Fichier
Nom du fichier
1771, 08-09
Taille
15.50 Mo
Format
Nombre de pages
453
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AOUST , 1971 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
peugnci
73017
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes,
les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte,
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux quin'ont pas louſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Mbraire, à Paris , rue Christine.
Complisets
1
chhoff
7010-434
24.009
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4° ou in-12 , 14vol.
16 liv.
201.4f.
par an à Paris.
Francde port en Province ,
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts , &c.
L'abonnement , ſoit à Paris , ſoit pour la Province
, port franc par la poſte , eſt de 12 liv.
JOURNAL ECCLESIASTIQUE , par M. l'Abbé Dic
nouart ; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte; aux DEUX- PONTS ; ou à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine; on ſouſcrit
à Paris , au bureau général des gazettes étrangeres
, ruede la Juffienne. 36 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , compoſé
de 24 parties ou cahiers de 6 feuilles cha
cun; ou huit vol. par an. Il en paroît un cahier
le 1' , & le 15 de chaque mois . Franc de
port à Paris , 30 liv.
Etfrancde port par la poſte en province , 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN Ou Bibliothéque raiſonnée
des Sciences morales & politiques.in- 123
12 vol. paran port franc , à Paris ,
En Province ,
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , IS cahiers par an ,
18 liv.
24liv.
àParis ,
En Province ,
9 liv.
12 liv.
Aij
Nouveautés chez le même Libraire,
HISTOI
ISTOIRE de l'Ordre du St Esprit , par
M. de St Foix , le 2º. vol . br. 21.
Les douze Céfars de Suétone , traduits par
M. de la Harpe , 2 vol. in- 8 ° , brochés 81.
L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 ° .
broch . 31. 101.
Hiftoire des Philosophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in - 12 . br. sliv.
Dit. Lyrique , 2 vol br. 151.
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol. br. 15 1.
Tomes III & IVe. du Recueilphilofophique
de Bouillon , in - 12. br.
Tome Ve.
Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
Effai fur les erreurs&fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol. in-8°, br.
31. 12 f.
11.16 f.
4 vol. in- 8 ° . gr . format rel . 201.
41.
!
1 1.4 f.
31.
11. 106.
30 1.
71.
Mémoire fur les Haras ,
Les Caracteres modernes , 2 vol. br.
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller ,
Systême du Monde ,
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel.
Dist. de Morale , 2 in- 8 ° . rel .
GRAVURES.
و ام
Sept Estampes de St Gregoire , d'après Vanloo
241.
Deux grandsPaysages , d'après Diétrici , 121 .
Le Roi de la Féve , d'après Jordans ,
Le Jugement de Paris , d'après le Trevi-
41.
Lain,
11. 16.1.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST , 1771 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE A FINETTE.
VIENS , mon aimable Finette ,
Dans ce fortuné ſéjour :
Viens embelir ma retraite ,
Digne objet de mon amour !
-Je languis dans cet aſyle ;
Sois ſenſible àmon tourment ,
Et , loin du bruit de la ville ,
Viens rendre heureux ton amant
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
L'ennui , ce monſtre farouche
Qui dans Paris fuit nos pas ,
L'ennui de fon regard louche
Ne nous attriftera pas :
Que ſur toute autre retraite
Il exerce ſon pouvoir ; \
Mais qu'il reſpecte un boudoir ,
Unboudoir , où ma Finette ,
Bravant l'art & l'étiquette ,
N'a pas beſoin de toilette
Et peut plaire ſans miroir.
Mais il faut de la journée
Te tracer ici l'emploi :
Combien elle eſt fortunée
Quand on la pafle avec toi !
Tu captives par tes graces ;
Tu fais naître les deſirs ,
Et tu fixes ſur tes traces
L'eflain léger des plaiſirs.
Ala ville l'on ſommeille
Pendant la moitié du jour ,
Et par étiquetteon veille
En attendant ſon retour ;
AOUST. 1771 :
Mais aux champs c'eſt le contraire :
Le matin ſur la fougere
Onbadine avec l'amour.
Quand l'aurore , aux doigts de roſes ,
Eclairera l'horifon ,
Des fleurs dans la nuit écloſes
Nous ferons une moiſſon :
De cent façons différentes
J'unirai ees fleurs charmantes .
Dont j'envirai le deſtin :
De mon aimable conquête
J'en décorerai la tête ,
J'en parfumerai le ſein.
Puis dans un riant boccage,
Ombragé d'arbres épais ,
Nous irons prendre le frais
Etjouir du doux ramage
Des oiſeaux du voiſinage ,
Qui ſe content tour-à-tour
Leur tourment & leur amour ,
Chacunlelon ſon langage.
1
Sur de légers chalumeaux
Je chanterai ma Finette ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ou bien , prenant ma muſette,
J'imiterai ces oiſeaux.
Quel repas eft préférable
Ace déjeuner charmant ,
Où près d'un objet aimable
Qu'anime le ſentiment ,
Des fruits qu'offre la nature
On ſavoure les douceurs ,
Où , couchés ſur la verdure ,
On reſpire l'odeur pure
Qu'exhalent partout les fleurs !
Mais déjà l'ardeur brûlante
Du ſoleil ſe fait ſentir ,
•Etla chaleur accablante
Nous oblige de le fuir ;
Pour charmer notre loiſir
Une lecture amuſante
Auſſitôt viendra s'offrir .
Aujourd'hui Buffon , Voltaire ,
Marmontel ou la Bruyere
Occuperont nos momens :
Une autrefois de Moliere
Les tableaux intéreſlans ,
AOUST. 1770.
De Corneille à l'ame fiere
Les ſublimes ſentimens ,
Du peintre de Zénobie
Les caracteres frappans ,
Du tendre auteur d'Athalie
Les ouvrages ſéduiſans
Dans nos coeurs par leur magie
Porteront de doux élans .
Souvent Regnard , Fontenelle,
La Fontaine & Monteſquieu ,
Greffet , Dorat & Chaulicu ,
Quinault , Bernard & Chapelle
Entr'eux tiendront le milieu.
Ces agréables ouvrages
Auront des charmes pour nous ;
Mais la moraledes ſages
Ne nous rendra pas moins fous.
Quand l'aſtre qui nous éclaire
Inclinera ſes chevaux
Vers l'occidente barriere ,
Nous irons voir les troupeaux
S'occuper à leur pature ,
Les brebis & les agneaux
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Se jouer ſur la verdure ,
Et le boeuf, las des travaux
De l'utile agricultare ,
Ruminer ſa nourriture ,
Ou boire à de clairs ruiſſeaux
Une onde ſaillante &pure..
Quels délicieux tableaux.!
A tout inſtant la nature
Offre des charmes nouveaux.
Au retour de la prairie
Surun tapis degafor ,
Avec Hylas & Sylvie ,
Lucas , Perette & Fanchon ,
Et toute une compagnie
De robuſtes vignerons ,
A la face rebondie ,
Tous les foirs nous danſerons.
Ce bal ruſtique & champêtre
Vaut bien ces bals faſtueux
Où , ſous un maſque odieux
On cherche à ſe reconnoître :
L'ennui preſide à ces jeux
Et rarement la ſaillie
Bannit la mélancolie
AOUST. 1771 .
Qui fiége fur tous les yeux.
A nos fêtes la licence
N'alarme point la pudeur;
L'amour y regne en vainqueur ;
La gaîté ſans pétulance
Entretient la belle humeur :
Ony brave la cadence ;
Mais on y rit de bon coeur.
Tels ſont les plaiſirs du ſage ;
Tels font ces charmans plaiſirs
Dont on jouit au village :
Dans mon petit hermitage
Ils préviendront tes defirs.
Ne tardes pas davantage
A venir combler mes voeux :
Entreprends en ces beaux lieux
Un devot pelerinage ;
Mais qu'amour ſoit du voyage;
Sans lui peut- on être heureux ?
Hâte-toi : viens , ma Finette ;
Jet'attends de jour en jour ,
Et j'embellis ma retraite
Pour y recevoir l'amour.
ParM. Willemain dAbancourt.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
CAPRICE.
Laraiſon & l'amour ſe A diſputoient moncoeur :
La raiſon triomphoit de ſon jeune adverſaire ;
Mais j'apperçus maGlicère ,
Et l'amour fut le vainqueur.
Par lemême.
LE ROSSIGNOL & LA PIVOINE.
Fable imitée de l'allemand,
LeE Roffignol , auchant mélodieux ,
Et la Pivoine , au ſuperbe plumage ,
Avoient enſemble entrepris un voyage.
Ils arrivent bientôt dans un bois ſpatieux ,
Où la Pivoine attire tous les yeux
Par la beauté de ſon plumage.
On prit pour ſon valet le Roſſignol honteux ;
Mais , indigné de cet outrage ,
Il fit entendre ſon ramage ,
Et fut enfin vengé d'un injuſte mépris.
Dans le monde ainſi la Pivoine
AOUST . 1771 . 13
Aflez ſouvent obtient le prix ;
On ſçait pourtant que les habits
Ne font pas le moine.
Par le même.
L'HEUREUSE PERSÉVÉRANCE.
Conte qui n'en est pas un.
L'ESPÉRANCE ſemble être deſcendue du
Ciel à la ſuite de l'amour pour conſoler
les humains des maux que ce dieu pourroit
leur faire ; elle accompagne ſans ceſſe
les amans ; elle s'infinue dans leur coeur ;
elle échauffe leur imagination ; elle multiplie
leurs idées ; il n'eſt point de beauté
qu'elle ne promette de fléchir , point de
coquettes qu'elle ne prétende fixer , point
d'obſtacles qu'elle ne ſe propoſe de vain.
cre ; c'eſt un rêve délicieux qui , laiſſant
loin derriere lui la froide réalité , vous
fait jouir à chaque moment du bonheur
de pluſieurs fiécles .
O vous qui liſez cette hiſtoire ! ſi des
obſtacles invincibles enchaînoient loin de
vous l'objet de votre tendreſſe,ſi un amour
conſtant mais malheureux ne ſembloit
14 MERCURE DE FRANCE.
vous promettre qu'un avenir affligeant ,
conſolez-vous par l'eſpérance ; il ne faudra
peut- être qu'un moment , un haſard ,
un événement imprévu pour vous rendre
le bonheur après lequel vous ſoupirez .
En amour , il ne faut jamais déſeſpérer de
fon fort : qui l'éprouva davantage que
Salvador , fils du Roi de l'iſle de Ceylan?
Il perdit en une nuit ſon pere , ſa famille,
ſon royaume. Les Portugais , qui venoient
de découvrir les Indes & de conquérir
l'iſte de Ceylan , l'envoyerent à Lisbonne
où il trouva de nouveaux malheurs que
l'amour lui préparoit. De tous les feigneurs
Portugais qui accueillirent Salvador
, le comte d'Almodovar eſt celui qui
s'empreſſa le plus d'obtenir ſon amitié.
Ce ſeigneur étoit riche , puiſſant à la cour;
mais fier , ambitieux , d'une vertu ſévère,
facile à croire le mal , ennemi de ſon ſiécle
& des hommes , diſpoſé à trouver du
crime en toutes chofes , & ne ſuppoſant
point chez les autres les vertus qu'il fentoit
dans ſon coeur. Il ſollicitoit la viceroyauté
des Indes , & dans l'efpérance que
Salvador pourroit lui être utile un jour ,
il ne négligea rien pour gagner ſa confrance;
il n'eut pas de peine à réuſſir : les
malheureux volent au-devant des confo
AOUST. 1771. TS
lations & baiſent avec tranſport la main
qui eſſuie leurs larmes. Leur liaiſon devint
ſi intime que Salvador n'hésita point
d'accepter un logement chez le comte. Le
premier objet qui frappa ſa vue fut la fille
de ſon nouvel ami ; c'étoit la plus belleperſonne
du Portugal ;il n'eſt pas poſſible
d'imaginer autant de charmes & de graces
que dona Iſabelle en réuniſſoit. Elle avoit
l'air noble & doux , la taille majestueuſe ,
les yeux pleinsde feu& ſa tête étoit ornée
de cheveux cendrés qu'elle prenoit ſoin de
treffer elle-même : elle étoit telle , en un
mot , que paroîtroit une divinité ſi elle
defcendoit fur terre ; ſon pere lui dit
en lui préſentant Salvador : Ma fille , je
vous préſente un de mes amis que je defire
être le võire ; il a éprouvé de grands malheurs
jusqu'à préſent , vous m'aiderez à le
confoler. Dona Iſabelle fit une réponſe
vague & honnête , mais Salvador n'eat
pas la force de parler. La vue d'Iſabelle
fit fur lui une impreffion profonde ; une
douce émotion fit treſfaillir tout fon
corps; un rouge vif couvrit fon viſage ;
ſes yeux s'enflammerent & devinrent humides;
il voulut les fixer ſur Iſabelle ,
mais ils fe baiſferent auſſi-tôt comme s'ils
n'avoient pu foutenir l'éclat de tant de
16 MERCURE DE FRANCE.
charmes . Il eſſaia de les relever , mais ils
ſe baifferent encore ; ſon ameenivrée du
plaifir d'un coup - d'oeil ſembloit l'avoir
abandonné ; il demeura immobile , confondu
, plongé dans un extaſe raviffant.
Momens délicieux que les ames ſenſibles
n'éprouvent qu'une fois , &que les ames
froides n'éprouvent jamais !
Salvador fentit ſon coeur pour la premiere
fois. Un feu dévorant qui circuloit
dans ſes veines lui apprit qu'il aimoit
déjà ; il en fut effraié , mais il n'étoit plus
tems ; un coup - d'oeil l'avoit enflammé
pour le reſte de ſa vie. C'eſt le fort des
grandes paſſions de naître en un inſtant.
Le Comte apperçut ſon embarras , & l'attribua
à l'idée de ſes malheurs qu'il venoit
de renouveller. Il lui en fit des excuſes
obligeantes , & pour le diſtraire il l'entraîna
dans le jardin. Prenez poſſeſſion ,
mon cher Salvador, lui dit- il , de toute ma
maiſon ; regardez- la comme la vôtre , regardez-
moi comme votre père ; mon âge
& votre amitié me permettent d'en prendre
le titre. Je n'ai que deux enfans : ils
feront heureux de vous avoir pour frere.
Mon fils eſt à ſon régiment ; vous avez vu
ma fille; ſa figure eſt bien , ſon ame eſt
encore plus belle. Je me ſuis plû à la forAOUST.
1771 . 17
mer , & je la remplis toute entiere. Je
veux la marier avant de pafler aux Indes :
vous m'aiderez à choiſir un gendre.
Ce dernier mot fit frémir Salvador ; il
porta dans ſon coeur une lumiere affreuſe
qui lui découvrit les dangers de fon
amour , ſemblable à l'éclair qui , dans une
nuit orageuſe , montre au voyageur égaré
les précipices qui l'environnent. Dès ce
moment il réſolut de combattre ſon
amour, mais il combattit en vain . Peut -on
luter contre ſa deſtinée ? Son ame ardente
& ſenſible réſiſta ſans ſuccès au ſentiment
qui la ſubjuguoit. Les réflexions qu'il faiſoit
pour détruire ſa tendreſſe ne faifoient
que l'augmenter. Tous les jours il voyoit
Iſabelle , tous les jours il lui parloit : il
puiſoit dans ſes yeux le feu qui le dévoroit.
Les ſons de ſa guittare ou de ſa voix
le touchoient juſqu'au coeur ; l'odeur des
fleurs qu'elle portoit ſur ſon ſein le faifoit
treſſaillir ; tous ſes ſens lenivroient
d'amour , & jamais ſa paſſion n'étoit plus
violente que lorſque ſa foible raiſon vouloit
la maîtriſer .
L'amour faifoit auſſi des progrès dans
le coeur d'Iſabelle; ſes yeux ſe fixoient
ſur ceux de Salvador & ſe plaifoient à les
rencontrer ; une ſecréte inquiétude l'agi
18 MERCURE DE FRANCE .
toit dans ſon abſence , & les jours qu'ils
paſſoient enſemble , s'écouloient comme
des momens . La confiance la plus intime
s'établit entr'eux. Leur bouche ne ſcut
jamais le ſecret de leur coeur ; leurs yeux
feuls en étoient les dépoſitaires , leurs
yeux ſe rendoient compte mutuellement
de leurs penſées & de leurs defirs ; le
plaifir de ſe voir ne leur en laiſſoit pas
defirer d'autre . Malheur aux fiécles & aux
nations chez qui le ſpectacle de deux
amans jeunes & vertueux ne feroit plus
qu'un tableau froid & chimérique !
Il ne manquoit au bonheur de Salvados
& d'Iſabelle que quelques circonstances
qui leur en fit connoître le prix : un jour
que Salvador avoit le coeur , l'eſprir & les
yeux pleins de ſa tendreſſe , il rencontra
Iſabelle qui montoit dans ſon appartement
: le déſordre d'une toilette à moitié
faite ſembloit donner plus d'éclat à fes
charmes. Jamais elle ne lui avoit paru ſi
belle : il offrit de lui donner la main ; il
trefſfaillit en prenant la ſienne ; il la ferra
doucement; il crut la ſentir palpiter , &
dans ſon tranſport il y colla avidement
deux lévres brûlantes. Iſabelle émue ,
rougit & ſe retira .
Salvador , ivre de plaiſir , reſta confonAOUST.
1771. I
ce du regret d'avoir pu déplaire à
qu'il aimoit : il fut long-tems ſans vouloir
paroître devant elle , il redoutoit
ſes regards & il avoit raifon . Iſabelle
ſe croyoit offenſée ; elle étoit tendre ,
mais vertueuſe , & la témérité de fon
amant lui paroiſſoit inexcuſable ; cependant
le haſard lui procura l'occaſion de
s'excufer . Les comédiens de la cour donnerent
au Public une piéce nouvelle. Le
comte d'Almodovar pria Salvador , qui
avoit aſſiſté à la premiere repréſentation ,
de lui en faire l'analyſe devant Iſabelle
&une nombreuſe compagnie; le ſujetde
la piéce étoit précisément une brouillerie
entre deuxamans , occaſionnée par un baifer
indifcret. Salvador fit valoir les excuſes
duberger avec tantd'art&tantde chaleur ;
il le peignit ſi tendre & ſi affligé que la
compagnie auroit trouvé mauvais que la
bergere ne lui eut pas pardonné. Iſabelle
apperçut que Salvador plaidoit ſa caufe ;
elle fut touchée de ſes regrets , du tour
qu'il donnoit à ſes excuſes ,&d'un coupd'oeil
elle lui annonça ſon pardon .
Le calme qui ſe rétablit entr'eux ne
leur procura point un bonheur folide.
Une foule d'amans ſe préſenta pour Ifabelle
; ils lui convenient tous pour l'âge ,
20 MERCURE DE FRANCE.
la fortune & la naiſſance . Iſabelle ne fut
que médiocrement alarmée des voeux
qu'on lui adreſſa : elle comptoit fur la
tendrefle de fon pere pour éloigner un
engagement qui lui déplaiſoit ; mais Salvador
fut déſeſpéré , à la crainte de perdre
l'objet de ſa tendreſſe. Mille remords vinrent
ſe réunir pour le tourmenter . Il ſe
reprochoit d'être un obſtacle au bonheur
d'Iſabelle , de mettre le trouble dans une
famille , de ſéduire la fille de ſon ami ; il
regarda ſa paffion comme un crime , & il
réſolut d'en triompher. Il ne vit plus Ifabelle
ou la vit rarement; mais les efforts
qu'il faifoit pour dompter fon penchant
le jetterent dans une noire mélancolie &
altererent ſa ſanté ; Iſabelle s'en apperçut
&en fut effrayée. A quelque prix que ce
fût elle voulut le rappeler à la vie ; elle
lui écrivit un billet qu'elle confia à la difcrétion
d'un eſclave. Salvador le reçut
avec un trouble qui n'annonçoit pas les
progrès de ſa guérison : Votre état mefait
frémir, lui diſoit- elle , confervez- vous
pour moi , & répétés quelque fois ce charmant
couplet que je chante avec autant de
plaisir que de vérité.
L'eſtime a commencé nos feux;
L'amitié l'a ſuivie;
AOUST. 21 1771 .
L'amour a couronné nos voeux ,
J'aime , & c'eſt pour la vie.
Salvador lut ce billet avec tranſport ,
il le mouilla de ſes larmes & le ſerra fur
ſon ſein. Il ſavouroit ainſi le bonheur de
plaire à ce qu'il aimoit. Lorſqu'on vint
le prier de paſſer chez le pere d'Iſabelle.
Venez , mon cher Salvador , lui dit- il en
l'appercevant , venez conſoler votre ami,
jamais il n'en eut plus beſoin. Vous connoiſſiez
mes vues pour Iſabelle & le defir
que j'avois de la marier avant de paſſer
aux Indes. Les partis les plus avantageux
ſe ſont préſentés ; j'ai donné mon fuffrage
à pluſieurs , mais ma fille n'en veut accepter
aucun ; ma fille , qui mettoit autrefois
ſon bonheur à me plaire , m'oppoſe
aujourd'hui une réſiſtance qui m'étonne.
Son ame ſimple & naïve me paroît
ſombre ; peut - être ſon coeur n'eſt- il
plus neuf; peut- être quelque lâche ſéducteur...
mais je me défie de mes conjectures
; c'eſt à vous à éclaircir mes doutes.
Iſabelle vous eſtime ; elle vous accordera
peut- être la confiance qu'elle refuſe à fon
pere. Sondez fon coeur; lifez dans ſon
ame , & ſi quelque ſentiment dont elle
dût rougir y avoit fait des impreſſions
22 MERCURE DE FRANCE.
profondes , chargez - vous de la guérir ;
épargnez - lui & à ſon pere les malheurs
qui ſuivroient un attachement indigne
d'elle&de moi .
Le Comte s'attendrit en prononçant
ces paroles , quelques larmes coulèrent
de fes yeux , il ferra tendrement Salvador
dans ſes bras ; Salvador , confus , humilié
du diſcours qu'il venoit d'entendre,
ſe reprochoit amerement les malheurs
dont il étoit confident ; il alloit tout
avouer lorſque le comte reprit ainſi la
parole: mais vous , mon cher Salvador ,
qui vous artendriſſiez ſur mes malheurs ,
quelle cauſe a redoublé les vôtres ; vous
êtes tombé dans une triſteſſe qui m'afflige
, vous traînez avec vous un chagrin
dévorant ; votre ſanté ſe détruit : j'ai
reſpecté juſqu'à préſent le ſecret de vorre
douleur , mais , ſi je puis la ſoulager ce
fecret eſt un crime aux yeux de l'amitié ;
mon amitié ne vous eſt- elle plus agréable ,
ma fille auroit elle oublié les égards
qu'elle vous doit ; mes amis , mes domeftiques
vous auroient- ils manqué ? avezvous
fait quelque perte conſidérable ?
parlez , mon cherami , mafortune , mon
ſang eſt à vous ; vous ferez fatisfait fur
tous les points. Etes- vous impatient de
AOUST. 1771 . 23
ne point obtenir les indemnités que le
Roi vous avoit promis pour vous dédommager
de la perte de vos états ; vous de .
vez compter ſur ſes promeſſes , & je vais
tout employer pour les faire effectuer ,
Salvador pénétré d'un diſcours auffi touchant,
honteux de déchirer le coeur d'an
ami ſi généreux , héſita long-temps s'il
tomberoità ſes pieds pour lui ouvrir ſon
coeur , mais il craignit de faire dans le
ſien une plaie trop profonde , il eut la
téméraire eſpérance de ſe bannir lui-même
du coeur d'Iſabelle &de la rendre
docile aux volontés de ſon père ; il rejetta
le motifde ſa douleur ſur l'éloignement
où il étoit de ſa patrie , ſur le ſouvenirde
ſes malheurs paflés , & fur mille
circonſtances qu'il n'étoit pas au pouvoir
du Comte d'adoucir; il le remercia affectueuſement
de ſon amitié , &le quitta
après mille proteſtations de reconnoiffance.
Cependant l'eſclave qui avoit porté le
billet d'Iſabelle à Salvador avoit eu l'indiſcrétion
de le lire , la réfléction l'effraya
ſur ce qu'il contenoit , il fut ſe jetter aux
piedsde ſon maître , il avoua la commiffion
, dont il avoit été chargé , ce qu'il
avoit lû dans le billet , le trouble , la
24 MERCURE DE FRANCE.
joie , la vivacicé avec laquelle Salvador
l'avoit lû ; il verſa dans le coeurde ce pere
tendre tous les poifons de la haine , de
la jalouſie , de la fureur : voilà donc , dit
leComte , le miſérable qui m'a enlevé
le coeur de ma fille , qui a empoisonné ſes
jours , qui a trahi l'amitié & violé les
droits de l'hofpitalité ; le malheureux !
avec quel art il eſſuyoit les larmes que
lui ſeul faifoit couler ! Avec quelle perfidie
il recevoit mes careſſes !Comme il
jouiſſoit en paix du fruit de ſes forfaits !
qu'il forte de ma maiſon , dit- il , à ſes
eſclaves & qu'il n'y paroiſſe jamais . Dans
l'accès de ſa colère il lui écrivit ce billet ;
>>> Vous avez trahi mon amitié& ma con-
>> fiance , fortez d'une maiſon dont vous
>> faites l'opprobre , & ne repatoiſſez ja-
>> mais devant un ami fi cruellement ou-
» tragé. » Le comte d'Almodovar ne
mettoit point debornes à ſa colère parce
qu'il ne croyoit pas que Salvador en
eut mis à ſa paſſion: le mépris qu'il faiſoit
des hommes de ſon ſiècle , & l'eſpèce de
haine qu'il leur portoit, ſe réunirent fur
Salvador & fur Iſabelle. Il auroit pû d'un
mot ſe convaincre de leur innocence ,
mais ſa fierté naturelle , & la ſévérité de
ſes principes étoient également choqués ,
&
AOUST. 1771 . 25.
& il s'expoſa à faire injure à ſa fille pour
avoir droit de haïr un ami. Salvador
fut accablé de douleur , mais il reçut
fon exil ſans murmurer contre le pere
d'Iſabelle , il n'accuſoit que lui ſeul de
tant de malheurs, il ne balança point d'aller
chercher un azile loin du quartier que
le Comte habitoit,& il' prit une réſolution
dont il ne s'eſt point départi dans la
ſuite , de ne jamais venir par ſa préſence
troubler le repos d'Iſabelle , ou aigrir la
douleur de fon pere.
Iſabelle apprit l'absence de Salvador
ſans en ſavoir les circonstances , elle n'ofoit
en parler à perſonne & perſonne n'oſoit
lui en parler ; tantôt elle le plaignoic
du fort rigoureux dont elle craignoit qu'il
ne fût accablé ; tantôt elle murmuroit de
ſon indifférence , elle l'accuſoit de la fuir,
dela haïr peut-être. S'il m'aimoit encore,
diſoit- elle , ſes yeux ne rencontreroient
ils jamais les miens ? ne le verrois-je ni
dans les remples , ni aux promenades ,
ni aux ſpectacles ? l'amour ne lui ſuggéreroit-
il pas les moyens de me dire qu'il
aime ? »
Cependant Iſabelle rejettoit conſtamment
tous les voeux qui lui étoient offerts
; elle éludoit avec art les inſtances
B
26 MERCURE DE FRANCE.
que ſon pere lui faisoit d'accepter un
époux ; elle ſavoit que Salvador avoit
des droits à faire valoir à la cour , que
le Roi lui avoit faitde grandes promeffes,
& elle eſpéroit que pour peu que les
graces qu'il en obtiendroit fuffent proportionnées
à ſa naiſſance &à la perte
de ſes états , il feroit bientôt en état de
lui offrir une main que fon pere même
la preſſeroit d'accepter.
Salvador dans ſa ſolitude s'occupoit àpeu-
près des mêmes pensées : l'image
d'Iſabelle le ſuivoit en tous lieux , il
voyoit par- tout ſes yeux , ſes traits , fa
taille majestueuſe , ſa phyſionomie qui
avoit quelque choſe de divin ; il n'auroit
pas voulu , pour le bonheur d'Iſabelle ,
qu'elle s'occupât de lui , mais il défiroit
qu'elle ne le crût point infidelle ; il répétoit
mille fois par jour cette chanson
qu'il avoit reçue d'elle , il l'écrivoit fur
les ſables du Tage , & la gravoit fur l'écorce
des orangers qui bordent ce fleuve ,
il aimoità répéter j'aime , & c'est pour la
vie. Il connoiſſoit la fermeté & les vues
du Comte d'Almodovar , il ne ſe flatioit
point de poſſéder un jour Iſabelle ; cependant
il n'y voyoit pas d'obftacles invincibles
, fon coeur s'ouvroit à l'eſpé
AOUST. 1771 . 27
rance , ilredoubloit ſes ſollicitations auprès
du Roi ; & dans l'eſpérance d'en
obtenirquelquesgraces qui l'approchaſſent
d'Habelle , il voyoit ſouvent les Miniftres
& ne leur demandoit plus avec le ton
de fermeté que lui inſpiroient autrefois
& ſa naiſſance ,& la juſtice de ſes préten-.
tions ; l'amour qui adoucit les coeurs les
plus ſauvages , avoit affoupli ſon caractère
; il étoit devenu un folliciteur aſſidu,
empreſſé , peut être rampant , car rien
ne lui paroiſſoit humiliant quand il penfoit
qu'il avoit perdu Iſabelle. Il étoitun
jour à l'audiencede Don Diégue de Mello,
grand Amiral , lorſqu'une dame qu'il
avoit connue autrefois & qui attendoit
comme lui le moment de voir l'Amiral ,
vint l'aborder. C'étoit une ancienneamie
du Comte d'Almodovar ; elle avoit ſcu
une partie de l'hiſtoire de Salvador qui
l'avoit touchée, & foit curiofité, foit ſenſibilité
pour ſes malheurs , elle lui parla
d'Iſabelle , lui apprit que ſa ſanté s'affoibliſſoit
tous les jours , qu'elle refuſoit
conſtammenrtous les voeux qui lui étoient
offerts; elle lui promit enfin de le rappeller
à Iſabelle , en y mettant toute la difcrétion
néceſſaire pour ménager ſa délicateſſe .
Salvador accepta cette offre avectranſport,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
lejour & le lieu furent aſſignės pour avoir
la réponſe , il vola au rendez-vous ; mais
quelle fut ſa douleur d'apprendre qu'Iſabelle
l'avoit entendu nommer avec indifférence
, qu'elle avoit paru douter qu'il
prit intérêt à ſa converſation, & qu'enfin
elle lui faifoit dire qu'elle étoit entièrement
guérie !
Ciel, diſoit-il ! ſe peut il qu'Iſabelle
foit tout à la fois légère , injuſte & barbare
! Qu'elle eut ceſſé de m'aimer , ſi
ſon indifférence avoit aſſuré ſon bonheur,
je ne m'en plaindrois pas ; mais qu'elle
me ſoupçonnede ne prendre aucun intérêt
à ſes jours , qu'elle me faſſe annoncer fon
changement , qu'elle même ſe plaiſe à
enfoncer dans mon coeur le trait qui le
déchire , c'eſt le comble du malheur , &
je ne puis y réſiſter. Fuyons des lieux que
la ſenſibilité n'habite point , puiſqu'elle
n'eſt plus dans le coeur d'Iſabelle .
En effet il jetta les yeux ſur le monde
pour ſavoir dans quel lieu il iroit enfévelir
ſes malheurs ; mais fon choix ne fut
point incertain, un ſecret penchant raméne
les hommes à leur patrie. Il ſe ſouvint
que parmi les peuples de l'Inde alliés
de ſes ayeux , les Marattes étoient les
plus nombreux , les plus courageux & les
AOUST. 1771 . 29
plus propres à ſervir ſa paſſion , parce
qu'ils faiſoient une guerre continuelle aux
Portugais ; il réfolut d'aller leur demander
un azile & des armes ; il profita d'un
vaiſſeau qui partoit pour l'Inde , & arriva
enfin chez ce peuple guerrier où il comptoit
trouver l'occaſion de venger fur les
Portugais fon pere , fon amour & fon
pays : il fit bientôt connoître ſon courage
& ſa naiſſance ; ce qu'il avoit appris en
Europe de l'art militaire lui fervoit à difcipliner
des troupes , il cherchoit la mort
dans toutes les occafions & ne trouvoit
que de la gloire. Qu'un hommequi veut
mourir devient facilement un Héros !Les
Indiens regardèrent Salvador comme un
Ange envoyé par le ciel pourgarantir leur
liberté & leur pays , ils crurent qu'un Roi
tel que lui aſſureroit leur bonheur , & un
cri unanime de la nation le plaça ſur le
trône ; il y monta avec joie dans l'eſpérance
de pouvoir le partager avec Iſabelle .
<<Enfin , dit-il , j'ai donc un trône à offrir
à la perſonne du monde qui en eſt laplus
digne;Souveraine abfolue de mon coeur ,
elle le deviendra d'un grand pays , mais
ce pays eſt encore trop petit , je voudrois
être le Roi de la terre pour avoir plus de
mérite à lui offrir mon Empire. »
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
,
Salvador s'occupoit ainſi du plaiſir de
donner une Couronne à ſon amante
mais il étoit embarraffé des moyens de la
lui faire agréer ; la guerre cruelle que les
Portugais faifoient aux Marattes , & furtout
la diſtance immenſe qui le ſéparoit
d'Iſabelle , mettoient de grands obſtacles
à ſes voeux : il croyoit Iſabelle à Lisbonne
, & il étoit dans l'erreur ; elle
avoit traverſé la vaſte étendue des mers ,
elle habitoit le même continent que lui,
elle reſpiroit preſque le même air : le
Comte d'Almodovar avoit enfin obtenu
la vice-royauté des Indes qu'il follicitoit
depuis long-temps ; il étoit arrivé à Goa ;
il ſe hâtoit de la faire fortifier pour réſiſter
aux attaquesdont les Marattes la menaçoient;
ſa fille toujours perſévérantedans
ſa paſſion l'y avoit accompagné en foupirant
; elle croyoit s'éloigner de fon
amant, & elle ne s'attendoit point à le
retrouver au milieu d'une catastrophe affreuſe.
A peine Salvador eut- il pris poſſeſſion
de la ſouveraineté qu'il ne put refuſer à
ſes ſujets de faire une entrepriſe qui devoit
décider de la liberté des Indes. A la
tête d'une armée nombreuſe il oſa mettre
le ſiége devantGoa , c'étoit la capitale
AOUST. 1771 . 31
des Portugais. La nature & l'art l'avoient
fortifiée , mais que peuvent les fortereſſes
contre le courage ? Celui des Marattes
tenoit de la férocité ; la réſiſtance
des Portugais augmentoit leur acharnement
, la fureur & la rage passèrent
dans tous les coeurs , le cri général fut
de donner l'aſſaut : rien ne put réſiſter
aux efforts des Marattes , ils renverfèrent
les obſtacles , forcèrent les remparts,
pallèrent tout ce qui ſe rencontra au fil
de l'épée ; en un moment les maiſons furent
pillées , le ſang coula dans les rues ,
mille cris d'horreur ſe firent entendre
de toutes parts.
Dans ce déſordre affreux Salvador n'étoit
point entendu , il s'efforçoit en vain
d'arrêter une multitude de furieux , il ne
connoiſfoitpoint le Viceroi , il ignoroit
quel danger menaçoit la vie d'Iſabelle ,
il ne s'attendoit point au ſpectacle cruel
qui alloit l'effrayer ; ce ne fut que par
généroſité qu'il eſſaya de ſauver le gouverneur
de la fureur des troupes , il courut
à ſon palais ; mais les portes étoient
déja enfoncées ; les Marattes avoient pénétré
dans l'appartement du Viceroi , ſes
domeſtiques étoient maſſacrés autour de
lui , lui-même ne faiſoit plus qu'une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
foible réſiſtance ; ſa fille que ſespleurs ,
ſa beauté , ſon déſordre , ſa jeuneſſe ,
rendoient plus intéreſſante , s'élançoit
entre les foldats & fon pere,pour lui fervir
de bouclier & mourir la première.
D'impitoyables foldatsalloient percer fon
ſein ; déja les haches étoient levées , Salvador
arrive , il reconnoit Iſabelle , &
plus prompt que l'éclair , il va parer le
coup qui alloit la percer. Arrêtez compagnons
, s'écria- t- il. Aces mots les Marattes
étonnésreculent , Salvador ſe précipite
aux pieds de ſon amante. Iſabelle
qui en croit à peine ſes yeux , tombe évanouie
entre les bras de ſon pere. Le
Comte qui la foutenoit d'une main fembloit
repouſſer de l'autre fon généreux
ami. Les Marattes attendris de ce ſpectacle,
ſe retirerent par reſpect , Habelle
r'ouvrit lesyeux pour s'aſſurer de ſon bonheur.
Pour le Comte toujours fidelle à ſa haine
, il ne voyoit qu'en frémiſſant l'ennemi
le plus cruel qu'il crût avoir dans le monde:
il alloit exhaler toute ſa fureur, mais
Salvador ne lui en donna pas le temps, il
lui dit rapidementque>> jamais il n'avoit
trahi l'amitié , qu'à la vérité il avoitaimé
Mabelle , qu'il l'aimoit encore , mais qu'il
AOUST. 1771 . 33
n'avoit point eu la témérité de le lui dire ;
au ſurplus , ajouta-t-il , ma flamme eft
légitime,je ſuisRoi des Marattes,&je puis,
en offrant ma main à l'adorable Iſabelle ,
partager avec elle un des premiers trônes
de l'Inde ; en comblant mes voeux vous
rendez le bonheur à un amiqui n'a jamais
ceſſé de l'être ; vous pacifiez à jamais le
Fortugal & les Indes ; je ne veux point
me prévaloir d'une victoire qui a menacé
vos jours ; je renonce à ma conquête , je
reftitue aux Portugais les pays que je leur
ai enlevés , j'y en ajouterai d'autres s'il le
faut,& je vous laiſſe en un mot libre &
plus libre que moi . »
LeComte pénétréde la générosité deSalvador
, honteux d'avoir pu un moment
lui réfuſer ſon amitié , ſe précipita dans
fes bras , le pria d'oublier le paffé & lui
accorda ſa fille avec joie : celle d'Iſabelle
& de Salvador fut extrême , & pour ne
pas différer leur bonheur , lejour de leur
hymen fut fixé au lendemain.
Enunmomentletrouble& le carnage
furent appaiſés . L'alliance de Salvador&
d'Iſabelle réunit les vainqueurs &les vaincus
; les Marattes conſentirent qu'on reftituât
Goa aux Portugais , en conſidéra
tion du Vice-roi . Le Comte d'Almodovar
Bw
34 MERCURE DE FRANCE.
paroiſſoit confus des torts qu'il avoit eus
autrefois avec ſes enfans .
Salvador qui n'apperçevoit que ſon
amante , ne pouvoit en croire ſes yeux ,
& doutoit, ſi ce qui ſe paſſoit n'étoit point
un fonge. Pour Iſabelle , que la joie embelliſſoit
encore,elle regardoit ſon amant,
elle embraffoit ſon pere , & elle diſoit
tout bas en montant à l'autel : Je le ſavois
bien que la persévérance méne au bonheur.
VERS à Mademoiselle de *** , qui
avoit raconté à l'Auteur de quelle maniere
elle avoit étéſauvée des flammes ,
Lors du tremblement de terre de Lifbonne.
J'en pleure encor , belle Egérie ;
Ton recit a navré mon coeur.
Eh! quoi , dans ce jour plein d'horreur ,
Oùdes flancs entr'ouverts de la terre en furie
Le trépas élancé ravageoit ta patrie ,
Autour de ton berceau le ſouffre deſtructeur
Alloit... Feux , arrêtez ! mort , ſuſpens ta rie
gueur!
AOUST. 1771 . 35
Unjour dans cet enfant les myrthes de Cythère
Seront unis au voile de Pallas ;
Phébus lui remettra le fceptre littéraire...
Mort cruelle , ne frappe pas ,
Tu punirois toute la terre.
Mais quels dieux tout - à- coup précipitent leurs
pas ?
Ils courent t'arracher à la flamme homicide.
Un intérêt preſſant les guide.
Eſcorté desjeux &des ris ,
L'amour vint conferver ſon plus brillant ouvragei
1
La vertu , ſa fidèle image ,
EtPhébus , l'ornement de ſes boſquets fleuris.
Dans ſes bras la chaſte déefle
Emporre ton corps innocent ;
Le dieu qui préſide au Permeſſe ,
Te ſoutient de ſon luth brillant :
Le tendre amour marche devant :
Il te devra ſes palmes les plus belles ;
Avant le bienfait même il eſt reconnoiſſant.
Vainement les flammes cruelles
Sur toi fondent en pétillant ,
Il les écarte avec ſes aîles.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE..
Amitié , tu fouris à cet effort charmant..
" Bon , dis-tu , la voilà ſauvée ;
>>T>riomphez , fublimes mortels !
>>A>h , le Ciel l'avoit réſervée
>> Pour relever l'honneur de mes autels .
Il eſt unjeune enfant , un peu plus âgé qu'elles
>> Son coeur fut paîtri de ma main.
>> Un jour viendra , marqué par le deſtin ,
Où doucement liés d'une chaîne éternelle ,
>> La confiance mutuelle
>> Agitera leur tendre ſein :
> Ils verront fuir l'infortune cruelle,
>> Et les plaiſirs voleront pas eſſain.
>>Heureux couple , croiffez ! envain le fort bi-
>>>farre
Plaça votre berceau dans des lieux différens :
>>Ah! leur éloignement barbare
Ne ſauroit déranger mes projets éclatans.
>>>LeTage coule loin du Veaune ; ( 1 )
>>Mais ſi l'amitié l'ordonne ,
Leurs flots unis auront le même cours :
(t) Le Veaune ou l'Uveaune, petite riviere qui
araverſeAubagne, patrie de l'auteur
AOUST. 1771. 37
>>Deux coeurs faits pour s'aimer ſe retrouvent tou
>>jours. ככ
Le Veaune ! dieux, quel nom a frappé mon oreille!
Mes yeux virent lejour ſur ſes bords enchanteurs.
Dans mon coeur palpitant quel doux eſpoir s'é
veille! ..
Si c'étoit moi ! .. trop flatteuſes erreurs ,
Ah , ceſlez de m'offrir une ſi vaine image.
Tant de bonheur ne m'eſt pas deſtiné.
Otoi , dont les vertus entraînent mon hommage,
Nomme le mortel fortuné ,
Qui peut s'énorgueillir d'un auſſi beau préſage.
LE DERVIS VOYAGEUR.
Fable orientale.
Un Dervis parcourant l'Afie
Arrive à Balke , entre au palais des Rois 5
D'une ſuperbe galerie
Pour s'héberger le ſaint homme a fait choix:
La natte s'y déroule ,&le voilà par terre.
Le Sultan paffe, & d'un air de courroux
Queſans façon les grands ont avec nous
38 MERCURE DE FRANCE.
Faquin ! dit-il , comment peut- il le faire
Qu'à tes regards mon auguſte ſérail
Paroiffe un caravenſerail?
Qu'est- il done ? lui répond gaîment le folitaire ;
Il ſervit de logis à tes prédéceſſeurs ,
C'eſt le tien aujourd'hui ; dans la ſuite il doit être
Le logis de tes ſucceſſeurs .
Uncaravenſerail ne peut ſe reconnoître
Qu'aux mêmes traits; de ceux qui doivent naître
Il ſera la demeure ; il en ſervit aux morts ,
Il en ſert aux vivans ; ſous de pareils rapports
Lachoſe me paroît la même.
Et le Sultan de rire à ce propos ,
Et ſes flateurs qui crioient anatheme
Contre l'audace des dévots ,
D'être étonnés & de rire de même.
Vous qui parlez à des Sultans ,
Cetapologue eſt fait pour vous inſtruire ,
Employez , croiez-moi , peu de raiſonnemens ;
Mais n'en redoutez rien ſi vous les faites rire.
Par M. B.
t
AOUST. 1771 . 39
TRADUCTION libre de l'Ode d'Horace .
H
Eheu!fugaces, Posthume , Posthume , &c.
ODE 14 du livre 2.
ELAS ! qu'un prompt trépas finit nos deſti
nées!
Plus vîtes que l'éclair &le cours des torrens ,
Poſthume , nous voyons nos rapides années
Fondre & s'anéantir dans l'abyme des tems.
L'auguſte piété , la brillante richeſſe
Ne peuvent , d'un inſtant , reculer notre ſort ;
Letems vole à grand pas , améne la vieileſſe ,
Etde ſes bras glacés nous tombons dans la mort.
Chûte fatale , hélas ! mais trop inévitable !
De victimes envain nous chargeons ſes autels ;
Rien ne ſauroit fléchir ce monſtre inexorable ,
Rien ne peut de ſa faulx garantir les mortels .
Enfin , c'eſt une loi . Tous les fils de la terre ,
Monarques ou Bergers , libres ou dans les fers,
Doivent tous à la mort un tribut néceſſaire ,
Et lamême rançon au nocher des enfers.
4
40 MERCURE DE FRANCE.
Loin des doubles fureurs de Mars & d'Amphitrite,
Craſſus , dans un palais, s'endort en fûreté ;
Mais , pour hater l'inſtant qu'il craint & qu'il
évite ,
Le trépas eſt d'accord avec la volupté.
Le vaporeux Damis , tremblant aux vents
d'automne ,
Croit ſentir l'aquilon dans le moindre zéphir ;
Dans un réduit bien clos , l'inſenſé ſe cantonne,
L'air n'y pénétre plus , la mort vient l'y faifir.
Oui! tous du Styx affreux verront les eaux dormantes
Et ces lieux où jamais ne luiſent de beauxjours;
Et Siſiphe courbé qui , de ſes mains tremblantes ,
Roule avec peine un roc qui retombe toujours .
Ceſſons de nous bercer d'une eſpérance vaine ;
La terre n'eſt pour nous qu'un ſéjour paſlager ;
Maiſonnettes , palais , hameaux , riche domaine
Demaître également , doivent un jour changer.
O vous , à mes plaiſirs , qui prêtâtes votre om
bre ,
ores quej'ai plantés, mes confidens difcrets
AOUST . 4 1771.
Hélas ! aucun de vous , dans le royaume fombre ,
Ne m'accompagnera que le triſte cyprès.
comble d'infortune ! ô ma belle maîtreſſe !
De tes divinsappasun autrejouira !
O vins , où je puiſois la plus douce allégrefle,
Un avidehéritier , à longs traits , vous boira.
Par M. l'Abbé Aleaume , conſeillex
au parlement de Rouen.
Epitre à M. l'Abbé de l'Iſle , pour le
remercier d'un exemplaire de ſes Georgiques.
J'avors du goût pour les ficurettes
Du fol amour , dubel eſprit ;
Etj'admirois , dans un écrit ,
Le vain éclat de ces bluettes ;
Mais le préſentque vous me faites
D'un goût frivole me guérit ;
Au lieu des choſes joliettes ,
Déſormais les beautés parfaites
Près de moi ſeronr en crédit.
De notre langue faſtueuſe ,
42 MERCURE DE FRANCE.
Qui , fuſqu'aux ruſtiques travaux ,
Rougiſſoit d'abaifler ſa fierté dédaigneuſe,
Votre muſe enrichit l'indigence orgueilleuſe ,
Et traduit comme ſcut imiter Deſpréaux .
Virgile entier renaît ſous vos brillans pinceaux ;
Et cette fidele copie
De ſes admirables tableaux
Plaît à la France qui s'ennuie
De tant de plats originaux.
Jouiſſez bien d'une gloire ſi douce ,
La critique a rendu vos droits plus aſſurés;
Tel l'arbre vigoureux rit des vents conjurés ,
Ets'affermit par la ſecoufle
Des fiers aflauts qu'ils ont livrés.
Ami , que n'ai -je la caſſette
Qu'Alexandre prit autrefois
Sur le plus opulent des Rois ,
Après la fameuſedéfaite!
Vous ſavez que ce conquérant ,
Pour les deux chefs - d'oeuvre d'Homère ,
Réſerva ce coffre brillant ;
Moi , j'y mettrois votre préſent ,
Et , pour jouir du ſolide agrément
D'une muſe à la fois &brillante & lévère ,
Je l'en retirerois ſouvent .
Parlemême.
AOUST. 1771 . 43
L'IMPRUDENCE.
Conte moral.
ELEONOR avoit une de ces figures qui ,
ſans être fort régulieres , plaiſent & féduiſent
: née avec un coeur ſimple & vertueux
on voyoit chaque jour éclore en
elle toutes les qualités propres à rendre
un époux heureux. L'orgueil qu'inſpire la
fortune , les louanges , la flatterie& plus
encore les mauvais exemples de la MarquiſedeC...
ſa mere , corrompirent bientôt
ſes heureuſes diſpoſitions. Celle - ci
avoit la manie fingulierede ſe croire un
bel-eſprit : tantôt on la voyoit entrer en
lice avec des ſçavans , s'égarer &fe perdredansdes
diſputes métaphysiques : une
autre fois elle protégeoit unjeune auteur ,
liſoit quelques brochures qu'il lui apportoit
, &dans ſon enthouſiaſme elle ſe regardoit
comme l'arbitre du bon goûr .
Eléonor venoit aſſidûment aux conféférences
qu'on tenoit dans l'appartement
de la Marquiſe; à meſure qu'elle croiffoit,
les mêmes inclinations qu'avoir ſa mere
ſe fortifioient en elle; mais les ſuccès ne
44 MERCURE DE FRANCE.
répondoient point à ſes voeux. Eléonor
parloit fort difficilement : ſouvent , au
milieu de la converſation , elle s'interrompoit:
former deux ou trois phrafes de
fuite étoit pour elle un ouvrage bien pénible
: une timidité naturelle augmentoit
encore l'embarras de ſa langue. La Marquiſe
étoit déſeſpérée : elle ne ceſſoit de
prêcher ſa fille; &dans ſon délire ſcientifique
, elle lui citoit l'exemple des Sévigné
, des Scuderi , des Deshoulieres ,
&c. " Comment ton imagination glacée,
>>lai diſoit-elle , n'eſt- elle pas échauffée ,
>> enflammée par la lecture des ouvrages
>> de ces femmes incomparables ? Vois de
>>quelle gloire elles ſe ſont couvertes !
>> veux-tu, en vivant oiſive , aller groffir
>>la foule de ces femmes ordinaires dont
>>> l'unique talent eſt de ſe parer & d'em-
>> prunter de l'art,des charmes que la na-
>> ture leur a refuſés , ou de celles qui
>>>vieilliffent dans les détails obſcursd'une
> occupation domestique ? Une femme
>> n'eſt eſtimable qu'autant qu'elle a d'efprit.>>
رد
Tels étoient les propos qu'à chaque inf.
tant laMarquiſe tenoitàEléonor:elle ignoroit
combien il eſt dangereux de vouloir
donner trop d'eſprit aux femmes : la na
AOUST. 1771. 45
ture les fit pour plaire & non pour devenir
ſçavantes. L'oubli des devoirs attachés
à leur condition eſt le fruit d'un goût
déplacé pour les ſciences. Les égaremens
de l'eſprit produiſent ordinairement ceux
ducoeur. Une fille qui cherche à s'inſtruire
ne s'inſtruit que trop ſouvent aux dépens
de ſa vertu .
L'occaſion favoriſa bientôt la Marquiſe
: Monroſe , jeune homme de condition
, mais fans moeurs , lui parut propre
à inſpirer à ſa fille l'amour des belleslettres
. Ce Monroſe étoit un de ces êtres
ſuperficiels qui inondent nos villes & qui
n'en impoſent qu'à la multitude : il avoit
une imagination vive & ardente : il parloit
avec beaucoup d'aiſance & raiſonnoit
fur tout fans rien ſavoir à fond. La lec
ture des romans faiſoit ſa principale occupation.
Il fut enchanté des vues que la
Marquiſe avoit ſur lui ; depuis long- tems
il briguoit ſa bienveillance & afpiroit ſecrétement
au bonheur de plaire à Eléonor
; il avoit même déjà fait quelques
tentatives auprès d'elle qui lui avoient
aſſez bien réuſſi ; mais Eléonor étoit
une riche héritiere , & lui avoit diffipé
une bonne partie de ſon patrimoine ; il
craignoit que l'inégalité de fortune ne
46 MERCURE DE FRANCE.
devînt un obſtacle à ſes defirs. Quelle
fut ſa joie & combien ſa confiance augmenta
lorſqu'il vit qu'il lui étoit permis
d'entretenir ſouvent ſa chere Eléonor
! avec quel ſuccès il employa, pour lui
donner de l'amour , les momens que la
Marquiſe croyoit qu'il conſacroit à l'érude
! " Monroſe , diſoit - elle , je trouve
» que ma fille s'énonce avec plus de fa-
>> cilité ; ſon eſprit commence à ſe déve-
>> lopper; ſes idées ſont plus nettes& plus
» vives. »
Monroſe l'entretenoit dans cette fatale
illuſion : il voyoit avec plaiſir les progrès
que ſa jeune éleve faifoit dans laſcience
del'amour ; il échauffoit ſon imagination
en lui lifant des romans ; il avoit le ſoin
de s'arrêter ſur les endroits les plus paffionnés
pour les faire fentir à Eléonor ;
elle l'écoutoit avec avidité & ſe laiſſoit
aller inſenſiblement aux attraits de la ſéduction.
Déjà on s'écrivoit de part &
d'autre des lettres fort tendres. On ſe
voyoit ſouvent , ſous prétexte d'acquérir
de l'eſprit , & plus on ſe voyoit, plus on
s'aimoit.
Le Marquis de C... homme pétulant
&d'un eſprit très borné , en avoit cependant
aſſez pour connoître les défauts do
AOUST. 1771 . 47
ſon épouse ; il s'emportoit contre elle &
lui reprochoit avec aigreur ſa conduite ;
il aimoit ſincérement les enfans; il s'intéreſſoit
vivement à leur bonheur; il ne
regardoit pas d'un oeil auſſi indifférent
que la Marquiſe les démarchesde Monroſe
auprès d'Eléonor ; il lui défendit expreſſément
de recevoir ſes viſites. Eléonor
, à cet ordre , parut conſternée : l'amour
avoit fait une trop profonde bleſſure
à fon coeur : rien n'étoit capable d'opérer
ſaguérifon.
Les bruſqueries du Marquis & l'air
triſte d'Eléonor firent bientôt connoître à
Monroſe qu'il s'élevoit quelque orage
contre ſon bonheur ; ce qui acheva de le
confirmer dans cette idée , c'eſt la froideur
avec laquelle la Marquiſe le recevoit :
elle avoit enfin reconnu que ſes affiduités
auprès de fa fille pouvoient tirer à conféquence.
Montoſe avoit fondé ſes principales
eſpérances ſur la confiance que cette
mere aveugle lui témoignoit; cependant
en homme habile & conſommé dans l'art
de l'intrigue , il prit une autre route pour
parvenir à fon but, Ilconnoiffoit le coeur
d'Eléonor : il en étoit aimé : il convint
avec elle qu'il ceſſeroit d'aller chez la
Marquise; mais , avantde ſe ſéparer , on
48 MERCURE DE FRANCE
fongea aux moyens d'entretenir un commerce
de lettres .
Monroſe ne parut plus aux aſſemblées
qui ſe tenoient chez la Marquife . Il écrivoit
tous les jours à Eléonor & tâchoit de
ladiſpoſer inſenſiblement à des entrevues
fecrétes. Il ſavoit par expérience que l'amour
s'irrite par les difficultés , & qu'une
fille qui franchit une fois les premieres
bornes de la pudeur , court d'elle-même
enfuite au précipice. Eléonor , après bien
des réflexions , des craintes , des incertitudes
, & après avoir écouté& lutté longtems
contre le murmure de la vertu, céda
enfin aux déſirs de ſon amant. Ils ſe virent
pendant pluſieurs mois ſans que rien trou
blât leur bonheur. Monroſe, pour plaire
à Eléonor , étoit fort réſervé : il calmoit
la violence de ſes déſirs ; cependant il ne
vouloit pas manquer l'occaſion de couronner
ſes voeux : on pouvoit découvrir
le myſtere des rendez-vous & ruiner entierement
ſes eſpérances. Pénétré de ces
réflexions , il propoſa à Eléonor de ſe promener
dans un labyrinthe de charmilles
que la Marquiſe entretenoit avec beaucoup
de foins. Pluſieurs jets d'eau qui
s'élevoient à une hauteur prodigieuſe&
retomboient avec fracas , des allées couvertes
AOUST. 1771. 49
vertes à perte de vue & où regnoit une
continuelle fraîcheur, des bancs de gazon
diſperſés çà & là, tout contribuoit à rendre
ces endroits délicieux & à en faire
autant de retraites propres à l'amour.
Eléonor n'entra qu'en tremblant avec
Monroſe dans ces lieux qui devoient être
le tombeau de fon innocence; elle avoit
unpreſſentiment ſecret des malheurs qui
l'y attendoient.
Ameſure que nos deux jeunes amans
s'enfonçoient dans cette agréable folitude
, Monroſe devenoit plus tendre , plus
empreffé ; Eléonor plus timide , plus foible.
Après quelques tours de promenade
l'un & l'autre s'affeyent. Eléonor promenoit
autour d'elle des regards inquiets :
à peine oſoit- elle lever les yeux fur Monrofe.
" Vous me haïffez donc , lui dit-il?
>> Cruelle, eft- ce ainſi que vous récompen-
» fez mon amour ? il ſe jette auſſi tôt à
ſes pieds , prend une de ſes mains & l'arroſe
de ſes larmes (qu'un amant dans cette
ſituation eſt à craindre ! ) Eléonor étoit
dans unegrande émotion : fon coeur éprouvoit
la plus vive agitation : elle pouvoit à
peine reſpirer : ſa vertu l'abandonnoit.
Quelques pleurs qui s'échaperent malgré
elle furent le ſignal de fa défaite.
C
so MERCURE DE FRANCE.
1
Montoſe s'applaudiſſoit en ſecret de
fon triomphe : fon bonheur lui paroiſſoit
certain : un mariage avantageux alloit réparer
les défordres de fa fortune occaſionnés
par les écarts d'une jeun efle libertine.
Eléonor , de fon côté , ne tarda pas
à être inconfolable : elle étoit déchirée
partous les remords qui ſuivent ordinairement
les plaiſirs & la perte de la vertu :
elle n'oſoit plus paroître devant ſa mere :
comment lui avouer ſa faute ? A quels reproches
n'alloit- elle pas s'expoſer ? cepen.
dant fon état ne lui permettoit pas de
déguifer plus long-tems : de jour en jour
les marques de fon déshonneur ſe faifoient
appercevoir : encouragée par les
follicitations de ſon amant , elle alla en
tremblant dans la chambre de fa mere &
elle lui révéla le fatal ſecret avec toute
la honte qu'inſpire l'aveu d'une mauvaiſe
action. La Marquife entra dans une grande
fureur& chaſſa Eléonor de ſa préſence;
elle reconnut , mais trop tard , la dangereuſe
illuſion qui l'avoit abuſée ; elle ſentit
ſes toris , & elle ſe hâta de les réparer
par un mariage mal aſſorti qui fût généralement
défaprouvé & très- malheureux .
Par M. Jaymebon , fils , préſident au
grenier àfeld'Argenton enBerry.
AOUST. 1771 . SE
ARCISSE.
Imitation de la quatrième Nuit d'Young.
ECARTANT loin de moi l'aſſemblage biſarre
Des rêves inſenſés où le ſommeil m'égare ,
Je me reveille encor , lorſque du haut des airs
De ſon obſcurité la nuit ceint l'Univers.
De ma foible raiſon le ſeul flambeau m'éclaire.
Hélas ! toujours rongé d'une douleur amère ,
Je ſens qu'au ſein des nuits environné d'horreurs
Si j'entr'ouvre les yeux , c'eſt pour verſer des
pleurs.
L'amant impatient , plein d'une heureuſe attente
Vole aux lieux fortunés qu'a preſcrits ſon amante.
Exact autant que lui , mon coeur , mon triſte coeur
Se trouve au rendez - vous où l'attend la douleur.
Voici l'heure funeſte où la nuit les raſſemble ,
Où ce coeur & mes maux s'entretiennent enfemble.
Souveraine des nuits , tendre divinité,
Toi , qui ſais inſpirer la ſenſibilité
Qui , ſur un char d'argent , dans une paix pro
:
:
fonde
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Regnes avec éclat ſur les flambeaux du monde ;
Deſcends , inſpire - moi des chants dignes des
cieux ,
Tu vois de tous côtés leurs cours harmonieux.
Rivale du ſoleil , quand la nuit te rappele ,
Tu conduis à ton tour leur marche ſolemnelle ;
Fais paſſer dans mes vers leurs accords raviſſans ,
Ils vont toucher les coeurs par de plaintifs accens.
Ah! déjà je ſuccombe à la mélancolie ,
De ſes traits pénétrans mon ame eſt attendrie.
Oui , mon ſujet te plaît , je pleure une beauté
Qui m'offroit ta douceur & ta ſimplicité.
Chere Narcifle , hélas ! triſte , pâle & tremblante
Je crois t'entendre encor d'une voix expirante
Dire; « Il eſt nuit pour moi , pour moi tout eſt
>> flétri ,
4
Jeunefle , eſpoir , bonheur , tout eſt enſeveli, >>
Non , la nuit du cercueil où repoſe ta cendre
Ne fut jamais ſi noire , ô malheureux Philandre.
Par- toutenveloppé de mortelles vapeurs
Je ne vois qu'un tiſſu , qu'un cercle de malheurs .
Rarement ils font ſeuls , ils accourent en preſſe ,
Ils aiment à nous ſuivre , à nous poigner fans.
ceffe.
AOUST. 1771 . 53
Apeine ton tombeau le referme , ô mon fils ,
Que tous deux , mes enfans , je vous vois réunis.
La gaîté , la jeuneſſe , une voix ſéduisante ,
Un coeur fait pour aimer , une beauté touchante ;
Narcifle avoit ces dons , s'élevoit ſous mes yeux ;
Le Ciel, par ſes faveurs , remplifioit tous mes
voeux ,
Je ne poflédois point d'eſpérances plus cheres;
J'étois ,j'étois enfin le plus heureux des pères.
Titre brillant & vain qui m'a tropabuſé !
Sous ſon éclat flatteur l'abîme s'eſt creufé.
La mort fit ſigne au ver d'attaquer cetre roſe ,
Et le ver l'a piquée à peine encore écloſe.
Dès que je vis les yeux preſqu'éteints , languiffans,
Ne jeter , ne rouler que des regards mourans :
Qu'elle ne m'offrit plus qu'une bouche flétrie ,
Etpeu d'attachement aux objets de la vie ,
Lorſque je vis enfin l'ame des aſſiſtans
Se remplir tour-à- tour de noirs preſſentimens ,
Coeurs ſenſibles , jugez de mon impatience
A fuir , à l'arracher des lieux de ſa naiſſance ,
Deces climats glacés ſur qui les vents du Nord
Soufflent à tout moment & le froid & la mort.
4
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Jecrus quedu ſoleil le regard falutaire
Ranimeroit en elle une force derniere .
Quelle erreur ! inſenſible aux plus tendres appas ,
Il la laiſſa languir & fécher dans mes bras ,
Il la laiſſa tomber comme il laiſſe une plante
Secourber , ſe flétrir ſur ſa tige mourante.
Narciſſe , ſouviens-toi par quels coups acca
blans ,
Je te vis vers la tombe avancer à pas lents.
De ces coups inouis le fouvenir m'effraie ,
Ils font ſaigner mon coeur , ils en rouvrent la
plaie.
Leur ſouvenir cruel comme un vautour rongeur
"S'acharne inceſſamment à dévorer mon coeur.
Eh! qui peut réſiſter au fardeau qui m'accable ?
La ſource de mes pleurs devient inépuifable.
Par la réflexion leur cours toujours grofſi
Arroſe nuit & jour un viſage flétri,
A ne plus en verſer vainement je m'excite ,
Je ſens gonfler mon coeur , ma douleur s'en irrite.
Apleurer avec moi vous trouvez des douceurs;
Mais rien ne peut , amis , réparer mes malheurs.
Je veux que l'Univers , témoin de ma triſteſſe ,
Jette un oeil attendri ſur ma ſombre vieilleſle .
AOUST. 1771 . 55
Narcifle, ſa beauté , ſes vertus & fa mort
Attendriront les coeurs fur mon malheureux fort .
Au milieu des plaiſirs , dans la fougue de l'âge ,
Devenu tout -à - coup moins ardent , moins vo
lage ,
On verra le jeune homme occupé de nos maux
Rêver mélancolique au milieu des tombeaux.
Par M. de Launey d'Iſigny en
Baffe Normandie.
A l'Auteur de l'HOMME MORAL ;
ILLUSTRE
M. l'Abbé de Crillon .
LLUSTRE & docte Abbé , dont le ſtyle enchanteur
De l'humaine nature établit la grandeur ;
Peintrede la vertu , ton coeur fut ton modèle ;
Quej'aimeà contempler l'homme , image fidèle
De fon auguſte Créateur ;
Paroiſlez aimable pudeur ,
Et venez colorer le front de l'innocence ;
Et vous céleste bienfaiſance ,
Portez en tous lieux le bonheur.
:
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
Tendre amour , ton flambeau découvre aux yeux
du ſage ,
L'objet dont le Ciel a fait choix ;
De l'amitié ſincère il écoute la voix :
Ilrend à la justice un éternel hommage ;
Son coeur eſt échauffé du plus noble courage;
La prudence le guide & lui dicte ſes lois.
Que ce portrait ſublime , ennoblit la nature!
Au feude tes pinceaux divins ,
Mon ame s'éleve , s'épure :
Que j'aime l'homme que tu peins!
Mais lorſque tes crayons nous tracent ſa foibleſſe,
L'amour-propre caché ſous un maſque trompeur,
L'ardente ambition , qui defire fans ceffe ,
La licence éveillant l'audace & la fureur ,
Lacolere portant un poignard homicide ,
La ſombre jalouſie étouffant la raiſon ,
L'envie au regard louche , au teint pâle & livide,
La baſſe flatterie offrant un doux poiſon ,
Lorſque je vois hélas ! l'avarice fordide,
Ou le luxe inſolent corrompre tous les coeurs ;
Et l'irreligion , que la volupté guide,
Regner impunément ſur les débris des moeurs ;
Confus , humilié , je me dis à moi- même ,
1
AOUST. 1771 . $7
Eſt- ce là ce mortel vanté ,
L'ouvrage de l'Etre ſuprême ?
Je ne vois plus en lui qu'un monſtre détesté ,
De vices , de forfaits criminel aſſemblage ;
Mais quoi ? de ce triſte naufrage
Nul mortel n'est - il excepté ?
Quoi ! tu n'aurois tracé que la trompeuſe image
D'un coeur ſenſible & généreux.
Ah ;s'il n'exiſtoit plus de mortel vertueux,
Aurions- nous ton ouvrage?
ParM. deG...
MADRIGAL.
Millele Chantre , jeune Muficienne
d'un mérite diftingué.
Tu réunis àl'eſprit , la ſageſſe ,
Mille talens , mille charmes divers.
Ta voix , tes yeux inſpirent la tendreſſe ,
Chaque coeur vole au devant de tes fers.
Tu nous ravis ainſi qu'une autre fée ;
Chacun t'admire & t'aime tour- à- tour.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Lorſqu'ont'entend, on te prend pourOrphée ,
Lorſqu'on te voit , on te prend pour l'Amour.
Par M. d'Azemar , lieutenant au
régiment de Touraine.
LA VENGEANCE INUTILE .
FACACHHÉÉ contre mabergere ,
J'oſai me plaindre unjour
A l'Amour
De fon humeur lévére.
Quoi , me dit en riant
Ce dieu charmant ,
L'inhumaine
Mépriſe tes feux ?
Rompts ta chaîne ,
Formes d'autres noeuds.
J'ai tenté l'entrepriſe ,
Mais inutilement :
Quand on aime Céphiſe ,
Peut-on être inconſtant ?
i
Parlemême.
:
19
lere
let
,
le la
élui
ela
preien
,
ari ,
rièeft
ste
pue.
cux.
6
60 MERCURE DE FRANCE.
Vois comme la jeune Roſe
Qui vient de s'épanouir
Céde à l'ardeur qu'elle cauſe
Au tendre & badin zéphir ;
Vois lesoiſeaux à l'ombrage
Se livrer à leur penchant :
Leurs plaifirs t'offrent l'image
De ceux qu'on goûte en aimant.
C
Par le méma.
CONTE.
AGNES , d'un oeil content , voyoit déjàparoître
Ses jeunes & tendres appass042
Quinze printems l'avoient vu croître ,
Et ſon coeur ſoupiroit pour le jeune Licas .
Unjour à la maman auſtérem
Agnès parut le ſein à demi- nud ,
Pourquoi n'avoir pas de fichu ,
Lui dit- elle , d'un ton ſévére ?
Agnès répond, en foupirant tout bas;
1
1
.>
De beaux habits pour moi vous êtes trop avare,
Et fi je cache mes appas , ...
Avec quoi , voulez- vous , Maman , que je me
pare.
Par M. Couret de Villeneuve,
fils , à Orleans.
:
19
lere
let ,
le la
élui
ela
preien
,
vari ,
erièeft
te
1
apue.
reuz.
e
x.
60
More.
AG
1
1
+
sap -pelle
Eveau choix ,
+
sa voix: voix.
+
S
C
Etfon
UA
P
L
Agn
Debea
E
Avec q
ous enfla:mer
veardeurnou-
+
est êtrefidel:
¥
yours aimer,
大
ours aimer.
AOUST. 1771 . 61
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Juillet ,
ſecond volume , eſt Epingle ; celui de la
ſeconde eſt la Mouche de toilette ; célui
de la troiſiéme eſt Silence; celui de la
quatriéme eſt Ducheffe. Le mot du premier
logogryphe eſt Chiendent , chien ,
dent. Celui du ſecond eſt Mariage , mari ,
âge , ame , ami , mer , air , amer , rage ,
me , ire , ramage. Gelui du quatriéme eſt
glaive , gale , lie , age , gai , agile , ille,
la , ave , vil , va ,, Eva .
ENIGME 1
ri-
Des couleurs de l'Iris quelquefois revêtue
Jeplonge aufond des eaux, ou plane dans la nue.
Par moi l'eſprit s'annonce & parle à tous les yeux.
J'orne le dieu charmant qui préſide à Cithère ,
L'oiſeau fier & hardi qui porte le tonnerre ,
L'Africain , l'Indouſtan , le meſſager des cieux.
Fléau du malfaiteur, fléau de l'innocence ,
Je fais le bien , le mal également ;
Etje puis conſoler l'amant
62 MERCURE DE FRANCE.
1
:
Dans les diſgraces de l'ablence.
Par moi , plus d'un gueux s'enrichit ,
Plus d'un plaiſant ſe divertit ,
Plus d'une belle s'enlaidit ,
Plus d'un marchand perd ſon crédit.
Point d'acte important dans la vie ,
Point de ſolide engagement ,
Point de traité , point de ſerinent
Que je ne ratific.
Arbitre des deſtins du monde ,
J'unis d'un trait les peuples & les rois ,
Je ſers à publier les lois ,
Etſur moi leur vigueur ſe fonde.
Quelquejuſte que ſoit pourtant cette peinture ,
Etre fluet , chetif& de mince encolure ,
Jouet des zéphirs & du vent ,
Vrai ſymbole de l'inconſtance ,
Je n'ai par moi nulle excellence
Et ne ſuis qu'un foible inftrument.
ParM. Candelon.
AOUST . 1771 . 63
AUTRE.
ENFNFAANNTT des élémens ils me fonttous la guerre;
Je nais ſur terre & péris dans les flots ,
Mon ſein , pour mes rivaux , récelle le tonnerre ,
Et les dons de Cerès pour mes chers commençaux :
Preux chevalier errant ma deviſe eſt la gloire ,
J'affronte les périls , je vole à la victoire ,
Jeme nomme Céſar, Louis ou la valeur ;
Quoique peſant de corps je ſuis très - grand marcheur
,
Et pour ſervir Bellone en ma courſe funeſte ,
Une aiguille me guide , un ſoufle fait le reſte.
Par M. Rozier , ancien cap. d'infanterie.
AUTRE.
Imitée de Scaliger.
CHAMPIONNE inflexible , immobile guer
riere ,
Je combats ſans plier , ſans tourner le derriere.
L'ennemi qui me frape eſt bleſſe de ſes coups ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Avec lui cependant j'ai toujours le deſſous .
Or , vous faurez , lecteur , que ce digne adve
faire
Eſt mon frere ,
Ou du moins mon parent , puiſqu'une même
main
Nous paîtrit d'un même levain.
Par Mile Bordier , à Bonneval
en Beauce.
AUTRE.
SUUIISS JE plante , fuis-je arbriſſeau ?
La choſe eſt aſlez équivoque :
Loin que la froidure me choque ; ...
Je n'en parois que plus vif & plusbeau.
La terre par qui tout végére ,
Neme reçoit point dans ſon ſein;
Ma propagation ſecrette ,
D'aucun mortel n'a recours à la main :
C'esten certains endroits où lehafard
Que ſe fait mon accroiſſement ;
Mais qui me fournit l'aliment ?
mejete ;
AOUST. 1771 . 65
Oh! c'eſt une autre affaire ;
Si je découvrois ce myſtere ,
Que te reſteroit- il , lecteur , à deviner ?
Envain tu voudrois combiner ;
Car dans mon nom je ne vois rien à faire.
ParM. Muſtel , étudiant àRouen.
LOGOGRYPΗ Ε.
S I vous avez des minéraux
Une connoiſſance légere ,
Par les plus faciles canaux
Vous allez trouver le myſtere.
Sousundemes traits principaux
Pour me montrerdans cette clafie;
Ma couleur , entre les métaux ,
Occupe la premiere place.
Ce n'eſt point tout ce que jevaux:
Parmi les plantes vulnéraires ,
Qui ne fait , contre certains maux ,
Que mes effets ſont ſalutaires ?
1
66 MERCURE DE FRANCE.
Sur ma queue , * à travers les mers ,
Pour être maîtres de ma tête
On en voitbien dans l'Univers
Qui vont affronter la tempête.
Par M. F.. N... à Amiens.
DE
AUTRE.
E ma tête , il n'est pas facile
Demarquer la concavité ;
Comme endangers elle eſt fertile,
L'accès en doit être évité.
Maqueue eſt plus ou moins charmante
Selon les différens objets ,
Et du ſexe qui nous enchante
Son coloris fait les attraits.
Si l'on veut , après cette eſquifle ,
Faire jouer d'autres refforts ,
Qu'on rapproche , qu'on réuniſſe
Tous la mafle de mon corps .
*Dansun ſens poétique&par métaphore.
AOUST. 1771 . 67
t
Souvent alors , d'une bergere
Je fixe les ſoins les plus doux ,
Et mon inconſtance légere
Quelquefois la met en corroux.
Envain , de ce qui me compoſe ,
Prétendroit- on compter les pieds ?
Le grand nombre que j'en expoſe ,
Pourroit produire des milliers.
Parle même.
J
AUTRE.
E fuis un être fort utile
Et par fois je ne ſuis qu'habile :
Souvent auſſi de mes travaux
Sans mon aveu réſultent bien desmaux.
Mon état est fort ordinaire
Et même parmi le vulgaire ;
J'ai pour parens des demi- dicux ,
Tout mortel queje ſuis,j'en fais un peuplus qu'eux.
J'ai huit pieds : j'aime la cadence :
Je ne ſuis guères muſicien ,
Et rarement propre àla danſe.
1
68 MERCURE DE FRANCE.
A mon col brille bel & bien
Cequi vaut en amour mieux que belles paroles :
Enfin ce qui ( ſans hyperboles)
Donne les graces , lemaintien ,
Les talens , la vertu , les degrés aux écoles ,
Et qui , tout bien prité, vaut un peu plus que
rien.
Si l'on m'ôte le chef&qu'en deux on me coupe ,
Laterre quelque tems me porte dans ſon ſein ;
Puis après , la faucille en main ,
Sur moi , des payſans en troupe ,
Viennent à qui mieux mieux
Fondre dès le matin,
Sil'on m'ôte deux pieds & qu'on renverſe l'ordre ,
Des fix que l'on m'aura laiſlés
Je donne , non pas le mot mordre ,
Mais un mot qu'aux fiécles paffés ,
On croioit déſigner l'action d'une brute
Ou d'un infecte ſeulement ,
Et qui peut bien préfentement ,
Sans cependant qu'on s'en rebute ,
Se prendre au figuré pour peindre juſtement
Ce que plus d'un mortel , ſans faire la culbute ,
Faitdu matin au ſoir & toujours gravement;
AOUST. 1771. 69
Mais ſi tu veux à cinq pieds me réduire ,
Crains de m'avoir pour compagnon ;
Je ſuis un mal difficile à détruire ,
On me craint comme le charbon.
Si tu m'ôtes fix pieds je ſuis dans la grammaire ,
Tu me nommes à chaque inſtant ;
Où ſi tu le veux autrement ,
Car mon bonheur eſt de te plaire ,
Je ſuis un ſigne , un caractère
Qu'on appèle note en chantant.
Par M. le Chevalier de D **.
AUTRE.
D'une admirable république ,
Je ſuis l'ouvrage merveilleux ;
Aformer ma douce fabrique ,
Chaque membre eſt induſtrieux ,
On diroit que Flore elle-même
A, dans ſa bienfaiſance extrême ,
Choiſi ces zélés artiſans ,
Pour mieux nous rendre ſes préſens.
Lecteur , je ſuis tout autre choſe ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Par un très- léger changement :
Mon horrible métamorphoſe
Me rend cruelle très- ſouvent ;
Je mords , j'arrache , je déchire ,
Tant queje puiſſe aſlez détruire ,
Hélas! qui ?mes propres égaux ;
e
Ceux avec leſquels je ſuis née;
Telle est ma triſte deſtinée !
Mes dents font autant de bourreaux
Qui retranchent de leur eſpéce ,
Aforce de les mettre en piéce :
Qui peut ne me pas concevoir ?
Je ſuis fi facile à ſavoir ;
Que je n'ai pas beſoin de dire
Que quatre doivent me ſuffire :
Oui , quatre lettres font mon nom ;
En Languedoc j'ai du renom ;
Dans le ſens anagrammatique ,
J'habite en plus d'une boutique.
ParM.... de Savigny.
AOUST. 1771 .
71
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Obfervations fur toutes les parties de la
phyſique & de l'hiſtoire naturelle , extraites&
recueillies des meilleurs mémoires
; tome IV . in- 12 . A Paris , rue
Dauphine , chez Jombert , pere , libraire
du Roi pour le génie & l'artillerie.
Le premier volume de cette collection
utile parut en 1719 ; on l'attribue au P.
Bougeant. Les deux ſuivans furent publiés
en 1726 & en 1730. M. Grozellier,
qui en eſt l'éditeur , ainſi que du quatriéme
volume que nous annonçons , a
écarté de ſa collection tout eſprit de ſyſtême
, & ne s'eſt occupé qu'à raſſeinbler
des matériaux prêts à être mis en oeuvre
par ceux qui voudront par la ſuite établir
quelque hypothèſe. C'étoit auſſi le conſeil
que le fage Fontenelle avoit donné à
M. Grozellier lui - même. " Ne faiſons
>>point de ſyſtême , lui diſoit-il , nous ne
>> ſommes point affez riches pour cela ;
>>faiſons beaucoup d'expériences , amaf-
>> fons des faits ; peut- être viendra-t-il
72 MERCURE DE FRANCE.
» dans la ſuite quelque genie heureux
>> qui , profitant des découvertes que l'on
>>aura faites avant lui , pourra former un
>> ſyſteme ; mais juſqu'ici nous n'avons
> pas aſſez de richeſſes.>>>
Comme l'éditeur cite exactement les
ſources où il a puiſé , c'eſt au lecteur à
s'attacher principalement aux faits qui lui
paroîtront les mieux prouvés.
Les faits concernant l'hitoire naturelle
des animaux ne ſont pas les moins curieux
de ce recueil. Il y a des animaux ,
nous dit- on , qui aiment l'or. Quand le
coq ou l'épervier voient un grain d'or ,
ils le devorent auſſi tôt. On en dit autant
des canards. Aldrovandus rapporte fur ce
fujet une hiſtoire qui révéle un merveilleux
fecret pour s'enrichir. Un pauvre
homme s'apperçut un jour que , dans la
fientede certains canards qui barbottoient
le long d'une rivière , il y avoit de petits
grains brillans comme de l'or. Il jugea
que ces grains pouvoient venir du ſable
que les canards avaloient en barbottant .
Dans cette pensée , il fit achat de pluſieurs
canards , qu'il mit le long de la riviere ,
& eut ſoin de tenir toutes les nuits un
drap étendu par terre dans l'endroit où
ces canards ſe retiroient. Tous les matins
il
AOUST. 1771. 73
:
il venoit faire ſa viſite , & il trouvoit
dans ſon drap une grande quantité d'or. II
s'enrichit conſidérablement par ce moyen,
& devint le plus opulent de ſa province.
Journal des Scavans , de 1703 .
On voit dans les étangs&dans les fofſés
qui environnent le château de Fontai-
Rebleau , des carpes monstrueuſes dont
quelques- unes,à ce que l'on prétend, y font
depuisplusde cent ans; mais ſi on rejette ce
fait , les écailles blanches de pluſieurs de
ces carpes &leurs mouvemens lents prouvent
aſſez du moins que les poiſſons ont
leur vieilleſſe comme les hommes. Columelle
rapporte à ce ſujet que , de fon
tems , on trouva un certain poiſſon dans
l'étang de Céſar qui étoit auprès de Paufilippe
, qui avoit vécu ſoixante ans ; &
Gefner raconte que dans un étang qui eſt
en Suabe près d'Hailbrun , on prit , en
1447 , un poiffon qui portoit à ſes nageoires
une bague avec cette inſcription :
Jeſuis le premier poiſſon que Frederic II ,
Empereur , mit en cet étang , les Octobre
1203 , d'où l'on peut conclure que ce
poiſſon avoit vécu plusde deux cens feize
ans. Voyage d'Italie , traduit de l'anglois
de Richard Laſſels.
M. le Comte d'Aligny , ſeigneur de la
D
74 MERCURE DE FRANCE.
terre de Bouze , à une lieue de Beaune en
Bourgogne , avoit un ânon de deux ans
fort& vigoureux. Cet animal alla un jour,
ſelon ſa coutume , paître le matin dans le
parc du château. Il mourut deux heures
après. Comme il n'avoit paru en lui aucun
ſigne de maladie , & qu'au contraire
on l'avoit vu ce jour-là même ſauter &
gambader dans le pré , on voulut ſavoir
quelle avoit été la cauſe de ſa mort. On
le fit donc ouvrir , & l'on trouva dans ſon
eſtomac cent cinquante jeunes frêlons qui
n'avoient que la moitié de la groſſeur ordinaire.
Il y en avoit encore une trentaine
tous vivans . L'animal , en broutant l'herbe
dans le pré , avoit mangé un nid de
frêlons , enveloppé dans de la mouſſe ;
ces frêlons avoient dévoré dans deux heures
l'eſtomac de l'anon. M. d'Aligny ſe
tranſporta dans le parc , y trouva les reftes
du nid , & pluſieurs jeunes frêlons qui
voltigeoient autour. C'eſt de ce ſeigneur
que M. Grozellier tient cette obfervation
.
Madame la Comteſſe d'Aligny a auſſi
rapporté qu'étant malade de la petite vérole,
elle avoit une chate qui ne la quitta
point pendant tout le tems de ſa maladie;
qu'elle ſe tenoit toujours couchée ſur ſon
AOUST. 1771 : 75
lit ; qu'elle la nourriſſoit très bien,& lui
donnoit les reſtes de tout ce qu'on lui apportoit
à manger , ce qui auroit dû l'engraiffer
beaucoup; cependant cette chate,
qui dormoit preſque toujours , devint ſi
maigre , qu'elle mourut au bout de trois
ſemaines , avant même que la Dame fût
relevée de ſa maladie. On n'a pas douté
que ce ne fut le venin de la petite vérole
qui , ayant attaqué cet animal , l'avoit
ainſi amaigri , & avoit cauſe ſa mort.
Cette obſervation rend aſſez probable ce
que diſent quelques auteurs ſur la tranfmiſſion
des maladies aux animaux. On
affure affez communément que les chiens
prennent la goutte en couchant avec des
goutteux.
Quoique l'éditeur ne ſe rende pas ga
rant des faits qu'il rapporte , il y en a pluſieurs
cependant qu'il auroit dû rejetter
comme contraires à toute bonne phyſique
, & qui ne peuvent être placés que
dans la claſſe des tours d'adreſſe; tel eſt
celui qu'il rapporte du chevalier Borry .
Cet alchimiſte ſe vantoit qu'après avoir
exprimé ſeulement par la trituration le
ſuc de quelque ſimple que ce ſoit & l'avoir
mis dans une bouteille à long col ,
il le convertiſſoit en une terre ſéche qui ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
foumiſe à la chaleur du bain , faiſoit paroître
la figure du ſimple. Le chevalier
Borry ajoutoit qu'au lieu du ſuc,ayant mis
pluſieurs fois dans cette bouteille de la
terre fraîche de cimetiere , il avoit vu
mille ſpectres & mille fantômes. Ceux
qui amuſent le Public à Paris ſur les boulevards
par des recréations de phyſique ,
font cette eſpéce de réſurrection ou de
palingénéſie par le moyen d'une forte
d'encre glutineuſe & ſans couleur avec
laquelle ils tracent ſur un papier le deffinde
la fleur ou de la plante qu'ils deſirent
faire reparoître. Ils répandent deſſus
ce papier quelque terre , ſable ou pouffiere
colorée réduite en poudre très - fine. Ils
ſecouent le papier & l'on conçoit que le
deſſin tracé , érant formé d'une eſpéce de
glu , doit reſter coloré & faire voir la
figure de la plante brûlée. Quelquefois
l'on ſe ſert de la limaille de fer mêlée
dans de la terre ou dans la cendre de la
plante , & au moyen d'une pierre d'aimant
on réuffir aisément à ſéparer cette
limaille & àlui faire prendre la forme de
la plante. Tout ceci eſt maſqué par pluſieurs
préparations & par différens tours
de mains qui rendent ce ſpectacle aſſez
récréatif , mais l'amusement eſt tout le
AOUST. 1771 . 77
profit qu'on peut tirer de ſemblables expériences
.
Précis national ou tableau de la Société
dans ſes détails. AParis , chez l'Eſclapart
, libraire , rue de la Harpe , près le
collége d'Harcourt ; Tilliard, libraire ,
quai des Auguſtins ; Hériſſant , imprimeur
du cabinet du Roi , & libraire ,
rue St Jacques , & au cabinet littéraire
pontNotre-Dame. Prix , 12 liv.
!
dé-
Cetableau ou cette carte qui eſt compoſéede
pluſieurs feuilles, a environ neuf
pieds de long ſur quatre &demi de haut.
On debite auſſi cette carte ſous le format
infolio. Le tableau de la Société qu'elle
préſente eſt diſtribué ſur trois colonnes.
La premiere offre le modèle du dénombrement
des habitans & des biens de la
campagne ; la ſeconde , le modèledu
nombrement des habitans des villes , re.
partis ſelon leur état & leur fortune ; la
troiſiéme raſſemble tout ce qui a rapport
aux ports de mer. On ſe rappele en voyant
cette carte celleque feu M.Peſſellier avoit
dreflée . On a fait quelques corrections&
quelques augmentations dans celle que
nous annonçons , maisqui ont beſoin des
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
développemens que l'auteur nous promet.
Obfervations fur les maladies des armées
dans les camps & dans les garnisons ,
avec des mémoires ſur les ſubſtances
ſeptiques & anti - ſeptiques , lus à la
ſociété royale; par M. Pringle , chevalier
baronet de laGrande-Bretagne, &
médecin ordinaire de la Reine. Seconde
édition , revue , corrigée & augmentée
ſur la ſeptième édition angloiſe ;
2 vol. in- 12 . A Paris , chez Ganeau ,
libraire , rue St Severin , aux armes de
Dombes & à St Louis.
Ce bon ouvrage eſt le fruit d'une étude
éclairée par la ſaine phyſique , & il eſt
appuyé ſur des obſervations conſtantes .
L'habile médecin , après avoir diviſé &
rangé par claſſes lesmaladies qui ſontcommunes
à la vie militaire , en examine les
canſes générales , c'eſt - à- dire celles qui
dépendent de l'air , du régime & des autres
circonstances compriſes communé
ment , quoiqu'improprement , ſous le
nom de non- naturels. Quelques lecteurs
feront fans doute furpris de voir les hôpitaux
dont l'unique deſtination eſt de
ſervir au rétabliſſement & à la conſervaAOUST.
1771. 79
tion de la ſanté , rangés dans cet ouvrage
au nombre des principales cauſes des maladies
qui détruiſent les armées. L'auteur
n'y a ſans doute été déterminé que par fes
obſervations ſur le mauvais air & ſur les
autres inconvéniens inſéparables des hôpitaux.
L'explication des cauſes générales des
maladies des armées eſt ſuivie de l'expofition
des moyens d'en écarter quelquesunes
&de rendre les autres moins dangereuſes
. Cette ſeconde partie de l'ouvrage
eſt terminée par une comparaiſon
des diverſes quantités de malades endifférentes
ſaiſons , afin qu'un général puitfe
ſavoir avec quelque degré de certitude le
nombre de troupes ſur lequel il peut compter
en quelque tems que ce ſoit.
La troifiéme & derniere partie de
l'ouvrage eſt principalement deſtinée à
éclairer la pratique. Elle regarde particulierement
le médecin ou ceux qui
ont fait une étude ſuivie de la médecine.
M. le chevalier Pringle a joint
aux obſervations ſur les maladies des armées
une ſuite d'expériences fur les ſubſtances
ſeptiques & anti - ſeptiques , avec
des remarques ſur leuruſage dans la théoriede
la médecine.
Div
:
8. MERCURE DE FRANCE .
On a beaucoup accueilli les premieres
éditions de cet ouvrage. Les changemens
&les additions conſidérables faites dans
celle- ci rendront les obfervations de M.
Pringle encore plus utiles aux médecins ,
aux phyſiciens & même aux officiers qui
ont ſouvent moins à combattre contre des
troupes ennemies que contre les intempéries
des ſaiſons &les maladies peſtilentielles
qui ravagent les armées.
Bibliothèque de Société , contenant des
mêlanges intéreſſans de littérature &
demorale; une élite de bons mots,
d'anecdotes , de traits d'humanité ; un
choix d'obſervations &de jeux de phy.
fique ; quelques cauſes & procès peu
connus ; des poëſies dans tous les genres;
des contes en proſe , puiſés dans
les meilleures ſources ; enfin des divertiſſemens
de ſociété ; 4 vol . in- 12 . petit
format. A Londres ; & ſe trouve à
Paris , chez Delalain , libraire , rue&
à côté de la Comédie Françoife .
On peut comparer cette Bibliothèque
àune converſation de gens joyeux & qui,
douésd'unebonne mémoire,chercheroient
à égaier leurs propos par le recit de divers
traits ou anecdotes. Comme dans la fo
AQUST. 177812
ciété il ſe trouve des perſonnes de différens
goûts & de différens caracteres , on
a cherché ici à les contenter par un mêlange
auſſi varié qu'agréable. La première
partie de cette bibliothèque préſente
des morceaux de littérature &de morale,
tirés ou traduits de pluſieurs auteurs. Voici
quelques penſées détachées dudocteur
Swift.
La ſeconde moitié de la vie d'un homme
ſage eſt employée à ſe délivrer des
folies,ddeess préjugés&des fauſſes opinions
qu'il a contractées dans la première.
Quand il paroît dans lemonde unvéritable
génie , le vrai figne pour le reconnoître
eſt que tous les ſors ſe liguent contre
lui.
Malgré toutes les prétentions des poëtes
, il eſt certain qu'ils ne donnent l'immortalité
qu'à eux- mêmes. C'eſt Homere
& Virgile ; & non Achille ni Enée , qui
nous inſpirent du reſpect &de l'admiration.
Il en eſt tout autrement des hiftotiens
: notre attention tombe entierement
fur les actions , les perſonnes & les évé
nemens qui nous ſont repréſentés,&nous
penfons peu aux auteurs.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
La raiſon pour laquelle on voit ſi peu
demariages heureux , c'eſt que les jeunes
filles emploient tout leur tems à faire des
filets , &qu'elles ne penſent point à faire
descages.
Dans un chapitre de cette bibliothéque
ona donné l'origine de pluſieurs proverbes
ou de façons de parler proverbiales
, de celle-ci , par exemple , il estfur un
grandpieddans le monde. Autrefois, nous
dit-on , on eſtimoit beaucoup en France
un grand pied ; & la longueur des fouliers
, fur tout dans le quatorziéme fiécle ,
éroit la meſure de la distinction . Les ſouliers
d'un prince avoient deux pieds &
demi de long; ceux d'un hautbaron, deux
pieds: Le ſimple chevalier étoit réduit à
un pied & demi ; & c'eſt dela que nous
eſt reſtée l'expreſſion : Il estfur un grand
pieddans lemonde.Cette expreſſion,quelle
que foit ſon origine , a ſouvent fait naître
des plaiſanteries. Un boſlu , qui favoit
l'hiſtoire apparemment , voulut un jour
faire uſagede ce proverbe contre un homme
qui avoit un pied très grand , mais
fans aucune prétention à la nobleſſe. IL
faut avouer , lui dit - il , que vous êtes ,
Monfieur ,fur un grandpied dans lemon
AOUST. 1771 . 83
de. L'homme au grand pied ſe contenta
de lui répondre froidement . Il est vrai ,
Monfieur, que lafortune ne m'a pas tourné
ledos.
Ces fortes de reparties ne manquent
point dans cette bibliothèque. On y trouvera
encore une affez bonne proviſion d'anecdotes
, de naïvetés , ſaillies , gaſconades
, grace aux recueils qui en ont déjà été
publiés & dont l'éditeur a ſçu faire fon
profit. On diſoit à un Gaſcon qui étoit
dans un embarras : Faites reculer votre cheval.
« Il eſt du pays , dit-il, il ne recule
point.>>> ১১
Un Officier Gaſcon demandant à un
miniſtre de la guerre ſes appointemens ,
lui repréſenta qu'il étoit en danger de
mourir de faim; ce miniſtre lui voyant
un viſage plein & vermeil , lui répondit
que ſon viſage le démentoir : « Ne vous
» y méprenez pas , Monfieur , lui dit le
>Gaſcon ; ce viſage n'eſt pas à moi , je
» le dois à mon hôteſſe qui me fait crédit
>> depuis long tems. »
Un Gaſcon ayant reçu des coups de
báton , dont il étoit menacé depuis longtems
, ſe conſola en diſant : " Bon , me
>> voilà guéri de la peur. >>
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
:
Σ
Parmi les anecdotes il y en a pluſieurs
qui regardent Bautru , que les mémoires
du tems nous dépeignent comme un bel
eſprit : cependant à en juger par les différens
traits que l'on rapporte de lui, c'étoit
une eſpéce de turlupin , un plaiſant de
-profeffion &de ces gens qui ſe chargent
volontiers de faire rire les compagnies
où ils ſe trouvent.
M. de Montholon affectoit une façon
de parler finguliere. Un jour qu'il faifoit
ſa cour à la Reine Anne d'Autriche avec
Bautru , la Reine lui demanda lequel il
préféroit de fon cheval Alezan ou de fon
cheval Pie. « Madame , dit - il , dans un
>> jour d'affaire, quandje ſuis ſur mon che-
>> val Alezan , je n'en deſcendrois pas pour
>> monter mon cheval Pie;& quand je ſuis
ود furmon cheval Pie , je n'endeſcendrois
>> pas pour monter ſur mon cheval Ale-
>> zan. » La converfation changea .
De quelques exemples imités &de plufieurs
autres qui ne leferont pas : c'eſt le
titre d'un chapitre particulier de cette
collection. Une Reine qui étonna l'Europe
par un mêlange de foibleſſes & de
grandes vertus , Chriſtine , avoit agréé
l'hominage du poëme d'Alaric par Scu-
1
AOUST. 1771. 84
deri . Elle avoit même deſtiné à l'auteur
pour récompenſe une chaîne d'or de mille
pittoles. Mais elle eût defiré que Scuderi
retranchât quelques louanges qu'il avoit
données au comte de la Gardie qui étoit
tombé dans la diſgrace de cette Princeffe.
Il oſa déclarer que des préſens plus riches
encore ne le détermineroient pas à cette
lâche complaiſance , & Chriſtine ne lui
donna rien. L'éditeur auroit dû rapporter
les propres paroles de Scuderi qui répondit
« que quand la chaîne d'or feroit auffi
>>> groſle & auffi pefante que celle dont
>>> il eſt fait mention dans l'hiſtoire des
>> Incas , il ne détruiroit jamais l'autelcù
>> il avoit facrifié. Ce trait feroit dans
tous les livres s'il n'étoit pas d'un rimeur
ignoré . Je voudrois , ajoute l'auteur de
cette bibliothèque , que le chantre immortel
d'Enée ne fût pas pour les fentimens
au - deſſous du chantre d'Alaric.
Virgile eut la foibleſſe de retrancher de
ſesGéorgiques l'éloge de Gallus ſon ami ,
qu'Auguſte avoit diſgracié. Mais le reproche
que l'on fait ici au chantre de l'Enéide
eſt- il bien fonde ? L'hiſtoire fait
mention que Gallus confpira contre Auguſte
ſonbienfaiteur , &Virgile en pré
86 MERCURE DE FRANCE.
ſentant ſes poësies à ce prince pouvoit- il
lui mettre ſous les yeux les louanges d'un
ſujet ingrat & rebelle ? On a blâmé avec
plus de juſtice Virgile d'avoir trop fouvent
fait uſage de cette maxime de Pla -
ton , defervir les dieux felon le goût du
pays. Il ne cefla de flatter la folie d'Auguſte
qui vouloit que ſes ſujets l'honoraf.
fent comme un dieu.
:
La phyſique & même la chymie contribuentà
varier&à enrichir cette bibliothèque.
Elles ſont ici dépouillées de toutes
leurs épines. Les articles qu'elles préfentent
font proprement des eſpèces de
recréations de phyſique qui ne rendront
certainement pas les lecteurs meilleurs
phyſiciens , mais qui pourront les amuſer,
& c'eſt ſans doute le principal objet de
l'éditeur. Le dernier volume raſſemble
des contes en vers & en proſe , des épigrammes
, des madrigaux & autres poéſies
légerestelles que celles-ci.
Ne cherchons point un vain détour
Pour excuſer notre foibleſſe ;
Les premiers ſoupirs de l'amour
Sont les derniers de la ſageſſe. 1
AOUST. 1771 . 87
A Mademoiselle de St C*** , en lui envoyant
des mirabelles de Metz.
Perette , vous avez fix ans ,
Etles goûts de cet heureux âge :
Lebonbon doit être un hommage
Pour vous au-deſſus des amans .
:
De votre mine enchantereſſe ,
Quelqu'autre un jour vous parlera;
Mais que de peines il faudra
Pour obtenir votre tendrefle !
Trop éloigné de mon printems ,
Jen'enpourrai plus prendre aucunes ,
Etje veux profiterdu tems
Où vous la donnez pour des prunes.
Recueildes pièces qui ont remporté lesprix
de l'Académie royale des Sciences , depuis
leur fondation en 1720 ; tom. VII,
in-4°. qui contient une partie de piéces
de 1753 , celles de 1756 & 1757 , &
le reſte de celles de 1760. A Paris ,
chez Panckoucke , rue des Poitevinsà
l'hôtel deThou.
Les deux premiers mémoires de ce
volume ont concouru pour le prixde 1753
88 MERCURE DE FRANCE .
dont le ſujet étoit : « La maniere la plus
>> avantageuſe de ſuppléer à l'action dự
>> vent ſur lesgrands vaiſſeaux. On examinedans
le mémoire ſuivant la théorie
des inégalités de la terre. Le quatriéme
&le cinquiéme mémoires agitent cette
queſtion : "Quelle est la meilleure ma-
>> niere de diminuer le roulis & le tan-
» gage d'un navire , ſans qu'il perde ſen-
>> ſiblement par cette diminution aucune
>>des bonnes qualités que ſa conſtruction
>>doit lui donner ? » En 1760 on propoſa
l'examen des altérations du moyen mouvement
des planètes. Il y a un mémoire
ſur cet objet , c'eſt le ſixieme de ce volume.
Les deux derniers mémoires contiennent
des recherches furles altérations que
la réſiſtance de l'Ether peut produire dans
le moyen mouvement des planètes.
La fondation du prix de l'académie,par
M. Rouillé de Meſlay , eſt une époque
intéreſſante dans l'hiſtoire des ſciences ;
elle a produir des recherches eſtimables
fur les plus belles parties de la phyfique
céleste & de la théorie de la navigation.
Nos connoiffances fur les effets de l'attraction
, ajoute M. dela Lande , éditeur
de ce volume, font dues en grande partie
àce bel établiſſement ; & il n'y a guères
AOUST. 1771 . 89
de recueil auſſi intéreſſant que celui que
nous continuons de donner au Public.
On fera peut- être ſurpris que l'exemple
de M. Rouillé de Meſlay n'ait déterminé
perſonne à le ſuivre & à contribuer , par
quelque établiſſement du même genre ,
aux progrès de nos ſciences. Ces études
auſſi difficiles & auſſi rares qu'elles font
-curieuſes & importantes , ont beſoin de
l'émulation &des ſecours que procurent
de ſemblables inſtitutions.
Agriculture complette , ou l'art d'améliorer
:
:
les terres , contenant la maniere d'enclorre
les terres ; des pâturages & des
prairies ; comment on doit faire le
foin; des différentes graines de foin;
des terres labourables ; du labour ; de
la ſemaille des bleds ; des fumiers &
autres amendemens ; des différentes
eſpéces de bleds &de grains , comme
pois , féves , lentilles; de la façon de
les ménager & de les employer ; du
chanvre , du lin, du houblon ; des différentes
façons de faire la dréche : traduit
de l'anglois de Mortimer ; ſeconde
édition ; 4 vol. in- 12 . avec figures,
10 liv . reliés. A Paris , chez Saugrain ,
jeune , libraire , quai des Auguſtins .
१०
MERCURE DE FRANCE .
Ce livre d'agriculture eſt un traité pratique
de toute l'économie champêtre .
L'auteur Anglois , bien différent de nos
agriculteurs théoriciens qui , le plus fouvent,
n'ont jamais ſemé ou labouré que
dansune caiſſe , a toujours vécu à la campagne
, occupé à faire valoir ſes propres
terres. Les préceptes qu'il donne font le
réſultat d'une pratique conſtante & bien
préférable fans doute à ces ſpéculations
plus curieuſes qu'utiles que le fermier ne
réaliſe jamais qu'à ſes dépens. La traduction
françoiſe a d'ailleurs éré revue par
un homme inſtruit qui , pour rendre cet
ouvrage plus utile à nos fermiers , a quelquefois
rectifié ou éclairci les obſervations
du cultivateur Anglois , & a ajouté
pluſieurs inſtructions ſur différentes productions
particulieres à la France & que
l'Angleterre ne poſſéde point , telles que
le raiſin & l'olive.
Traité complet de Chirurgie , contenant
des obſervations & des réflexions fur
toutes les maladies chirurgicales , &
fur la maniere de les traiter ; par M.
Guillaume Mauqueſt de la Motte, chirurgien
juré à Valognes , & chirurgien
de l'hôpital des troupes du Roi , en
AOUST. 1771 . 91
baſſe Normandie , établi audit lieu ;
troiſième édition , revue , corrigée &
augmentée de notes critiques , par M.
Sabatier , profeſſeur royal en anatomie,
chirurgien - major en ſurvivance de
l'hôtel royal des Invalides ; a vol. in-
8º. A Paris , chez P. Fr. Didot, jeune ,
libraire , quai des Auguſtins , à St Auguſtin
; & chez d'Houry , imprimeur ,
rue de laV. Bouclerie .
Ce traité, publié pour la premiere fois
en 1722 , fut réimprimé dix ans après
avec des augmentations ; & il a toujours
été très- accueilli parce que les raiſonnemens
qu'il contient ſont fondés ſur l'expérience
,& que les préceptes y ſont confirmés
par l'obſervation. Le nouvel éditeur
, pour rendre ce traité encore plus
utile , plus commode aux étudians , a corrigé
quelques expreſſions obfcures ou vivicieuſes
des premieres éditions ; & il a
fait uſage de ce que des expériences plus
ſuivies nous ont appris , pour rectifier ſur
pluſieurs points importans le jugement de
l'auteur.
Code des Seigneurs hauts -juſticiers &féodaux
ou maximes concernant les fiefs
&droits féodaux , les juſtices ſeigneu92
MERCURE DE FRANCE.
riales , & les droits qui appartiennent
aux ſeigneurs à cauſe de leur justice en
pays coûtumier ; nouvelle édition , revue
, corrigée & conſidérablement augmentée
; par M. Henriquez , avocat
au parlement ; vol. in - 12. A Senlis
chez N. Defrocques ; & à Paris , chez
Saillant& Nyon , libraires, rue St Jeande-
Beauvais.
La matiere des fiefs eſt une des plus
épineuſés de la jurisprudence. M. Henriquez
, pour mettre cette matiere plus à la
portée des propriétaires & des adminifirateurs
de terres , l'a réduite en maximes
claires , préciſes & dépouillées de toutes
diſcuſſions. Il indique ſimplement au bas
de chaque maxime les ſources où elles
ont été puiſées , afin que l'on puiffe y
avoir recours au beſoin. La nouvelle éditionde
ce code ſera d'autant plus accueillie
que l'auteur y a fait des additions utiles.
La plupart font relatives au droit d'amortiſſement
, aux parages qui ont lieu
dans quelques coutumes; aux armoiries ,
point d'honneur , patronage , droits de
formariage & de forfuyance, &c. Un chapitre
particulier de ce code traite de l'adminiſtrationdescommunautésd'habitans,
objet étranger aux matieres féodales , mais
,
AOUST. 1771 . 93
utile aux ſeigneurs qui réſident dans leurs
terres&defirent d'être éclairés ſur le parti
qu'ils doivent prendre dans les conteftations
qui s'élevent au ſujet des affaires de
ces communautés.
Les Economiques , par L. D. H.; troifiéme
& quatrième parties en 2 vol. in-
12. A Amſterdam ; & ſe trouve à Paris
, chez Humblot , libraire , rue St
Jacques , près St Yves.
Les inſtructions contenuesdans lesdeux
dernieres parties de ces entretiens ſur la
doctrine économique regardent particulierement
la claſſe ſtérile & ceux qui font
chargés de la partie de l'adminiſtration .
Le nom de ftérile eſt une dénomination
adoptée par les économiſtes & par laquelle
ils déſignent la claſſe des fabricans &
de tous ceux qui mettent en oeuvre ou
préparent les productions de la nature ,
pour les diftinguer de ceux qui travaillent
directement& immédiatement à aider ou
à multiplier ces mêmes productions , &
qu'ils appellent pourcette raiſon la claſſe
productrice .
On ſe convaincra de plus en plus en
lifant ces entretiens que les différentes
claſſes de la ſociété ſont également dé
94 MERCURE DE FRANCE.
pendantes les unes des autres par le cercle
des travaux & des dépenſes , & que le
bonheur par conséquent de chaque individu
réſide eſſentiellement dans l'amour
de l'ordre &des lois .
Eſſai d'une nouvelle Minéralogie , traduit
du ſuédois & de l'allemand de M.
Wiedman , &c. par M. Dreux , fils ,
apothicaire de l'Hôtel Dieu de Paris ;
vol . in- 8° . petit format. A Paris, chez
P. Fr. Didot le jeune , libraire , quai
desAuguſtins.
Cet écrit , publié il y a quelques années
à Stockolm en langue ſuédoiſe , ſous le
titre d'Effai de Minéralogie , eſt attribué
à M. Cronſtedt , ſavant diftingué & actuellement
revêtu de la charge de grand.
maître des mines dans la Dalécarlie & la
Weſtmanie. Cet eſſai mérite d'autant plus
l'attention des amateurs de l'hiſtoire naturelle
, que le Naturaliſte Suédois s'eſt
appliqué à leur faire étudier la minéralogie
en phyſicien , & à leur rendre cette
étude plus facile en le débaraſſant de cette
multitude de noms & de diviſions dont on
l'a ſurchargée juſqu'à préſent.
On distribue à l'adreſſe ci - deſſus le
deuxième volume in- 4°. de la PharmaAOUST.
1771 . 95
copée du collége royal des médecins de
Londres , traduite de l'anglois ſur la ſeconde
édition donnée avec des remarques
, par le docteur H. Pemberton , profeſſeur
en médecine au collège de Grefham
; augmentée de pluſieurs notes &
obſervations , & d'un nombre de procédés
intéreſſans , avec les vertus & les doſes
des médicamens . Le tome troiſieme
& dernier de cet important ouvrage eſt
actuellement ſous preſſe .
Antonii de Haen , confiliarii & archiatri
S. C. R. A. majeftatis necnon medicinæ
practicæ in univerfitate Vindobonenfiprofefforis
primarii, Ratio medendi in nofocomio
practico ; tomusfeptimus , partes XII
& XIII complectens . Quibus acceffit ejufdem
auctoris DE HAEN , ad apologeticam
Balthasaris - Ludovici TRALLES epistalam
, RESPONSIO , in qua agitur de va
riolarum inoculatione & curatione.
Le même libraire a reçu quelques exemplaires
des ouvrages ſuivans : la Médecine
vérérinaire , par M. Vitel , contenant
l'expofition de la ſtructure du cheval &
du boeuf, 3 vol. in- 8°. Lyon , 1771 ; prix
18 liv. broché & 21 liv . rel.
Commentaires ſur les Aphorismes de
1
9 MERCURE DE FRANCE.
Boerhaave ſur la connoiſſance & la cure
des maladies , traduits en françois par M.
Moublet , 6 vol . in- 12 . contenant le traité
complet des fiévres; Lyon , 1770 ; prix ,
Isliv.rel .
De la Fermentation des Vins & de la
meilleure maniere de faire de l'eau- devie
, in-8 °. Lyon , 1770 ; prix , 3 liv.br.
Nouveau Traité du Jeu des Echecs , par
le Sr A. D. Philidor, proposé parſoufcription.
Un problême très- difficile à réfoudre,
ce feroit de trouver un nouveau jeu qui
exigeât de la réflexion , & qui ne fût ni
dames , ni catres , ni dez , ni aucun des
moyens uſités.Combien la difficulté n'augmenteroit
- elle pas , ſfi à cette premiere
condition on en ajoutoit une ſeconde ?
c'eſt que le nouveau Jeu inventé fût plus
varié,plus parfait que le jeudes échecs.
Le premier pas vers la ſolution de ce
problême feroit de conſidérer les élémens
généraux qu'il eſt poſſible de combiner ,
afin d'obtenir le jeu nouveau que l'on
chercheroit . Ces élémens généraux font
le nombre , la forme , le mouvement ,
sems & l'espace : on concevra tout- à-coup,
le
toute
AOUST. 1771. 97
toute l'étendue &toute la beauté du jeu
d'échecs , ſi l'on conſidére que de cinq
élémens avec leſqueis la nature exécute
toute ſes opérations , il y en a quatre
d'employés ; le nombre dans les pièces ,
la forme , dans la diverſité des pièces , le
mouvement , dans la marche des pièces ,
l'espace , dans la diviſion de l'échiquier.
Il n'y a que le tems ſeul de négligé ;& le
tems n'eſt rien , ni pour la nature , ni pour
le jeu des échecs.
Ce jeu eſt le ſeul où l'homme puiſſe
être flatté de quelque célébrité , parce
qu'il occupe dans un degré ſupérieur fon
eſprit , ſa pénétration & fon génie. Il n'y
commet aucune faute qu'il puiſſe excufer.
Moins il y a de haſard dans un jeu, plus
il intéreſſe l'amour - propre. Or , il n'y
a de haſard dans ce jeu que celui qui
naît d'une diſpoſition accidentelle de la
tête , qui peut être plus ou moins libre.
Celui qui eſt capable de donner au jeu des
échecs toute l'attention qu'il exige , eſt
capable des opérations de l'entendement
les plus fortes &les plus compliquées. S'il
eſt vrai , comme l'un des premiersgénies *
duſiécle paſſé l'adit,que les hommesn'ont
Leibnitz,
و
MERCURE DE FRANCE.
point montré plus de fagacité en aucune
choſe quedans l'inventiondes jeux , c'eſt
fur- tout du jeu d'échecs que ce mot doit
être entendu.
Ce jeu dédommage du tems qu'on y
donne , par l'habitude qu'on y contracte
néceſſairement de s'appliquer , &de s'ap .
pliquer long - tems &avec force. C'eſt
peut-être un des meilleurs remedes à la
parefle d'eſprit , & l'un des principaux
avantages que la jeuneſſe retirede l'application
aux ſciences.
Leshommes élevés aux fonctions de la
fociété les plus diftinguées , ont excepté
le jeu d'échecs du dédain qu'ils ont eu de
preſque tous les autres jeux : c'eſt le ſeul
qui n'ait pas beſoin du riſque de gagner
ou de perdre une grande fomme d'or ,
pour intéreſſer vivement & celui qui
joue &celui qui regarde jouer : c'eſt le
ſeul qui raſſemble un grand nombre de
ſpectateurs autour de deux bons joueurs
qui ne jouent que pour la gloire de ſe
vaincre , de préférence ſur les joueurs médiocres
, qui nejouent que pour la honte
de ſe ruiner.
Le Sr Philidor , encouragé par l'eſprit
généreux & réfléchi de la nation angloife,
publia à Londres , en 1749 , un traité ſur
AOUST. وو . 1771
les échecs , où l'on vit que ce jeu étoit
ſuſceptible de principes généraux , tant
fur la force des piéces enparticulier , que
fur leurs diſpoſitions & fur la valeur des
Pions.
L'auteur, qui s'eſt fait connoître depuis
dans ſa patrie par un talent qui le place
au rang des compoſiteurs de muſique , &
dans preſque toutes les contrées de l'Europe
, pat la maniere ſupérieure dont il
joue aux échecs , étoit trop jeune lorſqu'il
publia ſon traité , pour qu'il ſe promît de
donner à fon ouvrage toute la perfection
qu'on y pouvoit defirer ; mais l'indulgencedela
nation angloiſe fut proportionnée
àla difficulté de l'entrepriſe & à la jeuneſſede
l'auteur.
Si l'hommepar excellence qui afait lui
ſeul trois grandes découvertes , dont chacune
auroit fuffi à immortaliſer unnom ,
le principe de la gravitation , le calcul de
l'infini & la nature de la lumiere & des
couleurs , eût encore inventé les échecs ,
on ne croiroit pas nuire à ſa mémoire, en
ajoutant à la fin de fon éloge , &il inventa
les échecs : il n'appartenoit donc guères à
un enfant d'écrire d'un jeu dont l'invention
n'étoit pas même au- deſſous de Newton
, & qui offre ſouvent des coups tout
Eij
100 MERCURE DE FRANCE .
auffi difficiles à réfoudre que les problêmes
de géométrie les plus compliqués .
Le Sr Philidor a depuis acquis de nouvelles
lumieres , fait de nouvelles découvertes
, & il defireroit publier par foufcription
une ſeconde édition de ſon ouvrage
conſidérablement augmentée , corrigée&
enrichie de toutes les fins de parties
néceſſaires à connoître enfin , un
traité complet & digne de ceux qui aimeront
encore à jouer aux échecs dans le tems
àvenir.
Conditions.
Iº. Le nom des ſouſcripteurs ſera imprimé
à la tête de l'ouvrage , à moins que
l'on ne reçoive des ordres contraires .
II°. L'ouvrage ſera imprimé en françois
ou en anglois ſur le plus beau papier,
format in-4°.
III° . L'édition françoiſe ſera imprimée
à Paris , & l'édition angloiſe à Londres .
On pourra ſouſcrire pour un exemplaire
françois ou anglois , à la volonté des foufcripteurs.
IVº. On ne recevra des ſouſcriptions
que juſqu'à la fin de Janvier 1772 .
Vo . L'ouvrage ſera délivré aux ſoufcripteurs
dans le courant de Mars 1774 ,
AOUST. 1771. ΤΟΙ
VIº. Le prix de la ſouſcription ſera de
24 liv. tournois,argent de France, que l'on
paiera en ſouſcrivant.
, و
On pourra foufcrire à Paris , chez l'au .
teur , & chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine ; à Lyon , chez Roffer ; à Bordeaux
, chez les Freres Labottiere ; à
Rouen chez Hérault ; à Londres
chez Pierre Emesſlay , vis - à - vis Southampton
Street dans le Strand ; à
Edimborg , chez Kincaid & Creech ; & à
Dublin , chez Ewing ; à Francfort ,
chez Eflinger ; à Manheim , chez Fontaine
; à Drefde , chez Georges Contard
Walther ; à Berlin , chez Pitra , & à Vien .
ne , chez Trattner ; à Amſterdam , chez
Van Hareveld ; à la Haye , chez Goffe
junior , & Daniel Pinet ; à Turin , chez
les Freres Reycends ; à Varsovie , chez les
principaux libraires , & aux Deux- Ponts,
au bureau de la gazette , pour toute l'Allemagne.
Les Soliloques ou Entretiens avec ſoimême
, par le Comte de Shaftesbury ,
traduits de l'anglois par M. Sinfon . A
Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Des Ventes de la Doué , libraire , rue
St Jacques, vis- à- vis le collége de Louis
leGrand.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pouvons mieux faire connoître
cet ouvrage& ſon auteur qu'en tranfcrivant
ici le diſcours qui précéde la traduction&
qui contientdes détails curieux
fur la vie & les oeuvres du célèbre philoſophe
Shaftesbury.
« La perſonne& les ouvrages de Shaf-
>> teſbury ſont trop connus pour que je
>> m'arrête long tems ſur ces deux objets .
» Quelques mots ſuffiſent pour rappeler
>> des écrits ſi eſtimés des littérateurs &
>>des philoſophes & un nom ſi chéri des
» coeurs vertueux .
>>Antoine Athlei Cooper , Comte de
>> Shaftesbury , fils du comte de Shaftes-
>> bury , & petit fils de celui qui a rendu
>> ce nom fameux dans l'hiſtoire d'Angle-
>> terre , nâquit à Londres le 26 Février
>> 1671. Sa mere étoit fille du comte de
>> Rutland; fon pere n'eutd'autre mérite
> que celui d'avoir donné le jour à notre
>> philoſophe. Lorſque Shaftesbury vint
>> au monde , ſon ayeul qui ſe piquoit
>> d'être phyſionomiſte, crur démêler dans
>> ſes traits quelque choſe d'extraordinai-
>> re qu'il prit pour l'empreinte du génie.
» Prévenu de cette idée , il réſolut de lui
>> donner l'éducation la plus propre à fa-
> vorifer d'auſſi heureuſes diſpoſitions.
AOUST. 1771 . 103
» Peut- être créa-t il les talens de ſon pe-
> tit filsen ne penſant qu'à les dévelop-
>>per. Ainſi cet homme deſtiné à donner
>> les exemples les plus touchans & les
>> préceptes les plus fublimes de vertu ,
>>dut fon exiſtence phyſique &morale à
>> l'un des plus grands ſcélerats qui aient
> deshonoré l'humanité ; car telle eſt la
> mémoire qu'a laiſſée fon grand-pere.
>>>Les hiſtoriens les plus impartiaux re-
>>préſentent l'ayeul de Shaftesbury com-
» me un homme qui réuniſſoit les vices
>> les plus odieux aux talens les plus émi-
>> nens. Fourbe habile , orateur éloquent,
> fécond en reſſources , factieux , hardi ,
> il changea auſſi fréquemment de parti
>> que ſon intérêt l'exigeoit ; mais il eut
> toujours l'adreſſe de le faire afſſez à
>> propos pour jouir de la plus grande
>> conſidération dans celui qu'il embraf-
>> foit. Il n'avoit pas plus de moeurs que
>>de probité, Fameux par ſa duplicité ſous
» les Fairfax & les Cromvels, il ſe fit re-
>>marquer par ſes débauches dans la cour
>>plus que voluptueuse de Charles II .
>>Enfin détesté de tous les partis qu'il
> avoit trahis tour- à - tour , déſeſpéré du
>>peu de ſuccès d'une conſpiration qu'il
» avoit tramée , il paſſa en Hollande pour
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> éviter la peine due à ſes crimes , & y
>> mourut bientôt de rage de voir ſes pro-
>> jets fruſtrés . L'éducation de Shaftesbu-
>> ry ne ſouffrit ni de la fuite ni de la
>> mortde fon aïeul . Son pere la continua
>>ſur le plan qui lui en avoit été tracé.
>> Ainſi que Montagne , notre philofophe
>> apprit le grec &le latin dès ſa plusten-
>>dre enfance ſous des maîtres qui par-
>>loient continuellement ceslangues avec
>> lui. A onze ans il étoit en état d'enten-
>>dre tout ce qui a été écrit dans l'une &&
>>l'autre langue. Telle eſt ſans doute la
>>cauſe du goût qu'il eut toujours pour
>>les ouvrages des anciens que perſonne
>> n'eſtime plus que ceux qui les ont le
>> plus médités , & qui font le plus en état
>>de les apprécier. A douze ans ſon pere
>> l'envoya à un collége d'où il le retira
>> à ſeize pour le faire voyager. Shaftes-
>>bury parcourut l'Allemagne , l'Italie &
>> la France. Les arts , les ſciences , les
>>moeurs des peuples ,& fur - tout le ca-
>> ractere des hommes furent les grands
>> objets dont il s'occupa dans des voya-
>>ges faits à l'âge où les paffions ont le
>> plus d'empire fur les ames vulgaires.
>> Ce jeune philoſophe prit en Italie le
goût le plus vif pour les beaux arts. It
AOUST. 1771. 1ος
» ſe fit diftinguer à Paris par l'aménité de
>> ſes moeurs & la facilité avec laquelle il
>> s'exprimoit en françois. On remarque
>> auſſi qu'il excelloit dans tous les exer-
>>cices convenables à ſon âge & à fon
>> rang. De retour dans ſa patrie, au bout
>>de trois ans , on voulut , quoiqu'il n'en
>> eût pas encore vingt, l'élire membre du
>> parlement. Mais il connoiſſoit trop les
>> devoirs auxquels un pareil honneur
>>l'engageoit pour ne pas le refuſer. Il
>> vouloit auparavant s'en rendre digne .
>>>Il ne croyoit pas avoir acquis affez d'ex-
>>périence pour occuper une place ſi im-
>> portante. Pendant les cinq années ſui-
>> vantes , les lettres , la philofophie fu-
>> rent , avec l'étude de la politique , ſes
>> ſeules occupations. Enfin au boutde ce
>> tems il céda aux ſollicitations de ſes
>> amis & de ſes concitoyens , & accepta
>>dans le parlement une place qui vint à
>>vacquer par la mort du chevalier Jean
>> Trenchard. Il défendit toujours dans
» cette aſſemblée les droits de la nation
>> & confacra toute fon éloquence au fou-
>> tien des droits & de la liberté de ſes
>> compatriotes. On admira ſur - tout fa
>> préſence d'eſprit & fon adreſſe dans une
occaſion fort importante. Il s'agiffoit
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>de décider ſi l'on permettroit à ceux qui
> étoient accuſés de haute trahiſon de fai-
>> re plaider leur cauſe par des avocats . Il
> avoit fait pour l'affirmative un fortbeau
>> difcours dont pluſieurs perſonnes aux-
>> quelles il l'avoit montré attendoient le
>> plus grand ſuccès. Mais lorſqu'il fut
>> queſtion de le prononcer il fut intimi-
>> dé ou plutôt parut l'être au point de ne
>> pouvoir proférer un ſeul mot. L'affem-
>> blée , après lui avoir laiſſé le tems de
>> revenir de ſon trouble , demanda tout
>> haut qu'il parlar. Il ſe rendit à ſes inf-
>> tances& dit : Meſſieurs ,fi moi qui ne
>> parle aujourd'hui que pour donner mon
>> avis ſur un bill, je ſuis ſi intimidé que
» je me trouve hors d'état de dire la
>> moindre choſe de ce que je m'étois
> propoſé de dire , quelle doit être la fitua-
>> tion d'un homme réduit à défendre ſa
>> propre vie ? Cette maniere naturelle de
> faire ſentir la néceſſité de l'avis qu'il
>> propoſoit , produiſit plus d'effet qu'on
>> n'eut pû en attendre des meilleures rai-
>> fons par les plus habiles orateurs ; le
>> bill eut tous les fuffrages. Shaftesbury
> appuya avec le même zèle & preſque
>> toujours avec un égal ſuccès toutes les
>> propoſitions qui pouvoient tendre à
AOUST. 1771 . 107
>>rendre ſa nation plus libre & plus Ao-
>> riſſante . Bientôt l'exactitude avec la-
» quelle il rempliſſoit ſes devoirs dans
>> ces tems de tumulte où les ſéances
• étoient fréquentes & longues , altéra ſa
>>ſanté trop foible pour réſiſter à tant de
>> fatigues; car foit que l'activité de fon
>>eſprit&de fon imagination détruifit
» ſes organes , trop foibles pour réſiſter
» à leurs impreſſions , ſoit que la nature
>> avare eut repris ſur ſon corps ce qu'elle
» lui avoir accordé du côté de l'efprit ,
>> jamais il ne fut d'un tempérament vi-
>> goureux. Ces motifs l'empêcherent ,
>>après la clôture du parlement , de ſe
>> mettre ſur les rangs pour l'élection ſui-
>>vante. A peine ſe vit - il débarraſſé du
>> fardeau que l'amour de la patrie lui
» avoit impoſé,que ſon goût pour l'étude
>>& les voyages le reprit. Il paſſa en Hol-
>> lande qui étoit alors l'aſyle& le ſéjour
> de pluſieurs ſavans. Ily vit fréquem-
» ment Leclerc & Bayle qui firent de lui
> tout le cas que fon génie & fes rares
>>qualités méritoient. Il ſe liaplus inti-
> mement avec Bayle , dont la trempe
>> d'eſprit philofophique lui plût davan-
»tage. Il ne cefla même jamais d'entre-
» tenir avec cer illuſtre réfugié une cor
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>>reſpondance qu'il accompagnoit fou
>> vent de ſes bienfaits. Pendant fon ab-
>> fence le fameux Foland publia à fon
>>inſçu & d'après des copies très - imparfaites
, ſes recherches fur le mérite & la
" yertu. C'étoit l'ouvrage de ſa jeuneſſe
» & même de fon enfance ; àpeine avoit
>> il vingt ans lorſqu'il les compoſa. Auſſi
>> fut-il très- mauvais gré à l'éditeur de les
>> avoir fait paroître ; non qu'il en défa
>> vouật les principes; mais il ne les trou-
>> voit pas auflibien préſentés qu'il auroit
» pû le faire lui-même avec plus de tems
» & de travail. Il repaſſa à Londres dès
>> qu'il apprit cette nouvelle ,& retira du
>> libraire tous les exemplaires qui n'é-
>> toient pas vendus. La mort de ſon pere
>> ſuivit de près ſon retour dans ſa patrie.
» Ces événement le mit en poſſeſſion de
>> grands biens , & d'un titre qui le rengagea
dans la carriere politique. Се-
>> pendant il ſe ſoucioit ſi peu de ces nou-
>> veaux honneurs , qu'il négligea de ſe
>> rendre à la chambre haute à la premiere
>> féance qu'il y eut après qu'il fut devenu
>> Pair. Ce ne fut que quelque tems après
& à la follicitation du lord Sommers
qu'il y parut pour appuyer quelques
projets qu'il regardoit comme utiles à
AOUS T. 1771 . 109
১১. lui ,
> ſa patrie. Son éloquence & fon crédit
> contribuerent beaucoup à faire réuffir
>>celui de la grande alliance. Le Roi Guil.
>> laume lui en attribua tout le ſuccès.
>> Après la mort de ce Prince , Shaftes
>>bury, perfuadé qu'il n'étoit pas agréable
>>>au nouveau gouvernement qui luiavoir
>>déjà fait eſſuyer pluſieurs injustices , ſe
>>retira en Hollande & n'en revint que
>>>lorſqu'il crut les eſprits affez calmés
» pour le laiſſer vivre en paix dans ſa pa-
>>trie. C'eſt à ſon retour qu'il publia les
>>traités ſéparés que nous avons de
» & que l'on a réunis ſous le nom de Ca-
» racteristics. Le Soliloque ou l'Avis à un
» Auteur eft le dernier de ſes traités phi-
>>loſophiques , & celui qu'il a fini avec le
>>plus de ſoin . On peut le regarder comme
>>l'eſprit&l'abregéde tousſes autresécrits.
» Il ſemble qu'il ſe ſoit plû à préſenter
>>ſous ce titre la réunionde ſes principes,
>> de fon goût.& de ſes réglesde morale,
>>A peine avoit- il mis la derniere main
>>à cet ouvrage favori que ſa ſanté épuiſée
>> par ſes travaux & ſes méditations con-
>> tinuelles , empira viſiblement. Bientôr
>> il tombadans une telle foibleſſe qu'il lui
>> fut abſolument impoſſible de foutenir la
> moindre application. Les Médecins lui
110 MERCURE DE FRANCE .
> conſeillerent alors de partir pour l'Ita-
>>lie ; ils eſpérerent qu'un air plus chaud
>> ranimeroit ſes eſprits& lui donneroit
>> une nouvelle vigueur , mais tous ces
>>>ſoins furent vains. La maladie avoit
> fait trop de progrès. Il mourut à Naples
>>le 7 Mars 1713 , après y avoir langui
dix huit mois. Pendant les deux der-
>> niéres années de ſa vie , il abandonna
>>>toute étude abſtraite & ſe livra entiere-
> ment, pouroccuper ſon loiſir, à l'amour
» qu'il avoit toujours en pour les arts
> agréables. C'eſt dans ce temps qu'il
>> écrivit ſon jugement fur Hercule & la
» lettre fur le deſſin. Trois ans avant ſa
>> mort il avoit épousé une fille de Tho-
>> mas Ewer fon parent. Il eut de ce ma-
>> riage un fils qui eſt le Comte de Shaf-
>> teſbury d'aujourd'hui. Tous les écrits
> de notre auteur reſpirent la vertu. Sa
> douce philofophie , image fidèle de ſon
>>caractère , pénétré d'amour pour l'hu-
>> manité , inſpire la ſenſibilité , la bien-
> veillance & toutes les autres vertus fo-
>> cialesdontelle fait ſentir à chaque inſtant
> le charme & la néceſſité. Il a ſaiſi mieux
>> qu'aucunautre écrivain moderne la ma-
>> nière des Socrates , des Platons , des
>> Xénophons , des Marc-Aureles , dont
AOUST. 1771. 111
>
> il étoit l'admirateur paſſionné. Ses ouvrages,
penſuſceptiblesd'analyſe,ne font
■ pour ainſi dire qu'une ſuite de ſenti-
>> mens vertueux exprimés avec la chaleur
>>de l'enthouſiaſme &toujours variés par
>> la fécondité de ſon génie. Defréquen-
> tes digreſſions ſur des matières de goût
»& ſur les beaux arts , les graces du ſty-
>> le , le ton d'un homme de Cour , l'é-
>> rudition la plus gracieuſe, en rendent la
>>lecture extrêmement agréable.Sesgrands
>> principes font qu'il y a une Providence
» qui gouverne toutl'univers,&que cette
>> Providence a fait de l'homme un être
>> politique qui ne peut trouver ſonbon-
> heur que dans l'exercice des vertus ſo-
>>ciales. D'après ce principe il appelle
>>bonne ou vertueuſe toute action qui a
>> pour objet le bien public , & mau-
>> vaiſe ou vicieuſe toure action qui n'a
>> pour objet que l'intérêt propre . Il re-
>>garde le vice &la vertu comme des
>>réalités qui doivent toujours être
>> les mêmes dans tous les temps & dans
>> tous les lieux. Il en conclud qu'un hom-
>> me doué d'un jugement ſain peut , en
>>ſuivant ſimplement les régles du bon
>> ſens , non ſeulement trouver les prin-
>> cipes du beau & de l'honnête dans la
112 MERCURE DE FRANCE.
>>morale & dans les productions de l'art
» & de la nature , mais même ſe gou-
>>verner par le moyen de ſa raiſon avec
>>autant de facilité qu'un bon écuyer di-
» rige , à l'aide du mord , les mouve-
>> mens d'un cheval bien dreſſé. Des cinq
>> traités ſéparés qui compoſent les Ca-
» ractériſtics , les Soliloques , ou les Con-
> ſeils à un auteur, font les plus modérés ,
>> encore ont ils beſoin d'un peu d'indul-
» gence dans quelques morceaux où l'au-
>> teur s'abandonnant à la hardieſſe de ſon
>> génie & à la haine que ſes compa-
>>>triotes ont toujours eue contre les Fran-
» çois , choque quelques opinions ref-
>>pectées & parle avec tout le fiel d'un
>> ennemi , d'une nation rivale , dont il
» n'eût pas dit tant de mal s'il n'en eût
>> fenti la ſupériorité en tout genre. Je
» n'ai pas manqué , à chacun des mor-
>> ceaux qui euſſent pû être mal interpré-
>>tés , de faire des notes dans leſquelles
>> je réfute l'auteur. On trouvera dans cet
>>ouvrage les regles de goût les plus juſ-
>> tes, mêlées avec la morale la plus pure .
>> Shaftesbury établit fur- tout les rapports
>>que ces deux choſes ont entre elles &
>> finit par démontrer qu'avant d'être bon
→ auteur il faut être honnête homme , &
AOUST . 1771 . 113
D
> qu'il n'eſt pas de vrais talens ſans hon-
>> neteté.Ses recherches profondes ſur tous
>> les genres de littérature des anciens
>> ainſi que ſur leur éloquence & leur
>>>philofophie , l'eſpèce de vénération
>> avec laquelle il parle de ces reſtes pré-
>>>cieux, feront sûrementgoûtées des ama-
>> teurs de l'antiquité , & par conféquent
>> de tous ceux de la ſaine littérature. Il
>>>me reſte un mot à dire de ma traduc-
>>tion: je l'ai faite avec toute l'exactitude
>>dontj'ai été capable.Je ne me ſuis écar-
>> té de la fidélité rigoureuſe que l'on doit
>> à un original du mérite de Shaftes-
>> bury , que lorſque le génie de notre
>> langue ne m'a pas permis de me fervir
>>>des métaphores qu'il emploie. Alors
* j'ai tâché d'y ſuppléer par d'autres fi-
>>gures , ce qui ne m'eſt arrivé que très-
>> rarement ; car quoique je fois perfuadé
>>qu'en fait de traduction , c'eſt la lettre
» qui tue , je crois auſſi que l'ondoit laif-
>>>fer , autant qu'il eſt poſſible , la teinte
» & les traits qui caractériſent le génie
» d'un auteur & d'une nation. Malgré
tous les efforts que j'ai faits pour rendre
les beautés de l'auteur Anglois ,
>> ceux qui pourront le lire dans ſa lar-
>>gue verront combien je ſuis reſté loin
:
114 MERCURE DE FRANCE.
>> de la perfection de cet original vrai-
» ment inimitable ; & ils ne feront sûre-
>> ment pas ceux qui auront le moins d'in.
>>dulgence pour mon travail. La magie
>> du ſtyle & l'énergie d'expreſſion de Shaf-
>> teſbury ne ſont pas des chofes faciles à
>> faire ſentir dans notre langue. Le fa-
>> meux le Clerc regardoit la traduction
>> de cet ouvrage comme une des entre-
>>priſes les plus difficiles de la littérature.
>> Ila même prouvé , autant qu'il étoit en
>> lui , ce qu'il avançoit par la façon dont
>>il a rendu les différens morceaux qu'il
> en a cités dans ſes Journaux. J'ai tout
> ſacrifié à la juſteſſe du ſens& à la clar-
• té de l'expreſſion. Je n'ai pas craint de
>> faire quelquefois des phrases un peu
>> longues. Un ſtyle foutenu convient
» mieux à la majeſté philoſophique que
» la manière légère & ſautillante que
>>quelques perſonnes ſemblent vouloir
>> introduire dans les ouvrages les plus
> ſérieux. Les pas de celui qui veut at-
>> teindre au ſommet d'une montagne ef-
>> carpée , doivent être plus marqués que
> ceux de la bergere qui foule à peine.
>>l'herbe ſur laquelle elle marche en ca-
>dence. »
AOUST . 1771. 115
Recueil des oeuvres de Madame du Boccage
des académies de Padone , Bologne ,
Rome , Lyon & Rouen , augmenté de
l'imitation en vers du Poëme d'Abel .
A Lyon .
Cette édition qui , par la beauté de
l'exécution typographique, l'emporte fur
toutes les précédentes , ſe trouve à Lyon
chez les freres Periſſe , rue Merciere , &
à Paris chez Bailly , quai des Auguftins
& chez la veuve Ducheſne rue S. Jacques
. Quant aux ouvrages , il y a longtemps
que l'opinion publique eſt fixée ſur
leur mérite , & ce que nous dirions n'y
pourroit rien ajouter.
Géographie de Virgile ou notice des lieux
dont il eſt parlé dans les ouvrages de ce
poëte , accompagnée d'une carte géographique.
A Paris , chez Brocas libraire
, au chef S. Jean , rue S. Jacques,
chez Barbou rue des Mathurins , chez
d'Houri rue de la vieille Bouclerie ,
& chez l'auteur rue des Sept-Voies au
collége de Rheims .
Cette Géographie peut être très-utile
aux jeunes étudians pour l'intelligence
des poëtes & des hiſtoriens latins , & il
116 MERCURE DE FRANCE.
eſt à préſumer que les maîtres en preſcri
ront l'uſage à leurs élèves. La carte a été
dreffée par M. Buache .
Début poëtique , par M. Gilbert ; in - 8 ° .
..A Paris , chez Lejay , rue St Jacques ,
au deffus de celle des Mathurins.
Ce debut poëtique , ou pour parler plus
correctement , ces eſſais d'une jeune muſe
annoncent du talent , de l'imagination &
de l'eſprit.Onylit deshéroïdes,des épîtres
&quelques morceaux de poëſies légères ;
mais l'héroïde paroît être le genre favori
de M. G. C'eſt auſſi celui qui ſe prête le
mieux à l'effervescence de d'un coeur qui ,
fortement échauffé d'un objet , cherche à
exhaler les ſentimens que cet objet lui a
fait naître . L'Héroïde de Didon à Enée
eſt la premiere de ce recueil. Didon afſſoupieſe
réveille enfureur :
Il fuit! ... volez , foldats ; des glaives ! des flambeaux!
Egorgez les Troyens, embraſez leurs vaiſſeaux ;
Leur Roi , ſon fils , que tout ſous vos armes fuccombe
,
Et qu'à leurs corps ſanglans la mer ſerve detombe!..
Arrêtez ; j'aime Enée , on court l'aflaffiner;
AOUST . 117 1 1771 .
Malheureuſe ! & c'eſt moi qui viens de l'ordonner
?
Non... Mais avec regret je te fuis , chere amante
,
>>Dit-il ; le Ciel le veut , il faut que j'y conſente. >>
Eh ! que me fait ce Ciel , & fon ordre odieux ?
Amant , je t'aurois vu déſobéir aux dieux ? ..
Vas , tu n'es qu'un ingrat qui m'abuſe & m'offenfe...
Moi , j'abhorre le Ciel , s'il preſcrit l'inconſtance ,
Et dût- il m'accabler du poidsde ſon courroux ,
Avant de te trahir , j'aurois bravé ſes coups :
Ton ame, pour répondre aux feux de ta maîtreffe,
Trop promptement aux dieux immole ſa tendrefle
;
Non , tu n'aimas jamais... Mais lis , lis , inconftant
,
Aqui t'a donné tout, donne au moins un inſtant.
Vois comme au loin des mers la fureur ſedéploie,
Vois ces montagnes d'eau , rouler , chercher leur
proie,
S'élancer à grands bruits dans le vuide des airs ,
Se briſer , retomber dans l'abîme des mers :
Vois ces rocs , dont le front ſembloit braver l'orage
,
Arrachés par les vents , fondre ſur le rivage;
Rien n'eſt calme , tout meurt , le jour eſt ſans
flambeau ,
18 MERCURE DE FRANCE.
L'hiver a fait du monde un immenſe tombeau ;
Et tu fuis ! & tu crois voguer en aflurance ,
Toi qui cent fois des flots éprouvas l'inconſtance,&
c.
Il regne en général , dans cette héroïde,
qui a plus de 400vers , un ton de déclamation
qui la dépare. Ce n'eſt pas la Reine
de Carthage qui parle ici , c'eſt un jeune
poëte qui s'etſaie pour les jeux de Melpomène.
L'auteur ſe plaintdans ſa préfacede ce
que la poëſſe eſt avilie , & de ce que le
jargon de l'Abbé Quille a pris parmi nous
la place du langage des dieux. Ce reprochepourroit
faire croire aux étrangers qui
liront cette préface que ce jargon a eu effectivement
quelque vogue parmi nous ,
tandis qu'il eſt toujours reſtédans la claſſe
deces niaiſeries imaginées pour amuſer
Jepeuple&faire rire ceux qui , ayant peu
de reſſourcesdans l'eſprit , s'occupent de
quolibets&dejeux de mots .
Mémoires d'un Américain , avec une def--
cription de la Pruſſe & de l'Iſle de St
Domingue ; par l'auteur des lettres
d'Affi à Zurac , &de celles d'un Philo .
ſophe ſenſible ; deux parties in- 12. A
AOUST. 1771. 119
Lausanne ; & fe trouve à Paris , chez la
V. Regnard& Demonville, libraires,
grand'ſalle du Palais & rue baſſe des
Urfins.
«Je ſuis né dans cette vaſte contrée ,
>>dont le farouche Européen , plus terri-
>> ble que la foudre , fit diſparoître &
> anéantir les nombreux habitans. A pei-
> ne mon coeur s'étoit il ouvert au ſenti-
>> ment le plus doux , que mes parens fa-
>>crifierent le plaisir de voir leur enfant
» croître & s'élever ſous leurs yeux au
>> triſte avantage de lui donner une édu-
" cation plus brillante . » Un oncle de ce
jeune homme l'emmene en France. Après
quelques années ordinairement perdues
pour la jeuneſſe , il embraſſe l'état militaire.
Découragé & humilié de pluſieurs
défaites , il quitte le ſervice & ſe rend à
Paris. " Il y avoità peine ſix mois que j'y
>>demeurois , lorſque j'appris que mon
>>pere avoit été empoiſonné par un de ſes
>>négres. Je ne dirai point quel fut mon
>>déſeſpoir. Pénétré de la mort de ce
>> tendre pere , mon coeurtejettoit les con-
>> ſolations de l'amitié ; j'imaginois voir
>> ce reſpectable vieillard lutter contre la
> mort , & expirer dans les plus cruels
>> tourmens. L'amour devoit jetter un
120 MERCURE DE FRANCE.
>> voile fur cet affreux tableau. Hélas ! ce
>> dieu trop puiſſant ſe plaît àlancer ſes
>>traits à l'ame attriſtée qui repoſe dans
>> le ſein de la douleur. J'étois lié depuis
>> long- tems avec une femme douce,hon-
>>nête , qu'un eſprit philoſophique ſembloit
élever au-deſſus de ſon ſexe ; elle
>> prenoit ſoin d'une jeune perſonne qui
>> étoit encore parée de ces graces îi tou-
>> chantesde l'enfance . Sadémarche étoit
>> noble& fon regard doux & majestueux :
>>quelquefois je ſurprenois ſes yeux s'ar-
>> rêter ſur moi ; elle les détournoit auſſi-
>>tôt en rougiſſant. Je crus m'appercevoir
>> qu'elle fouffroit , & l'idée de ſes peines
>> me fit oublier les miennes. Sa voix étoit
>> belle & étendue ; elle ſe plaiſoit à lui
>> donner ces inflexions perçantes qui ex-
>>priment ſi bien le cri de la douleur ; il
>> m'étoit impoſſible de l'entendre ſans
>> être attendri . Ses fons plaintifs déchi-
>> roient mon ame; j'éprouvois le pou-
>> voir de cet art enchanteur qui élève en
> nous des mouvemens ſi variés , & qui
>> ſe ſuccédent ſi rapidement. Tous les
> jours je goûtois un plaiſir plusvif près de
>> cette aimable enfant. Je ne pus ſurmon-
>> ter plus long-tems la paffion qui s'éle-
>> voit dans mon coeur. J'allai trouver
» mon
AOUST. 17710 121
"
> mon amie : vous , lui dis je du ton
>> le plus touchant , qui avez été ma con-
>>ſolatrice , vous qui avez daigné tarir la
>> ſource de mes larmes, j'implore aujour-
>> d'hui vosbontés : mon bonheur eſt dans
» vos mains . J'adore cette jeune perfon-
>> ne dont vous avez formé le coeur , &
>> que la nature a comblée de ſes dons. Si
» je ne puis obtenir ſa main , je le ſens ,
> hélas ! oui j'en ſuis sûr, je ſerai le plus
» malheureux des hommes. Mon ami ,
» me répondit cette femme honnête , un
> obſtacle inſurmontable s'oppoſe à votre
bonheur : cette enfant que vous aimez
» ne peut être à vous ; elle eſt ſans fortu-
» ne. Ah ! que m'importe , lui repliquai-
>> je ? C'eſt elle ſeule que je deſire. Son
>> ame belle & compatiſſante , ſes talens,
>> fon air doux & tendre , l'amour qu'elle
>> aura peut être pour ſon époux , ne font-
>> ce pas là des biens mille fois plus pré-
>>cieux que ceux qu'ambitionnent les
>> hommes ? Voilà , reprit - elle , le lan-
>>gage d'un amant paſſionné. Dans fon
>>délire, il n'écoute que ſon amour : tous
>> ſes deſirs ſe portent vers celle qui en
» eſt l'objet ; mais bientôt l'illuſion dif-
» paroît , les regrets ſuccédent à ſon en-
>> chantement , il ne voit plus dans ſom
F
122 MERCURE DE FRANCE.
> épouſe qu'une fille indigente. » Le
jeune Américain chercha à diſſiper les
craintes de ſon amie , mais envain. Cependant
l'eſpérance n'étoit point effacée
de fon coeur. « Tous les jours , continue-
» til , je voyois le digne objet de mes
>> defirs , celle qui m'enchantoit ; quel-
» quefois je mêlois ma voix à la ſienne :
>> fon viſage alors s'embelliſſoit du rouge
>> le plus tendre ; ſes yeux s'arrêtoient
>> languiſſamment ſur moi ; ſa voix de-
> venoit tremblante , & étoit entrecou-
» pée par ſes ſoupirs. Ah! que ſon em-
> barras me touchoit ! Quelle douceur
» j'éprouvois à la raſſurer ! ſa main pref-
>> ſée dans les miennes étoit couverte de
>>baiſers ; ſi je l'approchois de mon coeur,
>> un doux ſaiſiſſement le faiſoit palpiter;
le feu de mes yeux , mon trouble, tout
» lui prouvoit l'ardeur de mon amour.
» Un jour que je lui en donnois les plus
>tendres aſſurances , elle fixa ſur moi ſes
» regards , puis les détourna en ſoupirant
»&s'éloigna. Je la vis rougir ,& couvrir
•de ſes mains ſon viſage inondé de
>> pleurs. Ah ! quel homme eût pula voir
>& reſter inſenſible ! un charme dévo-
>> rant ſembloit ſe répandre ſur toute fa
> perſonne. Emu ,tranſporté , je volai à
AOUST. 1771 . 123
> ſes gencux. Belle Julie , lui dis - je ,
>> pourquoi me dérobez- vous ces pleurs ?
>>Pourquoi ne les verſez - vous pas dans
» mon fein , dans le ſein de celui qui
>> vous adore , de celui qui veut s'unir à
>> vous & ne connoît de peines que les
» vôtres ? Hélas ! quelle main les effuiera
>> ſi vous refuſez celle de votre époux ?
» Mon époux , répéta- t- elle ! ah ! jamais,
>> jamais vous ne ſerez le mien. Le Ciel
>> injuste... O ma mere... ma mere ....
» s'écria - t-elle d'une voix entrecoupée ,
» que ne m'avez-vous étouffée en naif-
>> fant , puiſque la honte , puiſque le mé-
>>pris devoient couvrir votre malheureuſe
fille. »
On ne verra point ſans attendriſſement
le tableau touchant que cette vertueuſe
fille , cédant aux prieres de ſon amant ,
fait de ſes maheurs &de ceux d'une mere
infortunée que le déſeſpoir conduiſit au
tombeau . Le ſeul crime de cette mere fur
d'avoir eu un coeur trop ſenſible & de
s'être fiée à unhomme perfide qui lui avoit
promis ſa foi. Le triſte fruit de cette
union, la ſenſible Julie voit fon amour
couronné par le jeune Américain'; mais
en eſt - elle plus heureuſe ? L'ignominie
que le préjugé a répandue ſur ſa naiſſance
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
réjaillit ſur ſon époux. Sa famille le rejette
de ſon ſein ; il eſt obligé d'errer de
contrées en contrées pour chercher par
fon travail une foible ſubſiſtance. Les
ſcènes de douleur qui s'ouvrent ici & que
l'auteurde ces mémoires décrit avec énergie
font bien capables de faire faire des
réflexions aux lecteurs , à ceux fur - tout
qui ignorent le danger qu'il y a ſouvent
debraver le préjugé le plus injuſte , & de
ne pas mettre un frein àdes deſirs qui ne
font point approuvés par ceux qui ont
droitde nous demander compte de nos
actions. Le jeune Américain n'oppoſe à
fon affreuſe deſtinée que la patience& le
courage. Las enfin de lutter contre le
malheur & le dedain de ceux qui ſe difoient
ſes amis , il engage ſa chere compagne
à aller s'offrir aux regards de leurs
parens qui font à St Domingue. Cette
épouſe le ſuit ſans craindre les dangers
de la navigation. Lorſque la vie eſt remplie
d'amertumes , la mort peut elle être
effrayante ? Il arrive avec elle à St Domingue
, mais pour y éprouver tout ce
qui peut déchirer le coeur tendre & fenfible
d'un fils & d'un époux. Sa mere ,
dont l'eſprit étoit aigri par des ames viles
& intéreſſées à s'approprier ſa ſucceſAOUST.
17718 125
fion , refuſe non- ſeulement de voir la
femmeque fon fils s'eſt choiſie; elle veut
encore l'éloigner lui - même de ſes yeux
& lui refuſer le doux nom de fils parce
qu'il eſt trop vertueux pour abandonner
celle qui s'eſt fiée à ſa foi. C'eſt alors que
cette malheureuſe éponſe ſent encoreplus
vivement ſon infortune. Elle a pu partager
avec ſon époux les fatigues & l'indigence;
mais elle fuccombe àl'idée de le
voir perſécuté à cauſe d'elle. Cependant
l'eſpoir d'un fort plus heureux n'étoit
point encore banni du coeur du jeune
Américain ; & pouvoir-il l'être tant qu'il
lui reſtoit une mere ? Des impreſſions
étrangeres peuvent pour quelque tems
arrêter les effets de la piété maternelle ;
mais une mere eſt toujours mere,&celleci
avantquede mourir rendit ſa tendreſſe
à ſon fils , révoqua le teſtament qui le
deshéritoit &bénit celle qu'il s'étoit choifie
pour compagne. Ce fils paſſe ainſi de
l'extrême miſére à la plus grande opulence
; & c'eſt alors même que le malheur
qui n'avoit ceffé de le pourſuivre l'accable
du coup le plus funeſte. La mort lui
enleva celle pour qui il avoit tout ſacrifié
&dans le moment où cette femme aimante
& ſenſible , après avoir partagé les
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
infortunes , alloit goûter avec lui les
douceurs d'une vie aiſée & tranquille.
• Depuis l'affreux moment, s'écrie - t- il
>> dans ſes mémoires , où un ſon lugubre
>> vint frapper mon oreille attentive , &
>> appela dans la tombe tout ce qui me
>> reftoit du charme de ma vie , mon coeur
>> eft écrasé ſous le ſentiment de la dou-
>> leur. Semblableà l'eſclavegémiſſantqui
>> traîne avec peine la chaîne qu'il ne peut
>> brifer , & qu'il baigne de ſes pleurs , je
>> parcours à pas lents ma triſte folitude :
>> la têre penchée , l'oeil éteint & fixé fur
>> la terre , je n'oſe jouir de l'aſpect du
» Ciel ; mes regards font bleſfés de fon
* éclat; le pâle flambeau qui luit dans
>> les ténèbres eſt l'aſtre qui me plaît da-
>> vantage. Pendant que toute la nature
> repoſe, moi ſeul j'erre au loin , & je
> reviens fatigué m'aſſeoir ſur la pierre
>> qui dérobe à mes yeux cette fleur f
>> brillante que la mort a flétrie de fon
>> ſouffle empoiſonné. Si le ſommeil
» vient quelquefois fermer mes yeux ap-
>> peſantis , mon ame ſemble fuir auffitôt
dans le ſein de la douleur. Apeine
>> l'oiſeau s'eſt - il élancé dans les airs , que
>> je vais m'enfermer dans la fombre fo-
*rêt qu'il vient de quitter. Je voudrois;
AOUST. 1771. 127
approcher de ce terme qui effraie les
>> timides mortels; je ſourirois à l'aſpest
>> de la mort , comme l'enfant égaré qui
>>voit ſa mere qui le cherche & lui tend
>> les bras. Etre puiſſant dont le ſouffle
ود anime tout ce qui reſpire, éteins le
>> flambeau de ma mourante vie ; daigne
>>>>attirer vers toi le malheureux qui ram-
* pe fur la terre , réunis-le à celle qui far-
>> foittout fon bonheur.
Les voeux de cet époux trop tendre St
digne d'un meilleur fort furent exaucés.
Ses amis n'eurent pas la douceur de le
voir ſurvivre long - tems à celle que la
douleur , que l'indigence & un préjugé
cruel avoient conduite au tombeau.
Il y a du ſentiment & de l'intérêt dans
ces mémoires. La deſcription que l'auteur
nous donne de la Pruſſe , du Brande
bourg , de l'Iſle de St Domingue , &c . &
la peinture qu'il nous fait des moeurs de
leurs habitans yjettentde la variété. Mais
le ſtyle de ces mémoires eſt il celui qui
leur convient le mieux ? Il eſt chargé d'images
& de comparaiſons qui diſtraient
le lecteur & lui ôtent ſouvent l'idée de
croire que c'eſt l'infortuné Américain qui
ait lui-même écrit les mémoires que l'on
nous donne fous fon nom.
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Almanach général des Marchands & Negocians
de la France & de l'Europe , ou
Etat annuel du Commerce & des Commerçans
de toutes les villes du royaume
& des principales de l'Europe.
Cet ouvrage eſt annoncé pour le premier
Janvier 1772 : le titre ſeul de l'ouvrage
en indique les avantages : le Profpectus
qui ſe diſtribue actuellement les
développe : onne fauroit mieux faire que
d'en extraire les principaux articles.
"On donnera , y eſt . il dit , dans cet
>> ouvrage une idée du commerce propre
>> àchaque contrée ,&réſultant de la fer-
>>>tilité de ſon territoire & de l'induſtrie
>>> de ſes habitans.
>>On ſe propoſe également d'y donner
»l'énumération de tous les particuliers
>>qui , dans l'étendue du royaume & dans
>> les principales villes de l'étranger,met-
>> tent un certain nombre de valeurs dans
» le commerce .
>>Chaque négociant , chaque marchand
>>trouvera également dans cet ouvrage à
>> ſe faire connoître & à ſe procurer à fon
tour des connoiſſances .
» Le même avantage aura lieu pour
>> toutes les perſonnes en général qui ont
AOUST. 1771: 129
>>quelqu'objet à faire entrer dans lecom-
» merce , & à qui ſouvent il ne manque
>> que des moyens de les mettre ſous les
» yeux du Public pour en obtenir le plus
>>grand debit. Il ſera utile à tous les ta-
>> lens qui voudront ſortir de l'obſcurité
» à laquelle les circonstances de la poſi-
>> tion & de l'habitation ſembloient les
>> condamner. Tous ceux qui voudront en
>> faire uſage auront une voie ſimple , sû-
>> re& facile pour avertir le négociant de
>> la France& de l'Europe entiere de s'a-
> dreſſer à eux , relativement aux objets
» qui les concerneront.
Lesindications qu'ils donnerontétant
»dépoſées dans un livre généralement
>> répandu , feront ſans ceſſe reproduites
>> ſous les yeux des perſonnes intéreſſées,
» &n'auront pas le fort de ces affiches fu-
» gitives qui paſlent & s'égarent le mo-
» ment d'après celui où elles ont été
» reçues.
>Ce ſera fur-toutune facilité pour tous
>> ceux qui ignorent ſouvent le fiége d'un
>>genre particulier de commerce qui, fau-
>> tede connoître les ſources , font obligés
>>de prendre leurs marchandiſes de la ſe.
>>conde ou de la troiſiéme main , ou qui
>> ne connoiffant qu'une ſeule fabrique ,
P
Fv
1130 MERCURE DE FRANCE.
>>font privés de la faculté du choix , &
ſe trouvent dans la néceſſité de ſuivre
>>les conditions qu'on juge à propos de
>>>leur impofer.
>>Les perſonnes qui deſireront d'être
>>employées dans l'Almanach général du
>> Commerce ſont priées d'indiquer , avec
>>la plus grande exactitude , leurs noms,
>> leurs demeures & les objets qu'elles ont
>> à annoncer, en diftinguant ,autant qu'il
>>>ſera poſſible , les qualités , les aunages,
>> les poids , les meſures & les prix des
différentes marchandises : elles font
>>priées auſſi d'entrer dans le dérail des
>> moyens dont elles comptent ſe ſervir
>>>pour les envois , & généralement de
toutes les circonstances dont la vue du
Profpectus leur fera naître l'idée...
>>> Elles voudront bien , à cet effet, faire
>>parvenir inceſſamment , leurs notes
» par les voies les moins coûteuſes à
»Paris. »
:
L'adreſſe eſt aux Auteurs de l'Almanach
du Commerce , chez M. Sementery ...
négociant , quai de la Mégiſſerie , à Paris .
Il y a lieu de croire que ſi l'exécution
répond au plan de cetouvrage , ildevien
dra bientôt le manuel néceſſaire de tous..
seux qui entrent pour quelque choſe danss
AOUST. 17716 131
quelque objet de commerce ,tant en France
que chez l'Etranger.
Expériences fur la bonification de tous les
Vins , lors de la fermentation , ou l'art
de faire le vin , à l'uſage de tous les vignobles
du royaume , avec les principes
les plus eſſentiels ſur la maniere de
gouverner ſes vins , par M. Maupin :
ſeconde édition , revue , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Muſier , fils ,
libraire , quai des Auguſtins .
Les procédés que l'auteur propoſe dans
cetouvragepour améliorer tous les vins,&
fingulierement les vins qui en ontle plus
de beſoin , font appuyés ſur des expérien
ces qui ſemblent fi déciſivés , qu'on ne
peut trop defirer qu'ils foient généralement
adoptés . S'ils ont réuſſi dans plufieurs
vignobles , comme il paroît par
l'ouvrage que nous annonçons , & par les
eſſais rapportés dans les Gazettes d'Agriculture
des 20 Avril & 15 Juin derniers ,
pourquoi ne réuffiroient- ils pas dans rous
les vignobles? Et s'ils peuvent y réuffir
pourquoi ne les y adopteroit on pas ?
132 MERCURE DE FRANCE.
Avisfur les Voyages in-4°. & la collection
académique.
La diminution de près de moitié , accordée
ſur les Voyages in 4º. 17 vol . ; in-
12. 76 vol . , & la Collection académique
13 vol . in-4°. n'aura plus lieu à la fin
d'Août 1771. Il faut s'adreſſer à Paris ,
hôtel de Thou , rue des Poitevins.
RÉFLEXIONS fur Plutarque.
Par M. T. D. L.
Il eſt des hommes qu'on ne peut pas nommer
fans auffi- tôt s'entretenir d'eux , des livres qu'on
nepeut ouvrir ſans en lire pluſieurs pages. Plutarque
eſt de ce nombre. Il eſt peu d'écrivains
auſſi ſenſés que lui; il n'en eſt aucun qui le ſoit
plus. Par- tout on le voit pénétré d'amour , d'enthouſiaſme
pour la vertu à cauſe d'elle - même ,
bien plus que pour la gloire ( ſouventbien infortunée)
qu'elle procure toujours à ſes fidèles partiſans.
Le premier motifeſt ſans contredit bien
plus pur , mais l'autre pourtant mérite encore de
grands éloges parce qu'il n'agitjamais que ſur une
grande ame.
Le lecteur , à qui il reſte des femences d'honneur,
ſe ſent transformer , enflammer d'un feu
divin , & pénétré des actes de vertu qu'il voit décrits
, il veut en produire de ſemblables fans pafferpour
initateur pour me fervir de la penſée
dePlutarque dans ſonbel exorde de la viedeP
AOUST. 1771 . 133
riclès. J'ai toujours lu avec admiration ce morceaudemorale
ſublime ; mais j'avoue quej'y vois
à regret l'auteur affecter un grand mépris pour
les favoris des beaux arts &des muſes , les Phidias
, les Polycletes, les Anacreon. Que n'oferont
pas les Midas quand ils auront un pareil appui ?
Laphiloſophiepeut quelquefois dérider fon front:
Narratur &prifci Catonis -Sæpè mero caluiſſe
virtus ( Horace , ode 21 , lib. 3. ) Mais la défenſe
des grands artiſtes meneroit néceſſaitement à une
differtation ; car tels ſont les jugemens des gens
de génie que lors même qu'on les croit faux , ce
n'eſt pas d'un mot qu'on les détruit , il faut desraiſonnemens
.
Plutarque eſt encore précieux pour le choix &
lajuſteſſede ſes comparaiſons. Il ya toujours un
rapport admirable dans l'enſemble, &chaquepartiedes
objets qui ſontmisen comparaiſon. Après
avoir convaincu l'eſprit du lecteur , il faiſit ſon
imagination , & donnant , pour ainſi dire , un
corps à ſes idées , il acheve de les perfuader. Il ne
s'énonce point avec emphaſe ; toujours naturel il
eſt ſimplement noble, & la rhétorique chez lui
n'eſt point un art de convention. Jamais il n'emploiede
fleurs artificielles, ſes graces ne ſont point
decellesqui netiennent qu'à ſon ſiécle , à ſon pays,
que la mode a fait naître , que la mode détruit &
qui accoutumant l'eſprit à varier ſuivant ſes caprices,
lecorrompent pourjamais. Matheur à ceux
que ces charlatans de la littérature perfuaderont
que legoût eſt une choſe arbitraire : l'anéantiflement
journalier de tant d'ouvrages conftsuits fur
ceſyſtême , & la conſervation de tous ceux qui
portent le ſceau du bon goût,doivent être unpré-
Iervatifcontre ce poiſon.
134 MERCURE DE FRANCE.
Ilest vrai que loríqu'on est bien pénétré de cet
auteur &de ceux de nos jours qui lui reſſemblent,
ondevient difficile. Avec Montaigne on a dédain
de ces menues pointes & alluſions verbales qui nâquirent
depuis ces bonnes gens dont tout épigramme
, non la queuefeulement , mais la tête , l'eſto
mach& les pieds. Cette délicatefle fait une perte
de plaiſirs , il faut l'avouer ; mais cette perte n'eſt
que pour ceux qui les prennent au nombre & non
alavaleur.
L'impartialité de Plutarque n'eſt pas une de les
moindres qualités. Né à Cheronée en Béotie , il
étoit ainſi originaire de Grèce , ce pays où on diroit
que les muſes ont pris plaiſir à réſider ; fi fertile
en ſages& en guerriers ; qui produiſoit les
Solon , les Lycurgue , Phocion recréé pour ainſi
dire de nos jours dans un ouvragedigne de Socrate
, qui fut la patrie de Cimon , de Périclès , de
Philopoemen , &c. Tantde grands hommes , l'amourde
fon pays ſi naturel , le beſoin qu'il avoit
qu'on lui rappelât ſon ancien luftre , l'envie de
lui attirer de la conſidération par celle qu'il avoit
eue autrefois , cet amour propre ſi commun qui
fait rejaillir ſur ſoi le luſtre éclatant des ancêtres,
auroient pu aveugler l'hiſtorien & en faire un pa
négyriſte fade & menteur, comme on voit des
gentilshommes fainéans & obfcurs aller fouiller
au -delà des bornes de la vérité hiſtorique pour ſe
trouver des ayeux ,&étaler avec le plusgrand faſte
un mérite emprunté ; mais ce ne ſont que ceux qui
ont beſoin du ſecours des autres quidonnentdans
ces excès. Ils ne voient pas qu'un pointobſcur au
milieu d'une lumieretrès-éclatante eſt encore plus
obfcur. Que vos ſentimens , vos actions vantent
votre mérite , leur dirois-je , je me chargerai deyanter
celui de vos ancêtres.
AOUST. 1771 . 135
Plutarque n'avoit pas beſoin de ces petits
moyens. Digne de tenir ſa place parmi les hommes
illuftres de ſon pays , it lui ſuffiſoit d'expoſer naïvement
leur hiſtoire. La juſteſſe de ſon eſprit l'empêchoit
de prendre le change ſur la valeur réelle
d'une action. Il favoit apprécier ce que l'opinion
ypouvoit ajouter , & il eſt un exemple que la prévention
, même pour la patrie , ne doit point aus
toriſer une injustice. Dela vient qu'il n'emploie
jamais la fubtilité pour faire valoir unGrec aux
dépens d'un Romain. Il retrace la vie & les moeurs
deſes héros avec tant de vérité , qu'on croiroit
vivreaveceux. Il ſemble que fi on les avoit hantés,
fi on avoit étudié leur conduire, leurs habitudes ,
on ne les connoîtroit pas mieux. Peintre habile ila
T'art de faifir les traits qui doivent faire effet. Et
quelle différence de touche ſuivant les ſujets: jedi
roispreſqueque le guerrier a fon coſtume & le légiflateurle
fien. On fuit Philopoemen dans toutes
les entrepriſes ; avec lui on rêve ſur les différentes
évolutions , on perfectionne , ſi même ne crée pas
la tactiquedesGrecs , & on ſe perfuade que l'art de
laguerre retirede grands avantages dela théorie,
pourvu qu'on foit réſervé ſur l'introduction des
ſyſtêmes , qui promettent toujours plus qu'ils ne
tiennent: comme le projet d'un palais , ou d'une
machine quitrompe bien ſouvent à l'exécution ,
quoiqu'il foit ſéduiſant dans le deflein, fil'artiſte
aquelque mérite. Dans Q. Flaminius on admire
Fintelligence à préparer ce qui peut produire les
fuccès, la juſteſle & la précifion à ſaiſir les momens
, plus d'art que de génie & même de bravoure
, l'adreſſe à n'avoir d'ennemis qu'autant
qu'il enpeut vaincre , un amour de la gloire trèsvif,
mais non de la gloire acquiſe aux dépens du
fang&de la liberté des peuples qui perſonnelles
136 MERCURE DE FRANCE.
ment n'entrent pour rien dans les querelles des
chefs . Quel est l'homme qui peut ne pas la préférer
à celle dedeſtructeur du genre humain lorſque
Plutarque lui repréſente ce vainqueur des Grecs
rendant à ces peuples , pendant les jeux olympiques
, leur ancien gouvernement , proclamé prorecteur
& libérateur de laGréce. Lorſqu'il entend
pour ainſi dire les acclamations joyeuſes qui ſe
répandent juſque ſur le rivage de la mer; qu'il
voit les acteurs de ces jeux a célèbres obligés de
diſcontinuerpour ſe mêler à la foule qui entoure
fonbienfaiteur , ſe précipiteà ſes pieds, ſe répand
enſuitedans la plaine , & au milieu de repas ſans
apprêts célèbre cet événement , & repéte le nom
de Flaminius dans des chanſons où l'irrégularité
même eſt un mérite. Que l'on mette en oppofition
un vainqueur ſanguinaire aſſemblant les principaux
citoyens d'une ville pour leur dicter des lois
de ſervitude , le filencede l'aſſemblée , l'air pâle
&conſterné des uns , l'air irrité des autres cédant
à la force , ces regards lancés comme à la dérobée
& qui ne peuvents'arrêter ſur le vainqueur dont
les mains ſont encore teintes de ſang ; que l'on
entende les murmures , les noms donnés à voix
bafle à ce guerrier forcené; qu'on entre dans les
maiſons & qu'on y voie le malheureux enterrant
fon or pour aflurer une ſubſiſtance à ſa famille
déſolée, & s'il eſt quelqu'un qui oſe préférer la
funeſte gloire de conquérant ; qu'après avoir
éprouvé lui-même tous les malheurs de la ſervitude
, ſa mémoire périſſe à jamais de peur de deshonorer
l'humanité. On eſt indigné quand on
litdansGracian , dans Machiavel * que la guerre
*Machiavel eſt un forcené pire cent fois que
AOUST. 1771 . 137
eft lefeulmétierqu'ilimporte au Prince d'appren.
dre; mais quand on a cité Machiavel , on n'eſt
plus tenu de réfuter. Le jeune Militaire doit lire
ſouvent la vie de Philopoemen; mais le premier
miniſtre d'un état très- opulent ſe pénétrera de
celle de Périclès , s'il croit que la protection accordée
aux beaux arts & à ceux d'agrément par
préférenceàtout , le luxe le plus immodéré , la
prodigalité , l'encouragement des inventions propres
à toutes les commodités qui minent les facultés
phyſiques &morales , conſtituent le bonheur
de l'état ; S'il croit qu'un dehors de richeſſes
prodigieux accompagné de l'indigencede tous les
particuliers dont les travaux ont arraché du ſein
de la terre lesmatieres premieresde cette richeſle,
ces malheureux que le libertinage & la miſére
conduiſent au gibet. Les Cartouches ne font à
craindre quedans un eſpace de pays peu étendu ,
&une fois ſur la roue le mal ceſſe. Machiavel
s'érant perfuadé apparemment que la ſcélérateſle
devoit le tirerde la miſére dans un fiécle où quelques
exemples pouvoient autoriſer ce ſyſtême de
fortune , &fe voyant trompé dans fon eſpérance
, voulut dans la rage ſe venger de tous ceux
qui lui ſurvivroient, en formant des Princes ſur
fes principes , & que ſon dernier ſoupir fut un
poiſon pour la poſtérité : Exoriare aliquis noſtris
ex offibus ultor , ſemble- t- il avoir dit en mourant.
Son Prince renferme pourtant de bonnes choſes
dans les chap. 16 ſur la libéralité & l'économie ;
19 , qu'il faut éviter d'être haï ; 21 , 22 , 23 , fur
l'eſtime , les fecrétaires , la fuite des flateurs ;
mais ces morceaux font voir ſeulement qu'il joi
gnoit l'inconféquence à la noirceurdu coeur.
138 MERCURE DE FRANCE.
la réputation de bonheur & de magnificence la
plus étendue ,& enfin ſa conſidération perſonnelle ,
au-dedans & au - dehors ſuffiſent pour maintenir
les refforts de la machine du gouvernement. Que
Filluſtre Périclès ſoit ſon modèle. Il aura pour lui
le luſtre éclatant que la Gréce jetta pendant ſon
fiécle& plus de ſoixante ans encore après ſa mort;
mais attaquée par un Roi de Macédoine habile ,
elle tomba tout-à-coup. Si au contraire ce miniftre
penſe que la vraie puiſlance conſiſte dans la
conſidération des membres de l'état pour leur
chef, dans l'égalité des forces de ces membres à
raiſon de leurs fonctions , dans une aiſance générale
, dans la réputation de fidélité à ſes enga
gemens , il puiſera ſon ſyſtême dans Lycurgue ,..
Solon , Publicola , Aristide , écartant ce qui peut
ne pas convenir à ſon gouvernement & fur-tout
augénie de ſes concitoyens. Ce feroit folie quede
vouloir le heurter & conftruire dans ſon cabinet
un gouvernement civil général. Delà vient que
P'homme d'état doit être un profond philoſophe ,
&que les gouvernemens qui ſe ſont étendus fur
pluſieurs nations différentes de langage & de préjugés
n'ont eu qu'une durée aſſez courte depuis
cette époque. Il paroît établi chez un grand nombre
de politiques , que dans ces fortes d'états le
luxe doit être le principal mobile. Il eſt certain
qu'il réuffit à afſervir tous les hommes. Ce reffort
demande une attention continuelle ,&il eſt peutêtre
ſemblable aux poiſons qui , pris à petites do
fes, font un remede. L'habileté conſiſte à con
noître la quantité ; mais je reviens à mon auteur.
Lorſqu'il compare les grands hommes dont il
aécrit la vie , ſes analyſes ſont courtes & préci
les.C'eſt là qu'il paroît raſſembler toutes les forces
1
AOUST. 1771 . 139
de fon raifonnement , & on en admire la ſolidité
Souvent , il faut l'avouer , on eſt étonné des perfonnages
qu'il a choiſis pour comparer enſemble.
On eſt prêt de le blâmer; mais on n'ofe& on finir
par être fatisfair. Cette maniere de traiter l'hiftoire
eſt très intéreſſante & accoutume l'eſprit à
penſer : comment Plutarque n'a-t-il pas eu d'imitateurs?
Undes hommes les mieux penſans de ce
fiécle a crudevoir changer un plan aflez ſemblable
qu'il avoit formé autrefois. Peut- être n'aimonsnous
, en fait de morale , que des coinparaiſons
d'objets éloignés de nous.
Mais l'admiration pour Plutarque ne m'aveugle
point ; je ne fais pas ſon oraiſon funèbre. Il faut
convenir qu'il eſt quelquefois trop crédule. Il rapportedesdiſcours
populaires même dénués de bon
ſens. Ala vérité il ne demande pas qu'on y ajoute
foi; mais quelle néceſſité de coudre un haillon à
unebelle étoffe. Hérodote, Tite -Live & quelques.
anciens hiſtoriens les plus accrédités ſe ſont per
mis la même chofe. Ils croïoient que leur fonction
principale étoit de narrer ce qui étoit reçu ,&
für ces objets leur critique ne s'exerçoit qu'avec
beaucoup de réferve. S'ils ont fait une faute je ne
crois pas que leurs ſucceſſeurs la faflent jamais.
Un autre défaut plus eſſentiel dans les écrits de
Plutarque , c'eſt ce vice abominable dont les Grecs
nilcs Romains ne faifoient aucun myſtere , & dont
il parle trop ſouvent ſans le peindre avec les cou
leurs qu'il mérite. C'eſt tout au plus fi on croiroit:
que c'eſt une foibleſle humaine comme l'amour
des femmes. C'eſt pour cela qu'il eſt prudent de
ne pas mettre l'excellent livre des paralleles entre
les mains de la jeuneſle qui n'eſt pas enco
ve formée. Je n'examine point ſi la connoiflans
/
140 MERCURE DE FRANCE.
ce naïve des vices avant l'âge des paſſions , eft
plus ou moins pernicieuſe qu'une ignorance qui
ne peut pas toujours durer , & diſparoît préciſément
dans le tems où l'imagination prête à pluſieurs
d'entr'eux beaucoup d'attraits qu'augmente
encore la ſatisfaction de développer un myſtere,
Montaigne ne croioit point cette ignorance avantageuſe
, lui qui dit ſi ſouvent d'excellentes choſes
en battant toujours la campagne. (1 ) Mais , il
faut avouer que la morale de Montaigne eſt ſouvent
un peu gaie ; quant à moi j'adopte l'idée
reque.
LETTRE à M. de la Harpe , furfa
traduction de Suétone.
Ma façon d'agir vous paroîtra peut- être fingu
liere,Monfieur ; je n'ai pas l'honneur d'être connu
devous , monnom ne l'eſt pasdans la république
des lettres , mais vous avez déclaré avec tant de
(1) Il me femble que le commencement de l'art
poétiqued'Horace : Humano capiti cervicempictor
equinam-jungere fi velit, & c. donne parfaitement
l'idée de l'ouvrage de Montaigne. C'eſt
bien une tête d'homme , un col de cheval, des
plumes de tous les oiſeaux , un beau corps de
femme , & depuis la ceinture un poiſſon hideux.
Mais la tête d'homme eſt le morceau d'étude d'un
grandpeintre, les plumes ſont très- bien choifies ,
le corps de femme eſt la nature même, & le poiſſon
hideux eſt extrêmement hideux .
AOUST. 1771 . 141
franchiſe dans un Mercure de cette année que
vous verriez avec plaifir qu'on vous indiquât les
fautes qui pourroient s'être échappées dans votre
traduction de Suetone, que je me crois autoriſé à
vous faire part de quelques légeres obſervations
que la lecturede cet ouvrage a fait naître.
J'ai remarqué que vous traduiſez toujours les
mots nepos , neptis , nepotes par ceux de neveux
&de niéces. Je me ſouviens qu'on me diſoit autrefois
pendant mes études , &j'ai lu depuis dans
des dictionnaires que ce n'eſt que dans la baſle latinitéoù
cette acception leur a étédonnée; & que
dans les bons autcurs il faut toujours les entendre
par petit- fils ou petite- fille. Ily a quelque choſe
de plus , c'eſt que l'hiſtoire nous apprend quetous
ceux que vous nommez neveux ou niéces étoient
en effet petits- fils ou petites-filles.
Vous direz que cette remarque eſt frivole,mais
jerépondrai qu'elle eſt de plus grande conféquencequevous
ne croiez ; un ouvrage comme le vôtre
doit paſſer à la poſtérité. Il ne faut pas mettre
un écrivain qui le conſultera dans le cas de te
tromper & de tromper ſes lecteurs. Je ſuppoſe ,
par exemple , qu'un homme travaille à la vie de
Jules-Célar , & qu'il fafſe inention de ce paſſage
de Suétone :
"Ad retinendam autem Pompeii neceffitudi-
>>>nem ac voluntatem , Octaviam fororis fuæ nep-
>> tem , quæ Caio Marcello nupta erat , conditio-
>> neei detulit, ſibique filiam ejus in matrimonium
>> periit. >>
S'il a recours à votre traduction , voici ce qu'il
trouvera :
<<Pour s'attacher Pompée ſans retour , il lui
142 MERCURE DE FRANCE .
offrit Octavie, niécede ſa foeur,qui étoit mariée
>> àCaius - Marcellus , à condition que Pompée lui
donneroit ſa fille.
En conféquence il écrira qu'Octavie étoit nieee
de la ſoeur de Céfar , ce qui ne ſeroit pas vrai .
Octavie étoit fille d'Attia , mariée à Octavius ,
& cette Attia étoit fille de Julie , foeur de César ,
qui avoit épousé Marcus Attius. Donc Octavie
étoit petite fille & non niéce de la ſoeur deCélar.
Je pourſuis , & voici ce que je trouve dans la
viede Tibere , pag. 322 & 323 .
«Agrippinam Marco Agrippa genitam, neptem
>Pomponii Attici equitis Romani , ad quem funt
>>Ciceronis epiftolæ , duxit uxorem.
>>Il épouſa Agrippine , fille de Marcus Agrippa
>> & niéce de Pomponius - Atticus , chevalier Ro-
>>>main , à qui Cicéron a adreſlé des lettres. »
Agrippine , dont il eſt ici queſtion , étoit petitefille&
non niéce de Pomponius- Atticus ; Agrippa
avoit épousé en premieres nôces Celicia Attica ,
fille de ce chevalier Romain ; il en eut cette premiere
Agrippine qu'Auguſte fit épouſer à Tibère.
Voyez Bayle, art. Atticus ; & Moreri , art. Atticus
&Agrippa.
Agrippa ſe remaria avec Julie , fille d'Auguſte ,
qui le fitpere d'un autre Agrippine ; c'eſt celle dont
il eſt queſtion dans le paſſage ſuivant , pag. 16 &
17 , tom. 2 .
<<Extat&Auguſti epiſtola, ad Agrippinam nep-
" tem , paucos antequam obiret menfes, ita fcri-
- pra de Caio hoc.
AOUST. 1771 . 143
>>Nous avons une lettre d'Auguſte à ſa niéce
>Agrippine peu de mois avant ſa mort , au ſujet
>>de Caligula. »
Il eſt clair que puiſqu'Agrippine étoit fille de
Julie, Auguſte étoit ſon ayeul & non pas ſon onele.
C'eſt encore une petite inadvertance qu'il eſt
très-aiſé de corriger , ainſi que les premieres dans
une nouvelle édition.
Anxio de ſucceſſore Tiberio , & in verum ne-
>> potem proniori.
>>Tibere inquiet de ſon ſucceſſeur & penchant,
>> vers le jeune Tibere ſon neveu . Caligula , p. 36
& 37 , tom. 2.0
Cejeune Tibere n'étoit pas neveu du vieux. Il
eût fallu pour cela qu'il eût été fils de Drufus ,
pere de Germanicus & de Claude ; mais il avoit
pour pere un autre Drufus que l'Empereur avoit
eu de ſon premier mariage & qui mourut avant
lui , empoisonné , à ce qu'on croit, par Sejan . Ainfi
Tibere lejeune étoit petit-fils de l'ancien ; c'eſt
pour cela que Suétone l'appele verum nepotem , au
lieu que Caligula ne l'étoit que par l'adoption que
Tibere avoit faite de Germanicus.
Permettez-moi de vous dire que vous n'avez
pas fait aſlez d'attention à ce mot verum qui vous
auroit tout de ſuite rappelé cette généalogie que
vous ſavez très bien , comme il eſt aiſé de le voir
par cet endroit du même auteur que je vas citer
avec votre traduction .
<< Inter quos cum plurimorum clade Ælium Se-
>>janum , quem ad fummam potentiam non tam
>> benevolentia pervexerat , quam ut eſſet ; cujus
>>ministerio ac fraudibus liberos Germanici cir
>> cumveniret , nepotemque fuum ex Druſo filio
144 MERCURE DE FRANCE.
>> naturali ad ſucceſſionem imperii confirmaret . >>
<<Entr'autres Sejan dont la ruine entraîna celle
>>de beaucoup de citoyens . Il l'avoit élevé au plus
>>h>aut degré de puiſlance , non pas tant par ami-
>> tié que pour perdre , par ſes artifices , les enfans
>>d>eGermanicus ,&aſſurer l'empireà ſon petit fils
>>Tibere , fils de Drufus. >>
Vous avez très-bien compris en cette occafion ,
Monfieur , que nepos ne pouvoit ſignifier que petir-
fils ; ce ne peut donc être qu'une inattention
de votre part , en l'appelant ailleurs neveu.
<<Ptolemæum regis Jubæ filium confobrinum
>>>ſuum ( erat enim & Marci Antonii ex Selena filia
>>nepos. )
<<Ptolemée, fils de Juba & ſon propre coufin ,
>>puiſqu'il étoit neveu de Marc - Antoine par les
>>>femmes.
Trouvez bon que je vous diſe que ce n'eſt pas
cequ'a voulu dire Suétone , en traduiſant littéralament
le texte& en ſuppoſant que nepos dût être
rendu par neveu. Ilyauroit neveu de Marc-Antoine
par ſa fille Selene. Or , qu'est - ce que c'eſt
que d'être neveu de quelqu'un par ſa fille ? J'avoue
queje ne connois pas ce degré de parenté. Vous
avez cherché à ſauver l'obſcurité , en mettant neveu
par les femmes ; mais dans la vérité , Ptolemée
étoit petit- fils d'Antoine , & voici comment.
Marc-Antoine avoit été marié quatre fois . Premierement
à Fadia , dont on ne croit pas qu'il ait
eu d'enfans; enſuite il épouſa Fulvie , Octavie &
la Reine Cléopatre , qui , toutes , lui donnerent
poſtérité. C'eſt de la Reine d'Egypte qu'il eut Se-
Jena ouCléopatre la jeune qu'Auguſte donna pour
èpouleàJuba, enlui rendant le royaume deMauritanic
AOUST. 1771. 145
ritanie qu'avoit eu ſon pere. De ce mariage vint
Ptolemée que Caligula fit tuer. Mais comment
étoit- il coufin de cet Empereur? Cela eſt encore
facile à expliquer.
Marc- Antoine avoit eu d'Octavie une fille nom
mée Antonia qui épouſa Drufus , frere de Tibere,
& fut mere de Germanicus dont Caligula étoit
fils.
Voilà , Monfieur, àquoi ſebornent les remarques
qui ſe ſont préſentées àmon eſprit en lifant
votre Suetone: ce ſont de légeres taches qui n'empêchent
pas d'admirer le tableau. Les fautes de
costume de Véroneſe ne diminuent rien de la beauzé
de ſon coloris & de la correction de ſon deſſein ,
mais ne laiſſent pas d'être des fautes qu'on eſt faché
d'y voir. Je rends d'ailleurs à votre traduction
toute la juſtice qu'elle mérite , & c'eſt un des
livres de ma bibliothèque dont je fais le plus de
cas. Je crois même que vous ſavez aufli - bien &
mieux que moi , tout ce que je viens de vous faire
obſerver , mais que vous avez pu l'oublier dans la
chaleurde la compoſition.
Puis- je me flatter que vous voudrez bien faire
inférer cette lettre dans un des prochains Mercures
, & m'y répondre , duſſiez - vous me prouver
que je me ſuis trompé.
J'ai l'honneur d'être avec toute l'eſtime qui
vous eſt due & les ſentimens les plus diftingués ,
Monfieur , votre très - humble & très - obéiſſant
ſerviteur ,
Le Marquis DE THYARD ,
de l'académie des ſciences &
belles - lettres de Dijon.
Semur enAuxois , ce 4 Juillet 1771,
G
F
146 MERCURE DE FRANCE.
: RÉPONSE de M. de la Harpe
à M. le Marquis de Thyard.
Vos obſervations , Monfieur , ſont très-juſtes ,
&vous deviez être bien sûr que je me ferois un
plaifir d'inférerdans le Mercure la lettre dont vous
m'avez honoré. Je ne ſuis point du tout fâché
qu'on me montre mes fautes , &je ſuis très- latté
que ce ſoit un homme comme vous qui prenne la
peine deme cortiger. Je vois que vous êtes trèsbien-
inſtruit de toute la parenté d'Auguſte , &
que vous auriez été de la cour. Nous autres poëtes
ou qui croions l'être , nous avons l'habitude
dedire neveux ou niéces pour petits fils & petitesfilles
, d'autant plus que ces mots de petits-fils &
petites - filles ne ſont agréables ni en vers ni en
proſe. Mais il faut qu'un traducteur ſoit exact
comme ungénéalogiſte , & je vous fuis fort obligé
de m'avoir relevé. J'aurois defiré même que
vous euffiez bien voulu étendre plus loin vos recherches
& vos remarques . La traduction d'un auteur
auſſi difficile que Suétone me metdans le cas
d'avoir beſoin des ſecours de tous ceux qui ont
cu le tems de devenir plus ſavans que je ne le ſuis .
Malheureuſement je n'ai guères été repris que par
des critiques encore plus ignorans que moi. Vous
êtesbienloin d'être de ce nombre , & je vous mets
au rang de mes maîtres & de mes bienfaiteurs .
J'ai l'honneur d'être avec autant de reſpect que
de réconnoiſſance , &c.
AOUST. 1771 . 147
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Il y a quelques mois , Monfieur , qu'il parut un
mémoire anonyme , ayant pour titre : Confidérations
intéreſfantes fur l'importance , l'utilité , &
méme la néceſſité pour la France de faire le commerce
des Indes Orientales , principalement par
rapport àfes grandes conféquences , &c. &c.
Ce mémoire , qu'il faut diftinguer decelui que
lesEtats de Bretagne ont adopté ,j'apprends qu'on
me l'attribue.
L'amourde la vérité , autant que la crainte de
nuire à la réputation que l'auteur a voulu s'établir
, m'engage à déſavouer publiquement cet ouvrage.
En me l'envoiant , ila cru ſans doute me
dédommager du mémoire que je lui avois confié ,
&dont une copie fut dépolée en 1763 aux archives
de la Compagnie des Indes. S'il n'a pas ſuivi
l'exemple dequelques autres perſonnes qui avoient
cru pouvoir en faire uſage , c'eſt , comme il le dit
lui -même au commencement de ſon ouvrage,
que ce qu'ila lufur cette matiere lui laiſſe à espérer
que les réflexions dont il va s'occuperfont encore
neuves &intéreſſantes ; finon , toutes , du moins
en partie, & qu'en tout tems il est de ſaiſon de
diredes chofes utiles.
Quoiqu'il paroiffe que mon mémoire lui a été
inutile, je luis tenté de croire qu'il le garde dans
l'eſpérance qu'on lui demandera des éclairciffemens
& des dérails , qu'il eſt , dit - il , en état de
donnerſur pluſieurs points importans , & que l'é
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
tenduequ'il a donnée à ſa production ſembloit ne
devoirpas laiſler à defirer.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure , &
d'être perfuadé de la ſincérité des ſentimens avec
leſquels j'ai l'honneur d'être ,
GODEHEU.
Paris , ce 12 Juillet 1771 .
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
avec ſuccès les repréſentations des
Fragmens compoſés du Prologue de Dardanus
, de l'acte d'Alphée & Arethuse , &
celui de la Fête de Flore. M. d'Auvergne ,
furintendant de la muſique du Roi & di-!
recteur de l'Académie royale , a retiré de
l'acte d'Alphée & Aréthuſe , dont il a fait
la muſique , la contredanſe qui terminoit
ledivertiſſement . Il l'a remplacée par une
chaconne pour Mlle Heynel qui étoit indiſpoſée
lors des premieres repréſentationsde
cet acte. M. Gardel a très- ingénieuſement
deſſiné le ballet. Les entrées
AOUST. 1771. 149
:
qu'il y exécute avec Mile Heynel font un
plaifir qui tient du raviſſement.
Cette célèbre danſeuſe ſemble s'être
furpaſſée elle-même dans cet acte . On
n'a jamais vu tant de graces , de nobleſſe
&de dignité unies à tant de préciſion ,
de force & de perfection .
M. Gardel a partagé les fuffrages du
Public par la ſupériorité de ſon talent ,
par la fierté & la ſûreté de ſon exécution.
Ce n'eſt point M. l'Arrivée , mais M.
Beauvalet , jeune acteur , âgé de 18 ans ,
qui a joué , en l'absence de M. l'Arrivée ,
le rôle d'Alphée.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont joué, pour
la premiere fois ,le lundi 15 Juillet, les
Jardiniers , comédie en deux actes mêlée
d'ariettes.
Thibaut , jardinier , ſe félicite duproduit
de ſon petit jardin &de la bonté de
la terre qui ſe prête à ſes beſoins , & qui
pourun peu d'eau lui donne du vin . Colin
, ſon garçon , qui le ſert avec zèle , lui
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
demande pour récompenſe ſa fille Colette
en mariage. Mais Thibaut lut objecte ſa
pauvreté ; Colin dit qu'il a de la ſanté ,
de la force & du courage , & que dans le
ménage chacun apporte ce qu'il a .
Dame Perrette , mere de Colette , eſt
plus indu'gente , elle proinet à Colin de
lui donner ſa fille , mais elle lui recommande
de travailler. Le Bailli envoie
chercher Thibaut pour lui apprendre une
bonne nouvelle. Il revient en effet fort
joyeuxavecune lettredeNicolas-Bertrand
fon ancien garçon, qui a fait fortune dans
le commerce , & qui lui annonce ſon retour
, avec le deſſein de partager ſa richeffe
avec lui ; il lui envoie cinquante
piſtoles d'avance ,& pour que leur union
ſoit plus grande , il offre ſa main à Colette.
Le pere eſt très- rejoui de revoir fon
ami Bertrand , &de quitter lejardinage ;
mais Colette & Colin qui s'aiment font
fort chagrins de ce retour fi nuiſible à
leursamours. Thibaut renvoie Colin dont
le ſervice lui devient inutile. Cet amant
déſeſpéré reproche à Thibaut de lui man.
quer de parole , & de reconnoître ſi mal
fon attachement; Dame Perrette eſt attendriede
ſa peine, mais le jardinier n'eſt
ſenſible qu'à la joie de devenir riche, CoAOUST.
درا . 1771
lin s'engage pour s'éloigner du pays &
veut ſe venger de ſon rival. Colette gémitde
voir ſon amant l'abandonner. Bertrand
arrive , & foutient ſon caractère de
bienfaiſance. Il demande quel eſt le ſujet
de la triſteſſe de Colette , la mere lui apprend
que c'eſt l'engagement de Colin ;
il fait auffi-tôt acheter ſon congé ; mais
ſoupçonnant que Colin eſt amant deColette
, il lui fait avouer ſon ſecret ,& ne
cherche plus que les moyens de la rendre
heureuſe . Thibaut eſt furieux en apportant
le congé de Colin , & le fait arrêter
pourl'empêcher deſe venger de Bertrand.
Celui-ci reconnoît ſon neveudans Colin;
il dit au père qu'il faut lui donner ſa fille
en mariage. Colin arrive en ſe débattant
contre les archers. Bertrand le délivre &
le conſole bientôt en lui apprenant qu'il
eſt ſon oncle , qu'il lui céde ſa maîtreſſe,
qu'il va le rétablir dans l'héritage de ſon
père , qu'un autre parent avoit envahi ;
&lui affure ſa fortune ; il lui donne fon
congé; en même tems Thibaut prend ſa
main & celle de Colette , en diſant ; &
moi je te rengage.
Cette comédie eſt de M. Davefne , &
la muſique eſt de M. Prudent. Les deux
auteurs ont fait également preuve de ta-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
lent. On a trouvé du naturel , de la finef
fe & de l'eſprit dans les paroles ; & de
l'expreſſion , du chant &des effets dans la
muſique.
M. Nainville a joué le rôle de Thibaut
avec beaucoup de gaîté &de franchiſe .
Le rôle de Colette a été bien chanté &
bien rendu par Mde Trial. On a auſſi applaudi
M. Fargès dans le rôle de Colin ;
Mde Berard , dans le rôle de la mère , &
M. Suin dans celui de Bertrand.
Concert mécanique de l'invention & exécution
du Sr Richard , rue de Richelieu,
dans unefalle de la bibliothèque du Roi,
en entrant à gauche , au rez de chauffée.
Ce concert eſt exécuté par pluſieurs
figures automates de grandeur naturelle ,
faiſant chacune leur partie ſur un inftrument
différent.
La premiere figure repréſente une Demoiſelle
aſſiſe , touchant du clavecin &
de l'orgue enſemble & ſéparément , &
s'accompagnant auſſi de tems en tems de
la voix.
La ſeconde repéſente un jeune homme
debout, jouant du violon.
AOUST. 1771 .
153
La troiſiéme repréſente un joueur de
baffe.
La quatriéme eſt un petit génie debour ,
placé derriere le pupitre , qui bat la mefure
, & tourne le feuillet à tems .
Ces figures imitent le naturel dans tous
les mouvemens des bras , des doigts , de
tête , des yeux & des paupières .
A ce morceau principal , l'auteur a
joint trois autres piéces mécaniques ,
auſſi de fon invention & exécution :
La premiere eſt un berger jouant de la
flûte , dont l'harmonie eſt ſoutenue par
une baffe & accompagnée du chant de
pluſieurs oiſeaux.
La ſeconde eſt un orgue en bibliothéque
, qui joue , auſſiſeul , pluſieurs airs
de différens auteurs .
La troifiéme eſt un ſerin artificiel qui
imite la nature. Il eſt dans une cage pofée
fur un plateau , &joue différens airs, avec
ramage.
Ily aura tous les jours deux repréſentations
: la premiere à cinq heures précifes
& laseconde àſept heures.
Tous les billetsfont de 3 liv..
Perſonne n'a porté plus loin que M. Richard
le génie de la mécanique , & l'art
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
de donner de l'ame , & une fortede vie ,
à des machines avec des moyens ſimples,
actifs & précis . Ces figures mécaniques
font d'un modèle agréable , très-bien poſées
& propres à faire illuſion ; ce ſpectacle
ingénieux plaira aux curieux & aux
amateurs des ſciences.
COUPLETS
Adreſſés à Mlle Doligny , par M. G...
Sur l'AIR : Juſque dans la moindre chose , &c.
L'AMOUR te forma pour plaire
Et pour nous dicter ſes loix :
Cedieu ne pouvoit mieux faire ,
Tour applaudit à ſon choix ;
Mais à l'amitié chérie ,
Si tu bornes nos defirs ,
Tu veux que toute la vie
Nous renoncions aux plaifirs.
Toujours la fimple nature
Embellit tous les talens ;
Seule elle fait ta parure
Et te comble d'agrémens.
Tonjeu vrai qui nous enchante
Nous léduit à chaque inftant ,
1
AOUST. 1771 . 155
Et ta voix douce & touchante
Porte au coeur le ſentiment.
Juge , hélas ! s'il eſt poſſible
De jamais ſe dégager ;
Avec une ame ſenſible
Peut-onte voir fans danger ?
Parun penchant plein de charmes ,
L'amour ſait nous captiver ,
Etnous lui rendons les armes
Sans pouvoir lui réſiſter.
Par M. G...
ÉCOLE VÉTÉRINAIRE .
Le lundi , 15 Juillet , quatorze Elèves
militaires furent interrogés publiquement
& en préſence de pluſieurs officiers généraux&
d'autres perſonnes de diftinction ,
dans une des falles de l'Ecole royale vétérinaire
établie au château d'Alfort près
de Charenton. Les queſtions qui leur furent
faites tenoient à la connoiſſance raifonnée
de la beauté du cheval. Ils fixerent
les proportions de chacune de ſes parties ;
ils établirent la néceſſité de ces mêmes
proportions ſur les conféquences qui ré
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
fultoient de leurs omiffions ; lorſque la
nature , par une degénération qui n'eſt que
trop commune , s'écartoit elle- même de
ſes premieres lois , ils chercherent à approfondir
ſes vues dans la direction qu'el--
le a aſſignée à chaque membre; ils démontrerent
les vices de l'intervention de cette
même direction; ils développerent encore
les deſſeins qu'elle a eus dans l'emmanchement
des portions des différentes colonnes
ſur leſquelles eſt érayé le corps de
l'animal , &c . &c .
Les Elèves qui furent entendus font
les Sieurs ::
Mouton , maréchal des logis du régiment
de Clermont ; Danin , cavalier du
régiment de Noailles ; Ducardonnet , carabinier
de Royal - Rouſſillon ; Belval ,
cavalier du Colonel -Général ; Chardin ,
cavalier de Royal - Etranger ; Taillard ,
cavalier de Royal - Lorraine ; Sauvage ,
cavalier de Royal Piedmond ; Mauchand,
cavalier de Royal - Champagne ; Girardin,
maréchal des logis du Meſtre-de-
Camp - Général - Dragons ; Mangienne ,
dragon d'Orléans ; Barthelemy , dragon
Dauphin ; Miquel , dragon de Beauffremone;
Hecquart , dragon de la Rochefoucault
; Duperrat de la Légion de
Handres..
AOUST. 1771 ,
157
L'aſſemblée, peu nombreuſe mais choifie
, applaudit à leurs efforts. Le prix for
adjugé au Sr Girardin ; le premier acceffit
aux Srs Hecquard & Ducardonnet , &
le ſecond aux Srs Marton & Belval .
Tous ces Elèves doivent l'avantage
qu'ils ont eû de fatisfaire le Public aux
foins du Sr Drigon , l'un des Elèves &
maréchal des logis du régiment du Colonel-
Général-Dragons .
OBSERVATIONS fur le Météore
du 17 Juillet.
'AChampignifur Marne , ce 18 Juillet 1771.
MONSIEUR ,
C'eſt bien avec raiſon que M. de Buffon
dit que le Ciel eſt le pays des grands
événemens . Le 17 de ce mois , entre dix
heures & demi & onze heures du ſoir
que je me promenois , je fus témoin d'un
météore fingulier dans ſon effet s'il n'a
rien de particulier dans ſa cauſe . Il faifoit
le plus beau tems du monde , le Ciel
étoit clair ſans nuages , l'air étoit calme
mais peu rafraîchi ; il n'y avoit point de
rofée ,& le baromètre , comme je l'ai
158 MERCURE DE FRANCE.
examiné depuis , étoit reſté à un demidegré
au-deſſus du variable où il s'étoit
fixé depuis pluſieurs heures. Ma compagnie&
moi nous nous entretenions de la
blancheur de la voie lactée , lorſque toutà-
coupnous nous trouvâmes d'abord éclairés
d'une lumière pâle& très étendue, &
auffi-tôt enveloppés d'une très - rouge &
ardente au point de nous faire appercevoir
que nous étions au milieu de la
flamme. Je levai les yeux pour confidérer
le phénomène ; je vis un corps de feu
affez volumineux qui étoit à très peu de
diſtance de la terre,& qui ſuſpendu preſque
perpendiculairement au - deſſus de
nos têtes , traverſoit l'air avec lenteur.
La furface inférieure de cette maſſe flotante
repréſentoit un lofange qui , d'un
angle à l'autre , me paroiffoit avoir environ
un pied & demi de diamètre. Au
dernier angle , c'eſt à dire à celui qui étoit
du côté du nord d'où étoit venu ce feu ,
une longue queue comme roulée ſurellemême
dans ſa longueur , y étoit adhérenre
; elle étoit mêlée de clartés & de ténèbres
& s'agitoit fortement. Le centre
du loſange étoit un foïer ou plutôt un ſoleil
dont la vue foutenoit difficilement
l'éclat & qui échauffoit ſenſiblement le
viſage. Il s'y faifoit un mouvement de
AOUST. 1771 . 159
rotation qui reſſembloit à un bouillonnement
violent. Les bouillons étoient d'un
brillant ſurprenant & leurs finuoſités obfcures.
Enfin ce corps qui s'étoit élevé de
la terre nous quitta heureuſement pour
prendte en ligne oblique une afcenfion
rapide & très - haute vers la voie lactée
du côté du midi. Je le ſuivis des yeux
juſqu'au moment où ne paroiſſant plus
être qu'une très-petite étoile , il ſe diffipa
avec un tel bruit qu'un grand coup de tonnerre
ſe fit entendre ſur le champ.
Mais nous reſtâmes électriſés ainſi que
nos voiſins qui,de même que nous, avoient
prétendu prendre le frais. Chacun ſentit
fur les deux temples une compreffion qui
dura quelque tems . Une Demoiselle n'en
fut même ſoulagée que par un faignement
de nez qui lui ſurvint le lendemain
matin.
La queue ou la longue traînée de lumière
de ce météore n'étoir , je penfe ,
formée que par l'épuiſement des matieres
combustibles dont étoit compoſé ce corps
qui dans le commencement de ſon embraſement
n'avoit du produire que cette
pâle clarté que nous vîmes en premier
lieu.
On aura fans doute obſervé ailleurs le
160 MERCURE DE FRANCE.
même ſoir de ſemblables météores. Ils
étoient , pour ainſi dire , annoncés par le
coucher du ſoleil qui étoit entouré de
quantité de globes lumineux qui ne font
pas ordinaires.
J'ai l'honneur , &c.
MOSNIER , abonné au Mercure.
Obſervations fur le même Météore , par
M. l'Abbé Marie , de l'Académie royale
des Sciences , profeffeur de philosophie
au collègeMazarin.
AParis , ce 18 Juillet.
Le phénomène du 17 n'eſt , à mon avis,
autre choſe qu'un météore enflammé ,
dont la détonation doit s'être faite au
ſud - fud - eſt de Paris , d'où il m'a paru
s'avancer rapidement vers le nord .
Sa lumiere étoit fort brillante , mais
tranquille ; je la compare à celle de ces
traînées de feu que les bonnes gens prennent
pour des étoiles qui changent deplace.
La ſeule différence , c'eſt qu'il y a eu
beaucoup plus de matière enflammée , &
que l'inflammation s'eſt faite plus près de
laterre.
AOUST. 1771 . 161
Biens'en faut cependant que ce météore
foit tombé à Paris , comme tant de
perſonnes diſent l'avoir vu. La preuve
qu'il étoir affez élevé dans l'atmoſphère ,
ſe tire de ce que chacun l'a cru voir ſur
fatête.
•Tant qu'ily a eude matière inflammable
, le météore a brillé & avancé vers le
Nord. Encore quelques jours , & on faura
ce qui a été obſervé dans le cours de ſa
direction.
L'éclat de ſa lumière ne dura pas une
ſeconde , & ce ne fut que deux minutes
après que j'entendis au fud - fud - eſt un
bruit affez ſemblable à celui d'un médiocre
coup de tonnerre. Ce bruif dura uniformément
deux ou trois ſecondes. La lumière
avoit paru à 10 h. 36 m. du ſoir.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai vu & entendu.
Il avoit fait fort chaud trois jours
auparavant , il fit encore chaud le lendemain
, puiſque le thermomètre de l'obſervatoire
ducollége Mazarin étoit à 21ºà fix
heures du ſoir ; mais ce jour- là le Ciel fut
tout couvert de nuages ,& fur le ſoir il
s'élevaun vent du nord- ouest affez froid ,
qui a duré deux jours .
Le tems avoit été fort calme le 17 , &
le ciel étoit fort ſerein au moment même
162 MERCURE DE FRANCE.
:
où j'obſervai ce météore qui , en vérité ,
ne valoit pas la peine d'occuper tant de
monde & d'imaginer tant de fauſſetés.
Enfin , pour tout dire , le 18 Juillet à
onze heures du matin , il tomba de trèsgroffes
goutes d'une pluie puante, pendant
quatreſecondes.
ARTS.
ARCHITECTURE.
I.
Plandu Colisée en deux feuilles. AParis,
chez le Rouge , ingénieur - géographe
du Roi , rue des Auguſtins. Prix , 30f.
ΟN nous donne dans une de cesfeuilles
la coupe du coliſée ſur différentes longueurs;
on nous montre dans l'autre le
plan géométral de cet édifice. Ce plan
nous fait embraſſer d'un coup d'oeil le
colifée non moins remarquable par ſa
décoration noble , élégante & variée que
par la commodité & les convenances de
ſa diſtribution. Après avoir conſidéré l'en.
ſemble de cet édifice , on prendra ſans
AOUST. 1771 . 163
doute plaifir à détailler toutes ſes différentes
parties, à examiner le rapport qu'el.
l'es ont ſéparément avec le tout , & l'on
n'applaudira pas moins à la ſageſſe qu'au
goût de l'architecte. Les ſalles découvertes
, les unes ovales & les autres octogones
, la place du cirque pour les joutes ,
les portiques, les cafés , les galleries , enfin
tous les plans couverts & tous les plans
découverts ont une correſpondance ſpacieuſe&
facile . Chacun de ces plans a les
proportions & le caractère de décoration
qui lui eſt propre , & non moins néceffaire
pour varier le ſpectacle que pour
faire valoir le ſalon circulaire on la ſalle
debal &de concert , la principale piéce
de cet édifice. Ce falon a75 pieds de diamètre.
Son comble eſt éclairé par une ouverture
vitrée qui , indépendamment de
la lumiere qu'elle procure au ſalon, offre à
ceux qui l'occupent l'aſpect varié du ciel .
Le foir fur-tout quand le ciel eſt ſerein &
couvert d'étoiles , cet aſpect produit un
bon effet & ſe lie très bien avec la décoration
intérieure de cette eſpéce de coupole.
Au tour de ce ſalon regne une galerie
ſurmontée par deux autres galeries
avecdes loges. L'entablement eſt ſoutenu
par des cariatides coloffales.
164 MERCURE DE FRANCE .
La vue de cet édifice impoſant faitnaf
tre des deſirs ; mais ces deſirs fontque les
habitans de la capitale connoiſſent affez
l'intérêt de leurs plaifirs &de leurs amuſemens
pour favorifer cet établiſſement
quidoit leurprocurerdes délaſſemens faci
les , peu coûteux & variés. Une aſſemblée
nombreuſede perſonnesdetous rangs&de
tous états réunie dans le colifée & circulant
dans toutes les parties de cet édifice
devient déjà par elle-même ſpectacle &
même ſpectacle intéreſſant. Plus cette
multitude eſt grande , plus les effets dont
nou's venons de parler ſont beaux & variés
. C'eſt ce dont il a été facile de ſe convaincre
le lundi , 15 Juillet dernier , jour
que Mile le Maure a chanté au concert
du coliſée. Le defir qu'avoit tout Paris
d'entendre cette voix la plus belle qui
ait jamais rendu les ſcènes de nos
opéra avec tout le ſentiment &toute l'énergie
que ces ſcènes exigent , avoit attiré
au colifée une foule de ſpectateurs.
Cette aſſemblée nombreuſe &diftinguée
faiſoit elle-même le plus beau fpectacle.
Elle a pu nous donner une idée de la majeſté
des fêtes romaines qui n'étoient a
dignes d'admiration que parce que ces
fêtes étoient celles du peuple entier. Si
AOUST. 1771. 165
nous ſecondons les efforts des directeurs ,
nous n'aurons rien à envier de ce côté-là
auxGrecs & aux Romains. Ces directeurs
ont déjà donné des preuves de leur zèle
par le ſoin qu'ils ont pris de varier les
plaiſirs du public & de lui procurer nonſeulement
des concerts , mais encore des
ſpectacles de joutes &de feux d'artifice ,
&l'amuſementd'une loterie debijoux .
Colbert conſeilloit à Louis XIV , de
donner beaucoup de fêtes pour attirer à
Paris les étrangers & augmenter la circulution
du commerce. Les fêtes du colifée,
portées au point de perfection dont elles
font fusceptibles , pourront remplir ce
voeu de Colbert ;& ces fêtes étant payées
volontairement par le Public auront cette
durée qu'ont tous les établiſſemens qui ne
ſont point onéreux à l'état.
DISSERTATION fur la forme des Tem-
2
ples les plus célèbres tant anciens que
modernes .
L'origine des temples ſe confond avec celle du
monde. Il n'y a guères de peuples où l'on n'ait
trouvé de toute antiquité des cultes , des prieres
ou des actions de grace établies , ſoit pour remersier
l'Auteur de laNature de ſes bienfaits ,
pour mériter ſa bienveillance , ſoit enfin pour
Finvoquer dans les dangers preſlans. Il eſt à croirequetant
que les hommes vécurent dans l'état
Nar foit
166 MERCURE DE FRANCE.
d'innocence , ils n'eurent point d'endroits parti
culiers pour prier. Chacun invoquoit l'Etre Suprême
, lui témoignoit ſon reſpect , lui faisoit ſes
offrandes ou fes facrifices de la maniere qu'il penſoit
devoir lui être la plus agréable. L'effuſion du
coeur ſeul dictoit alors les actions de grace , ainſi
que les ſentimens de reconnoiſſance par-tout où
l'on le trouvoit : l'Univers entier étoit regardé
comme un temple.
Faut-il d'autre demeure à ce SeigneurAuguſte
Queles cieux , quela terre&que lecoeurdu juste.
Préface de Brebeuf.
Abel faiſoit ſesoffrandes ſur une pierre. Moyſe
parloit àDieu ſur le Mont Sinaï. Ce fut au milieu
de la campagne qu'Abraham , pour obéirà l'Etre
Suprême , ſe mit en devoir de ſacrifier ſon fils
Ifaac. Mais la ſuperſtition s'étant par la ſuitemêlée
au vrai culte , à meſure que les hommes ſe
font multipliés , leurs yeux ſe proſtituerent aux
idoles , ſuivant le langage de l'Ecriture. ( 1) Ils
rendirent à différens êtres qu'ils créerent,des hommages
qu'ils ne devoient qu'à Dieu ſeul. Delàtous
lesdifférens cultes qui ſe répandirent par toute la
terre.
Dans les premiers tems , les autels furent fimples
& groffierement travaillés , ainſi que les
ſtatues des dieux. Celles - ci étoient repréſentées
en formedu guaines ou de thermes , & placées
originairement à découvert dans quelque endroit
apparent , ou on leur venoitrendre homma
ge. Succeffivement on parvint à faire ces ſtatues
de meilleur goût, ou plus approchantes des pro-
(1) Ezech. v1.9.
AOUST. 1771. 167
portions humaines : Et , de crainte que les injures
de l'air ne les endommageaffent , on chercha
quelques vieux troncs d'arbres où la nature avoit
formé une cavité ſuffisante pour pouvoir les placer
à couvert. Pline le dit expreflement. Arbores
fuerunt numinum templa: priſcoque ritufimplicia
rura etiam nunc Deo præcellentem arborem dicant(
1).
Du reſpect qu'on eut pour ces arbres , on paſſa
à reſpecter les bois entiers où ils étoient plantés.
Le filence qui y régnoit imprimoit facilement ,
dans l'ame , des idées de crainte & une forte
d'horreur ſacrée , qui ſembloit leur donner quelque
choſede divin. Il paroît que les anciens Romains
, juſqu'à Numa , n'eurent point d'autres
temples ; & , au rapport de Tacite , les Ger-,
mains confervoient encore , de ſon tems , cette
manière d'adorer. Ils croient , dit cet Auteur ,
que ce ſeroit dégrader la Majesté des Dieux ,
que deles enfermer dans des temples , & même
de les repréſenter ſous une figure humaine : ils
donnent le nom de leurs Divinités à des bois
qu'ils leur conſacrent , & ils adorent ces lieux
ſolitaires, comme étant pleins de leur préſence ( 2 ).
Après avoir penſé àla conſervation des objets
de leur culte , les peuples ſongèrent , par la ſuite ,
àſe préſerver eux- mémes des injures de l'air , de
la pluie&du ſoleil: en conféquence , ils élevèrent
des temples , qu'ils s'attachérent à rendre,
deplus en plus magnifiques , croyant par- là henorer
davantage la Divinité.
Suivant Hérodote , ce fut en Egypte qu'on
éleva les premiers temples , uſage qui paſſade- là
( 1 ) Η . Ν. ΧΙΙ . 1 .
(2) De morib. Germ . c. 9 .
T
168 MERCURE DE FR ANCF .
chez les Aſſyriens ; &de cesderniers peuples, chez
les Grecs. Les arts s'étant perfectionnés de préférence
en Grèce , on déploya dans ces monumens
toutes les richeſſes de l'architecture , & l'on vit
s'élèver ces temples firenommés,dont l'hiſtoire ancienne
a laiflé de ſi pompeuſes deſcriptions , &
qui , juſques dans leurs ruines , font encore aujourd'hui
l'admiration des connoiffeurs.
La forme des grands temples de l'antiquité
étoit , pour l'ordinaire , un quarré-long iſolé ,
environné quelquefois d'un ou de deux rangs de
colonnes de marbre , élevées ſur un piédeſtal
continu. L'entrée étoit placée vers l'un des petits
côtés du carré- long , & précédée par un large
perron , au-deſſusduquel on voyoit un veſtibule ,
dont les colonnes étoient toujours terminées par
un fronton , où l'on ſculptoit quelque bas- relief
relatif à la Divinité que l'on invoquoit dans
ce lieu. Souvent on couronnoit auſſi ce frontifpice,
ſoit par un groupe de figures , ſoit par une
victoire conduiſant un quadrige , ſfooit par la figure
du Dieu qui étoit l'objet du culte. Tout
cela donnoit au-dehors des temples un air de
grandeur & de majeſté , qui en impoſoit à tous
les regards.
C'étoit dans les grands temples que l'on déployoit
toutes les beautés de l'architecture :
non- ſeulement leurs portes étoient de bronze ;
mais encore les dehors des murailles , quoique
revêtus de marbre , étoient ornés , ſoit de médaillons
, ſoit de figures , ſoit de bas- reliefs ; &
les plafonds des entrecolonnemens , étoient ſculprésd'ornemens
les plus recherchés.
Il eſt vrai que l'intérieur de ces monumens ne répondoit
pas , engénéral , à la fomptuoſité de leur
Extérieur. Il étoit communément peu ſpacieux ,
couvert
AOUST. 1771 . 169.
couvert d'un toit de charpente , le plus ſouvent
ſans voûte , & quelquefois diſtribué en trois parties
, nommées la nef , le ſanctuaire & le rondpoint
: c'étoit dans ce dernier endroit , que lon
plaçoit la ſtatue de la Divinité. Comme le ſervice
Le faiſoit aux bougies ou aux lampes dans le temples,
ils n'étoient d'ordinaire point éclairés par des
croifées. Ce contraſte entre le peu d'importance
de l'intérieur & la magnificence de l'extérieur
afait penſer que la plupart des ſacrifices ſe faifoient
dans le veſtibule des temples , ou au pied
du grand eſcalier ; de forte que tous les ſpectateurs
répandus ſous les portiques , pouvoient appercevoir
les cérémonies.
Les temples renommés étoient remplis des
chefs-d'oeuvres des plus grands peintres , des ſtatues
des héros & des grands hommes. On y
voyoit nombre de préſens faits par des Princes :
après une victoire , on y envoyoit ſouvent les dépouilles
les plus précieuſes priſes ſurles ennemis :
les citoyensymettoient auſſi quelquefois en dépôt
leurs effets les plus rares. Les temples de Diane à
Ephèſe , & d'Apollon à Delphes , entr'autres
renfermoientdes richeſſes immenfes en toutgenre.
On lit dans l'hiſtoire , que Néron , à ſon retour
d'un voyage en Grèce , fit embarquer ſur ſes vaifſeaux
environ 300 ſtatues de bronze , de Dieux
ou degrands hommes,qu'il avoit enlevées dans les
temples de ce pays.
Indépendamment de la forme d'un quarré-long
affectée aux temples , on les faiſoit auſſi quelque.
fois ronds. Les édifices ſacrés des Perſes avoient ,
pour la plupart , cette forme , emblême du
foleil , qui étoit l'objet de leur culte ; & même il
étoit d'uſage de placer toujours leurs autels du
H
170 MERCURE DE FRANCE.
côtédu leverde cet aftre. Outre qu'on faiſoit auffi,
en Grèce des temples circulaires , le Pantheon à
Rome , le temple de Bacchus , la petite églife ,
connue ſous le nom de St Etienne-fur-le-Tybre ,
que l'on croit avoir été un ancien temple de Veſta ,
font de cette forme. Ces fortes de temples n'étoient
, à proprement parler , qu'une eſpèce de
tour , terminée par une voûte hémisphérique ,
ouverte le plus ſouvent dans le milieu , pour procurer
du jour à l'intérieur , avec un portique du
côté de l'entrée. Le Pantheon , le ſeuldes temples
de l'ancienne Rome qui ſe ſoit bien contervé ,
a 133 pieds de diamètre en dedans oeuvre , avec
une ouverture dans le milieu de ſa calotte de
27 pieds ; & il y a , depuis le pavé , juſqu'au
fommet de la voûte , autant de hauteur que de
diamètre. En général , ces rotondes étoient écrafees
en dehors & bien éloignées de l'élégance des
dômes modernes.
La plupart des grands temples du Paganiſme
étoient précédés d'une place où les Marchands
vendoient ce qui étoit néceflaire pour les offrandes
, & où l'on voyoit une fontaine deſtinée à purifier
les ſacrificateurs , ainſi que les victimes.
Après cette place , on entroit dans une vaſte cour
ornéedecolonades décorées , ſoit deniches , foit
de buſtes , ſoit de figures , ſoit de bas- reliefs . Au
bout de cette cour , on appercevoit le veſtibuledu
temple , dont le frontiſpice élevé majestueuſement
furungrand perron , dominoit fur tout le reſte.
C'eſt ainſi qu'étoient accompagnés les temples
de Diane à Epheſe , d'Apollon à Delphes , de
Balbec dans la Coelo- Syrie , du Soleil à Palmyre ,
&c.
On parle de temples enEgypte , où il falloit
traverſer4 ou cinq cours , avant d'y arriver. Dans
AOUST. 1771. 171
,
la Grèce , il y avoit de ces édifices auxquels
étoient joints des piſcines ,des bibliothèques, des
gymnaſes , des bains , & d'autres bâtimens ſemblables
. Si le temple de la Fortune à Preneſte a
exifté ſuivant les deſſins que l'on voit dans l'Antiquité
Expliquée du P. Montfaucon aucun édífice
ne pouvoit s'annoncer avec plus de magnificence.
C'étoient des terraſles élevées l'une fur
l'autre , & des galleries en amphithéâtre , communiquant
à une colonade demi- circulaire, au midieu
de laquelle étoit élevée ſur un trône la ſtatue
de la Fortune.
2
Le fameux temple de Jérusalem étoit véritablement
une eſpèce de ville facrée par toutes les
cours , les logemens des Prêtres & des Lévites ,
qui y étoient joints .
Le temple de Bel à Babylone , une des merveilles
du monde , étoit d'un genre tout particu
lier. C'étoit un compofé de 8 tours placées les
unes au-deſſus des autres , leſquelles alloient toujours
en diminuant , juſquja 600 pieds d'élévation.
(1 )
Il eſt à obſerver que les temples d'une certaine
étendue, tels que ceux dont nous venons de
(1) Les grandes pagodes , ou les grands temples
de la Chine& des Indes , font aufli des édifices
immenfes. Indépendemment des chapelles parsiculières
pour des idoles , ily a des appartemens
pour leurs Bonzes , des hôpitaux ; quelquefois on
ytrouve joint un potager ſpacieux , & un cimetière
ou les Prêtres &les animaux font enterrés
pêle-mêle , & également honorés par des monuimens&
des épitaphes.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
parler , étoient en petit nombre dans l'antiquité :
il s'en falloit beaucoup qu'ils fuſſent tous environnés
de colonades. La plupart , au contraire ,
étoient peu ſpacieux,précédés ſeulement d'un portique
de 2 , 4 ou 6 colones ; & il y en avoit beaucoup
où il n'étoit permis qu'aux prêtres & à la
prêtrefle d'entrer. Dans Rome même , vers le tems
deſa plus grande ſplendeur, on necomptoit guères
que trois temples de quelque étendue; ſavoir
le temple de Jupiter Capitolin , celui de la Paix ,
& le Pantheon dont il a été queſtion ci -devant ,
tandis qu'il y avoit près de 2000 petits temples ou
chapelles.
La Religion Chrétienne étant devenue dominante
dans l'Empire , comme elle admet tous les
fidèles à la participation des ſacrés myſtères , on
changea la forme des temples ; & , afin qu'ils
puſſent contenir un grand nombre de peuples ,
on ſacrifia la majeſté de leur dehors , tant pour
donner plus d'étendue au- dedans , que pour parvenir
à les éclairer plus aifément. Dans les coinmencemens
, les Egliſes Chrétiennes furent conftruites
à l'imitation des anciennes batiliques ,
( lieux où l'on rendoirla juſtice au peuple , dont
elles retinrent long- temsle nom ) , &ne confifterent
qu'en unelongue gallerie, compoſée d'une nef
couverte de charpente avec des bas côtés , dont
le bout oppoſé à l'entrée étoit terminé en demicercle
, où l'on plaçoit l'autel . ( 1 ) Succeſſivement
on parvint à donner aux plans de ces édifices la
forme d'une croix , qui eſt le ſymbole de notre
(1 ) Les anciennes bafiliques de St Pierre & de
St Paul , les premières Egliſes Chrétiennes exécutées
à Rome ſous Constantin , furent ainſi diſtribuées.
د
AOUST. 1771 171
croyance. Tantot on adopta la forme d'une croix
grecque , qui a les quatre bras égaux i tantôt on
adopta celle d'une croix latine , qui a un de fes
bras plus long que les autres. Julqu'au tems de
Juftinien , les Eglifes n'eurent tien de remarqua
ble dans leur conftruction , mais cet Empereur
ayant réfolu de faire rebâtir vers l'an 534 , I'Eglife
de Ste Sophie à Conftantinople , qui venoit
d'être confumée par un incendie , & ayant ordonné
de la reconftruire fans charpente , l'archirecte
Anthemius imagina , pour donner plus de
magnificence à l'intérieur du nouveau temple ,
d'unir la forme ronde avec la quartée à la rencontre
des bras de la croix , c'est-à- dire , d'élover
un dome cirenlaire , foutenu uniquement
par quatre points au milieu des grands côtés du
quarré , & rachetédans les angles par des encor
bellemens ou pendentifs , invention (ublime , qui
a procuré depuis à nos édifices facrés un comen
nement en rapport avec leur deftination , d'une
légéreté & d'une élégance dont les anciens n'avoient
jamais eu d'idée. Cette nouveauté fouf
frit, commel'on fait , les plus grandes difficultés
dans l'exécution . L'hiſtoire rapporte qu'on eut
beaucoup de peine à conduire ce dôme à la fin .
Pendant qu'on achevoit de bâtir un côté , l'autre
crouloit ou s'entrouvroit. Quelques années après
fon exécution , ce dôme tomba , foit par l'effet
d'on tremblement de terre , foit à cause du vice
de la conſtruction , & il écrata par la chute , le
fanctuaire , où étoient les fièges du Patriarche &
de l'Empereur. Juftinien l'ayant fait rétablir , on
diminua la hauteur du dôme qu'on avoit tenu
d'abord beaucoup plus confidérable , on ymultiplia
les arc-boutans , &, dans l'intention d'alé
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
ger le poidsde la voûte , on la conſtruifit en pierte
deponce.
Le plan de cette égliſe eſt une croix grecque
qui a42 toiſes de long , fur 38 toifes de large. Son
dôme a 18 toiſes de diamètre , & n'eſt précilément
qu'une calotte ou cul-de- four , éclairé par
24 petites fenêtres ou oeils de boeuf , ſéparés par
des arc-doubleaux. La magnificence del'intérieur
de cet édifice feroit à peine croyable, fi elle ne fubfiſtoit
encore en grande partie. Les colones font ,
foit de porphyre , foit de granit oriental , foit
de verd de Lacédemone : toutes ſes murailles furent
revêtues de marbres précieux incruſtés d'agathes
, de nacre , de perles , & fes voûtes furent
décorées demofaïques. On dit que lorſque cetemple
fut achevé , Juſtinien le trouva fi beau , qu'il
s'écria dans un tranſport d'admiration ; je t'ai
furpaffé , ô Salomon!
Les arts ayant dégénéré en occident , tant par
les irruptions des Barbares , que par la tranflation
du trône Impérial à Conſtantinople , les
principes de la bonne achitecture furent inſenſiblement
oubliés , & l'on ne fit aucun uſage de cette
invention. Les Goths , en ravageant l'Empire ,
yrépandirent leurgoût bizarre : ils conferveient ,
àla vérité, aux plans des temples qu'ils érigèrent,
la forme d'une croix ; mais à la place des colones
bien proportionnées qui décoroient les édifices ,
anciens avec tant de grace , ils y fubftituerent
des faisceaux de petites colones d'une élévation
prodigieuſe , qui ſe ramifio ent juſques dans les
voûtes ; & , au lieu des ornemens antiques
ne vit plus (culpter que des harpies , des chimères ,
des guimberges , &c. On diftingue deux âges dans
le gothique : l'ancien , qui eſt peſant& matériel
on
AOUST. 1771 . 175
lemoderne , qui eſt , au contraire , léger & dé
licat : on remarque , fur - tout dans ce dernier
genre , nombre d'égliſes d'une majestueuſe éléva
tion , & d'une hardieſſe de conſtruction qui fait
encore de nos jours l'admirarion des gens de l'art.
Un des derniers ouvrages gothiques , & à-la - fois
le plus conſidérable qui ait été entrepris , eſt la
cathedralede Milan , commencée dans le quatorzième
ſiècle , & qui n'eſt pas même entièrement
achevée. C'eſt un édifice preſque comparable pour
la dépenſe à St Pierre de Rome , exécuté tout en
marbre blanc de Carare , & décoré , tant en-dedans,
qu'endehors, de pluſieurs milliers de ſtatues
de marbre.
:
:
Lorſque par une heureuſe révolution , le goût
des beaux arus & des lettres eut repris faveur en
Italie , par la protection que leur accordèrent
les Médicis , l'architecture reprit la vraie route
dont elle s'étoit écartée , & l'on abandonna le
gothique. L'Eglife de Ste Marie- des- Fleurs à Florence,
fut un des premiers ouvrages où l'on vit
renaître le bon goûr. C'eſt un dôme octogone régulier
montant de fond , ayant 1 40 pieds de diamètre
d'un angle à l'autre ; lequel eſt terminé par
une double voûte , que tous les architectes d'alors
déſeſpérèrent pendant long-tems de pouvoir conf.
truire , & que le Burnelleschi ſeul , eut enfin la
gloire d'exécuter avec le plus grand fuccès .
On ne tarda pas , après la renaiſlance des arts ,
à ſe rappeler le grand effet de la compoſition du
dôme de Conſtantinople. La plupart des achitectes
qui préſentèrent des projets , en concours pour la
reconſtruction de l'ancienne bafilique de St Pierre,
qui menaçoit ruines fous le pontificat de Jules II ,
au commencement du ſeizième ſiècle , adop
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
tèrent l'idée d'élever un dôme ſur pendentifs au
centre des bras de la croix : & même , pour rendre
cette conſtruction encore plus hardie & plus
magnifique , ils propoſerent , au lieu d'une calotte
comine à Ste Sophie , de faire porter la voûte du
dôme ſur un tambour , ou une tour décorée de
colonades . Tout le monde eſt inſtruit des difficultés
qu'éprouva l'exécution de cet édifice. C'étoit
afſurément une témérité pour ces tems-là , d'ofer
entreprendre de faire porter en l'air ſur quatre
points , un dôme avec la tour , preſque aufli conſidérable
que celui du Pantheon. En effet , l'exécurion
d'un pareil morceau paroifloit ſuppoſer
une multitude d'études pour procéder avec fûreté ,
dont tous les architectes d'alors ne pouvoient
guères ſe flatter d'être pourvus. Il eût fallu avoir
Tuffisamment de connoiſſance dans les mathématiques
pour parvenirà ſe rendre compte de toutes
les combinaiſons d'une ſemblable conſtruction ,
&des réſiſtances qu'il convenoit d'oppoſer aux
efforts d'un fardeau auffi confidérable , & placé
dans une ſituation ſiextraordinaire : or , comme
l'on fait , les ſciences étoient alors bien éloignées
des progies qu'elles ont faits depuis.On ſe conduifitdonc
en tâtonnant , ainſi qu'on avoit fait à Ste
Sophie , & en commettant auhafard l'événement.
Aufſi peut on remarquer que ce ne fut que l'expérience
qui redreſſa ceux qui eurent d'abord la
conduite de ce inonument. A peine l'architecte
Bramante , dont le projet avoit obtenu la préférence
, eut- il élevé les piliers deſtinés à porter la
coupole de St Pierre & eut - il ceintré les arcs
des nefs , que ceux- ci , par leur ſeule poufſée , menacèrentde
renverſer leurs ſupports; ce qui fit coinprendre
qu'ils étoient beaucoup trop foibles pour
remplir l'objet propoſé. En conféquence , on
AOUST. 1771. 177
s'attacha à fortifier les piliers , à les augmenter ,
& il y avoit déjà près de 40 ans que ce dôme étoit
commencé , lans qu'il y eût encore de plan véritablement
arrêté pour ſa conſtruction. Chaque
architecte , qui ſuccédoit , ne s'attachoit , en
quelque forte , qu'à rectifier ce qu'avoient
fait les prédéceſſeurs. Ce fut enfin le célèbre
Michel-Ange Buonaroti , qui , plus éclairé que
ſes contemporains , & en mettant à profit les réflexions
ou les tentatives que l'on avoit faites
juſques- là , parvint à proportionner les ſupports
à l'effort du dôme & à fixer les rapports des diverſes
parties de ſa conftruction , de manière à lui
donner la ſolidité réquiſe. (1)
L'égliſe de St Pierre de Romea , par ſon plan ,
la forine d'une croix latine , ayant 110 toiſes de
longueur totale , & 80 toiſes de largeur à la rencontre
des bras de la croix. Son dôme , qui a
125 pieds de diamètre , eſt porté ſur 4 piliers , de
chacun 29 piedsde largeur , (ur 56 pieds d'épaisſeur.
Du pavé de cette égliſe , juſqu'à l'extrémité
de lacroix qui couronne la lanterne , il y a 410
pieds de hauteur. Ce monument eſt précédé
d'une vaſte place , entourée de 4rangs de colones
(1 ) Cependant , malgré toutes les précautions
que l'on a priſes pour aſſurer ce monument , perfonnen'ignore
que ſa coupole eſt aujourd'hui dans
unmauvais état ,&qu'elle s'eſt tellement lézardé,
qu'en 1743 , le Pape Benoît XIV. fit aſlembler
lesplus ſavans mathématiciens & conſtructeurs
d'Italie , pour aviſer aux moyens de prévenir une
ruine prochaine ; leſquels ne trouvèrent d'autre
expédient , que d'entourer la coupole de pluſieurs
nouveaux cercles de fer. Foible reſſource , qui ne
paroît pas devoir être de longue durée.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
avec deux fontaines & une grande obéliſque
Egyptienne au milieu. Jamais les Anciens n'ont:
exécuté de temples qui approchent de ce ſuperbe
édifice pour la grandeur , pour la magnificence
&pour ladépenfe.
, Depuis ſon exécution on n'a preſque plus
élevé d'Eglife importante , ſans la décorer d'une
coupole , & il n'y a guères de ville d'Italie où
l'on n'en remarque; les plus grandes , après St
Pierre , n'excédent pas 9 à 10 toiſes de diamètre.
Dans la ſeule ville de Rome , on compte plus
de 20 coupoles , dont la plupart ne font rien
moins qu'en bon état ( 1 ) ſuivant un examen
(1) Dans les differtations italiennes des P.le
Seur, Jaquier , Boscovich & de M. Cozati , imprimées
par ordre de Benoît XIV. Il eſt dit, pag.
&20.
1°. Que la coupole de St André della Valle a les
quatre arcs des nefs rompus ;
2 °. Que la coupole de St Charles du Cours a ſes
quatre arcs abſolument rompus , avec une lezarde
remarquable qui , en s'élevant d'un des pendentifs
, traverſe la tour du dôme , ſa voûte, ſa lanterne
& va répondre en deſcendant ſur le pendentif
oppoſé ; & qu'outre que les croifées ſont fractu
rées , on obſerve encore d'autres lezardes confidérables
tant en -dedans qu'en-dehors de cet édifice ;
3 °. Que la coupole de St Charles à Catinari a
fes quatre arcs tout à fait rompus ;
4°. Que la coupole du Jeſus a deux de ſes arcs
endommagés;
s°.Que la coupole de St Agnès de la place Navone
a l'arc du côté du portail rompu ;
6°.Que la coupole de St Jean des Florentins a
trois de ſes arcs rompus ;
AOUST. 1771. 179
authentique qui en a été publié par les ſavans , à
Foccafion des lezardes du dôme de St Pierre : ce
qui ſert à prouver combien ces fortes d'ouvrages.
demandent d'attention , & que ce n'eſt qu'autant
que les rapports de leur conſtruction font raifonnées
, qu'on peut eſpérer de les rendre durables.
On lit dans le premier tome du Voyage
d'ItaliedeM. Delalande ,page 138 , que le dôme
de St Philippe de Nery à Turin , de l'architecture
du Guarini , tomba au commencement de ce fiécle
peu après ſon exécution , & entraîna par fa
chûte celle de toute l'Eglife qui étoit un édific:e
très-conſidérable. On fut contraint , le fiécleder--
nier , de renoncer à une coupole en pierre qu'ons
avoit entrepris d'élever dans l'Eglife de St Louis ,
rue St Antoine à Paris , & l'on fut obligé de la
continuer en bois , faute d'avoit donnéà les fupports
les proportions néceflaires.
Le dôme de St Paul à Londres eſt , après celui de
St Pierre , le plus grand édifice en ce genre. Il fut:
7°. Que la coupole de St Sauveur a deux de ſes:
arcs rompus, dont les lezardes paffent àtravers la
corniche des pendentifs ;
:
:
8° . Que la coupole de l'Egliſe neuvea ſes qua-
не arcs rompus ;
9°. Que la coupole della Madona de Montia
fes quarre arcs rompus , avec des lezardes larges
&remarquables ;
10º. Que la coupole de St Roch a ſes quatre
arcs rompus ;.
11 °. Que la coupole de St Lucatrois de ſes aros:
endommagés ;
12°.Que la coupole della Madona delPopoloa
tous les arcs rompus.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
entrepris après le fameux incendie de 1666 , qui
réduifit preſque toute la capitale de l'Angleterre
encendres. Il fut exécuté à la place d'un ancien
temple du même nom , dans l'eſpace de 35 ans ,
ſous la direction du même architecte , pendant le
fiége d'un même évêque , & par un même entrepreneur
, avec le ſecours d'une taxe ſur le
charbon de terre. Le plan de ce temple eſt une
croix latine , ayant 80 toiſes de longueur ſur 48
toiſes de largeur : ledôme placé à la rencontredes
bras de la croix , a 17 toiſes de diamètre avec des
piliersde 26 pieds de largeur ; & il a de hauteur
54toiſes depuis le pavéjuſqu'à la croix de la lanterne.
Son tambour eſt orné d'une colonade du
plus grand effet, & ſoutient une double voûte ,
l'une ſphéroïde & l'autre conique , diſpoſée avec
beaucoupd'induſtrie. On peut dire , fans crainte
d'exagérer , que ce morceau d'architecture eſt un
vrai chef- d'oeuvre pour la folidité & la perfection
de l'exécution.
Il fut ſemblablement conſtruit en France , le
fiécle dernier , pluſieurs coupoles ſur pendentifs ,
telles que celles qui couronnent les égliſes de la
Sorbonne , du Val-de- Grace &des Invalides à
Paris. On connoît la magnificence de la derniere
qui a 73 pieds de diamètre , &qui n'eſt pas moins
recommandable par les beaux ouvrages de peinture&
de ſculpture qu'elle renferme,que par l'élégance
de ſon architecture & la ſupériorité de fon
exécution. Comme notre but n'eſt que de décrire
en général la forme des principaux temples anciens&
modernes , nous croyons inutile d'entrer
dans un plus grand détail ; & il nous ſuffit d'avoir
expliqué leurs différences les plus remarquables ,
ainſi que les difficultés qui ſe rencontrent dans
'exécution des derniers .
AOUST. 1771. 181
GRAVURE.
I.
Douze Portraits des Rois de Dannemarck
de la Maison d'Oldenbourg ; prix , 31 .
chaque portrait. A Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriſtine .
Ces eſtampes ſont de format in - folio .
Les portraits qu'elles nous offrent font
renfermés dans des eſpécesde médaillons .
Ils ont été gravés d'un burin pur& foigné
par les Srs de Lode & Preiſles , qui ſe ſont
appliqués à bien ſaiſir la reſſemblance.Cette
ſuite de portraits de la maiſon d'Oldenbourg
eſt d'autant plus intéreſſante que
cette Maiſon occupe actuellement le trône
de Dannemarck.
I I.
Portrait d'E. C. Fréron , deſſiné par Ch.
N. Cochin & gravé par Ch. E. Gaucher.
A Paris , chez le Graveur , rue St
Jacques , maiſon des Dames de la Vifitation,
Ce Portrait eſt vu de profil , & il eſt
182 MERCURE DE FRANC E.
du format de ceux qu'a déjà gravés M. Cochin.
Le même graveur termine actuellement
un Portrait de M. le Comte de Provence
d'après un tableau de C. Vanloo
appartenant au Roi : cette eſtampe paroîtra
inceſſamment,
III.
১
Perspective du château &jardins de Verfailles
, avec la repréſentation du feu
d'artifice & des illuminations données
.: le 15 Mai 1771 , lors du mariage de
Mgr le Comte de Provence ; prix , 3 l.
en blanc , & 9 liv. lavé.
Cette perſpective eſt exécutée proprement.
Elle a environ 26 pouces de long
fur 14dehaut.
MUSIQUE.
Douze Sonates très faciles pour le clavecin
, ou le piano forte , par Valentin
Roefer ; prix , 6 liv. chez Sieber & Compagnie
, ſucceſſeur de M. Huberty , rue des
Deux - Ecus , au Pigeon blanc , où l'on
trouve un grand magasin de muſique. A
AOUST. 1771 . 183
Lyon , chez Caftaud, place de la Comédie.
Premier Recueil d'airs choiſis pour la
Harpe , ou le Piano-forte arrangés , par
Ph. Jacques Meyer ; prix 3 liv. 12 f. A
Paris , au bureau d'abonnement muſical ,
cour de l'ancien grand- cerf , rues Saint
Denis , & des Deux- Portes S. Sauveur ;
& aux adreſſes ordinaires de muſique.
GÉOGRAPHIE.
Théâtre de la Guerre , en deux feuilles ,
par L. Denis ; prix, 3 liv. les deux feui
les lavées& collées.AParis, chez l'auteur
, & Pasquier , rue St Jacques , visà-
vis le collége de Louis le Grand.
CES deux feuilles du Théâtre de la
Guerre entre les Ruſſes , les Turcs & les
Polonois comprennent la Pologne , la
Ruffie , la Hongrie & la Tranſylvanie , la
Turquie d'Europe , l'Archipel , &c. Le Sr
Denis n'a tardé à publier ce théâtre que
pour y mettre l'exactitude &les détails que
)
184 MERCURE DE FRANCE.
lui ont fourni pluſieurs manufcrits & les
cartes particulieresde chaque Etat.
L
ANECDOTES.
I.
ES lettres anonymes aux maris ne font
que trop fréquentes. Un homme en avoit
reçu pluſieurs fur le compte de ſa femme
qui étoit très - galante : Il en avoit intercepté
d'elle à ſes amans. Il jugea à propos
de ne lui rien dire , connoiſſant apparemment
l'inutilité de cette démarche ; il la
traitoit fort bien &lui laiſſoit même efpérer
une partie fort conſidérable dans ſa
ſucceſſion. Il étoit vieux &dans un pays
où les loix permettent de donner à ſa
femme. Il tomba malade , elle ne le quitta
pas un moment & ſe déſeſpéroit, comme
elle ſavoit bien faire. Auſſi tôt qu'il
fut mort , un ami de fon mari lui remit
un paquet cacheté & dont l'adreſſe étoit
pour elle ſeule ; c'étoient les lettres d'avis
qu'il avoit reçues & celles qu'il avoit interceptées
avec ces mots au- deſſus : Tu
vois , ma cherefemme , queje n'ai pûfaire
davantage pour toi.
AOUST. 1771 . 185
I I.
Lorſque le Père Séraphin , capucin &
grand prédicateur , commença à avoir
quelque réputation , le Roi en parla au
Père Bourdaloue & lui demanda ce que
c'étoit que cet homme dont on parloit
tant & qui prêchoit , diſoit - on , d'une
façon ſi attendriſſante. Le Père Bourdaloue
dit au Roi : Sire , ce quej'en puis dire
àV. M. eft que les filoux , après avoir entenduſesfermons,
rendent ce qu'ils ont volé
pendant les miens.
III.
Madame de M *** , ayant un jour
donné ordre à ſon ſuiſſe de dire qu'elle
n'y étoit pas ; il renvoya Mde de V **
ſa ſoeur. Mde de M *** l'en gronda le
ſoir , en lui diſant qu'elle y étoit toujours
pour elle. Quelques jours après Mde de
M... étant fortie , Mde de V... vint
pour la voir & le ſuiſſe la laiſſa monter.
Cette derniere n'ayant trouvé perſonne
dans l'appartement de ſa ſoeur , deſcendit
& demanda au ſuiſſe pourquoi il l'avoit
laiſſée entrer , Mde de M... n'y étant
point . Madame , répondit - il , c'est que
186 MERCURE DE FRANCE.
ma matureffe m'a dit qu'elley étoit toujours
pour vous.
I V.
:
Un jeune Officier alloit dîner tous les
jours chez le Général de l'armée. Ce général
, ennuyé de le voir ſi ſouvent ,
lui demanda s'il ſavoit l'exercice; le jeune
homme lui répondit qu'ils'en piquoit .
Alors le général ſe mit en devoir de lui
commander & lui ait demi tour à droite,
marche . L'Officier lui répondit : Vous
vous trompez , mon Général , avant marche
, ily a remettez vous ; en conféquence
il ſe remit à table & fut toujours depuis
l'ami du Général .
V.
!
Un Gaſcon qui étoit au ſervice, obtint
du Roi une gratification de 1500 liv. II
partit fur le champ pour ſe la faire payer
par M. Colbert qui , dans le moment
qu'il arriva , étoit à table. Il entra malgré
cela & demanda qui étoit Colbert ? C'eft
moi , Monfieur , dit M. Colbert , que voulezvous
? Eh ! pas grand'choſe , dit l'autre,
un petit ordre du Roi , pour me compter
1100 liv . M. Colbert , qui étoit en
AOUST. 1771. 187
gaîté , le fit mettre à table , & après le
renvoya à un commis qui lui donna
1000 liv. Le Gaſcon dit qu'il lui revenoit
encore soo liv. Il eſt vrai , ditle
commis , mais on les retient pour votre
dîner . Cadedis , dit le Gaſcon , soo liv.
pour un dîner ! je ne donne que vingtfols
àmon auberge. Je le crois , dit le commis,
mais vous n'avez pas l'honneur de manger
avec M. Colbert , & c'eſt cet honneur
qu'on vous fait payer. Oh ! bien , répondit
le Gaſcon , puiſque cela est ainsi , gardez
tout , ce n'est pas la peine que je prenne
1000 liv . J'amenerai demain un de mes
amis avec moi dîner ici , & celafera fini.
M. Colbert admirala gafconade , fit payer
l'officier&lui rendit dans la ſuite pluſieurs
bons offices.
188 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
DEFENSE du Lithotome caché, par une
lettre du Frere Cosme à M. Cambon ,
chirurgien du Corps de Son Alteſſe R.
Madame la Princeſſe de Lorraine , dans
les Pays Bas.
Monfieur , je commence d'abord par vous demandergrace
ſurla longueur de mon recit ; mais
comme vous étes un des premiers partiſans du lithotome
caché, & entre les mains duquel ſes ſuccès
ſe ſont le plus multipliés , je ne puis douter
de l'intérêt que vous prendrezà ſa défenſe :
Vous auriez peut-être cru que les adverſaires
decet inſtrument ne reparoîtroient plus depuis la
perte de leur formidable chef, mais je vais vous
apprendre qu'il en eſt encore qui perpétuent les
mêmes erreurs dans l'eſprit des élèves qui ſuivent
leurs leçons publiques dans cette capitale.
Il ya déjà quelques années qu'il me revenoit
pardes élèves qui aſſiſtent aux leçons de chirurgie
qui ſe font tous les ans dans pluſieurs établiſſemens
à cet effet dans Paris , que certains Profefſeurs
dénigroient les effets de mon lithotome lorfqu'ils
démontroient l'opération de la taille , &
cela gratuitement ſans y rien oppoſer de mieux
qui fut garanti par des faits inconteſtables ; mon
éloignement que vous connoiſſez pour tout ce
AOUST. 1771 . 189
qui porte la moindre apparence de conteſtation ,
me faiſoit diſſimuler ces fortes d'attaques par l'elpérance
que des profeſleurs , dont le choix fupe
pole toujours la capacité , rentreroient en euxmêmes
, & s'affureroient de bonne foi par des examens
réfléchis , tant anatomiquement ſur des ſujets
morts , que par la vue des ſuccès bons ou
mauvais ſur les vivans ; ſi ce qu'ils enſeignoient
fur cet article leur paroiſloit ſuffisammentdifcuté
ou non pour l'établir par des principes invariables
, &c.
Mes diffimulations n'ont au contraire abouti
qu'à les rendre plus hardis , & au lieu de ces difcuftions
lumineuſes vainement attendues , il m'eſt
revenu que l'un d'eux a déclamé encore plus fortement
ce printems derrier que par le paſlé ; on
m'a rapporté qu'en démontrant les inſtrumens
dont la chirurgie ſe ſert pour la taille , qu'il avoit
pris celui dont il s'agit pour le faire remarquer
fingulierement , & qu'il avoit élevé la voix en
même- tems pour le mieux imprimer ; qu'il en
avoit d'abord approuvé médiocrement les trois
moindres degrés d'ouverture , mais qu'auſſi - tô
après il en avoit hautement condamné les autres
trois degrés plusconſidérables, les numéros 11, 13
& 15 , comme très - dangereux& pernicieux, aflurant
qu'à ces degrés il ouvroit le bas fond de la
veſſie , qu'il ouvroit demême le rectum , & qu'il
cauſoit des hémorragies mortelles ; qu'en conféquencede
ces dangers il le prohiboit abſolument
de cette opération autant qu'il étoit en ſon pouvoir
, & c.
!
Comme je tiens pour maxime en général de ne
point ſoupçonner la droiture d'autrui ſans preuves
manifeftes , j'aime mieux attribuer cette conduite
Iاود MERCURE DE FRANCE.
àdes opinions erronées qu'à d'autres deſleins ; il
ſepeut très bien que ces profefleurs ayent négligé
de lire mes défenſes contre les agreffions de feu
M. le Cat fur l'ouverture du col de la veffie , &
qu'ils eftiment comme lui de préférer la prétendue
dilatation graduée du col de la veſſie faite dans
un inſtant , foi diſant , fans déchirement, à la fection
réelle de ce col faite par une lame bien tranchante
dont l'aſſertion a toujours formé ma déſenſecontretoutes
les raiſons qui pouvoient donner
le change.
Quel pourroir être en effet l'homme de bon ſens
qui autoit une éducation quelconque , ſans avoir
celle de la chirurgie , qui ne comprendroit pas
qu'avant de parvenir à forcer le déchirement de
lempeigne d'un ſoulier neuf avec une forme bri
ſée , tout le corps du cuir qui compoſeroit cette
empeigne ne feroit pas forcé dans toutes ſes parties
avant que l'endroit le plus foible de fon éten
due cédât aux coups redoublés d'un marteau fur
le coin qui écarte cette forme ? Qu'en conféquence
de ces efforts multipliés ſur cette forme qui conduiroient
juſqu'au déchirement , cet homme éduqué
ne comprendroit parfaitement que toutes les
parties de cette empeigne auroient du ſupporter
une violence extraordinaire avant d'arriver au
déchirementde quelqu'une d'entr'elles , &c .
1
Cette premiere démonstration bien compriſe ,
il devient très facile , & à la portée de tout le
monde , d'eſtimer , qu'outre l'effort général d'exzenſion
qu'ont dû éprouver toutes les parties dud.
cuir , celle qui a cédé à l'effort de cette forme ne
devra préſenter qu'une ouverture très - irréguliere
par lambeaux dediverſes figures , qui feront ine
gaux&franges.
S
(
AOUST. 1771. 19
Mais ſi au contraire par oppoſition à ces efforts
de rupture par la forme britée , quelqu'un mieux
avilé défiroit d'ouvrir ladite empeigne pour y faire
un paflage avec un canif , ou tel autre inftrument
bien tranchant , la totalité du cuir en général
ne feroit-elle pas préſervée de tous ces efforts ,
& l'ouverture ne ſeroit elle pas uniforme & reguliere
, fans franges ni lambeaux quelconque, &c.
Je me flatte , Monfieur , que vous trouverez
dans cette démonstration, quelque triviale qu'elle
puifle paroître par l'inégalité du ſujet , ainſi que
tous les hommes impartiaux , la différence exacte
qui réſulte de la prétendue dilatation graduée du
colde la veſſie faite dans un inſtant par le grand
appareil , lateralité ou non , lequel repréſente
exactement l'effet de la forme brifée comparé
avec l'effet falutaire de l'inciſion faite avec le lithotome
caché qui repréſente le canif , &c .
Au ſurplus une dilatation graduée de ce genre
faite dans un inſtant a- t- elle jamais pû ni du ſe
ſupporter fans efforts violens , contufion ni déchirement
, par aucuns gens de l'art dont les lumieres
&la bonne foigarantiflent la probité ?
Comme la fufdite conduite paroît prouver
qu'effectivement ce profeſſeur n'a point lu mes
défenſes contre feu M. le Cat , & qu'il s'eſt peutêtre
borné ſur cette controverſe à un rapport inféré
dans les mémoires de l'académie royale de
chirurgie imprimés en 1757 , il devient indifpenſable
de lui apprendre ici que l'auteur de ce
rapport a fi peu reſpecté la vérité qu'il n'a rencontré
dans toute fon hiftoite fur le compre de
cet inſtrument , déjà alors en vogue , que des
morts & des eſtropiés, pas un feul malade bien
192 MERCURE DE FRANCE.
guéri ; qu'ily porte le deſir de nuire juſqu'à citer ,
fans âge , pays de naiſlance , de réſidence , pas même
de nom propre ni de batême, un Eccléſiaſtique
morten Juin 1755 , & par conséquent un être de
raiton qui n'a jamais exiſté ( que dans ſon rapport)
duquel j'ai déjà eu occaſion de défier publiquement
les preuves en 1763. Mercure de France ,
Avril, pag. 138.
Or, ſi c'eſt d'après ce rapport que le profeſſeur
eſt parti pour établir l'aſſertion des accidens pernicieux
ci - deſlus , il peut tenir pour fait certain
que ſi tout n'y eſt pas faux , il eſt au moins tronqué
, dégradé , défiguré& cité ſans preuves valables,
excepré un fait d'hémorragie prétendue fur
unmalade de Compiegne , qu'il cite d'après une
lettred'un chirurgien. Mais il ſera peut-etre trèsutile
pour notre profeſſeur , & également avantageux
pour la ſociété , qu'il apprenne , lui &tout
autre, que cette lettre du chirurgien & le rapport
qui en fait mention , pour mieux dénigrer mon
inftrument & ma conduite , ont eu un très-grand
ſoin de laiſler à l'écart que ce malade , âgé de 73
ans , étoit épuisé par trois années de ſonde gardée
dans la veſſie paralyſée avec des douleurs aigûes
&continuelles que lui cauſoit une pierre , que la
violence de cet état , qui le privoit totalement de
fommeil&de repos , le força de tout riſquer , n'y
pouvant plus réſiſter. Son dépériſſement meparut
ficonſidérable par la rélation de ſon médecin, que
jene conſentis de m'en charger qu'il ne fut préalablement
adminiſtré , tant du St Viatique que de
l'Extrême-Ontion. Or , d'après une dégradation
ſi entiere dans laquelle il y avoit cent à perdre contre
un à gagner , l'Académie & le ſuſdit chirurgien
auroient pu avec moins de partialité faire
grace
AOUST. 1771. 193
grace de cette mort au lithotome caché ſans appeler
une hémorragie à leur fecours . Le même
profeſſeura, dit - on , comparé auſſi le lithotome
caché à l'atrape- lourdeau , afin d'en confondre le
mérite & le réduire à l'égalité , &c .
Quant à l'égalité de mérite , s'il l'a entendu
pour la taille , fi cet atrape - lourdeau ou biſtouri
caché jadis propoſé & inventé pour le bubonocelle,
l'avoit eu , ce mérite , je ne me ſerois fûrement pas
donné lapeine de l'y approprier; carje n'en prétends
pas davantage que cette appropination ſur l'époque
de ſon invention , ainſi que je l'ai expoſé dans la
deſcription même que j'en ai publiée en 1751 dans
le recueil des piéces importantes , qui ſe débite
chez d'Houry, libraire , rue de la Vieille Bouclerie
à Paris. Ceft ce que ledit profeſſeur pourra y lire
pour s'éviter , & tous autres , à l'avenir de me
conteſter une invention que je ne me ſuis jamais
attribuée au-delàd'un ſimple appropriateur de cet
atrape-lourdeau pour la ſuſdite opération . On affure
qu'il a auſſi ajouté qu'on avoit fait remarquer
au Sicur Caqué , partiſan de cet inſtrument &
chirurgien à Reims , que la pointe de ſa lame bleſſoit
le fond de la veſſie , &c.
Ce profefleur ignore peut-être que ce chirurgien
de Reims me doittout ce qu'il fait fur cet article
, ainſi qu'une forte de fortune à mon lithotome,
lui ayant donné des leçons ſuffiſantes fur
un cadavre , à Paris , dans les premiers tems , à la
recommandation d'amis communs qui me l'adreſferent
, & c.
Mais , de mon côté , je n'ignore point que l'académie
de chirurgie lui a donné une médaille
pour avoir émouſſe deux lignes de tranchant du
I
194 MERCURE DE FRANCE.
côtéde la pointe à un lithotome, qu'il lui a ſans
doute montré, ce qu'il n'a fait vraiſemblablement
que pour obtenir d'elle , à titre de prix d'émulation
, cette médaille d'or dont il fait parade ; car je
ſais , à n'en pouvoir douter , que des gens de l'art
qui l'ont preſque toujours vuopérer , aſſurent que
cette prétendue correction , ou à plus juſte titre
corruption , ne paroît point à l'inſtrument dont il
atoujours continué de ſe ſervir long- tems après ,
depuis l'impreſſion du rapport académique , comme
il le faifoit avant, pour obtenir des ſuccès & de
la pratique.
Il arriva jadis à feu M. Garangeot, membre de
St Côme , de même qu'à notre profefleur, cette année
, de faire auſſi une fortie contre mon lithotome
dans une de ſes leçons publiques à St Côme ,
dans le commencementde l'apparition de cet inftrument;
mais ce célèbre chirurgien , auſſi judicieux
qu'il étoit habile dans ſon art , ayant follicité
dans la ſuite des tems un ami commun que
j'avois taillé & guéri , de me le préſenter , m'affura,
en préſence de cet ami , ſur les reproches
que je lui en faifois , qu'il s'étoit retracté & qu'il
en avoit parlé favorablement dans une de ſes leçons
ſur la même matiere dans la ſuite,depuis que
cet inſtrumentavoit été corrigé , &c.
A ce mot de correctionje l'interrompis & pofai
en même - tems ſur une table , devant lui , deux
lithotomes fans le prévenir par aucune remarque ,
&je lui dis de les bien examiner pour en décider le
goût à fon choix ; ce qu'il fit très-ſcrupuleuſement
pendant plus d'un quart- d'heure que notre ami &
moi nous éloignâmes pour ne le point diſtraire
l'un de ces deux lithotomes étoit le premier qui a
AOUST. 1771. 195
été fabriqué fur mon modèle , lequel j'ai toujours
confervé, & l'autre ſortoit dans le moment des
mains de l'ouvrier , ce qui ſuppoſoit alors douze
années écoulées au moins entre les deux. Lorſque
M. Garangeot ſe fut bien aſſuré , je lui demandai
ſon fuffrage de choix , il le donna ſans héſiter au
premier qui fût jamais fabriqué ; il étoit compe
tent pour ce jugement. * Dans ce moment je lui
dis qu'il voioit le premier & le dernier que l'ouvrier
quej'avois inſtruit & indiquédans mes écrits
avoit fabriqué pendant les douze années ci -deſlus
ou environ ;que cet événement le mettoit àmême
d'apprécier la prétendue correction qu'il citoit ,
&c.
Il me répondit avec la candeur d'un ſavant trèsmodefte
qu'il avoit été trompé l'une & l'autre
fois , mais qu'il ſe réſervoit ce que ſa probité lui
inſpiroit . En effet , cet homme incomparable qui
connoifloit les conféquences des préceptes d'un
profefleur public , peu dejours après fit une leçon
a St Côme ſur les inſtrumens , il commença par
ce lithotome ; il y proteſta contre tout ce que la
ſurpriſe lui en avoit fait dire , tant en défaut , en
premier lieu , qu'en correction dans le ſecond ;
qu'ayant été trompé de bonne foi de fon côté par
gens qui lui avoient fourni eet inſtrument , il
avoit eu l'occafion d'aller à la ſource qui l'avoir
pleinement détrompé. Enfin tiré de ſon erreur il
s'étendit amplement ſur les avantages qu'il y connoiſſoit
, il le propoſa à ſes élèves comme celui
qui , à lon jugement , méritoit la préférence fur
*Ayant compoſé untrès-excellent traitéd'inf
trumens de chirurgie,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
2
tous les autres qui étoient parvenus à ſa connoiffance.
Il fut fi perfuadé lui -même de ces vérités
qu'il en fit l'opération ſur le cadavre dans le premier
cours d'opérations qu'il fit à la ſuite de cette
mémorable rétractation ,
Ce même profefleur pouſſoit encore ſes vues audelà
des actes qu'on vient de lire , il ſe propoſoit
de perpétuer ſes leçons publiques dans une nouvelle
édition de ſon excellent traité d'opérations,
fi la mort , qui ne fait pas plus de grace aux ſçavans
qu'aux ignorans , ne l'avoit prévenu ; il devoit
enrichir cedernier ouvrage de quantité d'obſervations
très - intéreſlantes que ſon état militaire
l'avoit mis à portée de faire en connoifleur pénétrant
& des plus zélés pour ſon art .
D'après tout ce que je viens de vous expoſer ,
Monfieur , je penſe qu'il vous paroîtra qu'on a
d'autant plus de tort de s'excrimer contre ce que
je crois avoir propoſé de bonne foi pour délivrer
avecmoins dedanger des malheureux cruellement
tourmentés , que vous m'êtes témoin vous - même
, ainſi que le monde entier , que je n'ai jamais
attaqué ni dénigré les productions d'autrui , excepté
celles que le puiſſant aggrefleur , feu M. le
Cat, propoſoit , &qu'il foutenoit être de ſon invention
, antérieure d'un grand nombre d'années
àcelle qu'il prétendoit anéantir par ſes comparaifons.
Les agreffions opiniâtres & foutenues de
cet implacable adverfaire du lithotome caché redoublerent
à proportion de la réſiſtance que j'y
oppofois , elles me forcerent , après des diſcuſſions .
fans fin fur la théorie de part & d'autre pour terminer
ces débats , d'en appeler à la ſupériorité des
ſuccès qui réſultoient déjà de mon inſtrument ,
AOUST. 1771. 197
comparésà tous ceux qu'il avoit obtenus & rapportés
par les opérations faites par lui- même pendant
près de vingt années confécutives fans interruption
, & qui précédoient ſes agreffions ; je
dis par lui - même , parce qu'il eſt indubitable que
les ſuccès d'un inventeur quelconque doivent, ſans
contredit , l'emporter ſur ceuxdes imitateurs.
Dans ce tribunal des ſuccès que la théorie réclame
dans tous les cas , &dont les jugemens ne
furent jamais douteux , cet adverfaire y perdit ſon
procès . Je prouvai que dans le nombre des ſujets
qu'il avoit opérés , & cités dans ſes propres liftes
qu'il avoit publiées , il en étoit mort de quatre un,
&que de mon côté , quoiqu'opérés par huit différens
opérateurs , il n'en étoit mort que de treize
un, ſans égard de part ni d'autre à des complications
étrangeres. Je lui défiai toutes preuves contraires.
: Cet adverſaire cependant alors ſe vantoit qu'il
avoit prouvé pluſieurs fois, en diverſes circonſtances
,que ſes inſtrumens & ſes manoeuvres réuffiffoientbeaucoup
mieux que tout ce qui ſe pratiquoitavant
lui ,& même encore de ſon tems , ſans
ſes découvertes , par tous les autres lithotomiſtes
qui tailloient dans la France.
Que nous reſte - t- il donc à deſirer dans la cira
conſtance préſente à vous & à moi , qui ſouſcririons
avec tant de fatisfaction à des découvertes
plus favorables que celle que nous préconiſons ſi
elles pouvoient nous préſerver , & les malades
de tout ce qui peut nous inquiéter encore , tant
pour l'état commun & ordinaire des pierreux que
pour celui des complications toujours formidables
? Ce ſeroit de ce que ce profefleur, en blamant
,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
nos découvertes , a manqué de citer ſes propres
expériences & les inftrumens dont il ſe ſert dans
ſa pratique , lesquels font ou doivent être
exempts des défauts & des accidens que ſa ſagacité
lui a fait remarquer dans le mien ; car il eſt da
bon ordre, dans tous les cas , que le pire ne puifle
ſe détruire quepar le mieux,&le moindre que par
leplus.
Plaiſe au Ciel qu'animé du bien public , à
l'exemple de feu M. Garangeot , déjà cité , & remplide
talens comme lui , ce profefleur ait le courage
de l'imiter ! Cette conduite lui fera le même
honneur; elle inſpirera le méme avantage dans
cette nuée d'élèves que la capitale attire pour s'y
venir inſtruire des vrais principes de cet art dont
ls ſont privés ailleurs , leſquels pourroient reſter,
f.ns ce délaveu, dans une erreur très -préjudiciable
au bien général.
Au reſte , mettre en queſtion préſentement la
validité & la ſupériorité du lithotome caché fur ,
tous les autres connus dans cette eſpéce , après
pluſieurs centaines d'expériences favorables fur
des ſujets vivans, complications étrangeres à part,
ce ſeroit conteſter la chûte des rivieres du côté de
lamer.
Eſpérons donc de ſon équité cette rétractation
fidésirable pour la délivrance & le bonheur des
malheureux pierreux , elle ne peut faire qu'ajouter
un luſtre de plus à la réalité des talens & à une
éducation diſtinguée du commun dans un art fi
honorable pour ſoi & en même- tems ſi utile à
l'humanité.
... J'ai l'honneur d'être , &c.
AOUST. 1771 . 199
11.
Le Sr Rouffel . demeurant à Paris rue Jean- del'Epine
, chez l'épicier en gros , à côté d'un taillandier
, donne avis qu'il a trouvé un remede
efficace pour les cors des pieds. Un morceau de
toile noire ou de ſoie , enduit du médicament
dont il s'agit , a la vertu d'ôter-promptement la
douleur des cors , de les amollir ,& de les faire
mourir par fucceſſion de tems. On en forme une
emplâtre un peu plus large que le mal , que l'on
enveloppe d'une bandelette après avoir coupé le
cors. Au bout de huit jours , on peut lever ee premier
appareil & remettre une autre emplâtre pour
autantde tems .
Ungrandnombre de perſonnes ont été parfaitement
guéris par l'aſage de ce topique.
Onletrouve tous les jours , excepté les fêtes
&dimanches. On prie les perſonnes d'affranchir
leurs lettres .
Le prix des boëtes à douze mouches eſt de 3 1.
Celui des boëtes à fix mouches eſt de 11.10 .
Le même débite avec permiffion des bagues ,
dont la propriété eſt de guérir la goutte. Ces bagues
, qu'il faut porter au doit annullaire , guériffent
les perſonnes qui ont la goutte aux pieds
& aux mains , & en peu de tems celles qui en ſont
moyennement attaquées. Quant à celles qui en
font fort affligées , elles doivent les porter avant
ou après l'attaque de la goutte , & pour lors elle
ne revient plus. En les portant toujours au doigt ,
elles préſervent d'apoplexie & de paralyfie. Le
prixde ces bagues , montées en or , eſt de 36 liv.
&selles en argent, de 24 livres.
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
EDITS , ARRÊTS , & c .
I.
LELe Roi ayant rendu , le 26 du mois dernier ,
une ordonnance par laquelle Sa Majesté accorde
deshautes payes & des marques de diſtinction aux
anciens ſoldats de ſon régiment des Gardes-Françoiſes
, le maréchal de Biron a fait en conféquence
aſſembler ce régiment , au champ de Mars , le
9 & le 11 de ce mois , & a donné lui-même aux
foldats qui étoient dans le cas de l'ordonnance ,
&qui ſe ſont trouvés en très-grand nombre , les
marques diſtinctives accordées par Sa Majeſté ; ce
qui a produit l'effet le plus touchant parmi ces
foldats, leſquels ont marqué la plus grande fatisfaction.
I I.
On a publié un édit du Roi , donné à Verſailles
au mois de Juillet 1771 , & enrégiſtré en parlement
, le 13 du même mois , portant fuppreffion,
rembourſement & création d'offices au bailliage
&préfidial de Blois .
III.
Il paroît auſſi un arrêt de la cour des Monnoies
, du 10 de ce mois , faiſant défenſes à toutes
perſonnes quelconques de donner ni de recevoir
, pour aucune valeur , les piéces dites dequabrefols
, décriées par l'édit du mois de Janvier
AOUST. 1771. 231
1716 , ni aucunes autres piéces de monnoie, dont
l'empreinte feroir totalement effacée , à peine
d'être pourſuivies extraordinairement & punies
comme Billonneurs.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Juin 1771 .
MALGRÉ les conférences que les Envoyés des
Cours de Vienne & de Berlin ont avec les Miniftres
de la Porte , on continue les préparatifs néceflaires
pour pouflleerr la guerre avec vigueur. Les
recrues ſe ſuccédent dans cette capitale&en partent
journellement pour ſe rendre à l'armée. Depuis
trois jours que le vent eſt favorable , la nouvelle
éſcadre, àbord de laquelle fe trouventquinze
mille hommes de troupes , a mis à la voile pour
Varne où ces troupes débarqueront. Il eſt encore
arrivé ici un corps conſidérablede troupes aſiatiques
, qui s'embarqueront auſſi , dans huit jours ,
pour la même deſtination .
:
De Warsovie , le 26 Juin 1771.
On mande d'Yaſſi , capitale de la Moldavie, que
la ville de Túrne , où il ſe trouve une garniſon de
fix mille hommes , eſt actuellement afliégée par
leprince Repnin.
Suivant les lettres reçues nouvellement de la
grande armée Rufle , le feld - maréchal comte de
Romanzow a établi ſon quartier général à Falczin
, & tous les hôpitaux ont été tranſportésde la
Podolie à Choczin.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
L'ambaſſadeur de Ruſſie a publié , aujourd'hui,
une nouvelle déclaration , portant en ſubſtance
que, puiſque les gens connus ſous le nom de
Confédérés ſe livrent encore à toutes fortes de
brigandages & d'excès , & augmentent les troublesdu
royaume , ſans égard aux bons offices de
la Ruffie , & aux moyens pacifiques que Sa Majesté
Impériale a employés juſqu'à préſent pour y faire
ceffer l'anarchie & pour y rétablir la tranquillité,
les chefs & commandans des troupes de ſa nation
vont recevoir l'ordre poſitif de ne plus épargner
ces perturbateurs du repos public : ceux qu'on arrêtera
feront conduits en priſon &'jugés lelon la
rigueurdes loix.
De Stockolm , le 21 Juin 1771 .
Le Roi voulant que les emplois qui font à fa
diſpoſition ne foient donnés qu'au mérite & aux
ſervices , a défendu , par une ordonnance particuliere
, toute eſpéce de recommandation & de
follicitation en faveur de ceux qui prétendent
aux places vacantes.
Du 25 Juin.
Le diſcours que le Roi a adreſſé , aujourd'hui ,
aux Etats du royaume , à l'ouverture de la diète ,
eſt conçu en ces termes :
«Très Nobles , Très-Révérends, Amés & Féaux
les Gens composant les quatre Ordres du
>>Peuple Suédois.
>>Tout , dans ce moment , juſqu'à la place que
j'occupe , me rappelle notre grande & commune
>>perte. Lorſque les états du royaume terminerent
AOUST. 1771. 203
>>leur derniere aſſemblée , ils virent dans ce palais
>> un Roi également reſpecté & chéri , environné
>>d>e ſujets fidèles&de trois fils qui leur diſpu-
>>t>oient l'avantagedelui donner les plus fortes
>>preuves de leur vénération & de leur amour. Au
>> lieu d'un ſpectacle ſi impoſant , vous ne voyez
>> aujourd'hui que trois fils privés d'un père chéri
>& plongés dans la douleur, qui mêlent leurs lar-
>> mes aux vôtres , & qui fentent leurs plaies ſe
>> r'ouvrir à la vue de celles dont vos coeurs paroif-
>> fent déchirés.
>> Les larmes des ſujets ſont le monument le plus
>>glorieux qui puiſle être élevé à la mémoire d'un
>>b>onRoi: celles que vous répandez aujourd'hui
>> ſont pour moi un aiguillon qui m'anime encore
>à la vertu , & un encouragement pour mériter ,
>à l'exemple d'un père ſi ſincérement regretté ,
>>votre attachement & votre confiance , par la clé-
>> mence & par la bonté.
>> Je ne vous parlerai pas ici de ce qui s'eſt paflé
>>d>ans le gouvernement depuis votre derniereaf-
>>>ſemblée: vous en ferez informé par les piéces
>>>qui vous feront communiquées. Mon abfence
>> ne m'a pas permis de rien effectuer pour le bien
>>public. Si nous avons le bonheur de voir aujour-
>> d'hui la paix régner au-dedans & au-dehors ,de
voir l'amitié & la confiance bien établies avec
>>l>es voiſins&les plus anciens alliés de ce royau-
>>>me, ce ſont les fruits de la prudence & de la fa-
>>> geſſe d'une adminiſtration , pour laquelle je
>> ſuis bien aiſe de témoigner ici publiquement ma
>> reconnoiflance.
>>Quant à l'objet de votre préſente aſſemblée,je
>>>ne crois pas qu'ilfoit beſoin de vous en parler.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
>>Vous ſavez ce qu'exige de vous le grand chan-
>>>gement arrivé dans cet état ; vous connoiſſez
>>>vos droits , & c'eſt pour les exercer que vous
> avez été convoqués. Je vous ſouhaite pour cela
>> la bénédiction du Ciel, afin que la paix & l'union
>>préſidentàtous vos conſeils , & leur préparent
>> un heureux ſuccès.
>> Né & élevé au milieu de vous , j'ai appris dès
>>ma plus tendre jeuneſſe à aimer la patrie , à re-
>>garder comme le plus grand bonheur d'être
» Suédois , & comme la plus grande gloire d'être
>> le premier citoyen au milieu d'un peuple libre.
>>Tous mes deſirs feront remplis , ſi la réſolution
3.que vous allez prendre contribue à affermir la
>> félicité , lagloire & l'indépendance de cetteNa-
>>tion. La voir heureuſe eſt le premier objet de
>> mes voeux : la gouverner libre & indépendante
>> eſt le dernier terme de mon ambition. Ne croyez
pas , mes chers Suédois , que ce ſoient là de vai-
>>> nes paroles , démenties peut- être par les ſecrets
>>mouvemens de mon coeur : c'eſt l'expreſſion
fidèle de ce que fent ce coeur , trop vrai pour
n'être pas de bonne foi dans ſes promeſſes , &
>> trop fier pour manquer jamais à ſes engagemens,
> J'ai vu pluſieurs pays : j'ai tâché d'en connoî-
>> tre les moeurs , le gouvernement & la condition
plus ou moins heureuſe de leurs peuples. J'ai
trouvé que ce n'eſt ni le pouvoir abſolu dans la
>> main du Prince , nile luxe , ni la magnificence,
ni les tréſers amaſlés par l'économie qui peuvent
rendre les ſujets heureux : qu'ils ne le de-
•viennent que par l'amour de la patrie & par la
>>concorde. Il ne dépenddonc que de nous ſeuls
AOUST. 1771 . 205
>> d'être la Nation la plus heureuſe de la terre.
>>Que cette diète ſoit à jamais diftinguée dans nos
>>a>nnales par le ſacrifice de toute vue particuliere,
>>>de toute haine & de toute jalouſie perſonnelle ,
>> au grand intérêt du bien public. Je contribue-
>> rai , de mon côté , autant qu'il dépendra de moi,
>> à rapprocher les eſprits diviſés , à réunir les
>> coeurs aliénés les uns des autres , afin que cette
>> aflemblée devienne , ſous les aufpices du Très-
>>H>aut , l'époque d'une félicité durable pour ce
>> royaume.
>> Je vous aſſure tous , & chacun en particu-
>>>lier , de ma bienveillance royale & de ma pro-
>> tection . >>
De Vienne , le 3 Juillet 1771 .
L'Impératrice- Reine avoit rendu , l'année derniere
, une ordonnance qui fixoit à vingt - quatre
ans l'âge pour l'émiſſion des voeux monaſtiques ,
&qui déclaroit nuls ceux qui auroient été prononcés
avant cet âge. Cette clauſe a occafionné des
plaintesde la part de la Cour de Rome. Le Pape a
écrit , à ce ſujet , à Sa Majeſté Impériale , une lettre
où il fait enviſager cette loi comme portant
atteinte aux droits les plus anciens & les plus facrés
de la Jurisdiction Apostolique qui , de rout
tems, a ſeule prononcé ſur la légitimité des voeux.
Il s'eſt tenu pluſieurs conſeils , dans leſquels on a
examiné la loi qui a donné lieu à la lettre du St
Père. On affure que les principaux membres du
conſeil ont été d'avis de défendre aux maiſons
religieuſes de recevoir desjeunes gens avant l'âge
preſcrit pour l'émiſſion des voeux , laquelle te
Frouvera encore retardée par l'année du noviciat.
206 MERCURE DE FRANCE.
Au reſte , il n'y a encore rien d'arrêté relativement
à cet objet.
Les Pères Dominicains de Raguſe avoient , depuis
près de deux cens ans , dans leur égliſe , une
main de St Etienne , Roi de Hongrie. Cette main
avoit été conſervée ſans ſe corrompre , pendant
pluſieurs fiécles , au comté de Bibar , dans une
égliſe fondée par le Roi Ladiſlas; enſuite elle avoit
été tranſportée à Raguſe , où elle a été de même
conſervée pendant près de deux cens ans. La République
de Raguſe , pour fatisfaire Sa Majesté
Impériale & Royale , qui lui a fait demander cette
relique , la lui a renvoyée par des députés . Après
l'examen fait par le cardinal Miggazi , archevêque
de Vienne , elle a été expoſée folemnellement
le 30 du mois dernier, dans la chapelle du château
royal de Schonbrun , en préſence de Leurs Majeftés
Impériales & Royale , de toute la Cour , des
grands- croix , commandeurs & chevaliers de l'ordre
apoftolique de St Etienne ; elle reſtera pendar.t
neufjours dans cette chapelled'où elle ſera transchapelle
féréedans l'égliſe du château royaldeBude.
De Naples , le 29 Juin 1771 .
Le Roi , voulant remédier aux abus fréquens
qui naiſſoient d'une trop grande liberté dans les
mariages , & aux inconvéniens qui réſultoient
des réglemens faits antérieurement ſur cet objet,
afait publier , ces jours derniers , une ordonnance,
par laquelle Sa Majesté défend à tous ſes Sujers
, de quelque qualité qu'ils foient , decontra-
Aer des mariages ſans le conſentement de leurs
pere& mere , à moins qu'ils n'aient atteint l'âge
d'émancipation légale , fixée , pour les hommes ,
AOUST. 1771 . 207
à 30 ans , & pour les filles , à 25. Elle défend en
même-tems aux curés & autres eccléſiaſtiques de
prêter , en aucune façon , leur miniftere aux mariages
qui leur feront propoſés ſans cette forma
lité, à peine de punition corporelle .
De Rome , le s Juillet 1771 .
Dans le Confiftoire ſecret qui ſe tint , le 17 du
mois dernier , le St Pere fit part au Sacré Collége
de la lettre d'obédiance qui lui a été écrite par
le Patriarche des Neftoriens , & préſentée , le
jour de la Trinité, par le Prélat Etienne Borgia ,
ſecrétaire de la Propagande.
De Londres , le 12 Juillet 1771 .
Le 10 , à deux heures après-midi, le lord-maire,
cinq aldermans , les deux sherifs en charge , le
greffier , & un certain nombre de députés de la
bourgeoisie de Londres ſe rendirent , en cérémonie
, à Saint-James , au milieu des acclamations
redoublées d'une foule prodigieuſe , pour préſenter
au Roi l'adreſſe & remontrance de la Cité.
Le comte d'Hertford , grand -chambellan , avoit
écrit , la veille , au lord- maire pour le prévenir
que le Roi n'admettroit en ſa préſence qu le
nombre des députés de la bourgeoiſie , limité par
les loix , attendu l'impoffibilité de recevoir , dans
le palais , toute la bourgeoiſie en corps ; ce qui
fut ponctuellement obſervé. Le Roi étoit environné
d'une partie de la nobleſſe , des miniſtres
d'état , de pluſieurs miniſtres étrangers , &c.
Lorſque le lord-maire fut admis en ſa préſence ,
cemagiftrat préſenta à Sa Majesté l'adreſſe qui
208 MERCURE DE FRANCE .
roule ſur les points ſuivans : on y rappele les
différens griefs allégués dans les remontrances
précédentes , ſur leſquelles on n'a pas obtenu
juſtice; on s'y plaint de ce qu'on a admis dans la
chambre des Communes un repréſentant illégalement
éla ; de l'injuſtice faite au premier magiftrat
de la Cité & à un autre alderman , leſquels
ont été empriſonnés pour n'avoir pas violé leurs
ſermens; des ſuggeſtions artificieuſes de la chambre
des Communes , par leſquelles Sa Majesté a
été portée à rendre une ordonnance illégale contre
deux imprimeurs ; de la démarche illégale de
eette même aſſemblée , laquelle a fait biffer des
regiſtres de la cité un acte judiciaire , violence qui
tend à priver les ſujets du droit de recourir aux
lois du pays; des démarches ultérieures de cette
même chambre qui , pendant la détention des
magiſtrats , a paffé unbill pour ôter à la cité de
Londres ſes droits ſur le ſol de la Tamiſe , droits
qu'elle a poſſédés depuis la conquête de Guillaume
de Normandie ; enfin on ſupplie Sa Majesté
derendre à la cité ſes privileges , & à la nation
la tranquillité dont elle abeſoin , en diſſolvant
un parlement corrompu , & en éloignant de ſa
perſonne &de ſes conſeils les miniſtres , & c. La
réponſe du Roi à cette adreſſe portoit en ſubſtancequ'on
lui avoit déjà préſenté deux requêtes fur
le même ſujet , auxquelles il avoit donné des réponſes
affez connues; que les nouveaux ſujetsde
plainte allégués dans celle- ci ne pouvoient le déterminer
à changer de ſentiment , & moins encore
à condamner la conduite du parlement qu'il
avoit approuvée dans ſon dernier difcours éma--
né du Trône , & qu'ayant toujours une confiance
1
AOUST. 1771. 209
entiere dans les lumieres & l'attachement de cette
aſſemblée , ainſi que dans la droiture & la fidélité
de ſes miniſtres , Sa Majefté ne pouvoit adhérer
aux voeux & aux demandes de la cité. Malgré la
foule prodigieuſe du Peuple aſſemblé , la journée
ſe paſſa ſans tumulte & fans déſordre.
Le lord-maire ſe propoſe , dit - on , de convoquer
toute la bourgeoiſie à la maiſon-de- ville &
d'y faire rapport de la réponſe du Roi à la remontrance
préſentée , le 10 , à Sa Majeſté. Malgré le
peu de ſuccès des différentes remontrances , on
affure que la communauté eſt réſolue de faire une
nouvelle tentative avant la rentrée du parlement
, & de préſenter au Roi une nouvelle adrefſe
, dans une forme &conçue en des termes qui
pourront mériter plus d'attention de la part de Sa
Majeſté.
D'Oftende , le 28 Juin 1771 .
Nos Pilotes Côtiers , dont le nombre vient
d'être augmenté, ſeront déſormais diviſés en deux
brigades , dont l'une occupera , dès le 1ª Juiller
prochain , une corvette qui tiendra conſtamment
la mer , afin d'être toujours à portée d'aller audevant
des vaiſſeaux qui ſe préſenteront , & de
leur donner les ſecours & les indications néceffaires.
L'autre brigade ſera deſtinée au ſervice
du port& à la fortie des vaiſſeaux. Ces deux brigades
ſe releveront de dix en dix jours : on a
pris les meſures convenables pour que le ſervice
du Public ne ſouffre jamais d'interruption & pour
écarter de la navigation le danger , auquel lanégligence
ou l'ignorance des pilotes- côtiers pour210
MERCURE DE FRANCE.
roient l'expofer. On parle encore de pluſieurs
autres arrangemens qui ont pour objet la sûreté
&la facilité de la navigation & du commerce
dans ceport.
De Marseille , le 12 Juillet 1771 .
Les chebecs du Roi le Caméléon & le Singe,aux
ordres des Srs de Boades & de Gantés , deſtinés à
protéger , contre les corſaires barbareſques , la
navigation des bâtimens étrangers qui viennent
àla foire de Beaucaire , ont fait voilede Toulon ,
vers la fin du mois dernier , & ils ont , ſuivant
l'uſage , commencé leur croiſière par la partie de
l'Eſt de la côte de Provence .
Lecapitaine Daumas , venu de Salonique d'où
il eſt parti le 15 Mai , ſe trouvant, le 25 , dans
l'Archipel , entre les Iſles de Zia & de Thermie ,
a été chaffé , pendant quatre heures , par un bâtiment
portant pavillon Rufle & armé de ſoixantedix
hommes. Ce bâtiment l'ayant approché , le
commandant l'a obligé de lui envoyer ſon capitaine
en ſecond avec trois hommes , qu'il a retenus
à fon bord , tandis que treize des liens , bien
armés , font paffés fur le bord du capitaine Daumas.
Après avoir examiné ſa cargaiſon , ils lui
ont demandé du tabacà fumer , & peu contens
de l'offre que leur ont fair le capitaine & fon équipage
, ils s'en font fait donner fix balles. Après
quoi s'étant retirés , ils ont renvoyé au capitaine
Daumas ſes gens , qui ont rapporté que , pendant
qu'ils étoient à bord du corſaire , ils avoient ensendu
délibérer ſi on s'empareroit du bâtiment ,
AOUST. 211 1771 .
&que la ſeule difficulté de tirer parti de ſa cargaiſon
, qui conſiſtoit , en grande partie en coton
& en laine , avoit déterminé ces pirates à le relâcher.
PRÉSENTATIONS.
Le 9 Juillet , les Etats de Languedoc eurent
audience du Roi , à qui ils furent préſentés par le
comte d'Eu , gouverneur de la province , & par
le duc de la Vrilliere , miniſtre & fecrétaire d'état,
ayant le département de cette province ; ils furent
conduits à cette audience par le marquis de
Dreux , grand-maître , & par le Sr de Wationville
, aide des cérémonies : la députation étoit
compoſée , pour la Nobleffe , du comte de Merinville
, qui porta la parole , en l'absence de l'évêque
de Mirepoix ; qui devoit repréſenter le
Clergé; pour le tiers- état , du Sr Pierrier , capitoul
de Toulouſe, du Sr Querel , député de Clermont
, & du marquis de Montferrier , ſyndic général
de la province. Ces Etats furent enſuite
préſentés à la Famille Royale.
Ce même jour , la comteſſe Dubois de la Motte
eut l'honneur d'être préſentée à Sa Majesté &
à la Famille Royale ,par la ducheſſe d'Aiguillon,
ainſi que la marquiſe de Vauban , par la princeffe
de Liſtenois ; la comteſſe des Eſcotais , par la
comteſſe de Chantilly , & la vicomteſſe de Tavannes
, prr la comteſſe deRoüault.
212 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATION .
Le St de Pradines ayant été nommê intendant
de l'Iſle de Corſe , a pris congé du Roi pour ſe
rendreà ſadeſtination.
MARIAGE.
Le 2 Juillet 1771 , Claude-François , marquis
de Monnier , premier préſident en la chambre des
comptes, courdes aides & des finances du Comté
de Bourgogne, ſeigneur de Nans , Courviere &
Marmirolle, époufa Demoiselle Marie-Théreſe-
Sophie Richard. fille mineure de Meffire Gilles-
GermainRichard , préſident honoraire à la chambre
des Comptes de Bourgogne & Breffe , ſeigneur
de Ruffey , Trouhans , Vervtoffe, laCrilloire
, & de Dame Anne-Claude de la Forest . Ce
mariage a été célébré dans la chapelle du château
deTrouhans en Bourgogne , diocèſe deChâlonsfur-
Sône ,&la bénédiction nuptiale a été donnée
aux époux par M. l'Abbé de Ruffey , frere de la
Demoiselle.
NAISSANCE.
La Ducheſſe de Montmorency eſt accouchée
d'une fille , dans la nuit du 7 au 8 de Juillet.
र
AOUST. 1771 . 213
MORTS.
Sylvie -Angelique Andrault de Langerot , veuve
de Claude Thiard comte de Bifly , eſt morte,
à l'abbaye royale de Panthemont , le II Juillet ,
âgée de quatre-vingt-ſept ans.
Catherine Cailhol, de la paroiſſe de St Julien,
aux environs de Marſeille , veuve du nommé Chevron
, qu'elle avoit épousé en ſeconde nôces, eſt
morte en cette ville , le 30 du mois de Juin , âgée
de cent huit ans. Elle avoit eu de ſon premier
mari onze enfans qui moururent tous en 1720 ,
de la peſte dont elle fut attaquée elle - même. Elle
n'avoit jamais eu d'autre maladie , & n'avoit été
ſujette à aucune des infirmités de la vieilleſſe.
Le Baron de Copley , maréchal des camps &
armées du Roi , ancien gouverneur de laGuadeloupe
, grand - croix de l'ordre de St Lazare , eſt
mort à Brives , le Is Juillet ,âgé de ſoixante-quatre
ans.
Egide de Bertrand Pibrac , écuyer , chevalier
de l'Ordre du Roi , ancien premier chirurgien de
la feue Reine Douairiere d'Eſpagne , chirurgien
major de l'Ecole royale - militaire & directeur de
l'académie royale de chirurgie de Paris , eſt mort
en cette ville , le 14 Juillet, âgéd'environ ſoixan
te-dix-huit ans.
1
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIEICECEES FUGITIVES en vers&enprofe, page 5
Epître à Finette , ibid.
Caprice, 12
Le Roffignol & la Pivoine , fable , ibid.
L'heureuſe persévérance , conte , 6 13
Vers à Mademoiselle de *** , 34
Le Dervis Voyageur , fable , 37
Traduction libre de l'Ode d'Horace , Eheu !
fugaces, Posthume , &c . 39
Epître à M. l'Abbé de l'Iſle , 41
L'Imprudence , conte moral , 43
Narciffe , imitation de la IV . Nuit d'Young , SI
A l'Auteur de l'Homme Moral , 55
Madrigal à Mlle le Chantre , 57
La Vengeance inutile , 58
Le Plaisir d'aimer , romance , 59
Conte,
60
Explication des Enigmes & Logogryphes , 61
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES , 65
AOUST. 1771. 215
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 71
Obſervations ſur la phyſique de l'hiſtoire
naturelle ,
ibid.
Précis national , 77
Obſervations ſur les maladies des armées , 78
Bibliothèque de Sociéré ,
१०
Vers à Mademoiselle de St C *** ; 87
Recueil des piéces qui ont remporté le prix
de l'Académie royale des Sciences , ibid.
Agriculture complette , 89
Traité complet de chirurgie ,
Code des Seigneurs ,
وه
و د
Les Economiques , 93
Eſſai d'une nouv. Minéralogie ; 94
Antonii de Haen , tomus feptimus , 95
Nouveau traité du jeu des Echecs , 96
LesSoliloques , ΤΟΙ
Recueil des OEuvres de Mde du Boccage , ibid.
Géographie de Virgile , ibid.
Début poétique , 116
Mémoires d'un Américain , 118
Almanach général des Marchands &Négocians
de la France , 128
Expérience ſur la bonification des vins , 131
Avis fur les Voyages in- 4°. & la collect.acad. 132
Réflexions ſur Plutarque , ibid.
Lettre à M. de la Harpe , 140
Réponſe de M. de la Harpe , 146
216 MERCURE DE FRANCE .
Lettre à l'Auteur du Mercure , 147
SPECTACLES , Opéra , 148
Comédie italienne , 149
Concert mécanique , 152
Couplets adreſlés à Mile Doligny , 154
Ecole vétérinaire , ISS
Obſervat. ſur le Météore , par M. Monier , 157
Idem , par M l'Abbé Marie , 160
ARTS , Architecture , 162
Plan du Coliſée , ibid.
Diflertations ſur la forme des Temples tant
anciens que modernes , 165
Gravure , 181
Muſique ,
182
Géographie, 183
Anecdotes , 184
Avis , 188
Edits , Arrêts , 200
Nouvelles politiques,
Préſentations ,
Nomination , Mariage & Naiflance ,
Morts ,
201
211
212
213
APPROBATI0 Ν.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois d'Août 1771 , & je
n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher
l'impreftion .
AParis , le 31 Juillet 1771 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
SEPTEMBRE , 1771 .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'est au Sieur Lacombe libraire, à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
Ics paquets&lettres , ainſi que les livres , les eframpes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des liwres
, eſtampes & piéces de muſique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de 32livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
portpar la poſte.
Ons'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui ſontabonnés.
On ſupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
parla poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
libraire, àParis , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4 ou in-12 , 14vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liy.
201.4f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts , &c .
L'abonnement , ſoit à Paris , foit pour la Province
, port franc par la poſte , eſt de
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Di
12 liv
nouart ; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 166.
EnProvince , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte; aux DEUX- PONTS ; ou à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
àPARIS , au bureau général des gazettes étran
geres , rue de la Juffienne. 36 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , compoſé
de 24 parties ou cahiers de 6 feuilles cha
cun; ou huit vol. par an. Il en paroît un cahier
le r' , & le 15 de chaque mois. Franc de
port à Paris , 30 liv.
Et francde port par la poſte en province , 36 liv.
EPHÉMÉRIDESDU CITOYEN OU Bibliothéque raiſonnée
des Sciences morales & politiques.in- 121
12 vol . paran portfranc , à Paris , 18 liv .
24liv.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , IS cahiers par an,
En Province ,
àParis ,
En Province ,
وliv.
12 liv
Aij
Nouveautés chez le même Libraire,
HISTOIRE de l'Ordre du St Eſprit , par
M. de St Foix , le 2º. vol. br. 21.
Les douze Céfars de Suétone , traduits par
M. de la Harpe , 2 vol. in- 8 ° . brochés 8 1 .
L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 ° .
broch . 31. 10 1.
Histoire des Philoſophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in - 12 . br. sliv.
Dit. Lyrique , 2 vol br . 151.
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol. br. 15 1,
Recueil lyrique d'airs italiens , 31.
Tomes III& IVe. du Recueilphilosophique
deBouillon , in- 12. br. 3 1. 12 f.
Tome Ve. 11. 16 f.
Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
: 4vol . in 8 ° . gr . format rel. 201.
"Effai fur les erreurs&fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol . in 8 ° . br. 41.
"Mémoire fur les Haras , 11.4f.
Les Caracteres modernes , 2 vol. br. 31 .
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller , 11. 10f.
Systême du Monde , 301.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in- 8°. rel . 71.
Dict. de Morale , 2 in- 8º. rel. و اپ
GRAVURES.
Sept Estampes de St Gregoire , d'après Vanloo
,
:
241.
Deux grands Paysages , d'après Diétrici , 121.
LeRoi de la Féve , d'après Jordans ,
Le Jugement de Paris , d'après le Trevi-
41.
fain,
11.161.
:
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE , 1771 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
L'INHUMANITÉ. Ode.
HOMMES vils & puiflans , opprefleurs de la
terre,
Vos crimes , vos plaiſirs dureront- ils toujours ?
Tremblez. Un Dieu vengeur tient enmain le ton
nerre
Qui menace vos jours.
Vous avez , en naiſſant ,uſurpé ſa puiſſance ;
Vous eûtes de l'orgueil au ſortir du néant.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Barbares ! vous voyez d'un oeil d'indifférence
Ecrafer l'innocent .
Lepauvre & l'orphelin que votre orgueil rebute,
Courbés ſur la pouſſière & preſqu'anéantis ,
Implorent un vengeur , demandent votre chûte
Par leurs pleurs & leurs cris.
Votre faſte fuperbe inſulte à leur mifére ;
Votre oreille ſe ferme à leurs gémiſſemens .
Cooeurs d'airain , ſavez-vous qu'au Ciel ils ont un
père
Qui venge fes enfans ?
Je voisde leurs malheurs enfin tarir la ſource,
Une puiſſantemain vous dérobe leur fort.
Mais vous, plus malheureux , n'aurez point de
refſource ,
Pas même dans la mort.
Vos palais , vos tréſors ſont un verre fragile.
'Adorés maintenant , vous ferez oubliés .
Unmoment , & la terre eſt pour vous fans aſyle
Et manque ſous vos pieds.
Pareils au ver-luiſant durant la nuitobſcure ,
Vous brillez ici - bas , vous rampez comme lui ;
Hier infectes brillans , fiers de votre dorure ,
Et poufſière aujourd'hui .
Ofainre Humanité , i long-tems outragée,
SEPTEMBRE. 1771 .
Sécre tes pleurs &vois tes tyrans confondus ;
L'ordre va reparoître , oui tu ſeras vengée ,
Tes droits feront connus.
La terre offrit aux grands des plaiſirs &des char
mes ;
Ses tréſors ,comme un fleuve , ont coulédans leur
fein.
Tout change; le bonheur vient eſſuier nos larmes
Les pleurs font leur deſtin.
Ah ! prévoyez ce jour, hommes durs & coupa
bles,
Et de l'Humanité relevez les autels.
L'Eternel vous remet le fort des miſérables
Et vous êtes mortels .
Par M. l'Abbé Rolland, deGap
LE CHEVAL & LANE.
Fable.
Enflairant ſabottedefoin ,
UnCheval henniſſoit pour avoir l'ordinaire.
Dans la même écurie, unAne , dans uncoin
Sur ſa paille ſe mit à braire.
Lebel écho , dit le courſier !
Si jeveux qu'onm'entende , ilfaut m'égoſiller
4
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je voudrois bien ſavoir pourquoi ce maraut braile
le.
Attends-toi qu'on mettra néant à ton placet.
Que te faut-il , maître Baudet ?
Dis-moi , n'as- tu pas de la paille ?
Le rouffin répondit : Chacun ſent ſon beſoin:
Ou ceſſe de crier , ou ne dis point d'injures.
Ton ratelier eſt plein; cependant tu murmures :
Tu voudrois de l'avoine ? .. Et moi je veux du
foin.
ParM. Brifard.
LA COLOMBE & LA PIE.
Fable.
Unjour la Colombe & laPic
S'enallerent de compagnie
Rendre viſite au Paon , viſite de devoir,
Et de pure cérémonie.
Quand l'Agafle àjaſer cut montré ſon ſavoir ,
Elle leva le ſiége , ainſi que ſon amic.
Agrand'peine elle étoit ſortie :
Que penſez -vous de Monſeigneur ,
Lui dit-elle ? Avez-vous admiré ſa preſtance ,
SEPTEMBRE. 1771 .
Sa fauſſe politefle & fon air d'importance ?
Maisj'ai lu le réduire à ſa juſte valeur.
Quoiqu'il ait de lui -même opinion fortbonne,
Je l'ai jugé d'abord tel qu'on me l'avoit dit ,
Aflez épais de corps & fort mince d'eſprit.
C'eſt dommage ; à tout prendre , il eſt bonne perfonne;
Mais comme il eſt mauſlade ! Et ſes pieds ? quelle
horreur ! ..
Avez- vous remarqué que ſa voix m'a fait peur ?
Mes yeux apparemment ſont différents des vôtres,
Répondit la Colombe; il m'a paru civil ;
Et j'ai l'eſprit ſi peu fubtil
Que jejuge toujours en bien celui des autres :
Par ſon aigrette d'or mes regards détournés
N'ont point vu ſi ſes pieds font bien ou maltour
nés;
Etj'ai tant remarquél'éclat de ſon plumage ,
Queje n'ai point prêté l'oreille à ſon ramage.
Parle même.
MERCURE DE FRANCE.
LES PRÉTENDUS.
Conte moral.
QUUEE vous êtes heureuſe ,difoit Bélife
àLucinde ! vous n'avez point contracté
d'engagement. Vous jouiſſez de tous les
hommages que vous méritez,& maîtreffe
de partager les ſentimens que vous infpirez
oude les rejetter, vous ne dépendez
ni des caprices d'un mari , ni des fottes
opinions duPublic. Il me femble , répondit
Lucinde , que vous vous êtes mariée
vous-même , &je croyois que lebonheur
ſuivoit toujours de pareilles unions où le
coeur fedonne fans contrainte ni complaifance.
Al'égard du Public , quand on n'a
rien à fe reprocher , on ne doit s'inquiéter
ni de ſes faux jugemens ni de ſes injustices.
-Quand on n'a rien à fe reprocher!
Comment entendez- vous ce mot ?
ADieu ne plaiſe que je veuille juſtifier
ces écarts auxquels ne ſe livre jamais une
femme qui ſe reſpecte un peu ; mais , raiſonnons
: qu'un amant vous déplaiſe à
vous; qu'il ſe permette certainsairs , vos
dédains vous ont bientôt vengée : vous
SEPTEMBRE. 1771.
avez le plaiſir de voir à vos pieds le ſuperbe
perſonnage bien confus , bien humilié,
dont les yeux pleins de tendreſſe &
derepentir vous demandent grace. Accordez
ou refuſez , perſonne n'a le droit
d'en murmurer. Croyez- vous qu'il en foit
de même avec les maris ? Toujours hautains
, impérieux , ils n'ont que des chaînes
à vous offrir : leurs mains enveniment
tout ,& la moindre négligence eſt un crime
aux yeux de ces animaux- là. Montrez
de la ſenſibilité , ils partent de là pour
faire mille fottiſes : l'humeur gagne , on
ſe plaint : des confolateurs ſe préfentent
de toutes parts : le moyen d'empêcher
cela? Eh ! bien , vous voilà notée,&
d'être malheureuſe & de le dire eſt encore
un crime aux yeux de ce Public qui
ne vous quitte non plus que votre ombre,
& qui ſe trouve toujours je ne ſçaiss
comment fur votre chemin.
Béliſe , ſans être jolie , avoit une de
ces phyſionomies qui plaiſent ; beaucoup
de vivacité& de ces ſaillies qui paffent
toujours pour de l'eſprit dans une jeune
femme. Elle avoit époufé , contre le gré
de ſes parens,un de ces hommes à qui le
caractere ne prometjamais de repos. Toujours
agité,toujours inquiet ,Alceſte étoit
Avj
12. MERCURE DE FRANCE.
dur&bifarre , jaloux à l'excès ; pour ca
cher à tous les yeux cette paſſion funefte,
il affectoit une indifférence faite pour
-déſeſpérer une ame ſenſible. D'ailleurs ,
de l'eſprit , de la généroſité , & beaucoup
de goût pour la dépenſe. Ces dehors impoſans
avoient ſéduit ſa jeune épouſe; les
-difficultés avoient irrité l'ame fière d'Alceſte
, & croyant s'aimer l'un & l'autre ,
après plusieurs années de contrariétés &
d'obſtacles , ils s'étoient liés.
: Cettederniere épreuve fut la plus forte;
ils s'apperçurent trop tard qu'ils s'étoient
abuſés. L'amour-propre change en
fleurs les épines d'une longue paffion ;
mais ſouvent elle expire dans l'ombre
des ménages , & l'hymen eſt le creuſet
des amours.
Alceſte interrompit la converſation.
Eh ! bien , Madame , dit- il,en finiſſant la
partie qu'il jouoit , on vous attend au
marais .-Je ſuis à vos ordres , Monfieur,
-Mais mon Dieu quelle belle toilette !
-Il eſt tems de vous en appercevoir ,
vous ne m'avez point vue d'aujourd'hui .
-Et je ne vous verrai pas davantage. Ne
paſſez - vous pas la ſoirée enſemble , dit
Lucinde ? Non pas que je ſcache , reprit
Alceſte. J'ai promis de menerMadame ,
SEPTEMBRE. 1771. 15
&je tiens ma parole ; mais ce n'eſt pas
pour mes menus plaiſirs que je l'acquitte:
Madame ſera fêtée , adorée ; moi , pendant
ce tems - là , j'irai d'un autre côté.
Venez - vous , dit Béliſe en levant les
épaules ? Comment, vous n'êtes pas contente
! reprit ſon époux. Je connois peu
de maris capables d'un auſſi honnête procédé
, & peu de femmes aſſez difficiles
pour ne pas s'en accommoder.
Dès qu'ils furent fortis , Lucinde ſe mit
àréfléchir fur ce qu'elle venoit d'entendre.
Voilà donc, diſoit-elle , le fruit de
cette grande conſtance ! voilà des gens
qui ſe ſont mariés de leur choix ; j'aurois
parié qu'ils étoient heureux . Une femme
coquette , un mari pour qui ſa femme eſt
une étrangere ! encore , eſt - on poli avec
une femme qu'on ne connoît pas ! j'aimerois
mieux qu'il fût jaloux . Oh ! ſi j'en ai
jamais un qui reſſemble à celui- là , je
mourrai.
Tout en diſant cela , ſes yeux ſe tournoient
involontairement ſur Valmont, &
les regards de Valmont la diſſuadoient.
On ſe défend rarement d'une premiere
impreſſion : une femme que l'on croit
malheureuſe inſpire un intérêt d'autant
plus vif, qu'on craint pour foi-même un
pareil fort : notre premier mouvement eft
14 MERCURE DE FRANCE.
contre les hommes ; mais que notre coeur
ne ſoit pas de moitié dans les réflexions
de notre eſprit , la crainte a bientôt fait
place à la confiance , & cette confiance
nous affureque nous ne devons pas éprouver
les chagrins que nous plaignons dans
lesautres.
Valmontn'avoit pas vingt-cinq ans. Un
air ouvert, un regard doux faifoient tout
le mérite de ſa phyſionomie : on aimoit
à lui croire de bonnes qualités , & on ne
les lui cherchoit pas long - tems. Quelque
fois vif juſqu'à l'étourderie , it rioir,
il fautoit , on le trouvoit charmant. Quelquefois
trifte , ſérieux , il gardoit unmorne
ſilence. Eftimable , aimable , s'il n'étoit
pas toujours le même , il ne ſe déguiſoir
jamais , & fon visage étoit un miroir où
les affections de fon ame étoient toujours
peintes.
Le fond du caractere de Lucinde étoir
une grande douceur & une extrême ſenfibilité.
Elle avoit de l'eſprit, des connoiſſances
, des talens&beaucoup de mo
deſtie. Son ame honnêre ne ſoupçonnoit
pas même le mal , & fr fa figure n'étoit
pas de celles qui vous diſent,me voulezvous
? elle ne rebutoit pas non plus par
trop de fierté ceux qui pouvoient afpiret
SEPTEMBRE. 1771 .
> La maiſon de Lucinde étoit ouverte,&
festalensyattiroient beaucoupde monde.
Ménalque ſon pere jouiſſoit d'une fortune
peu brillante , mais ſuffiſante au ſage , &
il ne négligeoit rien pour fatisfaire les
deſirs de ſa fille à qui il laiſſoit à peine le
ſoin de les former : une ſociété de quelques
amis choiſis parmi toutes ſes connoiſſances
, goûtoit chez lui les douceurs
de la confiance & de la familiarité. Valmont
étoit de ce nombre , & il fut retenu
à ſouper. Lucinde en fut ravie :ils s'aimoient
, ils ſe l'étoient dit , & pleine encore
des idées dont elle s'étoit frappée
la vue de Béliſe &d'Alceſte , elle projettoitde
faire àValmontde petites méchancetés,&
ne s'appercevoit pas que ſon coeur
avoitbeſoinde s'épancher.
Elle fut ſérieuſe , elle ne mangea point.
Qu'as-tu , lui dit ſon pere ? il me ſemble
que cette compagnie t'a laiſfée triſte : je
ſouhaite qu'elle ſoit plus fatisfaite de toi
que tu me parois l'être d'elle ! Je ne crois
pas qu'on puiſſe deſirer quelque choſe ,
dit Valmont , quand on a le bonheur de
voir Mademoiselle. Fort bien , interrom
pit Lucinde , un compliment eſt toujours
deſaiſon. C'eſt avec cette faufſe monnoie
qu'on ſe tire d'affaire. En vérité , quand
je ſonge à l'abus que les hommes fontde
1
16 MERCURE DE FRANCE.
leur eſprit , & au peu d'art qu'il faut pour
les pénétrer , je ſuis toujours étonnée de
leur aſſurance , & je vois certaines gens
ſe préſenter effrontément qui , après les
traitemens qu'ils font éprouver à leurs
épouſes , ne devroient jamais paroître :
c'eſt une impudence infoutenable & qui
révolte.
Ah ! voici ce que c'eſt , reprit Valmont
en fouriant. Beliſe a parlé , Alceſte a paru,
& Mademoiselle eſt entrée dans cette furieuſe
colere. Vous riez , Monfieur ; cela
n'eſt point plaiſant. Au ſurplus , dit Menalque
, elle l'a voulu. Tu vois , ma fille,
ces liens formés en dépit des parens ! ...
On fait mourir un père &une mère de
chagrin , & il faut qu'ils voient de loin
celui de leur fille qu'ils ne peuvent partager.
Enfans dénaturés , ſi nous ne careffons
pas toutes vos fantaiſies , c'eſt pour
vous rendre heureux malgré vous-mêmes.
Vous nous prêtez des intentions barbares
: vous portez ſans pitié la mort dans
le ſein de ceux qui vous ont donné le
jour. Au moins le perdroient- ils fans regret
, ſi votre bonheur en dépendoit. Ah!
mon père , s'écria Lucinde en baiſant la
main de Ménalque & la mouillant de
larmes! Belife , continua- t- il, n'a point eu
d'égards , elle ne mérite aucune grace ;
SEPTEMBRE. 1771. 17
c'eſt à elle de boire l'amertume du calice,
&elle devoit connoître le caractere auquel
elle s'eſt unie. Mais les bords de ce
calice , dit Lucinde , étoient ſéduifans ,
&tous les hommes ne ſe reſſemblent- ils
pas quand ils ſont amans ? On les dit aimables
; moi , je les trouve odieux . Ah !
Mademoiselle , un peu moins de ſévérité,
dit Valmont , & que les torts d'un extravagant
ne vous faſſent pas juger ſi déſavantageuſement
de notre ſexe:je ſçais refpecter
le vôtre & l'adorer , quoiqu'il y ait
beaucoupde femmes mépriſables.
La converſation changea. Lucinde reprit
ſa gaîté , ſon appétit : Valmont agité
perdit à fon tour l'un & l'autre : il fixoit
entremblant ſon amante , & lorſque leurs
yeux ſe rencontroient , ils les baiſſoient
auſſi-tôt.
Après le ſouper , Ménalque étant oc
cupéà donner quelques ordres , Lucinde ,
ſous prétexte de prendre l'air , s'approcha
d'une croifée : Valmont l'y ſuivit. Ils refterent
un inſtant ſans ſe rien dire , Valmont
enfin rompit le ſilence. Apprenezmoi
, je vous prie , dit - il avec émotion ,
pourquoi cette ſortie à laquelle on ne
pouvoit s'attendre ; vous vous faites un
jeu de mortifier les gens , & il faut toute
la douceur& toute la patience imagina
18 MERCURE DE FRANCE.
}
blespour ne pas vousrépondre avec un per
d'aigreur. J'ai donc bien tort, à votre avis,
répondit Lucinde ; mais en quoi vous aijedonc
tant mortifié ? J'ai parlé des hommes
en général. Pourquoi prenez - vous
ceschoſes là pour vous ? Ce n'étoit peutêtre
pas mon deſſein. -Au moins n'y at-
il pas paru ! & puis , d'où vient ce fr
grand intérêt pour Béliſe que vous n'aimez
point ? ( Car je n'ai pas pû encore
vous convertir ſur ſon compte.) -Bélife
! ce n'eſt pas tant la cauſe de Béliſe
que j'ai plaidée que celle de mon sexe.
-Ah ! que vous le défendez bien mieux
quand vous n'en parlez pas ! C'est- àdire
que mon éloquence ne vous touche
guères.-Celle de vos yeux eſt bienplus
perfuafive. -Eh! bien , encore de la ga .
lanterie ? Défaites vous donc une fois de
cetre mauvaiſe habitude , & ne me débitez
pas toutes ces jolies bagatelles que les
femmes priſent , dit- on , & dont je vous
quitte.-A ce compre là vous me battrez
, ſi je me haſarde à vous répéter que
je vous aime. -Non affurement , mais il'
faudroit pouvoir y compter juſqu'à un
certain point. -Ah ! ma chere Lucinde ,
daignez me voirtelque je ſuis :plus de ces
doutes injurieux , je vous en conjure .-
Si je vous témoigne de l'inquiétude,n'eſt
SEPTEMBRE. 1771. 1,
ce pas la crainte que votre coeur ne foit
pas tel que je le deſire ? Je trouve tant de
raiſons pour juftifier mon penchant qu'il
ne m'effraie plus; mais pardonnez - moi
ces petits nuages qui , après tout , tournent
toujours dans mon coeur à votre profit.
-Je n'ai pas la manie de me croire
meilleur qu'un autre , ni vous plus aveugle
; mais encore faut-il quelquefois s'en
rapporter aux gens ? -Vous avez raiſon ,
il faut de la foi . Allons j'en ai beaucoup.
-Et je vous promets qu'il ne tiendra pas
à moi qu'elle ne ſoit toujours bien fervente.-
Jevous promets: ils promettent
tous cela. Et je n'aurai jamais de vous
aucun mécontentement ? -Non jamais.
-Je m'en étois doutée. Ah ! qu'il eſt aiſé
de rendre un amant parjure . -Sans doute
il ne tient qu'à la perſonne qu'il aime. Si
toutes vous reſſembloient ,tous les hommes
ſeroient auſſi ſinceres que je le ſuis.
Ah! Lucinde . -Ah! Valmont ! .. Voici
mon père; il vient fort à propos ; car nous
diſputerions toujours &ne nous accorderions
jamais.
Ménalque ſe couchoit de bonne heure,
parce qu'il ſe levoit matin. Vous avez vos
affaires , & moi j'ai les miennes , dit - if
en rentrant. Adieu,mon bon ami , ne vous
verrons-nous pas demain ,ajouta-t- il , en
20 MERCURE DE FRANCE.
lui ferrant la main ? Valmont regarda Lu
cinde , & il promit.
Valmont , quoiqu'avec des eſpérances
avantageuſes , n'avoit pas encore de fortune
à lui. Il dépendoit de ſes parens , &
ſon état n'étoit pas aſſez décidé pour lui
permettre de fonger à un établiſſement.
Dans ces momens rares de tranquillité
que les paſſions nous laiſſent , il ſe reprochoit
la fienne. Eh ! que me fervira , ſe
diſoit- il à lui-même , ce bel amour ? qu'à
me donner des chagrins. Sans quelqu'événement
favorable , je ne puis eſpérer jamais
que Lucinde foit à moi. Mes affiduités
éloigneront d'elle des partis fortables
, & fans pouvoir afpirer au bonheur,
j'aurai à me reprocher de l'avoir privée du
fien ... Cependant elle m'aime. Lorſque
je ſuis chez elle , elle n'y voit que moi.
Je m'apperçois que les témoins l'imporrunent...
Je ſuis jeune , elle auffi ; peutêtre
le hafard , l'occaſion feront autant
que l'amour ; elle couronnera mes feux ,
&alors je la forcerai par un ferment...
Cette idée le révoltoit à l'inſtant : que je
rende mépriſable ce que j'aime ! .. Que
l'objet de la tendreſſe la plus pure foit la
victime de mon libertinage ! non jamais
je ne me fouillerai d'un pareil crime.
Malheur à ceux qui n'en ſentent pas toure
SEPTEMBRE. 1771 . 21
l'horreur ! Et ſon père ! cet honnête homme
qui me comble de careſſes & qui
ignore mes liaiſons avec fa fille . Jabuſerois
auffi indignement de ſa confiance ;
je lui ravirois ce qu'il a de plus cher , & la
perte de ſa fille ſevoit le prix de fon amitié.
Ah ! plutôt renoncer à elle pour toujours
! plutôt ne la voir jamais ! .. Et il ſe
rendoit chez Lucinde. Elle n'étoit pas
moins agitée , mais le premier regard détruiſoit
tout ; ils ſe voyoient , & ils ne réfléchiffoient
plus.
Leurs coeurs fatisfaits paroiſſoient ne
rien defirer; ils étoient ſouvent enſemble
aux promenades, dans les ſociétés. De tous
côtés le plaiſit cherchoit Lucinde , il n'en
étoit point ſans Valmont; mais cette félicité
apparente devait être bientôt troublée.
Les affaires de Valmont l'appelerent
enprovince. :
• Ce départ fut annoncé de loin par des
foupirs . Valmont n'avoit plus auprès de
Lucinde cet air de joie , ſymbole d'une
ame tranquille : ſa ſituation inquiéta ; il
fut interrogé. Il fallut tout dire,&quand
il prononça ces mots : Lucinde , je vais
vous quitter , ce fut un coup de foudre.
Dès ce moment il n'y eut plus de repos
pour eux. Lucinde oublia ſes inſtrumens ,
négligea ſes crayons ; la préſence de Val.
22 MERCURE DE FRANCE.
mont , qu'elle avait tant cherie , ne lui
cauſoit plus que de la triſteſſe ; à cette
émotion douce qui agitoit ſi délicieuſement
ſon coeur , avoit fuccédé une palpitation
forte , un malaiſe continuel;
leur converſation ne rouloitque ſur les
moyens de ſe conſerver l'un à l'autre :
après s'être jurés cent foisde s'aimer toujours,
ils ſe perfuadoient qu'ils ne ſeverroient
plus , & ne ſe ſéparoient jamais
ſans répandre des larmes.
L'époque fatale arriva. Valmont partit.
Vous jugez bien que Lucinde étoit inconfolable:
plus de ſociété , plus de plaifirs.
Toute entière à ſon amant , elle pafſoit
les nuits à gémir de ſon abfence &
les jours à lui écrire. Il avoit fallu intéreſſer
une amie qui pût protégerce commerce
, & la difficulté de l'entretenir le
rendoit plus cher.C'étoitdes proteftations
continuelles , on vouloit tout quitter pour
s'unir à lui , onjuroit de l'aimer juſqu'à
la mort. Pourquoi les amans font-ils fi
prodigues de fermens qu'il ne dépend pas
d'eux detenir? Il y auroit , ce me ſemble,
plusdebonne foi à ne promettre que ſes
efforts , &' on pourroit cefler de s'aimer ,
fans avoir pour cela des reproches ſolides
à ſe faire.
L'abſence du jeune homme fut plus
SEPTEMBRE. 1771 . 23
longue qu'elle ne devoit l'être : à la fin
on s'y accoutuma. Les miſſions devinrent
moins fréquentes; il y eut d'abord de tendres
reproches qui ne produiſirent aucun
effet; ſoit qu'il voulût punir ſon amante
d'une coupable négligence , ſoit qu'il ſe
perfuadât que ces lettres ne faifoient plus
de plaiſir , il n'écrivit plus lui-même , &
la correſpondance ceſſa entièrement peu
de temps avant qu'il revînt.
Cependant il aimoit toujours , & il
aimoit tendrement. Il vit avec tranſport ,
mais en même temps avec quelqu'inquiétude
, le moment de fon retour : il craignoit
d'être oublié , & toujours prompt
àjuſtifier ſon amante , il n'accuſoit que
les circonstances qui l'avoient retenutrop
long-temps éloigné. En arrivant il courut
chez Lucinde. Elle étoit au ſpectacle .
Il y vole & la cherche parmi tous les ſpe-
Aateurs, Ses yeux l'eurent bientôt rencontrée
; & déjà troublé , il alla ſe placer
auprès d'elle avec l'empreſſement d'un
amour inquiet,
Le bon Ménalque l'embraſſa avec la
plus grande joie . Le coeur de cet honnête
père s'épanouit à la vue de ſon jeune ami ,
mais l'accueil de ſa fille fut réſervé. A
travers des politeſſes affectueuſes , Val
24 MERCURE DE FRANCE.
mont crut entrevoir un embarras , une
contrainte qui le ſurprirent. Le ſpectacle
fini , il les accompagna. Il s'apperçut chemin
faiſant , que Lucinde fuyoit toutentretien
particulier , & il preſſentit fon
fort. En lui donnant la main pour monter
l'eſcalier , il eſſaya pluſieurs fois de
la ferrer tendrement. Cette main ſévère
ne lui répondoit plus , & fon malheur fut
confirmé. Dans l'état où le mit l'affligeante
découverte qu'il venoit de faire , il ne
pouvoit reſter long-tems , ni montrer cette
liberté d'eſprit qu'on attend d'un jeune
homme aimable. La fatigue de la route
lui fournit un prétexte honnête pour ſe
retirer , & il fortit , n'ayant plus d'autre
reſſource que celle de faire naître l'occaſion
de s'expliquer .
Si l'on s'eſt trouvé quelquefois dans
cette incertitude affreuſe où l'ame flottant
entre la crainte & l'eſpoir , n'oſe ſe
fixer ſur aucun objet , où l'on ſe rappele
avec effort toutes les particularités qui
peuvent avoir un aſpect fatisfaiſant , &
où les penſées ſe tournant toujours malgré
nous vers l'événement qu'on redoute,
détruiſent à tous momens le fantôme
confolateur de l'imagination , & n'offrent
au coeur agité qu'un tableau de triftelle
SEPTEMBRE. 1771. 25
teſſe & de peines , on aura quelque idée
de la ſituationde Valmont. Pluſieurs jours
s'écoulerent pendant leſquels il vit Lucinde;
mais ce ne fut que pour aggraver ſa
douleur , & il connut fon heureux rival.
Selcourt ( c'étoit ſon nom) avoit de
l'éclat & de l'agrément : jeune & d'une
figure charmante , il joignoit à ces avantages
beaucoup de talens ; mais il avoit un
fondde ſuffiſance inſupportable. Répandu
de bonne heure dans le monde , & ca
reſſé dans un âge où ſa figure étoit ſon
ſeul mérite , il avoit pris de lui- même
une haute opinion qui lui permettoit à
peinedes'occuper des autres. Avec moins
de prétentions , il auroit eu beaucoup
plus d'eſprit ; ſes diſcours étoient étudiés,
ſa parure recherchée , ſes manieres affectées
: il régnoit ſur toute fa perſonne un
mêlange groteſque d'élégance &de pédanterie
; en un mot avec tout ce qu'il falloit
pour être aimable , il avoit trouvé le ſecretde
ſe rendre ridicule.
Comment un être de cette eſpèce avoit
il pu toucher une perſonne auſſi eſſentielle
que j'ai dit qu'étoit Lucinde ? Je l'ignore.
Elle croyoit avoir à ſe plaindre de Valmont
, ou elle ne l'aimoit pas comme elle
avoit cru l'aimer . Les affiduités de Sel
B
26 MERCURE DE FRANCE.
court qui ſe préſenta alors firent une di
verſion néceſſaire. Il parla avec rapidité ;
ſa figure peut- être intéreſſa , & les démonstrations
d'un amour violent acheverent
de féduire un coeur pour qui un attachement
étoit un beſoin.
Le caractere de Ménalque étoit trop
uni , trop franc , pour qu'il pût ſympatifer
avec celui de Selcourt ; mais cejeune
homme paroiflcit plaire à ſa fille , & il
n'en falloit pas davantage pour que fa
maiſon lui fût ouverte. Il avoit parlé de
ſes deſſeins , & il étoit reçu comme quelqu'un
dont les prétentions ſont connues.
Quel fupplice pour Valmont qui étoit
témoinde ſes viſites ,& qui s'aſſuroit tous
les jours d'une vérité funeſte dont il n'avoit
pû encore deviner le principe !
Un jour cependant que Selcourt n'y
étoit point , & que Lucinde avoit avec
elleune compagne de ſon âge , Ménalque
propoſa la promenade , & Valmont fut
chargé d'accompagner ſa fille. Il ſe promit
bien de mettre à profit cette circonftance;
&quand ils furent en chemin : je
ne ſuis que trop éclairci ſur mon infortune
, dit - il ; Lucinde , j'ai perdu votre
coeur . Au moins le mien ne me fait-il aucun
reproche , & c'eſt une fatisfaction
SEPTEMBRE. 1771. 27
pour moi d'avoir à gémir de votre inconftance
ſans l'avoir provoquée. Pourquoi
avez- vous ceſſé de m'écrite , dit Lucinde?
Je vous aimois , & vous me laiſſiez dans
la plus terrible anxiété .-Vos lettres elles-
mêmes ont été retardées ; les miennes
n'ont-elles pû l'être ? -Je veux bien que
vous ayez écrit , mais comment ? -Dernierement
encore une lettre pleine des
expreſſions de la plus vive tendreſſe . -
J'étois piquée : je l'ai brûlée ſans la lite.
-Ah! voilà ce qui m'a perdu ! Pouviezvous
vous permettre cette vivacité ? Et
n'aviez-vous plus ſeulement de curiofité
pour ce qui venoit de moi ? .. Pour moi ,
à votre place , prêt à faire une pareille
action , j'aurois ſenti ma main trembler ,
j'aurois éprouvéundéchirement intérieur;
&une fiévre brûlante m'auroit averti que
je commettois une injustice. -Je crois
que vous me perfuaderez que j'en ai commis
une en effer... Que je ſuis à plaindre,
hélas! .. Selcourt fait pour moi des facrifices.
Ila vaincu la répugnance de mon
père qui , comme vous ſavez , ne l'aime
pas ; le ſien a des vues ſur lui & n'approuve
point ſes projets . Il a eſſuyé tous
les dégouts , furmonté tous les obſtacles ;
fes procédés font extrêmement honnêtes,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Jugez-moi vous - même , &décidez quel
parti je dois prendre. -Son père , ditesvous
, s'oppoſeroit à ſes defirs ! -Da
moins ilmontre de l'éloignement ; mais
n'en eſpérez rien , je ne puis vous le taire.
Selcourt eſt réſolu à tout , & quand
fon pere lui refuſeroit un conſentement
queles lois ne regardent pas comme indiſpenſable
à vingt-cinq ans , & qu'il uſeroit
à fon égard de ſévérité , n'a-t- il pas le
bien de ſa mère qui eſt aſſez conſidérable,&
qu'il partage avec moi ? .. Mais ce
père l'aime ; c'eſt ſon ſeul fils ; il ne me
donnera pas le déplaiſir de lui appartenir
malgré lui. Valmont ne put répondre :
des larmes s'échapperent de ſes yeux , &
Lucinde , qui les vit couler avec peine ,
lui parla d'autre choſe. Pluſieurs fois depuis
ils traiterent enſemble le même ſujet
; mais comme il en coûtoit toujours
quelques pleurs à Valmont, ils promirent
de n'en plus parler , & ſe jurerent réciproquement
une amitié éternelle.
Qu'on ne diſe point que les femmes
foient incapables d'une amitié durable.
Valmont démentira les téméraires
qui oſeroient l'avancer. Depuis pluſieurs
années il eſt attaché à Lucinde , & le ſentiment
pur qui les unit durera autant que
SEPTEMBRE. 17717 19
leur vie. Jamais cette femme eſtimable
n'oubliera qu'il eſt ſon ami. Elle ne ſe
ſouvient plus qu'il eût un autre titre. L'innocence
& la paix font dans ſon ame , &
elle eſt faite pour ſervir de modèle à tout
ſon ſexe. Amitié ! incorruptible eſſence !
doux épanchement de deux ames honnêtes&
ſenſibles ; fublime émanation de la
Divinité , reçois mon hommage. Ces fuperbes
grandeurs , idoles fragiles qu'encenfent
tour-a-tour la baſſeſle& la vanité
, n'ont rien qui m'attache. Toi ſeule ,
feras toujours l'objet chéri de mon culte.
Tu m'as ſeule conſolé dans mes peines ,
tu partageras mes plaiſirs. Tu feras tant
que je vivrai mes plus cheres délices , &
lorſque j'aurai rempli ma carriere , lotfqu'il
plaira à l'Eternel de m'appeler aux
pieds de ſon trône auguſte , je mourrai
contente ſimondernier ſoupir eſt recueilli
par l'amitié.
Le père de Selcourt prévoyant qu'il
pourroit s'engager ſans ſon aveu , effaya ,
pour le diſtraire , de l'emmener à la campagne
; & comme les abſens ont toujours
tort , il étoit écrit qu'il devoit l'avoir à
fon tour. Ménalque avoit un ami intime
fur lequel il avoit jetté les yeux depuis
long-tems pour ſa fille. Les fréquens &
B iij
4
30 MERCURE DE FRANCE.
longs voyages de cet ami ne leur avoient
pas permis à l'un & à l'autre d'y penſer
réellement ; mais celui-ci ſe trouvant fixé
à Paris pour un allez long terme , Ménalque
crut pouvoir s'en occuper. Dorceil
avoit vu Lucinde avec cet intérêt qu'infpire
un arbriſſeau qu'on voit s'élever rapidement
, & qui donne les plus belles
eſpérances. Toute formée , elle devoitlui
paroître bien plus intéreſſante , & on pouvoit
croire qu'il réuffiroit aifément à gagner
ſon coeur , d'autant plus qu'elle avoir
paru le cultiver avec plaiſir avant qu'elle
aimât ; mais ce coeur alors étoit rempli .
N'importe ; Selcourt parti , Ménalque ne
déſeſpéra pas de l'en bannir &d'y ſubſtituer
Dorceil .
Il l'attira chez lui plus qu'il n'avoit jamais
fait. Quoiqu'il eût douze ans environ
de plus qu'elle , il étoit enjoué & careffant.
D'ailleurs la conformité de goûts &
de talens établiſſoit entr'eux des rapports
fuffifans. Selcourt, trop accoutumé à s'occuper
de lui excluſivement , négligea Lucinde
ſans ſcrupule , quand il ne fut plus
auprès d'elle : c'eſt ainſi que finiſſent ordinairement
ces paffions ſi vives dansleur
principe. Semblables à ces météores qui ,
:
J
SEPTEMBRE. 1771 . 31
brillant au milieu des ſphères , ſemblent
en obfcurcir l'éclat, mais qui diſparoiffent
pour ainſi dire avant que l'oeil ait pu
les ſaiſir; elles n'ont qu'une chaleur inftantanée
, & s'éteignent avec la même
facilité qu'elles ſe ſont allumées . Tous
ces motifs ſe joignant à l'habitude ébranlerent
la jeune perſonne : un événement
funeſte qui arriva alors acheva de la déterminer
en faveur de Dorceil.
Bélife , cette jeune femme ſi légère &
fi à plaindre , n'avoit pu regagner la tendreſſe
de ſon père irrité contre l'époux
qu'elle s'étoit donné malgré lui ; & elle
avoit eu le chagrin de voir que ſon mécontentement
ne pouvoit être adouci. Il
étoit mort : ſes dernieres paroles avoient
étédes reproches à Béliſe du mépris qu'elle
Tavoit marqué pour ſes deſirs , & la derniere
volonté un don univerſel de tout
fon bien à une cadette qui vivoitdans ſa
maiſon . Qui pourra jamais , ſans frémir ,
entendre à ſon dernier moment la bouche
d'un père renier ſon enfant ! & quel ſera
l'enfant affez malheureux pour ne pas expirer
foudain étouffé par ſes remords ?
Dieu puiſſant ! ſi tu m'avois fait naître au
jour de ta colère pour éprouver un fort
auſſi terrible , je m'écrierois dans l'amer
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
tume de ma douleur : daignes reprendre
la vie que tu m'as donnée ,&je gagnerai
encore en la perdant .
Depuis quelque tems Alceſte qui avoit
raſſemblé ſur ſa tête tous les déplaiſirs ,
les reprochoit à ſa femme. Son humeur
devenoit de jour en jour plus féroce. Il
avoit un ami , quoiqu'il ne méritât pas
d'en avoir , & ſe livrant aux tranſports
de la plus injuſte jalousie , il avoit ofé le
ſoupçonner d'une criminelle intelligence
avec Bélife . D'autre part des créanciers
avides le pourſuivoient avec acharnement.
Honteuxdefoninconduite , &de ne pouvoir
en réparer les déſordres; déſeſpéré
de ſe voir privé par le teftament de fon
beau- père d'une reſſource qu'il avoit toujours
regardée comme infaillible , il accuſoit
ſa femme de l'avoir plongé dans
l'abîme . Pluſieurs fois il eut la baſſeſſe de
vouloir l'engager à mettre un prix à ſes
charmes , & quand ſon coeur s'indignoit
àla ſeule idée de ce trafic honteux , il
entroit dans une fureur inconcevable .
Enfin un matin il ſe leve plutôt qu'à l'ordinaire
: il fort dans un filence farouche ,
& après avoir roulé toute la matinée
dans ſa tête des penſées ſiniſtres , il rentre
l'oeil fixe & les traits renverſés. Il
٧٠٠
SEPTEMBRE. 1771. 33
avoit laiſſé ſon épouſe au lit; il la trouve
baignée dans ſes larmes , tenant dans ſes
bras ſon enfant , qui avoit à peine fix
mois. Son ami aſſis près de fon chevet lui
apportoit une penſion modique que fon
zèle avoit arrachée ſecrettement à la tendreſſe
paternelle; ils formoient un projet
qui devoit les rendre tous heureux . On
voioit à leurs geſtes , à l'intérêt répandu
fur leurs viſages qu'ils parloient l'un pour
un ami & l'autre pour un époux. Ce ſpetacle
attendriſſant ne fit qu'aigrir la jalouſie
d'Alceſte. Furieux , il s'élance
ſur ſon ami : Traître, dit- il , tu vas payer
cher ta perfide ſéduction. Mon malheur
eſt affreux , tu veux le combler : il faut
que j'immole deux victimes , tu ſeras la
première. Auſſi-tôt il lui plonge ſon épée
dans le coeur , & tournant contre lui- même
ſa rage forcenée , il ſe frappe du même
fer dont il avoit percé le ſein de l'amitié.
Bélife , revenue d'un long évanouiffement
, abandonna ce théâtre d'horreurs ;
& après avoir fatisfait au dernier de ſes
devoirs , ſe retira dans une province éloignée.
Cette infortunée y vit avec ſa penfion
& le produit de quelques effets qu'a
reſpecté l'avidité ; & elle y expiera tant
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle vivra la faute qu'elle avoit commiſe
, de facrifier le repos de ſa famille à
un penchant indiſcret .
Cette aventure fit du bruit , Lucinde
en fut profondéinent touchée. Ah ! mon
père , s'écria - t- elle , quand Ménalque lui
en parla ; peut être qu'une pareilledeſtinée
m'attend , ſi je m'écarte jamaisde vos
volontés reſpectables. Ne me jugez -vous
pas déjà indigne de les écouter ? Ah ! ne
me retirez pas des ſentimens qui ont fait
juſqu'ici mon bonheur. Ordonnez de votre
fille ; elle yous ſera toujours ſoumiſe ,
&vous ſeul pouvez diſpoſer de fon coeur
&de fa main.
L'hymen de Lucinde avec Doreeil fut
bientôt arrêté : il ne s'agiſſoit plus que de
convenir du jour où la célébration fe feroit.
Quel inſtant pour Ménalque , que
celui où il verroit lever l'aurore de ce
beau jour ! ſon ami alloit devenir ſon gendre.
Hommes foibles ! vous vous agitez
inutilement dans la vanité de vos projets
inſenſés . L'oeil de la Providence les regarde
en pitié : elle leur oppoſe quand il
lui plaît ſa main toute-puiſſante , & ils
fontconfondus .
Tout le bien de Dorceil étoit ſitué
ſous un autre hémisphère; les haſards de
SEPTEMBRE. 1771. 35
lagguerre ne lui avoient pas permis depuis
long- tems de courir les mers infeftées
de Pirates. Tout- à - coup il apprend
par une lettre que ſes négres ſe ſont révoltés
; que le trouble eſt dans ſon habitation
; qu'on n'y reconnoît plus la voix
de l'autorité , & que le maître ſeul, armé
d'une ſévérité impoſante , peut les faire
rentrer dans t'obéiſſance & y rétablir l'ordre.
Il ne balance pas , &ſe détermine à
paſſer dans nos Colonies. Quand Ménalque
lut cette lettre fatale , fon amitié lui
donna le premier conſeil : il vouloit que
Dorceil ſe liât avec ſa fille aux pieds des
autels par un noeud indiſſoluble. Celui-ci,
non moins généreux , refuſa conſtamment
d'y conſentir. Sachez réſiſter , lui
diſoit il , aux inſpirations de votre coeur
bienfaiſant ; n'expofez pas une fille unique
& qui vous eſt chere , à partager ma
ruine peut être inévitable,& que je n'aie
pas la douleur de m'être uni à elle pour la
rendre malheureuſe. Je partirai ſeul , &
lorſque j'aurai connu ma ſituation , s'il
m'eſt poffible de la rétablir , & que vous
& l'aimable Lucinde ne changiez pas à
mon égard , je reviendrai alors vous rappeler
que vous avez un ami véritable .
Ménalque ſe laiſſa vaincre avecbeaucoup
B vj
36 MERCURE DE FRANCE:
de peine : il promit à Dorceil que rien
ne pourroit rompre l'engagement qu'il
prenoit avec lui , & Dorceil fit fes adieux ,
non ſans exciter des regrets auſſi vifs que
ceux qu'il reſſentoit lui même.
Bientôt on apptit qu'il étoit arrivé trop
tard à l'Amérique ; qu'un de ſes ſerviteurs
fidèles avoit été maſſacré par les Noirs ;
qu'un autre , pour éviter un pareil fort ,
avoit pris le parti de ſe mettre à leur têre;
qu'ils avoient vendu & pillé tout ce
qu'ils avoient pû , & s'étoient réfugiés
dans une autre Colonie ; emportant avec
eux les débris de la fortune de Dorceil .
Il écrivit lui -même à Ménalque pour lui
rendre ſa parole. Il lui marquoit qu'il ſe
fixoit dans ce pays fatal où on lui procuroit
des facilités pour s'ouvrir une nouvelle
carrière ; & peu de tems après on ſçut
qu'uneveuve l'avoit aſſocié àſon commerce,&
qu'il devoitinceſſamment l'épouſer .
Cette nouvelle affecta vivement Ménalque.
Ma fille , diſoit- il à Lucinde, j'ai
cru un inſtant toucher au bonheur ; il a
fui de mes mains comme une vapeur légère
qu'un ſouffle fait évanouir. Je donnois
ma fille à mon ami : mes dernieres
années ſe ſeroient écoulées avec eux dans
l'intimité de la plus ſincère confiance ;&
SEPTEMBRE. 1771. 37
j'eſpérois qu'un jour leurs enfans fermeroient
mes yeux. Le Ciel n'a pas voulu
que je goûtaſſe une joie ſi pure. En fuivant
ta propre inclination , l'idée d'avoir
pour ainſi dire forcé la main de ton père
auroit empoisonné continuellement ta
félicité. En te ſacrifiant à un homme que
je chériſſois& que peut - être tu n'aimois
pas, j'aurois euà me reprocher ton obéifſance
qui auroit fait ton malheur. Adorons
les décrets de l'immuable Providence...
L'âge vient cependant , la fraîcheur
de la beauté paſſe comme celle du matin .
Je ne me verrai point revivre dans tes
enfans ; je ne les raſſemblerai point aud
tour de moi , & j'emporterai dans latombe
le regret cruel de laiſſer ma fille ſans
protecteur & fans appui. Cette perfſpecti
ve me tue. Lucinde eſſaioit de le confoler
, & elle- même avoit beſoin de confolation.
C'étoit ſans doute une occafion pour
Valmont de reproduire ſes anciens ſentimens
, & vingt fois il eut la penſée de
s'offrir pour foutenir la vieilleſſe de Ménalque
; mais il la rejetta avec courage. Sa
poſition n'avoit pas changé , & il ne lui
étoit pas encore permis de fonger à un
engagement ſérieux. Satisfait d'ailleurs
des ſentimens de Lucinde à ſon égard ,
38 MERCURE DE FRANCE.
attaché à ſes intérêts par l'union la plus
pure , il trouvoit mille délices dans l'accord
de leurs ames. Eh! quel coeur formé
pour le bien ne préfére aux orages d'une
paſſion violente le calme ſi flatteur d'une
touchante amitié ? Ses deſirs ſe bornoient
à lui ſouhaiter avec ardeur une félicité
qu'il n'étoit pas en fon pouvoir de lui procurer.
Peu-à-peu la trace de Dorceil s'affoiblit
dans l'eſprit de Ménalque. Des diftractions
multipliées le rendirent à la ſociété
: il vit du monde & il en reçut.
Pluſieurs jeunes gens qui venoient chez
lui trouverent Lucinde charmante . Parmi
eux Pagès & Blagny parurent la voir avec
plus de plaifir & avoir des vues d'établiſſement.
Le premier , d'un naturel féroce
&d'une humeur inſupportable , n'étoit
propre qu'à inſpirer de l'averſion. L'autre
ne manquoit pas de qualités fans doute
pour ſe faire aimer ; mais ce n'étoit pas
encore à celui- là qu'elle étoit deſtinée.
Enfin Linieres parut. Un ait ouvert ,
une maniere de parler aiſée annonçoient
la franchiſe de ſon caractère . Bouillant
juſqu'à l'impétuoſité , il ne perdoit rien
de cette ardeur quand il s'agiſſoit d'obliger
, & ne l'oublioit que dans la conteftation
où il mettoit la plus grande poliSEPTEMBRE.
1771 . 39
reſſe. Il ne ſe paſſoit rien à lui - même ;
mais autant il étoit ſévère ſur ſes propres
défauts , autant il étoit clairvoyant fur
ceux d'autrui , & quand il trouvoit d'injuſtes
prétentions à rabattre , aucune confidération
ne pouvoit le forcer à ſe taire.
Cesames enflammées ſont ordinairement
fenfibles ; l'attrait de la beauté ne les effleure
pas ſeulement , il ſemble y tracer
un fillon profond. Linieres ne tarda pas à
voir Lucinde avec émotion . Amateur
éclairé des talens , il fut enchanté des
fiens. La décence de ſon maintien , je ne
ſais quel charme intéreſſant répandu fur
toute fa perſonne le frappa , & il s'apperçut
de fon trouble quand il ne lui fut
plus poffible d'en arrêter les progrès .
Les belies ames ſe devinent , & les
perſonnes franches font bientôt d'accord .
Il fallut peu de tems à Ménalque pour
connoître Linieres & pour s'attacher à
lui. Il vit avec plaifir que Lucinde paroiffoit
répondre à l'intérêt qu'elle lui avoit
inſpiré , & il ſe flatta à la fin d'avoir rencontré
l'homme qu'il cherchoit & qui pût
remplacer dans fon coeur & dans ſa famille
celui qu'il avoit perdu. La fortune
de Linieres , déjà raifonnable , ne pouvoit
être fufceptible que d'augmentation .
Il avoit paſſé l'âge des étourderies ; il fixa
40 MERCURE DE FRANCE.
l'attention de celle qu'il avoit choiſie , &
après s'être étudiés l'un &l'autre , ils prononcerent
avec joie , en face des autels ,
le ferment de s'aimer toujours .
Leur mariage a été vu avec un applaudiſſement
général ; & pouvoit- il produire
une autre ſenſation ? Tel eſt le fort de ces
unions délicieuſes qui ne font le fruit ni
de l'aveugle inexpérience des jeunes perſonnes
, ni du pouvoir tyrannique des
parens. Si Lucinde n'eût point été connue
de Linieres , il eſt à croire qu'il auroit fui
tout engagement , &tout autre que Linieres
peut - être ne convenoit pas à Lucinde.
L'honnête liberté que donne le
mariage a fait naître en elle de nouveaux
charmes , & découvert de nouvelles perfections
. Son exceſſive douceur tempère
tous les jours la fougue habituelle du
caractère de ſon mari. Puiſſe - t- elle
bientôt joindre à tous les titres quelle a
déjà, le titre ſacré de mère ! elle en remplira
tous les devoirs. Tendres époux ,
père reſpectable ! ils jouiront d'une tranquillité
ſans mêlange , &j'oſe le prédire,
inaltérable. Ils ont preſque autant d'amis
quede connoiſſances ; &Valmont, parmi
eux , ſe flatte de n'être pas le dernier. Il
amérité la confiance de tous trois , il les
voit ſouvent ; mais ce n'eſt jamais trop
SEPTEMBRE. 17718 41
ni pour eux ni pour lui. Si quelquefois
les regards de la beauté parlent à ſes ſens,
auſſi - tôt la voix puiſſante de l'honnêteté
ſe fait entendre à ſon coeur , & c'eſt la
ſeule qu'il veuille écouter. Heureux du
bonheur de ſes amis , il n'aſpire qu'à le
voir ſe prolonger une infinité d'années , &
àen être toujours le témoin .
ParMadame B... d'Arras.
NARCISSE.
Traduction libre du commencement de la
quatrième Nuit d'Young .
Ignoſcenda quidem,fcirentfi ignofcere manes.
Virg. géor. 4 liv.
REVENU des erreurs dont la foule inſenſée,
En féduisant mon ame , égaroit ma penſée ;
Je m'éveille ... tout dort : la nuit du haut des
Cieux
Etend fur la nature un voile ténébreux ;
Et la ſeule raiſon , de ſa divine flamme
Eclaire mon eſprit & pénétre mon ame...
Hélas ! c'eſt pour gémir , c'eſt pour verſer des
pleurs ,
Qu'elle m'accorde encor ſes cruelles faveurs...
40 MERCURE DE FRANCE.
l'attention de celle qu'il avoit choiſie ,&
après s'être étudiés l'un & l'autre , ils prononcerent
avec joie , en face des autels ,
le ferment de s'aimer toujours.
Leur mariage a été vu avec un applaudiſſement
général ; & pouvoit-il produire
une autre ſenſation ? Tel eſt le fort de ces
unions délicieuſes qui ne ſont le fruit ni
de l'aveugle inexpérience des jeunes perſonnes
, ni du pouvoir tyrannique des
parens. Si Lucinde n'eût point été connue
de Linieres , il eſt à croire qu'il auroit fui
tout engagement , & tout autre que Linieres
peut - être ne convenoit pas à Lucinde.
L'honnête liberté que donne le
mariage a fait naître en elle de nouveaux
charmes , &découvert de nouvelles perfections
. Son exceſſive douceur tempère
tous les jours la fougue habituelle du
caractère de ſon mari. Puiſſe - t- elle
bientôt joindre à tous les titres quelle a
déjà, le titre ſacré de mère ! elle en remplira
tous les devoirs. Tendres époux ,
père reſpectable ! ils jouiront d'une tranquillité
ſans mêlange , & j'oſe le prédire,
inaltérable. Ils ont preſque autant d'amis
quede connoiſſances ;&Valmont,parmi
eux , ſe flatte de n'être pas le dernier. Il
amérité la confiance de tous trois , il les
voit ſouvent ; mais ce n'eſt jamais trop
SEPTEMBRE. 17718 41
ni pour eux ni pour lui. Si quelquefois
les regards de la beauté parlent à ſes ſens,
auſſi - tôt la voix puiſſante de l'honnêteté
ſe fait entendre à ſon coeur , & c'eſt la
ſeule qu'il veuille écouter. Heureux du
bonheur de ſes amis , il n'aſpire qu'à le
voir ſe prolonger une infinité d'années , &
àen être toujours le témoin .
Par Madame B ... d'Arras.
NARCISSE.
Traduction libre du commencement de la
quatrième Nuit d'Young.
Ignofcenda quidem ,fcirentfi ignofcere manes.
Virg. géor. 4 liv.
REVENU des erreurs dont la foule inſenſée ,
En féduisant mon ame , égaroit ma penſée ;
Je m'éveille ... tout dort : la nuit du haut des
Cieux
Etend ſur la nature un voile ténébreux ;
Et la ſeule raiſon , de ſa divine flamme
Eclaire mon eſprit & pénétre mon ame...
Hélas ! c'eſt pour gémir , c'eſt pour verſer des
pleurs ,
Qu'elle m'accorde encor ſes cruelles faveurs ...
44 MERCURE DE FRANCE.
Content dans ma douleur degémir ſur ſa cendre
;
Mais Narcifle , après lui , deſcendant au tombeau
,
Vientjetter dans mon ame un déſeſpoir nouveau .
La nature y verſant de plus vives allarmes ,
A la tendre amitié vient diſputer mes larmes...
Cher Philandre,le coup qui confondit tes voeux
Me menaçoit d'un coup mille fois plut affreux.
La mort en déchaînant ſur toi toute la rage ,
D'une ſeconde mort n'étoit que le préſage.
Elle a frappé Narciſſe au printems de ſes jours ,
Lorſque l'hymen alloit couronner ſes amours ;
Au moment oùdéjà ſa jeune ame ravie
Commençoit à goûter les plaiſirs de la vie ,
Où le bonheur enfin pour elle ouvroit ſesbras.
Le bonheur... Qu'ai- je dit ? en eſt- il ici bas...
Non.. Ce n'eſt qu'un phantôme , une ombre ima
ginaire
Qui fuit devant les pas de l'aveugle vulgaire.
Quelle chafte innocence habitoit en ſon coeur !
Quel feu ! quel enjouement ! quelle noble douceur!
Lebeauté de ſesyeux , les traits de fonvilage
1
SEPTEMBRE. 1771. 45
Préſentoientdes amours le riant aſſemblage.
La vertu ſur ſon front éclatoit ſans fierté ,
Tout ſembloit conſpirer à la félicité.
Prodigue de ſes dons , la fortune près d'elle
Epanchoit de ſes biens une ſource éternelle.
Pour en jouir hélas ! il lui falloit des jours...
Mais l'implacable mort , de ſes ſombres ſéjours
Jette un regard jaloux , où le bonheur l'attires
Elle a vu ſa victime... & ſa victime expire.
Tel'on voit au printems , atteint d'un plomb fatal
,
5
Tomberde nos forêts le chantre matinal ,
Lorſque des doux accens de fon brillant ramage
Il faiſoit retentir les airs & le bocage ,
L'écho repéte au loin ſes chants interrompus.
Il redit tour- à- tour, il n'eſt plus , il n'eſt plus ;
Etdans les bois muets, les faunes en filence
Regrettent les accords dont il charmois leur
danſe.
Ainſi perit Narciffe , ainſi , de ſes beaux jours
Leciſeau de laParque a terminé le cours,
46 MERCURE DE FRANCE.
PROLOGUE
ALLÈGORIQUE.
SCÈNE PREMIERE.
ACTEURS :
LE PLAISIR ,
L'AMITIÉ ,
L'AMOUR ,
LE GOUT .
LE PLAISIR , d'un ton & d'un air anime,
JE ſuis anéanti , furieux , excédé
Du prétendu bon ton , éternel perfiflage,
De ce monde du bel uſage
1
Qui, ſur des riens toujours groteſquement guin
dé,
Traite à fonds , d'un air de myſtère ,
Quelque bizarre ajuſtement ,
Un conte ridicule , une fade miſére ;
Etdiſtrait , égaré, fronde en pirouettant
Laplus importante matière.
Je me lafle morbleu ! du métier de flateur.. ?
Et puiſque telle eſt la manie
De ceux qui font titrés la bonne compagnie
Je ſuis ſonhumble ſerviteur,
!
SEPTEMBRE. 1771. 47.
Jirai loin du fracas de la fière opulence ,
Loin du faſte orgueilleux , &des lambris dorés
Qu'habite la magnificence ;
J'irai dans des lieux ignorés ,
Gardant l'incognito , charmer par ma préſence
Un peuple * où le jargon , les airs , lapétulance,
Les mines , les distractions ,
Les mots vides de ſens & pleins de ſuffiſance;
Ne font point encor l'art des converſations.
Ou.. mais.. ah ! qui va là ?
SCÈNE ΙΙ.
LE PLAISIR & L'AMITIÉ,
L'AMITIÉ , en riant.
Quelle étrange folie!
Depuis quand le Plaiſir prenant un front chagrin
Vient-il, en ſa myſantropie,
Chercher querelle au genre humain ?
LE PLAISIR .
Parfois j'aime à gronder , & remplir ſon envia
Eſt toujours le plus doux deſtin
Qu'on puifle goûter dans la vie.
Adieu..
* L'Amitié entre & écoute ſans que le Plaikr
L'apperçoive. :
48 MERCURE DE FRANCE.
L'AMITIÉ.
Que ſon air eſt mutin !
Allons , mon petit libertin ,
Quittes ce noir fouci , cet air triſte & lauvage.
LE PLAISIR.
Adieu , vous dis-je , adieu.
L'AMITIÉ .
Comment donc ſans pitié,
1
Cruel , de la tendre Amitié
Tu voudrois rejetter l'hommage !
LE PLAISIR .
Oui , je veux fuir une volage
Que l'intérêt charme & détruit ,
Que la frivolité ſéduit ,
Que le vide du coeur engage ,
Que le faux-dehors ébloüit ,
Que le moindre revers outrage:
Qui ſe livre ſans ſentiment ,
Seprodigue ſans convenance ,
S'unit ſans l'attrait du penchant,
S'épanoiiit fans agrément ,
Et ſe flétrit ſans conféquence :
Qui , de la ſimple vérité ,
Méconnoît la douce éloquence ;
Qui préfére la défiance
A
SEPTEMBRE. 17716 49
Al'aimable incérité;
Et le clinquant de l'apparence
Al'or de la réalité.
L'AMITIÉ.
Tonhumeur un peu trop cauſtique
Se plaît à charger ſes portraits ;
Cependant , tu le ſais, je puis , non moinscriti
que ,
Crayonner àmon tour quelques-unsde tes traits.
Par-tout on connoît tes caprices ,
Et ton inconſtance & tes jeux ;
Souvent tu t'envoles des lieux
Dont tu dois faire les délices;
On t'élève envain des autels ;
Envain les crédules mortels
T'invoquent pardes ſacrifices ;
Ingrat , léger , inconféquent
Tu ris de quiconque t'adore ,
Tu t'échapes lorſqu'on t'implore;
Tu neviens point lorſqu'on t'attend :
Tu ne parois que rarement
Aux ſoupers fins où l'on t'honore;
Sans toi le nectar pétillant
Coule dans un cercle brillant
Où l'on t'invite , où l'on t'ignore ;
Tandis que tufais rouges-bords.
Avec une troupe grofſière
Qui, dansla ruſtique chaumière ,
G
5. MERCURE DE FRANCE.
Jouit de tes plus vifs tranſports ;
Et qui , ſans chercher l'art de plaire ,
Sait te retenir ſans efforts ...
Mais le Plaiſir eft libre , & toujours excuſable.
S'il m'échappe ſouvent ( je le dis ſans détour )
C'eſt moi ſeule qui ſuis coupable.
Daignes, ô ! dieu charmant, de ta préſence aimable
Embellir encor en ce jour
Ces lieux où quelquefois tu fixes ton ſéjour ;
Daignes à mes deſirs te montrer favorable ,
Et préſentà nos jeux ſeconder tour-à-tour
L'Amitié , le Goût & l'Amour .
SCÈNE III.
LE PLAISIR , L'AMITIÉ ,
L'AMOUR.
L'AMOUR , au Plaisir.
Moi-même ici je t'en convie;
De tes adorateurs nombreux ,
Amour le plus religieux ,
Sans ceſſe Amour te ſacrifie ,
Pourrois- tu rejetter ſes voeux !
Je ne ſuis point ce dieu volage
Conçu dans l'ivreſſe des ſens ,
Dequi le perfide langage ,
Sous des dehors ſéduifans ,
Cache aux yeux des foibles amans
SEPTEMBRE. 1771. 58
L'abyme du libertinage ,
Et les ſoucis dévorans :
Dieu plus conſtant & plus ſage ,
Je condamnedubel âge
Les feux& les égaremens ;
Et ſous mes lois je n'engage
Que les coeurs qui font ferment.
De rendre un pur & libre hommage
Aux vertus , aux ſentimens.
.1
LE PLAISIR.
C'en est fait; j'accepte la fête.
Que chacun de vous , en ce jour ,
Me conſacre & m'apprête ;
Partagé tour- à- tour
Je ſuivrai , favori desGraces ,
Les drapeaux de l'Amour :
Un peuple d'amans , ſur mes traces ,
De la tendre félicité
Goûtera ſous mes lois l'heureuſe volupté:
Etgrand-maître très-vénérable,
J'animerai les Francs-Maçons ,
Tous frères&bons compagnons,
Abâtir un templedurable
A l'Amitié , déeſle affable ,
Qui ſur eux prodigue ſesdons.
1
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE IV . & DERNIERE.
LE PLAISIR , LE GOUT , ARTISTES.
Le Gour , au Plaisir.
Sur l'AIR: Il est une Sophie.
Amede l'Univers ,
Charme de tous les âges ,
Sous mille traits divers
Tu reçois nos hommages :
Ton doux coloris ,
Anos yeux épris ,
Rend Iris plus piquante.
Heureux ſous tes aimables lois,
Le ſimple Berger & les Rois
Chantent d'une commune voix :
Plaiſir, tu nous enchantes ,
Plaiſir, tu nous enchantes.
Tu ſoulages nos maux ;
Tuviens , parta préſence
Au ſeinde nos travaux ,
Combler notre eſpérance.
Tes tendres faveurs
Portent dans nos coeurs
4
Une ardeur raviflante ,
Tu te déguiſes ſous nos ſens,
Tu te peins dans nos lentimens,
Tu te produis par nos talens ;
1
SEPTEMBRE. 1771. 53
Plaiſir, tu nous enchantes ,
Plaiſir, tu nous enchantes .
LE PLAISIR , aux Gens à talens.
Favoris des neuf ſoeurs
Conſultez la nature ;
Simple dans ſa parure ,
Elle fuit les traits ſuborneurs
De l'aveugle impoſture ;
Montrez- vous ſes imitateurs.
Avec lesdons les plus flatteurs ,
Joignez l'affable complaifance;
Uniffez l'humble défiance
Avecdes talens enchanteurs;
Et la fimplicité des moeurs ,
Avec ladivine excellence
De vos arts créateurs.
Par-làyous charmerez les eſprits & les coeurs.
ParM. L**.
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
ADELAIDE ou la force dufang.
Iz eſt donc vrai , qu'indépendamment de
la nature & de l'éducation , un ſang illuſtre
ſemble porter dans nos vaines des
eſprits plus épurés , ſource d'une délicareſſe
de ſentiment , d'une fineſſe de tact
inconnues au commun des hommes. L'amour
propre a fufcité envain contre cette
maxime une foule de contradicteurs ;
l'expérience & la raiſon l'ont toujours appuyée
, & dans le même inſtant où par
leurs accens immortels , ils prouvoient
que le feu du génie eſt de tout état&de
toute condition , la baſſeſſe de leurs actions
dévoiloit , malgré eux , l'obſcurité
de leur origine .
La charmante Adelaïde , déplacée par
unde ces coups du fort auſſi biſarres qu'inévitables
, a ſçu néanmoins , par la ſeule
nature de ſes ſentimens & par ce reffort
(ſi je puis ainſi m'exprimer ) d'un coeur
vraimentdigne de ſa naiſſance , ſe remettre
à ſa place& ſe venger de l'injuſtice de
lafortune.
Adélaïde avoit à peine atteint ſa quinziéme
année , elle étoit déjà formée. Une
SEPTEMBRE . 1771. 55
taille au-deſſus de la médiocre , une phyſionomie
noble & impoſante, la rendoient
la plus belle de ſon village ſans toutefois
qu'elle fût la plus jolie. Adelaïde n'étoit
cependant qu'une petite payſanne; l'étofte
groſſière qui la couvroit l'auroit au
moins fait croire ainſi à tous ceux qui la
voyoient , ſi le contraſte de ſa figure n'eût
fur le champ arrêté leur jugement. Un
vieux curé de village , qu'elle appeloit
fon oncle , lui tenoit lieu de père ; elle
ne connoiſſoit aucuns parens. Ce bonhomme
, ainſi que la plupart des gens de
ſa trempe , avoit aſſez de bon fens , &
moins d'ignorance que ſes épais paroiffiens.
Tranſplanté depuis très-long-tems
à une diſtance conſidérable de ſon pays
natal , il avoit oublié ſa famille & en
étoit pareillement oublié ; il s'étoit donc
attaché fingulièrement à Adélaïde ; ſa
tendreſſe & ſes ſoins , en lui donnant
pour elle l'amitié d'un père , lui en
avoient également donné l'autorité. Il
voyoit croître avec complaiſance cette
charmante fille, mais en mêmetems il s'appercevoit
avec chagrin du changement de
fon humeur. Adelaïde n'avoit jamais été
abſolument gaie , & elle devenoit tous
les jours de plus en plus mélancolique.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Elle haïſſoit des ſa plus tendre enfance
la compagnie des jeunes filles de ſon âge,
elle ſe déplaiſoit à leurs jeux ; ſi elle s'y
trouvoit quelquefois , par ordre de ſon
oncle , c'étoit plutôt pour y préſider que
pour y prendre part ; l'aſcendant qu'elle
avoit acquis ſur ſes compagnes naturellement
& fans qu'elles paruſſent s'en appercevoir
, les avoit éloignées les unes &&
les autres de cette familiarité ordinaire
aux enfans du même âge. Le bon prêtre
étoit effraïé de ces diſpoſitions ; il attribuoit
à une hauteur de caractére peu conforme
aux principes de la religion , ce
qui n'étoit que l'effet de la force du fang;
il tâchoit de dompter cet orgueil prétendu
,& il ne faifoit que multiplier les peines
d'Adélaïde. La triſteſſe & l'ennui
s'étoient emparés de ſon ame , ſa mélancolie
étoit profonde , elle ſe plaiſoit à
s'enfoncer dans un boccage voiſin de la
maifon du curé , pour ſe livrer à ſon aiſe
à ſes triftes penſées ; c'étoit alors que toute
entiere à elle - même , un ruiſſeau de
larmes couloit de ſes yeux comme d'une
ſource , elle ſembloit ſe ſurprendre dans
cet état , elle ſe regardoit avec étonnement.
Que fignifient donc ces larmes , ſe
demandoit - elle en en répandant avec
SEPTEMBRE. 1771. 57
abondance ? Malheureuſ Adélaïde ! que
te manque-til ? Montre - moi une de tes
compagnes à qui ton fortne doive porter
envie. Toutes font obligées de gagner à
la fueur de leur front , un pain que tu
trouves abondamment& ſans peine ; toutes
ſont contentes cependant , la joie la
plus vive eſt peinte ſur leurs viſages ...
&toi... tu ne ceſſes de pleurer... de gémir...
Ah ! que je ſuis à plaindre! ..
Les attentions du curé ne diminuoient
point cependant , ſa vigilance ne ſe démentoit
point ; il aimoit Adelaïde avec
une vraie tendreſſe , &non content d'avoir
emploié ſes ſoins à l'élever , il fongeoit
encore à aſſurer fon repos par un
mariage avantageux ; il prévoyoit la difficulté
de cette entrepriſe. Adelaïde étoit
peu faite pour la vie champêtre , ſes forces
ſe refuſoient au moindre travail , ſes
inclinations y étoient d'ailleurs trop évidemment
oppoſées ; d'un autre côté , le
curé n'étoit point riche ; borné au revenu
de ſon bénéfice qui étoit très- médiocre ,
il lui étoit impoſſible d'accumuler ſuffifamment
pour faire un fort à ſon aimable
pupille. Adélaïde ne manquoit point d'adorateurs
; les jeunes garçons du village
la fêtoient à l'envi ; elle les recevoit avec
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de froideur ; plufieurs , rebutés
du peu de ſuccès de leurs foins , l'avoient
déjà abandonnée ; elle voioit tous les
jours déſerter quelqu'un de ſes courtiſans
& le voioit avec plaifir. Elle n'avoit de
goût que pour la folitude , de plaiſir qu'à
s'entretenir avec elle- même. Le bocage
dont j'ai parlé étoit ſa promenade favorite;
comme il étoit peu fréquenté,elle n'y
craignoit point les importunes diſtractions
deſes compagnes.
Un ſoir qu'elle s'y promenoit à ſon ordinaire
, elle fut tirée tout-à-coup de ſa
rêverie par un cliquetis d'épées qui ſe fit
entendre à quelques pas d'elle. Elle tourna
la tête , & fur le champ elle apperçut
un jeune homme étendu ſur la pouffière.
Ses adverſaires , ou plutôt ſes aflaſſins ,
avoient pris la fuite& le laiſſoient dans un
déplorable état. Adelaïde effraïée jetta un
grand cri en s'approchant du malheureux
jeunehomme; elle vit qu'il refpiroit encore.
Le coup qu'il avoit reçu étoit des plus
violens ; le ſang qui ſortoit de la bleſſure
avec abondance l'avoit preſqu'entierement
couvert. Ce funeſte ſpectacle fit
beaucoup d'effet ſur la ſenſibleAdélaïde.
Son ſaiſiſſement fut grand ; elle raſſembla
cependant ce qui lui reſtoit de forces , &
SEPTEMBRE. یو 17716
en eut affez pour étancher le ſang de cette
effrayante plaie & en arrêter le cours ; le
bleflé n'étoit qu'affoibli par la perte conſidérable
qu'il en avoit faite; ce ſecours
lui rappela ſes ſens , il ouvrit les yeux . Sa
figure étoit extrêmement intéreſſante.
Que de charmes dans ce premier regard
qu'il attacha fur Adélaïde pour ne plus
l'en détourner ! Puis-je me croire malheu
reux , dit - il d'un ton qui exprimoit
tout ce que l'amour & la reconnoiſſance
ont de plus doux ? Ne dois - je pas chérir
mon infortune , puiſqu'elle me procure
la connoiſlance,&les ſoins d'une perſonne
*telle que vous ? Remettez- vous , répondit
Adélaïde avec émotion , votre état ne
vous permet pas de parler beaucoup , &
l'aidant àferelever , Appuyez - vous fur
moi , continua- telle , je vais vous conduire
à la maiſon de mon oncle ; elle eſt
peu éloignée , on y aura beaucoup de ſoin
de vous. Perſonne ne pourra ſe défendre
duplus grand intérêt... en apprenantvotre
infortune. Dorval recueillit ſes forces
pour ſe relever , & ils tournerent leurs pas
l'un &l'autre vers la maiſon du curé. Leur
entretien fut extrêmement tendre. Dorval
concevoit difficilement comment un
miférable village avoit pu produire une
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
perfonne auffi accomplie ; & Adélaïde ,
qui n'avoit vu juſqu'alors que ſes ruftiques
compatriotes , ſe laiſſoit aller au
doux penchant qui l'entraînoit vers un
homme qu'elle reconnoiſſoit enfin digne
de captiver ſon coeur. On arrive cependant.
Le bon curé, vivement touché du
malheur de Dorval , le reçut avec bonté ,
lui prodigua ſes ſoins. Sa bleſſure n'étoit
point dangereuſe; en peu de tems elle fut
entierement guérie ; mais Dorval ne ſe
preſſoit point de quitter ſes hôtes ; les
charmes d'Adélaïde le retenoient malgré
lui ; il oublioit tout , & ne fongeoit aucunement
à retourner chez lui .
La ville où Dorval faiſoit ſon ſéjour
ordinaire étoit à une journée de diſtance
de l'endroit de ſa catastrophe. Comme il
tenoit un rang diſtingué dans cette ville,
ſa diſparition fit beaucoup de bruit ; on
en raifonna diverſement. Doriméne fa
mère , qui l'aimoit tendrement , étoit inconfolable;
& après avoir fait faire des
recherches inutiles , elle ſe réſolut de ne
point prendre de repos qu'elle n'eût retrouvé
elle- même un fils qui faiſoit toute
ſa confolation. Une de ſes amies les plus
intimes s'offrit de l'accompagner dans ce
voyage; elle vivoit fort triſte & extrêmeSEPTEMBRE.
1771 . 61
ment retirée ; une fille unique qu'elle
avoit eu la foibleſſe de confier à une éducation
étrangere auſſi-tôt après ſa naiſſance&
qu'elle avoit depuis perdue de vue ,
lui cauſoit un remords qui déchiroit fon
ame & lui rendoit la vie inſupportable.
Doriméne accepta ces offres avec joie ;
ces deux amies ſe mirent donc en route.
Le tems & leur foible ſanté les faifoient
aller à petites journées , & le haſard conduifit
leurs pas , le ſecond jour de leur
marche , vers la maiſon du curé. Qu'on
ſe peigne la ſurpriſe de ces deux perſonnes
lorſqu'en entrant , le premier objer
qui ſe préſenta à leurs yeux fut Dorval
lui-même. Il ne s'attendoit de ſon côté à
rien moins qu'à cette apparition. Son
premier mouvement fut néanmoins de ſe
jetter au col de ſa mère. Pardonnez-moi,
lui diſoit - il en l'arroſant de ſes larmes
pardonnez - moi les inquiétudes que je
vous ai cauſées. Ma faute eſt grande ,
mais voilà mon excuſe ( en montrant
Adélaïde . ) Otez moi une vie importune
ou laiſſez - moi la couler auprès de cette
adorable perſonne qui eſt devenue néceffaire
àmon bonheur . -Ah mon fils ! sé
cria avec tranſport cette tendre mère, mes
allarmes font paſſées ... Depuis que je
vous revois , je jouis d'une nouvelle vie..
,
62 MERCURE DE FRANCE.
Votre bonheur est le mien je donnerai
les mains à tout ce qui pourra l'aſſurer ...
Le monde me blâmera , mon fils ; mais ...
vous ferez heureux. A ces mots , Dorval
& Adélaïde , muets de reconnoiſſance ,
embraſſoient les genoux de cette reſpectable
mère. Ils ſe taiſoient. Mais que leurs
geſtes , que leurs regards étoient éloquens!
Céliante, c'étoit le nom de l'amie de Doriméne
, attendrie de ce touchant ſpectacle
, fondoit en larmes. Le bon curé étoit
comme en extaſe; ſon coeur étoit peu fait
àde pareils mouvemens. Hélas ! la pauvre
enfant ! diſoit- il , je le ſçavois bien ,
moi , qu'elle n'étoit faite que pour un
gentilhomme ; auſſi la bonté du Ciel lui
a-t-elleenvoyé cet honnête cavalier. Dieu
ſoit loué de tout ; mais voici une avanture
auſſi étrange que celle de ſa naiſſance.
Ces derniers mots réveillerent l'attention
des deux Dames. Que voulez- vous dire ,
interrompit la mère de Dorval , Mademoiſelle
ne feroit point votre niéce ? Hélas
, non , répondit le Curé ; les barbares
à qui elle appartient l'ont apportée ici à
l'inſtant de ſa naiſſance ; ils l'ont abandonnée
aux ſoins d'une pauvre femme
qui m'a chargé en mourant de ce dépôr.
Ah , mon Dieu ! s'écria Céliante , ſi mes
conjectures ſont vraies , que ce jour eft
SEPTEMBRE. 1771 . 63
heureux ! en s'adreſſant au curé Vous fouvenez
vous des circonstances de cet événement
? -Comme s'il fut arrivé d'aujourd'hui
, dit le bon homme. Il ya environ
quinze ans qu'un magnifique carofſe
à fix chevaux , rempli de gens maſqués,
apporta ici cette belle enfant; elle fut
abandonnée à la merci de la pauvre femme
dont j'ai parlé , en lui donnant de l'argent
pour l'aider à la nourrir , & on lui
promit qu'inceſſamment on viendroit la
reconnoître ; mais depuis on n'en a point
entendu parler. -Ah les monftres ! c'eſt
ma fille qu'ils m'ont enlevée... Tu ſçais
que j'ai toujours ſoupçonné l'avarice de
cette horreur... Ils l'ont bien payée ces
ſcélerats ! une mort prématurée les a privés
l'un & l'autre d'une fortune pour laquelle
ils n'ont point épargné les crimes.
Ah,ma fille ! cette marque que tu portes au
cou confirme mes doutes ... Adélaïde & fa
mère ſe tenoient étroitement embraſlées
Une pâleur mortelle qui couvrit tout-àcoup
le viſage de cette aimable enfant , interrompit
un inſtant la joie de cette double
reconnoillance & en modéra les tranfports.
Cet accident n'eut toutefois aucune
ſuite ; la violence de tant de ſentimens
nouveaux avoit fuffoqué la trop ſenſible
4
64 MERCURE DE FRANCE.
Adélaïde; elle reprit bientôt ſa première
fanté.
Le mariage fut célébré quelques jours
après avec une pompe & une joie extraordinaires
; & le bon curé , témoin de toutes
ces chofes , ne ceſſoit d'élever les
mains au Ciel &de s'écrier : Que c'étoit
avecjuſte raison qu'un fang illuftre étoit
conſidéré; qu'on lui devoit desſentimens
épurés que la nature & l'éducation nefauroient
donner au commun des hommes .
ParMlle Raigner de Malfontaine.
EPITRE libre d'un Convalefcent
àSon Médecin.
Grace à ta ſage prévoyance ,
A ta prudente activité ,
Qui m'ont , contre toute apparence ;
Rendu l'eſpoir & la ſanté :
Grace à ta ſavante ordonnance
Qui révoqua l'arrêt que l'inexpérience
Contre mes jours avoit porté :
Grace à ton heureuſe aſſiſtance ,
Je vis enfin ; je ſuis refluſcité !
Toi , qui , pour la vertu ,comme pour laſcience,
SEPTEMBRE. 1771. 65
Ne ſaurois être aſſez vanté;
Eſculape nouveau , qu'Epidaure (1 ) eût fête ,
Reçois ces vers , reçois ſans répugnance
Ces enfans de la liberté ,
Qui pour toi coulent d'abondance ;
Ce doux amuſement de ma convalescence ... (2)
Ce tribut par mon coeur dicté.
Oui , je le fais ; qui te flatte t'offenſe...
Mais en louant ton ſavoir , ta bonté ,
Je t'ai peint& non pas flatté.
Quand je dois à ta bienfaiſance
Le jour quem'alloit être ôté ,
Cet hommage naïf de ma reconnoiſſance
Par mon libérateur ſeroit- il rejetté ? ( 3 )
Songe au moins que ſouvent la ſombre obſcurité
Dumérite à nos yeux dérobe l'excellence ;
Et qu'il ne brille à ceux de la poſtérité
Qu'autant qu'Apollon lui diſpenſe,
L'éclatde la célébrité. ..
(1 ) Villeoù Eſculape étoit adoré.
(2) Ces vers ne ſont qu'un délaſſement de l'ouvrage
auquel l'auteur travaille , ſur la révolution
qu'a éprouvéde nos jours l'eſprit militaire & national.
(3 ) Ce médecin s'oppoſoit à ce que je publiaſſe
cette piéce, qui lui fait tant d'honneur ; il ne vouloit
pas même , par un excès de modeſtie , que
l'auteur la lui dédiât .
66 MERCURE DE FRANCE.
Ehbien ! du Dieu j'éprouve l'influence ;
Etcet éclat , tu l'as trop mérité ,
Pour que je t'admire en filence.
Quelle ſeroit , ami , ta récompenſe ,
Si du Ciel j'étois écouté!
Au delàdu tems limité
Il te donneroit l'existence ,
Pour le bien de l'humanité.
Filés par les plaiſirs & la proſpérité ,
Tes beaux jours couleroient dans la paix , l'abondance
;
Et malgré les clameurs de la malignité ,
Malgré ſa jalouſe impuiſſance ,
Il ne manqueroit rien à ta félicité.
... Que dis- je ? En vain la volupté
T'offriroitdu bonheur la pleine jouiſſance,
Si ton nom ne voloit à l'immortalité :
Mais yparviendroit- il , s'il n'étoit pas chanté t
Enfin , forcé par l'évidence ,
Je ne puis plus taire la vérité :
Jabjure devant toi mon ancienne croyance,
Ettiens pour für ton art , quej'ai peu refpecté.
Car , comment , s'il étoit par la fraude inventé ,
Aurois tu donc par ſa puiſlance
Suſpendu lecoup redouté ?
Nonmoins aveugle que Molière ,
Pour moi l'artdeguérir n'étoit qu'une chimère ,
SEPTEMBRE. 1771 . 67
Tout médecin un faux docteur ,
Un empirique , un adepte , un ſouffleur...
Ainſi je confondois l'ombre avec la lumière... ( :)
Mais depuis que cet art , qu'en mon erreur groffière
J'oſois nommer le fléau des humains ,
Eſt devenu mon ſalut dans tes mains ;
Depuis que tes ſecours m'ont rendu la lumière ,
Agenoux , cher Mercier , j'honore & je révère
La robe du grand Rabelais ,
Ladocte faculté , ſes dieux & ſes décrets :
Et d'une eſtime fingulière
Jhonore également Hyppocrate & Galien ,
Qui pourtant , près de toi , ne ſe croiroient plus
rien.
Sans toi ,je périſſois , ô l'ami le plus tendre !
Et par ton zèle ardent (2) je renais de ma cendre :
Mais tes vils détracteurs ne le comprendront pas
Que le pur ſentiment t'ait fait tout entreprendre
Pour me ſauver : l'or ſeul pour eux a des appas.
Contre tagloire en vain leur noir dépit s'exhale ;
(1) Alluſion auSoleil, qui eſt auſſi regardé comme
le dieu de la médecine.
teur,
(2) Ce médecin , véritablement attaché à l'aule
fit tranſporter dans ſa propre maiſon ,
pour l'avoir ſous ſes yeux , & le traiter avec plus
deloin.
68 MERCURE DE FRANCE.
Ma guériſon dément&confond leur cabale ;
C'eſt par de tels ſuccès que tu t'en vengeras...
De l'un d'eux , apoſté par la Parque fatale ,
Déjà l'ignorance brutale
M'avoit réduit aux horreurs du trépas ;
Mais tu fermas bientôt la tombe ſous mes pas. (1)
Tandis qu'ainſi pourmoi ton talent ſe ſignale ,
Quene puis- je à mon tour te ſervir de monbras !
Pour te défendre , ami , quels travaux , quels combats
Rebuteroient jamais mon ardeur ſans égale ?
Je braverois le Sphinx , la chimère infernale;
Je fouffrirois la faim de l'avare Midas
Et la foifdu pauvre Tantale ;
Jefuirois , comme Ulyſſe , & ma terre natale;
Et d'hymen& d'amour les plus tendres ébats ...
Lebien que tu m'as fait a-t-il rien qui l'égale ?
Unnouvel Univers ſemble éclore pour moi ! ..
Quoique la pâle mort m'inſpirât peu d'effroi ,
Mon retour à la vie a pourtant biendes charmes.
Je renais pour chérir , pour honorer mon Roi ,
(1) Cette cure, qu'on appele , à la cour& àla
ville, le miracle de la médecine , y fait tant d'honneur
à ce médecin , qu'il en reçoit chaque jour les
témoignages les plus flatteurs. Le Roi , qui daignoit
s'informerde l'état du malade , a été étonné
de fon rétabliſſement.
SEPTEMBRE. 1771 . 69
Pour me vouer encore à la gloire des armes ,
Pour être utile aux miens & m'attacher à toi .
Mes amis ſur mon fort ont répandu des larmes ;
Je renais pour les voir & calmer leurs alarmes :
Mon coeur , flatté des preuves de leur foi ,
Redoublera pour eux de zèle & de tendreſſe.
L'amitié déſormais , les arts & la ſageſle ,
Seront les dieux qui me feront laloi :
Je renais pour goûter leur douce& ſainte ivreſſe ;
Pour méditer au ſeind'une aimable pareſſe :
Pour diftinguer toujours l'or fin de l'oripeau ;
Carpour moidéſormais le vrai ſeul ſerabeau ) ;
Pour bénir mon auteur en dépitde Lucréce (1) ;
Pour être enfin un homme tout nouveau .
J
J'apprendrai , ſi je puis , d'Horace & de Boileau
A choiſir quelques fleurs ſur les bords du Per-
2
meſle ,
Dignes de couronner Nivernois &Beauvau ,
Buffon & Saint-Lambert , Voltaire & Mirabeau:
Puifle le dieu , qui les carefle ,
Me faire un fort ſi beau !
Du vieux Anacréon partageant la foibleſſe ,
Je pourrois même encore enfler le chalumean,
Pour célébrer , hélas ! un ingrate maîtreffe...
:
(1) L'eſprit n'eſt que matière, ſelon Lucrèce,
&la Providencequ'unhaſard.
70
MERCURE DE FRANCE.
Qui ,je le vois ; l'amour de ſon flambeau
Embraſe la jeuneſſe ;
Et c'eſt pour la veilleſſe
Qu'il garde ſon bandeau.
Mais je renais ſur - tout pour chanter la Priaceffe(
1)
Dont la bonté touchante à mon fort s'intéreſſe ;
Qui , par un doux ſourire , un regard enchanteur
,
De ce qui vers elle s'empreſſe
Sait d'abord ſubjuguer le coeur;
Qui joint à l'air affable , à la tendre candeur ,
Cette heureuſe délicatefle
Qui tempère l'eſprit , qui réprime l'humeur ;
Et cette piquante finefle
Quidonneun prix à la douceur ,
Sans nuire au ſentiment , ſans nuire à la no
blefle ,
Dont l'enſemble confond parun charme flatteur
Et la bergère & la décile :
Afon aſpect fuit la triſteſſe;
Sur ſes traces naît le bonheur.
Oui , je renais pour mériter la gloire
De célébrer les graces , les attraits ;
(4 ) Madame Victoire daignoit auſſi faire de
mander de ſes nouvelles pendant la maladie.
SEPTEMBRE. 1771. 71
De faire enfin adorer à jamais
Les vertus , la mémoire ,
Le nom& les bienfaits
De l'auguſte VICTOIRE.
Par M. le Chevalier de Th. brigadier
des gardes - du- corps du Roi.
EPITRE à mon Amifur les anciennes
vertus & les modernes.
Des ſombres préjugés évitons l'eſclavage ,
Soions juſtes , ami , voilà notre partage ;
Etde la vérité ralumant le flambeau ,
De l'erreur en ce jour déchirons le bandeau.
Ennemi déclaré de la myſantropie ,
J'aime l'humanité , c'eſt ma philofophie.
Oui : l'Auteur des humains les créa vertueux ,
Les tems , n'en doutons pas , ſont égaux à ſes
yeur! i
Cher ami , d'âge en âge on voit briller l'aurore
Des fublimes vertus que ce Dieu fait éclore ,
Et ſur tous les mortels , devenus ſes enfans ,
Ses paternelles mains répandent ſes préſens.
Ades dogmes nouveaux l'en vit l'homme ſouf
crire,
DuMaîtredu tonnerreil mépriſa l'empire ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Et ce monde égaré, parde ſubtils poiſons ,
Du Dieu qu'il oublia corrompit tous les dons.
Le menſonge auffi-tôt levant la tête altière ,
Vint faire luccéder la nuit à la lumière.
Victimes de l'erreur , les malheureux mortels
Ades crimes honteux bâtirent des autels ;
UnMars par les fureurs épouvantoit la terre;
On le choiſit bientôt pour le dieu de la guerre:
Par ſes ſales amours un Jupiter fameux ,
Pour prix de ſes forfaits fut placé dans lesCieux.
Lesjalouſes Junons , les Vénus impudiques
Partagerent auſſiles offrandes publiques.
Ridicule avorton , monftre luxurieux ,
Priape vint groſſir le grouppe de ces dieux,
Et trompant par degrés l'innocence de l'homme ,
Eut des adorateurs & dans Sparte & dans Rome.
Et voilà donc les dieux de ces premiers humains ?
Les dieux que révéroient les Grecs & les Ro
: mains ,
Ces Sages éclairés par laphiloſophie,
Dont le divin Socrate épura legénie ?
;
Mais quels font leurs héros ? des monftresdeftructeurs.
Ils ontdes conquérans conſacré les fureurs.
Héros , qu'a ſignalés une vertu farouche :
Vos déteſtables noms iront debouche enbouche.
On les prononcera ... Mais ils feront fremır ;
Onparlera devous, mais c'eſtpour vous hair.
Le
SEPTEMBRE. 1771. 73
Le monde environné de ces ténèbres ſombres
N'auroit pu s'échapper du milieu de ces ombres :
Il falloit donc que Dieu diſſipant ce chaos ,
Vînt rendre à l'Univers le calme & le repos.
Il eut pitié de l'homme , & ſes divins prodiges ,
D'un culte monstrueux rompirent les preſtiges.
Auſſi-tôt un rayon de ſa divinité
Répandit parmi nous une auguſte clarté.
En vain de l'Univers les armes menaçantes
Veulent braver du Chriſt les enſeignes flottantes,
En vain du monde entier les peuples éperdus
Se foulevent encor ; Dieu parle , ils ne ſontplus.
Alors on vit briller la vertu ſans nuage ;
Ala Religion tout courut rendre hommage.
L'on vit de l'âge d'or revivre les beaux jours ,
Er la vertu chez nous s'établit pour toujours.
Telle eſt du Tout - Puiſſant la clémence admiras
ble ,
Il fait tendre aux mortels une main ſécourable ,
Il écarte loin d'eux les remords , les ſoupirs ,
Il les fait vivre en paix dans le ſein des plaiſirs,
Et toi de notre tems le modèle & la gloire ,
Toi , que l'honneur appele au temple de mémoire,
Laiſle- là tes Catons , tes Céſars , tes Brutus ;
A Paris comme à Rome on trouve des vertus.
Les Romains les aimoient , il faut aimer les no
tres:
D
74 MERCURE DE FRANCE .
La France a des héros, je n'en cherche point d'autres.
Aleurs grandes vertus donnant un foible prix ,
Je pourrois de leurs noms enrichir ces écrits :
Vousy ſeriez ſans doute , ô vertueux d'Eſtrée,
Vous , qui renouvellez le doux fiécle d'Aſtrée.
Mais que vois -je? La mort inſenſible à nos voeux
D'une éternelle nuit environne ſes yeux.
Le héros r'ouvre encor ſa tremblante prunelle :
GrandDieu , dit- il , du haut de la voûte éternelle,
Grand Dieu , ſur un mourant daigne arrêter tes
yeux ;
A la France , à mon Roi je dois mes derniers
voeux.
Monbras pendant trente ans défendit ma patrie ,
Qued'autres après moi lui conſacrent leur vie.
Déjà Lauſun , Coflé , rempliſſent mes ſouhaits...
Mais la mort à ces mots le frappe pour jamais.
Ni les regrets du Roi , nila France plaintive
Ne purent arrêter ſon ame fugitive.
De tels hommes hélas ! devroient être immortels.
Ah! ceflons d'accuſer les décrets éternels .
Quelle gloire pour toi ! reſpectable d'Eſtrée ,
Par tes cendres déjà la terre fécondée
Enfante de héros mille & mille moiflons .
Allons de ces guerriers pratiquer les leçons ,
Une ſoudaine ardeur & m'échauffe & m'inſpire ,
Amon zèle , à mes voeux le Ciel ſemble ſourire.
SEPTEMBRE. 1771. 75
Qu'il eſt doux de penſer que l'homme eſt vertueux
!
Si c'eſt un ſonge , ami , que ce ſouge eſt heureux !
Aimable vérité , flateuſe rêverie ,
Tout fait également le bonheur de ma vie.
Ah ! ſi je me trompois... laiſſe- moi monerreur ,
Me l'ôter , cher ami , c'eſt m'ôter mon bonheur.
1
ParM. A... , écolier de rhétorique &
penfionnaire au collège d'Harcourt.
CONTE.
Le conseil d'une Religieuse à fon Confef-
Seur qui quelquefois verfifioit.
UNE jeune Nonette
D'une galante humeur
Fitun crime à fon Confefleur
De ce qu'il ſe mêloit du métier de poëte ;
Les poëtes , dit - elle , ont l'eſprit de travers
Et l'on traite de fous tous ceux qui font des vers ;
« Mon père , je vous en ſupplie ,
>> Si vous voulez que parmi nous
>>>L'on ait de l'eſtime pour vous ,
>>>Renoncez à cette manie. >>
Bon, reprit le Pater , St Pavin , St Gelais ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
St Amant en ont fait : faut- il trouver mauvais
Quej'en fafle comme eux ? .. Ah ! repartit la mère:
« Pardonnez - moi ce cas ;
> Je ne le ſavois pas :
> Si des Saints en ont fait ,vous en pouvez bien
>>>faire. »
Par M. Ph. , chanoine àBeauvais.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois d'Août eſt
Plume ; celui de la ſeconde eſt Vaisseau
de guerre ; celui de la troiſième eſt Enclume
; celui de la quatrième eſt le Guy
qui croît dans les arbres. Le mot du premier
logogryphe eſt Orpin ( auripigmensum)
minéral jaune & plante médicinale
où l'on trouve pin , ( bois de navire) pinus
, poeticè , ( navis ) & or. Celuidu fecond
eſt Troupeau , où l'on trouve trou ,
peau. Celui du troifiéme eſt Forgeron , où
l'on trouve or , orge , ronger , rogne , on ,
(particule) re, (note de muſique.) Celui
du quatrieme eſt Miel , qui offre l'anagramme
juſte de lime .
NB. L'explication du ſecond logogryphe
du ſecond Mercure de Juillet eſt Parchemin
, où l'on trouve par& chemin,
SEPTEMBRE. 1771. 77
১
J'AI
ÉNIGME
'ai deux , trois , quatre , cinq , jamais plus de
fix pieds ;
Sans aucun inſtrument tout mortel me meſure ,
Et j'ai , petit ou grand, une longue figure ;
Mais les plus grands de nous , lecteur , vous les
voyez.
Ils portent deux ſurnoms , dont l'un vient d'Alexandre,
Et l'autre plus connu dérive des héros.
Nos pères ont pour nous l'amitié la plus tendre :
Que de fois cependant nous troublons leur repos!
Nous les pouflons à bout & laſlons leur patience.
Que de pénibles ſoins ! d'inutiles efforts !
Apeine quelquefois avons-nous l'exiſtence
Qu'on nous fait repaſſer des vivans chez les
morts ;
Et c'eſt toujours pourtant la fautedenos pères,
S'ils ne nous ont pas fait auſſi bons que nos frères.
Juſqu'ici meſurés ſur la même grandeur ,
L'on nous voit cependant inégaux en longueur.
Mais maintenant vous defirez peut-être
Le nom du lieu qui nous voit naître.
Ce n'eſt pas le moyen de nous connoître mieux.
Nous naiflons en tous lieux.
Notre eſpèce par-tout ſe multiplie
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
/
Selon le plus ou le moins de génie.
Il en eſt d'Allemands , & deGrecs , & d'Anglois ;
Pour nous , cher lecteur , nous ſommes tous François.
Jen'en dirai pas davantage ,
J'ai fatisfait ,je gage,
Votre eſprit curieux ,
Enmettant les petits & les grands ſous vos yeux.
Par un Anonyme militaire.
AUTRE.
LECTEUR, ſans la main de mon guide
Je ne ſerois utile à rien ;
Rarement on me laiſſe vuide ,
Suis- je en repost mes pieds me ſervent de ſoutient
Quand on me mène par la ville
Je fais du bruit & je vacille ;
Mais ſur un terrein plus liant
J'obéirois à cet enfant .
Aqui bâtit je ſuis utile ,
Et dans Paris la grande ville ,
1
SEPTEMBRE . 1771. 79.
Vingt mille bras me font mouvoir ;
Peut - être plus ; qui fait? Mais.. lecteur , examine
,
Ouvre les yeux ; ſi rien ne les faſcine ,
Chemin faiſant , tu peux m'appercevoir.
Par M. Aviſſfe.
A
AUTRE.
DEVINER je dois être facile ;
Car , dans l'exacte vérité ,
Je fus toujours , aux champs commeà la ville ,
Dela plus grande utilité.
C'eſt par dehors , je t'en préviens , lecteur ,
Qu'il faut me voir , ſi le noir te fait peur.
Un mot encore : en certaine ſaiſon
Je ſuis preſque toujours d'un très- fréquent uſage ;
Auſſi voit-on chacun m'accorder l'avantage
D'occuper une place au moins dans ſa maiſon .
Par M. B. L. , de Tours.
Div
8. MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
APRES une lecture ou deux ,
@ipe , nomme-moi de grace ;
Mncorps eſt haut ou tortueux ;
Souvent on enparcourt l'eſpace ;
Mon propre eſt d'élever quiconque eſt abbaiflé,
Comme auſſi d'abbaiſſer quiconque eſt exhauſlé ;
Afin que point tu ne me rates ,
J'habite où ſont tes dieux pénates :
Caché , je maſque tes plaiſirs ;
Viſible , à tes moindres defirs
Je donne un ſecours favorable :
Si le mot ne s'offre à ton gré ,
De ce qui t'eſt ſi ſerviable ,
Cherche à le ſavoir par degré.
Par M. Martin de Savigny.
LOGOGRYPΗ Ε .
MONON corps en ſon entier de groſſière ſtructure
Fut de tout tems , lecteur , propre à l'architecture
:
Es- tu pauvre ? Tu m'as tout nu ,
Mais deblancpour le riche on me voit revêtu.
SEPTEMBRE. 1771. 81
Enmedécompoſant j'offre à qui m'examine
Un acide commun& propre à la cuifine ,
Un poiſſon , un oiſeau , tous les deux excellens ,
Un jeune quadrupède , un des quatre élémens :
J'offre bientôt après , ſelon que je varie ,
L'affietted'un champ vaſte ou bien d'une prairie ;
Combiné de nouveau , par un terme uſité
J'exprime le dégoût & la ſatiété ;
Mais ſi l'on m'apperçoit d'une façon nouvelle ,
D'un habitant des bois je deviens la femelle.
Les cinq voyelles pour certain
S'arrangent toutes dans mon ſein.
Avec un fruitqui croît dans la Provence
Et qu'on recherche aſſez en France.
Enmoi tu dois trouver , en m'examinant mieux ;
Une matière combustible ;
Le poil d'un animal terrible ;
D'un inſecte rampant l'ouvrage induſtrieux :
Dans ta bourſe par fois j'offre , nouveau Prothée,
La piéce la plus rare & la plus ufitée :
Je ſuis un article , un pronom ;
Un cri dejoie , une queſtion :
Ici , ſimplement disjonctive ,
Là , particule affirmative.
Chez les Juifs un prophéte , un de leurs bains fameux:
En un mot , lecteur , ſous tes yeux
Je mets trois notes de muſique ;
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Un inſtrument de méchanique ,
Puis ce qui reſte en un tonneau
Quand la liqueur en eſt tarie ,
Etdans ce cas je rime en ie;
Remis enmon entier je dois rimer en eau,
Etpreſque comme rien quoiqu'on me confidère ,
Je ſuis tellement néceflaire
Qu'un Roi même ſans moi n'auroit pas un chateau.
ParM. Aviffe.
L
AUTRE,
,
ECTEUR je te ledonnebeau ,
Cherche mon nom dans les voyelles :
Ma ſoeur & moi ſommes jumelles ,
Et n'eumes qu'un même berceau.
Entre nous eſt un monticule
Qui nous laiſſe ſéparément :
Faiſons- nous quelque mouvement ;
L'une avançant , l'autre recule.
Ecoutez encor un moment :
J'offre dans ma moitié ville de Normandie
Un quart de plus je déſennuie ;
Mon tout contient la faculté
Que fait perdre la ſurdité.
ParM. Mustel, étudiant à Rouen,
SEPTEMBRE . 1771 . 83
AUTRE.
DANAnSs un poſte éminent où maſcience eſt requiſe
,
Jė remplis un emploi très-connu dans l'Egliſe.
C'eſt un poſte éminent , je le répéte encor ,
Liſez juſques au bout & nous ferons d'accord.
Voyez les treize piés qui forment mon eſſence ,
Si vous les dérangez , bon ſoir à l'éminence.
Item , pour commencer , j'avance ſans façon ,
Queje fais , le dirai-je ? un averé fripon !
Pour unhommed'égliſe , on me dira peut- être :
Ah le vilain métier ! vous n'êtes donc pas prêtre
C'eſt ce qu'il faut chercher. J'ai du mot inhumain
,
Un terme équivalent; ce qui ferre un chemin ;
Un féroce animal d'une fière encolure ;
Plus , un autre braillard , têtu de ſa nature ,
Ainſi que ſon cher fils ; j'ai de quoi faire peur
Aux bêtes des forêts , comme au navigateur ;
Je fais un fier-à-bras qui ſe flatte & ſe pique
De vous ſapper un roc , de lui faire la nique ;
J'enfante enfin , lecteur , un péché capital .
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Voulez- vous maintenant me connoître en total
Raſſemblez tous mes piés , & combinaiſon faite ,
Yous me verrez un homme à vous caſſer la tête.
Par M. Bouvet , à Gifors.
AUTRE.
LECTEUR , j'amuſe , chaque jour ,
Le berger Colin & Lifette .
Je rendsbien mieux que leur muſette
Les doux tranſports de leur amour.
Auſſi , je plais à la bergere;
J'enchante le ſujet , le Roi.
Bacchus & l'enfant de Cythère ,
Seroient- ils des Dieux ſans moi.
Si c'eſt trop peu pour me connoître ,
Mes ſept piés vont vous mettre au fait.
Il faut décompoſer mon être.
J'offre d'abord pour premier trait ,
Un mot , ſans quoi bon ſoir à l'harmonie ;
Un autre d'admiration ;
Plus , de la meſſe une partie .
C'eſt affez pour trouver mon nom.
Parlemême:
i
Pag.85 .
de Flore.
perfide a-mant.
velle offence, Lies
+
adFont lagloi......
es pleurs que l'a=
s que l'amour rede
l'inconstance ,Les
vend Font lagloi....
tance Les pleurs&cce:
SEPTEMBRE. 1771. 85
او
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Lettre de Brutus fur les chars anciens &
modernes ; vol . in - 8°. A Londres ; &
ſe trouve à Paris, chez Saillant &Nyon ,
libraires , rue St Jean- de Beauvais .
Vengeons l'humble vertu de la richeſſe altière ,
Et l'honnête homme à pied , du faquin en litière.
Boileau , art. poët. ch. 2.
C'EST l'épigraphe placée à la tête de
cette lettre ou de cette eſpéce de diatribe
contre les voitures. L'auteur paroît l'avoir
écrite le coeur encore ému du déſaſtre public
arrivé à Paris , le 30 Mai , 1770 , jour
que la ville fit tirer ſon feu d'artifice. Il
differte ſur l'origine & les formes des
différens chars anciens & modernes ; il
nous inſtruit même de la police des Chinois
pour les voitures ; mais afin de don.
ner aux Parifiens un objet de comparaifon
& leur faire mieux ſentir l'abus des
voitures , des cabriolets fur - tout qui ſe
multiplient deplus en plusdans la capitale,
& menacent à chaque moment la famille
de l'honnête citadin qui va à pied. « Je
86 MERCURE DE FRANCE.
>> méne , dit l'auteur de cette lettre , une
>> vie très- fédentaire que je partage entre
» les morts célèbres que j'étudie & un
>> petit nombre d'amis que je fréquente ;
>>cependant moi ſeul j'ai vu dans l'eſpa-
>> ce de neuf mois un homme , deux fem-
>> mes & un enfant écraſés ſous les roues
>> des caroſſes. La derniere de ces ſcènes
>> tragiques ſe paſſa , le 6 de Juillet, dans
>> la rue Saint - Séverin. Le malheureux
>>qui y périt étoit fils d'un artiſan obf-
>> cur , mais honnête , l'idole de ſa famil-
>>le & l'objet des ſoins d'un ami géné-
>> reux qui , frappé de ſes talens naillans ,
>> travailloit à l'élever moins pour lui que
» pour la patrie. Cet enfant fut partagé
>>en deux par la roue ; & lorſque les cris
>> du peuple firent arrêter les chevaux ,
» déjà la victime n'étoit plus. Mais il
ne faut pas croire que Paris ſoit le ſeul
théâtre de ces ſcènes ſanglantes , elles ſe
répétent quelquefois dans les provinces ,
&les villes inférieures y font d'autant
plus expoſées , que les habitans ſe diſent
plus polis , qu'ils font plus inhumains ,
qu'ils imitent plus le luxe effréné de la
capitale. Les grands déſaſtres mêmes fervent
de tems en tems d'époques à leurs
annales. Lyon n'oubliera jamais un événe
SEPTEMBRE. 1771. 87
ment atroce en ce genre , qu'elle a pleuré
long-tems avec des larmes de ſang. Elle
a une fête folemnelle dans un de ſes fauxbourgs
qu'elle célèbre tous les ans au com.
mencement d'Octobre ; on ſe rend pour
cet effet dans une plaine immenſe qui eft
de l'autre côté du Rhône , & qui communique
à la ville par un pont , monument
de la magnificence & de l'induſtrie des
Romains ; le peuple libre ce jour- là , parce
qu'on lui dit qu'il l'eſt , s'abandonne à
la double ivreſſe de la joie & du vin ; &
quand la nuit a mis fin à ſes ſaturnales, il
repaſſe en déſordre le pont unique qui le
ſépare de fon habitation. L'année du déſaſtre
, il s'éleva quelque querelle entre
de jeunes perſonnes du ſexe & les commis
de la barriere , qui , ſous prétexte
d'examiner ſi elles n'emportoient aucun
effet de contrebande , prirent avec elles
des libertés dont rougiffent en public même
des courtiſannes. Leurs pères ou leurs
maris , qui n'étoient pas aſſez ivres pour
être infâmes , s'emporterent ; &quand le
tumulte commença à devenir dangereux ,
les commis firent fermer les portes de la
ville; la multitude ſe trouva alors reſſerrée
dans l'enceinte du pont; & comme on
ne ceſſoit d'avancer du côté de la plaine ,
88 MERCURE DE FRANCE .
le déſordre monta à ſon dernier période,
&l'enceinte de la porte ne ſe trouva bien.
tôt peuplée que de cadavres &d'hommes
mutilés qui craignoient de ne pouvoir
mourir. Ce furent encore les équipages
&les chevaux qui amenerent la cataſtrophe
: le peuple ſe vit en un inſtant enfermé
entre les caroſſes qui avançoient&
l'airain impénétrable d'une porte de ville;
il s'effraïa , & ſa terreur faiſant cabrer les
chevaux , ne ſervit qu'à augmenter le
nombre des victimes. Il y vit dans cedéſaſtre
de Lyon une circonſtance effraïante
de plus que dans celui de Paris : un
grand nombre de citoyens voulant ſe dérober
à la mort , monterent ſur les parapets
du pont & ſe précipiterent dans le
Rhône ; mais comme le lit du fleuve ,
ſous les arches , eſt couvert de rochers à
fleur d'eau , tous ceux qui tomberent furent
briſés dans leur chûte , & leur mort,
fans être plus prompte , n'en fut que plus
cruelle. « On m'a rapporté dans Lyon ,
>> ajoute l'auteur , une ſcène tragique qui
>> ſe paſſa dans cette nuit mémorable , &
>> dont le ſouvenir affreux s'eſt perpétué
>> parmi les habitans ; un jeune homme
>> qui idolâtroit ſa mère , en avoit été fé-
>> paré au commencement du tumulte par
SEPTEMBRE. 1771 . 89
» le flux & le reflux de la multitude .
>> Quandles cris lamentables des citoyens
>> qu'on écrafoit commencerent à fe faire
>> entendre , il courut , la fureur dans les
>> yeux &la mort dans le ſein , vers le lieu
>> de la ſcène ; le premier objet qui frap-
>> pa ſes regards fut cette mère adorée ,
>> étendue ſur des cadavres & des corps
>>palpitans dont l'oeil glacé s'entr'ouvroit
>> pour le reconnoître , & qui de ſes bras
>> mutilés tentoit encore de l'embraſſer :
> ſa penſée embraſſa dans un inſtant in-
>> diviſible tout cet affreux ſpectacle , car
>> à peine étoit- il aux pieds de ſa mère ,
>> que les flots de la multitude le porte-
>> rent avec rapidité hors du lien du dé-
>> fatre : il marcha alors ſur le ſein de la
>> victime qu'il étoit venu ſauver : &
>> quoique ſon intrépidité eût fait de lui
>>un héros , cette femme emporta peut-
>> être au tombeau le regret d'avoir cru
>> ſon fils parricide. »
L'auteur s'élève dans cette même lettre
contre la greffiere brutalité des cochers
qu'il nous peint comme étant pour la plûpart
des ames de boue &de ſang accoutumées
à regarder Paris comme un champ
de bataille , & préférant le ſalut des chevaux
qui les nourriſſent à celui de l'homme
du peuple qui les dédaigne. Il cite à
१० MERCURE DE FRANCE.
}
ce ſujet la réponſe naïvement féroce qui
fut faite par un homme de cette trempe
au maître d'un carofle fracaffé. « Un Sei-
>> gneur étranger traverſoit avec rapidité,
>> à l'entrée de la nuit,une rue étroite de
>> la capitale ; ſa voiture légère rencontra
>> une borne & ſe brifa en éclats ; pour
>> comble de malheurs , un caroſſe qui le
>> ſuivoit dédaigna de s'arrêter , & fes
>> roues pafferent fur le corps d'un cheval
>> de grand prix attelé au caroffe fracaffé ,
» & que l'accident avoit jetté par terre :
» le Seigneur indigné de tant de négli-
>> gence , & plus ſenſible àla perte de ſon
>> cheval qu'au déſeſpoir de ſon meur-
>> trier , s'élance ſur lui l'épée à la main ,
» & lui demande avec fureur pourquoi
> il ne s'eſt point arrêté en voyant un
>> cheval par terre. Ah ! Monfieur , s'écria
>> le cocher , il fait nuit &je l'aiprispour
» un homme. »
L'auteur ne rapporte ces fairs & autres
ſemblablesdansſa lleettttrree que pour mieux
faire fentir la néceſſité de réprimer les
abus du luxe dans l'uſage des voitures. Il
nous décrit avec l'enthouſiaſme d'un coeur
ſenſible & avec cette noble hardiefle
qu'inſpire la vertu & lui fera confirmer
le ſurnom de Brutus qu'il s'eſt donné , le
crime ou le malheur d'Ya , prince Chi
SEPTEMBRE. 1771 . 91
nois ,& la réponſe généreuſe de ce prince
au mémoire d'une victime de ſa puiffance.
Si on demande à l'auteur où il a puiſé
ce trait, il répondra qu'il eſt conſigné dans
un des cent volumes de manufcrits orientaux
qu'on voit à la bibliothèque royale
de Berlin. Mais qu'importe aux hommes
puiſſans qui le liront que ce récit foit ou
ne ſoit point une pure fiction , s'ils y trouvent
des maximes de conduite & des
exemples de leur premier devoir , celui
d'être humain , de l'être pour tous les
états , pour tous les âges , pour tout ce qui
n'eſt point étranger à l'homme.
Galerie Françoise , ou Portraits des Hommes
& des Femmes illuſtres qui ont
paru en France ; in-fol. AParis , chez
Hériflant fils , rue des Foſſés de M. le
Prince.
L'éditeur de cette ſuite de portraits a
redoublé ſes ſoins pour la rendre de plusen
plus agréable aux amateurs & aux gens de
lettres . Le ſecond numéro de cette galerie
vient d'être publié. On y verra avec fatisfaction
les portraits de Staniſlas Leſzczinski
; de Joly de Fleury , de François de
Chevert , du Comte de Caylus &de l'Abbé
Nollet. Ces portraits ont été gravés
92
MERCURE DE FRANCE .
d'un burın pur & foigné par les Sts Moit
te , Voyez , Poletnich , de Lorraine &
Molès. Des notices très bien faites nous
peignent le coeur & l'eſprit des perſonnages
dont la gravure nous rappele les traits
extérieurs. Quoique l'article de Staniſlas
foit le plus long de ceux contenus dans
cette ſuite , on regrette néanmoins que
les bornes que s'eſt preſcrites l'éditeur ne
lui aient pas permis de s'étendre davantage
fur les actions d'un Prince dont la vie fut
pleine &laborieuse , qui avoit coutume
de dire qu'une ſeule vertu vaut mieux
qu'un fiécle d'ayeux , & ne ſe rappela jamais
fon pouvoir que pour l'employer à
faire le bonheur de ſes ſujets .
Guillaume - François Joly de Fleury ,
procureur-général du parlement de Paris,
mort en 1756 , à l'âge de 80 ans , nous
offre l'exemple d'un magiftrat qui , après
avoir rempli pendant trente ans avec
gloire les fonctions les plus pénibles de la
magiftrature , ne ceſſa encore dans ſa retraite
de ſe rendre utile à tous ceux qui
avoient beſoin de ſes conſeils. Son cabinet
, ouvert tous les jours après midi ,
étoit devenu un tribunal privé où le
pauvre venoit comme le riche ; tribunal
d'autant plus honorable pour celui qui y
préſidoit , que ſes arrêts furent toujours
SEPTEMBRE. 1771. 93
ſans appel , & que la ſoumiſſion étoit volontaire.
Les magiſtrats , les ſavans s'empreſſfoient
auſſi de le conſulter , principalement
fur le droit public de la nation ;
car perſonne ne le connoiſſoit mieux que
lui. Le continuateur du Traité de la Police
, l'Auteur de l'hiſtoire de la Juriſprudence
Romaine , celui de la vie de Pierre
Pithou ont été à cet égard les interprétes
de la reconnoiſſance publique .
M. de Chevert , mort en 1769 , qui de
ſimple officier parvint au grade de lieutenant
- général des arinées du Roi , eut
la gloire peu commune de s'être creé un
nom , & il put s'applaudir de ne devoir
rien qu'à lui même. En 1742 le maréchal
de Belleifle , obligé de quitter la ville de
Prague dont il s'étoit rendu maître , y
avoitlaiſſéM.de Chevertavec 1800 hommes.
Il ne s'agiſſoit plus de conferver
cette ville , preſſée de ſe rendre par ſa foibleſſe
, par la famine & par une armée
nombreuſe , mais moins redoutable audehors
que par ſes intelligences avec les
habitans ; le point important étoit d'en
fortir avec des conditions honorables :
M. de Chevert oſa ſeul l'eſpérer. Il prend
des ôtages de la ville , les enferme dans
ſa propre maiſon ,& inet dans les caves
des tonneaux de poudre , réſolude ſe fai94
MERCURE DE FRANCE.
。
re fauter avec eux ſi les bourgeois veulent
lui faire violence. Le Prince Lobkowitz
, qui le tenoit affiégé , ſentit qu'il ne
pouvoit refuſer les honneurs de la guerre
à un homme qui la faiſoit avec tant d'intrépidité
; il lui accorda même deux canons
aux armes de l'Empereur.
L'intrépidité de cet officier dans les
plus grands dangers ſe communiquoit
aux moindres foldats ; il ſavoit leur infpirer
une confiance aveugle qui les rendoit
dignes de fervir ſous lui. Chargé
d'attaquer un fort pendant la nuit , il appele
un grenadier : " Va droit aux rem-
>> parts , lui dit - il , monte ſans héſiter.
>>> On te dira qui va-là ; ne réponds rien .
>> On te le dira encore ; avance toujours
>> ſans répondre ; à la troiſieme demande
>> on fera feu ſur toi ; on te manquera ,
>>tu fondras ſur la garde , & je ſuis là
>> pour te foutenir. » Le grenadier obéit
avec joie , & tout arriva comme M. de
Chevert l'avoit prévu.
Cet officier avoit entrepris de chaffer
l'ennemi des ſommités d'une montagne
couverte de bois. En y pénétrant il fixe
fur le marquis de Brehant des regards
enflammés , & le ſaiſiſſant par la main :
>> Jurez-moi , lui dit- il , foi de chevalier,
>> que vous & votre régiment , vous vous
SEPTEMBRE. 1771 . 95
>> ferez tuer juſqu'au dernier plutôt que
>> de reculer. Jamais ferment ne fut
moins néceſſaire & plus religieuſement
obſervé. Au moment de l'attaque , les
officiers du même corps le firent prier de
prendre ſa cuiraffe; mais leur montrant
les grenadiers : Et ces braves gens,en ontils?
L'action fut très-vive ,& le feu des
brigades qu'il commandoit épuiſa leurs
munitions. On lui apprend qu'on manque
de poudre : Nous avons des bayonnelles
.
Sa taille étoit avantageuſe &bien priſe
; l'air martial qui le rendoit ſi terrible
dans les combats , ſe mêloit , dans ſa vie
privée , aux traits & au caractere de la
bonté. Sa bravoure alloit juſqu'à l'audace
, & fon impétuoſité ne ſouffroit point
d'obstacles . Elevé loin des cours & formé
dans les camps , il joignoit aux talens d'un
général la droiture & la franchiſe d'un
Chevalier François , & les vertus d'un ci.
toyen. Ilidolâtroit ſa patrie& fon Prince .
Il ne ſe rappeloit jamais , ſans en être attendri
, ce que Sa Majesté eut la bonté de
lui dire , après une longue maladie qui
avoit retardé fon départ pour l'armée : Je
voudrois vous donner des ailes . Ce mot
feul auroit fait facrifier cent fois ſa vie.
96 MERCURE DE FRANCE.
Les écrits du Comte de Caylus , mort
au mois de Septembre 1765 , & les gravures
qu'il a faites d'après les deſſins des
plusgrands maîtres,ont iufthſamment fait
connoître le ſçavant antiquaire , l'amateur
éclairé & l'homme de goût . Quelques
traits répandus dans la notice qu'on
nous donne ici de cet homme illuſtre ,
peignent particulierement fon caractère
&fes vertus. Il lui arrivoit ſouvent de ſe
promener à pied& feul.ll s'amuſoit quelquefois
dans ſes promenades à demander
la monnoie d'un ecu aux pauvres qu'il
rencontroit. Quand ils étoient allés la
chercher , il fe cachoit pour jouir de l'em.
barras où ils ſeroient à leur retour : peu
après il ſe montroit , prenoit plaisir à
louer le pauvre de ſon exactitude , & le
récompenfoit en doublant la fomme. On
lui a entendu dire pluſieurs fois : Il m'eft
arrivé de perdre mon écu , maisj'étois fåché
de n'avoir pas été dans le cas d'en donner
unfecond.
Dans une de ſes promenades il vit fur
le bord d'un foſſé un rottie qui dormoit
d'un profond ſommeil. Près de cet homme
étoit un enfant de onze ans qui , d'un
oeil attentif confidétoit ſon caractère de
tête & ſon habillement pittoresque. Le
Comte
SEPTEMBRE. 1771. 97
Comte s'approche avec affabilité & lui
demande à quoi il penſe. Monfieur,dit
>> l'enfant , ſi je ſçavois bien deſſiner je
>> voudrois tracer la figure de cet homme.
» Fais toujours , voilà des tablettes &
>> du crayon. » L'enfant encouragé efquiſſe
l'objet de ſon mieux , & à peine atil
achevé la tête , que le Comte l'embraſſe
, & s'informe de ſa demeure pour
lui procurer de quoi continuer ſes études.
Čefut un traitde Bouchardon qui confirma
le Comte de Caylus dans l'opinion
où il étoit qu'Homère pouvoit devenir
claſſique , même pour les artiſtes. Bouchardon
liſoit l'Iliade devant lui. C'étoit
dans une traduction fort ancienne & trèsmauvaiſe
; mais le génie du poëte parloit
encore affez pour être entendu de l'artifte.
Bientôt il quitte le livre , & les yeux
pleins de feu , il dit au Comte : Quand
j'ai lu cet auteur , leshommes ont quinze
pieds , & la nature s'eft accrue pour moi.
Le Comte ſaiſit cette expreſſion de génie,
& quelques années après , il publia ſes
Tableaux tirés de l'Iliade & de l'Odiffée ,
auxquels il joignit les ſujets que Virgile
pouvoit lui fournir.
Le tombeau du Comte de Caylus qui
eſt placé dans une des chapelles de ſaint
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Germain - l'Auxerrois , mérite d'être remarqué
; c'eſt le tombeau d'un antiquaire.
Ce monument eſt un ancien cénotaphe ,
du plus beau porphyre , avec quelques
ornemens dans le goût égyptien, Depuis
le moment où le Comte l'avoit acquis ,
il l'avoit deſtiné à orner le lieu de ſa ſépulture.
En attendant l'heure fatale , il
P'avoit fait dreſſer dans ſon jardin , où il
le conſidéroit ſouvent d'un oeil tranquille,
& le montroit à fes amis. Il en a même
donné une deſcription dans le tome ſeptiéme
de ſes antiquités , qui a paru après
fa mort.
L'article de l'Abbé Nollet , mort au
mois d'Avril 1770 , termine cette feconde
ſuite de la Galerie Françoife. Cer Abbéeſt
un des ſçavans auxquels la phyſique
expérimentale doit le plus de progrès .
On nous donne ici la notice de ſes travaux
& on nous trace le caractere de ſon
eſprit&de fon coeur. Ce portrait eſt un
éloge dicté par la vérité , & cet éloge eſt
également celui de la ſcience que l'Abbé
Nollet cultiva. Cette ſcience lui avoit
inſpiré des moeurs douces , & ce déſintéreffement
ordinaire aux perſonnes qui
ont goûté les charmes de l'étude. Mais
quoique l'Abbé Nollet montra toujours
SEPTEMBRE. 177 .
و و
beaucoup de modeſtie dans ſa conduite
&dans ſes écrits , il ſcut néanmoins quelquefois
venger la ſcience du dédain de
l'homme ignorant. Un Prince qui lui
vouloit du bien l'avoit engagé à faire fa
cour à un homme en place , dont la protection
pouvoit lui être utile ; il le fit &
lui préſenta ſes ouvrages. Le protecteur
lui dit froidement , en jettant les yeux ſur
ſes Leçons de Physique, qu'il ne liſoit pas
ces fortes de livres ; Monfieur , lui répondit
l'Abbé Nollet , voulez vous me permettre
que je les laiſſe dans votre antichambre,
il s'y trouvera peut- être des gens d'esprit
qui les liront avec plaifir.
Les différentes notices de cette ſuite
deportraits ſe font lire avecintérêt ; elles
font tirées,pour la plûpart, des éloges hiftoriques
lus dans diverſes Académies.
Annales de la ville de Toulouſe , dédiées
à Mgr le Dauphin ; ouvrage propoſé
par ſouſcription ; quatre vol. in 4. A
Paris , chez la V. Ducheſne , rue St
Jacques , au Temple du Goût.
L'hiſtoire particulière d'une ville ,
on la compare à l'hiſtoire générale de la
nation , n'eſt en quelque forte que l'hif
E ij
ک
100 MERCURE DE FRANCE .
toire d'une famille. Mais ſi cette famille
a joué un grand rôle , ſi l'hiſtorien , en
nous donnant ſes annales , s'eſt appliqué
ànous peindre des moeurs & uſages , ces
détails pourront ajouter un trait de plus
au tableau de la nation. Ils intéreſſeront
du moins les parens ou amis de la famille.
Deux grandes époques partagent naturellement
les annales de Toulouſe.
Sous la première , l'hiſtorien , M. de Rozoi
, a placé tout ce qui regarde la ville
de Toulouſe avant qu'elle fût réunie à la
Couronne. La ſeconde époque comprend
tous les faits arrivés depuis cette réunion.
Chaque époque a auſſi ſes ſubdiviſions.
Dans les fiécles les plus reculés , longtems
avant la fondation de Rome , Toulouſe
étoit regardée comme une des plus
grandes & des plus floriſſantes villes des
Gaules . Ce beau pays , que nous nommons
le Languedoc , étoit la patrie d'un
peuple conquérant formant deux grandes
familles , l'une de Volques Tectoſages &
l'autre de Volques Arécomiques. Les premiers
habitoient le haut pays ; ils s'érendoient
du côté du midi , juſqu'à la Mer
Méditerranée , & Toulouſe étoit leur
capitale. Les ſeconds habitoient le bas
pays , &leur capitale étoit Nîmes. L'hiſSEPTEMBRE.
1771. ΙΟΙ
torien les fuit rapidement dans leurs con.
quêtes. La Thrace , I'lllyrie , la Germanie
, la Gréce & une grande partie de
l'Aſie Mineure ſubirent la loi de ces conquérans.
LesGaules, indépendantes alors,
étoient diviſées en pluſieurs états ou cités
dont le gouvernement étoit aristocratique.
Les commentaires de Céſar font
mention de pluſieurs Rois de ces cités,
mais ces Rois n'étoient que des capitair
nes ou des généraux auxquels les cités
confioient le commandement de leurs
armées , mais ſans leur laiſſer qu'une autorité
précaire , toujours & en tout fubordonnée
à l'autorité ſouveraine , qu'elles
retenoient pour elles-mêmes. Céfar ,
dans quelques endroits de ſes commentaires
, fait mention de pluſieurs particuliers
dont les pères avoient été Rois . Que
pouvoit être donc une royauté dont le
titre ne paſſoit point aux enfans ?
Lorſque les Gaules eurent été réduites
par les armes romaines , le fort de la province
changea , ainſi que ſon gouverne
ment. On nous donne ici une idée de
l'adminiſtration du Sénat Romain & dés
priviléges accordés aux villes foumiſes.
La province fut alors nommée Gaule
Narbonnoise , & gouvernée d'abord par
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des proconfuls, enſuite par des préſidensde
provinces . Unde ces proconfuls fut Jule-
Céfar qui eut toujours pour la GauleNor.
bonnoiſe une prédilection fingulière ; il
honora pluſieurs de ſes citoyens de la dignité
de ſénateur. Cette faveur déplut aux
Romains . On afficha dans les rues de Rome
un placard où il étoit écrit : Veut on
bien faire ? on n'indiquera pas le chemin
dupalais à ces nouveaux sénateurs. Des
magiſtrats , qui ne connoiſſoient pas le
lieu où s'aſſembloit leur compagnie , prêtoient
aſſez à la malignité de l'épigramme.
« Rome , c'eſt la réflexion de l'hiſto-
>> rien , qui s'indignoit de voir les Gau-
>> lois s'affeoir au rang de ceux qui la gou-
>> vernoient , ne prévoyoit point alors
>> que les deſcendans de ces mêmes hom-
» mes qu'elle dédaignoit , ſeroient plus
> d'une fois ſes vengeurs,& que l'Italie un
>> jour leur devroit le patrimoine qui lui
>> donneroit une place au nombre des états
del'Europe.Telle eſt la vaine oſtentation
>> des hommes&des empires. Ni les uns
>> ni les autres ne ſe gouvernent , comme
» étant expoſés aux révolutions des fié-
>> cles , & comme ayant tout à craindre
>> de ces revers trop fréquens , par leſquels
>> la fortune écraſe ſous ſa roue ceux qui
>>
SEPTEMBRE. 1771. 103
» étoient ſes favoris , pour leur fubf-
>> tituer les ſucceſſeurs de ceux - mêmes
>> qu'elle avoit écrasés . » On rencontrera
beaucoup de ces fortes de réflexions dans
ces annales , & l'hiſtorien nous en a luimême
prévenu en diſant que ſon but eſt
de trouver toujours dans les faits hiſtoriques
quelques vérités morales qui en réfultent.
Après la chûte de l'Empire Romain ,
les Rois Viſigots regnèrent dans Toulouſe
pendant quatre- vingt ſept ans. « Eu-
>> ric , le plus célèbre de tous , avoit dé-
>>ployé le génie le plus vaſte&les talens
>> les plus rares. Une colombe timide
> ſuccéda à cet aigle altier , qui avoit pla-
>> né ſur la tête des Rois ſes contempo-
>> rains. Il étoit naturel que l'ouvragede la
>>bravoure fût détruit par un lâche . Alaric
>> fuccéda à ſon père Euric , n'ayant encore
>> que vingt ans. Sans vigueur , ſans ex-
>>périence , il éprouva bientôt qu'il n'ap .
>> partient qu'au vrai génie de fixer la for-
>> tune , & que quelque puiſſance que l'on
>> reçoive en naiſſant , le fardeau d'un
>> grand nom est bientôt une raiſon d'op-
» probre . »
En 507, Clovis , vainqueur à la bataille
de Vouillé , enleve les provinces qu'oc
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
cupoit Alaric , Roi des Viſigots. Le conquérant
réunit ces provinces à ſon empire
; & Toulouſe le reconnut pour ſon fouverain.
Elle obtint des comtes particuliets
vaffaux de fon Roi. Ces comtes devinrent
par la ſuite héréditaires juſqu'à ce
que le comté de Toulouſe fût réuni à la
couronne. L'hiſtoire de Raymond de St
Gille, un de ces comtes , eſt undes morceaux
les plus intéreſſans de ces annales.
Comme ce comte fut un des principaux
chefs des Croiſés , l'hiſtorien en prend
occaſionde nous faire le tableau des Croifades.
H nous donne auſſi un précis de
Thiſtoire du Languedoc , & l'on fera
moins étonné après cela que les annales
d'une ſimple ville contiennent pluſieurs
volumes in 4°.
Raymond de St Gille contribua le plus
par ſa valeur& par fon courage à la priſe
de la ville de Jérusalem en 1099. « Il eſt
>> un des premiers qui , du côté du midi ,
>>monte ſur la muraille. Tout fuit devant
>> lui, ou tombe ſous ſes coups. Jérufalem
» eſt priſe. Le temple de Salomon fert
>> d'aſyle aux femmes & aux enfans ; on
>> les en arrache & on les égorge. Les fol-
>>dats dégoutans de ſang, ivres de fa-
>> reur & de lubricité , arrivent à l'endroit
SEPTEMBRE. 1771. 1ος
>> où le Sauveur expira. Ces lions terri-
>> bles deviennent des pénitens contrits.
>> Les larmes & les ſanglots ſuccédent aux
>> horreurs du carnage &de l'impudicité.
>>Contraſte ſingulier , qui prouve bien le
>> pouvoir de l'imagination , & le peu
>> d'eſtime que méritent ces machines or-
>>ganiſées que les circonſtances décident ;
>> &qui ne font rapides dans le crime ou
>> dans la vertu , que ſuivant l'impulfion
>>qui les maîtriſe , commeune léche vole
>>plus ou moins vite , ſelon la force du
>>bras qui l'a lancée. »
Ces ſimples notices ſuffiſent pour faire
connoître la marche &le ſtyle que l'hiſtoriende
ces annales a cru devoir adopter.
Si ce ſtyle ſe reſſent de l'effervefcence
de l'imagination , ce défaut eſt bien
racheté par un amour vrai de l'humanité
qui reſpire dans ces annales , & par cette
haine que l'hiſtorien témoigne à chaque
moment contre ceux qui abuſent de la
fuperftition du peuple ou de ſa crédulité
pour favoriſer leurs paffions.
L'auteur a fait imprimer à la fin de ce
premier volume , divers titres & actes re-
Jatifs aux annales ; des recherches ſur l'an .
tiquité des murs de la ville de Toulouſe ,
&ſur ſon Château Narbonnois ; une dif
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
ſertation ſur ce qu'on appeloit anciennement
l'or de Toulouſe . L'auteur nous
prévient , en donnant cette differtation ,
<<que fon plus cher deſir a été d'y joindre
>>des réflexions ſur les intérêts particu-
>> liers des peuples, bien plus importantes
>>que les découvertes les plus précieuſes
>> d'une érudition profonde. » Voici une
de ces réflexions . " Il eſt fort étonnant qu'il
> ne ſe ſoit jamais trouvé un ſeul peuple
>> qui ait préféré le commerce des papiers
>> publics à l'échange des métaux , con-
>> tre les productions du ſol ou des arts.
>>Tout ſigne repréſentatif eſt irrécuſable,
>> dès que la foi publique le conſacre. Les
» métaux fuſſent reſtés enſevelis : des mil-
>> liers d'hommes euſſent été conſervés ;
>> la richeſſe eût été la même , quant aux
>>calculs . » La richeſſe auroit pu être la
même quant aux calculs , mais non quant
à la fûreté du citoyen. Le papier qu'on
lui donneroit en échange de ſes marchandiſes
n'ayant qu'une valeur fictive feroit
facile à être détruite en un moment. I1
n'en eſt pas de même de l'or & de l'argent.
Indépendamment de la valeur imaginaire
que leur donne le coin du Prince,
ils ont encore comme métaux précieux
& propres à différens uſages une valeur
SEPTEMBRE . 1771. 107
réelle qui les rend capables de remplir la
fonction de gages .
Les quatre Poëtiques d'Ariftote , d'Horace
, de Vida & de Despréaux , avec les
traductions & les remarques de M. le
Batteux , profeſſeur royal , de l'académie
françoiſe & de celle des infcriptions
& belles lettres ; 2 vol . in 8 ° . A
Paris , chez Saillant &Nyon , libraites,
rue St Jean- de-Beauvais ; & la V. Defaint
, libraire , rue du Foin.
Lorſque le goût commence àdégénérer
, lorſque chaque poëte ſe croit en droit
de nous donner à la tête de ſon drame ou
de ſa pièce de vers les nouvelles règles
que ſon imagination a créées ou plutôt
qu'elle a tracées d'après ſes prétendus
chef d'oeuvres , il eſt ſans doute utile, néceſſaire
même de rappeler alors les ſentimens
& les judicieuſes réflexions faites
d'après les modèles des plus grands maîtres
, & c'eſt ce que M. le Batteux entreprend
aujourd'hui. Les quatre poëtiques
qu'il a raſſemblées ſont des guides d'autant
plus fûrs pour l'élève des muſes que
ces poëtiques font moins les remarques
d'un ſeulhomme que le réſultat de celles
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
faitesdans les quatre plus beaux ſièclesde
la littérature,celui d'Alexandre , d'Augufze,
de LéonX& de Louis XIV . Comme la
poëtique d'Ariftote eſt la plus ancienne ,
&que d'ailleurs les remarques du philoſophe
ont ſouvent guidé Horace , Vida
& Deſpréaux , elle est la première qui
nous eſt ici offerte. Lorſqu'Aristote, nous
ditM. le B. , entreprit d'écrire une poéti .
que, toutes les idées relatives à la počſie
étoient préparées : il y avoit des modèles
dans tous les genres , en très-grand nombre
, exécutés par les plus grands maîtres.
D'un autre côté , toute la Gréce , paſſionnée
pour les ouvrages de poësie , de peinture
, de ſculpture , dont elle s'occupoit
depuis pluſieurs fiècles , avoit un goût
auffi exercé que délicat. Il ne s'agiffoit
preſque , pour faire une poëtique , que de
recueillir ſes jugemens,&de les rappeler
aux principes fur leſquels ils étoient fondés.
Enfin la philofophie , parvenue alors
àfon plus haut degré de perfection chez
les Grecs , étoit aſſez forte , fur-tout entre
les mains d'Ariftote , ſurnommé le Génie
de la nature , fur-tout dans une matière
dont les élémens étoient à la portée de
l'eſprit humain , pour analyſer ces élémens
, pour les combiner , &en faire un
SEPTEMBRE. 1771. 109
ſyſtème parfaitement lié. Les ouvrages
des poëtes, le goût du public , les obfervations
des philoſophes , le génie de l'auteur
, tout ſe réuniſſoit donc pour faire
de la poëtique d'Ariftote un chef d'oeuvre.
« Le philoſophe , en commençant , jette
>> un coup - d'oeil général ſur les beaux
>> arts , & les voit tous ne faiſant qu'une
» même famille ; ayant la même ſource ,
>> qui eſt le goût naturel que nous avons
>> pour l'imitation ; le même fonds , qui
>> eſt la nature imitée; la même fin , qui
>> eſt de plaire & d'inſtruire par la voie la
>> plus courte de toutes , par l'image. II
>>préſente ce premier fil aux artiſtes , &
>> le ſuivant lui- même dans ſes moindres
>> diviſions , ſans le rompre , il fait voir
>> que l'art doit , comme la nature , être
>> ſimple & régulier dans ſes plans , aifé
» & libre dans la manière d'opérer ; &
» que , s'il ſe diftingue de ſon modèle ,
>>ce ne peut être que par un certain choix
>>de traits &de couleurs , ſans leur rien
» ôter de leur reſſemblance. La poëtique
>> d'Ariſtote eſt écrite comme elle eſt pen-
>> fée , avec un ſoin , un ſcrupule qui ne
>> permet pas au lecteur la moindre dif-
>> traction. Tous les mots y font choiſis ,
» peſés , employés dans leur fens propre
11 MERCURE DE FRANCE.
» & précis ; ſouvent une particule a be-
>>ſoin d'y être remarquée , méditée , à
>> cauſe de ſes rapports eſſentiels au ſens :
>> tout y eſt nerf & ſubſtance. Auſſi le
ſage traducteur a cru devoir s'attacher à
la lettre , & cette préciſion fera aiſément
diſtinguer ſa verfion de celle de Dacier ,
ſouvent diffuſe & embaraſſée . Mais les
recherches de ce ſavant ont ſouvent été
utiles au nouveau traducteur qui nous
trace auffi dans ſon avant - propos l'idée
que l'on doit fe former des trois autres
poëtiques.
Trois fiécles après Ariſtote , Horace
>>répandit ſur la poëtique de nouveaux
>> traits de lumière. Il développa quel-
>>ques points que le philoſophe Grec
>> n'avoit fait qu'indiquer. Il découvre les
>> fources , il donne des avis , il montre
>> des écueils. Mais ce n'eſt plus un phi-
>>loſophe qui analyſe, ni qui inſtruit avec
>>méthode ; c'eſt un poëte bel eſprit , qui
>> fuit ſes idées autant que ſa matière , &
> qui ne veut paroître profond qu'à ceux
>> qui prendront la peine de le méditer.
>> Jérôme Vida forma fon plan depoë-
>> tique ſur celui des inſtitutions oratoires
• de Quintilien. Il prend l'élève de la
> poëfie au berceau , & le conduit par la
SEPTEMBRE. 1771 . IIX
>> main dans tous les boſquets du Pinde ,
>> au bord de toutes les fontaines connues
>> des muſes. Son ouvrage eſt d'un bout à
>> l'autre un tiſſu de fleurs ; mais ſentant
>> qu'Aristote & Horace ſuffifoient pour
>> gouverner le génie autant qu'il peut
>> l'être , il s'eſt borné à éveiller le goût
>> poëtique des jeunes gens , & à le for-
>>mer ſur les grands modèles.
>>Après ces trois grands maîtres , Def-
>>préaux ne pouvoit guères que retracer
>> les mêmes préceptes ; mais il le fait en
>>homme inſpiré par les muſes ; chez lui ,
>> tous les principes brillent de la plus vi-
>>ve lumière , chacun à leur place ; & le
>> génie de chaque genre le ſaiſiſſant au
>> moment qu'il en traite , du précepte
>> même il trouva ſouvent le moyen d'en
>> faire l'exemple.»
On reconnoîtra , en lifant la traduction
de Vida que le traducteur s'eſt moins attaché
à la lettre que dans la traduction
des deux premières poëtiques dontletexte
eſt plus ferré , plus plein. Vida répéte
ſouvent la même idée ſous des termes
différens. Il abonde en expreſſions qu'il
puiſe preſque toujours dans Virgile , &
ſemble en quelque forte vouloir plutôt
nous apprendre à imiter ce poëte latinque
112 MERCURE DE FRANCE.
la nature. Il étoit donc néceſſaire de refferrer
quelquefois ſa diction. Le traducteur
a fait uſage des notes latines du Père
Oudin, jéſuite , pour cette poëtique , &
des réflexions de Pierre Corneille ſur la
poëlie dramatique pour la poëtique de
Defpréaux. Le traducteur n'ignoroit pas
ſans doute qu'il auroit pu trouver des
éclairciſſemens plus fatisfaiſans , des remarques
plus lumineuſes dans les ouvrages
du grand maître de notre littérature ;
mais il a peut- être penſé que les écrits de
cet homme illuſtre étant entre les mains
de tout le monde , & ſes obſervations fur
la verſification françoiſe, la poëſie épique,
l'art dramatique , &c. ayant été raffemblées
en un volume in- 8°. ſous le titre de
Poëtique de M. de Voltaire , il étoit inutile
de les remettre ici ſous les yeux du lec-
" teur. L'art , ſuivant la réflexion de M.
B. , ne doit pas être trop chargé. C'eſt
» au génie de chaque artiſte de l'aggran-
>>dir ſelon ſa capacité , & d'en trouver
>>les détails dans les principes,& les va-
>> riétés dans les ſujets. »
Le texte grec & latin de ces différentes
poëtiques eſt imprimé à côté de la traduction.
Le premier volume eſt décoré d'une
eſtampe repréſentant la vérité ou le vrai
SEPTEMBRE. 1771. 113
orné de fleurs par les génies de l'imagination.
Différens attributs l'accompagnent.
Quatre philoſophes ou poëtes, les
yeux fixés ſur la figure allégorique de la
vérité , l'étudient avant d'écrire leurs réflexions.
Cette jolie compoſition eſt du
deſſin de M. Cochin , & elle a été gravée
avec goût & avec eſprit par M. Auguſtin
de St Aubin. On n'applaudira pas moins
à la netteté des caractères employés pour
cette édition , à la beauté du papier , & à
la correction du texte. Cet ouvrage, forti
des preſſes de Lambert , eſt un de ceux qui
font le plus d'honneur à notre typographie.
L'Honneur François ou Hiſtoire des vertus
&des exploits de notre nation ,
depuis l'établiſſement de la monarchie
juſqu'à nos jours ; par M. de Sacy ; tomes
V & VI . A Paris , chez J. P. Coftard
, libraire , rue St Jean-de-Beauvais.
La faveur accordée à tous les écrits qui
nous rappelent les exploits & les vertus
de nos ancêtres , a fait multiplier les hiftoiresde
France ſous différentes formes ;
& le plaifir que l'on reſſent toujours à lire
ces fortes de livres eft la cauſe de ce que
114 MERCURE DE FRANCE.
l'on s'apperçoit moins que le dernier hiftorien
ne fait ſouvent que répérer ce qui
a déjà été dit par ſes devanciers. Les deux
volumes que nous venons d'annoncer
nous préſentent l'hiſtoire des vertus &
des exploits de notre nation ſous les règnes
de Henri 11 , François II , Charles
IX, Henri III, Henri IV & Louis XIII .
Tous les faits contenus dans ces deux
nouveaux volumes ſont connus des lecteurs
un peu inſtruits. Nous rapporterons
feulement un trait qui peut ſervir de leçon
aux coeurs généreux & reçonnoillans,
mais qui, emportés par les devoirs de l'amitié
pourroient oublier un moment les
droits plus facrés de l'humanité. Lors du
fiége de Montpellier en 1622 , par
Louis XIII , ce Prince eut à regretter la
perte de Zamet , homme profond , dit
l'hiſtorien , dans toutes les ſciences analogues
à l'art militaire & au gouvernement
; qui ſervoit fon Roi du confeil &
de l'épée , & que Henri IV avoit quelquefois
honoré de ſa confiance. Il fut bleffé
àmort d'un coup de fauconneau. Pontis
qui lui étoit attaché par les noeuds inviolables
de l'honneur & de l'amitié , Pontis
, juſqu'alors le plus vertueux , comme
le plus brave officier de l'armée , en perdant
ſon ami , perdit humanité , raifon ,
SEPTEMBRE. 1771. 115
vertu ; il devient tout-à- coup furieux,
mord ſes armes de rage , appele ſes ſoldats
à grands cris , fond ſur un patti des
affiégés qui s'étoit hafardé à s'approcher
du camp , le repouſſe , l'écraſe , égorge
tout ce qui ſe préſente , atteint tout cequi
fuit, & ne revient qu'après les avoir tous
étendus ſur la pouſſiere. Vous êtes vengé ,
dit- il en rentrant dans la tente de Zamer ,
dont l'ame ſembloit s'être arrêtée encore
un moment pour attendre ſon retour &
jouir des adieux de l'amitié. Pontis lui
détailla l'action qui venoitde ſe paſſer ,
&luidit que ſa vengeance étoit complette&
qu'il ne lui étoit pas échappé une
ſeule victime. « Eh ! vous vous dites mon
» ami , s'écria Zamet en ſe ſoulevant avec
>> effort ! l'amitié rend- elle l'homme fé-
>> roce, impitoyable ? Je l'abjurerois avant
>> de fermer pour jamais les yeux à la lu-
>> mière , ſi la révolution qui vient de ſe
>> faire dans votre coeur , ſi le maſacre
>> dont vos mains fument encore , étoient
>> fon ouvrage. Quoi ! parce qu'un hom-
>> me meurt , il faut égorger ſes ſembla-
» bles , & réparer un malheur inévitable
>> par des parricides ! Du moins , ſi ſatis-
>> fait de vaincre ces malheureux , vous
>> leur euffiez accordé la vie , mon ame
>> auroit pu goûter peut- être les douceurs
116 MERCURE DE FRANCE.
>> d'une vengeance utile à la patrie; mais
» leur refuſer quartier , les poignarder
" lorſqu'ils rendent les armes ! Ah ! Pon-
>> tis , mon cher Pontis ! ne pleurez point
» Zamet ; pleurez plutôt les infortunés
>>que vous venez d'égorger ; pleurez l'hu-
>> manité outragée , votre nom flétri , les
> lois de l'honneur violées : voilà des
>> malheurs vraiment dignes de vos lar-
>> mes. » Il mourut peu de tems après.
C'eſt ce même Zamet qui , voyant à l'at-.
taque d'un fort ſes ſoldats chanceler ,
court à eux , le déſordre augmente , les
rangs font rompus . Soldats , vousfuyez ,
s'écria-t il. « Nous n'avons plus ni pou-
> dre ni plomb , » répondirent les foldats.
Eh ! quoi ! reprit Zamet , n'avezvous
pas des épées & des ongles. Il les raméne
à la tranchée où il trouve leurs capitaines
immobiles à leur poſte , & combattant
encore. " Monfieur , lui dirent ces
>> braves officiers , vous ferez témoin que
>>> vous nous avez trouvé à notre devoir.
Zamet rappela alors la victoire & reſta
maître du fort qu'il avoit entrepris d'enlever.
Opufcules de feu M. Rollin , ancien recteur
de l'Univerſité de Paris ; contenant
diverſes lettres qu'il a écrites ou
SEPTEMBRE. 1771. 117
reçues , ſes harangues , difcours , complimens
, mandemens , &c. & les poëſies
; avec ſon éloge hiſtorique par M.
de Boze , & des notes fur cet éloge ;
2 vol . in - 12. A Paris , chez les Frères
Etienne , libraires , rue St Jacques , à
la Vertu.
La lecture du Traité des Etudes de Rollin
a ſouvent fait deſirer que l'on raffemblat
ſes diſcours , ſes harangues , ſes poëſies
latines où ce profeſſeur donne en
quelque forte l'exemple des préceptes
qu'il a établis dans ſon traité. Ces opufcules
fontd'ailleurs avec ce traité des études
, des écrits qui appartiennent plus
particulièrement à Rollin que ſon hiſtoire
ancienne & fon hiſtoire romaine , &
doivent par conféquent contribuer le plus
à ſaréputation littéraire. On ne peut donc
qu'applaudir aux ſoins des éditeurs , les
Frères Etienne , libraires , d'avoir publié
ce recueil . Les harangues de Rollin ne
feront pas aujourd'hui ſans doute la même
ſenſation qu'elles firent lorſqu'elles
furent prononcées . On les lira néanmoins
avec fatisfaction , parce qu'elles font le
portrait le plus fatisfaiſant d'un coeur vertueux
, reconnoiſſant , attaché à ſes devoirs
, plein de zèle pour le bien de la
118 MERCURE DE FRANCE.
ſociété & de reſpect pour la Providence.
Rollin faifoit paroître ce reſpect juſque
dans ſes moindres poëſies , comme on en
peut juger par cette inſcription qu'il fit
pour la fontaine de Fleury , terre de M.
d'Argouges.
Dives aquæ , mox pauper , aquis hinc rurfus
abundans ,
Sperare adverfis didici , metuiſſeſecundis ;
Atque aliam cuncta unde fluunt agnofcere fontem.
Feu M. Dagueſſeau l'aîné , conſeiller
d'état , s'eſt plu à traduire ou plutôt à imiter
en françois cette inſcription.
Abondante d'abord , je fus dans l'indigence;-
Je retrouve à préſent ma première abondance.
Eſpérons dans les maux , craignons dans le bonheur
,
Etdes biens d'ici bas remontons à l'auteur.
L'éloge de Rollin par de Boze , impriméà
la tête de ces Opufcules , eft accompagné
de pluſieurs notes qui contiennent
différens traits ou remarques que Crevier
élève de Rollin & fon légataire , avoit recueillis.
L'auteur de l'hiſtoire ancienne ,
élevé aux premières places de l'Univerté
, long- tems à la tête d'un collége trèsSEPTEMBRE.
و 1771. 11
fréquenté , & accueilli chez les grands ,
auroit pu ſe procurer une fortune conſidérable
; mais cet homme vertueux avec un
revenu très - modique étoit quelquefois
tenté de ſe regarder comme trop riche.
Très honteux un jour d'appercevoir chez
lui trois mille livres a naſſées , il court
aufli tô: les repandre dans le ſein des pauvres.
Belle leçon pour ces riches avares
qui , ayant dans leurs mains la ſubſiſtance
d'une province , foupirent encore après
de nouvelles richeſſes. On ſe plaint quelquefois
que la vie de l'homme eſt trop
courte ; & fi ces modernes Harpagons vivoient
des ſiècles , quel fléau plus à craindre
pour la ſociété ?
Rollin , comme on nous l'apprend dans
cès mêmes notes , étoit fils d'un coutelier.
Mais il eut toujours aſſez d'eſtime
pour lui-même pour ne pas rougir de fon
extraction , & c'eſt peut- être la ſeule occaſion
où il ſe permit un peu d'orgueil . Il
étoit à dîner chez un Prince avec un Père
de l'Oratoire . On pria celui- ci de découper
une pièce de gibier. Rollin voyant
que le couteau ſervoit mal le découpeur ,
lui dit: "Mon Père , prenez le mien , il
-> vaut mieux , je m'y connois , je ſuis tils
>> de maître. On a inféré parmi ſespoë
120 MERCURE DE FRANCE.
ſies l'épigramme dont il accompagna un
couteau qu'il envoyoit pour étrennes à un
de ſes amis . Il lui marquoit par cette épigramme
que ſi ce préſent lui ſemble venir
plutôt de la part de Vulcain que de
celle des muſes, il ne devoit pas s'en étonner
, parce que c'étoit de l'antre des Cyclopes
qu'il avoit commencé à diriger ſes
pas vers le Parnaſſe.
Etnahæc, non Pindus tibi mittit munera : morem
Cyclopes mufis præripuerefuum .
TranflatumEinais me Pindi in culmina ab antris,
Hicte,fi nefcis , culter , amice , docet.
Les places qu'occupa Rollin & fon mérite
particulier le mirent en correſpondance
avec pluſieurs hommes illuftres ;
maisles lettres du Prince Royal de Pruffe,
aujourd'hui ſur le trône , forment le morceau
le plus intéreſſant de ce recueil & le
monument le plus glorieux à la mémoire
deRollin.
Toilerte de Flore ou Eſſai ſur les plantes
&les fleurs qui peuvent ſervir d'ornement
aux Dames; contenant les différentes
manières de préparer les effences
, pommades , rouges , poudres ,
fards
SEPTEMBRE. 1771. 121
fards & eaux de ſenteurs : auquel on a
ajouté différentes recettes , pour enle.
ver toutes fortes de taches ſur le linge
& fur les étoffes , &c. Ouvrage utile
aux parfumeurs , baigneurs & aux perſonnes
chargées de la direction des toilettes
; par M. B.... D. en M. vol.
in- 12. diviſé en deux parties. A Paris ,
chez Valade , libraire , rue St Jacques .
Ce petit ouvrage renferme pluſieurs
recettes dont on peut avoir tous les jours
beſoin. On doit le regarder pour cette
raiſon comme un repertoire utile. L'auteur
a rangé par ordre alphabetique , à la
têtede cet Ellai , les plantes & fleurs qui
peuvent convenir à la toilette. C'eſt une
eſpècede cours de botanique à l'ufage des
Dames , & que vtaiſemblablement elles
ne confulteront pas beaucoup. Il ſeroit
cependant à ſouhaiter pour elles qu'elles
connuſſent tous les ingrédiens qui entrent
dans les coſmétiques qu'on leur préſente
&dont pluſieurs peuvent être nuiſibles à
leur ſanté.
Géographie élémentaire , traitée en forme
d'entretiens ; ouvrage principalement
fait en faveur des mères de famille &
des jeunes Demoiselles ; par M. He-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
nault , avocat ; in- 12. A Paris , chez
les Frères Etienne , rue St Jacques .
Cette géographie , traitée en forme de
converfation , eſt ſi ſuccincte , ſi abrégée
qu'on ne doit la regarder que comme une
fimple introduction. On ne peut donc la
comparer à la géographie de Nicole de la
Croix qui eſt entre les mains de tout le
monde& qui , par les inſtructions qu'elle
renferme, facilite les recherches , foulage
la mémoire & donne des notions ſuffifantes
fur les divers contrées de l'Univers.
M. H. , dans ſa préface , affecte néanmoins
de déprimer cette géographie ,
conduite qui rappele au moins ce mot de
la comédie : Vous êtes orfévre,M. Joffe.
Les Rufes du Braconnage , miſes à découvert
, ou Mémoires & inſtructions fur
la chaſſe & le braconage ; avec quelques
figures en taille de bois : par L.
Labruyere , garde de S. A. S. Mgr le
Comte de Clermont Prince du Sang ,
in - 12 . A Paris , chez Lottin l'aîné ,
libraire , rue St Jacques , au Coq & au
livred'or. 4
L'auteur , qui remplit aujourd'hui une
place de garde -de- chaſſes avec la plus
SEPTEMBRE. 1771. 123
grande vigilance &le zèle le plus éprouvé
, a exercé auparavant le métier de Braconnier
, & ce ſont en quelque forte ſes
mémoires qu'il nous donne aujourd'hui.
Il les a écrits pour obéir aux ordres d'un
Prince qui penſoit que ces fortes de rufes
ne pouvoient être miſes dans un trop
grand jour pour la conſervation des chafſes
, les intérêts des propriétaires des terres
& l'inſtruction de leurs gardes- chafſes.
Les ruſes des braconniers font propre.
ment leurs fecrets qui ceſſeront d'etre
nuiſibles aufſi - tôt que tout le monde les
connoîtra. Ces mémoires font écrits avec
une louable franchiſe que l'on préférera
fans doute dans ces fortes de matières à la
pureté & à la correction du ſtyle. L'auteur
donne des inſtructions ſur tous les
inſtrumens de chaſſe &de braconnage. Il
parle d'une chaffe aux canards ſauvages
qui peut être divertiſſante. «Onprend ,
dit- il , un grand chaudron de cuivre
>> tout neuf ou écuré nouvellement. On
» porte un briquet , de l'amadou , une
>> terrine de terre , du ſuif en ſuffiſante
> quantité , & trois méches allez groffes .
>>On ſe met deux ou trois ou plus avec
>>des fuſils , on choiſit la nuit la plus obf
>> cure. On ſe rend dans les lieux qu'ha
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
> bitent les canards &l'on ſe précaution-
>> ne de chiens qui aillent à l'eau. Celui
>> qui porte le reverbère ; ſe le pend au
>> cou & tourne la bouche du chaudron du
> côté de l'eau . On allume les méches
>> que l'on met dans la terrine remplie de
>> fuif, les tireurs ſuivent le reverbère de
>> près & du côté oppoſé. Les canards qui
> voient cette grande lumière, s'avancent
> près des bords & s'imaginent que c'eſt
> le blond Phébus qui reparoît fur l'ho-
>>rifon. Ils ſe délectent& fe conjouiffent
» à la venue du grand flambeau qui les
*éclaire; mais malheureuſement ils ne
>>voient au lieu du ſoleil que le flambeau
» qui va éclairer leurs funérailles ; les
>> hommes qui ont le tonnerre en main
> leur lancent la foudre qui les fait cul-
>> buter les uns fur les autres. La première
>> fois que je fus à cette chaſſe , j'étois
>> porte- reverbère. Je logeois chez un
>>>homme qui ne faiſoit que cela avec un
>de ſes fils. Nous ſuivimes la Durance
» qui eſt une rivière qui paſſe à Siſteron
» & à Oriffe , & ſe jette dans le Rhône.
» Il en tua quinze dans la nuitque je fus
>>avec lui. Cette chaſſe ſe pratique beau-
» coup en Bourgogne , & très - ſouvent
>>par les gentilshommesde cette provin-
>
SEPTEMBRE. 1771. 125
L'auteur termine cet écrit par faire connoître
toutes les menées des gardes qui
favoriſent les braconniers & par le dégât
que font les reptiles parmi le gibier. Ce
dégât eſt quelquefois plus confidérable
que celui des braconniers- mêmes. Il dit
avoir ouvert des vipères en Brie & aux
environs de Paris , & avoir compré jufqu'à
neuf perdreaux dans les entrailles
d'une ſeule vipère. Il a ſouvent trouvé
dans celles des couleuvres des lapreaux &
des levreaux en poil; d'où l'on peut juger
que ces reptiles en détruiſent beaucoup .
C'eſt à quoi cependant très-peu de gardes
font attention.
Dictionnaire de Morale philofophique , par
le P. Joſeph - Romain Joly , natif de
St Claude , Capucin , 2 vol . in 8 °. petit
format. A Paris , chez Didot l'aîné ,
libraire & imprimeur , rue Pavée , près
du quai des Auguſtins .
L'Abbé de Longuerue diſoit de Balzac
qu'il ne penſoit pointde fon chef , mais
qu'il avoit un recueil de pensieri qu'il
couſoit à propos. Depuis quelque tems
de
Bienheureux écrivains dont la fertile plume,
Peut chaquemoisſans peine enfanter un volume,
(
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ſemblent avoir voulu épargner à nos prétendus
beaux eſprits le ſoin de faire euxmêmes
ces fortes de recueils. Ces compilations
ont plû à bien des perſonnes qui
n'aiment point à être long tems occupées
du même objet. D'ailleurs on quitte &
on reprend ces fortes de recueils quand
on le veut , & c'est une commodité. M.
Joly a compoſé le ſiende penſées morales
ou philofophiques extraites d'anciens
auteurs facrés ou profanes . Il a cherché à
fe conformer au goût de ſon ſiécle ; &
pour ſe rendre plus utile , il a , ſuivant
P'expreffion de Montaigne , traité la morale
à pièces découſues , qui ne demandent
pas l'obligation d'un long travail dont la
plupart des lecteurs font incapables. Mais
en adoptant les pensées des écrivains
qu'ila confultés , il s'eſt permis d'étendre
ces penſées , de les abréger , de les modifier
ou de les interpréter relativement à
fon plan qui étoit de préſenter toujoursun
objet d'inſtruction. Onne doit donc pas
regarder ſon dictionnaire comme une
fimple compilation. La morale en eft
grave , auſtere , & peut - être l'auteur ne
diftingue pas toujours allez ce qui eſt précepte
d'avec cequi eſt ſimple conſeil .
Le pieux Ecrivain trace aux jeunes per
fonnes un plan d'éducation qui leur dé
SEPTEMBRE. 1771. 127
fend d'aſſiſter aux feſtins & aux affemblées
, de ſe trouver dans les concerts &
d'entendre des inſtrumens de muſique .
Nous lui citerons à ce ſujet ce mot de
Charillus qu'il rapporte d'après Plutarque
dans un article de ſon dictionnaire.
Ce Lacédemonien étant interrogé pourquoi
dans ſa république les filles fortoient
en publicle viſage découvert , & que les
femmes étoient voilées : « La raiſon , dit-
>> il , eſt que les filles cherchent un mari,
» & que les femmes veulent garder celui
» qu'elles ont épousé , & ne cherchent
>>point à plaire àd'autres hommes » . Suivant
cette raiſon que denne ici le ſage
Lacédémonien , on doit donc accorder
aux jeunes perſonnes la permiſſion de fe
trouver dans les aſſemblées. Les femmes
au contraire n'ont aucun motif de s'y rendre
à moins que ce ne foit pour accompagner
leurs filles & les ſurveiller.
Théâtre du Prince Clenerzow Ruffe , traduit
en françois par le Baron de Blening
, Saxon ; 2 vol . in- 8 ° .; prix , 61 .
AParis , chez Sébastien Jorry , rue de
la Comédie Françoife ; Lejay , rue St
Jacques , près celle des Mathurins .
Ce théâtre contient huit piéces en pro
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ſe , cinqdans le premier volume : les Faux
Inconftans ou le Mariage à la mode ; le
Billet perdu ; les Acteurs defociété & les
bonnes Amies. Les piéces du ſecond volume
font le Mari médecin; les Liaisons
dujour& lesHommes à la mode.
« Le Prince Clenerzow , homme de
>> beaucoup d'eſprit , nous dit le Baron
>> de Blening dans une lettre qui précéde
>> ces drames , avoit cauſé à Petersbourg
>> avec tous les Ruſſes qui revenoient de
>> Paris : il avoit lu tout ce qu'on a écrit
>> de meilleur ſur la France & les Fran-
>> çois ; mais il n'étoit pas fatisfait des
>> reponſes qu'on faiſoit à toutes ſes ques-
>> tions , ni des lectures qu'il avoit faites.
Il ſe détermina à aller en France & il
>> partit. Il paſſa trois ans à Paris , à vivre
>> l'après diné dans la meilleure compa-
>> gnie .... La manière dont le Prince
>> avoit vu la France , étonna même les
>> ſeigneurs Rulles qui y avoient été ; ils
>convinrent que ce qu'il diſoit étoit
>> vrai. J'en fus moins furpris quand je
» lui eû vu rendre tout ce qui ſe paſſoit
>> dans vos différentes ſociétés ; comme
>> il prenoit vos manières , comme il
>> peignoit vos actions , votre ton & vos
>>propos. Je ſentis combien il étoit fa-
> cheux que vos comédies ne rendiſſent
SEPTEMBRE. 1771. 129
» pas exactement ce qu'il peignoit avec
» autant de vérité ; car il le faut avouer ,
>> il rendoit ce qu'il avoit vu en France
>>ſupérieurement bien , j'en ai été fou-
>> vent témoin & il m'a toujours amufé.
>> A la ſuite d'une longue converfation
>>que nous eûmes un jour fur cet objet
» tête-à-tête , je lui dis qu'il devroit ef-
>> ſayer de faire des comédies qui puf-
>> fent faire juger des incoeurs & du ton
>> de la Nation Françoiſe ; il me parut fur-
>>pris comme quelqu'un donton auroit
>> deviné le ſecret ; je poursuivis. Après
» un moment de ſilence , il me dit : eh
>> bien , ce que vous deſirez , tout difficile
qu'il eſt , eſt fait , & je veux que
>> vous en jugiez ; vous me trouverez
>> bien loin de ce vrai que je defire
» n'importe ; mais je vous avertis que
>> comme je ne ſuis point aſſez accontu-
>>mé à penſer dans la langue Françoiſe ,
6
tout ce que j'ai écrit eſt en langue
» Ruffe. Il me prêta donc ſes ouvrages ,
» & ce qui l'y engagea ce fut le defir
» que je traduifiſſe ſes Comédies. » C'eſt
cette traduction que l'on nous donne ici .
Mais on aura fans doute de la peine , en
lifant ces petites Comédies , à ſe perfua.
der qu'elles aient été réellement tradui
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tes du Ruſſe. On aura encore plus de
difficulté à croire que le prince Clenerzow
, que l'on nous peint comme un
homine de beaucoup d'esprit , & ayant
paſſé trois ans à vivre à Paris dans les
meilleures ſociétés , ait pu ſe perfuader
avoir ſaiſi les moeurs & le ton de la Nation
Françoiſe , parce qu'il a copié les ridicules
de quelques cercles que l'on n'appelle
la bonne compagnie que par détifion
,& qui ne font que des affemblées
de gens oififs , vuides d'idées , & qui
n'ont d'autre reſſource pour ſe débarrasfer
du tems qui paſſe ſi vite que le jeu ,
la tracaſſerie & l'intrigue. Ces prétendues
bonnes compagnies, telles que nous
les dépeint le prince Ruſſe , ſe trouvent
dans toutes les grandes villes , & le jargon
des gens riches , ignorants &desoeuvrés
eſt à peu près le même à Moscou &
à Londres qu'à Paris. Un étranger auroit
certainement une bien fauſſe idée
des plaiſirs de nos ſociétés s'ilen jugeoit
par la petite Comédie de la Soirée à la
mode du Théatre François; il faut dire
la même choſe de ces Drames du Prince
Clenerzow , ou de celui qui emprunte
fon nom. Il n'a peint que le ridicule de
quelques coteries. Comme ce ridicule
SEPTEMBRE. 1771. 131
eſt le pivot ſur lequel tourne le comique
qui fait le fond de ces pièces, ce nouveau
Théatre paroîtra peut- être ni allez varié
, ni affez piquant. Il pourra néanmoins
remplir le but que l'Editeur de ces pièces
Iemble s'être propoſé d'offrir aux perſonnes
qui aiment à jouer la comédie ,
un recueil de petits Drames propres à
leurs amuſemens. Le dialogue en eſt facile
, aifé & formé ſur celui de la converſation.
S'il y a des langueurs dans
pluſieurs ſcènes , il y en a d'autres auffi
qui par l'espace qu'elles laiſſent au jeu
de l'acteur prêtent à l'action théâtrale.
Ces Drames d'ailleurs , n'ayant point été
joués en public , ſemblent pour cette
raiſon là même plus propres à l'être en
fociété. Ils font du moins plus favorables
à l'acteur de ſociété , qui jouant
d'original & d'après ce qu'il ſent , donnera
à ſon action plus de naturel , plus
de graces, plus de vérité. Cet acteur n'aura
point à craindre la prévention d'un auditeur
qui ne manque jamais de ſe rappeler
lejeude l'acteur public qu'il connoît pour
critiquer fon copiſte .
La petite pièce intitulée les Bonnes
'Amies , eſt une critique affez maligne de
la prétendue amitié qui regne entre certaines
femmes. L'empire de la beauté &
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
la jaloufie des conquêtes rendent ordinairement
cette amitié fauſſeou peu durable
; & c'eſt la concluſion que l'on peut
tirer de ce Drame.
La comédie du Billet perdu nous répréſente
un mari dupe de ſa femme , ce
qui eſt aſſez ordinaire; mais le lecteur
pourra s'amufer de la ruſe dont ſe ſert
une certaine Marquiſe , pour retirer le
billet de ſon amant d'entre les mains de
fon mari , & mettre ce pauvre mari dans
fon torr.
La comédie des Hommes à la mode ,
rappelle au lecteur celle du Préjugé à
lamode de la Chauffée; ce n'eſt pas qu'il
n'y ait bien de la différence dans la contexture
de ces deux comédies , mais on
y trouve le même ridicule attaqué , &
peut être l'auteur auroit il mieux fait de
laiffer ce ſujet de comédie à la Chauffée
ou de l'enviſager d'un autre côté.
Dans la comédie des Liaisons dujour
un certain Marquis , autrefois grand disfipateur
, a pris le parti de payer comptant
pour avoir meilleur marché. Il
blâme un de ſes amis qui emprunte de
tous côtés. Vous avez quité ce genre de
vie , lui dit-on , « ma foi oui , répond-
>> il , l'on eft toujours dans l'inquiétude.
Tant que mon pere a vêcu , c'étoit
SEPTEMBRE. 1771. 133
>> fon bien que je mangeois ; mais à fa
» mort , quand j'ai vu que c'étoit le
>> mien , je me ſuis jeté dans ce qu'on
> appele la bonne compagnie. »
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
ACADÉMIE.
De Lyon.
2
L'ACADÉNIE des Sciences , belles - lettres
& arts de Lyon, a fait ci-devant annoncer
que le prix , concernant les arts ,
lequel eſt triple pour la préſente année
feroit diſtribué par elle , ſuivant fon ufage,
dans une ſéance publique après la fête
de St Louis . Néanmoins le nombre des
mémoires qui lui ont été adreſſés , & la
diverſité des ſujets à laquelleadonné lieu
la liberté accordée aux auteurs , exigent
des examens & un travail trop long pour
160 MERCURE DE FRANCE .
qu'il foit poſſible d'adjuger le prix à cette
époque. En conféquence l'Académie a
arrêté que la diſtribution ſeroit différée
&renvoyée au 3 Décembre prochain ,
jour de la féance publique qu'elle tiendra
après les féties ; que cependant aucun nouvel
ouvrage ne ſeroit admis au concours ,
&que la préſente délibération feroit inceſſamment
publiée , pour ſervir d'avis
aux auteurs qui , dans le tems requis , ont
envoyé leurs némoires .
SPECTACLES.
OPERA.
LAcadémie Royale de Muſique a répréſenté
pour la première fois le mardi 13
Août 1771 , la Cinquantaine , paſtorale
en trois actes. Les paroles font de M.
Desfontaines , la muſique eſt de M. de
L. B. ** .
Le ſujet de certe Paſtorale eſt la fête
occaſionnée par le renouvellement que
Germain , vieux fermier , & Théreſe ſa
femme , font de leur mariage accompli
depuis cinquante ans. A cette action , ſe
lient les amours de Colin & Colette .
SEPTEMBRE. 1771. 161
COLIN.
Le ſommeil me fuit , je ſoupire;
Je ne veille que pour ſouffrir.
Ah quelle peine ! quel martyre !
S'ildure encor , il faut mourir.
Le Bailli me promet une jeune bergere
Qui m'aime autant qu'elle m'eſt chere ,
Eu juſques à ſeize ans je dois encor hélas !
Etre privé de ſes appas.
LE BAILLI lui dit :
Pour te guérirde ce tourment,
Ta Colette eſt trop jeune encore;
Comme elle tu n'es qu'un enfant ,
Etje nepuis céder àton empreſſement.
ر
Ainſi le double intérêt de cette Paſto
rale eſt fondé ſur les ardeurs paffées de
deux vieillards , & fur les amours prématurés
de deux enfans .
COLIN.
Onn'eſt point enfant quand on aime
On ne l'eſt point ,je le ſens bien :
Ma Colette penſe de même ,
Jugez de fon coeur par le mien.
Au ſentimentqui nous inſpire,
Pourquoi voulez-vous réſiſter ?
162 MERCURE DE FRANCE.
S'il eſt des lois à nous preſcrire ,
L'Amour ſeul doit nous les dicter.
LE BAILLI .
Pour uſer des biens qu'il nous donne
LeCiel a marqué les inftans ,
On ne jouit que dans l'automne
Des fruits qui naiſſent au printems .
C'eſt quand elle eſt épanoje ,
Que la fleur doit ſe moiſſonner ;
Une roſe trop tôt cueillie
N'eſt qu'un inſtantà ſe faner.
Colin va implorer Germain qu'il
eſpère trouver moins inflexible. Des bucherons
ſe rendent à leur ouvrage. Lubin
les invite à venir célébrer le renouvellement
du mariage de ſes vieux parens.
Il chante les plaiſirs du Printemps & le
bonheur du couple fidele dont le Bailli
doit refferrer les noeuds .
Germain & Thereſe s'intéreſfent aux
jeunes amans , & leur donnent des leçons
de conduite. Les époux ſe félicitent
mutuellement de ſe retrouver après
cinquante ans dans le même aſyle où ils
commencèrent à s'aimer. 1
SEPTEMBRE. 1771. 163
GERMAIN...
Dans tet aſyle folitaire
La vertu forme nos liens ,
Et depuis cinquante ans , ma chere ,
Tes deſirs y réglent les miens ;
Toujours t'aimer , toujours te plaire ,
Voilà mes tréſors & mes biens.
•
THERESE.
L'hiver a les plaiſirs , partageons-les enſemble,
Et rendons grace auCiel du noeud qui nous rafſemble.
Vivons , pour l'en bénir ,&lorſque le trépas..
Viendra ınarquer ma derniere heure.
Je mourrai , ſans regret , ſije meurs dans tesbras.
Le Bailli conduit lui même la fête ;
Lubin le ſuit avec les villageois . Le Seigneur
& la Dame du village animent
auſſi les jeux par leur préſence. Colin &
Colette obtiennent enfin le conſentement
duBailli.
LE BAILLI , à Colette,
Vous defiriez cette couronne ,
Vous l'obtenez à votre tour.
L'objet chéri qui vous la donne
164 MERCURE DE FRANCE.
La reçut des mains de l'Amour :
Au boutde cinquante ans encore ,
Puiſſe l'époux qui vous adore ,
Vous rappeler un ſi beaujour.
LUBIN , aux quatre Epoux.
Ledieu qui vous unit regne ſur tous les coeurs ,
Mais ce n'eſt qu'au village
Qu'il répand ſes faveurs.
Le concert des oiſeaux , le tendre émail des
fleurs ,
Le frais d'un verd boccage
Inſpirent ſes ardeurs ,
1
Etde ſes dons augmentent les douceurs
La fimple innocence
Fait naître nos foeux ,
La douce eſpérance
Sourit à nos voeux :
Nous goûtons ſes charmes,
Nous rendons les armes ;
Tout eſt plaiſir dans nos forêts ;
Jamais , jamais
On n'y voit couler les larmes .
Telle eſt la marche de cette Paſtorale
miſe en muſique par un amateur célèbre
qui a le génie , le goût & l'acquit d'un
habile compoſiteur. Il a fait des chants
:
SEPTEMBRE. 1771. 165
très agréables ; & des airs de danſe variés
avec beaucoup d'art & d'eſprit.
Le rôle de Germain , vieux Fermier ,
& celui de Théreſe ſa femme , ont été
chantés par M. & Mde l'Arrivée , &
généralement applaudis. Le rôle de Colin
, jeune garçon , que par des circonstances
particulieres Mlle Lafond , l'une
des danſeuſes , avoit joué à la première
répréſentation , a été repris par Mlle Roſalie
, qui plait autant par la fineſſe de
ſon jeu que par le goût de ſon chant.
Mlle Dervieux qui chante le rôle de Colette
, & qui danſe dans cette Paſtorale ,
a reçu les applaudiſſemens dûs à ſon double
talent. Les rôles de Bailli par M. Durand
, & de Lubin , neveu de Germain ,
par M. le Gros ont été très-bien rendus .
,
Les balets du premier acte ſont de la
compoſition de Monfieur d'Auberval
&ceux du ſecond & du troiſiéme acte
de Monfieur Veſtris ; ils font très- bien
deſſinés , principalement le balet du
ſecond acte , où le Seigneur & la Dame
de village viennent couronner Germain
& ſa femme. Le Seigneur , M. Gardel
y exécute deux entrées , l'une de demi
caractère , l'autre de chaconne ; dans lesquelles
il s'eſt montré , pour ainſi dire
165 MERCURE DE FRANCE .
fupérieur à lui-même ; il n'y a d'exemple
des applaudiſſemens qu'il a reçus ,
que ceux que l'on donne à Mile Heinel,
qui excite par la nobleffe & la perfection
de ſa danſe les tranſports de l'admi.
ration . La Dame & le Seigneur du village
font accompagnés de leurs enfans ,
répréſentés par M. Gardel le jeune &
par Mite Julie , tous deux éleves de
M. Gardel , qui ont l'un l'autre montré
d'heureuſes dispofitions & beaucoup de
talent. M. d'Auberval , Mlles Allard ,
Guimard& Pellin exécutent dans le premier&
dernierdivertiſſemens des entrées
feules&des pas de deux avec le ſuccès
dontils font toujours aſſurés .
Le pas de quatre du dernier acte par
Mrs Gardel , Simonin , Mlles Guimard
& Dervieux , eſt ſi agréablement fait ,
que l'on a regretté que M. Gardel ſe fût
reſtraint à la compofitionde ceſeul morceau
dans les divertiſſemens .
SEPTEMBRE. 1771. 167
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON doit remettre au théâtre pluſieurs
pièces anciennes; & y répréſenter quelques
drames nouveaux.
Un jeune Acteur , dont on attend
beaucoup , & formé par un célèbre Comédien
, debutera inceſſamment dans
la Tragédie.
M. Belcourt a reparu après une abfence
de pluſieurs mois ,& le Public a
témoigné par ſes applaudiſſemens , le plai
fir qu'il avoit de jouir de ſa préſence &
deſes talens.
M. Belmont joue les rôles de payſans
avec un talent qui s'eſt tout- à-coup manifeſté
; perſonne ne rend leur fimplicité
, leur naïveté , leur franchiſe avec
plus de vérité&de naturel.
168 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a joué fur ce théâtre les deux Miliciens
, pièce nouvelle mêlée d'ariettes ,
dont nous rendrons compte.
On y a donné la Cavalcade , farce Italienne.
Celio amoureux de la fille de
Pantalon , riche négociant , eſt en qualité
de commis dans ſa maiſon ; il eſt
aimé de Roſaura , & il a affez de fortune
pour eſpérer de l'épouſer ; mais fon
projet eſt traverſé par la demande qu'un
capitaine Bomba fait de Roſaura , honneur
dont Pantalon eſt trop flatté pour
le refuſer. Celio prend le parti , ſuivant
l'avis de Scapin , de ſe déguifer & de ſe
faire paffer lui-même pour le Capitaine
attendu. Il vient avec une nombreuſe
cavalcade devant la maiſon de Pantalon
, qui lui préſente ſa fille. Au même
inſtant on annonce l'arrivée du vrai Capitaine
Bomba. La fourberie de Celio
eſt découverte , & comme il eſt riche &
aimé de Roſaura il obtient le conſentement
du père . L'exercice & les évolutions
que font des chevaux de carton
rendent cette farce plaiſante. Le jeu de
l'Arlequin
SEPTEMBRE. 1771. 169
l'Arlequin qui eſt ſi comique & fi naif
y répand auſſi beaucoup de gaité.
COMÉDIE DE METZ.
On a repréſenté ſur le Théâtre de Metz
LeMort Marié , piece nouvelle de M.
Sedaine.
M. Desbarres , homme aiſé de la ville
d'ſſoudun a deux filles . M. de Sainville ;
préſident du préſidial de cette ville eſt
amoureux de l'aînée& un jeune Officier
nommé Deternois eſt amoureux de la cadette
. M. de Sainville obtint Mile Defbarres
l'aînée en mariage. M. Deternois
inſtruit de cette alliance , & trompé par
lenom de Mlle Desbarres , croit que ſa
maîtreſſe le trahit. Né vif& impétueux ,
il ne peut contenir ſa colère , & écrit au
préſident une lettre fort vive dans laquelle
il lui annonce qu'il arrive pour lui
diſputer ſa conquête les armes à lamain.
M. de Sainville fait de violens reproches
à Mile Desbarres à qui il croit une inclination
cachée pour l'Officier. Ils ne le
connoiſſent l'un & l'autre que de nom :
ils ontdes doutes ſurun intrigue entre lui
& Angélique la ſoeur cadette , & ils parviennent
à les éclaircir. Le préſident fatisfait
veut cependant punir le jeune hom.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
me du peu de ménagement qu'il a gardé
envers lui . Il le laiſſe arriver , accepte le
combat qu'il lui propoſe , mais au lieu de
ſe ſervir de l'épée il choiſit te piſtolet ,
ne charge qu'à poudre ; ils ſe battent ,
tirent leur coup de piſtolet , & Sainville
tombe à la renverſe . Deternois croit l'avoir
tué ; il veut s'enfuir , mais il eſt arrêté
par des cavaliers de maréchauffée apoftés
par Sainville. La mere de l'officier
nommée Madame d'Entregent , femme
fort vive& extrêmementgaie & enjouée ,
atrive chez M. Desbarres où la ſcène
s'eſt paffée. On l'inſtruitde tout, Sainville
veur pouffer la plaifanterie juſqu'au bout
& faire le procès au jeune homme. M.
Desbarres & Madame d'Entregent y confentent
: ils s'afſſemblent , ſe mettent en
robe, font comparoître Deternois , parviennent
à le convaincre , & à lui faire
figner ſes dépoſitions ; mais au lieu de ſa
condamnation c'eſt ſon contrat de mariage
qu'il a ſigné.
Cette piéce a éré jouée devant M. le
Maréchal d'Armentieres & tous les Officiers
qui compoſent la garniſon de Metz ,
& elle a eu le plus grand ſuccès. M.
Sédaine , qui en eſt l'auteur ne l'a
compoſée que pour ſa ſociété, mais il s'eſt
SEPTEMBRE. 1771. 171
rendu à la ſollicitation de ſes amis , & a
permis qu'on la jouat.
,
Quelques perſonnes de goût ont été révoltéesde
voir une mere ſe porter à un jeu
auſſi cruel envers un fils qu'elle aime tendrement
; mais elles onteu enſuite moins
de répugnance quand elles ont penſé que
cette mère eft extrêmement étourdie &
vive on peut dire même folle &
qu'elle eſt ſans ceſſe préparée à tout découvrir
ſi ſon fils s'affecte trop . D'ailleurs
elle veut que la peine du jeune homme
touche M. Desbarres qui ne paroît pas
donner ſon conſentement de trop bon
coeur au mariage de Deternois avec ſa
fille , & elle ſçait que le chagrin qu'éprouve
ſon fils ſera bientôt diſſipé par le
bonheur le plus grand.
On croit généralement que cette piéce
mêlée d'ariettes plairoit, &on penſe que
la diverſité des ſituations prêteroit beaucoup
au muſicien.
Il faut auſſi rendre juſtice aux acteurs
qui ont exécuté la pièce. Les Sts Dubuiffon
&Granville qui ont rempli les rôles
de Mrs Desbarres & Sainville s'en font
acquittés avec ſuccès. Le fieur Fleury
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qui a joué Deternois a mérité les applau
diſſemens du public , fur- tout dans la ſcène
de la procédure où il a exprimé on
ne peut pas mieux la douleur dont eſt
déchiré l'ame d'un fils accuſé par ſa propre
mere. Mlles Dubuiſſon , Simonet &
Renaud qui ont joué les rôles de Mad.
d'Entregent &de Miles Desbares les ont
rendus à la ſatisfaction générale. Ces acreurs
ont fait le plus grand plaifir
dans cette piéce que l'auteur n'avoit
deſtinée qu'à ſes amis.
Lestalens de M. Sedaine font trop généralement
reconnus , & fa réputation
trop bien établie pour avoir beſoin d'y
ajoûter ce ſuccès , mais nous n'avons pas
voulu laiſſer échapper cette occaſion de lui
rendre un hommage public.
VERS à M. Richard, célèbre Mechanicien,
auteur du concert méchanique. *
De Promethee & de Pygmalion
Chacunrépète encor la fable.
*Ce ſpectacle,dont il a été parlé dans ledernier
Mercure , eſt ouvert tous lesjours , rue de Riche
Lieu , àla bibliothèque du Roi,
SEPTEMBRE. 1771. 173
Mais ce qu'on prit pour une fiction ,
Richard, tu le rends vraiſemblable.
Tes automates ſtudieux
Surpaſſent en intelligence ,
Plus d'un ſavant préſomptueux
Qui connoît tout , hors ſon inſuffiſance:
Dis- moi , par quel art plus qu'humain ,
Par quelle magique merveille ,
Ces êtres qu'a formés ta main
Agiflent ànos yeux & flattent notre oreille?
Dans ce concert le coeur même eſt trompé.
J'ai vu de ta Chanteuſe ** un Plutus occupé
Attendre , l'oeil en feu , que finît ſa partie
Pour lui propoſerun ſoupé.
Chacun de tes acteurs , fidèle à l'harmonie ,
L'eûtemporté ſur ces vieux méneſtrels
Qui de Lully , dans des jeux ſolemnels ,
Eſtropioient la pſalmodie.
Σ
Ton art eût à- propos ſecondé ſon génie.
Il eût redoublé ſes efforts ,
Etde ſa douce mélodie
Labaſle avecplus d'énergie
Soutiendroit les doctes accords.
Il te devroit beaucoup; mais pourſuis ton ou
vrage,
** Automate qui chante & qui s'accompagne
fur le clavecin.
:
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Et lemonde aujourd'hui te devra davantage.
Que ne peux-tu , par des efforts conftans ,
Lerepeupler de pareils habitans !
La raiſon ne vaut pas leur méchaniſme ſage.
Je fais qu'il fut dans tous les tems
Des automates agiflans ;
Qu'à la ville , à la cour, l'eſpèce en eſt commune;
Qu'on pourroit même encore en peupler les dé
ferts.
J'en vois qui , tourmentés de centprojets divers;
Promenent en cent lieux leur machine importune.
Mais tout change ici-bas , & ce monde trop vicu
Attend une refonte, hélas ! trop néceſſaire;
Courage! artiſte ingénieux ,
Epuiſe les ſecrets de ton art tutélaire.
Fabrique-nous , par des moyens nouveaux,
Des amis plus conftans,des belles moins perfi
des,
Des auteurs plus originaux ,
Des orateurs plus diſerts & moins vuides ;
Des docteurs plus inſtruits ,des dervis plus rigides;
SEPTEMBRE. 1771. 175
Des ignares moins orgueilleux ;
Des Agnès , aux yeux plus timides ;
Et des ſages moins dédaigneux ,
Et des courtiſans moins avides ,
Et des cenſeurs moins pointilleux,
Et des élégans moins ſtupides .
Après un tel effort , après un tel bienfait ,
De tes rivaux jaloux ne redoute aucun trait.
Chacun diradetoi , chez la race future ,
Son art , dans tous les points , ſçut vaincre la na
ture.
Par M. de la Dixmerie.
L'ECRIVAIN AUTOMATE.
Le ſieur Payen , mechanicien , réſident
à Paris , a eu l'honneur de préſenter
au Roi & à la Famille royale , un Ecrivain
automate de ſon invention ; Sa Majeſté
en a paru très-fatisfaite. Suivant le
rapport des Commiſſaires nommés par
l'Académie royale des Sciences pour l'examen
de cet Ouvrage de méchanique ,
cette compagnie l'a approuvé & a certifié
qu'il n'y a aucune fupercherie.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
L'Ecrivain eſt une jolie figure , de
grandeur naturelle , qui répréſente l'amour
, au fond d'un jardin , aſſis devant
une table , fur laquelle font les attributs
qui le caractériſent ; avec une de fes fléches
ildonne ſa loi en lettres initiales ,
tracées par le célèbre Roland , maître écrivain.
Un jeu d'orgue , appelé Prestant ,
exécute deux airs d'opéra analogues au
fujer. Tout ce que peut offrir l'art de la
méchanique &de la décoration , ſe trouve
raſſemblé dans cet objet qui fait illufion.
Ce chef- d'oeuvre ſe voit actuellement
vis-à-vis la Comédie Italienne . On explique
le méchanisme aux Spectateurs .
ARTS.
GRAVURE.
I.
Portrait de Nicolas-René Berrier , chevalier
, miniſtre d'état , conſeiller d'état
& ordinaire aux conſeils des dépêches
& au conſeil royal des finances , ancien
lieutenant - général de police ; peint
SEPTEMBRE. 1771. 177
par de Lyen & gravé par Wille , graveur
du Roi. Prix , 3 liv. AParis , chez
Bretin , maiſon du St Ponce , graveur ,
rue d'Enfer , chez le marchand de tabac;
& chez Bafan , marchand d'eſtampes
, rue & hôtel Serpente.
Cs Portrait , qui eſt à mi- corps , eſt vu
preſque de face. Il n'a point encore été
publié quoiqu'il y ait douze ans que M.
Wille l'a gravé. On y retrouve le burin
pur & brillant de cet artiſte. L'eſtampe a
environ 17 pouces de haut fur 12 de
large. (
II.
Portraitde M. Paris de Montmartel ,
Marquis de Brunoy , comte de Sempir
gnie , baron d'Agouville , conſeilled'état
, &c. deſſiné par Pelletier & gravé
par René Villain . A Paris , chez
Elluin , graveur , rue St Jacques , visà-
vis celle des Mathurins. Prix , 2 liv .
:
Ce Portrait eſt renfermé dans un oval
& vu de face. L'eſlampe a 12 pouces de
haut fur 9 de large.
H
178 MERCURE DE FRANCE.
III .
Portraitde Marie-Joſeph- Louise de Savoie
, Comteſſe de Provence , née à
Turin le 2 Septembre 1753. A Paris ,
chez Bonnet , graveur , rue Gallande ,
place Maubert , vis - à - vis la rue du
Fouare ; prix , 12 fols.
Ce Portrait eſt gravé dans la manière
du deſſin au crayon rouge & noir. Il eſt
vu des trois quarts , & a environ II poucesdehaut
ſur 8 de large.
Le même graveur diſtribue ſa troiſième
, quatrième & cinquième académie
de Femme au crayon rouge , d'après M.
Lagrenée , peintre du Roi ; prix 15 ſols
chaque académie.
Deux Têtes d'après M. Boucher , dans
la manière du deſſin au crayon noir &
blanc ſur papier bleu. Ce ſont deuxtêtes de
caractère d'après les figures de la Colonne
Trajanne ; prix , 12 fols la feuille.
Plus deux petits Sujets , le Procureur &
le Tailleur , d'après les deſſins colorés de
M. Marillier ; prix , 12 f. chaque ſujet.
SEPTEMBRE. 1771. 179
ÉCRITURE.
Modèles de toutes fortes d'Ecritures
gravées.
M. Aſſenſio , écrivain Espagnol , affo
cié étranger de l'Academie royale d'écriture
de Paris , & employé à la Bibliothèque
du Roi d'Espagne , vient de publier
d'excellens modèles d'écritures en
une planche gravée par lui-même , & ornée
de deffins de différents caractères , &
de beaux traits de plume. L'Académie
d'écriture de Paris lui rend par M. Paillaſſon
, ſon Secrétaire , le témoignage
que cet Ecrivain Espagnol furpaſſe les
plus grands Ecrivains de ſa Nation ,
les Yciar , les Lucas , les Perez , les Andaluz
, les Lacueſta , les Morante , les
Cafanova , enfin les Polanto ; cette piéce
d'écriture ſe vend 3 liv. chez M. Molés
graveur , quai S. Paul , maiſon de monheur
Labbé.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE .
MUSIQUE.
Recueil lyrique d'Airs choiſis desmeilleurs
Muſiciens Italiens avec des paroles
Françoiſes , & la baſſe chiffrée , premier
Recueil ; prix 3 liv. broché en
carton. A Paris , chez Didot l'aîné ,
Libraire & Imprimeur , rue Pavée ,
près du quai des Auguſtins.
Ce premier Recueil renferme des airs
d'Alleſſandra , de Bencini , Domenico ,
Galuppi , Guglielmi , Handel , Mancini ,
Manfredini , Piccini , Serini . C'eſt un
excellent choix des airs des maîtres les
plus célèbres d'Italie. Ce Recueil eſt éga-
Lement utile aux perſonnes qui chantent,
& à celles qui jouent des inſtrumens. Les
maîtres ne peuvent choiſir des leçons
plus propres à exercer leurs éleves , &
les éleves des études plus agréables. Les
vers Italiens ont été imités ou remplacés
par des vers François qui ſuivent trèsbien
les mouvemens , les phrases , & la
meſure ſyllabique du chant ; il y a toujours
une baſſe chiffrée , & ordinairement
un accompagnement de deſſus, La partie
SEPTEMBRE. 1771. 181
du chant a été miſe ſur la clé de g ré ſol
pour la commodité des inſtrumens , qui ,
au défaut de la voix , pourront l'exécuter.
Cette collection eſt véritablement
neuve en fon genre , favorable aux pros
grès de l'art , & intéreſſante pour les partiſans
de la bonne muſique..
Méthode facile pour la viole d'Amour
où l'on traite de différentes gammes , de
la double corde , des pincés , des fons
harmoniques , &c. avec une ſuite d'airs
connus arrangés pour cet inſtrument fur
d'autres airs , avec accompagnement de
baffe , deux trio pour une viole d'Amour,
violon & baffe , dédiée à M. Ethis Commiſſaire
des Guerres , aſſocié de l'Académie
des Sciences de Besançon , par
M. Milandre , OEuvre Ve ; prix 7 live
4 f. A Paris chez Lemenu , Auteur , Edi,
teur & Marchand de Muſique de Madame
la Dauphine , rue du Roule , à la
Clé d'or , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique. A Lyon , à Toulouſe , à Rouen
&àDunkerque.
182 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
M. BRIASSON Libraire, rue S. Jacques ,
diſtribue un ouvrage très important, dont
il vient de recevoir un nombre d'exemplaires
de Londres , intitulé Antiquités
Ioniennes , publiées avec la permiffion
d'une ſociété d'amateurs , par Meſſieurs
Chandler , Revett & Pars .
L'accueil que le Public a fait à quelques
ouvrages dans ce genre , a engagé
pluſieurs amateurs des arts en Angleterre
, de ſe cotifer pour faire lever , deffiner
ou recueillir tout ce qui peut encore
fubfifter de monumens dans l'ancienne
Gréce , capables de jetter du jour
fur l'hiſtoire de ce pays célèbre. Ils envoyerent
enconféquence un Antiquaire
avec deux habiles Deſſinateurs , l'un
d'architecture & l'autre de figures , pour
remplir leurs projets , leſquels après un
voyage de plus de deux ans rapporterent
une ample collection de deſſins & d'obſervations
à la ſociété des amateurs : les
antiquités que l'on remarque en lonie
font un des fruits de ces travaux. Elles
SEPTEMBRE. 1771. 183
conſiſtent en 28 planches très-bien gravées
, répréſentant les ruines de trois
temples , ſçavoir du temple de Bacchus à
Theos , du temple de Minerve à Priene,
&du temple d'Apollon Didymaces près
de Milet , leſquelles font accompagnées
de ſavantes recherches ſur l'origine de
ses monumens , & fur ce qu'en ont dit
les Auteurs anciens : on a joint aux vues
qui repréſentent l'état actuel de ces temples
, tous les détails des chapitaux , dés
baſes de colonnes , des entablemens , des
bas reliefs & des ornemens que l'on peut
encore diftinguer ; ce qui rend cet ouvrage
à la fois curieux & inftructif.
ANECDOTES.
I.
,
EN 1609 il fut enjoint par une Ordonnance
de police aux Comédiens de
l'hôtel de Bourgogne & du Marais
d'ouvrir leur porte à une heure après
midi , & de commencer à deux heures
préciſes leurs répréſentations , pour que
le jeu fût fini avant quatre heures & demie.
Ce réglement avoit lieu depuis la
184 MERCURE DE FRANCE.
S. Martin jusqu'au 15 de Février. Il n'y
avoit point alors de lanterne dans Paris ,
très peu de carroſſes , beaucoup de boues
&beaucoup de voleurs .
ΓΓ.
Palaprat disputoit à table avec M. de
Vendôme le grand Prieur , dont il étoit
fecrétaire. Il s'échappa dans la dispute
& dit quelque impertinence à ſon maître.
Palaprat , dit M. de Vendôme , vous
me manquez de reſpect , eh! ventre die .
Monſeigneur , ce ſont mes gages. Mon
ami , dit le grand Prieur , t'eſt - il dû
quelque choſe ? Il y a trois ans que je
n'ai rien touché , répondit Palaprat. Je
te donne ma parole que tu ſeras payé
-demain matin , reprit M. de Vendôme..
Ata ſanté.
Erchenbaldus , comte Flamand , aimoit
la juſtice juſqu'à l'extrême , il la rendoit
fans faire acception de perſonne. Unde
ſes neveux avoit attenté à l'honneur de
quelques femmes , il le condamna à
mort; mais comme il étoit malade , il
ne put veiller à l'exécution . Ceux qui en
SEPTEMBRE. 1771. 185
étoient chargés , firent évader le coupable
, qui , quelques jours après , croyant
la colère de fon oncle appaiſée , vint imprudemment
lui rendre viſite. Erchenbal
dus ſurpris & indigné , diſſimula & faiſant
approcher ſon neveu de ſon lit fous
prétexte de l'embraſſer , il lui palla un
de ſes bras fur le col & le ferrant trèsétroitement
, il lui enfonça de l'autre
main un poignard dans le coeur. Sa maladie
augmentant , l'Evêque du lieu vint
le confefler , & comme il ne lui parloit
pasde ſon neveu à qui il avoit ôté la vie ,
l'Evêque l'en avertir. Le malade ſoutine
qu'il n'avoit fait qu'un acte de juſtice .
IV.
M. le Chevalier de Legal érant devenu
fourd , on lui conſeilla de quitter le
vin. Ce régime lui réuſſit ; on lui attribua
même ſa guériſon qui étoit déjà fors
avancée , quand tout-à coup on le vit ſe
remettre au vin. Quelqu'un ſurpris de
Iui en voir boire , demanda pourquoi
il quittoit l'uſage de l'eau qui paroiffoit
Jui faire tant de bien : Ma foi , répondit
le Chevalier de Legal , voulez- vous
queje vous diſe la vérité , c'est queje trou-
1
186 MERCURE DE FRANCE.
ve que le vin vaut mieux que ce que j'entends.
USAGES ANCIENS.
Les Filles à marier.
JEAN DE LANGEAC a été un des plus grands
hommes de ſon fiécle , & l'un des plus illuſtres
par ſa naiſlance dans l'Egliſe & dans l'Etat. On
trouve qu'il fut hofpitalier de Langeac , curé de
Conteuge, doyen du chapitre de Langeac , archidiacre
de Riès , protonotaire du St Siége , commandeur
de St Antoine de Frugieres &de Billom,
prevôt de Brioude , abbé de l'Egliſe de Clermont ,
de StGildas-des Bois , de St Lo , de Pébrac , &c .
évêque d'Avranches , enfin de Limoges , où il eſt
mort , ſurnommé le bon évêque : il étoit maître
des requêtes & ambaſladeur de France à Rome , à
Veniſe , en Portugal , en Suifle , en Pologne , &
dans pluſieurs autres cours ; avec toutes ſesdignités
on le vit ſucceſſivement honoré de la confiance
de nos Rois en différentes commiffions importantes.
Dans les Egliſes qu'il pofléda pendant la vie ,
il s'employa à les rétablir & à les décorer; partout
il fut le père des pauvres , le protecteur des
afligés ; il pacifia les querelles des grands &des
petits: ll eutdes foibleſſes qui tenoient à l'humanité,
mais fon eſprit & ſon coeur en furent toujours
exempts.Dans les lieux qu'il habita il fut efti
SEPTEMBRE. 1771. 187
mégénéralement detous les hommes: il protégea
les lettres & les aima *. Sans manquer aux devoirs
de la profeſſion qu'il avoit embraſlée , il ſçut
concilier les droits de la France dont il étoit le
défenſeur , avec les principes ultramontains qu'il
ne choquoit que lorſqu'ils ſe trouvoient contraires
aux libertés de l'Eglife Gallicane. Sa carriere
honorable qu'il termina le 22 Juillet 1542 , fuffiroit
pour faire un volume , où l'on trouveroit des
faitsglorieux& intéreſlans pour ſa mémoire , dignesde
la reconnoiſſance des bons citoyens.
Par ſon teſtament du 22 Mai 1141 , il nomma
fonFrere François de Langeac , abbé de Chiezi &
de St Antoine en Viennois , exécuteur de ſes intentions;
il lui légua de grandes ſommes deftinées
àdes oeuvrespies ; le ſurplus de l'argent employéà
remplir fesddeernieres volontés futdeſtiné
généralement à marier de pauvres filles ou autrement
, à la volonté de ſon frere. En conféquence
l'Abbé de Chiezi ordonna les diſpoſitions ſuivantes
, par les actes dus Janvier 1544 & du 26 Octobre
1546 , avec le conſentement de ſon neveu
François Baron de Langeac , qui fut établi lepatron
comme ſeigneurtemporel de la ville.
Tous les ans les confuls ou échevins de la ville
deLangeac choiſiſſoient dans la terre de Langeac
douze filles à marier , bien famées & d'âge compétent
, & vingt - quatre pauvres ou enfans : le
prevôt du chapitre noble de St Julien de Brioude ,
* Fabricius bib, infim . latin. edit. italic. Verbo
Joannes de Langiaco. Etienne Dolet lui dédia en
1541 , ſon traité de legatis.
188 MERCURE DE FRANCE:
& l'abbé ou prieur de Pebrac faiſoient chacun la
recherche de fix filles à marier & de douze pauvres
dans leurs mandemens de Brioude & de Pebrac :
après en avoir dreſſé les rôles , ils les envoyoient
au château de Langeac , la veille de Ste Marie
Madeleine.
Le ſeigneur de Langeac, en ſon abfence fon
épouſe oules enfans , ou ſes procureur ou bailli
les recevoient dans la grand'ſalle , enfuite fur
cette quantité de filles à matier & de pauvres , il
nommoit les ſujets qu'il deſtinoit àjouir des bienfaits
du fondateur. Sçavoir , fix filles du mandementde
Langeac & douze pauvres ; trois filles &
fix pauvres de chaque mandement de Brioude &
de Pebrac. Le foir , les douze filles élues ayant un
chapeau de fleurs ſur la tête, fortoient du châ
teauſuiviesdes 24 pauvres , dans le même ordre . /
Tous enſemble avoient à la main un cierge où les
écuſſons du fondateur & ceux du ſeigneur étoient
peints ; le corps de ville ,les officiers dejustice de
Langeac & le ſeigneur ou ceux qui les remplaçoientterminoient
la marche. Arrivés à l'égliſe ils
-étoient placés dans la chapelle de Langeac. Les
doyen, chanoines & choriers du chapitre de Langeac
commençoient les vigiles des morts , & l'office
ſe terminoit par des prieres ſur les tombeaux
desancêtres du fondateur & des ſeigneurs de Langeac.
Le lendemain matin la marche ſe faiſoit
avec le même appareil , & ils aſſiſtoient à la meſle
des morts& aux ſervices mentionnés plus amplement
dans les contrats de fondation & ſur l'inf
cription d'airain que l'on trouve dans cette égliſe,
à côté de la chapelle de Ste Catherine. L'égliſe
SEPTEMBRE. 1771. 189
étoit ce jour-là ornée de ſes plus beaux meubles
dedeuil; l'office ſe faiſoit avec majeſté & avec une
décence qu'on a oubliée dans pluſieurs égliſes. La
joie publique étoit mêlée à une vénération pleine
d'eſtime pour l'auteur de ces bonnes oeuvres. On
fortoit après les ſervices pour ſe rendre au châreau
, ou le ſeigneur , aſſiſté de ſes bailli , procureur-
fiſcal , confuls ou échevins , le tréſorier de la
fondation , un notaire , faifoient la diſtribution
d'un teſton valant II ſols à chaque pauvre , & de
quatre aunes de drap pour les habiller. Les filles
avoient chacune deux aunes de drap blanc & 12
liv. 10 fois qui étoient deſtinés pour leur dot ,
que le tréſorier leur diftribuoit lejour de leur mariage.
Nous devons obſerver que celles qui étoient
mal famées & reconnues pour telles le jour de la
préſentation étoient renvoyées honteuſement: fi
elles avoient été préſentées par les abbé de Pebrac&
prevôtde Brioude , on les remplaçoit par
des filles plus vertueuſes de Langeac cette annéelà.
On a exécuté pendant pluſieurs années cette
fondation dans la ville ? l'exécuteur du bon évêque
deLimoges rachera 82 liv. 10 ſols de rente en
directe ſeigneurie aux termes de la coutume d'Auvergne
, ce qui avoit couté de principal 3300 liv,
tournois , leſquelles rapportoient en eſpéces de
cours cellede 260 liv. 16 f. de revenu annuel non
compris les lots & ventes des mutations. Cette
ſomme étoit égaleà la dépenſe de la fondation. II
avoit été ſtipulé dans l'acte , que les confuls de la
villeprendroient le maniement des deniers s'il y
avoit de la négligence dans l'exécution des intensions
du fondateur ; c'eſt ce qui arriva. Le chas
19 MERCURE DE FRANCE.
pitre de la ville a eu en dépôt les ſommes provenantesdu
principal de ces bonnes oeuvres ,& les
ayant confondues avec le gros de ſon revenu, en
a aufli oublié l'exécution. Il ſeroit à defirer que le
ſeigneur de Langeac , qui eſt le patron de cette
fondation , aux termesdes premiers contrats, la fit
deſtinerà un emploi convenable au bien public.
Si l'on compare la modicité de la dot des
filles , avec ce qui ſe paſſe de nos jours , on
aura lieu d'être ſurpris , mais qu'on ſe refſouvienne
que le marc d'argent valoit alors 12
livres, il en vaut 54. Cette ſomine de 12 liv.
io ſ. étoit alors la dot d'une pauvre fille,
puiſqu'on l'avoit ainſi établi.
:
EDITS , DECLARATIONS ,
ARRÊTS , &c.
Ir vient de paroître trois Edits du Roi , enregiſtrés
en parlement , le 16 Juillet dernier. Par le
premier , Sa Majesté ordonne que ceux de ſes ſujets
qui ont obtenu depuis 1715 , les droits & pri
viléges de la Nobleſſe , en vertu des charges &
offices dont ils ont été revêtus , ſoient confirmés
dans la jouiſſance des droits , exemptions & priviléges
attachés à la Nobleſſe , en payant pour
chacun d'eux , la ſomme de fix mille livres & les
deux ſols pour livre. Les veuves , enfans & def
SEPTEMBRE. و . 1771
cendans deſdits ennoblis jouiront également de
lamême confirmation , moyennant certaines ſommes
ſpécifiées dans le préſent édit , dont les diſpoſitions
ſont compriſes en onze articles . Les deux
autres Edits portent , l'un ſuppreſſion , rembourſement
& création d'offices dans le bailliage &
fiége préſidial de Troyes; le ſecond, fuppreffion
de l'élection , grenier à ſel & traites - foraines de
Troyes , & création d'un ſiége d'élection en la
même ville.
On a publié auſſi un arrêt de la Cour desMonnoies
, qui ordonne qu'il ſera informé contre les
auteurs du bruit d'une prétendue diminution des
pièces de deux fols ;& cependant ordonne qu'en
exécution de l'édit du mois d'Octobre 1738 , elles
continueront d'avoir cours pour leur valeur entiere
; fait défenſes de les refuſer & de les recevoir
pour un moindre prix , ſous les peines y contenues.
Il paroît des lettres-patentes du Roi , données à
Compiegne , le 26 Juillet dernier , &enregiſtrées
au parlement , le 30 du même mois , qui maintiennent
les avocats au conſeil du Roidans le droit
de Committimus au grand ſceau.
On vient auſſi de publier un arrêt du conſeil
d'état du Roi & lettres - patentes ſur icelui ,
régiſtrées en la chambre des Comptes , le II
Juillet dernier , qui accordent aux contrôleurs
payeurs des rentes quatre-vingt-dix livres d'augmentation
de taxations pour chaque année de leur
exercice , à raiſon de la nouvelle finance qu'ils
fonttenus depayer en exécution de l'édit du mois
192 MERCURE DE FRANCE.
de Février dernier ; & un autre arrêt du conſeil
d'état du Roi , avec lettres-patentes ſur icelui , régiſtrées
en la chambre des Comptes , le 18 Juillet
dernier , qui accordent aux contrôleurs des rentes
de l'hôtel-de-ville de Paris , la jouiſſance , à compter
du premier Avril 1770 , des nouveaux gages
pareux acquis , en exécution de l'édit du mois de
Févrietdernier.
La Cour des Monnoies a rendu un arrêt qui fait
défenſes à toutes perſonnes , marchands en gros
& endétail , & àtous autres , de quelqu'état,qualité
& condition qu'ils ſoient , de refuſer , dans les
paiemens , aucune des piéces d'or , d'argent & de
billon, dont l'empreinte fera viſible, ou fur lefquelles
, de l'une ou de l'autre côté d'icelles , il
paroîtra quelques marques de l'empreinte qu'elles
ont reçue , à peine , contre les contrevenans ,
d'emprisonnemens & d'être punis comme billonneurs.
Il paroît deux lettres-patentes du Roi. Par les
premières , données à Verſailles , le 7 Juillet 1771
&enrégiftrées au parlement , le premier du mois
d'Août , le Roi ordonne qu'il ſera ſurſis à la levée
& vente des offices de Jures Priſeurs -Vendeurs de
biens meubles , créés par ſon édit du mois de Fé
vrier 1771 , juſqu'à ce qu'autrement il ait été ordonnépar
Sa Majeſté. Les ſecondes , données à
Compiegne le 24 Juillet & enregiſtrées au parlement,
le premier de ce mois , concernent les
fonctions des avocats au conſeil , & l'inftruction
des cauſes , inſtances & procès renvoyés
& pendans aux requêtes de l'hôtel. Les autres ,
données àCompiegne, le 25 Juillet & enregiſtrées
au
SEPTEMBRE. 1771. 193
S
au parlement , le premier de ce mois , portent attribution
au parlement de Paris & aux requêtes de
l'hôtel , de toutes les cauſes , inſtances & procès
qui étoient pendans en la cour des Aides , au
grand conſeil , eaux & forêts , & an ſiége préſidial
de l'Amirauté .
Les de ce mois , le maréchal duc de Lorges ,
lieutenant - général - commandant en Franche-
Comté , & le Sieur Bastard , conſeiller d'état, ſe
font rendus au parlenent de Besançon : ils y ont
fait publier& enregiſtrer un édit portant fuppreffion
& remboursement des offices de ce pailement
. Le 8 , ils y ont fait publier& enregiſtrer un
autre édit portant création de quarante & un offices
pour ce parlement , ſans finance , avec gages
&appointemens , à la charge de rendre gratuitement
la justice. Le même jour , ils ont reçu le
fermentdes nouveaux officiers qu'ils ont inſtallés,'
&dont trente & un ſont d'anciens magistrats de
ceparlement &cinq font enfans ou proches parens
des membres actuels.Cet événement a été reçu
avec l'applaudiflement du public.
Le 13 de ce mois , le chevalier de Muy & le Sr
de Caumartin , intendant de Flandre & d'Artois ,
ont fait publier & enregiſtrer au parlement de
Douayun éditportant fuppreffion de cette compagnie
, rembourſement des offices & réunion du
reffort au conſeil tupérieur d'Arras , en attendant
que le Roi ait établi un conſeil ſupérieur pour les
provinces de Flandre & de Haynault.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Dictionnaire vétérinaire &des animaux
domestiques , &c . quatre volumes in - 8 ° .
ornés defigures en taille douce ; chez Coftard
, libraire , rue St Jean- de-Beauvais,
,
an-
L'AUTEUR n'avoit pas prévu que ſa matière le
conduiroit néceſſairement juſqu'à un quatrième
volume. Comme ce volume a lieu , on tiendra
envers les acquéreurs actuels , pour ce quatrième
volume , la même condition d'acquiſition
noncée par le proſpectus pour le troiſième. Ainfi ,
en recevant le ſecond volume, qui paroît en feuilles
, on payera dix livres dix fols , ( comme on a
fait , quand on a retiré le premier. ) Au moyende
quoi , on recevra ce quatrième volumegratis.
On a prévenu le Public , dans ledit proſpectus,
que ceux qui ne ſe ſeront point conformés à cette
condition d'acquiſition , payeront chaque volume
huit livres : ce qui fera 32 liv. au lieu de 21 liv.
Il n'eſt pas poſſible de faire relier cet ouvrage à
préſent , parce que les planches & l'impreffion
maculeroient. Les brochures en carton ſe payeront,
ſéparément , ſix ſols par volume.
SEPTEMBRE. 1771. 195
1 1.
Nouvelles Obfervations faites dans les hôpitaux
militaires de la Marine pour conſtater la fûreté
& l'efficacité des lavemens anti - vénériens
; par M. Royer , ancien aide - major des
armées du Roi . A Londres ; & ſe trouve à Paris
, chez Antoine Boudet , imprimeur du Roi ,
rue St Jacques 1771 .
Ce recueil in - 8 °. contient des certificats des
bons effets de ce remède , des atteſtations de médecine
, & une réfutation de ce qui a été dit ou
écrit de contraire .
:
III.
On continue de publier chez J. P. Coſtard , libraire
, rueSt Jean-de- Beauvais , la Nature confidéréesous
différens aspects , ou Lettres ſur les
Animaux , les végétaux & les minéraux : contenant
des obſervations intéreſſantes ſur l'hiſtoire
naturelle , les moeurs & le caractère des animaux ;
ſur la minéralogie , la botanique , &c. & un détail
de leurs différens uſages dans l'économie domeſtique
& rurale : Ouvrage périodique.
Il paroît trois cahiers par mois , un tous les dix
Jours régulierement , &un de ſupplément tous les
trois mois ; ce qui forme quarante cahiers par an.
Chaque cahier contient trois feuilles d'impreſſion,
format in- 12 . On s'abonne pour toute l'année.
L'abonnement eſt de 36 livres pour Paris , & de
45 liv. pour la province , port franc. Il faut s'adreſſer
au Sr Coſtard , libraire , rue St Jean de-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Beauvais , feul chargé de la diſtribution. C'eſt
auſſi chez lui qu'il faut adreſſer les notices , les
remarques & les critiques que l'on voudra y faire
inférer , ainſi que les livres nouveaux ſur l'hiſtoire
naturelle , la botanique , l'agriculture , le jardinage
, l'art vétérinaire & généralement fur.
tout ce qui concerne l'économie domeſtique &
champêtre , que l'on defirera y faire annoncer.
Les lettres& paquets qui ne feront point affranchis
feront mis au rebut à la poſte même .
I V.
Remède végétal anti- vénérien du Sr Agirony
, botaniste ; brochure in - 12 . imprimée
à Paris , chez Quillau , rue du
Fouarre ; avec approbation & privilége
duRoi.
Les cures ſurprenantes &réiterées qu'il fait
tous les jours , l'approbation des plus habiles médecins
de cette capitale , qui ont été témoins des
bons effets de ce remède , & qui l'ont reconnu (upérieur
à tout autre , attendu qu'il eſt doux , balſamique
, corroborant & propre à dépurer le ſang
detoute âcreté, tout dépoſe en faveur de la bon
té& de 'la ſupériorité de ce remède , comme s'en
explique de même S. M. dans les lettres patentes
enregiſtrées au parlement lea Juillet 1770 , qu'il
lui a plû d'accorder au Sr Agirony , afin de procu
rer à nos fujets les fecours dont ils ont besoin &
qu'ils doivent attendre d'un remède vu & reconnu
auffi utile par la Faculté de Médecinefur le comSEPTEMBRE.
1771. 197
pte qu'elle s'en est fait rendre. Le Sieur Agirony
efpère que le Public voudra bien le diftinguer de
tout autre , étant le feul autorisé par ces lettrespatentes
portant privilége excluſif pour la diftribution
de fon remède dans tout le royaume. De
plus , la qualité de Mº en chirurgie , attaché depuis
long-tems à pluſieurs Princes , honoré des
fuffrages des plus habiles Médecins de la Faculté,
tout parle en faveur de l'efficacité de ſon remède ,
pour l'extirpation des maladies vénériennes & de
toute âcreté qui peut ſe trouver dans le ſang ; ce
qui fait que pluſieurs perſonnes ſans être attaquéesdu
mal vénérien en font ſouvent uſage pour
ſe maintenir en bonne ſanté , ou lorſqu'il s'agit
de détruire des dartres , des laits répandus , des
feurs blanches & autres maladies ſemblables . II
faitdes envois en province ſur la premiere lettre
d'avis.
Le St.Agirony prie ceux qui lui écriront à Paris
d'affranchir le port s'ils veulent avoir réponſe,
Il demeure à préſent rue du Four St Honoré , la
porte cochere à côté de l'hôtel St Pierre .
V.
Institution académique.
Les Inſtituteurs de la jeune Nobleſſe , établis à
l'hôtel d'Anjou à Angers , ayant omis dans leur
Profpectus des éclairciſlemens que ſouhaite le Public
, on a cru devoir y ſuppléer par le détail fuivant
fur les maîtres qu'ils donnent à leurs élèves
.
Ils ont chez eux des maîtres degéographie, d'his
Inj
98 MERCURE DE FRANCE.
toire de France , de calcul numérique &algébrique,
degéométrie , defortifications , de physique expérimentale
, de langue françoise &latine , angloiſe&
allemande, fur leſquels les parens font les maîtres
de choiſir ceux qu'ils veulent faire ſuivre à leurs
enfans,
Lapenſion pour tous ces objets , pour le logement
, la nourriture , le perruquier , le blanchiſſage,
la lumière , le feu , l'encre , le papier , les
plumes , le raccommodage du linge , des bas , des
habits , &c. eſt par an de fix cent liv. , ci . 600 1. •
De quinze francs de plus pour le loyer du
lit, ci . •
Et douze francs une fois payés pour les
étrennes des domeſtiques.
IS
Les maîtres d'agrément ſont ſur le compte des
parens: les Inſtituteurs en ont douze entout ; ſçavoir,
deux maîtres en fait d'armes,brevetés du Roi;
deux pour la danſe ;deux pour le deſſin ; deuxpour
le violon ; deux pour le violoncelle ou la muſique
vocale , & deux pour l'écriture.
Lesmaîtres enfait d'armes prennent par an pour
chaque élève cent cinquante liv , ci. 150 liv.
Sçavoir , 30 liv . pour le premier mois : 15 liv .
pour les deux mois ſuivans , & 11 liv. 13 f. 4 d.
pour chacun des autres mois : ils fourniſſentgratisdes
fleurets pendant toute l'année;ils font payer
aux élèves ceux qu'ils peuvent caffer en tirant contre
le mur , &c .
Les maîtres de danſe ſont abonnés par
moisà
Ceux de deſſin à
Ceux de muſique à
• 4liv.
6
10
Et ceux d'écriture à
SEPTEMBRE. 1771. 199
Tous ces maîtres ſont payés régulièrement tous
les mois par les Inftituteurs : ainſi Meſſieurs les
Parens font priés de prendre leurs précautions
pour envoyer , avec les quartiers de la penſion qui
le payent toujours d'avance , des fonds pour fatisfaire
leſdits maîtres ,&pour ſubvenir à l'entretien
de leurs enfans. Ces fonds peuvent être envoyés
en argent ou en papier ſur Paris , Angers
, Bordeaux , Nantes , &c. Si les parens refirent
leurs enfans avant l'expiration du quartier
commencé , les Inſtituteurs , ſelon l'uſage géné
ral , retiendront le paiement du quartier , & renverront
aux parens l'excédent des fonds qu'ils leur
auront confiés .
Les perſonnes qui defirent d'autres éclairciſſemens
ſont priées de s'adreſſer à M. Serane , chargé
de la correſpondance de MM. les Aſſociés pour
l'inſtitution de la jeune Nobleſle àl'hôtel d'Anjou ,
àAngers.
NOUVELLES POLITIQUES.
D'Alep., le 11 Juin 1771 .
ΟN affure qu'Olman Pacha eſt renfermé , avec
environ trente mille hommes , dans la ville de
Damas , où il eſt aſſiégé par les troupes d'Ali- Beys
mais que vingt mille Druſes étant venus à ſon ſecours
, ont attaqué & battu les aſſiégeans , dont
cinq ou fixcens ontété , dit-on , tués ou bleſlés.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
De Smyrne , le 12 Juin 1771.
Onvientd'apprendre qu'Ali-Bey a remportéun
avantage conſidérable fur les pachas de Kilis &
d'Alep , qu'Ofman , pacha de Damas , avoit détachés
contre lui. On prétend même que ſes troupes,
au nombrede fix mille hommes , ſe ſont approchées
de Damas , & qu'Olman pacha , après
avoir laiſſé dans la place une garniſon de trente
mille hommes , eneftfoorrttii pour ſe mettre à latête
des différentes divifions de troupes Aſiatiques , qui
marchent pour s'oppoſer aux progrès de l'armée
d'Egypte.
La flotte Ruſſe continue de gêner la navigation
de l'Archipel : elle a établi ſa croiſière entre l'Iſſe
deCerigo&celle de Rhodes. Les vaiſſcaux barbareſques
harcelent ſans ceffe cette flotte , & interceptent
ſouvent les convois de vivres & de munitions
, qui lui viennent de Livourne , ainſi que
de quelques autres ports de la Méditerranée.
De Constantinople , le 3 Juillet 1771 .
Le Capitan Pacha a levé l'embargo qu'il avoit
mis ſur tous les vaiſſeaux deſtinés pour l'Archipel.
Ce général ſe diſpoſeà ſortir des Dardanelles
avec ſa flotte. Le gouvernement a fait fignifier ,
par le directeur de la douane , àtous les capitainesdes
vaiſleaux étrangers qui font dans ce port ,
l'ordre de ne patler les Dardanelles & de s'avancer
juſqu'aux châteaux , qu'après que la flotteOttomaneaura
mis à la voile.
Onmande de Syrie qu'Aly-Bey a publié un manifeſte
dans lequel il prend les titres de Soudan de
l'Egypte , de ſucceſſeur des Pharaons & de libéraSEPTEMBRE.
1771 . 201
teur de laTerre Promiſe ainſi que de la Mecque :
on ajoute qu'il s'eſt emparé de Damas , le 6 du
moisdernier , &qu'avant ſon entrée dans la ville,
il s'y étoit élevé une ſédition , dans laquelle plus
decinq milleperſonnes avoient perdu la vie. Les
maiſons ont été pillées& les moſquées profanées.
Dans l'une de ces dernieres on a trouvé des tréfors
immenſes que le pacha y avoit raſſemblés. Ce pacha
, quoique bleſlé , eſt parvenu à ſe ſauver avec
fix perſonnes de ſa ſuite. Celui d'Alep eſt revenu
dans ſa réſidence , mais on craint que cette ville
ne tombe auſſi dans peu au pouvoir d'Ali-Bey dont
l'armée , fortede ſoixante mille hommes , eſt bien
pourvue d'artillerie & de munitions de guerre. La
peſte, qui s'eft manifeſtée parmi les troupes , ain
que dans Diarbekir , pourroit bien cependant arrêter
les progrès.
Du 4 Juillet ,
On vient d'apprendre que la ſeconde armée
Ruſſe aforcé les lignes de Perekop , qu'elle s'eſt
emparée de cette fortereffe ,& qu'enfuite elle s'eſt
répandue dans la Crimée. C'eſt principalement
aux vents contraires qu'il faut attribuer cet échec.
Ils ont empêché Abaza Pacha de débarquer dans
la Crimée un corps de vingt mille hommes qu'on
avoir embarqués pour cet effer à Cufſtengia. Une
partiede ce convoi a été jettée dans l'embouchure
du Nieper & s'eſt rendue à Oczakow. On apprend
en même tems que la garniſon de cette derniere
place abattu & diſperſé un corps de troupes Rufles
qui s'en étoit approché.
202 MERCURE DE FRANCE.
4
De Petersbourg , le 12 Juillet 1771 .
Les inquiétudes qu'a cauſées la maladie du
Grand-Duc ne font pas encore entierement diſſipées.
La fiévre l'a repris avec aſſez de violence ,
maisheureuſement elle n'eſt accompagnée d'aucun
ſymptôme dangereux . L'Impératrice a quittéPétershofpour
ſe rapprocher de ce prince , & il paxoît
décidé que la Cour n'y retournera plus .
De Warfovie, le 26 Juillet 1771 .
Les débris de l'armée du comte Branicki & des
détachemens Rufles qui ont partagé ſa derniere
défaite ont été envoyés à Cracovie pour protéger
les falines , qui font le principal revenu du Roi .
Les confédérés étant devenus , par- là , les maîtres
de la campagne , ont détaché le général - major
Schutz ou Sezicz , avec un corps de huit cens
hommes , pour prêter la main à la confédèration
qui ſe forme en Lithuanie. Ce détachement a déjà
paflé la Podlachie , & l'on appréhende fort que
Ton approche ne détermine la Noblefle du Palatinat
de Polock à ſe réunir avec lui. Les troupes
Ruſſes ſe portent depuis la derniere déclaration du
baron de Saldern , à de nouvelles exécutions . Elles
viennent d'enlever la magnifique bibliothèque
de Radziwill , bibliothèque qui , dans les plus funeſtes
criſes de la République , a toujours été reſpectée
& qu'on regardoit comme le dépôt le plus
précieux de l'hiſtoire Lithuanienne.
De Stockolm , le 21 Juillet 17716
Le Prince Charles a déclaré au Roi & au Sénat
l'intentionoù il eſt d'épouſer la Princeſſe Philip
SEPTEMBRE. 1771. 293
pine de Brandebourg- Swedt. Cette déclaration a
été remiſe au Comité Secret .
Le Clergéde cette capitale a arrêté qu'on feroit
une traduction, en langue finlandoiſe , du diſcours
que le Roi a prononcé à l'ouverture de la diete :
qu'on en enverroit des exemplaires dans toutes les
églifes du royaume , & qu'on l'inféreroit dans les
livres d'égliſes pour conſerver à la poſtérité un
monument ſi précieux .
De Florence , le 26 Juillet 1771 .
Des lettres de Vienne aſſurent que , depuis les
avantages que les Turcs ont eus à Giurgewo , ſur
les Rufles , la liberté de la navigation Ottomane
eſt parfaitement rétablie ſur le Danube & juſqu'à
la Mer Noire , & que les troupes Rufles ont entierement
évacué la Valachie.
De Londres , le 3 Août 1771 .
Le 26 , le lord - maire de cette ville reçut une
lettred'une teneur fort extraordinaire . L'auteur,
après s'être déclaré coupable des crimes les plus
atroces contre ſa patrie, informe ce magiſtrat que,
moyennantla promeſſe ſolemnelle de fon pardon,
il fera les découvertes les plus importantes relativement
à l'incendie des magaſins de Porſmouth &
àd'autres objets . Le lord-maire communiqua, fur
lechamp la lettre originale aux ſecrétaires d'état.
Cette lettre ayant été examinée au conſeil, en préfence
du Roi , Sa Majesté a fait annoncer publiquement
le pardon de celui qui l'a écrite , pour
les crimes dont il s'avoue coupable , à condition
qu'il mettra les ſecrétaires d'état à portée de cirer
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
enjuſtice les auteurs du crime ; mais juſqu'à préſent
il ne s'eſt préſenté perſonne. Depuis ce temslà
,les miniſtres ont éré occupés à fairedes recherches
ſur ce ſujet.
Du 8 Août.
On vient d'apprendre que le navire Anglois
l'Aurore , parti de Bristol pour Cadix & pour ſe
rendre delà à Livourne & à Veniſe , a été pris par
des Algériens & conduit à Tunis.
Nous venons de perdre deux hommes de lettres
d'un méritediftingué ; l'un eſt le SieurGray, profefleur
de belles-lettres à l'univerſité de Cambridge,
connu par des poëfies pleines de ſenſibilité &
d'harmonie ; l'autre eſt le docteur Robert Wallaee,
Ecofleis , auteur depluſieurs ouvrages , entr'-
autres d'un traité très - ſçavant ſur la population
comparée des tems anciens &modernes , lequel a
été traduit en pluſieurs langues .
De Paris, le 19 Août 1771 .
Dans l'aflemblée générale du Corps de Ville ,
tenue le 16 de ce mois, les Srs Bellet , conſeiller de
ville ,&Viel ont été élus échevins .,
L'Académie Royale des Sciences , inſtruite par
une lettredu Sr de Boynes , miniſtre & fecrétaire
d'état ayant le département de la Marine , que le
départ de la frégate la Flore , commandée par le
SrdeVerdun de la Crenne, pour les épreuves qu'on
ſepropoſe de faire des différens moyens propres à
déterminer les longitudes , avoit été fixé au commencement
d'Octobre , elle croit devoir avertir
les auteurs des mémoires qui ont été enregiſtrés de
SEPTEMBRE. 1771. 205
remettre ou faire remettre leurs machines à Breſt ,
entre les mains du Sr de Verdun , avant le 15 de
Septembre prochain.
DESCRIPTION du Mausolée érigé dans
l'Eglise du Collège de Limoges pour la
Pompefunèbre de Très- Haut , Très-
Puiffant & Très- Excellent Prince Louis
de Bourbon Condé , Comte de Clermont.
De Limoges , le 16 Juillet 1770.
:
M. le Comte de Boullainvilliers , meſtre-decamp-
lieutenant du régiment de cavalerie de Feu
S. A. S. Mgr le Comte de Clermont , & MM. les
Officiers de ce régiment , aujourd'hui Comte de
la Marche , en quartier à Limoges , pénétrés de la
vivedouleur que leur cauſe la perte d'un Prince
auſſi digne de leur amour que de leur profond refpect
&de leur commune reconnoiſſance , ont fait
ériger , le 13 de ce mois , dans l'égliſe du collége
decette ville un mauſolée ſur les deſſins& par les
foins du Sieur Brouflaud , célèbre architecte de la
province. Le triſte appareil qui décoroit certe
égliſe commençoit au parvis ; l'étendue du portail
étoit couverte d'un drap noir élevé juſqu'audeſſus
de l'entablement du premier ordre d'architecture;
un lez d'un drap plus foncé traverſoit
cette tenture chargée d'écuſions & de chiffres aux
armes du Prince.
L'Eglife a la figure d'un parallélograme d'environ
120 pieds de long , 60 de large fur autant de
206 MERCURE DE FRANCE.
hauteur ſous voûte ; elle a ſur ſes côtés & fur la
principale porte d'entrée , des arcades formant des
portiques où le trouvent des chapelles au - deſſus
deſquelles régnent des galleries ſur trois côtés qui
vont ſe terminer à deux travées montant de fonds
aux deux côtés du Sanctuaire ; le maître- autel eſt
placé dans une niche qui forme le Sanctuaire , de
30 pieds d'ouverture , 12 de profondeur ſur 48 de
hauteur,terminépar une voûted'ogive évaſée avec
nervure , d'une fort belle proportion , aux côtés
du Sanctuaire, ſous les ſacriſties avec des tribunes
au-deſlus , ayant jour ſur le maître-autel & fur lanef.
La tenture du dedans de cette égliſe s'élevoit
juſqu'à la naiflance de la voûte , ſes arcades fermées
en partie par de grands rideaux noirs partagés
en bandes égales; ces rideaux retrouflés formant
des noeuds attachés au-deſſousdes impoſtes.
Au milieu des arcades , à la hauteur de la baluſtrade
de la galerie , étoient attachés de grands écuffons
& chiffres du Prince , garnis de girandoles
de lumières ; fur tous les pilliers en avant-corps
étoient poſés des trophées d'armes foutenus par
des têtes de morts aîlées , portant au bas des girandoles
à la même hauteur des écuflons & des
chiffres; la tenture étoit terminée par deux lez de
draperie noir avec draperie retrouflée formant des
feſtons , ſervant à couronner les galeries , le tour
foutenu par pluſieurs têtes de morts aîlées portant
des oflemens en ſautoir , ſuſpendus par des cordons&
rubans au bas deſquels étoient de nouvelles
girandoles chargées de lumières; ces deux lez
couronnés par un cordonde lumières regnant autour
desgaleries.
SEPTEMBRE. 1771 207
Au milieu de lahauteur , entre le pavéde l'égliſe&
les trophées placés ſur les pilliers , étoient
d'autres petits écuſſons portant de ſemblables girandoles
de lumières. Les trois voûtes d'ogives ,
celle du Sanctuaire & de ſes deux côtés étoient
garnies&fermées par de grands rideaux noirs retrouſlés
, formant des noeuds & de grands feftons ;
dans les archivoltes ou évaſemens des grandes
arcades étoient placés des cartouches qui paroiffoient
foutenir les voûtes ou arcs doubleaux rendus
en noir ; au milieu de la grande niche de l'autel
un grand écuſſon aux armes du Prince , décoré
ducordon&des ſupports , le fond du maître- autel
garni en noir , ſur lequel tranchoit unegrande
croix en blanc , montant de fond & dont la traverſe
faiſoit toute la largeur de la niche; ſur les
champs de la croix quatre écuſſons ou chiffres
foutenant des girandoles de lumières , les côtés de
laniche également ornés de trophées & d'écuflons
placés aux mêmes hauteurs de ceux du tour de
l'égliſe , & de manière que le tout formoit quatre
cordons reſplendiſlans de lumières .
Le plan du mauſolée , placé au milieude la nef,
étoit formé par un quarré long coupé à chacun de
fes angles dans lesquels étoient placés les piédeftaux
de marbre incruſté ; les panneaux de marbre
blanc veiné , &les chaſſis en marbre verd terminé
dans le bas par une plinrhe de marbre noir.
Sur les quatre panneaux de marbre blanc étoient
écrites en lettres d'or les quatre inſcriptions ſuivantes
:
Qui pronus eft ad mifericordiam benedicetur.
Prov. XXII. V۰۹۰
208 MERCURE DE FRANCE.
Virbonus, benignus , verecundus visu , eloquio
decorus.
2. Mach. xv. V. 12 .
Nomen tuum nominabitur.
Jud. XI. V. 21.
Præcinxit me virtute ad bellum .
Pl. Χνιι . V. 40.
Les piédeſtaux portoientdes baſes de colonnes
tronquées ſervant de ſupport à des conſoles qui
foutenoientquatrecandelabres de 23 piedsde hauteur,
formant aux quatre angles du catafalque de
grandes pyramides de lumières dont chacune portoit
120 cierges; quatredegrés ou gradins de marbre
commun élevoient l'eſtrade ſur laquelle étoit
placée la repréſentation à la hauteur d'un ſocle
ou foubaflement de marbre gris veiné , deux
piédeſttaux circulaires ornés de cannelures torſes
portoient aux deux bouts des piédeſtaux du
farcophage des lampes ſépulchrales ; au - deflus
dece ſocle s'élevoit ungrand piédeſtal de marbre
blancqui portoitdans ſes encadremens , aux côtés
latéraux , en lettres d'or ſur des panneaux de marbre
noir , les infcriptions ſuivantes :
Electus nobis in Principem , & Ducem ad bellandum
bellum noftrum.
1 Mac. IX. v. 30.
1
SEPTEMBRE. 1771. 209.
Non habebat amaritudinem converfatio illius nec
tædium convictus illius.
Sap. VIII. v. 16.
Unamortiſſement terminoit ce piédestal & por.
toitundegré ſur lequel pofoient quatre griffes de
lion qui ſoutenoient le farcophage couvert d'un
poële mortuaire bordé d'hermine & furmonté
d'unecouronne de Prince ſous un crêpe noit , poſée
fur un carreau avec les autres attributs ; l'extérieur
du monument étoit éclairé par un grand
nombre de cierges portés ſur des chandeliers en
argent , rangés fur les quatredegrés qui environnoientl'eftrade
;ungrand& magnifique pavillon,
dont ledeſſus formoit une coupolerevêtue de drap
noir doublé d'hermine , couronnoit le mauſolée.
Il étoit orné de feſtons &de trophées fur les quatre
faces , &de ce pavillon fortoient quatre grands
rideaux noirs également doublés d'hermine& retrouſlés
par des noeuds liés àdes cordons ſuſpendusà
la voûte.
En avant du mauſolée étoient placées , avec le
timbalier , les timbales du régiment , couvertes
d'un crêpe noir , de droite& de gauche les trompettes
, revêtus des ſuperbes caſaques que le régiment
tenoit de la générosité du Prince , avec leurs
trompettes en ſourdines ; aux quatre coins les
étendards avec leurs cravates en crêpe , tenus par
les porte - étendards ; à un pas de chacun d'eux ,
dans l'angle du quarré , un cavalier portoit le
mouſqueton ; tous les officiers , le colonel à leur
tête , par rang d'ancienneté , tous les bas- officiers
àleur ſuite étoient rangés , fur des bancs par qua
210 MERCURE DE FRANCE.
tre, ſur les deux côtés du catafalque , tous les
cavaliers en maſſe , depuis la porte principale de
l'égliſe , rempliſſoient l'intervalle.
M. l'Evêque de Limoges , ce prélat qui réunit
par l'accord le plus rare toutes les vertus chrétiennes
, morales & ſociales , a officié pontificalement
, aſſiſté des dignitaires de ſa cathédrale&
de tout ſon ſéminaire au nombre de cent vingt eccléſiaſtiques
, fingulierement recommandables par
ladécence exemplaire qui les diftingue dans toutes
les fonctions de leur ſaint Ministère. M. Turgot,
intendant de la province , qu'il foulage en
même tems qu'il l'éclaire , s'eſt rendu , à la tête du
préſidial , à cette pompe funèbre , ainſi que le
corps-de-ville placés à la droite & à la gauche du
choeur ſur des eſtrades qui leur étoient deſtinées ,
en avant deſquelles étoient auſſi placés tous les
chefs des différens corps eccléſiaſtiques & ordres
religieux; toutes les Dames de la ville , vêtues de
noir , rempliſſoient & ornoient les travées. On a
remarqué généralement l'ordre établi dans cette
lugubre cérémonie par les diſpoſitions du major
du régiment , &maintenu par l'attention& la vigilance
des officiers majors, chargés du ſoin d'en
affurer l'exécution .
SEPTEMBRE. 1771. 218
PRÉSENTAT10N .
Le Prince de Montbaſon , lieutenant - général
des armées navales , ayant été nommé par le Roi
gouverneur général de toutes les Ifles du Vent ,
en Amérique , il a eu l'honneur d'en faire ſes remercîmens
à Sa Majesté , à qui il a été préſenté ,
le 16 Août, par le Sieur de Boynes , ſecrétaire
d'état , ayant le département de laMarine.
NOMINATION S.
Sa Majefté a nommé à l'évêché de Lombez l'Abbé
de Fénelon , ſon aumônier , vicaire - général
du diocèſe d'Evreux ; & à celui de Beziers , l'Abbé
de Nicolay , vicaire - général du diocèſe de
Rheims
Le Roi a nommé l'Abbé de Montagnac à la place
d'aumônier de Sa Majesté , vacante par la demif
fion de l'Abbé de Fénelon .
MARIAGES.
Sa Majesté , ainſi que la Famille Royale , a
ſigné , le 4Août , le contrat de mariage du Ducde
Caylus , Grand d'Eſpagne de la première clafle ,
avec la Marquiſe du Terrail.
Le 10 Août , le Roi & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du Duc de Villequier ,
maréchal des camps & armées de Sa Majeſté , premier
gentilhomme de ſa chambre en ſurvivance
&gouverneurde Boulogne & du pays Boulonnois,
avecDemoiselle de Mazade.
2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCE.
La Princefle deCroy eſt accouchée heureufement
d'un fils , le 30Juillet.
MORTS.
Etienne Mignot, Docteur en théologie , de
l'académie royale des infcriptions & belles- lettres,
eſt mort à Paris , le 25 Juillet , dans la foixantetreizième
année de lon âge.
Joſeph Brunode Bauflet de Roquefort , Evêque
de Beziers , eſt mort à Beziers , à la fin du mois de
Juin dernier, âgé de ſoixante-neufans.
Jacques Richierde Ceriſy , Evêque de Lombez,
abbé commendataire de l'abbaye de Chaâge , ordre
de St Augustin , diocèſe de Meaux , eſt mort à
Montpellier , le 14du mois de Juillet , âgé de 62
ans.
Jean- Victor de Rochechouart , Duc de Mortemart
, Pair de France , eſt mort à Paris , le31du
mois de Juillet , dans la cinquante - neuvième annéede
fonâge.
Benjamin- Louis-Marie Frottier , Marquis de la
Coſte-Meſtelière , lieutenant général des armées
du Roi , eſt mort, le 29 du mois de Juillet , âgé
d'environ 72 ans.
Elifabeth Françoiſe Théreſe de Roſſet de Fleury
d'Hanvoille, fille cadette du Duc de Fleury , Pair
de France , premier gentilhomme de la chambre
SEPTEMBRE. 1771. 213
du Roi , chevalier de ſes Ordres , & d'Anne- Magdeleine-
Françoiſe de Monceaux-d'Auxy , duchefle
de Fleury , eſt morte au château Dupleſſis -aux-
Tournelles le 8 Août, dans la dix -neuvième année
de ſonage.
LOTERIES .
Le cent vingt - ſeptième tirage de la Loterie de
Phôrel-de - ville s'eſt fait , le 24 de Juillet , en ta
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 98435. Celui de vingt
mille livres au No. 99594 , & lesdeux de dix mille
aux numéros 85742 & 85882 .
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les d'Août. Les numéros ſortis de la
roue de fortune font , 72 , 61 , 26 , 53,33 , Le prachaintirage
fe fera le s Septembro.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
L'Inhumanité , ode ,
Le Cheval & l'Ane , fable ,
La Colombe & la Pie , fable ,
Les Prétendus, conte moral ,
Narcifle, traduction libre du commencement
ibid.
7
8
10
de la quatrième Nuit d'Young , 41.
Prologue allégorique , 46
Adelaide , eu la force du ſang , 54
Epître libre d'une convalefcente à ſonMédecin
, 64
Epître à mon ami ſur les anciennes vertus &
modernes , 71
Le Conſeil d'une Religieuſe à ſon Confefleur
qui quelquefois verſifioit , conte , 75
Explication des Enigmes & Logogryphes , 76
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
77
80
85
Lettre à Brutus ſur les chars anciens & modernes
, ibid.
SEPTEMBRE. 1771.215
Galerie Françoiſe , وا
Annales de la ville de Toulouſe , وو
Les quatre poëtiques d'Ariftote , d'Horace ,
de Vida & de Deſpréaux , 107
L'Honneur François , 113
Opufcules de feu M. Rollin ,
Toilette de Flore ,
116
120
Géographie élémentaire ,
121
Les Ruſes du Braconnage ,
122
Dictionnaire de Morale philoſophique , 125
Théâtre du Prince Clenerzow Ruſſe , 127
Obſervations ſur un ouvrage nouveau , inti.
tulé : Traité du Mélo-Drame , 133
Académie de Lyon , IS9
SPECTACLES ,
160
Opéra ,
ibid.
Comédie françoiſe , 167
Comédie italienne ,
168
Comédie de Metz , 169
Vers à M. Richard,auteur du concert méchanique
, 1.74
Ecrivain automate , 175
ARTS , Gravure , 176
Ecriture , 179
Muſique ,
180
216 MERCURE DE FRANCE.
Architecture , 182
Anecdotes , 183
Uſages anciens , 186
Edits , déclarations , Arrêts ,
190
Avis, 194
Nouvelles politiques , 199
Deſcription du Mauſolée érigé dans l'Egliſe
du collège de Limoges pour le Comte de
• Clermont ,
Naiflance,
Morts ,
Loteries ,
205
212
ibid.
213
APPROBATION.
J'AI 'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Septembre 1771 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion.
A Paris , le 30 Août 1771 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AOUST , 1971 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
peugnci
73017
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes,
les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte,
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux quin'ont pas louſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Mbraire, à Paris , rue Christine.
Complisets
1
chhoff
7010-434
24.009
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4° ou in-12 , 14vol.
16 liv.
201.4f.
par an à Paris.
Francde port en Province ,
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts , &c.
L'abonnement , ſoit à Paris , ſoit pour la Province
, port franc par la poſte , eſt de 12 liv.
JOURNAL ECCLESIASTIQUE , par M. l'Abbé Dic
nouart ; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte; aux DEUX- PONTS ; ou à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine; on ſouſcrit
à Paris , au bureau général des gazettes étrangeres
, ruede la Juffienne. 36 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , compoſé
de 24 parties ou cahiers de 6 feuilles cha
cun; ou huit vol. par an. Il en paroît un cahier
le 1' , & le 15 de chaque mois . Franc de
port à Paris , 30 liv.
Etfrancde port par la poſte en province , 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN Ou Bibliothéque raiſonnée
des Sciences morales & politiques.in- 123
12 vol. paran port franc , à Paris ,
En Province ,
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , IS cahiers par an ,
18 liv.
24liv.
àParis ,
En Province ,
9 liv.
12 liv.
Aij
Nouveautés chez le même Libraire,
HISTOI
ISTOIRE de l'Ordre du St Esprit , par
M. de St Foix , le 2º. vol . br. 21.
Les douze Céfars de Suétone , traduits par
M. de la Harpe , 2 vol. in- 8 ° , brochés 81.
L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 ° .
broch . 31. 101.
Hiftoire des Philosophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in - 12 . br. sliv.
Dit. Lyrique , 2 vol br. 151.
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol. br. 15 1.
Tomes III & IVe. du Recueilphilofophique
de Bouillon , in - 12. br.
Tome Ve.
Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
Effai fur les erreurs&fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol. in-8°, br.
31. 12 f.
11.16 f.
4 vol. in- 8 ° . gr . format rel . 201.
41.
!
1 1.4 f.
31.
11. 106.
30 1.
71.
Mémoire fur les Haras ,
Les Caracteres modernes , 2 vol. br.
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller ,
Systême du Monde ,
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel.
Dist. de Morale , 2 in- 8 ° . rel .
GRAVURES.
و ام
Sept Estampes de St Gregoire , d'après Vanloo
241.
Deux grandsPaysages , d'après Diétrici , 121 .
Le Roi de la Féve , d'après Jordans ,
Le Jugement de Paris , d'après le Trevi-
41.
Lain,
11. 16.1.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST , 1771 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE A FINETTE.
VIENS , mon aimable Finette ,
Dans ce fortuné ſéjour :
Viens embelir ma retraite ,
Digne objet de mon amour !
-Je languis dans cet aſyle ;
Sois ſenſible àmon tourment ,
Et , loin du bruit de la ville ,
Viens rendre heureux ton amant
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
L'ennui , ce monſtre farouche
Qui dans Paris fuit nos pas ,
L'ennui de fon regard louche
Ne nous attriftera pas :
Que ſur toute autre retraite
Il exerce ſon pouvoir ; \
Mais qu'il reſpecte un boudoir ,
Unboudoir , où ma Finette ,
Bravant l'art & l'étiquette ,
N'a pas beſoin de toilette
Et peut plaire ſans miroir.
Mais il faut de la journée
Te tracer ici l'emploi :
Combien elle eſt fortunée
Quand on la pafle avec toi !
Tu captives par tes graces ;
Tu fais naître les deſirs ,
Et tu fixes ſur tes traces
L'eflain léger des plaiſirs.
Ala ville l'on ſommeille
Pendant la moitié du jour ,
Et par étiquetteon veille
En attendant ſon retour ;
AOUST. 1771 :
Mais aux champs c'eſt le contraire :
Le matin ſur la fougere
Onbadine avec l'amour.
Quand l'aurore , aux doigts de roſes ,
Eclairera l'horifon ,
Des fleurs dans la nuit écloſes
Nous ferons une moiſſon :
De cent façons différentes
J'unirai ees fleurs charmantes .
Dont j'envirai le deſtin :
De mon aimable conquête
J'en décorerai la tête ,
J'en parfumerai le ſein.
Puis dans un riant boccage,
Ombragé d'arbres épais ,
Nous irons prendre le frais
Etjouir du doux ramage
Des oiſeaux du voiſinage ,
Qui ſe content tour-à-tour
Leur tourment & leur amour ,
Chacunlelon ſon langage.
1
Sur de légers chalumeaux
Je chanterai ma Finette ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ou bien , prenant ma muſette,
J'imiterai ces oiſeaux.
Quel repas eft préférable
Ace déjeuner charmant ,
Où près d'un objet aimable
Qu'anime le ſentiment ,
Des fruits qu'offre la nature
On ſavoure les douceurs ,
Où , couchés ſur la verdure ,
On reſpire l'odeur pure
Qu'exhalent partout les fleurs !
Mais déjà l'ardeur brûlante
Du ſoleil ſe fait ſentir ,
•Etla chaleur accablante
Nous oblige de le fuir ;
Pour charmer notre loiſir
Une lecture amuſante
Auſſitôt viendra s'offrir .
Aujourd'hui Buffon , Voltaire ,
Marmontel ou la Bruyere
Occuperont nos momens :
Une autrefois de Moliere
Les tableaux intéreſlans ,
AOUST. 1770.
De Corneille à l'ame fiere
Les ſublimes ſentimens ,
Du peintre de Zénobie
Les caracteres frappans ,
Du tendre auteur d'Athalie
Les ouvrages ſéduiſans
Dans nos coeurs par leur magie
Porteront de doux élans .
Souvent Regnard , Fontenelle,
La Fontaine & Monteſquieu ,
Greffet , Dorat & Chaulicu ,
Quinault , Bernard & Chapelle
Entr'eux tiendront le milieu.
Ces agréables ouvrages
Auront des charmes pour nous ;
Mais la moraledes ſages
Ne nous rendra pas moins fous.
Quand l'aſtre qui nous éclaire
Inclinera ſes chevaux
Vers l'occidente barriere ,
Nous irons voir les troupeaux
S'occuper à leur pature ,
Les brebis & les agneaux
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Se jouer ſur la verdure ,
Et le boeuf, las des travaux
De l'utile agricultare ,
Ruminer ſa nourriture ,
Ou boire à de clairs ruiſſeaux
Une onde ſaillante &pure..
Quels délicieux tableaux.!
A tout inſtant la nature
Offre des charmes nouveaux.
Au retour de la prairie
Surun tapis degafor ,
Avec Hylas & Sylvie ,
Lucas , Perette & Fanchon ,
Et toute une compagnie
De robuſtes vignerons ,
A la face rebondie ,
Tous les foirs nous danſerons.
Ce bal ruſtique & champêtre
Vaut bien ces bals faſtueux
Où , ſous un maſque odieux
On cherche à ſe reconnoître :
L'ennui preſide à ces jeux
Et rarement la ſaillie
Bannit la mélancolie
AOUST. 1771 .
Qui fiége fur tous les yeux.
A nos fêtes la licence
N'alarme point la pudeur;
L'amour y regne en vainqueur ;
La gaîté ſans pétulance
Entretient la belle humeur :
Ony brave la cadence ;
Mais on y rit de bon coeur.
Tels ſont les plaiſirs du ſage ;
Tels font ces charmans plaiſirs
Dont on jouit au village :
Dans mon petit hermitage
Ils préviendront tes defirs.
Ne tardes pas davantage
A venir combler mes voeux :
Entreprends en ces beaux lieux
Un devot pelerinage ;
Mais qu'amour ſoit du voyage;
Sans lui peut- on être heureux ?
Hâte-toi : viens , ma Finette ;
Jet'attends de jour en jour ,
Et j'embellis ma retraite
Pour y recevoir l'amour.
ParM. Willemain dAbancourt.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
CAPRICE.
Laraiſon & l'amour ſe A diſputoient moncoeur :
La raiſon triomphoit de ſon jeune adverſaire ;
Mais j'apperçus maGlicère ,
Et l'amour fut le vainqueur.
Par lemême.
LE ROSSIGNOL & LA PIVOINE.
Fable imitée de l'allemand,
LeE Roffignol , auchant mélodieux ,
Et la Pivoine , au ſuperbe plumage ,
Avoient enſemble entrepris un voyage.
Ils arrivent bientôt dans un bois ſpatieux ,
Où la Pivoine attire tous les yeux
Par la beauté de ſon plumage.
On prit pour ſon valet le Roſſignol honteux ;
Mais , indigné de cet outrage ,
Il fit entendre ſon ramage ,
Et fut enfin vengé d'un injuſte mépris.
Dans le monde ainſi la Pivoine
AOUST . 1771 . 13
Aflez ſouvent obtient le prix ;
On ſçait pourtant que les habits
Ne font pas le moine.
Par le même.
L'HEUREUSE PERSÉVÉRANCE.
Conte qui n'en est pas un.
L'ESPÉRANCE ſemble être deſcendue du
Ciel à la ſuite de l'amour pour conſoler
les humains des maux que ce dieu pourroit
leur faire ; elle accompagne ſans ceſſe
les amans ; elle s'infinue dans leur coeur ;
elle échauffe leur imagination ; elle multiplie
leurs idées ; il n'eſt point de beauté
qu'elle ne promette de fléchir , point de
coquettes qu'elle ne prétende fixer , point
d'obſtacles qu'elle ne ſe propoſe de vain.
cre ; c'eſt un rêve délicieux qui , laiſſant
loin derriere lui la froide réalité , vous
fait jouir à chaque moment du bonheur
de pluſieurs fiécles .
O vous qui liſez cette hiſtoire ! ſi des
obſtacles invincibles enchaînoient loin de
vous l'objet de votre tendreſſe,ſi un amour
conſtant mais malheureux ne ſembloit
14 MERCURE DE FRANCE.
vous promettre qu'un avenir affligeant ,
conſolez-vous par l'eſpérance ; il ne faudra
peut- être qu'un moment , un haſard ,
un événement imprévu pour vous rendre
le bonheur après lequel vous ſoupirez .
En amour , il ne faut jamais déſeſpérer de
fon fort : qui l'éprouva davantage que
Salvador , fils du Roi de l'iſle de Ceylan?
Il perdit en une nuit ſon pere , ſa famille,
ſon royaume. Les Portugais , qui venoient
de découvrir les Indes & de conquérir
l'iſte de Ceylan , l'envoyerent à Lisbonne
où il trouva de nouveaux malheurs que
l'amour lui préparoit. De tous les feigneurs
Portugais qui accueillirent Salvador
, le comte d'Almodovar eſt celui qui
s'empreſſa le plus d'obtenir ſon amitié.
Ce ſeigneur étoit riche , puiſſant à la cour;
mais fier , ambitieux , d'une vertu ſévère,
facile à croire le mal , ennemi de ſon ſiécle
& des hommes , diſpoſé à trouver du
crime en toutes chofes , & ne ſuppoſant
point chez les autres les vertus qu'il fentoit
dans ſon coeur. Il ſollicitoit la viceroyauté
des Indes , & dans l'efpérance que
Salvador pourroit lui être utile un jour ,
il ne négligea rien pour gagner ſa confrance;
il n'eut pas de peine à réuſſir : les
malheureux volent au-devant des confo
AOUST. 1771. TS
lations & baiſent avec tranſport la main
qui eſſuie leurs larmes. Leur liaiſon devint
ſi intime que Salvador n'hésita point
d'accepter un logement chez le comte. Le
premier objet qui frappa ſa vue fut la fille
de ſon nouvel ami ; c'étoit la plus belleperſonne
du Portugal ;il n'eſt pas poſſible
d'imaginer autant de charmes & de graces
que dona Iſabelle en réuniſſoit. Elle avoit
l'air noble & doux , la taille majestueuſe ,
les yeux pleinsde feu& ſa tête étoit ornée
de cheveux cendrés qu'elle prenoit ſoin de
treffer elle-même : elle étoit telle , en un
mot , que paroîtroit une divinité ſi elle
defcendoit fur terre ; ſon pere lui dit
en lui préſentant Salvador : Ma fille , je
vous préſente un de mes amis que je defire
être le võire ; il a éprouvé de grands malheurs
jusqu'à préſent , vous m'aiderez à le
confoler. Dona Iſabelle fit une réponſe
vague & honnête , mais Salvador n'eat
pas la force de parler. La vue d'Iſabelle
fit fur lui une impreffion profonde ; une
douce émotion fit treſfaillir tout fon
corps; un rouge vif couvrit fon viſage ;
ſes yeux s'enflammerent & devinrent humides;
il voulut les fixer ſur Iſabelle ,
mais ils fe baiſferent auſſi-tôt comme s'ils
n'avoient pu foutenir l'éclat de tant de
16 MERCURE DE FRANCE.
charmes . Il eſſaia de les relever , mais ils
ſe baifferent encore ; ſon ameenivrée du
plaifir d'un coup - d'oeil ſembloit l'avoir
abandonné ; il demeura immobile , confondu
, plongé dans un extaſe raviffant.
Momens délicieux que les ames ſenſibles
n'éprouvent qu'une fois , &que les ames
froides n'éprouvent jamais !
Salvador fentit ſon coeur pour la premiere
fois. Un feu dévorant qui circuloit
dans ſes veines lui apprit qu'il aimoit
déjà ; il en fut effraié , mais il n'étoit plus
tems ; un coup - d'oeil l'avoit enflammé
pour le reſte de ſa vie. C'eſt le fort des
grandes paſſions de naître en un inſtant.
Le Comte apperçut ſon embarras , & l'attribua
à l'idée de ſes malheurs qu'il venoit
de renouveller. Il lui en fit des excuſes
obligeantes , & pour le diſtraire il l'entraîna
dans le jardin. Prenez poſſeſſion ,
mon cher Salvador, lui dit- il , de toute ma
maiſon ; regardez- la comme la vôtre , regardez-
moi comme votre père ; mon âge
& votre amitié me permettent d'en prendre
le titre. Je n'ai que deux enfans : ils
feront heureux de vous avoir pour frere.
Mon fils eſt à ſon régiment ; vous avez vu
ma fille; ſa figure eſt bien , ſon ame eſt
encore plus belle. Je me ſuis plû à la forAOUST.
1771 . 17
mer , & je la remplis toute entiere. Je
veux la marier avant de pafler aux Indes :
vous m'aiderez à choiſir un gendre.
Ce dernier mot fit frémir Salvador ; il
porta dans ſon coeur une lumiere affreuſe
qui lui découvrit les dangers de fon
amour , ſemblable à l'éclair qui , dans une
nuit orageuſe , montre au voyageur égaré
les précipices qui l'environnent. Dès ce
moment il réſolut de combattre ſon
amour, mais il combattit en vain . Peut -on
luter contre ſa deſtinée ? Son ame ardente
& ſenſible réſiſta ſans ſuccès au ſentiment
qui la ſubjuguoit. Les réflexions qu'il faiſoit
pour détruire ſa tendreſſe ne faifoient
que l'augmenter. Tous les jours il voyoit
Iſabelle , tous les jours il lui parloit : il
puiſoit dans ſes yeux le feu qui le dévoroit.
Les ſons de ſa guittare ou de ſa voix
le touchoient juſqu'au coeur ; l'odeur des
fleurs qu'elle portoit ſur ſon ſein le faifoit
treſſaillir ; tous ſes ſens lenivroient
d'amour , & jamais ſa paſſion n'étoit plus
violente que lorſque ſa foible raiſon vouloit
la maîtriſer .
L'amour faifoit auſſi des progrès dans
le coeur d'Iſabelle; ſes yeux ſe fixoient
ſur ceux de Salvador & ſe plaifoient à les
rencontrer ; une ſecréte inquiétude l'agi
18 MERCURE DE FRANCE .
toit dans ſon abſence , & les jours qu'ils
paſſoient enſemble , s'écouloient comme
des momens . La confiance la plus intime
s'établit entr'eux. Leur bouche ne ſcut
jamais le ſecret de leur coeur ; leurs yeux
feuls en étoient les dépoſitaires , leurs
yeux ſe rendoient compte mutuellement
de leurs penſées & de leurs defirs ; le
plaifir de ſe voir ne leur en laiſſoit pas
defirer d'autre . Malheur aux fiécles & aux
nations chez qui le ſpectacle de deux
amans jeunes & vertueux ne feroit plus
qu'un tableau froid & chimérique !
Il ne manquoit au bonheur de Salvados
& d'Iſabelle que quelques circonstances
qui leur en fit connoître le prix : un jour
que Salvador avoit le coeur , l'eſprir & les
yeux pleins de ſa tendreſſe , il rencontra
Iſabelle qui montoit dans ſon appartement
: le déſordre d'une toilette à moitié
faite ſembloit donner plus d'éclat à fes
charmes. Jamais elle ne lui avoit paru ſi
belle : il offrit de lui donner la main ; il
trefſfaillit en prenant la ſienne ; il la ferra
doucement; il crut la ſentir palpiter , &
dans ſon tranſport il y colla avidement
deux lévres brûlantes. Iſabelle émue ,
rougit & ſe retira .
Salvador , ivre de plaiſir , reſta confonAOUST.
1771. I
ce du regret d'avoir pu déplaire à
qu'il aimoit : il fut long-tems ſans vouloir
paroître devant elle , il redoutoit
ſes regards & il avoit raifon . Iſabelle
ſe croyoit offenſée ; elle étoit tendre ,
mais vertueuſe , & la témérité de fon
amant lui paroiſſoit inexcuſable ; cependant
le haſard lui procura l'occaſion de
s'excufer . Les comédiens de la cour donnerent
au Public une piéce nouvelle. Le
comte d'Almodovar pria Salvador , qui
avoit aſſiſté à la premiere repréſentation ,
de lui en faire l'analyſe devant Iſabelle
&une nombreuſe compagnie; le ſujetde
la piéce étoit précisément une brouillerie
entre deuxamans , occaſionnée par un baifer
indifcret. Salvador fit valoir les excuſes
duberger avec tantd'art&tantde chaleur ;
il le peignit ſi tendre & ſi affligé que la
compagnie auroit trouvé mauvais que la
bergere ne lui eut pas pardonné. Iſabelle
apperçut que Salvador plaidoit ſa caufe ;
elle fut touchée de ſes regrets , du tour
qu'il donnoit à ſes excuſes ,&d'un coupd'oeil
elle lui annonça ſon pardon .
Le calme qui ſe rétablit entr'eux ne
leur procura point un bonheur folide.
Une foule d'amans ſe préſenta pour Ifabelle
; ils lui convenient tous pour l'âge ,
20 MERCURE DE FRANCE.
la fortune & la naiſſance . Iſabelle ne fut
que médiocrement alarmée des voeux
qu'on lui adreſſa : elle comptoit fur la
tendrefle de fon pere pour éloigner un
engagement qui lui déplaiſoit ; mais Salvador
fut déſeſpéré , à la crainte de perdre
l'objet de ſa tendreſſe. Mille remords vinrent
ſe réunir pour le tourmenter . Il ſe
reprochoit d'être un obſtacle au bonheur
d'Iſabelle , de mettre le trouble dans une
famille , de ſéduire la fille de ſon ami ; il
regarda ſa paffion comme un crime , & il
réſolut d'en triompher. Il ne vit plus Ifabelle
ou la vit rarement; mais les efforts
qu'il faifoit pour dompter fon penchant
le jetterent dans une noire mélancolie &
altererent ſa ſanté ; Iſabelle s'en apperçut
&en fut effrayée. A quelque prix que ce
fût elle voulut le rappeler à la vie ; elle
lui écrivit un billet qu'elle confia à la difcrétion
d'un eſclave. Salvador le reçut
avec un trouble qui n'annonçoit pas les
progrès de ſa guérison : Votre état mefait
frémir, lui diſoit- elle , confervez- vous
pour moi , & répétés quelque fois ce charmant
couplet que je chante avec autant de
plaisir que de vérité.
L'eſtime a commencé nos feux;
L'amitié l'a ſuivie;
AOUST. 21 1771 .
L'amour a couronné nos voeux ,
J'aime , & c'eſt pour la vie.
Salvador lut ce billet avec tranſport ,
il le mouilla de ſes larmes & le ſerra fur
ſon ſein. Il ſavouroit ainſi le bonheur de
plaire à ce qu'il aimoit. Lorſqu'on vint
le prier de paſſer chez le pere d'Iſabelle.
Venez , mon cher Salvador , lui dit- il en
l'appercevant , venez conſoler votre ami,
jamais il n'en eut plus beſoin. Vous connoiſſiez
mes vues pour Iſabelle & le defir
que j'avois de la marier avant de paſſer
aux Indes. Les partis les plus avantageux
ſe ſont préſentés ; j'ai donné mon fuffrage
à pluſieurs , mais ma fille n'en veut accepter
aucun ; ma fille , qui mettoit autrefois
ſon bonheur à me plaire , m'oppoſe
aujourd'hui une réſiſtance qui m'étonne.
Son ame ſimple & naïve me paroît
ſombre ; peut - être ſon coeur n'eſt- il
plus neuf; peut- être quelque lâche ſéducteur...
mais je me défie de mes conjectures
; c'eſt à vous à éclaircir mes doutes.
Iſabelle vous eſtime ; elle vous accordera
peut- être la confiance qu'elle refuſe à fon
pere. Sondez fon coeur; lifez dans ſon
ame , & ſi quelque ſentiment dont elle
dût rougir y avoit fait des impreſſions
22 MERCURE DE FRANCE.
profondes , chargez - vous de la guérir ;
épargnez - lui & à ſon pere les malheurs
qui ſuivroient un attachement indigne
d'elle&de moi .
Le Comte s'attendrit en prononçant
ces paroles , quelques larmes coulèrent
de fes yeux , il ferra tendrement Salvador
dans ſes bras ; Salvador , confus , humilié
du diſcours qu'il venoit d'entendre,
ſe reprochoit amerement les malheurs
dont il étoit confident ; il alloit tout
avouer lorſque le comte reprit ainſi la
parole: mais vous , mon cher Salvador ,
qui vous artendriſſiez ſur mes malheurs ,
quelle cauſe a redoublé les vôtres ; vous
êtes tombé dans une triſteſſe qui m'afflige
, vous traînez avec vous un chagrin
dévorant ; votre ſanté ſe détruit : j'ai
reſpecté juſqu'à préſent le ſecret de vorre
douleur , mais , ſi je puis la ſoulager ce
fecret eſt un crime aux yeux de l'amitié ;
mon amitié ne vous eſt- elle plus agréable ,
ma fille auroit elle oublié les égards
qu'elle vous doit ; mes amis , mes domeftiques
vous auroient- ils manqué ? avezvous
fait quelque perte conſidérable ?
parlez , mon cherami , mafortune , mon
ſang eſt à vous ; vous ferez fatisfait fur
tous les points. Etes- vous impatient de
AOUST. 1771 . 23
ne point obtenir les indemnités que le
Roi vous avoit promis pour vous dédommager
de la perte de vos états ; vous de .
vez compter ſur ſes promeſſes , & je vais
tout employer pour les faire effectuer ,
Salvador pénétré d'un diſcours auffi touchant,
honteux de déchirer le coeur d'an
ami ſi généreux , héſita long-temps s'il
tomberoità ſes pieds pour lui ouvrir ſon
coeur , mais il craignit de faire dans le
ſien une plaie trop profonde , il eut la
téméraire eſpérance de ſe bannir lui-même
du coeur d'Iſabelle &de la rendre
docile aux volontés de ſon père ; il rejetta
le motifde ſa douleur ſur l'éloignement
où il étoit de ſa patrie , ſur le ſouvenirde
ſes malheurs paflés , & fur mille
circonſtances qu'il n'étoit pas au pouvoir
du Comte d'adoucir; il le remercia affectueuſement
de ſon amitié , &le quitta
après mille proteſtations de reconnoiffance.
Cependant l'eſclave qui avoit porté le
billet d'Iſabelle à Salvador avoit eu l'indiſcrétion
de le lire , la réfléction l'effraya
ſur ce qu'il contenoit , il fut ſe jetter aux
piedsde ſon maître , il avoua la commiffion
, dont il avoit été chargé , ce qu'il
avoit lû dans le billet , le trouble , la
24 MERCURE DE FRANCE.
joie , la vivacicé avec laquelle Salvador
l'avoit lû ; il verſa dans le coeurde ce pere
tendre tous les poifons de la haine , de
la jalouſie , de la fureur : voilà donc , dit
leComte , le miſérable qui m'a enlevé
le coeur de ma fille , qui a empoisonné ſes
jours , qui a trahi l'amitié & violé les
droits de l'hofpitalité ; le malheureux !
avec quel art il eſſuyoit les larmes que
lui ſeul faifoit couler ! Avec quelle perfidie
il recevoit mes careſſes !Comme il
jouiſſoit en paix du fruit de ſes forfaits !
qu'il forte de ma maiſon , dit- il , à ſes
eſclaves & qu'il n'y paroiſſe jamais . Dans
l'accès de ſa colère il lui écrivit ce billet ;
>>> Vous avez trahi mon amitié& ma con-
>> fiance , fortez d'une maiſon dont vous
>> faites l'opprobre , & ne repatoiſſez ja-
>> mais devant un ami fi cruellement ou-
» tragé. » Le comte d'Almodovar ne
mettoit point debornes à ſa colère parce
qu'il ne croyoit pas que Salvador en
eut mis à ſa paſſion: le mépris qu'il faiſoit
des hommes de ſon ſiècle , & l'eſpèce de
haine qu'il leur portoit, ſe réunirent fur
Salvador & fur Iſabelle. Il auroit pû d'un
mot ſe convaincre de leur innocence ,
mais ſa fierté naturelle , & la ſévérité de
ſes principes étoient également choqués ,
&
AOUST. 1771 . 25.
& il s'expoſa à faire injure à ſa fille pour
avoir droit de haïr un ami. Salvador
fut accablé de douleur , mais il reçut
fon exil ſans murmurer contre le pere
d'Iſabelle , il n'accuſoit que lui ſeul de
tant de malheurs, il ne balança point d'aller
chercher un azile loin du quartier que
le Comte habitoit,& il' prit une réſolution
dont il ne s'eſt point départi dans la
ſuite , de ne jamais venir par ſa préſence
troubler le repos d'Iſabelle , ou aigrir la
douleur de fon pere.
Iſabelle apprit l'absence de Salvador
ſans en ſavoir les circonstances , elle n'ofoit
en parler à perſonne & perſonne n'oſoit
lui en parler ; tantôt elle le plaignoic
du fort rigoureux dont elle craignoit qu'il
ne fût accablé ; tantôt elle murmuroit de
ſon indifférence , elle l'accuſoit de la fuir,
dela haïr peut-être. S'il m'aimoit encore,
diſoit- elle , ſes yeux ne rencontreroient
ils jamais les miens ? ne le verrois-je ni
dans les remples , ni aux promenades ,
ni aux ſpectacles ? l'amour ne lui ſuggéreroit-
il pas les moyens de me dire qu'il
aime ? »
Cependant Iſabelle rejettoit conſtamment
tous les voeux qui lui étoient offerts
; elle éludoit avec art les inſtances
B
26 MERCURE DE FRANCE.
que ſon pere lui faisoit d'accepter un
époux ; elle ſavoit que Salvador avoit
des droits à faire valoir à la cour , que
le Roi lui avoit faitde grandes promeffes,
& elle eſpéroit que pour peu que les
graces qu'il en obtiendroit fuffent proportionnées
à ſa naiſſance &à la perte
de ſes états , il feroit bientôt en état de
lui offrir une main que fon pere même
la preſſeroit d'accepter.
Salvador dans ſa ſolitude s'occupoit àpeu-
près des mêmes pensées : l'image
d'Iſabelle le ſuivoit en tous lieux , il
voyoit par- tout ſes yeux , ſes traits , fa
taille majestueuſe , ſa phyſionomie qui
avoit quelque choſe de divin ; il n'auroit
pas voulu , pour le bonheur d'Iſabelle ,
qu'elle s'occupât de lui , mais il défiroit
qu'elle ne le crût point infidelle ; il répétoit
mille fois par jour cette chanson
qu'il avoit reçue d'elle , il l'écrivoit fur
les ſables du Tage , & la gravoit fur l'écorce
des orangers qui bordent ce fleuve ,
il aimoità répéter j'aime , & c'est pour la
vie. Il connoiſſoit la fermeté & les vues
du Comte d'Almodovar , il ne ſe flatioit
point de poſſéder un jour Iſabelle ; cependant
il n'y voyoit pas d'obftacles invincibles
, fon coeur s'ouvroit à l'eſpé
AOUST. 1771 . 27
rance , ilredoubloit ſes ſollicitations auprès
du Roi ; & dans l'eſpérance d'en
obtenirquelquesgraces qui l'approchaſſent
d'Habelle , il voyoit ſouvent les Miniftres
& ne leur demandoit plus avec le ton
de fermeté que lui inſpiroient autrefois
& ſa naiſſance ,& la juſtice de ſes préten-.
tions ; l'amour qui adoucit les coeurs les
plus ſauvages , avoit affoupli ſon caractère
; il étoit devenu un folliciteur aſſidu,
empreſſé , peut être rampant , car rien
ne lui paroiſſoit humiliant quand il penfoit
qu'il avoit perdu Iſabelle. Il étoitun
jour à l'audiencede Don Diégue de Mello,
grand Amiral , lorſqu'une dame qu'il
avoit connue autrefois & qui attendoit
comme lui le moment de voir l'Amiral ,
vint l'aborder. C'étoit une ancienneamie
du Comte d'Almodovar ; elle avoit ſcu
une partie de l'hiſtoire de Salvador qui
l'avoit touchée, & foit curiofité, foit ſenſibilité
pour ſes malheurs , elle lui parla
d'Iſabelle , lui apprit que ſa ſanté s'affoibliſſoit
tous les jours , qu'elle refuſoit
conſtammenrtous les voeux qui lui étoient
offerts; elle lui promit enfin de le rappeller
à Iſabelle , en y mettant toute la difcrétion
néceſſaire pour ménager ſa délicateſſe .
Salvador accepta cette offre avectranſport,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
lejour & le lieu furent aſſignės pour avoir
la réponſe , il vola au rendez-vous ; mais
quelle fut ſa douleur d'apprendre qu'Iſabelle
l'avoit entendu nommer avec indifférence
, qu'elle avoit paru douter qu'il
prit intérêt à ſa converſation, & qu'enfin
elle lui faifoit dire qu'elle étoit entièrement
guérie !
Ciel, diſoit-il ! ſe peut il qu'Iſabelle
foit tout à la fois légère , injuſte & barbare
! Qu'elle eut ceſſé de m'aimer , ſi
ſon indifférence avoit aſſuré ſon bonheur,
je ne m'en plaindrois pas ; mais qu'elle
me ſoupçonnede ne prendre aucun intérêt
à ſes jours , qu'elle me faſſe annoncer fon
changement , qu'elle même ſe plaiſe à
enfoncer dans mon coeur le trait qui le
déchire , c'eſt le comble du malheur , &
je ne puis y réſiſter. Fuyons des lieux que
la ſenſibilité n'habite point , puiſqu'elle
n'eſt plus dans le coeur d'Iſabelle .
En effet il jetta les yeux ſur le monde
pour ſavoir dans quel lieu il iroit enfévelir
ſes malheurs ; mais fon choix ne fut
point incertain, un ſecret penchant raméne
les hommes à leur patrie. Il ſe ſouvint
que parmi les peuples de l'Inde alliés
de ſes ayeux , les Marattes étoient les
plus nombreux , les plus courageux & les
AOUST. 1771 . 29
plus propres à ſervir ſa paſſion , parce
qu'ils faiſoient une guerre continuelle aux
Portugais ; il réfolut d'aller leur demander
un azile & des armes ; il profita d'un
vaiſſeau qui partoit pour l'Inde , & arriva
enfin chez ce peuple guerrier où il comptoit
trouver l'occaſion de venger fur les
Portugais fon pere , fon amour & fon
pays : il fit bientôt connoître ſon courage
& ſa naiſſance ; ce qu'il avoit appris en
Europe de l'art militaire lui fervoit à difcipliner
des troupes , il cherchoit la mort
dans toutes les occafions & ne trouvoit
que de la gloire. Qu'un hommequi veut
mourir devient facilement un Héros !Les
Indiens regardèrent Salvador comme un
Ange envoyé par le ciel pourgarantir leur
liberté & leur pays , ils crurent qu'un Roi
tel que lui aſſureroit leur bonheur , & un
cri unanime de la nation le plaça ſur le
trône ; il y monta avec joie dans l'eſpérance
de pouvoir le partager avec Iſabelle .
<<Enfin , dit-il , j'ai donc un trône à offrir
à la perſonne du monde qui en eſt laplus
digne;Souveraine abfolue de mon coeur ,
elle le deviendra d'un grand pays , mais
ce pays eſt encore trop petit , je voudrois
être le Roi de la terre pour avoir plus de
mérite à lui offrir mon Empire. »
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
,
Salvador s'occupoit ainſi du plaiſir de
donner une Couronne à ſon amante
mais il étoit embarraffé des moyens de la
lui faire agréer ; la guerre cruelle que les
Portugais faifoient aux Marattes , & furtout
la diſtance immenſe qui le ſéparoit
d'Iſabelle , mettoient de grands obſtacles
à ſes voeux : il croyoit Iſabelle à Lisbonne
, & il étoit dans l'erreur ; elle
avoit traverſé la vaſte étendue des mers ,
elle habitoit le même continent que lui,
elle reſpiroit preſque le même air : le
Comte d'Almodovar avoit enfin obtenu
la vice-royauté des Indes qu'il follicitoit
depuis long-temps ; il étoit arrivé à Goa ;
il ſe hâtoit de la faire fortifier pour réſiſter
aux attaquesdont les Marattes la menaçoient;
ſa fille toujours perſévérantedans
ſa paſſion l'y avoit accompagné en foupirant
; elle croyoit s'éloigner de fon
amant, & elle ne s'attendoit point à le
retrouver au milieu d'une catastrophe affreuſe.
A peine Salvador eut- il pris poſſeſſion
de la ſouveraineté qu'il ne put refuſer à
ſes ſujets de faire une entrepriſe qui devoit
décider de la liberté des Indes. A la
tête d'une armée nombreuſe il oſa mettre
le ſiége devantGoa , c'étoit la capitale
AOUST. 1771 . 31
des Portugais. La nature & l'art l'avoient
fortifiée , mais que peuvent les fortereſſes
contre le courage ? Celui des Marattes
tenoit de la férocité ; la réſiſtance
des Portugais augmentoit leur acharnement
, la fureur & la rage passèrent
dans tous les coeurs , le cri général fut
de donner l'aſſaut : rien ne put réſiſter
aux efforts des Marattes , ils renverfèrent
les obſtacles , forcèrent les remparts,
pallèrent tout ce qui ſe rencontra au fil
de l'épée ; en un moment les maiſons furent
pillées , le ſang coula dans les rues ,
mille cris d'horreur ſe firent entendre
de toutes parts.
Dans ce déſordre affreux Salvador n'étoit
point entendu , il s'efforçoit en vain
d'arrêter une multitude de furieux , il ne
connoiſfoitpoint le Viceroi , il ignoroit
quel danger menaçoit la vie d'Iſabelle ,
il ne s'attendoit point au ſpectacle cruel
qui alloit l'effrayer ; ce ne fut que par
généroſité qu'il eſſaya de ſauver le gouverneur
de la fureur des troupes , il courut
à ſon palais ; mais les portes étoient
déja enfoncées ; les Marattes avoient pénétré
dans l'appartement du Viceroi , ſes
domeſtiques étoient maſſacrés autour de
lui , lui-même ne faiſoit plus qu'une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
foible réſiſtance ; ſa fille que ſespleurs ,
ſa beauté , ſon déſordre , ſa jeuneſſe ,
rendoient plus intéreſſante , s'élançoit
entre les foldats & fon pere,pour lui fervir
de bouclier & mourir la première.
D'impitoyables foldatsalloient percer fon
ſein ; déja les haches étoient levées , Salvador
arrive , il reconnoit Iſabelle , &
plus prompt que l'éclair , il va parer le
coup qui alloit la percer. Arrêtez compagnons
, s'écria- t- il. Aces mots les Marattes
étonnésreculent , Salvador ſe précipite
aux pieds de ſon amante. Iſabelle
qui en croit à peine ſes yeux , tombe évanouie
entre les bras de ſon pere. Le
Comte qui la foutenoit d'une main fembloit
repouſſer de l'autre fon généreux
ami. Les Marattes attendris de ce ſpectacle,
ſe retirerent par reſpect , Habelle
r'ouvrit lesyeux pour s'aſſurer de ſon bonheur.
Pour le Comte toujours fidelle à ſa haine
, il ne voyoit qu'en frémiſſant l'ennemi
le plus cruel qu'il crût avoir dans le monde:
il alloit exhaler toute ſa fureur, mais
Salvador ne lui en donna pas le temps, il
lui dit rapidementque>> jamais il n'avoit
trahi l'amitié , qu'à la vérité il avoitaimé
Mabelle , qu'il l'aimoit encore , mais qu'il
AOUST. 1771 . 33
n'avoit point eu la témérité de le lui dire ;
au ſurplus , ajouta-t-il , ma flamme eft
légitime,je ſuisRoi des Marattes,&je puis,
en offrant ma main à l'adorable Iſabelle ,
partager avec elle un des premiers trônes
de l'Inde ; en comblant mes voeux vous
rendez le bonheur à un amiqui n'a jamais
ceſſé de l'être ; vous pacifiez à jamais le
Fortugal & les Indes ; je ne veux point
me prévaloir d'une victoire qui a menacé
vos jours ; je renonce à ma conquête , je
reftitue aux Portugais les pays que je leur
ai enlevés , j'y en ajouterai d'autres s'il le
faut,& je vous laiſſe en un mot libre &
plus libre que moi . »
LeComte pénétréde la générosité deSalvador
, honteux d'avoir pu un moment
lui réfuſer ſon amitié , ſe précipita dans
fes bras , le pria d'oublier le paffé & lui
accorda ſa fille avec joie : celle d'Iſabelle
& de Salvador fut extrême , & pour ne
pas différer leur bonheur , lejour de leur
hymen fut fixé au lendemain.
Enunmomentletrouble& le carnage
furent appaiſés . L'alliance de Salvador&
d'Iſabelle réunit les vainqueurs &les vaincus
; les Marattes conſentirent qu'on reftituât
Goa aux Portugais , en conſidéra
tion du Vice-roi . Le Comte d'Almodovar
Bw
34 MERCURE DE FRANCE.
paroiſſoit confus des torts qu'il avoit eus
autrefois avec ſes enfans .
Salvador qui n'apperçevoit que ſon
amante , ne pouvoit en croire ſes yeux ,
& doutoit, ſi ce qui ſe paſſoit n'étoit point
un fonge. Pour Iſabelle , que la joie embelliſſoit
encore,elle regardoit ſon amant,
elle embraffoit ſon pere , & elle diſoit
tout bas en montant à l'autel : Je le ſavois
bien que la persévérance méne au bonheur.
VERS à Mademoiselle de *** , qui
avoit raconté à l'Auteur de quelle maniere
elle avoit étéſauvée des flammes ,
Lors du tremblement de terre de Lifbonne.
J'en pleure encor , belle Egérie ;
Ton recit a navré mon coeur.
Eh! quoi , dans ce jour plein d'horreur ,
Oùdes flancs entr'ouverts de la terre en furie
Le trépas élancé ravageoit ta patrie ,
Autour de ton berceau le ſouffre deſtructeur
Alloit... Feux , arrêtez ! mort , ſuſpens ta rie
gueur!
AOUST. 1771 . 35
Unjour dans cet enfant les myrthes de Cythère
Seront unis au voile de Pallas ;
Phébus lui remettra le fceptre littéraire...
Mort cruelle , ne frappe pas ,
Tu punirois toute la terre.
Mais quels dieux tout - à- coup précipitent leurs
pas ?
Ils courent t'arracher à la flamme homicide.
Un intérêt preſſant les guide.
Eſcorté desjeux &des ris ,
L'amour vint conferver ſon plus brillant ouvragei
1
La vertu , ſa fidèle image ,
EtPhébus , l'ornement de ſes boſquets fleuris.
Dans ſes bras la chaſte déefle
Emporre ton corps innocent ;
Le dieu qui préſide au Permeſſe ,
Te ſoutient de ſon luth brillant :
Le tendre amour marche devant :
Il te devra ſes palmes les plus belles ;
Avant le bienfait même il eſt reconnoiſſant.
Vainement les flammes cruelles
Sur toi fondent en pétillant ,
Il les écarte avec ſes aîles.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE..
Amitié , tu fouris à cet effort charmant..
" Bon , dis-tu , la voilà ſauvée ;
>>T>riomphez , fublimes mortels !
>>A>h , le Ciel l'avoit réſervée
>> Pour relever l'honneur de mes autels .
Il eſt unjeune enfant , un peu plus âgé qu'elles
>> Son coeur fut paîtri de ma main.
>> Un jour viendra , marqué par le deſtin ,
Où doucement liés d'une chaîne éternelle ,
>> La confiance mutuelle
>> Agitera leur tendre ſein :
> Ils verront fuir l'infortune cruelle,
>> Et les plaiſirs voleront pas eſſain.
>>Heureux couple , croiffez ! envain le fort bi-
>>>farre
Plaça votre berceau dans des lieux différens :
>>Ah! leur éloignement barbare
Ne ſauroit déranger mes projets éclatans.
>>>LeTage coule loin du Veaune ; ( 1 )
>>Mais ſi l'amitié l'ordonne ,
Leurs flots unis auront le même cours :
(t) Le Veaune ou l'Uveaune, petite riviere qui
araverſeAubagne, patrie de l'auteur
AOUST. 1771. 37
>>Deux coeurs faits pour s'aimer ſe retrouvent tou
>>jours. ככ
Le Veaune ! dieux, quel nom a frappé mon oreille!
Mes yeux virent lejour ſur ſes bords enchanteurs.
Dans mon coeur palpitant quel doux eſpoir s'é
veille! ..
Si c'étoit moi ! .. trop flatteuſes erreurs ,
Ah , ceſlez de m'offrir une ſi vaine image.
Tant de bonheur ne m'eſt pas deſtiné.
Otoi , dont les vertus entraînent mon hommage,
Nomme le mortel fortuné ,
Qui peut s'énorgueillir d'un auſſi beau préſage.
LE DERVIS VOYAGEUR.
Fable orientale.
Un Dervis parcourant l'Afie
Arrive à Balke , entre au palais des Rois 5
D'une ſuperbe galerie
Pour s'héberger le ſaint homme a fait choix:
La natte s'y déroule ,&le voilà par terre.
Le Sultan paffe, & d'un air de courroux
Queſans façon les grands ont avec nous
38 MERCURE DE FRANCE.
Faquin ! dit-il , comment peut- il le faire
Qu'à tes regards mon auguſte ſérail
Paroiffe un caravenſerail?
Qu'est- il done ? lui répond gaîment le folitaire ;
Il ſervit de logis à tes prédéceſſeurs ,
C'eſt le tien aujourd'hui ; dans la ſuite il doit être
Le logis de tes ſucceſſeurs .
Uncaravenſerail ne peut ſe reconnoître
Qu'aux mêmes traits; de ceux qui doivent naître
Il ſera la demeure ; il en ſervit aux morts ,
Il en ſert aux vivans ; ſous de pareils rapports
Lachoſe me paroît la même.
Et le Sultan de rire à ce propos ,
Et ſes flateurs qui crioient anatheme
Contre l'audace des dévots ,
D'être étonnés & de rire de même.
Vous qui parlez à des Sultans ,
Cetapologue eſt fait pour vous inſtruire ,
Employez , croiez-moi , peu de raiſonnemens ;
Mais n'en redoutez rien ſi vous les faites rire.
Par M. B.
t
AOUST. 1771 . 39
TRADUCTION libre de l'Ode d'Horace .
H
Eheu!fugaces, Posthume , Posthume , &c.
ODE 14 du livre 2.
ELAS ! qu'un prompt trépas finit nos deſti
nées!
Plus vîtes que l'éclair &le cours des torrens ,
Poſthume , nous voyons nos rapides années
Fondre & s'anéantir dans l'abyme des tems.
L'auguſte piété , la brillante richeſſe
Ne peuvent , d'un inſtant , reculer notre ſort ;
Letems vole à grand pas , améne la vieileſſe ,
Etde ſes bras glacés nous tombons dans la mort.
Chûte fatale , hélas ! mais trop inévitable !
De victimes envain nous chargeons ſes autels ;
Rien ne ſauroit fléchir ce monſtre inexorable ,
Rien ne peut de ſa faulx garantir les mortels .
Enfin , c'eſt une loi . Tous les fils de la terre ,
Monarques ou Bergers , libres ou dans les fers,
Doivent tous à la mort un tribut néceſſaire ,
Et lamême rançon au nocher des enfers.
4
40 MERCURE DE FRANCE.
Loin des doubles fureurs de Mars & d'Amphitrite,
Craſſus , dans un palais, s'endort en fûreté ;
Mais , pour hater l'inſtant qu'il craint & qu'il
évite ,
Le trépas eſt d'accord avec la volupté.
Le vaporeux Damis , tremblant aux vents
d'automne ,
Croit ſentir l'aquilon dans le moindre zéphir ;
Dans un réduit bien clos , l'inſenſé ſe cantonne,
L'air n'y pénétre plus , la mort vient l'y faifir.
Oui! tous du Styx affreux verront les eaux dormantes
Et ces lieux où jamais ne luiſent de beauxjours;
Et Siſiphe courbé qui , de ſes mains tremblantes ,
Roule avec peine un roc qui retombe toujours .
Ceſſons de nous bercer d'une eſpérance vaine ;
La terre n'eſt pour nous qu'un ſéjour paſlager ;
Maiſonnettes , palais , hameaux , riche domaine
Demaître également , doivent un jour changer.
O vous , à mes plaiſirs , qui prêtâtes votre om
bre ,
ores quej'ai plantés, mes confidens difcrets
AOUST . 4 1771.
Hélas ! aucun de vous , dans le royaume fombre ,
Ne m'accompagnera que le triſte cyprès.
comble d'infortune ! ô ma belle maîtreſſe !
De tes divinsappasun autrejouira !
O vins , où je puiſois la plus douce allégrefle,
Un avidehéritier , à longs traits , vous boira.
Par M. l'Abbé Aleaume , conſeillex
au parlement de Rouen.
Epitre à M. l'Abbé de l'Iſle , pour le
remercier d'un exemplaire de ſes Georgiques.
J'avors du goût pour les ficurettes
Du fol amour , dubel eſprit ;
Etj'admirois , dans un écrit ,
Le vain éclat de ces bluettes ;
Mais le préſentque vous me faites
D'un goût frivole me guérit ;
Au lieu des choſes joliettes ,
Déſormais les beautés parfaites
Près de moi ſeronr en crédit.
De notre langue faſtueuſe ,
42 MERCURE DE FRANCE.
Qui , fuſqu'aux ruſtiques travaux ,
Rougiſſoit d'abaifler ſa fierté dédaigneuſe,
Votre muſe enrichit l'indigence orgueilleuſe ,
Et traduit comme ſcut imiter Deſpréaux .
Virgile entier renaît ſous vos brillans pinceaux ;
Et cette fidele copie
De ſes admirables tableaux
Plaît à la France qui s'ennuie
De tant de plats originaux.
Jouiſſez bien d'une gloire ſi douce ,
La critique a rendu vos droits plus aſſurés;
Tel l'arbre vigoureux rit des vents conjurés ,
Ets'affermit par la ſecoufle
Des fiers aflauts qu'ils ont livrés.
Ami , que n'ai -je la caſſette
Qu'Alexandre prit autrefois
Sur le plus opulent des Rois ,
Après la fameuſedéfaite!
Vous ſavez que ce conquérant ,
Pour les deux chefs - d'oeuvre d'Homère ,
Réſerva ce coffre brillant ;
Moi , j'y mettrois votre préſent ,
Et , pour jouir du ſolide agrément
D'une muſe à la fois &brillante & lévère ,
Je l'en retirerois ſouvent .
Parlemême.
AOUST. 1771 . 43
L'IMPRUDENCE.
Conte moral.
ELEONOR avoit une de ces figures qui ,
ſans être fort régulieres , plaiſent & féduiſent
: née avec un coeur ſimple & vertueux
on voyoit chaque jour éclore en
elle toutes les qualités propres à rendre
un époux heureux. L'orgueil qu'inſpire la
fortune , les louanges , la flatterie& plus
encore les mauvais exemples de la MarquiſedeC...
ſa mere , corrompirent bientôt
ſes heureuſes diſpoſitions. Celle - ci
avoit la manie fingulierede ſe croire un
bel-eſprit : tantôt on la voyoit entrer en
lice avec des ſçavans , s'égarer &fe perdredansdes
diſputes métaphysiques : une
autre fois elle protégeoit unjeune auteur ,
liſoit quelques brochures qu'il lui apportoit
, &dans ſon enthouſiaſme elle ſe regardoit
comme l'arbitre du bon goûr .
Eléonor venoit aſſidûment aux conféférences
qu'on tenoit dans l'appartement
de la Marquiſe; à meſure qu'elle croiffoit,
les mêmes inclinations qu'avoir ſa mere
ſe fortifioient en elle; mais les ſuccès ne
44 MERCURE DE FRANCE.
répondoient point à ſes voeux. Eléonor
parloit fort difficilement : ſouvent , au
milieu de la converſation , elle s'interrompoit:
former deux ou trois phrafes de
fuite étoit pour elle un ouvrage bien pénible
: une timidité naturelle augmentoit
encore l'embarras de ſa langue. La Marquiſe
étoit déſeſpérée : elle ne ceſſoit de
prêcher ſa fille; &dans ſon délire ſcientifique
, elle lui citoit l'exemple des Sévigné
, des Scuderi , des Deshoulieres ,
&c. " Comment ton imagination glacée,
>>lai diſoit-elle , n'eſt- elle pas échauffée ,
>> enflammée par la lecture des ouvrages
>> de ces femmes incomparables ? Vois de
>>quelle gloire elles ſe ſont couvertes !
>> veux-tu, en vivant oiſive , aller groffir
>>la foule de ces femmes ordinaires dont
>>> l'unique talent eſt de ſe parer & d'em-
>> prunter de l'art,des charmes que la na-
>> ture leur a refuſés , ou de celles qui
>>>vieilliffent dans les détails obſcursd'une
> occupation domestique ? Une femme
>> n'eſt eſtimable qu'autant qu'elle a d'efprit.>>
رد
Tels étoient les propos qu'à chaque inf.
tant laMarquiſe tenoitàEléonor:elle ignoroit
combien il eſt dangereux de vouloir
donner trop d'eſprit aux femmes : la na
AOUST. 1771. 45
ture les fit pour plaire & non pour devenir
ſçavantes. L'oubli des devoirs attachés
à leur condition eſt le fruit d'un goût
déplacé pour les ſciences. Les égaremens
de l'eſprit produiſent ordinairement ceux
ducoeur. Une fille qui cherche à s'inſtruire
ne s'inſtruit que trop ſouvent aux dépens
de ſa vertu .
L'occaſion favoriſa bientôt la Marquiſe
: Monroſe , jeune homme de condition
, mais fans moeurs , lui parut propre
à inſpirer à ſa fille l'amour des belleslettres
. Ce Monroſe étoit un de ces êtres
ſuperficiels qui inondent nos villes & qui
n'en impoſent qu'à la multitude : il avoit
une imagination vive & ardente : il parloit
avec beaucoup d'aiſance & raiſonnoit
fur tout fans rien ſavoir à fond. La lec
ture des romans faiſoit ſa principale occupation.
Il fut enchanté des vues que la
Marquiſe avoit ſur lui ; depuis long- tems
il briguoit ſa bienveillance & afpiroit ſecrétement
au bonheur de plaire à Eléonor
; il avoit même déjà fait quelques
tentatives auprès d'elle qui lui avoient
aſſez bien réuſſi ; mais Eléonor étoit
une riche héritiere , & lui avoit diffipé
une bonne partie de ſon patrimoine ; il
craignoit que l'inégalité de fortune ne
46 MERCURE DE FRANCE.
devînt un obſtacle à ſes defirs. Quelle
fut ſa joie & combien ſa confiance augmenta
lorſqu'il vit qu'il lui étoit permis
d'entretenir ſouvent ſa chere Eléonor
! avec quel ſuccès il employa, pour lui
donner de l'amour , les momens que la
Marquiſe croyoit qu'il conſacroit à l'érude
! " Monroſe , diſoit - elle , je trouve
» que ma fille s'énonce avec plus de fa-
>> cilité ; ſon eſprit commence à ſe déve-
>> lopper; ſes idées ſont plus nettes& plus
» vives. »
Monroſe l'entretenoit dans cette fatale
illuſion : il voyoit avec plaiſir les progrès
que ſa jeune éleve faifoit dans laſcience
del'amour ; il échauffoit ſon imagination
en lui lifant des romans ; il avoit le ſoin
de s'arrêter ſur les endroits les plus paffionnés
pour les faire fentir à Eléonor ;
elle l'écoutoit avec avidité & ſe laiſſoit
aller inſenſiblement aux attraits de la ſéduction.
Déjà on s'écrivoit de part &
d'autre des lettres fort tendres. On ſe
voyoit ſouvent , ſous prétexte d'acquérir
de l'eſprit , & plus on ſe voyoit, plus on
s'aimoit.
Le Marquis de C... homme pétulant
&d'un eſprit très borné , en avoit cependant
aſſez pour connoître les défauts do
AOUST. 1771 . 47
ſon épouse ; il s'emportoit contre elle &
lui reprochoit avec aigreur ſa conduite ;
il aimoit ſincérement les enfans; il s'intéreſſoit
vivement à leur bonheur; il ne
regardoit pas d'un oeil auſſi indifférent
que la Marquiſe les démarchesde Monroſe
auprès d'Eléonor ; il lui défendit expreſſément
de recevoir ſes viſites. Eléonor
, à cet ordre , parut conſternée : l'amour
avoit fait une trop profonde bleſſure
à fon coeur : rien n'étoit capable d'opérer
ſaguérifon.
Les bruſqueries du Marquis & l'air
triſte d'Eléonor firent bientôt connoître à
Monroſe qu'il s'élevoit quelque orage
contre ſon bonheur ; ce qui acheva de le
confirmer dans cette idée , c'eſt la froideur
avec laquelle la Marquiſe le recevoit :
elle avoit enfin reconnu que ſes affiduités
auprès de fa fille pouvoient tirer à conféquence.
Montoſe avoit fondé ſes principales
eſpérances ſur la confiance que cette
mere aveugle lui témoignoit; cependant
en homme habile & conſommé dans l'art
de l'intrigue , il prit une autre route pour
parvenir à fon but, Ilconnoiffoit le coeur
d'Eléonor : il en étoit aimé : il convint
avec elle qu'il ceſſeroit d'aller chez la
Marquise; mais , avantde ſe ſéparer , on
48 MERCURE DE FRANCE
fongea aux moyens d'entretenir un commerce
de lettres .
Monroſe ne parut plus aux aſſemblées
qui ſe tenoient chez la Marquife . Il écrivoit
tous les jours à Eléonor & tâchoit de
ladiſpoſer inſenſiblement à des entrevues
fecrétes. Il ſavoit par expérience que l'amour
s'irrite par les difficultés , & qu'une
fille qui franchit une fois les premieres
bornes de la pudeur , court d'elle-même
enfuite au précipice. Eléonor , après bien
des réflexions , des craintes , des incertitudes
, & après avoir écouté& lutté longtems
contre le murmure de la vertu, céda
enfin aux déſirs de ſon amant. Ils ſe virent
pendant pluſieurs mois ſans que rien trou
blât leur bonheur. Monroſe, pour plaire
à Eléonor , étoit fort réſervé : il calmoit
la violence de ſes déſirs ; cependant il ne
vouloit pas manquer l'occaſion de couronner
ſes voeux : on pouvoit découvrir
le myſtere des rendez-vous & ruiner entierement
ſes eſpérances. Pénétré de ces
réflexions , il propoſa à Eléonor de ſe promener
dans un labyrinthe de charmilles
que la Marquiſe entretenoit avec beaucoup
de foins. Pluſieurs jets d'eau qui
s'élevoient à une hauteur prodigieuſe&
retomboient avec fracas , des allées couvertes
AOUST. 1771. 49
vertes à perte de vue & où regnoit une
continuelle fraîcheur, des bancs de gazon
diſperſés çà & là, tout contribuoit à rendre
ces endroits délicieux & à en faire
autant de retraites propres à l'amour.
Eléonor n'entra qu'en tremblant avec
Monroſe dans ces lieux qui devoient être
le tombeau de fon innocence; elle avoit
unpreſſentiment ſecret des malheurs qui
l'y attendoient.
Ameſure que nos deux jeunes amans
s'enfonçoient dans cette agréable folitude
, Monroſe devenoit plus tendre , plus
empreffé ; Eléonor plus timide , plus foible.
Après quelques tours de promenade
l'un & l'autre s'affeyent. Eléonor promenoit
autour d'elle des regards inquiets :
à peine oſoit- elle lever les yeux fur Monrofe.
" Vous me haïffez donc , lui dit-il?
>> Cruelle, eft- ce ainſi que vous récompen-
» fez mon amour ? il ſe jette auſſi tôt à
ſes pieds , prend une de ſes mains & l'arroſe
de ſes larmes (qu'un amant dans cette
ſituation eſt à craindre ! ) Eléonor étoit
dans unegrande émotion : fon coeur éprouvoit
la plus vive agitation : elle pouvoit à
peine reſpirer : ſa vertu l'abandonnoit.
Quelques pleurs qui s'échaperent malgré
elle furent le ſignal de fa défaite.
C
so MERCURE DE FRANCE.
1
Montoſe s'applaudiſſoit en ſecret de
fon triomphe : fon bonheur lui paroiſſoit
certain : un mariage avantageux alloit réparer
les défordres de fa fortune occaſionnés
par les écarts d'une jeun efle libertine.
Eléonor , de fon côté , ne tarda pas
à être inconfolable : elle étoit déchirée
partous les remords qui ſuivent ordinairement
les plaiſirs & la perte de la vertu :
elle n'oſoit plus paroître devant ſa mere :
comment lui avouer ſa faute ? A quels reproches
n'alloit- elle pas s'expoſer ? cepen.
dant fon état ne lui permettoit pas de
déguifer plus long-tems : de jour en jour
les marques de fon déshonneur ſe faifoient
appercevoir : encouragée par les
follicitations de ſon amant , elle alla en
tremblant dans la chambre de fa mere &
elle lui révéla le fatal ſecret avec toute
la honte qu'inſpire l'aveu d'une mauvaiſe
action. La Marquife entra dans une grande
fureur& chaſſa Eléonor de ſa préſence;
elle reconnut , mais trop tard , la dangereuſe
illuſion qui l'avoit abuſée ; elle ſentit
ſes toris , & elle ſe hâta de les réparer
par un mariage mal aſſorti qui fût généralement
défaprouvé & très- malheureux .
Par M. Jaymebon , fils , préſident au
grenier àfeld'Argenton enBerry.
AOUST. 1771 . SE
ARCISSE.
Imitation de la quatrième Nuit d'Young.
ECARTANT loin de moi l'aſſemblage biſarre
Des rêves inſenſés où le ſommeil m'égare ,
Je me reveille encor , lorſque du haut des airs
De ſon obſcurité la nuit ceint l'Univers.
De ma foible raiſon le ſeul flambeau m'éclaire.
Hélas ! toujours rongé d'une douleur amère ,
Je ſens qu'au ſein des nuits environné d'horreurs
Si j'entr'ouvre les yeux , c'eſt pour verſer des
pleurs.
L'amant impatient , plein d'une heureuſe attente
Vole aux lieux fortunés qu'a preſcrits ſon amante.
Exact autant que lui , mon coeur , mon triſte coeur
Se trouve au rendez - vous où l'attend la douleur.
Voici l'heure funeſte où la nuit les raſſemble ,
Où ce coeur & mes maux s'entretiennent enfemble.
Souveraine des nuits , tendre divinité,
Toi , qui ſais inſpirer la ſenſibilité
Qui , ſur un char d'argent , dans une paix pro
:
:
fonde
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Regnes avec éclat ſur les flambeaux du monde ;
Deſcends , inſpire - moi des chants dignes des
cieux ,
Tu vois de tous côtés leurs cours harmonieux.
Rivale du ſoleil , quand la nuit te rappele ,
Tu conduis à ton tour leur marche ſolemnelle ;
Fais paſſer dans mes vers leurs accords raviſſans ,
Ils vont toucher les coeurs par de plaintifs accens.
Ah! déjà je ſuccombe à la mélancolie ,
De ſes traits pénétrans mon ame eſt attendrie.
Oui , mon ſujet te plaît , je pleure une beauté
Qui m'offroit ta douceur & ta ſimplicité.
Chere Narcifle , hélas ! triſte , pâle & tremblante
Je crois t'entendre encor d'une voix expirante
Dire; « Il eſt nuit pour moi , pour moi tout eſt
>> flétri ,
4
Jeunefle , eſpoir , bonheur , tout eſt enſeveli, >>
Non , la nuit du cercueil où repoſe ta cendre
Ne fut jamais ſi noire , ô malheureux Philandre.
Par- toutenveloppé de mortelles vapeurs
Je ne vois qu'un tiſſu , qu'un cercle de malheurs .
Rarement ils font ſeuls , ils accourent en preſſe ,
Ils aiment à nous ſuivre , à nous poigner fans.
ceffe.
AOUST. 1771 . 53
Apeine ton tombeau le referme , ô mon fils ,
Que tous deux , mes enfans , je vous vois réunis.
La gaîté , la jeuneſſe , une voix ſéduisante ,
Un coeur fait pour aimer , une beauté touchante ;
Narcifle avoit ces dons , s'élevoit ſous mes yeux ;
Le Ciel, par ſes faveurs , remplifioit tous mes
voeux ,
Je ne poflédois point d'eſpérances plus cheres;
J'étois ,j'étois enfin le plus heureux des pères.
Titre brillant & vain qui m'a tropabuſé !
Sous ſon éclat flatteur l'abîme s'eſt creufé.
La mort fit ſigne au ver d'attaquer cetre roſe ,
Et le ver l'a piquée à peine encore écloſe.
Dès que je vis les yeux preſqu'éteints , languiffans,
Ne jeter , ne rouler que des regards mourans :
Qu'elle ne m'offrit plus qu'une bouche flétrie ,
Etpeu d'attachement aux objets de la vie ,
Lorſque je vis enfin l'ame des aſſiſtans
Se remplir tour-à- tour de noirs preſſentimens ,
Coeurs ſenſibles , jugez de mon impatience
A fuir , à l'arracher des lieux de ſa naiſſance ,
Deces climats glacés ſur qui les vents du Nord
Soufflent à tout moment & le froid & la mort.
4
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
Jecrus quedu ſoleil le regard falutaire
Ranimeroit en elle une force derniere .
Quelle erreur ! inſenſible aux plus tendres appas ,
Il la laiſſa languir & fécher dans mes bras ,
Il la laiſſa tomber comme il laiſſe une plante
Secourber , ſe flétrir ſur ſa tige mourante.
Narciſſe , ſouviens-toi par quels coups acca
blans ,
Je te vis vers la tombe avancer à pas lents.
De ces coups inouis le fouvenir m'effraie ,
Ils font ſaigner mon coeur , ils en rouvrent la
plaie.
Leur ſouvenir cruel comme un vautour rongeur
"S'acharne inceſſamment à dévorer mon coeur.
Eh! qui peut réſiſter au fardeau qui m'accable ?
La ſource de mes pleurs devient inépuifable.
Par la réflexion leur cours toujours grofſi
Arroſe nuit & jour un viſage flétri,
A ne plus en verſer vainement je m'excite ,
Je ſens gonfler mon coeur , ma douleur s'en irrite.
Apleurer avec moi vous trouvez des douceurs;
Mais rien ne peut , amis , réparer mes malheurs.
Je veux que l'Univers , témoin de ma triſteſſe ,
Jette un oeil attendri ſur ma ſombre vieilleſle .
AOUST. 1771 . 55
Narcifle, ſa beauté , ſes vertus & fa mort
Attendriront les coeurs fur mon malheureux fort .
Au milieu des plaiſirs , dans la fougue de l'âge ,
Devenu tout -à - coup moins ardent , moins vo
lage ,
On verra le jeune homme occupé de nos maux
Rêver mélancolique au milieu des tombeaux.
Par M. de Launey d'Iſigny en
Baffe Normandie.
A l'Auteur de l'HOMME MORAL ;
ILLUSTRE
M. l'Abbé de Crillon .
LLUSTRE & docte Abbé , dont le ſtyle enchanteur
De l'humaine nature établit la grandeur ;
Peintrede la vertu , ton coeur fut ton modèle ;
Quej'aimeà contempler l'homme , image fidèle
De fon auguſte Créateur ;
Paroiſlez aimable pudeur ,
Et venez colorer le front de l'innocence ;
Et vous céleste bienfaiſance ,
Portez en tous lieux le bonheur.
:
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
Tendre amour , ton flambeau découvre aux yeux
du ſage ,
L'objet dont le Ciel a fait choix ;
De l'amitié ſincère il écoute la voix :
Ilrend à la justice un éternel hommage ;
Son coeur eſt échauffé du plus noble courage;
La prudence le guide & lui dicte ſes lois.
Que ce portrait ſublime , ennoblit la nature!
Au feude tes pinceaux divins ,
Mon ame s'éleve , s'épure :
Que j'aime l'homme que tu peins!
Mais lorſque tes crayons nous tracent ſa foibleſſe,
L'amour-propre caché ſous un maſque trompeur,
L'ardente ambition , qui defire fans ceffe ,
La licence éveillant l'audace & la fureur ,
Lacolere portant un poignard homicide ,
La ſombre jalouſie étouffant la raiſon ,
L'envie au regard louche , au teint pâle & livide,
La baſſe flatterie offrant un doux poiſon ,
Lorſque je vois hélas ! l'avarice fordide,
Ou le luxe inſolent corrompre tous les coeurs ;
Et l'irreligion , que la volupté guide,
Regner impunément ſur les débris des moeurs ;
Confus , humilié , je me dis à moi- même ,
1
AOUST. 1771 . $7
Eſt- ce là ce mortel vanté ,
L'ouvrage de l'Etre ſuprême ?
Je ne vois plus en lui qu'un monſtre détesté ,
De vices , de forfaits criminel aſſemblage ;
Mais quoi ? de ce triſte naufrage
Nul mortel n'est - il excepté ?
Quoi ! tu n'aurois tracé que la trompeuſe image
D'un coeur ſenſible & généreux.
Ah ;s'il n'exiſtoit plus de mortel vertueux,
Aurions- nous ton ouvrage?
ParM. deG...
MADRIGAL.
Millele Chantre , jeune Muficienne
d'un mérite diftingué.
Tu réunis àl'eſprit , la ſageſſe ,
Mille talens , mille charmes divers.
Ta voix , tes yeux inſpirent la tendreſſe ,
Chaque coeur vole au devant de tes fers.
Tu nous ravis ainſi qu'une autre fée ;
Chacun t'admire & t'aime tour- à- tour.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Lorſqu'ont'entend, on te prend pourOrphée ,
Lorſqu'on te voit , on te prend pour l'Amour.
Par M. d'Azemar , lieutenant au
régiment de Touraine.
LA VENGEANCE INUTILE .
FACACHHÉÉ contre mabergere ,
J'oſai me plaindre unjour
A l'Amour
De fon humeur lévére.
Quoi , me dit en riant
Ce dieu charmant ,
L'inhumaine
Mépriſe tes feux ?
Rompts ta chaîne ,
Formes d'autres noeuds.
J'ai tenté l'entrepriſe ,
Mais inutilement :
Quand on aime Céphiſe ,
Peut-on être inconſtant ?
i
Parlemême.
:
19
lere
let
,
le la
élui
ela
preien
,
ari ,
rièeft
ste
pue.
cux.
6
60 MERCURE DE FRANCE.
Vois comme la jeune Roſe
Qui vient de s'épanouir
Céde à l'ardeur qu'elle cauſe
Au tendre & badin zéphir ;
Vois lesoiſeaux à l'ombrage
Se livrer à leur penchant :
Leurs plaifirs t'offrent l'image
De ceux qu'on goûte en aimant.
C
Par le méma.
CONTE.
AGNES , d'un oeil content , voyoit déjàparoître
Ses jeunes & tendres appass042
Quinze printems l'avoient vu croître ,
Et ſon coeur ſoupiroit pour le jeune Licas .
Unjour à la maman auſtérem
Agnès parut le ſein à demi- nud ,
Pourquoi n'avoir pas de fichu ,
Lui dit- elle , d'un ton ſévére ?
Agnès répond, en foupirant tout bas;
1
1
.>
De beaux habits pour moi vous êtes trop avare,
Et fi je cache mes appas , ...
Avec quoi , voulez- vous , Maman , que je me
pare.
Par M. Couret de Villeneuve,
fils , à Orleans.
:
19
lere
let ,
le la
élui
ela
preien
,
vari ,
erièeft
te
1
apue.
reuz.
e
x.
60
More.
AG
1
1
+
sap -pelle
Eveau choix ,
+
sa voix: voix.
+
S
C
Etfon
UA
P
L
Agn
Debea
E
Avec q
ous enfla:mer
veardeurnou-
+
est êtrefidel:
¥
yours aimer,
大
ours aimer.
AOUST. 1771 . 61
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Juillet ,
ſecond volume , eſt Epingle ; celui de la
ſeconde eſt la Mouche de toilette ; célui
de la troiſiéme eſt Silence; celui de la
quatriéme eſt Ducheffe. Le mot du premier
logogryphe eſt Chiendent , chien ,
dent. Celui du ſecond eſt Mariage , mari ,
âge , ame , ami , mer , air , amer , rage ,
me , ire , ramage. Gelui du quatriéme eſt
glaive , gale , lie , age , gai , agile , ille,
la , ave , vil , va ,, Eva .
ENIGME 1
ri-
Des couleurs de l'Iris quelquefois revêtue
Jeplonge aufond des eaux, ou plane dans la nue.
Par moi l'eſprit s'annonce & parle à tous les yeux.
J'orne le dieu charmant qui préſide à Cithère ,
L'oiſeau fier & hardi qui porte le tonnerre ,
L'Africain , l'Indouſtan , le meſſager des cieux.
Fléau du malfaiteur, fléau de l'innocence ,
Je fais le bien , le mal également ;
Etje puis conſoler l'amant
62 MERCURE DE FRANCE.
1
:
Dans les diſgraces de l'ablence.
Par moi , plus d'un gueux s'enrichit ,
Plus d'un plaiſant ſe divertit ,
Plus d'une belle s'enlaidit ,
Plus d'un marchand perd ſon crédit.
Point d'acte important dans la vie ,
Point de ſolide engagement ,
Point de traité , point de ſerinent
Que je ne ratific.
Arbitre des deſtins du monde ,
J'unis d'un trait les peuples & les rois ,
Je ſers à publier les lois ,
Etſur moi leur vigueur ſe fonde.
Quelquejuſte que ſoit pourtant cette peinture ,
Etre fluet , chetif& de mince encolure ,
Jouet des zéphirs & du vent ,
Vrai ſymbole de l'inconſtance ,
Je n'ai par moi nulle excellence
Et ne ſuis qu'un foible inftrument.
ParM. Candelon.
AOUST . 1771 . 63
AUTRE.
ENFNFAANNTT des élémens ils me fonttous la guerre;
Je nais ſur terre & péris dans les flots ,
Mon ſein , pour mes rivaux , récelle le tonnerre ,
Et les dons de Cerès pour mes chers commençaux :
Preux chevalier errant ma deviſe eſt la gloire ,
J'affronte les périls , je vole à la victoire ,
Jeme nomme Céſar, Louis ou la valeur ;
Quoique peſant de corps je ſuis très - grand marcheur
,
Et pour ſervir Bellone en ma courſe funeſte ,
Une aiguille me guide , un ſoufle fait le reſte.
Par M. Rozier , ancien cap. d'infanterie.
AUTRE.
Imitée de Scaliger.
CHAMPIONNE inflexible , immobile guer
riere ,
Je combats ſans plier , ſans tourner le derriere.
L'ennemi qui me frape eſt bleſſe de ſes coups ;
64 MERCURE DE FRANCE.
Avec lui cependant j'ai toujours le deſſous .
Or , vous faurez , lecteur , que ce digne adve
faire
Eſt mon frere ,
Ou du moins mon parent , puiſqu'une même
main
Nous paîtrit d'un même levain.
Par Mile Bordier , à Bonneval
en Beauce.
AUTRE.
SUUIISS JE plante , fuis-je arbriſſeau ?
La choſe eſt aſlez équivoque :
Loin que la froidure me choque ; ...
Je n'en parois que plus vif & plusbeau.
La terre par qui tout végére ,
Neme reçoit point dans ſon ſein;
Ma propagation ſecrette ,
D'aucun mortel n'a recours à la main :
C'esten certains endroits où lehafard
Que ſe fait mon accroiſſement ;
Mais qui me fournit l'aliment ?
mejete ;
AOUST. 1771 . 65
Oh! c'eſt une autre affaire ;
Si je découvrois ce myſtere ,
Que te reſteroit- il , lecteur , à deviner ?
Envain tu voudrois combiner ;
Car dans mon nom je ne vois rien à faire.
ParM. Muſtel , étudiant àRouen.
LOGOGRYPΗ Ε.
S I vous avez des minéraux
Une connoiſſance légere ,
Par les plus faciles canaux
Vous allez trouver le myſtere.
Sousundemes traits principaux
Pour me montrerdans cette clafie;
Ma couleur , entre les métaux ,
Occupe la premiere place.
Ce n'eſt point tout ce que jevaux:
Parmi les plantes vulnéraires ,
Qui ne fait , contre certains maux ,
Que mes effets ſont ſalutaires ?
1
66 MERCURE DE FRANCE.
Sur ma queue , * à travers les mers ,
Pour être maîtres de ma tête
On en voitbien dans l'Univers
Qui vont affronter la tempête.
Par M. F.. N... à Amiens.
DE
AUTRE.
E ma tête , il n'est pas facile
Demarquer la concavité ;
Comme endangers elle eſt fertile,
L'accès en doit être évité.
Maqueue eſt plus ou moins charmante
Selon les différens objets ,
Et du ſexe qui nous enchante
Son coloris fait les attraits.
Si l'on veut , après cette eſquifle ,
Faire jouer d'autres refforts ,
Qu'on rapproche , qu'on réuniſſe
Tous la mafle de mon corps .
*Dansun ſens poétique&par métaphore.
AOUST. 1771 . 67
t
Souvent alors , d'une bergere
Je fixe les ſoins les plus doux ,
Et mon inconſtance légere
Quelquefois la met en corroux.
Envain , de ce qui me compoſe ,
Prétendroit- on compter les pieds ?
Le grand nombre que j'en expoſe ,
Pourroit produire des milliers.
Parle même.
J
AUTRE.
E fuis un être fort utile
Et par fois je ne ſuis qu'habile :
Souvent auſſi de mes travaux
Sans mon aveu réſultent bien desmaux.
Mon état est fort ordinaire
Et même parmi le vulgaire ;
J'ai pour parens des demi- dicux ,
Tout mortel queje ſuis,j'en fais un peuplus qu'eux.
J'ai huit pieds : j'aime la cadence :
Je ne ſuis guères muſicien ,
Et rarement propre àla danſe.
1
68 MERCURE DE FRANCE.
A mon col brille bel & bien
Cequi vaut en amour mieux que belles paroles :
Enfin ce qui ( ſans hyperboles)
Donne les graces , lemaintien ,
Les talens , la vertu , les degrés aux écoles ,
Et qui , tout bien prité, vaut un peu plus que
rien.
Si l'on m'ôte le chef&qu'en deux on me coupe ,
Laterre quelque tems me porte dans ſon ſein ;
Puis après , la faucille en main ,
Sur moi , des payſans en troupe ,
Viennent à qui mieux mieux
Fondre dès le matin,
Sil'on m'ôte deux pieds & qu'on renverſe l'ordre ,
Des fix que l'on m'aura laiſlés
Je donne , non pas le mot mordre ,
Mais un mot qu'aux fiécles paffés ,
On croioit déſigner l'action d'une brute
Ou d'un infecte ſeulement ,
Et qui peut bien préfentement ,
Sans cependant qu'on s'en rebute ,
Se prendre au figuré pour peindre juſtement
Ce que plus d'un mortel , ſans faire la culbute ,
Faitdu matin au ſoir & toujours gravement;
AOUST. 1771. 69
Mais ſi tu veux à cinq pieds me réduire ,
Crains de m'avoir pour compagnon ;
Je ſuis un mal difficile à détruire ,
On me craint comme le charbon.
Si tu m'ôtes fix pieds je ſuis dans la grammaire ,
Tu me nommes à chaque inſtant ;
Où ſi tu le veux autrement ,
Car mon bonheur eſt de te plaire ,
Je ſuis un ſigne , un caractère
Qu'on appèle note en chantant.
Par M. le Chevalier de D **.
AUTRE.
D'une admirable république ,
Je ſuis l'ouvrage merveilleux ;
Aformer ma douce fabrique ,
Chaque membre eſt induſtrieux ,
On diroit que Flore elle-même
A, dans ſa bienfaiſance extrême ,
Choiſi ces zélés artiſans ,
Pour mieux nous rendre ſes préſens.
Lecteur , je ſuis tout autre choſe ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Par un très- léger changement :
Mon horrible métamorphoſe
Me rend cruelle très- ſouvent ;
Je mords , j'arrache , je déchire ,
Tant queje puiſſe aſlez détruire ,
Hélas! qui ?mes propres égaux ;
e
Ceux avec leſquels je ſuis née;
Telle est ma triſte deſtinée !
Mes dents font autant de bourreaux
Qui retranchent de leur eſpéce ,
Aforce de les mettre en piéce :
Qui peut ne me pas concevoir ?
Je ſuis fi facile à ſavoir ;
Que je n'ai pas beſoin de dire
Que quatre doivent me ſuffire :
Oui , quatre lettres font mon nom ;
En Languedoc j'ai du renom ;
Dans le ſens anagrammatique ,
J'habite en plus d'une boutique.
ParM.... de Savigny.
AOUST. 1771 .
71
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Obfervations fur toutes les parties de la
phyſique & de l'hiſtoire naturelle , extraites&
recueillies des meilleurs mémoires
; tome IV . in- 12 . A Paris , rue
Dauphine , chez Jombert , pere , libraire
du Roi pour le génie & l'artillerie.
Le premier volume de cette collection
utile parut en 1719 ; on l'attribue au P.
Bougeant. Les deux ſuivans furent publiés
en 1726 & en 1730. M. Grozellier,
qui en eſt l'éditeur , ainſi que du quatriéme
volume que nous annonçons , a
écarté de ſa collection tout eſprit de ſyſtême
, & ne s'eſt occupé qu'à raſſeinbler
des matériaux prêts à être mis en oeuvre
par ceux qui voudront par la ſuite établir
quelque hypothèſe. C'étoit auſſi le conſeil
que le fage Fontenelle avoit donné à
M. Grozellier lui - même. " Ne faiſons
>>point de ſyſtême , lui diſoit-il , nous ne
>> ſommes point affez riches pour cela ;
>>faiſons beaucoup d'expériences , amaf-
>> fons des faits ; peut- être viendra-t-il
72 MERCURE DE FRANCE.
» dans la ſuite quelque genie heureux
>> qui , profitant des découvertes que l'on
>>aura faites avant lui , pourra former un
>> ſyſteme ; mais juſqu'ici nous n'avons
> pas aſſez de richeſſes.>>>
Comme l'éditeur cite exactement les
ſources où il a puiſé , c'eſt au lecteur à
s'attacher principalement aux faits qui lui
paroîtront les mieux prouvés.
Les faits concernant l'hitoire naturelle
des animaux ne ſont pas les moins curieux
de ce recueil. Il y a des animaux ,
nous dit- on , qui aiment l'or. Quand le
coq ou l'épervier voient un grain d'or ,
ils le devorent auſſi tôt. On en dit autant
des canards. Aldrovandus rapporte fur ce
fujet une hiſtoire qui révéle un merveilleux
fecret pour s'enrichir. Un pauvre
homme s'apperçut un jour que , dans la
fientede certains canards qui barbottoient
le long d'une rivière , il y avoit de petits
grains brillans comme de l'or. Il jugea
que ces grains pouvoient venir du ſable
que les canards avaloient en barbottant .
Dans cette pensée , il fit achat de pluſieurs
canards , qu'il mit le long de la riviere ,
& eut ſoin de tenir toutes les nuits un
drap étendu par terre dans l'endroit où
ces canards ſe retiroient. Tous les matins
il
AOUST. 1771. 73
:
il venoit faire ſa viſite , & il trouvoit
dans ſon drap une grande quantité d'or. II
s'enrichit conſidérablement par ce moyen,
& devint le plus opulent de ſa province.
Journal des Scavans , de 1703 .
On voit dans les étangs&dans les fofſés
qui environnent le château de Fontai-
Rebleau , des carpes monstrueuſes dont
quelques- unes,à ce que l'on prétend, y font
depuisplusde cent ans; mais ſi on rejette ce
fait , les écailles blanches de pluſieurs de
ces carpes &leurs mouvemens lents prouvent
aſſez du moins que les poiſſons ont
leur vieilleſſe comme les hommes. Columelle
rapporte à ce ſujet que , de fon
tems , on trouva un certain poiſſon dans
l'étang de Céſar qui étoit auprès de Paufilippe
, qui avoit vécu ſoixante ans ; &
Gefner raconte que dans un étang qui eſt
en Suabe près d'Hailbrun , on prit , en
1447 , un poiffon qui portoit à ſes nageoires
une bague avec cette inſcription :
Jeſuis le premier poiſſon que Frederic II ,
Empereur , mit en cet étang , les Octobre
1203 , d'où l'on peut conclure que ce
poiſſon avoit vécu plusde deux cens feize
ans. Voyage d'Italie , traduit de l'anglois
de Richard Laſſels.
M. le Comte d'Aligny , ſeigneur de la
D
74 MERCURE DE FRANCE.
terre de Bouze , à une lieue de Beaune en
Bourgogne , avoit un ânon de deux ans
fort& vigoureux. Cet animal alla un jour,
ſelon ſa coutume , paître le matin dans le
parc du château. Il mourut deux heures
après. Comme il n'avoit paru en lui aucun
ſigne de maladie , & qu'au contraire
on l'avoit vu ce jour-là même ſauter &
gambader dans le pré , on voulut ſavoir
quelle avoit été la cauſe de ſa mort. On
le fit donc ouvrir , & l'on trouva dans ſon
eſtomac cent cinquante jeunes frêlons qui
n'avoient que la moitié de la groſſeur ordinaire.
Il y en avoit encore une trentaine
tous vivans . L'animal , en broutant l'herbe
dans le pré , avoit mangé un nid de
frêlons , enveloppé dans de la mouſſe ;
ces frêlons avoient dévoré dans deux heures
l'eſtomac de l'anon. M. d'Aligny ſe
tranſporta dans le parc , y trouva les reftes
du nid , & pluſieurs jeunes frêlons qui
voltigeoient autour. C'eſt de ce ſeigneur
que M. Grozellier tient cette obfervation
.
Madame la Comteſſe d'Aligny a auſſi
rapporté qu'étant malade de la petite vérole,
elle avoit une chate qui ne la quitta
point pendant tout le tems de ſa maladie;
qu'elle ſe tenoit toujours couchée ſur ſon
AOUST. 1771 : 75
lit ; qu'elle la nourriſſoit très bien,& lui
donnoit les reſtes de tout ce qu'on lui apportoit
à manger , ce qui auroit dû l'engraiffer
beaucoup; cependant cette chate,
qui dormoit preſque toujours , devint ſi
maigre , qu'elle mourut au bout de trois
ſemaines , avant même que la Dame fût
relevée de ſa maladie. On n'a pas douté
que ce ne fut le venin de la petite vérole
qui , ayant attaqué cet animal , l'avoit
ainſi amaigri , & avoit cauſe ſa mort.
Cette obſervation rend aſſez probable ce
que diſent quelques auteurs ſur la tranfmiſſion
des maladies aux animaux. On
affure affez communément que les chiens
prennent la goutte en couchant avec des
goutteux.
Quoique l'éditeur ne ſe rende pas ga
rant des faits qu'il rapporte , il y en a pluſieurs
cependant qu'il auroit dû rejetter
comme contraires à toute bonne phyſique
, & qui ne peuvent être placés que
dans la claſſe des tours d'adreſſe; tel eſt
celui qu'il rapporte du chevalier Borry .
Cet alchimiſte ſe vantoit qu'après avoir
exprimé ſeulement par la trituration le
ſuc de quelque ſimple que ce ſoit & l'avoir
mis dans une bouteille à long col ,
il le convertiſſoit en une terre ſéche qui ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
foumiſe à la chaleur du bain , faiſoit paroître
la figure du ſimple. Le chevalier
Borry ajoutoit qu'au lieu du ſuc,ayant mis
pluſieurs fois dans cette bouteille de la
terre fraîche de cimetiere , il avoit vu
mille ſpectres & mille fantômes. Ceux
qui amuſent le Public à Paris ſur les boulevards
par des recréations de phyſique ,
font cette eſpéce de réſurrection ou de
palingénéſie par le moyen d'une forte
d'encre glutineuſe & ſans couleur avec
laquelle ils tracent ſur un papier le deffinde
la fleur ou de la plante qu'ils deſirent
faire reparoître. Ils répandent deſſus
ce papier quelque terre , ſable ou pouffiere
colorée réduite en poudre très - fine. Ils
ſecouent le papier & l'on conçoit que le
deſſin tracé , érant formé d'une eſpéce de
glu , doit reſter coloré & faire voir la
figure de la plante brûlée. Quelquefois
l'on ſe ſert de la limaille de fer mêlée
dans de la terre ou dans la cendre de la
plante , & au moyen d'une pierre d'aimant
on réuffir aisément à ſéparer cette
limaille & àlui faire prendre la forme de
la plante. Tout ceci eſt maſqué par pluſieurs
préparations & par différens tours
de mains qui rendent ce ſpectacle aſſez
récréatif , mais l'amusement eſt tout le
AOUST. 1771 . 77
profit qu'on peut tirer de ſemblables expériences
.
Précis national ou tableau de la Société
dans ſes détails. AParis , chez l'Eſclapart
, libraire , rue de la Harpe , près le
collége d'Harcourt ; Tilliard, libraire ,
quai des Auguſtins ; Hériſſant , imprimeur
du cabinet du Roi , & libraire ,
rue St Jacques , & au cabinet littéraire
pontNotre-Dame. Prix , 12 liv.
!
dé-
Cetableau ou cette carte qui eſt compoſéede
pluſieurs feuilles, a environ neuf
pieds de long ſur quatre &demi de haut.
On debite auſſi cette carte ſous le format
infolio. Le tableau de la Société qu'elle
préſente eſt diſtribué ſur trois colonnes.
La premiere offre le modèle du dénombrement
des habitans & des biens de la
campagne ; la ſeconde , le modèledu
nombrement des habitans des villes , re.
partis ſelon leur état & leur fortune ; la
troiſiéme raſſemble tout ce qui a rapport
aux ports de mer. On ſe rappele en voyant
cette carte celleque feu M.Peſſellier avoit
dreflée . On a fait quelques corrections&
quelques augmentations dans celle que
nous annonçons , maisqui ont beſoin des
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
développemens que l'auteur nous promet.
Obfervations fur les maladies des armées
dans les camps & dans les garnisons ,
avec des mémoires ſur les ſubſtances
ſeptiques & anti - ſeptiques , lus à la
ſociété royale; par M. Pringle , chevalier
baronet de laGrande-Bretagne, &
médecin ordinaire de la Reine. Seconde
édition , revue , corrigée & augmentée
ſur la ſeptième édition angloiſe ;
2 vol. in- 12 . A Paris , chez Ganeau ,
libraire , rue St Severin , aux armes de
Dombes & à St Louis.
Ce bon ouvrage eſt le fruit d'une étude
éclairée par la ſaine phyſique , & il eſt
appuyé ſur des obſervations conſtantes .
L'habile médecin , après avoir diviſé &
rangé par claſſes lesmaladies qui ſontcommunes
à la vie militaire , en examine les
canſes générales , c'eſt - à- dire celles qui
dépendent de l'air , du régime & des autres
circonstances compriſes communé
ment , quoiqu'improprement , ſous le
nom de non- naturels. Quelques lecteurs
feront fans doute furpris de voir les hôpitaux
dont l'unique deſtination eſt de
ſervir au rétabliſſement & à la conſervaAOUST.
1771. 79
tion de la ſanté , rangés dans cet ouvrage
au nombre des principales cauſes des maladies
qui détruiſent les armées. L'auteur
n'y a ſans doute été déterminé que par fes
obſervations ſur le mauvais air & ſur les
autres inconvéniens inſéparables des hôpitaux.
L'explication des cauſes générales des
maladies des armées eſt ſuivie de l'expofition
des moyens d'en écarter quelquesunes
&de rendre les autres moins dangereuſes
. Cette ſeconde partie de l'ouvrage
eſt terminée par une comparaiſon
des diverſes quantités de malades endifférentes
ſaiſons , afin qu'un général puitfe
ſavoir avec quelque degré de certitude le
nombre de troupes ſur lequel il peut compter
en quelque tems que ce ſoit.
La troifiéme & derniere partie de
l'ouvrage eſt principalement deſtinée à
éclairer la pratique. Elle regarde particulierement
le médecin ou ceux qui
ont fait une étude ſuivie de la médecine.
M. le chevalier Pringle a joint
aux obſervations ſur les maladies des armées
une ſuite d'expériences fur les ſubſtances
ſeptiques & anti - ſeptiques , avec
des remarques ſur leuruſage dans la théoriede
la médecine.
Div
:
8. MERCURE DE FRANCE .
On a beaucoup accueilli les premieres
éditions de cet ouvrage. Les changemens
&les additions conſidérables faites dans
celle- ci rendront les obfervations de M.
Pringle encore plus utiles aux médecins ,
aux phyſiciens & même aux officiers qui
ont ſouvent moins à combattre contre des
troupes ennemies que contre les intempéries
des ſaiſons &les maladies peſtilentielles
qui ravagent les armées.
Bibliothèque de Société , contenant des
mêlanges intéreſſans de littérature &
demorale; une élite de bons mots,
d'anecdotes , de traits d'humanité ; un
choix d'obſervations &de jeux de phy.
fique ; quelques cauſes & procès peu
connus ; des poëſies dans tous les genres;
des contes en proſe , puiſés dans
les meilleures ſources ; enfin des divertiſſemens
de ſociété ; 4 vol . in- 12 . petit
format. A Londres ; & ſe trouve à
Paris , chez Delalain , libraire , rue&
à côté de la Comédie Françoife .
On peut comparer cette Bibliothèque
àune converſation de gens joyeux & qui,
douésd'unebonne mémoire,chercheroient
à égaier leurs propos par le recit de divers
traits ou anecdotes. Comme dans la fo
AQUST. 177812
ciété il ſe trouve des perſonnes de différens
goûts & de différens caracteres , on
a cherché ici à les contenter par un mêlange
auſſi varié qu'agréable. La première
partie de cette bibliothèque préſente
des morceaux de littérature &de morale,
tirés ou traduits de pluſieurs auteurs. Voici
quelques penſées détachées dudocteur
Swift.
La ſeconde moitié de la vie d'un homme
ſage eſt employée à ſe délivrer des
folies,ddeess préjugés&des fauſſes opinions
qu'il a contractées dans la première.
Quand il paroît dans lemonde unvéritable
génie , le vrai figne pour le reconnoître
eſt que tous les ſors ſe liguent contre
lui.
Malgré toutes les prétentions des poëtes
, il eſt certain qu'ils ne donnent l'immortalité
qu'à eux- mêmes. C'eſt Homere
& Virgile ; & non Achille ni Enée , qui
nous inſpirent du reſpect &de l'admiration.
Il en eſt tout autrement des hiftotiens
: notre attention tombe entierement
fur les actions , les perſonnes & les évé
nemens qui nous ſont repréſentés,&nous
penfons peu aux auteurs.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
La raiſon pour laquelle on voit ſi peu
demariages heureux , c'eſt que les jeunes
filles emploient tout leur tems à faire des
filets , &qu'elles ne penſent point à faire
descages.
Dans un chapitre de cette bibliothéque
ona donné l'origine de pluſieurs proverbes
ou de façons de parler proverbiales
, de celle-ci , par exemple , il estfur un
grandpieddans le monde. Autrefois, nous
dit-on , on eſtimoit beaucoup en France
un grand pied ; & la longueur des fouliers
, fur tout dans le quatorziéme fiécle ,
éroit la meſure de la distinction . Les ſouliers
d'un prince avoient deux pieds &
demi de long; ceux d'un hautbaron, deux
pieds: Le ſimple chevalier étoit réduit à
un pied & demi ; & c'eſt dela que nous
eſt reſtée l'expreſſion : Il estfur un grand
pieddans lemonde.Cette expreſſion,quelle
que foit ſon origine , a ſouvent fait naître
des plaiſanteries. Un boſlu , qui favoit
l'hiſtoire apparemment , voulut un jour
faire uſagede ce proverbe contre un homme
qui avoit un pied très grand , mais
fans aucune prétention à la nobleſſe. IL
faut avouer , lui dit - il , que vous êtes ,
Monfieur ,fur un grandpied dans lemon
AOUST. 1771 . 83
de. L'homme au grand pied ſe contenta
de lui répondre froidement . Il est vrai ,
Monfieur, que lafortune ne m'a pas tourné
ledos.
Ces fortes de reparties ne manquent
point dans cette bibliothèque. On y trouvera
encore une affez bonne proviſion d'anecdotes
, de naïvetés , ſaillies , gaſconades
, grace aux recueils qui en ont déjà été
publiés & dont l'éditeur a ſçu faire fon
profit. On diſoit à un Gaſcon qui étoit
dans un embarras : Faites reculer votre cheval.
« Il eſt du pays , dit-il, il ne recule
point.>>> ১১
Un Officier Gaſcon demandant à un
miniſtre de la guerre ſes appointemens ,
lui repréſenta qu'il étoit en danger de
mourir de faim; ce miniſtre lui voyant
un viſage plein & vermeil , lui répondit
que ſon viſage le démentoir : « Ne vous
» y méprenez pas , Monfieur , lui dit le
>Gaſcon ; ce viſage n'eſt pas à moi , je
» le dois à mon hôteſſe qui me fait crédit
>> depuis long tems. »
Un Gaſcon ayant reçu des coups de
báton , dont il étoit menacé depuis longtems
, ſe conſola en diſant : " Bon , me
>> voilà guéri de la peur. >>
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
:
Σ
Parmi les anecdotes il y en a pluſieurs
qui regardent Bautru , que les mémoires
du tems nous dépeignent comme un bel
eſprit : cependant à en juger par les différens
traits que l'on rapporte de lui, c'étoit
une eſpéce de turlupin , un plaiſant de
-profeffion &de ces gens qui ſe chargent
volontiers de faire rire les compagnies
où ils ſe trouvent.
M. de Montholon affectoit une façon
de parler finguliere. Un jour qu'il faifoit
ſa cour à la Reine Anne d'Autriche avec
Bautru , la Reine lui demanda lequel il
préféroit de fon cheval Alezan ou de fon
cheval Pie. « Madame , dit - il , dans un
>> jour d'affaire, quandje ſuis ſur mon che-
>> val Alezan , je n'en deſcendrois pas pour
>> monter mon cheval Pie;& quand je ſuis
ود furmon cheval Pie , je n'endeſcendrois
>> pas pour monter ſur mon cheval Ale-
>> zan. » La converfation changea .
De quelques exemples imités &de plufieurs
autres qui ne leferont pas : c'eſt le
titre d'un chapitre particulier de cette
collection. Une Reine qui étonna l'Europe
par un mêlange de foibleſſes & de
grandes vertus , Chriſtine , avoit agréé
l'hominage du poëme d'Alaric par Scu-
1
AOUST. 1771. 84
deri . Elle avoit même deſtiné à l'auteur
pour récompenſe une chaîne d'or de mille
pittoles. Mais elle eût defiré que Scuderi
retranchât quelques louanges qu'il avoit
données au comte de la Gardie qui étoit
tombé dans la diſgrace de cette Princeffe.
Il oſa déclarer que des préſens plus riches
encore ne le détermineroient pas à cette
lâche complaiſance , & Chriſtine ne lui
donna rien. L'éditeur auroit dû rapporter
les propres paroles de Scuderi qui répondit
« que quand la chaîne d'or feroit auffi
>>> groſle & auffi pefante que celle dont
>>> il eſt fait mention dans l'hiſtoire des
>> Incas , il ne détruiroit jamais l'autelcù
>> il avoit facrifié. Ce trait feroit dans
tous les livres s'il n'étoit pas d'un rimeur
ignoré . Je voudrois , ajoute l'auteur de
cette bibliothèque , que le chantre immortel
d'Enée ne fût pas pour les fentimens
au - deſſous du chantre d'Alaric.
Virgile eut la foibleſſe de retrancher de
ſesGéorgiques l'éloge de Gallus ſon ami ,
qu'Auguſte avoit diſgracié. Mais le reproche
que l'on fait ici au chantre de l'Enéide
eſt- il bien fonde ? L'hiſtoire fait
mention que Gallus confpira contre Auguſte
ſonbienfaiteur , &Virgile en pré
86 MERCURE DE FRANCE.
ſentant ſes poësies à ce prince pouvoit- il
lui mettre ſous les yeux les louanges d'un
ſujet ingrat & rebelle ? On a blâmé avec
plus de juſtice Virgile d'avoir trop fouvent
fait uſage de cette maxime de Pla -
ton , defervir les dieux felon le goût du
pays. Il ne cefla de flatter la folie d'Auguſte
qui vouloit que ſes ſujets l'honoraf.
fent comme un dieu.
:
La phyſique & même la chymie contribuentà
varier&à enrichir cette bibliothèque.
Elles ſont ici dépouillées de toutes
leurs épines. Les articles qu'elles préfentent
font proprement des eſpèces de
recréations de phyſique qui ne rendront
certainement pas les lecteurs meilleurs
phyſiciens , mais qui pourront les amuſer,
& c'eſt ſans doute le principal objet de
l'éditeur. Le dernier volume raſſemble
des contes en vers & en proſe , des épigrammes
, des madrigaux & autres poéſies
légerestelles que celles-ci.
Ne cherchons point un vain détour
Pour excuſer notre foibleſſe ;
Les premiers ſoupirs de l'amour
Sont les derniers de la ſageſſe. 1
AOUST. 1771 . 87
A Mademoiselle de St C*** , en lui envoyant
des mirabelles de Metz.
Perette , vous avez fix ans ,
Etles goûts de cet heureux âge :
Lebonbon doit être un hommage
Pour vous au-deſſus des amans .
:
De votre mine enchantereſſe ,
Quelqu'autre un jour vous parlera;
Mais que de peines il faudra
Pour obtenir votre tendrefle !
Trop éloigné de mon printems ,
Jen'enpourrai plus prendre aucunes ,
Etje veux profiterdu tems
Où vous la donnez pour des prunes.
Recueildes pièces qui ont remporté lesprix
de l'Académie royale des Sciences , depuis
leur fondation en 1720 ; tom. VII,
in-4°. qui contient une partie de piéces
de 1753 , celles de 1756 & 1757 , &
le reſte de celles de 1760. A Paris ,
chez Panckoucke , rue des Poitevinsà
l'hôtel deThou.
Les deux premiers mémoires de ce
volume ont concouru pour le prixde 1753
88 MERCURE DE FRANCE .
dont le ſujet étoit : « La maniere la plus
>> avantageuſe de ſuppléer à l'action dự
>> vent ſur lesgrands vaiſſeaux. On examinedans
le mémoire ſuivant la théorie
des inégalités de la terre. Le quatriéme
&le cinquiéme mémoires agitent cette
queſtion : "Quelle est la meilleure ma-
>> niere de diminuer le roulis & le tan-
» gage d'un navire , ſans qu'il perde ſen-
>> ſiblement par cette diminution aucune
>>des bonnes qualités que ſa conſtruction
>>doit lui donner ? » En 1760 on propoſa
l'examen des altérations du moyen mouvement
des planètes. Il y a un mémoire
ſur cet objet , c'eſt le ſixieme de ce volume.
Les deux derniers mémoires contiennent
des recherches furles altérations que
la réſiſtance de l'Ether peut produire dans
le moyen mouvement des planètes.
La fondation du prix de l'académie,par
M. Rouillé de Meſlay , eſt une époque
intéreſſante dans l'hiſtoire des ſciences ;
elle a produir des recherches eſtimables
fur les plus belles parties de la phyfique
céleste & de la théorie de la navigation.
Nos connoiffances fur les effets de l'attraction
, ajoute M. dela Lande , éditeur
de ce volume, font dues en grande partie
àce bel établiſſement ; & il n'y a guères
AOUST. 1771 . 89
de recueil auſſi intéreſſant que celui que
nous continuons de donner au Public.
On fera peut- être ſurpris que l'exemple
de M. Rouillé de Meſlay n'ait déterminé
perſonne à le ſuivre & à contribuer , par
quelque établiſſement du même genre ,
aux progrès de nos ſciences. Ces études
auſſi difficiles & auſſi rares qu'elles font
-curieuſes & importantes , ont beſoin de
l'émulation &des ſecours que procurent
de ſemblables inſtitutions.
Agriculture complette , ou l'art d'améliorer
:
:
les terres , contenant la maniere d'enclorre
les terres ; des pâturages & des
prairies ; comment on doit faire le
foin; des différentes graines de foin;
des terres labourables ; du labour ; de
la ſemaille des bleds ; des fumiers &
autres amendemens ; des différentes
eſpéces de bleds &de grains , comme
pois , féves , lentilles; de la façon de
les ménager & de les employer ; du
chanvre , du lin, du houblon ; des différentes
façons de faire la dréche : traduit
de l'anglois de Mortimer ; ſeconde
édition ; 4 vol. in- 12 . avec figures,
10 liv . reliés. A Paris , chez Saugrain ,
jeune , libraire , quai des Auguſtins .
१०
MERCURE DE FRANCE .
Ce livre d'agriculture eſt un traité pratique
de toute l'économie champêtre .
L'auteur Anglois , bien différent de nos
agriculteurs théoriciens qui , le plus fouvent,
n'ont jamais ſemé ou labouré que
dansune caiſſe , a toujours vécu à la campagne
, occupé à faire valoir ſes propres
terres. Les préceptes qu'il donne font le
réſultat d'une pratique conſtante & bien
préférable fans doute à ces ſpéculations
plus curieuſes qu'utiles que le fermier ne
réaliſe jamais qu'à ſes dépens. La traduction
françoiſe a d'ailleurs éré revue par
un homme inſtruit qui , pour rendre cet
ouvrage plus utile à nos fermiers , a quelquefois
rectifié ou éclairci les obſervations
du cultivateur Anglois , & a ajouté
pluſieurs inſtructions ſur différentes productions
particulieres à la France & que
l'Angleterre ne poſſéde point , telles que
le raiſin & l'olive.
Traité complet de Chirurgie , contenant
des obſervations & des réflexions fur
toutes les maladies chirurgicales , &
fur la maniere de les traiter ; par M.
Guillaume Mauqueſt de la Motte, chirurgien
juré à Valognes , & chirurgien
de l'hôpital des troupes du Roi , en
AOUST. 1771 . 91
baſſe Normandie , établi audit lieu ;
troiſième édition , revue , corrigée &
augmentée de notes critiques , par M.
Sabatier , profeſſeur royal en anatomie,
chirurgien - major en ſurvivance de
l'hôtel royal des Invalides ; a vol. in-
8º. A Paris , chez P. Fr. Didot, jeune ,
libraire , quai des Auguſtins , à St Auguſtin
; & chez d'Houry , imprimeur ,
rue de laV. Bouclerie .
Ce traité, publié pour la premiere fois
en 1722 , fut réimprimé dix ans après
avec des augmentations ; & il a toujours
été très- accueilli parce que les raiſonnemens
qu'il contient ſont fondés ſur l'expérience
,& que les préceptes y ſont confirmés
par l'obſervation. Le nouvel éditeur
, pour rendre ce traité encore plus
utile , plus commode aux étudians , a corrigé
quelques expreſſions obfcures ou vivicieuſes
des premieres éditions ; & il a
fait uſage de ce que des expériences plus
ſuivies nous ont appris , pour rectifier ſur
pluſieurs points importans le jugement de
l'auteur.
Code des Seigneurs hauts -juſticiers &féodaux
ou maximes concernant les fiefs
&droits féodaux , les juſtices ſeigneu92
MERCURE DE FRANCE.
riales , & les droits qui appartiennent
aux ſeigneurs à cauſe de leur justice en
pays coûtumier ; nouvelle édition , revue
, corrigée & conſidérablement augmentée
; par M. Henriquez , avocat
au parlement ; vol. in - 12. A Senlis
chez N. Defrocques ; & à Paris , chez
Saillant& Nyon , libraires, rue St Jeande-
Beauvais.
La matiere des fiefs eſt une des plus
épineuſés de la jurisprudence. M. Henriquez
, pour mettre cette matiere plus à la
portée des propriétaires & des adminifirateurs
de terres , l'a réduite en maximes
claires , préciſes & dépouillées de toutes
diſcuſſions. Il indique ſimplement au bas
de chaque maxime les ſources où elles
ont été puiſées , afin que l'on puiffe y
avoir recours au beſoin. La nouvelle éditionde
ce code ſera d'autant plus accueillie
que l'auteur y a fait des additions utiles.
La plupart font relatives au droit d'amortiſſement
, aux parages qui ont lieu
dans quelques coutumes; aux armoiries ,
point d'honneur , patronage , droits de
formariage & de forfuyance, &c. Un chapitre
particulier de ce code traite de l'adminiſtrationdescommunautésd'habitans,
objet étranger aux matieres féodales , mais
,
AOUST. 1771 . 93
utile aux ſeigneurs qui réſident dans leurs
terres&defirent d'être éclairés ſur le parti
qu'ils doivent prendre dans les conteftations
qui s'élevent au ſujet des affaires de
ces communautés.
Les Economiques , par L. D. H.; troifiéme
& quatrième parties en 2 vol. in-
12. A Amſterdam ; & ſe trouve à Paris
, chez Humblot , libraire , rue St
Jacques , près St Yves.
Les inſtructions contenuesdans lesdeux
dernieres parties de ces entretiens ſur la
doctrine économique regardent particulierement
la claſſe ſtérile & ceux qui font
chargés de la partie de l'adminiſtration .
Le nom de ftérile eſt une dénomination
adoptée par les économiſtes & par laquelle
ils déſignent la claſſe des fabricans &
de tous ceux qui mettent en oeuvre ou
préparent les productions de la nature ,
pour les diftinguer de ceux qui travaillent
directement& immédiatement à aider ou
à multiplier ces mêmes productions , &
qu'ils appellent pourcette raiſon la claſſe
productrice .
On ſe convaincra de plus en plus en
lifant ces entretiens que les différentes
claſſes de la ſociété ſont également dé
94 MERCURE DE FRANCE.
pendantes les unes des autres par le cercle
des travaux & des dépenſes , & que le
bonheur par conséquent de chaque individu
réſide eſſentiellement dans l'amour
de l'ordre &des lois .
Eſſai d'une nouvelle Minéralogie , traduit
du ſuédois & de l'allemand de M.
Wiedman , &c. par M. Dreux , fils ,
apothicaire de l'Hôtel Dieu de Paris ;
vol . in- 8° . petit format. A Paris, chez
P. Fr. Didot le jeune , libraire , quai
desAuguſtins.
Cet écrit , publié il y a quelques années
à Stockolm en langue ſuédoiſe , ſous le
titre d'Effai de Minéralogie , eſt attribué
à M. Cronſtedt , ſavant diftingué & actuellement
revêtu de la charge de grand.
maître des mines dans la Dalécarlie & la
Weſtmanie. Cet eſſai mérite d'autant plus
l'attention des amateurs de l'hiſtoire naturelle
, que le Naturaliſte Suédois s'eſt
appliqué à leur faire étudier la minéralogie
en phyſicien , & à leur rendre cette
étude plus facile en le débaraſſant de cette
multitude de noms & de diviſions dont on
l'a ſurchargée juſqu'à préſent.
On distribue à l'adreſſe ci - deſſus le
deuxième volume in- 4°. de la PharmaAOUST.
1771 . 95
copée du collége royal des médecins de
Londres , traduite de l'anglois ſur la ſeconde
édition donnée avec des remarques
, par le docteur H. Pemberton , profeſſeur
en médecine au collège de Grefham
; augmentée de pluſieurs notes &
obſervations , & d'un nombre de procédés
intéreſſans , avec les vertus & les doſes
des médicamens . Le tome troiſieme
& dernier de cet important ouvrage eſt
actuellement ſous preſſe .
Antonii de Haen , confiliarii & archiatri
S. C. R. A. majeftatis necnon medicinæ
practicæ in univerfitate Vindobonenfiprofefforis
primarii, Ratio medendi in nofocomio
practico ; tomusfeptimus , partes XII
& XIII complectens . Quibus acceffit ejufdem
auctoris DE HAEN , ad apologeticam
Balthasaris - Ludovici TRALLES epistalam
, RESPONSIO , in qua agitur de va
riolarum inoculatione & curatione.
Le même libraire a reçu quelques exemplaires
des ouvrages ſuivans : la Médecine
vérérinaire , par M. Vitel , contenant
l'expofition de la ſtructure du cheval &
du boeuf, 3 vol. in- 8°. Lyon , 1771 ; prix
18 liv. broché & 21 liv . rel.
Commentaires ſur les Aphorismes de
1
9 MERCURE DE FRANCE.
Boerhaave ſur la connoiſſance & la cure
des maladies , traduits en françois par M.
Moublet , 6 vol . in- 12 . contenant le traité
complet des fiévres; Lyon , 1770 ; prix ,
Isliv.rel .
De la Fermentation des Vins & de la
meilleure maniere de faire de l'eau- devie
, in-8 °. Lyon , 1770 ; prix , 3 liv.br.
Nouveau Traité du Jeu des Echecs , par
le Sr A. D. Philidor, proposé parſoufcription.
Un problême très- difficile à réfoudre,
ce feroit de trouver un nouveau jeu qui
exigeât de la réflexion , & qui ne fût ni
dames , ni catres , ni dez , ni aucun des
moyens uſités.Combien la difficulté n'augmenteroit
- elle pas , ſfi à cette premiere
condition on en ajoutoit une ſeconde ?
c'eſt que le nouveau Jeu inventé fût plus
varié,plus parfait que le jeudes échecs.
Le premier pas vers la ſolution de ce
problême feroit de conſidérer les élémens
généraux qu'il eſt poſſible de combiner ,
afin d'obtenir le jeu nouveau que l'on
chercheroit . Ces élémens généraux font
le nombre , la forme , le mouvement ,
sems & l'espace : on concevra tout- à-coup,
le
toute
AOUST. 1771. 97
toute l'étendue &toute la beauté du jeu
d'échecs , ſi l'on conſidére que de cinq
élémens avec leſqueis la nature exécute
toute ſes opérations , il y en a quatre
d'employés ; le nombre dans les pièces ,
la forme , dans la diverſité des pièces , le
mouvement , dans la marche des pièces ,
l'espace , dans la diviſion de l'échiquier.
Il n'y a que le tems ſeul de négligé ;& le
tems n'eſt rien , ni pour la nature , ni pour
le jeu des échecs.
Ce jeu eſt le ſeul où l'homme puiſſe
être flatté de quelque célébrité , parce
qu'il occupe dans un degré ſupérieur fon
eſprit , ſa pénétration & fon génie. Il n'y
commet aucune faute qu'il puiſſe excufer.
Moins il y a de haſard dans un jeu, plus
il intéreſſe l'amour - propre. Or , il n'y
a de haſard dans ce jeu que celui qui
naît d'une diſpoſition accidentelle de la
tête , qui peut être plus ou moins libre.
Celui qui eſt capable de donner au jeu des
échecs toute l'attention qu'il exige , eſt
capable des opérations de l'entendement
les plus fortes &les plus compliquées. S'il
eſt vrai , comme l'un des premiersgénies *
duſiécle paſſé l'adit,que les hommesn'ont
Leibnitz,
و
MERCURE DE FRANCE.
point montré plus de fagacité en aucune
choſe quedans l'inventiondes jeux , c'eſt
fur- tout du jeu d'échecs que ce mot doit
être entendu.
Ce jeu dédommage du tems qu'on y
donne , par l'habitude qu'on y contracte
néceſſairement de s'appliquer , &de s'ap .
pliquer long - tems &avec force. C'eſt
peut-être un des meilleurs remedes à la
parefle d'eſprit , & l'un des principaux
avantages que la jeuneſſe retirede l'application
aux ſciences.
Leshommes élevés aux fonctions de la
fociété les plus diftinguées , ont excepté
le jeu d'échecs du dédain qu'ils ont eu de
preſque tous les autres jeux : c'eſt le ſeul
qui n'ait pas beſoin du riſque de gagner
ou de perdre une grande fomme d'or ,
pour intéreſſer vivement & celui qui
joue &celui qui regarde jouer : c'eſt le
ſeul qui raſſemble un grand nombre de
ſpectateurs autour de deux bons joueurs
qui ne jouent que pour la gloire de ſe
vaincre , de préférence ſur les joueurs médiocres
, qui nejouent que pour la honte
de ſe ruiner.
Le Sr Philidor , encouragé par l'eſprit
généreux & réfléchi de la nation angloife,
publia à Londres , en 1749 , un traité ſur
AOUST. وو . 1771
les échecs , où l'on vit que ce jeu étoit
ſuſceptible de principes généraux , tant
fur la force des piéces enparticulier , que
fur leurs diſpoſitions & fur la valeur des
Pions.
L'auteur, qui s'eſt fait connoître depuis
dans ſa patrie par un talent qui le place
au rang des compoſiteurs de muſique , &
dans preſque toutes les contrées de l'Europe
, pat la maniere ſupérieure dont il
joue aux échecs , étoit trop jeune lorſqu'il
publia ſon traité , pour qu'il ſe promît de
donner à fon ouvrage toute la perfection
qu'on y pouvoit defirer ; mais l'indulgencedela
nation angloiſe fut proportionnée
àla difficulté de l'entrepriſe & à la jeuneſſede
l'auteur.
Si l'hommepar excellence qui afait lui
ſeul trois grandes découvertes , dont chacune
auroit fuffi à immortaliſer unnom ,
le principe de la gravitation , le calcul de
l'infini & la nature de la lumiere & des
couleurs , eût encore inventé les échecs ,
on ne croiroit pas nuire à ſa mémoire, en
ajoutant à la fin de fon éloge , &il inventa
les échecs : il n'appartenoit donc guères à
un enfant d'écrire d'un jeu dont l'invention
n'étoit pas même au- deſſous de Newton
, & qui offre ſouvent des coups tout
Eij
100 MERCURE DE FRANCE .
auffi difficiles à réfoudre que les problêmes
de géométrie les plus compliqués .
Le Sr Philidor a depuis acquis de nouvelles
lumieres , fait de nouvelles découvertes
, & il defireroit publier par foufcription
une ſeconde édition de ſon ouvrage
conſidérablement augmentée , corrigée&
enrichie de toutes les fins de parties
néceſſaires à connoître enfin , un
traité complet & digne de ceux qui aimeront
encore à jouer aux échecs dans le tems
àvenir.
Conditions.
Iº. Le nom des ſouſcripteurs ſera imprimé
à la tête de l'ouvrage , à moins que
l'on ne reçoive des ordres contraires .
II°. L'ouvrage ſera imprimé en françois
ou en anglois ſur le plus beau papier,
format in-4°.
III° . L'édition françoiſe ſera imprimée
à Paris , & l'édition angloiſe à Londres .
On pourra ſouſcrire pour un exemplaire
françois ou anglois , à la volonté des foufcripteurs.
IVº. On ne recevra des ſouſcriptions
que juſqu'à la fin de Janvier 1772 .
Vo . L'ouvrage ſera délivré aux ſoufcripteurs
dans le courant de Mars 1774 ,
AOUST. 1771. ΤΟΙ
VIº. Le prix de la ſouſcription ſera de
24 liv. tournois,argent de France, que l'on
paiera en ſouſcrivant.
, و
On pourra foufcrire à Paris , chez l'au .
teur , & chez Lacombe , libraire , rue
Chriſtine ; à Lyon , chez Roffer ; à Bordeaux
, chez les Freres Labottiere ; à
Rouen chez Hérault ; à Londres
chez Pierre Emesſlay , vis - à - vis Southampton
Street dans le Strand ; à
Edimborg , chez Kincaid & Creech ; & à
Dublin , chez Ewing ; à Francfort ,
chez Eflinger ; à Manheim , chez Fontaine
; à Drefde , chez Georges Contard
Walther ; à Berlin , chez Pitra , & à Vien .
ne , chez Trattner ; à Amſterdam , chez
Van Hareveld ; à la Haye , chez Goffe
junior , & Daniel Pinet ; à Turin , chez
les Freres Reycends ; à Varsovie , chez les
principaux libraires , & aux Deux- Ponts,
au bureau de la gazette , pour toute l'Allemagne.
Les Soliloques ou Entretiens avec ſoimême
, par le Comte de Shaftesbury ,
traduits de l'anglois par M. Sinfon . A
Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Des Ventes de la Doué , libraire , rue
St Jacques, vis- à- vis le collége de Louis
leGrand.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pouvons mieux faire connoître
cet ouvrage& ſon auteur qu'en tranfcrivant
ici le diſcours qui précéde la traduction&
qui contientdes détails curieux
fur la vie & les oeuvres du célèbre philoſophe
Shaftesbury.
« La perſonne& les ouvrages de Shaf-
>> teſbury ſont trop connus pour que je
>> m'arrête long tems ſur ces deux objets .
» Quelques mots ſuffiſent pour rappeler
>> des écrits ſi eſtimés des littérateurs &
>>des philoſophes & un nom ſi chéri des
» coeurs vertueux .
>>Antoine Athlei Cooper , Comte de
>> Shaftesbury , fils du comte de Shaftes-
>> bury , & petit fils de celui qui a rendu
>> ce nom fameux dans l'hiſtoire d'Angle-
>> terre , nâquit à Londres le 26 Février
>> 1671. Sa mere étoit fille du comte de
>> Rutland; fon pere n'eutd'autre mérite
> que celui d'avoir donné le jour à notre
>> philoſophe. Lorſque Shaftesbury vint
>> au monde , ſon ayeul qui ſe piquoit
>> d'être phyſionomiſte, crur démêler dans
>> ſes traits quelque choſe d'extraordinai-
>> re qu'il prit pour l'empreinte du génie.
» Prévenu de cette idée , il réſolut de lui
>> donner l'éducation la plus propre à fa-
> vorifer d'auſſi heureuſes diſpoſitions.
AOUST. 1771 . 103
» Peut- être créa-t il les talens de ſon pe-
> tit filsen ne penſant qu'à les dévelop-
>>per. Ainſi cet homme deſtiné à donner
>> les exemples les plus touchans & les
>> préceptes les plus fublimes de vertu ,
>>dut fon exiſtence phyſique &morale à
>> l'un des plus grands ſcélerats qui aient
> deshonoré l'humanité ; car telle eſt la
> mémoire qu'a laiſſée fon grand-pere.
>>>Les hiſtoriens les plus impartiaux re-
>>préſentent l'ayeul de Shaftesbury com-
» me un homme qui réuniſſoit les vices
>> les plus odieux aux talens les plus émi-
>> nens. Fourbe habile , orateur éloquent,
> fécond en reſſources , factieux , hardi ,
> il changea auſſi fréquemment de parti
>> que ſon intérêt l'exigeoit ; mais il eut
> toujours l'adreſſe de le faire afſſez à
>> propos pour jouir de la plus grande
>> conſidération dans celui qu'il embraf-
>> foit. Il n'avoit pas plus de moeurs que
>>de probité, Fameux par ſa duplicité ſous
» les Fairfax & les Cromvels, il ſe fit re-
>>marquer par ſes débauches dans la cour
>>plus que voluptueuse de Charles II .
>>Enfin détesté de tous les partis qu'il
> avoit trahis tour- à - tour , déſeſpéré du
>>peu de ſuccès d'une conſpiration qu'il
» avoit tramée , il paſſa en Hollande pour
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> éviter la peine due à ſes crimes , & y
>> mourut bientôt de rage de voir ſes pro-
>> jets fruſtrés . L'éducation de Shaftesbu-
>> ry ne ſouffrit ni de la fuite ni de la
>> mortde fon aïeul . Son pere la continua
>>ſur le plan qui lui en avoit été tracé.
>> Ainſi que Montagne , notre philofophe
>> apprit le grec &le latin dès ſa plusten-
>>dre enfance ſous des maîtres qui par-
>>loient continuellement ceslangues avec
>> lui. A onze ans il étoit en état d'enten-
>>dre tout ce qui a été écrit dans l'une &&
>>l'autre langue. Telle eſt ſans doute la
>>cauſe du goût qu'il eut toujours pour
>>les ouvrages des anciens que perſonne
>> n'eſtime plus que ceux qui les ont le
>> plus médités , & qui font le plus en état
>>de les apprécier. A douze ans ſon pere
>> l'envoya à un collége d'où il le retira
>> à ſeize pour le faire voyager. Shaftes-
>>bury parcourut l'Allemagne , l'Italie &
>> la France. Les arts , les ſciences , les
>>moeurs des peuples ,& fur - tout le ca-
>> ractere des hommes furent les grands
>> objets dont il s'occupa dans des voya-
>>ges faits à l'âge où les paffions ont le
>> plus d'empire fur les ames vulgaires.
>> Ce jeune philoſophe prit en Italie le
goût le plus vif pour les beaux arts. It
AOUST. 1771. 1ος
» ſe fit diftinguer à Paris par l'aménité de
>> ſes moeurs & la facilité avec laquelle il
>> s'exprimoit en françois. On remarque
>> auſſi qu'il excelloit dans tous les exer-
>>cices convenables à ſon âge & à fon
>> rang. De retour dans ſa patrie, au bout
>>de trois ans , on voulut , quoiqu'il n'en
>> eût pas encore vingt, l'élire membre du
>> parlement. Mais il connoiſſoit trop les
>> devoirs auxquels un pareil honneur
>>l'engageoit pour ne pas le refuſer. Il
>> vouloit auparavant s'en rendre digne .
>>>Il ne croyoit pas avoir acquis affez d'ex-
>>périence pour occuper une place ſi im-
>> portante. Pendant les cinq années ſui-
>> vantes , les lettres , la philofophie fu-
>> rent , avec l'étude de la politique , ſes
>> ſeules occupations. Enfin au boutde ce
>> tems il céda aux ſollicitations de ſes
>> amis & de ſes concitoyens , & accepta
>>dans le parlement une place qui vint à
>>vacquer par la mort du chevalier Jean
>> Trenchard. Il défendit toujours dans
» cette aſſemblée les droits de la nation
>> & confacra toute fon éloquence au fou-
>> tien des droits & de la liberté de ſes
>> compatriotes. On admira ſur - tout fa
>> préſence d'eſprit & fon adreſſe dans une
occaſion fort importante. Il s'agiffoit
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>de décider ſi l'on permettroit à ceux qui
> étoient accuſés de haute trahiſon de fai-
>> re plaider leur cauſe par des avocats . Il
> avoit fait pour l'affirmative un fortbeau
>> difcours dont pluſieurs perſonnes aux-
>> quelles il l'avoit montré attendoient le
>> plus grand ſuccès. Mais lorſqu'il fut
>> queſtion de le prononcer il fut intimi-
>> dé ou plutôt parut l'être au point de ne
>> pouvoir proférer un ſeul mot. L'affem-
>> blée , après lui avoir laiſſé le tems de
>> revenir de ſon trouble , demanda tout
>> haut qu'il parlar. Il ſe rendit à ſes inf-
>> tances& dit : Meſſieurs ,fi moi qui ne
>> parle aujourd'hui que pour donner mon
>> avis ſur un bill, je ſuis ſi intimidé que
» je me trouve hors d'état de dire la
>> moindre choſe de ce que je m'étois
> propoſé de dire , quelle doit être la fitua-
>> tion d'un homme réduit à défendre ſa
>> propre vie ? Cette maniere naturelle de
> faire ſentir la néceſſité de l'avis qu'il
>> propoſoit , produiſit plus d'effet qu'on
>> n'eut pû en attendre des meilleures rai-
>> fons par les plus habiles orateurs ; le
>> bill eut tous les fuffrages. Shaftesbury
> appuya avec le même zèle & preſque
>> toujours avec un égal ſuccès toutes les
>> propoſitions qui pouvoient tendre à
AOUST. 1771 . 107
>>rendre ſa nation plus libre & plus Ao-
>> riſſante . Bientôt l'exactitude avec la-
» quelle il rempliſſoit ſes devoirs dans
>> ces tems de tumulte où les ſéances
• étoient fréquentes & longues , altéra ſa
>>ſanté trop foible pour réſiſter à tant de
>> fatigues; car foit que l'activité de fon
>>eſprit&de fon imagination détruifit
» ſes organes , trop foibles pour réſiſter
» à leurs impreſſions , ſoit que la nature
>> avare eut repris ſur ſon corps ce qu'elle
» lui avoir accordé du côté de l'efprit ,
>> jamais il ne fut d'un tempérament vi-
>> goureux. Ces motifs l'empêcherent ,
>>après la clôture du parlement , de ſe
>> mettre ſur les rangs pour l'élection ſui-
>>vante. A peine ſe vit - il débarraſſé du
>> fardeau que l'amour de la patrie lui
» avoit impoſé,que ſon goût pour l'étude
>>& les voyages le reprit. Il paſſa en Hol-
>> lande qui étoit alors l'aſyle& le ſéjour
> de pluſieurs ſavans. Ily vit fréquem-
» ment Leclerc & Bayle qui firent de lui
> tout le cas que fon génie & fes rares
>>qualités méritoient. Il ſe liaplus inti-
> mement avec Bayle , dont la trempe
>> d'eſprit philofophique lui plût davan-
»tage. Il ne cefla même jamais d'entre-
» tenir avec cer illuſtre réfugié une cor
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>>reſpondance qu'il accompagnoit fou
>> vent de ſes bienfaits. Pendant fon ab-
>> fence le fameux Foland publia à fon
>>inſçu & d'après des copies très - imparfaites
, ſes recherches fur le mérite & la
" yertu. C'étoit l'ouvrage de ſa jeuneſſe
» & même de fon enfance ; àpeine avoit
>> il vingt ans lorſqu'il les compoſa. Auſſi
>> fut-il très- mauvais gré à l'éditeur de les
>> avoir fait paroître ; non qu'il en défa
>> vouật les principes; mais il ne les trou-
>> voit pas auflibien préſentés qu'il auroit
» pû le faire lui-même avec plus de tems
» & de travail. Il repaſſa à Londres dès
>> qu'il apprit cette nouvelle ,& retira du
>> libraire tous les exemplaires qui n'é-
>> toient pas vendus. La mort de ſon pere
>> ſuivit de près ſon retour dans ſa patrie.
» Ces événement le mit en poſſeſſion de
>> grands biens , & d'un titre qui le rengagea
dans la carriere politique. Се-
>> pendant il ſe ſoucioit ſi peu de ces nou-
>> veaux honneurs , qu'il négligea de ſe
>> rendre à la chambre haute à la premiere
>> féance qu'il y eut après qu'il fut devenu
>> Pair. Ce ne fut que quelque tems après
& à la follicitation du lord Sommers
qu'il y parut pour appuyer quelques
projets qu'il regardoit comme utiles à
AOUS T. 1771 . 109
১১. lui ,
> ſa patrie. Son éloquence & fon crédit
> contribuerent beaucoup à faire réuffir
>>celui de la grande alliance. Le Roi Guil.
>> laume lui en attribua tout le ſuccès.
>> Après la mort de ce Prince , Shaftes
>>bury, perfuadé qu'il n'étoit pas agréable
>>>au nouveau gouvernement qui luiavoir
>>déjà fait eſſuyer pluſieurs injustices , ſe
>>retira en Hollande & n'en revint que
>>>lorſqu'il crut les eſprits affez calmés
» pour le laiſſer vivre en paix dans ſa pa-
>>trie. C'eſt à ſon retour qu'il publia les
>>traités ſéparés que nous avons de
» & que l'on a réunis ſous le nom de Ca-
» racteristics. Le Soliloque ou l'Avis à un
» Auteur eft le dernier de ſes traités phi-
>>loſophiques , & celui qu'il a fini avec le
>>plus de ſoin . On peut le regarder comme
>>l'eſprit&l'abregéde tousſes autresécrits.
» Il ſemble qu'il ſe ſoit plû à préſenter
>>ſous ce titre la réunionde ſes principes,
>> de fon goût.& de ſes réglesde morale,
>>A peine avoit- il mis la derniere main
>>à cet ouvrage favori que ſa ſanté épuiſée
>> par ſes travaux & ſes méditations con-
>> tinuelles , empira viſiblement. Bientôr
>> il tombadans une telle foibleſſe qu'il lui
>> fut abſolument impoſſible de foutenir la
> moindre application. Les Médecins lui
110 MERCURE DE FRANCE .
> conſeillerent alors de partir pour l'Ita-
>>lie ; ils eſpérerent qu'un air plus chaud
>> ranimeroit ſes eſprits& lui donneroit
>> une nouvelle vigueur , mais tous ces
>>>ſoins furent vains. La maladie avoit
> fait trop de progrès. Il mourut à Naples
>>le 7 Mars 1713 , après y avoir langui
dix huit mois. Pendant les deux der-
>> niéres années de ſa vie , il abandonna
>>>toute étude abſtraite & ſe livra entiere-
> ment, pouroccuper ſon loiſir, à l'amour
» qu'il avoit toujours en pour les arts
> agréables. C'eſt dans ce temps qu'il
>> écrivit ſon jugement fur Hercule & la
» lettre fur le deſſin. Trois ans avant ſa
>> mort il avoit épousé une fille de Tho-
>> mas Ewer fon parent. Il eut de ce ma-
>> riage un fils qui eſt le Comte de Shaf-
>> teſbury d'aujourd'hui. Tous les écrits
> de notre auteur reſpirent la vertu. Sa
> douce philofophie , image fidèle de ſon
>>caractère , pénétré d'amour pour l'hu-
>> manité , inſpire la ſenſibilité , la bien-
> veillance & toutes les autres vertus fo-
>> cialesdontelle fait ſentir à chaque inſtant
> le charme & la néceſſité. Il a ſaiſi mieux
>> qu'aucunautre écrivain moderne la ma-
>> nière des Socrates , des Platons , des
>> Xénophons , des Marc-Aureles , dont
AOUST. 1771. 111
>
> il étoit l'admirateur paſſionné. Ses ouvrages,
penſuſceptiblesd'analyſe,ne font
■ pour ainſi dire qu'une ſuite de ſenti-
>> mens vertueux exprimés avec la chaleur
>>de l'enthouſiaſme &toujours variés par
>> la fécondité de ſon génie. Defréquen-
> tes digreſſions ſur des matières de goût
»& ſur les beaux arts , les graces du ſty-
>> le , le ton d'un homme de Cour , l'é-
>> rudition la plus gracieuſe, en rendent la
>>lecture extrêmement agréable.Sesgrands
>> principes font qu'il y a une Providence
» qui gouverne toutl'univers,&que cette
>> Providence a fait de l'homme un être
>> politique qui ne peut trouver ſonbon-
> heur que dans l'exercice des vertus ſo-
>>ciales. D'après ce principe il appelle
>>bonne ou vertueuſe toute action qui a
>> pour objet le bien public , & mau-
>> vaiſe ou vicieuſe toure action qui n'a
>> pour objet que l'intérêt propre . Il re-
>>garde le vice &la vertu comme des
>>réalités qui doivent toujours être
>> les mêmes dans tous les temps & dans
>> tous les lieux. Il en conclud qu'un hom-
>> me doué d'un jugement ſain peut , en
>>ſuivant ſimplement les régles du bon
>> ſens , non ſeulement trouver les prin-
>> cipes du beau & de l'honnête dans la
112 MERCURE DE FRANCE.
>>morale & dans les productions de l'art
» & de la nature , mais même ſe gou-
>>verner par le moyen de ſa raiſon avec
>>autant de facilité qu'un bon écuyer di-
» rige , à l'aide du mord , les mouve-
>> mens d'un cheval bien dreſſé. Des cinq
>> traités ſéparés qui compoſent les Ca-
» ractériſtics , les Soliloques , ou les Con-
> ſeils à un auteur, font les plus modérés ,
>> encore ont ils beſoin d'un peu d'indul-
» gence dans quelques morceaux où l'au-
>> teur s'abandonnant à la hardieſſe de ſon
>> génie & à la haine que ſes compa-
>>>triotes ont toujours eue contre les Fran-
» çois , choque quelques opinions ref-
>>pectées & parle avec tout le fiel d'un
>> ennemi , d'une nation rivale , dont il
» n'eût pas dit tant de mal s'il n'en eût
>> fenti la ſupériorité en tout genre. Je
» n'ai pas manqué , à chacun des mor-
>> ceaux qui euſſent pû être mal interpré-
>>tés , de faire des notes dans leſquelles
>> je réfute l'auteur. On trouvera dans cet
>>ouvrage les regles de goût les plus juſ-
>> tes, mêlées avec la morale la plus pure .
>> Shaftesbury établit fur- tout les rapports
>>que ces deux choſes ont entre elles &
>> finit par démontrer qu'avant d'être bon
→ auteur il faut être honnête homme , &
AOUST . 1771 . 113
D
> qu'il n'eſt pas de vrais talens ſans hon-
>> neteté.Ses recherches profondes ſur tous
>> les genres de littérature des anciens
>> ainſi que ſur leur éloquence & leur
>>>philofophie , l'eſpèce de vénération
>> avec laquelle il parle de ces reſtes pré-
>>>cieux, feront sûrementgoûtées des ama-
>> teurs de l'antiquité , & par conféquent
>> de tous ceux de la ſaine littérature. Il
>>>me reſte un mot à dire de ma traduc-
>>tion: je l'ai faite avec toute l'exactitude
>>dontj'ai été capable.Je ne me ſuis écar-
>> té de la fidélité rigoureuſe que l'on doit
>> à un original du mérite de Shaftes-
>> bury , que lorſque le génie de notre
>> langue ne m'a pas permis de me fervir
>>>des métaphores qu'il emploie. Alors
* j'ai tâché d'y ſuppléer par d'autres fi-
>>gures , ce qui ne m'eſt arrivé que très-
>> rarement ; car quoique je fois perfuadé
>>qu'en fait de traduction , c'eſt la lettre
» qui tue , je crois auſſi que l'ondoit laif-
>>>fer , autant qu'il eſt poſſible , la teinte
» & les traits qui caractériſent le génie
» d'un auteur & d'une nation. Malgré
tous les efforts que j'ai faits pour rendre
les beautés de l'auteur Anglois ,
>> ceux qui pourront le lire dans ſa lar-
>>gue verront combien je ſuis reſté loin
:
114 MERCURE DE FRANCE.
>> de la perfection de cet original vrai-
» ment inimitable ; & ils ne feront sûre-
>> ment pas ceux qui auront le moins d'in.
>>dulgence pour mon travail. La magie
>> du ſtyle & l'énergie d'expreſſion de Shaf-
>> teſbury ne ſont pas des chofes faciles à
>> faire ſentir dans notre langue. Le fa-
>> meux le Clerc regardoit la traduction
>> de cet ouvrage comme une des entre-
>>priſes les plus difficiles de la littérature.
>> Ila même prouvé , autant qu'il étoit en
>> lui , ce qu'il avançoit par la façon dont
>>il a rendu les différens morceaux qu'il
> en a cités dans ſes Journaux. J'ai tout
> ſacrifié à la juſteſſe du ſens& à la clar-
• té de l'expreſſion. Je n'ai pas craint de
>> faire quelquefois des phrases un peu
>> longues. Un ſtyle foutenu convient
» mieux à la majeſté philoſophique que
» la manière légère & ſautillante que
>>quelques perſonnes ſemblent vouloir
>> introduire dans les ouvrages les plus
> ſérieux. Les pas de celui qui veut at-
>> teindre au ſommet d'une montagne ef-
>> carpée , doivent être plus marqués que
> ceux de la bergere qui foule à peine.
>>l'herbe ſur laquelle elle marche en ca-
>dence. »
AOUST . 1771. 115
Recueil des oeuvres de Madame du Boccage
des académies de Padone , Bologne ,
Rome , Lyon & Rouen , augmenté de
l'imitation en vers du Poëme d'Abel .
A Lyon .
Cette édition qui , par la beauté de
l'exécution typographique, l'emporte fur
toutes les précédentes , ſe trouve à Lyon
chez les freres Periſſe , rue Merciere , &
à Paris chez Bailly , quai des Auguftins
& chez la veuve Ducheſne rue S. Jacques
. Quant aux ouvrages , il y a longtemps
que l'opinion publique eſt fixée ſur
leur mérite , & ce que nous dirions n'y
pourroit rien ajouter.
Géographie de Virgile ou notice des lieux
dont il eſt parlé dans les ouvrages de ce
poëte , accompagnée d'une carte géographique.
A Paris , chez Brocas libraire
, au chef S. Jean , rue S. Jacques,
chez Barbou rue des Mathurins , chez
d'Houri rue de la vieille Bouclerie ,
& chez l'auteur rue des Sept-Voies au
collége de Rheims .
Cette Géographie peut être très-utile
aux jeunes étudians pour l'intelligence
des poëtes & des hiſtoriens latins , & il
116 MERCURE DE FRANCE.
eſt à préſumer que les maîtres en preſcri
ront l'uſage à leurs élèves. La carte a été
dreffée par M. Buache .
Début poëtique , par M. Gilbert ; in - 8 ° .
..A Paris , chez Lejay , rue St Jacques ,
au deffus de celle des Mathurins.
Ce debut poëtique , ou pour parler plus
correctement , ces eſſais d'une jeune muſe
annoncent du talent , de l'imagination &
de l'eſprit.Onylit deshéroïdes,des épîtres
&quelques morceaux de poëſies légères ;
mais l'héroïde paroît être le genre favori
de M. G. C'eſt auſſi celui qui ſe prête le
mieux à l'effervescence de d'un coeur qui ,
fortement échauffé d'un objet , cherche à
exhaler les ſentimens que cet objet lui a
fait naître . L'Héroïde de Didon à Enée
eſt la premiere de ce recueil. Didon afſſoupieſe
réveille enfureur :
Il fuit! ... volez , foldats ; des glaives ! des flambeaux!
Egorgez les Troyens, embraſez leurs vaiſſeaux ;
Leur Roi , ſon fils , que tout ſous vos armes fuccombe
,
Et qu'à leurs corps ſanglans la mer ſerve detombe!..
Arrêtez ; j'aime Enée , on court l'aflaffiner;
AOUST . 117 1 1771 .
Malheureuſe ! & c'eſt moi qui viens de l'ordonner
?
Non... Mais avec regret je te fuis , chere amante
,
>>Dit-il ; le Ciel le veut , il faut que j'y conſente. >>
Eh ! que me fait ce Ciel , & fon ordre odieux ?
Amant , je t'aurois vu déſobéir aux dieux ? ..
Vas , tu n'es qu'un ingrat qui m'abuſe & m'offenfe...
Moi , j'abhorre le Ciel , s'il preſcrit l'inconſtance ,
Et dût- il m'accabler du poidsde ſon courroux ,
Avant de te trahir , j'aurois bravé ſes coups :
Ton ame, pour répondre aux feux de ta maîtreffe,
Trop promptement aux dieux immole ſa tendrefle
;
Non , tu n'aimas jamais... Mais lis , lis , inconftant
,
Aqui t'a donné tout, donne au moins un inſtant.
Vois comme au loin des mers la fureur ſedéploie,
Vois ces montagnes d'eau , rouler , chercher leur
proie,
S'élancer à grands bruits dans le vuide des airs ,
Se briſer , retomber dans l'abîme des mers :
Vois ces rocs , dont le front ſembloit braver l'orage
,
Arrachés par les vents , fondre ſur le rivage;
Rien n'eſt calme , tout meurt , le jour eſt ſans
flambeau ,
18 MERCURE DE FRANCE.
L'hiver a fait du monde un immenſe tombeau ;
Et tu fuis ! & tu crois voguer en aflurance ,
Toi qui cent fois des flots éprouvas l'inconſtance,&
c.
Il regne en général , dans cette héroïde,
qui a plus de 400vers , un ton de déclamation
qui la dépare. Ce n'eſt pas la Reine
de Carthage qui parle ici , c'eſt un jeune
poëte qui s'etſaie pour les jeux de Melpomène.
L'auteur ſe plaintdans ſa préfacede ce
que la poëſſe eſt avilie , & de ce que le
jargon de l'Abbé Quille a pris parmi nous
la place du langage des dieux. Ce reprochepourroit
faire croire aux étrangers qui
liront cette préface que ce jargon a eu effectivement
quelque vogue parmi nous ,
tandis qu'il eſt toujours reſtédans la claſſe
deces niaiſeries imaginées pour amuſer
Jepeuple&faire rire ceux qui , ayant peu
de reſſourcesdans l'eſprit , s'occupent de
quolibets&dejeux de mots .
Mémoires d'un Américain , avec une def--
cription de la Pruſſe & de l'Iſle de St
Domingue ; par l'auteur des lettres
d'Affi à Zurac , &de celles d'un Philo .
ſophe ſenſible ; deux parties in- 12. A
AOUST. 1771. 119
Lausanne ; & fe trouve à Paris , chez la
V. Regnard& Demonville, libraires,
grand'ſalle du Palais & rue baſſe des
Urfins.
«Je ſuis né dans cette vaſte contrée ,
>>dont le farouche Européen , plus terri-
>> ble que la foudre , fit diſparoître &
> anéantir les nombreux habitans. A pei-
> ne mon coeur s'étoit il ouvert au ſenti-
>> ment le plus doux , que mes parens fa-
>>crifierent le plaisir de voir leur enfant
» croître & s'élever ſous leurs yeux au
>> triſte avantage de lui donner une édu-
" cation plus brillante . » Un oncle de ce
jeune homme l'emmene en France. Après
quelques années ordinairement perdues
pour la jeuneſſe , il embraſſe l'état militaire.
Découragé & humilié de pluſieurs
défaites , il quitte le ſervice & ſe rend à
Paris. " Il y avoità peine ſix mois que j'y
>>demeurois , lorſque j'appris que mon
>>pere avoit été empoiſonné par un de ſes
>>négres. Je ne dirai point quel fut mon
>>déſeſpoir. Pénétré de la mort de ce
>> tendre pere , mon coeurtejettoit les con-
>> ſolations de l'amitié ; j'imaginois voir
>> ce reſpectable vieillard lutter contre la
> mort , & expirer dans les plus cruels
>> tourmens. L'amour devoit jetter un
120 MERCURE DE FRANCE.
>> voile fur cet affreux tableau. Hélas ! ce
>> dieu trop puiſſant ſe plaît àlancer ſes
>>traits à l'ame attriſtée qui repoſe dans
>> le ſein de la douleur. J'étois lié depuis
>> long- tems avec une femme douce,hon-
>>nête , qu'un eſprit philoſophique ſembloit
élever au-deſſus de ſon ſexe ; elle
>> prenoit ſoin d'une jeune perſonne qui
>> étoit encore parée de ces graces îi tou-
>> chantesde l'enfance . Sadémarche étoit
>> noble& fon regard doux & majestueux :
>>quelquefois je ſurprenois ſes yeux s'ar-
>> rêter ſur moi ; elle les détournoit auſſi-
>>tôt en rougiſſant. Je crus m'appercevoir
>> qu'elle fouffroit , & l'idée de ſes peines
>> me fit oublier les miennes. Sa voix étoit
>> belle & étendue ; elle ſe plaiſoit à lui
>> donner ces inflexions perçantes qui ex-
>>priment ſi bien le cri de la douleur ; il
>> m'étoit impoſſible de l'entendre ſans
>> être attendri . Ses fons plaintifs déchi-
>> roient mon ame; j'éprouvois le pou-
>> voir de cet art enchanteur qui élève en
> nous des mouvemens ſi variés , & qui
>> ſe ſuccédent ſi rapidement. Tous les
> jours je goûtois un plaiſir plusvif près de
>> cette aimable enfant. Je ne pus ſurmon-
>> ter plus long-tems la paffion qui s'éle-
>> voit dans mon coeur. J'allai trouver
» mon
AOUST. 17710 121
"
> mon amie : vous , lui dis je du ton
>> le plus touchant , qui avez été ma con-
>>ſolatrice , vous qui avez daigné tarir la
>> ſource de mes larmes, j'implore aujour-
>> d'hui vosbontés : mon bonheur eſt dans
» vos mains . J'adore cette jeune perfon-
>> ne dont vous avez formé le coeur , &
>> que la nature a comblée de ſes dons. Si
» je ne puis obtenir ſa main , je le ſens ,
> hélas ! oui j'en ſuis sûr, je ſerai le plus
» malheureux des hommes. Mon ami ,
» me répondit cette femme honnête , un
> obſtacle inſurmontable s'oppoſe à votre
bonheur : cette enfant que vous aimez
» ne peut être à vous ; elle eſt ſans fortu-
» ne. Ah ! que m'importe , lui repliquai-
>> je ? C'eſt elle ſeule que je deſire. Son
>> ame belle & compatiſſante , ſes talens,
>> fon air doux & tendre , l'amour qu'elle
>> aura peut être pour ſon époux , ne font-
>> ce pas là des biens mille fois plus pré-
>>cieux que ceux qu'ambitionnent les
>> hommes ? Voilà , reprit - elle , le lan-
>>gage d'un amant paſſionné. Dans fon
>>délire, il n'écoute que ſon amour : tous
>> ſes deſirs ſe portent vers celle qui en
» eſt l'objet ; mais bientôt l'illuſion dif-
» paroît , les regrets ſuccédent à ſon en-
>> chantement , il ne voit plus dans ſom
F
122 MERCURE DE FRANCE.
> épouſe qu'une fille indigente. » Le
jeune Américain chercha à diſſiper les
craintes de ſon amie , mais envain. Cependant
l'eſpérance n'étoit point effacée
de fon coeur. « Tous les jours , continue-
» til , je voyois le digne objet de mes
>> defirs , celle qui m'enchantoit ; quel-
» quefois je mêlois ma voix à la ſienne :
>> fon viſage alors s'embelliſſoit du rouge
>> le plus tendre ; ſes yeux s'arrêtoient
>> languiſſamment ſur moi ; ſa voix de-
> venoit tremblante , & étoit entrecou-
» pée par ſes ſoupirs. Ah! que ſon em-
> barras me touchoit ! Quelle douceur
» j'éprouvois à la raſſurer ! ſa main pref-
>> ſée dans les miennes étoit couverte de
>>baiſers ; ſi je l'approchois de mon coeur,
>> un doux ſaiſiſſement le faiſoit palpiter;
le feu de mes yeux , mon trouble, tout
» lui prouvoit l'ardeur de mon amour.
» Un jour que je lui en donnois les plus
>tendres aſſurances , elle fixa ſur moi ſes
» regards , puis les détourna en ſoupirant
»&s'éloigna. Je la vis rougir ,& couvrir
•de ſes mains ſon viſage inondé de
>> pleurs. Ah ! quel homme eût pula voir
>& reſter inſenſible ! un charme dévo-
>> rant ſembloit ſe répandre ſur toute fa
> perſonne. Emu ,tranſporté , je volai à
AOUST. 1771 . 123
> ſes gencux. Belle Julie , lui dis - je ,
>> pourquoi me dérobez- vous ces pleurs ?
>>Pourquoi ne les verſez - vous pas dans
» mon fein , dans le ſein de celui qui
>> vous adore , de celui qui veut s'unir à
>> vous & ne connoît de peines que les
» vôtres ? Hélas ! quelle main les effuiera
>> ſi vous refuſez celle de votre époux ?
» Mon époux , répéta- t- elle ! ah ! jamais,
>> jamais vous ne ſerez le mien. Le Ciel
>> injuste... O ma mere... ma mere ....
» s'écria - t-elle d'une voix entrecoupée ,
» que ne m'avez-vous étouffée en naif-
>> fant , puiſque la honte , puiſque le mé-
>>pris devoient couvrir votre malheureuſe
fille. »
On ne verra point ſans attendriſſement
le tableau touchant que cette vertueuſe
fille , cédant aux prieres de ſon amant ,
fait de ſes maheurs &de ceux d'une mere
infortunée que le déſeſpoir conduiſit au
tombeau . Le ſeul crime de cette mere fur
d'avoir eu un coeur trop ſenſible & de
s'être fiée à unhomme perfide qui lui avoit
promis ſa foi. Le triſte fruit de cette
union, la ſenſible Julie voit fon amour
couronné par le jeune Américain'; mais
en eſt - elle plus heureuſe ? L'ignominie
que le préjugé a répandue ſur ſa naiſſance
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
réjaillit ſur ſon époux. Sa famille le rejette
de ſon ſein ; il eſt obligé d'errer de
contrées en contrées pour chercher par
fon travail une foible ſubſiſtance. Les
ſcènes de douleur qui s'ouvrent ici & que
l'auteurde ces mémoires décrit avec énergie
font bien capables de faire faire des
réflexions aux lecteurs , à ceux fur - tout
qui ignorent le danger qu'il y a ſouvent
debraver le préjugé le plus injuſte , & de
ne pas mettre un frein àdes deſirs qui ne
font point approuvés par ceux qui ont
droitde nous demander compte de nos
actions. Le jeune Américain n'oppoſe à
fon affreuſe deſtinée que la patience& le
courage. Las enfin de lutter contre le
malheur & le dedain de ceux qui ſe difoient
ſes amis , il engage ſa chere compagne
à aller s'offrir aux regards de leurs
parens qui font à St Domingue. Cette
épouſe le ſuit ſans craindre les dangers
de la navigation. Lorſque la vie eſt remplie
d'amertumes , la mort peut elle être
effrayante ? Il arrive avec elle à St Domingue
, mais pour y éprouver tout ce
qui peut déchirer le coeur tendre & fenfible
d'un fils & d'un époux. Sa mere ,
dont l'eſprit étoit aigri par des ames viles
& intéreſſées à s'approprier ſa ſucceſAOUST.
17718 125
fion , refuſe non- ſeulement de voir la
femmeque fon fils s'eſt choiſie; elle veut
encore l'éloigner lui - même de ſes yeux
& lui refuſer le doux nom de fils parce
qu'il eſt trop vertueux pour abandonner
celle qui s'eſt fiée à ſa foi. C'eſt alors que
cette malheureuſe éponſe ſent encoreplus
vivement ſon infortune. Elle a pu partager
avec ſon époux les fatigues & l'indigence;
mais elle fuccombe àl'idée de le
voir perſécuté à cauſe d'elle. Cependant
l'eſpoir d'un fort plus heureux n'étoit
point encore banni du coeur du jeune
Américain ; & pouvoir-il l'être tant qu'il
lui reſtoit une mere ? Des impreſſions
étrangeres peuvent pour quelque tems
arrêter les effets de la piété maternelle ;
mais une mere eſt toujours mere,&celleci
avantquede mourir rendit ſa tendreſſe
à ſon fils , révoqua le teſtament qui le
deshéritoit &bénit celle qu'il s'étoit choifie
pour compagne. Ce fils paſſe ainſi de
l'extrême miſére à la plus grande opulence
; & c'eſt alors même que le malheur
qui n'avoit ceffé de le pourſuivre l'accable
du coup le plus funeſte. La mort lui
enleva celle pour qui il avoit tout ſacrifié
&dans le moment où cette femme aimante
& ſenſible , après avoir partagé les
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
infortunes , alloit goûter avec lui les
douceurs d'une vie aiſée & tranquille.
• Depuis l'affreux moment, s'écrie - t- il
>> dans ſes mémoires , où un ſon lugubre
>> vint frapper mon oreille attentive , &
>> appela dans la tombe tout ce qui me
>> reftoit du charme de ma vie , mon coeur
>> eft écrasé ſous le ſentiment de la dou-
>> leur. Semblableà l'eſclavegémiſſantqui
>> traîne avec peine la chaîne qu'il ne peut
>> brifer , & qu'il baigne de ſes pleurs , je
>> parcours à pas lents ma triſte folitude :
>> la têre penchée , l'oeil éteint & fixé fur
>> la terre , je n'oſe jouir de l'aſpect du
» Ciel ; mes regards font bleſfés de fon
* éclat; le pâle flambeau qui luit dans
>> les ténèbres eſt l'aſtre qui me plaît da-
>> vantage. Pendant que toute la nature
> repoſe, moi ſeul j'erre au loin , & je
> reviens fatigué m'aſſeoir ſur la pierre
>> qui dérobe à mes yeux cette fleur f
>> brillante que la mort a flétrie de fon
>> ſouffle empoiſonné. Si le ſommeil
» vient quelquefois fermer mes yeux ap-
>> peſantis , mon ame ſemble fuir auffitôt
dans le ſein de la douleur. Apeine
>> l'oiſeau s'eſt - il élancé dans les airs , que
>> je vais m'enfermer dans la fombre fo-
*rêt qu'il vient de quitter. Je voudrois;
AOUST. 1771. 127
approcher de ce terme qui effraie les
>> timides mortels; je ſourirois à l'aſpest
>> de la mort , comme l'enfant égaré qui
>>voit ſa mere qui le cherche & lui tend
>> les bras. Etre puiſſant dont le ſouffle
ود anime tout ce qui reſpire, éteins le
>> flambeau de ma mourante vie ; daigne
>>>>attirer vers toi le malheureux qui ram-
* pe fur la terre , réunis-le à celle qui far-
>> foittout fon bonheur.
Les voeux de cet époux trop tendre St
digne d'un meilleur fort furent exaucés.
Ses amis n'eurent pas la douceur de le
voir ſurvivre long - tems à celle que la
douleur , que l'indigence & un préjugé
cruel avoient conduite au tombeau.
Il y a du ſentiment & de l'intérêt dans
ces mémoires. La deſcription que l'auteur
nous donne de la Pruſſe , du Brande
bourg , de l'Iſle de St Domingue , &c . &
la peinture qu'il nous fait des moeurs de
leurs habitans yjettentde la variété. Mais
le ſtyle de ces mémoires eſt il celui qui
leur convient le mieux ? Il eſt chargé d'images
& de comparaiſons qui diſtraient
le lecteur & lui ôtent ſouvent l'idée de
croire que c'eſt l'infortuné Américain qui
ait lui-même écrit les mémoires que l'on
nous donne fous fon nom.
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Almanach général des Marchands & Negocians
de la France & de l'Europe , ou
Etat annuel du Commerce & des Commerçans
de toutes les villes du royaume
& des principales de l'Europe.
Cet ouvrage eſt annoncé pour le premier
Janvier 1772 : le titre ſeul de l'ouvrage
en indique les avantages : le Profpectus
qui ſe diſtribue actuellement les
développe : onne fauroit mieux faire que
d'en extraire les principaux articles.
"On donnera , y eſt . il dit , dans cet
>> ouvrage une idée du commerce propre
>> àchaque contrée ,&réſultant de la fer-
>>>tilité de ſon territoire & de l'induſtrie
>>> de ſes habitans.
>>On ſe propoſe également d'y donner
»l'énumération de tous les particuliers
>>qui , dans l'étendue du royaume & dans
>> les principales villes de l'étranger,met-
>> tent un certain nombre de valeurs dans
» le commerce .
>>Chaque négociant , chaque marchand
>>trouvera également dans cet ouvrage à
>> ſe faire connoître & à ſe procurer à fon
tour des connoiſſances .
» Le même avantage aura lieu pour
>> toutes les perſonnes en général qui ont
AOUST. 1771: 129
>>quelqu'objet à faire entrer dans lecom-
» merce , & à qui ſouvent il ne manque
>> que des moyens de les mettre ſous les
» yeux du Public pour en obtenir le plus
>>grand debit. Il ſera utile à tous les ta-
>> lens qui voudront ſortir de l'obſcurité
» à laquelle les circonstances de la poſi-
>> tion & de l'habitation ſembloient les
>> condamner. Tous ceux qui voudront en
>> faire uſage auront une voie ſimple , sû-
>> re& facile pour avertir le négociant de
>> la France& de l'Europe entiere de s'a-
> dreſſer à eux , relativement aux objets
» qui les concerneront.
Lesindications qu'ils donnerontétant
»dépoſées dans un livre généralement
>> répandu , feront ſans ceſſe reproduites
>> ſous les yeux des perſonnes intéreſſées,
» &n'auront pas le fort de ces affiches fu-
» gitives qui paſlent & s'égarent le mo-
» ment d'après celui où elles ont été
» reçues.
>Ce ſera fur-toutune facilité pour tous
>> ceux qui ignorent ſouvent le fiége d'un
>>genre particulier de commerce qui, fau-
>> tede connoître les ſources , font obligés
>>de prendre leurs marchandiſes de la ſe.
>>conde ou de la troiſiéme main , ou qui
>> ne connoiffant qu'une ſeule fabrique ,
P
Fv
1130 MERCURE DE FRANCE.
>>font privés de la faculté du choix , &
ſe trouvent dans la néceſſité de ſuivre
>>les conditions qu'on juge à propos de
>>>leur impofer.
>>Les perſonnes qui deſireront d'être
>>employées dans l'Almanach général du
>> Commerce ſont priées d'indiquer , avec
>>la plus grande exactitude , leurs noms,
>> leurs demeures & les objets qu'elles ont
>> à annoncer, en diftinguant ,autant qu'il
>>>ſera poſſible , les qualités , les aunages,
>> les poids , les meſures & les prix des
différentes marchandises : elles font
>>priées auſſi d'entrer dans le dérail des
>> moyens dont elles comptent ſe ſervir
>>>pour les envois , & généralement de
toutes les circonstances dont la vue du
Profpectus leur fera naître l'idée...
>>> Elles voudront bien , à cet effet, faire
>>parvenir inceſſamment , leurs notes
» par les voies les moins coûteuſes à
»Paris. »
:
L'adreſſe eſt aux Auteurs de l'Almanach
du Commerce , chez M. Sementery ...
négociant , quai de la Mégiſſerie , à Paris .
Il y a lieu de croire que ſi l'exécution
répond au plan de cetouvrage , ildevien
dra bientôt le manuel néceſſaire de tous..
seux qui entrent pour quelque choſe danss
AOUST. 17716 131
quelque objet de commerce ,tant en France
que chez l'Etranger.
Expériences fur la bonification de tous les
Vins , lors de la fermentation , ou l'art
de faire le vin , à l'uſage de tous les vignobles
du royaume , avec les principes
les plus eſſentiels ſur la maniere de
gouverner ſes vins , par M. Maupin :
ſeconde édition , revue , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Muſier , fils ,
libraire , quai des Auguſtins .
Les procédés que l'auteur propoſe dans
cetouvragepour améliorer tous les vins,&
fingulierement les vins qui en ontle plus
de beſoin , font appuyés ſur des expérien
ces qui ſemblent fi déciſivés , qu'on ne
peut trop defirer qu'ils foient généralement
adoptés . S'ils ont réuſſi dans plufieurs
vignobles , comme il paroît par
l'ouvrage que nous annonçons , & par les
eſſais rapportés dans les Gazettes d'Agriculture
des 20 Avril & 15 Juin derniers ,
pourquoi ne réuffiroient- ils pas dans rous
les vignobles? Et s'ils peuvent y réuffir
pourquoi ne les y adopteroit on pas ?
132 MERCURE DE FRANCE.
Avisfur les Voyages in-4°. & la collection
académique.
La diminution de près de moitié , accordée
ſur les Voyages in 4º. 17 vol . ; in-
12. 76 vol . , & la Collection académique
13 vol . in-4°. n'aura plus lieu à la fin
d'Août 1771. Il faut s'adreſſer à Paris ,
hôtel de Thou , rue des Poitevins.
RÉFLEXIONS fur Plutarque.
Par M. T. D. L.
Il eſt des hommes qu'on ne peut pas nommer
fans auffi- tôt s'entretenir d'eux , des livres qu'on
nepeut ouvrir ſans en lire pluſieurs pages. Plutarque
eſt de ce nombre. Il eſt peu d'écrivains
auſſi ſenſés que lui; il n'en eſt aucun qui le ſoit
plus. Par- tout on le voit pénétré d'amour , d'enthouſiaſme
pour la vertu à cauſe d'elle - même ,
bien plus que pour la gloire ( ſouventbien infortunée)
qu'elle procure toujours à ſes fidèles partiſans.
Le premier motifeſt ſans contredit bien
plus pur , mais l'autre pourtant mérite encore de
grands éloges parce qu'il n'agitjamais que ſur une
grande ame.
Le lecteur , à qui il reſte des femences d'honneur,
ſe ſent transformer , enflammer d'un feu
divin , & pénétré des actes de vertu qu'il voit décrits
, il veut en produire de ſemblables fans pafferpour
initateur pour me fervir de la penſée
dePlutarque dans ſonbel exorde de la viedeP
AOUST. 1771 . 133
riclès. J'ai toujours lu avec admiration ce morceaudemorale
ſublime ; mais j'avoue quej'y vois
à regret l'auteur affecter un grand mépris pour
les favoris des beaux arts &des muſes , les Phidias
, les Polycletes, les Anacreon. Que n'oferont
pas les Midas quand ils auront un pareil appui ?
Laphiloſophiepeut quelquefois dérider fon front:
Narratur &prifci Catonis -Sæpè mero caluiſſe
virtus ( Horace , ode 21 , lib. 3. ) Mais la défenſe
des grands artiſtes meneroit néceſſaitement à une
differtation ; car tels ſont les jugemens des gens
de génie que lors même qu'on les croit faux , ce
n'eſt pas d'un mot qu'on les détruit , il faut desraiſonnemens
.
Plutarque eſt encore précieux pour le choix &
lajuſteſſede ſes comparaiſons. Il ya toujours un
rapport admirable dans l'enſemble, &chaquepartiedes
objets qui ſontmisen comparaiſon. Après
avoir convaincu l'eſprit du lecteur , il faiſit ſon
imagination , & donnant , pour ainſi dire , un
corps à ſes idées , il acheve de les perfuader. Il ne
s'énonce point avec emphaſe ; toujours naturel il
eſt ſimplement noble, & la rhétorique chez lui
n'eſt point un art de convention. Jamais il n'emploiede
fleurs artificielles, ſes graces ne ſont point
decellesqui netiennent qu'à ſon ſiécle , à ſon pays,
que la mode a fait naître , que la mode détruit &
qui accoutumant l'eſprit à varier ſuivant ſes caprices,
lecorrompent pourjamais. Matheur à ceux
que ces charlatans de la littérature perfuaderont
que legoût eſt une choſe arbitraire : l'anéantiflement
journalier de tant d'ouvrages conftsuits fur
ceſyſtême , & la conſervation de tous ceux qui
portent le ſceau du bon goût,doivent être unpré-
Iervatifcontre ce poiſon.
134 MERCURE DE FRANCE.
Ilest vrai que loríqu'on est bien pénétré de cet
auteur &de ceux de nos jours qui lui reſſemblent,
ondevient difficile. Avec Montaigne on a dédain
de ces menues pointes & alluſions verbales qui nâquirent
depuis ces bonnes gens dont tout épigramme
, non la queuefeulement , mais la tête , l'eſto
mach& les pieds. Cette délicatefle fait une perte
de plaiſirs , il faut l'avouer ; mais cette perte n'eſt
que pour ceux qui les prennent au nombre & non
alavaleur.
L'impartialité de Plutarque n'eſt pas une de les
moindres qualités. Né à Cheronée en Béotie , il
étoit ainſi originaire de Grèce , ce pays où on diroit
que les muſes ont pris plaiſir à réſider ; fi fertile
en ſages& en guerriers ; qui produiſoit les
Solon , les Lycurgue , Phocion recréé pour ainſi
dire de nos jours dans un ouvragedigne de Socrate
, qui fut la patrie de Cimon , de Périclès , de
Philopoemen , &c. Tantde grands hommes , l'amourde
fon pays ſi naturel , le beſoin qu'il avoit
qu'on lui rappelât ſon ancien luftre , l'envie de
lui attirer de la conſidération par celle qu'il avoit
eue autrefois , cet amour propre ſi commun qui
fait rejaillir ſur ſoi le luſtre éclatant des ancêtres,
auroient pu aveugler l'hiſtorien & en faire un pa
négyriſte fade & menteur, comme on voit des
gentilshommes fainéans & obfcurs aller fouiller
au -delà des bornes de la vérité hiſtorique pour ſe
trouver des ayeux ,&étaler avec le plusgrand faſte
un mérite emprunté ; mais ce ne ſont que ceux qui
ont beſoin du ſecours des autres quidonnentdans
ces excès. Ils ne voient pas qu'un pointobſcur au
milieu d'une lumieretrès-éclatante eſt encore plus
obfcur. Que vos ſentimens , vos actions vantent
votre mérite , leur dirois-je , je me chargerai deyanter
celui de vos ancêtres.
AOUST. 1771 . 135
Plutarque n'avoit pas beſoin de ces petits
moyens. Digne de tenir ſa place parmi les hommes
illuftres de ſon pays , it lui ſuffiſoit d'expoſer naïvement
leur hiſtoire. La juſteſſe de ſon eſprit l'empêchoit
de prendre le change ſur la valeur réelle
d'une action. Il favoit apprécier ce que l'opinion
ypouvoit ajouter , & il eſt un exemple que la prévention
, même pour la patrie , ne doit point aus
toriſer une injustice. Dela vient qu'il n'emploie
jamais la fubtilité pour faire valoir unGrec aux
dépens d'un Romain. Il retrace la vie & les moeurs
deſes héros avec tant de vérité , qu'on croiroit
vivreaveceux. Il ſemble que fi on les avoit hantés,
fi on avoit étudié leur conduire, leurs habitudes ,
on ne les connoîtroit pas mieux. Peintre habile ila
T'art de faifir les traits qui doivent faire effet. Et
quelle différence de touche ſuivant les ſujets: jedi
roispreſqueque le guerrier a fon coſtume & le légiflateurle
fien. On fuit Philopoemen dans toutes
les entrepriſes ; avec lui on rêve ſur les différentes
évolutions , on perfectionne , ſi même ne crée pas
la tactiquedesGrecs , & on ſe perfuade que l'art de
laguerre retirede grands avantages dela théorie,
pourvu qu'on foit réſervé ſur l'introduction des
ſyſtêmes , qui promettent toujours plus qu'ils ne
tiennent: comme le projet d'un palais , ou d'une
machine quitrompe bien ſouvent à l'exécution ,
quoiqu'il foit ſéduiſant dans le deflein, fil'artiſte
aquelque mérite. Dans Q. Flaminius on admire
Fintelligence à préparer ce qui peut produire les
fuccès, la juſteſle & la précifion à ſaiſir les momens
, plus d'art que de génie & même de bravoure
, l'adreſſe à n'avoir d'ennemis qu'autant
qu'il enpeut vaincre , un amour de la gloire trèsvif,
mais non de la gloire acquiſe aux dépens du
fang&de la liberté des peuples qui perſonnelles
136 MERCURE DE FRANCE.
ment n'entrent pour rien dans les querelles des
chefs . Quel est l'homme qui peut ne pas la préférer
à celle dedeſtructeur du genre humain lorſque
Plutarque lui repréſente ce vainqueur des Grecs
rendant à ces peuples , pendant les jeux olympiques
, leur ancien gouvernement , proclamé prorecteur
& libérateur de laGréce. Lorſqu'il entend
pour ainſi dire les acclamations joyeuſes qui ſe
répandent juſque ſur le rivage de la mer; qu'il
voit les acteurs de ces jeux a célèbres obligés de
diſcontinuerpour ſe mêler à la foule qui entoure
fonbienfaiteur , ſe précipiteà ſes pieds, ſe répand
enſuitedans la plaine , & au milieu de repas ſans
apprêts célèbre cet événement , & repéte le nom
de Flaminius dans des chanſons où l'irrégularité
même eſt un mérite. Que l'on mette en oppofition
un vainqueur ſanguinaire aſſemblant les principaux
citoyens d'une ville pour leur dicter des lois
de ſervitude , le filencede l'aſſemblée , l'air pâle
&conſterné des uns , l'air irrité des autres cédant
à la force , ces regards lancés comme à la dérobée
& qui ne peuvents'arrêter ſur le vainqueur dont
les mains ſont encore teintes de ſang ; que l'on
entende les murmures , les noms donnés à voix
bafle à ce guerrier forcené; qu'on entre dans les
maiſons & qu'on y voie le malheureux enterrant
fon or pour aflurer une ſubſiſtance à ſa famille
déſolée, & s'il eſt quelqu'un qui oſe préférer la
funeſte gloire de conquérant ; qu'après avoir
éprouvé lui-même tous les malheurs de la ſervitude
, ſa mémoire périſſe à jamais de peur de deshonorer
l'humanité. On eſt indigné quand on
litdansGracian , dans Machiavel * que la guerre
*Machiavel eſt un forcené pire cent fois que
AOUST. 1771 . 137
eft lefeulmétierqu'ilimporte au Prince d'appren.
dre; mais quand on a cité Machiavel , on n'eſt
plus tenu de réfuter. Le jeune Militaire doit lire
ſouvent la vie de Philopoemen; mais le premier
miniſtre d'un état très- opulent ſe pénétrera de
celle de Périclès , s'il croit que la protection accordée
aux beaux arts & à ceux d'agrément par
préférenceàtout , le luxe le plus immodéré , la
prodigalité , l'encouragement des inventions propres
à toutes les commodités qui minent les facultés
phyſiques &morales , conſtituent le bonheur
de l'état ; S'il croit qu'un dehors de richeſſes
prodigieux accompagné de l'indigencede tous les
particuliers dont les travaux ont arraché du ſein
de la terre lesmatieres premieresde cette richeſle,
ces malheureux que le libertinage & la miſére
conduiſent au gibet. Les Cartouches ne font à
craindre quedans un eſpace de pays peu étendu ,
&une fois ſur la roue le mal ceſſe. Machiavel
s'érant perfuadé apparemment que la ſcélérateſle
devoit le tirerde la miſére dans un fiécle où quelques
exemples pouvoient autoriſer ce ſyſtême de
fortune , &fe voyant trompé dans fon eſpérance
, voulut dans la rage ſe venger de tous ceux
qui lui ſurvivroient, en formant des Princes ſur
fes principes , & que ſon dernier ſoupir fut un
poiſon pour la poſtérité : Exoriare aliquis noſtris
ex offibus ultor , ſemble- t- il avoir dit en mourant.
Son Prince renferme pourtant de bonnes choſes
dans les chap. 16 ſur la libéralité & l'économie ;
19 , qu'il faut éviter d'être haï ; 21 , 22 , 23 , fur
l'eſtime , les fecrétaires , la fuite des flateurs ;
mais ces morceaux font voir ſeulement qu'il joi
gnoit l'inconféquence à la noirceurdu coeur.
138 MERCURE DE FRANCE.
la réputation de bonheur & de magnificence la
plus étendue ,& enfin ſa conſidération perſonnelle ,
au-dedans & au - dehors ſuffiſent pour maintenir
les refforts de la machine du gouvernement. Que
Filluſtre Périclès ſoit ſon modèle. Il aura pour lui
le luſtre éclatant que la Gréce jetta pendant ſon
fiécle& plus de ſoixante ans encore après ſa mort;
mais attaquée par un Roi de Macédoine habile ,
elle tomba tout-à-coup. Si au contraire ce miniftre
penſe que la vraie puiſlance conſiſte dans la
conſidération des membres de l'état pour leur
chef, dans l'égalité des forces de ces membres à
raiſon de leurs fonctions , dans une aiſance générale
, dans la réputation de fidélité à ſes enga
gemens , il puiſera ſon ſyſtême dans Lycurgue ,..
Solon , Publicola , Aristide , écartant ce qui peut
ne pas convenir à ſon gouvernement & fur-tout
augénie de ſes concitoyens. Ce feroit folie quede
vouloir le heurter & conftruire dans ſon cabinet
un gouvernement civil général. Delà vient que
P'homme d'état doit être un profond philoſophe ,
&que les gouvernemens qui ſe ſont étendus fur
pluſieurs nations différentes de langage & de préjugés
n'ont eu qu'une durée aſſez courte depuis
cette époque. Il paroît établi chez un grand nombre
de politiques , que dans ces fortes d'états le
luxe doit être le principal mobile. Il eſt certain
qu'il réuffit à afſervir tous les hommes. Ce reffort
demande une attention continuelle ,&il eſt peutêtre
ſemblable aux poiſons qui , pris à petites do
fes, font un remede. L'habileté conſiſte à con
noître la quantité ; mais je reviens à mon auteur.
Lorſqu'il compare les grands hommes dont il
aécrit la vie , ſes analyſes ſont courtes & préci
les.C'eſt là qu'il paroît raſſembler toutes les forces
1
AOUST. 1771 . 139
de fon raifonnement , & on en admire la ſolidité
Souvent , il faut l'avouer , on eſt étonné des perfonnages
qu'il a choiſis pour comparer enſemble.
On eſt prêt de le blâmer; mais on n'ofe& on finir
par être fatisfair. Cette maniere de traiter l'hiftoire
eſt très intéreſſante & accoutume l'eſprit à
penſer : comment Plutarque n'a-t-il pas eu d'imitateurs?
Undes hommes les mieux penſans de ce
fiécle a crudevoir changer un plan aflez ſemblable
qu'il avoit formé autrefois. Peut- être n'aimonsnous
, en fait de morale , que des coinparaiſons
d'objets éloignés de nous.
Mais l'admiration pour Plutarque ne m'aveugle
point ; je ne fais pas ſon oraiſon funèbre. Il faut
convenir qu'il eſt quelquefois trop crédule. Il rapportedesdiſcours
populaires même dénués de bon
ſens. Ala vérité il ne demande pas qu'on y ajoute
foi; mais quelle néceſſité de coudre un haillon à
unebelle étoffe. Hérodote, Tite -Live & quelques.
anciens hiſtoriens les plus accrédités ſe ſont per
mis la même chofe. Ils croïoient que leur fonction
principale étoit de narrer ce qui étoit reçu ,&
für ces objets leur critique ne s'exerçoit qu'avec
beaucoup de réferve. S'ils ont fait une faute je ne
crois pas que leurs ſucceſſeurs la faflent jamais.
Un autre défaut plus eſſentiel dans les écrits de
Plutarque , c'eſt ce vice abominable dont les Grecs
nilcs Romains ne faifoient aucun myſtere , & dont
il parle trop ſouvent ſans le peindre avec les cou
leurs qu'il mérite. C'eſt tout au plus fi on croiroit:
que c'eſt une foibleſle humaine comme l'amour
des femmes. C'eſt pour cela qu'il eſt prudent de
ne pas mettre l'excellent livre des paralleles entre
les mains de la jeuneſle qui n'eſt pas enco
ve formée. Je n'examine point ſi la connoiflans
/
140 MERCURE DE FRANCE.
ce naïve des vices avant l'âge des paſſions , eft
plus ou moins pernicieuſe qu'une ignorance qui
ne peut pas toujours durer , & diſparoît préciſément
dans le tems où l'imagination prête à pluſieurs
d'entr'eux beaucoup d'attraits qu'augmente
encore la ſatisfaction de développer un myſtere,
Montaigne ne croioit point cette ignorance avantageuſe
, lui qui dit ſi ſouvent d'excellentes choſes
en battant toujours la campagne. (1 ) Mais , il
faut avouer que la morale de Montaigne eſt ſouvent
un peu gaie ; quant à moi j'adopte l'idée
reque.
LETTRE à M. de la Harpe , furfa
traduction de Suétone.
Ma façon d'agir vous paroîtra peut- être fingu
liere,Monfieur ; je n'ai pas l'honneur d'être connu
devous , monnom ne l'eſt pasdans la république
des lettres , mais vous avez déclaré avec tant de
(1) Il me femble que le commencement de l'art
poétiqued'Horace : Humano capiti cervicempictor
equinam-jungere fi velit, & c. donne parfaitement
l'idée de l'ouvrage de Montaigne. C'eſt
bien une tête d'homme , un col de cheval, des
plumes de tous les oiſeaux , un beau corps de
femme , & depuis la ceinture un poiſſon hideux.
Mais la tête d'homme eſt le morceau d'étude d'un
grandpeintre, les plumes ſont très- bien choifies ,
le corps de femme eſt la nature même, & le poiſſon
hideux eſt extrêmement hideux .
AOUST. 1771 . 141
franchiſe dans un Mercure de cette année que
vous verriez avec plaifir qu'on vous indiquât les
fautes qui pourroient s'être échappées dans votre
traduction de Suetone, que je me crois autoriſé à
vous faire part de quelques légeres obſervations
que la lecturede cet ouvrage a fait naître.
J'ai remarqué que vous traduiſez toujours les
mots nepos , neptis , nepotes par ceux de neveux
&de niéces. Je me ſouviens qu'on me diſoit autrefois
pendant mes études , &j'ai lu depuis dans
des dictionnaires que ce n'eſt que dans la baſle latinitéoù
cette acception leur a étédonnée; & que
dans les bons autcurs il faut toujours les entendre
par petit- fils ou petite- fille. Ily a quelque choſe
de plus , c'eſt que l'hiſtoire nous apprend quetous
ceux que vous nommez neveux ou niéces étoient
en effet petits- fils ou petites-filles.
Vous direz que cette remarque eſt frivole,mais
jerépondrai qu'elle eſt de plus grande conféquencequevous
ne croiez ; un ouvrage comme le vôtre
doit paſſer à la poſtérité. Il ne faut pas mettre
un écrivain qui le conſultera dans le cas de te
tromper & de tromper ſes lecteurs. Je ſuppoſe ,
par exemple , qu'un homme travaille à la vie de
Jules-Célar , & qu'il fafſe inention de ce paſſage
de Suétone :
"Ad retinendam autem Pompeii neceffitudi-
>>>nem ac voluntatem , Octaviam fororis fuæ nep-
>> tem , quæ Caio Marcello nupta erat , conditio-
>> neei detulit, ſibique filiam ejus in matrimonium
>> periit. >>
S'il a recours à votre traduction , voici ce qu'il
trouvera :
<<Pour s'attacher Pompée ſans retour , il lui
142 MERCURE DE FRANCE .
offrit Octavie, niécede ſa foeur,qui étoit mariée
>> àCaius - Marcellus , à condition que Pompée lui
donneroit ſa fille.
En conféquence il écrira qu'Octavie étoit nieee
de la ſoeur de Céfar , ce qui ne ſeroit pas vrai .
Octavie étoit fille d'Attia , mariée à Octavius ,
& cette Attia étoit fille de Julie , foeur de César ,
qui avoit épousé Marcus Attius. Donc Octavie
étoit petite fille & non niéce de la ſoeur deCélar.
Je pourſuis , & voici ce que je trouve dans la
viede Tibere , pag. 322 & 323 .
«Agrippinam Marco Agrippa genitam, neptem
>Pomponii Attici equitis Romani , ad quem funt
>>Ciceronis epiftolæ , duxit uxorem.
>>Il épouſa Agrippine , fille de Marcus Agrippa
>> & niéce de Pomponius - Atticus , chevalier Ro-
>>>main , à qui Cicéron a adreſlé des lettres. »
Agrippine , dont il eſt ici queſtion , étoit petitefille&
non niéce de Pomponius- Atticus ; Agrippa
avoit épousé en premieres nôces Celicia Attica ,
fille de ce chevalier Romain ; il en eut cette premiere
Agrippine qu'Auguſte fit épouſer à Tibère.
Voyez Bayle, art. Atticus ; & Moreri , art. Atticus
&Agrippa.
Agrippa ſe remaria avec Julie , fille d'Auguſte ,
qui le fitpere d'un autre Agrippine ; c'eſt celle dont
il eſt queſtion dans le paſſage ſuivant , pag. 16 &
17 , tom. 2 .
<<Extat&Auguſti epiſtola, ad Agrippinam nep-
" tem , paucos antequam obiret menfes, ita fcri-
- pra de Caio hoc.
AOUST. 1771 . 143
>>Nous avons une lettre d'Auguſte à ſa niéce
>Agrippine peu de mois avant ſa mort , au ſujet
>>de Caligula. »
Il eſt clair que puiſqu'Agrippine étoit fille de
Julie, Auguſte étoit ſon ayeul & non pas ſon onele.
C'eſt encore une petite inadvertance qu'il eſt
très-aiſé de corriger , ainſi que les premieres dans
une nouvelle édition.
Anxio de ſucceſſore Tiberio , & in verum ne-
>> potem proniori.
>>Tibere inquiet de ſon ſucceſſeur & penchant,
>> vers le jeune Tibere ſon neveu . Caligula , p. 36
& 37 , tom. 2.0
Cejeune Tibere n'étoit pas neveu du vieux. Il
eût fallu pour cela qu'il eût été fils de Drufus ,
pere de Germanicus & de Claude ; mais il avoit
pour pere un autre Drufus que l'Empereur avoit
eu de ſon premier mariage & qui mourut avant
lui , empoisonné , à ce qu'on croit, par Sejan . Ainfi
Tibere lejeune étoit petit-fils de l'ancien ; c'eſt
pour cela que Suétone l'appele verum nepotem , au
lieu que Caligula ne l'étoit que par l'adoption que
Tibere avoit faite de Germanicus.
Permettez-moi de vous dire que vous n'avez
pas fait aſlez d'attention à ce mot verum qui vous
auroit tout de ſuite rappelé cette généalogie que
vous ſavez très bien , comme il eſt aiſé de le voir
par cet endroit du même auteur que je vas citer
avec votre traduction .
<< Inter quos cum plurimorum clade Ælium Se-
>>janum , quem ad fummam potentiam non tam
>> benevolentia pervexerat , quam ut eſſet ; cujus
>>ministerio ac fraudibus liberos Germanici cir
>> cumveniret , nepotemque fuum ex Druſo filio
144 MERCURE DE FRANCE.
>> naturali ad ſucceſſionem imperii confirmaret . >>
<<Entr'autres Sejan dont la ruine entraîna celle
>>de beaucoup de citoyens . Il l'avoit élevé au plus
>>h>aut degré de puiſlance , non pas tant par ami-
>> tié que pour perdre , par ſes artifices , les enfans
>>d>eGermanicus ,&aſſurer l'empireà ſon petit fils
>>Tibere , fils de Drufus. >>
Vous avez très-bien compris en cette occafion ,
Monfieur , que nepos ne pouvoit ſignifier que petir-
fils ; ce ne peut donc être qu'une inattention
de votre part , en l'appelant ailleurs neveu.
<<Ptolemæum regis Jubæ filium confobrinum
>>>ſuum ( erat enim & Marci Antonii ex Selena filia
>>nepos. )
<<Ptolemée, fils de Juba & ſon propre coufin ,
>>puiſqu'il étoit neveu de Marc - Antoine par les
>>>femmes.
Trouvez bon que je vous diſe que ce n'eſt pas
cequ'a voulu dire Suétone , en traduiſant littéralament
le texte& en ſuppoſant que nepos dût être
rendu par neveu. Ilyauroit neveu de Marc-Antoine
par ſa fille Selene. Or , qu'est - ce que c'eſt
que d'être neveu de quelqu'un par ſa fille ? J'avoue
queje ne connois pas ce degré de parenté. Vous
avez cherché à ſauver l'obſcurité , en mettant neveu
par les femmes ; mais dans la vérité , Ptolemée
étoit petit- fils d'Antoine , & voici comment.
Marc-Antoine avoit été marié quatre fois . Premierement
à Fadia , dont on ne croit pas qu'il ait
eu d'enfans; enſuite il épouſa Fulvie , Octavie &
la Reine Cléopatre , qui , toutes , lui donnerent
poſtérité. C'eſt de la Reine d'Egypte qu'il eut Se-
Jena ouCléopatre la jeune qu'Auguſte donna pour
èpouleàJuba, enlui rendant le royaume deMauritanic
AOUST. 1771. 145
ritanie qu'avoit eu ſon pere. De ce mariage vint
Ptolemée que Caligula fit tuer. Mais comment
étoit- il coufin de cet Empereur? Cela eſt encore
facile à expliquer.
Marc- Antoine avoit eu d'Octavie une fille nom
mée Antonia qui épouſa Drufus , frere de Tibere,
& fut mere de Germanicus dont Caligula étoit
fils.
Voilà , Monfieur, àquoi ſebornent les remarques
qui ſe ſont préſentées àmon eſprit en lifant
votre Suetone: ce ſont de légeres taches qui n'empêchent
pas d'admirer le tableau. Les fautes de
costume de Véroneſe ne diminuent rien de la beauzé
de ſon coloris & de la correction de ſon deſſein ,
mais ne laiſſent pas d'être des fautes qu'on eſt faché
d'y voir. Je rends d'ailleurs à votre traduction
toute la juſtice qu'elle mérite , & c'eſt un des
livres de ma bibliothèque dont je fais le plus de
cas. Je crois même que vous ſavez aufli - bien &
mieux que moi , tout ce que je viens de vous faire
obſerver , mais que vous avez pu l'oublier dans la
chaleurde la compoſition.
Puis- je me flatter que vous voudrez bien faire
inférer cette lettre dans un des prochains Mercures
, & m'y répondre , duſſiez - vous me prouver
que je me ſuis trompé.
J'ai l'honneur d'être avec toute l'eſtime qui
vous eſt due & les ſentimens les plus diftingués ,
Monfieur , votre très - humble & très - obéiſſant
ſerviteur ,
Le Marquis DE THYARD ,
de l'académie des ſciences &
belles - lettres de Dijon.
Semur enAuxois , ce 4 Juillet 1771,
G
F
146 MERCURE DE FRANCE.
: RÉPONSE de M. de la Harpe
à M. le Marquis de Thyard.
Vos obſervations , Monfieur , ſont très-juſtes ,
&vous deviez être bien sûr que je me ferois un
plaifir d'inférerdans le Mercure la lettre dont vous
m'avez honoré. Je ne ſuis point du tout fâché
qu'on me montre mes fautes , &je ſuis très- latté
que ce ſoit un homme comme vous qui prenne la
peine deme cortiger. Je vois que vous êtes trèsbien-
inſtruit de toute la parenté d'Auguſte , &
que vous auriez été de la cour. Nous autres poëtes
ou qui croions l'être , nous avons l'habitude
dedire neveux ou niéces pour petits fils & petitesfilles
, d'autant plus que ces mots de petits-fils &
petites - filles ne ſont agréables ni en vers ni en
proſe. Mais il faut qu'un traducteur ſoit exact
comme ungénéalogiſte , & je vous fuis fort obligé
de m'avoir relevé. J'aurois defiré même que
vous euffiez bien voulu étendre plus loin vos recherches
& vos remarques . La traduction d'un auteur
auſſi difficile que Suétone me metdans le cas
d'avoir beſoin des ſecours de tous ceux qui ont
cu le tems de devenir plus ſavans que je ne le ſuis .
Malheureuſement je n'ai guères été repris que par
des critiques encore plus ignorans que moi. Vous
êtesbienloin d'être de ce nombre , & je vous mets
au rang de mes maîtres & de mes bienfaiteurs .
J'ai l'honneur d'être avec autant de reſpect que
de réconnoiſſance , &c.
AOUST. 1771 . 147
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Il y a quelques mois , Monfieur , qu'il parut un
mémoire anonyme , ayant pour titre : Confidérations
intéreſfantes fur l'importance , l'utilité , &
méme la néceſſité pour la France de faire le commerce
des Indes Orientales , principalement par
rapport àfes grandes conféquences , &c. &c.
Ce mémoire , qu'il faut diftinguer decelui que
lesEtats de Bretagne ont adopté ,j'apprends qu'on
me l'attribue.
L'amourde la vérité , autant que la crainte de
nuire à la réputation que l'auteur a voulu s'établir
, m'engage à déſavouer publiquement cet ouvrage.
En me l'envoiant , ila cru ſans doute me
dédommager du mémoire que je lui avois confié ,
&dont une copie fut dépolée en 1763 aux archives
de la Compagnie des Indes. S'il n'a pas ſuivi
l'exemple dequelques autres perſonnes qui avoient
cru pouvoir en faire uſage , c'eſt , comme il le dit
lui -même au commencement de ſon ouvrage,
que ce qu'ila lufur cette matiere lui laiſſe à espérer
que les réflexions dont il va s'occuperfont encore
neuves &intéreſſantes ; finon , toutes , du moins
en partie, & qu'en tout tems il est de ſaiſon de
diredes chofes utiles.
Quoiqu'il paroiffe que mon mémoire lui a été
inutile, je luis tenté de croire qu'il le garde dans
l'eſpérance qu'on lui demandera des éclairciffemens
& des dérails , qu'il eſt , dit - il , en état de
donnerſur pluſieurs points importans , & que l'é
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
tenduequ'il a donnée à ſa production ſembloit ne
devoirpas laiſler à defirer.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure , &
d'être perfuadé de la ſincérité des ſentimens avec
leſquels j'ai l'honneur d'être ,
GODEHEU.
Paris , ce 12 Juillet 1771 .
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
avec ſuccès les repréſentations des
Fragmens compoſés du Prologue de Dardanus
, de l'acte d'Alphée & Arethuse , &
celui de la Fête de Flore. M. d'Auvergne ,
furintendant de la muſique du Roi & di-!
recteur de l'Académie royale , a retiré de
l'acte d'Alphée & Aréthuſe , dont il a fait
la muſique , la contredanſe qui terminoit
ledivertiſſement . Il l'a remplacée par une
chaconne pour Mlle Heynel qui étoit indiſpoſée
lors des premieres repréſentationsde
cet acte. M. Gardel a très- ingénieuſement
deſſiné le ballet. Les entrées
AOUST. 1771. 149
:
qu'il y exécute avec Mile Heynel font un
plaifir qui tient du raviſſement.
Cette célèbre danſeuſe ſemble s'être
furpaſſée elle-même dans cet acte . On
n'a jamais vu tant de graces , de nobleſſe
&de dignité unies à tant de préciſion ,
de force & de perfection .
M. Gardel a partagé les fuffrages du
Public par la ſupériorité de ſon talent ,
par la fierté & la ſûreté de ſon exécution.
Ce n'eſt point M. l'Arrivée , mais M.
Beauvalet , jeune acteur , âgé de 18 ans ,
qui a joué , en l'absence de M. l'Arrivée ,
le rôle d'Alphée.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont joué, pour
la premiere fois ,le lundi 15 Juillet, les
Jardiniers , comédie en deux actes mêlée
d'ariettes.
Thibaut , jardinier , ſe félicite duproduit
de ſon petit jardin &de la bonté de
la terre qui ſe prête à ſes beſoins , & qui
pourun peu d'eau lui donne du vin . Colin
, ſon garçon , qui le ſert avec zèle , lui
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
demande pour récompenſe ſa fille Colette
en mariage. Mais Thibaut lut objecte ſa
pauvreté ; Colin dit qu'il a de la ſanté ,
de la force & du courage , & que dans le
ménage chacun apporte ce qu'il a .
Dame Perrette , mere de Colette , eſt
plus indu'gente , elle proinet à Colin de
lui donner ſa fille , mais elle lui recommande
de travailler. Le Bailli envoie
chercher Thibaut pour lui apprendre une
bonne nouvelle. Il revient en effet fort
joyeuxavecune lettredeNicolas-Bertrand
fon ancien garçon, qui a fait fortune dans
le commerce , & qui lui annonce ſon retour
, avec le deſſein de partager ſa richeffe
avec lui ; il lui envoie cinquante
piſtoles d'avance ,& pour que leur union
ſoit plus grande , il offre ſa main à Colette.
Le pere eſt très- rejoui de revoir fon
ami Bertrand , &de quitter lejardinage ;
mais Colette & Colin qui s'aiment font
fort chagrins de ce retour fi nuiſible à
leursamours. Thibaut renvoie Colin dont
le ſervice lui devient inutile. Cet amant
déſeſpéré reproche à Thibaut de lui man.
quer de parole , & de reconnoître ſi mal
fon attachement; Dame Perrette eſt attendriede
ſa peine, mais le jardinier n'eſt
ſenſible qu'à la joie de devenir riche, CoAOUST.
درا . 1771
lin s'engage pour s'éloigner du pays &
veut ſe venger de ſon rival. Colette gémitde
voir ſon amant l'abandonner. Bertrand
arrive , & foutient ſon caractère de
bienfaiſance. Il demande quel eſt le ſujet
de la triſteſſe de Colette , la mere lui apprend
que c'eſt l'engagement de Colin ;
il fait auffi-tôt acheter ſon congé ; mais
ſoupçonnant que Colin eſt amant deColette
, il lui fait avouer ſon ſecret ,& ne
cherche plus que les moyens de la rendre
heureuſe . Thibaut eſt furieux en apportant
le congé de Colin , & le fait arrêter
pourl'empêcher deſe venger de Bertrand.
Celui-ci reconnoît ſon neveudans Colin;
il dit au père qu'il faut lui donner ſa fille
en mariage. Colin arrive en ſe débattant
contre les archers. Bertrand le délivre &
le conſole bientôt en lui apprenant qu'il
eſt ſon oncle , qu'il lui céde ſa maîtreſſe,
qu'il va le rétablir dans l'héritage de ſon
père , qu'un autre parent avoit envahi ;
&lui affure ſa fortune ; il lui donne fon
congé; en même tems Thibaut prend ſa
main & celle de Colette , en diſant ; &
moi je te rengage.
Cette comédie eſt de M. Davefne , &
la muſique eſt de M. Prudent. Les deux
auteurs ont fait également preuve de ta-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
lent. On a trouvé du naturel , de la finef
fe & de l'eſprit dans les paroles ; & de
l'expreſſion , du chant &des effets dans la
muſique.
M. Nainville a joué le rôle de Thibaut
avec beaucoup de gaîté &de franchiſe .
Le rôle de Colette a été bien chanté &
bien rendu par Mde Trial. On a auſſi applaudi
M. Fargès dans le rôle de Colin ;
Mde Berard , dans le rôle de la mère , &
M. Suin dans celui de Bertrand.
Concert mécanique de l'invention & exécution
du Sr Richard , rue de Richelieu,
dans unefalle de la bibliothèque du Roi,
en entrant à gauche , au rez de chauffée.
Ce concert eſt exécuté par pluſieurs
figures automates de grandeur naturelle ,
faiſant chacune leur partie ſur un inftrument
différent.
La premiere figure repréſente une Demoiſelle
aſſiſe , touchant du clavecin &
de l'orgue enſemble & ſéparément , &
s'accompagnant auſſi de tems en tems de
la voix.
La ſeconde repéſente un jeune homme
debout, jouant du violon.
AOUST. 1771 .
153
La troiſiéme repréſente un joueur de
baffe.
La quatriéme eſt un petit génie debour ,
placé derriere le pupitre , qui bat la mefure
, & tourne le feuillet à tems .
Ces figures imitent le naturel dans tous
les mouvemens des bras , des doigts , de
tête , des yeux & des paupières .
A ce morceau principal , l'auteur a
joint trois autres piéces mécaniques ,
auſſi de fon invention & exécution :
La premiere eſt un berger jouant de la
flûte , dont l'harmonie eſt ſoutenue par
une baffe & accompagnée du chant de
pluſieurs oiſeaux.
La ſeconde eſt un orgue en bibliothéque
, qui joue , auſſiſeul , pluſieurs airs
de différens auteurs .
La troifiéme eſt un ſerin artificiel qui
imite la nature. Il eſt dans une cage pofée
fur un plateau , &joue différens airs, avec
ramage.
Ily aura tous les jours deux repréſentations
: la premiere à cinq heures précifes
& laseconde àſept heures.
Tous les billetsfont de 3 liv..
Perſonne n'a porté plus loin que M. Richard
le génie de la mécanique , & l'art
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
de donner de l'ame , & une fortede vie ,
à des machines avec des moyens ſimples,
actifs & précis . Ces figures mécaniques
font d'un modèle agréable , très-bien poſées
& propres à faire illuſion ; ce ſpectacle
ingénieux plaira aux curieux & aux
amateurs des ſciences.
COUPLETS
Adreſſés à Mlle Doligny , par M. G...
Sur l'AIR : Juſque dans la moindre chose , &c.
L'AMOUR te forma pour plaire
Et pour nous dicter ſes loix :
Cedieu ne pouvoit mieux faire ,
Tour applaudit à ſon choix ;
Mais à l'amitié chérie ,
Si tu bornes nos defirs ,
Tu veux que toute la vie
Nous renoncions aux plaifirs.
Toujours la fimple nature
Embellit tous les talens ;
Seule elle fait ta parure
Et te comble d'agrémens.
Tonjeu vrai qui nous enchante
Nous léduit à chaque inftant ,
1
AOUST. 1771 . 155
Et ta voix douce & touchante
Porte au coeur le ſentiment.
Juge , hélas ! s'il eſt poſſible
De jamais ſe dégager ;
Avec une ame ſenſible
Peut-onte voir fans danger ?
Parun penchant plein de charmes ,
L'amour ſait nous captiver ,
Etnous lui rendons les armes
Sans pouvoir lui réſiſter.
Par M. G...
ÉCOLE VÉTÉRINAIRE .
Le lundi , 15 Juillet , quatorze Elèves
militaires furent interrogés publiquement
& en préſence de pluſieurs officiers généraux&
d'autres perſonnes de diftinction ,
dans une des falles de l'Ecole royale vétérinaire
établie au château d'Alfort près
de Charenton. Les queſtions qui leur furent
faites tenoient à la connoiſſance raifonnée
de la beauté du cheval. Ils fixerent
les proportions de chacune de ſes parties ;
ils établirent la néceſſité de ces mêmes
proportions ſur les conféquences qui ré
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
fultoient de leurs omiffions ; lorſque la
nature , par une degénération qui n'eſt que
trop commune , s'écartoit elle- même de
ſes premieres lois , ils chercherent à approfondir
ſes vues dans la direction qu'el--
le a aſſignée à chaque membre; ils démontrerent
les vices de l'intervention de cette
même direction; ils développerent encore
les deſſeins qu'elle a eus dans l'emmanchement
des portions des différentes colonnes
ſur leſquelles eſt érayé le corps de
l'animal , &c . &c .
Les Elèves qui furent entendus font
les Sieurs ::
Mouton , maréchal des logis du régiment
de Clermont ; Danin , cavalier du
régiment de Noailles ; Ducardonnet , carabinier
de Royal - Rouſſillon ; Belval ,
cavalier du Colonel -Général ; Chardin ,
cavalier de Royal - Etranger ; Taillard ,
cavalier de Royal - Lorraine ; Sauvage ,
cavalier de Royal Piedmond ; Mauchand,
cavalier de Royal - Champagne ; Girardin,
maréchal des logis du Meſtre-de-
Camp - Général - Dragons ; Mangienne ,
dragon d'Orléans ; Barthelemy , dragon
Dauphin ; Miquel , dragon de Beauffremone;
Hecquart , dragon de la Rochefoucault
; Duperrat de la Légion de
Handres..
AOUST. 1771 ,
157
L'aſſemblée, peu nombreuſe mais choifie
, applaudit à leurs efforts. Le prix for
adjugé au Sr Girardin ; le premier acceffit
aux Srs Hecquard & Ducardonnet , &
le ſecond aux Srs Marton & Belval .
Tous ces Elèves doivent l'avantage
qu'ils ont eû de fatisfaire le Public aux
foins du Sr Drigon , l'un des Elèves &
maréchal des logis du régiment du Colonel-
Général-Dragons .
OBSERVATIONS fur le Météore
du 17 Juillet.
'AChampignifur Marne , ce 18 Juillet 1771.
MONSIEUR ,
C'eſt bien avec raiſon que M. de Buffon
dit que le Ciel eſt le pays des grands
événemens . Le 17 de ce mois , entre dix
heures & demi & onze heures du ſoir
que je me promenois , je fus témoin d'un
météore fingulier dans ſon effet s'il n'a
rien de particulier dans ſa cauſe . Il faifoit
le plus beau tems du monde , le Ciel
étoit clair ſans nuages , l'air étoit calme
mais peu rafraîchi ; il n'y avoit point de
rofée ,& le baromètre , comme je l'ai
158 MERCURE DE FRANCE.
examiné depuis , étoit reſté à un demidegré
au-deſſus du variable où il s'étoit
fixé depuis pluſieurs heures. Ma compagnie&
moi nous nous entretenions de la
blancheur de la voie lactée , lorſque toutà-
coupnous nous trouvâmes d'abord éclairés
d'une lumière pâle& très étendue, &
auffi-tôt enveloppés d'une très - rouge &
ardente au point de nous faire appercevoir
que nous étions au milieu de la
flamme. Je levai les yeux pour confidérer
le phénomène ; je vis un corps de feu
affez volumineux qui étoit à très peu de
diſtance de la terre,& qui ſuſpendu preſque
perpendiculairement au - deſſus de
nos têtes , traverſoit l'air avec lenteur.
La furface inférieure de cette maſſe flotante
repréſentoit un lofange qui , d'un
angle à l'autre , me paroiffoit avoir environ
un pied & demi de diamètre. Au
dernier angle , c'eſt à dire à celui qui étoit
du côté du nord d'où étoit venu ce feu ,
une longue queue comme roulée ſurellemême
dans ſa longueur , y étoit adhérenre
; elle étoit mêlée de clartés & de ténèbres
& s'agitoit fortement. Le centre
du loſange étoit un foïer ou plutôt un ſoleil
dont la vue foutenoit difficilement
l'éclat & qui échauffoit ſenſiblement le
viſage. Il s'y faifoit un mouvement de
AOUST. 1771 . 159
rotation qui reſſembloit à un bouillonnement
violent. Les bouillons étoient d'un
brillant ſurprenant & leurs finuoſités obfcures.
Enfin ce corps qui s'étoit élevé de
la terre nous quitta heureuſement pour
prendte en ligne oblique une afcenfion
rapide & très - haute vers la voie lactée
du côté du midi. Je le ſuivis des yeux
juſqu'au moment où ne paroiſſant plus
être qu'une très-petite étoile , il ſe diffipa
avec un tel bruit qu'un grand coup de tonnerre
ſe fit entendre ſur le champ.
Mais nous reſtâmes électriſés ainſi que
nos voiſins qui,de même que nous, avoient
prétendu prendre le frais. Chacun ſentit
fur les deux temples une compreffion qui
dura quelque tems . Une Demoiselle n'en
fut même ſoulagée que par un faignement
de nez qui lui ſurvint le lendemain
matin.
La queue ou la longue traînée de lumière
de ce météore n'étoir , je penfe ,
formée que par l'épuiſement des matieres
combustibles dont étoit compoſé ce corps
qui dans le commencement de ſon embraſement
n'avoit du produire que cette
pâle clarté que nous vîmes en premier
lieu.
On aura fans doute obſervé ailleurs le
160 MERCURE DE FRANCE.
même ſoir de ſemblables météores. Ils
étoient , pour ainſi dire , annoncés par le
coucher du ſoleil qui étoit entouré de
quantité de globes lumineux qui ne font
pas ordinaires.
J'ai l'honneur , &c.
MOSNIER , abonné au Mercure.
Obſervations fur le même Météore , par
M. l'Abbé Marie , de l'Académie royale
des Sciences , profeffeur de philosophie
au collègeMazarin.
AParis , ce 18 Juillet.
Le phénomène du 17 n'eſt , à mon avis,
autre choſe qu'un météore enflammé ,
dont la détonation doit s'être faite au
ſud - fud - eſt de Paris , d'où il m'a paru
s'avancer rapidement vers le nord .
Sa lumiere étoit fort brillante , mais
tranquille ; je la compare à celle de ces
traînées de feu que les bonnes gens prennent
pour des étoiles qui changent deplace.
La ſeule différence , c'eſt qu'il y a eu
beaucoup plus de matière enflammée , &
que l'inflammation s'eſt faite plus près de
laterre.
AOUST. 1771 . 161
Biens'en faut cependant que ce météore
foit tombé à Paris , comme tant de
perſonnes diſent l'avoir vu. La preuve
qu'il étoir affez élevé dans l'atmoſphère ,
ſe tire de ce que chacun l'a cru voir ſur
fatête.
•Tant qu'ily a eude matière inflammable
, le météore a brillé & avancé vers le
Nord. Encore quelques jours , & on faura
ce qui a été obſervé dans le cours de ſa
direction.
L'éclat de ſa lumière ne dura pas une
ſeconde , & ce ne fut que deux minutes
après que j'entendis au fud - fud - eſt un
bruit affez ſemblable à celui d'un médiocre
coup de tonnerre. Ce bruif dura uniformément
deux ou trois ſecondes. La lumière
avoit paru à 10 h. 36 m. du ſoir.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai vu & entendu.
Il avoit fait fort chaud trois jours
auparavant , il fit encore chaud le lendemain
, puiſque le thermomètre de l'obſervatoire
ducollége Mazarin étoit à 21ºà fix
heures du ſoir ; mais ce jour- là le Ciel fut
tout couvert de nuages ,& fur le ſoir il
s'élevaun vent du nord- ouest affez froid ,
qui a duré deux jours .
Le tems avoit été fort calme le 17 , &
le ciel étoit fort ſerein au moment même
162 MERCURE DE FRANCE.
:
où j'obſervai ce météore qui , en vérité ,
ne valoit pas la peine d'occuper tant de
monde & d'imaginer tant de fauſſetés.
Enfin , pour tout dire , le 18 Juillet à
onze heures du matin , il tomba de trèsgroffes
goutes d'une pluie puante, pendant
quatreſecondes.
ARTS.
ARCHITECTURE.
I.
Plandu Colisée en deux feuilles. AParis,
chez le Rouge , ingénieur - géographe
du Roi , rue des Auguſtins. Prix , 30f.
ΟN nous donne dans une de cesfeuilles
la coupe du coliſée ſur différentes longueurs;
on nous montre dans l'autre le
plan géométral de cet édifice. Ce plan
nous fait embraſſer d'un coup d'oeil le
colifée non moins remarquable par ſa
décoration noble , élégante & variée que
par la commodité & les convenances de
ſa diſtribution. Après avoir conſidéré l'en.
ſemble de cet édifice , on prendra ſans
AOUST. 1771 . 163
doute plaifir à détailler toutes ſes différentes
parties, à examiner le rapport qu'el.
l'es ont ſéparément avec le tout , & l'on
n'applaudira pas moins à la ſageſſe qu'au
goût de l'architecte. Les ſalles découvertes
, les unes ovales & les autres octogones
, la place du cirque pour les joutes ,
les portiques, les cafés , les galleries , enfin
tous les plans couverts & tous les plans
découverts ont une correſpondance ſpacieuſe&
facile . Chacun de ces plans a les
proportions & le caractère de décoration
qui lui eſt propre , & non moins néceffaire
pour varier le ſpectacle que pour
faire valoir le ſalon circulaire on la ſalle
debal &de concert , la principale piéce
de cet édifice. Ce falon a75 pieds de diamètre.
Son comble eſt éclairé par une ouverture
vitrée qui , indépendamment de
la lumiere qu'elle procure au ſalon, offre à
ceux qui l'occupent l'aſpect varié du ciel .
Le foir fur-tout quand le ciel eſt ſerein &
couvert d'étoiles , cet aſpect produit un
bon effet & ſe lie très bien avec la décoration
intérieure de cette eſpéce de coupole.
Au tour de ce ſalon regne une galerie
ſurmontée par deux autres galeries
avecdes loges. L'entablement eſt ſoutenu
par des cariatides coloffales.
164 MERCURE DE FRANCE .
La vue de cet édifice impoſant faitnaf
tre des deſirs ; mais ces deſirs fontque les
habitans de la capitale connoiſſent affez
l'intérêt de leurs plaifirs &de leurs amuſemens
pour favorifer cet établiſſement
quidoit leurprocurerdes délaſſemens faci
les , peu coûteux & variés. Une aſſemblée
nombreuſede perſonnesdetous rangs&de
tous états réunie dans le colifée & circulant
dans toutes les parties de cet édifice
devient déjà par elle-même ſpectacle &
même ſpectacle intéreſſant. Plus cette
multitude eſt grande , plus les effets dont
nou's venons de parler ſont beaux & variés
. C'eſt ce dont il a été facile de ſe convaincre
le lundi , 15 Juillet dernier , jour
que Mile le Maure a chanté au concert
du coliſée. Le defir qu'avoit tout Paris
d'entendre cette voix la plus belle qui
ait jamais rendu les ſcènes de nos
opéra avec tout le ſentiment &toute l'énergie
que ces ſcènes exigent , avoit attiré
au colifée une foule de ſpectateurs.
Cette aſſemblée nombreuſe &diftinguée
faiſoit elle-même le plus beau fpectacle.
Elle a pu nous donner une idée de la majeſté
des fêtes romaines qui n'étoient a
dignes d'admiration que parce que ces
fêtes étoient celles du peuple entier. Si
AOUST. 1771. 165
nous ſecondons les efforts des directeurs ,
nous n'aurons rien à envier de ce côté-là
auxGrecs & aux Romains. Ces directeurs
ont déjà donné des preuves de leur zèle
par le ſoin qu'ils ont pris de varier les
plaiſirs du public & de lui procurer nonſeulement
des concerts , mais encore des
ſpectacles de joutes &de feux d'artifice ,
&l'amuſementd'une loterie debijoux .
Colbert conſeilloit à Louis XIV , de
donner beaucoup de fêtes pour attirer à
Paris les étrangers & augmenter la circulution
du commerce. Les fêtes du colifée,
portées au point de perfection dont elles
font fusceptibles , pourront remplir ce
voeu de Colbert ;& ces fêtes étant payées
volontairement par le Public auront cette
durée qu'ont tous les établiſſemens qui ne
ſont point onéreux à l'état.
DISSERTATION fur la forme des Tem-
2
ples les plus célèbres tant anciens que
modernes .
L'origine des temples ſe confond avec celle du
monde. Il n'y a guères de peuples où l'on n'ait
trouvé de toute antiquité des cultes , des prieres
ou des actions de grace établies , ſoit pour remersier
l'Auteur de laNature de ſes bienfaits ,
pour mériter ſa bienveillance , ſoit enfin pour
Finvoquer dans les dangers preſlans. Il eſt à croirequetant
que les hommes vécurent dans l'état
Nar foit
166 MERCURE DE FRANCE.
d'innocence , ils n'eurent point d'endroits parti
culiers pour prier. Chacun invoquoit l'Etre Suprême
, lui témoignoit ſon reſpect , lui faisoit ſes
offrandes ou fes facrifices de la maniere qu'il penſoit
devoir lui être la plus agréable. L'effuſion du
coeur ſeul dictoit alors les actions de grace , ainſi
que les ſentimens de reconnoiſſance par-tout où
l'on le trouvoit : l'Univers entier étoit regardé
comme un temple.
Faut-il d'autre demeure à ce SeigneurAuguſte
Queles cieux , quela terre&que lecoeurdu juste.
Préface de Brebeuf.
Abel faiſoit ſesoffrandes ſur une pierre. Moyſe
parloit àDieu ſur le Mont Sinaï. Ce fut au milieu
de la campagne qu'Abraham , pour obéirà l'Etre
Suprême , ſe mit en devoir de ſacrifier ſon fils
Ifaac. Mais la ſuperſtition s'étant par la ſuitemêlée
au vrai culte , à meſure que les hommes ſe
font multipliés , leurs yeux ſe proſtituerent aux
idoles , ſuivant le langage de l'Ecriture. ( 1) Ils
rendirent à différens êtres qu'ils créerent,des hommages
qu'ils ne devoient qu'à Dieu ſeul. Delàtous
lesdifférens cultes qui ſe répandirent par toute la
terre.
Dans les premiers tems , les autels furent fimples
& groffierement travaillés , ainſi que les
ſtatues des dieux. Celles - ci étoient repréſentées
en formedu guaines ou de thermes , & placées
originairement à découvert dans quelque endroit
apparent , ou on leur venoitrendre homma
ge. Succeffivement on parvint à faire ces ſtatues
de meilleur goût, ou plus approchantes des pro-
(1) Ezech. v1.9.
AOUST. 1771. 167
portions humaines : Et , de crainte que les injures
de l'air ne les endommageaffent , on chercha
quelques vieux troncs d'arbres où la nature avoit
formé une cavité ſuffisante pour pouvoir les placer
à couvert. Pline le dit expreflement. Arbores
fuerunt numinum templa: priſcoque ritufimplicia
rura etiam nunc Deo præcellentem arborem dicant(
1).
Du reſpect qu'on eut pour ces arbres , on paſſa
à reſpecter les bois entiers où ils étoient plantés.
Le filence qui y régnoit imprimoit facilement ,
dans l'ame , des idées de crainte & une forte
d'horreur ſacrée , qui ſembloit leur donner quelque
choſede divin. Il paroît que les anciens Romains
, juſqu'à Numa , n'eurent point d'autres
temples ; & , au rapport de Tacite , les Ger-,
mains confervoient encore , de ſon tems , cette
manière d'adorer. Ils croient , dit cet Auteur ,
que ce ſeroit dégrader la Majesté des Dieux ,
que deles enfermer dans des temples , & même
de les repréſenter ſous une figure humaine : ils
donnent le nom de leurs Divinités à des bois
qu'ils leur conſacrent , & ils adorent ces lieux
ſolitaires, comme étant pleins de leur préſence ( 2 ).
Après avoir penſé àla conſervation des objets
de leur culte , les peuples ſongèrent , par la ſuite ,
àſe préſerver eux- mémes des injures de l'air , de
la pluie&du ſoleil: en conféquence , ils élevèrent
des temples , qu'ils s'attachérent à rendre,
deplus en plus magnifiques , croyant par- là henorer
davantage la Divinité.
Suivant Hérodote , ce fut en Egypte qu'on
éleva les premiers temples , uſage qui paſſade- là
( 1 ) Η . Ν. ΧΙΙ . 1 .
(2) De morib. Germ . c. 9 .
T
168 MERCURE DE FR ANCF .
chez les Aſſyriens ; &de cesderniers peuples, chez
les Grecs. Les arts s'étant perfectionnés de préférence
en Grèce , on déploya dans ces monumens
toutes les richeſſes de l'architecture , & l'on vit
s'élèver ces temples firenommés,dont l'hiſtoire ancienne
a laiflé de ſi pompeuſes deſcriptions , &
qui , juſques dans leurs ruines , font encore aujourd'hui
l'admiration des connoiffeurs.
La forme des grands temples de l'antiquité
étoit , pour l'ordinaire , un quarré-long iſolé ,
environné quelquefois d'un ou de deux rangs de
colonnes de marbre , élevées ſur un piédeſtal
continu. L'entrée étoit placée vers l'un des petits
côtés du carré- long , & précédée par un large
perron , au-deſſusduquel on voyoit un veſtibule ,
dont les colonnes étoient toujours terminées par
un fronton , où l'on ſculptoit quelque bas- relief
relatif à la Divinité que l'on invoquoit dans
ce lieu. Souvent on couronnoit auſſi ce frontifpice,
ſoit par un groupe de figures , ſoit par une
victoire conduiſant un quadrige , ſfooit par la figure
du Dieu qui étoit l'objet du culte. Tout
cela donnoit au-dehors des temples un air de
grandeur & de majeſté , qui en impoſoit à tous
les regards.
C'étoit dans les grands temples que l'on déployoit
toutes les beautés de l'architecture :
non- ſeulement leurs portes étoient de bronze ;
mais encore les dehors des murailles , quoique
revêtus de marbre , étoient ornés , ſoit de médaillons
, ſoit de figures , ſoit de bas- reliefs ; &
les plafonds des entrecolonnemens , étoient ſculprésd'ornemens
les plus recherchés.
Il eſt vrai que l'intérieur de ces monumens ne répondoit
pas , engénéral , à la fomptuoſité de leur
Extérieur. Il étoit communément peu ſpacieux ,
couvert
AOUST. 1771 . 169.
couvert d'un toit de charpente , le plus ſouvent
ſans voûte , & quelquefois diſtribué en trois parties
, nommées la nef , le ſanctuaire & le rondpoint
: c'étoit dans ce dernier endroit , que lon
plaçoit la ſtatue de la Divinité. Comme le ſervice
Le faiſoit aux bougies ou aux lampes dans le temples,
ils n'étoient d'ordinaire point éclairés par des
croifées. Ce contraſte entre le peu d'importance
de l'intérieur & la magnificence de l'extérieur
afait penſer que la plupart des ſacrifices ſe faifoient
dans le veſtibule des temples , ou au pied
du grand eſcalier ; de forte que tous les ſpectateurs
répandus ſous les portiques , pouvoient appercevoir
les cérémonies.
Les temples renommés étoient remplis des
chefs-d'oeuvres des plus grands peintres , des ſtatues
des héros & des grands hommes. On y
voyoit nombre de préſens faits par des Princes :
après une victoire , on y envoyoit ſouvent les dépouilles
les plus précieuſes priſes ſurles ennemis :
les citoyensymettoient auſſi quelquefois en dépôt
leurs effets les plus rares. Les temples de Diane à
Ephèſe , & d'Apollon à Delphes , entr'autres
renfermoientdes richeſſes immenfes en toutgenre.
On lit dans l'hiſtoire , que Néron , à ſon retour
d'un voyage en Grèce , fit embarquer ſur ſes vaifſeaux
environ 300 ſtatues de bronze , de Dieux
ou degrands hommes,qu'il avoit enlevées dans les
temples de ce pays.
Indépendamment de la forme d'un quarré-long
affectée aux temples , on les faiſoit auſſi quelque.
fois ronds. Les édifices ſacrés des Perſes avoient ,
pour la plupart , cette forme , emblême du
foleil , qui étoit l'objet de leur culte ; & même il
étoit d'uſage de placer toujours leurs autels du
H
170 MERCURE DE FRANCE.
côtédu leverde cet aftre. Outre qu'on faiſoit auffi,
en Grèce des temples circulaires , le Pantheon à
Rome , le temple de Bacchus , la petite églife ,
connue ſous le nom de St Etienne-fur-le-Tybre ,
que l'on croit avoir été un ancien temple de Veſta ,
font de cette forme. Ces fortes de temples n'étoient
, à proprement parler , qu'une eſpèce de
tour , terminée par une voûte hémisphérique ,
ouverte le plus ſouvent dans le milieu , pour procurer
du jour à l'intérieur , avec un portique du
côté de l'entrée. Le Pantheon , le ſeuldes temples
de l'ancienne Rome qui ſe ſoit bien contervé ,
a 133 pieds de diamètre en dedans oeuvre , avec
une ouverture dans le milieu de ſa calotte de
27 pieds ; & il y a , depuis le pavé , juſqu'au
fommet de la voûte , autant de hauteur que de
diamètre. En général , ces rotondes étoient écrafees
en dehors & bien éloignées de l'élégance des
dômes modernes.
La plupart des grands temples du Paganiſme
étoient précédés d'une place où les Marchands
vendoient ce qui étoit néceflaire pour les offrandes
, & où l'on voyoit une fontaine deſtinée à purifier
les ſacrificateurs , ainſi que les victimes.
Après cette place , on entroit dans une vaſte cour
ornéedecolonades décorées , ſoit deniches , foit
de buſtes , ſoit de figures , ſoit de bas- reliefs . Au
bout de cette cour , on appercevoit le veſtibuledu
temple , dont le frontiſpice élevé majestueuſement
furungrand perron , dominoit fur tout le reſte.
C'eſt ainſi qu'étoient accompagnés les temples
de Diane à Epheſe , d'Apollon à Delphes , de
Balbec dans la Coelo- Syrie , du Soleil à Palmyre ,
&c.
On parle de temples enEgypte , où il falloit
traverſer4 ou cinq cours , avant d'y arriver. Dans
AOUST. 1771. 171
,
la Grèce , il y avoit de ces édifices auxquels
étoient joints des piſcines ,des bibliothèques, des
gymnaſes , des bains , & d'autres bâtimens ſemblables
. Si le temple de la Fortune à Preneſte a
exifté ſuivant les deſſins que l'on voit dans l'Antiquité
Expliquée du P. Montfaucon aucun édífice
ne pouvoit s'annoncer avec plus de magnificence.
C'étoient des terraſles élevées l'une fur
l'autre , & des galleries en amphithéâtre , communiquant
à une colonade demi- circulaire, au midieu
de laquelle étoit élevée ſur un trône la ſtatue
de la Fortune.
2
Le fameux temple de Jérusalem étoit véritablement
une eſpèce de ville facrée par toutes les
cours , les logemens des Prêtres & des Lévites ,
qui y étoient joints .
Le temple de Bel à Babylone , une des merveilles
du monde , étoit d'un genre tout particu
lier. C'étoit un compofé de 8 tours placées les
unes au-deſſus des autres , leſquelles alloient toujours
en diminuant , juſquja 600 pieds d'élévation.
(1 )
Il eſt à obſerver que les temples d'une certaine
étendue, tels que ceux dont nous venons de
(1) Les grandes pagodes , ou les grands temples
de la Chine& des Indes , font aufli des édifices
immenfes. Indépendemment des chapelles parsiculières
pour des idoles , ily a des appartemens
pour leurs Bonzes , des hôpitaux ; quelquefois on
ytrouve joint un potager ſpacieux , & un cimetière
ou les Prêtres &les animaux font enterrés
pêle-mêle , & également honorés par des monuimens&
des épitaphes.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
parler , étoient en petit nombre dans l'antiquité :
il s'en falloit beaucoup qu'ils fuſſent tous environnés
de colonades. La plupart , au contraire ,
étoient peu ſpacieux,précédés ſeulement d'un portique
de 2 , 4 ou 6 colones ; & il y en avoit beaucoup
où il n'étoit permis qu'aux prêtres & à la
prêtrefle d'entrer. Dans Rome même , vers le tems
deſa plus grande ſplendeur, on necomptoit guères
que trois temples de quelque étendue; ſavoir
le temple de Jupiter Capitolin , celui de la Paix ,
& le Pantheon dont il a été queſtion ci -devant ,
tandis qu'il y avoit près de 2000 petits temples ou
chapelles.
La Religion Chrétienne étant devenue dominante
dans l'Empire , comme elle admet tous les
fidèles à la participation des ſacrés myſtères , on
changea la forme des temples ; & , afin qu'ils
puſſent contenir un grand nombre de peuples ,
on ſacrifia la majeſté de leur dehors , tant pour
donner plus d'étendue au- dedans , que pour parvenir
à les éclairer plus aifément. Dans les coinmencemens
, les Egliſes Chrétiennes furent conftruites
à l'imitation des anciennes batiliques ,
( lieux où l'on rendoirla juſtice au peuple , dont
elles retinrent long- temsle nom ) , &ne confifterent
qu'en unelongue gallerie, compoſée d'une nef
couverte de charpente avec des bas côtés , dont
le bout oppoſé à l'entrée étoit terminé en demicercle
, où l'on plaçoit l'autel . ( 1 ) Succeſſivement
on parvint à donner aux plans de ces édifices la
forme d'une croix , qui eſt le ſymbole de notre
(1 ) Les anciennes bafiliques de St Pierre & de
St Paul , les premières Egliſes Chrétiennes exécutées
à Rome ſous Constantin , furent ainſi diſtribuées.
د
AOUST. 1771 171
croyance. Tantot on adopta la forme d'une croix
grecque , qui a les quatre bras égaux i tantôt on
adopta celle d'une croix latine , qui a un de fes
bras plus long que les autres. Julqu'au tems de
Juftinien , les Eglifes n'eurent tien de remarqua
ble dans leur conftruction , mais cet Empereur
ayant réfolu de faire rebâtir vers l'an 534 , I'Eglife
de Ste Sophie à Conftantinople , qui venoit
d'être confumée par un incendie , & ayant ordonné
de la reconftruire fans charpente , l'archirecte
Anthemius imagina , pour donner plus de
magnificence à l'intérieur du nouveau temple ,
d'unir la forme ronde avec la quartée à la rencontre
des bras de la croix , c'est-à- dire , d'élover
un dome cirenlaire , foutenu uniquement
par quatre points au milieu des grands côtés du
quarré , & rachetédans les angles par des encor
bellemens ou pendentifs , invention (ublime , qui
a procuré depuis à nos édifices facrés un comen
nement en rapport avec leur deftination , d'une
légéreté & d'une élégance dont les anciens n'avoient
jamais eu d'idée. Cette nouveauté fouf
frit, commel'on fait , les plus grandes difficultés
dans l'exécution . L'hiſtoire rapporte qu'on eut
beaucoup de peine à conduire ce dôme à la fin .
Pendant qu'on achevoit de bâtir un côté , l'autre
crouloit ou s'entrouvroit. Quelques années après
fon exécution , ce dôme tomba , foit par l'effet
d'on tremblement de terre , foit à cause du vice
de la conſtruction , & il écrata par la chute , le
fanctuaire , où étoient les fièges du Patriarche &
de l'Empereur. Juftinien l'ayant fait rétablir , on
diminua la hauteur du dôme qu'on avoit tenu
d'abord beaucoup plus confidérable , on ymultiplia
les arc-boutans , &, dans l'intention d'alé
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
ger le poidsde la voûte , on la conſtruifit en pierte
deponce.
Le plan de cette égliſe eſt une croix grecque
qui a42 toiſes de long , fur 38 toifes de large. Son
dôme a 18 toiſes de diamètre , & n'eſt précilément
qu'une calotte ou cul-de- four , éclairé par
24 petites fenêtres ou oeils de boeuf , ſéparés par
des arc-doubleaux. La magnificence del'intérieur
de cet édifice feroit à peine croyable, fi elle ne fubfiſtoit
encore en grande partie. Les colones font ,
foit de porphyre , foit de granit oriental , foit
de verd de Lacédemone : toutes ſes murailles furent
revêtues de marbres précieux incruſtés d'agathes
, de nacre , de perles , & fes voûtes furent
décorées demofaïques. On dit que lorſque cetemple
fut achevé , Juſtinien le trouva fi beau , qu'il
s'écria dans un tranſport d'admiration ; je t'ai
furpaffé , ô Salomon!
Les arts ayant dégénéré en occident , tant par
les irruptions des Barbares , que par la tranflation
du trône Impérial à Conſtantinople , les
principes de la bonne achitecture furent inſenſiblement
oubliés , & l'on ne fit aucun uſage de cette
invention. Les Goths , en ravageant l'Empire ,
yrépandirent leurgoût bizarre : ils conferveient ,
àla vérité, aux plans des temples qu'ils érigèrent,
la forme d'une croix ; mais à la place des colones
bien proportionnées qui décoroient les édifices ,
anciens avec tant de grace , ils y fubftituerent
des faisceaux de petites colones d'une élévation
prodigieuſe , qui ſe ramifio ent juſques dans les
voûtes ; & , au lieu des ornemens antiques
ne vit plus (culpter que des harpies , des chimères ,
des guimberges , &c. On diftingue deux âges dans
le gothique : l'ancien , qui eſt peſant& matériel
on
AOUST. 1771 . 175
lemoderne , qui eſt , au contraire , léger & dé
licat : on remarque , fur - tout dans ce dernier
genre , nombre d'égliſes d'une majestueuſe éléva
tion , & d'une hardieſſe de conſtruction qui fait
encore de nos jours l'admirarion des gens de l'art.
Un des derniers ouvrages gothiques , & à-la - fois
le plus conſidérable qui ait été entrepris , eſt la
cathedralede Milan , commencée dans le quatorzième
ſiècle , & qui n'eſt pas même entièrement
achevée. C'eſt un édifice preſque comparable pour
la dépenſe à St Pierre de Rome , exécuté tout en
marbre blanc de Carare , & décoré , tant en-dedans,
qu'endehors, de pluſieurs milliers de ſtatues
de marbre.
:
:
Lorſque par une heureuſe révolution , le goût
des beaux arus & des lettres eut repris faveur en
Italie , par la protection que leur accordèrent
les Médicis , l'architecture reprit la vraie route
dont elle s'étoit écartée , & l'on abandonna le
gothique. L'Eglife de Ste Marie- des- Fleurs à Florence,
fut un des premiers ouvrages où l'on vit
renaître le bon goûr. C'eſt un dôme octogone régulier
montant de fond , ayant 1 40 pieds de diamètre
d'un angle à l'autre ; lequel eſt terminé par
une double voûte , que tous les architectes d'alors
déſeſpérèrent pendant long-tems de pouvoir conf.
truire , & que le Burnelleschi ſeul , eut enfin la
gloire d'exécuter avec le plus grand fuccès .
On ne tarda pas , après la renaiſlance des arts ,
à ſe rappeler le grand effet de la compoſition du
dôme de Conſtantinople. La plupart des achitectes
qui préſentèrent des projets , en concours pour la
reconſtruction de l'ancienne bafilique de St Pierre,
qui menaçoit ruines fous le pontificat de Jules II ,
au commencement du ſeizième ſiècle , adop
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
tèrent l'idée d'élever un dôme ſur pendentifs au
centre des bras de la croix : & même , pour rendre
cette conſtruction encore plus hardie & plus
magnifique , ils propoſerent , au lieu d'une calotte
comine à Ste Sophie , de faire porter la voûte du
dôme ſur un tambour , ou une tour décorée de
colonades . Tout le monde eſt inſtruit des difficultés
qu'éprouva l'exécution de cet édifice. C'étoit
afſurément une témérité pour ces tems-là , d'ofer
entreprendre de faire porter en l'air ſur quatre
points , un dôme avec la tour , preſque aufli conſidérable
que celui du Pantheon. En effet , l'exécurion
d'un pareil morceau paroifloit ſuppoſer
une multitude d'études pour procéder avec fûreté ,
dont tous les architectes d'alors ne pouvoient
guères ſe flatter d'être pourvus. Il eût fallu avoir
Tuffisamment de connoiſſance dans les mathématiques
pour parvenirà ſe rendre compte de toutes
les combinaiſons d'une ſemblable conſtruction ,
&des réſiſtances qu'il convenoit d'oppoſer aux
efforts d'un fardeau auffi confidérable , & placé
dans une ſituation ſiextraordinaire : or , comme
l'on fait , les ſciences étoient alors bien éloignées
des progies qu'elles ont faits depuis.On ſe conduifitdonc
en tâtonnant , ainſi qu'on avoit fait à Ste
Sophie , & en commettant auhafard l'événement.
Aufſi peut on remarquer que ce ne fut que l'expérience
qui redreſſa ceux qui eurent d'abord la
conduite de ce inonument. A peine l'architecte
Bramante , dont le projet avoit obtenu la préférence
, eut- il élevé les piliers deſtinés à porter la
coupole de St Pierre & eut - il ceintré les arcs
des nefs , que ceux- ci , par leur ſeule poufſée , menacèrentde
renverſer leurs ſupports; ce qui fit coinprendre
qu'ils étoient beaucoup trop foibles pour
remplir l'objet propoſé. En conféquence , on
AOUST. 1771. 177
s'attacha à fortifier les piliers , à les augmenter ,
& il y avoit déjà près de 40 ans que ce dôme étoit
commencé , lans qu'il y eût encore de plan véritablement
arrêté pour ſa conſtruction. Chaque
architecte , qui ſuccédoit , ne s'attachoit , en
quelque forte , qu'à rectifier ce qu'avoient
fait les prédéceſſeurs. Ce fut enfin le célèbre
Michel-Ange Buonaroti , qui , plus éclairé que
ſes contemporains , & en mettant à profit les réflexions
ou les tentatives que l'on avoit faites
juſques- là , parvint à proportionner les ſupports
à l'effort du dôme & à fixer les rapports des diverſes
parties de ſa conftruction , de manière à lui
donner la ſolidité réquiſe. (1)
L'égliſe de St Pierre de Romea , par ſon plan ,
la forine d'une croix latine , ayant 110 toiſes de
longueur totale , & 80 toiſes de largeur à la rencontre
des bras de la croix. Son dôme , qui a
125 pieds de diamètre , eſt porté ſur 4 piliers , de
chacun 29 piedsde largeur , (ur 56 pieds d'épaisſeur.
Du pavé de cette égliſe , juſqu'à l'extrémité
de lacroix qui couronne la lanterne , il y a 410
pieds de hauteur. Ce monument eſt précédé
d'une vaſte place , entourée de 4rangs de colones
(1 ) Cependant , malgré toutes les précautions
que l'on a priſes pour aſſurer ce monument , perfonnen'ignore
que ſa coupole eſt aujourd'hui dans
unmauvais état ,&qu'elle s'eſt tellement lézardé,
qu'en 1743 , le Pape Benoît XIV. fit aſlembler
lesplus ſavans mathématiciens & conſtructeurs
d'Italie , pour aviſer aux moyens de prévenir une
ruine prochaine ; leſquels ne trouvèrent d'autre
expédient , que d'entourer la coupole de pluſieurs
nouveaux cercles de fer. Foible reſſource , qui ne
paroît pas devoir être de longue durée.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
avec deux fontaines & une grande obéliſque
Egyptienne au milieu. Jamais les Anciens n'ont:
exécuté de temples qui approchent de ce ſuperbe
édifice pour la grandeur , pour la magnificence
&pour ladépenfe.
, Depuis ſon exécution on n'a preſque plus
élevé d'Eglife importante , ſans la décorer d'une
coupole , & il n'y a guères de ville d'Italie où
l'on n'en remarque; les plus grandes , après St
Pierre , n'excédent pas 9 à 10 toiſes de diamètre.
Dans la ſeule ville de Rome , on compte plus
de 20 coupoles , dont la plupart ne font rien
moins qu'en bon état ( 1 ) ſuivant un examen
(1) Dans les differtations italiennes des P.le
Seur, Jaquier , Boscovich & de M. Cozati , imprimées
par ordre de Benoît XIV. Il eſt dit, pag.
&20.
1°. Que la coupole de St André della Valle a les
quatre arcs des nefs rompus ;
2 °. Que la coupole de St Charles du Cours a ſes
quatre arcs abſolument rompus , avec une lezarde
remarquable qui , en s'élevant d'un des pendentifs
, traverſe la tour du dôme , ſa voûte, ſa lanterne
& va répondre en deſcendant ſur le pendentif
oppoſé ; & qu'outre que les croifées ſont fractu
rées , on obſerve encore d'autres lezardes confidérables
tant en -dedans qu'en-dehors de cet édifice ;
3 °. Que la coupole de St Charles à Catinari a
fes quatre arcs tout à fait rompus ;
4°. Que la coupole du Jeſus a deux de ſes arcs
endommagés;
s°.Que la coupole de St Agnès de la place Navone
a l'arc du côté du portail rompu ;
6°.Que la coupole de St Jean des Florentins a
trois de ſes arcs rompus ;
AOUST. 1771. 179
authentique qui en a été publié par les ſavans , à
Foccafion des lezardes du dôme de St Pierre : ce
qui ſert à prouver combien ces fortes d'ouvrages.
demandent d'attention , & que ce n'eſt qu'autant
que les rapports de leur conſtruction font raifonnées
, qu'on peut eſpérer de les rendre durables.
On lit dans le premier tome du Voyage
d'ItaliedeM. Delalande ,page 138 , que le dôme
de St Philippe de Nery à Turin , de l'architecture
du Guarini , tomba au commencement de ce fiécle
peu après ſon exécution , & entraîna par fa
chûte celle de toute l'Eglife qui étoit un édific:e
très-conſidérable. On fut contraint , le fiécleder--
nier , de renoncer à une coupole en pierre qu'ons
avoit entrepris d'élever dans l'Eglife de St Louis ,
rue St Antoine à Paris , & l'on fut obligé de la
continuer en bois , faute d'avoit donnéà les fupports
les proportions néceflaires.
Le dôme de St Paul à Londres eſt , après celui de
St Pierre , le plus grand édifice en ce genre. Il fut:
7°. Que la coupole de St Sauveur a deux de ſes:
arcs rompus, dont les lezardes paffent àtravers la
corniche des pendentifs ;
:
:
8° . Que la coupole de l'Egliſe neuvea ſes qua-
не arcs rompus ;
9°. Que la coupole della Madona de Montia
fes quarre arcs rompus , avec des lezardes larges
&remarquables ;
10º. Que la coupole de St Roch a ſes quatre
arcs rompus ;.
11 °. Que la coupole de St Lucatrois de ſes aros:
endommagés ;
12°.Que la coupole della Madona delPopoloa
tous les arcs rompus.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
entrepris après le fameux incendie de 1666 , qui
réduifit preſque toute la capitale de l'Angleterre
encendres. Il fut exécuté à la place d'un ancien
temple du même nom , dans l'eſpace de 35 ans ,
ſous la direction du même architecte , pendant le
fiége d'un même évêque , & par un même entrepreneur
, avec le ſecours d'une taxe ſur le
charbon de terre. Le plan de ce temple eſt une
croix latine , ayant 80 toiſes de longueur ſur 48
toiſes de largeur : ledôme placé à la rencontredes
bras de la croix , a 17 toiſes de diamètre avec des
piliersde 26 pieds de largeur ; & il a de hauteur
54toiſes depuis le pavéjuſqu'à la croix de la lanterne.
Son tambour eſt orné d'une colonade du
plus grand effet, & ſoutient une double voûte ,
l'une ſphéroïde & l'autre conique , diſpoſée avec
beaucoupd'induſtrie. On peut dire , fans crainte
d'exagérer , que ce morceau d'architecture eſt un
vrai chef- d'oeuvre pour la folidité & la perfection
de l'exécution.
Il fut ſemblablement conſtruit en France , le
fiécle dernier , pluſieurs coupoles ſur pendentifs ,
telles que celles qui couronnent les égliſes de la
Sorbonne , du Val-de- Grace &des Invalides à
Paris. On connoît la magnificence de la derniere
qui a 73 pieds de diamètre , &qui n'eſt pas moins
recommandable par les beaux ouvrages de peinture&
de ſculpture qu'elle renferme,que par l'élégance
de ſon architecture & la ſupériorité de fon
exécution. Comme notre but n'eſt que de décrire
en général la forme des principaux temples anciens&
modernes , nous croyons inutile d'entrer
dans un plus grand détail ; & il nous ſuffit d'avoir
expliqué leurs différences les plus remarquables ,
ainſi que les difficultés qui ſe rencontrent dans
'exécution des derniers .
AOUST. 1771. 181
GRAVURE.
I.
Douze Portraits des Rois de Dannemarck
de la Maison d'Oldenbourg ; prix , 31 .
chaque portrait. A Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriſtine .
Ces eſtampes ſont de format in - folio .
Les portraits qu'elles nous offrent font
renfermés dans des eſpécesde médaillons .
Ils ont été gravés d'un burin pur& foigné
par les Srs de Lode & Preiſles , qui ſe ſont
appliqués à bien ſaiſir la reſſemblance.Cette
ſuite de portraits de la maiſon d'Oldenbourg
eſt d'autant plus intéreſſante que
cette Maiſon occupe actuellement le trône
de Dannemarck.
I I.
Portrait d'E. C. Fréron , deſſiné par Ch.
N. Cochin & gravé par Ch. E. Gaucher.
A Paris , chez le Graveur , rue St
Jacques , maiſon des Dames de la Vifitation,
Ce Portrait eſt vu de profil , & il eſt
182 MERCURE DE FRANC E.
du format de ceux qu'a déjà gravés M. Cochin.
Le même graveur termine actuellement
un Portrait de M. le Comte de Provence
d'après un tableau de C. Vanloo
appartenant au Roi : cette eſtampe paroîtra
inceſſamment,
III.
১
Perspective du château &jardins de Verfailles
, avec la repréſentation du feu
d'artifice & des illuminations données
.: le 15 Mai 1771 , lors du mariage de
Mgr le Comte de Provence ; prix , 3 l.
en blanc , & 9 liv. lavé.
Cette perſpective eſt exécutée proprement.
Elle a environ 26 pouces de long
fur 14dehaut.
MUSIQUE.
Douze Sonates très faciles pour le clavecin
, ou le piano forte , par Valentin
Roefer ; prix , 6 liv. chez Sieber & Compagnie
, ſucceſſeur de M. Huberty , rue des
Deux - Ecus , au Pigeon blanc , où l'on
trouve un grand magasin de muſique. A
AOUST. 1771 . 183
Lyon , chez Caftaud, place de la Comédie.
Premier Recueil d'airs choiſis pour la
Harpe , ou le Piano-forte arrangés , par
Ph. Jacques Meyer ; prix 3 liv. 12 f. A
Paris , au bureau d'abonnement muſical ,
cour de l'ancien grand- cerf , rues Saint
Denis , & des Deux- Portes S. Sauveur ;
& aux adreſſes ordinaires de muſique.
GÉOGRAPHIE.
Théâtre de la Guerre , en deux feuilles ,
par L. Denis ; prix, 3 liv. les deux feui
les lavées& collées.AParis, chez l'auteur
, & Pasquier , rue St Jacques , visà-
vis le collége de Louis le Grand.
CES deux feuilles du Théâtre de la
Guerre entre les Ruſſes , les Turcs & les
Polonois comprennent la Pologne , la
Ruffie , la Hongrie & la Tranſylvanie , la
Turquie d'Europe , l'Archipel , &c. Le Sr
Denis n'a tardé à publier ce théâtre que
pour y mettre l'exactitude &les détails que
)
184 MERCURE DE FRANCE.
lui ont fourni pluſieurs manufcrits & les
cartes particulieresde chaque Etat.
L
ANECDOTES.
I.
ES lettres anonymes aux maris ne font
que trop fréquentes. Un homme en avoit
reçu pluſieurs fur le compte de ſa femme
qui étoit très - galante : Il en avoit intercepté
d'elle à ſes amans. Il jugea à propos
de ne lui rien dire , connoiſſant apparemment
l'inutilité de cette démarche ; il la
traitoit fort bien &lui laiſſoit même efpérer
une partie fort conſidérable dans ſa
ſucceſſion. Il étoit vieux &dans un pays
où les loix permettent de donner à ſa
femme. Il tomba malade , elle ne le quitta
pas un moment & ſe déſeſpéroit, comme
elle ſavoit bien faire. Auſſi tôt qu'il
fut mort , un ami de fon mari lui remit
un paquet cacheté & dont l'adreſſe étoit
pour elle ſeule ; c'étoient les lettres d'avis
qu'il avoit reçues & celles qu'il avoit interceptées
avec ces mots au- deſſus : Tu
vois , ma cherefemme , queje n'ai pûfaire
davantage pour toi.
AOUST. 1771 . 185
I I.
Lorſque le Père Séraphin , capucin &
grand prédicateur , commença à avoir
quelque réputation , le Roi en parla au
Père Bourdaloue & lui demanda ce que
c'étoit que cet homme dont on parloit
tant & qui prêchoit , diſoit - on , d'une
façon ſi attendriſſante. Le Père Bourdaloue
dit au Roi : Sire , ce quej'en puis dire
àV. M. eft que les filoux , après avoir entenduſesfermons,
rendent ce qu'ils ont volé
pendant les miens.
III.
Madame de M *** , ayant un jour
donné ordre à ſon ſuiſſe de dire qu'elle
n'y étoit pas ; il renvoya Mde de V **
ſa ſoeur. Mde de M *** l'en gronda le
ſoir , en lui diſant qu'elle y étoit toujours
pour elle. Quelques jours après Mde de
M... étant fortie , Mde de V... vint
pour la voir & le ſuiſſe la laiſſa monter.
Cette derniere n'ayant trouvé perſonne
dans l'appartement de ſa ſoeur , deſcendit
& demanda au ſuiſſe pourquoi il l'avoit
laiſſée entrer , Mde de M... n'y étant
point . Madame , répondit - il , c'est que
186 MERCURE DE FRANCE.
ma matureffe m'a dit qu'elley étoit toujours
pour vous.
I V.
:
Un jeune Officier alloit dîner tous les
jours chez le Général de l'armée. Ce général
, ennuyé de le voir ſi ſouvent ,
lui demanda s'il ſavoit l'exercice; le jeune
homme lui répondit qu'ils'en piquoit .
Alors le général ſe mit en devoir de lui
commander & lui ait demi tour à droite,
marche . L'Officier lui répondit : Vous
vous trompez , mon Général , avant marche
, ily a remettez vous ; en conféquence
il ſe remit à table & fut toujours depuis
l'ami du Général .
V.
!
Un Gaſcon qui étoit au ſervice, obtint
du Roi une gratification de 1500 liv. II
partit fur le champ pour ſe la faire payer
par M. Colbert qui , dans le moment
qu'il arriva , étoit à table. Il entra malgré
cela & demanda qui étoit Colbert ? C'eft
moi , Monfieur , dit M. Colbert , que voulezvous
? Eh ! pas grand'choſe , dit l'autre,
un petit ordre du Roi , pour me compter
1100 liv . M. Colbert , qui étoit en
AOUST. 1771. 187
gaîté , le fit mettre à table , & après le
renvoya à un commis qui lui donna
1000 liv. Le Gaſcon dit qu'il lui revenoit
encore soo liv. Il eſt vrai , ditle
commis , mais on les retient pour votre
dîner . Cadedis , dit le Gaſcon , soo liv.
pour un dîner ! je ne donne que vingtfols
àmon auberge. Je le crois , dit le commis,
mais vous n'avez pas l'honneur de manger
avec M. Colbert , & c'eſt cet honneur
qu'on vous fait payer. Oh ! bien , répondit
le Gaſcon , puiſque cela est ainsi , gardez
tout , ce n'est pas la peine que je prenne
1000 liv . J'amenerai demain un de mes
amis avec moi dîner ici , & celafera fini.
M. Colbert admirala gafconade , fit payer
l'officier&lui rendit dans la ſuite pluſieurs
bons offices.
188 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
DEFENSE du Lithotome caché, par une
lettre du Frere Cosme à M. Cambon ,
chirurgien du Corps de Son Alteſſe R.
Madame la Princeſſe de Lorraine , dans
les Pays Bas.
Monfieur , je commence d'abord par vous demandergrace
ſurla longueur de mon recit ; mais
comme vous étes un des premiers partiſans du lithotome
caché, & entre les mains duquel ſes ſuccès
ſe ſont le plus multipliés , je ne puis douter
de l'intérêt que vous prendrezà ſa défenſe :
Vous auriez peut-être cru que les adverſaires
decet inſtrument ne reparoîtroient plus depuis la
perte de leur formidable chef, mais je vais vous
apprendre qu'il en eſt encore qui perpétuent les
mêmes erreurs dans l'eſprit des élèves qui ſuivent
leurs leçons publiques dans cette capitale.
Il ya déjà quelques années qu'il me revenoit
pardes élèves qui aſſiſtent aux leçons de chirurgie
qui ſe font tous les ans dans pluſieurs établiſſemens
à cet effet dans Paris , que certains Profefſeurs
dénigroient les effets de mon lithotome lorfqu'ils
démontroient l'opération de la taille , &
cela gratuitement ſans y rien oppoſer de mieux
qui fut garanti par des faits inconteſtables ; mon
éloignement que vous connoiſſez pour tout ce
AOUST. 1771 . 189
qui porte la moindre apparence de conteſtation ,
me faiſoit diſſimuler ces fortes d'attaques par l'elpérance
que des profeſleurs , dont le choix fupe
pole toujours la capacité , rentreroient en euxmêmes
, & s'affureroient de bonne foi par des examens
réfléchis , tant anatomiquement ſur des ſujets
morts , que par la vue des ſuccès bons ou
mauvais ſur les vivans ; ſi ce qu'ils enſeignoient
fur cet article leur paroiſloit ſuffisammentdifcuté
ou non pour l'établir par des principes invariables
, &c.
Mes diffimulations n'ont au contraire abouti
qu'à les rendre plus hardis , & au lieu de ces difcuftions
lumineuſes vainement attendues , il m'eſt
revenu que l'un d'eux a déclamé encore plus fortement
ce printems derrier que par le paſlé ; on
m'a rapporté qu'en démontrant les inſtrumens
dont la chirurgie ſe ſert pour la taille , qu'il avoit
pris celui dont il s'agit pour le faire remarquer
fingulierement , & qu'il avoit élevé la voix en
même- tems pour le mieux imprimer ; qu'il en
avoit d'abord approuvé médiocrement les trois
moindres degrés d'ouverture , mais qu'auſſi - tô
après il en avoit hautement condamné les autres
trois degrés plusconſidérables, les numéros 11, 13
& 15 , comme très - dangereux& pernicieux, aflurant
qu'à ces degrés il ouvroit le bas fond de la
veſſie , qu'il ouvroit demême le rectum , & qu'il
cauſoit des hémorragies mortelles ; qu'en conféquencede
ces dangers il le prohiboit abſolument
de cette opération autant qu'il étoit en ſon pouvoir
, & c.
!
Comme je tiens pour maxime en général de ne
point ſoupçonner la droiture d'autrui ſans preuves
manifeftes , j'aime mieux attribuer cette conduite
Iاود MERCURE DE FRANCE.
àdes opinions erronées qu'à d'autres deſleins ; il
ſepeut très bien que ces profefleurs ayent négligé
de lire mes défenſes contre les agreffions de feu
M. le Cat fur l'ouverture du col de la veffie , &
qu'ils eftiment comme lui de préférer la prétendue
dilatation graduée du col de la veſſie faite dans
un inſtant , foi diſant , fans déchirement, à la fection
réelle de ce col faite par une lame bien tranchante
dont l'aſſertion a toujours formé ma déſenſecontretoutes
les raiſons qui pouvoient donner
le change.
Quel pourroir être en effet l'homme de bon ſens
qui autoit une éducation quelconque , ſans avoir
celle de la chirurgie , qui ne comprendroit pas
qu'avant de parvenir à forcer le déchirement de
lempeigne d'un ſoulier neuf avec une forme bri
ſée , tout le corps du cuir qui compoſeroit cette
empeigne ne feroit pas forcé dans toutes ſes parties
avant que l'endroit le plus foible de fon éten
due cédât aux coups redoublés d'un marteau fur
le coin qui écarte cette forme ? Qu'en conféquence
de ces efforts multipliés ſur cette forme qui conduiroient
juſqu'au déchirement , cet homme éduqué
ne comprendroit parfaitement que toutes les
parties de cette empeigne auroient du ſupporter
une violence extraordinaire avant d'arriver au
déchirementde quelqu'une d'entr'elles , &c .
1
Cette premiere démonstration bien compriſe ,
il devient très facile , & à la portée de tout le
monde , d'eſtimer , qu'outre l'effort général d'exzenſion
qu'ont dû éprouver toutes les parties dud.
cuir , celle qui a cédé à l'effort de cette forme ne
devra préſenter qu'une ouverture très - irréguliere
par lambeaux dediverſes figures , qui feront ine
gaux&franges.
S
(
AOUST. 1771. 19
Mais ſi au contraire par oppoſition à ces efforts
de rupture par la forme britée , quelqu'un mieux
avilé défiroit d'ouvrir ladite empeigne pour y faire
un paflage avec un canif , ou tel autre inftrument
bien tranchant , la totalité du cuir en général
ne feroit-elle pas préſervée de tous ces efforts ,
& l'ouverture ne ſeroit elle pas uniforme & reguliere
, fans franges ni lambeaux quelconque, &c.
Je me flatte , Monfieur , que vous trouverez
dans cette démonstration, quelque triviale qu'elle
puifle paroître par l'inégalité du ſujet , ainſi que
tous les hommes impartiaux , la différence exacte
qui réſulte de la prétendue dilatation graduée du
colde la veſſie faite dans un inſtant par le grand
appareil , lateralité ou non , lequel repréſente
exactement l'effet de la forme brifée comparé
avec l'effet falutaire de l'inciſion faite avec le lithotome
caché qui repréſente le canif , &c .
Au ſurplus une dilatation graduée de ce genre
faite dans un inſtant a- t- elle jamais pû ni du ſe
ſupporter fans efforts violens , contufion ni déchirement
, par aucuns gens de l'art dont les lumieres
&la bonne foigarantiflent la probité ?
Comme la fufdite conduite paroît prouver
qu'effectivement ce profeſſeur n'a point lu mes
défenſes contre feu M. le Cat , & qu'il s'eſt peutêtre
borné ſur cette controverſe à un rapport inféré
dans les mémoires de l'académie royale de
chirurgie imprimés en 1757 , il devient indifpenſable
de lui apprendre ici que l'auteur de ce
rapport a fi peu reſpecté la vérité qu'il n'a rencontré
dans toute fon hiftoite fur le compre de
cet inſtrument , déjà alors en vogue , que des
morts & des eſtropiés, pas un feul malade bien
192 MERCURE DE FRANCE.
guéri ; qu'ily porte le deſir de nuire juſqu'à citer ,
fans âge , pays de naiſlance , de réſidence , pas même
de nom propre ni de batême, un Eccléſiaſtique
morten Juin 1755 , & par conséquent un être de
raiton qui n'a jamais exiſté ( que dans ſon rapport)
duquel j'ai déjà eu occaſion de défier publiquement
les preuves en 1763. Mercure de France ,
Avril, pag. 138.
Or, ſi c'eſt d'après ce rapport que le profeſſeur
eſt parti pour établir l'aſſertion des accidens pernicieux
ci - deſlus , il peut tenir pour fait certain
que ſi tout n'y eſt pas faux , il eſt au moins tronqué
, dégradé , défiguré& cité ſans preuves valables,
excepré un fait d'hémorragie prétendue fur
unmalade de Compiegne , qu'il cite d'après une
lettred'un chirurgien. Mais il ſera peut-etre trèsutile
pour notre profeſſeur , & également avantageux
pour la ſociété , qu'il apprenne , lui &tout
autre, que cette lettre du chirurgien & le rapport
qui en fait mention , pour mieux dénigrer mon
inftrument & ma conduite , ont eu un très-grand
ſoin de laiſler à l'écart que ce malade , âgé de 73
ans , étoit épuisé par trois années de ſonde gardée
dans la veſſie paralyſée avec des douleurs aigûes
&continuelles que lui cauſoit une pierre , que la
violence de cet état , qui le privoit totalement de
fommeil&de repos , le força de tout riſquer , n'y
pouvant plus réſiſter. Son dépériſſement meparut
ficonſidérable par la rélation de ſon médecin, que
jene conſentis de m'en charger qu'il ne fut préalablement
adminiſtré , tant du St Viatique que de
l'Extrême-Ontion. Or , d'après une dégradation
ſi entiere dans laquelle il y avoit cent à perdre contre
un à gagner , l'Académie & le ſuſdit chirurgien
auroient pu avec moins de partialité faire
grace
AOUST. 1771. 193
grace de cette mort au lithotome caché ſans appeler
une hémorragie à leur fecours . Le même
profeſſeura, dit - on , comparé auſſi le lithotome
caché à l'atrape- lourdeau , afin d'en confondre le
mérite & le réduire à l'égalité , &c .
Quant à l'égalité de mérite , s'il l'a entendu
pour la taille , fi cet atrape - lourdeau ou biſtouri
caché jadis propoſé & inventé pour le bubonocelle,
l'avoit eu , ce mérite , je ne me ſerois fûrement pas
donné lapeine de l'y approprier; carje n'en prétends
pas davantage que cette appropination ſur l'époque
de ſon invention , ainſi que je l'ai expoſé dans la
deſcription même que j'en ai publiée en 1751 dans
le recueil des piéces importantes , qui ſe débite
chez d'Houry, libraire , rue de la Vieille Bouclerie
à Paris. Ceft ce que ledit profeſſeur pourra y lire
pour s'éviter , & tous autres , à l'avenir de me
conteſter une invention que je ne me ſuis jamais
attribuée au-delàd'un ſimple appropriateur de cet
atrape-lourdeau pour la ſuſdite opération . On affure
qu'il a auſſi ajouté qu'on avoit fait remarquer
au Sicur Caqué , partiſan de cet inſtrument &
chirurgien à Reims , que la pointe de ſa lame bleſſoit
le fond de la veſſie , &c.
Ce profefleur ignore peut-être que ce chirurgien
de Reims me doittout ce qu'il fait fur cet article
, ainſi qu'une forte de fortune à mon lithotome,
lui ayant donné des leçons ſuffiſantes fur
un cadavre , à Paris , dans les premiers tems , à la
recommandation d'amis communs qui me l'adreſferent
, & c.
Mais , de mon côté , je n'ignore point que l'académie
de chirurgie lui a donné une médaille
pour avoir émouſſe deux lignes de tranchant du
I
194 MERCURE DE FRANCE.
côtéde la pointe à un lithotome, qu'il lui a ſans
doute montré, ce qu'il n'a fait vraiſemblablement
que pour obtenir d'elle , à titre de prix d'émulation
, cette médaille d'or dont il fait parade ; car je
ſais , à n'en pouvoir douter , que des gens de l'art
qui l'ont preſque toujours vuopérer , aſſurent que
cette prétendue correction , ou à plus juſte titre
corruption , ne paroît point à l'inſtrument dont il
atoujours continué de ſe ſervir long- tems après ,
depuis l'impreſſion du rapport académique , comme
il le faifoit avant, pour obtenir des ſuccès & de
la pratique.
Il arriva jadis à feu M. Garangeot, membre de
St Côme , de même qu'à notre profefleur, cette année
, de faire auſſi une fortie contre mon lithotome
dans une de ſes leçons publiques à St Côme ,
dans le commencementde l'apparition de cet inftrument;
mais ce célèbre chirurgien , auſſi judicieux
qu'il étoit habile dans ſon art , ayant follicité
dans la ſuite des tems un ami commun que
j'avois taillé & guéri , de me le préſenter , m'affura,
en préſence de cet ami , ſur les reproches
que je lui en faifois , qu'il s'étoit retracté & qu'il
en avoit parlé favorablement dans une de ſes leçons
ſur la même matiere dans la ſuite,depuis que
cet inſtrumentavoit été corrigé , &c.
A ce mot de correctionje l'interrompis & pofai
en même - tems ſur une table , devant lui , deux
lithotomes fans le prévenir par aucune remarque ,
&je lui dis de les bien examiner pour en décider le
goût à fon choix ; ce qu'il fit très-ſcrupuleuſement
pendant plus d'un quart- d'heure que notre ami &
moi nous éloignâmes pour ne le point diſtraire
l'un de ces deux lithotomes étoit le premier qui a
AOUST. 1771. 195
été fabriqué fur mon modèle , lequel j'ai toujours
confervé, & l'autre ſortoit dans le moment des
mains de l'ouvrier , ce qui ſuppoſoit alors douze
années écoulées au moins entre les deux. Lorſque
M. Garangeot ſe fut bien aſſuré , je lui demandai
ſon fuffrage de choix , il le donna ſans héſiter au
premier qui fût jamais fabriqué ; il étoit compe
tent pour ce jugement. * Dans ce moment je lui
dis qu'il voioit le premier & le dernier que l'ouvrier
quej'avois inſtruit & indiquédans mes écrits
avoit fabriqué pendant les douze années ci -deſlus
ou environ ;que cet événement le mettoit àmême
d'apprécier la prétendue correction qu'il citoit ,
&c.
Il me répondit avec la candeur d'un ſavant trèsmodefte
qu'il avoit été trompé l'une & l'autre
fois , mais qu'il ſe réſervoit ce que ſa probité lui
inſpiroit . En effet , cet homme incomparable qui
connoifloit les conféquences des préceptes d'un
profefleur public , peu dejours après fit une leçon
a St Côme ſur les inſtrumens , il commença par
ce lithotome ; il y proteſta contre tout ce que la
ſurpriſe lui en avoit fait dire , tant en défaut , en
premier lieu , qu'en correction dans le ſecond ;
qu'ayant été trompé de bonne foi de fon côté par
gens qui lui avoient fourni eet inſtrument , il
avoit eu l'occafion d'aller à la ſource qui l'avoir
pleinement détrompé. Enfin tiré de ſon erreur il
s'étendit amplement ſur les avantages qu'il y connoiſſoit
, il le propoſa à ſes élèves comme celui
qui , à lon jugement , méritoit la préférence fur
*Ayant compoſé untrès-excellent traitéd'inf
trumens de chirurgie,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
2
tous les autres qui étoient parvenus à ſa connoiffance.
Il fut fi perfuadé lui -même de ces vérités
qu'il en fit l'opération ſur le cadavre dans le premier
cours d'opérations qu'il fit à la ſuite de cette
mémorable rétractation ,
Ce même profefleur pouſſoit encore ſes vues audelà
des actes qu'on vient de lire , il ſe propoſoit
de perpétuer ſes leçons publiques dans une nouvelle
édition de ſon excellent traité d'opérations,
fi la mort , qui ne fait pas plus de grace aux ſçavans
qu'aux ignorans , ne l'avoit prévenu ; il devoit
enrichir cedernier ouvrage de quantité d'obſervations
très - intéreſlantes que ſon état militaire
l'avoit mis à portée de faire en connoifleur pénétrant
& des plus zélés pour ſon art .
D'après tout ce que je viens de vous expoſer ,
Monfieur , je penſe qu'il vous paroîtra qu'on a
d'autant plus de tort de s'excrimer contre ce que
je crois avoir propoſé de bonne foi pour délivrer
avecmoins dedanger des malheureux cruellement
tourmentés , que vous m'êtes témoin vous - même
, ainſi que le monde entier , que je n'ai jamais
attaqué ni dénigré les productions d'autrui , excepté
celles que le puiſſant aggrefleur , feu M. le
Cat, propoſoit , &qu'il foutenoit être de ſon invention
, antérieure d'un grand nombre d'années
àcelle qu'il prétendoit anéantir par ſes comparaifons.
Les agreffions opiniâtres & foutenues de
cet implacable adverfaire du lithotome caché redoublerent
à proportion de la réſiſtance que j'y
oppofois , elles me forcerent , après des diſcuſſions .
fans fin fur la théorie de part & d'autre pour terminer
ces débats , d'en appeler à la ſupériorité des
ſuccès qui réſultoient déjà de mon inſtrument ,
AOUST. 1771. 197
comparésà tous ceux qu'il avoit obtenus & rapportés
par les opérations faites par lui- même pendant
près de vingt années confécutives fans interruption
, & qui précédoient ſes agreffions ; je
dis par lui - même , parce qu'il eſt indubitable que
les ſuccès d'un inventeur quelconque doivent, ſans
contredit , l'emporter ſur ceuxdes imitateurs.
Dans ce tribunal des ſuccès que la théorie réclame
dans tous les cas , &dont les jugemens ne
furent jamais douteux , cet adverfaire y perdit ſon
procès . Je prouvai que dans le nombre des ſujets
qu'il avoit opérés , & cités dans ſes propres liftes
qu'il avoit publiées , il en étoit mort de quatre un,
&que de mon côté , quoiqu'opérés par huit différens
opérateurs , il n'en étoit mort que de treize
un, ſans égard de part ni d'autre à des complications
étrangeres. Je lui défiai toutes preuves contraires.
: Cet adverſaire cependant alors ſe vantoit qu'il
avoit prouvé pluſieurs fois, en diverſes circonſtances
,que ſes inſtrumens & ſes manoeuvres réuffiffoientbeaucoup
mieux que tout ce qui ſe pratiquoitavant
lui ,& même encore de ſon tems , ſans
ſes découvertes , par tous les autres lithotomiſtes
qui tailloient dans la France.
Que nous reſte - t- il donc à deſirer dans la cira
conſtance préſente à vous & à moi , qui ſouſcririons
avec tant de fatisfaction à des découvertes
plus favorables que celle que nous préconiſons ſi
elles pouvoient nous préſerver , & les malades
de tout ce qui peut nous inquiéter encore , tant
pour l'état commun & ordinaire des pierreux que
pour celui des complications toujours formidables
? Ce ſeroit de ce que ce profefleur, en blamant
,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
nos découvertes , a manqué de citer ſes propres
expériences & les inftrumens dont il ſe ſert dans
ſa pratique , lesquels font ou doivent être
exempts des défauts & des accidens que ſa ſagacité
lui a fait remarquer dans le mien ; car il eſt da
bon ordre, dans tous les cas , que le pire ne puifle
ſe détruire quepar le mieux,&le moindre que par
leplus.
Plaiſe au Ciel qu'animé du bien public , à
l'exemple de feu M. Garangeot , déjà cité , & remplide
talens comme lui , ce profefleur ait le courage
de l'imiter ! Cette conduite lui fera le même
honneur; elle inſpirera le méme avantage dans
cette nuée d'élèves que la capitale attire pour s'y
venir inſtruire des vrais principes de cet art dont
ls ſont privés ailleurs , leſquels pourroient reſter,
f.ns ce délaveu, dans une erreur très -préjudiciable
au bien général.
Au reſte , mettre en queſtion préſentement la
validité & la ſupériorité du lithotome caché fur ,
tous les autres connus dans cette eſpéce , après
pluſieurs centaines d'expériences favorables fur
des ſujets vivans, complications étrangeres à part,
ce ſeroit conteſter la chûte des rivieres du côté de
lamer.
Eſpérons donc de ſon équité cette rétractation
fidésirable pour la délivrance & le bonheur des
malheureux pierreux , elle ne peut faire qu'ajouter
un luſtre de plus à la réalité des talens & à une
éducation diſtinguée du commun dans un art fi
honorable pour ſoi & en même- tems ſi utile à
l'humanité.
... J'ai l'honneur d'être , &c.
AOUST. 1771 . 199
11.
Le Sr Rouffel . demeurant à Paris rue Jean- del'Epine
, chez l'épicier en gros , à côté d'un taillandier
, donne avis qu'il a trouvé un remede
efficace pour les cors des pieds. Un morceau de
toile noire ou de ſoie , enduit du médicament
dont il s'agit , a la vertu d'ôter-promptement la
douleur des cors , de les amollir ,& de les faire
mourir par fucceſſion de tems. On en forme une
emplâtre un peu plus large que le mal , que l'on
enveloppe d'une bandelette après avoir coupé le
cors. Au bout de huit jours , on peut lever ee premier
appareil & remettre une autre emplâtre pour
autantde tems .
Ungrandnombre de perſonnes ont été parfaitement
guéris par l'aſage de ce topique.
Onletrouve tous les jours , excepté les fêtes
&dimanches. On prie les perſonnes d'affranchir
leurs lettres .
Le prix des boëtes à douze mouches eſt de 3 1.
Celui des boëtes à fix mouches eſt de 11.10 .
Le même débite avec permiffion des bagues ,
dont la propriété eſt de guérir la goutte. Ces bagues
, qu'il faut porter au doit annullaire , guériffent
les perſonnes qui ont la goutte aux pieds
& aux mains , & en peu de tems celles qui en ſont
moyennement attaquées. Quant à celles qui en
font fort affligées , elles doivent les porter avant
ou après l'attaque de la goutte , & pour lors elle
ne revient plus. En les portant toujours au doigt ,
elles préſervent d'apoplexie & de paralyfie. Le
prixde ces bagues , montées en or , eſt de 36 liv.
&selles en argent, de 24 livres.
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
EDITS , ARRÊTS , & c .
I.
LELe Roi ayant rendu , le 26 du mois dernier ,
une ordonnance par laquelle Sa Majesté accorde
deshautes payes & des marques de diſtinction aux
anciens ſoldats de ſon régiment des Gardes-Françoiſes
, le maréchal de Biron a fait en conféquence
aſſembler ce régiment , au champ de Mars , le
9 & le 11 de ce mois , & a donné lui-même aux
foldats qui étoient dans le cas de l'ordonnance ,
&qui ſe ſont trouvés en très-grand nombre , les
marques diſtinctives accordées par Sa Majeſté ; ce
qui a produit l'effet le plus touchant parmi ces
foldats, leſquels ont marqué la plus grande fatisfaction.
I I.
On a publié un édit du Roi , donné à Verſailles
au mois de Juillet 1771 , & enrégiſtré en parlement
, le 13 du même mois , portant fuppreffion,
rembourſement & création d'offices au bailliage
&préfidial de Blois .
III.
Il paroît auſſi un arrêt de la cour des Monnoies
, du 10 de ce mois , faiſant défenſes à toutes
perſonnes quelconques de donner ni de recevoir
, pour aucune valeur , les piéces dites dequabrefols
, décriées par l'édit du mois de Janvier
AOUST. 1771. 231
1716 , ni aucunes autres piéces de monnoie, dont
l'empreinte feroir totalement effacée , à peine
d'être pourſuivies extraordinairement & punies
comme Billonneurs.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Juin 1771 .
MALGRÉ les conférences que les Envoyés des
Cours de Vienne & de Berlin ont avec les Miniftres
de la Porte , on continue les préparatifs néceflaires
pour pouflleerr la guerre avec vigueur. Les
recrues ſe ſuccédent dans cette capitale&en partent
journellement pour ſe rendre à l'armée. Depuis
trois jours que le vent eſt favorable , la nouvelle
éſcadre, àbord de laquelle fe trouventquinze
mille hommes de troupes , a mis à la voile pour
Varne où ces troupes débarqueront. Il eſt encore
arrivé ici un corps conſidérablede troupes aſiatiques
, qui s'embarqueront auſſi , dans huit jours ,
pour la même deſtination .
:
De Warsovie , le 26 Juin 1771.
On mande d'Yaſſi , capitale de la Moldavie, que
la ville de Túrne , où il ſe trouve une garniſon de
fix mille hommes , eſt actuellement afliégée par
leprince Repnin.
Suivant les lettres reçues nouvellement de la
grande armée Rufle , le feld - maréchal comte de
Romanzow a établi ſon quartier général à Falczin
, & tous les hôpitaux ont été tranſportésde la
Podolie à Choczin.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
L'ambaſſadeur de Ruſſie a publié , aujourd'hui,
une nouvelle déclaration , portant en ſubſtance
que, puiſque les gens connus ſous le nom de
Confédérés ſe livrent encore à toutes fortes de
brigandages & d'excès , & augmentent les troublesdu
royaume , ſans égard aux bons offices de
la Ruffie , & aux moyens pacifiques que Sa Majesté
Impériale a employés juſqu'à préſent pour y faire
ceffer l'anarchie & pour y rétablir la tranquillité,
les chefs & commandans des troupes de ſa nation
vont recevoir l'ordre poſitif de ne plus épargner
ces perturbateurs du repos public : ceux qu'on arrêtera
feront conduits en priſon &'jugés lelon la
rigueurdes loix.
De Stockolm , le 21 Juin 1771 .
Le Roi voulant que les emplois qui font à fa
diſpoſition ne foient donnés qu'au mérite & aux
ſervices , a défendu , par une ordonnance particuliere
, toute eſpéce de recommandation & de
follicitation en faveur de ceux qui prétendent
aux places vacantes.
Du 25 Juin.
Le diſcours que le Roi a adreſſé , aujourd'hui ,
aux Etats du royaume , à l'ouverture de la diète ,
eſt conçu en ces termes :
«Très Nobles , Très-Révérends, Amés & Féaux
les Gens composant les quatre Ordres du
>>Peuple Suédois.
>>Tout , dans ce moment , juſqu'à la place que
j'occupe , me rappelle notre grande & commune
>>perte. Lorſque les états du royaume terminerent
AOUST. 1771. 203
>>leur derniere aſſemblée , ils virent dans ce palais
>> un Roi également reſpecté & chéri , environné
>>d>e ſujets fidèles&de trois fils qui leur diſpu-
>>t>oient l'avantagedelui donner les plus fortes
>>preuves de leur vénération & de leur amour. Au
>> lieu d'un ſpectacle ſi impoſant , vous ne voyez
>> aujourd'hui que trois fils privés d'un père chéri
>& plongés dans la douleur, qui mêlent leurs lar-
>> mes aux vôtres , & qui fentent leurs plaies ſe
>> r'ouvrir à la vue de celles dont vos coeurs paroif-
>> fent déchirés.
>> Les larmes des ſujets ſont le monument le plus
>>glorieux qui puiſle être élevé à la mémoire d'un
>>b>onRoi: celles que vous répandez aujourd'hui
>> ſont pour moi un aiguillon qui m'anime encore
>à la vertu , & un encouragement pour mériter ,
>à l'exemple d'un père ſi ſincérement regretté ,
>>votre attachement & votre confiance , par la clé-
>> mence & par la bonté.
>> Je ne vous parlerai pas ici de ce qui s'eſt paflé
>>d>ans le gouvernement depuis votre derniereaf-
>>>ſemblée: vous en ferez informé par les piéces
>>>qui vous feront communiquées. Mon abfence
>> ne m'a pas permis de rien effectuer pour le bien
>>public. Si nous avons le bonheur de voir aujour-
>> d'hui la paix régner au-dedans & au-dehors ,de
voir l'amitié & la confiance bien établies avec
>>l>es voiſins&les plus anciens alliés de ce royau-
>>>me, ce ſont les fruits de la prudence & de la fa-
>>> geſſe d'une adminiſtration , pour laquelle je
>> ſuis bien aiſe de témoigner ici publiquement ma
>> reconnoiflance.
>>Quant à l'objet de votre préſente aſſemblée,je
>>>ne crois pas qu'ilfoit beſoin de vous en parler.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
>>Vous ſavez ce qu'exige de vous le grand chan-
>>>gement arrivé dans cet état ; vous connoiſſez
>>>vos droits , & c'eſt pour les exercer que vous
> avez été convoqués. Je vous ſouhaite pour cela
>> la bénédiction du Ciel, afin que la paix & l'union
>>préſidentàtous vos conſeils , & leur préparent
>> un heureux ſuccès.
>> Né & élevé au milieu de vous , j'ai appris dès
>>ma plus tendre jeuneſſe à aimer la patrie , à re-
>>garder comme le plus grand bonheur d'être
» Suédois , & comme la plus grande gloire d'être
>> le premier citoyen au milieu d'un peuple libre.
>>Tous mes deſirs feront remplis , ſi la réſolution
3.que vous allez prendre contribue à affermir la
>> félicité , lagloire & l'indépendance de cetteNa-
>>tion. La voir heureuſe eſt le premier objet de
>> mes voeux : la gouverner libre & indépendante
>> eſt le dernier terme de mon ambition. Ne croyez
pas , mes chers Suédois , que ce ſoient là de vai-
>>> nes paroles , démenties peut- être par les ſecrets
>>mouvemens de mon coeur : c'eſt l'expreſſion
fidèle de ce que fent ce coeur , trop vrai pour
n'être pas de bonne foi dans ſes promeſſes , &
>> trop fier pour manquer jamais à ſes engagemens,
> J'ai vu pluſieurs pays : j'ai tâché d'en connoî-
>> tre les moeurs , le gouvernement & la condition
plus ou moins heureuſe de leurs peuples. J'ai
trouvé que ce n'eſt ni le pouvoir abſolu dans la
>> main du Prince , nile luxe , ni la magnificence,
ni les tréſers amaſlés par l'économie qui peuvent
rendre les ſujets heureux : qu'ils ne le de-
•viennent que par l'amour de la patrie & par la
>>concorde. Il ne dépenddonc que de nous ſeuls
AOUST. 1771 . 205
>> d'être la Nation la plus heureuſe de la terre.
>>Que cette diète ſoit à jamais diftinguée dans nos
>>a>nnales par le ſacrifice de toute vue particuliere,
>>>de toute haine & de toute jalouſie perſonnelle ,
>> au grand intérêt du bien public. Je contribue-
>> rai , de mon côté , autant qu'il dépendra de moi,
>> à rapprocher les eſprits diviſés , à réunir les
>> coeurs aliénés les uns des autres , afin que cette
>> aflemblée devienne , ſous les aufpices du Très-
>>H>aut , l'époque d'une félicité durable pour ce
>> royaume.
>> Je vous aſſure tous , & chacun en particu-
>>>lier , de ma bienveillance royale & de ma pro-
>> tection . >>
De Vienne , le 3 Juillet 1771 .
L'Impératrice- Reine avoit rendu , l'année derniere
, une ordonnance qui fixoit à vingt - quatre
ans l'âge pour l'émiſſion des voeux monaſtiques ,
&qui déclaroit nuls ceux qui auroient été prononcés
avant cet âge. Cette clauſe a occafionné des
plaintesde la part de la Cour de Rome. Le Pape a
écrit , à ce ſujet , à Sa Majeſté Impériale , une lettre
où il fait enviſager cette loi comme portant
atteinte aux droits les plus anciens & les plus facrés
de la Jurisdiction Apostolique qui , de rout
tems, a ſeule prononcé ſur la légitimité des voeux.
Il s'eſt tenu pluſieurs conſeils , dans leſquels on a
examiné la loi qui a donné lieu à la lettre du St
Père. On affure que les principaux membres du
conſeil ont été d'avis de défendre aux maiſons
religieuſes de recevoir desjeunes gens avant l'âge
preſcrit pour l'émiſſion des voeux , laquelle te
Frouvera encore retardée par l'année du noviciat.
206 MERCURE DE FRANCE.
Au reſte , il n'y a encore rien d'arrêté relativement
à cet objet.
Les Pères Dominicains de Raguſe avoient , depuis
près de deux cens ans , dans leur égliſe , une
main de St Etienne , Roi de Hongrie. Cette main
avoit été conſervée ſans ſe corrompre , pendant
pluſieurs fiécles , au comté de Bibar , dans une
égliſe fondée par le Roi Ladiſlas; enſuite elle avoit
été tranſportée à Raguſe , où elle a été de même
conſervée pendant près de deux cens ans. La République
de Raguſe , pour fatisfaire Sa Majesté
Impériale & Royale , qui lui a fait demander cette
relique , la lui a renvoyée par des députés . Après
l'examen fait par le cardinal Miggazi , archevêque
de Vienne , elle a été expoſée folemnellement
le 30 du mois dernier, dans la chapelle du château
royal de Schonbrun , en préſence de Leurs Majeftés
Impériales & Royale , de toute la Cour , des
grands- croix , commandeurs & chevaliers de l'ordre
apoftolique de St Etienne ; elle reſtera pendar.t
neufjours dans cette chapelled'où elle ſera transchapelle
féréedans l'égliſe du château royaldeBude.
De Naples , le 29 Juin 1771 .
Le Roi , voulant remédier aux abus fréquens
qui naiſſoient d'une trop grande liberté dans les
mariages , & aux inconvéniens qui réſultoient
des réglemens faits antérieurement ſur cet objet,
afait publier , ces jours derniers , une ordonnance,
par laquelle Sa Majesté défend à tous ſes Sujers
, de quelque qualité qu'ils foient , decontra-
Aer des mariages ſans le conſentement de leurs
pere& mere , à moins qu'ils n'aient atteint l'âge
d'émancipation légale , fixée , pour les hommes ,
AOUST. 1771 . 207
à 30 ans , & pour les filles , à 25. Elle défend en
même-tems aux curés & autres eccléſiaſtiques de
prêter , en aucune façon , leur miniftere aux mariages
qui leur feront propoſés ſans cette forma
lité, à peine de punition corporelle .
De Rome , le s Juillet 1771 .
Dans le Confiftoire ſecret qui ſe tint , le 17 du
mois dernier , le St Pere fit part au Sacré Collége
de la lettre d'obédiance qui lui a été écrite par
le Patriarche des Neftoriens , & préſentée , le
jour de la Trinité, par le Prélat Etienne Borgia ,
ſecrétaire de la Propagande.
De Londres , le 12 Juillet 1771 .
Le 10 , à deux heures après-midi, le lord-maire,
cinq aldermans , les deux sherifs en charge , le
greffier , & un certain nombre de députés de la
bourgeoisie de Londres ſe rendirent , en cérémonie
, à Saint-James , au milieu des acclamations
redoublées d'une foule prodigieuſe , pour préſenter
au Roi l'adreſſe & remontrance de la Cité.
Le comte d'Hertford , grand -chambellan , avoit
écrit , la veille , au lord- maire pour le prévenir
que le Roi n'admettroit en ſa préſence qu le
nombre des députés de la bourgeoiſie , limité par
les loix , attendu l'impoffibilité de recevoir , dans
le palais , toute la bourgeoiſie en corps ; ce qui
fut ponctuellement obſervé. Le Roi étoit environné
d'une partie de la nobleſſe , des miniſtres
d'état , de pluſieurs miniſtres étrangers , &c.
Lorſque le lord-maire fut admis en ſa préſence ,
cemagiftrat préſenta à Sa Majesté l'adreſſe qui
208 MERCURE DE FRANCE .
roule ſur les points ſuivans : on y rappele les
différens griefs allégués dans les remontrances
précédentes , ſur leſquelles on n'a pas obtenu
juſtice; on s'y plaint de ce qu'on a admis dans la
chambre des Communes un repréſentant illégalement
éla ; de l'injuſtice faite au premier magiftrat
de la Cité & à un autre alderman , leſquels
ont été empriſonnés pour n'avoir pas violé leurs
ſermens; des ſuggeſtions artificieuſes de la chambre
des Communes , par leſquelles Sa Majesté a
été portée à rendre une ordonnance illégale contre
deux imprimeurs ; de la démarche illégale de
eette même aſſemblée , laquelle a fait biffer des
regiſtres de la cité un acte judiciaire , violence qui
tend à priver les ſujets du droit de recourir aux
lois du pays; des démarches ultérieures de cette
même chambre qui , pendant la détention des
magiſtrats , a paffé unbill pour ôter à la cité de
Londres ſes droits ſur le ſol de la Tamiſe , droits
qu'elle a poſſédés depuis la conquête de Guillaume
de Normandie ; enfin on ſupplie Sa Majesté
derendre à la cité ſes privileges , & à la nation
la tranquillité dont elle abeſoin , en diſſolvant
un parlement corrompu , & en éloignant de ſa
perſonne &de ſes conſeils les miniſtres , & c. La
réponſe du Roi à cette adreſſe portoit en ſubſtancequ'on
lui avoit déjà préſenté deux requêtes fur
le même ſujet , auxquelles il avoit donné des réponſes
affez connues; que les nouveaux ſujetsde
plainte allégués dans celle- ci ne pouvoient le déterminer
à changer de ſentiment , & moins encore
à condamner la conduite du parlement qu'il
avoit approuvée dans ſon dernier difcours éma--
né du Trône , & qu'ayant toujours une confiance
1
AOUST. 1771. 209
entiere dans les lumieres & l'attachement de cette
aſſemblée , ainſi que dans la droiture & la fidélité
de ſes miniſtres , Sa Majefté ne pouvoit adhérer
aux voeux & aux demandes de la cité. Malgré la
foule prodigieuſe du Peuple aſſemblé , la journée
ſe paſſa ſans tumulte & fans déſordre.
Le lord-maire ſe propoſe , dit - on , de convoquer
toute la bourgeoiſie à la maiſon-de- ville &
d'y faire rapport de la réponſe du Roi à la remontrance
préſentée , le 10 , à Sa Majeſté. Malgré le
peu de ſuccès des différentes remontrances , on
affure que la communauté eſt réſolue de faire une
nouvelle tentative avant la rentrée du parlement
, & de préſenter au Roi une nouvelle adrefſe
, dans une forme &conçue en des termes qui
pourront mériter plus d'attention de la part de Sa
Majeſté.
D'Oftende , le 28 Juin 1771 .
Nos Pilotes Côtiers , dont le nombre vient
d'être augmenté, ſeront déſormais diviſés en deux
brigades , dont l'une occupera , dès le 1ª Juiller
prochain , une corvette qui tiendra conſtamment
la mer , afin d'être toujours à portée d'aller audevant
des vaiſſeaux qui ſe préſenteront , & de
leur donner les ſecours & les indications néceffaires.
L'autre brigade ſera deſtinée au ſervice
du port& à la fortie des vaiſſeaux. Ces deux brigades
ſe releveront de dix en dix jours : on a
pris les meſures convenables pour que le ſervice
du Public ne ſouffre jamais d'interruption & pour
écarter de la navigation le danger , auquel lanégligence
ou l'ignorance des pilotes- côtiers pour210
MERCURE DE FRANCE.
roient l'expofer. On parle encore de pluſieurs
autres arrangemens qui ont pour objet la sûreté
&la facilité de la navigation & du commerce
dans ceport.
De Marseille , le 12 Juillet 1771 .
Les chebecs du Roi le Caméléon & le Singe,aux
ordres des Srs de Boades & de Gantés , deſtinés à
protéger , contre les corſaires barbareſques , la
navigation des bâtimens étrangers qui viennent
àla foire de Beaucaire , ont fait voilede Toulon ,
vers la fin du mois dernier , & ils ont , ſuivant
l'uſage , commencé leur croiſière par la partie de
l'Eſt de la côte de Provence .
Lecapitaine Daumas , venu de Salonique d'où
il eſt parti le 15 Mai , ſe trouvant, le 25 , dans
l'Archipel , entre les Iſles de Zia & de Thermie ,
a été chaffé , pendant quatre heures , par un bâtiment
portant pavillon Rufle & armé de ſoixantedix
hommes. Ce bâtiment l'ayant approché , le
commandant l'a obligé de lui envoyer ſon capitaine
en ſecond avec trois hommes , qu'il a retenus
à fon bord , tandis que treize des liens , bien
armés , font paffés fur le bord du capitaine Daumas.
Après avoir examiné ſa cargaiſon , ils lui
ont demandé du tabacà fumer , & peu contens
de l'offre que leur ont fair le capitaine & fon équipage
, ils s'en font fait donner fix balles. Après
quoi s'étant retirés , ils ont renvoyé au capitaine
Daumas ſes gens , qui ont rapporté que , pendant
qu'ils étoient à bord du corſaire , ils avoient ensendu
délibérer ſi on s'empareroit du bâtiment ,
AOUST. 211 1771 .
&que la ſeule difficulté de tirer parti de ſa cargaiſon
, qui conſiſtoit , en grande partie en coton
& en laine , avoit déterminé ces pirates à le relâcher.
PRÉSENTATIONS.
Le 9 Juillet , les Etats de Languedoc eurent
audience du Roi , à qui ils furent préſentés par le
comte d'Eu , gouverneur de la province , & par
le duc de la Vrilliere , miniſtre & fecrétaire d'état,
ayant le département de cette province ; ils furent
conduits à cette audience par le marquis de
Dreux , grand-maître , & par le Sr de Wationville
, aide des cérémonies : la députation étoit
compoſée , pour la Nobleffe , du comte de Merinville
, qui porta la parole , en l'absence de l'évêque
de Mirepoix ; qui devoit repréſenter le
Clergé; pour le tiers- état , du Sr Pierrier , capitoul
de Toulouſe, du Sr Querel , député de Clermont
, & du marquis de Montferrier , ſyndic général
de la province. Ces Etats furent enſuite
préſentés à la Famille Royale.
Ce même jour , la comteſſe Dubois de la Motte
eut l'honneur d'être préſentée à Sa Majesté &
à la Famille Royale ,par la ducheſſe d'Aiguillon,
ainſi que la marquiſe de Vauban , par la princeffe
de Liſtenois ; la comteſſe des Eſcotais , par la
comteſſe de Chantilly , & la vicomteſſe de Tavannes
, prr la comteſſe deRoüault.
212 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATION .
Le St de Pradines ayant été nommê intendant
de l'Iſle de Corſe , a pris congé du Roi pour ſe
rendreà ſadeſtination.
MARIAGE.
Le 2 Juillet 1771 , Claude-François , marquis
de Monnier , premier préſident en la chambre des
comptes, courdes aides & des finances du Comté
de Bourgogne, ſeigneur de Nans , Courviere &
Marmirolle, époufa Demoiselle Marie-Théreſe-
Sophie Richard. fille mineure de Meffire Gilles-
GermainRichard , préſident honoraire à la chambre
des Comptes de Bourgogne & Breffe , ſeigneur
de Ruffey , Trouhans , Vervtoffe, laCrilloire
, & de Dame Anne-Claude de la Forest . Ce
mariage a été célébré dans la chapelle du château
deTrouhans en Bourgogne , diocèſe deChâlonsfur-
Sône ,&la bénédiction nuptiale a été donnée
aux époux par M. l'Abbé de Ruffey , frere de la
Demoiselle.
NAISSANCE.
La Ducheſſe de Montmorency eſt accouchée
d'une fille , dans la nuit du 7 au 8 de Juillet.
र
AOUST. 1771 . 213
MORTS.
Sylvie -Angelique Andrault de Langerot , veuve
de Claude Thiard comte de Bifly , eſt morte,
à l'abbaye royale de Panthemont , le II Juillet ,
âgée de quatre-vingt-ſept ans.
Catherine Cailhol, de la paroiſſe de St Julien,
aux environs de Marſeille , veuve du nommé Chevron
, qu'elle avoit épousé en ſeconde nôces, eſt
morte en cette ville , le 30 du mois de Juin , âgée
de cent huit ans. Elle avoit eu de ſon premier
mari onze enfans qui moururent tous en 1720 ,
de la peſte dont elle fut attaquée elle - même. Elle
n'avoit jamais eu d'autre maladie , & n'avoit été
ſujette à aucune des infirmités de la vieilleſſe.
Le Baron de Copley , maréchal des camps &
armées du Roi , ancien gouverneur de laGuadeloupe
, grand - croix de l'ordre de St Lazare , eſt
mort à Brives , le Is Juillet ,âgé de ſoixante-quatre
ans.
Egide de Bertrand Pibrac , écuyer , chevalier
de l'Ordre du Roi , ancien premier chirurgien de
la feue Reine Douairiere d'Eſpagne , chirurgien
major de l'Ecole royale - militaire & directeur de
l'académie royale de chirurgie de Paris , eſt mort
en cette ville , le 14 Juillet, âgéd'environ ſoixan
te-dix-huit ans.
1
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIEICECEES FUGITIVES en vers&enprofe, page 5
Epître à Finette , ibid.
Caprice, 12
Le Roffignol & la Pivoine , fable , ibid.
L'heureuſe persévérance , conte , 6 13
Vers à Mademoiselle de *** , 34
Le Dervis Voyageur , fable , 37
Traduction libre de l'Ode d'Horace , Eheu !
fugaces, Posthume , &c . 39
Epître à M. l'Abbé de l'Iſle , 41
L'Imprudence , conte moral , 43
Narciffe , imitation de la IV . Nuit d'Young , SI
A l'Auteur de l'Homme Moral , 55
Madrigal à Mlle le Chantre , 57
La Vengeance inutile , 58
Le Plaisir d'aimer , romance , 59
Conte,
60
Explication des Enigmes & Logogryphes , 61
ENIGMES ,
ibid.
LOGOGRYPHES , 65
AOUST. 1771. 215
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 71
Obſervations ſur la phyſique de l'hiſtoire
naturelle ,
ibid.
Précis national , 77
Obſervations ſur les maladies des armées , 78
Bibliothèque de Sociéré ,
१०
Vers à Mademoiselle de St C *** ; 87
Recueil des piéces qui ont remporté le prix
de l'Académie royale des Sciences , ibid.
Agriculture complette , 89
Traité complet de chirurgie ,
Code des Seigneurs ,
وه
و د
Les Economiques , 93
Eſſai d'une nouv. Minéralogie ; 94
Antonii de Haen , tomus feptimus , 95
Nouveau traité du jeu des Echecs , 96
LesSoliloques , ΤΟΙ
Recueil des OEuvres de Mde du Boccage , ibid.
Géographie de Virgile , ibid.
Début poétique , 116
Mémoires d'un Américain , 118
Almanach général des Marchands &Négocians
de la France , 128
Expérience ſur la bonification des vins , 131
Avis fur les Voyages in- 4°. & la collect.acad. 132
Réflexions ſur Plutarque , ibid.
Lettre à M. de la Harpe , 140
Réponſe de M. de la Harpe , 146
216 MERCURE DE FRANCE .
Lettre à l'Auteur du Mercure , 147
SPECTACLES , Opéra , 148
Comédie italienne , 149
Concert mécanique , 152
Couplets adreſlés à Mile Doligny , 154
Ecole vétérinaire , ISS
Obſervat. ſur le Météore , par M. Monier , 157
Idem , par M l'Abbé Marie , 160
ARTS , Architecture , 162
Plan du Coliſée , ibid.
Diflertations ſur la forme des Temples tant
anciens que modernes , 165
Gravure , 181
Muſique ,
182
Géographie, 183
Anecdotes , 184
Avis , 188
Edits , Arrêts , 200
Nouvelles politiques,
Préſentations ,
Nomination , Mariage & Naiflance ,
Morts ,
201
211
212
213
APPROBATI0 Ν.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois d'Août 1771 , & je
n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher
l'impreftion .
AParis , le 31 Juillet 1771 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
SEPTEMBRE , 1771 .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'est au Sieur Lacombe libraire, à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
Ics paquets&lettres , ainſi que les livres , les eframpes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des liwres
, eſtampes & piéces de muſique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de 32livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
portpar la poſte.
Ons'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui ſontabonnés.
On ſupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
parla poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
libraire, àParis , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4 ou in-12 , 14vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liy.
201.4f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts , &c .
L'abonnement , ſoit à Paris , foit pour la Province
, port franc par la poſte , eſt de
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Di
12 liv
nouart ; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 166.
EnProvince , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte; aux DEUX- PONTS ; ou à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
àPARIS , au bureau général des gazettes étran
geres , rue de la Juffienne. 36 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , compoſé
de 24 parties ou cahiers de 6 feuilles cha
cun; ou huit vol. par an. Il en paroît un cahier
le r' , & le 15 de chaque mois. Franc de
port à Paris , 30 liv.
Et francde port par la poſte en province , 36 liv.
EPHÉMÉRIDESDU CITOYEN OU Bibliothéque raiſonnée
des Sciences morales & politiques.in- 121
12 vol . paran portfranc , à Paris , 18 liv .
24liv.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , IS cahiers par an,
En Province ,
àParis ,
En Province ,
وliv.
12 liv
Aij
Nouveautés chez le même Libraire,
HISTOIRE de l'Ordre du St Eſprit , par
M. de St Foix , le 2º. vol. br. 21.
Les douze Céfars de Suétone , traduits par
M. de la Harpe , 2 vol. in- 8 ° . brochés 8 1 .
L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 ° .
broch . 31. 10 1.
Histoire des Philoſophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in - 12 . br. sliv.
Dit. Lyrique , 2 vol br . 151.
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol. br. 15 1,
Recueil lyrique d'airs italiens , 31.
Tomes III& IVe. du Recueilphilosophique
deBouillon , in- 12. br. 3 1. 12 f.
Tome Ve. 11. 16 f.
Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
: 4vol . in 8 ° . gr . format rel. 201.
"Effai fur les erreurs&fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol . in 8 ° . br. 41.
"Mémoire fur les Haras , 11.4f.
Les Caracteres modernes , 2 vol. br. 31 .
Maximes deguerre du C. de Kevenhuller , 11. 10f.
Systême du Monde , 301.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in- 8°. rel . 71.
Dict. de Morale , 2 in- 8º. rel. و اپ
GRAVURES.
Sept Estampes de St Gregoire , d'après Vanloo
,
:
241.
Deux grands Paysages , d'après Diétrici , 121.
LeRoi de la Féve , d'après Jordans ,
Le Jugement de Paris , d'après le Trevi-
41.
fain,
11.161.
:
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE , 1771 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
L'INHUMANITÉ. Ode.
HOMMES vils & puiflans , opprefleurs de la
terre,
Vos crimes , vos plaiſirs dureront- ils toujours ?
Tremblez. Un Dieu vengeur tient enmain le ton
nerre
Qui menace vos jours.
Vous avez , en naiſſant ,uſurpé ſa puiſſance ;
Vous eûtes de l'orgueil au ſortir du néant.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Barbares ! vous voyez d'un oeil d'indifférence
Ecrafer l'innocent .
Lepauvre & l'orphelin que votre orgueil rebute,
Courbés ſur la pouſſière & preſqu'anéantis ,
Implorent un vengeur , demandent votre chûte
Par leurs pleurs & leurs cris.
Votre faſte fuperbe inſulte à leur mifére ;
Votre oreille ſe ferme à leurs gémiſſemens .
Cooeurs d'airain , ſavez-vous qu'au Ciel ils ont un
père
Qui venge fes enfans ?
Je voisde leurs malheurs enfin tarir la ſource,
Une puiſſantemain vous dérobe leur fort.
Mais vous, plus malheureux , n'aurez point de
refſource ,
Pas même dans la mort.
Vos palais , vos tréſors ſont un verre fragile.
'Adorés maintenant , vous ferez oubliés .
Unmoment , & la terre eſt pour vous fans aſyle
Et manque ſous vos pieds.
Pareils au ver-luiſant durant la nuitobſcure ,
Vous brillez ici - bas , vous rampez comme lui ;
Hier infectes brillans , fiers de votre dorure ,
Et poufſière aujourd'hui .
Ofainre Humanité , i long-tems outragée,
SEPTEMBRE. 1771 .
Sécre tes pleurs &vois tes tyrans confondus ;
L'ordre va reparoître , oui tu ſeras vengée ,
Tes droits feront connus.
La terre offrit aux grands des plaiſirs &des char
mes ;
Ses tréſors ,comme un fleuve , ont coulédans leur
fein.
Tout change; le bonheur vient eſſuier nos larmes
Les pleurs font leur deſtin.
Ah ! prévoyez ce jour, hommes durs & coupa
bles,
Et de l'Humanité relevez les autels.
L'Eternel vous remet le fort des miſérables
Et vous êtes mortels .
Par M. l'Abbé Rolland, deGap
LE CHEVAL & LANE.
Fable.
Enflairant ſabottedefoin ,
UnCheval henniſſoit pour avoir l'ordinaire.
Dans la même écurie, unAne , dans uncoin
Sur ſa paille ſe mit à braire.
Lebel écho , dit le courſier !
Si jeveux qu'onm'entende , ilfaut m'égoſiller
4
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je voudrois bien ſavoir pourquoi ce maraut braile
le.
Attends-toi qu'on mettra néant à ton placet.
Que te faut-il , maître Baudet ?
Dis-moi , n'as- tu pas de la paille ?
Le rouffin répondit : Chacun ſent ſon beſoin:
Ou ceſſe de crier , ou ne dis point d'injures.
Ton ratelier eſt plein; cependant tu murmures :
Tu voudrois de l'avoine ? .. Et moi je veux du
foin.
ParM. Brifard.
LA COLOMBE & LA PIE.
Fable.
Unjour la Colombe & laPic
S'enallerent de compagnie
Rendre viſite au Paon , viſite de devoir,
Et de pure cérémonie.
Quand l'Agafle àjaſer cut montré ſon ſavoir ,
Elle leva le ſiége , ainſi que ſon amic.
Agrand'peine elle étoit ſortie :
Que penſez -vous de Monſeigneur ,
Lui dit-elle ? Avez-vous admiré ſa preſtance ,
SEPTEMBRE. 1771 .
Sa fauſſe politefle & fon air d'importance ?
Maisj'ai lu le réduire à ſa juſte valeur.
Quoiqu'il ait de lui -même opinion fortbonne,
Je l'ai jugé d'abord tel qu'on me l'avoit dit ,
Aflez épais de corps & fort mince d'eſprit.
C'eſt dommage ; à tout prendre , il eſt bonne perfonne;
Mais comme il eſt mauſlade ! Et ſes pieds ? quelle
horreur ! ..
Avez- vous remarqué que ſa voix m'a fait peur ?
Mes yeux apparemment ſont différents des vôtres,
Répondit la Colombe; il m'a paru civil ;
Et j'ai l'eſprit ſi peu fubtil
Que jejuge toujours en bien celui des autres :
Par ſon aigrette d'or mes regards détournés
N'ont point vu ſi ſes pieds font bien ou maltour
nés;
Etj'ai tant remarquél'éclat de ſon plumage ,
Queje n'ai point prêté l'oreille à ſon ramage.
Parle même.
MERCURE DE FRANCE.
LES PRÉTENDUS.
Conte moral.
QUUEE vous êtes heureuſe ,difoit Bélife
àLucinde ! vous n'avez point contracté
d'engagement. Vous jouiſſez de tous les
hommages que vous méritez,& maîtreffe
de partager les ſentimens que vous infpirez
oude les rejetter, vous ne dépendez
ni des caprices d'un mari , ni des fottes
opinions duPublic. Il me femble , répondit
Lucinde , que vous vous êtes mariée
vous-même , &je croyois que lebonheur
ſuivoit toujours de pareilles unions où le
coeur fedonne fans contrainte ni complaifance.
Al'égard du Public , quand on n'a
rien à fe reprocher , on ne doit s'inquiéter
ni de ſes faux jugemens ni de ſes injustices.
-Quand on n'a rien à fe reprocher!
Comment entendez- vous ce mot ?
ADieu ne plaiſe que je veuille juſtifier
ces écarts auxquels ne ſe livre jamais une
femme qui ſe reſpecte un peu ; mais , raiſonnons
: qu'un amant vous déplaiſe à
vous; qu'il ſe permette certainsairs , vos
dédains vous ont bientôt vengée : vous
SEPTEMBRE. 1771.
avez le plaiſir de voir à vos pieds le ſuperbe
perſonnage bien confus , bien humilié,
dont les yeux pleins de tendreſſe &
derepentir vous demandent grace. Accordez
ou refuſez , perſonne n'a le droit
d'en murmurer. Croyez- vous qu'il en foit
de même avec les maris ? Toujours hautains
, impérieux , ils n'ont que des chaînes
à vous offrir : leurs mains enveniment
tout ,& la moindre négligence eſt un crime
aux yeux de ces animaux- là. Montrez
de la ſenſibilité , ils partent de là pour
faire mille fottiſes : l'humeur gagne , on
ſe plaint : des confolateurs ſe préfentent
de toutes parts : le moyen d'empêcher
cela? Eh ! bien , vous voilà notée,&
d'être malheureuſe & de le dire eſt encore
un crime aux yeux de ce Public qui
ne vous quitte non plus que votre ombre,
& qui ſe trouve toujours je ne ſçaiss
comment fur votre chemin.
Béliſe , ſans être jolie , avoit une de
ces phyſionomies qui plaiſent ; beaucoup
de vivacité& de ces ſaillies qui paffent
toujours pour de l'eſprit dans une jeune
femme. Elle avoit époufé , contre le gré
de ſes parens,un de ces hommes à qui le
caractere ne prometjamais de repos. Toujours
agité,toujours inquiet ,Alceſte étoit
Avj
12. MERCURE DE FRANCE.
dur&bifarre , jaloux à l'excès ; pour ca
cher à tous les yeux cette paſſion funefte,
il affectoit une indifférence faite pour
-déſeſpérer une ame ſenſible. D'ailleurs ,
de l'eſprit , de la généroſité , & beaucoup
de goût pour la dépenſe. Ces dehors impoſans
avoient ſéduit ſa jeune épouſe; les
-difficultés avoient irrité l'ame fière d'Alceſte
, & croyant s'aimer l'un & l'autre ,
après plusieurs années de contrariétés &
d'obſtacles , ils s'étoient liés.
: Cettederniere épreuve fut la plus forte;
ils s'apperçurent trop tard qu'ils s'étoient
abuſés. L'amour-propre change en
fleurs les épines d'une longue paffion ;
mais ſouvent elle expire dans l'ombre
des ménages , & l'hymen eſt le creuſet
des amours.
Alceſte interrompit la converſation.
Eh ! bien , Madame , dit- il,en finiſſant la
partie qu'il jouoit , on vous attend au
marais .-Je ſuis à vos ordres , Monfieur,
-Mais mon Dieu quelle belle toilette !
-Il eſt tems de vous en appercevoir ,
vous ne m'avez point vue d'aujourd'hui .
-Et je ne vous verrai pas davantage. Ne
paſſez - vous pas la ſoirée enſemble , dit
Lucinde ? Non pas que je ſcache , reprit
Alceſte. J'ai promis de menerMadame ,
SEPTEMBRE. 1771. 15
&je tiens ma parole ; mais ce n'eſt pas
pour mes menus plaiſirs que je l'acquitte:
Madame ſera fêtée , adorée ; moi , pendant
ce tems - là , j'irai d'un autre côté.
Venez - vous , dit Béliſe en levant les
épaules ? Comment, vous n'êtes pas contente
! reprit ſon époux. Je connois peu
de maris capables d'un auſſi honnête procédé
, & peu de femmes aſſez difficiles
pour ne pas s'en accommoder.
Dès qu'ils furent fortis , Lucinde ſe mit
àréfléchir fur ce qu'elle venoit d'entendre.
Voilà donc, diſoit-elle , le fruit de
cette grande conſtance ! voilà des gens
qui ſe ſont mariés de leur choix ; j'aurois
parié qu'ils étoient heureux . Une femme
coquette , un mari pour qui ſa femme eſt
une étrangere ! encore , eſt - on poli avec
une femme qu'on ne connoît pas ! j'aimerois
mieux qu'il fût jaloux . Oh ! ſi j'en ai
jamais un qui reſſemble à celui- là , je
mourrai.
Tout en diſant cela , ſes yeux ſe tournoient
involontairement ſur Valmont, &
les regards de Valmont la diſſuadoient.
On ſe défend rarement d'une premiere
impreſſion : une femme que l'on croit
malheureuſe inſpire un intérêt d'autant
plus vif, qu'on craint pour foi-même un
pareil fort : notre premier mouvement eft
14 MERCURE DE FRANCE.
contre les hommes ; mais que notre coeur
ne ſoit pas de moitié dans les réflexions
de notre eſprit , la crainte a bientôt fait
place à la confiance , & cette confiance
nous affureque nous ne devons pas éprouver
les chagrins que nous plaignons dans
lesautres.
Valmontn'avoit pas vingt-cinq ans. Un
air ouvert, un regard doux faifoient tout
le mérite de ſa phyſionomie : on aimoit
à lui croire de bonnes qualités , & on ne
les lui cherchoit pas long - tems. Quelque
fois vif juſqu'à l'étourderie , it rioir,
il fautoit , on le trouvoit charmant. Quelquefois
trifte , ſérieux , il gardoit unmorne
ſilence. Eftimable , aimable , s'il n'étoit
pas toujours le même , il ne ſe déguiſoir
jamais , & fon visage étoit un miroir où
les affections de fon ame étoient toujours
peintes.
Le fond du caractere de Lucinde étoir
une grande douceur & une extrême ſenfibilité.
Elle avoit de l'eſprit, des connoiſſances
, des talens&beaucoup de mo
deſtie. Son ame honnêre ne ſoupçonnoit
pas même le mal , & fr fa figure n'étoit
pas de celles qui vous diſent,me voulezvous
? elle ne rebutoit pas non plus par
trop de fierté ceux qui pouvoient afpiret
SEPTEMBRE. 1771 .
> La maiſon de Lucinde étoit ouverte,&
festalensyattiroient beaucoupde monde.
Ménalque ſon pere jouiſſoit d'une fortune
peu brillante , mais ſuffiſante au ſage , &
il ne négligeoit rien pour fatisfaire les
deſirs de ſa fille à qui il laiſſoit à peine le
ſoin de les former : une ſociété de quelques
amis choiſis parmi toutes ſes connoiſſances
, goûtoit chez lui les douceurs
de la confiance & de la familiarité. Valmont
étoit de ce nombre , & il fut retenu
à ſouper. Lucinde en fut ravie :ils s'aimoient
, ils ſe l'étoient dit , & pleine encore
des idées dont elle s'étoit frappée
la vue de Béliſe &d'Alceſte , elle projettoitde
faire àValmontde petites méchancetés,&
ne s'appercevoit pas que ſon coeur
avoitbeſoinde s'épancher.
Elle fut ſérieuſe , elle ne mangea point.
Qu'as-tu , lui dit ſon pere ? il me ſemble
que cette compagnie t'a laiſfée triſte : je
ſouhaite qu'elle ſoit plus fatisfaite de toi
que tu me parois l'être d'elle ! Je ne crois
pas qu'on puiſſe deſirer quelque choſe ,
dit Valmont , quand on a le bonheur de
voir Mademoiselle. Fort bien , interrom
pit Lucinde , un compliment eſt toujours
deſaiſon. C'eſt avec cette faufſe monnoie
qu'on ſe tire d'affaire. En vérité , quand
je ſonge à l'abus que les hommes fontde
1
16 MERCURE DE FRANCE.
leur eſprit , & au peu d'art qu'il faut pour
les pénétrer , je ſuis toujours étonnée de
leur aſſurance , & je vois certaines gens
ſe préſenter effrontément qui , après les
traitemens qu'ils font éprouver à leurs
épouſes , ne devroient jamais paroître :
c'eſt une impudence infoutenable & qui
révolte.
Ah ! voici ce que c'eſt , reprit Valmont
en fouriant. Beliſe a parlé , Alceſte a paru,
& Mademoiselle eſt entrée dans cette furieuſe
colere. Vous riez , Monfieur ; cela
n'eſt point plaiſant. Au ſurplus , dit Menalque
, elle l'a voulu. Tu vois , ma fille,
ces liens formés en dépit des parens ! ...
On fait mourir un père &une mère de
chagrin , & il faut qu'ils voient de loin
celui de leur fille qu'ils ne peuvent partager.
Enfans dénaturés , ſi nous ne careffons
pas toutes vos fantaiſies , c'eſt pour
vous rendre heureux malgré vous-mêmes.
Vous nous prêtez des intentions barbares
: vous portez ſans pitié la mort dans
le ſein de ceux qui vous ont donné le
jour. Au moins le perdroient- ils fans regret
, ſi votre bonheur en dépendoit. Ah!
mon père , s'écria Lucinde en baiſant la
main de Ménalque & la mouillant de
larmes! Belife , continua- t- il, n'a point eu
d'égards , elle ne mérite aucune grace ;
SEPTEMBRE. 1771. 17
c'eſt à elle de boire l'amertume du calice,
&elle devoit connoître le caractere auquel
elle s'eſt unie. Mais les bords de ce
calice , dit Lucinde , étoient ſéduifans ,
&tous les hommes ne ſe reſſemblent- ils
pas quand ils ſont amans ? On les dit aimables
; moi , je les trouve odieux . Ah !
Mademoiselle , un peu moins de ſévérité,
dit Valmont , & que les torts d'un extravagant
ne vous faſſent pas juger ſi déſavantageuſement
de notre ſexe:je ſçais refpecter
le vôtre & l'adorer , quoiqu'il y ait
beaucoupde femmes mépriſables.
La converſation changea. Lucinde reprit
ſa gaîté , ſon appétit : Valmont agité
perdit à fon tour l'un & l'autre : il fixoit
entremblant ſon amante , & lorſque leurs
yeux ſe rencontroient , ils les baiſſoient
auſſi-tôt.
Après le ſouper , Ménalque étant oc
cupéà donner quelques ordres , Lucinde ,
ſous prétexte de prendre l'air , s'approcha
d'une croifée : Valmont l'y ſuivit. Ils refterent
un inſtant ſans ſe rien dire , Valmont
enfin rompit le ſilence. Apprenezmoi
, je vous prie , dit - il avec émotion ,
pourquoi cette ſortie à laquelle on ne
pouvoit s'attendre ; vous vous faites un
jeu de mortifier les gens , & il faut toute
la douceur& toute la patience imagina
18 MERCURE DE FRANCE.
}
blespour ne pas vousrépondre avec un per
d'aigreur. J'ai donc bien tort, à votre avis,
répondit Lucinde ; mais en quoi vous aijedonc
tant mortifié ? J'ai parlé des hommes
en général. Pourquoi prenez - vous
ceschoſes là pour vous ? Ce n'étoit peutêtre
pas mon deſſein. -Au moins n'y at-
il pas paru ! & puis , d'où vient ce fr
grand intérêt pour Béliſe que vous n'aimez
point ? ( Car je n'ai pas pû encore
vous convertir ſur ſon compte.) -Bélife
! ce n'eſt pas tant la cauſe de Béliſe
que j'ai plaidée que celle de mon sexe.
-Ah ! que vous le défendez bien mieux
quand vous n'en parlez pas ! C'est- àdire
que mon éloquence ne vous touche
guères.-Celle de vos yeux eſt bienplus
perfuafive. -Eh! bien , encore de la ga .
lanterie ? Défaites vous donc une fois de
cetre mauvaiſe habitude , & ne me débitez
pas toutes ces jolies bagatelles que les
femmes priſent , dit- on , & dont je vous
quitte.-A ce compre là vous me battrez
, ſi je me haſarde à vous répéter que
je vous aime. -Non affurement , mais il'
faudroit pouvoir y compter juſqu'à un
certain point. -Ah ! ma chere Lucinde ,
daignez me voirtelque je ſuis :plus de ces
doutes injurieux , je vous en conjure .-
Si je vous témoigne de l'inquiétude,n'eſt
SEPTEMBRE. 1771. 1,
ce pas la crainte que votre coeur ne foit
pas tel que je le deſire ? Je trouve tant de
raiſons pour juftifier mon penchant qu'il
ne m'effraie plus; mais pardonnez - moi
ces petits nuages qui , après tout , tournent
toujours dans mon coeur à votre profit.
-Je n'ai pas la manie de me croire
meilleur qu'un autre , ni vous plus aveugle
; mais encore faut-il quelquefois s'en
rapporter aux gens ? -Vous avez raiſon ,
il faut de la foi . Allons j'en ai beaucoup.
-Et je vous promets qu'il ne tiendra pas
à moi qu'elle ne ſoit toujours bien fervente.-
Jevous promets: ils promettent
tous cela. Et je n'aurai jamais de vous
aucun mécontentement ? -Non jamais.
-Je m'en étois doutée. Ah ! qu'il eſt aiſé
de rendre un amant parjure . -Sans doute
il ne tient qu'à la perſonne qu'il aime. Si
toutes vous reſſembloient ,tous les hommes
ſeroient auſſi ſinceres que je le ſuis.
Ah! Lucinde . -Ah! Valmont ! .. Voici
mon père; il vient fort à propos ; car nous
diſputerions toujours &ne nous accorderions
jamais.
Ménalque ſe couchoit de bonne heure,
parce qu'il ſe levoit matin. Vous avez vos
affaires , & moi j'ai les miennes , dit - if
en rentrant. Adieu,mon bon ami , ne vous
verrons-nous pas demain ,ajouta-t- il , en
20 MERCURE DE FRANCE.
lui ferrant la main ? Valmont regarda Lu
cinde , & il promit.
Valmont , quoiqu'avec des eſpérances
avantageuſes , n'avoit pas encore de fortune
à lui. Il dépendoit de ſes parens , &
ſon état n'étoit pas aſſez décidé pour lui
permettre de fonger à un établiſſement.
Dans ces momens rares de tranquillité
que les paſſions nous laiſſent , il ſe reprochoit
la fienne. Eh ! que me fervira , ſe
diſoit- il à lui-même , ce bel amour ? qu'à
me donner des chagrins. Sans quelqu'événement
favorable , je ne puis eſpérer jamais
que Lucinde foit à moi. Mes affiduités
éloigneront d'elle des partis fortables
, & fans pouvoir afpirer au bonheur,
j'aurai à me reprocher de l'avoir privée du
fien ... Cependant elle m'aime. Lorſque
je ſuis chez elle , elle n'y voit que moi.
Je m'apperçois que les témoins l'imporrunent...
Je ſuis jeune , elle auffi ; peutêtre
le hafard , l'occaſion feront autant
que l'amour ; elle couronnera mes feux ,
&alors je la forcerai par un ferment...
Cette idée le révoltoit à l'inſtant : que je
rende mépriſable ce que j'aime ! .. Que
l'objet de la tendreſſe la plus pure foit la
victime de mon libertinage ! non jamais
je ne me fouillerai d'un pareil crime.
Malheur à ceux qui n'en ſentent pas toure
SEPTEMBRE. 1771 . 21
l'horreur ! Et ſon père ! cet honnête homme
qui me comble de careſſes & qui
ignore mes liaiſons avec fa fille . Jabuſerois
auffi indignement de ſa confiance ;
je lui ravirois ce qu'il a de plus cher , & la
perte de ſa fille ſevoit le prix de fon amitié.
Ah ! plutôt renoncer à elle pour toujours
! plutôt ne la voir jamais ! .. Et il ſe
rendoit chez Lucinde. Elle n'étoit pas
moins agitée , mais le premier regard détruiſoit
tout ; ils ſe voyoient , & ils ne réfléchiffoient
plus.
Leurs coeurs fatisfaits paroiſſoient ne
rien defirer; ils étoient ſouvent enſemble
aux promenades, dans les ſociétés. De tous
côtés le plaiſit cherchoit Lucinde , il n'en
étoit point ſans Valmont; mais cette félicité
apparente devait être bientôt troublée.
Les affaires de Valmont l'appelerent
enprovince. :
• Ce départ fut annoncé de loin par des
foupirs . Valmont n'avoit plus auprès de
Lucinde cet air de joie , ſymbole d'une
ame tranquille : ſa ſituation inquiéta ; il
fut interrogé. Il fallut tout dire,&quand
il prononça ces mots : Lucinde , je vais
vous quitter , ce fut un coup de foudre.
Dès ce moment il n'y eut plus de repos
pour eux. Lucinde oublia ſes inſtrumens ,
négligea ſes crayons ; la préſence de Val.
22 MERCURE DE FRANCE.
mont , qu'elle avait tant cherie , ne lui
cauſoit plus que de la triſteſſe ; à cette
émotion douce qui agitoit ſi délicieuſement
ſon coeur , avoit fuccédé une palpitation
forte , un malaiſe continuel;
leur converſation ne rouloitque ſur les
moyens de ſe conſerver l'un à l'autre :
après s'être jurés cent foisde s'aimer toujours,
ils ſe perfuadoient qu'ils ne ſeverroient
plus , & ne ſe ſéparoient jamais
ſans répandre des larmes.
L'époque fatale arriva. Valmont partit.
Vous jugez bien que Lucinde étoit inconfolable:
plus de ſociété , plus de plaifirs.
Toute entière à ſon amant , elle pafſoit
les nuits à gémir de ſon abfence &
les jours à lui écrire. Il avoit fallu intéreſſer
une amie qui pût protégerce commerce
, & la difficulté de l'entretenir le
rendoit plus cher.C'étoitdes proteftations
continuelles , on vouloit tout quitter pour
s'unir à lui , onjuroit de l'aimer juſqu'à
la mort. Pourquoi les amans font-ils fi
prodigues de fermens qu'il ne dépend pas
d'eux detenir? Il y auroit , ce me ſemble,
plusdebonne foi à ne promettre que ſes
efforts , &' on pourroit cefler de s'aimer ,
fans avoir pour cela des reproches ſolides
à ſe faire.
L'abſence du jeune homme fut plus
SEPTEMBRE. 1771 . 23
longue qu'elle ne devoit l'être : à la fin
on s'y accoutuma. Les miſſions devinrent
moins fréquentes; il y eut d'abord de tendres
reproches qui ne produiſirent aucun
effet; ſoit qu'il voulût punir ſon amante
d'une coupable négligence , ſoit qu'il ſe
perfuadât que ces lettres ne faifoient plus
de plaiſir , il n'écrivit plus lui-même , &
la correſpondance ceſſa entièrement peu
de temps avant qu'il revînt.
Cependant il aimoit toujours , & il
aimoit tendrement. Il vit avec tranſport ,
mais en même temps avec quelqu'inquiétude
, le moment de fon retour : il craignoit
d'être oublié , & toujours prompt
àjuſtifier ſon amante , il n'accuſoit que
les circonstances qui l'avoient retenutrop
long-temps éloigné. En arrivant il courut
chez Lucinde. Elle étoit au ſpectacle .
Il y vole & la cherche parmi tous les ſpe-
Aateurs, Ses yeux l'eurent bientôt rencontrée
; & déjà troublé , il alla ſe placer
auprès d'elle avec l'empreſſement d'un
amour inquiet,
Le bon Ménalque l'embraſſa avec la
plus grande joie . Le coeur de cet honnête
père s'épanouit à la vue de ſon jeune ami ,
mais l'accueil de ſa fille fut réſervé. A
travers des politeſſes affectueuſes , Val
24 MERCURE DE FRANCE.
mont crut entrevoir un embarras , une
contrainte qui le ſurprirent. Le ſpectacle
fini , il les accompagna. Il s'apperçut chemin
faiſant , que Lucinde fuyoit toutentretien
particulier , & il preſſentit fon
fort. En lui donnant la main pour monter
l'eſcalier , il eſſaya pluſieurs fois de
la ferrer tendrement. Cette main ſévère
ne lui répondoit plus , & fon malheur fut
confirmé. Dans l'état où le mit l'affligeante
découverte qu'il venoit de faire , il ne
pouvoit reſter long-tems , ni montrer cette
liberté d'eſprit qu'on attend d'un jeune
homme aimable. La fatigue de la route
lui fournit un prétexte honnête pour ſe
retirer , & il fortit , n'ayant plus d'autre
reſſource que celle de faire naître l'occaſion
de s'expliquer .
Si l'on s'eſt trouvé quelquefois dans
cette incertitude affreuſe où l'ame flottant
entre la crainte & l'eſpoir , n'oſe ſe
fixer ſur aucun objet , où l'on ſe rappele
avec effort toutes les particularités qui
peuvent avoir un aſpect fatisfaiſant , &
où les penſées ſe tournant toujours malgré
nous vers l'événement qu'on redoute,
détruiſent à tous momens le fantôme
confolateur de l'imagination , & n'offrent
au coeur agité qu'un tableau de triftelle
SEPTEMBRE. 1771. 25
teſſe & de peines , on aura quelque idée
de la ſituationde Valmont. Pluſieurs jours
s'écoulerent pendant leſquels il vit Lucinde;
mais ce ne fut que pour aggraver ſa
douleur , & il connut fon heureux rival.
Selcourt ( c'étoit ſon nom) avoit de
l'éclat & de l'agrément : jeune & d'une
figure charmante , il joignoit à ces avantages
beaucoup de talens ; mais il avoit un
fondde ſuffiſance inſupportable. Répandu
de bonne heure dans le monde , & ca
reſſé dans un âge où ſa figure étoit ſon
ſeul mérite , il avoit pris de lui- même
une haute opinion qui lui permettoit à
peinedes'occuper des autres. Avec moins
de prétentions , il auroit eu beaucoup
plus d'eſprit ; ſes diſcours étoient étudiés,
ſa parure recherchée , ſes manieres affectées
: il régnoit ſur toute fa perſonne un
mêlange groteſque d'élégance &de pédanterie
; en un mot avec tout ce qu'il falloit
pour être aimable , il avoit trouvé le ſecretde
ſe rendre ridicule.
Comment un être de cette eſpèce avoit
il pu toucher une perſonne auſſi eſſentielle
que j'ai dit qu'étoit Lucinde ? Je l'ignore.
Elle croyoit avoir à ſe plaindre de Valmont
, ou elle ne l'aimoit pas comme elle
avoit cru l'aimer . Les affiduités de Sel
B
26 MERCURE DE FRANCE.
court qui ſe préſenta alors firent une di
verſion néceſſaire. Il parla avec rapidité ;
ſa figure peut- être intéreſſa , & les démonstrations
d'un amour violent acheverent
de féduire un coeur pour qui un attachement
étoit un beſoin.
Le caractere de Ménalque étoit trop
uni , trop franc , pour qu'il pût ſympatifer
avec celui de Selcourt ; mais cejeune
homme paroiflcit plaire à ſa fille , & il
n'en falloit pas davantage pour que fa
maiſon lui fût ouverte. Il avoit parlé de
ſes deſſeins , & il étoit reçu comme quelqu'un
dont les prétentions ſont connues.
Quel fupplice pour Valmont qui étoit
témoinde ſes viſites ,& qui s'aſſuroit tous
les jours d'une vérité funeſte dont il n'avoit
pû encore deviner le principe !
Un jour cependant que Selcourt n'y
étoit point , & que Lucinde avoit avec
elleune compagne de ſon âge , Ménalque
propoſa la promenade , & Valmont fut
chargé d'accompagner ſa fille. Il ſe promit
bien de mettre à profit cette circonftance;
&quand ils furent en chemin : je
ne ſuis que trop éclairci ſur mon infortune
, dit - il ; Lucinde , j'ai perdu votre
coeur . Au moins le mien ne me fait-il aucun
reproche , & c'eſt une fatisfaction
SEPTEMBRE. 1771. 27
pour moi d'avoir à gémir de votre inconftance
ſans l'avoir provoquée. Pourquoi
avez- vous ceſſé de m'écrite , dit Lucinde?
Je vous aimois , & vous me laiſſiez dans
la plus terrible anxiété .-Vos lettres elles-
mêmes ont été retardées ; les miennes
n'ont-elles pû l'être ? -Je veux bien que
vous ayez écrit , mais comment ? -Dernierement
encore une lettre pleine des
expreſſions de la plus vive tendreſſe . -
J'étois piquée : je l'ai brûlée ſans la lite.
-Ah! voilà ce qui m'a perdu ! Pouviezvous
vous permettre cette vivacité ? Et
n'aviez-vous plus ſeulement de curiofité
pour ce qui venoit de moi ? .. Pour moi ,
à votre place , prêt à faire une pareille
action , j'aurois ſenti ma main trembler ,
j'aurois éprouvéundéchirement intérieur;
&une fiévre brûlante m'auroit averti que
je commettois une injustice. -Je crois
que vous me perfuaderez que j'en ai commis
une en effer... Que je ſuis à plaindre,
hélas! .. Selcourt fait pour moi des facrifices.
Ila vaincu la répugnance de mon
père qui , comme vous ſavez , ne l'aime
pas ; le ſien a des vues ſur lui & n'approuve
point ſes projets . Il a eſſuyé tous
les dégouts , furmonté tous les obſtacles ;
fes procédés font extrêmement honnêtes,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Jugez-moi vous - même , &décidez quel
parti je dois prendre. -Son père , ditesvous
, s'oppoſeroit à ſes defirs ! -Da
moins ilmontre de l'éloignement ; mais
n'en eſpérez rien , je ne puis vous le taire.
Selcourt eſt réſolu à tout , & quand
fon pere lui refuſeroit un conſentement
queles lois ne regardent pas comme indiſpenſable
à vingt-cinq ans , & qu'il uſeroit
à fon égard de ſévérité , n'a-t- il pas le
bien de ſa mère qui eſt aſſez conſidérable,&
qu'il partage avec moi ? .. Mais ce
père l'aime ; c'eſt ſon ſeul fils ; il ne me
donnera pas le déplaiſir de lui appartenir
malgré lui. Valmont ne put répondre :
des larmes s'échapperent de ſes yeux , &
Lucinde , qui les vit couler avec peine ,
lui parla d'autre choſe. Pluſieurs fois depuis
ils traiterent enſemble le même ſujet
; mais comme il en coûtoit toujours
quelques pleurs à Valmont, ils promirent
de n'en plus parler , & ſe jurerent réciproquement
une amitié éternelle.
Qu'on ne diſe point que les femmes
foient incapables d'une amitié durable.
Valmont démentira les téméraires
qui oſeroient l'avancer. Depuis pluſieurs
années il eſt attaché à Lucinde , & le ſentiment
pur qui les unit durera autant que
SEPTEMBRE. 17717 19
leur vie. Jamais cette femme eſtimable
n'oubliera qu'il eſt ſon ami. Elle ne ſe
ſouvient plus qu'il eût un autre titre. L'innocence
& la paix font dans ſon ame , &
elle eſt faite pour ſervir de modèle à tout
ſon ſexe. Amitié ! incorruptible eſſence !
doux épanchement de deux ames honnêtes&
ſenſibles ; fublime émanation de la
Divinité , reçois mon hommage. Ces fuperbes
grandeurs , idoles fragiles qu'encenfent
tour-a-tour la baſſeſle& la vanité
, n'ont rien qui m'attache. Toi ſeule ,
feras toujours l'objet chéri de mon culte.
Tu m'as ſeule conſolé dans mes peines ,
tu partageras mes plaiſirs. Tu feras tant
que je vivrai mes plus cheres délices , &
lorſque j'aurai rempli ma carriere , lotfqu'il
plaira à l'Eternel de m'appeler aux
pieds de ſon trône auguſte , je mourrai
contente ſimondernier ſoupir eſt recueilli
par l'amitié.
Le père de Selcourt prévoyant qu'il
pourroit s'engager ſans ſon aveu , effaya ,
pour le diſtraire , de l'emmener à la campagne
; & comme les abſens ont toujours
tort , il étoit écrit qu'il devoit l'avoir à
fon tour. Ménalque avoit un ami intime
fur lequel il avoit jetté les yeux depuis
long-tems pour ſa fille. Les fréquens &
B iij
4
30 MERCURE DE FRANCE.
longs voyages de cet ami ne leur avoient
pas permis à l'un & à l'autre d'y penſer
réellement ; mais celui-ci ſe trouvant fixé
à Paris pour un allez long terme , Ménalque
crut pouvoir s'en occuper. Dorceil
avoit vu Lucinde avec cet intérêt qu'infpire
un arbriſſeau qu'on voit s'élever rapidement
, & qui donne les plus belles
eſpérances. Toute formée , elle devoitlui
paroître bien plus intéreſſante , & on pouvoit
croire qu'il réuffiroit aifément à gagner
ſon coeur , d'autant plus qu'elle avoir
paru le cultiver avec plaiſir avant qu'elle
aimât ; mais ce coeur alors étoit rempli .
N'importe ; Selcourt parti , Ménalque ne
déſeſpéra pas de l'en bannir &d'y ſubſtituer
Dorceil .
Il l'attira chez lui plus qu'il n'avoit jamais
fait. Quoiqu'il eût douze ans environ
de plus qu'elle , il étoit enjoué & careffant.
D'ailleurs la conformité de goûts &
de talens établiſſoit entr'eux des rapports
fuffifans. Selcourt, trop accoutumé à s'occuper
de lui excluſivement , négligea Lucinde
ſans ſcrupule , quand il ne fut plus
auprès d'elle : c'eſt ainſi que finiſſent ordinairement
ces paffions ſi vives dansleur
principe. Semblables à ces météores qui ,
:
J
SEPTEMBRE. 1771 . 31
brillant au milieu des ſphères , ſemblent
en obfcurcir l'éclat, mais qui diſparoiffent
pour ainſi dire avant que l'oeil ait pu
les ſaiſir; elles n'ont qu'une chaleur inftantanée
, & s'éteignent avec la même
facilité qu'elles ſe ſont allumées . Tous
ces motifs ſe joignant à l'habitude ébranlerent
la jeune perſonne : un événement
funeſte qui arriva alors acheva de la déterminer
en faveur de Dorceil.
Bélife , cette jeune femme ſi légère &
fi à plaindre , n'avoit pu regagner la tendreſſe
de ſon père irrité contre l'époux
qu'elle s'étoit donné malgré lui ; & elle
avoit eu le chagrin de voir que ſon mécontentement
ne pouvoit être adouci. Il
étoit mort : ſes dernieres paroles avoient
étédes reproches à Béliſe du mépris qu'elle
Tavoit marqué pour ſes deſirs , & la derniere
volonté un don univerſel de tout
fon bien à une cadette qui vivoitdans ſa
maiſon . Qui pourra jamais , ſans frémir ,
entendre à ſon dernier moment la bouche
d'un père renier ſon enfant ! & quel ſera
l'enfant affez malheureux pour ne pas expirer
foudain étouffé par ſes remords ?
Dieu puiſſant ! ſi tu m'avois fait naître au
jour de ta colère pour éprouver un fort
auſſi terrible , je m'écrierois dans l'amer
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
tume de ma douleur : daignes reprendre
la vie que tu m'as donnée ,&je gagnerai
encore en la perdant .
Depuis quelque tems Alceſte qui avoit
raſſemblé ſur ſa tête tous les déplaiſirs ,
les reprochoit à ſa femme. Son humeur
devenoit de jour en jour plus féroce. Il
avoit un ami , quoiqu'il ne méritât pas
d'en avoir , & ſe livrant aux tranſports
de la plus injuſte jalousie , il avoit ofé le
ſoupçonner d'une criminelle intelligence
avec Bélife . D'autre part des créanciers
avides le pourſuivoient avec acharnement.
Honteuxdefoninconduite , &de ne pouvoir
en réparer les déſordres; déſeſpéré
de ſe voir privé par le teftament de fon
beau- père d'une reſſource qu'il avoit toujours
regardée comme infaillible , il accuſoit
ſa femme de l'avoir plongé dans
l'abîme . Pluſieurs fois il eut la baſſeſſe de
vouloir l'engager à mettre un prix à ſes
charmes , & quand ſon coeur s'indignoit
àla ſeule idée de ce trafic honteux , il
entroit dans une fureur inconcevable .
Enfin un matin il ſe leve plutôt qu'à l'ordinaire
: il fort dans un filence farouche ,
& après avoir roulé toute la matinée
dans ſa tête des penſées ſiniſtres , il rentre
l'oeil fixe & les traits renverſés. Il
٧٠٠
SEPTEMBRE. 1771. 33
avoit laiſſé ſon épouſe au lit; il la trouve
baignée dans ſes larmes , tenant dans ſes
bras ſon enfant , qui avoit à peine fix
mois. Son ami aſſis près de fon chevet lui
apportoit une penſion modique que fon
zèle avoit arrachée ſecrettement à la tendreſſe
paternelle; ils formoient un projet
qui devoit les rendre tous heureux . On
voioit à leurs geſtes , à l'intérêt répandu
fur leurs viſages qu'ils parloient l'un pour
un ami & l'autre pour un époux. Ce ſpetacle
attendriſſant ne fit qu'aigrir la jalouſie
d'Alceſte. Furieux , il s'élance
ſur ſon ami : Traître, dit- il , tu vas payer
cher ta perfide ſéduction. Mon malheur
eſt affreux , tu veux le combler : il faut
que j'immole deux victimes , tu ſeras la
première. Auſſi-tôt il lui plonge ſon épée
dans le coeur , & tournant contre lui- même
ſa rage forcenée , il ſe frappe du même
fer dont il avoit percé le ſein de l'amitié.
Bélife , revenue d'un long évanouiffement
, abandonna ce théâtre d'horreurs ;
& après avoir fatisfait au dernier de ſes
devoirs , ſe retira dans une province éloignée.
Cette infortunée y vit avec ſa penfion
& le produit de quelques effets qu'a
reſpecté l'avidité ; & elle y expiera tant
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle vivra la faute qu'elle avoit commiſe
, de facrifier le repos de ſa famille à
un penchant indiſcret .
Cette aventure fit du bruit , Lucinde
en fut profondéinent touchée. Ah ! mon
père , s'écria - t- elle , quand Ménalque lui
en parla ; peut être qu'une pareilledeſtinée
m'attend , ſi je m'écarte jamaisde vos
volontés reſpectables. Ne me jugez -vous
pas déjà indigne de les écouter ? Ah ! ne
me retirez pas des ſentimens qui ont fait
juſqu'ici mon bonheur. Ordonnez de votre
fille ; elle yous ſera toujours ſoumiſe ,
&vous ſeul pouvez diſpoſer de fon coeur
&de fa main.
L'hymen de Lucinde avec Doreeil fut
bientôt arrêté : il ne s'agiſſoit plus que de
convenir du jour où la célébration fe feroit.
Quel inſtant pour Ménalque , que
celui où il verroit lever l'aurore de ce
beau jour ! ſon ami alloit devenir ſon gendre.
Hommes foibles ! vous vous agitez
inutilement dans la vanité de vos projets
inſenſés . L'oeil de la Providence les regarde
en pitié : elle leur oppoſe quand il
lui plaît ſa main toute-puiſſante , & ils
fontconfondus .
Tout le bien de Dorceil étoit ſitué
ſous un autre hémisphère; les haſards de
SEPTEMBRE. 1771. 35
lagguerre ne lui avoient pas permis depuis
long- tems de courir les mers infeftées
de Pirates. Tout- à - coup il apprend
par une lettre que ſes négres ſe ſont révoltés
; que le trouble eſt dans ſon habitation
; qu'on n'y reconnoît plus la voix
de l'autorité , & que le maître ſeul, armé
d'une ſévérité impoſante , peut les faire
rentrer dans t'obéiſſance & y rétablir l'ordre.
Il ne balance pas , &ſe détermine à
paſſer dans nos Colonies. Quand Ménalque
lut cette lettre fatale , fon amitié lui
donna le premier conſeil : il vouloit que
Dorceil ſe liât avec ſa fille aux pieds des
autels par un noeud indiſſoluble. Celui-ci,
non moins généreux , refuſa conſtamment
d'y conſentir. Sachez réſiſter , lui
diſoit il , aux inſpirations de votre coeur
bienfaiſant ; n'expofez pas une fille unique
& qui vous eſt chere , à partager ma
ruine peut être inévitable,& que je n'aie
pas la douleur de m'être uni à elle pour la
rendre malheureuſe. Je partirai ſeul , &
lorſque j'aurai connu ma ſituation , s'il
m'eſt poffible de la rétablir , & que vous
& l'aimable Lucinde ne changiez pas à
mon égard , je reviendrai alors vous rappeler
que vous avez un ami véritable .
Ménalque ſe laiſſa vaincre avecbeaucoup
B vj
36 MERCURE DE FRANCE:
de peine : il promit à Dorceil que rien
ne pourroit rompre l'engagement qu'il
prenoit avec lui , & Dorceil fit fes adieux ,
non ſans exciter des regrets auſſi vifs que
ceux qu'il reſſentoit lui même.
Bientôt on apptit qu'il étoit arrivé trop
tard à l'Amérique ; qu'un de ſes ſerviteurs
fidèles avoit été maſſacré par les Noirs ;
qu'un autre , pour éviter un pareil fort ,
avoit pris le parti de ſe mettre à leur têre;
qu'ils avoient vendu & pillé tout ce
qu'ils avoient pû , & s'étoient réfugiés
dans une autre Colonie ; emportant avec
eux les débris de la fortune de Dorceil .
Il écrivit lui -même à Ménalque pour lui
rendre ſa parole. Il lui marquoit qu'il ſe
fixoit dans ce pays fatal où on lui procuroit
des facilités pour s'ouvrir une nouvelle
carrière ; & peu de tems après on ſçut
qu'uneveuve l'avoit aſſocié àſon commerce,&
qu'il devoitinceſſamment l'épouſer .
Cette nouvelle affecta vivement Ménalque.
Ma fille , diſoit- il à Lucinde, j'ai
cru un inſtant toucher au bonheur ; il a
fui de mes mains comme une vapeur légère
qu'un ſouffle fait évanouir. Je donnois
ma fille à mon ami : mes dernieres
années ſe ſeroient écoulées avec eux dans
l'intimité de la plus ſincère confiance ;&
SEPTEMBRE. 1771. 37
j'eſpérois qu'un jour leurs enfans fermeroient
mes yeux. Le Ciel n'a pas voulu
que je goûtaſſe une joie ſi pure. En fuivant
ta propre inclination , l'idée d'avoir
pour ainſi dire forcé la main de ton père
auroit empoisonné continuellement ta
félicité. En te ſacrifiant à un homme que
je chériſſois& que peut - être tu n'aimois
pas, j'aurois euà me reprocher ton obéifſance
qui auroit fait ton malheur. Adorons
les décrets de l'immuable Providence...
L'âge vient cependant , la fraîcheur
de la beauté paſſe comme celle du matin .
Je ne me verrai point revivre dans tes
enfans ; je ne les raſſemblerai point aud
tour de moi , & j'emporterai dans latombe
le regret cruel de laiſſer ma fille ſans
protecteur & fans appui. Cette perfſpecti
ve me tue. Lucinde eſſaioit de le confoler
, & elle- même avoit beſoin de confolation.
C'étoit ſans doute une occafion pour
Valmont de reproduire ſes anciens ſentimens
, & vingt fois il eut la penſée de
s'offrir pour foutenir la vieilleſſe de Ménalque
; mais il la rejetta avec courage. Sa
poſition n'avoit pas changé , & il ne lui
étoit pas encore permis de fonger à un
engagement ſérieux. Satisfait d'ailleurs
des ſentimens de Lucinde à ſon égard ,
38 MERCURE DE FRANCE.
attaché à ſes intérêts par l'union la plus
pure , il trouvoit mille délices dans l'accord
de leurs ames. Eh! quel coeur formé
pour le bien ne préfére aux orages d'une
paſſion violente le calme ſi flatteur d'une
touchante amitié ? Ses deſirs ſe bornoient
à lui ſouhaiter avec ardeur une félicité
qu'il n'étoit pas en fon pouvoir de lui procurer.
Peu-à-peu la trace de Dorceil s'affoiblit
dans l'eſprit de Ménalque. Des diftractions
multipliées le rendirent à la ſociété
: il vit du monde & il en reçut.
Pluſieurs jeunes gens qui venoient chez
lui trouverent Lucinde charmante . Parmi
eux Pagès & Blagny parurent la voir avec
plus de plaifir & avoir des vues d'établiſſement.
Le premier , d'un naturel féroce
&d'une humeur inſupportable , n'étoit
propre qu'à inſpirer de l'averſion. L'autre
ne manquoit pas de qualités fans doute
pour ſe faire aimer ; mais ce n'étoit pas
encore à celui- là qu'elle étoit deſtinée.
Enfin Linieres parut. Un ait ouvert ,
une maniere de parler aiſée annonçoient
la franchiſe de ſon caractère . Bouillant
juſqu'à l'impétuoſité , il ne perdoit rien
de cette ardeur quand il s'agiſſoit d'obliger
, & ne l'oublioit que dans la conteftation
où il mettoit la plus grande poliSEPTEMBRE.
1771 . 39
reſſe. Il ne ſe paſſoit rien à lui - même ;
mais autant il étoit ſévère ſur ſes propres
défauts , autant il étoit clairvoyant fur
ceux d'autrui , & quand il trouvoit d'injuſtes
prétentions à rabattre , aucune confidération
ne pouvoit le forcer à ſe taire.
Cesames enflammées ſont ordinairement
fenfibles ; l'attrait de la beauté ne les effleure
pas ſeulement , il ſemble y tracer
un fillon profond. Linieres ne tarda pas à
voir Lucinde avec émotion . Amateur
éclairé des talens , il fut enchanté des
fiens. La décence de ſon maintien , je ne
ſais quel charme intéreſſant répandu fur
toute fa perſonne le frappa , & il s'apperçut
de fon trouble quand il ne lui fut
plus poffible d'en arrêter les progrès .
Les belies ames ſe devinent , & les
perſonnes franches font bientôt d'accord .
Il fallut peu de tems à Ménalque pour
connoître Linieres & pour s'attacher à
lui. Il vit avec plaifir que Lucinde paroiffoit
répondre à l'intérêt qu'elle lui avoit
inſpiré , & il ſe flatta à la fin d'avoir rencontré
l'homme qu'il cherchoit & qui pût
remplacer dans fon coeur & dans ſa famille
celui qu'il avoit perdu. La fortune
de Linieres , déjà raifonnable , ne pouvoit
être fufceptible que d'augmentation .
Il avoit paſſé l'âge des étourderies ; il fixa
40 MERCURE DE FRANCE.
l'attention de celle qu'il avoit choiſie , &
après s'être étudiés l'un &l'autre , ils prononcerent
avec joie , en face des autels ,
le ferment de s'aimer toujours .
Leur mariage a été vu avec un applaudiſſement
général ; & pouvoit- il produire
une autre ſenſation ? Tel eſt le fort de ces
unions délicieuſes qui ne font le fruit ni
de l'aveugle inexpérience des jeunes perſonnes
, ni du pouvoir tyrannique des
parens. Si Lucinde n'eût point été connue
de Linieres , il eſt à croire qu'il auroit fui
tout engagement , &tout autre que Linieres
peut - être ne convenoit pas à Lucinde.
L'honnête liberté que donne le
mariage a fait naître en elle de nouveaux
charmes , & découvert de nouvelles perfections
. Son exceſſive douceur tempère
tous les jours la fougue habituelle du
caractère de ſon mari. Puiſſe - t- elle
bientôt joindre à tous les titres quelle a
déjà, le titre ſacré de mère ! elle en remplira
tous les devoirs. Tendres époux ,
père reſpectable ! ils jouiront d'une tranquillité
ſans mêlange , &j'oſe le prédire,
inaltérable. Ils ont preſque autant d'amis
quede connoiſſances ; &Valmont, parmi
eux , ſe flatte de n'être pas le dernier. Il
amérité la confiance de tous trois , il les
voit ſouvent ; mais ce n'eſt jamais trop
SEPTEMBRE. 17718 41
ni pour eux ni pour lui. Si quelquefois
les regards de la beauté parlent à ſes ſens,
auſſi - tôt la voix puiſſante de l'honnêteté
ſe fait entendre à ſon coeur , & c'eſt la
ſeule qu'il veuille écouter. Heureux du
bonheur de ſes amis , il n'aſpire qu'à le
voir ſe prolonger une infinité d'années , &
àen être toujours le témoin .
ParMadame B... d'Arras.
NARCISSE.
Traduction libre du commencement de la
quatrième Nuit d'Young .
Ignoſcenda quidem,fcirentfi ignofcere manes.
Virg. géor. 4 liv.
REVENU des erreurs dont la foule inſenſée,
En féduisant mon ame , égaroit ma penſée ;
Je m'éveille ... tout dort : la nuit du haut des
Cieux
Etend fur la nature un voile ténébreux ;
Et la ſeule raiſon , de ſa divine flamme
Eclaire mon eſprit & pénétre mon ame...
Hélas ! c'eſt pour gémir , c'eſt pour verſer des
pleurs ,
Qu'elle m'accorde encor ſes cruelles faveurs...
40 MERCURE DE FRANCE.
l'attention de celle qu'il avoit choiſie ,&
après s'être étudiés l'un & l'autre , ils prononcerent
avec joie , en face des autels ,
le ferment de s'aimer toujours.
Leur mariage a été vu avec un applaudiſſement
général ; & pouvoit-il produire
une autre ſenſation ? Tel eſt le fort de ces
unions délicieuſes qui ne ſont le fruit ni
de l'aveugle inexpérience des jeunes perſonnes
, ni du pouvoir tyrannique des
parens. Si Lucinde n'eût point été connue
de Linieres , il eſt à croire qu'il auroit fui
tout engagement , & tout autre que Linieres
peut - être ne convenoit pas à Lucinde.
L'honnête liberté que donne le
mariage a fait naître en elle de nouveaux
charmes , &découvert de nouvelles perfections
. Son exceſſive douceur tempère
tous les jours la fougue habituelle du
caractère de ſon mari. Puiſſe - t- elle
bientôt joindre à tous les titres quelle a
déjà, le titre ſacré de mère ! elle en remplira
tous les devoirs. Tendres époux ,
père reſpectable ! ils jouiront d'une tranquillité
ſans mêlange , & j'oſe le prédire,
inaltérable. Ils ont preſque autant d'amis
quede connoiſſances ;&Valmont,parmi
eux , ſe flatte de n'être pas le dernier. Il
amérité la confiance de tous trois , il les
voit ſouvent ; mais ce n'eſt jamais trop
SEPTEMBRE. 17718 41
ni pour eux ni pour lui. Si quelquefois
les regards de la beauté parlent à ſes ſens,
auſſi - tôt la voix puiſſante de l'honnêteté
ſe fait entendre à ſon coeur , & c'eſt la
ſeule qu'il veuille écouter. Heureux du
bonheur de ſes amis , il n'aſpire qu'à le
voir ſe prolonger une infinité d'années , &
àen être toujours le témoin .
Par Madame B ... d'Arras.
NARCISSE.
Traduction libre du commencement de la
quatrième Nuit d'Young.
Ignofcenda quidem ,fcirentfi ignofcere manes.
Virg. géor. 4 liv.
REVENU des erreurs dont la foule inſenſée ,
En féduisant mon ame , égaroit ma penſée ;
Je m'éveille ... tout dort : la nuit du haut des
Cieux
Etend ſur la nature un voile ténébreux ;
Et la ſeule raiſon , de ſa divine flamme
Eclaire mon eſprit & pénétre mon ame...
Hélas ! c'eſt pour gémir , c'eſt pour verſer des
pleurs ,
Qu'elle m'accorde encor ſes cruelles faveurs ...
44 MERCURE DE FRANCE.
Content dans ma douleur degémir ſur ſa cendre
;
Mais Narcifle , après lui , deſcendant au tombeau
,
Vientjetter dans mon ame un déſeſpoir nouveau .
La nature y verſant de plus vives allarmes ,
A la tendre amitié vient diſputer mes larmes...
Cher Philandre,le coup qui confondit tes voeux
Me menaçoit d'un coup mille fois plut affreux.
La mort en déchaînant ſur toi toute la rage ,
D'une ſeconde mort n'étoit que le préſage.
Elle a frappé Narciſſe au printems de ſes jours ,
Lorſque l'hymen alloit couronner ſes amours ;
Au moment oùdéjà ſa jeune ame ravie
Commençoit à goûter les plaiſirs de la vie ,
Où le bonheur enfin pour elle ouvroit ſesbras.
Le bonheur... Qu'ai- je dit ? en eſt- il ici bas...
Non.. Ce n'eſt qu'un phantôme , une ombre ima
ginaire
Qui fuit devant les pas de l'aveugle vulgaire.
Quelle chafte innocence habitoit en ſon coeur !
Quel feu ! quel enjouement ! quelle noble douceur!
Lebeauté de ſesyeux , les traits de fonvilage
1
SEPTEMBRE. 1771. 45
Préſentoientdes amours le riant aſſemblage.
La vertu ſur ſon front éclatoit ſans fierté ,
Tout ſembloit conſpirer à la félicité.
Prodigue de ſes dons , la fortune près d'elle
Epanchoit de ſes biens une ſource éternelle.
Pour en jouir hélas ! il lui falloit des jours...
Mais l'implacable mort , de ſes ſombres ſéjours
Jette un regard jaloux , où le bonheur l'attires
Elle a vu ſa victime... & ſa victime expire.
Tel'on voit au printems , atteint d'un plomb fatal
,
5
Tomberde nos forêts le chantre matinal ,
Lorſque des doux accens de fon brillant ramage
Il faiſoit retentir les airs & le bocage ,
L'écho repéte au loin ſes chants interrompus.
Il redit tour- à- tour, il n'eſt plus , il n'eſt plus ;
Etdans les bois muets, les faunes en filence
Regrettent les accords dont il charmois leur
danſe.
Ainſi perit Narciffe , ainſi , de ſes beaux jours
Leciſeau de laParque a terminé le cours,
46 MERCURE DE FRANCE.
PROLOGUE
ALLÈGORIQUE.
SCÈNE PREMIERE.
ACTEURS :
LE PLAISIR ,
L'AMITIÉ ,
L'AMOUR ,
LE GOUT .
LE PLAISIR , d'un ton & d'un air anime,
JE ſuis anéanti , furieux , excédé
Du prétendu bon ton , éternel perfiflage,
De ce monde du bel uſage
1
Qui, ſur des riens toujours groteſquement guin
dé,
Traite à fonds , d'un air de myſtère ,
Quelque bizarre ajuſtement ,
Un conte ridicule , une fade miſére ;
Etdiſtrait , égaré, fronde en pirouettant
Laplus importante matière.
Je me lafle morbleu ! du métier de flateur.. ?
Et puiſque telle eſt la manie
De ceux qui font titrés la bonne compagnie
Je ſuis ſonhumble ſerviteur,
!
SEPTEMBRE. 1771. 47.
Jirai loin du fracas de la fière opulence ,
Loin du faſte orgueilleux , &des lambris dorés
Qu'habite la magnificence ;
J'irai dans des lieux ignorés ,
Gardant l'incognito , charmer par ma préſence
Un peuple * où le jargon , les airs , lapétulance,
Les mines , les distractions ,
Les mots vides de ſens & pleins de ſuffiſance;
Ne font point encor l'art des converſations.
Ou.. mais.. ah ! qui va là ?
SCÈNE ΙΙ.
LE PLAISIR & L'AMITIÉ,
L'AMITIÉ , en riant.
Quelle étrange folie!
Depuis quand le Plaiſir prenant un front chagrin
Vient-il, en ſa myſantropie,
Chercher querelle au genre humain ?
LE PLAISIR .
Parfois j'aime à gronder , & remplir ſon envia
Eſt toujours le plus doux deſtin
Qu'on puifle goûter dans la vie.
Adieu..
* L'Amitié entre & écoute ſans que le Plaikr
L'apperçoive. :
48 MERCURE DE FRANCE.
L'AMITIÉ.
Que ſon air eſt mutin !
Allons , mon petit libertin ,
Quittes ce noir fouci , cet air triſte & lauvage.
LE PLAISIR.
Adieu , vous dis-je , adieu.
L'AMITIÉ .
Comment donc ſans pitié,
1
Cruel , de la tendre Amitié
Tu voudrois rejetter l'hommage !
LE PLAISIR .
Oui , je veux fuir une volage
Que l'intérêt charme & détruit ,
Que la frivolité ſéduit ,
Que le vide du coeur engage ,
Que le faux-dehors ébloüit ,
Que le moindre revers outrage:
Qui ſe livre ſans ſentiment ,
Seprodigue ſans convenance ,
S'unit ſans l'attrait du penchant,
S'épanoiiit fans agrément ,
Et ſe flétrit ſans conféquence :
Qui , de la ſimple vérité ,
Méconnoît la douce éloquence ;
Qui préfére la défiance
A
SEPTEMBRE. 17716 49
Al'aimable incérité;
Et le clinquant de l'apparence
Al'or de la réalité.
L'AMITIÉ.
Tonhumeur un peu trop cauſtique
Se plaît à charger ſes portraits ;
Cependant , tu le ſais, je puis , non moinscriti
que ,
Crayonner àmon tour quelques-unsde tes traits.
Par-tout on connoît tes caprices ,
Et ton inconſtance & tes jeux ;
Souvent tu t'envoles des lieux
Dont tu dois faire les délices;
On t'élève envain des autels ;
Envain les crédules mortels
T'invoquent pardes ſacrifices ;
Ingrat , léger , inconféquent
Tu ris de quiconque t'adore ,
Tu t'échapes lorſqu'on t'implore;
Tu neviens point lorſqu'on t'attend :
Tu ne parois que rarement
Aux ſoupers fins où l'on t'honore;
Sans toi le nectar pétillant
Coule dans un cercle brillant
Où l'on t'invite , où l'on t'ignore ;
Tandis que tufais rouges-bords.
Avec une troupe grofſière
Qui, dansla ruſtique chaumière ,
G
5. MERCURE DE FRANCE.
Jouit de tes plus vifs tranſports ;
Et qui , ſans chercher l'art de plaire ,
Sait te retenir ſans efforts ...
Mais le Plaiſir eft libre , & toujours excuſable.
S'il m'échappe ſouvent ( je le dis ſans détour )
C'eſt moi ſeule qui ſuis coupable.
Daignes, ô ! dieu charmant, de ta préſence aimable
Embellir encor en ce jour
Ces lieux où quelquefois tu fixes ton ſéjour ;
Daignes à mes deſirs te montrer favorable ,
Et préſentà nos jeux ſeconder tour-à-tour
L'Amitié , le Goût & l'Amour .
SCÈNE III.
LE PLAISIR , L'AMITIÉ ,
L'AMOUR.
L'AMOUR , au Plaisir.
Moi-même ici je t'en convie;
De tes adorateurs nombreux ,
Amour le plus religieux ,
Sans ceſſe Amour te ſacrifie ,
Pourrois- tu rejetter ſes voeux !
Je ne ſuis point ce dieu volage
Conçu dans l'ivreſſe des ſens ,
Dequi le perfide langage ,
Sous des dehors ſéduifans ,
Cache aux yeux des foibles amans
SEPTEMBRE. 1771. 58
L'abyme du libertinage ,
Et les ſoucis dévorans :
Dieu plus conſtant & plus ſage ,
Je condamnedubel âge
Les feux& les égaremens ;
Et ſous mes lois je n'engage
Que les coeurs qui font ferment.
De rendre un pur & libre hommage
Aux vertus , aux ſentimens.
.1
LE PLAISIR.
C'en est fait; j'accepte la fête.
Que chacun de vous , en ce jour ,
Me conſacre & m'apprête ;
Partagé tour- à- tour
Je ſuivrai , favori desGraces ,
Les drapeaux de l'Amour :
Un peuple d'amans , ſur mes traces ,
De la tendre félicité
Goûtera ſous mes lois l'heureuſe volupté:
Etgrand-maître très-vénérable,
J'animerai les Francs-Maçons ,
Tous frères&bons compagnons,
Abâtir un templedurable
A l'Amitié , déeſle affable ,
Qui ſur eux prodigue ſesdons.
1
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE IV . & DERNIERE.
LE PLAISIR , LE GOUT , ARTISTES.
Le Gour , au Plaisir.
Sur l'AIR: Il est une Sophie.
Amede l'Univers ,
Charme de tous les âges ,
Sous mille traits divers
Tu reçois nos hommages :
Ton doux coloris ,
Anos yeux épris ,
Rend Iris plus piquante.
Heureux ſous tes aimables lois,
Le ſimple Berger & les Rois
Chantent d'une commune voix :
Plaiſir, tu nous enchantes ,
Plaiſir, tu nous enchantes.
Tu ſoulages nos maux ;
Tuviens , parta préſence
Au ſeinde nos travaux ,
Combler notre eſpérance.
Tes tendres faveurs
Portent dans nos coeurs
4
Une ardeur raviflante ,
Tu te déguiſes ſous nos ſens,
Tu te peins dans nos lentimens,
Tu te produis par nos talens ;
1
SEPTEMBRE. 1771. 53
Plaiſir, tu nous enchantes ,
Plaiſir, tu nous enchantes .
LE PLAISIR , aux Gens à talens.
Favoris des neuf ſoeurs
Conſultez la nature ;
Simple dans ſa parure ,
Elle fuit les traits ſuborneurs
De l'aveugle impoſture ;
Montrez- vous ſes imitateurs.
Avec lesdons les plus flatteurs ,
Joignez l'affable complaifance;
Uniffez l'humble défiance
Avecdes talens enchanteurs;
Et la fimplicité des moeurs ,
Avec ladivine excellence
De vos arts créateurs.
Par-làyous charmerez les eſprits & les coeurs.
ParM. L**.
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
ADELAIDE ou la force dufang.
Iz eſt donc vrai , qu'indépendamment de
la nature & de l'éducation , un ſang illuſtre
ſemble porter dans nos vaines des
eſprits plus épurés , ſource d'une délicareſſe
de ſentiment , d'une fineſſe de tact
inconnues au commun des hommes. L'amour
propre a fufcité envain contre cette
maxime une foule de contradicteurs ;
l'expérience & la raiſon l'ont toujours appuyée
, & dans le même inſtant où par
leurs accens immortels , ils prouvoient
que le feu du génie eſt de tout état&de
toute condition , la baſſeſſe de leurs actions
dévoiloit , malgré eux , l'obſcurité
de leur origine .
La charmante Adelaïde , déplacée par
unde ces coups du fort auſſi biſarres qu'inévitables
, a ſçu néanmoins , par la ſeule
nature de ſes ſentimens & par ce reffort
(ſi je puis ainſi m'exprimer ) d'un coeur
vraimentdigne de ſa naiſſance , ſe remettre
à ſa place& ſe venger de l'injuſtice de
lafortune.
Adélaïde avoit à peine atteint ſa quinziéme
année , elle étoit déjà formée. Une
SEPTEMBRE . 1771. 55
taille au-deſſus de la médiocre , une phyſionomie
noble & impoſante, la rendoient
la plus belle de ſon village ſans toutefois
qu'elle fût la plus jolie. Adelaïde n'étoit
cependant qu'une petite payſanne; l'étofte
groſſière qui la couvroit l'auroit au
moins fait croire ainſi à tous ceux qui la
voyoient , ſi le contraſte de ſa figure n'eût
fur le champ arrêté leur jugement. Un
vieux curé de village , qu'elle appeloit
fon oncle , lui tenoit lieu de père ; elle
ne connoiſſoit aucuns parens. Ce bonhomme
, ainſi que la plupart des gens de
ſa trempe , avoit aſſez de bon fens , &
moins d'ignorance que ſes épais paroiffiens.
Tranſplanté depuis très-long-tems
à une diſtance conſidérable de ſon pays
natal , il avoit oublié ſa famille & en
étoit pareillement oublié ; il s'étoit donc
attaché fingulièrement à Adélaïde ; ſa
tendreſſe & ſes ſoins , en lui donnant
pour elle l'amitié d'un père , lui en
avoient également donné l'autorité. Il
voyoit croître avec complaiſance cette
charmante fille, mais en mêmetems il s'appercevoit
avec chagrin du changement de
fon humeur. Adelaïde n'avoit jamais été
abſolument gaie , & elle devenoit tous
les jours de plus en plus mélancolique.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Elle haïſſoit des ſa plus tendre enfance
la compagnie des jeunes filles de ſon âge,
elle ſe déplaiſoit à leurs jeux ; ſi elle s'y
trouvoit quelquefois , par ordre de ſon
oncle , c'étoit plutôt pour y préſider que
pour y prendre part ; l'aſcendant qu'elle
avoit acquis ſur ſes compagnes naturellement
& fans qu'elles paruſſent s'en appercevoir
, les avoit éloignées les unes &&
les autres de cette familiarité ordinaire
aux enfans du même âge. Le bon prêtre
étoit effraïé de ces diſpoſitions ; il attribuoit
à une hauteur de caractére peu conforme
aux principes de la religion , ce
qui n'étoit que l'effet de la force du fang;
il tâchoit de dompter cet orgueil prétendu
,& il ne faifoit que multiplier les peines
d'Adélaïde. La triſteſſe & l'ennui
s'étoient emparés de ſon ame , ſa mélancolie
étoit profonde , elle ſe plaiſoit à
s'enfoncer dans un boccage voiſin de la
maifon du curé , pour ſe livrer à ſon aiſe
à ſes triftes penſées ; c'étoit alors que toute
entiere à elle - même , un ruiſſeau de
larmes couloit de ſes yeux comme d'une
ſource , elle ſembloit ſe ſurprendre dans
cet état , elle ſe regardoit avec étonnement.
Que fignifient donc ces larmes , ſe
demandoit - elle en en répandant avec
SEPTEMBRE. 1771. 57
abondance ? Malheureuſ Adélaïde ! que
te manque-til ? Montre - moi une de tes
compagnes à qui ton fortne doive porter
envie. Toutes font obligées de gagner à
la fueur de leur front , un pain que tu
trouves abondamment& ſans peine ; toutes
ſont contentes cependant , la joie la
plus vive eſt peinte ſur leurs viſages ...
&toi... tu ne ceſſes de pleurer... de gémir...
Ah ! que je ſuis à plaindre! ..
Les attentions du curé ne diminuoient
point cependant , ſa vigilance ne ſe démentoit
point ; il aimoit Adelaïde avec
une vraie tendreſſe , &non content d'avoir
emploié ſes ſoins à l'élever , il fongeoit
encore à aſſurer fon repos par un
mariage avantageux ; il prévoyoit la difficulté
de cette entrepriſe. Adelaïde étoit
peu faite pour la vie champêtre , ſes forces
ſe refuſoient au moindre travail , ſes
inclinations y étoient d'ailleurs trop évidemment
oppoſées ; d'un autre côté , le
curé n'étoit point riche ; borné au revenu
de ſon bénéfice qui étoit très- médiocre ,
il lui étoit impoſſible d'accumuler ſuffifamment
pour faire un fort à ſon aimable
pupille. Adélaïde ne manquoit point d'adorateurs
; les jeunes garçons du village
la fêtoient à l'envi ; elle les recevoit avec
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de froideur ; plufieurs , rebutés
du peu de ſuccès de leurs foins , l'avoient
déjà abandonnée ; elle voioit tous les
jours déſerter quelqu'un de ſes courtiſans
& le voioit avec plaifir. Elle n'avoit de
goût que pour la folitude , de plaiſir qu'à
s'entretenir avec elle- même. Le bocage
dont j'ai parlé étoit ſa promenade favorite;
comme il étoit peu fréquenté,elle n'y
craignoit point les importunes diſtractions
deſes compagnes.
Un ſoir qu'elle s'y promenoit à ſon ordinaire
, elle fut tirée tout-à-coup de ſa
rêverie par un cliquetis d'épées qui ſe fit
entendre à quelques pas d'elle. Elle tourna
la tête , & fur le champ elle apperçut
un jeune homme étendu ſur la pouffière.
Ses adverſaires , ou plutôt ſes aflaſſins ,
avoient pris la fuite& le laiſſoient dans un
déplorable état. Adelaïde effraïée jetta un
grand cri en s'approchant du malheureux
jeunehomme; elle vit qu'il refpiroit encore.
Le coup qu'il avoit reçu étoit des plus
violens ; le ſang qui ſortoit de la bleſſure
avec abondance l'avoit preſqu'entierement
couvert. Ce funeſte ſpectacle fit
beaucoup d'effet ſur la ſenſibleAdélaïde.
Son ſaiſiſſement fut grand ; elle raſſembla
cependant ce qui lui reſtoit de forces , &
SEPTEMBRE. یو 17716
en eut affez pour étancher le ſang de cette
effrayante plaie & en arrêter le cours ; le
bleflé n'étoit qu'affoibli par la perte conſidérable
qu'il en avoit faite; ce ſecours
lui rappela ſes ſens , il ouvrit les yeux . Sa
figure étoit extrêmement intéreſſante.
Que de charmes dans ce premier regard
qu'il attacha fur Adélaïde pour ne plus
l'en détourner ! Puis-je me croire malheu
reux , dit - il d'un ton qui exprimoit
tout ce que l'amour & la reconnoiſſance
ont de plus doux ? Ne dois - je pas chérir
mon infortune , puiſqu'elle me procure
la connoiſlance,&les ſoins d'une perſonne
*telle que vous ? Remettez- vous , répondit
Adélaïde avec émotion , votre état ne
vous permet pas de parler beaucoup , &
l'aidant àferelever , Appuyez - vous fur
moi , continua- telle , je vais vous conduire
à la maiſon de mon oncle ; elle eſt
peu éloignée , on y aura beaucoup de ſoin
de vous. Perſonne ne pourra ſe défendre
duplus grand intérêt... en apprenantvotre
infortune. Dorval recueillit ſes forces
pour ſe relever , & ils tournerent leurs pas
l'un &l'autre vers la maiſon du curé. Leur
entretien fut extrêmement tendre. Dorval
concevoit difficilement comment un
miférable village avoit pu produire une
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
perfonne auffi accomplie ; & Adélaïde ,
qui n'avoit vu juſqu'alors que ſes ruftiques
compatriotes , ſe laiſſoit aller au
doux penchant qui l'entraînoit vers un
homme qu'elle reconnoiſſoit enfin digne
de captiver ſon coeur. On arrive cependant.
Le bon curé, vivement touché du
malheur de Dorval , le reçut avec bonté ,
lui prodigua ſes ſoins. Sa bleſſure n'étoit
point dangereuſe; en peu de tems elle fut
entierement guérie ; mais Dorval ne ſe
preſſoit point de quitter ſes hôtes ; les
charmes d'Adélaïde le retenoient malgré
lui ; il oublioit tout , & ne fongeoit aucunement
à retourner chez lui .
La ville où Dorval faiſoit ſon ſéjour
ordinaire étoit à une journée de diſtance
de l'endroit de ſa catastrophe. Comme il
tenoit un rang diſtingué dans cette ville,
ſa diſparition fit beaucoup de bruit ; on
en raifonna diverſement. Doriméne fa
mère , qui l'aimoit tendrement , étoit inconfolable;
& après avoir fait faire des
recherches inutiles , elle ſe réſolut de ne
point prendre de repos qu'elle n'eût retrouvé
elle- même un fils qui faiſoit toute
ſa confolation. Une de ſes amies les plus
intimes s'offrit de l'accompagner dans ce
voyage; elle vivoit fort triſte & extrêmeSEPTEMBRE.
1771 . 61
ment retirée ; une fille unique qu'elle
avoit eu la foibleſſe de confier à une éducation
étrangere auſſi-tôt après ſa naiſſance&
qu'elle avoit depuis perdue de vue ,
lui cauſoit un remords qui déchiroit fon
ame & lui rendoit la vie inſupportable.
Doriméne accepta ces offres avec joie ;
ces deux amies ſe mirent donc en route.
Le tems & leur foible ſanté les faifoient
aller à petites journées , & le haſard conduifit
leurs pas , le ſecond jour de leur
marche , vers la maiſon du curé. Qu'on
ſe peigne la ſurpriſe de ces deux perſonnes
lorſqu'en entrant , le premier objer
qui ſe préſenta à leurs yeux fut Dorval
lui-même. Il ne s'attendoit de ſon côté à
rien moins qu'à cette apparition. Son
premier mouvement fut néanmoins de ſe
jetter au col de ſa mère. Pardonnez-moi,
lui diſoit - il en l'arroſant de ſes larmes
pardonnez - moi les inquiétudes que je
vous ai cauſées. Ma faute eſt grande ,
mais voilà mon excuſe ( en montrant
Adélaïde . ) Otez moi une vie importune
ou laiſſez - moi la couler auprès de cette
adorable perſonne qui eſt devenue néceffaire
àmon bonheur . -Ah mon fils ! sé
cria avec tranſport cette tendre mère, mes
allarmes font paſſées ... Depuis que je
vous revois , je jouis d'une nouvelle vie..
,
62 MERCURE DE FRANCE.
Votre bonheur est le mien je donnerai
les mains à tout ce qui pourra l'aſſurer ...
Le monde me blâmera , mon fils ; mais ...
vous ferez heureux. A ces mots , Dorval
& Adélaïde , muets de reconnoiſſance ,
embraſſoient les genoux de cette reſpectable
mère. Ils ſe taiſoient. Mais que leurs
geſtes , que leurs regards étoient éloquens!
Céliante, c'étoit le nom de l'amie de Doriméne
, attendrie de ce touchant ſpectacle
, fondoit en larmes. Le bon curé étoit
comme en extaſe; ſon coeur étoit peu fait
àde pareils mouvemens. Hélas ! la pauvre
enfant ! diſoit- il , je le ſçavois bien ,
moi , qu'elle n'étoit faite que pour un
gentilhomme ; auſſi la bonté du Ciel lui
a-t-elleenvoyé cet honnête cavalier. Dieu
ſoit loué de tout ; mais voici une avanture
auſſi étrange que celle de ſa naiſſance.
Ces derniers mots réveillerent l'attention
des deux Dames. Que voulez- vous dire ,
interrompit la mère de Dorval , Mademoiſelle
ne feroit point votre niéce ? Hélas
, non , répondit le Curé ; les barbares
à qui elle appartient l'ont apportée ici à
l'inſtant de ſa naiſſance ; ils l'ont abandonnée
aux ſoins d'une pauvre femme
qui m'a chargé en mourant de ce dépôr.
Ah , mon Dieu ! s'écria Céliante , ſi mes
conjectures ſont vraies , que ce jour eft
SEPTEMBRE. 1771 . 63
heureux ! en s'adreſſant au curé Vous fouvenez
vous des circonstances de cet événement
? -Comme s'il fut arrivé d'aujourd'hui
, dit le bon homme. Il ya environ
quinze ans qu'un magnifique carofſe
à fix chevaux , rempli de gens maſqués,
apporta ici cette belle enfant; elle fut
abandonnée à la merci de la pauvre femme
dont j'ai parlé , en lui donnant de l'argent
pour l'aider à la nourrir , & on lui
promit qu'inceſſamment on viendroit la
reconnoître ; mais depuis on n'en a point
entendu parler. -Ah les monftres ! c'eſt
ma fille qu'ils m'ont enlevée... Tu ſçais
que j'ai toujours ſoupçonné l'avarice de
cette horreur... Ils l'ont bien payée ces
ſcélerats ! une mort prématurée les a privés
l'un & l'autre d'une fortune pour laquelle
ils n'ont point épargné les crimes.
Ah,ma fille ! cette marque que tu portes au
cou confirme mes doutes ... Adélaïde & fa
mère ſe tenoient étroitement embraſlées
Une pâleur mortelle qui couvrit tout-àcoup
le viſage de cette aimable enfant , interrompit
un inſtant la joie de cette double
reconnoillance & en modéra les tranfports.
Cet accident n'eut toutefois aucune
ſuite ; la violence de tant de ſentimens
nouveaux avoit fuffoqué la trop ſenſible
4
64 MERCURE DE FRANCE.
Adélaïde; elle reprit bientôt ſa première
fanté.
Le mariage fut célébré quelques jours
après avec une pompe & une joie extraordinaires
; & le bon curé , témoin de toutes
ces chofes , ne ceſſoit d'élever les
mains au Ciel &de s'écrier : Que c'étoit
avecjuſte raison qu'un fang illuftre étoit
conſidéré; qu'on lui devoit desſentimens
épurés que la nature & l'éducation nefauroient
donner au commun des hommes .
ParMlle Raigner de Malfontaine.
EPITRE libre d'un Convalefcent
àSon Médecin.
Grace à ta ſage prévoyance ,
A ta prudente activité ,
Qui m'ont , contre toute apparence ;
Rendu l'eſpoir & la ſanté :
Grace à ta ſavante ordonnance
Qui révoqua l'arrêt que l'inexpérience
Contre mes jours avoit porté :
Grace à ton heureuſe aſſiſtance ,
Je vis enfin ; je ſuis refluſcité !
Toi , qui , pour la vertu ,comme pour laſcience,
SEPTEMBRE. 1771. 65
Ne ſaurois être aſſez vanté;
Eſculape nouveau , qu'Epidaure (1 ) eût fête ,
Reçois ces vers , reçois ſans répugnance
Ces enfans de la liberté ,
Qui pour toi coulent d'abondance ;
Ce doux amuſement de ma convalescence ... (2)
Ce tribut par mon coeur dicté.
Oui , je le fais ; qui te flatte t'offenſe...
Mais en louant ton ſavoir , ta bonté ,
Je t'ai peint& non pas flatté.
Quand je dois à ta bienfaiſance
Le jour quem'alloit être ôté ,
Cet hommage naïf de ma reconnoiſſance
Par mon libérateur ſeroit- il rejetté ? ( 3 )
Songe au moins que ſouvent la ſombre obſcurité
Dumérite à nos yeux dérobe l'excellence ;
Et qu'il ne brille à ceux de la poſtérité
Qu'autant qu'Apollon lui diſpenſe,
L'éclatde la célébrité. ..
(1 ) Villeoù Eſculape étoit adoré.
(2) Ces vers ne ſont qu'un délaſſement de l'ouvrage
auquel l'auteur travaille , ſur la révolution
qu'a éprouvéde nos jours l'eſprit militaire & national.
(3 ) Ce médecin s'oppoſoit à ce que je publiaſſe
cette piéce, qui lui fait tant d'honneur ; il ne vouloit
pas même , par un excès de modeſtie , que
l'auteur la lui dédiât .
66 MERCURE DE FRANCE.
Ehbien ! du Dieu j'éprouve l'influence ;
Etcet éclat , tu l'as trop mérité ,
Pour que je t'admire en filence.
Quelle ſeroit , ami , ta récompenſe ,
Si du Ciel j'étois écouté!
Au delàdu tems limité
Il te donneroit l'existence ,
Pour le bien de l'humanité.
Filés par les plaiſirs & la proſpérité ,
Tes beaux jours couleroient dans la paix , l'abondance
;
Et malgré les clameurs de la malignité ,
Malgré ſa jalouſe impuiſſance ,
Il ne manqueroit rien à ta félicité.
... Que dis- je ? En vain la volupté
T'offriroitdu bonheur la pleine jouiſſance,
Si ton nom ne voloit à l'immortalité :
Mais yparviendroit- il , s'il n'étoit pas chanté t
Enfin , forcé par l'évidence ,
Je ne puis plus taire la vérité :
Jabjure devant toi mon ancienne croyance,
Ettiens pour für ton art , quej'ai peu refpecté.
Car , comment , s'il étoit par la fraude inventé ,
Aurois tu donc par ſa puiſlance
Suſpendu lecoup redouté ?
Nonmoins aveugle que Molière ,
Pour moi l'artdeguérir n'étoit qu'une chimère ,
SEPTEMBRE. 1771 . 67
Tout médecin un faux docteur ,
Un empirique , un adepte , un ſouffleur...
Ainſi je confondois l'ombre avec la lumière... ( :)
Mais depuis que cet art , qu'en mon erreur groffière
J'oſois nommer le fléau des humains ,
Eſt devenu mon ſalut dans tes mains ;
Depuis que tes ſecours m'ont rendu la lumière ,
Agenoux , cher Mercier , j'honore & je révère
La robe du grand Rabelais ,
Ladocte faculté , ſes dieux & ſes décrets :
Et d'une eſtime fingulière
Jhonore également Hyppocrate & Galien ,
Qui pourtant , près de toi , ne ſe croiroient plus
rien.
Sans toi ,je périſſois , ô l'ami le plus tendre !
Et par ton zèle ardent (2) je renais de ma cendre :
Mais tes vils détracteurs ne le comprendront pas
Que le pur ſentiment t'ait fait tout entreprendre
Pour me ſauver : l'or ſeul pour eux a des appas.
Contre tagloire en vain leur noir dépit s'exhale ;
(1) Alluſion auSoleil, qui eſt auſſi regardé comme
le dieu de la médecine.
teur,
(2) Ce médecin , véritablement attaché à l'aule
fit tranſporter dans ſa propre maiſon ,
pour l'avoir ſous ſes yeux , & le traiter avec plus
deloin.
68 MERCURE DE FRANCE.
Ma guériſon dément&confond leur cabale ;
C'eſt par de tels ſuccès que tu t'en vengeras...
De l'un d'eux , apoſté par la Parque fatale ,
Déjà l'ignorance brutale
M'avoit réduit aux horreurs du trépas ;
Mais tu fermas bientôt la tombe ſous mes pas. (1)
Tandis qu'ainſi pourmoi ton talent ſe ſignale ,
Quene puis- je à mon tour te ſervir de monbras !
Pour te défendre , ami , quels travaux , quels combats
Rebuteroient jamais mon ardeur ſans égale ?
Je braverois le Sphinx , la chimère infernale;
Je fouffrirois la faim de l'avare Midas
Et la foifdu pauvre Tantale ;
Jefuirois , comme Ulyſſe , & ma terre natale;
Et d'hymen& d'amour les plus tendres ébats ...
Lebien que tu m'as fait a-t-il rien qui l'égale ?
Unnouvel Univers ſemble éclore pour moi ! ..
Quoique la pâle mort m'inſpirât peu d'effroi ,
Mon retour à la vie a pourtant biendes charmes.
Je renais pour chérir , pour honorer mon Roi ,
(1) Cette cure, qu'on appele , à la cour& àla
ville, le miracle de la médecine , y fait tant d'honneur
à ce médecin , qu'il en reçoit chaque jour les
témoignages les plus flatteurs. Le Roi , qui daignoit
s'informerde l'état du malade , a été étonné
de fon rétabliſſement.
SEPTEMBRE. 1771 . 69
Pour me vouer encore à la gloire des armes ,
Pour être utile aux miens & m'attacher à toi .
Mes amis ſur mon fort ont répandu des larmes ;
Je renais pour les voir & calmer leurs alarmes :
Mon coeur , flatté des preuves de leur foi ,
Redoublera pour eux de zèle & de tendreſſe.
L'amitié déſormais , les arts & la ſageſle ,
Seront les dieux qui me feront laloi :
Je renais pour goûter leur douce& ſainte ivreſſe ;
Pour méditer au ſeind'une aimable pareſſe :
Pour diftinguer toujours l'or fin de l'oripeau ;
Carpour moidéſormais le vrai ſeul ſerabeau ) ;
Pour bénir mon auteur en dépitde Lucréce (1) ;
Pour être enfin un homme tout nouveau .
J
J'apprendrai , ſi je puis , d'Horace & de Boileau
A choiſir quelques fleurs ſur les bords du Per-
2
meſle ,
Dignes de couronner Nivernois &Beauvau ,
Buffon & Saint-Lambert , Voltaire & Mirabeau:
Puifle le dieu , qui les carefle ,
Me faire un fort ſi beau !
Du vieux Anacréon partageant la foibleſſe ,
Je pourrois même encore enfler le chalumean,
Pour célébrer , hélas ! un ingrate maîtreffe...
:
(1) L'eſprit n'eſt que matière, ſelon Lucrèce,
&la Providencequ'unhaſard.
70
MERCURE DE FRANCE.
Qui ,je le vois ; l'amour de ſon flambeau
Embraſe la jeuneſſe ;
Et c'eſt pour la veilleſſe
Qu'il garde ſon bandeau.
Mais je renais ſur - tout pour chanter la Priaceffe(
1)
Dont la bonté touchante à mon fort s'intéreſſe ;
Qui , par un doux ſourire , un regard enchanteur
,
De ce qui vers elle s'empreſſe
Sait d'abord ſubjuguer le coeur;
Qui joint à l'air affable , à la tendre candeur ,
Cette heureuſe délicatefle
Qui tempère l'eſprit , qui réprime l'humeur ;
Et cette piquante finefle
Quidonneun prix à la douceur ,
Sans nuire au ſentiment , ſans nuire à la no
blefle ,
Dont l'enſemble confond parun charme flatteur
Et la bergère & la décile :
Afon aſpect fuit la triſteſſe;
Sur ſes traces naît le bonheur.
Oui , je renais pour mériter la gloire
De célébrer les graces , les attraits ;
(4 ) Madame Victoire daignoit auſſi faire de
mander de ſes nouvelles pendant la maladie.
SEPTEMBRE. 1771. 71
De faire enfin adorer à jamais
Les vertus , la mémoire ,
Le nom& les bienfaits
De l'auguſte VICTOIRE.
Par M. le Chevalier de Th. brigadier
des gardes - du- corps du Roi.
EPITRE à mon Amifur les anciennes
vertus & les modernes.
Des ſombres préjugés évitons l'eſclavage ,
Soions juſtes , ami , voilà notre partage ;
Etde la vérité ralumant le flambeau ,
De l'erreur en ce jour déchirons le bandeau.
Ennemi déclaré de la myſantropie ,
J'aime l'humanité , c'eſt ma philofophie.
Oui : l'Auteur des humains les créa vertueux ,
Les tems , n'en doutons pas , ſont égaux à ſes
yeur! i
Cher ami , d'âge en âge on voit briller l'aurore
Des fublimes vertus que ce Dieu fait éclore ,
Et ſur tous les mortels , devenus ſes enfans ,
Ses paternelles mains répandent ſes préſens.
Ades dogmes nouveaux l'en vit l'homme ſouf
crire,
DuMaîtredu tonnerreil mépriſa l'empire ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Et ce monde égaré, parde ſubtils poiſons ,
Du Dieu qu'il oublia corrompit tous les dons.
Le menſonge auffi-tôt levant la tête altière ,
Vint faire luccéder la nuit à la lumière.
Victimes de l'erreur , les malheureux mortels
Ades crimes honteux bâtirent des autels ;
UnMars par les fureurs épouvantoit la terre;
On le choiſit bientôt pour le dieu de la guerre:
Par ſes ſales amours un Jupiter fameux ,
Pour prix de ſes forfaits fut placé dans lesCieux.
Lesjalouſes Junons , les Vénus impudiques
Partagerent auſſiles offrandes publiques.
Ridicule avorton , monftre luxurieux ,
Priape vint groſſir le grouppe de ces dieux,
Et trompant par degrés l'innocence de l'homme ,
Eut des adorateurs & dans Sparte & dans Rome.
Et voilà donc les dieux de ces premiers humains ?
Les dieux que révéroient les Grecs & les Ro
: mains ,
Ces Sages éclairés par laphiloſophie,
Dont le divin Socrate épura legénie ?
;
Mais quels font leurs héros ? des monftresdeftructeurs.
Ils ontdes conquérans conſacré les fureurs.
Héros , qu'a ſignalés une vertu farouche :
Vos déteſtables noms iront debouche enbouche.
On les prononcera ... Mais ils feront fremır ;
Onparlera devous, mais c'eſtpour vous hair.
Le
SEPTEMBRE. 1771. 73
Le monde environné de ces ténèbres ſombres
N'auroit pu s'échapper du milieu de ces ombres :
Il falloit donc que Dieu diſſipant ce chaos ,
Vînt rendre à l'Univers le calme & le repos.
Il eut pitié de l'homme , & ſes divins prodiges ,
D'un culte monstrueux rompirent les preſtiges.
Auſſi-tôt un rayon de ſa divinité
Répandit parmi nous une auguſte clarté.
En vain de l'Univers les armes menaçantes
Veulent braver du Chriſt les enſeignes flottantes,
En vain du monde entier les peuples éperdus
Se foulevent encor ; Dieu parle , ils ne ſontplus.
Alors on vit briller la vertu ſans nuage ;
Ala Religion tout courut rendre hommage.
L'on vit de l'âge d'or revivre les beaux jours ,
Er la vertu chez nous s'établit pour toujours.
Telle eſt du Tout - Puiſſant la clémence admiras
ble ,
Il fait tendre aux mortels une main ſécourable ,
Il écarte loin d'eux les remords , les ſoupirs ,
Il les fait vivre en paix dans le ſein des plaiſirs,
Et toi de notre tems le modèle & la gloire ,
Toi , que l'honneur appele au temple de mémoire,
Laiſle- là tes Catons , tes Céſars , tes Brutus ;
A Paris comme à Rome on trouve des vertus.
Les Romains les aimoient , il faut aimer les no
tres:
D
74 MERCURE DE FRANCE .
La France a des héros, je n'en cherche point d'autres.
Aleurs grandes vertus donnant un foible prix ,
Je pourrois de leurs noms enrichir ces écrits :
Vousy ſeriez ſans doute , ô vertueux d'Eſtrée,
Vous , qui renouvellez le doux fiécle d'Aſtrée.
Mais que vois -je? La mort inſenſible à nos voeux
D'une éternelle nuit environne ſes yeux.
Le héros r'ouvre encor ſa tremblante prunelle :
GrandDieu , dit- il , du haut de la voûte éternelle,
Grand Dieu , ſur un mourant daigne arrêter tes
yeux ;
A la France , à mon Roi je dois mes derniers
voeux.
Monbras pendant trente ans défendit ma patrie ,
Qued'autres après moi lui conſacrent leur vie.
Déjà Lauſun , Coflé , rempliſſent mes ſouhaits...
Mais la mort à ces mots le frappe pour jamais.
Ni les regrets du Roi , nila France plaintive
Ne purent arrêter ſon ame fugitive.
De tels hommes hélas ! devroient être immortels.
Ah! ceflons d'accuſer les décrets éternels .
Quelle gloire pour toi ! reſpectable d'Eſtrée ,
Par tes cendres déjà la terre fécondée
Enfante de héros mille & mille moiflons .
Allons de ces guerriers pratiquer les leçons ,
Une ſoudaine ardeur & m'échauffe & m'inſpire ,
Amon zèle , à mes voeux le Ciel ſemble ſourire.
SEPTEMBRE. 1771. 75
Qu'il eſt doux de penſer que l'homme eſt vertueux
!
Si c'eſt un ſonge , ami , que ce ſouge eſt heureux !
Aimable vérité , flateuſe rêverie ,
Tout fait également le bonheur de ma vie.
Ah ! ſi je me trompois... laiſſe- moi monerreur ,
Me l'ôter , cher ami , c'eſt m'ôter mon bonheur.
1
ParM. A... , écolier de rhétorique &
penfionnaire au collège d'Harcourt.
CONTE.
Le conseil d'une Religieuse à fon Confef-
Seur qui quelquefois verfifioit.
UNE jeune Nonette
D'une galante humeur
Fitun crime à fon Confefleur
De ce qu'il ſe mêloit du métier de poëte ;
Les poëtes , dit - elle , ont l'eſprit de travers
Et l'on traite de fous tous ceux qui font des vers ;
« Mon père , je vous en ſupplie ,
>> Si vous voulez que parmi nous
>>>L'on ait de l'eſtime pour vous ,
>>>Renoncez à cette manie. >>
Bon, reprit le Pater , St Pavin , St Gelais ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
St Amant en ont fait : faut- il trouver mauvais
Quej'en fafle comme eux ? .. Ah ! repartit la mère:
« Pardonnez - moi ce cas ;
> Je ne le ſavois pas :
> Si des Saints en ont fait ,vous en pouvez bien
>>>faire. »
Par M. Ph. , chanoine àBeauvais.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois d'Août eſt
Plume ; celui de la ſeconde eſt Vaisseau
de guerre ; celui de la troiſième eſt Enclume
; celui de la quatrième eſt le Guy
qui croît dans les arbres. Le mot du premier
logogryphe eſt Orpin ( auripigmensum)
minéral jaune & plante médicinale
où l'on trouve pin , ( bois de navire) pinus
, poeticè , ( navis ) & or. Celuidu fecond
eſt Troupeau , où l'on trouve trou ,
peau. Celui du troifiéme eſt Forgeron , où
l'on trouve or , orge , ronger , rogne , on ,
(particule) re, (note de muſique.) Celui
du quatrieme eſt Miel , qui offre l'anagramme
juſte de lime .
NB. L'explication du ſecond logogryphe
du ſecond Mercure de Juillet eſt Parchemin
, où l'on trouve par& chemin,
SEPTEMBRE. 1771. 77
১
J'AI
ÉNIGME
'ai deux , trois , quatre , cinq , jamais plus de
fix pieds ;
Sans aucun inſtrument tout mortel me meſure ,
Et j'ai , petit ou grand, une longue figure ;
Mais les plus grands de nous , lecteur , vous les
voyez.
Ils portent deux ſurnoms , dont l'un vient d'Alexandre,
Et l'autre plus connu dérive des héros.
Nos pères ont pour nous l'amitié la plus tendre :
Que de fois cependant nous troublons leur repos!
Nous les pouflons à bout & laſlons leur patience.
Que de pénibles ſoins ! d'inutiles efforts !
Apeine quelquefois avons-nous l'exiſtence
Qu'on nous fait repaſſer des vivans chez les
morts ;
Et c'eſt toujours pourtant la fautedenos pères,
S'ils ne nous ont pas fait auſſi bons que nos frères.
Juſqu'ici meſurés ſur la même grandeur ,
L'on nous voit cependant inégaux en longueur.
Mais maintenant vous defirez peut-être
Le nom du lieu qui nous voit naître.
Ce n'eſt pas le moyen de nous connoître mieux.
Nous naiflons en tous lieux.
Notre eſpèce par-tout ſe multiplie
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
/
Selon le plus ou le moins de génie.
Il en eſt d'Allemands , & deGrecs , & d'Anglois ;
Pour nous , cher lecteur , nous ſommes tous François.
Jen'en dirai pas davantage ,
J'ai fatisfait ,je gage,
Votre eſprit curieux ,
Enmettant les petits & les grands ſous vos yeux.
Par un Anonyme militaire.
AUTRE.
LECTEUR, ſans la main de mon guide
Je ne ſerois utile à rien ;
Rarement on me laiſſe vuide ,
Suis- je en repost mes pieds me ſervent de ſoutient
Quand on me mène par la ville
Je fais du bruit & je vacille ;
Mais ſur un terrein plus liant
J'obéirois à cet enfant .
Aqui bâtit je ſuis utile ,
Et dans Paris la grande ville ,
1
SEPTEMBRE . 1771. 79.
Vingt mille bras me font mouvoir ;
Peut - être plus ; qui fait? Mais.. lecteur , examine
,
Ouvre les yeux ; ſi rien ne les faſcine ,
Chemin faiſant , tu peux m'appercevoir.
Par M. Aviſſfe.
A
AUTRE.
DEVINER je dois être facile ;
Car , dans l'exacte vérité ,
Je fus toujours , aux champs commeà la ville ,
Dela plus grande utilité.
C'eſt par dehors , je t'en préviens , lecteur ,
Qu'il faut me voir , ſi le noir te fait peur.
Un mot encore : en certaine ſaiſon
Je ſuis preſque toujours d'un très- fréquent uſage ;
Auſſi voit-on chacun m'accorder l'avantage
D'occuper une place au moins dans ſa maiſon .
Par M. B. L. , de Tours.
Div
8. MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
APRES une lecture ou deux ,
@ipe , nomme-moi de grace ;
Mncorps eſt haut ou tortueux ;
Souvent on enparcourt l'eſpace ;
Mon propre eſt d'élever quiconque eſt abbaiflé,
Comme auſſi d'abbaiſſer quiconque eſt exhauſlé ;
Afin que point tu ne me rates ,
J'habite où ſont tes dieux pénates :
Caché , je maſque tes plaiſirs ;
Viſible , à tes moindres defirs
Je donne un ſecours favorable :
Si le mot ne s'offre à ton gré ,
De ce qui t'eſt ſi ſerviable ,
Cherche à le ſavoir par degré.
Par M. Martin de Savigny.
LOGOGRYPΗ Ε .
MONON corps en ſon entier de groſſière ſtructure
Fut de tout tems , lecteur , propre à l'architecture
:
Es- tu pauvre ? Tu m'as tout nu ,
Mais deblancpour le riche on me voit revêtu.
SEPTEMBRE. 1771. 81
Enmedécompoſant j'offre à qui m'examine
Un acide commun& propre à la cuifine ,
Un poiſſon , un oiſeau , tous les deux excellens ,
Un jeune quadrupède , un des quatre élémens :
J'offre bientôt après , ſelon que je varie ,
L'affietted'un champ vaſte ou bien d'une prairie ;
Combiné de nouveau , par un terme uſité
J'exprime le dégoût & la ſatiété ;
Mais ſi l'on m'apperçoit d'une façon nouvelle ,
D'un habitant des bois je deviens la femelle.
Les cinq voyelles pour certain
S'arrangent toutes dans mon ſein.
Avec un fruitqui croît dans la Provence
Et qu'on recherche aſſez en France.
Enmoi tu dois trouver , en m'examinant mieux ;
Une matière combustible ;
Le poil d'un animal terrible ;
D'un inſecte rampant l'ouvrage induſtrieux :
Dans ta bourſe par fois j'offre , nouveau Prothée,
La piéce la plus rare & la plus ufitée :
Je ſuis un article , un pronom ;
Un cri dejoie , une queſtion :
Ici , ſimplement disjonctive ,
Là , particule affirmative.
Chez les Juifs un prophéte , un de leurs bains fameux:
En un mot , lecteur , ſous tes yeux
Je mets trois notes de muſique ;
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Un inſtrument de méchanique ,
Puis ce qui reſte en un tonneau
Quand la liqueur en eſt tarie ,
Etdans ce cas je rime en ie;
Remis enmon entier je dois rimer en eau,
Etpreſque comme rien quoiqu'on me confidère ,
Je ſuis tellement néceflaire
Qu'un Roi même ſans moi n'auroit pas un chateau.
ParM. Aviffe.
L
AUTRE,
,
ECTEUR je te ledonnebeau ,
Cherche mon nom dans les voyelles :
Ma ſoeur & moi ſommes jumelles ,
Et n'eumes qu'un même berceau.
Entre nous eſt un monticule
Qui nous laiſſe ſéparément :
Faiſons- nous quelque mouvement ;
L'une avançant , l'autre recule.
Ecoutez encor un moment :
J'offre dans ma moitié ville de Normandie
Un quart de plus je déſennuie ;
Mon tout contient la faculté
Que fait perdre la ſurdité.
ParM. Mustel, étudiant à Rouen,
SEPTEMBRE . 1771 . 83
AUTRE.
DANAnSs un poſte éminent où maſcience eſt requiſe
,
Jė remplis un emploi très-connu dans l'Egliſe.
C'eſt un poſte éminent , je le répéte encor ,
Liſez juſques au bout & nous ferons d'accord.
Voyez les treize piés qui forment mon eſſence ,
Si vous les dérangez , bon ſoir à l'éminence.
Item , pour commencer , j'avance ſans façon ,
Queje fais , le dirai-je ? un averé fripon !
Pour unhommed'égliſe , on me dira peut- être :
Ah le vilain métier ! vous n'êtes donc pas prêtre
C'eſt ce qu'il faut chercher. J'ai du mot inhumain
,
Un terme équivalent; ce qui ferre un chemin ;
Un féroce animal d'une fière encolure ;
Plus , un autre braillard , têtu de ſa nature ,
Ainſi que ſon cher fils ; j'ai de quoi faire peur
Aux bêtes des forêts , comme au navigateur ;
Je fais un fier-à-bras qui ſe flatte & ſe pique
De vous ſapper un roc , de lui faire la nique ;
J'enfante enfin , lecteur , un péché capital .
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Voulez- vous maintenant me connoître en total
Raſſemblez tous mes piés , & combinaiſon faite ,
Yous me verrez un homme à vous caſſer la tête.
Par M. Bouvet , à Gifors.
AUTRE.
LECTEUR , j'amuſe , chaque jour ,
Le berger Colin & Lifette .
Je rendsbien mieux que leur muſette
Les doux tranſports de leur amour.
Auſſi , je plais à la bergere;
J'enchante le ſujet , le Roi.
Bacchus & l'enfant de Cythère ,
Seroient- ils des Dieux ſans moi.
Si c'eſt trop peu pour me connoître ,
Mes ſept piés vont vous mettre au fait.
Il faut décompoſer mon être.
J'offre d'abord pour premier trait ,
Un mot , ſans quoi bon ſoir à l'harmonie ;
Un autre d'admiration ;
Plus , de la meſſe une partie .
C'eſt affez pour trouver mon nom.
Parlemême:
i
Pag.85 .
de Flore.
perfide a-mant.
velle offence, Lies
+
adFont lagloi......
es pleurs que l'a=
s que l'amour rede
l'inconstance ,Les
vend Font lagloi....
tance Les pleurs&cce:
SEPTEMBRE. 1771. 85
او
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Lettre de Brutus fur les chars anciens &
modernes ; vol . in - 8°. A Londres ; &
ſe trouve à Paris, chez Saillant &Nyon ,
libraires , rue St Jean- de Beauvais .
Vengeons l'humble vertu de la richeſſe altière ,
Et l'honnête homme à pied , du faquin en litière.
Boileau , art. poët. ch. 2.
C'EST l'épigraphe placée à la tête de
cette lettre ou de cette eſpéce de diatribe
contre les voitures. L'auteur paroît l'avoir
écrite le coeur encore ému du déſaſtre public
arrivé à Paris , le 30 Mai , 1770 , jour
que la ville fit tirer ſon feu d'artifice. Il
differte ſur l'origine & les formes des
différens chars anciens & modernes ; il
nous inſtruit même de la police des Chinois
pour les voitures ; mais afin de don.
ner aux Parifiens un objet de comparaifon
& leur faire mieux ſentir l'abus des
voitures , des cabriolets fur - tout qui ſe
multiplient deplus en plusdans la capitale,
& menacent à chaque moment la famille
de l'honnête citadin qui va à pied. « Je
86 MERCURE DE FRANCE.
>> méne , dit l'auteur de cette lettre , une
>> vie très- fédentaire que je partage entre
» les morts célèbres que j'étudie & un
>> petit nombre d'amis que je fréquente ;
>>cependant moi ſeul j'ai vu dans l'eſpa-
>> ce de neuf mois un homme , deux fem-
>> mes & un enfant écraſés ſous les roues
>> des caroſſes. La derniere de ces ſcènes
>> tragiques ſe paſſa , le 6 de Juillet, dans
>> la rue Saint - Séverin. Le malheureux
>>qui y périt étoit fils d'un artiſan obf-
>> cur , mais honnête , l'idole de ſa famil-
>>le & l'objet des ſoins d'un ami géné-
>> reux qui , frappé de ſes talens naillans ,
>> travailloit à l'élever moins pour lui que
» pour la patrie. Cet enfant fut partagé
>>en deux par la roue ; & lorſque les cris
>> du peuple firent arrêter les chevaux ,
» déjà la victime n'étoit plus. Mais il
ne faut pas croire que Paris ſoit le ſeul
théâtre de ces ſcènes ſanglantes , elles ſe
répétent quelquefois dans les provinces ,
&les villes inférieures y font d'autant
plus expoſées , que les habitans ſe diſent
plus polis , qu'ils font plus inhumains ,
qu'ils imitent plus le luxe effréné de la
capitale. Les grands déſaſtres mêmes fervent
de tems en tems d'époques à leurs
annales. Lyon n'oubliera jamais un événe
SEPTEMBRE. 1771. 87
ment atroce en ce genre , qu'elle a pleuré
long-tems avec des larmes de ſang. Elle
a une fête folemnelle dans un de ſes fauxbourgs
qu'elle célèbre tous les ans au com.
mencement d'Octobre ; on ſe rend pour
cet effet dans une plaine immenſe qui eft
de l'autre côté du Rhône , & qui communique
à la ville par un pont , monument
de la magnificence & de l'induſtrie des
Romains ; le peuple libre ce jour- là , parce
qu'on lui dit qu'il l'eſt , s'abandonne à
la double ivreſſe de la joie & du vin ; &
quand la nuit a mis fin à ſes ſaturnales, il
repaſſe en déſordre le pont unique qui le
ſépare de fon habitation. L'année du déſaſtre
, il s'éleva quelque querelle entre
de jeunes perſonnes du ſexe & les commis
de la barriere , qui , ſous prétexte
d'examiner ſi elles n'emportoient aucun
effet de contrebande , prirent avec elles
des libertés dont rougiffent en public même
des courtiſannes. Leurs pères ou leurs
maris , qui n'étoient pas aſſez ivres pour
être infâmes , s'emporterent ; &quand le
tumulte commença à devenir dangereux ,
les commis firent fermer les portes de la
ville; la multitude ſe trouva alors reſſerrée
dans l'enceinte du pont; & comme on
ne ceſſoit d'avancer du côté de la plaine ,
88 MERCURE DE FRANCE .
le déſordre monta à ſon dernier période,
&l'enceinte de la porte ne ſe trouva bien.
tôt peuplée que de cadavres &d'hommes
mutilés qui craignoient de ne pouvoir
mourir. Ce furent encore les équipages
&les chevaux qui amenerent la cataſtrophe
: le peuple ſe vit en un inſtant enfermé
entre les caroſſes qui avançoient&
l'airain impénétrable d'une porte de ville;
il s'effraïa , & ſa terreur faiſant cabrer les
chevaux , ne ſervit qu'à augmenter le
nombre des victimes. Il y vit dans cedéſaſtre
de Lyon une circonſtance effraïante
de plus que dans celui de Paris : un
grand nombre de citoyens voulant ſe dérober
à la mort , monterent ſur les parapets
du pont & ſe précipiterent dans le
Rhône ; mais comme le lit du fleuve ,
ſous les arches , eſt couvert de rochers à
fleur d'eau , tous ceux qui tomberent furent
briſés dans leur chûte , & leur mort,
fans être plus prompte , n'en fut que plus
cruelle. « On m'a rapporté dans Lyon ,
>> ajoute l'auteur , une ſcène tragique qui
>> ſe paſſa dans cette nuit mémorable , &
>> dont le ſouvenir affreux s'eſt perpétué
>> parmi les habitans ; un jeune homme
>> qui idolâtroit ſa mère , en avoit été fé-
>> paré au commencement du tumulte par
SEPTEMBRE. 1771 . 89
» le flux & le reflux de la multitude .
>> Quandles cris lamentables des citoyens
>> qu'on écrafoit commencerent à fe faire
>> entendre , il courut , la fureur dans les
>> yeux &la mort dans le ſein , vers le lieu
>> de la ſcène ; le premier objet qui frap-
>> pa ſes regards fut cette mère adorée ,
>> étendue ſur des cadavres & des corps
>>palpitans dont l'oeil glacé s'entr'ouvroit
>> pour le reconnoître , & qui de ſes bras
>> mutilés tentoit encore de l'embraſſer :
> ſa penſée embraſſa dans un inſtant in-
>> diviſible tout cet affreux ſpectacle , car
>> à peine étoit- il aux pieds de ſa mère ,
>> que les flots de la multitude le porte-
>> rent avec rapidité hors du lien du dé-
>> fatre : il marcha alors ſur le ſein de la
>> victime qu'il étoit venu ſauver : &
>> quoique ſon intrépidité eût fait de lui
>>un héros , cette femme emporta peut-
>> être au tombeau le regret d'avoir cru
>> ſon fils parricide. »
L'auteur s'élève dans cette même lettre
contre la greffiere brutalité des cochers
qu'il nous peint comme étant pour la plûpart
des ames de boue &de ſang accoutumées
à regarder Paris comme un champ
de bataille , & préférant le ſalut des chevaux
qui les nourriſſent à celui de l'homme
du peuple qui les dédaigne. Il cite à
१० MERCURE DE FRANCE.
}
ce ſujet la réponſe naïvement féroce qui
fut faite par un homme de cette trempe
au maître d'un carofle fracaffé. « Un Sei-
>> gneur étranger traverſoit avec rapidité,
>> à l'entrée de la nuit,une rue étroite de
>> la capitale ; ſa voiture légère rencontra
>> une borne & ſe brifa en éclats ; pour
>> comble de malheurs , un caroſſe qui le
>> ſuivoit dédaigna de s'arrêter , & fes
>> roues pafferent fur le corps d'un cheval
>> de grand prix attelé au caroffe fracaffé ,
» & que l'accident avoit jetté par terre :
» le Seigneur indigné de tant de négli-
>> gence , & plus ſenſible àla perte de ſon
>> cheval qu'au déſeſpoir de ſon meur-
>> trier , s'élance ſur lui l'épée à la main ,
» & lui demande avec fureur pourquoi
> il ne s'eſt point arrêté en voyant un
>> cheval par terre. Ah ! Monfieur , s'écria
>> le cocher , il fait nuit &je l'aiprispour
» un homme. »
L'auteur ne rapporte ces fairs & autres
ſemblablesdansſa lleettttrree que pour mieux
faire fentir la néceſſité de réprimer les
abus du luxe dans l'uſage des voitures. Il
nous décrit avec l'enthouſiaſme d'un coeur
ſenſible & avec cette noble hardiefle
qu'inſpire la vertu & lui fera confirmer
le ſurnom de Brutus qu'il s'eſt donné , le
crime ou le malheur d'Ya , prince Chi
SEPTEMBRE. 1771 . 91
nois ,& la réponſe généreuſe de ce prince
au mémoire d'une victime de ſa puiffance.
Si on demande à l'auteur où il a puiſé
ce trait, il répondra qu'il eſt conſigné dans
un des cent volumes de manufcrits orientaux
qu'on voit à la bibliothèque royale
de Berlin. Mais qu'importe aux hommes
puiſſans qui le liront que ce récit foit ou
ne ſoit point une pure fiction , s'ils y trouvent
des maximes de conduite & des
exemples de leur premier devoir , celui
d'être humain , de l'être pour tous les
états , pour tous les âges , pour tout ce qui
n'eſt point étranger à l'homme.
Galerie Françoise , ou Portraits des Hommes
& des Femmes illuſtres qui ont
paru en France ; in-fol. AParis , chez
Hériflant fils , rue des Foſſés de M. le
Prince.
L'éditeur de cette ſuite de portraits a
redoublé ſes ſoins pour la rendre de plusen
plus agréable aux amateurs & aux gens de
lettres . Le ſecond numéro de cette galerie
vient d'être publié. On y verra avec fatisfaction
les portraits de Staniſlas Leſzczinski
; de Joly de Fleury , de François de
Chevert , du Comte de Caylus &de l'Abbé
Nollet. Ces portraits ont été gravés
92
MERCURE DE FRANCE .
d'un burın pur & foigné par les Sts Moit
te , Voyez , Poletnich , de Lorraine &
Molès. Des notices très bien faites nous
peignent le coeur & l'eſprit des perſonnages
dont la gravure nous rappele les traits
extérieurs. Quoique l'article de Staniſlas
foit le plus long de ceux contenus dans
cette ſuite , on regrette néanmoins que
les bornes que s'eſt preſcrites l'éditeur ne
lui aient pas permis de s'étendre davantage
fur les actions d'un Prince dont la vie fut
pleine &laborieuse , qui avoit coutume
de dire qu'une ſeule vertu vaut mieux
qu'un fiécle d'ayeux , & ne ſe rappela jamais
fon pouvoir que pour l'employer à
faire le bonheur de ſes ſujets .
Guillaume - François Joly de Fleury ,
procureur-général du parlement de Paris,
mort en 1756 , à l'âge de 80 ans , nous
offre l'exemple d'un magiftrat qui , après
avoir rempli pendant trente ans avec
gloire les fonctions les plus pénibles de la
magiftrature , ne ceſſa encore dans ſa retraite
de ſe rendre utile à tous ceux qui
avoient beſoin de ſes conſeils. Son cabinet
, ouvert tous les jours après midi ,
étoit devenu un tribunal privé où le
pauvre venoit comme le riche ; tribunal
d'autant plus honorable pour celui qui y
préſidoit , que ſes arrêts furent toujours
SEPTEMBRE. 1771. 93
ſans appel , & que la ſoumiſſion étoit volontaire.
Les magiſtrats , les ſavans s'empreſſfoient
auſſi de le conſulter , principalement
fur le droit public de la nation ;
car perſonne ne le connoiſſoit mieux que
lui. Le continuateur du Traité de la Police
, l'Auteur de l'hiſtoire de la Juriſprudence
Romaine , celui de la vie de Pierre
Pithou ont été à cet égard les interprétes
de la reconnoiſſance publique .
M. de Chevert , mort en 1769 , qui de
ſimple officier parvint au grade de lieutenant
- général des arinées du Roi , eut
la gloire peu commune de s'être creé un
nom , & il put s'applaudir de ne devoir
rien qu'à lui même. En 1742 le maréchal
de Belleifle , obligé de quitter la ville de
Prague dont il s'étoit rendu maître , y
avoitlaiſſéM.de Chevertavec 1800 hommes.
Il ne s'agiſſoit plus de conferver
cette ville , preſſée de ſe rendre par ſa foibleſſe
, par la famine & par une armée
nombreuſe , mais moins redoutable audehors
que par ſes intelligences avec les
habitans ; le point important étoit d'en
fortir avec des conditions honorables :
M. de Chevert oſa ſeul l'eſpérer. Il prend
des ôtages de la ville , les enferme dans
ſa propre maiſon ,& inet dans les caves
des tonneaux de poudre , réſolude ſe fai94
MERCURE DE FRANCE.
。
re fauter avec eux ſi les bourgeois veulent
lui faire violence. Le Prince Lobkowitz
, qui le tenoit affiégé , ſentit qu'il ne
pouvoit refuſer les honneurs de la guerre
à un homme qui la faiſoit avec tant d'intrépidité
; il lui accorda même deux canons
aux armes de l'Empereur.
L'intrépidité de cet officier dans les
plus grands dangers ſe communiquoit
aux moindres foldats ; il ſavoit leur infpirer
une confiance aveugle qui les rendoit
dignes de fervir ſous lui. Chargé
d'attaquer un fort pendant la nuit , il appele
un grenadier : " Va droit aux rem-
>> parts , lui dit - il , monte ſans héſiter.
>>> On te dira qui va-là ; ne réponds rien .
>> On te le dira encore ; avance toujours
>> ſans répondre ; à la troiſieme demande
>> on fera feu ſur toi ; on te manquera ,
>>tu fondras ſur la garde , & je ſuis là
>> pour te foutenir. » Le grenadier obéit
avec joie , & tout arriva comme M. de
Chevert l'avoit prévu.
Cet officier avoit entrepris de chaffer
l'ennemi des ſommités d'une montagne
couverte de bois. En y pénétrant il fixe
fur le marquis de Brehant des regards
enflammés , & le ſaiſiſſant par la main :
>> Jurez-moi , lui dit- il , foi de chevalier,
>> que vous & votre régiment , vous vous
SEPTEMBRE. 1771 . 95
>> ferez tuer juſqu'au dernier plutôt que
>> de reculer. Jamais ferment ne fut
moins néceſſaire & plus religieuſement
obſervé. Au moment de l'attaque , les
officiers du même corps le firent prier de
prendre ſa cuiraffe; mais leur montrant
les grenadiers : Et ces braves gens,en ontils?
L'action fut très-vive ,& le feu des
brigades qu'il commandoit épuiſa leurs
munitions. On lui apprend qu'on manque
de poudre : Nous avons des bayonnelles
.
Sa taille étoit avantageuſe &bien priſe
; l'air martial qui le rendoit ſi terrible
dans les combats , ſe mêloit , dans ſa vie
privée , aux traits & au caractere de la
bonté. Sa bravoure alloit juſqu'à l'audace
, & fon impétuoſité ne ſouffroit point
d'obstacles . Elevé loin des cours & formé
dans les camps , il joignoit aux talens d'un
général la droiture & la franchiſe d'un
Chevalier François , & les vertus d'un ci.
toyen. Ilidolâtroit ſa patrie& fon Prince .
Il ne ſe rappeloit jamais , ſans en être attendri
, ce que Sa Majesté eut la bonté de
lui dire , après une longue maladie qui
avoit retardé fon départ pour l'armée : Je
voudrois vous donner des ailes . Ce mot
feul auroit fait facrifier cent fois ſa vie.
96 MERCURE DE FRANCE.
Les écrits du Comte de Caylus , mort
au mois de Septembre 1765 , & les gravures
qu'il a faites d'après les deſſins des
plusgrands maîtres,ont iufthſamment fait
connoître le ſçavant antiquaire , l'amateur
éclairé & l'homme de goût . Quelques
traits répandus dans la notice qu'on
nous donne ici de cet homme illuſtre ,
peignent particulierement fon caractère
&fes vertus. Il lui arrivoit ſouvent de ſe
promener à pied& feul.ll s'amuſoit quelquefois
dans ſes promenades à demander
la monnoie d'un ecu aux pauvres qu'il
rencontroit. Quand ils étoient allés la
chercher , il fe cachoit pour jouir de l'em.
barras où ils ſeroient à leur retour : peu
après il ſe montroit , prenoit plaisir à
louer le pauvre de ſon exactitude , & le
récompenfoit en doublant la fomme. On
lui a entendu dire pluſieurs fois : Il m'eft
arrivé de perdre mon écu , maisj'étois fåché
de n'avoir pas été dans le cas d'en donner
unfecond.
Dans une de ſes promenades il vit fur
le bord d'un foſſé un rottie qui dormoit
d'un profond ſommeil. Près de cet homme
étoit un enfant de onze ans qui , d'un
oeil attentif confidétoit ſon caractère de
tête & ſon habillement pittoresque. Le
Comte
SEPTEMBRE. 1771. 97
Comte s'approche avec affabilité & lui
demande à quoi il penſe. Monfieur,dit
>> l'enfant , ſi je ſçavois bien deſſiner je
>> voudrois tracer la figure de cet homme.
» Fais toujours , voilà des tablettes &
>> du crayon. » L'enfant encouragé efquiſſe
l'objet de ſon mieux , & à peine atil
achevé la tête , que le Comte l'embraſſe
, & s'informe de ſa demeure pour
lui procurer de quoi continuer ſes études.
Čefut un traitde Bouchardon qui confirma
le Comte de Caylus dans l'opinion
où il étoit qu'Homère pouvoit devenir
claſſique , même pour les artiſtes. Bouchardon
liſoit l'Iliade devant lui. C'étoit
dans une traduction fort ancienne & trèsmauvaiſe
; mais le génie du poëte parloit
encore affez pour être entendu de l'artifte.
Bientôt il quitte le livre , & les yeux
pleins de feu , il dit au Comte : Quand
j'ai lu cet auteur , leshommes ont quinze
pieds , & la nature s'eft accrue pour moi.
Le Comte ſaiſit cette expreſſion de génie,
& quelques années après , il publia ſes
Tableaux tirés de l'Iliade & de l'Odiffée ,
auxquels il joignit les ſujets que Virgile
pouvoit lui fournir.
Le tombeau du Comte de Caylus qui
eſt placé dans une des chapelles de ſaint
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Germain - l'Auxerrois , mérite d'être remarqué
; c'eſt le tombeau d'un antiquaire.
Ce monument eſt un ancien cénotaphe ,
du plus beau porphyre , avec quelques
ornemens dans le goût égyptien, Depuis
le moment où le Comte l'avoit acquis ,
il l'avoit deſtiné à orner le lieu de ſa ſépulture.
En attendant l'heure fatale , il
P'avoit fait dreſſer dans ſon jardin , où il
le conſidéroit ſouvent d'un oeil tranquille,
& le montroit à fes amis. Il en a même
donné une deſcription dans le tome ſeptiéme
de ſes antiquités , qui a paru après
fa mort.
L'article de l'Abbé Nollet , mort au
mois d'Avril 1770 , termine cette feconde
ſuite de la Galerie Françoife. Cer Abbéeſt
un des ſçavans auxquels la phyſique
expérimentale doit le plus de progrès .
On nous donne ici la notice de ſes travaux
& on nous trace le caractere de ſon
eſprit&de fon coeur. Ce portrait eſt un
éloge dicté par la vérité , & cet éloge eſt
également celui de la ſcience que l'Abbé
Nollet cultiva. Cette ſcience lui avoit
inſpiré des moeurs douces , & ce déſintéreffement
ordinaire aux perſonnes qui
ont goûté les charmes de l'étude. Mais
quoique l'Abbé Nollet montra toujours
SEPTEMBRE. 177 .
و و
beaucoup de modeſtie dans ſa conduite
&dans ſes écrits , il ſcut néanmoins quelquefois
venger la ſcience du dédain de
l'homme ignorant. Un Prince qui lui
vouloit du bien l'avoit engagé à faire fa
cour à un homme en place , dont la protection
pouvoit lui être utile ; il le fit &
lui préſenta ſes ouvrages. Le protecteur
lui dit froidement , en jettant les yeux ſur
ſes Leçons de Physique, qu'il ne liſoit pas
ces fortes de livres ; Monfieur , lui répondit
l'Abbé Nollet , voulez vous me permettre
que je les laiſſe dans votre antichambre,
il s'y trouvera peut- être des gens d'esprit
qui les liront avec plaifir.
Les différentes notices de cette ſuite
deportraits ſe font lire avecintérêt ; elles
font tirées,pour la plûpart, des éloges hiftoriques
lus dans diverſes Académies.
Annales de la ville de Toulouſe , dédiées
à Mgr le Dauphin ; ouvrage propoſé
par ſouſcription ; quatre vol. in 4. A
Paris , chez la V. Ducheſne , rue St
Jacques , au Temple du Goût.
L'hiſtoire particulière d'une ville ,
on la compare à l'hiſtoire générale de la
nation , n'eſt en quelque forte que l'hif
E ij
ک
100 MERCURE DE FRANCE .
toire d'une famille. Mais ſi cette famille
a joué un grand rôle , ſi l'hiſtorien , en
nous donnant ſes annales , s'eſt appliqué
ànous peindre des moeurs & uſages , ces
détails pourront ajouter un trait de plus
au tableau de la nation. Ils intéreſſeront
du moins les parens ou amis de la famille.
Deux grandes époques partagent naturellement
les annales de Toulouſe.
Sous la première , l'hiſtorien , M. de Rozoi
, a placé tout ce qui regarde la ville
de Toulouſe avant qu'elle fût réunie à la
Couronne. La ſeconde époque comprend
tous les faits arrivés depuis cette réunion.
Chaque époque a auſſi ſes ſubdiviſions.
Dans les fiécles les plus reculés , longtems
avant la fondation de Rome , Toulouſe
étoit regardée comme une des plus
grandes & des plus floriſſantes villes des
Gaules . Ce beau pays , que nous nommons
le Languedoc , étoit la patrie d'un
peuple conquérant formant deux grandes
familles , l'une de Volques Tectoſages &
l'autre de Volques Arécomiques. Les premiers
habitoient le haut pays ; ils s'érendoient
du côté du midi , juſqu'à la Mer
Méditerranée , & Toulouſe étoit leur
capitale. Les ſeconds habitoient le bas
pays , &leur capitale étoit Nîmes. L'hiſSEPTEMBRE.
1771. ΙΟΙ
torien les fuit rapidement dans leurs con.
quêtes. La Thrace , I'lllyrie , la Germanie
, la Gréce & une grande partie de
l'Aſie Mineure ſubirent la loi de ces conquérans.
LesGaules, indépendantes alors,
étoient diviſées en pluſieurs états ou cités
dont le gouvernement étoit aristocratique.
Les commentaires de Céſar font
mention de pluſieurs Rois de ces cités,
mais ces Rois n'étoient que des capitair
nes ou des généraux auxquels les cités
confioient le commandement de leurs
armées , mais ſans leur laiſſer qu'une autorité
précaire , toujours & en tout fubordonnée
à l'autorité ſouveraine , qu'elles
retenoient pour elles-mêmes. Céfar ,
dans quelques endroits de ſes commentaires
, fait mention de pluſieurs particuliers
dont les pères avoient été Rois . Que
pouvoit être donc une royauté dont le
titre ne paſſoit point aux enfans ?
Lorſque les Gaules eurent été réduites
par les armes romaines , le fort de la province
changea , ainſi que ſon gouverne
ment. On nous donne ici une idée de
l'adminiſtration du Sénat Romain & dés
priviléges accordés aux villes foumiſes.
La province fut alors nommée Gaule
Narbonnoise , & gouvernée d'abord par
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des proconfuls, enſuite par des préſidensde
provinces . Unde ces proconfuls fut Jule-
Céfar qui eut toujours pour la GauleNor.
bonnoiſe une prédilection fingulière ; il
honora pluſieurs de ſes citoyens de la dignité
de ſénateur. Cette faveur déplut aux
Romains . On afficha dans les rues de Rome
un placard où il étoit écrit : Veut on
bien faire ? on n'indiquera pas le chemin
dupalais à ces nouveaux sénateurs. Des
magiſtrats , qui ne connoiſſoient pas le
lieu où s'aſſembloit leur compagnie , prêtoient
aſſez à la malignité de l'épigramme.
« Rome , c'eſt la réflexion de l'hiſto-
>> rien , qui s'indignoit de voir les Gau-
>> lois s'affeoir au rang de ceux qui la gou-
>> vernoient , ne prévoyoit point alors
>> que les deſcendans de ces mêmes hom-
» mes qu'elle dédaignoit , ſeroient plus
> d'une fois ſes vengeurs,& que l'Italie un
>> jour leur devroit le patrimoine qui lui
>> donneroit une place au nombre des états
del'Europe.Telle eſt la vaine oſtentation
>> des hommes&des empires. Ni les uns
>> ni les autres ne ſe gouvernent , comme
» étant expoſés aux révolutions des fié-
>> cles , & comme ayant tout à craindre
>> de ces revers trop fréquens , par leſquels
>> la fortune écraſe ſous ſa roue ceux qui
>>
SEPTEMBRE. 1771. 103
» étoient ſes favoris , pour leur fubf-
>> tituer les ſucceſſeurs de ceux - mêmes
>> qu'elle avoit écrasés . » On rencontrera
beaucoup de ces fortes de réflexions dans
ces annales , & l'hiſtorien nous en a luimême
prévenu en diſant que ſon but eſt
de trouver toujours dans les faits hiſtoriques
quelques vérités morales qui en réfultent.
Après la chûte de l'Empire Romain ,
les Rois Viſigots regnèrent dans Toulouſe
pendant quatre- vingt ſept ans. « Eu-
>> ric , le plus célèbre de tous , avoit dé-
>>ployé le génie le plus vaſte&les talens
>> les plus rares. Une colombe timide
> ſuccéda à cet aigle altier , qui avoit pla-
>> né ſur la tête des Rois ſes contempo-
>> rains. Il étoit naturel que l'ouvragede la
>>bravoure fût détruit par un lâche . Alaric
>> fuccéda à ſon père Euric , n'ayant encore
>> que vingt ans. Sans vigueur , ſans ex-
>>périence , il éprouva bientôt qu'il n'ap .
>> partient qu'au vrai génie de fixer la for-
>> tune , & que quelque puiſſance que l'on
>> reçoive en naiſſant , le fardeau d'un
>> grand nom est bientôt une raiſon d'op-
» probre . »
En 507, Clovis , vainqueur à la bataille
de Vouillé , enleve les provinces qu'oc
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
cupoit Alaric , Roi des Viſigots. Le conquérant
réunit ces provinces à ſon empire
; & Toulouſe le reconnut pour ſon fouverain.
Elle obtint des comtes particuliets
vaffaux de fon Roi. Ces comtes devinrent
par la ſuite héréditaires juſqu'à ce
que le comté de Toulouſe fût réuni à la
couronne. L'hiſtoire de Raymond de St
Gille, un de ces comtes , eſt undes morceaux
les plus intéreſſans de ces annales.
Comme ce comte fut un des principaux
chefs des Croiſés , l'hiſtorien en prend
occaſionde nous faire le tableau des Croifades.
H nous donne auſſi un précis de
Thiſtoire du Languedoc , & l'on fera
moins étonné après cela que les annales
d'une ſimple ville contiennent pluſieurs
volumes in 4°.
Raymond de St Gille contribua le plus
par ſa valeur& par fon courage à la priſe
de la ville de Jérusalem en 1099. « Il eſt
>> un des premiers qui , du côté du midi ,
>>monte ſur la muraille. Tout fuit devant
>> lui, ou tombe ſous ſes coups. Jérufalem
» eſt priſe. Le temple de Salomon fert
>> d'aſyle aux femmes & aux enfans ; on
>> les en arrache & on les égorge. Les fol-
>>dats dégoutans de ſang, ivres de fa-
>> reur & de lubricité , arrivent à l'endroit
SEPTEMBRE. 1771. 1ος
>> où le Sauveur expira. Ces lions terri-
>> bles deviennent des pénitens contrits.
>> Les larmes & les ſanglots ſuccédent aux
>> horreurs du carnage &de l'impudicité.
>>Contraſte ſingulier , qui prouve bien le
>> pouvoir de l'imagination , & le peu
>> d'eſtime que méritent ces machines or-
>>ganiſées que les circonſtances décident ;
>> &qui ne font rapides dans le crime ou
>> dans la vertu , que ſuivant l'impulfion
>>qui les maîtriſe , commeune léche vole
>>plus ou moins vite , ſelon la force du
>>bras qui l'a lancée. »
Ces ſimples notices ſuffiſent pour faire
connoître la marche &le ſtyle que l'hiſtoriende
ces annales a cru devoir adopter.
Si ce ſtyle ſe reſſent de l'effervefcence
de l'imagination , ce défaut eſt bien
racheté par un amour vrai de l'humanité
qui reſpire dans ces annales , & par cette
haine que l'hiſtorien témoigne à chaque
moment contre ceux qui abuſent de la
fuperftition du peuple ou de ſa crédulité
pour favoriſer leurs paffions.
L'auteur a fait imprimer à la fin de ce
premier volume , divers titres & actes re-
Jatifs aux annales ; des recherches ſur l'an .
tiquité des murs de la ville de Toulouſe ,
&ſur ſon Château Narbonnois ; une dif
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
ſertation ſur ce qu'on appeloit anciennement
l'or de Toulouſe . L'auteur nous
prévient , en donnant cette differtation ,
<<que fon plus cher deſir a été d'y joindre
>>des réflexions ſur les intérêts particu-
>> liers des peuples, bien plus importantes
>>que les découvertes les plus précieuſes
>> d'une érudition profonde. » Voici une
de ces réflexions . " Il eſt fort étonnant qu'il
> ne ſe ſoit jamais trouvé un ſeul peuple
>> qui ait préféré le commerce des papiers
>> publics à l'échange des métaux , con-
>> tre les productions du ſol ou des arts.
>>Tout ſigne repréſentatif eſt irrécuſable,
>> dès que la foi publique le conſacre. Les
» métaux fuſſent reſtés enſevelis : des mil-
>> liers d'hommes euſſent été conſervés ;
>> la richeſſe eût été la même , quant aux
>>calculs . » La richeſſe auroit pu être la
même quant aux calculs , mais non quant
à la fûreté du citoyen. Le papier qu'on
lui donneroit en échange de ſes marchandiſes
n'ayant qu'une valeur fictive feroit
facile à être détruite en un moment. I1
n'en eſt pas de même de l'or & de l'argent.
Indépendamment de la valeur imaginaire
que leur donne le coin du Prince,
ils ont encore comme métaux précieux
& propres à différens uſages une valeur
SEPTEMBRE . 1771. 107
réelle qui les rend capables de remplir la
fonction de gages .
Les quatre Poëtiques d'Ariftote , d'Horace
, de Vida & de Despréaux , avec les
traductions & les remarques de M. le
Batteux , profeſſeur royal , de l'académie
françoiſe & de celle des infcriptions
& belles lettres ; 2 vol . in 8 ° . A
Paris , chez Saillant &Nyon , libraites,
rue St Jean- de-Beauvais ; & la V. Defaint
, libraire , rue du Foin.
Lorſque le goût commence àdégénérer
, lorſque chaque poëte ſe croit en droit
de nous donner à la tête de ſon drame ou
de ſa pièce de vers les nouvelles règles
que ſon imagination a créées ou plutôt
qu'elle a tracées d'après ſes prétendus
chef d'oeuvres , il eſt ſans doute utile, néceſſaire
même de rappeler alors les ſentimens
& les judicieuſes réflexions faites
d'après les modèles des plus grands maîtres
, & c'eſt ce que M. le Batteux entreprend
aujourd'hui. Les quatre poëtiques
qu'il a raſſemblées ſont des guides d'autant
plus fûrs pour l'élève des muſes que
ces poëtiques font moins les remarques
d'un ſeulhomme que le réſultat de celles
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
faitesdans les quatre plus beaux ſièclesde
la littérature,celui d'Alexandre , d'Augufze,
de LéonX& de Louis XIV . Comme la
poëtique d'Ariftote eſt la plus ancienne ,
&que d'ailleurs les remarques du philoſophe
ont ſouvent guidé Horace , Vida
& Deſpréaux , elle est la première qui
nous eſt ici offerte. Lorſqu'Aristote, nous
ditM. le B. , entreprit d'écrire une poéti .
que, toutes les idées relatives à la počſie
étoient préparées : il y avoit des modèles
dans tous les genres , en très-grand nombre
, exécutés par les plus grands maîtres.
D'un autre côté , toute la Gréce , paſſionnée
pour les ouvrages de poësie , de peinture
, de ſculpture , dont elle s'occupoit
depuis pluſieurs fiècles , avoit un goût
auffi exercé que délicat. Il ne s'agiffoit
preſque , pour faire une poëtique , que de
recueillir ſes jugemens,&de les rappeler
aux principes fur leſquels ils étoient fondés.
Enfin la philofophie , parvenue alors
àfon plus haut degré de perfection chez
les Grecs , étoit aſſez forte , fur-tout entre
les mains d'Ariftote , ſurnommé le Génie
de la nature , fur-tout dans une matière
dont les élémens étoient à la portée de
l'eſprit humain , pour analyſer ces élémens
, pour les combiner , &en faire un
SEPTEMBRE. 1771. 109
ſyſtème parfaitement lié. Les ouvrages
des poëtes, le goût du public , les obfervations
des philoſophes , le génie de l'auteur
, tout ſe réuniſſoit donc pour faire
de la poëtique d'Ariftote un chef d'oeuvre.
« Le philoſophe , en commençant , jette
>> un coup - d'oeil général ſur les beaux
>> arts , & les voit tous ne faiſant qu'une
» même famille ; ayant la même ſource ,
>> qui eſt le goût naturel que nous avons
>> pour l'imitation ; le même fonds , qui
>> eſt la nature imitée; la même fin , qui
>> eſt de plaire & d'inſtruire par la voie la
>> plus courte de toutes , par l'image. II
>>préſente ce premier fil aux artiſtes , &
>> le ſuivant lui- même dans ſes moindres
>> diviſions , ſans le rompre , il fait voir
>> que l'art doit , comme la nature , être
>> ſimple & régulier dans ſes plans , aifé
» & libre dans la manière d'opérer ; &
» que , s'il ſe diftingue de ſon modèle ,
>>ce ne peut être que par un certain choix
>>de traits &de couleurs , ſans leur rien
» ôter de leur reſſemblance. La poëtique
>> d'Ariſtote eſt écrite comme elle eſt pen-
>> fée , avec un ſoin , un ſcrupule qui ne
>> permet pas au lecteur la moindre dif-
>> traction. Tous les mots y font choiſis ,
» peſés , employés dans leur fens propre
11 MERCURE DE FRANCE.
» & précis ; ſouvent une particule a be-
>>ſoin d'y être remarquée , méditée , à
>> cauſe de ſes rapports eſſentiels au ſens :
>> tout y eſt nerf & ſubſtance. Auſſi le
ſage traducteur a cru devoir s'attacher à
la lettre , & cette préciſion fera aiſément
diſtinguer ſa verfion de celle de Dacier ,
ſouvent diffuſe & embaraſſée . Mais les
recherches de ce ſavant ont ſouvent été
utiles au nouveau traducteur qui nous
trace auffi dans ſon avant - propos l'idée
que l'on doit fe former des trois autres
poëtiques.
Trois fiécles après Ariſtote , Horace
>>répandit ſur la poëtique de nouveaux
>> traits de lumière. Il développa quel-
>>ques points que le philoſophe Grec
>> n'avoit fait qu'indiquer. Il découvre les
>> fources , il donne des avis , il montre
>> des écueils. Mais ce n'eſt plus un phi-
>>loſophe qui analyſe, ni qui inſtruit avec
>>méthode ; c'eſt un poëte bel eſprit , qui
>> fuit ſes idées autant que ſa matière , &
> qui ne veut paroître profond qu'à ceux
>> qui prendront la peine de le méditer.
>> Jérôme Vida forma fon plan depoë-
>> tique ſur celui des inſtitutions oratoires
• de Quintilien. Il prend l'élève de la
> poëfie au berceau , & le conduit par la
SEPTEMBRE. 1771 . IIX
>> main dans tous les boſquets du Pinde ,
>> au bord de toutes les fontaines connues
>> des muſes. Son ouvrage eſt d'un bout à
>> l'autre un tiſſu de fleurs ; mais ſentant
>> qu'Aristote & Horace ſuffifoient pour
>> gouverner le génie autant qu'il peut
>> l'être , il s'eſt borné à éveiller le goût
>> poëtique des jeunes gens , & à le for-
>>mer ſur les grands modèles.
>>Après ces trois grands maîtres , Def-
>>préaux ne pouvoit guères que retracer
>> les mêmes préceptes ; mais il le fait en
>>homme inſpiré par les muſes ; chez lui ,
>> tous les principes brillent de la plus vi-
>>ve lumière , chacun à leur place ; & le
>> génie de chaque genre le ſaiſiſſant au
>> moment qu'il en traite , du précepte
>> même il trouva ſouvent le moyen d'en
>> faire l'exemple.»
On reconnoîtra , en lifant la traduction
de Vida que le traducteur s'eſt moins attaché
à la lettre que dans la traduction
des deux premières poëtiques dontletexte
eſt plus ferré , plus plein. Vida répéte
ſouvent la même idée ſous des termes
différens. Il abonde en expreſſions qu'il
puiſe preſque toujours dans Virgile , &
ſemble en quelque forte vouloir plutôt
nous apprendre à imiter ce poëte latinque
112 MERCURE DE FRANCE.
la nature. Il étoit donc néceſſaire de refferrer
quelquefois ſa diction. Le traducteur
a fait uſage des notes latines du Père
Oudin, jéſuite , pour cette poëtique , &
des réflexions de Pierre Corneille ſur la
poëlie dramatique pour la poëtique de
Defpréaux. Le traducteur n'ignoroit pas
ſans doute qu'il auroit pu trouver des
éclairciſſemens plus fatisfaiſans , des remarques
plus lumineuſes dans les ouvrages
du grand maître de notre littérature ;
mais il a peut- être penſé que les écrits de
cet homme illuſtre étant entre les mains
de tout le monde , & ſes obſervations fur
la verſification françoiſe, la poëſie épique,
l'art dramatique , &c. ayant été raffemblées
en un volume in- 8°. ſous le titre de
Poëtique de M. de Voltaire , il étoit inutile
de les remettre ici ſous les yeux du lec-
" teur. L'art , ſuivant la réflexion de M.
B. , ne doit pas être trop chargé. C'eſt
» au génie de chaque artiſte de l'aggran-
>>dir ſelon ſa capacité , & d'en trouver
>>les détails dans les principes,& les va-
>> riétés dans les ſujets. »
Le texte grec & latin de ces différentes
poëtiques eſt imprimé à côté de la traduction.
Le premier volume eſt décoré d'une
eſtampe repréſentant la vérité ou le vrai
SEPTEMBRE. 1771. 113
orné de fleurs par les génies de l'imagination.
Différens attributs l'accompagnent.
Quatre philoſophes ou poëtes, les
yeux fixés ſur la figure allégorique de la
vérité , l'étudient avant d'écrire leurs réflexions.
Cette jolie compoſition eſt du
deſſin de M. Cochin , & elle a été gravée
avec goût & avec eſprit par M. Auguſtin
de St Aubin. On n'applaudira pas moins
à la netteté des caractères employés pour
cette édition , à la beauté du papier , & à
la correction du texte. Cet ouvrage, forti
des preſſes de Lambert , eſt un de ceux qui
font le plus d'honneur à notre typographie.
L'Honneur François ou Hiſtoire des vertus
&des exploits de notre nation ,
depuis l'établiſſement de la monarchie
juſqu'à nos jours ; par M. de Sacy ; tomes
V & VI . A Paris , chez J. P. Coftard
, libraire , rue St Jean-de-Beauvais.
La faveur accordée à tous les écrits qui
nous rappelent les exploits & les vertus
de nos ancêtres , a fait multiplier les hiftoiresde
France ſous différentes formes ;
& le plaifir que l'on reſſent toujours à lire
ces fortes de livres eft la cauſe de ce que
114 MERCURE DE FRANCE.
l'on s'apperçoit moins que le dernier hiftorien
ne fait ſouvent que répérer ce qui
a déjà été dit par ſes devanciers. Les deux
volumes que nous venons d'annoncer
nous préſentent l'hiſtoire des vertus &
des exploits de notre nation ſous les règnes
de Henri 11 , François II , Charles
IX, Henri III, Henri IV & Louis XIII .
Tous les faits contenus dans ces deux
nouveaux volumes ſont connus des lecteurs
un peu inſtruits. Nous rapporterons
feulement un trait qui peut ſervir de leçon
aux coeurs généreux & reçonnoillans,
mais qui, emportés par les devoirs de l'amitié
pourroient oublier un moment les
droits plus facrés de l'humanité. Lors du
fiége de Montpellier en 1622 , par
Louis XIII , ce Prince eut à regretter la
perte de Zamet , homme profond , dit
l'hiſtorien , dans toutes les ſciences analogues
à l'art militaire & au gouvernement
; qui ſervoit fon Roi du confeil &
de l'épée , & que Henri IV avoit quelquefois
honoré de ſa confiance. Il fut bleffé
àmort d'un coup de fauconneau. Pontis
qui lui étoit attaché par les noeuds inviolables
de l'honneur & de l'amitié , Pontis
, juſqu'alors le plus vertueux , comme
le plus brave officier de l'armée , en perdant
ſon ami , perdit humanité , raifon ,
SEPTEMBRE. 1771. 115
vertu ; il devient tout-à- coup furieux,
mord ſes armes de rage , appele ſes ſoldats
à grands cris , fond ſur un patti des
affiégés qui s'étoit hafardé à s'approcher
du camp , le repouſſe , l'écraſe , égorge
tout ce qui ſe préſente , atteint tout cequi
fuit, & ne revient qu'après les avoir tous
étendus ſur la pouſſiere. Vous êtes vengé ,
dit- il en rentrant dans la tente de Zamer ,
dont l'ame ſembloit s'être arrêtée encore
un moment pour attendre ſon retour &
jouir des adieux de l'amitié. Pontis lui
détailla l'action qui venoitde ſe paſſer ,
&luidit que ſa vengeance étoit complette&
qu'il ne lui étoit pas échappé une
ſeule victime. « Eh ! vous vous dites mon
» ami , s'écria Zamet en ſe ſoulevant avec
>> effort ! l'amitié rend- elle l'homme fé-
>> roce, impitoyable ? Je l'abjurerois avant
>> de fermer pour jamais les yeux à la lu-
>> mière , ſi la révolution qui vient de ſe
>> faire dans votre coeur , ſi le maſacre
>> dont vos mains fument encore , étoient
>> fon ouvrage. Quoi ! parce qu'un hom-
>> me meurt , il faut égorger ſes ſembla-
» bles , & réparer un malheur inévitable
>> par des parricides ! Du moins , ſi ſatis-
>> fait de vaincre ces malheureux , vous
>> leur euffiez accordé la vie , mon ame
>> auroit pu goûter peut- être les douceurs
116 MERCURE DE FRANCE.
>> d'une vengeance utile à la patrie; mais
» leur refuſer quartier , les poignarder
" lorſqu'ils rendent les armes ! Ah ! Pon-
>> tis , mon cher Pontis ! ne pleurez point
» Zamet ; pleurez plutôt les infortunés
>>que vous venez d'égorger ; pleurez l'hu-
>> manité outragée , votre nom flétri , les
> lois de l'honneur violées : voilà des
>> malheurs vraiment dignes de vos lar-
>> mes. » Il mourut peu de tems après.
C'eſt ce même Zamet qui , voyant à l'at-.
taque d'un fort ſes ſoldats chanceler ,
court à eux , le déſordre augmente , les
rangs font rompus . Soldats , vousfuyez ,
s'écria-t il. « Nous n'avons plus ni pou-
> dre ni plomb , » répondirent les foldats.
Eh ! quoi ! reprit Zamet , n'avezvous
pas des épées & des ongles. Il les raméne
à la tranchée où il trouve leurs capitaines
immobiles à leur poſte , & combattant
encore. " Monfieur , lui dirent ces
>> braves officiers , vous ferez témoin que
>>> vous nous avez trouvé à notre devoir.
Zamet rappela alors la victoire & reſta
maître du fort qu'il avoit entrepris d'enlever.
Opufcules de feu M. Rollin , ancien recteur
de l'Univerſité de Paris ; contenant
diverſes lettres qu'il a écrites ou
SEPTEMBRE. 1771. 117
reçues , ſes harangues , difcours , complimens
, mandemens , &c. & les poëſies
; avec ſon éloge hiſtorique par M.
de Boze , & des notes fur cet éloge ;
2 vol . in - 12. A Paris , chez les Frères
Etienne , libraires , rue St Jacques , à
la Vertu.
La lecture du Traité des Etudes de Rollin
a ſouvent fait deſirer que l'on raffemblat
ſes diſcours , ſes harangues , ſes poëſies
latines où ce profeſſeur donne en
quelque forte l'exemple des préceptes
qu'il a établis dans ſon traité. Ces opufcules
fontd'ailleurs avec ce traité des études
, des écrits qui appartiennent plus
particulièrement à Rollin que ſon hiſtoire
ancienne & fon hiſtoire romaine , &
doivent par conféquent contribuer le plus
à ſaréputation littéraire. On ne peut donc
qu'applaudir aux ſoins des éditeurs , les
Frères Etienne , libraires , d'avoir publié
ce recueil . Les harangues de Rollin ne
feront pas aujourd'hui ſans doute la même
ſenſation qu'elles firent lorſqu'elles
furent prononcées . On les lira néanmoins
avec fatisfaction , parce qu'elles font le
portrait le plus fatisfaiſant d'un coeur vertueux
, reconnoiſſant , attaché à ſes devoirs
, plein de zèle pour le bien de la
118 MERCURE DE FRANCE.
ſociété & de reſpect pour la Providence.
Rollin faifoit paroître ce reſpect juſque
dans ſes moindres poëſies , comme on en
peut juger par cette inſcription qu'il fit
pour la fontaine de Fleury , terre de M.
d'Argouges.
Dives aquæ , mox pauper , aquis hinc rurfus
abundans ,
Sperare adverfis didici , metuiſſeſecundis ;
Atque aliam cuncta unde fluunt agnofcere fontem.
Feu M. Dagueſſeau l'aîné , conſeiller
d'état , s'eſt plu à traduire ou plutôt à imiter
en françois cette inſcription.
Abondante d'abord , je fus dans l'indigence;-
Je retrouve à préſent ma première abondance.
Eſpérons dans les maux , craignons dans le bonheur
,
Etdes biens d'ici bas remontons à l'auteur.
L'éloge de Rollin par de Boze , impriméà
la tête de ces Opufcules , eft accompagné
de pluſieurs notes qui contiennent
différens traits ou remarques que Crevier
élève de Rollin & fon légataire , avoit recueillis.
L'auteur de l'hiſtoire ancienne ,
élevé aux premières places de l'Univerté
, long- tems à la tête d'un collége trèsSEPTEMBRE.
و 1771. 11
fréquenté , & accueilli chez les grands ,
auroit pu ſe procurer une fortune conſidérable
; mais cet homme vertueux avec un
revenu très - modique étoit quelquefois
tenté de ſe regarder comme trop riche.
Très honteux un jour d'appercevoir chez
lui trois mille livres a naſſées , il court
aufli tô: les repandre dans le ſein des pauvres.
Belle leçon pour ces riches avares
qui , ayant dans leurs mains la ſubſiſtance
d'une province , foupirent encore après
de nouvelles richeſſes. On ſe plaint quelquefois
que la vie de l'homme eſt trop
courte ; & fi ces modernes Harpagons vivoient
des ſiècles , quel fléau plus à craindre
pour la ſociété ?
Rollin , comme on nous l'apprend dans
cès mêmes notes , étoit fils d'un coutelier.
Mais il eut toujours aſſez d'eſtime
pour lui-même pour ne pas rougir de fon
extraction , & c'eſt peut- être la ſeule occaſion
où il ſe permit un peu d'orgueil . Il
étoit à dîner chez un Prince avec un Père
de l'Oratoire . On pria celui- ci de découper
une pièce de gibier. Rollin voyant
que le couteau ſervoit mal le découpeur ,
lui dit: "Mon Père , prenez le mien , il
-> vaut mieux , je m'y connois , je ſuis tils
>> de maître. On a inféré parmi ſespoë
120 MERCURE DE FRANCE.
ſies l'épigramme dont il accompagna un
couteau qu'il envoyoit pour étrennes à un
de ſes amis . Il lui marquoit par cette épigramme
que ſi ce préſent lui ſemble venir
plutôt de la part de Vulcain que de
celle des muſes, il ne devoit pas s'en étonner
, parce que c'étoit de l'antre des Cyclopes
qu'il avoit commencé à diriger ſes
pas vers le Parnaſſe.
Etnahæc, non Pindus tibi mittit munera : morem
Cyclopes mufis præripuerefuum .
TranflatumEinais me Pindi in culmina ab antris,
Hicte,fi nefcis , culter , amice , docet.
Les places qu'occupa Rollin & fon mérite
particulier le mirent en correſpondance
avec pluſieurs hommes illuftres ;
maisles lettres du Prince Royal de Pruffe,
aujourd'hui ſur le trône , forment le morceau
le plus intéreſſant de ce recueil & le
monument le plus glorieux à la mémoire
deRollin.
Toilerte de Flore ou Eſſai ſur les plantes
&les fleurs qui peuvent ſervir d'ornement
aux Dames; contenant les différentes
manières de préparer les effences
, pommades , rouges , poudres ,
fards
SEPTEMBRE. 1771. 121
fards & eaux de ſenteurs : auquel on a
ajouté différentes recettes , pour enle.
ver toutes fortes de taches ſur le linge
& fur les étoffes , &c. Ouvrage utile
aux parfumeurs , baigneurs & aux perſonnes
chargées de la direction des toilettes
; par M. B.... D. en M. vol.
in- 12. diviſé en deux parties. A Paris ,
chez Valade , libraire , rue St Jacques .
Ce petit ouvrage renferme pluſieurs
recettes dont on peut avoir tous les jours
beſoin. On doit le regarder pour cette
raiſon comme un repertoire utile. L'auteur
a rangé par ordre alphabetique , à la
têtede cet Ellai , les plantes & fleurs qui
peuvent convenir à la toilette. C'eſt une
eſpècede cours de botanique à l'ufage des
Dames , & que vtaiſemblablement elles
ne confulteront pas beaucoup. Il ſeroit
cependant à ſouhaiter pour elles qu'elles
connuſſent tous les ingrédiens qui entrent
dans les coſmétiques qu'on leur préſente
&dont pluſieurs peuvent être nuiſibles à
leur ſanté.
Géographie élémentaire , traitée en forme
d'entretiens ; ouvrage principalement
fait en faveur des mères de famille &
des jeunes Demoiselles ; par M. He-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
nault , avocat ; in- 12. A Paris , chez
les Frères Etienne , rue St Jacques .
Cette géographie , traitée en forme de
converfation , eſt ſi ſuccincte , ſi abrégée
qu'on ne doit la regarder que comme une
fimple introduction. On ne peut donc la
comparer à la géographie de Nicole de la
Croix qui eſt entre les mains de tout le
monde& qui , par les inſtructions qu'elle
renferme, facilite les recherches , foulage
la mémoire & donne des notions ſuffifantes
fur les divers contrées de l'Univers.
M. H. , dans ſa préface , affecte néanmoins
de déprimer cette géographie ,
conduite qui rappele au moins ce mot de
la comédie : Vous êtes orfévre,M. Joffe.
Les Rufes du Braconnage , miſes à découvert
, ou Mémoires & inſtructions fur
la chaſſe & le braconage ; avec quelques
figures en taille de bois : par L.
Labruyere , garde de S. A. S. Mgr le
Comte de Clermont Prince du Sang ,
in - 12 . A Paris , chez Lottin l'aîné ,
libraire , rue St Jacques , au Coq & au
livred'or. 4
L'auteur , qui remplit aujourd'hui une
place de garde -de- chaſſes avec la plus
SEPTEMBRE. 1771. 123
grande vigilance &le zèle le plus éprouvé
, a exercé auparavant le métier de Braconnier
, & ce ſont en quelque forte ſes
mémoires qu'il nous donne aujourd'hui.
Il les a écrits pour obéir aux ordres d'un
Prince qui penſoit que ces fortes de rufes
ne pouvoient être miſes dans un trop
grand jour pour la conſervation des chafſes
, les intérêts des propriétaires des terres
& l'inſtruction de leurs gardes- chafſes.
Les ruſes des braconniers font propre.
ment leurs fecrets qui ceſſeront d'etre
nuiſibles aufſi - tôt que tout le monde les
connoîtra. Ces mémoires font écrits avec
une louable franchiſe que l'on préférera
fans doute dans ces fortes de matières à la
pureté & à la correction du ſtyle. L'auteur
donne des inſtructions ſur tous les
inſtrumens de chaſſe &de braconnage. Il
parle d'une chaffe aux canards ſauvages
qui peut être divertiſſante. «Onprend ,
dit- il , un grand chaudron de cuivre
>> tout neuf ou écuré nouvellement. On
» porte un briquet , de l'amadou , une
>> terrine de terre , du ſuif en ſuffiſante
> quantité , & trois méches allez groffes .
>>On ſe met deux ou trois ou plus avec
>>des fuſils , on choiſit la nuit la plus obf
>> cure. On ſe rend dans les lieux qu'ha
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
> bitent les canards &l'on ſe précaution-
>> ne de chiens qui aillent à l'eau. Celui
>> qui porte le reverbère ; ſe le pend au
>> cou & tourne la bouche du chaudron du
> côté de l'eau . On allume les méches
>> que l'on met dans la terrine remplie de
>> fuif, les tireurs ſuivent le reverbère de
>> près & du côté oppoſé. Les canards qui
> voient cette grande lumière, s'avancent
> près des bords & s'imaginent que c'eſt
> le blond Phébus qui reparoît fur l'ho-
>>rifon. Ils ſe délectent& fe conjouiffent
» à la venue du grand flambeau qui les
*éclaire; mais malheureuſement ils ne
>>voient au lieu du ſoleil que le flambeau
» qui va éclairer leurs funérailles ; les
>> hommes qui ont le tonnerre en main
> leur lancent la foudre qui les fait cul-
>> buter les uns fur les autres. La première
>> fois que je fus à cette chaſſe , j'étois
>> porte- reverbère. Je logeois chez un
>>>homme qui ne faiſoit que cela avec un
>de ſes fils. Nous ſuivimes la Durance
» qui eſt une rivière qui paſſe à Siſteron
» & à Oriffe , & ſe jette dans le Rhône.
» Il en tua quinze dans la nuitque je fus
>>avec lui. Cette chaſſe ſe pratique beau-
» coup en Bourgogne , & très - ſouvent
>>par les gentilshommesde cette provin-
>
SEPTEMBRE. 1771. 125
L'auteur termine cet écrit par faire connoître
toutes les menées des gardes qui
favoriſent les braconniers & par le dégât
que font les reptiles parmi le gibier. Ce
dégât eſt quelquefois plus confidérable
que celui des braconniers- mêmes. Il dit
avoir ouvert des vipères en Brie & aux
environs de Paris , & avoir compré jufqu'à
neuf perdreaux dans les entrailles
d'une ſeule vipère. Il a ſouvent trouvé
dans celles des couleuvres des lapreaux &
des levreaux en poil; d'où l'on peut juger
que ces reptiles en détruiſent beaucoup .
C'eſt à quoi cependant très-peu de gardes
font attention.
Dictionnaire de Morale philofophique , par
le P. Joſeph - Romain Joly , natif de
St Claude , Capucin , 2 vol . in 8 °. petit
format. A Paris , chez Didot l'aîné ,
libraire & imprimeur , rue Pavée , près
du quai des Auguſtins .
L'Abbé de Longuerue diſoit de Balzac
qu'il ne penſoit pointde fon chef , mais
qu'il avoit un recueil de pensieri qu'il
couſoit à propos. Depuis quelque tems
de
Bienheureux écrivains dont la fertile plume,
Peut chaquemoisſans peine enfanter un volume,
(
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ſemblent avoir voulu épargner à nos prétendus
beaux eſprits le ſoin de faire euxmêmes
ces fortes de recueils. Ces compilations
ont plû à bien des perſonnes qui
n'aiment point à être long tems occupées
du même objet. D'ailleurs on quitte &
on reprend ces fortes de recueils quand
on le veut , & c'est une commodité. M.
Joly a compoſé le ſiende penſées morales
ou philofophiques extraites d'anciens
auteurs facrés ou profanes . Il a cherché à
fe conformer au goût de ſon ſiécle ; &
pour ſe rendre plus utile , il a , ſuivant
P'expreffion de Montaigne , traité la morale
à pièces découſues , qui ne demandent
pas l'obligation d'un long travail dont la
plupart des lecteurs font incapables. Mais
en adoptant les pensées des écrivains
qu'ila confultés , il s'eſt permis d'étendre
ces penſées , de les abréger , de les modifier
ou de les interpréter relativement à
fon plan qui étoit de préſenter toujoursun
objet d'inſtruction. Onne doit donc pas
regarder ſon dictionnaire comme une
fimple compilation. La morale en eft
grave , auſtere , & peut - être l'auteur ne
diftingue pas toujours allez ce qui eſt précepte
d'avec cequi eſt ſimple conſeil .
Le pieux Ecrivain trace aux jeunes per
fonnes un plan d'éducation qui leur dé
SEPTEMBRE. 1771. 127
fend d'aſſiſter aux feſtins & aux affemblées
, de ſe trouver dans les concerts &
d'entendre des inſtrumens de muſique .
Nous lui citerons à ce ſujet ce mot de
Charillus qu'il rapporte d'après Plutarque
dans un article de ſon dictionnaire.
Ce Lacédemonien étant interrogé pourquoi
dans ſa république les filles fortoient
en publicle viſage découvert , & que les
femmes étoient voilées : « La raiſon , dit-
>> il , eſt que les filles cherchent un mari,
» & que les femmes veulent garder celui
» qu'elles ont épousé , & ne cherchent
>>point à plaire àd'autres hommes » . Suivant
cette raiſon que denne ici le ſage
Lacédémonien , on doit donc accorder
aux jeunes perſonnes la permiſſion de fe
trouver dans les aſſemblées. Les femmes
au contraire n'ont aucun motif de s'y rendre
à moins que ce ne foit pour accompagner
leurs filles & les ſurveiller.
Théâtre du Prince Clenerzow Ruffe , traduit
en françois par le Baron de Blening
, Saxon ; 2 vol . in- 8 ° .; prix , 61 .
AParis , chez Sébastien Jorry , rue de
la Comédie Françoife ; Lejay , rue St
Jacques , près celle des Mathurins .
Ce théâtre contient huit piéces en pro
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ſe , cinqdans le premier volume : les Faux
Inconftans ou le Mariage à la mode ; le
Billet perdu ; les Acteurs defociété & les
bonnes Amies. Les piéces du ſecond volume
font le Mari médecin; les Liaisons
dujour& lesHommes à la mode.
« Le Prince Clenerzow , homme de
>> beaucoup d'eſprit , nous dit le Baron
>> de Blening dans une lettre qui précéde
>> ces drames , avoit cauſé à Petersbourg
>> avec tous les Ruſſes qui revenoient de
>> Paris : il avoit lu tout ce qu'on a écrit
>> de meilleur ſur la France & les Fran-
>> çois ; mais il n'étoit pas fatisfait des
>> reponſes qu'on faiſoit à toutes ſes ques-
>> tions , ni des lectures qu'il avoit faites.
Il ſe détermina à aller en France & il
>> partit. Il paſſa trois ans à Paris , à vivre
>> l'après diné dans la meilleure compa-
>> gnie .... La manière dont le Prince
>> avoit vu la France , étonna même les
>> ſeigneurs Rulles qui y avoient été ; ils
>convinrent que ce qu'il diſoit étoit
>> vrai. J'en fus moins furpris quand je
» lui eû vu rendre tout ce qui ſe paſſoit
>> dans vos différentes ſociétés ; comme
>> il prenoit vos manières , comme il
>> peignoit vos actions , votre ton & vos
>>propos. Je ſentis combien il étoit fa-
> cheux que vos comédies ne rendiſſent
SEPTEMBRE. 1771. 129
» pas exactement ce qu'il peignoit avec
» autant de vérité ; car il le faut avouer ,
>> il rendoit ce qu'il avoit vu en France
>>ſupérieurement bien , j'en ai été fou-
>> vent témoin & il m'a toujours amufé.
>> A la ſuite d'une longue converfation
>>que nous eûmes un jour fur cet objet
» tête-à-tête , je lui dis qu'il devroit ef-
>> ſayer de faire des comédies qui puf-
>> fent faire juger des incoeurs & du ton
>> de la Nation Françoiſe ; il me parut fur-
>>pris comme quelqu'un donton auroit
>> deviné le ſecret ; je poursuivis. Après
» un moment de ſilence , il me dit : eh
>> bien , ce que vous deſirez , tout difficile
qu'il eſt , eſt fait , & je veux que
>> vous en jugiez ; vous me trouverez
>> bien loin de ce vrai que je defire
» n'importe ; mais je vous avertis que
>> comme je ne ſuis point aſſez accontu-
>>mé à penſer dans la langue Françoiſe ,
6
tout ce que j'ai écrit eſt en langue
» Ruffe. Il me prêta donc ſes ouvrages ,
» & ce qui l'y engagea ce fut le defir
» que je traduifiſſe ſes Comédies. » C'eſt
cette traduction que l'on nous donne ici .
Mais on aura fans doute de la peine , en
lifant ces petites Comédies , à ſe perfua.
der qu'elles aient été réellement tradui
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tes du Ruſſe. On aura encore plus de
difficulté à croire que le prince Clenerzow
, que l'on nous peint comme un
homine de beaucoup d'esprit , & ayant
paſſé trois ans à vivre à Paris dans les
meilleures ſociétés , ait pu ſe perfuader
avoir ſaiſi les moeurs & le ton de la Nation
Françoiſe , parce qu'il a copié les ridicules
de quelques cercles que l'on n'appelle
la bonne compagnie que par détifion
,& qui ne font que des affemblées
de gens oififs , vuides d'idées , & qui
n'ont d'autre reſſource pour ſe débarrasfer
du tems qui paſſe ſi vite que le jeu ,
la tracaſſerie & l'intrigue. Ces prétendues
bonnes compagnies, telles que nous
les dépeint le prince Ruſſe , ſe trouvent
dans toutes les grandes villes , & le jargon
des gens riches , ignorants &desoeuvrés
eſt à peu près le même à Moscou &
à Londres qu'à Paris. Un étranger auroit
certainement une bien fauſſe idée
des plaiſirs de nos ſociétés s'ilen jugeoit
par la petite Comédie de la Soirée à la
mode du Théatre François; il faut dire
la même choſe de ces Drames du Prince
Clenerzow , ou de celui qui emprunte
fon nom. Il n'a peint que le ridicule de
quelques coteries. Comme ce ridicule
SEPTEMBRE. 1771. 131
eſt le pivot ſur lequel tourne le comique
qui fait le fond de ces pièces, ce nouveau
Théatre paroîtra peut- être ni allez varié
, ni affez piquant. Il pourra néanmoins
remplir le but que l'Editeur de ces pièces
Iemble s'être propoſé d'offrir aux perſonnes
qui aiment à jouer la comédie ,
un recueil de petits Drames propres à
leurs amuſemens. Le dialogue en eſt facile
, aifé & formé ſur celui de la converſation.
S'il y a des langueurs dans
pluſieurs ſcènes , il y en a d'autres auffi
qui par l'espace qu'elles laiſſent au jeu
de l'acteur prêtent à l'action théâtrale.
Ces Drames d'ailleurs , n'ayant point été
joués en public , ſemblent pour cette
raiſon là même plus propres à l'être en
fociété. Ils font du moins plus favorables
à l'acteur de ſociété , qui jouant
d'original & d'après ce qu'il ſent , donnera
à ſon action plus de naturel , plus
de graces, plus de vérité. Cet acteur n'aura
point à craindre la prévention d'un auditeur
qui ne manque jamais de ſe rappeler
lejeude l'acteur public qu'il connoît pour
critiquer fon copiſte .
La petite pièce intitulée les Bonnes
'Amies , eſt une critique affez maligne de
la prétendue amitié qui regne entre certaines
femmes. L'empire de la beauté &
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
la jaloufie des conquêtes rendent ordinairement
cette amitié fauſſeou peu durable
; & c'eſt la concluſion que l'on peut
tirer de ce Drame.
La comédie du Billet perdu nous répréſente
un mari dupe de ſa femme , ce
qui eſt aſſez ordinaire; mais le lecteur
pourra s'amufer de la ruſe dont ſe ſert
une certaine Marquiſe , pour retirer le
billet de ſon amant d'entre les mains de
fon mari , & mettre ce pauvre mari dans
fon torr.
La comédie des Hommes à la mode ,
rappelle au lecteur celle du Préjugé à
lamode de la Chauffée; ce n'eſt pas qu'il
n'y ait bien de la différence dans la contexture
de ces deux comédies , mais on
y trouve le même ridicule attaqué , &
peut être l'auteur auroit il mieux fait de
laiffer ce ſujet de comédie à la Chauffée
ou de l'enviſager d'un autre côté.
Dans la comédie des Liaisons dujour
un certain Marquis , autrefois grand disfipateur
, a pris le parti de payer comptant
pour avoir meilleur marché. Il
blâme un de ſes amis qui emprunte de
tous côtés. Vous avez quité ce genre de
vie , lui dit-on , « ma foi oui , répond-
>> il , l'on eft toujours dans l'inquiétude.
Tant que mon pere a vêcu , c'étoit
SEPTEMBRE. 1771. 133
>> fon bien que je mangeois ; mais à fa
» mort , quand j'ai vu que c'étoit le
>> mien , je me ſuis jeté dans ce qu'on
> appele la bonne compagnie. »
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
ACADÉMIE.
De Lyon.
2
L'ACADÉNIE des Sciences , belles - lettres
& arts de Lyon, a fait ci-devant annoncer
que le prix , concernant les arts ,
lequel eſt triple pour la préſente année
feroit diſtribué par elle , ſuivant fon ufage,
dans une ſéance publique après la fête
de St Louis . Néanmoins le nombre des
mémoires qui lui ont été adreſſés , & la
diverſité des ſujets à laquelleadonné lieu
la liberté accordée aux auteurs , exigent
des examens & un travail trop long pour
160 MERCURE DE FRANCE .
qu'il foit poſſible d'adjuger le prix à cette
époque. En conféquence l'Académie a
arrêté que la diſtribution ſeroit différée
&renvoyée au 3 Décembre prochain ,
jour de la féance publique qu'elle tiendra
après les féties ; que cependant aucun nouvel
ouvrage ne ſeroit admis au concours ,
&que la préſente délibération feroit inceſſamment
publiée , pour ſervir d'avis
aux auteurs qui , dans le tems requis , ont
envoyé leurs némoires .
SPECTACLES.
OPERA.
LAcadémie Royale de Muſique a répréſenté
pour la première fois le mardi 13
Août 1771 , la Cinquantaine , paſtorale
en trois actes. Les paroles font de M.
Desfontaines , la muſique eſt de M. de
L. B. ** .
Le ſujet de certe Paſtorale eſt la fête
occaſionnée par le renouvellement que
Germain , vieux fermier , & Théreſe ſa
femme , font de leur mariage accompli
depuis cinquante ans. A cette action , ſe
lient les amours de Colin & Colette .
SEPTEMBRE. 1771. 161
COLIN.
Le ſommeil me fuit , je ſoupire;
Je ne veille que pour ſouffrir.
Ah quelle peine ! quel martyre !
S'ildure encor , il faut mourir.
Le Bailli me promet une jeune bergere
Qui m'aime autant qu'elle m'eſt chere ,
Eu juſques à ſeize ans je dois encor hélas !
Etre privé de ſes appas.
LE BAILLI lui dit :
Pour te guérirde ce tourment,
Ta Colette eſt trop jeune encore;
Comme elle tu n'es qu'un enfant ,
Etje nepuis céder àton empreſſement.
ر
Ainſi le double intérêt de cette Paſto
rale eſt fondé ſur les ardeurs paffées de
deux vieillards , & fur les amours prématurés
de deux enfans .
COLIN.
Onn'eſt point enfant quand on aime
On ne l'eſt point ,je le ſens bien :
Ma Colette penſe de même ,
Jugez de fon coeur par le mien.
Au ſentimentqui nous inſpire,
Pourquoi voulez-vous réſiſter ?
162 MERCURE DE FRANCE.
S'il eſt des lois à nous preſcrire ,
L'Amour ſeul doit nous les dicter.
LE BAILLI .
Pour uſer des biens qu'il nous donne
LeCiel a marqué les inftans ,
On ne jouit que dans l'automne
Des fruits qui naiſſent au printems .
C'eſt quand elle eſt épanoje ,
Que la fleur doit ſe moiſſonner ;
Une roſe trop tôt cueillie
N'eſt qu'un inſtantà ſe faner.
Colin va implorer Germain qu'il
eſpère trouver moins inflexible. Des bucherons
ſe rendent à leur ouvrage. Lubin
les invite à venir célébrer le renouvellement
du mariage de ſes vieux parens.
Il chante les plaiſirs du Printemps & le
bonheur du couple fidele dont le Bailli
doit refferrer les noeuds .
Germain & Thereſe s'intéreſfent aux
jeunes amans , & leur donnent des leçons
de conduite. Les époux ſe félicitent
mutuellement de ſe retrouver après
cinquante ans dans le même aſyle où ils
commencèrent à s'aimer. 1
SEPTEMBRE. 1771. 163
GERMAIN...
Dans tet aſyle folitaire
La vertu forme nos liens ,
Et depuis cinquante ans , ma chere ,
Tes deſirs y réglent les miens ;
Toujours t'aimer , toujours te plaire ,
Voilà mes tréſors & mes biens.
•
THERESE.
L'hiver a les plaiſirs , partageons-les enſemble,
Et rendons grace auCiel du noeud qui nous rafſemble.
Vivons , pour l'en bénir ,&lorſque le trépas..
Viendra ınarquer ma derniere heure.
Je mourrai , ſans regret , ſije meurs dans tesbras.
Le Bailli conduit lui même la fête ;
Lubin le ſuit avec les villageois . Le Seigneur
& la Dame du village animent
auſſi les jeux par leur préſence. Colin &
Colette obtiennent enfin le conſentement
duBailli.
LE BAILLI , à Colette,
Vous defiriez cette couronne ,
Vous l'obtenez à votre tour.
L'objet chéri qui vous la donne
164 MERCURE DE FRANCE.
La reçut des mains de l'Amour :
Au boutde cinquante ans encore ,
Puiſſe l'époux qui vous adore ,
Vous rappeler un ſi beaujour.
LUBIN , aux quatre Epoux.
Ledieu qui vous unit regne ſur tous les coeurs ,
Mais ce n'eſt qu'au village
Qu'il répand ſes faveurs.
Le concert des oiſeaux , le tendre émail des
fleurs ,
Le frais d'un verd boccage
Inſpirent ſes ardeurs ,
1
Etde ſes dons augmentent les douceurs
La fimple innocence
Fait naître nos foeux ,
La douce eſpérance
Sourit à nos voeux :
Nous goûtons ſes charmes,
Nous rendons les armes ;
Tout eſt plaiſir dans nos forêts ;
Jamais , jamais
On n'y voit couler les larmes .
Telle eſt la marche de cette Paſtorale
miſe en muſique par un amateur célèbre
qui a le génie , le goût & l'acquit d'un
habile compoſiteur. Il a fait des chants
:
SEPTEMBRE. 1771. 165
très agréables ; & des airs de danſe variés
avec beaucoup d'art & d'eſprit.
Le rôle de Germain , vieux Fermier ,
& celui de Théreſe ſa femme , ont été
chantés par M. & Mde l'Arrivée , &
généralement applaudis. Le rôle de Colin
, jeune garçon , que par des circonstances
particulieres Mlle Lafond , l'une
des danſeuſes , avoit joué à la première
répréſentation , a été repris par Mlle Roſalie
, qui plait autant par la fineſſe de
ſon jeu que par le goût de ſon chant.
Mlle Dervieux qui chante le rôle de Colette
, & qui danſe dans cette Paſtorale ,
a reçu les applaudiſſemens dûs à ſon double
talent. Les rôles de Bailli par M. Durand
, & de Lubin , neveu de Germain ,
par M. le Gros ont été très-bien rendus .
,
Les balets du premier acte ſont de la
compoſition de Monfieur d'Auberval
&ceux du ſecond & du troiſiéme acte
de Monfieur Veſtris ; ils font très- bien
deſſinés , principalement le balet du
ſecond acte , où le Seigneur & la Dame
de village viennent couronner Germain
& ſa femme. Le Seigneur , M. Gardel
y exécute deux entrées , l'une de demi
caractère , l'autre de chaconne ; dans lesquelles
il s'eſt montré , pour ainſi dire
165 MERCURE DE FRANCE .
fupérieur à lui-même ; il n'y a d'exemple
des applaudiſſemens qu'il a reçus ,
que ceux que l'on donne à Mile Heinel,
qui excite par la nobleffe & la perfection
de ſa danſe les tranſports de l'admi.
ration . La Dame & le Seigneur du village
font accompagnés de leurs enfans ,
répréſentés par M. Gardel le jeune &
par Mite Julie , tous deux éleves de
M. Gardel , qui ont l'un l'autre montré
d'heureuſes dispofitions & beaucoup de
talent. M. d'Auberval , Mlles Allard ,
Guimard& Pellin exécutent dans le premier&
dernierdivertiſſemens des entrées
feules&des pas de deux avec le ſuccès
dontils font toujours aſſurés .
Le pas de quatre du dernier acte par
Mrs Gardel , Simonin , Mlles Guimard
& Dervieux , eſt ſi agréablement fait ,
que l'on a regretté que M. Gardel ſe fût
reſtraint à la compofitionde ceſeul morceau
dans les divertiſſemens .
SEPTEMBRE. 1771. 167
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON doit remettre au théâtre pluſieurs
pièces anciennes; & y répréſenter quelques
drames nouveaux.
Un jeune Acteur , dont on attend
beaucoup , & formé par un célèbre Comédien
, debutera inceſſamment dans
la Tragédie.
M. Belcourt a reparu après une abfence
de pluſieurs mois ,& le Public a
témoigné par ſes applaudiſſemens , le plai
fir qu'il avoit de jouir de ſa préſence &
deſes talens.
M. Belmont joue les rôles de payſans
avec un talent qui s'eſt tout- à-coup manifeſté
; perſonne ne rend leur fimplicité
, leur naïveté , leur franchiſe avec
plus de vérité&de naturel.
168 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a joué fur ce théâtre les deux Miliciens
, pièce nouvelle mêlée d'ariettes ,
dont nous rendrons compte.
On y a donné la Cavalcade , farce Italienne.
Celio amoureux de la fille de
Pantalon , riche négociant , eſt en qualité
de commis dans ſa maiſon ; il eſt
aimé de Roſaura , & il a affez de fortune
pour eſpérer de l'épouſer ; mais fon
projet eſt traverſé par la demande qu'un
capitaine Bomba fait de Roſaura , honneur
dont Pantalon eſt trop flatté pour
le refuſer. Celio prend le parti , ſuivant
l'avis de Scapin , de ſe déguifer & de ſe
faire paffer lui-même pour le Capitaine
attendu. Il vient avec une nombreuſe
cavalcade devant la maiſon de Pantalon
, qui lui préſente ſa fille. Au même
inſtant on annonce l'arrivée du vrai Capitaine
Bomba. La fourberie de Celio
eſt découverte , & comme il eſt riche &
aimé de Roſaura il obtient le conſentement
du père . L'exercice & les évolutions
que font des chevaux de carton
rendent cette farce plaiſante. Le jeu de
l'Arlequin
SEPTEMBRE. 1771. 169
l'Arlequin qui eſt ſi comique & fi naif
y répand auſſi beaucoup de gaité.
COMÉDIE DE METZ.
On a repréſenté ſur le Théâtre de Metz
LeMort Marié , piece nouvelle de M.
Sedaine.
M. Desbarres , homme aiſé de la ville
d'ſſoudun a deux filles . M. de Sainville ;
préſident du préſidial de cette ville eſt
amoureux de l'aînée& un jeune Officier
nommé Deternois eſt amoureux de la cadette
. M. de Sainville obtint Mile Defbarres
l'aînée en mariage. M. Deternois
inſtruit de cette alliance , & trompé par
lenom de Mlle Desbarres , croit que ſa
maîtreſſe le trahit. Né vif& impétueux ,
il ne peut contenir ſa colère , & écrit au
préſident une lettre fort vive dans laquelle
il lui annonce qu'il arrive pour lui
diſputer ſa conquête les armes à lamain.
M. de Sainville fait de violens reproches
à Mile Desbarres à qui il croit une inclination
cachée pour l'Officier. Ils ne le
connoiſſent l'un & l'autre que de nom :
ils ontdes doutes ſurun intrigue entre lui
& Angélique la ſoeur cadette , & ils parviennent
à les éclaircir. Le préſident fatisfait
veut cependant punir le jeune hom.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
me du peu de ménagement qu'il a gardé
envers lui . Il le laiſſe arriver , accepte le
combat qu'il lui propoſe , mais au lieu de
ſe ſervir de l'épée il choiſit te piſtolet ,
ne charge qu'à poudre ; ils ſe battent ,
tirent leur coup de piſtolet , & Sainville
tombe à la renverſe . Deternois croit l'avoir
tué ; il veut s'enfuir , mais il eſt arrêté
par des cavaliers de maréchauffée apoftés
par Sainville. La mere de l'officier
nommée Madame d'Entregent , femme
fort vive& extrêmementgaie & enjouée ,
atrive chez M. Desbarres où la ſcène
s'eſt paffée. On l'inſtruitde tout, Sainville
veur pouffer la plaifanterie juſqu'au bout
& faire le procès au jeune homme. M.
Desbarres & Madame d'Entregent y confentent
: ils s'afſſemblent , ſe mettent en
robe, font comparoître Deternois , parviennent
à le convaincre , & à lui faire
figner ſes dépoſitions ; mais au lieu de ſa
condamnation c'eſt ſon contrat de mariage
qu'il a ſigné.
Cette piéce a éré jouée devant M. le
Maréchal d'Armentieres & tous les Officiers
qui compoſent la garniſon de Metz ,
& elle a eu le plus grand ſuccès. M.
Sédaine , qui en eſt l'auteur ne l'a
compoſée que pour ſa ſociété, mais il s'eſt
SEPTEMBRE. 1771. 171
rendu à la ſollicitation de ſes amis , & a
permis qu'on la jouat.
,
Quelques perſonnes de goût ont été révoltéesde
voir une mere ſe porter à un jeu
auſſi cruel envers un fils qu'elle aime tendrement
; mais elles onteu enſuite moins
de répugnance quand elles ont penſé que
cette mère eft extrêmement étourdie &
vive on peut dire même folle &
qu'elle eſt ſans ceſſe préparée à tout découvrir
ſi ſon fils s'affecte trop . D'ailleurs
elle veut que la peine du jeune homme
touche M. Desbarres qui ne paroît pas
donner ſon conſentement de trop bon
coeur au mariage de Deternois avec ſa
fille , & elle ſçait que le chagrin qu'éprouve
ſon fils ſera bientôt diſſipé par le
bonheur le plus grand.
On croit généralement que cette piéce
mêlée d'ariettes plairoit, &on penſe que
la diverſité des ſituations prêteroit beaucoup
au muſicien.
Il faut auſſi rendre juſtice aux acteurs
qui ont exécuté la pièce. Les Sts Dubuiffon
&Granville qui ont rempli les rôles
de Mrs Desbarres & Sainville s'en font
acquittés avec ſuccès. Le fieur Fleury
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
qui a joué Deternois a mérité les applau
diſſemens du public , fur- tout dans la ſcène
de la procédure où il a exprimé on
ne peut pas mieux la douleur dont eſt
déchiré l'ame d'un fils accuſé par ſa propre
mere. Mlles Dubuiſſon , Simonet &
Renaud qui ont joué les rôles de Mad.
d'Entregent &de Miles Desbares les ont
rendus à la ſatisfaction générale. Ces acreurs
ont fait le plus grand plaifir
dans cette piéce que l'auteur n'avoit
deſtinée qu'à ſes amis.
Lestalens de M. Sedaine font trop généralement
reconnus , & fa réputation
trop bien établie pour avoir beſoin d'y
ajoûter ce ſuccès , mais nous n'avons pas
voulu laiſſer échapper cette occaſion de lui
rendre un hommage public.
VERS à M. Richard, célèbre Mechanicien,
auteur du concert méchanique. *
De Promethee & de Pygmalion
Chacunrépète encor la fable.
*Ce ſpectacle,dont il a été parlé dans ledernier
Mercure , eſt ouvert tous lesjours , rue de Riche
Lieu , àla bibliothèque du Roi,
SEPTEMBRE. 1771. 173
Mais ce qu'on prit pour une fiction ,
Richard, tu le rends vraiſemblable.
Tes automates ſtudieux
Surpaſſent en intelligence ,
Plus d'un ſavant préſomptueux
Qui connoît tout , hors ſon inſuffiſance:
Dis- moi , par quel art plus qu'humain ,
Par quelle magique merveille ,
Ces êtres qu'a formés ta main
Agiflent ànos yeux & flattent notre oreille?
Dans ce concert le coeur même eſt trompé.
J'ai vu de ta Chanteuſe ** un Plutus occupé
Attendre , l'oeil en feu , que finît ſa partie
Pour lui propoſerun ſoupé.
Chacun de tes acteurs , fidèle à l'harmonie ,
L'eûtemporté ſur ces vieux méneſtrels
Qui de Lully , dans des jeux ſolemnels ,
Eſtropioient la pſalmodie.
Σ
Ton art eût à- propos ſecondé ſon génie.
Il eût redoublé ſes efforts ,
Etde ſa douce mélodie
Labaſle avecplus d'énergie
Soutiendroit les doctes accords.
Il te devroit beaucoup; mais pourſuis ton ou
vrage,
** Automate qui chante & qui s'accompagne
fur le clavecin.
:
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Et lemonde aujourd'hui te devra davantage.
Que ne peux-tu , par des efforts conftans ,
Lerepeupler de pareils habitans !
La raiſon ne vaut pas leur méchaniſme ſage.
Je fais qu'il fut dans tous les tems
Des automates agiflans ;
Qu'à la ville , à la cour, l'eſpèce en eſt commune;
Qu'on pourroit même encore en peupler les dé
ferts.
J'en vois qui , tourmentés de centprojets divers;
Promenent en cent lieux leur machine importune.
Mais tout change ici-bas , & ce monde trop vicu
Attend une refonte, hélas ! trop néceſſaire;
Courage! artiſte ingénieux ,
Epuiſe les ſecrets de ton art tutélaire.
Fabrique-nous , par des moyens nouveaux,
Des amis plus conftans,des belles moins perfi
des,
Des auteurs plus originaux ,
Des orateurs plus diſerts & moins vuides ;
Des docteurs plus inſtruits ,des dervis plus rigides;
SEPTEMBRE. 1771. 175
Des ignares moins orgueilleux ;
Des Agnès , aux yeux plus timides ;
Et des ſages moins dédaigneux ,
Et des courtiſans moins avides ,
Et des cenſeurs moins pointilleux,
Et des élégans moins ſtupides .
Après un tel effort , après un tel bienfait ,
De tes rivaux jaloux ne redoute aucun trait.
Chacun diradetoi , chez la race future ,
Son art , dans tous les points , ſçut vaincre la na
ture.
Par M. de la Dixmerie.
L'ECRIVAIN AUTOMATE.
Le ſieur Payen , mechanicien , réſident
à Paris , a eu l'honneur de préſenter
au Roi & à la Famille royale , un Ecrivain
automate de ſon invention ; Sa Majeſté
en a paru très-fatisfaite. Suivant le
rapport des Commiſſaires nommés par
l'Académie royale des Sciences pour l'examen
de cet Ouvrage de méchanique ,
cette compagnie l'a approuvé & a certifié
qu'il n'y a aucune fupercherie.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
L'Ecrivain eſt une jolie figure , de
grandeur naturelle , qui répréſente l'amour
, au fond d'un jardin , aſſis devant
une table , fur laquelle font les attributs
qui le caractériſent ; avec une de fes fléches
ildonne ſa loi en lettres initiales ,
tracées par le célèbre Roland , maître écrivain.
Un jeu d'orgue , appelé Prestant ,
exécute deux airs d'opéra analogues au
fujer. Tout ce que peut offrir l'art de la
méchanique &de la décoration , ſe trouve
raſſemblé dans cet objet qui fait illufion.
Ce chef- d'oeuvre ſe voit actuellement
vis-à-vis la Comédie Italienne . On explique
le méchanisme aux Spectateurs .
ARTS.
GRAVURE.
I.
Portrait de Nicolas-René Berrier , chevalier
, miniſtre d'état , conſeiller d'état
& ordinaire aux conſeils des dépêches
& au conſeil royal des finances , ancien
lieutenant - général de police ; peint
SEPTEMBRE. 1771. 177
par de Lyen & gravé par Wille , graveur
du Roi. Prix , 3 liv. AParis , chez
Bretin , maiſon du St Ponce , graveur ,
rue d'Enfer , chez le marchand de tabac;
& chez Bafan , marchand d'eſtampes
, rue & hôtel Serpente.
Cs Portrait , qui eſt à mi- corps , eſt vu
preſque de face. Il n'a point encore été
publié quoiqu'il y ait douze ans que M.
Wille l'a gravé. On y retrouve le burin
pur & brillant de cet artiſte. L'eſtampe a
environ 17 pouces de haut fur 12 de
large. (
II.
Portraitde M. Paris de Montmartel ,
Marquis de Brunoy , comte de Sempir
gnie , baron d'Agouville , conſeilled'état
, &c. deſſiné par Pelletier & gravé
par René Villain . A Paris , chez
Elluin , graveur , rue St Jacques , visà-
vis celle des Mathurins. Prix , 2 liv .
:
Ce Portrait eſt renfermé dans un oval
& vu de face. L'eſlampe a 12 pouces de
haut fur 9 de large.
H
178 MERCURE DE FRANCE.
III .
Portraitde Marie-Joſeph- Louise de Savoie
, Comteſſe de Provence , née à
Turin le 2 Septembre 1753. A Paris ,
chez Bonnet , graveur , rue Gallande ,
place Maubert , vis - à - vis la rue du
Fouare ; prix , 12 fols.
Ce Portrait eſt gravé dans la manière
du deſſin au crayon rouge & noir. Il eſt
vu des trois quarts , & a environ II poucesdehaut
ſur 8 de large.
Le même graveur diſtribue ſa troiſième
, quatrième & cinquième académie
de Femme au crayon rouge , d'après M.
Lagrenée , peintre du Roi ; prix 15 ſols
chaque académie.
Deux Têtes d'après M. Boucher , dans
la manière du deſſin au crayon noir &
blanc ſur papier bleu. Ce ſont deuxtêtes de
caractère d'après les figures de la Colonne
Trajanne ; prix , 12 fols la feuille.
Plus deux petits Sujets , le Procureur &
le Tailleur , d'après les deſſins colorés de
M. Marillier ; prix , 12 f. chaque ſujet.
SEPTEMBRE. 1771. 179
ÉCRITURE.
Modèles de toutes fortes d'Ecritures
gravées.
M. Aſſenſio , écrivain Espagnol , affo
cié étranger de l'Academie royale d'écriture
de Paris , & employé à la Bibliothèque
du Roi d'Espagne , vient de publier
d'excellens modèles d'écritures en
une planche gravée par lui-même , & ornée
de deffins de différents caractères , &
de beaux traits de plume. L'Académie
d'écriture de Paris lui rend par M. Paillaſſon
, ſon Secrétaire , le témoignage
que cet Ecrivain Espagnol furpaſſe les
plus grands Ecrivains de ſa Nation ,
les Yciar , les Lucas , les Perez , les Andaluz
, les Lacueſta , les Morante , les
Cafanova , enfin les Polanto ; cette piéce
d'écriture ſe vend 3 liv. chez M. Molés
graveur , quai S. Paul , maiſon de monheur
Labbé.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE .
MUSIQUE.
Recueil lyrique d'Airs choiſis desmeilleurs
Muſiciens Italiens avec des paroles
Françoiſes , & la baſſe chiffrée , premier
Recueil ; prix 3 liv. broché en
carton. A Paris , chez Didot l'aîné ,
Libraire & Imprimeur , rue Pavée ,
près du quai des Auguſtins.
Ce premier Recueil renferme des airs
d'Alleſſandra , de Bencini , Domenico ,
Galuppi , Guglielmi , Handel , Mancini ,
Manfredini , Piccini , Serini . C'eſt un
excellent choix des airs des maîtres les
plus célèbres d'Italie. Ce Recueil eſt éga-
Lement utile aux perſonnes qui chantent,
& à celles qui jouent des inſtrumens. Les
maîtres ne peuvent choiſir des leçons
plus propres à exercer leurs éleves , &
les éleves des études plus agréables. Les
vers Italiens ont été imités ou remplacés
par des vers François qui ſuivent trèsbien
les mouvemens , les phrases , & la
meſure ſyllabique du chant ; il y a toujours
une baſſe chiffrée , & ordinairement
un accompagnement de deſſus, La partie
SEPTEMBRE. 1771. 181
du chant a été miſe ſur la clé de g ré ſol
pour la commodité des inſtrumens , qui ,
au défaut de la voix , pourront l'exécuter.
Cette collection eſt véritablement
neuve en fon genre , favorable aux pros
grès de l'art , & intéreſſante pour les partiſans
de la bonne muſique..
Méthode facile pour la viole d'Amour
où l'on traite de différentes gammes , de
la double corde , des pincés , des fons
harmoniques , &c. avec une ſuite d'airs
connus arrangés pour cet inſtrument fur
d'autres airs , avec accompagnement de
baffe , deux trio pour une viole d'Amour,
violon & baffe , dédiée à M. Ethis Commiſſaire
des Guerres , aſſocié de l'Académie
des Sciences de Besançon , par
M. Milandre , OEuvre Ve ; prix 7 live
4 f. A Paris chez Lemenu , Auteur , Edi,
teur & Marchand de Muſique de Madame
la Dauphine , rue du Roule , à la
Clé d'or , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique. A Lyon , à Toulouſe , à Rouen
&àDunkerque.
182 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
M. BRIASSON Libraire, rue S. Jacques ,
diſtribue un ouvrage très important, dont
il vient de recevoir un nombre d'exemplaires
de Londres , intitulé Antiquités
Ioniennes , publiées avec la permiffion
d'une ſociété d'amateurs , par Meſſieurs
Chandler , Revett & Pars .
L'accueil que le Public a fait à quelques
ouvrages dans ce genre , a engagé
pluſieurs amateurs des arts en Angleterre
, de ſe cotifer pour faire lever , deffiner
ou recueillir tout ce qui peut encore
fubfifter de monumens dans l'ancienne
Gréce , capables de jetter du jour
fur l'hiſtoire de ce pays célèbre. Ils envoyerent
enconféquence un Antiquaire
avec deux habiles Deſſinateurs , l'un
d'architecture & l'autre de figures , pour
remplir leurs projets , leſquels après un
voyage de plus de deux ans rapporterent
une ample collection de deſſins & d'obſervations
à la ſociété des amateurs : les
antiquités que l'on remarque en lonie
font un des fruits de ces travaux. Elles
SEPTEMBRE. 1771. 183
conſiſtent en 28 planches très-bien gravées
, répréſentant les ruines de trois
temples , ſçavoir du temple de Bacchus à
Theos , du temple de Minerve à Priene,
&du temple d'Apollon Didymaces près
de Milet , leſquelles font accompagnées
de ſavantes recherches ſur l'origine de
ses monumens , & fur ce qu'en ont dit
les Auteurs anciens : on a joint aux vues
qui repréſentent l'état actuel de ces temples
, tous les détails des chapitaux , dés
baſes de colonnes , des entablemens , des
bas reliefs & des ornemens que l'on peut
encore diftinguer ; ce qui rend cet ouvrage
à la fois curieux & inftructif.
ANECDOTES.
I.
,
EN 1609 il fut enjoint par une Ordonnance
de police aux Comédiens de
l'hôtel de Bourgogne & du Marais
d'ouvrir leur porte à une heure après
midi , & de commencer à deux heures
préciſes leurs répréſentations , pour que
le jeu fût fini avant quatre heures & demie.
Ce réglement avoit lieu depuis la
184 MERCURE DE FRANCE.
S. Martin jusqu'au 15 de Février. Il n'y
avoit point alors de lanterne dans Paris ,
très peu de carroſſes , beaucoup de boues
&beaucoup de voleurs .
ΓΓ.
Palaprat disputoit à table avec M. de
Vendôme le grand Prieur , dont il étoit
fecrétaire. Il s'échappa dans la dispute
& dit quelque impertinence à ſon maître.
Palaprat , dit M. de Vendôme , vous
me manquez de reſpect , eh! ventre die .
Monſeigneur , ce ſont mes gages. Mon
ami , dit le grand Prieur , t'eſt - il dû
quelque choſe ? Il y a trois ans que je
n'ai rien touché , répondit Palaprat. Je
te donne ma parole que tu ſeras payé
-demain matin , reprit M. de Vendôme..
Ata ſanté.
Erchenbaldus , comte Flamand , aimoit
la juſtice juſqu'à l'extrême , il la rendoit
fans faire acception de perſonne. Unde
ſes neveux avoit attenté à l'honneur de
quelques femmes , il le condamna à
mort; mais comme il étoit malade , il
ne put veiller à l'exécution . Ceux qui en
SEPTEMBRE. 1771. 185
étoient chargés , firent évader le coupable
, qui , quelques jours après , croyant
la colère de fon oncle appaiſée , vint imprudemment
lui rendre viſite. Erchenbal
dus ſurpris & indigné , diſſimula & faiſant
approcher ſon neveu de ſon lit fous
prétexte de l'embraſſer , il lui palla un
de ſes bras fur le col & le ferrant trèsétroitement
, il lui enfonça de l'autre
main un poignard dans le coeur. Sa maladie
augmentant , l'Evêque du lieu vint
le confefler , & comme il ne lui parloit
pasde ſon neveu à qui il avoit ôté la vie ,
l'Evêque l'en avertir. Le malade ſoutine
qu'il n'avoit fait qu'un acte de juſtice .
IV.
M. le Chevalier de Legal érant devenu
fourd , on lui conſeilla de quitter le
vin. Ce régime lui réuſſit ; on lui attribua
même ſa guériſon qui étoit déjà fors
avancée , quand tout-à coup on le vit ſe
remettre au vin. Quelqu'un ſurpris de
Iui en voir boire , demanda pourquoi
il quittoit l'uſage de l'eau qui paroiffoit
Jui faire tant de bien : Ma foi , répondit
le Chevalier de Legal , voulez- vous
queje vous diſe la vérité , c'est queje trou-
1
186 MERCURE DE FRANCE.
ve que le vin vaut mieux que ce que j'entends.
USAGES ANCIENS.
Les Filles à marier.
JEAN DE LANGEAC a été un des plus grands
hommes de ſon fiécle , & l'un des plus illuſtres
par ſa naiſlance dans l'Egliſe & dans l'Etat. On
trouve qu'il fut hofpitalier de Langeac , curé de
Conteuge, doyen du chapitre de Langeac , archidiacre
de Riès , protonotaire du St Siége , commandeur
de St Antoine de Frugieres &de Billom,
prevôt de Brioude , abbé de l'Egliſe de Clermont ,
de StGildas-des Bois , de St Lo , de Pébrac , &c .
évêque d'Avranches , enfin de Limoges , où il eſt
mort , ſurnommé le bon évêque : il étoit maître
des requêtes & ambaſladeur de France à Rome , à
Veniſe , en Portugal , en Suifle , en Pologne , &
dans pluſieurs autres cours ; avec toutes ſesdignités
on le vit ſucceſſivement honoré de la confiance
de nos Rois en différentes commiffions importantes.
Dans les Egliſes qu'il pofléda pendant la vie ,
il s'employa à les rétablir & à les décorer; partout
il fut le père des pauvres , le protecteur des
afligés ; il pacifia les querelles des grands &des
petits: ll eutdes foibleſſes qui tenoient à l'humanité,
mais fon eſprit & ſon coeur en furent toujours
exempts.Dans les lieux qu'il habita il fut efti
SEPTEMBRE. 1771. 187
mégénéralement detous les hommes: il protégea
les lettres & les aima *. Sans manquer aux devoirs
de la profeſſion qu'il avoit embraſlée , il ſçut
concilier les droits de la France dont il étoit le
défenſeur , avec les principes ultramontains qu'il
ne choquoit que lorſqu'ils ſe trouvoient contraires
aux libertés de l'Eglife Gallicane. Sa carriere
honorable qu'il termina le 22 Juillet 1542 , fuffiroit
pour faire un volume , où l'on trouveroit des
faitsglorieux& intéreſlans pour ſa mémoire , dignesde
la reconnoiſſance des bons citoyens.
Par ſon teſtament du 22 Mai 1141 , il nomma
fonFrere François de Langeac , abbé de Chiezi &
de St Antoine en Viennois , exécuteur de ſes intentions;
il lui légua de grandes ſommes deftinées
àdes oeuvrespies ; le ſurplus de l'argent employéà
remplir fesddeernieres volontés futdeſtiné
généralement à marier de pauvres filles ou autrement
, à la volonté de ſon frere. En conféquence
l'Abbé de Chiezi ordonna les diſpoſitions ſuivantes
, par les actes dus Janvier 1544 & du 26 Octobre
1546 , avec le conſentement de ſon neveu
François Baron de Langeac , qui fut établi lepatron
comme ſeigneurtemporel de la ville.
Tous les ans les confuls ou échevins de la ville
deLangeac choiſiſſoient dans la terre de Langeac
douze filles à marier , bien famées & d'âge compétent
, & vingt - quatre pauvres ou enfans : le
prevôt du chapitre noble de St Julien de Brioude ,
* Fabricius bib, infim . latin. edit. italic. Verbo
Joannes de Langiaco. Etienne Dolet lui dédia en
1541 , ſon traité de legatis.
188 MERCURE DE FRANCE:
& l'abbé ou prieur de Pebrac faiſoient chacun la
recherche de fix filles à marier & de douze pauvres
dans leurs mandemens de Brioude & de Pebrac :
après en avoir dreſſé les rôles , ils les envoyoient
au château de Langeac , la veille de Ste Marie
Madeleine.
Le ſeigneur de Langeac, en ſon abfence fon
épouſe oules enfans , ou ſes procureur ou bailli
les recevoient dans la grand'ſalle , enfuite fur
cette quantité de filles à matier & de pauvres , il
nommoit les ſujets qu'il deſtinoit àjouir des bienfaits
du fondateur. Sçavoir , fix filles du mandementde
Langeac & douze pauvres ; trois filles &
fix pauvres de chaque mandement de Brioude &
de Pebrac. Le foir , les douze filles élues ayant un
chapeau de fleurs ſur la tête, fortoient du châ
teauſuiviesdes 24 pauvres , dans le même ordre . /
Tous enſemble avoient à la main un cierge où les
écuſſons du fondateur & ceux du ſeigneur étoient
peints ; le corps de ville ,les officiers dejustice de
Langeac & le ſeigneur ou ceux qui les remplaçoientterminoient
la marche. Arrivés à l'égliſe ils
-étoient placés dans la chapelle de Langeac. Les
doyen, chanoines & choriers du chapitre de Langeac
commençoient les vigiles des morts , & l'office
ſe terminoit par des prieres ſur les tombeaux
desancêtres du fondateur & des ſeigneurs de Langeac.
Le lendemain matin la marche ſe faiſoit
avec le même appareil , & ils aſſiſtoient à la meſle
des morts& aux ſervices mentionnés plus amplement
dans les contrats de fondation & ſur l'inf
cription d'airain que l'on trouve dans cette égliſe,
à côté de la chapelle de Ste Catherine. L'égliſe
SEPTEMBRE. 1771. 189
étoit ce jour-là ornée de ſes plus beaux meubles
dedeuil; l'office ſe faiſoit avec majeſté & avec une
décence qu'on a oubliée dans pluſieurs égliſes. La
joie publique étoit mêlée à une vénération pleine
d'eſtime pour l'auteur de ces bonnes oeuvres. On
fortoit après les ſervices pour ſe rendre au châreau
, ou le ſeigneur , aſſiſté de ſes bailli , procureur-
fiſcal , confuls ou échevins , le tréſorier de la
fondation , un notaire , faifoient la diſtribution
d'un teſton valant II ſols à chaque pauvre , & de
quatre aunes de drap pour les habiller. Les filles
avoient chacune deux aunes de drap blanc & 12
liv. 10 fois qui étoient deſtinés pour leur dot ,
que le tréſorier leur diftribuoit lejour de leur mariage.
Nous devons obſerver que celles qui étoient
mal famées & reconnues pour telles le jour de la
préſentation étoient renvoyées honteuſement: fi
elles avoient été préſentées par les abbé de Pebrac&
prevôtde Brioude , on les remplaçoit par
des filles plus vertueuſes de Langeac cette annéelà.
On a exécuté pendant pluſieurs années cette
fondation dans la ville ? l'exécuteur du bon évêque
deLimoges rachera 82 liv. 10 ſols de rente en
directe ſeigneurie aux termes de la coutume d'Auvergne
, ce qui avoit couté de principal 3300 liv,
tournois , leſquelles rapportoient en eſpéces de
cours cellede 260 liv. 16 f. de revenu annuel non
compris les lots & ventes des mutations. Cette
ſomme étoit égaleà la dépenſe de la fondation. II
avoit été ſtipulé dans l'acte , que les confuls de la
villeprendroient le maniement des deniers s'il y
avoit de la négligence dans l'exécution des intensions
du fondateur ; c'eſt ce qui arriva. Le chas
19 MERCURE DE FRANCE.
pitre de la ville a eu en dépôt les ſommes provenantesdu
principal de ces bonnes oeuvres ,& les
ayant confondues avec le gros de ſon revenu, en
a aufli oublié l'exécution. Il ſeroit à defirer que le
ſeigneur de Langeac , qui eſt le patron de cette
fondation , aux termesdes premiers contrats, la fit
deſtinerà un emploi convenable au bien public.
Si l'on compare la modicité de la dot des
filles , avec ce qui ſe paſſe de nos jours , on
aura lieu d'être ſurpris , mais qu'on ſe refſouvienne
que le marc d'argent valoit alors 12
livres, il en vaut 54. Cette ſomine de 12 liv.
io ſ. étoit alors la dot d'une pauvre fille,
puiſqu'on l'avoit ainſi établi.
:
EDITS , DECLARATIONS ,
ARRÊTS , &c.
Ir vient de paroître trois Edits du Roi , enregiſtrés
en parlement , le 16 Juillet dernier. Par le
premier , Sa Majesté ordonne que ceux de ſes ſujets
qui ont obtenu depuis 1715 , les droits & pri
viléges de la Nobleſſe , en vertu des charges &
offices dont ils ont été revêtus , ſoient confirmés
dans la jouiſſance des droits , exemptions & priviléges
attachés à la Nobleſſe , en payant pour
chacun d'eux , la ſomme de fix mille livres & les
deux ſols pour livre. Les veuves , enfans & def
SEPTEMBRE. و . 1771
cendans deſdits ennoblis jouiront également de
lamême confirmation , moyennant certaines ſommes
ſpécifiées dans le préſent édit , dont les diſpoſitions
ſont compriſes en onze articles . Les deux
autres Edits portent , l'un ſuppreſſion , rembourſement
& création d'offices dans le bailliage &
fiége préſidial de Troyes; le ſecond, fuppreffion
de l'élection , grenier à ſel & traites - foraines de
Troyes , & création d'un ſiége d'élection en la
même ville.
On a publié auſſi un arrêt de la Cour desMonnoies
, qui ordonne qu'il ſera informé contre les
auteurs du bruit d'une prétendue diminution des
pièces de deux fols ;& cependant ordonne qu'en
exécution de l'édit du mois d'Octobre 1738 , elles
continueront d'avoir cours pour leur valeur entiere
; fait défenſes de les refuſer & de les recevoir
pour un moindre prix , ſous les peines y contenues.
Il paroît des lettres-patentes du Roi , données à
Compiegne , le 26 Juillet dernier , &enregiſtrées
au parlement , le 30 du même mois , qui maintiennent
les avocats au conſeil du Roidans le droit
de Committimus au grand ſceau.
On vient auſſi de publier un arrêt du conſeil
d'état du Roi & lettres - patentes ſur icelui ,
régiſtrées en la chambre des Comptes , le II
Juillet dernier , qui accordent aux contrôleurs
payeurs des rentes quatre-vingt-dix livres d'augmentation
de taxations pour chaque année de leur
exercice , à raiſon de la nouvelle finance qu'ils
fonttenus depayer en exécution de l'édit du mois
192 MERCURE DE FRANCE.
de Février dernier ; & un autre arrêt du conſeil
d'état du Roi , avec lettres-patentes ſur icelui , régiſtrées
en la chambre des Comptes , le 18 Juillet
dernier , qui accordent aux contrôleurs des rentes
de l'hôtel-de-ville de Paris , la jouiſſance , à compter
du premier Avril 1770 , des nouveaux gages
pareux acquis , en exécution de l'édit du mois de
Févrietdernier.
La Cour des Monnoies a rendu un arrêt qui fait
défenſes à toutes perſonnes , marchands en gros
& endétail , & àtous autres , de quelqu'état,qualité
& condition qu'ils ſoient , de refuſer , dans les
paiemens , aucune des piéces d'or , d'argent & de
billon, dont l'empreinte fera viſible, ou fur lefquelles
, de l'une ou de l'autre côté d'icelles , il
paroîtra quelques marques de l'empreinte qu'elles
ont reçue , à peine , contre les contrevenans ,
d'emprisonnemens & d'être punis comme billonneurs.
Il paroît deux lettres-patentes du Roi. Par les
premières , données à Verſailles , le 7 Juillet 1771
&enrégiftrées au parlement , le premier du mois
d'Août , le Roi ordonne qu'il ſera ſurſis à la levée
& vente des offices de Jures Priſeurs -Vendeurs de
biens meubles , créés par ſon édit du mois de Fé
vrier 1771 , juſqu'à ce qu'autrement il ait été ordonnépar
Sa Majeſté. Les ſecondes , données à
Compiegne le 24 Juillet & enregiſtrées au parlement,
le premier de ce mois , concernent les
fonctions des avocats au conſeil , & l'inftruction
des cauſes , inſtances & procès renvoyés
& pendans aux requêtes de l'hôtel. Les autres ,
données àCompiegne, le 25 Juillet & enregiſtrées
au
SEPTEMBRE. 1771. 193
S
au parlement , le premier de ce mois , portent attribution
au parlement de Paris & aux requêtes de
l'hôtel , de toutes les cauſes , inſtances & procès
qui étoient pendans en la cour des Aides , au
grand conſeil , eaux & forêts , & an ſiége préſidial
de l'Amirauté .
Les de ce mois , le maréchal duc de Lorges ,
lieutenant - général - commandant en Franche-
Comté , & le Sieur Bastard , conſeiller d'état, ſe
font rendus au parlenent de Besançon : ils y ont
fait publier& enregiſtrer un édit portant fuppreffion
& remboursement des offices de ce pailement
. Le 8 , ils y ont fait publier& enregiſtrer un
autre édit portant création de quarante & un offices
pour ce parlement , ſans finance , avec gages
&appointemens , à la charge de rendre gratuitement
la justice. Le même jour , ils ont reçu le
fermentdes nouveaux officiers qu'ils ont inſtallés,'
&dont trente & un ſont d'anciens magistrats de
ceparlement &cinq font enfans ou proches parens
des membres actuels.Cet événement a été reçu
avec l'applaudiflement du public.
Le 13 de ce mois , le chevalier de Muy & le Sr
de Caumartin , intendant de Flandre & d'Artois ,
ont fait publier & enregiſtrer au parlement de
Douayun éditportant fuppreffion de cette compagnie
, rembourſement des offices & réunion du
reffort au conſeil tupérieur d'Arras , en attendant
que le Roi ait établi un conſeil ſupérieur pour les
provinces de Flandre & de Haynault.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Dictionnaire vétérinaire &des animaux
domestiques , &c . quatre volumes in - 8 ° .
ornés defigures en taille douce ; chez Coftard
, libraire , rue St Jean- de-Beauvais,
,
an-
L'AUTEUR n'avoit pas prévu que ſa matière le
conduiroit néceſſairement juſqu'à un quatrième
volume. Comme ce volume a lieu , on tiendra
envers les acquéreurs actuels , pour ce quatrième
volume , la même condition d'acquiſition
noncée par le proſpectus pour le troiſième. Ainfi ,
en recevant le ſecond volume, qui paroît en feuilles
, on payera dix livres dix fols , ( comme on a
fait , quand on a retiré le premier. ) Au moyende
quoi , on recevra ce quatrième volumegratis.
On a prévenu le Public , dans ledit proſpectus,
que ceux qui ne ſe ſeront point conformés à cette
condition d'acquiſition , payeront chaque volume
huit livres : ce qui fera 32 liv. au lieu de 21 liv.
Il n'eſt pas poſſible de faire relier cet ouvrage à
préſent , parce que les planches & l'impreffion
maculeroient. Les brochures en carton ſe payeront,
ſéparément , ſix ſols par volume.
SEPTEMBRE. 1771. 195
1 1.
Nouvelles Obfervations faites dans les hôpitaux
militaires de la Marine pour conſtater la fûreté
& l'efficacité des lavemens anti - vénériens
; par M. Royer , ancien aide - major des
armées du Roi . A Londres ; & ſe trouve à Paris
, chez Antoine Boudet , imprimeur du Roi ,
rue St Jacques 1771 .
Ce recueil in - 8 °. contient des certificats des
bons effets de ce remède , des atteſtations de médecine
, & une réfutation de ce qui a été dit ou
écrit de contraire .
:
III.
On continue de publier chez J. P. Coſtard , libraire
, rueSt Jean-de- Beauvais , la Nature confidéréesous
différens aspects , ou Lettres ſur les
Animaux , les végétaux & les minéraux : contenant
des obſervations intéreſſantes ſur l'hiſtoire
naturelle , les moeurs & le caractère des animaux ;
ſur la minéralogie , la botanique , &c. & un détail
de leurs différens uſages dans l'économie domeſtique
& rurale : Ouvrage périodique.
Il paroît trois cahiers par mois , un tous les dix
Jours régulierement , &un de ſupplément tous les
trois mois ; ce qui forme quarante cahiers par an.
Chaque cahier contient trois feuilles d'impreſſion,
format in- 12 . On s'abonne pour toute l'année.
L'abonnement eſt de 36 livres pour Paris , & de
45 liv. pour la province , port franc. Il faut s'adreſſer
au Sr Coſtard , libraire , rue St Jean de-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Beauvais , feul chargé de la diſtribution. C'eſt
auſſi chez lui qu'il faut adreſſer les notices , les
remarques & les critiques que l'on voudra y faire
inférer , ainſi que les livres nouveaux ſur l'hiſtoire
naturelle , la botanique , l'agriculture , le jardinage
, l'art vétérinaire & généralement fur.
tout ce qui concerne l'économie domeſtique &
champêtre , que l'on defirera y faire annoncer.
Les lettres& paquets qui ne feront point affranchis
feront mis au rebut à la poſte même .
I V.
Remède végétal anti- vénérien du Sr Agirony
, botaniste ; brochure in - 12 . imprimée
à Paris , chez Quillau , rue du
Fouarre ; avec approbation & privilége
duRoi.
Les cures ſurprenantes &réiterées qu'il fait
tous les jours , l'approbation des plus habiles médecins
de cette capitale , qui ont été témoins des
bons effets de ce remède , & qui l'ont reconnu (upérieur
à tout autre , attendu qu'il eſt doux , balſamique
, corroborant & propre à dépurer le ſang
detoute âcreté, tout dépoſe en faveur de la bon
té& de 'la ſupériorité de ce remède , comme s'en
explique de même S. M. dans les lettres patentes
enregiſtrées au parlement lea Juillet 1770 , qu'il
lui a plû d'accorder au Sr Agirony , afin de procu
rer à nos fujets les fecours dont ils ont besoin &
qu'ils doivent attendre d'un remède vu & reconnu
auffi utile par la Faculté de Médecinefur le comSEPTEMBRE.
1771. 197
pte qu'elle s'en est fait rendre. Le Sieur Agirony
efpère que le Public voudra bien le diftinguer de
tout autre , étant le feul autorisé par ces lettrespatentes
portant privilége excluſif pour la diftribution
de fon remède dans tout le royaume. De
plus , la qualité de Mº en chirurgie , attaché depuis
long-tems à pluſieurs Princes , honoré des
fuffrages des plus habiles Médecins de la Faculté,
tout parle en faveur de l'efficacité de ſon remède ,
pour l'extirpation des maladies vénériennes & de
toute âcreté qui peut ſe trouver dans le ſang ; ce
qui fait que pluſieurs perſonnes ſans être attaquéesdu
mal vénérien en font ſouvent uſage pour
ſe maintenir en bonne ſanté , ou lorſqu'il s'agit
de détruire des dartres , des laits répandus , des
feurs blanches & autres maladies ſemblables . II
faitdes envois en province ſur la premiere lettre
d'avis.
Le St.Agirony prie ceux qui lui écriront à Paris
d'affranchir le port s'ils veulent avoir réponſe,
Il demeure à préſent rue du Four St Honoré , la
porte cochere à côté de l'hôtel St Pierre .
V.
Institution académique.
Les Inſtituteurs de la jeune Nobleſſe , établis à
l'hôtel d'Anjou à Angers , ayant omis dans leur
Profpectus des éclairciſlemens que ſouhaite le Public
, on a cru devoir y ſuppléer par le détail fuivant
fur les maîtres qu'ils donnent à leurs élèves
.
Ils ont chez eux des maîtres degéographie, d'his
Inj
98 MERCURE DE FRANCE.
toire de France , de calcul numérique &algébrique,
degéométrie , defortifications , de physique expérimentale
, de langue françoise &latine , angloiſe&
allemande, fur leſquels les parens font les maîtres
de choiſir ceux qu'ils veulent faire ſuivre à leurs
enfans,
Lapenſion pour tous ces objets , pour le logement
, la nourriture , le perruquier , le blanchiſſage,
la lumière , le feu , l'encre , le papier , les
plumes , le raccommodage du linge , des bas , des
habits , &c. eſt par an de fix cent liv. , ci . 600 1. •
De quinze francs de plus pour le loyer du
lit, ci . •
Et douze francs une fois payés pour les
étrennes des domeſtiques.
IS
Les maîtres d'agrément ſont ſur le compte des
parens: les Inſtituteurs en ont douze entout ; ſçavoir,
deux maîtres en fait d'armes,brevetés du Roi;
deux pour la danſe ;deux pour le deſſin ; deuxpour
le violon ; deux pour le violoncelle ou la muſique
vocale , & deux pour l'écriture.
Lesmaîtres enfait d'armes prennent par an pour
chaque élève cent cinquante liv , ci. 150 liv.
Sçavoir , 30 liv . pour le premier mois : 15 liv .
pour les deux mois ſuivans , & 11 liv. 13 f. 4 d.
pour chacun des autres mois : ils fourniſſentgratisdes
fleurets pendant toute l'année;ils font payer
aux élèves ceux qu'ils peuvent caffer en tirant contre
le mur , &c .
Les maîtres de danſe ſont abonnés par
moisà
Ceux de deſſin à
Ceux de muſique à
• 4liv.
6
10
Et ceux d'écriture à
SEPTEMBRE. 1771. 199
Tous ces maîtres ſont payés régulièrement tous
les mois par les Inftituteurs : ainſi Meſſieurs les
Parens font priés de prendre leurs précautions
pour envoyer , avec les quartiers de la penſion qui
le payent toujours d'avance , des fonds pour fatisfaire
leſdits maîtres ,&pour ſubvenir à l'entretien
de leurs enfans. Ces fonds peuvent être envoyés
en argent ou en papier ſur Paris , Angers
, Bordeaux , Nantes , &c. Si les parens refirent
leurs enfans avant l'expiration du quartier
commencé , les Inſtituteurs , ſelon l'uſage géné
ral , retiendront le paiement du quartier , & renverront
aux parens l'excédent des fonds qu'ils leur
auront confiés .
Les perſonnes qui defirent d'autres éclairciſſemens
ſont priées de s'adreſſer à M. Serane , chargé
de la correſpondance de MM. les Aſſociés pour
l'inſtitution de la jeune Nobleſle àl'hôtel d'Anjou ,
àAngers.
NOUVELLES POLITIQUES.
D'Alep., le 11 Juin 1771 .
ΟN affure qu'Olman Pacha eſt renfermé , avec
environ trente mille hommes , dans la ville de
Damas , où il eſt aſſiégé par les troupes d'Ali- Beys
mais que vingt mille Druſes étant venus à ſon ſecours
, ont attaqué & battu les aſſiégeans , dont
cinq ou fixcens ontété , dit-on , tués ou bleſlés.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
De Smyrne , le 12 Juin 1771.
Onvientd'apprendre qu'Ali-Bey a remportéun
avantage conſidérable fur les pachas de Kilis &
d'Alep , qu'Ofman , pacha de Damas , avoit détachés
contre lui. On prétend même que ſes troupes,
au nombrede fix mille hommes , ſe ſont approchées
de Damas , & qu'Olman pacha , après
avoir laiſſé dans la place une garniſon de trente
mille hommes , eneftfoorrttii pour ſe mettre à latête
des différentes divifions de troupes Aſiatiques , qui
marchent pour s'oppoſer aux progrès de l'armée
d'Egypte.
La flotte Ruſſe continue de gêner la navigation
de l'Archipel : elle a établi ſa croiſière entre l'Iſſe
deCerigo&celle de Rhodes. Les vaiſſcaux barbareſques
harcelent ſans ceffe cette flotte , & interceptent
ſouvent les convois de vivres & de munitions
, qui lui viennent de Livourne , ainſi que
de quelques autres ports de la Méditerranée.
De Constantinople , le 3 Juillet 1771 .
Le Capitan Pacha a levé l'embargo qu'il avoit
mis ſur tous les vaiſſeaux deſtinés pour l'Archipel.
Ce général ſe diſpoſeà ſortir des Dardanelles
avec ſa flotte. Le gouvernement a fait fignifier ,
par le directeur de la douane , àtous les capitainesdes
vaiſleaux étrangers qui font dans ce port ,
l'ordre de ne patler les Dardanelles & de s'avancer
juſqu'aux châteaux , qu'après que la flotteOttomaneaura
mis à la voile.
Onmande de Syrie qu'Aly-Bey a publié un manifeſte
dans lequel il prend les titres de Soudan de
l'Egypte , de ſucceſſeur des Pharaons & de libéraSEPTEMBRE.
1771 . 201
teur de laTerre Promiſe ainſi que de la Mecque :
on ajoute qu'il s'eſt emparé de Damas , le 6 du
moisdernier , &qu'avant ſon entrée dans la ville,
il s'y étoit élevé une ſédition , dans laquelle plus
decinq milleperſonnes avoient perdu la vie. Les
maiſons ont été pillées& les moſquées profanées.
Dans l'une de ces dernieres on a trouvé des tréfors
immenſes que le pacha y avoit raſſemblés. Ce pacha
, quoique bleſlé , eſt parvenu à ſe ſauver avec
fix perſonnes de ſa ſuite. Celui d'Alep eſt revenu
dans ſa réſidence , mais on craint que cette ville
ne tombe auſſi dans peu au pouvoir d'Ali-Bey dont
l'armée , fortede ſoixante mille hommes , eſt bien
pourvue d'artillerie & de munitions de guerre. La
peſte, qui s'eft manifeſtée parmi les troupes , ain
que dans Diarbekir , pourroit bien cependant arrêter
les progrès.
Du 4 Juillet ,
On vient d'apprendre que la ſeconde armée
Ruſſe aforcé les lignes de Perekop , qu'elle s'eſt
emparée de cette fortereffe ,& qu'enfuite elle s'eſt
répandue dans la Crimée. C'eſt principalement
aux vents contraires qu'il faut attribuer cet échec.
Ils ont empêché Abaza Pacha de débarquer dans
la Crimée un corps de vingt mille hommes qu'on
avoir embarqués pour cet effer à Cufſtengia. Une
partiede ce convoi a été jettée dans l'embouchure
du Nieper & s'eſt rendue à Oczakow. On apprend
en même tems que la garniſon de cette derniere
place abattu & diſperſé un corps de troupes Rufles
qui s'en étoit approché.
202 MERCURE DE FRANCE.
4
De Petersbourg , le 12 Juillet 1771 .
Les inquiétudes qu'a cauſées la maladie du
Grand-Duc ne font pas encore entierement diſſipées.
La fiévre l'a repris avec aſſez de violence ,
maisheureuſement elle n'eſt accompagnée d'aucun
ſymptôme dangereux . L'Impératrice a quittéPétershofpour
ſe rapprocher de ce prince , & il paxoît
décidé que la Cour n'y retournera plus .
De Warfovie, le 26 Juillet 1771 .
Les débris de l'armée du comte Branicki & des
détachemens Rufles qui ont partagé ſa derniere
défaite ont été envoyés à Cracovie pour protéger
les falines , qui font le principal revenu du Roi .
Les confédérés étant devenus , par- là , les maîtres
de la campagne , ont détaché le général - major
Schutz ou Sezicz , avec un corps de huit cens
hommes , pour prêter la main à la confédèration
qui ſe forme en Lithuanie. Ce détachement a déjà
paflé la Podlachie , & l'on appréhende fort que
Ton approche ne détermine la Noblefle du Palatinat
de Polock à ſe réunir avec lui. Les troupes
Ruſſes ſe portent depuis la derniere déclaration du
baron de Saldern , à de nouvelles exécutions . Elles
viennent d'enlever la magnifique bibliothèque
de Radziwill , bibliothèque qui , dans les plus funeſtes
criſes de la République , a toujours été reſpectée
& qu'on regardoit comme le dépôt le plus
précieux de l'hiſtoire Lithuanienne.
De Stockolm , le 21 Juillet 17716
Le Prince Charles a déclaré au Roi & au Sénat
l'intentionoù il eſt d'épouſer la Princeſſe Philip
SEPTEMBRE. 1771. 293
pine de Brandebourg- Swedt. Cette déclaration a
été remiſe au Comité Secret .
Le Clergéde cette capitale a arrêté qu'on feroit
une traduction, en langue finlandoiſe , du diſcours
que le Roi a prononcé à l'ouverture de la diete :
qu'on en enverroit des exemplaires dans toutes les
églifes du royaume , & qu'on l'inféreroit dans les
livres d'égliſes pour conſerver à la poſtérité un
monument ſi précieux .
De Florence , le 26 Juillet 1771 .
Des lettres de Vienne aſſurent que , depuis les
avantages que les Turcs ont eus à Giurgewo , ſur
les Rufles , la liberté de la navigation Ottomane
eſt parfaitement rétablie ſur le Danube & juſqu'à
la Mer Noire , & que les troupes Rufles ont entierement
évacué la Valachie.
De Londres , le 3 Août 1771 .
Le 26 , le lord - maire de cette ville reçut une
lettred'une teneur fort extraordinaire . L'auteur,
après s'être déclaré coupable des crimes les plus
atroces contre ſa patrie, informe ce magiſtrat que,
moyennantla promeſſe ſolemnelle de fon pardon,
il fera les découvertes les plus importantes relativement
à l'incendie des magaſins de Porſmouth &
àd'autres objets . Le lord-maire communiqua, fur
lechamp la lettre originale aux ſecrétaires d'état.
Cette lettre ayant été examinée au conſeil, en préfence
du Roi , Sa Majesté a fait annoncer publiquement
le pardon de celui qui l'a écrite , pour
les crimes dont il s'avoue coupable , à condition
qu'il mettra les ſecrétaires d'état à portée de cirer
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
enjuſtice les auteurs du crime ; mais juſqu'à préſent
il ne s'eſt préſenté perſonne. Depuis ce temslà
,les miniſtres ont éré occupés à fairedes recherches
ſur ce ſujet.
Du 8 Août.
On vient d'apprendre que le navire Anglois
l'Aurore , parti de Bristol pour Cadix & pour ſe
rendre delà à Livourne & à Veniſe , a été pris par
des Algériens & conduit à Tunis.
Nous venons de perdre deux hommes de lettres
d'un méritediftingué ; l'un eſt le SieurGray, profefleur
de belles-lettres à l'univerſité de Cambridge,
connu par des poëfies pleines de ſenſibilité &
d'harmonie ; l'autre eſt le docteur Robert Wallaee,
Ecofleis , auteur depluſieurs ouvrages , entr'-
autres d'un traité très - ſçavant ſur la population
comparée des tems anciens &modernes , lequel a
été traduit en pluſieurs langues .
De Paris, le 19 Août 1771 .
Dans l'aflemblée générale du Corps de Ville ,
tenue le 16 de ce mois, les Srs Bellet , conſeiller de
ville ,&Viel ont été élus échevins .,
L'Académie Royale des Sciences , inſtruite par
une lettredu Sr de Boynes , miniſtre & fecrétaire
d'état ayant le département de la Marine , que le
départ de la frégate la Flore , commandée par le
SrdeVerdun de la Crenne, pour les épreuves qu'on
ſepropoſe de faire des différens moyens propres à
déterminer les longitudes , avoit été fixé au commencement
d'Octobre , elle croit devoir avertir
les auteurs des mémoires qui ont été enregiſtrés de
SEPTEMBRE. 1771. 205
remettre ou faire remettre leurs machines à Breſt ,
entre les mains du Sr de Verdun , avant le 15 de
Septembre prochain.
DESCRIPTION du Mausolée érigé dans
l'Eglise du Collège de Limoges pour la
Pompefunèbre de Très- Haut , Très-
Puiffant & Très- Excellent Prince Louis
de Bourbon Condé , Comte de Clermont.
De Limoges , le 16 Juillet 1770.
:
M. le Comte de Boullainvilliers , meſtre-decamp-
lieutenant du régiment de cavalerie de Feu
S. A. S. Mgr le Comte de Clermont , & MM. les
Officiers de ce régiment , aujourd'hui Comte de
la Marche , en quartier à Limoges , pénétrés de la
vivedouleur que leur cauſe la perte d'un Prince
auſſi digne de leur amour que de leur profond refpect
&de leur commune reconnoiſſance , ont fait
ériger , le 13 de ce mois , dans l'égliſe du collége
decette ville un mauſolée ſur les deſſins& par les
foins du Sieur Brouflaud , célèbre architecte de la
province. Le triſte appareil qui décoroit certe
égliſe commençoit au parvis ; l'étendue du portail
étoit couverte d'un drap noir élevé juſqu'audeſſus
de l'entablement du premier ordre d'architecture;
un lez d'un drap plus foncé traverſoit
cette tenture chargée d'écuſions & de chiffres aux
armes du Prince.
L'Eglife a la figure d'un parallélograme d'environ
120 pieds de long , 60 de large fur autant de
206 MERCURE DE FRANCE.
hauteur ſous voûte ; elle a ſur ſes côtés & fur la
principale porte d'entrée , des arcades formant des
portiques où le trouvent des chapelles au - deſſus
deſquelles régnent des galleries ſur trois côtés qui
vont ſe terminer à deux travées montant de fonds
aux deux côtés du Sanctuaire ; le maître- autel eſt
placé dans une niche qui forme le Sanctuaire , de
30 pieds d'ouverture , 12 de profondeur ſur 48 de
hauteur,terminépar une voûted'ogive évaſée avec
nervure , d'une fort belle proportion , aux côtés
du Sanctuaire, ſous les ſacriſties avec des tribunes
au-deſlus , ayant jour ſur le maître-autel & fur lanef.
La tenture du dedans de cette égliſe s'élevoit
juſqu'à la naiflance de la voûte , ſes arcades fermées
en partie par de grands rideaux noirs partagés
en bandes égales; ces rideaux retrouflés formant
des noeuds attachés au-deſſousdes impoſtes.
Au milieu des arcades , à la hauteur de la baluſtrade
de la galerie , étoient attachés de grands écuffons
& chiffres du Prince , garnis de girandoles
de lumières ; fur tous les pilliers en avant-corps
étoient poſés des trophées d'armes foutenus par
des têtes de morts aîlées , portant au bas des girandoles
à la même hauteur des écuflons & des
chiffres; la tenture étoit terminée par deux lez de
draperie noir avec draperie retrouflée formant des
feſtons , ſervant à couronner les galeries , le tour
foutenu par pluſieurs têtes de morts aîlées portant
des oflemens en ſautoir , ſuſpendus par des cordons&
rubans au bas deſquels étoient de nouvelles
girandoles chargées de lumières; ces deux lez
couronnés par un cordonde lumières regnant autour
desgaleries.
SEPTEMBRE. 1771 207
Au milieu de lahauteur , entre le pavéde l'égliſe&
les trophées placés ſur les pilliers , étoient
d'autres petits écuſſons portant de ſemblables girandoles
de lumières. Les trois voûtes d'ogives ,
celle du Sanctuaire & de ſes deux côtés étoient
garnies&fermées par de grands rideaux noirs retrouſlés
, formant des noeuds & de grands feftons ;
dans les archivoltes ou évaſemens des grandes
arcades étoient placés des cartouches qui paroiffoient
foutenir les voûtes ou arcs doubleaux rendus
en noir ; au milieu de la grande niche de l'autel
un grand écuſſon aux armes du Prince , décoré
ducordon&des ſupports , le fond du maître- autel
garni en noir , ſur lequel tranchoit unegrande
croix en blanc , montant de fond & dont la traverſe
faiſoit toute la largeur de la niche; ſur les
champs de la croix quatre écuſſons ou chiffres
foutenant des girandoles de lumières , les côtés de
laniche également ornés de trophées & d'écuflons
placés aux mêmes hauteurs de ceux du tour de
l'égliſe , & de manière que le tout formoit quatre
cordons reſplendiſlans de lumières .
Le plan du mauſolée , placé au milieude la nef,
étoit formé par un quarré long coupé à chacun de
fes angles dans lesquels étoient placés les piédeftaux
de marbre incruſté ; les panneaux de marbre
blanc veiné , &les chaſſis en marbre verd terminé
dans le bas par une plinrhe de marbre noir.
Sur les quatre panneaux de marbre blanc étoient
écrites en lettres d'or les quatre inſcriptions ſuivantes
:
Qui pronus eft ad mifericordiam benedicetur.
Prov. XXII. V۰۹۰
208 MERCURE DE FRANCE.
Virbonus, benignus , verecundus visu , eloquio
decorus.
2. Mach. xv. V. 12 .
Nomen tuum nominabitur.
Jud. XI. V. 21.
Præcinxit me virtute ad bellum .
Pl. Χνιι . V. 40.
Les piédeſtaux portoientdes baſes de colonnes
tronquées ſervant de ſupport à des conſoles qui
foutenoientquatrecandelabres de 23 piedsde hauteur,
formant aux quatre angles du catafalque de
grandes pyramides de lumières dont chacune portoit
120 cierges; quatredegrés ou gradins de marbre
commun élevoient l'eſtrade ſur laquelle étoit
placée la repréſentation à la hauteur d'un ſocle
ou foubaflement de marbre gris veiné , deux
piédeſttaux circulaires ornés de cannelures torſes
portoient aux deux bouts des piédeſtaux du
farcophage des lampes ſépulchrales ; au - deflus
dece ſocle s'élevoit ungrand piédeſtal de marbre
blancqui portoitdans ſes encadremens , aux côtés
latéraux , en lettres d'or ſur des panneaux de marbre
noir , les infcriptions ſuivantes :
Electus nobis in Principem , & Ducem ad bellandum
bellum noftrum.
1 Mac. IX. v. 30.
1
SEPTEMBRE. 1771. 209.
Non habebat amaritudinem converfatio illius nec
tædium convictus illius.
Sap. VIII. v. 16.
Unamortiſſement terminoit ce piédestal & por.
toitundegré ſur lequel pofoient quatre griffes de
lion qui ſoutenoient le farcophage couvert d'un
poële mortuaire bordé d'hermine & furmonté
d'unecouronne de Prince ſous un crêpe noit , poſée
fur un carreau avec les autres attributs ; l'extérieur
du monument étoit éclairé par un grand
nombre de cierges portés ſur des chandeliers en
argent , rangés fur les quatredegrés qui environnoientl'eftrade
;ungrand& magnifique pavillon,
dont ledeſſus formoit une coupolerevêtue de drap
noir doublé d'hermine , couronnoit le mauſolée.
Il étoit orné de feſtons &de trophées fur les quatre
faces , &de ce pavillon fortoient quatre grands
rideaux noirs également doublés d'hermine& retrouſlés
par des noeuds liés àdes cordons ſuſpendusà
la voûte.
En avant du mauſolée étoient placées , avec le
timbalier , les timbales du régiment , couvertes
d'un crêpe noir , de droite& de gauche les trompettes
, revêtus des ſuperbes caſaques que le régiment
tenoit de la générosité du Prince , avec leurs
trompettes en ſourdines ; aux quatre coins les
étendards avec leurs cravates en crêpe , tenus par
les porte - étendards ; à un pas de chacun d'eux ,
dans l'angle du quarré , un cavalier portoit le
mouſqueton ; tous les officiers , le colonel à leur
tête , par rang d'ancienneté , tous les bas- officiers
àleur ſuite étoient rangés , fur des bancs par qua
210 MERCURE DE FRANCE.
tre, ſur les deux côtés du catafalque , tous les
cavaliers en maſſe , depuis la porte principale de
l'égliſe , rempliſſoient l'intervalle.
M. l'Evêque de Limoges , ce prélat qui réunit
par l'accord le plus rare toutes les vertus chrétiennes
, morales & ſociales , a officié pontificalement
, aſſiſté des dignitaires de ſa cathédrale&
de tout ſon ſéminaire au nombre de cent vingt eccléſiaſtiques
, fingulierement recommandables par
ladécence exemplaire qui les diftingue dans toutes
les fonctions de leur ſaint Ministère. M. Turgot,
intendant de la province , qu'il foulage en
même tems qu'il l'éclaire , s'eſt rendu , à la tête du
préſidial , à cette pompe funèbre , ainſi que le
corps-de-ville placés à la droite & à la gauche du
choeur ſur des eſtrades qui leur étoient deſtinées ,
en avant deſquelles étoient auſſi placés tous les
chefs des différens corps eccléſiaſtiques & ordres
religieux; toutes les Dames de la ville , vêtues de
noir , rempliſſoient & ornoient les travées. On a
remarqué généralement l'ordre établi dans cette
lugubre cérémonie par les diſpoſitions du major
du régiment , &maintenu par l'attention& la vigilance
des officiers majors, chargés du ſoin d'en
affurer l'exécution .
SEPTEMBRE. 1771. 218
PRÉSENTAT10N .
Le Prince de Montbaſon , lieutenant - général
des armées navales , ayant été nommé par le Roi
gouverneur général de toutes les Ifles du Vent ,
en Amérique , il a eu l'honneur d'en faire ſes remercîmens
à Sa Majesté , à qui il a été préſenté ,
le 16 Août, par le Sieur de Boynes , ſecrétaire
d'état , ayant le département de laMarine.
NOMINATION S.
Sa Majefté a nommé à l'évêché de Lombez l'Abbé
de Fénelon , ſon aumônier , vicaire - général
du diocèſe d'Evreux ; & à celui de Beziers , l'Abbé
de Nicolay , vicaire - général du diocèſe de
Rheims
Le Roi a nommé l'Abbé de Montagnac à la place
d'aumônier de Sa Majesté , vacante par la demif
fion de l'Abbé de Fénelon .
MARIAGES.
Sa Majesté , ainſi que la Famille Royale , a
ſigné , le 4Août , le contrat de mariage du Ducde
Caylus , Grand d'Eſpagne de la première clafle ,
avec la Marquiſe du Terrail.
Le 10 Août , le Roi & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du Duc de Villequier ,
maréchal des camps & armées de Sa Majeſté , premier
gentilhomme de ſa chambre en ſurvivance
&gouverneurde Boulogne & du pays Boulonnois,
avecDemoiselle de Mazade.
2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCE.
La Princefle deCroy eſt accouchée heureufement
d'un fils , le 30Juillet.
MORTS.
Etienne Mignot, Docteur en théologie , de
l'académie royale des infcriptions & belles- lettres,
eſt mort à Paris , le 25 Juillet , dans la foixantetreizième
année de lon âge.
Joſeph Brunode Bauflet de Roquefort , Evêque
de Beziers , eſt mort à Beziers , à la fin du mois de
Juin dernier, âgé de ſoixante-neufans.
Jacques Richierde Ceriſy , Evêque de Lombez,
abbé commendataire de l'abbaye de Chaâge , ordre
de St Augustin , diocèſe de Meaux , eſt mort à
Montpellier , le 14du mois de Juillet , âgé de 62
ans.
Jean- Victor de Rochechouart , Duc de Mortemart
, Pair de France , eſt mort à Paris , le31du
mois de Juillet , dans la cinquante - neuvième annéede
fonâge.
Benjamin- Louis-Marie Frottier , Marquis de la
Coſte-Meſtelière , lieutenant général des armées
du Roi , eſt mort, le 29 du mois de Juillet , âgé
d'environ 72 ans.
Elifabeth Françoiſe Théreſe de Roſſet de Fleury
d'Hanvoille, fille cadette du Duc de Fleury , Pair
de France , premier gentilhomme de la chambre
SEPTEMBRE. 1771. 213
du Roi , chevalier de ſes Ordres , & d'Anne- Magdeleine-
Françoiſe de Monceaux-d'Auxy , duchefle
de Fleury , eſt morte au château Dupleſſis -aux-
Tournelles le 8 Août, dans la dix -neuvième année
de ſonage.
LOTERIES .
Le cent vingt - ſeptième tirage de la Loterie de
Phôrel-de - ville s'eſt fait , le 24 de Juillet , en ta
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 98435. Celui de vingt
mille livres au No. 99594 , & lesdeux de dix mille
aux numéros 85742 & 85882 .
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les d'Août. Les numéros ſortis de la
roue de fortune font , 72 , 61 , 26 , 53,33 , Le prachaintirage
fe fera le s Septembro.
214 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
L'Inhumanité , ode ,
Le Cheval & l'Ane , fable ,
La Colombe & la Pie , fable ,
Les Prétendus, conte moral ,
Narcifle, traduction libre du commencement
ibid.
7
8
10
de la quatrième Nuit d'Young , 41.
Prologue allégorique , 46
Adelaide , eu la force du ſang , 54
Epître libre d'une convalefcente à ſonMédecin
, 64
Epître à mon ami ſur les anciennes vertus &
modernes , 71
Le Conſeil d'une Religieuſe à ſon Confefleur
qui quelquefois verſifioit , conte , 75
Explication des Enigmes & Logogryphes , 76
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
77
80
85
Lettre à Brutus ſur les chars anciens & modernes
, ibid.
SEPTEMBRE. 1771.215
Galerie Françoiſe , وا
Annales de la ville de Toulouſe , وو
Les quatre poëtiques d'Ariftote , d'Horace ,
de Vida & de Deſpréaux , 107
L'Honneur François , 113
Opufcules de feu M. Rollin ,
Toilette de Flore ,
116
120
Géographie élémentaire ,
121
Les Ruſes du Braconnage ,
122
Dictionnaire de Morale philoſophique , 125
Théâtre du Prince Clenerzow Ruſſe , 127
Obſervations ſur un ouvrage nouveau , inti.
tulé : Traité du Mélo-Drame , 133
Académie de Lyon , IS9
SPECTACLES ,
160
Opéra ,
ibid.
Comédie françoiſe , 167
Comédie italienne ,
168
Comédie de Metz , 169
Vers à M. Richard,auteur du concert méchanique
, 1.74
Ecrivain automate , 175
ARTS , Gravure , 176
Ecriture , 179
Muſique ,
180
216 MERCURE DE FRANCE.
Architecture , 182
Anecdotes , 183
Uſages anciens , 186
Edits , déclarations , Arrêts ,
190
Avis, 194
Nouvelles politiques , 199
Deſcription du Mauſolée érigé dans l'Egliſe
du collège de Limoges pour le Comte de
• Clermont ,
Naiflance,
Morts ,
Loteries ,
205
212
ibid.
213
APPROBATION.
J'AI 'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
volume du Mercure du mois de Septembre 1771 ,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion.
A Paris , le 30 Août 1771 .
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères