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1772, 12
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES!
DÉCEMBRE , 1772 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Beugnca
A PARIS ;
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
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C'EST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
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, les pièces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
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Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, estampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
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JOURNAL DES SÇAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
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Franc de port en Province ,
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fur les trois Régnes , animal , végétal & minéral
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18 liv.
A ij
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La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
&françois , 1772 , in - 8 °. br . 21.10 .
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in 8 °. br. avec fig. 41.
Lettres d'Elle & de Lui , in 8 ° . bt.
Le Phasma ou l'Apparition , hiſtoire grecque
, in- 89 . br.
1 1.4(.
11.10 f.
Les Muſes Grecques ou traductions en vers
du Plutus comédie d'Aristophane , d'Anacréon
, Sapho , Mofchus , &c. in- 8 ° . br. 1 1. 16 f.
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in - 8 °.
nouv. édition , broch . 3 liv.
Les Odes pythiques de Pindare , tradui
tes par M. Chabanon , avec le texte grec ,
in- 8°. broche , sliv.
LePhilofopheférieux, hift. comique , br. 1 1. 4 1.
Du Luxe , broché , 12 f.
11.10 1.
Traité fur l'Equitation & Traité de la
cavalerie de Xenophon , in- 8 °. br.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c . in fol. avec planches ,
rel. en carton ,
5
241.
Mémoires fur les objets les plus importans de
l'Architecture , in- 4°. avec figures, rel. en
carton ,
121.
Les Caracteres modernes , 2 vol. br. 31.
Maximes de guerre du C. de Kevenhuller, 11. 101.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoiſes , 36 f
MERCURE
DE FRANCE.
DÉCEMBRE , 1772 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LA BÉGUEULÉ. Conte moral.
Dans les écrits un ſage Italien
Dit que LE MIEUX EST L'ENNEMI DU BIEN .
Non qu'on ne puiſſe augmenter en prudence ,
En bonté d'ame , en talens , en ſcience.
Cherchons le mieux fur ces chapitres - là ;
Par- tout ailleurs évitons la chimère.
Dans ſon état , heureux qui peut ſe plaire,
Vivre à ſa place , & garder ce qu'il a !
A iij
6 MERCURE DE FRANCE
Labelle Arsène en eſt la preuve claire.
Elle était jeune; elle avait dans Paris
Untendre époux empreflé de complaire
Aſon caprice , & fouffrant ſes mépris.
L'oncle , la ſoeur , la tante , le beau- père
Ne brillaient pas parmi les beaux eſprits ;
Mais ils étaient d'un fort bon caractère.
Dans le logis , des amis fréquentaient ;
Beaucoup d'aiſance , une aflez bonne-chère.
Lespaſſe- tems que nos gens connaiſlaient ,
Jeu ,bal , ſpectacle & foupers agréables
Rendaient ſes jours à peu près tolérables.
Car vous ſavez que le bonheur parfait
Eſt inconnu: pour l'homme il n'eſt point fait.
Madame Arsène était fort peu contente
De ſes plaiſirs. Son ſuperbe dégoûr ,
Dans ſes dédains , fuyait ou blamait tout :
On l'appellait la belle impertinente.
Or , admirez la faiblaifle des gens :
Plus elle était diſtraite , indifférente ,
Plus ils tâchaient , par des loins complaifans ,
D'apprivoiſer ſon humeur mépriſante :
Etplus auffi notre belle abuſait
De tous les pas que vers elle on faiſait.
Pour ſes amans encor plus intraitable ,
Aiſe de plaire , & ne pouvant aimer ,
Son coeur glacé ſe laiſſait confumer
Dans le chagrin de ne voir rien d'aimable.
D'elle à la fin chacun ſe retira .
DECEMBRE. 1772 . 7
De courtiſans elle avait uneliſte :
Tout prit parti , ſeule elle demeura
Avec l'orgueil , compagnon dur & triſte ;
Boutfi , mais ſec , ennemi des débats ,
Il renfte l'ame , & ne la nourrit pas .
La dégoûtée avait eu pour marraine
La Fée Aline. On fait que ces eſprits
Sont mitoyens entre l'eſpèce humaine
Et la divine : & Monfieur Gabalis .
Mit par écrit leur hiſtoire certaine.
La Fée allait quelque fois au logis
De ſa filleule , & lui diſait : « Arsène,
Es- tu contente à la fleur de tes ans ?
> As- tu des goûts & des amuſemens ?
Tu dois mener une affez douce vie. »
L'autre en deux mots répondait: je m'ennuie!
«C'eſt un grand mal , ( dit la Fée ) & je croi
Qu'un beau ſecret c'eſt d'être heureux chez ſoi.»
Arsène enfin conjura ſon Aline .
De la tirer de ſon maudit pays.
« Je veux aller à la ſphère divine ;
>> Faites-moi voir votre beau paradis.
>>Je ne ſaurais ſupporter ma famille ,
>> Ni mes amis. J'aime allez ce qui brille,
>> Le beau , le rare , & je ne puis jamais
>>Me trouver bien que dans votre palais .
>>C'eſt un goût vif , dont je me ſens coëfféc.
» Très - volontiers , dit l'indulgente Fée.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Tout auſſi -tôt , dans un char lumineux ,
Vers l'Orient , la belle eſt tranſportée.
Le char volait : & notre dégoûtée ,
Pour être en l'air , ſe croïait dans les Cieux.
Elle deſcend au ſéjour magnifique
De la marraine. Un immenſe portique
D'or cifelé dans un goût tout nouveau
Lui parut riche , & paflablement beau
Mais ce n'eſt rien quand on voit le château,
Pour les jardins c'eſt un miracle unique.
Marly , Verſaille , &leurs petits jets d'eau
N'ont rien auprès qui ſurprenne & qui pique.
La dédaigneuſe , à cette oeuvre angélique ,
Sentit un peu de ſatisfaction.
Aline dit : voilà votre maiſon ;
>>>Je vous y laiſſe un pouvoir deſpotique ,
> Commandez-y. Toute ma nation
>>> Obéira ſans aucune réplique.
>> J'ai quatre mots à dire en Amérique ;
>> Il faut que j'aille y faire quelques tours.
>>>Je reviendrai vers vous dans peu de jours.
>> J'eſpère au moins , dans ma douce retraite ,
>>>Vous retrouver l'ame un peu ſatisfaite. >>
Aline part. La belle en liberté
Reſte , & s'arrange au palais enchanté ,
Commande en Reine , ou plutôt en déefle.
De cent beautés une foule s'emprefle
Aprévenir ſes moindres volontés.
A-t-elle faim? cent plats ſont apportés.
DECEMBRE. 1772 . १
De vrai nectar la cave était fournie ,
Et tous les mets font de pure ambroifie.
Les vaſes ſont du plus fin diamant .
Le repas fait , on la mène à l'inſtant
Dans les jardins , ſur les bords des fontaines ,
Sur les gaſons reſpirer les haleines
Et les parfums des fleurs & des zéphirs .
Vingt chars brillans de rubis , de ſaphirs ,
Pour la porter ſe préſentent d'eux- mêmes ;
Comme autre fois les trepiés de Vulcain
Allaient au Ciel par un reffort divin
Offrir leur fiège aux majeſtés ſuprêmes.
De mille oiſeaux les doux gafouillemens ,
L'eau qui s'enfuit ſur l'argent des rigoles
Ont accordé leurs murmures charmans .
Les perroquets répétaient les paroles ,
Et les échos les diſaient après eux.
Telle Pſyché , par le plus beau des dieux ,
A ſes parens avec art enlevée ,
Au feul anour dignement réſervée ,
-Dans un palais des mortels ignoré ,
Aux élémens commandait à ſon gré .
Madame Arsène eſt encor mieux ſervie ;
Plus d'agrémens environnaient ſa vie ,
Plus de beautés décoraient ſon ( éjour ,
Elle avait tout ; mais il manquait l'amour.
On lui donna le ſoir une muaque
Dont les accords & les accensflatteurs
4
:
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Feraient pâmer Musiciens , Amateurs ;
Ces ſons vainqueurs allaient au fond des ames.
Mais elle vit , non ſans émotion ,
Que pour chanter on n'avait que des femmes.
" Dans ce palais point de barbe au menton !
>> A quoi ( dit- elle ) a penſé ma marraine ?
>> Point d'homme ici ! Suis-je dans un couvent ?
>> Je trouve bon que l'on me ſerve en Reine ;
>> Mais ſans ſujets la grandeur eſt du vent.
>> J'aime à régner ( fur les hommes , s'entend. )
>> Ils font tous nés pour ramper dans ma chaîne ;
>> C'eſt leur deſtin , c'eſt leur premier devoir :
>> Je les méprife , & je veux en avoir. »
Ainſi parlait la Récluſe intraitable ;
Et cependant les Nymphes ſur le ſoir ,
Avec reſpect ayant ſervi ſa table ,
On l'endormit au fon des inſtrumens.
Le lendemain , mêmes enchantemens ,
Mêmes feſtins, pareille ſérénade ,
Et le plaiſir fut un peu moins piquant.
Le lendemain lui parut un peu fade ;
Le lendemain fut triste & fatigant ;
Le lendemain lui fut infupportable.
Je me ſouviens du tems trop peu durable
Où je chantais dans mon heureux printems
Des lendemains plusdoux & plus plaifans.
La belle enfin chaque jour feſtoyée
Fut tellement de ſa gloie ennuyée ,
Que, déteftant cet excès de bonheur ,
DECEMBRE. 1772 . 1.1
Le Paradis lui faiſait mal au coeur.
Se trouvant ſeule elle aviſe une brèche
Acertain mur ; & ſemblable à la flèche
Qu'on voit partir de la corde d'un arc ,
Madame faute , & vous franchit le parc.
Au même inſtant , palais , jardins , fontaines,
Or , diamans , émeraudes , rubis ,
Tout diſparaît à ſes yeux ébaubis.
Elle ne voit que les ſtériles plaines
D'un grand déſert ,& des rochers affreux.
La Dame alors s'arrachant les cheveux
Demande à Dieu pardon de ſes ſottiſes.
La nuit venait ; & déjà les mains grifes
Sur la nature étendaient ſes rideaux .
Les cris perçans des funèbres oiſeaux ,
Les hurlemens des ours & des panthères
Font retentir les antres ſolitaires .
Quelle autre Fée , hélas ! prendra le ſoin
De ſecourir ma folle avanturière ?
Dans ſa détreſſe elle apperçut de loin,
Ala faveur d'un reſte de lumière ,
Au coin d'un bois un vilain charbonnier ,
Qui s'en allait , par un petit ſentier ,
Touten fifflant retrouver ſa chaumière .
«Qui que tu fois ( lui dit la beauté fière )
→ Vois en pitié le malheur qui me ſuit ;
>> Car je ne lais où coucher cette nuit >>
Quand on a peur , tout orgueil s'humanife.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Le noir pataud , la voyant fi bien miſe ,
Lui répondit : Quel étrange démon
>> Vous fait aller , dans cet état de criſe ,
>> Pendant la nuit à pied ſans compagnon ?
>> Je ſuis encor très loin de ma maiſon .
>> Çà , donnez moi vorre bras , ma mignone ;
>>>On recevra la petite perſonne
* Comme on pourra. J'ai du lard & des oeufs.
>> Toute Françaiſe , à ce que j'imagine ,
Sait , bien ou mal , faire un peu de cuiſine . >>
>> Je n'ai qu'un plat , c'eſt aſlez pour nous deux >>
Diſant ces mots le ruſtre vigoureux
L'entraîne. « Hélas , dit la Dame affligée ,
Il faudra donc qu'ici je ſois mangée
>> D'un charbonnier ou de la dent des loups.
Le déſeſpoir , la honte , le courroux
L'ont ſuffoquée ; elle eſt évanonіе.
La Fée arrive & la rend à la vie ;
Préſente à tout elle était à l'écart .
«Vous voyez bien & peut être un peu tard
Vous voyez bien ( dit- elle à ſa filleule )
>>>Que vous étiez une franche Bégueule.
>> Ma chère enfant , rien n'eſt plus périlleux
>> Que de quitter le bien pour être mieux. >>
La leçon faite , on reconduit ma belle
Dans ſon logis . Tout y changea pour elle
En peu de tems , parce qu'elle changea.
Pour fon profit elle ſe corrigea.
Sans avoir lu les beaux moyens de plaire.
DECEMBRE. 1772 . 13
Du ſieur Montcrif, & fans livre elle plut.
Que fallait- il à fon coeur ? Qu'il voulut.
Elle fut douce , attentive , polie ,
Víve & prudente; & prit même en ſecret ,
Pour Charbonnier , un jeune amant difcret ,
Et fut alors une femine accomplie .
Par M. de V **.
SOUHAITS.
DIVIIVINN Morphée , &vous, Songes aimables ,
Qui nous offrez preſque tous les plaifirs ,
Vos ſeuls bienfaits , menfonges agréables ,
Sont aujourd'hui l'objet de mes deſirs !
Aimables dieux, ſoyez-moi tous propices ,
De vos faveurs enivrez mes eſprits ,
Sur monfommeil verſez mille délices !
Retracez - moi l'image de Cloris ,
Non point Cloris à mes voeux inflexible
Et refuſant l'hommage de mon coeur ,
Mais favorable , attendrie & ſenſible ,
Mais enflammée & faiſant mon bonheur !
Que des honneurs le ſéduiſant phantôme ,
L'illuſion , la chimère du rang
Dont ſe repaît la vanité de l'homme
Viennent m'offrir ce qu'ils ont de brillant !
Que , pofleffeur des plus belles richeſſes ,
Je fois toujours au comble de mes voeux ;
14 MERCURE DE FRANCE.
Et que par-tout répandant mes largeſles ,
Je fois placé parmi les demi dieux !
Que ce tableau ſoit reproduit ſans cefle !
Mais pour toujours prolonge mon ſommeil ,
Morphée , hélas ! fi mon fort t'intéreſſe ,
Exauce- moi ; je crains tout du révei!.
RÉFLEXION DUN MALADE,
Au milieu du printems d'une vie agréable ,
Dans le ſein du bien être, entouré de plaiſirs ,
Lorſque mon coeur jouit d'un calme desirable ,
Que tout prévient ou comble mes defirs ,
Quelte main puiſſante & ſévère
Vient altérer mes plus beaux jours ?
Je ſens qu'une douleur amère
En va précipiter le cours.
Hélas ! je n'en ſens que les reſtes.
De tes arrêts cruels , inflexible deſtin ,
J'éprouve les rigueurs funeſtes ;
Et l'aſtre qui me luit déjà baifle & s'éteint.
De notre humanité déplorons la foibleſfe ;
Qu'à ce tableau l'orgueil ſoit confondu ;
Ne vantons plus les rangs , ni l'or, ni la nobleſſe,
Ici bas tout eſt vain , ſi ce n'eſt la vertu.
DECEMBRE . 1772 . 15
A Mademoiselle V*** .
QUE ton triomphe eſt glorieux !
Quand , de ta voix qui nous enchante ,
J'entends les ſons harmonieux !
On jureroit qu'Euterpe chante ;
Tout le réveille à tes accens ;
On eſt dans le plus beau délire ;
Tn chantes les doux ſentimens ,
Et ta beauté nous les inſpire .
LES DEUX ESCLAVES .
DEUX malheureux , l'un à l'autre enchaînés ,
Au lieude ſe prêter à leur douleur commune ,
A ſe hair tous les deux acharnés ,
De jour en jour aggravoient l'infortune
Où le deſtin les avoit entraînés .
L'un vouloit- il , en changeant d'attitude ,
Goûter le repos d'un moment ?
L'autre auſſi - tôt employoit ſon étude
A renouveler ſon tourment.
Un Africain apperçoit ces Eſclaves
16 MERCURE DE FRANCE.
Se repouſler dans leurs entraves :
• Inſenſés , leur dit- il , vous comblez votre mal ;
L'on verroit de moitié diminuer vos peines ,
>> Si vous ſaviez , en ſupportant vos chaînes ,
>> Vous en rendre le poids égal.
>> Deconcert entre vous , n'ayez que même zèle ,
>>>Que même eſprit & même volonté ,
>>E>t vous éprouverez une douceur réelle
>> Dont vous n'avez juſqu'à préſent goûté. >>
A ce propos nos captifs en filence ,
Ouvrent les yeux , reconnoiſſent leur tort ,
Se donnant en fecret mutuelle aflurance
De vivre d'un meilleur accord .
L'avis pour eux fut profitable ;
Et leur étatſi douloureux ,
Devint à ce point ſupportable ,
D'oublier preſqu'enfin qu'ils étoient malheureux .
Infortunés époux , qui déteſtez la chaîne
Qui vous retient l'un à l'autre attachés ,
Voulez vous voir diſparoître la gêne ?
Et de coeur & d'eſprit ſoyez plus rapprochés.
Par M. Dareau , à Gueret ,
dans la Marche.
DECEMBRE. 1772 . 17
EPITRE à M. le Comte de Couturelle ,
Chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , Chambellan actuel de S.
A. S. Mgr l'Electeur Palatin , de la
Société littéraire d'Arras.
AINSI que , dans la nuit , un brillant météore,
Du voyageur charme frappe un inſtant les yeux;
Tel, & plus radieux encore ,
Je vous vis paroître en ces lieux .
Depuis ce jour cent fois heureux ,
Je penſe à vous au lever de l'aurore ,
Je penſe à vous dans les bras du ſommeil ;
Et ce penſer renaît à mon réveil.
Je méditois d'Young les triſtes rêveries ,
Enveloppé des ombres du trépas ,
Lorſqu'en ces retraites chéries
La voix de l'amitié vous fit porter vos pas .
Du Miſantrope Anglois innocente victime ,
Par ſon ſtyle pompeux il m'impoſoit la loi ;
Mais les accords touchans m'entraînoient , malgré
moi ,
Dans le plus dangereux abyme ;
Et bientôt le poiſon d'une vive douleur
Alloit anéantir mon coeur.
En ces momens , aimable Couturelle ,
18 MERCURE DE FRANCE.
Je vous ai vu pour mon bonheur ;
Et vous m'avez guéri d'une atteinte mortelle.
Oui , je maudis Young& ſa plainte éternelle.
Je lens , j'admire la vigueur
De ſon vaſte & profond génie ;
Mais que ſa touche ſombre inſpire de terreur !
Ses portraits effrayans font détester la vie.
Infatigable obfervateur ,
Il plane ſur cet hémisphère ;
Il guette , il fronde nos erreurs :
Ala fauſle clarté du flambeau qui l'éclaire,
Il n'apperçoit que nos malheurs ;
Et les objets les plus flatteurs
Ne s'offrent à ſon oeil ſévère
Que ſous les plus noires couleurs.
Vers l'empiredes morts chaque objet le rappelle.
En vain le doux printems fait briller ſes attraits,
S'il voit éclore une roſe nouvelle ,
Ah ! dit- il , un inſtant va flétrir à jamais
Cette fleur ſi vive & fi belle.
Dans la faulx de Cérès il reconnoît d'abord
La faulx du tems qui nous moiſlonne.
Les jours inconſtans de l'automne
De l'homme à ſon déclin lui dépeignent le fort.
Viennent les vents fougueux du Nord ,
La nature cède & fuccombe
Sous leur impétueux effort.
L'hiver eſt pour Young l'image d'une tombe.
Dans l'orbe étincelantdu ſoleil qui nous luit ,
DECEMBRE. 1772 . 19
Ses yeux ne trouvent point de charmes ;
Il adreſſe ſes voeux à l'aſtre de la nuit ,
Et craint de voir tarir la ſource de ſes larmes.
Semblable aux finiſtres oiſeaux ,
Il ſe cache dans les ténèbres :
Il élève la voix ; & ſes accens funèbres
Viennent nous arracher aux douceurs du repos,
Vous , que la céleste Puiſſance
A fait naître au ſein de la France ,
Vous , qui ſavez connoître & goûter le bonheur ,
Si de Welwin * le ſpectre vous éveille ,
Gardez-vous d'écouter le cri de ſa douleur ;
A ſes gémiſſemens ne prêtez point l'oreille .
Qu'une lampe à la main , & convertde lambeaur ,
Il pénètre au ſein des tombeaux ;
Sur les pas de la mort qu'il arpente les routes
Qui menent les humains aux pieds du noir Minos;
Apologiſte d'Atropos ,
Qu'il retpire à loiſir l'air de ces ſombres voûtes.
Sur les bords du Cocyte , enivré de leseaux ,
Qu'il fafle l'affreuſe peinture
D'un putride cercueil , l'horreur de la nature;
Mais qu'au génie Anglois dévouant ſes pinceaux ;
Il cache à nos regards ſes terribles tableaux .
* Edouard Young étoit Miniſtre de Welwin
dans le Hersfortshire. Le lieu ordinaire de la promenade
étoit le cimetière de la paroifle. On croit
qu'il s'y rendoit même la nuit , pour méditer.
20 MERCURE DE FRANCE.
Que vous ſavez mouvoir une ame,
Par des refforts plus gracieux !
Dans vos vers quelle douce flamme ,
Et quels accords dignes des dieux !
Par Chaulieu , Lafare & Chapelle ,
Introduit au ſacré vallon ,
A leurs doctes leçons fidèle ,
Vous charmez la cour d'Apollon.
Rival heureux de vos modèles ,
Vous cueillez des lauriers,des palmes immortel
les.
Les neuf Sooeurs , à l'envi , vous prodiguent leurs
dons .
Les ris , les jeux accompagnent vostraces;
Et la main légère des Graces
Apprête vos couleurs , & guide vos crayons.
Dans vos tableaux quelle fineſte !
Que de gaîté s'y joint à la délicateſſe !
Auprès de vous l'Anglois a tort .
Votre talent eſt plus digne d'envie.
Le triſte Young donne la mort ,
Et Couturelle rend la vic.
DECEMBRE. 1772. 21
LA PÊCHE VOLÉ E.
Ode anacreontique , imitée de Pope.
AIR: Dans un verger Colinette.
UNE pêche m'étoit chère ;
Je la ſoignois de ma main ;
Pomone en eût été fière ;
C'étoit l'orgueil du jardin :
Pour l'offrir à ma bergère ,
Un jour je la cherche en vain..
Mais ſur ce vol téméraire ,
Bientôt mon coeur ſe fit jour ;
C'étoit le dieude Cythère
Qui m'avoit joué ce tour ,
Et la charmante Glicère
Fut complice avec l'amour.
Tout dit qu'elle a de ma Pêche
Recelé l'heureux larcin ;
Oui,ſur ſa peau blanche & fraîche
On en voit le duvet fin ;
Les deux moitiés de ma pêche
Ont arrondi ſon beau ſein,
24 MERCURE DE FRANCE.
noms & leurs biens. Liſimond , prompt
dans toutes ſes actions , ordonna que Cécile
fût élevée de façon à répondre un jour
ſes intentions. Pour prévenir tout événement
, il fit un teftament , laiſſa tout ſes
biens à ſa fille, lui ordonnant , en cas qu'il
mourût avant de pouvoir l'établir, d'épouſer
le Marquis d'Ortis ; la deshéritantentièrement
ſi elle ne ſuivoit pas ſa volonté,
déclarant qu'en ce cas , tous ſes biens pafſaſſent
entre les mains du jeune Marquis ,
ſans que Cécile , c'eſt le nom de la jeune
perſonne , eût autre choſe à prétendre
qu'une très-modique penſion..
Liſimond, après ce bel acte , donna tour
ſes ſoins à l'éducation de Cécile ; &, voulant
l'élever lui- même , il ſe retira dans
une fort belle terre , à quelques lieues de
la capitale , voiſine de celle où le Baron
d'Ortis réſidoit ordinairement.
L'ami de Liſimond trouvoit trop d'avantage
dans cette alliance pour n'être pas
charmé du deſſein de cet injuſte père.
Néanmoins le Baron étoit honnête homme
, & fentoit parfaitement qu'une alliance
formée de cette façon, pouvoit faire
le malheur de Cécile & peut- être celuidu
Marquis fon fils. Voulant éviter d'en être
la cauſe innocente , il s'appliqua àinſpirer
à
DECEMBRE . 1772 . 25
àſon fils des ſentimens pour Cécile , qui
répondiſſent à ce que Liſimond avoit fait
pour lui. Le moyen qu'il prit ne lui réuſſit
pas. Il obligea le jeune Marquis , âgé d'environ
douze ans , d'être toujours auprès de
Cécile , de la prévenir en tout , ne lui cachant
pas que , malgré le teſtament fait
en ſa faveur , il ne fouffriroit pas qu'on
violentât l'inclination de cettejeune perſonne
; que c'étoit à ſes ſoins , à fon refpect
, à faire naître des ſentimens conformes
aux voeux de Liſimond & aux fiens .
Le jeune d'Ortis , dont le caractère étoit
impérieux , ne reçut pas trop bien cette
ſage leçon,&, loin d'enprofiter ,il ne faifoit
rien qui pût plaire à Cécile . Il avoit affez
d'eſprit pour ſentir les raiſons de fon père ;
mais fa hauteur naturelle l'empêchoit d'être
aux petits foins d'un enfant qu'il regardoit
déjà comme lui appartenant. Forcé ,
cependant , d'obéir à fon père , il rendoit
viſite à Cécile; mais il la traitoit avec
empire , lui jetoit tout ce qui ſervoit à l'amuſer
, lui reprochoit ſa diffipation & ne
prenoit plaiſir qu'à la mortifier.
Cécile , quoique fort jeune , avoit l'efprit
avancé; elle s'irritoit de ce manque
d'égards , & s'en plaignoit ſouvent à fon
père. Liſimond , dont l'humeur ſympa-
B
L
26 MERCURE DE FRANCE .
thiſoit avec celle du Marquis,loin de faire
attention aux déplaiſirs de ſa fille, la pla
fantoit , & finifloit par lui ordonner d'être
plus douce , de s'accoutumer à obéir à un
homme qu'il avoit deſtiné à devenir ſon
maître.
Les choſes en étoient en ces termes ,
lorſque Liſimond mourut : loin de changer
ſes diſpoſitions , il fit venir une de ſes
parentes , la chargea d'élever ſa fille , &
lui recommanda de tout faire pour l'unir
au marquis d'Ortis .
Cécile n'avoit que douze ans : d'Ortis
en avoit dix huit ; & le Baron ſe propo .
foitde les marier dans deux ans . Le Marquis
n'aimoit pas Cécile ; mais fes biens
le tentoient , ce qui l'obligeoit à lui
rendre quelques devoirs ; c'étoit d'un
air ſi froid , que cette jeune perſonne redoubla
d'averſion pour lui. Dorimene ,
c'eſt le nom de la parente qui avoit foin
de fon éducation, étoitune de ces femmes
bornées , qui , prévenues des plus lourds
préjugés , ne croient pas qu'il foit permis
d'aller au - delà de la volonté d'un père ,
quelque choſe qu'ilen puiſſe arriver . Elle
avoit une fille fort jolie , fort ſpirituelle
& auſſi bonne que belle. Ce fut dansle
fein de Doris que Cécile dépoſa ſespetits
DECEMBRE. 1772 . 27
chagrins . Doris la conſoloit , lui faifoit
eſpérer que fon fort changeroit avec le
tems , & , quoiqu'elle n'eût elle - même
aucun eſpoir , elle ne laiſſoit pas que d'en
faire concevoir à ſa jeune amie .
Le Marquis ne voulant ni rompre avec
Cécile , à cauſe de ſon bien , ni s'attacher
à elle , obtint de ſon père la permiſſion de
voyager pendant une couple d'années.
Ses adieux furent auſſi froids qu'ils pouvoient
l'être; il partit avec ſon gouverr.eur
& deux domeſtiques . Près de trois ans ſe
paſsèrent ſans qu'il parlât de revenir ; fon
père , ennuyé de cette façon d'agir , crut
qu'en lui envoyant le portrait de Cécile ,
dont les charmes croiffoient à chaque inftant
, il ſe porteroit plus aisément à terminer
une affaire qui lui étoit ſi avantageuſe.
On exigea de Cécile qu'elle ſe fît
peindre ; elle obéit , quoiqu'avec répugnance.
Obſédée par le Baron qui faifoit
l'amour pour ſon fils , & beaucoup mieux
que lui ; gênée par Dorimene qui ne cefſoit
de lui impoſer des devoirs , elle menoit
une vie très- désagréable , & n'avoit
de conſolation que dans l'entretien de
Doris .
Un jour qu'elles ſe promenoient dans
le parc , ſuiviesde loin par quelques-unes
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de leurs femmes , elles apperçurent un
jeune homme qui marchoit lentement
à quelque diſtance , & qui avoit les
yeux ſi fort attachés ſur une boîte magnifique
qu'il tenoit , que le bruit qu'elles
faifoient , n'avoit pu le tirer de la profonde
rêverie à laquelle il ſembloit s'abandonner.
Une figure charmante, un air distingué,
un je ne fais quoi , fixèrent les yeux de
Cécile fur cet aimable inconnu . La comparaiſon
qu'elle fit de lui au marquis
d'Ortis, lui arracha quelques ſoupirs . Elle
regarda languillamment Doris,voulutparler
, &n'en eut pas la force. Doris , dont
Phumeur étoit très-agréable , la railla de
cet attendriffement ; & , lui prenant la
main , la força d'avancer pour tâcher de
voit quelle étoit cette boîte dont l'inconnu
étoit fi fort occupé. Cécile , dont l'efprit&
la raiſon devançoient l'âge , lui
réſiſta ; &, honteuſe de la foibleſſe qu'elle
avoit montrée, le força de ſe retirer. Leur
petite corteſtation fit lever les yeux à l'inconnu;
mais à peine eut- il envisagé Cécile
, qu'il fit un grand cri & reſta immobile.
Cetévénement étonna les deux amies ,
&Cécile , fans rien dire à Doris , ſe mit
DECEMBRE. 1772 . 29
à fuir de toute ſa force du côté du château
. Doris , effrayée d'un départ ſi précipiré
, courut après Cécile; mais l'inconnu
l'abordant , la fupplia de vouloir l'écouter
un inſtant. Tout ce qui avoit l'air aventure
amuſoit Doris , ainſi elle n'eut gar.
de de le refuſer. Elle ſe diſpoſoit à lui
donner audience , lorſque quatre hommes
fortirent d'une eſpèce de charmille
; trois d'entr'eux attaquèrent le cavalier
, pendant que le quatrième ſe ſaiſit
deDoris.
Le Comte de Céſan ( c'eſt le nom de
l'inconnu ) étoit brave ; ſans s'étonner du
nombre des aſſaillans , qu'il jugeoit avec
raiſon devoir être des voleurs , il les reçut
en homme accoutumé à vaincre. Il s'adoſſa
contre un arbre , & en fit tomber un
à ſes pieds. Son valet , qui le cherchoit
depuis quelque tems , accourut au bruit ,
&ſecondant ſon maître , le défit du ſecond
; le troiſième bleſſa conſidérablement
le Comte; il eut le même fort que
ſes compagnons & mordit la pouffière.
Celui qui tenoit Doris la lâcha alors , &
s'enfuit. Le Comte fit quelques pas vers
elle; mais le ſang qu'il perdoit l'ayant affoibli
, il tomba preſqu'à ſes pieds fans
aucune apparence de vie. Doris n'étoit
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
:
guère en meilleur état ; cependant , la
frayeur lui donnant des forces, elle courut
au château , en criant au ſecours .
Le retour précipité de Cécile , ſon trouble
avoient furpris Dorimene. Elle lui
demanda ce qu'elle avoit , & pourquoi
Doris n'étoit pas avec elle. Cécile ne favoit
que répondre ; elle balbutioit : fon
trouble augmentoit. Dorimene impatiente
la prit par la main , la força de retourner
ſur ſes pas , & , ſe faiſant ſuivre par
quelques uns de ſes gens , elle prenoitdéjà
le chemin du parc , lorſque Doris accourant
toute éperdue , la ſupplia d'envoyer
du ſecours à fon libérateur. Dorimene
voulut la faire expliquer ; mais Doris ta
preffant toujours , fans tien particuraliſer,
elle l'obligea à faire ce qu'elle ſouhaitoit.
Doris , plus tranquille après cet ordre , fit
un figne à Cécile , & raconta à ſa mère ,
que ſe promenant avec Cécile , le hafard
les ayant éloignées de leurs femmes , quatre
hommes les avoient ſaiſies , elle & fa
compagne , & qu'elles avoient été délivrées
par la valeurd'un inconnu , qui étoit
refté lui même mourant ſur la place .
Ace récit,dont une partie étoit véritable,
Cécile pâlit , & Dorimene, intéreſſée
à la confervation du libérateur de ſa fille ,
DECEMBRE. 1772 . 31
doubla le pas pour voir en quel état il
étoit : elles ne furent pas long tems ſans
le rencontrer , porté par leurs gens. Le
mouvement lui avoit rendu la connoiffance
, mais il étoit ſi foible qu'il refpitoit
à peine. Cécile détourna la tête à cet
aſpect ; ſes yeux ſe remplirent de larmes ,
qu'elle eut de la peine à cacher à ceux qui
l'environnoient. Dorimene fit porter le
Comte de Céfan dans un appartement
bas , donna ordre d'appeler des chirur-
• giens,& ne voulut s'en fier qu'à elle même
, pour ce qui regardoit cet aimable
bleflé.
Cécile & Doris ſe retirèrent à leur appartement
, où elles ne furent pas plutôt
que Doris regardant Cécile avec cet air
gai , content , qui lui étoit ſi ordinaire :
vous êtes bien pitoyable, ma chère Cécile,
lui dit- elle ; l'état où je vous vois, (Cécile
pleuroit ) me prouve l'extrême ſenſibilité
dont le Ciel vous a partagée. Que feriezvous
de plus , fi d'Ortis étoit à la place de
l'inconnu ? -Rien , ma chère Doris ; &
peut être ... elle ſe tut , baiſſa les yeux &
foupira . C'eſt - à - dire , reprit l'enjouée
Doris , que vous ſouhaiteriez bien que
d'Ortis fût affez courageux pour défendre
les Dames , fût - ce aux dépens de ſes jours,
Biv
22 MERCURE DE FRANCE.
Sur ſa joue & ronde & pleine
Ma Pêche a mis ſa couleur ,
De ma Pêche ſon haleine
A le parfum ſi flatteur ;
Et le noyau , pour ma peine,
Se retrouve dans fon coeur.
ENVOI
1
Mlle d'Origni , âgée de quatre ans.
NINETTE , àta voix légère
J'offre un cantique nouveau ,
Des agrémens de ta mère ,
Il renferme le tableau :
11 falloit l'art de ton père
Pour attendrir le noyau.
Par Mlle Coffon de la Crefſſonnière.
LE REPENTIR TARDIF.
LA
Conte.
A nature donne un droit incontestable
aux pères & mères ſur leurs enfans ; & tel
quis'y ſouſtrait , ne mérite pas de porter à
DECEMBRE. 1772 . 23
fon tour un nom ſi ſacré . Mais s'il eſt des
devoirs pour les enfans , il en eſt auſſi
pour les parens ; & je ne fais ſi ceux des
derniers n'égale pas les autres. En effet ,
quelle barbarie plus grande peut- on exercer
, que de lier par des chaînes étroites ,
deux perſonnes qui , loin de s'aimer , de
ſe connoître l'une l'autre , n'ont pas encore
acquis par l'âge , les facultés néceſlaires
pour ſe connoître elles-mêmes, Parce que
ces parens font amis,ils veulent exiger que
leurs enfans ſe ſacrifient à leurs goûts ,
quelques fois blamables , & ils étendent
une autorité abuſive ,juſqu'au delà même
du tombeau . On blâme la ſévère coutume
des Romains , qui donnoit aux pères le
droit de vie & de mort fur leurs enfans ,
ce qui les rendoit ſemblables aux eſclaves.
On a raiſon : cette loi barbare dégradoit
l'humanité , révoltoit la nature ; mais je
crois que , eſclavage pour esclavage , malheut
pour malheur , il eſt moins affreux
de voir trancher le fil de ſes jours , que
d'être obligé de paſſer ſa vie avec quel
qu'un qu'on abborre ,
Lifimond , homme riche , de grande
qualité,étoit intime ami du Baron d'Ortis :
tous deux veufs, n'ayantqu'un enfant chacun,
il ſe mirent en fantaiſie d'unir leurs
:
24 MERCURE DE FRANCE.
noms& leurs biens. Liſimond , prompt
dans toutes ſes actions , ordonna que Cécile
fût élevée de façon à répondre unjour
ſes intentions. Pour prévenir tout événement
, il fit un teftament , laiſſa tout ſes
biens à ſa fille, lui ordonnant , en cas qu'il
mourût avant de pouvoir l'établir, d'épouſer
le Marquis d'Ortis ; la deshéritantentièrement
ſi elle ne ſuivoit pas ſa volonté,
déclarant qu'en ce cas , tous ſes biens pafſaſſent
entre les mains du jeune Marquis ,
ſans que Cécile , c'eſt le nom de la jeune
perſonne , eût autre choſe à prétendre
qu'une très-modique penſion.
Liſimond, après ce bel acte , donna tout
ſes ſoins à l'éducation de Cécile ; &, voulant
l'élever lui- même , il ſe retira dans
une fort belle terre , à quelques lienes de
la capitale , voiſine de celle où le Baron
d'Ortis réſidoit ordinairement.
L'ami de Liſimond trouvoit trop d'avantage
dans cette alliance pour n'être pas
charmé du deſſein de cet injuſte père.
Néanmoins le Baron étoit honnête homme
, & fentoit parfaitement qu'une alliance
formée de cette façon, pouvoit faire
le malheur de Cécile & peut- être celui du
Marquis fon fils. Voulant éviter d'en être
la cauſe innocente , il s'appliqua àinſpirer
à
DECEMBRE. 1772 . 25
àfon fils des ſentimens pour Cécile , qui
répondiſſent à ce que Liſimond avoit fait
pour lui . Le moyen qu'il prit ne lui réuſſit
pas. Il obligea le jeune Marquis, âgé d'environ
douze ans , d'être toujours auprès de
Cécile , de la prévenir en tout , ne lui cachant
pas que , malgré le teſtament fait
en ſa faveur , il ne fouffriroit pas qu'on
violentât l'inclination de cettejeune perſonne
; que c'étoit à ſes ſoins , à fon refpect
, à faire naître des ſentimens conformes
aux voeux de Liſimond & aux fiens .
Le jeune d'Ortis , dont le caractère étoit
impérieux , ne reçut pas trop bien cette
ſage leçon,&, loin d'enprofiter, il ne faifoit
rien qui pût plaire à Cécile . Il avoit affez
d'eſprit pour ſentir les raiſonsde fon père;
mais ſa hauteur naturelle l'empêchoit d'être
aux petits foins d'un enfant qu'il regardoit
déjà comme lui appartenant. Forcé ,
cependant , d'obéir à fon père , il rendoit
viſite à Cécile ; mais il la traitoit avec
empire , lui jetoit tout ce qui ſervoit à l'amuſer
, lui reprochoit fa diffipation & ne
prenoit plaiſir qu'à la mortifier.
Cécile , quoique fortjeune , avoit l'efprit
avancé; elle s'irritoit de ce manque
d'égards , & s'en plaignoit ſouvent à fon
père . Liſimond , dont l'humeur ſympa-
B
26 MERCURE DE FRANCE .
thiſoit avec celle du Marquis, loin de faire
attention aux déplaiſirs de ſa fille, la pla
fantoit , & finifloit par lui ordonner d'être
plus douce , de s'accoutumer à obéir à un
homme qu'il avoit deſtiné à devenir ſon
maître.
Les choſes en étoient en ces termes ,
lorſque Liſimond mourut : loin de changer
ſes diſpoſitions , il fit venir une de ſes
parentes , la chargea d'élever ſa fille , &
lui recommanda de tout faire pour l'unir
au marquis d'Ortis .
Cécile n'avoit que douze ans : d'Ortis
en avoit dix huit; & le Baron ſe propo .
foitde les marier dans deux ans. Le Marquis
n'aimoit pas Cécile ; mais fes biens
le tentoient , ce qui l'obligeoit à lui
rendre quelques devoits ; c'étoit d'un
air fi froid , que cette jeune perſonne redoubla
d'averſion pour lui. Dorimene ,
c'eſt le nom de la parente qui avoit foin
de fon éducation, étoit une de ces femmes
bornées , qui , prévenues des plus lourds
préjugés , ne croient pas qu'il foit permis
d'aller au - delà de la volonté d'un père ,
quelque choſe qu'il en puiſſe arriver . Elle
avoit une fille fort jolie , fort ſpirituelle
& auſſi bonne que belle. Ce fut dans le
ſein de Doris que Cécile dépoſa ſes petits
DECEMBRE. 1772 . 27
chagrins. Doris la conſoloit ,lui faifoit
eſpérer que fon fort changeroit avec le
tems , &, quoiqu'elle n'eût elle - même
aucun eſpoir , elle ne laiſſoit pas que d'en
faire concevoir à ſa jeune amie .
Le Marquis ne voulant ni rompre avec
Cécile , à cauſe de ſon bien , ni s'attacher
à elle , obtint de ſon père la permiſſion de
voyager pendant une couple d'années.
Ses adieux furent auſſi froids qu'ils pouvoient
l'être; il partit avec ſon gouverr.eur
& deux domestiques . Près de trois ans ſe
paſsèrent ſans qu'il parlât de revenir ; fon
père , ennuyé de cette façon d'agir , crut
qu'en lui envoyant le portrait de Cécile ,
dont les charmes croiſſoient à chaque inftant
, il ſe porteroit plus aisément à terminer
une affaire qui lui étoit ſi avantageuſe.
On exigea de Cécile qu'elle ſe fît
peindre ; elle obéit , quoiqu'avec répugnance.
Obſédée par le Baron qui faifoit
l'amour pour ſon fils ,& beaucoup mieux
que lui ; gênée par Dorimene qui ne cefſoit
de lui impoſer des devoirs , elle menoit
une vie très- déſagréable , & n'avoit
de conſolation que dans l'entretien de
Doris.
Un jour qu'elles ſe promenoient dans
le parc , ſuiviesde loin par quelques-unes
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de leurs femmes , elles apperçurent un
jeune homme qui marchoit lentement
à quelque diſtance , & qui avoit les
yeux fi fort attachés ſur une boîte magnifique
qu'il tenoit , que le bruit qu'elles
faifoient , n'avoit pu le tirer de la profonde
rêverie à laquelle il ſembloit s'abandonner.
Une figure charmante, un airdiftingué,
un je ne fais quoi , fixèrent les yeux de
Cécile fur cet aimable inconnu . La comparaiſon
qu'elle fit de lui au marquis
d'Ortis, lui arracha quelques ſoupirs . Elle
regarda languillamment Doris, voulutparler
, &n'en eut pas la force. Doris , dont
P'humeur étoit très- agréable , la railla de
cet attendriffement ; & , lui prenant la
main , la força d'avancer pour tâcher de
voit quelle étoit cette boîte dont l'inconnu
étoit fi fort occupé. Cécile , dont l'efprit&
la raiſon devançoient l'âge , lui
réſiſta ; &, honteuſe de la foibleſſe qu'elle
avoit montrée, le força de ſe retirer. Leur
petite corteſtation fit lever les yeux à l'inconnu
; mais à peine eut- il envisagé Cécile
, qu'il fit un grand cri & reſta immobile.
Cet événement étonna les deux amies ,
&Cécile , fans rien dire à Doris , ſe mit
DECEMBRE. 1772 . 29
à fuir de toute ſa force du côté du château.
Doris , effrayée d'un départ ſi précipire
, courut après Cécile; mais l'inconnu
l'abordant , la ſupplia de vouloir l'écouter
un inſtant. Tout ce qui avoit l'air aventure
amuſoit Doris , ainſi elle n'eut garde
de le refuſer. Elle ſe diſpoſoit à lui
donner audience , lorſque quatre hommes
fortirent d'une eſpèce de charmille
; trois d'entr'eux attaquèrent le cavalier
, pendant que le quatrième ſe ſaiſit
deDoris.
Le Comte de Céſan ( c'eſt le nom de
l'inconnu ) étoit brave ; ſans s'étonner du
nombre des aſſaillans , qu'il jugeoit avec
raiſon devoir être des voleurs , il les reçut
en homme accoutumé à vaincre . Il s'adoſſa
contre un arbre , & en fit tomber un
à ſes pieds. Son valet , qui le cherchoit
depuis quelque tems , accourut au bruit ,
& ſecondant ſon maître , le défit du ſecond
; le troiſième bleſſa conſidérablement
le Comte; il eut le même fort que
ſes compagnons & mordit la pouffière .
Celui qui tenoit Doris la lâcha alors , &
s'enfuit. Le Comte fit quelques pas vers
elle; mais le ſang qu'il perdoit l'ayant affoibli
, il tomba preſqu'à ſes pieds ſans
aucune apparence de vie. Doris n'étoit
B iij
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MERCURE DE FRANCE .
guère en meilleur état ; cependant , la
frayeur lui donnant des forces, elle courut
au château , en criant au ſecours .
Le retour précipité de Cécile , ſon trouble
avoient furpris Dorimene. Elle lui
demanda ce qu'elle avoit , & pourquoi
Doris n'étoit pas avec elle. Cécile ne favoit
que répondre ; elle balbutioit : fon
trouble augmentoit. Dorimene impatiente
la prit par la main , la força de retourner
ſur ſes pas , & , ſe faiſant ſuivre par
quelques uns de ſes gens , elle prenoit déjà
le chemin du parc , lorſque Doris accourant
toute éperdue , la ſupplia d'envoyer
du ſecours à fon libérateur. Dorimene
voulut la faire expliquer ; mais Doris ta
preffant toujours, fans tien particuraliſer,
elle l'obligea à faire ce qu'elle ſouhaitoit.
Doris , plus tranquille après cet ordre , fit
un figne à Cécile , & raconta à ſa mère ,
que ſe promenant avec Cécile , le hafard
les ayant éloignées de leurs femmes , quatre
hommes les avoient ſaiſies , elle & fa
compagne , & qu'elles avoient été délivrées
par la valeurd'un inconnu , qui étoit
refté lui même mourant ſur la place .
Ace récit,dont une partie étoit véritable,
Cécile pâlit , & Dorimene, intéreſſée
à la confervation du libérateur de ſa fille ,
DECEMBRE. 1772 . 31
doubla le pas pour voir en quel état il
étoit : elles ne furent pas long tems ſans
le rencontrer , porté par leurs gens. Le
mouvement lui avoit rendu la connoiffance
, mais il étoit ſi foible qu'il reſpitoit
à peine. Cécile détourna la tête à cet
aſpect; ſes yeux ſe remplirent de larmes ,
qu'elle eut de la peine à cacher à ceux qui
l'environnoient. Dorimene fit porter le
Comte de Céſan dans un appartement
bas , donna ordre d'appeler des chirur-
• giens,&ne voulut s'en fier qu'à elle même
, pour ce qui regardoit cet aimable
bleflé.
Cécile & Doris ſe retirèrent à leur appartement
, où elles ne furent pas plutôt
que Doris regardant Cécile avec cet air
gai , content , qui lui étoit ſi ordinaire :
vous êtesbien pitoyable, ma chère Cécile,
lui dit- elle ; l'état où je vous vois, (Cécile
pleuroit ) me prouve l'extrême ſenſibilité
dont le Ciel vous a partagée. Que feriezvous
de plus , fi d'Ortis étoit à la place de
l'inconnu ? -Rien , ma chère Doris ; &
peut être... elle ſe tut, baiſſa les yeux &
foupira . C'eſt - à - dire , reprit l'enjouée
Doris , que vous fouhaiteriez bien que
d'Ortis fût affez courageux pour défendre
les Dames , fût- ce aux dépens de ſes jours,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
& même... -Arrêtez , Doris ; fongez
que le Marquis fera dans peu mon époux;
qu'il ne m'eſt pas permis de faire des voeux
contre lui , & que c'eſt m'offenſer deine
foupçonner... -Arrêtez vous- même ,
belle prêcheuſe ,je ne vous offenſe point ;
je n'ai garde de vous détournet d'aimer &
de rendre des devoirs à votre futur époux.
Je ſuis même ravie que votre inclination
s'accorde avec le teſtament de votre père.
Cela étant , je n'ai plus rien à dire , & je
faurai vous taire une découverte importante
quej'ai faite depuis un quart d'heure.
Mon Dieu , Doris , reprit cette belle affligée
, que vous êtes cruelle ! Pourquoi infultez
vous à mon malheur ?-Parce que
vous n'êtes pas fincère , ma chère Cécile .
Mais ceſſons la plaifanterie , perdez le
fâcheux ſouvenir de votre futur mari , &
apprenez que je fuis au fait&du portrait
renfermé dans la boîte du Comte , & du
cri qui vous a obligée de fuir avec tant de
vîtelle.-Ah ! ſi vous le ſavez , de grace
Doris, éclairciffez mes doutes; dites-moi ...
-Rién , à mon tour. Non , vous ne ſaurezrien
, que vous ne m'ayez avouée ce
qu'à la vérité je devine , mais ce que je
veux tenir de votre amitié . -Eh ! que
faut il donc avouer ? -Rien , vous dis -je .
DECEMBRE. 1772. 33
-Doris ! -Cécile ! -Oh, c'en est trop !
ou trop peu ! -On vint les interrompre :
Dorimene les attendoit pour ſe mettre à
table ; elles deſcendirent. Le ſouper fut
court; on parla peu. Le Baron d'Ortis , qui
venoit d'arriver , fit ce qu'il put pour ramener
la gaîté , mais il ne puty parvenir .
Doris demanda des nouvelles du bleſſé ;
on lui répondit qu'on ne pouvoit encore
affeoir de jugement certain ;&dans l'inftant
Dorimene paſſa dans l'appartement
du comte de Céfan , & laiſſa les deux
amies avec le baron d'Ortis . Cécile n'étoit
pas à elle : le danger de fon inconna l'occupoit
toute entière ; ſa vie lui étoit chère,
en un mot , elle l'aimoit ſans ofer ſe
l'avouer.
Le baron d'Ortis lui montra une lettre
de ſon fils qui lui annonçoit un prompt
retour. Sur cela ,il dit mille jolies chofes
àCécile , excufant ſon fils ſur le ſilence
affecté qu'il gardoit avec elle , car il ne lui
avoit pas écritune ſeule fois,& ne s'en étoit
pas même informé. Cette négligence la
touchoit ſenſiblement , quoiqu'elle ne l'aimât
pas ; mais le regardant comme un
homme à qui elle étoit deſtinée , elle auroit
voulu qu'il l'eût forcée à luirendre jufzice
& à l'aimer . Le mépris qu'il lui mar
Bv
34
MERCURE DE FRANCE:
quoit lui en inſpira tant pour lui , qu'elle
ſe promit bien de renoncer à tout plutôt
que de l'épouſer. La vue de comte deCéfan
la fortifiant dans ce deffein , elle répondit
affez froidement aux galanteries
du Baron , & ſe retira , ſous prétexte d'avoir
beſoin de repos.
Les difcoursduBaron l'avoient éclairée
fur ſes ſecrets ſentimens ; elle s'apperçut
avec effroi qu'elle aimoit , & qu'un inftant
avoit fuffi pour l'enchaîner à jamais.
Cette connoiſſance lui fit verſer des larmes
. Doris les vit couler , ne douta point
de leur cauſe; mais voulant obliger Cecile
à ſe confier à elle , elle ne lui dit rien, &,
feignant de vouloir ſe coucher , elle ſe retira.
Cécile rêva quelques inſtans , renvoya
ſes femmes & ſe réſolut enfin de
tout avouer à Doris. Elle fut chez elle à
petits pas , la croyantdéjà couchée. Doris ,
qui s'attendoit à cette viſite ,ne fitpas femblant
de la voir , tira une boîte de ſa poche
, l'ouvrit & feignit de la regarder avec
attention. Cécile la reconnut pour celle
qu'elle avoit vuedans les mains duComte,
&, pouffée par un mouvement de curioſité
, elle s'avança promptement , la prit
des mains de ſon amie. Quelle fut ſa ſurpriſe,
en voyant ſon portrait , le même
DECEMBRE. 1772 . 35
qu'on l'avoit forcée d'envoyer au marquis
d'Ortis! Elle ſe laiſſa aller ſur un fauteuil ,
regardant tantôt Doris, tantôt ſon portrait.
Doris eut pitié d'elle , l'embraſſa tendrement
, en lui diſant que , graces au Ciel ,
elle ne ſeroitjamais unie au Marquis. Sans
lui donner le tems de répondre , elle lui
dit qu'un des leurs ayant trouvé cette
boîte dans le parc , la lui avoit apportée ;
que la reconnoiſſant pour être au marquis
d'Ortis , elle avoit fait queſtionner le
laquais du Comte ; que ce domeſtique
avoit répondu que ſon maître avoit gagné
ce bijou au jeu , qu'il le confervoit avec
ſoin , & qu'il paſſoit des jours entiers à le
contempler. Vous voyez , continuaDoris,
que voilà un grand acheminement à votre
bonheur. Le Comte vous aime ; fi votre
peinture l'a enfommé , jugez ce que fera
l'original . Mais Doris , vous n'y penſez
pas , je ne puis être qu'à d'Ortis ; mon
père , -Eh bien , votre père ? quand il
vivoit , il avoit des droits fur vous ; il eſt
mort , ſes droits font renfermés dans le
tombeau. Et ce reſtament ? -On le
caffera . Mais, j'oublie que je vous offenſe!
d'Ortis a des droits incontestables ſur vous;
d'ailleurs vous l'aimez . -Non , il en eſt
indigne , ce dernier trait asheve de me
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
révolter contre lui. Je conſentirois plutôt
à épouſer le tombeau , que d'être unie à
un homme qui me mépriſe aſſez pour
jouer mon portrait. -Achevez la confidence
, ma chère Cécile ; vous aimez le
comte de Céſan . -Ce qu'il a fait pour
vous m'intéreſſe à ſes jours .-Vous êtes
bonne amie ! je vous dois beaucoup , &
je doute queje puiſſe m'acquitter aifément
d'une obligation pareille . -Oh ! vous le
pouvez , reprit vivement Cécile. -Et de
quelle manière?-Eninſpirant de l'amour
au Marquis .-La choſe eſt merveilleuſe ,
bien imaginée . Eh! comment m'y prendre ,
s'il vous plaît ? -Rien de plus aifé , ma
chère. Le Marquis eſt vif, inconſidéré ;
ma froideur achevra de le révolter , votre
enjouement fervira à le dépiquer , & j'efpère
que par ce moyen nous ferons toutes
deux contentes. -Mais , Cécile , vous n'y
penfez pas. Songez que je n'ai qu'un bien
très modique ; que le votre eſt conſidérable
, &que , ſans vous flater , vous poífédez
mille avantagesdontje ne pourrois le
dédommager. -Tous ces avantages , s'il
étoit vrai que j'en euſſe , diſparoîtroient
bientôt aux yeux d'un homme épris. La
ſeulechoſe queje vous conſeille, ma chère
Doris , c'eſt de ne lui jamais donner votre
DECEMBRE. 1772 . 37
portrait, de peur que vous ne voyagiez
peut être plus loin que moi.
Cesdeux aimablesperſonnes s'entretinrent
de cette façon une partie de la nuit.
Elles ſe couchèrent enfin , & le fommeil
ne leur préſenta que des idées agréables .
Cécile, à fon réveil , pria fon amie de s'informer
de l'état du bleſlé , n'ofant le faire
elle mêmê , de peur de déceler le tendre.
intérêt qu'elle y prenoit. Dorispaſſa àl'inftant
dans l'appartement de ſa mère : elle
n'y étoit déjà plus , & fitôt que le jour
avoit paru , elle étoit paſſée dans celui du
Comte. Cet excès d'attention intrigua les
deux couſines ; elles cherchoient à pénétrer
le motif qui faiſoit agir Dorimene .
Elles étoient encore dans cette inquiétude,
lorſqu'elle rentra. Vous vous êtes levées
bien tard , Meſdemoiselles , leur dit elle
d'un air chagrin , vous vous fouciez trèspeudes
gensqui ont haſardé leur vie pour
ſauver votre honneur. Apprenez, pourfuivit-
elle , que le Comte eſt fort mal , qu'il
s'agite beaucoup pour retrouver une boîte
qu'il perdit hier ,&dont perſonne ne peut
lui donner de nouvelles. J'entends , pourfuivit
elle avec chaleur, que vous lui rendiez
des ſoins , que vous ayez les plus
grands égards pour lui ,tant qu'il ſera dans
38 MERCURE DE FRANCE.
cette maiſon : votre air d'indifférence ne
me fatisfaitnullement .
Nos deux amies ſe retirèrent fort contentes
de cet ordre , qu'elles ſe promirent
bien de ſuivre exactement. L'après- midi,
elles accompagnèrentDorimene àla chambre
du Comte. En y allant Cécile étoit interdite
; elle trembloit comme ſi , de cette
entrevue , eût dépendu ſon fort. Le comte
avoit le viſage tourné de leur côté ; il repoſoit.
Quelle fut ſa ſurpriſe, ſa joie, lorfqu'en
s'éveillant il vit devant lui , dans ſa
chambre , cet aimable objet,qui ſeul rempliſſoit
ſon ame ! Il pâlit , voulut parler ,
articula quelques mots ; Cécile rougit ,
baifla les yeux ; Doris fourit & Dorimene,
ſans examiner perſonne, obligea le Comte
àgarder le filence. Elle lui dit qu'elle lui
amenoit de quoi amuſer ſes yeux juſqu'à
ce qu'il lui fût permis de prendre part à
la converſation. Céfan la remercia par
figne , ainſi qu'elle le lui avoit ordonné ;
mais ſes yeux , au défaut de ſa bouche ,
marquèrent à Cécile combien il étoit tou
ché du plaiſir de la voir .
Près d'un mois ſe paſſa de cette façon,
ſans que leComte pût trouver un moment
favorable pour parler à Cécile. Il commença
à ſe lever; Dorimene , qui étoit
DECEMBRE . 1772 . 39
toujours la même pour lui , en avoit tous
les ſoins imaginables. Son deſſein étoit de
l'engager à jeter les yeux ſur Doris ; elle
s'étoit informé de ſa famille , de ſon bien ,
&,fatisfaite ſur tous ces articles , elle cherchoit
à découvrir quels étoient ſes ſentimens.
Une après - midi que Dorimene
indiſpoſée avoit envoyé les deux amies
tenir compagnie à Céſan , cet amant prit
ce tems pour rompre un filence que fon
coeur déſavouoit , mais qu'il avoit cru jufqu'alors
néceſſaire. Il s'approcha de Cécile
qui brodoit auprès d'une fenêtre, & là
oſa lui parler des ſentimens qu'elle lui
avoit inſpirés : la priant d'uſfer de franchife
, &de vouloir lui dire naturellement i
le marquis d'Ortis avoit été aſſez heureux
pour toucher ſon coeur. Doris qui vit que
l'entretien s'engageoit , s'éloigna fur un
léger prétexte,& fut à l'autre croifée, d'où
elle obſervoit les deux amans. Cécile qui
ne haïtfoit pas le Comte , & qui cherchoit
à ſe venger du Marquis , lui répondit
adroitement; &, fans le déſeſpérer ni s'engager
à rien , elle le mit dans le cas de lui
Faconter l'aventure du portrait.
J'étois , lui dit-il , à Londres ; j'y rencontrai
le Marquis; ſon entretien me plût;
je me propoſai de le voir affidument pen40
MERCURE DE FRANCE.
dant mon ſéjour en Angleterre . Nous nous
liâmes , je fus de toutes ſes parties , il fut
des miennes. Il aime le jeu ; je l'y accompagnois
par complaiſance. Un jour qu'il
jouoit malheureuſement , il m'emprunta
quelque argent , &, l'ayant perdu , il propoſa
de jouer votre portrait. Jouvris la
boîte qui le renfermoit , je fus frappé
d'un trait inévitable. L'amour me punit
dans ce moment d'avoir négligé ſon culte.
Ma paſſion fut fi forte dès cet inſtant, que
je propoſai au Marquis de me vendre la
-peinture. Les joueurs ne favent guère ce
qu'ils font ; d'Ortis me répondit qu'il me
céderoit la peinture & la boîte , ſi je voulois
lui prêter de quoi fournir la main
qu'il vouloit faire. Je ne balançai pas , je
le pris au mot& lui donnai ce qu'il me
demandoit. Il le perdit encore , & , tout
furieux de fon malheur , il voulut qu'un
coup de dez décidât de l'argent qu'il me
devoit , & d'un portrait que j'aurois acheté
des deux tiers de monbien. La fortune
& l'amour me favorisèrent. Je vous laiſſe
à perifer , belle Cécile , quelle fut ma joie.
Je lui demandai de qui étoit ce portrait; il
me répondit froidement que c'étoit d'une
jeune perſonne qu'il comptoit épouſer à
fon retour enFrance.Il me dit votrenom,&
DECEMBRE. 1772 . 41
ce qui vous engageoit tous deux à former
des liens ſi contraires à votre inclination .
Je fus charmé de cette indifférence qu'il
confervoit pour vous ; je ne le regardai
pas comme un rival redoutable , & je
n'eus rien de plus preſſé que de revenir
dans ma patrie , pour tâcher de découvrir
quelle province vous habitiez .Je ne ſavois
quelle bizarrerie empêchoit d'Ortis de
m'en inſtruire , quelques inſtances que je
lui fille à ce ſujet. J'ai parcouru tout le
royaume fans trouver l'objet qui m'em-
Aanmoir. Je ſuis venu paffer quelque tems
à la terre d'un de mes parens ; ma ſeule
occupation étoit de me promener en regardant
cette peinture , & de me plaindre
du fort qui me ſéparoitde l'original. Telle
fut ma viejuſqu'au jour fortuné où je vous
rencontrai . J'étois bien éloigné de me
croire ſi près de vous. Votre préſence m'a
fait jeter un cri d'étonnement : vous m'avez
fui , cette action m'a fait revenir à
moi même ; j'ai apperçu Doris , j'allois la
ſupplier de vouloir m'inſtruire de votre
demeure , lorſque des coquins font venus
l'attaquer; j'ai été allez heureux pour la dé.
fendre , & je mets mesbleſſures au rang du
bonheur le plus grand , puiſqu'elles m'ont
procuré l'avantage de pouvoir vous dire
42 MERCURE DE FRANCE .
que je vous adore , & que vous ſeule pouvez
faire ma félicité. Parlez , adorable
Cécile , prononcez mon arrêt ; s'il n'eſt
pas favorable , je ceſſerai de vous importuner
, & je vous délivrerai d'un amant
odieux.
En parlant ainſi le Comte ſe jeta aux
genoux de Cécile ; ſes yeux fixés fur ceux
de cette belle , s'efforçoient d'y lire le fort
qu'elle lui deſtinoit. Il fut impoſſible à
Doris de porter la difcrétion plus loin ;
elle s'approcha des deux amans. Sa préſence
enharditfant la timide Cécile , cette
belle perſonne tendit la main à ſon amant :
levez vous , Comte , lui dit- elle , ſi votre
bonheur dépend de mes ſentimens pour
vous , foyez content. Je vous dirai plus ,
je les partage , & fi la fortune favoriſoit
mes voeux , les vôtres ſeroient remplis .
Le Comte enivré , tranſporté , baiſa
mille fois la mainde ſon amante. Sa joie
éroit trop grande pour qu'il pût l'exprimer
; mais fon filence portoit trop bien
l'expreſſion de l'amour , pour qu'il eût
beſoin d'avoir recours à de vaines paroles .
Cécile reffentoit le trouble enchanteur
qui caractériſe ſi bien une première paffion.
Tout chez elle , tour à ſes yeux por
toit la douce empreinte du ſentiment qui
DECEMBRE . 1772 . 43
l'animoit. Revenue à elle , elle força fon
amant à ſe relever , & lui dit : l'aveu que
je viens de vous faite eſt contre l'exacte
bienféance. Je le ſais: votre ſincérité a excité
la mienne , puiſlé-je ne m'en repentir
jamais ! l'eſpoir de vous être unie ne
m'a point engagée à cette démarche . Je ne
ſerai jamais au marquis d'Ortis , il eſt
vrai ; mais comme le teſtament de mon
père le met en poſſeſſionde tous mesbiens,
ne croyez pas que , pauvre , dénuée de tout
ce qui devroit m'appartenir , je veuille
exiger de vous une main que peut - être
vous repentiriez- vous un jour de în'avoir
donnée . Non , Comte , l'intérêt ne guida
jamais mes actions ; je vous aime , je l'avoue
; cet amour ne m'obligera point à
faire rien d'indigne de vous &de moi .
,
Le Comte enchanté alloit lui répon
dre
lorſque la porte s'ouvrant , ils
virent entrer les d'Ortis père & fils . Quel
coup de foudre pour ces amans , quelle
ſurpriſe pour Doris ! le baron d'Ortis prenant
ſon parti en homme ſage , s'avança
vers Cécile , lui préſenta ſon fils , fit un
compliment à Doris , &, par une ſuite de
cette diffimulation dont on ſe ſert ſouvent
avec tant de ſuccès , il ſe récria beaucoup
fur le plaifir qu'il reſſentoit de voir
44 MERCURE DE FRANCE.
le Comte en ſi bon état. Cécile, dont l'em.
barras croiffoit à chaque inſtant , propoſa
bientôt à la compagnie de paſſer dans la
chambre de Dorimene . Le Comte étoit
diſpenſé de cette viſite ; il ne fortoit point
encore de la chambre . Il auroit bien voulu
dire un mot à Cécile ; mais il étoit obfervé
, & tout ce qu'il put faire fut de prier
Doris de lui être favorable . Elle le lui pro .
mit; & de fi bon coeur , qu'il lui en fit des
remercîmens très vifs, dont une partie
furent entendus par le Marquis , qui donnoit
la main à Cécile , mais dont les yeux
étoient attachés fur Doris. Il lança un regard
terrible fúr ce prétendu rival , qui ,
charmé du quiproquo , lui répondit par un
fourire.
Datimene , qui étoit prévenue de l'arrivée
du Marquis , avoit, de concert avec
le Baron , tout arrangé pour que le contrat
fût dreſſé le même ſoir. Elle en parla
à Cécile , qui héſitoit à répondre,lorſque
d'Ortis prenant la parole , dit à Dorimène ,
avec l'air de l'enjouement , qu'il la fupplioit
de ne point preſſer la charmante
Cécile; qu'il ne la vouloit devoir qu'à
elle- même , & qu'il la ſupplioit de ne rien
précipiter. Cedifcours , auquel on ne s'attendoit
nullement , furprit tous ceux qui
DECEMBRE. 1772 . 45
l'entendirent ; ils s'entreregardèrent , &
furent étonnés de trouver tant de délicateſſe
dans un homine qui paroiſſoit en
avoir ſi peu. Doris ſeule ne fut pas la dupe
de cette façon d'agir ; les yeux du Marquis
l'avoient trop bien inſtruite pour s'y méprendre
. Dorimene inſiſta , le Baron loua
fon fils , & obligea cette Dame à remettre
l'affaire à quelque tems .
Le reſte du jour ſe paſſa en attentions
continuelles de la part du Marquis; il étoit
toujours à côté de Cecile , la prévenoit en
tout , & lui tenoit les diſcours les plus
Aatteurs , &, fans la façon dont il regardoit
Doris , on l'eût cru fortement épris des
charmes de Cécile. L'heure du ſouper arriva
: Dorimene , qui avoit des raiſons
pour ménager le Comte de Céſan , fit un
compliment aux d'Ortis , & les pria de
trouver bon qu'on ſoupât dans la chambre
du Comte. Elle ajouta à cette prière un
récit de ce qui s'étoit paſſé ,& exagéra tant
le ſervice rendu aux deux couſines,qu'elle
redoubla la jalouſie du Marquis.
On paſſa chez le Comte qui reçut les
complimens forcés du Marquis avec l'air
de la tranquillité. Atable , les coups-d'oeil
ne furent pas épargnés. Le Marquis s'étoit
mis auprès de Cécile , parce que Doris
45. MERCURE DE FRANCE.
étoit proche du Comte , & qu'il vouloit
les examiner tous deux . A l'heure de feretirer
, le Comte fut aſſez adroit pour gliffer
un billet dans la main de Cécile; rentrée
dans ſon appartement , elle le lut &
y trouva ces mots .
BILLET.
« Tout s'arrange au gré de mes déſirs ;
>> le Marquis aime Doris , & me croit fon
>> rival. Graces à ſa prévention,je puistra-
» vailler à faire mon bonheur ſans qu'il
■ ſoupçonne la part que vous aurez à mes
» démarches. Daignerez- vous , belle Cé-
» cile , m'aſſurer par un mot de réponſe
>> que vous partagez les ſentiment du
» Comte DE CÉSAN. »
Cécilemontra ce billet à ſon amie , qui
la força d'y répondre & ſe chargea de le
remettre au Comte. Lorſque ſes dépêches
furent faites , Cécile regardant Doris avec
un air charmant , eh bien , lui dit- elle ,
comment trouvez - vous le Marquis ? je
devrois , lui répondit Doris , vous faire
attendre ma réponſe pour vous punir de
votre diſſimulation ; cependant , comme
je ſuis la ſincérité même , je vous avouerai
ingénument que je ne ſuis point faDECEMBRE.
1772 . 47
je
chée d'avoir fait ſa conquête ; que ſi ſes
affaires prenoient un certain cours
ne mettrois pas d'obſtacles à votre félicité
; enfin j'épouſerai volontiers le
Marquis ; mais je ne lui donnerai jamais
mon portrait. Cette concluſion fit
éclater de rire Cécile. Elle eſſaya de continuer
l'entretien . Mais Doris ne voulut
plus rien entendre , & elle fut obligée de
la laiſſer tranquile ,
Quelques jours ſe paſsèrent ſansque les
affaires changeaſſent. Un ſoir qu'on ſe
promenoit dans le parc , le Comte , qui
étoit allé juſques là,ne put revoir l'endroit
où il avoit rencontré Cécile, ſans lui lancer
des regards expreffifs . La compagnie
ſe partagea , le Baron étoit avec Dorimene
, lui parloit avec chaleur ; le Marquis
donnoit la main à Doris , & trouva
le moyen de l'écarter pour lui parler de
l'amour qu'elle lui avoit inſpiré. Le
Comte ne laiſſa pas perdre un inſtant fi
précieux; il conjura ſa maîtreſſe de permettre
qu'il offrit au Baron & au Marquis
les conditions les plus avantageuſes pour
qu'ils vouluſſent ſe déſiſter de leurs prétentions.
Il accompagna cette prière de
tant de proteſtations que Cecile en fur
ébranlée ; elle ſouſcrivit à tout ce qu'il
48 MERCURE DE FRANCE.
lui propoſa , l'affurant néanmoins que ſi
les d'Ortis ne vouloient point d'accommodement
, elle étoit réſolue à ſe retirer
dans un couvent , ſeul endroit où elle pût
vivre avec la modique penſion qui lui
feroit adjugée . Ce fut en vain que le
Comte eſſaya de lui faire changer de penſée
, elle perſiſta, & cette converfation
qui avoit des charmes pour tous deux , les
mena ſi loin , que , ne penſant plus au
reſte de la compagnie,ilsne virent qu'eux ,
leur amour & leur déſintéreſſement. Ima .
ginant être ſeuls , ils ſe dirent mille jolies
chofes ; Cécile rendit ſon portrait au
Comte , qui le baifa mille fois ; Cécile
s'apperçut enfin qu'il étoit tard ; elle voulut
ſe lever , & ayant tourné la tête elle
vit à quatre pas d'elle Dorimene , le Baron
, le Marquis & Doris qui les écoutoient.
Jamais confuſion n'a été plus forte
que celle de Cécile. Son premier mouvement
futde prendre la fuite ; mais Dorimene
l'arrêtant , lui dit : pourquoi vous
troubler ainſi ? Vous n'êtes pas ici la ſeule
qui déſobéifliez à vos parens ; ſi la compagnie
vous plaît , vous pouvez , ajoutat'elle
, en lui montrant Doris & le Marquis,
vous pouvez conſulter avec vos amis,
de quelle manière vous vous y prendrez
pour
DECEMBRE. 1772. 49
pourannuller leteſtamentd'un père reſpec.
table à tous égards. Puiſque vous m'avezentendue
, Madame , lui repartit cette
belle fille , vous connoiffez mes fentimens.
Je laiſſe au Marquis les biens que
mon père lui a deſtinés , de tels avantages
me touchent peu. J'aime le Comte ,
je ne m'en défends pas ; mais comme je
J'aime plus pour lui que pour moi , je ne
prétends pas faire notre malheur à tous
deux , en m'uniſſantà lui, étant fansbien :
aufli lui ai-je dit que le couvent feroit
mon feul refuge. Et moi , je ne le ſouffrirai
jamais , interrompit le Baron ; mon
fils n'épouſera point ce qu'il aime , s'il ne
renonce au bien de l'adorable Cécile , à
moins qu'il ne veuille m'obliger à faire
pour elle , ce que feu Liſimond fit injuftement
pour lui.
Dorimene , qui n'avoit parlé de cette
forte que pour ſuivre ce qu'elle appelloit
fon devoir , fut bien aiſe de cette générofité
réciproque. Elle ne pouvoit trouver
pour ſa fille un parti plus fortable que
le marquis d'Ortis . Le Baron , qui s'étoit
apperçu de l'amour de ſon fils pour Doris
n'avoit pas balancé à rompre les
noeuds qui l'attachoient àCécile , dont le
penchant pour leComte n'avoit pu échap-
,
C
50 MERCURE DE FRANCE .
per à ſa pénétration. Son parti fut bientôt
pris ; il parla à Dorimene qui , ſévère
comme elle étoit , s'étoit fait prier plus
d'une fois. Tout s'appaiſa enfin , & nos
quatre amans s'étant rejouis , ſe félicitèrent
de l'aventure qui , en les accordant
fur le chapitre de l'intérêt , leur épargnoit
biende la contrainte & de l'inquiétude .
Dès le lendemain on travailla aux préparatifs
des deux mariages qui devoient
ſe célébrer le même jour. Les contrats
furent dreffés & ſignés auſſi-bien que la
renonciation des d'Ortis , & en peu de
tems tout fut mis au point de l'épouſer.
La veille de ce grand jour il y ent un fuperbe
feſtin au château. Jamais le Marquis
n'avoit été aufli gai , auffi complaiſant;
il étoit le premier à plaiſanter fur
l'avanture du portrait, qui, felon lui, étoit
de ces coups du fort qu'on ne peut ni prévoir
, ni empêcher. Le Comte , enivré
d'amour, penſoit avec raviſſement, à l'inftant
qui alloit l'unir pour toujours à une
perſonne qu'il adoroit. Doris ſeule parut
rêveuſe ; on lui en fit la guerre , elle ſe
défendit affez mal , &prétexta une légère
indifpofition . Elle ſe retira de bonne -heure
. Cécile la fuivit : inquiète de la trifteſſe
de ſon amie , elle n'omit rien pour
DEC EMBRE. 1772 . SI
en découvrir la cauſe. Doris lui promit
de le lui dire le lendemain , &la conjura
ſeulement de vouloir changer de chambre.
Cecile étonnée lui accorda ſa demande
& ſe retira , non ſans penſer à cet air
de myſtère qui l'inquiétoit & l'affligeoit .
Elle paſſa une partie de la nuit à rêver ;
vers le matin elle s'afloupit , & fut réveillée
à cinq heures par des cris aigus.
Elle ſe leva précipitament , courut à fa
fenêtre , & vit le Marquis qu'on rapportoit
percé de deux coups d'épée. Doris en
pleurs le ſuivoit. Elle defcendit , trouva
Dorimene les yeux étincelans de courroux
, le Baron au défeſpoir , & toute la
naiſon en combustion . Ce fut en vain
que Cécile chercha des yeux le Comtede
Céſan ; il étoit retourné chez ſon parent ,
où il ſe plaignoit de la rigueur de fon
fort.
Le marquis d'Ortis n'avoit pas plutôt
été aſſuré de la poſſeſſion de Dotis , que
ſes charmes avoient diſparu à ſes yeux.
Cécile avoit pris dans ſon coeur la place
qu'elle auroit dû y occuper depuis longteins
. Rêvant nuit & jour aux moyens
qu'il emploieroitpour ravir Cécile à latendreſſe
du Marquis , il n'en trouva pas de
meilleur que de l'enlever la nuit qui de
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
voit précéder celle de leur hymen commun.
Il donna ſes ordres à un valet-dechambre
fur qui il ſe confioit , & , fûr du
ſuccès , il ne s'appliqua qu'à feindre des
ſentimens qu'ils n'avoit plus. Le haſard
voulut que Doris entendit les ordres
qu'il donnoit à fon valet. Quelle douleur
pour elle de ſe voir ſi indignement trahie
! elle aimoit le Marquis; elle dévora
ſa douleur , & força Cécile à changer de
chambre avec elle , réſolue de ſe laiſſer
enlever ; jugeant qu'après cette équipée ,
le Marquis , la reconnoiſſant , rentreroit
en lui mème& lui fauroit gré de lui avoir
épargné un crime. Elle attendir,dans des
tranfes mortelles , Theure à laquelle ſe
devoit faire ce coup. Vers les quatre heures
, elle entendir marcher dans ſa chambre
, & fe fentit mettre un mouchoir devant
la bouche, Elle laiſſa faire tout ce
qu'on voulut. Onlui jeta quelques hardes
fur le corps , on l'emporta dans une chaile
qui l'attendoit dans la cour. Ses pleurs la
fuffoquoient ; la douleur, l'amour, la rage,
tout ſe réuniſſoit pour la tourmenter.
L'eſpoir de ramener ſon infidèle fut ſeul
capable de la retenir. Elle partit enfin : en
traverſant le parc , ils rencontrèrent le
Comte qui s'y promenoit. Le jour étoit
DECEMBRE. 1772 . 53
déjà grand , il reconnut la chaiſe duMarquis,
il fut à fa rencontre ; l'autre furieux
de ſe voir découvert , courut ſur lui l'épée
haute , lui diſant qu'il falloit périr ou lui
céder Cécile , ſans laquelle il ne pouvoit
vivre. Ils ſe bâtirent en déſeſpérés. Le
Comte , après la plus forte réſiſtance ,
perça le Marquis de deux coups & fut à
la chaiſe en tirer ſa prétendue maîtreffe.
Son étonnement fut des plus grands , en
ne voyant que Doris qui faifoit tous fes
efforts pour en fottir. La faute qu'il croyoit
avoir commife , ne le laiſſa pas hésiter fur
le parti qu'il avoit à prendre . Il s'approcha
du bleſlé , qui ne fut pas moins furpris
que lui, de voir Doris au lieu de Cécile.
Cetrait ſervit à lui deſfiller les yeux. Il ſe
tourna vers elle , la conjura de lui pardonner
l'outrage qu'il lui avoit fait , & força
le Comte de s'éloigner juſqu'à ce qu'il
eût appris aux perſonnes intéreffées de
quelle manière leur combat s'étoit fait. I
s'évanouit en achevant ces mots . Le Comi
te ſuivitfon conſeil ;les gens duMarquis
le rapporterent au château , & la trifte
Doris, en proie à des mouvemens indéfiniſſables
, ſuivit ce parjure amant
yeux baignés de larmes.
5
les
LeMarquis ne fut pas plutôt revenu de
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
ſa foibleſſe , que l'honneur le preffant de
justifier le Comte, il le fit dans des termes
fi honorables pour ce dernier , & montra
un ſi grand repentir, qu'il arracha des larmes
de tous ceux qui étoient préſens. Le
Baron , qui fentit la vérité du récit de fon
fils , après l'avoir vu penſer , & s'être affuré
qu'il n'y avoit rien à craindre pour
ſes jours , monta à cheval & fut au château
où s'étoit retiré le Comte. Je viens , lui
dit- ilen l'embraſſant , réparer autant qu'il
eſt en moi le crime de mon malheureux
fils; je fais tout , je viens vous prier d'oublier
une faute dont il n'eſt que trop puni .
Le Comte lui répondit obligeamment.
Ils revinrent au château de Cécile , où ils
furent reçus auſſi bien que les circonftances
le permirent. Le Baron exigea que
les nôces du Cécile ſe fiſſent; on lui obéit,
mais on en fupprima l'éclat .
Le Marquis ſe rétablit de ſes bleſſures ,
il chercha à faire oublier ſes incartades à
Doris. Le parti de cette belle fille étoit
pris ; rien ne put la faire changer. Elle ne
voulut pas s'unir avec un époux de ce caractère
; au bout de quelque tems , elle
s'enferma dans un monaſtère où elle
prit le voile , malgré les follicitations de
ſa mère & de ſon volage amant. Pour
d'Ortis , au déſeſpoir de ſes folies, il palla
DECEMBRE. 1772 SS
ſa vie , qui fut aſſez longue , à ſe repentir
de s'être repenti trop tard.
Par Mlle Matné de Morville.
FRAGMENS d'une Epître à Horace ,
par M. de Voltaire.
TOUJOURS ami des vers , & du diable pouffé ,
Au ingoureux Boileau j'écrivis l'an paffé .
Je ne ſais fi ma lettre aurait pu lui déplaire ;
Mais il me répondit par un plat ſecrétaire
Dont l'écrit froid & long , déjà mis en oubli ,
Ne fut jamais prôné que par L. A. M * * .
Je t'écris aujourd'hui , voluptueux Horace ,
Atoi , qui refpiras la molleſle & la grace ;
Qui, facile en tes vers & gai dans tes difcours ,
Chantas l'oiſiveté , les vins & les amours ,
Et qui connus fi bien cette ſageſſe aimable
Que n'eut point de Quinault le rival intraitable.
Ton maître était un fourbe , un tranquile aſſaſſin ;
Pour voler ſon tuteur il lui perça le ſein.
Il trahit Cicéron , père de la patrie .
De ſon rival Ovide il proſcrivit les vers ,
Et fit tranfir la muſe au milieu des déſerts .
יר
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
Je ſais que prudemment ce politique Octave
Payait l'heureux encens d'un plus adroit eſclave.
F *** exigeait des ſoins moins complailans ,
Nous ſoupions avec lui ſans lui donner d'encens.
De ſon goût délicat la fineſſe agréable
Fefait, ſans nous gêner , les honneurs de ſa table.
Nul-Roi ne fut jamais plus fertile en bons mots.
Contre les préjugés , les fripons & les fots .
M *** gâta tout. L'orgueil philoſophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le plaiſir s'envola , je partis avec lui.
Je cherchai la retraite: on diſait que l'ennui
De ce repos trompeur eſt l'infipide frère :
Oui , la retraite pèſe à qui ne fait rien faire ;
Mais l'eſprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur valut pour toi la courde l'Empereur.
Tibur , dont tu nous fais l'agréable peinture
Surpaſſa les jardins vantés par Epicure.
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés ,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés
De la mer de Genève admirent l'étendue ;
Et lesAlpesde loin ſe cachantdans la nue
D'un long amphithéâtre enferment ces côteaux
Où le pampre en feſtons rit parmi les ormeaux.
Là , quatre Etats divers arrêtent ma penſée.
Je vois , de ma terrafle à l'équerre tracée ,
L'indigent Savoyard , utile en ſes travaux,
DECEMBRE. 1774 . 57
Quivient couper mes bleds pour payer ſes impôts
;
Des riches Genevois les campagnes riantes;
Des Bernois valeureux les cités floriflantes ;
Enfin cette Comté Franche aujourd'hui de nom ,
Qu'avec l'or de Louis conquit le Grand Bourbon.
Et, du bord de mon lac à tes rives du Tibre ,
Je te dis , mais tout bas , heureux un peuple libre !
Je le ſuis en ſecret dans mon obſcurité :
Ma retraite & mon âge ont fait ma ſûreté.
D'un pedant d'A *** j'ai confondu la rage ;
J'ai ri de fa lotiſe, &, quand mon héritage
Voyait dans ſon enceinte arriver à grands flots
De cent pays divers les belles , les héros ,
Des rimeurs , des ſavans , des têtes couronnées,
Je laiſlais du vilain les fureurs acharnées
Heurler d'une voix rauque au bruit de mes plaifirs.
Mais ſages voluptés n'ont point de repentirs .
J'ai fait un peu de bien ; c'eſt mon meilleur ouvrage.
Mon ſéjour est charmant , mais il était ſauvage.
Depuis legrand édit , inculte , inhabité ,
Ignoré des humains dans ſa triſte beauté,
La nature y mourait : je lui portai la vie ,
J'oſai ranimer tout. Ma pénible induſtrie
Rafiembla des Colons par la misère épars.
Cv
MERCURE DE FRANCE.
J'appellai les métiers qui précèdent les arts .
• •


Ce monde , tu le ſais , eſt un mouvant tableau ,
Tantôt gai , tantôt triſte , éternel & nouveau ,
L'empire des Romains finit par Auguſtule.
• :
Tout pafle , tout périt hors ta gloire & ton nom ;
C'eſt là le ſort heureux des vrais fils d'Apollon .
Tes vers en tout pays ſont cités d'âge en âge.
Hélas ! je n'aurai point un pareil avantage ,
Notre langue un peu fèche & ſans inverſions
Peut- elle fubjuguer les autres nations ?
Nous avons la clarté , l'agrément , la juſteſle ;
Mais égalerons- nous l'Italie & la Grèce ?
Eſt- ce allez en effet d'une heureuſe clarté ?
Et ne péchons- nous pas par l'uniformité ?
Sur vingt tons différens tu ſens monter ta lyre.
J'entends ta Lalagé , je vois ſon doux ſourire ,
Etje pardonne même à ton Ligurinus ;
Je te ſuis chez Mécène & ris de Catius .
Je vois de tes rivaux l'importune phalange ,
Sous tes traits redoublés enterré dans la fange.
Que pouvaient contre toi ces ferpens ténébreux ?
Mécène & Pollion te défendaient contre eux .
Il n'en eſt pas ainſi chez nos Welches modernes.
Un vil tas degrimauts , de rimeurs ſubalternes
quelque fois a trouvé des proneurs. ...
DECEMBRE. 1772 .
Ils font dans l'antichambre entendre leurs clameurs.
C'eſt- là que glapiſſant leurs vers qu'ils m'attribuent
,
Ils me font méconnoître aux laquais qui les
huent.

:
Ainfi lorſqu'un pauvre homme au fond de ſa chaumière
,
En dépit de Tiflot , finiflait ſa carrière ,
On vit avec ſurpriſe une troupe de rats ,
Pour lui ronger les pieds ſe gliſſer dans ſes draps .
Chaflons loin de chez moi tous ces rats dn l'arnafle
,
Jouiflons , écrivons , vivons , mon cher Horace.
J'ai déjà paflé l'âge où ton grand protecteur
Ayant joué ſon rôle en excellent acteur ,
Et fentant que la mort affiégeait ſa vieillefle ,
Voulut qu'on l'applaudit quand il finit ſa pièce.
J'ai vécu plus que toi : mes vers dureront moins ;
Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes
foins
Aſuivre les leçons de ta philoſophie ,
Amépriſer la mort en ſavourant la vie ,
A lire tes écrits pleins de grace & de ſens ,
Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les
fens .
Avec toi l'on apprend à ſouffrir l'indigence ;
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Ajouir ſagement d'une honnêre opulence ;
A vivre avec foi - même , à ſervir ſes amis ;
A ſe moquer un peu de ſes fors ennemis ;
A fortir d'une vie ou trifte ou fortunée ,
En rendant grace auxdieux de nous l'avoirdonnée
Auſſi lorſque mon pouls inégal & preflé
Felait peur à Tronchin près de mon lit placé ,
Quand la vieille Atropos,qu'on nous dit fi cruelle,,
De fes ciſeaux tranchans menaçait ma cervelle ,
Il a vu de quel air je prenais mon congé ;
Il ſait ſi mon eſprit , mon coeur était changé.
me faiſait rire avec ſes paſquinades , H.
Etj'entrais dans la tombe au ſon de ſes aubades..
• •
Profitons bien du tems , ce font là tes maximes .
Cher Horace , plains-moi de les tracer en rimes.
La rime eſt néceſlaire à nos jargons nouveaux ,
Enfans demi- polis des Normands & des Goths.
Elle flatte l'oreille ; & ſouvent la célure
Plaît , je ne fais comment, en compantla meſure.
Des beaux vers pleins de ſens le lecteur est charmé.
Corneille , Deſpréaux & Racine ont rimé ;
Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomene propole
D'abaifler fon cothurne &de parler en profe..
DECEMBRE. 1772. σε
A Monseigneur le Duc d'ENGHIEN ,
âgé de quatre mois
Mercurede France .
AIMABLE
Soufcripteur du
IMABLE rejetton , l'amour & l'eſpérance
De l'auguſte ſang de Bourbon ;
Les dieux , les demi- dieux , amis de ta Maiſon ,
Viennent célébrer ta naiſſance.
Vois les tous à l'envi careſſer ton enfance .
Mars , préſageant tes grands deſtins ,
Veut apprendre à tes faibles mains
A foulever déjà l'Egide de la France.
Le front encor orné des ſuperbes lauriers
Cueillis dans les champs de la gloire
Par tes dignes ayeux , modèles des guerriers ;
Aton berceau, Minerve amène la victoire.
Ace grand nom d'ENGHIEN fignalé dans Rocroi
,
Dans Fribourg , dans Senef , immortelles journées
,
La Victoire te dit ! Enghien , prépare-toi ,
62 MERCURE DE FRANCE.
>>>Ton nom dans tous les tens ſoumit les deſti-
>>>nées. >>
Mais préfère à ces dieux , miniſtres des malheurs ,
Les Graces , les Vertus , compagnes de ta mêre ,
Et permets que leur main légère
Te couvre , en folâtrant , de guirlandes de fleurs.
Sois héros par la bienfaiſance.
Ton père & ton ayeul , à l'exemple des Dieux ,
Tapprendront le grand art de faire des heureux.
Voilà , voilà l'emploi digne de ta naiſſance.
MERCURE , docile à tes voeux ,
Te préſente les Arts , enfans de l'Harmonie ;
Noble enfant , mêle auſſi tes jeux
Aux doux amuſemens de ces dieux du génie.
Par Lacombe , libraire ,
auteur du Mercure.
EPITRE à M. Gastaldi , médecin de la
A
ville d'Avignon.
PPOLLON aima Coronis ,
Coronis ne fut point ſauvage ,
DECEMBRE. 1772 . 63
Des feux dont ils étoient épris
Eſculape fut l'heureux gage ;
Ainſi le dieu des médecins
Eſt auſſi le dieu des poëtes ;
Delà viennent nos droits divins
De conter gentilles deurettes ,
Et de vaincre les faux dédains
De ces prudes, êtres mutins ,
Qui , par tempérament coquettes ,
Par décence font les lutins .
Chez les belles tout eſt caprice ,
Leurs vapeurs , leurs appas , fans ceſſe l'artifice
A la foibleſſe eſt ajouté .
Des maux qu'elles n'ont pas il faut qu'on les guériffe
,
A leurs appas d'emprunt il faut qu'on applaudifle
Ainſi qu'à la propriété ;
D'où je conclus qu'avec justice
Elles doivent avoir toujours à leur ſervice ,
Un poëte pour les chanter ,
Un médecin pour les flatter.
O toi , qui ſais ſi bien leur plaire ;
Toi , chez qui la ſcience a les traits du plaifir ,
Alors que leur ſanté s'altère
64 MERCURE DE FRANCE.
Ton afpect ſait la rétablir !
Oui , l'eſpérance ſalutaire ,
Remède triomphant , & le ſeul néceſſaire ,
Aux regards du malade à ta voix vient s'offrir ,
Et chez toi l'art de plaire eſt celui de guérir.
Loin des docteurs ſyſtématiques
Qui fondent leur favoir fur la mort des humains,
Pour épier le mal dans ſes routes obliques
La Prudence te met ſon ſlambeau dans les mains ;
Elle te fait haïr ces rêveurs fanatiques
Qui , pour une formule , abrégent nos deſtins ,
Qui faiſant à la mort des ſignes deſpotiques ,
Prétendent nous fauver & font nos aflaffins.
Jamais des mots ſcientifiques ,
Des fentences énigmatiques
N'ont transformé ton art en celui des devins.
Sans imiter ces politiques
Qui , loin de nos regards , vont chercher des chemins
,
Les remèdes connus te paroiſſent certains.
Ainſi ce lage que le Tafle
Nous peint comme l'ami des neuf ſavantes foeurs,
Par des herbes qu'on peut rencontrer ſur ſa trace
De Godefroy mourant diſſipa les douleurs .
Aimable! fans afféteric
Tu fuis la trifſte ſimétrie
De ces graves docteurs plus ſombres que la nuit ,
Qui groſſiflent la maladie ,
DECEMBRE. 1772 . 65
Et ſemblent offrir l'effigie
De la pâle mort qui les fuit.
Vif & prudent , tu hais & tu rejettes
La ſuffifance & les propos flatteurs ,
De ces médecins des toilettes
Qui d'une gaîté folle étalant les couleurs ,
Traînent l'attirail des coquetes
Aux pieds du lit funèbre où pleurent les douleurs :
Qui , parlant toujours ſeuls de leurs cures ſecrettes
En faveur de leur art ſemblent fasteunfactum ,
Etdont les airs & les ſornettes
Ont les vertus de l'opium ;
Adonis en rabat, oracles des caillettes
Dont ils tâtent le pouls en contant des fleurettes ,
Et pour le ſéjour de la mort
En ſouriant donnent un paffeport.
Pour toi qui toujours t'abandonnes
Au ſoin de prolonger nos jours ;
Tu n'as qu'un moyen für d'en abréger le cours ,
C'eſt par les repas que tu donnes ;
C'eſt dans ces feſtins élégans
Oùla ſobriété ne peut être admiſe
Que la gaîté , les yeux riants ,
Des plaiſirs grave la deviſe
Et verſe le nectar aux graces , aux talens
Qui font badiner les rubans
De la folie à table affife,
66 MERCURE DE FRANCE .
Tandis que , couronné des pampres de Bacchus
L'amour ſe mêle à notre orgie ,
Et que le dieu de la liqueur chérie
Separe en folâtrant des roſes de Vénus ;
Nous te répétons en chorus
Epris d'une fi douce vie ,
Si tu chaſles les maux & prolonges les jours ,
Ceux qu'on pafle avec toi tu les fais trouver
courts.
Par M. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au collège de Tournon.
A Monfieur PERRONET.
ARTISTE auſſi ſavant qu'utile ,
Auteur d'un chef- d'oeuvre nouveau ,
Perronet , ton art difficile
A ta célébrité vient de mettre le ſceau .
Ta gloire à jamais établie ,
Va tranſmettre ton nom à la poſtérité ;
Puifle le Ciel , ſoigneux d'éternifer ta vie ,
Lui donner la ſtabilité
De l'ouvrage de ton génie !
Par M. Maguelin.
DECEMBRE. 1772 . 67
VERS préſentés à Gustave III , Roi de
Suède , des Goths & des Wandales , & c.
à l'occaſion de l'établiſſement de l'ordre
deWafa.
QUAND l'aveugle deftin faiſantparler ſes droits
Appelle ſous le dais les héritiers des Rois ,
Ils ne ſont affectés que de l'éclat du trône ;
Mais vous , lorſqu'à vos pieds on poſa la couronne
,
Il fut , pour votre coeur, un ſentiment plus cher .
Près de ces monts épars ſous des aftres de fer ,
Rampent des malheureux courbés par la froidure,
Eſclaves enchaînés au trône de l'hiver ,
Hommes qu'au bout du globe oublia la nature !
Voilà ſur quels objets ſont tombés vos regards.
Bientôt , par des ſecours portés de toutes parts ,
Vous les vengez du ført ſévère :
Tel que le vieux Janus parcourant ſes guérets ,
Vous allez ſous le chaume adoucir leur misère ,
Vous voulez pénétrer leurs maux les plus ſecrets :
Leurs beſoins font nombreux , vos bontés ſont
extrêmes ,
Vous leur donnez des moeurs au fond de leurs forêts
,
Et vous formez un corps de nouveaux Triptolémes
68 MERCURE DE FRANCE.
Pour élever , chez eux , des temples à Cérès.
Déjà de ces héros la voix s'eſt fait entendre ;
La douce humanité repoſe au milieu d'eux :
Le plus grand des Wafa , s'élevant de ſa cendre ,
Encourage avec vous leur efforts généreux.-
Précédez - les .-Sortez de la route vulgaire !
De la philoſophie ouvrez le ſanctuaire ,
Volez à les autels ! ſaiſiſſez ce flambeau
Que Rome avoit éteint , que ralluma Voliaire ;
Répandez ſon éclat juſqu'au cercle polaire ;
Au fanatiſme horrible arrachez le couteau !!
Récompenfez en Dieu , ne puniſſez qu'en père ,
Vous ferez.... quelle eſt mon erreur ?
Vous êtes tout ! nul penchant ne vous guide
Que la vertu n'ait mis en votre coeur ;
Du mérite opprimé votre ſceptre eſt l'Egide ,
Vos tréſors font l'appui de la veuve timide ,
Et vos états l'aſyle du matheur.
NB. Le Roi de Suéde a reçu ces vers avecbonté,
& adaigné me faire ſavoir que mon hommage ne
lui a pas déplû.
Par M. L. Renaud.
DECEMBRE. 1772. 69
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du ſecond volume du mois de
Novembre 1772 , eſt Miroir; celui de la
ſeconde eſt le Lit; celui de la troiſième
eſt le Jour ; celui de la quatrième eſt Papier.
Le mot du premier logogryphe eft
Aiguille ( à coudre) où se trouvent ai ,
gui ( de chêne ) ligue , glu , Aigle , Julie,
Ali , geai , ail ; celui du ſecond eſt Piftolet
, où l'on trouve lit , pie , fol , épi ,
oie , pet , lot , ifle , toit , ftile , pofte, toiſe,
toile , pise , pôle , pilote , ftilet ; celui du
troiſièmeeſt Choufleur , où on trouve chou,
fleur.
ÉNIGME.
Pour la peine de me connoître ,
Lecteur , Je ne peux rien t'offrir :
Mais , en occupant ton loiſir ,
Je métamorphole mon être.
Tu peux par- tout me découvrir.
En ſyſtême philofophique ,
Je ſers à définir
La vie & le plaifir.
Je ſuis toujours problématique.
70 MERCURE DE FRANCE.
Triſte enfant de l'oiſiveté ,
De l'indigence & de la pauvreté ,
Souvent , par un effet contraire ,
Changeant de forme & de façon ,
Le ſage dit avec raiſon
Qu'il faut uſer de moi plutôt que n'en rien faire.
Quelque fois je ſuis important.
Enamour , ainſi qu'à la guerre ,
De moi le grand ſuccès dépend
Pour couvrir ou percer un dangereux myſtère.
Par les Dames je ſuis chéri ,
On me donne ſouvent le ſurnom de joli .
Dans la condition de l'humaine nature
Tout s'empreſſe à me reſſembler ,
En vain contre moi l'on murmure
Dans mon centre on voit tout enfin ſe raſſembler.
AUTRE.
PLLUUSS je montrede vide & plus je parois grand ,
A la campagne , à la cour , à la ville
Je me trouve inutile ;
Tout le gente humain cependant
Ames appas rend hommage ſouvent ,
Et , qui plus eſt , le quadrupède
Soumis à ma puiſſance avec plaiſur me cède;
Sans que j'aie aucun tort ,
Ainſi qu'aucun mérite ,
DECEMBRE. 1772 . 71
Je plais ou déplais fort
A ceux que je viſite ;
De la ſanté j'annonce l'entretien
Auſſi -bien que la maladie ,
Quelque fois la mélancholie ,
Et cependant je ne ſuis rien .
Far MadameAnfrye.
UTILE
AUTRE.
dans le monde , on me craint , on m'évite,
Il eſt plus d'un morrel que mon nom mit en fuite ;
Quelquefois je ſépare amis , époux , parens ,
Et l'eſpoir incertain allége leurs tourmens :
Les biens , les dignités , l'eſprit & la naiſſance
Chez moi , fur l'indigent , ont peu de préférence.
En me quittant l'un a la gaîté dans le coeur ,
Par un trifte contraſte , un autre a la douleur ;
Pour me nommer , lecteur , que ce ſouhait te
ſerve ,
Du ſort de ce dernier que le Ciel te préſerve.
Par M. de Lozières , fils , à Argentan.
72 MERCURE DE FRANCE .

LOGOGRYPΗ Ε.
Soeur cadette de la beauté ,
Je ſuis quelque fois ſa rivale ,
Mon éclat n'a rien d'emprunté :-
Par mes agrémens je l'égale.
Comine elle , j'inſpire l'amour ,
Aufli bien qu'elle je ſais plaire ;
Faut- il m'expoſer au grand jour ?
Commençons par mon caractère :
D'abord j'ai ce je ne ſais quoi
Qui ſéduit ſans que l'on y penſe ,
Et favorite l'eſpérance
Du Berger ainſi que du Roi.
Tantôt triſte , ou piquante ou vive ,
Tantôt fine , tantôt naïve ,
:
Je me varie à tout moment .
Sij'exprime le ſentiment ,
Mon pouvoir devient invincible ;
Si je m'égaie , un mouvement
Suffit ſeul pour troubler le coeur le plus paiſible
Et fixer un volage amant.
Il me reſte de ma ſtructure
Ate faire ici le tableau ;
C'eſt une immenſe architecture
Qui ne t'offre rien que de beau.
Décompoſe cette machine
Qui
LE REGRET
Ariette.
Par Madame la Comtesse de Vidampierre.
Decembre
1772.94
Ledoux plai sir d'une ar
deur mu tu el le Qui par toi
mefutpre
sen te A vec ton coeur,
il m'e chappe cru
el le Et
+
le cha grin seulm'est res te.Avec
ton coeur il m'echappe cru el le Et
le cha grin seul m'est r res te,Et le
*
cha grin seul m'est res te.
2
DECEM BRE . 177.2 . 73
Qui doit aux Grecs ſon origine ,
Tu verras cet enfant ſauvé par Thermatis ,
Et législateur d'un pays ;
Deux héros d'un roman qui nous vient d'Angleterre
,
Dont l'un eut le malheur de n'avoir point de père ;
Unjuge des enfers , particules , pronom ,
Le ſurnom d'un apôtre , une ville en renom ,
Uue négation , un comté d'Italie ,
Un plaifir dont l'excès conduit à la folie.
Ce n'eſt pas tout encor , je préſente à tes yeux
Un fleuve , une cité , célébrés par le Taſſe;
Une jeune beauté : ce qu'il faut que tu faſle
Si tu veux bien chanter les dieux.
Par Mlle Fanny de Tours.
AUTRE.
CHERCHEZ en moi , lecteur , dans un moment
d'ennui ,
Le nom commun d'un fruit & d'une choſe vile ;
Retranchez une lettre , & vous aurez celui
D'un animal &d'une ville .
Par Mlle Renotte de l'Hermenault
en Poitou.
i
74 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Mon tout est fait pour l'opulence ;
L'art , par qui je fus inventé ,
Sçut joindre à la folidité
L'ornement , le goût , l'élégance.
Ma tête eſt un être vivant ,
Et dans mes pieds tu dois trouver un élément ;
Mais , par un fort à qui rien ne reflemble ,
Cette tête & ces pieds ne peuvent vivre enſemble.
Par M. B***.
AUTRE.
ECTEUR ,'fi tu les veux très- courts ,
Je puis te ſatisfaire ;
Lis-moi de ſuite , oubien lis à Rebours ,
Detous ſens je ſerai ta mère.
Par le même.
DECEMBRE. 1772 . 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Le Bonheur , poëme en ſix chants , avec
des fragmens de quelques épîtres , ouvrages
poſthumes de M. Helvétius. A
Londres .
Ce poëme eſt précédé d'un eſſai fur
la vie & les ouvrages de M. Helvétius .
C'eſt dans ſon gente un morceau achevé,
écrit avec la préciſion ingénieuſe & la
ſage énergie d'un littérateur philoſophe ,
qui ne ditque ce qu'il veut dire & qui eſt
également fûr de ſes idées&de ſes expreſſions
, avantage fort rare aujourd'hui.
Cet éditeur , comme il y en a peu , paraît
être à la fois un homme de très bonne
compagnie&un écrivain du premier ordre.
Il nous rappelle d'abord les philofophes
quiontécrit ſur lebonheur. "Les plus célè-
>>bres , dit il , font Fontenelle & Mauper-
> tuis parmi les modernes. Fontenelle,qui
» n'a étélong- tems qu'un bel eſprit, n'était
>> pas encore philoſophe quand il a fait
>> ſon traité. Il ne ſavait pas alors géné-
* Cet Article est de M. de la Harpe.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
>> raliſer ſes idées ; il répand dans ſon ou-
>> vrage quelques vérités utiles & fine-
>> ment apperçues ; mais il arrange fon
» ſyſtême pour ſon caractère , ſes goûts
» & fa ſituation. Dans ce ſyſtême , les
» ames ſenſibles ne trouvent rien pour
elles : il apprend peu de choſes ſur la
» manière de rendre le bonheur plus gé-
» néral , & nous dit ſeulement comment
>> Fontenelle était heureux. Maupertuis ,
>> eſprit chagrin &jaloux , malheureux ,
>> parce qu'il n'était pas le premier hom-
» me de ſon ſiécle ; Maupertuis , avec le
ود ſecours de deux ou trois définitions
» fauiles , en donnant nos deſirs pour des
» tourmens , le travail pour un état de
>>>fouffrance , nos eſpérances pour des
ود ſources de douleur , nous repréſente
» comme accablés ſous le poids de nos
maux. Selon lui , l'existence eſt un mal;
» &, en parlant du bonheur , il paraît ten-
>> té de ſe pendre .
Il caractériſe enſuite l'ouvrage de
Monfieur H ** , & fon jugement nous
diſpenſera d'en porter aucun. « On y
>>trouve de grandes idées , des tableaux
>>>fublimes , de lá verve , de l'énergie ,
>> une foule d'images &de vers heureux.
>>Si le plan ne ſe trouve pas exactement
>> rempli , s'il y a des negligences dans les
DECEMBRE. 1772. 77
détails , quelques tours , quelques ex-
>> preffions profaïques , ſi l'harmonie n'eſt
>> pas toujours affez variée & affez vraie ,
>>ces défauts font expiés par des beautés
» de la première claſſe . Les mêmes dé-
>>>fauts ſe trouvent dans le poëme de Lu-
>> créce , rempli d'ailleurs d'une fauffe
>>>philofophie ; & cependant ce poëme a
>> franchi avec gloire le long eſpace de
>> vingt ſiècles.>>
Mais ce qu'il y a de plus intéreſlant
dans cette excellente préface , ce ſont les
détails qui regardent la perſonne de M.
H **. On ne peut pas y mettre plus de
grace & d'intérêt. Ils attachent & par
eux mêmes & par la manièredont ils font
racontés . C'eſt rendre un ſervice trèsagréable
à ceux de nos lecteurs qui n'ont
pas cet ouvrage , d'en rapporter ici quelques
traits . Ils honorent également & la
mémoire de M. H ** & les talens de fon
éditeur ; on ne peut trop multiplier les
modèles de la vertu & du goût.
"Claude - Adrien Helvétius naquit à
» Paris au mois de Janvier 1715 , de
» Jean- Adrien Helvétius & de Gabrielle
>> d'Armancourt . La famille des Helvé-
"'tius , originaire du Palatinat , y fut per-
• fécutée du tems de la réforme , & s'éta-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
>> blit en Hollande , ou plufieurs d'entre
>> eux ont poſſédé des emplois honorables .
- Le biſayeul de M. Helvétius , premier
> médecin des armées de la République ,
>>mérita qu'elle fit frapper des médailles
>> en l'honneur des ſervices qu'il lui avait
>>> rendus . Le fils de cet homme illuftre
>> vint à Paris fort jeune. Il y fut connu
>> ſous le nom de Médecin Hollandais ;
» & nous lui devons l'Ipecacuanha ; il
>> avait appris l'uſage de cette racine d'un
>> de ſes parens , gouverneur de Batavia ;
>> il s'en fervit avec beaucoup de ſuccès à
>> Paris & dans nos armées . Louis XIV,
>> dont les graces étaient ſi ſouvent ce que
>> doivent être les graces des Rois , c'estàdire
des récompenfes , lui donna des
lettres de nobleſſe , & la charge d'inf-
>> pecteur général des hôpitaux. Il mou-
>> rut à Paris en 1727 , regretté des pau-
>> vres & des gens de bien.
"
ود
« Le jeune Helvétius ſon fils eut de
>>> bonne- heure le goût de la lecture. Il eſt
>> vrai qu'il n'aima d'abord que les contes
>> de Fées & des livres où règnait le mer.
> veilleux. Mais il leur afſocia bientôt la
>> Fontaine , & même Deſpréaux, dont les
>> ouvrages charment les hommes de
* goût , mais ne devraient pas charmer
DECEMBRE. 1772. 79
» l'enfance. On venait de le mettre au
>>collége , lorſqu'il lut l'Iliade & Quinte-
» Curce . Ces deux lectures changèrent
" ſon caractère . Il'était fort timide ; il de-
> vint audacieux : fon goût pour l'étude
ود fut fufpendu pendant quelque tems. Il
» voulait entrer au ſervice & ne reſpirait
» que la guerre .
Parvenu à la rhétorique , le P. Porée ,
>> fon régent dans cette claffe , s'apperçut
>> que cet écolier était très-ſenſible aux
>> éloges. En louant ſes premiers efforts ,
> il lui en fit faire de plus grands. Les
>> amplifications étaient à la mode au col-
» lége. Le P. Porée trouva dans celles
>> d'Helvétius , plus d'idées & d'images
» que dans celles de ſes autres difciples.
» De ce moment , il lui donna une éduca.
»tion particulière. Il lifait avec lui les
> meilleurs auteurs anciens & modernes,
» & lui en faiſait remarquer les beautés
» & les défauts . Ce Père n'écrivait pas
> avec goût ; mais il avait d'excellens
>>principes de littérature. C'était un bon
>> maître &un excellent modèle. Il avaic
>> fur- tout le talent de connaître la meſure
>>d'eſprit & le caractère de ſes élèves , &
ود la France lui doit plus d'un grand hom-
>> me dont il a deviné & hâté le génie . ...
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
« Le jeune Helvétius comblé d'éloges
-> dans les exercices publics de fon collé-
» ge , voulut réuffir dans tout ce qui pou-
>>>vait être loué. Il avait d'abord détesté
>>la danſe & l'eſcrime. Il excella depuis
>> dans ces deux arts . Ila même danſé à
» l'opéra ſous le nom &le maſque de Ja-
» villier, & a été très applaudi . ..
>> Il était encore au collége , lorſqu'il
>> connut le livre de l'entendement hu-
>> main . Ce livre fit une révolution dans
>> ſes idées . Il devint un zélé diſciple de
>> Locke , mais diſciple , comme Ariftote
» l'a été de Platon , en ajoutant des dé-
>> couvertes à celles de fon maître. Il porta
>> dans l'étude du droit l'eſprit philofo-
» phique que Locke avait inſpiré. Il cher-
>> chait dès lors les rapports des loix avec
> la nature & le bonheur des hommes ....
>> Il avait cherché au fortir del'enfance
» à fe lier avec les hommes célèbres dans
les lettres . Marivaux étaitde ce nom-
>>bre. Cet homme qui a mis dans ſes ro-
>> mans tant d'eſprit , de ſentiment & de
>>verbiage , était ſouvent agréable dans
>>>la converfation. Il méritait des amis par
la délicateſſe de ſon ame & la pureté de
>> fes moeurs . M. Helvétius lui fit une
>>penſion de deux mille francs . MariDECEMBRE.
1772 . 81
,
» vaux quoiqu'un excellent homme ,
» avait de l'humeur & devenait aigre dans
>>la diſpute. Il n'était pas celui des amis
> de M. Helvétius pour lequel celui - ci
>>avait le plus de goût. Mais,du moment
» qu'il lui eut fait une penſion , il fut ce-
> lui de ſes amis pour lequel il eut le plus
>> d'attentions & d'égards .
» Le fils de Saurin , de l'académie des
>> ſciences , n'avait encore donné aucun
>>des ouvrages qui lui ont fait de la répu .
> tation. Mais il était connu des gens de
>> lettres comme un eſprit étendu , juſte &
> profond qui avait des connaiſſances va-
» riées , de la vertu & du goût. Il n'avait
» alors pour ſubſiſter qu'une place qui ne
>> convenait point à ſon caractère . Il reçut
>> de M. Helvétius une penſion de mille
» écus qui lui valut l'indépendance , le
» loiſir de cultiver les lettres & le plaifir
>> de ſentir& de publier qu'il devoit fon
>>bonheur à fon ami. Ce digne ami ,
>>lorſque M. Saurin voulut ſe marier , l'o-
>> bligea d'accepter les fonds de la penſion
>> qu'il lui faifait. Il cherchait par- tout
>> le mérite pour l'aimer & le ſecourir .
Quelque foin qu'il ait pris de cacher fes
>> bienfaits , nous pourrions préſenter une
* liſte d'hommes connus qu'il a obligés .
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
>>Mais nous croirions manquer à fa mé-
» moire , fi nous ofions nommer ceux qui
>> ont eu la faibleſſe de rougir de ſes ſe-
» cours .
2
Fontenelle était alors à la tête de l'em-
>>pire des lettres . L'étendue de ſes lumière
, la ſageſſe de ſa conduite , la va-
» riété de ſes talens , l'enjouement de
fon efprit , la facilité de ſon commer-
» се , le rendaient agréable à pluſieurs
>> fortes de ſociétés. Son indifference
>> même était utile à ſa conſidération .
>> Les ennemis de ſes amis, fürs de n'être
>>pasſes ennemis le voyaient avec plaiſir.
>>Il avait de plus le mérite d'un grand
» âge , & celui d'avoirvu ce ſiècle bril-
>> lant dont notre fiècle aime à s'entrete-
>> nir. Sa mémoire était remplie d'anec-
>>dotes intéreſſantes qu'il rendait plus in-
>> téreſſantes encore par la manière de les
>> placer. Ses contes&fes plaifanteries fai-
>>faient penſer. Les femmes , les hom-
> mes de la cour , les artiſtes . les poëtes ,
>>les philoſophes aimaient ſa converfa-
>> tion. M. Helvétius faifait ſa cour à Fon
>>tenelle. Il allait chez lui , comme un
>> diſciple qui venait propoſer ſes doutes
>> avec modeſtic. C'était avec lui qu'il ai-
>>mait à parler des Hobbes & de Locke.
DECEMBRE. 1772. 83
> Ce qu'il apprit fur tout de Fontenelle ,
>> c'eſt le talent , aujourd'hui trop négligé,
» de rendre avec clarté ſes idées.
>>Montesquieu n'étoit alors que l'au-
>> teur des lettres Perfanes. Mais dans cer
- > ouvrage frivole en apparence , & dans
>> la converfation , M. Helvétius avait ap.
» perçu le guide des légiflateurs ; Mon-
» teſquieu devina auſſi quel homme ſe-
>> rait un jour ſon ami. Je ne ſais , difait-
>>il , ſi Helvétius connaît ſa ſupériorité ;
>> mais , pour moi , je ſens que c'eſt un
>>>homme au- deſſus des autres .
>> La Hentiade , poëine épique d'un
>> genre tout nouveau , des tragédies qui
>> balançaient celles de nos grands maî-
>> tres , l'hiſtoire de Charles XII fi fupé-
>> rieure à toutes les hiſtoires écrites en
>> France , des pièces fugitives qui fai-
>> faient oublier cette foule de riens
» agréablesſi communs dans le fiécle de
» Louis XIV , une philoſophie lumineuſe
>>répandue fur pluſieurs genres, beaucoup
>>de génie , pluſieurs fortes de mérite ,
>> attiraient fur M. de Voltaire les regards
« de la France & de l'Europe . Perfonne
» n'a plus excité que lui l'admiration &
>>l'envie. La partie du public qui ne ſe
>> rend pas l'écho d'hommes de lettresja-
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
>> loux , les jeunes gens qui , dans leurs
» lectures , cherchent de bonne foi , du
>> ptaifir ou des modèles , étaient ſes ad-
>> mirateurs . Le reſte à peu près compofait
le nombre de ſes ennemis. Son
>> amour pour les lettres , ſon art de louer
>> dont il n'a fait que trop d'uſage , ſa po-
>> liteſſe , ſon envie de plaire , ne pou-
>> vaient calmer la rage de l'envie . Il
>> cherchait à s'y dérober dans la retraite
>> de Cirey. M. Helvétius alla l'y cher-
>> cher. Il lui confia ſes ſecrets les plus
>> chers , c'eſt à dire, le deſſein & les deux
>> premiers chants de fon poëme du Bon-
>> heur. Il trouva un critique plus éclairé
> que tous ceux qu'il avait confultés juf-
» qu'à ce moment , & un ami zélé pour
>> fa gloire. >>
Nous devons ſur tout remettre fous les
yeux du lecteur ce que M. de Voltaire
écrivait à M. Helvétius fur Boileau ; c'eſt
une excellente réponſe à ceux qui ne ſentent
pas tout le mérite de cet écrivain
parce qu'il n'a pas l'eſpèce de mérite qui
n'était pas néceſſaire à ſes ouvrages . « Je
>> conviens , dit-il , avec vous qu'il n'eſt
>> pas un poëte fublime ; mais il a très-
>> bien fait tout ce qu'il voulait faire. Il
>> a mis la raiſon en vers harmonieux &
DECEMBRE. 1772 . 85
>>pleins d'images . Il eſt clair, conféquent,
>>facile , heureux dans ſes expreffions : il
>>ne s'élève guères , mais il ne tombe pas ;
>> & d'ailleurs ſes ſujets ne comportent
>> pas cette élévation dont ceux que vous
>> traitez ſont ſuſceptibles. Vous avez
ſenti votre talent comme il a fenti le
>> ſien. Vous êtes philoſophe ; vous voyez
>> tout en grand. Votre pinceau eſt fort
>> & hardi ; la nature vous a mieux doué
>> que Deſpréaux ; mais vos talens , quel-
>> que grands qu'ils foient , ne feront rien
>> fans les ſiens. Je vous prêcherai donc
>> éternellement cet art d'écrire que Def-
>> préaux a ſi bien connu & fi bien enfei-
>> gné ; ce reſpect pour la langue , cette
>> fuite d'idées , ces liaiſons , cet art aifé
>>avec lequel il conduit ſon lecteur , ce
>> naturel qui eſt le fruit du génie . En-
>> voyez - moi , mon cher ami , quelque
>> choſe d'auffi bien travaillé que vous
>> imaginez noblement.
>>Quelques hommes d'eſprit, mais dont
>> les idées n'êraient pas fort étendues ,
>>difaient fouvent à M. Helvétius que la
>> métaphysique , & en général la philo-
>> ſophie , ne pouvait être traitée en vers .
>> Il n'était pas fait pour les croire ; mais
>> quelquefois il avait des doutes. M. de
86 MERCURE DE FRANCE.
>>Voltaire le raffurait. Soyez perfuadé ,
lui difait - il , que la ſublime philoſophie
peut fort bien parler le langage des
>> vers. Elle eſt quelquefois poëtique dans
>>la proſe du P. Mallebranche. Pourquoi
>>n'acheveriez - vous pas ce que Malle-
>> branche a ébauché ? C'était un poëte
» manqué ; & vous êtes né poëte.
M. de Voltaire avait raiſon. Eſt- ce
>> que Lucréce chez les Romains , & Pope
>> chez les Anglais , n'ont pas fait deux
>>poëmes philofophiques& pourtant ad-
>> mirables ?
Il avait un ſecrétaire nommé Bau-
>>dot , d'un eſprit chagrin , cauſtique &
>>inquiet . Sous le prétexte qu'il avait vu
» M. Helvétius dans ſon enfance , il ſe
>>permettaitde le traiter toujours comme
>> un précepteur brutal traite un enfant.
>>Un des plaiſirs de ce Baudot était de
> difcuter avec ſon maître la conduite ,
>> l'eſprit , le caractère , les ouvrages de
» ce maître indulgent. La diſcuſſion ne
> finiſſait jamais que par la violente fa-
>>tyre. M. Helvétius l'écoutait avec pa-
>>tience ; & quelquefois, en le quittant ,
>> il difait à Mde Helvétius : Mais est il
>> poſſible que j'aie tous les défauts &
>> tous les torts que me trouve Baudot ?
DECEMBRE. 1772 . 87
>>Non, ſans doute : Mais enfin ,j'en ai un
>> peu : & qui eſt- ce qui m'en parlerait ,
د ſi ie ne garde pas Baudot ?
>>Il paffait la plus grande partie de l'an-
> néeà ſa terre de Voré. Bon mari& bon
>> père , content de ſa femme & de ſes
>> enfans , il y goûtait tous les plaiſirs de
>> la vie domeſtique. Le bonheur de cette
>> famille était remarqué de ceux même
» qui étaient le moins faits pour le ſen-
>> tit. Une femme du monde diſait , en
>> parlant d'eux : ces gens là ne pronon-
>> cent point comme nous les mots de
>> mon mari , ma femme , mes enfans .
» M. Helvétius s'était préparé depuis
> long-tems une autre fource de bonheur.
>>A peine avait il été poſſeſſeurde ſa terre
de Voré , qu'il s'y était livré à ſon ca-
>> ractère de bienfaiſance .
>>Il y avait dans cette Terre unGentil-
» homme nommé M. de Vaffeconcelle.
» Il ne poſlédait qu'un petit bien chargé
» de redevances au Seigneur ; & depuis
>> long-tems il ne les avait pas payées.
" M. Helvétius , en achetant la Terre ,
>> achetait auſſi les droits fur les ſommes
» qu'on devait à Voré. Les gens d'affai-
> res , pour faire leur cour au nouveau
>> ſeigneur , ne manquèrent pas d'exiger
88 MERCURE DE FRANCE.
> avec rigueur tout ce qui lui était dû . Il
>> était arrivé depuis quelques jours , lotf.
> qu'on lui annonça M. de Vaſſeconcelle .
» Celui ci dit à M. Helvétius que l'état
>> de ſes affaires ne lui avait pas permis ,
> depuis pluſieurs années , de payer ce
» qu'il devait au Seigneur de Voré ; qu'il
» n'était pas en état dans ce moment de
>> donner le tout; mais qu'il s'engageait
>> pour l'avenir à payer exactement l'an-
>> née courante & les arrérages d'une an-
رد née. Il ajouta que fi on exigeait davan-
>> tage , & fi on continuait les procédures,
> on le ruinerait ſans reſſource. Il pria
>>M. Helvétius de donner ordre a ſes gens
> d'affaires de ceſſer leurs pourſuites. Je
>> fais , lui dit M. Helvétius , que vous
>> êtes un galant homme , & que vous n'ê-
>> tes pas riche . Vous me payerez à l'ave-
>>nir comme vous le pourrez ; & voici
>>un papier qui doit empêcher mes gens
> d'affaires de vous inquiéter. Il lui don-
>> ne une quittance générale. M. de Vaf-
> feconcelle ſe jette à ſes genoux en s'é
n criant : Ah ! Monfieur , vous fauvez la
>> vie à ma femme & à cinq enfans . M.
>> Helvétius le releve en l'embraſſant , lui
>>parle avec l'intérêt le plus noble & le
> plus tendre , & lui fait accepter une
DECEMBRE. 1772. 89
>> penſion de 1000 liv. pour élever ſes
>> enfans.
» Si les fermiers effuyaient quelque
> perte , ſi l'année n'était pas féconde , il
>>leur faiſait d'abord des remifes , & fou-
>> vent leur donnait de l'argent. Il avait
>> fixé dans ſes terres un chirurgien, hom-
>> me de mérite. Il avait établi une phar-
>> macie bien fournie de tout, & dont les
> remèdes étaient diſtribués à tous ceux
>> qui en avaient beſoin. Dès qu'un payſan
>> tonbait malade, il recevait de la viande,
>> du vin , & tout ce qui convenait à fon
>> état. M. Helvétius allait le voir fou-
>> vent , il le confolait , il avoit foin qu'il
>> fût bien ſervi ; quelquefois il le ſervait
» lui - même. Il avait une manière aſſez
>> fûre de terminer les procès ; il payait
>> d'abord le prix de la choſe conteſtée. Il
>> était l'ami zélé & attentif du petit nom-
>> bre de payſans qui montraient des
» moeurs & de la bonté ; il était flatté
>> d'avoir pour convives des vieillards ,
>> des femmes décrépites qui avaient toute
>> la groſſiéreté de leur état , mais qui
>> étaient juſtes & faiſaient du bien .
>>Il a fait ſouvent jouir ſes amis d'un
ſpectacle délicieux , celui de fon arrivée
» à la campagne. Femmes , vieillards ,
१० MERCURE DE FRANCE .
>> enfans venaient l'entourer , l'embraſſer,
>> pouſſaient des cris &verſaient des lar-
>> mes de joie . Afon départ, ſon carroffe
>> était long- tems ſuivi de ſes vaſſaux ou
> ſeulement de ſes voiſins.
Il excitait le travail dans toutes ſes
>>terres ; & il voulait exciter l'induſtrie à
>>Voré , parce qu'elle pouvait ſeule don-
>> ner aux habitans une aiſance que leur
>> refuſe la ſtérilité du terrein. Il eſſaya de
>> faire faire du point d'Alençon. Mais
>>juſqu'à préſent cet eſſai n'a pas réuffi ;
>>il a été plus heureux dans une autre en-
>> trepriſe. Après avoir été trompé par des
>> agens infidèles , ou peu intelligens ,
» a enfin établi une manufacture de bas
» au métier qui fait de jour en jour de
>> nouveaux progrès.
il
•Il paſſait toutes ſes matinées à médi-
» ter & à écrire. Le reſte du jour , il cher-
>> chaitde la diffipation. Il aimaitla chaſſe;
>> mais , pour la rendre plus agréable , il
» n'imaginait pas d'y multiplier le gibier.
>> Il eſt vrai qu'il n'aimait pas à le voir
» détruire par d'autres que par lui. Cepen-
>> dant il étoit entouré de braconniers. Il
>> fit faire des défenſes ſévères ; mais les
>> gardes, qui le connaiſſaient, ne portaient
>>pas fort loin la ſévérité. Un jour , un
DECEMBRE. 1772. 91
>> payſan vint chaſſer juſques ſous les fe-
>>>nêtres du château. M. Helvétius'en fut
• irrité , & ordonna que cet homme fût
» veillé de près , & arrêté à la première
» occaſion. Dès le lendemain on lui amè.
> ne le coupable . M. Helvétius fort en co-
» lère , ſe lève & court au chaſſeur que
>> deux gardes traînaient dans la cour du
>> château. Après l'avoir regardé un mo-
>> ment : mon ami , lui dit-il , vous avez
> de grands torts avec moi : ſi vous aviez
→ beſoin de gibier , pourquoi ne m'en
* avoir pas demandé ? je vous en aurais
>>donné. Après ce peu de mots , il fit ren-
> dre la liberté au payſan , & lui fit don-
>> ner du gibier.
>>Cependant Mde Helvétius , indignée
de l'infolence des braconniers , aflurait
> fon mari que tant qu'il ne les punirait
>> pas , ils continueraient leurs chaffes. Il
>> en convint& promit d'uſer de rigueur.
»Il ordonna à ſes gardes de faire payer
>> l'amende à quiconque tirerait ſur ſes
>> terres , & de le défarmer. Peu de jours
> après ces ordres , ils arrêtent un payſan
» qui chaffait , lui ôtent fon fufil , & le
>> conduiſent en priſon , dont il ne fortit
>>qu'après avoir payé l'amende. M. Hel-
>>vetius , informé de cette aventure , va
92 MERCURE DE FRANCE.
>>trouver le payſan , mais en ſecret , dans
>> la crainte d'eſſuyer les reproches de
>> Mde Helvétius. Après avoir fait pro-
>> mettre à ce braconnier qu'il ne parlerait
>>pas de ce qu'il allait ſe paſſer entr'eux ,
>>il lui paye le prix de fon fufil & lui rend
→ la ſomme à laquelle l'amende & les
>>frais pouvaient ſe monter. Mde Hel-
>> vétius , de fon côté , n'était pas tran-
> quille. Elle diſoit à fes enfans : Je ſuis
>> la cauſe que ce pauvre homme eſt ruiné :
>> c'eſt moi qui ai excité votre père à faire
> punir les braconniers . Elle se fait con-
>> duire chez celui qui lui faiſait tant de
>>pitié ; elle demande à quoi ſe monte la
>> ſomme de l'amende & des frais , & le
> prix du futil. Elle paye le tout , & le
>> payfan reçut l'argent fans manquer au
>> ſecret qu'il avait promis à M. Helvé
>> tius . >>
Nous ne citeronsdu poëme que le morceau
qui le termine. Elidor & Netzanire ,
unis par le penchant le plus tendre,déplorent
les malheurs de l'Univers ravagé par
Ariman , génie malfaifant , & l'ennemi du
bonheur; ils ſe conſolent par l'amour &
par la vertu.
Quel (pectacle d'horreur ! s'écriait Elidor ;
Tout change , tout périt : mais nous vivons encor.
DECEMBRE. 1772 . 93
Nous vivons
lefte!
nous aimons : ô Puiſſance cé-
Tu me conferves tout ; Netzanire me reſte ;
Entier à mon amour dans ce palais de leurs ,
Dont l'art & le plaifir ont mêlé les couleurs ,
J'oublie & les mortels , & leurs maux & moimême
.
Il n'eſt point de douleur près de l'objet qu'on
aime.
Je mêle tour à tour, ſur ces lits odorans ,
Les voluptés de l'ame aux voluptés des ſens.
Jure-moi , quand la mort à la ſuite de l'âge ,
S'approchant à pas lents de ce paiſible ombrage,
Dans la tombe avec toi viendra m'enſevelir ,
Qu'elle me furprendra dans les bras du plaiſır.
De cet eſpoir fi doux ton amour est le gage ;
Goûtons- le. Tu le ſais , lui répond Netzanire ;
Pour toi , juſqu'à ce jour , j'ai vécu , je reſpire.
L'Univers ne m'eſt rien. Hélas ! pour mon bonheur
,
Je n'ai rien defiré qu'un déſert & ton coeur .
Mon ame , pour toi ſeul , à l'amour acceſſible ,
Au malheur des humains n'en eſt que plus ſenſi
ble.
Il ſemble que l'amour dont mon coeur eſt ému ,
Exalte encore en moi l'amour de la vertu.
Tu vois de toutes parts la terre ravagée.
Ah ! mon cher Elidor , elle n'eſt point vengée.
94
MERCURE DE FRANCE .
Du Dieu que nous ſervons renverſant les autels
Ariman à ſon joug a loumis les mortels.
Sa rage en cet inſtant qui paraît adoucie ,
Pour les rendre au malheūr les rappelle à la vie.
Des vices qu'il inſpire il a fair leurs bourreaux ;
Il veut que chacun ſoit l'artiſan de ſes maux;
Pour les multiplier , il laiſſe à l'ignorance ,
Le ſoin de féconder leur funeſte ſemence .
Du pouvoir d'Ariman affranchis les humains :
Que leurs indignes fers ſoient briſés par tes mains;
Il faut par ta préſence adoucir leurs misères ,
Secourir les mortels ; ces mortels ſont nos frères.
Sois pour eux ſur la terre un Dieu conſolateur.
Pour t'éloigner de moi s'il en coûte à ton coeur ,
Crois qu'il en coûte au mien , & fois für que d'avance
,
J'éprouve en ce moment tous les maux de l'abfence.
Mais n'importe , je veux qu'en mon coeur agité ,
L'amour quelques inſtans céde à l'humanité.
Hiftoire de la Maison de Bourbon , par
M. Deformaux , hiſtoriographe de la
Maiſon de Bourbon , bibliothécaire de
S. A. S. Mgr le Prince de Condé ,
Prince du Sang , de l'Académie royale
des infcriptions & belles - lettres , des
Académies de Dijon & d'Auxerre , vol.
DECEMBRE. 1772 . 95
in- 4°.; de l'imprimerie royale. A Paris
, chez Monory libraire , rue & visà-
vis la Comédie Françoiſe.
On ne publie encore que le premier
volume de cette hiſtoire. Dans un difcours
préliminaire qui peut lui ſervir d'in.
troduction , l'hiſtoriographe nous offre
un tableau de la gloire & de la majeſté
de la Monarchie Françoiſe très- propre
à entretenir notre juſte vénération pour
l'auguſte Famille qui a le plus contribué
à la proſpérité de cette Monarchie. Nous
détacherons quelques traits de ce tableau .
Ils ne peuvent manquer d'intéreſſer uu
peuple qui s'eſt toujours ſignalé par fon
tendre & inviolable attachement pour ſes
Rois. La Monarchie Françoiſe ſi ancienne,
ſi auguſte , fondée en 480 , n'a été gouvernée
depuis treize ſiècles que par trois dy.
naſties. L'hiſtorien nous trace ici le caractère
distinctifde ces dynasties. Robert
le Fort fut le chef de la troiſième . L'origine
de ce héros a exercé un grand nombre
de ſavans . Les uns le font deſcendre
de l'immortel Witikind , qui défendit li
long tems ſa patrie opprimée par les armes
de Charlemagne; d'autres lui donnent
pour ayeux les Rois de Lombardie ; ceux
96 MERCURE DE FRANCE.
ci ſoutiennent qu'il étoit fils d'un Prince
Saxon,Comte des Ardennes ; ceux-là font
remonter fon origine à St Arnoul , maire
du palais des Rois d'Auſtraſie , & depuis
Evêque de Merz , qui fut la tige de la ſeconde
branche de nos Rois. Il en eft enfin
qui prétendent, avec plus de vraiſemblance,
que Robert le Fort deſcendoit des anciens
Ducs de Bavière de la Maiſon des
Welchs. Au reſte , que Robert ſoit iſſu
des Comtes d'Ardenne , des Rois de Lom.
bardie ou de Saxe , de la ſeconde branche
de nos Rois ou des anciens Ducs de Bavière
, il eſt conſtant qu'il paſſoit pour un
Prince dont la haute origine ſe perdoit
dans la nuit des ſiècles. C'eſt de lui & de
Ranulphe, Duc de Guienne , qu'un auteur
contemporain diſoit , & interprimos ipfi
priores. Mais, ajoute l'hiſtorien , quelque
illuftre que fût la naiſſance de Robert le
Fort , est-il rien qui ait jamais approché
de la gloire & de l'éclat de ſa poſtérité ?
LesArfacides, ſi renommés dans l'hiſtoire
ancienne , n'ont regné ſur les Parthes que
quatre cens foixante quatorze ans ; les Seleucides
en Syrie , les Lagides en Egypte ,
ont diſparu après trois fiècles de ſplendeur;
les Saffanides , ces puiſflans monarques
de la Perſe , après avoir lutté quatre
fiècles
DECEMBRE. 1772 . 97
ſiècles contre les Romains , ſuccombèrent
ſous les armes victorieuſes des Arabes ;
il fautremonter juſqu'aux annales les plus
reculées de la Chine , pour trouver une
race qui puiſſe entrer en comparaiſon avec
celle de Robert le Fort. La race Chinoiſe ,
qui eft connue sous le nom de Cheva ou de
Chew , commença à régner onze cens
vingt-deux ans avant l'Ere Chrétienne ;
elleadonné 35 Monarquesdansl'eſpacede
huit cens foixante- treize ans : mais outre
que la Chine, dont cette famille a porté le
fceptre , étoit beaucoup moins étendue
alors qu'elle ne l'eſt aujourd'hui , l'ancienne
hiſtoire de cet empire eſt elle appuyée
de monumens certains &dignes de foi ?
On ne la croit guère moins fabuleuſe que
celle des Chaldéens , des Egyptiens & de
tous les peuples qui ſe vantent de la plus
haute antiquité. Le parallèle des Maiſons
qui règnent aujourd'hui en Europe avec
laMaiſon de France , ſeroit plus plausible;
la plupart ont porté le ſceptre plus longtems
que les dynaſties qui ont fleuriavant
l'établiſſement du Chriſtianiſme ; elles
ontdonné de plus grands &de meilleurs
Rois ; mais les plus illuſtres de ces Maifons
ne font forties de la nuit des tems ,
que lorſque celle de France rempliffoit
E
98 'MERCURE DE FRANCE .
déjà le premier trône de l'Europe. Haute
antiquité, illuſtration inouie , grandes actions
, conquêtes mémorables , établiſlemens
ſages & magnifiques , tout concourt
à établir la grandeur & la prééminence de
cette auguſte Race. La plupart des Rois de
la troiſième dynastie , braves , humains ,
bienfaifans , éclairés , politiques , légiflateurs
, protecteurs nés des Rois malheureux
, des arts & des ſciences, ont été les
pères de la patrie &les ornemens de l'Univers
.
Un ancien difoit , c'eſt un Dieu qui a
inspiré la légion aux Romains : Ne pourroit
on pas dire à plus juſte titre , c'eſt un
Dieu qui a inſpiré aux Francs la loi ſalique,
cette loi fondamentale & facrée, en
vertu de laquelle la Nation Françoiſe eſt
peut- être la ſeule Nation de l'Univers qui
puiſſe ſe vanter de n'avoir jamais obéi
qu'à ſes concitoyens ? Tel eſt l'heureuſe
conſtitution de l'Etat , que la Maiſon de
France , dominante dans ſon chef depuis
plus de 800 ans , ne peut être ſoumiſe à aucune
famille nationale ou étrangère, fans
le renverſement de toutes les loixdivines
&humaines' : Nil majus generatur ipfo ,
nec viget quidquam fimile aut fecundum.
Ce n'eſt pas ſeulement à la patrie que la
DECEMBRE. 1772. 99
race de Robert le Fort a donné des Rois;
elle a rempli & remplit encore les premiers
trônes de l'Europe . On compte
aujourd'hui , parmi ſes deſcendans , en y
comprenant Eudes & Robert , qui ont
regné avant Hugues Caper , trente - cinq
Rois de France , vingt- trois Rois de Portugal
, treize Rois de Sicile , onze Rois de
Navarre , quatre Rois d'Eſpagne & des
Indes , quatre Rois de Hongrie , de Croatie
& d'Eſclavonie , deux Rois de Pologne
, un Roi d'Ecoſſe ; ſept ou huit Empereurs
de Conſtantinople ;& près de cent
Ducs de Bourgogne , de Bretagne , d'An
jou , de Lorraine , de Bourbon & de Brabant
, qui ne le cédoient en puiſſance &
en éclat, qu'aux Têtes couronnées; quatre
Princeſſes du Sang ont porté les ſceptres
de Hongrie , de Pologne , de Navarre &
desPays Bas, dans les Maiſons de Luxembourg
, de Jagellon , d'Arragon & d'Autriche;
enfin pluſieurs Familles vallales &
fujettes de laMaiſon de France ont regné
en Angleterre, en Caſtille , en Ecoffe, en
Chypre , à Jerufalem , à Naples & à Conftantinople
: Tu regere Imperio populos , ó
Galle, memento . Mais de toutes les branches
de cet arbre fécond qui a ombragé
preſque tous les trônes de l'Europe,nulle
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
n'a été plus fertile en Héros & en grands
Rois que celle de Bourbon : c'eſt aux
Bourbons que la France , depuis près de
deux fiècles , doit ſon éclat , ſes fuccès &
ſa proſpérité .
L'hiſtorien , pour donner une juſte idée
du génie & de la valeur , ainſi que des
travaux & de la fortune de Rois Bourbons
, nous fait jeter les yeux ſur la France
gouvernée par les Rois Valois , & la
France gouvernée par Henri IV & fes
fucceſſeurs : quel étonnant contraſte ! d'un
côté , on voit une nation brave & belliqueuſe
, mais pauvre , ignorante , inquiéte
, indocile, ſans arts , ſans induſtrie, ſans
commerce & ſans manufactures , auffiaccoutumée
aux guerres inteſtines qu'aux
guerres étrangères ; des Rois , à la vérité
intrépides & généreux , mais preſque tous
malheureux & imprudens ; de l'autre on
adınire une Nation ſenſibie à l'honneur
& à la vraie gloire , fidelle , appliquée ,
active , infatigable , pleine de douceur &
d'aménité , non moins illuftre dans les
arts que redoutable les armes à la main ;
des maîtres magnanimes , éclairés & bienfaiſans.
Si l'acquiſition d'une ville, ſituée
fur la frontière d'un puiſſant état , lui eſt
plus avantageuſe que la conquête d'une
DECEMBRE. 1772. 101
province ou même d'un royaume éloigné,
que ne doit on pas aux Monarques qui
ont réuni à la couronne , les comtés de
Foix & d'Armagnac ; les provinces de
Rouergue , de Périgord , de Bigorre , de
la Batle - Navarre , de Béarn , de Brefle ,
de Rouſſillon , d'Artois ; une partie de la
Flandre , du Hainault , du Cambreſis , de
Luxembourg , l'Alface entière , la Franche-
Comté , la Lorraine & le Barrois ? A
la gloire d'avoir aggrandi d'un tiers la
Monarchie , les Bourbons en ont ajouté
une autre plus ſolide , celle de l'avoir
embellie , policée & éclairée. Si l'on y
voit aujourd'hui une capirale , de grandes
villes , des arſénaux , des ports , des fortereſſes
, des canaux , de grands chemins,
des ponts , des temples , des palais & des
monumens de toute eſpèce , dignes de la
grandeur & de la magnificence des Romains
; files plaiſirs dont nous jouiffons
aujourd'hui font plus nobles , plus variés,
plus touchans , que ceux même de nos
anciens Monarques ; ſi de tous les pays
du monde , la France eſt celui où les ſages
deſirent le plus de vivre à cauſe des
charmes inexprimables de la ſociété ; à
qui devons - nous ce bonheur fi rare , &
dont peut- être ne ſentons-nous pas aſſez
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
le prix , fi ce n'eſt aux Rois Bourbons ,
protecteurs des arts qui diminuent le
poids & adouciſſent l'amertume de la
vie?
"En travaillant à la félicité de leurs
> ſujets , ces héros , continue l'hiſtorien ,
>> font devenus les bienfaiteurs du genre
>> humain : les arts encouragés & perfec-
>> tionnés en France , ſous leurs auſpices
>> ſe ſont communiqués à toutes les Na-
>> tions voiſines , & ont reflué juſqu'aux
>> extrémités du Nord &de l'Amérique;
>> les découvertes en tout genre & les
>> connoiffances ſe font multipliées , les
>> moeurs ſe ſont adoucies; la férocité ,
>> l'eſprit de faction &d'audace , lesgrands
>> crimes , le brigandage , les révolutions
>> fanglantes , fruits amers & terribles de
>> l'ignorance &du fanatiſme , ont moins
>> fouillé & déshonoré l'hiſtoire des Na-
>> tions ; les devoirs ont été mieux con-
>> nus , les loix & les trônes plus refpec-
» tés , le genre humain a enfin reſpiré :
>> heureux , ſi le caractère de ſageſle qu'on
>> voit briller aujourd'hui chez preſque
>> tous les Souverains de l'Europe, pouvoit
> achever de leur deffiller les yeux & les
>> détourner de ces guerres trop fréquen-
>> tes& trop inutiles qui défolent notre
DECEMBRE. 1772. 103
>> hémisphère. L'un des plus grands ſpec .
>> tacles de l'hiſtoire eſt cette heureuſe
>>époque , qui commence à Henri IV &
>> s'étend juſqu'à nos jours. Les annales
>>>anciennes & modernes n'en vantent
>> point de plus mémorable & de plus di-
> gne des regards de la poſtérité : tout
>> contribue à fon éclat ; la grandeur & la
>> variété des monumens , la ſageſſe des
>> loix , les meilleures inftitutions , la
>> magnificence & l'utilité des établiſle-
>> mens , cette excellente forme de police,
>> fi capable d'aſſurer l'ordre& la paix de
>> la ſociété , les progrès des lumières &
>> de la raiſon ; enfin , la durée des règnes
>> de Louis XIV & de Louis XV , dont
>>> les faſtes des Nations n'offrent aucun
>> exemple. Louis XIV a porté la couron-
>> ne pendant ſoixante- douze ans ; il a vu
>> renouveller trois générations d'hom-
>> mes & de Rois ; fon auguſte ſucceſſeur
>> eſt entré dans la cinquante ſeptième
>> année de ſon règne , & fi le Ciel exance
>> les voeux de ſes ſujets & de tous les
> peuples qui connoiſſent le prix de la
>> bonté , il deviendra le plus ancien des
>> hommes , comme il l'eſt déjà des Rois .
>> Un nouveau luſtre s'eſt répandu ſur cet-
>> te Maiſon chérie du ciel & de la terre .
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> L'Eſpagne , l'Amérique Méridionale ,
>>les Deux - Siciles , Parme & Plaiſance ,
>> l'lile de Corſe , ſont devenues le patri-
>> moine des Bourbons ; les maîtres& les
>>pères de tant de Nations , plus unis enco-
> re par les liens d'une eſtime réciproque
>> que par ceux du ſang , ont jeté les fon-
>>demens du bonheur public, par un pacte
• de famille , dont l'objet eſt de main-
>> tenir la paix & la concorde dans l'Euro-
>>pe Chrétienne. »
L'hiſtorien, après nous avoir ainſi tracé
en peu de mots les exploits immortels des
Bourbons , depuis qu'en vertu des loix
fondamentales del'Etat,ils ont été appellés
à la couronne , rappelle à notre mémoire
les Princes de cette Maiſon qui ont bien
mérité de la patrie. C'eſtl'hiſtoire de ces
grands hommes , trop peu approfondie ,
t op noyée juſqu'ici dans les hiſtoires générales
, que M. Deformeaux entreprend
de donner au Public. L'hiſtoriographe
s'attachera non-feulement à décrire leurs
exploits , mais encore à développer leur
caractère , leur génie , leurs vertus & leurs
défauts; il n'avancera rien ſans citer les
fources , & rappellera toutes les anecdotes
intéreſſantes qui paroîtront dignes de foi.
Voici le plan qu'il s'eſt propoſé de fuivre
DECEMBRE. 1772. 105
afin de répandre dans cet ouvrage , tout
l'ordre&tonte la clarté dont il eſt ſuſceptible.
Après avoir préſenté la généalogie de
l'auguſte Maiſon , il entre dans le détail ;
chaque vie d'un chef des Bourbons forme
un article, ſous lequel l'hiſtorien rappelle
les actions des Princes collatéraux qui ont
vécu dans le même tems. Il y joindra les
exploits des bâtards , dont pluſieurs , à for
ce de courage& de ſervice , fe font élevés
aux premières dignités de l'état. L'ouvrage
eſt diviſé en deux parties ; la première
comprend l'hiſtoire de la Maiſon depuis
faint Louis , père des Bourbons , juſqu'à
Henri IV , affermi ſur le trône par la paix
de Vervins ; cette époque renferme l'efpace
de trois cens ans. La ſeconde partie
eſt conſacrée aux branches de Bourbon-
Condé , de Bourbon - Conti & de Bourbon
Soiffons , collatérales de la branche
règnante , depuis Henri II , prince de
Condé , juſqu'à nos jours . On voit donc
qu'il ne s'agit point ici des Rois de la
Maiſon de Bourbon; leur hiſtoire devient
celle de France , d'Eſpagne , de Naples &
de Parme.
Le premier volume de l'hiſtoire de la
Maiſon de Bourbon , qui vient d'être publié,
eſt orné de gravures exécutées par
Εν
106 MERCURE DE FRANCE.
1
les meilleurs artiſtes. Ce volume va jufqu'à
l'annné 1447. L'hiſtoriographe s'eſt
élevé au ton de ſon ſujet , & n'a rien négligé
pour rendre fon ouvrage digne de
fixer les regards de notre auguſte Monarque
bien aimé,qui a bien voulu en accepter
la dédicace .
Connoiffances préliminaires de la Géographie
, dédiée à la jeune Nobleſfe de
Bretagne ; un vol . in- 8 °. de 232 p. fans
l'épître dédicatoire , un avis à la jeune
Nobleſſe , & l'avertiſſement ; par M.
Dubour Leval , géographe , maître de
mathématiques & d'hydrographie à
Rennes , chez la V. Vatar ; prix , 2 liv .
10 f. broché , & ; liv. rel .
Les ouvrages ordinaires de géographie
commencent par quelque traité de la
ſphère , indiquent les noms des lieux en
les accompagnant plus ou moins de divers
traits d'hiſtoire : celui- ci traite d'abord
des principes de mathématiques ,
qui fervent de fondement à cette ſcience,
qui , proprement dite , ne confifte qu'en
cinq chofes , le nom de chaque lieu , fa
figure , fon étendue , ſa ſituation& ſa diftance
, auxquelles on peut ajouter l'art
de repréſenter ces lieux fur les globes &
DECEMBRE. 1772. 107
les cartes & celui de s'y conduire par leur
ſecours & celui des altres & de la boufſole
; ce qu'on trouve de plus dans les
traités de géographie appartient à l'hiſtoire
qu'on a toujours mêlée avec la géographie
, ſous prétexte d'en écarter la ſéchereffe
; mais l'auteur prétend que cet uſage
nuit beaucoup au progrès de la géographie
dont il veut qu'on foit inſtruit avant
de paſſer à l'hiſtoire , & il dit dans l'avertiſſement
que les jeunes gens,plus frappés
des faits que des lieux, ne retiennent de
ceux-ci tout au plus que le nom. Une expérience
de dix ſept années lui a toujours
confirmé cette vérité dans les occafions
où fa complaiſance pour le préjugé l'a contraint
de s'y accommoder.
Le chapitre trois de cet ouvrage qui en
contient ſept autres, traite des ordres d'architecture
& des fortifications, allez pour
faire comprendre la magnificence ou l'importance
des édifices & des places dont on
doit lire la deſcription.
Cet ouvrage eſt auſſi des plus utiles à
ceux qui ſe deſtinent à la navigation.
Le chapitre premier traite des raiſons
& proportions , & de la racine quarrée ;
on y ſuppoſe que les étudians ſavent les
quatre premières règles de l'arithmétique.
E vj
103 MERCURE DE FRANCE .
Le chapitre ſecond , de la géométrie ,
des tables , des logarithmes , de la trigonométrie.
Le chapitre quatre , du monde en géné
ral , de la terre , de l'eau , de l'aiman , de
l'athmosphère , des météores , de la lumière
, du feu , du ciel.
Le chapitre cinq , de la ſphère céleste,
du mouvement propre du ſoleil avec les
tables de ce mouvement , & leur uſage ;
du mouvement de la lune , du nombre
d'or , & de l'épacte ; du cycle ſolaire &
de la lettre dominicale; des éclipfes du
foleil & de la lune'; des taches du ſoleil,
de la lune & des autres planetes , des cometes
, des étoiles , tables des conſtellations
& moyens de les connoître , tables
de l'aſcenſion & de la déclinaiſon des
principales étoiles , & leur uſage ; uſage
de la fphère armillaire;du globe arrificiel
céleſte , du planisphère , des cartes cé-
Jeſtes.
Chapitre ſix , du mouvement de later.
re ; ufage de la ſphère de Copernic; table
de lagrandeur, de la diſtance & de larévolution
des planetes & méthode de déterminer
cette diſtance .
Chapitre ſept, du globe terreſtre conſidéré
mathématiquement ; table de la
longueur des degrés de longitude ſur dif
DECEMBRE. 1772. 109
férens parallèles , des climats , des habitans
de la terre conſidérés par la diverſité
des ombres , par leur ſituation reſpective
par rapport aux points cardinaux ; uſage
du globe terreſte artificiel; queſtions aftronomiques
réſolues par le calcul.
Chapitre huit , de la géographie , des
cartes géographiques , méthode de les
conſtuire , des meſures , uſages des cartes ,
des parties de la terre & de l'eau , de l'Europe
, de l'Aſie , de l'Afrique , de l'Amérique
, des parties de l'eau , du flux & reflux
de la mer , des iſles , des preſqu'ifles,
des iſthmes , des détroits , des écueils , des
goufres , des courans , des dunes & falaiſes
, des bancs , des montagnes , des caps ,
des mines , des cavernes , précipices &
abîmes ; des forêts , des déſerts , des lacs ,
des fontaines , des fleuves , des torrens ,
des canaux, des digues; les villes capitales ,
connoiſſances préliminaires de la France;
de la Bretagne ; avec une table de la longitude
& de la latitude des principales
villes du monde ; une table de l'établiſſement
des marées dans les principaux
ports , & la manière d'en déterminer
l'heure pour chaque jour , & une table des
courans & des vents réglés . }
2
IIO MERCURE DE FRANCE.
:
:
Comme ce traité finit où commencent
les autres ouvrages de ce genre , il doit
être étudié le premier , & il eſt impoſſible
d'ignorer les principes qu'il contient , &
ſe flatter de ſavoir la géographie d'une
manière raifonnée .
Le Guide de la Correspondance , contenant
l'ordre général du départ & de
l'arrivée des couriers des poftes , dans
toutes les principales villes de France
&du pays étranger ; au moyen duquel
on peut facrlement connoître , en quelque
ville que l'on foit , les jours &
heures du départ des lettres , & ceux
de leur arrivée au lieu de leur deſtination
: préſenté à MM . les Adminiſtrateurs
généraux des poſtes & meſſageries
de France . Ouvrage utile & néceffaire
à tous Banquiers , Négocians,&c.
&généralement à toutes les perſonnes
qui font en commerce de lettres . Par
M. Guyot , de la Société littéraire militaire
, & directeur général au bureau
général des poſtes ; volume in 4°. de
74 planches gravées en taille douce.
On y a joint la carte de France , dreſſée
avec la plus grande exactitude , à l'ufage
du Guide des lettres; Prix , relié en
carton proprement , 15 liv. A Paris ,
DECEMBRE. 1772 .
:
chez J. P. Coſtard, libraire, rue St Jeande
Beauvais .
Les tables du départ &de l'arrivée des
lettres dans les principales villes du
royaume de France, que cet ouvrage préſente,
ſont dreſſées avec beaucoup de foin,
d'exactitude & de netteté ; elles doivent
être jointes au Dictionnaire des Poftes ,
publié par le même auteur. Ces deux
ouvrages réunis mettront le Public , &
particulièrement les Négocians , en état
d'entretenir entre eux une correſpondance
plus réglée & mieux ſuivie , & de profiter
de plus en plus de l'avantage qu'ils
peuvent retirer de l'ordre , de la célérité
& de l'exactitude établis pour le ſervice
des poſtes .
L'Evangile analyſe , ſelon l'ordre hiſtorique
de la concorde , avec des differtations
ſur les lieux difficiles , 4 vol.
in- 12 . Les actes des Apôtres & les épîtres
de St Paul analyſés ; 4 vol. in 12 .
en tout 8 vol. A Toulouſe , chez Dupleix
& Laporte , libraires acquéreurs
du fonds de feu M. Biroſſe , rue St Rome,
à la Bible d'or.
Ces différens ouvrages,dont il s'eſt fair
112 MERCURE DE FRANCE.
pluſieurs éditions ,font du P. M. Mauduit,
Prêtre de l'Oratoire, mort en 1709. L'auteur
, dans le premier ouvrage , ne fait
point l'analyſe de chaque Evangelifte ,
mais celle de la concorde , & entre les
concordes il a choiſi celle qu'Antoine Arnaud
publia en 1654.
Le Père Mauduit regardoit l'analyſe
comme la voie la plus avantageuſe pour
expliquer la doctrine de St Paul & des autres
Apôtres dont il nous reſte des écrits
raiſonnés . L'auteur établit d'abord la
queſtion dont il s'agit dans chaque épître;
il diftingue après cela les preuves , il en
tire les conféquences : il propoſe ou développe
les objections & fournit les réponſes.
Oraiſons choifies de Cicéron , traduction
revue par M. de Wailly , avec le latin
à côté , ſur l'édition de M. l'Abbé Lallemant
, & avec des notes ; ; vol. in-
12. A Paris , chez J. Barbou , rue des
Mathurins .
M. de Wailly , auteur d'une grammaire
françoiſe très-eſtimée , bien perfuadé que
le premier mérite d'une traduction , deſt -
née principalement à ceux qui veulent ſe
perfectionner dans l'étude des langues , eſt
DECEMBRE. 1772. 113
d'être exacte , fidelle & préciſe , n'a rien
négligé pour donner ces qualités à la traduction
que Villefort avoit faite des oraifons
de Cicéron. Il n'y a preſque point
de pages de cette verſion où M. de Wailly
n'ait fait des changemens propres à faciliter
aux jeunes gens l'intelligence da
texte.
Ces trois volumes d'oraiſons choifies
renfermoient autre fois les Catilinaires.
L'éditeur les a retranchées , & y a ſubſtitué
les oraiſons de Cicéron contre Cecilius
, poursa maison , & la première Philippique.
Il s'eſt porté d'autant plus volontiersà
faire ce changement, que ces Catilinaires
ont été traduites par l'Abbé d'Olivet
, dont les traductions font généralement
eſtimées . Ces Catilinaires & les
Philippiques de Demosthènes forment
un quatrième volume qui ſe joint aux
trois premiers , & ces quatres volumes ſe
vendent 12 liv. reliés en veau .
Le Cornelii Screvelii Lexicon graco-latinum
, &c. ſe trouve à l'adreſſe ci-deſſus .
Le même libraire a mis ſous preſſe une
nouvelle traduction deJuftin avec le texte
à côté , par M. l'Abbé Paul qui a donné il
y a deux ans , une traduction eſtimée du
Velleius Paterculus , volume in 12. chez
Barbou.
114 MERCURE DE FRANCE.
Coutumes des Duché , Bailliage & Prevőté
d'Orléans , & refforts d'iceux ; avec une
introduction générale auxdites coutumes
, &des introductions particulières
à la tête de chaque titre , corrigées &
augmentées , dans lesquelles les principes
des matières contenues dans le
titre , font expoſés & développés. Le
texte eſt accompagnéde notes. Par M.
Pothier , conſeiller au préſidial d'Orléans;
vol . in- 4°. Prix , 15 liv. relié. A
Paris , chez Debure père , libraire, quai
des Auguſtins ; à Orléans , chez la V.
Rouzeau- Montaut, imprimeurdu Roi.
Cet ouvrage ſur la Coutume d'Orléans
fut publié pour la première fois en 1760,
en deux volumes in- 12. Il y a dans cette
nouvelle édition des introductions utiles,
&quipeuvent tenir lieu de traités ſur la
matière qui fait l'objet de chaque titre.
L'éloge hiſtoriquede l'auteur , mort au
mois de Février 1772 , à l'âge de 73 ans ,
eſt placé à la tête de l'ouvrage . M. Pothier
conſacra toute ſa vie à l'étude de la jurif
prudence. Un goût particulier le porta
d'abord vers le droit Romain . Ille pofſéda
même à fond , & il fut à cet égard
un des plus ſçavans juriſconſultes du
DECEMBRE. 1772. 115
royaume . La chaire de profeſſeur en droit
François de l'Univerſité d'Orléans étant
venue à vacquer en 1749 , M. Pothier
fut choiſi par M. le Chancelier d'Aguefſeau,
pour remplir cette place, ſans l'avoir
demandée ; & depuis ce tems il s'attacha
particulièrement à cette partie du droit.
Il y avoit déjà pluſieurs années qu'il avoit
établi chez lui une conférence de droit ,
qui s'y tenoit toutes les ſemaines , & à
laquelle aſſiſtoient pluſeurs jeunes conſeillers
& avocats pour s'inſtruise & ſe
perfectionner dans la ſcience des loix ;
mais, devenu profeſſeur en droit françois,
il voulut ranimer encore de plus en plus
l'étude du droit , en établiſſant tous les
ansun prix pour celui des étudians qui ſe
diftingueroit le plusdans un exercice fur
le droit françois , &un autre prix deſtiné
pour un exercice ſur le droit romain; ce
prix étoit une médaille d'or de la valeur
d'environ cent francs , tant pour l'exercice
du droit françois que pour celui du droit
romain . Il avoit auſſi établi des médailles
d'argent de même forme & de même
grandeur pour ceux qui , après le premier,
ſe diſtingoient dans les mêmes exercices.
On pourroit être étonné que M. Pothier
, occupé comme il l'étoit par le tra
<
116 MERCURE DE FRANCE .
vail de ſa chaire , & par l'exercice de ſes
fonctions de juge ,& diſtrait continuellement
par des viſites de perſonnes , qui venoient
à chaque inſtant le conſulter , ait
pu trouver un tems ſuffisant pour travailler
aux ouvrages quiſont ſortisde ſa plume.
Les ſeules réponſes aux questions
qu'on lui propofoit par écrit de toutes
parts , auroient été capables d'occuper en
entier tout autre que lui ; car il avoit un
grand commerce de lettres : on étoit même
fûr d'avoir une réponſe de lui quand
on lui écrivoit ; & il eſt impoſſible que
ces lettres ne lui aient fait perdre un tems
conſidérable. Mais il avoit une mémoire
étonnante &une grande facilité de travail;
&avec cela untel amour pour la juriſprudence
, qu'on ne pouvoit lui faire un plus
grand plaifir que de lui propoſer des queſtions
à ce ſujet. Toujours prêt a répondre
fur celles qu'on vouloit lui propoſer , il
les écoutoit avec patience ; & , quoiqu'il
s'exprimât ſouvent avecdifficulté, il avoit
l'artde rendre ſes réponſes ſenſibles & à la
portée detout le monde , de manière que
l'on devenoit preſque jurifconfulte avec
lui.
On a donné à la ſuite de cet éloge hif.
torique, les titres des différens traités que
DECEMBRE. 1772. 117
M. Pothier a publiés , & de ceux qui ſe
font trouvés en manufcrit après ſa mort.
Le libraire ci-deſſus nommé vient de
publier les Traités de la poſſeſſion & de la
prefcription par ce jurifconfulte ; vol . in-
12. M. Pothier examine dans un premier
chapitre la nature de la poſſeſſion , ſes
différentes eſpèces & ſes différens vices.
Il fait voirdans un ſecond chapitre qu'on
ne peut par la ſeule volonté , ni par le ſeul
laps de tems , ſe changer à ſoi - même le
titre& la qualité de ſa poffeflion. Le troiſième
chapitre traite des choſes qui font
ſuſceptibles ou non de poſſeſſion &de la
quaſi poſleſſion ; &de celles qui ne font
pas ſuſceptibles de poffeffion. Le quatrième
chapitre a pour objet la manière dont
s'acquiert la poſſeſſion , la manière dont
elle ſe retient , & les perſonnes par lefquelles
nous pouvons l'acquérir & la retenir.
Il eſt queſtion dans le cinquième chapitre,
des différentes manières dont ſe perd
la poffeflion ; & dans le fixième &dernier,
des droits & des actions qui naiſſent de la
poffeffion.
Le Mentor moderne , ou inſtructions pour
les garçons , & pour ceux qui les élèvent
, en 12 vol. in 12. par Madame
118 MERCURE DE FRANCE .
le Prince de Beaumont. A Paris , chez
Claude Hériſſant , imprimeur- libraire,
rue Neuve Nôtre-Dame.
On ne publie encore que les quatre
premiers volumes de ces inſtructions. Ils
répondent à l'objet que s'eſt propoſé Mde
le Prince de Beaumont , de procurer aux
inſtituteurs de la jeuneſſe une méthode
qui facilite l'inſtruction & la rende moins
ſéche & moins rebutante pour les enfans .
Il eſt un art de ſe plier au génie des
écoliers & de ſimplifier l'étude , & l'au
teur du Mentor moderne nous offre des
exemples de cet art dans différens genres.
Les père & mère doivent prendre d'autant
plusde confiance dans les conſeils de
cette ſage inſtitutrice , que ces conſeils
font le fruit de quarante années d'expérience
couronnées du ſuccès.
Code de Médecine militaire pour lefervice
de terre ; ouvrage utile aux officiers ,
néceſſaire aux médecins des armées &
des hôpitaux militaires , en trois parties.
La première traite de la ſanté des
gens de guerre ; la ſeconde , des hôpitaux
militaires ; & la troiſième , des
maladies des gens de guerre. Par M.
DECEMBRE. 1772. 119
Colombier , docteur - régent de la faculté
de médecine en l'univerſité de
Paris , membre de celle de Douay &
de Rheims , ancien chirurgien- major
du régiment de Commiſſaire - Général
de la Cavalerie . A Paris , chez J. P.
Coſtard , libraire , rue St Jean de -Beauvais
; s vol . in- 12 .
Aujourd'hui que les expériences & les
obſervations ſe ſont multipliées, des médecins
amis de l'humanité , ont recueilli
celles qui pouvoient être utiles aux différentes
claſſes de citoyens , & les ont publiées
. La Médecine militaire a auſſi occupé
la plume des gens de l'art ; mais il
manquoit un traité qui raſſemblât tout ce
qui concerne l'homme de guerre confidéré
dans l'état de ſanté ou de maladie .
Le Code de Médecine militaire remplit cet
objet , & quoique ce code ſoit très abrégé
, il eſt de tous les écrits rélatifs à la
ſanté des gens de guerre,le plus étendu&
le plus détaillé. Il eſt écrit avec beaucoup
de méchode &de clarté . Il contient d'ailleurs
pluſieurs obſervations particulières
àl'auteur . Ces obſervationsfout appuyées.
fur des faits qui ne ſont point inconnus
aux officiers , & que M. Colombier , qui
)
120 MERCURE DE FRANCE .
s'eſt trouvé dans les différentes poſitions
qu'il décrit, a lui même ſuivis avec les lumières
que donnent les connoillances &
la pratique de la médecine. Cet ouvrage,
inſtructif pour les gens de l'art , ſera éga
lement utile aux officiers chargés par devoir
de veiller ſur la ſanté de leurs feldats.
Une malheureuſe expérience ne leur
a déjà que trop appris que les maladies
détruiſent encore plus de gens de guerre
que les arines des ennemis.
Histoire de Photius , Patriarche fchifmatique
de Constantinople , fuivie d'obfervations
fur le Fanatifme. A Paris , chez
Edme , libraire , rue St Jean -de- Beauvais
; vol . in 12 .
Photius eſt bien connu dans la républi .
que des lettres par ſes différens écrits , &
fur- tout par fa bibliothèque, dans laquelle
il donne une connoiffance ſommaire &
générale de tous les livres qu'il avoit lus ;
connoiſlance qui eſt accompagnée d'une
critique fage , éclairée & quelquefois enjouée.
Mais Photius abuſa de ſon ſavoir
& de ſes talens dans la dialectique pour
fatisfaire fon ambition démeſurée. C'eſt
à cette ambition & an defir qu'avoit Photius
de s'élever au plus haut point d'une
autorité
Pl
Decad, 5.
!
Exc
Ar
Caj

DECEMBRE. 1772 . 121
autorité indépendante , de ſe faire un
grand nom & de s'immortaliſer dans l'efprit
des hommes, que l'on doit attribuer ,
ſuivant la plupart des hiſtoriens , le ſchifme
des Grecs . Le nouvel hiſtorien s'eſt
principalement appliqué à nous rapprocher
les faits qui peuvent nous mettre
cette vérité dans un plus grand jour . Il
s'eſt moins attaché à nous peindre , dans
Photius , l'écrivain éloquent , le ſçavant
éclairé , le littérateur érudit que l'homme
ambitieux & criminel , le ſchifmatique
inquiet , le perturbateur ſéditieux , l'ennemi
de la Cour de Rome. La ſuite des
conteſtations d'Ignace & de Photius pour
le Patriarchat de Conſtantinople , forme
donc la principale partie de cette hiſtoire.
Les obſervations ſur le fanatiſme , imprimées
à la ſuite , ont déjà été publiées.
Ces obſervations pourront paroître peu
intéreſſantes , puiſqu'elles tendent à nous
prouver cette vérité très- claire par ellemême
, qui eſt que toute religion abeſoin
d'un culte extérieur. Qui doute en effet
qu'il faut à la plupart des hommes des
objets qui frappent leurs fens , réveillent
leur attention& leur préfentent continuel.
lement des exemples & des modèles de
piété envers la Divinité ? :
F
122 MERCURE DE FRANCE.
L'Esprit de la Fronde , ou Hiſtoire politique
& militaire des troubles de
France pendant la minorité de Louis
XIV . A Paris chez Moutard , Libraire
de Madame la Dauphine , rue du Hurepoix
, à S. Ambroiſe .
,
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette Hiftoire intéreſſante
par les objets qu'elle traite & par
la manière dont ils font traités . Un de
ſes principaux avantages eſt de réunir
fous un même point de vue les details
curieux , épars dans les mémoires du
tems . L'auteur donne à la tête de ſon ouvrage
une idée juſte de tous ces Mémoires
qui font les fources où il a
puiſé. Il écrit en citoyen & en homme
fage & impartial ,& rien peut- être n'eſt
plus propre que cette Hiſtoire à faire connoître
les excès déplorables où ſe laiffe
emporter une nation,lorſqu'elle s'écarte
une fois de l'obéiſſance due aux puiſſances
légitimes . Nous en parlerons avec plus
de détail lorſque l'auteur aura fini & publié
tout fon ouvrage , dont le ſtyle a de
l'intérêt & de la vivacité , mais où l'on
defireroit quelquefois plus de naturel &
de correction .
DECEMBRE. 1772 . 123
Le Monde primitif, analyſé & comparé
au Monde moderne .
Les ſçavans des pays étrangers n'ayant
pu jouir du bénéfice des trois mois annoncés
pour la ſouſcription de cet ouvrage ,
& ayant defiré qu'elle fût prorogée en
leur faveur , l'auteur avertit par ce programme
, qu'il en étend la durée juſques
à la fin de cette année 1772 , pour le premier
volume ; & qu'alors celle-là étant
abfolument fermée , il en ouvrira une ſeconde
de fix mois , aux conditions qui
feront indiquées alors pour deux autres
volumes in 4°. qui auront pour objets ,
l'un , des Principes fur l'origine du langage
& de l'écriture avec nombre de
planches ; & l'autre , la Grammaire univerfelle.
,
1 .
On avertit en même tems le Public ,
que l'on diftribuera , au commencement
du mois de Novembre prochain , & à
compte de la ſouſcription , le plan général
& raiſonné de toutes les portions qui
entrent dans ce grand ouvrage ; & qu'à la
clôture de la ſouſcription actuelle ,&dans
le courant de Janvier , on délivrera encore
une portion conſidérable du premier volume
, qui contiendra l'explication , 1 °.
1
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
du ſecond fragment de Sanchoniaton , ou
l'hiſtoire de Saturne ; 2°. de l'hiſtoire de
Thot , ou Mercure, ſon ſecrétaire ; 3 ° . de
l'hiſtoire d'Hercule & de ſes douze travaux
: morceaux qui font un tout inféparable.
Le Public ſera ainſi mieux en état de
juger de l'ouvrage , dont on proroge ici la
ſouſcription.
Le reſte du volume ſe diſtribuera au
plûtard au mois de Mars 1773 , avec les
noms de MM. les Souſcripteurs.
Nous ajouterons ici par déférence pour
le Public , qui a deſiré d'être inſtruit du
nombre de volumes qu'auroit cet ouvrage
, que s'il reçoit favorablement les trois
que nous venons d'indiquer , ils feront
ſuivis de trois autres qui auront pour objet
la Mythologie& l'Histoire despremiers
Peuples.
Et par rapport aux dictionnaires , qui
font une portion ſéparée des objets précédens
, qu'ils feront renfermés dans quatre
volumes .
Lorſque nous avons dit que ces volumes
feroient de 500 pages , qui , par le
grand format qu'on a pris , contiennent la
valeur d'un nombre beaucoup plus confidérable
, on n'a pas entendu s'en tenir
DECEMBRE. 1772. 125
ſtrictement à ce nombre , mais ſeulement
indiquer qu'il n'y en auroit aucun au-deffous.
Lorſqu'il en faudroit beaucoup plus
pour compléter une matière , on ne s'y
refuſera pas , principalement dans les volumes
ſans planches .
Chaque volume ſera délivré broché ,
mais le port ſera aux frais de MM. les
Souſcripteurs .
On fouferit , à Paris , chez l'auteur ,
Court de Gebelin , rue Poupée , maiſon
de M. Boucher , ſecrétaire du Roi ; Boudet
, imprimeur libraire , rue St Jacques ;
Valleyre l'aîné , imprimeur- libraire , rue
de la vieille Bouclerie ; V. Duchefne , libraire
, rue St Jacques ; Saugain ,libraire,
quai des Auguſtins .
La nature conſidérée ſous tous ſes différens
aspects , ou Lettres périodiques ſur les
animaux , les végétaux & les miné
raux : ouvrage intéreſſant & utile ,
dans lequel on traite de l'homme ,
conſidéré phyſiquement , moralement
&médicalement ; on y parle des différens
animaux , de l'art vétérinaire ,
de l'agriculture , du jardinage , de la
botanique , de la minéralogie , & généralement
de toutes les parties de
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
l'Histoire Naturelle & Economique.
Celle du Royaume y eſt ſpécialement
traitée. C'eſt dans cet ouvrage périodique
que l'auteur configne principalement
les Mémoires qui lui font
fournis journellement à ce ſujer. On
prie les médecins , les phyſiciens , les
ſavans ,les cultivateurs ,de faire part à
l'auteur de leurs obſervations
leurs expériences , de leurs découvertes
.. Il les recevra avec reconnoiffance,
& il en rendra le compte le plus favorable.
,
de
Il paroîtra , à commencer de Janvier
1773 , tous les quinze jours , un cahier de
ces Lettres , compofées chacune de trois
feuilles , avec un ſupplément à la fin de
l'année , ce qui fera en tout vingt cinq
cahiers , ou cing volumesde cinq cahiers
chacun pour l'année entière .
Le prix de l'abonnement de l'année eft
de quatorze livres pour Paris , & de dixhuit
livres pour toute la France , port
franc.
On foufcrit à Paris chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine , & chez les principaux
Libraires de l'Europe .
Ceux qui defireront faire inférer quelDECEMBRE.
1772. 127
ques articles concernant les objets de cet
ouvrage périodique , ou y faire annoncer
des livres nouveaux , font priés de les
adreſſer , francs de port , à M. Buch'oz ,
médecin , auteur de ces feuillles , rue de
Touraine fauxbourg Saint Germain à Paris
, ou au Libraire ci-deſſus indiqué.
Tablettes royales de Renommée , ou Almanach
général d'indication des fix Corps
marchands , artiſtes célèbres & fabricans
de la ville & faubourgs de Paris ,
& autres villes du royaume & pays
étrangers , contenant des notions fommaires
& exactes ſur la création , les
droits & privilèges de chaque Corps ,
les ftatuts & réglemens auxquels ils
font reſpectivement aſſujettis , les
noms , état &domicile actuel de ceux
qui les compoſent ; les différentes fabriques
, manufactures & machines de
nouvelle invention ; la deſcription des
principales villes commerçantes du
royaume & pays étrangers; leurs productions
& commerce particulier ; les
différentes monnoies étrangères , poids
& mefures , & leur rapport en cette
capitale ; les formalités que doivent
obſerver les tireurs accepteurs & por-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
teurs de lettres de change , les remèdes
& fecrets approuvés , & autres objets
propres à l'accroiffementdu commerce,
à la perfection des arts & à la célébrité
des artiſtes , & c. & c . &c.volume in- 8 °.
dédié & préſenté à Mgr le Dauphin ,
pour la première fois , en 1772 ; prix ,
6liv.AParis , chez l'auteur , rue St Honoré
, hôtel d'Aligre , pour ceux qui ont
ſouſcrit : chez Deſnos , & la V. Duchefne
, rue St Jacques ; Guillin , quai des
Auguſtins.
Cet ouvrage eſt d'un uſage continuel ;
c'eſt un de ces livres qu'il faut avoir toujours
ſous la main pour y chercher des
renſeignemens &des indications dont on
afans ceffe beſoin. Le rédacteur a eu foin
de mettre quelques mots d'éclairciffement
à la tête des différentes diviſions ;
& , dans les articles particuliers, il y a fouvent
des notices pour caractériſer le genre
de talent & d'utilité des artiſtes ou des
marchands.
Calendrier intéreſſant pour l'année 1773 ,
ou Almanach phyſico économique ,
contenant une hiſtoire abrégée & raifonnée
des indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des caten
DECEMBRE. 1772. 129
driers : ou recueil exact & agréable de
pluſieurs opérations phyſiques amufantes
& furprenantes , qui mettent tout
le monde à portée de faire pluſieurs
fecrets éprouvés utiles à la ſociété. A
Bouillon ; & à Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine .
Ce nouveau Calendrier renferme une
très-grande quantité de fecrets , de méthodes
&de recettes utiles & agréables ,
qu'on chercheroit en vain ailleurs , & que
perfonne ne connoît : on y lira auſſi des
morceaux hiftoriques auſſi utiles qu'intéreflans
, & tous relatifs au ſujet de l'ouvrage
.
Ce calendrier coûtera 24 fols relié en
veau , & 18 fols broché , à ceux qui voudront
le recevoir par la poſte , franc de
port , pour la France.
Lebon Jardinier , almanach pour l'année
1773 , contenant une idée générale des
quatre fortes dejardins ; lesrègles pour
les cultiver ; la manière de les planter,
& celle d'élever les plus belles fleurs ;
nouvelle édition conſidérablement augmentée.
Prix , 36 fols broché. AParis
, chez Guillyn , libraire , quai des
Auguftins.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
La réputation de cet Almanach eft faite ,
& il doit plaire à tous les amateurs du
jardinage par la préciſion & la netteté
avec lesquelles toutes les connoillances
propres au jardinage y font raſſemblées.
Hiftoire univerſelle & raisonnée des Végétaux ,
préfentésfous tous les différens afpects poffibles ;
ou Dictionnaire physique , naturel & économique
, de toutes les plantes qui ornent la furface
du globe : contenant leurs noms botaniques
& triviaux dans toutes les langues de
l'Europe , leurs clafles , leurs familles , leurs
gentes & leurs eſpèces ; les endroits où on les
couve le plus communément ; leur culture ;
les animaux auxquels elle peuvent ſervir de
nourriture ; leur analyſe chymique ; la façon
de les employer pour nos alimens , tant ſolides
que liquides; leurs propriétés , non- ſeulement
pour la médecine des hommes , mais encore
pour celle des animaux ; les doſes & la manière
de les formuler , accompagnées de quelques
obſervations pratiques & médicinales qui
conftatent l'efficacité de pluſieurs d'entr'elles
dans les maladies même les plus rebelles-;
enfin les différens uſages pour lesquels on peut
s'en ſervir dans les arts & métiers , dans la
teinture , la peinture , l'art du parfumeur , la
charpente , &c . &c. &c. auquel feront jointes
une bibliothèque raiſonnée de tous les livres
botaniques , l'explication des différens termes
uſités dans cette partie de l'hiſtoire naturek
le; une notice de tous les ſyſtêmes , la liſte
des profefleurs & jardins botaniques de l'Euro-
,
DECEMBRE. 1772. 1 ; 1
pe. Par M. Pierre - Joſeph Buc'hoz , docteur en
médecine & en philofophie , médecin botamſte
de Monſeigneur le Comte de Provence , & médecin
de quartier ſurnuméraire de fa Maiſon ,
aggrégé au collége royal & à la faculté de
médecine de Nancy , aflocié des académies de
Mayence , de Châlons , d'Angers , de Dijon ,
de Béziers , de Caën , de Bordeaux & de Metz ,
correſpondant de celles de Rouen & de Toulouſe
, ci-devant avocat au parlement de Metz ,
médecin ordinaire de feu Sa Majesté le Roi de
Pologne , démonstrateur de botanique & médecin
conſultant du collége royal de Nancy. A
Paris , chez , Lacombe , libraire, rue Chriftine;
1773 , approbation & privilège du Roi.
On a ſuivi pour cette hiſtoire générale la forme
de dictionnaire comine la plus commode : toutes
les (ciences ſont rédigées en dictionnaire dans ce
ſiècle , pourquoi la botanique en ſeroit-elle exclue?
elle en eſt même plus ſuſceptible qu'aucune
autre ſcience.
Après avoir donné dans chaque article les
noms génériques & triviaux du chevalier von Linné
, on rapporte les noms officinaux & botaniques
, on y ajoute les noms françois , anglois ,
hollandois , italiens , eſpagnols , allemands , arabes
, africains , aſiatiques & américains , quand
ces différens noms ont pu être connus ; le nomenclator
botanicus de M. Eder a été pour cet effet
d'un grand fecours ; on donne enſuite la deſcription
de la plante ſuivant les caractères de MM.
Tournefort & Linné ; on parcourt les différentes
eſpèces du même genre ; on rapporte leurs carac
tères ſpécifiques ; on expoſe ſous quelle claſſe du
ſyſtème de MM. Tournefort & Linné , on peut
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
ranger chaque genre ; de plus on indique les différens
endroits de la terre où on peut les trouver.
L'auteur expoſe en outre la culture de chaque
plante en faveur de ceux qui veulent , pour ainfi
dire , la naturaliſer; il a recours pour cet effer
aux meilleurs livres qui ont paru ſur ſur l'agriculture
& le jardinage .
Mais il ne ſuffir pas, dit l'auteur,de faire connoître
une planteà nos lecteurs, fi nous ne faiſions mention
en même tems des différens animaux auxquels elle
peut ſervir de nourriture ; autli avons- nous grand
foin d'entrer dans ce détail , toutes les fois que
l'occaſion s'en préſente ; & lorſque ces animaux
ſe trouvent être de nature à pouvoir nuire aux
plantes , nous indiquons les moyens qu'on peut
employer pour les détruire ; c'eſt précisément dans
cetendroit de l'article où nous parlons des infectes
, & des dommages qu'ils apportent ſouvent
aux plantes fruitières & potagères ; nous paflons
delà à l'analyſe chymique de la plante , mais nous
ne ta donnons qu'autant qu'elle pourroit mériter
une attention particulière, par les différentes fubttances
qui ſe trouveroient dans certaines , telles
que le camphre , le fucre , &c .
Nous examinons enfuite fi la plante dont il
s'agit, peut- être utile en médecine, de quelle façon
on doit l'employer , fi c'eſt à l'intérieur ou à l'extérieur
, & pour quelle maladie elle convient, à
quelledoſe on peut la porter , & fous quelles formules
on peut la preſcrire; nous rapportons en
outre les différens cas dans lesquels onl'emploie ,
& quels effets il en peut réſulter , c'eſt même la
partie la plus intéreſſante de chaque article ; nous
avons ſouvent fait uſage des végétaux dans notre
pratique médicinale, & nous en expérimentons
DECEMBRE. 1772. 133
journellement les plus grands ſuccès ; nous ne
pouvons allez recommander de les employer ;
fans altérer notre tempérament , ils ne ceſſent de
produire les plus heureux effets ; nous nous appliquons
fur-tout à faire connoître les plantes
que la nature a fournies à chaque payspour le traitementdes
maladies qui y règnent. Pourquoi aller
chercher dans les pays lointains des remèdes
moins efficaces que les indigènes par l'eſpèce d'analogie
que ceux - ci peuvent avoir avec les tempéramens
de ceux qui en feroient uſage , & par la
perte des vertus de ceux-là , occaſionnée preſque
toujours par l'exhalaiſon & les vapeurs qui s'élèvent
de la mer , & par le long laps de tems qui
s'écoule avant que de pouvoir nous parvenir ?
Mais parmi les plantes , il ne s'en trouve qu'un
certain nombre qui conviennent pour les médicamens
, d'autres s'emploient comme alimens , d'autres
font deſtinées à embellir notre féjour & à orner
nos jardins , & ily en a enfin qui ſont de la
plus grande utilité dans les arts. Nous confidérons
dans cet ouvrage toutes les plantes ſous ces
différens aſpects , nous indiquons d'abord la manière
de préparer celles qui peuvent nous ſervir
comme alimens , ſoit dans ce continent , ſoit dans
l'autre , ce qui nous donne lieu d'entrer dans quelques
détails fur différens arts concernant ces objet
, tels que la boulangerie , la cuiſine végétale ,
Part de la diftillation & du confiſeur ; tous ces
arts nous font , du moins pour la plupart , d'une
uulité première ; c'eſt auſſi des plantes dont on
fe fert pour la conſtruction de nos bâtimens , de
nos vailleaux , de nos machines , pour la fabrique
de nosmeubles , pour nos habillemens , en un mot
il n'y a aucun art qui ne ſoit obligé d'y recourir,
134 MERCURE DE FRANCE.
nous conſidérons donc les plantes relativement à
tous leurs uſages économiques , & nous n'omettons
rien de ce qui peut faire connoître à nos concitoyens
tous les préſens que nous offre journellement
le fouverain Etre , tant pour notre fubfiftance
, que pour celle des autres êtres animés qu'il
a foumis à notre empire.
Combien ne ſe trouve-t'il pas de plantes dans
nos campagnes , que nous foulons aux pieds , &
qui , cultivées dans nos jardins , pourroient en
devenir le plus bel ornement ? Nous les tirons ,
pour ainfi dire , du mépris où elles font , & nous
engageons à chaque inſtant nos amateurs à en faire
une culture particulière dans leurs parterres ; nous
leur indiquons en conféquence celles qui pourroient
y mieux figurer ; une belle (uite d'orchides
ne l'emporte- t'elle pas ſur les plus belles fleurs de
nos jardins ? Aufli commence t'on déjà à s'appliquer
à leur culture ; nous en avons vu un trèsbeau
gradin à Saint- Germain , chez M. Trochereau.
D'où les Dames peuvent- elles tirer de meilleurs
parfums , d'effences plus exquiſes , de fards moins
dangereux , d'eaux cosmétiques plus fûres , que
desplantes ? C'eſt dans ces mêmes plantes qu'elles
trouvent ce qu'il y a de plus flatteur dans leurs
ajuſtemens , & , ſuivant Boileau , une jeune bergere
, fans charger ſa tête de ſuperbes rubis , &
fans mêler l'éclat du diamant à l'or , trouve toujours
en un champ voiſin des ornemens infiniment
plus beaux & plus précieux ; ce ſont les vrais ap.
prêts de la nature : les artiſtes les plus fameux
s'appliquent même à imiter les belles couleurs &
La forme variée qui ſe rencontrent dans la plupart
d'entr'elles; nous tâchons d'en faire connoîtie
DECEMBRE. 1772 . 135
tout le mérite dans ce dictionnaire ; en un mot
nous ne négligeons rien pour rendre cet ouvrage
urile , agréable & univerſel; mais nous l'avons
écrit d'un ſtyle ſimple ; un cultivateur n'eſt pas
fait pour parler dans les tribunes , il doit s'énon ,
cer dans un langage vulgaire , & le faire comprendre
même des perſonnes les plus ruſtiques ;
c'eſt pour tous les hommes en général que nous
travaillons , nous devons donc écrire de façon à
nous en faire entendre .
Tel eft le plan particulier de chaque article
de ce dictionnaire; il n'eſt pas uniquement rédigé
pour les médecins & les botanistes , comme
on ſe l'imagine communément au ſujetde ces fortes
d'ouvrages à l'inſpection du titre ; mais les
cultivateurs , les artiſtes , & généralement tous
les individus de la ſociété y trouveront de
quoi ſe ſatisfaire : comme ces articles néanmoins
le trouvent rangés alphabétiquement , & qu'on
pourroit nous reprocher de n'avoir ſuivi aucune
méthode; pour y obvier , nous faiſons ſuivre ce
dictionnaire d'une table générale des plantes , fuivant
le ſyſtême de M. le Chevalier Linné , le ſeul
que nous avons adopté , ainſi que nous l'avons
déjà obſervé , comme étant le plus clair& le plus
intelligible de tout les ſyſtemes.
Nous avons ajouté à ce dictionnaire pluſieurs
autres tables alphabétiques pour le rendre encore
d'une plus grande utilité que n'ont coutume d'être
des ouvrages de certe nature; la première de ces tables
eftdeſtinée auxdifférens ſynonimes botaniques
&triviaux des plantes , felon les différentes langues,
avec un renvoi aux articles qui en traitent. La
feconde contient l'énumération de toutes les maladies
pour lesquelles nous indiquons des remèdes
136 MERCURE DE FRANCE.
dans le cours de cet ouvrage , avec une notice
fuccinte de ces maladies , & la note de l'article où
nous en avons traité , de même que des formules
auxquelles nous renvoyons notre lecteur. La
troiſième préſente le catalogue exact des maladies
des beſtiaux , auxquelles les plantes de cet ouvra.
ge peuvent auſſi convenir , avec des renvois ,
ainſi que dans les tables précédentes . La quatrième
a pour objet tout ce qui peut avoir
rapport à l'agriculture & au jardinage. Dans la
cinquième nous rapportons toutes les plantes alimentaires
La fixième renferme celles qu'on emploie
pour les arts & métiers. Dans la ſeptième
nous faiſons mention des plantes qui peuvent
ſervir d'ornemens dans nos boſquets & nos parterres.
Dans la huitième nous donnons la liſte des
plantes analyſées Dans la neuvième nous rap
portons auſſi des recettes autres que les médicales
, contenues dans ce dictionnaire. Et la dixième
fera la table , auſſi en forme de ſiſte , de tous les
différens endroits du monde entier où ſe trouvent
les plantes , avec des renvois aux articles , ainſi
que pour les tables précédentes .
Mais comme il est néceſſaire d'entendre les différens
termes des arts , pour avoir une intelligence
parfaite de ce qui cſt énoncé dans chaque article
, nous avons cru devoir les expliquer dans une
eſpèce de petit dictionnaire qui ſert de ſuite à celui
-ci , ou plutôt qui en eſt le complément ; nous
ydonnons par ordre alphabétique l'explication ,
l'étymologie , la définition de chacun de ces termes;
au moyen de ce nouvel ouvrage , réuni à
celui- ci , les perſonnes mêmes les moins verſées
dans la botanique , la médecine , l'agriculture ,
lejardinage, les arts, comprendront fans peine ce
DECEMBRE. 1772 . 137
qui ſe trouve détaillé dans le corps général de
cette hiſtoire , & pour ne rien omettre de ce qui
pourroit intéreſſer les curieux dans la ſcience des
végétaux , nous rapportons en outre l'expofition
de tous les ſyſtêmes connus en botanique , nous
donnons en même- tems à la ſuite de cet ouvrage
une bibliothèque raiſonnée & chronologique des
principaux livres de botanique qui ont paru depuis
les tems les plus reculés , avec une lifte alphabétique
des auteurs anciens ; quant aux vivans
, nous en donnons encore la liſte ; nous la
faiſons même ſuivre des deux autres , dont l'une
indique tous les profeſſeurs actuels , & l'autre les
jardins botaniques de l'Europe , avec leurs plans ;
nous terininons enfin cet ouvrage par une nou-
'velle édition du Flora Gallica , que nous avons
déjà donné , & pour lequel nous avons reçu une
infinité d'additions de la plupart des Botaniſtes
de la France , & par un catalogue des plantes qui
ſe trouvent au Jardin Royal de Paris & à celui de
Trianon; ces différens objets forment le ſujet
de la première partie de cette hiſtoire générale ,
que nous diviſons en deux parties; la première
eſt uniquement deſtinée au diſcours , & la feconde
comprend les planches gravées d'après nature;
celle ci ſe diſtribue déjà , il en paroît actuellement
trois centuries , & elle continuera à ſe
dillribuer pendant le courant de cette année &
les ſuivantes; quant à la première , nous la faifons
auffi paroître à préſent , ſous format in fol.
pour ceux qui font l'acquitition des planches , &
in- 8 °. en faveur de ceux qui ſe contentent feulement
du diſcours. Nous avons fait précéder la
diſtribution des planches , comine formant la
partie de l'ouvrage la plus longue , la plus difpendicule,
& la plus difficile à exécuter , pour ne
138 MERCURE DE FRANCE .
point occaſionner de retard dans une entreprife
de cette nature; tout le monde ſait que dans tous
les ouvrages de gravures le retard provient uni
quement de la part des artiſtes.
Parmi les planches que nous diſtribuons , il ſe
trouve celles de l'herbier d'Amboine ; nous
en avons fait l'acquiſition dans l'intention - ou
nous étions depuis près de vingt ans , de publier
ce vaſte ouvrage ; nous avons cru ne pouvoir
mieux faire que d'y faire enter ces planches ,
fur leſquelles les plus grands Naturaliſtes ont
porté unjugement des plus favorables , même
M. Adanſon dans ſes familles des plantes : elles
Lont d'ailleurs autſi belles & auſſi entières que fi
elles n'avoient jamais été tirées ; & cela n'eſt pas
furprenant , le nombre d'exemplaires qu'on a publié
de l'herbier d'Amboine eſt peu conſidérable ;
pour donner plus de relief à ces planches , nous
y ajoutons les noms triviaux de M. le Chevalier
Linné , ceux de Rumphe & d'autres auteurs célèbres
, ainſi que la plupart des noms françois &
du pays ; nous en faiſons de même à l'égard des
planches neuves que nous y ajoutons , & nous
pouvons affurer qu'elles y ſont très - multipliées ;
Tous les faiſons graver d'après nature , & d'après
la collection peinte qui ſe trouve dans le cabinet
des eſtampes du Roi , collection la plus belle
du monde entier ; nous avons choiſi les meilleurs
graveurs pour les exécuter ; le ſieur Feflard , qui
s'est toujours appliqué depuis plus de vingt ans à
graver des plantes & des animaux , & qui excelle
dans ce genre de gravures , eſt un de ceux que
nous avons employés par préférence ; Madame
Pinard la Merian de nos jours , & la digne élève
de Mile Bafleporte , a bien voulu auſſi honorer
sette collection de ſes deſſins , & même de les gra
DECEMBRE. 1772. 139
vures ; nous ne pouvons affez lui en marquer
notre reconnoiſſance ; & comme différentes perſonnes
nous ont témoigné l'envie qu'elles auroient
de ſe procurer nos planches enluminées ;
pour ſe conformer à leurs goûts , nous avonspris
la réſolution de choiſir , parmi nos différentes
planches gravées , les plus curieuſes , & uniquementcelles
dont nous aurions les originaux peints
pour les faire enluminer , & les faire diftribuer
par cahier de vingt cinq , fous format grand infolio;
nous avons grand ſoin que l'enluminure
deces planches ſoit bien exécutée , de façon même
à s'y méprendte , tant les plantes qui s'y trouveront,
reprétenteront la nature par leur forme&
leur couleur !
Nous donnons à la ſuite des planches , des liftes
alphabétiques , ſyſtématiques , & en toutes
langues , de toutes celles qui y ſont gravées , avec
un renvoi à l'article de la première partie qui
traite de chacune d'elles ; nous terminons cette
préface , en invitant nos lecteurs à avoir quelque
indulgence pour nous en le lifant , & à pardonner
à notre zèle pour le bien de l'humanité , les fautes
dans lesquelles nous aurions pu tomber; la
plupart des ouvrages que nous avons déjà mis au
jour,& que le Public a bien voulu agréer dans
le tems , nous font tout efpérer de ſes bontés ;
avant que d'entrer en matière , nous en donnons
la liſte; nous yjoignons encore le catalogue de
la p'ûpart des livres que nous avons confultés .
Conditions & prix de la vente.
Il y aura dans ce dictionnaire pluſieurs volumes
de difcours , on ne peut en fixer le nombre; chaque
volume in-fol. ne ſera que de cinquante feuil
140 MERCURE DE FRANCE.
les d'impreſſion , & ceux in- 8 ° . en auront vingtcinq
; le prix de l'in-fol. ſera de douze liv . , &
celui de l'in - 8 °. cinq livres. On fera paroître le
premier volume au mois de Mai 1773 .
Quant aux planches , on en peut juger par celleci
jointe. Il en paroît déjà trois centuries , chaque
centurie ſe vend trente livres ; la quatrième paroîtra
au premier Juin prochain .
Ceux qui voudront ſe procurer un recueil choiſi
de plantes enluminées , in- fol. grand papier ,
paieront trente- fix liv. par cahier de vingt-cinq ;
tous les cinq mois , il en paroîtra un cahier. Le
premier eſt actuellement en vente , le ſecond le
fera aufli au premier Juin prochain .
On pourra le procurer les différentes parties de
cet ouvrage chez le libraire ci-deſſus indiqué.
Ona fait précéder le diſcours par les planches
à caute des difficultés de la gravure ; mais on donnera
une inſtruction pour les arranger dans l'infol.
ou dans des recueils particuliers.
LETTRE de M. Dorat à M. de la
Harpe.
Je vous remercie , Monfieur , du compte que
vous avez bien voulu rendre de la réponſe d'Abailard
, ou plutôt de la notice que vous en avez
donnée. Vous avez dit que l'ouvrage n'étoit
point allez plein , aflez approfondi , &je penſe
abſolument comme vous; mais vous n'avez point
dit , parce que vous l'ignoriez ſans doute , qu'il
n'eſt pas conforme dans l'édition que vous citez
à celui qui le trouve dans mes oeuvres. Je n'ai
DECEMBRE. 1772. 141
pas conſervé vingt vers du croquis informe qu'on
aréimprimé ſans mon aveu. Ilne pouvait échapper
qu'à la précipitation d'un âge trop avide de
jouir , pour avoir la patience de corriger. Si par
haſard vous vous donnez la peine de lire cette
réponſe , telle que je l'ai refaite , vous verrez que
j'avois ſenti il y a fix ou ſept ans ce que vous me
conſeillez aujourd'hui. Au reſte rien n'eſt plus
indifférent au Public , & que l'inattention de l'éditeur
, & que la petite erreur où elle vous a jeté.
Une héroïde eût elle été corrigée vingt fois , telles
gens vous foutiendront toujours que , vû le genre,
c'eſt un ouvrage incorrigible.
Le but de ma lettre eſt moins ce qui me regarde
que l'intérêt de l'amitié. Je ne vous diffimulerai
point quej'ai lu avec quelque peine les remarques
Tévères que vous avez faites ſur la lettre d'Héloïſe.
Vous avez trop de talent vous- même , pour
être importuné par celui d'un autre , & ce n'eſt ,
j'en ſuis bien fûr , que l'amour du vrai , & le zèle
pour les progrès du goût qui vous anime ; mais
degrace , comment avec celui qu'on vous connaît ,
& que vous avez tant de fois prouvé , avez vous
l'air d'en refuſer à M. Colardeau ? Sans le goût
ferait il quelque fois trente ou quarante vers de
ſuite , où le cenſeur le plus clairvoyant ne trouve
rien à reprendre ? Sans le goût aurait- il ce je ne
ſçais quoi qui intéreſle , qui s'infinue dans l'ame
avant que l'eſprit puifle le définir , & ce ſecret
heureux, cet art qui répond àtour , cet art fi peu
commun de ſe graver dans la mémoire ? Vous
m'avouerez du moins que c'eſt une bonne fûreté
contre la critique. Je puis me tromper , j'en suis
très capable , mais il me semble que la lettre
d'Héloïſe eſt un de ces morceaux protégés par
142 MERCURE DE FRANCE .
l'approbation générale. On ne peut l'attaquer
fans atliger une foule de lecteurs , qu'on vient
troubler dans leurs plaiſirs Savez - vous bien que
Racine , l'élégant Racine , & le correct Boileau
lui-mê ne ne tiendraient pas contre l'équité in-
Aexible de vos examens ? M. Colardeau a des
inégalités fans doute : eh ? qui n'en a pas ? Mais
il plaît , & c'eſt preſque tout. J'ai entrepris quelque
fois de le lire avec des yeux d'Ariftarque , &
je vous avoue qu'il m'a toujours déſarmé. Il eſt
du petit nombre de ceux à qui les Muſes ont fouri
dès leur naiflance , & les fautes , ſelon moi , font
moins les torts du poëte que la dette de l'humanité.
La Fontaine , ce bon la Fontaine que vous aimez
, que nous aimons tous , il fourmille d'incorrections
, on le ſçait , on le dit tout bas. Eh !
bien , dites , auriez - vous le courage , auriez- vous
la force de critiquer la Fontaine ?
Il reſpire la grace avec la négligence ;
Il viole par fois l'art d'aligner les mots :
Mais l'enchanteur me trompe , &je luis fans défenſe;
Unegrace à mes yeux éclipſe vingt défauts
Ces fortesde génies reſſemblent à certaines femmes
qui ont une phyſionomie piquante avec quelques
traits défectueux ;leur enſemble enivre avant
qu'on ait eu le tems de les dérailler. Eh ! pourquoi
chercher à perdre une illufion aimable ? Quand
le coeur jouit , qu'est -ce que la raiſon peut avoir à
dire?
DECEMBRE. 1772 . 143
Quoiqu'ilen ſoit , j'eſpère que vous me ſaurez
gréde ma franchiſe ; la vôtre m'en répond. M.
Colardeau fait des vers , it en fait mieux que moi,
&je le détends , cela n'eſt pas trop littéraire , j'en
fuis confus , mais cela eſt juſte , & doit à ce titre
avoir des droits ſur vous. Vosſtances font charmantes
. Je les ai relues avec un nouveau plaifir.
Vous chantez la concorde auſſi bien que vous faites
la guerre , &c.
REPONSE de M. de la Harpe à la lettre
précédente.
Je ſuis bien fâché , Monfieur , de n'avoir pas
eu ſous les yeux l'édition de vos oeuvres où ſe
trouve la réponſe d'Abailard avec les corrections
que vous y avez faites. Je ſuis perfuadé qu'elles
n'y laiffent rien defirer , & les morceaux que j'ai
cités de votre première édition m'en font garans .
Oui , Monfieur , quand on a le talent d'écrire ,
on a le courage de corriger , ou plutôt c'eſt en
ſachant beaucoup corriger que l'on fait bien
écrire. C'eſt à vingt ans que l'on croit toujours
voir la perfection ſous ſa plume ; on la voit bien
loin , quand on commence à s'en approcher de
plus près. Tous nos grands maîtres en poësie , les
Deſpréaux , les Racine , les Voltaire ont revû
leurs ouvrages à pluſieurs repriſes avec une atten
tion févère , tandis que les plus médiocres écri
vains exaltésdans quelques journaux , ou quiont
eu quelques repréſentations au théâtre , ne voient
pasdans leurs productions un ſeul hémiſtiche qui
144 MERCURE DE FRANCE.
ne ſoit précieux . Cela eſt dans l'ordre. Quand on
a de grandes poſleſſions , on n'eſt point étonné
qu'il y ait toujours à embellir , à refaire , à perfec.
tionner. Mais quand un pauvre homme a décoré
comme il a pû ſon habitation étroite & chétive , il
ne faut pas lui dire du malde ſa maiſon .
J'ai bienį du plaifir à pouvoir vous répéter encore
que je trouve celle de M. Colardeau charmante
, & c'eſt avec les meilleures intentions du
monde , & pour la fatisfaction générale , que j'y
ai demandé le coup - d'oeil du maître dansqquueelques
endroits qui m'ont paru en avoir beſoin .
Vous , Monfieur , qui n'y portez que le coupd'oeil
d'un ami , vous paraiſſez croire que j'ai été
un peu rigoureux . L'indulgence a toujours trèsbonne
grace & fied fur- tout à l'amitié. Moi qui
n'ai point , comme vous , le bonheur d'être l'ami
de M. Colardeau , & qui ne le ſuis que de ſes vers,
jeme fuis permis d'en remarquer les défauts avec
lafranchiſehonnête dont j'uſe envers tout le mon
de,&que je trouve très bon que tout le monde ait
avec moi. Nos devoirs n'étaient pas les mêmes ;
vous n'avez vû qu'en ami , & j'ai dû voir en critique.
La lettre d'Héloïſe vous paraît un de ces
ouvrages protégés par l'approbation publique. Je
le crois comme vous. Aufli étais -je bien éloigné
d'en attaquer le mérite. Il eſt mutile de vous rappeler
mes expreffions. Ce ſont celles de la plus
haute eſtime & ſouvent même de l'admiration.
Daignez les relire , Monfieur, & vous ne pourrez
pas en diſconvenir. Mais c'eſt précisément fur le
grand fuccès & fur le grand mérite de l'ouvrage
que j'ai fondé l'obligation où était l'auteurde le
rendre auſſi parfait qu'il pouvait l'être. Il ya des
gens que les défauts d'un ouvrage conſolent de
les
DECEMBRE. 1772 . 145
ما
ſesbeautés. Mais plus j'y vois debeautés , plusje
voudrais en faire diſparaître les défauts. C'eſt
qu'en le litantje ne cherche jamais que mon plaifir.
Jugez , Monfieur , ſi j'ai pu me refuſer à celui
qu'ont dû me faire les beaux vers dun écrivain
auffihonnête & auſſi diſtingué que M. Colardeau.
Vous m'accuſez de lui avoir refusé du goût. Non,
Monfieur. Les morceaux achevés que je cite prouveraient
contre moi qu'il en a beaucoup. Mais
dans un moment où ſon goût à paru l'abandonner
, j'ai cru pouvoir remarquer en général com.
bien legoût était néceſſaire au talent le plus heu
reux. D'ailleurs cettetemarque ne ſe trouve point
dans l'examen de la lettre d Héloïse ; mais dans
celui de l'épître d'Armide , qui n'eſt pas , à beaucoup
près, de la même ſupériorité.
Vous voulez ſans doute , Monfieur , me faire
donner le nom d'hypercritique , lorſque vous
prétendez que l'élégant Racine & le correct Boileau
lui- même ne tiendraient pas contre l'inflexible
équité de mes examens. J'étudie ces grands
maîtres avec autant de ſoin que de reſpect.
Mais fi nous y cherchions des fautes , ce feroit le
moment de vous obſerver la différence qu'il faut
mettre entre les imperfections , les inexactitudes ,
les négligences qui font , comme vous le dites
fort bien , la dette de l'humanité , & les fautes
plus graves qui ſont les torts dupoëte & qui en
font àfon ouvrage. Il y a tel vers où vous pourrez
defirer quelque choſe, mais que cependant
vous ne voudrez pas ôter , parce qu'il ne gâte
rien , & que vous n'en êtes point choqué. Mais
s'il bleſſe à un certain point la vérité & le bon
goût , vous déciderez que ce vers ne peut pas
reſter , & alors l'auteur n'a pas dû le laiſſer. Je
G
146 MERCURE DE FRANCE,
vous invite à lire Britannicus dans cet eſprit, Britannicus
, ouvragede dix-huit cent vers , où il y
avingt autres mérites que celui du ſtyle; marquez
les vers qui vous paraîtront tels qu'on ait dû ablolument
les retrancher. Je doute que vous en trou
viez trois ,& à peine en rencontrerez- vous dix en
tout où il y ait quelque imperfection. On peut
faire la même épreuve ſur toutes les bonnes tragédies
de Racine,en exceptant Andromaque qui
ſe ſent encoreun peu de ſa jeuneſle. Ah ! Monfieur
, quand il s'agit de vers , c'eſt un terrible
nom àprononcer que celui de Racine.
Vous parlez de la Fontaine. Ilfourmille d'incorrections;
on le fait , on le dit tout bas. On le
dit tout haut. Ses contes en ſont pleins , il eſt
vrai . C'eſt , de tous les gentes d'écrire , celui qui
en permet le plus , parce qu'un de ſes mérites eſt
de reſſembler à la converſation. D'ailleurs les
fautes de la Fontaine ,dans ſes contes , tiennent
ſouvent à la naïveté du vieux langage qu'il em-
'ploie avec autant de grace que de bonheur: mais
avez-vous remarqué que ſes fables , genre plus
févère& plus ſérieux , font , à un très-petit nombre
près , des modèles de préciſion , d'élégance ,
de pureté & de correction ?
Convenons que lorſqu'on a deux ou trois cent
vers à traduire , on n'a rien de mieux à faire que
de les travailler avec le plus grand ſoin . Je ne fais
pas plus de cas qu'un autre du puriſme vétilleux
qui énerverait le ſtyle ; mais je fais grand casdu
goût qui l'épure. L'art d'aligner les mots eſt petit;
mais l'art d'avoir toujours le mot propre eft
aufli grand qu'il eſt rare.
Suivons de Delpréaux les leçons refpectables.
DECEMBRE . 1772 . 147
On gâte la penſée en négligeant les mots.
Si les Graces ont des défauts ,
C'eſt que leurs défauts font aimables.
Ces vers ne valent pas les vôtres ; mais en ind
ſérant dans le Mercure votre proſe & vos vers ,
je n'ai pas conſulté mon amour propre. Vous
m'avez bien rendu juſtice en croyant que je
trouverois très bon que vous me diſſiez votre
avis. Je vous en remercie , Monfieur. Vous penfez
ſans doute comme moi qu'un commerce
pareil entre les gens de l'art , une difcuffion
de bonne foi , renfermée dans les bornes
de la modération & de la politefle , où lesécrivains
ſeraient les juges & les apologiſtes les uns
des autres , honorerait les lettres autant qu'elles
font avilies par les ſcandales périodiques de ceux
qui déchirent les grands talens pour avoir des
lecteurs , & louent les auteurs médiocres pour
avoir un parti . Les gens du monde ont ſouvent
l'injustice de faire rejaillir ſur la littérature la
hontede ces excès & de ces abus , comme ſi des
étrangers qui entrent dans nos poſſeſſions pour
les piller , étaient en effet nos confrères. Je prêche
la concorde & je fais la guerre , dites- vous. Eh !
qui ne la fait pas ? C'eſt que j'aurais voulu accorder
deux choſes preſque inaliables , la vérité & la
paix. Au furplus parmi ceux qui font la guerre ,
les uns la font comme des Houſards , les autres
comme des Officiers François , &c.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
LE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL .
Le jour de la Touſſaint le Concert ſpirituel
a exécuté des morceaux de muſique
très connus & déjà conſacrés par les fuffrages
publics , des motets de M. Mondonville
, de Mouret , &c. M. Bezozzi a
joué un concerto de hautbois , & M. Capronun
concerto de violon , l'un & l'autre
avec une ſupériorité qui a excité l'étonnement
& l'admiration.
Dans le même concert , Mile Dubois ,
âgée de14 ans , élève de l'actrice de ce
nom penſionnaire du Roi & de l'Académie
royale de muſique , a chanté Cantate
Domino , motet à voix ſeule de
Mouret . Une voix ſonore , des cadences
brillantes , & un bon goût de chant lui ont
mérité les applaudiſemens du Public, peu
accoutumé à voir dans un âge ſi tendre,un
talent fi décidé.
AtR
DECEMBRE. 1772. 149
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de muſique a con
tinué les repréſentations des actes de
Pigmalion , de Tyrtée , du Devin du Village.
Mlle Heinel a reparu dans le divertifſement
de l'acte de Tyrtée , où ſa danſe
noble & impofante excite l'admiration &
les plaiſirs des Spectateurs . M. d'Auberval
, M. Gardel , & Meſdemoiselles Guimard
, Allard & Peſlin terminent le divertiſſement
du Devin du Village par un
pas très ingénieux & d'une excellente
pantomime qui répand la gaîté dans tout
le ſpectacle. Mlle Rofalie chante & joue
avec beaucoup de grace le rôle de Colette
dans le Devin du Village. Elle a été trèsapplaudie
: on doit auſſi les plus grands
éloges à l'organe enchanteur de M. le
Gros , & au goût avec lequel il chante le
rôle de Colin .
On va repréſenter Adèle de Ponthieu ,
tragédie lyrique , dont les paroles font de
M. le Marquis de St Marc ,& la muſique
de MM. de la Borde , premier valet de
1
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
chambre du Roi , & le Berton , directeur
de l'Opéra .
DÉBUT .
Le mardi 17 Novembre , Mlle Virginie
, d'une taille élégante & d'une figure
agréable , a débuté ſur ce théâtre par un
air du ballet des Sens , qu'elle a chanté à
la fin de l'acte de Pigmalion .
Le Public a paru fatisfaitdu timbre de
la voix de cette débutante , ainſi que de
la manière aifée & agréable avec laquelle
elle a chanté ce morceau qu'on avoit choiſi
comme le plus propre à développer la
ſenſibilité de ſon ame & l'étenduede ſon
organe.
On eſpère beaucoup du talent de cette
jeune perſonne , par les ſoins qu'en a pris
la célèbre Demoiselle Arnould , qui promet
de les lui continuer. Il feroit à fouhaiter
, pour ce théâtre , que les talens
diſtingués qui y ſont attachés vouluſſent
prendre la peine de former des élèves
ainſi qu'on le pratique à la Comédie
Françoiſe & à la Comédie Italienne .
DECEMBRE. 1772. 15t
COMÉDIÉ FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné , le lundi 23 Novembre ,
la première repréſentationde la repriſe de
l'Anglomanie , comédie en un acte , en
vers , de M. Saurin de l'Académie Françoiſe.
Cette pièce a été jouée pour la première
fois , en Novembre 1765 , ſous le
titre de l'Orpheline léguée ; elle étoit alors
en trois actes. L'auteur a cru devoir en
reſſerrer l'action ; il a en effet trouvé le
ſecret de la rendre plus vive , plus piquante
, plus comique. C'eſt un tableau excellent
& fait de main de maître de la manie
de ne rien trouver de bien & de
bon que chez les Anglois. On connoîtle
teſtamentdu Corynthien Eudamidas
qui légua ſa fille orpheline à ſon ami
pour avoir foin de ſon éducation&de fa
fortune. Erafte s'eſt pareillement chargé
d'élever & d'établir Sophie , qui lui a été
léguée par ſon ami. Cet Eraſte , philoſophe
par le coeur , & très-peu par l'eſprit ,
ſe paſſionne pour tout ce qui eſt Anglois ,
quoiqu'il bégaiela languede cette Nation ,
& qu'il ne la connoiſſe que parles traduc
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
tions françoiſes de leurs livres. Il a même
des correfpondances en Angleterre . Damis
, neveu de Liſimon ami d'Eraſte , eſt
l'amant de Sophie ; & comme il n'eſt pas
connu , il profite de l'ignorance &de la
folie du tuteur pour s'introduire chez lui
en qualité de maître de langue angloiſe
ſous le nom de Blakmore . Ce maître parvient
à plaire à ſa maîtreſſe , mais il eſt
fort embaraffé quand le tuteur veut lui
faire lire & traduire une lettre angloiſe
qu'il vient de recevoir. Cet amant eſt en--
core plus inquiet quand il apprend le defſein
qu'Eraſte a d'épouſer ſa pupile . Liſimon
combat le ridicule de ſon ami de
tour blâmer dans ſa Nation & de tout
Jouer ailleurs ; il lui peint le véritable ca.
ractère du vrai philoſophe qui est bien
éloigné de ce goût exclusif & frondeur ;
il approuve fon amour pour ſa pupile
comme un ſentiment naturel & louable ;
enfin il lui explique la lettre angloiſe bien
différemment que Blakmore. Cela donne
quelque ſoupçon à Eraſte ſur le prétendu
maître de langue. Il le fait venir. Liſimon
reconnoît ſon neveu. Blakmore redevient
Damis , & déclare ſon amour. Eraste , fort
embaraſfé , dit à ſa pupile de choiſir entre
lui & le jeune homme. Elle ſacrifie ſon
inclination à ſa reconnoiſſance , &donne
DECEMBRE. 1772. 153
ſa main à Erafte ; mais le généreux tuteur
ne la reçoit que pour la tendre à fon
amant avec une dot conſidérable , & il eſt
heureux du bonheur des deux amans.
Cette comédie a paru écrite d'un ſtyle vif
& fort ingénieux. Il y a des ſituations comiques
& intéreſſantes. Elle fait aſſurément
beaucoup d'honneur à M. Saurin .
Elle a été ſupérieurement jouée . M. Préville
repréſente le tuteur ; M. Brifard ,
Lifimon; M. Mole , Blakmore ou Damis
; Mlle Doligni , la pupile ; Mde
Drouin , la ſoeur d'Eraſte ; Mlle Fanier ,
laSoubrette.
COMÉDIE ITALIENNE.
M. Narbonne a continué fon début avec
ſuccès. Il ajoué le rôle de Richard dans le
Roi & le Fermier; leHuron,&Julien dans
le Sorcier. Cet acteur s'annonce avec les
plus heureuſes diſpoſitions. Il joue &
chante avec beaucoup d'ame &de ſenſibilité.
Quand ſon organe ſera muri par
l'âge &par un exercice ſenti&raiſonné ;
quand fon jeu fera reglé par la juſte ex.
preffion du ſentiment , par la vue des
Gy
1
/
154 MERCURE DE FRANCE.
bons modèles & par les ſages conſeils
qui le dirigent , il fera les plaiſirs & l'ornement
du théâtre ,& il ſera compté dans
le petit nombre des favoris de la nature
&de ſes fidèles interprêtes.
On prépare à ce théâtre une pièce nouvelle
de M. Laujon pour les paroles , &
de M. Martini pour la muſique . Ce ſera
le pendant du charmant intermède de
Y'Amoureux de quinze ans.
ACADÉMIES.
I.
Académie des Inscriptions & Belles-
ANS
Lettres.
Dans la féance publique de cette académie
, du 13 Novembre , M. le Beau ,
ſecrétaire perpétuel , annonçaque le prix
avoitété remporté par M. l'Abbé leBlond,
ſous - bibliothécaire de la bibliothèque
mazarine . C'eſt pour la quatrième fois
qu'il eſt couronné. Ce ſavant n'étoit pas
encore de l'académie lorſque ſa pièce fut
admiſe au concours , ainſi l'académie , en
lui adjugeant le prix , n'a point violé les
réglemens qui défendent à ſes membresde
DECEMBRE. 1772. 155
concourir. Le ſujet du prix étoit le culte
d'Apollon & de Diane. Il fut enfuite fait
lecture des éloges de M. Mazocchi &de
M. l'Abbé Belley. M. de Sigrais lut fon
ſeptième mémoire ſur l'Eſprit militaire
des Gaulois. M. de la Curne de Sainte-
Palaye lut un mémoire concernant un ancienmanufcrit
françois , intitulé, les vaux
duHéron , pour ſervir de fupplément aux
mémoires ſur l'ancienne chevalerie. м .
de Bréquigny termina la ſéance par la lecture
d'un mémoire fur Charles , fils aîné
deCharlemagne.
L'Académie defirant que les auteurs
qui compoſent pour ſes prix , aient le tems
d'approfondir les matières , propofe dèsà-
préſent , pour le ſujet du prix qu'elle
diſtribuera à Pâques 1774 , d'examiner :
Quel étoit l'état de l'Agriculture chez les
Romains , depuis le commencement de la
République jusqu'aufiécle de Jules César ,
relativement au gouvernement , aux moeurs,
au commerce. On n'entrera point dans le
détail des procédés de l'art.
Le prix fera toujours une médaille d'or,
de la valeur de 400 liv.
Toutes perſonnes , de quelque pays &
condition qu'elles foient , excepté celles
qui compoſent l'Académie , feront admi-
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
fes à concourir pour ce prix , & leurs onvrages
pourront être écrits en françois ou
en latin , à leur choix.
Les auteurs mettront ſimplement une
deviſe à leurs ouvrages ; mais , pour ſe
faire connoître , ils y joindront , dans un
papier cacheté , & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités ,
&ce papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du prix.
Les pièces , affranchies de tout port ,
feront remiſes entre les mains du ſecrétaire
de l'Académie , avant le premier
Décembre 1773 .
1 1.
Académie royale des Sciences de Paris.
Cette académie a tenu ſa féance publique
le 14 Novembre 1772. Elle étoit préfidée
par M. le Marquis ddee Paulmy , qui
rendit compte du retour de la frégate la
Flore , fur laquelle étoient embarqués les
Commiſſaires de l'Académie chargés de
conſtater la méthode propre à déterminer
les longitudes par le moyen des montres
marines. M. de Fouchi , ſecretaire perpétuel
, a fait la lecture de l'éloge hiſtorique
de M. Pitot.
DECEMBRE. 1772. 157
Cette lecture a été ſuivie de celle des
mémoires ſuivans , qui avoient pour objet
: l'analogie de l'inflammation du zinc
avec le phosphore , par M. de Laffone :
l'animal qui porte le muſc , & ſes rapports
avec les autres animaux , par M. d'Aubenton
; nouvelle ſuite d'expériences au foyer
des grands verres ardens de Tschirnaufem,
par MM. Macquer , Briffon , Lavoifier
& Cadet : expériences qui prouvent
que les crapaux peuvent vivre long-tems,
fans boire ni manger , ni même ſans refpirer
, par M. Hériſſant. Cette féance
devoit être terminée par la lecture de
deux autres mémoires , dont on n'a lu que
le titre , faute de tems : mémoire fur le
flux & le reflux de la mer ,& ſpécialement
fur les marées des équinoxes , par M. de
la Lande : mémoire où l'on prouve que
dans l'âge avancé on peut remédier à de
mauvaiſes conformations ou les prévenir
par l'uſage des corps , tandis que ces habillemens
font nuiſibles dans l'enfance ,
par M. Portal .
III.
Académie royale d'Architecture.
L'Académie Royale d'Architecture a
ouvert ſes leçons publiques le Lundi 16
158 MERCURE DE FRANCE.
Novembre : elles ſe continueront tous les
Lundis & Mercredis , depuis onze heures
du matin juſqu'à une heure après midi,
M. Blondel , Profeſſeur perpétuelde cette
Académie , traite cette année de la diftribution
& de la décoration intérieure
des appartements .
Les mêmes jours , ſes leçons ſont précédées
, depuis neuf heures du matin ,
juſqu'à onze , de celles de Mathématiques
, données par M. Mauduit , Lecteur
& Profeffeur Royal au Collège Royal ,
Profeſſeur de Mathématiques ,de l'Académie
Royale d'Architecture .
Les grands prix d'Architecture , compoſés
par les Elèves de cette Académie
ont été expoſés & vus au Louvre dans la
falle de fes affemblées , pendant l'Octave
des Fêtes de la S. Louis. Le programme
donné le 25 Mai de cette année confiftoit
dans le projet d'un Palais , pour un
Prince du Sang , contenu dans unterrein
de cent dix toiſes de face , fur deux cent
foixante de profondeur. Les eſquiſſes des
plans , coupe & élévations de ce projet
doivent être faites dans la même journée,
& les Elèves ne ſortent qu'après les
avoir remis entre les mains du Secrétaire
ou du Profeſſeur. Des trente- quatre ElèDECEMBRE.
1772. 159
ves qui avoient mis aux eſquiſſes , l'Académie
en a choiſi hait pour mettre au
net , dans une plus grande proportion ,
les deſſins conformes àces mêmes eſquiſ.
fes & concourir aux grands prix . Les
Elèves choiſis font les ſieurs Luſſault
Marquis , Renard , Girardin , Herbelot ,
Deſprez , Coutouli & le Mit. Ces deux
derniers n'ayant pû rendre leurs deſſins au
jour preſcrit par le Programme , il n'y a
que ceux des fix premiers qui ont été
expoſés &que le public a vu avec le plus
grand plaiſir.
Le Lundi 31 Août , l'Académie aſlemblée
a décerné deux premiers prix , un
ſecond prix & un acceffit. L'un des premiers
prix a été accordé au ſieur Claude-
Thomas Luffault , élève de M. Sedaine ;
l'autre au Geur Jean-Auguſte Marquis ,
élève de M. Mauduit : le ſecond prix au
fieur Jean - Baptiste Renard , élève de
M. le Carpentier , ( cet élève a été plus
d'une fois couronné par l'Académie ) &
l'acceffit au ſieur Nicolas Claude Girardin
, élève de M. Mauduit , lequel promet
les plus grands ſuccès.
Les Artiſtes ont vu avec la plus grande
fatisfaction , les deſſins du ſieur Deſprez ,
élève de M. Deſmaiſons & l'un des con
160 MERCURE DE FRANCE.
courants : deſſins qui font faits avec la
plus grande facilité , pleins de génie &
de goût , mais trop peu dans le genre
exigé par le Programme.
,
Comme l'Académie n'avoit point accordé
de prix , l'année dernière , elle a
réuni la première médaille à celle de
cette année & a réſervé pour l'année
prochaine , un ſecond prix & un acceffit .
Dans la pièce qui précède la ſalle de
l'Académie , le Public a vu auſſi avec
plaiſir , les prix des mois de cette année
&celui accordé extraordinairement aux
élèves , en faveur de la révolution du
ſiècle , à compter de l'établiſſement de
l'Académie . Le projet de ce prix extraordinaire
conſiſtoitdans un monument érigé
à la gloire de Henri IV , Louis XIII .
Louis XIV & de Louis XV; fatisfaite
des efforts des élèves , l'Académie a
accordé deux médailles , l'une au ſieur
Alexis - François Bonnet , élève de
M. Blondel, l'autre au ſieur Jean-Baptifte
Renard.
Les dix autres conſiſtoient chacun dans
un projet particulier ; ſçavoir; celui d'une
maifon de plaiſance , remporté par le
fieur Jacques Etienne Thiéry , élève de
M. Manfard ; le projet d'une maifon
DECEMBRE. 1772. 161
:
pour des Dames de Charité , remporté
par le ſieur Nicolas Gelot , élève de
M. de l'Epée ; le projet d'une porte
triomphale élevée à la gloire de LouisXV,
par le ſieur Deſprez : le projet de la décoration
intérieure d'une chapelle des
mariages , par le ſieur Thiéry ; la décoration
d'une porte à placard , à doubles
ventaux & à double parement , avec ſes
développemens , deſtinée pour le fond
d'une gallerie de magnificence , avec le
mémoire détaillée du prix eſtimatif de la
main d'oeuvre de ce projet , par le fieur
Jacques Colſon , élève de M. de Wailly ;
le projet d'une fontaine jailliſſante , au
milieu d'une place publique , par le fieur
Thiéry ; le projet d'une porte de ville
libre , par le ſieur Colſon ; la décoration
d'un temple dédié à Apollon & aux
Muſes , pour être placé dans les jardins
de propreté d'une maiſon de plaitance ,
par le ſieur Louis - Etienne Deſenne ,
élève de M. Moranzel ; enfin le projet
d'un maître-autel en baldaquin , par le
ſieur François le Febre , élève de M. Gabriel
fils .
Dans la même ſalle , étoient auſſi expoſés
les deſſins des quatorze concourants,
pour le prix d'émulation du mois d'Août
162 MERCURE DE FRANCE.
dernier. Les concourants étoient les
fieurs Bonnet , Viel, Colſon , le Grand ,
Bénard , Merveau- Dufreſnois , Crucey ,
le Moine , Niquet , Francaſtel , Doucer ,
Archangé , Maſſe , Prêtrel. Les deffirs
avoient pour objet un temple de Neptune,
placé à la tête d'une Caſcade. L'Académie
vient d'accorder le prix au fieut
Jean-Louis Archangé , élève de M. de
Regemortes.
Le Public , les Artiſtes & les Amateurs
ont témoigné le plus grand empreſſement
à venit voir ces différentes productions.
Ils ont applaudi aux efforts des élèves en
général , & en particulier aux ſuccès de
pluſieurs. C'eſt à leurs fuffrages , fans
doute , & à leurs encouragemens , que
les jeunes émules doivent la plus grande
partie de leurs progrès. En effet , on
peut dire que depuis quelques années ,
les élèves de l'Académie ſe ſont ſignalés
à l'envi les uns des autres , pour mériter
de plus en plus la protection du Miniſtre
éclairé qui préſide aux beaux arts & les
ſoins que ſe donne l'Académie pour en
faire des hommes utiles , s'il eſt poſſible,
àl'univers entier.
DECEMBRE. 1772. 163
I V.
Académie royale d'Ecriture.
L'Académie royale d'Ecriture a tenu ſa
féance publique le Mardi 17 Novembre
dans ſa ſalle rue St Martin . Elle étoit préfidée
par M. de Sartine , conſeiller d'érat
lieutenant - général de police , & par M.
Moreau , procureur du Roi , protecteurs
de cette académie naiſfante , digne d'être
encouragée&diftinguée par l'utilité dont
elle eſt pour l'éducation de la jeuneffe ,&
par les ſervices qu'elle rend à la ſociété&
àla justice.
Les Académiciens ſecrétaire , directeur
& profeffeurs , ont la différens mémoires
qui ont été applaudis par une afſemblée
nombreuſe; ils renfermoient en
effet des détails hiſtoriques &curieux , &
des plans parfaitement dirigés concernant
l'art de l'écriture , l'art de la vérification ,
l'arithmétique , la grammaire .
M. Paillaſſon , fecrétaire, a rendu comptede
ce qui avoir été fait dans les féances
de l'Académie , pendant le cours de l'année
dernière.
M. Vallain , profeſſeur d'écriture , a
fait l'éloge & démontré l'utilité de l'art
164 MERCURE DE FRANCE.
:
d'écrire. Il a parlé en homme très- inſtruit
des travaux de l'académie , dont il a développé
les avantages ; enfin il a fait voir
que l'écriture pouvoit être perfectionnée
en dégageant les caractères des traits gothiques
& des vains ornemens qui la furchargent
& la déguiſent. Ce qui a été entrepris
avec ſuccès par M. Guillaume ,
habile maître.
M. d'Autrepe , profeſſeur pour la vérification
, a répondu à ces queſtions : Les
écritures peuvent- elles être imitées ou déguiſees
? & a conclu l'affirmative . Les écritures
peuvent-elles être tellement imitées &
déguisées qu'un artiſte ſçavant & intelligent
ne puiffe les reconnoître ? & a conclu
la négative. Enfin il a démontré que la
vérification pour reconnoître la vérité ou
la fauffeté d'une écriture n'eſt pas un art
illuſoire , mais que cet art a ſes principes
& ſes procédés qui conduiſent à l'évidence.
M. Taxis de Blaireau , profeſſeur d'arithmétique
, a donné l'hiſtoire rapide de
P'arithmérique. Il en a fait connoître la
haute antiquité , & il a tracé une excellente
méthode pour l'enſeigner .
M. Collier, chargé de profeſſer la grainmaire,
a approfondi l'étude de cette ſcienDECEMBRE.
1772 . 165
1
ce. Il a fait voir que l'étude de notre langue
eſt entièrement indépendante de toute
autre langue , & pour ne faire comparaiſon
que du langage françois avec le
latin , il a prouvé qu'on peut , ſans le ſecours
de la langue latine , parler & écrire
parfaitement en françois ; il a auſſi trèsbien
démontré que l'étude de la grammaire
françoiſe devoit précéder celle des
autres langues , que c'étoit la route pour
y parvenir aifément; &qu'on ne fera jamais
un progrès rapide dans le latin , ſi
l'on ne poſsède auparavant la théorie de
ſa langue maternelle.
M. Poiret, directeur , s'eſt acquitté des
hommages & des voeux de l'Académie
envers les deux Magiſtrats qui l'ont honorée
de leur préſence.
La ſéance a été terminée par la diſtribution
des médailles que M. de Sartine a
faite àMM.Guillaume,Goulin & Harger,
anciens profeſſeurs , & à M. Michelet ,
ancien fecrétaire.
COURS D'HISTOIRE.
Cours d'Histoire Naturelle , concernant
les minéraux , les végétaux , les
166 MERCURE DE FRANCE.
animaux & les différens phénomenes de
la nature ; par M. Valmont de Bomare ,
Cenfeur Royal , Maître en Pharmacie ,
Démonſtrateur d'Hiſtoire naturelle avoué
du gouvernement , membre de pluſieurs
Académies des Sciences , belles- lettres ,
beaux arts , & c. &c. En fon nouveau
Cabinet rue de la Verrerie , près la rue
des Billetes , le Vendredi 4 Décembre
1772 , à dix heures & demie très préciſes
du matin ; & fera continué les Lundi
Mercredi & Vendredi de chaque ſemaine
à la même heure.
N. B. On ouvrira un ſecond Cours
d'Hiſtoire naturelle le Samedi s Décembre
1772 , à onze heures & demie trèspréciſes
du matin. Ce Cours particulier
ſera continué les Mardi , Jeudi & Samedi
de chaque Semaine , à la même heure.
Ceux qui voudront y prendre part , font
avertis d'entendre le Diſcours fur le
ſpectacle & l'étude de la nature , qu'on
fera le 4 de Décembre , à l'heure indiquée.
Cours de Physique expérimentale.
M. Sigaud de la Fond, Profeſſeur de
Phyſique expérimentale&de MathémaDECEMBRE
. 1772. 167
tiques , de la Société Royale des Sciences
de Montpellier & de pluſieurs autres
Académies , commencera le Lundi 7
Décembre à midi un Cours de Phyſique
expérimentale , qu'il continuera les Lundi
, Mercredi & Vendredi de chaque
ſemaine , à la même heure ; dans fon
Cabinet de machines , rue S. Jacques
près S. Yves , maiſon de l'Univerſité,
Ceux qui voudront ſuivre ce Cours font
priés de ſe faire inſcrire d'ici à ce tems .
Cours d'Anatomie.
M. Felixvicq d'Azyr , Médecin de la
Faculté de Paris , ouvrira un Cours d'Anatomie
, le mercredi 4 Novembre à
midi précis , & continuera tous les jours
de la ſemaine à la même heure , excepté
le Jeudi , dans l'Amphithéâtre de la Faculté
de Médecine , rue de la Bucherie,
Cours d'Anatomie & Operations de
Chirurgie.
M. Ferrand , Maître en Chirurgie du
Collége de Paris , Profeſſeur Royal des
opérations en ſurvivance , Confeiller de
l'Académie Royale de Chirurgie , ancien
168 MERCURE DE FRANCE.
Profeſſeur d'Anatomie & de Chirurgie
l'Ecole pratique , Aſſocié de l'Académie
Royale des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de Rouen , Aſſocié étranger de l'Académie
Impériale des Apathiſtes de
Florence , &c . a recommencé le Lundi
26 Octobre 1772 , à 4 heures & demie ,
un cours complet d'Anatomie , lequel
fera immédiatement ſuivi d'un cours de
maladies chirurgicales , & des opérations
qui lui conviennent.
ARTS.
GÉOGRAPHIE.
PLAN de la Ville & du Port de Dantzick
, avec ſes environs , & tous les Forts
qui ſervent à ſa défenſe , juſquà l'embouchure
de la Viſtule. Ce plan , ſi intéreflant
aujourd'hui , & la Carte de la
Pologne démembrée , avec des notes
curieuſes , ſe trouvent chez Longchamps,
Géographe , rue S. Jacques , & chez le
ſieur Brion de la Tour , Ingénieur , Géographe
du Roi , rue de Sorbonne , le prix
du plan , eſt de 12 fols , ainſi que celui
de la Carte.
L'OBSERVATEUR
DECEMBRE. 1772. 169
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS
A LONDRES .
L'obſervateur François à Londres s'imprimera ,
à commencer du premier Janvier prochain , à l'Imprimerie
Ducale des Deux Ponts , avec privilège
de S. A. S. Mgr le Duc régnant des Deux- Ponts.
Le premier Nº. de la cinquième année commencera
à paroître le 1 Janvier 1773. Les autres paroîtront
ſucceſſivement tous les 15 jours; dans le
courant de l'année , il en ſera diſtribué 24 , qui ,
comme par le paflé , formeront 8 vol. de 18 feuilles
chacun . On peut foufcrire aux Deux- Ponts ,
à l'Imprimerie Ducale ; à Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Christine ; à Metz , chez Marchal ;
Strasbourg , chez Bauer ; à Nancy , chez Mde
Oriot , négociante , grand'rue ; à Saarrelouis , au
bureau de la Poſte , port franc par la poſte , prix ,
36 liv.
Les Etrangers qui voudront ſouſcrire ſont priés
d'indiquer un Correſpondant , ſoit à Paris , ſoit
aux Deux - Ponts ou dans les autres villes ci-deſſus
nommées , auquel chaque No. ſera remis .
L'accueil favorable que le Public a fait juſqu'à
préſentà cet ouvrage , fur- tout aux lettres ſur la
Pologne , la Ruſſie & quelques parties de l'Alle.
magne & de l'Italie , a confirmé l'auteur dans l'intention
où il étoit de traiter ſucceſſivement de
tout ce qui pouvoit avoir rapport au gouvernement
, à la politique , au commerce , à l'agriculture&
aux arts & ſciences des différens pays de
l'Europe , ſans jamais perdre de vue l'Angleterre
dont l'auteur continuera toujours de parler ; il
H
170 MERCURE DE FRANCE.
s'attachera principalement pendant le cours de
l'année 1773 , a fait connoître à ſes lecteurs , l'Allemagne
& les pays du Nord , qui , dans ce moment
, fixent l'attention de toute l'Europe : à l'aide
des mémoires que lui enverront les Correfpondans
qu'il a dans ces différens pays , il eſpère être
en état de remplir avec exactitude ſes engagemens.
La partie du commerce des différentes Colonies
Européennes de l'Amérique & de l'Inde , ne ſera
pas non plus négligée , encore moins les décou
vertes qui feront faites dans les arts utiles &
agréables. L'auteur de l'Obſervateur parlera auſſi
des ouvrages de littérature &de ſciences qui paroîtront.
A la fin de chaque No. il donnera une
notice des livres nouveaux & des eſtampes qui ſeront
imprimées & gravées en France , en Angleterre
& en Allemagne. Pour rendre encore ſon ou
vrage plus intéreſlant, l'auteur continuera , comme
par le paflé , à donner en abrégé la vie des grands
Homines qui ſe ſont diftingués dans les arts &
dans les ſciences , & celle des grands Miniſtres &
desGuerriers célèbres de chaque Nation : une action
de bienfaiſance & d'humanité , faite par un
ſimple particulier , ſera rapportée avec le même
foin qu un acte de juſtice fait par un Souverain.
De cette manière , l'Obſervateur François à Londres
continuera d'être , comme par le paſſé , le
Journal de la Politique , de la Littérature, du Commerce
, des Moeurs & de la Philoſophie de l'Europe.
Les Commerçans , les Cultivateurs qui voudront
envoyer à l'auteur quelques mémoires ou
des obſervations, ſont priés de les faire remettre
chez Lacombe , libraire , à Paris , ou aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; on fait la même
prière aux auteurs qui voudront faire annoncer
DECEMBRE. 1772. 171
leurs ouvrages , & aux artiſtes qui deſireroient
rendre publiques leurs découvertes.
Au reſte , l'auteur recevra toujours avec reconnoiſlance
les critiques qu'on jugera à -propos de lui
envoyer de ſes propres opinions ; il s'engage même
enversle Public à ne pas les lui laifler ignorer.
GRAVURES .
I.
MEſſieurs Cochin & Prevoſt , Graveurs
ont mis en vente huit Eſtampes nouvelles,
faifant la ſuite de celles deſtinées à
orner la derniere édition grand in 4 ° . de
l'Abrégé Chronologique de l'Hiſtoire de
France , par feu M. le Préſident Hénault.
On connoit le mérite de ces gravures ,
qui joignent à la beauté & à la richeſſe
du deſſin une exécution brillante & pittoreſque.
Il n'y a point de compofitions
en ce genre ou l'allégorie ſoit plus ingénieuſe,
plus diſtincte , plus capable de
peindre à l'imagination , & de fixer
dans la mémoire les grands faits de
l'Hiſtoire. Ces huit eſtampes nouvelles
indiquent avec les portraits des Monarques
, les traits les plus intéreſſans des
règnes de Louis IX , de Philippe III , de
Philippe IV , de Louis X, de Philippe
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
V , de Charles IV , de Philippe VI & de
Jean .
On trouve ces Eſtampes à Paris , chez
M. Cochin , aux Galleries du Louvre &
chez M. Prevoſt , rue S. Thomas , porte
S. Jacques , près de la rue S. Hyacinthe ,
prix 12 liv. Les douze premières coûtent
18 liv. On a tiré quelques exemplaires
en papier de hollande à grande marge ;
le prix des deux ſuites eſt de 20 liv. &
de 13 liv. 10 ſols. La collection complette
ſera d'environ trente-huit eftampes
, y compris le frontiſpice ; la troiſième
ſuite paroîtra à la fin de 1773 , & le reſte
fix mois après .
I I.
Le portrait de Joſeph II , Empereur ,
deſſiné & gravé par N. le Mire , d'après
une bague donnée par ſa Majesté Impériale,
de la grandeur de ceux de HenriTV,
& de Louis XV , gravés par le même.
On peut les détacher de leur bordure
pour les faire monter en bague. Ces
portraits ne laiffent rien à defirer pour la
reſſemblance des têtes , & pour le fini du
burin. M.le Mire avertit le public qu'on
trouvera aufli chez lui le portrait en
médaillon de Frédéric II , Roi de Pruſſe ,
Electeur de Brandebourg , ainſi que de
DECEMBRE. 1772. 173
belles épreuves des eſtampes de fon
édition du Temple de Gnide , qu'il délivrera
avec ou fans le texte , comme on le
deſirera. Les prix de ces différens ouvrages
font , ſçavoir le portrait de l'Empereur,
3 liv. ceux de Henri IV & de Louis
XV , réunis , 3 liv . celui du Roi de Pruffe
I liv. 4 fols ; le Temple de Gnide avec
figures , l'in- 8º . 12 liv . l'in- 4° . 15 liv .
les figures ſeules du format de l'in 8 ° .
9 liv. l'adreſſe de M. le Mire eſt à Paris,
rue & vis-à- vis S. Etienne des Grès .
III.
L'Obéiſſance récompensée , & le Goûter
de l'Automne, deux estampes en pendant ,
hauteur dix-huit pouces , largeur quatorze
pouces ; gravées d'après deux tableaux de
M. Boucher , premier peintre du Roi :
par M. Gaillard , graveur , rue St. Jacques ,
au-deſſus des Jacobins . Ces deux eſtampes
offrent des ſujets galans très-bien rendus
par la gravure. Elles occuperont une place
diftinguée dans la collection des gravures
d'après cet habile maître .
I V.
On vient de terminer les gravures des
Loges de Raphaël au Vatican , en trente
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
fix feailles , fur papier à peu- près comme
celui de l'Enfant Jeſus. Ces feuilles , réunies
deux à deux , forment dix-huit pilaftres.
Le genre de ces gravures ſont des
arabesques & ornemens. Le prix eſt de
54livres , c'eſt à-dire, trente ſols la feuille.
On les trouve chez Vernet le jeune , quai
des Auguſtins , au coin de la rue Gît-le-
Coeur.
On trouve auſſi chez le même une nouvelle
eſtampe , gravée par Martini , d'après
letableau originaldeVernet; cette eſtampe
repréſente un payſage avecdes baigneuſes:
elle eſt intitulée les plaiſirs de l'été , &par.
faitement gravée.
V.
Le ſieur Lattré , graveur ordinaire de
Monſeigneur le Dauphin , de Monſeigneur
le Duc d'Orléans & de la ville , rue
St. Jacques , la porte-cochère vis - à vis la
rue de la Parcheminerie , vient de mettre
au jour fix beaux écrans de la Partie de
Chaſſe d'Henri IV , deſſinés par M. Gravelot
, & exécutés par les mêmes artiſtes
de l'Iconologie , avec les bordures deſſi
nées &gravées par M. Choffard ; l'hiſtoire
fur le revers de chaque écran : prix 3 liv .
Etplus , fix autres de ſujets chinois , très-
1
DECEMBRE.
1772 . 175
proprementgravés, d'après M. F. Boucher ;
lesbordures & revers deſlinés & gravés par
M. Choffard. Beaucoup d'autres très intéreffans
, fur la géographie , l'hiſtoire , la
fable , & c. à différens prix.
L'AlmanachGéographique , neuvième
fuite ; les Etres Moraux pour l'année 1773 ,
par M. Gravelot , ainſi que les diſcours ,
& toujours exécutés avec beaucoup de
foin , paroîtra le Is Décembre prochain ,
relié en maroq. 7 liv. 4 ſols ; broché s liv.
VI.
LeBas , Graveurdu cabinet du Roi , rue
de la Harpe , vient de mettre au jour trois
eſtampes de la ſuite du cabinet de M. le
Duc de Praſlin ; elles répondent au ſuccès
qu'ont eu celles déjà annoncées.
La première , d'après Metzu , eſt intirulée
la Lifeuse ; elle eſt gravée par F.
David.
La ſeconde , d'après Rimbrand , rend
parfaitement un effet de ſoleil des plus
piquans , genre pour lequel ce peintre eſt
eſtimé ; elle a pour titre la Sainte Famille.
La troiſième eſt Achille reconnu par
Ulyffe dans le palais de Licomède. Cette
compoſition hiſtorique eſt la plus riche de
Teniers , & ce peintre , dans cette compo
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
ſition , eſt forti de ſon ſtyle ordinaire pour
prendre celui de Rubens.
Les deux premières eſtampes font de
I liv. 10 fols chaque , & la troiſième de
3 liv .
Le Marché conclu , d'après Teniers ; la
cinquième & fixième Fête Flamande , &
un Paysage de Ruiſdal. Ces quatre eſtampes
font intéreſſantes , & d'un faire qui
rend les originaux .
Le Vieilleur Hollandais, d'après Oſtade.
Toutes ces cinq eſtampes font du cabinet
de M. le comte de Beaudoin. M. le Bas
mettra ces eſtampes au jour à meſure
qu'elles feront terminées , pour fatisfaire
plus promptement les amateurs.
La première de ces cinq eſtampes ſe
vend 3 liv . & les quatre autres I liv . 10 f.
chaque.
Silvie délivrée par Aminte , eſtampe
dédiée à Mgr le duc de Nivernois , &
gravée d'après le deſſin de M. Cochin ,
fait à Rome ; prix 1 liv. 10 ſols. Certe
eſtampe eſt très-agréable par ſa compoſition
& fon fini .
Le portrait de Netscher , celui de fon
épouse & defonfils , peint par lui - même ,
& gravé par F. David , élève de M. le
Bas. Cette eſtampe , d'un butin latteur
DECEMBRE. 1772. 177
:
& brillant , & d'un bon effet , ſe vend
6 liv .
Le portrait de M. Diderot , d'après
Michel Vanloo , gravé par David ; prix
1 liv . 10 fols .
L'Enfant, gâté , qui fait pendant au
Silence , d'après M. Greuze ; prix 6 liv.
M. le Bas prévient le public que fon
même élève , F. David , grave maintenant
chez lui un tableau de Metzu , repréſentant
le Marché aux Herbes d'Amſterdam .
Ce tableau , qui eſt d'une compoſition
très-riche & très intéreſſante par le nombre
de figures , la variété & la vérité de
leurs attitudes , ſe voit dans la fuperbe
collection de M. de Gagny .
M. le Bas , pour contenter les amateurs
jaloux d'avoir de belles épreuves de ce
morceau , leur propoſe de lui écrire , en
affranchiſſant le port ; & , fur leurs lettres
, il leur fera parvenir des épreuves
ſans qu'ils foient tenus de donner de l'argent
qu'à la délivrance de cette eſtampe ,
qui fera du prix de 12 liv .
VII.
La Maîtreffe d'Ecole & la petite Ecolière,
deux eſtampes en pendant d'environ 8
pouces de haut ſur 6 de large , gravées
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
:
par M. Wille ; la première d'après le
tableau de M. Wille fils , & la ſeconde
d'après le tableau de M. Scheneau. A
Paris , chez Wille , graveur du Roi ;
quai des Auguſtins.
La petite Ecolière a un livre ſous le
bras & un oiſeau dans ſes mains. La
Maîtreſſe d'Ecole , qui tient une poignée
de verges , ſemble lui faire ſigne d'approcher
. Il y a beaucoup de vérité dans ce
caractère de tête de cette bonne femme
qui paroît deſſiné d'après nature. On
trouve d'ailleurs dans ces deux eſtampes
cette intelligence de travaux , cette pureté
& cette netteté d'exécution qui flattent
l'amateur & feront toujours rechercher
avec empreſſement les gravures de
M. Wille.
VIII .
L'Amour maternel, eſtampe d'environ 16
pouces de haut ſur 12 de large, gravée
par Chevillet , d'après le tableau de
Peters . A Paris, chez Chevillet , graveur
, rue des Maçons , maiſon de M.
Freville.
Une jeune & aimable femme donne
la mamelle à ſon enfant. Cette action ,
DECEMBRE. 1772. 179
que preſcrit la nature , mais que nos
moeurs nous portent à admirer , eſt exprimée
ici avec graces. La pureté du burin
de M. Chevillet & l'art avec lequel il
fait valoir les moindres détails , contribuent
encore à rendre cette eſtampe recommandable.
I X.
L'Amour dans la compagnie des Graces ,
eſtampe de fix pouces & demi de large
fur cinq de haut ; Prix , 1 liv. s ſols .
A Paris , chez Demarteau , graveur &
penſionnaire du Roi , rue de la Pelleterie
, à la Cloche.
Les trois Graces ont enchaîné l'Amour
avec une guirlande de fleurs . Cette jolie
compoſition eſt de François Boucher.
Elle a été gravée dans la manière du deſſin
au crayon noir & rouge fur papier blanc .
M. Demarteau a mis dans cette gravure
toutes les fineſſes d'exécution qui peuvent
imiter le deſſin & augmenter l'illufion .
Cette eſtampe forme leN°. 347 de fon
oeuvre .
Le même graveur diſtribue chez lai un
ſujet paſtoral qui peut ſervir de pendant
à celui que nous avons annoncé précé
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
demment. Il forme le N°. 346 de ſon
oeuvre. Prix , 1 ) fols.
L'oeuvre de Baptiste Monnoyer , bien
connu par ſon talent de peindre les fleurs ,
ſe trouve actuellement chez le ſieur Demarteau
, qui a acquis les planches que
poffédoit feu Huquier. Cet oeuvre, y compris
le portrait de l'auteur , contient 69
eſtampes , dont le prix eſt de 20 liv .
Χ.
Portrait de Jean-Paul Timoléon de Coffé,
Duc de Briffac , Pair , Maréchal &
grand Panetier de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Gouverneur &
Lieutenant - général pour Sa Majesté ,
de la ville , prevôté & vicomté de Paris
. A Paris , chez Bligny , cour du
Manége , aux Tuileries.
Ce portrait eſt vu des trois quarts &
renfermé dans un oval , au bas duquel
font placés les attributs de la guerre. Il a
été gravé avec foin par Car. Gaucher
d'après le tableau de M. Pougin de Saint-
Aubin.
,
DECEMBRE. 1772. 1.8 F
VERS pour étre mis au bas d'une estampe
où M. de Voltaire est repréſenté au moment
defon reveil , dictant à fonfecrétaire
.
Du Dieu qui le poſsède il s'éveille agité ;
O toi , de ſa pentée heureux dépoſitaire ,
Ecris : « Le reveil de Voltaire
>> Eft celui du génie ou de la vérité. >>
Par M. Marmontel.
MUSIQUE.
I.
VIIIe. Recueil de Pièces françoiſes & italiennes
, petits airs , brunettes , menuets,
&c. avec des doubles & variations accommodés
pour deux flûtes traverſières
, violons , par-deſſus de viole , & c .
par M. Taillart l'aîné ; le tout recueilli
& mis en ordre parM *** ; prix , 61 .
A Paris , chez M. Taillart l'aîné , rue
de la Monnoye , la première porte cochère
à gauche en defcendant du Pont
neuf , chez M. Fabre ; & aux adreſſes
ordinaires de musique . 1
182 MERCURE DE FRANCE.
Ce dernier recueil eſt du meilleur choix.
Il réunit les nouveaux airs qui ont été lè
plus goûtés , foit ſur les théâtres, ſoit dans
les différents concerts de la capitale. Il
ne peut donc manquer d'être agréable à
ceux qui jouent des inſtrumens , de la
flûte traverſière principalement que M.
Taillart l'aîné continue d'enſeigner à ceux
qui veulent ſe former l'oreille & le goût,
&acquérir une exécution nette , facile&
briliante.
I I.
Deuxième recueil d'airs connus , arran
gés en pièces de harpe , dont pluſieurs font
variés avec quelques préludes & caprices
propres à exercer les mains ; par M. Baur:
oeuvre cinquième ; prix 1 liv. 4 ſols. A
Paris , chez l'auteur , rue Sainte Anne , au
coinde celle de Clos-Georgeot : le portier
diſtribuera les exemplaires. Chez la Dame
Baur , Marchande Bourſière , rue Sainte
Marguerite , Fauxbourg St. Germain , entre
la priſon de l'abbaye & la cour des
Moines ; & aux adreſſes ordinaires. A
Lyon, chez Caſtaud , place de la comédie.
Six trio à deux violons & baſſes , par
M. Vanhal ; oeuvre onzième : chez Sieber ,
rue St. Honoré , à l'hôtel d'Aligre ; & aux
DECEMBRE. 1772. 183
adreſſes ordinaires . A Lyon , chez Caftaud.
III.
Le Nid, arietteavec ſymphonie , dédiée
à Mde la Comteſſe de Stroganoff , née
Princeſſe de Troubetskoy , par M. Légat
de Furcy , maître de goût de chant , &
organiſte de MM. de Ste. Croix de laBretonnerie
&des grands Carmes ; prix 1 liv .
16 fols : à Paris , chez l'auteur , place du
Parvis Notre Dame , où les Mds de Province
pourront s'adreſſer pour avoir la
collection de tous ſes ouvrages , & aux
adreſſes ordinaires de muſique. A Lyon ,
-Bordeaux , Nantes , Rouen , Lille , &c .
Cette ariette , d'un chant brillant &
facile , que le public a paru deſirer , eſt
fort bien gravée , & s'exécute avec deux
violons , alto & baffe. L'auteur , conna
avantageuſement , ne peut que gagner en
fourniſſant au beau ſexe les moyens de
faire briller les talens qu'il cultive luimême
avec beaucoup de ſuccès.
I V.
Sei quartetti per due violini alto e violoncello
, dedicati alli Signori Diletanti
diMadrid , da Luigi Boccherini ; opera
-decima , libro terzo , di quartetti : nuo.
184 MERCURE DE FRANCE.
vamente ſtampati a ſpeſe di G. B. Ve
nier ; prix 9 liv. Gravés par Mde. la
veuve Leclair. A Paris , chez M. Venier
, éditeur de pluſieurs ouvrages de
muſique , rue St. Thomas-du Louvre ,
vis-à- vis le château d'eau , & aux
adreſſes ordinaires . A Lyon, aux adreſſes
de muſique . A. P. D. R.
Ces quartetti font dignes de la réputation
de ce célèbre compoſiteur. Nous
oſons même dire qu'il s'eſt encore ſurpafé
dans l'ouvrage que nous annonçons ; &
nous croyons pouvoir aſſurer qu'ils plairont
autant aux grands connoiffeurs par
l'effet furprenant des modulations inattendues
, qu'aux perſonnes qui ne font
ſenſibles qu'aux agrémens d'un chant varié
& nouveau .
V.
Nouvelle Méthode pour apprendre à
jouer entrès peude tems de la mandoline ,
où les principes ſont démontrés fi clairement
, que ceux qui jouent du violon
peuvent apprendre d'eux- mêmes.
Plus , la Tablature du ciſtre en muſique
à cinq , à fix & à ſept rangs de cordes ,
avec des préludes , menuets , allemandes,
marches & fonates , avec la baffe pour
DECEMBRE. 1772. 185
ces deux inſtrumens ; par M. Corrette ,
chevalier de l'ordre de Chrift : prix 6 liv.
A Paris , à Lyon & à Dunkerque , aux
adreſſes ordinaires de muſique.
Maison d'Education phyſique & morale ,
dans laquelle les enfans & jeunes
gens infirmes & valetudinaires trouveront
les joins d'une bonne inſtruction ,
réunis au traitement de leurs infumités
& maladies . Par M. Verdier , docteur
en médecine de 1 Univerſité d'Angers ,
confeiller médecin ordinaire du Feu
Roi de Pologne , aggrégé honoraire au
collége royal des Médecins de Nancy ,
& avocat en la Cour du Parlement de
Paris.
Mensfana in corpore fane.
Juv.
LAA nature & l'art peuvent produire ſur l'homme
les mêmes phénomènes que ſur tous les autres
êtres. Les organes tendres & délicats des enfans
ſe plient à toutes les conformations qu'on veut
leur donner. Leurs émunctoires & la circulation
de leur fang plus rapide , permettent d'épurer &
de renouveller la maſle de leurs humeurs : & il
eſt rare que les vices de leur corps & de leur efprit
deviennent phyfiquement incurables , avant
que l'organiſation ſoit achevée. D'un autre côté
186 MERCURE DE FRANCE.
les médecins & les philoſophes modernes ont renouvelé
en partie l'art qui , chez les anciens ,
donnoit aux faculrés corporelles & ſpirituelles une
énergie & une étendue dont l'eſpèce humaine ne
ſembloit pas fufceptible. On lui a même ajouté
un très-grand nombre d'inventions & de découvertes
, qui auroient étonné les anciens eux-mêmes
.
Cependant le peu d'art qu'on met communément
dans le développement des facultés naturelles
, les précautions mal entendues qu'on prend
pour prévenir les vices du corps & de l'eſprit , les
routines qu'on fuit depuis la barbarie du moyen
âgepour les corriger; toutes ces cauſes ſurchargent
les familles & la fociété d'une infinité d'hommes
foibles, infirmes & contrefaits ; d'hommes auxquels
il manque un plus ou moins grand nombre des
fonctions dont l'humanité eſt capable. Les moyens
que l'art propoſe pour corriger leurs vices&guérir
leurs maladies , ne peuvent avoir tout leur
ſuccès dans les maiſons paternelles , ui dans les
maiſons publiques d'éducation. Ce n'eſt point en
effet par des ſecours violens & paflagers , qu'on
peut guérir les vices & les maladies habituelles
des enfans , mais par des ſecours doux , continués
fans interruption pendant pluſieurs mois , même
des années & quelquefois juſqu'après la puberté ,
PEx. par un régime convenable;par quelques re.
mèdes & fur tout des topiques ; par des bains
des exercices gymnaſtiques , des habillemens particuliers
, des machines & des méthodes littéraites
appropriées : tous moyens dont les bons effets
&l'abus ne peuvent être apperçus que par un oeil
accoutumé à la marche &aux écarts de la nature.
Quelques exemples fuffiront peut- être pour
faire appercevoir cette importante vérité.
,
DECEMBRE. 1772 . 187
Les os , qui forment la charpente du corps humain
, encore moux & flexibles dans l'enfance ,
prennent les configurations & les directions que
les muſcles leurdonnent. Si par quelque mauvaiſe
attitude , par quelque mouvement irrégulier , ou
par quelque maladie & fur- tout par le rachitis , il
arrive que quelques muſcles tirentun os avecdes
forces démeſurées , l'os ſe bombe & ſe courbe ;
& ſouvent le père ou l'inſtituteur ne s'en apperçoivent
que quand le mal a fait des progrès conſidérables.
Alors , pour éviter un plus grand mal , on
donne des liens au petit mitérable ; on le condamne
à une vie plus ſédentaire , & les courbures
des membres vont toujours en augmentant ,
juſqu'à ce que les os aient pris une conſiſtance qui
ne leur permette plus de céder.
Cependant depuis quelques années on a trouvé
l'art de redreſſer les membres les plus difformes ,
au moyen de muſcles artificiels qui oppoſent des
forces ſupérieures à celles des muſcles naturels.
On applique indifféremment ces puiſlans agens
fur le tronc , fur les épaules , les bras , les mains
&les doigts; fur les hanches, les cuiſſes, les janbes&
les pieds: mais il ne faut point eſpérer de
voir ce nouvel art produire ſur tous les ſujets les
merveilles qu'il a déjà opérées ſur un grandnombre
, fi les moyens qu'il indique ne font adminiftrés
& ſuivis par un homme inſtruit des loix &
des refforts de la nature humaine.
Les parties dures ſont encore ſujettes à des luxations
, des fractures , des ankiloſes , des caries &
autres maladies qui font ceſſer toute éducation :
mais après un traitement ſouvent trop court &
inefficace , combien ne laiſſent-elles point de vices
qui , abandonnés à eux - mêmes , deviennent
incurables , quoiqu'ils euſſent pu être détruits, ou
188 MERCURE DE FRANCE.
du moins diminués , en afſociant le régime phyfique
au régime moral ?
On peutfaire les mêmes réflexions ſur les vices de
conformation des parties molles;c'eſt-à-dire, ſur les
defcentes ou chutes de quelque organe , les paralyfies
, les convulfions , les rigidités des membres ,
les tremblemens , les palpitations , &c. De tout
tems la médecine a oppoſé à ces vices des ſecours
très- efficaces , que notre fiècle a vu augmenter &
perfectionner , mais qui doivent être continués
trop long- tems , pour ne pas rebuter des parens &
des inſtituteurs ordinaires .
Les organes des ſens ſont ſujets à mille vices ,
qui ne peuvent qu'augmenter ſous l'empire du
plan général des études , qui n'a été fait que pour
des ſujers bien conformés & vigoureux : avec des
yeux louches , avec une vue faible & obfcure ,
avec une cataracte , &c. un enfant peut- il fupporter
huit à dix heures de lecture chaque jour ? Mais
dans une éducation appropriée à ces vices, on
peut corriger & ménager ces défauts. On a même
vu dans l'aveuglement l'art ſuppléant à la vue par
le tact , conduire l'eſprit à un point de perfection ,
où le commun des hommes n'arrive pas avec tous
les ſens .
Il en eſt de même de l'ouie trouble, de la dureté
d'oreille &dela ſurdité, du bégayement &des autres
vicesde la voix & de la parole. Preſque toutes nos
connoiflances arrivant à l'entendement par l'ouie ,
l'homme fourd de naiſſance demeure muet ; & les
fourds & muets paroiflent être condamnés par la
mature à mener une vie purement animale ; mais
l'art a ſu mettre ces infortunés en commerce par
Jes ſignes des yeux : il leur apprend à lire & à
écrire en pluſieurs langues à la fois. Il a même
produit pluſieurs procédés induſtrieux pour déve
DECEMBRE. 1772. 189 1
F
lopper les organes de la parole ſans ceux de l'ouie.
L'art de faire parler les muets de naiſſance n'eſt
pas un myſtère. Quelquefois même il arrive que
lacauſe de la furdité n'eſt pas incurable &qu'on
peut rendre à l'homme deux de ſes plus utiles
fonctions .
Le cerveau , cet organe commun des ſens , eſt
ſuſceptible , comme tous les autres , d'un grand
nombre de vices . La ftupidité , la mélancolie , le
défaut de mémoire , le vertige , les écarts de l'imagination
& la folie même en font les effets les
plus ordinaires : les grands génies qui ont mis à
découvert l'origine des connoiſſances & la mécanique
des ſens , ont appris aux inſtituteurs les
indications qu'ils doivent ſuivre pour prévenir
ces vices & les corriger. Bientôt j'eſpère démontrer
que l'art peut poufler ſes influences bien audelà
de cequ'on en a eſpéré juſqu'a ce jour ; qu'il
eſt des moyens efficaces pour développer les mémoires
les plus ingrates & les imaginations les
plus ſtériles; comme il en eſt pour réprimer les plus
fougueules; que ce qu'on appelle bétiſe eſt autant
l'effet d'un art mal exécuté que de la nature;
& qu'enfin il n'eſt peut-être point de têtes
aflez dures & affez indociles , pour qu'on ne
puiſle leur donner la juſteſle & l'activité d'eſprit
néceſſaires pour faire un bon citoyen : mais les
moyens capables de procurer de fi grands avantages
font bien différents des ſecours généraux
des plans d'éducation. Dans une claſſe on proportionne
ordinairement les exercices littéraires
aux forces du plus grand nombre des élèves. S'il
s'en trouve parmi-eux quelques-uns , dont les
organes infirmes & délicats ne ſoient pas fufceptibles
de l'application néceſſaire pour foutenir
ce travail , ils ſe rebutent & demeurent au- deſſous
190 MERCURE DE FRANCE.
de la médiocrité. Or par un plan d'études approprié
à leur faiblefle , en ne leur donnant que la
ſomme des idées qu'ils font en état d'approfondir
ſans ſe fatiguer , & en prenant les précautions
convenables , il feroit tres aiſé de les élever audeſſus
de cette médiocrité , à laquelle ils ſembloient
destinés .
Ce que je dis d'une bonne tête , je peux
l'appliquer à une bonne main. Si l'on met encore
moins d'art à développer les fonctions nombreuſes
de cet organe de l'induſtrie , doit en être
furpris de voir tant de gens mal-adroits ? Ce
pendant il eſt une gymnastique qui peut rendre
lebras& la main propres à tous les arts , comme
il eſt une logique capable de rendre la tête propre
à toutes les ſciences .
Le vice aujourd'hui le plus commun parmi nos
compatriotes , eſt cette conſtitution tendre , foible
& cacochyme , que les enfans doivent à leurs
parents, à leurs nourrices , & quelquefois à leurs
inſtituteurs Les préjugés les moins fondés font
déteſpérer de corriger ces tempéramens ; & des
moyens pufillanimes auxquels la tendrefle ſouvent
peu éclairée des parents croit devoir recourir,
condamnent en effet leurs mitérables enfans à une
vie éternellement languiflante & douloureuſe :
cependant la correction de ces conſtitutions eſt le
triomphe de la médecine economique. Il eſt peu
d'eſtoinachs débiles & de poitrines foibles qu'elle
ne puifle fortifier : il eſt peu de ces ſquelettes ambulants
dont elle ne puiſle faire des hommes robuſtes
, en éloignant les cauſes qui s'oppoſent à
la nutrition , & en faiſant ſuccéder par une gradation
infenfible , des agens aflez puiflans pour
développer de la manière la plus parfaite , tous
les organes de la machine humaine.
Souvent ſous les apparences d'une ſanté ordi
DECEMBRE. 1772 191
naire , des enfans cachent des héritages funeſtes
d'une longue ſuite d'ancêtres. P Ex. Une humeur
goutteuſe, une conformation qui diſpoſe à la pulmonie
, &c. on ſe tient alors dans une ſécurité
dangereuſe. Ces diſpoſitions ſe fortifient ſous le
régime général de l'éducation commune. Vient
enfin le terme malheureux , où ces germes ſe développent
& font ſentir leurs terribles effets : &
l'on n'a plus alors que de foibles palliatifs à leur
oppoter. Cependant il eſt certain qu'on pourroit
les détruire par une éducation appropriée à ces
fujets.
S'il eſt des cas où l'on doive travailler à applanir
la route des ſciences , & particulièrement à
faciliter & à abréger l'étude des langues latine
& françoiſe , c'eſt ſans doute dans ceux où ſe trouvent
ces petits infortunés que la nature ſemble
avoir traités en marâtre ; c'eſt un objet qui m'a
toujours frappé. Depuis vingt années quej'étudie
&pratique la médecine , je me ſuis toujours particulièrement
occupé des maladies des enfans .
J'ai fait un très -grand travail pour faire marcher
enſemble d'un pas égal l'éducation médicinale ,
littéraire & morale: j'ai tiré de la phyſique de l'entendement
humain , de nouvelles méthodes au
moyen deſquelles j'eſpère que les enfans infirmes
& d'un eſprit borné , feront d'auffi grands progrez
, que les enfans les mieux conftitués par
les méthodes ordinaires ; & je vais offrir au public
le réſultat de mes travaux par la voie du mer.
cure , du journal économique & d'ouvrages particuliers
.
Pour me rendre encore plus utile à mes concitoyens
, je vais ouvrir une maison d'éducation aux
enfans& jeunes gens infirmes , de quelques maladies&
infirmitésdu corps &de l'eſprit, qu'ils foient
192 MERCURE DE FRANCE.
attaqués , pourvu qu'elles ne ſoient point contagieuſes.
Le plan d'éducation de chacun d'eux y
ſera dretlé & exécuté d'après leur conftitution ,
d'après les vues perticulières des parens , & d'après
les principes que j'ai exposés dans mon recueil
de mémoires & dobſervations fur la perfeftibilité
de l'homme. On en donnera aux parens
une copie , dans laquelle ils verront ce qu'ils ont
à eſpérer pour le corps & l'eſprit de leurs enfans.
S'il s'agit de difformités , on joindra à ce plan un
deſſein qui conſtatera leur état. Et pour vérifier les
fuccès qu'on aura promis , on leurdémontrera tous
les trois mois les progrès qu'on aura obtenus.
Pour dreffer & exécuter ces plans d'éducation ,
je me ferai toujours un devoir de profiter des avis
dedeux célèbres Docteurs de la Faculté de Médecine
de Paris , qui ont été mes maîtres , & auxquels
je dois une bonne partie de mes connoiflances
& de mes vues. Meſieurs Petit & Barbeu
Dubourg , veulent bien me ſoutenir dans cette
grande entrepriſe. Les copies des plans particuliers
d'éducation qu'on donnera aux parens , feront
fignées d'eux , ou du moins de l'un ou de l'autre :
mais bien loin que j'entende exclure par là aucun
des médecins , des chirurgiens & des maîtres
d'éducation en qui les parens pourroient avoir
confiance , je profiterai avec le même zèle des
lumières de tous les excellens maîtres en tout
genre que renferme cette capitale. L'art de la médecine&
celui de l'éducation ſont ſi étendus, qu'ils
ſe diviſent en un grand nombre de branches dif
perſées dans les provinces , mais réunies à Paris.
Notre maiſon pourra être une eſpèce de dépôt
où l'on trouvera tous les ſecours particuliers que
l'induſtrie conferve & produit ſans cefle. Les maîtres
de l'art y trouveront pour le traitement des
vices
DECEMBRE. 1772. 193
vices &des infirmités auxquelles ils ſe ſeront ſpécialement
appliqués , une régularité & une exactitude
qui rendront leurs ſuccès plus certains &
plus prompts.
J'ai choiſi aux portes de Paris une maiſon
commode & ſaine , dans laquelle je peux recevoir
fur le champ les ſujets qui ſe préſenteront. Je
travaille à réunir toutes les ſubſtances d'hiftoire
naturelle & les inſtrumens de phyſique propres à
développer les ſens & les mouvemens volontaires
, & à remplir l'eſprit de connoiſſances utiles
, mon objet étant d'exercer les élèves à étudier
autant la nature que les livres .
En donnant mes ſoins à l'éducation naturelle
avec tout le zèle & l'attention dont je ſuis capable
, je n'abandonnerai pas le ſoin de l'âme au
hafard & à la routine . Le premier objet que je me
propoſe enſaiſant connoître la nature à mes élèves,
eſt de les conduire à la connoiſſance de
fon auteur: je ne travaillerai à les rendre participans
de fes dons , que pour leur apprendre à en
faire le meilleur uſage , & leur inſpirer les ſentimens
d'une piété ſolide: & s'il s'entrouve quelques-
uns chez-qui les vices ſoient incurables , je
tâcherai du moins qu'ils foient dédommagés de
la ſanté , par ce courage & cette réſignation
qu'inſpire l'eſpérance des récompenfes réſervées
àla vertu: mais ne pouvant avoir aucune miſſion
pour l'éducation religieuſe, je m'adreſſerai aux
paſteurs de l'égliſe , & leur demanderai pour mes
élèves un directeur vertueux & éclairé , avec
qui je puifle me concerter dans mes travaux ,
pour en fairedes philoſophes également chrétiens
&citoyens.
Il n'eſt pas poſſible d'aſſigner un prix fixe pour
I
194 MERCURE DE FRANCE.
la penſion dans cette maiſon unique en ſon genre.
Il fera réglé ſur les foins que demanderont les
vices, les infirmités & les difformités des enfans
& ſur l'étendue que les parens voudront donner
au plan de leur inſtruction; mais on tâchera de
concilier les avantages de l'economie avec ceux
de la ſanté ; & je puis aflurer que le traitement
&l'éducation convenables à ces fortes d'enfans ,
coûteroient plus aux parens dans leur propre
maiſon que dans la nôtre.
On s'adreſſera à M. Verdier , à l'aris , rue des
Prouvaires , même maiſon que M. Tiphaine ,
chirurgien herniaire.
Vu & approuvé , à Paris , ce 16 Novembre
1772. LE THIEULLIER , doyen de la faculté de
médecine,
Per nos Univerfitatis Rectorem nihil obftat.
COGER.
Vu l'approbation , permis d'imprimer ce 17 Novembre
1772. DE SARTINE.
curer
Approbations.
de
Le plan que M. Verdier propoſe dans cet écrit ,
me ſemble ſi bien conçu & tellement propre à proleplusgrand
tous les biens , celui qu'un
ancien defiroit , ſavoir de poſſéder une ame ſaine
dans un corps ſain ; mensfana in corpore ſano ,
que j'y donne une pleine & entière approbation ,
& que je me ferai toujours véritablement honneur
& plaiſir de contribuer à ſon exécution.
A Paris ce dix - huit Novembre 1772 .
A. PETIT , docteur-régent , & ancien profefleur
de la faculté de médecine en l'univerſité de Paris ,
membre des académies royales des ſciences de
:
DECEMBRE . 1772 . 195
Paris & de Stockholm , profefleur royal d'Anatomie
& de chirurgie au jardin du roi , inſpecteur .
des hôpitaux militaires , & c .
,
Si l'union intime & la réaction mutuelle du
corps & de l'eſprit conſtituent la vie de l'homine ;
fi leur enfance , leur progrès , leur conſiſtance
leur déclin & leur décrépitude marchent d'un pas .
toujours égal ; enfin ſi dans tous ces périodes la
mauvaiſe diſpoſition de l'un & de l'autre , leur
force , leur faibleſſe , leur ſanté , leurs maladies
ſe correſpondent constamment , tantôt comme .
cauſes &fantôt comme effets, M. Verdier a grande
raiſon de vouloir que dans l'inſtitution de la
jeunefle , on faſle toujours marcher de front les
foias de l'éducation corporelle & ceux de l'éducation
ſpirituelle. Tout le monde doit defirer
l'exécution d'un projet dont l'uulité eſt ſi évidente
; & perſonne n'eſt plus en état de le bien
remplir , que celui qui l'a fi heureuſement conçu :
mais dans les occaſions où il auroit beſoin de quelqu'un
pour y concourir avec lui , je ſerai trèsflatté
d'y être appelé : & il peut compter que je
m'y porterai avec zèle. A Paris ce 31 Octobre
1772.
J. BARBEU DUBOURG , docteur-régent de la faculté
de médecine en l'univerſité de Paris , aſſocié
de l'académie royale des ſciences de Stockholm ,
de la ſociété royale de Montpellier.
1
196 MERCURE DE FRANCE.
MORT de M. de Mondonville.
JEEAANN JOSEPH CASSANEA DE MONDONVILLE
, né à Narbonne en eſt mort
dans ſa maifonde Campagne à Belleville,
près Paris , le 8 Octobre dernier.
Cet homme recommandable a dû ſa
réputation& la fortune àun travail affidu,
à un grand amour de fon art , à une conduite
réglée ; il acquit d'abord un nom
par ſon talent pour l'exécution du violon,
il fut le rival & l'ami de M. Guignon ,
qui tenoit alors le premier rang. On fe
rappelle les eſpècesde défits que ces deux
Artiſtes ſe faifoient au Concert ſpirituel ,
dans des duos & de petits aits qu'ils
exécutoient & varioient avec beaucoup
d'art ; il compoſa des ſonates de clavecin
&des ſimphonies , qui commencèrent à
lui faire un nom , comme compoſiteur ;
il excella depuis dans les motets , qui lui
méritèrent la place de Maîtrede Muſique
de la Chapelle du Roi : il dirigea avec
diſtinction le Concert Spirituel , pour
Madame Royer, après la mort de ſon
mari . Ses Opéra d'Isbé , du Carnaval
du Parnaffe , de Titon & l'Aurore ,
DECEMBRE. 1772. 197
de Daphni & Alcimadure , dont il fit
les paroles Languedociennes & Françoiſes
, ainſi que la muſique des Fêtes de
Paphos , de Pfiché , de Théſée ; tant de
travaux heureux , le mettent dans la claſſe
des compoſiteurs diſtingués qui ont travaillé
pour l'Opéra. Il étoit encore occupé
à de grands ouvrages de muſique qui
enfummèrent ſon ſang , & précipitèrent
la fin de ſes jours. Bon mari , bon père ,
bon ami , il laiſſe une femme qui a beaucoup
de talents pour la muſique & la
peinture , dont elle fait ſes amuſemens ,
un fils qui aime ces Arts & les cultive
avec ſuccès , &des amis qui regrettent la
ſociété douce , honnête & agréable.
CHANT FUNÈBRE.
QUUAANND le célèbre Mondonville
Pour jamais eut fermé les yeux ,
De Jupin la Courière agile
L'annonça bientôt en tous lieux
Euterpé ſurpriſe , immobile ,
Ceſſa ſes chants harmonieux ;
Titon , accablé de triſteſſe ,
De l'Aurore eſluya les pleurs ;
Le dieu qui préſide au Permeſſe
Du deſtin blama les rigueurs
Qui , fans attendre la vicilleſle ,
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
:
Trop ſouvent ſéparoit des coeurs
Que leur mutuelle tendreſſe
Enivroit de mille douceurs ;
Accufant toute la nature ,
Du jour déteſtant le flambeau,
On vit la belle Alcimadure
Le regretter ſur ſon tombeau.
Ce mortel digne de mémoire
Célébra l'Olympe & les Dieux :
A ſes talens il dût ſa gloire ,
Afon eſprit , l'art d'être heureux.
Par un Amateur.
ANECDOTES.
1.
IE DUC DE MARLBOROUG remarqua
uກ foldat qui s'étoit diftingué pendant
la bataille; il loua publiquement fa
bravoure , & lui promit de l'avancer ,
mais la paix venant à être faite , le foldat
fut oublié. Il prend cependant la réfolution
de rappeller au Duc la promeſſe
qu'il lui avoit faite , va le trouver au
Parc où il ſe promenoit avec la Reine.
Le Duc le reconnût & lui dit : » Je
>> penſerai à vous , mais pour le préſent
:
DECEMBRE. 1772. 199
>> il n'y a point de grade vacant *. Pardonnez
, Monſeigneur , lui repliqua le
foldat, l'Archevêque de Cantorberi vient
de mourir. Le Duc ne put s'empêcher
d'éclater de rire ; la Reine l'ayant entendu
demanda de quoi il s'agiffoit , & lorfqu'elle
en fut informée , elle le fit Lieutenant
ſur le champ.
I I.
Un jeune étourdi demanda un jour à
un poëte allemand des vers pour mettre
ſous le portrait de ſa belle ; le contenu
devoit être : Que l'amour l'avoit fait poëte
malgré ſon talent ; voici comme le poëte
s'acquitta , & comme cela a été traduit de
l'allemand.
En admirant ce teint & ces lèvres de roſe
La douceur de ces yeux & ces appas divers ,
Tu connois la beauté , qui , du plus ſot en proſe
M'a rendu le plus for en vers.
Ity Ly
AVIS.
I.
Farine d'Orge préparée.
a actuellement au bureau royal de la correſpondance
un dépôt de la farine d'orge pré
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
parée , de la compoſition de demoiſelle Durand,
veuve Deſgranges , de Grenoble.
Cette farine eft propre pour les maux de poitrine
, la toux invétérée , & pour toutes les indifpofitions
provenantes de l'acreté du ſang &
des humeurs.
La livre de cette farine ſe vend 3 liv. avec le
fucre préparé , & 2 liv. s ſols ſans ſucre. On
donnera la façon de s'en ſervir.
I I.
Nécrologe.
Onmet actuellement ſous preſſe le Nécrologe
des hommes célèbres , qui paroîtra dans le commencement
de l'année prochaine; il contiendra
les éloges hiſtoriquesde Meſſieurs Duclos , Helvétius
,l'abbé de la Blettrie , Mondonville , Madame
Favart , &c. &c. &c.
Comme on n'en tirera qu'autant d'exemplaires
qu'il y aura de ſouſcripteuts , MM. les abonnés
font priés d'envoyer leur ſouſcription , & le renouvellement
de leur abonnement aux annonces
des deuils de cour , au bureau royal de la corref.
pondancegénéral, rue des deux portes S. Sauveur.
Deuils & Nécrologe ,
enſemble
Prix Annonce aux deuils de
cour , ſéparées
Nécrologe , ſeul
6liv. Pour Paris
, franc
3 liv. de port .
3 liv.
Pour la province , ſans affranchir , même
prix , & en affranchiſſant , le double.
:
DECEMBRE. 1772. 201
III .
Eau d'Hypocrène .
Belle eau d'hypocrène. Cette liqueur est trèsfine
, très - délicare ; très agréable au goût , &
très - ſalutaire à l'eſtomach . Sa ſource eſt intariſſable;
la muſe limonadiere qui en a le ſecret
& le privilége , la diſtribue de part apollon aux
amateurs , au caffé allemand , rue croix-despetits-
champs .
۱
I V.
Vinaigres.
Quoique les bontés du Roi pour le fieur Maille,
que la Majesté à nommé ſon vinaigrier ordinaire ,
pour remplacer le feu heur Lecomte , qui demeuroit
place de l'école au bout du pont-neuf, ſoit
une preuve certaine des talens qu'il s'eſt acquis
dans la compoſition de toutes fortes de vinaigres
dont l'utilité ne laille rien à defirer dans les différens
uſages à quoi on les emploie , & que
pluſieurs de ſes vinaigres n'ayent jamais été imaginés
par le feu fieur Lecomte , le ſieur Maille ſe
croit obligé d'avertir les perſonnes quipourroient
ignorer la mort du feu ſieur Lecomte , qu'il eſt le
ſeul qui l'a remplacé chez le Roi & dans différentes
Cours étrangères , & que ſa demeure et
rue S. André-des -Arcs , pour éviter toutes ſurpriſes
de la part de particuliers qui , ſous le nom
de Lecomte & le faux titre de vinaigrier du Roi ,
chercheroient à en impoler au public. L'on trouve
dans ſon magaan généralement toutes fortes de
vinaigres , au nombre de 200 fortes , foit pour la
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
table , les bains & la toilette , tels que le vinai
gre de rouge en premiere & ſeconde nuance , qui
amite les couleurs naturelles à tromper la vue ,
donne aux lèvres une couleur vermeille & empêche
qu'elles ne gerſent ; ce vinaigre à la propriété
de ne point diſparoître lorſqu'on s'effuie ,
ſa qualité balfamique conſerve la peau &rafraîchit
le tein. Le Parfait vinaigre romain qui blanchit
les dents , prévient la carie & arrête le progrès
de celles qui font cariées , raffermit les dents dans
leurs alvéoles , guérit les petits chancres & ulcères
de la bouche , & prévient l'haleine forte;
laqualité antiſcorbutique de ce vinaire , le rend
très- néceſſaire aux perſonnes qui vont en mer ou
qui demeurent dans des endroits aquatiques . Le
vinaigre deſtarax, qui blanchit la peau & empêche
qu'elle ne ride. Le vinaigre de fleurs de citrons ,
qui guérit les boutons. Le vinaigre d'écailles ,
pour les dartres farineuſes. Le vinaigre de racines,
pour les taches de la peau. Le vinaigre de turbie ,
qui guérit radicalement le mal de dents. Le vinaigre
royal , pour la piqûre des couſins &lagangrene.
Le vinaire admirable & fans pareil Le
Le vinaigre de venus pour les vapeurs. Le vinaigre
rafraîchiſſant pour la garderobe , dont l'uſage eit
immanquable pour les perſonnes ſujettes aux hémorroïdes
; & le véritable vinaigre des quatre vo
leurs, préſervatif de tout air contagieux , & le
fyrop de vinaigre. Les moindres bouteilles deces
différentes fortes de vinaigres de propriétés , ſout
de 3 livres. Celui de rouge, ſeconde nuance , de
4 liv. & généralement toutes fortes de moutardes
qui ont la qualité de ſe garder deux ans avec la
même bonté , & de fruits marinés. La moutarde
des quatre graines pour les engelures , dont le
prix eſtde 30 fols le pot; l'on a commencé a en
donner gratis aux pauvres le Dimanche 8 Nov.
DECEMBRE. 1772. 203
& on continuera juſqu'au dernier Dimanche d'Avril
depuis huit heures juſqu'à midi , tous les
Dimanches . Les perſonnes de province ou des
royaumes étrangers qui voudront le procurer ces
-fortes de vinaigres , en écrivant une lettre d'avis
&remettant l'argent par la poſte franc de port ,
on leur fera tenir exactement tous les vinaigres
qu'elles demandetont avec la façon de s'en fervir ,
àl'adreſſe indiquée , la porte cochere qui fait face
à la rue haute- feuille , à Paris. Toutes les bouteilles
& pots ont deſlus un étiquet où ſont les
armes du Roi & de leurs Majeſtés Impériales ,
crainte de ſurpriſe .
Copie d'une Lettre du 3 Novembre 1772 ,
adreffée à M*** , par M. Gaullard, mé .
decin ordinaire du Roi & de l'hôpitalgénéral
de Paris.
Il est bien vrai , Monfieur , que le ſieur le Roi
de la Faudignere ne diſtribuera fon élixir & fon
opiat pour les dents , que juſqu'au 28 de ce
mois , ainſi vous ferez très bien de vous en approviſionner
; je connois peu l'auteur de ce remède ,
je n'ai l'ai vu qu'une ſeule fois chez un de mes
malades , & fon raiſonnement m'a fatisfait ; mais
je connois ſon remède , j'en ai vu les effets , & il
feroit à defirer pour l'utilité publique qu'il ne
fût pas confondu avec les remèdes des empiriques
qui , pour la plupart ſont inutiles , ſouvent dangereux
& quelque fois mortels ; de celui- ci je ne
vois nul inconvénient à craindre & beaucoup de
bien à en attendre ; je ne crois pas qu'il y ait un
moyen plus für pour calmer la douleur des dents
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
&pour les conſerver : l'envie peut tenir un autre
langage , le mien eſt celui de la vériré. Je ſuis
très - parfaitement , Monfieur , votre très- humble
& très- obéiffant Serviteur.
GAULLARD , Médecin ordinaire du Roi
& de l'hôpital général de Paris.
NOUVELLES POLITIQUES.
D'Alexandrie , le 6 Octobre 1772 .
DANS les derniers jours du mois de Septembre ,
il y eut au Caire différentes aflemblées des Beys
&des principaux de la ville; on forma le projet
de faire pafler un corps d'armée en Syrie , & l'on
commença à faire des recrues; mais , quoique
l'on continue de lever des troupes , il paroît qu'on
a abandonné ce deffein. On n'eſt pas tranquille
fur ce qui ſe paſle dans le Saidi ( Haute Egypte),
&l'on craint une irruption de la part du Bey qui
s'eſt déclaré contre Mehemet Abou Daab .
De Stockolm , le 27 Octobre 1772 .
Le Coliége de la Guerre a notifié , d'après les
ordres du Roi , à tous les Gouverneurs de Provinces
& à tous les Officiers civils & militaires , qui
ſe trouvent à Stockolm , de ſe rendre à leurs poftes.
De Petersbourg, le 13 Octobre 1772 .
Le lundi 24 du mois dernier , l'Académie Impériale
des Arts tint une léance publique que le
Grand-Duc honora de ſa préſence , & à laquelle
aſſiſtèrent le Clergé , les principaux Seigneurs &
les Miniftres étrangers. Les Elèves de l'Académic
DECEMBRE. 1972. 205
avoient expoſé , à la vue des ſpectateurs , leurs
ouvrages tant de peinture & de ſculpture , que
d'architecture. On lut les lettres de remerciment
du Cardinal Albani & du ſieur Pierre , premier
peintre de Sa Majesté Très- Chrétienne , reçus depuis
peu à l'académie; le premier , comme meinbre
honoraire , & le ſecond , comme aflocié libre.
On attend d'un moment à l'autre la nouvelle de
la repriſe des négociations pour la paix , & l'on
préſumequele congrès ſe tiendra à Bucharest . Le
fieur d'Obreskow y remplira ſeul les fonctions de
Miniſtre Plénipotentiaire.
Des Frontières de la Pologne , le 15 Octobre.
1772 .
Le Senatûs Confilium continue les féances fans
ſuccès. Il n'eſt compoſé que de trente - trois Sénateurs.
Les trois Cours auroient defiré qu'on procédât
à une Diète générale ; mais cette affaire
ſouffre les plus grandes difficultés.
Le Roi de Pruſle a réuni à ſa Couronne toutes
les Staroſties du pays qu'il a occupé. Les Staroftes
font chargés de recevoir les revenus , & on
leur accorde 3 pour 100 fur les biens dont ils
jouifloient auparavant eux- mêmes. Les Rufles,en
faiſant à-peu près le même arrangement , ont fixé
aux Staroſtes le revenu de 220 roubles par an.
De Vienne , le 21 Octobre 1772 .
On apprend ici que le Grand Viſir & le Comte
de Romanzow , étant convenus d'un nouvel armiſtice
de quarante jours , ont promis de s'occuper
réciproquement , dans l'intervalle , à faire renouer
lesconférences.
206 MERCURE DE FRANCE.
:
De Berlin , le 7 Noveembre 1772 .
On parle toujours de la conſtruction prochaine
d'un port à Damin. Si ce projet s'exécute , &que
le pavillon de Camin , ancienne ville anſéatique,
fe montre une fois dans la Baltique , la franchife
dont il jouit , pour le paſlage du Sund , lui fera
bientôt donner la préférence fur celui de pluſieurs
autres ports qui font aujourd'hui avec avantage
le commerce dans cette mer , quoiqu'ils foient afſujettis
aux droits de la douane d'Elſeneur .
De Ratisbonne , le 10 Novembre 1772 .
On apprendde Vienne que la Chancellerie de
Guerre a envoyé ordre aux différentes Provinces
Héréditaires de faire de nouvelles recrues dont le
total formera quarante mille hommes. Les Etats
de la Bafle-Autriche ſont déjà occupés à lever leur
contingent.
On n'a pas encore exigé le ſerment de foi &
hommage des Polonois qui font devenus Sujets
de la Maiſon d'Autriche. Il est probable qu'on ne
les aſſujettira à cette formalité que lorſqu'un
acte, cenſé légal de la part de la République ,
paroîtra les dégagerde la fidélité qu'ils doivent à
leur Roi & à leur patrie.
De Lisbonne , le 6 Octobre 1772 .
Le premier de ce mois , on fit , avec beaucoup
de pompe, l'ouverture de l'Univerſité de Coimbre ,
enpréſencedu Marquis de Pombal , chargé de préfider
à cet établiſſement .
De la Haye , le 3 Novembre 1772 .
On croyoit l'art des injections anatomiques
porté à ſa perfection par les Ruyſch , les Graaft ,
les Swamerdam , lorſqu'on a vu , avec étonneDECEMBRE.
1772. 207
ment , un eſſai en ce genre du ſieur Nietzke , profefleur
de Halle. Il a rendu , en quelque forte , au
Baron de Schimmelman , connu eu Europe par ſa
fortune & par l'uſage honorable qu'il en fait , un
*fils dont la perte l'avoit vivement touché. Ce
jeune homme eut le malheur de ſe noyer l'été dernier
, dans le Saale. Le ſieur Nietzke a ſi parfaitement
injecté ſon corps , en confervant aux
chairs ambrées leur couleur , leur fermeté & leur
vie , qu'on croiroit moins admirer une momie que
voir un fujet animé & rendu aux pleurs de fa famille.
Par ce nouvel effort de l'art il reſte aux
coeurs fenfibles le pouvoir d'adoucir le ſentiment
de leurs pertes , par la confervation des objets de
leurs regrets , & à l'humanité , la confolation de
n'être point affligée par l'idée des horreurs naturelles
du trépas .
:
De Londres , le 28 Octobre 1772 .
Il arriva , le 20 de ce mois , un Prince Arabe
qui eut , le 22 , une conférence avec le Lord Roch
ford. On dit qu'il offre d'établir , avec la Grande
Bretagne une nouvelle branche de commerce
avantageuſe, & que fi fa propoſition n'eſt point acceptée
, il paflera en Hollande , où il eſpère réuſſir
dans ſesprojets.
,
On a découvert , le 4 de ce mois , le monumen
élevé dans l'Abbaye royale de Weſtminster àN...
Pritchard , célèbre actrice comique. Elle mourut
en 1678 , quatre mois après avoir quitté le théãtre.
Son tombeau eſt auprès de celui de Shakefpéar.
On y lit une épitaphe en vers , compoſée
par le fieur William Whiteheard , poëte Lauréat
de laCour.
Onmande de Quebed que le Gouverneur général
du Canada a défendu toute traite chez les Sauvages
, parce qu'on regarde comme une fuite de
208 MERCURE DE FRANCE.
ce commerce les vols , les pillages& les meurtres
qui , en différens tems , ont cauſe la ruine de nos
frontières , & qui ont occaſionné les maflacres &
l'eſclavage de pluſieurs Traiteurs Anglois .
Des lettres d'Edimbourg , en date du 30 Octobre
, mandent que le ſieur Banks & les docteurs
Solander & Lind ſont arrivés d'Iſlande & des autres
parties ſeptentrionales qu'ils ont parcourues,
dans la vued'y faire des découvertes utiles .
NOMINATIONS .
Alexis - Magdeleine de Vaſſinhac Imecourt
abbeſſe , depuis ſoixante- un ans , de l'abbaye de
Juvigny , Ordre de St Benoît , où elle eſt entréeil
ya quatre - vingt ans , ayant obtenu du Roi la
permiſſionde faire élire une coadjutrice, l'Evêque
de Miriophis , fuffragant de l'archevêché de Trèves
, & le ſieur de Calonne , intendant des Trois
Evêchés , ſe rendirent à cette abbaye , le 26 Octobre
, pour préſider à l'élection , en qualité de
commiflaires de Sa Majeſté. Les fuffrages ſe ſont
réunis en faveur de Victoire - Louiſe de Vaſlinhac
Imecourt , foeur de l'abbeſſe .
Le Roi a nommé le Comte de Brugnon , chef
d'eſcadre , à la place de commandant de la Marine
au département de Breſt , que rempliſſoit cidevant
le Comte de Roquefeuil , lieutenant-général
des armées navales. Il a eu l'honneur d'être
préſenté à Sa Majeſté , en cette qualité , le 12
Novembre , par le ſieur de Boynes , ſecrétaire
d'état au département de la Marine.
Le Marquis d'Ecquevilly , maréchal des camps
& armées du Roi , commandant du Vautrait , a
eu l'honneur deprêter ferment entre les mains de
Sa Majesté pour la lieutenance - générale de la
provincede Champagne , dont le Roi l'a pourvu .
DECEMBRE. 1772. 209
PRÉSENTATIONS .
Sidy-Aly-Ould-Chiaoux , chargé par le Bey de
Tunis de préſenter au Roi une lettre de ce prince,
&pluſieurs chevaux , harnois , lions , tigres , armes
, broderies & autres objets , que Sa Majesté
abien voulu agréer , eft arrivé à Fontainebleau ,
le 24 Octobre , & a eu l'honneur d'être préſenté ,
le 29 , à Sa Majesté , par le ſieur de Boynes , ſecrétaire
d'état , ayant le département de la Marine.
Le ſieur Pachelbel , miniſtre plénipotentiaire
du Duc des Deux- Ponts , eut , le 25 Octobre , en
cette qualité , une audience particulière du Roi ,
àqui il remit ſa lettre de créance.
Le 25 Octobre , la Princeſſe de Craon a eu
l'honneur d'être préſentée à Sa Majesté , ainſi qu'à
la Famille Royale , par la Princefle de Beauveau,
Le premier Novembre , le Comte de Creautz ,
ambaſſadeur extraordinaire de Suéde , eut une
audience particulière du Roi , à qui il remit ſa
lettre de créance. Il fut conduit à cette audience ,
ainſi qu'à celle de la Famille Royale , par le heur
Tolozan , introducteur des ambaſladeurs .
Le II Novembre , le Marquis de Caraccioli ,
ambaſſadeur de Naples , préſenta au Roi & à la
Famille Royale , le Prince de la Riccia , chevalier
de l'Ordre de St Janvier & Grand d'Eſpagne.
Ce prince reçut les honneurs dus à cette dernière
dignité.
Lemêmejour , le Roi donna une audience particulière
au Chevalier Mocenigo , ambaſſadeur
de Veniſe , qui prit congé de Sa Majesté, laquelle
donna enſuite audience au ſieur Mocenigo , frère
du précédent , qui lui ſuccéde en France avec le
même caractère. Ils furent tous les deux conduits
210 MERCURE DE FRANCE.
à cette audience , ainſi qu'à celle de la Famille
Royale , par le ſieur Tolozan , introducteur des
ambafladeurs.
Le ſieur Verdun de la Crenne , lieutenant de
vaiſleau , qui vient de commander la frégate la
Flore, fur laquelle ont été faites , pendant l'eſpace
de près d'une année qu'a duré la campagne , les
épreuves de l'horloge marine du ſieur Berthoud
&des montres marines du ſieur le Roi , pour la
détermination des longitudes , & des divers autres
inftrumens qui y avoient été embarqués , le
Chevalier de Borda , lieutenant de vaifleau , & le
Geur Pingré , Chanoine régulier de Ste Géneviève,
qui ontfuivi ces épreuves , en qualité de commiffaires
nommés par l'Académie royale des Sciences
, ont eu l'honneur d'être préſentés à Sa Majesté,
le 12 Novembre , par le ſieur de Boynes , ſecrétaire
d'état , ayant le département de la Marine.
La Comtefle de Durfort a eu l'honneur d'être
préſentée à Sa Majesté, ainſi qu'a la Famille Roya-
Ic, le 22 de Novembre , par la Ducheſſe de Duras.
Le 24 Novembre , le Margrave d'Anſpacke-
Bareith fut préſenté au Roi & à la Famille Royale,
ſous le nom de Comte de Sayn.
MARIAGES .
Sa Majesté , ainſi que la Famille Royale, figna ,
le 8 Novembre , le contrat de mariage du Vicomte
de Choiſeul- Meuze , colonel à la ſuite des Houlſards
, ci deyant officier de Gendarmerie , avec
Demoiselle de Fleury.
NAISSANCES.
La Comteſle de Brafiac eft accouchée d'un garcon,
le premier Novembre.
Le 29 du mois de Mai dernier , une femme de
DECEMBRE. 1772. 211
la province de Smoland accoucha , dans l'eſpace
dedeux heures &demie , de trois filles qui moururent
quelquesjours après.
Monſeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
tinrent , le 10 Novembre , fur les Fonts de
Baptême , dans la chapelle du château , le fils du
fieur de Vaudelau , écuyer de la Venerie de Sa
Majesté , en ſurvivant du ſieur de Vaudclau ſon
père.
La femme du nommé Jean Crézer , bourgeois
de la ville de Reishoffen , dans la ſubdélégation
deHaguenau , en Alface , eſt accouchée de trois
garçons. Ces enfans ſe portent bien , & l'on eſt
perfuadé qu'ils vivront tous les trois . Ce font les
premières couches de cette femme qui jouit également
d'une très-bonne ſanté.
LaMarquiſede Caumont-la- Force eſt accouchée
d'un garçon.
MORT S.
Michel Lacher , Marquis d'Arcy , eſt mort , au
château d'Arcy , en Bourgogne,
Marie Chauvet, veuve de Jean Baptiste , Comtedu
Dognon , brigadier des armées du Roi, commandant
des villes & château de Brest , eſt morte,
au mois de Septembre , en ſon château de Ris-
Chauvefon , ca Marche , dans la foixante- dixhuitième
année de fon âge .
Louiſe-Charles Chriſtophe de Leuric , écuyer,
Seigneur de Proy , chevalier de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , ancien commandant de bataillon
au régiment de Marfan , eſt mort à Metz ,
le 17 Octobre , dans la quatre vingt- quatorzième
annéede fon âge.
212 MERCURE DE FRANCE.
Jofeph - Joachim-Thomas de Cohorn , chevalier
, marquis de la Palun , gouverneur de la ville
&principauté d'Orange & de Bourbon- l'Archambault
, ci - devant capitaine des gardes du feu
Comte de Charolois , eſt mort à Paris , le 25du
mois d'Octobre , âgé de ſoixante quinze ans.
Louis- Sebastien Bernin de Valentinay , Marquis
d'Ullé , colonel de dragons , chevalier de
l'Ordre royal & militaire de St Louis , petit- fils
du maréchal de Vauban , eſt mort à Paris , âgé de
ſoixante-dix- sept ans .
On a pluſieurs fois annoncé & retracté la nouveile
de la mort dn fameux vieillard du Nord ,
nommé Chriſtian- Jacobſen Dracherberg , né en
Norwege le 11 Septembre 1626. Il vient enfin
de finir ſa carrière de près de cent quarante - fix
ans. Il eſt mort , à Aarhuus , le 9 Octobre dernier.
Marie Talbot de Tyrconell , petite - fille de
Richard Duc de Tyrconell , Vice- Roi d'Irlande ,
eſt morte, le 6 Novembre , à Franqueville , en
Normandie , dans la foixante- ſeptième année de
fon âge.
Marguerite le Sueur , Religieuſe à Roye , en
Picardie, vient de mourir à l'âge de cent- un ans.
Son extrait baptiftaire porte qu'elle fut ondoyée
en naiflant , pour péril de mort.
Il eſt mort dernièrement en Angleterre deux
centenaires; ſavoir , Jean Jones , âgé de cent
deux ans , à Horſon-Lane , près de Shrewsbury ,
& Marie Butler , auffi âgée de cent deux ans , à
l'hôpital de Ste Marie de la même ville.
Marie Coulon , née en France & réfugiée en
Hollande en 1689 , mourut , le 8 Novembre ,
dans la ville de Haarlem , à l'âge de cent ans &
dix mois.
Villelmine-Julienne-Dorothée- Sylvie , née Ba
DECEMBRE. 1772 . 213
ronne de Kunsberg , veuve du Comte de Mirabeau
, grand'chambellan du feu Margrave de
Brandebourg - Bareith , eſt morte à Paris , le 4
Novembre , dans la trente - neuvième année de
fon âge.
L'Abbé de Beine, Clerc de la Chapelle ordinaire
du Roi , Chanoine de St Quentin , Abbé de l'abbaye
de Gatine , diocète de Tours , Ordre de Ste
Geneviève , eſt mort , le 21 Novembre , à Verfailles
, âgé de ſoixante onze ans .
LOTERIES.
Lecentquarantième- deuxième tirage de laLoseriede
l'hôtel-de-ville s'est fait , le 26 Octobre ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eſt échu au No. 84726. Celui de vingt
mille livres au No. 97912 , & les deux de dix mille
aux numéros 92955 & 95517.
Letiragede la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les Novembre. Les numéros ſortis de
la rouede fortune ſont , 37 , 18 , 45 , 48 , 77. Le
prochain tirage ſe fera le s Décembre .
NB. M. de la Garde d'Auberty , ancien tréſorier
de France de la généralité de Paris , demeurant
à Tulle , écrit que c'eſt à tort qu'on a mis
fon nom au bas de deux énigmes & d'un logogryphe
du ſecond volume du Mercure d'Octobre
dernier , &qu'il n'en eſt point l'auteur.
.
D
214 MERCURE DE FRANCE.
Meffieurs les Souſcripteurs font priés de
faire renouveler leur abonnement chezLacombe,
libraire, rue Chriftine, à Paris, dans
le courant de ce mois , afin qu'il n'y ait
point de retard dans l'expédition de leur
Journal.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page s
La Begueule , Conte moral , par M. de Voltaire
,
Souhaits ,
Réflexion d'un Malade ,
AMademoiselle V *** ,
Les deux Eſclaves ,
Epître à M. le Comte de Couturelle , &c.
La Pêche volée; ode anacreontique , imitée
de Pope
Envoi à Mile d'Origni , âgée de quatre ans ,
Le Repentir tardif , Conte ,
Fragmens d'une épître d'Horace , par M. de
Voltaire
ibid.
13
14
15
ibid.
17
21
22
ibid.
55
AMgr le Duc d'ENGHIEN , âgé de quatre
mois , ſouſcripteur du Mercure de France , 61
Epître à M. Gaſtaldi , médecin de la ville
d'Avignon ,
A M. Perronet ,
Vers préſentés àGustave III , Roi de Suède ,
&c.à l'occaſion de l'établiſſement de l'OrdredeWaſa,
62
66
67
DECEMBRE. 1772.
215
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
69
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES ,
72
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
75
Le Bonheur , poëme en fix chants , ouvrages
poſthumes de M. Helvétius. A Londres , ibid.
Hiſtoire de la Maiſon de Bourbon par M. Deformeaux
,
94
Connoiffances ordinaires de la géographie ,
par M. Dubour- Leval , geographe , &c .
106
L'Evangile analyſé , &c.
III
Orailons choifies de Cicéron , traduction revue
par M. de Vailly , 112
Coutumes des Duchés , Bailliage & Prevôté
d'Orléans & reflorts d'iceux , par M. Polhier , 114
Le Mentor moderne ,
Code de Médecine militaire pour le ſervice de
terre , par M. Colombier ,
Hiſtoire de Photius, Patriarche ſchiſmatique
de Conſtantinople ,
L'Eſprit de la Fronde ,
Le Monde primitif, analyſé & comparé au
117
119
120
122
Monde inoderne ,
123
La Nature conſidérée ſous tous les différens
aſpects , 125
Tablettes royales de Renommée ,
127
Calendrier intéreſſant pour l'année 1773 ,
128
Le Bon Jardinier , 129
Hiſtoire univerſelle & raiſonnée des Végétaux
préſentés ſous tous les différens afpects
poſſibles ,
130
Lettre de M. Doratà M. de la Harpe ,
Réponſe de M. de la Harpe à la lettre précé-
140
dente ,
143
SPECTACLES , Concert ſpirituel ,
148
Opéra ,
149
Comédie françoiſe ,.
1
S
216 MERCURE DE FRANCE.
Comédie italienne ,
ACADÉMIES ,
Cours d'histoire , &c .
ARTS , Géographie ,
L'Obfervateur Françoisà Londres ,
153
154
165
168
169
Gravures , 171
Vers pour mettre au bas d'une eſtampe oùM.
de Voltaire eſt repréſenté au moment de
ſon réveil , dictant à ſon ſecrétaire , 181
Mufique, ibid.
Maiſon d'Education phyſique& morale , par
M. Verdier , 185
Mort de M. de Mondonville , 196
Chant funèbre , 197
Anecdotes , 198
AVIS,
199
Copie d'une lettre du 3 Novembre 1772 ,
adreffée à M. *** , par M. Gaullard
médecin ordinaire du Roi , &c . 103
Nouvelles politiques , 204
Nominations , Préſentations , &c. 203
Morts , 211
Loteries , 213
APPROBATI0N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure dumois de Décembre 1772 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreſſion.
AParis , le 30 Novembre 1772 .
LOUVEL.
Del'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le