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1771, 11-12
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MERCURE
DE FRANCE ,
=
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
NOVEMBRE , ijj1 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
Reugne
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
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événemens finguliers , remarques fur les
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Les douze Céfars de Suétone , traduits par
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L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 ° .
broch . 31. 10 f.
Histoire des Philosophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in- 12 . br.
Dict . Lyrique , 2 vol br.
sliv.
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Recueil lyrique d'airs italiens ,
Tomes III & IVe . du Recueil philoſophique
de Bouillon , in - 12 . br.
TomeVe.
Dictionnaire portatif de commerce ,
Effai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
31.
31. 12 f.
1 1. 16 f.
1770 ,
4vol. in- 80. gr. format rel . 201 .
&modernes , 2 vol . in 8° . br. 41.
Les Caracteres modernes , 2 vol. br. 31 .
Maximes de guerre du C. de Kevenhuller , 11. 10 (.
Systême du Monde , 30
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel .
Dift. de Morale , 2 in-89. rel .
71.
وان
GRAVURES .
Sept Estampes deSt Gregoire , d'après Vanloo
, 241.
Deux grands Paysages , d'après Diétrici , 121.
LeRoi de la Féve , d'après Jordans , 41.
Le Jugement de Paris , d'après le Trevifain
,
Deux grands Paysages , d'après M. Vernet
,
11.116.
121
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE , 1771 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'ETÉ . Imitation de Pope ; Eglogue
Seconde , au Docteur Gaarth. *
ALEXIS.
LEE Printems déſolé s'exile de nos plaines ;
Flore fuitdu zéphir les flatteuſes haleines ;
Les oiſeaux , retirés à la fraîcheur des bois .
* Le docteur Gaarth mort en 1718 , fameux
médecin & ami de M. Pope.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Sous l'ombre des ormeaux font entendre Icurs
voix.
Les Nayades déjà plus tendres , moins timides ,
Sortent, en s'égayant , de leurs grottes humides.
La fertile Cérès , ſur l'aîle de l'été ,
Vient enrichir le ſol que Vertumne a quitté.
Déjà les laboureurs cherchoient leur récompente
Surdes fillons chargés d'une heureuſe abondance,
Quand un jeune berger , victime de l'amour ,
Fuyoit loindes hameaux , les plaiſirs & le jour.
Conduiſant ſes troupeaux aux bords de la Ta-
: miſe ,
Il rediſoit cent fois le nom de Céphaliſe.
Le ſoleil (ur les eaux ferpentant en fillons ,
Réfléchifloit au loin fes mobiles rayons ;
LeCiel s'étoit empreint ſur l'onde tranſparente,
Des aunes y formoient leur image tremblante.
Là, tandis qu'il pleuroit , l'eau cefla de couler,
Ses agneaux attendris ceſſerent de bêler.
Les nymphes de ces lieux plaintives , inquiétes ,
Rentrerent en pleurant au fond de leurs retraites.
Le Ciel s'ob( curciſſant par d'épaiſſes vapeurs ,
Parut s'intéreſſer à ſes juſtes douleurs .
O Gaarth ! ô digne ami ! c'eſt pour toi que je
chante ;
Accepte ces prélens d'une mufe naiffante.
Elle ajoute , en tremblant aux champêtres fen
tiers ,
NOVEMBRE. 1771. 7
Cette chaînede lierre à tes brillans lauriers .
Sache d'un ſentiment quelle eſt la violence ;
Quelle est d'un ſeul regard la funeſte puiſſance;
Apprens quels ſont les maux que l'amour fait louffrir.
L'amour ! oui ; le ſeul mal que tu ne peux guérir.
Hêtres souffus , &vous , fources toujours paifibles,
Auxardeurs du midi vous êtes inſenſibles ;
Vous pouvez amortir les traits brûlans du jour ,
Etmon coeur eſt en proie aux ardeurs de l'amour.
Enfinde ce tyran j'ai voulu me défendre.
Soyez témoins des pleurs qu'ici je viens répandre.
Senfibles à mes airs , les boisy répondront ,
Leurs fidèles échos au loin les réditont.
Les côteaux , les rochers qui dominent ces plaines
,
Secondent mes accords& partagent mes peines.
Toi ſeule , dédaignant mes ſoupirs & mes feux ,
Céphaliſe , es- tu donc plus inflexible qu'eux ?
Lebrûlant Syrius defléche les campagnes ,
Ses feux ont pénétré la cime desmontagnes ,
Tout céde à l'aiguillon de ſa vive chaleur ,
Tandis qu'un noir hiver regne ſeul dans ton
coeur.
Muſes , dans quels buiſſons vous êtes-vous cachées
?
Quelsbocages épais vous tiennent renfermées ?
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Tandis que ſans eſpoir , gémiſſant nuit & jour ,
VotreAlexis languit dans les fers de l'amour.
Seriez-vous fur ces bords où l'on voit couler l'Yſe,
Oudans ces beaux vallons que Tame fertiliſe ?
Je vous cherche par - tout , je ne vous trouve
plus;
Je vous appele envain , mes ſoins fontfuperflus.
Céphaliſe, reviens plus belle que l'aurore ,
Viens combler les deſirs d'un berger qui t'adore !
Quelquefois négligeant le ſoin de mon troupeau
,
Je vais me repoſer ſur le bordd'un ruiſſeau :
Le criſtal de ſon onde eſt un miroir fidèle ,
Il me peint de mes traits l'image naturelle.
Mon viſage , malgré mes mortelles douleurs ,
A confervé l'éclat de ſes vives couleurs.
Depuis que ma bergere a fui loin de nos plaines ,
Le poiſon de l'ennui s'eſt gliſlé dans mes veines ;
Le plaiſir ſur mon coeur a perdu tous ſes droits ;
J'évite ces ruiſleaux quej'aimois autrefois .
Jadis je connoiſſois les herbes bienfaifantes ,
Je ſavois les vertus , les qualités des plantes .
Infortuné berger ! tu guéris tes troupeaux ,
Et tu ne peux trouver un remède à tes maux.
Laiſſe à d'autres les ſoins & les travaux champêtres
;
Qu'ils ſoignent leurs moutons;qu'ils dorment fous
des hêtres ;
Qu'ils tondent en touttems les plus belles toiſons;
NOVEMBRE. 1771 .
Qu'ils faffent tous les ans les plus riches moiffons.
Chante ſur ces côteaux , embraſſe ta bergere ,
Ceins ton front de laurier , couronne-toide lierre ;
Tu poſſédes encor ce célèbre hautbois
Dont Colin * , en mourant , te fit don autrefois ;
Il te dit: Prens , berger , cette flûte légere ,
>> Elle apprit aux échos le nom de ma bergere;
>> Céphaliſe aimera ſes accords & ſes ſons. >>
Céphaliſe dédaigne & hautbois & chanfons.
Peut- être retirée en un hameau paiſible ,
Aux feux d'un autre amant elle devient ſenſible.
Etvous , gage charmant d'un berger que j'aimois,
Hautbois à cet ormeau demeurez pour jamais.
Les habitans des bois ſe plaiſentà m'entendre ,
Les Satyres joyeux danſent ſur l'herbe tendre.
Pan lui- même touché de mes triftes concerts ,
Partage mes douleurs , applaudit à mes airs .
Les Nymphes d'alentour , ſous d'amoureux aufpices
,
M'apportent de leurs fruits les flatteuſes prémices;
1 OL
Mais envain ces préfens je les croirois à moi ;
Céphaliſe , ils ne ſont apportés que pour toi.
Ces fleurs que nos bergers raſſemblent en couron
ne ,
* Nom que le fameux Spenfer a pris dans ſes
Eglogues.
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ne naiſlent que pour toi , leur amour te lesdonne.
Vois nos champs embellis enfanter les plaiſirs ;
Tout y naît , careſlé par la main des zéphirs .
Les dieux ont dans nos champs établi leur empire
,
Ilydonnent la vie à tout ce qui reſpire.
Vénus pour Adonis erre dans les forêts ,
Diane eſt dans les bois , Cérès ſur les guérêts.
Déjà les moiflonneurs ontquitté les campagnes ,
Les moutons ſont déjà deſcendus des montagnes.
Viens , nymphe aimable , viens dans ces heureux
momens
Où la nuit a ſemé le reposdans nos champs.
Ne crains rien ; ceboſquet dans la beauté pre-
८ miere
Necache ſous ſes fleurs ni ſerpent ni vipere ;
Un ferpent plus funeſte habite dans mon ſein...
Amour ! cruel amour ! quel eſt donc ton deſſein?
Quandta fureur ſur moi fera-t-elle appaiſée ?
Quand rendras-tu le calme à mon ame abuſée ? ..
L'abeille au tour de moi vole & fuce les fleurs , M
Et je n'ouvre les yeux que pour verſer des pleurs...
Viens goûter les plaiſirs ſous nos fombres feuillages
,
Céphaliſe, ah! reviens , viens revoir nos villages
,
৩৫
Mêler ta douce voix au ſon de nos pipeaux ,
Dans la plaineavec nous conduire tes troupeaux.
Viens revoir ces tapis de fleurs &de verdure ,
NOVEMBRE . 1771 . II
Cesjardins embellis des mains de la nature !
Les zéphirs careſlant tes innocens appas ,
Rafraîchiront les lieux par où tu paſſeras.
Les arbriſſeaux croîtront où tu ſeras aſſiſe ,
Les roſes y naîtront. Ah ! reviens , Céphaliſe.
Lesbergers dans les champs ont ceſſé leurs travaux
,
Les bergeres déjà retournent aux hameaux ;
Les taureaux mugifſans s'approchent des fontaines
,
Les moutons accablés ſe cachent ſous les chênes,
Tout finit : l'amour ſeul n'aura-t- il point de fin ?
CruelleCéphaliſe! hélas ! je t'aime envain !
Garde avec ta fierté ton amour & tes charmes ;
Tes funeſtes attraits m'ont trop coûté de larmes.
Puiſſent, pour te punir dans un affreux climat ,
Lesdieux te faire aimer un perfide , un ingrat!
Puifles- ru le trouver loin de cette contrée,
Expirer ſur ſon ſein ſans en être adorée !
Puifle le Ciel t'orer tes attraits dangereur ,
Etpuifle- t-il encor ajouter àmes voeux !
Par M. de Belami.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
A M. D *** , fur le bouquet que devoient
lui préſenter Mlles fes Filles.
AM I ſolide , époux conſtant ,
Père chéri , voici ta fête ,
Au tour de toi chacun s'apprête
Ate montrer ce que ſon coeur reflent.
Mais parmi les ſoins qu'on ſe donne
Pour te former une couronne ,
Ecoute un fait , il eſt intéreſſant.
L'AMOUR TROMPÉ. Fable.
Deux bergeres qu'Amour guettoit
Et dont le coeur lui réſiſtoit ,
Sediſputoient la roſe la plus belle ,
Et lejaſmin le plus frais à leurs yeux
Etde courir à qui mieux mieux
Cueillir l'oeillet & l'immortelle.
Amour les voit , &dit : les y voilà ,
Il faut aimer pour prendre ce ſoin - là ,
Aimer bien fort , puiſque l'on ſequerelle,
La réſiſtance eſt ſi peu naturelle ,
NOVEMBRE. 1771 . 13
Le coeur le plus fier y viendra.
Jem'y connois , le beau couple en tient là.
Mais les bergers , oh ! je veux les connoître.
Qu'ils font heureux ? Et que je voudrois être
A la place de ces vainqueurs !
Puis il s'approche , & d'un air hypocrite
Le dieu malin les félicite
Sur leur talent d'aſſortir les couleurs.
Un feu , dit- il , embraſe vos deux coeurs ,
Jeunes beautés , quelqu'un a ſçu vous plaire,
Lebeau bouquet ! les belles fleurs !
Amour guidoit vos pas dans ce parterre :
Convenez- en ? Oui , dirent les deux ſoeurs ,
Nous en allons couronner notre père.
Amour confus reſte dans l'embarras ,
Dedépit ſon front ſe colore ,
Et même on dit qu'il murmura tout bas
D'être obligéde les attendre encore.
ParM. B**
MERCURE DE FRANCE.
ADELAIDE ou les Combats de l'Amour
&du Préjugé ; Drame de ſociété.
PERSONNAGES :
ADELAIDE , jeune Veuve .
Le Comte D'ORONVILLE , ſous le nom
de DORVAL.
Le Baron DE FONTALBANNE .
JUSTINE.
LA FLEUR.
La Scène eft chez Adelaide.
SCÈNE PREMIERE .
ADELAÏDE , JUSTINE .
Adelaide entre fur la ſcène d'un air ému ;
elle tient une lettre & eftfuivie de Juf-
Line.
Er bien
enfin.
, Juſtine , j'ai pris mon parti
JUSTINE. Bien ſérieuſement.
ADELAIDE. Très - ſérieuſement (monNOVEMBRE.
1771 . 15
1
trant sa lettre) Voilà un congé qui va
ſurprendre Dorval .
JUSTINE. Vous lui écrivez ?
ADELAIDE . Oui , mais de maniere à le
déſeſpérer.
JUSTINE . Hum! J'ai bien peurqu'il n'en
arrive le contraire.
ADELAIDE. Oh! ne crains rien ; fi tu
voiois comme je le maltraite , tu aurois
toi-même pitié de lui .
JUSTINE. Pitié de lui , moi ? Allez , il
n'en mérite aucune.
ADELAIDE. Tu es bien impitoyable.
Pour moi, quelque décidée que je fois à
rompre avec lui , je ne puis m'empêcher
de rendre juſtice à l'honnêteté de ſes pro-

cédés.
JUSTINE. Mais, il n'yarien d'extraordinaire
là-dedans .
ADELAIDE. Il faut auſſi convenir que
perſonne , avec autant de tendreſſe , ne
fut plus reſpectueux . Ce n'eſt que par excès
d'amour qu'il ſe trouve aujourd'hui
coupable envers moi.
JUSTINE. Il eſt bien hardi.
ADELAÏDE. Tiens , je me reproche ma
conduite à fon égard.
16 MERCURE DE FRANCE:
:
JUSTINE . Quelle femme ! ( haut ) Et
pourquoi ?
ADELAÏDE. Il méritoit de ma part un
retour plus ſincère ; & au fonds je lui
cherche ici une mauvaiſe querelle.
JUSTINE. Les coeurs ne font - ils pas
libres?
ADELAIDE , tendrement. Hélas ! .....
Pourquoi la fortune l'a - t - elle ſi cruellement
traité , il étoit ſi bien fait pour faire
honneur au fang le plus illuſtre.
JUSTINE . Mais comme un autre .
ADELAIDE , plus tendrement. Ah ! Juftine
, eſt- il riende plus noble que ſa phyſionomie,
de plus grandque ſes manières,
deplus élevé que ſon eſprit!
JUSTINE , avec dépit. Soit ; mais au
bout du compte on ne ſçait qui il eſt .
ADELAIDE . C'eſt à cauſe de cela , Juftine
, s'il n'étoit pas d'une naiſſance diſtinguée
, lanature ſe ſeroit mépriſe .
JUSTINE. Chimères que tout cela ! La
médiocrité de la fortune & le filence qu'il
garde fur fon origine ſont de fûrs indices
qu'elle eſt obfcure & peut- être honteuſe ,
que ſçait on ?
ADELAIDE , avec impétuofité & chan
NOVEMBRE. 1771. 17
geant bruſquement de ton. Tu as raiſon .
Et il a eu l'infſolence de m'aimer ? ... Je
le hais.... Je le déteſte... Que je ne le
voie jamais!
JUSTINE . Ah ! je vous vois raiſonnable,
enfin ; vous prenez le bon parti.
ADELAÏDE. Un homme ſans nom ....
Un aventurier peut- être... Tiens , Juſtine
, quand j'y penſe , c'eſt qu'il me prend
des impatiences....
JUSTINE . Je le crois .
ADELAIDE , avec attendriſſement. Et je
l'aimois , Juſtine , je l'aimois ... J'en fuis
bien honteufe.
JUSTINE . Vous avez raiſon. Mais parlons
de M. le baron de Fontalbanne . Vous
l'attendez aujourd'hui , je crois .
ADELAIDE. Oui ; ſuivant ce que ma
tante m'écrit , il devroit être arrivé ...
L'indigne ! il ſe jouoit de ma foibleſſe.
Faite pour prétendre aux partis les plus
diftingués , je lui ſacrifiois tout. Que j'étois
aveugle ; avoue - le , Juſtine !
JUSTINE . Je vous en répons... Vous
allez donc être Mde la Baronne de Fontalbanne
: vous devez être bien contente.
ADELAÏDE , froidement. Mais oui, Juf.
tine... Il eſt heureux pour moi d'avoir
4
MERCURE DE FRANCE,
trouvé cette petite occafion de rompre
avec Dorval. Qu'en dis -tu? car , entre
nous , ce n'est qu'un prétexte.
JUSTINE. Quand cela feroit , vous n'avez
point de compte à rendre de votre
conduite.
ADELAIDE. Il eſt vrai : mais j'aurois en
des reproches à me faire .... Ah ! Juſtine,
quel ſera ſon chagrin ? il va être défefpéré
; mais il le mérite , n'est- ce pas , Jufcine?
JUSTINE , impatientée. Point du tout ,
Madame ; il mérite au contraire que vous
alliez vous jetter à ſes pieds , le conjurer
de reprendre pour vous des fentimens ...
ADELAÏDE. Ah ! Juſtine , tu crois done. ,
Commetu te trompes ! mon parti eft pris ..
&pour t'en convaincre ,je me livre abſolument
à toi .
JUSTINE. Laiſſez- moi faire.
ADELAÏDE. Je vais écrire à ma tante
que je ſuis diſpoſée à prendre M. de Fontalbanne
, ſans autre examen.
JUSTINE. Vous ne l'avez pas encore vu,
dites vous?
ADELAÏDE. Qu'importe , tous les hom.
mes me font également indifférens ; &
NOVEMBRE. 1771. 19
puiſqu'il faut que je me marie , autant
vaut celui- là qu'un autre.
JUSTINE. Vous avez raiſon .
ADELAIDE. On le dit d'une nobleſle
ancienne ... Mais il a toujours vécu dans
une province , ce ſera quelque lourd campagnard
, peut- être ?
JUSTINE . On le dit homme de beaucoupde
bon ſens , d'ailleurs extrêmement
poli.
• ADELAIDE. Je crains bien .
Fleur entre. )
SCÈNE II .
.... (La
ADELAÏDE , JUSTINE , LA FLEUR.
ADELAIDE. Qu'est-ce , la Fleur ?
LA FLEUR. M. le Baron de Fontalbanne
, Madame .
JUSTINE . Fais- le monter... (àla Fleur
quife tient coi. ) Et bien qu'attends - tu
donc?
LA FLEUR , à Juſtine. Açà ... Mais
dame... c'eſt que vous m'aviez dit de
dire que Madame n'étoit pas viſible.
JUSTINE . Tu es un petit fot. (à Ade
laïde) Il eſt encore ſi neuf. (à la Fleur
Eft- il parti ?
20 MERCURE DE FRANCE.
:
LA FLEUR. Non pardi . Il s'eſt campé
fur un fauteuil ; & il dit comme ça qu'il
eſt venu debien loin pour voir Madame,
&qu'il ne fortira pas qu'il ne l'ait vue.
ADELAIDE. Et bien allez lui dire de
monter. ( la Fleurfort. )
SCÈNE ΙΙΙ.
ADELAÏDE , JUSTINE .
ADELAIDE. (à part. ) Que cela eſt déſagréable
! ( à Juftine. ) Je paſſe un inſtant
dans mon cabinet , tu l'entretiendras juf
qu'à mon retour.
JUSTINE. Cela ſuffit , Madame.
SCÈNE IV.
JUSTINE , feule.
Courage , voilà mes affaires en bon
train... Sa premiere inclination la brouilloit
avec ſa famille , la deshonoroit dans
le monde... N'est-ce pas un vrai ſervice
que je lui rends d'avoir tout employé pour
la rompre ; & quand j'y trouverois d'ailleurs
mon petit intérêt... J'entens quelqu'un
, c'eſt ſûrement notre homme.
NOVEMBRE. 1771 . 21
SCÈNE V.
M. DE FONTALBANNE , JUSTINE.
JUSTINE , à part. Quelle figure !
M. DE FONTALBANNE , s'inclinantprofondément.
Madame , vous excuſerez ma
rémérité , mais ...
JUSTINE , éclatant de rire. Ah , ah ,
ah , ah .
M. DE FONTALBANNE , troublé. Mais ..
mais ... l'ardeur avec laquelle je deſirois...
JUSTINE , redoublantſes ris. Finiſſez
donc , Monfieur , ah , ah , ah , ah .
M. DE FONTALBANNE , déconcerté.
Madame... Je vous confeſſe ... Que je
ne m'attendois pas... Je ſuis ſurpris ...
JUSTINE , contenantfes ris. Monfieur..
Vous vous trompez... Ma maîtreſſe va
paroître... Et c'eſt votre mépriſe . Ah ,
ah , ah , ah .
M. DE FONTALBANNE , faché. Vous
avez tort , ma mie. Il falloit m'avertir
plutôt. Le baron de Fontalbanne n'eſt pas
fait pour être joué. Ne feriez - vous pas
cette Juſtine donc m'a tant parlé Mde
d'Ainville ?
22 MERCURE DE FRANCE.
JUSTINE , faiſant la révérence. Oui ,
Monfieur.
M. DE FONTALBANNE . Je vous pardonne
à condition que vous me rendrez
ſervice. Vous pouvez tout ſur l'eſprit de
votre maîtrelle; vous la menez m'a t'on
dit: & c'eſt tant mieux ; car on m'a ajouté
que je pouvois compter ſur vous.
JUSTINE , avec embarras . On vous a
trompé , Monsieur , ma maîtreſſe ne ſe
laiffe mener par perfonne , &j'ai moins
d'empire ſur ſon eſprit qu'un autre .
M. DE FONTALBANNE , d'un ton élevé.
A quoi bon faire la fine ? Je ſuis bien
inſtruit peut-être ? Une offre de çent paftoles
eſt bien tentante , n'est ce pas ? Cela
vaut bien la peine de faire des efforts ?
Hein ?
JUSTINE , bas. Taiſez - vous done; ma
maîtreſſe nous entend : vous me perdez .
M. DE FONTALBANNE , fort haut. Ah!
pardon , pardon ; mais auffi c'ett votre
faute. Vous me dites toujours les chofes
fitard.
NOVEMBRE. 1771 . 23
SCÈNE VI.
ADELAIDE , M. DE FONTALBANNE ,
JUSTINE .
AD LAÏDE , fortant avec précipitation
defon cabinet. Montieur , onile pardons.
Une affaire pretfee m'a retenue un inftant
dans mon cabinet.
M. DE FONTALBANNE. Madame... Je
ferois mortifié.
ADELAIDE , avec vivacité. Abrégeons,
Monfieur , s'il vous plaît. Un mal de tête
affreux m'empêche de fourenit une longue
converſation . Ma tante me mande le
ſujet de votre vifire.
M. DE FONTALBANNE . Madame...
ADELAÏDE. Monfieur , vous me paroiffez
un hommefranc , un honnête homme.
Vous n'avez pas beſoin ici d'autre récommandation.
Elle me feroit ſuſpecte. ( Elle
lance un regard courrouce fur Justine qui
baiſſe les yeux. )
M. DE FONTALBANNE , s'inclinantprofondément.
Madame... Si j'étois atſez
heureux pour mériter...
)
ADELAIDE. Oh ! je vous en prie, point
de complimens ni de remercîmens ; ce
24 MERCURE DE FRANCE.
que je vous dis , je le penſe très- férieuſe
ment ; je vous eſtime , je vous reſpecte &
vous me paroiffez mériter l'un & l'autre;
mais pour de l'amour , je vous avoue bonnement
que je n'en ſens point pour vous...
Point du tout & c'eſt tant mieux.
M. DE FONTALBANNE . Mais , Madame...
ADELAIDE . Oui , Monfieur ; c'eſt tant
mieux. Notre union fondée uniquement
ſur la raiſon en ſera d'autant plus tranquille.
M. DE FONTALBANNE. Madame, quels
que foient les ſentimens qui vous dérerminent,
il me fuffit que vous me permettiez
d'aſpirer à vous ; & fi d'un côté j'ai à
me plaindre du fort qui nem'a pas donné
l'avantage de touchet votre coeur ; d'un
autre côté la raiſon ...
ADELAÏDE , impatientée , s'aſſied & s'appuie
la mainfurfonfront. Quel état cruel !
ma migraine ne m'a jamais tourmentée ſi
violemment.
M. DE FONTALBANNE , allant à elle
avec empreſſément. Madame ſe trouve
mal ...
ADELAÏDE. Eh ! non , Monfieur. C'eſt
une
NOVEMBRE. 1771. 25
une migraine à laquelle je ſuis ſujette ;
elle ne demande que du repos.
M. DE FONTALBANNE . Je vous laiſſe ,
Madame ; mais avec les eſpérances que
vous me donnerez , vous me permettrez
d'aller prendre les meſures néceſſaires ...
ADELAÏDE , l'interrompant. Tenez ,
Monfieur , je ſuis dans un état qui ne me
permet ni de rien vouloir , ni de rien décider.
Excuſez - moi , je vous prie.
M. DE FONTALBANNE . Oh ! Madame ..
je reviensà l'inſtant. (Ilfort.)
SCÈNE VII.
ADELAIDE , JUSTINE.
ADELAIDE. Une promeſſe de cent pifroles
eſtbien tentante ; n'est- ce pas , Mlle
Juſtine ? Il eſt bien pardonnable de lui
tout facrifier.
JUSTINE . Madame... en vérité.
ADELAIDE. Vous êtes un monstre . Re
tirez-vous ... Ah ! je n'en puis plus.
JUSTINE. Mais , Madame , dans l'état
oùje vous vois .
ADELAÏDE. Retirez-vous , vous dis-je,
vous m'êtes inſupportable.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
JUSTINE . Mais , Madame .... comment...
ADELAIDE . Allez , vous êtes une malheureuſe
, laiſſez moi?
JUSTINE , pleurant. Hélas ! Madame ,
pourriez- vous croire .
ADELAÏDE. Encore ? Mais c'eſt le comble
de l'effronterie. Laiffez- moi , vous
dis -je , & ne paroiſſez jamais devant mes
yeux. (Juftine fort. )
SCÈNE VIII.
ADELAÏDE , Seule .
Je ne ſçai où j'en fuis .... Une malheureuſe
qui me doit tout; me vendre ,
me trahir auſſi indignement ! ces fortes de
choſes n'arrivent qu'à moi. -Qu'ai- je
fait? ne pouvois-je renoncer à Dorval fans
prendre d'autres engagemens ? Etoit - il
néceſſaire de me jetter pour ainſi dire à la
tête de ce M. de Fontalbanse que je ne
connois point ? .. Que va til penfer , &
que dois-je penfer moi même d'un homme
qui a la hardieſſe de m'épouſer quand
je lui dis que je le hais.-Hélas ! qu'eſtce
que les prérogatives de la naiſſance &
de la fortune ? Pourquoi leur immoler le
NOVEMBRE. 1771. 27
bonheur de mes jours ! la vertu eſt la vraie
nobleſſe , & quel autre que Dorval mérite
plus juſtement ce titre... Ah , Dorval ,
Dorval ! mon coeur a toujours été pour
vous ; mon eſprit ſeul s'eſt revolté ; l'amour-
propre s'eſt mis de la partie , & à
combien de tourmens me fuis-je expoſée
en ſuivant la fougue de leurs impulfions !
SCÈNE ΙΧ.
ADELAÏDE , DORVAL .
Dorval , qui a entendu ces dernieres paro
les , entre & se jette aux pieds d'Adélaïde
.
ADELAIDE. Ah ! Dorval , vous m'écoutiez
?
DORVAL. Charmante Adelaïde ! pardonnez-
moi . Ce jour ci eſt le plus heureux
de ma vie.
ADELAÏDE. Ah Ciel ! quelle trahifon !
DORVAL. Cruelle ! vous le reprocheriez
vous , ce peu de paroles qui aſſure
mon bonheur... Je palle du comble du
déſeſpoir à la joie la plus vive.
ADELAIDE , avec larmes. Dorval ! .. 11
faut nous ſéparer pour toujours .
DORVAL. Comment ?
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
ADELAIDE. Vous venez de me ſurprendre
un aveu qui exige cette ſéparation .
DORVAL. Mais je ne conçois pas ...
ADELAIDE . Non , je ne pourrai jamais
foutenir votre préſence.
DORVAL. Ah ! vous me haïſſez .
ADELAIDE . Plût au Ciel !
DORVAL. Je ne le vois que trop . Je
me fuis fait illufion ; c'eſt à l'heureux
Fontalbanne qu'il étoit réſervé de vous
plaire.
ADELAIDE . Dorval ! vous me perfécutez
cruellement. Vous ne connoillez que
trop mes ſentimens. N'en abuſez pas .
Retirez - vous ; trop de diſtance nous fépare
. ( Elle couvre ses yeux defon mouchoir.)
DORVAL. Je vous entens. Ingrate !
vous ne pouvez me facrifier un vain préjugé.
Ah ! que vous connoiffez peu l'amour
.
ADELAIDE. Non , Dorval , vous ne me
rendez point juſtice. Mais entre nous ...
Onne vous connoît point.. Vous gardez
fur votre naiſſance un filence mystérieux ...
Ali ! Dorval , qu'un nom , un rang , une
famille me font actuellement inſupportables!
i
NOVEMBRÉ. 1771. 19
DORVAL la confidere un inſtant avec
une pitié mêlée de tendreſſe. Trop foible
Adelaïde ! & ſi vous deveniez comteſſe
enm'époufant.
ADELAIDE . Comteſſe !
DORVAL , avec précipitation. Mes
malheurs font finis. Une affaire d'honneur
m'avoit obligé de demeurer inconnu
juſqu'à préſent. Mon père m'écrit qu'il
vient de la terminer heureuſement. ( Il
lui préfente une lettre. )
ADELAIDE , après avoir lu quelques lignes.
Ah ! Dorval , que ne m'avez - vous
inſtruite plutôt !
DORVAL. Je me ſuis préſentépluſieurs
fois , & tout autant de fois Juſtine m'a dit
que vous n'étiez point viſible ; elle m'a
même ajouté que vous me priez de ſup :
primer mes viſites .
ADELAIDE . Le monſtre !
DORVAL. A vous vrai dire , cette obftination
m'a paru ſuſpecte. Je me ſuis
déterminé à tout entreprendre pour vous
voir& vous parler. Je ſuis revenu ſur
mes pas ; je n'ai rencontré perſonne , &
j'ai pénétré ſans obſtacle juſqu'à votre appartement.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
ADELAÏDE. Quel bonheur ineſpéré .
DORVAL , lui baisant la main avec
transport. Ma chere Adelaïde !
SCÈNE X. & DERNIERE .
M. DE FONTALBANNE , DORVAL ,
ADELAÏDE .
M. DE FONTALBANNE entre brusquement.
Madame , Monfieur... mille pardons....
Voulez-vous mander quelque
choſe à Mde d'Ainville .
ADELAIDE. Vous m'obligerez , Monſieur
, de lui dire que j'épouſe M. le
comte d'Oronville .
M. DE FONTALBANNE. M. le comte
d'Oroville.
ADELAIDE . Oui , Monfieur ; ſes grands
biens répondent à ſa naiſſance , je ne dou
te pas que ma tante n'approuve cette alliance.
M. DE FONTALBANNE . Tout ceci, Madame
, a lieu de me ſurprendre , & ...
ADELAÏDE . Monfieur , vous m'avez
paru très franc , & je veux ici imiter votre
franchiſe. Je vous eſtime beaucoup ,
mais je ne vous aime point ; voiciMon-
(
1
NOVEMBRE. 1771 . 31
ſieur que j'eſtime & que j'aime tout enſemble
, ai je tort de le préférer ?
M. DE FONTALBANNE , après un moment
de réflexion. Ma foi non. Cela eſt
juſte , & très- juſte. Je fais actuellement
réflexion , Madame , que ſi d'un côté il
étoit infiniment avantageux pour moi de
vous épouſer , d'un autre côté il étoit
dangereux....
Le Comte D'ORONVILLE . Monfieur ,
vous prenez la choſe en galant homme.
Vous rendiez deux perſonnes malheureuſes,
ſans pour celadevenir heureux vousmême.
ParMlle Raigner deMalfontaine.
VERS de M. de la Dixmerie , fur la
chûte de la maison où il est né.
VIEUX monument , ſolitude gothique ,
La main du tems , par ſes coups redoublés ,
Sans reſpect pour ta mafle antique ,
Renverſe douc res murs ſous leur faîte écroulés ?
La main du tems jamais ne ſe repoſe .
Elle éleve, elle abat ; rien ne peut s'affranchir
:
Des loix qu'à tour être elle impoſe ;
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Tout a ſon terme ou ſa métamorphoſe :
Tu m'as vû naître &je te vois finir.
C'eſt dans tes murs , c'eſt ſous ton toit modeſte,
Loin du monde & du bruit , loin de toute graudeur
,
Que j'ai reçu le jour ; importune faveur ,
Préſent toujours ſi cher , & pourtant fi funeſte.
Vaut- il , hélas ! juſte Ciel quej'atteſte !
Vaut- il ce qu'en échange exige ta rigueur?
Vaut- il tant de travaux , tant de ſoins inutiles;
Tant de voeux rejettés , tant de plaintes ſtériles ,
- Tant de plaiſirs douteux & de malheurs certains ,
L'i.lufion , l'erreur , compagnes des humains ,
Ces ſoeurs de l'Eſpérance , auſſi perfide qu'elles ,
Sont de nos pas errans les guides infidèles .
Tout fert à nous tromper ; & la haine & l'amour ,
Et l'amitié docile , & la prudence auſtère ,
Et la philofophie , importante chimère ,
Et l'éclat des cités , & l'orgueil de la cour.
Vingt foisl'aſtre qui nous éclaire
A revu ſes douze maiſons
Depuis que j'ai quitté l'enceinte ſolitaire
Du plus modeſte des donjons.
Pourquoi fuir un ſéjour où le fort nous fit naître
Pour chercher , au hasard , quelque aſyle nouveau
?
Cet eſclave , courbé ſous un trop lourd fardeau ,
Croit-il changer d'état lorſqu'il change de maître
?
NOVEMBRE. 1771 . 33
Oberceau de ma vie , hermitage champêtre ,
Tout me rappele encor ton paiſible tableau !
J'erre encor dans ces champs , couronnés de verdure,
Et qu'entourent ces bois auſſi vieux que le tems.
Je vois ton pavillon , peu reſpecté des vents ,
Etaler ſans orgueil ſon antique ſtructure.
Cependant , malgré ſes défauts ,
Ta maſſe lourde & monotone ,
Qu'un foſſé , jadis creux , à regret environne ,
Et qu'aſſiégent par fois quelques triſtes vaſſaux ,
Eût , ſur les bords de la Garonne ,
Accru le nombre des châteaux.
Je vois ces traces militaires ,
Ces fiers monumens des exploits
De nos dragons miſſionnaires ,
Dragons que l'on vit autrefois
Convertir ou fabrer nos pères.
Oh ! que cette éloquence a de puiſſans moyens !
Mon bon ayeul , exempt de blâme ,
Après avoir perdu ſes biens ,
Voulut, dumoins , ſauver ſon ame ;
Et , tout rempli d'humilité ,
Il fit ferment d'obéiſſance ,
De décimes , de pénitence ,
Et , ſur-tout , voeu de pauvreté.
Mais au milieu d'un tel naufrage ,
Donjon , tu lui reſtois ; tu devins ſon efquif.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
Il vécut dans tes murs en ſolitaire oiſif.
C'eſt ce qu'on nomme vivre en ſage.
Que ne l'ai-je imité! pourquoi d'un fol eſpoir
Ai-je éprouvé la dangereuſe ivreſle ?
Il épuiſa pour moi ſa coupe enchantereſſe.
Mais envain l'on pourſuit ce qu'il fait entrevoir
;
Il trompemême encor s'il remplit ſa promeſſe.
Tout rang a ſes dégouts , tout plaiſir ſes regrets.
La fortune aux humains vend toujours fes bienfaits.
Le repos , le repos ! c'eſt là notre richeſſe :
Mettre un terme à nos voeux , c'eſt là notre ſagefle
:
C'eſt là le vrai bonheur. Mais qu'il eſt peu connu!
Ce Sauvage duNord , ce Lapon ingénu ,
Le rencontre ſouvent ſous ce triſte hémisphère
Que fuit l'aſtre du jour , qu'à regret il éclaire :
Tandis qu'un Sybarite , énervé dans Paris ,
Accablé de ſon être , &de ſon opulence ,
Du bonheur , qui le fuit , embraſle l'apparence ,
Et vit infortuné ſous les riches lambris .
Le bonheur que je cherche eſt le repos de l'ame ;
Mais ce repos échappe aux coeurs ambitieux.
Contre tous ſoins laborieux
J'entends ma raiſon qui réclame.
Arrête ! me dit-elle , arrête audacieux!
NOVEMBRE. 1771 .
35
Contemple la carriere où tu te précipites .
L'envie & ſes ſerpens affiégent ſes limites.
Tu ne peux triompher ſans exciter leurs cris.
Plus loin , vois ce peuple folâtre ,
Sifflant tout , à la cour , à la ville , au théâtre :
Tune peux échouer ſans entendre ſes ris.
A côté de l'éloge eſt toujours la ſatyre.
Si l'un t'oſe exalter , cet autre tedéchire.
Quefaire en pareil cas ? Vivre , écrire pour ſoi.
Du tems qu'on ſe dérobe on fait un digne emploi.
Je veux tromper la vie , & franchir ſon paſlage
CommeUlyfle d'Itaque atteignit le rivage.
La main du tems a détruit mon berceau :
La maindu tems creuſe auſſi mon tombeau.
De ce vieillard actif je reſpecte l'ouvrage :
Et ſoit que , par fa faux promptement moiffonné
,
Bientôt du froid linceul je ſois environné
Soit que , me réſervant aux travaux d'un long
âge ,
Il en grave les traits ſur mon front fillonné ;
Repos , heureux repos ! c'eſt toi ſeul que j'im
plore.
Toi ſeul , malgré l'éclat dont l'orgueil ſe décore ,
Doane& des jours ſerains , & des plaifirs conftans.
B
36 MERCURE DE FRANCE.
Par toi le ſage en cheveux blancs
Penſe n'être qu'à fon aurore ,
Et ſa ſaiſon derniere eſt encor ſon printems.
EPITRE philofophique à M. Dareau ,
Avocat à Guéret.
Laudet diverſa ſequentes ?
Q
HOR. fat. 1. r.
Ue le coeur humain eſt bifarre ,
Qu'il forme de voeux différens !
Lepoëte eſt jaloux des talens de Pindare ;
L'ambitieux aſpire aux premiers rangs ;
L'or du Perou ſeroit peu pour l'avare ;
Le peuple eft malheureux du faux bonheur des
grands.
Les héros & les conquérans
Brûlent des mêmes feux que le vainqueur d'Arbelles
,
Et les Apôtres des ruelles
Prêchent la fuite à tous leurs concurrens.
Pourquoi de l'un à l'autre pôle ,
Trop avide marchand, importuner Plutus ?
Pourquoi? .. fut-il jamais queſtion plus frivole ?
L'opulent eft Socrate , & Varron & Titus ;
L'or annoblit & donne les vertus.
NOVEMBRE. 1771 . 37
Moins éclairé , mais tranquille & plus ſage ,
Le laboureur , en implorant les dieux ,
Ne leur demande que l'uſage
Des bienfaits qu'il a reçus d'eux.
Enveloppé des ombres du ſilence ,
A la pale lueur d'un funèbre flambeau ,
Quel monſtrej'apperçois conduit par la vengeance?
Lâche ! barbare ! à deux doigts du tombeau ,
Tu craindrois d'oublier une légere offenſe !
Ettoi dont le front have &fiége de l'ennui ,
Ne setrace à nos yeux qu'une affreuſemomie ,
Fidelle image de l'envie ,
Parle , dans le bonheur d'autrui
Trouveras-tu toujours le poiſon de ta vie ?
Faut- il que mon coeur affoibli
Succombe ſous le poids de ces armes ingrates ,
S'écrie , en ſoupirant après ſes dieux penates ,
Un généreux ſoldat qui périt dans l'oubli !
Omort , viens briſer nos entraves ,
Dit le ſérail , ſous un ſultanjaloux :
Naître , vivre & mourir eſclaves ,
Deftin cruel , ce ſont-là de tes coups!
Victime de l'amour , une tendre novice ,
Déteſtant de ſon joug le douloureux ſupplice ,
38 MERCURE DE FRANCE.
Baigne ſa couche de ſes pleurs :
Je l'entends , nouvelle Héloïſe ,
Adréſſer à l'objet dont ſon ame eſt épriſe ,
Son déſeſpoir , ſes regrets , ſes malheurs :
Tandis que dans l'hymen l'un ne voit que des
peines
Et le prix de la liberté ,
L'autre fait tout pour obtenir des chaînes
Et rougir d'en avoir portè .
De la houlette au diadême ,
Sur ceglobe ſemé de mortels inconftans ,
L'on hait ce que l'on a ; ce qu'on n'a pas on l'aime:
C'eſt ainſi qu'à tous les inſtans
L'on est différent de ſoi-même .
Tâchons donc avec nous d'être un peu plus d'ac-
6
cord ;
Et fans nous modéler ſur la plupart des hommes,
Ami , ſoions ce que nous ſommes ;
Nul n'eſt heureux qui ſe plaint de ſon fort.
Par M. l'Abbé Dourneau , à Bordeaux.
NOVEMBRE. 1771 . 39
Idéesur l'Homme en particulier.
IL
L a été un tems où l'homme étoit peu
connu. On en patloit différemment fuivant
les différens points de vue ſous lefquels
il étoit conſidéré. Cependant à la
faveur d'une distinction entre l'homme
de la nature & l'homme de la fociété, on
eſt parvenu à donner la ſolution de bien
de problêmes dont il étoit le ſujet. En le
prenant au fortir des mains de la nature,
comme il s'eſt toujours trouvé le même
par-tout , il n'a pas été difficile de demeurer
d'accord fur ce qu'on devoit en penfer.
A l'égard de l'homme focial , on la
remarqué ſi différent dans chaque ſiécle
&dans chaque gouvernement , qu'on s'eſt
réfumé à le regarder comme un animal
fufceptible. de différentes impreffions ,
capable du bien ou du mal , ſuivant les
lois& l'habitude.
D'après cette diftinction , on a cru que
l'étude de l'homme en particulier pouvoit
avoir ſes principes & devenir intéreffante.
Nos Philofophes , dans ce ſiécle
femblent s'y être ſpécialement attachés
& l'on peut même dire qu'ils ont posté
40 MERCURE DE FRANCE.
cette étude plus loin qu'on ne le penſe
communément. On ſçait aujourd'hui , à
ne preſque point s'y tromper , ce que tel
individu , placé dans telles ou telles circonſtances
, doit faire ou devenir. On
ſçait ce qu'il penſe , ce qui le fait agir ;
&ſouvent l'on voit mieux que lui ce qui
réſultera de ſes opérations. Il ſemble
qu'on ait là-deſſus des calculs auſſi fürs
qu'en mathématiques. Rien n'échappe à
unbon obfervateur : il ramene tout à un
principe duquel il tire des conjectures
preſque toujours infaillibles.
Mais une queſtion eſt de ſçavoir ſi cer
art de connoître i bien les hommes eft
avantageux à la ſociété : eſt - il à- propos
que les hommes ſe devinent ſi facilement
entr'eux ? Un peu d'hypocriſie ne fauroir,
ce ſemble , nuire beaucoup ; les hommes
en ſe connoillant peu, ont réciproquement
meilleure opinion les uns des autres.
د
Cela peut être : mais ſi tout le monde
étoitbien convaincu que chacun peut facilement
être découvert & que l'art
d'appercevoir le déguiſement eſt au-defſus
de l'art même de ſe déguiſer , il n'eſt
ſans doute perſonne qui ne ſongeât à tenir
ſes actions reglées ſur ſes devoirs.
Combien d'injuſtices ne ſe permet - on
NOVEMBRE. 1771 . 41
pas , dans l'idée que la marche en demeurera
fecrette & deſquelles certainement
l'on s'abſtiendroit ſi l'on étoit bien aflûré
qu'elles peuvent ſe dévoiler. Il feroit.
donc à propos que l'étude dont nous
parlons pût s'ériger en méthode : elle ferviroità
confondre le vice & à honorer la
vertu . Qu'il feroit beau de voir les hommes
ne chercher plus qu'à parler naturellement&
agir de même ! Nous ferions ce
que nous defirons de paroître , & nous
ferions connus pour ce que nous fommes
.
Par M. Dareau , à Gueret dans la Marche.
7
LE MARIAGE FUNESTE.
Conte moral.
VERSEUIL ERSEUIL fans fortune , fut confié , à
l'âge de 7 ans , à Madame de Saint -Val ,
que la plus tendre amitié avoit unie avec
ſa mere; elle en prit ſoin ; elle l'éleva
comme ſes enfans , & bientôt elle ne mit
plus entr'eux de différence .
Le tems , en augmentant les années de
Verfeiiil , augmentoit ſes bonnes qualités
; fon ame étoit auſſi belle que fa figu
42 MERCURE DE FRANCE.
re , & des talens agréables donnoient le
dernier coup de pinceau à ce charmant
jeunehomme , ſans orgueil , ſans baffefſe
; il n'étoit pas humilié des bontés
qu'on avoit pour lui , mais il n'en fut jamais
avili .
Mademoiselle de Saint-Val attiroit
tous les regards. A la phyſionomie la plus
gracieuſe ſe joignoit la ſenſibilité la plus
marquée ; elle plaifoit dès qu'on la
voyoit ; elle étoit adorée dès qu'elle étoit
connue ; le doux calme de la vertu étoit
répandu ſur ſon front ; l'émotion de la
pudeur coloroit ſes joues; ſon eſprit étoit
avancé , la réflexion en avoit hâté les
fruits , & dans l'age où la parure eſt l'unique
occupation , le coeur de Cécile cherchoit
un objet plus fait pour elle , un
coeur digne du ſien ; aimer , être aimée ,
lui ſembloit le bonheur le plus deſirable
; elle n'étoit charmée d'être belle que
pour plaire au ſeul mortel qui lui plaiſoit
, c'étoit Verſeüil ; elle ne chercha
pas à lui cacher ſes ſentimens ; une ame
vertueuſe rougit- elle d'aimer un être
vertueux ? Verſeüil l'étoit ; ſa mere l'avoit
répété cent fois ; cent fois elle l'avoit
propoſé pour modèle à ſes fils , & les
domeſtiques prononçoient , les larmes
aux yeux , le nom de Verfeiiil ; Cécile ſe
NOVEMBRE. 1771 . 43
diſoit , que je ferois heureuſe , s'il faiſoit
cas de moi , tout le monde le chérit ;
que je ſerois heureuſe ſi j'étois ſa femme ,
il fait le bonheur de tout ce qui l'entoure
; mon Dieu , s'écrioit- elle avec
ferveur , fais qu'il me trouve digne de
lui!
Naïve & tendre , elle écoutoit les loix
du ſentiment , en croyant que Verſeüil
lui convenoit ; elle ignoroit que Verſeüil
, honnête , aimable , amoureux , ne
lui convenoit plus , puiſqu'il n'étoit pas
riche ; les qualités les plus néceſſaires &
les plus rares diſparoiſſent devant l'opulence.
Verſeüil , de ſon côté , s'étoit livré
avec violence à une paſſion , qui , ſelon
lui , annobliſſoit l'ame ; il ſe croyoit
meilleur depuis qu'il aimoit Cécile , &
ne concevoit pas qu'un méchant pût l'aimer
, & que les bons ne lui rendiffent
pas hommage ; le reſpect en lui étoit
auffi fort que l'amour ; il n'oſoit la regarder;
il frémiſſoit lorſqu'il touchoit ſa
main ; ſa voix étoit tremblante ; il n'ofoit
être ſeul avec elle , & tout avant
lui avoit appris à Cécile qu'elle étoit
aimée.
Les coeurs ſe devinent , ces jeunes
44 MERCURE DE FRANCE .
amans ne ſe dirent rien ; ils ſentirent
qu'ils s'en étoient affez dit.
Madame de Saint-Val , uniquement
occupée d'idées de fortune , de grandeurs
, ne ſe doutoit pas de cette intelligence
; elle n'auroit jamais pû croire
qu'une fille qui devoit poſſéder 30000
livres de rente , pût aimer un homme qui
n'avoit rien.
Verſeil eſt placé dans un régiment ;
Cécile en pleura , mais elle avoit l'ame
grande ; un ſoupir , un fourire , annonça
àfon amant ſes regrets & fa réſignation ;
Verſeuil eſpérant de venir digne d'elle ,
eſt preſque conſolé ; l'eſpace de tems
qu'il paſſera loin de Cécile , ſera rempli
par la gloire , & cette gloire lui fera
mériter ſa maîtreſſe.
Un baiſer ſur la main de Cécile fut
le ſeul gage qu'il oſa prendre de ſa tendreffe
, & le préſage aſſuré de ſes ſuccès.
La campagne finit bientôt , les guerriers
obtiennent de retourner dans leurs
foyers .
Verfeiiil & le comte de Murcé , fon
colonel , reviennent à Paris ; Cécile s'étoit
formée ; ſon maintien étoit plus réſervé
; elle ignoroit ſi ſon amant n'étoit
pas changé ; elle ne vouloit pas faire d'a
NOVEMBRE. 1771 . 45
vance , & ſe ſeroit reprochée le témoignage
de la joie , qui vouloit ſans ceſſe
lui échapper.
Le comte de Murcé rendit juſtice à
Mademoiſelle de Saint-Val ; il ſe prépara
, dès la première fois , à en devenir
amoureux , & il le devint tout-à- fait
lorſqu'il ſçût qu'elle auroit beaucoup de
fortune; il en parla vivement à Verfeüil ;
celui- ci en frémit ; la pâleur couvrit ſon
viſage , & il ſentit alors combien il aimoit.
Seul , il verſe des torrens de larmes ;
ſes ſens étoient révoltés lorſqu'il penſoit
qu'un autre..... la fureur le tranſportoit ;
il a raiſon , s'écrioit- il en réfléchiſſant ,
puis-je le blâmer d'être ſenſible à la vertu
! Puis-je la blâmer ſi elle préfére le
comte de Murcé , riche & titré , à Verſeüil
, ſimple officier ſans fortune.
Le comte de Murcé qui n'ignoroit pas
les uſages , fentit bien qu'il ne falloit pas
perdre de tems; il ſe préſenta chez Madame
de Saint-Val , & lui déclara que
dans la fimple viſite qu'il lui avoit rendue
la veille , il étoit devenu éperdûment
épris de Mademoiselle Cécile ,
qu'il en perdoit la raiſon , & qu'il la conjuroit
de la lui accorder ; que pour lui ,
46 MERCURE DE FRANCE.
il poſſfédoit un beau nom , un régiment ,
& 40000 livres de rente ; que d'après cela
il oſoit regarder la choſe comme faire ;
qu'il venoit d'acheter un attelage ſuperbe
&d'arrêter un hôtel .
Madame de Saint - Val trouva tour
merveilleux ; le comte lui parut l'homme
deſtiné par la Providence , à faire le bonheur
de ſa fille ; il avoit un régiment &
40000 livres de rente ; elle remercia Dieu
de ſes bienfaits .
Cécile eſt appelée ; à peine ſa mere
peut-elle lui raconter l'offre du comte ,
tant la joie la ſuffoque ; elle ne s'apperçoit
pas que ſa fille fond en larmes ; Cécile
étoit franche ; ſa mere lui avoit toujours
dit qu'elle vouloit être ſon amie ;
elle regarda alors ſon ſecret comme un
fardeau , dont elle ſe reprochoit de ne
l'avoir pas plutôt fait dépositaire... qu'im .
porte , ajoutoit-elle en elle même , je
ſuis sûre de ſon coeur , je lui ouvrirai le
mien , elle me pardonnera na diſfimulation
,& je ſécherai mes larmes .
A cet aveu Madame de Saint-Val ne
peut contenir ſa colère ; elle accable Cécile
de reproches ; hélas ! répond cette
ſenſible enfant, li j'ai fait un crime , pourquoi
ne puis- je m'en répentir ! Il est bon ,
NOVEMBRE. 1771. 47
;
tendre , vertueux , il me reſpectera toujours
, & j'ai fait un crime de l'aimer ,
qu'eſt ce donc que la vertu !
Madame de Saint Val reconnut qu'il
ne falloit pas porter ſa fille au déſeſpoir ;
elle imagina un reméde plus sûr , en joignant
par un mêlange autoriſé , dit- on ,
le menſonge à l'air de franchiſe ... J'entre
en effet dans tes raiſons , lui dit- elle , je
ne ſçavois pas ton goût ſi décidé ; c'eſt
un brave homme , j'en fais cas , mais il
eſt bien jeune ; il vient de fon régiment ;
es-tu bien convaincue de ſa fidélité ? examinons-
le , ou plutôt examine le toimême
, je m'en rapporte à ma fille ..
Cécile étoit vraie , elle croyoit que
tout le monde l'étoit comme elle , &
n'imaginoit point qu'elle dût ſe défier de
ſa mere ; elle ſe tranquilliſa.
Madame de Saint-Val vole chez Verſeüil
; mon ami , lui dit-elle , je viens en
appeler à votre ſcrupuleuſe honnêteté ,
faites- en uſage ; je vous ai traité en fils ,
je vous demande une ſeule preuve de
votre reconnoillance , puis-je y comprer ?
Heureux de la trouver , répond Verſeüil
, j'en bénis le fort. Ma fille , continue
Madame de Saint- Val , a une eſpèce
de goût pour vous ; je ne confentirai ja
48 MERCURE DE FRANCE.
mais à votre union; il faut donc arrêter
les progrès d'une paſſion qui deviendroit
funeſte pour tous deux; il ſe préſente un
parti très - avantageux pour elle ; que prétendez
vous faire !
Verſeüil ne put entendre cette confidence
ſans les témoignages les plus ſenfibles
de la douleur-Ce ne font pas des
ſanglots que je vous demande , mais une
reponſe ; que prétendez vous faire ! ce
que vous ordonnerez , répond Verfeüal
en gémiſſant , je ne puis être à elle , je ne
le ſçais que trop , j'en mourrai . Madame
, de grace , accordez-moi quelques
inftans-non , il faut me fatisfaire ;
choiſiſſez d'être mon ami ou mon ennemi
mortel , un monſtre à mes yeux ou
un homme d'honneur ; voulez- vous faire
le malheur d'une famille reſpectable , en
allumant un feu ſecret dans le coeur d'une
jeune perſonne innocente & vertueuſe ?
voulez vous qu'elle s'attire la colère de
ſa mere , & fe repente toute ſa vie de
vous avoir connu ? = à Dieu ne plaife !
qu'elle foit heureuſe , c'eſt là le vrai
but de l'ame délicate qui aime ! Qu'elle
foit heureuſe aux dépens de ma vie , je
trouverai alors du plaiſir à expirer de
douleur.
Mon
NOVEMBRE. 1771 . 49
Mon ami , je prends part à votre ſiruation
, mais vous voyez que vous ne
pouvez l'épouſer ; le comte de Murcé
s'eſt offert , je l'ai accepté ; tel eſt mon
plan ; il faut que ma fille m'obéiſſe , on
demain elle part pour le couvent , & je
l'accable de ma haine ; décidez ; fon fort
eſt entre vos mains , je ne balance pas ,
dites , je ferai tout , mon parti eſt pris ;
ciel , être cauſe de ſes peines! ... Ah !
mon ſang couletoit pour affurer ſon bon.
heur... qu'elle eſtime Verſeüil , qu'elle
verſe une larme ſur ſes malheurs , il fera
trop payé.
Que je vous aime , mon cher enfant !
je m'attendois bien de votre part à cer
effort de courage; continuez , foyez grand
juſqu'à la fin ; écrivez-moi ce ſoir qu'une
affaire de coeur vous rappelle à votre régiment
. =Ah ! que me propoſez - vous ,
je ne puis être faux : = aimez-vous mieux
être ingrat , vous voulez triompher , &
vous n'ofez combattre , refuſeriez - vous
ce moyen , parce que vous en prévoïez
le fuccès .... je le vois , vous vouliez me
tromper , lorſqu'à l'inſtant même vous
m'aſſuriez ... Adieu , Monfieur , je ne
veux pas m'abaiſſer plus long-tems à de
mander comme une grace ce que j'aurois
C
MERCURE DE FRANCE.
droit d'exiger comme votre devoir ; ma
fille ſera votre victime , félicitez vous ,
mais comptez fur ma haine & mon fouverain
mépris , arrêtez , votre ſoupçon
m'outrage , il ne ſera pas dit que j'aurai
empoiſonné les jours de ma bienfaitrice ;
le ciel eſt témoin de la pureté de mon
coeur ; vous l'exigez... je vous promets
d'obéir ; faites vous-même cette lettre
fatale , je vais la copier,
Madame de Saint-Val en eût bientôt
compoſé le modèle ; il annonçoit l'indifférence
la plus marquée ; la main de
Verſeüil ſe refuſoit à ce cruel miniſtère .. ,
il acheva cependant; la lettre eſt remiſe
fans affectation à Madame de Saint- Val
devant Cécile ; elle en lit les premières
lignes , s'arrête & paroît troublée ; Céci
le la queſtionne , elle feint de refuſer
de l'éclaircir ; ſa fille inſiſte , ſa mere ſe
laiſſe comme arracher la lettre , & Cécile
y voit fon malheur & la perte .
Plus une ame eſt tendre & ſincère , plus
l'idée d'une trahiſon la révolte; Cécile
fur indignée de la légereté de Verſeüil ;
la fierté ſe joignant à un juſte dépit , elle
confentit àunir ſon ſort à celui de Murcé
, elle en reſſentoit même preſque de
la joie , en penſant qu'elle ſe vengeroit
NOVEMBRE. 1771.
de fon volage amant; le jour eſt pris pour
la cérémonie ; Madame de Saint-Val ,
triomphante de ſa ruſe , conduit à l'autel
le comte &Cécile .
Verſeüil n'avoit pu ſe réſoudre , malgré
ſa promeſſe , à s'éloigner , qu'il ne fût
bien sûr de ſa perte; il rodoit ſous différens
déguiſemens autour du logis ; le hazard
lui apprend que le jour eſt fixé... il
ne peut le croire ; les grands maux comme
les grands biens nous paroiſſent impoſſibles.
Pour s'affurer de ſon ſort , il fe
rend à l'égliſe , caché ſous une mauvaiſe
redingote , & là dans le trouble affreux
qu'on ne peut décrire ,il voit arriver celle
qu'il adore , qui vient jurer qu'elle en
aimera toujours un autre , & qu'elle ſe
donne à lui ... ames ſenſibles , coeurs tendres
, je vous atteſte ici , eſt-il un moment
plus déchirant... perdre toute eſpèce
d'eſpoir ! .. la vérité , l'amour , tout eſt
immolé dans cet affreux ſacrifice , & il
en va être le témoin .
Le ferment ſe prononce; le front de
Cécile étoit couvertde nuages ; des larmes
s'échapperent de ſes yeux'; elles coulerent
au fond du coeurde Verſeiüil ... m'aimeroitelle
, diſoit il tout bas.. ah ! fi je le
croyois.. rien dans cet inſtant ne pourroit
m'arrêter.. je la difputerois à Murcé ,
Cij
32 MERCURE DE FRANCE.
)
même aux pieds des autels ; infortuné.:
à quoi ſerviroient mes efforts! .. elle a confenti
à former ces noeuds... & peut- être
en m'y oppoſant , encourrois-je ſon indignation...
ſon indignation ! ce dernier
malheur ſeroit le plus fort de tous .. elle
fourit.. Dieux ! elle ne penſe pas à ma
douleur & à ma rage.. Murcé ſeul l'occupe
, ne ſoyons pas plus long-tems le témoin
de leur félicité.. mort,je ne t'appellerai
pas , tu ferois fourde à mes cris ,
mon bras ſeul me fervira..-Qu'ils marchent
tous deux fur mon corps ſanglant ,
qu'il leur ferve de chemin pour arriver
à la couche nuptiale ; que mon image
plaintive les y ſuive & empoiſonne leurs
plaiſirs.
Il fort les yeux égarés , paſſe au milieu
de la foule & ne voit rien.. il entend les
mariés qui le ſuivent , le déſeſpoir le
tranſporte , il tire ſon épée & ſe précipite
deſſus.. on veut envain lui donner des
fecours , il cherche à ouvrir ſa bleſſure
& à enfoncer le fer dans ſon corps .. jettez-
moi loin d'ici , s'écrie-t'il , dérobez
lui cet affreux ſpectacle.
Cécile reconnoît la voix , fon coeur
ne la trompe pas ; elle poufle un cri aigu ,
& oubliant tout , elle fend la preffe...
c'eſt lui , c'eſt lui , qu'a- t'il fait le malNOVEMBRE.
1771.
heureux ! Ah ! Cécile , on t'a trompée
, & j'ai la lâcheté de ne pas te laiſſer
dans ton erreur.. J'ai violé les droits les
plus faints , pardonne à mon amour , &
implorele Tout-Puiſſant pour moi .. Pour
faire ton bonheur j'ai facrifié le mien ,
nous ferons tous deux malheureux ; oublie-
moi ... Adieu , tant que mon cent
battera , ce ſera pour toi.
Il expire en difant ces mots .
Cécile tombe évanouie ; on avoit éloigné
Murcé , qui, furieux de cet affront ,
vouloit le laver dans le ſang de ſon épouſe
; Madame de Saint Val avoit le tranfport
, le peuple interdit, effrayé , attendri
, rendoit ce ſpectacle auſſi lugubre
queterrible.
On écarte la foule , Cécile revenue à
elle, fe fait conduire à un couvent , dont
une de ſes tantes étoit fupérieure , & là
elle écrivit ces deux lettres . あ
Lettre de Cécile à M. de Murcé.
>>Monfieur , après la ſcène affreuſe qui
>> s'eſt paffée ce matin , apres la perte d'un
>> homme que je pleurerai toujours , le
>> couvent & la retraite la plus auſtère ,
>> font le ſeul parti que décemment je

Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
>> puiſſe prendre ; vous ferez , fans doua
>> te , de mon avis ; l'idée que je perds en
» ce jour votre eſtime , eſt bien doulou-
>> reuſe pour moi , ma confcience ſeule
>> peut me conſoler de tous mes maux ,
>> je ne vous en ai point impoſée en vous
>> époufant , j'eſpérois m'attacher à vous ,
>> vous le méritiez ; mais un événement
» à jamais déplorable m'a appris que cela
>> n'étoit plus en ma puiſſance ; recevez
» mes adieux , & oubliez celle qui oſe à
>> peine ſe dire votre épouſe » .
Lettre de Cecile à ſa mere.
»Vous m'avez trompée , ma mere ; je
>> nevous en ferai pas de reproches , vous
>> vous en êtes , ſans doute , fait de plus
>> ſanglans; puiſſe votre confcience vous
>> pardonner , comme je vous pardonne !
>> La fombre horreur du lieu que j'habite
>> eſt la ſeule choſe qui adouciſſe mes
>> maux , comme l'idée de les quitter bien-
>> tôt pour defcendre au tombeau... là
>> mon coeur qui aura aſſez acheté le cruel
>> plaifir d'être inſenſible , plus dur que le
>> marbre qui le couvrira , pourra braver
>> l'amour... Je pouvois être heureuſe..
>> vous en avez décidé autrement ; je re-
>>>gretterai toujours un homme que je de
(
NOVEMBRE 1771. 55
» firois pour époux , que je regrette comme
tel , & dont j'ai caufé le trépas ;
» je ſens , avec une joie ſecrette , la dou-
> leur me confumer ; je ſavoure mes dé-
>>faillances & mes évanouiſſemens , qui
> ſont les avant-goûts de la mort.. Puif-
» ſent , ô ma mere , mes années être
» ajoutées aux vôtres ! puiffent , ces
» triſtes événemens , s'effacer de votre
» ſouvenir !
Murce inſtruitdes détailsde cette finiftre
aventure , ſe ſentit touché de compaf
fion; il fut affez honnête pour engager
Cécile à revenir , en lui donnant ſa parole
de ne lui ſçavoir aucun mauvais gré
de ce qui s'étoit paſſé. Cécile , de fon
côté, fut allez ferme pour le refuſer conf
tamment.
Elle ne fortoit pas de fa cellule , dont
elle avoit bouché tous les jours ; une lampe
répandoit une clareté lugubre fur les
murailles nues & rembrunies ; une biere
lui ſervoit de lit ; quelques bouchées de
pain faiſcient ſa nourritute , & des fanglots
fes plaifirs.. elle gardoit le plus mor
ne filence.. le nom de Verſeil lui échappoit
quelquefois & fans remords ; elle fe
profternoit & confioit ſa peine au Sei
gneur.
Civ
3 MERCURE DE FRANCE.
La mort vint bientôt mettre fin à fes
peines ; elle fourit en apprenant fon arrêt ;
le reverrai je , s'écria t'elle ô mon Dieu ,
fon répentir aura-t'il fléchi taj uſte colère !
Pour prixde mes fouffrances , que je ſcache
ſeulement s'il eſt heureux !
Ce furent ſes dernières paroles ; Madame
de Saint-Val ſe retira dans une terre
éloignée , où elle gémit ſouvent fur
la perte des inſtans heureux qu'elle auroit
paflés , fi elle eût moins écouté l'inxérêt.
Par M. le Ch. D. G. N.
PORTRAIT de M. P. CATON.
Tite-L. liv . 39 , No. 40 , 41 .
LE Senat , par fa ſageſſe & ſa fermeté
avoit à peine rompu les meſures inſidieuſes
de Q. F. Flaccus , qu'il retomba dans
un nouvel écueil , beaucoup plus embarraffant
que le premier , tant par l'importance
de l'obiet , que par le nombre & le
credit des perſonnes intéreſſées : Il s'agiſſoit
de la Cenſure Cinq Patriciens ,
L. V. Flaccus , P & L. Scipion , Cn . M.
Vulſo , & L. F. Purpureo la follicitoient
avec la plus grande vivacité , & avoient
NOVEMBRE. 1771. 17
pour compétiteurs non moins ardens ,
cinq Pléberens , ſçavoir M. P. Caton ,
M. F. Nobilior , T. & M. Sempronius ,
& Longus Tuditanus , tous des meilleures
familles patriciennes & plébéiennes
de Rome ; mais aucun qui , pour les qualités
perſonnelles , pût entrer en comparaiſon
avec M. Porcius. La nature l'avoit
doué d'une telle force d'ame &de génie ,
que , dans quelqu'état où le hatard l'eût
fait naître , il n'étoit pas poflible qu'il ne
s'élevât à la plushaute fortune. Connoifſances
publiques & privées , affaires civiles
& rurales , tout étoit de fon reflorr ..
Il eſt des hommes qui font portés aux premieres
places , les uns par la fcience du
droit , les autres par l'éloquence ,d'autres
enfin par le mérite militaire. L'eſprit flexible
de Caton ſe plioit avec une égale
facilité à toutes ces différentes branchesde
talens , & les réunifloit àun point que ,
excellant ſupérieurement en toutes , il
ſembloit toujours , quelle que fût la partie
à laquelle il s'appliquât , que c'étoit
précisément celle pour laquelle il étoit né.
Exercé & rompa de jeuneſſe aux manauvres
les plus pénibles de la guerte , d'une
multitude d'actions où il eut part ; il n'em
eſt aucune dont il ne fortit couronné de
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
quelques lauriers. Quand il fut parvenu
par la grandeur de fon mérite au comble
des honneurs ; on le vit , à la tête des armées
,habile général ; au Senat , magiſtrat
conſommé ; au barreau , fublime orateur.
Son éloquence ne s'éteignit pointavec lui;
elle reſpire , elle triomphe encore dans
les beaux monumens en tout genre qu'il
nous a laiſtés dans cette riche collection
de plaidoyers qu'il compoſa , ſoit pour
lu i& pour d'autres , foit contre fes adverſaires
; car il en eut beaucoup , & de
plusd'une eſpéce ; mais jouteur nonmoins
propre à la défenſe qu'à l'attaque , il ſçut
parer leurs coups & leur en porter avec
une égale & infatigable roideur , & dans
Je grand nombre de querelles qu'il eut à
démêler pendant toute ſa vie , fur-tout
avec les nobles ſes perpétuels & irrévocables
ennemis , il n'eſt pas aifé de dire
s'ils le poufferent plus vivement qu'ils
n'en furent pouffés. Il avoit dans le caractere
, il en faut convenir , uue dureté ,
dans le propos une aigreur , une liberté
exceſſive ; mais il rachetoit ces défauts
par un coeur fans vice , des moeurs fans
tache , un mépris abſolu de la faveur &
des richeſſes. Il porta ſi loin la fobriété
dans les beſoinsde la nature , la patience
NOVEMBRE. 1771 . 59
dans les travaux , l'intrépidité dans les
dangers , qu'on eût dit en quelque forte
qu'il avoit un corps &une ame de fer.
La vieilleſſe qui relâche tout ,ne put affoiblir
cette force étonnante ; on le vie
à 86 ans , écrire & plaider avec véhémence
, tant en demandant qu'en défendant
, & à go forcer S. Galba ( Patricien
& Préteur) devenir en jugement devant le
peuple.
Les nobles avec leſquels il avoit toujours
été en guerre ouverte , ne le laiſſerent
pas en repos dans la pourſuite de la
Cenſure : ils ſe liguerent avec les autres
candidats , & avec L. Flaccus ſon ancien
collegue dans le Confular , pour faire
tombér ſa demande. Pluſieurs motifs
puiſſans les animoient ; d'une part , le
defir ardent d'obtenir cette importante
Magiſtrature ; de l'autre la honte , mais
plus encore la crainte de la voir pafler
entre les mains d'un homme nouveau ,
d'un plébéien turbulent & cauſtique ; devant
lequel , déchaîné fur tout comme il
étoit , contre une infinitéd'honnêtes gens
par les injures qu'il en avoit reçues , &
qu'il brûloit deleur rendre ; la réputation
la plus ſaine , la vertu la plus pure ne ſeroient
pas en fûreté;Caton, loin de dif
C vị
60 MERCURE DE FRANCE.
,
fiper ces allarmes , ſe plaifoit , en quelque
forte à les accréditer , en diſant à qui
vouloit l'entendre , qu'il ne pourroit y
avoir que des citoyens corrompus &
vicieux qui lui refuſaſlent leurs voix
parce qu'ils avoient lieu de redouter une
Cenſure integre , libre & ferme : & pour
manifeſter encore mieux ſes difpofitions ,
il donna ſon fuffrage à L. Valerius , le
feul homme , diſoit-il , qui ſoit capable
de ſeconder puiſſammentun Cenſeur bien
intentionné qui voudra reprimer avec
fuccès la licence des vices regnans , &
ranimer l'innocence des moeurs antiques.
Le peuple , toujours ennemi ſecret des
nobles , lui accorda , malgré leurs brigues
, non feulement la Cenfure , mais
encore le collegue qu'il defiroit..
: LES DEMOISELLES . Conte .
Un homme veuf n'avoit d'autre progéniture
Qu'une fille novice , un enfant de ſeize ans ;
Mais, qui plus qu'un garçon lui peſoit , je vous
jure;
Innocente & jolie , un phénix de ſon tems.
Auſſime dira- t- on que ceci n'est qu'un conte.
La petite avançoit. Le père auroit en honte.
NOVEMBRE. 1771 . 6F

De voir , malgré ſes ſoins , échapper ſon fardeau.
Le poſer en main ſûre eût été bien plus beau.
Il avoit un ami , qu'au moyen de ſa fille ,
Il auroit defiré mettre dans ſa famille :
En s'attachant à lui par un double lien.
Mais , le compere , ennemi de l'hymen ,
Ne fêtoit d'autres Demoiſelles
Que la paix & la liberté,
C'étoient ſes maîtreſſes fidelles.
Heureux qui s'en eſt contenté !
Dureſtebon ami , d'un commerce agréable
•Avec beaucoup de probité.
L'amitié ſans cela ne peut être durable.
Notre Agnès , en- deſlous , l'avoit par fois guette.
Il ne s'en doutoit pas. Pour ſonger qu'on nous
aime
Il faut aimer un peu nous même ;
Les champs des deux amis étoient l'heureux féjour.
D'aller de l'un à l'autre étoit d'une journée.
Deux ou trois fois dans une année
Ils ſe viſitoient tour-à-tour .
C'étoit celui du père à faire le voyage.
Il reçoit une lettre. Elle eſt de ſon ami
Il l'ouvre.Quel nouveau langage !
De plaifit , de furpriſe ildemeure ſaiſi .
•Venez , je vous attends avec impatience ,
(Marquoit- il à-peu-près ,) déjà l'hiver s'avance.
Juſques à nos foyers le froid ſe fairfentir.
62 MERCURE DE FRANCE.
Hatez-vous , & venez avec ma Demoiselle.
>>Je vous en fais l'aveu ; je n'en dois point rou
»gir;
>> Et ne peux plus dormir ſans elle.
Et caterà. Le père tout joyeux
Porte à ſa fille la miſive .
Pour un ſage elle eſt un peu vive.
Agnès en l'écoutant ouvre ſes deux grands yeux.
Son coeur rit & pourtant ſe contientde ſon mieux.
<<Mon ami , dit le père , a prévu mon idée.
Il t'aime . La nature a réclamé ſes droits .
>> Je n'ai plus qu'une crainte ; elle n'eſt pas fon-
>>dée.
>>>Sans doutemon enfant approuvera monchoix
Plus d'une fois Agnès ſe le fait dire ,
Et comme de raiſon le refuſe & foupire.
Enfin le père obtient un oui
Si petit ! Le bonhomme ! il croit triomphex
d'elle.
Fiez- vous aux Agnès , on vous la donnebelle.
Ils partent .-Cependant aller chercher mari ,
Pour une fille eſt un peu ridicule ;
Mais , c'eſt un philoſophe: ils n'ont plus de ſcru
pule.
Agnès n'alloit pas ſans ſouci.
Ce qu'on defire bien ne ſe croît pas fi vite.
De tems en tems s'échappoient des ſoupirs .
Toujours quelque poiſon ſe mêle à nos plaiſirs !
Plus on approche&plus ſon ſein palpite..
NOVEMBRE. 1771 . G3
Heureux qui peut caufer un trouble fi flatteur !
Le père attribuoit le tout à la pudeur.
•Mon ami , diſoit- il , a l'ame trop ſenſible ;
>>Et j'ai toujours penſé qu'il prendroit femme un
ככ
>>>jour ,
Qui connoît l'amitié connoît bientot l'amour.
Avec cet argument qui lui ſemble invincible ,
Ils arrivent ; l'ami bien clos , bien renfermé ,
| ( Pour notre Agnès mauvais augure. )
Attendoit prèsdu feu ſon hôte accoutumé,
Ne fongeant guère à la future.
Il ne lui fait qu'un ſimple compliment.
Agnès rougıt , pâlit. Le père a pitié d'elle.
Moi , j'ai pitié du père.-Après l'embraſſement,
Le Sage dit à l'autre : as- tu ma Demoiselle ?
"Ta Demoiselle ! Oh ! oh ! -Mon homme ſtupé
fait
Se reſſouvient d'une autre , un meuble qu'en effet
L'ami l'avoit chargé de joindre à ſes emplettes ;
Demoiſelles qu'on aime en la froide ſaiſon ;
Et qui , dans ſon pays , paſſoient pour les mieux
faites.
Ailleurs , moine on les nomme , a-t-on tort ou
raifon ?
Demoiſelles enfin aux nôtres reſſemblantes ,
Puiſque leur feu puiſſant d'abord nous réjouit,
Puis inſenſiblement s'éteint , s'anéantit :
Au reſte ſansbabil & plus accommodante ,
C'éroit le ſens de ce joyeux écrit.
64 MERCURE DE FRANCE.
L'autre avoit oublié ce qu'on vouloit lui dire.
Le ſage futpuni pour avoir voulu rire.
Ne voyant point celle qu'il attendoit ,
En homme debon ſens , au trouble de la betle
Al'air confus du père , aisément il comprit
Qu'il voyoit là ſa Demoiselle .
Il n'en voulut point d'autre & l'enfant lui ſuffir.
L'hiſtoire aſſure qu'il la pait ,
Et qu'il s'en trouva bien . C'eft le plus admirable.
Leménage fut doux , chacun y mit du ſien ,
Et le félicita d'un haſard favorable ,
D'autres ſe trouvent mal en choiſiſlant trop bien.
Ainſi loin de l'objet de ma flamme nouvelle ,
Je bannis le chagrin & la froide raiſon ;
Mais , qu'on me donne L *** ,
Je laiſſe volontiers toute autre Demoiselle.
ParM.Girard- Raigné.
:
TRADUCTION du premier Chant
de Tyriée.
Je ne mets point au nombre des grands
hommes celui qui peut vaincre ſes adver
faires à la courſe & au pugilat. Quand il
auroit la grandear & la force des Cyclopes
, que for agilité devanceroit le fou
NOVEMBRE. 1771 . 65
gueux Aquilon , qu'il feroit plus beau que
Tithon , plus riche que Midas & Cinyre ,
plus éloquent que ne fut Adraſte ; quand
il réuniroit en lui tous les talens , s'il n'a
point de valeur , s'il ne ſent naître dans
ſon coeur le defir d'attaquer l'ennemi , s'il
ne peut en voir couler le ſang , il n'eſt
rien. La valeur eſt le plus beau préſent
que les mortels ayent reçu des Dieux : rien
ne fait plus d'honneur à un jeune guerrier.
Quel plus beau ſpectacle pour tout un
peuple que de le voir demeurer intrépide
dans les premiers rangs ? Il n'a pas recours
à une fuite honteuſe : il expoſe généreuſement
ſa vie aux hazards des combats .
Il encourage ſes compagnons à ſouffrir
une mort glorieuſe. Tel eſt mon héros,
Bientôt il met en fuite les troupes menaçantes
des ennemis , & il calme la fureur
des combattans. S'il perd une vie ſi chère
àla tête des ſiens , il fait honneur à ſa patrie
, à ſes concitoyens & à fon pere. Son
bouclier & fa cuiraſſe ſont percés de mille
traits ; le ſang coule de ſes bleffures ,
mais il ne les a point reçues comme un
lâche. Les jeunes gens & les vieillards
regrettent fön trépas : toute une ville en
pleurs accompagne ſes funérailles. On
honore fon tombeau. Ses fils , ſes petits66
MERCURE DE FRANCE.
fils , ſes deſcendans les plus éloignés , para
tagent ſa gloire. Le ſouvenirde fon nom
&deſes exploits ne s'effacera jamais : &
quoique la terre dérobe à nos yeux ce
héros que Mars a fait périr , il n'en eſt pas
moins immortel . Si la mort n'étend point
fur lui ſes voiles funèbres , s'il reçoit les
honneurs du triomphe , il ſe voit chéri
des jeunes & des anciens guerriers : fa
vieilleſſe n'a rien que de doux: il tient
le premier rang parmi ſes concitoyens s
jamais on n'oſe lui manquer de reſpect ,
ni lui faire le moindre tort. Qu'il paroif
ſe dans une aſſemblée , les jeunes gens ,
ſes égaux , les vieillards même ſe levent
&lui font place. Amis , voulons-nous
parvenir au faîte de la gloire : allons à
l'ennemi , & réſiſtons-lui généreuſement.
Par M. l'Abbé Jannet.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois d'Octobre ,
ſecond volume , eſt Hier ; celui de la ſeconde
eſt Barbe; celui de la troiſième eſt
Fougère ; celui de la quatrième eſt Chemise.
Le mot du premier logogryphe eft
Mariage , dans lequel ſe trouvent mari ,
Pag.66.
AIR
De la fête de Flore
Lent.
Novembre.
2772
Loin de suc-com- :ber
+
Pa ses
pei:nes A:mant qui ge-
-mit sous ses chainesNe doit son
ger qu'à les quitter : VA:mour
+
a des ailes, Pour fuir les
+
+ +
cru
elles, Il faut V'imiter Il faut Il
faut limiter

NOVEMBRE. 1771 . 67
age; celui du ſecond eſt Gaudron , dans
lequel on trouve or, dragon , Nord , nard,
Gaudon , dragon ( ſerpent. )
ÉNIGME
FAAII vu ſouventune troupe légère ,
Dont une femme étoit le commandant.
Du même corps le lieutenant.
Non pas un , dix , & c'eſt là l'ordinaire,
Tous d'accord l'exerçoient d'une vivemanière:
Que d'évolutions , par un art recherché !
Chacun , à fon pofte attaché ,
Yreſtoit juſqu'à nouvel ordre ;
Amoins que par quelque déſordre
Il ne s'en trouvât arraché.
En tête la plupart portoient une cocarde,
Oujaune , ou rouge , ou d'une autre couleur :
Lesplus oififs étoient au corps-de-garde.
Le lin filé d'une extrême blancheur ,
Leur donnoit au cou la cravate :
Dans leurs travaux , quand l'induſtrie éclate;
La récompenſe en a plus de valeur.
Après certain tems de ſervice ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Au régiment ondonna le congé ;
Mais ſe trouvant de nouveau rengagé,
Il fallut bien ſe remettre en office.
Lecteur , crois -tu qu'icije parle de ſoldats ?
Non , non , ceux-ci jamais ne furent aux combats.
ParM. Mustel , étudiant à Rouen.
AUTRE.
JE ſuis d'une humeur vagabonde
Sur la terre comme ſur l'onde ,
Quelquefois du repos , je goûte l'agrément ,
Mais très - ſouvent auſſi je ſuis en grand tour
ment.
De tout le genre humain , je fais la ſubſiſtance ;
On le verroit , ſans moi , tomber en défaillance ;
Tous , ſans diſtinction , ſont bien reçus chez moi,
Je traite également le ſujet & le Roi ;
Tous les jours , cher lecteur , tu vois de mon ouvrage
1
Sur la tête des fous & fur celle du ſage.
ParM. D...
NOVEMBRE. 1771. 69
Q
AUTRE.
:
:
VI que tu fois lecteur , jete puis êtreutile.
Je te le ſuis , peut-êrre , ou le fus autrefois ;
Sans être deſtinée à de brillans emplois ,
Je ſers dans bien plus d'une ville.
Je ſuis quelquefois très-brillante ;
Je ſuis auſſi mal-propre très- ſouvent ,
Et je ne ſuis preſque à préſent
Quedans les mains d'une ſervante.
On me cache pendant le jour
Dans le coin de quelque baraque ;
Mais quand la nuit eſt de retour ,
Je reparois : & non comme la Parque
Qui , dans ſa rage inhumaine ,
En tranchant le fil de nos jours ,
Nous donne une mort certaine ;
Il eſt un être dontje ranime le cours ,
Quandje le tranche , on voit fon éclat reparoître :
Ace trait ſeul , lecteur , tu dois me reconnoître,
ParM. L. V. de Ch. de Paris.
70 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPH Ε.
INSTRUMENT très - ancien , &très-utile à l'homme,
Celui qui m'inventa cauſa tous ſes malheurs;
Sans mes trois derniers pieds l'on n'eût pû bâtir
Rome,
Et lesquatre premiers y ſervoient aux vainqueurs,
Par M. P. C. des F. à Etampes.
V
AUTRE.
EUX - Tu ſçavoir , lecteur , comment on me
façonne?
Rien de plus ſimple ; on me chiffonne.
Mais après ce n'eſt plus un jeu ,
Pour me finir il faut du feu.
Tu dois , lecteur , après cette préface,
Me reconnoître auffi facilement
Que ſi tu me voyois en face.
Pour procéder encor plus fûrement,
Prends de mes pieds la longue kyrielle ,
Combine la comme tu l'entendras ,
Si tu ſçais tirer parti d'elle ,
Tout ira comme tu voudras,
;
NOVEMBRE. 1771 . 71
Tu vois d'abord pour peu que tu regardes
Ce qu'on fent dans un corps-de-garde ;
Ceque la cuiſiniere écume aſſez ſouvent ;
Le vrai thrône de la molleſſe,
Du plaifir & de la paretle ;
Ce qui voltige au gré du vent
Lorſque d'un payſan la grange découverte
Montre au milieu d'un toit plus d'une porte ou
verte ;
Un outil fait pour écraſer les morts
En empliſlant leurs foſlés juſqu'aux bords ;
Tu m'as trouvé , lecteur , la belle découverte !
ParM. Courtat , de Troyes.
AUTRE.
Ausst noir qu'un Diable d'enfer ,
On me voit ſur terre &dans l'air ;
Lecteur , ſept pieds forment mon être
Que tu peux ailément connoître ;
Aux habitans de la forêt ,
Ma tête annonce les allarmes ;
Etma fin te dit ce qu'étoit
Cegars tant épris de les charmes.
ParM. L. B. , αν. άΜα
72 MERCURE DE FRANCE.
t
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres africaines ou hiſtoire de Phédima
& d'Abenfar ; par M. Butini ; vol . in-
12. A Londres ; & ſe trouve à Paris ,
chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoiſe.
PHEDIMA foumiſe aux ordres d'un pere
qui la chériffost , laiſſoit couler ſes jours
dans une heureuſe indifférence ; mais dès
qu'elle connut Abenſar , elle connut auffi
l'amour. Ses anciens plaiſirs ne furent plus
pour elle qu'un ſonge à ſes yeux: ſa parure
même , ſon corail , ſes verres , toutes
ces bagatelles intéreſſantes , ſujet intarifſable
de confidences & d'occupations ,
reſterent pour elle fans attraits : l'image
d'Abenſar la pourſuivoit nuit & jour ;
elle le voyoit dans ſes ſonges , elle le
voyoit à fon reveil : les fons enchanteurs
de ſa voix frappoient ſeuls fon oreille :
ſes diſcours , ſes traits étoient gravés dans
fon eſprir : Abenſar enfin vivoit tout entier
dans ſon ame : ce jeune homme , né
comme Phedima , dans le royaume de
Juida , étoit attaché à la cour du Prince :
il
NOVEMBRE. 1771 . 73
il furpaſſoit tous ceux de ſon âge par une
figure plus intéreſſante , par une taille
grande & majestueuſe , par un mêlange
heureux de tendreſſe & de vivacité empreint
ſur ſa phyſionomie : il vit Phedima
&lui dit qu'elle étoit belle : ce compliment
que la jeune Africaine avoit tant de
fois entendu , lui parut nouveau forti de
la bouche d'Abenfar. Pour la premiere
fois , l'orgueil & le plaifir d'avoir des attraits
ſe firent ſentir à ſon coeur ; elle ne
balança pointà lui découvrir ſes ſentimens.
Pourquoi auroit-elle imité nos femmes
Européennes qui altérent la vérité & décorent
leur fauſſeté du nom de décence ?
mais la jeune Africaine en ouvrant fon
coeur aux impreſſions de l'amour , l'ouvrit
auſſi aux ennuis & aux tourmens : Abenfar
paſſe t'il un ſeul jour ſans la voir ,
elle le croit infidele : ſi un léger murmure
s'éleve autour d'elle , c'eſt lui , c'eſt
ſon amant qui veut la ſurprendré ; elle ſe
précipite au devant du bruit , & ne rencontre
ſouvent qu'un morne ſilence qui
la replonge dans un cahos de réflexions
amères : pourroit- elle endurer long-temps
cet état de trouble & d'inquiétude , fi
Abenfar abfent ne cherchoit par fes lettres
à calmer ſes chagrins , à Paffurer
D
74 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle n'a point de rivale , à lui renouveller
cent fois ſes ſermens ? Est- il une
ود ſeule de vos compagnes , lui écrit- il ,
>>qui puiſſe entrer en parallelle avec vous?
" le viſage de la plupart de nos négreſſes
>> eſt d'emprunt , c'eſt l'huile de palinièr
>> qui rend leur teint noir , uni , doux &
>>brillant : leur viſage & leur corps ne
>> reçoivent de l'expreſſion que des figu-
„ res dont elles s'embelliflent : ces fem-
>> mes ne plaiſent qu'à force d'art , &
>> vous m'enchantez par les ſimples dons
>> de la nature : elles ne recherchent en
>> moi que le Seigneur accrédité , & vous
>> recherchez l'homme : elles ne m'aiment
رد
د
que par un retour d'amour propre , &
>> vous m'aimez par ſentiment : chere
» Phedima recevez le ferment que je
>> fais de ne m'attacher qu'à vous . » Abenſar
n'a point de plus ardent deſir que de
faire approuver ce ferment par le pere de
fon amante : il fe jette à ſes genoux ; mais
le bon vieillard ne conſent à couronner
les voeux de cet amant , que lorſqu'il ſe
fera diftingué par ſes exploits , lorſqu'il
aura contribué par fon courage à repouffer
le Jalofe & le Mandingue qui ménacent,
leurs habitations. L'amoureux
Africain lui repréſente que l'honneur de
NOVEMBRE. 1771. 75
,
lui appartenir animera ſa valeur , que
chargé de foutenir la gloire de Phedima
& la ſienne , il ſera le plus intrépide des
hommes : il le lui jure , mais en vain
le pere de Phedima penſe que la guerre
&l'amour s'allient mal enſemble : l'ardent
jeune homme tout entier à ſa paffion
, ne regarde plus alors la gloire
comme un faint ſimulacre , mais comme
un tyran impitoyable qui s'oppoſe à fon
bonheur : il offre à ſa maîtreſſe de l'affranchir
du joug de ſes parens , de ſe retirer
avec elle dans une folitude écartée ,
pour y jouir d'eux- mêmes &de la nature.
Phedima étouffera-t'elle tous les ſentimens
de la piété filiale pour ſuivre un
amant paffionné ? » Que me propoſez-
>> vous , Abenfar? où vous emportent vos
>> coupables tranſports ? auriez-vous cellé
>> d'être citoyen, d'être fils , d'être amant ?
>> la tendreſſe qui fortifie les ames bien
> nees , auroit- elle dégradé la vôtre ? mais
» je ne veux pas vous accabler de repro-
>> ches , & le pourrois je ? Moi-même je
>>fus un moment votre complice , moi-
» même j'ai pensé à vous ſuivre dans tous
>> les climats , à me précipiter en aveugle
> dans l'abyme &dans la mifere , & à
>> payer d'une vie d'opprobre un jour de
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
„ félicité. Malheur à moi , malheur à
» vous , ſi j'euſſe cedé à cette impulfion !
>>Foible , un moment , j'expie peut- être
>> ma faute en vous l'avouant , en en rou-
>> giſſant à vos yeux , & j'ai pris par là le
>>droit de vous préſenter les raiſons qui
» m'ont ramené au devoir. Je pourrois
>> vous dire que votre vie , vorre fortune ,
>>votre honneur ſont les préſens du fou-
>> verain de la fociété & de la patrie , &
>> que vous ne ſçauriez abandonner votre
>>pays avant d'avoir acquitté de tels bien.
>> faits par des bienfaits égaux ; mais est-
» ce à moi à parler de vos grands inté-
» rêts ? & vous -même , êtes- vous digne
>> de les entendre ? laiſſons ces motifs fu-
>> blimes à ceux qui ont honoré la patrie ,
» & contentons nous de la reſpecter en
>> filence , comme nous reſpectons l'aſtre
» lumineux & étincélant que nos yeux
» n'ofent contempler : c'eſt l'image de
> mon pere qui a rétabli l'ordre dans mon
>>imagination égarée ; j'ai cru le voir l'oeil
>> hagard & morne , & les cheveux hé-
>> riflés , redemandant ſa fille à tous les
>>paſſans ,& pleurant ſur la perte de ſa
» réputation, Je n'ai pû foutenir ce ſpec-
>> tacle affreux; mais vous aufli n'avez-
>>vous pas un pere qui vous tend les bras
NOVEMBRE. 1771. 77
» & qui vous appelle ? où cours-tu , vous
>> dit- il ? où cours-tu ? mon fils ! c'eſt vers
« les ennemis qu'il faut marcher : j'ai ga-
» ranti ta jeuneſſe du fer &du feu , de la
>>faim & de la ſoif, de l'intempérie des
>> ſaiſons ; maintenant ma vue baiſſe , na
» main tremble , & ma foibleſſe me re-
>> tient dans mon habitation ; maintenant
ود tu peux voler de tes propresailes; fois
> à ton tour le bienfaiteur de l'état & le
> mien ; protege moi , ainſi que je t'ai
>> protegé : mon fils, tu ne m'écoute pas;
>>>tu fonge à fuir : malheureux ! pourrois-
>> tu te repréſenter de fang-froid l'oppro-
>> bre dont tu veux me flétrir , l'oppro-
** bre qui , ſerefléchiſſant ſur moi , fouil-
>> lera ma vieilleſſe : pourrois-tu te déro
>> ber aux reflexions amères qui te pour-
» ſuivront au milieu de tes jeux ? rentre
>> en toi même , & reviens à ton devoir,
>>afin d'échapper aux remords , &de con-
>>foler mes vieux jours.
» Ce que vous preſcrit l'autorité pater-
» nelle , l'amour même dégagé de ce pre-
>> mier inſtinct , qui n'est qu'undélire des
>> ſens , ne vous le preſcrit il pas ? en re-
>>c>ulant notremariage , nos peres , plus
>> ingénieux que nous , multiplient nos
>>plaiſirs : je ſerai fans ceſſe occupée de
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
>> vous , & j'aurai à penſer que vous ferez
➡ occupé de moi : nous jouirons l'un &
>> l'autre de l'eſpérance & de la réalité :
> nous ferons deux fois heureux : pars
» donc , cher Abenſar , vele à la gloire ,
> jour & nuit j'invoquerai mes ſacrées Fé-
>>tiches pour le ſuccès de tes armes , &
> ſans doute à la fin de cette campagne, je
>>couronnerai de palmier ton front victo .
» rieux, » Les ſentimens de la vertueuſe
Africaine élevent ceux de ſon amant ; ce
n'eſt plus cet homme qui préfére les foupirsde
la volupté aux fatigues de la guerre,
c'eſt au contraire un guerrier intrépide
qui , par des actions de valeur & de courage
, veut ſe placer au rang des défenſeurs
de la patrie , & joindre ce glorieux
titre à celui d'époux de Phedima. Il marche
ſous les ordres du vaillant Haroun
pere de cette Africaine ; ſes exploits lo
font bientôt diftinguer de la foule des jeunes
gens qui combattoient à ſes côtés.
Pendant que fon courage met en fuite les
ennemis de fon pays , fon amante aux
pieds des aurels forme des voeux pour la
gloire de ce héros : elle a abjuré ſes anciennes
fétiches: ( 1 ) elle a choiſi le por-
(1) Les fétiches ſont de petites piéces d'un tra
NOVEMBRE. 1771. 79
trait de ſon amant pour l'objet de ſa véneration
; jamais elle ne fut ſi religieufe :
c'étoit ſon amour , c'étoit fon devoir qui
lui dictoit cet hommage: Haroun avoit
été délivré des mains des cruels Jalofes
par la valeur d'Abenſar , & le vieillard
ſenſible & reconnoiſſant , l'avoit déclaré
ſon gendre ſur le champ de bataille : ce
héros chargé de dépouilles , d'étendards
& de trophées , accourt les offrir à ſa
chere Phedima. Le bonheur de ces amans
ſembloit ne devoir plus trouver d'obſtacle
; mais la haine d'une rivale jalouſe qui
avoit plus d'une fois , par ſes tranſports
impétueux , fait connoître fon amour à
Abenſar , & en avoit toujours été rebutée
avec froideur , venoit de tramer contre
ces amans le plus noir des complots . Des
ames pures & innocentes ne ſoupçonnent
point la trahifon. Abenfar & Phedima ,
pour rendre plus folemnels les fermens
qu'ils s'étoient tant de fois jurés , venoient
de ſe rendre , accompagnés de
leurs parens , aux pieds du Marabou &
vail recherché , qui repréſentent des figures , que
le Négre reſpecte & qu'il attache à ſa chevelure ,
à fon col , &c. libredans ſon hommage , il choifit
à ſon gré un animal , une plante , &c .
Div
So MERCURE DE FRANCE.
des grands arbres : la main d'Abenſar repoſoit
ſur le ſein de ſon époufe , & la
main de Phedima ſur le coeur de fon
cher Abenfar ; le marabou élevé ſur une
éminence , avoit prononcé les mots auguſtes
, il avoit même déja repandu fur
les yeux d'Abenſar quelques goutes de
l'eau ſacrée qui étend l'indignation des
fétiches ſur les époux perfides , & leur ravit
la vue , & ſes yeux étoient fortis de
cette épreuve plus vifs & plus brillans ,
Phedima alloit ſubir cette épreuve &
triompher à fon tour , lorſqu'il s'éleva un
murmure confus de chevaux & de cavaliers
: c'eſt la perfide Alzaïde , c'eſt cette
rivale jalouſe , qui , à la tête d'une troupe
de Jalofes & de Mandingues , reduiſent
toutes les habitations en un amas de cendres
& de décombres . Abenſar s'arme de
fleches & de javelots , court où le danger
l'appelle ; mais il cherche en vain à infpirer
à ſes compatriotes une confiance
qu'ils ont perdue. Il faut ceder au nombre
, & fubir la loi du vainqueur : la vindicative
Alzaïde arrache Phedima de l'aurel
qu'elle tenoit embraſlé , & la livre avec
fon pere & plufieurs de ſes compagnes à
des Européens , qui les attendoient fur
leurs vaiſſeaux , & donnent en échange
NOVEMBRE. 1771 . 81
des liqueurs , dont les négres raviſſeurs
s'abreuvent auſſi - tôt à grands traits . L'infortunée
Phedima étoit tombée dans un
évanouiſſement léthargique , elle n'en re.
vint que pour ſe voir au milieu d'une
troupe d'hommes empreſſés à la dépouil.
ler des coliers , des braſſelets & autres
bijoux qu'elle avoit reçus de ſon cher
Abenfar. Un de ces hommes porte fur
elle des regards avides , l'examine comme
une piece de bétail , & lui imprime la
marque du ſceau de la compagnie du Sud.
Dans ſon déſeſpoir elle appelle à grands
cris Abenfar : fon imagination enflammée
le lui repréſente tantôt pâle , défiguré
, tantôt aux pieds & dans les bras
d'Alzaïde ſa rivale : elle le voit un moment
après ſur le rivage , s'expoſant aux
plus affreux périls pour la délivrer. Contente
alors d'être encore animée , elle
pardonne à la fortune ſes autres outrages :
bientôt le vaiſſeau s'éloigne de cetteterre
où elle ſe flattoit de paſſer les jours les
plus heureux , & la tranſporte avec ſon
pere & les compagnes de leur infortune
à H *** Leurs raviſſeurs font auſſi- tôt
entourés d'une multitude de négocians
accoutumés à regarder les malheureux
Africains comme une denrée de com
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
merce. Phedima eſt vendue avec ſon pere
à unriche propriétaire nommé ſir Darnley .
On la deſtine à préſenter le canne à fucre
au cilindre du moulin qui la broye & en
exprime le fuc : l'amour qu'elle conſerve
toujours pour Abenſar , l'eſpérance de le
revoir un jour ſourit à fon imagination
au milieu des plus durs travaux , foutienr
fes forces & la met à l'abri des tentatives
que fait fir Darnley ſon maître pour l'affocier
à ſes plaiſirs. Il la jugeoit ſans
doute d'après ſes compagnes , qui ſe rendent
auffi-tôt qu'on les attaque, & n'en témoignentpointde
honte.La vertu de cette
eſclave que les promeſſes le plus flatteuſes
ne purent vaincre , lui mérite l'eſtime
&l'amitié de fir Darnley. Il a pour elle
des égards , il s'informe de ſes goûts , de
ſes defirs , il s'inſtruit des uſages , des
loix , des moeurs & de la religion de fon
pays : il lui accorde tout ce qu'elle demande
pour fon pere. Ce généreux maî
tre convaincu de plus en plus des heureuſes
qualirés de ſon eſclave , la juge
digne de lui , digne de monter au rang
des maîtres , & d'être ſon épouſe ; mais
pouvoit- il foupçonner que la premiere
réſolution de cette infortunée Africaine
feroit de rejetter cette conquête qui deNOVEMBRÉ.
1771 . 83
- voit changer ſon état , celui de ſon pere
&des autres compagnons de ſon infortune
, & affurer fon bonheur & le leur ?
Son amour pour Abenſar , les fermens
qu'elle avoit faits de lui conferver ſa foi ,
n'avoient point été par la diſtance des
lieux & des temps effacés de ſon coeur .
Que ne peuvent cependant ſur une fille
tendre & fenfible les larmes d'un pere
chéri & malheureux ? Ce pere voyoit
dans ce mariage la fin de ſes maux , & il
fut le premier à engager ſa fille à ne pas
s'oppoſer aux voeux de fir Darnley , le
plus généreux des maîtres. » Phedima ,
>> lui dit-il un jour les larmes aux yeux ,
>> n'as-tu conſacré ton ame qu'à l'amour ?
>> ne t'en reſte t'il point pour la nature ?
>> veux- tu perdre tes compagnons d'eſcla-
« vage par tes refus obſtinés? veux-tu me
>>livrer aux infultes d'un Européen , qui
• punira la fille ſur le pere , & qui déchi-
>> rera ſans pitié ma vieilleſſe ? ô ma fille !
«je ne fus jamais que ton ami , fois aufli
>> l'ami de ton pere : ma liberté ſera le
> prix de ton obéiſſance à fir Darnley ;
» obéis , & ne me fais pas rougir de mes
>> fers : ne m'oppoſe pas tes ſermens &
>> les decrets du ciel : par un enchaîne-
>> ment de circonſtances il t'a dégagé des
1
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
>> promeſſes que tu avois contractées avec
>> Abenfar , ou plutôt tu ne lui a jamais
>>rien promis : tu le ſçais ,& fir Darnley
>>le ſçait auſſi , car il s'intéreſſe trop à ton
>> fort , pour ne pas s'informer de ton hif-
>> toire ; ainſi rien ne t'empêche de fuivre
> mes conſeils ; oui , ma fille , épouſe fir
>> Dornley , & fois infidele à ton amant
>> par humanité. Vous l'ordonnez mon
» pere , lui répond cette vertuenſe fille ,
>> je n'examine plus rien & j'obéis . » Certe
obéillance devoit- elle être ſuivie des
larmes les plus ameres ? Occupée de ſes
nouveaux devoirs, lajeune Africaine parcouroit
ſes habitations lorſque la voix la
plus Hatteuſe , la plus touchante retentit à
fes oreilles , c'eſt celle d'Abenfar. Cet
Africain qui n'avoit confenti de vivre
que pour aller joindre Phédima & la rendre
à fa patrie , avoit enfin appris des négocians
européens la route du vaiſſeau qui
Pavoit tranſportée , & il avoit obtenu aux
dépens de la plus grande partiede fa fortune
d'être conduit dans cette même co-
Jonie. Cet amant toujours fidèle prend
Phédima.dans ſes bras & la comble de ſes
careffes. " Ah ! combien j'ai fouffert de
> mes maux &des vôtres ! que j'ai effuyé
de catastrophes ! votre abfence étoit la
NOVEMBRE. 1771 . 8,
>>plus douloureuſe; mais je vous revois ,
> les débris de ma fortune ſont ſuffifans
>> pour rompre vos fers : je les romprai , je
>> vous verrai libre & fortunée.Ne pleurez
>>donc pas, ma Phédima , ne pleurez pas :
>> nos maux font effacés.- C'eſt ſur vous
>> que je pleure . » Cette infortunée aman .
te lui apprend en même tems fes nouveaux
engagemens . Malheureux Abenfar
que vas- tu devenir ! ton amour toujours
conſtant , tes regards , tes palpitations ,
tes ſoupirs enflammés auroient pû rappeler
ton amante à ſes premiers ſermens ;
mais la vertu lui dicte qu'il faut qu'elle
ſe dérobe à toi par la fuite,& elle te fuir.
Dans cet affreux abandon Abenfar cherche
la mort , mais fon coeur généreux
veut du moinsque cette mortqu'elle de.
fire foit utile aux Négres ſes compatriotes
qui gémiſent dans l'eſclavage d'un mat
tre dur & cruel. Il ſe met à leur tête , &
ces malheureux animés par l'ardeur de
leur chef excitent une révolte , portent le
fer&la Hamme dans les habitations de la
colonie&maſſacrent tous les Blancs qu'ils
rencontrent. Dans cette extrêmité la vertueuſe
Phédima oublie tous les dangers
qui la menacent pour ſauver la vie de fon
époux. Elle le fait partir ſecrétement pour
86 MERCURE DE FRANCE.
une habitation éloignée , elle prend ſes
habillemens & ſe préſente aux rebelles .
Abenſar, qui eſt à leur tête , trompé par
ce déguisement & croyant que fir Darnley
a pour ſa propre fûreté immolé Phédima
qu'il ne voit pas , court venger fa
haine & la mort de ſon amante ; le pere
de l'Africaine l'excite à cette vengeance ;
mais dans le même inſtant Phédima jette
ſes déguiſemens , s'élance ſur Abenſar qui
tiroit déjà fon épée , le joint à ſon pere &
paſſe alternativement dans les bras de
l'un & de l'autre . « Vous voiez , leur dit-
» elle , vous embraſſez , vous preſſez con-
>> tre votre ſein cette fille , cette amante
>>>dont vous vouliez venger la mort , &
» qui veut vivre pour vous rendre heu-
>> reux . Phédima , qui avoit toute la
confiance des rebelles , les rappele à des
ſentimens plus humains & à leurs devoirs.
L'article fondamental de la paix
fut le retour de la liberté pour les Négres
à qui il fut permis de ſe diſperſer
dans la colonie , de ſervir en qualité de
domeſtiques ou de manoeuvres , & de
choiſir des maîtres à leur gré. Cette liberté
accordée indiſtinctement à tous les
eſclaves pourroit être avantageuſe aux
colonies. Elles ne ſeroient point diviſées
NOVEMBRE. 17710 87
comme on les voit à préſent en deux clafſes
d'hommes néceſſairement ennemies ;
l'une compoſée de maîtres durs , féroces
&barbares , l'autre d'eſclaves lâches , timides
& toujours portés à ſe délivrer de
leur tyran par le meurtre ou le poifon .
Les charmes de la liberté & l'eſpérance
d'une récompenſe retiendroient ceux - ci
autour de leurs foyers & les attacheroient
àla famille qui les nourrit. Leurs maîtres
ne ſeroient plus obligés de ſe tenir en garde
contre eux & de lailler incultes la plûpart
des terreins éloignés de leurs habirations
, parce qu'il ne feroit pas facile
de prévenir la déſertion& de faire rentrer
tous les foirs le Négre dans ſa cabane
comme on fait rentrer un troupeau de
moutons dans l'étable. Les Négres eſclaves
n'ont aujourd'hui que des mains ;devenus
libres ils auroient de l'intelligence
&des yeux,
Phédima , trouvant dans les devoirs
ſacrés du mariage , qui de jour en jour lui
devenoient plus chers ,de nouvelles forces
pour combattre l'amour d'Abenfar ,
craignoit moins la préſence de cet amant.
Mais la mort de Sir Darnley qui , dans
la retraite , ne put échapper à des Négres
Marons qui battoient les chemins , la rendit
bientôt à ſes premiers engagemens .
38 MERCURE DE FRANCE.
Elle refuſa néanmoins pendant quelque
tems , par reſpect pour la mémoirede fon
époux, de former de nouveaux noeuds
avec celui qu'elle n'avoit point ceſſé d'aimer
du vivant de Sir Darnley . Mais un
jour qu'elle le vit, ſon regard lui parut fi
tendre , Abenfar exprimoit avec tant de
vérité la joie qu'il avoit de revoir fon
amante , les maux qu'il avoit fouffert
pour elle , ſe préſenterent ſi vivement à
l'imagination de Phédima , que cette ſenfible
Africaine fut attendrie , ſubjuguée ,
quoiqu'Abenſar n'eut pas encore parlé.
Elle lui deſtinoit des exhortations&des
conſeils , & ne ſçut que prononcer ces
mots :je vous aime , je vous aimerai tou--
jours. Abenfar , fort de fa foibleſſe , fit
alors aisément confentir cette ame aimante
à l'union ſolemnelle qui devoit
aſſurer leur bonheur. « douceurs de
>> l'hymenée , s'écria Phéđima , devenue
>>l'épouſe d'Abenſar , je vous goûterai
>> toutes les fois que je ferai affligée par
>> la nature ou perſécutée par les hom-
» mes , &je dirai , la vie eſt pourtant un
>> bien ! »
Explication abrégée des coutumes & cérémonies
obfervées chezles Romains, pour
faciliter l'intelligence des anciens auNOVEMBRE.
1771 . 89
teurs ; ouvrage en latin prr M. Nieupoort
, & traduit par M. l'Abbé *** ;
vol. in- 12 . A Paris , chez J. Barbou ,
imprimeur - libraire , rue des Mathurins.
Cet ouvrage de M. Nieupoort , dont la
traduction françoiſe eſt attribuée à l'Abbé
Desfontaines , eſt devenu un livre claffique
pour ceux qui s'adonnent à la lecture
des auteurs anciens ; il eſt également utile
pour les jeunes étudians en droit, puiſque
ſans la connoiſſance des moeurs & des
uſages des Romains , il eſt impoffible
d'entendre pluſieurs lois, pluſieurs titres
même du code & du digefte. Cet abrégé
eſt écrit avec méthode ; & tout ce qui
concerne les lois , les moeurs , les uſages
&les cérémonies qu'on obſervoit à Rome
ſe trouve rangé ſous un certain ordre
qui facilite les recherches & rend la lecture
de cet ouvrage plus profitable.
Le Connoiffeur , comédie de ſociété , en
trois actes & en profe ; par M. le Chevalier
D. G. N., auteur du drame de
Jenni ; in- 8 ° . A Paris , chez Valade ,
libraire , rue St Jacques , vis- à - vis celle
de la Parcheminerie.
Ce drame eſt le conte du Connoisseur
१० MERCURE DE FRANCE.
de M. de Marmontel mis en ſcène. Comme
ceconte eft connu , nous nous diſpenferons
de donner le plan de cette petite
comédie. Le dialogue en eſt vif, facile &
enjoué. C'eſt l'éroffe même du conte que
l'auteur dramatique a taillée à ſa guiſe &
qu'il a employée adroitement.Le dénouement
en eſt d'ailleurs très heureux & préſente
un comique de ſituation fait pour
réuffir fur le théâtre. L'auteur a ſagement
écartéde ſon drame quelques détails bons
pour être lus , mais qui n'auroient pu être
recités fans nuire à l'action . On eſt cependant
fâché qu'il n'ait pas fait uſage de
ce trait imité du Misanthrope , & qui peint
avec tant de naïveté dans le conte le dépit
du Connoiffeur de ſe voir abuſé par de
prétendus beaux eſprits qu'il regardoit
comme ſes amis : Ah les lâches ! s'écrietil
, oui , c'en estfait , je brûle mes livres
&romps tout commerce avec les gens de
lettres .
L'Esprit de la Ligue ou hiſtoire politique
des troubles de France pendant les
XVI. & XVII. fiécles ; par M. Anquetil,
Chanoine Régulier de laCongréga .
tion de France, correſpondant de l'Académie
royale des Infcriptions & belleslettres
, &c. feconde édition , corrigée
NOVEMBRE. 1771. 91
& augmentée ; 3 vol. in- 12 . A Paris ,
chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoiſe .
Une nouvelle édition de cet efprit de la
ligue étoit défirée , elle étoit même néceffaire
pour fatisfaire l'empreſſement du
public pour ce morceau intéreſſant de notre
hiſtoire de France. Aucun règne n'a
peut être fourni tant d'anecdotes , de pièces
fugitives , de mémoires , d'écrits fatyriques
, de choſes ſingulières enfin que
celui d'Henri III. Ce morceau d'hiſtoire
eſt donc très - piquant par lui - même , il
l'eſt encore par le nouveau point de vue
ſous lequel les troubles de la ligue nous
font ici préſentés. L'hiſtorien en s'attachant
plus aux cauſes qu'aux effets , en
réuniſſant dans le même tableau le commencement
, les progrès &la fin des mal--
heurs de la France pendant les xvj & xvij
ſiècles , nous rend ces malheurs plus fenſibles
, plus frappans , & même plus propres
à notre inſtruction. Les faits y font
d'ailleurs expoſés avec beaucoup de fageſſe
& de netteté : ces faits ſerviront à
nous convaincre de plus en plus » qu'il
» n'y a point de maux qui ne foient pré-
>> férables aux guerres civiles ; que l'in-
>> cendie vient ſouvent d'une étincelle ;
92
MERCURE DE FRANCE.
>> que le peuple eſt ordinairement victi-
» me de l'ambition &des autres paffions
>>des grands ; qu'il court toujours moins
>> de riſque en s'attachant à ſes rois ; que
>>le plus grand malheur qui puiſſe arri-
» ver , eſt que les ſujets perdent la con-
>> fiance& l'amour qu'ils doivent aux fou-
>> verains;que toute révolution commence
- » pardes écrits qui , de modérés , devien-
>> nent inſenſiblement audacieux ; par des
>> aſſociations qui , formées ſous des pré-
>> textes plauſibles , & avec apparence de
droit , ſont comme des foyers où les
>> factieux viennent enſuite allumer les
>> flambeaux qui embraſent les royaumes.
L'ouvrage de M. Anquetil ne fait que
nous rappeller ces vérités importantes . La
nation en parut convaincue auſſi-tôt que
l'yvreſſe dont elle s'étoit laiſſé ſurprendre
fut diſſipée. Gui Patin parlant en 1670 des
fureurs de la ligue par comparaiſon avec
cequ'on en penſoit dans le temps , dit que
lemonde étoit bien débété.
Une remarque que l'on peut faire en
lifant ceste hiſtoire , eſt que contre l'ordinaire
de ces criſes d'état , celle de la ligue
n'enrichit & n'illuſtra perſonne . On ne
trouve aucune famille qui doive ſon éclat
ou fon opulence ànosguerresde religion:
pluſieurs au contraire datent leur déca
NOVEMBRE . 1771 . 93
dencede cette époque , parce que leursancêtres
reconnus remuans & brouillons ,
quoique bons catholiques , ont été infenſiblement
éloignés des places , privés de
la faveurdu Prince , & forcés de ſe retirer
dans les campagnes , où leurs deſcendans
oubliés , ont long-temps porté la peine du
fanatiſme de leur pere .
Cette hiſtoire eſt précédée d'obſervations
critiques ſur les ouvrages cités dans
l'eſprit de la ligue. Ces obfervations ſont
danscette nouvelle édition beaucoup plus
amples & plus exactes que dans la premiere
, par les foins qu'a pris l'hiſtorien
de ſe procurer toutes les lumieres qui lui
étoient néceſſaires.
Mélanges de Phyſique & de Médecine , par
M. le Roi , Profefleur en Médecine au
Ludovicée de Montpellier , Membre
de la Société Royale de Londres , Correſpondant
de l'Académie Royale des
Sciences , vol . in 8°. prix 4 liv . 4 fols
broché. A Paris , chez P. G. Cavelier ,
Libraire , rue Saint Jacques , au Lys
d'or.
Ces mêlanges , dans lesquels le ſcavant
médecin de Montpellier a joint des faits
examinés avec une ſorte de ſévérité phi
94
MERCURE DE FRANCE .
lofophique , des réflexions intéreſlantes
fur différentes parties de la médecine &
de la phyſique , contiennentun mémoire
fur l'élevation & la ſuſpenſion de l'eau
dans l'air & fur la roſée ; des obſervations
fur les eaux de Balaruc ; un mémoire fur
l'uſage de ces eaux ; un mémoire fur le
mechaniſme , par lequel l'oeil s'accommode
aux différentes diſtances des objets ;
un ſecond mémoire ſur la viſion confidérée
relativement aux différentes diſtances
des objets ; des mémoires ſur les fièvres
aigues ; des réflexions & obfervations fur
le ſcorbut ; un mémoire fur les eaux fulphureuſes
, contenant le moyen de les
imiter parfaitement, & un précis ſur les
eaux minérales . Pluſieurs de ces mémoires
avoient déjà été publiés dans les volumes
de l'académie royale des ſciences.
Les mémoires ſur les fièvres aigues , ainſi
que le précis fur les eaux minérales , ont
été imprimés féparément. Ce précis étoit
écrit en latin. La traduction qu'en donne
l'auteur lui- même dans ſes mêlanges , fera
, ſans doute , préférée à toutes celles
qui ont pu être faites par des mains étrangères.
Cette traduction françoiſe peut
même être regardée comme une nouvelle
édition de ce précis , par les additions &
NOVEMBRE. 1771 . 95
les corrections que l'auteur y a faites. Le
mémoire ſur l'uſage des eaux de Balaruc ,
les réflexions & les obfervations ſur le
ſcorbut , le ſecond mémoire ſur la viſion ,
le mémoire ſur l'imitation des eaux ful
phureuſes , paroiflent aujourd'hui pour la
première fois. Le titre de ce dernier mémoire
annonce aſſez que les recherches
expérimentales qui en font le ſujet , ne
font pas purement ſpéculatives , & qu'elles
ne tendent pas ſeulement à développer
quelques points de la théorie des eaux
minérales. L'auteur s'y propoſe un plus
grand objet. Il ſe flatte d'avoir trouvé le
moyen de faire des eaux fulphureuſes artificielles
, qui imitent parfaitement les
naturelles , qui en ayent , par conféquent ,
toutes les propriétés , & qui puiffent les
remplacer dans une infinité de cas où la
ſaiſon , la distance des lieux , l'état des
malades , leur peu de fortune , l'impoſſibilité
de tranſporter les eaux ſans qu'elles
perdent beaucoup de leur qualité , ne
permettent pas d'y avoir recours. Ce mé.
moire eſt diviſé en quatre articles . L'auteur
expoſe , dans le premier , le procédé
dont il ſe ſert pour imiter les eaux fulphureuſes.
Le ſecond contient des obfervations
fur ce procédé . Il fait voir , dans
96 MERCURE DE FRANCE.
le troiſième , que les propriétés ſenſibles
& chymiques de cette eau artificielle
font les mêmes que celles des eaux fulphureuſes
naturelles. Enfin il propoſe ,
dans le dernier article , ſes vues ſur la manière
d'exécuter en grand ſon procédé ,
pour l'uſage médecinal , tant intérieur
qu'extérieur. Mais ces eaux artificielles
qu'il ſera facilede ſe procurer chez foi &
commodément , feront-elles d'une reffource
auſſi favorable pour les malades
que le penſe l'habile médecin ? Ce font
peut-être moins les eaux fulphureuſes
que le voyage qu'il faut ordinairement
faire pour les aller prendre , qui contribue
le plus à rétablir la ſanté des malades.
On peut ſe rappeler ici cette ruſe ſalutaire
dont ſe ſervit un habile médecin
pour guérir unde ſes amis , dont l'eſtoimac
étoit abfolument dérangé. Il l'envoya
aux eaux de Spa ; à peine y fut- il arrivé
, qu'il reçut une lettre de fon medecin
, qui lui marquoit qu'après des réflexions
plus mûres , il jugeoit que les
eaux de Spa ne lui convenoient point , &
qu'il falloit aller promptement aux eaux
de Barège. En y arrivant , autre lettre de
fon ami , qui l'avertiſſoit , en vertu d'une
nouvelle confultation faite fur fa maladie
,
NOVEMBRE, 1771 97
die, de ſe rendre , ſans délai , aux eaux
de Saint Amand ; mais le malade écrivit
en chemin à ſon médecin , qu'il n'avoit
pas beſoin d'eau , & qu'il retournoit à
Paris bien guéri ; c'étoit précisément ce
qu'attendoit ſon efculape.
2
Loix & conftitutions de Sa Majeftè le roi
de Sardaigne publiées en 1770. 2 vol.
in 12. A Paris , chez le Jay , Libraire,
rue Saint Jacques.
!
» Le royaume de Sardaigne , a dit le
>> marquis d'Argenfon dans fon livre des
> intérêts de la France avecſes voisins , eft
>> de la proportion qu'il faut pour être
>>>bien gouverné ; auffi le roi Victor l'a-
» voit- il autant bien reglé que leût pû
>> être une republique. De fon temps c'é
>> toit pour ainſi dire un état tiré au cor
>> deau ; on y pourvoyoit à tout ; ilenia
>> redigé toutes les loix dans un ſeul code
>> les finances & l'adminiſtration militaire
>> de même ; tour s'y reſſentoit de la pro-
>> preté que l'on voit dans les petits mé
>>nages . Les grandes monarchies pour ſe
>> relever de l'indolence qu'entraîne leur
grandeur auroient på prendre dest
>>leçons utiles & applicables à chacune
« de leurs provinces. La légiflationde.ca
E
98 MERCURE DE FRANCE.
royaume a encore acquis un nouveaudégré
de perfection ſous un prince juſte ,
éclairé , & qui fait conſiſter toute ſa politique
à donner à ſes ſujets une patrie qu'ils
aiment & foient portés à défendre , parce
qu'ils y trouvent la jouiſſance aſſurée de
leur liberté & de leurs propriétés.
:
Le code eſt diviſé en fix livres : les
conſtitutions relatives à la religion& à fa
police extérieure , font la matiere du premier
livre : l'article qui concerne les juifs
eſt intéreſſant; ils font foumis à des réglemens
ſages dans lesquels les droits facrés
de l'humanité & ceux de la prééminence
du culte dominant ſont également
confervées.
Il eſt queſtion dans le ſecond & le troifiéme
livre des tribunaux , des miniſtres
ſupérieurs& inférieurs chargésde l'admi
niſtration de la juſtice. Il eſt expreffément
défendu dans le préambule de ce code à
tous les magiſtrats & à tous les tribunaux
même ſupérieurs , d'entreprendre d'interpréter
les loix . Le prince ne veut pas
qu'elles foient ſujettes à aucune limitation
, déclaration , extenſion ou modération
qui n'émane du trône; & s'il s'élevoit
quelque doute ſur leur intelligence , les
magiſtrats doivent à ce ſujetadreſſer leurs
NOVEMBRE. 1771 . 99
remontrances au prince pour recevoir ſes
déterminations. En effet s'il étoit permis
au magiſtrat d'interpréter la loi, il deviendroit
dans bien des cas legiſlateur , au lieu
qu'il ne doit être que le dépoſitaire &
l'organe des loix. Une conféquence de
cette défenſe eſt de faire rejetter tous les
commentaires & toutes les explications
des jurifconfultes ſur les loix promulguées
par le ſouverain : l'intérêt même
des citoyens l'exige ; les gloſes & les fubtilités
des commentateurs font les lacets
de la chicane .
Le quatrième livre traite des matières
criminelles , des délits, de la manière de
procéder à leur punition , des priſons,des
peines à infliger & des graces à accorder
ſelon les cas . Le cinquième comprendles
teſtamens , le droit d'aîneffe , les fidéicommis
, les fucceſſions ab inteftat , les
tuteles , les curateles , les donations , les
preſcriptions , les dépôts , les fonctions
des notaires , &c . Le dernier livre eft réſervé
pour les réglemens concernant le
domaine.
Ce code a été imprimé à Turin en italien&
en françois en deux volumes in-
4°. & publié le 16 Avril de l'année dernière.
L'édition françoiſe que nous an-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
nonçons eſt extraite de cette édition ori
ginale. Les noms des auteurs de chaque
loi font placés à la marge , & celles où
l'on n'en trouve point font nouvelles , &
l'ouvrage du Souverain régnant. Ces conftitutions
embraſſent tous les états du Roi
de Sardaigne ; ainſi les ſujets de ce prince
unis par le même amour à leur ſouverain,
le fontencore par les mêmes lois.
La Théorie du Jardinage , par M. l'Abbé
Roger Schabol , ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires par M. D...
vol. in 8º. petit format ; prix , 3 liv .
12 f. A Paris , chez Debure père , li
braire , quai des Auguſtins , à St Paul .
La pratique du Jardinage de l'Abbé
Roger , publiée l'année dernière en deux
volumes , annonçoit cette théorie & la
faifoit defirer. Ce dernier volume auroit
même dû précéder les premiers dans l'ordre
naturel , parce que la pratique deſti.
tuée des lumières de la phyſique & de la
théorie n'est qu'une routine aveugle &
qu'un inſtinct machinal. Ce traité théorique
fixera particulièrement les phyſiciens
, les naturaliſtes & les amateurs de
la culture pat pluſieurs idées heureuſes &
vraiment originales. Ils applaudiront fans
NOVEMBRE. 1771 . 131
doute à cette idée philofophique de l'Abbé
Roger , & dont Bacon avoit jetté les
premières fémences , de confidérer les
plantes comme des animaux végérans ,
qui ont , ainſi que le corps humain, leurs
maladies , & doivent être foumis dans
bien des circonstances aux faignées , aux
amputations , à la diète ou à un régime
reglé.
Onſe convaincra de plus en plus en
lifant ce traité , que tous les jardiniers
par leur état doivent remplir , à l'égard
des végétaux , la double fonction de médecins&
de chirurgiens. Mais il n'eſt pas
poffible qu'ils agiſſent fûrement fans une
connoillance particulière des parties arganiques
des êtres végétans , de leurs qualités
& propriétés , de leur mouvement
&de leur jeu. La plupart des cultivateurs
, par exemple , fuppriment à leurs
melons , concombres & autres plantes
ſemblables , dès qu'ils font un peu formés,
les fleurs mâles improprement appelées
fauffes-fleurs , & les lobes qu'ils
nomment oreilles. Mais les premières ,
qui renferment les poudres féminales ,
font effentielles à la propagation de l'efpèce,
& fécondent l'ambryon du fruit ;
dès qu'elles ont rempli leur miniſtère ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elles tombent d'elles - mêmes. Les lobes
fervent de mamelles à la plantule , pour
l'allaiter dans ſon enfance. L'ignorance de
leurs fonctions eſt cauſe du procédé des
jardiniers à leur égard .
On ne peut donc qu'exhorter les cultivateurs
à ſe procurer cette théorie. Le
rédacteur , pour la rendre plus utile , a
fuppléé à quelques omiffions de l'Abbé
Roger & a rectifié pluſieurs idées de l'ancienne
phyſique que ce théoricien enthou
ſiaſte avoit adoptées & s'étoit efforcé de
faire revivre , quoiqu'elles aient été abandonnées
par tous les bons auteurs tels que
Grew , Malpighi , Hales & MM. Linnæus&
Duhamel .
Difcours : « Combien les lettres , loin
» d'affoiblir les vertus guerrières , for-
>>tifient la valeur & perfectionnent le
>> courage. » Par M. le Chevalier de
Juilly de Thomaſlin , brigadier des
Gardes-du Corps du Roi , pour fa reception
à l'Académie royale des ſciences&
belles- lettres d'Angers.
Il régna autrefois en France un préju
gé barbare qui aviliſſoit tellement le favoir
qu'on le croyoit incompatible avec
P'honneur. Celui qui, par fa naiſſance &
NOVEMBRE. 1771. 103.
par ſon rang étoit fait pour commander
aux autres , les inſtruire & leur donner
l'exemple , ſe piquoit d'être le plus ignorant.
Il n'étoit pas rare de voir un feigneur
obligé de paſler un acte,déclarer ne
ſavoir écrire attendu ſa qualité de gentilhomme.
Pluſieurs de nos Rois , élevés
dans le même préjugé & ne ſachant point
écrire , trempoient la main droite gantée
dans de l'encre & Fappliquoient fur les
papiers d'état par forme de ſignature...
९८
C'eſt ce préjugé que M. Thomaſſin entreprend
de combattre . L'orateur , après
avoir démontré par le raiſonnement que
le vrai courage ne peut exiſter ſans le concours
des ſciences & des moeurs dont il
tire toute fon excellence & tout ſon éclat,
établit encore ſa propoſition par les faits
hiſtoriques , preuves toujours triomphantes
dans ces fortes de queſtions. Ou eſt
le guerrier antagoniſte des lettres qui ofera
ſe comparer à Epaminondas , àXenophon,
au premier des Céſars? Cet illuftre
Romain s'étant fait repréſenter fur leglo.
be du monde avec une épée d'une main
& un livre de l'autre , avoit pris pourdeviſe
: Je leur dois également mon nom &
ma gloire.
L'on objectera peut- être à l'apologiſte
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
des lettres que les muſes qui ne ſemblent
rechercher que le filence du cabinet s'effaroucheroient
du tumulte des camps.
« Mais pourquoi , répond - il , ſeroient-
>> elles déplacées ſur les pas des guerriers,
>> elles dont les concerts enflamment la
>> valeur , & dont les leçons la forment à
>> la victoire ? J'en appele à toi , Fréderic,
>> tôi , qui aux champs de Mars les cou-
>> ronnois de tes propres lauriers , & les
>> plaçois ſur ton chat de triomphe ! leur
>>commerce , en faiſant tes délices , a-
>> til énervé ta vertu ſtoïque , a t-il détruit
>>ta valeur intrépide ? Et n'est - ce donc
>>que pour faire illuſion à tes braves com-
>>battans , que tu leurdis , dans tēs chants
>> immortels , que l'art de la guerre eſt le
>> premier des arts ? »
Le ſtyle noble & élevé de cette apologie&
les ſentimens patriotiques dont elle
eft remplie font également, honneur d
l'eſprit & au coeur de l'eſtimable officier
qui l'a compoſée. Elle a été préſentée au
Roi par l'auteur lui - même comme un
hommage dû à l'auguſte Protecteur des
lettres.
Galerie Françoise , ou Portraits desHomnies
& des Femmes illuſtres qui ont
NOVEMBRE. 1771. τος
paru en France , in-fol. A Paris , chez
Hériſſant fils , rue des Foſſés de M. le
Prince.
Le troiſième cahier de cette galerie qui
vient d'être diftribué eſt d'autant plus intéreſſant
qu'il nous offre les portraits de
perſonnes illuftres qui font encore préfentes
à notre mémoire , &dont nous aimons
à nous tappeller les vertus ou les
talens. Le portrait de M. le Maréchal de
Noailles , mort doyen des Maréchaux de
France à l'âge de 88 ans , eſt le premier
de cette troisième ſuite. Dans la notice
hiſtorique quiaccompagne ce portrait, on
nous remet devant les yeux les actions &
les vertus de ce Maréchal. Un des plus
beaux traits de ſa vie eſt de n'avoir cellé
de mériter la confiance de ſon Prince. 11
commanda en Flandre & en Allemagne
pendant la campagne de 1744. Ce fat à
'Jui que le Roi , malade à Metz, fit mander
par fon Miniftre (M. d'Argenfon)de
ſe ſouvenir que pendant qu'on portoit
Louis XIII. au tombeau , le Prince de
Condé gagnoit la bataille de Rocroi.
Après ce portrait du Maréchal deNoailles
viennent ceux de l'Abbé d'Olivet , de
Carle Vanloo , d'Aftruc & de Rameau.
('
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Le premier eſt mortà l'âge de 85 ans; le
ſecond , à 61 ans ; le troisième , à 82 ans ,
& Rameau à 81 ans . Cette obſervation
n'eſt pas abfolument indifférente ; elle
nous fait voir que le travail & l'étude
n'empêchen: pas que l'on ne puiſſe fournir
une longue carrière .
L'Abbé d'Oliver eſt principalement
connu par ſes traductions d'auteurs Grecs
&Latins ; mais cette connoiffance qu'il
avoit faite de bonne heure avec les auteurs
de l'antiquité ne le porta telle pas
quelquefois à regarder d'un oeil trop indifférent
les productions de ſes contemporains
? Quelqu'un lui demandant un
your ce qu'il penſoit d'une tragédie nouvelle
que le public s'empreſſoit de voir ,
&applaudiſloit avec chaleur : Cela nefait
de mal à perfonne , répondit tranquillement
l'Abbé d'Olivet.
Carle Vanloo , premier peintre du Roi
de France , dût particulièrement cette place
à la nobleſſe de ſes compoſitions ,d
l'élégance & à la facilité de fon deſlin , à
la chaleur & aux graces de fon pinceau ,
au coloris fuave & enchanteur qui diftingue
toutes ſes productions. Lorſqu'il fut
préſenté au Roi en qualité de premier
peintre , feu Mgr le Dauphin demanda
NOVEMBRE. 1771. 107
quel ſujet l'amenoit à la Cour : « C'eſt ,
>> lui répondit M. le Marquis de Mari-
>> gny , pour remercier le Roi de la place
>> de premier peintre . .-" Il l'eſt depuis
>> long- tems , répliqua ce Prince. » Cer
éloge délicat donna un nouveau prix à la
faveur que Vanloo recevoit , & le pénétra
de la plus vive reconnoiſſance .
Jean Aftruc , médecin confultant du
Roi & profeffeur au collége royal , avoit
acquis une érudition immenſe . Son ouvrage
ſur les maladies vénériennes eut un
fort non moins brillant que les inſtitutions
de médecine de Boerhaave; il fut
traduit dans preſque toutes les langues.
Ses mémoires ſur les antiquités & l'hiftoire
naturelle du Languedoc ſont trèseſtimés
. Il a auſſi laiſſé des conjectures
fur les mémoires originaux dont il croyoit
que Moïse a pu ſe ſervir pour la compoſition
de la Genèſe. Une perſonne de
beaucoup d'eſprit , étonnée de la variété
des connoiffances de ce ſavant médecin ,
diſoit , en parlant d'Aſtruc : Cet hommelàfait
tout , même la médecine.
Rameau , que l'on peut regarder comme
le créateur de notre ſymphonie, don
na ſon premier opéra , Hippolite & Aricie,
à l'âge de so ans. C'eſt une particu
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
larité ſans doute affez remarquable qu'un
talent purement d'imagination & d'enthoufiafme
ait attendu pour paroître ,
l'âge où tous les talens ſemblent décliner.
L'Abbé Pellegrin fut en quelque forte le
premier juge du génie du célèbre Rameau.
Ce muſicien deſirant de ſe faire
connoître ſur la ſcène lyrique , & n'ayant
pu obtenir des paroles de M. de la Mothe
, ſe détermina à s'adreſſer à l'Abbé
qui , moyennant un billet de cinquante
piſtoles , lui donna cette tragédie d'Hippolite
& Aricie. Le premier acte de cet
opéra fut répété chez un fermier général
que ſes richeffes mettoient à portée de
favorifer les arts. Le poëte étoit préſent
à cette répétition;frappé desbeautés ſans
nombre de la nouvelle muſique , il confut
embraſſer l'auteur , & déchira le billet,
en s'écriant que ce n'étoit point avec
unmuſicien tel que lui qu'il falloit prendre
des fûrerés. Cet opéra n'eut cependant
pas le ſuccès qu'on pouvoit eſpérer.
On ſe plut à répandre des brochures &
des critiques qui , à défaut de raifons ,
contenoient des plaiſanteries . Je me suis
trompé, diſoit Rameau , en voyant ces
critiques ,j'ai cru que mon goût réuffiroit;
jen'en ai point d'autresje ne ferai plus
NOVEMBRE. 1771. 109
d'opéra. Heureuſement il ne tint point
parole.
Une affection paternelle ne l'aveugloic
pas au point de croire toutes ſes productions
fans défauts. Il écoutoit volontiers
les obſervations des perſonnes éclairées ,
& n'hésita pas ſouvent de retrancher des
morceaux de muſique auxquels il avoit
paru d'abord fort attaché. Il penſoit que
P'eſprit avoit ſa vieilleſle comme le corps .
Il eut la franchiſe d'avouer dans les derniers
tems de ſa vie , qu'il fentoit le ſien
s'affoiblit ; il diſoit alors à quelqu'un ſur
ce qu'on defiroit qu'il ajoutât quelques
nouveautés dans l'opéra de Caſtor : J'ai
plus de goût qu'autrefois , mais je n'aiplus
degénie.
Le Jardin du Palais Royal étoit ſa promenade
ordinaire. Un jour qu'il s'y étoit
rendu, un petit chien , qu'une Dame por .
toit fous ſon bras ne ceſſoit d'aboyer
toutes les fois que Rameau paſſoit à côté
de la Dame. Le muſicien ſe contentad'abord
de témoigner par des ſignes beaucoup
d'impatience: A la fin , s'approchant
de celle qui tenoit le chien : Madame, lui
dit-il , de grace faites taire cet animal , il
a la voix on ne peut pas plus désagréable :
Ce trait peut paroître puéril , mais c'eſt
un traitde caractère .
110 MERCURE DE FRANCE .
Rameau a compoſé des opéra , des pièces
de clavecin , & autres morceaux de
muſique ; il a écrit pluſieurs traités ſur la
théorie de ſon art & ſur le ſyſtême de la
baſſe fondamentale. Il ſeroit affez curieux
de ſavoir pour lequel de ces différens ouvrages
il avoit le plus d'attachement. IL
paroît que c'étoit ſes écrits ſur la théorie
de la muſique qui attiroient toute ſa complaiſance
paternelle. On lui a même entendu
dire qu'il regrettoit le tems qu'il
avoit donné à la compoſition , puiſqu'il
étoit perdu pour la recherche des principes.
de fon art.
Les portraits de cette ſuite ſontgravés
d'un burin très - pur & très - net par les
Sieurs Cathelin , le Vaſſeur , Miger, Halbon
& Benoits .
Bibliographie parisienne , ou Catalogue
d'ouvrages de ſciences ,de littérature
&de tout ce qui concerne les beaux
arts , tels que la muſique , la gravure,
&c. imprimés ou vendus à Paris avec
les jugemens qui en ont été portés dans
les écrits périodiques , enſemble l'énoncé
des édits , arrêts & déclarations
du Roi , &c. Par une ſociété de gens
de lettres. Année 1770 ; vol. in- 8 °. A
NOVEMBRE. 1771. 111
Paris , chez Deſnos , libraire , rue St
Jacques , au Globe .
Cette bibliographie n'eſt pas une ſimple
nomenclature des livres fortis des
pre
preſſes de la capitale comme l'annonçoit
le premier Profpectus de cet ouvrage publié
il y a quelques années. Les gens de
lettres qui ſe font chargé en dernier lieu
de la rédactionde ce catalogue, ont penſé
qu'ils le rendroient plus intéreſſant, plus
utile aux littérateurs & à ceux qui veulent
ſe former une bibliothèque choifie
s'ils joignoient à l'énoncé du livre les jugemens
qu'en ont porté les Journaliſtes ,
avec une citation exacte du Journal . On
peut donc regarder cette bibliographie
comme une eſpèce de table raiſonnée ,
ou ſi l'on veut comme l'écho des Journaux.
Les avantages que l'on en peut retirer
feront encore plus ſenſibles lorſque
les rédacteurs , qui ſe promettent de publier
un volume de ce catalogue tous les
mois , nous auront donné des tables générales
où les livres foient diſtribués par
'ordre alphabétique & par ordre des matières
.
Les deux premiers volumes de cettebibliographie
viennent d'être délivrés aux
foufcripteurs. Chaque volume , compofé
112 MERCURE DE FRANCE.
de douze feuilles , eſt de 3 liv. avec la
ſouſcription qui ne conſiſte qu'à payer un
volume d'avance. Ceux qui ne ſe font
point aſſuré ainſi l'ouvrage , payeront chaque
volume en feuille 4 liv . , & broché
4liv. 4 f.
:
Differtation fur la Figure de la Terre ,
où l'on prouve que d'après les expériences
faites au Perou & au Cercle Polaire ,
cette planète devroit être allongée par les
Pôles. Nouvelle édition, augmentéed'une
lettre de M. de la Condamine , & d'une
replique à cette lettre , dans laquelle on
expoſe pluſieurs faits probatoires de l'opinion
de l'auteur; entre autres un précis
&un réſultatdes ingénieuſes expériences
faites aux Alpes en 1767 & 1768 , pour
trouver le rapport de la peſanteur confdérée
au ſommer & au pied d'une de ces
montagnes ; & dans laquelle , en donnant
la véritable cauſe des réfractions irrégugulières
des Etoiles fixes , on ſe permet
quelques réflexions judicieuſes & critiques
fur la cauſe ſingulière que M. Bouguer
affignoit à ce phénomène ; brochure
in-8 °. A la Haye ; & ſe trouve à Paris ,
chez Deſaint Junior , libraire , ſur le quai
des Augustins . col
NOVEMBRE. 1771. 113
Repertoire des Créanciers & des Débiteurs
, contenant les calculs tout faits des
intérêts à différens deniers , avec les époques
de l'établiſſement des dixièmes ,
vingtièmes & deux fols pour livre d'iceux ;
leur commencement, ſuppreſſion & durée
; leurs retenues , & des règles & des
exemples pour les faire. Brochure in - 12 .
Prix , 12 fols. A Orléans , chez les Frères
Couret de Villeneuve ,libraires ; & à Paris
, chez Valade , libraire , rue St Jacques.
De l'Expreſſion en Muſique.
Etiam quædam nunc artes expoliuntur ,
Nunc etiam augescunt.
: LUCRET. lib. v.
LaMuſique a ſa poëtique qui mérite ſans doute
d'être recherchée. Il est bon de reconnoître toutes
les ſources de nos plaiſirs : on parviendra peutêtre
à les rendre plus abondantes , ou du moins
plus pures en perfectionnant le goût qui n'eſt que
le ſentiment éclairé des beautés des arts.
La carriere eſt trop longue pour que j'oſe me
propoſer de la parcourir toute entiere. Je tenterai
ſeulementd'y faire quelques pas. Je ne veux traiter
ici quede l'expreſſion qu'on attribue à la muſique.
114 MERCURE DE FRANCE.
La muſique eſt une ſucceſſion ou un enſemble
de ſons meſurés dans leur durée ; ſucceſſion dans
la ſimple mélodie , enſemble dans l'harmonie.
Je regarde comme ſynonimes , au moins dans
la queſtion préſente , les termes exprimer &peindre
( qui peut - être le ſont toujours ) & comme
toute peinture eſt une imitation , demander ſi la
muſique a de l'expreſſion & en quoi cette expreffion
confifte , c'eſt demander ſi la muſique imite&
comment.
On peut diftinguer deux fortes d'objets que la
muſique entreprend de peindre& d'exprimer ; les
objets phyſiques , leurs diverſes actions , leurs
mouveirens , leurs effets ; & les paſſions , ou plus
généralement toutes les affections du coeur humain.
Recherchons les moyens qu'elle a pour ces deux
eſpéces d'imitations en commençant par la premiere.
Lamuſique s'exécutant par le même organe que
lalangue parlée & affectant le même ſens, devient
elle-même une langue. Il peut donc être utile de
rechercher d'abord fi les langues expriment &
imitent les objets phyſiques & par quels moyens
elles exécutent cette imitation.
L'imitation des objets phyſiques par l'organe
dela parole paroît avoir guidé les hommes dans
la formation de toutes les langues. Preſque tous
les mots qui fignifient les objets ſenſibles & leurs
diverſes actions les peignent en même- tems , en
imitant ou le bruit qu'ils font entendre , ou le
mouvement qu'ils ont , ou la figure qu'ils affec
tent, ou les effets qu'ils produiſent , &c. Tels font
les noms donnés aux objets qui font du bruit ou
NOVEMBRE. 1771. 115
qui ont du mouvement , au tonnerre , au vent ,
aux fleuves , aux animaux , aux actions de piquer
, de percer , de creuſer , de voler , de gliſſer ,
debrifer , &c. Les termes qui expriment ces idées
font imitatifs dans toutes les langues du monde ,
& cette imitation ſe reconnoît au travers de toutes
les altérations que les langues ont ſubies dans les
progrès des ſociétés,
Cette vérité eſt trop connue pour que nous
foïons obligés de la prouver par des exemples qui
ſe préſentent d'eux-mêmes ; mais ce qu'il eft important
de remarquer ici , c'eſt la force des analogies
& des rapports qui ont conduit à cette imitation.
On peut les croire foibles au premier alpect,
mais on voit qquuee leur influence ſur la formation
des langues a été bien puiflante,puiſqu'elle a guidé
en même tems & dans la même route les homines
de toutes les nations. C'eſt,ſi l'on veur, une reflemblance
bien légere que celledu mot fragor avec le
bruit d'un arbre quiéclate ; des noms du tonnerre,
de la foudre , du vent avec ces divers objets phyſiques;
des mots ακμή , acuere , aiguille , hache, &c.
&généralement de la ſyllabe ac, avec les actions
de percer , de piquer , de couper, &c. des mots
fleuve , flatus , souffle , &c. où l'articulation A
exprime la fluidité, avec l'écoulement d'un fluide ,
&c. mais cette reflemblance , ou fi l'on veut cette
analogie eſt réelle & vraie. Elle rappele l'idéede
l'objet ; elle retrace , au moins en partie , les ſenſations
que ſa préſence a cauſées ; elle fournit
donc aux langues un premier moyen d'imitation
qui tient pour ainſi dire aux mots, même iſolés les
uns des autres , & avant qu'on les reunifle pour en
former la phraſe & le diſcours .
Mais bientôt s'ouvre une autre ſource infini116
MERCURE DE FRANCE .
ment plus abondante , où l'imitation pourra puifer;
c'eſt l'aflemblage , la combinaiſon de ces mêmes
fonsdans la phrafe&dans le difcours. Là ces
premieres analogies foibles , au moins en apparence,
entre les mots & les-choſes ſe trouvant ralſemblées
ſe prêtent mutuellement une force nouvelle.
L'imitation devient plus vraie en nous offrant
plus de traits à la fois. Il eſt certain que
cette partie dephraſe le murmure d'un ruiſſeau qui
rouleſes flots argentés ,&c. forme une imitation
dont la vérité ne peut être méconnue ; la refleinblance
du tableau augmente même en beaucoup
plus grande raiſon que le nombre des traits qu'on
y fait entrer ; comme lorſqueje deſſine un viſage
, fi un ou deux coups de crayon , quoique
vrais, font encore équivoques , trois ou quatre ne
le ſontplus.
Danscette imitation des objets, par la phraſe &
lediſcours , le mouvement eſt déja ſenſible ; le
mouvement dont l'emploi eſt la grande richeſſe
&la grande puiſlance des arts ; mais c'eſt dans la
poësie qu'il commence à produire de grands effets .
Le nombre & la meſure y viennent au ſecours de
l'imitation & lui donnent une toute autre énergie.
Tanarias etiamfauces , alta oftia , ditis ,
Et caligantem nigra formidine lucum , &c.
Chiama gli abitator dell' ombre eterne
Ilraucofuon della tartarea tromba , &c.
Dans lefeinde la mort,ſes noirs enchantemens,&c.
Vade age,nate ; voca Zephiros&labere pennis .
:
NOVEMBRE . 1771. 117
Quand on prétendroit que chaque mot de ces
admirables vers n'imite & ne peint rien en le confidérant
comme ilolé , qui peut le refuſer à fentir
avec quelle vérité leur aflemblage , leur mouyement
, leur mètre peignent& imitent les ſombres
horreurs du royaume de Pluton , le vol rapide &
léger de Mercure & des Zéphirs ? &c .
Maintenant il eſt facile de voir que les moyens
d'imitation qu'a l'organe de la voix pour peindre
les objets phyſiques , leur action, leurs mouve
mens , &c . la musique peut s'en ſervir &les em.
ployer avec bien plus d'avantages pour exécuter
l'imitation à laquelle elle travaille.
Commeles langues , comme la poësie, elle choi
firadans les objets ſenſibles les fons ples actions,
les mouvemens , les effets & en général toutes les
circonstances qui peuvent s'imiter , par les fons &
le mouvement de la voix & des diverſes eſpéces
d'inſtrumens : elle peindra les bruits & les fons ,
par les ſons les plus analogues ; le mouvement,
par les mouvemens; l'élévation d'un objet,par des
fons élevés& fa profondeur,par des ſons graves ;
ladistance, par l'oppoſition de ces deux fortes de
fons; la fuite, par des fons ſoutenus & s'affoiblif.
fant par degrés comme les impreſſions que fait fur
nos fens un objet qui s'éloigne& fuit ; fon approchement,
parune marche contraires la violence
d'un torrent qui entraîne tout ſur ſon paflage ,
par une ſucceſſion rapide de fons fortement
prononcés & liés enſemble qui repréſentent le
mouvement de cerne maſſe d'eau agiflant comme
un corps ſolide ; le nuage flottant qui s'élève, par
unchantpromené fur un fonds d'harmonie égal ;
la mer agitée, par un mouvement rapide de fons
liés comme les flots qui fe fuccédenten ſe pouf
118 MERCURE DE FRANCE.
ſant; le bruit du tonnerre qui roule,par une ſuite
diatonique de fons détachés allant de l'aigu au
grave & du grave à l'aigu ; l'éclair qui brille, par
des traits de chants élevés & légers ; la foudre
qui éclate,par des ſons plus graves& plus frappés,
les uns & les autres fortant tout- à-coup d'une
harmonie pleine& foutenue ; la pluie,par des ſons
détachés & deſcendant de l'aigu au grave à des
intervalles peu diftans &dont le mouvement peindra
ce que les Latins ont appelé Stillicidium d'un
nom aflûrément bien imitatif; le cours paiſible
d'un ruifleau, par la répétition d'une phraſe courte
&diatonique confiée aux inſtrumens les plus doux
&foutenue par une baſſe continue & très fimple; le
fleuvequi roule ſes eaux avec plus de rapidité &
de majeſté,par une imitation a-peu-près ſemblable,
mais avecdes ſons plus graves, des inſtrumens
plus forts , plus pleins & une bafle plus travaillée ;
lelever duſoleil par un gafouillement d'inſtrumens
aigus , ſemblable au chant des oiſeaux ; la fraîcheur
du matin par la légereté des mouvemens &
ladélicateſſe des ſons; par une harmonie ſumple
& facile qu'on ſaiſira ſans effort & qui mettra
l'ame dans cet état de douce émotion que cauſe le
ſpectacle du reveil de la nature; le phénomène de
l'accroiſſement ſucceſſifde la lumiere pourra être
imité par l'accroiflement ſucceſſif de la force de
l'harmonie ; l'éclat du jour par l'éclat des ſons ;
la lenteur majestueuſe du ſoleil par la gravité du
mouvement , & la force de ſes rayons par une
harmonie pleine& forte; fon coucher par des dégradations
& un afforbliflement ſucceſſifdes ſons;
leretour des troupeaux, par des chants imités de
ceux des bergers , qui aient un caractère de douceur
&de fimplicite; le filence de la nuit , par le
jeudes inſtrumens adoucis & en fourdine , par
NOVEMBRE. 1771 . 119
des ſons voilés comme la nature ; l'incertitude &
le tatonnement d'un homme dans les ténèbres par
des ſons coupés & vagues; un combat par des
mouvemens fiers &rapides , par l'emploi de rous
les inſtrumens guerriers , par les changemens
bruſques de modulation , par beaucoup de diflonances
, par des chants chromatiques exprimant
les cris douloureux des bleſlés & des mourans ; la
victoire , par des chants élevés & brillans , par des
voix fortes & mâles , &c.
Jene pouſſerai pas plus loin cette énumération
qui n'eſt que bien incomplette , mais qui peut cependantdonner
quelque idée des reſſources que la
muſique a pour imiter les objets ſenſibles .
On dira que cette prétendue imitation eſt abfolument
arbitraire & l'ouvrage d'une imagination
qui ſe crée à elle-même des fictions agréables
, qui voit des rapports &des reſſemblances
où il n'y en a point. Quelle reſſemblance peut- il
yavoir entre le lever du ſoleil , la fraîcheur du
matin & tous les moyens de la muſique ?
Sansdoute l'imitation que nous attribuons ici
à la muſique ſuppoſe des reſſemblances ou plutôt
des analogies (qui font des reſſemblances plus
foibles & plus éloignées) entre les moyens d'imitation
& l'objet imité . Mais ces analogies ne peuvent
être conteſtées. L'emploi ſeul qu'on en fait
prouve leur réalité. On fait bien que la muſique
ne peut pas être fraîche comme l'air du matin , ni
fuave comme l'odeur que la terre humectée par la
roſée exhale au lever du ſoleil. Mais il faut bien
qu'il y ait quelque choſe de commun entre les
impreſſions que nous fait éprouver un beau lever
du ſoleil & la ſenſation que nous recevons d'un
certain emploi des fons pour qu'on ait imaginé
120 MERCURE DE FRANCE.
depeindre,par la muſique,& le lever du ſoleit & la
fraîcheur du maria.
Cette analogie peut ſe prouver encore par les
métaphores employées dans toutes les langues
pour peindre les phénomènes & les effets de la
muſique.
ex
Qu'est - ceque la métaphore : C'eſt l'uſage d'une
expreffion employée à rendre les impreſſions faites
fur un de nos organes , pour peindre des impre(-
fions appartenantes à un autre organe. Quand on
adit une voix fraîche& brillante , on a emprunté
ces expreſſions des ſens du toucher & de l'oeil ;
car il n'y a de frais rigoureuſement parlant que
ce qu'on touche & de brillant que ce qu'on voir.
Cependant ces expreſſions ſont reçues dans toutes
les langues & ne ſont équivoques dans aucune.
D'où vient cela ? C'eſt qu'il y a une analogie , une
reflemblance , un rapport entre les trois fortes
d'impreſſions reçues par le toucher , d'un corps
frais ; par la vue , d'un objet brillant , & par
louie, de la voix que nous appelons fraiche &
brillante. A quoi tient cette analogie ? Seroit- ce
que dans la partie la plus ſenſible de nous- mêmes
les fibres qui reçoivent ces trois fortes d'impreffions
font voiſines les unes des autres , ſe communiquent
réciproquement leurs ébranlemens, abou
tiffent à un centre commun , & c. On peut s'épuiſer
en conjectures métaphysiques fur ce ſujerdélicat,
ſans trouver rien de ſatisfaiſant ; mais les
faits ne peuvent être niés ; les faits , c'est -à-dire
L'emploi de cette forte de métaphore dans toutes
les langues &la réalité de l'analogie que cet emploi
ſuppoſe.
C'eſt, pour le dire en paſſant (car ce n'eſt peut-
Save pas ici la place de cette réflexion) c'eſt , disi
je ,
NOVEMBRE. 1771. 121
je, cette mêmecorreſpondance dedifférens organes
qui autoriſe la muſique à peindre par les ſons
qui ſemblentn'affecter que l'ouie, des impreſſions
faites fur d'autres ſens. La muſique eſt par-là en
grande partie une langue métaphorique. Pour
peindre les objets , elle s'appuie comme les langues
ſur l'analogie qu'ont entre elles les impref.
ſions faites ſurdes organes différens. :
Lebruit& le mouvement , par exemple , l'un
fenſible à l'oeil , l'autre ſenſible à l'ouie , ſe correfpondent
réciproquement & exiftent enſemble
dans l'objet phyſique. La muſique profite de cette
liaiſon , & fi elle ne peut peindre un objet par les
inflexions de la voix , elle l'imite par le mouve
ment, ou plutôt elle réunit le plus ſouvent ces
deux moyens d'imitation & d'expreſſion qui ſe
prêtentun ſecours mutuel.
L'exemple de ces analogies obfcures qui ontdirigé
les hommes dans la formation du langage
faitdone comprendre comment la muſique peut
ſe ſervir decelles quenous avons indiquées; car ,
pourquoi dans la muſique qui est une langue,les
hommes auroient ils été plus difficiles ? Ne peutonpas
dire que précisément à raiſon de ce que la
mufique eſt, plus que la langue parlée,l'ouvragede
Part , qu'elle est plus un langage de convention ,
elleadû ſe contenterplus aisément des moindres
reflemblances ? Plus foible que là nature, elle a
dû ſe prendre àtous les appuis qu'elle rencontroit
fur la route.
Il faut encore conſidérer la facilité avec la
quelle les petites raiſons décident lorſqu'on n'en
apas de plus fortes .
Voyez un ſentier frayé dans une prairie ; toutes
les ſinuoſités que vous y remarquez peuvent pa-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
roître l'effet du haſard , & cependant il n'y en a
aucune qui n'ait été déterminée par des motifs,
Un petit tertre , une touffe d'herbe qu'on a voulu
éviter machinalement , un objet éloigné vers lequel
on ſe dirigeoit ſans y penſer ont porté les
premiers pas d'un côté plutôt que d'un autre . Cette
premiere trace, ſouvent imperceptible , a été
ſuivie& le ſentier s'eſt formé,,
*
C'eſt ainſi que des rapports éloignés , des analogies
foibles ont dirigé invinciblement les pas de
l'homme dans les efforts qu'il a faits pour peindre
la nature par la muſique comme par la langue.
S'il m'eſt permis de donner encore une explicationplus
métaphysique de ce phénomène , je dirai
qu'il tient à la facilité avec laquelle les idées
&lleessimpreffions ſe lient , tant entre elles qu'avec
les circonstances les plus légères. Un exemple
frappant de cette facilité eſt celui que nous offre
la liaiſon des idées avec les mots , lors même que
les mots n'ont avec les objets des idées aucun de
ces rapports ſur leſquels nous avons dit plus haut
que les langues établiſſoient une ſorte d'imitation.
On voit des chaînes fort longues d'impreſnons
& d'idées attachées par un fil imperceptible
àun petit nombre de ſyllabes & ſe réproduisant
tout-à-coup lorſque ces fyllabes fout prononcées,
Il ſuffit d'avoir entendu un mot au même mo
ment où l'on acquéroit une idée , où l'on éprou
voit une impreffion , pour qu'il s'établiſle entre le
mot & l'idée ou l'impreſſion une liaiſon qui ne
ſerajamais rompue. Le mot de laideur reveillera
tou ours en moi l'idée d'une choſe désagréable ,
parce qu'on aprononcé devant mmoi les fyllabes
qui le forment , en me montrant un objet défa
gréable.
NOVEMBRE. 1771 . 123
Or , cette même facilité avec laquelle les idées
&les impreſſions ſe réveillent fert admirablement,
lamuſique. Elle fait qu'il lui ſuffit de nous faire
entendrequelqu'un des bruits que rend l'objetphyfique
oude nous repréſenter le mouvement , ou en
général quelqu'une des circonstances qui l'accompagnoient
pour réveiller toutes à la fois les impreffions
que la préſence avoit faites ſur nos organes
& fur notre imagination , & nous faire éprouver
tous les effets de l'expreſſion que nous attri
buons àla muſique. On voit qu'il nous feroit facile
d'expliquer ceci par plus d'un exemple , mais nos
lecteurs les ſuppléeront aifément.
Enfin je terminerai ce que j'avois à dire de ces
analogies en failant obſerver que les ouvrages
des bons maîtres en prouveront la réalité à ceux
qui voudront prendre un moyen que j'ai employé
moi-même quelquefois. On n'a qu'à remarquer
dans Pergolefe , Terradellas , Galuppi , Jomelli ,
Hafle , &c . les morceaux où ils ont voulu peindre
un méme objet phyſique; on trouvera que toujours
ou preſque toujours ils ont une marche
ſemblable & quelque choſe de commun, ſoit dans
le mouvement , ſoit dans le rithme , ſoit dans les
intervalles , foit dans le mode. Tous les dal tore
rente che rovina , &c. tous les deſtrier che all' armi
ufato , &c . tous les fiumicel che s'ode a pena,&c.
tous les vo foleando un mar crudele , &c . des différens
auteurs ont des reſſemblances frappantes ,
fans que pour cela ils ſoient copiés les uns des autres.
Or , comment tous les compofiteurs feroientils
entrés dans la même route , ou du moins dans,
des routes ſi voiſines s'ils n'y avoient été conduits
par ces mêmes analogies , ces rapports dont nous
voulons établir la réalité ?
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Paſſons maintenant à l'expreſſion des paſſions &
des affections diverſes du coeur humain, &voyons
quels moyens la muſique a pour les imiter.
Toutes les paſſions &tous les ſentimens du
coeur humain ont leur déclamation naturelle ;
j'entends par la déclamation naturelle 1. Les accens
des grandes paffions lorſqu'elles ſe produiſent
au-dehors par des voix inarticulées ,comme
les cris , les foupirs , les ſanglots , ou qu'elles s'expriment
pardes mots qui ne forment point de difcours
ſuivi tels que les interjections. 2°. Les inflexions
de voix que reçoit le difcours ſuivi employéà
exprimer ces mêmes paſſions ,&les autres
ſentimens du coeur humain.
J'appele cette déclamation naturelle pour la
diftinguer de la déclamation oratoire & théatrale
qui eſt elle -même fondée ſur les accens des
grandes paflions& fur ceux que l'usage de la lan
gue parlée attache aux mots & aux phraſes dans
lediſcours ſuivi. Or , je dis que certe déclamation
naturelle eſt le modèle que copie l'imitation
muſicale.
L'organe de la parole étant un des plus puiſſans
moyensque la nature ait donnés à l'homme pour
exprimer&peindre ſes idées & ſes ſentimens , it
eſt bien naturel que la muſique s'en ſerve & qu'elleempruntedela
fon expreſſion; eile choiſira donc
dans la déclamation naturelle les accens les plus
marqués ; elle les diſpoſera avec plus d'art; elle les
préparera pour augmenter leur effet; elle les rendra
plus ſenſibles en leuroppoſantdes contraſtes
Cundes moyens les plus puiſſans des arts); elle les
ramenera plus ſouvent; elle les prononcera plus
fortement ; elle nous enoccupera plus long-tems;
enun mot , elle produira par leur moyen ces im
NOVEMBRE. 1771. 125
-preffions fortes && profondes que toutes les ames
ſenſiblesont éprouvées& que ceux- là feuls pourront
méconnoître qui ne font pas dignes de les
fentir.
C'eſt ſur-tout dans l'imitation des accens des
grandes paſſions que la muſique triomphera. C'eſt
là qu'on ne pourra lui conteſter la faculté d'exprimerr&
deppeeiindre. Elle deviendra une déclamation
énergique & quelque choſe de mitoyen
entre les fons loutenus de la voix déployée & les
cris tantôt étouffés , tantôt violens des paſſions.
Le compofiteur ſaiſira les cris de la nature comme
le déclamateur , mais il les prononcera avec
bienplus de force. L'acteur intelligent les fortifiera
encore au-delà de ce que le compoſiteur avoit
conçu. Il fera le ſacrifice bien entendu de labeantéde
ſon organe à la vérité de l'expreſſion : la
voix la plus fraîche & la plus brillante prendra
une teinte fombre & douce , & par une magie
que cet art charmant peut ſeul employer , nous
entendrons des gémiſlemens douloureux & tendres
percer&tranſparoître au travers d'un chant
mélodieux.
Il ne faut pas même borner au ſeul organe de
la voix la faculté d'imiter ainſi les accensdes paffions;
les inftrumens ont auffi cette aptitude &
quelques-uns àun très haut degré , fur-tout entre
les mains de l'artiſte ſenſible. Par la même
raiſonune multitude d'inſtrumens quiont chacun
leur voix & un accent qui leur eft propre , employés
tour-a-tour & à propos , combines enfemble&
ſe prêtant un fecours mutuel , pourront exprimerles
ſentimens &les paflions d'une manière
affez vraie pournous les faire reconnoître , & en
même tems allez délicate pour nous laifier le mé-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
*rite & le plaifir de les deviner. La muſique inſtru
mentale toute ſeule ſera au moins une langue a
voyelles à laquelle nous n'aurons plus que les conſonnes
à ajouter , & fi elle accompagne des paroles
chantées , les voyelles ſont miſes.
Cette union de la déclamation naturelle &du
chant ne peut pas s'expliquer par des paroles ; le
compofiteur , l'acteur même ne ſauroient définir
enquoi elle conſiſte. Un ſentiment fûr , mais caché
, les guide , l'un à choiſir des chants qui aient
cette reſſemblance avec les accens des paffions ,
l'autre à les rendre avec ſenſibilité. Mais il eſt
impoffible de leur tracer la route qu'ils doivent
tenir & peut - être même de la reconnoître après
qu'ils y ont paſſé. C'eſt l'art de ces hommes heu-
-reuſement nés finon pour eux- mêmes , au moins
pournous , qui ont une double portion de cette
ſenſibilité qui manque à tant d'êtres mal organi-
-ſés: c'eſt l'art des grands maîtres & des grands
acteurs . *
L
Outre les grands mouvemens des paſſions , la
*muſique exprimera encore par l'imitation de la
déclamation naturelle certains ſentimens du coeur
humain qui ne ſe produiſent pas au - dehors par
des articulation's fi fortes & fi bien déterminées,
relles que la mélancolie , le defir , l'eſpérance ,
-l'amour , la haine , le mépris , l'ironie ,&c.& fon
sexpreffion conſiſtera encore à imiter la déclamation
naturelle que reçoivent dans chaque langue
*C'eſt celui de M. Grétry : c'eſt celui de l'acteur
& de l'actrice inimitables qui nous font verfer
de ſi douces larmes , lorſqu'ils rendent avec
tant de vérité le duo pathétique de Sylvain , dans
lefein d'unpère , &c.
*
1
NOVEMBRE. 1771. 127
les diſcours pat leſquels ces ſentimens ſont exprimés;
elle imitera les accens de voix de la haine,
du mépris , de la tendrefle , comme ceux de la
douleur ,& les inflexions de voix de l'ironie comme
les cris du déſe ſpoir ; elle peindra l'inquiétude
de l'avare , la démarche ſoupçonneuſe & lente ,
l'humeur grondeuſe du vieillard incominode , la
pétulance & les emportemens du jeune homme ,
la naïveté de la jeune fille , les reproches de l'amant
jaloux , la froideur fimulée de l'amante , la
bouderie qui laille percer le ſentiment , les carefles
plus tendres du raccommodement,&c. En un mor
elle ſera comique avec autant de ſuccès &de vérité
que nous l'avons vue tragique , & peut être que ce
nouveau champ ſera plus vaſte & plus fécond pour
elle que celui des grands ſentimens & des grandes
pallions.
En fondant ainſi l'expreſſion des paſſions par la
muſique, ſur l'imitation de la déclamation naturelle,
nous devons réfoudre une objection qui ſe
préſente. Si la déclamation , nous dira- t on , eft
arbitraire , fi telle inflexion de la voix , telle ind
tonation aujourd'hui conſacrées à exprimer un
ſentiment ont pu chez une nation , ou au moins
chez des nations différentes être employées à exprimer
un fentiment contraire ou au moins difparate
, que fera- ce que l'expreſſion de la muſique
fondée toute entiere ſur l'imitation de la déclamation
naturelle & de l'accent de la langue parlée ?
1º. Je dirai qu'en fuppofant la déclamation
arbitraire dans ſon origine , elle est tellement établie&
conſacrée par l'uſage de toutes les langues
&chez toutes les nations que la muſique peut la
prendre pour modèle. Qu'elle ait pu être toute
différente , c'eſt de quoi le compofiteur ne doitpas
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ſe mettre en peine, Lorſqu'il imite les accens de
la langue parlée , ſon expreffion est vraie , puiſqu'elle
a un modèle conſtant auquel on peut la
comparer: elle eft vraie comme nous faiſonstous
les jours de bons raiſonnemens d'après une ſuppoſition.
En accordant pour unmoment que la différencede
ladéclamation d'une même paſſion chez des
nations différentes fut bien plus grande qu'elle ne
l'eſten effet ; dans chacune, la muſique copiant la
déclamation nationale, auroit une expreſſion trèsvraie
puiſqu'elle reveilleroit toutes les idées &
tous les ſentimens qu'expriment & que réveillent
dans chaque pays les mots & les difcours accentués
auxquels font attachés tels ſentimens & telles
idées.
2°. Il eſt faux que la déclamation que nous
avons appellée naturelle foit arbitraire : elle dépend
certainement de cauſes phyſiques dont les
effets ſontdéterminés , au moins juſqu'à un certainpoint.
Les paſſions ſont les mêmes dans tous
leshommes , & pour ſe produire au dehors elles
nepeuvent ſe ſervir que d'organes ſemblables ,
tels que la voix , le geſte , &c. Cet organe luimême
, la paſſion qui s'en ſert le modifiede la mê
me maniere , ou du moins d'une maniere bien
peudifférente dans tous les hommes & chez toutes
les nations.
La modification que prend l'organe étant ellemême
l'ouvrage de la paſſion , ne peut pas ne lui
être pas analogue. Ily a un rapport entre la douleur&
la voix de la douleur , auſſi peu arbitraire
que celui qui ſe trouve entre la menace & legefte
menaçant , entre la fupplication & la polture
fuppliante.
NOVEMBRE. 1771. 129
Sans doute la déclamation chinoiſe , & fans
aller trop loin de nous la déclamation angloiſe ,
ne ſont pas les mêmes que la nôtre ; mais la différence
eſt légere ; ni le Chinois,ni l'Anglois n'ex
priment la douleur ſombre par des cris perçans ;
leur voix ne s'éleve pas pour peindre la triſteſle ,
& leur déclamation n'eſt pas bafle & traînante
pour exprimer les mouvemens de la jore. On
peut obferver la même reſſemblance entre la declamation
employée dans toutes les langues pour
rendre ceux de nos ſentimens qui n'ont pas des
accens auſſi marqués que la douleur ou ledéſeſpoir,
&c. comme la tendreſſe , le mépris , l'ironie.
Enfin la déclamation du même ſentiment eft
par- tout renfermée dans une certaine latitude ,
qu'elle ne palle point , &les accens & les fons &
lesdiverſes combinaiſons des uns & des autres
contenus entreces limites ſont les modèles que
copie l'imitation muſicale.
3º.Mais je vais plus loin,& je dis que l'emploi &
la vérité de ce genre d'expreſſion qui a pour objet
les paſſions& les ſentimens du coeur humain font
fondés , comme l'imitation des objets phyſiques ,
ſur certains rapports & certaines analogies que
telles ou telles combinaiſons des fons&des mou
vemens ont avec les ſentimens que la muſique entreprend
de peindre,
Les analogies que nous avons remarquées plus
haut entre les objets phyſiques &les moyens que
lamuſique emploie peuvent nous aiderà conce
voir celles dont il s'agitici.
Il est bien difficile d'expliquer avec précifion
en quoi elles conſiſtent; mais il ſuffit qu'elles
Coient réelles & qu'on les reconnoifle dans les
effets que la muſique produit. J'en indiquerai ici
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
:
quelques-unes qui nous autoriſeront à en ſuppofer
beaucoup d'autres que nous ne ſommes pas en
état d'indiquer.
Il y a un rapport entre les ſons étouffés & le
ferrement de coeur que les chagrins de l'ame ou le
ſentimentde la crainte nous font éprouver.
Il y a un rapport entre certains mouvemens
dans la muſique & l'agitation intérieure que les
paffions caufent: entre les mouvemens lents & l'abbattement.
Ily a un rapport entre un mouvement modéré
&cependant andante & la ſérénité de l'eſprit :
entre un mouvement vif & la gaîté & par la raifon
contraire , entre la lenteur du chant & la trifteffe.
Il ya un rapport entre la marche d'un chant
qui procéde chromatiquement & le ſentiment de
la douleur même lorſqu'elle eſt muette .
Il y a un rapport entre le mode mineur & la
mélancolie , & entre le mode majeur & la gaîré .
Il yaun rapport entre certains intervalles tels
que la tierce mineure , la fixte mineure en montant
, la quarte & la fauſſe quinte en deſcendant ,
&c. & les ſentimens doux ; & entre les intervalles
de tierce majeure , de quinte , de fixte en majeur
en montant & des ſentimens plus fermes &
plus décidés.
Les ſons qui forment ces mêmes intervalles
étant réunis forment des harmonies qui ont des
rapports , des analogies de même eſpéce , ou du
moins des caractères très différens ſelon la nature
des intervalles , &c .
Je ne puis trop répéter que ces obſervations
font bien incomplétes ; que quelques -unes peu-

NOVEMBRE. 1771. 131
vent manquer de juſteſſe ou demander des reftrictions
& des modifications ; c'eſt aux artiſtes à
les confirnier ou à les combattre ; mais il ſuffit
qu'elles aient un fond de vérité ; or , c'eſt ce que
je ne crois pas qu'on puiſle conteſter. Je ſuis perfuadé
que tous les compoſiteurs ſe laiffent conduire
peut- être ſans s'en appercevoir eux - mêmes
par des rapports de cette eſpèce ; ce qui fuffit pour
établir la vérité de l'obſervation générale , quelque
jugement qu'on puiſſe porter de chacune en
particulier.
Concluons que la muſique peut imiter & peindre
les objets phyſiques &leurs diverſes actions ,
les paffions , & même juſqu'à certains ſentimens
de l'ame qui ſemblent ſe dérober davantage à l'imitation.
Il me reſte àrépondre à une objection générale
qui tend à renverter les principes que je viens
d'expoſer , & qui , réſolue une fois d'une manière
fatisfaiſante , les laiſſera plus ſolidement établis.
L'imitation à laquelle la muſique travaille ,
forſqu'elle entreprend de peindre ou les objets
phyſiques ou les ſentimens du coeur humain , eft
Lansdoute bien imparfaite ; les bruits que rendent
les objets phyſiques, leurs mouvemens & leurs effets,
les cris mêmes des paſſions & les accens de
la langue parlée , toutes ces choſes ſont imitées
par la muſique ſi vaguement , fi légerement qu'on
ne peut pas regarder ſon tableau comme reffemblant.
Le chant d'une voix ou d'un violon , quelque
délicat qu'il foit , ne reſſemble point à celui
d'un roſſignol , ni la muſique la plus bruyante à
une bataille ou à une tempête ou à un torrent. Les
accens mêmes des grandes paſſions , & à plus
Lorte raiſon la déclamation naturelle de tous les
f
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
autres ſentimens ne font pas fidèlement rendus
par les intervalles de la muſique. Les accens de
la langue parlée ne font ni appréciables à l'oreille
du compoſiteur , ni exécutables par la voix chantante
ou par les inftrumens : ils ne ſont foumis
àaucune mefure nià aucun période. La meſure
& le période ne peuvent même ſe concilier en aucuncas
avec l'agitation & le déſordre des pafſions
, ou avec le vague & la liberté des affections
diverſes du coeur humain ; avec tant de différences
de l'original au prétendu tableau,que devient
limitation , l'expreſſion de la musique ?
Cette difficulté n'eſt fondée que fur une faulle
idée qu'on ſe fat de ce que doit être l'imitation
dans les arts , on y demande trop d'exactitude.
On conviendroit plus facilement que la mufiqueexprime
& imite les obrets phyſiques & les
paffions du coeur humain, ſi l'on ſe perfuadoit que
Ton imitation ne doit être ni complette , ni exacte,
ni rigoureuſe ; qu'elle doit même être imparfaite
&différente de la nature par quelque côté , ſous
peine de perdre une partie de ſes droits fur notre
ame&le pouvoir de produire en nous les impreffions
qu'elle veut obtenir.
C'eſt ce que je vais tâcher d'expliquer& j'eſpère
que ce que j'en dirai ſervira non ſeulement àré-
Loudre l'objection propoſée , mais même à décider
beaucoup d'autres queſtions agitées depuis longtems
(ur la théorie des beaux arts .
L'imitation dans tous les arts doit embellir la
pature, c'est-à dire , donner a l'ame plus de plaifir
que la vérité même. Ce n'est pas la vérité,mais
une reflemblance embellie que nous demandons
aux arts ; c'eſt à nous donner mieux que lanature,
que l'ast s'engage en imitant.
1
NOVEMBRE. 1771 . 133
Tous les arts font une efpèce de pacte avec
l'ame & les ſens qu'ils affectent. Ce pacte conſiſte
a demander des licences & à promettre des
plaiſirs qu'ils nedonneroient pas fans ces licences
beureutes.
La poësie demande à parler en vers , en images
&d'un ton plus élevé que la nature.
La peinture demande a élever le ton de la couleur
, à corriger ſes modèles , à donner à fesamitatiors
la noblefle , la grace , l'élégance , la fraî
chour , en un mot des beautés que les objets eux
mêmes n'ont pas Il n'eſt pas , juſqu'à l'art d'écire
, qui ne connoifle & ne ſache employer cette
eſpèce de liberté Il s'écarte quelquefois de l'exactitude&
d. la vérité rigoureule ; il facrifie la précifion
& la juſteſle aux images & à l'harmonic
pour donner de plus grands plaiſirs.
La munque prend des licences pareilles. Ellede
mande à cadencer fa marche , a arrondır ſes périodes,
à foutenir , à fortifier la vois par l'accompa
gnement qui n'est certaine nent pas dans la nature.
Cela fans doute a'tère la vérité de l'imitation ,
mais augmente en mêmetems la beauté& donne
àla copie un charme que la nature a refuſé à l'original.
Homère, le Guide, Pergolète fontéprouverà
Famedes fentimens délicieux que la nature feule
n'auroitjamais fait naître, ils font cependant des
modèles de l'art. L'art conſiſte donc à nous donhermieux
que la nature.
On ne trouve pas dans la nature des airs mefurés
, des chants ſuivis & périodiques , des ac
compagnemens fubordonnés à ces chants; mais
on n'y trouve pas non plus les vers de Virgile ,
134 MERCURE DE, FRANCE.
nì l'Apollon du belvedere ; l'art peut donc altérer
lanatureou du moins la parer pour l'embellir.
Rien ne reffemble tant au chant du roffignol
que les fons de ce petit chalumeau que les enfans
rempliflent d'eau & que leur fouffle fait gazouiller;
quel plaiſir nous fair cette imitation ? ancun , ou
tout au plus celui de la ſurpriſe. Mais qu'on entende
une voix légère & une ſymphonie agréable
qui expriment (moins fidèlement fans doute ) le
chant du même roſſignol , l'oreille & l'ame font
dans le raviflement ; c'eſt que les arts font quelque
choſe de plus que l'imitation exacte de la nature.
Mais pourquoi me contenterois-je de comparer
ici la muſique imitant le chant du roffignol à une
autre imitation , quoique plus vraie que celle de
la muſique ? J'oſerai dire qu'elle l'emporte encore
ſur le modèle même de la nature & qu'on a un
plaifir bien plus grand à entendre fe perde l'uſſignuolo-
il caro amato bene , &c. fur un chant dé
licieux par une voix douce & légère , qu'à entendre
tous les roſſignols d'un bocage. Je fais bien
que ſi une ame ſenſible , amoureuſe ſur - tout ,
écoute le roffignol par une belle nuit ;dans le recueillement
que donne l'entiere ſolitude , dans le
filence de la nature & l'éloignement de toutes les
autres impreſſions , elle pouria éprouver des émotions
plus fortes & plus profondes que celles que
lui donneroit la muſique la plus agréable ; mais
c'eſt qu'alors une foule d'autres ſentimens & de
circonstances ſe réuniront pour produire des effers
qu'on ne pourra plus attribuet au ſeul chant du
roffignol .
Si l'on demande maintenant quels moyens
l'art emploie pour embellir ainſi la nature , en ſe
NOVEMBRE. 1771. 135
relachant de la rigueur &de l'exactitude de l'imitation
; j'en trouve pluſieurs qui méritent d'être
remarqués.
Le premier eſt le choix des traits. Il y a des
momens où la nature toute ſimple a tout le charme
que l'imitation peut avoir : alors ce que peut
faire de mieux celle ci , eſt d'être fidelle ; mais
ces momens ſont rares & courts . Telle mère ou
telleamante ſe plaint naturellement avec des fons
de voix fi tendres que la muſique pourroit être
touchante , en ſe contentant de laifir & de répéter
ſes plaintes. Mais la nature n'eſt pas belle
dans toutes les mères , & lors même qu'elle eft
belle elle ne ſe ſoutient pas ; ſa beauté n'a quelquefois
qu'un inſtant. La véritable Bérénice a dû
laiffer échapper des cris & ſe laiſſer aller à des
mouvemens délagréables à l'oreille & aux yeux.
Lamuſique , en choiſiſſant les expreſſions les plus
belles de la douleur , & en écartant toutes celles
qui pourroient bleſſer les organes , embellira
donc la nature & nous donnera des plaiſirs plus
grands.
Le ſecond moyen que l'art emploie pour nous
procurer plus de plaifir que la nature, en s'écartant
de la vérité de l'unitation , eſt le droit qu'il ſe donne
de préfenter à la fois dans un même objet une
multitude de traits agréables , de beautés éparfes
qui n'ontjamais été raſſemblés. Chacun des traits
de la Vénus de Médicis a exiſté léparé dans la
nature , l'enſemble n'a jamais exiſté. De même un
bel air pathétique est la collection d'une multitude
d'accens échappés à des ames ſenſibles . Le ſculpteur
&le muficien réuniſſent ces traits difpertés & nous
donnent des plaiſirs que la nature & la vérité ne
nous auroient jamais donné.
136 MERCURE DE FRANCE.
3º. Mais le plus grand des plaiſirs que produit
limitation moins rigoureuſe de la vérité eſt celui
de la réflexion ſur l'artifice ingénieux dont on
s'eſt ſervi pour nous féduire ; pla fir confus, mais
très vif fans lequel le plus grand charme de l'imitation
est détruit , & qui difparoît dès que l'imitation
eft prife pour la vérité même & que l'illafion
eſt enti re & complette.
Qu'on le repréſente la Vénus de Médicis peinte
& co orée , & que les couleurs foient fi vraies
que l'illuſion devienne invincible ; cette belle
figure ne fera plus le même plaiſir a voir comme
ouvrage de l'art. Je dis comme ouvrage de l'arı ,
car je ne doute pas qu'on ne retlen ît un plaiſir
très-vif , mais il feroit d'une autre eſpèce dont
nous ne parlons point isi.
Les Capucins de Bologne , vis-à-vis St Michel
in bosco, ont un St François d'un artiſte célèbre
qui eit un trs beau morceau de ſculpture coloné
parfaitement; on croit rencontrer un capucin
&on ne fast pas grand gré à l'artiſte de l'illufion.
Cette ſtatue ne fait pas tant de pla fir a voir qu'un
tableau fans relief , ou une ſtatue à laquelle il
manque le coloris .
Lorſque deux arts , comme la ſculpture & la
peinture, le réuniflent & emploien chacun leurs
moyens pour imiter la nature , cft - à- dire , un
corps folide&des couleurs , pour imiter un corps
folide & coloré le mérite de l'art diminue , parce
qu'il a employé trop de moyens & des moyens
trop puiflans lorſqu'ils font réunis , & on ne voir
plus l'imitation par la raiſon même qu'elle est trop
parfaite.
Il faut que dans la ſtatue , la beauté & la vérité
de l'attitude ,des contours ,des draperies,de toute
NOVEMBRE. 1771. 137
l'expreffion, combattent, pour parler ainſi , la couleur
morte du marbre & de la pierre ; que nous
ſachions gré à l'artiſte de n'avoir pas voulu nous
tromper tout à fait , & d'avoir réuffi cependant à
nous faire illufion juſqu'à un certain point , malgré
la différence qu'il a laiſſe ſubſiſter entre ſon
ouvrage&celui de la nature.
Quand je dis que l'illuſion ne doit pas être entiere
, cela demande une explication ; car il paroît
que lorſque nous avons ſous les yeux un bel
ouvrage de l'art , le moment où nous reflentens
le plus de plaiſir eſt celui où l'illuſion eſt la plus
forte. Mérope ne nous émeut jamais davantage
que lorſque nous croyons voirunemère véritable,
prête à perdre fon fils , &nous ne ſommes jamais
plus touchés des beautés de Zaïre , que lorſque
cette fiction intéreſſante prend ànosyeux tout l'air
dela vérité.
Je crois qu'on peut expliquer cette contradiction
apparente en diftinguant deux tems dans
Timpreffion que font ſur nous les ouvrages des
arts : il faut qu'ily ait un moment où nous ignorions
qu'on nous trompe , & un moment oùnous
ſachions qu'on nous a trompés; un moment où
nous croyons voir la nature , & un autre où nous
appercevons l'art qui fuit& le cache ; mais qui ,
comme la Bergère de Virgile :
Se cupit antè videri.
Ces momens doivent ſe ſuccéder alternativement&
àde petites diſtances ; car , fi après m'avoir
fait voir une imitation que j'aurai priſe pour
une réalité , & m'avoir laiflé dans cette illufion
pendant quelques heures , on m'apprend que ce

138 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt là qu'une imitation , c'eſt m'avertir trop tard
& on m'a trompé trop long-tems C'eſt peut être
à cette alternative foutenue d'illufions &de détrompemens
( Je prie qu'on me pardonne ce mot ,
qui eſt le plusjuſte que je puifle employer) que,
nous ſommes redevables des plus grands plaifirs
que les arts nous procurent; elle met en action
deux des plus grands refforts de l'ame , la fenfibilité
& la fagacité , & ce qu'il y a de plus intéreſfant
à remarquer , elle les comprime alternativement
, d'où réfultent la variété & le contrafte
fources fécondes de nos plaiſirs .
:
&
Et il ne faut pas croire que l'illuſion ainſi interrompue
en foit moins forte & moins vive dans le
moment où elle s'exerce. Je ſuis au contraire
perfuadé que dans ce combat de la vérité contre
elle , elle gagne de nouvelles forces pour ſubjuguer
nos fens & notre imagination, Lorſqu'elle
revient victorieuſe , nous ſommes d'intelligence
avec elle & nous volons au-devant de fon joug.
Nous nous prêtons à toutes les ſuppoſitions , nous
écartons tout ce qui pourroit nous détromper
démentir des erreurs qui nous font chères ; &
quoi de plus facile à l'art que de nous tromper ,
lorſque nous nous faiſons ſes complices ? Notre
ſenſibilité excitée , notre imagination exaltée par
les beautés , les richeffes & certe eſpèce de luxe de
l'art nous diſpoſent à une illuſion qui , quoique
de peu de durée , fait fur nous des impreflions
plus fortes qu'une imitation plus exacte avec laquelle
l'illuſion ſe ſoutiendroit plus long-tems.
Plutarque , au se livre des propos de table, déve
loppe ces mêmes principes d'une manière ſi vraie ,
que je ne puis me refuſer à le citer , & je tranfcrirai
cet endroit de la traduction d'Amyot , quand ce
NOVEMBRE. 1771. 139
ne ſeroit que pour me délaſſer moi-même de de
quej'écris,
Il demande , pourquoi nous oyons & voyons
volontiers ceux qui font les courroucés &fáchés,
mais ceux qui le font au vrai , non. «C'eſt , ditwil
, que nous aimons les choſes ingénieuſes &
>> artificielles ; fi on vient , ajoute- t-il , à préſen-
>> ter àun petit enfant du pain ou un petit chien
>> ou un petit boeuf faits de pâte , vous verrez qu'il
>>s'en viendra courant à ce qui fera figuré. Sem-
>> blablement auſſi ſi on lui offre de l'argent en
>> maſle & une autre quelque petite bête formée
>> d'argent , il prendra beaucoup plutôt cela où il
>> verra qu'il y aura l'eſprit de l'arrifice mêlé par-
>> mi.... Celui qui ſecourrouce véritablement ne
>> montre que des paſſions communes & ordinai-
>> res ; mais à les repréſenter & contrefaire , il y
>> a de la dextérité & de la ſubtilité d'eſprit qui le
>> fait bien faire ; c'eſt pour cela que nous prenons
plaifir à voir l'un & déplaisir à regarder
l'autre . Nous voyons avec ennui & triſteſſe
>> ceux qui meurent ou qui font malades , & au
>>contraire nous prenons plaifir à voir & admi-
>> rons un Philoctete peint en un tableau , & une
>>>Jocaſte de bronze jettée en moule , &c ... és
>> paſſetems de voir & ouir , le plaiſir n'eſt pas
>> ni en la vue , ni en l'ouie , mais en l'entende-
>> dement .... car notre entendement ſe delecte
>> de l'imitation comme d'une choſe qui lui eſt
>> propre , & c. »
J'ai dit que ce principe ( que l'imitation ne doit
pas être entiere & parfaite ) eft commun à tous les
beaux arts , & qu'on peut s'en ſervir utilement
pour décider beaucoup de queſtions agitées depuis
long- tems ſur l'art dramatique , la poëfic ,
140 MERCURE DE FRANCE.
l'éloquence , &c Je me permettrai de l'appliquer
ici à l'art dramatique ſeulement.
On dispute fi les ouvrages dramatiques doivent
être en vers on en proſe; fi la tragédie doit
être écrite en ſtyle qu'on appele naturel & fi la
beauté même des vers de Racine ne nuit pasàla
vraiſemblance ; fi les événen ens doivent être
conduits exactement comme ils arrivent dans la
nature; fi l'on peut s'écarter des trois unités, &c.
fi la déclamation doit être noble & foutenue ou
familière , &c.
Il nous ſemble que ceux qui veulent abſolument
que Céſar & Agamemnon parlent en proſe ,
qu'ils parlentdu même ſtyle qu'un Grecou un Romain
parloit à ſon ami , ou à ſa femme dans fa
maiſon, que ceux qui trouvent qu'Athalie &Clitemneſtre
doivent déclamer comme une bourgeoiſe,
ou fi l'on veut comme une Reine a pu
parler à ſa fille ou à fon mari , dans ſa chambre
à coucher; que tous ceux , en un mot , qui ne reconnoiflentpas
ure vraiſemblance théâtrale tout
à-fait distincte de la vraiſemblance réelle phyfique,
de celle des événemens , s'égarent pour vouloir
que l'imitation (oit trop parfaite & teffe
qu'elleeſt incompatible avec le génie & les richeffesdesbeaux
arts.
Au fond qu'eſt- il beſoin que l'imitation ſoit fi
exacte, ſi l'art lui même ſait nous rendre plus indulgens
fur la vraiſemblance , & fi cette imitation
plus libre , toute imparfaite qu'on la ſuppoſe,
ſe rend elle-même vraifamblable. Or , c'eſt ce qui
arrive en effet. Ces acceflores qu'on regarde comme
nous écartant de la nature , l'harmonie & la
beautédes vers , la noblefle ,( je ne dis pas l'emphaſe)
de la déclamation , en faiſant fur nousdes
NOVEMBRE. 1771. 141
impreſſions vives , nous diſpoſent aflez fortement
àl'illuſion pour rendre inutile une imitation plus
minutieuſe , en même tems qu'ils nous donnent
des plaiſirs que l'imitation exacte ne nous donneroitpas
.
Onajoué long-tems àNaples des comédies ou
l'on copioit exactement la nature; le lieu de la
ſcène n'étoit pas comme nos théâtres une décoration
peinte , mais une ou deux maiſons véritables
, un jardin , une rue. Dans une de ces maifons
dont on voit l'intérieur , un amant & fa
maîtreſſe , un mari & fa femme font en converfation;
un homme eſt malade dans fon lit , tandis
que fa fille àun balcon fait des ſignes à fon Cicisbée;
dix & douze perſonnes , &quelquefois 30
&40 ſont ſur le théâtre à la fois;les unsjouent,
les autres cauſent ; on yvoit tout l'embarras d'un
ménage , des laquais qui vont & viennent, un
maître qui donne les ordres , une perfonne attendue
quiarrive en caroffe avec tous les gens ; on
mange , ou boit , &c. en un mot, ce n'eft point
une repréſentation , mais la choſe même. Je fais
que fur cet expoſé quelques-uns de mes lecteurs,
&peut-êtreplusd'unhomme de lettres , pourront
regretter ce genre de ſpectacle. On pourra m'oppoſer
même la paffion que les Napolitains ont
montré pour cette comédie; mais je dirai toujours
que c'eſt la le ſpectacle d'un peuple encore
dans l'enfance des beaux arts, d'unneennaattiioonnquia
oublié Ménandre & Térence & qui n'a jamais
connu Racine & Molière. Ce font les anciennes
Attellanes, & les ramener parmi nous , ce ſeroit
réduire aux mêts de l'âge d'or des gens accoutumés
à faire bonne chère.
Comment a-t-on pu croire que l'art gagnoit
quelque choſeà ſe confondre ainſi avec la nature
142 MERCURE DE FRANCE.
\
F
&àla copier ſervilement? c'étoit l'anéantir en vou
lant le perfectionner. Si je ne veux voir que ce
qui ſe paſle dans la rue & dans ma maiton , je n'ai
pas beſoin d'aller au théâtre. On me dit que ce
ſpectacle eſt ſi reſſemblant qu'il eſt la choſe même:
mais c'eſt en cela qu'il eſt vicieux ; car ce n'eſt
pas la choſe même que je veux voir , c'eſt ſon
imitation.
Revenons à la muſique dont cette digreſſion ne
nous a pas véritablement éloignés , & concluons
que comme les autres beaux arts elle peut ſe contenter
d'une imitation légère ; que ce ne ſera pas en
elle foibleſle , mais délicateſle d'expreſſion ; que
des analogies foibles feront pour elle des moyens
d'imitation; que ſon imitation n'en ſera pas moins
vraie & que les portraits feront très- reflemblans ,
finon par l'exactitude de chaque trait , au moins
par le nombre des fimilitudes qu'elle aura ſçu rafſembler
, & enfin que l'imitation & l'expreffion
lui appartiennent peut- être à un auſſi haut degré
qu'aux autres arts qui ont ſur nous un ſi grand
empire&qui jettent nos ſens&notre imagination
dans de ſi douces illuſions.
1
Milan , 1759 .
Poftcriptum.
Il y a douze ans que la plus grande partie de
ces réflexions ont été écrites en Italie d'après les
ouvrages des grands maîtres d'un art , alors prefque
inconnu parmi nous. Ce n'eſt que depuis cette
époque que le mélodrame s'eſt naturalité en France.
Des hommes de lettres eſtimables & des muſiciens
agréables & profonds ont commencé certe
révolution . * M. de Marmontel & M. Grétry l'ont
**** Je ne puis m'empêcher de faire mention içi
NOVEMBRE. 1771 . 143
achevée. D'un côté , la régularité du drame , les
graces du ſtyle , le choix des ſujets &des ſituarions
, la coupe adroite & heureuſe des paroles
deſtinées à être miſes en chant dans les opéra de
Sylvain &de Lucile , de Zémire & Azor , de l'autre,
la beauté des chants & en même tems l'unité
&la fimplicité des motifs , la vérité des exprefſions,
le bel emploi des accompagnemens, toutes les
reflources & toutes les richeſles de ia muſique nous
ont ouvert des ſources de plaisir que nous ne con,
noiſſions pas.
Mes réflexions n'enſeigneront done rien àM.
Marmontel & à M. Grétry ; ( c'eſt ainſi que les
théories ſuivent toujours les beaux arts à la trace
&ne les dévancent pas) ; mais elles pourront ſervirà
faire mieux ſentir tout ce qu'on leur doit.
J'adreſle à l'un & à l'autre ces obſervations comme
un foible témoignage de ma réconnoiflance
pour le bienqu'ils m'ont fait , &je m'écrie ;
Inventas qui vitam excoluére per artes
Omnibus his nivea cinganturtempora vittâ.
VIRGIL.
dupetit ouvrage intitulé , Effaifur l'union de la
Poësie & de la Musique , le premier où l'on ait
bien développé les principes & la nature du Mélodrame
, & dont je dirois plus de bien fi les ſuffrages
de l'amitié n'étoient pas ſuſpects .On trouve
auſſi d'excellentes obſervations ſur ce qu'on peut
appeler la Rhétorique de la Muſique dans la troiſième
partie de l'ouvrage intitulé le Spectacledes
beauxArts , par M. Lacombe.
Par M. L. M.
144 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
Il n'y a point de nouveautés dans les
trois Spectacles de Paris, mais on y en
prépare pour le retour de Fontainebleau.
L'Académie Royale de Musique doit
donner Amadis de Gaule , Tragédie de
Quinault, muſique de Lully , avec beaucoup
de changemens & d'additions dans
la muſique des ballets, &dans les morceaux
de ſymphonie.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François repréſenteront
Pierre le Cruel , Tragédie de M. du
Belloy ,&le Bourru bienfaisant ,Comédie
nouvelle de M. Goldoni.
Le jeudi 10 Octobre , M. Ponteuil a
débuté à la Cour à Fontainebleau par le
rôle de Vendôme; il a été reçu à l'eſſai
le même jour.
Mde Verteuil a débuté fur le Théâtre
de Parisle ſamedi 19 Octobre , par le rôle
de Rodogune. Elle a joué depuis les rôles
de
NOVEMBRE. 1771. 145
de
deMarquise dans la Surpriſe de l'Amour ,
de Marianne dans Dupuis & Defronais ,
de Melanide dans la pièce de ce nom ,
Julie dans la Pupille , d'Amenaïde dans
Tancrede. Cette Actrice met de l'intelligence
, de la nobleſſe &de l'eſprit dans
fon jeu, elledébite ſur-toutavec beaucoup
d'aiſance & d'agrément; elle rend avec
ſentiment divers affections du coeur ; &
ſi elle ne l'élève pas juſqu'à l'énergie des
paſſions fortes , elle eſt toujours bien en
Icène . Sa figure , l'habitude des Théâtres
& ſes talens doivent la faire regarder
comme une Actrice utile & agréable
dans les différens rôles de la Comédie
& de la Tragédie qu'elle peut remplir
avec distinction
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens mettront bientôt
ſur leur Théâtre l'Ami de la Maiſon
Comédie nouvelle de M. Marmontel ,
dontla muſique eft de M. Gretry .
1
1
G
146 MERCURE DE FRANCE.
1
Aux Mánes de M. le Duc de Chevreuse.
Tu n'es donc plus , Duc adorable ?
Quoi , j'ai vu ſe couvrir d'une éternelle horreur
Tes yeux , ces yeux ſi doux , l'image de ton coeur ?
Quoi ! la Mort a glacé cette main fecourable ,
Cet appui que jamais n'a laſté le malheur ?
Je n'entendrai donc plus ta voix noble & touchante
,
Organe harmonieux d'une ame bienfaiſante ,
Tel enfin que l'humanité
Pour ouvrir aux mortels ſa bouche conſolante ,
Pour annoncer la paix , l'eût ſans doute emprunté?
Quej'aime à retracer à mesřyeux pleins de larmes
Ces ſouris enchanteurs ſur tes lévres fixés ,
Parqui les malheureux enhardis , careflés ,
Sentoient s'évanouir leurs timides allarmes
Qui , même àton refus, ſçavoient prêter des charmes
Et doubloient tes bienfaits par ton coeur rehauf
fés.
NOVEMBRE. 1771. 147
Grands du monde , dont l'arrogance
Semble nous envier la faveur d'un coup-d'oeil ,
O vous , dont les mépris nous acquittent d'avance
Des dons que nous vend votre orgueil ,
Vous n'avez point de droits à la reconnoiſſance ;
Tigres , l'ame vous hait quand la main vous encenſe:
Entourés de flatteurs à vos côtés admis
Et meſurant un coeur à l'art qu'il met à feindre ,
Vous naiſſez , vous vivez , vous mourez lans
amis ,
Vous faites des ingrats , fans pouvoir vous en
plaindre.
Loin de toi ce portrait affreux ,
Chevreuſe , ame ſublime , ame ſimple & facile ,
Avide en tous les tems du plaifir d'être utile ;
Notre amour volontaire avoit comblé tes voeux.
Tu vécus adoré... Tu dus mourir tranquille,
Suivi de mille coeurs que tu rendois heureux.
Des plus vives couleurs empruntant la magie,
Je pourrois de tes jours embellir le tableau;
Te peindre aux champs de Mars , prodigue de ta
vie,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Erdes Germains vaincus entourer ton tombeau :
Ici Bellone en feu chanteroit ton courage ;
Plus loin , l'auguſte Paix , au tour de tes lauriers
Plaçant ſes branches d'o livi
Vanteroit les douceurs d'un gouvernement ſage:
Je dirois par quel art tu joignis l'avantage
De plaire aux citoyens , d'enflammer les guer
riers;
Mais à l'humanité j'ai voulu rendre hommage :
Cemot dont tu m'offris la plus ſenſible image
Dans l'éloge des grands eſt rarement placé ;
Le ſang rougit toujours leurs funèbres trophées ;
Sous le bruit de leurs faits, leurs moeurs ſont étouf
fées ,
Le héros paroît trop & l'homme eft éclipſé.
Vertus d'an bienfaiteur , d'un tendre époux , d'un
père ,
Demon digne héros formez le caractère ,
Soiez ſon ſeul éloge ; il ſuffit à ſon coeur.
Pardonneàmes accens , ombre queje revère,
La louange la plus fincère
Doit-elle effaroucher ta modeſte candeur ?
Dans ta tombe avec toi ma fortune enfermée
Me laiſſe au moins le droit de t'offrir ces tributs:
NOVEMBRE. 1771. 149
Au ſordide intérêt mes pleurs ne ſont point dûs;
Par le ſentiment ſeul mon ame eſt enflammée ;
Il m'a fait un beſoin de louer tes vertus .
Par M. Lefèvre , fecrétaire de fe
M.le Duc de Chevreuse.
ACADÉMIES.
I.
Besançon.
L'ACADÉMIE de Besançon diſtribuera ,
le 24 Août 1772 , trois prix différens .
Le premier, fondé pour l'éloquence par
feu M. le Duc de Tallard , confiſte enune
médaille d'or de la valeur de 350 liv .
Sujet du diſcours , qui doit être d'environ
une demi-heure de lecture :
Quellea étéfur notrefiècle l'influence de
laPhilofophie?
L'académie , ayant déjà propoſé le même
fujet l'an dernier , a cru devoir réſerver
le prix ; ainſi elle en aura deux de
même genre à donner. Le mérite des difcours
la déterminera à réunir ou à parta
ger les couronnes.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE. /
:
Elle invite les auteurs à conſidérer l'in
fluence de la philoſophie dans toute l'étendue
de la propoſition ſur les ſciences ,
les arts & les lettres , fur les états , les
moeurs , &c. à balancer les avantages &
les inconvéniens de cette influence , à ſaifir
les traits qui caractériſent notre fiécle ,
&lediftinguent des précédens.
Quelques-uns des concurrens avoient
déjà enviſagé le ſujet de cette manière , &
l'ont traité avec méthode ; mais ils n'ont
préſenté que de froides diſſertations ſur
la matière , & l'on demandoit undiſcours
d'éloquence. Ils ſe ſont trop appéſantis
fur les détails, ou ſe ſont enfoncés dans
des diſcuſſions métaphyſiques; d'autres au
contraire n'ont apperçu dans la philofophie
du ſiécle que la partie de la morale,
&ſe ſont livrés à de trop vives déclamations
; d'autres enfin ſe ſont bornés à la
philofophie ſcholaſtique : il eſt facile de
Tentir lesdéfautsde ces différens ouvrages
&de les éviter.
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard, eſt une médaille
d'or de la valeur de 250 liv. , deſtinée à
une diſſertation littéraire . L'académie
propoſe de déterminer les limites des différens
royaumes de Bourgogne.
NOVEMBRE. 1771. 11 I
Le troiſième prix , fondé pour les arts
par la ville de Besançon , eſt une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. , deſtinée à
celui qui indiquera les végétaux qui pourroientfuppléer
en tems de difette à ceux que
l'on emploie communément à la nourriture
deshommes , &qu'elle en devroit être la préparation?
1
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais ſeulement
une deviſe , qui fera répétée dans un billet
cacheté , avec leur nom& leur adreſſe .
Ceux qui ſe feront connoître ſeront exclusdu
concours.
Les ouvrages feront adreſſés , francsde
port , àM. Droz, conſeiller au parlement,
fecrétaire perpétuel de l'académie , avant
le premier Mai 1772 .
L'académie étant informée que les perſonnesqui
ſe livrent à la partie hiſtorique
deſireroient plus de tems pour leurs recherches
, s'eſt déterminée à propoſer dorénavant
le ſujet d'hiſtoire deux ans à l'avance.
Elledemande pour 1773 :
Quels font les coûtumes & uſages des
Germains & des Gaulois quiſeſontperpétués
au Comté de Bourgogne ?
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
11.
Amiens.
L'Académie des ſciences , belles-lettres
& arts d'Amiens célébra , le 25 Aoûr,
la fête de St Louis , dont le panégyrique
fut prononcé par M. l'Abbé Fournier ,
profeſſeur de théologfe au collège de cette
ville.
La ſéance publique fut ouverte par M.
Peryſt , avocat du Roi & maire de la ville
, faiſant les fonctions de directeur. II
rendit à la mémoire de M. le Commandeur
de la Motte d'Orléans , de M. l'Abbé
Clergé & de M. Colignon , académiciens
morts pendant le cours de l'année , le tribur
que leur devoit l'Académie. Il rappela
l'arrêt de fuppreffion du Péage de St
Maurice , qui vient d'être obtenu par la
générosité de M. le Chevalier de la Fer
riere , gouverneur d'Amiens , & par la
furveillance bienfaiſante de M. de Bacquencourt
, intendant de Picardie , tous
deux honoraires de l'Académie .
M. d'Eſmery le jeune , avocat , & Μ.
Leleu , ſecrétaire de la chambre de commerce
, académiciens nouvellement élus ,
NOVEMBRE. 1771. 153
firent leurs difcours de remercíment. Le
premier parlafur le rapport de l'académisien
à l'avocat , & le ſecond , fur la marine
& le commerce des Anciens , comparés
au commerce & à la marine des Modernes.
Ledirecteur leur répondit :
M. Baron , ſecrétaire de l'Académie ,
fit l'Eloge de M. Marteau , académicien ,
morten 1770 .
M. Bizet donna une obſervation , de
laquelle il réſulte que la toile de lin s'électriſe
très fortement fur le corps de
l'homme. Si , pendant que le thermomètre
de Réaumur n'eſt point au-deſſus du
8. ou 9. degré du point de la glace , on
vient à quitter , étant dans un lieu obfcur ,
l'habit qu'on a porté pendant le jour , &
qu'on paſſe vivement la mainſur le bras
uniquement couvert d'une ou de deux
manches de cette toile , on voit auffi -tôt
fortir de toutes les parties que la main a
touchées , une grande quantité d'aigrettes
de feu , qui font ordinairement d'autant
plus fortes & plus lumineuſes qu'il
faitplus froid.
M. Sélis lut une Epitre en vers fur les
Pédans de fociété.
M. Greffet , de l'Académie Françoiſe ,
termina la ſéance par la lecture d'un poë
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
me intitulé , le Gazetin , dans lequel on
retrouve tous les agrémens ingénieux du
Vert vert & toute l'énergie philofophique
de la Chartreuse.
L'Académie , qui avoit propofé pour
ſujet d'un de ſes prix , l'influence des
moeurs des Françoisfur leurfanté, l'a adjugé
à M. Maret , fecrétaire de l'Académie
de Dijon.
Les Eloges de Voiture , envoyés au concours,
n'ayant pointrempli l'objet propoſé,
l'Académie propoſede nouveau le même
ſujet. En redemandant l'Eloge de Voiture ,
elle rappelera à ceuxqui voudrontletraiter,
que l'époque à laquelle a paru cet homme
célèbre , l'influence qu'il a eue ſur ſes contemporains
, fon bel eſprit , fes défauts
mêmes , & fur-tout la comparaiſon de fon
fiécle avec le nôtre , doivent entrer dans
le ſujet comme des dérails néceſſaires qui,
maniés par un homme de goût peuvent
devenir intéreſſans & neufs.
Pour fujet d'un autre prix , l'Académie
demande un poëme , une ode ou un épître
decent vers au moins , &de deux cens au
plus , dont la matière eſt laiffée au choix
des auteurs.
Ils fontpriés d'envoyer leurs ouvrages ,
francs de port , avant le premier Juiller
NOVEMBRE. 1771. 155
1772 , à M. Baron , ſecrétaire perpétuel
de l'Académie , à Amiens.
Le prix de l'Ecole de Botanique a été
donné à M.Sellier , élève en chirurgie de
M. Colignon.
Ecole Vétérinaire.
Le 31 Août 1771 , 6x Elèves de l'Ecole
royale vétérinaire de Paris ſubirent un
interrogatoire fur la connoiſſance raiſonnée
de la beauté du cheval , les proportions
, les conféquences qui réſultent de
leurs omiffions , les directions affignées à
chaque membre , les vices de l'interverſionde
cette même direction , les deſſeins
de la nature dans les différentes articulations
des parties des colonnes qui foutiennent
l'édifice , &c. &c. , furent les points
fur leſquels ils répondirent.
Ces Elèves font les Sieurs Labattût ,
entretenu parMde la Marquiſe du Poulpry;
Verrier, de la Flandre , par M. le
Prince de Bergue StWinnocq; Campion,
de la Normandie , par la Province; Bérgere
, de la Franche-Comté , par M. l'Intendant
de la Province ; L'Efcrière , de la
généralité d'Alençon , par M. l'Intendant
de ladite généralité ; Thiboulot , de la
1
Gvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Franche-Comté , par M. le Cardinal de
Choiſeul.
Les trois premiers furentjugés dignes
du prix: le fort le donna au St Verriez.
Le Sr l'Efcrière eut le premier acceffit ,
& le St Bergere , le ſecond.
Sept Elèves de l'Ecole royale vétérinaire
de Paris démontrerent, dans un
concours qui eut lieu le 8 Octobre 1771 ,
les différentes fubftances qui compoſent
les médicamens internes , leurs effets , les
cas où ils doivent être indiqués ou contreindiqués
, &c . &c. & à mesure qu'ils parloientde
chacune d'elles , leur attention à
lestirer des cafes où elles avoient été placées
, prouva qu'elles leur étoient parfai
tement connues. 1
CesElèves fontles Sieurs Drigon, maréchal
des logis au régiment du Colonel.
Général Dragons ; Gauvilliers , maréchal
des-logis au régiment du Meſtre-de Camp
Général Cavalerie ; Doublet , aux frais du
Roi ; Villaut , carabinier du régiment
Royal ; Danin , cavalier du régiment de
Noailles; Hugé, carabinier du régiment
du Roi ; Dorezy, carabinier. 1
Les fix premiers méritèrent le prix, que
le fort'adjugea au Sr Huge; quant au ſep
!
NOVEMBRE. 1771. 157
tième il eut le premier acceffit , & n'en
fut pas moins applaudi .
Le ſamedi , 5 Octobre 1771 , dix- huit
Elèves de l'Ecole royale vétérinaire de
Lyon furent entendus avec fatisfaction
dansun concours , dont l'objet embraffoit
l'examen& la démonstration des par
ties extérieures ducorps du cheval.
Ces Elèves font les Sieurs Dietrich ,
entretenu par la ville d'Haguenau ; Coche,
de la Savoye , à ſes frais ; Lefèvre , dragon
de Jarnac ; Hipolite & Arnaud , par M.
l'Intendant de Lyon : Larmande par Mo
l'Intendant du Languedoc; Noyés, par le
diocèſedeMirepoix ; Bonnel , par le diocèſe
d'Alby ; Thorel , par le diocèfe de
Lodève ; Chaffevent , par M. l'Intendant
de la Généralité de Tours ; Guérin &Mathéron
, par les Ecats de Breffe; Burdel ,
par M. l'Intendant de Lyon ; Salmon , par
Mgle Prince Charles de Lorraine; Berbier,
par Mgr l'Evêque & Prince de Bafle;
Paret, par M. atendant du Dauphiné ;
Petitvienet , par M. l'Intendant de la
Franche Comté; Peigné , par M. l'Intendant
d'Orleans.
Les onze premiers furent également
jugés dignes d'obtenir le prix; le fort favoriſa
le St Chaffevent.
18 MERCURE DE FRANCE.
Les Steurs Salmon , Parel , Petitvienet
&Peigné eurent l'acceffit ; & quant aux
trois autres , ils méritèrent de juſtes applaudiſſemens.
Mardi , 15 Octobre 1771 , des principesſur
la connoiſſance extérieure des partiesdu
corps du cheval furent l'objet d'un
concours à l'Ecole royale vétérinaire de
Paris , où l'on entendit avec d'autant plus
de fatisfaction les Elèves qui ſe préſentèrent
que chacun d'eux fut jugé digne du
prix.
Ces Elèves font les Sieurs Prevot , de
la ville de Paris , entretenu par ſon père ;
Lombart , de la Champagne , par M. Domangeville
, maréchal de camp ; Delpéche,
cavalier du régiment de Berri ; Amiethre
, de la Suiſſe , à ſes frais; Orm , par
l'Infant Duc de Parme ; Barret , du Berri,
par M. l'Intendant.
Le Sieur Orm ſe contenta de l'honneur
d'avoir mérité les ſuffrages publics.
Les autres tirèrent au fort qui couronna
le Sr Delpêche.
NOVEMBRE. و 1771: 15
ARTS.
GRAVURE.
I.
La Pêche à la ligne & le Retour de la Pêche
, deux eſtampes en pendant d'environ
23 pouces de large ſur 19 de haut,
gravées d'après les tableaux originaux
de M. Vernet , peintre du Roi; par P.
Benazech. Prix , 6 liv. chaque eſtampe
. A Paris , chez Lacombe , libraire ,
rue Chriftine .
Dans le premier payſage , des pêcheurs
jetent leur filet au bord d'une rivière dont
les eaux font agitées par la chûte d'une
caſcade. Un château à moitié ruiné , placé
au haut d'un rocher couvert d'arbres&
arbuſtes , annoncent que celui qui paroît
folitaire a été habité ,& cette penfée jette
le ſpectateur dans une douce mélancolie
qui ſemble être l'expreſſion générale de
ceſite.
Le ſecond , d'une expreffion très gaie,
offre des eaux tranquilles , des points de
60 MERCURE DE FRANCE:
vues ornés des plus agréables fabriques
différentes ſcènes de voyageurs , de pêcheurs&
de villageois.
Ces payſages feront recherchés des
amateurs d'une nature riche & variée &
de tous ceux qui ont applaudi aux productions
vraies , pittoreſques & fublimes
de M. Vernet. L'artiſte M. Benazech s'eſt
efforcé fur tout à faire paſſer ſur le cuivre
labelle harmonie des tableaux qu'il copioit.
Il a varié habilement fon burin pour
rendre le caractère propre des objets. Son
feuillé a beaucoup de légereté , ſes ciels
&fes eaux ont le brillant &l'éclat qui les
diftingue. Lesfigures qui ornent ces come
poſitions plairont principalement par les
graces du deſſin & l'eſprit avec lequel
leurs différens mouvemens font exprimés.
Les talens de cet habile graveur de
payſages font déjà bien connus des amateurs
par les roches & la nappe d'eau deux
fuperbes payſages qu'il a gravés d'après
Dictrici & qui ſe trouvent à la même
Padreffe.
La ſuite des eſtampes qui nous rappellent
les principales actions de St Grégoire
le Grand &gravées par les meilleurs artistes
d'après les tableaux du célèbreCarle ,
Vanloo, continue de ſe diſtribuer chez le
NOVEMBRE. 1771. 161
même libraire , ainſi que le Roi de la Féve,
ſujet plaiſant gravé par M. Poletnich d'après
Jordans & d'une compoſition différente
de celle que Paul Pontius a gravée
d'après le même artiſte.
I I.
Portrait de François de Salignac de la
Motte - Fénelon , gravé par P. Savart
d'après le tableau de J. Vivien. Prix ,
3 liv. A Paris , chez l'auteur , barrière.
de Fontarabie & aux adreſſes ordinaires
degravure.
Ce portrait intéreſſant,&que l'on peut
regardercomme une miniature, fera ſuite
àceuxdes hommes illuftres que MM. Ficquet
& Savart ont publiés dans le même
format. La tête du Prélat , gravée en demi
teinte avec une préciſion &une légereté
ſurprenante d'outil , plaira & par la
douceur du caractère &par la netteté &
le fini précieux de la gravure. Des attributs
rélatifs accompagnent ce portrait &
déſignent particulièrement l'illuſtre auteurduTélémaque.
162 MERCURE DE FRANCE.
III.
Portrait de M. Jean - Jacques Rousseau ,
gravé par F. Ficquet d'après le tableau
de M. de la Tour , peintre du Roi ;
prix , 3 liv. A Paris , aux adreſſes ordinaires
de gravure.
Ce portrait eſt renfermé dans un ovale
orné d'attributs allégoriques. Un livre
placé au bas du portrait & éclairé par une
lampe , préſente cette maxime que M..
Rouſſeau a adopté pour deviſe : Vitam
impendere vero. On retrouve dans ce portrait
le burin pur , fini &précieux de M.
Ficquet. Il eſt du même format que celui
de la Fontaine , gravé par le même arziſte.
I V.
Portraitde M. Jean- Etienne Parent, curé
de St Nicolas des Champs , gravé par G.
R. le Villain d'après le tableau de M.
Veſtié. A Paris , chez l'auteur , rue &
montagne Ste Geneviève , maiſon de
l'Ave Maria.
Le Paſteur eſt repréſenté en ſurplis &
revêtu de l'étole . On lit au bas de l'eſtamNOVEMBRE.
1771. 163
:
pe qui a environ 13 pouces de haut fur 9
de large , ce paffage tiré de l'épître aux
Corynthiens : Omnibus omniafactus.
V.
Suite de Planches gravées d'après nature ,
&tirées des meilleurs ouvrages de botanique
, pour ſervir d'intelligence à
un traité complet qui eſt actuellement
fous preſſe , & qui a pour titre : Hifzoire
univerſelle & raisonnée des Végétaux
, connus ſous tous les différens
aſpects poſſibles : ou Dictionnaire de
phyſique , naturel & économique de
toutes les plantes qui ornent la ſurface
du Globe , par M. Buchoz , médecin
botaniſte du feu Roi de Pologne. Centurie
I. A Paris , chez Lacombe , libraire',
rue Chriſtine .
Ces planches font de format in -folio,
&gravées avec ſoin. On les publie avant
l'hiſtoire intéreſſante , dont le prospectus
paroîtra inceflamment , parce qu'étant
la partie de l'ouvrage la plus longue ,
la plus dispendieuſe & la plus difficile
à exécuter elles auroient pu , fans
cette précaution , occaſionner du retard
,
164 MERCURE DE FRANCE.
dans une entrepriſe de la nature de celleci.
On diſtribuera régulièrement , à commencer
dupremier Octobre préſent mois,
tous les quinze jours dix planches du
même format que celles que nous venons
d'annoncer. Les premières planches feront
-précisément les mêmes que celles qui ſe
trouvent dans l'Herbier d'Amboine , rédigé
par Rumphe , & mis au jour par M.
Burman , l'auteur ayant fait l'acquifition
de ces planches ; mais on y joindra d'autres
planches neuves gravées avec ſoin ,
&les plantes y feront déignées par les
noms triviaux de Linnæus .
Les connoiffances ſupérieures du médecin
Lorrain , les ſoins qu'il ſe donne
pour répondre aux deſirs de ſes ſoufcripteurs,
lui ont mérité la confiance & l'eftime
du public , &doivent bien faire augurer
de cette nouvelle entrepriſe trèspropre
àfavorifer les progrès de ceux qui
s'adonnent à l'étude de l'Hiſtoire Naturelle
,&de la Botanique principalement.
Le prix de chaque décade eſt de 3 liv.
On peut s'adreſſer pour ſe les procurer ,
à l'auteur , rue de Touraine , près celle
des Cordeliers , ou au libraire ci-deſſus
indiqué,
C
هي
A
je
P
08
NOVEMBRE. 1771. 165
V I.
Scène de l'acte I de la Partie de Chaſſe de
Henri IV, gravée par Mile H .... A
Paris , chez Ponce , Graveur , rue d'Enfer
, chez un Marchand de Tabac, visà-
vis la rue Saint Thomas , format
in- º.
On a choiſi le moment ſi intéreſſant
où Henri IV dit à Sully , qui lui embraſſe
les genoux : Relevez vous .... mais relevez-
vous donc , Rofny ! ils vont croire que
je vous pardonne, Cette gravure eſt traitée
avec ſoin , & le ſujet rappelle un des
plus beaux traits de la ſenſibilité d'un
grandRoi,
GÉOGRAPHIE.
I.
Le fieur Ogée , Ingénieur des Ponts
&Chauffées , & Ingénieur Géographe de
la Province de Bretagne , a eu l'honneur
de préſenter au Roi une carte en quatre
feuilles de toute la Province de Bretagne.
Cette carte fera débitée à Rennes , Nany
166 MERCURE DE FRANCE .
tes , St Malo , Breſt , l'Orient , & à Paris
chez Boulanger père , Marchand Papetier
, rue Saint Sevetin ; Boulanger fils ,
Marchand Papetier , rue des Noyers ; &
chez Quillau , Graveur , Marchand d'Eftampes
pour Thèſes , rue Saint Jean de
Beauvais , à côté des Ecoles de Droit.
Le prix de cette grande carte eſt de 12
livres .
La même , réduite en une feuille , 3
liv. mais il faut obſerver qu'elle ne ſe
débitera point ſans la grande.
I I.
Première & deuxième feuilles de la généralité
de Paris , où ſe trouvent les villes
de Fontainebleau , Provins , Meaux , Château-
Thiery , Villers- Cotterets , Senlis ,
&c.
Ces deux feuilles collées avec les deux
premières de la carte topographique de la
province de Normandie donnent un environ
de Paris de cinquante lieues de diamètre
du levant au couchant. Le prix eſt
d'une livre la feuille lavée & ornée ; fans
ornemens , 15 ſols; collés ſur toile pour
mettre dans la poche , 6 liv. A Paris, chez
Denis & la veuve Petour , rue St Jacques,
NOVEMBRE. 1771. 167
vis-à-vis le collége de Louis-le-Grand , à
côté d'un libraire , au fond de la cour , au
premier.
MUSIQUE.
L'ACCUEIL favorable que l'on a faitaux
pièces d'orgues que le St Lafceux , organiſte
des Mathurins , & en ſurvivance de
St Etienne du Mont , a données au public
dans le cours de l'année , l'engage à conti
nuer cet ouvrage ; ily a été déterminé par
les conſeils de perſonnes en état d'en juger.
Le Sr Laſceux , pour rendre ſon Journal
encore plus utile , au lieu de donner
huittons de Magnificat , & quatreMeffes,
comme en l'année 1771 , donnera le premier
mois un Magnificat & le ſecondune
Meffe , & ainſi de ſuite , ce qui formera ,
pour l'année 1772 , un recueil de ſix Magnificat
& fix Meffes. Quoique ce nouveau
plan occaſionne plus de dépenſe , le Sr
Leſceux ne changera rien au prix de la
ſouſcription , elle ſera toujours de 24liv.
pour Paris , &de 36 liv. pour la province
franc de port ; on payera l'année entiere
en ſouſcrivant : ceux qui voudront avoir
168 MERCURE DE FRANCE.
les pièces ſéparément payeront chaque
Magnificat 2 liv . 8 fols , & chaqueMeffe
3 liv.
On ſouſcrira en tout tems à Paris , chez
l'auteur , rue St Victor , au- deffus du Séminaire
de St Nicolas du Chardonnet , &
aux adreſſes ordinaires de muſique. Ces
cahiers paroîtront exactement le premier
jour de chaque mois. Tout l'ouvrage fera
gravé de même format , par M. Niquet ,
graveur , place Maubert , près la rue des
Lavandieres , où l'on trouvera auſſi cer
ouvrage.
Le Sr Lafceux , ſur les demandes qui
lui ont été faites , donnera pour les derniers
mois de l'année 1771 des Noëls , au
lieu de piéces d'orgues; il donnera auſſi
unCarrillon dans le mois d'Octobre pour
les Vépres du jour de la Touſſaint.
Ilprie les personnes qui lui écrirontpour
fonJournal de pièces d'orgues , d'affranchir
leurs lettres .
Premier Recueilpériodique de l'Abonne
ment d'Ariettes , d'Opéra comiques & autres
, arrangés en converſations variées
pour deux violons , par M.Cardon , ordinaire
de la muſique du Roi; gravés
par
NOVEMBRE 1771. 169.
par le Sr Pariſon. Mois d'Octobre 1771 ;
prix , 3 liv . Il en paroîtra un dans les premiers
jours de chaque mois. Les perfón
nes qui deſireront s'abonner pour cet ouvrage
, ne payeront que 24liv. pour toute
l'année , moitié en recevant le premier
Recueil , & l'autre moitié au ſeptième.
On pourra s'abonner à Versailles , chez
l'auteur ; & à Paris , chez Couſineau , rue
des Poulies , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
Méthode ou abrégé des Règles d'accompagnementde
Clavecin , & Recueild'Airs
avec accompagnement d'un nouveau genre;
dédiés à Madame la Comteſſe de Roftaing
, par Mde Gougelot , OEuvre III ;
prix , 9 liv . Le Recueil d'Airs peut ſe vendre
ſéparément 3 liv . A Paris , chez Coufineau
, luthier & marchand de muſique ,
rue des Poulies , vis - à-vis la colonnade du
Louvre , & aux adreſſes ordinaires.
Recueil d'Airs pour le Clavecin , avec
accompagnement d'un nouveau genre ;
dédié à Madame la Comteſſe de Roſtaing,
par Mde Gougelet , OEuvre III ; prix ,
3 liv. A Paris , aux adreſſes ci- deſſus.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le ſieur Bauerſchmitt a fait un accompagnement
de violon & de baſſon pour
Ion premier livre de fonates de harpe , à
la follicitation de beaucoup de perfonnes;
les parties ſe vendent enſemble ou
ſeparément. L'oeuvre complet ſera de 9
liv.& les parties ſéparées de violon &
de baſſon 3 liv. à Paris , chez Coufineau ,
Luthier & Marchand de Muſique , rue
des Poulies ; & aux adreſſes ordinaires
de Muſique.
Deux Concerto , violon principal , premier
& fecond deſſus , alto & baffe ,
Aûtes ou hautbois , & deux cors. Dédiés
à S. A. S. Mde la Duchefle de
Bourbon; compoſés par M. Paifible ,
oeuvre premier , prix 71. 4 f. A Paris ,
chez l'Auteur , rue de Richelieu , aux
petites écuries de feu Mde la Duchefſe
d'Orléans ; & chez le St Bailleux ,
Marchand de Muſique ordinaire de la
chambre & menus plaiſirs duRoi , rue
St Honoré , à la Règle d'or.
t Ces Concerts ont été exécutés avec le
plus grand fuccès au Concert ſpirituel &
au Colifée , & méritent la faveur du Pu-
:
NOVEMBRE. 1771. 171
blic. M. Paiſible , qui joue du violon , a
une exécution brillante : nous ne doutons
pas que ſa compoſition ne fatſe le même
plaifir aux Amateurs de la Muſique.
Education fingulière d'un Moineau.
QUOIQUE l'homme,dit l'illuftreM. de Buffon,
ait moins d'influence ſur les oiſeaux que ſur les
quadrupèdes , parce que leur nature eſt plus éloignée
& qu'ils font moins fufceptibles de ſentimens
d'attachement & d'obéiſlance , on ne peut
douter cependant qu'il ne puiſſe les apprivoiſer &
leur faire contracter une certaine affection pour
lui: s'il falloit conſtater le fait par l'érudition ; les
Oyes gardiens du Capitole , les Pigeons meflagers
de la ville deTyr , le beau Moineau de Lesbie ,
fans oublier le Perroquet de Corrne , viendroient
ànotre ſecours. Un fait beaucoup moins brillant,
mais plus intéreſlant par ſes différentes circonftances
, fera peut- être plaiſir au lecteur & intéreſſera
le philoſophe.
Il y a quatre années environ qu'un foldat invalide
du nombre de ceux qui ne peuvent ſe promener
que ſur une eſpèce de cariole d'une méchanique
fort ſimple , ayant eu par hafard un franc
Moineau qui ſortoit du nid ; après avoir captivé
la docilité de ſon jeune élève par une nourriture
abondante & par des carefles fans nombre,ſe réſolut
enfin de lui rendre ce bien ſi précieux , la liberté;
il lui avoit toutefois attaché un grelot au
Hij
-172 MERCURE DE FRANCE.
col comine par pur amusement , l'oiſeau ne ſe fit
pas prier , & foit beſoin , foit habitude , ſoit encore
l'effroi que ſon grelot cauſoit à ſes ſemblables,
il revint le ſoir ſe percher ſur l'épaule de
fon éducateur & rentra avec lui dans les infirmeries
pour aller ſe gîter dans ſa cage , ſuivant ſa
coutume. Depuis cette époque , il n'a ceflé de ſortir
&de rentrer avec des circonstances frappantes .
Cet invalide eſt ſouvent accablé de douleurs cruelles
, alors l'oiſeau ne fort pas & ne quitte plus le
lit de ſon maître que lorſque ce dernier eſt en
état d'aller prendre l'air ; il eſt vraiment pendant
tout ce tems , le garde - malade le plus officieux
& le plus compatiſlant ; il exprime ſes plaintes
par un cri tout particulier , il ne ſçait de quèl côté
careſſer ſon maître pour l'appaiſer , & fitôt qu'il
eſt aſſoupi , il voltige ſur le devant du lit & s'y
tient comme pour avertir de ne pas troubler le
ſommeilde fon malade; il ſemble même que les
différens ſoins l'occupent au point d'oublier ſa
propre ſubſiſtance. Quelque careſſes que lui fafſent
les autres invalides , quoiqu'il ſoit accoutumé
àles diftinguer par-tout ,même au loin , comme à
Ifly& à Vaugirard par leurs habits bleus , jamais
il ne fe laitle prendre , mais auſſi jamais il ne ſe
trompe & reconnoît toujours ſon maître. Quand
il ſe trouve en campagne par le mauvais tems,ou
que le froid le chaſſe , il ne peut rentrer avec la
même facilité , parce que la porte de l'infirmerie
eſt fermée; que fait-il? il guète le premier habit
bleu qui revient , ſe met ſur ſon épaule & rentre
avec lui; il emploie ſouvent le même expédient
pour fortir. Dans les jours d'été , s'il eſt pourſuivi
par quelqu'autres oiſeaux , ce qui lui arrive
aflez ſouvent , le bonnet de ſon maître eſt ſon re-
.1
NOVEMBRE. 1771. 173
fuge , & l'on diroit qu'il brave dans ce retranchement
toutes les infultes; ce n'eſt cependant pas
qu'il manque de courage , il s'en faut ; le bruit de
fon grelot lui attire juſqu'à fix ennemis à la fois,
& il n'a recours à la fuite qu'après avoir tiré parti
de toutes ſes forces , & fur- tout du bruit qu'il
fait avec ſon grelot auquel il eſt tellement habitué
, qu'il a l'air honteux & poltron dès qu'on lui
ôte. On s'apperçut de ce ſentiment pour la premiere
fois , parce qu'un particulier l'ayant pris
dans un piége , lui coupa une partie des plumes
de la queue & des aîles & lui enleva fon grelot;
l'animal , après deux jours d'abfence , parvint à
s'eſquiver des mains du ravifleur , mais il revint
trifte & confus , & fa douleur qui dura plus de
huit jours , alloit ju'qu'à lui faire perdre l'appetit,
qu'il ne recouvra , ainſi que ſa gaîté , que quand
fon maître lui eut remis un nouveau grelot ; un
autre ennemi plus formidable pour lui , c'eſt le
chat qui rode dans les ſalles : lorſque rentré pour
ſe coucher , il ne trouve pas ſon maître au lit ,
ne croïez pas qu'il ſoit aflez bête pour ſe fourrer
dans la cage; qui eſt ce qui en fermeroit la porte,
&comment feroit- il à l'abri de la griffe ? Il va de
lir en lit juſqu'à ce qu'il y rencontre quelqu'un
éveillé, &pour ſe mettre plus fûrement ſous ſa
protection , il ſe glifle par préférence dans le gousfetde
la culotte ou dans le havrefac , où il ſe tapit
de manière à n'être vu de perſonne. Quelque
régulier qu'il ſoit à ne pas découcher , il lui arrive
par fois de s'attarder ; lorſqu'il trouve la porte
fermée , il avertit qu'il eſt dehors en venant bequeter
un carreau de la croiſée . Comme il eſt aſſez
matinal , les malades n'ont pas beſoin de mettre
le nez à l'air pour ſavoir le tems qu'il fera dans
L
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
la journée , le moineau les en prévient en revenant
bientôt au lit du maître & ne ſortant plus
de la falle; il ſembleroit qu'il prévoit cequi arrive
àtous les changemens de tems que fon maître
va reſſentir de nouvelles douleurs , enſorte
que c'eſt un chagrin de plus pour ce maître de voir
que fon oiſeau ne va pas en campagne.
La confiance que lui donne l'uſage dans lequel
il eſt de ſe battre avec avantage ſeul contre plufieurs
, a développé chez lui la plus belle des qualités
morales , celle de la généroſité : un autre
franc Moineau qui n'étoit nullement de la connoiffance
, fut attaqué dans la cour des infirmeries
par pluſieurs autres moineaux , il étoit terraflé
&prefque aſlaſſiné de coups de bec lorſque
Philippe ( c'eſt le nom ſous lequel eft connu notre
oileau ) vint à tire-d'aîle ; indigné de la lacheté,
il ſe jette dans la mêlée , écarte les aflasfins&
ne quitre le pauvre animal qu'il vengeoit
qu'après s'être bien aſſuré , non ſeulement qu'il
n'avoit plus d'ennemi , mais encore qu'il pouvoit
regagner ſon nid. On croiroit que ce redoutable
grelot pourroit mettre un obſtacle aux plaiſirs
dont on ſçait que les paſſereaux portent à l'excès
&le defir& la jouiſlance ; on croiroit qu'aucune
femelle ne ſe haſarderoit à ſe choifir un mari auſh
bruyant; mais tout céde à la nature qui commande:
non-feulement notreMoineau a trouvé une compagne
toutes les fois qu'il en a eu beſoin , mais on a
zemarqué qu'il ſe partageoit également entre elle
&fon maître. Loin que ſon grelot trouble ſa femelle
& lui dans leur plus doux paſſetems , on
diroit , tant ſont fréquentes leurs agaceries dont
on eſt averti par le tapage de cet inſtrument fonore
, que notre fanfaron ſe plaît à multiplier ſes
NOVEMBRE. 1771 . 17 )
careſſes pour inſulter au reſte des animaux qu'il
Laifle à cet égardbien loin après lui; cette obſervation
eſt dûe à l'attention qu'eut unefois fon maître,
attention dictée par la crainte que ſon mo neau
ne pérît d'exténuation.Affidu dans la journée près
de ſa famille à naître , pourvoyeur infatigable à
la nourriture de la mère & des petits , ne les abandonnant
enfin qu'après les avoir mis en état de ſe
paſſer de ſes ſoins , il n'en revient pas moins exactement
au litde ſon maître , ſi quelquefois on l'a
vu s'écarter de cette règle , on ne peut que ſoupçonner
des beſoins très-preſſans qui aient été capables
de le retenir ; c'étoit ſur-tout dans la ſaiſon
des amours où la paſſion ſembloit l'emporter ſur
ſondevoir; dans ce cas il n'a jamais manqué de
revenir le lendemain matin comme pour rendre
comptede ſa conduite ; enfin à la maniere de ſe
comporter à l'hôtel des Invalides , avec ſon ménage
& lon maître , on ſeroit preſque tenté de
croire que , de tous les habitans de cette célèbre
maiſon , il n'a imité que ceux qui connoiſſant la
rigueur des ordonnances , allient avec plaifir leur
exécutionà la ſainteté de leurs engagemens. Philippe
cependant n'eſt pas fans défaut ; l'amourpropre
perdit Vert- vert , la jalouſie paroît être le
vicedominant de notre oiſeau , & il la développe
avec toutes les nuances dont elle eſt ſufceptible;
il crut unjour avoir des ſujets de plaintes contre
ſa femelle ; l'arracher du nid , la terraſler , la
maltraiter de toute façon , furent 1l'affaire d'un inftant;
le maître effraïé , devient le médiateur ;
on lui rapporte la triſte victime , bientôt Philippe
rentrant , avoit ſans doute reconnu ſa faute ,
il voit avec attendriflement ſa femelle, la carefle,
la conſole & la reconduit après ce petit manège
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
auprès de leurs chers nourriçons ; étoit - ce caprice?
éroit - ce jaloufie ? Il n'en eſt pas de même
de l'averſion qu'il a conçu pour une autre eſpèce
que la ſienne : comme aucune reſſemblance , aucune
liaiſon intime ne les uniſſent , ſa haine eſt
ſans retour. Son maître s'eſt attaché à un jeune
ferin qu'un accident fingulier a rendu ſédentaire 5
il n'a qu'une patte , l'autre lui ayant été coupée à
la ſuite d'une fracture ; cet état invalide n'a pas
touché de compaſſion notre fier moineau , quoique
lui même privé d'un oeil , doive ſavoir plus
qu'unautre combien les infirmes méritent qu'on
foit touché de leur fort , le maître eſt obligé de
les tenir éloignés , & de prendre , lorſqu'il carefle
ou foigne fon ferin , des précautions infinies pour
dérober ſes attentions au moineau qui , fur cet
article , n'entend pas de partage. Si , malgré ces
précautions, notre jaloux s'apperçoit de quelque
choſe , ſa fureur s'exhale par des geſtes d'impatience
, il s'échappe & croit punir fon maître , en
étant quelque tems fans revenir. On dit qu'un
ſeigneur du voiſinage , poffefleur d'un ſuperbe
jardin , pour en éviter le dégât , ayant conjuré la
mort de tous les moineaux , n'a pas plutôt appris
que la fingulrère exiſtance du nôtre fa foit la
confolation unique d'un ancien militaire comblé
d'infirmités , qu'il a mieux aimé faire grace à
toute la race que de permettre qu'il courut les rif
ques d'être enveloppé dans la proſcription .
Tant de bonnes qualités extraordinaires ſont
le fruit de l'oiſiveté dans laquelle vit malheureuſement
& malgré lui , un brave ſoldat privé de
mouvement par la moitié inférieure de fon corps;
le beſoinde s'occuper , de ſe diſtraire , de s'amuſer
, d'être aimé , de tenir enfin à quelque créa
NOVEMBRE. 1771. 177
ture par la bienfaiſance , a développé chez lui
l'induſtrie & la patience auxquelles il doit cette
Angulière éducation ; c'eſt ainſi qu'un prifonnier
àla Baſtille avoit accoutumé , dit on, les araignées
de ſon voisinage , à deſcendre autour de lui
àun certain ton de ſon luth & à ſe retirer à ſon
commandement ; ainſi l'on a vu d'autres priſonniers
ſurmonter leur horreur naturelle pour les
fouris , & habituer celles- ci à dompter en échange
leur goût farouche pour la ſolitude ; ainſi
Santeuil avoit élevé un de ſes ſerins à ne ſiffler jamais
à plus haute voix que lorſqu'il étoit le plus
en veuve ; ſans doute la certitude de voir tous
ſes beſoins fatisfaits , l'habitude qu'on nomme ſi
ſouvent inſtinct , peut-être un mouvement de reconnoiflance
que nous refuſons aux autres animaux
, parce qu'il nous arrive fi ſouventd'y mamquer
, ont ils déterminé la docilité de l'oiſeau &
développé chez lui des qualités dont il ne ſe doutoit
pas.
Si quelques lecteurs mécréans s'imaginent qu'on
a exagéré , on les invite à s'informer aux officiers
de ſanté , aux ſcoeurs de la charité , à toutes les
perſonnes enfin qui , par état ou par néceffité ,
fréquentent les infirmeries de l'hôtel royal des
Invalides , ils apprendront que notre recit , quoique
hors de vraiſemblance en apparence , eſt néanmoins
encore au -deſſous de la vérité.
ParM. Parmentier , apothicaire major
de l'Hôtel royal des Invalides .
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES.
I.
Un Grenadier du régiment de Normandie
avoit été condamné , pour défertion
, à la peine des galères , & envoyé
au bagne de Breſt. Deux ans après , ſon
régiment ſe trouve de garniſon en cette
ville. Il voit& reconnoît fon major , l'aborde
, &foulevant avec peine cinquante
livres de fers : ah ! Monfieur , lui dit- il ,
quelle affreuſe ſituation pour un homme
d'honneur ! Que ne m'a ton plutôt callé
la tête , comme à tant d'autres qui ne néritoient
pas d'être mieux traités que moi ?
Le major , ému de l'extrême ſenſibilitéde
cet homme , dont l'ame ne s'étoit point
dégradée dans la fociété des ſcélerats , le
conſole de fon mieux , & promet de s'intéreſſer
à ſon fort. Les grenadiers du régiment
, qui ont auſſi reconnu leur ancien
camarade , ſe rendent en corps auprès de
leurs chefs pour les engager à ſolliciter ſa
liberté. On écrit en Cour au nom des gre.
nadiers &de tout le régiment ; la grace
eſt accordée & le grenadier déſerteur ſert
NOVEMBRE, 1771. 179
encore aujourd'hui dans ſa compagnie ,
qui l'a redemandé.
II.
La mere du poëte Canitz ayant épuiſé
la France en modes nouvelles , pour rencherir
fur les autres Dames de Berlin ,
commit à un Marchand de faire venir
de Paris un mari , jeune , beau , vigoureux
, poli , ſpirituel & noble , ſuppoſant
que cette marchandiſe s'y trouveroit auſſi
communémentque des pompons dansune
boutique. Le marchand toutnonveau dans
cette eſpèce de métier , s'acquitta de ſa
commiſſion comme il put : ſes correfpondans
trouverent enfin un épouſeur , c'étoit
un homme de so ans , il ſe nommoit
le ſieur Brinbac , d'un tempéramment
foible & valetudinaire . Il arrive ,
Madame de Canitz le voit & l'épouſe .
Ce fut un bonheur pour les Pruſſiens que
ce mariage tourna au mécontentement de
la Dame , autrement fon exemple auroit
été ſuivi : nos beautés auroient paffé entre
les mains des François , & Ies Berlinois
auroient été réduits , coinme les Romains
, à enlever les Sabinesde leur voi
fipage.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
III.
Deux Allemands étant au cabaret , &
parlant de cette grande année Platonique
où toutes choſes doivent retourner à leur
premier état , voulurent faire accroire au
maître du logis qui les écoutoit attentivement
, qu'il n'y avoit rien de ſi vrai
que cette révolution ; de forte, difoientils
, que dans ſeize mille ans d'ici nous
ferons à boire chez vous à pareil jour ,
à pareille heure , dans la même maiſon ,
&c. & là-deſſus ils le prierent de leur
faire crédit juſques là : le cabaretier leur
répondit qu'il le vouloitbien ; mais , ditil
, parce qu'il y a ſeize mille ans , jour
pour jour & heure pour heure que vous
étiez à boire ici comme vous faites , &
que vous vous en allâtes ſans payer , acquittez
le paflé , & je vous ferai crédit.
I V.
Après une ſanglante bataille il arriva
au camp de Gonſalvo un Chevalier trèsbien
monté & armé de toutes pièces .
Diego de Meudoza voulut ſavoir qui il
étoit ; Monseigneur , répondit un capitaine
, c'estfans doute le feu St Elme , qui
NOVEMBRE. 1771. 1S
ne paroîtjamais qu'après une grande tempéte.
V.
Charles VII ayant reçu une ambaſſade
du Grand Seigneur , donna au Chiaoux
le ſpectacle d'un tournois. Après la fête
on lui demanda ce qu'il en penſoit : il
répondit ingénûment quesi c'étoit tout de
bon ce n'étoit pas affez , & que si c'étoit
pour rire , c'étoit trop.
PORTRAIT.
Monfieur , vous dites à tout le monde
qu'on ne peut trouver une femme plus
raiſonnable que moi ; je ſouhaite mériter
les louanges que vous me donnez.
Vous m'avez témoigné un deſir extrême
de connoître les principes ſur leſquels j'ai
réglé ma conduite ; je fatisferai votre
curioſité , & je vais prendre la plume ,
moi qui n'ai jamais lu ni étudié.
De la jeuneſſe , des talens , un caractère
doux , voilà ce qui m'a gagné le coeur
d'un homme diftingué par ſon rang &
182 MERCURE DE FRANCE.
par ſa naiſſance ; il me donne beaucoup ,
mais n'appauvrit point ſa famille pour
m'enrichir. Ses parens , nés dans l'opulence
, n'ont pas beſoin du bien qu'il me
fait , ainſi je jouis tranquillement de ma
fortune. Je viens d'acquérir un bien de
campagne , le Fermier étoit dans l'indigence
, j'ai diminué mon revenu pour le
mettre à ſon aiſe : j'aime à lui voir de
l'embonpoint , des habits propres & un
air content. Je mets tous mes foins à orner
ma maiſon , à y raſſembler les commodités
de la vie; mon jardin eſt ſitué
agréablement ; on y trouve des fleurs &
des fruits. Je ne fais point arracher les
vieux ormes , dont le feuillage épais don.
ne de l'ombre , pour planter de jeunes
tilleuls qui ne peuvent garantir des ardeurs
du ſoleil ; autant j'ai aimé les promenades
bruïantes de Paris , autant je
me plais à la campagne où l'air eſt pur ,
où règne un calme profond; je partage
mes occupations de manière que je ne
m'apperçois jamais de la durée du tems.
Le matin , je viſite mes eſpaliers , les
fleurs de mon parterre , je m'entretiens
avec mon Jardinier : plus j'obſerve fon
genre de vie , plus j'admire l'homme
NOVEMBRE. 1771 . 183
champêtre ; il travaille en plein air; ſes
yeux font téjouis ſans ceſſe du ſpectacle
de la nature ; il mange avec appétit , il
chante le jour , il dort la nuit profondément;
fon état me paroît préférable à
celui des artiſans qui font empriſonnés
dans les villes . A midi , quand le ſoleil
brûle les campagnes , je rentre dans ma
maiſon , je m'applique à cultiver le foible
talent qui me donne quelque célébrité
au théâtre. J'ai toujours ambitionné
une réputation éclatante ; le travail ne
me coûte rien pour l'acquérir , & un
quart d'heure d'applaudiſſement me fait
oublier huit jours de fatigue. J'emploie
l'après-dîné à me parer; je ne fais point
conſiſter ma parure dans l'art de peindre
mon viſage , mais dans la propreté qui
eſt le plus bel ornement d'une femme ,
& dans la manière agréable d'arranger
mes cheveux ; j'ai horreur d'un viſage
couvert de blanc & de rouge; les femmes
qui ſe peignent n'on ni teint , ni
fraicheur à vingt ans & font peur à
trente. Je reçois du monde les jours
où je ne danſe point; lorſqu'on joue ,
je travaille à un meuble de tapiſſerie ,
car je n'aime point le jeu : il m'a toujours
184 MERCURE DE FRANCE.
paru une fatigue , un tourment , & non
le divertiſſement d'une perſonne raifonnable.
Je ne conçois pas comment des
amies peuvent trouver leur plaifir dans
un jeu capable de troubler leur raiſon ,
de ruiner même leur fortune ; j'ai foin
de ne me lier qu'avec des perſonnes douces
&tranquilles : j'éloigne de ma ſociété
celles qui ont un caractère violent ,
qui s'emportent au jeu , dans la converſation
; la paix habite dans ma maiſon ,
& je paſſe des jours délicieux au ſein de
lajoie & du contentement.
EPITRE d'une jeune Coquette à une
vieille Coquette.
EST - IL bien vrai , noble Glycère ,
Que vous mettez à ſoixante ans
Le fard , les pompons , les rubans ,
La parure brillante & légère
Et tout l'uniforme galant
D'une habitante de Cythère ?
En vérité , pour nous déplaire
Vous vous donnez trop de tourment :
NOVEMBRE. 1771. 185
Je ſçais que dans votre jeuneſſe
L'Amour voltigeoit ſur vos pas 3
Mais de ſa courſe il eſt bien las :
Vous eûtes long- tems ſa tendreſſe ,
Souffrez qu'il pafle dans mes bras :
Auſſi-bien qu'en pourriez vous faire?
Jeune beauté vive & légère
S'enflamme à l'éclair du deſir ;
Mais le ſang d'une douairière
Seglace au milieu du plaifir.
En prenant les tons d'une belle ,
Vous parodiez ſes travers :
En vivant follement comme elle ,
Vous l'épouvantez par vos airs :
Quand elle jette une étincelle
Vous voulez lancer un éclair :
Votre chaleur artificielle
A fait deviner votre hiver.
Madame , hélas ! tout le décéle :
Pouflez-- vous des ris éclatans
Quand vous voulez feindre lajoie ,
L'émail d'une dent de Savoie
Trahit le ſecret de vos dents.
186 MERCURE DE FRANCE.
Votre voix , cette voix touchante
Qui jadis flattoit tous nos ſens ,
Aujourd'hui ſéche & glapiſlante ,
Ne rend plus que des ſons bruyans
Dont notre coeur s'impatiente
Etqui déchirent nos timpans.
Danſez-vous : vos pas ſont ſans vie;
Vos yeux n'ont plus d'expreſſion ,
Et de votre jambe engourdie
Vous masquez peu l'inaction
Par des airs pleins d'affêterie :
Une froide minanderie
Eſt la mort de l'illuſion :
Mais , direz-vous ; à ma toilette
Un Robin ſavant en fleurette ;
Un Abbé joli , doucereux ,
Le teint frais , l'oeil voluptueux ;
Un Chevalier , jeune Cornette ,
Pauvre en argent , riche en ayeux ,
Portent mabeautéjuſqu'aux cieux :
Soit , Madame ; mais la Soubrette
Dont la main treſſe vos cheveux ,
En reçoitde plus tendres voeux :
NOVEMBRE. 1771. 187
Vous avez les mots amoureux ;
L'amour est pour votre Liſette.
N'en accuſez pas les deſtins :
Quand le ciel créa les humains
Il donna tout à la vieilleſſe ,
Les vertus , le goût , la ſageſle ,
Les grandeurs , la gloire & les biens ;
Mais pour conſoler la jeuneſſe
Il lui fit préſent de l'amour :
Vous voyez qu'en bonne juſtice
Vous me devez le ſacrifice
De tous ceux qui vous font lacour.
Par l'Auteur des Lettres
Africaines.
188 MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT concernant l'Etabliſſement
du chauffage économique avec
le charbon de terre dans Paris.
Les préparatifs annoncés en Août & Septembre
1770 , d'un nouveau chauffage avec le charbon
de terre apprêté , à la manière de Liége , ont été
accueillis de la manière la plus favorable ; le citoyen
qui eſt parvenu à donner à cette fabrication
de nos charbons la même perfection où elle eſt
dans quelques pays étrangers , a eu la fatisfaction
de voir le Public fi heureuſement disposé , que
les préjugés les plus enracinés contre cette pratique
n'ont pu ſe prévaloir d'un nombre de circonſtances
qui ont contrequarré le début de
cette entrepriſe; le Public , judicieux , a îçu discerner
la choſe telle qu'elle devoit être d'avec
celle qui a réſulté d'une geſtion fautive , &c .
On ne craint point de dire que peu d'entrepri
ſe ne devoit , autant que celle- ci , s'attendre à des
oppoſitions & à des contradictions multipliées :
il n'en eſt pas moins vrai qu'aucune n'a jamais eu
plus de motifs d'encouragemens : du premier inf
tant , cet établiſſement a été regardé d'un oeil bien
différent de tous ces projets d'induſtrie enfantés
par le luxe , & qui ne conſervent d'existence qu'autant
que le goût ou la fantaisie du Public ont de
durée: depuis long-tems on commence à s'appercevoir
de la rareté du bois de chauffage , aujourd'hui
on s'en inquiete , tout le monde en parle
NOVEMBRE 1771. 189
uniformément , les citoyens le moins en état de,
raiſonner conviennent que le moment eſt venu de
s'occuper ſérieuſement des moyens propres ànous
mettre à l'abri d'une diſette , qui ſemble inévitable;
le remplacement du bois à brûler par le charbon
de terre apprêté , ne paroît point une ſimple
précaution ſur laquelle on puiſle penfer ou rai-
Tonner arbitrairement ; il eſt décidé expédient indiſpentable
, facile & certain : des particuliers au
fait des calculs avoient forme!, fur le travail du
phyficien , unplan d'etabliſſement pourfournir au
peuple de Paris un chauffage commode , qu'il puiſſe
acheter au jour lejour : bientôt ces spéculateurs
font devenus eux - mêmes entrepreneurs; en les
préſumant circonſpects & intelligens , il ne restoit
pas le moindre doute , ſur la certitude d'un
bénéfice légitime ; leur fuccès étoit devenu une
voix unanime , tout devoit , en un mot , aſſurer
aux habitans de Paris un établiſſement auſſi ſtable
qu'on le jugeoit utile .
Ce feroit manquer au Public , qui a honoré ce
projet de ſon ſuffrage , ce ſeroit en particulier
manquer également aux différens corps de magiſtrats
& de ſçavans , dont les avis favorables
ont forcé la confiance générale , que de ne pas
rendre compte de la nature de l'empêchement
qui s'oppoſe à la continuation de cette entre
prife.
Sa difficulté gît dans un point connu ſeulement
des artiſans , qui ne peuvent ſe paſler de
charbon de terre pour leurs ouvrages. Ce combuſtible
arrivé aux portes de Paris , eſt déjà très-,
cher ; lorſqu'il eſt pour être conſommé dans la
ville , fon prix , doublé par tous les droits aux
I190 MERCURE DE FRANCE.
quels il eſt aſſujetti , devient exceſſif : cette confidération
n'a pu manquer d'occuper eſſentiellement
l'attention des particuliers qui ſe propofoient
de mettre en pratique leur spéculation ;
tout leur plan a dû néceſſairement être appuyé ſur
le prix du charbon.
Le ſurcroît d'augmentation que le charbon de
terre à fabriquer doit enſuite ſupporter par les
différentes mains d'ouvriers formoit le ſecond
chefde leur opération : c'eſt où les entrepreneurs
ſe ſont abuſés . Cet article leur avoit paru ſuſceptible
d'une modification qui leur laiſſoit un dédommagement
de leurs frais ; mais cette économie
, qu'ils avoient inconſidérement fait entrer
dans leur calcul & dans leur plan , tomboit ſur
des changemens dont ils n'étoent point en état
d'apprécierles défauts & les conféquences; perfuadés
qu'il ne devoit pas y avoir tant de façon à
obſerver , dans l'exécution d'une pratique que
l'auteur déclaroit lui- même n'être qu'une imitation
, ils ne ſe doutoient pas que les renſeignemens
qui leurs étoient communiqués , pour être
leur loi , étoient appuyés ſur une connoiſſance
étudiée& réfléchie de la qualité , de la nature des
charbons & des pâtes qui devoient entrer dans
Papprêt ; que tout le procédé, en un mot , étoit
fixé avec une telle préciſion , qu'il n'étoit pas
poſſible de s'en écarter , de rien innover dans le
choixdes charbons , dans les attentions néceſſairespour
lesfaçonner, &c. fans enlever à cenouveau
combustible tous les avantages dont ils
avoient eux- mêmes conçu la plus haute idée.
Obligés enfin de ſe rendre à des repréſentations
rčitéréesſur leurs opérations arbitraires qui tromNOVEMBRE.
1771. g
poient l'attente où étoit le Public d'un chauffage
enmême- tems économique , & bien conditionné,
ils n'ont point tardé à reconnoître les torts qu'ils
ont eus de regarder d'un oeil d'indifférence ce qui
affuroit à cette entrepriſe l'avantage de la Capitale
&le leur propre.
Ils déclarent qu'attendu la cherté de la matière
première , ſurchargée de droits , ils ne peuvent
espérer de remplir l'engagement qu'ils avoient
contractés vis-à-vis du Public , ou pour mieux
dire qu'ils font forcés de renoncer à la gloire qu'ils
avoient principalement en vue , de contribuer au
biengénéral; entre autre récompenſe de leurs peines
& de leurs foins , c'étoit la plus flatteuſe ſans
doute, & celle peut - être dont le defir aveugle
leur a fait illuſion ; ils en ſont fruſtrés , tout permet
de croire que c'eſt leur plus grand regret.
L'intérêt que les habitans de Paris ont prisà
cet établiſſement n'eſt pas ſeulement ce qui impoſeà
titre de reconnoiſſance l'obligation de faire
connoître au Public qu'il n'a rien à réformer dans
le jugement qu'il a potté ſur cet objet , une autre
conſidération a paruun motif auſſi déterminant.
à
,
Il n'eſt point déraiſonnable de prévoir que le
gouvernement qui a ſaiſi ſous ſes véritables points
de vue, le projet de ſubſtituer le charbon de terre
un combustible preſqu'entierement épuiſé
pourra par la ſuite ſe trouver dans la néceſſité de
favorifer & d'aider d'une manière ſpéciale l'introduction
de ce chauffage dans Paris ; l'époque
d'une tentative ſans ſuccès ſeroit alors ſuffiſante
pour fournir des conjectures , & mêmes des conſéquences
plauſibles contre la choſe même , cet
192 MERCURE DE FRANCE.
uſage ne pourroit alors être préſenté de nouveau
aux habitans de Paris ſans eſſuyer les plus fortes
contradictions , l'éclairciſſement que l'on publie
a paru propre à prévenir cette difficulté , puiſque
ladiscontinuité de l'entrepriſe dans cette ville ne
tient qu'à la trop grande cherté du charbon de
terre.
Il n'en eſt pas de même dans les endroits à la
proximité des mines ou carrières de ce foſſile : on
donnera dans le prochain Mersure un avertiſſement
particulier pour les provinces.
:
Cet hiver ſera donc le derniet où on pourra
trouver des pelottes pour ce chauffage au prix
économique qui avoit été annoncé dans le premier
prospectusdu mois de Septembre 1770. Cet entrepôt
eft rue & barrière de Sève fauxbourg St Germain
, au grand Monarque , chezle Sieur Demarville
: A la porte ſont des affiches ; & le prix eſt de
4f. la douzaine; une liv. 13 f. 4den. le cent , &
16 liv. 13 f.4den. le millier. ۱۰
:
:
:
AVIS.
1
NOVEMBRE. 1771. 193
AVIS.
I.
Remède contre les maux de dents.
LE SI DAVID , demeurant à Paris , ruedes orties
butte S. Roch , au petit hôtel Notre - Dame , à
main droite en entrant par la rue Ste Anne , visà-
vis d'un perruquier , continue de débiter un remède
infaillible pour guérir toutes fortes de maux
de dents , quelques gâtées qu'elles ſoient , ſans
qu'on ſoit obligé de les faire arracher.
Ce remède , approuvé par MM . les Doyens de
Ja Facultéde Médecine & autorisé par M. le Lieutenant-
Général de Police , & dont les ſuccès ont
été annoncés dans tous les journaux & papiers publics
, depuis huit ans , conſiſte en un topique que
l'on applique le ſoir en ſe couchant ſur l'artère
temporale , du côté de ladouleur : illa guérit ainſi
que les fluxions qui en proviennent , les maux de
tête , migraines & rhumes de cerveau : auſſi - tôt
qu'il eſt appliqué il procure un ſommeil paiſible ,
pendant lequel il ſe fait une tranſpiration douce :
lematin ce topique tombe de lui-même , ſans laiffer
aucune marque , ni cauſer dommage à la peau ,
& on eſt guéri ſans retour.
Mais , ce remède n'opérant la guériſon que
lorſqu'on eft couché & le mal de dents prenant
dans tous les momens dujour , ce qui empêcheroit
de vaquer à les affaires , le Sr David vend une cau
I
194 MERCURE DE FRANCE.
fpiritueuſe incorruptible d'une nouvelle compofition
très- agréable au goût & à l'odorat , dont les
vertus font de faire ceffer dans la minute les douleurs
de dents les plus violentes. Elle purifie les
gencives gonflées, fait tranſpirer les ſérofités , raffermit
les dents, prévient & détruit la carie & les
affections ſcorbutiques , diſſipe la mauvaiſe odeur
cauſée par les dents gâtées , fait tomber le tartre
&leur conferve la blancheur , ſi l'on en fait uſage
deux ou trois fois la ſemaine. Meſſieurs les marins
en portent ordinairement par précaution , ainſi
que des topiques , lorſqu'ils vont s'embarquer.
Le prix des bouteilles eſt de 3 &de 6 liv. , &
celui des topiques i liv. 4 f. chaque : il donne un
imprimé qui indique la manière d'employer l'un
&l'autre. On le trouve chez lui tous les jours jutqu'à
dix heures du foir .
Les perſonnes de Paris ſont priées d'apporter
pour les topiques un morceau de linge fin , blanc
deleſſive.
CERTIFICAT.
Nous François-Joſeph Antoine Hell, bailly du
comté de Montjai en Haute Alface , certifions
qu'ayant fait venir il y a environ un an des topiques&
de l'Eau Spiritueule du Sr David contre le
mal de dents , Nous avons donné deſdits deux re
mèdes à plus de cinquante perſonnes , leſquelles
Nousont rapporté que s'en étant ſervi conformément
à l'imprimé du Sr David , la douleur avoit
cetlé aufli - tột & pendant qu'elles avoient encore
cetteeau dans la bouche , & autres , peu de tems
après ; & le plus grand nombre de ces perſonnes
déclarent ne plus avoir ſouffert des dents depuis
3
NOVEMBRE. 1771 . 195
qu'elles ſe ſont ſervi du topique & de l'Eau Spiritueuſe
, quoiqu'elles y ayent été beaucoup ſujettes
auparavant ; en foi de quoi Nous avons écrit &
ſigné ces préſentes ſur papier ordinaire , le timbre
:&le contrôle n'étant point en uſage dans la pro
vince d'Alface , & ce pour offrir audit Sieur David
l'hommage de notre gratitude & un tribut public
dûà la bonté de ſes remèdes. Fait à Hirtinger en
Haute Alface , le 13 Janvier 1766. Signé , HELL ,
avec paraphe , & ſcellé des armes dudit St Hell,
d'un ſceau de cire verte .
Le Sr David a beaucoupd'autres certificats dont
il ne peut icidonner copie, mais qu'il fera voir à
qui le voudra.
Il prie d'affranchir le portdes lettres & de l'ar
gent qu'on lui adref tra par la pofte ,&dejoindre
6à 8 fols pour la boëte qui ſert à mettre lefdits
remèdes.
I I.
Le ſieur Lebrun , marchand épicier-droguiſte ,
rue Dauphine aux armes d'Angleterre ,magaſin
de Provence & de Montpellier , hôtel de Mouy ,
continue de débiter avec ſuccès pluſieurs remédes
qu'il tire des chymiſtes Anglois , & approuvés
pár bréver de la commiffion royale de mé--
decine , & par la faculté de Paris.
SÇAVOIR ,
1. La poudre fébrifage du D James , connu
par fon dictionnaire de médecine & par fon
traité de la rage. Elle guérit les fièvres aiguës
I ij
1 196 MERCURE DE FRANCE.
&toutes les maladies inflammatoires . , Le paq.
eſtde 3. liv.
2º. Les vraies emplâtres-Ecoſſoiſes pour la
guériſon des corsdes pieds. La boëte eſt de 30.
fols.
3 °. Le vrai taffetas d'Angleterre noir & blanc
pour les coupures & brûlures , par Woodcock ;
la pièce de 7 pouces , ſe vend 20 fols.
4°. Les teintures du ſieur Greenough , fameux
chymiſte de Londres , l'une pour nétoyer ,
blanchir & conferver les dents , l'autre pour en
guérir le mal : chaque flacon 30. ſols.
5°. Les tablettes pectorales de baume de Tolu,
par le même. Elles remédient à la ptyſie commençante
, calment la toux & conſolident les
vaiſſaux du poumon , 36. ſols la boëte.
6°. la fleur de moutarde d'Angleterre , que
P'on prépare ſoi-même pour la table , & qui eſt
d'un uſage très fréquent en médecine. C'eſt la
meilleure que l'on connoiſſe encore en France
pour la délicateſſe & la ſanté. Le flacon 20. ſols.
7°. Le véritable élixir de Garrus , ſi connu par
ſes rares vertus, Les bouteilles font de 3 , 6 ou
12. liv.
8°. L'eau de fleurs de Veniſe. Elle anime &
révivifie le teint , blanchit & adoucit la peau ,
en ôte les rouffeurs & les boutons , elle conſerve
, rafraîchit & fortifie la vue. La bouteille
eſt de 3. liv.
NOVEMBRE. 1771. 197
III.
Le Sieur Rouſſel a trouvé un remède efficace
pour les cors des pieds. Un morceau de toile noire
, ou de ſoie , enduit du médicament dont il
s'agit , a la vertu d'ôter très-promptement la douleur
des cors , de les amollir , & de les faire mourir
par ſucceſſion de tems. On en forme un emplâtre
un peu plus large que le mal , que l'on enveloppe
d'une bandelette après avoir coupé le
cor. Au bout de huit jours , on peut lever ce
premier appareil , & remettre une autre emplâtre
pour autant de tems.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes &
dimanches. On prie les perſonnes d'affranchir leurs
lettres.
Le prix des boëtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boëtes à fix mouches eſt de 1 livre
10 fols.
Le Sr Rouffel demeurant à Paris , rue Jean de
l'Epine , chez l'Epicier en gros , la porte cochère
àcôté du Taillandier, débite auſſi desbagues, dont
la propriété eſt de guérir la goutte. Ces bagues ,
qu'il faut porter au doigt annulaire , du côté le
plus attaqué , guériſſent les perſonnes qui ont la
goutte aux pieds & aux mains , & en peu de tems
cellesqui en fontmoyennement attaquées. Quant
àcelles qui en ſont fort affligées , elles doivent
les porter avant ou après l'attaque de la goutte ,
&pour lors elle ne revient plus. En les portant
toujours au doigt , elles préſervent d'apoplexie &
deparalyfie.
I iij
193 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de ces bagues , montées en or , eſtde
36 livres , & celles enargent , de 24 liv .
I V.
Le Sieur de Vezou , ingénieur- géographe-généalogifte
, rue Princefle Faubourg-Saint-Germain
à Paris , vis-à- vis le reverbère , ayant conſidéré
que le tems qu'il avoit preſcrit à la fin
d'Août dernier étoit trop court pour que les perfonnes
qui defcendent par les femmes de St Louis
puilent faire les recherches néceffaires pour dreſſer
İçuts généalogies avec leurs écuflons , a reculé ce
terme juſqu'à la fin de Décembre prochain , afin
que ceux qui travailleront aux fuídites généalogies
, ayant plus de tems , apportent plus d'exactitude
dans les dates des naiſſances , mariages &
morts , & l'ortographe des noms de ceux qui defcendent
de ce faint Roi , chef de la Maiſon de
Bourbon. Le Sieur de Vezou fera note , autant
qu'il lui ſera poſſible , du nom de la famille dans
letableau généalogique de cette Maiſon avec écuſfon.
Les généalogies féminines feront inférées
dans l'hiſtoire généalogique que ledit Sieur donnera
au Public après que ledit tableau aura été
mis au jour. Le Sieur de Vezou prie ceux qui lui
envoyeront de leurs manufcrits ou qui lui écriront,
d'affranchir les paquets & les lettres. On le
trouve tous les matins juſqu'à neuf heures , & les
Fêtes & Dimanches toute la matinée.
NOVEMBRE. 1771. 199
NOUVELLES POLITIQUES .
De Constantinople , le 10 Septembre 1771 .
ABAZA Pacha & pluſieurs autres officiers ont
été décapítés , par ordre du Grand Seigneur , pour
avoir abandonné la Crimée ſans faire le moindre
effort pour la défendre. Leurs têtes ont été expoféesà
la portedu Serrail.
Des nouvelles authentiques de Syrie démentent
le bruit qui s'étoit répandude la mort d'Ali-
Bey.
i
De Petersbourg , le 13 Septembre 1771 .
Oneſt toujours dans la plus cruelle incertitude
fur la nature de la maladie qui regne à Moscou .
On a fixé à un mois la quarantaine déjà ordonnée
& qui ſe fait par quatre ſtations de huit jours
chacune , dans les maiſons de ſanté établies ſur
la route. Les couriers ne paſſeront plus déſormais
par Moscou , & toutes les précautions , qu'on
avoit priſes , lors des premières allarmes , vont
être renouvellées& ſuivies avec la plus grande
exactitude.
De Warfovie,le 25 Septembre 1771 ,
L'Ambaſſadeur de Ruffie ayant reçu , jeudi
dernier , la nouvelle de la défaite du Colonel Al.
bizew , a donné ſur le champ , des ordres pour
faire marcher en Lithuanie les troupes Rufles qui
font aux environs de cette ville. Pendant la nuit
on leur a fait paſſer la Viſtule à Zbytki , Karflewo
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
& Zevaniec. Les gardes avancées ſont déjà , diton
, à Bialystok. Le colonel Drewitz a placé ſa
diviſion ſur le chemin de Vengrow , à fix lieues
d'ici , & il y attend les ſecours qui doivent lui
venir de Léopol , Lublin , Jarosław , Krasnoſtau
&de pluſieurs autres lieux. Tous ces ſecours réunis
doivent former un corps de fix mille hommes.
Pendant que les Rufles font ces diſpoſitions , les
Lithuaniens ſe préparent à les bien recevoir. D'un
autre côté, les Confédérés de Pologne , pour les
ſeconder , avancent ſur trois colonnes , commandées
par les Sieurs Szycz , Salknowski & Grabowski.
De Dantrick , le 2 Octobre 1771 .
Les Ruſſes marchent de tous côtés contre le
Grand Général . Le Colonel Drewitz doit être à
Biala avec douze cens hommes & fix piéces de canon
. Cet officier a reçu ordre de s'y arrêter. On
préſume que l'intention des Rufles eſt de combiner
lamarchede tous leurs détachemens de manière
qu'ils arrivent tous à la fois pour enfermer
le Comte Oginski ; mais on doute que les Confédérés
de Pologne leur donnent le tems d'exécuter
ce projet ; car on a reçu avis qu'ils ont paſſé la
Viſtule àPulawi pour aller au ſecours des Lithuaniens.
Tous les Grods & les autres Tribunaux de Lithuanie
ont ſuſpendu leurs fonctions. Celui de
Wilna fiége encore ſous la direction des Ruffles ;
mais la plupart des membres de ce Tribunal
cherchent lesmoyens de ſe diſpenſerde tenir leurs
féances.
NOVEMBRE. 1771. 201
Des Frontières de la Pologne , le 15 Septembre.
1771 .
La retraite de l'Amiral Elphinston a été ſuivie
de celle d'un grand nombre d'Anglois qui étoient
attachés au ſervice de la Ruffie & qui n'ont pas
voulu ſervir ſous les ordres du comte Orlow.
On apprend , par des lettres de Hongrie , que
leGrand Viſir , à la tête de cent mille hommes ,
doit avoir paflé le Danube ſur quatre ponts.
De Stockolm , le 27 Septembre 1771 .
Le Roi , conſidérant que les mines forment la
principale richeſſe de la Suéde , a réſolu d'attirer
dans ſes états les ouvriers étrangers les plus habiles
dans l'art de travailler le fer & les autres métaux.
Les étars , pour ſeconder les vues utiles de
Sa Majesté , ont réſolu d'accorder des priviléges
&des franchiſes aux villes dans leſquelles on
pourroit former des établiſſemens de cette nature,
& ils ont réſolu d'ériger en ville privilégiée Eschilſtuſta
qui , étant fituée ſur le lac Maler, par lequel
elle communique avec la capitale & aux deux
mers & environnée de bois &de terres fertiles en
toutes fortes de denrées , réunit les avantages
néceflaires pour y établir des fabriques en tous
genres.
De Vienne , le 6 Octobre 1771 .
L'Empereur eſt parti , le premier de ce mois ,
pour fon voyage en Bohême & en Moravie. On
aſlure que l'objet de ce voyage n'eſt pas ſeulement
deviſiter les troupes & les fortereſſes , mais que
Iv
202 MERCURE DEFRANCE.
Sa Majeſté Impériale a encore deſſein d'examiner
par elle-même les cauſes de la difette qui a affligé
ces deux provinces.
Il paroît deux nouvelles Ordonnances del'Impératrice-
Reine: par la première , Sa Majesté Impériale
& Royale voulant remédier aux abus qui
ſegliffentdans les reſtamens dreſſés par les prêtres
appelés auprès des malades , leur défend , dans
tous les tems &dans tous les cas , de dreſſer le
reſtament d'aucun particulier. Sa Majesté Impériale
& Royale veut en outre que le prêtres réguliers
ne puiſſent ſervir de témoins pour les teſtamens
& ordonne que leur témoignage , dans des
actes de cette nature,ſoit regardé comme nul &
de nul effer. Cette ordonnance excepte cependant
les prêtres féculiers dont le témoignage , en fait
deteftament, ſera reçu en justice , comme cidevant.
Par la ſecondeordonnance, l'Impératrice-Reine
renouvelle les défenſes de faire paſſer , ſans fon
conſentement , des ſommes d'argent un peu conſidérables
dans les pays étrangers : enjoint ſpécialement
aux couvens de l'un &de l'autre ſexe ,
qui ſe trouvent dans les Etats héréditaires , de
s'abſtenir d'envoyer aux généraux de leurs ordres
qui ne réfident pas dans le pays , aucune fomme
d'argent , foit en nature , ſoit en lettres de
change, ſous peine de confiſcation du montant
de l'envoi ou d'une amende de la valeur de la
ſomme détournée , ſi l'on vient à découvrir que la
- remiſe en ait déjà été faite. En cas de récidive ,
lesmaiſons religieuſes qui ſe ſeront rendues coupables
de cette contravention , feront fuppris
mécs,
NOVEMBRE. 1771. 203
DePrague , le 24 Septembre 1771 .
Sa Majeſté Impériale a ordonné de former des
magaſins de grains dans tous les Cercles de la
Bohême , pour en diſtribuer au prix coûtant.
On apprend , par des lettres d'Inspruck , que
pluſieurs terreins incultes , dans le Tirol , ont été
fertiliſés depuis quelques tems , par les ſoins de
la Société Economique.On compte déjà plusde
fix mille arpens qui ont été convertis en champs
labourables & en prairies. On doit en défricher
inceſſamment trois mille autres.
De Berlin , le 5 Octobre 1771 .
Un Juif, nommé Joſeph-Michel , a célébré en
cette ville, avec une grande magnificence , la
fête des Tabernacles. L'entrée de ſa maiſon étoit
décorée par deux arcs de triomphe illuminés , où
l'on voyoit les noms de Leurs Majeftés ſurmontés
d'un ſoleil. Le tabernacle , qui étoit également
illuminé , offroit le portrait du Roi enrichi de
diamans , les armes de Sa Majesté & celles de toute
la Famille Royale. La Princeſſe de Brunswick
&toute la Haute Noblefle ont honoré cette fête
deleur préſence.
:
De Hanovre , le 27 Septembre 1771.
A
La Chambre Royale & Electorale a annoncé
qu'elle fourniroit l'argent néceſſaire aux cultivateurs
qui n'auroient pas aflez de fonds pour pouvoir
enſemencer leurs terres ; elle a enjoint en
même-tems aux bailliages reſpectifs de ſervir de
cautions pour ces ſommes ,& aux baillis de veile
letàl'exécution de ce réglement.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
De Rome , le 2 Octobre 1771.
L'Empereur a écrit au Saint Père pour le remercier
de l'eau vulnéraire dont il lui a fait préfent.
Comme Sa Majesté Impériale paroiſloit dans
ſa lettre plaindre le fort de l'inventeur de ce remède
, Sa Sainteté a bien voulu révoquer l'arrêt
qui le condamne aux galères , & lui a aſſuré ſa
Lubſiſtance.
De Cadix , le 24 Septembre 1771 .
Suivant des lettres de Mogador , du 30 du
mois dernier , les préparatifs immenfes que l'Empereur
de Maroc fait faire , donnent lien de croire
qu'il a quelque projet important. Elles ajoutent
qu'on attendoit à Maroc l'Ambafladeur de
Portugal qui devoit venir ſigner le traité définitif
depaix.
Le vaiſſeau marchand Anglois , le François ,
parti , le is de ce mois , de ce port pour Bristol ,
avec une cargaiſon de laines & de vins , a pris
feu , le 16 , vers les onze heures du ſoir , à dix
lieues du Cap Ste Marie. Heureuſement l'équipage
s'eſt ſauvé dans la chaloupe. Le vaiſſeau a été
entierement confumé. On attribue cet accident à
la fermentationdes laines, dont une partien'avoit
pas été lavée.
De Londres, le 8 Octobre 1771 .
Des fix candidats qui prétendoient à la place
de lord-maire , deux ont été choiſis par la corporation
de la Cité , pour être préſentés à la cour
des Aldermans. C'eſt en faveur des Sieurs Nash
& Sawbridge que les ſuffrages ſe ſont réunis hier.
NOVEMBRE. 1771. 205
Aujourd'hui , les Sherifs ont fait leur rapportà la
cour des Aldermans , relativement aux ſujets qui
ont été choiſis pour la bourgeoiſie , & les Aldermans
ont nommé lord- maire le Sieur Nash , qui.
a été déclaré également élu. Lorſque la déciſion
a été annoncée , le Sieur Nash a été revêtu de la
chaîne d'or & a adreſſé un diſcours à l'aflemblée.
On apprend de Newport , dans le Comté de
Mayo , en Irlande , que le May- Flower , bâtiment
côtier , revenant de Galway à Newport , y
étoit entré heureuſement avec la cargaison ; mais
que deux jours après , tous ceux qui compoſoient
l'équipage avoient été trouvés morts dans la
chambre du capitaine. Cet événement paroît d'autant
plus inconcevable , qu'on n'a apperçu aucune
marque de violence fur leurs corps,& que la chambre
étoit ouverte .
Il ya préſentement à Stratham , dans leComté
de Surrey , une femme âgée de cent cinq ans , qui
travaille & lit ſans le ſecours des lunettes.
La Juſtice s'étant transportée à bord du Mai-
Flower, arrivé dernierement à Newport , en Irlande
, a reconnu que les gens , qu'on a trouvé
morts dans la chambre du Capitaine , avoient été
fuffoqués par la vapeur d'un brafier.
De Marseille , le 4 Octobre 1771 .
Suivant les lettres de Salonique , du 7 du mois
dernier , les Ruſſes , avec vingtvaiſſeaux ou frégates
& leurs troupes de débarquement , ont attaqué
l'Ifle de Négrepont : ils ont débarqué à Syracori
,& font le fiége de la capitale , qui eſt bien
206 MERCURE DE FRANCE.
fortifiée , & d'autant plus en état de le défendre,
qu'elle peut recevoir des ſecours par le pont qui
communique de l'ifle àla terre ferme où ſetrouve
l'arméeTurque.
Les lettres du Caire & d'Alexandrie , des 14 &
17 Août , marquent qu'Ali - Bey , autant par défaut
de moyens de continuer ſes expéditions , que
pour adopter un meilleur plan , a renoncé aux
conquêtes qu'il a faites en Syrie pour s'affermir
en Egypte , &qu'il ſe borne , quant à préſent à la
poſſeſſiondeceroyaume, ainſi qu'à cellede laMer-
Rouge.
De Fontainebleau , le 19 Octobre 1771 .
Le 17 de ce mois , Mgr le Comte de Provence
fe rendit dans la plaine de la Commanderie près
du village de Grés , ſitué à trois lieues de Fontainebleau,
où ce Prince fit la revue de fon régiment
qui pafle de Vienne en Dauphiné au Havre.
Après en avoir parcouru les rangs , ainſi que Mgr
le Comte d'Artois , il le fit manoeuvrer &témoigna
beaucoup de ſatisfaction au Chevalier de Virieu
, qui le commande , ſur la préciſion des évo.
lutions. Le lendemain , le régiment continua ſa
route & rencontra dans la forêt le Roi qui le paſſa
en revue .
Madame la Comteffle de Provence eur, la nuit
du 17 au 18 , un accès de fièvre affez fort & accompagné
d'une grande laffitude & de douleurs
dans les jambes. Cette Princefle dormit très-bien
pendant la nuit , &, le matin , la fièvre étoit confidérablement
diminuée & médiocre ; le ſoir , la
petite vérole parut ſans aucun accident ; la nuit
)
NOVEMBRE. 1771. 207
du vendredi au ſamedi a été bonne : le ſommeil a
duré neuf heures &demie ; il étoit doux & tranquille;
les boutons ont augmenté en nombre &
en qualité ; le pouls eſt très-bien & l'état de Madame
la Comteſſe de Provence eſt très - ſatisfailant.
Du 23 Octobre.
La petite vérole , dont Madame laComteſlede
Provence eſt attaquée , eſt d'une bonne eſpèce, la
ſuppuration eſt parfaitement établie : il n'y a aucun
accident , & elle n'a que la fiévre inſéparablede
cet état.
De Paris, le 18 Octobre 1771 .
Le 7 de ce mois, le Conſeil ſupérieur de Nifmes
a été inſtallé. La ſalle a retenti des acclamations
de Vive le Roi , pendant la publication de
l'édit. Les habitans ont érigé un arc de triomphe
devant la porte du premier préſident , & le ſoir , il
yacu illumination généraledans la ville.
Le 14 de ce mois , le Chevalier de Muy& le Sr
de Caumartin , intendant de Lille , ont inſtallé le
Conſeil Supérieur que le Roi a jugé à-propos d'établir
à Douay. Le peuple a témoigné publiquement
la joie & ſa ſatisfaction. Lorſque les Commiflaires
du Roi ont été retirés , on a jugé deux
cauſes. Tous les corps ont été complimenter le
premier préſident. Laplusgrande partie des officiersde
ceConſeil étoient membres du Parlement
deDouay.
208 MERCURE DE FRANCE.
Du 28 Octobre .
Le 21 de ce mois , le Maréchal d'Armentieres
&le Sicur de Calonne , intendant de Metz , ſe
font rendus au Parlement de Metz & y ont fait
publier & enregiſtrer un édit portant fuppreffion
de ce Parlement , remboursement des offices &
renvoi des matières dont il connoiſloit , comme
Parlement , à la Cour Souveraine de Nancy , &
de celles dont il connoifſoit , comme Chambre
des Comptes & Cour des Aides , à la Chambre des
Comptes de Nancy. Le 22 , la Cour Souveraine
& la Chambre des Comptes de Nancy ont enregiſtré
les édits qui leur ont été adreſſés à ce ſujet .
L'Univerſité de Paris a élu, le 10 de ce mois ,
pour ſon Recteur , l'Abbé Coger , Profeſſeur d'Eloquence
au collége Mazarin.
}
NOMINATIONS .
Le Roi a nommé le Baron de Saint - Bohaire ,
Exempt des Gardes - du Corps , compagnie de
Beauveau , à la place du Chevalier d'Arras .
Le Roi a accordé l'Evêché de Grenoble à l'Evêquede
Vence.
Le Roi vient de diſpoſer de la charge deColonel
Général des Dragons , vacante par la mort
du Duc de Chevreuſe , en faveur du Duc de Coigny
, qui a eu l'honneur de faire , à cette occafion,
ſes remercîmens à Sa Majesté , le 16 Octobre.
Sa Majesté a donné la charge de meſtre de
camp-général des Dragons , dont le DuedeCoi-
1
NOVEMBRE. 1771 . 209
gny étoit pourvû , au Duc de Luynes , meſtre-de
camp, lieutenant du régiment de Colonel - Général
desDragons.
Le Roi a nommé la Baronne de Mackan, ſousgouvernante
des Enfans de France , & la Marquiſe
de Vintimille , ainſi que la Comteſle de
Bourdeilles , Dames pour accompagner Madame.
Elles ont eu l'honneur d'être préſentées à Sa Majeſté
par cette Princeſſe.
Le Roi vient de diſpoſer du gouvernement de
la ville, prévôté& vicomté de Paris , dont le Duc
deChevreuſe étoit pourvu , en faveur du Maréchal
Duc de Briſſac. Sa Majesté a accordé celui de
la province d'Aunis , qu'avoit le Maréchal Duc
deBriflacc ,, au Duc de Laval, lieutenant général
deſes armées , premier gentilhomme de la chambredeMgr
le Comte de Provence , &gouverneur
de Compiegne , lequel a eu l'honneur de faire , à
cette occafion , ſes remercîmens à Sa Majesté , le
21 de ce mois . Le Roia nommé commandant en
chefen Aunis , le Baron de Montmorency , lieutenant-
général de ſes armées , chevalier de ſes
Ordres & chevalier d'honneur de Madame Adelaïde
, lequel a eu l'honneurde faire , à cette occafion,
les remercîmens à Sa Majeſté.
Le Roi a diſpoſé de la lieutenance-générale du
Languedoc , vacante par la mort du Marquis de
Puificulx, en faveurdu Comte de Biſſy , lieutenantgénéral
des armées de Sa Majefté.
L'Evêque de Beziers a prêté ſerment entre les
mains de Sa Majesté , le 21 , pendant laMeſſe.
Le Roi a accordé la coadjutorerie de l'Evêché
210 MERCURE DE FRANCE.
d'Amiens à l'Abbé de Machault , vicaire-général
du même diocèſe. Sa Majesté a donné l'abbaye de
Chaâge , ordre de St Auguſtin , diocèſe de Meaux,
à l'Abbé du Ternay , confefleur de Madame Louiſe;
celle de St Crespine- n-Chaye , même ordre ,
diocèſe de Soiffons , à l'Abbé de Montbourg , vicaire-
général de Sens ; l'abbaye (éculière deClairfaix
, diocèſe d'Amiens , à l'Abbé de Leſtocq , vicaire
général du même diocèſe; celle de Bonnevaux,
ordre de Citeaux , diocèſe de Vienne , à
l'abbé de Bally , vicaire-général deGrenoble.
PRESENTATION S.
LeMarquisdeClermont-d'Amboiſe , miniftre
plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du Roi de
Portugal , ayant obtenu de la Cour un congé ,
eſt arrivé à Fontainebleau , le 11 Octobre ,& a cu
l'honneur d'être préſenté au Roi , le lendemain ,
par leduc d'Aiguillon , miniſtre & fecrétaire d'état
ayant le département des affaires étrangères. Ila
étéenſuite préſenté à la Famille Royale.
LeChevalier d' Harembure , major du régiment
de Royal - Rouffillon , cavalerie , avec rang de
meſtre de camp , acu , le 16 Octobre , l'honneur
d'être préſenté au Roi , ainſi qu'à la Famille
Royale.
Le 17 , l'Abbé de Célarée Keyſersheim , Prélat
fouverain immédiat de l'Ordre de Cîteaux , conſeiller
né intime de Sa Majesté Impériale , a eu
l'honneur d'être préſenté au Roi & à la Famille
Royale.
Le Roi &Monseigneur le Comte de Provence
ayant bien voulu agréer le Sieur Dangeul ,Gen-

3
1
NOVEMBRE. 1771. 211
tilhomme ordinaire de Sa Majesté , pour remplir
la charge de ſecrétaire des Commandemens de
Monſeigneur le Comte de Provence , fur la démiffion
du Sieur Mesnard de Chouſy , il a été
préſenté , le 17 de ce mois , & a prêté ſerment ,
en cette qualité , entre les mains du Prince.
L'Evêque de Senlis, Premier Aumônier du Roi,
acu T'honneur de préſenter à Sa Majesté , ainſi
qu'à la Famille Royale , le Discours qu'il a prononcé
au monastère des Carmelites , à Saint -Denis
, le jour de la cérémonie de la Profeſſion du
Voile de Madame Louiſe de France.
La Comtele Dulaû d'Allemans a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi , ainſi qu'à la Famille
Royale , le 19 de ce mois , par la Comtefle
deNoailles.
:
:
NAISSANCES.
Le 19 Septembre, vers les cinq heures & demie
du ſoir, la Princeſſe des Afturies eft accouchée
heureuſement d'un Prince . Auſſi tôt après la naiſfance
du Prince , le Roi l'a porté lui-même dans
la ſalle voifine pour le faire voir à toute la Cour,
aux Ambafladeurs de Famille , & aux autres Ambafladeurs
& Miniſtres Etrangers qui avoient été
invités formellement à cette occafion. Le Cardinal
Patriarche a adminiſtré ſur le champ les cérémonies
du Baptême à l'Infant nouveau- né , qui
a été nommé Charles- Clément-Antoine de Padoue-
Janvier- Pascal Jofeph - François d' Aſſiſe-
François de Paule-Louis- Vincent-Février -Raphaël,
il a été tenu ſur les Fonts de Baptême par
Ic Roi &lePape Clément XIV , repréſenté par
212 MERCURE DE FRANCE .
Sa Majeſté. On a chanté immédiatement après
le Te Deum. Le Roi a ordonné que la Cour ſeroit
en gala pendant trois jours , & qu'il y auroit
des illuminations pendant ces trois jours.
La Ducheſſe de Chartres eſt accouchée , le ro
Octobre , à dix heures du matin , d'une Princefle
qui étoit morte. La Ducheſſe de Chartres ſe porte
auſſi -bien que ſon état le permet.
MORT S.
Jean de Caulet , Evêque & Prince de Grenoble,
doyen du Décanat de Savoye , Abbé de St Martin
de Miféré, de Saint-Tiers de Saou, de Nôtre-Dame
de Chatrice & de Saint - Nicolas - Deſprés , pricur
commandataire de St Robert de Cornillon , eſt
mort en cette ville, le 27 Septembre , âgé de
ſoixante-huit ans accomplis.
Simon Mercier , veuf de Marie - Magdeleine
Boquet , nourrice du Roi & de feu Mgr le Duc de
Bretagne , frère aîné de Sa Majesté , eſt mort à
Ruelle , près de Paris , le 29 Septembre , dans la
quatre-vingt-dixième année de ſon âge .
On mande de Nantes , que le nommé Bodet eſt
mort dans un faubourg de cette ville , dans le
courant du mois d'Août dernier , à l'âge de eent
ſept ans.
Elifabeth - Françoiſe Prondre , veuve de Louis
de Maleide , brigadier des armées du Roi , capitaine
aux Gardes -Françoiſes , eſt morte à Paris ,
NOVEMBRE . 1771. 213
le 15 Octobre , dans la ſoixante-douzième année
de lonâge.
Paul-Etienne - Auguſte de Beauvilliers , Duc de
Beauvilliers , Paire de France , colonel d'infanterie
& gouverneur en ſurvivance du Havre- de-
Grace , eſt mort àParis , le18dece mois ,dans la
vingt- fixième année de fon âge.
Charles -Godefroy de la Tour - d'Auvergne ,
Duc Souverain de Bouillon , Pair & Grand Chambellan
de France , Gouverneur & Lieutenant - Général
pour le Roi du Haut & Bas-Pays d'Auvergne
, eſt mort à Montalet , le 24 de ce mois ,dans
la ſoixante-fixième année de ſon âge.
Pierre-Jacques-Louis de Becdelievre , Marquis
de Cany , eſt mort à Paris , les d'Octobre , dans
lacinquante-troiſième année de ſon âge.
Louis- Céſar de Varennes , Abbé Commendataire
de l'Abbaye d'Aubignac , diocèſe de Bourges
& archidiacre de la cathédrale , eſt mort
Paris , le 7 d'Octobre , âgé de 69 ans .
1
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , pages
L'Eté , imitationde Pope ;Eglogue ſeconde,
au docteur Gaarth ,
AM. D. ſur le bouquet que devoient lui préibid.
ſenter Miles ſes Filles ,
L'Amour trompé. Fable ,
Adélaïde , ou les Combats de l'Amour & du
Préjugé; drame de ſociété ,
VersdeM. de la Dixmerie, ſur la chûtede la
mailon où il eſt né ,
Epître philoſophique à M. Dareau , avocatà
Guéret,
Idée ſur l'Homme en particulier ,
Le Mariage funefte , conte moral ,
Portrait de M. P. Caton ,
Les Demoiſelles. Conte ,
Traduction du premier chant de Tyrtée ,
Explication des Enigmes &Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES,
12
ibid
14
31
36
39
41
56
60
64
66
67
70
NOVEMBRE. 1771. 215
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Letties Africaines ,
72
ibid.
Explication abrégée des Coutumes & cérémonies
obſervées chez les Romains ,
Le Connoiffeur , comédie de Société ,
L'Esprit de la Ligue ,
Mêlanges de phyſique &de médecine ,
88
93
Loix & Conftitutions de Sa Majesté le Roi de
Sardaigne , publiées en 1770,
La Théorie du jardinage ,
97
100
Discours de M. leChevalier de Jully deThomaſſin
, pour la réception à l'Académie
des Sciences & belles -lettres d'Angers , 102
Galerie françoiſe , ze cahier , 104
Bibliographie parifienne , année 1770 , ΙΙΟ
Diflertation ſur la figure de la Terre , 112
Repertoire des Créanciers & des Débiteurs , 11.3
De l'Expreffion en muſique , ibid.
SPECTACLES , Opéra , 144
Comédie françoiſe , ibid.
Comédie italienne , 145
Aux Manes de M. le Duc de Chevreuſe , 146
ACADÉMIES,
149
216 MERCURE DE FRANCE.
Ecole vétérinaire , ISS
ARTS , Gravure , 159
Géographie , 165
Muſique , 167
Education ſingulière d'un Moineau , 171
Anecdotes , 178
181 Portrait d'une Actrice ,
Epître d'une Coquette à une vieille Coquette, 184
Avertiſſement concernant l'établiſſement du
chauffage économique de charbon de terre
dans Paris ,
Avis ,
Nouvelles politiques,
Nominations ,
Préſentations ,
Naiflances ,
Morts ,
188
193
199
208
210
211
112
APPROBATION.
J''AAII lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Novembre 1771 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreſſion .
i
AParis , le 30 Octobre 1771 .
LOUVEL .
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Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des li
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&modernes , 2 vol . in 8 ° . br . 41.
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Monde
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller , 1 1. 10 f.
Satyres de Juvenal; par M. Duſaulx ,
30f
in- 8 °. rel .
71.
Dict. de Morale , 2 in-8°. rel.. وام
GRAVURES .
Sept Estampes de St Gregoire , d'après Vanloo
, 241.
DeuxgrandsPaysages , d'après Diétrici , 121.
Le Roi de la Féve , d'après Jordans ,
Le Jugement de Paris , d'après le Trevi-
. fain,
41.
11.116.
Deux grands Paysages , d'après M. Vernet
, 121.
MERCURE
DE FRANCE..
DÉCEMBRE , 1771 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
L'AUTOMNE . Imitation de Pope ;
Eglogue troisième , à M. de V***.
HYLAS & AGON.
Assis négligemment à l'ombrage des hêtres ,
Deux bergers tour-à-tour chantoient des airs champêtres.
Laiſſant errer au loin leurs paiſibles troupeaux ,
De leurs touchans regrets ils charmoient les cô
teaux,
A iij
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Tomes III& IVe. du Recueil philoſophique
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Tome Ve. 11.16 f.
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Maximes deguerre du C. de Kevenhuller , 11. 10 f.
Systême du Monde, 30f
Satyres de Juvenal; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel .
71.
Dict. de Morale , 2 in-8°. rel... وام
GRAVURES.
Sept Estampes de St Gregoire , d'après Vanloo,
241.
Deux grands Paysages , d'après Diétrici , 121.
LeRoi de la Féve , d'après Jordans ,
Le Jugement de Paris , d'après le Trevi-
. faim,
Deuxgrands Paysages , d'après M. Ver-
41.
11.1 16.
net ,
121.
MERCURE
DE FRANCE..
DÉCEMBRE , 1771 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'AUTOMNE. Imitation de Pope ;
Eglogue troisième , à M. de V***.
HYLAS & AGON.
Assis négligemment à l'ombrage des hêtres ,
Deuxbergers tour-à-tour chantoient des airs champêtres.
Laiſſant errer au loin leurs paiſibles troupeaux ,
De leurs touchans regrets ils charmoient les cô
teaux,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
L'un rappeloit envain une amante infidelle ,
Et l'autre ſe plaignant d'une ablence cruelle,
L'écho ſeul confident de leurs triſtes chanſons ,
De Délie & Doris rediſoit les doux noms .
ONymphe de Mantoue ! accours ſur cette rive,
Je t'implore : à mes voeux fois fans cefle attentive.
Et d'Hylas & d'Agon répète-moi les airs ,
J'en veux faire aujourd'hui le ſujet de mes vers .
Toi * qui réunis Plaute à Térence & Ménandre,
Dont la raiſon toujours nous force de nous rea
dre ,
Dont l'humeur vive &gaie enivre nos esprits ,
Dont lejugement für remporte tous les prix ;
Toi qui connois fi bien en quelle ſource pure
On puiſe les ſecrets de l'aimable nature ;
Daigne jetter les yeux ſur des coeurs de bergers ,
Trop crédules amans de charmes menfongers !
Voi de leurs paſſions la naïve tendreffe ;
Leurs lentimens ſont joints àla délicateſſe.
S'accufant, s'excuſant , regrettant leurs fermens,
Ils foupiroient ainſi leurs douloureux accens.
HYLAS.
Déjà le jour s'enfuit. Du ſommet des montagnes
Les aîlesde la nuit plânent ſur nos campagnes.
* M. de V....
DECEMBRE. 1771 . 7
Témoins de mes foupirs , de mes voeux , de ma
foi ,
Bois , rochers , gémiflez & pleurez avec moi !
Doux zephirs , confidens duferment qui me lie ,
Emportezmes accens à l'aimable Délie !
Interprêtes discrets de mes tendres deſirs ,
Peignez lui ma douleur , mes transports , me
foupirs!
Telle on voit dans nos champs la triſte tourte
relle
De ſon amantperdu pleurer la fin cruelle ,
Et remplir tour- à- tour les hameaux & les bois
Des douloureux accens de la plaintive voix.
Tel je meplains aux vents , éloigné de Délie ;
Elle ne m'entend point , ne me plaint point, m'oublie.
Elle a fui ma préſence , elle eſt ſourde à mes criss
Ne la verrai je plus dans ces hameaux chéris ? ..
Doux zephirs , confidens duferment qui me lie ,
Emportez mes accens à l'aimable Délie !
Depuis qu'elle a quitté nos fortunés déferts ,
Les oiſeaux attendris ont ceflé leurs concerts ;
Les tilleuls aux bergers refutent l'ombre épaiife ,
Les lys baiſſent la tête & meurent de triſtefle.
Les berceaux dépouillés périſſent de langueur ,
Et ſemblent de concert partager ma douleur.
Fleurs fi belles jadis , & maintenant fanées ,
Aux rigueurs de l'hiver ſans ceſſe abandonnées ;
Roſſignol , qui chantiez les charmes de l'été ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Et que l'on n'entend plus dès qu'il vous a quitté ;
Arbres de nos vergers dont les feuilles penchées ,
Quand l'automne commence , expirent defléchées
,
Parlez : l'abfence, hélas ! qui cauſe mes tourmen's,
Parlez : n'eſt- elle pas la mort pour les amans ? ..
Doux zephirs, confidens duferment qui me lie ,
Emportez mes accens à l'aimable Délie !
Maudits foient à jamais du ſoleil & du jour ,
Les champs qui deDélie empêchent le retour !
Que les fleurs ,s'il en naît , en naiſſant s'y flétrisfent
;
Que toujours dépouillés les arbres y périſlent ;
Que la terre ſtérile & rebelle au travail ,
N'y produiſe jamais de pâture au betail ;
Que tout y meurt enfin , excepté ma bergere...
Où m'emporte mon coeur ! .. Qu'ai je dit ? .. téméraire
! ..
Non , non. Dans quelques lieux qu'elle porte ſes
pas ,
Quele plus beau printems y ſuive ſes appas ;
Que les plus belles fleurs y foient toujours éclofes;
Que les chênes noueux y foient couverts de rofes;
Qu'on y fafle toujours les plus belles moiffons ;
Que l'ambre le plus doux diſtille des buiflons .
Doux zéphirs , confidens du ferment qui me lie ,
Emportezmes accens à l'aimable Délie !
DECEMBRE. و . 1771
Les oiſeaux ceſſeront leurs tendres chants du ſoir ,
Lesbranches à leur gré de plier , ſe mouvoir ,
Les vents de menacer la timide nature ,
Les ruiſſeaux de couler avec un doux murmure;
Et la nuit ceflera de ſucceder au jour ,
Avant que mon coeur perde ou change fon amour.
Au berger altéré les ſources jailliſſantes
Cauſent moins de plaiſir , ſont moins fatisfaiſantes:
Le laboureur , noirci par l'ardeur du ſoleil ,
Goûte moins les douceurs d'un paiſible ſommeil :
La pluie à l'allouette eſt moins douce , moins
chère ,
Et le ſoleil plaît moins à l'abeille légère ,
Que ta vue , ô Délie ! à mon coeur enchanté ,
Quand mes yeux dans les tiens puiſent la volupté.
Doux zéphirs , confidens duferment qui me lie ,
Emportezmes accens à l'aimable Délie !
Viens , Délie. Ah ! reviens. Plus prompte que le
tems ,
Vole , apporte avec toi le bonheur à nos champs.
Les échos d'alentour de ton nom retentiſſent ;
Nos moutons à ton nom ſont plus gais , &bondiflent
;
Les ruiſſeaux , les rochers , les cavernes , les bois
Nuit& jour à l'envi le diſent mille fois .
Mais c'eſt Délic ... O Ciel ! .. j'apperçois dans la
plaine...
10 MERCURE DE FRANCE.
Seroit- il vrai ? .. Seroit- ce une illuſion vaine ? ..
Mes yeux me trompez - vous ? Est- ce un ſonge
d'amant?
Non. C'eſt Délie. O cher & précieux moment !
Elle vient. Je la vois. Sa blonde chevelure
Folâtre augré du vent, &baiſe ſa figure.
Je vois ſes grands yeux noirs ſur moi ſe repoſer.
Ses lévres de corail appelent le baiſer.
Ceffezmes chants; zephirs ,fuyezdans laprairie
Jenefuisplus à moi que pour être àDélie.
Hylas finit ſes chants. L'écho les répéta.
Ægon le regardant , ſe plaignit & chanta.
Les forêts de Windſor à la voix attentives ,
L'admirèrent. Ovous , ômuſes de ces rives !
Ces ſons que vous avez vous-mêmes inspirés ,
Répétez-les , ces fons qu'Ægon a foupirés.
EGON.
OCollines! témoins desvaux de mon amante
Retentiſfezdes cris de mon ame expirante !
C'eſt àvous qu'en mourant je me plains deDoris.
Defes traits ſéduiſans trop ardemment épris ,
Hélas ! vous le ſavez ; combienj'étois fincère.
L'ingrate ! aurois-je pû la croire menſongère ?
Aurois-je dû penſer qu'oubliant nos plaiſirs ,
Elle oubliật l'objetde ſes premiers ſoupirs?
Montagnes , qui ſemblez vous perdre dans la
nue ,
Dont le ſommet aux yeux s'élève &diminue
DECEMBRE. 1776 . 11
Je viens me plaindre à vous , apprendre à vos cô
teaux ,
Les lugubres accens de mes triſtes pipeaux .
Epuiſé de fatigue , & foumis à ſes guides ,
Le boeufd'un pas tardifquitte les champs arides.
La fumée ( ah ! Doris , tu la vis autrefois )
S'élève en ferpentant au deſſus de nos toits.
T'en fouvient-il encor ? Sous ces chênes antiques ,
Nous regardions fumer nos cabanes ruſtiques .
Tu me jurois alors ... accablant ſouvenir !
Il ne me reſte plus qu'un affreux repentir.
O collines ! témoins des voeux de mon amante ,
Retentiſſezdes cris de mon ame expirante !
Peuplier ! ſous lequel livrée à ſon amour ,
Ma Doris avec moi ſouvent paſloit le jour ;
Souvent fur ton écorſe encor tendre & naiſſante ,
J'ai gravé les fermens de ma parjure amante ,
Tandis qu'elle attachoit avec mes chalumeaux
Des guirlandes de fleurs à tes premiers rameaux.
Guirlandes ! en un jour vous vous êtes fanées.
Promeſles! par le temsvous êtes effacées .
Ainfi de ma Doris la tendrefle a paffé.
Ainſi de mon eſpoir l'objet s'eſt écliplé.
O Collines ! témoinsdes voeux de mon amante,
Retentiſſfezdes crisde mon ame expirante !
Le brillant Arcturus rajeunit nos forêts ,
Sa préſence embellit nos fertiles guérets.
Tousnos arbres chargés des préfens de Pomone,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Gémiffent ſous leurs fruits & tombent en couronne
.
Nos abeilles déjà ſur les chênes voiſins
De leurs ruches ont fait fortir d'autres efſlaims .
De raiſin éclatant Bacchus orne nos treilles ;
Nos bergères déjà préparent leurs corbeilles .
Tout renaît. Juſtes dieux ! l'amour , le ſeul amour
Eft- ill'unique bien qui n'ait point de retour ?
Ocollines ! témoins des voeux de mon amante ,
Retentiſſezdes cris de mon ame expirante!
Le berger dans les champs s'écrie avec couroux
:
Tes moutons ſont en proie à la fureur des loups...
Hélas ! que me fert- il , jouet des deſtinées ,
De vous garder encor , brebis infortunées ?
Je vous ai conſervés , inutiles troupeaux ;
Mais j'ai perdu mon coeur , j'ai perdu mon repos.
Pan lui -même autrefois protecteur de nos chênes
,
M'eſt venu demander le ſujet de mes peines ,
Ou quels yeux malfaiſans , d'un trait empoiſonneur
,
Ontverfé ſur mes jours la coupe du malheur .
Hélas ! quels autres yeux que ceux de la parjure ,
Ont le fatal pouvoit de cacher l'impoſture ?
Eft- il un art trompeur , un magique détour
Que, pour nuire aux mortels , n'inventa point
l'amour ?
DECEMBRE. 1771 . 13
Ocollines ! témoins des voeux de mon amante ,
Retentiffex des cris de mon ame expirante!
Je vais fuir pour jamais ces bois & ces hameaux ;
Adieu , tendres bergers. Adieu , mes chers troupeaux
,
Puiſſiez- vous être un jour , l'honneur des bergeties
!
Pour la derniere fois , adieu , plaines chéries..
Je puis fuir ces forêts , mes troupeaux , nos bergers
;
Je puis aller gémir ſur des bords étrangers .
Je puis abandonner nos hameaux , nos fontaines ,
Ces mirthes , ces tilleuls , ces oliviers , ces plaines
,
Oublier les mortels , oublier l'univers ;
Mais pourrai -je oublier mon amour & mes fers !
Amour , je te connois. Non , tyran inflexible !
La mer en ſa fureur n'eſt pas auſſi terrible.
Ses vagues en courroux , les abymes ſecrets
Sont moins à redouter qu'un ſeul de tes bienfaits.
Plus cruel que les ours des monts de l'Arcadie ,
Que les tygres ſortis du ſein de la Lybie ,
Monſtrueux avorton du crime & du malheur ,
Aflemblage exécrable & de honte & d'horreur ,
On t'arracha du flanc d'une horrible mégère ,
Tu nâquis dans la foudre , & l'Athna fut ton
père.
Va; fuis au ſein des mers , fuis : & qu'un flot
maudit
14 MERCURE DE FRANCE.
Frémiſle , en t'entraînant , d'horreur & de dépiť.
Ocollines! témoins des voeux de mon amante ,
Retentiſſezdes cris de mon ame expirante!
Inutiles regrets ! ô ſoupirs ſuperflus !
Ingrate ! c'en eſt fait: je ne t'appelle plus .
Jouis de mes fermens , de tes promelles vaines.
En terminant mes jours , je termine mes peines.
Enme précipitant du haut de ce rocher ,
Je maudis le berger qui t'oſera chercher.
Ocollines ! témoins des voeux de mon amante;
Recueillezlesfoupirs de mon ame expirante .
Adieu , bois fi long-tems témoins de mes douleurs
Adieu , foleil ; adieu: je tombe ,je me meurs.
Tel futdeces bergers le chant lugubre & tendre ,
Quand l'ombre dela nuit commença de s'érendre.
Par M. de Belami .
Hiftoire d'ABDALLA , racontée par
lui - même.
Mon père était d'une des premières
Maiſons de Balkis, & fort aimé du Prince.
Il ne négligea rien pour me procur
rer une bonne éducation : je puis dire
que je répondis à ſes foins , & que lorf
que j'entrai dans le monde , je joignois
DECEMBRE. 1771 . 19
àun eſprit cultivé , un coeur droit & bienfaiſant.
Parmi mes compagnons d'étude
il y en avoit un qui ſe faiſoit extrêmement
diftinguer : on ne l'en aimoit pas
moins : la nature avoit mis en lui je ne
ſçais quoi de doux & de modeſte , qui
tempéroit l'éclat de ſon mérite & le lui fai
foit pardonner. Nous nous ſentîmes d'abordun
grand penchant l'un pour l'autre :
le tems l'accrut , & nos coeurs s'unirent
d'un lien fi fort , qu'ils ne faifoient qu'un .
Au fortir des études nous fimes enſemble
nos exercices &enfuite nos premières
armes. Azor ( c'eſt ainſi que ſe nommoit
mon ami) me ſauva la vie dans un
combat. Sa naillance n'étoit pas inférieu.
re à la mienne. Il y joignoit l'éclat de la
faveur : mon père étoit mort , & c'étoit le
fien qui l'avoit remplacé dans le coeur du
Prince. Azor uſoit fi bien de ſon crédit ,
qu'il ſe ſeroit fait des amis à lacour
ſi l'amitié , ce ſentiment ſi noble , pouvoit
entrer dans des ames intéreſlées .
Une cruelle épreuve lui fit bientos
connoître que les adorateurs de la fortune
n'ont d'amis que les fiens ; fan père
déplût au Prince , tomba dans la difgrace
& mourut de douleur en peu de jours.
Azor fut diſgracié lui - même ; ceux qui
2
16 MERCURE DE FRANCE.
lui avoient le plus d'obligation demandèrent
pour eux les places de ſon père ;
toutes les graces que ſa maiſon tenoit de
la cour lui furent ôtées , il demeura dépouillé
de tout & fans bien : ſon père
avoit vécu dans le faſte , & fa fucceffion
ſuffit à peine pour payer les créanciers .
Azor foutint ſa diſgrace en héros , en
homme qui n'avoit fait que ſe prêter à la
faveur : l'ingratitude de ceux qu'il avoit
obligés ne le furprit point. Il y avoit compté
: je lui reſtois , il crut n'avoir rien
perdu.
Avant ſa diſgrace , Azor étoit mon
ami , j'en fis mon frère, Ma fortune qui
étoit conſidérable , devint la ſienne ; ce
n'étoit pas aſſez : j'oſai déplaire au Prince
, je lui parlai en faveur d'Azor . Les
courtiſans firent entendre au Prince que
je lui avõis manqué ; & je fus perdu auprès
de lui pour avoir prêté ma voix à un
malheureux qui étoit innocent & mon
ami .
Comme je n'avois pas l'ambition d'être
eſclave , je ne m'affligeai pas du bonheur
d'être libre , & je renonçai ſans peine
à l'eſpoir des honneurs auxquels c'eſt
ſi ſouvent un titre d'excluſion que de les
mériter.
DECEMBRE. 1771. 17
Azor fut touché juſqu'au fond du coeur
de ce que je fis pour lui , mais il en fut
touché en homme qui en eût fait autant
pour moi ; il ne chercha point à s'en défendre
, cela lui parut tout ſimple , & il
uſa de ma fortune comme il auroit uſé de
la ſienne propre , & comme j'en aurois
uſé moi-même ſi j'avois été à ſa place .
Nous nous retirâmes à une de nos terres
; nous y vivions fort heureux ; nous
avions tous deux le goût des lettres ; elles
rempliſſoient une bonne partie de notre
tems ; nous emploïons l'autre à la chaſle ,
à la promenade , à cette douce communication
de penſées &de ſentimens qui
faitle charme de l'amitié : notre bonheur
nous ſembloit d'autant plus doux , qu'il
n'étoit point envié ; il nous coûtoit trop
peu pour l'être . Nousne doutions pas mêmeque
dans le mondeon ne crut notre fort
très à plaindre tandis que nous béniffions
le Ciel de l'heureuſe diſgrace qui nous
l'avoit procuré. Ainſi couloient nos jours.
Le commerce des muſes, la liberté ſi douce
, l'amitié plus douce encore , rempliffoient
tous nos momens : nous avions réfolu
de fuir l'amour comme l'écueil du
bonheur & de la ſageſſe ; mais qui peut
ſe flatter de reſter toujours inſenſible ? Le
13 MERCURE DE FRANCE.
moment d'aimer vient , & le coeur vole
au-devant de ſes chaînes .
Unejeune veuve avoit une terre dans
notre voiſinage. L'arrangement de ſes affaires
l'obligea d'y venir paſſer quelque
tems : Canſade (c'eſt le nom de cette
veuve) avoit une figure charmante ; ſes
traits n'étoient pas réguliers , mais ils
étoient fi bien aſſortis pour plaire , ou
plutôt pour toucher qu'il étoit difficile de
la voir impunément. Pour vous la peindre
en un mot, fa phyſionomie étoit celle
du ſentiment , & tout le reſte de ſa perſonne
ſembloit fait pour la volupté. Nous
fûmes lui rendre viſite ,& nous luitrouvâmes
dans l'eſprit un attrait pareil à celui
de fon viſage: le ſentiment lui dictoit
toutes ſes expreſſions ; je m'apperçus de
tous ſes charmes , je fis plus , je les ſentis,
mais ce ne fut point avec cette force qui
diſpoſe de nous malgré nous-mêmes ; ma
liberté fut ébranlée , mais elle ne fut point
abbatue. Il n'en fot pas de même d'Azor .
Il devint éperdument amoureux : cet
amour l'entraîna comme un torrent &
renverſa toutes ſes réſolutions comme de
foibles barrières. Il m'apprit en tremblant
l'état de ſon coeur; il craignoit que Canſade
n'eût fait les mêmes impreſſions fur
DECEMBRE. 1771.
دو
L
le mien : parlez - moi ſincèrement , me
dit-il , fi vous aimez Canfade , je vous
ſacrifierai mon amour ; mais ne le laiſſez
point fortifier , & acceptez - en le ſacrifice
tandis que j'eſpère encore le pouvoir faire
ſans ceſſer de vivre. J'embraſſai tendrement
Azor, en l'aſſurant que je n'avois
point d'amour ; &je jugeai combien il en
avoit au tranſport avec lequel il m'embraſſa
lui-même .
Azor étoit trop amoureux pour n'être
pas timide ; je crus devoir le ſervir anprès
de ſa maîtreſſe , & ce fut moi qui
apprit à Canſade ce que mon ami n'oſoit
lui dire. Au trouble qu'elle me fit voir ,
j'eus quelque lieu de douter ſi elle n'eûr
pas mieux aimé que j'eufle parlé pour
moi , mais je rejettai bien loin cette
idée.
Azor continua ce que j'avois commencé
, & parla lui-même. Il étoit aimable ;
il aimoit , il fut aimé; ſa maîtreſſe avoi
peude bien , celui que j'avois étoit déjà à
Azor autant qu'à moi; mais nous en fîmes
comme frères, un partage dans les formes,
& il épouſa Canſade. La poſſeſſion ne fis
qu'augmenter ſon amour. Il étoit le plus
heureux des hommes: hélas ! étoit ce le
plus cher de ſes amis qui devoit détruire
20 MERCURE DE FRANCE.
ce bonheur ? Une nuit fatale ( nuit d'été)
ne pouvant dormir , je deſcendis dans le
jardin : une fraîcheur délicieuſe avoit
ſuccédé à la chaleur du jour. La lune brilloit
de tout fon éclat ; il faisoit une de
ces nuits charmantes , qui portent dans
les ames les moins ſenſibles je ne ſçais
quoi de tendre & de voluptueux : une
douce rêverie s'empara de moi & me conduifit
dans une allée couverte que terminoit
un cabinet de verdure. Lorſque je fus
près de ce cabinet , je crus entendrequel.
que bruit. Je prêtai l'oreille ; le calme de
la nuit me favoriſoit : j'entendis réellement
quelques mots que je ne pus diſtinguer
; un moment de ſilence ſuccéda ; je
m'approchai le plus doucement qu'il me
fut poffible , & une fatale curioſité me
poufſlant à ma perte , je vis Azor & Canfade
ſur un lit de gazon. Canfade réſiſtoit
par pudeur , elle fut vaincue par l'amour;
tout peignoit fi bien en elle ce trouble des
fens qui naît de l'ivreſſe du coeur ! --Je
m'égarai , je devins éperdu & je remportai
cette image gravée au fond de mon
coeur avec des traits ineffaçables : je voulus
envain m'en diſtraire , elle me ſuivoit
par-tout ; Canſade , avec tous ſes charmes,
étoit fans ceſſe préſente à mes yeux.
DECEMBRE. 1771 . 21
Le ſommeil me fuyoit , ou fi , pour un
inſtant , il fermoit ma paupière, je voyois
Canſade en ſonge .
Azor cependant m'étoit toujours également
cher, J'aurois fouffert mille morts
plutôt que de fonger à le trahir : s'il eût
eu beſoin de ma vie , elle étoit à lui plus
qu'à moi ; mais par une contradiction que
je ne puis expliquer , il y avoit des momens
où je ne pouvois m'empêcher d'être
jaloux de fon bonheur , où je voyois un
rival dans un ami , où je le haïſſois prefque.
Je ſentois mon injustice ; j'en avois
honte , mais j'y retombois .
Les efforts que je faifois pour mevaincre
, peu de nourriture , encore moins de
fommeil , m'eurent bientôt changé confiſidérablement.
Azor , à qui je n'avois jamais
rien caché , n'imagina d'autre cauſe
de ce changement que le dérangement de
ma ſanté , & s'en allarma d'autant plus
qu'on ignoroit d'où procédoit le mal ;
ſon inquiétude fut extrême. Je voyois
que la craintede me perdre empoiſonnoit
tout fonbonheur. Cette crainte l'occupoit
tout entier ; il la portoit juſque dans les
bras de Canfade .
Je fus ſenſiblement touché des marquesde
ſon amitié;&je crus quej'en ſerois indigne
22 MERCURE DE FRANCE.
ſi je lui cachois plus long tems ce qui ſe
paſſoit en moi. Je pris la réſolution de
verſer mon ame dans ſon ſein , de lui
avouer mes ſentimens pour Canfade &
de m'éloigner. Plût au Ciel que jel'euſſe
fait! mais il étoit écrit que je donnerois
lamort à mon ami .
Les femmes les moins coquettes font
clairvoyantes fur les effets de leur beauté.
Canſade s'étoit apperçue de l'effet que la
fienne avoit fait ſur moi : je ne pouvois
m'empêcher de la regarder ,& ma paffion
ſe peignoit malgré moi dans mes regards;
je crois que cet amour n'auroit pas même
échappé à mon ami , s'il n'eût été ſi éloigné
de le ſoupçonner. Canfade fut touchée
de l'état où elle me réduiſoit , &
peut être même prit-elle pourde la pitié
un ſentiment plus tendre : un jour que
nous étions ſeuls , elle me parla avec tant
de bonté du changement qu'on voyoit en
moi , elle me parut fi ſenſible qu'ilm'échappa
, je ne ſçais comment , non de lui
dire , maisde lui laiſſer voirque je moufois
pour elle ; ce fut une indiſcrétion de
regards , de foupirs & de paroles qui partit
comme un trait , & qui , par une force
invincible , devança toute réflexion. Je
rentrai auffi-tôt en moi-même , & pénéDECEMBRE.
1771 . 23
tré d'un repentir encore plus indifcret ,
fans donner le tems à Canſade de me répondre
, je lui montrai la plus grande
confuſionde ce qui m'étoit échappé : je
lui en demandai pardon en fondant en
larmes , & je lui appris la réſolution où
j'étois de la fuir , après avoir ouvert
mon coeur à mon ami ; Canfade me détourna
de ce deſſein. Elle me ditque je ne
pouvois m'éloigner ſans affliger Azor ,
que ce ſeroit lui percer le coeur que de
lui en apprendre la caufe , que j'allois jetter
ſur la vie de mon ami une amertume
que rien ne pourroit adoucir ,que je de.
vois auparavant eſſayer de me guérir , en
faiſant ſur moi ungénéreux effort;qu'elle
vouloit elle - même yaider ; que c'étoit
une amie tendre qui entreprenoit ma guérifon
, & qu'elle eſpéroit y réuſſir , ſi je
voulois , comme elle n'en doutoit pas ,
m'y prêter de bonne foi& conſidérer férieuſement
ce que je devois à Azor , & ce
qu'elle lui devoit elle-même.
Canfade, qui croyoit être debonne foi,
eut lemalheur de me perfuader, ou plutôt
je me fis illuſion à moi-même. Ce fut la
paſſion qui , ſous le voile de l'amitié, me
fit craindre de trop affliger Azor : cette
crainte cachoit fans doute un fentiment
24
MERCURE DE FRANCE .
moins généreux : Canfade , diſoit - elle ,
vouloit m'aider à me guérir , je continuerois
donc à la voir , je lui parlerois de
mon amour ; en m'écoutant elle me plaindroit
: voilà ce qui étoit au fond de mon
coeur , & ce que la paſſion m'empêchoit
d'y chercher.
Je reſtai donc , & j'oſai follement lutter
contreun ennemi qu'on ne peut vaincre
qu'en fuyant : je faifois confidence à
Canſade du peu de ſuccès de mes efforts ;
&comme cette confidence me ſoulageoit,
je continuois à m'abuſer & je m'imaginois
faire des pas vers ma guériſon, lorfque
j'achevoisde me perdre ,, & que j'entraînois
avec moi Canſade même ; &
comment ne ſe ſeroit - elle pas perdue ?
Une femme vertueuſe fait toujours grace
à la paſſion qu'elle inſpire. C'eſt pour elle
un ſpectacle bien ſéducteur que celui d'un
homme qui offre à ſon amour propre un
continuel triomphe dont toutes les paroles
, tous les mouvemens font un tribut à
ſes charmes ; mais ſi elle oſe le voir fouvent
, ſi elle l'écoute , ſi elle le plaint , il
n'eſt preſque pas poffible qu'elle ne s'enflâme
elle-même au feu dont il brûle pour
elle; c'eſt ce qu'éprouva Canfade. Elle
fut long tems à s'en appercevoir , ou plutôt
DECEM BRE. 1771 . 25
tôt à ſe l'avouer ; nous avions de fréquens
entretiens : c'étoit en l'aimant toujours
davantage que je lui diſois queje ne voulois
plus l'aimer ; c'étoit avec des regards
qui me défendoient d'obéir qu'elle me
conjuroitdefairede nouveaux efforts:enfin
unjour que je me plaignois à elle de leur
inutilité , je vis tout d'un coup fon viſage
inondé de larmes : quoi , lui dis je , mon
état vous afflige & vous en pleurez ! ...
Non , s'écria- t- elle , je pleure le mien , il
eſt auſſi déplorable que le vôtre : à ce
diſcours inattendu , je l'avoue , mon premier
mouvement fut un tranſport de joie
qui n'éclata que par un cri ; mais aufli- tôt
me repréſentant le tort que je faifois à
Azor : chere Canſade , que m'apprenezvous
! quoi ! je ravis votre coeur à mon
ami ; quel bien il perd ! Ah , Canfade ,
que ne m'avez- vous laiſfé partir ! mes remords
me déchirent ! elle me dit qu'elle
en éprouvoit de plus cruels elle- même ;
qu'elle étoit au déſeſpoir de m'avoir retenu
, mais que ſa pitié l'avoit féduite ;
qu'elle me conjuroit de partir , que j'allois
la laiſſer la plus malheureuſe créature
de l'univers ; mais qu'il n'y avoit plus
que ce moyen de nous fauver de notre
propre foibleſſe : je la quittai bien réſolu
B
26 MERCURE DE FRANCE.
de ne plus la voir , déſeſpéré de l'égarement
de fon coeur , indignement flatté de
l'avoir égarée. J'allai trouver Azor , & je
lui dis qu'on m'ordonnoit de voyager
pour ma ſanté; je me ſervis de ce prétexte
, car je craignois de l'éclairer ſur ſon
malheur. Azor ne pouvoit ſe réfoudre à
notre ſéparation : il vouloit abſolument
m'accompagner ; mais je m'y oppoſai ſi
fortement qu'il fut obligé de ſe rendre.
Je diſpoſai tout pour un prompt départ,
J'évitois cependant Canſade : j'avois même
réſolu de ne point lui dire adieu ;
mais je n'étois pas affez coupable , & je
devois enfoncer le poignard dans le ſein
demon ami .
Deuxjours avant celui que j'avois fixé
pour mon départ, je deſcendis ſur le ſoir
dans le jardin ,&je portai triſtementmes
pas vers ce cabinet de verdure d'où étoit
parti le trait qui m'avoit bleſfé : ce ſouvenir
me cauſa une vive émotion ; elle
redoubla à la vue de Canſade : elle étoit
fur ce même lit de gazon où je l'avois
vue avec Azor; ſes yeux étoient attachés
à la terre , ſes joues baignées de larmes ;
elle ne me vit pas entrer. Je reſtai quelques
momens incertain de ce que je ferois
; enfin , ne pouvant réſiſter à l'état où
DECEMBRE. 1771 . 27
je la voyois, je me précipitai à ſesgenoux ,
je les embraſſai , &les trempant de mes
pleurs : ah ! Canfade , lui dis-je , que ne
puis-je racheter de mon ſang ces précieuſes
larmes que vous verſez ! mais je n'en
ſuis pas digne ... Non , me répondit- elle,
vous ne l'êtes pas , vous qui avez pu m'aimer
, vous qui avez à préſent la cruauté
de m'abandonner ; mais je ne ſçais ce que
je vous dis ; fuyez mon trouble ; que me
voulez-vous ? que faites-vous ici ? laiſſezmoi
mourir ; partez , vous devez me fuir,
je l'ai voulu , je le veux encore; il le faut;
ne m'ôtez point la force de vous le redire
; fongez - vous qu'Azor eſt votre ami ,
qu'il eſt mon mari ? craignez que je ne
l'oublie & je l'oublierois. Quand je vous
vois , je ne puis que vous aimer ; vous
êtes un cruel... Que pouvois- je devenir
à de pareils diſcours ?A ces reproches enflammés
d'amour , & dont je fus tout-àcoup
embrafé moi - même ; je ne me reconnus
plus : mes remords , mon ami ,
ma vertu ,. tout diſparut à mes yeux ; je
ne vis plus que Canſade : elle n'avoit jamais
été ſi belle : un regard inexprimable
qu'elle jetta ſur moi , le trouble qui s'y
peignoit , & quel trouble ! acheva de m'égarer;
oui , Canfade , je vais partir , lui
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
dis-je en fondant en larmes , & Canfade
éperdue , ſans parole , & comme étouffée
de ſes ſoupirs qui ſe confondoient avec
les miens ... Oh ! ſouvenir qui me tue ,
l'amour eut l'affreux pouvoir de faire de
nous ce qu'il voulut , nous ne fûmes pas
ce qu'il en faifoit , & le crime fut confommé.
: Revenus de ce profond& magique oubli
de nous - même , confus & confternés
cous deux , Canfade tout-à- coup s'arracha
de mes bras , & me rejettant avec effroi ,
où ſuis -je , s'écria - t- elle ? malheureuſe ,
qu'ai-je fait ! me voilà donc perdue ! elle
tomba dans le plus violent déſeſpoir. Le
mien n'étoit pas moindre ; mais je me fis
violence pour arrêter les effets du ſien,
Enfin nous nous ſéparâmes le coeur dé
chiré de remords & fans ofer nous regarder
, nous nous dîmes adieu pour toujours,
Il n'étoit plus tems : le malheureux Azor
étoit venu au moment le plus vif de notre
entretien ; jugez ce qu'il dût ſentir,
J'ignorois qu'il fût mon crime , mais je
n'en craignois pas moins fa vue : comment
foutenir les regards de mon ami
que je venois de trahir ? on me dit qu'il
venoit de partir pour une maiſon que
nous avions à deux lieues & qui étoit un
DECEMBRE. 1771 . 29
rendez-vous de chaſſe . Je m'étonnai qu'il
fût ainſi parti tout ſeul , mais je n'en foupçonnai
rien. Je me couchai , ne dormis
pas , & me levai de grand matin. La vue
de mon crime ne me quittoit point ; il
me pourſuivoit; il me puniſſoit ſans relâche
; je ne ſçais quel preſſentiment funeſte
ajoutoit à l'horreur que j'avois de
moi - même. On m'apporta une lettre
d'Azor ; je ſentis ma main trembler en
l'ouvrant ; les caractères en étoient mal
formés. En voici les propres termes , ils
font gravés dans mon coeur qu'ils déchirent...
Pardonnez ſi , en vous les rapportant
, les larmes & les fanglots étouffent
ma voix.
«Au moment où vous lirez cette let-
» tre , Azor ne ſera plus : je vous vis hier
» dans lesbras de Canſade : oh ! mon ami,
>> j'ai fenti des mouvemens de vengeance;
» je les déteſte & les déſavoue en mou-
>> rant : puiffiez vous être heureux avec
» Canfade , & ne vous point trahir tous
>> deux ! puiſſiez vous ne connoître jamais
>> la douleur que j'éprouve ! adieu. Mon
>> honneur m'eſt bien cher ; mais c'eſt en-
>> core moins fa perte que celle de votre
>> amitié qui me tue. >>
Acette lecture je fisun cri affreux, &de
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
mandai promtementuncheval : j'étoistour
tremblant& hors de moi-même,je criois,
je pleurois , je m'agitois ; on avertit Canfade
; elle accourut: je fis un nouveau cri
en la voyant : liſez , lui dis-je , en lui donnant
la lettre : elle la lut , & tomba évanouie
: j'ordonnai qu'on prit ſoin d'elle;
je montai à cheval ; je volai à cette maifon
fatale : c'en étoit fait ,je n'y trouvai
que le corps pâle & fanglantd'Azor. Comment
vous peindre l'affreux déchirement
que je ſentis à cette vue ; je me jettai fur
le corps de mon ami , fans verſer une lar
me , mais en pouffant des cris aigus , & en
voyant près de lui le poignard dont it
s'étoit percé ,je le ſaiſis , & m'en frappai ;
je voulus redoubler , on me défarma ; je
tombai fans connoillance. On profita de
ce moment pour me porter dans un lit ,
&pour panfer ma bleſſure. Lorſque je
revins à moi , je déteſtai le ſoin qu'on en
avoit pris ; je voulus arracher les bandages
, mais on m'obfervoir , & on eut la
cruauté de s'y oppofer ; une fièvre violente
me prit ; je touchai à ma dernière
heure ; mais j'euſſe été trop heureux de
mourir ; mon crime méritoit une longue
expiation : la nature fut plus forte que
mon deſeſpoir : elle me ſauva , & on
DECEMBRE. 1771 . 31
m'obſerva avec ſoin , juſqu'à ce que le
tems m'eût ôté , non le deſir de la mort ,
mais le deſſein de me la procurer moimême
: j'appris que Canſade , plus heureuſe
que moi , n'avoit pû réſiſter à ſa douleur.
Lorſque je fus entierement rétabli , je
pris le parti de fuir tous les hommes : le
corps de Canſade &de mon ami avoient
été mis dans le même cercueil ; je le fis
tranſporter dans la ſolitude où vous m'avez
trouvé ; je le dépoſai dans le ſein de
la terre ; j'élevai deſſus un tombeau ; j'y
paſſe preſque tous les momens d'une vie
que le Ciel prolonge pour me punir : la
vuede ce tombeau me déchire , & je ne
puis m'en arracher ; chaque jour je le baignede
mes pleurs , &je ſoupire ſans ceſſe
après l'inſtant qui doit mêler ma cendre
à celle de mon ami .*
*Ce conte est tiré d'un ouvrage intitulé , Mirza
& Fatme , de M. SAURIN. Comme il forme un
morceau ſéparé & très - intéreſſant , nous avons
cru faire plaifir aux lecteurs de le leur remettre
ſous les yeux.
Biv
31 MERCURE DE FRANCE.
SUITE DE L'ETÉ.
Chantfecond du Poëme des Saiſons ;
imitation libre de Thompson.
Progrès de l'Eté.
L'ASTRE du jour , de la voûte azurée ,
Fond & diſſoud le brouillard malfaiſant :
De ſes rayons la terre colorée
Semble s'unir au vaſte firmament.
Quand la roſée à l'ombre ſe retire ,
Et que les fleurs la cachent dans leur ſein ,
Sur un gazon , qui s'offre à mon deſlein ,
Je pince alors les cordes de ma lyre.
Qui pourroit voir , ſans déplorer leur fort ,
Ces arbriſſeaux , dont la tige fleurie
Prit au printems un généreux effor ,
Livrer au Sud leur dépouille flétrie ?
Mais ſous ces fleurs , triſtes jouets des vents ,
Le fruit reçoit & la ſéve & la vie ,
Et de l'automne annonce les préſens .
De la chaleur tout reflent l'influence ,
Et le berger ſuſpendant ſes travaux ,
Vers le bercail ramene ſes troupeaux :
Pour tant de ſoins pleins de reconnoiſſance
DECEMBRE. 1771 . 33
Aleurs paſteurs ils offrent leur tributs ,
Aliment ſain , dont uſoit l'innocence
Au tems heureux où regnoient les vertus.
L'hôte des airs vers les chênes antiques
Dirige auſſi ſon vol lourd & bruyant ;
Près des maiſons les oiſeaux domeſtiques
Cherchent à l'ombre un repos bienfaiſant ,
Et la chaleur , ſous l'humide élément
Se fait ſentir aux peuples aquatiques.
Les Infectes.
Régénéré par les feux du ſoleil ;
Le papillon jouit dès ſon reveil :
Pendant l'hiver plongé dans l'indolence,
Il ſemble mort ; mais au ſein du tombeau
Il a repris un être tout nouveau:
Ilen ſort , fier de ſa magnificence ,
Parmi les fleurs il s'agite , il s'élance ,
Du tendre amour ſuivant les douces loix,
De ſes plaiſirs il ſavoure l'ivreſſe ,
Et plein d'ardeur , il vole dans les bois
Ydépoſer les fruits dela tendreſſe.
Quel nombre , & Ciel ! d'atômes différenst
Leur petitefle échappe à notre vue :
L'air eſt rempli de ces eſſains vivans,
Dont le concours forme preſque une nues
Ledoux zéphyr & le flambeau du jour
By
1
34
MERCURE DE FRANCE.
Animent ſeuls ces nations aîlées ;
L'autan farouche & les triſtes gêlées
Du ſein des airs les chaſſent ſans retour.
Tel au plaifir livré dès fon enfance ,
L'homme ofe, hélas ! dans la molle indolence
Perdre des jours qu'il doit à la vertu :
La mort fur lui s'avance avec furie;
Il eſt rayé du livre de la vie ,
Et meurt enfin ſans même avoir vécu.
Les Faneurs .
Gais, fatisfaits & fans mélancolie ,
✓ Le front bruni, mais brillant de ſanté,
Les villageois , des tréſors de l'été
Vont dépouiller la riante prairie :
Chacun s'emprefle à ces heureux travaux;
L'herbe gémit & tombe ſous la faulx ,
Et les Faneurs , de prairie en prairie
Vont étaler la récolte fleurie
Pour la ſécher & la mettre en monceaux.
Le ſel piquant , la gaîté pétillante
De cette troupe animent les propos ,
Et de Bacchus la liqueur bienfaiſante
Les encourage & les rend plus diſpos.
Heureux mortels , c'eſt vous dont la nature
Comble les voeux & remplit les deſirs :
Vous jouiffez ; votre ame libre & pure
Connoît & fent leprix des vrais plaifus
DECEMBRE. 1771 . 35
Tonte des Troupeaux.
Près d'un canal , qui rafraîchit la plaine,
Onréunit les troupeaux haletans :
Les crisdes chiens , les clameurs des enfans ,
Tout les excite à confier leur laine ,
Pour l'épurer , au criſtal des étangs.
Epouvantés de cet accueil ſauvage
Et frappant l'air de leurs gémiſſemens ,
D'un pas tardifils gagnent le rivage.
Mais les bergers aiguiſent leurs ciſeaux
Riches d'attraits , fimplement habillées ,
Aux bords d'un bois les filles raflemblées
De leurs toiſons dépouillent les agneaux.
Chacun agit ; l'ouvrage s'accélère :
L'un fait bouillir le gaudron écumant ;
Aux animaux tondus nouvellement
Plus loin un autre imprime un caractère,
Oubien pourſuit le belier menaçant.
Ne craignez rien , douce &paiſible espèce :
Du meurtrier ce n'eſt point le couteau ;
Ne craignez point le rapide ciſeau
Qui du Pasteur foulage la détrefle.
Pour acquitter ſon tribut annuel ,
Il vous enlève une laine inutile ,
Fardeau pour vous , & fon bras paternel
Vous renverra bientôt dans votre aſyle.
Par M. Willemain d'Abancourt.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
LE LAPIN & LE FURET.
Fable.
L'OMBRE Couvroit l'herbette humide
La douce odeur du ſerpolet ,
Par le beau calme qu'il faifoit
Invitoit le Lapin timide
Acommencer ſes petits tours.
Jeannot, ſuivi de ſes amours ,
Eſt le premier qui ſe décide.
D'abord il met le nez à l'air ;
Puis de trotter ſur le pré verd.
Maisune ombre, un rien,tout l'allarme;
Le moindre ſouffle dans les airs ,
N'est- ce point un fuſil qu'on arme ?
Les vers luiſans ſont des éclairs ,
Des avant- coureurs de la foudre
Qui le met lui chétif en poudre..
Puis ce n'eſt rien ; le petit fou
Bondit au tour de ſa compagne ;
Puis il veut ſe mettre en campagne ,
Puis il veut regagner ſon trou.
Le bruit de la feuille qu'il broute
Tout-à-coup le met en déroute ;
Et le voilà dans ſon terrier
Qui ſe replongetout entier.
DECEMBRE. 1771 . 37
Le malheureux ! qu'y va t'il faire ?
C'eſt- là qu'un traître de Furet
L'attend, le ſaiſit au collet
Au moment qu'il n'y ſongeoitguère.
Il expire , & dit : Eh pourquoi
Faut il trembler juſques chez ſoi ?
Allarmé des haines publiques ,
En quels bras me ſuis-je remis ?
Ah ! nos plus mortels ennemis
Sont nos ennemis domeſtiques.
Par M. Boifard.
:
DAME
AUTRE.
LA CHÈVRE.
AME Barbe la Chèvre alloit toujours grim
pant
De roc en roc , escaladant
Maint buiſſon où ſon poil accroche
Et le donnant mainte taloche ,
Qui ne peut empêcher que Barbe , à ſautperdu,.
Gagne le haut d'un mont pendant en précipices
Qui ſe termine encore en un ſommet pointu ,
Où Barbe veut encore élever ſes caprices.
Elle eſt toujours trop bas , tant qu'il reſte à grim
per;
38 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt au point le plus haut qu'elle entend fe cam
per.
Dame Barbe , à la tête folle ,
S'aventure , & tente le ſaut ;
Mais , à ce dernier pas , ſon pied fourchu lui faut à
Et la voilà qui dégringole
Du haut en bas ,
Et par même chemin de la vie au trépas!
Parlemême.
VERS à Madame la Marquise de la Cr...
au sujet de Petrarque qu'elle lovoit
beaucoup dans un repas.
Non Petrarque n'a rien qui me flatre en favies
Il aimoit une ingrate , & chantoit ſes tourmens ;
Mais quand vous louez ſes talens ,
Je le trouve digne d'envie.
D'un amour langoureux toujours prêt àbrûler
Il adora ſa Laure , & lui reſta fidèle;
Mais qu'eut de merveilleux fa conftance pouz
elle,
Puisqu'il ne trouvoit rien qui pût lui refſembler
DECEMBRE. 1771 . 39
Cloé, ſi dans ces tems euſſent brillé vos charmes ,
Laure vous auroit vue avec des yeux jaloux ,
Et Petrarque à vos pieds ſoudain rendant les armes
,
Eût oublié la belle & n'eût aimé que vous.
ParM. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au collège de Tournon.
RÉPONSE de Madame la Marquise
de la Cr. ..
L'HOMMAGE 'HOMMAGE de Petrarque auroit pu me flatter,
J'aurois voulu le mériter ;
: Mais je puis vous voir , vous entendre,
Vous me louez , vous m'écrivez ;
Je n'ai rien perdu pour attendre ,
Petrarque eſtmort & vous vivez,
40
MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. l'Abbé de Crillon , au sujet
defon livre intitulé , l'Homme moral .
DANAnSs ce livre profond qui , de toi vient d'éclorre
,
J'ai reconnu ton ame , tes talens ,
Et les généreux ſentimens
De tes braves ayeux dont mon pays s'honore ,
Sans doute tes lecteurs émus
Diront en parcourant tout ce tableau fidèle :
Quand un Crillon peint les vertus ,
Il eſt le peintre& le modèle.
Par M. Sabatier.
QUATRAINS.
un homme de lettres , en lui envoyant
unferre - tête.
Le faſtueux orgueil fait des dons éclatans.
L'amour offre une roſe à la jeune Sylvie ;
Auſſi tendre que lui , je t'offre des rubans
Que l'amitié noua pour le front du génie,.
DECEMBRE. 1771. 41
IMPROMPTU du Marquis de *** , à
Madamela Comieſſe de B***.
UI , croiez -en , Madame , au témoin qui
m'accuſe :
J'ai dit , & n'en fais point d'excuſe ,
Que vous n'aviez esprit , ni grace , ni beauté.
Je l'ai dit : cela vous étonne ;
Mais mon plus grand plaiſir dans la ſociété
Eſt de n'être jamais de l'avis de perſonne.
NB. Ces vers paroîtroient beaucoup plus piquants
s'il nous étoit permis de nommer la charmante
perſonne qui les inspira.
AUTRE.
A.Madame la Marquise de M... , en lui
donnant les buftes de Montesquieu &de
M. de Voltaire.
ENN vous offrant les traits de ces hommes fameux
Qui nous font adorer la raiſon embellie ,
Je fais de leurs portraits l'emploi le plus heureux.
Dans le temple du goût je place le génic.
42
MERCURE DE FRANCE.
:
HYMNE de Callimaque , imité du grec ;
A
Hymne premier ;
JUPITER .
La gloire de Jupiter doit être en ce
jour l'objet de nos chants. Pouvons- nous
mieux honorer ſes fêtes qu'en célébrant
ſa grandeur & ſes victoires ?
Jupiter eſt le Roi du Ciel & des Dieux;
il a foudroïé les Titans ; l'Olympe lui
doit le repos & la liberté.
Dans quel climat fortuné ce Dieu puiffant
a-t- il pris naiſſance ? L'Arcadie & la
Crête ſe diſputent à l'envi cet avantage
précieux . Révèle-nous , û père des Dieux ,
cette vérité importante ! en croirai - je
l'Arcadie , en croirai-je laCrête ? que disje
? Eh ! quelle confiance peut mériter le
Crétois impoſteur ? Non , tu n'es point
né chez un peuple dont l'audace impie a
ofé te conſtruire un tombeau . Le tombeau
d'un Dieu ! comme ſi Jupiter étoit
foumis à la loi cruelle des Parques , Jupiter
qui commande aux immortels !
On voit dans l'Arcadie une montagne
ſaperbe dont le ſommet touche aux nues
DECEMBRE . 1771 . 43
& paroit commander au reſte du monde.
C'eſt dans ce lieu redoutable que Rhée
lui donna le jour. Cette montagne eſt
devenue facrée , & l'habitant qui la révère
, la nomme encore aujourd'hui le lit
nuptial de Rhée. Malheur à toute mortelle
qui ofereit y invoquer la chafte Lucine
! la mort ſeroit le prix de ſa témérité.
Muſe , dis - moi quelles inquiétudes
agiterent le coeur de cette mère adorable,
dès qu'elle eût déposé ſon fruit divin :
raconte-moi l'artifice heureux qu'emploia
fon amour pour dérober aux recherches
de Saturne la naiſſance de Jupiter. L'Arcadie,
devenue depuis ſi célèbre par la beauté
de ſes eaux , n'offroit alors aux regards
de la déeſſe qu'une contrée aride & brûlante.
Pas un ruiſſeau où plonger le Dieu qui
vient de naître ! de vaſtes forêts occupoient
les lieux où coulent à préſent le
Ladon & l'Erymanthe ; des chars faiſoient
rouler la pouſſière , où roulent aujourd'hui
les eaux de l'impétueux Méla ;
des animaux féroces avoient pratiqué
leurs fanglans repaires , où le pacifique
Grathy promène ſes flots majestueux.
Inutiles à l'Arcadie , inutiles au voyageur
altéré qui les fouloit aux pieds , ces fleu
44 MERCURE DE FRANCE.
ves étoient encore renfermés dans les entrailles
profondes de la terre.
Réduite au déſeſpoir , la déeſſe appelle
la Terre à ſon ſecours . « O Terre , s'é
>> crie-t-elle , ô toi qui enfantes ſans dou
>>leur , ouvre ton ſein bienfaifant & com-
>> mande à l'eau de jaillir, » En diſant ces
mots , elle frappe la montagne de ſon
ſceptre. Déjà la cime s'eſt ouverte , mille
ſources paroiffent à la fois ; déjà ſe répandent
dans les plaines ces eaux argentées
auxquelles l'Arcadie devra bientôt
ſes richelles & fon bonheur.
Auſſi tôt on purifie l'enfant divin. Des
langes précieux enveloppent & foutiennent
ſes membres délicats. Alors fa tendre
mère le confie aux ſoins de Néda ,
Néda la plus vertueuſe des nymphes qui
ont afſiſté à ſa naiſſance auguſte , la plus
vénérable par fon âge après Stygé & Phyllyra.
Veille , veille , ô chaſte nymphe ,
ſur ce dépôt chéri. Le ſervice que tu rends
à Jupiter ne reſtera point fans récompenſe.
Lefleuve où tes yeux l'ont vu plonger
doit être un jout comblé de gloire ,
fleuve portera ton nom , & nos derniers
neveux , en buvant de ſes eaux , prononceront
avec reconnoiſſance le nom de la
fageNéda.
ce
J
DECEMBRE. 1771 . 45
Ala faveur des ténèbres , Néda arrive
avec l'enfant céleſte dans l'antre de Dycté .
C'eſt là que ſuivant l'ordre du deſtin, Jupiter
doit compter ſes premières années.
Avec quel empreſſement les nymphes ſes
compagnes le reçoivent de ſes mains !
Adraſtée le place dans un berceau d'or ;
Ida s'efforce d'appelier le ſommeil ſur ſes
yeux fatigués ; quandtout-à coup paroît
dans les airs un nombreux eſſain d'abeilles
: elles defcendent ſur la couche du
Dieu , & dépoſent doucement ſur ſes lévresunmiel
pur &gracieux .
A fon reveil , Amathée lui prodigue
les fources abondantes de ſon lait , &
les nymphes attentives entourent ſon berceau
ſacré. Plus loin les Corybantes &
lesCurètes , par des danſes tumultueuſes,
par le cliquetis de leurs armes qu'ils entrechoquent
, par le bruit confus des inftrumens
&des voix , empêchent ſes foibles
cris de parvenir aux oreilles du vieux
Saturne.
O merveilleux enfant ! ta première année
n'eſt pas encore révolue , & j'apperçois
déjà fur ton viſage céleste le ſignede
la puberté ! & déjà rien de ce qui exiſte
ne peut échapper à ta vue ! à une croif
fance auſſi rapide , à des progrès auſſi ſure
46 MERCURE DE FRANCE.
prenans , qui ne reconnoîtroit un Dieu ?
Oui , ſans doute , ô Jupiter , c'eſt à ce génie
prodigieux , développé dès l'âge le
plus tendre , que tu dois l'empire des
cieux. Nés avant toi , tes frères ont conſenti
de t'obéir. Ils ont remis le ſceptre
dans tes mains puiſſantes , fatisfaits d'adorer
des vertus auxquelles ils ne pouvoient
atteindre !
Loinde moi cette fiction indécente imaginée
par les poëtes qui m'ont précédé, que
le fortadécidéde l'empire deSaturne. Quel
homme eût été aſſez ſtupide pour abandonner
au hafard le choix de l'Olympe
ou du Tartare ? Que l'on partage au fort
des objets dont l'égalité ne laiſſe au choix
aucun avantage , je n'en ſerai point furpris
: mais qui ofera comparer l'empire
brillant du ſoleil aux fombres états de
Pluton ? Quine verra tout-à-coup l'intervalle
immenſe qui les ſépare ? Non , je
ne puis concevoir qu'un poëte ait propoſé
une fable auffi abſurde , & qu'il ait trouvé
des hommes allez fottement crédules
pour y ajouter quelque foi.
Rejettons loin de nous ce menfonge
groffier. Jupiter ne tient point du
haſard le rang qu'il occupe entre les Immortels.
Il ne doit l'empire du monde
DECEMBRE. 1771 . 47
qu'à ſes vertus ; à la Valeur , à la Force ,
à la Victoire , qui ſont ſans ceſſe à ſes
côtés.
Roi du Ciel & des Dieux , il a choiſi
le Roi des oiſeaux pour annoncer aux
mortels ſes redoutables augures . Puiffe
l'Aigle ſacré ne préſager à mes amis que
des événemens favorables !
Parmi nous, ceDieu veille plus particulièrement
ſur la claſſe d'hommes la moins
nombreuſe &la plus auguſte. Il abandonne
aux Dieux ſubalternes le fort du navigateur,
du ſoldat,du poëte. Vulcain préſide à
l'artiſan , Mars au guerrier , Diane au
chaſſeur. C'eſt Apollon qu'invoquent le
poëte& le muficien. Jupiter ſeul veille
fur les Rois ; fur ces demi - Dieux de la
terre dont l'abſolu pouvoir s'étend indif.
tinctement ſur toutes les conditions.
C'eſt Jupiter qui place les Rois ſur le
trône , Jupiter dont ils font l'image.
Quand ce Dieu confie un peuple à leurs
ſoins , il les revêt de ſa puiſſance , il les
arme de ſon autorité.
Rois , gardez - vous d'abuſer de votre
pouvoir , & n'eſpérez pas de tromper la
vigilance de Jupiter. Tranquille au haut
de l'Olympe , il tient ſans ceſſe les yeux
ouverts ſur vos peuples & fur vous .
48 MERCURE DE FRANCE.
O père des Dieux ! ta main libérale a
prodigué à tous les Rois des richeſſes ſans
bornes , mais ce qu'ils n'ont pas tous également
reçu de ta bonté , c'eſt le talent
qui produit les grandes idées , & la force
qui les exécute. Voilà fur- tout ce qui diftingue
notre glorieux Monarque. Que de
deſſeins accomplis auſſi tôt que conçus !
que d'entrepriſes terminées en un jour
que tout autre n'eût pû finir en une année!
voilà par quel moyen il a ſçu aggrandir
ſes vaſtes états. Voilà comment la gloire
& fon nom font répandus dans toutes les
parties du monde. Que d'obstacles il a
franchi où l'on s'attendoit de le voir
échouer ! car l'événement dépend toujours
de la volonté de Jupiter ; & quand il le
veut , il fait aiſément avorter les plus ſublimes
projets .
Fils tout - puiſſant de Saturne , je me
proſterne en tremblant au pied de res autels.
Daigne prêter à mes chants une oreille
favorable , & ta bonté ſupplééra à ce
qui manque à mes vers. Quel mortel en
effet peut tirer de ſa lyre des fons dignes
deJupiter!
Divin Auteur de tout bien , ô toi qui
diſpenſes aux fragiles humains laſanté&
le bonheur , accorde à ce peuple qui t'adore
,
DECEMBRE. 1771 . 49
dore , les richeſſes & la vertu . Le bonheur
ne peut exiſter où la vertu n'eſt pas , la
vertu ſeule ne peut rendre l'homme parfaitement
heureux , accorde donc à nos
voeux les richeſſes & la vertu .
CANTIQUE DES TEMPÊTES.
Cantate.
ELEVE- TOI , Muſe ſacrée ,
Dirige ton vol vers les Cieux ;
La gloire du Très -Haut , ſous leur voûte azurée ,
Va ſe dévoiler à tes yeux.
Au ſignal éclatant des célestes trompetes ,
Le démon du midi , par d'affreux fifflemens ,
Dans les airs obſeurcis appele les tempêtes ;
Et le courroux du Ciel , attilé par les vents ,
S'allume & gronde ſur nos têtes.
Vents impétueux ,
Livrez - vous la guerre ;
Volcans furieux ,
Ebranlés la terre ;
Esprits du tonnerre
Embraſés les Cieux .
Océan immenſe ,
Abîme des eaux ,
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Soulève tes flots
Avec violence;
Etdans ta fureur ,
Franchis les limites
Que t'avoit prescrites
Le doigt du Seigneur .
Vents impétueux , &c .
Dieu des vengeances ! Dieu terrible !
Si tonbras tout-puiſſant s'appéſantit ſur nous ,
Qui pourra réſiſter à ta force invincible !
Qui pourra braver ton couroux !
Aux éclats foudroïans de ta voix menaçante ,
Le ſoleil pâlit d'èpouvante ;
Les aſtres de la nuit éteignent leurs flambeaux ;
Les colonnes du Ciel gémiſlent ;
Les monts audacieux frémiſſent;
Et de ſes funèbres lambeaux
L'impitoïable mort voilée ,
De crainte &de fraïeur troublée ,
Se replongedans les tombeaux,
Ebloui de la majeſté
Du Dieu dont l'éclat l'environne ,
DECEMBRE. 1771 . SI
Le chérubin épouvanté
Embraſſe les pieds de ſon trône.
Le fier ſéraphin proſterné
Voile la facede ſes aîles ,
Et l'enfer même eſt conſterné
Dans ſes demeures criminelles .
Des barrières de l'Orient ,
Juſqu'aux lieux où le jour expire ,
Deſlus leur char étincelant ,
Les puiſſances des airs annoncent ton empire.
La nature interrompt ſes loix
Pour rendre hommage à ta puiſlance ;
Frappés de ta magnificence ,
Les élémens troublés répondent à ſa voix.
Lamer te glorifie au ſein de ſes abîmes ;
Et les mugiſſemens de ſes flots en fureur ,
Sont des cantiques fublimes
De ta gloire & de ta grandeur.
Voix des tempêtes , noirs orages ,
Chantez un hymne à l'Eternel ;
Tonnez dans le ſein des nuages ,
Que le voile azuré du Ciel
Retentifle de vos hommages ;
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Inviſible au milieu des airs ,
Il verſe ſur nous l'abondance ;
Ses bienfaits ſont pour l'Univers ,
Et les carreaux de ſa vengeance
Sont le partage des enfers.
Voix des tempêtes , noirs orages , &c.
Par M. D. B. , Capitaine de grenadiers
au régiment de Touraine.
Remerciment à l'Auteur de l'Honneur
François ,fur l'envoi defon ouvrage.
Cen'eſt point un mot que l'honneur ,
C'eſt un ſentiment qu'on éprouve ,
Quand on relit votre ouvrage enchanteur :
Avec tantde plaifir alors on le retrouve ,
Qu'on en aime encor plus l'auteur !
ParM. ***。
DECEMBRE . 1771 . 53
LES FAVEURS DU SOMMEIL.
Allégorie à Mademoiselle l'H****
DOKILAS , accablé des rigueurs d'Egérie ,
Eſſayoit de donner quelque trêve à ſes maux ;
Entraîné par ſa rêverie ,
:
Il parcouroit une prairie
Qu'ombrageoient de jeunes ormeaux.
Dans ces lieux embellis par la ſimple nature,
Un verd gazon l'invite à prendre du repos
Il s'aſſoupit au doux murmure
D'une onde pure
Qui couloit parmi des roſeaux.
Le coeur rempli des attraits d'Egérie ,
Ce berger , en dormant , croit la voir, lui parler
Du feu dont il ſe ſent brûler:)
4 Il croit que ſes ſoupirs l'ont enfin attendrie ,
Et qu'ils ont préparé l'inſtant de ſon bonheur :
Un tranſport ſéduiſant dans ſon coeur vient éclore;
Tant d'amour eſt payé du prix le plus flatteur....
Mais hélas ! il s'éveille & voit fair une errenr ,
Qui charmoittous ſes ſens & qu'il defire encore.
Des fonges ſi délicieux
Lui font goûter un bien qu'il ne peut tropconnoître:
Ciij 1
54
MERCURE DE FRANCE.
Eſpérant qu'au gré de ſes voeux ,
Ces mêmes ſonges vont renaître ,
Dans les bras de l'Amour il referme les yeux.
Chloé , daignez ſourire à cette Allégorie ,
Que ma muſe folâtre oſe vous préſenter ;
Mais ſi vous deviniez quelle eſt cette Egérie ,
N'allez pas vous en irriter :
Il faut que la vertu ſe prête à ces menfonges.
Eh! que deviendroient les amans ,
Si , pour adoucir leurs tourmens ,
Ils n'avoient pas, au moins, de jolis ſonges ?
ParM. Gaudet.
EPIGRAMME.
LeE bon Timante , à ſoixante&quinze ans,
Fut viſiter la féconde Lucine ,
Sajeune bru , mère de fix enfans ,
Lors allitée , en ſepriéme geſine :
Voilà , dit-il , le beau dernier marmot
Que vons mettrez au monde , de ma vie;
Vous avez donc , repliqua - t- elle , envie ,
Mon cher Papa , de trépafler bientôt .
A Breteuil , par M. Rouſſelin.
DECEMBRE. 1771 . 55
LE MONDE. Epître à Zelmire.
ZELEMLMIIRREE,, on l'a dit avant moi ,
Le Monde eſt une étrange choſe :
Il aime , il hait ; il loue , il gloſe ;
Etne ſait trop ſouvent pourquoi.
C'eſt vainement que l'on aspire
Afon hommage , à ſes faveurs s
On le voit aujourd'hui ſoûrire ,
Demain l'on entend ſes clameurs .
Aimable enfant de la nature ,
Il s'intéreſle à res beaux jours ,
N'appercevant dans ta figure
Queles attraits d'une ame pure
Digne des plus tendres amours.
Mais ſi jamais la noire envie
Contre les charmes de ta vie
Raſſemble ſes rraits odieux ,
Ce Monde alors capricieux ,
Qui maintenant te flatte & t'aime ,
Par l'effet d'un retour extrême ,
N'aura pour toi que des rigueurs.
Il voudra t'arracher lui- même ,
S'il peut , ces couronnes de fleurs
Dont il compoſoit ta parure :
Pour te préparer cette injure ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Il t'aura fait ſes dons trompeurs.
Mais arme toi de ton courage ,
Et te mocque de ſes fureurs.
Médire & crier , c'eſt l'uſage ,
C'eſtl'esprit des ſots , des méchans ;
Contr'eux , l'amour qui te protége ,
Tepromet ſon brillant cortége :
Livre- les donc à leurs tourmens .
Comme toi dans la fleur de l'âge ,
Lorsque l'on plaît aux yeux du ſage ,
Ondoit faire des mécontens.
ParM. Dareau , à Gueret dans laMarche.
EPIGRAMME.
Ces jours paflés , à peu de frais ,
Difoit Damon , j'ai fait emplette
Du plus beau lit qui fut jamais ;
Cet argentbien fort je regrette ,
Repartit ſon épouſe entendant ce propos ,
Il eſt beaucoup trop cher pour un lit de repos.
Par M. Houllier de St Remi ,
deSezanne.

Page.57.
Air de lafete de Flore .
Gracioso.
Decembre
$
De ce jour fait pour le plai =
-sir, Pourquoynepas gouter lescharmesDansvos
yeux Jay
vu vos al:larmes , Je viens les
partager Je viens les adou - cir
Gracioso
Votre tristes-se Saccroit sans cesse Par
-lez sans de tour ; tour; Pretresse de
++
flore, Seriez vous en = core, vic :ti:
-me de l'amour
DECEMBRE. 1771 . 57
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du mois de Novembre
, eſt Fuſeaux ( à dentelle ; ) celui de
la ſeconde eſt Moulin ( à farine ) ; celui
de la troiſième eſt une paire de Mouchettes.
Le mot du premier logogryphe eft
Charue , dans lequel ſe trouvent rue &
char ; celui du fecond eſt Papillote , dans
lequel ſe trouvent la pipe , le pot, le lit ,
Ia paille & la pelle; celui du troiſième eſt
Corbeau , dans lequel on trouve cor &
beau .
A
ÉNIGME
MI lecteur , deux mots ; & tu vas me connoître;
Avec toi je commence à naître ;
Je ſuis d'abord des plus petits ;
J'augmente lorsque tu grandis.
J'ai par- tout la même figure ;
Quant àma taille , c'eſt ſelon ;
Lesuns me portent court , & les autres plus long.
Je cauſe plus d'une bleſſure ;
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Il fait beau voir , fur- tout , comme en certain
combat
Entre gens de moyen érat ,
En peu de tems je fais ravage :
Oh! je me tais pour cette fois ;
Car , ſi je jaſois davantage ,
Tu pourrois me montrer aux doigts .
Par M. Houllier de St Remi ,
de Sezanne.
AUTRE.
D'une agréable rêverie ,
Malignement tu me diſtrais ;
Et tu prétends , jeune Uranie ,
Queje te dile mes ſecrets.
Hé bien ſoit ; mais à ton envie
Je veux auſſi jouer un tour de ma façon
T'inspirer un jaloux ſoupçon ,
Et me venger deta manic.
Sache doncqu'ici je rêvais
Ala tendre & noble Uranie
Qui m'eſt plus chere que la vie ;
Etqu'elle a mon coeur pourjamais.
DECEMBRE. 1771 .
رو
Jours heureux paflés auprès d'elle
Vous me caufiez dans cet inſtant
Un doux combat de ſentiment ,
Etfur fon abſence cruelle
Et fur mon long éloignement.
Ah que ne puis -je encor lui conſacrer mon zèle !
Qu'elle eft charmante , qu'elle est belle ;
Sur- tout dans ces jours de printems
Où Flore n'offre à la nature ,
Et ſes couleurs& ſes préſens ,
Que pour enrichir ſa parure
Et relever les agrémens .
Faux appas des honneurs , des biens &de la gloi
re
و
Loind'elle , en me fixant ,
Vousn'avez point bannile tendre ſentiment
Ni ſon amour de ma mémoire.
Son nom , je te l'ai dit , cent fois ;
Souviens - t'en , aimable Uranie ,
Rome l'a célébré par de fameux exploits ;
Il fit la gloire de Clélie ,
Il rend immottels les bons Rois .
Mais quoi ! tu me boude , o folie?
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Pour moi , j'avoue être enchanté ,
Que ma réponſe mortifie
Ta vive curiofité.
ATréguier , par unAbonné au Mercure.
Q
AUTRE.
UE d'effets oppoſés on trouve en mon eflence!
J'allume également la colère & l'amour ;
Et les pleurs & les ris tombent ſous ma puiſlance;
Je ſuis pleinde franchiſe ou rempli de détour ;
Ou ſalutaire à l'homme , ou préjudiciable ;
Ou je ſuis un remède , ou je ſuis un poiſon ;
Indifférent aux uns , à d'autres adorable ;
Ou j'aiguiſe l'esprit , ou j'ôte la railon ;
Je fais beaucoup parler , j'arrête la parole;
Très - ſouvent j'affoiblis , quelquefois je ſou
tiens ;
J'ajoute enfin , lecteur , pour abréger ce rôle,
Que je fais de grands maux , que je fais de grands
biens.
Celui qui le premier ſuccomba ſous ma force
DECEMBRE. 1771 . 61
Hélas ! connoiſſoit peu ma ſéduiſante amoree.
Si de ſavoir mon nom vous êtes curieux ,
C'eſt le rouge ou le blanc , lequel aimez - vous
micux ?
Par M. Bouvet , à Gifors.
LOGOGRYPΗ Ε .
Sans ameen ma ſombre prifon ,
Je ſuis en mouvement , je marche , je voyage.
Je n'ai pas en partage
L'ombre de la raiſon ,
Sansparler cependant , je me fais bien comprendre:
Pour peu qu'on m'enviſage , il eſt aiſé d'apprendre
Le chemin que je fais.
Pour Climene que j'ai d'attraits !
Je l'accompagne & releve ſes graces .
Me tenant à la chaîne , on me voit ſur ſes traces
Inſenſible à cette faveur ,
Je n'en goûte pas la douceur.
Lecteur, tu m'apperçois peut- être;
Sinon , décompoſe mon être.
D'abord , j'offre en fix pieds unmétal précieux
De la fille d'Acriſe ardemment amoureux ;
Combine de nouveau . L'on voit dans mon effence
Cet empire où Thetis uſe de ſa puiſlance
62 MERCURE DE FRANCE.
D'un vaine fumée un nom qu'on veut avoir ;
Cequ'en liſant ici tu voudrais bien ſçavoir ;
Une ville jadis puiſſante république ;
Un des fils de Lamech , un habitant d'Afrique ;
Une note du chant. Qu'offrirai- je de plus ?
Celle qui fit frémir le vainqueur de Porus .
On pourroit dans mon nom trouver toute autre
choſe :
Mais un plus long détail ne feroit qu'ennuyer.
En ſupprimant toute métamorphole ,
Je montre ce qu'Iris te feroit oublier.
Par M. Bouvet , à Gifors.
J
AUTRE.
E ſuisd'un ancienjeu le mobile inſtrument.
Amedécompoſer , lecteur , veux- tu t'ébattre ?
Montout n'eſt pas de plus de quatre ,
Etje renfermedix fois cent :
Plus , ce qu'un fage trouvoit rare;
Un mois où de ſes dons Flore n'eſt point avare ,
Mois charmant dont le premier jour
Eſt une fête de l'amour ;
Lecontraire de bien ; un légume qui pique;
Unprophéte à turban ; deux notes demuſique.
ParM. Cat...
DECEMBRE. 1771 . 63
AUTRE.
DANS mes fix pieds ſouvent on ſe plaît àcou
rir;
Sans tête , cher lecteur , je ſers à te couvrir.
Par M. Houllier de St Remi ,
de Sezanne.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OUS croions ne pouvoir mieux com.
mencer cet article qu'en annonçant au
Public les heureux eſſais d'un jeune homme
que la nature paroît avoir doué du
talent des vers. Le premier exercice de
ce talent a été de traduire deux morceaux
très- connus des Métamorphofes , Vertumne
& Pomone , & les amours de Biblis.
Nous offrons avec confiance ces deux
morceaux à ceux qui liſent rarement les
vers que l'on fait aujourd'hui ; qui ſavent
que la poësie eſt une langue particulière ,
dont il y a très-peu de poffefleurs & peu
* Article deM. de laHarpe.
64 MERCURE DE FRANCE.
de juges , & qui ſe corrompt de plus en
plus à meſure que plus de gens veulent la
parler. Nous les offrons aux véritables
amateurs dont l'oreille ſenſible ne peut
ſe faire à cet infipide ramage que l'on
prend pour le chant des muſes ; aux littérateurs
honnêtes & paiſibles qui ne reçoivent
dans leur cabinet que l'ouvrage
qui leur promet un plaiſir &en repouſſent
fans pitié le mauvais goût & l'ennui quelque
recommandation qu'ils apportent ; à
ces connoiffeurs délicats qui diftinguent
ſur le champ l'embarras d'un homme qui
balbutie un langage qui lui eſt étranger ,
ou le ton ferme & affuré du poëte qui
penſe & s'énonce en vers. Cette claſſe
d'hommes choiſis , dont le jugement eſt
le ſeul qui reſte & devient bientôt celui
de la renommée , ſera également ſurpriſe
& fatisfaite de lire cent vers de ſuite
pleins de facilité , d'élégance & d'harmonie
, où le terme propre & quelquefois
même l'expreſſion créée ſemblent
s'être placés naturellement ſous la plume
de l'écrivain , où la tournure n'eſt jamais
embaraffée , la penſée jamais vague ; oừ
l'on ne trouve pas une trace ni du ton
précieux & maniéré , ni de la dégoûtante
enluminure , ni de la ténébreuſe emphaſe
qui caractériſent aujourd'hui tant d'ou
DECEMBRE. 1771 . 65
vrages pronés & produits par la médiocrité.
Il ſemble qu'un pareil talent eſt une
rare& heureuſe déconverte , & les vrais
poëtes qui feront bien aiſes d'avoir un
confrère de plus,partageront notre joie&
nos applaudiſſemens .
VERTUMNE & POMONE .
Pomone fit fleurir au tems des vieux Albains
L'art heureux d'enrichir & d'orner les jardins.
Jamais Hamadryade , avec autant d'adreſſe ,
Ne cultiva des fruits la champêtre richeſſe ,
Ne fut mieux diriger un flexible arbriſſeau .
L'étendre en eſpalier , le courber en berceau.
Vallons , forêts , étangs , vous ne pouvez lui
plaire.
Armée , au lieu de traits , d'une ſerpe légère,
Dans l'écorce entr'ouverte elle insère un bouton ,
Du rameau maternel étranger nourriflon ;
Et des jets déreglés reprimant la licence ,
Elle émonde avec art leur ſtérile abondance.
Là d'une ſource vive elle appelle les eaux
Etles fait lentement ferpenter en ruiſleaux ;
Ici ſa main , d'une onde avec peine puiſée,
Sur l'émail de ſes fleurs fait jaillir la roſée,
Ce font là tous ſes ſoins , ſes plaiſirs les plus
doux.
Son ame effarouchée au ſeul nom d'un époux ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Desplaiſirsde l'hymen craint la trompeuſe amorce
Pour écarter loin d'elle & la ruſe & la force ,
Un rempart de verdure enfermant ſes jardins ,
En défend toute entrée aux amoureux Sylvains.
Les Dieux , les demi- Dieux des vallons , des mon
tagnes ,
Les Faunes habitans des riantes campagnes ,
Pan couronné de pins , & ce Dieu dont la faulx
De nos fruits mûriſlans écarte les oiſeaux ;
Des Satyres badins la folâtrejeuneſſe ,
Sylvain plus jeune encore en ſaverte vieilleſſe ;
Eſlayèrent cent foisde lui plaire , & cent fois
Pour cacher leur dépit s'enfuirent dans les bois.
Vertumne , dieu des fruits que Septembre colore
,
Sans être plus aimé , l'aima plus qu'eux encore.
Oque n'inventa point ſon coeur induſtrieux ,
Pour aborder la nymphe & rencontrer ſes yeux !
Tantôt d'un moiflonneur rembrunı par le hâle ,
Il emprunteles traits & la rudeſſe mâle ;
Des épis ſur la tête il charge les faisceaux,
Et ſon bras demi nud eft armé d'une faulx.
Tantôt , tel qu'un faneur , des treſſes de verdure
Entrelacent fans art ſa noire chevelure ;
Ou, nouveau Triptolême, aiguillonant ſes boeufs,
D'un fouet qui frappe l'air il fait fiffler les noeuds.
Combien de fois encore au bord d'une cau courante
DECEMBRE. 1771 . 67
Lui vit-on balancer une ligne tremblante!
Heureux par tant de foins d'obtenir un regard !
Enfin pour épuiſer les ſecrets de ſon art ,
D'une antique prêtreſſe il prend l'habit &l'âge ,
Il allonge ſes traits , fillonne ſon viſage ,
Blanchit l'or de ſa tête , & marchant d'un pas
lent ,
Surun bâton noueux courbe ſon corps tremblant.
Vertumne , à la faveur de l'âge qu'on révère ,
Pénètre dans l'enclos de la nymphe ſévère.
Dans ce charmant ſéjour tout enchante ſes yeux.
Chaſte nymphe , plus belle encor que ces beaux
>> lieux ,
>>Votre verger , dit- il , l'honneur de ces campa
» gnes ,
>>Surpaſſe les vergers des nymphes vos compa-
>>gnes ,
Autant que la beauté qui brille en tous vos
>> traits,
>> Surpaſſe à mes regards l'orgueil de leurs at-
>> traits. >>
En achevant ces mots d'une voix langoureuſe ,
Sur ſa bouche il appuye une bouche amoureuſe ,
Et lui prendun baiſer dont la chaleur dément
De ſes faux cheveux gris le menſonge impoſant.
La nymphe ſoutenant ſa marche qui chancelle ,
Sur un bancde gazon le fait aſſeoir près d'elle.
Là , promenant ſes yeux , & voyant les rameaux
68 MERCURE DE FRANCE.
Se courber mollement ſous de riches fardeaux ,
Il admire en ſecret l'ouvrage de Pomone ,
Et reconnoît ſes ſoins dans les dons de l'automne.
Non loin d'eux s'élevoit un orme vigoureux ,
Qu'une vigne enłaçoit de ſes bras amoureux .
« Regardez- les , dit- il , l'amour les joint enfem-
»ble ;
>> Ils empruntent leux prix du noeud qui les raffem-
>>ble.
>>>Sans la vigne , l'ormeau de ſes feuillages verd
>> Etaleroit envain le luxe dans les airs ;
>>La vigne qui des vents brave avec lui la
>> guerre ,
>>Humble arbuſte , ſans lui ramperoit ſur la terre-
>>>Oui , l'Univers entier s'embellit par l'amour ;
Vous ſeule n'oſez - vous aimer à votre tour ?
>>>Hélas ! fi vous vouliez des plaiſirs d'hymenée
>>>Eſſayer à la fin la douceur fortunée ,
Jamais belle n'eût vu tant d'amans ſur ſes pas ;
>>> Ni l'épouse d'Ulifle ou du fier Menelas ,
>> Ni cette amante auffi dont la beauté fatale ,
>>Al'inſtant qu'on paroit ſa couche nuptiale,
>>Arma le fier Lapithe au milieu des feſtins ,
>> Et des fils de la Nûe enfanglanta les mains.
>>>Que dis je ? vos mépris & votre indifférence
>>> Ont-ils de vos amans rebuté la conſtance ?
>>Mortels , dieux , demi - dieux rejettés tant de
>>fois,
DECEMBRE. 1771 . 69
N'aspirent qu'au bonheur de fixer votre choix.
>>>N'allez point , par la foule à l'autel entraînée ,
>> Allumer les flambeaux d'un vulgaire hymenée.
=> Vertumne , avec Pomone , uni par de beaux
>>noeuds
>>>Seul peut la rendre heureuſe en ſe rendant heu-
>> reux.
>>>Jamais on ne le vit adorateur volage ,
>> Promener en cent lieux ſon indiscret hommage.
Cet heureux coin du monde eſt pour lui l'univers
,
>> Et ce ruiſſeau voiſin , la barriere des mers.
>> Ce n'eſt point un amant de qui l'ardeur com-
ככmune
>> Flatte chaque beauté ſans en aimer aucune ;
>>>Dont le coeur enflammé par un premier regard
Donne , reprend ſa for , la redonne au hatard ;
>> Belle nymphe , c'eſt vous qu'il aima la première,
>>>C'eſt vous , vous que ſon coeur aimera la der-
>> nière.
>>Q>uelui faut ilde plus pour êtrevotre époux ?
>>>Comme vous il eſt jeune , aimable comme vous.
>> Il fait , il fait encor tous diverſes figures
>> Faire aux regards ſurpris d'annables impoſtu-
[CS .
>>>Ordonnez , & bientôt prompt à ſe transformer ,
>> Il deviendra l'obiet digne de vous charmer.
>>>N'eſt il pas jure enfin , quand vos goûts ſe reſ
Temblent ,
70
MERCURE DE FRANCE.
>>Que par un doux lien vos deux coeurs ſe raſſem-
>>b>lent?
Ainſi que vos plaiſirs uniflez vos deſtins.
>>> Comme vous il habite , il aime les jardins ,
>>Et fi du ſoin des fruits vous faites vos délices ,
>>D>es fruits ſur ſon autel il reçoit les prémices :
>> De ces foibles préſens s'il a paru jaloux ,
>C'eſt qu'offerts par vos mains ils deviennent
>>plus doux.
Mais ni le don des fruits , ni le tribut des plantes
,
>>Qui croiſſent à l'envi ſous vos mains diligentes
,
>>N'ont rien qui puiſſe encor lui plaire à l'avenîr.
C'eſt vous ſeule qu'il veut de vous-même obte-
>> nir.
>>Lui refuſerez-vous tendreſſe pour tendreſſe ?
>>Pomone , ayez pitié de l'ardeur qui le preſſe,
> Et croyez que préſent aux lieux où je vous vois ,
>>C>'eſt lui qui vous implore&parlepar ma voix.
>>Ainſi puiſſedes vents la rigoureuſe haleine
>>>Respecter du printems la promeſſe incertaine ,
> Et que jamais la grêle à coups précipités ,
>> Nedétruiſe vos fruits muris par les étés. >>
Il dit , & tout-à-coup dépouillant ſa vieilleſſe,
Le Dieu change & paroît tout brillant de jeunefle.
Tel perçant un nuage étendu ſur les Cieux ,
Le ſoleil dans ſa gloire étincelle à ſes yeux.
DECEMBRE. 1771 . 71
Peut- être transporté d'une amoureuſe audace ,
Peut- être... Mais la nymphe épriſede ſa grace ,
Déjà tremble , ſoupire & reſſent tous ſes feux ;
C'en eſt fait , elle céde , & Vertumne eſt heureux .
Le lecteur judicieux aura remarqué
fans doute cette foule d'expreſſions pittoreſques
, cet art de peindre avec les mots
&d'ennoblir les plus petits détails .
D'un fouet qui frappe l'air il fait fiffler les noeuds,
&c.
Sylvain plus jeune encore en ſa verte vieilleſſe ,
&c.
... D'un moiſſonneur rembruni par le hâle ,
Il emprunte les traits & la rudeſſe mâle. &c .
• • les rameaux
Secourbent mollement ſous de riches fardeaux,
&c.
Peut- on peindre mieux la pêche que
dans ces deux vers ?
: • Aubordd'une eau courante
Onlui vit balancer une ligne tremblante , &c.
L'auteur a pris la liberté de retrancher
quelques longueurs , défaut ordinaire
d'Ovide qui , dans ſon ſtyle abondant &
facile , plein d'idées , de graces & d'ef
72
MERCURE DE FRANCE .
prit , revient trop ſouvent fur lui même
& femble épuiſer ſa penſée. Le traducteur
s'eſt permis auſſi quelques retranchemens
dans le morceau que nous allons
tranſcrire qui demandoit un autre genre
de mérite & de ſtyle que le précédent, &
dont le fond eſt plus drainmatique &plus
paflionné.
Les amours de BIBLIS .
Beau ſexe , de Biblis l'ardeur illégitime
T'apprend à fuir l'amour quand l'amour est un
crime.
Biblis aima Caunus , l'aima pour ſon malheur ,
Allez pour une amante & trop pour une ſoeur.
Sans ſoupçonner d'abord ſa flamme criminelle .
Elle en nourrit long- tems la première étincelle.
Souvent elle le preſle en ſes bras careffans ,
Lui donne des baiſers qu'elle croit innocens ;
Elle s'abuſe amſi. L'amour qui l'a ſurpriſe
Sous le nom d'amitié ſe voile & ſe déguiſe.
Mais accrû par degrés , ce poiſon fuborneur .
Pénètre tous ſes ſens , embraſe tout fon coeur.
Son ardeur ſe trahit. Va telle voir ſon frère ?
Sa parure décèle un deſſein de lui plaire .
Qu'une jeune beauté paroifle devant eux ,
L'allarme entre auſſi-tôt dans ſon coeur ſoupçonneux.
L'amour
DECEMBRE. 1771. 7
L'amour la faitdéjà rougir de la nature ,
Déjàle nom de ſoeur eſt pour elle une injure.
Cependant elle n'oſe encore ouvrir ſon coeur
Audangereux eſpoir d'un coupable bonheur.
La lumière du jour intimide ſon ame.
Mais l'ombre de la nuit , complice de ſa flamme ,
Dans un ſonge à la fois plein d'horreurs & d'appas,
Lui préſente Caunus , le met entre ſes bras ;
Et ſur ſon front brûlant la rougeur imprimée
Trahit l'illuſion dont elle eſt trop charmée.
Biblis, ſe rappellant les erreurs du ſommeil ,
Veut s'en repaître encore & maudit le reveil.
L'oeil inondé de pleurs , tremblante , irréſolue,
Elle exhale en ces mots le poiſon qui la tue.
ce Malheureuſe Biblis ! ah ! que vient m'annoncer
Ceſonge... ſans rougir puis-je encore y penſer?
S'il alloit s'accomplir ! .. Ciel qui punis l'inceſte
Cieldétourne à jamais ce prélage funeſte.
Oui , ſans doute, Caunus eſt digne d'être aimé.
Il ne faut que le voir pour en être charmé.
Si Biblis d'un amant eût cû le choix à faire ,
Elle cût choiſi Caunus ... Faut - il qu'il foit mon
frère ?
Ah ! pourvu que du moins mon malheureus
amour
Ne profanejamais la pureté dujour ;
Onuit, rends moi ſouvent , rends moi cedour
menfonge!
74 MERCURE DE FRANCE.
Le ſonge eſt ſans témoins,& l'on jouit d'un ſonge.
OVénus ! ô transports ! ô fortunés momens !
Comme la volupté pénétra tour mes ſens !
Ils en ont treflailli ! dans non ame vaincue
J'ai fenti ſe glifler une joie inconnue .
Odouce illuſion ! nuit propice à l'amour !
Hélas! que ne peut-on rêver auſſi le jour.
Toi que Biblis à peine oſe nommer ſon frère ,
Quene m'eſt- il permis d'avoir un autre père !
De t'appéler d'un nom & plus libre & plus doux ,
Du nom de mon amant , du nom de mon époux.
Au gré de mes defirs ſi le Ciel m'eût fait naître ,
Toutnous feroit commun, hors l'auteur de notre
être;
Oupour me laiffer plus à recevoir detoi ,
Tu ſerois né d'un fang plus illuſtre quemoi.
Une femme , peut- être indigne de te plaire ,
Te devra donc, Caunus , le bonheur d'être mère !
Moi , que le ſang t'unit hélas ! pour mon malheur
,
Jeme vois condamnée à n'être que ta foeur !
Nous n'aurons de commun que ce qui nous fépare.
Quedeviendra l'espoir où ce ſonge m'égare ?
L'espoir ! qu'ofé- je dire ? où l'ai-je donc trouvé?
Eſt- il rien de plus vain que ce qu'on a rêvé ? '
Les dieux ſont plus heureux ! les dieux exempts
de crimes
DECEMBRE. 1771 . 75
Suniſlent à leurs foeurs par des noeuds légitimes.
Opis eftde Saturne & la femme & la foeur ,
Thétis de l'Océan. Ce dieu , ce dieu vengeur
Dont la foudre punit l'inceſte & l'adultère ,
Jupiter , de Junon eſt l'époux & le frère.
Cesdroits font ceux des dieux ! en accuſant le
Ciel ,
Prétendrois-je excuſer mon penchant criminel ?
Etouffons , étouffons une ardeur déteſtable ,
Oubien mourons avant que d'être plus coupable ;
Mais qu'il donne du moins , attendri ſur mon
fort,
::
Des baiſers à ma tombe & des pleurs à ma mort.
Oui, la mort m'eſt un bien; qu'ai je encore à
prétendre?
Sij'aimois , à mes voeux daigneroit- il ſe rendre ?
Je crois déjà le voir frémir de mon amour ,
Me repoufler , me fuir & me fuir fans retour,
Mais pourquoi m'allarmer d'un scrupule frivole?
N'a-t- on pas vû jadis les fiers enfans d'Eole
Dans lesbrasde l'hymen s'unir avec leurs foeurs ?
Qu'ai-je dit ? Est- ce à moi de ſavoir ces horreurs !
Loin de moi , feux impurs , quoique vous puiſſiez
faire ,
Je veux aimer Caunus , l'aimer , mais comme un
frère. i
Si pourtant le premier il eût formé des voeur,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE,
Je me trompe , ou Biblis eût conſolé ſes feux.
Hébien ! pourquoi n'ofer demander unegrace
Qu'il obtiendroit de moi ſi j'étois à la place.
Quoi! lâche ! quoi ce feu... tu vas le décou
vrir ?
Oferas- tu parler quand tu devrois mourir ?
L'amour in'y forcera : je parlerai ſans doute ;
Oubienà cet aveu , car je ſens qu'il me coûte
Si ma voix ſe refuſe... écrivons... un billet
Dispenſe de rougir & dira mon ſecret. >>
Ce parti , de ſon coeur fixe l'incertitude.
Il faut rompre à la fin un filence trop rude ,
>>>A>llons , dit - elle, allons qu'il apprenne mes
» voeux.
>>Mais par où commencer ces coupables aveux
→Chaque idée eſt horrible. Elle écrit , elle ef
face ,
Retranche quelques mots & ſoudain les retrace.
Son esprit agité par la crainte & l'espoir
Ne ſait ni ce qu'ilveut ni ce qu'il doit vouloir.
Elle approuve & condamne , & toujours inquiète
Vingt fois reprend la plume & vingt fois la rejette.
Sa main trace en tremblant , "C'eſt ta foeur qui
» t'écrit.
La pudeur en triomphe & l'amour en gémit .
Mais inutile joie ! inutiles allarmes !
Ges mots font auſſi-tôt effacés par ſes larmes.
DECEMBRE 1771 77
Lecrime enfinl'emporte ,&ces traits mal formés
Sur le fatal billet reſtèrent imprimés,
«C'eſt une amante en pleurs qui trembledet'é
crire.
Sonnom. Ah!Ciel... Son nom... Je rougisde ..
ledire.
Que ne puis - je , Caunus , lire au fond de ton
cooeur
Avant de mettre au jour l'opprobre de ta foeur.
Qui c'eſt moi , c'eſt Biblis , peux- tu laméconnoî
tre ?
Je t'aime , & dès long - tems tu le ſavois peur
être.
Hélas! tout trahiſſoit mon coeur désespéré!
Ceteint pâle & flétri , ce front défiguré ,
Ces regards languiſſans & ces larmes ſecretto
D'un amour étouffé , timides interprétes ,
Etces ſoupirs muets & pourtant éloquens ,
Etces embraſſemens ſi doux & ſi fréquens ,
Et ces baiſers ſur- tout qu'à leur ardeur brûlanto
Tu devois bienſentir être ceux d'une amante.
Quel que ſoit cependant cet amour inſenſé ,
Malgré le trait fatal dans mon coeur enfoncé,
Les dieux m'en ſont témoinslà moi- même cruelle,
J'ai tout fait pour dompter une flamme rebelle.
Oppoſant à l'amour , honneur , raiſon , vertu ,
Contre cedicucruel j'ai long-tems combatta.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
Va, croisquej'ai ſouffert avant que de me rendre,
Plus qued'un foible sèxe on n'oferoit l'attendre. -
J'ai dévoré ma honte autant que je l'ai pu.
Je ſuis vaincue : hélas ! mon deſtin l'a voulu.
Tu peux perdre ou ſauver une amante timide ,
Oui tu le peux , ingrat , que ton coeur en décide:
Songe au moins avant tout , longe au moins qui
jeſuis?
Pour t'avoir trop aimé, ne ſuis-je plus Biblis ?
Es tu mon ennemi quand je ſuis ton amante ?
Va , croi - moi , va , laiſſons la vieilleſſe impuif
fanţe
Sur l'auſtère devoir meſurer tous ſes pas ,
Et chercher ce qu'on doit ou ce qu'on ne doit pasa
Ne va point prévenir le moment d'être ſage :
L'amour & ſes plaiſirs ſont faits pour le jeune
âge.
L'amour nous rend heureux & non pas criminels
,
L'amour a ſous ſes loix rangé les immortels.
Aimons - nous , dans l'amour rien ne peut nous
contraindre ;
Rien , pourvu qu'en effet nous ne voulions rien
craindre ,
Ni d'un père cruel le pouvoir odieux ,
Ni les discoursjaloux , ni l'oeil des curieux.
Nous pouvons , ſous les noms & de foeur & de
frère ,
DECEMBRE. 1771 . 79
Des larcins amoureux cacher le doux myſtère;
En pleine liberté je puis t'entretenir ,
Du bonheur de te voir m'enivrer à loiſir.
Ta main , ta chere main peut careſſer la mienne .
Ma bouche peut ravir un baiſer ſur la tienne;
Nepuis-je riende plus ? Ces horribles aveux
Neles impute au moins qu'à l'excès de mesfeux,
Et juge ſi tu dois encore être inflexible.
Ton coeur à la pitié ſeroit- il inſenſible ?
L'honneur exige-t'ıl que tu fois mon bourreau?
Et voudrois - tu qu'un jour on lût ſur montom
beau:
*Victime de l'amour , Biblis ici repoſe ,
>>Son frère trop aimé de ſa mort fut la cauſe.>>>
Son coeur dictoit encor... mais de ce long discours
Lepapierqui lui manque interrompit le cours .
Elle appèle un esclave , il vient ; à ſon approche
Elle tremble &paroît redouter un reproche.
Viens, luidit-elle, ami , viens , porte cebillet....
Aces mots elle veut retenir ſon ſecret.
Elle héſite long- tems fur ce qu'elle doit faire ,
Et ce n'est qu'en tremblant qu'elle ajoute.... A
mon frère.
Deux fois la lettre échappe à ſa tremblante main ;
Préſage malheureux , mais préſage trop vain!
Il fallut l'envoyer. Le meſlager fidèle
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
Prend la lettre , obéit , & guidé par ſon zèle
Saiſit l'heureux inſtant de remettre à Caunus
Ce billet dont les traits à fes yeux ſont connus.
Caunus l'ouvre & frémit ; & fans lire le refte
Il déchire auffi-tôt cette lettre funeſte.
La pâleur fur ſon front ſe mêle à la rougeur.
Sors , dit- il à l'esclave , évite ma fureur.
Si ta mort de nos jours n'entraînoit l'infamie,
Ton audace déjà t'auroit coûté la vie. >>
L'esclave fuit tremblant : à ces affreux recits ,
Hélas ! que devins-tu , malheureuſe Biblis ?
Tu pâlis , & la mort ſe gliſſant dans tes veines,
Terenditquelque tems inſenſible à tes peines.
Elle renaît enfin , & rouvrant l'oeil au jour ,
Reprend la triſte vie & fur-tout ſon amour.
Sa bouche , où ſemble errer ſon ame fugitive ,
Laifle à peine en ces mots tomber ſa voix plaintive.
• Je l'ai bienmérité. Devois-je mettre aujous
La bleffure d'un coeur honteux de ſon amour ?
Falloit il d'un ſecret qu'à jamaisj'ai dû taire ,
Confier au papier l'exécrable myſtère ?
Il falloit par degrés , dans un tendre entretien,
Faire parler mon coeur , étudier le ſien.
Dequel égarement ai -je eu l'ame frappée ?
Cette lettre fatale une fois échappée ,
Vers l'innocence envain je retourne les yeux.
DECEMBRE. 17718 SI
Quelle erreur m'aveugla ! prête à trahir mes
voeux ,
Trois fois ma main trembla,tous mes ſens fe
troublèrent ,
De noirs preſſentimens dans mon coeur s'éleverent;
Hélas! ils me diſoient de prendre un autre jour ,
Ou même d'abjurer... Oui , d'abjurer l'amour.
Moi ! n'aimer plus Caunus ! dieux qu'offenfe ma
flamme ;
Oui , vous pourriez plutôt anéantir mon ame.
Il falloit l'aborder , lui dévoiler mon coeur ,
Lui peindremon amour & toute ſa fureur.
D'une amante il eût vule déſeſpoir , les larmes ;
Aux cris de ma douleur il eût rendu les armes .
J'aurois plus dit vingt fois par un mot, un ſowpir
,
Qu'une lettre jamais n'en pourroit contenir.
J'eufle pu dans l'ardeur qui m'auroit transportée
M'élancer dans ſes bras , &s'il m'eût rejettée,
Me rouler à ſes pieds , embraſler ſes genoux ,
Lui demander la vie , ou m'offrir à ſes coups.
J'aurois pris cent moyens , qui lorsqu'on les rafſemble,
Cequ'un ſeul ne pourroit, le peuvent tous enſeme
ble.
Queſai-je ? quandj'éprouve un ſi cruel affront ,
La faute en eſt peut être àl'esclave trop prompt.
Dv
$2 MERCURE DE FRANCE.
Caunus me plaint peut - être au moment où je
pleure.
J'ai mal choiſi l'esclave , il a mal choiſi l'heure ;
Il eſt tant de momens qu'empoisonne l'ennui...
Il n'en faut pas douter , voilà ce qui m'anui.
Caunus d'un monftre affreux n'a pas reçu la vie ,
Il n'ena pas ſucé le lait ni la furie ,
Son coeur n'eſt pas plus dur que le plus dur rocher;
Son coeur n'est pas d'airain : on pourroit le tou
cher.
Je l'espère du moins. Oui , malgré cet outrage ,
Cen'eſt qu'avec le jour que je perdrai courage.
Sans douteje devois nejamais commencer ;
Mais il ſeroit honteux de ne pas avancer.
Quandje me réſoudrois à ne rien entreprendre,
Puis-je faire oublier ce que j'olai prétendre ?
Caunus croiroit plutôt , en me voyant changer ,
Quemon amour n'étoit qu'un amour paſlager ;
Qu'en un piége caché j'attirois lajeuneſſe ;
Oudu moins il prendroit pour un inſtant d'ivrefle
Le pouvoir de ce dieu fi tendre & fi cruel
Qui fubjugue mon coeur malgré moi criminel.
Je ſuis coupable enfin. Quelqu'effort que je tente
Je ne puis espérer de paroître innocente.
Le repentir ne peut faire oublier mes feux ,
Et le crime àjamais m'enchaîne de ſes noeuds.
Oui, ce qui reſte après la honte qui m'opprime
DECEMBRE. 1771 . 83
Eſt tout pour le bonheur & n'eſt rien pour le crime.
"
En achevant ces mots , ſon esprit égaré
De defirs , de remords , à la fois devoré ,
Maudit cent fois l'inceſte & cent fois l'innocence ,
Et ſa vertu n'eſt plus qu'une trifte impuiflance.
Elle appèle Caunus , le cherche , le pourſuit.
Son coeur opiniâtre aux refús s'endurcit.
Caunus , ſaiſi d'horreur , s'éloignant de ſa vue,
Des mers entre elle & lui met la vaſte étendue.
C'eſt alors que perdant l'objet de ſon amour,
On eut dit que Biblis avoit perdu le jour.
A peine de ſes ſens elle a repris l'uſage ,
Elles'échappe, court , elle vole au rivage.
Rien ne la retient plus. S'élançant ſur les mers ,
Elle ira le chercher dans un autre univers.
P
F
Telle qu'une Bacchante , éperdue , éplorée ,
Elleporte en cent lieux fa douleur égarée,
Enfin pâle& tremblante , atteinte du trépas ,..
Dans un délert affreux elle arrête ſes pas .
Là tanimant encor ſes forces accablées
Elle ſe faitun lit de feuilles raſſemblées.
Vißime de l'amour , victime des remords ,
Son ame engémillantdescendit chez les morts..
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne prétendons point que ces effais
foient à l'abri de tout reproche , mais
c'eſt bien ici le cas de dire avec Horace :
Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis
Offendar maculis.
La paffion permetplus de négligences que
le genre defcriptif,&ne demande pas un
ſtyle auſſi fort de poëfie & auſſi ſoutenu. Si
la critique ſévère ſurprend quelques légères
fautes dans ce morceau , combien de
vers heureux flatteront les ames ſenſibles
&ſe graveront dans leur mémoire ! Nous
ofons croire que les métamorphofes d'Ovide
traduites de ce ſtyle , ſéparées par
hiſtoires , élaguées avec choix & avec
goût, formeroient une galerie charmante
de tableaux très- variés , & enrichiroient
d'un très beau monument notre langue
&notre littérature. Il eſt à fouhaiter que
les fuffrages de tous les connoiffeurs encoutagent
M. de St Ange ( c'eſt le nom
du jeune poëte ) à continuer un ouvrage
qu'il a ſi heureuſement commencé.
DECEMBRE. 1771: 85
Les Comédies de Térence, traduction nou
velle avec le texte latin à côté & des
nores ; par M. l'Abbé le Monnier . A
Paris , rue Dauphine , chez Claude-
Antoine Jombert , père & fils , li
braires.
Cette traduction , la meilleure qu'on
ait encore faite de Térence , eſt précédée
d'une préface très-judicieuſe dont quelques
morceaux transcrits donneront une
idée plus exacte de l'ouvrage que tout ce
que nous en pourrions dire.
<<Pourquoi traduire Térence (dit M.
>>l'Abbé le Monnier ) après que Mde
>> Dacier l'a traduit ? Cette queſtion me
>> fut faite lorſque je mettois la main à
>> l'ouvrage ; on la fera peut- être avant
> de me lire. Je me hâte d'y répon-
>> dre; il n'en ſeroit plus tems ſi on la
>> répétoit après m'avoir lû.
ود >>J'ai traduit Térence aprèsMmeDad
>> cier , parce que l'ouvrage de cette fa-
>> vante eſt ancien , & que fon ſtyle a
>>vieilli . Peut - être même , lorſqu'elle
>> écrivoit, ſon ſtyle étoit-il ufé. On le
» croira , fi on la compare avec des au-
>>teurs ſes contemporains , qui ont enco-
>> re un air de jeuneſſe , tandis qu'on ap
85 MERCURE DE FRANCE.
>> perçoit ſes rides. Peut être auſſi le ſtyle
» de la comédie paſſe-t-il plus vite que
>> tout autre. Les langues vivantes font
>>une monnoie frappée au coin de l'ufa-
» ge . On peut comparer le ſtyle familier
>> aux eſpèces de peu de valeur , qui cir-
>>culent journellement , & dont l'em-
>> preinte eſt bientôt effacée. Molière n'a
>> plus la fraîcheur de Boileau.
"Quoiqu'il en ſoit , le ſtyle de Mde
> Dacier eſt ſuranné ; j'ai jugé que Térence
méritoit bien d'être traduit dans
>> le langage qui à cours aujourd'hui par-
>>miles gens ſenſés ; c'eſt-à-dire que j'ai
>> rejetté le jargon précieux & maniéré
>des petits maîtres. J'ai recherché un
>> milieu entre le ton frivole de nos agréa-
>>bles& la lourde exactitude de Mde
>> Dacier. Je ne dirai point avec eux ,
» Laideur amère , plaifir indicible , &c. ni
>> avec elle , as tu eu peur , impertinent
que tu es , que si tu euſſes un peu relâché
>> de tes droits , & que tu euſſes fait plaifir
» à ce jeune homme , cela ne t'eût pas été
> rendu au double.
J'ai suivi la marche du latin , autant
isque la langue françoiſe me l'a permis.
>>>Je n'ai pas prétendu que la verſion dût
>>toujours fuivre le texte mot à mot.
DECEMBRE. 1771. 87
>>Mais je ſuis perfuadé que , ſi une pa-
>>reille traduction de Térence étoit pof-
>> fible , elle s'éloigneroit peu de l'élégan-
>> ce de l'original. Comme l'expreffion
>>> propre vient toujours ſe placer oùTé-
>>> rence le defire , pour faire fon effet fui-
>> vant la ſituation du perſonnage qui
>>parle , il eſt rare qu'on ſe permette la
> moindre tranſpoſition dans l'ordre des
>> mots , ſans déranger l'ordre des idées&
>>affoiblir l'énergie des ſentimens .
» Il m'a ſemblé de plus que Mde Da-
>> cier n'avoit pas toujours ſaiſi le vrai
>> ſens de Térence. Je ne fais point ce
>> reproche pour la dépriſer : je connois
>> tout le mérite de ſon ouvrage. Elle a
éclairci pluſieurs paſſages qui n'avoient
>> pas été entendus ; elle a pris la peine de
>> lire les commentateurs , de les compa-
» rer & de les juger , & le plus ſouvent
» elle juge bien. Si elle s'eſt trompée ,
>>c'eſt qu'elle eſt venue la première. (On
> ne doit pas compter les traductions qui
>>l'ont précédée ;) peut - être aurois je
>>fait plus de fautes qu'elle , ſi j'avois été
>>privé de ſes lumières. Son flambeau
>> m'a ſouvent guidé; mais en me gui-
>>dant il m'a fait appercevoir ſes erreurs ;
>> comme je ne l'ai pas éteint , on s'en
» fervira pour éclairer les miennes , que
38 MERCURE DE FRANCE.
> l'on verroit peut-être bien ſans ce ſe
> cours
>On ne rapportera point ici les erreurs
n qu'on a cru voir dans la traduction de
>>Mde Dacier ; les notes en feront men-
> tion : ellesy feront refutées ouau moins
>difcutées.
>>D'ailleurs on a remarqué que Mde
>> Dacier n'a qu'un ſeul ton pour tous les
→ âges , tous les états, tous les caractères,
>> toutes les ſituations. Elle ne prend ja-
>> mais la paffion des perſonnages ; elle
>> leur donne preſque toujours au contrai
> re ſa tranquillité froide. Lorſque Hora
» ce difoit;
Interdum tamen &vocem comedia tollit,
* Iratusque chremes tumido delitigat ore.
• il faifoit alluſion au chrémés de Téren
>> ce dans l'heautontimorumenos. On ne
>> portera pas le même jugement du Chré-
>>més de Mie Dacier: elle n'a pas cru
>>que le précepte d'Horace
Intererit multum , davuſne loquatur an heros
Maturuſnefenex, an adhuc florente juventâ
Fervidus ; an matrona potens, anſedula nutrix
> pût regarder les traducteurs.
» Quel que foit le perſonnage en ſcè
DECEMBRE. 1771: 89
ne , c'eſt toujours Mde Dacier qui par-
» le, & qui parle avec toute la raiſon
>d'une femme bien ſenſée. Si Térence ,
>> pour peindre le trouble d'une paffion ,
>>fupprime une partie du diſcours , Mde
>>Dacier a l'attention de le ſuppléer ; que
>> Phédria , irrité contre Thaïs , qui lui a
>> refuſé ſa porte pour l'ouvrir à fon ri-
» val , s'écrie : Ego ne illam ... quæ it-
» lum ; .. quæ me... quæ non... On
>> croit entendre un jeune homme tranf-
>> porté de colère ; mais l'eſt - il encore
» lorſqu'il dit : Moi , j'irais la voir : elle
» quim'a préféré mon rival : qui m'a mè-
» prisé : qui ne voulut pas hier me rece-
>> voir ! Cette traduction rend fidèlement
>> le ſens des mots; mais c'eſt oublier le
> ton de la nature , & choquer la vérité
» que de faire parler ſenſément un hom-
> me auſſi agité que Phédria .
>>Lorſque le poëte, pour hater la mar-
>> che de l'action , entaſſe les faits & les
>> indique par des mots rapides , Mde
>> Dacier laiſſe courir Térence , & mar-
>> che poſément à ſa ſuite. On en trouve
>> un exemple frappant dans le Phormion,
acte I , ſcène II . Un valet , après avoir
> expliqué la manoeuvre ourdie pour fai-
>re réuſſir un mariage peu fortable , re
१० MERCURE DE FRANCE
>> prend les circonstances déjà détaillées ,
» &dit : perfuafit. Homini :factum est, ven-
» tum eft : vincimur : duxit. Mde Dacier
>> ralentit cette vivacité, &dit : Ilperfuade
» notrehomme;onfuit cebelexpédient:nous
allons devant les juges , nous sommes
condamnés , il épouse. »
>>Dans les dialogues où la paſſion s'ex
> prime avec chaleur , Mde Dacier a
>> mieux aimé tout refroidir & bleffer la
> nature , que l'exactitude grammaticale.
> Dans la pièce du Phormion , Phædria ſe
>>plaintd'un marchand d'eſclaves. Anti-
>> phon luidemande.... mais citons plutôt
>> le paſſage avec la traduction de Mde
>>D>acier.
>> ANT. Nam quid confecit ? QUE VOUS
ATIL DONC FAIT ?
>> PHÉ . Hiccine ? quod homo inhumanis-
» fimus . Pamphilam meam vendidit. LUI,
>> CE QU AUROIT PU FAIRE L'HOMME LE
>> PLUS CRUEL. IL A VENDU MA PAMPHILA
.
» GE . Quid ! vendidit... QUOI , IL L'A
>> VENDUE
>>Il n'est pas difficile de ſentir combien
» la traduction eſt froide , en comparai-
» fon du texte. Mde Dacier n'a pas oſé
>> faire une petite faute contre la gram,
DECEMBRE. 1771 . 91
>> maire , & finir par le mot vendue , en
>> diſant : ma Pamphila , il l'a vendue ;
>> ou elle n'a pas fait attention que la vi-
>> vacité de ce dialogue dépend du mot
>> vendidit , qui finit la plainte de Phé-
>> dria , & qui eſt répété par Antiphon &
»Géta.
>>Tous ces défauts , qu'on vient de re-
>>p>rocher àMde Dacier , ſont plus que
>> ſuffiſans pour excuſer la hardieſſe qu'on
> a eue de traduire Térence après elle . Si
* je les ai évités , je ſerai juſtifié ; ſi je
>> ſuis tombé dans des défauts plus confi-
>>dérables , ce ne fera pas une preuve
» qu'on ne devoit plus traduire Térence
>>>après Mde Dacier ; on verra ſeulement
>> que je devois attendre qu'un homme
>> plus éclairé , plus inſtruit dans l'art du
>> théâtre , voulut bien s'en donner la pei-
» ne. C'eſt au jugement des lecteurs à
>> m'apprendre ſi j'ai réuſſi ou non. Mais
>> j'eſpère que ſi l'on condamne la traduc-
>> tion , on fera grace au traducteur en
>> faveur de fon intention. J'en dois ren-
>>dre compte. Depuis long tems je voyois
>> avec regret Térence ſouſtrait aux regards
des jeunes gens qu'on inſtruit
» dans la langue latine. J'étois fàché que
>> faute d'un traduction littérale , confor-
> me aux éditions à l'uſage des colléges,
2 MERCURE DE FRANCE:
> les enfans fuſſent privés de la lecture
>d'un auteur qui peut leur être de la plus
>> grande utilité. En effet au moyen de
>> quelques retranchemens peu conſidéra-
>> bles , Térence eſt propre à former le
> coeur & l'eſprit des jeunes gens. Sa mo-
>> rale eft pure , il montre la vertu dans
>> tout ſon éclat , il la récompenfe. Les
>> perſonnages odieux font ou des valets
>>ou des parafites ; leurs vices ſont tou-
>> jouts punis au moins par le mépris. Si
>>des jeunes gens font des fautes , ils y
>> ſont entraînés par la violence des paf-
> ſins& les mauvais conſeils des valets.
>Belle leçon pour leurs ſemblables , de
> fe tenir en garde contre tout attachechement
deshonnête &de fuir les confeillers
ſéducteurs !
> Le ſtyle de Térence ſur lequelCicéron&
Tite Live ſe ſont formés eſt pro-
>>pre plus que tout autre à faire ſentiraux
➡élèves la force , l'énergie , la grace &
l'élégante fimplicitéde la langue latine,
&même de la langue françoiſe , pour
> peu que la traduction approchât de l'o-
>riginal.
>>Dès que les enfans peuvent entendre
→le ſens de Térence , (& la difficulté
>> n'eſt pas très grande) plus d'embarras
:
pour eux. Tout les intéreſſe ,les amuſe
DECEMBRE. 1771. 95
& les inſtruit , parce que les ſujets que
•Térence a traités ſont pris de l'uſage
>> commun & journalier de la vie ; parce
>qu'il peint le coeur humain qui eſt le
»même dans tous les ſiécles. Ainſi rien
>dans Térence n'eſt au-deſſus de la por
tée des enfans .
>>A la place de cet auteur on met en
> tre leurs mains l'hiſtoire fabuleuſe des
» dieux , les guerres d'Alexandre & les
❤prodiges incroyables dont elles font
>> remplies. On leur fait même lire le
traité des Offices de Cicéron , ouvrage
>> moral & philoſophique , que les enfans
>> ne pourroient entendre quand il ſeroit
→écrit enfrançois.
>>Excité par ces motifs & dans la vue
»d'être utile aux jeunes gens , je mis la
>> main à l'oeuvre. Je traduiſis une comé-
>> die ſur le texte à l'uſage des colléges,
>>>Elle fut livrée àdes enfans qui avoient
>> peu de tems à donner à l'étude de la
>> grammaire. Lorſqu'ils avoient lû une
>>>ſcène dans le texte , qu'ils avoient fait
>> la conſtruction des phrases , on leur
>> faiſoit lire cette ſcène traduite;on com-
>> paroit avec eux le texte à la traduction;
>>lorſque le françois s'éloignoit un peu
du latin, on leur en développoit les
94 MERCURE DE FRANCE .
>>raiſons. Avec cette méthode amu-
>> ſante pour les enfans, peu fatiguante
>> pour le maître , les progrès furent ra-
>> pides. Je fus encouragé , j'achevai l'ou-
>> vrage & je l'offre au Public. Je ſuis per-
>> ſuadé que ce qui a réuffi une fois peut
>> réuffir toujours , & qu'avec les diſpoſi-
- tions ordinaires& les ſecours d'un maî-
>> tre intelligent , la lecture de cette tra-
>> duction , faite comme on vient de l'in-
>> diquer , familiariſeroit en peu de tems
>> les élèves avec les auteurs latins . Tel
>> eſt le but que je me fuis propoſé. Il me
>> conſoleroit de la peine que j'ai priſe ſi
>> le ſuccès ne la récompenſoit pas.>»>
Cette récompenſe ne peut manquer à
M. l'Abbé le Monnier. On ne peut lui
ſavoir trop de gre d'avoir bien voulu confacrer
à l'utilité publique & à l'inſtruction
de la jeuneſſe des momens que pourroient
fibien remplir les talens del'imagination.
On connoît delui des fables ou imprimées
ou manufcrites , pleines de naturel & de
naïveté. Ces mêmes qualités ſe retrouvent
dans ſa traduction & en rendent le
dialogue très - agréable , très facile , &
digne en un mot de l'original .
-
L'édition a été faite avec autant de
magnificence que de ſoin , en très-beau
DECEMBRE. 1775 . 95
papier , & enrichie de gravures de la main
desmeilleurs maîtres .
Satyres de Perſe , traduction nouvelle
avec le texte latin à côté & des notes,
par M. l'Abbé le Monnier. A Paris ,
rue Dauphine , chez Jombert , père &
fils & Louis Cellot , libraires.
L'auteur prend une tournure très ingé
nieuſe pour faire ſentir la difficulté de
ſon entrepriſe. Il commence ainſi ſa préface.
e >> Agréables de nos jours , vous qui li-
>>ſez par déſoeuvrement , vous qui ne
>> connoiflez d'autres livres que ceux qui,
traînent ſur la cheminée d'un boudoir ,
>>qui les prenez comme un écran en at-
>>tendant le café ou les cartes , qui en
>> parcourez deux pages en donnant une
>>gimblette au petit chien, puis les jugez
>>ſouverainementen faiſantrepic,ſchlem,
» ou va tout ; laiſſez là Perfe.
>>>Mirez- vous , paſſez la main fur vo-
>>tre grecque, fi votre mainy peut attein-
>>dre , jouez avec les breloques de votre.
>> montre ; rajuſtez votre jabot de point
>>& votre gros bouquet ; fifflez un air de
>> Tomjones , du Déferteur , de l'Amou-
» reax de quinze ans , &c. décidez en der .
MERCURE DE FRANCE.
>> nier reffort ſur le talent des poëtes &&
>> des muſiciens qui vous raviſſent ou vous
» excédent ; paſſez en revue les acteurs &
>> les actrices de tous les théâtres ; mais
>laiſſez- làPerfe.
>>Faites du tul ou des noeuds , brodez
au tambour , parfilez , perſiflez , exta-
>> ſiez- vous devant Mde la Comtesse Ta-
» tion , Vercingentorix , le Bacha Bilbo-
» quet; debitez - nous des charades , des
>> calambours &des rébus ; mais n'ouvrez
>> point Petſe , il vous condamneroit &
>> vous diroit : O ! quantum est in rebus
» inane ! Jaſez de votre déſobligeante ,
de votre cul de ſinge , de votre vis-àvis
, de votre diable , des moustaches
>de votre cocher qui mène à l'italienne ,
> de vos courtes queues , de votre épa-
> gneul , du vauxhal ; dites tout ce qui
>> vous paſſera par la tête , mais abandon-
>> nez Perſe& fon traducteur ; le premier
>> vous préſenteroit un miroir trop fidèle;
• il vous feroit rougir , ſi vous ſavez rou-
>> gir à-propos. Le ſecond ne vous offri-
> roit aucune phraſe dont vous puffiez
>> enrichir votre jargon maniéré , nulle
>> expreffion du jour , pas l'ombre du ſtyle
> à la mode. Il eſt par tout d'un mauſſade
» afſommant , d'un raboteux incroyable,
d'une rudeffe indicible.»
Après
DECEMBRE. 1771. 97
Après cette fortie ſatyrique ſur nos
moeurs & nos ridicules,le traducteur ajoure.
« Si dans vingt ſiècles un Ruſſe ſe
>> propoſoit de traduire ceci , comment
>> s'y prendroit- il ? Comment s'en tireroit
>> cet auteur Allemand qui , en donnant
>> ſur un théâtre de ſon pays les précieuſes
» Ridicules qu'il avoit traduites , faifoit
>> mettre des piſtolets dans les poches de
» Maſcarille , afin qu'il pût les montrer
>> lorſqu'il diroit , que dites - vous de mes
>> canons ? Eh ! bien , tout traducteur eſt
>> Ruſſe ou Allemand pour un ſatyrique
>> ancien ou étranger. Et quand il eit
>>tout-à-la fois étranger & ancien ? &c. »
On voit que M. l'Abbé le Monnier a
très-bien vû tous les obſtacles qu'il auroit
à combattre ; Perſe a paſſé juſqu'ici pour
intraduiſible. Le nouveau traducteur a
furmonté autant qu'il eſt poſſible toutes
les difficultés de l'original. Sa traduction
eſt très-fidèle au jugement des plus ſévères
Latiniſtes . Les notes , placées à la fin
de chaque ſatyre , ſont très - inſtructives
&fervent à éclaircir ſuffisamment le texte.
Mais peut - être auroit - il mieux valu
les placer au bas de chaque page , parce
que le commun des lecteurs qui n'a pas
une connoiſſance profonde des moeurs de
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Rome , trouvera ſouvent le françois tout
auſſi obfcur pour lui que le latin, à moins
qu'il n'aille chercher les notes qui par
conféquent auroient été mieux placées
fous fes yeux.
Description & uſages de la Sphère armillaire
fuivant leſyſtéme de Copernic; par
M. Robert de Vaugondy , géographe
ordinaire du Roi , du feu Roi de Pologne
, Duc de Lorraine &de Bar , &
de l'Académie royale des ſciences &
belles- lettres de Nancy ; in -4 ° . 30 pag .
AParis , chez l'auteur , quai de l'horloge
du palais près le pont - neuf ; &
Antoine Bouder , imprimeur du Roi ,
rue St Jacques , 1771 ; avec approbation&
privilège du Roi .
De tous les ſyſtêmes que l'on a imaginés
pour expliquer la ſtructure de l'Univers
, il n'en eſt pas de plus ſimple que
celui qui porte le nom de Copernic. Les
diſciples de Pythagore en avoient jetté
les premiers fondemens , & il étoit réſervéà
ce ſavant Aſtronome Polonois de
le perfectionner. L'on ne trouve juſqu'à
préſent,dans toutes nos méthodes de géographie
, que des descriptions de la ſphère
ſelon le ſyſtème de Ptolomée , dont on
DECEMBRE. 1771 . 99
reconnoît le faux dans l'étude des mouve.
mens des planètes ; il n'eſt point douteux
qu'ayant des sphères qui puiſſent faire
comprendre ces mouvemens ſelon le ſyſtême
adopté , l'on ne préfère ce dernier à
celui de Ptolomée. C'eſt ce que M. de V.
vient de faite dans l'ouvrage que nous
annonçons. Il fait connoître dans la conftruction
de ſa sphère 1º. le mouvement
progreffif du centre de la terre , devenue
planète , dans ſon orbite qui n'eſt autre
choſe que l'écliptique. 2º. Le mouvement
annuel de la ſurface de notre globe d'Orient
en Occident de près d'un degré par
jour ſur un axe parallèle à celui de fon
orbite. 3 °. Son mouvement de rotation
ſur ſes pôles d'Occident en Orient en 24
heures. 4°. Enfin l'on pourra y comprendre
comment ſe fait ce mouvement lent
que l'on attribue aux étoiles fixes fur les
pôles de l'écliptique d'Orient en Occident,
àraiſon d'un degré en 72 ans , qui
n'eſt autre choſe que le mouvement de la
terre ſur ſon axe parallèle à celui de fon
orbite enpareiltems d'OccidentenOrient,
&d'où provient ce mouvement apparent
des équinoxes d'Orient en occident.
Cet ouvrage eſt partagé en neuf chapi
tres. Le premier donne la conſtruction de
cettesphère. 1 :
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Le ſecond préſente un problême fondamental
qui fert à déterminer les lieux
différens où le ſoleil paroît être dans l'écliptique.
Dans le troiſième l'on trouve des ob-
*ſervations ſur les quatre mouvemens que
l'on doit attribuer à la terre , fur fon excentricité
par rapport au foleil , & fur la
distinction du tems vrai & du tems
moyen.
Le quatrième traite de la diviſion de
la terre en cinq zones .
Les différentes poſitions de l'horifon
terreſtre font la matière du cinquième.
L'on trouve dans le ſixième la diviſion
de la terre par climats.
Le ſeptième traite de la lune , & de
ſes conjonctions & oppoſitions avec le
foleil.
Le huitième donne l'explication des
éclipſes du foleil &de la lune , des mois
lunaires&des phaſes de la lune.
Le neuvième enfin renferme les différens
uſages ou problêmes que l'on peut
exécuter fur notre globe.
Les sphères que l'auteur fait conſtruire
fuivant cette deſcription font d'un pied
de diamètre , & conſiſtent en rouages , en
DECEMBRE. 1771. 101
cercles de cuivre qui ſupportent un globe
terreftre de 3 pouces de diamètre , & en
demi- cercles de cuivre qui font partie des
orbes où les planètes ſont attachées. Le
prix eſt de trois louis & deini.
Outre les aſſortimens de globes &
sphères de 9 pouces & de 6 pouces & demi
dont le prix des premiers eſt de 161.
piéce&des ſeconds de 8 liv. , l'on trouve
toujours chez le même auteur les grands
globes faits par ordre du Roi en 1752 &
rectifiés en 1764 , dont le prix & les conditions
font détaillés dans le catalogue
qu'il diſtribue. Il peut joindre à ceux - ci
une sphère de même diamètre , dans laquelle
le globe terreſtre ayant fix pouces,
peut procurer encore plus dé précifion
dans l'exécution des problêmes qui ſe
trouvent dans l'ouvrage que nous añnonçons
.
Discours prononcé le mardi premier Octobre
1771 , en l'Egliſe des Religieuſes
Carmelites de St Denys , pour la
cérémonie de la priſe du voile de profeffion
de Madame Louiſe - Marie de
France; par Meſſire Armandde Roquelaure
, Evêque de Senlis , premier
Aumônier du Roi , Conſeiller d'Etat
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ordinaire , & l'un des Quarante de
l'Académie Françoiſe ; in- 12. A Paris ,
chez Aug. Mart. Lottin aîné , imprimeur-
libraire , rue St Jacques .
Hac est victoria quæ vincit mundum fides
noftra.
Cette victoire , par laquelle le monde eſt vaincu ,
eſt l'effet de notre foi.
I ép. de St Jean , ch . v . . 4.
Laprofeſſionreligieuſe&le martyrenous
Tontici préſentés comme les deux actes les
plus nobles & les plus fublimes du Chriftianiſme
. L'Orateur nous fait voir dans
Ja première partie de ſon diſcours que la
profeffion religieuſe rend un témoignage
égal à celui du martyre. " Dieu , non-
>> content du témoignage que rendent à
» la Religion tous les vrais Fidèles , par
» la foi & par les oeuvres , s'eſt réſervé le
» martyre & la profeffion religieuſe ,
>> comme deux témoignages plus auten-
>> tiques & plus dignes de fa grandeur.
» Le premier eſt plus particulièrement
» le témoignage de l'eſprit , & par lui
>> l'infaillible vérité de Dieu eſt haute-
>> ment reconnue : le ſecond eſt propre-
» ment le témoignage du coeur , & il hoDECEMBRE.
1771. 103
>> nore Dieu comme l'unique bien &
>>uniquement deſirable. Le premier eſt
>> confirmé par le ſacrifice de la vie , &
>> le ſecond par le ſacrifice des charmes de
>>la vie. Par le premier on meurt pour
>> Dieu; par le ſecond on ne vit que pour
» Dieu & de Dieu. Le premier a éclaté à
>> la naiſſance de l'Eglife , le ſecond a il-
** luſtré ſon triomphe ; & tous les deux ,
>> dans les différens âges , ont atteſté la
> ſainteté de la Religion . »
L'objet de la ſeconde partie de ce difcours
eſt de nous montrer que la profefſion
religieuſe a droit à une récompenfe
égale à celle que Dieu accorde au martyre.
Ce parallèle raiſonné & vrai de la
confécration religieuſe & du martyre ne
peut que contribuer à nous faire admirer
deplus en plus le courage héroïque d'une
auguſte Princeſſe dont le vertueux facrifice
fait la joie de l'Egliſe & la gloire de
la Religion .
Traduction d'anciens ouvrages latins , relatifs
à l'Agriculture & à la Médecine
vétérinaire , avec des notes ; par M.
Saboureux de la Bonnetrie , écuyer ,
avocat au parlement , & docteur aggrégé
de la faculté de l'univerſité de
Paris ; 6 vol . in - 8 °. avec fig . AParis ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
chez P. Fr. Didot le jeune , libraire ,
quai des Auguſtins .
Les Sociétés d'agriculture &les Ecoles
vétérinaires qui , depuis peu , ſe ſont formées
parmi nous , ont porté la plupart
des écrivains à nous enrichir de pluſieurs
ouvrages relatifs à ces objets. Mais parmi
ces écrits nous penſons que l'on diftinguera
la ſuite des traités économiques de
Caton , Varron , Columelle , Palladius
& Vegece , que M. Saboureux de la Bonnetrie
promet de nous donner fucceffivement
en françois . Si l'on objecte à
P'auteur que l'uſage & l'expérience , ces
premiers maîtres de tous les arts , ont
diminué le crédit de ces auteurs anciens ,
à proportion de ce que nos connoiſſances
ſe ſont étendues en matière d'agriculture,
il répondra que , quand il feroit vrai que
nos progrès dans cet art fuffent auffi avancés
qu'on voudroit nous le perfuader , il
n'en feroit pas moins ſage & fenfé , ſi
l'on defiroit d'en faire de nouveaux , de
ſe mettre à même de comparer les procédés
de ceux qui nous ont dévancés , avec
les nôtres. Les Romains , bien perfuadés
de l'utilité de cette comparaiſon , avoient
ordonné par une loi expreſſe que les liDECEMBRE.
1771. 1ος
vres d'agriculture , compoſés par un Carthaginois
, fuſſent traduits en latin.
On objectera encore à l'auteur de ces
traductions que pluſieurs de nos écrivains
agronomes ont puiſé dans ces ſources anciennes
& en ont recueilli les meilleures
obſervations. Mais ces écrivains ont - ils
toujours entendu les auteurs qu'ils confultoient
? D'ailleurs , comme le plus fou.
vent ils n'ont point eu l'attention de citer
exactement les méthodes de culture qu'ils
devoient aux anciens , nous ne pouvons
connoître précisément par le moyen de
ces ouvrages modernes le point où nous
ont laiſſé les anciens dans la carrière de
de l'obſervation .
Un autre avantage que pourra nous
procurer cette ſuite de traductions , ce
ſera de nous familiariſer de plus en plus
avec les auteurs anciens , de nous donner
ſur les moeurs & uſages des Romains
, & leur culte tant public que
particulier des éclairciſſemens qui nous
faciliteroient l'intelligence de différens
paſſages obfcurs de leur hiſtoire.
Ces traductions d'ailleurs pourront contribuer
à relever parmi nous la conſidération
que mérite l'agriculture , en nous
faifant voir que les hommes les plus il
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
luſtres de l'antiquité n'ont pas dédaigné
de s'en occuper.
M. de la Bonnetrie ne publie encore
que les deux premiers volumes de cet
important ouvrage qui nous offrent l'économie
rurale de Marcus - Porcius Caton
& celle de M. Terentius Varron. Le premier
de ces traités eſt écrit d'une manière
fort féche & fort aride. Caton n'avoitprobablement
cherché qu'à raſſembler dans
cerécrit une ſuite de préceptes oud'obfervations
qui , par leur precifion, fuſſent à la
portée des journaliers . On ne peut d'ailleurs
douter que cet écrit n'ait beaucoup
fouffert en paſſant parles mainsdescopiſtes
ou des premiers typographes. L'économie
rurale de Varron eſt d'un ſtyle beaucoup
p.lus agréable , plus élégant .On reconnoît
a ſément à l'érudition qui y eſt repandue
lauteur fleuri du traité de la langue latine.
Le traducteur a eu fans doute biendes
difficultés à dévorer pour trouver le ſens
de plufieurs paſſages alterés . Ce n'eſt
qu'encomparant les différentes éditions ,
enconfultant fur quelques paſſages obfurs
des médecins , des botaniſtes , des
maîtres en l'art vétérinaire , des perſonnes
enfin adonnées , foit par état , foit par
goûr, aux opérations de la campagne , à
DECEMBRE. 1771. 107
la nourriture des beſtiaux , à la garde & à
l'emploi des productions de la terre , que
M. de la Bonnetrie a pu parvenir à lever
les obſtacles qui avoient arrêté juſqu'ici
les interprètes étrangers aux matières d'agriculture.
Chaque traité eſt accompagné
d'une table alphabetique des poids , mefures
& monnoies des anciens avec leurs
valeurs actuelles , & d'une autre table
alphabetique des villes & pays avec leurs
noms modernes .
Contes comiques traduits de l'allemand ,
par MM. ***. A Francfort ; & fe
trouve à Paris , chez Fetil , libraire ,
rue des Cordeliers , près celle de Condé
, au Parnaſſe italien.
Les amours de Diane & d'Endymion ,
le jugement de Paris , les amours de Junon
& de Ganimède , ceux d'Aurore &
Céphale font la matière de ces contes.
Diane nous eſt ici dépeinte comme la
prude la plus décidée. Aucun mortel , aucun
dieu ne pouvoit émouvoir le coeur de
cette belle chaſſeuſe. Ce qui latte les
femmes les plus dédaigneuſes , comme
de mener des coeurs en triomphe , fans
avoir fuccombé , ne pouvoit même fatis
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
faire fa fierté. Il ne falloit que jetter un
coup- d'oeil ſur elle pour exciter ſon courroux.
Actéon , qui ne l'avoitvue au bain ,
que depuis le ſommet de la tête juſqu'au
nez , fut changé en cerf. Amour voulut
punir un jour la fierté de cette déeſſe ; il
tire la fléche la plus aigue de ſon carquois;
mais par réflexion il la remer auffi.
tôt. Il ſçair que le coeur de toutes les prudes
qui lui ont fait outrage l'a toujours
vengé. Diane , ſe fiant ſul ſa vertu , ne ſe
mit pas aflez en garde contre le plaifir de
conſidérer un objet enchanteur. Elle regarda
avec délices le beau berger Endymion
fe repoſant dans les bras du Sommeil
, & cette vue coûta cher à ſa vertu .
La curioſité , dit Zoroastre , a ſéduit les
femmes , depuis le commencement des
fiécles. On croit qu'un ſimple regard ,
lancé de loin , ne tire à aucune conféquence.
Méfiez - vous - en , nous dit ici
l'auteur de ce conte. Un regard en entraîne
toujours un autre. Les yeux ne ſe
raſſaſient jamais de voir : l'exemple de
Phebé en eſt une preuve.
Dans le conte des amours de Junon &
deGanimède , la reine des dieux nous eſt
dépeinte comme une Dame Honefta.dont
la vertu aigre & févère fait le tourment
DECEMBRE. 1771 . 109
de fon mari . « Il n'étoit pas poſſible de
» dormir où couchoit Junon. Pendant
>> toute la nuit elle ne ceſſoit de murmu-
>> rer ; & fi par hafard ſon époux s'endor-
>> moit à ſes leçons de morale , elle le re-
>> veilloit auſſi-tôt ; car ſa voix glapiſſante
>> l'emportoit toujours ſur le bruit des
>> ſphères. Lorſque Jupiter avoit bu quel-
>> ques coups de nectar de plus qu'à fon
>> ordinaire , il étoit enjoué , de bonne
>>>humeur : il faiſoit des niches aux déef-
>> ſes. Mais s'il lui arrivoit ou de lancer
>> un regard de côté ſur Cerès , quand fon
>> mouchoir de cou ſe dérangeoit , ou de
>> ramaſſer la jarretiere de Vénus , ou de
>> pincer au jeu les genoux de Diane , ou
>> de donner , en paſſant dans l'anticham-
>> bre , une chiquenaude à Iris , il pou-
>> voit s'attendre à être rigoureuſement
>> moralifé la nuit ſuivante. Pour toutes
>> ces bagatelles , Junon n'entendoit pas
>> raillerie . Que le pauvre mari payoit
>cher la vertu de ſa femme ! elle n'é-
>> chappoit aucune occaſion de faire un
>>grand étalage de ſa chaſteté , de ſa fidé-
>>lité conjugale. Elle rappeloit ſans ceſſe
» & avec une fatuité infouterable , les
>>propoſitions que lui avoit faites Ixion .
110 MERCURE DE FRANCE.
>>Notez que c'étoit l'unique courtiſan
>> qu'elle eût eu. »
L'hiſtorien nous décrit dans ce ſtyle
burleſque les courſes nocturnes du bonhomme
Jupiter , l'aventure de la jeune
Hebé au banquet des dieux , les plaiſanteries
poliſſonnes de Bacchus , de Siléne
&des autres ivrognes de ce feſtin . Ganiméde
nous eft ici repréſenté comme un
jeune écolier fort timide de l'inftruction
duquel la pigriéche Junon a bien voulu
ſe charger.
,
Aurore , le modèle des femmes ſages;
Aurore , dont Homère a tant vanté la fidélité
aux jeunes épouſes des vieux maris
n'échappe pas non plus aux réflexions
cauſtiques de l'hiſtorien qui a ſans doute
ri tout le premier des parodies qu'il nous
donne ici des fablesde la mythologie.
Obfervationsfur l'incredulité des Philofophes
modernes , pour ſervir d'introduction
à l'expoſition de la Doctrine Catholique
;
Cælum ipfum petimus ftultitia.
:
Inſenſés que nous ſommes ! nous attaquons mee
me les Cieux , Hor. lib. 1 , ode 3 ,
DECEMBRE. 1771 . III
vol. in- 12. A Sedan , chez François
Jaquemart , libraire ; & à Paris , chez
Desprez , imprimeur , rue St Jacques .
Le titre d'obſervations que l'auteur
donne à cet écrit fait aſſez connoître que
fon objet n'eſt point de faire une refutation
ſuivie des objections des incrédules .
Il préſente quelques réflexions ſur l'exiftence
d'un être fuprême , ſur les prophéties
, fur les miracles , &c. Il appuye fur
pluſieurs vérités de la Religion Chrétienne.
On rappelleroit peut-être plus efficace
ment les incrédules à leur devoir ou du
moins à un filence defirable de leur part
fi on leur faifoit voir que leurs écrits en
attaquant la religion ſous le bouclier de
laquelle nous repoſons avec tranquillité ,
donnent entrée à l'indépendance , à l'anarchie&
à la licence , mère de tous les crimes;
que leurs objections par conséquent
tant de fois répétées , prouvent ſeulement
que ceux qui les font font mauvais parens,
mauvais amis , mauvais ſujets. L'auteur
des obfervations inſiſte là deſſus ,
mais point affez. Il paroît plus occupé à
nous prouver que les plus grands hommes
de l'antiquité ont cru l'exiſtence d'un
112 MERCURE DE FRANCE.
Etre Suprême ; & qu'avons - nous beſoin
là-deſſus du témoignage de ces hommes
illuſtres ? L'existence d'un Etre ſouverain ,
rénumérateur & juſte , eſt une de ces vérités
qui croît en quelque forte avec nous
& qui ſe manifeſte à l'homme par tous
ſes ſens.
Moyens de réunir l'aiſance avec la confidération
dans l'état militaire , par M.
Dejean , chevalier de l'Ordre militaire
de St Louis , capitaine de dragons dans
la Légion de Corſe ; brochure in - 12 .
AMontauban , chez Charles Croſilhes,
libraire ; & à Paris , chez Valade , libraire
, rue St Jacques.
Dux famina facti, VIRG. Æn. lib. 1 .
Chaque profeſſion a fon lot ; celui du
brave guerrier eſt l'honneur & la gloire ,
mais ne pourroit- on pas accroître encore
cette conſidération réſervée aux généreux
défenſeurs de la patrie ,& les faire jouir
en même tems d'un bien- être qui ſoit le
fruit de leurs travaux ; c'eſt ce qu'un officier
eſtimable entreprend d'examiner
dans cet écrit. Sa politique voudroit mettre
en oeuvre cet empire que les femmes
ont ſur les hommes , empire qu'elles ne
DECEMBRE. 1771. 113
tiennent point d'eux , mais de la nature :
donnez à un homme le double de force
qu'avoit Samſon & il ſera encore moins
fort que Dalila . Les anciens légiflateurs
bien perfuadés de ce pouvoir de la beauté
, cherchérent à l'employer utilement
pour donner plus d'énergie à la valeur
des hommes. L'auteur en cite pluſieurs
exemples tirés de l'hiſtoire ancienne ;
mais s'il s'éloigne de ces tems reculés , &
s'il ouvre les faſtes de notre nation , il
voit avec raviſſement nos anciens chevaliers
devenus autant de héros par l'affiduité
des femmes à leurs exercices militaires&
par le goût du merveilleux qu'elles
y portent & qu'elles inſpirent tout- àla
fois. Il conclut de tout ceci qu'il faut
néceſſairement mettre cette portion précieuſe
du genre humain à même de porter
l'autre au bien qu'elle peut faire. "Un
» Ordre célèbre en France , & heureuſe-
>> ment établi pour la conſidération , con-
>>ſacre les ſervices du militaire par des
>> distinctions honorables. Nous avons
>> vu des héros formés par l'eſpoir d'une
>> croix qui eſt devenue le prix de la conf-
>> tance & de la valeur. Ne pourroit - on
>> point étendre ces influences de l'hon-
>> neur ? Pourquoi ne pas accorder égale
114 MERCURE DE FRANCE .
» ment cette distinction flatteuſe aux fem-
>> mes des officiers qui en ſont décorés ?
» Dans ce cas je vois un double avanta-
» ge ; d'un côté l'ambition d'une femme
>> prolongera les ſervices du mari , & de
» l'autre l'officier qui fera tomber , pour
» ainſi dire , ſur ſa femme un rayon de
» ſa gloire , ſera plus ſenſible au prix de
>> ſes travaux. »
De ce nouveau privilége que l'auteur
follicite pour les femmes à l'avantage de
l'état, il en réſulteroit un ordre ſans doute
néceſſaire. On ſe plaint que le luxe confond
les rangs , déſormais on ne verroit
plus au niveau , &toujours confondues la
femme de condition & celle qui ne l'eſt
pas ; celle qui mérite des honneurs &
celle qui les recherche ſans les mériter .
Cette distinction ſuppléeroit avec avantage
à la parure &aux ornemens les plus
richés . L'auteur ajoute qu'elle attacheroit
à l'état les étrangersqui le ſervent. Il entend
par étrangers les chefs de cette nation
toujours fidèle au parti qu'elle fert ,
& qui , dans des circonstances critiques
pour la France & glorieuſes pour elle , a
donné des preuves d'un zèle & d'une intrépidité
que l'amour de la patrie paroifſoit
ſeul pouvoir inſpirer. Les femmes
DECEMBRE. 1771. 115
des officiers Suifles qui ſervent dans nos
armées auroient droit àcette nouvelle faveur
, & ce ſeroit un nouveau motif pour
eux de conſtance &de fidélité.
L'auteur plaide ici la cauſe des femmes
& n'a point de peine à prouver qu'elles
font dignes des honneurs qu'il follicite
pour elles . Il paſſe enſuite à la feconde
branche du ſyſtème qu'il propofe , &
voit l'aiſance venir fans effort à la ſuite
de la conſidération , & lui prêter ſon ſecours.
« Preſque tous les hommes jaloux
>> de réunir deux choſes qui aſſurent le
>> bonheur de la vie , les honneurs & les
>> richefles , s'occupent ſans ceſſe , quand
> ils ont réuſſi d'un côté par leur induf-
>> trie , à rechercher de l'autre des allian-
>> ces honorables. Ne pourroit- on pas fai-
> fir l'avantage ſenſible que ce deſir de
>> leur part offre au brave militaire , dont
> les facultés font bornées par le fort mê-
>> me de ſon état ? Les marques honora-
>> bles dont il eſt revêtu ,& qu'il pourroit
communiquer à une femme avec ſes
>>priviléges , le mettroient dans le cas
>> d'être recherché.
>>
>>On achete tous les jours des lettres
» de nobleſſe ; ne ſont elles pas dues à ce
> citoyen utile qui a bravé mille fois la
116 MERCURE DE FRANCE.
>> fureur des flots en s'expoſant ſur le ſein
> des mers , pour enrichir ſon pays des
>> tréſors de l'un & l'autre monde ? Ne
>> pourroit on pas lui permettre de procu-
>> rer ce privilege honorable à l'aîne de ſa
>> famille , dès le moment , où par des
>> mariages avantageux; trois filles forties
>> de ſa maiſon , ſe verroient décorées de
>> la croix de chevalerie ?On pourroit mê-
>> me aſſujettir cet aîné à dix ans de fer-
> vice , & l'en diſpenſer, s'il épouſoit une
>> fillede condition .
>> Ce financier dont les reſſources abon-
» dantes , fruit de fon travail &de ſes
>> veilles , auroit foulagé l'état dans des
>> beſoins plus aiſés à prévoir que faciles.
» à détourner , auroît la liberté d'acquérir
>> de cette manière des priviléges dont il
>> eſt toujours avide . »
Ce ne ſeroit pas le moindre avantage
du projet dont nous venons de tracer une
idée générale,que de faire baiſſer le crédit
des richeſſes autant que le luxe peut le
permettre. Mais fufira- t'il d'attacher une
croix fur le ſein des femmes pour que le
corps militaire jouiſſe des avantages qu'on
lui promet ici ? Ne feroit-il pas néceſſaire
de réformer auparavant l'éducation des
femmes , de les porter à recevoir des feuDECEMBRE
. 1771 . 117
les mains de la vertu l'empire qu'elles ne
veulent devoir aujourd'hui qu'à leurs
charmes , de nous ramener enfin aux
moeurs des anciennes républiques où les
femmes dignes par leurs éminentes qualitésde
la vénération des hommes , s'acquittoient
de la noble fonction de donner
des éloges à la bravoure , de confondre
la lâcheté , de couronner le vainqueur
&de flétrir le vaincu par un jugement ir
révocable.
Cet écrit , fruit du zèle patriotique&
d'une eſtime louable pour le beau ſexe , eſt
précédé d'une épître en vers adreſſée à
Madame la Marquiſe de Monteynard.
Inſtruction élémentaire & raiſonnée ſur la
construction pratique des vaiſſeaux , en
forme de dictionnaire : ouvrage publié
par ordre de M. de Boynes , ſecrétaire
d'état , ayant le département de la marine
; vol . in- 8 °. AParis , chez J. B. G.
Muſier fils , libraire , quai des Auguf
tins , à St Etienne .
Les objets de pure pratique font toujours
très difficiles à bien traiter ; & l'on
doit ſavoir gré à l'auteur de cette inſtruction
de nous avoir expoſé d'une manière
aufli claire , auſſi ſimple , auſſi préciſe la
118 MERCURE DE FRANCE.
/
forme , la poſition , l'uſage , les effets &
les rapports de chacune des parties & des
piéces du vaiſſeau avec les détails pratiques
du chantier. Cet ouvrage peut être
regardé comme le manuel du Conftructeur.
Il n'y a point de figures jointes aux
deſcriptions , parce qu'il ne peut y avoir
de meilleures figures que les vaiſſeaux
eux-mêmes ; & l'intention de l'auteur eſt
que l'élève de la marine ſe rende dans le
chantier , &que le livre à la main il ſuive
le détail& l'enſembledu vaiſſeau.
L'Homme tel qu'il eſt , ou Mémoires du
Comte de P *** , écrits par lui- même
, traduits de l'allemand ſur la quatrième
édition ; par Mlle de Morville;
2 parties in- 12. A Amſterdam , & fe
trouve à Paris , chez Valade , libraire,
rue St Jacques , vis-à-vis celle de la
Parcheminerie .
'L'Homme tel qu'il eſt peut être regardé
comme un composé de vices & de vertus
, de force ou de foibleſſe . Les paſſions
en lui dérobant la connoiſſance de luimême
, & lui faiſant fouvent prendre le
déréglement de fon coeur pour fon coeur,
le précipitant dans des écarts qui le rendent
malheureux. C'eſt ce dont le lecteur
DECEMBRE. 1771 . 119
ſe convaincraencore plus particulièrement
en lifant ces mémoires qu'on nous dit être
fidèles . L'éditeur aſſure même avoir connu
le Comte de P *** , & tenir de lui- même
les mémoires qu'il publie. On aura cependant
de la peine à ſe perfuader que
l'aventure tragique , rapportée à la fin de
ces mémoires ,& où l'on nous repréſente
un fils devenu amoureux de ſa mère à laquelle
il ne croyoit pas appartenir de ſi
près , ne ſoit pas la copie d'une pareille
ſcène décrite dans la vie de Ninon de
l'Enclos.
Mémoire fur la maladie épizootique du
pays Laonnois , par M. Augierdu Fot,
médecin - penſionnaire de la ville de
Laon &de la généralité de Soiffons ,
pour les maladies épidémiques ; brochute
in- 8 . A Laon , chez Jean Calvet
, imprimeur , place du Bourg.
Continuò culpam ferro compefce , priusquam
Dira per incautumferpant contagia vulgus.
Employez le fer pour guérir la maladie avant
que la contagion ne ſe répande ſur votre troupeau.
Géorg. liv. 3.
Ce bon mémoire doit être ajouté d
120 MERCURE DE FRANCE.
ceux qui ont déjà été publiés ſur les maladies
contagieuſes des beſtiaux. Il eſt
écrit par un phyſicien éclairé , un obfervateur
exact dont les obſervations tendent
à nous confirmer que les maladies
des beſtiaux ſont plus diverſifiées qu'on
ne le penſe communément. La reſſemblance
eſſentielle qui ſe trouve entre les
maladies épizootiques-contagieuſes n'eſt
peut- être , comme le remarque l'auteur
de ce mémoire , que dans la communicationde
l'infection.
Dictionnaire de la Nobleſſe , contenant
les généalogies , P'hiſtoire & la chronologie
des Familles nobles de France,
l'explication de leurs armes , & l'état
des grandes terres du royaume aujourd'hui
poſſédées à titre de principautés ,
duchés , marquiſats , comtés , vicomtés
, baronnies , &c. foit par création ,
par héritages , alliances , donations ,
ſubſtitutions , mutations , achats ou au
trement. On a joint à ce dictionnaire
le tableau généalogique , hiſtorique
des Maiſons ſouveraines de l'Europe ,
&une notice des Familles étrangères
les plus anciennes , les plus nobles &
à la finde chaque volume ou de chaque
lettre on trouvera les Noms &
Armes
:
1
DECEMBRE. 1771 . 121
Armes des Familles nobles ſur lefquelles
on n'a point reçu de mémoires
; tom III , ſeconde édition ; prix ,
18 liv . broché . A Paris , chez la Veuve
Duchefne , libraire , rue St Jacques ,
auTemple du goût ;& chez l'auteur, rue
StAndré-des Arcs, entre l'hôtel d'Hollande
, & la rue des grands Auguſtins ,
1771 , in-4°.
Cet ouvrage ſe continue avec exactitude
; l'auteur promet le quatrième volumedans
le courant de Janvier prochain .
Il invite MM. les Souſcripteurs de faire
retirer le troiſième volume qui paroît depuis
le premier Septembre dernier , & de
ſouſcrire pour le ſuivant aux adreſſes cideſſus
indiquées. Ce troiſième volume
finit à la famille de Caſtellan ou Caſtellani
. Il eſt terminé par une table alphabetique
de la lettre B. des noms & armes
des familles ſur leſquelles on n'a point
reçu de mémoires. C'eſt un plan que l'auteur
ſuivra dans chacun de ſes volumes
pour embraſſer dans ſon ouvrage , autant
qu'il eſt poſſible , toutes les maiſons connues.
Ce livre, utile à la Nobleſſe , doit l'être
encore aux hiſtoriens &à ceux qui s'inf
F
122 MERCURE DE FRANCE.
truiſent de la ſcience héraldique . L'auteur
n'omet pas les traits hiſtoriques qui
contribuent àfaire mieux connoître la filiation
ou l'illuſtration d'une famille,
:
Le Grand Vocabulaire François , contenant
, 1º . l'explication de chaque mot
conſidéré dans ſes diverſes acceptions
grammaticales , propres , figurées , ſynonimes
& relatives . 2°. Les loix de
l'orthographe , cellesdela proſodie ou
prononciation , tant familière qu'oratoire
; les principes généraux & parti
culiers de la grammaire ; les règles de
la verſification , & généralement tout
ce qui a rapport à l'éloquence & à la
poéſie. 3 ° . La géographie ancienne&
moderne ; Le blaſon ou l'art héraldique;
la mythologie ; l'hiſtoire naturelle
des animaux , des plantes & des minéraux
; l'expoſé des dogmes de la Religion&
des faits principaux de l'hittoire
facrée , eccléſiaſtique &profane.
4°. Des détails raiſonnés & philofophiques
fur l'économie , le commerce,
la marine , la politique , la juriſprudence
civile , canonique & bénéficiale;
l'anatomie , la médecine , la chirurgie,
la chymie , la phyſique , les mathéma
DECEMBRE. 1771. 123
tiques , la muſique , la peinture , la
ſculpture , la gravure , l'architecture ,
&c. &c. Par une Société de Gens de
lettres ; tome XIX . A Paris , hôtel de
Thou , rue des Poitevins , quartier St
André des Arcs ; 1771 , in. 4°. :
Ce dix - neuvième volume in -4°. du
grand Vocabulaire François commence à
la lettre N, & ſe termine au mot Olivier.
Aucun ouvrage ne préſente une plus
grande variété d'objets différens , par la
réunion de tous les dictionnaires qu'il
embraſſe dans ſon plan. L'éditeur fuit en
général avec exactitude de bons guides
, dans les articles des ſciences , &
fur- tout de la chymie. Il enrichit ſouvent
les autres articles de traits hiſtoriques ,
comme on le verra par celui que nous
allons tranfcrire.
Naumachie , ſubſtantifféminin. Nauma.
chia , ſpectacle d'un combat naval que les
Romains donnoient au peup'e pour le
divertir. Il ſe dit auſſi du lieu même où ſe
donnoit ce ſpectacle .
Jules - Céſar ayant trouvé un endroit
favorable fur le bord du Tibre , & affez
proche de la ville , appelé Codette , le fic
Fij
24 MERCURE DE FRANCE .
creuſer , & y donna le premier divertiſſement
d'une naumachie. On y vit combattre
des vaiſſeaux Tyriens & Egyptiens,
& les apprêts qu'on fit pour ce nouveau
ſpectacle piquèrent tellement la curioſité
des peuples , qu'il fallut loger ſous des
tentes les étrangers qui s'y rendirent prefque
en même tems de tous les endroits
dela terre,
Enſuite Lollius , ſous le règne d'A
guſte , donna , pour lui faire ſa cour , le
ſecond ſpectacle d'un combat naval , en
mémoire de la victoire d'Actium. Les
Empereurs imitèrent à leur tour cet exemple.
Dans la naumachie de Claudius , qui
ſe donna ſur le lac Fuen , il fit combattre
douze vaiſſeaux contre un pareil nombre
ſous le nom de deux factions , l'une Rhodienne
& l'autre Tyrienne. Elles étoient
animées au combat_par les chamades d'un
triton , qui fortic du milieu de l'eau avec
ſa trompe . L'Empereur eut la curioſité de
voir paſſer devant lui les combattans ,
parmi leſquels ſe trouvoient pluſieurs
hommes condamnés à mort : Ils lui dirent
en paſſant , Seigneur , recevez le ſalut des
troupes qui vont mourir pour votre amuſement
; Ave , Imperator, morituri tefa
DECEMBRE. 1771. 125
lutant. Il leur répondit en deux mots ,
avete , vos , & le combat ſedonna.
Néron fit exécuter une naumachie encore
plus horrible & plus conſidérable ;
car il perça exprès pour cet effet la montagne
qui ſépare le lac Tucin de la rivière
de Lyre. Il arma des galères à trois &
à quatre rangs , mit deſſus dix-neuf mille
hommes de combat , & fit paroître fur
lau toutes fortes de monſtres marins.
Cependant la plus fingulière de toutes
les naumachies , & la plus fameuſe dans
P'hiſtoire , eſt celle que donna l'Empereur
Domitien , quoiqu'il ne fit paroître dans
ce combat naval que trois mille combat
tans en deux partis, dont il appela l'un
celui des Athéniens , & l'autre celui des
Syracufains ; mais il entoura tout le ſpec.
tacle de portiques d'une grandeur prodigieuſe&
d'une exécution admirable.
Almanach centenaire depuis 1771 jufqu'en
1870 , avec des explications trèsclaires
; feuille in- fol. très - beau papier
d'Hollande ; prix , 12 fols , chez Quillau
, imprimeur , rue du Fouare ; Dufour,
libraire , rue de la vieille Draperie , &
chez le Sr Porte , auteur dudit almanach,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
rue perdue place Mauberr , maiſon de M.
Pezière , procureur au châtelet , où l'on en
trouve d'enluminés , montes ſous verre ,
avec bordure dorée ; prix 6 liv .
Almanach ſous verre , connu ſous le
nom d'Almanach des Aſſociés pour l'année
1772 , augmenté d'une notice concernant
les découvertes, inventions & expériences
nouvellement faites dans les
ſciences , les arts , l'induſtrie , extraites de
Avant coureur. AParis, chezDeschamps
libraire, au bas de la rue St Jacques , à l'enſeigne
des Allociés .
Le même libraire vend toutes fortes
d'almanachs.

à
Le Baiser donné & le Baifer rendu ,
Opéra Comique en deux actes par M.
Taconet , compoſiteur des ſpectacles forains
, Membre des Arcades du Pontneuf
, &c . Repréſenté dans le Parc de
Verſailles le famedi 19 Mai 1770 ,
l'occaſion du mariage de Monſeigneur
le Dauphin. Prix 1 livre 4 fols. Chez
Vente , Libraire, rue& montagne fainte
Geneviève. La gaîté , la facilité du dialogue
, &les faillies propres au genre
butleſque de la foire font le mérite de
cet Opéra comique.
DECEMBRE. 17718 117
Réflexions de M. le Marquis de Condorcet
, de l'Académie royale des Sciences,
au ſujet du programme de l'Académie
de Toulouſe , inféré dans le Mercure ,
Octobre , ſecond vol. 1771 .
L'Académie de Toulouſe , en donnant
le prix de cette année à l'excellent traité
d'Hydrodynamique de M. l'Abbé Boffur,
a inféré dans ſon programme que l'auteur
avoit fuppléé par des expériences au défaut
de la théorie ; & que comme il n'avoit
point parlé des tuyaux à angles rectilignes
, elle propoſoit cette dernière
partie du problême pour le prix de 1774 .
Il eſt vrai que M. l'Abbé Boſſut a cherché
dans ſon ouvrage à établir fur des
expériences, la théorie de l'effet du frottement
ſur la viteſſe des Auides ou la dépenſe
des tuyaux ; mais c'étoit la ſeule
méthode praticable. La quantité du frottement
ne peut s'évaluer immédiatement,
parce qu'elle dépend des inégalités d'une
furface plus ou moins polie ; & les loix
du frottement des fluides ne peuvent être
déduites de la théorie , parce qu'un ſeul
anneau de chaque tranche étant retardé
immédiatement par le frottement , fon
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
effet ſur le reſte de la maſſe dépend de
l'adhéſion des parties du fluide , ſoit entr'elles
, ſoit avec les parois , & d'autres
élémens abſolument inconnus. C'eſt pour
cela que M. l'Abbé Boffut a cherché dans
l'expérience les réſultats que la théorie ne
peut donner ; il a trouvé qu'on peut fuppoſer
le frottement proportionnel à la
viteſſe , & fa quantité telle qu'elle compenſe
à très-peu près l'effet de la peſanteur
relative dans un tuyau incliné d'un
huitième , ou un canal incliné d'un dixième.
La première obſervation de l'Académie
de Toulouſe eſt donc exacte ; mais
elle ne doit porter que fur la nature du
problême , & point du tout ſur la maniè
re dont M. l'Abbé Boſſut l'a enviſagé. Il
auroit été juſte de faire cette diſtinction
dans le programme ; car les gens peu inftruits
pourroient tirer des expreffions
qu'on y emploie une conféquence défavorable
à l'ouvrage couronné ; & lesGéo.
mètres pourroient s'imaginer que l'Académie
de Toulouſe a exigé d'eux une
théorie abſolue du frottement des fluides,
&qu'elle l'a crue poſſible. Quant à la raiſon
qui engage l'Académie à propoſer de
nouveau ce même ſujet , il eſt important
d'obſerver 1º. Que d'après les réflexions
DECEMBRE. 1771. 129
que MM. Daniel Bernoulli , d'Alembert,
Euler , de la Grange & moi , avons faites
ſur la continuité de la figure initiale des
cordes vibrantes , il paroît abſolument
prouvé que cette figure doit être continue
au moins quant à ſadescription; &qu'ainſi
dans le cas des tuyaux il faut de même ,
pour pouvoir foumettre le problême à
l'analyſe , que cette continuité ait lieu.
2 °. Que dans la réalité,l'angle que forme
un tuyau ne peut rien changer à la nature
du frottement , & n'y influe que parce
qu'il influe ſur la viteſſe du fluide ; &
qu'ainſi il n'y a dans ce cas rien de particulier
ſur les loix du frottement. 3º.Qu'on
peut regarder alors le fluide comme mû
dans un tuyau mixtiligne continu quant
à ſa deſcription , & non cylindrique ; &
que dans cette hypothèſe les loix du frot
tement reſtent les mêmes que dans les
tuyaux cylindriques , pour chaque élément
de la longueur du tuyau ; d'où il fuit encore
qu'il n'y a point de nouvelles loix à
chercher ; 4°. Enfin , que dans la pratique
il faut éviter ces fortes de tuyaux ,
me l'auteur l'a expreſſement recommandé
lui-même en pluſieurs endroits , & comme
cela eſt toujours poſſible ; & que par
conféquent la théorie n'en feroit qu'un
com-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fimple objet de curioſité peu intéreſfant.
On voit donc que dans tous les points
Pouvrage de M. l'Abbé Boffut a rempli
Jes vues que devoit avoir l'Académie ; car
fon but ne pouvoit être que de demander
les loix du retardement caufé au mouvement
des fluides par le frottement , &
non pas la ſolution de tous les problêmes
d'hydrodynamique où il feroit poſſible
d'introduire cette circonſtance.
La diſcuſſion dans laquelle je viens
d'entrer ſeroit très- fuperflue , ſi l'ouvrage
de M. l'Abbé Boffut ne devoit être lû
que par des géomètres ; mais quoique
très profond il eſt auſſi élémentaire. Ainfi
quoique la gloire de l'auteur ne riſque
rien , & que le fuffrage unanime des géomètres
l'ait mis à la place qu'il mérite ,
il eſt bon que les jeunes gens qui étudieront
fon livre , ne puiſſent s'imaginer
qu'il y manque quelque choſe qui eut dû
s'y trouver. Le plus léger nuage ſur l'excellence
d'un livre élémentaire ſuffie
pour refroidir leur zèle , & leur donner
un prétexte qui excuſe leur négligence
à leurs propres yeux. C'eſt donc pour
eux uniquement ,& non pour M. l'Abbé
Boſfut qui n'en a pas beſoin , que j'ai cru
devoir écrire ces réflexions. J'obſerverai
DECEMBRE. 1771. 131
encore que c'eſt à M. le Duc de Choiſeul
que l'hydrodynamique eſt dédiée & non
à l'Académie de Toulouſe ; & qu'ainſi
lorſque l'Académie dit que l'auteur lui en
a fait hommage , cela ſignifie ſeulement
qu'il lui en a fait préſent.
ACADÉMIES.
I.
Académie des Inscriptions & Belles-
Lettres.
L'ACADÉMIE royale des Inſcriptions &
Belles Lettres tint ſa ſéance publique le
12 de Novembre. M. le Beau , ſecrétaire
perpétuel annonça que M. l'Abbé Leblond,
fous- bibliothécaire de la bibliothèque
Mazarine , avoit remporté le prix
dont le ſujet étoit d'examiner quels furent
les noms & les attributs divers de Junon
chez les différens peuples de la Grèce & de
l'Italie ? Quelles furent l'origine& la raifonde
ces attributs ? C'eſt le troiſième prix
que M. l'Abbé Leblond remporte dans la
même Académie. L'Académie a propoſé
pour le prix qu'elle diſtribuera à Pâques
F
132 MERCURE DE FRANCE.
1773 , la queſtion : Pourquoi les descen
dans de Charlemagne , princes ambitieux
&guerriers , ne purentſe maintenir auſſi
long-temsfur le trône des Français que les
foibles fucceffeurs de Clovis ? Le prix eft
toujours une médaille d'or de la valeur
de 400 liv . Les pièces doivent être adrefſées
au ſecrétaire perpétuel de l'Académie
avant le premier Décembre 1772 .
M. le Beau fit l'éloge hiſtorique de M.
l'Abbé Mignot , académicien aſſocié. M.
l'Abbé Arnaud lut la traduction du dialogue
de Platon , intitulé Ion avec des réflexions
préliminaires. Enſuite M. l'Abbé
leBatteux fit lecture d'un mémoire ſur la
nature& les fins de la tragédie. La féance
fut terminée par la lecture que M. l'Abbé
Garnier fit d'un mémoire de M. de Sigrais
fur le génie militaire des Gaulois . Ledifcours
de l'éloquent ſecrétaire ,& les mémoires
pleins d'intérêt &d'érudition des
ſçavans Académiciens ont fait le plus
grand plaifir à une nombreuſe affemblée..
Nous rapporterons quelques réflexions
que M. l'Abbé Arnaud a faites ſur ſa traduction
, & l'idée qu'il donne du beau
dialogue D'ION ,de Platon.
DECEMBRE. 1771 . 133
Le génie d'un grand homme ne peut
être bien entendu& interprêté que par le
génie même qui s'élève à ſa hauteur ; car
pour les traducteurs qui ne ſaiſiſſentque
la lettre , ils dépriment les beautés de leur
modèle par une copie ſervile&ſans ame,
loinde le faire connoître & de l'animer.
>> Je crus d'abord , dit M. l'abbé Arnaud , (en
>> traduiſant ce dialogue , ) devoir être fidèle à
>> l'original , je devins plat& barbare. La roideur ,
>> la ſéchereſſe , une marche lourde & embarraf-
>> ſée , en un mot, l'air de l'effort & de la con-
>> trainte avoient pris la place de ces tours faci-
>> les&, animés de ces mouvemens naturels &
>> inattendus , de ces graces naïves & piquantes ,
>> enfin , de ce ſtyle plein de vie , & de cer ait de
>> nature qui fait l'eſſence du dialogue , & qui
>> diftingue particulièrement celui de Platon. Je
>> pris le parti d'être moins littéral , & je m'ap-
>>perçus que ma manière devenoit plus ſuppor-
>> table, mais fans acquérir néanmoins plus d'in-
>> térêt , ſi ce n'eſt peut- être aux yeux de ceux
>> qui connoîtroient parfaitement la philoſophie
>>de Platon & les moeurs des Athéniens de ſon
>> fiécle ; & comme il m'étoit démontré que ees
connoiſſances ne ſçauroient appartenir qu'au
très -petit nombre de ſçavans qui ont fait une
- étude particulière , non- feulement des ouvra-
>>>ges , mais de l'élocution de ce philoſophe ;
jabandonnai ſans regret une entrepriſe dontje
>> ſentis toutes les difficultés , ſans en prévoir au
cun avantage,
134 MERCURE DE FRANCE.
>> Le recueil qu'on a publié récemment ſous le
» titre de Bibliothéque des anciens philofophes ,
>> recueil compoſé en grande partie de traduc-
>> tions de divers dialogues de Platon , a tout-
>> à- la- fois piqué ma curiofité & reveillé ma première
envie.
>> Je ne répéterai point ici mes obſervations
>> ſur l'objet de ce dialogue , mais je crois de-
>>>voir en faire connoître la compofition & la
>> marche ».
« De tous les rhapſodes ou acteurs qui, au tems
de Socrate , récitoient & commentoient en public
les écrits d'Homère , il paroît qu'Ion fut le
plus célèbre.
Fier des applaudiſſemens que lui prodiguoient
toutes les villes de la Grèce , & que la multitude
accorde toujours avec tranſport à tout ce qui
nourrit la ſuperſtition & la ſenſibilité , ( car les
hommes , lorſqu'ils fontaſſemblés , ne font guère
uſage que de leurs ſens , ) Ion ſe regardoit comme
bien fupérieur aux Métrodore , aux Stefin
brote , aux Glaucon , commentateurs philoſophes
, qui , ayant pénétré le vrai ſens de la doctrine
d'Homère , au travers des ornemens poëtiques
dont elle eſt enveloppée , avoient expliqué
la théologie de ce poëte par les phénomènes de
la nature. Socrate rencontre notre rhapsode dans
une des rues d'Athènes ; il l'aborde , & fe propoſe
de lui ouvrir les yeux , non ſur des vérités
qu'il n'étoit point en état de recevoir , mais fur
la vanité de ſes triomphes , en lui prouvant qu'il
me les devoit à aucune connoiffance ſolide &
réelle. D'abord , pour arrêter ſes pas & fixer fon
attention , il vante à l'excès la profeſſion des
DECEMBRE. 1771. 135
rhapſodes. Ion penſe trop avantageuſement , a
trop bonne opinion , & de l'importance de fon
art , & de l'excellence de ſon talent , pour appercevoir
dans les complimens de Socrate l'apparence
même de l'ironie. Il répond , avec cet orgueil
naïf , qui ſemble caractériſer particulièrement
cette claſſe d'hommes , dont les ſuccès les
plus éclatans , mais les plus momentanés de tous ,
ne ſont communément dus qu'à une petite mefure
d'intelligence , à une grande ſenſibilité d'organes
, & à une mémoire prompte & fidèle. Socrate
lui adreſſe pluſieurs queſtions , dont l'unique
objet eſt de lui faire ſentir que chaque art a
fes principes propres & particuliers qui en éclairent
toutes les parties , & dont la connoiſſance
doit par conféquent mettre en état d'en juger
toutes les productions , à quelqu'artiſte qu'elles
puiſſent appartenir. Il indique en même tems que
ces arts font fubordonnés eux-mêmes à laſcience ,
c'est-à-dire , à la philosophie , ſeule dominatrice
de tous les objets des connoiſſances humaines ,
d'où découlent & où viennent aboutir les différentes
théories de chaque art en particulier , &
que l'antiquité a ſi heureuſement repréſentée ſous
l'image d'Apollon dirigeant le concert des
Muſes.
Ion tâche envainde ſe refuſer à l'évidence des
raiſonnemens de Socrate ; cependant comme it
prétend l'emporter fur tous ſes rivaux , lorſqu'il
eſt queſtion d'interprêter Homère , & que , s'il
s'agit des autres poëtes , il avoue lui-même que
tout fon talent l'abandonne ; il prie Socrate de
Luidonner la ſolution de ce fingulier problême.
Socrate s'empreſſe de le ſatisfaire , non par des
136 MERCURE DE FRANCE.
raiſonnemens profonds & philofophiques qu'un
thapſode , c'est-à-dire , un homme qui n'avoit
exercéque ſa mémoire & ſon imagination n'auroit
pû comprendre , mais par une des plus poëtiques&
des plus heureuſes comparaiſons qui exiftent
dans les ouvrages de l'antiquité. C'eſt par les
effets du magnetiſme qu'il explique les effets de
l'enthousiasme.
Ici il ne faut pas croire , comme ont fait prefque
tous les commentateurs , que Socrate parle
férieuſement. Celui qui mettoit ſes forces & fon
adreſſe à détruire la ſuperſtition , tour-à-tour fille
&meredesmenſonges poëtiques , étoit bien éloigné,
ſans doute , de regarder les poëtes comme
les organes & les interprêtes du ciel ; maisau lieu
de s'élever contre la divinitéde la muſe & l'infpiration
du poëte , opinion conſacrée alors par la
croyance publique , il la confirme , au contraire ,
& la fait ſervir de fondement aux preuves dont
il ſe ſert pour infirmer l'autorité de la doctrine
des poëtes , en montrant que , puiſque ſans l'infpiration
ils n'étoient capables de rien , ils ne pofſédoient
pas la connoiſſance réelle de ce qu'ils enſeignoient.
N'oublions pas de remarquer qu'en parlantde
l'enthousiasme , Socrate ſemble en partager les
accès; ſon ſtyle juſques- là tranquille , ſimple &
naturel , s'enflamme , s'éleve , ſe précipite ; ſes
expreſſions deviennent tout-à-coup rapides& fonantes
, & fa diction impétueuſe , ardente , métaphorique
, imite tout- à- la- fois & les tranſports du
poëte,& la cadence des vers.
Ion, qui dans ce tableau ſe voit placé immédiatement
àcôté des poëtes, comme les poëtes le
DECEMBRE. 1771. 137
font à côté des dieux, ne ſent d'abord que l'avantage
de tenir de plus près à la divinité; mais enfin
las de s'entendre dire qu'il eſt dépourvu de
toute connoiſlance ſolide , & qu'il n'eſt en état de
bien parler que lorſqu'il ne fait aucun uſage deſa
raiſon, moins flatté de ce qu'on lui accorde,qu'offenfé
de ce qu'on lui refuſe, il prend le parti de
nier hautement ce dont il ne s'apperçoit pas qu'il
eſt déjà convenu plus d'une fois ,& c'eſt alors que
Socrate revenant ſur ſa premiere propoſition avec
de nouvelles forces , la développe & la prouve par
des exemples multipliés; il faifit , il preffe rhapfode
de tous les côtés ; ainfi , pour enchaîner les
mouvemens de ſon ennemi , le ſerpent multiplie
les replis tortueux dont il l'environne; Ion ne fait
plus un ſeul pas ſans deſcendre plus avant dans
les piéges qui lui font tendus , & Socrate ne l'abandonne
qu'après l'avoir réduit à des abſurdités
& des contradictions , qui , dans une ſituation
d'eſprit plus tranquille, le feront rougir& le conduiront
à penfer déſormais plus modeſtement de
lui-même.
Qu'il me ſoit permis de dire , en terminant cet
expoſé , qu'on n'a pas encore obſervé d'aſſez prés
l'artifice & la dialectique de Platon. Dans la
crainte ou d'ennuyer cette aſſemblée ou de fatiguer
ſon attention , en confervant à la rigueur
une manière de philoſopher ſi différente de la
nôtre , j'avois voulu ſupprimer quelques queftions
, quelques exemples , en un mot , faire des
retranchemens au texte , mais je n'ai pas tardé à
m'appercevoir que ce tiſſu eſt indeſtructible , &
qu'il en eſt des raiſonnemens de Platon comme
d'un filet , dont on ne sçauroit rompre une ſeule
138 MERCURE DE FRANCE.
maille , ſans ménager à ſa proie le moyende
s'évader.
: 1 1.
Académie des Sciences .
L'Acedémie royale des Sciences a fait
ſa rentrée publique le 13 de Novembre
au milieu d'une aſſemblée très-nombreuſe
empreſlée de connoître les Sçavans qui
illuſtrent la nation , d'entendre les éloges
éloquens des derniers Académiciens décédés
& les mémoires intéreſſans qui font
lúsdans cette féance.
M. de Fouchy , ſecrétaire perpétuel , a
fait un remercîment public a M. le Moyne
, ſculpteur du Roi ; nous le rapporterons
ci après. Il a lu enſuite l'éloge hiſtorique
de Milord Morton , ſecrétaire perpétuel
de la ſociété de Londres , & afſocié
étranger de l'Académie. Cet éloge a
été ſuivi de la lecture que M. Tillet a
faite d'un mémoire important fur le Va.
rech , plante maritime dont on fait la foude
en Normandie. M. de Fouchy a lu
l'éloge de M. de Mairan , célèbre acadé.
micien , qui rénniſſoit les graces de l'efprit
au profond ſavoir. M. le Roi adéveloppé
dans un mémoire ſçavant les cauſes
DECEMBRE. 1771. 139
du météore du 17 Juiller dernier. M.
Bailly n'a eu que le tems de lire le titre
de fon mémoirefur l'inégalité des lumières
des fatellites de Jupiter. Nous tâcherons
de revenir ſur ces objets & de les
faite connoître plus particulièrement.
Remerciment fait à M. le Moine.
L'Académie ſe croit obligée de faire aujours
d'hui part au public d'un évenément qui intéreffe
trop ſa reconnoiffance pour pouvoir le
fupprimer. Il y a quelques années que M. Hériffant
, l'un de ſes Membres , lui fit préſent des
buſtes de feu M. de Réaumur & de feu M. Win'slow
pour être mis dans cette ſalle ; & cette année
il lui a encore donné un portrait de feu
M. de la Hire , peint de la main même de ce
célèbre Aſtronome. Juſques- là tout s'étoit paffé
dans l'intérieur de l'Academie , les remercîmens
même qu'elle en avoit faits à M. Heriffant
n'exiſtoient que ſur les Regiſtres ; mais le préſent
que vient de lui faire M. le Moyne de
l'Académie Royale de Peinture , d'un buſte trèsreſſemblant
de feu M. de Fontenelle , exige
d'elle une reconnoiſſance publique. Ce monument
placé dans ce ſanctuaire des ſciences , y rappellera
à jamais la mémoire de cet illuſtre Académicien
, & celle de l'Artiſte célèbre qui l'y a
placé. Les Romains ornoient le veſtibule de
leurs maiſons des images de leurs ancêtres ;
pourquoi ne placerions-nous pas ici les portraits
de ceux qui nous ont précédé dans la carrière -
où nous courons. Ce feroit un nouveau motif
140 MERCURE DE FRANCE.
d'émulation pour les Académiciens vivans , &
une nouvelle eſpèce d'immortalité que les parens
des morts ou ceux qui s'intéreſſent à leur
gloire ſcroient à portée de leur procurer.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique a
donné le 26 Novembre dernier la premiere
repréſentation de la Tragédie
d'Amadis avec le prologue. Le Poëme
eſt de Quinault , & la muſique de
Lulli . Cet Opéra fut joué pour la premiere
fois en Janvier 1684 , & fut repris
pluſieurs fois. Dans cette derniere
repriſe on n'a point touché aux Scènes
de Lully , ni aux vers de Quinault ; mais
on s'eſt permis de refaire la muſique des
choeurs &des divertiſſemens d'Amadis ,
qui ne pouvoient avoir été faits par Lulli
comme on le deſire actuellement , parce
que cethomme célébre manquoit de ſujets
pour exécuter tout ce que ſon genie lui
auroit inſpiré , & que de plus le goût du
public eft à cet égard abſolument changé
depuis prés d'un ſiècle que cet ouvrage a
paru pour la premiere fois.
DECEMBRE. 1771. 141
Les Acteurs du Prologue ſont Alquif,
célébre enchanteur époux d'Urgande , re .
préſenté par M. Geln , Urgande célébreenchanterelle
épouſe d'Alquif, repréſentée
par Mademoiselle Durancy ; &
la fuite d'Alquif & d'Urgande qui tous
paroiſſent enchantés & aſſoupis.Un éclair
&un coup de tonnerre commencent à
diffiper leur afloupiſſement : Urgande
chante ;
Lorsqu'Amadis périt , une douleur profonde
Nous fit retirer en ces lieux ;
Un charme aſſoupiſſant devoit fermer nos yeux ,
Jusqu'au tems fortuné que le deſtin du monde
Dépendroit d'un héros encor plus glorieux.
Quinault ſçavoit ainſi mêler adroitement
les louanges du Roi dans les prologues
de ſes Opéra. Les Acteurs de la
Tragédie font Amadis fils duRoi Perion
de Gaule , M. LE GROS.
Oriane, fille de Lisvart roi de la Grande-
Bretagne ; Mademoiselle ARNOULD .
Florestan , fils naturel de Perion ;
M. DURAND.
Gorifande, Souveraine deGraveſande;
Mademoiſelle ROSALIE.
142 MERCURE DE FRANCE.
Arçalaus , Chevalier enchanteur frere
d'Arcabonne , & d'Ardancanille ; M.
GELIN.
Arcabonne , célébre enchantereſſe ;
Mademoiselle DU PLANT.
Urgande , fameuſe enchantereſſe, amie
d'Amadis ; Mademoiſelle DURANCY .
Suivante, d'Oriane , Bergere , Suivante
d'Urgande ; Mademoiſelle CHATEAUNEUE.
Dans l'acte I. la ſcène eſt près de la
Ville capitale des Etats de Lisvart Roi de
la Grande Bretagne. Amadis ſe plaint
de l'infidélité d'Oriane ; il dit à Floreftan
,
J'ai choiſi la gloire pour guide ;
J'ai prétendu marcher ſur les traces d'Alcide,
Heureux fi j'avois évité
Le charme trop fatal dont il fut enchanté.
Son coeur n'eut que trop de tendreſſe;
Je ſuis tombé dans ſon malheur ;
J'ai mal imité ſa valeur ;
J'imite trop bien ſa foibleſſe ,
J'aime Oriane hélas ! je l'aime ſans eſpoir.
2
DECEMBRE. 1771. 143
FLORESTAN.
Quand on eſt aimé comme on aime ,
C'eſt une trahison que de ſe dégager ;
Mais c'eſt une foibleſſe extrême
D'aimer une inconſtante &de ne pas changer, & c
Florestan & Coriſande expriment le
plaiſir qu'ils ont de ſe revoir.
Floreſtan , à Coriſande , qui lui reproche
fon abfence.
Pour mériter deplaire aux yeux qui m'ont chara
mé ,
J'ai cherché tout l'éclat que donne la victoire.
Si j'avois moins aimé la gloire ,
Vous ne m'auriez pas tant aimé.
Oriane ſe plaint à ſon tour d'Amadis
qu'elle croit infidéle. Des guerriers combattans
, dont les vainqueurs ſont cour
ronnés par les Nymphes , forment le divertiſſement
de ce premier acte.
Le théâtre repréſente , dans le ſecond
acte , une forêt. Arcabonne enchantereſſe
aime un héros inconnu qui luia ſauvé la
vie , & s'étonne de ſon amour ; Arcalaus
ſon frere l'excite à la vengeancede
1
144 MERCURE DE FRANCE.
la mort d'Ardan , tombé ſous les coups
d'Amadis. Ils reprennent leur fureur , &
font des enchantemens qui attirent Floreſtan
& Amadis dans leurs piéges. Amadis
réſiſte à la force , mais il céde aux
charmes des démons déguisés ſous les
traits de la beauté .
L'acte troiſième offre l'aſpect d'une
folitude aride , du tombeau d'Ardan ,
d'un vieux palais & de pluſieurs cachots.
Des captifs demandent la mort. Les mânes
plaintifs d'Ardan ſe font entendre , Arcabonne
s'aprête à les appaifer par le ſang
de fon vainqueur . L'ombre de l'enchanteur
fort du tombeau , & lui reproche ſa
foibleſſe. Arcabonne fait venir le priſonnier
qu'elle doit immoler , mais le
poignard lui tombe des mains en voyant
Amadis ſon libérateur & ſon amant ;
Arcabonne lui rend la liberté , & à ſa
priere , à tous les autres captifs qui célèbrent
leur joie & leur bonheur.
On est tranſporté au quatrième acte
dans une ifle agréable , où l'enchanteur
Arcalaus ſe félicite d'avoir Oriane en ſa
puiflance , & de pouvoir ſe venger de
cette beauté qui a cauſe ſes malheurs.
Oriane ſe plaint encore de la perfidie de
fon amant.
ARCALAUS
: DECEMBRE. 1771. 145
ARCALAUS lui dit :
Si vous le haïſſez j'ai ſervi votre haine ;
A la fin j'ai vaincu ce ſuperbe vainqueur.
ORIANE.
Vous vainqueur d'Amadis ! non , il n'eſt pas posfible
Qu'il ait ceflé d'être invincible.
Tout céde à ſa valeur & vous la connoiſſez ,
L'enchanteur lui fait voir Amadis , qui
paroît mort; Oriane pleurt ſon triſte deftin.
Les deux enchanteurs veulent tirer
Amadis de fon afloupiſſement & lui donner
le ſpectacle d'Oriane expirante . Urgande
, magicienne bienfaiſante , vient au
fecours de ces amans ; elle ſort d'un vaifſeau
, précédé d'un rocher enflammé ; elle
enchante le pouvoirdes cruels magiciens ,
&les ſuivantes d'Urgande diffipent , par
leurs danſes , l'enchantement d'Amadis &
d'Oriane. Urgande fait monter les deux
amans dans ſon vaiſſeau , & livre les enchanteurs
à leur propre rage.
Dans le cinquiéme acte , Urgande paroît
avec Amadis dans le palais enchanté
d'Apollidon.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
URGANDE , à Amadis .
Apollidon , par un pouvoir magique ,
Autrefois éleva ce palais magnifique.
Conſolez-vous en des lieux ſi charmans ,
Vous ydevez trouver la fin de vos tourmens.
Amadis & Oriane chantent leur bonheur.
La chambre défendue s'ouvre. Une
troupe de héros &d'héroïnes voit ceffer
un enchantement qui devoit finir par le
bonheurdu couple le plus fidéle ; un divertiſſement
général termine ce ſpectacle.
Le jeu noble & intéreſſant de Mademoiſelle
Arnould ajoute encore à l'intérêt de
la ſcène. On a auſſi beaucoup applaudi
M. le Gros , qui eſt placé avantageuſement
dans cer Opéra. Les autres rôles ont
étérendus auſſi bien qu'ils pouvoient l'être.
Les ballets font agréables , & très-bien
compoſés. Les premiers talens s'y diſtinguent.
CetOpéra eſt remis avec beaucoup
d'éclat & de magnificence.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LeEsS comédiens François ont donné , le
lundi 4 Novembre dernier , la première
DECEMBRE. 1771. 147
repréſentation du Bourru bienfaiſant , joué
le lendemain à la Cour , comédie nouvelle
en trois actes , en profe , par M.
Goldoni.
Les perſonnages de cette piéce font ,
Geronte , qui eſt le Bourru bienfaisant , repréſenté
par M. Préville.
Dalencour , neveu de Geronte. M.
Molé.
Madame Dalencour , Madame Préville.
Angelique , foeur de Dalencour. Mademoiſelle
Doligni .
Valère , amantd'Angelique. M. Montvel.
Dorval , ami de la maiſon. M. Belcour.
Marton , gouvernante. Madame Belcour.
Picard , valet. M. Feulhie .
Le théâtre repréſente un ſalon où il y
a pluſieurs portes qui rendent aux appartemens
de Geronte & de M. & Madame
Dalencour.
Geronte a le coeur excellent , mais il a
le ton rude , & un air bruſque , qui intimide
ceux qui l'approchent. Dalencour ,
fon neveu , dont les affaires font très- dérangées
, par la complaiſance qu'il a toujours
eue de prévenir ſa femme dans toutes
ſes fantaiſies ruineuſes , &par les mau.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
,
vaiſes entrepriſes dans leſquelles il a donné
imprudemment , n'oſe expoſer ſa fituation
à fon oncle , dont il connoît trop
bien l'humeur chagrine. Il prie Dorval ,
qui eſt l'ami de Geronte & fon complaifan
, de parler en ſa faveur; ce que Dorval
promet avec générofité ; Angelique &
Madame Dalencour ont une converfation
, dans laquelle Angelique ſe plaint
du projet formé pour lui ôter la liberté
& en attribue la cauſe au dérangement de
la fortune de fon frere. La femme prend
de l'inquiétude , & a un entretien avec fon
mari qui lui confirme ſon déſaſtre. Cependant
Geronte veut faire le bien d'Angelique
, foeur de Dalencour. Il la fait venir
, l'interroge , & lui parle d'un ton fi
bruſque , qu'il l'intimide ; il lui demande
fi elle veut aller au couvent on ſe marier .
Angelique balance ; l'oncle ſe fâche &
l'intimide ; enfin elle déclare qu'elle préfére
le mariage. Geronte lui dit , avezvous
diftingué quelqu'un ; elle craint d'avouer
qu'elle aime Valère, &dit en tremblantque
non. En ce cas , ajoute Geronte ,
je chercherai un parti qui vous convienne.
Cependant Geronte envoie chercher fon
ami Dorval , & joue avec lui une partie
d'échecs , que Dorval interrompt , pour
DECEMBRE. 1.771 . 149
l'engager à ſecourir ſon neveu; mais il le
trouve toujours inflexible . Geronte prend
tout à- coup un air gai , de leve avec vivacité
, tire ſon ami à part , & offre de lui
donner ſa niéce , avec une dot conſidérable.
Dorval furpris d'une pareille propofition
, paroît héſiter ; Geronte infiſte &
exige ſa parole; enfin Dorval objecte la
difproportion de fon âge avec celui d'Angelique
, & ne céde qu'à condition qu'il
aura le conſentement d'Angelique . Geronte
qui ne doute pas de la docilitéde fa
niéce , après l'entretien qu'il vientd'avoir
avec elle, court chez le notaire, fait dreſſer
le contrat,& avantage,autant qu'il le peur,
ſa niéce & fon ami. Dalencour qui l'a vu
fortir fort gai && parlant de notaire , croit
que fon affaire eſt en bon train , mais il
apprend , au contraire , qu'il s'agit du mariagede
ſa ſoeur avec Dorval ; il en marque
ſon contentement ,& il préſente fon
futur beau-frere à ſa femme. Geronte re
vient fort content , & ſa joie éclate lorfqu'il
trouve Dorval en converſation particulière
avec Angelique. Il les excite à
s'aimer & à ſe le dire. Ils veulent parler .
il leur impoſe ſilence ,& raconte tout ce
qu'il vient de faire en faveur de ce mariage,
dont il s'eſt promis tantde fatisfac
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
tion . Cet oncle ne ſçait pas qu'Angelique
a un amant , & qu'elle a dit ſon ſecret à
Dorval même , qui eſt aſſez généreux pour
vouloir défendre les intérêts de ſon coeur.
Geronte ne veut pas l'écouter , quelqu'effort
que fon ami faſſe pour le détromper ;
enfin Dorval lui dit crûment qu'il ne peut
être le mari d'Angelique , & que ſa niéce
lui en dira les raiſons. Geronte devient
furieux ; il gronde ; il tempête ; Angelique
effrayée , ſe ſauve ; il s'en prend à
Dorval , lui reproche ſon manque de parole
, mais Dorval s'échappe auſſi. Geronte
ſeul ſe livre à ſa mauvaiſe humeur ;
il appelle Picard , fon valet, lui dit de
courir après Dorval , le gronde , le maltraite
& le bleſſe. Il maudit enſuite fa
bruſquerie , offre de l'argent au valet , qui
le refuſe ; il le preſſe de l'accepter , & fait
voir ſon coeur compatiſſant. Dalencour
vient ſe jetter aux genoux de ſon oncle ,
qui le rebute d'abord ,& qui finit par promettre
d'arranger ſes affaires , mais à conditionqu'il
ne verra pas ſa femme , dont il
ne peut fouffrir la coquetterie & la fierté ;
Madame Dalencour vient auſſi tôt implorer
la clémence & la généroſité deGeronte
; elle eſſuie des reproches ; elle s'avoue
coupable , & parvient à l'attendrir ,
:
DECEMBRE. 1771. 151
&à gagner fon amitié. L'oncle retient
P'homme & la femme dans ſa maiſon , &
prend ſoinde leur fortune. Arrive Angelique
avec Valère & Dorval. On apprend
à l'oncle l'inclination des deux amans ; il
rejette cette alliance , parce que ſa niéce
n'a pas été ſincère envers lui ; enfin , les
repréſentations de Dorante , & les prières
de M. & Madame Dalencour , arrachent
fon confentement ; il lui affure une partie
de ſon bien lorſqu'il apprend l'état de Valère
, & la générofité qu'il avoit de vouloir
épouser Angelique ſans dot , & de
fecourir Dalencour , ſon ami .
Cette comédie a réuſſi ; elle eſt bien
dialoguée ; le caractère du Bourru bienfaiſant
ſe développe dans des ſruations
qui fontd'un bon comique. Les rôles ont
été très-bien rendus , fur- tout celui du
Bourru , par M. Préville , qui a parfaitementſaiſi
les traits du caractère qu'il avoit
à repréſenter .
M. d'Hericour a débuté fur ce théâtre le
vendredi 15 Novembre , par les rôles
d'Orgondans le Tartuffe ,&celui de Lucas
dans l'Eſprit de Contradiction . Il a
continué ſon début avec aſſez de ſuccès
dans les rôles dits à manteau .
Giv
1
152 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a donné fur ce théâtre quelques repréſentations
du Peintre amoureux de fon
modèle, de la Clochette, de Lucille , du Huvon,
dans lesquellesMdeBillioni ajoué avec
ſuccès le principal rôle , en l'abfence des
premières actrices. Elle chante avec goût
&avec préciſion , & elle met beaucoup
d'intelligence & d'expreſſion dans ſon
jeu. L'accueil du public doit l'encourager
àpaſſer ſouvent de la ſcène Italienne , à
laquelle elle s'étoit d'abord deſtinée , à la
ſcène Françoiſe , pour laquelle elle montre
les plus heureuſes diſpoſitions.
ARTS.
PHYSIQUE .
Cours de Physique.
M. SIGAUD DE LA FOND Demonftrateur
de Phyſique Expérimentale , Profeffeur
de Mathématiques , & Membre de
pluſieurs Académies , commencera le
DECEMBRE. 1771. 153
mercredi 4 Décembre à 11 heures du
matin un cours de Phyſique Expérimentale
, qu'il continuera les lundi , mercredi
& vendredi de chaque ſemaine à
la même heure , dans ſon cabinet des
machines , rue S. Jacques , près S. Yves ,
maiſon de l'Univerſité. Il ne commencera
fon cours particulier que vers les
premiers jours de Janvier à fix heures du
foir.
Ο
LANGUE ANGLOISE.
N ne veut pas ſuivre ici la route de
ceux qui enſeignent une langue étrangère
pour en faire voir l'avantage , ils
commencent toujours par en faire l'éloge.
Je ne parlerai point des avantages
de celle-ci , les livres excellents& fans
nombre écrits dans cette langue démontrent
affez ſon utilité. Les hommes de
goût & les gens de lettres la connoiffent
bien : un Shakespear , un Milton ,
un Dryden , un Pope , le ſpectateur
les charment & les inſtruiſent en mêmetems
, ſouvent néanmoins ils ſe bornent
à des traductions ou à une connoiſſance
imparfaite de cette langue , la raiſon en
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
eſt , j'oſe le dire , que la manière ordinaire
de l'enſeigner eſt dépourvue de
tout agrément & oppoſée même à la
marche de la nature , de la vient l'ennui
que l'on éprouve en apprenant , &
le peu de progrès que l'on fait en beau .
coup de tems. M. Robert oſe ſe flatter
de pouvoir remédier à l'un & à l'autre :
ſa méthode eſt celle que M. du Marſais
a crû devoir ſuivre pour enſeigner le
Latin & que M. d'Alembert dit être conforme
à la marche de la nature. M. Robert
affûre ceux qui defirent apprendre
l'Anglois , foit par goût ou par beſoin ,
&qui veulent un peu étudier , qu'il les
mettra en état de le lire avec plaifir &
de le parler en moins de tems que l'on
ne s'imagineroit. Il enſeigne le Latin de
lamêmemanière&a faitfaire en neufmois
de tems à un jeune homme des progrès
furprenans dans cette derniere langue.
M. Robert , rue des Francs-Bourgeois,
place S. Michel , chez M. Tourillon ,
vis-à- vis du Marbrier.
DECEMBRE. 1771. 15
GRAVURE.
I.
LES Intrigues Amoureuses , eſtampe
d'environ 17 pouces de haut fur 14
de large, gravée par L. Halbou, d'après
le tableau original de M. Schenau ,
peintre de fon A. S. E. de Saxe. A
Paris chez Bafan , marchand d'eſtampes
, rue Serpente ; Chereau , rue S.
Jacques , aux Piliers d'or, & la veuve
Lejeune , rue de la Chanverrerie
maiſon de M. Henry .
,
CETTE nouvelle estampe nous repréſente
un jeune homme qui , conduit par
une foubrette, & à la faveur d'une capote
qui le couvre , s'eſt introduit chez fa
maîtreſſe. Il lui préſente deux tourterelles
enlacées d'un ruban , auquel une
lettre eſt attachée. La jeune perſonne
marque de la ſurpriſe dans ſon geſte &
dans ſon attitude. Un livre qu'elle liſoit
s'eſt échappé de ſes mains. D'un autre
côté on voit une bonne mere qui avec
des lunettes , regarde par deſſus un paravent
la ſcène qui ſe paſſe. Cette compo
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ſition pourra plaire par ſa naïveté. Elle
eſt d'ailleurs enrichie d'acceſſoires agréables
, que l'artiſte à rendus avec ſoin.
Cette eſtampe peut fervir de pendant à
celle qui a pour titre : la Crédulité fans
réflexion , publiée il y a environ fix mois
par le même Graveur.
1 1.
Portrait de Madame Louise - Marie de
France , née à Versailles le 13 Juillet
1737 , Religieuſe Carmelite , ſous le
nom de foeur Thérèse de S. Augustin ,
au Couvent de S. Denis , en 1771. A
Paris , chez Elluin , graveur , rue S.
Jacques , vis-à- vis celle des Mathurins.
Ce portrait ; gravé par le Sieur Elluin
d'après le deſſin du St Macret , eſt vu de
trois quarts , & renfermé dans un ovale.
L'eſtampe a environ II pouces de haut
fur 8 de large.
On distribue à la même adreſſe &du
même graveur la tendre Education & la
belle Union , deux estampes en pendant
d'environ 13 pouces de large fur 11 de
haut. Le premier ſujet eſt caractérisé par
une mère qui inſtruit ſon enfant , & le
DECEMBRE. 1771. 157
ſecond par une épouſe qui careffe fon
époux à la vue de leur enfant qui repoſe
dans ſon berceau. La première eſtampe a
été gravée d'après le tableau de M. Careſme
, & la ſeconde d'après le deſſin de
M. Schenau.
Septième & huitième académies de
Femmes , gravées dans la manière du
deſſin au crayon rouge, parM. Bonnet,d'après
M. de la Grenée , peintre du Roi.
Prix , 15 fols chaque académie .
Deuxième recueil de différens vaſes
gravés dans le même genre & par le même
graveur , d'après A, Panier. Prix , 15
folsle recueil. A Paris , chez M. Bonnet ,
graveur , rue Galande place Maubert , la
porte cochère , vis- à- vis la rue du Fouare .
On trouve chez le même , le Rendezvous
, dédié à Mgr le Duc de la Vrilliere ,
miniſtre & fecrétaire d'Etat. Cette eſtampe
eſt gravée dans la maniere du paſtel , d'après
un tableau très-agréable de M. Baudoin
; parM. Bonnet, Auteur de ce genre
de gravure. Cette eſtampe ſe vend 3 liv .
158 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
Six Sonates en trio pour une flute , un violon
& violoncelle ou clavecin , par M.
Taillart l'aîné , oeuvre IIIe , gravé par
Mde Oger ; prix , 6 liv. A Paris , chez
l'auteur , rue de la Monnoie , la première
porte cochère à gauche en defcendant
du pont neuf , & aux adreſſes
ordinaires de muſique .
Le chant de ces Trio eſt agréable , faillant
& bien dialogué. Ces fonates ne peuvent
donc manquer de plaire aux amateurs
de la muſique inſtrumentale. Le
compoſiteur a eu ſoin de faire briller alternativemeut
les différens inſtrumens
qu'il a mis en jeu , & fur tout la flûte
traverſière que ce virtuoſe a porté à ſa
perfection & qu'il continue d'enſeigner
aux amateurs les plus diſtingués .
Recueil de Noëls , formant quatre ſuites
, avec des variantes pour le clavecin
**& le forte piano , dédié à Madame la
Ducheſſe de Choiſeul . Par M. Balbastre ,
DECEMBRE. 1771. 159
Organiſte de la Métropole de Paris , de
l'Eglife Paroiſſiale de S. Roch , du Concert
Spirituel , & Maître de clavecin de
l'Abbaye royale de Panthemont. Prix
12 liv . chez l'Auteur , rue d'Argenteuil ,
paſſage de S. Roch , aux adreſſes ordinaires.
La réputation de l'habile maître , Auteur
de ce Recueil de Noëls avec variations
, eſt la plus fûre récommandation
du chant&de la belle mélodie qu'il renferme.
Les Noëls en concerto de feu M. Boifmortier
ſe vendent chez les Diles Boifmortier
ſes filles , qui demeurent rue St
Antoine au coin de la rue Percée . M.
Boiſmortier a laiſſé auſſi pluſieurs motets
à grands choeurs, des motets à voix ſeule,
des meſles en muſique , pour leſquels on
peut s'adreſſer pareillement aux Diles
Boiſmortier , qui en feront une bonne
compofition.
Due Concerti de flauto traverſo principale
, violino primo , violino ſecundo,
alto - viola & baſſo , corni ad libitum
160 MERCURE DE FRANCE.
compoſti dal Signor Filtz & Baver Smitch .
Opera II . Prix 6 liv.
AParis , chez la Chevardiere , ruedu
Roule , à la croix d'or & aux adreſſes ordinaires
de muſique .
Ariettes de Silvain , du Huron , & du
Tableau parlant , avec accompagnement
pour le clavecin , ou le forte piano ,
dédiées à Mademoiselle de Bethune. Par
M. Tapray , gravées par Mademoiselle
Desjardin. Prix 4 liv. 10 fols.
Concerto pour le clavecin avec Symphonie
, premier & ſecond violon , alto
& Baffe. Dédié à Madame la Comteſle
de Montaut ; par M. Tapray , Maître
de clavecin. Gravé par Mademoiselle
Desjardin . OEuvre III. Prix 4 liv . 4fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue Poiffoniére,
dans la maiſon du Chandelier , & aux
adreſſes ordinaires. A Lyon , chez M.
Caſtaud , place de la Comédie.
:
DECEMBRE. 1771 . 161
Méthode diſtribuée par leçons pour
apprendre en peu de tems à jouer de
l'inftrument appellé Cytre ou Guittharre
Allemande , dans laquelle on traite da
doitté , des pincés , des préludes , des
accords , renverſemens d'accords , &c .
avec quelques morceaux de chant à la
fin , & un duo de cythre &de violon
pour prendre l'habitude de jouer en partie
, de s'accompagner foi même , &
les autres ; avec la réponſe à la critique
de M. Chriftophe Unguelter & l'examen
de ſa méthode. Dédiée à Monfieur
Desfontaine de la Barre , Mouſque.
taire de la premiere Compagnie de la
Garde du Roi ; & compoſée par M.
l'Abbé Carpentier , Chanoine de Saint
Louis du Louvre , amateur. Prix 8 liv.
A Paris , chez l'Auteur , rue & Cloître
S. Thomas du Louvre ; chez le ſieur
Melling Luthier , rue des Orties , Galleries
du Louvre , & aux adreſſes ordinaires
de Muſique. Avec Privilége du
Roi . Gravé par Madame Renault.
Journal de pièces d'orgues en Noëls ,
par M. Lafceux , Organiſte des Mathurins
( mois de Novembre ). Prix 2 liv.
162 MERCURE DE FRANCE.
& fols chaque Magnificat , & 3 liv. chaque
Meffe. Chez l'Auteur , rue S. Victor
, près le Seminaire S. Nicolas , &
aux adreſſes ordinaires.
Concert pour l'Ecole gratuite de Deſſin .
Le mercredi , 18 Décembre , il y aura
aux Thuilleries dans la gallerie de la Reine,
un concert qui fera exécuté par les
plus célèbres muſiciens , ſous la conduite
de M. Gaviniés , au profit de l'Ecole gratuite
de Deſſin. Le plaisir d'entendre une
bonne muſique& celui de concourir à un
établiſſement auſſi utile doivent attirer
beaucoup d'amateurs à ce concert.
ARCHITECTURE.
LETTRE de M. Dupuis , architecte &
profeffeur d'architecture à Versailles , à
M. Lacombe , auteur du Mercure.
MONSIEUR ,
Le defir que j'ai toujours eu d'inſtruire auſſi
promptement que ſolidement les élèves qui me
font confiés m'a porté aux recherches les plus
exactes & à l'étude la plus refléchie , pour faciliter
& perfectionner mon art. Fortement perfuadé
DECEMBRE. 1771. 165
qu'il eſt honorable à un maître de former pour le
Public des artiſtes qui méritent ſon fuffrage , je
me ſens pour ce travail une ardeur que rien ne
rebute ; après avoir étudié & médité les livresdes
anciens&des modernes , j'ai conſulté parmi mes
contemporains ceux qui tiennent le premier rang
j'ai profité de leurs lumières. Il me reſte encore le
defir de recueillir les avis des habiles gens que je
ne puis avoir le bonheur de connoître. Quelle
voie plus sûre , plus étendue , plus prompte &
plus avantageuſe aurois-je pu choiſir que celle du
Journal que vous dirigez ; j'espère donc , Monſieur
, que vous voudrez bieny inférer cette lettre
&le mémoire ci -joint , ainſi que les réflexions
que pourroient par la ſuite vous faire parvenir les
maîtres de l'art. Je me fais un plaifir de confidérer
les avantages que cette communication réciproque
d'avis & de ſentimens doit procurer à mes élèves
& à moi , je ſerois trop heureux s'il pouvoit en
réſulter des découvertes qui concouruffent aux
progrès de l'architecture.
Expofition des objets d'études que M. Dupuis
faitfuivre à fes Elèves.
I. Avant de faire connoître à mes Elèves les
ordres d'architecture , je leur enſeigne l'arithmétique
jusques & compris l'extraction de la racine
quarrée , & les procédés de la géométrie pratique.
J'ai reconnu par expérience que ces deux
genres d'étude étoient indispenſables pour accélérer
leur progrès.
II . Je leur fais tracer les différentes espèces de
moulures qui conviennent à la décoration extéricure
& intérieure des édifices , & géométrique
164 MERCURE DE FRANCE.
ment toutes celles qui en ſont ſusceptibles , accompagnés
des membres qui peuvent indiquer les
relations que les unes & les autres doivent avoir
enſemble pour marquer leur enchaînement convenable
dans tous les cas. Je leur fais orner ces
moulures & obſerver d'éviter la confufion , de
façon qu'une moulure ornée puifle le distinguer
des moulures qui l'accompagnent , qui doivent
être liées ou peu chargées; de s'appliquer ſérieuſement
aux effets particuliers des moulures , &
l'effet total de pluſieurs enſemble; car il peut en
réſulter une très -grande légereté lorsque les ornemens
font ménagés , & au contraire un effet
matériel & inſupportable ſi on les ſurcharge d'ornemens
.
à
III. Il m'a paru que ces connoiſſances primirives
les mettoient en état d'entreprendre avec ſuccès
l'étude des cinq ordres d'architecture. Je leur
fais accoupler l'ordre dorique régulièrement par
des moyens que j'ai eu la ſatisfaction de voir approuver,
&dontje vais rendre compte en expofant
ſous les yeux par quatre planches mes nouvellesproportions.
Qu'il me ſoit permis , avant d'entrer dans ce
détail , de m'arrêter un moment pour demander
àceux qui ſe révoltent au ſeul nom de nouveauté
, s'il eſt réellement impoſſible de rien perfectionner
en fait d'architecture , & fi c'eſt la renverſer
totalement que de changer quelques proportions.
Je n'ai jamais pu me perfuader que l'origine de
l'architecture tirée du modèle de la cabane ruſtique
par laquelle on veut rendre inaltérable les
principes des Anciens , ait la force qu'on veut lui
donner pour enchaîner le génie des Modernes. Il
J
DECEMBRE. 1771. 165
m'a ſemblé au contraite que delà devoit naître
toute notre liberté. On ne peut disconvenir que
les premières habitations des hommes ont été
des cavernes & des cabanes , & que l'imitation
qui a toujours été le but univerſel des arts , n'ait
introduit ſur ces modèles nos deux genres de
conftruction , le genre maflif des pilliers & des
voutes , & le genre élégant des ordres d'architecture.
Mais que conclure delà ? deux points ſeulement
; ſçavoir , que dans le premier genre regulier
ou irrégulier la beauté fera toujours de
concilier la folidité avec la légéreté , à l'exemple
de ces fameuſes grottes fouterreines que l'homme
curieux , mais timide , admire en frémiſſant ; 2.
Que dans le genre des ordres d'architecture qui
repréſentent des conſtructions de charpente , il ne
peut être permisde repréſenter en pierie des constructions
impoffibles à exécuter en bois ; mais en
convenant de ce principe , le champ reſte libre
au décorateur , puisque pourvu qu'il ſe tienne
dans les bornes du poſſible , les proportions , les
rapports & l'ordonnance entière ſe trouvent confiés
à lon génie pour en dispofer en liberté , tauf
lejugement des gens de goût recueilli à la pluralité
des voix & confirmé par le ſceau de la poſtérité.
Sil'on veut après cela que les règles des Anciens
ne puiflent jamais fouffrir aucun changement
, même en mieux, il paroît que c'eſt s'oppofer
gratuitement au progrès d'un art qui , fans
contredit , n'a été perfectionné que par degrés , &
donttoutes les lois ne font que le produit des obſervations
&des réflexions de ceux qui l'ont pratiqué
en différens fiécles .
La nature a donné des modèles aux peintres &
aux sculpteurs ; mais elle n'en a certainement jamais
donné de déterminés à l'architecte . Il n'eut
166 MERCURE DE FRANCE.
d'abord que le beſoin à confulter ; le génie lui fit
trouver enfuite les proportions exactes qui ont
fait naître l'idée du beau , il voulut flatter les ſens,
frapper l'esprit ou élever l'ame ; cependant ces
progrès , dus d'abord au hafard , ne ſe ſont augmentés
qu'avec le tems , l'artiſte étant libre d'enchérir
ſur les idées de ſes prédéceíleurs .
J'ai donc cru en conféquence de ces réflexions
qu'après une étude longue & ſérieuſe , il me ſeroit
permis d'innover dans les points ou mes
prédécefleurs , en agiſſant comme moi , avoient
Laiffé des indecifions ; c'eſt ce que j'ai fait en
1768 , en publiant mon Traité d'Architecture *
dans lequel j'ai tenté de vaincre certaines difficultés
, particulièrement celles de ne pouvoir accoupler
l'ordre dorique regulièrement , & de ne
pouvoir élever tous les ordres les uns ſur les autres
indiſtinctement , eû égard à l'égalité de proportion
, & pour ainſi dire de décoration qu'on
avoit établie entre les ordres compoſite & corynthien.
Si lorsque je publiai cet ouvrage , je me trou-
* Traité d'Architecture , comprenant les cinq
ordres des Anciens , établis dans une juſte proportion
entr'eux avec un ſixième ordre nommé
Ordre Français; la proportion des ordres élevés
des uns ſur les autres , tant iſolés qu'accouplés ,
&des tables de proportion pour déterminer les
hauteurs des foubaſſemens , ftatues , balustrades
&pilaftres d'attique , relativement à la progresfion
des fix ordres d'architecture ; un vol. in fol.
A Paris , chez Delalain , libraire , proche la Comédie
Françoiſe; & ſe trouve auſſi chez la Veuve
Duchesne , rue StJacques.
DECEMBRE. 1771. 167
vai fatisfaitde l'idée que l'impreſſion le répandant
au loin alloit m'acquérir quelque réputation dans
mon art , je crois que ce ſentiment fut toujours
le premier mobile de tous les artiſtes ; mais je puis
aujourd'hui proteſter au Public que cette ambition
n'eſt plus ce qui me fait agir. Le ſeul defir
d'être vraiment utile à mes élèves , m'a fait prendre
la plume& le crayon , pour confulter de bonne
foi les maîtres & les amateurs ſur la conduite
queje tiens avec eux dans mon école.
Voici de quelle manière je procéde à l'accou
plement de l'ordre dorique. J'ai vu que poury
parvenir il falloit néceſſairement ſuivre les dimenfions
de Scamozzi , qui donne dix- sept modules
de hauteur à ſa colonne , compris bafe &
chapiteau , qu'on ne pouvoit y parvenir en n'en
donnant que ſeize , d'après Vignole , auteur le
plus ſuivi ; que par ce moyen l'entablement qui ,
dans ſon principe , ſuivant l'idée de pluſieurs auteurs
, doit avoir le quart de la colonne , auroit
4modules 3 parties , (le modale diviſé en 12
parties égales . ) On jugera , par les détails ſuivans,
fi cette proportion conduit naturellement à
l'accouplement regulier de cet ordre.
Pour que les baſes & les chapitaux ne ſe pénè
trent pas , je donne d'un axe à l'autre des colonnes
accouplées 2 modules 8 parties ou 32 parties
, ( Pl . I. ) & conféquemment la même distance
d'un milieu de trigliphe à l'autre;les baſes &
les chapitaux auront 16 parties de faillie portées
de l'axe de la colonne ; ainſi les ſaillies des deux
baſes entre les deux axes des colonnes auront enſemble
32 parties , &il y aura entre elles une de-
-mi-partie de ſéparation , ce qui ſuffit pour lesdétacher
l'une de l'autre.
168 MERCURE DE FRANCE.
Je donne un module de hauteur à l'architrave,
20 parties à la friſe , qui ſe réduiſent à l'oeil à
18 parties parce que le liſteau de l'architrave
qui a 2 partiesde ſaillie cache cette hauteur fur
la friſe , & 18 parties à la corniche , ce qui produit
enſemb!. 4 mod. 3 part. qui eſt la hauteur
de l'entablement; les trigliphes ont 14 parties de
largeur & une partie de ſaillie pour donner une
profondeur fuftifante aux canneaux .
Suivant ces proportions le métope aura 18 parties
de hauteur & autant en largeur , ce qui le
rend quarré , forme defirable & qui doit faire loi ,
parce que la beauté de cet ordre conſiſte dans la
diſtributionde ſes détails qui ſont prétieux.
Lorsque les colonnes accouplées feront iſolées
avec pilaftres derrière , l'espace de l'axe de la colonneau
nud du pilaſtre ſera de 20 parties , &
il y aura dans la friſe de l'entablement fur le retour
d'angle , ainſi qu'on peut le remarquer Pl. II,
fig. II , un trigliphe ſur l'axe de la colonne , &
un métope qui décorent l'espace renfermé entre
T'angle faillant& l'angle rentrant , lesquels produifent
enſemble , à compter du milieu du trigliphe
jusqu'à l'angle rentrant 25 parties .Mais il
ya de l'axe de la colonne au nud du pilaftre 20
part. , donc le pilaſtre auras parties d'épaifſſeur
d'angle , & moins ſi on le juge à propos entre les
deux pilaſtres accouplés .
Par cet arrangement il ſe trouvera deux métopes
àl'angle rentrant. On obſervera que ſi l'on adesfeinde
décorer la friſe, c'eſt à dire les métopes, de
quelques attributs relatifs à l'édifice , il convient
d'inscrire dans le premier quarré un ſecond quarré
refouilléd'une partie qui ſera la ſaillie convenable
aux différens ornemens qu'on y pourroit ſculpter;
Plz.
2
3Module
10
10
12
<2m
73
321
28
1pa2rties
mod 8
2mod1
1P-2 23.p

Pl.1Ⅱ.
M.odules
LE
5
1m8
4.m.3.p
cam8X5.m.6.p....>
FigI
2.m.8
12
Fig.II
12parties
3 4 5 6 7 8 Modu.

Pl.m
Fig.1.
2m8
Fig.11
2.m.8.
Fig.Ⅲ.
2.m.8
7.Mod..
< б.м.Бр
-8.-Mod -10 -p..
Diametre3s.-
12part
thest
1 2 3 4 5 6 7 8 nodales

Pl.1 .
2.Mod .2.p.
1. Mod. 12. p.
2 3
3 2. Mod. 8.p..
3
16.partie.s
4Mod

DECEMBRE. 1771. 169
pter; par ce moyen les metopes ſe trouveront dés
tachés l'un de l'autre dans l'angle par une plattebande
ou champ qui regneroit autour du ſecond
quarré.
Si l'on doutoit que dans un édifice confidéra
ble , fusceptible d'être varié dans ſes différentes
faces , les proportions que je viens d'établir pour
l'espacement des colonnes accouplées & des tri
gliphes puiflent s'accommoder à tous les cas , on
s'enconvaincra en jettant les yeux ſur les exemples
que je donne à ce ſujet ( Pl. II & III , qui
font cottées ) &dirigées de manière à lever toute
difficulté , ſoit qu'on emploie les colonnes ſeules
& iſolées avec pilaſtres derrière & portique entre.
deux colonnes .
Ou les colonnes iſolées & accouplées avec por
tique faiſant frontispice en avant-corps , & l'arrière
- corps continué dans le même ordre avec
croilés au lieu de portiques , ou avec pilafſtre ſeul
entre deux croisés .
Ou enfin d'entrecolonnemens de colonnes ſeules
&accouplées faiſant périſtile ou gallerie , avec
portiques dans le fond ou portes croifées , &c.
voilà à- peu-près les variétés de décorations dont
un édifice conſidérable ſeroit fusceptible.
Je ne m'étendrai pas ſur la manière de décou
vrir ſur les planches toutes ces opérations , l'expérience
des connoifleurs ſupplééra au peu de discours
que j'emploie pour perfuader ſi toutes fois
mes idées ſontjuſtes.
Al'égard de l'ordre compoſite , je fais appercevoirà
mes élèves que lorsqu'il s'agiroit d'élever
ces deux derniers ordres l'un ſur l'autre , l'éga-
Lire de proportion , & pour ainſi dire de décorasion,
ne permet pas que ni l'un ni l'autre puifde
H
170 MERCURE DE FRANCE.
être fubordonné ; mais qu'on pourroit lever cette
difficulté en ſacrifiant la proportion de l'ordre
compotice pour le réduire de manière à ſervir de
foubaflement à l'ordre corynthien. ( Ce n'eſt pas
que j'adopte le ſyſtême des ordres les uns ſur les
autres ; car cette ordonnance ne tend qu'à détruire
l'accord qui doit regner dans la décoration
extérieure& intérieure des édifices ; mais comme
ce procédé a acquis , par l'usage qu'en ont fait
d'habiles architectes , un certain crédit qui engage
encore quelques artiſtes à l'employer. Il me
ſemble qu'on ne peut ſe dispenſer d'étudier les
moyens de ſauver les difficultés qui ſe préſentent
dans l'exécution. )
J'ai donc penſé que l'ordre compofite n'étoit
qu'un compofé de deux ordres ; ſçavoir , de l'ionique
&du corynthien , auquel il eſt inférieur en
beauté; qu'il convenoit de le réduire à 19 modules
, compris baſe & chapiteau , au lieu de 20 ;
&que pour rendre cette diminution moins lenfible
, il falloit en déduire la principale partie fur
Je chapiteau , & le décorer de manière qu'il devienne
ſupérieur à celui de l'ordre ionique qui le
précède & inférieurà celui de l'ordre corynthien
qui le ſuit. La Planche IV repréſente le chapiteau
que je propoſe pour l'ordre compoſite , avec fon
plan au-deflous.
Je les previens qu'il eſt eſſentiel de ſoumettre
les ordres inférieurs aux ordres ſupérieurs ; que
cette règle , qui eſt inviolable , s'eſt toujours obſervée
, lorsqu'on ſe trouve engagé à placer plufieurs
ordres l'un ſur l'autre; mais jetâche de les
mettre en garde contre le mauvais goût qui les
feroit abuferde cette permiffion, &regarder coin
me beauté ce qui n'eſt que tolérance.
1
DECEMBRE. 1771. 171
Une autre pratique ( qui ſe trouve détaillée
dans mon Traité d'Architecture , dont j'ai fait
mention ci-devant, ) & qui m'a paru importante,
c'eſt de leur procurer les moyens de faire des études
en grand , des chapiteaux des ordres ionique
antique & moderne , compoſite & corynthien ;
leur faire tracer géométriquement leurs plans&c
deſſiner leur élévation , vue de face & d'angles
par des principes aſſignés particulièrement aux
volutes qui en ſont ſusceptibles , cette étude leur
procure l'avantage de donner aux sculpteurs
des deffins convenables à l'exécution & de même
grandeur , &de les réduire par gradation jusqu'à
cequ'ils parviennent à leur donner le goût & l'espritqui
conviennent à un deſſin;d'une certaine étend
due où ils ſe repettent & ne peuvent être en
grand.
IV. Mais cette étude des ordres & de leurs détails
eft longue & ennuyeuſe pour de jeunes artiſtes.
Je les exerce par intervale au toiſé des furfaces,
des plans &des ſolides , ils acquèrent par ce
moyen de nouvelles connoiſſances qui leur font
eſſentielles , & s'entretiennent en même - tems
dans l'uſage de l'arithmétique qui s'oublie facilement
lorsqu'on ne la pratique pas .
V. Jeleur enſeigne la perspective & l'uſage qu'on
endoit faire en architecture , pour les accoutumer
de bonne heure à juger des différens effets que
produiſent les corps ſaillans , ſur les arrièrescorps,
ſelon lesdifférens points de vue d'où les
édifices & leurs détails peuvent être apperçus .
VI. Après l'étude de perspective , je leur fais
faire celle des portes &des croilées en général ,
de leur proportion relativement aux ordres d'architecture
& aux différens genres de bâtimens, du
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
rapport de la proportion de leurs chambranles , à
leurs ouvertures ou bayes , avec des profils choifis
, tracés en grand pour ſe rapprocher de l'exécution.
Ils tracent enſuite les voutes les plus uſitées.
Je leur fais obſerver les cas où elles peuvent être
employées , & les règles établies pour connoître
l'épaifleur de leurs pieds droits pour toutes fortes
d'arcs par rapport à leurs pouflées.
Je leur fais deſſiner des plans & coupes priſes
en tout lens , d'escaliers de différentes formes
connoître le rapport de la quantité de marches à
ļa hauteur de chaque étage.
Je leur enſeigne quelles ſont les piéces qui
compoſent un appartement complet , leurs expo
fitions par rapport à leurs deſtinations , leurs pro
portions & leurs décorations ſelon leurs uſages ,
&& ainſi de toutes celles de commodités qui ſont
indispensables dans un bâtiment d'une certaine
étendue ou autre , ſelon les états & moyens des
propriétaires , & ſucceſſivement la proportion
qu'on doit donner aux diverſes parties des bâtimens.
Par exemple , à une écurie ſimple ou double
, d'où l'on doit tirer les jours poſſibles , de ma.
nière que les chevaux n'en ſoient point affectés ;
celledes remiſes , &c. ce qui est une préparation
eſſentielle pour copier avec intelligence un projet
qui raſſemble les différentes études qu'ils ont pu
fairejusque-là.
VII. Ils copient ce projet avec attention &
fidèlement. 19. Le plan des ſouterreins ; 2°. Celui
du rezde chauſſée , ainſi de ſuite ; les élévations
&coupes priſes entout ſens , les combles& ledé
tail de leur charpente; tous ces deſſins lavés avec
foin.
DECEMBRE. 1971. 19
Ils deſſinent ce même projet une ſeconde fois au
trait ſeulementpour être cotté dans l'ordre conve
nable à l'exécution.
VIII. Je leur fais toiſer ce bâtiment ſur les
deffins cottés ; mais comme ce travail exige beaucoup
d'application , je les diſtraits en leur faiſant
couper le trait , deſſiner la figure , l'ornement , la
ferrurerie,&c.
IX. Ils apprennent à employer les ordres pi
laſtres fur des plans de différentes formes , fans
altérer la diftribution détaillée des entablemens.
X. J'ai remarqué que mes élèves , après avoir
fait toutes ces études , étoient en état de réduire
engrand l'esquifle d'un projet que je leur donne ,
avec quelques meſures eſlentielles & une idée affez
détaillée de ce que peut exiger ce projet ,par- là ils
font aflujettis à avoir recours aux avis lorsqu'ils
font embarraffés , ce qui leur fait plus d'impres
fion que des deſſins àcopier.
Après plusieurs esquiſſes réduites de cette manière,
j'ai efſſaïé leur intelligence par des progra
mes ſur lesquels ils compoſent des projets d'abord
de peude conféquence ,& progreſſivement ſelon
leur génie , jusqu'à ce qu'ils ſoient en état de
compoſer ſeuls toutes ſortes de projets .
XI. Dans le cours de cette dernière étude , qui
eſt la plus ſérieuſe , je les engageà lire les différens
auteurs qui traitent de la distribution &de la
décoration des édifices , des détails de maçonnerie
, charpenterie , ferrurerie , &c. & des us & coutumes;
par ce moyen ils acquièrent de la théorie &
des connoiſſances qui facilitent leurs opérations
&qui conviennent aux artiſtes en général , furtout
aux praticiens.
XII. Je les engage à aller ſur les travaux, con
fulter les ouvriers ſur le mécanisme & l'expé
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
rience , leur aflurant qu'ils ne sçauroient trop le
défier d'eux - mêmes dans la pratique d'un art qui
exige des connoiſlances à l'infini , fur- tout lorsqu'on
est curieux de bien voir & de s'inſtruire.
Je ine perfuade qu'après une étude ſuivie de la
forte , mes élèves doivent être prémunis contre les
fupercheries que ceux qu'ils emploient dans la
construction pourroient quelquefois vouloir mertre
en uſage pour les tromper ; qu'ils feront en
garde contre l'imprudent defir de faire du beau
fans en calculer la dépenſe , & qu'enfin ils pourtont
mériter du Public la confiance dont un architecte
doit ſe rendie digne , confiance ſans laquelle
il ne peut donner un libre effor à fon génie . J'espère
, auffi ſincèrement que je le defire , que les
maîtres de l'art qui auront pris la peine de lire
mon expoſé , voudront bien non-feulement m'affermir
dans cette perfuafion , s'ils trouvent qu'elle
foit fondée , mais encore m'éclairer de leurs avis
fur les points qu'ils trouveroient fusceptibles d'être
rectifiés ou approfondis , mon exactitude à
fuivre leurs conſeils ſera la preuve de ma reconnoiſſance
& de mon zèle pour le bien public.
LETTRE de M. de Voltaire à M. de la
Verpilière , Commandant & Prevót des
Marchands de Lyon.
Ferney , 27 Avril 17712
MONSIEUR ,
M. Pasquier *aime à peindre les aveugles & les
* Peintre de portraits en émail , de l'Académie
royale.
DECEMBRE. 17717 175
mourans ; il deſtine apparemment mon portrait
aux Quinze-Vingts. Quoiqu'il en ſoit , j'ai obéi
àvos ordres ; je l'ai laiſſé enjoliver la charpente de
monviſage. Son pinceau délicat n'étoit pas fait
pour moi. C'eſt , je crois , la première fois qu'on
à fait une mignature d'une face de foixante &
dix-huit ans. Il y a dans le miférable étui une
ame pénétrée de tous les ſentimens que M. &
Mde de la Verpiliere inspirent.
Agréez , Monfieur , le respect avec lequel je
ſerai jusqu'au dernier moment de ma vie.
Votre très - humble & très- obéiſſant
ſerviteur, le vieux malade de Ferney.
PS. Après que l'aveugle a eu dicté cette let
tre , on lui a dit que c'eſt Madame & non Monfieur
qui lui a fait l'honneur de lui écrire; mais
il n'y a rien de gâté.
*
LETTRE de Mlle de Pibrac , en envoyant
à l'Académie de Chirurgie le buste de
M. de Pibrac fon oncle , Chevalier de
l'Ordre du Roi , Chirurgien major de
l'Ecole royale militaire , & premier Chirurgien
de la feue Reine d'Espagne.
MESSIEURS ,
Si mon oncle n'avoit pas été enlevé par la
maladie à laquelle il a fuccombé , & qu'il eût
pu faire des diſpoſitions avant que de mourir ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
il vous auroit prié ſans doute de recevoir for
buſte comme un témoignage des ſentimens dont
il a toujours été pénétré pour l'académie. Je
crois devoir remplir les vues qu'il n'a pu manifeſter
en vous envoyant l'image d'un homme
que vous honoriez de votre amitié , & qui la
méritoit par celle qu'il poftoit à tous les Membres.
Puiſſe ce monument rappeller à ceux qui
vous ſuccéderont , & qui n'ont pu connoître
les talens qui le diftinguoient ; l'amour de l'humanité
qui l'animoit , des vertus rares dans tous
les fiécles , & cette ſociabilité qui lui a fait tant
d'amis parmi les perſonnes de tout état ! Puiſſet-
il nourtir l'eſtime que l'Académie n'a jamais
pu lui refuſer , & entretenir dans quelques-uns
de ſes Membres la reconnoiſſance due àſes fervices!
4.
J'ai l'honneur d'être avec reſpect , &c.
:
RÉPONSE de l'Académie de Chirurgie ,
àMlle de Pibrac.
Paris , ce 8 Novembre 1771 .
MADEMOISELLE ,
LaCompagnie a reçu avec laplus grande reconnoiffance
le buſte de feu M. Pibrac , qui vient
de lui être remis de votre part. Elle fent, Mademoiselle
, tout le prix d'un acte de générosité
qui lui met devant les yeux l'image d'un de ſes
Membres , dont le mérite ne peut manquer
DECEMBRE . 1771. 177
d'avoir place dans ſon ſouvenir. Nous ne doutons
point que ceux qui nous ſurvivront ne rendent
à la mémoire d'un Confrère qui nous étoit
cher , l'hommage que nous rendons à ſes vertus.
Chargés par la place que nous occupons ,
de vous faire des remercimens nous vous
prions de vouloir bien agréer ceux de la Compagnie,
les nôtres en particulier , & les marques
du reſpect avec lequel nous avons l'honneur
d'être.
MADEMOISELLE ,
د
Vos très humbles & très- obéiſſans
ſerviteurs , LEBAS , COSTE ,
BRAILLIET , MERTRUD , Prevots
du Collège de Chirurgie.
DÉSAVEU.
M. SABBATHIER , profeſſeur aucol.
lége & fécrétaire de l'Académie de Châlons-
fur-Marnes & M. Sabatier , profeffeur
d'éloquence au collége de Tournon ,
déclarent que non-feulement ils ne font
pas auteurs d'un ouvrage contre M. de
Voltaire ſous le titre de Tableau phito-
Sophique; mais ils atteſtent de plus qu'ils
ne connoiffent pas ce livre , & defirent
que leur défaveu ſoit rendu public comme
une calomnie qu'il eſt de leur honneur
de repouffer.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
VERS de M. de la Harpe à Madame ***
en lui envoyant l'Eloge de Fénelon.
J'AI loué Fénelon ; vous l'euſſiez loué mieux;
Vous parlez comme il fut écrire.
La douceur de ſon ſtyle eſt celle de vos yeux ;
Onveut toujours vour voir ; on veut toujours le
lire;
Vous nous repréſentez les vertus qu'il inspire.
Son génie & votre fourire
Sont les plusbeaux préſens des Cieux.-
Que tous les deux ontde puiſlance!
Combien il faudroit envier
Celui qui pour partage obtiendroit le premier,
Et le ſecond pour récompenſe
REPONSE du même àunjeune homme
de dix-huit ans , qui lui avoit adreffe
des vers.
)
Ton ſtyle eſt ſéduisant ; ton ame eft noble &&
tendre;
Tajeuneſſe naïve adore les talens .
Deleur attrait flatteur tu n'as pu te défendre ;
Je vois qu'ils te ſuivront dans le cours de tes
ans.
DECEMBRE. 1775. 179
h ! puiſles- tu du moins, jeune amant de lagloire ,
Nejamais déplorer tes premiers amours !
Puiflent les fillesde mémoire ,
T'inspirant de beaux vers , t'accorder de beaux
jours?
Saches& mériter & déſarmer l'envie ,
A la célébrité réunir le bonheur.
Que toujours tes deſtins ſoient purs comme ton
coeur.
Que ce coeur ſi ſenſible aux vertus , au génie ,
Leur offre les accens que tu ſauras former.
Sur-tout que jamais il n'oublie
Que dans tes premiers vers tu promis de m'aimer.
Eloge d'Adolphe- Frédéric , Roi de Suéde,
par'le Roi Gustave fon fils.
Voici leplus beau monument que l'éloquence
&le ſentiment puiflent ériger à la mémoire d'un
Souverain. C'eſt un Roi qui fait l'éloge de fon
prédéceſſeur ; c'eſt un fils qui parle de ſon père ;
quel spectacle mérite davantage de fixer les regards
! il eſt digne du Prince qui l'a donné à l'Europe
, & il lui en prépare de nouveaux qui ne ſeront
ni moins impoſans , ni moins fublimes. Ce
discours , peut- être unique en ſon genre , nous eſt
tombé entre les mains ; nos lecteurs nous ſauront
gré ſans doutede leur en offrir la traduction . *
** Gazette vniv. de littérature des Deux- Ponts,
!
Hv
180 MERCURE DE FRANCE.
*Un Peuple célèbre dans l'antiquité,s'étoit attri
bué le droit de juger ſes Rois après leur mort
ufurpant celui qui ſemble réſervé à la poſtérité de
pouvoir ſeule prononcer fur leur compte ,il avoit
établi unTribunal qui examinoit scrupuleuſement
leurs actions & leur vie ; leurs vertus & leurs vices
y étoient mis dans la balance. La mort renverſoit
la barrière qui étoit entre le Juge & celui qui devoit
être jugé ; elle déchiroit le voile qui cachoit
la vérité. La prévention , la flatteric , la haine, le
reflentiment& l'envie , étoient là ſans pouvoir &c
fans effet.
Les Suédois accoutumés à ne voir ſur leur trône
quedes Rois grands & vertueux , ont ſubſtitué à
cet uſage, un autre ufage plus cher à leurs coeurs ,
&parconféquent plus digne d'eux. Aflemblés près
du tombeaude leurs Rois , ils ſe rappellent& ils
célèbrent lesbienfaits qu'ils en ont reçus pendant
laduréede leur règne. C'eſt pour la ſeptieme fois
que les ordres du royaume le réuniflent dans ce
temple pour rendre les devoirs funèbres à leurs
Souverains; & ce tombeau où repolent déjà les
cendresde tant de Princes ſi magnanimes & firévérés,
va encore renfermer aujourd'hui le meil
leur& le plus chéri des Rois. A ces titres , qui ne
reconnoît Adolphe- Frederic ? Des ayeux illuſtres ,
une naiſſance auguſte frappent & étonnent les
yeux du vulgaire. Mais ſi ces avantages donnent
un plus grand éclatàla vertu , ils ne peuvent en
tenirlieu.
Nommer Adolphe - Frédéric , dire qu'il a été
respecté comme un bon Roi , chéri & regretté
commeun pèretendre ; c'eſt faire ſon éloge. Mais
pourquoi ne nommerions-nous pas auffi ceux qui
ayant donné le jour à un ſi bon Roi , mériteroicas
DECEMB 1771181
pour cela ſeul d'être mis au rang des bienfaiteurs
dugenre-humain.
Le Roi Adolphe-Frédéric nâquit au château de
Gottorp, le 14Mai 1710. Son père le DucChrétien-
Auguſte , Evêque de Lubeck , héritier de la
Norwege , du Schleswik , du Holſtein , de Stormarn&
deDetmarſen , Comte d'Oldenburg &de
Delmenhorst , étoit descendu de Chrétien I , Roi
de Suéde , de Dannemarck & de Norwége , dont
la poſtérité occupe maintenant les trônes des
trois royaumes du Nord; le ſang de Suéde couloit
dans les veines de ſa mère Albertine , Margrave
deBaden -Dourlach ; elle étoit alliée aux plus
grandes maiſons de l'Europe. La triſayeuledu Roi
Adolphe- Frédéric étoit ſoeur de Gustave-Adolphe
&perite- fille de l'immortel Gustave-Vafa. Quelle
plus brillante&plus illuſtre origine pour de vrais
Suédois!
La Providence , qui deſtinoit Adolphe-Frédéric
àſoulager les maux qui déſoloient la Suède , fir
naître fon bienfaiteur , dans un moment où l'eſpérance
d'un avenir plus heureux ſembloit presque
entierement éteinte. Charles XII vivoit & tout le
Nord retentiſſoit du bruit effrayant des armes. Le
petit- fils de Charles XI étoit élevé en Suéde. Il
partageoit le fort du royaume qu'il regardoit commeſa
patrie. Le Duc Chrétien-Auguste fon oncle
&fon tuteur fut enveloppé dans les malheurs
qu'éprouva ce royaume. Du château deGottorp
furpris & emporté , il dûtſe réfugier àHambourg,
Jaiſſant à la discrétion de ſes ennemis , ſon fils&
fa fille encore en bas âge , tous deux réſervés par
la Providence , l'un pour porter la couronnede
Suéde , & l'autre pour donnerà un des trônes les
plusbrillans du Nord, une des plus grandes Primy
182 MERRE DE FRANCE.
ceſſes qui l'aient jamais occupé : étrange viciflitudede
la fortune qui , dans l'âge le plus tendre,
faiſoit déjà fentir ſon inconſtance à ceux qu'elle
devoit élever au faîte des grandeurs ! La mort de
Charles XII , & le changement qu'elle entraîna ,
accélèrerent la paix dans le Nord; la tranquillité
fut rétablie. Pendant ces tems de calme , Adolphe-
Frédéric fut élevé ſous les yeux de fon père , qui
imprima dans ſon coeur ces ſentimens de bonté&
d'humanité , dont nous avons ſi ſouvent reçu les
plusprécieuſes marques , & qui excitent aujourd'hui
nos regrets les plus amers. Les ſecours qu'il
empruntoit d'une éducation auſſi vertueuſe lui
manquerent à la mort de ſon père qui arriva en
1726.
Nous ne faiſons pas ici mention de ſa promotion
à l'Evêché de Lubeck après la mort de fon
frère aîné , ni des ſuccès qu'il eut dans le cours de
ſes voyages aux Pays - Bas , en Allemagne & en
France. Bien accueilli par-tout , par-tout il laifla
Ies impreffions les plus avantageuſes de la bonté
&de fon affabilité. Hâtons nous d'arriver à une
époque où Adolphe - Frédéric , placé ſur un plus
grand théâtre , trouva une carrière plus libre pour
donner l'effor à ſes verrus & à ſon amour pour le
bien de l'humanité.
Retiré dans ſon château d'Eutin , dans le ſein
de la paix &dans la tranquillité de la ſolitude ,
il paſla plus de dix années à foulager les matheureux
, à protéger les citoyens & à rendre ſes ſujets
heureux. Ce tems eſt encore préſent aux habitans
de cette contrée ; il leur a rendu le nom d'Adolphe-
Frédéric auſſi cher qu'il ſera à jamais mémorable
& révéré parmi nous . La mort du DucCharles-
Frederic de Holſtein-Gottorp le tira de cette
DECEMBRE. 1771. 183
ituation heureuſe & paiſible ; dans la qualité de
plus proche parent , il dût ſe charger de l'admidupays&
de la perſonnedujeune Duc
Charles- Pierre-Ulric. Ce Prince qui , par ſa naif
ſance , appartenoit aux deux Héros du Nord ,
Charles XII & Pierre I , devoit être un jour
l'exemple le plus ſignalé de l'inconſtance des capricesde
la fortune. Le Nord ſe vit encore troublé
, & le feu qui s'étoit éteint à la mort de Charles
XII , ſe raluma de nouveau ; mais les circonftances
n'étoient plus les mêmes. Les enfans de
Pierre leGrand , éloignés pendant quelque tems
du trône de Ruſſie , y furent rappelés, & la Suéde
qui , pendant tant d'années avoit combattu le pè
re, prit la part la plus ſenſible à l'élévation de la
fille; Elifabeth , affermie ſur le trône de Ruſſie ,
déſigna pour ſon ſucceſſeur , fon neveu le jeune
Princede Holſtein. Adolphe-Frédéric laiſſa partir
avec joie le fils de ſon ami , pour être élevé en
Ruffie. Senſible uniquement à l'élévation de ſon
pupille , il ne ſongeoit pas ſeulement qu'elle étoit
le plus grand, le ſeul obſtacle qui pouvoit l'éloigner
du trône de Suéde.
La Suéde , troublée par un guerre dont l'iſſue
étoit douteuſe , vit avec effroi , les ſuites que
pouvoit entraîner la vacance du trône dont elle
étoit menacée. La Reine Ulrique- Eléonore venoit
de mourir , & avec elle s'étoit éteinte la branche
Palatine qui avoit donné tant de grands Rois à
ce royaume. Frédéric I , que l'amour de fonépouſe&
le choix des états avoient élevé au trône,
approchoit de la fin de ſa carrière. Les Etats afſemblés
dans cette circonstance , s'occupèrent du
foin de pourvoir à la ſucceſſion. Par reſpect pour
le fang des Héros qui avoient regné ſi long-tems
avec gloire , leurs premières vues s'arrêterent fur
184 MERCURE DE FRANCE.
leſeuldescendantqui reſtoit encore de CharlesXI.
Mais le Prince Charles - Pierre - Ulric étoit déjà
nommé ſucceſſeur au trône de Ruffie. Elifaberl
refufadecéder ſon neveu & l'héritier qu'elle s'étoit
choiſi . La couronne de Suéde étoit trop brillante
pour que d'autres Princes ne s'en disputasſent
pas l'acquiſition . L'ambition & la discorde
ébranlèrent le royaume , mais ſes nuages paflagers
devoient être bientôt diſſipés. Le plus beau jour
fuccéda à une nuit qui menaçoit du plus terrible
orage, pendant un tems où l'on paroifloit ſe disfimuler
l'union de Calmar , & les malheurs de
plus de deux fiécles , qui en avoient été la ſuite.
Mais le ſang de Vaſa , accoutumé à triompher du
fordide intérêt , de l'ambition des étrangers & des
discordes civiles, ſauva encore le royaume. Il anima&
ſoutint le courage & les efforts des citoyens
vertueux. La paix fut fignée , la révolte étouffée,
&le 23 Juin 1743 , Adolphe- Frédéric fut proclamé
Prince héréditaire de Suede & des Goths. Ce
jour est déjà célèbre dans nos faſtes par l'entrée
mémorable deGustave Vaſa dans Stockholm .
C'eſtde ce Prince que la Maiſon , actuellement
régnante, tire doublement le titre de ſon élévation
au trône . Deux Sénateurs eurent commisfion
des Etats de porter l'acte de l'élection au
nouveau fuccefleur , & de l'accompagner dans le
toyaume lorsqu'il viendroit pour prêter homma.
ges au Roi dont il alloit devenir le fujer& le fucceffeur
, & pour affurer aux habitans l'inviolabilité
de leurs loix&de leurs libertés. Ce lont les
premières démarches qui ont fignalé l'entrée du
Prince Adolphe Frédéric en Suede. Le royaume
foupiroit après des héritiers qui , en affermiflant
le trône , préviendroient les violentes ſecoufles
dont il venoit de reſſentir les plus vives attein
DECEMBRE. 1771: 185
tes. Le Prince Adolphe Frédéric , uniquement oc
cupé du bonheur de ſon peuple &de captiver fon
amour , tourna ſes vues ſur une Princeſſe qui ,
par ſa naiſlance , fût digne de porter un jour la
couronne de Suéde , &qui , par ſes vertus , pût en
augmenter l'éclat.
La Maiſon de Brandebourg étoit parvenue au
plus haut point de gloire. Šon élévation étoit
l'ouvrage des plus grandes &des plus rares qua
lités. Frédéric-Guillaume , furnommé le Grand,
en avoit jetté les fondemens par ſa magnimite
commepar ſa valeur. Frédéric I avoit affermi la
couronne fur ſa tête. Frédéric-Guillaume en avoit
augmenté la confidération& la force par fon économie
&par la prudence ; enfin , il étoit réſervé
à Frédéric III de perfectionner , par ſes grandes
actions , ce que ſes auguſtes ancêtres avoient fi
heureuſement commencé. La fille de Frédéric-
Guillaume , & la ſoeur de Frédéric III , étoit la
Princefle qui devoit faire briller ſur le trône de
Suéde les vertus de ſes ayeux , & les qualités héroïques
de ſon frère. La Maiſon de Brandebourg
avoit déjà plus d'une alliance avec la Suéde.
Eric XII & Gustave - Adolphe y avoient choiſi
leurs épouſes. La Princeſſe Louiſe- Ulrique , demandée
& accordée , fut reçue en Suéde avec les
plus grands témoignages d'allégrefle , & la joie
que ſa préſence inspira , a été renouvellée & augmentée
par la naiſſance de trois Princes & d'une
Princeſſe qui lui doivent le jour. Le Prince Adolphe-
Frédéric , deſtiné à remplir un trône que tant
de Héros avoient occupé , s'étudia à faire voir
qu'il en étoit digne. Ses premiers foins ſe portèrent
fur le militaire. Les effets du tems &l'âge
avancé du Roi lui avoient fait perdre une partic
de fon ancien éclat . Les Etats aſemblés à Stock
186 MERCURE DE FRANCE.
holm en 1747 , voulant reconnoître le zèle de
Prince héréditaire , ſupplièrent le Roi de lui conférer
le titre de Généraliſfime , avec le comman
dement de toutes ſes forces de terre & de mer , &
l'inspection générale ſur la défenſe du royaume.
Il avoit été pourvu en arrivant du régiment des
Gardes & de celui de Scanie cavalerie. Le militaire
prit une nouvelle forme , ſous ſa direction
& ſous ſes ordres ; les anciens réglemens furent
remis en vigueur , on en fit de nouveaux : les for
tereſles furent rétablies , on en éleva de nouvelles:
la flotte fut réparée , des vaiſſeaux furent
mis ſur les chantiers , le nombre des galères fut
augmenté ; enfin , l'activité du Prince Adolphe-
Frédéric ne laiſſa rien à defirer de tout ce qui pou
voitfaire le ſalut& la force d'un état. Egalement
ſoigneux de s'éclairer , de s'inſtruire ſur le gouvernement
& l'économie de l'intérieur du royau
me , il ne négligea pas pour cela de porter un oeil
attentif ſur les arts &fur les ſciences . Ils étoient
encore dans leur berceau ; c'eſt ſous ſon règne
qu'ils font parvenus à ce degré d'accroiſſement qui
doit exciter notre admiration , ſi nous conſidérons
le peu de tems qu'il a pu y employer. Des expériences
intéreſſantes dans tous les genres ont été
faites par ſes ordres & à ſes frais; en ſorte que
nous pouvons dire que les délaſſemens d'Adolphe-
Frédéric ont été utiles à ſa patrie. L'Académie des
Sciences , nouvellement inſtituée avec l'agrément
du Roi , par les ſoins de quelques citoyens zélés,
ne pouvoit avoir un protecteur plus grand , plus
utile& plus chéri , que celui dont elle attendoit
unjour l'accroiflement des ſciences , ſa proſpérité
&fonbonheur. L'Univerſité d'Upſal , la plus anciennedu
royaume , animée par cet exemple, le
demandoit pour ſon chef. Le Roi confia auPrince
DECEMBRE 1771. 137
Adolphe- Frédéric l'inspection de la jeuneffe; emploi
de la plus grande importance dans tout état
quelconque. Le Prince fut nommé unanimement
chancelier de l'Univerſité. Les foins que cette dignité
exige ne lui étoient ni inconnus ni étrangers
, déjà quarante gentilshommes étoient élevés
lous ſes yeux & à ſes dépens. Tout eſt ſoumis aux
viciffitudes du tems ; cette inſtitution commencée
àStockholm , & dont la Suéde eſt uniquement
redevable au coeur tendre & bienfaiſant de ce
Prince , ſe trouve maintenant transportée à Carlscrona
; elle a reçu des accroiflemens , & elle ſe
fait toujours gloire de reconnoître & d'avouer le
Roi Adolphe-Frédéric , pour ſon premier fondateur.
C'eſt de cette manière que ce Prince paſſa les
huit premières années de ſon ſéjour en Suéde. IF
fut bon père , époux tendre , ſujet fidèle , citoyen
utile & zélé. Frédéric I étant mort , Adolphe-Frédéric
fut proclamé Roi le 6 Avril 1751. Son premier
ſoin fut de confirmer les loix fondamentales
du royaume qu'il ſcella de nouveau par le ſerment
qu'il prêtă à lon couronnement , en préſence du
Sénat & des Etats aſſemblés le 26 Novembre de
la même année. Cette cérémonie achevée , il voulut
faire letourde la Suéde ; les provinces les plus
reculées qui , depuis pluſieurs fiécles , n'avoient
pasjoui de la préſence de leur Roi , eurent la joie
de voir leur nouveau maître. Nous ne pourrions
détailler ici tout ce que le Roi a fait pour le bien
& l'avantage de ſes ſujets , fans nous engager
dans des détails qui ne ſerviroient qu'à exciter
toujours plus notre ſenſibilité , à aigrir notre douleur.
Si c'eſt avec regret que nous nous ſéparons
des précieux reſtes d'un ſibon Roi , nous devons
tependant épargner les larmes de ſes enfans& cel
188 MERCURE DE FRANCE.
lesde les fidèles ſujets. Nous dirons ſeulerment
fous ſon règne , l'agriculture a été améliorée , les
fabriques encouragées , le commerce protégé , la
population augmentée , & ce que nous aurions dû
nommer d'abord , la vraie religion conſervée dans
fa pureté , & étendue en Laponie. L'amour du Roi
Adolphe- Frédéric pour la paix n'étoit point équivoque;
mais il n'en étoit pas moins jaloux de la
dignité de ſa couronne , & de la ſainteté de ſes
engagemens. Garant du traité de Westphalie , il
dûtprendre les armes pour la défenſe d'une paix ,
le prix du ſang de Gustave-Adolphe & la gloire
de la Reine Chriſtine qui en partagea la médiationpar
les conſeils du fameux Chancelier Oxenſtirn.
Juſques - là, la Maiſon d'Autriche avoit
évité de reconnoître cette garantie; & ce fut ellemême
qui en réclama l'effet. Si le Roi Adolphe-
Frédéric , contraint d'y avoir égard , avoit pris les
armes , non ſans répugnance , il ne tarda pas àles
quitterdèsqu'il vitjour à une paix honorable. El
Le ſe fit après cinq années deguerre.
Nous approchons d'un événement encore plus
remarquable : s'il fit alors l'attention des contemporains
, & celle de l'Europe entière , il fera l'étonnement
des fiécles avenir. Cet événement eft
trop recent pour avoir beſoin d'être entièrement
enſeveli dans le filence. Rappellons -nous ſeulement
que nous avons vu le Roi dépoſer la couronne,
la reprendre après une intervalle de cinq
jours, les Etats s'aſſembles, & l'ordre parfaitement
rétabli . Il n'eſt aucune hiſtoire qui nous préſente
la traced'un pareil événement. Nous avons nousmêmes
de la peine à le croire , quoiqu'il ſe ſoir
paflé ſous nos yeux. Quelle difficulté aura donc la
poſtérité de s'en faire une véritable idée !
DECEMBRE. 1771. 189
Cinq fois , pendant la durée de ſon règne , le
Roi Adolphe- Frédéric a tenu l'aflemblée des Etats;
toujours dans des circonstances importantes; mais
ſouvent difficiles & pénibles. Sa fermeté dans les
alliances , la prudence a les former , & ſon exactitude
scrupuleuſe à les remplir , ont foutenu la
confidération de ce royaume , chez les alliés , de
même que chez les voiſins. C'eſt à celle dont le
Roi jouſſoit perſonnellement , que nous ſommes
redevables de ce que le Pavillon Suédois a été
presque le ſeul respecté par les Régences Barbaresques
, qui ne cherchent leur avantage que dans
la piraterie& le pillage. La paix a été faite & cimentée
avec les Régences, & le Pavillon Suédois
navige paiſiblement ſous la ſauve- garde de cette
heurenſe prévoyance. Ce font là les avantages
que la Suéde a dûs à Adolphe- Frédéric , & la foure,
cedu bonheur dont nous avons joui ſous fon règne.
Tous ſes defirs ont été parfaitement rem
plis. Il avoit conſacré ſa vie entière à faire la fé
licité de ſon peuple ; il en a reçu la récompenſe
qui pouvoit ſeule le flatter , il ena érérespecté&
chéri. Béni dans ſa famille , il a vu ſes trois fils
parvenir ſous ſes yeux à l'âge de maturité , & fon
ſucceſſeur a été élévé à ſes côtés , dans le grand
artde rendre ſes peuples heureux . Quelle inftruction
plus perfuafive en effer,que l'exemple toujours
préſent d'un père & d'un Roi !
L'amitié avec le Dannemarck a été cimentée
parun mariage , & la fille de Frédéric V eſt de
venue Princeflede Suéde. Enfin , depuisGustave I,
nous ne voyons qu'Adolphe- Frédéric qui ait fait
l'ouverture de la Diéte , entouré de ſes trois fils.
CePrince peutbien partager le bonheur & lagloire
de la vie avec d'autres Potentats ; mais ce n'eſt
qu'avec un Gustave-Adolphe , un Henri IV , qu'on
190 MERCURE DE FRANCE.
peut le mettre en parallèle , pour avoir poſlédé ,
dans le degré le plus éminent , les vertus qui caractériſent
la bonté de l'ame & l'amour du genre.
humain. Les vertus qui ne le nourriffent que dans
le filence & la folitude , qui aiment à ſe cacher, &
qui ne ſe produiſent au grand jour que par laſeule
force de leur activité , diront à la poſtérité ce
qu'Adolphe - Frédéric auroit fait , ſi la bonté de
ſon coeur , la droiture de ſes intentions n'avoient
pas rencontré des obſtacles inſurmontables , dans
les contradictions toujours inſéparables de la condition
humaine. Qui pourra ſe rappeler fans répandre
des larmes , la douceur de ſon abord ; on
l'approchoit avec confiance , on ne le quittoit ja
mais ſans attendriſſement.
Parlez , objet infortuné ! vous étiez abandonné
de tout le monde , & évanoui ſur le grand chemin
de Loka ; Adolphe- Frédéric pafle , il voit le
danger de votre état , il quitte ſa voiture , vous
relève , vous y place & vous conduit lui - même
chez unmédecin. Inſtruiſez nous de ce qui ſe
pafla dans votre coeur , lorsque vous reconnutes
votre Roidans votre bienfaiteur & votre ſauveur!
les hiſtoires nous dérobent ſouvent la connoiſſance
de pareils événemens ſi glorieux à l'humanité ?
mais ils ſe gravent en caractères inéfaçables dans
le coeur des ſujets reconnoiſlans. Pourquoi de pareils
Rois ne ſont- ils pas immortels ! les hommes
ne connoiſlent bien le prix & l'étendue de leur
bonheur que lorſqu'ils l'ont perdu. Tandis que
Rousnous flattions de conſerver encorelong-tems
cebon Roi , qui faiſoit la félicité de la nôtre , un
coup imprévu & affreux nous l'a ravi le 12 Février
1771. L'effroi & la conſternation s'emparezent
auffi- tôt des coeurs & des esprits ; la douleur
DECEMBRE. 1771. 19
fit retentir ſes gémiſſemens & ſes ſanglots ; chacun
ſentoit qu'il venoit de perdre , dans ſon Roi , ſon
protecteur & fon père ; le paflage de la tranquillité&
de la joie à l'abattement fut prompt& rapide,
& on eût dit que comme la vie de ce Prince
bienfaiſant avoit fait la félicité univerſelle , fa
mort devoit faire le malheur de chaque individu .
Cet aveu eſt le monument le plus glorieux & le
plusdignequenotre reconnoiſſance &notre amour
puiſſent élever à la mémoire du Roi Adolphe-Fré
déric ,
T
leBon , le Bienfaisant,
ANECDOTES.
I.
HOMAS Morus étant feul à fe pro
mener ſur une terraſſe voiſine de l'endroit
où l'on enferme les fous à Londres , un
de ces inſenſés s'échappa , vint à l'endroit
où étoit Morus , & l'ayant joint : Jettetoi
là bas , lui dit- il , afin quej'aie le plaifir
de t'y voir arriver diligemment. Le
chancelier n'étoit pas le plus fort , il paya
d'une préſence d'eſprit admirable. Il dit
au fou ; « Mon ami , ce n'eſt point choſe
>> bien divertiſſante, ni ſinguliere de voir
tomber un homme en bas ; mais ſi tu
» veux , je te ferai voir mieux , je vais y
defcendre , je ſauterai ici haut , tour
ود MERCURE DE FRANCE,
> d'un-coup , ſans l'aide de perſonne , &c
>je ſuis fûr que tu en ſeras étonné. Le
fou fut frappé de la propoſition,ily confentit&
reſta ſur le bord de la terraſle à attendre
le chancelier qui , non- feulement
manqua à ce qu'il avoit promis , mais envoya
du monde pour reprendre le fou &&
le renfermer.
I I.
M. de la Fare étoit amoureux de Mde
de la Sabliere , il y avoit long-tems ; un
jour il alla la voir & en l'approchant , il
lui dit : Mon Dieu ! Madame , qu'avezvous
dans l'oeil ? Ah ! la Fare , réponditelle
, vous ne m'aimez plus ,j'enfuisfûre,
j'ai eu toute ma vie ce défaut & vous ne le
voyez que d'aujourd'hui,
ΙΙΙ.
Un Italien qui ſe diſoit de la famille.
de Borromée , ce qui n'étoit pas bien
averé , faifoit faire fon portrait par un
peintre de Florence. Lepeintre lui fit un
nez beaucoup plus grand qu'il ne l'avoit
&l'Italien s'en plaignant , le peintre lui
dit : Signor , quantopiu il nazofara longo,
taniapiufaraBorromeo.
IV,
DECEMBRE . 1771. 193
I V.
Un payſan de Baſſe-Bretagne étant allé
à la foire à Paris où l'on montroit un
très-gros finge , alla ſe jetter au col de
la bête , en diſant : Ah ! je le reconnois ,
C'est le Seigneur de notre village .
AVIS.
I.
Avertiſſement concernant l'Etabliſſement
du chauffage économique avec le charbon
* de terre , dans les Provinces.
L It eſt aifé de voir , par cequi a été dit dans
le Mercure précédent , que l'obstacle apporté
par le trop haut prix du charbon de terre , à la
continuationde l'entrepriſe du nouveau chauffage,
n'eſt que pour la Capitale , où les droits
qui ſont confidérables , enlevent à cet uſage le
mérite eſſentiel de l'économie : cet empêchement
n'affoiblit en rien par conféquent l'utilité
& l'importance de ce chauffage en lui-même , il
s'enfuit encore , que la reſſource qu'il préſente
reſte dans ſon entier , pour les Provinces qui
poſſédent des mines de charbon de terre ; cette
matière dont le prix modique au pied de la
mine, ne monte point à plus de 15 liv. la voie
I
194 MERCURE DE FRANCE.
au premier port , ne peut s'accroître à un certain
degré , ni par les frais de première exportation,
ni par ceux de location de terrein , de
main d'oeuvre , &c. Tous ces objets d'un coût
bien inférieur dans les endroits éloignés de
Paris , comportent ſi peu de dépenſe pour l'établiſſement
de cette fabrication , que ſi quelque
poſſeſſeur ou quelque directeur de mine en formoit
un dans l'endroit où ce foſſil s'enmagafine
au port d'embarquement , comme à Mou-
Zins en Bourbonnois , à Braſſages en Auvergne ,
à Saint-Rambert dans le Lyonnois , &c. les pe-
Jottes pourroient ne ſe vendre que 2 fols la
douzaine , 16 f.f. le cent & 8 liv. le millier.
Les perſonnes qui deſireront prendre ſur cela
des renſeignemens exacts & circonstanciés ,
peuvent s'adreſſer par écrit ou autrement au
fieur Demarville , rue de Séve , Fauxbourg Saint
Germain , près la barrière , au Grand Monarque.
1
On ne préſume point que la nature de ce
chauffage effraie encore beaucoup de monde;
les habitans de Paris , ſur leſquels la Province
eſt toujours prête à ſe modeler , ont marqué
la diſpoſition la plus décidée à tirer parti de ce
nouveau combustible ; dans tout le courant de
l'hiver dernier un Miniſtre non moins éclairé ,
en a fait une conſommation ſuivie ; il avoit
trouvé ce chauffage tellement à ſon gré , qu'il
vouloit faire accommoder ſes poëles & quelques
cheminées à la manière qui convient à ce
feu , il en a été détourné par les conſeils de
M. Morand , qui a engagé ce Seigneur d'at
tendre que l'affaire eût pris de la conſiſtance
DECEMBRE. 1771. 195
M. le Procureur du Roi au Bureau de la Ville
a'a point discontinué d'en brûler.
Dans une ſaiſon qui diminue par-tout le
nombre des feux domeſtiques , & qui en conféquence
avoit fait fermer la vente , ( au mois
de Mai dernier ) il a encore été vendu pluſieurs
milliers de pelottes , chez le ſieur Demarville
qui s'eſt accommodé du reſtant de l'entrepot de
la rue Bétizy , où il n'avoit été porté qu'un
triage auffi exact qu'il a été poſſible de le faire ,
pour ne point mettre en vente ce qui avoit pu
réſulter d'opérations défectueuſes .
Dès la fin de Septembre dernier on s'eſt préſenté
chez lui pour en acheter; & on en trouvera
à 4fols la douzaiue , 1 liv. 13.f. 4 den. le
cent , & 16 liv . 13 J. 4 d. le millier.
Il eſt à propos de ſavoir que tout ce qui
pourroit être débité ailleurs , eft ce qui a été
rejeté comme d'une qualité abſolument mauvaiſe.
A la porte du ſieur Demarville ſont des affi
ches du chauffage pour indiquer ſa demeure.
Les perſonnes qui en appellent au Jugement
des autres , & qui aiment à ſe décider ſur l'expérience
, en ont aſſez pour être tranquilles fur
cet article ; toute cette matière a été traitée
très à fond dans une Theſe ſoutenue aux Ecoles
de Medécine , le 8 du mois de Mars dernier;
on ſçait que ces actes publics de la Fa-'
cultédeParis, commencent à fix heures dumatin
& finiſſent à midi ; les Docteurs qui viennent en
grand nombre dans cet intervalle de tems en--
tendre le Bachelier , & juger de ſa capacité ,
vont ſe chauffer dans une ſalle particulière; le
premier Appariteur avoit ſubſtitué ce jour-là
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
au feu de bois , celui qui faiſoit la matière de
la Theſe; parmi tous les Docteurs qui ont vu
ce chauffage , il ne s'eſt trouvé aucun Cenſeur
qui ait élevé la voix ; & beaucoup de Docteurs
allerent à la chaire du Préſident , Auteur de la
Théſe , lui marquer combien ils étoient conrens
de la démonstration ajoutée à la queſtion
agitée dans les Ecoles.
S'il reſtoit au ſurplus quelque doute ſur la
falubrité de ce chauffage , on est à même de
s'en éclaircir dans la Brochure dont pluſieurs
Journaux ont donné l'extrait (1 ) .
Ces Mémoires à la portée de tout le monde ,
renferment un détail de toutes les propriétés du
feu de houille , on y réfute tous les Ecrivains
qui ont donné dans les préjugés ordinaires contre
cette espèce de chauffage ; on y reconnoîtra les
foins que l'Auteur s'eſt donné, pour faire connoître
en France une refſource à laquelle on
viendra tôt ou tard pour en développer les
avantages , &c. &c. (2)
(1) Mémoires ſur la nature , les effets , propriétés
& avantages du feu de charbon de terre
apprêté , pour être employé commodément ,
économiquement & fans inconvénient au chauffage,
& à tous les uſages domeſtiques , avec fig.
en taille douce , Par M. Morand le Medecin ,
Afleffeur honoraire du Collége des Medecins
de Liége , chez Delalain , Libraire , rue & près
la Comédie Françoiſe & chez le ſieur Demarville.
(2 ) M. le Baron de Van Swieten a jugé ſi bien
de ces ouvrages qu'il a prié S, M. l'impératrice
DECEMBRE. 1771. 197
Le zèle patriotique que cet Académicien a
montré en particulier fur un objet de cette conſéquence
, lui a mérité dans le pays , où il a
puiſé & étudié cette pratique , des honneurs
d'un genre peu ordinaire. M. Morand par l'afſociation
que le Collége des Médecins de Liége
lui avoit conférée en 1761 , lorſqu'il fit un voyage
, étoit déjà connu dans cette Capitale ; ſes
recherches , ſes travaux fur les mines de houille,
& auxquels les Etats de Liége font directement
intéreſſés , lui avoient déjà valu de la
part du Prince & du Magiftrat des témoignages
d'eſtime ; le Conſeil de Ville a defiré , à l'occafion
de ce dernier ouvrage , que l'Afſeſſeur étranger
de leur College de Médecine fût lié plus
étroitement à la Nation ; les Bourguemeftres &
Conſeils lui ont fait préſenter à Paris par M. le
Chevalier de Heuzy , Miniſtre de Liége auprès
de Sa Majesté , des Lettres de Citoyen de Liége
revêtues de toutes les formalités accoutumées,
I I.
RÉPONSE de M. Cambon, chirurgien
du Corps de S. A. R. Madame la Princeffe
, à Mons , à la lettre du Frere Cofme
fon ami , concernant la défense du
Lithotome caché , &c . inférée dans le
Mercure d'Août 1771 .
Mon cher Frère , il m'a toujours paru , que
l'art de la chirurgie ne portoit aucuns des
Reine , en le lui préſentant , d'en prendre lecture,
& de le faire lire par ſon Confeil.
I iij
IS MERCURE DE FRANCE.
1
caractères de frivolité qui règnent dans tant
d'autres , que tout y eſt ſérieux , qu'il eſt indiſpenſable
dans les infirmités humaines , honorable
en foi & très - utile ; mais je penſe
qu'il le ſeroit encore davantage ſi les membres
qui s'y deſtinent & ceux qui l'exercent s'appliquoient
de bonne foi à le perfectionner , au lieu
de ſe faire la guerre. Il me ſemble au contraire
quedans ce polémisme on s'attache plus à la qualité
des hommes qu'à leur mérite , & qu'on dégrade
ou qu'on exalte leurs découvertes plutôt
par leur rang dans la ſociété que par l'avantage
que leur travail y produit.
Sans ſortir de mon ſujet , que n'a-t- on pas vu
àla fin du ſiécle dernier & au commencement du
nôtre Les gens de l'art les plus accrédités ne firentils
pas une guerre ouverte au Frère Jacques de
Baulieu , auquel la chirurgie devra dans tous les
fiécles l'invention de la taille latérale , prolongée
jusque dans la veffie , lequel ayant reconnu
parune longueexpérience bien réfléchic, les vues
réciproques du petit & du grand appareil , compoſa
celui-ci pour la réunion de ce qu'il y avoit
debon dans chacun des deux ; il en perfectionna
les avantages en même tems , & il en écarta les
inconvéniens.
La guerre que cette découverte lui attira en
France lui fit porter ce tréſor chez l'étranger, qui
le reçut àbras ouvert ; la Hollande entr'autres en
fut fi contente qu'elle lui décerna des honneurs
publics, tant en médailles qu'elle fit frapper, qu'en
prélens d'inſtrumens du métal le plus précieux ,
qu'en gravures d'eſtampes qui le repréſentoient ,
pendant que l'envie de ſes patriotes nous fit perdre
jusqu'aux veſtiges des vrais détails de fon
opération, de laquelle leurs descendans font alDECEMBRE
. 1771. 199
1
lés dans la ſuite ramaſſer quelques débris chez ces
mêmes étrangers.
* Si le préſent que vous venez de faire à la chirurgie
pour refluſciter totalement l'opération de
l'incomparable hermite , nous venoit d'un Cheſelden
, d'un Hawkins , de quelqu'Allemand ou
Hollandois , avec une belle dédicace à quelqu'une
de nos académies , quel cas n'en auroit - on pas
fait dans l'inſtant ? mais le Frère Jacques étoit
François comine vous , ni l'un ni l'autre ne postulâtes
que la ſcience de la chirurgie , ſans en
ambitionner les grades , & par furcroît de crime ,
l'état religieux fit votre choix à tous les deux , en
falloit- il davantage pour être prohibés à jamais
aux yeux de certains envieux de propoſer en
aucun tems des productions pour l'utilité publique?
Les Meris, les Dionis & les Saviards , contre
lepremier , & les le Cat avec des aflociés & des
disciples contre le ſecond. Ces hommes , plus jaloux
que reconnoiſſans , ne s'appliquèrent qu'à
cerleur patience , au lieude exercer profiterde leurs
travaux.
Mais quellesqu'ayent été les intentions des ad
verfaires,ellesn'ont ſervi qu'àdonner plus d'éclat å
ces découvertes fi intéreſſantes pour un mal fi cruel ,
ſans que les malades dans tous les âges y aient ordinairement
aucune part. Votre réclamation contre
les enſeignemens publics qui tendent à dégrader
le lithotome caché & à perpetuer l'erreur , me
paroît aſſez énergique pour me dispenſer de l'examende
la véritable cauſe de ces fortes de procédés.
Ne vous rebuteż donc pas , tout l'univers
ſçait que vous plaidez la cauſe de l'humanité de
puis long tems , & encore préſentement , en cherchantà
détromper ce profeſſeur de l'illuſion qu'il
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
s'eſt fait , & des principes erronés qu'il inculquoit
aux élèves qui vont s'inſtruire à Paris des quatre
cons de l'Europe , en enfeignant une méthode
auſſi dangereuſe que difficile dans l'exécution ,
pour décrier votre inſtrument dont les ſuccès infinis
, la plû a t légaliſés , ont prouvé la préfésence
qu'on do tlui donner ſur tout ceque nous
avons qui fost connu jusqu'à ce jour pour faire
cette opération ! Dans tous les pays que j'ai parcourus
, tant en France qu'en Allemagne , j'ai
cherché à m'inſtruire avec les grands maîtres; je
n'en ai pas trouvé un qui n'ait adopté l'inciſion ,
& qui n'ait remarqué les plus grands dangers à la
dilatation.
M. de Haën , fameux profeſſleur de médecinepratique
à Vienne , fut fi frappé de cette vérité &
de l'invention de votre lithotome , qu'il me pria
de faire des épreuves ſur les cadavres à fon hopital
, & d'enſeigner votre méthode aux chirur
giens les plus éclairés de la ville , ce que je fis avec
plaifir.
L'inspection anatomique ayant prouvé qu'aucune
partie respectable n'étoit léſée par la mancuvre
de cet inſtrument , cet habile profefleur ne
tarda pas à me prier de tailler ſur les vivans ; c'eſt
ce queje fis pluſieurs fois en préſence de tous ſes
élèves , & d'un grand nombre de chirurgiens &
médecins de cette fameuſe univerſité ! M. le Baron
de Van Swieten * me fit l'honneur de s'y trouver.
Peut-on préſumer qu'une pierre , pour peu volumineuſe
qu'elle foit , puiffe , en employant la
* Premier médecin des Majestés Impériales , &
dont tout l'Univers connoît le mérite.
DECEMBRE. 1771. 201
dilatation , paſſer au travers du col de la veſſie
&du commencement de l'urèthe , qui n'a guère
plus de diamètre que le tuyau d'une plume à écrire
, qu'elle puifle , dis-je , y paſler ſans le déchirer
? Quelque ménagement qu'on emploie à cette
prétendue dilatation , quelles douleurs & quels
accidens ne réſultent-ils pas de ces déchiremens
&même de la dilatation ,fi le col de la veffie &
laglande proſtate réſiſtent à toute la force d'un
homme, & même de deux , comme je l'ai vu arriver
, le 20 Juillet 1757 , à l'Hôtel-Dieu de Paris
, où l'on prétend latéraliſer le grand appareil
par la ſection de la glande proſtate par un coup
de maître ? Les efforts de l'opérateur ayant été inſuffifans
pour extraire la pierre , un aide ſe joignità
lui , prit les tenettes près le cloud , l'opérateur
par les anneaux , ils tiroient de toutes leurs
forces; elles paroiſloient ſi conſidérables qu'un
troiſième chirurgien ſe plaça derrière eux pour les
empêcher de tomber à la renverſe , comme cela
feroit arrivé ſi la réſiſtance avoit cédé tout-àcoup
à l'effort qu'on lui oppoſoit , laquelle réfistance
furpafla néanmoins tous les inexprimables
efforts de ces deux hommes, & la pierre reſta dans
la veſſie ; cependant l'écartement des anneaux de
la tenette n'annonçoit pas un trop gros volume ,
& cet écartement me fit connoître que j'en avois
tiré , avec toute l'aiſance poſſible , d'auſſi grofles
parune incifion au No. 13 , ſans qu'il y fuccédât
aucun accident.
J'ai taillé au N°. 15 , & d'autres lithotomiſtes
aufſi , en ma préſence , ſans toucher le bas -fond
de la veſfie , ni le rectum , ainſi que le prétend
mal-à-propos le profeſleur en queſtion. A ce No,
bien entendu qu'eux & moi avons toujours fuiyi
la règle que vous en avez donné lorsque vous
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
avez propofé cet inſtrument; car , qu'on ne s'y
méprenne pas , c'eſt l'opérateur qui dirige l'instrument
, &c. Je fis des épreuves nombreuſes en
1751 & 1752 fur presque tous les cadavres qui
ſe préſentèrent à l'hôpital royal de Maubeuge
dans la vue de m'inſtruire & de chercher la meil
leure méthode de tailler , avec des chirurgiens célèbres
auxquels je m'étois aſſocié , tous donnerent
& donnent encore la préférence à votre méthode
; ces épreuves nous prouverent qu'en la
ſuivant exactement , on pouvoit incifer la glande
proſtate de quelques lignes de plus que votre
Nº. 15 , fans craindre de toucher ni le bas-fond
de la veſlie ni le rectum .
Croyons donc qu'une terreur panique & le dé
faut d'expérience ſur les vivans & ſur les cadavresont
porté le profeſſeur en queſtion àdéclamer
contreles Nº. 11 , 13 & 15 ; car s'il avoit donné
toute l'attention que l'importance de la matière
exige , il auroit vu par les ſuccès qui accompagnentvotre
méthode de tailler , qu'elle l'emporte
fur toutes les autres ,&que c'eſt la ſeulequide.
vroit être enſeignée dans les écoles.
Il ſeroit poffible que le profeffeur cût ignoré
lespreuves nombreuſes qui ſe firent à Lille,deur
ans ou environ après les miennes de Maubeuge ,
parune compagnie de chirurgiens bien reconnus
capables , à la tête de laquelle étoient MM. Planque&
Chaſtaner , les chefs de l'hôpital militaire,
Pun& l'autre très-inſtruits , qui taillent avec tant
de ſuccès & de diſtinctionpar votre méthode. Ils.
ne lai ontdonc pas trouvé les défauts que le prafeſſeurde
paris lui attribue gratuitement.
La perfection la leur a fait adopter , parce qu'ils
cherchoient uniquement la vérité..
DECEMBRE. 1771. 203
M. Chaſtanet , animé par cette vérité & par le
bien public , l'a défendue par deux lettres imprimées
qui ont exigé des grandes recherches trèspénibles
, où il a démontré & prouvé que la méthode
de feu M. le Cat eſt ſujette à des hémorra
gies qu'on ne veut trouver qu'à la vôtre.
Quel eft le chirurgien qui ne ſera pas perfuadé
qu'on ne sçauroit faire quelque légère incifion que
ée puifle être ſur le corps humain , fans ouvrir
plusoumoins de vaiſſeaux qui le compoſent ? La
variation de l'angéologie expoſera toutes les méthodes,
à l'effuſion du plus ou du moins de ſang;
mais lorsque cette variation ſe rencontrera dans
le cas d'une hémorragie très- conſidérable , eft- ce
que la bonne chirurgie manque de moyens fimples&
sûrs pour combattre ces accidens urgens ?
M. le Cat , qui vouloit foutenir la mauvaiſe
cauſe dans laquelle il s'étoit engagé inconſidéré
ment , croyoit & publioit dans ſes écrits fur cette
grande dispute , tout ce qu'on lui diſoit & éerivoit
; telle étoit l'hémorragie que M. Dumont
fils , de la ville de Bruxelles, lui avoit annoncé
d'une taille de feu M. de Grave par votre lithotome
caché. Celui- ci attaqua , par une lettre imprimée
, M. Dumont fils , qui fut forcé de ſe retracter
& de convenir qu'il n'y avoit pas eu d'hémorragie
& qu'on l'avoit trompé.
Que de pareilles précipitations ,pourne pas dire
acharnemens , n'y a t-il pas dans les écrits de feu
M. le Cat contre votre méthode de tailler !
Sa bonté l'a néanmoins fait triompher des atraques
de ce formidable adverſaire. L'expérience
qui l'emporte ſur l'éloquence , a prouvé & démontre
tous les jours , par les ſuccès heureux qu'obtient
nombre de chirurgiens en ſuivant votre
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE
méthode , que c'eſt la plus sûre, la moins douloureuſe
& la plus fimple de toutes celles qui font
connues jusqu'à ce jour. Tous les grands hommes
dont la ſcience eſt ſubordonnée à la probité ,
n'ont fait qu'ajouter à leur mérite en avouant
qu'ils ſe ſont trompés eux-mêmes , ou qu'ils l'ont
été par l'illuſion ou par la mauvaiſe foi d'autrui ;
l'exemple du célèbre Garangeor que vous citez fi
à-propos , en eſt un bien honorable pour ſa mémoire
& bien digne d'être ſuivi par les confrères
qui ſuccédentà la place de profefleur qu'il a exercée
avec tant de diſtinction , &dont ſes excellens
ouvrages feront à jamais la preuve , & en mêmetems
un des meilleurs guides que des élèves en
chirurgie puiſſent ſuivre; je ſouhaite de tout mon
coeur que le profeſſeur dont il s'agit viſe au même
honneur , ainſi que tous ceux qui pourroient ſe
rencontrer dans le même cas par la ſuite.
J'ai l'honneur d'être , &c.
III .
Almanach encyclopédique de l'histoire de France
où les principaux événemens de notre hiſtoire
ſe trouvent rangés ſuivant leurs dates ſous chacundesjours
de l'année pour 1772. A Paris , chez
Vincent , imprimeur- libraire , rue des Mathurins,
hôtel deClugny.
Le titre annonce aſſez l'objet & l'utilité de cet
almanach .
I V.
Etrennes du Chrétien , in- 18. A Paris chez Barbou
, rue des Mathurins , 1772.
Ce petir livret est très bien imprimé.

DECEMBRE . 1771. 205
NOUVELLES
L
POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Octobre 1771 .
LE Comte Alexis Orlow a échoué dans l'entrepriſe
qu'il avoit tentée contre Negrepont. Il a été
obligé de rembarquer ſes troupes. Il n'a pas été
plus heureux dans le Golfe de Volo , & pluſieurs
de ſes vaiſſeaux ont été fort maltraités par l'artilleriede
la fortereffe.
De Warfovie, le 28 Octobre 1771 .
Les Confédérés ſe raſſemblent & ſe fortifient ,
auprès de Cracovie , ſur une hauteur appellée
Scala.
Si l'on en croit les dernières nouvelles qu'on
reçoit des frontières , le Comte Romanzow a fait
encore , fur Giurgewo , une tentative , qui ne lui
a pas mieux réuſſi que les précédentes . On écrit
qu'il a attaqué la place avec huit mille hommes;
qu'une grande partie a péri , & que le reſte a été
entierement disperté.
Le Prince Repnin eſt parti de Léopol , pour ſe
rendre en cette capitale , où il doit pafler l'hiver.
De Vienne , le 9 Novembre 1771 .
Le 26 du mois dernier, on a fait , ſur le Danube
, l'épreuve d'une machine , à l'aide de laquelle
,& fans le ſecours des animaux qu'on emploie
au hallage , un bateau chargé de mille quintaux
descendoit & remontoit la rivière à volonté :
il s'arrêtoit même & tournoit auſſi librement qu'on
Je vouloit.
206 MERCURE DE FRANCE.
On examine , à Prague , la gestion des Juifs ,
fermiers de la ferme du tabac : on a ſaiſi leur ma
gaſin de tabac & de café , ainſi que tous les papiers
relatifs à leur régie.
De Londres , le , Novembre 1771 .
Les deux Shérifs font , chaque jour , de nouveaux
efforts pour ſe concilier le ſuffrage du peuple
: le 7 de ce mois , on a publié , en leur nom ,
une ordonnance qui défend à tout huiffier , ſous
peine deperdre ſon office , de violer le domicile
d'un particulier , en y arrêtant un débiteur.
De la Haye, le 15 Novembre 1771 .
Lesdigues deHelder ſe ſont affaillées , à l'ouest,
de trente à quarante pieds de profondeur , & à
l'eſt , de quarante-deux pieds. Cet éboulement a
répandu l'alarme au Nord de la Hollande ; hommes
, femmes & enfans , tous ſe ſont réunis pour
oppoſer aux invafions de la mer une digue intérieure
, large de trois verges & longue de cin
quante.
De Versailles , le 23 Novembre 1771.
Le Roi a permis au comte de Galard de
Bearn , colonel du régiment de Limoges , fils du
comte de Bearn , premier écuyer de Madame
Victoire , de prendre le nom de comte de Brasfac.
De Paris, le 25 Novembre 1771.
Le Parlement de Bordeaux a fait fa rentrée
le 12 de ce mois. Le maréchal duc de Richelieu
, gouverneur général de la Guyenne , & le
fieur Efmangard , intendant de la Province , y
ont pris leur féance. L'affemblée a été beaucoup
plus nombreuſe qu'à l'ordinaire. Le fieur de
Gafcq , premier préſident , a fait un Diſcours
fur ledevoirs des Magiſtrats ,dans lequel il a
DECEMBRE. 1771. 207
fait entrer l'éloge du Roi. Cet éloge a été reçu
avec cette joie qu'inſpire l'expreffion des ſentimens
dont on eſt vivement pénétré. Les députés
des chapitres , les officiers de la Sénéchauffée
, les Jurats ont aſſiſté à cette cêrèmonie.
Les avocats s'y ſont trouvés en beaucoup
plus grand nombre que de coutume , & ils ont
renouvellé leur ferment entre les mains du premier
Préſident.
Le 13 , le Conſeil Supérieur de Châlons a repris
ſes ſéances. Les préſidens & confeillers , vêtus
de leurs robes rouges , ſe ſont aſſemblés , à
dix heures du matin , à la chambre du Conſeil';
delà ils ſe ſont rendus à l'Egliſe où l'on a chanté,
en muſique , la Meffe du Saint Eſprit. L'Evêque
de Châlons comte & pair de France , a
officié pontificalement. Après la Meffe , la compagnie
eft revenue à la ſalle d'Audience , où le
premier préſident & l'avocat général ont prononcé
chacun un Difcours. Enſuite les avocats
& les procureurs ont été admis à renouveller
leur ferment.
,
Le 17 , le Confeil Supérieur de Lyon a fait
célébrer dans l'Egliſe des Cordeliers , une Meffe
enmuſique , en actions de graces de la convalefcence
de Madame la Comteffe de Provence..
Le fieur de Fleſſelles & tous les magiſtrats qui
compoſent le Conſeil Supérieur , ainſi que les
perſonnes les plus conſidérables de la ville ont
affiftéà cette cérémonie.
La comteffe de Valentinois a eu , le 21 de ce
mois , l'honneur de recevoir Madame la Comreſſe
de Provence , dans ſa maiſon de Paffy &
de lui donner une fête. On a repréſenté Rofe &
Colas &une autre piéce relative à la convales
208 MERCURE DE FRANCE .
cencede la princeſſe. Les paroles de cette piéce
font des ſieurs Favard pere & fils. La fête a été
terminée par un feu d'artifice.
NOMINATIONS.
Sa Majesté a accordé le grade de maréchal
de camp au vicomte de la Rochefoucault , brigadier
meſtre de camp du régiment Royal-
Champagne ; & au duc de Coffé , brigadier
meſtre de camp du régiment de Bourgogne ,
cavalerie , à condition qu'ils ne prendront , parmi
les maréchaux de camp que S. M. jugera à
propos de faire à la première promotion , que
le rang qu'ils tiennent en qualité de brigadiers.
Sa Majesté a dispoſé du régiment Royal-
Champagne en faveur du marquis Duretal, ſecond
fils du duc d'Eſtiſſac , & du régiment de
Bourgogne en faveur du marquis de Meaupeou
, fils aîné du chancelier garde des Sceaux
de France. :
Le comte de Buzançois , colonel à la ſuite
du régiment d'Hainaut , grand d'Eſpagne de la
premiere claffe , vient d'obtenir la ſurvivance
du gouvernement du Havre de Grace , dont le
feu duc de Beauviliers , ſon frère , étoit pourvu ,
il a eu l'honneur de faire à cette occaſion ſes
remercîmens à Sa Majesté le 9 Novembre.
Le Roi a nommé à l'abbaye d'Evron , ordre
de ſaint Benoît , ( fur la préſentation de Monſeigneur
le Comte de Provence , en vertu de
fon appanage ) l'abbé Dupleſſis d'Argentré , çidevant
lecteur de ce Prince , & actuellement
ſon premier aumônier en ſurvivance.
Le maréchal duc de Brifflac , gouverneur de
DECEMBRE. 1771. 209
la ville de Paris, a prêté ſerment entre les
mains du Roi , en cette qualité , le ro Novembre.
Le Is Novembre le Roi a fait dans ſa Marine
la promotion ſuivante. Sa Majesté a nommé
capitaine de vaiſſeau le chevalier d'Albert
Saint-Hippolyte ; le chevalier de Coriolis d'Espinouſſe
; le ſieur le Roy de la Grange ; le chevalier
de Cherifey ; le comte de Vaudreuil ; le
fieur Faudran de Taillade ; le chevalier de
Reals ; les ſieurs Beauſſier Chateauvert ; de
Graffe Limermont ; de Chabert ; Guiran la
Brillane.
Sa Majefté a fait en même-tems treize capitaines
de frégate , vingt- quatre lieutenans de
vaiſſeau , vingt-un enſeignes de vaiſſeau , &
vingt-huit gardes de la Marine .
LeComte de Biſſy , lieutenant général des
armées du Roi , a prêté ferment entre les mains
de Sa Majesté , le 17 Novembre , pour la Lieutenance
général du Languedoc.
Le Roi vient de créer , en faveur du fieur
Caffini de Thury , la place & le titre de directeur
de l'Obſervatoire royal , avec 3000 livres d'appointement
attachés à cette place , dont Sa Majeſté
a donné en même- tems la ſurvivance au
fieur Caffini , ſon fils , de la même Académie.
PRÉSENTATIONS .
Le 27 Octobre , la Marquiſe de Clermont
d'Amboiſe a eu l'honneur d'être préſentée à Sa
Majesté , ainſi qu'à la Famille Royale , par la
princeſſe de Beauveau .
Le marquis de Meaupcou , colonel du régiment
de Bourgogne , a eu , le premier Novem210
MERCURE DE FRANCE.
bre , l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté
ainſi qu'à la Famille Royale.
Le 6 Novembre , le prince de Rohan Guéméné
, evêque de Canople , coadjuteur de Strasbourg
, ambaſſadeur extraordinaire du Roi auprès
de l'empereur & de l'Imperatrice Reine de
Hongrie & de Bohême , prit congé du Roi &
de la Famille Royale , pour ſe rendre à ſa deſtination.
Il a été préſenté au Roi par le duc d'Aiguillon
, miniftre & fecrétaire d'Etat ayant le
département des Affaires Etrangères.
Le vicomte de Boisgelin ayant donné ſa démiffionde
fa charge de premier chambellan de
Monſeigneur le Comte de Provence , Sa Majeſté
en a dispoſé en faveur du marquis de
Rouillé , brigadier des armées du Roi , colonel
du régiment Vexin. Il a eu l'honneur d'être
préfenté, en cette qualité , par Monſeigneur ie
Comte de Provence .
Le comte de Flavigny , maréchal des camps
& armées du Roi , vient d'être nommé Miniftre
plenipotentiaire de Sa Majesté à Liège. Il a pris
le 7 de ce mois congé du Roi , à qui il a cu
T'honneur d'être préſenté par le duc d'Aiguillon
, miniftre & fecrétaire d'Etat ayant le département
des Affaires étrangères; enſuite il a
prit congé de la Famille Royale.
Le baron de Breteuil , ci-devant ambaſſadeur
du Roi auprès des Etats Généraux des Provinces
Unies , vient d'être nomméambaſſadeur extraordinaire
de Sa Majesté auprès du Roi des Deux
Siciles . Il a eu l'honneur de faire à cette occafion,
le 10 Novembre , ſes remercîmens à Sa Majesté ,
àqui il a été préſenté par le duc d'Aiguillon, miniſtre
& fecrétaire d'Etat ayant le département
des Affaires étrangères.
DECEMBRE. 1771. ΣΙΓ
Le comte du Buat , miniſtre du Roi auprès de
la Diéte générale de l'Empire , vient d'être nommé
miniſtre plénipotentiaire de Sa Majefté auprès
de l'Electeur de Saxe. Le Roi a nommé pour
le remplacer auprès de la Diéte générale de l'Empire
le comte de Bulkeley , maréchal de camp
& colonel du régiment Irlandois de fon nom:
il a eu l'honneur de faire ſes remercîmens à Sa
Majesté , à qui il a été préſenté par le duc d'Aiguillon.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ſignèrent , le 3
Novembre, le contrat de mariage du Comte de
Soudeilles , ci -devant colonel à la ſuite des Grenadiers
de France , avec Demoiselle Rouen de
Bermonville.
NAISSANCES.
La Comtefle de Montmorin vient d'accoucher
d'ungarçon.
La femmedu nommé JeanTasker , laboureur
àUxbridge , âgée de ſoixante ans, eſt accouchée
depuis peu , de deuxjumeaux ; elle n'avoitpoint
eu d'enfans depuis quarante années, & fon mart
eſt âgé de ſoixante-huit ans.
MORT S.
Le 21 Octobre , George-Auguste Simperr
Margrave de Bade-Baden ,dernier rejeton de la
branche aînée des Margraves de Bade , eſt mort
à Raſtad , vers les 3 heures du matin , à la fuite
d'une longue maladie . Ce Prince , qui étoit né le
14 Janvier 1706 , ſuccéda , il y a dix ans , à ſon
frere Louis-George , le Margrave de Bade-Dourlach,
qui , en qualité d'héritier , recueille la fuce
212 MERCURE DE FRANCE.
ceffion , s'eſt déjà fait prêter le ferment de fidélité
par ſes nouveaux ſujets . Cette branche cadette
étoit ſéparée , depuis l'année 1527 , de la
branche aînée , qui vient de s'éteindre.
Jean-Louis , comte de Raymond , maréchal des
camps & armées du Roi , commandant pour Sa
Majefté dans la province d'Angoumois , eſt mort
au château d'Angoulême le 12 Octobre , dans la
foixante-douziéne année de ſon âge .
Adélaïde- Françoiſe-Claude Dupille , épouſe
deLouis- François Dupouget , comte de Nadaillac,
maréchal des camps & armées du Roi , lieutenant
des Gardes-du-Corps , eſt morte dernierement
à Paris .
Anne Lafcaris , des comtes de Vintimille & de
Tende , fille du baronde Puicheric en Languedoc ,
eſt morte le 9 Août dernier à Peyrac en Minervoix
, diocèſe de Narbonne , dans la cinquantehuitiéme
année de ſon âge.
Charles- Philippe, comte de Pons , lieutenantgénéral
des armées du Roi , eſt mort le 3 Novembre
, dans la foixante-deuxième année de ſon
âge.
Réné-Alexandre Sacgueſpec , marquis de Thefy
, baron de Fancamps , meſtre-de-camp de cavalerie
, chevalier de l'ordre royal & militaire de
S. Louis , eſt mort en fon cbâteau de Theſy , près
d'Amiens , le 18 Septembre , dans la foixantedix-
neuviéme année de ſon âge.
Marc-Antoine , marquis d'Uxelle , colonel de
cavalerie , eſt mort dans ſes terres le 11 Octobre ,
dans la trente-deuxième année de ſon âge.
Réné de Galard de Bearn , marquis de Braſſac ,
lieutenant-général des armées du Roi , comman
DECEMBRE. 1771. 213
deur de l'ordre royal & militaire & S. Louis , eſt
mort en Angoumois , âgé de 72 ans .
Jean-Ange d'Hermitte d'Ubaye , comte de la
Roche , ancien colonel de dragons , chevalier de
l'ordre royal & militaire de S. Louis , & chambellan
de l'Electeur de Bavière , eſt mort à Paris le
8 Novembre , dans la cinquante-ſeptiéme année
de fon âge.
Aimard-Joſeph-Louis de Serre , marquis de
Gras , baron de Violès , grand bailli d'épéedu
haut & bas Vivarais , Velay & Valentinois , commandant
en ſecond en Vivarais , eſt mort à Bourg
S. Andeol le 27 Octobre , dans la foixante -douziéme
année de ſon âge.
Jofeph-Balthafar Gibert , inſpecteur général du
domaine , ſecrétaire des pairs , &penſionnaire de
l'académie royale des inſcriptions & beles-lettres
, eſt mort à Paris le 12 Novembre .
Le nommé Etienne Paris , âgé de cent-dix ans ,
vient de mourir à Fougerolles . Il avoit l'uſage de
tous ſes ſens , excepté de l'ouie: il ne ſe ſouvenoit
point d'avoir été malade , & il a conſervé ,
juſqu'à la fin de ſes jours , une gaieté fingulière ,
qui a contribué , ſans doute , à les prolonger , &
qui prouvoit, en même tems , la ſanté inaltérable
dont il jouiffoit .
Il eſt mort , l'année dernière , dans le diocèſe
de Bergen , en Norvège , 2160 perſonnes , parmi
leſquelles il y en avoit 18 âgéesde cent ans , une
femme de cent-quatre ans , & une de cent-quatorze.
Le nommé Jacques Fonteu , eſt mort derniere--
ment à l'hôpital de Bristol , âgé de cent-cing
ans.
14 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIES.
Le cent trentièmetirage de la Loterie de l'hôtelde-
ville s'est fait , le 25 Octobre , en la maniere
accoutumée. Le lot de cinquante mille livres eſt
echu au No. 59097. Celui de vingt mille livres au
N°. 47703 , & les deux de dix mille aux numéros
43550 & 58581 .
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'est fait les Novembre. Les numéros ſortis de la
rouede fortune font , 51 , 40,86 , 62 , 68. Le prochaintirage
ſefera le sDécembre.
TABLE.
IECES FUGITIVES PIECES en vers&en proſe, page
L'Automne , imitation de Pope , ibid.
Hiſtoire d'Abdala , 14
Suite de l'Eté , chant II du poëme des Saiſons , 32
Le Lapin & le Furer , fable. 36
La Chèvre , fable. 37
Vers de M. Sabatier à Mde la Marquiſe de
Cr***, 38
Réponſe de Mde la Marquise de Cr***,
Qu même , 39
Vers du même à M. l'Abbé de Crillon,au ſujet
de ſon livre intitulé l'Homme moral , 40
Quatrain à un homme de lettres ,
Impromptu du Marquis de * * *
Autre àMde la Marquise de M. *** ,
Hymne de Callimaque imité du grec ,
Cantique des Tempêtes par M. D. B. ,
ibid.
41
ibid.
42
49
Remercîment à l'auteur de l'Honneur Frangois
, ſur l'envoide ſon ouvrage , 52
DECEMBRE. 1771. 215
Les Faveurs du Sommeil par M. Gaudet , 53
Epigramme par M. Rouflelin , 54
LeMonde , Epître à Zelmis , 55
Epigramme par M. Houllier , 56
Explication des Enigmes & Logogryphes , 57
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 61
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 63
Pomone & les amours de Biblis , en vers ,
parM. de St Ange , ibid.
85
Les Comédies de Térence par M. l'Abbé le
Monnier ,
Satyres de Perſe , traduction nouvelle ,
Description & uſages de la Sphère armillaire ,
Discours de M. Armand de Roquelaure, èvêque
de Senlis , pour la cérémonie de la
priſe du voile de Madame Louiſe ,
Traduction d'anciens ouvrages latins ,
Contes comiques traduits de l'allemand ,
Obſervations ſur l'incrédulité des Philoſophes
95
ΙΟΣ
103
107
modernes , II
Moyens de réunir l'aiſance avec la confidération
dans l'état militaire , 112
Inſtruction élémentaire , 117
L'Homme tel qu'il eſt , 118
Mémoire ſur la maladie épizootique du
pays Laonnois , par M. Augier du Fot , I19
Dictionnaire de la Nobleſſe , tom. III , 120
Legrand Vocabulaire françois , tom . XIX , 123
Almanach centenaire , 125
Le Baiſer donné & le Baifer rendu , 126
Réflexions de M. le Marquis de Condorcet , 127
ACADÉMIES ,
131
SPECTACLES , Opéra , 140
Comédie françoiſe , 146
Comédie italienne , 152
ARTS,Phyſique ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Langue angloife , 153
Gravure , 154
Muſique , 158
Architecture , 162
Lettrede M. de Voltaire à M. de la Verpiliere , 174
Lettre de Mlle de Pibrac à MM. de l'Académie
de Chirurgie, 175
Réponſe de MM. de l'Académie de ChirurgieàMilede
Pibrac , 176
Défaveu ,&c. fur un ouvrage intitulé , Tableauphilofophique
contreM.deVoltaire , 177
Vers deM. de la Harpe à Madame *** 178
,
Réponſe du même , ibid.
Eloged'Adolphe Fréderic , Roi de Suéde , 179
Anecdotes, 191
Avis , fur le chauffage économique ,
Lettre de M. Cambon au Frère Cofme ,
193
197
Almanach encyclopédique , 204
Etrennes du Chrétien , ibid.
Nouvelles politiques , 205
Nominations , Préſentations , Mariages ,
Naiflances , Morts ,
208
Loteries, : 214
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du moisde Décembre 1771 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoit en
empêcher l'impreffion.
:
AParis , le 30Novembre 1771 .
I
LOUVEL.
)
De l'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le