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1772, 10, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1772.
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGIL
QUE
DU
LIBRAR
PALAIS
ROYAL
A PARIS
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
GHAY
A
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C'EST EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
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des amateurs des lettres & de ceux qui les
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12 1.
31.
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller , 1 1 , 106,
e
MERCURE
DE FRANCE..
OCTOBRE , 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Eté. Chant fecond du Poëme
des Saifons; imitation libre de Thompfon.
Eloge de la France.
La foleil baifle & perd enfin la rage : E
Il ne produit qu'une douce chaleur ,
Et réfléchit de nuage en nuage
La pourpre & l'or , la pompe & la fplendeur.
Le fage attend cette heure favorite
A iij
MERCURE DE FRANCE .
Qui lui promet tant d'innocens plaifirs :
Dans les forêts il obferve , il médite ;
Ou s'affoupit au doux bruit des zéphirs.
L'amant s'échappe aux regards du vulgaire
Four fe livrer aux élans de fon coeur ,
Et , s'enfonçant dans un bois folitaire ,
S'enivre en paix de l'objet enchanteur
Qui remplit feul fon ame toute entière.
Où , ma Zélis , porterons - nous nos pas ?
Tout nous invite à jouir des appas
Qu'offre à nos fens la campagne fleurie :
Viens parcourir ces fertiles côteaux ;
Vieas t'égarer fous l'ombre des ormeaux ,
Ou bien fouler l'émail de la prairie.
Volons enſemble aux bofquets de Meudon :
Contemplons -y ce vafte paylage
Qui s'embellit des feux de l'horiſon ,
Et que couronne un fuperbe feuillage.
Là , Paris lève un front majeftueux ;
Ici la Seine , arrofant les murailles ,
Roule à la mer fes flots ambitieux ;
Tournons nos pas vers ces bois spatieux :
Sur les jardins de l'auguſte Verſailles ,
Viens , ma Zélis , promener tes beaux yeux .
C'est là , c'eft là que , malgré la nature
Qui s'oppofoit aux defleins de Louis , *
* Louis XIV .
OCTOBRE. 1772 . 7
L'art déploya fa brillante impofture ...
Mais quel objet pour nos coeurs attendris !
Vois s'avancer ce-Roi couvert de gloire ,
Qui mérita le nom de Bien - Aimé ,
Qu'à Fontenoy couronna la victoire ,
Et qu'idolâtre un peuple renommé :
Tableau charmant ! vois fa famillle entière ,
Applaudiſlant à l'amour des Français ,
Se raflembler au tour de ce bon père !
Reçois , grand Dieu ! notre ardente prière ,
Et , pour combler nos plus tendres fouhaits ,
Conferve- nous une tête auffi chère !
Mais le tems fuit : revenons vers ce bois *
Où , dépofant l'éclat qui l'environe ,
Tu vis jadis ce modèle des Rois
Se délaffer du poids de fa couronne.
Fixons enfin nos regards fatisfaits
Sur ces beaux lieux où l'Horace Fançais , **
En méditant dans l'ombre & le filence ,
S'eft fait un nom , qui ne mourra jamais .
Reine des arts , inépuifable France ,
Ta gloire eft pure ainsi que tou bonheur ;
Tes Souverains règnent par la clémence ,
* Le Bois de Boulogne : la Muette.
** Perfonne n'ignore que Boileau avoir , à Auteuil
, une maison de campagne où il compofa une
partie de les chef- d'oeuvres immortels.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Et tes enfans , dignes de leur fplendeur ,
Maintiennent tous ton antique puiflance !
Heureux pays ! de tes riches guérêts
Le monde entier éprouve les bienfaits :
Ton fein fécond voit germer l'abondance ,
Et tes ruifleaux ne tariſlent jamais.
Les hauts fommets de tes vaſtes montagnes
Sont tout couverts d'innombrables troupeaux :
Flore & Pomone habitent tes campagnes ;
Bacchus protége & mûrit tes côteaux .
Dans tes cités un peuple actif & lage
Cultive , exerce & fait fleurir les arts :
Si tes guerriers volent aux champs de Mars ,
Un zèle pur anime leur courage ,
Et les lauriers couvrent tes étendarts.
France ! toujours tu fixas la victoire :
Que de héros font fortis de ton fein !
Le bon Henri , qui nâquit pour ta gloire ,
Le bon Henri devint ton fouverain .
Eh ! quei Français ne bénit ſa mémoire !
Conquérant fier , mais ami de la paix ,
Son nom fameux eſt gravé dans l'hiſtoire ,
Et mieux encor dans le coeur des Français.
Louis , François , ** Rois fi dignes de l'êtrre ,
* Louis XII. ** François I.
OCTOBRE . 1772.
Avoient jadis ébauché ton bonheur :
Henri parut ; bon père , tendre maître ,
Il t'aflura des jours pleins de douceur :
Son petit-fils , * moins grand que lui , peut- être ,
Te fit monter au faîte de l'honneur.
pien , combien d'illuftres perfonnages ,
Bravant l'envie & les viles clameurs ,
T'ont confacré leurs fublimes ouvrages ,
Et font comptés parmi tes bienfaiteurs !
Sully foutint , ranima ta foiblefle ;
Colbert t'apprit à protéger les arts ,
C'eſt à lui feal que tu dois ta richeſſe :
Duguay , des mers te rendit la maîtreffe ;
Veauban arma tes fragiles remparts .
Guefclin , Turenne & Maurice & Villars ,
Sur les débris de l'Europe affervie
Ont élevé tes nombreux étendarts :
Tout a plié fous leur vaſte génie.
Et vous , & vous , dont les nobles travaux
Du monde entier out ravi le fuffrage ,
Vous partagez la gloire des héros ;
Qui mieux que vous a droit au même hommage ?
Puiflent vos noms , ſemés dans més écrits ,
Les dérober à l'injure des âges !
Clairaut , Palcal , Defcartes , Maupertuis !
Qui ne s'enflamme au feu de vos ouvrages ?
* Louis XIV.
Av
10. MERCURE DE FRANCE.
De vos travaux qui ne fent pas le prix ?
Peintre énergique , ami de la nature ,
Divin Corneille , ô toi , qui du cahos
Tiras cet art , dont l'heureufe impoſture
Préfente aux fens tant de riches tableaux ,
Seul entre tous , ton ſublime génie ,
Qui de ton fiécle annonça la fplendeur ,
Occupe un rang digne de ta grandeur.
A tes côtés le chantre d'Athalie ,
Simple , mais fûr de triompher des coeurs
Frappe , attendrit & fait verfer des pleurs.
Qui ne frémit aux peintures brûlantes
Que deflina le fombre Crébillon ?
Molière ;
La mort le fuit , & de fes mains fanglantes
Semble guider fon finiftre crayon.
Dans les tableaux que nous traça
Le ridicule eft faifi trait pour trait :
Alcefte * gronde & fourit au portrait
Dont la foiblefſe a fourni la matière.
Mais il en eft , parmi ces noms fameux ;
Il en eft un qui reunit leur gloire :
Digne foutien des filles de mémoire ,
Qu'il fera cher à nos derniers neveux !
Homme immortel , ô Voltaire , pardonne ,
Si dans mes chants , jeune encore & fans nom
Je prends l'eflor & j'oſe à ta couronne ,
Malgré l'envie , attacher un fleuron .
* Le Milantrope.
OCTOBRE. 1772 . 11:
France , falut ! puiffe mon foible ouvrage
Etre accueilli de ce fexe enchanteur
A qui tu rends un légitime hommage!
Ah ! fi mes chants obtenoient fon fuffrage ,
Pour mes travaux quel fuccès plus flatteur !
De tes beautés , qu'accompaguent les graces,
Tout reconnoît l'empire féducteur :
Le doux plaifir voltige fur leurs traces ;
La liberté préside à leur bonheur :
Leur bouche appelle & promet les délices ,
Tendres faveurs dont s'enivre l'amour !
Tel un rofier , aux premiers feux du jour ,
De fes boutons entr'ouvre les calices .
Leur con d'albâtre , où des cheveux de jais
Tombent flottans en boucles ondoyantes ,
Releve encor le prix de leurs attraits :
De leur beau fein les formes féduifantes
Charment enfin les regards fatisfaits ;
Mais leurs talens , encor plus que leurs charmes ,
Fixent les coeurs qui leur rendent les armes.
Daigne , fenfible à mes juftes fouhaits ,
De mon pays étendre la puiflance !
Daigne , ô grand Dieu ! le combler de bienfaits :
Que , protégé par ta fainte affiftance ,
A fe foumettre il force fes rivaux ;
Et que la paix , la gloire , & l'abondance
Soient à jamais le prix de fes travaux !
Par M. Willemain d'Abancourt.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
MORALITÉ.
COMBIEN l'homme eft
inconſéquent !
Tel qu'une girouette , il change à tout inſtant :
Il veut , il ne veut plus : il condamne , il approuve
:
11 juge tout ; fur tout en maître il veut trancher ;
Et même au bien , qu'en ſon chemin il trouve,
Il préfère le mal qu'il faut aller chercher.
Par le même.
LE LION - JUG E.
Fable imitée de l'allemand .
VOULANT ( de tout bon Roi , c'eſt l'objet principal
)
Réformer les abus & mettre un frein au vice ,
Le Lion fit fçavoir qu'il tiendroit tribunal ,
Et que l'équité feule armeroit la juſtice .
Tous les fujets de ce juge nouveau
Furent mandés près la grandeur ſuprême :
OCTOBRE. 1772. 13
La Vache réclama ſon Veau ,
Son Veau , l'objet de fa tendrefle extrême.
Le juge examinoit tour- à- tour les ſujets ,
Pour trouver l'indice du crime ;
Car , c'est en vain qu'on cache les forfaits ,
Sur le front le remords s'imprime.
Sire , ce n'eft pas moi , dit le Loup. Eh ! pourquoi
,
Sans te voir accufé , te défends- tu ; dis-moi?
Repliqua le Lion : c'eſt toi , toi , miſérable ,
Qui dévoras le Veau ; j'en fuis für , & la loi
Te condamne à mourir d'un fupplice femblable :
L'Ours va te dévorer . Il le fut en effet ,
Et ſon vaſte eſtomac prouva que du forfait
Meffire Loup étoit coupable.
En vain , pour le cacher , on tente mille efforts.
On ne peut , quoiqu'on faffe , échapper au remords.
Par le même.
14 MERCURE DE FRANCE.
LES dangers d'une mauvaife Education.
Anecdote.
RIEN de plus néceffaire que l'éducation.
Perfonne n'ignore cette vérité ; rien de
plus difficile que d'en donner une bonne,
& rien de plus négligé cependant ( celle
des femmes fur tout. ) On le contente de
leur enfeigner l'art de féduire , fans chercher
à les prémunir contre les dangers de
la féduction. Je fuis un trifte exemple
de cette vérité ; mes fautes ont été les
fuites néceffaires de la mauvaiſe éducation
que j'ai reçue. Je vais le prouver.
Je fuis née d'une famille diftinguée &
riche . Mon père, qui fe nommoit le comte
de Verneuil, perdit la vie avant que j'euſſe
vu le jour ; ce fut mon premier malheur.
Le fecond , non moins terrible ,fut '
d'être fille d'une mère uniquement ocupée
de fa beauté , négligeant, pour la faire
valoir, les devoirs facrés d'époufe & de
mère qu'elle ofoit appeller petits préjugés .
C'étoit une joliefemme enfin .
O vous qui me lirez , daignez pardon .
ner à ma plume d'ofer tracer le portrait
OCTOBRE 1772. IS
de celle qui me donna l'être , fans le flatter
; je n'en refpecte pas moins fa mémoire
; & fes défauts que l'ufage femble
excufer , ne font dévoilés ici que pour
prouver à mon fexe les fuites fâcheufes
d'une conduite imprudente , & combien
il eft effentiel pour les femmes , qu'elles
faffent de leurs devoirs leur plus chère
Occupation ; qu'elles fentent que pour
mériter le doux nom de mère , il ne fuffit
pas de donner la vie à un être ; qu'il faut
encore que par leurs foins , il puiffe aimer
la vertu , devenir bon citoyen & capable
de faire un jour le bonheur de l'ob
jet auquel le fort doit l'unir.
A peine fortie du fein de ma mère ,
je fus confiée à des mains étrangères . Elle
fembla prefque oublier ma foible exiftence
; jamais fes bras ne me preſſèrent
contre fon fein ; jamais un regard careffant
ne fourit à mon berceau ; mes premières
larmes coulèrent , & perfonne ne
daigna les effuyer ; trifte préfage des malheurs
qui devoient affaillir le cours de ma
vie .
Des mains de ma nourrice , je paffai
dans celles d'une de mes tantes qui étoit
Abbeffe de R..... Elle me reçut avec
tranfport. Les Religieufes, pour faire leur
cour à ma parente , ne témoignèrent pas
16 MERCURE DE FRANCE .
*
moins de joie de me voir arriver. Je fus
pour elles , pendant quelque tems , un
autre Vert- vert ; mais , fans fortir du couvent
, ce nouveau Vert- vert fe gâta . Il en
fut puni ... On me combloit de bonbons,
de careffes ; les noms les plus doux m'étoient
prodigués ; on applaudiffoit à mes
caprices ; on forçoit mes compagnes à
m'obéir , par conféquent on m'attiroit
leur haine. Mais , mon fexe , vous le favez
, la rufe eft le premier préfent que
vous reçutes des dieux ; il vous tient lieu
de force & fouvent vous fert mieux
qu'elle. Mes compagnes , quoique toutes
liguées contre moi , extérieurement me
combloient d'amitié ; & fous cette apparence
, elles me faifoient mille malices
dont il m'eût été difficile de me plaindre.
Les Religieufes même , dont j'avois été
l'idole , ne tardèrent pas à me prouver
combien elles m'aimoient peu . Celle à
qui
ma bonne tante avoit confié le foin
de mon éducation , après avoir employé
tout fon art à me développer les élémens
d'une religion qu'elle étoit bien loin de
connoître , voyant mon obftination , m'abandonna
.
La musique & la danfe furent les feules
chofes
que je voulus bien apprendre. La
nature m'avoit donné la voix la plus éten
OCTOBRE. 1772. 17
due & la plus flexible ; ces malheureufes
difpofitions aux talens futils me dégoûtèrent
abfolument d'occupations plus folides
. Perfonne n'ofoit contrarier mes
goûts , c'eût été bleffer mon amour propre.
Ma tante qui ne voyoit en moi que
d'heureufes difpofitions , qualifioit mes
impertinences du titre de noble orgueil ;
elle me difoit fouvent que par mes fentimens
, j'étois digne du nom que m'avoient
tranfmis mes ayeux .
Ma mère qui , deux ou trois fois l'an.
née , fe déroboit à la fociété pour venit
paffer quelques heures à la grille , me confirmoit
encore dans mes idées ; ce n'eſt
pas qu'elle ne me dit qu'il falloit être modefte
, mais elle l'étoit fi peu... La figure,
felon elle , étoit le plus mince avantage ;
cependant elle prenoit le plus grand foin
de la fienne... Les enfans remarquent
tout ; rien de cela ne m'étoit échappé. Ma
mère m'avoit infpiré le dégoût le plus vif
pour fa morale & le plus ferme defir de
l'imiter.
Enfin les années les plus intéreffantes
de ma vie , puifqu'elles devoient décider
de mon fort , ne furent employées qu'à
me préparer des jours affreux . Aucuns
principes folides n'avoient été gravés dans
18 MERCURE DE FRANCE.
mon efprit ; jamais de douces larmes n'a
voient humnecté mes paupières. Je pleurois
quelquefois , mais jamais fur les
malheurs d'autrui ; ma vanité en étoit le
feul motif. Un événement cruel m'éloigna
d'une maison où , pour mon bonheur,
je n'aurois jamais dû entrer. J'ai dit que
mes compagnes avoient pris pour moi la
plus grande aversion , & je la méritois
bien . Sans ceffe ocupée à leur nuire , leur
chagrin étoit ma plus douce jouillance.
Ma tante m'avoit fait préfent d'un ferin
que j'aimois extrêmement. Un jour il
s'égara ; je le cherchai pendant plus de
deux heureux fans fuccès ; cela me fit atriver
à la claffe plus tard que je ne l'aurois
dû. La maîtreffe générale , contre fon or ,
dinaire , me querella ; & moi , contre le
mien, je fus fort douce. La perte de mon
oifeau m'avoit atterée ; j'étois humiliée
du parti qu'il avoit pris . Mais enfin l'heure
de la récréation étant arrivée , j'allois
oublier , dans mes jeux , mon oifeau chéri
, lorfque je l'apperçus dans les mains
d'une de mes compagnes ( celle qui me
haïffoit le plus. ) Cette petite perfonne
voulant fe venger de tout ce que je lui
avois fait, perçoit, avec fon aiguille , mon
oifeau. Alors ma fureur ne connoît plus.
OCTOBRE . 1772. 19
de bornes ; je retire l'aiguille avec précitation
, ma main s'égare & va bleffer l'oeil
de cette malheureufe enfant. Elle tombe
évanouie ; les penfionnaires accourent, & .
voyant le fang couler , alloient fe jetter
fur moi , & m'auroient infailliblement
fait un mauvais parti , fi nos maîtreffes
ne fuflent accourues au bruit que nous
faifions. L'étonnement , la frayeur où
m'avoit jettée l'action que je venois de
commettre , produifirent en moi le même
effet que la douleur fur ma compagne . Je
perdis connoiffance , & n'y fus rappellée
que par les pleurs de ma tante qui m'ap
prit , en fanglottant , que fes Religieufes
& mes compagnes étoient venues la fup.
plier de me faire fortir du couvent ; elle
m'ajouta qu'on étoit perfuadé que c'étoit
volontairement que j'avois privé la jeune
perfonne d'un oeil . A ces mots , le défefpoir
& la honte m'arrachèrent des larmes;
je fuppliai ma tante de me faire conduire ,
dès le lendemain , à la terre de ina mère ,
qui étoit très- peu éloignée du couvent ,
& de lui en donner des raifons qu'elle
pût trouver bonnes . Ma tante écrivir à
l'inftant à ma mère que ma fanté exigeoit
quelques jours de diffipation ; qu'elle
m'envoyoit à la campagne à cet effet ;
qu'elle croyoit qu'il étoit tems de me
20 MERCURE DE FRANCE.
mettre àportée de perfectionner mes talens
; que Paris étoit le feul lieu capable
de remplir cet objet , &c . &c. &c.
Le lendemain , de très bonne heure ,
je partis. Les regrets de ma tante furent
très-vifs , & les miens très- modérés ; le
reſte du couvent me vit partir avec la
plus grande joie .
—
Me voilà donc en chemin , dans la pefante
voiture de Mde l'Abbefle ; une vieille
tourrière m'accompagnoit . Dès que
nous fumes enfemble , elle commença le
plus ennuyeux fermon . Quel âge avezvous,
me dit elle ? —Quinze ans bientôt,
ma foeur.
Quinze ans & jolie , quel
malheur ! Et pourquoi ? Vous ignorez
, ma chère enfant , à quels dangers
vous allez être expofée ; priez le Ciel
qu'il veille fans ceffe fur vous. Elle me
parla de l'Enfer , de toutes les punitions
réfervées aux méchans ; mais elle ne me
dit pas un mot des récompenfes deftinées
aux bons. Enfin j'arrivai au château de ...
Je remarquai en ma mère plus de furpriſe
que de joie en me voyant. Elle avoit
quelques raifons de n'être pas contente
de mon retour ; une fille de quinze ans
vieillit un peu les attraits... Cependant
il eût été difficile d'éclipfer ceux de ma
mère , & fi je la voyois bien alors , elle
OCTOBRE. 1772. 21
me paroiffoit mieux que je n'ai jamais été.
Elle avoit alors chez elle la fociété la
mieux choifie ; j'en fus reçue on ne peut
plus agréablement . Une Dame , de quelques
années plus âgée que ma mère , lui
propofa de me mettre à Paris à l'abbaye de
P.... où elle avoit fa fille .
•
Si les premiers regards me furent favorables
, il s'en fallut bien que la fuite
me le fût autant . On démêloit , à travers
ma timidité , un extrême defir de plaire ;
ma hauteur , avec les gens de ma mère ,
fe manifefta bientôt. La connoiffance
que je donnai de mon caractère hâta mon
entrée au couvent . L'amie de ma mère
qui me questionnoit quelquefois , ne tarda
pas à s'appercevoir que non feulement
je n'avois aucune connoiffance de la religion
refpectable que nous profetTons ,
mais que je n'avois pas même la plus légère
idée des vertus morales qui font la
bafe & le foutien de la fociété . Sans faire
part à ma mère de les obfervations , elle
la preffa de me faire conduire à l'abbaye
de P... Mde la Comteffe de Beaufange ,
( c'étoit le nom de cette refpectable Dame
) écrivit à la maîtreffe générale. Elle
ine peignir , fans doute, telle que j'étois ;
( c'étoit être bien mal annoncée. ) Je par22
MERCURE DE FRANCE.
tis fans emporter de regrets & fans en
laiffer. L'abbaye de .... étant dans un
fauxbourg de la capitale , je ne jouis pas
du plaifir d'en connoître les beautés . J'arrivai
d'affez bonne heure . La femme de
chambre qui me couduifoit , demanda
Mile de Beaufange . Dieu ! quelle fille je
vis. Elle avoit à- peu -près dix huit ans ;
fa figure étoit noble & douce ; le coloris
le plus tendre animoit un teint de lis ;
une langueur intéreffante tempéroit la
vivacité de fes yeux. Elle m'accueillit
avec une douceur charmante , me préfenta
à la maîtreffe générale & à toutes
les perfonnes de la maifon comme une
amie que fa mère lui envoyoit. Je ne
fçais pourquoi Mile de Beaufange m'en
impofoit. Je fentois fa fupériorité ſans.
jalouſie , mais je la craignois.
Après quelques jours paffés dans les
amuſemens , on me propofa de fuivre
l'exemple de ma nouvelle amie , d'érudier
avec elle , l'hiftoire , la géographie ;
on voulut favoir fi j'étois inftruite de ma
religion , & l'on chargea ma compagne
de me faire là - deffus quelques queftions.
Un foir que nous nous promenions dans
une allée écartée , je l'interrogeai d'abord ,
je la mis à même de caufer avec moi .
OCTOBRE. 1772. 23
-
Comment faites - vous , lui dis - je , pour
vous faire adorer de toutes les perfonnes
qui vous connoiflent ? -Adorer ! il n'eſt
qu'un Etre à qui l'on doit des actes d'adoration
, & c'eft au Dieu puiffant qui
nous créa . Dites des fentimens de
crainte. Quoi ! fes bienfaits n'ont ils
pas précédé les vengeances ? tout ce que
la nature nous offre de beau , les produc
tions de cette bonne mère , les merveilles
du Ciel , la vie qu'il nous a donnée .
-La vie ! pour fouffrir , pour la perdre
bientôt ; ce Dieu , continuai - je , que vous
peignez fi bienfaifant , on me l'a toujours
imontréfous l'afpect le plus terrible , toujours
armé de foudres prêtes à exterminer
les foibles humains ; il veut , ce Dieu
vengeur , qu'on renonce à foi - même , à
l'amitié , aux liens du fang.... Arrêtez ,
me dit elle , connoiffez mieux l'Etre
Puiffant , qui , d'un fouffle , créa cet Univers
, qui , par un feul acte de volonté ,
en règle les mouvemens avec l'ordre le
plus admirable & le plus magnifique : fi
quelque chofe nous ordonne de l'adorer ,
ne font- ce pas fes bienfaits ? le premier
de fes commandemens , le voilà rempli ;
le fecond n'eft il pas ? Aimez vos frères ,
aimez les comme vous - même . Quel
·
·
24 MERCURE DE FRANCE.
commandement plus exprès pouvoit
faire ce Dieu plein de bonte ? C'eſt la
morale refpectable de l'Evangile ; partout
on y voir un père voulant le bonheur
de les enfans , en cherchant à leur
faire aimer la vertu ; & peut on être heureux
fans elle? L'homme méchant goûtat'il
jamais une véritable paix ? Les temords
ne viennent - ils pas troubler fes
plus doux inftans ? .. Pourquoi donc , disje
à mon amie , ne m'a - t'on jamais inftruite
de ces vérités , & pourquoi des filles
faites pour inftruire les autres , en favent
elles aufli peu? c'eft, repliqua Mlle de
Beaufange , un des plus grands malheurs.
Deftinées par l'Etre Suprême à devenir
chacune la compagne d'un homme , à don
ner nos premiers foins aux enfans qui
naiffent de cette union ; il feroit bien né
ceffaire qu'on jetât dans notre ame les fondemens
d'une piété folide & éclairée ,
qu'on nous peignît la Religion telle qu'elle
eft , grande & fublime , digne de fon
Auteur enfin. Quels foins ne devroit on
pas employer pour nous infpirer le goût
des chofes folides ? Mais , ma chère , me
dit elle , je fens que mes raifonnemens
doivent vous donner de l'ennui , ce n'eſt
pas à votre âge , en effet , pas même au
mien
OCTOBRE. 1772. 25
mien , qu'on s'en permet de femblables;
mais , dix-fept ans de foins donnés par la
plus digne des mères , & l'événement
malheureux qui m'a éloigné d'elle ont
donné à mon caractère une teinte de férieux
, & à mon efprit un peu plus de
folidité, peut- être, que n'en ont les jeunes
perfonnes ; cependant ce férieux , cette
folidité prétendue , me dit- elle , en rougiffant,
ne m'ont point empêchée de faire
des fautes ; ainfi , mon amie , ne prenez
pas trop bonne opinion de moi . Telles
étoient mes converfations avec l'eftimable
Mlle de Beaufange : ce caractère fi digne
de mon refpect , le devint bientôt de ma
jaloufie. Je ceffai preſque de la voir , elle
m'en fit de tendres reproches ; je n'ofai
lui en avouer les motifs , ils étoient trop
bas . Sa modeftie ne lui permit pas de les
deviner , mais elle fut la feule . Mile de
Beaufange ne continuoit pas moins à me
donner les preuves les plus marquées de
fon amitié. Vous avez , me dit - elle un
jour , le plus charmant extérieur ; la nature
femble s'être plû à vous former ; mais,
mon amie , vous faites , ce me ſemble
trop d'état des talens agréables ; la raifon
pour plaire , je le fais , a befoin que les
graces l'embelliffent. Ne feroit- il pas pru
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
dent de croire ce qu'elle nous confeille ,
d'amaffer un trèfor pour l'avenir , & de
chercher à plaire dans le tems où ſes graces
n'exiftent plus ? Mais je vous contrarie
, & par conféquent je vous déplais . En
effet , lui répondis je avec affez d'aigreur,
n'ai je pas de quoi être ennuyée de vos
préceptes ? Que fais - je donc qui doive
-vous choquer ? Je m'applique à la mufique
, à la danſe , j'aime la parure , tout
cela n'eft il pas de mon âge ? Voudriez -vous
que je fuffe tout le jour occupée à écouter
les fermons de nos bonnes religieuſes ?
-Non , mais je voudrois qu'il y en eût
une partie confacrée à la lecture ; vous
connoîtriez par elle jufqu'où les paffions
peuvent porter les hommes ; vous les ver.
riez quelquefois les élever au - deffus de
l'humaine nature , plus fouvent les abaiffer
au - deffous d'elle.... Nous en étions
là , lorfqu'on vint avertir mon amie
que
fon frère , arrivé depuis peu de fon régiment
, l'attendoit au parloir avec un autre
jeune homme. Ces deniers mots la firent
rougir & pâlir fucceffivement . J'attribuai
ces divers mouvemens au plaifir que caufoit
à Mlle de Beaufange cette nouvelle ;
zelle m'engagea à l'accompagner dans cette
vifite , j'y confentis , non fans jeter les
OCTOBRE . 1772 27
yeux fur une glace pour voir fi j'aurois
lieu d'être contente de ma figure . Mais
j'en fus bien punie ; je n'y vis que la beauté
de Mlle de Beaufange.
Nous traversâmes la cour qui nous féparoit
des parloirs , fans nous rien dire .
Mon amie , appuyée fur mon bras , trembloit
; je ne fçai ce qui fe paffoit en moi ;
mais j'aurois été fâchée qu'on me parlåt.
Enfin nous arrivâmes . Mlle de Baufange
me préfenta fon frère : elle lui dit , avec
affez d'embarras , mon nom. Moi , j'étois
reftée immobile pour la première fois ;
je fentis un trouble dont j'ignorois la
caufe ; je ne m'étois point apperçue que
le jeune homme qui acompagnoit le frère
de mon amie , & qu'on nommoit le
Comte d'Orimout , s'étoit écarté après les
premiers complimens , pour lui parler.
Je ne vis que M. de Beaufange ; mes yeux,
quoique baiffés , n'en appercevoient pas
moins que jamais la nature n'avoit mis
Etant de complaifance & de foins à former
un être.
$
Après quelque tems de converfation ,
qui me parurent une minute , Mlle de
Beaufange fe rapprocha de nous ; la converfation
devint générale ; fon frère la
félicita de ce qu'il m'avoit pour compa-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
gne ; elle répondit obligeamment qu'elle
fentoit tout ce que ma fociété avoit d'agréable
pour elle , elle ajouta qu'elle craignoit
feulement que la fienne n'eût pa
les mêmes charmes pour moi ; elle avoit
un fon de voix fi doux , fi touchant ! Je ne
l'entendis parler qu'avec dépit. Par je ne
fais quel motif, je levai les yeux fur M. de
Beaufange, & j'apperçus avec une fatisfaction
extrême qu'il me regardoit avec l'airdu
plus tendre intérêt . L'heure de fe féparer
arriva il me demanda la permiffion de me
faire fa cour quelquefois ; je ne fçais ce
que je lui répondis , mais mon coeur lui
accorda fa demande ; nous nous quittâmes
, non fans regrets ; la mélancolie de
ma compagne parut avoir pris de nouvelles
forces. Si nous avions gardé le
filence en allant au parloir , nous fumes
bien moins tentées de le rompre en le
quittant. Mon amie prétexta une affaire
pour refter feule , je n'en fus pas fâchée ;
j'aurois defiré retourner chez moi , mais
je n'étois pas auffi libre que mon amie;
elle devoit fa liberté bien moins à fon âge
qu'à fa raifon je fus obligée de continuer
les exercices de la claffe qui me pa
rurent auffi longs que m'avoit paru courte
l'heure que j'avois paffée avec le frère
OCTOBRE. 1772 . 29
de mon amie . Le lendemain , j'allai favoir
de les nouvelles ; je la trouvai dans
fa chambre, la tête appuyée fur fes mains ,
fondant en larmes : fitôt qu'elle me vit ,
elles redoublèrent. Ah ! mon amie , me
dit elle , en m'embraffant , pardonnezmoi
le mystère que je vous ai fait jufqu'à
préfent de mes foibleffes & de mon malheur
, votre jeuneffe eft mon excufe ;
mais je ne puis plus me taire , je croirois
offenfer l'amitié , en vous cachant plus
long tems mon funefte fecret. Lifez , me
dit- elle , en me préfentant un papier ,
lifez mes fautes , & la tendreffe de la plus
digne des mères. Puiffe mon exemple
vous préferver des erreurs dans lefquelles
je fuis tombée ! Je l'embraffai fans lui rien
dire , & je lus ce qui fuit .
»
Lettre de Mde de Beaufange à fafille.
Quoi ! ma fille , après les ordres les
plus exprès , le Comte d'Orimont oſe
» fe préfenter à votre grille , & vous olez
» le recevoir ! c'eft donc là le fruit de dixfept
ans de peines ? ah ! ma chère Sophie
, fi je vous ai aimée , fi je vous ai
» donné les preuves les moins équivoques
» de ma tendreffe , écoutez la voix de la
"
99
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
و
35
"
"
"
raifon , voyez le péril où vous êtes ;
» d'Orimont eft un impofteur ; tout ce
qu'il vous a dit de lui eft faux , excepté
» fa naiffance , qu'il deshonore. Toutes
» fes actions ont été un tiffu d'horreur ;
» il s'eft avili
par plufieurs preuves de lâcheté
; fes vices ont porté le poignard
» dans le coeur de fon malheureux père ;
» fa trop indulgente mère , victime de fa
» foibleffe , s'eft vue dépouillée par fon
» fils , & réduite à la plus affreufe misère .
» Dans ce cruel état , elle déplore , mais inu .
» tilement, la mauvaife éducation qu'elle
" a donnée à fon fils.... Voilà , ma
» chère Sophie , l'objet qui vous fait négliger
votre mère & qui vous éloigne
d'elle ; vous , celui de fes foins & de fa
» complaifance , avez - vous pu croire un
inftant , qu'un homme de qualité , ri-
» che , qui n'avoit befoin , pour vous ob-
» tenir , que d'en faire la demande à vos
» parens , eût employé , s'il eut été ver-
» tueux , des voies auffi baffes ? corrom-
»pre mes femmes , chercher à féduire
» une jeune perfonne pour la mettre au
» rang de ces viles créatures victimes
» de leurs foibleffes , & de la corruption
» de leur féducteur. Mon enfant , je ne
» vous fait point de reproches ; le fenti-
""
»
"
OCTOBRE . 1772. 31
» ment que vous éprouvez eft dans la na-
» ture , il eft pur comme le coeur qui l'a
>> reçu ; c'est votre choix que je condam-
» ne . Ma fille ! ah ma fille ! quand me di-
» rez vous ? Ma mère , je fuis digne de
» vous embraffer. »>
Quelle lettre ! dis- je , à Mlle Beaufange
; & quelle mère vous avez ! hélas ! oui ,
me dit - elle , & c'eft cette mère fi refpectable
& fi tendre que j'offenfe ; mais , c'en
eft fait , le mépris a fait place à l'amour ;
la playe eft au fond de mon coeur , l'ingrat
l'a déchiré , ce coeur , c'eft à la raifon à la
fermer. Ma mère , dit- elle avec vivacité,
je ferai digne encore de vous donner ce
nom . Ecoutez , mon amie , mon frère
vient aujourd'hui , voyez - le pour moi ;
dites- lui que j'ai pris la réfolution inébranlable
de renoncer au Comte d'Orimont
, que mes yeux ne fixeront jamais
les fiens .
J'admirai au fond de mon coeur le généreux
courage de mon amie , je fentis :
qu'à fa place j'euffe été bien moins raifonnable
qu'elle. Pendant plufieurs ,jours
je jouis du plaifir de voir M. de Beaufange.
Sa foeur , après quelques inftances , confentit
à m'accompagner ; nos entretiens
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
il
devenoient chaque jour plus intéreffans ;
le frère de Mlle de Beaufange joignoit à
un efprit cultivé , une ame auffi fenfible
qu'elle étoit belle . Naturellement mélancolique
, fon caractère étoit porté à la tendreffe
. Il chantoit comme un ange ; fes
fons étoient auffi doux que fes yeux ;
m'accompagnoit fouvent ; il paroiffoit fe
plaire à m'entendre ; nos entretiens finiffoient
toujours trop tôt pour tous trois.
Jamais fa bouche ne m'avoit dit , je vous
aime ; mais qu'il m'avoit éte facile de le
deviner ! fon refpect timide & tendre
étoit ce qui m'en avoit mieux inftruite .
Un foir il nous dit qu'il partoit pour la
Terre de fa mère ; qu'il y resteroit quelque
tems ; que pour le confoler d'une abfence
qui l'ennuyeroit beaucoup , il écriroit à
fa foeur , & qu'il me prioit de permettre
qu'il s'inforinât de mes nouvelles . Il lui
recommanda , comme il le faifoit fouvent
, de s'occuper à la lecture ; c'étoit ,
difoit-il , la nouriture de l'ame ; par elle
nous apprenons à perfer.
J'avois quelquefois , d'après fes confeils
, voulu lire les auteurs qu'il m'avoit
prêtés ; mais mon peu d'habitude à m'en
occuper , me les rendoit très - ennuyeux ;
d'ailleurs , toute occupée de M. de Beau
OCTOBRE. 1772. 33
fange , je ne voyois que lui ; fon image
étoit la feule chofe qui fe préfentoit à mon
efprit.
Nous fumes cinq jours fans entendre
parler de lui ; pendant ce tems je négli
geai tous mes exercices , tout .... juſqu'à
ma toilette , qui faifoit ordinairement ma
plus grave & ma feule occupation , Enfin
le fixième au matin , mon amie entra
dans ma chambre , une lettre à la main.
Comment fe porte- t- il , lui demandai - je ,
avec précipitation ? Il ne fe portera bien ,
répondit elle en fouriant , qu'après votre
réponſe ; & fans me donner le tems de répondre
, elle me lut ce qui fuit.
"
Lettre de M. de Beaufange àfafaur.
« Vous connoiffez l'amour , ma chère
» foeur , vous excuferez aifément ma paf-
» fion ; la plus auftère vertu , vous le fa-
» vez , réſiſte à peine à fes charmes ; ceux
» de Mile de Verneuil ont fair fur moi la
plus vive impreffion. J'en ai fait l'aveu
» à ma mère & à celle de votre aimable
» amie : routes deux m'ont permis d'af
30
pirer à fa main ; mals comme fon coeur
» eft pour moi le don le plus précieux , je
» la ſupplie de me dire , avec la candeur
» de fon âge & la fincérité d'une ame
By
34
MERCURE DE FRANCE :
honnête , fi elle partage mes voeux ; je
» vais lui donner une preuve de ma fin-
» cérité ; qu'elle daigne m'imiter.
"
"
» J'ai vingt- fix ans , il y en a huit que
» je fuis dans lemonde ; les femmes ont
» été l'objet de mon amufement , aucunes
» ne m'avoient fixé , jufqu'au moment où
» je vis Mlle de Verneuil . Pour la premiè
» re fois , je fentis que l'amour eſt une
paffion impérieuſe à qui rien ne réſiſte ,
qui peut être le germe des plus grandes
» vertus , & pourroit l'être des plus grands
» vices , s'il étoit poffible de s'attacher à
» un objet méprifable. Le lien que je de-
» fire former avec votre amie , me paroît
» le plus refpectable & le plus faint des
» engagemens : être occupé de ma fem-
» me ; l'adorer , fervir ma patrie , parta-
» ger mon coeur entre ces deuxobjets ;
» être de moitié avec elle pour les foins
» paternels , voilà mes projets. Mlle de
» Verneuil fe fent- elle affez de force pour
» partager ma façon de penfer ? Voudroit
,, elle n'avoir d'admirateur de fes vertus,
» que fon mari ? Si elle accepte mes pro-
»
"
pofitions , je fuis à fes pieds dans deux
» jours ; fi au contraire , elle me refuſe ,
» j'irai loin d'elle déplorer mon malheur ,
» & l'adoter en fecret.
ม Cette lettre , ma chère foeur , vous
"
OCTOBRE. 1772. 35
» paroîtra , faus doute , d'un genre fingu
» lier : ce n'eſt point à l'efclave de von-
» loir impofer des loix à fa fouveraine ;
» je fens que vous pouvez avoir raifon ;
» mais je ne puis voiler un inftant ma
façon de penfer , fur- tout à l'objet que
j'adore. Répétez , à votre aimable amie ,
» ma foumiffion à fes ordres , quelques
rigoureux qu'ils puiffent être , &c.
"
"
"
Cette lettte me jeta dans la plus grande
furprife ; mes yeux étoient fixés fur
elle , fans avoir la force de les en détacher.
Comment , me dit Mile de Beaufange
, dois - je expliquer votre filence ?
Seroit- il l'arrêt de mon frère , ou l'aveu
de vos bontés pour lui ? Que dois- je écrire
? Répondez avec fincérité ? Croyez que
s'il eft poffible d'être plus galant que
M. de Beaufange , il ne l'eft pas d'aimer
davantage . Marquez à votre frère que
la volonté de ma mère fera toujours la
mienne. Mlle de Beaufange m'embralla
tendrement ; je craignois , me dit cette
aimable fille , que vous ne fufliez un peu
alarmée des principes févères de M. de
Beaufange ; j'avois craint que fon goût
pour la retraite n'eût de quoi vous deplaire
; votre acquiefcement à fes vocux
me fait prefque oublier mes malheurs .
`B`vj
36 MERCURE DE FRANCE.
-
J'irai bientôt préfenter à ma mère une
feconde fille , & porter à fes pieds mon
repentir. Vous allez bien vîre . -Pourquoi
, ma chère , retarder la fatisfaction
de nos deux familles ? le bonheur de mon
frère & le vôtre , fans doute. Je rougis un
peu , & pour toute réponſe , je lui demandai
la permiffion de me retirer . J'allai
au jardin rêver à ce que je venois de
lire. Quels plaifirs fe préfentèrent à mon
imagination ! quel flateur avenir le genre
de vie que me propofoit M. de Beaufange
ne m'effrayoit point. Une jolie
femme, me difois- je , eſt toujours maîtreffe
de changer à fon gré les goûts de
fon mari ; d'ailleurs , j'étois bien réfolue
de fuivre toujours les miens , quoiqu'il
pûr arriver. Je formai l'extravagante réfolution
d'éclipfer , par mes travers , toutes
les femmes du jour.... A peine deux
jours s'étoient écoulés, depuis la réponſe de
Mlle de Beaufange , que nos deux mères
vinrent nous prendre . Je trouvai la mienne
moins froide & moins jolie ; trois ans
s'étoient paffés depuis mon entrée au couvent
, & depuis ce tems , je ne l'avois point
yue.
Mde de Beaufange reçut , avec le plus
grand attendriffement , le repentir de fa
ille ; leurs larmes fe mêlèrent , & tour
OCTOBRE. 1772. 37
fut oublié. Mon amie fut, on ne peut pas
plus , regrettée de tout ce qui compofoit
le couvent ; pour moi je n'en reçus que
des politeffes froides , que je remasquai
peu.
A peine avions - nous fait une lieue que
nous apperçumes M. de Beaufange accompagné
du Chevalier de Vierville, jenne
homme dont l'extérieur étoit très- féduifant.
Je ſouhaitai qu'il pût faire oublier
à ma compagne fes premiers malheurs
. Je n'imaginois pas alors ceux qu'il
me cauferoit un jour. Nous arrivâmes à
Dannevelle , château appartenant à ma
mère. Trois semaines après, mon mariagey
fut célébré. J'étois la moins fatisfaite
de tout ce qui m'environnoit ; j'avois efpéré
d'être mariée à Paris ; je m'étois flatée
d'y étaler un fafte auquel j'attachois le
bonheur ; ma parure , dont je m'étois fort
occupée , n'étoit point telle que je l'aurois
voulu , mon mari y avoit préfidé ;
elle étoit d'une élégante fimplicité , chofe
qui me déplaifoit beaucoup ; point d'or
dans mes habits , prefque point de diamans.
La parure , trop riche & trop recherchée
, me difoit - il fouvent , nuit à la
beauté ; chaque ornement dont on veut
vous parer femble diminuer la vôtre , on
au moins la voiler à mes yeux. Tout ce
38 MERCURE
DE FRANCE.
qu'il me difoit là - deffus m'impatientoit
fort ; mais ce qui me déplaifoit davanrage
, c'eft que je n'appercevois jamais en
lui ces tranfports que j'avois fouvent vus
dans les héros de roman , dont ma petite
cervelle étoit encore remplie . Il étoit tendre
, empreffé , mais fans emportement ;
il donnoit la moitié de fon tems à l'amour
, & l'autre aux malheureux . Il partageoit
cette dernière occupation avec
Mlle de Beaufange , tandis que ma mère
& moi , faifions la nôtre de plaire à toute
la jeuneffe du canton.
Mon mari me propofoit quelquefois
de lire avec lui. J'écoutois un inftant par
complaifance ; mais des marques d'ennui
-éclatoient bientôt , & lui faifoient affez
appercevoir le peu de plaifir que je prenois
à l'entendre.
Enfin l'inftant de quitter la campagne
arriva ; nous retournames à Paris , à ma
grande fatisfaction . Ma mère refta à fa
campagne , où elle fe propofoit de paffer
l'hiver. Mde de Beaufange & fa fille allèrent
à l'abbaye de N. ... Pour nous ,
nous prîmes notre maifon. Mon mari
m'en confia les rênes , & jamais il ne fit
plus mal . Je n'avois pas la plus légère
idée de l'économie ; je croiois même qu'il
eût été bas à une femme comme moi , de
OCTOBRE. 1772 . 39
s'en occuper. Me lever à midi , recevoir
des petits maîtres à ma toilette , paſſer
delà dans un cercle , parler des réputations
, les déchirer, tourner en ridicule les
perfonnes attachées à la vertu , aller delà
au fpectacle , puis un petit fouper , rentrer
fort tard , gronder mes femmes , c'étoient
là mes utiles & louables occupations.
A peine voyois je M. de Beaufange.
C'est donc là , me dit- il un jour, avec
une extrême douceur , la vie que vous aimiez
? Etoit - ce là ce que vous m'aviez
promis ? Ah ! me dit il , en me regardant
tendrement, quel retour vous donnez aux
fentimens les plus vifs & les plus tendres
! -Vous , des fentimens vifs ? jamais
. Ah ! mon amie , que vous connoiffez
mal le véritable amour ! vous
ignorez que l'amant délicat cache quelquefois
la moitié de ce qu'il fent .... Je
ne vous montre pas tout les feux dont
je fuis embrafé . Ecoutez , ma femme ,
écoutez pour la dernière fois les con
feils de l'amitié & les réfolutions de l'amour.
Vous croyez , dans ce moment ,
qu'on ne peut être heureux loin du grand
monde & du tourbillon qui vous environne
, vous croicz que ce monde , qui
vous fuit avec tant d'empreffement , vous
40 MERCURE DE FRANCE.
>
fourira toujours ; non , mon amie , tour
corrompu qu'il eft , il ne pardonne rien ,
même à la jeuneffe & à la beauté ; les
hommes , adorateurs de vos charmes dans
ce moment bientôt mépriferont vos
moeurs , ou du moins l'apparence ; vous
regretterez alors , mais trop tard , d'avoir
fuivi ce genre de vie , de ne lui avoir pas
préféré celui qui auroit pu rendre heureux
votre mari ; vous pleurerez d'avoir
pu un inftant oublier vos devoirs ; ils vous
paroîtroient bien doux fi vous faviez aimer.
Eh quoi ! lui dis je , avec humeur
voulez- vous , Monfieur , que je vive com
me un femme de foixante ans , dans un
trifte château ; que je fuïe la fociété à qui
je plais ? Non , Monfieur , ce n'est point
mon projet. Et qui vous dit de l'abandonner
? Ne peut - on concilier les plaifirs
honnêtes & ceux que procure une douce
fenfibilité ? Si vous m'aimiez comme je
vous aime , vous oublieriez bientôt de
trompeurs amuſemens , & vous feriez le
bonheur du feul être qui fache vous aimer...
Je ne fais de quel ton il prononça
ces derniers mots , mais ils me pénétrèrent.
Ah ! lui dis - je , en l'embraffant , ou
bliez mes torts ; que majeuneffe meferve
d'excufe auprès de vous. Je vous aime
-
OCTOBRE . 1772. 41
uniquement , mon cher de Beaufange.
Vous m'aimez , & je me plains ! c'eſt à
moi à expier à vos pieds mon offenfe ; les
marques de la plas vive tendreffe fuccédèrent
à cette converſation . Deux mois
s'écoulèrent dans la plus tendre union ;
j'avois renoncé à cette fociété qui , en fi
peu de tems , avoit fait de moi une femme
à la mode , c'est-à- dire , un être affez
méprifable. J'allois voir fouvent Mde &
Mlle de Beaufange; l'une & l'autre étoient
pour moi des exemples bien touchans
d'honnêteté & de vertu . Mon mari paroiffoit
enchanté de ma conduite ; chaque
inftant fembloit augmenter fa tendreffe ;
il ne ceffoit de m'en donner de nouvelles
preuves ; il fuyoit tous les amuſemens frivoles
qui occupent la majeure partie des
jeunes gens ; il bornoit tous les fiens à
m'inftruire & à me plaire : mes plus legers
defirs étoient des loix pour lui . Tel étoit
l'être charmant & vertueux auquel le Ciel
m'avoit unie ; je le méritois bien peu .
Les incommodités que j'éprouvois depuis
quelque tems , ne laiffèrent pas de
doute fur leur caufe ; je fentis que j'étois
groffe. Cette nouvelle enchanta mon
mari , il redoubla de foins auprès de moi ;
il ne fe rebutoit point de l'humeur que
m'occafionnoient les indiſpoſitions infé42
MERCURE DE FRANCE.
parables de cet état . Il parloit avec enchantement
du bonheur d'être père . Tu ne
feras point mère à demi , me difoit - il ;
ton lait & mes foins conferveront à notre
enfant la vie qu'il a reçue de nous ; qui
l'aimera mieux de nous deux ? ce fera •
moi. Il fera l'image chérie de fa mère , il
aura mon coeur pour l'aimer . Dans ce mo
ment, matendreffe répondoitàcelle de mon
mari , & mes voeux aux fiens . Mais comment
compter fur une femme fans principes
, dont l'éducation n'a fervi qu'à corrompre
les vertus naturelles & à lui infpirer
les plus fauffes maximes ?
Le devoir (cruel quelquefois ) rappella
mon mari à fon régiment. Je ne peindrai
point fa douleur, elle fut extrême, malgré
tout le foin qu'il prenoit à me la cacher.
Cent fois il s'arracha de mes bras pour
s'y précipiter de nouveau . Il partit enfin ,
en me récommandant de lui conferver
les deux objets qui pouvoient feuls lui
faire aimer la vie. Les premiers momens
de fon abfence me furent infupportables ;
ma groffeffe , qui étoit fort avancée , me
caufoit des incommodités trop fréquentes
pour que je puffe aller chercher la fociété .
Bientôt le départ de mon mari me la ramena.
Le jeune Chevalier de Vierville
me quittoit peu ; il étoit complaifant ,
OCTOBRE . 1772. 43
gai , attentif. Inſenfiblement je m'accoutumai
à le voir. Dès lors je penfai moins
à mon mari. Il m'écrivoit à tous momens;
la paffion la plus vive fe peignoit dans
fes lettres ; j'y répondois ; d'abord mes
expreffions venoient plus vite que je ne le
defirois , bientôt je n'en trouvai plus.
C'étoit pour moi un ouvrage pénible que
de lui écrire. Le Chevalier me faifoit
très-fouvent l'éloge de mon mari , mais
d'une manière dangereufe pour ce dernier.
Beaufange vous aime , me difoitil
, mais il eſt trop exigeant ; il veut qu'à
votre âge vous foiez un Caton ; mais de
bonne foi , eft ce là le rôle de la beauté ?
Il veut , par exemple , que pour fuivre le
fyftême de Jean Jacques , vous nouriffiez
l'enfant dont vous ferez bientôt mère ,
mais mon ami oublie que rien ne gâte
davantage une jolie femme. -Vrai
ment , je le fais bien. Et pourquoi ne
lui pas défobéir fur cet article ? C'eſt un
prodigue dont il faut conferver le bien
malgré lui. Ah ! s'il connoiffoit , comme
moi , le prix de tant de charmes , il en
feroit plus avare . Mais croiez, Madame ,
que quelque rendre que puiffe être un
mari , c'en est toujours un ; le vôtre vous
aime , une autre vous adoreroit..
44
MERCURE DE FRANCE.
J'écoutois , avec un plaifir infini , le difcours
du Chevalier , & je ne mis que
trop en pratique fes dangeureufes maximes
.
Le tems arriva enfin , où je devois donner
un enfant à M. de Beaufange. J'accouchai
d'une fille . Cet événement fe
paffa le plus heureufement du monde ;
ma belle - mère ne me quitta point. Je lui
fis part de ma répugnance à nourrir , elle
fe prêta à ma foibleffe ; une nourrice me
fut amenée , & fe chargea de ce foin.
Mon mari , inftruit de mon heureux
accouchement , m'en témoigna la joie la
plus vive. Il adreffoit à moi & à mon enfant
, les chofes les plus tendres ; mais le
tems où j'aurois pu y être fenfible étoit
paffé.
Dès que la décence le permit , le Chevalier
fe préfenta chez moi ; il devint
plus empreffé . Chaque jour il madonnoit
de nouvelles fêtes , me conduifoit dans les
cercles les plus brillans ; me parloit fans
ceffe à l'oreille ; vantoit mes charmes ;
applaudiffoit aux ridicules que je me don
nois , & par là les augmentoit. C'eft ainfi
que le Chevalier traitoit l'amitié . Mon
mari , toujours le même , me marquoit
que la feule confolation qu'il goutât loin,
OCTOBRE. 1772. 45
de moi , étoit de remplir fes devoirs pour
s'en rendre plus digne . Tranquile fur ma
conduite , la belle ame ne lui permettoit
pas de former des foupçons fur la femme
& fon ami.
Dix huit mois fe pafsèrent ainfi . Ma
fille venoit à merveille . Lorfque fon père
arriva , je ne l'attendois point : il me trouva
au milieu d'un cercle brillant ; le Chevalier
étoit à mes côtés , où , fuivant fa
louable coutume , il me débitoit ces jolies
impertinences avec lefquelles on fait tour.
ner la tête à toutes les femmes .
Mon mari ne m'apperçut pas plutôt ,
qu'il fe précipita à mon col , fans faire at
tention à tout ce qui m'environnoit. Je te
revois enfin , oh ! ma femme ! oh ! mon
amie , me dit - il , quels fiécles fe font
écoulés depuis le moment où , pour la
dernière fois , tes bras prefsèrent les miens !
Où est notre enfant ? D'où vient n'eft- il
pas près de toi ? .. Après ce peu de mots ,
auxquels ma furpriſe m'empêcha de répondre
, & qui étoient interrompus par
fes
larmes , appercevant le Chevalier , il courut
à lui , l'embraffa , & lui demanda pardon
, ainsi qu'à la fociété , de n'avoir va
que moi dans cet inftant. Ma fille lui fur
amenée. Il l'accabla de careffes . Je l'avoû→
rai , à ma honte , je fus infenfible à tout
46 MERCURE DE FRANCE .
ce que je voyois ; le Chevalier m'avoit
tourné la tête. Le foir annonça à mon
mari ce qu'il devoit eſpérer de l'avenir :
j'écois engagée à fouper en ville ; je fuivis
mon premier plan ; je montrai à M. de
Beaufange fon appartement , il ne répondit
pas un mot . Sans faire attention à la
douleur & à la furprife qu'il devoit éprou
ver , je pris la main du Chevalier , & je
volai où le plaifir m'attendoit. Le tems
d'éprouver des remords n'étoit pas arrivé;
je ne connoiffois pas encore ce trifte & falutaire
fentiment d'un ame foible , mais
honnête. J'idolâtrois le Chevalier , cet
homme barbare qui m'avoit ôté l'innocence
& l'honneur . Hélas ! je ne réfléchiffois
pas alors que l'amant le plus tendre
& le plus délicat peut à peine dédommager
l'objet qu'il aime des biens dont il
le prive .
Le lendemain de l'arrivée de M. de
Beaufange , dès le matin , il fe préfenta
chez moi d'un air affez libre ; du ton le
plus honnête , il me dit : « Les tems font
changés , Madame , je ne vous en fais
» point de reproches ; fi un de nous deux
a tort, c'eft moi , fans doute ; j'aurois dû
»mieux lire dans votre ame , & juger des
fuites que devoit avoir l'éducation que
» vous avez reçue ; mon amour doit cef,
"
OCTOBRE . 1772. 47
ן ל
fer avec mon eftime ; mais l'intérêt que
» vous m'avez infpiré ne fauroit s'affoi-
»blir. Je fais , me dit- il , que le jeu & les
aurres dépenfes que vous avez cru de-
» voir faire , ont altéré votre fortune ; je
» vous offre mes fecours dans ce moment;
»je vous fais 25000 livres de rente , &
"je me charge d'acquitter vos dettes . A
» l'égard de ma fille , je vous la demande ,
» Madame. Livrée à la plus grande diffi-
>> pation, vos foins ne pourroient pas veil-
» ler à fon éducation . Confiez la à un père
» qui l'aime & qui confacre fa vie à le lui
prouver. Puiffe l'éducation que je lui
donnerai , la preferver des dangers qui
» attaquent l'innocence ! puiffe fa mére
»fe reffouvenir quelquefois d'un mari
» dont le plus grand malheur eft de ne
»pouvoir plus eftimer fa femme ! » Sans
attendre ma réponſe , il partit. Il auroit pu
parler long tems encore fans que je fulle
tentée de lui répondre . Tel eft l'afcendant
de la vertu fur le vice . Je n'aimois plus
M. de Beaufange ; mais il m'infpiroit
refpect qu'il m'eût été difficile de vaincre
.
Le Chevalier arriva quelque tems
après ; il me trouva plongée dans la plus
grande rêverie. Quel voile obfcurcit vos
attraits , me dit il , en m'abordant ? Je lui
48 MERCURE DE FRANCE.
...
racontai alors ce qui venoit de fe paffer
entre le Comte & moi . Quoi ! c'eſt là
ce qui vous afflige ( en riant démefuré
ment. ) Je vous trouve , en effet , fort à
plaindre ; un mari affez complaifant pour
laiffer fa femme indépendante au printems
de fon âge ; qui veut bien lui donner
une fortune honnête ; la débaraffer
d'une fille qui , dans quelques années , lui
deviendroit fort à charge , voilà , en vérité
, ce qui s'appelle être née fous une
malheureufe étoile ! Je fuis tenté de pleurer
avec vous ; N'êtes- vous pas honteufe
de faire ainfi l'enfant ? Laiffez partir
le pauvre Comte , & jouiffez du bonheur
que le Ciel vous envoie . Je viens vous
propofer une partie de bal , il faut y paroître
plus brillante que jamais. -La
décence me permet elle ? Quel langage
gothique ? la décence ! ... A propos ,
avez vous jeté un coup d'oeil fur la brochure
que je vous ai apportée ? .. Et le
nouvel opéra ? Comment l'avez vous
trouvé? il est délicieux . Tandis qu'il parloit
, ma fille entra . Sa gouvernante me
l'amenoit pour me faire fes adieux . C'étoit
M. de Beaufange en mignature , fon
air de douceur : mon coeur fe ferra en
l'embraflant ; mais le dangereux Chevalier
éloigna bientôt de moi cet intéres-
-
fant
OCTOBRE. 1772. 49
fant objet ; &, par un perfiflage continuel ,
il me rendit prefque honteufe de l'inſtant
de fenfibilité que j'avois éprouvé.
A mon retour du bal , je trouvai toute
ma maiſon en larmes . Le départ du
Comte & de ma fille avoit caufé cette
douleur. Pour moi je n'en fus pas fort
touchée . Six ans fe pafsèrent dans les
plaifis les plus vifs. Ma toilette , le jeu
& la galanterie étoient mes occupations
journalières. La penfion que me faifoit
mon mari ne fuffifoit pas à la moitié
de ma dépenſe . Le Chevalier avoit épuiſé
ma bourſe : je puifai dans celle d'un autre
; mais il ne me refta bientôt plus de
refource.
Depuis le départ de M. de Beaufange
je n'avois reçu aucune de fes nouvelles ,
lorfqu'un matin on m'annonça un de fes
gens . La phyfionomie de cet homme fut
pour moi l'augure du plus trifte événement.
Il me préfenta une lettre : voici ce
qu'elle contenoit.
Lettre du Comte de Beaufange àfa femme.
« Je meurs , Madame , & vous l'avez
» voulu ; c'eft fans regret que j'abandon-
» ne la vie , puifqu'elle ne peut plus vous
1. Vol. C.
50
MERCURE DE FRANCE .
» être confacrée . Je vais dans le fein d'un
» Père : puiffé - je obtenir de lui qu'il
daigne vous éclairer & pardonner les
» erreurs d'une jeuneffe imprudente ! ...
» Adieu , Madame , vous , qui me futes
bien chère , & qui dans ces derniers
» inftans me l'êtes peut- être encore . Je ne
» vous recommande point ma fille , je vais
» la mettre entre les mains de ma mère ; fa
» vue feroit un reproche continuel pour
» vous .... Adieu , encore une fois , vous
qui pouviez être l'auteur de ma féli-
» cité , & qui le futes de mes peines . »
»
Cette lettre me jeta dans un trouble
extrême : je demandai avec empreflement
des nouvelles de mon mari ; le domeſtique
m'apprit , en fanglotant , que fon ma
tre n'étoit plus. Je ne fais quelle révolution
j'éprouvai ; je fentis un déchirement
affreux . J'étois reftée immobile , fans avoirla
force de prononcer un mot. Le Chevalier
entra dans ce moment , il me trou
va accablée de douleur ; il m'en demanda
la caufe . Sans lui répondre , je lui fis figne
de lire la lettre '; il ne fut point déconcerté
de cette nouvelle . Il voulut me van
ter les avantages d'une jeune veuve , & c.
&c. Je l'interrompis avec fureur . Allez ,
monftre , lui dis - je , puiffe mon exemple:
OCTOBRE . 1772. SI
apprendre aux femmes auffi foibles que
moi ,, que l'illufion n'a qu'un tems ; que
fon voile tombe ; qu'il ne refte qu'un vide
effrayant , & le défefpoir d'avoir été féduite
par un homme vil qui ne refpecte
ni les droits de l'amitié , ni ceux de l'amour
& de la vertu ! Puiffent , vous & vos
femblables , expier vos crimes dans les
tourmens les plus affreux ! .. Le Chevalier
fortit fans me répondre . Je tombai
dans un état de ftupidité duquel on vint
me tirer , en m'apprenant que la juftice
alloit faite les formalités ordinaires . On
m'apprit bientôt qu'il ne me reftoit rien
de ma fortune . Mes gens , que j'avois
traités en efclaves , m'abandonnèrent . Perfonne
, dans le monde , ne s'intéreſſoit à
moi . J'allai me jeter aux pieds de Mde
de Beaufange que depuis long - tems je
ne voyois plus. Je la fuppliai de permettre
que je reftafle avec elle. Cette mère
défolée y confentit ; elle ne me fit aucun
reproche. Je vis ma fille , je la baignai
de mes pleurs . Cet intéreffant enfant pleuroit
auffi , nommoit fon père & me le demandoit
. Mde de Beaufange ne furvécut
pas long-tems à fon.fils. Elle me recommanda
à fa fille , ainfi que ma malheu.
reufe enfant . Elle expira dans nos bras
avec des fentimens dignes d'être admirés .
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
Ma belle - loeur , quoiqu'abſorbée dans la
douleur , n'en étoit ni moins douce ni
moins égale. Pour moi , qui n'avois que
trop mérité celle que je reffentois ; je n'en
étois pas moins impatientée contre le
fort : aujourd'hui même que le tems & les
réflexions auroient dû me changer , je ſuis
la même . Le défefpoir & les remords
ont pris la place de mes beaux jours ; l'humeur
& l'ennui finiront ma vie. Il eft
trop vrai , nos premières habitudes & nos
premiers goûts nous fuivent juſqu'au tombeau.
Envain veut - on fe corriger lorf
qu'on n'eft plus enfant : il n'eft plus tems.
Il faudroit une vertu fupérieure à l'humanité
pour y parvenir. Ma fille , élevée
par
une tante fage autant qu'elle eft éclairée
& douée par la nature du plus heureux
caractère , eft aujourd'hui ma confolation
& mon exemple. Ma mère , dont le Ciel
a confervé les jours affez long- tems pour
voir les fruits funeftes de fa négligence à
former mon coeur à la vertu , a pleuré fes
fautes & les miennes. Il étoit trop tard.
Hélas ! j'attends , non fans impatience ,
que le Ciel termine ma vie , & par - là
mette fin à mes peines.
Par Mde de Laiffe , auteur de l'Orgueilleux
corrigé par l'amour.
OCTOBRE. 1772. 53
LE PHILOSOPHE CULTIVATEUR.
Ode.
HEUREUX le poffeffeur d'un antique héritage ,
Qui , jaloux d'y fixer les loins induftrieux ,
N'étend point au- delà d'un modique appanage
Ses voeux ambitieux !
Qui de nous , juftes dieux ! fouillé d'ingratitude ,
Oleroit déprimer la culture des champs ?
Et du plus grand des arts dédaigneroit l'étude
Si cher aux premiers rems ?
Dès
Quelle gloire t'eft due , art de l'Agriculture !
que chez les mortels tu fus mis en honneur ,
Tes eflais merveilleux , dictés par la nature ,
Fondèrent leur bonheur.
A l'abri des remords , au ſein de l'innocence ,
Sous les loix de cet art , hélas , trop peu connu ,
En quel calme profond , fage Karagramance ,
Le fort t'a maintenu ?
Que fon nom , à ma voix , inſpire d'harmonic !
Ma bouche va parler le langage des dieux ,
Sur des aîles de feu je fens que mon génie
S'élance jufqu'aux cieux .
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
Seconde mes tranfports , ô fille de Cybelle !
Je célèbre un héros fidèle à ton appui ;
Anime mes accens , bienfaifante immortelle ,
Rends - les dignes de lui .
Dieux ! quel air de grandeur éclate en fa vieillelle
!
Refpecté par les ans , fon front majeftueux
Ne paroît point flétri par la fombre trifteffe
D'aucun fillon hideux.
Telle on nous peint Minerve auprès de Télémaque
,
Lorfqu'ayant réfolu de guider fon effor,
Elle daigna le fuivre à fon départ d'Ithaque ,
Sous le nom de Mentor.
A peine il atteignoit fon quatrième luftre ,
Que déjà , plein d'ardeur pour les drapeaux de
Mars ,
Il vola , foutenu d'une valeur illuftre ,
Sur les pas de Villars.
Champ de Malplaquet ! que d'auguftes victi
mes
Soumit à Neméfis ton théâtre fanglant ?
Peuples , il fut fans doute aiguilé par vos crimes
Son glaive étincelant.
Préfervant ce guerrier , Ciel ! témoin de nos larmes
,
OCTOBRE . 55 1772.
Ah ! nous raviras - tu le chef de nos héros ?
Non , Villars fort vainqueur pour l'honneur de
nos armes
Des efforts d'Atropos .
Que d'exploits glorieux indemnifant la France
Du trouble où la jeté le danger de les jours ,
Vont enfin, dans les cours , de la douce efpérance ,
Ramener le fecours !
Jour fameux de Denain où le dieu de la guerre
Nous rendit triomphans d'orgueilleux ennemis ;
C'esttoi qui , balançant les deftins de la terre ,
Sçus ranimer les lys.
De rapides fuccès quelle vafte carrière
L'honneur d'un fi grand jour ouvre à nos étendarts
,
Indignez trop longtems de refter en arrière
Sous de foibles remparts !
O toi ! dont j'entreprends de publier la gloire ,
Qui pourroit t'envier ta part en ces lauriers !
Nos faftes immortels tranfmettront la mémoire
De tes hauts faits guerriers.
Mais loin de leur recit un Dieu puiſſant m'entraîne
,
De l'horreur des combats il détourne mes yeux ,
Et repouffe du mont qu'enferme l'Hypocrêne
Leur afpect odieux .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Des jours heureux d'Aftrée une naïve image
T'offre , dieu du Permetle , un fpectacle plus doux,
Qu'il eft flatteur de voir les traits du premier âge
Revivre parmi nous !
Dès qu'aux voeux des mortels , de la fière Bellone
Thémis foulant aux pieds le glaive deſtructeur ,
Eut , de fon fceau divin , affermi la couronne
De Philippe vainqueur ;
A fonder déformais la publique allégreffe
Mon héros philofophe éleva fes defirs .
Que l'ame , en ces élans de fuprême lageffe ,
Goûte de vrais plaifirs !
Au fein de la contrée où ferpente la Rance ( 1 ) ,
Sans doute un dieu propice à fes triftes cenfiers ,
Sur l'aîle de la paix rendit Karagramance
A fes humbles foyers.
En cet art , qu'aux mortels enfeignoit Triptolême
,
Ardent à s'y livrer , quels furent fes progrès !
◇ Cérès tu daignas lui révéler toi - même
Tes plus profonds fecrets.
Ales yeux affligés la campagne ſtérile (2 )
(1) Rivière de la Baffe -Bretagne.
(2) «On ne cultive (en Bretagne) au plus que
OCTOBRE. 1772. 57
N'offroit que des troupeaux épars & languiffans
, (1)
>>
»le tiers des terres qui pourroient être miſes en
>>valeur. Voyez l'ouvrage qui a pour titre ,
Corps d'obfervations de la Société d'agriculture ,
du commerce & des arts , établie par les Etats de
Bretagne , page 6.
Cette culture s'étend chaque jour de proche en
proche à la faveur du goût pour l'agriculture quo
les Etats de cette province ont fçu y excirer par
divers genres d'encouragement , & fingulièrement
par l'établiflement de la fociété d'agriculture , du
commerce & des arts , dont la ftabilité eft due
aux lettres - patentes accordées , par Sa Majesté ,
dans les termes les plus flateurs , au mois de Janvier
1762 .
29
Ec
être
Les Etats de Bretagne ( dit M. Pattullo ) vien-
» nent de faire un établiſſement d'un genre fupérieur
à ces affociations particulières , capable de
»changer la face de cette province , & peutde
tout le royaume , foit qu'il s'y en fafle de
»ſemblable , à fon exemple , ou qu'on y profite
des lumières qu'on en verra infailliblement fortir.
Il ne le peut rien voir de plus lage & de
mieux concerté que les délibérations qui en ont
»été publiées juſqu'à préfent , rien de plus digne
du corps d'élite à qui la Province remet la voix
» & fa bourfe pour en difpofer à la gloire & prof-
» périté publique.
20
Voyez l'ouvrage intitulé , Effai fur l'améliora
tion des terres , pag . 268 & 269 .
(1) On fe plaint par- tout , & avec raion , de
Cv
58
MERCURE DE FRANCE.
Qui fatiguoient fans cefle écho dans cet afyle ,
De leurs cris impuitlans.
Suivant , de fes ayeux , la trace infortunée , ( 1 )
Le colon difputoit , pour fruit de les travaux ,
Le foutien d'une vie au befoin condamnée ,
Aux plus vils animaux.
Au refte des humains la nature indulgente
Paroifloit en ces lieux ne chérir que leurs pleurs.
Infenfez ! qui vouloient d'une main négligente (2)
Lui ravir les faveurs.
manquer d'engrais ; c'eft en diminuer la fomme
que de laifler vaguer les beftiaux dans des landes
& dans des pâtures . Ils y dépériflent , faute
de fubfiftance .:
رد
Voyez le Corps d'obfervations , page 77.
сс
( 1 ) « On fçait aflez combien les coutumes &
les préjugés divers dont le peuple eft imbu , font
» difficiles à détruire ..... Tels font dans tous les
pays les préjugés des laboureurs contre toute
noavelle culture ; quelque évidens , quelque
» démontrés que puiflent leur être les avantages
» far l'ancienne , jamais ils ne le réfoudront deuxmêmes
à en changer , par la taifon que leurs pères
ne faifoient pas autrement qu'eux . »
ןי
Voyez l'Effaifur l'amélioration des terres , p.
205 & 206 .
( 2 ) Les mauvaifes pratiques d'agriculture ,
moins dangereufes que la nonchalance du cul-
» tivateur , & la nonchalance moins deftructive
OCTOBRE . 1772 . 59
Que vois -je ? quel mortel ami de fa patrie,
Se dévouant entier à la félicité ,
Vient y porter l'éclat , par fa noble induftrie,
De la prospérité.
A peine l'Orient , au lever de l'aurore ,
Etincele de feux avant coureurs du jour ,
Et dès que du foleil les doux parfums de Flore
Annoncent le retour;
Miniftre de Cérès , déjà Karagramance ,
Accoutumant au joug quatre dociles boeufs , ( 1 )
que la pauvreté , ont d'abord préfenté , & préfenteront
, fans doute , pendant long- tems des obf-
»ftacles difficiles à vaincre . >>
Voyez le Corps d'obfervations , page 8.
сс
( 1 ) « Si je n'ai employé que des chevaux dans
»le plan des travaux que je propofe , ce n'eft pas
» que je préfère leur ufage à celui des boeufs ... Si
j'avois donc à donner la préférence , ce feroit au
» labour des boeufs . »
Voyez l'Efaifur l'amélioration des terres , pag.
150 & 152.
M Duhamel du Monceau , d'accord fur ce point
avec M. Pattullo , s'explique en ces termes fur
l'avantage du fervice des boeufs.
« Le boeuf , plus fort que tous les animaux dont
je viens de parer , eft propre à faire de profonds
» labours. Il fe paile d'être panfé & ét illé ; fa
»nourriture eft peu coûteufe , les harnois font fi
fimples, qu'ils ne coûtent prefque rien ; il éprou-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Livre au tranchant du foc la nuifible abondance
De ces champs malheureux .
Leur fein que dévoroient les ronces , les épines ,
Devient libre à jamais de leurs poifons mortels ,
Et le feu , par fes foins confumant leurs racines ,
L'engraifle de leurs fels . (1)
30
&
> ve rarement des maladies , à moins qu'on ne
» l'excède de travail ; il vit aflez long tems ,
quand par maladie , ou par quelque accident, il
devient incapable de travailler à la terre , on
l'engraifle , & on le vend plus cher qu'on ne l'avoit
acheté jeune . »
Voyez les Élémens d'agriculture , livre 2 , chap.
2 , page 128.
( 1 ) MM. Duhamel & Pattullo s'accordent auffi
tous deux fur l'utilité des engrais que fourniflent
les végétaux lorfqu'ils font réduits en cendres.
« La terre ayant donc donné trois récolres de
» grain , doit être mise en herbage ; à cet effet on
brûlera le chaume aufi - tôt après la récolte , &
on en répandra les cendres , on donnera un bon
labour , après quoi on herfera à larges dents
pour bien raffembler toutes les mauvaiſes herbes
les racines & ordures en monceau , qu'on brû-
»lera de nouveau , & on en diſperfera les cen-
>> dres. »
33
Voyez l'Effaifur l'amélioration des terres, pag.
$4 & 55.
Mais quand dans les défrichemens , ou lorsqu'on
» écobue , on brûle les fougères & les bruyères ,
➡toutes les racines & les tiges de l'herbe des gazous
OCTOBRE. 1772. 61
Lefroment , ( 1 ) inconnu dans ces vaftes contrées ,
Les embellit bientôt de fes nombreux épics ,
produifent des cendres végétales qui doivent ex-
»citer la végétation . »
Voyez les Elémens d'agriculture , livre 2 , ch.
3 , page 191.
و د
(1) « Les bornes de cet ouvrage ne permettent
»pas de traiter des découvertes
infinies faites depuis
peu dans toutes les branches de l'agricul
» ture : je me fuis attaché par préférence à l'heu-
» reuſe révolution dans cet art , à la faveur de la-
» quelle de fi grandes étendues de terre mal culti-
» vées & de plus grandes encore, communes , lan-
» des & bruyères peuvent être changées en de rian-
» tes moiffons . »
Voyez l'Effai fur l'amélioration des terres ,
page 212.
כ
«Je prétends que par le moyen de ces engrais,
» ces mêmes terres , & jufqu'aux plus méchantes
» bruyères , & aux landes les plus ftériles du royau-
» me , peuvent être mifes en état de produire au-
» tant & plus que ne font actuellement les meil-
» leures en France. »
Voyez l'Effai , & c . page 164.
«Le but principal de l'agriculture eft la nourri-
≫ture de l'homme ; c'eft à lui que le rapportent
» tous les travaux de la terre. Si le bétail qu'il en-
» tretient lui fert d'aliment , la multitude ne peut
fe permettre une nourriture fi chère ; Il n'y a
" que des grains qui foient d'une néceffité indifpenfable
pour toutes les conditions. La protec-
» tion du Gouvernement ne peut donc être dirigée
39
62 MERCURE
DE FRANCE .
A quelle autre peut - on , ô richefles facrées !
Comparer votre prix ?
Qui fertilife ainfi ( 1 ) ton fonds inestimable ,
Terre , après ce bienfait que de bienfaits encor ?
Sera t'il donc pour nous toujours inconcevable ( 2)
Ce précieux tréfor ?
»fur un objet plus univerfel & plus intéreſſant en
» lui -même.
Voyez le Corps d'Obfervations , page 164 .
сс
(1) « C'eſt à l'eau dont tout fort
» ramène ,
כ כ
que
Thalès nous
L'air feul a tout produit , nous dit Anaximène ,
Et l'éternel pleureur affure que le feu
30 De l'Univers naiflant mit les reflorts en jeu .
Voyez le Poëme de la Religion , chant 2 .
сс
ג כ
( 2) Malgré l'étendue des connoiffances fur la
phyfique acquifes depuis Séneque , ne pouvonsnous
pas dire encore avec lui ? Natura facra fua
non fimul tradit , initiatos nos efle credimus ,
in veftibulo ejus hæremus . » Quæft. n. 7 .
55
« Si l'on avoit des connoiflances exactes fur la
nature des terres , il y auroit lieu d'elpérer qu'on
parviendroit à découvrir le principe de leur fé-
» condité ... Les Anciens & les Modernes qui ont
écrit fur l'agriculture , n'ont porté aucune lumière
dans ce cahos , enforte que le fecret de la
nature eftauffi caché que fi les hommes n'avoient
»aucun intérêt à lelui arracher ; ce ne font ni des
55
ဘ
OCTOBRE . 1772. 63
Que de brillantes fleurs ( 1 ) fe hâtent de paroître è
Fruit aimable , & conftant de fa fécondité , ( 2 )
Je les vois , ô merveille ! & fécher & renaître ,
Cinq fois en un été . ( 3 )
» laboureures , ni même des amateurs d'agricul
» ture pratique qui feront une découverte fi importante
, elle demande des perfonnes verlêes
dans la phyfique , dans la chymie , & qui aient
» l'efprit d'obfervations & d'expériences , difpofi-
→ tions infiniment plus rares qu'on ne croit.
Voyez le Corps d'obf. pages 130 & 131 .
(1 ) Les plantes vivaces les plus connues par
l'excès du produit qu'elles donnent , lorfqu'on
les cultive feules & fans mêlange, font le tre treffle,
» la luzerne , le fainfoin , le raggraff & le fio-
» mental . »
Voyez le Corps d'obfervations , page 52 .
(2 ) « Il obtiendroit , en le couvrant de treffle
»pendant qu'on les laiffe repofer , ce qui eft dû
au propriétaire , ces terres feroient mieux dif-
»polées au labourage à la fin de la troisième année
de treffle , & le bétail s'étant multiplié , mettroit
en état d'y porter plus d'engrais ; par là
toutes les terres feroient continuellement en
rapport , & donneroient chaque année un reve-
→ nu beaucoup plus grand , fur- tout dans les terreins
un peu frais. »
Voyez le Corps d'obf. page 23 .
( 3 ) « Ceux qui fem nt au mois d'Avril font
deux coupes dès la première année ; dans les annnées
fu vantes on en fait trois , quatre , & même
»jufqu'à cinq . »
Yeyez le Corps d'obf. pages 34 & 35.
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
D'efforts trop redoublés crains la fuite funefte ,
Mortel infatiable , avide de jouir ,
Crains d'épuifer enfin cette fource céleste
Prête à s'évanouir.
Veillai -je , ou du fommeil l'illufion flattenfe
Ne vient- elle m'offrir qu'un fpectacle impofteur ?
A mes regards ravis , dieux ! quelle image heureufe!
Quel afpect enchanteur !
D'épics prêts à tomber fous des mains mercenaires
,
De quel amas nouveau ces champs font couronnés
,
Fuyant le trifte abus des tems intermédiaires ( 1 )
condamnés !
Au repos
«Aucun de ces principes n'eft nouveau , même
>> en France. J'y ai vu un livre écrit en 1600 , &
» dédié à Henri IV par le fieur de Serre , Seigneur
» de Pradel , intitulé : Théâtre d'Agriculture. Il
» recommande les luzernes , & fainfoins , & en
»décrit la culture ; il dit qu'elles fe coupent cinq
» à fix fois par an , & les regarde comme i avantageules
, qu'il les appelle les Merveilles du Mé- 99
" nage. »
Voyez l'Effai fur l'amélioration des terres ,
page 124.
DO
(1) La terre ne ceffera de donner des récoltes
plus avantageules , & plus affurées qu'aucune ne
OCTOBRE . 1772 . 65
Jouis en paix des dons dus à l'agriculture ,
Toi , qui tiens de Cérès les préceptes divers ;
Les biens dont t'enrichit ( 1 ) la prodigue nature
Sont chers à l'Univers.
De ta patrie , ô Ciel ! quel deftin favorable !
Rendus plus éclairés , fes colons à ta voix ,
»fait maintenant en France , fans jamais être une
feule année en friche ou en jachères , & la fécondité
fera éternelle .»
33
Voyez l'Effai , &c . pages 60 & 61 .
(1) « Y a- t-il au monde aucun commerce , au-
»cune occupation dont on puifle efpérer cette for-
»tune que promet une agriculture bien conduite ,
» & toutes fois cft - il un genre de vie qui foit accompagné
de plus de douceur , d'innocence &
»de folide fatisfaction ? »
50
Voyez l'Effai , & c. page 113 .
Nous avons dit que tout propriétaire devroit
»donner à fes fermiers l'exemple de diverfes amé-
»liorations fur quelqu'une de fes fermes ; il ne
pourroit manquer de faire un grand effet fur
» eux , & en même tems les revenus de fa terre en
feroient confidérablement augmentés. Quel
moyen de s'enrichir plus honnête , plus fûr &
"plus fatisfaisant pour un bon citoyen ? Des gens
» de la plus haute naiflance ont été les premiers à
» commencer en Angleterre & en Ecofle , & ils en
» ont acquis un furcroît de confidération . »
93
ל כ
Voyez l'Effai fur l'amélioration des terres ,
pages 266 & 267.
66 MERCURE DE FRANCE .
Pour leur commun bonheur , de cet art admirable
Reconnoiffent les loix.
Inftruits de tes leçons , guidés par tes exemples
, ( 1 )
De tes concitoyens immortel bienfaiteur ,
Leur joie & leur amour te promettent des tem
ples ,
50
GC
Heureux législateur !
(1 ) L'exemple fubjuguera toujours en éclai
rant , lorsqu'il fera donné avec amour , avec
perfévérance ; c'eft donc par des exemples que
» la Société a cherché à fortifier ceux à qui la Pro-
» vince vouloit ouvrir les yeux fur leurs inté-
» rêts . »
30
Voyez le Corps d'obfervations , pag . 9.
« Un changement fi confidérable ne peut être
introduit que par l'exemple ; c'eft aux proprié
taires de tout ordre à le donner. »
Voyez le Corps , &c. page 28 .
«Tout le monde convient que l'exemple eſt le
moyen le plus propre à faire adopter les bonnes
pratiques d'agriculture ; mais l'exemple ne peut
» être donné qu'a ceux qui font riches , ou du
moins ailés , qui demeurent dans leur terre , ou
qui y paffent un : partie de l'année , qui ont du
zèle , des lumières , de la perfévérance , de l'a-
» mour pour le bien public . »
D
Voyez le Corps , & c . pag. 81 ,
OCTOBRE . 1772 . 67
Ainfi lorfqu'Apollon , aux champs de Theffalie ,
Fuyant de Jupiter l'inexorable ardeur ,
Dans les plaifirs cachés d'une innocente vie
Oublioit fa grandeur ;
Bientôt affociés à fon bonheur fuprême ,
Les peuples , à l'envi , fignalant leur tranfport ,
L'hommage de leurs coeurs rendit l'Olympe
même
Envieux de fon fort.
Le redoutable Dieu qui lance le tonnerre
Ne put fouffrir long- tems Apollon en ces lieux ;
Et jaloux de fa gloire , il en priva la terre ,
Et le rendit aux cieux.
Par M. de Pioger , capitaine de cavalerie
au régiment Royal Navare.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du volume du mois de Septembre
1772 , eft le Mercure ; celui de la feconde
eft A , première lettre de l'alphabet ;
celui de la troisième eft Baffinoire ; celui
de la quatrième eft Souricière. Le mot du
premier logogryphe eft la Mode , où fe
trouve Ode ; celui du fecond eft Préface ,
où le trouve pré & face ; celui du troiſiè68
MERCURE DE FRANCE.
me eft Porte-feuille , où l'on voit porte &
feuille ; celui du quatrième est Poulin , où
font pou , loup & lion.
ENIGM E.
LECTEUR , à tes yeux je préfente
Deux bataillons de diverfe couleur ,
Egaux par la figure , égaux par le malheur ,
Et d'une inimitié conftante.
Ne pouvant feuls exercer leur puiffance ,
Pour les conduire il faut des commandans ,
Et chacun deux marque les mouvemens
Du corps foumis à fon obéiflance :
Alors s'élève un grand combat ,
On s'attaque , on ſe prend , on recule , on avance:
Le chefqui fe conduit avec plus de prudence
Dans le camp ennemi fait le plus grand dégât.
Après beaucoup de foins & fort peu de carnage ,
Les vainqueurs , les vaincus font dans le même
état ;
Mais fi les commendans ont encor du courage ,
Chacun reprend la troupe , & puis nouveau débât.
Par M. B... M.
OCTOBRE. 1772. 69
AUTRE.
SANS être Pape ni Prélat ,
Sans avoir même le rabat ,
Je fuis lecteur , quoiqu'on en dife ,
Le plus élevé de l'Eglife.
Quoique unis très- étroitement ,
Sans caufer le moindre dommage,
Entre nous deux , à tout moment ,
S'élève un aflez grand tapage .
Par M. Danzel.
AUTRE.
Nous fommes deux captifs qui , rudement traînés
,
Fourniffons quelquefois une longue carrière ;
Par bonheur on nous fait d'une dure matière.
On nous tient en refpect , & toujours proſternés.
Par le même.
70 MERCURE DE FRANCE.
A UTRE.
UOIQUE je fois petit , que j'ai de caractères !
Et qu'on découvre en moi de paffions contraires !
Je reçois dans mon ſeia & la haine & l'amour ;
Je les retiens captifs , & je les mets au jour.
Je marque le chagrin , le plaifir , la détrefle,
Contentement , dépit , la joie & la triftefle.
Je fuis plein de furie , ou rempli de douceur .
Sans parole & fans voix je fuis un grand parleur.
Je défends , je permets , j'accule ou juſtifie ;
Je contefte & confens , ou j'affirme ou je nie ,
Ou j'ai de la langueur , ou de l'activité.
J'annonce de l'efprit ou la ftupidité.
Pour captiver un coeur , que j'ai de fortes armes !
• Quand je viens à rouler qu'on me trouve de charmes
!
Mon frère eft toujours près de moi;
Mon devoir eft le fien : nous avons même loi ,
Et le même pouvoir , fur - tout quand la nature
Nous a , de fes faveurs , donné même meſure.
Lecteur, je ne fuis beau que lorsque je fuis grand.
Quoi , tu ne me vois pas ! je t'éclaire pourtant.
Par M. Bouvet , à Gifors.
OCTOBRE . 1772. 71
LOGO GRYPHE.
Des pieds qui compofent mon nom , ES
Matière , efprit , font la divifion .
Mais cherchez y , pour plus d'intelligence ,
Dans 3 , 5 , 6 & 4 une ville de France ;
Dans 2 " S & 6 un déteſtable mal ,
Et dans 3 , 4 & 6 un utile animal .
Mes extrémités font un grain que la nature
Produit , lecteur , pour votre nourriture.
Pour moi , je fuis ville ou fruit , comme on veut :
Je me tais , devine qui peut.
Far M. G. , abonné au Mercure.
AUTRE.
LECTEUR , qu'est- ce qu'un mot où tu trouves
deux U ,
Une R , un P , deux O, puis un 1 , puis deux
Q?
Ce mot eft il françois , fyriaque , hébreu , grec ?
On ne t'offrit jamais logogryphe plus fec.
72 MERCURE DE FRANCE:
Prends la plume , calcule , & tu verras bientôt
Que de trois mots égaux eft composé ce mot ;
Qu'il eft fort en ufage ; & qu'on fait tous les
jours
La chofe qu'il exprime en procès , en amours ,
A la cuifine , au jeu . Tu la feras auffi
Plus d'une fois , peut-être , en devinant ceci.
Par le même.
A
AUTR E.
La ville , à la cour , par - tout on me chérit.
Je fers fouvent l'amour & donne de l'efprit.
Du bonheur des humains je fuis dépofitaire ,
Et pour finir , fans trop de commentaire ,
De mes fix pieds , en ôtant le premier ,
Je luis aux Cieux , par Jupiter placée ;
Si des cinq pieds reftans on ôte le dernier ,
Habiter les forêts fera ma deftinée .
Par M. de M.... fous- lieuteuant au rég.
Royal- Etranger Cavalerie.
NOUVELLES
Pag 72
Paroles deM. Ca.d.R. a Etampes
Musique deM Grenier Organiste
de l'Eglise de Croix de la deville.
tobre.
772.
Allegretto.
te
L'Amour se plait dans les al larmes;
Cres
Non, l'amour n'a point de douceurs non l'a:
mour n'a point dedouceurs; l'amour sabreuve
M
denos larmes.Ilfait le tourment de nos cours
Si quelquefois il interesse.Ilfaut a lors s'en
garantir Ilfaut a lors s'engarantir;Le mo:
mentou ceDieu cares.seTient a celui du
repentir Tient a celui du repentir.
OCTOBRE . 1772. 73
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Journal d'un Voyage , au tour du Monde,
en 1768 , 1769 , 1770 & 1771 ; contenant
les divers évènemens du voyage,
avec la relation des contrées nouvellement
découvertes dans l'hémisphère
méridional , une deſcription de leur fol
& de leurs productions ; & plufieurs
fingularités dans les habits , les coutumes
, les moeurs , la police & les manufactures
de leurs habitans . Traduit
de l'anglois , par M. de Freville.
Ornari res ipfa negat , contenta doceri.
HOR.
A Paris , chez Saillant & Nyon , libraires
, rue St Jean - de- Beauvais , vol.
in 8°.
La Société royale de Londres ayant reconnu
, en 1768 , que l'endroit le plus propre
pour l'obfervation du paffage de Vénus
qui devoit arriver le 3 Juin 1769 ,
étoit le milieu de la Mer Pacifique , demanda
au Gouvernement un vaiffeau pour
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE,
aller faire cette obfervation. Le Gouvernement
Anglois , à qui ce projet ne parut
pas moins avantageux au commerce qu'u
tile aux progrès des fciences , fir armer le
vaiffeau du Roi l'Endeavour , dont il donna
le commandement au capitaine Cooke ,
& fur lequel s'embarquèrent MM . Bancks
& Solander , favans recommandables par
leurs lumières & par leur zèle pour l'avancement
de nos connoiffances . C'eft le journal
de cette expédition fcientifique dont
on préfente au Public une traduction .
L'auteur, qui paroît être un des voyageurs
embarqués avec avec MM. Bancks & So.
lander , fe borne à l'hiftorique des évènemens
& à la defcription des contrées
nouvelles que ces fçavans ont parcourues .
Il renvoie les lecteurs curieux de connoître
les obfervations nautiques , aftronomiques
& phyfiques faites dans le cours de
ce voyage extraordinaire , aux mémoires
mêmes de MM. Bancks & Solander qui
doivent être publiés inceffament à Londres
, en trois volumes in- 4° .
L'Endeavour mit à la voile de Plymouth
, le 25 Août 1768. Son équipage
éroit conpofé de 96 perfonnes. Après
avoir vifité Madère , Rio- Janerio , la
Terre de Feu , & autres lieux , il arriva , "
OCTOBRE. 1772. 75
le 13 Avril à l'ifle d'Otahiti . On s'arrêta
dans cette ifle pour obferver le paffage de
Vénus. Ce féjour procura à l'auteur la facilité
de connoître plus particulièrement
cette ifle , & de s'inftruire des moeurs ,
coutumes & ufages de fes habitans. Ces
détails font ordinairement ce qui intéreffe
le plus le commun des lecteurs. On'
pourra prendre plaifir à joindre ces détails
à ceux que M. de Bougainville nous a donnes
de cette même ifle dans fon voyage
intéreffant au tour du Monde dont on'
vient de publier une nouvelle édition .
Otahiti n'a pas moins de quarante lieues
de circonférence , & fon plus grand diamètre
eft d'environ quinze lieues. Rien
dě plus agréable que l'afpect de l'ifle . De
hautes montagnes couronnées d'arbres &
d'atbuftes en occupent l'intérieur. De ces
montagnes fortent quantité de fources ,
dont les eaux ferpentent dans les vallées ,
& y entretiennent une éternelle verdure.
Des bords de la mer jufqu'aux pieds des
montagnes , on parcourt'un terrein uni ,
couvert de plantations de divers arbres
fruitiers , & entrecoupé de ruiffeaux , quí
fervent à fertilifer la contrée, Otahiti eft.
fous le gouvernement d'un feul chef , qui
jouit d'un pouvoit illimité. Ce Souverain
D
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
nomme les lieutenans dans les différens
diftricts. Ceux- ci font chargés d'entretenir
le bon ordre , de lever des impofitions
qu'une longue habitude a érigées en
droits. Ces Infulaires font foumis à des
ufages généralement reconnus , qui leur
tiennent lieu de loix écrites . D'anciennes
coutumes ont annexé des amendes ou des
châtimens à de certaines fautes ou de certains
crimes qui peuvent troubler l'ordre
& la tranquillité publics . Les voleurs y
font punis felon la nature du vol . Il y a
peine de mort pour ceux qui ont dérobé
des armes ou quelques piéces d'étoffe . Il
eft ordinaire de les pendre à des arbres ,
ou de les précipiter dans la mer. Mais
cette févérité n'a point lieu contre ceux
qui ne volent que des fruits ou des provifions
de bouche . Ces voleurs en font quittes
pour la baftonnade , & une reftitution
forcée, fi elle eft poffible. Les Otahitiens
penfent que celui qui a la lâcheté de voler
des armes ou quelques pièces de toile,
ne peut - être qu'un parelleux ou un avare,
vices généralement nuifibles , que la fociété
eft intéreffée à réprimer. Mais ce
feroit , felon eux , une cruauté barbare
d'ôter la vie à un homme que la faim
contraint de fatisfaire les deſirs irréſiſtiOCTOBRE.
1772. 77
bles de la nature. La différence qu'on remarque
dans la taille & la couleur des
habitans d'Otahiti pourroit faire croire
que ce peuple eft compofé de deux différentes
races. Mais en général ce font de
très -beaux hommes. La plûpart d'entre
eux ont fix pieds trois pouces , mefure
d'Angleterre , les autres n'ont pas moins
de cinq pieds fix pouces mais ni leur
force ni leur vigueur ne répondent à la
majefté de leur taille ou de leur quarrure.
Leurs membres ont une flexibilité qu'on
trouveroit difficilement en Europe , même
parmi les femmes les plus délicates.
Ils acquièrent cette extrême foupleſſe
dans la danfe , dont ils font , dès leur
plus tendre jeuneffe , un continuel exercice.
Leur danfe eft accompagnée de diverſes
inflexions de corps , de geftes comiques
, de poſtures lafcives & de mouvemens
extravagans . Ces exercices , toujours
violens , les rendent légers à la
courfe , & donnent à tous leurs mouvemens
une agilité furprenante ; mais ne
les empêchent- ils pas d'atteindre à ce degré
de force que femble annoncer l'élévation
de leur taille ? Le teint de ces Infulaires
eft de couleur bronzée , mais il eft
plus clair que celui des Indiens de l'Amé-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
rique . On en voit, mais en petit nombre,
dont la peau n'eſt pas moins blanche que
celle des Européens ; & parmi ces blancs ,
quelques - uns ont les cheveux roux ; ce
qui eft rare généralement la couleur en
eft noire. Leurs vêtemens font d'une
étoffe affez fingulière qu'ils fabriquent
eux - mêmes avec l'écorce d'un arbuste
cultivé dans le pays. Ces vêtemens ne
varient pas moins dans la forme que dans
la manière de les porter. L'ufage de fe
peindre les feftes d'un bleu foncé eft général
dans les deux fexes. Pour fixer ces
traits & les rendre ineffaçables , ils ſe peignent
la peau avec un os pointu , & verfent
fur ces piquûres une tinture bleue.
Les hommes laiffent croître leurs cheveux,
qu'ils relevent & attachent fur le fommet
de la tête avec des plumes d'oifeaux. Les
femmes les portent plus courts , & les
Jaiffent tomber en boucles au tour de leur
cou. Les uns & les autres s'entortillent
auffi quelque fois la tête d'une pièce de
toile blanche , de leurs fabriques , en forme
de turban . Les femmes portent fur le
front une espèce d'aigrette , faite de cheveux
qu'elles ont treffés avec des foins
infinis ; tant le defir de plaire eft général
& naturel au fexe de toutes les contrées !
OCTOBRE. 1772 . 79
mais ce qu'elles eftiment le plus dans leur
parure , ce font des pendans d'oreilles de
perles fines. Elles ne font point dans l'ufage
de porter des colliers , ni des bracelets
. Les hommes ne fe rafent que les
moustaches & les joues , & laiffent croître
la partie inférieure de leur barbe , à laquelle
ils donnent différentes formes. Ces
Infulaires diffèrent en ce point des Aborigènes
de l'Amérique , qui font imberbes.
La nature , qui a par- tout embelli le
fexe de mille traits charmans , femble
avoir réfervé fes plus précieux dons pour
des femmes d'Otahiti . Tous leurs traits
font agréables ; leur taille eft fouple , élégante
& majeftueufe . Elles joignent à une
figure intéreffante un corps dont les contours
gracieuſement arrondis , & dans les
plus exactes proportions , leur feroient
accorder le prix de la beauté fur toutes nos
Européennes . Le mariage eft chez ces Infulaires
, un engagement pour la vie. Une
circonftance bien fingulière, c'eft qu'auffi .
tôt qu'un homme s'eft choifi une épouse ,
il eft exclu de la fociété des femmes &
des garçons pendant les repas , & il eft
obligé de manger avec fes domeftiques :
auffi ne font - ils pas fort empreffés à fe
ranger fous le joug de l'hymen . Les filles,
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
libres d'écouter les penchans de leur coeur,
fe livrent à tous ceux qui follicitent leurs
faveurs , & jouiflent de cette liberté jufqu'à
ce que devenues enceintes , les parens
font forcés de les marier. Les coutumes
de ce peuple n'accordent au fouverain
qu'une feule époufe ; mais elles lui laiffent
la liberté de fe choisir un certain
nombre de concubines. La marque de la
fouveraineté eft une efpèce de ceinture
rouge , à laquelle les habitans donnent le
nom de maro. Lorfque l'Eréi , c'eft ainfi
que fe nomme toujours le chef, ceint
pour la première fois cette marque de fon
autorité, toute l'ifle fe livre à des réjouiffances
publiques qui durent trois jours
confécutifs . L'Eréi , après fon inveftiture ,
eft toujours fervi à table par les perfonnes
de fa fuite . Ses courtifans lui coupent fes
morceaux qu'ils lui mettent dans la bouche
avec les doigts , qu'ils doivent tremper
, à chaque fois , dans une bole de lait
de noix de cocos . L'énumération des habitans
de l'ifle fe monte à foixante & dix
mille. Ils croient l'existence d'un Erre
Suprême , auquel ils donnent le nom de
Mawwe. Ces Infulaires mangent beaucoup
& avec une eſpèce de voracité . Ce
qui leur tient lieu de pain , font les pata
OCTOBRE . 1772. 81
ges , les ignames , & une efpèce de fruic
laiteux & farineux qui , lorsqu'il eft cuit ,
a du pain l'apparence & le goût. L'eau eft
leur boiffon ordinaire . Ils boivent auffi
du lait de cocos ; mais ils n'ont aucune
liqueur fpiritueufe , fi ce n'eft celle qu'ils
tirent d'une eſpèce de poivre qui croît
dans le pays & qu'ils font fermenter dans
l'eau. Les connoillances qu'ils ont de la
médecine font extrêmement bornées
mais communes à tous . Il eft rare de rencontrer
parmi eux des perfonnes informes.
Ils atteignent à la plus heureufe vieilleffe ,
fans prefque aucune incommodité. Ils ont
pour leurs maladies des remèdes empiriques
, dont une longue expérience leur a
fait reconnoître l'utilité ; fans avoir jamais
fait de recherches fur les propriétés
& la manière d'opérer de ces remèdes.
Leurs inftrumens de mufique font le tambour
& une flûte de rofeau à trois trous ,
dans laquelle on foufle avec le nez. La
pêche fe fait dans cette ifle avec le filet &
l'hameçon. Leurs filets , affez femblables
aux nôtres , font tiflus de fibres d'écorce.
d'arbre , dont ils font auffi leurs lignes.
L'induftrie des habitans d'Otabiti eft furtout
remarquable dans la manufacture de
leurs étoffes , tiffues avec l'écorce d'un arbufte
foigneufement cultivé dans l'ifle.
Dv
82 MERCURE
DE FRANCE .
• Les voyageurs quittèrent l'ifle après
l'obfervation du paffage de Vénus , qui fut
faite le 4 Juin par le tems le plus favora
ble. Suivant les calculs de M. de la Lande ,
Pobférvation d'Otahiti , comparée avec
celle que M. l'Abbé Chappe fit à San-
Jofeph en Californie , donne pour la parallaxe
du foleil dans fes moyennes diftances
8 fecondes & ; comparée avec
celle de MM. Dymond & Wales , faite
au Fort du Prince de Galles fur la baie
d'Hudfon , elle donne 8 fecondes 55 " ; avec
celle de Cajambourg , en Finlande , 8 fecondes
52 "; avec celle du P. Hell, à Wardhus
, au nord de la Laponie , 3 fecondes
72″ . Mais M. de la Lande penfe qu'il faut
rejeter celle - ci , & fon dernier réſultat eft
que la parallaxe moyenne du foleil est tout
au plus de 8 fecondes 55 " ; ce qui donne
pour la diftance moyenne du foleil , 34 ,
558400 lieues communes de France , de
2283 toiſes chacune .
L'Endeavour paffa fix mois fur les côtes
de la Nouvelle Zéélande , regardée géné
ralement jufqu'à préfent comme faifant
partie du continent . Mais l'auteur affure.
que dans les recherches qui ont été faites ,
on a reconnu que c'eft une ifle , dont la
longueur a près de trois cens lieues. Ses
habitans font des antropophages , habiOCTOBRE.
1772. $ 3
tués dès leur tendre jeuneffe au carnage
& aux horreurs de la guerre. Le capitaine
Cokke , accompagné de plufieurs officiers ,
s'étant un jour rendu dans un endroit où
des Zéélandois étoient occupés à la pêche,
apperçut dans leurs pirogues plufieurs
paniers ; les Anglois les examinèrent & y
trouvèrent , à leur grande furprife plufieurs
membres & d'autres parties de
corps humain qui étoient reftés . Ils ne
purent pas douter que ces Indiens n'en
euffent mangé , car les veftiges de leurs
dents étoient encore marqués en plufieurs
endroits qu'ils avoient rongés. Lorfque
nos voyageurs s'informèrent de ces peuples
comment ils avoient eu ces différens
membres de corps humain , on leur répondit
que cinq ou fix jours avant leur
arrivée , une pirogue d'un différent diftrict
, & dans laquelle il y avoit dix hom .
me & deux femmes , avoit été dans leur
baie ; qu'ils les avoient attaqués & tués
tous à l'exception d'une femme , qui , en
tentant de fe fauver à la nage , s'étoit
noyée ; & qu'enfuite ils fe les étoient partagés.
Ces Indiens ont les moeurs affez
dépravées pour croire qu'il n'y a point d'infamie
dans cet ufage . Loin d'en rougir ,
ils en parloient comme d'une coutume
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
que la raifon & le droit autorifent. Ces
Infulaires voyant nos voyageurs occupés
à examiner un bras , ils les crurent envieux
d'un pareil mêt, & promirent de
leur réferver pour le jour fuivant , une
tête qui étoit déjà rôtie , s'ils vouloient
l'envoyer prendre . Plufieurs hiftoriens
ont , pour la gloire de l'humanité , révoqué
en doute de pareilles horreurs ; mais
ces faits paroiflent aujourd'hui trop bien
atteftés pour fe refufer à les croire .
L'Endeavour fit quelque féjour à Batavia.
La malignité de l'air de cette contrée
, fi fatal aux Européens , fe fit fentir
d'une manière terrible à l'équipage. Il eft
même à remarquer que l'Endeavour qui
avoit confervé tous fes hommes en bonne
fanté , à l'exception d'un feul , dans les
divers climats qu'il avoit parcourus , vic
périr la moitié de fon monde dans cette
funefte région. M. Gréen , célèbre aftronome
, fut une des victimes de la cruelle
dyffenterie qui attaqua tout l'équipage.
Le vaiffeau arriva aux Dunes le 15 Juillet
de l'année dernière , après une abfence de
trois ans .
La relation de ce voyage eft fuivie de
deux lettres intéreffantes qui ne fe trouvent
que dans l'édition françoife. La
OCTOBRE. 1772. 85
première eft de M. de Commerfon , médecin
de Châtillon , près de Bourg en
Breffe , botaniste plein de zèle pour la
fcience qu'il cultive avec le plus grand
fuccès. Le naturalifte qui croit connoître
les productions de la nature , qui ofe déterminer
les genres de plantes , leur affigner
des caractères claffiques , tracer en
quelque forte , dans le règne végétal , des
lignes de démarcation , fera fans doute un
peu
humilié en lifant cette lettre . Il verra
que tous les prétendus fyllêmes ne font
que des châteaux de cartes . Il fe convaincra,
par les fimples recherches de M. de
Commerfon dans l'ifle de Madagascar ,
que la nature eft inépuifable . « C'eſt là
» nous dit ce fçavant botaniſte , que la
39
là ,
nature femble s'être retirée comme
>> dans un fanctuaire particulier , pour y
» travailler fur d'autres modèles que ceux
auxquels elle s'eft affervie dans d'an-
» tres contrées. Les formes les plus info-
» lites & les plus merveilleufes s'y ren-
» contrent à chaque pas. Le Diofcoride du
" Nord y trouveroit de quoi faire dix édi-
» tions revues & augmentées de fon Syf
» tême naturel , & finiroit par convenir
» de bonne foi qu'on n'a encore foulevé
qu'un coin du voile qui couvre les pro-
"
»
86 MERCURE DE FRANCE.
ductions éparfes de la nature . » Linneus
ne propofe guère que fept à huit mille
efpèces de plantes. On prétend que le
célèbre Sherard en connoiffoit près de
feize mille ; & un calculateur moderne a
cru entrevoir le maximum du règne végétal
, en le portant à vingt mille efpèces.
M. de Commerfon avoue cependant qu'il
en a déjà fait à lui feul une collection de
vingt-cinq mille ; & il ne craint point
d'annoncer qu'il en exifte au moins quatre
à cinq fois autant fur la furface de la
terre ; car il ne peut raifonnablement ſe
flatter d'être parvenu à en recueillir la
quatrième ou la cinquième partie.
66
La feconde lettre , qui eft de M. le B.
de G.. a pour objet de faire voir la poffibilité
d'un paffage de la Mer du Nord ou
Océan Atlantique , dans la Mer du Sud
ou Pacifique , par les Mers Septentriona
les. Si toutes les entreprifes de ce genre
» n'ont prefque jamais été que des dé-
» marches couteufes & infructueufes
» c'eſt , dit M. de Redern , parce qu'on
» alloit au hafard , avec des vues plus
» vagues & plus indéterminées que les
» Mers dans lesquelles on fe propofoit de
naviger : mais aujourd'hui , que le flam-
» beau des connoiffances phyfiques &
"
OCTOBRE. 1772 . 87
" géographiques du globe , & l'étude des
»> navigateurs qui ont ouvert la carrière ,
» offrent tous les moyens pour diriger ,
» fixer & affurer ces fortes d'expéditions ,
» les fuccès ne font plus douteux .
Voyage au tour du Monde , par la frégate
du Roi la Boudeufe & la Flûte l'Etoile
, en 1766 , 1767 , 1768 & 1769 ;
feconde édition augmentée ; 2 vol . in-
8º. Prix , 12 liv . relié. A Paris , chez
Saillant & Nyon .
Ce voyage eft fuffifamment connu par
la première édition qui en a été publiée,
Cette nouvelle édition étoit defirée . Elle
fatisfera l'empreffement des lecteurs curieux
d'acquérir des notions neuves , utiles
, intéreffantes & très - propres à accélérer
la connoiffance du globe . On répond
dans cette nouvelle édition à quelques
fauffes imputations de l'auteur du Journal
Anglois dont nous venons de rendre compte.
MM. Banck & Solander ont déclaré
dans les papiers publics de Londres , n'avoir
aucune part à la publication de ce
Journal. Ces fçavans fe font même empreffés
d'infirmer les reproches qu'on
avoit faits à l'équipage François d'avoir
porté aux Taitiens les maladies vénérien
88 MERCURE DE FRANCE.
nes. On pourroit plutôt foupçonner que
ces maladies leur ont été communiquées
par l'équipage d'un vaiffeau Anglois qui
avoit abordé dans l'ifle quelque tems auparavant.
Mais il y a lieu de croire que
les Taitiens connoiffent depuis long- tems
ces maladies , puifque l'art de la médecine
, quoique très - borné chez eux , leur a
enfeigné des fudorifiques ou autres remèdes
propres à ces maladies. Le chirurgien
de l'équipage de M. Banck a conftaté l'étar
fâcheux d'un Taitien , qui , trois ſemaines
après s'être fait traiter d'un mal
vénérien dans l'intérieur de l'ifle , lui parut
jouir de la meilleure fanté.
On pourra trouver quelque différence
entre le vocabulaire de l'ifle Taiti , inféré
dans ce voyage , & celui que les les voyageurs
Anglois nous ont donné à la fuite
de leur Journal ; mais on s'appercevra facilement
qu'une partie de ces différences
vient de celles qui exiftent entre les langues
françoife & angloife elles - mêmes
& leur prononciation .
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer
les enfans contrefaits ; par M. Levacher
de la Feutrie , docteur en médecine
de l'univerſké de Caën , & docteur-
1
OCTOBRE. 1772. 89
régent en la même faculté de l'univerfité
de Paris. A Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine ; vol . in8 ° . avec
des planches . Prix , 4 liv . broché , & y
liv . relié.
Lorfque les maîtres de l'art ont prononcé
fur un ouvrage qui intéreffe auffi effentiellement
l'humanité fouffrante que celui
ci , nous penfons qu'il eft de notre
devoir de mettre leur jugement fous les
yeux du Public. MM. Dionis , P. Bercher
, Bourru & Guenet ayant été nommés
par la faculté de médecine de Paris ,
éxaminer ce traité du Rakitis , ou
cet art de redreffer les enfans contrefaits ,
firent le rapport fuivant . « Monfieur le
» Doyen , Meffieurs , le Rakitis eft une
pour
de ces maladies dont on connoît les ef-
» fets , fans en pénétrer au juſte la cauſe.
» Son fiège même , dans le corps humain,
» n'eft pas bien déterminé . Eft - ce un vi-
» rus deftructeur qui , circulant par toute
» l'habitude de la machine humaine , y
» caufe des altérations de toute eſpèce , &
les plus grands ravages ? Les folides ou
» les Auides feuls font - ils affectés , ou les
» folides & les fluides le font- ils en mê-
» me tems? Les nerfs & les organes de la
"
19
digeftion font- ils eflentiellement léfés
90 MERCURE DE FRANCE.
» dans cette maladie ? Eft- elle une mala.
» die de tout le ſyſtême animal , ou bien
» fe borne t'elle à la colonne de l'épine
» qu'elle déjete & contourne de diverfes
» manières? Il n'eft point d'ouvrage dans
» lequel ces points foient difcutés d'une
» manière fatisfaifante , & qui emporte
"
avec foi la conviction . Toutes ces quef-
» tions font autant de problêmes dont on
» cherchoit la folution . Le traité de M.
» Levacher de la Feutrie , notre confrère ,
» que vous nous avez remis , & dont vous
» nous avez chargé de vous rendre com-
» pte , jete la plus grande lumière fur tous
» ces objets qui doivent fi fort nous inté
» reffer. La colonne épinière eft le noyau
» de la charpente humaine ; elle a incon
teftablement avec les autres parties du
» corps les rapports les plus effentiels &
» les plus étendus : fervant à la ſtructure
» des cavités qui renferment les organes
» de la vie , de la digeftion , de la nutri-
» tion , & de point- d'appui à toutes les
» autres parties du corps , quels défordres
»
étonnans ne doivent pas naître auffi- tôt
» que cette partie fera changée dans fa
pofition & dans fa ftructure ! Ne doit-
» on pas alors appercevoir les phénomè
nes les plus étranges , les fymptômes
hy
11
OCTOBRE . 1772 . 91
"
"
"
"
les plus graves , les dangers les plus
» réels ? cette partie de fon ouvrage nous
» a paru très- intéreffante , auffi claire que
» méthodique , appuyée fur les raifonne-
» mens les mieux fuivis , fur les expérien
» ces les moins douteufes & très bien con.
» duire aux moyens de curation qu'il propofe.
Ces moyens avoient été preflentis
, & même quelques - urs d'eux déjà
propofés par les médecins qui ont établi
» une théorie différente de la fienne ; ce
qui prouve bien , Meffieurs , qu'en médecine,
quelque oppofés que nous foions
» dans la théorie , fouvent une certaine
» conviction intérieure , dont on ne peut
» rendre raifon , nous réunit dans la pratique
, & nous porte à adopter précifé-
» ment les mêmes moyens de guériſon .
» C'eft pour cela , fans doute , que les au-
» teurs qui ont traité du Rakitis , quoique
"
"
"
و د
93
d'opinion différente fur fa nature & fur
» fes caufes , ont unanimement confeillé
» de remédier aux courbures contre nature
» de la colonne de l'épine , & qu'ils ont
» tous cheché les moyens les plus effica
» ces d'y parvenir. M. Levacher de la
» Feutrie examine ces moyens en particulier;
il leur affigne avec préciſion leur
» manière d'agir & leur force ; il détaille
"
92 MERCURE DE FRANCE.
n
les cas où ils conviennent , & ceux où
» ils nuifent. Cette autre partie de fon
» ouvrage nous a paru non moins intéreffante
que la première ; & le moindre
» des avantages qui en réfultent , c'eft de
» montrer clairement que le rakitis peut
» fe guérir , & que l'inaction d'un méde
» cin dans cette maladie n'eſt plus défor-
» mais excufable. Entre les différens
» moyens qui peuvent opérer la guérifon
» du Rakitis , M. Levacher de la Feutrie
propofe & emploie une machine de
» nouvelle invention propre à étendre la
» colonne vertébrale d'une manière efficace
& graduée. Si la fimplicité , jointe
» à la production du plus grand effet ,
39
donne le mérite à une machine quel
» conque , on ne fauroit nier que dans le
» cas dont il s'agit , celle de M. Levacher
» ne l'emporte de beaucoup fur toutes les
» autres. Nous l'avons vue appliquée fur
» une jeune perfonne confiée aux foins
» de notre confrère . On admire avec
quelle aifance elle exécute fes mouve-
» mens , malgré ce bandage. De plus , on
a placé cette même perfonne dans un
» fauteuil , dont la deftination eft de re-
» médier aux torfions de l'épine fur fon
» axe , & aux différens nodus rakitiques
OCTOBRE. 1772. 93
» de la poitrine , du dos & du baffin . Au
» moyen de cette autre machine , M. Le-
» vacher de la Feutrie met en ufage des
>> compreffions fur le tronc du fujet rakitique.
Il les fait avec des bandes & des
» couffins larges matelaffés qu'il applique
» & dirige d'une manière fort ingénieu-
» fe. Les enfans , dans ce fauteuil ,
"
39
"
peu-
» vent vaquer à leurs occupations ordi-
» naires , fans éprouver aucune gêne . Ils
» peuvent y étudier , lire , coudre , def-
» finer , & c.
» Nous ne pouvons donc , Meffieurs ,
» nous empêcher de rendre juftice à la
» méthode curative du rakitis , dont nous
» avons été témoins , de louer les travaux
» de notre confrère , & de donner la plus
»
authentique
approbation à un ouvrage
» dont il nous femble que l'humanité
» doit retirer les plus grands profits. Fait
>> aux Ecoles de
Médecine le premier Juil-
» let 1771. Signé , DIONIS , P. BERCHER ,
" BOURRU & GUENET, » }
Le même jour la Faculté de Médecine
affemblée ,
conformément au
jugement
de MM . les
Commifaires , a cru devoir
applaudir aux recherches de M. de Levacher
de la Feutrie fur la caufe de la maladie
qui a été l'objet de fon traité , & ap94
MERCURE DE FRANCE.
prouver les moyens qu'il propofe , & "
même qu'il emploie avec fuccès pour la
combattre ou en arrêter les progrès . Cette "
compagnie a ajouté qu'il ne pouvoit être
que flatteur pour elle de voir paroître un
ouvrage propre à faire honneur à' un de
fes membres , à étendre les connoiffances
dans l'art de guérir , & à multiplier fes"
reffources en faveur de l'humanité.
Théorie nouvelle fur les maladies cancé
reufes , nerveufes , & autres affections du
même genre , avec des obfervations
phyfiques fur les effets de leur remède
approprié. Par M. Gamet. A Paris ,
chez Ruault , libraire , rue de la Har-“
pe , près la rue Serpente.
fus & impigra fimul experientia mentis
paulatim docuit.
LUCR. lib. Y.
"
C
Les nouveautés dans les arts & les
fciences ont conftamment rencontré des"
obftacles , & les oppofitions ont toujours
été plus outrées en proportion de l'impor
tance de la découverte . Il en résulte un
bien , puifque c'eft fur le choc des opinions
que la vérité s'établit.
Le reftaurateur de la philofophie , le
OCTOBRE . 1772. 95
célèbre Defcartes eur à foutenir les perfécutions
des anciens profeffeurs dont la
tête étoit remplie des catégories d'Ariftote
; il falloit qu'ils redevinflent écolierspour
apprendre à raiſonner d'après de
nouveaux principes.
Une feptième fyllabe , introduite dans
notre game dans le fiécle dernier , a dégagé
la mufique de beaucoup d'embarras.
Les muficiens de ce tems -là fe foulevèrent
contre cette innovation , & il fallut
bien des années pour affurer à cette fyllabe
l'existence que perfonne ne s'avife plus
de lui conteſter .
Cette difpofition à rejeter les nouveautés
s'est particulièrement manifestée à
l'occafion des remèdes. Combien de difficultés
l'ufage du mercure n'a - t - il pas
éprouvé dans le traitement des maux vénériens
? Employé d'abord par quelques praticiens
, il fut bientôt décrié , & généralement
profcrit. On y revint enfuite peu-àpeu
, & enfin il a été univerfellement reconnu
pour le fpécifique de ces maladies.
L'antimoine fut improuvé par la Faculté
en 1550 ; le Parlement en défendit
l'ufage en 1566. En 1609 , le médecin
Paulmier fut chaffé de la Faculté pour s'en
96
MERCURE
DE FRANCE.
être fervi , & en 1637 , le même remède
fut mis dans l'anti - doctrine par ordre de
la même Faculté : enfin , en 1666 , l'expérience
ayant fait connoître fes bons effets
, la Faculté en permit l'ufage par un
décret , & ce décret fut autorifé par le
Parlement . La révolution d'un fiécle fut
à peine fuffifante pour diffiper des préventions
injuftes contre le remède le plus
efficace & peut-être le plus utile de la médecine.
L'ufage du kinkinna a également éprouvé
les plus grandes conteftations , & on
voit aujourd'hui le lithotome du Frère
Cofme être décrié à Paris , tandis que fon
ufage eft généralement adopté dans toutes
les provinces. Quelles contradictions n'éprouve
pas encore l'inoculation !
Si l'interdiction de l'antimoine , du
mercure , & c . eut abfolument dépendu
de l'autorité des maîtres de l'art ; fi aucun ;
malade n'avoit eu la liberté ou les moyens
d'en faire ufage après leur profcription ,
ils auroient été perdus pour l'humanité.
Le Public n'eft redevable de ces fpécifiques
qu'à la fermeté foutenue d'un trèspetit
nombre de médecins , qui s'élèvant
au- deffus des préjugés eurent le courage
de s'opposer ou à l'ignorance ou à la jaloufie.
Si
OCTOBRE. 1772 . 97
Si on déguiſe les faits , ou fi on les nie ,
fi on récufe les témoignages les plus authentiques
, fi on fuppofe que le nouveau
remède ne guérille une maladie que pour
en occafionner une plus grave , il eft certain
qu'on en éloignera les malades , & qu'on
perfuadera à ceux qui en auroient commencé
l'ufage , de le difcontinuer ; alors
ce remède ne feroit plus appliqué que
dans des cas défefpérés , & on ne manqueroit
pas d'attribuer à la nouvelle méthode
des accidens occafionnés ou par le
traitement qui auroit précédé , ou qui feroient
des fuites inévitables de la défaillance
de la nature dans un corps entièrement
épuifé . Tel eft le tableau de l'injultice
humaine , telle eft l'hiftoire des contrariétés
qu'ont éprouvé nos meilleurs
fpécifiques. Il n'eft pas furprenant que
le remède de M. Gamet foit aufli en butte
aux contradictions . Sa théorie nouvelle ,
publiée fur les maladies cancéreuſes , &c .
étoit la meilleure réponſe qu'il pouvoit
faire .
Pour s'oppofer aux progrès d'une maladie
, il faut remonter à fa fource & en
connoître les principes. C'eft à quoi l'auteur
s'eft particulièrement attaché. Il a vu
dans le fang l'origine de tous les fluides
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
du corps humain , ces fluides compoſent
tous les folides , & c'eſt dans leur mouvement
régulier que confifte la fanté. Le
fang produit le fluide nerveux dontj'éxif
tence à été fucceflivement adoptée & combartue.
C'eſt à la dépravation de ce fluide
que font dues fpécialement les maladies
cancéreufes , fquir : heufes , fcruphuleufes ,
nerveuses , & c. On jugera aifément , d'après
ces principes , du plan & du fond de
cet ouvrage par les corollaires généraux
qui en terminent la première partie ; ils
font le réfumé de la doctrine de l'auteur.
Toutes les liqueurs animales s'épurent
& s'affinent en fe transformant les unes
dans les autres . Le fuc nerveux eft l'extrait
& le fuc le plus pur , le dernier terme
de ces liqueurs , il n'eft uniquement
compofé que de leurs mêmes principes
fans la moindre addition d'aucune effence
étrangère ou inconnue . L'exiftence de
ce fluide nerveux vital & animal , fi difficile
à être apperçu par les fens , eft fuffifamment
démonerée par fes effets.
Ce fuc poffède toutes les qualités néceffaires
à la fubftance formatrice de tout
le corps , & il eft feul capable de fervir
d'agent immédiat pour remplir les fonce
OCTOBRE. 1772. 92
tions actives , les fenfitives & même les
alimentaires. Ces fonctions alimentaires
ne peuvent s'exercer que dans les plus
petits vailfeaux , c'eft à- dire , dans les fibres
primitives on nerveufes , & par le fuc qui
peut feul pénétrer dans leur intérieur .
Ce fuc ne peut être préparé que dans le
cerveau , qui , étant la fource des nerfs
le tranfmet par eux dans tous les vaiffeaux
, lefquels forment la trâme originelle
de toutes les parties , & font en même
tems le fiége de la nutrition , du mouvement
& du fens .
Il fe fait continuellement une déperdition
de fubftance dans les vaiffeaux de
tous les genres fecondaires , auxquels les
primitifs fervent de tiffu ; mais il ne peut
s'en faire aucune dans l'intérieur de ceuxci
, à moins que le fuc nerveux ne foit
perverti par un vice quelconque. Ce fuc
animal ne peut être compofé & opéré que
de la manière qu'on vient d'expofer, puifqu'elle
explique les effets de la nature
fuivant la fimplicité toujours uniforme de
fes règles .
Plus une humeur dépravée eft fubtile,
plus le remède capable de la rectifier doit
être doué d'action & de pénétration , fans
être nuifible aux organes . Enfin lorfque
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
la dépravation eft parvenue au fuc nerveux
, qu'elle eft totale ou prefque tocale,
le mal devient incurable , la nature
n'ayant plus d'agent capable de faire ufage
des remèdes les mieux appropriés :
c'eft ce que M. Gamet diſcute avec fagacité
dans la première partie de fon ouvrage.
La feconde partie renferme le détail des
cures que ce praticien a faites . Les perfonnes
citées vivent à Paris & dans les
provinces , où l'on peut les confulter : il
rapporte d'ailleurs des expériences faites
juridiquement à Lyon , fous les yeux du
Magiftrat de cette ville ; mais il feroit à
fouhaiter pour le bien de l'humanité que
ce zélé citoyen rendit fon remède public.
Doit ily avoir du fecret quand il s'agit de
combattre les maladies ?
La Gamologie , ou de l'éducation des
filles destinées au mariage ; ouvrage
dans lequel on traite de l'excellence du
mariage , de fon utilité politique & de
fa fin , & des caufes qui le rendent heureux
ou malheureux . Par M. de Cerfvol;
2 parties in 12. A Paris , chez la
V. Duchefne , libraire , rue St Jacques.
Ut ameris amabilis efto. OVID. de ar, am. 1. 2.
OCTOBRE . 1772 101
Nous avons des auteurs qui ont traité
de ce qu'il y a de phyfique dans l'union
des deux fexes , & ont éclairé les époux
fur les voeux de la nature que leurs paffions
peuvent quelquefois leur faire oublier.
D'autres écrivains fe font occupés
de leur côté à donner des moyens propres
à fanctifier la fociété conjugale ; mais ces
pieux écrivains ne poffédant qu'une vaine
théorie de leur fujet , fe font fouvent bornés
à appliquer , comme ils ont pu , les
maximes de la vie tranquile du cloître à
l'état actif du mariage. Ils ont préfenté
une foule de motifs pour aider ceux qui
font engagés dans la fociété conjugale à
fupporter les chagrins . Ne vaut - il pas
mieux donner des règles pour les éviter ?
C'eft auffi le principal objet de cette Gamologie
, expreffion empruntée du grec ,
& qui fignifie difcours fur le mariage.
M. de Cerfvol , après avoir expofé quelques
inftructions préliminaires relatives.
au mariage , parle de l'attention & du dif
cernement qu'il convient d'apporter dans
le choix d'un époux ; il nous entretient
des convenances & des analogies qu'exige
la plus étroite des unions . Mais il n'infifte
point affez fur les rapports qui doivent
fe trouver entre les connoiffances ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
les lumières & la culture d'efprit des deux
époux . Quelle plus trifte fituation pour
une mère ou un père de famille qui penſe
& fe plaît dans fa maifon, que de fe trouver
réduit à penfer feul ! C'eſt la culture
d'efprit qui contribue le plus à rendre la
fociété agréable , & cette culture eſt toujours
trop négligée dans l'éducation des
filles . On leur apprend à féduire, rarement
à fe faire aimer . L'auteur de lafcience du
mariage s'applique principalement à inftruire
les jeunes perfonnes de beaucoup de
circonftances , de détails , d'objets qu'il
leur importe de connoître , effentiels même
à leur félicité , & que l'on s'obſtine
néanmoins à leur cacher fous le faux prétexte
que la nature y fuppléera . « Mais ,
» comme on l'obferve dans cette gamologie
, la nature , toujours uniforme
» dans fon plan , affujettie elle même à
» des règles générales , n'a pu rien prévoir
fur les modes variées à l'infini des fo-
» ciétés , ni fur des ufages mobiles , &
qui ne font point de fa fondation . Il eſt
» dans le mariage , comme dans les autres
" conditions de la vie , une multitude de
"
و د
"
·
fituations qui ne font ni fâcheufes , ni
» agréables ; on y éprouve des fentimens
» qui ne font ni le plaifir ni la douleur
OCTOBRE . 1772. 103
» mais qui participent de ces affections &
» qui y conduifent. La nature n'a rien à
» nous faire preffentir fur la fuite ou la
» recherche de ces fujets moyens , de ces
» accidens fubalternes , qui , par notre art
» ou notre ignorance , deviennent fouvent
» des caufes majeures & des principes fé-
» conds de bonheur ou d'infortune . C'eft
"
l'ufage , c'eft l'expérience , c'eft l'inf
» truction familière qui nous apprend
» comment nous pouvons éviter ces maux
» & nous procurer ces biens fecondaires .
» Dans l'état agrefte , nous n'avions pas
» befoin de la fcience de ces moyens ; les
» fituations qu'ils produifent n'exiſtoient
» pas. Retournons dans les forêts , & li-
» vrons - nous à l'inftinct rarement il
» nous trompera fur les objets qui font de
pur fentiment. Dans la fociété il faut
» un autre guide ; quiconque s'y aban-
» donneroit à l'instinct , trébucheroit à
chaque pas . Ces réflexions fuffifent
pour faire condamner le ton mystérieux
qu'on emploie ordinairement dans l'édu
cation des filles. L'auteur entre ici dans
quelques détails ; mais la fcience de fe
bien conduire dans le mariage , renferme
un trop grand nombre de parties pour
qu'il entreprenne de les traiter toutes . Les
jo
»
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
99
"
«
avis qu'il donne fuffifent néanmoins pour
guider les femmes dans les cas les plus
généraux & les plus difficiles. On ne fauroit
être trop attentif à éloigner de l'oeil
tout ce qui ne doit pas lui caufer des inpreffions
agréables ; & Fauteur tire de ce
principe plufieurs conféquences . Si les
" foins que vous prenez de votre parure,
» pour vous montrer en public , dit l'inf
» tituteur à fon élève qu'il nomme Sophie
, ne font pas continués dans le par
» ticulier ; fi vous ne vous montrez à vo-
» tre époux que dans ces négligés outrés
qui décèlent l'abandon de fes charmes
» & l'indifférence de plaire , il réfuitera
» de cet oubli des bienféances deux effets
» funeftes à votre tranquillité , & qui fes
» ront l'origine d'une foule de chagrins ,
fi 32 vous aimez votre mari. D'abord rien
» ne pourra l'empêcher de croire que vous
» êtes plus jaloufe d'exciter l'attention
» des autres hommes , que la fienne . Certe
préférence , fuppofée peut - être , fera
payée d'une préférence réelle ; car , en
» fecond lieu , comme nous nous reffem.
» blons tous , à quelques nuances près , il
» recevra de la part des autres femmes
qu'il voit continuellement dans la fitua
tion la plus propre à les faire valoir ,
"
OCTOBRE . 1772. 195
"
9
»
» les mêmes fenfations que vous faites
» éprouver aux hommes , en les frappant
» à la foi par les beautés de la nature & les
» fublimités de l'art . Vous fentez , ma
» chère Sophie , jufqu'où ces préventions
» peuvent conduire un époux , & com,
bien eft dangereux l'ufage établi de ne
fe point gêner entre mari & femme.
» Les exemples font fréquens de femmes
qui , après avoir infpiré l'amour le
plus vif, n'ont pu tenir fix mois à la
» fociété intime du mariage , fans qu'el-
» les euffent d'autres défauts , qu'une né-
» gligence extrême. Je n'en rapporterai
pas de fubfiftans , parce que je ne veux
» mortifier perfonne. Dans le feizième
» fiécle , Diane de Château Morand fut
épousée par un aîné de la Maifon d'Ur
» fé. Elle avoit tous les avantages qui
» peuvent faire rechercher une fille ; la
» richeſſe , la naiſſance ; & elle étoit jeune
» & fage. Cependant fon mari , excédé
» des dégoûts qu'elle lui caufoit , préféra
v
19
·
le célibat perpétuel , à fa compagnie . Il
» chercha des prétextes , & en trouva pour
» faire diffoudre fon mariage ; puis il em
braffa l'état eccléfiaftique. L'ingénieux
» auteur de l'Aftrée , Honoré d'Urfé fon
» frère , aimoit Diane depuis long temas,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
39
» Il obtint de Rome une difpenfe , &
» épouſa ſa belle- foeur. Mais , vaincu à
fon tour par les répugnances , & n'ayant
» pu obtenir de fa femme qu'elle eût un
» peu plus de foin de fa perfonne , il fat
» contraint de s'en féparer. Ainfi l'amour
» & l'intérêt , c'eſt- à - dire , les deux plus
puiffans mobiles des actions humaines ,
» n'ont pu l'emporter dans l'efprit de deux
» frères fur des dégoûts qu'une légère at-
» tention auroit prévenus.
"
13
L'auteur entre ici dans quelques détails
fur ce qu'il appelle politique du mariage.
Illoue les vertus des femmes ; il ne diffimule
pas leurs défauts , & éclaire leut
amour propre fur leurs véritables intérêts.
Il s'attache , dans le cours de cet écrit , à faire
voir la dignité de la fociété conjugale ,
fes avantages , le bonheur qu'il procure
aux ames honnêtes & fenfibles . Quand
on aura calculé les plaifirs & les peines
auxquels font affujetties les diverfes con
ditions de la vie , on fera obligé de conclure
, avec l'inftituteur des femmes , que
c'est au mariage qu'il en faut revenir. Les
privations qu'on s'impofe , en fe vouant
au célibat , font mille fois plus à craindre
& plus infupportables dans nos moeurs ,
qu'il ne le feroit d'être mal marié. TouOCTOBRE
. 1772. 107
tes les loix , par exemple , ne fauroient
faire ceffer les remords d'une fille de quarante
ans dont les paffions ne peuvent
plus fe déguifer. C'eſt envain que , foumettant
fon orgueil à fon tempérament ,
elle fait les premières démarches , qu'elle
retrace le fouvenir de fa beauté ; envain
elle veut rappeller l'amour dans la faifon
de l'amitié un fourire dédaigneux des
amans qu'elle a méprifés , eft le retour
réel & mérité de l'indifférence qu'elle
affecta.
í
* Le Poëte malheureux , ou le Génie aux
prifes avec la Fortune , & c. Par M. Gilbert
. A Amfterdam.
L'auteur nous apprend que certe pièce
a concouru pour le prix de l'Académie
Françaile. Le fujet était fufceptible d'intérêt.
Un jeune homme entraîné par l'amour
des lettres , qui a trop recherché la
gloire & trop négligé la fortune , qui a
oublié combien la première était difficile
à acquérir , & l'autre difficile à remplacer,
qui raconterait avec candeur les erreurs
de fon imagination , & les efpérances
* Cet article & les deux fuivans font de M. de
la Harpe.
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
trompées , pourrait , s'il s'exprimait avec
une fenfibilité douce & vraie , émouvoir
celle de fes lecteurs. M. Gilbert a pris
une tournure toute différente. Bien loin
de chercher à fe concilier les, efprits , il
femble vouloir les révolter ; il s'emporte
contre les hommes , contre les rivaux ,
contre fes juges avec une violence indifcrète
. Il s'exhale toujours en reproches ,
& ne les juftifie pas affez. On voit bien
qu'il peut fe plaindre de la fortune ; mais
on ne voit pas pourquoi il fe plaindrait
des hommes . Il prétend qu'il les a étudiés
long- tems , & il ne fonge pas qu'il fe die
lui-même très - jeune , & que cette étude
n'eft pas de fon âge. Mais cet âge même
doit l'excufer. Il ne faut voir dans cet effai
qu'une jeune tête qui fermente , qui
eft aigrie par des contradictions , des obftacles
& des chagrins , & qui , fans doute ,
fe calmerait & s'éclairerait dans une firuation
plus heureufe . Ceux qui cherchent
le talent dans fon germe , & ne jugent pas
avec une févérité trop dure les premiers
effais d'un âge qui n'eft guères que celui
des fautes , appercevront à travers le défordre
des idées & la foule des incorrections
qui règnent dans cette pièce , des
morceaux qui annoncent de la verve , &
1
OCTOBRE . 1772. 199
des tournures & des mouvemens qui font
d'un poëte.
L'auteur
, irrité du peu
de fuccès de fes
premiers
travaux , craint d'être obligé de
regretter
l'ignorance
de fes premiers
ans.
Pareil à cet aiglon qui , de fon nid tranquille ,
Voyant près du ſoleil ſon père tranſporté ,
Nâger avec orgueil dans des flots de clarté ,
S'élève , bat les airs de fon aîle indocile ,
Retombe , & ne pouvant le fuivre que des yeux ,
En accufe fon nid , & d'un bec furieux
Le difperfe brife ; mais envain le regrette ,
Lorfqu'égaré dans l'ombre , il erre fans retraite.
Toute la dernière partie de la période
eſt traînante , & fans effet ; mais cette
comparaifon eft ingénieufe , & ce vers ,
Nâger avec orgueil dans des flots de clarté ,
Me paroît fort beau .
Dieu plaça mon berceau dans la poudre des
champs .
Je n'en ai point rougi ; maître du diadême ,
De mon dernier fujet j'eufle envié le rang ,
Et,honteux de devoir quelque chofe à mon fang ,
Voulu renaître obícur pour m'élever moi- même.
Peut-être ne fallait - il pas aller jufqu'à
110 MERCURE DE FRANCE .
fe fuppofer roi ; mais il y a de la hauteur
dans cette idée .
Qu'a fon gré l'opulence , injufte & vile amante ,
Berce fur le damas ce parvenu groffier ,
Et laifle le poëte à l'ombre d'un laurier ,
Charmer par fes concerts le fort qui le tourmente
;
Il n'eft qu'un vrai malheur , c'eft de vivre ignoré.
L'homme brille un moment , & la tombe dévore
Les titres faftueux dont on fut décoré ,
Nos maux & ces plaifirs que le vulgaire adore ,
و
Tout périt fous la faulx de la mort ou du tems.
Mais la gloire du moins que l'homme a mérités ,
Survit à fon trépas , & s'accroit par les ans , & c.
Ces idées font communes. Mais ce
vers ,
Il n'eft qu'un vrai malheur , c'eft de vivre ignoré.
peint l'amour de la gloire avec verité &
énergie.
Le poëte nous préfente le tableau de
la félicité champêtre , dans Philémon qui
n'a point fongé à la gloire , & qui cultive
en paix le champ de les pères .
Les tranquilles étangs , les tortueux vallons ,
1
OCTOBRE. 1772 . 111
Les antres toujours frais , les ruiſleaux vagabonds
,
Les chants du peuple aîlé , fes jeux dans les feuillages
,
La juftice , la paix , tout rit à Philémon .
Oh ! combien j'eufle aimé cette beauté naïve ,
Qui , d'un époux abfent preffentant le retour ,
Raflemble tous les fruits de fon fertile amour ,
Dirige des aînés la marche encor tardive ,
Et, portant dans les bras le plus jeune de tous ,
Vole au bout du fentier par où defcend leur père ,
& c.
Elle le voit , grand Dieu ! dérobe à ma mifère
L'afpe&t de leurs plaifirs dont mon coeur eft jaloux
.
N'eft- ce donc point allez des tourmens que j'endure?
Quoi ! je porte un coeur noble , & d'un oeil plein
d'effroi
Je lis fur tous les fronts le mépris & l'injure!
Le dernier des mortels eft plus heureux que moi ,
& c.
Ces mots , le dernier des mortels , ont
l'air de tomber for Philémon , dont on
vient de décrire le bonheur , & l'on ne
voit pas pourquoi Philémon ferait le dernier
des mortels. On ne fera point de remarques
fur le ftyle. Si l'on en faifait, ce
112 MERCURE DE FRANCE.
ne ferait point dans la vue de rabaiffer ni
de décourager un jeune débutant , projet
odieux que des hommes vils ont quelquefois
conçu & ont eu même la balleſſe
d'avouer , mais dont un homme qui fait
profeffion d'honnêteté , ne fera jamais capable
. Peut- être autions - nous pû , en détaillant
quelques vers , donner quelques
avis à l'auteur. Mais il n'en faut don
ner que lorsqu'ils peuvent être utiles ,
& M. Gilbert , dans la préface de fa pièce
, dit trop de mal de celui qui en rend
compre aujourd'hui , pour être difpofé à
profiter de fes confeils en matière de goût.
Cette préface eft ce qui doit faire le plus
de peine à ceux que les difpofitions , qu'annonce
l'auteur pour la poëfie , pourraient
engager à s'intéreffer à lui. Comment M.
Gilbert a t- il été affez mal confeillé pour
imprimer dans un ouvrage de début qu'il
nous apprendra quelque jour que M. de
Voltaire eft pour la poësie française ce que
Sénèque fut pour l'éloquence latine ? Cette
phrafe affurément ne fera pas plus de tort
à M. de Voltaire que cent autres de ce
genre qu'on imprime tous les jours contre
lui ; mais ne peut - elle pas en faire
beaucoup à celui qui fe la permet ? Comment
m'a til pas fongé d'abord qu'un jeuOCTOBRE.
1772. 113
ne homme de vingt ans n'a rien à nous
apprendre , & que lui - même doit s'occuper
d'apprendre quelque chofe ? qu'on
ne lui demande point d'apprécier les maî
tres , mais de les étudier ? Quelle opinion
veut-il qu'on prenne de lui , en voyant la
manière indécente dont il parle de l'Académie
& de plufieurs de fes membres les
plus illuftres ? Comment lui eft - il venu
dans la tête de prendre pour épigraphe ?
Barbarus hic ego fum , quia non intelligor illis .
Si l'Académie n'entend pas M. Gilbert
, M. Gilbert eft - il bien fûr que ce
foit l'Académie qui ait tort ? Eft- il bien
für que le Public lui donnera la couronne
qu'il croit ne lui avoir été refuſée que par
Finjuſtice des juges ? Et ne voit - il pas
qu'un écrivain qui ferait en effet capable
de mériter on prix , parlerait d'un autre
ton ?
Il dit dans un endroit de fa pièce.
Je puis être du moins fameux par mon audace.
Qu'il fe garde bien de fuivre cette première
fougue de fon imagination ; qu'il
foit bien perfuadé qu'on n'eft pas toujours
fameux avec de l'audace ; plus d'un exemple
peut lui apprendre que quand on eſt
114 MERCURE DE FRANCE.
réduit à n'être fameux que par fon audace,
c'est une trifte manière de l'être , & qu'alors
même l'audace prend un autre nom .
Qu'il ne foit pas tenté d'imiter le cyniſme
où le font emportés plufieurs écrivains
qui n'avaient que cette manière de faire
parler d'eux ; ne voit il pas que le mépris
public en eft le fruit ? Avant d'éclater en
reproches & en menaces contre les hommes
, qu'il fe demande s'ils ont en effet été
fi injuftes envers lui , & s'il a produit quel
que bel ouvrage qu'on ait méconnu. S'il
veut faire de férieufes reflexions fur les
avis qu'on lui donne ici , fans autre motif
que fon intéret & fon avancement , il fen
tira combien ces avis lui peuvent être
plus avantageux que ceux auxquels il s'eft
laiffé entraîner ; il s'efforcera de réparer
fes torts , & d'effacer les impreffions peu
favorables qu'ils ont pû donner ; il concevra
que ce n'eft pas affez de fe croire de
la force ; mais qu'il faut en avoir fait preuve
; & que , loin d'infulter gratuitement les
gens de lettres , il faudrait chercher à mériter
une place parmi eux.
Voltarii Henriados éditio nova , latinis
verfibus & gallicis , Q. dedicar Sérénilli .
mo Potentill. Princ. Elect . Palatino ,
OCTOBRE. 1772 . 115
Carolo Theodoro , Calcius Cappavallis
ex aulæ Palatinæ fervitio. Biponti ,
typis Ducalibus , &c. Parifiis , apud
Lacombe , bibliopolam , viâ Chriſt .
La Henriade de M. de Voltaire , nouvelle
édition , en vers latins & français , dédiée
à Son Alteffe Séréniffime Electorale
Palatine Charles Théodore . Par
M. de Caux de Cappeval , au fervice
de la Cour Palatine . Aux Deux Ponts,
de l'Imprimerie Ducale ; & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine .
Tels font les deux titres de ce fingulier
ouvrage , l'un des monumens les plus
remarquables qu'on ait élevés à la gloire
de M. de Voltaire. Déjà traduit dans
toutes les langues modernes , & de fon
vivant devenu , pour ainfi dire , ancien ;
parce que les ouvrages , ainfi que ceux
de l'antiquité , font depuis plufieurs générations
au nombre de nos modèles &
dans la mémoire de tous les amateurs des
lettres , on lui fait parler aujourd'hui la
langue de Virgile dont il eft le rival &
l'imitateur . Mais comme il faudrait un
Voltaire pour traduire Virgile , il faudrait
auffi un Virgile pour traduire Voltaire .
116 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas qu'il n'y ait des beautés
dans l'ouvrage de M. de Caux , comme
on le verra par plufieurs morceaux que
nous citerons , & qui nous ont paru refpirer
la latinité antique , du moins autant
que le goût des modernes peut juger d'une
langue morte. Mais combien d'obstacles
& de difficultés le traducteur latin n'avait-
il pas à vaincre ? Des moeurs abfolument
nouvelles qui ne tiennent en rien à
celles qui font dans les poëtes de l'antiquité
, des combats qui ne reffemblent.
pas plus aux combats des Latins que le
fiege d'une de nos villes ne reffemble au
fiége de Troye , une foule de termes dont
l'équivalent ne peut fe retrouver dans aucun
auteur ancien , des idées philoſophiques
, allégoriques & morales d'un genre
qui leur était inconnu , voilà ce que le
Latinite moderne avait à exprimer , & ce
qu'il était fouvent impoffible de rendre
heureufement. l'idée principale du poëme
, le mot de ligue pouvait- il fe rendre
en latin? L'auteur emploie tour à tour
fædera , factio. Mais ces termes nous rappellent
- ils les mêmes idées que le mot
de ligue ? Voyons , par exemple , dans le
début du poëme comment le mot foedera
fe trouve placé.
· -
OCTOBRE . 1772 . 117
Je chante ce héros , qui regna fur la France ,
Et par droit de conquête , & par droit de naiffance
;
Qui , par de longs malheurs apprit à gouverner ;
Calma les factions , fut vaincre & pardonner ;
Confondit & Mayenne , & la ligue & l'Ibère ,
Et fut de fes fujets le vainqueur & le père.
Voici la verfion latine.
Herom canimus , qui Gallica regna paravit ,
Jura probans armis & avito fanguine firmans ;
"Quique per exhauftos , bello adverfante , labores
Proludens,didicit regnare & parcere victis ,
Fadera , Gufiadas , fortes fuperavit Iberos ,
»Et fedit folio victorque parensque fuorum . »
Ce début ne nous paraît pas heureux.
C'est une grande faute d'avoir terminé les
premiers vers par un fens complet . Rien
n'eft plus contraire au génie de la poëlie
latine , & à la nature d'un exorde qui doit
toujours attacher l'efprit par une fufpenfion
habilement prolongée. Ces mots
Gallica regna paravit qui fignifient il con
quit le royaume de France , femblent finir
le poëme dès le premier vers ; & rien
n'eft plus oppofé d'ailleurs à l'élégance latine
de finir ainfi le fens & le vers
que
par un prérérit. C'eft là -fur- tout que l'en118
MERCURE DE FRANCE.
jambement étoit necellaire. Il fallait fuf
pendre la période comme elle l'eft dans
l'original. Je ne crois pas non plus que
ces deux participes du fecond vers probans
& firmans foient de bon goûr . Ce n'eft pas.
la la phrafe poëtique. Les quatre autres
vers font beaucoup mieux ; mais que fignifiefuperavit
fædera ? Il vainquit les traités
? Cette expreffion eft elle latine , &
rend elle l'expreffion françaife , it confon
dit la ligue ? Au refte , j'avoûrai que cette
difficulté était grande , & que le meilleur
parti qu'il y avoit à prendre était peutêtre
de l'éluder , en ne cherchant point à
rendre le mot de ligue , & fe contentant
d'un terme générique .
Si l'exorde eft défectueux , l'invocation
me paraît fupérieurement rendue , & c'était
beaucoup ; car elle eft d'une grande
beauté dans le français.
Defcends du haut des Cieux , augufte vérité :
Répands fur mes écrits ta force & ta clarté.
Que l'oreille des Rois s'accoutume à t'entendre.
C'eſt à toi d'annoncer ce qu'ils doivent appren
dre ;
C'eſt à toi de montrer aux yeux des Nations ,
Les coupables effets de leurs divifions.
Dis comment la difcorde a troublé nos provinces,
OCTOBRE , 1772. 119
Dis les malheurs du peuple & les fautes des Princes
,
Viens , parle ; & s'il eft vrai que la fable autrefois
Sut , à tes fiers accens , mêler fa douce voix ,
Si fa main délicate orna ta tête altière ,
Și fon ombre embellit les traits de ta lumière;
Avec moi , fur tes pas , permets-lui de marcher ,
Pour orner tes attraits , & non pour les cacher.
Labere de Coelo tu veri auguſta ſatelles
»Virgo ; facem attollens in carmina ſuffice vires.
Te Reguin affuescant aures audire fuperbæ ;
»Voce tuum eſt dominos terrarum ambire magiſ
»Iiâ;
»Oftentare tuum eft , torum documenta per or
» bem ,
» Dura rebellantum mala , dementesque rainas .
»Dic undè irruerit noftros difcordia fines ;
"Dic triftes populorum iras & crimina Regum ;
»Alloquere ipfa, Tibi potuit û fabula quondam
"Cantas illecebris, voces mollire feveras ,
»Artificique manu famulans decus addere fron
» ti ,
>>Si fplendori umbrâ varios affudir honores ,
»Illa finas mecum facra per veftigia furgat ,
Fida miniftra tui , non invidiofa , decoris . »
Je ne reprendrais dans ce morceau que
120 MERCURE DE FRANCE.
le mot de fatelles , qui ne me ſemble pas
jufte. Je fçais bien qu'Horace a dit :
»Virtutis veræ cuftos rigidusque fatelles . »
Mais c'eft précisément pour cette raifon
que je ne voudrais pas l'employer ici.
Défenfeur de la vérité , ( ce que fignifie
fatelles veri ) n'eft, pas
la même chofe que
-la Divinité même qui préside à la vérité.
Peut- être aurais - je mieux aimé inte pres
fid fima veri diva.
Je citerai encore ce portrait de Guife ,
qui me paraît bien traduit.
Nul ne fut mieux que lui le grand art de féduire ;
Nul , fur fes paffions n'eut jamais plus d'empire ,
Et ne fut mieux cacher , fous des dehors trompeurs
,
Des plus vaſtes deffeins les fombres profondeurs.
Altier , impérieux , mais fouple & populaire ,
Des peuples en public il plaignait la mifère ,
Déceftait des impôts le fardeau rigoureux ;
Le pauvre allait le voir , & revenait heureux ;
Il favait prévenir la timide indigence ;
Ses bienfaits dans Paris annonçaient la préſence :
Il fe faifait aimer des Grands qu'il haïflait ,
Terrible & fans retour alors qu'il offenfait ;
Téméraire en fes voeux , fage en les artifices ,
»Brillant
OCTOBRE . 1772 121
Brillant par fes vertus , & même par les vices ,
Connaillant le péril & ne redoutant rien ;
Heureux guerrier , grand Prince & mauvais citoyen
.
«Moliri infidias magnam non calluit artem
Sic alius , cæcofque fui componere motus ;
»Nullus & ambages vafto fub corde repoftas
»Diffimulare magis novit fallacibus umbris ;
>>Imperiofior atque ferox , fed flexile pectus
"Ac populare , malis coràm indoluifle volebat
Ufque laborantis populi , exfecratus iniquum
»Vectigalis onus ; felix , cum pauper adiret ,
"Indè redibar ; opes timido effundebat egeno;
»Clara ferebatur multis præfentia donis.
»Noverat infenfas procerum fibi ducere mentes ;
»Hoftis erat , fi læderet , implacabilis , ardens ;
Exfuperans votis nimium , fed callidus ; idem
Virtutum atque ipsâ vitiorum luce decorus ;
>>Prænofcens animo quæ deindè pericula temnat ;
»Dux felix , magnus Princeps , civifque mali
»gnus. »
Je ne crois pas que malignus foit l'expreffion
propre. Je pourrais remarquer
plufieurs exemples de ce même déf ur de
propriété dans les termes , & d'exactitude
dans la traduction . Il y a beaucoup d'endroits
où l'auteur s'éloigne du fens de l'o
I.Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
riginal ; il y en a même où la traduction
elt abfolument contraire au texte . Tel eft
celui ci , où il s'agit de la tête de Coligni ,
que l'on porte aux pieds de Médicis.
Médicis la reçut avec indifférence ,
Sans paraître jouir du fruit de la vengeance ,
Sans remords , fans plaifirs , maîtreffe de fes fens ,
Et comme accoutumée à de pareils préfens.
Illa recognofcit fedato lumine donum ,
»Diffimulans ultos memori ſub corde furores ;
»Gaudia nec ftimuli erumpunt ; premit obvia
» fenfus , 53
Et tanquam foleat tantos haurire dolores , »
Je ne dirai rien des trois premiers vers
qui ne rendent point du tout les vers
français , mais le dernier qui fignifie littéralement
, accoutumée à dévorer de fi
grandes douleurs , eft une étrange méprife.
Certainement Médicis n'étoit rien moins
qu'affligée de la mort de Coligny , & accoutumée
à de pareils préfens veur dire accoutumée
à des vengeances atroces , ce qui
eft , comme on le voit , infiniment éloigné
de la verfion de M. de Caux.
Mais elle n'avait point étouffé cette voix,
Qui , jufques fur le trône , épouvante les Rois,
OCTOBRE . 1772 . 123
«At non fulmineam potuit compefcere vocem ,
Quæ Reges etiam foliorum exturbat in arce . »
Fulmineam paraît ici bien déplacé pour
exprimer cette voix fecrette de la confcience
qui murmure dans le coeur des hommes
coupables & puiffans .
Ces remarques & celles qu'on pourrait
y ajouter n'empêchent pas que l'ouvrage
de M. de Caux ne foit eftimable , & l'on
doit des éloges à fon zèle pour la gloire
de M. de Voltaire, & à fon talent pour la
poëfie latine.
Panégyrique de St Louis , Roi de France,
prononcé dans la chapelle du Louvre , le
25 Août 1772 , en préfence de l'Académie
Françaife ; par M. l'Abbé Maury
, chanoine , vicaire général & official
de Lombès . A Paris , chez le Jay ,
libraire , rue St Jacques , au - deffus de
celle des Mathurins , au grand Corneille.
Si quelque chofe demande toutes les
reffources de l'efprit & de l'éloquence ,
c'eft fans doute d'avoir à traiter un fujet
déjà traité par une foule d'orateurs , & de
louer ce qui a été tant loué. Il femble que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la fatyre foit inépuifable , tant l'efprit ha
main a de malignité ; mais l'éloge , même
celui du plus grand homme , a des bornes
très - étroites , ce font celles de la perfec-.
tion humaine ; auffi , dans cette multitude
de panégyriques qui fe renouvellent tous
les ans , en l'honneur de St Louis , à peine
en a - t-on diftingué un petit nombre dont
le fouvenir fe foit confervé parmi les
connaiffeurs . L'on peut citer , entre autres
, celui
que prononça l'Abbé Seguy ,
& qui était en effet de M. de Voltaire ;
( car M. de Voltaire , qu'on a tant accufé
de profiter de l'efprit des autres , a fouvent
prodigué le Gen fous le nom d'autru
) celui de M. l'Abbé de Vauxcelles ,
morceau plein d'élégance , de grace & de
douceur , & qui fe rapprochait beaucoup
de la manière de Maffillon ; celui de M.
l'Abbé Couturier , remarquable par la nobleffe
& l'élévation , & qui avait quelquefois
le ton de Boffuet. Ces difcours , &
quelques autres , ont mérité d'échapper à
l'oubli & de trouver une place dans le
recueil des amateurs. Celui de M. l'Abbé
Maury doit en obtenir une très diftinguée
parmi les nombreux monumens que l'éloquence
a élevés à la gloire de St Louis.
Il s'eft rendu fon fujet propre , & l'a fait
OCTOBRE 1772. 125
paraître nouveau . Perfonne, peut être, n'y
a fouillé plus avant que lui . C'eft fur-tout
fous le titre de légiflateur & de bienfaiteur
des hommes qu'il a confidéré fon
héros , & , dans ce genre , fes idées font
grandes , proportionnées à la dignité du
fujet , fes vues font juſtes & profondes ,
& font le réfultat de beaucoup de connaiffances
hiftoriques mifes en oeuvre par un
efprit obfervateur ; & il s'exprime à la fois
en philofophe ami de l'humanité , & en
miniftre de la Religion.
Ce morceau de fon exorde que nous
allons citer , contient tout le plan de fon
difcours. Affez courageux pour entre-
» prendre de créer fon fiècle , St Louis
» étendit , par fa légiflation , l'influence.
» de fon règne fur tous les fiécles . Ce
"
Monarque religieux , dont chaque ac-
>> tion rappelle un devoir de la royauté ,
» réduifit la politique à l'équité la plus
» févère ; il abaiffa devant la loi l'auto-
» rité de fes vaffaux & la fienne propre ;
» il eut une droiture généreufe & inflexi-
» ble , un génie vafte & hardi , un carac-
» tère ferme & invariable. Il fut grand
» fur le trône par la juftice , qui eft la
» bienfaiſance des Rois ; il fe fignala dans
» les armées par fa valeur , dans la vic-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» toire par la modération , dans les fers
» par l'empire qu'il y conferva fur des
» Barbares dont il était l'efclave. Après
» avoir affuré le bonheur de fes contemporains
par les vertus , St Louis prépara
» le bonheur de fa poftérité par les loix ;
chaque fiècle a reçu de lui de nouveaux
» bienfaits , & il a acquis des droits fur la
>> reconnoiffance de l'Europe entière . »
33
33
n
L'orateur ouvre la première partie par
la définition d'un Roi. Cette figure a été
fouvent employée ; mais elle eft brillante,
& dans la chaire elle produit toujours de
l'effet. Qu'est- ce qu'un Roi ? c'est l'oint
» du Seigneur , le bouclier du faible , le
» fléau du méchant , l'arbître de l'opinion ,
» la règle vivante des moeurs. C'eft un
» homme dont les devoirs font auffi étendus
que fa puiffance , qui répond à Dieu
» d'un peuple entier , & participe par fes
» vertus à tous les honneurs dus au génie;
» un homme qui fe fanctifie par fon pro-
» pre bonheur , lorfqu'il rend fes fujers
» heureux , dont les actions font des
» exemples , les paroles des bienfaits , les
regards même des récompenfes ; un
homme qui n'eft élevé au deffus des
» autres que pour découvrir les malheureux
de plus loin ; c'eft enfin une victi-
"
A
OCTOBRE. 1772 . 127
"
» me honorable de la félicité publique , à
qui la Providence a donné pour famille
» une Nation , pour témoin l'Univers ,
» tous les fiécles pour juges . »
Cette définition eft fort belle ; mais
nous obferverons que cette phrafe , ilparticipe
parfes vertus à tous les honneurs dus
» au génie , ne préfente pas un fens clair.
"
Le tableau de la France , au moment
que St Louis monta fur le trône , eft énergiquement
tracé. « Si nous jugeons des
» moeurs par les loix , je vois que St Louis
» défend de piller les biens , de maffacrer
» les troupeaux , d'incendier les maiſons,
» de brûler les récoltes , & que par ces
» étranges précautions fon code accufe fon
» fiècle. Guerrière dans fa Religion , la
>> France avait inftitué des Ordres reli-
» gieux militaires , & , depuis deux fiécles ,
» les guerres même étaient facrées; guet-
» rière jufques dans fes plaifirs , elle aimait
à conferver fous fes yeux , dans les
» jeux féroces des tournois , une image
toujours préfente des batailles . Tout
» était frontière , fortereffe , tour , follé ,
» rempart , champ clos , fous ce gouver-
» nement anarchique & barbare dont
» l'hiſtoire nous raconte une multitude
d'exploits fans nous préfenter un véri-
"
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
» table héros ; où l'homme était devenu
» une propriété de l'homme , & qui of-
» frait le fpectacle des deux plus terribles
» Aléaux qui puiffent attaquer la Monar-
» chie , un Roi fans pouvoir , & un peuple
fans liberté . »
"
L'efprit d'équité qui caractériſe Saint
Louis eft peint avec les traits les plus
vrais. Quand je dis que Saint Louis fut
jufte , je ne parle point , Meffieurs , de
» cette juftice lente & cruelle qui confu-
» me , par fes délais , l'infortuné qui l'in-
» voque ; de cette juftice indolente qui
» craint d'approfondir fes devoirs , & s'en-
» veloppe de l'ignorance pour fe garantir
» du remords ; de cette juftice inexorable
» qui compte toujours avec les malheu-
» reux , confulte la loi qui ne parle qu'au
» citoyen , & n'écoute jamais le fenti-
» ment , le véritable légiflateur de l'hom-
» me vertueux. Animé par l'efprit du
» chriftianifme , St Louis fut jufte avec
» courage . Ce Prince religieux ne veut
" point participer aux ufurpations de fes
ancêtres ; il examine fes droits au tribunal
de fa confcience avec autant de féactions
. Perfuadé
ور
99
22
que fes propres
la politique d'un Prince doit
dans ion coeur , que les Rois doiOCTOBRE.
1772. 129
vent porter, comme les autres hommes ,
» & plus que les autres hommes , le joug
» falutaire de l'Evangile , il fut Chrétien
» en Roi , & il apprit à fon fiècle qu'on
» ne pouvait pas choifir auprès de lui un
» arbitre plus févère que lui même . Lorf-
» que le Roi d'Angleterre a voulu foute-
» nir fes prétentions par fes armées , Louis
» a oppofé la force à la force ; mais après
» l'avoir défait , il pèſe ſes droits dans la
balance de la juftice , & il cède cinq
provinces à ce même Monarque Anglais
, qui n'avait pû lui enlever une
» feule de fes places . Ne nous arrêtons
"
pas , Meffieurs , au fpectacle fi intéreſ-
»fant pour la vertu , d'un Roi victorieux
» qui reftitue volontairement des Etats
» conquis ; mais confondons pour tou-
" jours ces politiques infenfés qui ofent
» faire un crime à Louis d'avoir été jufte.
» Je conquerrai la paix , diſait énergique-
» ment ce grand homme , je conquerrai
» la paix ; & cinquante années de paix
» entre la France & l'Angleterre furent
» en effet le prix de ce facrifice inat-
» tenda . "
St Louis protégea les lettres , & il convenait
à un homme qui les cultive avec
autant de fuccès que M. l'Abbé Maury
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
"
de faire valoir cet avantage . « Il eſt une
» autre gloire que St Louis partage avec
" tous les grands Rois : il protégea les
lettres ; il fit plus , Meffieurs , il eut le
» mérite de les aimer & de les cultiver ;
» & fi l'eſprit humain eût fuivi les progrès
de fon génie , le règne de Louis
» ferait aujourd'hui l'époque de la renaif-
» fance des lettres ; mais du moins il pré-
» para cette heureufe révolution ; il comprit
que l'ignorance étoit l'ennemie la
plus formidable du Chriftianifme ; it
» fut le reftaurateur de l'Univerfité de Paris
,
il eut pour amis & pour convives
» les plus éclairés de fes contemporains
» Robert Sorbon , St Thomas d'Aquin
» St Bonaventure ; il les honora parce
qu'il favait que la confidération eft le
» feul prix digne des talens ; en effet elle
» vient du coeur , & elle flatte d'autant
99
"
""
25
»
plus de la part des Souver ins , que l'eftime
n'eft pas un don , mais un hom-
» mage. Cette capitale préfente encore à
» l'admiration de l'Europe , des monumens
des arts , qui ont illuftré le règne
» de St Louis . Les manufcrits les plus
précieux de Rome & d'Athènes furent
» recueillis , par fes foins , dans fa bibliothèque
de la fainte Chapelle. Souvent
ود
ןכ
OCTOBRE. 1772. 131
n
"9
"
» le Souverain fe réfugiait dans cet afyle;
» je ne dirai pas , pour fe confoler de la
royauté , puifqu'il jouiffait du fpectacle
» d'un peuple heureux , mais pour honorer
le goût des lettres , qui , dans ces
» tems reculés , avait encore befoin d'être
» ennobli par l'exemple d'un Roi ; il y
expliquait lui même les difficultés qu'on
» lui propofait , & il devenait l'oracle des
fçavans après avoir été l'arbître des Sou-
» verains. Ainfi , Meffieurs , lorfque la
» Providence veut renouveller la face des
Empires , elle n'a pas befoin d'agir fur
chaque individu ; elle fait naître fur le
» trône un Monarque doué des heureux
» dons de la vertu & du génie ; le Prince
donne une impulfion générale & entraî-
» ne fa Nation . "
99
39
"
La feconde partie commence par une
idée très- ingénieufe , qui met dans un
plus grand jour toute la gloire de St Louis .
Pour mieux découvrir l'influence du
20 gouvernement de St Louis fur les fiè-
» cles qui l'ont fuivi , effacez fon règne
» de nos annales : quelle confufion ! quel
» défordre ! quelle barbarie ! Parcourez
» notre hiftoire depuis Clovis , en fui-
» vant les défaftres dont elle femée , vous
errez de précipices en précipices , vous
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
» rencontrez des Monarques affoupis dans
» la molleffe qui font Rois fans règner
» dominés par des Maires hautains qui
» règnent ſans être Rois , & en prennent
» enfin le titre , las de l'abandonner à ces
» fantômes de Souverains. Le génie de
» Charlemagne attire votre admiration
pendant quelques inftans ; mais la poftérité
de ce grand homme laiffe écrou-
» ler l'édifice de fa légiflation , & vous
> retombez avec fes fucceffeurs dans le
» même chaos d'où fon règne vous avait
"
"
tiré. Tandis que les premiers Rois de
» la troisième Race fommeillent dans
» l'indolence , ou bouleverfent tout , &
s'égarent dans le labyrinthe de leurs pro-
» pres erreurs , vous traverfez plufieurs
» fiècles de barbarie ; vous appercevez un
crépuscule faible encore fous Philippe-
Augufte enfin St Louis regne. Sans le
» gouvernement de ce Prince , la nuit fe
prolongeait jufqu'à Charles V ; mais
déjà le jour luit , & le fpectacle d'un
» grand Roi fur le trône foulage vos regards
fatigués par l'afpect de tant de
» déferts arides. »
29
"
»
Voici un autre idée plus heureufe encore
, parce que ce n'eft feulement un
trait d'efprit , mais une grande & utile
pas
1
OCTOBRE . 1772. 133
vérité . « Remarquez d'abord une preuve
» bien fimple de la fageffe de fon gou-
» vernement ; la population augmentée
fous fon règne de plufieurs millions de
33
Français, malgré la continuité des guer-
» res , comme autrefois les Ifraëlites fous
» les fucceffeurs de David , répara d'a-
» vance les brèches que lui firent les rè-
» gnes fuivans. L'efpèce humaine , qui fe
» deffèche & dépérit fous les tyrans , s'ac
croît toujours fous l'empire des bons
Rois ; & pour prononcer fur la gloire
» des Souverains , il fuffirait peut - être de
» faire le dénombrement de leur peuple
» au moment de leur mort . »
"
On le fouviendra long- tems de l'impref.
fion vive que produifit , dans la chaire , cet
endroit du diſcours de M. l'Abbé Maury ,
qui regarde les établiffemens de St Louis.
Nous allons le tranfcrire ; nous ne pouvons
mieux terminer cet extrair .
99
Avec ces bienfaits de Louis , le Peuple
Français reçut les lumières dont il
» avait befoin pour en découvrir l'impor
» tance. Auffi lorfque nos pères étaient
» malheureux fous les règnes fuivans
lorfqu'ils reprochaient publiquement à
Philippe le Bel l'altération des mon-
» noies , que demandaient - ils ? les éta-
95
99
134 MERCURE DE FRANCE .
ود
bliffemens de St Louis . Lorfqu'ils mut-
» muralent contre Louis X , vendant à
» l'enchère les offices de judicature , que
» demandaient - ils ? les établiſſemens de
» St Louis. Lorfqu'ils ac ufaient Char-
» les IV d'avoir accablé Etat par des
» dettes immenfes , que demandaient- ils ?
» les établiſſemens de St Louis. Lorfqu'ils
fe plaignaient fous Philippe de Valois,
de nouvelles impofitions dont ils étaient
furchargés , que demandaient ils ? les
établiffemens de St Louis , les établiſſe-
» mens de St Louis . Ils ne connaillaient
point d'autre reffource pour le fouftrai-
» re aux vexations , & ils répétaient , en
» verfant des larmes , ces paroles fimples
» & touchantes : Ce n'était pas ainfi que
" le faint Roi nous gouvernait ; que fes
» loix foient fuivies ! Le fentiment du
» malheur ne leur arrachait que ce feul
» vou, honorable, fans doute, pour la Na-
"
"
"
"
tion qui le formait, plus honorable en-
» core pour le Souverain qui l'avait fait
» naître. La reconnaitfance de la Patrie
imagina un hommage que St Louis n'a
partagé avec aucun autre légifteur ; la
France, imitant le Peuple de Dieu , qui
» célébrait avec tant de folemnité l'an-
» niverfaire du jour auquel le Seigneur
OCTOBRE. 1772. 135
93
»
» lui avait donné des ioix fur le Mont
Sinaï ; la France avait inftitué une fête
» civile en l'honneur de ce Prince ; & un
jour était confacré , tous les ans , dans
chaque ville , pour lire en public les
établitfemens de ce grand homme. O
» jour de triomphe & d'allégreffe ! où le
Peuple , le véritable Panégyrifte des -
" bons Rois , s'affemblait en, foule pour
» bénir la mémoire de Louis ; où les pè-
» res conduifaient leurs enfans , & ſe fé-
» licitaient d'être pères & Français ; oomù
» les laboureurs levant enfin leur tête
» trop long tems courbée fous le joug des
» tyrans , n'avaient befoin que de répéter
» ce nom chéri pour faire pâlir leurs op-
» prefleurs , & interrompaient , tantôt par
» les tranfports de l'amour , tantôt par
» acclamations de la reconnaiffance , le
plus bel éloge funèbre qu'on ait jamais
» prononcé en l'honneur d'un Souverain .
» Voilà , Meffieurs , voilà les traits que
» les hiftoriens ont eu le malheur de ra-
» conter fins intérêt , & que l'éloquence
» a dédaignés , pour nous fatiguer du récit
» des batailles ! »
"
les
C'eft- là certainement de la véritable
éloquence . Ce difcours doit ajouter beaucoup
à la réputation littéraire de M. l'Abbé
Maury , qu'avait commencée l'éloge
116 MERCURE DE FRANCE.
de Fénélon. Il y a ici un progrès marqué ;
& quelques légers défauts , quelques expreffions
impropres ou un peu recherchées
difparaiffent devant des beautés
d'un ordre fupérieur . Une des chofes dont
il faut encore favoir gré à l'orateur , c'eſt
l'ufage heureux & nouveau qu'il a fait de
l'écriture ; c'est l'efprit de Chriftianiſme
qui anime tout fon difcours & qu'on devait
naturellement attendre d'un Eccléfiaftique
attaché à l'un des defcendans du
célèbre Fénélon.
Nous ajouterons ici , pour l'honneur &
T'encouragement des talens , que l'Académie
Françaiſe a cru devoir demander une
récompenfe pour M. l'Abbé Maury , au
Prélat chargé du ministère des bénéfices ,
& l'on peut s'attendre que cette grace ,
demandée par ce Corps illuftre en faveur
d'un talent & diftingué & qui honore ausant
l'Eglife , ne fera pas refufée.
Encyclopédie littéraire , ou nouveau Dictionnaire
raifonné & univerfel d'éloquence
& de poëfie ; dans lequel on
traite de tous les genres de littérature
, & de toutes les règles qui leur
font propres , des figures de grammaire
, de logique & de rhétorique avec
des exemples fur chaque objet . OuOCTOBRE.
1772. 137
vrage utile aux gens de lettres , aux
orateurs , aux avocats , aux inftituteurs ,
& généralement à toutes les perfonnes
qui veulent cultiver leur efprit , & ac
quérir des connoiflances dans toutes les
parties de littérature , & des principes
généraux de goût , relativement à plafieurs
arts , tels que la peinture , la mufique
, la danfe , la déclamation oratoire
& théâtrale , & toutes les parties qui y
ont du rapport , comme le gefte , la
pantomime , l'action , l'accent , la prononciation
, & c. On y a joint l'érymologie
& les définitions de tous les mots,
foit fimples , foit figurés , ainfi que la
traduction françoife des exemples tirés
des auteurs Grecs & Latins , Italiens &
Efpagnols , &c. anciens & modernes ;
enfin on n'a rien oublié pour fimplifier
tous les principes qui font renfermés
dans cet ouvrage , & pour mettre les
lecteurs de tout âge & de tout fexe à
portée d'avoir des notions exactes &
précifes de toutes les branches de littérature.
Par M. C ** , de l'Académie
royale des fciences , infcriptions &
belles lettres de Châlon fur Marne .
(Addamus) verbis numeros &pondera rebus.
SANT.
138 MERCURE DE FRANCE.
Six volumes grand in8 ° . A Paris , chez
Coftard , libraire , rue St Jean de- Beauvais.
On publie actuellement les trois premiers
volumes de cette Encyclopédie littéraire
. A la tête de l'ouvrage eft un dif
cours préliminaire où l'auteur fait quelques
obfervations fur la génération & l'ordre
des fignes deftinés à repréſenter nos
idées , & fur la manière dont l'éloquence ,
foit en profe , foit en vers , s'eft perfectionnée
. Ces réflexions générales conduisent
le lecteur fous le point de vue néceffaire
pour apprécier le mérite du plan de cette
Encyclopédie. L'ordre fimple que l'auteur
a répandu dans ce plan , les grandes divi .
fions qu'il y a mifes , & qu'il a évité de
couper par trop de fubdivifions , donnent
la facilité d'envifager d'un même coupd'oeil
l'enfemble de l'édifice . Ce plan ,
quoique très réduit , préſente néanmoins
la généalogie & l'enchaînement de tous
les genres de littérature. L'auteur a eu
foin d'en marquer les caractères diftinctifs
, d'établir les règles qui leur font pro
pres , & de faire entrevoir dans quelle
claffe chaque genre & chaque principe
peut être compris . Des exemples choifis
ornent les différens articles du dictionOCTOBRE.
139 1772 .
naire. L'auteur a bien fenti l'utilité de ces
exemples pour éclaircir les principes , fai
re difparoître la féchereffe des règles ,
échaufer l'ame du lecteur , & lui préfenter
l'inftruction fous une forme qu'il
puiffe , en quelque forte , voir & toucher.
La condition de l'acquifition actuelle
de cette Encyclopédie eft fimplement de
payer vingt quatre livres , en recevant les
trois premiers volumes en feuilles , qui fe
diftribuent actuellement . Le fixième &
dernier volume fera délivré gratis à ceux
qui fe font affurés des premiers volumes ;
& il ne fera payé que douze livres pour
les tomes quatre & cinq , actuellement
fous preffe. L'ouvrage , après la diftribution
de ces volumes , fe vendra quarantehuit
livres. Les reliures en carton fe payeron
féparément fix fols ; & en veau , une
livre cinq fols par volume.
Le même libraire vient de mettre en
vente le tome VII & le tome VIII de
l'Honneur François ou de l'hiftoire des
vertus & des exploits de notre Nation , depuis
l'établiſſement de la Monarchie , jufqu'à
nos jours ; par M. de Sacy. Ces deux
nouveaux volumes vont jufqu'à l'année
1748. L'historien jete au commencement
de fon VII . vol. un coup d'oeil fur notre
140 MERCURE DE FRANCE.
hiftoire. Il place nos défaites à côté de nos
victoires ; il compte plus de quatre - vingt
grandes batailles gagnées par les François
depuis Clovis jufqu'à la fin de Louis XIV,
tandis que les ennemis de la France ne
peuvent en compter quinze auffi glorieu-
Les. Ce parallèle eft appuyé fur des faits
confignés dans les hiftoires nationales &
étrangères. Il eft honorable à la France ,
& ne pouvoit être mieux placé que dans
un ouvrage deftiné à célébrer les vertus
de ceux qui lui ont mérité cette fupériorité
de gloire.
On diftribue auffi , chez le même libraire
, les tomes IX & X de l'Hiftoire
nouvelle & impartiale d'Angleterre , depuis
l'invafion de Jules Céfar , jufqu'aux préliminaires
de la paix de 1763 , traduite de
l'anglois de J. Barrow . Le recit de l'élévation
du Prince d'Orange fur le trône
d'Angleterre , termine le dixième volume
qui , ainfi que les premiers , eft écrit avec
fageffe & une impartialité qui diftingue
l'historien .
Tableau annuel des progrès de la phyfi
que, de l'hiftoire naturelle & des erts.
Année 1772 , contenant 1 ° . les obfervations
aftronomiques les plus effenOCTOBRE
. 1772 . 141
tielles à faire pendant le cours de 1772 ;
2º. Piuſieurs mémoires relatifs à la phyfique
, à l'hiftoire naturelle & aux arts .
3. La notice critique des livres de
physique , d'hiftoire naturelle , & c. qui
ont paru pendant le cours de 1771 .
4 ° . Les peintures , fculptures , gravures
& les ouvrages de mulique de 1771 .
5 °. Les annales de la phylique , de l'hiftoire
naturelle & des arts de la même
année . 6°. Plufieurs articles des fciences
& des arts ; fçavoir , pour cette année
, la chymie , la danfe & la mofaïque.
7 °. Des variétés amufantes , la
defcription des jardins de Stowe, & un
effai fur les femmes Turques. 8 ° . La
notice des cours de phyfique , d'hiſtoire
naturelle , & c . qui fe font à Paris , celle
des cabinets de phyfique , d'hiftoire na❤
turelle , & c. les plus curieux & les plus
intéreffans . Par M. Dubois .
Le befoin éleva les trônes : les fciences & les arts
les ont affermis.
J. J. ROUSSEAU.
vol. in- 8° . A Paris , chez Coſtard , libraire
, rue St Jean de Beauvais .
L'auteur nous prévient que ce tableau
doit paroître annuellement dans les pre142
MERCURE DE FRANCE.
miers jours du mois de Janvier . Il fe propofe
de nous faire connoître les progrès
de la phyfique , de l'hiſtoire naturelle &
des arts ; mais cet objet eft déjà rempli
avec fuccès par M. l'Abbé Rozier dans fes
Obfervations périodiques. Le tableau annuel
néanmoins auroit pu avoir fon utili
té , ſi l'auteur ſe fût appliqué à nous rappeller
fous un point de vue raifonné &
facile à faifir , les nouvelles idées ou les
nouvelles découvertes des naturaliſtes ,
des phyficiens & des artiftes . Mais il n'a
formé qu'un recueil ou une espèce de
compilation dans laquelle il a inféré un
effai fur les femmes Turques , écrit qui
n'a aucun rapport avec les progrès de nos
connoiffances , & une defcription bien
connue des jardins de Stowe. Ces jardins
offrent peut-être plus de variété que le tableau
annuel ; mais l'on voit , pour nous
fervir de l'expreffion de Pope , une eſpèce
d'ordre, dans cette variété même, où tous
les objets , quoique différens , le rappor
tent à un feul tout ; ce que l'on ne peut
dire du tableau annuel .
OCTOBRE. 1772. 143
Obfervationfur un paffage traduit de l'allemand
dans un ouvrage de M. l'Abbé
de la Chapelle , intitulé : le Ventriloque
ou l'Engaftrimythe.
M. l'Abbé de la Chapelle , dans une remarque
à la tête de fon ouvrage , intitulé : le Ventriloque
ou l'Engaftrimythe , veut bien permettre qu'on
lui fafle obferver tout ce qui pourroit s'y trouver
d'irrégulier ; on fe croit donc obligé de lui faire
remarquer une faute eflentielle qu'il y a dans la
traduction françoife de la lettre de M. le Baron de
Mengen ; voici comme on a traduit un paffage de
cette lettre ! J'ai bien encore la faculté de former
des fons dans la gorge , de manière à faire croire
aux affiftans, que ces bruits viennent du fein de
la terre , comme fi c'étoient des morts , quibroyaf
fent ou máchaffent des alimens ; Il est très - étonnant
que le traducteur , après avoir cependant
bien rendu tout le refte de cette lettre , ait pu trou
ver dans le paffage allemand , un lens auffi fingulier
& auffi extraordinaire ; car il n'y a pas un feul
mot , dans tout ce paflage , qui fe trouve p. 358,
qui ait le moindre rapport avec le fein de la terre
& les morts. Voici le vrai fens du pailage en quel
tion ; ceux qui poffèdent la langue allemande en
jugeront : Je puis encore former une autre voix
ou fon dans ma gorge , que tous les affiftans peuvent
entendre diftinctement , quand mêmejefuis à
broyer & à mâcher les alimens , fans qu'on puiffe
rien appercevoir ni à ma bouche , ni dans mon vifage
, &fans qu'on puiffe même fçavoir , d'où &
de qui cela provent ; mais je ne puis articuler au144
MERCURE DE FRANCE.
cun mot nifyllabe avec ce fon . Ainfi les remarques
de M. l'Abbé de la Chapelle , fur l'origine des
Vampires , & fur l'art de M. le Baron de Mengen, de donner à la nature morte un air d'action qui la
vivifie & la rend terrible , ne font fondées que fur
une infidélité de traduction .
ACADÉMIES
.
1.
De Montauban .
L'ACADÉMIE des belles - lettres de Montauban
, toujours fidèle à remplir fes obligations
, a célébré , felon fon ufage , la fête
de St Louis , en affiftant le matin à une
melle fuivie de l'Exaudiat pour le Roi , &
du panégyrique du Saint , prononcé par
M. l'Abbé Richard , de Milhan , diocèfe
de Rhodez , qui a rendu , d'une manière
auffi neuve qu'éloquente , les principaux
traits de la vie & du règne du faint Monarque.
L'après- midi , elle a tenu une aſſemblée
publique
dans la grande falle de l'hôteldide-
ville. M. l'Abbé de Verthamont
,
recteur de quartier , a ouvert la féance par
un difcours fur le goût , en demandant
fi
on peut l'acquérir
, & quels font les
moyens
OCTOBRE . 1772 . 145
moyens qu'il faut employer pour le perfec
tionner .
M. le Baron Dupuy- Montbrun a récité
des vers ingénieux , intitulés : Epitre
d'un Convalefcent à Chloris.
M. l'Abbé Bellet a lu l'Eloge hiftorique
de Daliez de la Tour , écrivain du dernier
fiécle , & qui mérita , à beaucoup de
titres , d'être placé parmi les hommes que
Montauban à fucceffivement offerts à l'eftime
publique.
M. le Baron Dupuy-Montbrun arecité
d'autres vers , fous ce titre : Dépit philofophique
contre l'Amour.
M. l'Abbé de la Tour a lû un difcour
fur l'Immortalité de l'Ame , & a montr
combien il eft facile de mettre cette vérité
capitale hors d'atteinte , non- feulement
dans l'ordre de la Religion par les
lumières de la foi , mais encore dans l'ordre
phyfique & moral par les lumières de
la raifon .
M. l'Abbé Bellet a fait lecture d'un
poëme fur les Ravages du Luxe chez tous
les Peuples.
M. de Saint- Hubert a récité des vers
d'un Solitaire , qui préfére fa modefte &
paifible retraite au fpectacle d'un monde
dont il a peint les illufions & les écarts
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE .
par des traits d'une morale également
utile & agréable.
Et le Secrétaire perpétuel , avant l'annonce
des fujets propofés aux orateurs &
aux poëtes , dans le programme fuivant ,
a dit que , parmi les ouvrages préſentés
pour les prix de cette année , il y en avoit
eu dont les auteurs , avec quelques efforts
de plus , auroient pu obtenir la couronne ;
mais que la févérité apparente de l'Académie
étoit facile à juſtifier , parce qu'elle
la doit à une diftribution éclairée du prix
qui lui a été confié , ainfi qu'aux auteurs
qui lui foumettent leurs compofitions , &
qui ont droit d'exiger qu'elle ne les expofe
jamais à rougir de leur victoire. Il a
sjouté qu'elle ne doute point qu'une noble
audace , fruit d'une louable émulation ,
ne lui ramène quelques - uns des athlètes
à qui elle defireroit d'avoir à décerner les
honneurs du triomphe.
L'Académie des belles - lettres de Montauban
diftribuera , le 25 Août prochain ,
fête de St Louis , un prix d'éloquence
fondé par M. de la Tour , doyen du chapitre
de Montauban , l'un des Trente de
la même Académie , qu'elle a deftiné à un
difcours dont le fujet fera pour l'année
1773 :
OCTOBRE . 1772. 147
de la
pro-
Il n'eft point de meilleur garant
bité que la Religion :
conformément à ces paroles de l'Ecriture:
Qui timet Deumfaciet bona . Ecclef. xv . 1 .
Le prix d'éloquence ayant été réfervé ,
l'Académie le deftine à une ode ou à un
poëme dont le fujet ſera :
Charlemagne , défenfeur de la Religion &
protecteur des lettres.
Ce prix eft une médaille d'or de la valeur
de deux cens cinquante livres , portant
d'un côté les armes de l'Académie ,
avec ces paroles dans l'exergue : Academia
Montalbanenfis fundata aufpice Ludovico
XV , P. P. P. F. A. imperii anno
XXIX : Et fur le revers ces mots renfermés
dans une couronne de laurier : Ex
munificentia viri Academici D. D. Bere
trandi de la Tour , Decani Ecclef. Montalb
. M. DCC . LXIII.
Les auteurs font avertis de s'attacher à
bien prendre le fens du fujet qui leur eft
propofé , d'éviter le ton de déclamateur
de ne point s'écarter de leur plan , & d'en
remplir toutes les parties avec jufteffe &
avec précision .
Les difcours ne feront tout au plus que
de demi - heure de lecture , & finiront
par une courte prière à Jefus Chrift.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais feulement une
marque ou paraphe , avec un paffage de l'Ecriture
Sainte , ou d'un Père de l'Eglife ,
qu'on écrira auffi fur le regiftre da Secré
taire de l'Académie.
Ils feront remettre leurs ouvrages , par
tout le mois de Mai prochain , à M. l'Abbé
Bellet , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, en fa maifon , rue Cour- de- Touloufe.
Le prix ne fera délivré à aucun qu'il ne
fe nomme, & qu'il ne fe préfente en perfonne
, ou par procureur , pour le recevoir
& figner le difcours.
Les auteurs font priés d'adreſſer à M. le
Secrétaire trois copies bien lifibles de leurs
ouvrages , & d'affranchir les paquets qui
feront envoyés par la poſte.
I I.
De Marſeille.
L'Académie des belles- lettres , fciences
& arts de Marſeille , aura ,
l'année pro
1
OCTOBRE. 1772. 149
chaine , trois prix à diftribuer ,le 25 Août ,
jour de St Louis .
Sujet du prix d'éloquence , l'Eloge de
Jean Racine.
Sujet de premier prix de poëfie , le Siége
de Marfeille , par le Connétable de Bourbon
, poëme .
Sujet du fecond prix de poëfie , les
Maurs , ode.
Ces prix feront chacun une médaille
d'or de la valeur de 300 liv . Les ouvrages
feront adreflés , francs de port , à M. Mourraille
, fecrétaire perpétuel de l'Académie,
& ils ne feront reçus que jufqu'au 15
Mai.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Mufique a remis
au théâtre le mardi 25 Août dernier , la
Cinquantaine , paftorale en trois actes ,
repréſentée pour la première fois au mois
d'Aout 1771. Les paroles font de M. Desfontaines
, cenfeur royal & infpecteur de
la librairie ; la mufique eft de M. de la
G iij
150 MERCURE DE FRANCE,
Borde , premier valet de chambre ordinaire
du Roi. Nous avons rendu compte
dans le mois de Septembre 1771 , de cette
paftorale. On a ajouté à cette reprife , au
lieu du rôle de Lubin , ordonnateur de la
fête ,le rôle d'un Seigneur magnifique qui
aime à faire le bien & à honorer la vertu .
LE SEIGNEUR .
Parmi vous aujourd'hui l'amitié me rappelle ;
Vos plaifirs me font chers , & je viens en ces lieux
Honorer le couple fidèle
Dont un nouvel hymen va refferrer les noeuds.
LE
BAILL I.
Déjà tout le hameau s'apprête
A célébrer ces vieux époux ,
Vous daignez embellir la fête ;
Quel moment
LE
pour eux & pour nous!
SEIGNEUR .
L'intérêt que j'y mets ne doit point vous furpren
dre ,
Il n'eft point fans vertu d'amour auffi conftant ;
Je l'admire avec vous , & je ne peux lui rendre
Un hommage trop éclatant .
OCTOBRE. 1772. 151
Ce Seigneur favorife les amours de
Colin & Colette , jeunes pupiles de Germain
& du Bailli ; & fa préfence donne
plus de vraisemblance , de nobleffe & de
magnificence aux fères qu'il fait célébrer
à l'occafion de la Cinquantaine des vieux
époux , & de l'union des jeunes amans.
Le rôle du Seigneur eftjoué par M. Legros
; ceux de Germain & Théreſe par
M. & Mde Larrivée ; Colin & Colette ,
par Miles Rofalie & Dervieux ; le Bailli ,
par M. Durand. Ces rôles font très agréablement
joués & chantés . M. & Mde
Larrivée obtiennent tous les fuffrages
par le goût de leur chant & par la beauté
de leur voix ; ainfi que M. Legros , qui
fait fi bien varier fon organe & le proportionner
à la nature de la mufique , & à
la qualité des voix qu'il accompagne.
Mlle Rofalie plaît & plaira généralement
& également dans tous les différens rôles
qui lui font confiés . Mlle Dervieux a eu
l'avantage de faire briller le double talent
qu'elle possède pour le chant & pour la
danfe.
La mufique de cette paftorale eft de la
compofition la plus ingénieufe & la plus
délicate. On y admire une fécondité étonnante
de chants neufs & agréables . Les
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
airs de danfe fur- tout font très- variés &
très - piquans.
Le Public a paru très-fatisfait du deffein
ingénieux des trois divertiffemens ,
dont les deux premiers font de M. Veftris,
& le troifième de M. d'Auberval . L'heureux
mélange des différens gentes de danfe
noble , galante , gaie & pantomime
exécutés par les plus grands talens , excite
la curiofité & la contente . M. Gardel paroît
avec avantage dans la chaconne du fe
cond acte , où il développe toute la force,
la fûreté & la nobleffe de fa danfe . Mlle
Heinel eft toujours admirable dans le gen.
re de danfe fière & majestueufe qu'elle
exécute avec tant de fupériorité. Il faut
placer auffi au premier rang Mlle Guimard
, pour le genre gracieux & volugtueux
; Mlle Allard , pour la danfe forte
& pantomime, & Mlle Peflin , fon émule;
M. Dauberval étonne & charme en mê
me tems le fpectateur par la hardieſſe &
l'art pittorefque de fes pas .
DEBUT.
M. Veftris n'a point fon égal par la
réunion de tout ce qu'on defire dans un
danfeur , fi ce n'eft fon fils de douze ans
& demi , qui eft un prodige de talent , tel
OCTOBRE. 1772. 153
qu'on ne peut fe le perfuader qu'en le
voyant . Il a débuté ſur ce théâtre au grand
étonnement de tous les amateurs . La for.
ce , la précision , le brillant de l'exécution
, les graces de fa perfonne , la fineſſe
de l'art , la beauté du maintien , l'intelligence
, tous les avantages d'une nature
heureuſe & d'un talent confommé fe trouvent
réunis dans cet enfant . Il a danféles
entrées de la chaconne du troisième divertiffement
. Il femble avoir été doué des
divers talens réunis pour la danſe par un
père & une mère qui font les premiers
dans le genre différent qu'ils exercent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
N On a continué fur ce théâtre , juſqu'à la
19° repréſentation , Roméo & Juliette ,
tragédie nouvelle de M. Duffy. On donnera
un extrait détaillé de cette pièce dans
le prochain Mercure , d'après l'imprimé
qui fe vend à Paris , chez Lejay , libraire ,
rue St Jacques près celle des Mathurins.
On a donné , le Samedi 26 Septembre ,
la première repréfentation des Cherufques ,
tragédie nouvelle tirée de l'allemand par
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
M. Bauvin . Nous en parlerons dans le fe
cond volume de ce mois.
DÉBUT.
Le dimanche 30 Août dernier , M. de
la Sozelière a joué le rôle de Franc aleu ,
dans la Métromanie , & celui du Grondeur.
Il a rempli beaucoup de différens autres rôles
dits à manteau. Il a des dipofitions pour
l'emploi qu'il embraffe , & il peut , avec le
tems & l'étude de fon art , fe diftinguer
dans l'art difficile d'imiter , fans forcer la
nature.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON aa joué , le Jeudi 4 Août , les deux
Compères
, comédie en deux actes en vers,
mêlée d'ariettes.
L'idée de cette pièce eft priſe d'une fable
de la Fontaine , qui a pour titre : l'Ivrogne
& fa femme. Mathurin & Lucas ont
lié une grande amitié au cabaret , & ne
quittent point la bouteille. La femme de
Mathurin gronde en vain fon mari pour
le détourner de boire , & pour l'engager
de dor ner fa fille Colette au chirugien du
village , dont elle eft aimée. Mathurin l'a
OCTOBRE . 1772. 755
promiſe à fon ami Lucas , & lui avance
même çent écus pour fa dot. Les deux
compères vont au cabaret & s'enivrent.
Mathurin revient & tombe à côté de fa
maifon . Le chirurgien imagine de faire
peur à cet ivrogne pour le guérir de fa
paffion , & pour le forcer à confentir à fon
mariage. Colette ne veut pas qu'on falfe
de la peine à fon père . Mais tout ceci n'eftqu'un
jeu qui peut lui être falutaire. Sa
femme le fait tranfporter tout endormi
dans un fauteuil , on affemble plufieurs
gens du village au tour de lui ; le Cadedis
s'habille en médecin Allemand , &
vient effrayer , par fon jargon & par fa
figure grotefque , Mathurin qni ne fent
d'autre maladie que la foif. Enfin , il voit
tant de monde le plaindre , qu'il conſent à
fe dire malade , & à faire tout ce qu'on
veut. Il reconnoît enfuite fa faute ; il pro
met de ne plus tant boire ; il accorde fa
fille au chirurgien . On a trouvé trop de
longueur dans cette pièce , & le Public
n'a pas eu la patience de l'entendre jufqu'à
la fin. Cependant quelques changemens
, & fur tout beaucoup de retranche-.
mens l'auroient pu faire réuffit comme
tant d'autres . La mufique en eft agréable ,
il y a plusieurs airs charmants que les
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
amateurs feront bien aife de conferver.
La mufique eft de M. Laruette , bon compofiteur
& excellent acteur. Les rôles de
Mathurin & Lucas ont été remplis par
MM. Latuette & Suin ; le chirurgien , par
M. Trial ; Mathurine & Colette , par
Mefdames Moulinghen & Bilioni ; une
Commère , par Mile Desglands .
DÉBUT.
Mlle Colombe a joué fur ce théâtre
dans le Huron , dans Tom Jones , dans
les Voeux indifcrets , dans Lucile , dans
le Roi & le Fermier. Cette charmante actrice
a déjà paru , dans fon enfance , à Paris
dans le rôle de la petite fille de la Soirée
du Boulevard ; elle a été enfuite exercer
& former fes talens fur différens théâtres
de la province . Son début eft brillant
& très fuivi . Les graces & l'élégance de
fa perfonne , l'expreffion de fon jeu , la
beauté de fon organe , le goût de fon
chant , tout concourt à la rendre intéref
fante , & lui affure les fuffrages unanimes
du Public. On n'auroit rien à defirer de
plus de fes talens , fi elle fongeoit qu'étant
dans la capitale , fur un théâtre plus ſpacieux
vraiſemblablement qu'en province,
elle doit prendre auffi plus de foin d'are
OCTOBRE. 1772. 157
ticuler fes paroles , de foutenir dayantage
fa voix , & de ne rien laiffer perdre de ce
qu'elle chante & de ce qu'elle débite avec
tant d'intérêt & d'agrément.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Galerie Françoife , ou portraits des hommes
& des femmes célèbres qui ont
paru en France , gravés en taille- douce
par les meilleurs artiftes ; avec un abregé
de leur vie , par une fociété de gens
de lettres . A Paris , chez Hériffant ,
libraire , rue des Foffés de M. le Prince;
vol . in fol. n°. VIII.
Ce dernier cahier contient les portaits
de MM. de Bélidor , Marivaux , l'Abbé
Pluche , Winflow , & Reftaut . Ces portraits
ont été gravés d'un burin pur & foigné.
Les notices qui les accompagnent
font plus ou moins étendues , mais toujours
inftructives , précifes & intéreffantes.
On ne peut que louer l'exactitude
158 MERCURE DE FRANCE.
avec laquelle l'éditeur fait fuivre les cahiers
de cette galerie. Chaque portrait ,
avec la notice , peut fe détacher facilement
du cahier , & être rangé dans l'ordre que
l'on voudra par la fuite lui donner.
I I.
Les Plaifirs des Satyres , eftampe d'environ
20 pouces de large fur 17 de haut,
gravée d'après le tableau original de
Corn. Polemburg ; par J. C. Levaffeur.
A Paris , chez l'auteur, graveur du Roi ,
rue des Mathurins , vis - à - vis celle des
Maçons ; prix , 6 liv.
Cette eftampe préfente un fond de pay.
fage orné deruines , de lointains & d'animaux.
Des femmes & des fatyres , dont
les uns danfent & les autres préparent un
repas champêtre , jettent de l'amufement
& de l'intérêt dans cette fcène rendue par
l'artiſte dans le ftyle propre à caractérifer .
la touche moëlleufe & légère de Polemburg.
I I I..
Le Rocher percé , eftampe ovale d'environ
19 pouces de haut fur 15 de large , gra .
OCTOBRE . 1772. 159
vée d'après le tableau original de M.
Vernet , peintre du Roi , par Mlle Bertaud.
A Paris , chez l'auteur , rue St
Germain l'Auxerrois , la première allée
à droite en entrant par la place des
trois Maries ; prix , 4 liv .
Cette eftampe peut fervir de pendant à
celle que Mlle Bertaud a publiée précé
demment d'après le même peintre , &
qui eft intitulée , la Barque mife à flots.
Celle qui vient de paroître préfente d'un
côté un rocher percé à jour , de l'autre
des frabiques , & , dans le point de vue du
milieu des barques de pêcheur & des
vaiffeaux. Sur le devant des hommes &
des femmes font occupés à la pêche.
Cette marine eft compofée très - pittoref
quement , & l'eftampe eft d'un effet piquant
par l'intelligence avec laquelle l'ar
tifte a fçu varier fes tailles & ménager fes
lumières.
I V.
A beau cacher & le bon Logis , deux eftampes
en hauteur , gravées par Bonnet
d'après les deffins du Sr le Clerc . A Paris
, chez Bonnet , graveur , rue Galande
place Maubert ; prix , 1 liv . 4 f. cha;
que eftampe.
160 MERCURE DE FRANCE.
Le déffinateur a été peu délicat fur le
choix de fes fujets qui font gravés dans la
manière du deffin au crayon rouge.
V.
Portrait de P. P. Rubens , à l'âge de 30
ans , né à Cologne en 1577 , mort à
Anvers en 1640 , deffiné par Wateau
& gravé par Demarteau l'aîné. A Paris ,
chez Demarteau , graveur & penfionnaire
du Roi , rue de la Pelleterie , à la
Cloche; prix , 1 liv.
Les graveurs Flamans fe font plû à nous
tranfmettre les traits du premier peintre
de leur école ; mais leurs portraits le repréfentent
dans un âge très- avancé . Les
amateurs pourront être flattés d'avoir le
célèbre Rubens à la fleur de fon âge.
Wateau l'avoit deffiné d'après un portrait
original , & c'eft ce deflin , fait aux deux
crayons rouge & noir fur papier blanc , que
M. Demarteau a rendu avec beaucoup
d'efprit & de vérité dans le genre de gra:
vure qu'il a perfectionné.
OCTOBRE. 1772 . 161
V I.
Portrait de Louis Phelyppeaux , Duc de la
Vrilliere , miniftre & fecrétaire d'état ,
commandeur des Ordres du Roi , gravé
par Ch. Levefque , d'après le tableau
de L. M. Vanloo . A Paris , chez Bligny
, Lancier du Roi , cour du manège
aux Tuileries , lequel tient auffi magafin
de bordures dorées avec des ornemens
de compofition très- riches & autres
, à jufte prix.
Ce portrait , gravé en petit , peut être
placé à côté de celui que le Sieur Wille ,
graveur du Roi , a placé fous un format
plus grand. L'un & l'autre nous rappellent
les traits chéris d'un miniftre que la France
révère & que les arts s'empreffent de reconnoître
pour leur protecteur.
162 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
Le fuccès & la réputation du livre intitulé
, la Mufique rendue fenfible par la
mécanique , ou nouveau fyftême pour apprendre
à chanter & folfier jufte foi - même
eft porté à un point qu'il n'eft plus befoin
de l'annoncer au Public ; mais l'auteur
ayant changé de demeure pendant quel
que tems , ce qui a privé bien des perfon .
nes du fecours de cette facile méthode ,
il fe croit obligé , pour répondre à l'empreffement
du Public , de lui donner avis
qu'il a repris fon ancienne demeure , &
que l'on trouvera toujours cette feule &
unique méthode , rue Quincampoix , visà-
vis le bureau des Marchands , au Marc
d'or , moyennant 3 liv . ainfi que des monocordes
tous montés & très - juftes pour
6 liv .
OCTOBRE. 1772. 163
I I.
Premier Recueil d'airs , ariettes , choi
fis dans les opéra - comique de la comédie
italienne ; favoir , du Maréchal , du Jardinier,
Lucille , le Cadi dupé , Sylvain ,
Tom Jones , Zimire & Azor , & l'Amant
déguifé , accommodés pour deux balfons
ou deux violoncelles , ou deux alto ; par
M. Garnier , baffon de l'Académie royale
de mufique. Prix , 6 liv . Aux adreffes ordinaires
de mufique.
I I I.
Quatrième Recueil d'airs chois pour
la voix , avec accompagnement de guitare
, arrangé par Patouard le fils. Prix , 7 liv .
f. chez le Sr Sieber. 4
Premier Recueil d'airs choifis pour la
voix , avec accompagnement de clavecin ,
arrangé par Valantin Roefer. Prix , 6 liv .
chez le Sieur Sieber , rue St Honoré , à
l'hôtel d'Aligre près la Croix du Trahoir ;
à Lyon , chez le Sieur Caftau , place de la
Comédie & aux adrefles ordinaires .
164 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
nouvelle Ordonnance du Roi concernant
les Hôpitaux militaires.
J'ai lu avec le plus grand plaifir , Monfieur , la
Bouvelle ordonnance du Roi concernant les Hô.
pitaux militaires ; c'eft avec une vraie fatisfac- .
tion que j'ai vu que le Ministère de la Guerre s'accupoit
d'une manière fi particulière de la confervation
des troupes , du loin de leur procurer des
médecins & des chirurgiens inftruits & expérimentés
, capables de les bien traiter dans les maladies
& les bleflures auxquelles les fatigues & les
dangers de leur état les expofent , & de leur faire
trouver dans les hôpitaux , tous les fecours qu'elles
ont droit d'attendre de la bonté & de la bienfaifance
du Monarque qui nous gouverne.
Une commiffion toujours exiftante , compofée
de medecins & de chirurgiens pour l'adminiftration
des hôpitaux milltaires du royaume , en ce
qui concerne la médecine , la chirurgie & la pharmacie
, que cette nouvelle ordonnance établit ;
l'infpection régulière & annuelle de ces mêmes
hôpitaux qu'elle preferit ; la correfpondance mutuelle
qu'elle ordonne d'entretenir en tems de
paix & en tems de guerre entre les médecins & les
chirurgiens de la commiffion , & les médecins &
chirurgiens des hôpitaux militaires & des armées;
la formation d'école d'inftruction qu'elle annonce
dans le principal hôpital de chaque département ,
qui réuniront la théorie à la pratique , font autant
OCTOBRE . 1772. 165
d'objets qui méritent l'approbation & les éloges
des gens de bien , & qui aiment l'humanité . Parcourez
, Monfieur , les différentes difpofitions de
cette ordonnance , & vous ferez convaincu que
les vues en font lages & réfléchies ; qu'elles ne
peuvent manquer d'opérer dès aujourd'hui des
changemens utiles & avantageux dans l'aminiftration
des hôpitaux ; que ces avantages ne ſe borneront
point au moment préfent ; qu'ils ne pour
ront qu'augmenter par la fuite des tems , à mesure
que le Ministère acquerra , par les gens de l'art
qu'il emploie dans la commiffion , les connoiffances
, les renfeignemens & les lumières dont il a
befoin , pour faire de nouveaux réglemens propres
à fixer d'une manière invariable , la forme
d'adminiftration qu'il eft néceffaire d'introduire
dans les hôpitaux militaires.
Les Médecins qui compofent la nouvelle Commiffion
, font MM . Richard , Imbert , Ninnin
Antoine Petit , de la Chapelle & Elie de la Porterie
: les Chirurgiens font MM. Morand & Louis,
J'ai l'honneur d'être , &c.
166 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Marquis de **
M. de L.... de l'Académie des Sciences
, fur l'Hydroſcope.
A Valence , le 18 Juillet 1772.
Il étoit inutile , Monfieur , d'avertir le Public
que la lettre que vous avez écrite à M. Menuret,
& que vous avez fait imprimer dans le Mercure ,
avant même que ce médecin l'eût reçues n'étoit
point avouée de l'Académie . Ce n'eſt pas dans.
cette forme que cette Compagnie fçavante donne
fes décifions ; elle connoît les égards qui font dus
aux perfonnes de mérite , lorfquelles ont le malheur
de fe tromper : elle tâche de les éclairer
fans les offenfer.
J'oſe croire même , Monfieur , que , fi vous n'aviez
pas écrit votre lettre avec tant de précipitation
, cette fagefle qui vous diftingue auroit árrêté
votre plume , ou du moins vous auroit engagé
à adoucir vos expreflions. Je ne veux d'autre
juge que vous - même des réflexions que je
foumers à vos lumières.
Je fuis malheureufement un de ces hommes que
yous traitez d'imbécilles , & je défends ma propre
caule en prenant en main celle de M. Menuret.
Il eft furprenant , dites vous , que ce médecin
ait pu donner dans le piége qu'un petit charlas
tana tendu à fa bonne foi ; que fa candeur n'art
pu réfifter au témoignage & à l'affurance de
plufieurs perfonnes dignes de foi , qu'il ait fait
35
D
OCTOBRE . 1772. 167
»prêter à la perfuafion qu'ils lui avoient inspirée
lesfaits même dont il a été témoin. »
Mais fi c'étoit plufieurs perfonnes dignes defoi
qui atteftoient les taits en queftion , il n'y avoit
point de candeur enfantine à les croire . La dernière
phrafe eft difficile à entendre , fur- tout pour
des gens de province comme moi ; elle femble
dire que M. Menuret n'a été perfuadé de ce qu'il
voyoit que parce qu'on le lui avoit dit.
Vous ajoutez que « les phyficiens ne doivent
jamais croire ce qui choque les idées nettes qué
>>nous avons des forces de la nature. »
Mais quel eft le phyficien qui en a des idées
nettes ? Les bons philofophes ne favent que douter
, & l'expérience éternelle , pour me fervir de
ves expreffions , prouve que nous fommes loin de
connoître les refforts cachés de la nature . Pourriez
-vous me donner des idées nettes des opérations
les plus fimples ? de l'inflexion même de
votre doigt ?
ос
Vous dites donc , Monfieur , que , «< par une ex-
»périence éternelle , où il y a eu un impofteur &
des imbécilles , il y a toujours eu des prodiges.»
D'après ce beau compliment , vous m'ôtez le droit
de me nommer , vous m'ôtez le droit de vous citer
toutes les perfonnes qui ont fuivi l'enfant de Provence.
Ce font cependant des hommes élevés en
dignité , des profeffeurs de phyfique , des gens de
qualité & dont le nom méritoit des égards.
J'avois toujours oui dire , dans ma province ,
qu'il ne falloit point difputer des fairs , & votre
façon de raifonner me paroît un peu étrange . Mille
perfonnes qu'on ne peut confondre avec le peuple
, qui le nomment, & dont l'Académie choifi168
MERCURE DE FRANCE.
roit elle-même la plûpart pour vérifier un fait ,
fe réuniflent pour attefter celui dont il s'agit ; &
vous , placé à cent trente lieues de diftance du
lieu de la fcène , vous leur donnez un démenti
formel. Il eft permis de douter que les yeux de cet
enfant percent à travers la terre ; mais d'après tous
les témoignages réunis , on ne peut lui conteſter
la propriété de découvrir les fources , de les voir
de la manière que l'entendent & M. Menuret ,
médecin célèbre , & M. d'Aumont , médecin &
profefleur à l'Univerfité de Valence , & M. Calvet
* , dont la réputation eft fi bien établie , &
qui a donné autant de preuves de fes connoiffances
en phyfique que de fa profonde érudition.
Voilà des hommes , Monfieur , qui en valent bien
d'autres.
Vous nous apprenez qu'il y a de l'eau dans les
entrailles de la terre , & qu'elle fuit un plan incliné
; mais ce n'eft pas ce dont il eft queſtion. Nous
avons vu cet enfant arriver ſeul dans un pays où
il ne connoifloit perfonne : nous l'avons conduit
dans la campagne , & là , il nous a indiqué des
fources & les a fuivies , foit en montant , foit en
defcendant , non en droite ligne , mais dans les
circuits , les détours qu'elles faifoient jufques aux
lieux où elles fe manifeftoient fur la furface .
Nous avons vu tout ce que vous miez , & il eft
inutile de répéter ici ce qui a été configné dans
les papiers publics.
* Dans une lettre imprimée dans le premier volume
des Obfervations fur la Phyfique , il ne nie
point les faits atteftés , mais il les explique par
l'impreffion que cet enfant reçoit à l'approche des
caux fouterreines.
Le
OCTOBR E. 1772. 169
Le fait que vous citez de l'Académicien , n'eſt
point exact , & j'en appelle à fon propre témojgnage.
J'étois alors à Toulon pour mon fervice
& vous pouvez m'en croire. Ce favant fut invité
en effet à fuivre les opérations du jeune hydrolcope
, qui ne vint point au rendez - vous . On avoit
creufé , fur la parole ; on rencontra beaucoup
d'obftacles , on ceffa les travaux & l'on ne trouva
pas l'eau . Sur fa parole encore , on creuía dans un
autre endroit , & cette épreuve fut heureufe . Vous
voyez , Monfieur , que ce témoignage , qui eft
d'un homme célèbre , ne prouve rien ni pour ni
contre. Si cet Académicien avoit lui - même accompagné
Parangue dans fes recherches , il nous
auroit , fans doute , donné des lumières plus certaines
fur ce fait extraordinaire .
pa-
Vous nous apprenez qu'un homme en place
avoit offert de faire venir cet enfant , &que vous
Vous y êtes oppofé. Je viens de lire , dans les
piers publics , qu'un fait de même nature ayant
été annoncé à Vienne , loin de traiter d'imbécilles
les perfonnes qui l'atteftoient , on a pris le parti
d'envoyer des phyficiens fur les lieux , pour conf
tater la vérité ou le menfonge.
Convenez , Monfieur, que vous traitez ce pauvre
enfant avec une dureté qu'il ne mérite pas, d'après
le portrait qu'on vous a fait de fa candeur & de fa
fimplicité. Vous finiflez votre lettre par dire que,
s'il alloit à Paris , il y feroit méprilé comme un
fot & un impofteur : on ne conçoit pas cependant
qu'il puifle être l'un & l'autre à la fois . Sil eft un
fot, il n'eft point un impofteur , & s'il eft un impofteur
, il n'eft aflurément pas un fot , puifqu'à
l'âge de quatorze ans , il a fçu en impofer aux
perfonnes les plus éclairées .
J'ai l'honneur d'être , & c.
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. de la Harpe.
MONSIEUR ,
On a annoncé, dans le Mercure & dans l'Avantcoureur
, une Galerie univerfelle des Hommes illuftres
actuellement vivans , par une Société de
Gens de lettres. On ajoute que les notices qui accompagnent
les portraits du premier cahier ont
été composées par MM. Dagoty , de la Baumelle
, Linguet & de la Harpe . Je crois devoir ,
Monfieur , avertir ici ceux que ce titre de Société
de Gens de lettres pourrait induire en erreur pour
ce qui me regarde , que j'ignore s'il y a en effet
une Société littéraire occupée de cet ouvrage ;
que , s'il y en a une , je n'en fuis point membre ,
& que je n'ai aucune liaifon d'intérêt ni de travail
avec ceux qui la compofent. Il est vrai que j'ai
fourni un précis de quelques pages fur M. de
Voltaire . On me l'avoit demandé , & j'ai cru devoir
lui payer ce tribut d'admiration & de reconnaillance.
Les mêmes motifs m'ont engagé à promettre
une notice pour le portrait de M. Dalembert
; mais l'ouvrage & les coopérateurs me font
d'ailleurs abfolument étrangers ,
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 20 Septembre 1774 .
OCTOBRE . 1772 . ОВІ 171
ECOLE de Mathématiques & de Defin ,
où l'on trouve réuni tout ce qui peut contribuer
à une éducation diftinguée .
LE Sr de Longpré , profeſſeur de mathématiques
, a formé , en 1769 , un établiffement
en faveur des jeunes Gentilshommes
destinés au corps du Génie ; les
plus heureux fuccès ont couronné fes
foins . Chaque année , cinq de fes élèves ,
fur fept préfentés au concours , ont été ,
d'après l'examen , admis au nombre des
Ingénieurs du Roi , ( cette manière de
prouver l'utilité d'un établiſſement répond
à toutes les difficultés , & vaut mieux que
les promeffes . )
Les apparences d'une longue paix rendent
les places plus rares & plus difficiles
à mériter , le degré d'inftruction néceffaire
pour réuffir au concours eft devenu plus
confidérable ; & d'ordinaire les jeunes
gens qu'on deftine à ce corps ou à celui de
l'Artillerie , étudient trop tard les mathématiques
, & font rarement en état d'être
reçus à feize ans,
Ces confidérations engagent le fieur de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
Longpré , honoré de la confiance de plu
fieurs perfonnes diftinguées , à fe charger,
avec l'aide de plufieurs maîtres vertueux
& inftruits , de tout ce qui concerne une
bonne éducation , & fur-tout l'éducation
d'un jeune homme deſtiné au fervice .
Les enfans doivent entrer chez lui à fept
ans au plutôt , & à quatorze au plus tard.
Ils feront foumis à une difcipline exacte
qui n'empruntera rien de la févérité , & ils
feront continuellement veillés par des
maîtres qui n'emploiront que la voie de la
douceur , de l'honnêteté & des fentimens,
La Religion ( objet fi important pour
la vertu & pour le bonheur ) fera enſeignée
& fuivie avec la plus grande exactitude.
L'ordre des études eft dépendant de
l'âge & de la fagacité de l'élève. L'expérience
& la raifon prouvent qu'un enfant
de fept ans peut très bien apprendre la
géométrie. Cette fcience , en l'accoûtumant
à ne raifonner que juſte , rend trèsfürs
& très- rapides fes progrès dans les au
tres fciences. Quoiqu'il en foit , les exercices
de cette maifon confiftent en mathé
matiques , deffin , fortification , tactique,
géographie , hiftoire , langues françoife ,
latine & allemande. Pour cette dernière
OCTOBRE . 1772 . 173'
langue , les élèves qui la cultiveront feront
affujettis à la parler avec leur maître ,
une heure au moins tous les jours .
Des examens & des concours faits tous
les fix mois conftateront les progrès des
élèves , & on donnera des prix à ceux qui
y feront les plus diftingués.
Un cours de phyfique expérimentale &
un cours d'arts & de métiers doivent ter
miner l'éducation des élèves confiés aux
foins du fieur de Longpré.
Ceux qui feront leur Académie, y feront
conduits & ramenés par un gouverneur
qui les aura toujours fous les yeux .
Les jeunes Gentilshommes qui feront
deſtinés à la marine , au génie ou à
l'artillerie , feront fûrs d'avoir à feize ans
les connoiffances néceffaires pour fubie
l'examen , & être reçus avec diftinction.
Conditions.
Le prix de la penfion eft de roon liv. payables
par quartier , toujours un quartier d'avance , en y
comprenant tous les maîtres énoncés ci - deflus , મે
l'exception du maître de langue allemande.
Les perfonnes qui ne voudiont point entrer dans
les détails des frais de perruquier , poudre , pommade
, blanchiflage , papier & plumes , payeront
pour ces objets 12 liv. par mois.
Les maîtres de danfe & de mufique font fur le
compte des parens.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
Chaque élève apportera avec lui un couvert &
un gobelet d'argent , trois paires de draps & Jeux
douzaines de ferviettes.
On donnera so liv . en entrant , une fois payées,
pour le lit & les autres meubles néceffaires , 24 liv.
auffi une fois payées , pour les domestiques , &
12 liv. par an pour leurs étrennes .
Le fieur de Longpré ne pouvant fe charger que
d'un certain nombre d'élèves , prie les perfonnes
qui voudront lui confier l'éducation de leurs enfans
de le prévenir de bonne heure.
La demeure du Sr de Longpré eft rue NeuveSt
Etienne , quartier St Victor , dans une maison en
bon air..
COURS D'INSTRUCTIONS.
M. l'Abbé de Perravel de St Beron recommencera
, le 13 de Novembre , depuis
fix heures du foir jufqu'à huit , fes deux
cours de langues italienne & françoiſe : le
premier , par une méthode de fon inven .
tion qui n'exige pas plus de quatre mois
complets de 24 leçons , pour apprendre à
parler palablement cette langue , à l'écrire
correctement & à entendre les poëtes les
plus difficiles & les plus fublimes ; furtout
pour celui qui auroit quelque peu
d'ouverture dans l'efprit & qui pourroity
donner , par jour , deux ou trois heures de
OCTOBRE . 1772. 175
fon tems : l'autre cours , en fuivant la méthode
philofophique de M. Dumarſais ,
mais d'une manière plus fimple & plus
concife. Quatre mois complets fuffifent
également à un élève pout connoître parfaitement
les divers états de la phrafe
françoife & toutes fes différentes formes ,
les loix de fon mécanifme & de fa conftruction
, & l'art de la ponctuation par la
diftinction des rapports que les fens ont
entre eux .
Le 14 , à la même heure , il fera l'ouverture
de fon cours de géographie , aftro .
nomique , hiftorique & politique . Le terme
de cette étude ne fera pas plus long que
celui des deux cours précédens.
Son prix , pour chaque genre d'enſeignement
, eft de dix écus chez lui , pour
le mois complet de 24 leçons , & du double
en ville .
On trouvera , tous les jours , M. l'Abbé
de Perravel , entre onze heures & midi
dans la facriftie des meffes de l'Eglife St
Germain- l'Auxerrois .
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
COURS de Langue angloife .
Des affaires imprévues ont obligés M.
Robert de remettre fon cours de la langue
angloife jufqu'au 26 de ce mois : il le commencera
alors immanquablement . Les
perfonnes qui voudront le fuivre fe feront
inferire d'avance : le prix en eft de deux
louis. Il y aura quatre leçons par femaine ;
favoir , le lundi , mardi , jeudi & ſamedi ,
qui commenceront à dix heures préciſes.
En lifant quelques hiftoriens Anglois , on
expliquera les règles de la grammaire , &
on terminera la féance par la lecture de
quelques-uns de nos poëtes les plus célèbres.
Ce cours durera fix mois , de forte
qu'avec un peu d'étude, on peut être fûr de
connoître cette langue à fond. Pendant les
deux derniers mois , on réſervera deux
jours de chaque femaine pour les compo
fitions. Le Public peut ètre affuré que l'auteur
ne négligera rien pour rendre ce cours
utile & intéreffant.
M. Robert, rue des Francs- Bourgeois , place St
Michel, vis-à-vis le Marbrier, chez M. Tourillon.
OCTOBRE. 1772. 177
-
COURS DE MATHÉMATIQUES.
LE ST Dupont , maître de mathématiques , recommencera
dans fon école , rue Neuve St Méderic
, le premier Octobre prochain , fes cours publics
de mathématiques , qui feront aux heures
ordinaires , l'après-midi. Il y fera fuivre alternativement
les excellens ouvrages de MM Bezont &
l'Abbé Boffu ; & indépendamment de ces cours , il
donnera des leçons particulières fur toutes les partics
des mathématiques , utiles aux militaires &
aux marius .
Le dimanche , 4 Octobre , il recommencera fon
cours gratuit , théorique & pratique , qu'il continuera
les dimanches fuivans , depuis fept heures
du matin jufqu'a neuf heures & demie.
Il fe donne , dans fon ecole , quatre- vingt-feize
leçons publiques par mois, tant fur les élémens que
fur la haute géométrie , fans y comprendre les leçons
de pratique qu'il fait à la campagne .
Il a chez lui , pour les élèves , un maître de def
fin , qui enfeigne le payfage , la carte & la fortificarion.
Le grand nombre d'élèves qu'il a formés de uis
leize ans , font les vrais garans de fon application
& de fon exactitude à remplir les devoirs de fon
écar.
On trouve chez lui fix chambres & leurs cabinets
tout meublés , pour fix jeunes gens qui voudroient
être plus à portée des leçons .
Les amateurs pourront voir (on cabinet , qui eft
un monument curieux ; il fervoit de bains à la
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Reine Blanche de Caſtille , mère de St Louis . La
fculpture , la peinture & la dorure , méritent l'attention
des artistes .
Il a , pour facilliter fes élèves , une très belle
collection d'inftrumens de mathématiques de toutes
les espèces , & des figures en relief fur toutes
les parties , & plufieurs machines , & c .
ANECDOTES.
I.
PIERRE IERRE CAMUS , Evêque de Bellay, prêchant
un vendredi faint aux Incurables
dit , en apoftrophant un Crucifix : Ah !
Monfeigneur , je vous vois entre deux lar-
Tons. M. le Duc d'Orléans ( Gafton , fils
de France ) qui avoit à ſes côtés un intendant
& un fameux parti fan , ôta fon chapeau
, pour faire croire que c'étoit à lai
que le prédicateur s'adreffoit. En ce temslà
on mettoit fon chapeau fur fa tête pendant
le fermon , & c'eft encore l'ufage dans
quelques provinces .
V.
M. de Fieubet fut volé , lui quatrième ,
dans fon caroife , en revenant de fouper de
OCTOBRE . 1772. 179.
la campagne . Un Abbé, qui étoit avec lui ,
tenoit fa montre dans la main , pendant
qu'on vuidoit fes poches. Les voleurs
partis, il s'applaudiffoit de l'avoir confervée
. M.de Fieubet rappella les voleurs :
« Meffieurs , Meffieurs , dit - il , voilà un
fripon d'Abbé qui vous efcamote une
» montre ; ils revinrent , & la lui pri-
"
» fent . »
I I I.
Dans le Confeil , avant de donner la
bataille de Rocroi , après que M. le Prince
, qui étoit de l'avis de la donner , eut
repréfenté tous les avantages qu'elle produiroit
, fi on la gagnoit , le Maréchal de
Gaflion lui répliqua ; « mais , fi nous la
» perdons , que deviendrons nous ? Je
>> ne m'en mets pas en peine , reprit M.
» le Prince , parce que je ferai mort au-
» paravant. »
"
I V.
Augufte étoit bien éloigné d'avoir les
qualités d'un Dieu . L'avarice , ce monftre
de l'enfer , lui a été fouvent reprochée.
Etant à la campagne , un foldat prit un
hibou qui , depuis plufieurs années , em ..
&
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
pêchoit , par
fes cris , ce Prince de dormir
, & le lui porta , s'attendant
à une
grande largeffe ; mais ne fe voyant don
ner que la valeur de vingt - cinq livres.
C'est bien peu , dit- il , en le laiſſant échapper
, j'aime mieux qu'il vive.
LETTRE à M. Lerci, de l'Académie royale
des fciences , en réponse à la lettre que
M. Houlfton lui a écrite le 6 Janvier
1771 ,fur la Poudre d'Ailhaud.
On ne communique , Monfieur , le Journal
Encyclopédique du mois de Juillet de cette année ,
tome V , partie I. La lettre que M. Houlton
médecin Anglois , vous écrit , imprimée aux pages
115 & fuivantes dudit Journal , m'oblige de
vous dire que les obfervations qu'il fait fur le remède
dout mon père eft l'auteur , ne ſont ni jultes
ni conféquentes : Je me flatte que vous en conviendrez
, & que vous voudrez bien , Monfieur ,
faire rendre cette lettre publique dans le Journal
qui contient celle de M. Houlfton ; le bien de l'hu
manité l'exige.
On voit clairement que l'intention de M.
Houlſton a été de déprimer le remède que j'ai dû
appeller univerfel, parce que depuis plus de foixan
te dix ans , que feu mon père, docteur en médecine
de la faculté d'Aix , le compofa pour fon ufage
particulier , ( il étoit alors pthifique , né d'un père
pulmonique ) il n'a celé de guérir dans tous les
OCTOBRE. 181
1772.
cas poffibles, ceux qui en ont ulé avec des interval
les plus ou moins grands, felon que leur état & les
évacuations qu'il opéroit ont pû l'exiger.
Cette expérience faite , non fur une ou deux
perfonnes , mais far un nombre infini de malades
de tout état , de tout fexe , de tout tempérament ,
habitant divers pays , & atteints de différentes
maladies , a forcé mon père & moi , de conclure
qu'il n'y a qu'une caufe générale des maladies ;
& qu'un feul remède ayant détruit cette caufe générale
des maladies , il faut de néceffité qu'elle
procède des humeurs non filtrées & arrêtées que
Je remède a évacuées , & des obftructions & mauvais
levains qu'il a détruits.
Cette expérience n'eft pas un être de raifons
elle exifte , & le renouvelle journellement par le
témoignage des perfonnes non fufpectes dont le
nom , la demeure & les qualités font imprimées
dans les huit volumes de guérifon in 12 , que M.
de Meftre , chargé de l'entrepôr général dudit remède
à Paris , aura l'honneur de vous remettre
avec cette lettre . Si vous prenez la peine de les lire
, Monfieur , vous y trouverez mes reponſes aux
Ecrits publiés contre mon remède ; vous y verrez
les lettres de plufieurs médecins , chirurgiens &
apothicaires de divers pays , qui , jointes à rant
d'autres , ne permettent pas de douter de la bénignité
, & de l'efficacité du remède univerfel , &
Yous ferez convaincu , qu'un remède qui a opéré
les guérifons les plus merveilleufes , qui a été
doncé avec le plus grand fuccès dans les maladies
inflammatoires, aux enfans de naiffance , ain
qu'aux pthifiques , & autres malades dont le tempérament
eft le plus foible & le plus délicat , ne
mérita jamais d'être placé au rang des remèdes
1S2 MERCURE de France.
qui font capables de nuire ; vous ferez furpris que
M. Houlfton veuille attribuer à ce remède la mort
de M. de St Fief , & que , pour foutenir fon opi-.
nion , il veuille attribuer uniquement à la nature
la guérifon inattendue que M. de St Fief lui- même
déclare devoir à quarante prifes de mon remè-
'de
par les deux lettres qu'il m'a écrites les 10 Juillet
& 4 Août de l'année 1766 , imprimées aux pages
229 230 231 & 244 du fixième recueil des guérifons
, dont la teneur fuit.
ל כ
לכ
כ כ
CC
Ayant été attaqué d'une pleuréfie le dernier
» Février 1765 , & d'un crachement de fang le 4
» Mars fuivant avec fièvre , je ne fus en état de
» fortir de la chambre que le 2-8 Avril avec conti.
» nuation du même crachement de ſang , qui dé-
» termina trois médecins de cette ville de m'or-
» donner pour toute nourriture le lait , que je pris
pendant cinq mois & demi , favoir depuis le 28
» Mai 1765 , jufqu'au 14 Novembre même an-
» née , ce qui n'a point arrêté mon crachement.
Je fus enfin accablé fous le poids de la maladie
» le même jour , 14 Novembre : de- là s'eft formée
une pulmonie , une grande obſtruction de rate ,
úne cachexie , & un commencement d'hydropifie
dès le commencement de Février 1766 , je
ne pouvois prelque plus parler , & la nuit j'étois
gonné prêt à être faffoqué Par permiſſion divine,
il me tomba entre les mains votre traité de
l'origine des maladies , que je lus & relus avec
attention j'y vis tant de bon fens , que , dès ce
moment, j'efpérai de rétablir ma ſanté par l'ufa-
» ge de vorre remède univerfel que je commençai
de prendre le 10 Février 1756. Il commença
d'attaquer mes obftructions & ma pulmonic :
trente- deux jours après c'eſt à - dire , le 14 Mars ,
» je crachai une vomique d'une puanteur infup-
30
53
و د
:
OCTOBRE .
183
1772 .
» portable , & dont l'expectoration dura jufqu'au
18. Le 19 , je pris une dofe de votre poudre , qui
acheva d'emporter le refte du pus & de la puan-
» teur de la toux qui avoit commencé dès les
premiers jours de Mars , ce qui me permit de
»dormir couché fur le côté droit , ce que je n'avoit
pu faire depuis quatre mois. J'ai fouffert
»de grandes douleurs dans les jambes & dans
toutes les articulations des genoux , des bras &
des mains : il eft forti à ces dernières parties des
nodus , ou exeftoles avec enflure : j'ai été travaillé
d'une conftipation opiniâtre de près de
>> fix mois , qui ne s'eft diffipée qu'à la vingt hui-
»tième prife de la poudre purgative. Enfin j'ai été
en état de fortir le 23 Juin 1766 , après avoir
» été plus de fept mois dans la chambre , ayant
été condamné par la Faculté de Luxembourg à
» mourir de cette maladie , ce qui feroit effecti-
»vement arrivé ; mais graces au Ciel , je vis par
la vertu de votre merveilleux remède . Sera malade
& moutra qui voudra ; pour moi , je fuis
»bien réfolu de me fervir , tant que je vivrai ,
∞ d'une médecine qui opère toujours fans danger ,
toujours en amie de la poitrine & de l'eftomac ,
& qui agit fans douleur. J'en ai pris quarante
prifes qui m'ont mis en état de fortir , & cela en
»quatre mois & demi . Je continuerai encore deux
mois tous les cinq ou tous les huit jours , pour
» achever de détruire les mauvais levains , & pour
finir de guérir une foiblefle qui me reste dans
les genoux & la jambe gauche , cette partie
» ayant été la plus affligée dès le commencement
de ma maladie , & c . Signé , DE ST FIEF , capitaine
de Plunkett , au fervice de LL . MM. Impériales
& Royales Apoftoliques. A Luxembourg ,
le 10 Juillet 1766.
33
כ כ
33
כ כ
184 MERCURE DE FRANCE.
50
35
so
Le chirurgien major du régiment d'infanterie
de Saxe- Gottha , ici en garniton , a fait prendre
la poudre à trois foldats malades à l'hôpital ,
dont un y étoit depuis huit mois languiflant ,
fur qui on avoit éprouvé tous les remèdes infructueufement
; trois prifes l'ont guéri. A la
première il a rendu des paquets de veis par bas.
» Îl eſt à préſent à fa compagnie , & fait lon fer-
» vice. Le fecond avoir un pillement de lang, une
feule prife l'a fait cefler ; il eft cependant encore
à l'hôpital. Le troisième eft un hétique qui a
déjà pris fept ou huit prifes ; l'on efpère auffi
fa guérilon . Quant à la mienne , elle le confir
» me tous les jours de plus en plus . Je vous res´
mercie de tous les bons confeils dont vous avez
bien voulu m'honorer pár vos lettres pendant
» le cours de ma longue maladie , qui m'auroit
» inis au tombeau fans votre incomparable res
30
mède univerfel , &c . Signé , DE ST FIEF , capi
staine au régiment d'infanterie de Plunkett , au
fervice de Leurs Majellés Impériales & Royal : s
& Apoftoliques. A Luxembourg , le 4 Août
* 1766. »
Comment M. Houlton, inftruit de la vérité atteftée
dans les deux lettres ci - deflus , a - t- il ofé, contre
cette même vérité, attribuer à la nature la quantité
de pus que M de St Fief rendit par l'efficacité
du remède univerfel deux ans avant la mort ,
dans le tems où il étoit mourant d'un abcès au
poumon ? Pourquoi refoler de croire ce que M. de
Sr Fief déclare lui- même par les lettres ? .. Pourquoi
vouloir qu'un remède qui a gué i depuis le
1 Février 1766 , juſqu'au 23 Juin de la inême
année , les ulcères du poumon de M. de St Fief
abandonné & condamné par la Faculté de Luxem
OCTOBRE. 1772. 185
bourg , ait pû produire dans l'eftomac & les intef
tins du même homme de petits ulcères ? Quelle
conféquence !
Ne pourroit on pas dire au contraire avec cer
titude , que, quoique le remède univerfel n'ait jamais
eu la faculté de faire des miracles , il auroit
pû le faire que M. de St Fief, à qui ce remède a
prolongé les jours pendant deux ans , vécût encore
s'il en eût conftamment continué l'ufage ?
Pourquoi M. Houlfton veut - il attribuer les
petits ulcères qu'il a trouvés dans l'eftomac & dans
le canal inteftinal de M. de St Fief au même remède
qu'on donne , comme je l'ai dit , avec le
plus grand fuccès dans tous les cas , aux enfans
de naiffance , & aux malades dont le tempérament
eft le plus foible & le plus délicat ? N'auroit- il pas
du plutôt attribuer ces petits ulcères à l'âcreté &
à la malignité des humeurs qui avoient ulcéré le
poumon de M. de St Fief, avant qu'il eût connu
& fait ufage du remède , auquel il veut imputer
La mort.
Eft il poffible que le même remède , qui a guéri
nombre d'ulcères dans les poumons , dans l'eftomac
, dans les inteftins & dans les autres parties
qui compolent le corps de l'homme , puifle en produire
dans aucun cas ? ...
Eft-il poffible encore que le même remède puiffe
guérir & produire la même maladie dans le même
corps de M. de St Fief ? ...
M. Houlfton voudroit il prétendre que le remède
univerfel ayant guéri M. de St Fief d'une
maladie mortelle , déclarée incurable par la fa.
culté de Luxembourg , dût l'empecher de mourir
deux ans après de la même maladie , ou de toute
185 MERCURE DE FRANCE.
autre ? ... c'est ce que mon père ni moi n'avons
jamais prétendu ; mais nous avons pû aflurer ,
d'après l'expérience la moins équivoque , que no
tre remède peut , mieux que tout autre , fans ja
mais nuire , détruire infenfiblement le cauſe générale
des maladies.
Je vous laifle , Monfieur , le foin de conclure.
avec le Public , qu'elle a pu être l'idée de M. Houlfton
, en voulant attribuer uniquement à la nature
une des belles guérilons que mon remède ait opéré.
A-til pu s'imaginer d'en impofer à toute là
terre , en voulant donner au hafard & à la nature
une guérifon opérée à la fuite d'un remède purga.
tif violent , fi on l'en croit , & dont M. de St Fief
avoit ulé quarante prifes pour opérer la guériſon
inattendue ? ..
M. Houlfton a - t-il pu croire enfin fur l'ouverture
du cadavre , que le remède pendant l'ufage duquel,
felon lui -même , l'ulcère de M. de St Fiel avoit été
cicatrifé , ait pu former , deux ans après , de petits
ulcères dans le corps du même malade ? Cela ne
paroît pas poffible.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Signé , AILHAUD , Baron de Caftelet.
A Aix , le 20 Décembre 1771 .
OCTOBRE. 1772 . 187
LETTRE de Frère Côme à M. Mertrud ,
pourfervir de défenfe au lithotome caché.
Monfieur , malgré toute ma répugnance pour
les difputes , je ne puis me refufer à la continua .
tion de la défenſe du bien public , ainfi que Vous
m'y avez déjà forcé en 1761 * & 1766 ** , par
deux lettres adreflées à vous même avant de les
rendre publiques, afin de concilier , par cette précaution
, votre réputation avec la caufe générale
que je réclamois ; mais, au lieu d'une réciprocité
de votre part , il paroît que mes deux repréfentations
, refiées exactement fans réponſe , n'ont
produit aucun effet fur vous , fi le rapport quedivers
de vos auditeurs m'ont fait d'une de vos leçons
fur l'opération de la taille , au Jardin Royal,
le 27 Avril dernier , fe trouve véritable .
En conféquence de ce rapport & des égards
qu'on doit à la place d'un profeffeur public quelconque
, je me fuis propolé , avant d'en faire aucun
ufage , de vous demander à vous - même ſi le
récit fuivant eft vrai ou faux ; votre réponſe ou
votre refus décideront de ma conduite , &c .
Сс
« Il falloit bien tant proner , dit M. Mertrud
»cette fameufe découverte du lithotome caché
"pour l'avoir prife dans Franco ; car fon dilatatoire
eft approchant le même , à l'exception de
ဘ
* Mercure de France , fecond volume de Juillet
1761 , pag. 155.
** Mercure de Septembre 1766 , pag. 168.
188 MERCURE DE FRANCE:
la lame qui eft tranchante de deux côtés ; áínfì
l'addition qu'il y a faite (fous entendu le Fr. C. )
de ces crans qui ne fervent qu'à tromper l'opéra-
» teur & à rendre l'inftrument meurtrier , & c. »
Où le trouveroit il un géant qui eût la veffie
aflez grande pour fournir à l'ouverture du quiazième
numéro ?
M. Mertrud a vu faire l'opération de la taille à
M. Thomas , en moins de quatre fecondes , & le
lendemain , en retournant voir ce malade , il
trouva la plaie cicatriſéee . On a remarqué, qu'en
rapportant le même fait en 1771 , il avoit dit qu'il
l'avoit trouvé cicatrifé quarante heures après , ce
qui , pris à la rigueur , ne fe concillieroit pas du
jour au lendemain dans le dernier récit de 1772.
Vous
Dans la fuppofition que ce rapport foit vérita
ble , la découverte du lithotome caché dans Fran
co ne feroit qu'un rechauffé de feu M. le Cat ; fi
vous vous étiez donné la peine de lire mes répon
fes au célèbre controverfiſte de mes oeuvres ,
y auriez trouvé que je n'avois vu ni lu Franco
lorfque j'appropriai le biftouri caché de M. Bienai
fe , pour produire une incifion complette dans
tout le trajet nécéflaire pour la fortie de la pierre;
trajet dont on ne parcouroit qu'environ la moitié
de la profondeur par l'incifion du grand appareil ,
pendant qu'on forçoit & déchiroit l'autre moitié
force de bras je dis à force de bras à cauſe de
l'extrême réfiftance que la glande proftate y préfente.
:
Franco ne fit, fans doute, graver la figure qui eft
dans fon ouvrage , qu'il nomme tenaille incifive ,
que par complaifance pour quelque célèbre vifionnaire
de fon tems ; car , non - feulement cette
tenaille n'a aucune forte de reflemblance avec
1
(
OCTOBRE. 1772. 189
mon lithotome , que la fuppofition de faire une
double incifion du dedans au dehors , fans y donner
ni règle , ni proportion , non plus que d'indiquer
quels font les côtés de la direction qu'on doit
donner à fes lames , en la retirant apres l'avoir
infinuée ; mais encore , dit cet auteur , fi hardie
ment cité: toutesfois je n'en ai encore point ufe,
pag. ISI.
Il paroît même par ces mots , qu'il ne l'avoit jamais
éprouvée fur le cadavre ; d'où il s'enfuit
qu'il falloit être M.le Cat & M. Meritud fon écho,
pour trouver dans Franco ce qui n'y eft pas.
Les crans , dites - vous que j'ai ajouté , ne
fervent qu'à tromper l'opérateur , &c. »>
Comment , Monfieur , peut - on concilier des
connoiflances dans un profeffeur de chirurgie ,
qui prend des règles fûres qui conduifent dans les
effets de cet inftrument , nonn--feulement pour des
illufions , mais même pour des piéges qui ne fervent
qu'à tromper & à rendre par- là même cet inftrument
meurtrier , & c.
Je vous avoue franchement qu'on ne peut don
ner aucun nom propre à cette méprile , fi ce n'eft
celui qu'elle tient d'un rêve .
ос
Quel eft , dites vous encore , le géant qui aus
» roit une velfie aflez grande pour fupporter l'ous
verture faite an quinzième degré , & c. »
Ce géant eft tout trouvé , fans que fa ftature
le diftingue du commun : vous pouvez vous en
informer à l'hôpital de la Charité , lequel a été
opéré le printenis dernier par le chirurgien major,
votre confrère , au quinzième degré , en préfence
d'une foule de témoins , parmi lesquels étoit le
célèbre M. Morand ; & , qui plus cft , le malade
190 MERCURE DE FRANCE.
"
très - maleficié d'avance depuis long- tems , fa veffie
racornie & foupçonnée ulcérée, eft parfaitement
guéri & retourné chez lui.
Le même hôpital pourroit vous en fournir d'autres
exemples , j'en pourrois auffi citer dans plufieurs
autres cas ; mais non pas avec de fi nombreux
témoins , dont les malades n'en font point
morts ni restés eftropiés . Raflurez - vous donc fur
cet article , & c.
Au refte , ne paroîtroit - il pas , Monfieur , du
devoir d'un démonftrateur public qui blâme une .
conduite qui a fait fes preuves , d'indiquer des
moyens & une route plus fûre pour tirer une pier
re d'un volume qui peut excéder en diamètre ,
non - feulement les quinze lignes , mais le double
& plus , fans lui faire un pallage proportionné ,
une incifion fuffifante , &c .
C'est là que la fagacité d'un profefleur auroit
brillé. Peut - être nous mettrez vous à la place de
ces moyens, manqués , & à celle de mon incifion ?
ce qu'on nomme communément dilatation , pour
lui épargner celui de déchirement , fon véritable
nom ; en tout cas , fi vous étiez dans cette opinion
, je me flate que vous trouverez cet article
entre la fection , le déchirement ou la prétendue
dilatation , amplement difcuté & dévoilé , par
une de mes lettres , l'année dernière , inférée au
Mercure d'Août 1771 , à l'occafion d'un de vos
confrères ( à tous égards ) qui s'accordoit avec
vous fur les mêmes erreurs , & qui les enfeignoit
également comme vous dans les leçons publiques
, &c. N'étoit - ce pas ici l'endroit le plus favorable
qui fût jamais dans lequel vous auriez
dû recommander de fuivre la merveille opérée
devant vos yeux , par feu M. Thomas , d'une
OCTOBRE . 1772 . 191
pierre tirée ( fans doute avec tous les accefloires
de pareille manoeuvre ) en moins de quatre fecondes
, & la plaie cicatrifée du même jour au lendemain?
Quel dommage , Monfieur, que vous foiez
refté en fi beau chemin fur ce fait hiftorique !..
Cet événement , prefque miraculeux , ne méritoit-
il pas un détail circonftancié & complet qui
pût fervir de guide à vos élèves & au monde entier
? L'âge du malade , le volume de la pierre , la
grandeur de l'incifion , comment elle s'exécutoit ,
la manière de rentrer dans la veffie après la première
extraction , fi la néceffité de plufieurs pierres
, ou des fragmens d'une pierre brifée l'exigeoit
comment on pourroit éviter la prolonga
tion des fecondes dans tous ces cas multipliés ;
comment on pourroit s'y prendre auffi pour rencontrer
jufte , fans fe fourvoyer , l'ouverture de la
panfe de la veffie retirée de la direction du trajet
de la plaie , par fon élasticité vers fon col auffitôt
après l'abandon du fluide qui la tendoit , pour
Y pratiquer la ponction que la manoeuvre de M.
Thomas preferit , &c.
Que de regrets cette réticence n'a- t-elle pas dû
cauler à vos auditeurs zélés , & déjà les plus inftruits
!
Enfin , après avoir exagéré des vices d'un côté
& des merveilles d'un autre , fans les démontrer,
on m'a afluré que vous vous étiez décidé , par
choix , à la démonftration du grand appareil , malgré
la connoiflance que vous devez avoir du jugement
authentique de réprobation qu'en a porté
votre propre , Académie royaie de Chirurgie en
1757.
Permettez - moi de vous le dire , Monfieur ;
N'est- ce pas là perpétuer l'erreur , au lieu de cher
192 MERCURE DE FRANCE .
cher de bonne foi à la détruire ? Si donc cette
bonne foi vous a fait rapporter le fait plus que
merveilleux du Sieur Thomas ci - deflus ; que vos
yeux vous aient convaincu de cette vérité , cominent
le peut il faire , qu au préjudice d'un fi grand
avantage , vous y ayez ſubſtitué dans le fait , &
dans le moment même , le grand appareil latéralifé
ou non ? Si , au contraire , vos yeux & la liberté
que vous avez eue de fuivre ce malade vous
y ont fait remarquer quelque vice , pourquoi le
citez-vous pour exemple ? Cette alternative ne pa
roît pas fufceptible d'aucun biais.
Quant aux effets fupérieurs du lithotome caché
que je défends , la renommée auroit pu vous
défabufer , fi vous vous étiez donné la peine ou
le foin de la confulter avant de vous expofer à la
jufte critique fur les prétendus dangers qu'il vous
plaît d'attribuer à cet inftrument.
Si donc vous cherchez de bonne foi la vérité
fur les avantages de ce lithotome , ainſi que tous
autres , pour vous préſerver ( & vos auditeurs )
des dangers de la faufleté , lifez avec impartialité
les affertions de feu M. le Cat , & mes défenſes ,
qui
le diftribuent , en 2 volumes , à Paris , chez
d'Houry, rue de la Vieille Bouclerie.
.
J'ai eu le foin d'y rapporter les textes de ce formidable
adverſaire de mon lithotome , fin qu'en
me lifant , on pût le pafler de l'acquifition de fes
Ouvrages fur cette matière.
Dans le cas auquel les faits fufdits feroient
faux , j'espère , de votre équité , que vous me détromperez
; s'ils ne le font pas , que vous les défavouerez
par quelque lettre qui détruiſe la prévention
infinuée Si vous y manquez , comine
vous l'avez déjà fait les autres fois , vous me
mettrez
OCTOBRE. 1772. 193
mettrez dans la néceffité de vous répéter , pour la
feconde fois , & à tous autres qui pourroient vous
imiter ; jufques à quand ne pourra - t- on plus inftruire
des élèves dans un art fi précieux , fans y
mêler quelque germe étranger dont on eft infecté
Joi- même? & de vous dire , comme à votre confrère
déjà cité , que de mettre en queftion préfentement
la validité & la fupériorité du lithotome cachéfur
tous les autres connus dans cette espèce ,
après plufieurs centaines d'expériences favorables
fur des fujets vivans ( complications étrangères à
part ) ce feroit contefter la chute des rivières du
côté de la mer.
Si , dans huitaine de cette date , je ne reçois
aucune réponſe , je n'y compterai plus , après toutes
fois avoir pris les mefures pour fûreté de fa
remiſe à vous- même , &, fi je reçois de vous des
preuves de la faufleté de ce qui fert de baſe à ma
réclamation pour la caufe générale , je renoncerai
de bon coeur à mon expofé.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVIS.
I.
Pompes , tant contre les incendies que pour,
celles de puits & autres ufages.
Le Parlement de Paris a enregistré , le 11 Août
1772 , un brevet que le Roi a accordé au Sr Nicolas
Thillaye , fils du Sr Thillaye ; pompier privi-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
légié du Roi , demeurant à Rouen , qui vient de
remporter le prix de phyfique de cette année , propofé
par l'Académie de Copenhague , fur la mcilleure
conftruction des pompes pour les incendies ,
par lequel Sa Majefté lui accoide la liberté de les
conftruire & débiter par- tout le royaume pour l'utilité
de fes fujets , fans qu'il y puifle être troublé
par qui que ce foit .
Les pompes du Sr Thillaye font connues depuis
25 ans pour folides & non fujettes à des frais d'en
tretien comme les pompes ordinaires ; elles font
toujours en état d'opérer , quand même ou auroit
été vingt ans fans y toucher. Le magafin de ces
pompes eft chez les RR. PP. Feuillans , où l'on
trouvera toujours le Sr Thillaye fils . Les plus fortes
peuvent lancer un muid d'eau par minute, & s'éleverjufqu'à
90 & 100 pieds de haut, & même auffi
loin que l'on voudra , en y ajoutant des boyaux
de cuir qu'il fournit pour ceux qui en defireront,
I I.
Nouvelles Huiles de M, Sieuve.
On avertit les perfonnes qui voudront fe procurer
des huiles de M. Sieuve , de s'adreffer déformais
à M. Kaphël , hôtel de Grenoble , rue du Bouloir.
On fçait que ce phyficien a trouvé le fecret d'extraire
de la chair des olives féparée du noyau ,
une huile fupérieure à celle qui eft en ufage . Ceuxqui
en ont fait venir l'année dernière le font empreflés
d'en demander encore. Cette huile revient
à- peu- près au même prix que l'huile fine ordinai
re. Comme M. Sieuve n'en fait tirer , par la méthode
, que la quantité qu'on lui en demande , il
OCTOBRE . 1772. 195
cft néceflaire de l'en avertir d'avance. On enverra
cerre haile , foit en barils , foit en bouteilles , taat
à Paris que dans les provinces , aux adrefles qu'on
indiquera à fon correfpondant.
I I I.
Penfionnat.
M. le Royer Prêtre , principal du petit collége
de la Fièche en Anjou , dönt la penſion a été annoncée
dans plufieurs papiers publics , donne avis
que , pour fatisfaire aux defirs des parens dont il a
des enfans , & de ceux qui lui en propoferoient ,
il vient de s'attacher deux excellens maîtres , l'an
de mathématiques , qui a déjà formé plufieurs élèves
pour l'artillerie ; l'autre de deffin , fachant faire
le portrait , deffiner la figure , l'architecture , lé
payfage , l'ornement , la fortification & la géographie.
Ces maîtres menent , quand il eft tems , leurs
élèves opérer fur le terrein.
M. le Royer réunit donc à préfent dans fa maifon
tous les avantages d'une excellente inftitution
, ayant auffi de bons maîtres pour les langues
latine & françoile , l'ortographe , l'hiftoire , &c.
Il prend des enfans fort jeunes , même des cominençans.
Il offre de faire avec les parens une
compofition raifonnable , fuivant ce qu'ils defirent
pour leurs enfans , même pour l'habillement , pour
éviter tout mémoire.
Les perfonnes qui voudront un dérail plus cir
conftancié font priées de s'adrefler à lui -même , eu
affranchiflant les lettres.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Vienne , le 3 Septembre 1772.
Le 30 du mois dernier , il arriva ici un courier
dépêché de Fockhiani par le fieur Thugut. Il a apporté
la nouvelle que les conférences du congrès
avoient commencé le 2 Août . Les Plénipotentiaires
Ottomans ont fait à ceux de Ruffie des préfens
en tapis , en étoffes , en armes de prix , en
felles , en riz & en café. Ces derniers leur ont envoyé
, à leur tour , des diamans montés & des bijoux.
Les Miniftres refpectifs campent fous des
tentes ; mais les conférences fe tiennent , comme
on l'a dit , dans un pavillon de bois que les Rufles
ont fait bâtir. Les tentes des Internonces de Vien.
ne & de Berlin font dans le voisinage de celles des
Ruffes. La garde qui accompagne les Plénipotentiaires
Turcs eft de cinq cens hommes , & leur
fuite eft compofée d'un pareil nombre de perfon
nes. Les Miniftres Rufles ont auffi une garde trèsforte
, commandée par le colonel Paterfon . A
l'ouverture du congrès , Ofman Effendi , premier
Plénipotentiaire de la Porte , a dit que le Grand
Seigneur fon maître lui avoit recommandé , en
partant, de craindre Dieu & d'aimer la paix, &
que ce feroit là la règle de la conduite , pendant le
cours de la négociation dont il étoit chargé.
D'Alexandrie en Egypte , le 17 Juillet 1772.
Le Cheïk Daher ayant appris que deux Pachas,
envoyés par la Porte pour reprendre Seyde , avoient
été joints , fous les murs de cette ville , par un
OCTOBRE . 1772 . 197
corps
de trente mille Drufes , & qu'il en avoient
formé le fiége , partit fur le champ d'Acre pour
les aller combattre
à la tête de fes troupes. Les
Mutualis
, (peuple Perfan d'origine
, qui habite
les campagnes
útuées entre Acre & Seyde ) qu'il
avoit engagés
à le feconder
, le fuivirent
. Ces
forces réunies n'alloient
pas au- delà de dix mille
hommes
. Mais , malgré le défavantage
du nombre
, ce brave & vieux guerrier
pafla , à la vue des
ennemis
, la rivière de Borgul , qui coule auprès
de Seyde , tomba fur les Pachas étonnés
de cette
audace , tailla en pièces leurs troupes
qui firent
d'abord
quelque
réfiftance
, & chaffa les Drufes
fur leurs montagnes
. On prétend que les deux Pa
chas ont été tués dans le combat.
D'un autre côté , Ali Bey fait des levées en Syrie
& raflemblele plus de troupes qu'il lui eft poffible .
Ses partifans publient qu'il doit bientôt rentrer
en Egypte à la tête d'une puiflante armée , & qu'il
eft même foutenu par les Rufles . Il eft certain du
moins que le Cheik Aman , Prince du Saidi ou de
la Haute- Egypte foupçonnant Mehemet Aboudaab
de vouloir le priver d'une partie de les états ,
apris les armes , & qu'il peut faire une puifiante
diverfion en faveur d'Aly Bey.
Des Frontières de la Pologne , le 8 Août
1772.
Toutes les lettres de l'intérieur de ce royaume
annoncent que les troupes Pruffiennes font entrées
en Samogitie . On prétend que l'intention du Roi
de Prufle eft de couper la communication de l'armée
Ruffe , qui eft en Pologne , avec Riga. On
ajoute que le Général , qui commande dans cette
partie , vient d'expédier un courier au fieur de Sal
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dern , pour demander des ordres fur la conduite
qu'il doit tenir dans cette circonftance . On écrit
encore que le Roi de Pruffe a pris pour prétexte de
cette démarche la néceffité où il eft de faire confommer,
par fes foldats , les vivres & fourages qui
fe trouvent dans les Terres & Seigneuries qu'il
poflède dans ce Duché , & l'impoffibilité de faire
tranfporter ces fubftances juſqu'aux endroits où
Cantonnent fes troupes.
De Warfovie , le 14 Aout 1772.
Le général Haddick s'eft emparé de Zamofck ,
forterefle où le général Zanowicz tint l'Empereur
Maximilien d'Autriche enfermé , lorfqu'après le
départ de Henri de Valois , ce Prince le fut déclaré
le compétiteur d'Etienne Battori , Prince de
Tranfylvanie , à la Couronne de Pologne. Les Autrichiens
ont trouvé dans certe place deux cens
foixante canons appartenant à la République. Ils
n'ont point annoncé qu'ils s'en emparoient ; mais
le magiftrat ayant fait une proteftation , ils ont
déclaré que cette artillerie n'étoit point du domai
ne de la ville , & qu'elle appartenoit à ceux qui
étoient en poffeffion des fortifications .
De Hambourg, le 24 Août 1772.
Des lettres de Stockolm annoncent une nouvelle
qui mérite confirmation. On prétend qu'il y a eu
en Suéde une révolte ; qu'elle a commencé à écla
ter à Chriftianſtadt ; que les bourgois de cette vil
le accufant les Etats de n'avoir point employé les
moyens convenables pour prévenir la difette & les
malheurs du peuple , & publiant qu'ils ne vouloient
avoir qu'un Dieu & qu'un Roi , s'étoient
joints à la garnifon , qu'ils s'étoient rendus maîtres
de l'arcenal , & avoient arrêté plufieurs offiOCTOBRE.
1772. 199
ciers qui s'oppofoient à leurs vues ; qu'ils avoient
fermé les portes de la ville , & que le Prince Charles
de Suéde marchoit , à la tête d'un régiment ,
vers Chriſtianſtadt , avec quelques pièces d'artillerie
,, pour y rétablir le bon ordre.
De Berlin , le 7 Septembre 1772.
On a été informé que la fortereffe de Czentochow
, la dernière place qu'occupoient les Confédérés
, s'eft rendue au Général Major Zaremba ,
qui s'en étoit approché , par ordre de la Cour de
Warfovie , avec un corps de troupes de la Coutonne
; mais que les Rufles font en même teins entrés
dans cette forterefle , & en ont pris pofleflion
au nom de leur Souveraine .
De la Haye , le 28 Août 1772.
Dans ce pays , où le tonnerre fait fouvent les
plus grands ravages , on vient de proposer une
expérience électrique dont le fuccès intérefle toutes
les Nations. On fuppofe que des chaînes atrachées
avec des cordons de foie bleue de 2 à 3 aulnes
, au rour d'une ville & tendues entre ces tours,
à une distance convenable au - deflus de tous les
édifices , détermineroient dans leur direction & près
de lenrs furfaces, le cours de l'électricité de la nue.
On choifiroit fous ces chaînesun efpace libre comme
une place confacrée à la fûreté de la ville ; on
y éleveroit une pyramide en pierre terminée par
une boule de fer , qui répondroit à un boulet diftant
de trois à quatre pouces , & fufpendu aux
chaînes naturellement électrifées que ce poids feroit
defcendre. On prétend que l'expérience étant
ainfi préparée dans l'enceinte d'une grande ville ,
on en verroit naître un effet heureux fous le pre-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
mier orage qui menaceroit l'atmosphère . La matière
électrique des nuages , réunie au tour de la
fommité de la pyramide , offriroit , avant de s'étein
re , & fans explosion , un fpectacle brillant
qui changeroit en fête ce que la nature a de plus
effrayant. Il n'eft pas indifférent d'annoncer aux
Nations éclairées une idée qu'on fera ,fans doute,
tenté d'éprouver dans d'autres climats , & qui , fi
elle avoit du fuccès , foumettroit à l'induſtrie humaine
le phénomène le plus terrible , dont les fçavans
admirent & redoutent les effets , & dont ils
ont peine à concevoir la cauſe .
On dit que l'armiftice fur mer entre les Ruffles
& les Turcs a été figné , le 13 Juillet ; mais on
ignore files ratifications de part & d'autre ont été
expédiées , & dans quel tems elles feront ratifiées .
Si cet armiftice avoit le même terme que celui
qu'on fixe au 21 Septembre , pour la fufpenfion
des hoftilités fur terre , il en refulteroit une convention
de fi courte durée , qu'elle deviendroit illufoire
; mais on étend jufqu'au mois de Novembre
les effets qu'elle doit avoir. Les mêmes avis
font envifager la liberté du commerce & de la navigation
Rufles fur le Pont-Euxin , comme nulle ,
fi certe faveur de la Porte n'eft accompagnée de
l'indépendance de la Crimée. La raison qu'on en
donne , c'eft que cette grande baye , fujette aux
tempêtes & aux plus grandes difficultés de la navigation
feroit le tombeau des équipages Ruffes ,
files Tartares leur refufoient un afyle & des fecours
dans leurs ports & fur leurs côtes .
Des lettres du Levant , en date du 3 Août , annoncent
que la pefte a ceffé à Conftantinople , à
Smyrne & à Alep , & que les hoftilités par mer entre
les Rufles & lesTurcs font fufpendues . On croit
que cet armistice maritime durera juſqu'au mois
OCTOBRE . 1772. 201
de Novembre. Pendant ce tems , la navigation ne
fera point troublée dans les mers du Levant où les
Pirates s'autorifoient du pavillon Rufle
cer leurs brigandages .
pour exer-
De Stockolm , le 28 Août 1772.
Le premier ufage que Sa Majefté a fait de fon
autorité a été de difpofer du gouvernement de Po
méranie en faveur de la Reine fa mère. Sa Majefté
a dépêché un courier à cette Princefle pour l'en
prévenir , & lui dit dans fa lettre . « Je ne vous parlerai
pas de ce que vous avez à faire pour le
* bonheur de nos Peuples ; c'eſt de vous que je
»voudrois l'apprendre. »
Les Princes Charles & Fréderic commandent ,
le premier en Scanie & dans le Bleking , & le fecond
, dans l'Oftrogothie .
Le Chambellan Von Eflen s'eft préfenté , avanthier
, à Sa Majesté. Il l'a fuppliée d'agréer fon ferment
, & de lui permettre de faire fon fervice auprès
de fa perfonne. Le Roi lui a accordé fa demande
, à l'exception de la preftation du ferment.
« J'aime mieux , lui a- t'il dit , votre parole ; elle
» me fuffit. »
Le 22 , après -midi , le Roi fit venir en fa préfence
les Sénateurs détenus dans leur chambre depuis
le 19. Ils n'étoient que dix ; fçavoir , le baron
de Duben , préfident de la chancellerie ; le
comte de Ka'ling , le baron de Funck , le comte
de Walwick , le baron de Ribbing , le baron de
Wrangel , l'amiral Falkengreen , le baron de Spare
, le fieur Arnel & le baron de Falkenberg , vicepréfident
de la chancellerie ; les autres , fçavoir ,
le comte de Lieven , le comte de Horn , le baron de
Reuterholm , le comte de Schwerin , le comte de
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
Sinclair & le baron Erenkrona fe trouvoient abfens
par congé. On fit aux fénateurs préfens la
lecture de la forme du gouvernement que les Etats
affemblés avoient reçue la veille , & qu'ils avoient
juré d'observer. Enfuite ils prêterent de nouveau
ferment , & Sa Majesté les congédia , en leur permettant
de fe retirer où ils voudroient , & en les
aflurant qu'ils jouiroient de toute fûreté & prorection
, pourvu qu'ils fe tinffent tranquilles. Le
foir , ils reçurent une décharge honorable de leurs
emplois.
Le même jour , le Roi reçut des nouvelles des
Princes fes frères ; ils l'afluroient des bonnes difpofitions
des peuples dans les provinces qui leur
font confiées . Le Prince Frédéric informoit Sa
Majefté que , s'étant préfenté à Linkoping , capitale
de l'Oftrogothie , la bourgeoifie s'étoit empreffée
de lui marquer fon refpect , en lui donnant
une garde , qu'il avoit auffi - tôt aflemblé le magiftrat
, ainfi que la bourgeoisie , & leur avoit lu la
lettre du Roi ; que tous avoient reçu avec foumiffion
& avec joie les ordres de Sa Majeſté , &
avoient prêté un nouveau ferment de fidélité ; &
que les officiers du régiment d'infanterie de la
province s'y étoient conformés , à l'exception du
lieutenant - colonel feul qui avoit été mis aux arrêts.
Les nouvelles arrivées des provinces du Nord
annonçoient par- tout le même empreement & la
même foumiflion . Il vint un courier dépêché par le
Feld Maréchal Comte Axel Ferfen , pour apporter
les affurances de fon zèle & de fa fidélité . Sa lettre
portoit que , Sa Majesté voulant bien lui laifler le
choix de revenir à Stockolm ou de fe rendre auprès
de Son Alteffe Royale le Prince Frédéric , il
OCTOBRE . 1772 . 203
Prenoit ce dernier parti qu'il jugeoit le plus conve
nable aux circonftances .
Prefque tous ceux dont il avoit été indifpenfable
de s'affurer , ont été mis en liberté.
Le 23 , le Roi , fuivi de fa Cour , fe rendit , à
pied , à l'églife de St Nicolas , paroifle du château.
Sa Majefté y entendit le Service Divin , après lequel
on chanta , au bruit de plufieurs falves d'ar
tillerie , le Te Deum, en actions de graces du recouvrement
de la vraie liberté. Lorfque Sa Majefté
fut de retour au château , Elle adinit les Am .
bafladeurs , les Miniftres Etrangers & la Nobletle
de l'un & de l'autre fexe à l'honneur de lui faite
leur cour. Elle dîna enfuite à ſon grand couvert.
Le Roi a travaillé , tous les jours , avec les Orateurs
des différens Ordres , pour préparer les affaires
qui doivent être terminées avant la féparation
de la Diéte . Aujourd'hui , Sa Majesté a aflemblé
les Etats dans la grand'falle de fon château , &
leur a propofé les objets fur lefquels ils doivent
délibérer fans perdre de tems , afin qu'on puifle
bientôt les féparer.
Les Sénateurs qui fe trouvent à Stockolm ont
prêté le ferment que leur place exige.
Le Roi aflembla les Etats le 25. Lorfque Sa
Majesté fut entrée dans la falle & qu'Elle eut pris
place fur fon trône , Elle leur adrefla ce difcours
:
« Penétré de la plus vive reconnoiffance pour
"les bontés du Tout - Puillant , je m'adrefle à vous ,
aujourd'hui , avec la confiance & l'ancienne fim.
»plicité dont nos ancêtres nous ont donné l'exemple.
Après tant de fecoufles violentes , le calme
»a reparu parmi nous. Nous n'avons plus enta
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
»qu'un même but , le bien de la patrie . Il exige ,
ce bien , que nous féparions bientôt une affem-
»blée qui a déjà duré quatorze mois . Pour cet effet
, j'ai reftreint , autant que je l'ai pu , les pro-
"pofitions que j'ai à vous faire . Les befoins font
grands , mais ce font ceux du royaume. Si l'a-
»nion , fi une confiance mutuelle préſident à vos
» délibérations , vos réfolutions ne peuvent être
que juftes & falutaires . Je veillerai , de mon côté,
à l'économie , & ce que vous m'accorderez
fera employé uniquement pour le plus grand
Davantage de l'Etat. »
Enfuite on fit lecture des propofitions de Sa
Majefté , & les Etats fe féparèrent. Ces propofitions
contiennent en fubftance la demande du
don gratuit ordinaire pour les frais de l'enterrement
du feu Roi & pour ceux du couronnement
de fon fuccefleur ; la continuation des contributions
établies pour le fervice courant , & enfin
l'ordre de donner , avant quinze jours , leurs avis
fur l'état général des finances & fur les moyens de
les améliorer.
Les Ordics s'étant affemblés féparément dans
leurs chambres , le lendemain 26 , prirent en confidération
les propofitions émarées du trône , &
arrêtèrent que les députés à la Banque & à la Députation
Camérale, appellée Députation d'Etat, fe
réuniroient pour former le plan des contributions
ordinaires & extraordinaires , & pour donner leur
avis fur l'état des finances . Il fut enfuite propofé
& approuvé , par acclamation & par unanimité ,
de faire une grande députation à Sa Majesté pour
la remercier très - humblement du foin qu'Elle a
bien voulu prendre de préferver fa perfonne & la
patrie du danger qui la menaçoit. Le Maréchal de
OCTOBRE 1772. 205
la Diete eut ordre de fçavoir le jour & l'heure où
il conviendroit à Sa Majeſté de la recevoir.
L'Ordre Equeftre ayant arrêté de faire frapperà
fes frais une médaille pour confacrer la mémoire
de l'heureuſe révolution qui vient de rétablir
la vraie liberté , les autres Ordres , inftruits de
cette réfolution , ont envoyé des Députés à la Noblefle
pour la prier de confentir à ce que ce monument
ſe fît au nom & aux frais de tous les Ordres ;
ce qui a été approuvé .
Le 27 , la grande Députation, composée de cent
Nobles & de cinquante Membres de chacun des
autres Ordres , conduite par le Maréchal de la
Diete & par les Orateurs , le rendit au château , &
fat admife à l'audience du Roi . Le Maréchal porta
la parole .
On vient de publier une proclamation par laquelle
Sa Majefté invite fes fidèles Sujets à s'abftenir
déformais , dans leurs écrits & dans leurs converfations
, de ces dénominations odieufes qui
caractériſoient la divifion des efprits & la différence
des partis . telles que celle des Chapeaux &
des Bonnets.
Le 26 , le régiment des Gardes ayant pris les
armes , fe forma en bataille , fur la grande place
du Nord , & Sa Majefté reçut le ferment que ce
corps militaire à fait d'obéir à la nouvelle forme
du gouvernement.
Les nouvelles qu'on reçoit des provinces conti
nuent d'être très favorables ; par - tout le peuple
témoigne la fatisfaction la plus vive de l'heureux
événement qui a détruit une conftitution oppreffive.
Le Roi s'étant fait rendre compte de la manière
dont la juftice criminelle étoit adminiftrée dans
206 MERCURE DE FRANCE.
fon royaume , & ayant appris , avec autant de
douleur que de furprife , qu'il exiftoit un lieu , improprement
appellé la Chambre des Rofes , où les
criminels étoient appliqués à la torture , Sa Majef
té a ordonné à fon chancelier de juſtice de détruire
ce lieu , ne voulant pas laifler fubfiſter un monument
d'inhumanité auffi peu compatible avec la
vraie liberté. Elle a défendu l'ufage de la torture ,
par le motif qu'il eft contre la juftice & contre la
railon d'extorquer , par la force destourmens , à des
citoyens libres , l'aveu des crimes dont ils peuvent
être accufés ou prévenus .
Le 27 au foir , un officier, dépêché par le prince
Charles , apporta la nouvelle que toutes les troupes
de Scanie , infanterie & cavalerie , s'étant raf
femblées , avoient prêté ferment de fidélité au
Roi que le Prince s'étoit enfuite avancé vers
Chriftianstadt , dont les portes lui avoient été ouvertes
; que toute la province de Scanie étoit entièrement
foumife , & qu'il alloit marcher vers
Carlskrona , où il feroit plus à portée de veiller
fur la Smolande , la Blekinie & fur Be - Land.
De Rome , le 19 Août 1772 .
On a découvert dernièrement, dans une carrière
de Pozzolana , à près trente palmes fous terre ,
( la palme ou le pan à 9 pouces 2 lignes , ce qui revient
à d'aulnes de Paris ) & à la diftance d'environ
deux milles de la mer , vers Civita Vechia ,
une tête pétrifiée , d'une prodigieufe grandeur.
Elle reflemble beaucoup à celle d'un boeuf. Ily a
douze, palmes d'une corne à l'autre , trois depuis
les yeux jufqu'à l'infertion des cornes , & huit depuis
les yeux jufqu'au bout du mufeau . Le Père
Jacquier , qui a examiné cette tête monftrucafe ,
travaille à une differtation ( ur cet objet.
OCTOBRE . 1772 . 207
De Paris , le 21 Septembre 1772 .
En creufant des foflés dans la forêt des Crochères
, à une lieue d'Auxonne , on a découvert un
vafe de terre renfermant de petites pièces d'argent,
qui paroiffent être de la plus haute antiquité . On
voit d'un côté une figure de cheval avec des caractères
inconnus , & de l'autre , des attributs difficiles
à déterminer,
NOMINATIONS.
Le Comte d'Estaing , lieutenant général des armées
navales , chevalier des Ordres du Roi , à qui
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de la cham .
bre , eft nommé infpecteur général de la marine ,
&, en cette qualité , il a pris congé de Sa Majefté,
à qui il a eu l'honneur d'être préfenté par le fieur
de Boynes , fecrétaire d'état au département de la
marine.
·
Le Sieur Geoffroy , grand maître des eaux &
forêts de France , au département d'Alençon , ayant
été commis , par arrêt du confeil , pour remplir
les fonctions de la charge de grand maître des
eaux & forêts de Soiflons , à eu , le Acût , l'henneur
d'être préfenté au Roi en cette qualité.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fa chambre
au marquis de Noailles , ambaſladeut de Sa
Majefté auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies.
Sa Majefté a accordé l'abbaye de St Gildas de
Rhuis , Ordre de St Benoit , diocèſe de Vannes , à
Tévêque de Vannes , pour être réunie à fon diocèfe
; celle de St Nicolas d'Angers , même ordre ,
à l'abbé de Moftuejouls , premier aumônier de
Madame la Comtefle de Provence , & celle de St
208 MERCURE DE FRANCE.
Barthelemi de Noyon , ordre de St Auguftin , vacante
par la démiffion de l'évêque d'Uzès , à l'abbé
d'Allerey , vicaire- général de fon diocèle .
Le Roi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au Prince de Mafferano , Grand d'Espagne de
la première claffe , chevalier de la Toifon d'Or ,
capitaine des Gardes du Corps de Sa Majesté Catholique.
PRESENTATIONS.
Le 25 Août , fête de St Louis , le Duc de Tref
mes , Gouverneur de l'Ifle de France , a préſenté
au Roi , à l'iflue de la grand'mefle que le Corpsde-
Ville fait célébrer tous les ans , pour Sa Majeſté
, les Maire & Echevins de cette ville .
Le 30 Août , le Comte de Fuentes , Ambaſſadeur
d'Espagne , eut une audience particulière du
Roi , dans laquelle il préfenta à Sa Majesté le
Prince de Mafferano , Grand d'Efpagne de la première
Clafle & Amb ffadeur de Sa Majesté Catho
lique à la Cour de Londres. Il fut conduit à cette
audience , ainfi qu'à celle de la Famille Royale ,
par le Sieur Tolofan , introducteur des Ambafladeurs.
Le même jour , le Corps de Ville de Paris fe
rendit à Versailles , ayant à fa tête le Maréchal
Duc de Briffac , gouverneur de Paris . Il eut audience
de Sa Majefté , à laquelle il eut l'honneur
d'être préfenté par le Duc de la Vrilliere , miniftre
& fecrétaire d'état ; il fut conduit par le Marquis
de Dreux , grand maître , & par le sieur de Watronville
, aide des cérémonies. Les Sieurs Sprotte
& Quatremère de l'Epine , nouveaux Echevins ,
prêtèrent le ferment dont le duc de la Vrillière fit
la lecture , ainfi que du fcrutin qui fut préſenté
OCTOBRE . 1772. 209
par le sieur Joly de Fleury , maître des requêtes .
Le Corps de Ville cut auffi l'honneur de rendre les
refpects à la Famille Royale.
Les Députés des Etats de Languedoc furent admis
, le lendemain , à l'audience du Roi , à qui ils
furent préfentés par le Comte de Maillebois , lieutenant-
général des armées de Sa Majefté , chevalier
de fes Ordres , premier lieutenant général de
la province , en l'abfence du Comte d'Eu , gou
verneur de cette province , & par le duc de la Vrillière
, miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le département
de la même province . Ils furent conduits
à cette audience par le marquis de Dreux ,
grand- maître , & par le Sieur de Watronville ,
aide des cérémonies. La députation étoit compofée
, pour le Clergé , de l'Evêque de St Pons , qui
porta la parole ; pour la Noblefle , du Marquis de
Banne d'Avejan ; pour le Tiers Etat , des Sieurs
Daru , ancien Capiroul de Toulouſe , & Vener ,
diocéfain d'Ade , & du Sieur de Joubert , fyndie
général de la province. La députation eut enfuite
audience de la Famille Royale,
La Comteffe de la Tour - d'Auvergne a eu l'honneur
d'être préfentée , le 29 Août , à Sa Majefté
pat Madame la Comtefle de Provence , en qualité
de Dame pour accompagner cette Princefle .
La Duchefle de Brancas - Villars à eu , le 30
Août , l'honneur d'être préfentée au Roi , ain
qu'à la Famille Royale , par la duchefle de Brancas
, douairière. Elle a pris le tabouret ce même
jour.
La Comteffe de Quélen a eu l'honneur d'être
préfentée par la ducheffe d'Aiguillon."
La Vicomtefle de Lambertye a eu l'honneur d'être
préfentée au Roi & à la Famille Royale par la
ducheffe de Caylus.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Noailles , ambafladeur du Roi
auprès des Etats Généraux des Provinces - Unies ,
a pris congé de Sa Majefté , ainfi que de la Famille
Royale , pour ſe rendre à fa deftination . Il a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le duc d'Aiguillon
, miniftre & fecrétaire d'état , ayant le département
des affaires étrangères.
Le Comte de Flavigny , maréchal des camps &
armées du Roi , commandeur de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , ci - devant miniſtre de Sa
Majesté à Liége , miniftre plénipotentiaire du Roi
auprès de l'Infant d'Espagne Duc de Parme, a pris
congé , le 13 Septembre , de Sa Majesté , ainfi que
de la Famille Royale , pour ſe rendre à la deftination.
Il a eu l'honneur d'être préfenté an Roi par
le duc d'Aiguillon .
MARIAGES.
Sa Majefté, ainfi que la Famille Royale, a fignè,
le 30 Août , le contrat de mariage du Vicomte de
Lamberty avec Demoifelle de Redon.
Le Roi & la Famille Royale fignèrent, le 6 Septembre
, le contrat de mariage du Vicomte de Bafchy
, du Cayla , capitaine- aide -major du régiment
de Bourbon , cavalerie , avec Demoiselle de Jaucourt.
Armand Jean- François- Charles l'Escalopier a
époulé , le 20 Juin 1772 , Dlle Marie- Madelaine-
Sulpice du Pleffis , dans la chapelle du château du
Pleffis fur St Just .
Le mari eft fils d'Armand Jean- François - Charles
l'Efcalopier , fils de Gafpard- Charles l'Efcalopier
, qui a été confeiller au parlement , maître
des requêtes , intendant de Montauban , puis de
Tours, aujourd'hui confeiller d'état depuis 1766 ,
OCTOBRE. 1772 .
211
Seigneur de Liancourt , Cremery & autres lieux.
Sa mère eft Anne Leclerc de Louaville .
Il eft neveu de Charles - Armand l'Escalopier
de Nourard , d'abord avocat- général & préfident
du grand confeil , aujourd'hui maître des requêtes.
Et de Charles - François Marquis de l'Escalopier ,
chevalier de St Louis , ancien capitaine dans le
régiment Royal- Cravate , qui a époulé Marie-
Anne de Paris la Broffe.
Son frère N. I'Escalopier , chevalier de Malthe,
faifant actuellement fes caravanes.
Sa foeur , Dame , N... l'Escalopier , eft mariée
au marquis Dufrelnai.
Son autre foeur , Dame , N ... l'Escalopier, eft
Chanoineße d'Alix .
La Maiſon de l'Eſcalopier vient de la Maiſon
de l'Eſcal en Italie , qui eft très-ancienne .
L'époule eft fille de Robert- Sulpice , reçu préfident
de la Cour des Monnoies le 3 Mars 1738 ,
honoraire , du 24 Février 1769 ; Seigneur du Plef
fis , Quincampoix , Boucheviller , Coivrel &
Grandpré.
Sa mère eft N... le Bégue , d'une ancienne
famille de Beauvais . ( défunte. )
Elle eft niéce d'André -Louis- Sulpice d'Albert ,
reçu conſeiller au châtelet en 1743 , puis préfident
en la cour des monnoies en 1767.
Et de Dile Barbe- Sulpice.
La famille Sulpice eft originaire de Touraine ,
où elle éroit très - anciennement établie , & a été
totalement ruinée & difperfée dans les tems des
guerres civiles : une branche a paflé en Espagne
& y fubfifte encore. L'autre eft restée en France ,
dont eft illu Robert Sulpice , père de MM . Sulpice
d'aujourd'hui , pourvu d'une charge de contrôleur
ordinaire des guerres en 1688 , & de la
212 MERCURE DE FRANCE.
charge de contrôleur général des décimes du Cler
gé de France en 1694 , décédé en 1726 .
Il a époulé Damoiselle Marie - Louiſe Serille ,
d'une ancienne famille de Picardie.
NAISSANCES.
La Princefle Guillelmine de Prufle , époule du
Prince de Naffau , Stathouder - Général des Provinces
Unies , accoucha heureuſement d'un fils , le 24
Août.
La Marquife de Chamborant eft accouchée
d'une fille le 27 Août.
<
MORT S.
Marie-Aglaé de Cochard de Chaftenøye , épou
fe de Claude - Stanislas le Tonnelier de Breteuil .
vicomte de Breteuil , brigadier des armées du Roi,
chevalier de l'Ordre royal & militaire de St Louis.
eft morte à Paris , le 26 Août , dans la vingtième
année de fon âge.
Marie de Thomaffin de Peinier , abbeſſe d'Hières
, diocèſe de Toulon , eft morte dans fon abbaye
, le 26 Août.
Frère Emmanuel Philippe de Brune , chevalier
de l'Ordre de St Jean de Jérufalem , commandeur
de Villedieu en Drugefin , eft mort à Gand , le 30
Août , dans la quatre- vingt- quatrième année de
Lon âge.
Marie - Françoise de Villemontée , veuve de
Paul Comte de Viry , des comtes de Viry en Savoie
, premier Baron du Genevois , eft morte , lc
mois dernier , dans fes Terres en Bourbonnois , à
l'âge de cinquante- un ans.
OCTOBRE. 1772. 213
André l'Evefque , Sieur de la Goutière , ancien
capitaine de frégate , né à Grandville , qui eut la
jambe emportée d'un boulet de canon , en 1694 ,
eft mort , le 5 Septembre , à St Malo , dans la cent
quatrième année de fon âge.
La Comtefle de Canillac a eu l'honneur d'être
préfentée au Roi , le 15 Septembre , par la Ducheffe
de Bourbon , en qualité de Dame pour accompagner
cette Princefle.
Anne- Claudine Rochefort - Dally de St Point ,
époufe du Comte de Balincourt , maréchal des
camps & armées du Roi , eft morte , à Paris , le
10 Septembre , dans la quarante- feptième année
de fon âge.
LOTERIES.
Le cent quarantième tirage de la Loterie de
l'hôtel de ville s'eft fait , le 24 Août , en la
maniere accoutumée . Le lot de cinquante mille
livres eft échu au No. 47611. Celui de vingt mille
livres au No. 53622 , & les deux de dix mille aux
numéros 43707 & 54992.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 5 Septembre . Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 2 , 74 , 51 , 38 , 61. Le pros
shain tirage fe fera les Octobre.
214 MERCURE DE FRANCE .
FAUTES à corriger.
Dans le volume du mois d'Août dernier on a
dit , page 209 , le fieur Maréchal , propriétaire de
la Baronie de Courlet , il faut dire , dans la Baronie
, &c.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Suite de l'Eté , chant fecond du poëme des
Saifons , imitation libre de Thompson , ibid.
Moralité ,
Le Lion juge ,
Les dangers d'une mauvaife éducation ,
Le Philofophe cultivateur , ode ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
I2
ibid.
14
53
67
68
71
73
Journal d'un voyage au tour du Monde , ibid.
Traite du Rakitis ,
Voyage au tour du Monde ,
Théorie nouvelle fur les maladies cancéreufes
,
La Gamologie ,
Le Poëte malheureux par M. Gilbert ,
87
88
94
100
107
OCTOBRE . 1772 . 215
La Henriade de M de Voltaire ,
Panégyrique de St Louis , Roi de France ,
Encyclopédie littéraire ,
Tableau annuel des progrès de la phyfique ,
de l'hiftoire naturelle & des arts ,
Obfervation fur un paflage du Ventriloque
ou l'Engaftrimythe ,
ACADÉMIES ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie françoiſe ,
Comédie italienne ,
ARTS , Gravures ,
Mufique ,
115
125.
136
Lettre à l'Auteur du Mercure concernant la
nouvelle ordonnance des Hôpitaux militaires
,
Lettre de M. le Marquis de ** à M. de L** ,
140
143
144
148
153
154
157
162
164
fur l'Hydrofcope , 166
Lettre de M. de la Harpe , 170
Ecole de mathématiques & de deffin , 171
Cours d'inftructions , 174
-De langue angloife , 176
De mathématiques , 177
216 MERCURE DE FRANCE.
Lettre à M. Leroi , fur la poudre d'Ailhaut ,
Lettre du Frère Côme à M. Mertrud ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations,
Préfentations ,
Mariages ,
Naiflances,
Morts ,
Loteries ,
180
187
184
193
196
267
208
210
212
ibid.
213
'AI
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
premier vol. du Mercure du mois d'Octobre 1772,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 30 Septembre 1772.
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1772 .
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
Nouveautés chez le même Libraire
FABLES orientales , comédies , poëfies &
oeuvres diverfes , par M. Bret , 3 vol. in-
8°. brochés ,
3 liv. La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
& françois , 1772 , in - 8 °. br . 2 l . 1o f.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
enfans contrefaits , in - 8 °. br. avec fig . 41 .
Effais de philofophie & de morale , volume
grand in- 8 °. br. 4 liv .
Les Mufes Grecques ou traductions en vers
du Plutus, comédie d'Ariſtophane, d'Anacréon
, Sapho, Mofchus , & c . in- 8°. br. 1 l. 16ſ.
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in - 8° .
nouv . édition , broch . 3 liv.
Les Odes pythiques de Pindare , traduites
par M. Chabanon , avec le texte grec ,
in-8°. broché , s liv.
Le Philofophe férieux , hift. comique , br . 1 1. 4 l.
Du Luxe , broché , 12 f
Traité fur l'Equitation & Traité de la
cavalerie de Xenophon , in-8 ° . br. 1 1. 10 f.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV , & c . in - fol.´avec planches ,
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Mémoires fur les objets les plus importans de
l'Architecture , in - 4° . avec figures, rel. en
carton ,
Les Caracteres modernes , 2 vol . br.
12 1.
31.
Maximes de guerre du C. de Kevenhuller , 1 1. 10 .
Airs choifis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoifes ,
361
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LETTRE de Cain , après fon crime ,
Méhala , fon épouse.
Iz eft Left donc des remords qui pourfuivent le crime!
O de tous mes tranfports déplorable victime ,
O malheureux Abel , ô mon frère ! pourquoi
Ton fang s'élève - t-il encore contre moi ?
Tout retrace à mes yeux mon crime & ma misère
:
Tout me peint le moment où mon malheureux
frère....
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Spectacle affreux du fang ! ... O mystère d'horreur
Que ne peux- tu refter dans le fond de mon coeur ?
Sans mon forfait , Hélas ! .. j'aurois mon in
nocence ;
Mais , pour mieux me punir , Dieu m'ôte l'eſpérance.
Que l'Univers entier , faifi d'un jufte effroi ,
S'indigne à mon nom feul & s'arme contre moi ;
Je ne me plaindrai point : que ce Dieu que j'at
teſte
Lance fur moi les traits de fon courroux funefte ,
Qu'il tonne ; plus heureux Caïn au rang des
morts ,
N'aura plus à fouffrir la honte & les remords.
Les remords... malheureux ! ... devois - je les
connoîtte?
Otoi , qui de bienfaits daignas combler mon être ,
Toi , dont le bras puiffant s'étend für l'Univers ,
Qui d'un fouffle créas & la terre & les mers ;
Toi , qui m'avoisformé pour un plus noble ufage
,
Dieujufte , le peut - il ? Cain eft ton ouvrage ;
Et Caïn , criminel , avili pour jamais ,
N'a payé tes bontés que du prix des forfaits !
Errant , abandonné , fugitif & coupable...
Ainfi ton trifte époux de fon fort déplorable
OCTOBRE. 1772 . 7
Expofe à tes regards le tableau douloureux .
Pardonne , ô Méhala ! daigne y fixer les yeux .
S'il fe pouvoit ; hélas ! .efpoir trop plein de char
mes ! ..
Eh bien oui , Méhala , baigne- le de tes larmes ,
Efface de tes pleurs ces traits ... ils font affreux ;
Ma main les a tracés , mon coeur eft avec eux...
Tu dois t'en fouvenir : quand , rempli de ta
flamme ,
Au feu de tes regards livrant toute mon ame ,
Portant cette ame pure aux piés de nos autels ,
J'unis mon fort au tien par des noeuds folemnels ,
J'ignorois , tu le fais , le meurtre & le parjure.
L'orgueil feul dans mon coeur étouffa la nature .
Ah ! plutôt , Méhala , rappelle -toi ce jour
Où Cain , couronné des rofes de l'amour ,
Dans le fond d'un òofquet fouriant à tes charmes ,
Te prefloit fur fon fein , te baignoit de ces larmes
Que l'amour fortuné verſe au fein des plaiſirs ,
Que ton coeur partageoit , qu'avouoient tes foupirs...
Peins-toi Caïn heureux , Caïn fimple & fincère..
Epoux tendre & foumis , ne cherchant qu'à te
plaire ,
Tu l'as vu le premier pleurer fur tes douleurs.
D'une main careflante il effuyoit tes pleurs ,
Quand du Ciel irrité l'arrêt irrévocable
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Sur un fein innocent puniffoit le coupable ,
En partageant tes maux , je fus les adoucir :
Autant & plus que toi , tes yeux m'ont vu ſouffrir
:
Tu m'as vu condamnant une ardeur téméraire ,
Defirer tour à- tour & craindre d'être père.
Père , époux , titres faints ! qu'êtes - vous devenus?
Dans mon coeur déchiré n'exiſteriez - vous plus ?
Revenez , diffipez mon trouble & ma trifteffe.
Et toi , qui pus m'aimer , au nom
drefle ,
dé ma
ten-
Au nom de tes baifers prodigués tant de fois ,
Au nom de ton époux , daigne entendre ſa voix :
En plaignant mes malheurs , adoucis ma misère."
L'amour eft complaiſant , voilà ſon caractère .
Je m'égare , infenfé ! Cain qu'exiges - tu ??
Eh! que font tes malheurs aux yeux de la vertu ?
Eft-ce à toi de fouiller de ton haleine impure
L'air que refpire ailleurs l'innocente hature ?
Rejette loin de toi de téméraires voeux ;
Tu veux intérefler , & n'es pas vertueux !
Ne crains rien , Méhala , ne crains rien pour ta
gloire.
Je porte feul le poids d'une action fi noire.
Je vais en retracer le fatal fouvenir :
C'eft un tourment de plus dont je dois me punir...
vous que Dieu promit à la nature entière ,
OCTOBRE . 1772.
Vous qui , d'un pôle à l'autre , habiterez la terre ,
Defcendans de Caïn , déplorez fon erreur :
Vous apprendrez par lui qu'il eft un Dieu vengeur.
Les ombres de la nuit faifoient place à l'aurore :
Déjà l'azur naiffant dont le Ciel fe colore
Brille en fe balançant dans le vague des airs :
Les oifeaux , dans les bois , commencent leurs con
certs ,
Lorfqu'un jeune berger fort d'un prochain bocage.
De l'aimable vertu c'eft la plus douce image ;
Dans les yeux fatisfaits font la paix , l'a candeur ;
Et fon front réfléchit le calme du bonheur.
Au Dieu de l'Univers il vient pour rendre hommage.
Soudain , fur un autel couronné de feuillage ,
Ses innocentes mains dépofent fes préfens :
Il apporte un coeur pur avec les fruits des champs.
Son ame pour fon Dieu s'épanouit , s'anime.
Bientôt le feu facré conſume la victime ;
L'encens fume : emporté fur l'aîle des zéphirs ,
Il monte vers le Ciel qu'ont touché ſes ſoupirs ,
<< Dieu tout- puiflant , dit - il , exauce ma prière ;
Tes graces , tes bontés , répands - les fur mon
» frère.
ל כ »Qu'il connoifle le prix de la tendre amitié,
Ces deuces paflions d'amour & de pitié :
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
30 Que fon coeur , jeune encor , te doive un nouvel
» être !
» Il fut créé par toi ; qu'il fache te connoître ;
» Qu'il fache t'adorer ! je n'attends rien de plus ;
» Tous mes voeux font remplis , s'il chérit les
vertus . »
Les yeux baignés de pleurs que verſoit ſa tendrefle
,
Plein d'amour pour fon Dieu , plein d'une fainte
ivrefle ,
Il proféroit ces mots , profterné fur l'autel.
J'approche... quel objet ! .. je reconnois Abel :
C'eft lui.. lui , que pourfuit mon infolente rage ! ..
Il prie encor pour moi , quand c'eſt moi qui l'outrage.
Que dis je ? Abel .. Abel vient de me pardonners
Je lui fuis cher encore.. & vais l'aflaffiner .
Comment , ô Méhala , pourrai-je à ta mémoire
Tracer de mes forfaits l'abominable hiftoire ?
Comment de mes fureurs t'expliquer les tranfports
? ..
Va , je t'apprendrai tout ; je connois les remords :
Je prendrai leurs pinceaux , & je peindrai le crime.
Je veux te faire errer dans le fond de l'abyme
Où l'enfer en courroux précipita mon coeur.
Frémis , plains ton époux ; & connois fa fureur.
Abel , je te l'ai dit , d'un coeur pur & fincère
OCTOBRE. 1772 . II
Prioit pour moi le Dieu qui lance le tonnerre .
Je m'avance , il me voit , il fe lève ; & foudain
Il vole dans mes bras , fe jette dans mon fein ,
M'embrasle , & , m'appellant du tendre nom de
frère ,
Il baigne de les pleurs cette main meurtrière
Quibientôt homicide & teinte de fon fang ,
Pour prix de les vertus , va lui percer le flanc !
« O mon frère , ô Caïn , quelle grace imprévue
T'amène vers Abel , te préfente à la vue ?
ל כ »Jouràjamaisheureux,tropfortunésmomens
»Où Caïn s'abandonne à mes embraflemens ,
» Coulez plus lentement , vous voyez ma victoi-
>3>0 re!
»Tu revois , ô vertu ! ton triomphe & ma gloire :
»Tu reflerres les noeuds d'une fainte union.
L'amitié... qu'il eft doux de proférer ce nom !
» Ah ! qu'il foit dans ton coeur , comme il eft dans
» ma bouche.
» Cher Caïn , par ma voix
que l'amitié te touche ! 32
» Abel te devra tout ; fi tu lui rends ton coeur ;
» Abel te devra tout , tout jufqu'à ton bonheur . »
A de plus grands tranfports fon zèle l'abandonne
;
Rien ne peut l'arrêter, lorfque fon coeur ordonne :
Il fe jette à mes pieds ... ô fouvenir affreux ! ..
Je faifis cet inftant , & mon bras furieux...
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE.
Je ne puis achever ce récit trop funefte.
Le crime eft confommé ; le remords feul me refte.
Frappé de mille coups , Abel tombe mourant ;
Puis, levant vers le Ciel un regard languiffant ,
« Mon Dieu , s'écria- t'il ! tu fais fi je t'honore ;
Pour la dernière fois fouffre que je t'implore :
» Si les infortunés ont droit à tes faveurs ,
» Excufe de Cain les fatales erreurs.
"Qu'il abhorre fon crime ; il eft involontaire..
ox
Venge-toi fur Abel ;mais pardonne à fon frère,»
Bientôt un froid mortel s'empare de fon coeur :
Il n'eft plus de fon front la livide pâleur
M'annonce de fa mort le funeſte préſage.
Ah ! Caïn, qu'as tu fait ; & quelle horrible image !
Comment avoit- il pu mériter ton courroux ?
Ton frère... le voilà déchiré par tes coups !
Ofe encor contempler ce tranquille vilage.
Ton frère aflaffiné ! c'eſt donc là ton ouvrage..
Voilà ce même Abel dont tu voulois le fang :
Eh bien , approche , monftre , il coule de for
flanc.
Son fang, tu l'as : bois le... qu'il fuffife à ta
rage !
Puifle-t-il l'aflouvir ! mais quel nouvel outrage ?
Hélas ! Abel eft mort , en prononçant mon nom ;
Et fon dernier foupir fut celui du pardon.
OCTOBRE . 1772 . 13
Quoi ! le pardon pour moi !. meurtrier de mon
frère ,
Vil inftrument du crime , en horreur à la terre ,
J'irois traîner mes jours dans la honte & l'effroi ;
Et l'image d'Abel fanglante devant moi ,
Secondant de fon Dieu le courroux légitime ,
Viendroit à chaque inftant me reprocher men
crime ?
Moi ! je verrois toujours mon frère affaffiné ,
Se reprochant encor de m'avoir pardonné ,
Au fein de mon repos , excitant la tempête ,
Sous un Ciel embrafé qui gronde fur ma tête ,
Promener les erreurs de mon trifte fommeil ;
Et , pour mieux me punir , prolongeant mon reveil
,
Traîner mes pas tremblans au bord des précipices
;
Et là ,me préfentant toutes mes injuſtices ,
Mes haines , mes fureurs , mon forfait & fa mort ,
Me pouffer dans l'abîme où gémit le remord ?
Mais quels objets affreux ! fous d'épaiffes ténè
bres
Le Ciel eft obfcurci de nuages funèbres .
La terre , fous mes pas , ouvre de toutes parts
D'effroyables cachots à mes triftes regards.
Les élemens rivaux fe déclarent la guerre ,
La nature frémit fous l'éclat du tonnerre ;
Et l'onde épouvantée , en franchiffant les borde,
14
MERCURE
DE FRANCE
.
Dans fes flors teints de fang roule un monceau de
morts.
A travers ces horreurs qu'un froid filence augmente
,
A mes yeux effrayés un fpectre le préfente.
Sur fon front décharné font écrits les remords.
Mille ferpens affreux embraflent tout fon corps ,
Et jufques dans fes Aancs augmentant ſon martyre
,
Lui difputent fon coeur que lui- même il déchire.
Dans fa fanglante main étincelle un poignard :
Le crime en traits de fang le peint dans fon regard.
Il m'a fixé……. grand Dieu ! conferve ton ouvrage;
Ecarte loin de moi cette terrible image. . .
Vains difcours ! dans mon fein il fouffle fa fureur.
La rage des enfers a paflé dans mon coeur...
Mais quel fon vient frapper mon oreille craintive
?
Qu'entends je ? qu'ai -je vu ? c'eſt ſon ombre plaintive.
Oui : c'est l'ombre d'Abel . O frère infortuné !
Pour être ton bourreau , fus- je donc deſtiné !
Quand des mains du Très - Haut Caïn reçut la vie ,
Fût-ce pour te l'ôter par une perfidie ?
Ombre facrée , hélas ! prends pitié de mes maux;
Rends à mes fens troublés le calme & le repos.
Qu'ai -je dit ? ah Caïn , la voix du fang murmure,
OCTOBRE. 1772 .
15
Celle par tes fouhaits d'outrager la nature .
Un voeu fi téméraire eft un nouveau forfait.
Que te faut- il de plus ? n'as - tu pas allez fait ?
Vois ce corps tout fanglant , vois ce fang qui s'élance
;
Il fume encore : eh bien ! il demande vengeance :
Il l'obtiendra. Mais , Ciel ... il a tout obtenu .
Amitié , complaifance , honneur , devoir, vertu ,
Tout eft facrifié. Trop funefte juftice !
Pourquoi ne faut- il pas que l'aflaflin périfle ?
Pourquoi le feul Cain.. vains & coupables
voeux !
Mon fang , puifque je vis , eft-il ſi précieux ?
Fuyons ce lieu d'horreur. Sous un Ciel plus
propice ,
Il eft peut-être un Dieu qui fe venge & puniffe :
Peut- être plus heureux , au bout de l'Univers
Trouverai je un chemin qui me mène aux enfers .
Que ces affreux tableaux crayonnés par la rage,
De crimes , de fureur monstrueux aflemblage ,
Que ces traits , Méhala , par ton époux tracés ,
Dictés par fes remords , par fes pleurs effacés ,
Paiffent t'inftruire au moins de l'état de fon amc.
Qu'ils te faflent haïr cette naïve flamme ,
Que jadis dans tes yeux faifoit briller l'amour.
Eteints par les plaifirs , ils fe fermoient au jour ;
Mais quels momens hélas ! quand , frappant ta
paupière ,
16 MERCURE DE FRANCE .
Un baifer les rouvroit aux traits de la lumière !
Alors fur ton époux il erroient tendrement.
Ton époux... Ciel ! .. alors il étoit innocent.
Mais adieu pour toujours : fur un fol plus fauvage
,
Je remporte avec moi ma honte & ton image.
Voilà tout ce qui refte à ton fatal époux.
Peut-être encor le Ciel en fera- t- il jaloux ?
Peut-être... mais pourquoi dufoupçon qui m'agite
Hâter imprudemment la cruelle pourſuite?
Peut être aufli ce Ciel , touché de mes malheurs..
Mais non n'efpérons rien je connois fes fureurs.
Adieu donc. Si jamais , ô malheureuſe mère ,
Nos enfans étonnés te demandent un père ,
Dis-leur qu'il en fut un dont le coeur criminel
Inventa l'art honteux de détruire un mortel.
Apprends -leur mes remords ; peins bien l'horreus
du crime ;
Aux pieds de l'affaffin , préfente la victime ,
Et fi ce noir tableau les fait pâlir d'effroi ,
Ne ménage plus rien , acheve & nomme moi...
Sur-tout ne cache rien , Méhala ; fois fincère :
Dis -leur tout. Il leur faut une exemple ſévère .
Le crime fut affreux : ils en auront horreur.
Qu'ils fachent mes remords , le crime... mon.
malheur !
Alors d'un Dieu puiflant redoutant la colère ,
OCTOBRE. 1772 . 17
Ils s'aimeront toujours... mais ils plaindront leur
père.
Par M. Coftard , libraire.
* Cette pièce , imitée du poëme d'Abel pat
M. Gefner , a été imprimée en 1765 ; mais on la
donne ici avec beaucoup de changemens & de
corrections.
LA DOUBLE INCONSTANCE.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
ANGELIQUE , jeune veuve .
LISETTE , fa femme- de- chambre.
VALERE , amant d'Angelique.
DUBOIS , valet de Valère .
GERONTE , beau - père d'Angelique .
ERASTE , neveu de Géronte .
La fcène eft en province , dans la maison
d'Angelique.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGELIQUE , LISETTE , VALERE ,
DUBOIS .
VALER E.
Que je fuis inquiet , belle Angelique ! UE
que je fuis affligé ! Ce voyage précipité ,
18 MERCURE
DE FRANCE.
que je fuis obligé de faire , pourra être de
longue durée. Si vous faviez ce qu'il m'en
coûte , en ce moment, pour m'éloigner de
ce que j'ai de plus cher au monde !
ANGELIQUE . Ah ! Valère , fur le point
d'être unis pour jamais , faut- il nous féparer?
Que fais-je ? Vous allez à Paris , le
théâtre du beau monde ; je crains bien
que votre coeur ne m'échappe en ce pays,
où les femmes , dit- on , font fi attrayantes.
VALERE. Ne craignez rien , Madame ;
les femmes de Paris font attrayantes à la
vérité ; mais ont - elles une ame comme la
vôtre ? Vous même , raffurez - moi de grace
; j'ai appris que M. Geronte , votre
beau père , arrive ici avec un neveu qu'il
vous a deſtiné : jurez moi que vous n'écouterez
aucune propofition , & que vous
ne confentirez jamais à ce mariage.
ANGELIQUE. J'ignore les intentions de
mon beau père ; mais croyez - vous que
l'on change auffi aifément de réfolution ,
& que je puiffe écouter des propofitions
de mariage , avec un homme que je ne
connois pas?
VALERE. Excufez - moi , Madame , la
crainte & le crédit que M. Géronte a fur
votre efprit femblent autorifer une méOCTOBRE
. 1772. 19
fiance impardonnable , en toute autre circonftance
; cependant je pars avec cette
cruelle incertitude ; il le faut . Que je fuis
malheureux ! adieu , mon aimable Angelique
puiffé je , à mon retour, vous trou
ver toujours difpofée en ma faveur!
ANGELIQUE . Mais , Valère , ne pouvez-
vous abfolument différer ce voyage ?
VALERE. Que n'en fuis- je le maître ;
mais il eſt queſtion d'intérêts de famille ,
qui ne peuvent fe négliger un-inftant .
ANGELIQUE . Hélas ! que vais je deve
nir pendant votre abfence ?
VALERE . J'espère que vous voudrez
bien penfer quelquefois à un malheureux
qui ne ceffera de vous avoir préfente à
fon efprit.
ANGELIQUE . N'en doutez pas , & , pour
m'en occuper entièrement , je veux me
retirer à la campagne , & vais , de ce pas ,
tout arranger pour mon départ.
VALERE. Vous me rendez la vie , charmante
Angelique. Adieu , il ne dépendra
pas de moi que je ne revienne bientôt.
m'attacher inféparablement à vous .
Il lui baife la main , & ils fortent.
20 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE I I.
LISETTE , DUBOIS .
DUBOIS.
Eh bien ! Liſette , je pars auffi , moi ;
j'en fais tout chagrin ; car , tu le fçais ,
nous nous étions arrangés comme nos
maîtres .
LISETTE . En vérité vous autres hommes
, vous êtes bien infupportables ; on
compte faire une fin , fe marier , & puis
zefte ; un voyage dérange tout : ma foi ,
cela n'eſt pas plaiſant .
DUBOIS . Que veux tu ? les maîtres font
tout à leur tête : il faut céder au fort ;
mais auffi j'espère bien qu'à mon retour
je te trouverai toujours la même à mon
égard , & que rien ne s'oppofera plus à
ce que je n'offre à mon adorable , & mon
coeur & ma main .
LISETTE . Pour moi , je le fouhaite plos
que je ne l'espère ; car tu es un dangereux
coquin tu vas en conter à la première
foubrette de Paris , & ta Lifette , tu la
laifferas là comme une épingle , & tu lui
donneras fon congé.
DUBOIS . Ton congé ! que dis-tu ? regarde-
moi un peu.
OCTOBRE . 1772. 21
LISETTE . Eh bien ! quoi ? je te regarde
.
DUBOIS . Me prends -tu pour un papillon
, parce que je fuis de toutes couleurs?
LISETTE. Mais tu ne lui reflemble
mal.
pas
DUBOIS . Je crains bien plutôt quelque
faux bond de ta part. Vous autres femmes
- de- chambre , ce n'eft pas votre fort
que la conftance.
LISETTE . Eh bien , quand ce feroit
mon foible... mais , adieu , pars fans inquiétude
; il fera tems de t'affliger à ton
retour.
DUBOIS. Comment ?
LISETTE . Va , va , fois tranquille ;
grace à mon coeur , tu n'as rien à crain
dre .
DUBOIS . Adieu , ma charmante ; auffitôt
de retour ,
Aux pieds de ta grandeur j'établis ma fortune .
A propos : en partant , reçois ce gage de
ma fidélité. ( Il veut l'embraffer. )
LISETTE . Non , non : j'aime à m'acquiter
; & je ne pourrois peut- être pas te le
rendre. Adieu. ( Dubois fort . )
24 MERCURE DE FRANCE.
ne me fort pas de l'efprit ; fa fanté , fon
amour , que de raifons d'inquiétude &
d impatience !
LISETTE . Vous l'avouerai-je , Madame?
fon valet Dubois a pris fur moi le même
empire. Vos peines font les miennes.
Mabonne maîtreffe , jugez fi j'y fuis fenfible.
J'entends quelqu'un , c'eft M. Géronte.
SCÈNE V.
GÉRONTE , ERASTE , LISETTE ,
ANGELIQUE.
GERONTE . Bon jour , ma fille ; il y a
long tems que je ne vous ai vue ! Cette
maifon , quelque intérêt que je prenne à
ce qui vous regarde , je n'y rentre jamais
fans peine, depuis la perte que nous avons
faite ; je le vois , cette perte vous afflige
encore ; auffi eft- ce pour vous la faire ou
blier entièrement que vous me voyez ici .
ANGELIQUE. Ah ! Monfieur , ne me
rappelez pas un malheur auffi cruel , que
je tâche envain d'oublier , & que vos bontés
me rendent encore plus fenfible.
GÉRONTE . Je vous autois prévenu , ma
fille , & de mon voyage & de fon objet ,
fi
OCTOBRE . 1772 . 25
-
fi je n'euffe pas craint vos réflexions . J'ai
voulu ne pas vous y livrer , en ne vous
communiquant mon projet que lorfque je
pourrois venir moi même en folliciter
l'exécution . J'ai donc penfé , & cela dès
l'inftant que j'eus le malheur de perdre
mon pauvre fils , que vous étiez trop jeune
encore pour refter veuve ; que vos
biens demandant quelqu'un pour y veiller
& les faire valoir , il falloit néceſſairement
vous matier ; & , à cet effet , j'ai
trouvé un parti qui me paroît convenable
, & que je viens vous propofer .
ANGELIQUE . De quoi me parlez - vous ,
Monfieur ? Je l'ai juré , je ne me remarierai
jamais.
GÉRONTE. C'est mon neveu , ma fille ;
voilà le parti que je vous préfente . Rappelez
vous mon fils : c'eft un autre luimême
; je ne puis vous en parler plus.
avantageufement .
LISETTE , bas à Angelique . En effet ,
Madame ; mais regardez , c'eft à s'y méprendre.
ANGELIQUE . Que de bontés , Monheur,
& que je les mérite peu , puifque je ne
puis y répondre ! Difpenfez- moi de vous
détailler mes raifons , j'en ai trop à vous
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
oppofer ; ce n'est pas cependant que M.
votre neveu ne me paroiffe avoir toutes
les qualités pour rendre une femme heureuſe
.
ERASTE . Vous me flattez beaucoup ,
Madame , & quand pour cela je n'aurois
pas toutes les difpofitions d'un galant
homme , votre vue feule les feroit naître.
LISETTE , bas à Angelique. Il eft charmant
Madame ; vos affaires feront en
bonne main .
GERONTE . Oh là ! mes enfans , je vous
laiffe ; il faut fe connoître avant que de
s'aimer. A dieu , je fors pour un inſtant ;
jufqu'au revoir.
ANGELIQUE , à Géronte. Vous voudrez
bien , Monfieur , ne pas prendre de logement
ailleurs que chez moi ?
GERONTE. Volontiers , ma fille ; mais
La circonftance permetmon
neveu ....
elle ....
ANGELIQUE . Il ne vous quittera pas ,
Monfieur. Avec vous il n'y aura rien jamais
que d'honnête . Lifette , conduifez
mon père dans fon appartement .
OCTOBRE . 1772. 25
fi je n'euffe pas craint vos réflexions . J'ai
voulu ne pas vous y livrer , en ne vous
communiquant mon projet que lorfque je
pourrois venir moi - même en folliciter
l'exécution . J'ai donc penfé , & cela dès
l'inftant que j'eus le malheur de perdre
mon pauvre fils , que vous étiez trop jeune
encore pour refter veuve ; que vos
biens demandant quelqu'un pour y veiller
& les faire valoir , il falloit néceſſairement
vous matier ; & , à cet effet , j'ai
trouvé un parti qui me paroît convenable
, & que je viens vous propoſer .
ANGELIQUE. De quoi me parlez - vous ,
Monfieur ? Je l'ai juré , je ne me remarierai
jamais.
GÉRONTE. C'eft mon neveu , ma fille ;
voilà le parti que je vous préfente. Rappelez
vous mon fils : c'eſt un autre luimême;
je ne puis vous en parler plus.
avantageufement.
LISETTE , bas à Angelique. En effet ,
Madame ; mais regardez , c'eſt à s'y méprendre
.
ANGELIQUE . Que de bontés, Monfieur ,
& que je les mérite peu , puifque je ne
puis y répondre ! Difpenfez- moi de vous
détailler mes raifons , j'en ai trop à vous
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
oppofer ; ce n'eft pas cependant que M.
votre neveu ne me paroiſſe avoir toutes
les qualités pour rendre une femme heureuſe
.
ERASTE . Vous me flattez beaucoup ,
Madame , & quand pour cela je n'aurois
pas toutes les difpofitions d'un galant
homme , votre vue feule les feroit naître.
LISETTE , bas à Angelique. Il eſt charmant
Madame ; vos affaires feront en
bonne main .
GERONTE . Oh là ! mes enfans , je vous
laiffe ; il faut ſe connoître avant que de
s'aimer. A dieu , je fors pour un inſtant ;
jufqu'au revoir.
ANGELIQUE , à Géronte. Vous voudrez
bien , Monfieur , ne pas prendre de logement
ailleurs que chez moi ?
GÉRONTE. Volontiers , ma fille ; mais
mon neveu …….. La circonftance permetelle....
ANGELIQUE. Il ne vous quittera pas ,
Monfieur. Avec vous il n'y aura rien jamais
que d'honnête. Lifette , conduifez
mon père dans fon appartement.
(
OCTOBRE . 1772 . 27
SCÈNE V L
ERASTE , ANGELIQUE.
ANGELIQUE.
Monfieur , ne fuivez vous pas votre
cher oncle ? Vous devez être fatigué , &
vous avez besoin de vous repofer .
ERASTE. Le repos , je le vois , n'eſt
plus fait pour moi , Madame ; cependant
je me retirerai , fi je vous fuis incommode.
Ordonnez .
ANGELIQUE . Non , Monfieur , vous ne
me gênez en aucune façon : je fuis même
bien aife de faire connoiffance avec vous ;
mais ne me parlez pas du projet de Monheur
votre oncle .
ERASTE. Eh ! le puis - je , Madame ,
quand je ne defire rien tant que fon exécution
, & de pouvoir obtenir votre approbation?
ANGELIQUE . Vous m'avez entendue .
Monfieur ; ma réſolution eft priſe, je veux
refter veuve . J'ai tout perdu , & je ne
pourrois réparer cette perte , quand même
je le voudrois.
ERASTE. Je ne puis blâmer votre réfiftance.
Il en coûte toujours beaucoup à une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
femme raifonnable , de fe livrer à un homme
qu'elle ne connoît pas ; cependant j'oferois
bien vous répondre que perfonne
n'aura pu vous aimer , & ne vous aimera
plus que moi .
ANGELIQUE. J'ai peine à le croire ; il eſt
difficile d'aimer fincèrement quelqu'un
fans le connoître particulièrement.
ERASTE. Eh quoi , Madame ! penfezvous
que mon oncle m'ait laillé ignorer
vos belles qualités ? Elles m'ont pénétré
d'admiration ; & , quand je vous ai vue ,
un autre fentiment s'y eft joint ; cela eſt
tout naturel .
ANGELIQUE . Et fi votre oncle vous eût
trompé ? Ses bontés pour moi ont pu l'aveugler.
...
ERASTE . Je ne defire rien tant que d'en
courir le rifque.
ANGELIQUE. Vous conviendrez du
moins , Monfieur , que , de mon côté , le
danger n'eft pas égal. Votre òncle vient
de me faire entendre auffi , & cela feul
fait votre éloge , que vous égaliez fon fils
en mérite & en vertus ; je crois même
démêler quelques- uns de fes traits dans
votre phyfionomie ; mais eft- il fage , fur
des apparences quelque fois trompeufes ,
de rifquer tout le repos de ma vie?
OCTOBRE . 1772. 29
SCÈNE VII.
GÉRONTE , ERASTE , ANGELIQUE .
GERONT E.
Eh bien ! mes enfans , où en fommesnous
?
ERASTE . Venez , mon oncle , venez
m'aider à gagner un coeur auquel vous
m'avez permis de prétendre .
GERONTE. Allons , ma fille , il faut cé
der ; mon neveu eft riche ; il eft aimable ,
époufez- le ; & , fi je vous fuis cher , faites
revivre en lui mon pauvre fils . Ma fille ,
donnez - moi cette confolation .
ANGELIQUE . Que ne ferois - je pas pour
vous , Monfieur ? Mais je fuis obligée de
vous dire qu'un autre engagement ...
GÉRONTE . Un engagement ! & vous
me difiez tout-à- l'heure que vous aviez
juré de n'en prendre aucun .
( Ilfait unfigne d'impatience . )
ERASTE . Arrêtez , Monfieur,bornez là ,
je vous prie , les bontés dont vous me
donnez aujourd'hui de fi fenfibles marques
; laiffez moi refpecter Madame
jufque dans fes goûts. Vous l'aimez trop ,
·
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
& vous êtes trop jufte pour exiger d'elle
qu'elle vous en faffe le facrifice.
ANGELIQUE . C'en eft affez , Monfieur :
celui que vous faites en ce moment me
décide en votre faveur ; pour moi je n'en
fais aucun ; mon coeur eft libre , & il fuivra
la main que je vous préfente .
ERASTE , en baifant la main , ah ! Ma
dame , ah ! mon oncle , je fuis le plus heureux
des hommes.
GÉRONTE. Oui mon neveu , ma fille
fera ton bonheur , & tu feras le fien . Je
n'aurois jamais fongé à vous unir , fi je
n'en euffe été affuré. Sortons , Erafte , &
courons apprendre à tes parens une auffi
agréable nouvelle . ( Ils fortent. )
SCÈNE V III.
ANGEL QUE , feule.
C'en eft donc fait : me voilà engagée
dans de nouveaux liens ; je n'ai pu réſiſter
aux empreffemens de mon beau père , à
l'envie qu'il avoit de voir unir mon fort
à celui de fon neveu ; je n'ai pu refufer un
fecond époux de fa main , il l'a heureuſe ,
& mon coeur me dit en fecret que je ne
m'en repentirai pas. Mais Valère , que
OCTOBRE . 1772. 31
dirà- t-il ? Que va dire Lifette , quand elle
apprendra ?... La voici.
SCÈNE IX . & DERNIERE.
ANGELIQUE , LISETTE.
LISETTE.
Madame , on vient de me dire une
nouvelle qui me fait grand plaifir. Eft il
vrai que vous époufez M. Erafte ?
ANGELIQUE . Oui , Lifette , j'ai donné
ma parole ; te dirai -je que l'inclination ,
autant que les égards que je dois à mon
beau -père , m'y ont déterminée ? Une ſeule
chofe m'inquiéte ; c'eft Valère . Que dira-
t-il quand il apprendra mon mariage ?
LISETTE . Ma foi , Madame , tant pis
pour lui ; c'eſt fa faute auffi . Pourquoi
part il au moment où fa préfence étoit le
plus néceffaire ? L'intérêt doit céder à l'amour
; voilà comme je penfe . Le fien étoit
foible , à ce que j'imagine .
ANGELIQUE . Jel'ai pensé comme toi ,
Lifette. S'il m'eût aimée davantage , il ne
feroit pas parti , fachant fur-tout que mon
beau- père venoit me propofer fon neveu .
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
LISETTE . Affurément ; & je trouve fon
valet Dubois , à mon égard , tout auffi
condamnable . Il pouvoit laiffer partir fon
maître, puifqu'il le jugeoit à - propos ; &,
pour le punir de l'avoir fuivi , je vais
époufer Frontin , le valet d'Erafte.
ANGELIQUE. Bon ! connois - tu ce
garçon ?
LISETTE . Oh ! Madame , entre gens
comme nous , la connoiffance eft bientôt
faite . Ce drole- là vient de m'en conter ,
& il s'y eft pris de façon qu'il m'a infpiré
du goût pour lui . D'abord un petit fcrupule
m'a fait héfiter ; mais Frontin l'a levé
; je ſuis décidée .
ANGELIQUE . Ah ! Lifette , que dirat-
on de tout ceci ?
LISETTE . Tout ce qu'on voudra , Madame
; mais nous dirons , nous , que ...
les abfens ont tort.
Par une Société d'Amateurs.
1
OCTOBRE. 1772. 33
LE CONSEIL D'UN MATE LOT.
Conte.
C'EST un bien , c'eft un mal que d'être marié ;
On ne fe connoît pas quand on entre en ménage ;
On fe connoît trop bien lorfque l'on eſt lié .
Le halard , l'intérêt , fouvent font tout l'ouvrage.
Le mieux , quand on eft mal , eft de fouffrir en
paix .
Je dis mieux ; mais ce mieux ne me conviendroit
guère.
Un Matelot ainfi le penfoit à- peu -près .
Epoux & mécontent , à certain vieux confrère ,
Comme lui , mal en femme , il racontoit fon cas ,
Se plaignoit de la fienne ; & qui ne s'en plaint
pas :?
Le vieux Marin , vingt fois échappé du naufrage ,
Savoit que fur la terre , ainfi que fur les flots ,
On n'eft pas fans foucis ; mais qu'avec du courage
On retrouve à la fin le calme & le
repos.
Fier d'avoir dans les dents une pipe allumée ,
Il erroit fur le port , & voyoit tous les maux
Suivre en ſe diffipant l'ondoyante fumée.
Que faire , dit le jeune , alors qu'à la maiſon
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Notre femme fait carillon ?
« Ne ſonne mot eſt toute la réponſe.
ر و
Mais fi j'ofois , après une femonce ,
D'un remède plus promt eflayer une fois ? -
« Ne fonne mot » —Mais moi , j'enragerai.
N'importe..
»Ne fonne mot ; ... de cette forte
» J'en ai déjà fait crever trois. ? »
Par M. Girard- Raigné.
TRADUCTION de l'Ode IXe. d'Horace.
du livre 1. à Thaliarque.
L
HIVER defcend dans nos campagnes ,
Les vents fifflent , l'air s'obcurcit ,
La neige voltige , & blanchit
Le front fourcilleux des montagnes.
Sous ce trifte fardeau les forêts ont plié ;
Dans chaque fleur , dans chaque plante ,
Par-tout l'hiver s'offre à ma vue errante ,
Par- tout il s'eft multiplié.
La rigueur des frimats t'invite à la retraite.
Que le chêne , fur ton foyer ,
Réchauffe l'air glacé par la tempête 3
OCTOBRE . 1772. 35
Et, dans un vin faillant préfenté par Anete ,
Sage & tranquille cours noyer
Les vains ennuis que la faifon t'aprête.
Nejette point un regard imprudent
Sur l'avenir qu'on ne doit point connoître ,
Et chaque jour que tu vois naître ,
Regardes- le comme un préfent .
Puifque le tems loin de toi vole encore ,
Que la main des plaifirs file tes heureux jours ,
Et que le flambeau des amours
Brûle & le perpétue aux feux de ton aurore ;
Ne manques pas ces rendez- vous du foir
Où , dans un coin , cachée avec adrefle ,
Cloé , par les éclats , fe fait appercevoir ;
Où la jeune Aglaé refuſe avec molleffe
Une bague , un ruban , dans l'efpoir enchanteur
De fe le voir ravir par celui qu'elle adore :
Ơn chante , on rit , l'hiver s'ignore ,
Et le printems eft dans ton coeur.
Par M. Latour de la Montagne.
B vj
3 MERCURE DE FRANCE.
STANCES fur la Mort de Tircis .
TIRCIS n'eft plus ; le fouffle de la mort
A fané cette role à peine épanouie.
Hélas ! au matin de fa vie ,
Tircis n'eft plus , Tircis eft mort !
Je ne te verrai plus , homme fublime & tendre ,
Que j'admirois , que j'adorois ;
Je ne te verrai plus ; je n'aurai déformais
Que des larmes à répandre ,
Des ennuis & des regrets.
Je n'aurai plus la douceur de t'entendre ,
D'entendre cette voix qui pénètre mon coeur ;
Dans tes embraflemens j'avois mis mon bonheur ,
Je ne dois plus y prétendre.
Mais à peine la jeune Aurore
Voit fuir l'ombre devant fes feux ;
Il s'élève , il paroît encore
Dans fon éclat majeftueux.
Pour nous , ô ma chère Lesbie ,
Dès que le cifeau du deftin
A coupé le fil de la vie ,
Pour retourner au jour il n'eft plus de chemin.
OCTOBRE. 1772. 37
Donne- moi deux baifers , donne m'en deux encore
,
•
Donne- m'en mille , & mille après ,
Lesbie... hélas ! ..mon coeur brûle ... il t'adore ..
Viens , de nos bras unis ferrons- nous à jamais ;
Que l'envieux nous regarde & frémifle ,
C'eft de notre bonheur que naîtra fon fupplice.
Par le même.
A Mademoiselle ROSALIE de C*** ,
fur la trifteffe.
SOUVERAINE des amours ,
Jeune & tendre Rofalie ,
Quoi ! vous verrai - je toujours
Empoifonner vos beaux jours
Du venin dévorant de la mélancolie ?
A régner dans l'Univers ,
Les dieux vous ont deſtinée ,
Paroiflez , & dans vos fers
Voyez la Terre enchaînée.
Eclairciffez ce front dont la févérité
Offre à mon oeil épouvanté ,
L'inquiétude & la triftefle.
Leur haleine ternit l'éclat de la beauté ,
Et décolore la jeuneſſe.
38 MERCURE DE FRANCE.
Vous dérobez à la fociété
Votre esprit , vos talens , vos graces ;
Du plaifir vous fuyez les traces ,
Vous n'avez plus cette aimable gaïeté
Dont le fel pétillant infpiroit l'allégreſſe ,
Et des froides leçons de l'auftère fagefſe
Votre coeur nourrit l'âpreté.
Eloignez la coupe funefte
Qui du chagrin enferme le poifon ;
De vos jours , aux plaifirs , abandonnez le refte ,
C'eft le confeil de la raifon .
Par le même.
ELEGIE IIIe. du livre 1. de Tibule.
Traduction par M. P **.
Ibitis Egeas fine me , Meffala , per undas , & c.
MESSALA,
ESSALA , Vous allez donc fans moi
parcourir la Mer Egée ? Faflent les dieux
que vous ne m'oubliez point , vous &
ceux qui vous accompagnent ! Je fuis malade
dans l'ifle de Corcyre , qui m'eſt
tout à fait étrangère . O mort cruelle !
arrête tes mains avides ; barbare ! épargae-
moi , je t'en conjure ; ma mère n'eft
-
OCTOBRE. 1772. 39
point ici pour recueillir , dans fon trifte
fein , mes os confumés ; ma foeur ne
pourra point jeter fur ma cendre des parfums
d'Affyrie , ni , les cheveux épars ,
mouiller mon tombeau de fes larmes. Je
ne verrai plus Délie , elle qui , comme on
me l'a affuré , avant de me reconduire ,
voulat , par- tout où il y a des temples ,
confulter les dieux ; trois fois elle retira
les forts facrés des mains d'un jeune enfant
, & trois fois elle en rapporta les
préfages affurés d'un retour heureux : tous
ces forts furent favorables , & , néanmoins ,
comme fi elle n'en eût pas été perfuadée ,
elle répandit bien des larmes , & ne ceſſa
d'avoir les yeux tournés vers la route
que je devois tenir . Moi - même , je m'efforçois
de la confoler , & quoique j'euffe
donné des ordres pour mon départ, triſte
& inquiet , je prétextois toujours des raifons
de le différer ; ou j'avois vu des oifeaux
de mauvais augure , ou c'étoit le
jour de Saturne que j'avois à craindre
comme un jour malheureux , ou j'étois
néceffairement arrêté par quelques devoirs
de religion ; combien de fois ai je
affuré qu'en fortant du logis , mon pied ,
en heurtant contre le feuil de la porte ,
m'avoit laiffé les plus finiftres préfages ?
40 MERCURE DE FRANCE.
tout cela, afin que perfonne n'osât partic
fans mon aveu , ou qu'en partant , il crût
l'avoir fait contre la volonté des Dieux.
Ma chère Délie ! de quel fecours vous
eft aujourd'hui votre déeffe Ifis ? A quoi
bon avoir fait tant de fois réfonner un
fiftre? Quel prix retirai - je de vos pratiques
religieufes , de votre attention à
entrer pure dans le bain , comme je me
le rappelle , & à vous tenir chaftement
éloignée des embraffemens de votre
époux ? Il eft tems , Déeffe , il eft tems
de me fecourir , j'ofe vous invoquer ; car
le grand nombre de tableaux que l'on
vous a voués témoigne affez que vous le
pouvez ; afin que Délie , en achevant de
remplir les nuits de fon vou , vêtue
d'une robe de lin , demeure affife devant
la porte de votre temple , & qu'on la
voie venir deux fois le jour , les cheveux
dénoués , chanter , en la compagnie de
vos prêtres , des hymnes en votre honneur
; mais accordez moi la grace de facrifier
tous les mois à mes anciens Lares.
Que la vie étoit douce fous le règne du
bon Roi Saturne , avant que les humains
-fe fuffent frayés des routes aux différentes
contrées de la terre !Le Pin , façonné
en vaiffeau , n'avoit pas encore bravé la
OCTOBRE . 1772. 41
fureur des ondes , ni livré fes Alancs aux
fouffles d'Eole ; l'inquiet navigateur, toujours
avide de nouveaux profits , voguant
vers des terres inconnues , n'avoit pas
encore chargé un vaiffeau de marchandifes
étrangères ; ce ne fut pas dans ce tems
que le taureau vigoureux fubit le joug ,
que la bouche du cheval mordit le frein
& fut dompté. On ne cherchoit pas
dans une porte la fûreté da fa maiſon ;
alors on fe foucioit peu qu'une pierre ,
plantée dans un champ , vînt régler les
héritages , en en marquant les limites ;
les chênes diftiloient le miel , & les brebis
, venant elles mêmes au- devant du
Paſteur , lui préfentoient leur pis pleins
de lait ; on ne voyoit ni querelles , ni armée
, ni combats : un forgeron barbare
n'appliquoit pas fon induftrie à l'art cruel
de fabriquer un glaive ; mais aujourd'hui ,
fous l'empire de Jupiter , les meurtres &
le carnage ne ceffent point ; c'eft la guerre
, c'eft la mer , ce font mille moyens ,
mille routes qui menent promptement
au trépas. O père des Dieux ! foyez moi
favorable. Aucun parjure ne me tient
dans la crainte de votre colère . Jamais
ma bouche n'a proféré des paroles facrilèges
contre la majefté des Dieux . Si déjà
42 MERCURE
DE FRANCE
.
j'ai comblé les jours que les deftins m'ont
laiffés , je fouhaite que fur mes os on
place un marbre chargé de ces caractères :
Cy git Tibulle qu'enleva la mort impitoyable
, lorfqu'attaché à Meffala , il le
fuivoit par terre & fur mer : mais parce
que toujours je fus foumis aux loix du
tendre amour , Vénus elle - même me
conduira dans l'Elifée ; les danfes & les
chanfons font les continuels amuſemens
de ces lieux enchantés ; les oifeaux voltigeant
çà & là , font entendre , avec un
gofier léger , les plus doux acccens. Sans
être cultivées , les campagnes y produifent
le cinnamome , & la terre fertile
éclate de la pourpre des roſes qui répandent
au loin leur agréable parfum . Une
troupe de jeunes gens fe mêlent avec de
jeunes filles , jouent , folâtrent avec elles,
& l'amour entre eux fait naître de doux
combats . C'est là l'afyle des amans qu'en
lève une mort précipitée ; ils couronnent
de myrte leur tête brillante.
Mais dans de profondes ténèbres eſt
affife la demeure des méchans , au tour
de laquelle les noirs fleuves de l'enfer
roulent avec bruit leurs triftes ondes. Tifiphone
, la tête coëffée de couleuvres , y
exerce fes fureurs fur les ames coupables,
OCTOBRE . 1772. 43
& çà & là fuit la troupe impie. L'affreux
Cerbère , dont la gueule eft femblable à
celle d'un ferpent , veille fans cefle à la
porte d'airain , & fait entendre des grincemens
horribles * C'eſt là que , les bras
attachés à une roue ,tourne fans relâche le
coupable Ixion qui ofa attenter à l'honneur
de l'époufe de Jupiter. C'est là que
les noires entrailles de Titye , qui couvre
dé fon corps neuf arpens , font l'éter
nelle patûre des vautours . C'est là qu'est
Tantale au milieu d'un marais ; il veut
appaifer un foif brûlante ; mais l'eau fuit
de fes lèvres au moment qu'il croit la
faifir ; on voit les Danaïdes qui ont offenfé
la divinité de Vénus , verfer dans
un tonneau fans fonds de l'eau du Lethé .
Soit auffi dans ces horribles lieux celui
qui voudra me ravir mes amours , qui ,
dans cet efpoir , aura defiré qu'une longue
guerre prolonge mon abſence ; mais , chère
Délie , je vous en conjure , confervezvous
chafte & fidelle , prenez pour compagnie
une femme qui foit la gardienne
attentive de votre pudeur ; qu'elle vous
faffe de contes amufans, & , qu'après avoir
pofé fa lampe, elle vienne tranquillement
* Ore strider.
44 MERCURE DE FRANCE .
filer à vos côtés , jufqu'à ce que vous - même
appliquée à vos fufeaux , mais vaincue
par le fomeil , vous foyez contrainte
de fufpendre votre travail . Dans un de
ces momens , avant que perfonne ne vous
ait donné avis de mon retour , je viendrai
vous furprendre ; puiffé- je vous paroître
comme envoyé du Ciel , chère Délie
! accourez au- devant de moi , telle que
vous vous trouverez , les pieds nuds &
les cheveux en défordre. Je demande ce
bonheur avec impatience ; puiffe l'aurore
la plus brillante , conduite fur un char vermeil
, amener cet heureux jour !
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du premier volume du mois d'Octobre
1772 , eft le Jeu de Dames ; celui
de la feconde eft le Coq ; celui de la troifième
eft le Soulier ; celui de la quatrième
eft l'il. Le mot du premier logogryphe
eft Orange , où l'on trouve or , Ange ,
Agen , rage , âne , orge & Orange , ( ville
de France en Provence ) celui du fecond
eft Quiproquo ; celui du troifième eft
Bourfe , où fe trouvent Ourfe , ( conftellation)
& Ours ( animal . )
OCTOBRE. 1772. 45
J
ÉNIGM E.
E luis un compofé , dont la foible ftructure
Ne promet pas que je puiffe aller loin :
Auffi ma mère à peine a- t- elle cu foin
De m'enfancer , qu'errant à l'aventure ,
Elle expofe au premier- venu
Sa débile progéniture.
Cent liens, par leur contexture ,
Enchaînent mon individu.
Je dois à l'art bien moins qu'à la nature :
On me produit fans beaucoup de façons .
De même qu'en certains poiffons ,
Ma tête eft groffe , & ma queue eft fort mince.
On me trouve , fur- tout , dans les belles faifons,
Chez le bourgeois & chez le Prince.
Je flatte deux fens à la fois ,
Et ne fuis deftiné qu'à plaire.
Souvent la place où je me vois ,
Feroit l'ambition des Rois-
Et d'un berger , fi non d'une bergère.
Pour moi , fans en être plus vain ,
J'achève ma courte carrière ,
Attendant que le lendemain
Vraisemblablement un mien frère
Vienne éprouver même deftin.
46 MERCURE
DE FRANCE.
AUTRE.
J'ANNONCE le
ANNONCE le plaiſir , jamais mélancolique
Ne s'eft fervi de moi dans l'accès du chagrin .
Je fais changer de face à tout le genre humain.
J'aime beaucoup le bal : fans moi , fire Arlequin
Seroit un plat valer , un acteur peu comique.
J'embellis la laideur ; je cache la beauté ,
Et d'un tel changement l'amant eft peu flatté :
Enfin fi tout ceci , lecteur , ne te contente ,
Je fers à te cacher ce que je repréſente.
Par M. V... Négociant de Lyon.
JE
AUTRE.
E ne fuis qu'une , & me diviſe en ſept ;
Et ma divifion forme un très bon effer.
Ronde , blanche , brune , crochue :
Quelque fois feule , & ſouvent en cohue ,
Sur quatre ou cinqdegrés je marche gravement.
Si par fois je vais vivement ,
Bien au-deflus je fais la cabriole.
L'on me voit rarement fur les bords du Pacole ;
De Plutus cependant je brigue les faveurs ;
OCTOBRE. 1772 .
47
Il fe plaît à m'entendre ; & mes fons enchanteurs
Obtiennent moins fouvent fon or que fon fuffrage
:
L'on goûte volontiers mes plaifirs à tout âge.
Par M. de la Garde d'Auberty , ancien
Confeiller au prefidial de Tulle.
Qu
AUTRE.
UAND je ne fuis plus bon à rien ,
Seul en un coin l'on me confine :
Puis on me vend prefque pour riem .
Quel trifte fort on me deſtine !
Bientôt tous mes membres épars ,
Sous des coups redoublés vont changer de nature
;
Et puis volant de toutes parts ,
Et de tout ce qu'on veut recevant la figure ,
Je Laurai faire rire auffi- bien que pleurer ,
Etre brutal , honnête tout enfemble ;
Et fi fort , que fur moi fans peine l'on raflemble
Ce qu'un royaume peut porter.
La feule chofe qui me touche ,
Et que jamais je n'aurois ctu ,
C'est qu'Iris me porte à la bouche
Lorfqu'un manant me fait baiſer fon cû .
Par le même.
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
LOGO GRYPHE.
TRROIS pieds forment mon exiſtence.
Sans quatre cependant j'aurois peine à fervir.
Lecteur , tu me connois ; car , depuis ta naiſſance ,
Toujours prompt à te ſecourir ,
En fanté , maladie , ou bien convaleſcence ;
Après la chaffe , après la danſe ,
Confident de tes maux comme de ton plaiſir ,
Mon zèle vient bientôt s'offrir.
De l'homme compagnon fidèle ,
Je le fuivais jadis jufques dans les repas ;
Et de nos jours , juſqu'au trépas ;
Je fuis le feul ami que la Parque cruelle
Ne lui contefte pas.
De mes bras cependant on ofe l'arracher !
Me connois - tu , lecteur ? ... hé bien va te coucher.
Par le même.
AUTRE.
OCTOBRE. 1772. 49
AUTRE.
JEE pare , avec fix pieds , les autels , les palais ;
Sans tête , je m'élève au milieu des forêts.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
De très- peu de valeur , le riche , d'ordinaire ,
Me mépriſe , & fouvent j'appaiſe un malheureux ;
Mais un pied de moins , à tous deux
J'offre une utile & bonne chère.
Par le même
AUTRE.
TRÈS - ailément , lecteur , un enfant peut me
battre ;
J'ai cependant huit pieds , & fuis toujours fur
`quatre.
M'en prendre cinq eft faute , & tout efprit fubtil ,
En calculant , verra qu'alors je reſte vil.
II. Vol. C
19. MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis,
repréfentée pour la première fois , par
les Comédiens Français ordinaires du
Roi , le 27 Juillet 1772. A Paris , chez
Gueffier , au bas de la rue de la Harpe ,
à la Liberté. *
L'ÉPREUVE la plus délicate & la plus
dangereuse pour un ouvrage de théâtre ,
ce n'eft pas la repréſentation , toute redoutable
qu'elle eft ; c'eft la lecture. Sur la
fcène il paraît avec tous les fecours que
l'illufion théâtrale & l'art des acteurs peuvent
lui prêter. Dans le cabinet il eft feul
& fans appui que lui - même. Jugé par l'ame
& par la raifon , il n'en impofe plus ,
aux fens & aux oreilles. Là le lecteur luidemande
compte de tout , & ne lui pardonne
rien ; enfin c'eſt là que font venus
mourir tant d'ouvrages qui avaient eu un
moment d'exiftence fur la fcène .
Mais , dira, ton , une tragédie eft faite
principalement pour le théâtre. Il eſt vrai¸
* Cet Article & le fuivant font de M. de la
Harpe.
OCTOBRE. 1772.- 51
mais l'illuſion du théâtre eſt paſſagère , &
le fpectateur qui revient vous lire , appelle
bientôt des furpriſes faites à fon jugement;
& , fi vous reparaiffez enfuite devant
lui , vous le trouvez armé , & ne lui
en impofez plus . Votre ouvrage alors a
eu , comme tant d'autres , une durée proportionnée
à fon mérite. Il avait de ces
beautés qui furprennent un moment , & il
a vécu un moment. Enfuite il difparaît
dans la foule , & cède la place aux productions
plus heureufes qui ont des beautés
d'un caractère plus durable , & portent
en eux les principes d'une longue vie .
Ce n'eft pas qu'il ne foit refté au théâtre
des pièces qu'on va voir & qu'on ne lit
point.C'eft qu'elles ont un mérite vraiment
théâtral & d'un effet toujours fûr , fans
avoir celui du ftyle ; c'eft qu'il y a des
beautés prifes dans la nature , & auxquel
les il n'a manqué que la diction . Mais fi
l'on a cherché l'effet aux dépens de la vérité
& de la raiſon , l'effet fera paſſager ,
parce que la vérité & la raifon ne changent
point. C'eſt au lecteur à examiner
d'après ces principes , fi la nouvelle tragedie
de M. Ducis doit être miſe au nombre
des pièces que l'on reverra au théâtre
avec plaisir . Nous n'en ferons point l'ana-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ĺyſe qui a déjà été faite dans un précédent
Mercure . Nous nous bornerons à des obfervations
fur la conduite , les caractères
& le ſtyle.
On fait qu'il y a une pièce de Shakeſpéar
, intitulée : Roméo & Juliette . La
haine des deux maiſons rivales , l'amour
de Roméo & de Juliette traversé par leurs
parens , l'idée de les faire périr dans un
tombeau , voilà tout ce que M. Ducis a
emprunté de l'original Anglais .
Nous obferverons d'abord que l'hiftorique
de l'avant- fcène, qui doit fervir de
fondement à tout l'ouvrage , n'eft point
du tout développé dans le premier acte.
On y parle de l'inimitié réciproque des
Capulets & des Montaigus ; mais on ne dit
point quelle en fut l'origine , & il fallait le
dire . On veut favoir ce qui a pu produire
cette haine fi conftante & fi acharnée , ce
que les deux maifons ennemies ont à fe
difputer ou à fe reprocher l'une à l'autre.
On ne faurait trop inftruire le fpectateur ,
qui ne s'intéreffe qu'à ce qu'il connaît trèsbien.
Si cette haine n'était pas le fujet
principal de la pièce , peut - être ferait - il
inutile d'en détailler les motifs . Mais
comme toute la machine de l'ouvrage
femble dépendre de ce reffort principal ,
OCTOBRE. 1772. 53
il ne pouvait pas être trop connu & trop
expliqué. Atrée médite la perte de fon
frère pour fe venger d'un outrage qu'il en
a reçu vingt ans auparavant ; & cette vengeance
fi tardive produit , il eft vrai , peu
d'effet. Mais du moins on en connaît
l'objet. On fait que Thiefte a enlevé l'épouſe
d'Arrée. Voilà un fait fur lequel
l'ouvrage eft appuyé. Ici on ne fait précifément
de quoi il s'agit. Juliette , fille de
Capulet , aime un jeune guerrier , élevé
chez fon père fous le nom de d'Olvedo ,
qui a contribué beaucoup à une victoire
que les Veronnais viennent de remporter
fur le Duc de Mantoue , & à qui Ferdinand
, Duc de Veronne , reconnaît devoir
la vie . Elle apprend à fa confidente que
ce jeune homme eft Roméo , fils de Montaigu
leur ennemi . Ce Montaigu avait
quatre autres enfans , Renaud , Raimond ,
Dolcé , Sévère. Des brigands , fufcités par
Roger , frère de Capulet , ont effayé deux
fois d'enlever les enfans de Montaigu.
Roméo , pris & bleffé , a été d'abord retiré
de leurs mains par la valeur de fon
père. Ce père s'occupait à guérir les bleſ
fures de fon fils , lorfque ces brigands ,
faifant un nouvel effort , font enfin parvenus
à l'enlever de nouveau . Le père
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
alors s'eft enfui avec fes quatre autres
fils , & a diſparu pendant vingt ans . Cependant
Roméo s'est échappé & a été reçu
chez Capulet , qui l'a traité comme un
enfant adoptif. Il a découvert fon nom à
Juliette , qui lui a fait comprendre combien
il lui importait de le cacher.
Ce roman n'eft ni vraisemblable ni
bien tiffu . Qu'eft ce que ce projet d'enlever
les enfans d'un des premiers citoyens
de Veronne ? Pourquoi ce projet
eft-il confié à des brigands ? Montaigu ne
pouvait -il pas en payer d'autres de fon
côté pour enlever les enfans de Capulet ?
Si Montaigu eft un homme conſidérable
dans Veronne , comme on n'en faurait
douter , où peut- il être plus en fûreté qu'à
Veronne même ? Pourquoi quitter certe
ville avec fes quatre fils ? N'étaient ils pas
dans fon palais beaucoup plus en garde
contre les brigands , qu'ils ne pouvaient
l'être en fuyant avec leur père ? C'eft ici
fur- tout que l'on fent combien il importait
de favoir ce qu'étaient Capulet &
Montaigu dans Veronne , quelles étaient
leurs forces refpectives , leurs prétentions,
leurs partifans.
: Enfuite Pourquoi Roméo choifit - il
précisément la maifon d'un ennemi pour
OCTOBRE . 1772. 55
le refuge de fon enfance ? Si Roméo fe connaît
, peut - il prendre un parti fi dange
reux & fi extraordinaire ? N'était - il pas
bien plus naturel qu'il fe retirât chez quel
ques parens ou chez quelqu'ami de fa famille
, & qu'il cherchât à retrouver les
traces de fon père & de fes frères ? S'il ne
fait pas fon nom comment l'a-t il dit à
Juliette ?
>
Juliette parle d'un vieillard récemment
arrivé dans Veronne . Ce vieillard lui
donne des alarmes qui étonnent fa confidente.
Flavie , loin de s'inquiéter, ne voit
que des fujets d'efpérance.
Mais fi ( le fort fouvent par fes jeux nous étonne)
Ce vieillard récemment arrivé dans Véronne
Erait ce Montaigu , ce père infortuné
Qu'un fort inexpliquable eût ici ramené ,
Si d'un fils qu'il croit mort , voyant la cicatrice ,
Il l'alloit reconnaître à ce fidèle indice ?
Nous ne nous arrêterons point à relever
les fautes de ftyle qui font dans ces fix
vers . Nous parlerons dans la fuite de la
diction . Mais remarquons qu'il y a bien
peu d'adreffe à faire deviner à une confidente
, comme par infpiration , ce qui
C iv
$5 MERCURE
DE FRANCE
.
doit arriver un moment après , à détailler
jufqu'à cette cicatrice qui doit fonder la
reconnaiffance , & dont pourtant il n'eſt
pas queftion dans la fuite . Prévenir ainfi
le fpectateur , ce n'eft pas préparer les événemens;
c'eft leur ôter tout leur effet; c'eſt
ramener l'art à ſon enfance.
Flavie fe perfuade , on ne fait pas trop
pourquoi, que le retour de Montaigu dans
Veronne ne peut être qu'un événement
très heureux pour Juliette & pour fon
amant . Elle prétend qu'il ne peut revenir
que pour fe réconcilier avec les Capulets ,
& que l'union de Roméo & de Julietre
fera le fceau de cette réconciliation . Il
femble qu'elle doit croire tout le contraire
. Un homme à qui l'on a enlevé fon
fils , & qui s'eft banni de fa patrie pendant
vingt ans,ne doit être ni fort difpofé
à fe réconcilier avec les auteurs de fes
maux , ni fort preffé de donner un fils qu'il
retrouve à la fille de fon ennemi & à la
nièce de fon oppreffeur.
Juliette , qui raifonne plus jufte que fa
confidente , a beaucoup plus de crainte
que d'efpérance ; mais elle commet la
même faute que Flavie , elle devine tout
ce qui eft arrivé à Montaigu & tout ce
qu'il médite , & c'eſt encore une mal- aOCTOBRE
. 1772. 57
dreffe . Roméo paraît , & vient offrir à fa
maîtreffe les drapeaux pris fur les ennemis
, gages & récompenfes de fa victoire.
Capulet , un moment après , vient ordonner
à fa fille d'époufer le Comte Paris.
Elle avait dit un mot dans la première
fcène des prétentions de ce Comte
; mais elle fe croyait délivrée de fes
pourfuites . Son père lui fait entendre
qu'il faut abfolument fe réfoudre à cet
hymen néceffaire à la grandeur de fa maifon
, & qui lui affure un foutien de plus
contre les Montaigus . C'eft encore ici
une occafion de demander où eft ce parti
des Montaigus ? En qui réfide - t - il ? Quel
en eft le chef? Qu'est - ce que ce parti d'une
maifon éloignée de Veronne depuis vingt
ans ? Comment peut - il être redoutable ?
On voudrait favoir où l'on eft , & l'on
n'en fait jamais rien.
Quoiqu'il en foit , Juliette tente les
plus grands efforts auprès de fon père
pour fe difpenfer du facrifice qu'il exige
d'elle. Capulet la plaint , mais il eft
inébranlable. Il finir par prier Roméo de
déterminer Juliette à l'hymen qu'on lui
propofe , & de lui en faire fentir tous les
avantages . On fent combien Roméo eft.
éloigné de répondre aux vues de Capulet
; mais ce qui peut étonner , c'est que
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Juliette prend , contre lui , le parti de fon
père. Roméo s'indigne, en jeune homme
& en amant , de la tyrannie que les pères
exercent fur le coeur de leurs enfans. Juliette
lui répond :
...
Ah ! Seigneur , l'excès de votre flamme ,
Sans doute , en ce moment , vient d'égarer votre
ame,
Vous fuivez la douleur d'un premier mouvement ,
Erreur trop pardonnable aux transports d'un
amant.
Penfez-vous qu'il foit libre aux enfans téméraires
De s'unir aux autels fans l'aveu de leurs pères ? ·
Ah ! de nous rendre heureux ces bienfaiteurs jaloux
,
Mieux que nos paffions , favent juger pour nous.
Pour nous fur l'avenir le paffé les éclaire ,
On peut feindre l'amour , leur tendrefle eft fincère
;
Et ce pouvoir fi grand , reftreint par leur bonté ,
Songeons à tous leursfoins , ils l'ont bien acheté.
Il faut convenir que cette morale , fort
fenfée d'ailleurs , ne l'eft guère dans la
bouche de Juliette , & dans le moment
où elle parle. Dans la douleur profonde
où doit la jeter l'ordre accablant & inattendu
qu'elle vient de recevoir , doit- elle
mefurer avec tant de jufteffe l'étendue du
OCTOBRE . 1772. 59
pouvoir paternel ? N'eft ce pas là le moment
au contraire où on lui pardonnerait
de vouloir y mettre des bornes ? Les paffions
ont leur logique , & c'est celle- là qui
doit régner fur la fcène .
Dicere perfonæ fcit convenientia cuique ,
a dit Horace . C'eft un précepte de tous
les tems & de tous les lieux que M. Ducis
a oublié .
Alberic , ami de Roméo , vient lui an.
noncer que ce vieillard , caché depuis
quelque tems dans Véronne , eft Montaigu
; que les reffentimens de fes amis
font plus animés que jamais , & que le
Comte Paris , qu'ils ont gagné ou intimidé
, veut rompre ou différer fon hymen
: on ne peut s'empêcher de deman
der encore quel eft donc ce puiffant parti
des Montaigus à qui le Comte Paris craint
de déplaire jufqu'au point de vouloir facrifier
fon amour ? Ne fallait il pas d'ailleurs
motiver le retour de Montaigu ? Ne
fallait - il pas qu'il eût confervé quelque
correfpondance avec fes amis de Véronne
? Qu'il eût quelques efpérances fondées
? Qu'il fut queftion de quelque entreprife
? Il y a un nuage répanda fur cette
pièce , que l'on efpère toujours de voir
C vj
Go MERCURE DE FRANCE .
diffiper , & qui s'obfcurcit de plus en
plus.
Au reste nous avouerons que les obfcurités
& les invraiſemblances de l'avantfcène
, comptées pour beaucoup dans
l'examen réfléchi d'un ouvrage, n'influent
guère fur fon fort à la repréfentation . Le
fpectateur vous paffe affez facilement tout
ce que vous voulez lui faire croire. Il ne
s'inquiéte que de ce qui en doit arriver.
Auffi voudrions- nous ne pas avoir à reprocher
à l'auteur des fautes plus graves ;
mais, en continuant cet examen , nous en
rencontrerons qui tiennent de plus près
au fond de l'ouvrage , & nuifent bien plus
à fon effet.
Au fegond ade , Roméo a vu fon père
& n'en a point été reconnu . Julietre exige
de lui qu'il jure de ne pas fe faire connaître
à Montaigu , à moins que ce vieillard
ne confente à la réconciliation & à la
paix. Roméo le jure , & peut être a- t on
lieu d'être un peu furpris qu'un jeune
homme généreux & fenfible qui voit fon:
père dans l'état le plus déplorable , qui
retrouve ce père après l'avoir perdu
depuis fon enfance , que ce jeune homme
, dans ces momens qui devraient
toucher fi vivement fon ame , foit fi
facilement arraché aux mouvemens de la
OCTOBRE. 1772. 61
nature , & promette fans aucune difficulté
, fans aucune réſiſtance , de ravir à fon
père le bonheur le plus cher & le plus précieux
que le Ciel puiffe lui rendre après
tant de malheurs.
Ferdinand , Duc de Véronne , vient
dans la maison de Capulet , qui eft le lieu
de la fcène , pour l'engager à fe rapprocher
des Montaigus . Ici l'on eft plus embarraffé
que jamais. Qu'eft - ce que Ferdinand
? Qu'est - ce qu'un fouverain qui
vient prier deux de fes fujets de fe réconcilier?
A- t- il droit de leur commander ?
En a - t- il le pouvoir ? voilà ce qu'il fallait
nous apprendre. Les circonftances locales.
& la connaillance des meurs font totalement
oubliées dans cet ouvrage. Quel parti
cependant l'auteur ne pouvait- il pas en ti-
Ler?Quel vafte champ pour l'éloquence tragique
que la peinture de cette anarchie féodale
plus horrible encore dans les petits é
tats que dans les grands; plus féconde en criinesvils
& atroces , en vengeances & en per
fidies ? Quel tableau que celui de ces haines
héréditaires qui fe tranfmettaient de
génération en génération , & qui femblaient
faire du meurtre & du crime une
loi de la nature ! N'était-il pas important
pour le fujer que traitait l'auteur , & pour
62 MERCURE DE FRANCE.
juftifier en quelque forte les atrocités qui
templiffent la pièce , de nous apprendre
combien elles étaient communes dans ces
tems de trouble & de difcorde ; de nous
faire fentir que l'homme , qui n'eft plus
protégé par les loix , n'a plus de reffource
que la terreur qu'il peut infpirer , & que
le faible, pour prévenir les injures du plus
fort , doit l'intimider par l'idée d'un reffentiment
que rien ne doit éteindre , &
d'une vengeance que rien ne peut ni bor.
ner ni défarmer ? On voit quels avantages
l'auteur aurait pu tirer de ces moeurs
nouvelles fur la fcène . Cette peinture eft
une des parties brillantes de l'art dramatique
, une de celles qui caractérifent les
grands maîtres. Dès le premier acte , ils
ont toujours foin de nous tranfporter par
l'illufion des couleurs locales dans le lieu
où fe paffera l'action qu'ils ont à nous
préfenter. Cette teinte fe répand fur tout
l'ouvrage , & ajoute beaucoup plus qu'on
ne penſe à l'intérêt du drame & aux plaifirs
du fpectateur .
Voyons d'ailleurs quel langage tient
Ferdinand .
Hébien , de Montaigu vous voyez la misère ,
C'eft à vous , Capulet , à favoir aujourd'hui
Refpecter les malheurs & fléchir devant lui .
OCTOBRE. 1772 63
Qu'est- ce que cette misère de Montaigu
qui a un parti fi puiffant? Ne reprend-
ز ا
pas en arrivant les droits & l'existence .
d'un citoyen du premier ordre ? Pourquoi
d'ailleurs Ferdinand veut- il que Capulet
fléchiffe devant lui ? Que fignifie ce terme
flechir? Pourquoi un citoyen doit- il flé
chir devant un autre citoyen ? Montaigu
eft il au deffus de Capulet ? Celui ci répond
:
J'ai pitié de les maux , & fon malheur m'étonne ;
Mais auffi j'ai mes droits , & loin de lui céder...
Ce malheur ne doit point l'étonner ;
mais de quels droits s'agit il ? & fur quoi
Capulet refufe- t il de céder ? Encore une
fois de quoi eft- il question ? & où fommes
nous ?
Voici bien pis . Montaigu paraît conduit
par des officiers . Pourquoi cette violence
faite à un citoyen devant qui Ferdinand
veut que Capulet fléchiffe ? Ferdinand
protefte qu'il n'a point ufé de vio
lence. Mais c'en eft une très - réelle que de
faire venir , malgré lui , Montaigu dans la
maifon de fon ennemi . Ferdinand ajoute.
Je vous ai , comme ami , mandé dans ce palais
Pour prévenir la guerre avec les Capulets.
64 MERCURE DE FRANCE.
On ne fait pas à qui fe rapporte le mot
d'ami ; mais ce n'eft pas de quoi il s'agit.
Quoi ! Ferdinand craint la guerre des Capulets
& des Montaigus ? Il n'eft donc pas
le maître chez lui ? S'il ne l'eft pas , il fallait
donc le dire.
Montaigu frémit au feul nom des Capulets.
Ferdinand lui demande s'il reconnaîtrait
bien Capulet parmi tous ceux qui
font préfens. Cette question eft un peu
furprenante. Il n'y a que vingt ans que
Montaigu eft éloigné de Véronne . Comment
ne reconnaîtrait - il pas le frère de
fon plus cruel ennemi , l'un des chefs de
la famille oppofée à la fienne , & qui a
une fille en âge d'être mariée ? Quoiqu'il
en foit , Montaigu reconnaît Capulet qui
lui dit :
A ta haine en effet tu m'as dû reconnaître.
vers qui n'eft pas tout- à- fait fi beau que
celui d'Atrée qui , au moment où Thiefte
fe croit caché fous fon déguiſement ,
s'écrie :
Je le reconnaîtrais feulement à ma haine.
On peut prendre un vers pour l'embellir
ou pour le placer mieux . Mais il ne
faut pas faire un vers commun d'un vers
de fituation.
OCTOBRE. 1772. Gs
Ferdinand demande à Montaigu comment
il a pû vivre dans les bois , & fi c'eft
là le fort d'un héros tel que lui . Pourquoi
Montaigu eft-il un héros ? Qu'a - t'il fait
qui lui mérite ce nom ? C'est en confondant
ainfi toutes les notions & toutes les
idées l'on fe fait un ſtyle vague qui
eft celui des déclamateurs . Montaigu répond
:
que
1.
Crois-tu qu'il foit fi dur d'habiter les forêts ?
Nouvel étonnement. Pourquoi Montaigu
tutoie t il fon fouverain qui ne le tutoïe
point? On pourra dire que Montaigu , qui a
vécu vingt ans dans les bois , a oublié l'urbanité
& le ton de la Cour. Mais il n'en
eft pas moins vrai qu'un dialogue de vingt
vers où Montaigu répond toujours avec
brutalité à un fouverain qui lui parle avec
douceur , forme un contrafte d'autant
plus choquant, que Ferdinand ne lui a jamais
fait aucun mal . Ce Duc lui parle de
fes enfans. Il voudrait être informé de leur
fort. Montaigu lui répond :
Je to Pai dit : laiffe - là ce mystère.
FERDINAND.
Je reſpecte un fecret que vous voulez me taire.
66 MERCURE DE FRANCE.
Encore une fois , ce refpect , cet excès
d'égard & de politeffe fait paraître encore
plus extraordinaire & plus déplacé le
ton brufquement injurieux de Montaigu.
C'est ici un défaut de nuances. Il fallait ,
fans doute,que le ton de ce vieillard eût
quelque chofe d'âpre & de fauvage; mais
l'auteur n'a pas fçu garder la mefure , &
l'on fouffre de voir un fouverain , fi rempli
d'égards & de modération , maltraité
gratuitement par un fujet.
Capulet & Montaigu fe menacent mutuellement
, & le Duc , las à la fin de leurs
violences , commence à parler en fouverain.
C'est vous qui , dans Véronne , armés par ·la vengeance
,
Rompez le frein facré de toute obéiflance.
Ils lui en doivent donc. En ce cas il a
beaucoup trop oublié fon pouvoir & fon
rang , & il devait jouer un rôle beaucoup
plus noble & plus ferme . Il eft vrai qu'il
ajoute:
Je ne vous parle ici que comme un citoyen ,
Mon peuple eft tout pour moi , ma grandeur ne
m'eft rien .
Ce mot de grandeur et un manque de
OCTOBRE. 1772. 67
convenance. La grandeur d'un Duc de
Véronne eft trop peu de chofe pour en
parler. Il devait dire mon rang ; mais
puifqu'il en parle , il devait fur -tout s'en
fouvenir.
Montaigu s'emporte de plus en plus ; il
menace Ferdinand lui- même.
Je hais , tu dois tout craindre & je puis tout ofer.
Puiſſe auſſi mon deſtin s'appeſantir fur toi !
On ne comprend pas pourquoi Montaigu
fe répand en imprécations contre
Ferdinand qui paraît très- innocent de fes
malheurs , & qui voudrait pouvoir les réparer.
Cet emportement eft odieux &
inexcufable . Qu'il haïffe fon ennemi autant
qu'il eft poffible , à la bonne heure ;
mais qu'on ne lui donne aucun fentiment
que le fpectateur ne puiffe partager ou
excufer. Cette règle eft générale pour
tous les perfonnages que l'on veut rendre
intéreffans. En vain dirait on qu'il
eft égaré par la douleur . Il eſt clair qu'en
abufant de cette raiſon , on pourrait faire
un rôle abfurde d'un bout à l'autre . Les
paffions peuvent avoir des égaremens
momentanés ; mais il faut qu'ils ajoutent
68 MERCURE DE FRANCE.
à la pitié qu'infpire le malheur,bien loin
de la diminuer ; & fi le malheur a rendu
Montaigu méchant & féroce , c'eft alors
un perfonnage fort peu intéreffant, & l'auteur
a manqué fon but.
Ferdinand , indigné des tranfports furieux
du vieillard , ordonne à fes gardes
de l'arrêter. Il lui laiffe un moment pour
revenir à lui ; mais il veut que , paflé ce
moment , s'il perfifte dans fa fureur , on
l'entraîne à la tour. Roméo demande la
permiffion de refter avec Montaigu . On
la lui accorde . Cette fituation eft attachante
& vraiment théâtrale. Le jeune
homme eft avec fon père , qui ne le connaît
pas. Il a promis de ne pas fe découvrir.
Il doit être tenté cent fois de violer
fon ferment. Il doit fentir la nature & la
combattre. Quelle fcène fi elle avait été
remplie ! Quel contrafte heureux on pou
vait nous offrir de la fenfibilité douce &
vive de Roméo , & du défefpoir morne
de fon père mais cette fituation n'eft
qu'indiquée . Roméo n'eft point combattu.
La nature ne parle point affez en lui.
Il s'exprime en jeune homme fenfible à
l'humanité , mais non pas en fils dont
l'ame eft déchirée . En un mot cette fcène
fait naître des émotions , & ne les approOCTOBRE
1772. 69
fondit pas ; & le fpectateur fent tarir dans
fes yeux les larmes qui voudraient couler.
II y a pourtant des traits heureux dans
cette fcène que nous allons tranfcrire ,
parce que , fans être finie , c'eft une des
plus intéreffantes de la pièce.
ROMEO.
Au feul nom de tour d'où vient qu'en ce moment
Je vous ai vu faifi d'un ſoudain tremblement ?
MONTA IG U.
Jeune homme , laiffe-moi.
ROMEO.
Votre fort eft horrible.
Mais le Duc vous honore , il n'eft pas inflexible.
D'un mot , fi vous vouliez...
MONTAIGU.
A qui font ces drapeaux ?
ROMEO.
Seigneur , ils font le prix de mes heureux tra
vaux.
Dans le dernier combat...
MONTA IG U.
Qui donc és-tu ?
J'eftime le courage
70 MERCURE
DE FRANCE
.
ROMEO.
Seigneur, ma gloire eft mon ouvrage.
Je ne fuis qu'un foldat par degrés parvenu ,
Fugitifdès l'enfance , à fon père inconnu ,
A qui votre misère arrache ici des larmes.-
MONTAIGU.
Ses traits & fes difcours ont pour moi quelques
charmes.
Tu plains donc mes ennuis ?
ROMEO.
Au malheur deftiné ,
Ah ! qui doit plus que moi plaindre un infortuné ?
Il m'émeut.
MONTA IGU .
ROMEO.
Oui , Seigneur , je porte un coeur ſenſible.
A ce coeur confiant la feinte eft impoffible.
Est-ce bien là ce que doit dire Roméo?
Quand fon père eft émû , doit- il l'être fi
peu ? Doit- il dire que la feinte eft impoffible
àfon caur? Eft il queftion defeinte,
& ne devait- on pas entendre le cri de la
nature? Convenons , & la fuite de l'ouvrage
le prouvera , qu'il eft plus facile.de
OCTOBRE . 1772 .
71
donner à un perfonnage des fentimens
exagérés que de peindre des fentimens
vrais . Ce ne font pas les imaginations
fortes qui connaiffent le mieux la nature .
Ce font les imaginations flexibles &
promptes , les amnes fenfibles & les efprits
juftes . Mais pourſuivons,
De tout mortel fouffrant l'afpect m'eft doulou-
La pitié...
reux.
MONTAIGU .
Je te plains , tu vivras malheureux.
Ce trait eft naturel , & vrai .
ROMEO.
Au comble du bonheur , Seigneur , j'aurois pa
vivre.
MONTAIGU .
Conferve encor long-tems cette erreur qui t'enivre.
Bientôt ces jours heureux
s'écouleront pour toi.
ROMEO .
Mon bonheur cependant eft placé près de moi.
Ce vers eft très- heureux .
72 MERCURE DE FRANCE.
MONTA IG U.
J'excufe , en la plaignant , ta facile imprudence.
Jeune homme , je le vois , la flatteuſe eſpérance
Devant toi , du bonheur applanit les chemins.
Tu n'as pas encor lû dans le coeur des humains.
Tune fais pas encor ce qu'un pareil abyme
Peut cacher d'artifice & d'horreur & de crime ,
Jufqu'où les paffions & l'orgueil irrité
Peuvent porter leur haine & leur férocité.
ROMEO.
Non , Seigneur ; mais je fais ce que peut la nad
ture,
Ce qu'eft un tendre amour , une ardeur vive &
pure.
Je fais fur tout, je fais qu'en des momens fi doux,
Le plus cher des penchans m'entraîne ici vers
vous;
Qu'en un combat pour vous , prêt à tout entreprendre
,
Contre qui que ce fût , je voudrais vous défendre.
Ah! daignez vous prêter à mes embraſſemens.
Ils font d'un coeur fans fard les vifs empreflemens.
Je vous jure un reſpect , un dévoûment fincère.
J'aurai pour vous l'amour qu'un fils doit à fon
père.
Comme mes propres maux je reflens vos douleurs .
Laificz
OCTOBRE. 1772. 73
Laiflez entre vos bras , laiffez couler vos pleurs.
Mais pourquoi , de votre ame , écarter l'efpérance
?
Du deftin , mieux que moi , vous favez l'inconftance.
Peut- être un grand bonheur va vous être rendu.
Prefque tout ces vers font faibles & négligés.
Mais il y a de la vérité & de l'intérêt.
Les gardes paraiffent & emmènent Montaigu
. Juliette vient demander à Roméo
s'il a été fidèle à fon ferment . Flavie annonce
qu'un parti foulevé dans cette ville
veut tirer Montaigu de fa prifon . Albéric
vient dire un moment après que Capulet
eft forti pour braver les factieux . Roméo
fort avec Albéric.
Roméo rentre au troisième acte avec
Albéric. Il a tué Thébaldo , frère de Juliette
. Celle- ci , qui n'eft pas inftruite encore
de fon malheur, vole au - devant de
lai & l'entretient de l'efpérance qu'elle a
d'être unie un jour à fon amant. Flavie
vient lui apprendre que Montaigu , forti
de fa prifon , a rencontré Capuler l'épée à
la main , qu'il l'a combattu & allait le tuer,
fi Thébaldo n'étoit venu défendre fon
père. Mais un inconnu s'eft jeté entre les
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
combattans , a percé Thébaldo & a difparu.
Ce combat eft auffi extraordinaire que
les autres événemens de la pièce . Comment
fe peut il que Montaigu , tiré de fa
prifon par un parti nombreux , fe trouve
tout à coup feul , rencontre feul Capulet ,
autre chef de parti qui devait être bien
accompagné ? Comment ce combat n'at'il
eu aucun témoin , & comment fe
peut- il que Roméo ait tué Thébaldo fous
les yeux de Capulet fans en être reconnu ?
Voila bien des fingularités réunies . Mais
Pauteur voulait que Roméo tuât le frère
de fa maîtreffe , & cette fituation , quoiqu'un
peu ufée , est toujours théâtrale .
Juliette tombe dans le plus profond défefpoir
à la nouvelle de la mort de fon
frère , & l'on peut obferver encore qu'il
eût fallu du moins qu'on nous occupât
un peu de ce frère qui forme tout le naud
de la pièce au troisième acte. Alors les regrets
de Juliette auraient produit plus
\ d'effet , & le meurtre de Thébaldo n'aurait
pas eu l'air d'un de ces incidens poftiches
qui prolongent une pièce & n'en dépendent
pas . Capulet vient demander
vengeance à Roméo qu'il ne connaît en- 3
core que fous le nom de Dolvédo . Roméo
OCTOBRE . 1772. 75
ne fçait que lui répondre. Capulet voyant
qu'ilbalance , implore le fecours de fa fille ,
& veut que pour engager le Comte Pâris à
venger les Capulets , elle aille lui promettre
fa main . Il ne doute pas que ce Comite
ne faffe tout pour elle ; ce qui doit paroître
étonnant , après ce qu'on a dit au premier
acte des égards & des ménagemens de ce
Comte pour les Montaigas . Quoi qu'il en
foit , Juliette ne répond pas mieux que
Roméo aux espérances de Capulet . Celui
ci commence à foupçonner leur intelligence
: leur embarras confirme fes foupçons.
Il met l'épée à la main , & Roméo
avouant à la fois tous les crimes covers
Capulet , fe fait connaître pour le fils
de Montaigu & le meurtrier de Thébaldo
. Juliette retient le bras de fon père
qui veut percer fon amant. Un officier de
Ferdinand vient annoncer à Capulet la
vifite de ce Duc qui veut le confoler de
la perte qu'il vient de faire. Capulet fe
propofe d'en obtenir la punition de Roméo
.
Ferdinand paraît au quatrième acte avec
Capulet. Il n'afpire à rien moins qu'à le
réconcilier avec Montaigu . Capulet y
confent fans beaucoup de réfiftance . Montaigu
paraît , & le Duc lui apprend que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Capulet veut tout oublier. Celui - ci ne
s'en défend pas , & va juſqu'à prendre la
main de Roméo qui vient de tuer fon
fils , pour la joindre à la main de fa fille .
On eft confondu d'étonnement à un
pareil fpectacle. Certes fi la tragédie doit
être la repréfentation de la nature, jamais
repréſentation n'a été plus fauffe & plus
infidèle. Il eft fans exemple qu'un père
dont on vient de tuer le fils un quart
d'heure auparavant, non -feulement oublie
avec tant de facilité une perte fi douloureufe
& fi amère , & pardonne un outrage
fi cruel reçu de la main d'un ennemi ,
mais encore choififfe ce moment pour
prendre la main fanglante du meurtrier &
la mettre dans celle de fa fille . C'eſt - là ,fans
doute , le plus étrange renversement de
routes les loix de la nature & de la morale ,
& de tous les principes de la raifon . Les
motifs les plus forts & les plus puiffans
réunis tous enfemble juftifieraient à peine
un effort i peu vraifemblable. Mais ici
quels font les motifs de Capulet ? Point
d'autres que les prières de Ferdinand qui ,
certainement , ne doit pas avoir un grand
pouvoir fur lui. Dira- t- on que c'eft bonté,
amour de la patrie ? Mais il falloit donc
nous faire connoître Capulet comme un
OCTOBRE. 1772. 77
citoyen enthouſiaſte , & comme le plus
fublime & le plus généreux de tous les
patriotes. Encore , dans ce cas , pourrait - il
tout au plus pardonner, mais non pas donner
fa fille au meurtrier de fon fils ; &
d'ailleurs , dans toutes les fuppofitions , rien
n'eft moins théâtral qu'un homme d'une
vertu fifupérieure à toutes les paffions, &
d'une bonté fi froide & fi tranquille qui
reflemble à l'imbécillité .
Capulet fort & laiffe Montaigu maître
dans fa maifon . Ce vieillard refte fenl
avec Roméo , & voici la grande fcène de
la pièce. Tout le monde connaît le fameux
morceau du Dante , l'hiftoire du
Comte Ugolin & de fes enfans . Nous allons
en remettre ici la traduction fous les
yeux du lecteur , telle qu'elle fe trouve
dans la poëtique de M. Marmontel . C'eſt
le Comte Ugolin qui parle.
" Une étroite ouverture éclairait le ca-
» chot , qui a retenu , depuis ma mort , le
» nom de cachot de la faim , & dans lequel
on aura , fans doute, fait périr d'au-
» tres infortunés.
"
"» Plufieurs lunes m'avaient éclairé déjà
, lorfque je fis un fonge affreux , qui
» fembla déchirer à mes yeux le voile de
» l'avenir.... Je m'éveillai ; le jour ne
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
23
pataifait point encore ; j'entendis au-
» tour de moi mes enfansqui pleuraient en
» dormant , & qui demandaient du pain .
" Ah ! que tu es cruel , fi tu ne frémis pas
» du preffentiment dont je fus frappé ! qui
» pourra jamais t'attendrir , fi tu m'en-
» tends fans verfer des larmes ! Nous nous
» étions tous éveillés ; l'heure où l'on de•
» vait nous donner à manger s'appro-
» chait.
""
32
» Les fonges qui m'avaient agité me
glaçaient de crainte.... Dieu ! j'enten
dis murer la porte du cachor. Je fixai
» tout- à - coup mes regards fur le vifage
» de mes enfans . Immobile & muet , je
» ne verfais pas une larme : j'étais pétri-
» fié.
ל כ
» Pour mes fils , ils pleuraient , & men
petit Anfelme me dit : comme vous
" nous regardez , mon père ! ah ! qu'avez
" vous ? Je ne pleurai point encore ; je
paffai la nuit fans prendre du repos. A
peine les premiers rayons du jour fui-
» vant pénétraient dans mon cachot , que
je vis tout à la fois fur le vifage de mes
quatre enfans , l'image de la mort qui
» me menaçait .
"9
»
» Je cède à la douleur , je me mords les
» deux mains ; & dans l'inftant même
OCTOBRE, 1772 . 79
» mes enfans , qui prirent ma rage pour
» l'effet d'une faim preffante , fe levèrent
» & me dirent : que ne nous manges- tu
plutôt ? C'est toi qui nous as donné cette
» miférable chair ; reprends - là .
» Je me fis violence alors pour ne pas
» augmenter leurs peines . Ce jour & le
» fuivant nous reftâmes dans un affreux
» filence. Ah terre impitoyable , que ne
» t'ouvrais tu fous nos pas !
19
Le quatrième jour arrive enfin . Gad-
» di ſe jette étendu à mes pieds & me dit:
» Mon père , tu ne peux donc pas me fe-
» courir ? Il meurt ; & du cinquième au
fixième jour mes trois autres enfans périrent
l'un après l'autre fous mes yeux.
" J'avais moi même déjà prefque per-
» du le fentiment & la lumière : je me
» roulais fur leurs corps que j'embraffais,
» & trois jours après leur mort je les ap-
» pellais encore. La faim eut plus de puif-
» fance que la douleur ; j'expirai .
ود
Nous allons voir le parti que l'auteur a
tiré de ce morceau .
Ce que
M。ON TA IG U.
Ecoute , & raflemblant d'avance
l'homme eut jamais de force & de conftance
,
Que ton ame à ma voix fe prépare à frémir.
Div
10 MERCURE DE FRANCE.
Parlez..:
ROMEO .
MONTA I G U.
Sois immobile & fonge à t'affermir.
Tantôt, fans foupçonner ces terribles myftères,
Tu voulais être inſtruit du deſtin de tes frètes ;
Ils ne font plus.
ROMEO.
O Ciel!
MONTA I GU.
Loin de ces murs affreux
Je crus , chez les Pifans , devoir fuir avec eux.
Hélas ! difais- je , enfin voici donc un afyle
Pour moi , pour mes enfans , rempart für & tranquille
,
D'où n'approcheront plus les pièges du trépas :
La vengeance attentive y marcha fur mes pas.
Un monftre ingénieux , un tigre impitoyable
D'un complot fuppofé me fit juger coupable ,
Et , fans que du forfait on daignât s'informer ,
Dans une tourfatale on me vint enfermer.
Avec vos enfans ?
ROMEO.
MONTAIGU.
Oui prête l'oreille au reſte .
Déjà , depuis trois jours, dans mon cachot funefte,
OCTOBRE .
81
1772 .
Je fentais dans mon fein s'amaſſer la terreur ,
Quand d'un fonge effrayant la prophétique hor
reur
Offrit à mes efprits la plus fatale image :
Je m'éveillai cremblant , plein d'un affreux préfage.
Je cherchais dans moi même , immobile & glacé ,
Quel était ce malheur par mon longe annoncé :
Mes fils dormaient ; j'y cours ; leurs geftes , leurs
vilages
Sur mon fort , tout-à-coup , éclairant mes préfages
,
De la faim , fur leur lit , exprimaient les douleurs
;
Ils s'écriaient : Mon père , & répandaient dés
plears.
לכ
Nous nous levons , on vient ; nous attendions
d'avance
L'aliment qu'on accorde à la fimple exigence.
Chacun le tai : ; j'écoute , & j'entends de la tour
La porte en mur épais fe changer fans retour.
Je fixai mes enfans fans parole & fans larmes ;
J'étais mort... Ils pleuraient... je cachai mes
alarmes ;
Mais lorsqu'enfin ( Soleil , devais-tu te montrer?
Dans eux tous à la fois je me vis expirer ,
Je dévorai ces mains . Renaud me dit : « Mon
»père ,
Dy
8 r MERCURE DE FRANCE .
» Vis , tu nous vengeras . » Raymond , Dolcé ,
Sévère ,
M'offrirent à genoux leur fang pour me nourrir ,
Et chacun d'eux enfuite acheva de mourir.
ROMEO .
Qu'ai je entendu ? grand Dieu !
MONTAIGU .
Puifqu'il me faut pourſuivre ,
Je reftai feul vivant , mais indigné de vivre.
Ma vue , en s'égarant , s'éteignit à la fin ,
Et, ne pouvant mourir de douleur ni de faim ,
Je cherchai mes enfans avec des cris funèbres,
Pleurant , rampant , burlant , embraflant les
ténèbres,
Et les retrouvant tous dans ce cercueil affreux ,
Immobile & muet , je m'étendis fur eux.
Ce récit eft en général d'une grande
beauté. Il y a des traits d'une précision
énergique & fublime , des expreffions heureufes.
« J'étais mort... Ils pleuraient... ´
» Et chacun d'eux enfuite acheva de mourir.
»Je reftai feul vivant , mais indigné de vivre.
Embraflant les ténèbres. »
Tous ces traits font admirables.
OCTOBRE. 1772. 83
Montaigu pourfuit fon récit . Il fut tiré
de fon cachot. Il ne dit pas comment.
Roméo s'écrie :
Ah ! de fa barbarie
Vous dûtes bien , je crois , punir un inhumain,
MONTAIGU .
Il n'avoit point d'enfans.
C'est le mot connu de Macbet . Mais
dans Macbet ce mot eft en fituation &
non pas en recit , ce qui eft très- different.
Montaigu continue la narration , & apprend
à Roméo qu'en fortant de fa prifon ,
il trouva fon ennemi mort. Cet ennemi ,
c'était Roger , frère de Capulet . Roméo
lui demande quel eſt donc l'objet de fa
vengeance. C'est alors que Montaigu développe
toutes les atrocités qu'il renfermait
dans fon ame. Il veut te venger de
fon ennemi , mort il y a vingt ans , fur
Capulet qui ne lui a jamais fait de mal ,
qui vient de lui pardonner le meurtre
d'un fils , qui a promis fa fille à Roméo,
qui a juré de le regarder comme un ami ,
& qui , à ce titre , le laiffe maître de fa
maifon. Il veut plus ; il veut que Roméo
commence par affaffiner la fille avant de
tuer le père. On fent bien que ces projets
D vj
84 MERCURE
DE FRANCE
.
execrables ne peuvent produire d'autre
effet que celui de l'horreur. Ce font les
projets d'Atrée ; mais Atrée eft un monſtre,&
donné pour tel , au lieu qu'ici Montaigu
eft un perfonnage qui , par fa fituation
& fes longs malheurs , raffemble fur
lui le plus grand intérêt de la pièce . C'eſt
de lui que l'on a dit dans la première
fcène .
Ce vertueux père
A qui l'inimitié fut toujours étrangère ,
Citoyen généreux qui , dans fa faction ,
Loin d'attifer la haine & la divifion ,
Condamnait fes fureurs , & jamais d'aucun crime
Ne fouilla ni fa main ni fon coeur magnanime.
}
Prévenu de ces idées fur Montaigu , le
fpectateur peut il s'accoutumer à voir en
lui un monftre qui fe fouille de la plus
noire perfidie , qui n'a feint de fe réconcilier
avec fon ennemi pour que pour l'afaffiner
lui & fa fille avec plus de fûreté ?
Cette horrible noirceur peut- elle entrer
dans un caractère noble ? Le malheur peut
rendre féroce ; mais doit- il rendre vil &
perfide ? Quand même on accorderait que
ce changement eft dans la nature , il ne
ferait jamais dans celle du théâtre . La
vengeance y doit être furieufe , mais non
ย
OCTOBRE. 1772. 85
pas lâche. Elle ne doit pas être d'une révoltante
injuftice , ni tomber fur des innocens.
Mais , dira ton , Montaigu est
aliéné par le défefpoir. Il ne raifonne plus
& ne connaît plus rien . Quand on admettrait
cette fuppofition , quand il ferait
poffible qu'un homme né généreux voulût,
par la plus lâche de toutes les trahifons ,
fe venger fur deux innocens du mal qu'ils
ne lui ont pas fait , il n'en ferait pas moins
vrai que ce n'eft point un objet à préfenter
fur la fcène ; que ces fortes d'exceptions
aux loix de la nature connue ne peuvent
que révolter lefpectateur qui s'attend
à des fentimens plus vraiſemblables , &
que l'homme qui m'intéreffait par fon
infortune , m'indigne & me dégoûte
quand il n'eft plus qu'un traître & un fou
furieux.
La réponse de Roméo , aux fureurs du
vieillard , eft ce qu'elle doit être .
Quel reproche odieux mé faites- vous entendre !
Plutôt mourir cent fois que ne pas vous défendre
,
Malheureux eh , quoi donc avez - vous prétendu
Que pour de tels forfaits je vous ferais rendu ?
A peine mon ami dans ce cercueil repoſe ,
A peine , pour fceller la paix qu'on lui propofe ,
Un veillard généreux vous livre fans foupçon
86 MERCURE DE FRANCE .
Son propre fang , fon coeur , fon palais , fa maifon
;
A peine , entre vos bras , il a remis fa fille ,
Que pour exterminer , lui , fon nom , la famille ,
Sortant de l'embraffer , vous exigez foudain
Que je plonge à la fille un poignard dans le fein !
Seigneur , je fuis foldat ; pour venger votre` outrage
J'emploîrai , s'il le faut , la force & le courage ;
Ce bras ne lait ufer que de moyens permis ,
Et fe teindre avec gloire au fang des ennemis.
Au chemin de l'honneur montrez - moi la vengeance.
Vous connaîtrez alors fi Romeo balance.
J'alpire à vous fervir , je le veux , je le doi ;-
Mais il s'agit d'un crime , il n'eft pas fait pour
moi.
Roméo ne peut pas mieux parler . Mais
que la réponse de Montaigu eft belle malgré
quelques fautes !
Qu'entends- je ? Et tel eft donc l'excès de mes misères
,
Tel eft l'horrible fort de tes malheureux frères ,
Que tout trahit leur caufe, & qu'après leur trépas,
Ils demandent vengeance & ne l'obtiennent pas.
Sais -tu ce qui foutient ma vie infortunée ?
Sais- tu jufqu'a ce jour comment je l'ai traînée ?
Sais- tu', quand je lortis de la funeſte tour ,
OCTOBRE . 1772. 87
Sur quels fauvages bords , dans quel affreux léjour
,
Par mon trouble égaré , je courus , loin du monde,
Enfevelir vingt ans ma douleur vagabonde ?
Au Mont de l'Appenin je fus vingt ans caché :
C'est là que , fugitif, dans des antres couché ,
Implacable ennemi de la nature entière ,
à
Ne pouvant, mon gré , voir s'embraſer la terre ,
Oubliant à jamais mon rang & ma maiſon ,
A force de douleur privé de la raiſon ,
Aidé pour tout fecours des ſoins d'un milérable ,
Qui , dans moi , par pitié , vit encor fon femblable
,
Nourri par les bontés , quelquefois dans les bras ,
Par des fons inal formés invoquant le trépas ;
Trouvant le Ciel , la nuit , la lumière importune,
Caché fous ces lambeaux de la vile'infortune ,
Dans l'horieur des forêts , fous des rochers affreux
,
J'appellais à grands cris mes enfans malheureur ,
Indigné d'y trouvér , dans fon fomm il paifible,
A mes longs défefpoirs la nature infenfible.
C'est là que tout- à- coup plein de trouble & d'effroi,
Mes quatre fils mourans s'offraient tous devant
moi...
Je crois les voir encor... Qui , voilà leurs vifages
,
Leurs traits , leur port...
83 MERCURE DE FRANCE .
ROMEO.
Mon père , écartez ces images.
MONTAIG U.
Grand Dieu ! pour un moment ſaſpendez mes dow
leurs :
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir mes
'O Ciel!
pleurs.
ROMEO.
MONTA IGU .
Il en eft tems , fouffrez que je fuccombe.
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la
tombe.
Je fens que je chancelle...
ROMEO.
Ah ! du moins que mes bras .、、
MONTA IG U.
N'avancez pas , cruel , ou vengez leur trépas
Eh ! Seigneur ,
ROMEO.
MONTA I G Ú.
Mes enfans !
OCTOBRE . 1772.
Songez que...
ROMEO .
Dans votre horreur funefte
MONTAIG U.
Mes enfans !
ROMEO.
Songez que je vous refte.
MONTAIGU.
Mes enfans... Ou font- ils ?
ROMEO.
Ah ! revenez à vous ,
Mon père ! ou, dans l'inftant , je meurs à vos ge-
Qui , toi !
noux.
MONTA IG U.
ROMEO.
Vivez , hélas ! confervez vous encore,
MONTAIGU .
Je fuis un malheureux qui fe hait , qui s'abhorre',
Trop indigne à jamais du jour qu'il doitflétrir.
ROMEO.
Que vous reprochez -vous ?
MONTA IGU.
Je n'ai pas pu mourir,
១០
MERCURE DE FRANCE,
ROMEO.
Ah ! Seigneur , croyez - moi , dans vos douleurs
amères ,
Vos pleurs affez long-tems ont coulé pour mes
frères.
MONTA IG U.
La raison , Roméo , vient vite à ton fecours.
Ce n'eft pas dans ton fang qu'ils ont puifé leurs
jours :
Ton coeur donne à leur perte une pitié légère :
Tu ne lens pas pour eux des entrailles de père .
Ces frères que tu plains , tu ne les venges pas ,
Leurs mânes géiflans n'affiégent point tes pas.
Malheureux Capulets , vous payerez tous ces
crimes ,
Mais je prétends fur- tout voir fouffrir mes victimes
:
Dans leur fein déchiré je lirai leurs douleurs :
Dans le fond de leurs yeux j'irai chercher leurs
pleurs.
Voilà de l'éloquence tragique , voilà
le cri terrible & déchirant des grandes
douleurs & des grandes paffions , voilà
des beautés fublimes. Mais pourquoi ? ce
n'eft pas feulement parce que le style eft
en général d'une énergie frappante , &
que les mouvemens font vrais & impétueux
, c'eft fur tout parce que , dans ce
OCTOBRE . 1772 .
91
moment , Montaigu ne nous occupe que
de fon malheur & nous laiffe oublier fa
vengeance . On ne fonge plus à fes projets
atroces & abfurdes . On ne voit , comme
lui , que fes
enfans mourans fous
quatre
fes yeux. Cette unique réponſe qu'il fait
toujours aux remonttances
de Roméo ,
Mes enfans , mes enfans eft un trait de
génie .
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la
tombe.
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir des
pleurs ,
N'avancez pas , cruel , ou vengez leurs trépas ,
font des mouvemens
d'une grande beauté.
Quel dommage que celui qui a conçu cette
fène n'ait pas fu mieux embraffer un fujet
qui pouvait lui en fournir plus d'une de
cette force ! qu'il ait deshonoré
le caractère
de Montaigu
& étouffé lui même
l'intérêt de fes fituations ? Qu'il n'ait ſuivi
que les élans de fon imagination
, &
qu'il ait fi peu confulté la taifon , la nature
& le goût!
Nous faififlons avec plaisir cette occafion
de payer un jufte tribut d'éloges au
jeu admirable de l'acteur qui repréfentait
Montaigu. Les effets de fon art ne peu92
MERCURE DE FRANCE:
vent pas être portés plus loin qu'ils ne
l'étaient dans le moment où il criait , mes
enfans. C'était un des tableaux les plus
forts que la pantomime dramatique ait
jamais étalés fur la fcène ; & la fenfibilité
impétueufe de l'acteur qui jouait Roméo
achevait dignement ce tableau .
Nous dirons peu de choſe du cinquième
acte. On n'en peut parler qu'avec peine
après le quatrième . On y trouve de
nouvelles invraisemblances , & le même
oubli de toutes les règles de l'art . Juliette
n'a point de motifs affez forts pour juftifier
le parti qu'elle prend de s'empoifonner
, & l'on achève de dégrader entièrement
le caractère de Montaigu par une
feconde trahifon . On n'entend rien d'ailleurs
à la confpiration qu'il forme , & l'on
ne fait pas comment on a pu la prévenir
de manière qu'il n'y a pas une goutte de
fang répandue ,au moment du fignal . Cette
mortvolontaire des deux amans ne produit
aucun effet , & c'est encore un défaut de
vérité que Roméo qui devrait mourir en
embraffant fon époufe , aille expirer à
l'autre bout du théâtre pour ménager une
furprife à Montaigu . Malgré les tombeaux
, les poifons & les poignards , rien
ne reffemble moins à une tragédie . La
OCTOBRE . 1772. 93-
terreur doit être dans la fcène & non pas
dans l'appareil,
Par tout ce que nous avons dit de la
pièce , on doit voir ce que nous penfons.
des caractères ; il n'y en a pas un qui ne
foit défectueux . Ferdinand joue un rôle
fubalterne indigne d'un prince . Roméo
n'eft qu'un amant , & n'a pas allez les fentimens
d'un fils . Juliette raifonne quand
elle devrait fentir & s'abandonne au défefpoir
quand il faudrait faire les plus
grands efforts de courage . A l'égard de
Capulet , il eft impoffible de s'en former
une idée ; il répond quelquefois aux violences
de Montaigu par des violences pareilles
, & un moment après il cft d'une
douceur qui reffemble à l'infenfibilité abfolue.
Il veut tuer Roméo , & un moment
après il lui donne fa fille. Montaigu eft
fortement paffionné. Il eft altéré de vengeance
, & en cette partie il eft fupérieurement
tracé. Mais nous avons déjà obfervé
combien fon caractère était fouillé.
par une double perfidie. Ce caractère aurait
été bien beau , s'il eût eu pour objet
de fes reffentimens un homme vraiment
coupable ; s'il n'eût connu ni la diffimųlation
ni la fauffeté ; s'il n'eût eu à combattre
que la paffion de fon fils pout Ju94
MERCURE DE FRANCE.
que
liette , & non pas des raifons fans replifondées
fur la juftice & la loi naturelle
; s'il n'eût médité qu'une vengeance
terrible , mais juſte & proportionnée à ſon
malheur,& non pas une vengeance injufte,
lâche & déteſtable .
Il nous refte à parler du ftyle. Il paraît
que M. Ducis l'a beaucoup trop négligé.
C'eft pourtant une partie très intéreffante
de l'art dramatique , & celle peur être
qui contribue le plus à affurer aux ouvra
ges une eftime durable & une gloire folide.
On a déjà pu veit dans les morceaux
que nous avons cités , quoiqu'ils foient
les meilleurs de l'ouvrage , beaucoup de
fautes palpables & de négligences marquées.
En général la diction de cette tragédie
manque de propriété dans les termes,
de clarté dans les tournures & d'exac
- titude dans les conftructions.
Dans le dernier combat fongez par quelsfecours
De notre jeune Duc il a fauvé les jours.
>>Oui , Ferdinand charmé reconnaît & publie
Qu'il doit à fa valeur fon triomphe & fa vie.
Le fier Duc de Mantoue , erflé de fes fuccès ,
»Enfin , couvert de honte , a vu fuir fes fujets.
Ces vers devaient être mieuxtravaillés .
Par quelsfecours n'eft pas exact . Il femble
OCTOBRE. 1772. 95
que l'auteur veuille (pécifier tel ou tel
genre de fecours , tandis qu'il voulait dire
fimplement que le fecours deRoméo avait
ſauvé la vie du Duc. Enflé de fes fuccès ,
enfin couvert de honte. Ces deux participes
d'un fens fi opppofé ne devaient pas être
affemblés aini . On n'eft point à la fois
enflé de fes fuccès & couvert de honte . Il
fallait diftinguer ces deux membres de
phraſe. Il doit à fa valeur fon triomphe.
Ces deux pronoms, mis à côté l'un de l'autre
& qui fe rapportent à deux perfonnes
différentes , jettent de l'obfcurité dans le
ftyle. C'est une faute légère ; mais il faut
l'éviter , à moins que le fens ne foit de la
plus grande clarté.
Hélas ! loin des mortels , de fes fils , enfilence ,
Dans les champs vertueux , il cultivant l'enfance .
On ne fait à quoi le rapportent ces
mois en filence. On croirait d'abord que
c'est à fes fils , ce qui forme un fens ridi
cule. Voilà les inconvéniens d'une mauvaiſe
conſtruct on . Des champs ne fauraient
être vertueux.
Lorique , pour l'en priver , de coupables brigands
Entreprirent deux fois d'enlever les enfans.
A quoi le rapporte pour l'en priver ?
96 MERCURE DE FRANCE.
Eft ce pour le priver de ſes enfans ? Mais
alors c'eft dire deux fois la même chofe.
Enlever fes enfans pour l'en priver , c'eſt
ce que les grammairiens appellent du ftyle
niais. De coupables brigands eſt une épithère
qui ne fignitie rien . Il n'y a point de
brigands qui ne foient coupables.
Prodigue envers fon fils des foins de la nature ,
Il avoit vu déjà fe fermer fa bleſſure.
Ici l'amphibologie eft plus vicieuſe ,
parce qu'il s'agit d'un fair. On ne peut pas
favoir fi cette bleffure qui fe ferme eft celle
de Montaigu ou de Roméo.
Du Prince à fes defirs l'ame était toute acquife.
Ce vers manque abfolument d'élégance .
Tant les mortels fouvent , dans leur marche incer
tains ,
Sont pouflés , par eux-même , à remplir leurs deftins.
Ces deux vers ne font pas clairs . Si les
mortels font pouffés par eux-même à remplir
leurs deftins , leur marche n'eft point
incertaine , elle eft très déterminée. Ces
deux vers d'ailleurs ont le défaut de n'être
point liés aux précédens.
Je
OCTOBRE . 1772. 97 .
Je puis donc , content & glorieux ,
Madame , avec tranſport, reparaître à vos yeux .
On dit bien je vous revois avec tranf
port , mais un peu de réflexion fait fentir
qu'on ne dit point je puis vous revoir avec
tranfport , parce qu'alors il femble que le
transport foit médité , ce qui ne doit pas
fe fuppofer. Cette remarque n'eft pas trèsgrave
, mais ce font ces défauts de juftelle
qui rendent le style vague & faible .
Mais quel autre courage enflammé par vos charmes
,
N'eût pas porté plus loin lafplendeur de nos ar
mes.
On dit bien lafplendeur des états , mais
non pas la fplendeur de nos armes . Le mot
propre était la gloire , ou le bonheur ou le
fuccès.
Etonné de mon fort , fans l'être de ma gloire,
J'ai toujours , lans orgueil , compté ſur la victoire.
Il eft impoffible d'entendre ces deux
vers. De quel fort Roméo eft il étonné ?
Peut- il , avant la victoire, être étonné de fa
gloire? & peut-il fans orgueil compterſur,
la victoire ?
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
Ce concert de deux cours nés pour fouffrir enlemble
Que leur malheur unit , qu'un même lieu raſſemble.
On dirait bien nos coeurs font de concert.
Mais on ne dit point ce concert de
deux coeurs. Qu'un même lieu raffemble eſt
bien faible après cet hemiftiche , que leur
malheur unit , & ce n'eft pas un lieu qui
raffemble des coeurs .
De les plus jeunes ans que mon père , au besoin ,
Lui-même , à ſon infçu , devait prendre le foin.
Au befoin et une expreffion fingulière ,
quand il s'agit de donner un alyle à un
orphelin abandonné . C'est un befoin qui
ne revient pas fouvent.
Je connais de tes pleurs l'invincible pouvoir ,
C'eſt à toi , Juliette , à déployer leurs charmes.
On ne déploie point les charmes, M. de
Voltaire a dit dans Alzire .
Elle eût pû prodiguer le charme de fes pleurs.
Voilà des expreffions poëtiques .
Forméfur votre exemple , élevé par vos foins.
On dit former par un exemple , & non
pas formerfur un exemple.
OCTOBRE . 1772. 99
J'ai vu ton bras vainqueur , répandant l'épou
vante ,
Porter par-tour la mort & remplir mon attente .
On fent combien cet hémistiche & remplir
mon attente eft d'une faiblefle inexcufable
après celui ci , porter par - tout la
mort. Ces fortes de fautes font pires que
des follécifmes , parce qu'elles énervent le
style .
Ma fille , il en eft tems , je viens pour vous apprendre
Que le Comte Pâris va devenir mon gendre.
Ces vers reffemblent à une parodie . On
dirait que Capulet annonce à ſa fille une
nouvelle indifférente , & qu'il s'agit de
tout autre mariage que de celui de Juliette.
Rien ne fait mieux fentir la néceflité indifpenfable
de foigner & d'ennoblir tous
les détails .
Sans doute, il en eft digne , & le Ciel, dès demain ,
Lui verra pour jamais engager votte main.
Voilà encore du ſtyle bien plus défectueux
. Toutes les fautes s'y trouvent réu
nies. Le Ciel n'eft là que pour faire le
vers. On ne dit point engager fa main
mais engager fa foi , & lui verra engager
eft une construction barbare.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
J'ai promis , & je crois
Qu'il ne vous refte plus que d'accepter mon choix.
On foufcrit à un choix , mais on ne
l'accepte pas.
Dans fon gouffre afſoupi , c'eſt un feu qui repoſe.
A quoi le rapporte affoupi ? Eft ce au
gouffre , eft- ce au feu ?
Bientôt , fi je m'en crois , ce volcan furieux
D'horreurs & d'attentats couvrira tous ces lieux.
Quand on a inftitué une méthaphore il
faut la fuivre . Un volcan ne produit point
d'attentats. Tous ces lieux , à la fin d'un
vers , eft une bien mauvaiſe chûte.
J'ignore encor ,
tendent.
ma fille , où leurs defleins pré-
Des deffeins ne prétendent point.
Pourrez-vous , m'arrachant de ce fein paternel ,
Me voir , d'un pas tremblant , avancer à l'autel.
Il eft impoffible de fe repréfenter à la
fois un père arrachant fa fiile de fon fein ,
& la voyant avancer à l'autel . Il fallait
que la conftruction fépatât ces deux ima
ges qui fe nuifent l'une à l'autre.
OCTOBRE . 1772.
Laiflcz moi , pour partage , heureuſe auprès de
vous ,
Couler des jours obfcurs fans chaîne & fans
époux.
Pour partage n'eft gouverné par rien .
Ces mots ifolés dans la phrafe font une
efpèce de folléciſme .
Mais je vois en tremblant que nos deux factions
Vont ranimer leur rage & leurs divifions.
Leurs divifions eft bien faible après leur
rage. Il faut que le difcours aille en croiffant.
Tous les moyens permis dès qu'ils fervaient au
crime.
Cette phrafe n'a aucun fens , parce qu'elle
ne peut vouloir dire que tous les crimes
permis dès qu'ils fervaient aux crimes.
Pour voir , pour juger mieux ,
La prudence & le tems m'ont trop ouvert les
yeux,
Combien il est néceffaire de respecter
la langue Faute d'y faire attention , l'au
teur fait ici un contrefens évident . Pour
exprimer ce qu'il doit & ce qu'il veut uire
, il fallait mettre ,
3:
E iij
fo: MERCURE DE FRANCE.
Pour ne pas juger mieux ,
La prudence & le tems m'ont trop ouvert les yeux.
Penfez-vous qu'ilfoit libre aux enfans téméraires
Des s'unir aux autels fans l'aveu de leurs pères .
Voilà comme une épithète mife mala-
propos peut changer le fens d'une phra
fe. Il femble que cette liberté qu'on refufe
aux enfans téméraires , foit accordée à
ceux qui ne le font pas . C'eft qu'il fallait
une épithère toute oppofée. Il fallait aux
enfans bien nés , aux enfans vertueux . Il
m'eft libre de faire telle chofe eft une conftruction
plus faite pour la profe que pour
la poësie.
Nous ne poufferons pas plus loin ces
remarques . Nous n'avons obfervé qu'une
partie des fautes du premier acte . On
peut voir par ce détail combien le travail
de la correction eft néceffaire au talent .
M. Ducis en a , fans doute , & nous avions
applaudi avec plaifir à celui qu'il annonçait
dans Hamlet. Cette tragédie , quoique
d'un ftyle inégal , avait beaucoup
moins d'incorrections . L'auteur a le fentiment
des paffions fortes & emploie quel que fois
l
s mouvemens
d'une véritable
éloquence
; c'est en reconnoiffant
ce
qu'il peut faire, que nous lui avons repro
OCTOBRE. 1772. 109
ché ce qu'il n'a pas fait . Nous n'avons
d'autre intérêt que celui de fa gloire , &
d'autres motifs que l'amour des Lettres
& de la vérité. Ce n'eft point à ceux qui
peuvent honorer la fcène françaiſe à la
replonger dans fon premier cahos .
Euvres de M. le Marquis de Ximenez ,
ancien mestre de camp de cavalerie ;
nouvelle édition revue & corrigée . A
Paris , chez les libraires qui vendent
les nouveautés.
Ce recueil eft précédé d'une courte
préface dont nous rapporterons ici une
partie , parce qu'elle eft faite pour difpofer
très favorablement le lecteur. « Plus
» je fuis éloigné d'attacher de l'importan
» ce à ces bagatelles , plus il doit m'être
» permis de rendre aux lettres un hom-
» mage auffi pur que défintéreffé. Elles
» m'ont été chères depuis que je refpire ;
» elles fervent de contrepoids à l'adverfi.
té ; & ceux qui les cultivent avec le
» moins de fuccès , n'ont pas du moins à
» fe reprocher les jours qu'elles ont remé
plis . Je n'affaiblirai point le bel éloge
» qu'en fit l'Orateur Romain en effayant
» de le traduire. Je me borne à obferver
» que toutes les profeffions , que la poli-
"
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
» tique , la jurifprudence , les armes & les
» fciences mêmes les plus abftraites , liées
néceffairement aux lettres , empruntent
» d'elles ce charme qui attire & cet éclat
» que le tems ne peut effacer. »
Ce ton modefte & décent eft d'autant
plus remarquable , eft d'autant plus digne
d'éloge que rien n'eft aujourd'hui plus
commun que le fcandale des préfaces ou
ridiculement orgueilleufes ou groffièrement
ciniques , où l'auteur prend pour une
noble confiance le délire d'une tête échauf
fée par l'amour propre , & croit , en affectant
de mépriser ou d'injurier le Public , fe
mettre d'avance au - deffus des fuffrages
qu'il n'obtiendra pas. Ces deux vers de
Boileau
Un auteur à genoux , dans une humble préface ,
Au lecteur dédaigneux a beau demander grace.
ont peut - être contribué à rendre commun
parmi nous le défaut contraire ; mais
il faudrait le fouvenir qu'en général on
ne dit guère d'injures à fes juges que
lorfqu'on eft fûr de perdre fon procès .
M. le Marquis de Ximenez parle de
l'étude des lettres en homme digne de
les cultiver.
« Céfar , Xénophon , Julien , MarcOCTOBRE
. 1772.
105
❤
"
» Aurèle doivent l'immortalité à leurs
» écrits plus qu'à leurs exploits .
Virgile a prefque effacé les traces du
fans
fang que fit couler Octave ; & ,
» chercher fi loin d'illuftres exemples ,
François Premier ne fit- il pas oublier
» les malheurs de fon règne par la pro-
» tection qu'il accorda aux lettres dont il
» fut le père ?
»
"
» Armand qui hâta leurs progrès :
» Louis XIV qui fçut les récompenfer en
» Roi ; fon augufte fucceffeur , dont l'éloge
n'appartient qu'à la postérité , mais
» dont les bienfaits vont chercher par-
» tout le mérite , ont augmenté leur gloi-
» re en affurant celle des lettres qui rejaillit
fur la nation entière.
19
و و
» Ils font enfin bannis , fans retour, ces
préjugés que l'ancienne chevalerie ,
louable à tant d'égards , n'ofait pas en-
» core fecouer , & dont la France aurait à
rougir s'ils n'avaient pas été ceux de
» toute l'Europe . La Nobleffe Françoiſe
» ne croit plus déroger en touchant de fes
» mains victorieufes la lyre d'Horace ou
» le compas d'Archimède . Elle fe plaît à
» imiter la valeur des Romains , fans dé-
» daigner l'art qui les fit vaincre , fans
méprifer les Mufes qui les célébrèrent ;
"
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
» & le Grand Condé , aſſis dans ſes boſ-
» quets de Chantilly , entre Santeuil &
» Racine , reflemblait beaucoup au vainqueur
de Carthage retouchant avec Læ
» lius les comédies de Térence . »
Tous les genres de poëlie fe trouvent
dans ce recueil , poëmes , épîtres héroïdes
, odes , ſtances , madrigaux , & c. Les
deux premières pièces roulent fur des fu
jets donnés par l'Académie Françaiſe dans
les années 1750 & 1752. Dans la première
il faut prouver que les lettres ont
autant contribué à la gloire de Louis XIV
qu'il avait contribué à leur progrès . Le
tyle en eft élégant & noble. On y trouve
de la poefie & des vers heureux : en voici
le début.
als n'étaient plus ces jours, où, par des foins heureux
,
Du puiflant Charles - Quint le tival généreux ,
De nos champs défolés chaffant la barbarie ,
Tranfplanta les beaux arts au fein de fa parrie ,
Et cultivoit les fruits de ces arbres naiffans
A l'abri de fon trône , au tour de lui croiſlans.
Bientôt le fanatifme , enfant de l'ignorance ,
De leur germe encor faible étouffant la femence ,
Difperfa leurs rameaux defléchés & flétris ;
Le règne , hélas ! trop court du plus grand des
Henris ,
OCTOBRE , 1772 . 107.
De ce Monarque humain , bienfaifant , intrépide.
( Ce règne éternifé dans une autre Enéïde , )
A peine des Français put effuyer les pleurs ,
Et la chûte des arts fut un de fes malheurs.
Ils languifloient ces arts , lorfqu'ils virent paraître
1
Sur le trône des lys , un Roi digne de l'être ;
Qui , dans tous fes projets , pour leur gloire entre
pris ,
Eut l'immortalité pour objet & pour prix.
La vertu la mérite , & les mufes la donnent , &c.
L'auteur , en parlant des obligations
que les Mufes avaient à Louis XIV , die
un moment après
Elles lui devaient tout , & leurs mains immortelles
Le couvraient des lauriers qu'il fit croître pour
elles.
Ces deux vers nous paraiffent trèsbeaux
. Dins la feconde pièce académique
Louis XV vainqueur , donnant la paix à
fes ennemis , eft repréfenté avec des traits
intéreЛfants.
Oroit né de fon fang , toi né pour fa couronne !
Ton fort te la donnait... & l'amour te la donne,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Vois ton peuple à tes pieds. Tes vertus l'ont char
mé.
Eft-il un plus beau droit que celui d'être aimé ?
De ton augufte ayeul l'éclatante mémoire
Remplit les nations qu'alarme encor la gloire ,
Et leur orgueil , jaloux de la fplendeur des lys ,
A tes nombreux exploits a reconnu ſon fils.
Peuples , qu'aux champs de Mars a terraflés
mon maître,
A des traits plus chéris vous devez le connaître.
Peignez - leur fa bonté , vous qui , dans Fontenoy,
Rameniez la victoire aux pieds de votre Roi:
Guerriers , que ce héros , dans des plaines fanglantes
,
yeux ,
Couronna de lauriers de fes mains triomphantes ,
Vous , illuftres témoins de ces pleurs précieux ,
Que la victoire même arrachait de fes
Qui de l'humanité , dans un champ de carnage ,
Pour la première fois , entendiez le langage ,
Qui vîtes la pitié , faififlant tous les coeurs ,
Secourir les vaincus en pleurant les vainqueurs.
De ces vertus , grand Roi , que ton fiècle s'hoë
nore !
L'Europe a dû te craindre , & l'Europe t'adore.
Tu peux lancer la foudre , & tu donnes la paix.
On trouve enfuite une lettre de MadaOCTOBRE
. 1772. 109
me de la Vallière à Louis XIV. Ce fujet ,
qui femble promettre beaucoup , n'eſt
peut être qu'ébauché ; mais l'Académie ,
à qui cet ouvrage fut envoyé , applaudit ,
fans doute , à quelques endroits tels , par
exemple , que le commencement de la
pièce & les morceaux fuivans .
Sire... quel autre titre , en l'état où je ſuis ,
Me fied- il de donner au plus grand des Louis ?
Il m'eft permis encor d'admirer votre gloire...
Il faut de tout le refte écarter la mémoire.
Refpecter mon ainant , qui n'eft plus que mon
Roi :
Vous ceffez de m'aimer... tout eſt fini pour moi.
·
Vous ne me verrez point , les yeux noyés de
pleurs ,
Apporter à vos pieds ma honte & mes douleurs ;
Trop peu fûre de moi , je craindrais que mes lar
mes
N'euffent plus de pouvoir qu'il n'en refte à mes
charmes ;
Et que mon coeur , fuivant des fentimens trop
doux ,
Si vous étiez à moi , ne fût encore à vous.
Tant que je vous verrais , toute votre inconftance
Me convaincrait trop peu de votre indifférence ;
110 MERCURE DE FRANCE.
J'en douterais fans cefle , & mon.crédule amour
En pleurant l'infidèle attendrait fon retour.
Il faut qu'une barrière éternelle & barbare
Entre nous élevée , à jamais nous lépare...
Pour m'arracher à vous , il faut la voix d'un Dieu ;
Mais cette voix l'emporte.. & pour jamais ... adieu.
O mon Dieu ! tu m'appelles :
Je te fuis... mais éteins des flammes criminelles ;
Fais naître un feu plus pur par toi -même infpiré :
Seul , après mon amant ,
Tu
peux
tu peux
êrre adoré :
feul ranimer ma languillante vie ,
Et rendre au fentiment mon ame anéantie ;
Cette ame fi fenfible , & qu'il te plur former ,
Se donne à fon auteur... elle a beſoin d'aimer.
Dans la lettre de Céfar au Sénat Romain
, avant le paffage de Rubicon ,
rer contre d'heureufes imitations de Lucain
.
Fortune ! .. c'est à toi que Célar s'abandonne.
Qu'une ombre de Sénat menace ,
éclate , tonne;
Qu'en faveur de Pompée importunant les dieux ,
Il cherche l'avenir qui nous attend tous deux .
Allons , fans fatiguer ces maîtres du tonnerre ,
Reconnoître leur voix dans le champ de la guerre,
Je ne veux pas entrer dans leurs confeils fecrets .
La victoire ou la mort : ce font là leurs décrets,
OCTOBRE. 1772 . TII
Qu'ils viennent traverfer mes hautes deftinées ,
Ces nobles Chevaliers qui , depuis tant d'années ,
N'ont vû que des exploits & des profpérités.
Qu'ils fuivent au combat ces Romains fi vantés,
Ces rigides cenfeurs dont la vertu trompée
Perdit la République , en adorant Pompée :
Ce fameux Marcellus , ce farouche Caron ,
Ce Brutus fon élève & fur- tout Cicéron...
Cicéron leur oracle , &c.
Des ftances à M. de Voltaire méritèrent
, de la part de ce grand homme
, une
réponſe
charmante
, déjà imprimée
dans
beaucoup
de recueils , mais qu'on ne fera peut être pas fâché de retrouver
ici .
Vous flattez trop ma vanité ;
Cet art fi féduiſant vous était inutile ;
L'art des vers fuffifoit : & votre aimable ſtyle
M'a lui feul aflez enchanté.
Votre âge quelque fois halarde fes prémices
En efprit ainfi qu'en amour :
Le tems ouvre les yeux , & l'on condamne un
jour,
De fes goûts paflagers les premiers facrifices :
A la moins aimable beauté ,
Dans fon befoin d'aimer , on prodigue fon ame ;
On prête des appas à l'objet de ſa flamme ;
Et c'eft aina que vous m'avez traité.
112 MERCURE DE FRANCE .
Ah! ne me quitrez point , féducteur que vous êtes.
Ma mufe a reçu vos fermens ;
Je lens qu'elle eſt au rang de ces vieilles coquettes
,
Qui penfent fixer leurs amans.
L'Empire de la Mode eft une épître
adreffée à Madame la Comteffe de ***.
Sur la mode , c'eft vous qui m'ordonnez d'écrire.
Vous qui charmez comme elle , en fuyant ſon empire.
Il faut donc eflayer de chanter ſes travers.
Elle eft pourtant l'arbitre & le prix de mes vers.
Heureux fi, pour la fuivre en fa courſe infinie ,
Le peintre de nos moeurs m'eût laiflé ſon génie !
Le pouvoir de la Mode augmente chaque jour.
Le monde eft fon domaine : & Paris eft fa cour.
Un peuple imitateur , foumis à fes caprices ,
Prend ou quitte , à ſon gré , les vertus & ſes vices,
&c .
Le recueil eft terminé par des effais
dramatiques tirés d'Homère. Ce font des
fcènes dont le plan eft tracé dans l'Illiade ,
mais dont les détails appartiennent prefque
tous à l'Ecrivain Français. La première
fcène fe paffe vers le milieu de la
nuit entre Ulyffe & Agamemnon , dans la
tente de ce dernier . C'eft le moment de
OCTOBRE . 1772 113
I'Illiade où Agmemnon veut renvoyer
l'armée , & où Ulyffe le détermine à faire
des démarches auprès d'Achille pour fléchir
& ramener ce héros .
AGAMEMNON.
Voilà donc les honneurs qui nous furent promis
Et la foi qu'on devait à des dieux ennemis !
Troye ici nous affiége , & , loin de ſes murailles ,
Jufques fur nos vaideaux vient chercher les ba
tailles .
Sur tous les élémens Hector victorieux
S'y montre environné de la force des dieux.
Notre flotte , par lui , fera réduite en cendre.
Nous n'avons plus d'Achille , hélas ! pour la dé
fendre.
ULYSS E.
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! nous l'aurions
encor
Si votre orgueil n'eût fait plus que n'ofoit Hector.
Ce mot m'est échappé , Seigneur. Mais nos misères
Ne me permettent plus des difcours moins fincè
res.
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! c'eſt trop différer.
Puifqu'il refpire encore , il faut tout réparer.
Vous l'avez outragé. Votre aveugle colère ,
De les nombreux exploits lui ravit le falaire.
114 MERCURE DE FRANCE .
Il faut à cette offenfe égaler fes honneurs.
Lui rendre Briféis , défarmer fes fureurs ,
Vous vaincre... & mériter que la Grèce fidelle
Applaudifle à fon Roi qui s'immole pour elle.
AGAMEMNON.
Il n'eft plus tems , Seigneur. Les dieux le font
vengés ,
Et du parti d'Hector ils le font tous rangés .
Jupiter nous trompait. Il dément les oracles.
Pour le fang de Priam il s'épuife en miracles ,
Défend contre Junon le Troyen criminel ,
Et veut couvrir vingt Rois d'un opprobre éternel
ULYSS E.
Qu'ai-je entendu , Seigneur ? Je doute fije veil'e.
Eft- ce la voix d'un Roi qui frappe mon oreille ?
Qu'ofez- vous propoler ?
AGAMEMNON.
D'arracher au trépas
Un peuple malheureux qui tend vers moi fes bras.
Prince , c'eft trop lutter contre les destinées .
Dix jours nous ont ravi le fruit de dix années .
Cédons à Jupiter , & ne nous flattons plus
Que les murs d'Ilion puiffent être abattus.
ULYSS E.
Avez-vous pû , grands dieux , laiffer tant de foiblefle
OCROBRE. 115 1772.
Au coeur du Roi des Rois & du chef de la Gréce ?
Rappellez - vous , Seigneur , quel fut Agamemnon.
Rempliffez les devoirs qu'impofe un fi grand
nom.
Ou s'il faut qu'aujourd'hui , démentant votre vie,
Vous alliez , fans honneur , revoir votre patrie ,
Partez... à vos vaifleaux la mer ouvre un chemin.
Mais tous les Grecs mourront les armes à la
main.
Ajax & Diomède , unis avec Ulyffe ,
Peut-être à leur valeur rendront le Ciel propice;
Et , hâtant fes décrets par de plus nobles coups ,
Obtiendront des lauriers qui n'étaient dus qu'à
vous.
AGAMEMNON.
Sage & vaillant héros , qu'un fi preflant langage ,
En des tems plus heureux , eût flatté mon courage!
Mais que peuvent fervir tous les efforts humains
Contre le bras d'un Dieu qui les veut rendre
vains ?
Lui feul a , de nos mains , arraché la victoire ,
Nous a couverts de honte & les Troyens de
gloire.
Son immortelle Egide , au milieu des combats ,
Marchait devant Hector & glaçait nos foldats .
L'élite de nos chefs privés de fépulture
Dans ce champ , des oiſeaux deviennent la pâture
;
116 MERCURE DE FRANCE.
Et je ne luis pas Roi pour fuivre imprudemment
D'une bouillante ardeur l'orgueilleux mouvement
;
Faire périr l'armée en courant à la gloire ,
C'eſt acheter trop cher l'honneur d'une victoire.
Jaime mieux épargner les débris d'Ilion
Que d'immoler mon peuple à mon ambition :
Et le premier devoir , dans le rang où nous fommes
,
Eft de connaître au moins le prix du fang des
hommes.
ULYSSE .
Malheur fans doute aux Rois qui , dans la pourpre
affis ,
Contre l'humanité pourraient s'être endurcis !
Que fa touchante voix pour Ulyſſe a de charmes !
A ces beaux fentimens j'applaudis par mes larmes ,
Seigneur , & c'eft aux dieux à les récompenfer.
Las de vous éprouver , ces dieux vont se fixer
Et ceindre votre front de la palme immortelle
Qui vous attend à Troye , où leur voix vous appelle.
Mais c'eft par des efforts plus grands , plus glorieux
,
Qu'il faut hâter l'effet des promeffes des dieux.
Vingt Rois fur votre front ont mis le diadême.
Ah! foyez votre juge & votre Roi vous - même.
Si la Grèce foumiſe aime à vous obéir ,
OCTOBRE . 1772 . 117
Vous devez la fauver & non pas la trabir.
Elle ne vous a point confié la conduite
Pour vous lailler l'honneur de commander fa
fuite.
Elle demande Achille : & de votre union
Dépend l'arrêt des dieux qui condamne Ilion .
Appaitez ce héros : & le fer & la flamme
Auront bientôt détruit les reftes de Pergame.
AGAMEMNON.
Je reconnais trop bien que le fils de Thétis
Fut l'unique rempart contre nos ennemis,
Au- deflus des mortels & de la renommée ,
Achille , aimé du Ciel , valait feul une armée,
Grecs ! au glaive d'Hector je vous ai livrés tous ,
En vous privant du Dieu qui combattait pour
vous !
C'est peu que Briféis , à fes defirs rendue ,
Falle voir dans mon camp ma fierté confondue ;
Je veux , par des préfens , par des foumiffions ,
Mettre fin , s'il le peut , à nos divifions ,
Et que tout l'avenir confacre la mémoire
D'un jour qui va d'Achille éternifer la gloire.
Trop heureux fi le Ciel , protégeant mon deflein ,
Ne me réduisait pas à m'abaiſſer en vain.
ULYSS E.
Legrand Agamemnon tout entier fe déploye.
Vous nous rendez les dieux qui combattaient pour
Troye .
118 MERCURE DE FRANCE.
6
Son jour est arrivé. Plein d'un fi jufte eſpoir ,
Je vais faire parler l'honneur & le devoir ;
Je me rends , de ce pas , dans les tentes d'Achille ,
Puiffé je triompher de ce coeur indocile ,
Le rendre à la patrie , & lui faire envier
Le courage d'un Roi qui daigne ſupplier !
Sage Divinité , dont la main protectrice ,
Des périls les plus grands fur préferver Ulyſſe ,.
Minerve , s'il eft vrai que les dieux immortels
S'honorent de l'encens qu'on brûle à leurs autels ,
Si mes voeux ont percé leur demeure éternelle ,
Que le falut des Grecs foit le prix de mon zèle .
Fais qu'à ce long courroux las de s'abandonner ,
L'inexorable Achille apprenne à pardonner;
Déjà trompant les foins & l'eſpoir de ſa mère ,
D'un vain déguiſement je perçai le myſtère :
C'est toi qui m'infpirais ; & ce jeune héros ,
Voyant briller un fer , abandonna Scyros .
Viens , acheve , ô ! déefle ! & parle par ma bouche.
Prête à ma faible voix un charme qui le touche
Adieu , Seigneur; j'efpère avant la fin dujour
Voir Troye en feu , d'Achille annoncer le retour.
La fcène faivante fe pafle dans les tentes
d'Achille & fon ami Patrocle .
A CHILLE .
Cher Patrocle , eft ce toi !
Quel deffein t'a conduit dans les tentes du Roi?
OCTOBRE . 1772. 119
Tu ne me réponds rien. Je vois couler tes larmes ,
Ulyffe , que je fuis , redoublait mes alarmes.
J'ai craint que ta pitié pour des Rois malheureux
Ne te fit oublier l'horreur que j'ai pour eux .
Patrocle afpirait- il à fervir un perfide ?
Es-tu l'ami d'Achille ou l'efclave d'Atride ?
Et dois-tu plus aux Grecs qui n'ont rien fait pour
toi
Qu'à la tendre amitié qui t'unit avec moi.
PATRO CLE.
Souffrez qu'entre eux & vous mon ame ſe partage
.
Seigneur , Agamemnon veut réparer l'outrage
Que fon injufte orgueil vous fit avec éclat.
Accordez-lui fa grace en marchant au combat.
A CHILL E.
Moi ! combattre pour lui ! travailler à la gloire !
Je n'en ai que trop fait. Perdons-en la mémoire.
Oublions des ingrats que j'ai trop bien fervis.
Privés de mes fecours ils en fauront le prix .
PATRO CLE.
Ainfi de leur malheur artifan volontaire ,
Achille fe fouvient de fa feule colère ,
Et lui- même , cffaçant des exploits fuperflus ,
De les premiers fermens ne fe fouviendra plus.
I 20 MERCURE DE FRANCE.
Montrez -vous: & les Grecs font fürs de la victoire.
Quel fpectacle pour vous fi vous aimez la gloire !
Atride fuppliant ! ..Hector par-tout vainqueur !..
Que faut- il donc , cruel , pour fléchir votre coeur ?
A CHILL E.
Que m'ont fait les Troyens , Pâris , Hector , Há
lène ?
C'eft fur leurs ennemis que doit tomber ma haine.
Cefle de la blâ ner . Viens jouir avec moi
De leur confufion qu'augmentera l'effroi.
C'eſt la néceflité qui vient de les réduire.
Leurs dons intéreflés ne peuvent me féduire.
Gémis - tu de leurs maux fans reflentir les miens ?
Cher ami , mes affionts nè font - ils plus les tiens ?
Et peux- tu fouhaiter qu'Achille les endure
Sans qu'il fafle à la Grèce expier fon injure ?
Des triomphes d'Hector je ne fuis plus jaloux.
La gloire a moins d'attraits que mon juſte courroux.
Puiffent tous les auteurs d'une vaine entrepriſe,
Foudroyés fous des murs que le Ciel favorife ,
Périr , ou détester l'empire de leur Roi ,
Et d'un jour importun s'affranchir avec moi!
PATRO CLE.
Votre abfence fuffit fans implorer la foudre.
Ah ! le malheur des Grecs aurait dû les abfoudre.
Yous
OCTOBRE . 1772. 121
Vous n'êtes point le fang des héros , ni des dieux .
Qui leur devrait lejour leur reflemblerait mieux.
Un repentir léger les porte à la clémence.
Achille fur vingt Rois exerce la vengeance ,
Et de leurflotte en proie à des feux dévorans ,
Détourne , fans pitié , des yeux indifférens.
Ah ! s'il m'eût confulté , le fils d'ane décle
N'eût point à fon dépit facrifié la Grèce :"
Et, par de grands exploits plus noblement vengě ,
Eût fait rougir l'ingrat qui l'avait outragé .
A CHILLE .
On m'a trop offenſé . Ma haine eft immortelle.
Thétis & le deftin font d'accord avec elle .
Je contente , en partant , ma colère & les dieux ;
Mais cache - moi les pleurs qui coulent de tes
yeux.
Mon coeur , en les voyant , me trahirait peutêtre.
Refpecte des fureurs que les dieux ont fait naître.
La vengeance a pour moi les charmes les plus
doux .
Patrocle m'eft pourtant plus cher que mon cour-
\ roux .
Garde-toi d'abufer de ton injufte empire.
Souviens- toi qu'à tes voeux je fus près de foufcrire
,
Et que contre toi feul mon coeur mal affermi
Sentit moins un affront que les pleurs d'un ami.
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
PATROCLE.
> Eh bien ! Si l'amitié peut te parler encore
Ne me refufe point la grace que j'implore.
J'abandonne les Grecs à leur fort malheureux :
Je ne te prefle plus de combattre pour eux ;
Mais réponds à l'efpoir qui vient de me feduire.
Donne- moi tes guerriers & ton char à conduire
Et permets qu'aujourd'hui , de tes armes couvert ,
Je rende au camp des Grecs l'ombre de ce qu'il
perd.
Hector , que tant de fois fit trembler ta préſence ,
Ne pourra foutenir ta feule reffemblance .
De ton cafque divin l'éclat va le frapper ,
Et peut-être mon bras fuffit pour le tromper,
A CHILL E.
D'un deflein fi fatal ne puis - je te diftraire ?
Eft- ce ainfi que Patrocle époufait ma colère ?
Ah ! trop cruel ami , que me demandes-tu ?
Grecs , vous triompherez par fa feule vertu !
Quoi ! pour mes ennemis tu veux combattre encore
!
C'est pour eux , contre moi , que Patrocle m'implore
!
Mais , n'importe. C'eft lui . Je n'y puis réfifter.
C'est un arrêt du Ciel qu'il me faut refpecter.
Prends mes armes, mon char, Qu'à ta voix, qu'ils
chérifleat,
OCTOBRE. 1772. 123
Mes courfiers immortels , comme moi , t'obéiflent
,
Qu'ils portent devant eux la mort avec l'effroi .
Qu'ils pourfuivent Hector , prompt à fuir devant
toi.
Retarde encor d'un jour la perte de la Grèce .
Ecarte de fon camp la flamme vengereffe .
Tu le veux ; J'y confens. Pars ; & vas aujourd'hui
Humilier Atride en triomphant pour lui.
Mais n'étends pas plus loin tes voeux ni ta victoire.
Qu'on te prenne pour moi. C'eft aſſez pour ta
gloire.
Content d'avoir fauvé les Grecs & leurs vaiffeaux,
Reviens prendre avec moi la route de Scyros.
Adieu. Déjà la nuit fait place à la lumière.
Je ne t'arrête plus . Entre dans la carrière ;
Et que vingt Rois jaloux, à tes nouveaux exploits,'
Reconnaiflent l'ami dont mon coeur a fait choix.
Enfin la troisième & dernière ſcène fe
paffe entre Achille & Ulyffe qui vient lui
apprendre la mort de Patrocle.
A CHILL E.
Roi d'Itaque , apprenez - moi mon fort.
Qu'eft devenu l'ami qui caufe mes alarmes ?
Vit il encor ?
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ULYSSE .
Couvert & digne de vos armes ,
Il a , par fa vaillance & par d'illuftres coups ,
Fait douter les deux camps fi c'était Mars ou
vous.
Je l'ai vu des Troyens faire une affreux carnage.
Son char , au milieu d'eux , s'ouvre un fanglant
paflage.
Il étoit prêt d'entrer dans les murs d'Ilion ;
Il frappe. On meurt . Tout fuit. Le divin Sarpédon
,
Fier & trop plein du Dieu dont il tient la naiffance,
Au-devant de les pas avec fareur s'élance .
Patrocle l'attendait ; & , malgré les efforts ,
Le fils du Roi des Dieux eft tombé chez les morts.
Glaucus , pour le venger, acourt & prend la place ;
Mais la mort fuit de près fon inutile audace .
Hector arrive enfin. Sa vue a diffipé
L'effroi dont le Troyen avait été frappé.
Les Grecs en le voyant doutent de la victoire.
Patrocle fe promet une nouvelle gloire ,
Et , content d'être entré dans les champs de l'honneur
,
S'applaudit d'un péril digne de fon grand coeur.
Jupiter au tour d'eux fait gronder fon tonnerre.
Il fait pleuvoir du fang. Il ébranle la terre.
A ces marques , Hector reconnaît fon appui,
Et fent que Jupiter s'eft déclaré pour lui .
OCTOBRE . 1772. 125
Patrocle , dédaignant le fort qui le menace ,
Croit faire encor changer les dieux par fon audace
.
rompt.
Il laifle au loin fon char & fur Hector il fond.
Il triomphoir. Sa lance entre les mains ſe
Hector de ce moment faifit tout l'avantage .
Le fecours d'Apollon lui tient lieu de courage.
Patrocle tombe... Hector , trompé par la valeur
Croit du fils de Thétis être déjà vainqueur.
A CHILL E.
Cher Patrocle ! tu meurs... & j'endure la vie !
Et m'a feule douleur ne me l'a point ravie !
Je n'avais qu'un ami . Je le perds . Jufte Ciel!
Je te rends grace au moins de m'avoir fait mortel.
Mon coeur ne connaît plus la gloire, ni la honte ,
Ulyffe , je perds tout... & la mort la plus prompte
Terminera des jours que je ne puis fouffrir .
Achille ne doit point pleurer. Il peut mourir.
ULYSSE,
Oui. Mais il doit mourir vengé : couvert de
gloire :
Faire changer le fort : nous rendre la victoire ;
Paraître tel qu'Alcide ou le Dieu des combats ,
Et fe rendre immortel , comme eux , par fon trépas.
Comptable aux Grecs d'un lang que vous voulez
répandre ,
F iij
126 MERCURE DE FRANCE .
Verfez-le , s'il le faut , dans Ilion en cendre.
A CHILL E.
Oai j'y vole. Mon coeur trop long- tems abattu
Au cri de la vengeance a repris la vertu .
(Il prend la lance d'un des Theffaliens , & prononce
les derniers vers en marchant à l'ennemi.)
Troyens enorgueillis du long repos d'Achille ,
Plus de pitié pour vous ; plus d'eſpoir , plus d'afyle.
Je voue à votre race un éternel courroux .
Patrocle , en périſſant , vous exterminera tous.
Grand Dieu ! le fang d'Hector peut feul me fatisfaire.
Qu'il meure. Je n'ai plus d'autres voeux à vous
faire.
Ces morceaux nous paraiffent faits
pour donner une idée avantageufe des
talens poëtiques de M. le Marquis de
Ximenez & du mérite de fon recueil
dont il n'y a encore que la première partie
d'imprimée.
Fables orientales & Poëfies diverfes ; fuivies
du Protecteur Bourgeois ou de la
Confiance trahie , comédie en vers , de
l'Héritage & du Mariage manqué , deux
contes dramatiques , & de réflexions
OCTOBRE. 1772. 127
fur la littérature & fur quelques autres
fujets ; par M. B ***.
Nifi utile eft quod facimus, fruftrà eft gloria.
PHED.
Où l'utile n'eft pas , la gloire eft trop frivole.
Aux Deux Ponts , à l'imprimerie ducale
; & fe trouve à Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriftine ; 3 vol .
in- 8°. petit format, Prix , 3 liv.
Les écrits renfermés dans ces trois volumes
ne peignent pas moins un esprit
agréable & facile que des moeurs douces
& honnêtes. L'eftimable auteur n'a jamais
perdu de vue la maxime qu'il a
prife pour épigraphe . Il s'eft particulièrement
étudié à revêtir des graces de
la poësie les adages , les maximes & les
traits animés de la morale du fage de Perfe.
Cette morale, qu'embellit la fiction , ne
peut manquer d'intéreffer la jeuneffe qui
demande qu'on l'occupe à des lectures qui
fixent agréablement fon attention . « Es-
» tu de l'ambre , difoit un fage à un morceau
de terre odoriférante qu'il avoit
» ramaffé dans un bain? Tu me charmes
» par ton parfum. Elle lui répondit : je
» ne fuis qu'une terre vile ; mais j'ai ha-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» bité quelque tems avec la rofe . » Cet
apologue de Saadi eft une leçon qui nous
avertit également & de ne fréquenter que
des gens fages & éclairés , & de ne nous
occuper que de lectures qui peuvent nourrit
l'efprit & former le coeur .
M. B *** nous donne, à la tête de ces
fables orientales , un abrégé de la vie du
philofophe Perfan qui ne cffa , par fes actions
& fes écrits, de porter fes compatriotes
à la vertu. Il a compofé le Gulistan ou
le jardin des rofes , le Boftan ou le jar in
des fruits , & le Molamdat ou les rayons.
Saadi , dans ces différens ouvrages , expofe
avec candeur , pour l'inftruction de
fes concitoyens , les défauts de fa jeune ffe.
Il m'arriva , nous dit -il , par un emportement
de jeune homme , de répondre à ma
mère avec une fierté infultante . Elle fut
contriftée , elle alla s'afleoir dans un coin,
& des larmes tomboient fur fes joues. Je
m'approchai d'elle , & cette fenfible mère
me dit : Toi qui es aujourd'hui fi grand
» avec moi , ne te fouvient - il pas combien
"
<<
je t'ai vu petit. Il avoue encore qu'étant
très jeune , il lifoit l'alcoran au milieu
de fa famille. Ses frères s'endormirent ,
& il dit à fon père . Regardez les ; ils dor
ment &je prie. Mon père m'embraffa rendrement
& me dit : « O mon chèr Saadi !
OCTOBRE . 1772. 129
» ne vaudroit - il pas mieux que tu dor-
» miles auffi , que d'être fi vain de ce que
» tu fais. Ce dernier trait eft mis en vers
dans ce recueil de poëfies.
12
Saadi , obligé de quitter fa patrie défolée
par les Turcs , voyagea pendant quares
pour
rante ans. Il nous a confervé une de fes
avantures. Ce poëte fut rencontré par des
brigands qui , après l'avoir dépouillé , lâchèrent
des chiens contre lui. Son premier
mouvement avoit été de ramaffer des pier
fe défendre contre ces animaux ;
mais la gelée avoit été fi forte , qu'il ne
put en arracher une , ce qui lui fit dire ,
en fe fauvant : Voilà de méchantes gens ;
ils lâchent les chiens & attachent les pierres.
Cette plaifanterie , ajoute Saadi , fit rire
le chef des voleurs , qui lui cria de demander
ce qu'il voudroit . Je ne vous demande
, répondit le poëte , que la vefte
dont vous m'avez dépouillé ; mais le chef
des voleurs ne s'en tint pas à cette reftitu
tion : il lui fit donner de plus une veste
fourrée.
Saadi fut mis en captivité à Tripoli &
condamné à travailler aux retranchemens
de la ville. Un marchand d'Alep le racheta
, moyennant dix pièces d'or , & lui
donna fa fille en mariage avec une dot
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
de cent fequins . Mais il ne paroît pas que
ce fage ait trouvé le bonheur dans cette
union. Sa philofophie , qui avoit adouci
la barbarie des maîtres les plus durs , ne
put vaincre la méchanceté d'une femme.
Comme il fe plaignoit des chagrins continuels
que cette femme lui caufoit , elle
lui dit un « jour : N'es- tu pas celui que
» mon père a racheté pour dix pièces d'or?
Oui , lui dit- il ; mais il m'a vendu pour
centfequins.
Saadi , de retour en Perfe ſous le règne
Muftafer Eddin Aboubekre , fe fit aimer
de ce Monarque , qui le combla de bienfaits.
Ce fut à ce prince qu'il dédia ſon
guliftan. M. B. rapporte une anecdote extraite
de cet ouvrage . On pourra prendre
plaifir à la voir ici , à caufe de fon rapport
avec le conte du Roi & le Meunier de
Mansfield , auteur Anglois , l'intermède
du Roi & le Fermier & la Partie de chaffe
de Henri IV. Manfor , Calife du Roi de
» Maroc , s'égara un jour à la chaſſe ; le
» vent fe leva furieux; il fembloit que l'eau
» du Ciel voulût engloutir la terre; la nuit
» qui s'avançoit devint encore plus af-
»freufe par fon obfcurité. Manfor ne
» favoit ni que devenir , ni le lieu où il
» étoit demeurer , chercher l'abri de
"
&
1
OCTOBRE. 1772. 131
quelques arbres , le fecours de quelque
» chemin , tout lui paroiffoit un péril
» évident. Dans l'incertitude du parti
» qu'il devoit prendre , il apperçut de
» loin une lumière ; un moment après il
» vit qu'elle étoit portée par un pêcheur
qui alloit pêcher des anguilles dans un
» lieu près de là . Le Roi l'aborde , lui
» demande le chemin qui mène au palais
» du Roi : vous en êtes à dix milles , ré
"
99
pondit - il ; le Roi le pria de l'y condui-
» re , Je n'en ferai rien , dit - il ; fi le Man-
» for étoit ici en perfonne , je le refuſe
" tois de crainte qu'enveloppé de l'ora-
" ge & des ténèbres , il ne fe noyât dans
» ces lieux marécageux . Hé! que t'impor
» te , repartit le Prince , que le Manfor
vive ou ne vive pas ? Comment , que
m'importe , replique le pêcheur ? Mille
»
» vies comme la mienne & comme la vô .
tre ne valent pas un de fes moindres
» jours. Aucun Prince ne mérite mieux
» toute l'affection de fes fujets , & celle
» que j'ai pour lui eft fi grande , que je
» l'aime mieux que moi ; & cependant je
» m'aime bien . Tu ne parlerois pas
» comme tu parles fi tu n'en avois reçu
» des bienfaits confidérables . Moi ?
» non ; mais quels bienfaits plus confidé-
-
-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
»
"
tables peut on efpérer d'un bon Roi
qu'une juftice équitable , un gouverne-
» ment fage & tranquille ? Sous fa protec
» tion , je jouis en paix de ce qu'il a plû à
» Dieu me donner ; j'entre dans ma ca-
» bane , j'en fors quand je veux , & je ne
» fache homme qui m'inquiéte ou qui
m'outrage. Venez , vous ferez men hô-
» te ; demain je vous guiderai où vous
» voudrez. Le Roi fuivit le bonhomme à
» fa cabane , fe fécha , foupa avec fa fa-
» mille , fe repofa jufqu'au matin , fut
rencontré par les veneurs , & récompen-
» fa le meunier à qui il donna fon château
» de Céfar Alcubir , devenu depuis une
» des plus belles villes de l'Afrique &
» des plus renommées pour les arts , pour
» les fciences & pour les bonnes moeurs .
"
ן כ
»
"
"
Saadi eut la plus longue & la plus heureufe
vieill : ffe ; il vécut plus d'un fiècle ,
& mourut l'an de l'Egite 691 & de notre
Ere 111.
Les fables orientales font fuivies de
poëfies diverfes & des quatre Parties da
jour, paftorale d'un peinceau léger , d'un
coloris frais & agréable . La comédie du
Protefleur bourgeois nouspréfente la peinture
d'un de ces hommes que les riche fes
ontavilis & qui voient ,
OCTOBRE . 1772. 133
... Dans leurs tréfors groflis par cent moyens ,
Le prix de la vertu comme des autres biens.
On applaudira également à la morale
vive & enjouée des contes dramatiques , &
aux réflexions fur la littérature . Ces ré-
Alexiors font celles d'un écrivain judicieux,
d'un homme de goût qui a fu rendre
ces obfervations piquantes par des citations
faites avec choix . L'auteur , dans un
chapitre fur la confidération due aux titres
, rapporte ce trait d'Alexandre qui ,
après un combat où il rifqua cent fois de
perdre la vie , s'écria : O Athéniens , que
vous me coûtez de peines ! Exclamation
qui eft le plus bel éloge que l'on ait fait
des lettres . Le héros Macédonien les regardoit
comme les diftributrices de la
gloire , & adreffoit pour cette raifon la
voix à Athènes favante & difpenfatrice.
de la renommée .
Hiftoire de la Littérature Françoiſe , depuis
les tems les plus reculés jufqu'à
nos jours avec un tableau du progrès
des arts; par MM. de la Baftide l'aîné &
d'Uffieux . A Paris , chez Edme , libraire
, rue St Jean - de- Beauvais ; vol.
in 12.
134 MERCURE
DE FRANCE
.
Il ne paroît encore que les deux pre- miers volumes
de cet ouvrage
dont la
condition
de l'acquifition
actuelle eft de
payer fix livres , en retirant ces deux pre- miers volumes , fix livres en recevant
les
tomes III & IV . Les autres volumes
feront
de même délivrés deux à deux pour
quatre livres aux foufcripteurs
qui auront
les deux derniers gratis. La foufcription
eft ouverte jufqu'à la fin de Décembre
prochain. Ceux qui n'auront point ſouſcrit
payeront
chaque volume fur le pied
de 2 liv 15 fols. Cette hiftoire de notre littérature
doit
être diftinguée
, & pour le plan & pour la forme , de l'hiſtoire
littéraire
de la France ,
publiée en plufieurs
volumes
in 4° . par
les Religieux
Bénédictins
de la Congrégation
de St Maur , & du tableau hiftorique
des gens de lettres , par M. L. de L.
que l'on peut regarder
comme un excellent
abrégé de l'ouvrage
volumineux
des Bénédictins
. Ces deux écrits nous préfentent
des articles féparés & diftincts
des
poëres , des littérateurs
, des fçavans . Mais
ces gens de lettres ou ces fçavans n'ont eu
fouvent que des rapports
éloignés, Qunique
contemporains
, ils ont quelquefois
fourni des carrières
très- inégales , & cul-
C
OCTOBRE. 1772. 135
tivé la fcience ou l'art dans des tems diffé .
rens, & avec des fuccès inégaux. Leur enfemble
ne peut donc offrir que plufieurs
malles placées les unes à la fuite des autres
, toutes indépendantes , & où l'on
chercheroit en vain le développement des
caufes qui ont influé fur les progrès & la
décadence des lettres . MM . de la Baftide
& d'Uffieux , éclairés par ces réflexions ,
ont fuivi une marche différente de celle
de leurs prédéceffeurs , & n'ont envifagé ,
dans leur hiftoire, que le tableau progreffif
des fciences & des beaux arts. Ils n'ont
point , en conféquence , affujetti les faits
à des retours périodiques , puifque cet
ordre n'eft pas celui des actions humaines
. Mais ils ont , pour la diftribution de
leur hiftoire , eu égard aux révolutions
que les lettres , ainfi que les empires , ont
éprouvées . Les deux premiers volumes de
cette hiftoire,qui viennent de paroître , en
font defirer la fuite. Ils font enrichis de
notes hiftoriques , critiques & littéraires,
& de citations bien capables de fatisfaire
l'empreffement d'un lecteur éclairé , jaloux
de voir les faits ramenés à leur exacte
vérité , & curieux de connoître les fources
les plus pures de l'érudition françoiſe.
136 MERCURE DE FRANCE .
Recherches critiques , hiftoriques & topographiques
fur la ville de Paris , depuis
Jes commencemens connus jufqu'à préfent
, avec le plan de chaque quartier ;
par le St Jaillot , géographe ordinaire
du Roi . A Paris , chez l'Auteur, quai &
à côté des grands Auguftins ; Auguſtins ; & chez
Lottin aîné , imprimeur - libraire , rue
St Jacques , au Coq.
Nous avons déjà fait connoître, dans le
Mercure du mois d'Août dernier, ce bon
ouvrage , qui fe diftribue par cahier . Le
premier nous offre le quartier de la Cité;
les deux fuivans , qui viennent d'être publiés
,comprennent le quartier St Jacques
la Boucherie & le quartier Sainte Opportune
, avec leurs plans gravés avec beaucoup
de netteté . Les recherches de M.
Jaillot font toujours inftructives ; elles
font , par leur exactitude & par l'attention
de l'auteur à cirer les fources où il a
puifé , très propres à fervir de fupplément
ou de correction aux autres écrits topographiques
& hiftoriques publiés juſqu'à
préfent fur Paris .
Traité élémentaire d'Arithmétique par M.
l'Abbé Boffut , de l'Académie royale
OCTOBRE. 1772. 137
des fciences , Examinateur des Ingénieurs
, &c. A Paris , 1772 , chez Cl .
Antoine Jombert , rue Dauphine ; volume
in 8° . de 276 pages .
-
Ce traité d'arithmétique de M. l'Abbé
Boffut doit être diftingué des aurres trai
tés , peut- être en trop grand nombre , que
nous avons fur cette fcience . Il èft fur-tout
recommandable par l'ordre & la clarté qui
y règnent, par l'enchaînementdes matières
qui le compofent , & par la fimplicité des
démonftrations , qui font tout à la fois
courtes & rigourenfes . Nous ne dirons
rien de plus en faveur de cet ouvrage ;
nons nous contenterons feulement de remarquer,
à fon occafion , qu'il ett fort heureux
pour ceux qui , par goût ou par état ,
doivent fe livrer à l'étude des mathéinatiques
, qu'un auffi grand géomètre que
M. l'Abbé Boffur , & qui préfente fes
idées avec tant de netteté , veuille ſe donner
la peine de traiter les parties élémentaires
de ces fciences . Cet ouvrage cft la
première partie du cours de mathématiques
que cet illuftre académicien fepropofe
de compofer ou plutôt de complèter. On
connoît les excellens traités de méchanique
ftatique & d'hidrodynamique qu'il a
138 MERCURE DE FRANCE.
publiés depuis peu ; & nous favons que
fon algèbre , qui eft actuellement fous
preffe , fera fuivie fans délai d'un traité de
géométrie. Le public nous faura peut être
gré de ce que nous nous hâtons de lui annoncer
des richeffes dont il pourra bientôt
jouir.
Les Sacrifices de l'Amour , ou Lettres de
la Vicomteffe de Senanges & du Chevalier
de Verfenai . Nouvelle édition .
AAmfterdam; & fetrouve à Paris , chez
Delalain , libraire , rue de la Comédie
Françoife.
Nous avons déjà parlé de cet ouvrage.
Nous nous contenterons , pour faite connaî
tre cette feconde édition qui en prouve le
fuccès , de tranfcrire une partie de l'avertiffement.
« Je n'ai pu faire réimprimer
» ces lettres auffi - tôt que je l'aurais vou-
» lu ; de forte qu'il s'en eft répandu des
» éditions furtives pleines de contrefens ;
» de tranfpofitions & de fautes intoléra-
» bles. Celle que je préfente au Public
s eft au moins très- foignée. On n'y trou-
» ve prefque point de lettres où je n'aie
» fait des changemens . Le tutoyement de
» Mde de Senanges & du Chevalier avait
"
ود
déplu , & je l'ai fupprimé. Quant au
» caractère de mon héroïne , j'ai cru deOCTOBRE
. 1772. 139
"
❞ voir le conferver tel que je l'avais conçu
» d'abord .... Le difcours qui précédait
cet ouvrage n'était qu'une efquiffe rapide
& peu approfondie. Dans cette
» édition , je l'intitule Avant-propos , &,
» comme j'ai eu le tems de le rendre plus
» court , il vaudra peut- être mieux . J'ai
» fait imprimer , à la fuite des lettres ,des
Réflexions fur la Poëfie , qui ne font
» pas dans l'édition de mes oeuvres en
grand papier. »
Nouvelle édition de Molière , avec figures.
PROSPECTUS.
L'accueil que le Public a fait à l'édition
in 8°. de Pierre Corneille , avec des commentaires
& des gravures , devoit néceffairement
faire penfer à lui offrir , dans
la même forme , une édition de l'auteur
inimitable qui créa la comédie , comme
Corneille avoit créé la tragédie .
On a donc tâché de faire , pour la nouvelle
édition de Molière , propofée par
foufcription , ce qu'on a fait pour celle
du Prince de nos auteurs tragiques. Le papier
, les caractères , les deffins nouveaux
les gravures , tout fera digne , & de la
curiofité du Public , & de ce qu'on doit à
Molière.
140 MERCURE DE FRANCE.
Cette édition , qui paroîtra en 1773 ;
fera , de la part de les coopérateurs & de la
nation , une espèce d'hommage centenaire
bien du augrand homme que la France
a pleuré un fiècle avant nous , & dont elle
n'a point encore réparé la perte .
Les planches , y compris le portrait &
les Aeurons des titres , compoferont quarante
gravures , exécutées par nos meilleurs
artiftes , d'après les deffins de M.
Moreau , avantageufement connu par fon
crayon ingénieux & fa compofition piquante
. On ne doit pas laiffer ignorer que
le portrait de Molière fera gravé d'après
l'original du célèbre Mignard ; M Molinier
, qui en eft le poffeffeur , a bien voulu
le communiquer aux éditeurs .
A l'égard du commentaire qu'on a difpofé
de façon à ne point altérer la netteté
du texte de Molière , fi le plus grand refpect
, fi l'amour le plus vif pour ce grand
homme , files foins , fi les travaux les plus
fuivis , files recherches les plus étendues ,
& quelque connoiffance de l'art dramati
que ont pu fuppléer aux talens de l'homme
de lettres qui en a été chargé ; il ofe
efpérer que fon ouvrage ne fera point indigne
de l'auteur fur lequel il a travaillé
avec le plus grand zèle.
OCTOBRE. 1772. 141
De tous les écrivains fufceptibles d'un
commentaire , ce font les poëtes comiques
qui en ont le befoin le plus décidé . Attachés
à la peinture des moeurs & des ufages
de leur fiècle, il doit néceflairement le
trouver dans leurs ouvrages , après la révolution
d'un nombre d'années , beaucoup
de chofes emportées par le torrent des
variétés en tout genre ; on a befoin , pour
les entendre , de fe rapprocher du tems où
elies ont été préfentées .
L'inftabilité des langues vivantes qui
ne fe fixent pas même après les beaux jours
qui les ont rendu fameufes , parce qu'il
eft de l'effence de la folie humaine d'afpirer
toujours , quoique vainement , à une
plus haute perfection ; l'inconftance des
ufages & des modes ; tout contribue chaque
jour à ôter aux productions les plus
précieufes de l'efprit cette fraîcheur qui
les décore , & c'est au commentateur à
n'imputer ces rides de l'âge qu'au tems ,
dont la main outrageante les a fillonnées.
S'il y a jamais eu une époque où l'on
dûr effayer de ramener les efprits aux
vrais principes de la comédie , par l'examen
des ouvrages de Molière , c'eft celle
où nous nous trouvons. Avoir quitté les
traces de Molière , c'eſt avoir abandonné
༧
142 MERCURE DE FRANCE.
celles de la nature qui l'avoit formé.
Puiſſe la lecture de cet écrivain comique
fervir de règles à la jeuneffe qui fe prépare
à nous inftruire & à nous amufer par fon
art , & la détourner des fentiers du mauvais
goût, trop fréquentés de nos jours !
Tel eft le point de vue où s'eft placé le
commentateur de Molière ; c'eft en faifant
fes efforts pour attacher les yeux fur
ce modèle , qu'il efpère être de quelque
utilité à ceux qui fe deftinent à la carrière
difficile du théâtre , & plaire à ceux dont
le goût fe plaint hautement de nos monftres
modernes.
Il a trop de reconnoiffance pour le don
qui lui a été fait de remarques grammaticales
fur 14 pièces de Molière , pour ne
pas publier qu'il les regarde comme la
partie la plus eftimable de fon commentaire
, ainfi que la vie de l'auteur , par M.
de Voltaire , dont il a fait ufage , de fon
confentement. Ne voyant dans cet ouvrage
que la gloire de Molière , il a dû préférer
un portrait de maître , à tout autre
qui n'auroit pû fortir de fes mains que
comme une foible efquiffe.
L'augmentation du papier & des gra .
vures n'a pas permis au libraire de faire
OCTOBRE. 1772. 143
un grand avantage pécuniaire aux fouf
cripteurs; mais il leur en fera un autre ,
auquel ils feront plus fenfibles.
Quoique le livre foit tiré à un affez petit
nombre d'exemplaires pour que toutes
les épreuves des gravures foient belles , il
faut cependant convenir que les premières
auront quelque chofe de plus brillant.
Les foufcripteurs peuvent être affurés
que les premières épreuves leur font deftinées
, & , parmi ces premières , ils feront
les maîtres de s'approcher du commencement
autant qu'ils le voudront , en envoyant
retirer leurs exemplaires de bonne
heure. Le libraire leur fera favoir , par la
voie des Journaux , le jour qu'il ouvrira
fa diftribution , & il fuivra fidèlement
l'ordre du tirage dans l'ordre de la livraifon
des exemplaires foufcrits.
Conditions.
-
Cette édition fera compofée de fix volumes
in - 8°. très forts , parce qu'on a
voulu fe conformer , à cet égard , à l'édition
in 4°. & ne pas multiplier les volumes.
On foufcrira jufqu'à la fin de cette année
1772 , à raifon de 42 liv. l'exemplaire
144 MERCURE DE FRANCE.
en feuilles ; favoir , 24 liv. en foufctivant
, & 18 liv . en retirant les fix volu
met , vers Pâques de 1773 au plus tard .
Ceux qui n'auront pas foufcrit payeront
so liv. pour les fix volumes .
Les foufcriptions fe prendront à Paris
chez le Clerc , libraire , à la Toifon d'or,
quai des Auguftins.
L'on auroit pu diftribuer la moitié
de l'ouvrage en foufcrivant ; mais il a
paru plus commode pour le Public de
diftribuer l'ouvrage entier. Cependant
le libraire fe fera un plaifir de faire voir
les gravures , qui font prefque finies , &
l'impreffion , qui eft à moitié faite.
ACADÉMIE S.
Affemblée publique de l'Académie d'Amiens
, tenue le 25
Août 1772 .
CETTE féance fut ouverte par M. Petiff,
avocat du Roi , directeur de l'Académie ,
qui , dans fon difcours , remarqua , comme
un fait unique dans l'hiftoire des empires
, que , pendant vingt - fix luftres , le
royaume de France n'a eu que deux Souverains
,
OCTOBRE. 1772 145
verains , Louis XIV & Louis XV ; ce
qu'il accompagna de l'expreffion fenfible
des voeux de tous les François pour que le
règne de Louis le Bien Aimé furpaffe encore
en durée celui de Louis - le-Grand.
M. Baron , fecrétaire , fit l'éloge de M.
Duclos , honoraire de l'Académie , & de
M. Colignon , académicien ordinaire.
M. Bucquet , académicien honoraire
annonça , par l'éloge de Henri IV , la réponſe
que ce bon Roi fit , le 22 Août
1594 , dans Amiens aux Députés de Beauvais
, touchant la réduction de cette ville :
réponse qui eft un véritable portrait de ce
Prince , fait par lui même. Henri , dit
» M. Bucquet , eft , depuis St Louis , le
plus grand , & , jufqu'à Louis le Bien-.
» Aimé , le meilleur des Rois François. »
.
(+
Un Difcours de M. d'Efmery , for la
néceffité des lettres dans les profeflions
principales de la fociété ; un difcours de
M. Goffart , pour prouver que le fentiment
conftitue la poëfie & l'éloquence ,
& la lecture des ftances fur les paffions ,
couronnées par l'Académie , remplirent
la féance.
Ces belles ftances font de M. l'Abbé
Talbert , chanoine de la métropole de
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE .
Befançon , qui , le même jour, a remporté
le prix d'éloquence dans l'Académie de
Dijon pour l'Eloge de Boffuet.
L'Académie a donné le prix propofé
pour l'Eloge de Voiture à celui qu'en a fait
M. Maillart , d'Amiens , maître- ès - arts
en l'Univerfité de Paris.
Le prix de l'école de botanique a été
donné au fieur de Wiregaire , employé
dans l'Ecole vétérinaire de la Compagnie
de Luxembourg.
L'Académie propofe pour fujet du prix
qu'elle donnera l'année prochaine l'Eloge
Adrien Baillet : & pour fojet d'un autre
prix , elle demande les règles de conftruction
d'un Hygromètre , dont les variations
foient déterminées & comparables à celles
d'autres hygromètres femblables .... On
demande fur- tout l'inftrument le plus fimple
& d'une conftruction plus facile.
Chacun des prix eft une médaille d'or
de la valeur de 300 liv.
Les ouvrages feront envoyés , francs de
port , à M. Baron , fecrétaire de l'Académie
, à Amiens , & ne feront reçus que
jufqu'au premier Juillet 1773 exclufivement.
Voici quelques ftrophes de l'ode de
M. Talbert fur les Paffions,
OCTOBRE . 147 1772 .
Vaftos volvunt ad littora fluctus.
Les volcans embrafés fermentent fous la terre ,
Ils ouvrent les rochers , vomiflent le tonnerre ;
Tout cède à leur effort.
De l'Etna fourcilleux la cime eft allumée ;
Le bitume , la cendre & la noire fumée
Sont lancés par la mort.
Tel eft des paffions l'impétueux délire :
Le coeur qui les nourrit s'agite , fe déchire
Sous leur joug odieux.
Mais tes loix , ô vertu , règnent fans tyrannie :
Source de toute paix , de gloire , d'harmonie ,
C'eſt toi qui fais les Cieux .
De la cupidité le regard étincelle ; .
Sa crainte vigilante eft la garde fidelle
Qui défend les tréfors .
Mais les dons de Plutus , dans les mains de l'a
vare ,
Reffemblent à ces mêts qu'un ufage bilarre
Plaçoit devant les morts.
Fortune , le remords prompt à venger tes crimes,
De tes adorateurs fait d'illuftres victimes ,
Dont il eft le vautour :
Il vit de leur fubftance , en ſecret les dévore ;
Dans un fommeil finiftre il les punit encore
Des attentats du jour.
Gj
148 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui les foumet au frein de la lageſſe
Craint de le dégrader , inftruit de la nobleffe :
Voilà la vanité.
Mériter des amis , fentir , penfer , connoître ,
S'environner d'heureux ( on n'en fait point fans
l'être )
Voilà fa volupté.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Mufique continue
les repréſentations de la Cinquantaine
que le Public a revue avec un plaifir toujours
nouveau, parce qu'une mufique où ily
a beaucoup de chant & d'élégance doit néceffairement
être toujours agréable. Cette
paſtorale fera bientôt remplacée par quelques
repréfentations des Fragmens compofés
des actes de Pigmalion , de Tirtée
& du Devin du Village.
Ön fe difpofe auffi à donner inceflamment
fur ce théâtre Adèle de Ponthieu ,
tragédie nouvelle en trois actes , dont le
poëme eft de M. le Marquis de St Marc,
& la mufique de M , de la Borde, premier
OCTOBRE . 1772. 149
ཟ
valet-de chambre ordinaire du Roi , &
de M. Berton , directeur de l'Académie
royale de Mufique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens ordinaires du Roi ont
donné le Samedi 26 Septembre , la premiere
repréfentation des Cherufques. ,
Tragédie nouvelle tirée de l'Allemand ,
par M. Bauvin,
Ségifmar , Prince Cherufque , a deux
fils , Arminius & Flavius ; l'un & l'autre
rivaux de gloire & d'amour. Arminius,
regne dans le coeur de Trufnelde , fille
d'Adelinde , Princefle Cherufque . Adelinde
a l'ambition de faire couronner
Sigifmond fon fils , & l'a déjà fait nommer
Pontife duTemple d'Augufte.Varrus,
Prêteur Romain , entreprend d'alfervir
ce peuple jufqu'alors indomptable . Il
profite de la divifion que la jaloufie a
mife entre les deux frères , il flatte l'ambition
d'Adelinde , & cette Princeffe
connoiffant la fierté républicaine d'Arminius
, promet à Flavius, fon frère , de lai
donner fa fille , s'il veut la feconder dans
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fes projets. Varrus cherche à en impofer
par la magnificence , & veut amollir un
peuple libre & guerrier par le charme des
arts , de l'abondance & de la paix . Ségifmar
qui voit l'efpérance & l'appui de fa
Patrie dans le courage, d'Arminius , l'anime
à la défenſe de fon pays ; ce jeune héros
raffemble fes guerriers , & s'arme contre
les Romains. C'eft envain que Flavius ,
pour
obtenir l'amitié d'Adelinde , vante
les bienfaits des arts & l'alliance '
que
les Romains offrent aux Chérufques. Ségifmar
, Arminius & Trufnelde ellemême
, rejettent ces gages de la fervitu
de , & leur préfèrent la noble indépendance.
Cependant Varrus arrive dans tout
l'éclat de fa gloire au milieu des Chérufques
, & compte par cette démarche
engager leurs chefs à l'imiter & à venir
dans fon camp. Il a difpofé des foldats
pour les furprendre & les arrêter. Ségifmard
& les principaux Chérufques fe
rendent auprès de Varrus , pour lui porter
lear refus. Arminius les devance ; il
s'apperçoit de la trahifon , s'échappe , &
revient à la tête des Chérofques attaquer
les Romains . Trufnelde inftruite du danger
de fon amant , prend un cafque & vi
combattre à côté de lui . Les Romains
OCTOBRE . 1772. 151
font mis en fuite , ils emmènent Trufnel
de prifonniere. Segifmar fuccombe. Flagius
ne peut foutenir la vue de fon père ,
tué en défendant fon pays. Il vole contre
les Romains , acheve leur défaite , enleve
leur captive , la ramène à fon frère , &
ne veut plus éprouver que l'amour de la
liberté ; Adelinde eft obligée de renoncer
à fon ambition..Sigifmond , ſon fils , revoit
avec transport échouer les projets odieux
de fa mère , & s'accomplir les voeux
qu'il a formés pour fon pays. Arminius
triomphant obtient la récompenfe de fes
heureux travaux par l'indépendance de fa
patrie , & par fon union avec la généreufe
Trufnelde .
Cette Tragédie a été applaudie . On y
a remarqué de beaux vers , & des fentimens
patriotiques exprimés avec nobleſſe
& avec énergie.
Elle a été très - bien jouée par Miles
Dumefnil & Veftris ; par MM. Brizard ,
Molé , Montvel , Dauberval & Pontheuil.
On a retenu ces vers.
SEGISMA R.
Sais-tu ce qu'à Céfar fit dire Arioviste?
J'irois trouver Céfar fij'en avois befoin ;
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Si Céfar veut me voir qu'il ait le même foin.
Varrus peut s'appliquer cette réponſe ſage.
FLAVI U S.
Quoi ! vous lui refuſez un fi léger hommage.
SÉGIS MAR.
Un hommage léger ſouvent peſe à l'honneur.
FLAVIU S.
J'ai vu Rome , & le mal n'a pas frappé mes yeux.
SÉGIS MAR.
Moi , je ne l'ai point.vue & je la connois mieux.
Celle de l'admirer ; les grandeurs qui lui restent
Sont autant de fléaux
que les peuples déteftent.
FLAVIU S.
Dois- je abhorrer les arts , quand on les calomnie
?
Ils font les alimens & les fruits du génie .
Ce qu'il fait de plus noble eſt- il vil à vos yeux ?
Tout languit fans les arts , tout revit avec eux.
Ils portent l'abondance au ſein de la difette ,
Et la tranquillité dans notre ame inquiéte ,
Vous redoutez des arts qui , confolant nos coeurs,
Enrichiroient le peuple , adouciroient nos moeurs."
OCTOBRE . 1772 .
153
SÉGIS MAR.
Rome a chéri long - tems ces moeurs que tu condamnes.
Ses fuperbes palais n'étoient que des cabanes .
Nous fommes maintenant ce qu'elle étoit alors ;
Nous avons fes vertus ; redoutons fes tréfors.
Prends-y garde , en tout tems on a vu l'opulence
A fa fuite traîner les arts & la licence ;
Corrompre tous les coeurs au plaifir inclinés ;
Les rendre injuftes , vains , lâches , efféminés.
Et le peuple opulent , tombé dans l'esclavage ,
Cherche & ne peut trouver fon antique courage.
Telle eft Rome ; en perdant ta noble pauvreté ,
Comme elle , tu perdrois bientôt ta liberté.
FLAVIUS.
Quoi , mon père infenfible aux faveurs les plus
rares ,
Veut donc que , les Germains reftent toujours barbares
!
SÉGIS MAR .
Ce nom n'eft pas honteux ; va , n'en fois point
bleffé.
Qui fait combattre & vaincre eft affez policé.
FLAVI U S.
Rome n'eft - elle
pas l'école de la terre ?
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
Qui peut mieux enfeigner le grand art de la
guerre ?
SÉGIS MAR .
Tu vantes les leçons ; mais quel en eft le fruit !
Elle corrompt les coeurs que fon favoir inftruit ;
Elle énerve le bras qui doit en faire ufage ;
Eh ! que fert la fcience où manque le courage ?
FLAVI U S.
Que nous fert le courage admiré dans nos bois ,
Où toutes vos vertus , votre nom , vos exploits ,
Reftent ensevelis...
SÉGISM AR.
C'eſt affez, fi mon zèle ,
Si mon nom eſt connu de ce peuple fidèle .
·
On a remis fur ce théâtre , le mercredi
30 Septembre , Deucalion & Pirrha , comédie
en un acte , en profe , de M. de
Saint Foix. Le Public a revu , avec un
nouveau plaifir , ce drame ingénieux &
bien connu qui offre un tableau philofophique
du penchant irréfiftible des deux
fexes l'un pour l'autre .
Cette comédie a été parfaitement jouée
par M. Molé , par Mile Doligni , & par
Mlle Fanier.
OCTOBRE. 1772. 155
DÉBUT.
Le 4 Octobre , M. des Effarts a débuté
dans les rôles de Lifimon , du Glorieux ,
& Lucas du Tuteur.
Cet acteur eft d'une taille & d'une
phyfionomie propres à l'emploi qu'il embraffe.
Il a une voix forte & diftincte ; &
joue avec beaucoup de naturel , de franchife
, de vivacité & de vérité les rôles
dits à manteau , les Payfans , & c.
COMÉDIE ITALIENNE.
E Le lundi 28 Septembre , les Comédiens
Italiens ont donné la première repréfention
de Julie , Comédie en trois actes
mêlée d'ariettes , dont les paroles font
de M. Montvel , Acteur François , & la
mufique de M. Defaides , Compofiteur
Allemand.
M. de Marfange , Seigneur d'un Village,
veut donner fa fille Julie en mariage
à un Comte fort riche, mais vieux , fourd ,
begue , boffu ; avec qui il a fait un dédit .
Le jeune St Albe eft la victime d'un vil
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
intérêt , mais il a l'amour pour lui . L'approche
du mariage effraye Julie. Elle conte
fes peines à Louifen , fa femme de
Chambre , & par fon moyen elle fe dérobe
à la perfécution de fon pere , & fe
fauve chez une tante qui l'aime , dont elle
veut implorer l'appui. Elle s'égare dans
un bois. La fatigue & la nuit l'obligent
de s'arrêter . Michaux , honnête Bucheron,
la rencontre , & l'engage à venir dans
fa chaumière . Ce Bucheron trouve le
bonheur dans la fanté , dans le travail , &
dans la compagnie de Cateau, fa fille , &
de Lucas , fon gendre . I laiffe éclater fa
joie , & montre de l'empreffement à fecourir
le malheureux qui ne l'eft point
par fa faute. Il n'eft pas riche , mais il
aime à partager avec celui qui a moins
que lui . La belle infortunée eft recueillie
dans fa chaumière , & prend un repas.
champêtre avec lui & fa famille . St
Albe apprenant la fuite de Julie , a volé
fur fes pas ; le hafard l'amène chez le
Bucheron , qui ne veut pas fouffrir que
les deux Amans demeurent fous le même
toit. Il renvoie cet amant fe cacher dans
la hute du Jardinier , au château de M. ,
de Marfange. Il promet de faire fon bon-.
heur , & médire l'expédient d'engager le
OCTOBRE. 1772. 157
pere de Julie à confulter l'inclination de
fa fille . Cateau & Lucas prennent leurs
beaux habits ; ils vont, par fon ordre, implorer
M. de Marfange de les garantir
de la perfécution de Michaux , qui veut
difent- ils , facrifier leur amour à l'inté
rêt & forcer Cateau à époufer le Bailli du
Village , homme vieux , ' borgne & tout
contrefait. M. de Marfange eft confondu
de cette avanture qui retrace fes torts ;
cependant il promet à ces amans , qu'il
croit malheureux , de les protéger . Arrive
Michaux qui fait l'emporté , & qui exige
que fa fille lui obéiffe . Le Seigneur effaye
en vain de le fléchir , & de le perfuader ;
Michaux oppofe fon exemple à fes leçons
; il ne peur , dit il , fuivre un meilleur
modéle , il faut que les enfans obéiffent
à leur pere , duffent- ils être malheureux ,
& une fille ne doit aimer que par avis de
parens. La tante de Julie dit à M. de
Marfange , mais voilà votre hiftoire ;
qu'avez vous à répondre ? Enfin elle raconte
à Michaux ce qu'il fait bien. Le
Seigneur s'attendrit , & le Bucheron pro .
fite de cet heureux inftant pour rappeler
ce père aux fentimens de la nature ; il lui
repréfente qu'il faut qu'il donne l'exemple
, s'il veut que fa morale profite ; que
158 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde le blâme ; enfin il lui découvre
que tout ceci n'eft qu'un jeu ;
Julie & St Albe viennent en même temps
fe jeter à fes pieds , le fléchiffent &
obtiennent leur pardon , & fon conſente.
ment. Le vieux Comte, qui a couru après
fa maîtreffe fugitive , arrive tout fracaffé
d'une chûte de cheval , aprête à rire , &
eft auffi -tôt congédié. Il veut plaider ,
mais la tante s'offre de payer le dédit .
Chacun eft fatisfait . Les Amans font heureux
; & promettent de marquer leur
reconnoiffance à Michaux & à fes enfans.
Cette Comédie eft gaie , intéreſſante
& amufante. La musique en eft agréable ;
il y a dans cette Comédie un grand nombre
d'Acteurs , qui tous , fuivant leurs
talens , ont concouru à fon fuccès.
Madame Biglioni joue le rôle de Julie ,
Madame la Ruette celui de Cateau , Madame
Moulinghen Louifon , Madame
Berard la tante , Mlle Defglands une
Dame de la nôce . M. Clairval joue Lucas,
M. Nainville , Michaux ; M. Julien ,
l'Amant ; M. Suin , le Pere ; M. la
Ruette le vieux Comte.
OCTOBRE . 1772. 159
DEBUTS de Mlle COLOMBE.
Le Dimanche 6 Septembre 1772 , Hor-
*
tenfe ,.
dans le Huron .
Le Mercr. , Sophie , dans Tom - jones.
Mercr. 16. {
Suzette , dans le Bucheron.
Lucile, dans Lucile.
Dimanche 20 , Sophie, dans Tom-jones.
Jenny,
Mercr . 23 .
Lucile,
Jeudi 24 , Louife,
Dim . 27 , Louife
,
dans le Roi & le
Fermier.
dans Lucile ,
dans le Déferteur.
dans le Déferreur.
Dimanche 4 Octobre , Zémire , dans
Zémite & Azor.
Mercredi 7 , Zémire , dans Zémire &
Azor.
Une figure intéreffante & noble ; une
taille auffi belle & auffi noble que fa
figure ; une voix jufte, fenfible , brillante,
flexible & légère ; un goût de chant un
peu Italien ; mais qu'il eſt aiſé de réduire
à une plus grande fimplicité ; un jeu na-'
turel , aifé , décent , animé ; un gefte
plein de grace , & que l'exercice & l'habitude
rendront encore plus fimple ; beaucoup
de fenfibilité & d'intelligence ; tout
се que la nature peut donner à une Actri160
MERCURE DE FRANCE.
ce & à une Cantatrice , pour exceller dans
ces deux arts , & auffi peu qu'il eft poffible
de ces légers défauts que l'ufage du
Théâtre de Paris corrige en peu de
tems : telle et l'idée que nous croyons
pouvoir donner avec juftice , d'après le
jugement même du Public de cette débutante.
Son début a été plus ou moins
brillant , felon que les rôles ont été plus
où moins analogues au caractère de fa
figure & de fa voix . Mais les plus difficiles
& les plus confidérables font ceux
qu'elle a le mieux remplis.
A Mile Colombe , au fortir de la première
pièce de fes débuts à la Comédie Italienne.
Tor dont les charmes tout-puiflans
Auraient feuls fixé nos hommages ;
Quand le prodige des talens
S'y joint pour ravir nos fuffrages ,
Jeune & belle Colombe , en ce précieux jour
Goûte bien con triomphe , il eft cher à l'amour :
Dans fon temple il t'élève un trône
En fouriant à nos voeux aflidus ; ·
De myrte & de lauriers il forma ta couronne ,
OCTOBRÉ . 1772 . 161
Et ces honneurs t'étoient bien dus...
Pourfuis ton vol rapide où la gloire t'entraîne ,
C'est elle qui s'honore en t'ornant de les fleurs :
Nouvelle Déité qu'adore cette ſcène ,
Ton culte eft à jamais au fond de tous les coeurs.
Par M. le M. de S. A.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de L. H.
à M. de Voltaire , à l'occafion des honneurs
rendus àfon Bufte , &c.
J'ai été témoin , Mardi dernier d'une
fête d'autant plus agréable qu'elle était
imprévue , & à laquelle il ne manquait
rien que celui qui en était le héros . C'était
vous fur tout qui deviez voir Mlle
Clairon habillée en prêtreffe d'Apollon ,
pofer la couronne de lauriers fur la tête
de l'auteur d'Alzire , dont le bufte était
élevé fur un piédeftal , s'adreffer à ce marbre
infenfible comme s'il eût dû l'entendre
& s'animer à fa voix , & réciter avec
ce bel organe & cette déclamation harmonieufe
& fublime que vous lui connaiſfez
une ode pleine de chaleur & d'enthoufiafme
qui femblait être l'hommage de la
162 MERCURE DE FRANCE.
postérité. Il fallait l'entendre s'écrier ex
commençant.
Tu le pourfuis jufqu'à la tombe ,
Noire envie , & pour l'admirer
Tu dis , attendons qu'il fuccombe
Et qu'il vienne enfin d'expirer , &c
Je voudrais pouvoir vous tranfcrire ici
l'ode entière. En voici du moins quelques
fragmens.
Graces , vertus , raiſon , génie ,
Dont il fut l'organe divin ,
Tendre Vénus , fage Uranie
Qu'il n'implora jamais en vain ;
Beaux arts , dont il fut idolâtre ,
Dieux du Lycée & du théâtre ,
Venez , defcendez parmi nous :
Digne de la Grèce & de Rome ,
Ce jour qui célèbre un grand homme
Doit être une fête pour vous .
Du ton fublime de Corneille ,
Il a fait parler les Romains.
Racine a formé fon oreille
Et mis fon pinceau dans fes mains ;
Grand comme l'un , quand il veut l'être ,
Moins fage que l'autre peut-être ,
Plus véhément que tous lesdeux ;
OCTOBRE . 1772. 163
Le dirai - je ? encor plus tragique ,j
Dans cet art profond & magique
Il a pénétré plus loin qu'eux .
O toi , qui, fans doute , incrédule
A tant de prodiges nouveaux ,
Diras de lui comme d'Hercule ,
Un feul n'a point fait ces travaux ;
Ne divife point ton hommage ,
Poftérité , fur cette image
Fixe tes regards incertains ;
Vois celui qui , dans quinze luftres .
Egal à vingt hommes illuftres ,
En a feul rempli les deftins.
Opinion , bifarre idole ,
Dont l'Univers fubit la loi ,
Moins puiflante que la parole
En lui tu reconnais ton Roi .
Au milieu de l'erreur commune ,
L'homme éloquent eft ce Neptune
Qui s'élève du fein des eaux ,
Il parle aux vagues mugiflantes ,
Et les vagues obéiffantes
Vont expirer lous les roſeaux.
Toi qui , fous le glaive abattue ,
Devenais l'opprobre des loix ,
Famille innocente , à mavoix ,
164 MERCURE DE FRANCE:
Viens , tombe aux pieds de fa ftatue.
Qu'importe de feintes douleurs ?
Qu'importe de stériles pleurs
Qu'il a fait répandre au théâtre !
Ce font tes pleurs qu'il a taris ,
Qui rendront le monde idolâtre
De fon ame & de fes écrits.
De nos bons Rois modèle augufte ,
Henri , le plus doux des vainqueurs ,
Simple & grand , magnanime & juſte ,
Tu vis à jamais dans nos coeurs ;
Mais fans ajouter à ta gloire ,
Ton poëte rend ta mémoire
Plus chère à nos derniers neveux ;
Sous un pinceau qui nous enchante
Ton image encor plus touchante ,
Reçoit plus d'encens & de voeux.
Voilà les vers que vous deviez entendre.
Je regarde cette petite fête comme
une espèce d'inauguration . C'eft la mufe
de la tragédie chantant devant la ftatue
de Sophocle un bymne compofé par Pindare
, &c.
OCTOBRE 1772. 165
REPONSE de M. de V **.
La maiſon de Mlle Clairon eft donc
devenue le temple de la gloire. C'eſt à
elle à donner des lauriers , puifqu'elle en
eft toute couverte . Je ne pourrai pas la
remercier dignement. Je luis un peu entouré
de cyprès. On ne peut pas plus mal
prendre fon tems pour être malade . Je
vais pourtant me fecouer & écrire au
grand Prêtre & à la grande Piêtreſſe , &c ,
LETTRE du même , à M. M ** , auteur
de l'Ode précédente.
On m'a inftruit , mon cher ami , du
beau tour que vous m'avez joué . Il m'eſt
impoffible de vous remercier dignement
& d'autant plus impoffible que je fuis
affez malade . Il ne faut pas vous témoigner
fa réconnnaiffance en mauvais vers ;
cela ne ferait pas jufte. Mais je dois vous
dire ce que je penfe en profe très férieufe
; c'eft qu'une telle bonté de votre part
& de celle de Mile Clairon , une telle
marque d'amitié eft la plus belle réponſe
166 MERCURE DE FRANCE.
•
qu'on puiffe faire aux cris de la canaille
qui fe mêle d'être envieufe .
S'il faut détefter les cabales , il faut refpecter
l'union des véritables gens de lettres...
Je vous remercie donc pour moi ,
mon cher ami , & pour la gloire de la littérature
que vous avez daigné honorer en
moi. Voici mon action de graces à Mlle
Clairon , & c .
VERS à Mademoiselle CLAIRON ,
LEs talens , l'efprit , le génie ,
Chez Clairon font très- affidus ;
Car chacun aime la patrie.
Chez elle ils le font tous rendus
Pour célébrer certaine Orgie
Dont je fuis encor tout confus.
Les plus beaux momens de ma vie
Sont donc ceux que je n'ai point vus !
Vous avez orné món image
Des lauriers qui croiffent chez vous :
Ma gloire , en dépit des jaloux ,
Fut en tous les tems votre ouvrage,
1
OCTOBRE . 1772 . 167
A M. L. auteur du Mercure de France,
Sur la Mufique.
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
dans votre Mercure d'Avril dernier , une differtation
auffi intéreflante que favante fur la Mufique, *
à l'occafion de Caftor. Je ne fuis point muficien ;
mais la bonne mufique à toujours produit beaucoup
d'effet fur moi . Senfible aux progrès de cet
art charmant , il m'a ſemblé que les confeils par
lefquels l'amateur termine cette diflertation pouvoient
y contribuer ; permettez - moi de les rappeller.
20
"
" C'est donc à nos écrivains diftingués à favorifer
les progrès de la mufique. C'eſt à nos muficiens
les plus avoués de la nation , à faire taire
l'aveugle prévention qui relegue leurs talens
dans un genre inférieur à celui de la tragédie.
Flufieurs de leurs airs démentent cette prélomption
injufte. Malgré l'anathême porté contre la
langue de Racine , que l'on juge anti- muficale,
» Paris fourmille de muficiens étrangers qui ne
» demandent qu'à confacrer leurs talens a nos
5 théâtres , nous en connoiflons d'Allemands , d'Italiens
, qui n'attendent que des poëmes pour
travailler. Mais notre langue , demande -t- on
03
* Par M. de Chabanon ,de l'académie des infcriptions
& belles- lettres , amateur très diftingué &
très - connu de la muſique , de la poëfie & de la
littérature.
168 MERCURE DE FRANCE.
leur eft- elle familière ? Il y a une queſtion bica
» plus importante à faire : Ont-ils du génie ? celle-
» ci réfolue à leur avantage , l'autre ne doit pas
30 inquiéter.
Puiflions -nous voir bientôt tant de talens divers
occupés du foin de nos plaifirs , & l'opéra
»francois ( malgré cette dénomination aujour
d'hui prefqu'injurieufe ) jouir de la même fupé.
riorité que la fcène françoife s'eft acquife fur tous
les théâtres de l'Europe !
Ce vou m'a paru d'un patriote, homme de goût,
qui connoît les refources de notre langue & qui
l'aime , & m'a déterminé à vous faire part , Monfieur
, d'une lettre qui m'eſt tombée entre les
mains , écrite par un homme de qualité à un des
directeurs de l'opéra ; cette lettre annonce qu'un
muficien Allemand , très-fameux , donne la préférence
à notre langue , même fur l'italienne pour
la compofition muficale , & fe difpofe à convaincre
les incrédules que le génie s'approprie tout ,
& que les difficultés ne font , en l'irritant , qu'en
attifer le feu. Je crois que le Public lira avec plai
fir une lettre qui lui en promet beaucoup , fi vous
voulez bien l'inférer dans le prochain Mercure
avec la mienne .
J'ai l'honneur d'être , &c.
L, D. L. , Affocié de l'Académie
de Villefranche.
..
LETTRE
OCTOBRE . 1772. 169
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
OCTOBRE . 1772. 175
ARTS.
GRAVURES.
PORTRAIT
I.
ORTRAIT en médaillon de Fréderic II
Roi de Pruffe , Electeur de Brandebourg ,
orné des attributs de Mars & d'Apollon ,
gravé par N. le Mire , des Académies de
Vienne en Autriche , & de Rouen . A Paris
, chez l'auteur , rue & vis- à vis Saint
Etienne des Grès , prix 1 livre 4 fols .
Ce portrait , dont le deffin a été communiqué
au graveur par un amateur arrivant
de Berlin , joint au mérite de l'exécution
celui d'une reffemblance parfaite , & peut
fervir de Frontifpice aux OEuvres de S. M.
de format in- 12.
I I.
MM. Gautier Dagoty père & fils
aîné , pleins de zèle pour contenter le pu
blic , ayant eu occafion d'avoir le portrait
de M. de Voltaire plus reffemblant que
tout ce qu'on a vû , ils l'ont gravé de
nouveau en couleur ; mais comme dans la
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
diftribution qu'ils font du premier cahier
de leur Galerie Univerfelle , il s'est déjà
donné plufieurs exemplaires de celui qu'ils
avoient gravé d'après le tableau qui eſt à
l'académie françoife , peint depuis trente
années , ils avertiffent les perfonnes qui
ont reçu celui ci , enfemble avec les por
traits du roi , du roi de Pruffe & de Mgr
le chancelier , qu'elles peuvent renvoyer
leur eftampe de M. de Voltaire , d'après
M. de la Tour , & qu'on leur donnera à
la place la nouvelle eftampe en couleur
préfentement annoncée . On s'adreffera au
Bureau Royal de la Correfpondance gé
nérale , rue des Deux Portes S. Sauveur ,
à Paris.
III.
NOUVELLES MEDAILLES.
Médaille du Pont de Neuilly , gravée par
M. Roettiers fils , graveur général des
Monnoies de France.
Elle a pour légende novam artis audaciam
mirante Sequaná.
Et pour exergue : Pons ad Lugniacum
extructus M. DCC. LXXII.
D'un côté eft la tête du Roi , très- reffemblante
, de l'autre eft le pont entouré
OCTOBRE. 1772. 177
'd'un payfage où l'on apperçoit d'un côté
une partie du château de Madrid , & de
l'autre la montagne du Calvaire , & au
bas Surenne & Puteaux .
La hardieffe du pont , par fa légèreté ,
s'y reconnoît cette médaille eft d'un
grand détail , & neuve dans fon afpect ;
elle fait l'eloge du célèbre artifte qui
l'a
exécutée .
Cette médaille en or a été préfentée
au roi & à toute la famille royale , par M.
de Trudaine , Confeiller d'Etat , Inten
dant des Finances .
Le public nous faura gré fûrement de
lui tracer fous les yeux deux autres mé
dailles très-importantes , exécutées depuis
peu par M. Roettiers fils , à qui elles ont
mérité les applaudiflemens de la cour &
de la ville : ce font celles du nouvel Hôtel
des Monnoies & de la Gorfe.
La première répréfente la tête du Roi
d'un côté , & de l'autre le bâtiment qui
y eft vu en perspective , avec une partie
de la rue Guénégaud , du quai & de la
rivière .
Cette médaille a exigé beaucoup de
foin , & l'on en voit peu dont l'exécution
ait été auffi difficile à traiter.
Eile a été placée fous la première pierre
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
du nouvel hôtel , pofée au nom du Roi
par M. l'Abbé Terray, contrôleur général .
Elle a pour légende , auro , argento ,
ari flando , feriundo , & pour exergue :
ades ædificata. M. DCC. LXX.
La feconde eft ceite de la Corfe , qui
n'est pas moins intéreffante , & dont voici
l'explication.
Lorfque Paoli fe mit à le tête des révoltés
, la Corfe avoit pour armes une
tête de nègre un bandeau fur les yeux .
Dans une affemblée qu'il convoqua
des principaux du pays , il fit mettre fous
un dais la tête noire , le bandeau relevé
fur le front. On lui demanda pourquoi il
changeoit les armes ; il répondit : actuel
lement la nation voit clair.
Dans cette médaille on voit la France
qui a ôté totalement le bandeau , & expofe
l'écuffon de la tête aux rayons des
trois fl.urs de lys . Au moyen de cette
grande lumière , le pays fe défriche , l'on
y fait des chemins , l'agriculture , la marine
, la pêche produifent l'abondance
que l'on voit fur le devant . Les horreurs
de la guerre & les nuages fe diffipent.
Cette médaille a été préfentée au roi
par les députés de Corfe..
Elle apour légende : quam fublevatam
finx. quod avellaturfafcia.
OCTOBRE . 1772 . 179
Et pour exergue : dicat , vovet , confecrat
, Cors. Confult M. DCC. L. XX.
MUSIQUE.
Airs choifis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoifes propres à la voix &
aux inftrumens. L'Amant heureux & la
Bergère fenfible ; prix 36 fols . A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine .
CES airs font avec
accompagnement
de violon & de baffe chiffrée . Les paroles
bien adaptées à la mufique , peignent
les tendres affections d'un coeur
fenfible. La mufique du premier air eft de
Laschi , & celle du fecond de Galuppi.
Ces deux airs ont du caractère , de l'expreffion
& un chant facile.
COURS d'Expériences fur l'Electricité,
Si nous devons aux anglois la conftruc.
tion des nouvelles machines électriques
plateau , dont M. Sigaud de la Fond
à
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
démonftrateur de phyfique expérimentale
, avoit originairement donné l'idée ,
nous devons à ce dernier le degré de perfection
auquel elles font actuellement
portées. Il a fu tellement modifier les dépendances
de ces fortes de machines ,
qu'il eft parvenu à réunir dans un très - petit
volume, toutes les piéces dont il fe fert
pour exécuter toutes les expériences qu'il
a publiées dans fon Traité de l'Electricité.
Il a joint encore à cet appareil une petite
machine pneumatique à deux corps
de pompes , dont l'exactitude égale celle
des meilleurs machines ordinaires . Il ne
manquoit plus qu'une batterie électrique
pour compléter totalement cette précieufe
collection . A l'aide de ce nouvel inftrument
, on démontre d'une manière plus
fenfible les analogies de la matière élec-.
trique avec celle du tonnerre & avec la
matière magnétique. Si les anglois neus
ont prévenu fur l'invention de cette machine
, & font parvenus à conftruire des
batteries d'une force fupérieure , on ne
peut difconvenir que leur conftruction ne
foit encore bien imparfaite. La mauvaiſe
difpofition des conducteurs , jointe à l'impoffibilité
d'eftimer la charge d'électricité
, expofent ces batteries à des déto
OCTOBRE . 1772. 181
4
nations fpontanées , qui brifent fouvent
quelques - uns des vaiſſeaux , & font manquer
l'opération.
M. de la Fond , dont le zèle pour les
progrès de la phyfique , & les fuccès
font fuffifamment connus , vient de remédier
à cet inconvénient : il a changé
la difpofition des conducteurs , de façon
qu'il profite de toute la diftance qui fe
trouve entre les deux armures des vaiffeaux
, & que la machine en eft beau
beaucoup moins expofée aux détonations
fpontanées . Il vient de trouver , outre
cela , une espèce d'index invariable qui
lui indique le moment où la batterie eft
complétement chargée , & qui le garantit
de la rupture des vaifleaux . Il fera voir
cette ingénieufe machine , & il en développera
la conftruction dans un Cours
d'électricité , qu'il commencera le Mercredi
18 Novembre à midi , dans fon cabinet
de machines rue Saint Jacques ,
près SaintYves , maifon de l'Univerfité
& qu'il continuera les lundi , mercredi &
vendredi à la même heure . Ceux qui voudront
le fuivre font priés de vouloir bien
fe faire infcrire d'ici à ce tems . On fuivra
dans ce cours tous les progrès de l'électricité
depuis fon origine jufqu'à ce jour . On
182 MERCURE DE FRANCE.
infiftera particulièrement fur les analogies
de la matière électrique , fur fon application
dans quantité d'opérations chimiques
, & fur tout fur les avantages qu'on en
peut espérer pour l'économie animale.
COURS d'Hiftoire Naturelle & de
Chymie.
M. Bucquer , docteur régent de la faculté
de médecine en l'univerfité de Paris ,
commencera ce cours le mercredi 4 Novembre
1772 , à onze heures préciſes du
matin . Il continuera les lundi , mercredi
& vendredi de chaque femaine à la même
heure , en fa maifon rue des Foffés Saint
Jacques , à l'Eftrapade.
On trouve chez la veuve Hériffant ,
imprimeur du cabinet , du Roi , une introduction
à l'étude des corps naturels , tirés
du règne minéral , nécellaire pour fuivre
la première partie de ce cours . On
trouvera au mois de Janvier prochain
l'introduction à l'étude des corps naturels
tirés du regne végétal .
OCTOBRE . 1772. 183
Cours d'Anatomie.
M. Bucquet , docteur régent de la faculté
de médecine en l'univerfité de Paris
, commencera ce cours le jeudi y
Novembre 1772 , à midi précis , & continuera
les mardi , jeudi & famedi de
chaque femaine à la même heure , en
fon amphithéâtre rue Baffe des Urlins , au
coin de celle de Glatigny , en la Cité.
Les perfonnes qui defireront difféquer
pourront s'adreffer à M. Fragonard , dans
le même amphithéâtre.
L
Décintrement du Pont de Neuilly.
E décintrement du pont de Neuilly
a fait , le 22 Septembre dernier, un ſpectacle
, & il en étoit un. Le Roi l'a honoré
de fa préfence . La vafte étendue de l'isle
étoit couverte d'échaffauds , de loges &
d'amphithéâtres , où la cour & la ville ,
les Miniftres de France & étrangers , &
un concours prodigieux de fpectateurs fe
font placés fans foule , fans tumulte ,
fans confufion. Il y a eu un ordre admi
rable par les foins du Magiftrat qui a
184 MERCURE DE FRANCE.
perfectionné , en quelque forte la police
. Tout a concouru à la fatisfaction
générale ; le plus beau tems qu'on pût
defirer ; la préfence du Souverain ; la
curiofité générale & la nouveauté du ſpectacle.
Monfieur de Trudaine , Intendant
général des Finances , ordonnoit cette Fête
, & a fait diftribuer des rafraîchiffemens
à une nombreuſe aflemblée. Les
Ingénieurs des ponts & chauffées ont eu ,
ce jour là même , un uniforme que Sa
Majefté leur a donné. Le décintrement du
pont de Neuilly s'eft fait aux coups de tam
bours en moins de cinq minutes. Les cintres
étoient retrouffés de manière que la navi .
gation n'en a point fouffert pendant la conftruction.
On a admiré à la fois la folidité
& la hardietfe de ce pont fur lequel SaMajeſté
a paſlé en voiture en s'en retournant.
I eft alligné avec la grande ailée des
Tuileries. Il eft compofé de cinq arches ,
ayant chacune cent vingt pieds d'ouverture
& trente pieds de hauteur fous clef
leur arc fupérieur eft formé par un rayon
de cent cinquante pieds . On n'a point
connoiffance qu'il ait été conftruit aucune
arche avec pareille courbure. Les culées
ont cinquante deux pieds d'épaiffeur , les
piles treize pieds , les voutes cinq pieds à
;
OCTOBRE. 1772.
135
la clef , & quarante- cinq pieds de largeur
d'une tête à l'autre . Le projet de ce beau
monument eft de M. Peronet , premier
ingénieur des ponts & chauffées ; il a été
fecondé dans la conduite de ce grand ouvrage
par M. de Chezy , ingénieur.
COUPLETS POISSARDS
Sur le décintrement du Pont de Neuilly ,
fait, en présence du Roi, le 22 Sept.
AIR : Reçois dans ton galetas.
ОнH Dam'du beau Pont d'Neuilly
J'ons vu débacler la charpente ;
Là not'coeur s'eft ben réjoui
D'y voir not' bon Roi dans fa tente ,
J'ons ben crié : viv'not'Bourbon ,
Puis encor ftila qu'a fait l'pont. bis.
J'nons pas oublié non plus
L'honnête Monfieu Trudaine ;
A fa fanté j'avons ben bu ,
Car fon vin couloit comm'fontaine :
En Miniftre il a regalé ;
Et le plaifir s'en eſt mêlé .
bis.
186 MERCURE DE FRANCE.
De c'nouveau Pont , mon voifin ,
Ma foi j'aimons la tournure ;
Ah Dam' quoiqu'çà ne paroît brin
J'nous connoiffons en conftrufture ,
Et de tous les ponts qu'on za fait ,
J'dis que ftila c'est l'pus parfait.
Auffi l'Roi l'y fit l'honneur
D'y paffer tout d'fuite en carofle ;
C'étoit complimenter l'auteur
bis.
Ben mieux qu'en lui donnant eun'crofle ,
Et l'on peut dir'zen vérité
Qu'l'ouvrage étoit ben couronné. bis.
Ah ! j'nous fouviendrons longtems
D'en avoir vu zoter l'cintre :
Pour rendre de pareils momens ,
Non , zil n'eft point d'aflez grand peintre
Tiens , Perroner ſembloit un Dieu
Pour qui décintrer n'eft qu'un jeu. bis.
Il fit figne d'fon mouchoir
Et v'là tout l'bois dans la rivière ;
Tous les curieux qu'étoient venus voir
Sont ftupefaits de fa magnière ,
Ç'à tomboit, comme à Fontenoi
Les ennemis tomboient d'vant l'Roi. bis.
Quand fut fait l'décintrement
Chacun s'écria : miracle !
OCTOBRE . 1772 . 187
Il n'étoit pus qu'un fentiment
Sur la beauté de ce ſpectacle ;
Dam'c'eft qu'l'auteur z'eft ben au fait ,
Et les pièces n'tombent jamais . bis.
Pour tout mérite , à nos yeux ,
Neuilly n'avoit qu'on rogôme ;
Mais qu'il va devenir fameux
Par ce chef- d'oeuvre, d'un habile homme !
Oui , tant qu'la Seine y coulera
D'fon beau génie on parlera. bis.
Par Mile Coffon de la Creffonniere.
LETTRE fur la Tragédie de Pierre le
Cruel , représentée à Rouen .
Monfieur , mon devoir m'oblige à vous prier
d'annoncer dans votre Journal une nouvelle trèsintéreffante
pour le Théâtre François . Je viens
d'avoir le bonheur de faire rendre juftice à un
homme de lettres cher à la patrie , & l'avantage
de donner au public de Rouen un des spectacles
dont il ait été le plus fatisfait. L'extrait de Pierre
le Cruel , inféré dans le Journal Encyclopédique ,
a produir une telle impreffion fur plufieurs perfonnes
de cette ville , & fur moi en particulier , que
nous avons cru devoir inviter le célèbre auteur de
cette Tragédie à nous la confier pour la faire repré185
MERCURE DE FRANCE.
fenter fur notre Théâtre. Il a bien voulu lui - même
dirigerles talensde nos acteurs , qui ne fefattent pas
d'avoir rendu ce bel ouvrage comme il auroit pu
l'être dans la capitale ; mais leur zèle & leurs foins
les ont fait paroître dignes des rôles brillans qu'ils
avoient à remplir. Le fuccès de la pièce qui a été
repréſentée trois fois de fuite , a répondu à nos
efpérances , & à la haute opinion que l'extrait nous
en avoit donnée. Tout le monde eft convaincu ici
que Pierre le Cruel , ainfi que vous l'avez avancé ,
n'a pas été entendu a Paris , puisqu'il n'a pas réuſſi
ayec le plus grand éclat . Une longue expérience
da Théâtre pourioit me donner la hardiefle de
dire mon petit avis tout comme un autre fur les
beautés fublimes de ce nouvel ouvrage de M.
de Belloy ; mais je me borne à être l'écho du public
, en vous assurant , Monfieur , qu'on n'a pu
voir ici qu'avec transport la nobleffe , la force &
la vérité des caractères du Prince Edouard , de
Duguefclin , de Tranftamare , de Blanche de Bourbon,&
même du chefdes Maures. Celui d'Edouard
fur tout a paru fupérieur à ce qu'on a vu depuis
long tems fur la fcène françoife . Dans une ville
où le Grand Corneille eft né , & où fon génie a
laillé des traces profondes , on aire ces caractères
héroïques qui , mais en action par des intérêts ou des
paffions oppofés, le font valoir réciproquement, &
difputent de magnanimité : on a trouvé le perfonnage
de Pierre le Cruel moins atroce que la Cléopatre
de Rodogune , & l'on a fu gré à l'auteur d'a
voir attaché , confolé l'ame du fpectateur ; de l'avoir
même ravi d'admiration , par des prodiges de
vertus dont il a entouré un monftre de cruauté &
de perfidie , Enfin , Monfieur , ons'eft empreflé de
rendre à M. de Belloy tous les hommages publics
OCTOBRE 1772. 189
particuliers dus à un Poëte qui a fi bien mérité
de la nation , & dont les ouvrages jouiflent ici de
la plus haute eftime . Zelmire , le Siége de Calais ,
Gabrielle de Vergy , Gafton & Baïard font au
nombre des Tragédies que notre public voit le plus
fouvent avec le plus de plaifir ; mes livres de recetteen
fout foi.
Permettez- moi une dernière réflexion , que les
orages qui troublent aujourd'hui la littérature
rendent aflez importante. Seroit - ce une imprudence
à Meffieurs les auteurs dramatiques de faire
le premier ellai de leurs pièces fur d'autres théâtres
que celui de Paris ? Ils ne trouveroient pas en
province la foule de leurs rivaux , ni les protec
teurs , les amis , les gagiftes de ces mêmes rivaux ,
qui par des manoeuvres obfcures , ou des cabales
bruyantes ont tant de fois étouffé à leur naiflance
de bons ouvrages qu'on a vu depuis revivre pour
Pimmortalité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
CREVILLARD , Entrepreneur
du Spectacle de Rouen .
TRAITS DE BIENFAISANCE.
1.
L'AFFABILITÉ de l'Empereur lui procure
tous les jours des occafions d'exercer fa
juftice & fa bienfaifance . Ce grand Prince
alla , il y a peu de tems , fans être
190 MERCURE DE FRANCE.
attendu , chez un pauvre Officier , père
d'une nombreufe famille. Il le trouva à
table avec dix de fes enfans , & un orphe
lin dont il s'étoit encore chargé , malgré
fon indigence. L'Empereur frappé de ce
fpectacle , dit à l'Officier ; je lavois que:
vous aviez dix enfans , mais quel eft cet
onzième ; c'eft , lui répondit l'Officier ,
un pauvre infortuné que j'ai trouvé expofé
fur la porte de ma maiſon . L'Empereur
attendri jufqu'aux larmes , lui dit :
je veux que tous ces enfans foient mes
penfionnaires, & que vous continuiez de
leur donner des exemples de vertu &
d'honneur ; je payerai pour chacun , deux
cent florins par an ; faites- vous payer dès
demain chez mon Tréforier , du premier
quartier de ces penfions . J'aurai foin de
votre aîné qui eft Lieutenant.
I I.
Madame la Ducheffe de Chartres étant
à Forges pour y prendre les eaux , a donné
tous les jours , dans ces cantons , de preu.
ves de cette bienfaifance qui lui eft & natnrelle.
Cette augufte Princeffe , allant
vifiter l'abbaye de Beaubec , apperçut une
cabane formée de branches d'arbres & de
monceaux de terre ; auffi tôt , craignant -
OCTOBRE . 1772. 191
que cet humble réduit ne renfermât
quelques triftes victimes de la misère &
de la faim , S. A. S. defcendit de fa voiture
, & entra dans la cabane , où elle
trouva en effet une mère environnée de
cinq ou fix enfans , prefque nuds , & qui
n'avoient pour lit que la terre couverte
de quelques haillons & d'un peu de paille
. La Princeffe , pénétrée de compaffion ,
à ce fpectacle touchant , combla de bien
faits toute cette pauvre famille , à qui S.
A. S. fait actuellement bâtir une maifon
commode.
ACTE D'HUMANITÉ.
UN Rémouleur , ou Gagne Petit, de Modène
, rencontra un jeune Peintre étranger
fort pauvre , qui étoit venu en Italie
pour y étudier fon art , & y travailler . 11
partagea avec lui fon logement & ſon
gain. Ce Peintre effuie peu de temps
après une maladie très - dangereufe ; il
étoit fans reffource & fort inquiet ; l'Artifan
lui dit foyez tranquille , j'ai de la
fanté , je me leverai plus matio , je tra
vaillerai plus long- temps , & je tâcherai
192 MERCURE DE FRANCE.
de fatisfaire à vos befoins . En effet il lui
donna les fecours néceffaires , le veilla
pendant la nuit , & lui fit recouvrer la
Lanté. Ce Peintre eut de l'ouvrage , &
reçut de fa famille une petite fomme
qu'il alla, par reconnoiffance , offrir à ſon
bienfaiteur. Non , mon ami , lui sépondit
fon hôte , je n'ai besoin de rien : gardez
ce fecours pour quelque malheureux ;
j'ai acquitté envers vous la dette de l'humanité
que je devois à un autre ; acquittez
vous de la même obligation , quand
vous rencontrerez quelque infortuné qui
méritera d'être foulagé.
TRAIT DE FERMETÉ
dujeune Comte de Molac.
LA jeune Nobleffe femble quelquefois
devancer l'âge & les forces de la nature ,
par ce fentiment de courage & de fermeté
qui la caractérife . C'eft ce qu'on a
remarqué avec admiration dans le jeune
Comte de Molaç , fecond fils de M. le
Marquis de Molac , Maréchal des Camps
& Armées du Roi . Cet enfant , âgé de dix
ans , étant au Château de Carcado en
Bretagne ,
OCTOBRE . 1772 193
Bretagne , avec la Marquife fa mère ,
s'étoit rendu maître par furprife autant
que par importunité d'un piftolet . Il le
charge fans mefure & laiffe encore la baguette
dans le canon . L'arme part , & lui
emporte à la main gauche l'index tout
ras , avec les deux premières phalanges
du doigt du milieu. On accourt au coup.
Le jeune homme à peine ému , ne fonge
qu'à raffurer fur l'accident . La douleur
ne lui arrache point un cri , pas une larme.
C'eft fa mère qui pleure pour lui , &
qui femble fentir tout fon mal . Enfin il
paroît confolé de fon malheur , & s'écrie
avec une forte de joie : ma bleffure n'eft
qu'à la main gauche , elle ne m'empêchera
point defervir le Roi . C'eſt littéralement
fon expreffion ; c'eſt l'élan d'un coeur noble
& généreux qui s'occupe du devoir de
fa naifance , & du defir de fervir fon
Maître & fa patrie .
TRAIT de Courage & d'Humanité.
ON fe rappèle l'action généreuſe de M.
le Vicomte de Bar , Garde de la Marine.
Il avoit entrepris d'aller , avec trois de fes
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
camarades , dans un Canot , à Marſeille,
Un gros temps fit couler à fond le Canot.
Deux Gardes Marines fe fauvèrent fur un
rocher , éloigné d'environ cent toifes.
M. de Bar étoit embarraffé fous la carcaffe
du Canot , & à peine étoit- il libre ; que
M. de Calamand , fon camarade , qui ne
favoit pas nager , le prit par le pied , qu'il
eut enfuite la prudence de lâcher. Alors
M. de Bar fe replonge dans la mer pour
aller fecourir fon ami , le ramène audeffus
de l'eau , le conduit jufqu'au canot
qui flottoit , & l'aide à y porter la
main. M. de Bar fe replonge encore pour
aller chercher le cable du canot , le faifit ,
& l'attache au canot ; il met un bout du
cable entre fes dents , & gagne avec beau
coup de peine , le rocher , où , il ramène
ainfi fon camarade & le canot. Ils paffèrent
tous quatre la nuit fur ce rocher ,
mourant de froid , & de faim , & attendant
le jour pour ſe rejeter à la mer , lorfque
des pêcheurs vinrent heureuſement
les recueillir dans leur bateau .
Le Roi informé de l'action généreuſe
de M. de Bar , qui avoit oublié fa confervation
pour aller au fecours de fon camarade
, lui a accordé pour récompenſe
1
OCTOBRE. 1772. 195
la permiffion de lui propofer un fujet
pour une place de Garde de la Marine.
le Ce jeune homme ,plein de zèle pour
fervice de fa Majefté , à peine échappé
du danger , s'eft rembarqué pour le fond
du Levant , fur la Frégate l'Atalante ,
commandé par M , de Calian .
ANECDOTES.
I.
CASSIUS étant défait par les Parches , qui
avoient des fléches pour armes principales
, s'enfuit en la ville de Carnas , où il
n'ofa pas féjourner beaucoup , de peur
d'être pourfuivi & affiégé ; fur quoi un
aftrologue , qu'il avoit en fa compagnie ,
le penfant bien confeiller , « je defirerois
» fort , lui dit-il , que vous ne vouluffiez
point fortir d'ici jufqu'à ce que la lune
» fût au figne du Scorpion ; » mais Caffius
fe mocquant de lui , ce n'eft pas cela , lui
répondit - il : je n'ai peur que de celui du
Sagittaire.
!
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Catherine de Foix , Reine de Navarre,
dit au Roi fon mari , après la perte de ce
Royaume : « Dom Jean , fi nous fuffions
nés , vous Catherine , & moi Dom
Jean , nous n'aurions jamais perdu la
» Navarre ".
"
33
I I I.
Un Poëte vint dernièrement trouver
le Directeur du Théâtre de Drurilane à
Londres , & lui préfenta une Comédie &
une Tragédie à la fois : le Directeur le
pria de lire une de ces deux pièces ; mais
fort embarraffé après cette lecture , il lui
dit : de grace , Monfieur , apprenez - moi
c'eft votre Tragédie ou votre Comédie que
Vous venez de lire. A combien d'Auteurs
Dramatiques on pourroit faire la même
question !
EPIGRAMME nouvelle de M. Piron."
Chantres admis au temple de Mémoire ;
Comédiens campagnards & royaux ,
Rayez , biffez de votre répertoire ,
Ces drames noirs nouvellement éclos !
Renvoyez-les à leur premier enclos ;
་
OCTOBRE . 1772 . 197
Et porte- clofe à la Mufe Anglomane !
Que Londre en foit l'amateur ou l'organe ,
Tenez-vous-en à nos illuftres morts ,
Sans plus aller gueufer à Drurilane ,
Quand vous avez la clé de nos trésors!
LES
AVIS.
I.
Bureau de Correspondance.
ES Directeurs du Bureau royal de Correlpondance
- Générale , toujours empreflés à rendre cet'
établiflement de plus en plus utile au Public , ont
reconnu combien il étoit pénible , onéreux , &
fouvent difpendieux pour les propriétaires de ter
res , de maifons de campagne , domiciliés à Paris ,
& autres privilégiés , de faire les démarches &
courfes néceflaires , pour s'aflurer la jouiflance
des privilèges & exemptions des droits d'entrée
qui leur ont été accordés , par rapport aux grains,
foins , volailles , gibier , pailles , bois , beurres ,
oeufs , fromages , & autres denrées , provenant da
crû de leurs terres & maifons de campagne , deftinées
à la confommation de leur mailon à Paris.
L'obligation de faire enrégiftrer leurs titres au
bureau des droits rétablis , celui de MM. les
Officiers fur les ports , halles & marchés , entraî
ne inévitablement beaucoup de peines , & fouvent
des frais .
Pour épargner cet embarras & ces dépenses aux
Seigneurs de terres , Bourgeois de Paris , & autres
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
ptivilégiés , les Directeurs du Bureau de Corret
pondance générale ont ouvert , le premier Janvier
1771 , un bureau , uniquement deſtiné à procurer
les expéditions , fans autre charge de la
part defdits Seigneurs , Bourgeois , privilégiés ,
que d'envoyer audit bureau leurs titres , c'eft àdire
, pour ceux qui n'auront pas encore été enrégiftrés
, leurs titres de propriété , les certificats
de MM. les Curés & Collecteurs de la paroifle ,
enfemble leurs certificats particuliers ; & pour
ceux qui font déjà enrégiftrés , les certificats des
Curés , des Collecteurs & des Propriétaires , dont
on leur enverra le modèle à leur première demande
, s'il ne l'ont pas.
Le bureau , fur ces pièces qui lui feront ,remifes
ou envoyées franches de port , fe chargera de
leur faire paffer , avec exactitude , les expéditions
néceffaires pour jouir des exemptions d'entrées ;
il les leur adreflera auffi , franc de port , par la
petite pofte.
L'abonnement , pour toutes ces opérations , ne
coûtera que quarante fols , qui feront payés d'avance
à la caifle de la direction , & dont il fera
donné une quittance .
Il fera néceflaire de renouveler ces enrégiftremens
annuellement .
I I.
Codex Monafticus.
Desprez , Imprimeur ordinaire du Roi & da
Clergé de France , demeurant à Paris , rue Saint
Jacques , donne avis au public , & à toutes les
mailons religieufes du Royaume , qu'au premier
Novembre 1772 il commencera l'impreffion da
OCTOBRE. 1772. 199
Codex Monafticus , 3 vol . in -4° d'environ 800
pages qu'il propofe par foufcription , fur le pied
de 30 livres , dont is livres en foufcrivant , & 15
livres en livrant l'ouvrage. Il prévient qu'il n'en
fera tiré que très-peu d'exemplaires au delà du
nombre arrêté par les foufcripteurs.
·
Les maifons religieufes qui voudront leur règle
particulière en format in - 12 , auront foin de le
prévenir avant le premier Novembre , parce qu'il
ne fera plus tems de foufcrire après ce terme.
Cette collection intéreflante comprendra les
Conftitutions de tous les ordres & Congrégations
du royaume , rédigées en conféquence de l'Edit du
mois de Mars 1768. Le texte de la Règle commune
àdifférentes congrégations , précédera toujours
les Conftitutions qui en dériveront ; & on
trouvera à la tête de chacun de ces Statuts , un
précis fur l'origine & l'état actuel de l'ordre , où
Congrégation dont il fera la Loi ; & à la fin de
Fouvrage , les Lettres Patentes confirmatives ,
avec l'Arrêt d'enregistrement.
·
I I I.
Comptes faits.
Le fieur Pierard , imprimeur à Reims , mettra
en vente inceflamment , un Livre de comptes
faits fur toutes les parties de la divifion ,
les
comptes faits à l'infini des fociétés , tant de mile
d'argent avec les fractions , que pour le marc , la
livre de telle fomme de principal & de reprise que
ce foit ; les comptes faits de tout ce que l'on a be
foin , foit pour les intérêts & pour les payemens
à tant par cent, tant par mille , les comptes de tant
d'aunes , tant d'onces , tant de gros , & c . Les quatre
& cinq pour cent de ce qui refte à payer . Le détail
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
feroit trop long à donner ici . Les explications font
à chaque opération avec les méthodes , des règles
du marc la livre , des règles de fociétés , &c Lon
vendra ce volume trois livres en feuilles , & relié ,
quatre livres.
Le fieur Pierard prie ceux qui lui écriront d'affranchir
le port .
Le prix eft très modique pour ce grand ouvrage
de 330 pages de calcul : l'on n'aura plus befoin que
de l'addition ; ainfi ce fera une grande épargne de
temps & de peines pour beaucoup de perfonnes , &
un avantage pour les fociétés , écialement dans
les ports de mer.
M. Pierard imprimera auffi un volume où l'on
trouvera les comptes faits , avec un tarif du grand
cent réduit en folives , en pieds , pouces , lignes ,
& à l'écorce, réduit de même .
Un autre où l'on trouvera ce que tiennent les
cuves de muids , pièces , mefures , pintes de Paris
faites ou à faire , avec toutes lesjauges.
Un autre qui contiendra le toilé des pierres de
marbre , en toiles , pieds , pouces & lignes cubes ,
&c , &c.
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Caire , le 18 Juillet 1772.
Iz parut , le mois dernier , devant Damiette ,
une Elcadre Rufle qui s'empara de tous les bâtimens
qui s'y trouvoient. Mehet Aboudaab envoya
un officier pour traiter avec les Rufles &
pour les engager à fe retirer , à quelque prix que
OCTOBRE. 1772. 201
ce fût . On donna à ſes vaiffeaux des vivres , des
provifions ; on leur paya des contributions , & ils
mirent à la voile pour la Syrie.
On commence à avoir des inquiétudes fur le
fort de l'Egypte. Un Prince du Saidi a pris les armes
contre Mehemet ; on eft inftruit qu'Ali a
envoyé ici des émiflaires fecrets qui s'efforcent
de femer la divifion parmi les grands du pays ,
dont plufieurs lui font encore attachés . Les fuccès
que le Cheïk Daher , ſon allié , à eus en Syrie ,
raniment les espérances des partifans de l'ancien
Caïmacan , & l'on craint de le voir arriver avec
une forte armée . Ou publie qu'il a fait pafler
30 , 000 fequins à l'Amiral Rufle , dans l'ifle de
Lesbos , pour en acheter des fecours.
D'Alexandrie en Egypte , le 17 Août 17725
Mehemet Bey Aboudaab a exilé ou fait mourir
, depuis quelque tems , plufieurs perfonnes qui
lui étoient fufpectes. Le parti qui l'avoit favorisé
dans la Haute - Egypte , eft actuellement déclaré
contre lui. Ce Bey a fait marcher des troupes de
ce côté ; mais pendant cette divifion on ne reçoit
au Caire du Saidi ni bled , ni autres grains , ce
qui caufe une grande cherté. Le peuple commence
à murmurer , & l'on craint une révolte , fi les
troubles de la Haute- Egypte ne s'appaiſent bientôt
.
De Copenhague , le 8 Septembre 1772 .
Suivant un avis que le gouvernement vient de
faire publier , les nouveaux fanaux établis fur
le Sund , pour la fûreté de la navigation , ceile-
1ont d'être allumés , à compter du premier Décem
bre prochain.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
De la Silefie , le 19 Septembre 1772 .
Le voile qui couvroit la deftinée de la Pologne
eft enfin tombé . On a reçu les déclarations
des Cours de Vienne , de Petersbourg & de Berlin
, concernant le démembrement de ce royaume.
Les manifeftes publiés par Sa Majeſté Pruſſienne
expriment clairement l'étendue des parties qui
lui appartiendront . Elles font telles que nous les
avions défiguées précédemment , par conjecture ,
en marquant également les nouvelles poffeffions
de la Maifon d'Autriche . Cette dernière Puiflance
aura , entr'autres , toutes les Salines Polonaifes
de Wielicza , de Bochnia & de Zambor , qui formoient
le principal revenu de la Couronne .
Des Frontières de la Pruffe , le 17 Septembre
·
La prife de poffeffion de la Pruffe Polonoile
vient d'être confommée. Le 13 de ce mois , le
lieutenant général de Stutterheim , gouverneur
du royaume de Pruffe , fe rendit , à la tête du régiment
de Thadden , compofé de deux batailfons
, dans un des faubourgs d'Elbing , & fit fommer
le colonel du régiment de Schack , qui com.
mandoit dans cette ville une garniſon de deux
cens hommes , de lui en ouvrir les portes. Cet
officier lui répondit qu'il avoit ordre de fe défendre
& de repouffer par la force les entreprifes
qu'on voudroit faire fur la place qui lui étoit con
fiée. Alors le lieutenant général de Stutterheim
fit établir , vis - à- vis la porte de Konigsberg, une
batterie de trois pièces de canon & de deux obufiers
, tandis que la garnifon Polonoife , qui étoit
fous les armes , derrière certe porte , fe rangeoit
OCTOBRE. 1772. 203
aux pieds des remparts. A la première décharge
de l'artillerie Pruffienne , la porte fut enfoncée.
La garnifon y répondit par un feu de moufqueterie
qui ne fit pas de mal aux Pruffiens ; & après
en avoir effuyé , à fon tour , une falve générale ,
elle fe retira , par une porte opposée , vers Varfovie.
Le fieur de Stutterheim prit alors formellement
poffeffion de l'hôtel - de- ville : il fit abattre,
dans les endroits publics , l'Aigle Polonoife , & y
fubftitua l'Aigle Pruffienne.
De Vienne , le 19 Septembre 1772.
La Cour Impériale , voulant mettre encore plus
d'économie dans toutes les branches du fervice
militaire , a décidé que les jeunes officiers qui
font tirés de différens régimens pour former la
Garde Noble Allemande , rentreront dans leurs
corps refpectifs & feront remplacés par d'anciens
officiers de cavalerie qui ne font pas en état de
fervir en campagne , mais qui jouiffent de quelque
penfion. Ils n'auront point de chevaux ni de
quartiers en commun , & chacun ſe logera où il
voudra. Cet arrangement doit avoir lieu au commencement
de l'année prochaine .
De Londres , le 24 Septembre 1772 .
Les dernières nouvelles arrivées des Indes portent
que la guerre continue entre Hyder Aly- Kan
& les Marattes , mais que l'Amiral Harland ayant
engagé les derniers , fous différentes promefles
à fe retirer du Carnac , la Compagnie ne craignoit
plus d'être obligée d'entrer en guerre avec ces
peuples.
Nour avons dit que la Bourgeoifie de Londres
arrêta , l'année dernière , d'offrir au lord - maire
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
un vale d'argent de la valeur de 200 liv . fterlings
& un autre de cent à chacun des aldermans Oliver&
Wilkes. Le vafe du dernier eft achevé. Il eft
remarquable par les ornemens qu'on dit avoir été
tracés par le Sr Wilkes lui- même , & qui font les
trophées du fanatifme le plus puniflable . Il a donné
, à cette occafion , un grand repas à fes amis.
De Stockolm , le 15 Septembre 1772.
On a fait , hier , la clôture de la Diete , avec les
cérémonies d'ufage. Les Etats s'étant affemblés
dans la grande Eglife , le Roi s'y rendit de fon
château , à travers une double haie de foldats . Sa
Majefté , revêtue de fes habits royaux & mar-
'chant fous le dais , étoit précédée de tous les Officiers
de fa Cout , de fon Sénat & du Prince Frédéric,
fon frère. Après qu'on eut entendu le Service
Divin & le Sermon qui fut prononcé par l'Evêque
de Wefteros , le Roi fortit de l'Eglife dans le mê
me ordre & fe tranſporta à la falle des Etats , où
les quatre Ordres l'avoient précédé . Sa Majefté
prit place fur fon trône & fut haranguée fucceflivement
par le Maréchal de la Diéte & par les autres
orateurs qui eurent tous l'honneur de lui baifer
la main. On lut enfuite le Recès de la Diéte ,
comme il eft d'ufage . Sa Majesté fit un difcours ,
qu'Elle termina en fignifiant aux Etats qu'Elle les
Taflembleroit dans fix ans . Le Price Frédèric ,
Duc d'Oftrogothie , prêta enfuite , à genoux , ferment
de fidélité au Roi. Quelques Sénateurs s'acquittèrent
auffi de ce devoir. Les Orateurs des
Etats & une députation de chaque Ordre curent
l'honneur de diner , ce même jour , chez le Roi .
OCTOBRE . 1772 . 205
Hier au matin , les Etats s'étant aflemblés dans
la grande falle du château pour répondre aux
propofit'ons que le Roi leur avoit faites , Sa Majefté
, précédée de fon Sénat & du Prince Frédéric
fon frère , vint s'affeoir fur fon trône. Le Maréchal
de la Diete , portant la parole , rendit compte
au Roi des diverfes réfolutions prifes par les
Etats relativement aux impofitions ordinaires &
extraordinaires qu'ils ont affignées fans en fixer
la durée , ainſi que des moyens qu'ils croient les
plus propres au rétabliflement des finances ; le
Maréchal ajouta qu'ils s'en rapportoient entièrement
, pour cet objet , à la haute fagefle de Sa
Majefté. Le Roi remercia les Etats de la confiance
qu'ils lui témoignoient , & leur annonça qu'il ne
tarderoit pas à féparer la Diete .
Le foir , le Roi , fuivi d'un cortége nombreux
de gens à cheval & d'une foule de peuple , fortit
des barrières & alla au-devant du Baron de Spreng
porten qui eft arrivé de Finlande , à la tête d'un
corps d'environ huit cens hommes . Le refte de la
troupe a été difperfé par la tempête dans le trajet
de mer qu'il a été obligé de faire . Le Roi mit pied
à terre & embrafla le Baron de Sprengporten qui
fe profterna à les genoux . Dans cet inftant , Sa
Majefté tira fon épée pour lui donner l'accolade
& le revêtit Elle même des marques de Comman
deur de l'Ordre de l'Epée qu'Elle avoit apportées.
-Enfuite Elle le fit relever & l'embraffa de nouveau ,
au milieu des acclamations de tous ceux qui
étoient témoins de ce fpectacle attendriffant . Le
Roi fe mit alors à la tête de la troupe & rentra
dans la ville.
On a publié , aujourd'hui , au fon des tymbales
& des trompettes , que la clôture des Etats le feroit
206 MERCURE DE FRANCE .
demain , avec les formalités qui ont été obſervées
à l'ouverture de cette aſſemblée.
De la Haye , le 12 Septembre 1772.
La Cour de Danemarck avoit établi , pour la
fûreté de la navigation , à l'entrée du Sund , deux
nouveaux fanaux , indépendamment d'un autre
placé fur la tour du château de Cronembourg ;
mais elle exigeoit , pour ce ſervice , un droit dont
l'exemple a alarmé la liberté du commerce . Plufieurs
Nations ont refuſé de s'y aſſujettir : les difficultés
qu'occafionnoit la perception de cet impôt
viennent d'être levées par une ordonnance qui
preferit de ne plus allumer ces fanaux , à l'époque
du premier Décembre prochain.
Par les précautions qu'on a prifes , les navires
qui aborderont au port d'Oftende , n'auront plus
à craindre aucun danger. L'Impératrice Reine y a
fait élever , à la hauteur de cent pieds à l'ouest de
l'entrée , une colonne de pierre blanche , au haut
de laquelle on entretiendra perpétuellement un
feu de charbon , à commencer du 15 du mois prochain
.
Le fieur Pallas , qui a féjourné en Hollande , a
écrit de Sibérie , le 27 Avril dernier , qu'on avoit
trouvé , dans la province d'Iekuzk , près de la rivière
de Wilvi , fous une inontagne de fable , un
rhinoceros de moyenne grandeur , bien confervé .
On croit que cet animal étoit dans cet endroit
depuis la formation de la colline , c'eft à dire ,
depuis un nombre de fiècles qu'il eft impoffible de
calculer.
De Ragufe , le 19 Août 1772 .
Le Grand Seigneur vient d'envoyer ordre an
Pacha de Scutari ( Scodra) , cu Albanie , d'aflem.
OCTOBRE . 1772. 207
bler dix à douze mille hommes , d'en donner le
commandement à fon fils Ali Pacha del - Beffan ,
& de les faire embarquer pour l'Egypte fur les
bâtimens de la province ; en cas que le nombre de
ces bâtimens ne foit pas fuffifant , Sa Hautefle le
charge de demander au gouvernement de Ragule
ceux dont il aura befoin pour cette expédition . Le
Pacha de Scutari a écrit en conféquence au Sénat
de cette République de lui fournir dix des meil
leurs navires de cet Etat. Le Sénat s'eft affemblé
pour délibérer fur le parti qu'il avoit à prendre ,
& l'on ne fait pas encore qu'elle fera ſà réfolution
.
De Marfeille , le premier Octobre 1772 .
Des avis reçus de la Méditerranée font mention
du projet de faire , dans l'lfte de Lampedouſe,
ce que l'Empereur de Maroc entreprend dans celle
de Fedala . Cette ifle , qui n'a que cinq lieues de
circuit & deux de longueur , eft fituée entre Tunis
& Malte , à vingt lieues environ de France de
l'une & à quarante cinq de l'autre . Elle a un aſſez
bon port , & elle eft fufceptible de culture . Tout
le monde fait l'aventure du Prêtre Provençal ,
condamné dans fon pays & fugitif dans cette ifle
déferte , où il réalifa , pendant quarante ans , aidé
d'un fimple Moufle , l'hiſtoire fabuleule de Robinfon
. Cet Hermite prouva ce que peut l'indulrie
humaine excitée par la néceffité . Le Prince
Italien , à qui cette ifle appartient , veut faire un
traité avec les Etats Barbarefques , rendre enfuite
cette contrée habitable & en faire , en même tems,
naviger les habitans fous pavillon libre .
208 MERCURE DE FRANCE .
NOMINATIONS.
Le Roi a donné l'abbaye de Clairefontaine , Ordre
de St Auguftin , diocèfe de Chartres , à l'Evêque
d'Arath , fuffragant de Strasbourg ; celle de
Cherbourg , même Ördre , diocèfe de Coutances,
à l'Abbé de Bayanne , auditeur de Rote ; celle de
St Michel en Tiérache , Ordre de St Benoît , diocèfe
de Laon , à l'Abbé de Narbonne - Lara ; aumô
nier du Roi ; celle de St Mefmin , même Ordre ,
diocèle d'Orléans , à l'Abbé de Caulincourt , aumônier
du Roi , celle de Fontaine- Blanche , Or
dre de Citeaux , diocèfe de Tours , à l'Abbé du
Châtel , aumonier ordinaire de Madame la Dau .
phine ; celle de Fontaine - Douce , Ordre de Saint
Benoît , diocèfe de Saintes , à l'Abbé de Segonzac,
vicaire - général de Périgueux ; celle de Moreau ,
même Ordre , diocèle de Poitiers , à l'Abbé de
Bruneau , vicaire - général d'Angoulême ; celle
d'Hières , Ordre de Citeaux , diocèfe de Toulon ,
à la Dame de Grille , religieufe de l'abbaye de St
Céfaire d'Arles.
Le Comte de Simiane a eu l'honneur de prêter
ferment entre les mains de Sa Majefté , pour la
lieutenance de Roi de la province de Saintonge.
L'Abbé Faure , chanoine de St Pierre de Straf
bourg , clerc de Chapelle du Roi , vient d'être
nommé Chapelain de Sa Majefté , qui a difpofé
de fa place de clerc de Chapelle en faveur de l'Abbé
le Bégue , chanoine de Verdun .
Le Roi a accordé l'abbaye de Saint Maur-fur-
Loire , Ordre de St Benoit , diocèfe d'Angers ,
dans l'appanage de Mgr le Comte de Provence ,
à l'Abbé de Crequy , vicaire-général de Lifieux ;
OCTOBRE . 1772. 209
celle de la Frenade , Ordre de Citeaux , diocêle de
Saintes , à l'Abbé Maury , vicaire- général & official
de Lombez , qui a prononcé le dernier panégyrique
de St Louis devant l'Académie Françoife ;
celle de Fabas , même Ordre , diocèfe de Comminges
, à la Dame Baſtard d'Aubaire , religieufe
à Longages , diocèfe de Rieux.
Le 27 Septembre , le Comte de Marboeuf , lieutenant-
général des armées du Roi , commandeur
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , ci-devant
commandant en Corfe , eut l'honneur de prêter
ferment , entre les mains de Sa Majeſté , pour la
lieutenance - générale de Corfe .
Le Roi a accordé au fieur d'Orvilliers , chef
d'efcadre , la dignité de Commandeur de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , vacante par la
mort du fieur Froyer de l'Eguille , lieutenantgénéral
des armées navales , commandant de la
marine à Rochefort.
Le Roi a accordé l'abbaye de Beaumont , Ordre
de St Benoît , diocèfe de Tours , à la Daine de
Guiche , Abbeffe de St Jean de Bonneval- les-
Thouars , diocèfe de Poitiers.
PRESENTATIONS.
Les Députés des Etats de la Province d'Artois
furent admis , le 30 Septembre , à l'audience du
Roi , à qui ils furent préfentés pas le Marquis de
Levis , lieutenant- général des armées de Sa Majefté
, capitaine des Gardes du Corps de Mgr le
Comte de Provence , gouverneur de cette provin
ce , & par M. le Marquis de Monteynard , fecrétaire
d'état , ayant le département de la province.
Ils furent conduits à cette audience par le marquis
210 MERCURE DE FRANCE.
de Dreux , grand- maître , & par le fieur de Wàtronville
, aide des cérémonies . La députation
étoit compofée , pour le Clergé , de l'Evêque de
Saint-Omer qui porta la parole ; pour la Noblefle
, du Comte de Lannoy , brigadier des armées
du Roi , colonel du régiment provincial
d'Arras ; & pour le Tiers - Etat , du fieur Goffe de
Doftrel , aucien député général & ordinaire des
Etats , & ancien échevin de la ville & cité d'Arras
.
La Princefle de Maflerano a eu l'honneur de
faire fa révérence à Sa Majefté , ainfi qu'à la Famille
Royale , à qui elle a été préfentée par la
Comtefle de Marfan , gouvernante des Enfans de
France.
par
Le 4 Octobre , les Députés des Etats de Corfe
ont eu audience du Roi , à qui ils ont eu l'honneur
d'être préfentés par le marquis de Monteynard ,
gouverneur de cette ifle , fecrétaire d'état au département
de la guerre. La députation , conduite
par le marquis de Dreux , grand - maître , & par
le fieur de Watronville , aide des cérémonies , étoit
compofée , pour le Clergé , de l'Evêque de Nebbio
, qui a porté la parole ; pour la Nobleffe , du
comte de Cofta Caftellana , pour le Tiers - Etat ,
du fieur Belgodere di Bagnaja , cenfeur royal de
police de Baftia. La Députation a été conduite enfuite
à l'audience de la Famille Royale.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale fignèrent , le 27
Septembre , le contrat de mariage du Comte d'An
dlau , meftre de camp , lieutenant du régiment
Royal Lorraine , cavalerie , avec Demoiselle Hel
vetius.
OCTOBRE . 1772. 211
Le Roi & la Famille Royale fignèrent , le 29
du mois de Septembre , le contrat de mariage de
Demoiſelle d'Egrigny , fille du Marquis d'Egrigny,
capitaine de grenadiers des Gardes - Françoifes
, avec le Comte de Maïts de Goimpy , capitaine
de vaifleau.
NAISSANCES.
Le 19 Septembre , la Comtefle de la Tour- d'Au
vergne eft accouchée d'un garçon .
La Ducheffe de Sully eft accouchée d'une fille ,
le 27 Septembre.
De Vienne, le 19 Septembre 1772.
La femme du nommé Gentil , au fervice du
Prince de Kaunitz , eft accouchée , le 16 Septembre
, de trois enfans bien proportionnés , dont
deux garçons & une fille. Ils font tous en vie &
paroiffent fe bien porter . La mère , qui avoit déjà
eu dix enfans , fe trouve auffi -bien qu'après fes
autres couches .
MORT S.
Jofeph Leroi , Abbé de Domèvre , Général de
la Congrégation des Chanoines Reguliers de
Notre Sauveur , eft mort à Metz , le 6 Septembre.
Michel Jofeph Troger de l'Eguille , lieutenantgénéral
des armées nayales, commandeur de l'Or.
dre royal & militaire de St Louis , commandant
du département de Rochefort , eft mort à Angoulême
, le 5 Août , dans la loixante dixième année
de fon âge.
212
MERCURE
DE FRANCE
.
Pierre- Claude Marquis de Ribrevoie , chevalier
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , ancien
capitaine de Carabiniers , gouverneur pour
le Roi des ville & château de Dreux , eft mort à
Paris , le 20 Septembre , dans la foixante - dixième
année de ſon âge.
Jean Pageze , payfan de Tarbe , y eft mort
d'accident , dans la cent quatrième année de ſon
âge ; & Bertrand Cafenave , laboureur de la même
ville , y eft décédé à l'âge d'environt cent deux
ans.
Le fieur Henri Magdonel eft mort dernière→
ment à Madraz , en Croatie , à l'âge de cent dixhuit
ans.
N. Comte du Bole , brigadier , capitaine des
aifleaux du Roi , chevalier de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , eft mort à Breft , le 8 Septembre.
La Princefle Louifle de Lorraine , foeur du feu
Comte de Brionne , eft morte , le 2 Octobre , àà
Putteaux près Paris , dans la cinquante- neuvième
année de fon âge.
Magdeleine de la Boiffière , Abbeffe de l'abbaye
de Fabas , Ordre de Cîteaux , diocèle de Comminges
, eft morte dans ſon abbaye , à l'âge de
cent deux ans .
Claire -Thérefe d'Aguefleau , veuve de Guillau
me-Antoine Comte de Chaftellux , premier Chanoine
de l'Eglife cathédrale d'Auxerre, lieutenantgénéral
des armées du Roi , &c. eft morte à Paris
, dans la foixante - treizième année de fon
âge.
François Marie Collet , Evêque d'Adras , in
partibus , eft mort au château de Kerange , dioOCTOBRE
. 1772. 213
cèſe de Vannés , le 11 Septembre , âgé de quarante-
deux ans .
·
On a appris la nouvelle de la mort de la Prin
cefle Henriette- Louife- Marie Françoife- Gabrielle
de Bourbon Condé , Abbeffe de Beaumont-les-
Tours , qui eft décédée dans fon abbaye , le 19
Septembre , dans la foixante- neuvième année de
fon âge. La Cour a pris , à cette occaſion , le 27
Septembre , le deuil pour onze jours.
Armand Chevalier d'Arros , meftrede Camp ,
enfeigne & aide - major général des quatre compagnies
des Gardes - du - Corps de Sa Majefté , eft
mort à Paris , le 18 Septembre , dans la quarante
troiſième année de ſon âge,
LOTERIES.
Lecent quarantième- unième tirage de la Loterie
de l'hôtel-de- ville s'eft fait , le 25 Setembre , en la
maniere accoutumée . Le lot de cinquante mille
livres eft échu au Nº . 76426. Celui de vingt mille
livres au N ° . 70737 , & les deux de dix mille aux
numéros 6807872010.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 5 Octobre. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 47 , 59 , 57 , 38 , 15. Le prochain
tirage fe fera les Novembre.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page s
Lettre de Caïn , après fon crime , à Mehala ,
fon épouſe ,
ibid.
La double Inconftance , proverbe dramatique, 17
Le Confeil d'un Matelor , conte ,
Traduction de l'Ode IXe d'Horace du livre
premier , à Thaliarque ,
Stances fur la mort de Tircis ,
A Mile Rofalie de C *** , fur la triftefle ,
Elegie IIle du livre premier de Tibule ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
33
34
36°
37
38
44
45
48
so
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis , ibid,
OEuvres de M. le Marquis de Ximenez , 103
Fables orientales & poëfies diverſes , 126
Hiftoire de Littérature Françoile , 133
Recherches critiques , hiſtoriques & topographiques
fur la ville de Paris , 136
OCTOBRE . 1772 .
215
Traité élémentaire d'Arithmétique par M.
Boffut ,
Les Sacrifices de l'Amour ,
ibid.
138
Nouvelle édition de Molière , avec figures , 139
ACADÉMIE d'Amiens ,
SPECTACLES
Opéra ,
Comédie françoife ,
Comédie italienne ,
144
148
ibid.
149
155
A Mile Colombe, au fortir de la première pièce
de les débuts à la Comédie Italienne ,
Extrait d'une lettre de M. de L. H. à M. de
160
Voltaire , 161
Réponse de M. de V *** , 165
Lettre du même à M. M ** , ibid.
Vers à Mlle Clairon , 166
A M. L, auteur du Mercure de France , fur
la mufique , 167
Lettre à M, D. , un des directeurs de l'Opéra
de Paris ,
ARTS , Gravures ,
Mufique ,
Cours d'expériences fur l'Electricité ,
D'Hiftoire naturelle & de chymic ,
169
175
179
ibid.
182
216 MERCURE DE FRANCE.
-D'Anatomie ,
Décintrement du pont de Neuilly ,
Couplets poiflards fur le décintrement du
pont de Neuilly ,
183
ibid.
185
Lettre fur la tragédie de Pierre le Cruel , 187
Traits de Bienfaisance , 189
Actes d'Humanité , 190
Trait de Fermeté du jeune Comte de Molac , 101
Trait de Courage & d'Humanité ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préfentations ,
Mariages ,
Naiflances ,
Morts ,
Loteries ,
193
194
197
200
208
209
210
211
ibid.
213
APPROBATION.
J'AI lu , ΑΙ , par ordre de Mgr le Chancelier , le
fecond vol . du Mercure du mois d'Octobre 1772 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 14 Octobre 1772 .
paru
devoir en
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1772.
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGIL
QUE
DU
LIBRAR
PALAIS
ROYAL
A PARIS
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
GHAY
A
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Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur . On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & pièces de mufique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
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31.
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e
MERCURE
DE FRANCE..
OCTOBRE , 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Eté. Chant fecond du Poëme
des Saifons; imitation libre de Thompfon.
Eloge de la France.
La foleil baifle & perd enfin la rage : E
Il ne produit qu'une douce chaleur ,
Et réfléchit de nuage en nuage
La pourpre & l'or , la pompe & la fplendeur.
Le fage attend cette heure favorite
A iij
MERCURE DE FRANCE .
Qui lui promet tant d'innocens plaifirs :
Dans les forêts il obferve , il médite ;
Ou s'affoupit au doux bruit des zéphirs.
L'amant s'échappe aux regards du vulgaire
Four fe livrer aux élans de fon coeur ,
Et , s'enfonçant dans un bois folitaire ,
S'enivre en paix de l'objet enchanteur
Qui remplit feul fon ame toute entière.
Où , ma Zélis , porterons - nous nos pas ?
Tout nous invite à jouir des appas
Qu'offre à nos fens la campagne fleurie :
Viens parcourir ces fertiles côteaux ;
Vieas t'égarer fous l'ombre des ormeaux ,
Ou bien fouler l'émail de la prairie.
Volons enſemble aux bofquets de Meudon :
Contemplons -y ce vafte paylage
Qui s'embellit des feux de l'horiſon ,
Et que couronne un fuperbe feuillage.
Là , Paris lève un front majeftueux ;
Ici la Seine , arrofant les murailles ,
Roule à la mer fes flots ambitieux ;
Tournons nos pas vers ces bois spatieux :
Sur les jardins de l'auguſte Verſailles ,
Viens , ma Zélis , promener tes beaux yeux .
C'est là , c'eft là que , malgré la nature
Qui s'oppofoit aux defleins de Louis , *
* Louis XIV .
OCTOBRE. 1772 . 7
L'art déploya fa brillante impofture ...
Mais quel objet pour nos coeurs attendris !
Vois s'avancer ce-Roi couvert de gloire ,
Qui mérita le nom de Bien - Aimé ,
Qu'à Fontenoy couronna la victoire ,
Et qu'idolâtre un peuple renommé :
Tableau charmant ! vois fa famillle entière ,
Applaudiſlant à l'amour des Français ,
Se raflembler au tour de ce bon père !
Reçois , grand Dieu ! notre ardente prière ,
Et , pour combler nos plus tendres fouhaits ,
Conferve- nous une tête auffi chère !
Mais le tems fuit : revenons vers ce bois *
Où , dépofant l'éclat qui l'environe ,
Tu vis jadis ce modèle des Rois
Se délaffer du poids de fa couronne.
Fixons enfin nos regards fatisfaits
Sur ces beaux lieux où l'Horace Fançais , **
En méditant dans l'ombre & le filence ,
S'eft fait un nom , qui ne mourra jamais .
Reine des arts , inépuifable France ,
Ta gloire eft pure ainsi que tou bonheur ;
Tes Souverains règnent par la clémence ,
* Le Bois de Boulogne : la Muette.
** Perfonne n'ignore que Boileau avoir , à Auteuil
, une maison de campagne où il compofa une
partie de les chef- d'oeuvres immortels.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Et tes enfans , dignes de leur fplendeur ,
Maintiennent tous ton antique puiflance !
Heureux pays ! de tes riches guérêts
Le monde entier éprouve les bienfaits :
Ton fein fécond voit germer l'abondance ,
Et tes ruifleaux ne tariſlent jamais.
Les hauts fommets de tes vaſtes montagnes
Sont tout couverts d'innombrables troupeaux :
Flore & Pomone habitent tes campagnes ;
Bacchus protége & mûrit tes côteaux .
Dans tes cités un peuple actif & lage
Cultive , exerce & fait fleurir les arts :
Si tes guerriers volent aux champs de Mars ,
Un zèle pur anime leur courage ,
Et les lauriers couvrent tes étendarts.
France ! toujours tu fixas la victoire :
Que de héros font fortis de ton fein !
Le bon Henri , qui nâquit pour ta gloire ,
Le bon Henri devint ton fouverain .
Eh ! quei Français ne bénit ſa mémoire !
Conquérant fier , mais ami de la paix ,
Son nom fameux eſt gravé dans l'hiſtoire ,
Et mieux encor dans le coeur des Français.
Louis , François , ** Rois fi dignes de l'êtrre ,
* Louis XII. ** François I.
OCTOBRE . 1772.
Avoient jadis ébauché ton bonheur :
Henri parut ; bon père , tendre maître ,
Il t'aflura des jours pleins de douceur :
Son petit-fils , * moins grand que lui , peut- être ,
Te fit monter au faîte de l'honneur.
pien , combien d'illuftres perfonnages ,
Bravant l'envie & les viles clameurs ,
T'ont confacré leurs fublimes ouvrages ,
Et font comptés parmi tes bienfaiteurs !
Sully foutint , ranima ta foiblefle ;
Colbert t'apprit à protéger les arts ,
C'eſt à lui feal que tu dois ta richeſſe :
Duguay , des mers te rendit la maîtreffe ;
Veauban arma tes fragiles remparts .
Guefclin , Turenne & Maurice & Villars ,
Sur les débris de l'Europe affervie
Ont élevé tes nombreux étendarts :
Tout a plié fous leur vaſte génie.
Et vous , & vous , dont les nobles travaux
Du monde entier out ravi le fuffrage ,
Vous partagez la gloire des héros ;
Qui mieux que vous a droit au même hommage ?
Puiflent vos noms , ſemés dans més écrits ,
Les dérober à l'injure des âges !
Clairaut , Palcal , Defcartes , Maupertuis !
Qui ne s'enflamme au feu de vos ouvrages ?
* Louis XIV.
Av
10. MERCURE DE FRANCE.
De vos travaux qui ne fent pas le prix ?
Peintre énergique , ami de la nature ,
Divin Corneille , ô toi , qui du cahos
Tiras cet art , dont l'heureufe impoſture
Préfente aux fens tant de riches tableaux ,
Seul entre tous , ton ſublime génie ,
Qui de ton fiécle annonça la fplendeur ,
Occupe un rang digne de ta grandeur.
A tes côtés le chantre d'Athalie ,
Simple , mais fûr de triompher des coeurs
Frappe , attendrit & fait verfer des pleurs.
Qui ne frémit aux peintures brûlantes
Que deflina le fombre Crébillon ?
Molière ;
La mort le fuit , & de fes mains fanglantes
Semble guider fon finiftre crayon.
Dans les tableaux que nous traça
Le ridicule eft faifi trait pour trait :
Alcefte * gronde & fourit au portrait
Dont la foiblefſe a fourni la matière.
Mais il en eft , parmi ces noms fameux ;
Il en eft un qui reunit leur gloire :
Digne foutien des filles de mémoire ,
Qu'il fera cher à nos derniers neveux !
Homme immortel , ô Voltaire , pardonne ,
Si dans mes chants , jeune encore & fans nom
Je prends l'eflor & j'oſe à ta couronne ,
Malgré l'envie , attacher un fleuron .
* Le Milantrope.
OCTOBRE. 1772 . 11:
France , falut ! puiffe mon foible ouvrage
Etre accueilli de ce fexe enchanteur
A qui tu rends un légitime hommage!
Ah ! fi mes chants obtenoient fon fuffrage ,
Pour mes travaux quel fuccès plus flatteur !
De tes beautés , qu'accompaguent les graces,
Tout reconnoît l'empire féducteur :
Le doux plaifir voltige fur leurs traces ;
La liberté préside à leur bonheur :
Leur bouche appelle & promet les délices ,
Tendres faveurs dont s'enivre l'amour !
Tel un rofier , aux premiers feux du jour ,
De fes boutons entr'ouvre les calices .
Leur con d'albâtre , où des cheveux de jais
Tombent flottans en boucles ondoyantes ,
Releve encor le prix de leurs attraits :
De leur beau fein les formes féduifantes
Charment enfin les regards fatisfaits ;
Mais leurs talens , encor plus que leurs charmes ,
Fixent les coeurs qui leur rendent les armes.
Daigne , fenfible à mes juftes fouhaits ,
De mon pays étendre la puiflance !
Daigne , ô grand Dieu ! le combler de bienfaits :
Que , protégé par ta fainte affiftance ,
A fe foumettre il force fes rivaux ;
Et que la paix , la gloire , & l'abondance
Soient à jamais le prix de fes travaux !
Par M. Willemain d'Abancourt.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
MORALITÉ.
COMBIEN l'homme eft
inconſéquent !
Tel qu'une girouette , il change à tout inſtant :
Il veut , il ne veut plus : il condamne , il approuve
:
11 juge tout ; fur tout en maître il veut trancher ;
Et même au bien , qu'en ſon chemin il trouve,
Il préfère le mal qu'il faut aller chercher.
Par le même.
LE LION - JUG E.
Fable imitée de l'allemand .
VOULANT ( de tout bon Roi , c'eſt l'objet principal
)
Réformer les abus & mettre un frein au vice ,
Le Lion fit fçavoir qu'il tiendroit tribunal ,
Et que l'équité feule armeroit la juſtice .
Tous les fujets de ce juge nouveau
Furent mandés près la grandeur ſuprême :
OCTOBRE. 1772. 13
La Vache réclama ſon Veau ,
Son Veau , l'objet de fa tendrefle extrême.
Le juge examinoit tour- à- tour les ſujets ,
Pour trouver l'indice du crime ;
Car , c'est en vain qu'on cache les forfaits ,
Sur le front le remords s'imprime.
Sire , ce n'eft pas moi , dit le Loup. Eh ! pourquoi
,
Sans te voir accufé , te défends- tu ; dis-moi?
Repliqua le Lion : c'eſt toi , toi , miſérable ,
Qui dévoras le Veau ; j'en fuis für , & la loi
Te condamne à mourir d'un fupplice femblable :
L'Ours va te dévorer . Il le fut en effet ,
Et ſon vaſte eſtomac prouva que du forfait
Meffire Loup étoit coupable.
En vain , pour le cacher , on tente mille efforts.
On ne peut , quoiqu'on faffe , échapper au remords.
Par le même.
14 MERCURE DE FRANCE.
LES dangers d'une mauvaife Education.
Anecdote.
RIEN de plus néceffaire que l'éducation.
Perfonne n'ignore cette vérité ; rien de
plus difficile que d'en donner une bonne,
& rien de plus négligé cependant ( celle
des femmes fur tout. ) On le contente de
leur enfeigner l'art de féduire , fans chercher
à les prémunir contre les dangers de
la féduction. Je fuis un trifte exemple
de cette vérité ; mes fautes ont été les
fuites néceffaires de la mauvaiſe éducation
que j'ai reçue. Je vais le prouver.
Je fuis née d'une famille diftinguée &
riche . Mon père, qui fe nommoit le comte
de Verneuil, perdit la vie avant que j'euſſe
vu le jour ; ce fut mon premier malheur.
Le fecond , non moins terrible ,fut '
d'être fille d'une mère uniquement ocupée
de fa beauté , négligeant, pour la faire
valoir, les devoirs facrés d'époufe & de
mère qu'elle ofoit appeller petits préjugés .
C'étoit une joliefemme enfin .
O vous qui me lirez , daignez pardon .
ner à ma plume d'ofer tracer le portrait
OCTOBRE 1772. IS
de celle qui me donna l'être , fans le flatter
; je n'en refpecte pas moins fa mémoire
; & fes défauts que l'ufage femble
excufer , ne font dévoilés ici que pour
prouver à mon fexe les fuites fâcheufes
d'une conduite imprudente , & combien
il eft effentiel pour les femmes , qu'elles
faffent de leurs devoirs leur plus chère
Occupation ; qu'elles fentent que pour
mériter le doux nom de mère , il ne fuffit
pas de donner la vie à un être ; qu'il faut
encore que par leurs foins , il puiffe aimer
la vertu , devenir bon citoyen & capable
de faire un jour le bonheur de l'ob
jet auquel le fort doit l'unir.
A peine fortie du fein de ma mère ,
je fus confiée à des mains étrangères . Elle
fembla prefque oublier ma foible exiftence
; jamais fes bras ne me preſſèrent
contre fon fein ; jamais un regard careffant
ne fourit à mon berceau ; mes premières
larmes coulèrent , & perfonne ne
daigna les effuyer ; trifte préfage des malheurs
qui devoient affaillir le cours de ma
vie .
Des mains de ma nourrice , je paffai
dans celles d'une de mes tantes qui étoit
Abbeffe de R..... Elle me reçut avec
tranfport. Les Religieufes, pour faire leur
cour à ma parente , ne témoignèrent pas
16 MERCURE DE FRANCE .
*
moins de joie de me voir arriver. Je fus
pour elles , pendant quelque tems , un
autre Vert- vert ; mais , fans fortir du couvent
, ce nouveau Vert- vert fe gâta . Il en
fut puni ... On me combloit de bonbons,
de careffes ; les noms les plus doux m'étoient
prodigués ; on applaudiffoit à mes
caprices ; on forçoit mes compagnes à
m'obéir , par conféquent on m'attiroit
leur haine. Mais , mon fexe , vous le favez
, la rufe eft le premier préfent que
vous reçutes des dieux ; il vous tient lieu
de force & fouvent vous fert mieux
qu'elle. Mes compagnes , quoique toutes
liguées contre moi , extérieurement me
combloient d'amitié ; & fous cette apparence
, elles me faifoient mille malices
dont il m'eût été difficile de me plaindre.
Les Religieufes même , dont j'avois été
l'idole , ne tardèrent pas à me prouver
combien elles m'aimoient peu . Celle à
qui
ma bonne tante avoit confié le foin
de mon éducation , après avoir employé
tout fon art à me développer les élémens
d'une religion qu'elle étoit bien loin de
connoître , voyant mon obftination , m'abandonna
.
La musique & la danfe furent les feules
chofes
que je voulus bien apprendre. La
nature m'avoit donné la voix la plus éten
OCTOBRE. 1772. 17
due & la plus flexible ; ces malheureufes
difpofitions aux talens futils me dégoûtèrent
abfolument d'occupations plus folides
. Perfonne n'ofoit contrarier mes
goûts , c'eût été bleffer mon amour propre.
Ma tante qui ne voyoit en moi que
d'heureufes difpofitions , qualifioit mes
impertinences du titre de noble orgueil ;
elle me difoit fouvent que par mes fentimens
, j'étois digne du nom que m'avoient
tranfmis mes ayeux .
Ma mère qui , deux ou trois fois l'an.
née , fe déroboit à la fociété pour venit
paffer quelques heures à la grille , me confirmoit
encore dans mes idées ; ce n'eſt
pas qu'elle ne me dit qu'il falloit être modefte
, mais elle l'étoit fi peu... La figure,
felon elle , étoit le plus mince avantage ;
cependant elle prenoit le plus grand foin
de la fienne... Les enfans remarquent
tout ; rien de cela ne m'étoit échappé. Ma
mère m'avoit infpiré le dégoût le plus vif
pour fa morale & le plus ferme defir de
l'imiter.
Enfin les années les plus intéreffantes
de ma vie , puifqu'elles devoient décider
de mon fort , ne furent employées qu'à
me préparer des jours affreux . Aucuns
principes folides n'avoient été gravés dans
18 MERCURE DE FRANCE.
mon efprit ; jamais de douces larmes n'a
voient humnecté mes paupières. Je pleurois
quelquefois , mais jamais fur les
malheurs d'autrui ; ma vanité en étoit le
feul motif. Un événement cruel m'éloigna
d'une maison où , pour mon bonheur,
je n'aurois jamais dû entrer. J'ai dit que
mes compagnes avoient pris pour moi la
plus grande aversion , & je la méritois
bien . Sans ceffe ocupée à leur nuire , leur
chagrin étoit ma plus douce jouillance.
Ma tante m'avoit fait préfent d'un ferin
que j'aimois extrêmement. Un jour il
s'égara ; je le cherchai pendant plus de
deux heureux fans fuccès ; cela me fit atriver
à la claffe plus tard que je ne l'aurois
dû. La maîtreffe générale , contre fon or ,
dinaire , me querella ; & moi , contre le
mien, je fus fort douce. La perte de mon
oifeau m'avoit atterée ; j'étois humiliée
du parti qu'il avoit pris . Mais enfin l'heure
de la récréation étant arrivée , j'allois
oublier , dans mes jeux , mon oifeau chéri
, lorfque je l'apperçus dans les mains
d'une de mes compagnes ( celle qui me
haïffoit le plus. ) Cette petite perfonne
voulant fe venger de tout ce que je lui
avois fait, perçoit, avec fon aiguille , mon
oifeau. Alors ma fureur ne connoît plus.
OCTOBRE . 1772. 19
de bornes ; je retire l'aiguille avec précitation
, ma main s'égare & va bleffer l'oeil
de cette malheureufe enfant. Elle tombe
évanouie ; les penfionnaires accourent, & .
voyant le fang couler , alloient fe jetter
fur moi , & m'auroient infailliblement
fait un mauvais parti , fi nos maîtreffes
ne fuflent accourues au bruit que nous
faifions. L'étonnement , la frayeur où
m'avoit jettée l'action que je venois de
commettre , produifirent en moi le même
effet que la douleur fur ma compagne . Je
perdis connoiffance , & n'y fus rappellée
que par les pleurs de ma tante qui m'ap
prit , en fanglottant , que fes Religieufes
& mes compagnes étoient venues la fup.
plier de me faire fortir du couvent ; elle
m'ajouta qu'on étoit perfuadé que c'étoit
volontairement que j'avois privé la jeune
perfonne d'un oeil . A ces mots , le défefpoir
& la honte m'arrachèrent des larmes;
je fuppliai ma tante de me faire conduire ,
dès le lendemain , à la terre de ina mère ,
qui étoit très- peu éloignée du couvent ,
& de lui en donner des raifons qu'elle
pût trouver bonnes . Ma tante écrivir à
l'inftant à ma mère que ma fanté exigeoit
quelques jours de diffipation ; qu'elle
m'envoyoit à la campagne à cet effet ;
qu'elle croyoit qu'il étoit tems de me
20 MERCURE DE FRANCE.
mettre àportée de perfectionner mes talens
; que Paris étoit le feul lieu capable
de remplir cet objet , &c . &c. &c.
Le lendemain , de très bonne heure ,
je partis. Les regrets de ma tante furent
très-vifs , & les miens très- modérés ; le
reſte du couvent me vit partir avec la
plus grande joie .
—
Me voilà donc en chemin , dans la pefante
voiture de Mde l'Abbefle ; une vieille
tourrière m'accompagnoit . Dès que
nous fumes enfemble , elle commença le
plus ennuyeux fermon . Quel âge avezvous,
me dit elle ? —Quinze ans bientôt,
ma foeur.
Quinze ans & jolie , quel
malheur ! Et pourquoi ? Vous ignorez
, ma chère enfant , à quels dangers
vous allez être expofée ; priez le Ciel
qu'il veille fans ceffe fur vous. Elle me
parla de l'Enfer , de toutes les punitions
réfervées aux méchans ; mais elle ne me
dit pas un mot des récompenfes deftinées
aux bons. Enfin j'arrivai au château de ...
Je remarquai en ma mère plus de furpriſe
que de joie en me voyant. Elle avoit
quelques raifons de n'être pas contente
de mon retour ; une fille de quinze ans
vieillit un peu les attraits... Cependant
il eût été difficile d'éclipfer ceux de ma
mère , & fi je la voyois bien alors , elle
OCTOBRE. 1772. 21
me paroiffoit mieux que je n'ai jamais été.
Elle avoit alors chez elle la fociété la
mieux choifie ; j'en fus reçue on ne peut
plus agréablement . Une Dame , de quelques
années plus âgée que ma mère , lui
propofa de me mettre à Paris à l'abbaye de
P.... où elle avoit fa fille .
•
Si les premiers regards me furent favorables
, il s'en fallut bien que la fuite
me le fût autant . On démêloit , à travers
ma timidité , un extrême defir de plaire ;
ma hauteur , avec les gens de ma mère ,
fe manifefta bientôt. La connoiffance
que je donnai de mon caractère hâta mon
entrée au couvent . L'amie de ma mère
qui me questionnoit quelquefois , ne tarda
pas à s'appercevoir que non feulement
je n'avois aucune connoiffance de la religion
refpectable que nous profetTons ,
mais que je n'avois pas même la plus légère
idée des vertus morales qui font la
bafe & le foutien de la fociété . Sans faire
part à ma mère de les obfervations , elle
la preffa de me faire conduire à l'abbaye
de P... Mde la Comteffe de Beaufange ,
( c'étoit le nom de cette refpectable Dame
) écrivit à la maîtreffe générale. Elle
ine peignir , fans doute, telle que j'étois ;
( c'étoit être bien mal annoncée. ) Je par22
MERCURE DE FRANCE.
tis fans emporter de regrets & fans en
laiffer. L'abbaye de .... étant dans un
fauxbourg de la capitale , je ne jouis pas
du plaifir d'en connoître les beautés . J'arrivai
d'affez bonne heure . La femme de
chambre qui me couduifoit , demanda
Mile de Beaufange . Dieu ! quelle fille je
vis. Elle avoit à- peu -près dix huit ans ;
fa figure étoit noble & douce ; le coloris
le plus tendre animoit un teint de lis ;
une langueur intéreffante tempéroit la
vivacité de fes yeux. Elle m'accueillit
avec une douceur charmante , me préfenta
à la maîtreffe générale & à toutes
les perfonnes de la maifon comme une
amie que fa mère lui envoyoit. Je ne
fçais pourquoi Mile de Beaufange m'en
impofoit. Je fentois fa fupériorité ſans.
jalouſie , mais je la craignois.
Après quelques jours paffés dans les
amuſemens , on me propofa de fuivre
l'exemple de ma nouvelle amie , d'érudier
avec elle , l'hiftoire , la géographie ;
on voulut favoir fi j'étois inftruite de ma
religion , & l'on chargea ma compagne
de me faire là - deffus quelques queftions.
Un foir que nous nous promenions dans
une allée écartée , je l'interrogeai d'abord ,
je la mis à même de caufer avec moi .
OCTOBRE. 1772. 23
-
Comment faites - vous , lui dis - je , pour
vous faire adorer de toutes les perfonnes
qui vous connoiflent ? -Adorer ! il n'eſt
qu'un Etre à qui l'on doit des actes d'adoration
, & c'eft au Dieu puiffant qui
nous créa . Dites des fentimens de
crainte. Quoi ! fes bienfaits n'ont ils
pas précédé les vengeances ? tout ce que
la nature nous offre de beau , les produc
tions de cette bonne mère , les merveilles
du Ciel , la vie qu'il nous a donnée .
-La vie ! pour fouffrir , pour la perdre
bientôt ; ce Dieu , continuai - je , que vous
peignez fi bienfaifant , on me l'a toujours
imontréfous l'afpect le plus terrible , toujours
armé de foudres prêtes à exterminer
les foibles humains ; il veut , ce Dieu
vengeur , qu'on renonce à foi - même , à
l'amitié , aux liens du fang.... Arrêtez ,
me dit elle , connoiffez mieux l'Etre
Puiffant , qui , d'un fouffle , créa cet Univers
, qui , par un feul acte de volonté ,
en règle les mouvemens avec l'ordre le
plus admirable & le plus magnifique : fi
quelque chofe nous ordonne de l'adorer ,
ne font- ce pas fes bienfaits ? le premier
de fes commandemens , le voilà rempli ;
le fecond n'eft il pas ? Aimez vos frères ,
aimez les comme vous - même . Quel
·
·
24 MERCURE DE FRANCE.
commandement plus exprès pouvoit
faire ce Dieu plein de bonte ? C'eſt la
morale refpectable de l'Evangile ; partout
on y voir un père voulant le bonheur
de les enfans , en cherchant à leur
faire aimer la vertu ; & peut on être heureux
fans elle? L'homme méchant goûtat'il
jamais une véritable paix ? Les temords
ne viennent - ils pas troubler fes
plus doux inftans ? .. Pourquoi donc , disje
à mon amie , ne m'a - t'on jamais inftruite
de ces vérités , & pourquoi des filles
faites pour inftruire les autres , en favent
elles aufli peu? c'eft, repliqua Mlle de
Beaufange , un des plus grands malheurs.
Deftinées par l'Etre Suprême à devenir
chacune la compagne d'un homme , à don
ner nos premiers foins aux enfans qui
naiffent de cette union ; il feroit bien né
ceffaire qu'on jetât dans notre ame les fondemens
d'une piété folide & éclairée ,
qu'on nous peignît la Religion telle qu'elle
eft , grande & fublime , digne de fon
Auteur enfin. Quels foins ne devroit on
pas employer pour nous infpirer le goût
des chofes folides ? Mais , ma chère , me
dit elle , je fens que mes raifonnemens
doivent vous donner de l'ennui , ce n'eſt
pas à votre âge , en effet , pas même au
mien
OCTOBRE. 1772. 25
mien , qu'on s'en permet de femblables;
mais , dix-fept ans de foins donnés par la
plus digne des mères , & l'événement
malheureux qui m'a éloigné d'elle ont
donné à mon caractère une teinte de férieux
, & à mon efprit un peu plus de
folidité, peut- être, que n'en ont les jeunes
perfonnes ; cependant ce férieux , cette
folidité prétendue , me dit- elle , en rougiffant,
ne m'ont point empêchée de faire
des fautes ; ainfi , mon amie , ne prenez
pas trop bonne opinion de moi . Telles
étoient mes converfations avec l'eftimable
Mlle de Beaufange : ce caractère fi digne
de mon refpect , le devint bientôt de ma
jaloufie. Je ceffai preſque de la voir , elle
m'en fit de tendres reproches ; je n'ofai
lui en avouer les motifs , ils étoient trop
bas . Sa modeftie ne lui permit pas de les
deviner , mais elle fut la feule . Mile de
Beaufange ne continuoit pas moins à me
donner les preuves les plus marquées de
fon amitié. Vous avez , me dit - elle un
jour , le plus charmant extérieur ; la nature
femble s'être plû à vous former ; mais,
mon amie , vous faites , ce me ſemble
trop d'état des talens agréables ; la raifon
pour plaire , je le fais , a befoin que les
graces l'embelliffent. Ne feroit- il pas pru
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
dent de croire ce qu'elle nous confeille ,
d'amaffer un trèfor pour l'avenir , & de
chercher à plaire dans le tems où ſes graces
n'exiftent plus ? Mais je vous contrarie
, & par conféquent je vous déplais . En
effet , lui répondis je avec affez d'aigreur,
n'ai je pas de quoi être ennuyée de vos
préceptes ? Que fais - je donc qui doive
-vous choquer ? Je m'applique à la mufique
, à la danſe , j'aime la parure , tout
cela n'eft il pas de mon âge ? Voudriez -vous
que je fuffe tout le jour occupée à écouter
les fermons de nos bonnes religieuſes ?
-Non , mais je voudrois qu'il y en eût
une partie confacrée à la lecture ; vous
connoîtriez par elle jufqu'où les paffions
peuvent porter les hommes ; vous les ver.
riez quelquefois les élever au - deffus de
l'humaine nature , plus fouvent les abaiffer
au - deffous d'elle.... Nous en étions
là , lorfqu'on vint avertir mon amie
que
fon frère , arrivé depuis peu de fon régiment
, l'attendoit au parloir avec un autre
jeune homme. Ces deniers mots la firent
rougir & pâlir fucceffivement . J'attribuai
ces divers mouvemens au plaifir que caufoit
à Mlle de Beaufange cette nouvelle ;
zelle m'engagea à l'accompagner dans cette
vifite , j'y confentis , non fans jeter les
OCTOBRE . 1772 27
yeux fur une glace pour voir fi j'aurois
lieu d'être contente de ma figure . Mais
j'en fus bien punie ; je n'y vis que la beauté
de Mlle de Beaufange.
Nous traversâmes la cour qui nous féparoit
des parloirs , fans nous rien dire .
Mon amie , appuyée fur mon bras , trembloit
; je ne fçai ce qui fe paffoit en moi ;
mais j'aurois été fâchée qu'on me parlåt.
Enfin nous arrivâmes . Mlle de Baufange
me préfenta fon frère : elle lui dit , avec
affez d'embarras , mon nom. Moi , j'étois
reftée immobile pour la première fois ;
je fentis un trouble dont j'ignorois la
caufe ; je ne m'étois point apperçue que
le jeune homme qui acompagnoit le frère
de mon amie , & qu'on nommoit le
Comte d'Orimout , s'étoit écarté après les
premiers complimens , pour lui parler.
Je ne vis que M. de Beaufange ; mes yeux,
quoique baiffés , n'en appercevoient pas
moins que jamais la nature n'avoit mis
Etant de complaifance & de foins à former
un être.
$
Après quelque tems de converfation ,
qui me parurent une minute , Mlle de
Beaufange fe rapprocha de nous ; la converfation
devint générale ; fon frère la
félicita de ce qu'il m'avoit pour compa-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
gne ; elle répondit obligeamment qu'elle
fentoit tout ce que ma fociété avoit d'agréable
pour elle , elle ajouta qu'elle craignoit
feulement que la fienne n'eût pa
les mêmes charmes pour moi ; elle avoit
un fon de voix fi doux , fi touchant ! Je ne
l'entendis parler qu'avec dépit. Par je ne
fais quel motif, je levai les yeux fur M. de
Beaufange, & j'apperçus avec une fatisfaction
extrême qu'il me regardoit avec l'airdu
plus tendre intérêt . L'heure de fe féparer
arriva il me demanda la permiffion de me
faire fa cour quelquefois ; je ne fçais ce
que je lui répondis , mais mon coeur lui
accorda fa demande ; nous nous quittâmes
, non fans regrets ; la mélancolie de
ma compagne parut avoir pris de nouvelles
forces. Si nous avions gardé le
filence en allant au parloir , nous fumes
bien moins tentées de le rompre en le
quittant. Mon amie prétexta une affaire
pour refter feule , je n'en fus pas fâchée ;
j'aurois defiré retourner chez moi , mais
je n'étois pas auffi libre que mon amie;
elle devoit fa liberté bien moins à fon âge
qu'à fa raifon je fus obligée de continuer
les exercices de la claffe qui me pa
rurent auffi longs que m'avoit paru courte
l'heure que j'avois paffée avec le frère
OCTOBRE. 1772 . 29
de mon amie . Le lendemain , j'allai favoir
de les nouvelles ; je la trouvai dans
fa chambre, la tête appuyée fur fes mains ,
fondant en larmes : fitôt qu'elle me vit ,
elles redoublèrent. Ah ! mon amie , me
dit elle , en m'embraffant , pardonnezmoi
le mystère que je vous ai fait jufqu'à
préfent de mes foibleffes & de mon malheur
, votre jeuneffe eft mon excufe ;
mais je ne puis plus me taire , je croirois
offenfer l'amitié , en vous cachant plus
long tems mon funefte fecret. Lifez , me
dit- elle , en me préfentant un papier ,
lifez mes fautes , & la tendreffe de la plus
digne des mères. Puiffe mon exemple
vous préferver des erreurs dans lefquelles
je fuis tombée ! Je l'embraffai fans lui rien
dire , & je lus ce qui fuit .
»
Lettre de Mde de Beaufange à fafille.
Quoi ! ma fille , après les ordres les
plus exprès , le Comte d'Orimont oſe
» fe préfenter à votre grille , & vous olez
» le recevoir ! c'eft donc là le fruit de dixfept
ans de peines ? ah ! ma chère Sophie
, fi je vous ai aimée , fi je vous ai
» donné les preuves les moins équivoques
» de ma tendreffe , écoutez la voix de la
"
99
B iij
30
MERCURE DE FRANCE.
و
35
"
"
"
raifon , voyez le péril où vous êtes ;
» d'Orimont eft un impofteur ; tout ce
qu'il vous a dit de lui eft faux , excepté
» fa naiffance , qu'il deshonore. Toutes
» fes actions ont été un tiffu d'horreur ;
» il s'eft avili
par plufieurs preuves de lâcheté
; fes vices ont porté le poignard
» dans le coeur de fon malheureux père ;
» fa trop indulgente mère , victime de fa
» foibleffe , s'eft vue dépouillée par fon
» fils , & réduite à la plus affreufe misère .
» Dans ce cruel état , elle déplore , mais inu .
» tilement, la mauvaife éducation qu'elle
" a donnée à fon fils.... Voilà , ma
» chère Sophie , l'objet qui vous fait négliger
votre mère & qui vous éloigne
d'elle ; vous , celui de fes foins & de fa
» complaifance , avez - vous pu croire un
inftant , qu'un homme de qualité , ri-
» che , qui n'avoit befoin , pour vous ob-
» tenir , que d'en faire la demande à vos
» parens , eût employé , s'il eut été ver-
» tueux , des voies auffi baffes ? corrom-
»pre mes femmes , chercher à féduire
» une jeune perfonne pour la mettre au
» rang de ces viles créatures victimes
» de leurs foibleffes , & de la corruption
» de leur féducteur. Mon enfant , je ne
» vous fait point de reproches ; le fenti-
""
»
"
OCTOBRE . 1772. 31
» ment que vous éprouvez eft dans la na-
» ture , il eft pur comme le coeur qui l'a
>> reçu ; c'est votre choix que je condam-
» ne . Ma fille ! ah ma fille ! quand me di-
» rez vous ? Ma mère , je fuis digne de
» vous embraffer. »>
Quelle lettre ! dis- je , à Mlle Beaufange
; & quelle mère vous avez ! hélas ! oui ,
me dit - elle , & c'eft cette mère fi refpectable
& fi tendre que j'offenfe ; mais , c'en
eft fait , le mépris a fait place à l'amour ;
la playe eft au fond de mon coeur , l'ingrat
l'a déchiré , ce coeur , c'eft à la raifon à la
fermer. Ma mère , dit- elle avec vivacité,
je ferai digne encore de vous donner ce
nom . Ecoutez , mon amie , mon frère
vient aujourd'hui , voyez - le pour moi ;
dites- lui que j'ai pris la réfolution inébranlable
de renoncer au Comte d'Orimont
, que mes yeux ne fixeront jamais
les fiens .
J'admirai au fond de mon coeur le généreux
courage de mon amie , je fentis :
qu'à fa place j'euffe été bien moins raifonnable
qu'elle. Pendant plufieurs ,jours
je jouis du plaifir de voir M. de Beaufange.
Sa foeur , après quelques inftances , confentit
à m'accompagner ; nos entretiens
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
il
devenoient chaque jour plus intéreffans ;
le frère de Mlle de Beaufange joignoit à
un efprit cultivé , une ame auffi fenfible
qu'elle étoit belle . Naturellement mélancolique
, fon caractère étoit porté à la tendreffe
. Il chantoit comme un ange ; fes
fons étoient auffi doux que fes yeux ;
m'accompagnoit fouvent ; il paroiffoit fe
plaire à m'entendre ; nos entretiens finiffoient
toujours trop tôt pour tous trois.
Jamais fa bouche ne m'avoit dit , je vous
aime ; mais qu'il m'avoit éte facile de le
deviner ! fon refpect timide & tendre
étoit ce qui m'en avoit mieux inftruite .
Un foir il nous dit qu'il partoit pour la
Terre de fa mère ; qu'il y resteroit quelque
tems ; que pour le confoler d'une abfence
qui l'ennuyeroit beaucoup , il écriroit à
fa foeur , & qu'il me prioit de permettre
qu'il s'inforinât de mes nouvelles . Il lui
recommanda , comme il le faifoit fouvent
, de s'occuper à la lecture ; c'étoit ,
difoit-il , la nouriture de l'ame ; par elle
nous apprenons à perfer.
J'avois quelquefois , d'après fes confeils
, voulu lire les auteurs qu'il m'avoit
prêtés ; mais mon peu d'habitude à m'en
occuper , me les rendoit très - ennuyeux ;
d'ailleurs , toute occupée de M. de Beau
OCTOBRE. 1772. 33
fange , je ne voyois que lui ; fon image
étoit la feule chofe qui fe préfentoit à mon
efprit.
Nous fumes cinq jours fans entendre
parler de lui ; pendant ce tems je négli
geai tous mes exercices , tout .... juſqu'à
ma toilette , qui faifoit ordinairement ma
plus grave & ma feule occupation , Enfin
le fixième au matin , mon amie entra
dans ma chambre , une lettre à la main.
Comment fe porte- t- il , lui demandai - je ,
avec précipitation ? Il ne fe portera bien ,
répondit elle en fouriant , qu'après votre
réponſe ; & fans me donner le tems de répondre
, elle me lut ce qui fuit.
"
Lettre de M. de Beaufange àfafaur.
« Vous connoiffez l'amour , ma chère
» foeur , vous excuferez aifément ma paf-
» fion ; la plus auftère vertu , vous le fa-
» vez , réſiſte à peine à fes charmes ; ceux
» de Mile de Verneuil ont fair fur moi la
plus vive impreffion. J'en ai fait l'aveu
» à ma mère & à celle de votre aimable
» amie : routes deux m'ont permis d'af
30
pirer à fa main ; mals comme fon coeur
» eft pour moi le don le plus précieux , je
» la ſupplie de me dire , avec la candeur
» de fon âge & la fincérité d'une ame
By
34
MERCURE DE FRANCE :
honnête , fi elle partage mes voeux ; je
» vais lui donner une preuve de ma fin-
» cérité ; qu'elle daigne m'imiter.
"
"
» J'ai vingt- fix ans , il y en a huit que
» je fuis dans lemonde ; les femmes ont
» été l'objet de mon amufement , aucunes
» ne m'avoient fixé , jufqu'au moment où
» je vis Mlle de Verneuil . Pour la premiè
» re fois , je fentis que l'amour eſt une
paffion impérieuſe à qui rien ne réſiſte ,
qui peut être le germe des plus grandes
» vertus , & pourroit l'être des plus grands
» vices , s'il étoit poffible de s'attacher à
» un objet méprifable. Le lien que je de-
» fire former avec votre amie , me paroît
» le plus refpectable & le plus faint des
» engagemens : être occupé de ma fem-
» me ; l'adorer , fervir ma patrie , parta-
» ger mon coeur entre ces deuxobjets ;
» être de moitié avec elle pour les foins
» paternels , voilà mes projets. Mlle de
» Verneuil fe fent- elle affez de force pour
» partager ma façon de penfer ? Voudroit
,, elle n'avoir d'admirateur de fes vertus,
» que fon mari ? Si elle accepte mes pro-
»
"
pofitions , je fuis à fes pieds dans deux
» jours ; fi au contraire , elle me refuſe ,
» j'irai loin d'elle déplorer mon malheur ,
» & l'adoter en fecret.
ม Cette lettre , ma chère foeur , vous
"
OCTOBRE. 1772. 35
» paroîtra , faus doute , d'un genre fingu
» lier : ce n'eſt point à l'efclave de von-
» loir impofer des loix à fa fouveraine ;
» je fens que vous pouvez avoir raifon ;
» mais je ne puis voiler un inftant ma
façon de penfer , fur- tout à l'objet que
j'adore. Répétez , à votre aimable amie ,
» ma foumiffion à fes ordres , quelques
rigoureux qu'ils puiffent être , &c.
"
"
"
Cette lettte me jeta dans la plus grande
furprife ; mes yeux étoient fixés fur
elle , fans avoir la force de les en détacher.
Comment , me dit Mile de Beaufange
, dois - je expliquer votre filence ?
Seroit- il l'arrêt de mon frère , ou l'aveu
de vos bontés pour lui ? Que dois- je écrire
? Répondez avec fincérité ? Croyez que
s'il eft poffible d'être plus galant que
M. de Beaufange , il ne l'eft pas d'aimer
davantage . Marquez à votre frère que
la volonté de ma mère fera toujours la
mienne. Mlle de Beaufange m'embralla
tendrement ; je craignois , me dit cette
aimable fille , que vous ne fufliez un peu
alarmée des principes févères de M. de
Beaufange ; j'avois craint que fon goût
pour la retraite n'eût de quoi vous deplaire
; votre acquiefcement à fes vocux
me fait prefque oublier mes malheurs .
`B`vj
36 MERCURE DE FRANCE.
-
J'irai bientôt préfenter à ma mère une
feconde fille , & porter à fes pieds mon
repentir. Vous allez bien vîre . -Pourquoi
, ma chère , retarder la fatisfaction
de nos deux familles ? le bonheur de mon
frère & le vôtre , fans doute. Je rougis un
peu , & pour toute réponſe , je lui demandai
la permiffion de me retirer . J'allai
au jardin rêver à ce que je venois de
lire. Quels plaifirs fe préfentèrent à mon
imagination ! quel flateur avenir le genre
de vie que me propofoit M. de Beaufange
ne m'effrayoit point. Une jolie
femme, me difois- je , eſt toujours maîtreffe
de changer à fon gré les goûts de
fon mari ; d'ailleurs , j'étois bien réfolue
de fuivre toujours les miens , quoiqu'il
pûr arriver. Je formai l'extravagante réfolution
d'éclipfer , par mes travers , toutes
les femmes du jour.... A peine deux
jours s'étoient écoulés, depuis la réponſe de
Mlle de Beaufange , que nos deux mères
vinrent nous prendre . Je trouvai la mienne
moins froide & moins jolie ; trois ans
s'étoient paffés depuis mon entrée au couvent
, & depuis ce tems , je ne l'avois point
yue.
Mde de Beaufange reçut , avec le plus
grand attendriffement , le repentir de fa
ille ; leurs larmes fe mêlèrent , & tour
OCTOBRE. 1772. 37
fut oublié. Mon amie fut, on ne peut pas
plus , regrettée de tout ce qui compofoit
le couvent ; pour moi je n'en reçus que
des politeffes froides , que je remasquai
peu.
A peine avions - nous fait une lieue que
nous apperçumes M. de Beaufange accompagné
du Chevalier de Vierville, jenne
homme dont l'extérieur étoit très- féduifant.
Je ſouhaitai qu'il pût faire oublier
à ma compagne fes premiers malheurs
. Je n'imaginois pas alors ceux qu'il
me cauferoit un jour. Nous arrivâmes à
Dannevelle , château appartenant à ma
mère. Trois semaines après, mon mariagey
fut célébré. J'étois la moins fatisfaite
de tout ce qui m'environnoit ; j'avois efpéré
d'être mariée à Paris ; je m'étois flatée
d'y étaler un fafte auquel j'attachois le
bonheur ; ma parure , dont je m'étois fort
occupée , n'étoit point telle que je l'aurois
voulu , mon mari y avoit préfidé ;
elle étoit d'une élégante fimplicité , chofe
qui me déplaifoit beaucoup ; point d'or
dans mes habits , prefque point de diamans.
La parure , trop riche & trop recherchée
, me difoit - il fouvent , nuit à la
beauté ; chaque ornement dont on veut
vous parer femble diminuer la vôtre , on
au moins la voiler à mes yeux. Tout ce
38 MERCURE
DE FRANCE.
qu'il me difoit là - deffus m'impatientoit
fort ; mais ce qui me déplaifoit davanrage
, c'eft que je n'appercevois jamais en
lui ces tranfports que j'avois fouvent vus
dans les héros de roman , dont ma petite
cervelle étoit encore remplie . Il étoit tendre
, empreffé , mais fans emportement ;
il donnoit la moitié de fon tems à l'amour
, & l'autre aux malheureux . Il partageoit
cette dernière occupation avec
Mlle de Beaufange , tandis que ma mère
& moi , faifions la nôtre de plaire à toute
la jeuneffe du canton.
Mon mari me propofoit quelquefois
de lire avec lui. J'écoutois un inftant par
complaifance ; mais des marques d'ennui
-éclatoient bientôt , & lui faifoient affez
appercevoir le peu de plaifir que je prenois
à l'entendre.
Enfin l'inftant de quitter la campagne
arriva ; nous retournames à Paris , à ma
grande fatisfaction . Ma mère refta à fa
campagne , où elle fe propofoit de paffer
l'hiver. Mde de Beaufange & fa fille allèrent
à l'abbaye de N. ... Pour nous ,
nous prîmes notre maifon. Mon mari
m'en confia les rênes , & jamais il ne fit
plus mal . Je n'avois pas la plus légère
idée de l'économie ; je croiois même qu'il
eût été bas à une femme comme moi , de
OCTOBRE. 1772 . 39
s'en occuper. Me lever à midi , recevoir
des petits maîtres à ma toilette , paſſer
delà dans un cercle , parler des réputations
, les déchirer, tourner en ridicule les
perfonnes attachées à la vertu , aller delà
au fpectacle , puis un petit fouper , rentrer
fort tard , gronder mes femmes , c'étoient
là mes utiles & louables occupations.
A peine voyois je M. de Beaufange.
C'est donc là , me dit- il un jour, avec
une extrême douceur , la vie que vous aimiez
? Etoit - ce là ce que vous m'aviez
promis ? Ah ! me dit il , en me regardant
tendrement, quel retour vous donnez aux
fentimens les plus vifs & les plus tendres
! -Vous , des fentimens vifs ? jamais
. Ah ! mon amie , que vous connoiffez
mal le véritable amour ! vous
ignorez que l'amant délicat cache quelquefois
la moitié de ce qu'il fent .... Je
ne vous montre pas tout les feux dont
je fuis embrafé . Ecoutez , ma femme ,
écoutez pour la dernière fois les con
feils de l'amitié & les réfolutions de l'amour.
Vous croyez , dans ce moment ,
qu'on ne peut être heureux loin du grand
monde & du tourbillon qui vous environne
, vous croicz que ce monde , qui
vous fuit avec tant d'empreffement , vous
40 MERCURE DE FRANCE.
>
fourira toujours ; non , mon amie , tour
corrompu qu'il eft , il ne pardonne rien ,
même à la jeuneffe & à la beauté ; les
hommes , adorateurs de vos charmes dans
ce moment bientôt mépriferont vos
moeurs , ou du moins l'apparence ; vous
regretterez alors , mais trop tard , d'avoir
fuivi ce genre de vie , de ne lui avoir pas
préféré celui qui auroit pu rendre heureux
votre mari ; vous pleurerez d'avoir
pu un inftant oublier vos devoirs ; ils vous
paroîtroient bien doux fi vous faviez aimer.
Eh quoi ! lui dis je , avec humeur
voulez- vous , Monfieur , que je vive com
me un femme de foixante ans , dans un
trifte château ; que je fuïe la fociété à qui
je plais ? Non , Monfieur , ce n'est point
mon projet. Et qui vous dit de l'abandonner
? Ne peut - on concilier les plaifirs
honnêtes & ceux que procure une douce
fenfibilité ? Si vous m'aimiez comme je
vous aime , vous oublieriez bientôt de
trompeurs amuſemens , & vous feriez le
bonheur du feul être qui fache vous aimer...
Je ne fais de quel ton il prononça
ces derniers mots , mais ils me pénétrèrent.
Ah ! lui dis - je , en l'embraffant , ou
bliez mes torts ; que majeuneffe meferve
d'excufe auprès de vous. Je vous aime
-
OCTOBRE . 1772. 41
uniquement , mon cher de Beaufange.
Vous m'aimez , & je me plains ! c'eſt à
moi à expier à vos pieds mon offenfe ; les
marques de la plas vive tendreffe fuccédèrent
à cette converſation . Deux mois
s'écoulèrent dans la plus tendre union ;
j'avois renoncé à cette fociété qui , en fi
peu de tems , avoit fait de moi une femme
à la mode , c'est-à- dire , un être affez
méprifable. J'allois voir fouvent Mde &
Mlle de Beaufange; l'une & l'autre étoient
pour moi des exemples bien touchans
d'honnêteté & de vertu . Mon mari paroiffoit
enchanté de ma conduite ; chaque
inftant fembloit augmenter fa tendreffe ;
il ne ceffoit de m'en donner de nouvelles
preuves ; il fuyoit tous les amuſemens frivoles
qui occupent la majeure partie des
jeunes gens ; il bornoit tous les fiens à
m'inftruire & à me plaire : mes plus legers
defirs étoient des loix pour lui . Tel étoit
l'être charmant & vertueux auquel le Ciel
m'avoit unie ; je le méritois bien peu .
Les incommodités que j'éprouvois depuis
quelque tems , ne laiffèrent pas de
doute fur leur caufe ; je fentis que j'étois
groffe. Cette nouvelle enchanta mon
mari , il redoubla de foins auprès de moi ;
il ne fe rebutoit point de l'humeur que
m'occafionnoient les indiſpoſitions infé42
MERCURE DE FRANCE.
parables de cet état . Il parloit avec enchantement
du bonheur d'être père . Tu ne
feras point mère à demi , me difoit - il ;
ton lait & mes foins conferveront à notre
enfant la vie qu'il a reçue de nous ; qui
l'aimera mieux de nous deux ? ce fera •
moi. Il fera l'image chérie de fa mère , il
aura mon coeur pour l'aimer . Dans ce mo
ment, matendreffe répondoitàcelle de mon
mari , & mes voeux aux fiens . Mais comment
compter fur une femme fans principes
, dont l'éducation n'a fervi qu'à corrompre
les vertus naturelles & à lui infpirer
les plus fauffes maximes ?
Le devoir (cruel quelquefois ) rappella
mon mari à fon régiment. Je ne peindrai
point fa douleur, elle fut extrême, malgré
tout le foin qu'il prenoit à me la cacher.
Cent fois il s'arracha de mes bras pour
s'y précipiter de nouveau . Il partit enfin ,
en me récommandant de lui conferver
les deux objets qui pouvoient feuls lui
faire aimer la vie. Les premiers momens
de fon abfence me furent infupportables ;
ma groffeffe , qui étoit fort avancée , me
caufoit des incommodités trop fréquentes
pour que je puffe aller chercher la fociété .
Bientôt le départ de mon mari me la ramena.
Le jeune Chevalier de Vierville
me quittoit peu ; il étoit complaifant ,
OCTOBRE . 1772. 43
gai , attentif. Inſenfiblement je m'accoutumai
à le voir. Dès lors je penfai moins
à mon mari. Il m'écrivoit à tous momens;
la paffion la plus vive fe peignoit dans
fes lettres ; j'y répondois ; d'abord mes
expreffions venoient plus vite que je ne le
defirois , bientôt je n'en trouvai plus.
C'étoit pour moi un ouvrage pénible que
de lui écrire. Le Chevalier me faifoit
très-fouvent l'éloge de mon mari , mais
d'une manière dangereufe pour ce dernier.
Beaufange vous aime , me difoitil
, mais il eſt trop exigeant ; il veut qu'à
votre âge vous foiez un Caton ; mais de
bonne foi , eft ce là le rôle de la beauté ?
Il veut , par exemple , que pour fuivre le
fyftême de Jean Jacques , vous nouriffiez
l'enfant dont vous ferez bientôt mère ,
mais mon ami oublie que rien ne gâte
davantage une jolie femme. -Vrai
ment , je le fais bien. Et pourquoi ne
lui pas défobéir fur cet article ? C'eſt un
prodigue dont il faut conferver le bien
malgré lui. Ah ! s'il connoiffoit , comme
moi , le prix de tant de charmes , il en
feroit plus avare . Mais croiez, Madame ,
que quelque rendre que puiffe être un
mari , c'en est toujours un ; le vôtre vous
aime , une autre vous adoreroit..
44
MERCURE DE FRANCE.
J'écoutois , avec un plaifir infini , le difcours
du Chevalier , & je ne mis que
trop en pratique fes dangeureufes maximes
.
Le tems arriva enfin , où je devois donner
un enfant à M. de Beaufange. J'accouchai
d'une fille . Cet événement fe
paffa le plus heureufement du monde ;
ma belle - mère ne me quitta point. Je lui
fis part de ma répugnance à nourrir , elle
fe prêta à ma foibleffe ; une nourrice me
fut amenée , & fe chargea de ce foin.
Mon mari , inftruit de mon heureux
accouchement , m'en témoigna la joie la
plus vive. Il adreffoit à moi & à mon enfant
, les chofes les plus tendres ; mais le
tems où j'aurois pu y être fenfible étoit
paffé.
Dès que la décence le permit , le Chevalier
fe préfenta chez moi ; il devint
plus empreffé . Chaque jour il madonnoit
de nouvelles fêtes , me conduifoit dans les
cercles les plus brillans ; me parloit fans
ceffe à l'oreille ; vantoit mes charmes ;
applaudiffoit aux ridicules que je me don
nois , & par là les augmentoit. C'eft ainfi
que le Chevalier traitoit l'amitié . Mon
mari , toujours le même , me marquoit
que la feule confolation qu'il goutât loin,
OCTOBRE. 1772. 45
de moi , étoit de remplir fes devoirs pour
s'en rendre plus digne . Tranquile fur ma
conduite , la belle ame ne lui permettoit
pas de former des foupçons fur la femme
& fon ami.
Dix huit mois fe pafsèrent ainfi . Ma
fille venoit à merveille . Lorfque fon père
arriva , je ne l'attendois point : il me trouva
au milieu d'un cercle brillant ; le Chevalier
étoit à mes côtés , où , fuivant fa
louable coutume , il me débitoit ces jolies
impertinences avec lefquelles on fait tour.
ner la tête à toutes les femmes .
Mon mari ne m'apperçut pas plutôt ,
qu'il fe précipita à mon col , fans faire at
tention à tout ce qui m'environnoit. Je te
revois enfin , oh ! ma femme ! oh ! mon
amie , me dit - il , quels fiécles fe font
écoulés depuis le moment où , pour la
dernière fois , tes bras prefsèrent les miens !
Où est notre enfant ? D'où vient n'eft- il
pas près de toi ? .. Après ce peu de mots ,
auxquels ma furpriſe m'empêcha de répondre
, & qui étoient interrompus par
fes
larmes , appercevant le Chevalier , il courut
à lui , l'embraffa , & lui demanda pardon
, ainsi qu'à la fociété , de n'avoir va
que moi dans cet inftant. Ma fille lui fur
amenée. Il l'accabla de careffes . Je l'avoû→
rai , à ma honte , je fus infenfible à tout
46 MERCURE DE FRANCE .
ce que je voyois ; le Chevalier m'avoit
tourné la tête. Le foir annonça à mon
mari ce qu'il devoit eſpérer de l'avenir :
j'écois engagée à fouper en ville ; je fuivis
mon premier plan ; je montrai à M. de
Beaufange fon appartement , il ne répondit
pas un mot . Sans faire attention à la
douleur & à la furprife qu'il devoit éprou
ver , je pris la main du Chevalier , & je
volai où le plaifir m'attendoit. Le tems
d'éprouver des remords n'étoit pas arrivé;
je ne connoiffois pas encore ce trifte & falutaire
fentiment d'un ame foible , mais
honnête. J'idolâtrois le Chevalier , cet
homme barbare qui m'avoit ôté l'innocence
& l'honneur . Hélas ! je ne réfléchiffois
pas alors que l'amant le plus tendre
& le plus délicat peut à peine dédommager
l'objet qu'il aime des biens dont il
le prive .
Le lendemain de l'arrivée de M. de
Beaufange , dès le matin , il fe préfenta
chez moi d'un air affez libre ; du ton le
plus honnête , il me dit : « Les tems font
changés , Madame , je ne vous en fais
» point de reproches ; fi un de nous deux
a tort, c'eft moi , fans doute ; j'aurois dû
»mieux lire dans votre ame , & juger des
fuites que devoit avoir l'éducation que
» vous avez reçue ; mon amour doit cef,
"
OCTOBRE . 1772. 47
ן ל
fer avec mon eftime ; mais l'intérêt que
» vous m'avez infpiré ne fauroit s'affoi-
»blir. Je fais , me dit- il , que le jeu & les
aurres dépenfes que vous avez cru de-
» voir faire , ont altéré votre fortune ; je
» vous offre mes fecours dans ce moment;
»je vous fais 25000 livres de rente , &
"je me charge d'acquitter vos dettes . A
» l'égard de ma fille , je vous la demande ,
» Madame. Livrée à la plus grande diffi-
>> pation, vos foins ne pourroient pas veil-
» ler à fon éducation . Confiez la à un père
» qui l'aime & qui confacre fa vie à le lui
prouver. Puiffe l'éducation que je lui
donnerai , la preferver des dangers qui
» attaquent l'innocence ! puiffe fa mére
»fe reffouvenir quelquefois d'un mari
» dont le plus grand malheur eft de ne
»pouvoir plus eftimer fa femme ! » Sans
attendre ma réponſe , il partit. Il auroit pu
parler long tems encore fans que je fulle
tentée de lui répondre . Tel eft l'afcendant
de la vertu fur le vice . Je n'aimois plus
M. de Beaufange ; mais il m'infpiroit
refpect qu'il m'eût été difficile de vaincre
.
Le Chevalier arriva quelque tems
après ; il me trouva plongée dans la plus
grande rêverie. Quel voile obfcurcit vos
attraits , me dit il , en m'abordant ? Je lui
48 MERCURE DE FRANCE.
...
racontai alors ce qui venoit de fe paffer
entre le Comte & moi . Quoi ! c'eſt là
ce qui vous afflige ( en riant démefuré
ment. ) Je vous trouve , en effet , fort à
plaindre ; un mari affez complaifant pour
laiffer fa femme indépendante au printems
de fon âge ; qui veut bien lui donner
une fortune honnête ; la débaraffer
d'une fille qui , dans quelques années , lui
deviendroit fort à charge , voilà , en vérité
, ce qui s'appelle être née fous une
malheureufe étoile ! Je fuis tenté de pleurer
avec vous ; N'êtes- vous pas honteufe
de faire ainfi l'enfant ? Laiffez partir
le pauvre Comte , & jouiffez du bonheur
que le Ciel vous envoie . Je viens vous
propofer une partie de bal , il faut y paroître
plus brillante que jamais. -La
décence me permet elle ? Quel langage
gothique ? la décence ! ... A propos ,
avez vous jeté un coup d'oeil fur la brochure
que je vous ai apportée ? .. Et le
nouvel opéra ? Comment l'avez vous
trouvé? il est délicieux . Tandis qu'il parloit
, ma fille entra . Sa gouvernante me
l'amenoit pour me faire fes adieux . C'étoit
M. de Beaufange en mignature , fon
air de douceur : mon coeur fe ferra en
l'embraflant ; mais le dangereux Chevalier
éloigna bientôt de moi cet intéres-
-
fant
OCTOBRE. 1772. 49
fant objet ; &, par un perfiflage continuel ,
il me rendit prefque honteufe de l'inſtant
de fenfibilité que j'avois éprouvé.
A mon retour du bal , je trouvai toute
ma maiſon en larmes . Le départ du
Comte & de ma fille avoit caufé cette
douleur. Pour moi je n'en fus pas fort
touchée . Six ans fe pafsèrent dans les
plaifis les plus vifs. Ma toilette , le jeu
& la galanterie étoient mes occupations
journalières. La penfion que me faifoit
mon mari ne fuffifoit pas à la moitié
de ma dépenſe . Le Chevalier avoit épuiſé
ma bourſe : je puifai dans celle d'un autre
; mais il ne me refta bientôt plus de
refource.
Depuis le départ de M. de Beaufange
je n'avois reçu aucune de fes nouvelles ,
lorfqu'un matin on m'annonça un de fes
gens . La phyfionomie de cet homme fut
pour moi l'augure du plus trifte événement.
Il me préfenta une lettre : voici ce
qu'elle contenoit.
Lettre du Comte de Beaufange àfa femme.
« Je meurs , Madame , & vous l'avez
» voulu ; c'eft fans regret que j'abandon-
» ne la vie , puifqu'elle ne peut plus vous
1. Vol. C.
50
MERCURE DE FRANCE .
» être confacrée . Je vais dans le fein d'un
» Père : puiffé - je obtenir de lui qu'il
daigne vous éclairer & pardonner les
» erreurs d'une jeuneffe imprudente ! ...
» Adieu , Madame , vous , qui me futes
bien chère , & qui dans ces derniers
» inftans me l'êtes peut- être encore . Je ne
» vous recommande point ma fille , je vais
» la mettre entre les mains de ma mère ; fa
» vue feroit un reproche continuel pour
» vous .... Adieu , encore une fois , vous
qui pouviez être l'auteur de ma féli-
» cité , & qui le futes de mes peines . »
»
Cette lettre me jeta dans un trouble
extrême : je demandai avec empreflement
des nouvelles de mon mari ; le domeſtique
m'apprit , en fanglotant , que fon ma
tre n'étoit plus. Je ne fais quelle révolution
j'éprouvai ; je fentis un déchirement
affreux . J'étois reftée immobile , fans avoirla
force de prononcer un mot. Le Chevalier
entra dans ce moment , il me trou
va accablée de douleur ; il m'en demanda
la caufe . Sans lui répondre , je lui fis figne
de lire la lettre '; il ne fut point déconcerté
de cette nouvelle . Il voulut me van
ter les avantages d'une jeune veuve , & c.
&c. Je l'interrompis avec fureur . Allez ,
monftre , lui dis - je , puiffe mon exemple:
OCTOBRE . 1772. SI
apprendre aux femmes auffi foibles que
moi ,, que l'illufion n'a qu'un tems ; que
fon voile tombe ; qu'il ne refte qu'un vide
effrayant , & le défefpoir d'avoir été féduite
par un homme vil qui ne refpecte
ni les droits de l'amitié , ni ceux de l'amour
& de la vertu ! Puiffent , vous & vos
femblables , expier vos crimes dans les
tourmens les plus affreux ! .. Le Chevalier
fortit fans me répondre . Je tombai
dans un état de ftupidité duquel on vint
me tirer , en m'apprenant que la juftice
alloit faite les formalités ordinaires . On
m'apprit bientôt qu'il ne me reftoit rien
de ma fortune . Mes gens , que j'avois
traités en efclaves , m'abandonnèrent . Perfonne
, dans le monde , ne s'intéreſſoit à
moi . J'allai me jeter aux pieds de Mde
de Beaufange que depuis long - tems je
ne voyois plus. Je la fuppliai de permettre
que je reftafle avec elle. Cette mère
défolée y confentit ; elle ne me fit aucun
reproche. Je vis ma fille , je la baignai
de mes pleurs . Cet intéreffant enfant pleuroit
auffi , nommoit fon père & me le demandoit
. Mde de Beaufange ne furvécut
pas long-tems à fon.fils. Elle me recommanda
à fa fille , ainfi que ma malheu.
reufe enfant . Elle expira dans nos bras
avec des fentimens dignes d'être admirés .
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
Ma belle - loeur , quoiqu'abſorbée dans la
douleur , n'en étoit ni moins douce ni
moins égale. Pour moi , qui n'avois que
trop mérité celle que je reffentois ; je n'en
étois pas moins impatientée contre le
fort : aujourd'hui même que le tems & les
réflexions auroient dû me changer , je ſuis
la même . Le défefpoir & les remords
ont pris la place de mes beaux jours ; l'humeur
& l'ennui finiront ma vie. Il eft
trop vrai , nos premières habitudes & nos
premiers goûts nous fuivent juſqu'au tombeau.
Envain veut - on fe corriger lorf
qu'on n'eft plus enfant : il n'eft plus tems.
Il faudroit une vertu fupérieure à l'humanité
pour y parvenir. Ma fille , élevée
par
une tante fage autant qu'elle eft éclairée
& douée par la nature du plus heureux
caractère , eft aujourd'hui ma confolation
& mon exemple. Ma mère , dont le Ciel
a confervé les jours affez long- tems pour
voir les fruits funeftes de fa négligence à
former mon coeur à la vertu , a pleuré fes
fautes & les miennes. Il étoit trop tard.
Hélas ! j'attends , non fans impatience ,
que le Ciel termine ma vie , & par - là
mette fin à mes peines.
Par Mde de Laiffe , auteur de l'Orgueilleux
corrigé par l'amour.
OCTOBRE. 1772. 53
LE PHILOSOPHE CULTIVATEUR.
Ode.
HEUREUX le poffeffeur d'un antique héritage ,
Qui , jaloux d'y fixer les loins induftrieux ,
N'étend point au- delà d'un modique appanage
Ses voeux ambitieux !
Qui de nous , juftes dieux ! fouillé d'ingratitude ,
Oleroit déprimer la culture des champs ?
Et du plus grand des arts dédaigneroit l'étude
Si cher aux premiers rems ?
Dès
Quelle gloire t'eft due , art de l'Agriculture !
que chez les mortels tu fus mis en honneur ,
Tes eflais merveilleux , dictés par la nature ,
Fondèrent leur bonheur.
A l'abri des remords , au ſein de l'innocence ,
Sous les loix de cet art , hélas , trop peu connu ,
En quel calme profond , fage Karagramance ,
Le fort t'a maintenu ?
Que fon nom , à ma voix , inſpire d'harmonic !
Ma bouche va parler le langage des dieux ,
Sur des aîles de feu je fens que mon génie
S'élance jufqu'aux cieux .
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
Seconde mes tranfports , ô fille de Cybelle !
Je célèbre un héros fidèle à ton appui ;
Anime mes accens , bienfaifante immortelle ,
Rends - les dignes de lui .
Dieux ! quel air de grandeur éclate en fa vieillelle
!
Refpecté par les ans , fon front majeftueux
Ne paroît point flétri par la fombre trifteffe
D'aucun fillon hideux.
Telle on nous peint Minerve auprès de Télémaque
,
Lorfqu'ayant réfolu de guider fon effor,
Elle daigna le fuivre à fon départ d'Ithaque ,
Sous le nom de Mentor.
A peine il atteignoit fon quatrième luftre ,
Que déjà , plein d'ardeur pour les drapeaux de
Mars ,
Il vola , foutenu d'une valeur illuftre ,
Sur les pas de Villars.
Champ de Malplaquet ! que d'auguftes victi
mes
Soumit à Neméfis ton théâtre fanglant ?
Peuples , il fut fans doute aiguilé par vos crimes
Son glaive étincelant.
Préfervant ce guerrier , Ciel ! témoin de nos larmes
,
OCTOBRE . 55 1772.
Ah ! nous raviras - tu le chef de nos héros ?
Non , Villars fort vainqueur pour l'honneur de
nos armes
Des efforts d'Atropos .
Que d'exploits glorieux indemnifant la France
Du trouble où la jeté le danger de les jours ,
Vont enfin, dans les cours , de la douce efpérance ,
Ramener le fecours !
Jour fameux de Denain où le dieu de la guerre
Nous rendit triomphans d'orgueilleux ennemis ;
C'esttoi qui , balançant les deftins de la terre ,
Sçus ranimer les lys.
De rapides fuccès quelle vafte carrière
L'honneur d'un fi grand jour ouvre à nos étendarts
,
Indignez trop longtems de refter en arrière
Sous de foibles remparts !
O toi ! dont j'entreprends de publier la gloire ,
Qui pourroit t'envier ta part en ces lauriers !
Nos faftes immortels tranfmettront la mémoire
De tes hauts faits guerriers.
Mais loin de leur recit un Dieu puiſſant m'entraîne
,
De l'horreur des combats il détourne mes yeux ,
Et repouffe du mont qu'enferme l'Hypocrêne
Leur afpect odieux .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Des jours heureux d'Aftrée une naïve image
T'offre , dieu du Permetle , un fpectacle plus doux,
Qu'il eft flatteur de voir les traits du premier âge
Revivre parmi nous !
Dès qu'aux voeux des mortels , de la fière Bellone
Thémis foulant aux pieds le glaive deſtructeur ,
Eut , de fon fceau divin , affermi la couronne
De Philippe vainqueur ;
A fonder déformais la publique allégreffe
Mon héros philofophe éleva fes defirs .
Que l'ame , en ces élans de fuprême lageffe ,
Goûte de vrais plaifirs !
Au fein de la contrée où ferpente la Rance ( 1 ) ,
Sans doute un dieu propice à fes triftes cenfiers ,
Sur l'aîle de la paix rendit Karagramance
A fes humbles foyers.
En cet art , qu'aux mortels enfeignoit Triptolême
,
Ardent à s'y livrer , quels furent fes progrès !
◇ Cérès tu daignas lui révéler toi - même
Tes plus profonds fecrets.
Ales yeux affligés la campagne ſtérile (2 )
(1) Rivière de la Baffe -Bretagne.
(2) «On ne cultive (en Bretagne) au plus que
OCTOBRE. 1772. 57
N'offroit que des troupeaux épars & languiffans
, (1)
>>
»le tiers des terres qui pourroient être miſes en
>>valeur. Voyez l'ouvrage qui a pour titre ,
Corps d'obfervations de la Société d'agriculture ,
du commerce & des arts , établie par les Etats de
Bretagne , page 6.
Cette culture s'étend chaque jour de proche en
proche à la faveur du goût pour l'agriculture quo
les Etats de cette province ont fçu y excirer par
divers genres d'encouragement , & fingulièrement
par l'établiflement de la fociété d'agriculture , du
commerce & des arts , dont la ftabilité eft due
aux lettres - patentes accordées , par Sa Majesté ,
dans les termes les plus flateurs , au mois de Janvier
1762 .
29
Ec
être
Les Etats de Bretagne ( dit M. Pattullo ) vien-
» nent de faire un établiſſement d'un genre fupérieur
à ces affociations particulières , capable de
»changer la face de cette province , & peutde
tout le royaume , foit qu'il s'y en fafle de
»ſemblable , à fon exemple , ou qu'on y profite
des lumières qu'on en verra infailliblement fortir.
Il ne le peut rien voir de plus lage & de
mieux concerté que les délibérations qui en ont
»été publiées juſqu'à préfent , rien de plus digne
du corps d'élite à qui la Province remet la voix
» & fa bourfe pour en difpofer à la gloire & prof-
» périté publique.
20
Voyez l'ouvrage intitulé , Effai fur l'améliora
tion des terres , pag . 268 & 269 .
(1) On fe plaint par- tout , & avec raion , de
Cv
58
MERCURE DE FRANCE.
Qui fatiguoient fans cefle écho dans cet afyle ,
De leurs cris impuitlans.
Suivant , de fes ayeux , la trace infortunée , ( 1 )
Le colon difputoit , pour fruit de les travaux ,
Le foutien d'une vie au befoin condamnée ,
Aux plus vils animaux.
Au refte des humains la nature indulgente
Paroifloit en ces lieux ne chérir que leurs pleurs.
Infenfez ! qui vouloient d'une main négligente (2)
Lui ravir les faveurs.
manquer d'engrais ; c'eft en diminuer la fomme
que de laifler vaguer les beftiaux dans des landes
& dans des pâtures . Ils y dépériflent , faute
de fubfiftance .:
رد
Voyez le Corps d'obfervations , page 77.
сс
( 1 ) « On fçait aflez combien les coutumes &
les préjugés divers dont le peuple eft imbu , font
» difficiles à détruire ..... Tels font dans tous les
pays les préjugés des laboureurs contre toute
noavelle culture ; quelque évidens , quelque
» démontrés que puiflent leur être les avantages
» far l'ancienne , jamais ils ne le réfoudront deuxmêmes
à en changer , par la taifon que leurs pères
ne faifoient pas autrement qu'eux . »
ןי
Voyez l'Effaifur l'amélioration des terres , p.
205 & 206 .
( 2 ) Les mauvaifes pratiques d'agriculture ,
moins dangereufes que la nonchalance du cul-
» tivateur , & la nonchalance moins deftructive
OCTOBRE . 1772 . 59
Que vois -je ? quel mortel ami de fa patrie,
Se dévouant entier à la félicité ,
Vient y porter l'éclat , par fa noble induftrie,
De la prospérité.
A peine l'Orient , au lever de l'aurore ,
Etincele de feux avant coureurs du jour ,
Et dès que du foleil les doux parfums de Flore
Annoncent le retour;
Miniftre de Cérès , déjà Karagramance ,
Accoutumant au joug quatre dociles boeufs , ( 1 )
que la pauvreté , ont d'abord préfenté , & préfenteront
, fans doute , pendant long- tems des obf-
»ftacles difficiles à vaincre . >>
Voyez le Corps d'obfervations , page 8.
сс
( 1 ) « Si je n'ai employé que des chevaux dans
»le plan des travaux que je propofe , ce n'eft pas
» que je préfère leur ufage à celui des boeufs ... Si
j'avois donc à donner la préférence , ce feroit au
» labour des boeufs . »
Voyez l'Efaifur l'amélioration des terres , pag.
150 & 152.
M Duhamel du Monceau , d'accord fur ce point
avec M. Pattullo , s'explique en ces termes fur
l'avantage du fervice des boeufs.
« Le boeuf , plus fort que tous les animaux dont
je viens de parer , eft propre à faire de profonds
» labours. Il fe paile d'être panfé & ét illé ; fa
»nourriture eft peu coûteufe , les harnois font fi
fimples, qu'ils ne coûtent prefque rien ; il éprou-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Livre au tranchant du foc la nuifible abondance
De ces champs malheureux .
Leur fein que dévoroient les ronces , les épines ,
Devient libre à jamais de leurs poifons mortels ,
Et le feu , par fes foins confumant leurs racines ,
L'engraifle de leurs fels . (1)
30
&
> ve rarement des maladies , à moins qu'on ne
» l'excède de travail ; il vit aflez long tems ,
quand par maladie , ou par quelque accident, il
devient incapable de travailler à la terre , on
l'engraifle , & on le vend plus cher qu'on ne l'avoit
acheté jeune . »
Voyez les Élémens d'agriculture , livre 2 , chap.
2 , page 128.
( 1 ) MM. Duhamel & Pattullo s'accordent auffi
tous deux fur l'utilité des engrais que fourniflent
les végétaux lorfqu'ils font réduits en cendres.
« La terre ayant donc donné trois récolres de
» grain , doit être mise en herbage ; à cet effet on
brûlera le chaume aufi - tôt après la récolte , &
on en répandra les cendres , on donnera un bon
labour , après quoi on herfera à larges dents
pour bien raffembler toutes les mauvaiſes herbes
les racines & ordures en monceau , qu'on brû-
»lera de nouveau , & on en diſperfera les cen-
>> dres. »
33
Voyez l'Effaifur l'amélioration des terres, pag.
$4 & 55.
Mais quand dans les défrichemens , ou lorsqu'on
» écobue , on brûle les fougères & les bruyères ,
➡toutes les racines & les tiges de l'herbe des gazous
OCTOBRE. 1772. 61
Lefroment , ( 1 ) inconnu dans ces vaftes contrées ,
Les embellit bientôt de fes nombreux épics ,
produifent des cendres végétales qui doivent ex-
»citer la végétation . »
Voyez les Elémens d'agriculture , livre 2 , ch.
3 , page 191.
و د
(1) « Les bornes de cet ouvrage ne permettent
»pas de traiter des découvertes
infinies faites depuis
peu dans toutes les branches de l'agricul
» ture : je me fuis attaché par préférence à l'heu-
» reuſe révolution dans cet art , à la faveur de la-
» quelle de fi grandes étendues de terre mal culti-
» vées & de plus grandes encore, communes , lan-
» des & bruyères peuvent être changées en de rian-
» tes moiffons . »
Voyez l'Effai fur l'amélioration des terres ,
page 212.
כ
«Je prétends que par le moyen de ces engrais,
» ces mêmes terres , & jufqu'aux plus méchantes
» bruyères , & aux landes les plus ftériles du royau-
» me , peuvent être mifes en état de produire au-
» tant & plus que ne font actuellement les meil-
» leures en France. »
Voyez l'Effai , & c . page 164.
«Le but principal de l'agriculture eft la nourri-
≫ture de l'homme ; c'eft à lui que le rapportent
» tous les travaux de la terre. Si le bétail qu'il en-
» tretient lui fert d'aliment , la multitude ne peut
fe permettre une nourriture fi chère ; Il n'y a
" que des grains qui foient d'une néceffité indifpenfable
pour toutes les conditions. La protec-
» tion du Gouvernement ne peut donc être dirigée
39
62 MERCURE
DE FRANCE .
A quelle autre peut - on , ô richefles facrées !
Comparer votre prix ?
Qui fertilife ainfi ( 1 ) ton fonds inestimable ,
Terre , après ce bienfait que de bienfaits encor ?
Sera t'il donc pour nous toujours inconcevable ( 2)
Ce précieux tréfor ?
»fur un objet plus univerfel & plus intéreſſant en
» lui -même.
Voyez le Corps d'Obfervations , page 164 .
сс
(1) « C'eſt à l'eau dont tout fort
» ramène ,
כ כ
que
Thalès nous
L'air feul a tout produit , nous dit Anaximène ,
Et l'éternel pleureur affure que le feu
30 De l'Univers naiflant mit les reflorts en jeu .
Voyez le Poëme de la Religion , chant 2 .
сс
ג כ
( 2) Malgré l'étendue des connoiffances fur la
phyfique acquifes depuis Séneque , ne pouvonsnous
pas dire encore avec lui ? Natura facra fua
non fimul tradit , initiatos nos efle credimus ,
in veftibulo ejus hæremus . » Quæft. n. 7 .
55
« Si l'on avoit des connoiflances exactes fur la
nature des terres , il y auroit lieu d'elpérer qu'on
parviendroit à découvrir le principe de leur fé-
» condité ... Les Anciens & les Modernes qui ont
écrit fur l'agriculture , n'ont porté aucune lumière
dans ce cahos , enforte que le fecret de la
nature eftauffi caché que fi les hommes n'avoient
»aucun intérêt à lelui arracher ; ce ne font ni des
55
ဘ
OCTOBRE . 1772. 63
Que de brillantes fleurs ( 1 ) fe hâtent de paroître è
Fruit aimable , & conftant de fa fécondité , ( 2 )
Je les vois , ô merveille ! & fécher & renaître ,
Cinq fois en un été . ( 3 )
» laboureures , ni même des amateurs d'agricul
» ture pratique qui feront une découverte fi importante
, elle demande des perfonnes verlêes
dans la phyfique , dans la chymie , & qui aient
» l'efprit d'obfervations & d'expériences , difpofi-
→ tions infiniment plus rares qu'on ne croit.
Voyez le Corps d'obf. pages 130 & 131 .
(1 ) Les plantes vivaces les plus connues par
l'excès du produit qu'elles donnent , lorfqu'on
les cultive feules & fans mêlange, font le tre treffle,
» la luzerne , le fainfoin , le raggraff & le fio-
» mental . »
Voyez le Corps d'obfervations , page 52 .
(2 ) « Il obtiendroit , en le couvrant de treffle
»pendant qu'on les laiffe repofer , ce qui eft dû
au propriétaire , ces terres feroient mieux dif-
»polées au labourage à la fin de la troisième année
de treffle , & le bétail s'étant multiplié , mettroit
en état d'y porter plus d'engrais ; par là
toutes les terres feroient continuellement en
rapport , & donneroient chaque année un reve-
→ nu beaucoup plus grand , fur- tout dans les terreins
un peu frais. »
Voyez le Corps d'obf. page 23 .
( 3 ) « Ceux qui fem nt au mois d'Avril font
deux coupes dès la première année ; dans les annnées
fu vantes on en fait trois , quatre , & même
»jufqu'à cinq . »
Yeyez le Corps d'obf. pages 34 & 35.
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
D'efforts trop redoublés crains la fuite funefte ,
Mortel infatiable , avide de jouir ,
Crains d'épuifer enfin cette fource céleste
Prête à s'évanouir.
Veillai -je , ou du fommeil l'illufion flattenfe
Ne vient- elle m'offrir qu'un fpectacle impofteur ?
A mes regards ravis , dieux ! quelle image heureufe!
Quel afpect enchanteur !
D'épics prêts à tomber fous des mains mercenaires
,
De quel amas nouveau ces champs font couronnés
,
Fuyant le trifte abus des tems intermédiaires ( 1 )
condamnés !
Au repos
«Aucun de ces principes n'eft nouveau , même
>> en France. J'y ai vu un livre écrit en 1600 , &
» dédié à Henri IV par le fieur de Serre , Seigneur
» de Pradel , intitulé : Théâtre d'Agriculture. Il
» recommande les luzernes , & fainfoins , & en
»décrit la culture ; il dit qu'elles fe coupent cinq
» à fix fois par an , & les regarde comme i avantageules
, qu'il les appelle les Merveilles du Mé- 99
" nage. »
Voyez l'Effai fur l'amélioration des terres ,
page 124.
DO
(1) La terre ne ceffera de donner des récoltes
plus avantageules , & plus affurées qu'aucune ne
OCTOBRE . 1772 . 65
Jouis en paix des dons dus à l'agriculture ,
Toi , qui tiens de Cérès les préceptes divers ;
Les biens dont t'enrichit ( 1 ) la prodigue nature
Sont chers à l'Univers.
De ta patrie , ô Ciel ! quel deftin favorable !
Rendus plus éclairés , fes colons à ta voix ,
»fait maintenant en France , fans jamais être une
feule année en friche ou en jachères , & la fécondité
fera éternelle .»
33
Voyez l'Effai , &c . pages 60 & 61 .
(1) « Y a- t-il au monde aucun commerce , au-
»cune occupation dont on puifle efpérer cette for-
»tune que promet une agriculture bien conduite ,
» & toutes fois cft - il un genre de vie qui foit accompagné
de plus de douceur , d'innocence &
»de folide fatisfaction ? »
50
Voyez l'Effai , & c. page 113 .
Nous avons dit que tout propriétaire devroit
»donner à fes fermiers l'exemple de diverfes amé-
»liorations fur quelqu'une de fes fermes ; il ne
pourroit manquer de faire un grand effet fur
» eux , & en même tems les revenus de fa terre en
feroient confidérablement augmentés. Quel
moyen de s'enrichir plus honnête , plus fûr &
"plus fatisfaisant pour un bon citoyen ? Des gens
» de la plus haute naiflance ont été les premiers à
» commencer en Angleterre & en Ecofle , & ils en
» ont acquis un furcroît de confidération . »
93
ל כ
Voyez l'Effai fur l'amélioration des terres ,
pages 266 & 267.
66 MERCURE DE FRANCE .
Pour leur commun bonheur , de cet art admirable
Reconnoiffent les loix.
Inftruits de tes leçons , guidés par tes exemples
, ( 1 )
De tes concitoyens immortel bienfaiteur ,
Leur joie & leur amour te promettent des tem
ples ,
50
GC
Heureux législateur !
(1 ) L'exemple fubjuguera toujours en éclai
rant , lorsqu'il fera donné avec amour , avec
perfévérance ; c'eft donc par des exemples que
» la Société a cherché à fortifier ceux à qui la Pro-
» vince vouloit ouvrir les yeux fur leurs inté-
» rêts . »
30
Voyez le Corps d'obfervations , pag . 9.
« Un changement fi confidérable ne peut être
introduit que par l'exemple ; c'eft aux proprié
taires de tout ordre à le donner. »
Voyez le Corps , &c. page 28 .
«Tout le monde convient que l'exemple eſt le
moyen le plus propre à faire adopter les bonnes
pratiques d'agriculture ; mais l'exemple ne peut
» être donné qu'a ceux qui font riches , ou du
moins ailés , qui demeurent dans leur terre , ou
qui y paffent un : partie de l'année , qui ont du
zèle , des lumières , de la perfévérance , de l'a-
» mour pour le bien public . »
D
Voyez le Corps , & c . pag. 81 ,
OCTOBRE . 1772 . 67
Ainfi lorfqu'Apollon , aux champs de Theffalie ,
Fuyant de Jupiter l'inexorable ardeur ,
Dans les plaifirs cachés d'une innocente vie
Oublioit fa grandeur ;
Bientôt affociés à fon bonheur fuprême ,
Les peuples , à l'envi , fignalant leur tranfport ,
L'hommage de leurs coeurs rendit l'Olympe
même
Envieux de fon fort.
Le redoutable Dieu qui lance le tonnerre
Ne put fouffrir long- tems Apollon en ces lieux ;
Et jaloux de fa gloire , il en priva la terre ,
Et le rendit aux cieux.
Par M. de Pioger , capitaine de cavalerie
au régiment Royal Navare.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du volume du mois de Septembre
1772 , eft le Mercure ; celui de la feconde
eft A , première lettre de l'alphabet ;
celui de la troisième eft Baffinoire ; celui
de la quatrième eft Souricière. Le mot du
premier logogryphe eft la Mode , où fe
trouve Ode ; celui du fecond eft Préface ,
où le trouve pré & face ; celui du troiſiè68
MERCURE DE FRANCE.
me eft Porte-feuille , où l'on voit porte &
feuille ; celui du quatrième est Poulin , où
font pou , loup & lion.
ENIGM E.
LECTEUR , à tes yeux je préfente
Deux bataillons de diverfe couleur ,
Egaux par la figure , égaux par le malheur ,
Et d'une inimitié conftante.
Ne pouvant feuls exercer leur puiffance ,
Pour les conduire il faut des commandans ,
Et chacun deux marque les mouvemens
Du corps foumis à fon obéiflance :
Alors s'élève un grand combat ,
On s'attaque , on ſe prend , on recule , on avance:
Le chefqui fe conduit avec plus de prudence
Dans le camp ennemi fait le plus grand dégât.
Après beaucoup de foins & fort peu de carnage ,
Les vainqueurs , les vaincus font dans le même
état ;
Mais fi les commendans ont encor du courage ,
Chacun reprend la troupe , & puis nouveau débât.
Par M. B... M.
OCTOBRE. 1772. 69
AUTRE.
SANS être Pape ni Prélat ,
Sans avoir même le rabat ,
Je fuis lecteur , quoiqu'on en dife ,
Le plus élevé de l'Eglife.
Quoique unis très- étroitement ,
Sans caufer le moindre dommage,
Entre nous deux , à tout moment ,
S'élève un aflez grand tapage .
Par M. Danzel.
AUTRE.
Nous fommes deux captifs qui , rudement traînés
,
Fourniffons quelquefois une longue carrière ;
Par bonheur on nous fait d'une dure matière.
On nous tient en refpect , & toujours proſternés.
Par le même.
70 MERCURE DE FRANCE.
A UTRE.
UOIQUE je fois petit , que j'ai de caractères !
Et qu'on découvre en moi de paffions contraires !
Je reçois dans mon ſeia & la haine & l'amour ;
Je les retiens captifs , & je les mets au jour.
Je marque le chagrin , le plaifir , la détrefle,
Contentement , dépit , la joie & la triftefle.
Je fuis plein de furie , ou rempli de douceur .
Sans parole & fans voix je fuis un grand parleur.
Je défends , je permets , j'accule ou juſtifie ;
Je contefte & confens , ou j'affirme ou je nie ,
Ou j'ai de la langueur , ou de l'activité.
J'annonce de l'efprit ou la ftupidité.
Pour captiver un coeur , que j'ai de fortes armes !
• Quand je viens à rouler qu'on me trouve de charmes
!
Mon frère eft toujours près de moi;
Mon devoir eft le fien : nous avons même loi ,
Et le même pouvoir , fur - tout quand la nature
Nous a , de fes faveurs , donné même meſure.
Lecteur, je ne fuis beau que lorsque je fuis grand.
Quoi , tu ne me vois pas ! je t'éclaire pourtant.
Par M. Bouvet , à Gifors.
OCTOBRE . 1772. 71
LOGO GRYPHE.
Des pieds qui compofent mon nom , ES
Matière , efprit , font la divifion .
Mais cherchez y , pour plus d'intelligence ,
Dans 3 , 5 , 6 & 4 une ville de France ;
Dans 2 " S & 6 un déteſtable mal ,
Et dans 3 , 4 & 6 un utile animal .
Mes extrémités font un grain que la nature
Produit , lecteur , pour votre nourriture.
Pour moi , je fuis ville ou fruit , comme on veut :
Je me tais , devine qui peut.
Far M. G. , abonné au Mercure.
AUTRE.
LECTEUR , qu'est- ce qu'un mot où tu trouves
deux U ,
Une R , un P , deux O, puis un 1 , puis deux
Q?
Ce mot eft il françois , fyriaque , hébreu , grec ?
On ne t'offrit jamais logogryphe plus fec.
72 MERCURE DE FRANCE:
Prends la plume , calcule , & tu verras bientôt
Que de trois mots égaux eft composé ce mot ;
Qu'il eft fort en ufage ; & qu'on fait tous les
jours
La chofe qu'il exprime en procès , en amours ,
A la cuifine , au jeu . Tu la feras auffi
Plus d'une fois , peut-être , en devinant ceci.
Par le même.
A
AUTR E.
La ville , à la cour , par - tout on me chérit.
Je fers fouvent l'amour & donne de l'efprit.
Du bonheur des humains je fuis dépofitaire ,
Et pour finir , fans trop de commentaire ,
De mes fix pieds , en ôtant le premier ,
Je luis aux Cieux , par Jupiter placée ;
Si des cinq pieds reftans on ôte le dernier ,
Habiter les forêts fera ma deftinée .
Par M. de M.... fous- lieuteuant au rég.
Royal- Etranger Cavalerie.
NOUVELLES
Pag 72
Paroles deM. Ca.d.R. a Etampes
Musique deM Grenier Organiste
de l'Eglise de Croix de la deville.
tobre.
772.
Allegretto.
te
L'Amour se plait dans les al larmes;
Cres
Non, l'amour n'a point de douceurs non l'a:
mour n'a point dedouceurs; l'amour sabreuve
M
denos larmes.Ilfait le tourment de nos cours
Si quelquefois il interesse.Ilfaut a lors s'en
garantir Ilfaut a lors s'engarantir;Le mo:
mentou ceDieu cares.seTient a celui du
repentir Tient a celui du repentir.
OCTOBRE . 1772. 73
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Journal d'un Voyage , au tour du Monde,
en 1768 , 1769 , 1770 & 1771 ; contenant
les divers évènemens du voyage,
avec la relation des contrées nouvellement
découvertes dans l'hémisphère
méridional , une deſcription de leur fol
& de leurs productions ; & plufieurs
fingularités dans les habits , les coutumes
, les moeurs , la police & les manufactures
de leurs habitans . Traduit
de l'anglois , par M. de Freville.
Ornari res ipfa negat , contenta doceri.
HOR.
A Paris , chez Saillant & Nyon , libraires
, rue St Jean - de- Beauvais , vol.
in 8°.
La Société royale de Londres ayant reconnu
, en 1768 , que l'endroit le plus propre
pour l'obfervation du paffage de Vénus
qui devoit arriver le 3 Juin 1769 ,
étoit le milieu de la Mer Pacifique , demanda
au Gouvernement un vaiffeau pour
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE,
aller faire cette obfervation. Le Gouvernement
Anglois , à qui ce projet ne parut
pas moins avantageux au commerce qu'u
tile aux progrès des fciences , fir armer le
vaiffeau du Roi l'Endeavour , dont il donna
le commandement au capitaine Cooke ,
& fur lequel s'embarquèrent MM . Bancks
& Solander , favans recommandables par
leurs lumières & par leur zèle pour l'avancement
de nos connoiffances . C'eft le journal
de cette expédition fcientifique dont
on préfente au Public une traduction .
L'auteur, qui paroît être un des voyageurs
embarqués avec avec MM. Bancks & So.
lander , fe borne à l'hiftorique des évènemens
& à la defcription des contrées
nouvelles que ces fçavans ont parcourues .
Il renvoie les lecteurs curieux de connoître
les obfervations nautiques , aftronomiques
& phyfiques faites dans le cours de
ce voyage extraordinaire , aux mémoires
mêmes de MM. Bancks & Solander qui
doivent être publiés inceffament à Londres
, en trois volumes in- 4° .
L'Endeavour mit à la voile de Plymouth
, le 25 Août 1768. Son équipage
éroit conpofé de 96 perfonnes. Après
avoir vifité Madère , Rio- Janerio , la
Terre de Feu , & autres lieux , il arriva , "
OCTOBRE. 1772. 75
le 13 Avril à l'ifle d'Otahiti . On s'arrêta
dans cette ifle pour obferver le paffage de
Vénus. Ce féjour procura à l'auteur la facilité
de connoître plus particulièrement
cette ifle , & de s'inftruire des moeurs ,
coutumes & ufages de fes habitans. Ces
détails font ordinairement ce qui intéreffe
le plus le commun des lecteurs. On'
pourra prendre plaifir à joindre ces détails
à ceux que M. de Bougainville nous a donnes
de cette même ifle dans fon voyage
intéreffant au tour du Monde dont on'
vient de publier une nouvelle édition .
Otahiti n'a pas moins de quarante lieues
de circonférence , & fon plus grand diamètre
eft d'environ quinze lieues. Rien
dě plus agréable que l'afpect de l'ifle . De
hautes montagnes couronnées d'arbres &
d'atbuftes en occupent l'intérieur. De ces
montagnes fortent quantité de fources ,
dont les eaux ferpentent dans les vallées ,
& y entretiennent une éternelle verdure.
Des bords de la mer jufqu'aux pieds des
montagnes , on parcourt'un terrein uni ,
couvert de plantations de divers arbres
fruitiers , & entrecoupé de ruiffeaux , quí
fervent à fertilifer la contrée, Otahiti eft.
fous le gouvernement d'un feul chef , qui
jouit d'un pouvoit illimité. Ce Souverain
D
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
nomme les lieutenans dans les différens
diftricts. Ceux- ci font chargés d'entretenir
le bon ordre , de lever des impofitions
qu'une longue habitude a érigées en
droits. Ces Infulaires font foumis à des
ufages généralement reconnus , qui leur
tiennent lieu de loix écrites . D'anciennes
coutumes ont annexé des amendes ou des
châtimens à de certaines fautes ou de certains
crimes qui peuvent troubler l'ordre
& la tranquillité publics . Les voleurs y
font punis felon la nature du vol . Il y a
peine de mort pour ceux qui ont dérobé
des armes ou quelques piéces d'étoffe . Il
eft ordinaire de les pendre à des arbres ,
ou de les précipiter dans la mer. Mais
cette févérité n'a point lieu contre ceux
qui ne volent que des fruits ou des provifions
de bouche . Ces voleurs en font quittes
pour la baftonnade , & une reftitution
forcée, fi elle eft poffible. Les Otahitiens
penfent que celui qui a la lâcheté de voler
des armes ou quelques pièces de toile,
ne peut - être qu'un parelleux ou un avare,
vices généralement nuifibles , que la fociété
eft intéreffée à réprimer. Mais ce
feroit , felon eux , une cruauté barbare
d'ôter la vie à un homme que la faim
contraint de fatisfaire les deſirs irréſiſtiOCTOBRE.
1772. 77
bles de la nature. La différence qu'on remarque
dans la taille & la couleur des
habitans d'Otahiti pourroit faire croire
que ce peuple eft compofé de deux différentes
races. Mais en général ce font de
très -beaux hommes. La plûpart d'entre
eux ont fix pieds trois pouces , mefure
d'Angleterre , les autres n'ont pas moins
de cinq pieds fix pouces mais ni leur
force ni leur vigueur ne répondent à la
majefté de leur taille ou de leur quarrure.
Leurs membres ont une flexibilité qu'on
trouveroit difficilement en Europe , même
parmi les femmes les plus délicates.
Ils acquièrent cette extrême foupleſſe
dans la danfe , dont ils font , dès leur
plus tendre jeuneffe , un continuel exercice.
Leur danfe eft accompagnée de diverſes
inflexions de corps , de geftes comiques
, de poſtures lafcives & de mouvemens
extravagans . Ces exercices , toujours
violens , les rendent légers à la
courfe , & donnent à tous leurs mouvemens
une agilité furprenante ; mais ne
les empêchent- ils pas d'atteindre à ce degré
de force que femble annoncer l'élévation
de leur taille ? Le teint de ces Infulaires
eft de couleur bronzée , mais il eft
plus clair que celui des Indiens de l'Amé-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
rique . On en voit, mais en petit nombre,
dont la peau n'eſt pas moins blanche que
celle des Européens ; & parmi ces blancs ,
quelques - uns ont les cheveux roux ; ce
qui eft rare généralement la couleur en
eft noire. Leurs vêtemens font d'une
étoffe affez fingulière qu'ils fabriquent
eux - mêmes avec l'écorce d'un arbuste
cultivé dans le pays. Ces vêtemens ne
varient pas moins dans la forme que dans
la manière de les porter. L'ufage de fe
peindre les feftes d'un bleu foncé eft général
dans les deux fexes. Pour fixer ces
traits & les rendre ineffaçables , ils ſe peignent
la peau avec un os pointu , & verfent
fur ces piquûres une tinture bleue.
Les hommes laiffent croître leurs cheveux,
qu'ils relevent & attachent fur le fommet
de la tête avec des plumes d'oifeaux. Les
femmes les portent plus courts , & les
Jaiffent tomber en boucles au tour de leur
cou. Les uns & les autres s'entortillent
auffi quelque fois la tête d'une pièce de
toile blanche , de leurs fabriques , en forme
de turban . Les femmes portent fur le
front une espèce d'aigrette , faite de cheveux
qu'elles ont treffés avec des foins
infinis ; tant le defir de plaire eft général
& naturel au fexe de toutes les contrées !
OCTOBRE. 1772 . 79
mais ce qu'elles eftiment le plus dans leur
parure , ce font des pendans d'oreilles de
perles fines. Elles ne font point dans l'ufage
de porter des colliers , ni des bracelets
. Les hommes ne fe rafent que les
moustaches & les joues , & laiffent croître
la partie inférieure de leur barbe , à laquelle
ils donnent différentes formes. Ces
Infulaires diffèrent en ce point des Aborigènes
de l'Amérique , qui font imberbes.
La nature , qui a par- tout embelli le
fexe de mille traits charmans , femble
avoir réfervé fes plus précieux dons pour
des femmes d'Otahiti . Tous leurs traits
font agréables ; leur taille eft fouple , élégante
& majeftueufe . Elles joignent à une
figure intéreffante un corps dont les contours
gracieuſement arrondis , & dans les
plus exactes proportions , leur feroient
accorder le prix de la beauté fur toutes nos
Européennes . Le mariage eft chez ces Infulaires
, un engagement pour la vie. Une
circonftance bien fingulière, c'eft qu'auffi .
tôt qu'un homme s'eft choifi une épouse ,
il eft exclu de la fociété des femmes &
des garçons pendant les repas , & il eft
obligé de manger avec fes domeftiques :
auffi ne font - ils pas fort empreffés à fe
ranger fous le joug de l'hymen . Les filles,
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
libres d'écouter les penchans de leur coeur,
fe livrent à tous ceux qui follicitent leurs
faveurs , & jouiflent de cette liberté jufqu'à
ce que devenues enceintes , les parens
font forcés de les marier. Les coutumes
de ce peuple n'accordent au fouverain
qu'une feule époufe ; mais elles lui laiffent
la liberté de fe choisir un certain
nombre de concubines. La marque de la
fouveraineté eft une efpèce de ceinture
rouge , à laquelle les habitans donnent le
nom de maro. Lorfque l'Eréi , c'eft ainfi
que fe nomme toujours le chef, ceint
pour la première fois cette marque de fon
autorité, toute l'ifle fe livre à des réjouiffances
publiques qui durent trois jours
confécutifs . L'Eréi , après fon inveftiture ,
eft toujours fervi à table par les perfonnes
de fa fuite . Ses courtifans lui coupent fes
morceaux qu'ils lui mettent dans la bouche
avec les doigts , qu'ils doivent tremper
, à chaque fois , dans une bole de lait
de noix de cocos . L'énumération des habitans
de l'ifle fe monte à foixante & dix
mille. Ils croient l'existence d'un Erre
Suprême , auquel ils donnent le nom de
Mawwe. Ces Infulaires mangent beaucoup
& avec une eſpèce de voracité . Ce
qui leur tient lieu de pain , font les pata
OCTOBRE . 1772. 81
ges , les ignames , & une efpèce de fruic
laiteux & farineux qui , lorsqu'il eft cuit ,
a du pain l'apparence & le goût. L'eau eft
leur boiffon ordinaire . Ils boivent auffi
du lait de cocos ; mais ils n'ont aucune
liqueur fpiritueufe , fi ce n'eft celle qu'ils
tirent d'une eſpèce de poivre qui croît
dans le pays & qu'ils font fermenter dans
l'eau. Les connoillances qu'ils ont de la
médecine font extrêmement bornées
mais communes à tous . Il eft rare de rencontrer
parmi eux des perfonnes informes.
Ils atteignent à la plus heureufe vieilleffe ,
fans prefque aucune incommodité. Ils ont
pour leurs maladies des remèdes empiriques
, dont une longue expérience leur a
fait reconnoître l'utilité ; fans avoir jamais
fait de recherches fur les propriétés
& la manière d'opérer de ces remèdes.
Leurs inftrumens de mufique font le tambour
& une flûte de rofeau à trois trous ,
dans laquelle on foufle avec le nez. La
pêche fe fait dans cette ifle avec le filet &
l'hameçon. Leurs filets , affez femblables
aux nôtres , font tiflus de fibres d'écorce.
d'arbre , dont ils font auffi leurs lignes.
L'induftrie des habitans d'Otabiti eft furtout
remarquable dans la manufacture de
leurs étoffes , tiffues avec l'écorce d'un arbufte
foigneufement cultivé dans l'ifle.
Dv
82 MERCURE
DE FRANCE .
• Les voyageurs quittèrent l'ifle après
l'obfervation du paffage de Vénus , qui fut
faite le 4 Juin par le tems le plus favora
ble. Suivant les calculs de M. de la Lande ,
Pobférvation d'Otahiti , comparée avec
celle que M. l'Abbé Chappe fit à San-
Jofeph en Californie , donne pour la parallaxe
du foleil dans fes moyennes diftances
8 fecondes & ; comparée avec
celle de MM. Dymond & Wales , faite
au Fort du Prince de Galles fur la baie
d'Hudfon , elle donne 8 fecondes 55 " ; avec
celle de Cajambourg , en Finlande , 8 fecondes
52 "; avec celle du P. Hell, à Wardhus
, au nord de la Laponie , 3 fecondes
72″ . Mais M. de la Lande penfe qu'il faut
rejeter celle - ci , & fon dernier réſultat eft
que la parallaxe moyenne du foleil est tout
au plus de 8 fecondes 55 " ; ce qui donne
pour la diftance moyenne du foleil , 34 ,
558400 lieues communes de France , de
2283 toiſes chacune .
L'Endeavour paffa fix mois fur les côtes
de la Nouvelle Zéélande , regardée géné
ralement jufqu'à préfent comme faifant
partie du continent . Mais l'auteur affure.
que dans les recherches qui ont été faites ,
on a reconnu que c'eft une ifle , dont la
longueur a près de trois cens lieues. Ses
habitans font des antropophages , habiOCTOBRE.
1772. $ 3
tués dès leur tendre jeuneffe au carnage
& aux horreurs de la guerre. Le capitaine
Cokke , accompagné de plufieurs officiers ,
s'étant un jour rendu dans un endroit où
des Zéélandois étoient occupés à la pêche,
apperçut dans leurs pirogues plufieurs
paniers ; les Anglois les examinèrent & y
trouvèrent , à leur grande furprife plufieurs
membres & d'autres parties de
corps humain qui étoient reftés . Ils ne
purent pas douter que ces Indiens n'en
euffent mangé , car les veftiges de leurs
dents étoient encore marqués en plufieurs
endroits qu'ils avoient rongés. Lorfque
nos voyageurs s'informèrent de ces peuples
comment ils avoient eu ces différens
membres de corps humain , on leur répondit
que cinq ou fix jours avant leur
arrivée , une pirogue d'un différent diftrict
, & dans laquelle il y avoit dix hom .
me & deux femmes , avoit été dans leur
baie ; qu'ils les avoient attaqués & tués
tous à l'exception d'une femme , qui , en
tentant de fe fauver à la nage , s'étoit
noyée ; & qu'enfuite ils fe les étoient partagés.
Ces Indiens ont les moeurs affez
dépravées pour croire qu'il n'y a point d'infamie
dans cet ufage . Loin d'en rougir ,
ils en parloient comme d'une coutume
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
que la raifon & le droit autorifent. Ces
Infulaires voyant nos voyageurs occupés
à examiner un bras , ils les crurent envieux
d'un pareil mêt, & promirent de
leur réferver pour le jour fuivant , une
tête qui étoit déjà rôtie , s'ils vouloient
l'envoyer prendre . Plufieurs hiftoriens
ont , pour la gloire de l'humanité , révoqué
en doute de pareilles horreurs ; mais
ces faits paroiflent aujourd'hui trop bien
atteftés pour fe refufer à les croire .
L'Endeavour fit quelque féjour à Batavia.
La malignité de l'air de cette contrée
, fi fatal aux Européens , fe fit fentir
d'une manière terrible à l'équipage. Il eft
même à remarquer que l'Endeavour qui
avoit confervé tous fes hommes en bonne
fanté , à l'exception d'un feul , dans les
divers climats qu'il avoit parcourus , vic
périr la moitié de fon monde dans cette
funefte région. M. Gréen , célèbre aftronome
, fut une des victimes de la cruelle
dyffenterie qui attaqua tout l'équipage.
Le vaiffeau arriva aux Dunes le 15 Juillet
de l'année dernière , après une abfence de
trois ans .
La relation de ce voyage eft fuivie de
deux lettres intéreffantes qui ne fe trouvent
que dans l'édition françoife. La
OCTOBRE. 1772. 85
première eft de M. de Commerfon , médecin
de Châtillon , près de Bourg en
Breffe , botaniste plein de zèle pour la
fcience qu'il cultive avec le plus grand
fuccès. Le naturalifte qui croit connoître
les productions de la nature , qui ofe déterminer
les genres de plantes , leur affigner
des caractères claffiques , tracer en
quelque forte , dans le règne végétal , des
lignes de démarcation , fera fans doute un
peu
humilié en lifant cette lettre . Il verra
que tous les prétendus fyllêmes ne font
que des châteaux de cartes . Il fe convaincra,
par les fimples recherches de M. de
Commerfon dans l'ifle de Madagascar ,
que la nature eft inépuifable . « C'eſt là
» nous dit ce fçavant botaniſte , que la
39
là ,
nature femble s'être retirée comme
>> dans un fanctuaire particulier , pour y
» travailler fur d'autres modèles que ceux
auxquels elle s'eft affervie dans d'an-
» tres contrées. Les formes les plus info-
» lites & les plus merveilleufes s'y ren-
» contrent à chaque pas. Le Diofcoride du
" Nord y trouveroit de quoi faire dix édi-
» tions revues & augmentées de fon Syf
» tême naturel , & finiroit par convenir
» de bonne foi qu'on n'a encore foulevé
qu'un coin du voile qui couvre les pro-
"
»
86 MERCURE DE FRANCE.
ductions éparfes de la nature . » Linneus
ne propofe guère que fept à huit mille
efpèces de plantes. On prétend que le
célèbre Sherard en connoiffoit près de
feize mille ; & un calculateur moderne a
cru entrevoir le maximum du règne végétal
, en le portant à vingt mille efpèces.
M. de Commerfon avoue cependant qu'il
en a déjà fait à lui feul une collection de
vingt-cinq mille ; & il ne craint point
d'annoncer qu'il en exifte au moins quatre
à cinq fois autant fur la furface de la
terre ; car il ne peut raifonnablement ſe
flatter d'être parvenu à en recueillir la
quatrième ou la cinquième partie.
66
La feconde lettre , qui eft de M. le B.
de G.. a pour objet de faire voir la poffibilité
d'un paffage de la Mer du Nord ou
Océan Atlantique , dans la Mer du Sud
ou Pacifique , par les Mers Septentriona
les. Si toutes les entreprifes de ce genre
» n'ont prefque jamais été que des dé-
» marches couteufes & infructueufes
» c'eſt , dit M. de Redern , parce qu'on
» alloit au hafard , avec des vues plus
» vagues & plus indéterminées que les
» Mers dans lesquelles on fe propofoit de
naviger : mais aujourd'hui , que le flam-
» beau des connoiffances phyfiques &
"
OCTOBRE. 1772 . 87
" géographiques du globe , & l'étude des
»> navigateurs qui ont ouvert la carrière ,
» offrent tous les moyens pour diriger ,
» fixer & affurer ces fortes d'expéditions ,
» les fuccès ne font plus douteux .
Voyage au tour du Monde , par la frégate
du Roi la Boudeufe & la Flûte l'Etoile
, en 1766 , 1767 , 1768 & 1769 ;
feconde édition augmentée ; 2 vol . in-
8º. Prix , 12 liv . relié. A Paris , chez
Saillant & Nyon .
Ce voyage eft fuffifamment connu par
la première édition qui en a été publiée,
Cette nouvelle édition étoit defirée . Elle
fatisfera l'empreffement des lecteurs curieux
d'acquérir des notions neuves , utiles
, intéreffantes & très - propres à accélérer
la connoiffance du globe . On répond
dans cette nouvelle édition à quelques
fauffes imputations de l'auteur du Journal
Anglois dont nous venons de rendre compte.
MM. Banck & Solander ont déclaré
dans les papiers publics de Londres , n'avoir
aucune part à la publication de ce
Journal. Ces fçavans fe font même empreffés
d'infirmer les reproches qu'on
avoit faits à l'équipage François d'avoir
porté aux Taitiens les maladies vénérien
88 MERCURE DE FRANCE.
nes. On pourroit plutôt foupçonner que
ces maladies leur ont été communiquées
par l'équipage d'un vaiffeau Anglois qui
avoit abordé dans l'ifle quelque tems auparavant.
Mais il y a lieu de croire que
les Taitiens connoiffent depuis long- tems
ces maladies , puifque l'art de la médecine
, quoique très - borné chez eux , leur a
enfeigné des fudorifiques ou autres remèdes
propres à ces maladies. Le chirurgien
de l'équipage de M. Banck a conftaté l'étar
fâcheux d'un Taitien , qui , trois ſemaines
après s'être fait traiter d'un mal
vénérien dans l'intérieur de l'ifle , lui parut
jouir de la meilleure fanté.
On pourra trouver quelque différence
entre le vocabulaire de l'ifle Taiti , inféré
dans ce voyage , & celui que les les voyageurs
Anglois nous ont donné à la fuite
de leur Journal ; mais on s'appercevra facilement
qu'une partie de ces différences
vient de celles qui exiftent entre les langues
françoife & angloife elles - mêmes
& leur prononciation .
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer
les enfans contrefaits ; par M. Levacher
de la Feutrie , docteur en médecine
de l'univerſké de Caën , & docteur-
1
OCTOBRE. 1772. 89
régent en la même faculté de l'univerfité
de Paris. A Paris , chez Lacombe ,
libraire , rue Chriſtine ; vol . in8 ° . avec
des planches . Prix , 4 liv . broché , & y
liv . relié.
Lorfque les maîtres de l'art ont prononcé
fur un ouvrage qui intéreffe auffi effentiellement
l'humanité fouffrante que celui
ci , nous penfons qu'il eft de notre
devoir de mettre leur jugement fous les
yeux du Public. MM. Dionis , P. Bercher
, Bourru & Guenet ayant été nommés
par la faculté de médecine de Paris ,
éxaminer ce traité du Rakitis , ou
cet art de redreffer les enfans contrefaits ,
firent le rapport fuivant . « Monfieur le
» Doyen , Meffieurs , le Rakitis eft une
pour
de ces maladies dont on connoît les ef-
» fets , fans en pénétrer au juſte la cauſe.
» Son fiège même , dans le corps humain,
» n'eft pas bien déterminé . Eft - ce un vi-
» rus deftructeur qui , circulant par toute
» l'habitude de la machine humaine , y
» caufe des altérations de toute eſpèce , &
les plus grands ravages ? Les folides ou
» les Auides feuls font - ils affectés , ou les
» folides & les fluides le font- ils en mê-
» me tems? Les nerfs & les organes de la
"
19
digeftion font- ils eflentiellement léfés
90 MERCURE DE FRANCE.
» dans cette maladie ? Eft- elle une mala.
» die de tout le ſyſtême animal , ou bien
» fe borne t'elle à la colonne de l'épine
» qu'elle déjete & contourne de diverfes
» manières? Il n'eft point d'ouvrage dans
» lequel ces points foient difcutés d'une
» manière fatisfaifante , & qui emporte
"
avec foi la conviction . Toutes ces quef-
» tions font autant de problêmes dont on
» cherchoit la folution . Le traité de M.
» Levacher de la Feutrie , notre confrère ,
» que vous nous avez remis , & dont vous
» nous avez chargé de vous rendre com-
» pte , jete la plus grande lumière fur tous
» ces objets qui doivent fi fort nous inté
» reffer. La colonne épinière eft le noyau
» de la charpente humaine ; elle a incon
teftablement avec les autres parties du
» corps les rapports les plus effentiels &
» les plus étendus : fervant à la ſtructure
» des cavités qui renferment les organes
» de la vie , de la digeftion , de la nutri-
» tion , & de point- d'appui à toutes les
» autres parties du corps , quels défordres
»
étonnans ne doivent pas naître auffi- tôt
» que cette partie fera changée dans fa
pofition & dans fa ftructure ! Ne doit-
» on pas alors appercevoir les phénomè
nes les plus étranges , les fymptômes
hy
11
OCTOBRE . 1772 . 91
"
"
"
"
les plus graves , les dangers les plus
» réels ? cette partie de fon ouvrage nous
» a paru très- intéreffante , auffi claire que
» méthodique , appuyée fur les raifonne-
» mens les mieux fuivis , fur les expérien
» ces les moins douteufes & très bien con.
» duire aux moyens de curation qu'il propofe.
Ces moyens avoient été preflentis
, & même quelques - urs d'eux déjà
propofés par les médecins qui ont établi
» une théorie différente de la fienne ; ce
qui prouve bien , Meffieurs , qu'en médecine,
quelque oppofés que nous foions
» dans la théorie , fouvent une certaine
» conviction intérieure , dont on ne peut
» rendre raifon , nous réunit dans la pratique
, & nous porte à adopter précifé-
» ment les mêmes moyens de guériſon .
» C'eft pour cela , fans doute , que les au-
» teurs qui ont traité du Rakitis , quoique
"
"
"
و د
93
d'opinion différente fur fa nature & fur
» fes caufes , ont unanimement confeillé
» de remédier aux courbures contre nature
» de la colonne de l'épine , & qu'ils ont
» tous cheché les moyens les plus effica
» ces d'y parvenir. M. Levacher de la
» Feutrie examine ces moyens en particulier;
il leur affigne avec préciſion leur
» manière d'agir & leur force ; il détaille
"
92 MERCURE DE FRANCE.
n
les cas où ils conviennent , & ceux où
» ils nuifent. Cette autre partie de fon
» ouvrage nous a paru non moins intéreffante
que la première ; & le moindre
» des avantages qui en réfultent , c'eft de
» montrer clairement que le rakitis peut
» fe guérir , & que l'inaction d'un méde
» cin dans cette maladie n'eſt plus défor-
» mais excufable. Entre les différens
» moyens qui peuvent opérer la guérifon
» du Rakitis , M. Levacher de la Feutrie
propofe & emploie une machine de
» nouvelle invention propre à étendre la
» colonne vertébrale d'une manière efficace
& graduée. Si la fimplicité , jointe
» à la production du plus grand effet ,
39
donne le mérite à une machine quel
» conque , on ne fauroit nier que dans le
» cas dont il s'agit , celle de M. Levacher
» ne l'emporte de beaucoup fur toutes les
» autres. Nous l'avons vue appliquée fur
» une jeune perfonne confiée aux foins
» de notre confrère . On admire avec
quelle aifance elle exécute fes mouve-
» mens , malgré ce bandage. De plus , on
a placé cette même perfonne dans un
» fauteuil , dont la deftination eft de re-
» médier aux torfions de l'épine fur fon
» axe , & aux différens nodus rakitiques
OCTOBRE. 1772. 93
» de la poitrine , du dos & du baffin . Au
» moyen de cette autre machine , M. Le-
» vacher de la Feutrie met en ufage des
>> compreffions fur le tronc du fujet rakitique.
Il les fait avec des bandes & des
» couffins larges matelaffés qu'il applique
» & dirige d'une manière fort ingénieu-
» fe. Les enfans , dans ce fauteuil ,
"
39
"
peu-
» vent vaquer à leurs occupations ordi-
» naires , fans éprouver aucune gêne . Ils
» peuvent y étudier , lire , coudre , def-
» finer , & c.
» Nous ne pouvons donc , Meffieurs ,
» nous empêcher de rendre juftice à la
» méthode curative du rakitis , dont nous
» avons été témoins , de louer les travaux
» de notre confrère , & de donner la plus
»
authentique
approbation à un ouvrage
» dont il nous femble que l'humanité
» doit retirer les plus grands profits. Fait
>> aux Ecoles de
Médecine le premier Juil-
» let 1771. Signé , DIONIS , P. BERCHER ,
" BOURRU & GUENET, » }
Le même jour la Faculté de Médecine
affemblée ,
conformément au
jugement
de MM . les
Commifaires , a cru devoir
applaudir aux recherches de M. de Levacher
de la Feutrie fur la caufe de la maladie
qui a été l'objet de fon traité , & ap94
MERCURE DE FRANCE.
prouver les moyens qu'il propofe , & "
même qu'il emploie avec fuccès pour la
combattre ou en arrêter les progrès . Cette "
compagnie a ajouté qu'il ne pouvoit être
que flatteur pour elle de voir paroître un
ouvrage propre à faire honneur à' un de
fes membres , à étendre les connoiffances
dans l'art de guérir , & à multiplier fes"
reffources en faveur de l'humanité.
Théorie nouvelle fur les maladies cancé
reufes , nerveufes , & autres affections du
même genre , avec des obfervations
phyfiques fur les effets de leur remède
approprié. Par M. Gamet. A Paris ,
chez Ruault , libraire , rue de la Har-“
pe , près la rue Serpente.
fus & impigra fimul experientia mentis
paulatim docuit.
LUCR. lib. Y.
"
C
Les nouveautés dans les arts & les
fciences ont conftamment rencontré des"
obftacles , & les oppofitions ont toujours
été plus outrées en proportion de l'impor
tance de la découverte . Il en résulte un
bien , puifque c'eft fur le choc des opinions
que la vérité s'établit.
Le reftaurateur de la philofophie , le
OCTOBRE . 1772. 95
célèbre Defcartes eur à foutenir les perfécutions
des anciens profeffeurs dont la
tête étoit remplie des catégories d'Ariftote
; il falloit qu'ils redevinflent écolierspour
apprendre à raiſonner d'après de
nouveaux principes.
Une feptième fyllabe , introduite dans
notre game dans le fiécle dernier , a dégagé
la mufique de beaucoup d'embarras.
Les muficiens de ce tems -là fe foulevèrent
contre cette innovation , & il fallut
bien des années pour affurer à cette fyllabe
l'existence que perfonne ne s'avife plus
de lui conteſter .
Cette difpofition à rejeter les nouveautés
s'est particulièrement manifestée à
l'occafion des remèdes. Combien de difficultés
l'ufage du mercure n'a - t - il pas
éprouvé dans le traitement des maux vénériens
? Employé d'abord par quelques praticiens
, il fut bientôt décrié , & généralement
profcrit. On y revint enfuite peu-àpeu
, & enfin il a été univerfellement reconnu
pour le fpécifique de ces maladies.
L'antimoine fut improuvé par la Faculté
en 1550 ; le Parlement en défendit
l'ufage en 1566. En 1609 , le médecin
Paulmier fut chaffé de la Faculté pour s'en
96
MERCURE
DE FRANCE.
être fervi , & en 1637 , le même remède
fut mis dans l'anti - doctrine par ordre de
la même Faculté : enfin , en 1666 , l'expérience
ayant fait connoître fes bons effets
, la Faculté en permit l'ufage par un
décret , & ce décret fut autorifé par le
Parlement . La révolution d'un fiécle fut
à peine fuffifante pour diffiper des préventions
injuftes contre le remède le plus
efficace & peut-être le plus utile de la médecine.
L'ufage du kinkinna a également éprouvé
les plus grandes conteftations , & on
voit aujourd'hui le lithotome du Frère
Cofme être décrié à Paris , tandis que fon
ufage eft généralement adopté dans toutes
les provinces. Quelles contradictions n'éprouve
pas encore l'inoculation !
Si l'interdiction de l'antimoine , du
mercure , & c . eut abfolument dépendu
de l'autorité des maîtres de l'art ; fi aucun ;
malade n'avoit eu la liberté ou les moyens
d'en faire ufage après leur profcription ,
ils auroient été perdus pour l'humanité.
Le Public n'eft redevable de ces fpécifiques
qu'à la fermeté foutenue d'un trèspetit
nombre de médecins , qui s'élèvant
au- deffus des préjugés eurent le courage
de s'opposer ou à l'ignorance ou à la jaloufie.
Si
OCTOBRE. 1772 . 97
Si on déguiſe les faits , ou fi on les nie ,
fi on récufe les témoignages les plus authentiques
, fi on fuppofe que le nouveau
remède ne guérille une maladie que pour
en occafionner une plus grave , il eft certain
qu'on en éloignera les malades , & qu'on
perfuadera à ceux qui en auroient commencé
l'ufage , de le difcontinuer ; alors
ce remède ne feroit plus appliqué que
dans des cas défefpérés , & on ne manqueroit
pas d'attribuer à la nouvelle méthode
des accidens occafionnés ou par le
traitement qui auroit précédé , ou qui feroient
des fuites inévitables de la défaillance
de la nature dans un corps entièrement
épuifé . Tel eft le tableau de l'injultice
humaine , telle eft l'hiftoire des contrariétés
qu'ont éprouvé nos meilleurs
fpécifiques. Il n'eft pas furprenant que
le remède de M. Gamet foit aufli en butte
aux contradictions . Sa théorie nouvelle ,
publiée fur les maladies cancéreuſes , &c .
étoit la meilleure réponſe qu'il pouvoit
faire .
Pour s'oppofer aux progrès d'une maladie
, il faut remonter à fa fource & en
connoître les principes. C'eft à quoi l'auteur
s'eft particulièrement attaché. Il a vu
dans le fang l'origine de tous les fluides
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
du corps humain , ces fluides compoſent
tous les folides , & c'eſt dans leur mouvement
régulier que confifte la fanté. Le
fang produit le fluide nerveux dontj'éxif
tence à été fucceflivement adoptée & combartue.
C'eſt à la dépravation de ce fluide
que font dues fpécialement les maladies
cancéreufes , fquir : heufes , fcruphuleufes ,
nerveuses , & c. On jugera aifément , d'après
ces principes , du plan & du fond de
cet ouvrage par les corollaires généraux
qui en terminent la première partie ; ils
font le réfumé de la doctrine de l'auteur.
Toutes les liqueurs animales s'épurent
& s'affinent en fe transformant les unes
dans les autres . Le fuc nerveux eft l'extrait
& le fuc le plus pur , le dernier terme
de ces liqueurs , il n'eft uniquement
compofé que de leurs mêmes principes
fans la moindre addition d'aucune effence
étrangère ou inconnue . L'exiftence de
ce fluide nerveux vital & animal , fi difficile
à être apperçu par les fens , eft fuffifamment
démonerée par fes effets.
Ce fuc poffède toutes les qualités néceffaires
à la fubftance formatrice de tout
le corps , & il eft feul capable de fervir
d'agent immédiat pour remplir les fonce
OCTOBRE. 1772. 92
tions actives , les fenfitives & même les
alimentaires. Ces fonctions alimentaires
ne peuvent s'exercer que dans les plus
petits vailfeaux , c'eft à- dire , dans les fibres
primitives on nerveufes , & par le fuc qui
peut feul pénétrer dans leur intérieur .
Ce fuc ne peut être préparé que dans le
cerveau , qui , étant la fource des nerfs
le tranfmet par eux dans tous les vaiffeaux
, lefquels forment la trâme originelle
de toutes les parties , & font en même
tems le fiége de la nutrition , du mouvement
& du fens .
Il fe fait continuellement une déperdition
de fubftance dans les vaiffeaux de
tous les genres fecondaires , auxquels les
primitifs fervent de tiffu ; mais il ne peut
s'en faire aucune dans l'intérieur de ceuxci
, à moins que le fuc nerveux ne foit
perverti par un vice quelconque. Ce fuc
animal ne peut être compofé & opéré que
de la manière qu'on vient d'expofer, puifqu'elle
explique les effets de la nature
fuivant la fimplicité toujours uniforme de
fes règles .
Plus une humeur dépravée eft fubtile,
plus le remède capable de la rectifier doit
être doué d'action & de pénétration , fans
être nuifible aux organes . Enfin lorfque
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
la dépravation eft parvenue au fuc nerveux
, qu'elle eft totale ou prefque tocale,
le mal devient incurable , la nature
n'ayant plus d'agent capable de faire ufage
des remèdes les mieux appropriés :
c'eft ce que M. Gamet diſcute avec fagacité
dans la première partie de fon ouvrage.
La feconde partie renferme le détail des
cures que ce praticien a faites . Les perfonnes
citées vivent à Paris & dans les
provinces , où l'on peut les confulter : il
rapporte d'ailleurs des expériences faites
juridiquement à Lyon , fous les yeux du
Magiftrat de cette ville ; mais il feroit à
fouhaiter pour le bien de l'humanité que
ce zélé citoyen rendit fon remède public.
Doit ily avoir du fecret quand il s'agit de
combattre les maladies ?
La Gamologie , ou de l'éducation des
filles destinées au mariage ; ouvrage
dans lequel on traite de l'excellence du
mariage , de fon utilité politique & de
fa fin , & des caufes qui le rendent heureux
ou malheureux . Par M. de Cerfvol;
2 parties in 12. A Paris , chez la
V. Duchefne , libraire , rue St Jacques.
Ut ameris amabilis efto. OVID. de ar, am. 1. 2.
OCTOBRE . 1772 101
Nous avons des auteurs qui ont traité
de ce qu'il y a de phyfique dans l'union
des deux fexes , & ont éclairé les époux
fur les voeux de la nature que leurs paffions
peuvent quelquefois leur faire oublier.
D'autres écrivains fe font occupés
de leur côté à donner des moyens propres
à fanctifier la fociété conjugale ; mais ces
pieux écrivains ne poffédant qu'une vaine
théorie de leur fujet , fe font fouvent bornés
à appliquer , comme ils ont pu , les
maximes de la vie tranquile du cloître à
l'état actif du mariage. Ils ont préfenté
une foule de motifs pour aider ceux qui
font engagés dans la fociété conjugale à
fupporter les chagrins . Ne vaut - il pas
mieux donner des règles pour les éviter ?
C'eft auffi le principal objet de cette Gamologie
, expreffion empruntée du grec ,
& qui fignifie difcours fur le mariage.
M. de Cerfvol , après avoir expofé quelques
inftructions préliminaires relatives.
au mariage , parle de l'attention & du dif
cernement qu'il convient d'apporter dans
le choix d'un époux ; il nous entretient
des convenances & des analogies qu'exige
la plus étroite des unions . Mais il n'infifte
point affez fur les rapports qui doivent
fe trouver entre les connoiffances ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
les lumières & la culture d'efprit des deux
époux . Quelle plus trifte fituation pour
une mère ou un père de famille qui penſe
& fe plaît dans fa maifon, que de fe trouver
réduit à penfer feul ! C'eſt la culture
d'efprit qui contribue le plus à rendre la
fociété agréable , & cette culture eſt toujours
trop négligée dans l'éducation des
filles . On leur apprend à féduire, rarement
à fe faire aimer . L'auteur de lafcience du
mariage s'applique principalement à inftruire
les jeunes perfonnes de beaucoup de
circonftances , de détails , d'objets qu'il
leur importe de connoître , effentiels même
à leur félicité , & que l'on s'obſtine
néanmoins à leur cacher fous le faux prétexte
que la nature y fuppléera . « Mais ,
» comme on l'obferve dans cette gamologie
, la nature , toujours uniforme
» dans fon plan , affujettie elle même à
» des règles générales , n'a pu rien prévoir
fur les modes variées à l'infini des fo-
» ciétés , ni fur des ufages mobiles , &
qui ne font point de fa fondation . Il eſt
» dans le mariage , comme dans les autres
" conditions de la vie , une multitude de
"
و د
"
·
fituations qui ne font ni fâcheufes , ni
» agréables ; on y éprouve des fentimens
» qui ne font ni le plaifir ni la douleur
OCTOBRE . 1772. 103
» mais qui participent de ces affections &
» qui y conduifent. La nature n'a rien à
» nous faire preffentir fur la fuite ou la
» recherche de ces fujets moyens , de ces
» accidens fubalternes , qui , par notre art
» ou notre ignorance , deviennent fouvent
» des caufes majeures & des principes fé-
» conds de bonheur ou d'infortune . C'eft
"
l'ufage , c'eft l'expérience , c'eft l'inf
» truction familière qui nous apprend
» comment nous pouvons éviter ces maux
» & nous procurer ces biens fecondaires .
» Dans l'état agrefte , nous n'avions pas
» befoin de la fcience de ces moyens ; les
» fituations qu'ils produifent n'exiſtoient
» pas. Retournons dans les forêts , & li-
» vrons - nous à l'inftinct rarement il
» nous trompera fur les objets qui font de
pur fentiment. Dans la fociété il faut
» un autre guide ; quiconque s'y aban-
» donneroit à l'instinct , trébucheroit à
chaque pas . Ces réflexions fuffifent
pour faire condamner le ton mystérieux
qu'on emploie ordinairement dans l'édu
cation des filles. L'auteur entre ici dans
quelques détails ; mais la fcience de fe
bien conduire dans le mariage , renferme
un trop grand nombre de parties pour
qu'il entreprenne de les traiter toutes . Les
jo
»
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
99
"
«
avis qu'il donne fuffifent néanmoins pour
guider les femmes dans les cas les plus
généraux & les plus difficiles. On ne fauroit
être trop attentif à éloigner de l'oeil
tout ce qui ne doit pas lui caufer des inpreffions
agréables ; & Fauteur tire de ce
principe plufieurs conféquences . Si les
" foins que vous prenez de votre parure,
» pour vous montrer en public , dit l'inf
» tituteur à fon élève qu'il nomme Sophie
, ne font pas continués dans le par
» ticulier ; fi vous ne vous montrez à vo-
» tre époux que dans ces négligés outrés
qui décèlent l'abandon de fes charmes
» & l'indifférence de plaire , il réfuitera
» de cet oubli des bienféances deux effets
» funeftes à votre tranquillité , & qui fes
» ront l'origine d'une foule de chagrins ,
fi 32 vous aimez votre mari. D'abord rien
» ne pourra l'empêcher de croire que vous
» êtes plus jaloufe d'exciter l'attention
» des autres hommes , que la fienne . Certe
préférence , fuppofée peut - être , fera
payée d'une préférence réelle ; car , en
» fecond lieu , comme nous nous reffem.
» blons tous , à quelques nuances près , il
» recevra de la part des autres femmes
qu'il voit continuellement dans la fitua
tion la plus propre à les faire valoir ,
"
OCTOBRE . 1772. 195
"
9
»
» les mêmes fenfations que vous faites
» éprouver aux hommes , en les frappant
» à la foi par les beautés de la nature & les
» fublimités de l'art . Vous fentez , ma
» chère Sophie , jufqu'où ces préventions
» peuvent conduire un époux , & com,
bien eft dangereux l'ufage établi de ne
fe point gêner entre mari & femme.
» Les exemples font fréquens de femmes
qui , après avoir infpiré l'amour le
plus vif, n'ont pu tenir fix mois à la
» fociété intime du mariage , fans qu'el-
» les euffent d'autres défauts , qu'une né-
» gligence extrême. Je n'en rapporterai
pas de fubfiftans , parce que je ne veux
» mortifier perfonne. Dans le feizième
» fiécle , Diane de Château Morand fut
épousée par un aîné de la Maifon d'Ur
» fé. Elle avoit tous les avantages qui
» peuvent faire rechercher une fille ; la
» richeſſe , la naiſſance ; & elle étoit jeune
» & fage. Cependant fon mari , excédé
» des dégoûts qu'elle lui caufoit , préféra
v
19
·
le célibat perpétuel , à fa compagnie . Il
» chercha des prétextes , & en trouva pour
» faire diffoudre fon mariage ; puis il em
braffa l'état eccléfiaftique. L'ingénieux
» auteur de l'Aftrée , Honoré d'Urfé fon
» frère , aimoit Diane depuis long temas,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
39
» Il obtint de Rome une difpenfe , &
» épouſa ſa belle- foeur. Mais , vaincu à
fon tour par les répugnances , & n'ayant
» pu obtenir de fa femme qu'elle eût un
» peu plus de foin de fa perfonne , il fat
» contraint de s'en féparer. Ainfi l'amour
» & l'intérêt , c'eſt- à - dire , les deux plus
puiffans mobiles des actions humaines ,
» n'ont pu l'emporter dans l'efprit de deux
» frères fur des dégoûts qu'une légère at-
» tention auroit prévenus.
"
13
L'auteur entre ici dans quelques détails
fur ce qu'il appelle politique du mariage.
Illoue les vertus des femmes ; il ne diffimule
pas leurs défauts , & éclaire leut
amour propre fur leurs véritables intérêts.
Il s'attache , dans le cours de cet écrit , à faire
voir la dignité de la fociété conjugale ,
fes avantages , le bonheur qu'il procure
aux ames honnêtes & fenfibles . Quand
on aura calculé les plaifirs & les peines
auxquels font affujetties les diverfes con
ditions de la vie , on fera obligé de conclure
, avec l'inftituteur des femmes , que
c'est au mariage qu'il en faut revenir. Les
privations qu'on s'impofe , en fe vouant
au célibat , font mille fois plus à craindre
& plus infupportables dans nos moeurs ,
qu'il ne le feroit d'être mal marié. TouOCTOBRE
. 1772. 107
tes les loix , par exemple , ne fauroient
faire ceffer les remords d'une fille de quarante
ans dont les paffions ne peuvent
plus fe déguifer. C'eſt envain que , foumettant
fon orgueil à fon tempérament ,
elle fait les premières démarches , qu'elle
retrace le fouvenir de fa beauté ; envain
elle veut rappeller l'amour dans la faifon
de l'amitié un fourire dédaigneux des
amans qu'elle a méprifés , eft le retour
réel & mérité de l'indifférence qu'elle
affecta.
í
* Le Poëte malheureux , ou le Génie aux
prifes avec la Fortune , & c. Par M. Gilbert
. A Amfterdam.
L'auteur nous apprend que certe pièce
a concouru pour le prix de l'Académie
Françaile. Le fujet était fufceptible d'intérêt.
Un jeune homme entraîné par l'amour
des lettres , qui a trop recherché la
gloire & trop négligé la fortune , qui a
oublié combien la première était difficile
à acquérir , & l'autre difficile à remplacer,
qui raconterait avec candeur les erreurs
de fon imagination , & les efpérances
* Cet article & les deux fuivans font de M. de
la Harpe.
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
trompées , pourrait , s'il s'exprimait avec
une fenfibilité douce & vraie , émouvoir
celle de fes lecteurs. M. Gilbert a pris
une tournure toute différente. Bien loin
de chercher à fe concilier les, efprits , il
femble vouloir les révolter ; il s'emporte
contre les hommes , contre les rivaux ,
contre fes juges avec une violence indifcrète
. Il s'exhale toujours en reproches ,
& ne les juftifie pas affez. On voit bien
qu'il peut fe plaindre de la fortune ; mais
on ne voit pas pourquoi il fe plaindrait
des hommes . Il prétend qu'il les a étudiés
long- tems , & il ne fonge pas qu'il fe die
lui-même très - jeune , & que cette étude
n'eft pas de fon âge. Mais cet âge même
doit l'excufer. Il ne faut voir dans cet effai
qu'une jeune tête qui fermente , qui
eft aigrie par des contradictions , des obftacles
& des chagrins , & qui , fans doute ,
fe calmerait & s'éclairerait dans une firuation
plus heureufe . Ceux qui cherchent
le talent dans fon germe , & ne jugent pas
avec une févérité trop dure les premiers
effais d'un âge qui n'eft guères que celui
des fautes , appercevront à travers le défordre
des idées & la foule des incorrections
qui règnent dans cette pièce , des
morceaux qui annoncent de la verve , &
1
OCTOBRE . 1772. 199
des tournures & des mouvemens qui font
d'un poëte.
L'auteur
, irrité du peu
de fuccès de fes
premiers
travaux , craint d'être obligé de
regretter
l'ignorance
de fes premiers
ans.
Pareil à cet aiglon qui , de fon nid tranquille ,
Voyant près du ſoleil ſon père tranſporté ,
Nâger avec orgueil dans des flots de clarté ,
S'élève , bat les airs de fon aîle indocile ,
Retombe , & ne pouvant le fuivre que des yeux ,
En accufe fon nid , & d'un bec furieux
Le difperfe brife ; mais envain le regrette ,
Lorfqu'égaré dans l'ombre , il erre fans retraite.
Toute la dernière partie de la période
eſt traînante , & fans effet ; mais cette
comparaifon eft ingénieufe , & ce vers ,
Nâger avec orgueil dans des flots de clarté ,
Me paroît fort beau .
Dieu plaça mon berceau dans la poudre des
champs .
Je n'en ai point rougi ; maître du diadême ,
De mon dernier fujet j'eufle envié le rang ,
Et,honteux de devoir quelque chofe à mon fang ,
Voulu renaître obícur pour m'élever moi- même.
Peut-être ne fallait - il pas aller jufqu'à
110 MERCURE DE FRANCE .
fe fuppofer roi ; mais il y a de la hauteur
dans cette idée .
Qu'a fon gré l'opulence , injufte & vile amante ,
Berce fur le damas ce parvenu groffier ,
Et laifle le poëte à l'ombre d'un laurier ,
Charmer par fes concerts le fort qui le tourmente
;
Il n'eft qu'un vrai malheur , c'eft de vivre ignoré.
L'homme brille un moment , & la tombe dévore
Les titres faftueux dont on fut décoré ,
Nos maux & ces plaifirs que le vulgaire adore ,
و
Tout périt fous la faulx de la mort ou du tems.
Mais la gloire du moins que l'homme a mérités ,
Survit à fon trépas , & s'accroit par les ans , & c.
Ces idées font communes. Mais ce
vers ,
Il n'eft qu'un vrai malheur , c'eft de vivre ignoré.
peint l'amour de la gloire avec verité &
énergie.
Le poëte nous préfente le tableau de
la félicité champêtre , dans Philémon qui
n'a point fongé à la gloire , & qui cultive
en paix le champ de les pères .
Les tranquilles étangs , les tortueux vallons ,
1
OCTOBRE. 1772 . 111
Les antres toujours frais , les ruiſleaux vagabonds
,
Les chants du peuple aîlé , fes jeux dans les feuillages
,
La juftice , la paix , tout rit à Philémon .
Oh ! combien j'eufle aimé cette beauté naïve ,
Qui , d'un époux abfent preffentant le retour ,
Raflemble tous les fruits de fon fertile amour ,
Dirige des aînés la marche encor tardive ,
Et, portant dans les bras le plus jeune de tous ,
Vole au bout du fentier par où defcend leur père ,
& c.
Elle le voit , grand Dieu ! dérobe à ma mifère
L'afpe&t de leurs plaifirs dont mon coeur eft jaloux
.
N'eft- ce donc point allez des tourmens que j'endure?
Quoi ! je porte un coeur noble , & d'un oeil plein
d'effroi
Je lis fur tous les fronts le mépris & l'injure!
Le dernier des mortels eft plus heureux que moi ,
& c.
Ces mots , le dernier des mortels , ont
l'air de tomber for Philémon , dont on
vient de décrire le bonheur , & l'on ne
voit pas pourquoi Philémon ferait le dernier
des mortels. On ne fera point de remarques
fur le ftyle. Si l'on en faifait, ce
112 MERCURE DE FRANCE.
ne ferait point dans la vue de rabaiffer ni
de décourager un jeune débutant , projet
odieux que des hommes vils ont quelquefois
conçu & ont eu même la balleſſe
d'avouer , mais dont un homme qui fait
profeffion d'honnêteté , ne fera jamais capable
. Peut- être autions - nous pû , en détaillant
quelques vers , donner quelques
avis à l'auteur. Mais il n'en faut don
ner que lorsqu'ils peuvent être utiles ,
& M. Gilbert , dans la préface de fa pièce
, dit trop de mal de celui qui en rend
compre aujourd'hui , pour être difpofé à
profiter de fes confeils en matière de goût.
Cette préface eft ce qui doit faire le plus
de peine à ceux que les difpofitions , qu'annonce
l'auteur pour la poëfie , pourraient
engager à s'intéreffer à lui. Comment M.
Gilbert a t- il été affez mal confeillé pour
imprimer dans un ouvrage de début qu'il
nous apprendra quelque jour que M. de
Voltaire eft pour la poësie française ce que
Sénèque fut pour l'éloquence latine ? Cette
phrafe affurément ne fera pas plus de tort
à M. de Voltaire que cent autres de ce
genre qu'on imprime tous les jours contre
lui ; mais ne peut - elle pas en faire
beaucoup à celui qui fe la permet ? Comment
m'a til pas fongé d'abord qu'un jeuOCTOBRE.
1772. 113
ne homme de vingt ans n'a rien à nous
apprendre , & que lui - même doit s'occuper
d'apprendre quelque chofe ? qu'on
ne lui demande point d'apprécier les maî
tres , mais de les étudier ? Quelle opinion
veut-il qu'on prenne de lui , en voyant la
manière indécente dont il parle de l'Académie
& de plufieurs de fes membres les
plus illuftres ? Comment lui eft - il venu
dans la tête de prendre pour épigraphe ?
Barbarus hic ego fum , quia non intelligor illis .
Si l'Académie n'entend pas M. Gilbert
, M. Gilbert eft - il bien fûr que ce
foit l'Académie qui ait tort ? Eft- il bien
für que le Public lui donnera la couronne
qu'il croit ne lui avoir été refuſée que par
Finjuſtice des juges ? Et ne voit - il pas
qu'un écrivain qui ferait en effet capable
de mériter on prix , parlerait d'un autre
ton ?
Il dit dans un endroit de fa pièce.
Je puis être du moins fameux par mon audace.
Qu'il fe garde bien de fuivre cette première
fougue de fon imagination ; qu'il
foit bien perfuadé qu'on n'eft pas toujours
fameux avec de l'audace ; plus d'un exemple
peut lui apprendre que quand on eſt
114 MERCURE DE FRANCE.
réduit à n'être fameux que par fon audace,
c'est une trifte manière de l'être , & qu'alors
même l'audace prend un autre nom .
Qu'il ne foit pas tenté d'imiter le cyniſme
où le font emportés plufieurs écrivains
qui n'avaient que cette manière de faire
parler d'eux ; ne voit il pas que le mépris
public en eft le fruit ? Avant d'éclater en
reproches & en menaces contre les hommes
, qu'il fe demande s'ils ont en effet été
fi injuftes envers lui , & s'il a produit quel
que bel ouvrage qu'on ait méconnu. S'il
veut faire de férieufes reflexions fur les
avis qu'on lui donne ici , fans autre motif
que fon intéret & fon avancement , il fen
tira combien ces avis lui peuvent être
plus avantageux que ceux auxquels il s'eft
laiffé entraîner ; il s'efforcera de réparer
fes torts , & d'effacer les impreffions peu
favorables qu'ils ont pû donner ; il concevra
que ce n'eft pas affez de fe croire de
la force ; mais qu'il faut en avoir fait preuve
; & que , loin d'infulter gratuitement les
gens de lettres , il faudrait chercher à mériter
une place parmi eux.
Voltarii Henriados éditio nova , latinis
verfibus & gallicis , Q. dedicar Sérénilli .
mo Potentill. Princ. Elect . Palatino ,
OCTOBRE. 1772 . 115
Carolo Theodoro , Calcius Cappavallis
ex aulæ Palatinæ fervitio. Biponti ,
typis Ducalibus , &c. Parifiis , apud
Lacombe , bibliopolam , viâ Chriſt .
La Henriade de M. de Voltaire , nouvelle
édition , en vers latins & français , dédiée
à Son Alteffe Séréniffime Electorale
Palatine Charles Théodore . Par
M. de Caux de Cappeval , au fervice
de la Cour Palatine . Aux Deux Ponts,
de l'Imprimerie Ducale ; & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine .
Tels font les deux titres de ce fingulier
ouvrage , l'un des monumens les plus
remarquables qu'on ait élevés à la gloire
de M. de Voltaire. Déjà traduit dans
toutes les langues modernes , & de fon
vivant devenu , pour ainfi dire , ancien ;
parce que les ouvrages , ainfi que ceux
de l'antiquité , font depuis plufieurs générations
au nombre de nos modèles &
dans la mémoire de tous les amateurs des
lettres , on lui fait parler aujourd'hui la
langue de Virgile dont il eft le rival &
l'imitateur . Mais comme il faudrait un
Voltaire pour traduire Virgile , il faudrait
auffi un Virgile pour traduire Voltaire .
116 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas qu'il n'y ait des beautés
dans l'ouvrage de M. de Caux , comme
on le verra par plufieurs morceaux que
nous citerons , & qui nous ont paru refpirer
la latinité antique , du moins autant
que le goût des modernes peut juger d'une
langue morte. Mais combien d'obstacles
& de difficultés le traducteur latin n'avait-
il pas à vaincre ? Des moeurs abfolument
nouvelles qui ne tiennent en rien à
celles qui font dans les poëtes de l'antiquité
, des combats qui ne reffemblent.
pas plus aux combats des Latins que le
fiege d'une de nos villes ne reffemble au
fiége de Troye , une foule de termes dont
l'équivalent ne peut fe retrouver dans aucun
auteur ancien , des idées philoſophiques
, allégoriques & morales d'un genre
qui leur était inconnu , voilà ce que le
Latinite moderne avait à exprimer , & ce
qu'il était fouvent impoffible de rendre
heureufement. l'idée principale du poëme
, le mot de ligue pouvait- il fe rendre
en latin? L'auteur emploie tour à tour
fædera , factio. Mais ces termes nous rappellent
- ils les mêmes idées que le mot
de ligue ? Voyons , par exemple , dans le
début du poëme comment le mot foedera
fe trouve placé.
· -
OCTOBRE . 1772 . 117
Je chante ce héros , qui regna fur la France ,
Et par droit de conquête , & par droit de naiffance
;
Qui , par de longs malheurs apprit à gouverner ;
Calma les factions , fut vaincre & pardonner ;
Confondit & Mayenne , & la ligue & l'Ibère ,
Et fut de fes fujets le vainqueur & le père.
Voici la verfion latine.
Herom canimus , qui Gallica regna paravit ,
Jura probans armis & avito fanguine firmans ;
"Quique per exhauftos , bello adverfante , labores
Proludens,didicit regnare & parcere victis ,
Fadera , Gufiadas , fortes fuperavit Iberos ,
»Et fedit folio victorque parensque fuorum . »
Ce début ne nous paraît pas heureux.
C'est une grande faute d'avoir terminé les
premiers vers par un fens complet . Rien
n'eft plus contraire au génie de la poëlie
latine , & à la nature d'un exorde qui doit
toujours attacher l'efprit par une fufpenfion
habilement prolongée. Ces mots
Gallica regna paravit qui fignifient il con
quit le royaume de France , femblent finir
le poëme dès le premier vers ; & rien
n'eft plus oppofé d'ailleurs à l'élégance latine
de finir ainfi le fens & le vers
que
par un prérérit. C'eft là -fur- tout que l'en118
MERCURE DE FRANCE.
jambement étoit necellaire. Il fallait fuf
pendre la période comme elle l'eft dans
l'original. Je ne crois pas non plus que
ces deux participes du fecond vers probans
& firmans foient de bon goûr . Ce n'eft pas.
la la phrafe poëtique. Les quatre autres
vers font beaucoup mieux ; mais que fignifiefuperavit
fædera ? Il vainquit les traités
? Cette expreffion eft elle latine , &
rend elle l'expreffion françaife , it confon
dit la ligue ? Au refte , j'avoûrai que cette
difficulté était grande , & que le meilleur
parti qu'il y avoit à prendre était peutêtre
de l'éluder , en ne cherchant point à
rendre le mot de ligue , & fe contentant
d'un terme générique .
Si l'exorde eft défectueux , l'invocation
me paraît fupérieurement rendue , & c'était
beaucoup ; car elle eft d'une grande
beauté dans le français.
Defcends du haut des Cieux , augufte vérité :
Répands fur mes écrits ta force & ta clarté.
Que l'oreille des Rois s'accoutume à t'entendre.
C'eſt à toi d'annoncer ce qu'ils doivent appren
dre ;
C'eſt à toi de montrer aux yeux des Nations ,
Les coupables effets de leurs divifions.
Dis comment la difcorde a troublé nos provinces,
OCTOBRE , 1772. 119
Dis les malheurs du peuple & les fautes des Princes
,
Viens , parle ; & s'il eft vrai que la fable autrefois
Sut , à tes fiers accens , mêler fa douce voix ,
Si fa main délicate orna ta tête altière ,
Și fon ombre embellit les traits de ta lumière;
Avec moi , fur tes pas , permets-lui de marcher ,
Pour orner tes attraits , & non pour les cacher.
Labere de Coelo tu veri auguſta ſatelles
»Virgo ; facem attollens in carmina ſuffice vires.
Te Reguin affuescant aures audire fuperbæ ;
»Voce tuum eſt dominos terrarum ambire magiſ
»Iiâ;
»Oftentare tuum eft , torum documenta per or
» bem ,
» Dura rebellantum mala , dementesque rainas .
»Dic undè irruerit noftros difcordia fines ;
"Dic triftes populorum iras & crimina Regum ;
»Alloquere ipfa, Tibi potuit û fabula quondam
"Cantas illecebris, voces mollire feveras ,
»Artificique manu famulans decus addere fron
» ti ,
>>Si fplendori umbrâ varios affudir honores ,
»Illa finas mecum facra per veftigia furgat ,
Fida miniftra tui , non invidiofa , decoris . »
Je ne reprendrais dans ce morceau que
120 MERCURE DE FRANCE.
le mot de fatelles , qui ne me ſemble pas
jufte. Je fçais bien qu'Horace a dit :
»Virtutis veræ cuftos rigidusque fatelles . »
Mais c'eft précisément pour cette raifon
que je ne voudrais pas l'employer ici.
Défenfeur de la vérité , ( ce que fignifie
fatelles veri ) n'eft, pas
la même chofe que
-la Divinité même qui préside à la vérité.
Peut- être aurais - je mieux aimé inte pres
fid fima veri diva.
Je citerai encore ce portrait de Guife ,
qui me paraît bien traduit.
Nul ne fut mieux que lui le grand art de féduire ;
Nul , fur fes paffions n'eut jamais plus d'empire ,
Et ne fut mieux cacher , fous des dehors trompeurs
,
Des plus vaſtes deffeins les fombres profondeurs.
Altier , impérieux , mais fouple & populaire ,
Des peuples en public il plaignait la mifère ,
Déceftait des impôts le fardeau rigoureux ;
Le pauvre allait le voir , & revenait heureux ;
Il favait prévenir la timide indigence ;
Ses bienfaits dans Paris annonçaient la préſence :
Il fe faifait aimer des Grands qu'il haïflait ,
Terrible & fans retour alors qu'il offenfait ;
Téméraire en fes voeux , fage en les artifices ,
»Brillant
OCTOBRE . 1772 121
Brillant par fes vertus , & même par les vices ,
Connaillant le péril & ne redoutant rien ;
Heureux guerrier , grand Prince & mauvais citoyen
.
«Moliri infidias magnam non calluit artem
Sic alius , cæcofque fui componere motus ;
»Nullus & ambages vafto fub corde repoftas
»Diffimulare magis novit fallacibus umbris ;
>>Imperiofior atque ferox , fed flexile pectus
"Ac populare , malis coràm indoluifle volebat
Ufque laborantis populi , exfecratus iniquum
»Vectigalis onus ; felix , cum pauper adiret ,
"Indè redibar ; opes timido effundebat egeno;
»Clara ferebatur multis præfentia donis.
»Noverat infenfas procerum fibi ducere mentes ;
»Hoftis erat , fi læderet , implacabilis , ardens ;
Exfuperans votis nimium , fed callidus ; idem
Virtutum atque ipsâ vitiorum luce decorus ;
>>Prænofcens animo quæ deindè pericula temnat ;
»Dux felix , magnus Princeps , civifque mali
»gnus. »
Je ne crois pas que malignus foit l'expreffion
propre. Je pourrais remarquer
plufieurs exemples de ce même déf ur de
propriété dans les termes , & d'exactitude
dans la traduction . Il y a beaucoup d'endroits
où l'auteur s'éloigne du fens de l'o
I.Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
riginal ; il y en a même où la traduction
elt abfolument contraire au texte . Tel eft
celui ci , où il s'agit de la tête de Coligni ,
que l'on porte aux pieds de Médicis.
Médicis la reçut avec indifférence ,
Sans paraître jouir du fruit de la vengeance ,
Sans remords , fans plaifirs , maîtreffe de fes fens ,
Et comme accoutumée à de pareils préfens.
Illa recognofcit fedato lumine donum ,
»Diffimulans ultos memori ſub corde furores ;
»Gaudia nec ftimuli erumpunt ; premit obvia
» fenfus , 53
Et tanquam foleat tantos haurire dolores , »
Je ne dirai rien des trois premiers vers
qui ne rendent point du tout les vers
français , mais le dernier qui fignifie littéralement
, accoutumée à dévorer de fi
grandes douleurs , eft une étrange méprife.
Certainement Médicis n'étoit rien moins
qu'affligée de la mort de Coligny , & accoutumée
à de pareils préfens veur dire accoutumée
à des vengeances atroces , ce qui
eft , comme on le voit , infiniment éloigné
de la verfion de M. de Caux.
Mais elle n'avait point étouffé cette voix,
Qui , jufques fur le trône , épouvante les Rois,
OCTOBRE . 1772 . 123
«At non fulmineam potuit compefcere vocem ,
Quæ Reges etiam foliorum exturbat in arce . »
Fulmineam paraît ici bien déplacé pour
exprimer cette voix fecrette de la confcience
qui murmure dans le coeur des hommes
coupables & puiffans .
Ces remarques & celles qu'on pourrait
y ajouter n'empêchent pas que l'ouvrage
de M. de Caux ne foit eftimable , & l'on
doit des éloges à fon zèle pour la gloire
de M. de Voltaire, & à fon talent pour la
poëfie latine.
Panégyrique de St Louis , Roi de France,
prononcé dans la chapelle du Louvre , le
25 Août 1772 , en préfence de l'Académie
Françaife ; par M. l'Abbé Maury
, chanoine , vicaire général & official
de Lombès . A Paris , chez le Jay ,
libraire , rue St Jacques , au - deffus de
celle des Mathurins , au grand Corneille.
Si quelque chofe demande toutes les
reffources de l'efprit & de l'éloquence ,
c'eft fans doute d'avoir à traiter un fujet
déjà traité par une foule d'orateurs , & de
louer ce qui a été tant loué. Il femble que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la fatyre foit inépuifable , tant l'efprit ha
main a de malignité ; mais l'éloge , même
celui du plus grand homme , a des bornes
très - étroites , ce font celles de la perfec-.
tion humaine ; auffi , dans cette multitude
de panégyriques qui fe renouvellent tous
les ans , en l'honneur de St Louis , à peine
en a - t-on diftingué un petit nombre dont
le fouvenir fe foit confervé parmi les
connaiffeurs . L'on peut citer , entre autres
, celui
que prononça l'Abbé Seguy ,
& qui était en effet de M. de Voltaire ;
( car M. de Voltaire , qu'on a tant accufé
de profiter de l'efprit des autres , a fouvent
prodigué le Gen fous le nom d'autru
) celui de M. l'Abbé de Vauxcelles ,
morceau plein d'élégance , de grace & de
douceur , & qui fe rapprochait beaucoup
de la manière de Maffillon ; celui de M.
l'Abbé Couturier , remarquable par la nobleffe
& l'élévation , & qui avait quelquefois
le ton de Boffuet. Ces difcours , &
quelques autres , ont mérité d'échapper à
l'oubli & de trouver une place dans le
recueil des amateurs. Celui de M. l'Abbé
Maury doit en obtenir une très diftinguée
parmi les nombreux monumens que l'éloquence
a élevés à la gloire de St Louis.
Il s'eft rendu fon fujet propre , & l'a fait
OCTOBRE 1772. 125
paraître nouveau . Perfonne, peut être, n'y
a fouillé plus avant que lui . C'eft fur-tout
fous le titre de légiflateur & de bienfaiteur
des hommes qu'il a confidéré fon
héros , & , dans ce genre , fes idées font
grandes , proportionnées à la dignité du
fujet , fes vues font juſtes & profondes ,
& font le réfultat de beaucoup de connaiffances
hiftoriques mifes en oeuvre par un
efprit obfervateur ; & il s'exprime à la fois
en philofophe ami de l'humanité , & en
miniftre de la Religion.
Ce morceau de fon exorde que nous
allons citer , contient tout le plan de fon
difcours. Affez courageux pour entre-
» prendre de créer fon fiècle , St Louis
» étendit , par fa légiflation , l'influence.
» de fon règne fur tous les fiécles . Ce
"
Monarque religieux , dont chaque ac-
>> tion rappelle un devoir de la royauté ,
» réduifit la politique à l'équité la plus
» févère ; il abaiffa devant la loi l'auto-
» rité de fes vaffaux & la fienne propre ;
» il eut une droiture généreufe & inflexi-
» ble , un génie vafte & hardi , un carac-
» tère ferme & invariable. Il fut grand
» fur le trône par la juftice , qui eft la
» bienfaiſance des Rois ; il fe fignala dans
» les armées par fa valeur , dans la vic-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» toire par la modération , dans les fers
» par l'empire qu'il y conferva fur des
» Barbares dont il était l'efclave. Après
» avoir affuré le bonheur de fes contemporains
par les vertus , St Louis prépara
» le bonheur de fa poftérité par les loix ;
chaque fiècle a reçu de lui de nouveaux
» bienfaits , & il a acquis des droits fur la
>> reconnoiffance de l'Europe entière . »
33
33
n
L'orateur ouvre la première partie par
la définition d'un Roi. Cette figure a été
fouvent employée ; mais elle eft brillante,
& dans la chaire elle produit toujours de
l'effet. Qu'est- ce qu'un Roi ? c'est l'oint
» du Seigneur , le bouclier du faible , le
» fléau du méchant , l'arbître de l'opinion ,
» la règle vivante des moeurs. C'eft un
» homme dont les devoirs font auffi étendus
que fa puiffance , qui répond à Dieu
» d'un peuple entier , & participe par fes
» vertus à tous les honneurs dus au génie;
» un homme qui fe fanctifie par fon pro-
» pre bonheur , lorfqu'il rend fes fujers
» heureux , dont les actions font des
» exemples , les paroles des bienfaits , les
regards même des récompenfes ; un
homme qui n'eft élevé au deffus des
» autres que pour découvrir les malheureux
de plus loin ; c'eft enfin une victi-
"
A
OCTOBRE. 1772 . 127
"
» me honorable de la félicité publique , à
qui la Providence a donné pour famille
» une Nation , pour témoin l'Univers ,
» tous les fiécles pour juges . »
Cette définition eft fort belle ; mais
nous obferverons que cette phrafe , ilparticipe
parfes vertus à tous les honneurs dus
» au génie , ne préfente pas un fens clair.
"
Le tableau de la France , au moment
que St Louis monta fur le trône , eft énergiquement
tracé. « Si nous jugeons des
» moeurs par les loix , je vois que St Louis
» défend de piller les biens , de maffacrer
» les troupeaux , d'incendier les maiſons,
» de brûler les récoltes , & que par ces
» étranges précautions fon code accufe fon
» fiècle. Guerrière dans fa Religion , la
>> France avait inftitué des Ordres reli-
» gieux militaires , & , depuis deux fiécles ,
» les guerres même étaient facrées; guet-
» rière jufques dans fes plaifirs , elle aimait
à conferver fous fes yeux , dans les
» jeux féroces des tournois , une image
toujours préfente des batailles . Tout
» était frontière , fortereffe , tour , follé ,
» rempart , champ clos , fous ce gouver-
» nement anarchique & barbare dont
» l'hiſtoire nous raconte une multitude
d'exploits fans nous préfenter un véri-
"
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
» table héros ; où l'homme était devenu
» une propriété de l'homme , & qui of-
» frait le fpectacle des deux plus terribles
» Aléaux qui puiffent attaquer la Monar-
» chie , un Roi fans pouvoir , & un peuple
fans liberté . »
"
L'efprit d'équité qui caractériſe Saint
Louis eft peint avec les traits les plus
vrais. Quand je dis que Saint Louis fut
jufte , je ne parle point , Meffieurs , de
» cette juftice lente & cruelle qui confu-
» me , par fes délais , l'infortuné qui l'in-
» voque ; de cette juftice indolente qui
» craint d'approfondir fes devoirs , & s'en-
» veloppe de l'ignorance pour fe garantir
» du remords ; de cette juftice inexorable
» qui compte toujours avec les malheu-
» reux , confulte la loi qui ne parle qu'au
» citoyen , & n'écoute jamais le fenti-
» ment , le véritable légiflateur de l'hom-
» me vertueux. Animé par l'efprit du
» chriftianifme , St Louis fut jufte avec
» courage . Ce Prince religieux ne veut
" point participer aux ufurpations de fes
ancêtres ; il examine fes droits au tribunal
de fa confcience avec autant de féactions
. Perfuadé
ور
99
22
que fes propres
la politique d'un Prince doit
dans ion coeur , que les Rois doiOCTOBRE.
1772. 129
vent porter, comme les autres hommes ,
» & plus que les autres hommes , le joug
» falutaire de l'Evangile , il fut Chrétien
» en Roi , & il apprit à fon fiècle qu'on
» ne pouvait pas choifir auprès de lui un
» arbitre plus févère que lui même . Lorf-
» que le Roi d'Angleterre a voulu foute-
» nir fes prétentions par fes armées , Louis
» a oppofé la force à la force ; mais après
» l'avoir défait , il pèſe ſes droits dans la
balance de la juftice , & il cède cinq
provinces à ce même Monarque Anglais
, qui n'avait pû lui enlever une
» feule de fes places . Ne nous arrêtons
"
pas , Meffieurs , au fpectacle fi intéreſ-
»fant pour la vertu , d'un Roi victorieux
» qui reftitue volontairement des Etats
» conquis ; mais confondons pour tou-
" jours ces politiques infenfés qui ofent
» faire un crime à Louis d'avoir été jufte.
» Je conquerrai la paix , diſait énergique-
» ment ce grand homme , je conquerrai
» la paix ; & cinquante années de paix
» entre la France & l'Angleterre furent
» en effet le prix de ce facrifice inat-
» tenda . "
St Louis protégea les lettres , & il convenait
à un homme qui les cultive avec
autant de fuccès que M. l'Abbé Maury
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
"
de faire valoir cet avantage . « Il eſt une
» autre gloire que St Louis partage avec
" tous les grands Rois : il protégea les
lettres ; il fit plus , Meffieurs , il eut le
» mérite de les aimer & de les cultiver ;
» & fi l'eſprit humain eût fuivi les progrès
de fon génie , le règne de Louis
» ferait aujourd'hui l'époque de la renaif-
» fance des lettres ; mais du moins il pré-
» para cette heureufe révolution ; il comprit
que l'ignorance étoit l'ennemie la
plus formidable du Chriftianifme ; it
» fut le reftaurateur de l'Univerfité de Paris
,
il eut pour amis & pour convives
» les plus éclairés de fes contemporains
» Robert Sorbon , St Thomas d'Aquin
» St Bonaventure ; il les honora parce
qu'il favait que la confidération eft le
» feul prix digne des talens ; en effet elle
» vient du coeur , & elle flatte d'autant
99
"
""
25
»
plus de la part des Souver ins , que l'eftime
n'eft pas un don , mais un hom-
» mage. Cette capitale préfente encore à
» l'admiration de l'Europe , des monumens
des arts , qui ont illuftré le règne
» de St Louis . Les manufcrits les plus
précieux de Rome & d'Athènes furent
» recueillis , par fes foins , dans fa bibliothèque
de la fainte Chapelle. Souvent
ود
ןכ
OCTOBRE. 1772. 131
n
"9
"
» le Souverain fe réfugiait dans cet afyle;
» je ne dirai pas , pour fe confoler de la
royauté , puifqu'il jouiffait du fpectacle
» d'un peuple heureux , mais pour honorer
le goût des lettres , qui , dans ces
» tems reculés , avait encore befoin d'être
» ennobli par l'exemple d'un Roi ; il y
expliquait lui même les difficultés qu'on
» lui propofait , & il devenait l'oracle des
fçavans après avoir été l'arbître des Sou-
» verains. Ainfi , Meffieurs , lorfque la
» Providence veut renouveller la face des
Empires , elle n'a pas befoin d'agir fur
chaque individu ; elle fait naître fur le
» trône un Monarque doué des heureux
» dons de la vertu & du génie ; le Prince
donne une impulfion générale & entraî-
» ne fa Nation . "
99
39
"
La feconde partie commence par une
idée très- ingénieufe , qui met dans un
plus grand jour toute la gloire de St Louis .
Pour mieux découvrir l'influence du
20 gouvernement de St Louis fur les fiè-
» cles qui l'ont fuivi , effacez fon règne
» de nos annales : quelle confufion ! quel
» défordre ! quelle barbarie ! Parcourez
» notre hiftoire depuis Clovis , en fui-
» vant les défaftres dont elle femée , vous
errez de précipices en précipices , vous
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
» rencontrez des Monarques affoupis dans
» la molleffe qui font Rois fans règner
» dominés par des Maires hautains qui
» règnent ſans être Rois , & en prennent
» enfin le titre , las de l'abandonner à ces
» fantômes de Souverains. Le génie de
» Charlemagne attire votre admiration
pendant quelques inftans ; mais la poftérité
de ce grand homme laiffe écrou-
» ler l'édifice de fa légiflation , & vous
> retombez avec fes fucceffeurs dans le
» même chaos d'où fon règne vous avait
"
"
tiré. Tandis que les premiers Rois de
» la troisième Race fommeillent dans
» l'indolence , ou bouleverfent tout , &
s'égarent dans le labyrinthe de leurs pro-
» pres erreurs , vous traverfez plufieurs
» fiècles de barbarie ; vous appercevez un
crépuscule faible encore fous Philippe-
Augufte enfin St Louis regne. Sans le
» gouvernement de ce Prince , la nuit fe
prolongeait jufqu'à Charles V ; mais
déjà le jour luit , & le fpectacle d'un
» grand Roi fur le trône foulage vos regards
fatigués par l'afpect de tant de
» déferts arides. »
29
"
»
Voici un autre idée plus heureufe encore
, parce que ce n'eft feulement un
trait d'efprit , mais une grande & utile
pas
1
OCTOBRE . 1772. 133
vérité . « Remarquez d'abord une preuve
» bien fimple de la fageffe de fon gou-
» vernement ; la population augmentée
fous fon règne de plufieurs millions de
33
Français, malgré la continuité des guer-
» res , comme autrefois les Ifraëlites fous
» les fucceffeurs de David , répara d'a-
» vance les brèches que lui firent les rè-
» gnes fuivans. L'efpèce humaine , qui fe
» deffèche & dépérit fous les tyrans , s'ac
croît toujours fous l'empire des bons
Rois ; & pour prononcer fur la gloire
» des Souverains , il fuffirait peut - être de
» faire le dénombrement de leur peuple
» au moment de leur mort . »
"
On le fouviendra long- tems de l'impref.
fion vive que produifit , dans la chaire , cet
endroit du diſcours de M. l'Abbé Maury ,
qui regarde les établiffemens de St Louis.
Nous allons le tranfcrire ; nous ne pouvons
mieux terminer cet extrair .
99
Avec ces bienfaits de Louis , le Peuple
Français reçut les lumières dont il
» avait befoin pour en découvrir l'impor
» tance. Auffi lorfque nos pères étaient
» malheureux fous les règnes fuivans
lorfqu'ils reprochaient publiquement à
Philippe le Bel l'altération des mon-
» noies , que demandaient - ils ? les éta-
95
99
134 MERCURE DE FRANCE .
ود
bliffemens de St Louis . Lorfqu'ils mut-
» muralent contre Louis X , vendant à
» l'enchère les offices de judicature , que
» demandaient - ils ? les établiſſemens de
» St Louis. Lorfqu'ils ac ufaient Char-
» les IV d'avoir accablé Etat par des
» dettes immenfes , que demandaient- ils ?
» les établiſſemens de St Louis. Lorfqu'ils
fe plaignaient fous Philippe de Valois,
de nouvelles impofitions dont ils étaient
furchargés , que demandaient ils ? les
établiffemens de St Louis , les établiſſe-
» mens de St Louis . Ils ne connaillaient
point d'autre reffource pour le fouftrai-
» re aux vexations , & ils répétaient , en
» verfant des larmes , ces paroles fimples
» & touchantes : Ce n'était pas ainfi que
" le faint Roi nous gouvernait ; que fes
» loix foient fuivies ! Le fentiment du
» malheur ne leur arrachait que ce feul
» vou, honorable, fans doute, pour la Na-
"
"
"
"
tion qui le formait, plus honorable en-
» core pour le Souverain qui l'avait fait
» naître. La reconnaitfance de la Patrie
imagina un hommage que St Louis n'a
partagé avec aucun autre légifteur ; la
France, imitant le Peuple de Dieu , qui
» célébrait avec tant de folemnité l'an-
» niverfaire du jour auquel le Seigneur
OCTOBRE. 1772. 135
93
»
» lui avait donné des ioix fur le Mont
Sinaï ; la France avait inftitué une fête
» civile en l'honneur de ce Prince ; & un
jour était confacré , tous les ans , dans
chaque ville , pour lire en public les
établitfemens de ce grand homme. O
» jour de triomphe & d'allégreffe ! où le
Peuple , le véritable Panégyrifte des -
" bons Rois , s'affemblait en, foule pour
» bénir la mémoire de Louis ; où les pè-
» res conduifaient leurs enfans , & ſe fé-
» licitaient d'être pères & Français ; oomù
» les laboureurs levant enfin leur tête
» trop long tems courbée fous le joug des
» tyrans , n'avaient befoin que de répéter
» ce nom chéri pour faire pâlir leurs op-
» prefleurs , & interrompaient , tantôt par
» les tranfports de l'amour , tantôt par
» acclamations de la reconnaiffance , le
plus bel éloge funèbre qu'on ait jamais
» prononcé en l'honneur d'un Souverain .
» Voilà , Meffieurs , voilà les traits que
» les hiftoriens ont eu le malheur de ra-
» conter fins intérêt , & que l'éloquence
» a dédaignés , pour nous fatiguer du récit
» des batailles ! »
"
les
C'eft- là certainement de la véritable
éloquence . Ce difcours doit ajouter beaucoup
à la réputation littéraire de M. l'Abbé
Maury , qu'avait commencée l'éloge
116 MERCURE DE FRANCE.
de Fénélon. Il y a ici un progrès marqué ;
& quelques légers défauts , quelques expreffions
impropres ou un peu recherchées
difparaiffent devant des beautés
d'un ordre fupérieur . Une des chofes dont
il faut encore favoir gré à l'orateur , c'eſt
l'ufage heureux & nouveau qu'il a fait de
l'écriture ; c'est l'efprit de Chriftianiſme
qui anime tout fon difcours & qu'on devait
naturellement attendre d'un Eccléfiaftique
attaché à l'un des defcendans du
célèbre Fénélon.
Nous ajouterons ici , pour l'honneur &
T'encouragement des talens , que l'Académie
Françaiſe a cru devoir demander une
récompenfe pour M. l'Abbé Maury , au
Prélat chargé du ministère des bénéfices ,
& l'on peut s'attendre que cette grace ,
demandée par ce Corps illuftre en faveur
d'un talent & diftingué & qui honore ausant
l'Eglife , ne fera pas refufée.
Encyclopédie littéraire , ou nouveau Dictionnaire
raifonné & univerfel d'éloquence
& de poëfie ; dans lequel on
traite de tous les genres de littérature
, & de toutes les règles qui leur
font propres , des figures de grammaire
, de logique & de rhétorique avec
des exemples fur chaque objet . OuOCTOBRE.
1772. 137
vrage utile aux gens de lettres , aux
orateurs , aux avocats , aux inftituteurs ,
& généralement à toutes les perfonnes
qui veulent cultiver leur efprit , & ac
quérir des connoiflances dans toutes les
parties de littérature , & des principes
généraux de goût , relativement à plafieurs
arts , tels que la peinture , la mufique
, la danfe , la déclamation oratoire
& théâtrale , & toutes les parties qui y
ont du rapport , comme le gefte , la
pantomime , l'action , l'accent , la prononciation
, & c. On y a joint l'érymologie
& les définitions de tous les mots,
foit fimples , foit figurés , ainfi que la
traduction françoife des exemples tirés
des auteurs Grecs & Latins , Italiens &
Efpagnols , &c. anciens & modernes ;
enfin on n'a rien oublié pour fimplifier
tous les principes qui font renfermés
dans cet ouvrage , & pour mettre les
lecteurs de tout âge & de tout fexe à
portée d'avoir des notions exactes &
précifes de toutes les branches de littérature.
Par M. C ** , de l'Académie
royale des fciences , infcriptions &
belles lettres de Châlon fur Marne .
(Addamus) verbis numeros &pondera rebus.
SANT.
138 MERCURE DE FRANCE.
Six volumes grand in8 ° . A Paris , chez
Coftard , libraire , rue St Jean de- Beauvais.
On publie actuellement les trois premiers
volumes de cette Encyclopédie littéraire
. A la tête de l'ouvrage eft un dif
cours préliminaire où l'auteur fait quelques
obfervations fur la génération & l'ordre
des fignes deftinés à repréſenter nos
idées , & fur la manière dont l'éloquence ,
foit en profe , foit en vers , s'eft perfectionnée
. Ces réflexions générales conduisent
le lecteur fous le point de vue néceffaire
pour apprécier le mérite du plan de cette
Encyclopédie. L'ordre fimple que l'auteur
a répandu dans ce plan , les grandes divi .
fions qu'il y a mifes , & qu'il a évité de
couper par trop de fubdivifions , donnent
la facilité d'envifager d'un même coupd'oeil
l'enfemble de l'édifice . Ce plan ,
quoique très réduit , préſente néanmoins
la généalogie & l'enchaînement de tous
les genres de littérature. L'auteur a eu
foin d'en marquer les caractères diftinctifs
, d'établir les règles qui leur font pro
pres , & de faire entrevoir dans quelle
claffe chaque genre & chaque principe
peut être compris . Des exemples choifis
ornent les différens articles du dictionOCTOBRE.
139 1772 .
naire. L'auteur a bien fenti l'utilité de ces
exemples pour éclaircir les principes , fai
re difparoître la féchereffe des règles ,
échaufer l'ame du lecteur , & lui préfenter
l'inftruction fous une forme qu'il
puiffe , en quelque forte , voir & toucher.
La condition de l'acquifition actuelle
de cette Encyclopédie eft fimplement de
payer vingt quatre livres , en recevant les
trois premiers volumes en feuilles , qui fe
diftribuent actuellement . Le fixième &
dernier volume fera délivré gratis à ceux
qui fe font affurés des premiers volumes ;
& il ne fera payé que douze livres pour
les tomes quatre & cinq , actuellement
fous preffe. L'ouvrage , après la diftribution
de ces volumes , fe vendra quarantehuit
livres. Les reliures en carton fe payeron
féparément fix fols ; & en veau , une
livre cinq fols par volume.
Le même libraire vient de mettre en
vente le tome VII & le tome VIII de
l'Honneur François ou de l'hiftoire des
vertus & des exploits de notre Nation , depuis
l'établiſſement de la Monarchie , jufqu'à
nos jours ; par M. de Sacy. Ces deux
nouveaux volumes vont jufqu'à l'année
1748. L'historien jete au commencement
de fon VII . vol. un coup d'oeil fur notre
140 MERCURE DE FRANCE.
hiftoire. Il place nos défaites à côté de nos
victoires ; il compte plus de quatre - vingt
grandes batailles gagnées par les François
depuis Clovis jufqu'à la fin de Louis XIV,
tandis que les ennemis de la France ne
peuvent en compter quinze auffi glorieu-
Les. Ce parallèle eft appuyé fur des faits
confignés dans les hiftoires nationales &
étrangères. Il eft honorable à la France ,
& ne pouvoit être mieux placé que dans
un ouvrage deftiné à célébrer les vertus
de ceux qui lui ont mérité cette fupériorité
de gloire.
On diftribue auffi , chez le même libraire
, les tomes IX & X de l'Hiftoire
nouvelle & impartiale d'Angleterre , depuis
l'invafion de Jules Céfar , jufqu'aux préliminaires
de la paix de 1763 , traduite de
l'anglois de J. Barrow . Le recit de l'élévation
du Prince d'Orange fur le trône
d'Angleterre , termine le dixième volume
qui , ainfi que les premiers , eft écrit avec
fageffe & une impartialité qui diftingue
l'historien .
Tableau annuel des progrès de la phyfi
que, de l'hiftoire naturelle & des erts.
Année 1772 , contenant 1 ° . les obfervations
aftronomiques les plus effenOCTOBRE
. 1772 . 141
tielles à faire pendant le cours de 1772 ;
2º. Piuſieurs mémoires relatifs à la phyfique
, à l'hiftoire naturelle & aux arts .
3. La notice critique des livres de
physique , d'hiftoire naturelle , & c. qui
ont paru pendant le cours de 1771 .
4 ° . Les peintures , fculptures , gravures
& les ouvrages de mulique de 1771 .
5 °. Les annales de la phylique , de l'hiftoire
naturelle & des arts de la même
année . 6°. Plufieurs articles des fciences
& des arts ; fçavoir , pour cette année
, la chymie , la danfe & la mofaïque.
7 °. Des variétés amufantes , la
defcription des jardins de Stowe, & un
effai fur les femmes Turques. 8 ° . La
notice des cours de phyfique , d'hiſtoire
naturelle , & c . qui fe font à Paris , celle
des cabinets de phyfique , d'hiftoire na❤
turelle , & c. les plus curieux & les plus
intéreffans . Par M. Dubois .
Le befoin éleva les trônes : les fciences & les arts
les ont affermis.
J. J. ROUSSEAU.
vol. in- 8° . A Paris , chez Coſtard , libraire
, rue St Jean de Beauvais .
L'auteur nous prévient que ce tableau
doit paroître annuellement dans les pre142
MERCURE DE FRANCE.
miers jours du mois de Janvier . Il fe propofe
de nous faire connoître les progrès
de la phyfique , de l'hiſtoire naturelle &
des arts ; mais cet objet eft déjà rempli
avec fuccès par M. l'Abbé Rozier dans fes
Obfervations périodiques. Le tableau annuel
néanmoins auroit pu avoir fon utili
té , ſi l'auteur ſe fût appliqué à nous rappeller
fous un point de vue raifonné &
facile à faifir , les nouvelles idées ou les
nouvelles découvertes des naturaliſtes ,
des phyficiens & des artiftes . Mais il n'a
formé qu'un recueil ou une espèce de
compilation dans laquelle il a inféré un
effai fur les femmes Turques , écrit qui
n'a aucun rapport avec les progrès de nos
connoiffances , & une defcription bien
connue des jardins de Stowe. Ces jardins
offrent peut-être plus de variété que le tableau
annuel ; mais l'on voit , pour nous
fervir de l'expreffion de Pope , une eſpèce
d'ordre, dans cette variété même, où tous
les objets , quoique différens , le rappor
tent à un feul tout ; ce que l'on ne peut
dire du tableau annuel .
OCTOBRE. 1772. 143
Obfervationfur un paffage traduit de l'allemand
dans un ouvrage de M. l'Abbé
de la Chapelle , intitulé : le Ventriloque
ou l'Engaftrimythe.
M. l'Abbé de la Chapelle , dans une remarque
à la tête de fon ouvrage , intitulé : le Ventriloque
ou l'Engaftrimythe , veut bien permettre qu'on
lui fafle obferver tout ce qui pourroit s'y trouver
d'irrégulier ; on fe croit donc obligé de lui faire
remarquer une faute eflentielle qu'il y a dans la
traduction françoife de la lettre de M. le Baron de
Mengen ; voici comme on a traduit un paffage de
cette lettre ! J'ai bien encore la faculté de former
des fons dans la gorge , de manière à faire croire
aux affiftans, que ces bruits viennent du fein de
la terre , comme fi c'étoient des morts , quibroyaf
fent ou máchaffent des alimens ; Il est très - étonnant
que le traducteur , après avoir cependant
bien rendu tout le refte de cette lettre , ait pu trou
ver dans le paffage allemand , un lens auffi fingulier
& auffi extraordinaire ; car il n'y a pas un feul
mot , dans tout ce paflage , qui fe trouve p. 358,
qui ait le moindre rapport avec le fein de la terre
& les morts. Voici le vrai fens du pailage en quel
tion ; ceux qui poffèdent la langue allemande en
jugeront : Je puis encore former une autre voix
ou fon dans ma gorge , que tous les affiftans peuvent
entendre diftinctement , quand mêmejefuis à
broyer & à mâcher les alimens , fans qu'on puiffe
rien appercevoir ni à ma bouche , ni dans mon vifage
, &fans qu'on puiffe même fçavoir , d'où &
de qui cela provent ; mais je ne puis articuler au144
MERCURE DE FRANCE.
cun mot nifyllabe avec ce fon . Ainfi les remarques
de M. l'Abbé de la Chapelle , fur l'origine des
Vampires , & fur l'art de M. le Baron de Mengen, de donner à la nature morte un air d'action qui la
vivifie & la rend terrible , ne font fondées que fur
une infidélité de traduction .
ACADÉMIES
.
1.
De Montauban .
L'ACADÉMIE des belles - lettres de Montauban
, toujours fidèle à remplir fes obligations
, a célébré , felon fon ufage , la fête
de St Louis , en affiftant le matin à une
melle fuivie de l'Exaudiat pour le Roi , &
du panégyrique du Saint , prononcé par
M. l'Abbé Richard , de Milhan , diocèfe
de Rhodez , qui a rendu , d'une manière
auffi neuve qu'éloquente , les principaux
traits de la vie & du règne du faint Monarque.
L'après- midi , elle a tenu une aſſemblée
publique
dans la grande falle de l'hôteldide-
ville. M. l'Abbé de Verthamont
,
recteur de quartier , a ouvert la féance par
un difcours fur le goût , en demandant
fi
on peut l'acquérir
, & quels font les
moyens
OCTOBRE . 1772 . 145
moyens qu'il faut employer pour le perfec
tionner .
M. le Baron Dupuy- Montbrun a récité
des vers ingénieux , intitulés : Epitre
d'un Convalefcent à Chloris.
M. l'Abbé Bellet a lu l'Eloge hiftorique
de Daliez de la Tour , écrivain du dernier
fiécle , & qui mérita , à beaucoup de
titres , d'être placé parmi les hommes que
Montauban à fucceffivement offerts à l'eftime
publique.
M. le Baron Dupuy-Montbrun arecité
d'autres vers , fous ce titre : Dépit philofophique
contre l'Amour.
M. l'Abbé de la Tour a lû un difcour
fur l'Immortalité de l'Ame , & a montr
combien il eft facile de mettre cette vérité
capitale hors d'atteinte , non- feulement
dans l'ordre de la Religion par les
lumières de la foi , mais encore dans l'ordre
phyfique & moral par les lumières de
la raifon .
M. l'Abbé Bellet a fait lecture d'un
poëme fur les Ravages du Luxe chez tous
les Peuples.
M. de Saint- Hubert a récité des vers
d'un Solitaire , qui préfére fa modefte &
paifible retraite au fpectacle d'un monde
dont il a peint les illufions & les écarts
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE .
par des traits d'une morale également
utile & agréable.
Et le Secrétaire perpétuel , avant l'annonce
des fujets propofés aux orateurs &
aux poëtes , dans le programme fuivant ,
a dit que , parmi les ouvrages préſentés
pour les prix de cette année , il y en avoit
eu dont les auteurs , avec quelques efforts
de plus , auroient pu obtenir la couronne ;
mais que la févérité apparente de l'Académie
étoit facile à juſtifier , parce qu'elle
la doit à une diftribution éclairée du prix
qui lui a été confié , ainfi qu'aux auteurs
qui lui foumettent leurs compofitions , &
qui ont droit d'exiger qu'elle ne les expofe
jamais à rougir de leur victoire. Il a
sjouté qu'elle ne doute point qu'une noble
audace , fruit d'une louable émulation ,
ne lui ramène quelques - uns des athlètes
à qui elle defireroit d'avoir à décerner les
honneurs du triomphe.
L'Académie des belles - lettres de Montauban
diftribuera , le 25 Août prochain ,
fête de St Louis , un prix d'éloquence
fondé par M. de la Tour , doyen du chapitre
de Montauban , l'un des Trente de
la même Académie , qu'elle a deftiné à un
difcours dont le fujet fera pour l'année
1773 :
OCTOBRE . 1772. 147
de la
pro-
Il n'eft point de meilleur garant
bité que la Religion :
conformément à ces paroles de l'Ecriture:
Qui timet Deumfaciet bona . Ecclef. xv . 1 .
Le prix d'éloquence ayant été réfervé ,
l'Académie le deftine à une ode ou à un
poëme dont le fujet ſera :
Charlemagne , défenfeur de la Religion &
protecteur des lettres.
Ce prix eft une médaille d'or de la valeur
de deux cens cinquante livres , portant
d'un côté les armes de l'Académie ,
avec ces paroles dans l'exergue : Academia
Montalbanenfis fundata aufpice Ludovico
XV , P. P. P. F. A. imperii anno
XXIX : Et fur le revers ces mots renfermés
dans une couronne de laurier : Ex
munificentia viri Academici D. D. Bere
trandi de la Tour , Decani Ecclef. Montalb
. M. DCC . LXIII.
Les auteurs font avertis de s'attacher à
bien prendre le fens du fujet qui leur eft
propofé , d'éviter le ton de déclamateur
de ne point s'écarter de leur plan , & d'en
remplir toutes les parties avec jufteffe &
avec précision .
Les difcours ne feront tout au plus que
de demi - heure de lecture , & finiront
par une courte prière à Jefus Chrift.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais feulement une
marque ou paraphe , avec un paffage de l'Ecriture
Sainte , ou d'un Père de l'Eglife ,
qu'on écrira auffi fur le regiftre da Secré
taire de l'Académie.
Ils feront remettre leurs ouvrages , par
tout le mois de Mai prochain , à M. l'Abbé
Bellet , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, en fa maifon , rue Cour- de- Touloufe.
Le prix ne fera délivré à aucun qu'il ne
fe nomme, & qu'il ne fe préfente en perfonne
, ou par procureur , pour le recevoir
& figner le difcours.
Les auteurs font priés d'adreſſer à M. le
Secrétaire trois copies bien lifibles de leurs
ouvrages , & d'affranchir les paquets qui
feront envoyés par la poſte.
I I.
De Marſeille.
L'Académie des belles- lettres , fciences
& arts de Marſeille , aura ,
l'année pro
1
OCTOBRE. 1772. 149
chaine , trois prix à diftribuer ,le 25 Août ,
jour de St Louis .
Sujet du prix d'éloquence , l'Eloge de
Jean Racine.
Sujet de premier prix de poëfie , le Siége
de Marfeille , par le Connétable de Bourbon
, poëme .
Sujet du fecond prix de poëfie , les
Maurs , ode.
Ces prix feront chacun une médaille
d'or de la valeur de 300 liv . Les ouvrages
feront adreflés , francs de port , à M. Mourraille
, fecrétaire perpétuel de l'Académie,
& ils ne feront reçus que jufqu'au 15
Mai.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Mufique a remis
au théâtre le mardi 25 Août dernier , la
Cinquantaine , paftorale en trois actes ,
repréſentée pour la première fois au mois
d'Aout 1771. Les paroles font de M. Desfontaines
, cenfeur royal & infpecteur de
la librairie ; la mufique eft de M. de la
G iij
150 MERCURE DE FRANCE,
Borde , premier valet de chambre ordinaire
du Roi. Nous avons rendu compte
dans le mois de Septembre 1771 , de cette
paftorale. On a ajouté à cette reprife , au
lieu du rôle de Lubin , ordonnateur de la
fête ,le rôle d'un Seigneur magnifique qui
aime à faire le bien & à honorer la vertu .
LE SEIGNEUR .
Parmi vous aujourd'hui l'amitié me rappelle ;
Vos plaifirs me font chers , & je viens en ces lieux
Honorer le couple fidèle
Dont un nouvel hymen va refferrer les noeuds.
LE
BAILL I.
Déjà tout le hameau s'apprête
A célébrer ces vieux époux ,
Vous daignez embellir la fête ;
Quel moment
LE
pour eux & pour nous!
SEIGNEUR .
L'intérêt que j'y mets ne doit point vous furpren
dre ,
Il n'eft point fans vertu d'amour auffi conftant ;
Je l'admire avec vous , & je ne peux lui rendre
Un hommage trop éclatant .
OCTOBRE. 1772. 151
Ce Seigneur favorife les amours de
Colin & Colette , jeunes pupiles de Germain
& du Bailli ; & fa préfence donne
plus de vraisemblance , de nobleffe & de
magnificence aux fères qu'il fait célébrer
à l'occafion de la Cinquantaine des vieux
époux , & de l'union des jeunes amans.
Le rôle du Seigneur eftjoué par M. Legros
; ceux de Germain & Théreſe par
M. & Mde Larrivée ; Colin & Colette ,
par Miles Rofalie & Dervieux ; le Bailli ,
par M. Durand. Ces rôles font très agréablement
joués & chantés . M. & Mde
Larrivée obtiennent tous les fuffrages
par le goût de leur chant & par la beauté
de leur voix ; ainfi que M. Legros , qui
fait fi bien varier fon organe & le proportionner
à la nature de la mufique , & à
la qualité des voix qu'il accompagne.
Mlle Rofalie plaît & plaira généralement
& également dans tous les différens rôles
qui lui font confiés . Mlle Dervieux a eu
l'avantage de faire briller le double talent
qu'elle possède pour le chant & pour la
danfe.
La mufique de cette paftorale eft de la
compofition la plus ingénieufe & la plus
délicate. On y admire une fécondité étonnante
de chants neufs & agréables . Les
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
airs de danfe fur- tout font très- variés &
très - piquans.
Le Public a paru très-fatisfait du deffein
ingénieux des trois divertiffemens ,
dont les deux premiers font de M. Veftris,
& le troifième de M. d'Auberval . L'heureux
mélange des différens gentes de danfe
noble , galante , gaie & pantomime
exécutés par les plus grands talens , excite
la curiofité & la contente . M. Gardel paroît
avec avantage dans la chaconne du fe
cond acte , où il développe toute la force,
la fûreté & la nobleffe de fa danfe . Mlle
Heinel eft toujours admirable dans le gen.
re de danfe fière & majestueufe qu'elle
exécute avec tant de fupériorité. Il faut
placer auffi au premier rang Mlle Guimard
, pour le genre gracieux & volugtueux
; Mlle Allard , pour la danfe forte
& pantomime, & Mlle Peflin , fon émule;
M. Dauberval étonne & charme en mê
me tems le fpectateur par la hardieſſe &
l'art pittorefque de fes pas .
DEBUT.
M. Veftris n'a point fon égal par la
réunion de tout ce qu'on defire dans un
danfeur , fi ce n'eft fon fils de douze ans
& demi , qui eft un prodige de talent , tel
OCTOBRE. 1772. 153
qu'on ne peut fe le perfuader qu'en le
voyant . Il a débuté ſur ce théâtre au grand
étonnement de tous les amateurs . La for.
ce , la précision , le brillant de l'exécution
, les graces de fa perfonne , la fineſſe
de l'art , la beauté du maintien , l'intelligence
, tous les avantages d'une nature
heureuſe & d'un talent confommé fe trouvent
réunis dans cet enfant . Il a danféles
entrées de la chaconne du troisième divertiffement
. Il femble avoir été doué des
divers talens réunis pour la danſe par un
père & une mère qui font les premiers
dans le genre différent qu'ils exercent.
COMÉDIE FRANÇOISE.
N On a continué fur ce théâtre , juſqu'à la
19° repréſentation , Roméo & Juliette ,
tragédie nouvelle de M. Duffy. On donnera
un extrait détaillé de cette pièce dans
le prochain Mercure , d'après l'imprimé
qui fe vend à Paris , chez Lejay , libraire ,
rue St Jacques près celle des Mathurins.
On a donné , le Samedi 26 Septembre ,
la première repréfentation des Cherufques ,
tragédie nouvelle tirée de l'allemand par
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
M. Bauvin . Nous en parlerons dans le fe
cond volume de ce mois.
DÉBUT.
Le dimanche 30 Août dernier , M. de
la Sozelière a joué le rôle de Franc aleu ,
dans la Métromanie , & celui du Grondeur.
Il a rempli beaucoup de différens autres rôles
dits à manteau. Il a des dipofitions pour
l'emploi qu'il embraffe , & il peut , avec le
tems & l'étude de fon art , fe diftinguer
dans l'art difficile d'imiter , fans forcer la
nature.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON aa joué , le Jeudi 4 Août , les deux
Compères
, comédie en deux actes en vers,
mêlée d'ariettes.
L'idée de cette pièce eft priſe d'une fable
de la Fontaine , qui a pour titre : l'Ivrogne
& fa femme. Mathurin & Lucas ont
lié une grande amitié au cabaret , & ne
quittent point la bouteille. La femme de
Mathurin gronde en vain fon mari pour
le détourner de boire , & pour l'engager
de dor ner fa fille Colette au chirugien du
village , dont elle eft aimée. Mathurin l'a
OCTOBRE . 1772. 755
promiſe à fon ami Lucas , & lui avance
même çent écus pour fa dot. Les deux
compères vont au cabaret & s'enivrent.
Mathurin revient & tombe à côté de fa
maifon . Le chirurgien imagine de faire
peur à cet ivrogne pour le guérir de fa
paffion , & pour le forcer à confentir à fon
mariage. Colette ne veut pas qu'on falfe
de la peine à fon père . Mais tout ceci n'eftqu'un
jeu qui peut lui être falutaire. Sa
femme le fait tranfporter tout endormi
dans un fauteuil , on affemble plufieurs
gens du village au tour de lui ; le Cadedis
s'habille en médecin Allemand , &
vient effrayer , par fon jargon & par fa
figure grotefque , Mathurin qni ne fent
d'autre maladie que la foif. Enfin , il voit
tant de monde le plaindre , qu'il conſent à
fe dire malade , & à faire tout ce qu'on
veut. Il reconnoît enfuite fa faute ; il pro
met de ne plus tant boire ; il accorde fa
fille au chirurgien . On a trouvé trop de
longueur dans cette pièce , & le Public
n'a pas eu la patience de l'entendre jufqu'à
la fin. Cependant quelques changemens
, & fur tout beaucoup de retranche-.
mens l'auroient pu faire réuffit comme
tant d'autres . La mufique en eft agréable ,
il y a plusieurs airs charmants que les
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
amateurs feront bien aife de conferver.
La mufique eft de M. Laruette , bon compofiteur
& excellent acteur. Les rôles de
Mathurin & Lucas ont été remplis par
MM. Latuette & Suin ; le chirurgien , par
M. Trial ; Mathurine & Colette , par
Mefdames Moulinghen & Bilioni ; une
Commère , par Mile Desglands .
DÉBUT.
Mlle Colombe a joué fur ce théâtre
dans le Huron , dans Tom Jones , dans
les Voeux indifcrets , dans Lucile , dans
le Roi & le Fermier. Cette charmante actrice
a déjà paru , dans fon enfance , à Paris
dans le rôle de la petite fille de la Soirée
du Boulevard ; elle a été enfuite exercer
& former fes talens fur différens théâtres
de la province . Son début eft brillant
& très fuivi . Les graces & l'élégance de
fa perfonne , l'expreffion de fon jeu , la
beauté de fon organe , le goût de fon
chant , tout concourt à la rendre intéref
fante , & lui affure les fuffrages unanimes
du Public. On n'auroit rien à defirer de
plus de fes talens , fi elle fongeoit qu'étant
dans la capitale , fur un théâtre plus ſpacieux
vraiſemblablement qu'en province,
elle doit prendre auffi plus de foin d'are
OCTOBRE. 1772. 157
ticuler fes paroles , de foutenir dayantage
fa voix , & de ne rien laiffer perdre de ce
qu'elle chante & de ce qu'elle débite avec
tant d'intérêt & d'agrément.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Galerie Françoife , ou portraits des hommes
& des femmes célèbres qui ont
paru en France , gravés en taille- douce
par les meilleurs artiftes ; avec un abregé
de leur vie , par une fociété de gens
de lettres . A Paris , chez Hériffant ,
libraire , rue des Foffés de M. le Prince;
vol . in fol. n°. VIII.
Ce dernier cahier contient les portaits
de MM. de Bélidor , Marivaux , l'Abbé
Pluche , Winflow , & Reftaut . Ces portraits
ont été gravés d'un burin pur & foigné.
Les notices qui les accompagnent
font plus ou moins étendues , mais toujours
inftructives , précifes & intéreffantes.
On ne peut que louer l'exactitude
158 MERCURE DE FRANCE.
avec laquelle l'éditeur fait fuivre les cahiers
de cette galerie. Chaque portrait ,
avec la notice , peut fe détacher facilement
du cahier , & être rangé dans l'ordre que
l'on voudra par la fuite lui donner.
I I.
Les Plaifirs des Satyres , eftampe d'environ
20 pouces de large fur 17 de haut,
gravée d'après le tableau original de
Corn. Polemburg ; par J. C. Levaffeur.
A Paris , chez l'auteur, graveur du Roi ,
rue des Mathurins , vis - à - vis celle des
Maçons ; prix , 6 liv.
Cette eftampe préfente un fond de pay.
fage orné deruines , de lointains & d'animaux.
Des femmes & des fatyres , dont
les uns danfent & les autres préparent un
repas champêtre , jettent de l'amufement
& de l'intérêt dans cette fcène rendue par
l'artiſte dans le ftyle propre à caractérifer .
la touche moëlleufe & légère de Polemburg.
I I I..
Le Rocher percé , eftampe ovale d'environ
19 pouces de haut fur 15 de large , gra .
OCTOBRE . 1772. 159
vée d'après le tableau original de M.
Vernet , peintre du Roi , par Mlle Bertaud.
A Paris , chez l'auteur , rue St
Germain l'Auxerrois , la première allée
à droite en entrant par la place des
trois Maries ; prix , 4 liv .
Cette eftampe peut fervir de pendant à
celle que Mlle Bertaud a publiée précé
demment d'après le même peintre , &
qui eft intitulée , la Barque mife à flots.
Celle qui vient de paroître préfente d'un
côté un rocher percé à jour , de l'autre
des frabiques , & , dans le point de vue du
milieu des barques de pêcheur & des
vaiffeaux. Sur le devant des hommes &
des femmes font occupés à la pêche.
Cette marine eft compofée très - pittoref
quement , & l'eftampe eft d'un effet piquant
par l'intelligence avec laquelle l'ar
tifte a fçu varier fes tailles & ménager fes
lumières.
I V.
A beau cacher & le bon Logis , deux eftampes
en hauteur , gravées par Bonnet
d'après les deffins du Sr le Clerc . A Paris
, chez Bonnet , graveur , rue Galande
place Maubert ; prix , 1 liv . 4 f. cha;
que eftampe.
160 MERCURE DE FRANCE.
Le déffinateur a été peu délicat fur le
choix de fes fujets qui font gravés dans la
manière du deffin au crayon rouge.
V.
Portrait de P. P. Rubens , à l'âge de 30
ans , né à Cologne en 1577 , mort à
Anvers en 1640 , deffiné par Wateau
& gravé par Demarteau l'aîné. A Paris ,
chez Demarteau , graveur & penfionnaire
du Roi , rue de la Pelleterie , à la
Cloche; prix , 1 liv.
Les graveurs Flamans fe font plû à nous
tranfmettre les traits du premier peintre
de leur école ; mais leurs portraits le repréfentent
dans un âge très- avancé . Les
amateurs pourront être flattés d'avoir le
célèbre Rubens à la fleur de fon âge.
Wateau l'avoit deffiné d'après un portrait
original , & c'eft ce deflin , fait aux deux
crayons rouge & noir fur papier blanc , que
M. Demarteau a rendu avec beaucoup
d'efprit & de vérité dans le genre de gra:
vure qu'il a perfectionné.
OCTOBRE. 1772 . 161
V I.
Portrait de Louis Phelyppeaux , Duc de la
Vrilliere , miniftre & fecrétaire d'état ,
commandeur des Ordres du Roi , gravé
par Ch. Levefque , d'après le tableau
de L. M. Vanloo . A Paris , chez Bligny
, Lancier du Roi , cour du manège
aux Tuileries , lequel tient auffi magafin
de bordures dorées avec des ornemens
de compofition très- riches & autres
, à jufte prix.
Ce portrait , gravé en petit , peut être
placé à côté de celui que le Sieur Wille ,
graveur du Roi , a placé fous un format
plus grand. L'un & l'autre nous rappellent
les traits chéris d'un miniftre que la France
révère & que les arts s'empreffent de reconnoître
pour leur protecteur.
162 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
Le fuccès & la réputation du livre intitulé
, la Mufique rendue fenfible par la
mécanique , ou nouveau fyftême pour apprendre
à chanter & folfier jufte foi - même
eft porté à un point qu'il n'eft plus befoin
de l'annoncer au Public ; mais l'auteur
ayant changé de demeure pendant quel
que tems , ce qui a privé bien des perfon .
nes du fecours de cette facile méthode ,
il fe croit obligé , pour répondre à l'empreffement
du Public , de lui donner avis
qu'il a repris fon ancienne demeure , &
que l'on trouvera toujours cette feule &
unique méthode , rue Quincampoix , visà-
vis le bureau des Marchands , au Marc
d'or , moyennant 3 liv . ainfi que des monocordes
tous montés & très - juftes pour
6 liv .
OCTOBRE. 1772. 163
I I.
Premier Recueil d'airs , ariettes , choi
fis dans les opéra - comique de la comédie
italienne ; favoir , du Maréchal , du Jardinier,
Lucille , le Cadi dupé , Sylvain ,
Tom Jones , Zimire & Azor , & l'Amant
déguifé , accommodés pour deux balfons
ou deux violoncelles , ou deux alto ; par
M. Garnier , baffon de l'Académie royale
de mufique. Prix , 6 liv . Aux adreffes ordinaires
de mufique.
I I I.
Quatrième Recueil d'airs chois pour
la voix , avec accompagnement de guitare
, arrangé par Patouard le fils. Prix , 7 liv .
f. chez le Sr Sieber. 4
Premier Recueil d'airs choifis pour la
voix , avec accompagnement de clavecin ,
arrangé par Valantin Roefer. Prix , 6 liv .
chez le Sieur Sieber , rue St Honoré , à
l'hôtel d'Aligre près la Croix du Trahoir ;
à Lyon , chez le Sieur Caftau , place de la
Comédie & aux adrefles ordinaires .
164 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
nouvelle Ordonnance du Roi concernant
les Hôpitaux militaires.
J'ai lu avec le plus grand plaifir , Monfieur , la
Bouvelle ordonnance du Roi concernant les Hô.
pitaux militaires ; c'eft avec une vraie fatisfac- .
tion que j'ai vu que le Ministère de la Guerre s'accupoit
d'une manière fi particulière de la confervation
des troupes , du loin de leur procurer des
médecins & des chirurgiens inftruits & expérimentés
, capables de les bien traiter dans les maladies
& les bleflures auxquelles les fatigues & les
dangers de leur état les expofent , & de leur faire
trouver dans les hôpitaux , tous les fecours qu'elles
ont droit d'attendre de la bonté & de la bienfaifance
du Monarque qui nous gouverne.
Une commiffion toujours exiftante , compofée
de medecins & de chirurgiens pour l'adminiftration
des hôpitaux milltaires du royaume , en ce
qui concerne la médecine , la chirurgie & la pharmacie
, que cette nouvelle ordonnance établit ;
l'infpection régulière & annuelle de ces mêmes
hôpitaux qu'elle preferit ; la correfpondance mutuelle
qu'elle ordonne d'entretenir en tems de
paix & en tems de guerre entre les médecins & les
chirurgiens de la commiffion , & les médecins &
chirurgiens des hôpitaux militaires & des armées;
la formation d'école d'inftruction qu'elle annonce
dans le principal hôpital de chaque département ,
qui réuniront la théorie à la pratique , font autant
OCTOBRE . 1772. 165
d'objets qui méritent l'approbation & les éloges
des gens de bien , & qui aiment l'humanité . Parcourez
, Monfieur , les différentes difpofitions de
cette ordonnance , & vous ferez convaincu que
les vues en font lages & réfléchies ; qu'elles ne
peuvent manquer d'opérer dès aujourd'hui des
changemens utiles & avantageux dans l'aminiftration
des hôpitaux ; que ces avantages ne ſe borneront
point au moment préfent ; qu'ils ne pour
ront qu'augmenter par la fuite des tems , à mesure
que le Ministère acquerra , par les gens de l'art
qu'il emploie dans la commiffion , les connoiffances
, les renfeignemens & les lumières dont il a
befoin , pour faire de nouveaux réglemens propres
à fixer d'une manière invariable , la forme
d'adminiftration qu'il eft néceffaire d'introduire
dans les hôpitaux militaires.
Les Médecins qui compofent la nouvelle Commiffion
, font MM . Richard , Imbert , Ninnin
Antoine Petit , de la Chapelle & Elie de la Porterie
: les Chirurgiens font MM. Morand & Louis,
J'ai l'honneur d'être , &c.
166 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Marquis de **
M. de L.... de l'Académie des Sciences
, fur l'Hydroſcope.
A Valence , le 18 Juillet 1772.
Il étoit inutile , Monfieur , d'avertir le Public
que la lettre que vous avez écrite à M. Menuret,
& que vous avez fait imprimer dans le Mercure ,
avant même que ce médecin l'eût reçues n'étoit
point avouée de l'Académie . Ce n'eſt pas dans.
cette forme que cette Compagnie fçavante donne
fes décifions ; elle connoît les égards qui font dus
aux perfonnes de mérite , lorfquelles ont le malheur
de fe tromper : elle tâche de les éclairer
fans les offenfer.
J'oſe croire même , Monfieur , que , fi vous n'aviez
pas écrit votre lettre avec tant de précipitation
, cette fagefle qui vous diftingue auroit árrêté
votre plume , ou du moins vous auroit engagé
à adoucir vos expreflions. Je ne veux d'autre
juge que vous - même des réflexions que je
foumers à vos lumières.
Je fuis malheureufement un de ces hommes que
yous traitez d'imbécilles , & je défends ma propre
caule en prenant en main celle de M. Menuret.
Il eft furprenant , dites vous , que ce médecin
ait pu donner dans le piége qu'un petit charlas
tana tendu à fa bonne foi ; que fa candeur n'art
pu réfifter au témoignage & à l'affurance de
plufieurs perfonnes dignes de foi , qu'il ait fait
35
D
OCTOBRE . 1772. 167
»prêter à la perfuafion qu'ils lui avoient inspirée
lesfaits même dont il a été témoin. »
Mais fi c'étoit plufieurs perfonnes dignes defoi
qui atteftoient les taits en queftion , il n'y avoit
point de candeur enfantine à les croire . La dernière
phrafe eft difficile à entendre , fur- tout pour
des gens de province comme moi ; elle femble
dire que M. Menuret n'a été perfuadé de ce qu'il
voyoit que parce qu'on le lui avoit dit.
Vous ajoutez que « les phyficiens ne doivent
jamais croire ce qui choque les idées nettes qué
>>nous avons des forces de la nature. »
Mais quel eft le phyficien qui en a des idées
nettes ? Les bons philofophes ne favent que douter
, & l'expérience éternelle , pour me fervir de
ves expreffions , prouve que nous fommes loin de
connoître les refforts cachés de la nature . Pourriez
-vous me donner des idées nettes des opérations
les plus fimples ? de l'inflexion même de
votre doigt ?
ос
Vous dites donc , Monfieur , que , «< par une ex-
»périence éternelle , où il y a eu un impofteur &
des imbécilles , il y a toujours eu des prodiges.»
D'après ce beau compliment , vous m'ôtez le droit
de me nommer , vous m'ôtez le droit de vous citer
toutes les perfonnes qui ont fuivi l'enfant de Provence.
Ce font cependant des hommes élevés en
dignité , des profeffeurs de phyfique , des gens de
qualité & dont le nom méritoit des égards.
J'avois toujours oui dire , dans ma province ,
qu'il ne falloit point difputer des fairs , & votre
façon de raifonner me paroît un peu étrange . Mille
perfonnes qu'on ne peut confondre avec le peuple
, qui le nomment, & dont l'Académie choifi168
MERCURE DE FRANCE.
roit elle-même la plûpart pour vérifier un fait ,
fe réuniflent pour attefter celui dont il s'agit ; &
vous , placé à cent trente lieues de diftance du
lieu de la fcène , vous leur donnez un démenti
formel. Il eft permis de douter que les yeux de cet
enfant percent à travers la terre ; mais d'après tous
les témoignages réunis , on ne peut lui conteſter
la propriété de découvrir les fources , de les voir
de la manière que l'entendent & M. Menuret ,
médecin célèbre , & M. d'Aumont , médecin &
profefleur à l'Univerfité de Valence , & M. Calvet
* , dont la réputation eft fi bien établie , &
qui a donné autant de preuves de fes connoiffances
en phyfique que de fa profonde érudition.
Voilà des hommes , Monfieur , qui en valent bien
d'autres.
Vous nous apprenez qu'il y a de l'eau dans les
entrailles de la terre , & qu'elle fuit un plan incliné
; mais ce n'eft pas ce dont il eft queſtion. Nous
avons vu cet enfant arriver ſeul dans un pays où
il ne connoifloit perfonne : nous l'avons conduit
dans la campagne , & là , il nous a indiqué des
fources & les a fuivies , foit en montant , foit en
defcendant , non en droite ligne , mais dans les
circuits , les détours qu'elles faifoient jufques aux
lieux où elles fe manifeftoient fur la furface .
Nous avons vu tout ce que vous miez , & il eft
inutile de répéter ici ce qui a été configné dans
les papiers publics.
* Dans une lettre imprimée dans le premier volume
des Obfervations fur la Phyfique , il ne nie
point les faits atteftés , mais il les explique par
l'impreffion que cet enfant reçoit à l'approche des
caux fouterreines.
Le
OCTOBR E. 1772. 169
Le fait que vous citez de l'Académicien , n'eſt
point exact , & j'en appelle à fon propre témojgnage.
J'étois alors à Toulon pour mon fervice
& vous pouvez m'en croire. Ce favant fut invité
en effet à fuivre les opérations du jeune hydrolcope
, qui ne vint point au rendez - vous . On avoit
creufé , fur la parole ; on rencontra beaucoup
d'obftacles , on ceffa les travaux & l'on ne trouva
pas l'eau . Sur fa parole encore , on creuía dans un
autre endroit , & cette épreuve fut heureufe . Vous
voyez , Monfieur , que ce témoignage , qui eft
d'un homme célèbre , ne prouve rien ni pour ni
contre. Si cet Académicien avoit lui - même accompagné
Parangue dans fes recherches , il nous
auroit , fans doute , donné des lumières plus certaines
fur ce fait extraordinaire .
pa-
Vous nous apprenez qu'un homme en place
avoit offert de faire venir cet enfant , &que vous
Vous y êtes oppofé. Je viens de lire , dans les
piers publics , qu'un fait de même nature ayant
été annoncé à Vienne , loin de traiter d'imbécilles
les perfonnes qui l'atteftoient , on a pris le parti
d'envoyer des phyficiens fur les lieux , pour conf
tater la vérité ou le menfonge.
Convenez , Monfieur, que vous traitez ce pauvre
enfant avec une dureté qu'il ne mérite pas, d'après
le portrait qu'on vous a fait de fa candeur & de fa
fimplicité. Vous finiflez votre lettre par dire que,
s'il alloit à Paris , il y feroit méprilé comme un
fot & un impofteur : on ne conçoit pas cependant
qu'il puifle être l'un & l'autre à la fois . Sil eft un
fot, il n'eft point un impofteur , & s'il eft un impofteur
, il n'eft aflurément pas un fot , puifqu'à
l'âge de quatorze ans , il a fçu en impofer aux
perfonnes les plus éclairées .
J'ai l'honneur d'être , & c.
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. de la Harpe.
MONSIEUR ,
On a annoncé, dans le Mercure & dans l'Avantcoureur
, une Galerie univerfelle des Hommes illuftres
actuellement vivans , par une Société de
Gens de lettres. On ajoute que les notices qui accompagnent
les portraits du premier cahier ont
été composées par MM. Dagoty , de la Baumelle
, Linguet & de la Harpe . Je crois devoir ,
Monfieur , avertir ici ceux que ce titre de Société
de Gens de lettres pourrait induire en erreur pour
ce qui me regarde , que j'ignore s'il y a en effet
une Société littéraire occupée de cet ouvrage ;
que , s'il y en a une , je n'en fuis point membre ,
& que je n'ai aucune liaifon d'intérêt ni de travail
avec ceux qui la compofent. Il est vrai que j'ai
fourni un précis de quelques pages fur M. de
Voltaire . On me l'avoit demandé , & j'ai cru devoir
lui payer ce tribut d'admiration & de reconnaillance.
Les mêmes motifs m'ont engagé à promettre
une notice pour le portrait de M. Dalembert
; mais l'ouvrage & les coopérateurs me font
d'ailleurs abfolument étrangers ,
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 20 Septembre 1774 .
OCTOBRE . 1772 . ОВІ 171
ECOLE de Mathématiques & de Defin ,
où l'on trouve réuni tout ce qui peut contribuer
à une éducation diftinguée .
LE Sr de Longpré , profeſſeur de mathématiques
, a formé , en 1769 , un établiffement
en faveur des jeunes Gentilshommes
destinés au corps du Génie ; les
plus heureux fuccès ont couronné fes
foins . Chaque année , cinq de fes élèves ,
fur fept préfentés au concours , ont été ,
d'après l'examen , admis au nombre des
Ingénieurs du Roi , ( cette manière de
prouver l'utilité d'un établiſſement répond
à toutes les difficultés , & vaut mieux que
les promeffes . )
Les apparences d'une longue paix rendent
les places plus rares & plus difficiles
à mériter , le degré d'inftruction néceffaire
pour réuffir au concours eft devenu plus
confidérable ; & d'ordinaire les jeunes
gens qu'on deftine à ce corps ou à celui de
l'Artillerie , étudient trop tard les mathématiques
, & font rarement en état d'être
reçus à feize ans,
Ces confidérations engagent le fieur de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
Longpré , honoré de la confiance de plu
fieurs perfonnes diftinguées , à fe charger,
avec l'aide de plufieurs maîtres vertueux
& inftruits , de tout ce qui concerne une
bonne éducation , & fur-tout l'éducation
d'un jeune homme deſtiné au fervice .
Les enfans doivent entrer chez lui à fept
ans au plutôt , & à quatorze au plus tard.
Ils feront foumis à une difcipline exacte
qui n'empruntera rien de la févérité , & ils
feront continuellement veillés par des
maîtres qui n'emploiront que la voie de la
douceur , de l'honnêteté & des fentimens,
La Religion ( objet fi important pour
la vertu & pour le bonheur ) fera enſeignée
& fuivie avec la plus grande exactitude.
L'ordre des études eft dépendant de
l'âge & de la fagacité de l'élève. L'expérience
& la raifon prouvent qu'un enfant
de fept ans peut très bien apprendre la
géométrie. Cette fcience , en l'accoûtumant
à ne raifonner que juſte , rend trèsfürs
& très- rapides fes progrès dans les au
tres fciences. Quoiqu'il en foit , les exercices
de cette maifon confiftent en mathé
matiques , deffin , fortification , tactique,
géographie , hiftoire , langues françoife ,
latine & allemande. Pour cette dernière
OCTOBRE . 1772 . 173'
langue , les élèves qui la cultiveront feront
affujettis à la parler avec leur maître ,
une heure au moins tous les jours .
Des examens & des concours faits tous
les fix mois conftateront les progrès des
élèves , & on donnera des prix à ceux qui
y feront les plus diftingués.
Un cours de phyfique expérimentale &
un cours d'arts & de métiers doivent ter
miner l'éducation des élèves confiés aux
foins du fieur de Longpré.
Ceux qui feront leur Académie, y feront
conduits & ramenés par un gouverneur
qui les aura toujours fous les yeux .
Les jeunes Gentilshommes qui feront
deſtinés à la marine , au génie ou à
l'artillerie , feront fûrs d'avoir à feize ans
les connoiffances néceffaires pour fubie
l'examen , & être reçus avec diftinction.
Conditions.
Le prix de la penfion eft de roon liv. payables
par quartier , toujours un quartier d'avance , en y
comprenant tous les maîtres énoncés ci - deflus , મે
l'exception du maître de langue allemande.
Les perfonnes qui ne voudiont point entrer dans
les détails des frais de perruquier , poudre , pommade
, blanchiflage , papier & plumes , payeront
pour ces objets 12 liv. par mois.
Les maîtres de danfe & de mufique font fur le
compte des parens.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
Chaque élève apportera avec lui un couvert &
un gobelet d'argent , trois paires de draps & Jeux
douzaines de ferviettes.
On donnera so liv . en entrant , une fois payées,
pour le lit & les autres meubles néceffaires , 24 liv.
auffi une fois payées , pour les domestiques , &
12 liv. par an pour leurs étrennes .
Le fieur de Longpré ne pouvant fe charger que
d'un certain nombre d'élèves , prie les perfonnes
qui voudront lui confier l'éducation de leurs enfans
de le prévenir de bonne heure.
La demeure du Sr de Longpré eft rue NeuveSt
Etienne , quartier St Victor , dans une maison en
bon air..
COURS D'INSTRUCTIONS.
M. l'Abbé de Perravel de St Beron recommencera
, le 13 de Novembre , depuis
fix heures du foir jufqu'à huit , fes deux
cours de langues italienne & françoiſe : le
premier , par une méthode de fon inven .
tion qui n'exige pas plus de quatre mois
complets de 24 leçons , pour apprendre à
parler palablement cette langue , à l'écrire
correctement & à entendre les poëtes les
plus difficiles & les plus fublimes ; furtout
pour celui qui auroit quelque peu
d'ouverture dans l'efprit & qui pourroity
donner , par jour , deux ou trois heures de
OCTOBRE . 1772. 175
fon tems : l'autre cours , en fuivant la méthode
philofophique de M. Dumarſais ,
mais d'une manière plus fimple & plus
concife. Quatre mois complets fuffifent
également à un élève pout connoître parfaitement
les divers états de la phrafe
françoife & toutes fes différentes formes ,
les loix de fon mécanifme & de fa conftruction
, & l'art de la ponctuation par la
diftinction des rapports que les fens ont
entre eux .
Le 14 , à la même heure , il fera l'ouverture
de fon cours de géographie , aftro .
nomique , hiftorique & politique . Le terme
de cette étude ne fera pas plus long que
celui des deux cours précédens.
Son prix , pour chaque genre d'enſeignement
, eft de dix écus chez lui , pour
le mois complet de 24 leçons , & du double
en ville .
On trouvera , tous les jours , M. l'Abbé
de Perravel , entre onze heures & midi
dans la facriftie des meffes de l'Eglife St
Germain- l'Auxerrois .
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
COURS de Langue angloife .
Des affaires imprévues ont obligés M.
Robert de remettre fon cours de la langue
angloife jufqu'au 26 de ce mois : il le commencera
alors immanquablement . Les
perfonnes qui voudront le fuivre fe feront
inferire d'avance : le prix en eft de deux
louis. Il y aura quatre leçons par femaine ;
favoir , le lundi , mardi , jeudi & ſamedi ,
qui commenceront à dix heures préciſes.
En lifant quelques hiftoriens Anglois , on
expliquera les règles de la grammaire , &
on terminera la féance par la lecture de
quelques-uns de nos poëtes les plus célèbres.
Ce cours durera fix mois , de forte
qu'avec un peu d'étude, on peut être fûr de
connoître cette langue à fond. Pendant les
deux derniers mois , on réſervera deux
jours de chaque femaine pour les compo
fitions. Le Public peut ètre affuré que l'auteur
ne négligera rien pour rendre ce cours
utile & intéreffant.
M. Robert, rue des Francs- Bourgeois , place St
Michel, vis-à-vis le Marbrier, chez M. Tourillon.
OCTOBRE. 1772. 177
-
COURS DE MATHÉMATIQUES.
LE ST Dupont , maître de mathématiques , recommencera
dans fon école , rue Neuve St Méderic
, le premier Octobre prochain , fes cours publics
de mathématiques , qui feront aux heures
ordinaires , l'après-midi. Il y fera fuivre alternativement
les excellens ouvrages de MM Bezont &
l'Abbé Boffu ; & indépendamment de ces cours , il
donnera des leçons particulières fur toutes les partics
des mathématiques , utiles aux militaires &
aux marius .
Le dimanche , 4 Octobre , il recommencera fon
cours gratuit , théorique & pratique , qu'il continuera
les dimanches fuivans , depuis fept heures
du matin jufqu'a neuf heures & demie.
Il fe donne , dans fon ecole , quatre- vingt-feize
leçons publiques par mois, tant fur les élémens que
fur la haute géométrie , fans y comprendre les leçons
de pratique qu'il fait à la campagne .
Il a chez lui , pour les élèves , un maître de def
fin , qui enfeigne le payfage , la carte & la fortificarion.
Le grand nombre d'élèves qu'il a formés de uis
leize ans , font les vrais garans de fon application
& de fon exactitude à remplir les devoirs de fon
écar.
On trouve chez lui fix chambres & leurs cabinets
tout meublés , pour fix jeunes gens qui voudroient
être plus à portée des leçons .
Les amateurs pourront voir (on cabinet , qui eft
un monument curieux ; il fervoit de bains à la
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Reine Blanche de Caſtille , mère de St Louis . La
fculpture , la peinture & la dorure , méritent l'attention
des artistes .
Il a , pour facilliter fes élèves , une très belle
collection d'inftrumens de mathématiques de toutes
les espèces , & des figures en relief fur toutes
les parties , & plufieurs machines , & c .
ANECDOTES.
I.
PIERRE IERRE CAMUS , Evêque de Bellay, prêchant
un vendredi faint aux Incurables
dit , en apoftrophant un Crucifix : Ah !
Monfeigneur , je vous vois entre deux lar-
Tons. M. le Duc d'Orléans ( Gafton , fils
de France ) qui avoit à ſes côtés un intendant
& un fameux parti fan , ôta fon chapeau
, pour faire croire que c'étoit à lai
que le prédicateur s'adreffoit. En ce temslà
on mettoit fon chapeau fur fa tête pendant
le fermon , & c'eft encore l'ufage dans
quelques provinces .
V.
M. de Fieubet fut volé , lui quatrième ,
dans fon caroife , en revenant de fouper de
OCTOBRE . 1772. 179.
la campagne . Un Abbé, qui étoit avec lui ,
tenoit fa montre dans la main , pendant
qu'on vuidoit fes poches. Les voleurs
partis, il s'applaudiffoit de l'avoir confervée
. M.de Fieubet rappella les voleurs :
« Meffieurs , Meffieurs , dit - il , voilà un
fripon d'Abbé qui vous efcamote une
» montre ; ils revinrent , & la lui pri-
"
» fent . »
I I I.
Dans le Confeil , avant de donner la
bataille de Rocroi , après que M. le Prince
, qui étoit de l'avis de la donner , eut
repréfenté tous les avantages qu'elle produiroit
, fi on la gagnoit , le Maréchal de
Gaflion lui répliqua ; « mais , fi nous la
» perdons , que deviendrons nous ? Je
>> ne m'en mets pas en peine , reprit M.
» le Prince , parce que je ferai mort au-
» paravant. »
"
I V.
Augufte étoit bien éloigné d'avoir les
qualités d'un Dieu . L'avarice , ce monftre
de l'enfer , lui a été fouvent reprochée.
Etant à la campagne , un foldat prit un
hibou qui , depuis plufieurs années , em ..
&
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
pêchoit , par
fes cris , ce Prince de dormir
, & le lui porta , s'attendant
à une
grande largeffe ; mais ne fe voyant don
ner que la valeur de vingt - cinq livres.
C'est bien peu , dit- il , en le laiſſant échapper
, j'aime mieux qu'il vive.
LETTRE à M. Lerci, de l'Académie royale
des fciences , en réponse à la lettre que
M. Houlfton lui a écrite le 6 Janvier
1771 ,fur la Poudre d'Ailhaud.
On ne communique , Monfieur , le Journal
Encyclopédique du mois de Juillet de cette année ,
tome V , partie I. La lettre que M. Houlton
médecin Anglois , vous écrit , imprimée aux pages
115 & fuivantes dudit Journal , m'oblige de
vous dire que les obfervations qu'il fait fur le remède
dout mon père eft l'auteur , ne ſont ni jultes
ni conféquentes : Je me flatte que vous en conviendrez
, & que vous voudrez bien , Monfieur ,
faire rendre cette lettre publique dans le Journal
qui contient celle de M. Houlfton ; le bien de l'hu
manité l'exige.
On voit clairement que l'intention de M.
Houlſton a été de déprimer le remède que j'ai dû
appeller univerfel, parce que depuis plus de foixan
te dix ans , que feu mon père, docteur en médecine
de la faculté d'Aix , le compofa pour fon ufage
particulier , ( il étoit alors pthifique , né d'un père
pulmonique ) il n'a celé de guérir dans tous les
OCTOBRE. 181
1772.
cas poffibles, ceux qui en ont ulé avec des interval
les plus ou moins grands, felon que leur état & les
évacuations qu'il opéroit ont pû l'exiger.
Cette expérience faite , non fur une ou deux
perfonnes , mais far un nombre infini de malades
de tout état , de tout fexe , de tout tempérament ,
habitant divers pays , & atteints de différentes
maladies , a forcé mon père & moi , de conclure
qu'il n'y a qu'une caufe générale des maladies ;
& qu'un feul remède ayant détruit cette caufe générale
des maladies , il faut de néceffité qu'elle
procède des humeurs non filtrées & arrêtées que
Je remède a évacuées , & des obftructions & mauvais
levains qu'il a détruits.
Cette expérience n'eft pas un être de raifons
elle exifte , & le renouvelle journellement par le
témoignage des perfonnes non fufpectes dont le
nom , la demeure & les qualités font imprimées
dans les huit volumes de guérifon in 12 , que M.
de Meftre , chargé de l'entrepôr général dudit remède
à Paris , aura l'honneur de vous remettre
avec cette lettre . Si vous prenez la peine de les lire
, Monfieur , vous y trouverez mes reponſes aux
Ecrits publiés contre mon remède ; vous y verrez
les lettres de plufieurs médecins , chirurgiens &
apothicaires de divers pays , qui , jointes à rant
d'autres , ne permettent pas de douter de la bénignité
, & de l'efficacité du remède univerfel , &
Yous ferez convaincu , qu'un remède qui a opéré
les guérifons les plus merveilleufes , qui a été
doncé avec le plus grand fuccès dans les maladies
inflammatoires, aux enfans de naiffance , ain
qu'aux pthifiques , & autres malades dont le tempérament
eft le plus foible & le plus délicat , ne
mérita jamais d'être placé au rang des remèdes
1S2 MERCURE de France.
qui font capables de nuire ; vous ferez furpris que
M. Houlfton veuille attribuer à ce remède la mort
de M. de St Fief , & que , pour foutenir fon opi-.
nion , il veuille attribuer uniquement à la nature
la guérifon inattendue que M. de St Fief lui- même
déclare devoir à quarante prifes de mon remè-
'de
par les deux lettres qu'il m'a écrites les 10 Juillet
& 4 Août de l'année 1766 , imprimées aux pages
229 230 231 & 244 du fixième recueil des guérifons
, dont la teneur fuit.
ל כ
לכ
כ כ
CC
Ayant été attaqué d'une pleuréfie le dernier
» Février 1765 , & d'un crachement de fang le 4
» Mars fuivant avec fièvre , je ne fus en état de
» fortir de la chambre que le 2-8 Avril avec conti.
» nuation du même crachement de ſang , qui dé-
» termina trois médecins de cette ville de m'or-
» donner pour toute nourriture le lait , que je pris
pendant cinq mois & demi , favoir depuis le 28
» Mai 1765 , jufqu'au 14 Novembre même an-
» née , ce qui n'a point arrêté mon crachement.
Je fus enfin accablé fous le poids de la maladie
» le même jour , 14 Novembre : de- là s'eft formée
une pulmonie , une grande obſtruction de rate ,
úne cachexie , & un commencement d'hydropifie
dès le commencement de Février 1766 , je
ne pouvois prelque plus parler , & la nuit j'étois
gonné prêt à être faffoqué Par permiſſion divine,
il me tomba entre les mains votre traité de
l'origine des maladies , que je lus & relus avec
attention j'y vis tant de bon fens , que , dès ce
moment, j'efpérai de rétablir ma ſanté par l'ufa-
» ge de vorre remède univerfel que je commençai
de prendre le 10 Février 1756. Il commença
d'attaquer mes obftructions & ma pulmonic :
trente- deux jours après c'eſt à - dire , le 14 Mars ,
» je crachai une vomique d'une puanteur infup-
30
53
و د
:
OCTOBRE .
183
1772 .
» portable , & dont l'expectoration dura jufqu'au
18. Le 19 , je pris une dofe de votre poudre , qui
acheva d'emporter le refte du pus & de la puan-
» teur de la toux qui avoit commencé dès les
premiers jours de Mars , ce qui me permit de
»dormir couché fur le côté droit , ce que je n'avoit
pu faire depuis quatre mois. J'ai fouffert
»de grandes douleurs dans les jambes & dans
toutes les articulations des genoux , des bras &
des mains : il eft forti à ces dernières parties des
nodus , ou exeftoles avec enflure : j'ai été travaillé
d'une conftipation opiniâtre de près de
>> fix mois , qui ne s'eft diffipée qu'à la vingt hui-
»tième prife de la poudre purgative. Enfin j'ai été
en état de fortir le 23 Juin 1766 , après avoir
» été plus de fept mois dans la chambre , ayant
été condamné par la Faculté de Luxembourg à
» mourir de cette maladie , ce qui feroit effecti-
»vement arrivé ; mais graces au Ciel , je vis par
la vertu de votre merveilleux remède . Sera malade
& moutra qui voudra ; pour moi , je fuis
»bien réfolu de me fervir , tant que je vivrai ,
∞ d'une médecine qui opère toujours fans danger ,
toujours en amie de la poitrine & de l'eftomac ,
& qui agit fans douleur. J'en ai pris quarante
prifes qui m'ont mis en état de fortir , & cela en
»quatre mois & demi . Je continuerai encore deux
mois tous les cinq ou tous les huit jours , pour
» achever de détruire les mauvais levains , & pour
finir de guérir une foiblefle qui me reste dans
les genoux & la jambe gauche , cette partie
» ayant été la plus affligée dès le commencement
de ma maladie , & c . Signé , DE ST FIEF , capitaine
de Plunkett , au fervice de LL . MM. Impériales
& Royales Apoftoliques. A Luxembourg ,
le 10 Juillet 1766.
33
כ כ
33
כ כ
184 MERCURE DE FRANCE.
50
35
so
Le chirurgien major du régiment d'infanterie
de Saxe- Gottha , ici en garniton , a fait prendre
la poudre à trois foldats malades à l'hôpital ,
dont un y étoit depuis huit mois languiflant ,
fur qui on avoit éprouvé tous les remèdes infructueufement
; trois prifes l'ont guéri. A la
première il a rendu des paquets de veis par bas.
» Îl eſt à préſent à fa compagnie , & fait lon fer-
» vice. Le fecond avoir un pillement de lang, une
feule prife l'a fait cefler ; il eft cependant encore
à l'hôpital. Le troisième eft un hétique qui a
déjà pris fept ou huit prifes ; l'on efpère auffi
fa guérilon . Quant à la mienne , elle le confir
» me tous les jours de plus en plus . Je vous res´
mercie de tous les bons confeils dont vous avez
bien voulu m'honorer pár vos lettres pendant
» le cours de ma longue maladie , qui m'auroit
» inis au tombeau fans votre incomparable res
30
mède univerfel , &c . Signé , DE ST FIEF , capi
staine au régiment d'infanterie de Plunkett , au
fervice de Leurs Majellés Impériales & Royal : s
& Apoftoliques. A Luxembourg , le 4 Août
* 1766. »
Comment M. Houlton, inftruit de la vérité atteftée
dans les deux lettres ci - deflus , a - t- il ofé, contre
cette même vérité, attribuer à la nature la quantité
de pus que M de St Fief rendit par l'efficacité
du remède univerfel deux ans avant la mort ,
dans le tems où il étoit mourant d'un abcès au
poumon ? Pourquoi refoler de croire ce que M. de
Sr Fief déclare lui- même par les lettres ? .. Pourquoi
vouloir qu'un remède qui a gué i depuis le
1 Février 1766 , juſqu'au 23 Juin de la inême
année , les ulcères du poumon de M. de St Fief
abandonné & condamné par la Faculté de Luxem
OCTOBRE. 1772. 185
bourg , ait pû produire dans l'eftomac & les intef
tins du même homme de petits ulcères ? Quelle
conféquence !
Ne pourroit on pas dire au contraire avec cer
titude , que, quoique le remède univerfel n'ait jamais
eu la faculté de faire des miracles , il auroit
pû le faire que M. de St Fief, à qui ce remède a
prolongé les jours pendant deux ans , vécût encore
s'il en eût conftamment continué l'ufage ?
Pourquoi M. Houlfton veut - il attribuer les
petits ulcères qu'il a trouvés dans l'eftomac & dans
le canal inteftinal de M. de St Fief au même remède
qu'on donne , comme je l'ai dit , avec le
plus grand fuccès dans tous les cas , aux enfans
de naiffance , & aux malades dont le tempérament
eft le plus foible & le plus délicat ? N'auroit- il pas
du plutôt attribuer ces petits ulcères à l'âcreté &
à la malignité des humeurs qui avoient ulcéré le
poumon de M. de St Fief, avant qu'il eût connu
& fait ufage du remède , auquel il veut imputer
La mort.
Eft il poffible que le même remède , qui a guéri
nombre d'ulcères dans les poumons , dans l'eftomac
, dans les inteftins & dans les autres parties
qui compolent le corps de l'homme , puifle en produire
dans aucun cas ? ...
Eft-il poffible encore que le même remède puiffe
guérir & produire la même maladie dans le même
corps de M. de St Fief ? ...
M. Houlfton voudroit il prétendre que le remède
univerfel ayant guéri M. de St Fief d'une
maladie mortelle , déclarée incurable par la fa.
culté de Luxembourg , dût l'empecher de mourir
deux ans après de la même maladie , ou de toute
185 MERCURE DE FRANCE.
autre ? ... c'est ce que mon père ni moi n'avons
jamais prétendu ; mais nous avons pû aflurer ,
d'après l'expérience la moins équivoque , que no
tre remède peut , mieux que tout autre , fans ja
mais nuire , détruire infenfiblement le cauſe générale
des maladies.
Je vous laifle , Monfieur , le foin de conclure.
avec le Public , qu'elle a pu être l'idée de M. Houlfton
, en voulant attribuer uniquement à la nature
une des belles guérilons que mon remède ait opéré.
A-til pu s'imaginer d'en impofer à toute là
terre , en voulant donner au hafard & à la nature
une guérifon opérée à la fuite d'un remède purga.
tif violent , fi on l'en croit , & dont M. de St Fief
avoit ulé quarante prifes pour opérer la guériſon
inattendue ? ..
M. Houlfton a - t-il pu croire enfin fur l'ouverture
du cadavre , que le remède pendant l'ufage duquel,
felon lui -même , l'ulcère de M. de St Fiel avoit été
cicatrifé , ait pu former , deux ans après , de petits
ulcères dans le corps du même malade ? Cela ne
paroît pas poffible.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Signé , AILHAUD , Baron de Caftelet.
A Aix , le 20 Décembre 1771 .
OCTOBRE. 1772 . 187
LETTRE de Frère Côme à M. Mertrud ,
pourfervir de défenfe au lithotome caché.
Monfieur , malgré toute ma répugnance pour
les difputes , je ne puis me refufer à la continua .
tion de la défenſe du bien public , ainfi que Vous
m'y avez déjà forcé en 1761 * & 1766 ** , par
deux lettres adreflées à vous même avant de les
rendre publiques, afin de concilier , par cette précaution
, votre réputation avec la caufe générale
que je réclamois ; mais, au lieu d'une réciprocité
de votre part , il paroît que mes deux repréfentations
, refiées exactement fans réponſe , n'ont
produit aucun effet fur vous , fi le rapport quedivers
de vos auditeurs m'ont fait d'une de vos leçons
fur l'opération de la taille , au Jardin Royal,
le 27 Avril dernier , fe trouve véritable .
En conféquence de ce rapport & des égards
qu'on doit à la place d'un profeffeur public quelconque
, je me fuis propolé , avant d'en faire aucun
ufage , de vous demander à vous - même ſi le
récit fuivant eft vrai ou faux ; votre réponſe ou
votre refus décideront de ma conduite , &c .
Сс
« Il falloit bien tant proner , dit M. Mertrud
»cette fameufe découverte du lithotome caché
"pour l'avoir prife dans Franco ; car fon dilatatoire
eft approchant le même , à l'exception de
ဘ
* Mercure de France , fecond volume de Juillet
1761 , pag. 155.
** Mercure de Septembre 1766 , pag. 168.
188 MERCURE DE FRANCE:
la lame qui eft tranchante de deux côtés ; áínfì
l'addition qu'il y a faite (fous entendu le Fr. C. )
de ces crans qui ne fervent qu'à tromper l'opéra-
» teur & à rendre l'inftrument meurtrier , & c. »
Où le trouveroit il un géant qui eût la veffie
aflez grande pour fournir à l'ouverture du quiazième
numéro ?
M. Mertrud a vu faire l'opération de la taille à
M. Thomas , en moins de quatre fecondes , & le
lendemain , en retournant voir ce malade , il
trouva la plaie cicatriſéee . On a remarqué, qu'en
rapportant le même fait en 1771 , il avoit dit qu'il
l'avoit trouvé cicatrifé quarante heures après , ce
qui , pris à la rigueur , ne fe concillieroit pas du
jour au lendemain dans le dernier récit de 1772.
Vous
Dans la fuppofition que ce rapport foit vérita
ble , la découverte du lithotome caché dans Fran
co ne feroit qu'un rechauffé de feu M. le Cat ; fi
vous vous étiez donné la peine de lire mes répon
fes au célèbre controverfiſte de mes oeuvres ,
y auriez trouvé que je n'avois vu ni lu Franco
lorfque j'appropriai le biftouri caché de M. Bienai
fe , pour produire une incifion complette dans
tout le trajet nécéflaire pour la fortie de la pierre;
trajet dont on ne parcouroit qu'environ la moitié
de la profondeur par l'incifion du grand appareil ,
pendant qu'on forçoit & déchiroit l'autre moitié
force de bras je dis à force de bras à cauſe de
l'extrême réfiftance que la glande proftate y préfente.
:
Franco ne fit, fans doute, graver la figure qui eft
dans fon ouvrage , qu'il nomme tenaille incifive ,
que par complaifance pour quelque célèbre vifionnaire
de fon tems ; car , non - feulement cette
tenaille n'a aucune forte de reflemblance avec
1
(
OCTOBRE. 1772. 189
mon lithotome , que la fuppofition de faire une
double incifion du dedans au dehors , fans y donner
ni règle , ni proportion , non plus que d'indiquer
quels font les côtés de la direction qu'on doit
donner à fes lames , en la retirant apres l'avoir
infinuée ; mais encore , dit cet auteur , fi hardie
ment cité: toutesfois je n'en ai encore point ufe,
pag. ISI.
Il paroît même par ces mots , qu'il ne l'avoit jamais
éprouvée fur le cadavre ; d'où il s'enfuit
qu'il falloit être M.le Cat & M. Meritud fon écho,
pour trouver dans Franco ce qui n'y eft pas.
Les crans , dites - vous que j'ai ajouté , ne
fervent qu'à tromper l'opérateur , &c. »>
Comment , Monfieur , peut - on concilier des
connoiflances dans un profeffeur de chirurgie ,
qui prend des règles fûres qui conduifent dans les
effets de cet inftrument , nonn--feulement pour des
illufions , mais même pour des piéges qui ne fervent
qu'à tromper & à rendre par- là même cet inftrument
meurtrier , & c.
Je vous avoue franchement qu'on ne peut don
ner aucun nom propre à cette méprile , fi ce n'eft
celui qu'elle tient d'un rêve .
ос
Quel eft , dites vous encore , le géant qui aus
» roit une velfie aflez grande pour fupporter l'ous
verture faite an quinzième degré , & c. »
Ce géant eft tout trouvé , fans que fa ftature
le diftingue du commun : vous pouvez vous en
informer à l'hôpital de la Charité , lequel a été
opéré le printenis dernier par le chirurgien major,
votre confrère , au quinzième degré , en préfence
d'une foule de témoins , parmi lesquels étoit le
célèbre M. Morand ; & , qui plus cft , le malade
190 MERCURE DE FRANCE.
"
très - maleficié d'avance depuis long- tems , fa veffie
racornie & foupçonnée ulcérée, eft parfaitement
guéri & retourné chez lui.
Le même hôpital pourroit vous en fournir d'autres
exemples , j'en pourrois auffi citer dans plufieurs
autres cas ; mais non pas avec de fi nombreux
témoins , dont les malades n'en font point
morts ni restés eftropiés . Raflurez - vous donc fur
cet article , & c.
Au refte , ne paroîtroit - il pas , Monfieur , du
devoir d'un démonftrateur public qui blâme une .
conduite qui a fait fes preuves , d'indiquer des
moyens & une route plus fûre pour tirer une pier
re d'un volume qui peut excéder en diamètre ,
non - feulement les quinze lignes , mais le double
& plus , fans lui faire un pallage proportionné ,
une incifion fuffifante , &c .
C'est là que la fagacité d'un profefleur auroit
brillé. Peut - être nous mettrez vous à la place de
ces moyens, manqués , & à celle de mon incifion ?
ce qu'on nomme communément dilatation , pour
lui épargner celui de déchirement , fon véritable
nom ; en tout cas , fi vous étiez dans cette opinion
, je me flate que vous trouverez cet article
entre la fection , le déchirement ou la prétendue
dilatation , amplement difcuté & dévoilé , par
une de mes lettres , l'année dernière , inférée au
Mercure d'Août 1771 , à l'occafion d'un de vos
confrères ( à tous égards ) qui s'accordoit avec
vous fur les mêmes erreurs , & qui les enfeignoit
également comme vous dans les leçons publiques
, &c. N'étoit - ce pas ici l'endroit le plus favorable
qui fût jamais dans lequel vous auriez
dû recommander de fuivre la merveille opérée
devant vos yeux , par feu M. Thomas , d'une
OCTOBRE . 1772 . 191
pierre tirée ( fans doute avec tous les accefloires
de pareille manoeuvre ) en moins de quatre fecondes
, & la plaie cicatrifée du même jour au lendemain?
Quel dommage , Monfieur, que vous foiez
refté en fi beau chemin fur ce fait hiftorique !..
Cet événement , prefque miraculeux , ne méritoit-
il pas un détail circonftancié & complet qui
pût fervir de guide à vos élèves & au monde entier
? L'âge du malade , le volume de la pierre , la
grandeur de l'incifion , comment elle s'exécutoit ,
la manière de rentrer dans la veffie après la première
extraction , fi la néceffité de plufieurs pierres
, ou des fragmens d'une pierre brifée l'exigeoit
comment on pourroit éviter la prolonga
tion des fecondes dans tous ces cas multipliés ;
comment on pourroit s'y prendre auffi pour rencontrer
jufte , fans fe fourvoyer , l'ouverture de la
panfe de la veffie retirée de la direction du trajet
de la plaie , par fon élasticité vers fon col auffitôt
après l'abandon du fluide qui la tendoit , pour
Y pratiquer la ponction que la manoeuvre de M.
Thomas preferit , &c.
Que de regrets cette réticence n'a- t-elle pas dû
cauler à vos auditeurs zélés , & déjà les plus inftruits
!
Enfin , après avoir exagéré des vices d'un côté
& des merveilles d'un autre , fans les démontrer,
on m'a afluré que vous vous étiez décidé , par
choix , à la démonftration du grand appareil , malgré
la connoiflance que vous devez avoir du jugement
authentique de réprobation qu'en a porté
votre propre , Académie royaie de Chirurgie en
1757.
Permettez - moi de vous le dire , Monfieur ;
N'est- ce pas là perpétuer l'erreur , au lieu de cher
192 MERCURE DE FRANCE .
cher de bonne foi à la détruire ? Si donc cette
bonne foi vous a fait rapporter le fait plus que
merveilleux du Sieur Thomas ci - deflus ; que vos
yeux vous aient convaincu de cette vérité , cominent
le peut il faire , qu au préjudice d'un fi grand
avantage , vous y ayez ſubſtitué dans le fait , &
dans le moment même , le grand appareil latéralifé
ou non ? Si , au contraire , vos yeux & la liberté
que vous avez eue de fuivre ce malade vous
y ont fait remarquer quelque vice , pourquoi le
citez-vous pour exemple ? Cette alternative ne pa
roît pas fufceptible d'aucun biais.
Quant aux effets fupérieurs du lithotome caché
que je défends , la renommée auroit pu vous
défabufer , fi vous vous étiez donné la peine ou
le foin de la confulter avant de vous expofer à la
jufte critique fur les prétendus dangers qu'il vous
plaît d'attribuer à cet inftrument.
Si donc vous cherchez de bonne foi la vérité
fur les avantages de ce lithotome , ainſi que tous
autres , pour vous préſerver ( & vos auditeurs )
des dangers de la faufleté , lifez avec impartialité
les affertions de feu M. le Cat , & mes défenſes ,
qui
le diftribuent , en 2 volumes , à Paris , chez
d'Houry, rue de la Vieille Bouclerie.
.
J'ai eu le foin d'y rapporter les textes de ce formidable
adverſaire de mon lithotome , fin qu'en
me lifant , on pût le pafler de l'acquifition de fes
Ouvrages fur cette matière.
Dans le cas auquel les faits fufdits feroient
faux , j'espère , de votre équité , que vous me détromperez
; s'ils ne le font pas , que vous les défavouerez
par quelque lettre qui détruiſe la prévention
infinuée Si vous y manquez , comine
vous l'avez déjà fait les autres fois , vous me
mettrez
OCTOBRE. 1772. 193
mettrez dans la néceffité de vous répéter , pour la
feconde fois , & à tous autres qui pourroient vous
imiter ; jufques à quand ne pourra - t- on plus inftruire
des élèves dans un art fi précieux , fans y
mêler quelque germe étranger dont on eft infecté
Joi- même? & de vous dire , comme à votre confrère
déjà cité , que de mettre en queftion préfentement
la validité & la fupériorité du lithotome cachéfur
tous les autres connus dans cette espèce ,
après plufieurs centaines d'expériences favorables
fur des fujets vivans ( complications étrangères à
part ) ce feroit contefter la chute des rivières du
côté de la mer.
Si , dans huitaine de cette date , je ne reçois
aucune réponſe , je n'y compterai plus , après toutes
fois avoir pris les mefures pour fûreté de fa
remiſe à vous- même , &, fi je reçois de vous des
preuves de la faufleté de ce qui fert de baſe à ma
réclamation pour la caufe générale , je renoncerai
de bon coeur à mon expofé.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVIS.
I.
Pompes , tant contre les incendies que pour,
celles de puits & autres ufages.
Le Parlement de Paris a enregistré , le 11 Août
1772 , un brevet que le Roi a accordé au Sr Nicolas
Thillaye , fils du Sr Thillaye ; pompier privi-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
légié du Roi , demeurant à Rouen , qui vient de
remporter le prix de phyfique de cette année , propofé
par l'Académie de Copenhague , fur la mcilleure
conftruction des pompes pour les incendies ,
par lequel Sa Majefté lui accoide la liberté de les
conftruire & débiter par- tout le royaume pour l'utilité
de fes fujets , fans qu'il y puifle être troublé
par qui que ce foit .
Les pompes du Sr Thillaye font connues depuis
25 ans pour folides & non fujettes à des frais d'en
tretien comme les pompes ordinaires ; elles font
toujours en état d'opérer , quand même ou auroit
été vingt ans fans y toucher. Le magafin de ces
pompes eft chez les RR. PP. Feuillans , où l'on
trouvera toujours le Sr Thillaye fils . Les plus fortes
peuvent lancer un muid d'eau par minute, & s'éleverjufqu'à
90 & 100 pieds de haut, & même auffi
loin que l'on voudra , en y ajoutant des boyaux
de cuir qu'il fournit pour ceux qui en defireront,
I I.
Nouvelles Huiles de M, Sieuve.
On avertit les perfonnes qui voudront fe procurer
des huiles de M. Sieuve , de s'adreffer déformais
à M. Kaphël , hôtel de Grenoble , rue du Bouloir.
On fçait que ce phyficien a trouvé le fecret d'extraire
de la chair des olives féparée du noyau ,
une huile fupérieure à celle qui eft en ufage . Ceuxqui
en ont fait venir l'année dernière le font empreflés
d'en demander encore. Cette huile revient
à- peu- près au même prix que l'huile fine ordinai
re. Comme M. Sieuve n'en fait tirer , par la méthode
, que la quantité qu'on lui en demande , il
OCTOBRE . 1772. 195
cft néceflaire de l'en avertir d'avance. On enverra
cerre haile , foit en barils , foit en bouteilles , taat
à Paris que dans les provinces , aux adrefles qu'on
indiquera à fon correfpondant.
I I I.
Penfionnat.
M. le Royer Prêtre , principal du petit collége
de la Fièche en Anjou , dönt la penſion a été annoncée
dans plufieurs papiers publics , donne avis
que , pour fatisfaire aux defirs des parens dont il a
des enfans , & de ceux qui lui en propoferoient ,
il vient de s'attacher deux excellens maîtres , l'an
de mathématiques , qui a déjà formé plufieurs élèves
pour l'artillerie ; l'autre de deffin , fachant faire
le portrait , deffiner la figure , l'architecture , lé
payfage , l'ornement , la fortification & la géographie.
Ces maîtres menent , quand il eft tems , leurs
élèves opérer fur le terrein.
M. le Royer réunit donc à préfent dans fa maifon
tous les avantages d'une excellente inftitution
, ayant auffi de bons maîtres pour les langues
latine & françoile , l'ortographe , l'hiftoire , &c.
Il prend des enfans fort jeunes , même des cominençans.
Il offre de faire avec les parens une
compofition raifonnable , fuivant ce qu'ils defirent
pour leurs enfans , même pour l'habillement , pour
éviter tout mémoire.
Les perfonnes qui voudront un dérail plus cir
conftancié font priées de s'adrefler à lui -même , eu
affranchiflant les lettres.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Vienne , le 3 Septembre 1772.
Le 30 du mois dernier , il arriva ici un courier
dépêché de Fockhiani par le fieur Thugut. Il a apporté
la nouvelle que les conférences du congrès
avoient commencé le 2 Août . Les Plénipotentiaires
Ottomans ont fait à ceux de Ruffie des préfens
en tapis , en étoffes , en armes de prix , en
felles , en riz & en café. Ces derniers leur ont envoyé
, à leur tour , des diamans montés & des bijoux.
Les Miniftres refpectifs campent fous des
tentes ; mais les conférences fe tiennent , comme
on l'a dit , dans un pavillon de bois que les Rufles
ont fait bâtir. Les tentes des Internonces de Vien.
ne & de Berlin font dans le voisinage de celles des
Ruffes. La garde qui accompagne les Plénipotentiaires
Turcs eft de cinq cens hommes , & leur
fuite eft compofée d'un pareil nombre de perfon
nes. Les Miniftres Rufles ont auffi une garde trèsforte
, commandée par le colonel Paterfon . A
l'ouverture du congrès , Ofman Effendi , premier
Plénipotentiaire de la Porte , a dit que le Grand
Seigneur fon maître lui avoit recommandé , en
partant, de craindre Dieu & d'aimer la paix, &
que ce feroit là la règle de la conduite , pendant le
cours de la négociation dont il étoit chargé.
D'Alexandrie en Egypte , le 17 Juillet 1772.
Le Cheïk Daher ayant appris que deux Pachas,
envoyés par la Porte pour reprendre Seyde , avoient
été joints , fous les murs de cette ville , par un
OCTOBRE . 1772 . 197
corps
de trente mille Drufes , & qu'il en avoient
formé le fiége , partit fur le champ d'Acre pour
les aller combattre
à la tête de fes troupes. Les
Mutualis
, (peuple Perfan d'origine
, qui habite
les campagnes
útuées entre Acre & Seyde ) qu'il
avoit engagés
à le feconder
, le fuivirent
. Ces
forces réunies n'alloient
pas au- delà de dix mille
hommes
. Mais , malgré le défavantage
du nombre
, ce brave & vieux guerrier
pafla , à la vue des
ennemis
, la rivière de Borgul , qui coule auprès
de Seyde , tomba fur les Pachas étonnés
de cette
audace , tailla en pièces leurs troupes
qui firent
d'abord
quelque
réfiftance
, & chaffa les Drufes
fur leurs montagnes
. On prétend que les deux Pa
chas ont été tués dans le combat.
D'un autre côté , Ali Bey fait des levées en Syrie
& raflemblele plus de troupes qu'il lui eft poffible .
Ses partifans publient qu'il doit bientôt rentrer
en Egypte à la tête d'une puiflante armée , & qu'il
eft même foutenu par les Rufles . Il eft certain du
moins que le Cheik Aman , Prince du Saidi ou de
la Haute- Egypte foupçonnant Mehemet Aboudaab
de vouloir le priver d'une partie de les états ,
apris les armes , & qu'il peut faire une puifiante
diverfion en faveur d'Aly Bey.
Des Frontières de la Pologne , le 8 Août
1772.
Toutes les lettres de l'intérieur de ce royaume
annoncent que les troupes Pruffiennes font entrées
en Samogitie . On prétend que l'intention du Roi
de Prufle eft de couper la communication de l'armée
Ruffe , qui eft en Pologne , avec Riga. On
ajoute que le Général , qui commande dans cette
partie , vient d'expédier un courier au fieur de Sal
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dern , pour demander des ordres fur la conduite
qu'il doit tenir dans cette circonftance . On écrit
encore que le Roi de Pruffe a pris pour prétexte de
cette démarche la néceffité où il eft de faire confommer,
par fes foldats , les vivres & fourages qui
fe trouvent dans les Terres & Seigneuries qu'il
poflède dans ce Duché , & l'impoffibilité de faire
tranfporter ces fubftances juſqu'aux endroits où
Cantonnent fes troupes.
De Warfovie , le 14 Aout 1772.
Le général Haddick s'eft emparé de Zamofck ,
forterefle où le général Zanowicz tint l'Empereur
Maximilien d'Autriche enfermé , lorfqu'après le
départ de Henri de Valois , ce Prince le fut déclaré
le compétiteur d'Etienne Battori , Prince de
Tranfylvanie , à la Couronne de Pologne. Les Autrichiens
ont trouvé dans certe place deux cens
foixante canons appartenant à la République. Ils
n'ont point annoncé qu'ils s'en emparoient ; mais
le magiftrat ayant fait une proteftation , ils ont
déclaré que cette artillerie n'étoit point du domai
ne de la ville , & qu'elle appartenoit à ceux qui
étoient en poffeffion des fortifications .
De Hambourg, le 24 Août 1772.
Des lettres de Stockolm annoncent une nouvelle
qui mérite confirmation. On prétend qu'il y a eu
en Suéde une révolte ; qu'elle a commencé à écla
ter à Chriftianſtadt ; que les bourgois de cette vil
le accufant les Etats de n'avoir point employé les
moyens convenables pour prévenir la difette & les
malheurs du peuple , & publiant qu'ils ne vouloient
avoir qu'un Dieu & qu'un Roi , s'étoient
joints à la garnifon , qu'ils s'étoient rendus maîtres
de l'arcenal , & avoient arrêté plufieurs offiOCTOBRE.
1772. 199
ciers qui s'oppofoient à leurs vues ; qu'ils avoient
fermé les portes de la ville , & que le Prince Charles
de Suéde marchoit , à la tête d'un régiment ,
vers Chriſtianſtadt , avec quelques pièces d'artillerie
,, pour y rétablir le bon ordre.
De Berlin , le 7 Septembre 1772.
On a été informé que la fortereffe de Czentochow
, la dernière place qu'occupoient les Confédérés
, s'eft rendue au Général Major Zaremba ,
qui s'en étoit approché , par ordre de la Cour de
Warfovie , avec un corps de troupes de la Coutonne
; mais que les Rufles font en même teins entrés
dans cette forterefle , & en ont pris pofleflion
au nom de leur Souveraine .
De la Haye , le 28 Août 1772.
Dans ce pays , où le tonnerre fait fouvent les
plus grands ravages , on vient de proposer une
expérience électrique dont le fuccès intérefle toutes
les Nations. On fuppofe que des chaînes atrachées
avec des cordons de foie bleue de 2 à 3 aulnes
, au rour d'une ville & tendues entre ces tours,
à une distance convenable au - deflus de tous les
édifices , détermineroient dans leur direction & près
de lenrs furfaces, le cours de l'électricité de la nue.
On choifiroit fous ces chaînesun efpace libre comme
une place confacrée à la fûreté de la ville ; on
y éleveroit une pyramide en pierre terminée par
une boule de fer , qui répondroit à un boulet diftant
de trois à quatre pouces , & fufpendu aux
chaînes naturellement électrifées que ce poids feroit
defcendre. On prétend que l'expérience étant
ainfi préparée dans l'enceinte d'une grande ville ,
on en verroit naître un effet heureux fous le pre-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
mier orage qui menaceroit l'atmosphère . La matière
électrique des nuages , réunie au tour de la
fommité de la pyramide , offriroit , avant de s'étein
re , & fans explosion , un fpectacle brillant
qui changeroit en fête ce que la nature a de plus
effrayant. Il n'eft pas indifférent d'annoncer aux
Nations éclairées une idée qu'on fera ,fans doute,
tenté d'éprouver dans d'autres climats , & qui , fi
elle avoit du fuccès , foumettroit à l'induſtrie humaine
le phénomène le plus terrible , dont les fçavans
admirent & redoutent les effets , & dont ils
ont peine à concevoir la cauſe .
On dit que l'armiftice fur mer entre les Ruffles
& les Turcs a été figné , le 13 Juillet ; mais on
ignore files ratifications de part & d'autre ont été
expédiées , & dans quel tems elles feront ratifiées .
Si cet armiftice avoit le même terme que celui
qu'on fixe au 21 Septembre , pour la fufpenfion
des hoftilités fur terre , il en refulteroit une convention
de fi courte durée , qu'elle deviendroit illufoire
; mais on étend jufqu'au mois de Novembre
les effets qu'elle doit avoir. Les mêmes avis
font envifager la liberté du commerce & de la navigation
Rufles fur le Pont-Euxin , comme nulle ,
fi certe faveur de la Porte n'eft accompagnée de
l'indépendance de la Crimée. La raison qu'on en
donne , c'eft que cette grande baye , fujette aux
tempêtes & aux plus grandes difficultés de la navigation
feroit le tombeau des équipages Ruffes ,
files Tartares leur refufoient un afyle & des fecours
dans leurs ports & fur leurs côtes .
Des lettres du Levant , en date du 3 Août , annoncent
que la pefte a ceffé à Conftantinople , à
Smyrne & à Alep , & que les hoftilités par mer entre
les Rufles & lesTurcs font fufpendues . On croit
que cet armistice maritime durera juſqu'au mois
OCTOBRE . 1772. 201
de Novembre. Pendant ce tems , la navigation ne
fera point troublée dans les mers du Levant où les
Pirates s'autorifoient du pavillon Rufle
cer leurs brigandages .
pour exer-
De Stockolm , le 28 Août 1772.
Le premier ufage que Sa Majefté a fait de fon
autorité a été de difpofer du gouvernement de Po
méranie en faveur de la Reine fa mère. Sa Majefté
a dépêché un courier à cette Princefle pour l'en
prévenir , & lui dit dans fa lettre . « Je ne vous parlerai
pas de ce que vous avez à faire pour le
* bonheur de nos Peuples ; c'eſt de vous que je
»voudrois l'apprendre. »
Les Princes Charles & Fréderic commandent ,
le premier en Scanie & dans le Bleking , & le fecond
, dans l'Oftrogothie .
Le Chambellan Von Eflen s'eft préfenté , avanthier
, à Sa Majesté. Il l'a fuppliée d'agréer fon ferment
, & de lui permettre de faire fon fervice auprès
de fa perfonne. Le Roi lui a accordé fa demande
, à l'exception de la preftation du ferment.
« J'aime mieux , lui a- t'il dit , votre parole ; elle
» me fuffit. »
Le 22 , après -midi , le Roi fit venir en fa préfence
les Sénateurs détenus dans leur chambre depuis
le 19. Ils n'étoient que dix ; fçavoir , le baron
de Duben , préfident de la chancellerie ; le
comte de Ka'ling , le baron de Funck , le comte
de Walwick , le baron de Ribbing , le baron de
Wrangel , l'amiral Falkengreen , le baron de Spare
, le fieur Arnel & le baron de Falkenberg , vicepréfident
de la chancellerie ; les autres , fçavoir ,
le comte de Lieven , le comte de Horn , le baron de
Reuterholm , le comte de Schwerin , le comte de
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
Sinclair & le baron Erenkrona fe trouvoient abfens
par congé. On fit aux fénateurs préfens la
lecture de la forme du gouvernement que les Etats
affemblés avoient reçue la veille , & qu'ils avoient
juré d'observer. Enfuite ils prêterent de nouveau
ferment , & Sa Majesté les congédia , en leur permettant
de fe retirer où ils voudroient , & en les
aflurant qu'ils jouiroient de toute fûreté & prorection
, pourvu qu'ils fe tinffent tranquilles. Le
foir , ils reçurent une décharge honorable de leurs
emplois.
Le même jour , le Roi reçut des nouvelles des
Princes fes frères ; ils l'afluroient des bonnes difpofitions
des peuples dans les provinces qui leur
font confiées . Le Prince Frédéric informoit Sa
Majefté que , s'étant préfenté à Linkoping , capitale
de l'Oftrogothie , la bourgeoifie s'étoit empreffée
de lui marquer fon refpect , en lui donnant
une garde , qu'il avoit auffi - tôt aflemblé le magiftrat
, ainfi que la bourgeoisie , & leur avoit lu la
lettre du Roi ; que tous avoient reçu avec foumiffion
& avec joie les ordres de Sa Majeſté , &
avoient prêté un nouveau ferment de fidélité ; &
que les officiers du régiment d'infanterie de la
province s'y étoient conformés , à l'exception du
lieutenant - colonel feul qui avoit été mis aux arrêts.
Les nouvelles arrivées des provinces du Nord
annonçoient par- tout le même empreement & la
même foumiflion . Il vint un courier dépêché par le
Feld Maréchal Comte Axel Ferfen , pour apporter
les affurances de fon zèle & de fa fidélité . Sa lettre
portoit que , Sa Majesté voulant bien lui laifler le
choix de revenir à Stockolm ou de fe rendre auprès
de Son Alteffe Royale le Prince Frédéric , il
OCTOBRE . 1772 . 203
Prenoit ce dernier parti qu'il jugeoit le plus conve
nable aux circonftances .
Prefque tous ceux dont il avoit été indifpenfable
de s'affurer , ont été mis en liberté.
Le 23 , le Roi , fuivi de fa Cour , fe rendit , à
pied , à l'églife de St Nicolas , paroifle du château.
Sa Majefté y entendit le Service Divin , après lequel
on chanta , au bruit de plufieurs falves d'ar
tillerie , le Te Deum, en actions de graces du recouvrement
de la vraie liberté. Lorfque Sa Majefté
fut de retour au château , Elle adinit les Am .
bafladeurs , les Miniftres Etrangers & la Nobletle
de l'un & de l'autre fexe à l'honneur de lui faite
leur cour. Elle dîna enfuite à ſon grand couvert.
Le Roi a travaillé , tous les jours , avec les Orateurs
des différens Ordres , pour préparer les affaires
qui doivent être terminées avant la féparation
de la Diéte . Aujourd'hui , Sa Majesté a aflemblé
les Etats dans la grand'falle de fon château , &
leur a propofé les objets fur lefquels ils doivent
délibérer fans perdre de tems , afin qu'on puifle
bientôt les féparer.
Les Sénateurs qui fe trouvent à Stockolm ont
prêté le ferment que leur place exige.
Le Roi aflembla les Etats le 25. Lorfque Sa
Majesté fut entrée dans la falle & qu'Elle eut pris
place fur fon trône , Elle leur adrefla ce difcours
:
« Penétré de la plus vive reconnoiffance pour
"les bontés du Tout - Puillant , je m'adrefle à vous ,
aujourd'hui , avec la confiance & l'ancienne fim.
»plicité dont nos ancêtres nous ont donné l'exemple.
Après tant de fecoufles violentes , le calme
»a reparu parmi nous. Nous n'avons plus enta
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
»qu'un même but , le bien de la patrie . Il exige ,
ce bien , que nous féparions bientôt une affem-
»blée qui a déjà duré quatorze mois . Pour cet effet
, j'ai reftreint , autant que je l'ai pu , les pro-
"pofitions que j'ai à vous faire . Les befoins font
grands , mais ce font ceux du royaume. Si l'a-
»nion , fi une confiance mutuelle préſident à vos
» délibérations , vos réfolutions ne peuvent être
que juftes & falutaires . Je veillerai , de mon côté,
à l'économie , & ce que vous m'accorderez
fera employé uniquement pour le plus grand
Davantage de l'Etat. »
Enfuite on fit lecture des propofitions de Sa
Majefté , & les Etats fe féparèrent. Ces propofitions
contiennent en fubftance la demande du
don gratuit ordinaire pour les frais de l'enterrement
du feu Roi & pour ceux du couronnement
de fon fuccefleur ; la continuation des contributions
établies pour le fervice courant , & enfin
l'ordre de donner , avant quinze jours , leurs avis
fur l'état général des finances & fur les moyens de
les améliorer.
Les Ordics s'étant affemblés féparément dans
leurs chambres , le lendemain 26 , prirent en confidération
les propofitions émarées du trône , &
arrêtèrent que les députés à la Banque & à la Députation
Camérale, appellée Députation d'Etat, fe
réuniroient pour former le plan des contributions
ordinaires & extraordinaires , & pour donner leur
avis fur l'état des finances . Il fut enfuite propofé
& approuvé , par acclamation & par unanimité ,
de faire une grande députation à Sa Majesté pour
la remercier très - humblement du foin qu'Elle a
bien voulu prendre de préferver fa perfonne & la
patrie du danger qui la menaçoit. Le Maréchal de
OCTOBRE 1772. 205
la Diete eut ordre de fçavoir le jour & l'heure où
il conviendroit à Sa Majeſté de la recevoir.
L'Ordre Equeftre ayant arrêté de faire frapperà
fes frais une médaille pour confacrer la mémoire
de l'heureuſe révolution qui vient de rétablir
la vraie liberté , les autres Ordres , inftruits de
cette réfolution , ont envoyé des Députés à la Noblefle
pour la prier de confentir à ce que ce monument
ſe fît au nom & aux frais de tous les Ordres ;
ce qui a été approuvé .
Le 27 , la grande Députation, composée de cent
Nobles & de cinquante Membres de chacun des
autres Ordres , conduite par le Maréchal de la
Diete & par les Orateurs , le rendit au château , &
fat admife à l'audience du Roi . Le Maréchal porta
la parole .
On vient de publier une proclamation par laquelle
Sa Majefté invite fes fidèles Sujets à s'abftenir
déformais , dans leurs écrits & dans leurs converfations
, de ces dénominations odieufes qui
caractériſoient la divifion des efprits & la différence
des partis . telles que celle des Chapeaux &
des Bonnets.
Le 26 , le régiment des Gardes ayant pris les
armes , fe forma en bataille , fur la grande place
du Nord , & Sa Majefté reçut le ferment que ce
corps militaire à fait d'obéir à la nouvelle forme
du gouvernement.
Les nouvelles qu'on reçoit des provinces conti
nuent d'être très favorables ; par - tout le peuple
témoigne la fatisfaction la plus vive de l'heureux
événement qui a détruit une conftitution oppreffive.
Le Roi s'étant fait rendre compte de la manière
dont la juftice criminelle étoit adminiftrée dans
206 MERCURE DE FRANCE.
fon royaume , & ayant appris , avec autant de
douleur que de furprife , qu'il exiftoit un lieu , improprement
appellé la Chambre des Rofes , où les
criminels étoient appliqués à la torture , Sa Majef
té a ordonné à fon chancelier de juſtice de détruire
ce lieu , ne voulant pas laifler fubfiſter un monument
d'inhumanité auffi peu compatible avec la
vraie liberté. Elle a défendu l'ufage de la torture ,
par le motif qu'il eft contre la juftice & contre la
railon d'extorquer , par la force destourmens , à des
citoyens libres , l'aveu des crimes dont ils peuvent
être accufés ou prévenus .
Le 27 au foir , un officier, dépêché par le prince
Charles , apporta la nouvelle que toutes les troupes
de Scanie , infanterie & cavalerie , s'étant raf
femblées , avoient prêté ferment de fidélité au
Roi que le Prince s'étoit enfuite avancé vers
Chriftianstadt , dont les portes lui avoient été ouvertes
; que toute la province de Scanie étoit entièrement
foumife , & qu'il alloit marcher vers
Carlskrona , où il feroit plus à portée de veiller
fur la Smolande , la Blekinie & fur Be - Land.
De Rome , le 19 Août 1772 .
On a découvert dernièrement, dans une carrière
de Pozzolana , à près trente palmes fous terre ,
( la palme ou le pan à 9 pouces 2 lignes , ce qui revient
à d'aulnes de Paris ) & à la diftance d'environ
deux milles de la mer , vers Civita Vechia ,
une tête pétrifiée , d'une prodigieufe grandeur.
Elle reflemble beaucoup à celle d'un boeuf. Ily a
douze, palmes d'une corne à l'autre , trois depuis
les yeux jufqu'à l'infertion des cornes , & huit depuis
les yeux jufqu'au bout du mufeau . Le Père
Jacquier , qui a examiné cette tête monftrucafe ,
travaille à une differtation ( ur cet objet.
OCTOBRE . 1772 . 207
De Paris , le 21 Septembre 1772 .
En creufant des foflés dans la forêt des Crochères
, à une lieue d'Auxonne , on a découvert un
vafe de terre renfermant de petites pièces d'argent,
qui paroiffent être de la plus haute antiquité . On
voit d'un côté une figure de cheval avec des caractères
inconnus , & de l'autre , des attributs difficiles
à déterminer,
NOMINATIONS.
Le Comte d'Estaing , lieutenant général des armées
navales , chevalier des Ordres du Roi , à qui
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de la cham .
bre , eft nommé infpecteur général de la marine ,
&, en cette qualité , il a pris congé de Sa Majefté,
à qui il a eu l'honneur d'être préfenté par le fieur
de Boynes , fecrétaire d'état au département de la
marine.
·
Le Sieur Geoffroy , grand maître des eaux &
forêts de France , au département d'Alençon , ayant
été commis , par arrêt du confeil , pour remplir
les fonctions de la charge de grand maître des
eaux & forêts de Soiflons , à eu , le Acût , l'henneur
d'être préfenté au Roi en cette qualité.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fa chambre
au marquis de Noailles , ambaſladeut de Sa
Majefté auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies.
Sa Majefté a accordé l'abbaye de St Gildas de
Rhuis , Ordre de St Benoit , diocèſe de Vannes , à
Tévêque de Vannes , pour être réunie à fon diocèfe
; celle de St Nicolas d'Angers , même ordre ,
à l'abbé de Moftuejouls , premier aumônier de
Madame la Comtefle de Provence , & celle de St
208 MERCURE DE FRANCE.
Barthelemi de Noyon , ordre de St Auguftin , vacante
par la démiffion de l'évêque d'Uzès , à l'abbé
d'Allerey , vicaire- général de fon diocèle .
Le Roi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au Prince de Mafferano , Grand d'Espagne de
la première claffe , chevalier de la Toifon d'Or ,
capitaine des Gardes du Corps de Sa Majesté Catholique.
PRESENTATIONS.
Le 25 Août , fête de St Louis , le Duc de Tref
mes , Gouverneur de l'Ifle de France , a préſenté
au Roi , à l'iflue de la grand'mefle que le Corpsde-
Ville fait célébrer tous les ans , pour Sa Majeſté
, les Maire & Echevins de cette ville .
Le 30 Août , le Comte de Fuentes , Ambaſſadeur
d'Espagne , eut une audience particulière du
Roi , dans laquelle il préfenta à Sa Majesté le
Prince de Mafferano , Grand d'Efpagne de la première
Clafle & Amb ffadeur de Sa Majesté Catho
lique à la Cour de Londres. Il fut conduit à cette
audience , ainfi qu'à celle de la Famille Royale ,
par le Sieur Tolofan , introducteur des Ambafladeurs.
Le même jour , le Corps de Ville de Paris fe
rendit à Versailles , ayant à fa tête le Maréchal
Duc de Briffac , gouverneur de Paris . Il eut audience
de Sa Majefté , à laquelle il eut l'honneur
d'être préfenté par le Duc de la Vrilliere , miniftre
& fecrétaire d'état ; il fut conduit par le Marquis
de Dreux , grand maître , & par le sieur de Watronville
, aide des cérémonies. Les Sieurs Sprotte
& Quatremère de l'Epine , nouveaux Echevins ,
prêtèrent le ferment dont le duc de la Vrillière fit
la lecture , ainfi que du fcrutin qui fut préſenté
OCTOBRE . 1772. 209
par le sieur Joly de Fleury , maître des requêtes .
Le Corps de Ville cut auffi l'honneur de rendre les
refpects à la Famille Royale.
Les Députés des Etats de Languedoc furent admis
, le lendemain , à l'audience du Roi , à qui ils
furent préfentés par le Comte de Maillebois , lieutenant-
général des armées de Sa Majefté , chevalier
de fes Ordres , premier lieutenant général de
la province , en l'abfence du Comte d'Eu , gou
verneur de cette province , & par le duc de la Vrillière
, miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le département
de la même province . Ils furent conduits
à cette audience par le marquis de Dreux ,
grand- maître , & par le Sieur de Watronville ,
aide des cérémonies. La députation étoit compofée
, pour le Clergé , de l'Evêque de St Pons , qui
porta la parole ; pour la Noblefle , du Marquis de
Banne d'Avejan ; pour le Tiers Etat , des Sieurs
Daru , ancien Capiroul de Toulouſe , & Vener ,
diocéfain d'Ade , & du Sieur de Joubert , fyndie
général de la province. La députation eut enfuite
audience de la Famille Royale,
La Comteffe de la Tour - d'Auvergne a eu l'honneur
d'être préfentée , le 29 Août , à Sa Majefté
pat Madame la Comtefle de Provence , en qualité
de Dame pour accompagner cette Princefle .
La Duchefle de Brancas - Villars à eu , le 30
Août , l'honneur d'être préfentée au Roi , ain
qu'à la Famille Royale , par la duchefle de Brancas
, douairière. Elle a pris le tabouret ce même
jour.
La Comteffe de Quélen a eu l'honneur d'être
préfentée par la ducheffe d'Aiguillon."
La Vicomtefle de Lambertye a eu l'honneur d'être
préfentée au Roi & à la Famille Royale par la
ducheffe de Caylus.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Noailles , ambafladeur du Roi
auprès des Etats Généraux des Provinces - Unies ,
a pris congé de Sa Majefté , ainfi que de la Famille
Royale , pour ſe rendre à fa deftination . Il a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi par le duc d'Aiguillon
, miniftre & fecrétaire d'état , ayant le département
des affaires étrangères.
Le Comte de Flavigny , maréchal des camps &
armées du Roi , commandeur de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , ci - devant miniſtre de Sa
Majesté à Liége , miniftre plénipotentiaire du Roi
auprès de l'Infant d'Espagne Duc de Parme, a pris
congé , le 13 Septembre , de Sa Majesté , ainfi que
de la Famille Royale , pour ſe rendre à la deftination.
Il a eu l'honneur d'être préfenté an Roi par
le duc d'Aiguillon .
MARIAGES.
Sa Majefté, ainfi que la Famille Royale, a fignè,
le 30 Août , le contrat de mariage du Vicomte de
Lamberty avec Demoifelle de Redon.
Le Roi & la Famille Royale fignèrent, le 6 Septembre
, le contrat de mariage du Vicomte de Bafchy
, du Cayla , capitaine- aide -major du régiment
de Bourbon , cavalerie , avec Demoiselle de Jaucourt.
Armand Jean- François- Charles l'Escalopier a
époulé , le 20 Juin 1772 , Dlle Marie- Madelaine-
Sulpice du Pleffis , dans la chapelle du château du
Pleffis fur St Just .
Le mari eft fils d'Armand Jean- François - Charles
l'Efcalopier , fils de Gafpard- Charles l'Efcalopier
, qui a été confeiller au parlement , maître
des requêtes , intendant de Montauban , puis de
Tours, aujourd'hui confeiller d'état depuis 1766 ,
OCTOBRE. 1772 .
211
Seigneur de Liancourt , Cremery & autres lieux.
Sa mère eft Anne Leclerc de Louaville .
Il eft neveu de Charles - Armand l'Escalopier
de Nourard , d'abord avocat- général & préfident
du grand confeil , aujourd'hui maître des requêtes.
Et de Charles - François Marquis de l'Escalopier ,
chevalier de St Louis , ancien capitaine dans le
régiment Royal- Cravate , qui a époulé Marie-
Anne de Paris la Broffe.
Son frère N. I'Escalopier , chevalier de Malthe,
faifant actuellement fes caravanes.
Sa foeur , Dame , N... l'Escalopier , eft mariée
au marquis Dufrelnai.
Son autre foeur , Dame , N ... l'Escalopier, eft
Chanoineße d'Alix .
La Maiſon de l'Eſcalopier vient de la Maiſon
de l'Eſcal en Italie , qui eft très-ancienne .
L'époule eft fille de Robert- Sulpice , reçu préfident
de la Cour des Monnoies le 3 Mars 1738 ,
honoraire , du 24 Février 1769 ; Seigneur du Plef
fis , Quincampoix , Boucheviller , Coivrel &
Grandpré.
Sa mère eft N... le Bégue , d'une ancienne
famille de Beauvais . ( défunte. )
Elle eft niéce d'André -Louis- Sulpice d'Albert ,
reçu conſeiller au châtelet en 1743 , puis préfident
en la cour des monnoies en 1767.
Et de Dile Barbe- Sulpice.
La famille Sulpice eft originaire de Touraine ,
où elle éroit très - anciennement établie , & a été
totalement ruinée & difperfée dans les tems des
guerres civiles : une branche a paflé en Espagne
& y fubfifte encore. L'autre eft restée en France ,
dont eft illu Robert Sulpice , père de MM . Sulpice
d'aujourd'hui , pourvu d'une charge de contrôleur
ordinaire des guerres en 1688 , & de la
212 MERCURE DE FRANCE.
charge de contrôleur général des décimes du Cler
gé de France en 1694 , décédé en 1726 .
Il a époulé Damoiselle Marie - Louiſe Serille ,
d'une ancienne famille de Picardie.
NAISSANCES.
La Princefle Guillelmine de Prufle , époule du
Prince de Naffau , Stathouder - Général des Provinces
Unies , accoucha heureuſement d'un fils , le 24
Août.
La Marquife de Chamborant eft accouchée
d'une fille le 27 Août.
<
MORT S.
Marie-Aglaé de Cochard de Chaftenøye , épou
fe de Claude - Stanislas le Tonnelier de Breteuil .
vicomte de Breteuil , brigadier des armées du Roi,
chevalier de l'Ordre royal & militaire de St Louis.
eft morte à Paris , le 26 Août , dans la vingtième
année de fon âge.
Marie de Thomaffin de Peinier , abbeſſe d'Hières
, diocèſe de Toulon , eft morte dans fon abbaye
, le 26 Août.
Frère Emmanuel Philippe de Brune , chevalier
de l'Ordre de St Jean de Jérufalem , commandeur
de Villedieu en Drugefin , eft mort à Gand , le 30
Août , dans la quatre- vingt- quatrième année de
Lon âge.
Marie - Françoise de Villemontée , veuve de
Paul Comte de Viry , des comtes de Viry en Savoie
, premier Baron du Genevois , eft morte , lc
mois dernier , dans fes Terres en Bourbonnois , à
l'âge de cinquante- un ans.
OCTOBRE. 1772. 213
André l'Evefque , Sieur de la Goutière , ancien
capitaine de frégate , né à Grandville , qui eut la
jambe emportée d'un boulet de canon , en 1694 ,
eft mort , le 5 Septembre , à St Malo , dans la cent
quatrième année de fon âge.
La Comtefle de Canillac a eu l'honneur d'être
préfentée au Roi , le 15 Septembre , par la Ducheffe
de Bourbon , en qualité de Dame pour accompagner
cette Princefle.
Anne- Claudine Rochefort - Dally de St Point ,
époufe du Comte de Balincourt , maréchal des
camps & armées du Roi , eft morte , à Paris , le
10 Septembre , dans la quarante- feptième année
de fon âge.
LOTERIES.
Le cent quarantième tirage de la Loterie de
l'hôtel de ville s'eft fait , le 24 Août , en la
maniere accoutumée . Le lot de cinquante mille
livres eft échu au No. 47611. Celui de vingt mille
livres au No. 53622 , & les deux de dix mille aux
numéros 43707 & 54992.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 5 Septembre . Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 2 , 74 , 51 , 38 , 61. Le pros
shain tirage fe fera les Octobre.
214 MERCURE DE FRANCE .
FAUTES à corriger.
Dans le volume du mois d'Août dernier on a
dit , page 209 , le fieur Maréchal , propriétaire de
la Baronie de Courlet , il faut dire , dans la Baronie
, &c.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Suite de l'Eté , chant fecond du poëme des
Saifons , imitation libre de Thompson , ibid.
Moralité ,
Le Lion juge ,
Les dangers d'une mauvaife éducation ,
Le Philofophe cultivateur , ode ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
I2
ibid.
14
53
67
68
71
73
Journal d'un voyage au tour du Monde , ibid.
Traite du Rakitis ,
Voyage au tour du Monde ,
Théorie nouvelle fur les maladies cancéreufes
,
La Gamologie ,
Le Poëte malheureux par M. Gilbert ,
87
88
94
100
107
OCTOBRE . 1772 . 215
La Henriade de M de Voltaire ,
Panégyrique de St Louis , Roi de France ,
Encyclopédie littéraire ,
Tableau annuel des progrès de la phyfique ,
de l'hiftoire naturelle & des arts ,
Obfervation fur un paflage du Ventriloque
ou l'Engaftrimythe ,
ACADÉMIES ,
SPECTACLES , Opéra ,
Comédie françoiſe ,
Comédie italienne ,
ARTS , Gravures ,
Mufique ,
115
125.
136
Lettre à l'Auteur du Mercure concernant la
nouvelle ordonnance des Hôpitaux militaires
,
Lettre de M. le Marquis de ** à M. de L** ,
140
143
144
148
153
154
157
162
164
fur l'Hydrofcope , 166
Lettre de M. de la Harpe , 170
Ecole de mathématiques & de deffin , 171
Cours d'inftructions , 174
-De langue angloife , 176
De mathématiques , 177
216 MERCURE DE FRANCE.
Lettre à M. Leroi , fur la poudre d'Ailhaut ,
Lettre du Frère Côme à M. Mertrud ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations,
Préfentations ,
Mariages ,
Naiflances,
Morts ,
Loteries ,
180
187
184
193
196
267
208
210
212
ibid.
213
'AI
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
premier vol. du Mercure du mois d'Octobre 1772,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 30 Septembre 1772.
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1772 .
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
Nouveautés chez le même Libraire
FABLES orientales , comédies , poëfies &
oeuvres diverfes , par M. Bret , 3 vol. in-
8°. brochés ,
3 liv. La Henriade de M. de Voltaire , en vers latins
& françois , 1772 , in - 8 °. br . 2 l . 1o f.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les
enfans contrefaits , in - 8 °. br. avec fig . 41 .
Effais de philofophie & de morale , volume
grand in- 8 °. br. 4 liv .
Les Mufes Grecques ou traductions en vers
du Plutus, comédie d'Ariſtophane, d'Anacréon
, Sapho, Mofchus , & c . in- 8°. br. 1 l. 16ſ.
Les Nuits Parifiennes , 2 parties in - 8° .
nouv . édition , broch . 3 liv.
Les Odes pythiques de Pindare , traduites
par M. Chabanon , avec le texte grec ,
in-8°. broché , s liv.
Le Philofophe férieux , hift. comique , br . 1 1. 4 l.
Du Luxe , broché , 12 f
Traité fur l'Equitation & Traité de la
cavalerie de Xenophon , in-8 ° . br. 1 1. 10 f.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV , & c . in - fol.´avec planches ,
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Mémoires fur les objets les plus importans de
l'Architecture , in - 4° . avec figures, rel. en
carton ,
Les Caracteres modernes , 2 vol . br.
12 1.
31.
Maximes de guerre du C. de Kevenhuller , 1 1. 10 .
Airs choifis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoifes ,
361
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE , 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LETTRE de Cain , après fon crime ,
Méhala , fon épouse.
Iz eft Left donc des remords qui pourfuivent le crime!
O de tous mes tranfports déplorable victime ,
O malheureux Abel , ô mon frère ! pourquoi
Ton fang s'élève - t-il encore contre moi ?
Tout retrace à mes yeux mon crime & ma misère
:
Tout me peint le moment où mon malheureux
frère....
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Spectacle affreux du fang ! ... O mystère d'horreur
Que ne peux- tu refter dans le fond de mon coeur ?
Sans mon forfait , Hélas ! .. j'aurois mon in
nocence ;
Mais , pour mieux me punir , Dieu m'ôte l'eſpérance.
Que l'Univers entier , faifi d'un jufte effroi ,
S'indigne à mon nom feul & s'arme contre moi ;
Je ne me plaindrai point : que ce Dieu que j'at
teſte
Lance fur moi les traits de fon courroux funefte ,
Qu'il tonne ; plus heureux Caïn au rang des
morts ,
N'aura plus à fouffrir la honte & les remords.
Les remords... malheureux ! ... devois - je les
connoîtte?
Otoi , qui de bienfaits daignas combler mon être ,
Toi , dont le bras puiffant s'étend für l'Univers ,
Qui d'un fouffle créas & la terre & les mers ;
Toi , qui m'avoisformé pour un plus noble ufage
,
Dieujufte , le peut - il ? Cain eft ton ouvrage ;
Et Caïn , criminel , avili pour jamais ,
N'a payé tes bontés que du prix des forfaits !
Errant , abandonné , fugitif & coupable...
Ainfi ton trifte époux de fon fort déplorable
OCTOBRE. 1772 . 7
Expofe à tes regards le tableau douloureux .
Pardonne , ô Méhala ! daigne y fixer les yeux .
S'il fe pouvoit ; hélas ! .efpoir trop plein de char
mes ! ..
Eh bien oui , Méhala , baigne- le de tes larmes ,
Efface de tes pleurs ces traits ... ils font affreux ;
Ma main les a tracés , mon coeur eft avec eux...
Tu dois t'en fouvenir : quand , rempli de ta
flamme ,
Au feu de tes regards livrant toute mon ame ,
Portant cette ame pure aux piés de nos autels ,
J'unis mon fort au tien par des noeuds folemnels ,
J'ignorois , tu le fais , le meurtre & le parjure.
L'orgueil feul dans mon coeur étouffa la nature .
Ah ! plutôt , Méhala , rappelle -toi ce jour
Où Cain , couronné des rofes de l'amour ,
Dans le fond d'un òofquet fouriant à tes charmes ,
Te prefloit fur fon fein , te baignoit de ces larmes
Que l'amour fortuné verſe au fein des plaiſirs ,
Que ton coeur partageoit , qu'avouoient tes foupirs...
Peins-toi Caïn heureux , Caïn fimple & fincère..
Epoux tendre & foumis , ne cherchant qu'à te
plaire ,
Tu l'as vu le premier pleurer fur tes douleurs.
D'une main careflante il effuyoit tes pleurs ,
Quand du Ciel irrité l'arrêt irrévocable
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Sur un fein innocent puniffoit le coupable ,
En partageant tes maux , je fus les adoucir :
Autant & plus que toi , tes yeux m'ont vu ſouffrir
:
Tu m'as vu condamnant une ardeur téméraire ,
Defirer tour à- tour & craindre d'être père.
Père , époux , titres faints ! qu'êtes - vous devenus?
Dans mon coeur déchiré n'exiſteriez - vous plus ?
Revenez , diffipez mon trouble & ma trifteffe.
Et toi , qui pus m'aimer , au nom
drefle ,
dé ma
ten-
Au nom de tes baifers prodigués tant de fois ,
Au nom de ton époux , daigne entendre ſa voix :
En plaignant mes malheurs , adoucis ma misère."
L'amour eft complaiſant , voilà ſon caractère .
Je m'égare , infenfé ! Cain qu'exiges - tu ??
Eh! que font tes malheurs aux yeux de la vertu ?
Eft-ce à toi de fouiller de ton haleine impure
L'air que refpire ailleurs l'innocente hature ?
Rejette loin de toi de téméraires voeux ;
Tu veux intérefler , & n'es pas vertueux !
Ne crains rien , Méhala , ne crains rien pour ta
gloire.
Je porte feul le poids d'une action fi noire.
Je vais en retracer le fatal fouvenir :
C'eft un tourment de plus dont je dois me punir...
vous que Dieu promit à la nature entière ,
OCTOBRE . 1772.
Vous qui , d'un pôle à l'autre , habiterez la terre ,
Defcendans de Caïn , déplorez fon erreur :
Vous apprendrez par lui qu'il eft un Dieu vengeur.
Les ombres de la nuit faifoient place à l'aurore :
Déjà l'azur naiffant dont le Ciel fe colore
Brille en fe balançant dans le vague des airs :
Les oifeaux , dans les bois , commencent leurs con
certs ,
Lorfqu'un jeune berger fort d'un prochain bocage.
De l'aimable vertu c'eft la plus douce image ;
Dans les yeux fatisfaits font la paix , l'a candeur ;
Et fon front réfléchit le calme du bonheur.
Au Dieu de l'Univers il vient pour rendre hommage.
Soudain , fur un autel couronné de feuillage ,
Ses innocentes mains dépofent fes préfens :
Il apporte un coeur pur avec les fruits des champs.
Son ame pour fon Dieu s'épanouit , s'anime.
Bientôt le feu facré conſume la victime ;
L'encens fume : emporté fur l'aîle des zéphirs ,
Il monte vers le Ciel qu'ont touché ſes ſoupirs ,
<< Dieu tout- puiflant , dit - il , exauce ma prière ;
Tes graces , tes bontés , répands - les fur mon
» frère.
ל כ »Qu'il connoifle le prix de la tendre amitié,
Ces deuces paflions d'amour & de pitié :
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
30 Que fon coeur , jeune encor , te doive un nouvel
» être !
» Il fut créé par toi ; qu'il fache te connoître ;
» Qu'il fache t'adorer ! je n'attends rien de plus ;
» Tous mes voeux font remplis , s'il chérit les
vertus . »
Les yeux baignés de pleurs que verſoit ſa tendrefle
,
Plein d'amour pour fon Dieu , plein d'une fainte
ivrefle ,
Il proféroit ces mots , profterné fur l'autel.
J'approche... quel objet ! .. je reconnois Abel :
C'eft lui.. lui , que pourfuit mon infolente rage ! ..
Il prie encor pour moi , quand c'eſt moi qui l'outrage.
Que dis je ? Abel .. Abel vient de me pardonners
Je lui fuis cher encore.. & vais l'aflaffiner .
Comment , ô Méhala , pourrai-je à ta mémoire
Tracer de mes forfaits l'abominable hiftoire ?
Comment de mes fureurs t'expliquer les tranfports
? ..
Va , je t'apprendrai tout ; je connois les remords :
Je prendrai leurs pinceaux , & je peindrai le crime.
Je veux te faire errer dans le fond de l'abyme
Où l'enfer en courroux précipita mon coeur.
Frémis , plains ton époux ; & connois fa fureur.
Abel , je te l'ai dit , d'un coeur pur & fincère
OCTOBRE. 1772 . II
Prioit pour moi le Dieu qui lance le tonnerre .
Je m'avance , il me voit , il fe lève ; & foudain
Il vole dans mes bras , fe jette dans mon fein ,
M'embrasle , & , m'appellant du tendre nom de
frère ,
Il baigne de les pleurs cette main meurtrière
Quibientôt homicide & teinte de fon fang ,
Pour prix de les vertus , va lui percer le flanc !
« O mon frère , ô Caïn , quelle grace imprévue
T'amène vers Abel , te préfente à la vue ?
ל כ »Jouràjamaisheureux,tropfortunésmomens
»Où Caïn s'abandonne à mes embraflemens ,
» Coulez plus lentement , vous voyez ma victoi-
>3>0 re!
»Tu revois , ô vertu ! ton triomphe & ma gloire :
»Tu reflerres les noeuds d'une fainte union.
L'amitié... qu'il eft doux de proférer ce nom !
» Ah ! qu'il foit dans ton coeur , comme il eft dans
» ma bouche.
» Cher Caïn , par ma voix
que l'amitié te touche ! 32
» Abel te devra tout ; fi tu lui rends ton coeur ;
» Abel te devra tout , tout jufqu'à ton bonheur . »
A de plus grands tranfports fon zèle l'abandonne
;
Rien ne peut l'arrêter, lorfque fon coeur ordonne :
Il fe jette à mes pieds ... ô fouvenir affreux ! ..
Je faifis cet inftant , & mon bras furieux...
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE.
Je ne puis achever ce récit trop funefte.
Le crime eft confommé ; le remords feul me refte.
Frappé de mille coups , Abel tombe mourant ;
Puis, levant vers le Ciel un regard languiffant ,
« Mon Dieu , s'écria- t'il ! tu fais fi je t'honore ;
Pour la dernière fois fouffre que je t'implore :
» Si les infortunés ont droit à tes faveurs ,
» Excufe de Cain les fatales erreurs.
"Qu'il abhorre fon crime ; il eft involontaire..
ox
Venge-toi fur Abel ;mais pardonne à fon frère,»
Bientôt un froid mortel s'empare de fon coeur :
Il n'eft plus de fon front la livide pâleur
M'annonce de fa mort le funeſte préſage.
Ah ! Caïn, qu'as tu fait ; & quelle horrible image !
Comment avoit- il pu mériter ton courroux ?
Ton frère... le voilà déchiré par tes coups !
Ofe encor contempler ce tranquille vilage.
Ton frère aflaffiné ! c'eſt donc là ton ouvrage..
Voilà ce même Abel dont tu voulois le fang :
Eh bien , approche , monftre , il coule de for
flanc.
Son fang, tu l'as : bois le... qu'il fuffife à ta
rage !
Puifle-t-il l'aflouvir ! mais quel nouvel outrage ?
Hélas ! Abel eft mort , en prononçant mon nom ;
Et fon dernier foupir fut celui du pardon.
OCTOBRE . 1772 . 13
Quoi ! le pardon pour moi !. meurtrier de mon
frère ,
Vil inftrument du crime , en horreur à la terre ,
J'irois traîner mes jours dans la honte & l'effroi ;
Et l'image d'Abel fanglante devant moi ,
Secondant de fon Dieu le courroux légitime ,
Viendroit à chaque inftant me reprocher men
crime ?
Moi ! je verrois toujours mon frère affaffiné ,
Se reprochant encor de m'avoir pardonné ,
Au fein de mon repos , excitant la tempête ,
Sous un Ciel embrafé qui gronde fur ma tête ,
Promener les erreurs de mon trifte fommeil ;
Et , pour mieux me punir , prolongeant mon reveil
,
Traîner mes pas tremblans au bord des précipices
;
Et là ,me préfentant toutes mes injuſtices ,
Mes haines , mes fureurs , mon forfait & fa mort ,
Me pouffer dans l'abîme où gémit le remord ?
Mais quels objets affreux ! fous d'épaiffes ténè
bres
Le Ciel eft obfcurci de nuages funèbres .
La terre , fous mes pas , ouvre de toutes parts
D'effroyables cachots à mes triftes regards.
Les élemens rivaux fe déclarent la guerre ,
La nature frémit fous l'éclat du tonnerre ;
Et l'onde épouvantée , en franchiffant les borde,
14
MERCURE
DE FRANCE
.
Dans fes flors teints de fang roule un monceau de
morts.
A travers ces horreurs qu'un froid filence augmente
,
A mes yeux effrayés un fpectre le préfente.
Sur fon front décharné font écrits les remords.
Mille ferpens affreux embraflent tout fon corps ,
Et jufques dans fes Aancs augmentant ſon martyre
,
Lui difputent fon coeur que lui- même il déchire.
Dans fa fanglante main étincelle un poignard :
Le crime en traits de fang le peint dans fon regard.
Il m'a fixé……. grand Dieu ! conferve ton ouvrage;
Ecarte loin de moi cette terrible image. . .
Vains difcours ! dans mon fein il fouffle fa fureur.
La rage des enfers a paflé dans mon coeur...
Mais quel fon vient frapper mon oreille craintive
?
Qu'entends je ? qu'ai -je vu ? c'eſt ſon ombre plaintive.
Oui : c'est l'ombre d'Abel . O frère infortuné !
Pour être ton bourreau , fus- je donc deſtiné !
Quand des mains du Très - Haut Caïn reçut la vie ,
Fût-ce pour te l'ôter par une perfidie ?
Ombre facrée , hélas ! prends pitié de mes maux;
Rends à mes fens troublés le calme & le repos.
Qu'ai -je dit ? ah Caïn , la voix du fang murmure,
OCTOBRE. 1772 .
15
Celle par tes fouhaits d'outrager la nature .
Un voeu fi téméraire eft un nouveau forfait.
Que te faut- il de plus ? n'as - tu pas allez fait ?
Vois ce corps tout fanglant , vois ce fang qui s'élance
;
Il fume encore : eh bien ! il demande vengeance :
Il l'obtiendra. Mais , Ciel ... il a tout obtenu .
Amitié , complaifance , honneur , devoir, vertu ,
Tout eft facrifié. Trop funefte juftice !
Pourquoi ne faut- il pas que l'aflaflin périfle ?
Pourquoi le feul Cain.. vains & coupables
voeux !
Mon fang , puifque je vis , eft-il ſi précieux ?
Fuyons ce lieu d'horreur. Sous un Ciel plus
propice ,
Il eft peut-être un Dieu qui fe venge & puniffe :
Peut- être plus heureux , au bout de l'Univers
Trouverai je un chemin qui me mène aux enfers .
Que ces affreux tableaux crayonnés par la rage,
De crimes , de fureur monstrueux aflemblage ,
Que ces traits , Méhala , par ton époux tracés ,
Dictés par fes remords , par fes pleurs effacés ,
Paiffent t'inftruire au moins de l'état de fon amc.
Qu'ils te faflent haïr cette naïve flamme ,
Que jadis dans tes yeux faifoit briller l'amour.
Eteints par les plaifirs , ils fe fermoient au jour ;
Mais quels momens hélas ! quand , frappant ta
paupière ,
16 MERCURE DE FRANCE .
Un baifer les rouvroit aux traits de la lumière !
Alors fur ton époux il erroient tendrement.
Ton époux... Ciel ! .. alors il étoit innocent.
Mais adieu pour toujours : fur un fol plus fauvage
,
Je remporte avec moi ma honte & ton image.
Voilà tout ce qui refte à ton fatal époux.
Peut-être encor le Ciel en fera- t- il jaloux ?
Peut-être... mais pourquoi dufoupçon qui m'agite
Hâter imprudemment la cruelle pourſuite?
Peut être aufli ce Ciel , touché de mes malheurs..
Mais non n'efpérons rien je connois fes fureurs.
Adieu donc. Si jamais , ô malheureuſe mère ,
Nos enfans étonnés te demandent un père ,
Dis-leur qu'il en fut un dont le coeur criminel
Inventa l'art honteux de détruire un mortel.
Apprends -leur mes remords ; peins bien l'horreus
du crime ;
Aux pieds de l'affaffin , préfente la victime ,
Et fi ce noir tableau les fait pâlir d'effroi ,
Ne ménage plus rien , acheve & nomme moi...
Sur-tout ne cache rien , Méhala ; fois fincère :
Dis -leur tout. Il leur faut une exemple ſévère .
Le crime fut affreux : ils en auront horreur.
Qu'ils fachent mes remords , le crime... mon.
malheur !
Alors d'un Dieu puiflant redoutant la colère ,
OCTOBRE. 1772 . 17
Ils s'aimeront toujours... mais ils plaindront leur
père.
Par M. Coftard , libraire.
* Cette pièce , imitée du poëme d'Abel pat
M. Gefner , a été imprimée en 1765 ; mais on la
donne ici avec beaucoup de changemens & de
corrections.
LA DOUBLE INCONSTANCE.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
ANGELIQUE , jeune veuve .
LISETTE , fa femme- de- chambre.
VALERE , amant d'Angelique.
DUBOIS , valet de Valère .
GERONTE , beau - père d'Angelique .
ERASTE , neveu de Géronte .
La fcène eft en province , dans la maison
d'Angelique.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGELIQUE , LISETTE , VALERE ,
DUBOIS .
VALER E.
Que je fuis inquiet , belle Angelique ! UE
que je fuis affligé ! Ce voyage précipité ,
18 MERCURE
DE FRANCE.
que je fuis obligé de faire , pourra être de
longue durée. Si vous faviez ce qu'il m'en
coûte , en ce moment, pour m'éloigner de
ce que j'ai de plus cher au monde !
ANGELIQUE . Ah ! Valère , fur le point
d'être unis pour jamais , faut- il nous féparer?
Que fais-je ? Vous allez à Paris , le
théâtre du beau monde ; je crains bien
que votre coeur ne m'échappe en ce pays,
où les femmes , dit- on , font fi attrayantes.
VALERE. Ne craignez rien , Madame ;
les femmes de Paris font attrayantes à la
vérité ; mais ont - elles une ame comme la
vôtre ? Vous même , raffurez - moi de grace
; j'ai appris que M. Geronte , votre
beau père , arrive ici avec un neveu qu'il
vous a deſtiné : jurez moi que vous n'écouterez
aucune propofition , & que vous
ne confentirez jamais à ce mariage.
ANGELIQUE. J'ignore les intentions de
mon beau père ; mais croyez - vous que
l'on change auffi aifément de réfolution ,
& que je puiffe écouter des propofitions
de mariage , avec un homme que je ne
connois pas?
VALERE. Excufez - moi , Madame , la
crainte & le crédit que M. Géronte a fur
votre efprit femblent autorifer une méOCTOBRE
. 1772. 19
fiance impardonnable , en toute autre circonftance
; cependant je pars avec cette
cruelle incertitude ; il le faut . Que je fuis
malheureux ! adieu , mon aimable Angelique
puiffé je , à mon retour, vous trou
ver toujours difpofée en ma faveur!
ANGELIQUE . Mais , Valère , ne pouvez-
vous abfolument différer ce voyage ?
VALERE. Que n'en fuis- je le maître ;
mais il eſt queſtion d'intérêts de famille ,
qui ne peuvent fe négliger un-inftant .
ANGELIQUE . Hélas ! que vais je deve
nir pendant votre abfence ?
VALERE . J'espère que vous voudrez
bien penfer quelquefois à un malheureux
qui ne ceffera de vous avoir préfente à
fon efprit.
ANGELIQUE . N'en doutez pas , & , pour
m'en occuper entièrement , je veux me
retirer à la campagne , & vais , de ce pas ,
tout arranger pour mon départ.
VALERE. Vous me rendez la vie , charmante
Angelique. Adieu , il ne dépendra
pas de moi que je ne revienne bientôt.
m'attacher inféparablement à vous .
Il lui baife la main , & ils fortent.
20 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE I I.
LISETTE , DUBOIS .
DUBOIS.
Eh bien ! Liſette , je pars auffi , moi ;
j'en fais tout chagrin ; car , tu le fçais ,
nous nous étions arrangés comme nos
maîtres .
LISETTE . En vérité vous autres hommes
, vous êtes bien infupportables ; on
compte faire une fin , fe marier , & puis
zefte ; un voyage dérange tout : ma foi ,
cela n'eſt pas plaiſant .
DUBOIS . Que veux tu ? les maîtres font
tout à leur tête : il faut céder au fort ;
mais auffi j'espère bien qu'à mon retour
je te trouverai toujours la même à mon
égard , & que rien ne s'oppofera plus à
ce que je n'offre à mon adorable , & mon
coeur & ma main .
LISETTE . Pour moi , je le fouhaite plos
que je ne l'espère ; car tu es un dangereux
coquin tu vas en conter à la première
foubrette de Paris , & ta Lifette , tu la
laifferas là comme une épingle , & tu lui
donneras fon congé.
DUBOIS . Ton congé ! que dis-tu ? regarde-
moi un peu.
OCTOBRE . 1772. 21
LISETTE . Eh bien ! quoi ? je te regarde
.
DUBOIS . Me prends -tu pour un papillon
, parce que je fuis de toutes couleurs?
LISETTE. Mais tu ne lui reflemble
mal.
pas
DUBOIS . Je crains bien plutôt quelque
faux bond de ta part. Vous autres femmes
- de- chambre , ce n'eft pas votre fort
que la conftance.
LISETTE . Eh bien , quand ce feroit
mon foible... mais , adieu , pars fans inquiétude
; il fera tems de t'affliger à ton
retour.
DUBOIS. Comment ?
LISETTE . Va , va , fois tranquille ;
grace à mon coeur , tu n'as rien à crain
dre .
DUBOIS . Adieu , ma charmante ; auffitôt
de retour ,
Aux pieds de ta grandeur j'établis ma fortune .
A propos : en partant , reçois ce gage de
ma fidélité. ( Il veut l'embraffer. )
LISETTE . Non , non : j'aime à m'acquiter
; & je ne pourrois peut- être pas te le
rendre. Adieu. ( Dubois fort . )
24 MERCURE DE FRANCE.
ne me fort pas de l'efprit ; fa fanté , fon
amour , que de raifons d'inquiétude &
d impatience !
LISETTE . Vous l'avouerai-je , Madame?
fon valet Dubois a pris fur moi le même
empire. Vos peines font les miennes.
Mabonne maîtreffe , jugez fi j'y fuis fenfible.
J'entends quelqu'un , c'eft M. Géronte.
SCÈNE V.
GÉRONTE , ERASTE , LISETTE ,
ANGELIQUE.
GERONTE . Bon jour , ma fille ; il y a
long tems que je ne vous ai vue ! Cette
maifon , quelque intérêt que je prenne à
ce qui vous regarde , je n'y rentre jamais
fans peine, depuis la perte que nous avons
faite ; je le vois , cette perte vous afflige
encore ; auffi eft- ce pour vous la faire ou
blier entièrement que vous me voyez ici .
ANGELIQUE. Ah ! Monfieur , ne me
rappelez pas un malheur auffi cruel , que
je tâche envain d'oublier , & que vos bontés
me rendent encore plus fenfible.
GÉRONTE . Je vous autois prévenu , ma
fille , & de mon voyage & de fon objet ,
fi
OCTOBRE . 1772 . 25
-
fi je n'euffe pas craint vos réflexions . J'ai
voulu ne pas vous y livrer , en ne vous
communiquant mon projet que lorfque je
pourrois venir moi même en folliciter
l'exécution . J'ai donc penfé , & cela dès
l'inftant que j'eus le malheur de perdre
mon pauvre fils , que vous étiez trop jeune
encore pour refter veuve ; que vos
biens demandant quelqu'un pour y veiller
& les faire valoir , il falloit néceſſairement
vous matier ; & , à cet effet , j'ai
trouvé un parti qui me paroît convenable
, & que je viens vous propofer .
ANGELIQUE . De quoi me parlez - vous ,
Monfieur ? Je l'ai juré , je ne me remarierai
jamais.
GÉRONTE. C'est mon neveu , ma fille ;
voilà le parti que je vous préfente . Rappelez
vous mon fils : c'eft un autre luimême
; je ne puis vous en parler plus.
avantageufement .
LISETTE , bas à Angelique . En effet ,
Madame ; mais regardez , c'eft à s'y méprendre.
ANGELIQUE . Que de bontés , Monheur,
& que je les mérite peu , puifque je ne
puis y répondre ! Difpenfez- moi de vous
détailler mes raifons , j'en ai trop à vous
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
oppofer ; ce n'est pas cependant que M.
votre neveu ne me paroiffe avoir toutes
les qualités pour rendre une femme heureuſe
.
ERASTE . Vous me flattez beaucoup ,
Madame , & quand pour cela je n'aurois
pas toutes les difpofitions d'un galant
homme , votre vue feule les feroit naître.
LISETTE , bas à Angelique. Il eft charmant
Madame ; vos affaires feront en
bonne main .
GERONTE . Oh là ! mes enfans , je vous
laiffe ; il faut fe connoître avant que de
s'aimer. A dieu , je fors pour un inſtant ;
jufqu'au revoir.
ANGELIQUE , à Géronte. Vous voudrez
bien , Monfieur , ne pas prendre de logement
ailleurs que chez moi ?
GERONTE. Volontiers , ma fille ; mais
La circonftance permetmon
neveu ....
elle ....
ANGELIQUE . Il ne vous quittera pas ,
Monfieur. Avec vous il n'y aura rien jamais
que d'honnête . Lifette , conduifez
mon père dans fon appartement .
OCTOBRE . 1772. 25
fi je n'euffe pas craint vos réflexions . J'ai
voulu ne pas vous y livrer , en ne vous
communiquant mon projet que lorfque je
pourrois venir moi - même en folliciter
l'exécution . J'ai donc penfé , & cela dès
l'inftant que j'eus le malheur de perdre
mon pauvre fils , que vous étiez trop jeune
encore pour refter veuve ; que vos
biens demandant quelqu'un pour y veiller
& les faire valoir , il falloit néceſſairement
vous matier ; & , à cet effet , j'ai
trouvé un parti qui me paroît convenable
, & que je viens vous propoſer .
ANGELIQUE. De quoi me parlez - vous ,
Monfieur ? Je l'ai juré , je ne me remarierai
jamais.
GÉRONTE. C'eft mon neveu , ma fille ;
voilà le parti que je vous préfente. Rappelez
vous mon fils : c'eſt un autre luimême;
je ne puis vous en parler plus.
avantageufement.
LISETTE , bas à Angelique. En effet ,
Madame ; mais regardez , c'eſt à s'y méprendre
.
ANGELIQUE . Que de bontés, Monfieur ,
& que je les mérite peu , puifque je ne
puis y répondre ! Difpenfez- moi de vous
détailler mes raifons , j'en ai trop à vous
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
oppofer ; ce n'eft pas cependant que M.
votre neveu ne me paroiſſe avoir toutes
les qualités pour rendre une femme heureuſe
.
ERASTE . Vous me flattez beaucoup ,
Madame , & quand pour cela je n'aurois
pas toutes les difpofitions d'un galant
homme , votre vue feule les feroit naître.
LISETTE , bas à Angelique. Il eſt charmant
Madame ; vos affaires feront en
bonne main .
GERONTE . Oh là ! mes enfans , je vous
laiffe ; il faut ſe connoître avant que de
s'aimer. A dieu , je fors pour un inſtant ;
jufqu'au revoir.
ANGELIQUE , à Géronte. Vous voudrez
bien , Monfieur , ne pas prendre de logement
ailleurs que chez moi ?
GÉRONTE. Volontiers , ma fille ; mais
mon neveu …….. La circonftance permetelle....
ANGELIQUE. Il ne vous quittera pas ,
Monfieur. Avec vous il n'y aura rien jamais
que d'honnête. Lifette , conduifez
mon père dans fon appartement.
(
OCTOBRE . 1772 . 27
SCÈNE V L
ERASTE , ANGELIQUE.
ANGELIQUE.
Monfieur , ne fuivez vous pas votre
cher oncle ? Vous devez être fatigué , &
vous avez besoin de vous repofer .
ERASTE. Le repos , je le vois , n'eſt
plus fait pour moi , Madame ; cependant
je me retirerai , fi je vous fuis incommode.
Ordonnez .
ANGELIQUE . Non , Monfieur , vous ne
me gênez en aucune façon : je fuis même
bien aife de faire connoiffance avec vous ;
mais ne me parlez pas du projet de Monheur
votre oncle .
ERASTE. Eh ! le puis - je , Madame ,
quand je ne defire rien tant que fon exécution
, & de pouvoir obtenir votre approbation?
ANGELIQUE . Vous m'avez entendue .
Monfieur ; ma réſolution eft priſe, je veux
refter veuve . J'ai tout perdu , & je ne
pourrois réparer cette perte , quand même
je le voudrois.
ERASTE. Je ne puis blâmer votre réfiftance.
Il en coûte toujours beaucoup à une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
femme raifonnable , de fe livrer à un homme
qu'elle ne connoît pas ; cependant j'oferois
bien vous répondre que perfonne
n'aura pu vous aimer , & ne vous aimera
plus que moi .
ANGELIQUE. J'ai peine à le croire ; il eſt
difficile d'aimer fincèrement quelqu'un
fans le connoître particulièrement.
ERASTE. Eh quoi , Madame ! penfezvous
que mon oncle m'ait laillé ignorer
vos belles qualités ? Elles m'ont pénétré
d'admiration ; & , quand je vous ai vue ,
un autre fentiment s'y eft joint ; cela eſt
tout naturel .
ANGELIQUE . Et fi votre oncle vous eût
trompé ? Ses bontés pour moi ont pu l'aveugler.
...
ERASTE . Je ne defire rien tant que d'en
courir le rifque.
ANGELIQUE. Vous conviendrez du
moins , Monfieur , que , de mon côté , le
danger n'eft pas égal. Votre òncle vient
de me faire entendre auffi , & cela feul
fait votre éloge , que vous égaliez fon fils
en mérite & en vertus ; je crois même
démêler quelques- uns de fes traits dans
votre phyfionomie ; mais eft- il fage , fur
des apparences quelque fois trompeufes ,
de rifquer tout le repos de ma vie?
OCTOBRE . 1772. 29
SCÈNE VII.
GÉRONTE , ERASTE , ANGELIQUE .
GERONT E.
Eh bien ! mes enfans , où en fommesnous
?
ERASTE . Venez , mon oncle , venez
m'aider à gagner un coeur auquel vous
m'avez permis de prétendre .
GERONTE. Allons , ma fille , il faut cé
der ; mon neveu eft riche ; il eft aimable ,
époufez- le ; & , fi je vous fuis cher , faites
revivre en lui mon pauvre fils . Ma fille ,
donnez - moi cette confolation .
ANGELIQUE . Que ne ferois - je pas pour
vous , Monfieur ? Mais je fuis obligée de
vous dire qu'un autre engagement ...
GÉRONTE . Un engagement ! & vous
me difiez tout-à- l'heure que vous aviez
juré de n'en prendre aucun .
( Ilfait unfigne d'impatience . )
ERASTE . Arrêtez , Monfieur,bornez là ,
je vous prie , les bontés dont vous me
donnez aujourd'hui de fi fenfibles marques
; laiffez moi refpecter Madame
jufque dans fes goûts. Vous l'aimez trop ,
·
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
& vous êtes trop jufte pour exiger d'elle
qu'elle vous en faffe le facrifice.
ANGELIQUE . C'en eft affez , Monfieur :
celui que vous faites en ce moment me
décide en votre faveur ; pour moi je n'en
fais aucun ; mon coeur eft libre , & il fuivra
la main que je vous préfente .
ERASTE , en baifant la main , ah ! Ma
dame , ah ! mon oncle , je fuis le plus heureux
des hommes.
GÉRONTE. Oui mon neveu , ma fille
fera ton bonheur , & tu feras le fien . Je
n'aurois jamais fongé à vous unir , fi je
n'en euffe été affuré. Sortons , Erafte , &
courons apprendre à tes parens une auffi
agréable nouvelle . ( Ils fortent. )
SCÈNE V III.
ANGEL QUE , feule.
C'en eft donc fait : me voilà engagée
dans de nouveaux liens ; je n'ai pu réſiſter
aux empreffemens de mon beau père , à
l'envie qu'il avoit de voir unir mon fort
à celui de fon neveu ; je n'ai pu refufer un
fecond époux de fa main , il l'a heureuſe ,
& mon coeur me dit en fecret que je ne
m'en repentirai pas. Mais Valère , que
OCTOBRE . 1772. 31
dirà- t-il ? Que va dire Lifette , quand elle
apprendra ?... La voici.
SCÈNE IX . & DERNIERE.
ANGELIQUE , LISETTE.
LISETTE.
Madame , on vient de me dire une
nouvelle qui me fait grand plaifir. Eft il
vrai que vous époufez M. Erafte ?
ANGELIQUE . Oui , Lifette , j'ai donné
ma parole ; te dirai -je que l'inclination ,
autant que les égards que je dois à mon
beau -père , m'y ont déterminée ? Une ſeule
chofe m'inquiéte ; c'eft Valère . Que dira-
t-il quand il apprendra mon mariage ?
LISETTE . Ma foi , Madame , tant pis
pour lui ; c'eſt fa faute auffi . Pourquoi
part il au moment où fa préfence étoit le
plus néceffaire ? L'intérêt doit céder à l'amour
; voilà comme je penfe . Le fien étoit
foible , à ce que j'imagine .
ANGELIQUE . Jel'ai pensé comme toi ,
Lifette. S'il m'eût aimée davantage , il ne
feroit pas parti , fachant fur-tout que mon
beau- père venoit me propofer fon neveu .
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
LISETTE . Affurément ; & je trouve fon
valet Dubois , à mon égard , tout auffi
condamnable . Il pouvoit laiffer partir fon
maître, puifqu'il le jugeoit à - propos ; &,
pour le punir de l'avoir fuivi , je vais
époufer Frontin , le valet d'Erafte.
ANGELIQUE. Bon ! connois - tu ce
garçon ?
LISETTE . Oh ! Madame , entre gens
comme nous , la connoiffance eft bientôt
faite . Ce drole- là vient de m'en conter ,
& il s'y eft pris de façon qu'il m'a infpiré
du goût pour lui . D'abord un petit fcrupule
m'a fait héfiter ; mais Frontin l'a levé
; je ſuis décidée .
ANGELIQUE . Ah ! Lifette , que dirat-
on de tout ceci ?
LISETTE . Tout ce qu'on voudra , Madame
; mais nous dirons , nous , que ...
les abfens ont tort.
Par une Société d'Amateurs.
1
OCTOBRE. 1772. 33
LE CONSEIL D'UN MATE LOT.
Conte.
C'EST un bien , c'eft un mal que d'être marié ;
On ne fe connoît pas quand on entre en ménage ;
On fe connoît trop bien lorfque l'on eſt lié .
Le halard , l'intérêt , fouvent font tout l'ouvrage.
Le mieux , quand on eft mal , eft de fouffrir en
paix .
Je dis mieux ; mais ce mieux ne me conviendroit
guère.
Un Matelot ainfi le penfoit à- peu -près .
Epoux & mécontent , à certain vieux confrère ,
Comme lui , mal en femme , il racontoit fon cas ,
Se plaignoit de la fienne ; & qui ne s'en plaint
pas :?
Le vieux Marin , vingt fois échappé du naufrage ,
Savoit que fur la terre , ainfi que fur les flots ,
On n'eft pas fans foucis ; mais qu'avec du courage
On retrouve à la fin le calme & le
repos.
Fier d'avoir dans les dents une pipe allumée ,
Il erroit fur le port , & voyoit tous les maux
Suivre en ſe diffipant l'ondoyante fumée.
Que faire , dit le jeune , alors qu'à la maiſon
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Notre femme fait carillon ?
« Ne ſonne mot eſt toute la réponſe.
ر و
Mais fi j'ofois , après une femonce ,
D'un remède plus promt eflayer une fois ? -
« Ne fonne mot » —Mais moi , j'enragerai.
N'importe..
»Ne fonne mot ; ... de cette forte
» J'en ai déjà fait crever trois. ? »
Par M. Girard- Raigné.
TRADUCTION de l'Ode IXe. d'Horace.
du livre 1. à Thaliarque.
L
HIVER defcend dans nos campagnes ,
Les vents fifflent , l'air s'obcurcit ,
La neige voltige , & blanchit
Le front fourcilleux des montagnes.
Sous ce trifte fardeau les forêts ont plié ;
Dans chaque fleur , dans chaque plante ,
Par-tout l'hiver s'offre à ma vue errante ,
Par- tout il s'eft multiplié.
La rigueur des frimats t'invite à la retraite.
Que le chêne , fur ton foyer ,
Réchauffe l'air glacé par la tempête 3
OCTOBRE . 1772. 35
Et, dans un vin faillant préfenté par Anete ,
Sage & tranquille cours noyer
Les vains ennuis que la faifon t'aprête.
Nejette point un regard imprudent
Sur l'avenir qu'on ne doit point connoître ,
Et chaque jour que tu vois naître ,
Regardes- le comme un préfent .
Puifque le tems loin de toi vole encore ,
Que la main des plaifirs file tes heureux jours ,
Et que le flambeau des amours
Brûle & le perpétue aux feux de ton aurore ;
Ne manques pas ces rendez- vous du foir
Où , dans un coin , cachée avec adrefle ,
Cloé , par les éclats , fe fait appercevoir ;
Où la jeune Aglaé refuſe avec molleffe
Une bague , un ruban , dans l'efpoir enchanteur
De fe le voir ravir par celui qu'elle adore :
Ơn chante , on rit , l'hiver s'ignore ,
Et le printems eft dans ton coeur.
Par M. Latour de la Montagne.
B vj
3 MERCURE DE FRANCE.
STANCES fur la Mort de Tircis .
TIRCIS n'eft plus ; le fouffle de la mort
A fané cette role à peine épanouie.
Hélas ! au matin de fa vie ,
Tircis n'eft plus , Tircis eft mort !
Je ne te verrai plus , homme fublime & tendre ,
Que j'admirois , que j'adorois ;
Je ne te verrai plus ; je n'aurai déformais
Que des larmes à répandre ,
Des ennuis & des regrets.
Je n'aurai plus la douceur de t'entendre ,
D'entendre cette voix qui pénètre mon coeur ;
Dans tes embraflemens j'avois mis mon bonheur ,
Je ne dois plus y prétendre.
Mais à peine la jeune Aurore
Voit fuir l'ombre devant fes feux ;
Il s'élève , il paroît encore
Dans fon éclat majeftueux.
Pour nous , ô ma chère Lesbie ,
Dès que le cifeau du deftin
A coupé le fil de la vie ,
Pour retourner au jour il n'eft plus de chemin.
OCTOBRE. 1772. 37
Donne- moi deux baifers , donne m'en deux encore
,
•
Donne- m'en mille , & mille après ,
Lesbie... hélas ! ..mon coeur brûle ... il t'adore ..
Viens , de nos bras unis ferrons- nous à jamais ;
Que l'envieux nous regarde & frémifle ,
C'eft de notre bonheur que naîtra fon fupplice.
Par le même.
A Mademoiselle ROSALIE de C*** ,
fur la trifteffe.
SOUVERAINE des amours ,
Jeune & tendre Rofalie ,
Quoi ! vous verrai - je toujours
Empoifonner vos beaux jours
Du venin dévorant de la mélancolie ?
A régner dans l'Univers ,
Les dieux vous ont deſtinée ,
Paroiflez , & dans vos fers
Voyez la Terre enchaînée.
Eclairciffez ce front dont la févérité
Offre à mon oeil épouvanté ,
L'inquiétude & la triftefle.
Leur haleine ternit l'éclat de la beauté ,
Et décolore la jeuneſſe.
38 MERCURE DE FRANCE.
Vous dérobez à la fociété
Votre esprit , vos talens , vos graces ;
Du plaifir vous fuyez les traces ,
Vous n'avez plus cette aimable gaïeté
Dont le fel pétillant infpiroit l'allégreſſe ,
Et des froides leçons de l'auftère fagefſe
Votre coeur nourrit l'âpreté.
Eloignez la coupe funefte
Qui du chagrin enferme le poifon ;
De vos jours , aux plaifirs , abandonnez le refte ,
C'eft le confeil de la raifon .
Par le même.
ELEGIE IIIe. du livre 1. de Tibule.
Traduction par M. P **.
Ibitis Egeas fine me , Meffala , per undas , & c.
MESSALA,
ESSALA , Vous allez donc fans moi
parcourir la Mer Egée ? Faflent les dieux
que vous ne m'oubliez point , vous &
ceux qui vous accompagnent ! Je fuis malade
dans l'ifle de Corcyre , qui m'eſt
tout à fait étrangère . O mort cruelle !
arrête tes mains avides ; barbare ! épargae-
moi , je t'en conjure ; ma mère n'eft
-
OCTOBRE. 1772. 39
point ici pour recueillir , dans fon trifte
fein , mes os confumés ; ma foeur ne
pourra point jeter fur ma cendre des parfums
d'Affyrie , ni , les cheveux épars ,
mouiller mon tombeau de fes larmes. Je
ne verrai plus Délie , elle qui , comme on
me l'a affuré , avant de me reconduire ,
voulat , par- tout où il y a des temples ,
confulter les dieux ; trois fois elle retira
les forts facrés des mains d'un jeune enfant
, & trois fois elle en rapporta les
préfages affurés d'un retour heureux : tous
ces forts furent favorables , & , néanmoins ,
comme fi elle n'en eût pas été perfuadée ,
elle répandit bien des larmes , & ne ceſſa
d'avoir les yeux tournés vers la route
que je devois tenir . Moi - même , je m'efforçois
de la confoler , & quoique j'euffe
donné des ordres pour mon départ, triſte
& inquiet , je prétextois toujours des raifons
de le différer ; ou j'avois vu des oifeaux
de mauvais augure , ou c'étoit le
jour de Saturne que j'avois à craindre
comme un jour malheureux , ou j'étois
néceffairement arrêté par quelques devoirs
de religion ; combien de fois ai je
affuré qu'en fortant du logis , mon pied ,
en heurtant contre le feuil de la porte ,
m'avoit laiffé les plus finiftres préfages ?
40 MERCURE DE FRANCE.
tout cela, afin que perfonne n'osât partic
fans mon aveu , ou qu'en partant , il crût
l'avoir fait contre la volonté des Dieux.
Ma chère Délie ! de quel fecours vous
eft aujourd'hui votre déeffe Ifis ? A quoi
bon avoir fait tant de fois réfonner un
fiftre? Quel prix retirai - je de vos pratiques
religieufes , de votre attention à
entrer pure dans le bain , comme je me
le rappelle , & à vous tenir chaftement
éloignée des embraffemens de votre
époux ? Il eft tems , Déeffe , il eft tems
de me fecourir , j'ofe vous invoquer ; car
le grand nombre de tableaux que l'on
vous a voués témoigne affez que vous le
pouvez ; afin que Délie , en achevant de
remplir les nuits de fon vou , vêtue
d'une robe de lin , demeure affife devant
la porte de votre temple , & qu'on la
voie venir deux fois le jour , les cheveux
dénoués , chanter , en la compagnie de
vos prêtres , des hymnes en votre honneur
; mais accordez moi la grace de facrifier
tous les mois à mes anciens Lares.
Que la vie étoit douce fous le règne du
bon Roi Saturne , avant que les humains
-fe fuffent frayés des routes aux différentes
contrées de la terre !Le Pin , façonné
en vaiffeau , n'avoit pas encore bravé la
OCTOBRE . 1772. 41
fureur des ondes , ni livré fes Alancs aux
fouffles d'Eole ; l'inquiet navigateur, toujours
avide de nouveaux profits , voguant
vers des terres inconnues , n'avoit pas
encore chargé un vaiffeau de marchandifes
étrangères ; ce ne fut pas dans ce tems
que le taureau vigoureux fubit le joug ,
que la bouche du cheval mordit le frein
& fut dompté. On ne cherchoit pas
dans une porte la fûreté da fa maiſon ;
alors on fe foucioit peu qu'une pierre ,
plantée dans un champ , vînt régler les
héritages , en en marquant les limites ;
les chênes diftiloient le miel , & les brebis
, venant elles mêmes au- devant du
Paſteur , lui préfentoient leur pis pleins
de lait ; on ne voyoit ni querelles , ni armée
, ni combats : un forgeron barbare
n'appliquoit pas fon induftrie à l'art cruel
de fabriquer un glaive ; mais aujourd'hui ,
fous l'empire de Jupiter , les meurtres &
le carnage ne ceffent point ; c'eft la guerre
, c'eft la mer , ce font mille moyens ,
mille routes qui menent promptement
au trépas. O père des Dieux ! foyez moi
favorable. Aucun parjure ne me tient
dans la crainte de votre colère . Jamais
ma bouche n'a proféré des paroles facrilèges
contre la majefté des Dieux . Si déjà
42 MERCURE
DE FRANCE
.
j'ai comblé les jours que les deftins m'ont
laiffés , je fouhaite que fur mes os on
place un marbre chargé de ces caractères :
Cy git Tibulle qu'enleva la mort impitoyable
, lorfqu'attaché à Meffala , il le
fuivoit par terre & fur mer : mais parce
que toujours je fus foumis aux loix du
tendre amour , Vénus elle - même me
conduira dans l'Elifée ; les danfes & les
chanfons font les continuels amuſemens
de ces lieux enchantés ; les oifeaux voltigeant
çà & là , font entendre , avec un
gofier léger , les plus doux acccens. Sans
être cultivées , les campagnes y produifent
le cinnamome , & la terre fertile
éclate de la pourpre des roſes qui répandent
au loin leur agréable parfum . Une
troupe de jeunes gens fe mêlent avec de
jeunes filles , jouent , folâtrent avec elles,
& l'amour entre eux fait naître de doux
combats . C'est là l'afyle des amans qu'en
lève une mort précipitée ; ils couronnent
de myrte leur tête brillante.
Mais dans de profondes ténèbres eſt
affife la demeure des méchans , au tour
de laquelle les noirs fleuves de l'enfer
roulent avec bruit leurs triftes ondes. Tifiphone
, la tête coëffée de couleuvres , y
exerce fes fureurs fur les ames coupables,
OCTOBRE . 1772. 43
& çà & là fuit la troupe impie. L'affreux
Cerbère , dont la gueule eft femblable à
celle d'un ferpent , veille fans cefle à la
porte d'airain , & fait entendre des grincemens
horribles * C'eſt là que , les bras
attachés à une roue ,tourne fans relâche le
coupable Ixion qui ofa attenter à l'honneur
de l'époufe de Jupiter. C'est là que
les noires entrailles de Titye , qui couvre
dé fon corps neuf arpens , font l'éter
nelle patûre des vautours . C'est là qu'est
Tantale au milieu d'un marais ; il veut
appaifer un foif brûlante ; mais l'eau fuit
de fes lèvres au moment qu'il croit la
faifir ; on voit les Danaïdes qui ont offenfé
la divinité de Vénus , verfer dans
un tonneau fans fonds de l'eau du Lethé .
Soit auffi dans ces horribles lieux celui
qui voudra me ravir mes amours , qui ,
dans cet efpoir , aura defiré qu'une longue
guerre prolonge mon abſence ; mais , chère
Délie , je vous en conjure , confervezvous
chafte & fidelle , prenez pour compagnie
une femme qui foit la gardienne
attentive de votre pudeur ; qu'elle vous
faffe de contes amufans, & , qu'après avoir
pofé fa lampe, elle vienne tranquillement
* Ore strider.
44 MERCURE DE FRANCE .
filer à vos côtés , jufqu'à ce que vous - même
appliquée à vos fufeaux , mais vaincue
par le fomeil , vous foyez contrainte
de fufpendre votre travail . Dans un de
ces momens , avant que perfonne ne vous
ait donné avis de mon retour , je viendrai
vous furprendre ; puiffé- je vous paroître
comme envoyé du Ciel , chère Délie
! accourez au- devant de moi , telle que
vous vous trouverez , les pieds nuds &
les cheveux en défordre. Je demande ce
bonheur avec impatience ; puiffe l'aurore
la plus brillante , conduite fur un char vermeil
, amener cet heureux jour !
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du premier volume du mois d'Octobre
1772 , eft le Jeu de Dames ; celui
de la feconde eft le Coq ; celui de la troifième
eft le Soulier ; celui de la quatrième
eft l'il. Le mot du premier logogryphe
eft Orange , où l'on trouve or , Ange ,
Agen , rage , âne , orge & Orange , ( ville
de France en Provence ) celui du fecond
eft Quiproquo ; celui du troifième eft
Bourfe , où fe trouvent Ourfe , ( conftellation)
& Ours ( animal . )
OCTOBRE. 1772. 45
J
ÉNIGM E.
E luis un compofé , dont la foible ftructure
Ne promet pas que je puiffe aller loin :
Auffi ma mère à peine a- t- elle cu foin
De m'enfancer , qu'errant à l'aventure ,
Elle expofe au premier- venu
Sa débile progéniture.
Cent liens, par leur contexture ,
Enchaînent mon individu.
Je dois à l'art bien moins qu'à la nature :
On me produit fans beaucoup de façons .
De même qu'en certains poiffons ,
Ma tête eft groffe , & ma queue eft fort mince.
On me trouve , fur- tout , dans les belles faifons,
Chez le bourgeois & chez le Prince.
Je flatte deux fens à la fois ,
Et ne fuis deftiné qu'à plaire.
Souvent la place où je me vois ,
Feroit l'ambition des Rois-
Et d'un berger , fi non d'une bergère.
Pour moi , fans en être plus vain ,
J'achève ma courte carrière ,
Attendant que le lendemain
Vraisemblablement un mien frère
Vienne éprouver même deftin.
46 MERCURE
DE FRANCE.
AUTRE.
J'ANNONCE le
ANNONCE le plaiſir , jamais mélancolique
Ne s'eft fervi de moi dans l'accès du chagrin .
Je fais changer de face à tout le genre humain.
J'aime beaucoup le bal : fans moi , fire Arlequin
Seroit un plat valer , un acteur peu comique.
J'embellis la laideur ; je cache la beauté ,
Et d'un tel changement l'amant eft peu flatté :
Enfin fi tout ceci , lecteur , ne te contente ,
Je fers à te cacher ce que je repréſente.
Par M. V... Négociant de Lyon.
JE
AUTRE.
E ne fuis qu'une , & me diviſe en ſept ;
Et ma divifion forme un très bon effer.
Ronde , blanche , brune , crochue :
Quelque fois feule , & ſouvent en cohue ,
Sur quatre ou cinqdegrés je marche gravement.
Si par fois je vais vivement ,
Bien au-deflus je fais la cabriole.
L'on me voit rarement fur les bords du Pacole ;
De Plutus cependant je brigue les faveurs ;
OCTOBRE. 1772 .
47
Il fe plaît à m'entendre ; & mes fons enchanteurs
Obtiennent moins fouvent fon or que fon fuffrage
:
L'on goûte volontiers mes plaifirs à tout âge.
Par M. de la Garde d'Auberty , ancien
Confeiller au prefidial de Tulle.
Qu
AUTRE.
UAND je ne fuis plus bon à rien ,
Seul en un coin l'on me confine :
Puis on me vend prefque pour riem .
Quel trifte fort on me deſtine !
Bientôt tous mes membres épars ,
Sous des coups redoublés vont changer de nature
;
Et puis volant de toutes parts ,
Et de tout ce qu'on veut recevant la figure ,
Je Laurai faire rire auffi- bien que pleurer ,
Etre brutal , honnête tout enfemble ;
Et fi fort , que fur moi fans peine l'on raflemble
Ce qu'un royaume peut porter.
La feule chofe qui me touche ,
Et que jamais je n'aurois ctu ,
C'est qu'Iris me porte à la bouche
Lorfqu'un manant me fait baiſer fon cû .
Par le même.
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
LOGO GRYPHE.
TRROIS pieds forment mon exiſtence.
Sans quatre cependant j'aurois peine à fervir.
Lecteur , tu me connois ; car , depuis ta naiſſance ,
Toujours prompt à te ſecourir ,
En fanté , maladie , ou bien convaleſcence ;
Après la chaffe , après la danſe ,
Confident de tes maux comme de ton plaiſir ,
Mon zèle vient bientôt s'offrir.
De l'homme compagnon fidèle ,
Je le fuivais jadis jufques dans les repas ;
Et de nos jours , juſqu'au trépas ;
Je fuis le feul ami que la Parque cruelle
Ne lui contefte pas.
De mes bras cependant on ofe l'arracher !
Me connois - tu , lecteur ? ... hé bien va te coucher.
Par le même.
AUTRE.
OCTOBRE. 1772. 49
AUTRE.
JEE pare , avec fix pieds , les autels , les palais ;
Sans tête , je m'élève au milieu des forêts.
Par M. Houllier de St Remi.
AUTRE.
De très- peu de valeur , le riche , d'ordinaire ,
Me mépriſe , & fouvent j'appaiſe un malheureux ;
Mais un pied de moins , à tous deux
J'offre une utile & bonne chère.
Par le même
AUTRE.
TRÈS - ailément , lecteur , un enfant peut me
battre ;
J'ai cependant huit pieds , & fuis toujours fur
`quatre.
M'en prendre cinq eft faute , & tout efprit fubtil ,
En calculant , verra qu'alors je reſte vil.
II. Vol. C
19. MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis,
repréfentée pour la première fois , par
les Comédiens Français ordinaires du
Roi , le 27 Juillet 1772. A Paris , chez
Gueffier , au bas de la rue de la Harpe ,
à la Liberté. *
L'ÉPREUVE la plus délicate & la plus
dangereuse pour un ouvrage de théâtre ,
ce n'eft pas la repréſentation , toute redoutable
qu'elle eft ; c'eft la lecture. Sur la
fcène il paraît avec tous les fecours que
l'illufion théâtrale & l'art des acteurs peuvent
lui prêter. Dans le cabinet il eft feul
& fans appui que lui - même. Jugé par l'ame
& par la raifon , il n'en impofe plus ,
aux fens & aux oreilles. Là le lecteur luidemande
compte de tout , & ne lui pardonne
rien ; enfin c'eſt là que font venus
mourir tant d'ouvrages qui avaient eu un
moment d'exiftence fur la fcène .
Mais , dira, ton , une tragédie eft faite
principalement pour le théâtre. Il eſt vrai¸
* Cet Article & le fuivant font de M. de la
Harpe.
OCTOBRE. 1772.- 51
mais l'illuſion du théâtre eſt paſſagère , &
le fpectateur qui revient vous lire , appelle
bientôt des furpriſes faites à fon jugement;
& , fi vous reparaiffez enfuite devant
lui , vous le trouvez armé , & ne lui
en impofez plus . Votre ouvrage alors a
eu , comme tant d'autres , une durée proportionnée
à fon mérite. Il avait de ces
beautés qui furprennent un moment , & il
a vécu un moment. Enfuite il difparaît
dans la foule , & cède la place aux productions
plus heureufes qui ont des beautés
d'un caractère plus durable , & portent
en eux les principes d'une longue vie .
Ce n'eft pas qu'il ne foit refté au théâtre
des pièces qu'on va voir & qu'on ne lit
point.C'eft qu'elles ont un mérite vraiment
théâtral & d'un effet toujours fûr , fans
avoir celui du ftyle ; c'eft qu'il y a des
beautés prifes dans la nature , & auxquel
les il n'a manqué que la diction . Mais fi
l'on a cherché l'effet aux dépens de la vérité
& de la raiſon , l'effet fera paſſager ,
parce que la vérité & la raifon ne changent
point. C'eſt au lecteur à examiner
d'après ces principes , fi la nouvelle tragedie
de M. Ducis doit être miſe au nombre
des pièces que l'on reverra au théâtre
avec plaisir . Nous n'en ferons point l'ana-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ĺyſe qui a déjà été faite dans un précédent
Mercure . Nous nous bornerons à des obfervations
fur la conduite , les caractères
& le ſtyle.
On fait qu'il y a une pièce de Shakeſpéar
, intitulée : Roméo & Juliette . La
haine des deux maiſons rivales , l'amour
de Roméo & de Juliette traversé par leurs
parens , l'idée de les faire périr dans un
tombeau , voilà tout ce que M. Ducis a
emprunté de l'original Anglais .
Nous obferverons d'abord que l'hiftorique
de l'avant- fcène, qui doit fervir de
fondement à tout l'ouvrage , n'eft point
du tout développé dans le premier acte.
On y parle de l'inimitié réciproque des
Capulets & des Montaigus ; mais on ne dit
point quelle en fut l'origine , & il fallait le
dire . On veut favoir ce qui a pu produire
cette haine fi conftante & fi acharnée , ce
que les deux maifons ennemies ont à fe
difputer ou à fe reprocher l'une à l'autre.
On ne faurait trop inftruire le fpectateur ,
qui ne s'intéreffe qu'à ce qu'il connaît trèsbien.
Si cette haine n'était pas le fujet
principal de la pièce , peut - être ferait - il
inutile d'en détailler les motifs . Mais
comme toute la machine de l'ouvrage
femble dépendre de ce reffort principal ,
OCTOBRE. 1772. 53
il ne pouvait pas être trop connu & trop
expliqué. Atrée médite la perte de fon
frère pour fe venger d'un outrage qu'il en
a reçu vingt ans auparavant ; & cette vengeance
fi tardive produit , il eft vrai , peu
d'effet. Mais du moins on en connaît
l'objet. On fait que Thiefte a enlevé l'épouſe
d'Arrée. Voilà un fait fur lequel
l'ouvrage eft appuyé. Ici on ne fait précifément
de quoi il s'agit. Juliette , fille de
Capulet , aime un jeune guerrier , élevé
chez fon père fous le nom de d'Olvedo ,
qui a contribué beaucoup à une victoire
que les Veronnais viennent de remporter
fur le Duc de Mantoue , & à qui Ferdinand
, Duc de Veronne , reconnaît devoir
la vie . Elle apprend à fa confidente que
ce jeune homme eft Roméo , fils de Montaigu
leur ennemi . Ce Montaigu avait
quatre autres enfans , Renaud , Raimond ,
Dolcé , Sévère. Des brigands , fufcités par
Roger , frère de Capulet , ont effayé deux
fois d'enlever les enfans de Montaigu.
Roméo , pris & bleffé , a été d'abord retiré
de leurs mains par la valeur de fon
père. Ce père s'occupait à guérir les bleſ
fures de fon fils , lorfque ces brigands ,
faifant un nouvel effort , font enfin parvenus
à l'enlever de nouveau . Le père
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
alors s'eft enfui avec fes quatre autres
fils , & a diſparu pendant vingt ans . Cependant
Roméo s'est échappé & a été reçu
chez Capulet , qui l'a traité comme un
enfant adoptif. Il a découvert fon nom à
Juliette , qui lui a fait comprendre combien
il lui importait de le cacher.
Ce roman n'eft ni vraisemblable ni
bien tiffu . Qu'eft ce que ce projet d'enlever
les enfans d'un des premiers citoyens
de Veronne ? Pourquoi ce projet
eft-il confié à des brigands ? Montaigu ne
pouvait -il pas en payer d'autres de fon
côté pour enlever les enfans de Capulet ?
Si Montaigu eft un homme conſidérable
dans Veronne , comme on n'en faurait
douter , où peut- il être plus en fûreté qu'à
Veronne même ? Pourquoi quitter certe
ville avec fes quatre fils ? N'étaient ils pas
dans fon palais beaucoup plus en garde
contre les brigands , qu'ils ne pouvaient
l'être en fuyant avec leur père ? C'eft ici
fur- tout que l'on fent combien il importait
de favoir ce qu'étaient Capulet &
Montaigu dans Veronne , quelles étaient
leurs forces refpectives , leurs prétentions,
leurs partifans.
: Enfuite Pourquoi Roméo choifit - il
précisément la maifon d'un ennemi pour
OCTOBRE . 1772. 55
le refuge de fon enfance ? Si Roméo fe connaît
, peut - il prendre un parti fi dange
reux & fi extraordinaire ? N'était - il pas
bien plus naturel qu'il fe retirât chez quel
ques parens ou chez quelqu'ami de fa famille
, & qu'il cherchât à retrouver les
traces de fon père & de fes frères ? S'il ne
fait pas fon nom comment l'a-t il dit à
Juliette ?
>
Juliette parle d'un vieillard récemment
arrivé dans Veronne . Ce vieillard lui
donne des alarmes qui étonnent fa confidente.
Flavie , loin de s'inquiéter, ne voit
que des fujets d'efpérance.
Mais fi ( le fort fouvent par fes jeux nous étonne)
Ce vieillard récemment arrivé dans Véronne
Erait ce Montaigu , ce père infortuné
Qu'un fort inexpliquable eût ici ramené ,
Si d'un fils qu'il croit mort , voyant la cicatrice ,
Il l'alloit reconnaître à ce fidèle indice ?
Nous ne nous arrêterons point à relever
les fautes de ftyle qui font dans ces fix
vers . Nous parlerons dans la fuite de la
diction . Mais remarquons qu'il y a bien
peu d'adreffe à faire deviner à une confidente
, comme par infpiration , ce qui
C iv
$5 MERCURE
DE FRANCE
.
doit arriver un moment après , à détailler
jufqu'à cette cicatrice qui doit fonder la
reconnaiffance , & dont pourtant il n'eſt
pas queftion dans la fuite . Prévenir ainfi
le fpectateur , ce n'eft pas préparer les événemens;
c'eft leur ôter tout leur effet; c'eſt
ramener l'art à ſon enfance.
Flavie fe perfuade , on ne fait pas trop
pourquoi, que le retour de Montaigu dans
Veronne ne peut être qu'un événement
très heureux pour Juliette & pour fon
amant . Elle prétend qu'il ne peut revenir
que pour fe réconcilier avec les Capulets ,
& que l'union de Roméo & de Julietre
fera le fceau de cette réconciliation . Il
femble qu'elle doit croire tout le contraire
. Un homme à qui l'on a enlevé fon
fils , & qui s'eft banni de fa patrie pendant
vingt ans,ne doit être ni fort difpofé
à fe réconcilier avec les auteurs de fes
maux , ni fort preffé de donner un fils qu'il
retrouve à la fille de fon ennemi & à la
nièce de fon oppreffeur.
Juliette , qui raifonne plus jufte que fa
confidente , a beaucoup plus de crainte
que d'efpérance ; mais elle commet la
même faute que Flavie , elle devine tout
ce qui eft arrivé à Montaigu & tout ce
qu'il médite , & c'eſt encore une mal- aOCTOBRE
. 1772. 57
dreffe . Roméo paraît , & vient offrir à fa
maîtreffe les drapeaux pris fur les ennemis
, gages & récompenfes de fa victoire.
Capulet , un moment après , vient ordonner
à fa fille d'époufer le Comte Paris.
Elle avait dit un mot dans la première
fcène des prétentions de ce Comte
; mais elle fe croyait délivrée de fes
pourfuites . Son père lui fait entendre
qu'il faut abfolument fe réfoudre à cet
hymen néceffaire à la grandeur de fa maifon
, & qui lui affure un foutien de plus
contre les Montaigus . C'eft encore ici
une occafion de demander où eft ce parti
des Montaigus ? En qui réfide - t - il ? Quel
en eft le chef? Qu'est - ce que ce parti d'une
maifon éloignée de Veronne depuis vingt
ans ? Comment peut - il être redoutable ?
On voudrait favoir où l'on eft , & l'on
n'en fait jamais rien.
Quoiqu'il en foit , Juliette tente les
plus grands efforts auprès de fon père
pour fe difpenfer du facrifice qu'il exige
d'elle. Capulet la plaint , mais il eft
inébranlable. Il finir par prier Roméo de
déterminer Juliette à l'hymen qu'on lui
propofe , & de lui en faire fentir tous les
avantages . On fent combien Roméo eft.
éloigné de répondre aux vues de Capulet
; mais ce qui peut étonner , c'est que
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Juliette prend , contre lui , le parti de fon
père. Roméo s'indigne, en jeune homme
& en amant , de la tyrannie que les pères
exercent fur le coeur de leurs enfans. Juliette
lui répond :
...
Ah ! Seigneur , l'excès de votre flamme ,
Sans doute , en ce moment , vient d'égarer votre
ame,
Vous fuivez la douleur d'un premier mouvement ,
Erreur trop pardonnable aux transports d'un
amant.
Penfez-vous qu'il foit libre aux enfans téméraires
De s'unir aux autels fans l'aveu de leurs pères ? ·
Ah ! de nous rendre heureux ces bienfaiteurs jaloux
,
Mieux que nos paffions , favent juger pour nous.
Pour nous fur l'avenir le paffé les éclaire ,
On peut feindre l'amour , leur tendrefle eft fincère
;
Et ce pouvoir fi grand , reftreint par leur bonté ,
Songeons à tous leursfoins , ils l'ont bien acheté.
Il faut convenir que cette morale , fort
fenfée d'ailleurs , ne l'eft guère dans la
bouche de Juliette , & dans le moment
où elle parle. Dans la douleur profonde
où doit la jeter l'ordre accablant & inattendu
qu'elle vient de recevoir , doit- elle
mefurer avec tant de jufteffe l'étendue du
OCTOBRE . 1772. 59
pouvoir paternel ? N'eft ce pas là le moment
au contraire où on lui pardonnerait
de vouloir y mettre des bornes ? Les paffions
ont leur logique , & c'est celle- là qui
doit régner fur la fcène .
Dicere perfonæ fcit convenientia cuique ,
a dit Horace . C'eft un précepte de tous
les tems & de tous les lieux que M. Ducis
a oublié .
Alberic , ami de Roméo , vient lui an.
noncer que ce vieillard , caché depuis
quelque tems dans Véronne , eft Montaigu
; que les reffentimens de fes amis
font plus animés que jamais , & que le
Comte Paris , qu'ils ont gagné ou intimidé
, veut rompre ou différer fon hymen
: on ne peut s'empêcher de deman
der encore quel eft donc ce puiffant parti
des Montaigus à qui le Comte Paris craint
de déplaire jufqu'au point de vouloir facrifier
fon amour ? Ne fallait il pas d'ailleurs
motiver le retour de Montaigu ? Ne
fallait - il pas qu'il eût confervé quelque
correfpondance avec fes amis de Véronne
? Qu'il eût quelques efpérances fondées
? Qu'il fut queftion de quelque entreprife
? Il y a un nuage répanda fur cette
pièce , que l'on efpère toujours de voir
C vj
Go MERCURE DE FRANCE .
diffiper , & qui s'obfcurcit de plus en
plus.
Au reste nous avouerons que les obfcurités
& les invraiſemblances de l'avantfcène
, comptées pour beaucoup dans
l'examen réfléchi d'un ouvrage, n'influent
guère fur fon fort à la repréfentation . Le
fpectateur vous paffe affez facilement tout
ce que vous voulez lui faire croire. Il ne
s'inquiéte que de ce qui en doit arriver.
Auffi voudrions- nous ne pas avoir à reprocher
à l'auteur des fautes plus graves ;
mais, en continuant cet examen , nous en
rencontrerons qui tiennent de plus près
au fond de l'ouvrage , & nuifent bien plus
à fon effet.
Au fegond ade , Roméo a vu fon père
& n'en a point été reconnu . Julietre exige
de lui qu'il jure de ne pas fe faire connaître
à Montaigu , à moins que ce vieillard
ne confente à la réconciliation & à la
paix. Roméo le jure , & peut être a- t on
lieu d'être un peu furpris qu'un jeune
homme généreux & fenfible qui voit fon:
père dans l'état le plus déplorable , qui
retrouve ce père après l'avoir perdu
depuis fon enfance , que ce jeune homme
, dans ces momens qui devraient
toucher fi vivement fon ame , foit fi
facilement arraché aux mouvemens de la
OCTOBRE. 1772. 61
nature , & promette fans aucune difficulté
, fans aucune réſiſtance , de ravir à fon
père le bonheur le plus cher & le plus précieux
que le Ciel puiffe lui rendre après
tant de malheurs.
Ferdinand , Duc de Véronne , vient
dans la maison de Capulet , qui eft le lieu
de la fcène , pour l'engager à fe rapprocher
des Montaigus . Ici l'on eft plus embarraffé
que jamais. Qu'eft - ce que Ferdinand
? Qu'est - ce qu'un fouverain qui
vient prier deux de fes fujets de fe réconcilier?
A- t- il droit de leur commander ?
En a - t- il le pouvoir ? voilà ce qu'il fallait
nous apprendre. Les circonftances locales.
& la connaillance des meurs font totalement
oubliées dans cet ouvrage. Quel parti
cependant l'auteur ne pouvait- il pas en ti-
Ler?Quel vafte champ pour l'éloquence tragique
que la peinture de cette anarchie féodale
plus horrible encore dans les petits é
tats que dans les grands; plus féconde en criinesvils
& atroces , en vengeances & en per
fidies ? Quel tableau que celui de ces haines
héréditaires qui fe tranfmettaient de
génération en génération , & qui femblaient
faire du meurtre & du crime une
loi de la nature ! N'était-il pas important
pour le fujer que traitait l'auteur , & pour
62 MERCURE DE FRANCE.
juftifier en quelque forte les atrocités qui
templiffent la pièce , de nous apprendre
combien elles étaient communes dans ces
tems de trouble & de difcorde ; de nous
faire fentir que l'homme , qui n'eft plus
protégé par les loix , n'a plus de reffource
que la terreur qu'il peut infpirer , & que
le faible, pour prévenir les injures du plus
fort , doit l'intimider par l'idée d'un reffentiment
que rien ne doit éteindre , &
d'une vengeance que rien ne peut ni bor.
ner ni défarmer ? On voit quels avantages
l'auteur aurait pu tirer de ces moeurs
nouvelles fur la fcène . Cette peinture eft
une des parties brillantes de l'art dramatique
, une de celles qui caractérifent les
grands maîtres. Dès le premier acte , ils
ont toujours foin de nous tranfporter par
l'illufion des couleurs locales dans le lieu
où fe paffera l'action qu'ils ont à nous
préfenter. Cette teinte fe répand fur tout
l'ouvrage , & ajoute beaucoup plus qu'on
ne penſe à l'intérêt du drame & aux plaifirs
du fpectateur .
Voyons d'ailleurs quel langage tient
Ferdinand .
Hébien , de Montaigu vous voyez la misère ,
C'eft à vous , Capulet , à favoir aujourd'hui
Refpecter les malheurs & fléchir devant lui .
OCTOBRE. 1772 63
Qu'est- ce que cette misère de Montaigu
qui a un parti fi puiffant? Ne reprend-
ز ا
pas en arrivant les droits & l'existence .
d'un citoyen du premier ordre ? Pourquoi
d'ailleurs Ferdinand veut- il que Capulet
fléchiffe devant lui ? Que fignifie ce terme
flechir? Pourquoi un citoyen doit- il flé
chir devant un autre citoyen ? Montaigu
eft il au deffus de Capulet ? Celui ci répond
:
J'ai pitié de les maux , & fon malheur m'étonne ;
Mais auffi j'ai mes droits , & loin de lui céder...
Ce malheur ne doit point l'étonner ;
mais de quels droits s'agit il ? & fur quoi
Capulet refufe- t il de céder ? Encore une
fois de quoi eft- il question ? & où fommes
nous ?
Voici bien pis . Montaigu paraît conduit
par des officiers . Pourquoi cette violence
faite à un citoyen devant qui Ferdinand
veut que Capulet fléchiffe ? Ferdinand
protefte qu'il n'a point ufé de vio
lence. Mais c'en eft une très - réelle que de
faire venir , malgré lui , Montaigu dans la
maifon de fon ennemi . Ferdinand ajoute.
Je vous ai , comme ami , mandé dans ce palais
Pour prévenir la guerre avec les Capulets.
64 MERCURE DE FRANCE.
On ne fait pas à qui fe rapporte le mot
d'ami ; mais ce n'eft pas de quoi il s'agit.
Quoi ! Ferdinand craint la guerre des Capulets
& des Montaigus ? Il n'eft donc pas
le maître chez lui ? S'il ne l'eft pas , il fallait
donc le dire.
Montaigu frémit au feul nom des Capulets.
Ferdinand lui demande s'il reconnaîtrait
bien Capulet parmi tous ceux qui
font préfens. Cette question eft un peu
furprenante. Il n'y a que vingt ans que
Montaigu eft éloigné de Véronne . Comment
ne reconnaîtrait - il pas le frère de
fon plus cruel ennemi , l'un des chefs de
la famille oppofée à la fienne , & qui a
une fille en âge d'être mariée ? Quoiqu'il
en foit , Montaigu reconnaît Capulet qui
lui dit :
A ta haine en effet tu m'as dû reconnaître.
vers qui n'eft pas tout- à- fait fi beau que
celui d'Atrée qui , au moment où Thiefte
fe croit caché fous fon déguiſement ,
s'écrie :
Je le reconnaîtrais feulement à ma haine.
On peut prendre un vers pour l'embellir
ou pour le placer mieux . Mais il ne
faut pas faire un vers commun d'un vers
de fituation.
OCTOBRE. 1772. Gs
Ferdinand demande à Montaigu comment
il a pû vivre dans les bois , & fi c'eft
là le fort d'un héros tel que lui . Pourquoi
Montaigu eft-il un héros ? Qu'a - t'il fait
qui lui mérite ce nom ? C'est en confondant
ainfi toutes les notions & toutes les
idées l'on fe fait un ſtyle vague qui
eft celui des déclamateurs . Montaigu répond
:
que
1.
Crois-tu qu'il foit fi dur d'habiter les forêts ?
Nouvel étonnement. Pourquoi Montaigu
tutoie t il fon fouverain qui ne le tutoïe
point? On pourra dire que Montaigu , qui a
vécu vingt ans dans les bois , a oublié l'urbanité
& le ton de la Cour. Mais il n'en
eft pas moins vrai qu'un dialogue de vingt
vers où Montaigu répond toujours avec
brutalité à un fouverain qui lui parle avec
douceur , forme un contrafte d'autant
plus choquant, que Ferdinand ne lui a jamais
fait aucun mal . Ce Duc lui parle de
fes enfans. Il voudrait être informé de leur
fort. Montaigu lui répond :
Je to Pai dit : laiffe - là ce mystère.
FERDINAND.
Je reſpecte un fecret que vous voulez me taire.
66 MERCURE DE FRANCE.
Encore une fois , ce refpect , cet excès
d'égard & de politeffe fait paraître encore
plus extraordinaire & plus déplacé le
ton brufquement injurieux de Montaigu.
C'est ici un défaut de nuances. Il fallait ,
fans doute,que le ton de ce vieillard eût
quelque chofe d'âpre & de fauvage; mais
l'auteur n'a pas fçu garder la mefure , &
l'on fouffre de voir un fouverain , fi rempli
d'égards & de modération , maltraité
gratuitement par un fujet.
Capulet & Montaigu fe menacent mutuellement
, & le Duc , las à la fin de leurs
violences , commence à parler en fouverain.
C'est vous qui , dans Véronne , armés par ·la vengeance
,
Rompez le frein facré de toute obéiflance.
Ils lui en doivent donc. En ce cas il a
beaucoup trop oublié fon pouvoir & fon
rang , & il devait jouer un rôle beaucoup
plus noble & plus ferme . Il eft vrai qu'il
ajoute:
Je ne vous parle ici que comme un citoyen ,
Mon peuple eft tout pour moi , ma grandeur ne
m'eft rien .
Ce mot de grandeur et un manque de
OCTOBRE. 1772. 67
convenance. La grandeur d'un Duc de
Véronne eft trop peu de chofe pour en
parler. Il devait dire mon rang ; mais
puifqu'il en parle , il devait fur -tout s'en
fouvenir.
Montaigu s'emporte de plus en plus ; il
menace Ferdinand lui- même.
Je hais , tu dois tout craindre & je puis tout ofer.
Puiſſe auſſi mon deſtin s'appeſantir fur toi !
On ne comprend pas pourquoi Montaigu
fe répand en imprécations contre
Ferdinand qui paraît très- innocent de fes
malheurs , & qui voudrait pouvoir les réparer.
Cet emportement eft odieux &
inexcufable . Qu'il haïffe fon ennemi autant
qu'il eft poffible , à la bonne heure ;
mais qu'on ne lui donne aucun fentiment
que le fpectateur ne puiffe partager ou
excufer. Cette règle eft générale pour
tous les perfonnages que l'on veut rendre
intéreffans. En vain dirait on qu'il
eft égaré par la douleur . Il eſt clair qu'en
abufant de cette raiſon , on pourrait faire
un rôle abfurde d'un bout à l'autre . Les
paffions peuvent avoir des égaremens
momentanés ; mais il faut qu'ils ajoutent
68 MERCURE DE FRANCE.
à la pitié qu'infpire le malheur,bien loin
de la diminuer ; & fi le malheur a rendu
Montaigu méchant & féroce , c'eft alors
un perfonnage fort peu intéreffant, & l'auteur
a manqué fon but.
Ferdinand , indigné des tranfports furieux
du vieillard , ordonne à fes gardes
de l'arrêter. Il lui laiffe un moment pour
revenir à lui ; mais il veut que , paflé ce
moment , s'il perfifte dans fa fureur , on
l'entraîne à la tour. Roméo demande la
permiffion de refter avec Montaigu . On
la lui accorde . Cette fituation eft attachante
& vraiment théâtrale. Le jeune
homme eft avec fon père , qui ne le connaît
pas. Il a promis de ne pas fe découvrir.
Il doit être tenté cent fois de violer
fon ferment. Il doit fentir la nature & la
combattre. Quelle fcène fi elle avait été
remplie ! Quel contrafte heureux on pou
vait nous offrir de la fenfibilité douce &
vive de Roméo , & du défefpoir morne
de fon père mais cette fituation n'eft
qu'indiquée . Roméo n'eft point combattu.
La nature ne parle point affez en lui.
Il s'exprime en jeune homme fenfible à
l'humanité , mais non pas en fils dont
l'ame eft déchirée . En un mot cette fcène
fait naître des émotions , & ne les approOCTOBRE
1772. 69
fondit pas ; & le fpectateur fent tarir dans
fes yeux les larmes qui voudraient couler.
II y a pourtant des traits heureux dans
cette fcène que nous allons tranfcrire ,
parce que , fans être finie , c'eft une des
plus intéreffantes de la pièce.
ROMEO.
Au feul nom de tour d'où vient qu'en ce moment
Je vous ai vu faifi d'un ſoudain tremblement ?
MONTA IG U.
Jeune homme , laiffe-moi.
ROMEO.
Votre fort eft horrible.
Mais le Duc vous honore , il n'eft pas inflexible.
D'un mot , fi vous vouliez...
MONTAIGU.
A qui font ces drapeaux ?
ROMEO.
Seigneur , ils font le prix de mes heureux tra
vaux.
Dans le dernier combat...
MONTA IG U.
Qui donc és-tu ?
J'eftime le courage
70 MERCURE
DE FRANCE
.
ROMEO.
Seigneur, ma gloire eft mon ouvrage.
Je ne fuis qu'un foldat par degrés parvenu ,
Fugitifdès l'enfance , à fon père inconnu ,
A qui votre misère arrache ici des larmes.-
MONTAIGU.
Ses traits & fes difcours ont pour moi quelques
charmes.
Tu plains donc mes ennuis ?
ROMEO.
Au malheur deftiné ,
Ah ! qui doit plus que moi plaindre un infortuné ?
Il m'émeut.
MONTA IGU .
ROMEO.
Oui , Seigneur , je porte un coeur ſenſible.
A ce coeur confiant la feinte eft impoffible.
Est-ce bien là ce que doit dire Roméo?
Quand fon père eft émû , doit- il l'être fi
peu ? Doit- il dire que la feinte eft impoffible
àfon caur? Eft il queftion defeinte,
& ne devait- on pas entendre le cri de la
nature? Convenons , & la fuite de l'ouvrage
le prouvera , qu'il eft plus facile.de
OCTOBRE . 1772 .
71
donner à un perfonnage des fentimens
exagérés que de peindre des fentimens
vrais . Ce ne font pas les imaginations
fortes qui connaiffent le mieux la nature .
Ce font les imaginations flexibles &
promptes , les amnes fenfibles & les efprits
juftes . Mais pourſuivons,
De tout mortel fouffrant l'afpect m'eft doulou-
La pitié...
reux.
MONTAIGU .
Je te plains , tu vivras malheureux.
Ce trait eft naturel , & vrai .
ROMEO.
Au comble du bonheur , Seigneur , j'aurois pa
vivre.
MONTAIGU .
Conferve encor long-tems cette erreur qui t'enivre.
Bientôt ces jours heureux
s'écouleront pour toi.
ROMEO .
Mon bonheur cependant eft placé près de moi.
Ce vers eft très- heureux .
72 MERCURE DE FRANCE.
MONTA IG U.
J'excufe , en la plaignant , ta facile imprudence.
Jeune homme , je le vois , la flatteuſe eſpérance
Devant toi , du bonheur applanit les chemins.
Tu n'as pas encor lû dans le coeur des humains.
Tune fais pas encor ce qu'un pareil abyme
Peut cacher d'artifice & d'horreur & de crime ,
Jufqu'où les paffions & l'orgueil irrité
Peuvent porter leur haine & leur férocité.
ROMEO.
Non , Seigneur ; mais je fais ce que peut la nad
ture,
Ce qu'eft un tendre amour , une ardeur vive &
pure.
Je fais fur tout, je fais qu'en des momens fi doux,
Le plus cher des penchans m'entraîne ici vers
vous;
Qu'en un combat pour vous , prêt à tout entreprendre
,
Contre qui que ce fût , je voudrais vous défendre.
Ah! daignez vous prêter à mes embraſſemens.
Ils font d'un coeur fans fard les vifs empreflemens.
Je vous jure un reſpect , un dévoûment fincère.
J'aurai pour vous l'amour qu'un fils doit à fon
père.
Comme mes propres maux je reflens vos douleurs .
Laificz
OCTOBRE. 1772. 73
Laiflez entre vos bras , laiffez couler vos pleurs.
Mais pourquoi , de votre ame , écarter l'efpérance
?
Du deftin , mieux que moi , vous favez l'inconftance.
Peut- être un grand bonheur va vous être rendu.
Prefque tout ces vers font faibles & négligés.
Mais il y a de la vérité & de l'intérêt.
Les gardes paraiffent & emmènent Montaigu
. Juliette vient demander à Roméo
s'il a été fidèle à fon ferment . Flavie annonce
qu'un parti foulevé dans cette ville
veut tirer Montaigu de fa prifon . Albéric
vient dire un moment après que Capulet
eft forti pour braver les factieux . Roméo
fort avec Albéric.
Roméo rentre au troisième acte avec
Albéric. Il a tué Thébaldo , frère de Juliette
. Celle- ci , qui n'eft pas inftruite encore
de fon malheur, vole au - devant de
lai & l'entretient de l'efpérance qu'elle a
d'être unie un jour à fon amant. Flavie
vient lui apprendre que Montaigu , forti
de fa prifon , a rencontré Capuler l'épée à
la main , qu'il l'a combattu & allait le tuer,
fi Thébaldo n'étoit venu défendre fon
père. Mais un inconnu s'eft jeté entre les
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
combattans , a percé Thébaldo & a difparu.
Ce combat eft auffi extraordinaire que
les autres événemens de la pièce . Comment
fe peut il que Montaigu , tiré de fa
prifon par un parti nombreux , fe trouve
tout à coup feul , rencontre feul Capulet ,
autre chef de parti qui devait être bien
accompagné ? Comment ce combat n'at'il
eu aucun témoin , & comment fe
peut- il que Roméo ait tué Thébaldo fous
les yeux de Capulet fans en être reconnu ?
Voila bien des fingularités réunies . Mais
Pauteur voulait que Roméo tuât le frère
de fa maîtreffe , & cette fituation , quoiqu'un
peu ufée , est toujours théâtrale .
Juliette tombe dans le plus profond défefpoir
à la nouvelle de la mort de fon
frère , & l'on peut obferver encore qu'il
eût fallu du moins qu'on nous occupât
un peu de ce frère qui forme tout le naud
de la pièce au troisième acte. Alors les regrets
de Juliette auraient produit plus
\ d'effet , & le meurtre de Thébaldo n'aurait
pas eu l'air d'un de ces incidens poftiches
qui prolongent une pièce & n'en dépendent
pas . Capulet vient demander
vengeance à Roméo qu'il ne connaît en- 3
core que fous le nom de Dolvédo . Roméo
OCTOBRE . 1772. 75
ne fçait que lui répondre. Capulet voyant
qu'ilbalance , implore le fecours de fa fille ,
& veut que pour engager le Comte Pâris à
venger les Capulets , elle aille lui promettre
fa main . Il ne doute pas que ce Comite
ne faffe tout pour elle ; ce qui doit paroître
étonnant , après ce qu'on a dit au premier
acte des égards & des ménagemens de ce
Comte pour les Montaigas . Quoi qu'il en
foit , Juliette ne répond pas mieux que
Roméo aux espérances de Capulet . Celui
ci commence à foupçonner leur intelligence
: leur embarras confirme fes foupçons.
Il met l'épée à la main , & Roméo
avouant à la fois tous les crimes covers
Capulet , fe fait connaître pour le fils
de Montaigu & le meurtrier de Thébaldo
. Juliette retient le bras de fon père
qui veut percer fon amant. Un officier de
Ferdinand vient annoncer à Capulet la
vifite de ce Duc qui veut le confoler de
la perte qu'il vient de faire. Capulet fe
propofe d'en obtenir la punition de Roméo
.
Ferdinand paraît au quatrième acte avec
Capulet. Il n'afpire à rien moins qu'à le
réconcilier avec Montaigu . Capulet y
confent fans beaucoup de réfiftance . Montaigu
paraît , & le Duc lui apprend que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Capulet veut tout oublier. Celui - ci ne
s'en défend pas , & va juſqu'à prendre la
main de Roméo qui vient de tuer fon
fils , pour la joindre à la main de fa fille .
On eft confondu d'étonnement à un
pareil fpectacle. Certes fi la tragédie doit
être la repréfentation de la nature, jamais
repréſentation n'a été plus fauffe & plus
infidèle. Il eft fans exemple qu'un père
dont on vient de tuer le fils un quart
d'heure auparavant, non -feulement oublie
avec tant de facilité une perte fi douloureufe
& fi amère , & pardonne un outrage
fi cruel reçu de la main d'un ennemi ,
mais encore choififfe ce moment pour
prendre la main fanglante du meurtrier &
la mettre dans celle de fa fille . C'eſt - là ,fans
doute , le plus étrange renversement de
routes les loix de la nature & de la morale ,
& de tous les principes de la raifon . Les
motifs les plus forts & les plus puiffans
réunis tous enfemble juftifieraient à peine
un effort i peu vraifemblable. Mais ici
quels font les motifs de Capulet ? Point
d'autres que les prières de Ferdinand qui ,
certainement , ne doit pas avoir un grand
pouvoir fur lui. Dira- t- on que c'eft bonté,
amour de la patrie ? Mais il falloit donc
nous faire connoître Capulet comme un
OCTOBRE. 1772. 77
citoyen enthouſiaſte , & comme le plus
fublime & le plus généreux de tous les
patriotes. Encore , dans ce cas , pourrait - il
tout au plus pardonner, mais non pas donner
fa fille au meurtrier de fon fils ; &
d'ailleurs , dans toutes les fuppofitions , rien
n'eft moins théâtral qu'un homme d'une
vertu fifupérieure à toutes les paffions, &
d'une bonté fi froide & fi tranquille qui
reflemble à l'imbécillité .
Capulet fort & laiffe Montaigu maître
dans fa maifon . Ce vieillard refte fenl
avec Roméo , & voici la grande fcène de
la pièce. Tout le monde connaît le fameux
morceau du Dante , l'hiftoire du
Comte Ugolin & de fes enfans . Nous allons
en remettre ici la traduction fous les
yeux du lecteur , telle qu'elle fe trouve
dans la poëtique de M. Marmontel . C'eſt
le Comte Ugolin qui parle.
" Une étroite ouverture éclairait le ca-
» chot , qui a retenu , depuis ma mort , le
» nom de cachot de la faim , & dans lequel
on aura , fans doute, fait périr d'au-
» tres infortunés.
"
"» Plufieurs lunes m'avaient éclairé déjà
, lorfque je fis un fonge affreux , qui
» fembla déchirer à mes yeux le voile de
» l'avenir.... Je m'éveillai ; le jour ne
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
23
pataifait point encore ; j'entendis au-
» tour de moi mes enfansqui pleuraient en
» dormant , & qui demandaient du pain .
" Ah ! que tu es cruel , fi tu ne frémis pas
» du preffentiment dont je fus frappé ! qui
» pourra jamais t'attendrir , fi tu m'en-
» tends fans verfer des larmes ! Nous nous
» étions tous éveillés ; l'heure où l'on de•
» vait nous donner à manger s'appro-
» chait.
""
32
» Les fonges qui m'avaient agité me
glaçaient de crainte.... Dieu ! j'enten
dis murer la porte du cachor. Je fixai
» tout- à - coup mes regards fur le vifage
» de mes enfans . Immobile & muet , je
» ne verfais pas une larme : j'étais pétri-
» fié.
ל כ
» Pour mes fils , ils pleuraient , & men
petit Anfelme me dit : comme vous
" nous regardez , mon père ! ah ! qu'avez
" vous ? Je ne pleurai point encore ; je
paffai la nuit fans prendre du repos. A
peine les premiers rayons du jour fui-
» vant pénétraient dans mon cachot , que
je vis tout à la fois fur le vifage de mes
quatre enfans , l'image de la mort qui
» me menaçait .
"9
»
» Je cède à la douleur , je me mords les
» deux mains ; & dans l'inftant même
OCTOBRE, 1772 . 79
» mes enfans , qui prirent ma rage pour
» l'effet d'une faim preffante , fe levèrent
» & me dirent : que ne nous manges- tu
plutôt ? C'est toi qui nous as donné cette
» miférable chair ; reprends - là .
» Je me fis violence alors pour ne pas
» augmenter leurs peines . Ce jour & le
» fuivant nous reftâmes dans un affreux
» filence. Ah terre impitoyable , que ne
» t'ouvrais tu fous nos pas !
19
Le quatrième jour arrive enfin . Gad-
» di ſe jette étendu à mes pieds & me dit:
» Mon père , tu ne peux donc pas me fe-
» courir ? Il meurt ; & du cinquième au
fixième jour mes trois autres enfans périrent
l'un après l'autre fous mes yeux.
" J'avais moi même déjà prefque per-
» du le fentiment & la lumière : je me
» roulais fur leurs corps que j'embraffais,
» & trois jours après leur mort je les ap-
» pellais encore. La faim eut plus de puif-
» fance que la douleur ; j'expirai .
ود
Nous allons voir le parti que l'auteur a
tiré de ce morceau .
Ce que
M。ON TA IG U.
Ecoute , & raflemblant d'avance
l'homme eut jamais de force & de conftance
,
Que ton ame à ma voix fe prépare à frémir.
Div
10 MERCURE DE FRANCE.
Parlez..:
ROMEO .
MONTA I G U.
Sois immobile & fonge à t'affermir.
Tantôt, fans foupçonner ces terribles myftères,
Tu voulais être inſtruit du deſtin de tes frètes ;
Ils ne font plus.
ROMEO.
O Ciel!
MONTA I GU.
Loin de ces murs affreux
Je crus , chez les Pifans , devoir fuir avec eux.
Hélas ! difais- je , enfin voici donc un afyle
Pour moi , pour mes enfans , rempart für & tranquille
,
D'où n'approcheront plus les pièges du trépas :
La vengeance attentive y marcha fur mes pas.
Un monftre ingénieux , un tigre impitoyable
D'un complot fuppofé me fit juger coupable ,
Et , fans que du forfait on daignât s'informer ,
Dans une tourfatale on me vint enfermer.
Avec vos enfans ?
ROMEO.
MONTAIGU.
Oui prête l'oreille au reſte .
Déjà , depuis trois jours, dans mon cachot funefte,
OCTOBRE .
81
1772 .
Je fentais dans mon fein s'amaſſer la terreur ,
Quand d'un fonge effrayant la prophétique hor
reur
Offrit à mes efprits la plus fatale image :
Je m'éveillai cremblant , plein d'un affreux préfage.
Je cherchais dans moi même , immobile & glacé ,
Quel était ce malheur par mon longe annoncé :
Mes fils dormaient ; j'y cours ; leurs geftes , leurs
vilages
Sur mon fort , tout-à-coup , éclairant mes préfages
,
De la faim , fur leur lit , exprimaient les douleurs
;
Ils s'écriaient : Mon père , & répandaient dés
plears.
לכ
Nous nous levons , on vient ; nous attendions
d'avance
L'aliment qu'on accorde à la fimple exigence.
Chacun le tai : ; j'écoute , & j'entends de la tour
La porte en mur épais fe changer fans retour.
Je fixai mes enfans fans parole & fans larmes ;
J'étais mort... Ils pleuraient... je cachai mes
alarmes ;
Mais lorsqu'enfin ( Soleil , devais-tu te montrer?
Dans eux tous à la fois je me vis expirer ,
Je dévorai ces mains . Renaud me dit : « Mon
»père ,
Dy
8 r MERCURE DE FRANCE .
» Vis , tu nous vengeras . » Raymond , Dolcé ,
Sévère ,
M'offrirent à genoux leur fang pour me nourrir ,
Et chacun d'eux enfuite acheva de mourir.
ROMEO .
Qu'ai je entendu ? grand Dieu !
MONTAIGU .
Puifqu'il me faut pourſuivre ,
Je reftai feul vivant , mais indigné de vivre.
Ma vue , en s'égarant , s'éteignit à la fin ,
Et, ne pouvant mourir de douleur ni de faim ,
Je cherchai mes enfans avec des cris funèbres,
Pleurant , rampant , burlant , embraflant les
ténèbres,
Et les retrouvant tous dans ce cercueil affreux ,
Immobile & muet , je m'étendis fur eux.
Ce récit eft en général d'une grande
beauté. Il y a des traits d'une précision
énergique & fublime , des expreffions heureufes.
« J'étais mort... Ils pleuraient... ´
» Et chacun d'eux enfuite acheva de mourir.
»Je reftai feul vivant , mais indigné de vivre.
Embraflant les ténèbres. »
Tous ces traits font admirables.
OCTOBRE. 1772. 83
Montaigu pourfuit fon récit . Il fut tiré
de fon cachot. Il ne dit pas comment.
Roméo s'écrie :
Ah ! de fa barbarie
Vous dûtes bien , je crois , punir un inhumain,
MONTAIGU .
Il n'avoit point d'enfans.
C'est le mot connu de Macbet . Mais
dans Macbet ce mot eft en fituation &
non pas en recit , ce qui eft très- different.
Montaigu continue la narration , & apprend
à Roméo qu'en fortant de fa prifon ,
il trouva fon ennemi mort. Cet ennemi ,
c'était Roger , frère de Capulet . Roméo
lui demande quel eſt donc l'objet de fa
vengeance. C'est alors que Montaigu développe
toutes les atrocités qu'il renfermait
dans fon ame. Il veut te venger de
fon ennemi , mort il y a vingt ans , fur
Capulet qui ne lui a jamais fait de mal ,
qui vient de lui pardonner le meurtre
d'un fils , qui a promis fa fille à Roméo,
qui a juré de le regarder comme un ami ,
& qui , à ce titre , le laiffe maître de fa
maifon. Il veut plus ; il veut que Roméo
commence par affaffiner la fille avant de
tuer le père. On fent bien que ces projets
D vj
84 MERCURE
DE FRANCE
.
execrables ne peuvent produire d'autre
effet que celui de l'horreur. Ce font les
projets d'Atrée ; mais Atrée eft un monſtre,&
donné pour tel , au lieu qu'ici Montaigu
eft un perfonnage qui , par fa fituation
& fes longs malheurs , raffemble fur
lui le plus grand intérêt de la pièce . C'eſt
de lui que l'on a dit dans la première
fcène .
Ce vertueux père
A qui l'inimitié fut toujours étrangère ,
Citoyen généreux qui , dans fa faction ,
Loin d'attifer la haine & la divifion ,
Condamnait fes fureurs , & jamais d'aucun crime
Ne fouilla ni fa main ni fon coeur magnanime.
}
Prévenu de ces idées fur Montaigu , le
fpectateur peut il s'accoutumer à voir en
lui un monftre qui fe fouille de la plus
noire perfidie , qui n'a feint de fe réconcilier
avec fon ennemi pour que pour l'afaffiner
lui & fa fille avec plus de fûreté ?
Cette horrible noirceur peut- elle entrer
dans un caractère noble ? Le malheur peut
rendre féroce ; mais doit- il rendre vil &
perfide ? Quand même on accorderait que
ce changement eft dans la nature , il ne
ferait jamais dans celle du théâtre . La
vengeance y doit être furieufe , mais non
ย
OCTOBRE. 1772. 85
pas lâche. Elle ne doit pas être d'une révoltante
injuftice , ni tomber fur des innocens.
Mais , dira ton , Montaigu est
aliéné par le défefpoir. Il ne raifonne plus
& ne connaît plus rien . Quand on admettrait
cette fuppofition , quand il ferait
poffible qu'un homme né généreux voulût,
par la plus lâche de toutes les trahifons ,
fe venger fur deux innocens du mal qu'ils
ne lui ont pas fait , il n'en ferait pas moins
vrai que ce n'eft point un objet à préfenter
fur la fcène ; que ces fortes d'exceptions
aux loix de la nature connue ne peuvent
que révolter lefpectateur qui s'attend
à des fentimens plus vraiſemblables , &
que l'homme qui m'intéreffait par fon
infortune , m'indigne & me dégoûte
quand il n'eft plus qu'un traître & un fou
furieux.
La réponse de Roméo , aux fureurs du
vieillard , eft ce qu'elle doit être .
Quel reproche odieux mé faites- vous entendre !
Plutôt mourir cent fois que ne pas vous défendre
,
Malheureux eh , quoi donc avez - vous prétendu
Que pour de tels forfaits je vous ferais rendu ?
A peine mon ami dans ce cercueil repoſe ,
A peine , pour fceller la paix qu'on lui propofe ,
Un veillard généreux vous livre fans foupçon
86 MERCURE DE FRANCE .
Son propre fang , fon coeur , fon palais , fa maifon
;
A peine , entre vos bras , il a remis fa fille ,
Que pour exterminer , lui , fon nom , la famille ,
Sortant de l'embraffer , vous exigez foudain
Que je plonge à la fille un poignard dans le fein !
Seigneur , je fuis foldat ; pour venger votre` outrage
J'emploîrai , s'il le faut , la force & le courage ;
Ce bras ne lait ufer que de moyens permis ,
Et fe teindre avec gloire au fang des ennemis.
Au chemin de l'honneur montrez - moi la vengeance.
Vous connaîtrez alors fi Romeo balance.
J'alpire à vous fervir , je le veux , je le doi ;-
Mais il s'agit d'un crime , il n'eft pas fait pour
moi.
Roméo ne peut pas mieux parler . Mais
que la réponse de Montaigu eft belle malgré
quelques fautes !
Qu'entends- je ? Et tel eft donc l'excès de mes misères
,
Tel eft l'horrible fort de tes malheureux frères ,
Que tout trahit leur caufe, & qu'après leur trépas,
Ils demandent vengeance & ne l'obtiennent pas.
Sais -tu ce qui foutient ma vie infortunée ?
Sais- tu jufqu'a ce jour comment je l'ai traînée ?
Sais- tu', quand je lortis de la funeſte tour ,
OCTOBRE . 1772. 87
Sur quels fauvages bords , dans quel affreux léjour
,
Par mon trouble égaré , je courus , loin du monde,
Enfevelir vingt ans ma douleur vagabonde ?
Au Mont de l'Appenin je fus vingt ans caché :
C'est là que , fugitif, dans des antres couché ,
Implacable ennemi de la nature entière ,
à
Ne pouvant, mon gré , voir s'embraſer la terre ,
Oubliant à jamais mon rang & ma maiſon ,
A force de douleur privé de la raiſon ,
Aidé pour tout fecours des ſoins d'un milérable ,
Qui , dans moi , par pitié , vit encor fon femblable
,
Nourri par les bontés , quelquefois dans les bras ,
Par des fons inal formés invoquant le trépas ;
Trouvant le Ciel , la nuit , la lumière importune,
Caché fous ces lambeaux de la vile'infortune ,
Dans l'horieur des forêts , fous des rochers affreux
,
J'appellais à grands cris mes enfans malheureur ,
Indigné d'y trouvér , dans fon fomm il paifible,
A mes longs défefpoirs la nature infenfible.
C'est là que tout- à- coup plein de trouble & d'effroi,
Mes quatre fils mourans s'offraient tous devant
moi...
Je crois les voir encor... Qui , voilà leurs vifages
,
Leurs traits , leur port...
83 MERCURE DE FRANCE .
ROMEO.
Mon père , écartez ces images.
MONTAIG U.
Grand Dieu ! pour un moment ſaſpendez mes dow
leurs :
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir mes
'O Ciel!
pleurs.
ROMEO.
MONTA IGU .
Il en eft tems , fouffrez que je fuccombe.
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la
tombe.
Je fens que je chancelle...
ROMEO.
Ah ! du moins que mes bras .、、
MONTA IG U.
N'avancez pas , cruel , ou vengez leur trépas
Eh ! Seigneur ,
ROMEO.
MONTA I G Ú.
Mes enfans !
OCTOBRE . 1772.
Songez que...
ROMEO .
Dans votre horreur funefte
MONTAIG U.
Mes enfans !
ROMEO.
Songez que je vous refte.
MONTAIGU.
Mes enfans... Ou font- ils ?
ROMEO.
Ah ! revenez à vous ,
Mon père ! ou, dans l'inftant , je meurs à vos ge-
Qui , toi !
noux.
MONTA IG U.
ROMEO.
Vivez , hélas ! confervez vous encore,
MONTAIGU .
Je fuis un malheureux qui fe hait , qui s'abhorre',
Trop indigne à jamais du jour qu'il doitflétrir.
ROMEO.
Que vous reprochez -vous ?
MONTA IGU.
Je n'ai pas pu mourir,
១០
MERCURE DE FRANCE,
ROMEO.
Ah ! Seigneur , croyez - moi , dans vos douleurs
amères ,
Vos pleurs affez long-tems ont coulé pour mes
frères.
MONTA IG U.
La raison , Roméo , vient vite à ton fecours.
Ce n'eft pas dans ton fang qu'ils ont puifé leurs
jours :
Ton coeur donne à leur perte une pitié légère :
Tu ne lens pas pour eux des entrailles de père .
Ces frères que tu plains , tu ne les venges pas ,
Leurs mânes géiflans n'affiégent point tes pas.
Malheureux Capulets , vous payerez tous ces
crimes ,
Mais je prétends fur- tout voir fouffrir mes victimes
:
Dans leur fein déchiré je lirai leurs douleurs :
Dans le fond de leurs yeux j'irai chercher leurs
pleurs.
Voilà de l'éloquence tragique , voilà
le cri terrible & déchirant des grandes
douleurs & des grandes paffions , voilà
des beautés fublimes. Mais pourquoi ? ce
n'eft pas feulement parce que le style eft
en général d'une énergie frappante , &
que les mouvemens font vrais & impétueux
, c'eft fur tout parce que , dans ce
OCTOBRE . 1772 .
91
moment , Montaigu ne nous occupe que
de fon malheur & nous laiffe oublier fa
vengeance . On ne fonge plus à fes projets
atroces & abfurdes . On ne voit , comme
lui , que fes
enfans mourans fous
quatre
fes yeux. Cette unique réponſe qu'il fait
toujours aux remonttances
de Roméo ,
Mes enfans , mes enfans eft un trait de
génie .
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la
tombe.
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir des
pleurs ,
N'avancez pas , cruel , ou vengez leurs trépas ,
font des mouvemens
d'une grande beauté.
Quel dommage que celui qui a conçu cette
fène n'ait pas fu mieux embraffer un fujet
qui pouvait lui en fournir plus d'une de
cette force ! qu'il ait deshonoré
le caractère
de Montaigu
& étouffé lui même
l'intérêt de fes fituations ? Qu'il n'ait ſuivi
que les élans de fon imagination
, &
qu'il ait fi peu confulté la taifon , la nature
& le goût!
Nous faififlons avec plaisir cette occafion
de payer un jufte tribut d'éloges au
jeu admirable de l'acteur qui repréfentait
Montaigu. Les effets de fon art ne peu92
MERCURE DE FRANCE:
vent pas être portés plus loin qu'ils ne
l'étaient dans le moment où il criait , mes
enfans. C'était un des tableaux les plus
forts que la pantomime dramatique ait
jamais étalés fur la fcène ; & la fenfibilité
impétueufe de l'acteur qui jouait Roméo
achevait dignement ce tableau .
Nous dirons peu de choſe du cinquième
acte. On n'en peut parler qu'avec peine
après le quatrième . On y trouve de
nouvelles invraisemblances , & le même
oubli de toutes les règles de l'art . Juliette
n'a point de motifs affez forts pour juftifier
le parti qu'elle prend de s'empoifonner
, & l'on achève de dégrader entièrement
le caractère de Montaigu par une
feconde trahifon . On n'entend rien d'ailleurs
à la confpiration qu'il forme , & l'on
ne fait pas comment on a pu la prévenir
de manière qu'il n'y a pas une goutte de
fang répandue ,au moment du fignal . Cette
mortvolontaire des deux amans ne produit
aucun effet , & c'est encore un défaut de
vérité que Roméo qui devrait mourir en
embraffant fon époufe , aille expirer à
l'autre bout du théâtre pour ménager une
furprife à Montaigu . Malgré les tombeaux
, les poifons & les poignards , rien
ne reffemble moins à une tragédie . La
OCTOBRE . 1772. 93-
terreur doit être dans la fcène & non pas
dans l'appareil,
Par tout ce que nous avons dit de la
pièce , on doit voir ce que nous penfons.
des caractères ; il n'y en a pas un qui ne
foit défectueux . Ferdinand joue un rôle
fubalterne indigne d'un prince . Roméo
n'eft qu'un amant , & n'a pas allez les fentimens
d'un fils . Juliette raifonne quand
elle devrait fentir & s'abandonne au défefpoir
quand il faudrait faire les plus
grands efforts de courage . A l'égard de
Capulet , il eft impoffible de s'en former
une idée ; il répond quelquefois aux violences
de Montaigu par des violences pareilles
, & un moment après il cft d'une
douceur qui reffemble à l'infenfibilité abfolue.
Il veut tuer Roméo , & un moment
après il lui donne fa fille. Montaigu eft
fortement paffionné. Il eft altéré de vengeance
, & en cette partie il eft fupérieurement
tracé. Mais nous avons déjà obfervé
combien fon caractère était fouillé.
par une double perfidie. Ce caractère aurait
été bien beau , s'il eût eu pour objet
de fes reffentimens un homme vraiment
coupable ; s'il n'eût connu ni la diffimųlation
ni la fauffeté ; s'il n'eût eu à combattre
que la paffion de fon fils pout Ju94
MERCURE DE FRANCE.
que
liette , & non pas des raifons fans replifondées
fur la juftice & la loi naturelle
; s'il n'eût médité qu'une vengeance
terrible , mais juſte & proportionnée à ſon
malheur,& non pas une vengeance injufte,
lâche & déteſtable .
Il nous refte à parler du ftyle. Il paraît
que M. Ducis l'a beaucoup trop négligé.
C'eft pourtant une partie très intéreffante
de l'art dramatique , & celle peur être
qui contribue le plus à affurer aux ouvra
ges une eftime durable & une gloire folide.
On a déjà pu veit dans les morceaux
que nous avons cités , quoiqu'ils foient
les meilleurs de l'ouvrage , beaucoup de
fautes palpables & de négligences marquées.
En général la diction de cette tragédie
manque de propriété dans les termes,
de clarté dans les tournures & d'exac
- titude dans les conftructions.
Dans le dernier combat fongez par quelsfecours
De notre jeune Duc il a fauvé les jours.
>>Oui , Ferdinand charmé reconnaît & publie
Qu'il doit à fa valeur fon triomphe & fa vie.
Le fier Duc de Mantoue , erflé de fes fuccès ,
»Enfin , couvert de honte , a vu fuir fes fujets.
Ces vers devaient être mieuxtravaillés .
Par quelsfecours n'eft pas exact . Il femble
OCTOBRE. 1772. 95
que l'auteur veuille (pécifier tel ou tel
genre de fecours , tandis qu'il voulait dire
fimplement que le fecours deRoméo avait
ſauvé la vie du Duc. Enflé de fes fuccès ,
enfin couvert de honte. Ces deux participes
d'un fens fi opppofé ne devaient pas être
affemblés aini . On n'eft point à la fois
enflé de fes fuccès & couvert de honte . Il
fallait diftinguer ces deux membres de
phraſe. Il doit à fa valeur fon triomphe.
Ces deux pronoms, mis à côté l'un de l'autre
& qui fe rapportent à deux perfonnes
différentes , jettent de l'obfcurité dans le
ftyle. C'est une faute légère ; mais il faut
l'éviter , à moins que le fens ne foit de la
plus grande clarté.
Hélas ! loin des mortels , de fes fils , enfilence ,
Dans les champs vertueux , il cultivant l'enfance .
On ne fait à quoi le rapportent ces
mois en filence. On croirait d'abord que
c'est à fes fils , ce qui forme un fens ridi
cule. Voilà les inconvéniens d'une mauvaiſe
conſtruct on . Des champs ne fauraient
être vertueux.
Lorique , pour l'en priver , de coupables brigands
Entreprirent deux fois d'enlever les enfans.
A quoi le rapporte pour l'en priver ?
96 MERCURE DE FRANCE.
Eft ce pour le priver de ſes enfans ? Mais
alors c'eft dire deux fois la même chofe.
Enlever fes enfans pour l'en priver , c'eſt
ce que les grammairiens appellent du ftyle
niais. De coupables brigands eſt une épithère
qui ne fignitie rien . Il n'y a point de
brigands qui ne foient coupables.
Prodigue envers fon fils des foins de la nature ,
Il avoit vu déjà fe fermer fa bleſſure.
Ici l'amphibologie eft plus vicieuſe ,
parce qu'il s'agit d'un fair. On ne peut pas
favoir fi cette bleffure qui fe ferme eft celle
de Montaigu ou de Roméo.
Du Prince à fes defirs l'ame était toute acquife.
Ce vers manque abfolument d'élégance .
Tant les mortels fouvent , dans leur marche incer
tains ,
Sont pouflés , par eux-même , à remplir leurs deftins.
Ces deux vers ne font pas clairs . Si les
mortels font pouffés par eux-même à remplir
leurs deftins , leur marche n'eft point
incertaine , elle eft très déterminée. Ces
deux vers d'ailleurs ont le défaut de n'être
point liés aux précédens.
Je
OCTOBRE . 1772. 97 .
Je puis donc , content & glorieux ,
Madame , avec tranſport, reparaître à vos yeux .
On dit bien je vous revois avec tranf
port , mais un peu de réflexion fait fentir
qu'on ne dit point je puis vous revoir avec
tranfport , parce qu'alors il femble que le
transport foit médité , ce qui ne doit pas
fe fuppofer. Cette remarque n'eft pas trèsgrave
, mais ce font ces défauts de juftelle
qui rendent le style vague & faible .
Mais quel autre courage enflammé par vos charmes
,
N'eût pas porté plus loin lafplendeur de nos ar
mes.
On dit bien lafplendeur des états , mais
non pas la fplendeur de nos armes . Le mot
propre était la gloire , ou le bonheur ou le
fuccès.
Etonné de mon fort , fans l'être de ma gloire,
J'ai toujours , lans orgueil , compté ſur la victoire.
Il eft impoffible d'entendre ces deux
vers. De quel fort Roméo eft il étonné ?
Peut- il , avant la victoire, être étonné de fa
gloire? & peut-il fans orgueil compterſur,
la victoire ?
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
Ce concert de deux cours nés pour fouffrir enlemble
Que leur malheur unit , qu'un même lieu raſſemble.
On dirait bien nos coeurs font de concert.
Mais on ne dit point ce concert de
deux coeurs. Qu'un même lieu raffemble eſt
bien faible après cet hemiftiche , que leur
malheur unit , & ce n'eft pas un lieu qui
raffemble des coeurs .
De les plus jeunes ans que mon père , au besoin ,
Lui-même , à ſon infçu , devait prendre le foin.
Au befoin et une expreffion fingulière ,
quand il s'agit de donner un alyle à un
orphelin abandonné . C'est un befoin qui
ne revient pas fouvent.
Je connais de tes pleurs l'invincible pouvoir ,
C'eſt à toi , Juliette , à déployer leurs charmes.
On ne déploie point les charmes, M. de
Voltaire a dit dans Alzire .
Elle eût pû prodiguer le charme de fes pleurs.
Voilà des expreffions poëtiques .
Forméfur votre exemple , élevé par vos foins.
On dit former par un exemple , & non
pas formerfur un exemple.
OCTOBRE . 1772. 99
J'ai vu ton bras vainqueur , répandant l'épou
vante ,
Porter par-tour la mort & remplir mon attente .
On fent combien cet hémistiche & remplir
mon attente eft d'une faiblefle inexcufable
après celui ci , porter par - tout la
mort. Ces fortes de fautes font pires que
des follécifmes , parce qu'elles énervent le
style .
Ma fille , il en eft tems , je viens pour vous apprendre
Que le Comte Pâris va devenir mon gendre.
Ces vers reffemblent à une parodie . On
dirait que Capulet annonce à ſa fille une
nouvelle indifférente , & qu'il s'agit de
tout autre mariage que de celui de Juliette.
Rien ne fait mieux fentir la néceflité indifpenfable
de foigner & d'ennoblir tous
les détails .
Sans doute, il en eft digne , & le Ciel, dès demain ,
Lui verra pour jamais engager votte main.
Voilà encore du ſtyle bien plus défectueux
. Toutes les fautes s'y trouvent réu
nies. Le Ciel n'eft là que pour faire le
vers. On ne dit point engager fa main
mais engager fa foi , & lui verra engager
eft une construction barbare.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
J'ai promis , & je crois
Qu'il ne vous refte plus que d'accepter mon choix.
On foufcrit à un choix , mais on ne
l'accepte pas.
Dans fon gouffre afſoupi , c'eſt un feu qui repoſe.
A quoi le rapporte affoupi ? Eft ce au
gouffre , eft- ce au feu ?
Bientôt , fi je m'en crois , ce volcan furieux
D'horreurs & d'attentats couvrira tous ces lieux.
Quand on a inftitué une méthaphore il
faut la fuivre . Un volcan ne produit point
d'attentats. Tous ces lieux , à la fin d'un
vers , eft une bien mauvaiſe chûte.
J'ignore encor ,
tendent.
ma fille , où leurs defleins pré-
Des deffeins ne prétendent point.
Pourrez-vous , m'arrachant de ce fein paternel ,
Me voir , d'un pas tremblant , avancer à l'autel.
Il eft impoffible de fe repréfenter à la
fois un père arrachant fa fiile de fon fein ,
& la voyant avancer à l'autel . Il fallait
que la conftruction fépatât ces deux ima
ges qui fe nuifent l'une à l'autre.
OCTOBRE . 1772.
Laiflcz moi , pour partage , heureuſe auprès de
vous ,
Couler des jours obfcurs fans chaîne & fans
époux.
Pour partage n'eft gouverné par rien .
Ces mots ifolés dans la phrafe font une
efpèce de folléciſme .
Mais je vois en tremblant que nos deux factions
Vont ranimer leur rage & leurs divifions.
Leurs divifions eft bien faible après leur
rage. Il faut que le difcours aille en croiffant.
Tous les moyens permis dès qu'ils fervaient au
crime.
Cette phrafe n'a aucun fens , parce qu'elle
ne peut vouloir dire que tous les crimes
permis dès qu'ils fervaient aux crimes.
Pour voir , pour juger mieux ,
La prudence & le tems m'ont trop ouvert les
yeux,
Combien il est néceffaire de respecter
la langue Faute d'y faire attention , l'au
teur fait ici un contrefens évident . Pour
exprimer ce qu'il doit & ce qu'il veut uire
, il fallait mettre ,
3:
E iij
fo: MERCURE DE FRANCE.
Pour ne pas juger mieux ,
La prudence & le tems m'ont trop ouvert les yeux.
Penfez-vous qu'ilfoit libre aux enfans téméraires
Des s'unir aux autels fans l'aveu de leurs pères .
Voilà comme une épithète mife mala-
propos peut changer le fens d'une phra
fe. Il femble que cette liberté qu'on refufe
aux enfans téméraires , foit accordée à
ceux qui ne le font pas . C'eft qu'il fallait
une épithère toute oppofée. Il fallait aux
enfans bien nés , aux enfans vertueux . Il
m'eft libre de faire telle chofe eft une conftruction
plus faite pour la profe que pour
la poësie.
Nous ne poufferons pas plus loin ces
remarques . Nous n'avons obfervé qu'une
partie des fautes du premier acte . On
peut voir par ce détail combien le travail
de la correction eft néceffaire au talent .
M. Ducis en a , fans doute , & nous avions
applaudi avec plaifir à celui qu'il annonçait
dans Hamlet. Cette tragédie , quoique
d'un ftyle inégal , avait beaucoup
moins d'incorrections . L'auteur a le fentiment
des paffions fortes & emploie quel que fois
l
s mouvemens
d'une véritable
éloquence
; c'est en reconnoiffant
ce
qu'il peut faire, que nous lui avons repro
OCTOBRE. 1772. 109
ché ce qu'il n'a pas fait . Nous n'avons
d'autre intérêt que celui de fa gloire , &
d'autres motifs que l'amour des Lettres
& de la vérité. Ce n'eft point à ceux qui
peuvent honorer la fcène françaiſe à la
replonger dans fon premier cahos .
Euvres de M. le Marquis de Ximenez ,
ancien mestre de camp de cavalerie ;
nouvelle édition revue & corrigée . A
Paris , chez les libraires qui vendent
les nouveautés.
Ce recueil eft précédé d'une courte
préface dont nous rapporterons ici une
partie , parce qu'elle eft faite pour difpofer
très favorablement le lecteur. « Plus
» je fuis éloigné d'attacher de l'importan
» ce à ces bagatelles , plus il doit m'être
» permis de rendre aux lettres un hom-
» mage auffi pur que défintéreffé. Elles
» m'ont été chères depuis que je refpire ;
» elles fervent de contrepoids à l'adverfi.
té ; & ceux qui les cultivent avec le
» moins de fuccès , n'ont pas du moins à
» fe reprocher les jours qu'elles ont remé
plis . Je n'affaiblirai point le bel éloge
» qu'en fit l'Orateur Romain en effayant
» de le traduire. Je me borne à obferver
» que toutes les profeffions , que la poli-
"
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
» tique , la jurifprudence , les armes & les
» fciences mêmes les plus abftraites , liées
néceffairement aux lettres , empruntent
» d'elles ce charme qui attire & cet éclat
» que le tems ne peut effacer. »
Ce ton modefte & décent eft d'autant
plus remarquable , eft d'autant plus digne
d'éloge que rien n'eft aujourd'hui plus
commun que le fcandale des préfaces ou
ridiculement orgueilleufes ou groffièrement
ciniques , où l'auteur prend pour une
noble confiance le délire d'une tête échauf
fée par l'amour propre , & croit , en affectant
de mépriser ou d'injurier le Public , fe
mettre d'avance au - deffus des fuffrages
qu'il n'obtiendra pas. Ces deux vers de
Boileau
Un auteur à genoux , dans une humble préface ,
Au lecteur dédaigneux a beau demander grace.
ont peut - être contribué à rendre commun
parmi nous le défaut contraire ; mais
il faudrait le fouvenir qu'en général on
ne dit guère d'injures à fes juges que
lorfqu'on eft fûr de perdre fon procès .
M. le Marquis de Ximenez parle de
l'étude des lettres en homme digne de
les cultiver.
« Céfar , Xénophon , Julien , MarcOCTOBRE
. 1772.
105
❤
"
» Aurèle doivent l'immortalité à leurs
» écrits plus qu'à leurs exploits .
Virgile a prefque effacé les traces du
fans
fang que fit couler Octave ; & ,
» chercher fi loin d'illuftres exemples ,
François Premier ne fit- il pas oublier
» les malheurs de fon règne par la pro-
» tection qu'il accorda aux lettres dont il
» fut le père ?
»
"
» Armand qui hâta leurs progrès :
» Louis XIV qui fçut les récompenfer en
» Roi ; fon augufte fucceffeur , dont l'éloge
n'appartient qu'à la postérité , mais
» dont les bienfaits vont chercher par-
» tout le mérite , ont augmenté leur gloi-
» re en affurant celle des lettres qui rejaillit
fur la nation entière.
19
و و
» Ils font enfin bannis , fans retour, ces
préjugés que l'ancienne chevalerie ,
louable à tant d'égards , n'ofait pas en-
» core fecouer , & dont la France aurait à
rougir s'ils n'avaient pas été ceux de
» toute l'Europe . La Nobleffe Françoiſe
» ne croit plus déroger en touchant de fes
» mains victorieufes la lyre d'Horace ou
» le compas d'Archimède . Elle fe plaît à
» imiter la valeur des Romains , fans dé-
» daigner l'art qui les fit vaincre , fans
méprifer les Mufes qui les célébrèrent ;
"
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
» & le Grand Condé , aſſis dans ſes boſ-
» quets de Chantilly , entre Santeuil &
» Racine , reflemblait beaucoup au vainqueur
de Carthage retouchant avec Læ
» lius les comédies de Térence . »
Tous les genres de poëlie fe trouvent
dans ce recueil , poëmes , épîtres héroïdes
, odes , ſtances , madrigaux , & c. Les
deux premières pièces roulent fur des fu
jets donnés par l'Académie Françaiſe dans
les années 1750 & 1752. Dans la première
il faut prouver que les lettres ont
autant contribué à la gloire de Louis XIV
qu'il avait contribué à leur progrès . Le
tyle en eft élégant & noble. On y trouve
de la poefie & des vers heureux : en voici
le début.
als n'étaient plus ces jours, où, par des foins heureux
,
Du puiflant Charles - Quint le tival généreux ,
De nos champs défolés chaffant la barbarie ,
Tranfplanta les beaux arts au fein de fa parrie ,
Et cultivoit les fruits de ces arbres naiffans
A l'abri de fon trône , au tour de lui croiſlans.
Bientôt le fanatifme , enfant de l'ignorance ,
De leur germe encor faible étouffant la femence ,
Difperfa leurs rameaux defléchés & flétris ;
Le règne , hélas ! trop court du plus grand des
Henris ,
OCTOBRE , 1772 . 107.
De ce Monarque humain , bienfaifant , intrépide.
( Ce règne éternifé dans une autre Enéïde , )
A peine des Français put effuyer les pleurs ,
Et la chûte des arts fut un de fes malheurs.
Ils languifloient ces arts , lorfqu'ils virent paraître
1
Sur le trône des lys , un Roi digne de l'être ;
Qui , dans tous fes projets , pour leur gloire entre
pris ,
Eut l'immortalité pour objet & pour prix.
La vertu la mérite , & les mufes la donnent , &c.
L'auteur , en parlant des obligations
que les Mufes avaient à Louis XIV , die
un moment après
Elles lui devaient tout , & leurs mains immortelles
Le couvraient des lauriers qu'il fit croître pour
elles.
Ces deux vers nous paraiffent trèsbeaux
. Dins la feconde pièce académique
Louis XV vainqueur , donnant la paix à
fes ennemis , eft repréfenté avec des traits
intéreЛfants.
Oroit né de fon fang , toi né pour fa couronne !
Ton fort te la donnait... & l'amour te la donne,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Vois ton peuple à tes pieds. Tes vertus l'ont char
mé.
Eft-il un plus beau droit que celui d'être aimé ?
De ton augufte ayeul l'éclatante mémoire
Remplit les nations qu'alarme encor la gloire ,
Et leur orgueil , jaloux de la fplendeur des lys ,
A tes nombreux exploits a reconnu ſon fils.
Peuples , qu'aux champs de Mars a terraflés
mon maître,
A des traits plus chéris vous devez le connaître.
Peignez - leur fa bonté , vous qui , dans Fontenoy,
Rameniez la victoire aux pieds de votre Roi:
Guerriers , que ce héros , dans des plaines fanglantes
,
yeux ,
Couronna de lauriers de fes mains triomphantes ,
Vous , illuftres témoins de ces pleurs précieux ,
Que la victoire même arrachait de fes
Qui de l'humanité , dans un champ de carnage ,
Pour la première fois , entendiez le langage ,
Qui vîtes la pitié , faififlant tous les coeurs ,
Secourir les vaincus en pleurant les vainqueurs.
De ces vertus , grand Roi , que ton fiècle s'hoë
nore !
L'Europe a dû te craindre , & l'Europe t'adore.
Tu peux lancer la foudre , & tu donnes la paix.
On trouve enfuite une lettre de MadaOCTOBRE
. 1772. 109
me de la Vallière à Louis XIV. Ce fujet ,
qui femble promettre beaucoup , n'eſt
peut être qu'ébauché ; mais l'Académie ,
à qui cet ouvrage fut envoyé , applaudit ,
fans doute , à quelques endroits tels , par
exemple , que le commencement de la
pièce & les morceaux fuivans .
Sire... quel autre titre , en l'état où je ſuis ,
Me fied- il de donner au plus grand des Louis ?
Il m'eft permis encor d'admirer votre gloire...
Il faut de tout le refte écarter la mémoire.
Refpecter mon ainant , qui n'eft plus que mon
Roi :
Vous ceffez de m'aimer... tout eſt fini pour moi.
·
Vous ne me verrez point , les yeux noyés de
pleurs ,
Apporter à vos pieds ma honte & mes douleurs ;
Trop peu fûre de moi , je craindrais que mes lar
mes
N'euffent plus de pouvoir qu'il n'en refte à mes
charmes ;
Et que mon coeur , fuivant des fentimens trop
doux ,
Si vous étiez à moi , ne fût encore à vous.
Tant que je vous verrais , toute votre inconftance
Me convaincrait trop peu de votre indifférence ;
110 MERCURE DE FRANCE.
J'en douterais fans cefle , & mon.crédule amour
En pleurant l'infidèle attendrait fon retour.
Il faut qu'une barrière éternelle & barbare
Entre nous élevée , à jamais nous lépare...
Pour m'arracher à vous , il faut la voix d'un Dieu ;
Mais cette voix l'emporte.. & pour jamais ... adieu.
O mon Dieu ! tu m'appelles :
Je te fuis... mais éteins des flammes criminelles ;
Fais naître un feu plus pur par toi -même infpiré :
Seul , après mon amant ,
Tu
peux
tu peux
êrre adoré :
feul ranimer ma languillante vie ,
Et rendre au fentiment mon ame anéantie ;
Cette ame fi fenfible , & qu'il te plur former ,
Se donne à fon auteur... elle a beſoin d'aimer.
Dans la lettre de Céfar au Sénat Romain
, avant le paffage de Rubicon ,
rer contre d'heureufes imitations de Lucain
.
Fortune ! .. c'est à toi que Célar s'abandonne.
Qu'une ombre de Sénat menace ,
éclate , tonne;
Qu'en faveur de Pompée importunant les dieux ,
Il cherche l'avenir qui nous attend tous deux .
Allons , fans fatiguer ces maîtres du tonnerre ,
Reconnoître leur voix dans le champ de la guerre,
Je ne veux pas entrer dans leurs confeils fecrets .
La victoire ou la mort : ce font là leurs décrets,
OCTOBRE. 1772 . TII
Qu'ils viennent traverfer mes hautes deftinées ,
Ces nobles Chevaliers qui , depuis tant d'années ,
N'ont vû que des exploits & des profpérités.
Qu'ils fuivent au combat ces Romains fi vantés,
Ces rigides cenfeurs dont la vertu trompée
Perdit la République , en adorant Pompée :
Ce fameux Marcellus , ce farouche Caron ,
Ce Brutus fon élève & fur- tout Cicéron...
Cicéron leur oracle , &c.
Des ftances à M. de Voltaire méritèrent
, de la part de ce grand homme
, une
réponſe
charmante
, déjà imprimée
dans
beaucoup
de recueils , mais qu'on ne fera peut être pas fâché de retrouver
ici .
Vous flattez trop ma vanité ;
Cet art fi féduiſant vous était inutile ;
L'art des vers fuffifoit : & votre aimable ſtyle
M'a lui feul aflez enchanté.
Votre âge quelque fois halarde fes prémices
En efprit ainfi qu'en amour :
Le tems ouvre les yeux , & l'on condamne un
jour,
De fes goûts paflagers les premiers facrifices :
A la moins aimable beauté ,
Dans fon befoin d'aimer , on prodigue fon ame ;
On prête des appas à l'objet de ſa flamme ;
Et c'eft aina que vous m'avez traité.
112 MERCURE DE FRANCE .
Ah! ne me quitrez point , féducteur que vous êtes.
Ma mufe a reçu vos fermens ;
Je lens qu'elle eſt au rang de ces vieilles coquettes
,
Qui penfent fixer leurs amans.
L'Empire de la Mode eft une épître
adreffée à Madame la Comteffe de ***.
Sur la mode , c'eft vous qui m'ordonnez d'écrire.
Vous qui charmez comme elle , en fuyant ſon empire.
Il faut donc eflayer de chanter ſes travers.
Elle eft pourtant l'arbitre & le prix de mes vers.
Heureux fi, pour la fuivre en fa courſe infinie ,
Le peintre de nos moeurs m'eût laiflé ſon génie !
Le pouvoir de la Mode augmente chaque jour.
Le monde eft fon domaine : & Paris eft fa cour.
Un peuple imitateur , foumis à fes caprices ,
Prend ou quitte , à ſon gré , les vertus & ſes vices,
&c .
Le recueil eft terminé par des effais
dramatiques tirés d'Homère. Ce font des
fcènes dont le plan eft tracé dans l'Illiade ,
mais dont les détails appartiennent prefque
tous à l'Ecrivain Français. La première
fcène fe paffe vers le milieu de la
nuit entre Ulyffe & Agamemnon , dans la
tente de ce dernier . C'eft le moment de
OCTOBRE . 1772 113
I'Illiade où Agmemnon veut renvoyer
l'armée , & où Ulyffe le détermine à faire
des démarches auprès d'Achille pour fléchir
& ramener ce héros .
AGAMEMNON.
Voilà donc les honneurs qui nous furent promis
Et la foi qu'on devait à des dieux ennemis !
Troye ici nous affiége , & , loin de ſes murailles ,
Jufques fur nos vaideaux vient chercher les ba
tailles .
Sur tous les élémens Hector victorieux
S'y montre environné de la force des dieux.
Notre flotte , par lui , fera réduite en cendre.
Nous n'avons plus d'Achille , hélas ! pour la dé
fendre.
ULYSS E.
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! nous l'aurions
encor
Si votre orgueil n'eût fait plus que n'ofoit Hector.
Ce mot m'est échappé , Seigneur. Mais nos misères
Ne me permettent plus des difcours moins fincè
res.
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! c'eſt trop différer.
Puifqu'il refpire encore , il faut tout réparer.
Vous l'avez outragé. Votre aveugle colère ,
De les nombreux exploits lui ravit le falaire.
114 MERCURE DE FRANCE .
Il faut à cette offenfe égaler fes honneurs.
Lui rendre Briféis , défarmer fes fureurs ,
Vous vaincre... & mériter que la Grèce fidelle
Applaudifle à fon Roi qui s'immole pour elle.
AGAMEMNON.
Il n'eft plus tems , Seigneur. Les dieux le font
vengés ,
Et du parti d'Hector ils le font tous rangés .
Jupiter nous trompait. Il dément les oracles.
Pour le fang de Priam il s'épuife en miracles ,
Défend contre Junon le Troyen criminel ,
Et veut couvrir vingt Rois d'un opprobre éternel
ULYSS E.
Qu'ai-je entendu , Seigneur ? Je doute fije veil'e.
Eft- ce la voix d'un Roi qui frappe mon oreille ?
Qu'ofez- vous propoler ?
AGAMEMNON.
D'arracher au trépas
Un peuple malheureux qui tend vers moi fes bras.
Prince , c'eft trop lutter contre les destinées .
Dix jours nous ont ravi le fruit de dix années .
Cédons à Jupiter , & ne nous flattons plus
Que les murs d'Ilion puiffent être abattus.
ULYSS E.
Avez-vous pû , grands dieux , laiffer tant de foiblefle
OCROBRE. 115 1772.
Au coeur du Roi des Rois & du chef de la Gréce ?
Rappellez - vous , Seigneur , quel fut Agamemnon.
Rempliffez les devoirs qu'impofe un fi grand
nom.
Ou s'il faut qu'aujourd'hui , démentant votre vie,
Vous alliez , fans honneur , revoir votre patrie ,
Partez... à vos vaifleaux la mer ouvre un chemin.
Mais tous les Grecs mourront les armes à la
main.
Ajax & Diomède , unis avec Ulyffe ,
Peut-être à leur valeur rendront le Ciel propice;
Et , hâtant fes décrets par de plus nobles coups ,
Obtiendront des lauriers qui n'étaient dus qu'à
vous.
AGAMEMNON.
Sage & vaillant héros , qu'un fi preflant langage ,
En des tems plus heureux , eût flatté mon courage!
Mais que peuvent fervir tous les efforts humains
Contre le bras d'un Dieu qui les veut rendre
vains ?
Lui feul a , de nos mains , arraché la victoire ,
Nous a couverts de honte & les Troyens de
gloire.
Son immortelle Egide , au milieu des combats ,
Marchait devant Hector & glaçait nos foldats .
L'élite de nos chefs privés de fépulture
Dans ce champ , des oiſeaux deviennent la pâture
;
116 MERCURE DE FRANCE.
Et je ne luis pas Roi pour fuivre imprudemment
D'une bouillante ardeur l'orgueilleux mouvement
;
Faire périr l'armée en courant à la gloire ,
C'eſt acheter trop cher l'honneur d'une victoire.
Jaime mieux épargner les débris d'Ilion
Que d'immoler mon peuple à mon ambition :
Et le premier devoir , dans le rang où nous fommes
,
Eft de connaître au moins le prix du fang des
hommes.
ULYSSE .
Malheur fans doute aux Rois qui , dans la pourpre
affis ,
Contre l'humanité pourraient s'être endurcis !
Que fa touchante voix pour Ulyſſe a de charmes !
A ces beaux fentimens j'applaudis par mes larmes ,
Seigneur , & c'eft aux dieux à les récompenfer.
Las de vous éprouver , ces dieux vont se fixer
Et ceindre votre front de la palme immortelle
Qui vous attend à Troye , où leur voix vous appelle.
Mais c'eft par des efforts plus grands , plus glorieux
,
Qu'il faut hâter l'effet des promeffes des dieux.
Vingt Rois fur votre front ont mis le diadême.
Ah! foyez votre juge & votre Roi vous - même.
Si la Grèce foumiſe aime à vous obéir ,
OCTOBRE . 1772 . 117
Vous devez la fauver & non pas la trabir.
Elle ne vous a point confié la conduite
Pour vous lailler l'honneur de commander fa
fuite.
Elle demande Achille : & de votre union
Dépend l'arrêt des dieux qui condamne Ilion .
Appaitez ce héros : & le fer & la flamme
Auront bientôt détruit les reftes de Pergame.
AGAMEMNON.
Je reconnais trop bien que le fils de Thétis
Fut l'unique rempart contre nos ennemis,
Au- deflus des mortels & de la renommée ,
Achille , aimé du Ciel , valait feul une armée,
Grecs ! au glaive d'Hector je vous ai livrés tous ,
En vous privant du Dieu qui combattait pour
vous !
C'est peu que Briféis , à fes defirs rendue ,
Falle voir dans mon camp ma fierté confondue ;
Je veux , par des préfens , par des foumiffions ,
Mettre fin , s'il le peut , à nos divifions ,
Et que tout l'avenir confacre la mémoire
D'un jour qui va d'Achille éternifer la gloire.
Trop heureux fi le Ciel , protégeant mon deflein ,
Ne me réduisait pas à m'abaiſſer en vain.
ULYSS E.
Legrand Agamemnon tout entier fe déploye.
Vous nous rendez les dieux qui combattaient pour
Troye .
118 MERCURE DE FRANCE.
6
Son jour est arrivé. Plein d'un fi jufte eſpoir ,
Je vais faire parler l'honneur & le devoir ;
Je me rends , de ce pas , dans les tentes d'Achille ,
Puiffé je triompher de ce coeur indocile ,
Le rendre à la patrie , & lui faire envier
Le courage d'un Roi qui daigne ſupplier !
Sage Divinité , dont la main protectrice ,
Des périls les plus grands fur préferver Ulyſſe ,.
Minerve , s'il eft vrai que les dieux immortels
S'honorent de l'encens qu'on brûle à leurs autels ,
Si mes voeux ont percé leur demeure éternelle ,
Que le falut des Grecs foit le prix de mon zèle .
Fais qu'à ce long courroux las de s'abandonner ,
L'inexorable Achille apprenne à pardonner;
Déjà trompant les foins & l'eſpoir de ſa mère ,
D'un vain déguiſement je perçai le myſtère :
C'est toi qui m'infpirais ; & ce jeune héros ,
Voyant briller un fer , abandonna Scyros .
Viens , acheve , ô ! déefle ! & parle par ma bouche.
Prête à ma faible voix un charme qui le touche
Adieu , Seigneur; j'efpère avant la fin dujour
Voir Troye en feu , d'Achille annoncer le retour.
La fcène faivante fe pafle dans les tentes
d'Achille & fon ami Patrocle .
A CHILLE .
Cher Patrocle , eft ce toi !
Quel deffein t'a conduit dans les tentes du Roi?
OCTOBRE . 1772. 119
Tu ne me réponds rien. Je vois couler tes larmes ,
Ulyffe , que je fuis , redoublait mes alarmes.
J'ai craint que ta pitié pour des Rois malheureux
Ne te fit oublier l'horreur que j'ai pour eux .
Patrocle afpirait- il à fervir un perfide ?
Es-tu l'ami d'Achille ou l'efclave d'Atride ?
Et dois-tu plus aux Grecs qui n'ont rien fait pour
toi
Qu'à la tendre amitié qui t'unit avec moi.
PATRO CLE.
Souffrez qu'entre eux & vous mon ame ſe partage
.
Seigneur , Agamemnon veut réparer l'outrage
Que fon injufte orgueil vous fit avec éclat.
Accordez-lui fa grace en marchant au combat.
A CHILL E.
Moi ! combattre pour lui ! travailler à la gloire !
Je n'en ai que trop fait. Perdons-en la mémoire.
Oublions des ingrats que j'ai trop bien fervis.
Privés de mes fecours ils en fauront le prix .
PATRO CLE.
Ainfi de leur malheur artifan volontaire ,
Achille fe fouvient de fa feule colère ,
Et lui- même , cffaçant des exploits fuperflus ,
De les premiers fermens ne fe fouviendra plus.
I 20 MERCURE DE FRANCE.
Montrez -vous: & les Grecs font fürs de la victoire.
Quel fpectacle pour vous fi vous aimez la gloire !
Atride fuppliant ! ..Hector par-tout vainqueur !..
Que faut- il donc , cruel , pour fléchir votre coeur ?
A CHILL E.
Que m'ont fait les Troyens , Pâris , Hector , Há
lène ?
C'eft fur leurs ennemis que doit tomber ma haine.
Cefle de la blâ ner . Viens jouir avec moi
De leur confufion qu'augmentera l'effroi.
C'eſt la néceflité qui vient de les réduire.
Leurs dons intéreflés ne peuvent me féduire.
Gémis - tu de leurs maux fans reflentir les miens ?
Cher ami , mes affionts nè font - ils plus les tiens ?
Et peux- tu fouhaiter qu'Achille les endure
Sans qu'il fafle à la Grèce expier fon injure ?
Des triomphes d'Hector je ne fuis plus jaloux.
La gloire a moins d'attraits que mon juſte courroux.
Puiffent tous les auteurs d'une vaine entrepriſe,
Foudroyés fous des murs que le Ciel favorife ,
Périr , ou détester l'empire de leur Roi ,
Et d'un jour importun s'affranchir avec moi!
PATRO CLE.
Votre abfence fuffit fans implorer la foudre.
Ah ! le malheur des Grecs aurait dû les abfoudre.
Yous
OCTOBRE . 1772. 121
Vous n'êtes point le fang des héros , ni des dieux .
Qui leur devrait lejour leur reflemblerait mieux.
Un repentir léger les porte à la clémence.
Achille fur vingt Rois exerce la vengeance ,
Et de leurflotte en proie à des feux dévorans ,
Détourne , fans pitié , des yeux indifférens.
Ah ! s'il m'eût confulté , le fils d'ane décle
N'eût point à fon dépit facrifié la Grèce :"
Et, par de grands exploits plus noblement vengě ,
Eût fait rougir l'ingrat qui l'avait outragé .
A CHILLE .
On m'a trop offenſé . Ma haine eft immortelle.
Thétis & le deftin font d'accord avec elle .
Je contente , en partant , ma colère & les dieux ;
Mais cache - moi les pleurs qui coulent de tes
yeux.
Mon coeur , en les voyant , me trahirait peutêtre.
Refpecte des fureurs que les dieux ont fait naître.
La vengeance a pour moi les charmes les plus
doux .
Patrocle m'eft pourtant plus cher que mon cour-
\ roux .
Garde-toi d'abufer de ton injufte empire.
Souviens- toi qu'à tes voeux je fus près de foufcrire
,
Et que contre toi feul mon coeur mal affermi
Sentit moins un affront que les pleurs d'un ami.
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
PATROCLE.
> Eh bien ! Si l'amitié peut te parler encore
Ne me refufe point la grace que j'implore.
J'abandonne les Grecs à leur fort malheureux :
Je ne te prefle plus de combattre pour eux ;
Mais réponds à l'efpoir qui vient de me feduire.
Donne- moi tes guerriers & ton char à conduire
Et permets qu'aujourd'hui , de tes armes couvert ,
Je rende au camp des Grecs l'ombre de ce qu'il
perd.
Hector , que tant de fois fit trembler ta préſence ,
Ne pourra foutenir ta feule reffemblance .
De ton cafque divin l'éclat va le frapper ,
Et peut-être mon bras fuffit pour le tromper,
A CHILL E.
D'un deflein fi fatal ne puis - je te diftraire ?
Eft- ce ainfi que Patrocle époufait ma colère ?
Ah ! trop cruel ami , que me demandes-tu ?
Grecs , vous triompherez par fa feule vertu !
Quoi ! pour mes ennemis tu veux combattre encore
!
C'est pour eux , contre moi , que Patrocle m'implore
!
Mais , n'importe. C'eft lui . Je n'y puis réfifter.
C'est un arrêt du Ciel qu'il me faut refpecter.
Prends mes armes, mon char, Qu'à ta voix, qu'ils
chérifleat,
OCTOBRE. 1772. 123
Mes courfiers immortels , comme moi , t'obéiflent
,
Qu'ils portent devant eux la mort avec l'effroi .
Qu'ils pourfuivent Hector , prompt à fuir devant
toi.
Retarde encor d'un jour la perte de la Grèce .
Ecarte de fon camp la flamme vengereffe .
Tu le veux ; J'y confens. Pars ; & vas aujourd'hui
Humilier Atride en triomphant pour lui.
Mais n'étends pas plus loin tes voeux ni ta victoire.
Qu'on te prenne pour moi. C'eft aſſez pour ta
gloire.
Content d'avoir fauvé les Grecs & leurs vaiffeaux,
Reviens prendre avec moi la route de Scyros.
Adieu. Déjà la nuit fait place à la lumière.
Je ne t'arrête plus . Entre dans la carrière ;
Et que vingt Rois jaloux, à tes nouveaux exploits,'
Reconnaiflent l'ami dont mon coeur a fait choix.
Enfin la troisième & dernière ſcène fe
paffe entre Achille & Ulyffe qui vient lui
apprendre la mort de Patrocle.
A CHILL E.
Roi d'Itaque , apprenez - moi mon fort.
Qu'eft devenu l'ami qui caufe mes alarmes ?
Vit il encor ?
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ULYSSE .
Couvert & digne de vos armes ,
Il a , par fa vaillance & par d'illuftres coups ,
Fait douter les deux camps fi c'était Mars ou
vous.
Je l'ai vu des Troyens faire une affreux carnage.
Son char , au milieu d'eux , s'ouvre un fanglant
paflage.
Il étoit prêt d'entrer dans les murs d'Ilion ;
Il frappe. On meurt . Tout fuit. Le divin Sarpédon
,
Fier & trop plein du Dieu dont il tient la naiffance,
Au-devant de les pas avec fareur s'élance .
Patrocle l'attendait ; & , malgré les efforts ,
Le fils du Roi des Dieux eft tombé chez les morts.
Glaucus , pour le venger, acourt & prend la place ;
Mais la mort fuit de près fon inutile audace .
Hector arrive enfin. Sa vue a diffipé
L'effroi dont le Troyen avait été frappé.
Les Grecs en le voyant doutent de la victoire.
Patrocle fe promet une nouvelle gloire ,
Et , content d'être entré dans les champs de l'honneur
,
S'applaudit d'un péril digne de fon grand coeur.
Jupiter au tour d'eux fait gronder fon tonnerre.
Il fait pleuvoir du fang. Il ébranle la terre.
A ces marques , Hector reconnaît fon appui,
Et fent que Jupiter s'eft déclaré pour lui .
OCTOBRE . 1772. 125
Patrocle , dédaignant le fort qui le menace ,
Croit faire encor changer les dieux par fon audace
.
rompt.
Il laifle au loin fon char & fur Hector il fond.
Il triomphoir. Sa lance entre les mains ſe
Hector de ce moment faifit tout l'avantage .
Le fecours d'Apollon lui tient lieu de courage.
Patrocle tombe... Hector , trompé par la valeur
Croit du fils de Thétis être déjà vainqueur.
A CHILL E.
Cher Patrocle ! tu meurs... & j'endure la vie !
Et m'a feule douleur ne me l'a point ravie !
Je n'avais qu'un ami . Je le perds . Jufte Ciel!
Je te rends grace au moins de m'avoir fait mortel.
Mon coeur ne connaît plus la gloire, ni la honte ,
Ulyffe , je perds tout... & la mort la plus prompte
Terminera des jours que je ne puis fouffrir .
Achille ne doit point pleurer. Il peut mourir.
ULYSSE,
Oui. Mais il doit mourir vengé : couvert de
gloire :
Faire changer le fort : nous rendre la victoire ;
Paraître tel qu'Alcide ou le Dieu des combats ,
Et fe rendre immortel , comme eux , par fon trépas.
Comptable aux Grecs d'un lang que vous voulez
répandre ,
F iij
126 MERCURE DE FRANCE .
Verfez-le , s'il le faut , dans Ilion en cendre.
A CHILL E.
Oai j'y vole. Mon coeur trop long- tems abattu
Au cri de la vengeance a repris la vertu .
(Il prend la lance d'un des Theffaliens , & prononce
les derniers vers en marchant à l'ennemi.)
Troyens enorgueillis du long repos d'Achille ,
Plus de pitié pour vous ; plus d'eſpoir , plus d'afyle.
Je voue à votre race un éternel courroux .
Patrocle , en périſſant , vous exterminera tous.
Grand Dieu ! le fang d'Hector peut feul me fatisfaire.
Qu'il meure. Je n'ai plus d'autres voeux à vous
faire.
Ces morceaux nous paraiffent faits
pour donner une idée avantageufe des
talens poëtiques de M. le Marquis de
Ximenez & du mérite de fon recueil
dont il n'y a encore que la première partie
d'imprimée.
Fables orientales & Poëfies diverfes ; fuivies
du Protecteur Bourgeois ou de la
Confiance trahie , comédie en vers , de
l'Héritage & du Mariage manqué , deux
contes dramatiques , & de réflexions
OCTOBRE. 1772. 127
fur la littérature & fur quelques autres
fujets ; par M. B ***.
Nifi utile eft quod facimus, fruftrà eft gloria.
PHED.
Où l'utile n'eft pas , la gloire eft trop frivole.
Aux Deux Ponts , à l'imprimerie ducale
; & fe trouve à Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriftine ; 3 vol .
in- 8°. petit format, Prix , 3 liv.
Les écrits renfermés dans ces trois volumes
ne peignent pas moins un esprit
agréable & facile que des moeurs douces
& honnêtes. L'eftimable auteur n'a jamais
perdu de vue la maxime qu'il a
prife pour épigraphe . Il s'eft particulièrement
étudié à revêtir des graces de
la poësie les adages , les maximes & les
traits animés de la morale du fage de Perfe.
Cette morale, qu'embellit la fiction , ne
peut manquer d'intéreffer la jeuneffe qui
demande qu'on l'occupe à des lectures qui
fixent agréablement fon attention . « Es-
» tu de l'ambre , difoit un fage à un morceau
de terre odoriférante qu'il avoit
» ramaffé dans un bain? Tu me charmes
» par ton parfum. Elle lui répondit : je
» ne fuis qu'une terre vile ; mais j'ai ha-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» bité quelque tems avec la rofe . » Cet
apologue de Saadi eft une leçon qui nous
avertit également & de ne fréquenter que
des gens fages & éclairés , & de ne nous
occuper que de lectures qui peuvent nourrit
l'efprit & former le coeur .
M. B *** nous donne, à la tête de ces
fables orientales , un abrégé de la vie du
philofophe Perfan qui ne cffa , par fes actions
& fes écrits, de porter fes compatriotes
à la vertu. Il a compofé le Gulistan ou
le jardin des rofes , le Boftan ou le jar in
des fruits , & le Molamdat ou les rayons.
Saadi , dans ces différens ouvrages , expofe
avec candeur , pour l'inftruction de
fes concitoyens , les défauts de fa jeune ffe.
Il m'arriva , nous dit -il , par un emportement
de jeune homme , de répondre à ma
mère avec une fierté infultante . Elle fut
contriftée , elle alla s'afleoir dans un coin,
& des larmes tomboient fur fes joues. Je
m'approchai d'elle , & cette fenfible mère
me dit : Toi qui es aujourd'hui fi grand
» avec moi , ne te fouvient - il pas combien
"
<<
je t'ai vu petit. Il avoue encore qu'étant
très jeune , il lifoit l'alcoran au milieu
de fa famille. Ses frères s'endormirent ,
& il dit à fon père . Regardez les ; ils dor
ment &je prie. Mon père m'embraffa rendrement
& me dit : « O mon chèr Saadi !
OCTOBRE . 1772. 129
» ne vaudroit - il pas mieux que tu dor-
» miles auffi , que d'être fi vain de ce que
» tu fais. Ce dernier trait eft mis en vers
dans ce recueil de poëfies.
12
Saadi , obligé de quitter fa patrie défolée
par les Turcs , voyagea pendant quares
pour
rante ans. Il nous a confervé une de fes
avantures. Ce poëte fut rencontré par des
brigands qui , après l'avoir dépouillé , lâchèrent
des chiens contre lui. Son premier
mouvement avoit été de ramaffer des pier
fe défendre contre ces animaux ;
mais la gelée avoit été fi forte , qu'il ne
put en arracher une , ce qui lui fit dire ,
en fe fauvant : Voilà de méchantes gens ;
ils lâchent les chiens & attachent les pierres.
Cette plaifanterie , ajoute Saadi , fit rire
le chef des voleurs , qui lui cria de demander
ce qu'il voudroit . Je ne vous demande
, répondit le poëte , que la vefte
dont vous m'avez dépouillé ; mais le chef
des voleurs ne s'en tint pas à cette reftitu
tion : il lui fit donner de plus une veste
fourrée.
Saadi fut mis en captivité à Tripoli &
condamné à travailler aux retranchemens
de la ville. Un marchand d'Alep le racheta
, moyennant dix pièces d'or , & lui
donna fa fille en mariage avec une dot
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
de cent fequins . Mais il ne paroît pas que
ce fage ait trouvé le bonheur dans cette
union. Sa philofophie , qui avoit adouci
la barbarie des maîtres les plus durs , ne
put vaincre la méchanceté d'une femme.
Comme il fe plaignoit des chagrins continuels
que cette femme lui caufoit , elle
lui dit un « jour : N'es- tu pas celui que
» mon père a racheté pour dix pièces d'or?
Oui , lui dit- il ; mais il m'a vendu pour
centfequins.
Saadi , de retour en Perfe ſous le règne
Muftafer Eddin Aboubekre , fe fit aimer
de ce Monarque , qui le combla de bienfaits.
Ce fut à ce prince qu'il dédia ſon
guliftan. M. B. rapporte une anecdote extraite
de cet ouvrage . On pourra prendre
plaifir à la voir ici , à caufe de fon rapport
avec le conte du Roi & le Meunier de
Mansfield , auteur Anglois , l'intermède
du Roi & le Fermier & la Partie de chaffe
de Henri IV. Manfor , Calife du Roi de
» Maroc , s'égara un jour à la chaſſe ; le
» vent fe leva furieux; il fembloit que l'eau
» du Ciel voulût engloutir la terre; la nuit
» qui s'avançoit devint encore plus af-
»freufe par fon obfcurité. Manfor ne
» favoit ni que devenir , ni le lieu où il
» étoit demeurer , chercher l'abri de
"
&
1
OCTOBRE. 1772. 131
quelques arbres , le fecours de quelque
» chemin , tout lui paroiffoit un péril
» évident. Dans l'incertitude du parti
» qu'il devoit prendre , il apperçut de
» loin une lumière ; un moment après il
» vit qu'elle étoit portée par un pêcheur
qui alloit pêcher des anguilles dans un
» lieu près de là . Le Roi l'aborde , lui
» demande le chemin qui mène au palais
» du Roi : vous en êtes à dix milles , ré
"
99
pondit - il ; le Roi le pria de l'y condui-
» re , Je n'en ferai rien , dit - il ; fi le Man-
» for étoit ici en perfonne , je le refuſe
" tois de crainte qu'enveloppé de l'ora-
" ge & des ténèbres , il ne fe noyât dans
» ces lieux marécageux . Hé! que t'impor
» te , repartit le Prince , que le Manfor
vive ou ne vive pas ? Comment , que
m'importe , replique le pêcheur ? Mille
»
» vies comme la mienne & comme la vô .
tre ne valent pas un de fes moindres
» jours. Aucun Prince ne mérite mieux
» toute l'affection de fes fujets , & celle
» que j'ai pour lui eft fi grande , que je
» l'aime mieux que moi ; & cependant je
» m'aime bien . Tu ne parlerois pas
» comme tu parles fi tu n'en avois reçu
» des bienfaits confidérables . Moi ?
» non ; mais quels bienfaits plus confidé-
-
-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
»
"
tables peut on efpérer d'un bon Roi
qu'une juftice équitable , un gouverne-
» ment fage & tranquille ? Sous fa protec
» tion , je jouis en paix de ce qu'il a plû à
» Dieu me donner ; j'entre dans ma ca-
» bane , j'en fors quand je veux , & je ne
» fache homme qui m'inquiéte ou qui
m'outrage. Venez , vous ferez men hô-
» te ; demain je vous guiderai où vous
» voudrez. Le Roi fuivit le bonhomme à
» fa cabane , fe fécha , foupa avec fa fa-
» mille , fe repofa jufqu'au matin , fut
rencontré par les veneurs , & récompen-
» fa le meunier à qui il donna fon château
» de Céfar Alcubir , devenu depuis une
» des plus belles villes de l'Afrique &
» des plus renommées pour les arts , pour
» les fciences & pour les bonnes moeurs .
"
ן כ
»
"
"
Saadi eut la plus longue & la plus heureufe
vieill : ffe ; il vécut plus d'un fiècle ,
& mourut l'an de l'Egite 691 & de notre
Ere 111.
Les fables orientales font fuivies de
poëfies diverfes & des quatre Parties da
jour, paftorale d'un peinceau léger , d'un
coloris frais & agréable . La comédie du
Protefleur bourgeois nouspréfente la peinture
d'un de ces hommes que les riche fes
ontavilis & qui voient ,
OCTOBRE . 1772. 133
... Dans leurs tréfors groflis par cent moyens ,
Le prix de la vertu comme des autres biens.
On applaudira également à la morale
vive & enjouée des contes dramatiques , &
aux réflexions fur la littérature . Ces ré-
Alexiors font celles d'un écrivain judicieux,
d'un homme de goût qui a fu rendre
ces obfervations piquantes par des citations
faites avec choix . L'auteur , dans un
chapitre fur la confidération due aux titres
, rapporte ce trait d'Alexandre qui ,
après un combat où il rifqua cent fois de
perdre la vie , s'écria : O Athéniens , que
vous me coûtez de peines ! Exclamation
qui eft le plus bel éloge que l'on ait fait
des lettres . Le héros Macédonien les regardoit
comme les diftributrices de la
gloire , & adreffoit pour cette raifon la
voix à Athènes favante & difpenfatrice.
de la renommée .
Hiftoire de la Littérature Françoiſe , depuis
les tems les plus reculés jufqu'à
nos jours avec un tableau du progrès
des arts; par MM. de la Baftide l'aîné &
d'Uffieux . A Paris , chez Edme , libraire
, rue St Jean - de- Beauvais ; vol.
in 12.
134 MERCURE
DE FRANCE
.
Il ne paroît encore que les deux pre- miers volumes
de cet ouvrage
dont la
condition
de l'acquifition
actuelle eft de
payer fix livres , en retirant ces deux pre- miers volumes , fix livres en recevant
les
tomes III & IV . Les autres volumes
feront
de même délivrés deux à deux pour
quatre livres aux foufcripteurs
qui auront
les deux derniers gratis. La foufcription
eft ouverte jufqu'à la fin de Décembre
prochain. Ceux qui n'auront point ſouſcrit
payeront
chaque volume fur le pied
de 2 liv 15 fols. Cette hiftoire de notre littérature
doit
être diftinguée
, & pour le plan & pour la forme , de l'hiſtoire
littéraire
de la France ,
publiée en plufieurs
volumes
in 4° . par
les Religieux
Bénédictins
de la Congrégation
de St Maur , & du tableau hiftorique
des gens de lettres , par M. L. de L.
que l'on peut regarder
comme un excellent
abrégé de l'ouvrage
volumineux
des Bénédictins
. Ces deux écrits nous préfentent
des articles féparés & diftincts
des
poëres , des littérateurs
, des fçavans . Mais
ces gens de lettres ou ces fçavans n'ont eu
fouvent que des rapports
éloignés, Qunique
contemporains
, ils ont quelquefois
fourni des carrières
très- inégales , & cul-
C
OCTOBRE. 1772. 135
tivé la fcience ou l'art dans des tems diffé .
rens, & avec des fuccès inégaux. Leur enfemble
ne peut donc offrir que plufieurs
malles placées les unes à la fuite des autres
, toutes indépendantes , & où l'on
chercheroit en vain le développement des
caufes qui ont influé fur les progrès & la
décadence des lettres . MM . de la Baftide
& d'Uffieux , éclairés par ces réflexions ,
ont fuivi une marche différente de celle
de leurs prédéceffeurs , & n'ont envifagé ,
dans leur hiftoire, que le tableau progreffif
des fciences & des beaux arts. Ils n'ont
point , en conféquence , affujetti les faits
à des retours périodiques , puifque cet
ordre n'eft pas celui des actions humaines
. Mais ils ont , pour la diftribution de
leur hiftoire , eu égard aux révolutions
que les lettres , ainfi que les empires , ont
éprouvées . Les deux premiers volumes de
cette hiftoire,qui viennent de paroître , en
font defirer la fuite. Ils font enrichis de
notes hiftoriques , critiques & littéraires,
& de citations bien capables de fatisfaire
l'empreffement d'un lecteur éclairé , jaloux
de voir les faits ramenés à leur exacte
vérité , & curieux de connoître les fources
les plus pures de l'érudition françoiſe.
136 MERCURE DE FRANCE .
Recherches critiques , hiftoriques & topographiques
fur la ville de Paris , depuis
Jes commencemens connus jufqu'à préfent
, avec le plan de chaque quartier ;
par le St Jaillot , géographe ordinaire
du Roi . A Paris , chez l'Auteur, quai &
à côté des grands Auguftins ; Auguſtins ; & chez
Lottin aîné , imprimeur - libraire , rue
St Jacques , au Coq.
Nous avons déjà fait connoître, dans le
Mercure du mois d'Août dernier, ce bon
ouvrage , qui fe diftribue par cahier . Le
premier nous offre le quartier de la Cité;
les deux fuivans , qui viennent d'être publiés
,comprennent le quartier St Jacques
la Boucherie & le quartier Sainte Opportune
, avec leurs plans gravés avec beaucoup
de netteté . Les recherches de M.
Jaillot font toujours inftructives ; elles
font , par leur exactitude & par l'attention
de l'auteur à cirer les fources où il a
puifé , très propres à fervir de fupplément
ou de correction aux autres écrits topographiques
& hiftoriques publiés juſqu'à
préfent fur Paris .
Traité élémentaire d'Arithmétique par M.
l'Abbé Boffut , de l'Académie royale
OCTOBRE. 1772. 137
des fciences , Examinateur des Ingénieurs
, &c. A Paris , 1772 , chez Cl .
Antoine Jombert , rue Dauphine ; volume
in 8° . de 276 pages .
-
Ce traité d'arithmétique de M. l'Abbé
Boffut doit être diftingué des aurres trai
tés , peut- être en trop grand nombre , que
nous avons fur cette fcience . Il èft fur-tout
recommandable par l'ordre & la clarté qui
y règnent, par l'enchaînementdes matières
qui le compofent , & par la fimplicité des
démonftrations , qui font tout à la fois
courtes & rigourenfes . Nous ne dirons
rien de plus en faveur de cet ouvrage ;
nons nous contenterons feulement de remarquer,
à fon occafion , qu'il ett fort heureux
pour ceux qui , par goût ou par état ,
doivent fe livrer à l'étude des mathéinatiques
, qu'un auffi grand géomètre que
M. l'Abbé Boffur , & qui préfente fes
idées avec tant de netteté , veuille ſe donner
la peine de traiter les parties élémentaires
de ces fciences . Cet ouvrage cft la
première partie du cours de mathématiques
que cet illuftre académicien fepropofe
de compofer ou plutôt de complèter. On
connoît les excellens traités de méchanique
ftatique & d'hidrodynamique qu'il a
138 MERCURE DE FRANCE.
publiés depuis peu ; & nous favons que
fon algèbre , qui eft actuellement fous
preffe , fera fuivie fans délai d'un traité de
géométrie. Le public nous faura peut être
gré de ce que nous nous hâtons de lui annoncer
des richeffes dont il pourra bientôt
jouir.
Les Sacrifices de l'Amour , ou Lettres de
la Vicomteffe de Senanges & du Chevalier
de Verfenai . Nouvelle édition .
AAmfterdam; & fetrouve à Paris , chez
Delalain , libraire , rue de la Comédie
Françoife.
Nous avons déjà parlé de cet ouvrage.
Nous nous contenterons , pour faite connaî
tre cette feconde édition qui en prouve le
fuccès , de tranfcrire une partie de l'avertiffement.
« Je n'ai pu faire réimprimer
» ces lettres auffi - tôt que je l'aurais vou-
» lu ; de forte qu'il s'en eft répandu des
» éditions furtives pleines de contrefens ;
» de tranfpofitions & de fautes intoléra-
» bles. Celle que je préfente au Public
s eft au moins très- foignée. On n'y trou-
» ve prefque point de lettres où je n'aie
» fait des changemens . Le tutoyement de
» Mde de Senanges & du Chevalier avait
"
ود
déplu , & je l'ai fupprimé. Quant au
» caractère de mon héroïne , j'ai cru deOCTOBRE
. 1772. 139
"
❞ voir le conferver tel que je l'avais conçu
» d'abord .... Le difcours qui précédait
cet ouvrage n'était qu'une efquiffe rapide
& peu approfondie. Dans cette
» édition , je l'intitule Avant-propos , &,
» comme j'ai eu le tems de le rendre plus
» court , il vaudra peut- être mieux . J'ai
» fait imprimer , à la fuite des lettres ,des
Réflexions fur la Poëfie , qui ne font
» pas dans l'édition de mes oeuvres en
grand papier. »
Nouvelle édition de Molière , avec figures.
PROSPECTUS.
L'accueil que le Public a fait à l'édition
in 8°. de Pierre Corneille , avec des commentaires
& des gravures , devoit néceffairement
faire penfer à lui offrir , dans
la même forme , une édition de l'auteur
inimitable qui créa la comédie , comme
Corneille avoit créé la tragédie .
On a donc tâché de faire , pour la nouvelle
édition de Molière , propofée par
foufcription , ce qu'on a fait pour celle
du Prince de nos auteurs tragiques. Le papier
, les caractères , les deffins nouveaux
les gravures , tout fera digne , & de la
curiofité du Public , & de ce qu'on doit à
Molière.
140 MERCURE DE FRANCE.
Cette édition , qui paroîtra en 1773 ;
fera , de la part de les coopérateurs & de la
nation , une espèce d'hommage centenaire
bien du augrand homme que la France
a pleuré un fiècle avant nous , & dont elle
n'a point encore réparé la perte .
Les planches , y compris le portrait &
les Aeurons des titres , compoferont quarante
gravures , exécutées par nos meilleurs
artiftes , d'après les deffins de M.
Moreau , avantageufement connu par fon
crayon ingénieux & fa compofition piquante
. On ne doit pas laiffer ignorer que
le portrait de Molière fera gravé d'après
l'original du célèbre Mignard ; M Molinier
, qui en eft le poffeffeur , a bien voulu
le communiquer aux éditeurs .
A l'égard du commentaire qu'on a difpofé
de façon à ne point altérer la netteté
du texte de Molière , fi le plus grand refpect
, fi l'amour le plus vif pour ce grand
homme , files foins , fi les travaux les plus
fuivis , files recherches les plus étendues ,
& quelque connoiffance de l'art dramati
que ont pu fuppléer aux talens de l'homme
de lettres qui en a été chargé ; il ofe
efpérer que fon ouvrage ne fera point indigne
de l'auteur fur lequel il a travaillé
avec le plus grand zèle.
OCTOBRE. 1772. 141
De tous les écrivains fufceptibles d'un
commentaire , ce font les poëtes comiques
qui en ont le befoin le plus décidé . Attachés
à la peinture des moeurs & des ufages
de leur fiècle, il doit néceflairement le
trouver dans leurs ouvrages , après la révolution
d'un nombre d'années , beaucoup
de chofes emportées par le torrent des
variétés en tout genre ; on a befoin , pour
les entendre , de fe rapprocher du tems où
elies ont été préfentées .
L'inftabilité des langues vivantes qui
ne fe fixent pas même après les beaux jours
qui les ont rendu fameufes , parce qu'il
eft de l'effence de la folie humaine d'afpirer
toujours , quoique vainement , à une
plus haute perfection ; l'inconftance des
ufages & des modes ; tout contribue chaque
jour à ôter aux productions les plus
précieufes de l'efprit cette fraîcheur qui
les décore , & c'est au commentateur à
n'imputer ces rides de l'âge qu'au tems ,
dont la main outrageante les a fillonnées.
S'il y a jamais eu une époque où l'on
dûr effayer de ramener les efprits aux
vrais principes de la comédie , par l'examen
des ouvrages de Molière , c'eft celle
où nous nous trouvons. Avoir quitté les
traces de Molière , c'eſt avoir abandonné
༧
142 MERCURE DE FRANCE.
celles de la nature qui l'avoit formé.
Puiſſe la lecture de cet écrivain comique
fervir de règles à la jeuneffe qui fe prépare
à nous inftruire & à nous amufer par fon
art , & la détourner des fentiers du mauvais
goût, trop fréquentés de nos jours !
Tel eft le point de vue où s'eft placé le
commentateur de Molière ; c'eft en faifant
fes efforts pour attacher les yeux fur
ce modèle , qu'il efpère être de quelque
utilité à ceux qui fe deftinent à la carrière
difficile du théâtre , & plaire à ceux dont
le goût fe plaint hautement de nos monftres
modernes.
Il a trop de reconnoiffance pour le don
qui lui a été fait de remarques grammaticales
fur 14 pièces de Molière , pour ne
pas publier qu'il les regarde comme la
partie la plus eftimable de fon commentaire
, ainfi que la vie de l'auteur , par M.
de Voltaire , dont il a fait ufage , de fon
confentement. Ne voyant dans cet ouvrage
que la gloire de Molière , il a dû préférer
un portrait de maître , à tout autre
qui n'auroit pû fortir de fes mains que
comme une foible efquiffe.
L'augmentation du papier & des gra .
vures n'a pas permis au libraire de faire
OCTOBRE. 1772. 143
un grand avantage pécuniaire aux fouf
cripteurs; mais il leur en fera un autre ,
auquel ils feront plus fenfibles.
Quoique le livre foit tiré à un affez petit
nombre d'exemplaires pour que toutes
les épreuves des gravures foient belles , il
faut cependant convenir que les premières
auront quelque chofe de plus brillant.
Les foufcripteurs peuvent être affurés
que les premières épreuves leur font deftinées
, & , parmi ces premières , ils feront
les maîtres de s'approcher du commencement
autant qu'ils le voudront , en envoyant
retirer leurs exemplaires de bonne
heure. Le libraire leur fera favoir , par la
voie des Journaux , le jour qu'il ouvrira
fa diftribution , & il fuivra fidèlement
l'ordre du tirage dans l'ordre de la livraifon
des exemplaires foufcrits.
Conditions.
-
Cette édition fera compofée de fix volumes
in - 8°. très forts , parce qu'on a
voulu fe conformer , à cet égard , à l'édition
in 4°. & ne pas multiplier les volumes.
On foufcrira jufqu'à la fin de cette année
1772 , à raifon de 42 liv. l'exemplaire
144 MERCURE DE FRANCE.
en feuilles ; favoir , 24 liv. en foufctivant
, & 18 liv . en retirant les fix volu
met , vers Pâques de 1773 au plus tard .
Ceux qui n'auront pas foufcrit payeront
so liv. pour les fix volumes .
Les foufcriptions fe prendront à Paris
chez le Clerc , libraire , à la Toifon d'or,
quai des Auguftins.
L'on auroit pu diftribuer la moitié
de l'ouvrage en foufcrivant ; mais il a
paru plus commode pour le Public de
diftribuer l'ouvrage entier. Cependant
le libraire fe fera un plaifir de faire voir
les gravures , qui font prefque finies , &
l'impreffion , qui eft à moitié faite.
ACADÉMIE S.
Affemblée publique de l'Académie d'Amiens
, tenue le 25
Août 1772 .
CETTE féance fut ouverte par M. Petiff,
avocat du Roi , directeur de l'Académie ,
qui , dans fon difcours , remarqua , comme
un fait unique dans l'hiftoire des empires
, que , pendant vingt - fix luftres , le
royaume de France n'a eu que deux Souverains
,
OCTOBRE. 1772 145
verains , Louis XIV & Louis XV ; ce
qu'il accompagna de l'expreffion fenfible
des voeux de tous les François pour que le
règne de Louis le Bien Aimé furpaffe encore
en durée celui de Louis - le-Grand.
M. Baron , fecrétaire , fit l'éloge de M.
Duclos , honoraire de l'Académie , & de
M. Colignon , académicien ordinaire.
M. Bucquet , académicien honoraire
annonça , par l'éloge de Henri IV , la réponſe
que ce bon Roi fit , le 22 Août
1594 , dans Amiens aux Députés de Beauvais
, touchant la réduction de cette ville :
réponse qui eft un véritable portrait de ce
Prince , fait par lui même. Henri , dit
» M. Bucquet , eft , depuis St Louis , le
plus grand , & , jufqu'à Louis le Bien-.
» Aimé , le meilleur des Rois François. »
.
(+
Un Difcours de M. d'Efmery , for la
néceffité des lettres dans les profeflions
principales de la fociété ; un difcours de
M. Goffart , pour prouver que le fentiment
conftitue la poëfie & l'éloquence ,
& la lecture des ftances fur les paffions ,
couronnées par l'Académie , remplirent
la féance.
Ces belles ftances font de M. l'Abbé
Talbert , chanoine de la métropole de
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE .
Befançon , qui , le même jour, a remporté
le prix d'éloquence dans l'Académie de
Dijon pour l'Eloge de Boffuet.
L'Académie a donné le prix propofé
pour l'Eloge de Voiture à celui qu'en a fait
M. Maillart , d'Amiens , maître- ès - arts
en l'Univerfité de Paris.
Le prix de l'école de botanique a été
donné au fieur de Wiregaire , employé
dans l'Ecole vétérinaire de la Compagnie
de Luxembourg.
L'Académie propofe pour fujet du prix
qu'elle donnera l'année prochaine l'Eloge
Adrien Baillet : & pour fojet d'un autre
prix , elle demande les règles de conftruction
d'un Hygromètre , dont les variations
foient déterminées & comparables à celles
d'autres hygromètres femblables .... On
demande fur- tout l'inftrument le plus fimple
& d'une conftruction plus facile.
Chacun des prix eft une médaille d'or
de la valeur de 300 liv.
Les ouvrages feront envoyés , francs de
port , à M. Baron , fecrétaire de l'Académie
, à Amiens , & ne feront reçus que
jufqu'au premier Juillet 1773 exclufivement.
Voici quelques ftrophes de l'ode de
M. Talbert fur les Paffions,
OCTOBRE . 147 1772 .
Vaftos volvunt ad littora fluctus.
Les volcans embrafés fermentent fous la terre ,
Ils ouvrent les rochers , vomiflent le tonnerre ;
Tout cède à leur effort.
De l'Etna fourcilleux la cime eft allumée ;
Le bitume , la cendre & la noire fumée
Sont lancés par la mort.
Tel eft des paffions l'impétueux délire :
Le coeur qui les nourrit s'agite , fe déchire
Sous leur joug odieux.
Mais tes loix , ô vertu , règnent fans tyrannie :
Source de toute paix , de gloire , d'harmonie ,
C'eſt toi qui fais les Cieux .
De la cupidité le regard étincelle ; .
Sa crainte vigilante eft la garde fidelle
Qui défend les tréfors .
Mais les dons de Plutus , dans les mains de l'a
vare ,
Reffemblent à ces mêts qu'un ufage bilarre
Plaçoit devant les morts.
Fortune , le remords prompt à venger tes crimes,
De tes adorateurs fait d'illuftres victimes ,
Dont il eft le vautour :
Il vit de leur fubftance , en ſecret les dévore ;
Dans un fommeil finiftre il les punit encore
Des attentats du jour.
Gj
148 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui les foumet au frein de la lageſſe
Craint de le dégrader , inftruit de la nobleffe :
Voilà la vanité.
Mériter des amis , fentir , penfer , connoître ,
S'environner d'heureux ( on n'en fait point fans
l'être )
Voilà fa volupté.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Mufique continue
les repréſentations de la Cinquantaine
que le Public a revue avec un plaifir toujours
nouveau, parce qu'une mufique où ily
a beaucoup de chant & d'élégance doit néceffairement
être toujours agréable. Cette
paſtorale fera bientôt remplacée par quelques
repréfentations des Fragmens compofés
des actes de Pigmalion , de Tirtée
& du Devin du Village.
Ön fe difpofe auffi à donner inceflamment
fur ce théâtre Adèle de Ponthieu ,
tragédie nouvelle en trois actes , dont le
poëme eft de M. le Marquis de St Marc,
& la mufique de M , de la Borde, premier
OCTOBRE . 1772. 149
ཟ
valet-de chambre ordinaire du Roi , &
de M. Berton , directeur de l'Académie
royale de Mufique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens ordinaires du Roi ont
donné le Samedi 26 Septembre , la premiere
repréfentation des Cherufques. ,
Tragédie nouvelle tirée de l'Allemand ,
par M. Bauvin,
Ségifmar , Prince Cherufque , a deux
fils , Arminius & Flavius ; l'un & l'autre
rivaux de gloire & d'amour. Arminius,
regne dans le coeur de Trufnelde , fille
d'Adelinde , Princefle Cherufque . Adelinde
a l'ambition de faire couronner
Sigifmond fon fils , & l'a déjà fait nommer
Pontife duTemple d'Augufte.Varrus,
Prêteur Romain , entreprend d'alfervir
ce peuple jufqu'alors indomptable . Il
profite de la divifion que la jaloufie a
mife entre les deux frères , il flatte l'ambition
d'Adelinde , & cette Princeffe
connoiffant la fierté républicaine d'Arminius
, promet à Flavius, fon frère , de lai
donner fa fille , s'il veut la feconder dans
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fes projets. Varrus cherche à en impofer
par la magnificence , & veut amollir un
peuple libre & guerrier par le charme des
arts , de l'abondance & de la paix . Ségifmar
qui voit l'efpérance & l'appui de fa
Patrie dans le courage, d'Arminius , l'anime
à la défenſe de fon pays ; ce jeune héros
raffemble fes guerriers , & s'arme contre
les Romains. C'eft envain que Flavius ,
pour
obtenir l'amitié d'Adelinde , vante
les bienfaits des arts & l'alliance '
que
les Romains offrent aux Chérufques. Ségifmar
, Arminius & Trufnelde ellemême
, rejettent ces gages de la fervitu
de , & leur préfèrent la noble indépendance.
Cependant Varrus arrive dans tout
l'éclat de fa gloire au milieu des Chérufques
, & compte par cette démarche
engager leurs chefs à l'imiter & à venir
dans fon camp. Il a difpofé des foldats
pour les furprendre & les arrêter. Ségifmard
& les principaux Chérufques fe
rendent auprès de Varrus , pour lui porter
lear refus. Arminius les devance ; il
s'apperçoit de la trahifon , s'échappe , &
revient à la tête des Chérofques attaquer
les Romains . Trufnelde inftruite du danger
de fon amant , prend un cafque & vi
combattre à côté de lui . Les Romains
OCTOBRE . 1772. 151
font mis en fuite , ils emmènent Trufnel
de prifonniere. Segifmar fuccombe. Flagius
ne peut foutenir la vue de fon père ,
tué en défendant fon pays. Il vole contre
les Romains , acheve leur défaite , enleve
leur captive , la ramène à fon frère , &
ne veut plus éprouver que l'amour de la
liberté ; Adelinde eft obligée de renoncer
à fon ambition..Sigifmond , ſon fils , revoit
avec transport échouer les projets odieux
de fa mère , & s'accomplir les voeux
qu'il a formés pour fon pays. Arminius
triomphant obtient la récompenfe de fes
heureux travaux par l'indépendance de fa
patrie , & par fon union avec la généreufe
Trufnelde .
Cette Tragédie a été applaudie . On y
a remarqué de beaux vers , & des fentimens
patriotiques exprimés avec nobleſſe
& avec énergie.
Elle a été très - bien jouée par Miles
Dumefnil & Veftris ; par MM. Brizard ,
Molé , Montvel , Dauberval & Pontheuil.
On a retenu ces vers.
SEGISMA R.
Sais-tu ce qu'à Céfar fit dire Arioviste?
J'irois trouver Céfar fij'en avois befoin ;
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Si Céfar veut me voir qu'il ait le même foin.
Varrus peut s'appliquer cette réponſe ſage.
FLAVI U S.
Quoi ! vous lui refuſez un fi léger hommage.
SÉGIS MAR.
Un hommage léger ſouvent peſe à l'honneur.
FLAVIU S.
J'ai vu Rome , & le mal n'a pas frappé mes yeux.
SÉGIS MAR.
Moi , je ne l'ai point.vue & je la connois mieux.
Celle de l'admirer ; les grandeurs qui lui restent
Sont autant de fléaux
que les peuples déteftent.
FLAVIU S.
Dois- je abhorrer les arts , quand on les calomnie
?
Ils font les alimens & les fruits du génie .
Ce qu'il fait de plus noble eſt- il vil à vos yeux ?
Tout languit fans les arts , tout revit avec eux.
Ils portent l'abondance au ſein de la difette ,
Et la tranquillité dans notre ame inquiéte ,
Vous redoutez des arts qui , confolant nos coeurs,
Enrichiroient le peuple , adouciroient nos moeurs."
OCTOBRE . 1772 .
153
SÉGIS MAR.
Rome a chéri long - tems ces moeurs que tu condamnes.
Ses fuperbes palais n'étoient que des cabanes .
Nous fommes maintenant ce qu'elle étoit alors ;
Nous avons fes vertus ; redoutons fes tréfors.
Prends-y garde , en tout tems on a vu l'opulence
A fa fuite traîner les arts & la licence ;
Corrompre tous les coeurs au plaifir inclinés ;
Les rendre injuftes , vains , lâches , efféminés.
Et le peuple opulent , tombé dans l'esclavage ,
Cherche & ne peut trouver fon antique courage.
Telle eft Rome ; en perdant ta noble pauvreté ,
Comme elle , tu perdrois bientôt ta liberté.
FLAVIUS.
Quoi , mon père infenfible aux faveurs les plus
rares ,
Veut donc que , les Germains reftent toujours barbares
!
SÉGIS MAR .
Ce nom n'eft pas honteux ; va , n'en fois point
bleffé.
Qui fait combattre & vaincre eft affez policé.
FLAVI U S.
Rome n'eft - elle
pas l'école de la terre ?
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
Qui peut mieux enfeigner le grand art de la
guerre ?
SÉGIS MAR .
Tu vantes les leçons ; mais quel en eft le fruit !
Elle corrompt les coeurs que fon favoir inftruit ;
Elle énerve le bras qui doit en faire ufage ;
Eh ! que fert la fcience où manque le courage ?
FLAVI U S.
Que nous fert le courage admiré dans nos bois ,
Où toutes vos vertus , votre nom , vos exploits ,
Reftent ensevelis...
SÉGISM AR.
C'eſt affez, fi mon zèle ,
Si mon nom eſt connu de ce peuple fidèle .
·
On a remis fur ce théâtre , le mercredi
30 Septembre , Deucalion & Pirrha , comédie
en un acte , en profe , de M. de
Saint Foix. Le Public a revu , avec un
nouveau plaifir , ce drame ingénieux &
bien connu qui offre un tableau philofophique
du penchant irréfiftible des deux
fexes l'un pour l'autre .
Cette comédie a été parfaitement jouée
par M. Molé , par Mile Doligni , & par
Mlle Fanier.
OCTOBRE. 1772. 155
DÉBUT.
Le 4 Octobre , M. des Effarts a débuté
dans les rôles de Lifimon , du Glorieux ,
& Lucas du Tuteur.
Cet acteur eft d'une taille & d'une
phyfionomie propres à l'emploi qu'il embraffe.
Il a une voix forte & diftincte ; &
joue avec beaucoup de naturel , de franchife
, de vivacité & de vérité les rôles
dits à manteau , les Payfans , & c.
COMÉDIE ITALIENNE.
E Le lundi 28 Septembre , les Comédiens
Italiens ont donné la première repréfention
de Julie , Comédie en trois actes
mêlée d'ariettes , dont les paroles font
de M. Montvel , Acteur François , & la
mufique de M. Defaides , Compofiteur
Allemand.
M. de Marfange , Seigneur d'un Village,
veut donner fa fille Julie en mariage
à un Comte fort riche, mais vieux , fourd ,
begue , boffu ; avec qui il a fait un dédit .
Le jeune St Albe eft la victime d'un vil
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
intérêt , mais il a l'amour pour lui . L'approche
du mariage effraye Julie. Elle conte
fes peines à Louifen , fa femme de
Chambre , & par fon moyen elle fe dérobe
à la perfécution de fon pere , & fe
fauve chez une tante qui l'aime , dont elle
veut implorer l'appui. Elle s'égare dans
un bois. La fatigue & la nuit l'obligent
de s'arrêter . Michaux , honnête Bucheron,
la rencontre , & l'engage à venir dans
fa chaumière . Ce Bucheron trouve le
bonheur dans la fanté , dans le travail , &
dans la compagnie de Cateau, fa fille , &
de Lucas , fon gendre . I laiffe éclater fa
joie , & montre de l'empreffement à fecourir
le malheureux qui ne l'eft point
par fa faute. Il n'eft pas riche , mais il
aime à partager avec celui qui a moins
que lui . La belle infortunée eft recueillie
dans fa chaumière , & prend un repas.
champêtre avec lui & fa famille . St
Albe apprenant la fuite de Julie , a volé
fur fes pas ; le hafard l'amène chez le
Bucheron , qui ne veut pas fouffrir que
les deux Amans demeurent fous le même
toit. Il renvoie cet amant fe cacher dans
la hute du Jardinier , au château de M. ,
de Marfange. Il promet de faire fon bon-.
heur , & médire l'expédient d'engager le
OCTOBRE. 1772. 157
pere de Julie à confulter l'inclination de
fa fille . Cateau & Lucas prennent leurs
beaux habits ; ils vont, par fon ordre, implorer
M. de Marfange de les garantir
de la perfécution de Michaux , qui veut
difent- ils , facrifier leur amour à l'inté
rêt & forcer Cateau à époufer le Bailli du
Village , homme vieux , ' borgne & tout
contrefait. M. de Marfange eft confondu
de cette avanture qui retrace fes torts ;
cependant il promet à ces amans , qu'il
croit malheureux , de les protéger . Arrive
Michaux qui fait l'emporté , & qui exige
que fa fille lui obéiffe . Le Seigneur effaye
en vain de le fléchir , & de le perfuader ;
Michaux oppofe fon exemple à fes leçons
; il ne peur , dit il , fuivre un meilleur
modéle , il faut que les enfans obéiffent
à leur pere , duffent- ils être malheureux ,
& une fille ne doit aimer que par avis de
parens. La tante de Julie dit à M. de
Marfange , mais voilà votre hiftoire ;
qu'avez vous à répondre ? Enfin elle raconte
à Michaux ce qu'il fait bien. Le
Seigneur s'attendrit , & le Bucheron pro .
fite de cet heureux inftant pour rappeler
ce père aux fentimens de la nature ; il lui
repréfente qu'il faut qu'il donne l'exemple
, s'il veut que fa morale profite ; que
158 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde le blâme ; enfin il lui découvre
que tout ceci n'eft qu'un jeu ;
Julie & St Albe viennent en même temps
fe jeter à fes pieds , le fléchiffent &
obtiennent leur pardon , & fon conſente.
ment. Le vieux Comte, qui a couru après
fa maîtreffe fugitive , arrive tout fracaffé
d'une chûte de cheval , aprête à rire , &
eft auffi -tôt congédié. Il veut plaider ,
mais la tante s'offre de payer le dédit .
Chacun eft fatisfait . Les Amans font heureux
; & promettent de marquer leur
reconnoiffance à Michaux & à fes enfans.
Cette Comédie eft gaie , intéreſſante
& amufante. La musique en eft agréable ;
il y a dans cette Comédie un grand nombre
d'Acteurs , qui tous , fuivant leurs
talens , ont concouru à fon fuccès.
Madame Biglioni joue le rôle de Julie ,
Madame la Ruette celui de Cateau , Madame
Moulinghen Louifon , Madame
Berard la tante , Mlle Defglands une
Dame de la nôce . M. Clairval joue Lucas,
M. Nainville , Michaux ; M. Julien ,
l'Amant ; M. Suin , le Pere ; M. la
Ruette le vieux Comte.
OCTOBRE . 1772. 159
DEBUTS de Mlle COLOMBE.
Le Dimanche 6 Septembre 1772 , Hor-
*
tenfe ,.
dans le Huron .
Le Mercr. , Sophie , dans Tom - jones.
Mercr. 16. {
Suzette , dans le Bucheron.
Lucile, dans Lucile.
Dimanche 20 , Sophie, dans Tom-jones.
Jenny,
Mercr . 23 .
Lucile,
Jeudi 24 , Louife,
Dim . 27 , Louife
,
dans le Roi & le
Fermier.
dans Lucile ,
dans le Déferteur.
dans le Déferreur.
Dimanche 4 Octobre , Zémire , dans
Zémite & Azor.
Mercredi 7 , Zémire , dans Zémire &
Azor.
Une figure intéreffante & noble ; une
taille auffi belle & auffi noble que fa
figure ; une voix jufte, fenfible , brillante,
flexible & légère ; un goût de chant un
peu Italien ; mais qu'il eſt aiſé de réduire
à une plus grande fimplicité ; un jeu na-'
turel , aifé , décent , animé ; un gefte
plein de grace , & que l'exercice & l'habitude
rendront encore plus fimple ; beaucoup
de fenfibilité & d'intelligence ; tout
се que la nature peut donner à une Actri160
MERCURE DE FRANCE.
ce & à une Cantatrice , pour exceller dans
ces deux arts , & auffi peu qu'il eft poffible
de ces légers défauts que l'ufage du
Théâtre de Paris corrige en peu de
tems : telle et l'idée que nous croyons
pouvoir donner avec juftice , d'après le
jugement même du Public de cette débutante.
Son début a été plus ou moins
brillant , felon que les rôles ont été plus
où moins analogues au caractère de fa
figure & de fa voix . Mais les plus difficiles
& les plus confidérables font ceux
qu'elle a le mieux remplis.
A Mile Colombe , au fortir de la première
pièce de fes débuts à la Comédie Italienne.
Tor dont les charmes tout-puiflans
Auraient feuls fixé nos hommages ;
Quand le prodige des talens
S'y joint pour ravir nos fuffrages ,
Jeune & belle Colombe , en ce précieux jour
Goûte bien con triomphe , il eft cher à l'amour :
Dans fon temple il t'élève un trône
En fouriant à nos voeux aflidus ; ·
De myrte & de lauriers il forma ta couronne ,
OCTOBRÉ . 1772 . 161
Et ces honneurs t'étoient bien dus...
Pourfuis ton vol rapide où la gloire t'entraîne ,
C'est elle qui s'honore en t'ornant de les fleurs :
Nouvelle Déité qu'adore cette ſcène ,
Ton culte eft à jamais au fond de tous les coeurs.
Par M. le M. de S. A.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de L. H.
à M. de Voltaire , à l'occafion des honneurs
rendus àfon Bufte , &c.
J'ai été témoin , Mardi dernier d'une
fête d'autant plus agréable qu'elle était
imprévue , & à laquelle il ne manquait
rien que celui qui en était le héros . C'était
vous fur tout qui deviez voir Mlle
Clairon habillée en prêtreffe d'Apollon ,
pofer la couronne de lauriers fur la tête
de l'auteur d'Alzire , dont le bufte était
élevé fur un piédeftal , s'adreffer à ce marbre
infenfible comme s'il eût dû l'entendre
& s'animer à fa voix , & réciter avec
ce bel organe & cette déclamation harmonieufe
& fublime que vous lui connaiſfez
une ode pleine de chaleur & d'enthoufiafme
qui femblait être l'hommage de la
162 MERCURE DE FRANCE.
postérité. Il fallait l'entendre s'écrier ex
commençant.
Tu le pourfuis jufqu'à la tombe ,
Noire envie , & pour l'admirer
Tu dis , attendons qu'il fuccombe
Et qu'il vienne enfin d'expirer , &c
Je voudrais pouvoir vous tranfcrire ici
l'ode entière. En voici du moins quelques
fragmens.
Graces , vertus , raiſon , génie ,
Dont il fut l'organe divin ,
Tendre Vénus , fage Uranie
Qu'il n'implora jamais en vain ;
Beaux arts , dont il fut idolâtre ,
Dieux du Lycée & du théâtre ,
Venez , defcendez parmi nous :
Digne de la Grèce & de Rome ,
Ce jour qui célèbre un grand homme
Doit être une fête pour vous .
Du ton fublime de Corneille ,
Il a fait parler les Romains.
Racine a formé fon oreille
Et mis fon pinceau dans fes mains ;
Grand comme l'un , quand il veut l'être ,
Moins fage que l'autre peut-être ,
Plus véhément que tous lesdeux ;
OCTOBRE . 1772. 163
Le dirai - je ? encor plus tragique ,j
Dans cet art profond & magique
Il a pénétré plus loin qu'eux .
O toi , qui, fans doute , incrédule
A tant de prodiges nouveaux ,
Diras de lui comme d'Hercule ,
Un feul n'a point fait ces travaux ;
Ne divife point ton hommage ,
Poftérité , fur cette image
Fixe tes regards incertains ;
Vois celui qui , dans quinze luftres .
Egal à vingt hommes illuftres ,
En a feul rempli les deftins.
Opinion , bifarre idole ,
Dont l'Univers fubit la loi ,
Moins puiflante que la parole
En lui tu reconnais ton Roi .
Au milieu de l'erreur commune ,
L'homme éloquent eft ce Neptune
Qui s'élève du fein des eaux ,
Il parle aux vagues mugiflantes ,
Et les vagues obéiffantes
Vont expirer lous les roſeaux.
Toi qui , fous le glaive abattue ,
Devenais l'opprobre des loix ,
Famille innocente , à mavoix ,
164 MERCURE DE FRANCE:
Viens , tombe aux pieds de fa ftatue.
Qu'importe de feintes douleurs ?
Qu'importe de stériles pleurs
Qu'il a fait répandre au théâtre !
Ce font tes pleurs qu'il a taris ,
Qui rendront le monde idolâtre
De fon ame & de fes écrits.
De nos bons Rois modèle augufte ,
Henri , le plus doux des vainqueurs ,
Simple & grand , magnanime & juſte ,
Tu vis à jamais dans nos coeurs ;
Mais fans ajouter à ta gloire ,
Ton poëte rend ta mémoire
Plus chère à nos derniers neveux ;
Sous un pinceau qui nous enchante
Ton image encor plus touchante ,
Reçoit plus d'encens & de voeux.
Voilà les vers que vous deviez entendre.
Je regarde cette petite fête comme
une espèce d'inauguration . C'eft la mufe
de la tragédie chantant devant la ftatue
de Sophocle un bymne compofé par Pindare
, &c.
OCTOBRE 1772. 165
REPONSE de M. de V **.
La maiſon de Mlle Clairon eft donc
devenue le temple de la gloire. C'eſt à
elle à donner des lauriers , puifqu'elle en
eft toute couverte . Je ne pourrai pas la
remercier dignement. Je luis un peu entouré
de cyprès. On ne peut pas plus mal
prendre fon tems pour être malade . Je
vais pourtant me fecouer & écrire au
grand Prêtre & à la grande Piêtreſſe , &c ,
LETTRE du même , à M. M ** , auteur
de l'Ode précédente.
On m'a inftruit , mon cher ami , du
beau tour que vous m'avez joué . Il m'eſt
impoffible de vous remercier dignement
& d'autant plus impoffible que je fuis
affez malade . Il ne faut pas vous témoigner
fa réconnnaiffance en mauvais vers ;
cela ne ferait pas jufte. Mais je dois vous
dire ce que je penfe en profe très férieufe
; c'eft qu'une telle bonté de votre part
& de celle de Mile Clairon , une telle
marque d'amitié eft la plus belle réponſe
166 MERCURE DE FRANCE.
•
qu'on puiffe faire aux cris de la canaille
qui fe mêle d'être envieufe .
S'il faut détefter les cabales , il faut refpecter
l'union des véritables gens de lettres...
Je vous remercie donc pour moi ,
mon cher ami , & pour la gloire de la littérature
que vous avez daigné honorer en
moi. Voici mon action de graces à Mlle
Clairon , & c .
VERS à Mademoiselle CLAIRON ,
LEs talens , l'efprit , le génie ,
Chez Clairon font très- affidus ;
Car chacun aime la patrie.
Chez elle ils le font tous rendus
Pour célébrer certaine Orgie
Dont je fuis encor tout confus.
Les plus beaux momens de ma vie
Sont donc ceux que je n'ai point vus !
Vous avez orné món image
Des lauriers qui croiffent chez vous :
Ma gloire , en dépit des jaloux ,
Fut en tous les tems votre ouvrage,
1
OCTOBRE . 1772 . 167
A M. L. auteur du Mercure de France,
Sur la Mufique.
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
dans votre Mercure d'Avril dernier , une differtation
auffi intéreflante que favante fur la Mufique, *
à l'occafion de Caftor. Je ne fuis point muficien ;
mais la bonne mufique à toujours produit beaucoup
d'effet fur moi . Senfible aux progrès de cet
art charmant , il m'a ſemblé que les confeils par
lefquels l'amateur termine cette diflertation pouvoient
y contribuer ; permettez - moi de les rappeller.
20
"
" C'est donc à nos écrivains diftingués à favorifer
les progrès de la mufique. C'eſt à nos muficiens
les plus avoués de la nation , à faire taire
l'aveugle prévention qui relegue leurs talens
dans un genre inférieur à celui de la tragédie.
Flufieurs de leurs airs démentent cette prélomption
injufte. Malgré l'anathême porté contre la
langue de Racine , que l'on juge anti- muficale,
» Paris fourmille de muficiens étrangers qui ne
» demandent qu'à confacrer leurs talens a nos
5 théâtres , nous en connoiflons d'Allemands , d'Italiens
, qui n'attendent que des poëmes pour
travailler. Mais notre langue , demande -t- on
03
* Par M. de Chabanon ,de l'académie des infcriptions
& belles- lettres , amateur très diftingué &
très - connu de la muſique , de la poëfie & de la
littérature.
168 MERCURE DE FRANCE.
leur eft- elle familière ? Il y a une queſtion bica
» plus importante à faire : Ont-ils du génie ? celle-
» ci réfolue à leur avantage , l'autre ne doit pas
30 inquiéter.
Puiflions -nous voir bientôt tant de talens divers
occupés du foin de nos plaifirs , & l'opéra
»francois ( malgré cette dénomination aujour
d'hui prefqu'injurieufe ) jouir de la même fupé.
riorité que la fcène françoife s'eft acquife fur tous
les théâtres de l'Europe !
Ce vou m'a paru d'un patriote, homme de goût,
qui connoît les refources de notre langue & qui
l'aime , & m'a déterminé à vous faire part , Monfieur
, d'une lettre qui m'eſt tombée entre les
mains , écrite par un homme de qualité à un des
directeurs de l'opéra ; cette lettre annonce qu'un
muficien Allemand , très-fameux , donne la préférence
à notre langue , même fur l'italienne pour
la compofition muficale , & fe difpofe à convaincre
les incrédules que le génie s'approprie tout ,
& que les difficultés ne font , en l'irritant , qu'en
attifer le feu. Je crois que le Public lira avec plai
fir une lettre qui lui en promet beaucoup , fi vous
voulez bien l'inférer dans le prochain Mercure
avec la mienne .
J'ai l'honneur d'être , &c.
L, D. L. , Affocié de l'Académie
de Villefranche.
..
LETTRE
OCTOBRE . 1772. 169
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
OCTOBRE . 1772. 175
ARTS.
GRAVURES.
PORTRAIT
I.
ORTRAIT en médaillon de Fréderic II
Roi de Pruffe , Electeur de Brandebourg ,
orné des attributs de Mars & d'Apollon ,
gravé par N. le Mire , des Académies de
Vienne en Autriche , & de Rouen . A Paris
, chez l'auteur , rue & vis- à vis Saint
Etienne des Grès , prix 1 livre 4 fols .
Ce portrait , dont le deffin a été communiqué
au graveur par un amateur arrivant
de Berlin , joint au mérite de l'exécution
celui d'une reffemblance parfaite , & peut
fervir de Frontifpice aux OEuvres de S. M.
de format in- 12.
I I.
MM. Gautier Dagoty père & fils
aîné , pleins de zèle pour contenter le pu
blic , ayant eu occafion d'avoir le portrait
de M. de Voltaire plus reffemblant que
tout ce qu'on a vû , ils l'ont gravé de
nouveau en couleur ; mais comme dans la
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
diftribution qu'ils font du premier cahier
de leur Galerie Univerfelle , il s'est déjà
donné plufieurs exemplaires de celui qu'ils
avoient gravé d'après le tableau qui eſt à
l'académie françoife , peint depuis trente
années , ils avertiffent les perfonnes qui
ont reçu celui ci , enfemble avec les por
traits du roi , du roi de Pruffe & de Mgr
le chancelier , qu'elles peuvent renvoyer
leur eftampe de M. de Voltaire , d'après
M. de la Tour , & qu'on leur donnera à
la place la nouvelle eftampe en couleur
préfentement annoncée . On s'adreffera au
Bureau Royal de la Correfpondance gé
nérale , rue des Deux Portes S. Sauveur ,
à Paris.
III.
NOUVELLES MEDAILLES.
Médaille du Pont de Neuilly , gravée par
M. Roettiers fils , graveur général des
Monnoies de France.
Elle a pour légende novam artis audaciam
mirante Sequaná.
Et pour exergue : Pons ad Lugniacum
extructus M. DCC. LXXII.
D'un côté eft la tête du Roi , très- reffemblante
, de l'autre eft le pont entouré
OCTOBRE. 1772. 177
'd'un payfage où l'on apperçoit d'un côté
une partie du château de Madrid , & de
l'autre la montagne du Calvaire , & au
bas Surenne & Puteaux .
La hardieffe du pont , par fa légèreté ,
s'y reconnoît cette médaille eft d'un
grand détail , & neuve dans fon afpect ;
elle fait l'eloge du célèbre artifte qui
l'a
exécutée .
Cette médaille en or a été préfentée
au roi & à toute la famille royale , par M.
de Trudaine , Confeiller d'Etat , Inten
dant des Finances .
Le public nous faura gré fûrement de
lui tracer fous les yeux deux autres mé
dailles très-importantes , exécutées depuis
peu par M. Roettiers fils , à qui elles ont
mérité les applaudiflemens de la cour &
de la ville : ce font celles du nouvel Hôtel
des Monnoies & de la Gorfe.
La première répréfente la tête du Roi
d'un côté , & de l'autre le bâtiment qui
y eft vu en perspective , avec une partie
de la rue Guénégaud , du quai & de la
rivière .
Cette médaille a exigé beaucoup de
foin , & l'on en voit peu dont l'exécution
ait été auffi difficile à traiter.
Eile a été placée fous la première pierre
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
du nouvel hôtel , pofée au nom du Roi
par M. l'Abbé Terray, contrôleur général .
Elle a pour légende , auro , argento ,
ari flando , feriundo , & pour exergue :
ades ædificata. M. DCC. LXX.
La feconde eft ceite de la Corfe , qui
n'est pas moins intéreffante , & dont voici
l'explication.
Lorfque Paoli fe mit à le tête des révoltés
, la Corfe avoit pour armes une
tête de nègre un bandeau fur les yeux .
Dans une affemblée qu'il convoqua
des principaux du pays , il fit mettre fous
un dais la tête noire , le bandeau relevé
fur le front. On lui demanda pourquoi il
changeoit les armes ; il répondit : actuel
lement la nation voit clair.
Dans cette médaille on voit la France
qui a ôté totalement le bandeau , & expofe
l'écuffon de la tête aux rayons des
trois fl.urs de lys . Au moyen de cette
grande lumière , le pays fe défriche , l'on
y fait des chemins , l'agriculture , la marine
, la pêche produifent l'abondance
que l'on voit fur le devant . Les horreurs
de la guerre & les nuages fe diffipent.
Cette médaille a été préfentée au roi
par les députés de Corfe..
Elle apour légende : quam fublevatam
finx. quod avellaturfafcia.
OCTOBRE . 1772 . 179
Et pour exergue : dicat , vovet , confecrat
, Cors. Confult M. DCC. L. XX.
MUSIQUE.
Airs choifis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoifes propres à la voix &
aux inftrumens. L'Amant heureux & la
Bergère fenfible ; prix 36 fols . A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine .
CES airs font avec
accompagnement
de violon & de baffe chiffrée . Les paroles
bien adaptées à la mufique , peignent
les tendres affections d'un coeur
fenfible. La mufique du premier air eft de
Laschi , & celle du fecond de Galuppi.
Ces deux airs ont du caractère , de l'expreffion
& un chant facile.
COURS d'Expériences fur l'Electricité,
Si nous devons aux anglois la conftruc.
tion des nouvelles machines électriques
plateau , dont M. Sigaud de la Fond
à
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
démonftrateur de phyfique expérimentale
, avoit originairement donné l'idée ,
nous devons à ce dernier le degré de perfection
auquel elles font actuellement
portées. Il a fu tellement modifier les dépendances
de ces fortes de machines ,
qu'il eft parvenu à réunir dans un très - petit
volume, toutes les piéces dont il fe fert
pour exécuter toutes les expériences qu'il
a publiées dans fon Traité de l'Electricité.
Il a joint encore à cet appareil une petite
machine pneumatique à deux corps
de pompes , dont l'exactitude égale celle
des meilleurs machines ordinaires . Il ne
manquoit plus qu'une batterie électrique
pour compléter totalement cette précieufe
collection . A l'aide de ce nouvel inftrument
, on démontre d'une manière plus
fenfible les analogies de la matière élec-.
trique avec celle du tonnerre & avec la
matière magnétique. Si les anglois neus
ont prévenu fur l'invention de cette machine
, & font parvenus à conftruire des
batteries d'une force fupérieure , on ne
peut difconvenir que leur conftruction ne
foit encore bien imparfaite. La mauvaiſe
difpofition des conducteurs , jointe à l'impoffibilité
d'eftimer la charge d'électricité
, expofent ces batteries à des déto
OCTOBRE . 1772. 181
4
nations fpontanées , qui brifent fouvent
quelques - uns des vaiſſeaux , & font manquer
l'opération.
M. de la Fond , dont le zèle pour les
progrès de la phyfique , & les fuccès
font fuffifamment connus , vient de remédier
à cet inconvénient : il a changé
la difpofition des conducteurs , de façon
qu'il profite de toute la diftance qui fe
trouve entre les deux armures des vaiffeaux
, & que la machine en eft beau
beaucoup moins expofée aux détonations
fpontanées . Il vient de trouver , outre
cela , une espèce d'index invariable qui
lui indique le moment où la batterie eft
complétement chargée , & qui le garantit
de la rupture des vaifleaux . Il fera voir
cette ingénieufe machine , & il en développera
la conftruction dans un Cours
d'électricité , qu'il commencera le Mercredi
18 Novembre à midi , dans fon cabinet
de machines rue Saint Jacques ,
près SaintYves , maifon de l'Univerfité
& qu'il continuera les lundi , mercredi &
vendredi à la même heure . Ceux qui voudront
le fuivre font priés de vouloir bien
fe faire infcrire d'ici à ce tems . On fuivra
dans ce cours tous les progrès de l'électricité
depuis fon origine jufqu'à ce jour . On
182 MERCURE DE FRANCE.
infiftera particulièrement fur les analogies
de la matière électrique , fur fon application
dans quantité d'opérations chimiques
, & fur tout fur les avantages qu'on en
peut espérer pour l'économie animale.
COURS d'Hiftoire Naturelle & de
Chymie.
M. Bucquer , docteur régent de la faculté
de médecine en l'univerfité de Paris ,
commencera ce cours le mercredi 4 Novembre
1772 , à onze heures préciſes du
matin . Il continuera les lundi , mercredi
& vendredi de chaque femaine à la même
heure , en fa maifon rue des Foffés Saint
Jacques , à l'Eftrapade.
On trouve chez la veuve Hériffant ,
imprimeur du cabinet , du Roi , une introduction
à l'étude des corps naturels , tirés
du règne minéral , nécellaire pour fuivre
la première partie de ce cours . On
trouvera au mois de Janvier prochain
l'introduction à l'étude des corps naturels
tirés du regne végétal .
OCTOBRE . 1772. 183
Cours d'Anatomie.
M. Bucquet , docteur régent de la faculté
de médecine en l'univerfité de Paris
, commencera ce cours le jeudi y
Novembre 1772 , à midi précis , & continuera
les mardi , jeudi & famedi de
chaque femaine à la même heure , en
fon amphithéâtre rue Baffe des Urlins , au
coin de celle de Glatigny , en la Cité.
Les perfonnes qui defireront difféquer
pourront s'adreffer à M. Fragonard , dans
le même amphithéâtre.
L
Décintrement du Pont de Neuilly.
E décintrement du pont de Neuilly
a fait , le 22 Septembre dernier, un ſpectacle
, & il en étoit un. Le Roi l'a honoré
de fa préfence . La vafte étendue de l'isle
étoit couverte d'échaffauds , de loges &
d'amphithéâtres , où la cour & la ville ,
les Miniftres de France & étrangers , &
un concours prodigieux de fpectateurs fe
font placés fans foule , fans tumulte ,
fans confufion. Il y a eu un ordre admi
rable par les foins du Magiftrat qui a
184 MERCURE DE FRANCE.
perfectionné , en quelque forte la police
. Tout a concouru à la fatisfaction
générale ; le plus beau tems qu'on pût
defirer ; la préfence du Souverain ; la
curiofité générale & la nouveauté du ſpectacle.
Monfieur de Trudaine , Intendant
général des Finances , ordonnoit cette Fête
, & a fait diftribuer des rafraîchiffemens
à une nombreuſe aflemblée. Les
Ingénieurs des ponts & chauffées ont eu ,
ce jour là même , un uniforme que Sa
Majefté leur a donné. Le décintrement du
pont de Neuilly s'eft fait aux coups de tam
bours en moins de cinq minutes. Les cintres
étoient retrouffés de manière que la navi .
gation n'en a point fouffert pendant la conftruction.
On a admiré à la fois la folidité
& la hardietfe de ce pont fur lequel SaMajeſté
a paſlé en voiture en s'en retournant.
I eft alligné avec la grande ailée des
Tuileries. Il eft compofé de cinq arches ,
ayant chacune cent vingt pieds d'ouverture
& trente pieds de hauteur fous clef
leur arc fupérieur eft formé par un rayon
de cent cinquante pieds . On n'a point
connoiffance qu'il ait été conftruit aucune
arche avec pareille courbure. Les culées
ont cinquante deux pieds d'épaiffeur , les
piles treize pieds , les voutes cinq pieds à
;
OCTOBRE. 1772.
135
la clef , & quarante- cinq pieds de largeur
d'une tête à l'autre . Le projet de ce beau
monument eft de M. Peronet , premier
ingénieur des ponts & chauffées ; il a été
fecondé dans la conduite de ce grand ouvrage
par M. de Chezy , ingénieur.
COUPLETS POISSARDS
Sur le décintrement du Pont de Neuilly ,
fait, en présence du Roi, le 22 Sept.
AIR : Reçois dans ton galetas.
ОнH Dam'du beau Pont d'Neuilly
J'ons vu débacler la charpente ;
Là not'coeur s'eft ben réjoui
D'y voir not' bon Roi dans fa tente ,
J'ons ben crié : viv'not'Bourbon ,
Puis encor ftila qu'a fait l'pont. bis.
J'nons pas oublié non plus
L'honnête Monfieu Trudaine ;
A fa fanté j'avons ben bu ,
Car fon vin couloit comm'fontaine :
En Miniftre il a regalé ;
Et le plaifir s'en eſt mêlé .
bis.
186 MERCURE DE FRANCE.
De c'nouveau Pont , mon voifin ,
Ma foi j'aimons la tournure ;
Ah Dam' quoiqu'çà ne paroît brin
J'nous connoiffons en conftrufture ,
Et de tous les ponts qu'on za fait ,
J'dis que ftila c'est l'pus parfait.
Auffi l'Roi l'y fit l'honneur
D'y paffer tout d'fuite en carofle ;
C'étoit complimenter l'auteur
bis.
Ben mieux qu'en lui donnant eun'crofle ,
Et l'on peut dir'zen vérité
Qu'l'ouvrage étoit ben couronné. bis.
Ah ! j'nous fouviendrons longtems
D'en avoir vu zoter l'cintre :
Pour rendre de pareils momens ,
Non , zil n'eft point d'aflez grand peintre
Tiens , Perroner ſembloit un Dieu
Pour qui décintrer n'eft qu'un jeu. bis.
Il fit figne d'fon mouchoir
Et v'là tout l'bois dans la rivière ;
Tous les curieux qu'étoient venus voir
Sont ftupefaits de fa magnière ,
Ç'à tomboit, comme à Fontenoi
Les ennemis tomboient d'vant l'Roi. bis.
Quand fut fait l'décintrement
Chacun s'écria : miracle !
OCTOBRE . 1772 . 187
Il n'étoit pus qu'un fentiment
Sur la beauté de ce ſpectacle ;
Dam'c'eft qu'l'auteur z'eft ben au fait ,
Et les pièces n'tombent jamais . bis.
Pour tout mérite , à nos yeux ,
Neuilly n'avoit qu'on rogôme ;
Mais qu'il va devenir fameux
Par ce chef- d'oeuvre, d'un habile homme !
Oui , tant qu'la Seine y coulera
D'fon beau génie on parlera. bis.
Par Mile Coffon de la Creffonniere.
LETTRE fur la Tragédie de Pierre le
Cruel , représentée à Rouen .
Monfieur , mon devoir m'oblige à vous prier
d'annoncer dans votre Journal une nouvelle trèsintéreffante
pour le Théâtre François . Je viens
d'avoir le bonheur de faire rendre juftice à un
homme de lettres cher à la patrie , & l'avantage
de donner au public de Rouen un des spectacles
dont il ait été le plus fatisfait. L'extrait de Pierre
le Cruel , inféré dans le Journal Encyclopédique ,
a produir une telle impreffion fur plufieurs perfonnes
de cette ville , & fur moi en particulier , que
nous avons cru devoir inviter le célèbre auteur de
cette Tragédie à nous la confier pour la faire repré185
MERCURE DE FRANCE.
fenter fur notre Théâtre. Il a bien voulu lui - même
dirigerles talensde nos acteurs , qui ne fefattent pas
d'avoir rendu ce bel ouvrage comme il auroit pu
l'être dans la capitale ; mais leur zèle & leurs foins
les ont fait paroître dignes des rôles brillans qu'ils
avoient à remplir. Le fuccès de la pièce qui a été
repréſentée trois fois de fuite , a répondu à nos
efpérances , & à la haute opinion que l'extrait nous
en avoit donnée. Tout le monde eft convaincu ici
que Pierre le Cruel , ainfi que vous l'avez avancé ,
n'a pas été entendu a Paris , puisqu'il n'a pas réuſſi
ayec le plus grand éclat . Une longue expérience
da Théâtre pourioit me donner la hardiefle de
dire mon petit avis tout comme un autre fur les
beautés fublimes de ce nouvel ouvrage de M.
de Belloy ; mais je me borne à être l'écho du public
, en vous assurant , Monfieur , qu'on n'a pu
voir ici qu'avec transport la nobleffe , la force &
la vérité des caractères du Prince Edouard , de
Duguefclin , de Tranftamare , de Blanche de Bourbon,&
même du chefdes Maures. Celui d'Edouard
fur tout a paru fupérieur à ce qu'on a vu depuis
long tems fur la fcène françoife . Dans une ville
où le Grand Corneille eft né , & où fon génie a
laillé des traces profondes , on aire ces caractères
héroïques qui , mais en action par des intérêts ou des
paffions oppofés, le font valoir réciproquement, &
difputent de magnanimité : on a trouvé le perfonnage
de Pierre le Cruel moins atroce que la Cléopatre
de Rodogune , & l'on a fu gré à l'auteur d'a
voir attaché , confolé l'ame du fpectateur ; de l'avoir
même ravi d'admiration , par des prodiges de
vertus dont il a entouré un monftre de cruauté &
de perfidie , Enfin , Monfieur , ons'eft empreflé de
rendre à M. de Belloy tous les hommages publics
OCTOBRE 1772. 189
particuliers dus à un Poëte qui a fi bien mérité
de la nation , & dont les ouvrages jouiflent ici de
la plus haute eftime . Zelmire , le Siége de Calais ,
Gabrielle de Vergy , Gafton & Baïard font au
nombre des Tragédies que notre public voit le plus
fouvent avec le plus de plaifir ; mes livres de recetteen
fout foi.
Permettez- moi une dernière réflexion , que les
orages qui troublent aujourd'hui la littérature
rendent aflez importante. Seroit - ce une imprudence
à Meffieurs les auteurs dramatiques de faire
le premier ellai de leurs pièces fur d'autres théâtres
que celui de Paris ? Ils ne trouveroient pas en
province la foule de leurs rivaux , ni les protec
teurs , les amis , les gagiftes de ces mêmes rivaux ,
qui par des manoeuvres obfcures , ou des cabales
bruyantes ont tant de fois étouffé à leur naiflance
de bons ouvrages qu'on a vu depuis revivre pour
Pimmortalité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
CREVILLARD , Entrepreneur
du Spectacle de Rouen .
TRAITS DE BIENFAISANCE.
1.
L'AFFABILITÉ de l'Empereur lui procure
tous les jours des occafions d'exercer fa
juftice & fa bienfaifance . Ce grand Prince
alla , il y a peu de tems , fans être
190 MERCURE DE FRANCE.
attendu , chez un pauvre Officier , père
d'une nombreufe famille. Il le trouva à
table avec dix de fes enfans , & un orphe
lin dont il s'étoit encore chargé , malgré
fon indigence. L'Empereur frappé de ce
fpectacle , dit à l'Officier ; je lavois que:
vous aviez dix enfans , mais quel eft cet
onzième ; c'eft , lui répondit l'Officier ,
un pauvre infortuné que j'ai trouvé expofé
fur la porte de ma maiſon . L'Empereur
attendri jufqu'aux larmes , lui dit :
je veux que tous ces enfans foient mes
penfionnaires, & que vous continuiez de
leur donner des exemples de vertu &
d'honneur ; je payerai pour chacun , deux
cent florins par an ; faites- vous payer dès
demain chez mon Tréforier , du premier
quartier de ces penfions . J'aurai foin de
votre aîné qui eft Lieutenant.
I I.
Madame la Ducheffe de Chartres étant
à Forges pour y prendre les eaux , a donné
tous les jours , dans ces cantons , de preu.
ves de cette bienfaifance qui lui eft & natnrelle.
Cette augufte Princeffe , allant
vifiter l'abbaye de Beaubec , apperçut une
cabane formée de branches d'arbres & de
monceaux de terre ; auffi tôt , craignant -
OCTOBRE . 1772. 191
que cet humble réduit ne renfermât
quelques triftes victimes de la misère &
de la faim , S. A. S. defcendit de fa voiture
, & entra dans la cabane , où elle
trouva en effet une mère environnée de
cinq ou fix enfans , prefque nuds , & qui
n'avoient pour lit que la terre couverte
de quelques haillons & d'un peu de paille
. La Princeffe , pénétrée de compaffion ,
à ce fpectacle touchant , combla de bien
faits toute cette pauvre famille , à qui S.
A. S. fait actuellement bâtir une maifon
commode.
ACTE D'HUMANITÉ.
UN Rémouleur , ou Gagne Petit, de Modène
, rencontra un jeune Peintre étranger
fort pauvre , qui étoit venu en Italie
pour y étudier fon art , & y travailler . 11
partagea avec lui fon logement & ſon
gain. Ce Peintre effuie peu de temps
après une maladie très - dangereufe ; il
étoit fans reffource & fort inquiet ; l'Artifan
lui dit foyez tranquille , j'ai de la
fanté , je me leverai plus matio , je tra
vaillerai plus long- temps , & je tâcherai
192 MERCURE DE FRANCE.
de fatisfaire à vos befoins . En effet il lui
donna les fecours néceffaires , le veilla
pendant la nuit , & lui fit recouvrer la
Lanté. Ce Peintre eut de l'ouvrage , &
reçut de fa famille une petite fomme
qu'il alla, par reconnoiffance , offrir à ſon
bienfaiteur. Non , mon ami , lui sépondit
fon hôte , je n'ai besoin de rien : gardez
ce fecours pour quelque malheureux ;
j'ai acquitté envers vous la dette de l'humanité
que je devois à un autre ; acquittez
vous de la même obligation , quand
vous rencontrerez quelque infortuné qui
méritera d'être foulagé.
TRAIT DE FERMETÉ
dujeune Comte de Molac.
LA jeune Nobleffe femble quelquefois
devancer l'âge & les forces de la nature ,
par ce fentiment de courage & de fermeté
qui la caractérife . C'eft ce qu'on a
remarqué avec admiration dans le jeune
Comte de Molaç , fecond fils de M. le
Marquis de Molac , Maréchal des Camps
& Armées du Roi . Cet enfant , âgé de dix
ans , étant au Château de Carcado en
Bretagne ,
OCTOBRE . 1772 193
Bretagne , avec la Marquife fa mère ,
s'étoit rendu maître par furprife autant
que par importunité d'un piftolet . Il le
charge fans mefure & laiffe encore la baguette
dans le canon . L'arme part , & lui
emporte à la main gauche l'index tout
ras , avec les deux premières phalanges
du doigt du milieu. On accourt au coup.
Le jeune homme à peine ému , ne fonge
qu'à raffurer fur l'accident . La douleur
ne lui arrache point un cri , pas une larme.
C'eft fa mère qui pleure pour lui , &
qui femble fentir tout fon mal . Enfin il
paroît confolé de fon malheur , & s'écrie
avec une forte de joie : ma bleffure n'eft
qu'à la main gauche , elle ne m'empêchera
point defervir le Roi . C'eſt littéralement
fon expreffion ; c'eſt l'élan d'un coeur noble
& généreux qui s'occupe du devoir de
fa naifance , & du defir de fervir fon
Maître & fa patrie .
TRAIT de Courage & d'Humanité.
ON fe rappèle l'action généreuſe de M.
le Vicomte de Bar , Garde de la Marine.
Il avoit entrepris d'aller , avec trois de fes
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
camarades , dans un Canot , à Marſeille,
Un gros temps fit couler à fond le Canot.
Deux Gardes Marines fe fauvèrent fur un
rocher , éloigné d'environ cent toifes.
M. de Bar étoit embarraffé fous la carcaffe
du Canot , & à peine étoit- il libre ; que
M. de Calamand , fon camarade , qui ne
favoit pas nager , le prit par le pied , qu'il
eut enfuite la prudence de lâcher. Alors
M. de Bar fe replonge dans la mer pour
aller fecourir fon ami , le ramène audeffus
de l'eau , le conduit jufqu'au canot
qui flottoit , & l'aide à y porter la
main. M. de Bar fe replonge encore pour
aller chercher le cable du canot , le faifit ,
& l'attache au canot ; il met un bout du
cable entre fes dents , & gagne avec beau
coup de peine , le rocher , où , il ramène
ainfi fon camarade & le canot. Ils paffèrent
tous quatre la nuit fur ce rocher ,
mourant de froid , & de faim , & attendant
le jour pour ſe rejeter à la mer , lorfque
des pêcheurs vinrent heureuſement
les recueillir dans leur bateau .
Le Roi informé de l'action généreuſe
de M. de Bar , qui avoit oublié fa confervation
pour aller au fecours de fon camarade
, lui a accordé pour récompenſe
1
OCTOBRE. 1772. 195
la permiffion de lui propofer un fujet
pour une place de Garde de la Marine.
le Ce jeune homme ,plein de zèle pour
fervice de fa Majefté , à peine échappé
du danger , s'eft rembarqué pour le fond
du Levant , fur la Frégate l'Atalante ,
commandé par M , de Calian .
ANECDOTES.
I.
CASSIUS étant défait par les Parches , qui
avoient des fléches pour armes principales
, s'enfuit en la ville de Carnas , où il
n'ofa pas féjourner beaucoup , de peur
d'être pourfuivi & affiégé ; fur quoi un
aftrologue , qu'il avoit en fa compagnie ,
le penfant bien confeiller , « je defirerois
» fort , lui dit-il , que vous ne vouluffiez
point fortir d'ici jufqu'à ce que la lune
» fût au figne du Scorpion ; » mais Caffius
fe mocquant de lui , ce n'eft pas cela , lui
répondit - il : je n'ai peur que de celui du
Sagittaire.
!
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Catherine de Foix , Reine de Navarre,
dit au Roi fon mari , après la perte de ce
Royaume : « Dom Jean , fi nous fuffions
nés , vous Catherine , & moi Dom
Jean , nous n'aurions jamais perdu la
» Navarre ".
"
33
I I I.
Un Poëte vint dernièrement trouver
le Directeur du Théâtre de Drurilane à
Londres , & lui préfenta une Comédie &
une Tragédie à la fois : le Directeur le
pria de lire une de ces deux pièces ; mais
fort embarraffé après cette lecture , il lui
dit : de grace , Monfieur , apprenez - moi
c'eft votre Tragédie ou votre Comédie que
Vous venez de lire. A combien d'Auteurs
Dramatiques on pourroit faire la même
question !
EPIGRAMME nouvelle de M. Piron."
Chantres admis au temple de Mémoire ;
Comédiens campagnards & royaux ,
Rayez , biffez de votre répertoire ,
Ces drames noirs nouvellement éclos !
Renvoyez-les à leur premier enclos ;
་
OCTOBRE . 1772 . 197
Et porte- clofe à la Mufe Anglomane !
Que Londre en foit l'amateur ou l'organe ,
Tenez-vous-en à nos illuftres morts ,
Sans plus aller gueufer à Drurilane ,
Quand vous avez la clé de nos trésors!
LES
AVIS.
I.
Bureau de Correspondance.
ES Directeurs du Bureau royal de Correlpondance
- Générale , toujours empreflés à rendre cet'
établiflement de plus en plus utile au Public , ont
reconnu combien il étoit pénible , onéreux , &
fouvent difpendieux pour les propriétaires de ter
res , de maifons de campagne , domiciliés à Paris ,
& autres privilégiés , de faire les démarches &
courfes néceflaires , pour s'aflurer la jouiflance
des privilèges & exemptions des droits d'entrée
qui leur ont été accordés , par rapport aux grains,
foins , volailles , gibier , pailles , bois , beurres ,
oeufs , fromages , & autres denrées , provenant da
crû de leurs terres & maifons de campagne , deftinées
à la confommation de leur mailon à Paris.
L'obligation de faire enrégiftrer leurs titres au
bureau des droits rétablis , celui de MM. les
Officiers fur les ports , halles & marchés , entraî
ne inévitablement beaucoup de peines , & fouvent
des frais .
Pour épargner cet embarras & ces dépenses aux
Seigneurs de terres , Bourgeois de Paris , & autres
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
ptivilégiés , les Directeurs du Bureau de Corret
pondance générale ont ouvert , le premier Janvier
1771 , un bureau , uniquement deſtiné à procurer
les expéditions , fans autre charge de la
part defdits Seigneurs , Bourgeois , privilégiés ,
que d'envoyer audit bureau leurs titres , c'eft àdire
, pour ceux qui n'auront pas encore été enrégiftrés
, leurs titres de propriété , les certificats
de MM. les Curés & Collecteurs de la paroifle ,
enfemble leurs certificats particuliers ; & pour
ceux qui font déjà enrégiftrés , les certificats des
Curés , des Collecteurs & des Propriétaires , dont
on leur enverra le modèle à leur première demande
, s'il ne l'ont pas.
Le bureau , fur ces pièces qui lui feront ,remifes
ou envoyées franches de port , fe chargera de
leur faire paffer , avec exactitude , les expéditions
néceffaires pour jouir des exemptions d'entrées ;
il les leur adreflera auffi , franc de port , par la
petite pofte.
L'abonnement , pour toutes ces opérations , ne
coûtera que quarante fols , qui feront payés d'avance
à la caifle de la direction , & dont il fera
donné une quittance .
Il fera néceflaire de renouveler ces enrégiftremens
annuellement .
I I.
Codex Monafticus.
Desprez , Imprimeur ordinaire du Roi & da
Clergé de France , demeurant à Paris , rue Saint
Jacques , donne avis au public , & à toutes les
mailons religieufes du Royaume , qu'au premier
Novembre 1772 il commencera l'impreffion da
OCTOBRE. 1772. 199
Codex Monafticus , 3 vol . in -4° d'environ 800
pages qu'il propofe par foufcription , fur le pied
de 30 livres , dont is livres en foufcrivant , & 15
livres en livrant l'ouvrage. Il prévient qu'il n'en
fera tiré que très-peu d'exemplaires au delà du
nombre arrêté par les foufcripteurs.
·
Les maifons religieufes qui voudront leur règle
particulière en format in - 12 , auront foin de le
prévenir avant le premier Novembre , parce qu'il
ne fera plus tems de foufcrire après ce terme.
Cette collection intéreflante comprendra les
Conftitutions de tous les ordres & Congrégations
du royaume , rédigées en conféquence de l'Edit du
mois de Mars 1768. Le texte de la Règle commune
àdifférentes congrégations , précédera toujours
les Conftitutions qui en dériveront ; & on
trouvera à la tête de chacun de ces Statuts , un
précis fur l'origine & l'état actuel de l'ordre , où
Congrégation dont il fera la Loi ; & à la fin de
Fouvrage , les Lettres Patentes confirmatives ,
avec l'Arrêt d'enregistrement.
·
I I I.
Comptes faits.
Le fieur Pierard , imprimeur à Reims , mettra
en vente inceflamment , un Livre de comptes
faits fur toutes les parties de la divifion ,
les
comptes faits à l'infini des fociétés , tant de mile
d'argent avec les fractions , que pour le marc , la
livre de telle fomme de principal & de reprise que
ce foit ; les comptes faits de tout ce que l'on a be
foin , foit pour les intérêts & pour les payemens
à tant par cent, tant par mille , les comptes de tant
d'aunes , tant d'onces , tant de gros , & c . Les quatre
& cinq pour cent de ce qui refte à payer . Le détail
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
feroit trop long à donner ici . Les explications font
à chaque opération avec les méthodes , des règles
du marc la livre , des règles de fociétés , &c Lon
vendra ce volume trois livres en feuilles , & relié ,
quatre livres.
Le fieur Pierard prie ceux qui lui écriront d'affranchir
le port .
Le prix eft très modique pour ce grand ouvrage
de 330 pages de calcul : l'on n'aura plus befoin que
de l'addition ; ainfi ce fera une grande épargne de
temps & de peines pour beaucoup de perfonnes , &
un avantage pour les fociétés , écialement dans
les ports de mer.
M. Pierard imprimera auffi un volume où l'on
trouvera les comptes faits , avec un tarif du grand
cent réduit en folives , en pieds , pouces , lignes ,
& à l'écorce, réduit de même .
Un autre où l'on trouvera ce que tiennent les
cuves de muids , pièces , mefures , pintes de Paris
faites ou à faire , avec toutes lesjauges.
Un autre qui contiendra le toilé des pierres de
marbre , en toiles , pieds , pouces & lignes cubes ,
&c , &c.
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Caire , le 18 Juillet 1772.
Iz parut , le mois dernier , devant Damiette ,
une Elcadre Rufle qui s'empara de tous les bâtimens
qui s'y trouvoient. Mehet Aboudaab envoya
un officier pour traiter avec les Rufles &
pour les engager à fe retirer , à quelque prix que
OCTOBRE. 1772. 201
ce fût . On donna à ſes vaiffeaux des vivres , des
provifions ; on leur paya des contributions , & ils
mirent à la voile pour la Syrie.
On commence à avoir des inquiétudes fur le
fort de l'Egypte. Un Prince du Saidi a pris les armes
contre Mehemet ; on eft inftruit qu'Ali a
envoyé ici des émiflaires fecrets qui s'efforcent
de femer la divifion parmi les grands du pays ,
dont plufieurs lui font encore attachés . Les fuccès
que le Cheïk Daher , ſon allié , à eus en Syrie ,
raniment les espérances des partifans de l'ancien
Caïmacan , & l'on craint de le voir arriver avec
une forte armée . Ou publie qu'il a fait pafler
30 , 000 fequins à l'Amiral Rufle , dans l'ifle de
Lesbos , pour en acheter des fecours.
D'Alexandrie en Egypte , le 17 Août 17725
Mehemet Bey Aboudaab a exilé ou fait mourir
, depuis quelque tems , plufieurs perfonnes qui
lui étoient fufpectes. Le parti qui l'avoit favorisé
dans la Haute - Egypte , eft actuellement déclaré
contre lui. Ce Bey a fait marcher des troupes de
ce côté ; mais pendant cette divifion on ne reçoit
au Caire du Saidi ni bled , ni autres grains , ce
qui caufe une grande cherté. Le peuple commence
à murmurer , & l'on craint une révolte , fi les
troubles de la Haute- Egypte ne s'appaiſent bientôt
.
De Copenhague , le 8 Septembre 1772 .
Suivant un avis que le gouvernement vient de
faire publier , les nouveaux fanaux établis fur
le Sund , pour la fûreté de la navigation , ceile-
1ont d'être allumés , à compter du premier Décem
bre prochain.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
De la Silefie , le 19 Septembre 1772 .
Le voile qui couvroit la deftinée de la Pologne
eft enfin tombé . On a reçu les déclarations
des Cours de Vienne , de Petersbourg & de Berlin
, concernant le démembrement de ce royaume.
Les manifeftes publiés par Sa Majeſté Pruſſienne
expriment clairement l'étendue des parties qui
lui appartiendront . Elles font telles que nous les
avions défiguées précédemment , par conjecture ,
en marquant également les nouvelles poffeffions
de la Maifon d'Autriche . Cette dernière Puiflance
aura , entr'autres , toutes les Salines Polonaifes
de Wielicza , de Bochnia & de Zambor , qui formoient
le principal revenu de la Couronne .
Des Frontières de la Pruffe , le 17 Septembre
·
La prife de poffeffion de la Pruffe Polonoile
vient d'être confommée. Le 13 de ce mois , le
lieutenant général de Stutterheim , gouverneur
du royaume de Pruffe , fe rendit , à la tête du régiment
de Thadden , compofé de deux batailfons
, dans un des faubourgs d'Elbing , & fit fommer
le colonel du régiment de Schack , qui com.
mandoit dans cette ville une garniſon de deux
cens hommes , de lui en ouvrir les portes. Cet
officier lui répondit qu'il avoit ordre de fe défendre
& de repouffer par la force les entreprifes
qu'on voudroit faire fur la place qui lui étoit con
fiée. Alors le lieutenant général de Stutterheim
fit établir , vis - à- vis la porte de Konigsberg, une
batterie de trois pièces de canon & de deux obufiers
, tandis que la garnifon Polonoife , qui étoit
fous les armes , derrière certe porte , fe rangeoit
OCTOBRE. 1772. 203
aux pieds des remparts. A la première décharge
de l'artillerie Pruffienne , la porte fut enfoncée.
La garnifon y répondit par un feu de moufqueterie
qui ne fit pas de mal aux Pruffiens ; & après
en avoir effuyé , à fon tour , une falve générale ,
elle fe retira , par une porte opposée , vers Varfovie.
Le fieur de Stutterheim prit alors formellement
poffeffion de l'hôtel - de- ville : il fit abattre,
dans les endroits publics , l'Aigle Polonoife , & y
fubftitua l'Aigle Pruffienne.
De Vienne , le 19 Septembre 1772.
La Cour Impériale , voulant mettre encore plus
d'économie dans toutes les branches du fervice
militaire , a décidé que les jeunes officiers qui
font tirés de différens régimens pour former la
Garde Noble Allemande , rentreront dans leurs
corps refpectifs & feront remplacés par d'anciens
officiers de cavalerie qui ne font pas en état de
fervir en campagne , mais qui jouiffent de quelque
penfion. Ils n'auront point de chevaux ni de
quartiers en commun , & chacun ſe logera où il
voudra. Cet arrangement doit avoir lieu au commencement
de l'année prochaine .
De Londres , le 24 Septembre 1772 .
Les dernières nouvelles arrivées des Indes portent
que la guerre continue entre Hyder Aly- Kan
& les Marattes , mais que l'Amiral Harland ayant
engagé les derniers , fous différentes promefles
à fe retirer du Carnac , la Compagnie ne craignoit
plus d'être obligée d'entrer en guerre avec ces
peuples.
Nour avons dit que la Bourgeoifie de Londres
arrêta , l'année dernière , d'offrir au lord - maire
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
un vale d'argent de la valeur de 200 liv . fterlings
& un autre de cent à chacun des aldermans Oliver&
Wilkes. Le vafe du dernier eft achevé. Il eft
remarquable par les ornemens qu'on dit avoir été
tracés par le Sr Wilkes lui- même , & qui font les
trophées du fanatifme le plus puniflable . Il a donné
, à cette occafion , un grand repas à fes amis.
De Stockolm , le 15 Septembre 1772.
On a fait , hier , la clôture de la Diete , avec les
cérémonies d'ufage. Les Etats s'étant affemblés
dans la grande Eglife , le Roi s'y rendit de fon
château , à travers une double haie de foldats . Sa
Majefté , revêtue de fes habits royaux & mar-
'chant fous le dais , étoit précédée de tous les Officiers
de fa Cout , de fon Sénat & du Prince Frédéric,
fon frère. Après qu'on eut entendu le Service
Divin & le Sermon qui fut prononcé par l'Evêque
de Wefteros , le Roi fortit de l'Eglife dans le mê
me ordre & fe tranſporta à la falle des Etats , où
les quatre Ordres l'avoient précédé . Sa Majefté
prit place fur fon trône & fut haranguée fucceflivement
par le Maréchal de la Diéte & par les autres
orateurs qui eurent tous l'honneur de lui baifer
la main. On lut enfuite le Recès de la Diéte ,
comme il eft d'ufage . Sa Majesté fit un difcours ,
qu'Elle termina en fignifiant aux Etats qu'Elle les
Taflembleroit dans fix ans . Le Price Frédèric ,
Duc d'Oftrogothie , prêta enfuite , à genoux , ferment
de fidélité au Roi. Quelques Sénateurs s'acquittèrent
auffi de ce devoir. Les Orateurs des
Etats & une députation de chaque Ordre curent
l'honneur de diner , ce même jour , chez le Roi .
OCTOBRE . 1772 . 205
Hier au matin , les Etats s'étant aflemblés dans
la grande falle du château pour répondre aux
propofit'ons que le Roi leur avoit faites , Sa Majefté
, précédée de fon Sénat & du Prince Frédéric
fon frère , vint s'affeoir fur fon trône. Le Maréchal
de la Diete , portant la parole , rendit compte
au Roi des diverfes réfolutions prifes par les
Etats relativement aux impofitions ordinaires &
extraordinaires qu'ils ont affignées fans en fixer
la durée , ainſi que des moyens qu'ils croient les
plus propres au rétabliflement des finances ; le
Maréchal ajouta qu'ils s'en rapportoient entièrement
, pour cet objet , à la haute fagefle de Sa
Majefté. Le Roi remercia les Etats de la confiance
qu'ils lui témoignoient , & leur annonça qu'il ne
tarderoit pas à féparer la Diete .
Le foir , le Roi , fuivi d'un cortége nombreux
de gens à cheval & d'une foule de peuple , fortit
des barrières & alla au-devant du Baron de Spreng
porten qui eft arrivé de Finlande , à la tête d'un
corps d'environ huit cens hommes . Le refte de la
troupe a été difperfé par la tempête dans le trajet
de mer qu'il a été obligé de faire . Le Roi mit pied
à terre & embrafla le Baron de Sprengporten qui
fe profterna à les genoux . Dans cet inftant , Sa
Majefté tira fon épée pour lui donner l'accolade
& le revêtit Elle même des marques de Comman
deur de l'Ordre de l'Epée qu'Elle avoit apportées.
-Enfuite Elle le fit relever & l'embraffa de nouveau ,
au milieu des acclamations de tous ceux qui
étoient témoins de ce fpectacle attendriffant . Le
Roi fe mit alors à la tête de la troupe & rentra
dans la ville.
On a publié , aujourd'hui , au fon des tymbales
& des trompettes , que la clôture des Etats le feroit
206 MERCURE DE FRANCE .
demain , avec les formalités qui ont été obſervées
à l'ouverture de cette aſſemblée.
De la Haye , le 12 Septembre 1772.
La Cour de Danemarck avoit établi , pour la
fûreté de la navigation , à l'entrée du Sund , deux
nouveaux fanaux , indépendamment d'un autre
placé fur la tour du château de Cronembourg ;
mais elle exigeoit , pour ce ſervice , un droit dont
l'exemple a alarmé la liberté du commerce . Plufieurs
Nations ont refuſé de s'y aſſujettir : les difficultés
qu'occafionnoit la perception de cet impôt
viennent d'être levées par une ordonnance qui
preferit de ne plus allumer ces fanaux , à l'époque
du premier Décembre prochain.
Par les précautions qu'on a prifes , les navires
qui aborderont au port d'Oftende , n'auront plus
à craindre aucun danger. L'Impératrice Reine y a
fait élever , à la hauteur de cent pieds à l'ouest de
l'entrée , une colonne de pierre blanche , au haut
de laquelle on entretiendra perpétuellement un
feu de charbon , à commencer du 15 du mois prochain
.
Le fieur Pallas , qui a féjourné en Hollande , a
écrit de Sibérie , le 27 Avril dernier , qu'on avoit
trouvé , dans la province d'Iekuzk , près de la rivière
de Wilvi , fous une inontagne de fable , un
rhinoceros de moyenne grandeur , bien confervé .
On croit que cet animal étoit dans cet endroit
depuis la formation de la colline , c'eft à dire ,
depuis un nombre de fiècles qu'il eft impoffible de
calculer.
De Ragufe , le 19 Août 1772 .
Le Grand Seigneur vient d'envoyer ordre an
Pacha de Scutari ( Scodra) , cu Albanie , d'aflem.
OCTOBRE . 1772. 207
bler dix à douze mille hommes , d'en donner le
commandement à fon fils Ali Pacha del - Beffan ,
& de les faire embarquer pour l'Egypte fur les
bâtimens de la province ; en cas que le nombre de
ces bâtimens ne foit pas fuffifant , Sa Hautefle le
charge de demander au gouvernement de Ragule
ceux dont il aura befoin pour cette expédition . Le
Pacha de Scutari a écrit en conféquence au Sénat
de cette République de lui fournir dix des meil
leurs navires de cet Etat. Le Sénat s'eft affemblé
pour délibérer fur le parti qu'il avoit à prendre ,
& l'on ne fait pas encore qu'elle fera ſà réfolution
.
De Marfeille , le premier Octobre 1772 .
Des avis reçus de la Méditerranée font mention
du projet de faire , dans l'lfte de Lampedouſe,
ce que l'Empereur de Maroc entreprend dans celle
de Fedala . Cette ifle , qui n'a que cinq lieues de
circuit & deux de longueur , eft fituée entre Tunis
& Malte , à vingt lieues environ de France de
l'une & à quarante cinq de l'autre . Elle a un aſſez
bon port , & elle eft fufceptible de culture . Tout
le monde fait l'aventure du Prêtre Provençal ,
condamné dans fon pays & fugitif dans cette ifle
déferte , où il réalifa , pendant quarante ans , aidé
d'un fimple Moufle , l'hiſtoire fabuleule de Robinfon
. Cet Hermite prouva ce que peut l'indulrie
humaine excitée par la néceffité . Le Prince
Italien , à qui cette ifle appartient , veut faire un
traité avec les Etats Barbarefques , rendre enfuite
cette contrée habitable & en faire , en même tems,
naviger les habitans fous pavillon libre .
208 MERCURE DE FRANCE .
NOMINATIONS.
Le Roi a donné l'abbaye de Clairefontaine , Ordre
de St Auguftin , diocèfe de Chartres , à l'Evêque
d'Arath , fuffragant de Strasbourg ; celle de
Cherbourg , même Ördre , diocèfe de Coutances,
à l'Abbé de Bayanne , auditeur de Rote ; celle de
St Michel en Tiérache , Ordre de St Benoît , diocèfe
de Laon , à l'Abbé de Narbonne - Lara ; aumô
nier du Roi ; celle de St Mefmin , même Ordre ,
diocèle d'Orléans , à l'Abbé de Caulincourt , aumônier
du Roi , celle de Fontaine- Blanche , Or
dre de Citeaux , diocèfe de Tours , à l'Abbé du
Châtel , aumonier ordinaire de Madame la Dau .
phine ; celle de Fontaine - Douce , Ordre de Saint
Benoît , diocèfe de Saintes , à l'Abbé de Segonzac,
vicaire - général de Périgueux ; celle de Moreau ,
même Ordre , diocèle de Poitiers , à l'Abbé de
Bruneau , vicaire - général d'Angoulême ; celle
d'Hières , Ordre de Citeaux , diocèfe de Toulon ,
à la Dame de Grille , religieufe de l'abbaye de St
Céfaire d'Arles.
Le Comte de Simiane a eu l'honneur de prêter
ferment entre les mains de Sa Majefté , pour la
lieutenance de Roi de la province de Saintonge.
L'Abbé Faure , chanoine de St Pierre de Straf
bourg , clerc de Chapelle du Roi , vient d'être
nommé Chapelain de Sa Majefté , qui a difpofé
de fa place de clerc de Chapelle en faveur de l'Abbé
le Bégue , chanoine de Verdun .
Le Roi a accordé l'abbaye de Saint Maur-fur-
Loire , Ordre de St Benoit , diocèfe d'Angers ,
dans l'appanage de Mgr le Comte de Provence ,
à l'Abbé de Crequy , vicaire-général de Lifieux ;
OCTOBRE . 1772. 209
celle de la Frenade , Ordre de Citeaux , diocêle de
Saintes , à l'Abbé Maury , vicaire- général & official
de Lombez , qui a prononcé le dernier panégyrique
de St Louis devant l'Académie Françoife ;
celle de Fabas , même Ordre , diocèfe de Comminges
, à la Dame Baſtard d'Aubaire , religieufe
à Longages , diocèfe de Rieux.
Le 27 Septembre , le Comte de Marboeuf , lieutenant-
général des armées du Roi , commandeur
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , ci-devant
commandant en Corfe , eut l'honneur de prêter
ferment , entre les mains de Sa Majeſté , pour la
lieutenance - générale de Corfe .
Le Roi a accordé au fieur d'Orvilliers , chef
d'efcadre , la dignité de Commandeur de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , vacante par la
mort du fieur Froyer de l'Eguille , lieutenantgénéral
des armées navales , commandant de la
marine à Rochefort.
Le Roi a accordé l'abbaye de Beaumont , Ordre
de St Benoît , diocèfe de Tours , à la Daine de
Guiche , Abbeffe de St Jean de Bonneval- les-
Thouars , diocèfe de Poitiers.
PRESENTATIONS.
Les Députés des Etats de la Province d'Artois
furent admis , le 30 Septembre , à l'audience du
Roi , à qui ils furent préfentés pas le Marquis de
Levis , lieutenant- général des armées de Sa Majefté
, capitaine des Gardes du Corps de Mgr le
Comte de Provence , gouverneur de cette provin
ce , & par M. le Marquis de Monteynard , fecrétaire
d'état , ayant le département de la province.
Ils furent conduits à cette audience par le marquis
210 MERCURE DE FRANCE.
de Dreux , grand- maître , & par le fieur de Wàtronville
, aide des cérémonies . La députation
étoit compofée , pour le Clergé , de l'Evêque de
Saint-Omer qui porta la parole ; pour la Noblefle
, du Comte de Lannoy , brigadier des armées
du Roi , colonel du régiment provincial
d'Arras ; & pour le Tiers - Etat , du fieur Goffe de
Doftrel , aucien député général & ordinaire des
Etats , & ancien échevin de la ville & cité d'Arras
.
La Princefle de Maflerano a eu l'honneur de
faire fa révérence à Sa Majefté , ainfi qu'à la Famille
Royale , à qui elle a été préfentée par la
Comtefle de Marfan , gouvernante des Enfans de
France.
par
Le 4 Octobre , les Députés des Etats de Corfe
ont eu audience du Roi , à qui ils ont eu l'honneur
d'être préfentés par le marquis de Monteynard ,
gouverneur de cette ifle , fecrétaire d'état au département
de la guerre. La députation , conduite
par le marquis de Dreux , grand - maître , & par
le fieur de Watronville , aide des cérémonies , étoit
compofée , pour le Clergé , de l'Evêque de Nebbio
, qui a porté la parole ; pour la Nobleffe , du
comte de Cofta Caftellana , pour le Tiers - Etat ,
du fieur Belgodere di Bagnaja , cenfeur royal de
police de Baftia. La Députation a été conduite enfuite
à l'audience de la Famille Royale.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale fignèrent , le 27
Septembre , le contrat de mariage du Comte d'An
dlau , meftre de camp , lieutenant du régiment
Royal Lorraine , cavalerie , avec Demoiselle Hel
vetius.
OCTOBRE . 1772. 211
Le Roi & la Famille Royale fignèrent , le 29
du mois de Septembre , le contrat de mariage de
Demoiſelle d'Egrigny , fille du Marquis d'Egrigny,
capitaine de grenadiers des Gardes - Françoifes
, avec le Comte de Maïts de Goimpy , capitaine
de vaifleau.
NAISSANCES.
Le 19 Septembre , la Comtefle de la Tour- d'Au
vergne eft accouchée d'un garçon .
La Ducheffe de Sully eft accouchée d'une fille ,
le 27 Septembre.
De Vienne, le 19 Septembre 1772.
La femme du nommé Gentil , au fervice du
Prince de Kaunitz , eft accouchée , le 16 Septembre
, de trois enfans bien proportionnés , dont
deux garçons & une fille. Ils font tous en vie &
paroiffent fe bien porter . La mère , qui avoit déjà
eu dix enfans , fe trouve auffi -bien qu'après fes
autres couches .
MORT S.
Jofeph Leroi , Abbé de Domèvre , Général de
la Congrégation des Chanoines Reguliers de
Notre Sauveur , eft mort à Metz , le 6 Septembre.
Michel Jofeph Troger de l'Eguille , lieutenantgénéral
des armées nayales, commandeur de l'Or.
dre royal & militaire de St Louis , commandant
du département de Rochefort , eft mort à Angoulême
, le 5 Août , dans la loixante dixième année
de fon âge.
212
MERCURE
DE FRANCE
.
Pierre- Claude Marquis de Ribrevoie , chevalier
de l'Ordre royal & militaire de St Louis , ancien
capitaine de Carabiniers , gouverneur pour
le Roi des ville & château de Dreux , eft mort à
Paris , le 20 Septembre , dans la foixante - dixième
année de ſon âge.
Jean Pageze , payfan de Tarbe , y eft mort
d'accident , dans la cent quatrième année de ſon
âge ; & Bertrand Cafenave , laboureur de la même
ville , y eft décédé à l'âge d'environt cent deux
ans.
Le fieur Henri Magdonel eft mort dernière→
ment à Madraz , en Croatie , à l'âge de cent dixhuit
ans.
N. Comte du Bole , brigadier , capitaine des
aifleaux du Roi , chevalier de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , eft mort à Breft , le 8 Septembre.
La Princefle Louifle de Lorraine , foeur du feu
Comte de Brionne , eft morte , le 2 Octobre , àà
Putteaux près Paris , dans la cinquante- neuvième
année de fon âge.
Magdeleine de la Boiffière , Abbeffe de l'abbaye
de Fabas , Ordre de Cîteaux , diocèle de Comminges
, eft morte dans ſon abbaye , à l'âge de
cent deux ans .
Claire -Thérefe d'Aguefleau , veuve de Guillau
me-Antoine Comte de Chaftellux , premier Chanoine
de l'Eglife cathédrale d'Auxerre, lieutenantgénéral
des armées du Roi , &c. eft morte à Paris
, dans la foixante - treizième année de fon
âge.
François Marie Collet , Evêque d'Adras , in
partibus , eft mort au château de Kerange , dioOCTOBRE
. 1772. 213
cèſe de Vannés , le 11 Septembre , âgé de quarante-
deux ans .
·
On a appris la nouvelle de la mort de la Prin
cefle Henriette- Louife- Marie Françoife- Gabrielle
de Bourbon Condé , Abbeffe de Beaumont-les-
Tours , qui eft décédée dans fon abbaye , le 19
Septembre , dans la foixante- neuvième année de
fon âge. La Cour a pris , à cette occaſion , le 27
Septembre , le deuil pour onze jours.
Armand Chevalier d'Arros , meftrede Camp ,
enfeigne & aide - major général des quatre compagnies
des Gardes - du - Corps de Sa Majefté , eft
mort à Paris , le 18 Septembre , dans la quarante
troiſième année de ſon âge,
LOTERIES.
Lecent quarantième- unième tirage de la Loterie
de l'hôtel-de- ville s'eft fait , le 25 Setembre , en la
maniere accoutumée . Le lot de cinquante mille
livres eft échu au Nº . 76426. Celui de vingt mille
livres au N ° . 70737 , & les deux de dix mille aux
numéros 6807872010.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 5 Octobre. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 47 , 59 , 57 , 38 , 15. Le prochain
tirage fe fera les Novembre.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page s
Lettre de Caïn , après fon crime , à Mehala ,
fon épouſe ,
ibid.
La double Inconftance , proverbe dramatique, 17
Le Confeil d'un Matelor , conte ,
Traduction de l'Ode IXe d'Horace du livre
premier , à Thaliarque ,
Stances fur la mort de Tircis ,
A Mile Rofalie de C *** , fur la triftefle ,
Elegie IIle du livre premier de Tibule ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
33
34
36°
37
38
44
45
48
so
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis , ibid,
OEuvres de M. le Marquis de Ximenez , 103
Fables orientales & poëfies diverſes , 126
Hiftoire de Littérature Françoile , 133
Recherches critiques , hiſtoriques & topographiques
fur la ville de Paris , 136
OCTOBRE . 1772 .
215
Traité élémentaire d'Arithmétique par M.
Boffut ,
Les Sacrifices de l'Amour ,
ibid.
138
Nouvelle édition de Molière , avec figures , 139
ACADÉMIE d'Amiens ,
SPECTACLES
Opéra ,
Comédie françoife ,
Comédie italienne ,
144
148
ibid.
149
155
A Mile Colombe, au fortir de la première pièce
de les débuts à la Comédie Italienne ,
Extrait d'une lettre de M. de L. H. à M. de
160
Voltaire , 161
Réponse de M. de V *** , 165
Lettre du même à M. M ** , ibid.
Vers à Mlle Clairon , 166
A M. L, auteur du Mercure de France , fur
la mufique , 167
Lettre à M, D. , un des directeurs de l'Opéra
de Paris ,
ARTS , Gravures ,
Mufique ,
Cours d'expériences fur l'Electricité ,
D'Hiftoire naturelle & de chymic ,
169
175
179
ibid.
182
216 MERCURE DE FRANCE.
-D'Anatomie ,
Décintrement du pont de Neuilly ,
Couplets poiflards fur le décintrement du
pont de Neuilly ,
183
ibid.
185
Lettre fur la tragédie de Pierre le Cruel , 187
Traits de Bienfaisance , 189
Actes d'Humanité , 190
Trait de Fermeté du jeune Comte de Molac , 101
Trait de Courage & d'Humanité ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques ,
Nominations ,
Préfentations ,
Mariages ,
Naiflances ,
Morts ,
Loteries ,
193
194
197
200
208
209
210
211
ibid.
213
APPROBATION.
J'AI lu , ΑΙ , par ordre de Mgr le Chancelier , le
fecond vol . du Mercure du mois d'Octobre 1772 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait
empêcher l'impreffion .
A Paris , le 14 Octobre 1772 .
paru
devoir en
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
Qualité de la reconnaissance optique de caractères