→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Fichier
Nom du fichier
1771, 02-03
Taille
15.60 Mo
Format
Nombre de pages
449
Source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
FEVRIER. 1771.
Mobilitate viget. VIRGILE DU
10 25
OR
&
TEA
TALAIS
ROYAL
2005 301 09 5110
A PARIS
Chez LACOMBE Libraire
ov Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation
& Privilége du Bo
ASTOR
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas foufcrit,au lieu de 30 fols pour
Ceux qui font abonnés .
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
libra re, à Paris , rue Chriftine.
On trouve auffi chez le même Libraire
les Journaux fuivans .
16 liy.
20 1.4 f.
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts , &c.
L'abonnement , foit à Paris , foit pour la Province
, port franc par la poſte , eft de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Di
nouart ; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16f.
En Province , port franc par la pofte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par femaine , port franc
par la pofte ; aux DEUX-PONTS ; ou à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix ,. 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par femaine ; on foufcrit
à PARIS , au bureau général des gazettes étran
geres , rue de la Juffienne. 36 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , compofé
de 24 parties ou cahiers de 6 feuilles chacun
; ou huit vol. par an. Il en paroît un cahier
le 1' , & le 15 de chaque mois. Franc de
port à Paris , 30 liv.
Et franc de port par la pofte en province , 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN ou Bibliothèque raifonnée
des Sciences morales & politiques.in. 12.
12 vol. par an port franc , à Paris ,
En Province ,
18 liv.
24 liv
A ij
Nouveautés chez le même Libraire.
Les douze Céfars de Suétone , traduits par
LESES
M. de la Harpe , 2 vol. in- 8 ° . brochés 8 1 .
'L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 °.
broch .
3 l. 10f.
Hiftoire
des Philofophes
anciens , avec leurs Portraits
, 2 vol . in- 12. br.
'Diet. Lyrique , 2 vol br.
s liv.
Is 1. IS
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol . br. 15 1 .
Calendrier intéreffant pour l'année 1771 ,
in 18.
Tomes III & IVe. du Recueil philofophique
de Bouillon , in- 12. br.
Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
4 vol. in- 8°. gr. format rel .
12 f.
31. 12 f.
201.
'Le Droit commun de la France & la Coutume
de Paris; par M. Bourjon , n . éd. in-f. br . 241.
Effai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
& modernes , 2 vol. in 8º . br. 6 .
'Le Mendiant boîteux , 2 part, en un volume
in-8°, br.
Confidérations fur les caufes phyfiques ,
in-8°. rel.
Satyres de Juvenal ; par M. Dufaulx ,
in -8°. rel .
41.
21.10f.
sl.
71.
48 1.
'Le Dictionnaire de Jurifprudence canonique ,
in-4°. 4 vol. rel .
'Dict. Italien d'Antonini, 2 vol. in- 4º , rel . 30 1 .
Meditations fur les Tombeaux , 8 br. 11. 10 f.
l. 11. 41.
Mémoire pour les Natifs de Genève , in - 8 ° .
broch.
MERCURE
DE FRANCE.
FÉVRIER. 1771 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS E'T EN PROSE.
EPITRE de M. de *** , officier d'A .:
à St... à M. de S... L... officier
de Dragons.
TANDIS ANDIS que du fommet des nues
Le trifte hiver fur nos maifons
Verfe la neige & les glaçons ,
Et qu'on voit trotter dans les rues
Les pauvres humains morfondus ,
Qui , pour fuivre un frivole ufage
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Courent de ménage en ménage
Porter des billets fuperflus ;
Près d'un bon feu bravant la glace
Et me moquant dés aquilons ,
En ta faveur je quitte Horace ,
Quoique charmé de ſes leçons ;
Et de bien loin fuivant fa trace
De mon luth je tire des fons
Privés d'harmonie & de grace ;
Mais dans nos douces liaifons
L'efprit au coeur céde la place ;
Et quand l'amitié tient l'archet ,
La lyre la moins délicate
Forme toujours un fon aflez parfait ;
Le plus dur inftrument nous flatte ,
Touché par la main qui nous plaît .
Tel eft , mon cher , tel eft l'empire
De ce lien facré des coeurs ;
Pourquoi faut-il que tout confpire
Abrifer des uoeuds fi flatteurs ?
Me dirois tu pourquoi les hommes
Font voirfi peu de vrais amis ?
Pauvres infenfés que nous fommes !
Le feul bien qu'il nous foit permis
De ravir , de fouftraire aux coups de la fortune
Eft le feul pour lequel nous négligeons nos pas :
Je te dirai bien plus : je connois des coeurs bas
Que ce bien charmant importune.
D'un tendre accord connoiſſons mieux le prix;
FEVRIER . 7 1771 .
"
N'ayons que des amis dignes de notre eftime ;
Mais que le fort les hauffe ou les opprime,
Ils doivent dans nos coeurs être toujours écrits.
O charmante amitié , par combien de parjures
Te déshonorént lés mortels !
Par combien d'offrandes impures
Leurs mains profanent tes autels !
Du monde les mers orageules
M'ont fouvent bercé ſur leurs flots ;
Je n'ai vu que de noirs complots ;
Des carefles toujours trompeules ;
Des amis vains , jaloux & faux j
Des fociétés dangereufes;
Des êtres pétris de défauts .
Mon coeur trop ardent , trop fenfible ;
Chercha d'abord à s'enflammer :
Vivre heureux & ne point aimer
Etoit pour moi chofe impoffible.
Je crus trouver quelque ame fufceptible
De fentir mes tranfports & de les partager.
En donnant un coeur tendre, hélas ! que la nature
Fait fouvent un trifte préfent !
Je trouvai l'amitié fauffe , ingrate , parjure ,
L'amour intéreflé , vain , perfide , inconftant.
Par des vices de toute eſpèce
J'ai vu maîtriſer les humains ;
La fourberie éluder fa promefle ;
L'hypocrifie au Ciel tendre les mains ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Meffaline infulter aux vertus de Lucréce ;
La fuperftition confulter les devins ;
Plutus corrompre la fageffe ;
L'efprit s'évaporer en de fophifmes vains.
J'ai vu des fanatiques fans lumiere ;
Des incrédules fans raiſon ;
Une philofophie altiere
A l'Univers vouloir donner le ton ;
Et prétendre avoir feule , en fon obfcur jargon ,
Interprêté les loix de la nature entiere.
Mais pourquoi tracer à tes yeux
Toutes ces funeftes images ?
Laiffons ces portraits odieux :
Ilsbleffent les regards des lages
Sans changer les coeurs vicieux .
Par une douce fympathie
Mon coeur fe rapproche du tien ;
Je vois d'ici toute ta vie ,
Ma raiſon en augure bien.
Avec art du tems tu difpofes ;
L'oeil d'un ami voit bien des choſes
Où l'indifférent ne voit rien.
Tantôt je te vois en Centaure ,
L'air fier , le regard menaçant ,
Domprer un courfier écumant
Et modérer l'ardeur qui le dévore ;
L'animal fouple fſous ta main ,}
Au moindre mouvement docile ,
Un jour , pour les combats habile ,
FEVRIER . 1771. 9
Partagera ton péril , ton deftin .
Tantôt du temple de mémoire
En fage obfervateur tu parcours les fentiers ,
Et la déefle de l'hiftoire
Te fait voir le chemin qu'ont tenu les guerriers
Pour parvenir aux autels de la gloire .
Pour délaffer tes efprits fatigués ,
Calliope t'envoie au palais de Thalie ;
Où , par l'illufion , tous tes fens fubjugués
Caufent mille tranfports à ton ame ravie ;
Enfin tu te produis dans la fociété ,
Dans ce monde appelé la bonne compagnie ,
Tu n'y prends point d'un fat le jargon affecté
Ni le ton empeſé de cet être amphibie ,
Magiftrat le matin , petit maître le foir;
Ni les airs emportés & la mine étourdie
De ce jeune officier qui , pour le faire voir ,
En cent lieux différens par jour le multiplie
L'amour t'a-t'il encor fait reflentir les lois ?
Si tu fuis les avis d'une amitie fincère ,
Tu ne fouffriras pas que ton ame guerriere ,
Du dieu de la molleſſe obéifle à la voix.
Avec fon arc fi tu badines ,
Que ce foit bien légèrement ;
Il est un art par lequel , en aimant ,
On peut cueillir des fleurs fans craindre les épines,
C'eft de traiter l'amour comme un enfant :
De rire de tous fes caprices.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
i
Chez les Romains , l'amour infpiroit les vertus ;
Chez les François il infpire les vices ;
A Sparte , le fils de Vénus
Faifoit voir , d'un enfant , la candeur , l'innocence

L'ingénuité , rien de plus.
Il n'en eft pas de même en France ;
Chez nous l'amour n'a de l'enfance
Que la foibleffe & les abus .
Que ne fuis - je avec toi dans ta charmante ville,
Ce centre du bon goût , cet aimable Paris,
Loin de ces étrangers qui n'ont jamais appris
Par quel art on unit l'agréable à l'utile.
Qui , de leurs titres vains pompeufement épris ,
Croiroient fe dégrader s'ils égaioient leur bile ,
Et jufques dans les jeux , les danfes & les ris ,
Vous préfentent un front dédaigneux & tran
quille.
On méconnoît ici cette douce gaîté
Qui fait dire à l'envi mille chofes jolies.
On ne voit point dans la ſociété
Des efprits animés par de vives faillies ;
On n'y reſpire point cet air de liberté
Qui fait que la fageffe agace la folie ;
On ignore ce ton , cette légereté
Qui fait fourire la beauté
Sans alarmer fa modeftie.
Dans ce pays tout eft cérémonie,
Et fans l'aimable Deſmazis ,
FEVRIER . 1771. II
Chez qui les graces & les ris
Forment toujours leur cotterie ,
Nous menerions une fort trifte vie.
Tu vis à Toulavec quel art
Elle affembloit les plaifirs fous fon aile ;
Ici toujours quelque fête nouvelle
Que femble former le haſard
Enchaîne les jeux auprès d'elle .
Son coeur noble , franc & fans fard
Accompagne fa politefle :
Son efprit vif, plein de finefle
Etincèle dans fon regard ;
Sa gaité fait fuit la triſteſſe
Et tient les ennuis à l'écart .
Et pour ton bonheur , je defire
Que dans les cercles que tu vois ,
Les qualités que chez elle on admire
Captivent ton goût & ton choix.
L'EXPERIENCE. Conte.
E Le meilleur confeil ne vaut pas la plus
foible expérience
. Le deftin avoit fait
naitre Thomafo datis un petit village
près de Ferrare , où l'obfcurité
de fa nailfance
, autant que la médiocrité
de fa
fortune, fembloient l'avoir configné pour
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
la vie. Mais il eut à peine atteint l'âge
où l'on penfe , qu'il fongea à faire oublier
l'une , à changer l'autre, & à corriger
l'erreur du deftin . Il quitta fon hameau
, vint à Rome & fe fervit avec
avantage de l'efprit fin , adroit & infinuant
que la nature lui avoit donné , &
qui eft affez ordinairement le caractère
diftinctif de ceux de fon pays.
>
L'extérieur féduifant de Thomaffo prévenoit
au premier coup- d'oeil , & c'eſt
la meilleure de toutes les recommandations.
Il prit une femme jolie , fe défit de
quelques fcrupules , & fit fortune. Voilà
fon hiftoire , elle n'eft pas longue ; celles
de prefque tous fes pareils fe réduisent àpeu-
près aux mêmes moyens, à quelques
circonftances de plus ou de moins ; auffi
ne font- ce ni les leurs , ni même la fienne
que nous écrivons : Jeronimo fon fils
fera le héros de ce Conte . Mais nous
avons été bien- aifes de faire voir que
fouvent rien ne reffemble fi peu à la tige
que la branche qni en fort. Thomallo
avoit appris à être fage , il crut qu'il pouvoit
enfeigner à fon fils à le devenir ;
vaine efpérance ! projet ridicule ! Chacun
doit payer de fon propre fonds les frais.
de fon éducation . Je l'ai déjà dit , & je le
FEVRIER. 1771. 13
répéterai peut-être encore plus d'une fois,
moins vaut le meilleur confeil que la plus
plus petite expérience.
Thomaffo donc débarraffé des préjugés
, & conduit par une femme très jolie
, avoit été très vite & très- loin . Mais ,
quelque rapide que fût fa courfe, il avoir
été fouvent obligé de s'arrêter dans les
différentes claffes qui compofent la fociété
, & de ſe lier avec ceux qui en
font mouvoir les refforts . Il avoit vécu
avec les grands , les coquettes , les dévots
& les philofophes ; il avoit connu
l'extrême politeffe , l'aimable galanterie ,
l'auftère bienséance & l'enthoufiafme
de la vertu . Mais il avoit auffi connu
l'envie , la faufferé , l'hypocrife , & la
vanité , qui font le but ou le mobile de
toutes les actions , & il s'étoit bien promis
de n'être ni le jouet des uns , ni la
victime des autres ; il ne refta dans
cette bonne compagnie qu'autant que l'établiſſement
de fa fortune l'y retint ; & ,
dès qu'il voulut en jouir , il quitta fans
regret ceux qu'il avoit recherchés fans eftime.
,
Il acquit un beau domaine , qu'il augmenta
chaque année ; mais fa femme
n'ajouta rien à la famille qu'elle lui avoit
14
MERCURE
DE
FRANCE
.
>
donné peu de temps après leur mariage .
Jeronimo fut le feul fruit de leur union ;
auffi fut il élevé comme un fils unique ;
c'eft-a- dire , complétement gâté , furtout
par fa mère , qui mourut heureuſement
pour lui avant qu'il fût hors de
l'âge où l'on peut encore effacer les dangereufes
impreffions d'une mauvaife éduducation
. Le naturel étoit bon , le caractère
facile , le coeur tendre , l'efprit
foible , comme font toutes les bonnes
gens , approuvant tout ce qu'il voyoit ,
croyant tout ce qu'on lui difoit , & faifant
volontiers tout ce que l'on vouloit .
Thomaffo n'eut pas beaucoup de peine
à lui faire recevoir fes leçons , mais c'eût
été la chofe impoffible que de vouloir l'y
affujettir éternellement. Le bon homme
remit donc la conduite de fon fils à la
Providence , & eut l'honnêteté de mourir
d'affez bonne heure , pour que ce fils pût
jouir de la fortune qu'il lui avoit amaffée.
Il ne jugea pas à propos de le fatiguer
& de fe fatiguer lui - même, au moment
de fa mort , par la répétition des
fages avis qu'il lui avoit donnés , tandis
qu'il avoit vécu , il lui recommanda feulement
trois chofes , favoir, de nejamais
livrerfa liberté à un grand , fon fecret à
FEVRIER. 1771. 33
unefemme , &fon amitié à un Philofophe.
Jeronimo promit , & s'engagea même
par ferment de ne jamais s'écarter de ces
trois commandemens ; alors le bon Thomaffo
embraffa fon fils avec autant de
plaifir que peut en reffentir un moribond,
qui n'a plus que quelques heures à vivre ;
& en effet il trépaffa le même jour , pour
ne pas attrifter plus long- tems ceux que
fa maladie affligeoit.
Ce jour fut confacré aux larmes de Jeronimo
, qui donna toutes les marques
de tendreffe , que l'on peut attendre d'un
bon fils. Le lendemain il ne manqua pas
d'employer tout ce qu'il crut pouvoir
ajouter à la magnificence avec laquelle
il s'étoit toujours promis de rendre les
derniers honneurs à un père qui avoit des
droits fi facrés fur fa reconnoiffance : le
fur-lendemain il fallut prendre connoiffance
des affaires , elles étoient fans doute
dans le meilleur ordre , mais elles entraîncient
tant de détail , qu'il ne put
s'empêcher de s'y livrer tout entier pendant
un espace de tems beaucoup plus
long que celui qu'il n'avoit compté y confacrer.
Ces affaires d'ailleurs l'obligèrent à
voir un plus grand nombre de perfonnes,
16. MERCURE DE FRANCE.
de fe lier avec bien plus de différentes
fociétés , qu'il ne l'avoit d'abord projeté,
ce qui néceffairement lui prit un tems
・que , fans cela , il n'auroit pas manqué
d'employer à pleurer un père , qui étoit
toujours cher à fa mémoire , de forte
qu'il fe trouva radicalement confolé de
fa mort , fans pourtant avoir cherché
volontairement à bannir cette funefte
idée , fans même en avoir jamais formé
le projet. Oh ! c'eft une juftice qu'il faut
lui rendre.
Quant aux trois articles recommandés
par fon père montant , il fe promettoit
bien de ne les pas oublier , & bien moins
encore de ne pas tranfgreffer la promeffe
qu'il avoit faite de les obferver fidèlement
toute la vie ; il réfolut donc de fe
livrertout naturellement aux plaifirs pour
lefquels il fentiroit quelque goût ; & ,
comme il étoit heureufement né , il fe
trouva qu'il en avoit également pour
tous , fi ce n'eft pour la chaffe, quil avoit
toujours aimée paffionnément , & par
préférence. I contentoit également dans
cet exercice fon penchant & fon amourpropre
; car il avoit la réputation bien
établie du plus grand chaffeur du canton ;
& cela arrive fouvent , que l'on cherche
FEVRIER. 1771. 17
jufque dans les plaifirs même à fatisfaire
encore plus fa vanité que fon inclination
.
Cette réputation de déterminé chaffeur,
que poffédoit le Seigneur Jeronimo,
car depuis la mort du père il portoit ce
titre , dont il n'avoit cependant pas hérité
; mais chacun le lui laiffa prendre , &
le lui donna volontiers , en échange de
mille honnêtetés que l'on recevoit de
lui , comme cela fe pratique dans le
monde.
Avant cette obſervation faite bien ou
mal à propos, nous difions donc , ou nous
aurions dû dire,pour aller plus rapidement
au fait , que
, que la réputation du plus grand
chaffeur du Duché de Ferrare , que poffédoit
incontestablement le Seigneur Jeronimo
, étoit parvenue jufqu'à la Cour
du Duc de Ferrare , qui aimoit auffi cet
exercice avec paffion . Ce Prince qui avoit
une maifon de plaifance auprès du domaine
de notre Héros , fe promit bien.
d'aller faire halte chez lui , afin de l'engager
à être de fes parties de chaffe : il lui fit
donc favoir fes intentions , & Jeronimo
répondit à cet honneur avec le refpect &
la joie que lui caufoit un événement fi
peu prévu , car il avoit fa petite vanité
ر
18 MERCURE DE FRANCE.
tout comme un autre , & il voyoit avec
fatisfaction la confidération qu'alloit lui
donner dans tout le canton une diftinction
fi marquée . La réception qu'il fit au
Duc fut digne de ce Prince, & des tranf
ports que fa préfence faifoit éprouver à
fon nouvel hôte ; il fut content de l'un
& de l'autre , mais bien plus encore des
talens que Jeronimo lui fit connoître ,
& qui furpaffèrent de beaucoup l'idée
qu'il s'en étoit faite , il le combla d'éloges
, lui fit les plus grandes careffes ,
lui prodigua les plus belles promeffes . Enfin
il lui dit qu'il regarderoit comme
entrepriſes fous un mauvais augure , toutes
les parties de chaffe dont il ne feroit
pas. Jeronimo , enchanté , tranſporté
confus , s'inclina , fe profterna , fe confondit
jufqu'à ce que fon Souverain fût
remonté à cheval ; & auffi -tôt qu'il fut
patti , il fe mit à courir dans toute fa
maifon , à parler tout feul , à chanter
à fauter comme un fou .
Le bon Thomaffo fit bien de ne fe pas
préfenter à fa mémoire en ce moment ,
car fon très-cher & très foumis fils n'auroit
pas manquéde le regarder comme un
infenfé , mais il n'en fut pas queftion le
moins du monde. Quelle politeffe !
FEVRIER. 1771 . 19
Quelle douceur ! Quelle affabilité ! Que
de manières féduifantes ! Que de bonté !
Que de graces ! Quelle différence de nos
Gentillâtres , dont l'accueil eft un dédain
, dont la familiarité eft un mépris
, qui vous frappent fur l'épaule , en
vous appelant l'ami Jeronimo ! On a
bien raifon de dire que ce n'eft qu'à la
Cour que l'on trouve la vraie politeſſe ;
bien entendu que le Seigneur Jeronimo
fe promit de ne pas attendre plus tard
que le lendemain , pour fe rendre à celle
du Duc de Ferrare. Lorfqu'il fe mit à table
pour fouper , il n'en put pas manger
de joie ; lorfqu'il fe coucha , il n'en put
pas dormir d'impatience . Le jour vint enfin
, il partit : fèté comme il l'avoit été la
veille par le Prince , on imagine comme
il fut accueilli par les courtiſans , il
ne fut pas moins bien reçu du Prince ,
qui lui montra d'abord toutes fes armes ,
le mena dans toutes fes écuries , lui fit
connoître rous fes chiens & fes oifeaux de
proie , en racontant les belles actions de
chacun , enfin oubliant fon rang & fa
dignité , le traita en franc chaffeur qui
rencontre un compagnon auffi déterminé
que lui . Jeronimo eut l'honneur de dîner
àfa table , & à la droite de fon Alteffe
20 MERCURE DE FRANCE .
qui ne le laiffa point partir , fans arrêter
une nouvelle partie de chaiſe , &
fans l'avoir comblé de marques d'amitié,
& même de préfens , parmi lefquels il y
avoit une belle arquebufe , garnie de fa
fourchette & de fon rouet , & magnifiquement
ornée de clouds dorés & de
nacre de perle , comme c'étoit l'uſage
alors . Si les voyages forment bien un
homme , il n'y en a certainement point
qui les changent autant que ceux qu'ils
peuvent faire à la Cour; c'eft ce que trouvèrent
les voisins de Jeronimo , qui leur
rendit à- peu près les airs de protection
avec lefquels ils l'avoient traité : il n'en
falloit pas tant ; fa nouvelle faveur eût
fuffi pour le faire haïr ; auffi ne lui épargnèrent-
ils pas plus les défagrémens attachés
à la médiocrité de fa naiſſance
qu'il ne leur diffimula le mépris que méritoit
leur fotte vanité , & une partie de
chaffe ou de promenade, d'où il revenoit
comme en triomphe avec fon Prince
qui l'engageoit toujours à paffer devant
la maifon de fes ennemis , le vengeoit
affez des petites humiliations du pas
qu'ils prenoient fur lui dans les petites
cérémonies qui fe faifoient dans le bourg,
& l'honneur de manger à la table du
FEVRIER. 1771. 21
Souverain le dédommageoit bien de la
mince part de pain béni que lui envoyoient
les Marguilliers de fa Paroifle
.
Toutes ces petites tracafferies réitérées
chaque jour ne laiffoient pas cependant
que de faire éprouver quelque chagrin
au nouveau favori , & de mêler quelque
amertume aux bontés dont le Prince
le combloit. Les douceurs qu'il éprouvoit
à la Cour fe corrompoient coutes en arrivant
chez lui . Il ne pouvoit conferver une
fatisfaction pure , patce qu'il n'en éprouvoit
point fans mêlange : c'ft le fort de la
vie humaine , mais Jeronimo n'en favoit
rien , fur - tout tant qu'il avoit joui paifiblement
de fa petite fortune. Une plus
grande le lui apprit. Les richeffes étendent
également les facultés actives &
paffives , les jouiffances & les privations,
les honneurs & les mortifications , les
plaifirs & les difgraces. Mais , fans vouloir
faire plus de réflexions que notre
Héros n'en fit lui même en cette circonftance
, nous nous contenterons de dire
tout fimplement que fon petit domaine ,
qui avoit fait fes délices , lui devint infupportable
, & qu'ayant formé le projet
de s'en défaire , à quelque prix que ce

22 MERCURE DE FRANCE.
fûr , il éroit réfolu d'aller demeurer à la
ville , où le Prince l'avoit plus d'une fois
invité de s'établir , pour être plus à portée
de fe voir fouvent , & de former chaque
jour de nouvelles parties de chaffe ,
dont fon Alteffe étoit devenue plus folle
que jamais , depuis qu'elle avoit pris
des leçons de fon cher Jeronimo.
Ce fut dans ces circonftances que, pour
faciliter tous ces arrangemens , le grand
fauconnier du Prince eut la complaiſance
de mourir. Sa place fut fur le champ propofée
à Jeronimo . Je laiſſe à penfer s'il
fe fit long- tems folliciter pour l'accepter,
dans les difpofitions où il fe trouvoit ; &
l'on ne fauroit difconvenir que cet office
ne lui convînt merveilleufement , car il
portoit à un tel point le talent de dreffer
les oifeaux de proie , qu'il ne s'en étoit
jamais vu de pareils à ceux qui fortoient
de fes mains .
Voilà donc le fils de Thomaſſo établi
en charge à la Cour du Duc de Ferrare:
& feulement occupé des honneurs , des
plaifirs , des biens de toutes les espèces ,
qui ne peuvent manquer de fuivre les
commencemens d'une fibrillante fortune.
Ah ! files morts ont quelque connoiſſance
des événemens de ce monde , pauvre
FEVRIER . 1771 : 23
père , quel chagrin de voir vos fages avis
fi mal fuivis ! Mais que vos mânes ſe
tranquillifent , ce cher fils n'a encore
fait que le tiers de ce que vous lui avez
défendu , il ne tardera pas de completter
fes fautes. Il faut payer le tribut tout entier
, & connoître à fes propres dépens
ce que nous avons dit , Expérience vaut
mieux que confeil. Mais achevons le récit
des fottifes de notre Héros : les plus
courtes font les meilleures. Il devint
amoureux , & l'une des filles d'honneur
de la Ducheffe fut celle qui fe rendit la
maîtreffe de fon ceur. Une fille d'honneur
! Peut- on faire un meilleur choix :
celle- ci , comme toutes celles qui ont
fu plaire , avoit toutes les graces , toutes
les vertus , tous les talens , toutes les
perfections , pas un fequin de fortune
à la vérité ; mais il étoit bien queſtion
de certe mifere - là : Jéronimo en avoit
pour deux , & dans le train où il étoit
il alloit en avoir pour dix , avant qu'il
fût peu. L'affaire ne fut pas longue à terminer
. Le bien de l'époux compenfa le
peu d'illuftration de fa naiffance , & les
fublimes qualités de la future futent mifes
en ligne de compte fur fa dot.
Ce n'eft pas tout : un homme comblé
24 MERCURE DE FRANCE.
de la faveur , & enivré d'amour , a befoin
d'un confident. La difficulté n'étoit pas
d'en trouver , l'embarras étoit de le choifir
; mais un homme , ou plutôt un ange
, defcendu fur la terre , vint fixer
l'incertitude de Jeronimo. Un Ange !
C'étoit bien mieux que tout cela ,
c'étoit un Philofophe ! L'humanité
ne fortoit pas de fa bouche , la vertu ſe
peignoit toujours fur fon front , la douceur
étoit dans fes regards , avec quelle
fatisfaction il approuvoit tous les difcours
honnêtes , avec quelle fenfibilité il écoutoit
le récit d'une infortune ! Avec quelle
modeftie il rifquoit fon obfervation !
Avec quelle réfignation il la voyoit con
damner ! Que de complaifance dans fes
procédés ! Que d'aménité dans fes moeurs!
Que d'égalité dans fa conduite ! C'étoit la
gloire de fon pays , le modèle de fon
fiècle , on ne tariffoit point fur fon élo-
Les femmes fur tout ne finiffoies t
point , quand une fois elles avoient
commencé de chanter les louanges du
fignor Moderato ; c'étoit le nom du perfonnage
; plus que toute autre , celle de
Jeronimo , qui étoit une manière de bel
efprit, ou de philofophe , ce qui n'étoit pas
bien diftinct alors. Elle étoit enthoufiafge
.
-
mée
FEVRIER . 1771. 25
mée du mérite éminent de l'ami de fon
mari ; auffi ne pouvoit il fuffire aux complimens
qu'il recevoir de toutes parts fuc
fa faveur , fur la femme & fur fon ami.
Ce fut alors qu'il fe reffouvint des confeils
de fon père , fans doute parce qu'il
pouvoit fe les rappeler alors , pour en
démontrer le ridicule. C'étoit un honnête
homme que mon père , difoit- il en
lui-même , mais fon défaut étoit d'être
un peu attaché à les opinions ; ils font
finguliers ces vieillards , ils croient que
la fageffe ne peut être que le fruit de
l'expérience , le bonheur celui de la retraite
; parce qu'ils ont rêvé une trentaine
d'années plus que nous , ils fe
croient infaillibles ; un jeune homme qui
penſe , vaut bien un vieillard qui radotte.
Jeronimo s'applaudiffoit donc de touté
fa force , car on eft toujours content de
foi dans la profpérité ; & , quoiqu'il fût
tout feul dans fa chambre , il rioit aux
éclats des petites craintes du bon homme
Thomaffo , lorfqu'il vit entrer un de fes
amis , dans lequel il avoit beaucoup de
confiance , mais cependant moins de tendrefle
que pour fon confident le philofophe
, parce que le premier , quoiqu'auffi
B
26 MERCURE DE FRANCE.
·
de la Cour , lui parloit quelquefois avec
plus de franchiſe que le fignor Moderato.
Cet ami fe nommoit Fiducio ; &
comme il étoit véritablement attaché à
Jeronimo , dans lequel il avoit reconnu
de la candeur , il le preffa de partager
avec lui le fujet de fatisfaction dont il
paroiffoit jouir en ce moment. Jeronimo
ne fe fit pas long - tems preffer , & il raconta
avec la gaîté d'un amour propre
qui fe cateffe , les paniques alarmes de
feu M. fon père ; & mettant fon état en
oppofition , il ne manqua pas d'expofer
combien l'événement avoit juftifié fa
conduite , & les rires recommencèreur,
aux dépens de la prudence du défunt . Eh
mais , répondit Fiducio à Jeronimo
qui s'étonna de ne pas le voir rire auffi
fort que lui , je trouve ces confeils affez
raifonnables ; & , loin de les tourner en
ridicule , je penfe que vous ne feriez pas
mal d'en profiter encore . Le Prince vous
aime , votre époufe eft refpectable , votreami
Moderato a tous les dehors qui
peuvent préveniravantageufement ; mais,
pour être plus sûr de votre prince , de
votre femme & de votre ami , il faudroit
avoir elayé l'un & l'autre , & je parie , fi
vous voulez , mille fequins , que l'un des
FEVRIER . 1771 27
·
trois vous manque à l'épreuve : Jeronimo
perfuadé de fon crédit fur fon maître , de
la tendreffe de fa femme , fur tout de
l'attachement de fon cher Moderato , accepte
le pari ; il n'eft plus queftion que
de trouver une occafion de le faire valoir.
Quelle grace , dit- il , quelle faveur
voulez-vous que je demande au Prince ?
Quelle confidence ferai - je à ma femme ?
Quel fervice demanderai je à mon ami ?
Tout doucement , répondit Fiducio je
ne doute point que fon Excellence ne
foit très-généreufe , votre femme difcrette
, & votre ami ferviable. Quel miracle
y a t il qu'un Prince donne des chofes
qui ne lui coûtent rien , qu'une femme
garde un fecret qui ne l'intéreffe
point , & qu'un ami rende des fervices
à un ami qu'il voit dans la plus haute
fortune ? Efayez de contratier les plaifirs
de l'un , de mortifier l'amour propre
de l'autre , & de faire facrifier l'intérêt
perfonnel du troisième , fur tout dans
l'adverfité. Si tous demeurent pour vous
les mêmes , j'aurai perdu mon pari , &
je m'en confolerai par le gain que vous
aurez fait d'un protecteur , d'une femme
dévouée & d'un ami fidèle ; laiff: z - moi
conduire cette affaire à mon gré , puif
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
que l'épreuve eft à mon choix ; faites
feulement de point en point tout ce que
je vous dirai , & croyez que je travaillerai
plus encore pour votre intérêt que
pour le mien propre , Ordonnez , & je
vous obéis , dit Jeronimo , toujours le
même dans fa fécurité. Eh bien , reprit
Fiducio , il faut aller à la Fauconnerie
prendre fécrétement la flèche : ce faucon
chéri , que vous avez fi merveilleuſement
dreffé , & qui fait les délices du
Prince , vous l'apporterez chez moi , où
je le cacherai autant de tems qu'il fera
néceffaire à mon projet , tandis que vous
ferez croire à Monfeigneur qu'il s'eft
échappé , & qu'on n'a pu le retrouver ,
quelques recherches que vous ayez
faites
, & quelques foins que vous vous
foyez donnés pour le reprendre. Puis vous
irez dire confidemment à votre femme
que ,
, fatigué des chafles continuelles
dont le Duc vous excède tous les jours
pour exercer fon oifeau , vous avez pris
le parti de le tuer fecrétement
, afin de
le dégoûter
un peu de la chaffe , & de
vous procurer
quelqué
repos . Quant à
l'ami Moderato , je le réferve pour une
meilleure
occafion ; mais fur- tout , quelque
chofe qu'il arrive , fuffiez - vous fur
FEVRIER . 1771. 29
l'échafaut , ne vous démentez point , &
me laiffez le foin de vous juſtifier, s'il en
eft befoin. Jeronimo s'engagea folennellement
par une parole d'honneur , &
quitta fon ami pour exécuter fon projet ,
dont il étoit impatient de voir la fin ; il
ne tarda pas à connoître que les Grands
n'aiment leurs favoris qu'autant qu'ils
fervent à leurs intérêts ou à leurs plaifirs.
Le Duc entra dans la plus violente
colère contre Jeronimo , & changeant
en invectives & en menaces les
manières careffantes avec lesquelles il
l'avoit traité jufqu'alors , il lui défendit
de fe repréfenter devant lui jufqu'à ce
qu'il en eût reçu un nouvel ordre . Si Jera
nimo n'eût pas été auffi furpris qu'il le fut
de fa réception , il eût peut-être oublié
fa promeffe , & tout découvert ; mais ,
le Duc lui ayant fur le champ tourné
le dos , le favori difgracié s'en revint
chez lui , d'abord affez trifte . Cependant
il reprit bientôt courage , en fongeant
que la préſence du faucon racommoderoit
tout : il avoit cependant quelque
chagrin dans le fond du coeur de fe voir
ainfi traité pour un oifeau , & l'air penfif
que lui donnèrent ces réflexions ayant
été remarqué de fa femme , elle lui fourpar
fes queftions l'occafion de l'é- nit
*
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
prouver à fon tour , à quoi il fe réfolut
encore plus volontiers , par le mauvais
faccès même de fon premier effai . Jero-
1 imo ne fut pas long - tems à s'appercevoir
que fon père & fon ami pouvoient
bien avoir raifon tout- à- fait , car fa femme
n'eut pas plutôt appris fa difgrace ,
qu'elle le traita avec le dernier mépris :
lui reprochant le mauvais ufage qu'il
avoit fait de fa faveur , & regrettant de
s'être unie à un homme de fon eſpèce :
alors les hauteurs , les dédains , les ironies
amères , les plaifanteries fanglanres
, & autres menues politeffes d'une
femme fière de fa naiffance , qùi croit , '
en aviliffant un mari roturier , recouvrer
Phonneur qu'elle a perdu , en s'uniffant
a lui . Mais ce fut bien pis mille fois
quand le pauvre Jeronimo eut avoué
qu'il avoit lui-même tué l'oifeau qui caufoit
tant de tapage , & qu'il ajouta dans
fa colère qu'il étoit fâché de n'avoir pas
coupé le col à tous les autres , pour fe
venger d'un maître ingrat , dont il n'avoit
que faire , & auquel il avoit facrifié fa
tranquillité. Ce fut dans ce moment que
les malédictions , les injures , les mena -
ces tombèrent comme la grêle fur le malheureux
Jeronimo . Il n'étoit pas plus patient
qu'un autre.Les imprécations de fa
FEVRIER . 1771. 3.1
noble époufe l'irritèrent à la fin , au point
qu'il fe mit en devoir de l'apostropher à
fon tour d'un foufflet , qu'heureuſement,
elle efquiva ; mais indignée d'un pareik
traitement de la part d'un manant à une
femme comme elle , elle courut fe profterner
aux pieds de la Ducheffe , fon aŋcienne
Maîtreffe , & toutes deux allèrent
fe jeter à ceux du Prince , pour lui demander
juſtice . Quand une femme a promis
de fe venger , elle renverferoit plutôt
l'ordre de l'univers que de manquer
à fa parole ; celle de Jeronimo préfenta
l'action de fon mari fous des couleurs
fi noires , que le Prince , dans l'indignation
de fa colère , condamna fon plus
cher favori à être précipité du haut de la
tour la plus élevée de fon Palais , fupplice
qui pour lors étoit fort à la mode . La
femme de Jeronimo eut encore la douce
confolation d'entendre ordonner que
les biens de fon époux feroient confifqués
, moitié à ſon profit , & l'autre moitié
pour celui qui voudroit fe charger de
cette exécution , ce qui étoit encore un
ufage du pays ; & Fiducio , en fa qualité
de Capitaine des Gardes , fur chargé de
s'affurer du coupable. Cet événement devenant
plus férieux que Jeronimo ne ſefe
l'étoit d'abord imaginé , il ne laifoit pas
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
que d'en reffentir quelque petit chagrin ;
mais c'étoit une crife néceſſaire au bonheur
de fa vie , & il s'entretenoit aſſez
triftement de la circonftance où il fe trouvoit
avec fon ami Fiducio , lorfque le fidèle
Moderato parut. Il étoit fauté à ſon
col , avant que Jeronimo eût eu le tems
de le reconnoître , il le ferroit dans fes
bras , & lui adreffoit les paroles les plus
confolantes : enfin , lui dit- il , après lui
avoir étalé pendant long-tems les difcours
les plus philofophiques , pour l'engager
à fupporter courageufement fa difgrace
, le Prince moins irtité s'eft rendu
à mes follicitations preffantes. Quoi donc,
interrompit vivement Jeronimo , je devrois
ma vie & ma fortune aux inftances
de mon cher Moderato ? Le Ciel foir
béni ! Toutes les autres pertes me font
indifférentes , puifque je poffède un ami
tel que vous , qui ne m'a point oublié
dans mes peines , que mon adverfité n'a
point éloigné , qui n'a point été effrayé
de ma difgrace ; vous m'auriez fait une
grande injuftice de me regarder autrement
, interrompit le fidèle Moderato :
ce n'eft cependant pas que je vous apporte
ni votre grace , ni votre liberté ; je les
euffe inutilement demandées , & je connois
trop votre façon de penfer , pour
FEVRIER. 1771. 33
avoir cru que vous voudriez racheter
l'une ou l'autre par une baffe foumiffion
qui vous déshonoreroit dans l'avenir ;
mais quittant au contraire la vie d'une
manière toute héroïque , j'ai cru que ce
feroit pour vous une grande fatisfaction
que d'être conduit à l'immortalité par
les mains du plus affectionné de vos
amis , & je viens d'obtenir du Prince
la préférence fur plufieurs autres qui fe
préfentoient pour vous pouffer hors de ce
monde , qui n'eft rempli que de mifère
& d'injustice , & qui ne vaut pas la peine
de le regretter ; c'eft le fort d'ici - bas de
fe pouffer les uns les autres , & mieux
vaut encore ..... A ce difcours auffi infolent
qu'incroyable , Jeronimo entra dans
une telle colère , que , fans les grilles
qui étoient aux fenêtres de fa chambre
il n'auroit pas manqué de rendre à l'officieux
Philofophe le fervice qu'il venoit
lui offrir , & , ni lui , ni même Fiducio
n'étoient pas revenus de l'étonnement où
ce comble d'infolence les avoit jetés
lorfqu'il fit place à celui que leur caufa
la préfence du Duc de Ferrare . Ce Prince
, comme on dit , n'avoit que tourné la
main : il étoit bon naturellement , &
By
34 MERCURE DE FRANCE.
avoit eu regret de fa févérité pour
fon favori , fans compter peut -être celui
de perdre un fi excellent chaffeur. Il
venoit lui- même lui apporter fa grace :
Jeronimo ne manqua pas de fe jeter à
fes pieds ; & , tandis qu'il lui demandoit
pardon de l'avoir offenfé , Fiducio , qui
étoit fotti , reparut avec le faucon fur le
point ; la vue de cet oifeau chéri tranfporta
le Prince d'une telle joie , qu'il
embraffa celui qu'un inftant auparavant
il avoit voulu faire fauter du haut de fon
palais , & lui rendit fa fortune , fes charges
& fa faveur ; mais celui - ci , devenu
plus fage par l'expérience , fupplia le
Prince de tout garder , & même la femme
qu'il lui avoit donnée , lui demandant
feulement la permiffion de retoutner
dans fon domaine : Seigneur , lui
dit- il , les bontés d'un grand Prince envers
un pauvre diable comme moi font
infiniment Aatteufes , mais elles font encore
plus dangereufes ; le Prince encourage
par les bontés , le favori fe livre par
attachement , il fonge à donner plus de
preuves de fon amitié que de fon refpect
, il compte trouver fon ami où il
rencontre fon maître ; & , par un retour
FEVRIER. 1771. 35
fâcheux , fa franchiſe eft punie comme
la liberté indifcrette d'un ferviteur qui
s'eft oublié ; il en est comme du moineau
qui vit familièrement avec le chat :
celui - ci fouffre quelque tems fes coups
de bec ; mais la fin eft toujours funefte
pour le premier. Le Prince eut beau raffurer
Jeronimo par les plus vives prateſtations
, & le tenter par les plus belles
promeffes , le favori , devenu prudent
à fes dépens , ne ceffa de folliciter fa retraite
, il l'obtint à la fin ; & , après
avoit laillé une penfion confidérable à fa
femme , il fe fépara facilement de cette
moitié , & courut fe jeter dans fon petit
domaine , comme dans un afyle affuré
contre tous les orages de la Cour ; le fage
Fiducio , qui n'en étoit guère plus
fatisfait que lui , ne tarda pas à le venic
joindre tous deux heureux & tranquilles
ne cefsèrent de fe dire , qu'il faut fe
méfier de ces hypocrites en morale , qui
parlent fans ceffe de vertu , parce qu'elle
eft dans le coeur , & non dans la bouche ,
qu'elle fe connoît par les actions , & non
par les paroles , que celui qui en eft doué
la poffèle , fans le favoir , & l'exerce ,
fans s'en appercevoir ; celui qui fe vante .
de fes bonnes oeuvres , a toujours l'air
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
d'en être furpris , & l'on ne peut guère
compter fur celui qui s'étonne toujours
du bien qu'il vient de faire : ils convinrent
encore que c'eft le comble de l'imprudence
que de remettre fa vie entre
les mains- d'une femme , en lui livrant
fon fecret ; mais ils ne cefsèrent de regarder
comme le comble de la folie de
vendre fa liberté aux Grands de la terre,
qui , ne pouvant donner ni la fanté du
corps , ni le repos de l'efprit , font toujours
acheter trop cher tous les biens
qu'ils peuvent faire. D'après ces réflexions
, Jeronimo fit graver en lettres
d'or les trois défenfes de fon père , le fage
Thomaffo , afin de les avoir fans ceffe
fous les yeux ; mais il fit écrire en plus
gros caractère encore cette maxime certaine
, que le meilleur confeil ne vaut pas
la plus foible expérience.
FEVRIER. 37 1771 .
VERS adreffés par Madame ****
M. le Duc de ****
une de ces tablettes
nomme Souvenir .
FAVORI
"
à
en lui envoyant
angloifes
qu'on
AVORI des Rois & des belles ,
Qui , comme un autre Anacréon ,
Jufques dans l'arriere faifon
Cueillez des fleurs toujours nouvelles ,
Et rajeuniflez la raifont
Dans vos rimes fi naturelles ,
Prêtez l'oreille à mes chanfons.
Un nouveau luftre vient d'éclore ,
Et je veux eflayer encore
De vous faire entendre des fons.
Héritier des vertus folides
Des Duguefclins & des Bayards ,
A Paphos comme aux champs de Mars ,
Ils étoient autrefois vos guides ,
Et fur les pas peu fréquentés
De ces illuftres perſonnages ,
Fuyant l'attrait des voluptés ,
Même aux plus févères beautés ,
Vous préfentiez de purs hommages
Par le feul fentiment dictés .
Comme eux , religieux , fenfible ,
Toujours de l'honneur inflexible ,
38 MERCURE
DE FRANCE
.
On vous a vu fuivre les lois ,
Du thrône défendre les droits ,
N'encenfer que le vrai mérite,
Et foutenu par la ferveur ,
Souvent au remple avec le choeur
Ainfi qu'un pieux Cénobite ,
Chanter les hymnes du Seigneur.
De votre brillante carrière
Suivez joyeuſement le cours ,
Et ne regrettez pas des jours
Qui , moiflonnés par les amours ,
Ne retournent plus en arrière.
Mais , pour conferver plus long-tems
Une image toujours récente
Des douceurs de votre printems ,
Sur ce recueil que vous préfente
Une amitié vive & conftante ,
Marquez- en les plus beaux inftans.
Bientôt autour de votre table ,
Quand vous pourrez compter affis
Les enfans de vos petits -fils ,
D'un patriarche vénérable
Vous offrirez à leurs efprits
L'hiſtoire à jamais mémorable ,
Et du pafléfi regrettable
Vous fentirez encor le prix ,
En les voyant dans leur ivreffe
Verfer des larmes de tendreffe
Et s'enflammer à vos recits.
FEVRIER . 1771. 39
Afe le rappeler fans ceffe
On eft encore affez heureux
Sans envier à la jeuneſle
Des plaifirs trop tumultueux ,
Riche en defirs, en espérances ,
Les chimères de l'avenir
Sont pour elle des jouiffances ,
La nôtre eft dans le fouvenir.
VERS libres adreffès aux MM. de Grave
pour lepremierjour de l'an , par M. Salaun
leur gouverneur.
Nos jours paffent rapidement ,
L'heure de notre mort s'avance ,
Et malheureux jouets d'une folle eſpérance ,
Sans prévoir l'avenir , nous perdons le préfent ;
Jeunes , nous négligeons le feul bien néceſſaire :
Le tems , ce tréfor faltaire ,
S'enfuit échappé de nos mains ;
Au milieu des jeux enfantins
Nous avançons dans la carrière.
Infenfiblement nous entrons
Dans l'âge vain des paffions ;
La fougue de l'adolefcence
Succède au calme heureux d'une tendre innes
delice ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Et bientôt aflaillis par de brûlans defirs ,
Nous buvons , à longs traits , le poifon des plaifirs.
Après avoir couru de folie en folie ,
Nous arrivons avec rapidité
A la faifon de la maturité ;
Nouveaux defirs & nouvelle manie.
De projets vaftes occupés ,
Sans cefle calculant , & lans ceffe trompés ,
Nous parvenons à la vieilleffe ; '
Alors cenfeurs tardifs des moeurs de la jeuneffe ,
Nous blâmons leur égarement ,
Plus par humeur que par tempérament ;
Efclaves blanchis dans le vice ,
Nous nous livrons encore à des feux infenfés ;
Le plaifir nous carefle au bord du précipice ,
Et commande toujours à nos fens émouffés ;
Cependant l'appetit des richefles frivoles.
Prend , pour un inftant , le deffus ;
Mais ô funefte erreur ! .. Têtes vaines & folles !..
Pendant que nous comptons nos trélors fuperflus ,
La mort vient nous abattre aux pieds de nos idoles.
La mort ! .. que de momens perdus ! ..
Qu'il eft étroit le cercle de la vie ! ..
O les vrais amis de mon coeur,

Jouiffez de vos jours avec économie ;
De leur premier emploi dépend votre bonheur.
Servez bien votre Dieu , le prince & la patrie.
FEVRIER. 1771. 41
Craignez l'oifiveté
Au teint pâle & livide :
Fuyez la volupté ,
Sa compagne perfide .
Fermez l'oreille aux difcours corrupteurs
Des médifans & des adulateurs .
Généreux ennemis de tout lâche artifice ,
Repouffez , loin de vous , la fraude & l'injustice.
Gardez - vous de trahir l'aimable vérité ;
Point d'humeur atrabilaire :
Toujours dans le caractère
De la dreiture & de l'égalité.
Tendez une main bienfaifante
A la pauvreté gémiffante ;
Sans morgue , fans fierté ,
Ayez l'abord facile & de l'amenité.
Dès ce moment , vos années
Seront toutes fortunées ;
Le Ciel , dans fon courroux ,
Ne tonnera jamais fur vous ;
Tous les coeurs vous rendront hommage,
La vertu , fous vos pas , fera naître des fleurs:
La fanté , ce précieux gage
De la tempérance & des moeurs ,
Dans tous les tems, fera votre partage .
La gaîté filera vos jours
Au milieu de l'abondance ;
Les cris de la confcience
N'en troubleront jamais le cours,
42
MERCURE DE FRANCE.
Enfin toujours contens , fans remords , fans triftelle
,
Après avoirjoui d'une longue vieilleffe
Au fein de la profpérité ,
Vous irez dans les bras de l'augufte fageffe
Jouir de l'immortalité.
Tels font pour vous les voeux d'un coeur fincère.
Que tout vous réuffifte au gré de vos fouhaits !
Daigne le Ciel bénir votre carrière ,
Et puiffiez- vous toujours mériter ſes bienfaits !
VERS à Madame de C. ***
> en lui
envoyant un recueil de contes en proſe.
Vous , dont l'amitié noble & tendre
Me permet les noms les plus doux ,
Dans ces vers puiffé- je vous rendre
Un hommage digne de vous !
Daignez accepter mon ouvrage ,
Comme un pur & fidèle gage
Des fentimens que j'ai de vos bienfaits :
Le coeur vous offre cet hommage ,
Charmante Eglé , le coeur ne ment jamais.
Par M. Willemain d'Abancourt.
FEVRIER. 1771. 43
JULIE , ou le Mariage clandeftin.
Nouvelle. *
Le comte de Trémence , vieux militaire
, venoit de fe retirer du fervice
dans lequel il avoit obtenu , par fon mérite
, les grades les plus diftingués . Il
étoit d'un commerce liant & facile ,
d'une humeur gaie & prévenante ; mais
ferme dans fes opinions , & vif quelquefois
jufqu'à l'emportement : fa colère
cepedant duroit auffi peu , qu'elle étoit
prompte à s'allumer. Maître d'un bien
confidérable , il n'avoit qu'une fille : cette
fille s'appeloit Julie , du nom de fa
mère , qui étoit morte en la mestant au
monde. Il fembloit que tout avoit conf
piré pour en faire une perfonne accom-
*L'idée de cette hiftoriette eft prife d'un tableau
intitulé : Le fentiment de l'amour & de la natura
cédant à la néceffité. Il n'eftperfonne qui ne fe reffouvienne
avec le plus grand plaifir de cette ingenieufe
compofition quefeu M. Baudoin fit expofer
aufalon en 1767 , & que tout Paris n'a ceffé d'ad
mirer. J'ai cru ne pouvoir m'exercer fur un fonds
plus riche & plus intéressant : puiffe cet effai trouvergrace
auprès de mes lecteurs !
44 MERCURE DE FRANCE.
plie. Les graces l'avoient accompagnée
dès fon berceau , & elle fortoit à peine
des liens de l'âge le plus tendre , que fes
charmes naiffans fixoient déjà l'admiration
de tout le monde . Elle avoit développé
, en grandiflant , une ame d'une
beauté peu commune , un caractère noble
& élevé , & un efprit d'une finelle &
d'une pénétration fingulière. Ces perfections
réunies , confoloient le Comte de
la
perte d'une époufe , qu'il ne ceffoit
de regretter ; & , dès la naiffance de fa
fille , il avoit formé le projet infenfé de
règler les mouvemens de fon coeur ,
&
de ne la marier qu'à vingt cinq ans ,
perfuadé qu'on ne pouvoit faire un bon
choix avant cet âge : auffi perfonne n'étoit
plus difficile que lui fur les partis
qui fe préfentoient , & aucun des afpi
rans n'avoit le bonheur de réuffir .
Julie touchoit à ſa dix - huitième année
; & , quoiqu'à cet áge les paffions
naiffantes commencent à développer leur
germe & à donner de violentes fécouffes
au coeur humain , Julie vivoit dans
une fécurité parfaite envain fa beauté ,
qui brilloit dans tout fon éclat , lui attiroit
une foule d'adorateurs ; fon coeur
tendre & fenfible , mais trop délicat &
trop éclairé , pour croire aux infipides
FEVRIER. 1771. 49
fadeurs du premier venu , n'avoit encore
diftingué aucun hommage. Ce n'étoit
point , en effet , un de nos jeunes évaporés
, qui étoit digne d'infpirer à Julie
les fentimens de l'amour : un coeur , tel
que le fien , ne pouvoit fe livrer qu'à fon
femblable , & les avantageux qui pourfuivoient
fa conquête , fe feroient crus
déshonorés de penfer comme elle .
Les beaux jours invitoient à prendre
le plaifir de la promenade : aufli le
Comte , dont l'hôtel donnoit fur le Palais
Royal , en faifoit le matin une de
fes occupations favorites . Un jour qu'il
fe promenoit avec fa fille , elle apperçur
le jeune chevalier d'Eftival , dont la
bonne mine & le maintien noble la frappèrent.
Plus elle cherchoit à s'en diftraire ,
& plus fon image reftoit préfente à fon
efprit. Comme il s'offroit fouvent à fa
vue , felon les tours d'allée qu'il faifoit
elle céda infenfiblement au penchant qui
l'entraînoit ; & , fans le connoître , elle
fentit s'élever dans fon coeur un mouvement
, dont elle ne fut pas maîtreffe.
On trouvera peut être fingulier que Julie ,
qui , jufqu'alors avoit été fi difficile fur
les amans & fi clairvoyante fur leurs défauts
, s'enflamme fubitement pour un
46 MERCURE DE FRANCE.
inconnu : telle eft , hélas ! la foible conftitution
du coeur humain ; il réſiſte ſou
vent à des efforts redoublés , pour fuccomber
au moindre choc.
Si l'effet des agrémens du Chevalier
fut fi prompt fur le coeur de Julie , fes
charmes ne frappèrent pas moins d'Eftival
, qui refta comme immobile à ſa
vue . Jamais rien de fi charmant ne s'étoit
offert à fes regards : la majesté de
la taille de Julie , la noblefe & la régu
larité de fes traits , fa candeur enfin &
les graces répandues fur toute fa perfonne
fixèrent fon coeur , qui , dès cet
inftant , fut embrafé de tous les feux de
l'amour.
Le Chevalier d'Eftival defcendoit
d'une famille fort ancienne , mais qui
n'étoit pas , à beaucoup près , auffi riche.
Ce jeune militaire joignoit à la figure
la plus intéreffante , toutes les qualités
d'un homme aimable & d'un brave
foldat. La paix qui régnoir alors lui laiffoit
le loifir de paffer à Paris une partie
de l'année , & il venoit de fon régiment ,
quand le hafard lui fit rencontrer Julie ,
qu'il ne connoiffoit point encore.
Les attraits de cette aimable perfonne
l'intéreffèrent tellement , que , faus af
FEVRIER. 1771. 47
fecer de la fuivre , il ne la perdit point
de vue durant fa promenade. Une tendre
inquiétude s'empara de fon ame , quand
il fongea que fa retraite le priveroit ,
peut-être pour jamais , du bonheur de la
voir ; mais fa crainte dura peu : Julie
rentra avec fon. père dans fa maifon : il
ne douta point que ce ne fût le lieu de fa
demeure , & cette découverte lui caufa
le plus grand plaifir.
Il ne manqua pas de revenir à la promenade:
il jouit plufieurs fois de l'avantage
d'y rencontrer Julie , & remarqua
même , avec beaucoup de joie , que cette
belle perfonne jetoit de tems en tems
les yeux fur lui. Un jour , enfin , qu'il
puifoit de nouveaux feux dans fes regards ,
il apperçut un de fes amis qui s'approcha
du Comte , falua profondément Julie ,
& les accompagna jufqu'à leur hôtel .
D'Eftival rejoignit bien- tôt fon ami ,
efpèrant favoir de lui le nom de la beauté
qui l'avoit charmé : il ne fe trompa point.
Il apprit qu'elle s'appeloit Julie , qu'elle
étoit fille du comte de Trémence qui
demeuroit avec fa foeur , & que l'accès
de fa maiſon n'étoit pas difficile , parce
qu'il voyoit la meilleure compagnie , &
que tous les gens de mérite y étoient
bien reçus .
48 MERCURE
DE
FRANCE
.
Le Chevalier fut inftruit en mêmetems
, de l'intention où étoit le Comte ,
de ne marier fa fille qu'à vingt - cinq ans ,
& de ne lui choifir qu'un parti confidérable
: il vit , avec douleur , qu'il s'en
falloit de beaucoup qu'il ne fût un parti
convenable pour elle , puifqu'il n'avoit
qu'une fortune médiocre à lui offrir : fon
amour cependant l'emporta , & il ne
s'occupa plus que des moyens de s'introduire
chez le Comte. Le hafard fe plut
à favorifer fes deffeins . Dès le lendemain,
il eut le bonheur de revoir Julie au Palais
-Royal. Un bouquet qu'elle tenoit à
la main , l'empêcha de prendre garde
qu'elle avoit laiffé tomber fon éventail :
d'Etival s'en apperçut ; il ne négligea
point cette occafion qui fe préfentoit ;
il le ramaffa , & le préfenta à Julie , qui
le reçut en rougiffant . Le Comte remercia
beaucoup le Chevalier de fon attention
; la converfation s'engagea infenfiblement
d'Eftival , qui avoit de l'efprit
, la foutint fort agréablement , &
reconduifit le Comte à fon hôtel , en
s'entretenant du bonheur qu'il avoit eu
d'être utile à Julie , & en lui demandant
la permiffion de cultiver fon amitié ,
permiffion qui lui fut accordée de la
meilleure
FEVRIER. 1771. 49
meilleure grace du monde , & qui mit
le comble à fon contentement .
Julie qui n'étoit point indifférente fur
le mérite du Chevalier , qui avoit pénétré
le fecret de fon coeur , & à qui fes
fentimens n'étoient point échappés , ne
fut pas fâchée de l'occafion qu'il avoit
faifie , & lui fut un gré infini de fa tentative
.
D'Eſtival , qui de jour en jour fentoit
accroître fa paffion , ne tarda point
à profiter de la permiffion que le Comte
lui avoit donnée. Il s'en fervit pour rendre
plufieurs vifites à Julie , qu'il enflamma
de plus en plus , & s'infinua fi
bien dans l'efprit du Comte & de fa
foeur , qu'il devint en affez peu
de tems,
un des meilleurs amis de la maifon. Un
jour qu'il venoit , à fon ordinaire , rendre
fes hommages à la beauté qui le captivoir
, il ne trouva que le père de Julie
qui étoit fortie avec fa tante. Après les
complimens accoutumés , la converfation
tomba fur la beauté de la campagne :
d'Eſtival en fit l'éloge. Le Comte , qui
devoit le lendemain y aller paffer une
couple de jours , l'engagea à l'y accompagner
; Julie devoit être de la partie.
On juge que cette offre ne fut pas dédaignée.
Julie arriva au même inftant ; pon
C
so MERCURE DE FRANCE.
lui fit part des arrangemens projetés ,
& le Chevalier eut l'avantage de lire dans
fes yeux , qu'ils étoient loin de lui déplaire.
Son bonheur étoit fi grand & fi
fort inattendu , qu'il avoit peine luimême
à le concevoir ; il ne lui manquoit
plus , pour y mettre le comble , que de
pouvoir inftruire Julie de la fituation de
fon ame , & il n'attendoit qu'une occafion
favorable pour lui découvrir fes
feux.
parurent
Les deux jours qu'il paffa à la campagne
avec fa maîtreffe , ne lui
qu'un inftant. Le plaifir que le Comte y
goûta , l'engagea à propofer pour la femaine
fuivante un fejour de plus longue .
durée : il n'oublia pas de mettre de la
partie le Chevalier , avec qui il fe plaifoit
de plus en plus , & fa propofition
fut acceptée par ce dernier avec d'autant
plus de joie , qu'il s'apperçut que fa préfence
étoit agréable à Julie , & qu'il efpéroit
pouvoir , pendant ce nouveau fejour
, trouver l'occafion de lui découvrir
fes fentimens , qu'il avoit déjà laiſſé
tranfpirer. De retour à Paris , il ne s'occupa
que du bonheur qui l'attendoit , &
à vaincre la timidité qui nuifoit à fon
amour.
*Effectivement , le lendemain de fon
FEVRIER. 1771. SF
arrivée au château du Comte , d'Eſtival
réuffit au-delà de fes efpérances . Etant
defcendu de bonne heure dans le jardin
pour y prendre le frais , il apperçut Julie ,
qui y venoit avec la même intention
tandis que fon père étoit occupé à répondre
à quelques lettres preffées . Il fe
retira fous un berceau de jafmin , qui
formoit un ombrage des plus agréables ,
perfuadé que
fa maîtreffe ne manqueroit
pas de s'y rendre elle y vint en effet ,
& trouva d'Eftival , qui feignoit de lire
avec attention ; il fit l'étonné , lui propofa
de s'affeoir , & amena infenfiblement
la converfation fur le fujet qui
l'intéreffoit . Il hafarda enfin l'aveu de fes
fentimens , en fe jetant à fes genoux
pour lui demander pardon de fa témérité.
Julie , qui avoit pénétré fon fecret ,
ne fut point furprife d'une déclaration.
qui la mettoit au comble de fes voeux :
elle diffimula cependant la joie qu'elle
reffentoit , & reçut cet aveu avec toute
la retenue qui doit toujours accompagner
fon fexe. Deftival à la fin devint fi
preffant , & lui dit tant de bonnes raifons
(car l'amour ne manque pas d'éloquence)
qu'il obtint d'abord la permiffion de
cultiver fon amitié , & bien tôt après.
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
l'aveu réciproque d'une tendreffe qui affuroit
fon bonheur.
Comme ils achevoient cet entretien
charmant , le Comte vint les rejoindre ,
& ils rentrèrent pour déjeûner. Quel repas
plus agréable ! Leurs yeux & leur
coeur , dès ce moment , furent d'intelligence
, & le tems ne fit qu'ajouter à
leur amour. De retour à Paris , d'Eftival ,
toujours plus amoureux & toujours plus
aimé , faifoit affidument fa cour au
Comte & à fa foeur , pour avoir le prétexte
d'entretenir fouvent l'objet de fon
ardeur.
Madame d'Ornis , ( ainfi fe nommoit
la tante de Julie ) avoit pour fa nièce une
fi grande amitié , qu'elle déféroit aveuglement
à fes moindres defirs , déférence
cependant dont elle n'abufoit point :
Julie l'inftruifit de l'amour du Chevalier
& l'engagea à propofer à fon père de les
unir.
Madame'd'Ornis , qui connoiffoit la faë
çon de penfer de fon frère , ne voulutrien
promettre à Julie , qu'elle n'eût eu avec
le Chevalier un entretien particulier , fur
fes facultés , fon rang , & fes titres ,
parce qu'elle favoit que , s'il n'avoit point
un état conforme aux idées du Comte ,
,
FEVRIER. 1771 . 53
il rejeteroit , à coup fûr , fa propofition.
Deftival joignoit à fes autres qualités ,
une probité à toute épreuve ; il ne voulut
point en impofer à Madame d'Ornis ,
& lui avoua de bonne foi , qu'il n'avoit
qu'un bien fort médiocre , & qui ſoffifoit
à peine à le foutenir dans un état
affez difpendieux : cet aveu n'avançoit
pas fes affaires ; mais il aimoit trop Julie
pour la tromper auffi cruellement.
Madame d'Ornis ne confeilla point à
fa nièce de faire parler de ce mariage à
fon père , & lui recommanda même
de bien prendre garde qu'on ne s'apperçût
de fon tendre penchant ; mais elle
lui promit en même e ms de ne négliger
aucune occafion de la fatisfaire , & de
préparer peu-à- peu l'efprit du Comte à
recevoir quelques ouvertures fur cette
alliance .
mour ,
Le tems s'écouloit cependant , &
Julie brûloit de tous les feux de l'afans
ofer fe flatter de la plus
légère efpérance , & fans même appercevoir
de terme pour leur union , que
la mort du Comte. Cette cruelle fituation
ne contribuoit pas peu à traverfer leur
bonheur , & le terme fatal , qui paroiffoit
devoir le commencer
fonnoit tous les charmes.
• en empoi-
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
Madame d'Ornis étoit fenfiblement
touchée de l'état où elle voyoit ces tendres
amans , & les fréquentes inftances
qu'ils lui faifoient pour cimenter leur
bonheur , la pénétrèrent au point , qu'elle
leur promit de les unir avant peu , &
elle ne s'occupa plus en effet , que du
foin de tenir fa promeffe.
Vers le même tems , fon frère eut
avec elle une difpute affez vive , mais
injufte : elle en fut piquée , & réfolut
de s'en venger. Pour commencer fa vengeance
, elle forma le projet de marier
d'Eftival & Julie , en dépit du Comte ,
& fe chargea de cette affaire , dont elle
leur garantit le fuccès .
8
Madame d'Ornis prit , en effet , tous
les arrangemens convenables pour unic
fecrétement fa nièce avec le Chevalier :
il falloit , pour réuffir , le confentement
du Comte ; elle fe hafarda de lui en
furprendre un , & le fuccès juftifia la
témérité . Un voyage d'un mois que le
Comte devoit faire , & pendant lequel
il laiffoit Julie fous la conduite de fa
tante , lui fournit une occafion qu'elle fe
promit de ne pas manquer ; & , le père
de Julie parti , elle fut liée pour jamais
au fort de fon amant .
Ce mariage fe fit affez fecrétement ,
FEVRIER. 177155
pour que perfonne ne s'en apperçût :le
Comte , à fon retour , ne fe doura de
-rien , & vécut avec le Chevalier comme
à fon ordinaire . Ce dernier avoit pris un
appartement dans une maifon contigue
à l'hôtel du Comte. Une porte pratiquée
fecrétement , & dont lui feul avoit connoiffance
, lui procuroit une entrée libre
chez fon épouſe . Madame d'Ornis cherchoit
l'occafion favorable de propoſer à
fon frère l'alliance du Chevalier parče
qu'une fois qu'il auroit confenti à faire
ce mariage , il ne feroit pas difficile de
lui avouer la vérité : elle crut , un jour
qu'il étoit fort gai , pouvoir fonder fes
intentions ; mais , à la plus légére ouverture
qu'elle lui en fit , elle le trouva fi
mal - difpofé à l'écouter , que fon courage
l'abandonna , & qu'elle n'ofa plus
lui en reparler.
"
La plus grande crainte de Madame
d'Ornis & des deux époux , étoit qu'il
ne fe préfentât pour Julie quelque parti
confidérable , qui vînt fixer les irréfolutions
du Comte ; mais fa fille n'avoit
point encore vingt ans , & il étoit plus
que jamais attaché à l'idée de ne la pour
voir qu'à vingt- cinq. Cette opiniâtreté
les raffura , & ils éprouvèrent pendant
quelque tems affez de tranquillité , quoi
Civ
16 MERCURE DE FRANCE.
que Julie fût fans ceffe en proie aux remords
qui la déchiraient toutes les
marques d'amitié que le Comte lai prodiguoit
étoient autant de coups de
poignard pour fon coeur fenfible , & elle
ne pouvoit s'accoutumer à l'idée d'avoir
trompé un père qui l'aimoit aufli tendrement.
Cependant il y avoit déjà cinq mois
qu'elle étoit mariée , & elle portoit dans
fon fein les fruits de la tendreſſe de fon
époux. Dès qu'elle s'apperçut de fa
groffeffe , elle en inftruifit Madame
d'Ornis : cette nouvelle lui caufa les plus
vives alarmes ; mais la crainte qu'elle
avoit du Comte , dont elle redoutoit les
tranfports , l'engagea à lui cacher l'état
de fa fille , jufqu'à la dernière extrêmité,
efpérant toujours que quelque heureuſe
circonftance la tireroit d'embarras.
Julie
Pendant près de fept mois
cacha fa groffeffe : arrivée à ce terme
fon embarras redoubloit à chaque inftant
; il étoit au comble , quand le hafard
lui rendit la tranquillité. Le feu du
ciel tomba fur l'aile d'un château où le
Comte avoit raffemblé les raretés les
plus curieufes , & dont il faifoit fes délices
: il voulut aller lui -même préfider
aux réparations , & , laiffant fa fille à
FEVRIER. 1771 . 57
1
Paris , il partit avec toute la diligence
poffible.
Les derniers tems de la groffeffe de
Julie s'écoulèrent fort heureuſement , - &
le retour du Comte , qui étoit encore
éloigné , lui donnoit l'efpérance de pou
voir faire fes couches , fans qu'il s'en
apperçut ; mais , au moment qu'elle reffentoit
les premières douleurs de l'enfantement
, le valet de - chambre de fon
père arriva il apprit à Madame d'Ornis
que fon maître , qui le fuivoit de près ,
ne tarderoit point de paroître. Ce contretems
penfa lui faire perdre la tête ; mais
cependant , comme elle confervoit affez
fon fang froid , elle fe remit promptement
: le teins étoit précieux ; elle ordonna
à une femme de confiance , qu'elle
avoit de dire au Comte , qu'elle étoit
fortie avec fa nièce , pour ne rentrer que
fort tard : elle fit en même tems paffer
Julie dans l'appartement de fon époux ,
dont elle ferma la porte . Son deffein étoit
de ramener fa nièce dans le fien , des
qu'elle feroit délivrée , & de lui faire
garder le lit , fous prétexte d'incommodiré.
Julie , accompagnée feulement de for
époux , de Madame d'Ornis & d'une
Cv
3.8 MERCURE DE FRANCE.
fage - femme , palla dans l'appartement.
de d'Eftrval , où elle mit bientôt une fille
au monde. Il feroit difficile de peindre
les tranfports du Chevalier & la joie pluspaifible
de Julie : ces tendres époux ou
blièrent alors le malheur qui les menaçoit
, pour ne s'occuper que de leur fatiffaction:
le chagrin qu'ils reffentirenr
quand il fallut les féparer de l'objet de
leur tendreffe , ne peut ſe repréfenter :
il auroit arraché des larmes au plus infenfible
.
Qu'on fe peigne une femme d'une
beauté intérellante , fur le vifage de laquelle
paroiffent encore les traces des dou
leurs qu'elle vient de reffentir , voulant
comme retenir d'une main affoiblie , le
gage de fon amour , qu'un père nourricier
eft prêt de lui enlever , & de l'aurre .
ferrant, avec toute l'énergie de la tendreffe
maternelle , la main de fon époux ,
renverfé de douleur fur une table qui les
fépare ; qu'on fe peigne , dis- je , cette
fcène attendriffante , & l'on verra quelle
étoit leur fituation. « Va , s'écria la fen-
» fible Julie à fon fils , qu'on arrachoit
» de fes bras , charmant ouvrage de l'a
mour , c'eft la néceffité qui t'éloigne ,
mais la fortune te ramenera, «
FEVRIER . 1771. 59
5
Tandis que cette fcène tendre fe paffoit
chez d'Eftival , le Comte arriva :
furpris de ne point voir fa fille , il la fic
demander. La réponſe embarraffée de la
femme- de- chambre de Madame d'Ornis ,
la pâleur & le rouge , qui tour- à - tour fe
manifeftèrent fur fon vifage , firent naître
mille foupçons dans fon ame : il entra
bientôt dans une colère épouvantable.
il la menaça de la tuer , fi elle ne lui difoit
pas la vérité , & mit en même- tems
l'épée à la main. Cette action violente
caufa tant de frayeur à cette bonne
femme , qu'elle lui avoua tout ce qui
s'étoit paffé , & lui montra même l'endroit
où Julie s'étoit retirée. Il y courut
dans un tranfport inexprimable , & vint
à bout d'enfoncer la porte. Sa préfence
inattendue auroit pu donner le
coup de la mort à la fenfible Julie , fi
Madame d'Ornis , qui entendit du bruit ,
fe doutant de ce qui pouvoit le caufer ,
ne fût venue à fa rencontre pour l'empêcher
de paroître , & lui faire prendre
de fentimens plus doux . Le Comte fit
d'abord beaucoup de vacarme , & ne vouloit
adhérer à rien ; mais la vue de fa petite-
fille , qu'on apporta au même inftant
, & qui jeta quelques cris plaintifs ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
comme fi elle lui reprochoit fa dureté, défarma
tout à-coup fa colere : il l'embraſſa
avec tendreffe , courut dans les bras de
fa fille , qu'il baigna de fes larmes , &
lui donna fa bénédiction , ainfi qu'à
d'Eftival , dont il ratifia le mariage.
Par le même.
EPITHALAM E.
CLÉON eft fobre , humain , vigilant , fecourâ—
ble ;
Il tend les bras au miférable ;
De fon prochain il ne médit jamais :
Jamais Cléon ne s'abandonne
A de honteux & funeftes excès ;
Auffi Cléon n'eft goûté de perfonne :
Mais fiCléon étoit fourbe & méchant ,
S'il avoit le coeur dur & l'ame impénétrable,
S'il fçavoit d'une intrigue être le confident ,
S'il faifoit le malheur d'une époufe adorable
Chacun le trouveroit charmant.
Par le même.
J
FEVRIER. 1771. ៩ ៖
LE MARTRE , LE RENARD & LE
LOUP. Fable imitée de l'allemand.
Le Martre dévora la poule de bruyère ;
Au Martre le Renard donna bientôt la mort ;
Le Renard à fon tour éprouva pareil fort ;
Le Loup , qui le croqua , fut pris dans fon repaire.
Le plus foible cft toujours victime du plus fort.
Par le même.
LES TROIS FAUCONS . Conte.
JztE te laiffe en mourant , mon fils ,
Trois Faucons pour tout héritage :
Il faudra les vendre , & du prix
Je vais te preferire l'ufage.
D'un tiers de l'argent tu feras ,
Pour expier mes amourettes ,
Chanter de nombreux liberas
De l'autre tu paieras mes dettes ,
Et du troisième tu vivras.
Ce fut la volonté dernière
D'un papa qui , près de fa bière,
Deuxjours après y fit le faut..
1
62 MERCURE DE FRANCE.
Et fon fils d'aller auffi - tôt
A la plus prochaine des villes
Faire
argent
des trois volatiles.
Mais arriva , chemin faifant,
Que l'un d'eux fa cage brifant
Prit le large & fuit à grand erre...
Et d'un ... pour l'ame de mon pere ,
Dit l'héritier reconnoiffant :
Qu'un fecond prenne encer la fuite ,
Et des dettes me voilà quitte.
Le cas avint , & mon garçon
Vendit pour lui le tiers Faucon.
Par M. de M.S,
TRADUCTION de l'Ode troisième du
quatrième livre d'Horace.
Quem tu Melpomene femel , &c.
UN doux regard de Polymnie
Tombé fur un enfant qui vient de voir le jour ,
Pour jamais décide fa vie :
Ses goûts & les deftins font fixés fans retour.
On ne le verra point dans Piſe
Partager les lauriers des plus fameux lutteurs :
Et fon ame n'eft point éprile
Des honneurs réfervés à nos triomphatcurs
FEVRIER. 1771 65
Des doctes chantres de la Gréce
Il voudra ranimer les fublimes accens :
Errant dans les bois du Permeffe ,
Il fe rendra fameux par de lyriques chants.
Déjà fur fon Parnafle aimable
La fuperbe cité , reine de l'Univers ,
M'affigne une place honorable ,
Et l'envieux commence à refpecter mes vers.
O Toi, dont la lyre immortelle.
Enfante fous tes doigts les plus charmans concerts
,
Qui , fur le ton de Philomele ,
Pourrois faire chanter les habitans des mers.
Mufe , fi la foule empreffée ,
S'arrêtant fur mes pas pour obferver mes traits ,
Des Romains me nomme l'Alcée ,
Dans ces honneurs fi doux j'adore tes bienfaits.
O ma déeffe tutélaire ,
Ceft par toi que je vis , c'eft par toi que je plais
Sij'ofe me flatter de plaire.
Par le même.
64 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre AUGUSTE & BARON.
BARON.
Il eſt donc vrai que vous n'osâtes point
abdiquer l'empire?
AUGUST E.
Quelle eft cette ombre qui m'interro
ge ? Seroit- ce quelqu'un des Romains que
j'ai profcrits ?
BARON.
Je fus Grec , Romain , François , Anglois
, Allemand & Eſpagnol . Aucun pays
ne me fut étranger.
AUGUST E.
Comment figurâtes- vous dans tous ces
pays différens ?
BARON.
J'ai changé de rôle bien des fois; je fus
tour à tour Monarque , Empereur , Conful
, grand Prêtre , Général d'armée , petit-
maître & homme à bonnes fortunes.
FEVRIER . 1771 .
63
A- UGUST E.
Ce dernier rôle ne dut pas être le plus
mauvais.
BARON.
Ce fut celui que je jouai le plus fouvent
& le plus volontiers.
AUGUST E.
Je l'effayai moi - même quelquefois ,
mais avouez qu'un Empereur y trouve
bien des difficultés ? Il ne peut y joindre
ce qui en fait la principale douceur ; le
myſtère.
BARON.
Je ne mis pas plus de mystère dans mes
bonnes fortunes fecrettes que dans celles
dont je faifois parade ſur la ſcène .
AUGUST E.
Quoi ! vous étiez donc acteur ?
BARON.
Oui , & prefque auffi grand comédien
que vous.
AUGUST E.
La comparaifon
eft familiere.
66 MERCURE DE FRANCE .
BARON.
Elle n'en eft que plus vraie : je mis pour
m'emparer du fceptre de la fcène , le même
art que vous pour ufurper celui du
monde .
AUGUST E.
Comment ?
BARON.
Nous avions tous deux befoin de faire
illufion . Je féduifis mes auditeurs , vous
féduisîtes les vôtres. Je parus ce que je
n'étois pas , comme vous cachâtes longtems
ce que vous étiez . Nous fîmes tous
deux verfer bien des larmes . Je vous laille
à décider qui des deux en fit répandre de
plus amères.
AUGUST E.
Moi , fans doute ; mais rappelez - vous
mon début. Dix huit ans à peine accomplis
; un grand nom à foutenir , qui même
n'étoit pas le mien ; un bienfaiteur à venger;
des rivaux à écarter ; des ennemis à
combattre ; un fénat à féduire ; un peuple
indocile à foumettre ; le monde à conquérir
une feconde fois ; & n'ayant pour moi ,
au milieu de ces difficultés , qu'une ambition
fupérieure aux difficultés mêmes.
FEVRIER. 1771 67
BARON.
Vous pourriez ajouter , & une politique
fupérieure à cette ambition.
AUGUST I.
J'eus befoin de l'une & de l'autre pour
effectuer mes deffeins . J'avois à tromper
un vieux politique accoutumé à féduire
tous ceux qui l'écoutoient. Il étoit éloquent
, habile , éclairé ; mais vain . Tout
homme qui a ce foible eft facile à diriger;
il ne s'agit que de lui laiffer croire qu'il
nous dirige . Cicéron me crut l'inftrument
de fa politique & devint , fans le favoir ,
celui de la mienne.
BARON.
Pour moi , je ne mis en jeu d'autres
refforts que ceux dont la nature m'avoit
fait préfent :une taille & une figure avantageufes
; beaucoup d'eftime & d'intelligence
pour mon art ; une certaine hauteur
de caractère qui m'identifioit avec
mes rôles. Je crus être fouvent ce que je
repréfentois ; & , en pareil cas, le plus fûr
moyen de faire illufion aux autres , c'eft
de fe la faire à foi- même. ,
63 MERCURE DE FRANCE.
cle
AUGUST E.
Je ne me la fis jamais fur certain artique
je parvins , toutefois , à cacher
aux autres. J'étois plus propre à gouverner
un empire qu'à le foumettre. Je triomphai
fouvent & ne combattis jamais . Le
nom du grand Céfar encourageoir mes
troupes , & l'épée d'Agrippa fuppléoit à
la mienne.
BARON.
Bien des conquérans n'ont triomphé ,
comme vous , que par leurs fubftitats
bien des auteurs en ont fait de même. J'ai
été plus d'une fois leur Agrippa.
AUGUST E.
Fûtes -vous auffi docile envers eux que
le mien l'étoit envers moi ?
BARON.
Non. S'ils regnèrent fouvent par-moi ,
j'eus toujours envie de régner à leur place ,
& de les voir au nombre de mes courtifans.
AUGUST E.
Je conçois qu'un tel empire dut vous
Aatter.
FEVRIER. 1771. 69
BARON.
Je l'abdiquai , cependant. Il me prit un
jour envie de me confondre parmi la
foule des fpectateurs , & de jouir , à mon
tour, d'une perſpective que j'avois fi longtems
occupée .
AUGUST E.
Jamais je n'eus une pareille envie , &
je ne ceffai jamais de paroître l'avoir.
BARON.
Le maître du monde avoit-il befoin de
diffimuler?
AUGUSTE.
Plus que le dernier de fes fujets . On ne
gouverne pas les hommes fans les tromper.
Ce qu'un fouverain peut alors faire
de mieux, c'eft de les tromper à leur avantage
.
BARON.
Je vois bien que tout eft dramatique
dans ce monde , & qu'il faut ménager des
furprifes fur le trône comme fur le théâtre.
70 MERCURE DE FRANCE.
AUGUST E.
Comment vous trouvâtes - vous d'avoir
abdiqué ?
BARON.
Je fus étonné de ne pas m'en trouver
mieux. Il me fembloit avoir quitté ma
terre natale . Je me trouvois étranger parmi
mes concitoyens , & eux - mêmes fe
crurent étrangers envers moi . Les égards
ceffèrent avec les applaudiffemens . On
me regarda comme une corde détachée
de la lyre d'Apollon , & qui ne mérite
l'attention qu'autant qu'elle refte attachée
à la lyre.
AUGUST E.
J'euffe , peut-être , abdiqué le trône ſi
je n'avois eu à craindre de mes concitoyens.
que leur indifférence .
BARON.
Mais, en gardant le thrône, vous deviez
craindre les conjurations.
AUGUSTE.
Auffi les craignois - je ; mais il me reftoit
en même tems de quoi me faire
craindre.
-
FEVRIER. 1771 . 70
BARON.
J'ai moi - même autrefois confpiré contre
vous.
AUGUST E.
Comment ?
BARON.
Je commençai par être Cinna , & je
finis par être Augufte.
AUGUST E.
Expliquez - moi cette énigme.
BARO N.
En voici le mot. Il y eut ci- devant parmi
nous un homme de génie qu'on appela
le grand Corneille , & que de votre
tems vous euffiez récompenfé comme
Virgile. C'est lui qui a mis fur notre fcène
la confpiration de Cinna .
AUGUST E.
Je lui fais gré d'avoir choisi cette époque
de ma vie.
BARON.
Remerciez-le également de vous avoir
fait parler d'une maniere fublime.
72 MERCURE
DE FRANCE .
AUGUST E.
J'en jugerai quand il vous plaira,
BARON.
Volontiers . Il y a long - tems que je
cherchois des auditeurs. Figurez - vous
être Cinna. Je fuis Augufte.
(Il lui repète tout le commencement de
la derniere fcène de la tragédie de Cinna ,
jufqu'à ce vers :).
Cinna , tu t'en fouviens , & veux m'affaffiner !
AUGUSTE.
J'aimerois mieux avoir fait cette fcène
que d'en avoir fourni le fujet.
BARON.
Ecoutez la fuite .
Je fuis maître de moi , comme de l'Univers .
Je le fuis , je veux l'être. O fiécles ! ô mémoire !
Confacrez à jamais ma derniere victoire .
Soyons amis , Cinna ; c'eſt moi qui t'en convie...
AUGUSTE.
FEVRIER. 1771.. 75
AUGUST E.
Plût aux dieux que j'euffe pardonné
auſſi éloquemment , & que ce poëte élo;
quent fût në fous mon règne!
BARON.
Vous l'enfliez peut être négligé comme
notre cour le négligea ..
AUGUST E.
Et pourquoi le négligea-t- elle ?
BARON.
Parce que lui-même négligeoit la cour. I T
AUGUST E.
Les grands y feront toujours trompés.
Ils oublient que l'homme fupérieur eſt
toujours modefte , & l'homme médiocre
toujours vain ; que l'un fe cache , tandis
que l'autre fe prodigue ; que l'un n'aſpire
qu'à mériter , & l'autre qu'à obtenir . Vir
gile me futamené ; Mævius affiégeoit ma
porte. J'eus le bonheur de diftinguer l'un
d'avec l'autre ; mais , fans l'entremife de
Mécène , j'eulle peut - être laiffé Virgile
aux bords du lac de Mantone.
D
14 MERCURE DE FRANCE.
BANON.
On laiffa le grand Corneille au milieu
de fa famille & d'un cercle plébéïen . Il
n'étoit point à la mode' , & la mode régit
out chez les François. Il est vrai que dans
fa conduite , comme dans fes écrits , on
eût pris Corneille pour un habitant de
l'ancienne Rome . J'oubliois de vous dire
qu'il vous prête quelques fentimens que
vous n'eûtes jamais. Par exemple , il vous
fait mettre férieufement en queftion fi
vous abdiquerez ou fi vous garderez l'empire.
AUGUST EA
C'eft une queftion que je n'agitai jamais
férieufement. Deux raifons s'y oppofoient
; l'appas de régner & les dangers
que je courois en ne régnant plus,
BARON.
Je crois le premier motif fupérieur à
Pautre. On ne quitte point fans regret la
premiere place , & l'on fe repent preſque
toujours de l'avoit quitrée. C'est ce qu'ont
éprouvé tous les fouverains qu'on a vu
abdiquer l'autorité fuprême . Quelquesuns
font revenus fur leurs pas; d'autres
1.

ag. 83.
Barcarolle Venitienne.
insve
Fevrier. 2
1771 .
Quel bianco sen de lat teQuer
217091 210VAL
le cosette intatte, Per... che tegniu gniu pre.
son, Con tanta suggetion Dolce ni
net ta dolceno netta ? Do
ve tro veu che mar Chino ha fat
to peescau Do povere innocenti S
tegna in sti torment , Ein una
01 781001919 30 100
schiavi tu cost mu
tret . ta , Co
plsap 90 lb de orsa
ristretta
De l'Imprimerie de Récoquilliée ,Rue dela Hluchelle au panie
FEVRIER. 1771.. 75
ont effayé d'y revenir : tous le font repentis
de leur premiere démarche. Moimême
, qui n'avois quitté qu'un fceptre
imaginaire , je ne fus heureux qu'après
l'avoir repris .
AUGUST E.
Cette envie de primer fur fes pareils
fe retrouve dans toutes les claffes de la
fociété. Chacun veut s'y établir une efpèce
de domination . De- là tant de foins
pour la conferver ou pour l'acquérir . Le
plus malheureux des hommes feroit, fans
contredit , celui qui fe croiroit le dernier
d'entre eux.
Par M. de la Dixmerie.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du fecond volume du Mercure
du mois de Janvier 1771 , eft la petite
Vérole ; la feconde eft Précepteur; la troifième
, Chanoine . Le mot du premier logogriphe
eft Chapitre pris fous quatre afpects
: chapitre de chanoines , de moines,
d'un livre , & quand on dit de quelqu'un
on eft fur fon chapitre. On y trouve rat ,
chat , chape , âtre , sharpie , char , riche ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
patrie , patre , rape , cire , chair , ire , ar
che, archet, cape , tache. Celui du fecond
eft argent , où l'on trouve rage , age , rat,
an , gare , re note de mufique . Celai du
troisième eft maiſon , dans lequel on trou
ve mai & fon.
ENIGME
JE fuis un corps imaginé ;
Qu'à bien de chofes l'on deſtine ;
Mais de mon antique origine ,
Le tems n'eft point déterininé...
Jejouis cependant d'une noble naiffance ,
La preuve eft dans plus d'un écrit ,
Car tous les Sçavans de la France
Décident que je fuis la fille de l'efprit ;
Ainfi je n'eus jamais de mère.
Je plais à tous : je fuis utile au Roi ,
Ales miniftres néceffaire ,
Et même à fes fujets. Mais fans égard pour moi ,
On me laiſſe un nom qui m'irrite.
Pourquoi choquer les bonnes moeurs ?
Pourquoi traiter mieux mes trois fours ?
Lecteur , tu me chéris , tu connois mon mérite ;
Des Erançois & de toi , je fuis la favorite .
Par M. J. G. J. E. Membre d'une
Académie royale à Paris.
FEVRIER . 1771. 77
AUTRE.
SOUVERAINE par OUVERAINE par-tour , & par-tout redoutée ,
Souvent , femmes , époux gémillent fous mes
lois :
Tendres amans , craignez ma rage envenimées
Cependant à vos feux je fers bien quelquefois.
Par M. Miftles.
AUTR E.
Ja fuis abfolumentdans les trois quartsdu monde;
En Afie , en Afrique , en Amérique auffi ;
Sans qu'on puifle me voir fur terreni fur l'onde.
On mevoitaumatin , enl'air , non à midi,
Pour le foirje m'éclipfe , & parois à l'aurore .
J'occupe de Phébus la carriere & les pas.
Je fuis dans les rayons dont ce dieu vous décore,
Et cependant plufieurs ne me connoiflent pas.
Par M. de la Prife, architette
ingénieur à Falaife.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
SANS
AUTR E.
ANS tête , par fois couronné ,
Portant barbe & point de menton
J'habite un humide canton
Où je me trouve environné
"
D'un mur plus étroit que mon corps.
Quel contrafte dans mes accords
Lecteur ! ton efprit rafiné
De moi peut- il rendre raiſon ? ...
Si tu ne m'as pas deviné ,
Je fers de porte à ma prifon.
Par M. B. C.
LOGOGRYPHE.
LECTEUR , ECTEUR , tu connois mon pouvoir ,
Je mets l'ordre dans les armées ,
Erbien fouvent je fais mouvoir
Les chofes les moins animées.
Je fuis l'interprête des Rois.
Je fais & je fufpends les lois.
Je fuis quelquefois très-févère ;
Mon nom est toujours impofant.
Le médecin me fait fouvent ,
FEVRIER. 1771 . 79
L'apothicaire me revère .
Je porte un front blond & luifant ,
Infenfible , mais féduifant.
Combine mon nom à ton aile ,
Tu pourra pour peu qu'il te plaife ,
Tirer la corde ou le cordon .
Choifis de Sainte on d'une Reine ?
Prends la femelle d'un bâton
Vois la monture de filène ;
Un certain efpace de tems ;
Une figure très-parfaite ,
Quoiqu'elle n'ait ni pieds ni tête ;
Un des quatre principaux vents ;
Un fleuve voiſin de l'Afie ;
Un des plaifirs du carnaval ;
Un ouvrage de poëfic ;
Un poids... un féroce animal ;
Un livre qui les lois renferme ;
D'un fleuve infernal le nocher ;
Defortification un terme ;
Le fynonyme de rocher ;
Le nom d'un prince... & d'une ville ;
Celui d'un cruel empereur ,
Dont la mémoire eſt en horreur ;
Une portion de cercle... une idle ;
Un jour au plaifir deſtiné.
Tu peux y trouver autre chofe
Mais je finis , car je ſuppoſe
Que tu m'as déjà deviné.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE
Jz fuis rarement fans compagne ,
J'habite les bois , la campagne,
Je fuis fort fenfible à l'amour,
Je paye l'amitié du plus tendre retour.
Je crains beaucoup l'esclavage ,
Du chaffeurje fuis les rets ,
Si je tombe en fes filets
Je perds la vie , ou je ſuis miſe en cage.
J'offre onze pieds à tes combinaiſons ,
En les éparpillant , tu trouveras fans peine
De l'année une des failons.
Unmot pour défigner une choſe certaine;}}
Ce qu'un acteur
Apprend par cour
Une ville de l'Arabie ;
f
Deux animaux , dont l'un eft amphibie ,
L'autre eft de tous le plus lent à marcher.
que fouvent fait un boucher ;
Ce que tu fais quand tu fommeille,
Ce
Lorfque ton imagination
Tient ton are en agitation
f
Jufqu'au moment que tu t'éveille.
Ce que fait un filou... ce que fait un oiſeau,
La femme à qui nous devons tous la vie;
Et, quand elle nous eſt ravie ,
FEVRIER . 1771. 8 I
L'élément qui reçoit notre triftetombeau.
Le nom d'une machine... & celui d'un ouvrage ,
Chez les anciens fort en ufage ,
Que dans nos fortifications
Nous remplaçons par des baftions.
Un métal précieux chéri de la fortune ;
Un nom commun à vingt & quatre foeurs ,
Quoiqu'on en donne un à chacune ;
Une des plusbelles couleurs ;
Une compofition tranfparente & fragile ,
Qui nous fert tous les jours & nous eft très- utile.
Enfin , lecteur , je fuis au bout ,
Cherche bien , tu trouveras tout.
AUTRE.
A Madame la Comteffe Tation.
Six pieds de Roi , Madame , de carreau IX
Forment de foulier ma ſubſtance.
Sans moi de Mai vous plairiez moins , je penfe ,
Dans tous les cercles de tonneau.
Les moindres mots de coeur fortis de votre bouche
N'auroit pas allemand ce coloris qui touche.
Mais exquis c'eft affez de ce fignalement
Pour me reconnoître aisément ;
Analylons mon corps de chaffe.
Dv
82 MERCURE
DE FRANCE
.
1
Un fon defroment peu flatteur
Qui fit vilain tu pus fouvent rougir l'auteur ;
L'oifeau d'aide-maffon , qu'on appelle une agafle
Ce qui porte ottomane & foutient le raifin ;
La Trace ancien paysdes bêtes fugitives ;
Plus , un grain de kermès commun dans les Maldives
Dont Carlos nous faifons un potage fort fain.
Puifque vous poflédez du Diable mon effence ,
Dites donc qui je fuis , belle Iris , de Florence.
Par M. Courtat , deTroyes.
MONC
AUTR E.
A un Parajyte.
ON cher ami , je fais que je fais tes plaifirs.
Dès aujourd'hui je veux contenter tes defirs.
Etant en très -bonne cuifine ,
Je te convie à déjeuner.
Je t'attens fur neufpiés , combine ;
Ton intérêt eft de me deviner.
Pour l'endroit du repas , j'ai d'abord unefale ;
Je pourrai te donner un rale
Qui fervira de premier mets ;
Je compte te fervir après ,
Un très-bon morceau , c'eft la fole.
FEVRIER. 胃83
177 .
Pour apprendre à bien regaler
Il faut venir à mon école ,
Il en eft peu qui puiffent m'égaler.
N'ayant pain , ni vin de Bourgogne
Pour bien enluminer ta trogne ,
J'ai de l'or pour en acheter ;
Pour ton retour , j'offrirois mon carofle :
Mais je fuis fans chevaux ; j'ai pourtant une roffe
Qui pourra fur le foir
Te transporter en ton manoir.
A Gifors , par M. Bouvet
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Dictionnaire hiftorique des fiéges & batailles
mémorables de l'hiftoire ancienne &
moderne , ou anecdotes militaires de
tous les peuples du monde ; 3 vol , in-
8. petit format. A Paris , chez Vincent
, imprimeur - libraire , tue Saint-
Severin .
LA méthode de l'auteur de ce dictionnaire
eft d'extraire fans citer les fources
où il a puifé ; ce qui ête à fa compilation
un degré d'utilité bien réel , celui d'être
un repertoire utile pour ceux qui étudient
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
l'hiftoire. L'auteur d'ailleurs n'ayant le
plus fouvent confulté que des abreges
les defcriptions de fes batailles ou de fes
fiéges font fouvent dépouillées de ces détails
de tactique rapportés par les écrivains
originaux & néceffaires au militaire.
Cette compilation néanmoins
fe fera lire parce que chaque article préfente
ordinairement quelques anecdotes
ou les traits les plus intéreffans de
bravoure , de courage , de patriotiſme
dont les hiftoriens ont fait mention.
Quoique l'attachement du fujet à fon
Roi foir une des principales vertus de la
nation françoife , on ne peut cependant
s'empêcher d'admirer les actions de valeur
& de courage qu'un amour héroïque
Four le prince & pour l'étar a infpiré à un
sexe foible & timide , à f'aimable Conftance
de Cezelli . Durant les troubles de
la Ligue en 1990 , du Barri de Saint-
Aunez , gouverneur pour Henri le Grand,
à Leucate , en partit afin de communiquer
un projet au Duc de Montmorenci
qui commandoit dans le Languedoc. I
fut pris en chemin par les Ligueurs qui
marcherent auffi tôt , avec les Efpagnols,
vers Leucate. Ils prefferent ce gouverneur
de leur livrer la place. Its le mena
FEVRIER. 1771.
cerent même de le faire mourir , s'il n'engageoit
Conftance de Cezelli , fa femme,
qui s'étoit mife à la tête de la garaifon ,
de faire ouvrir les portes. Il fut inébranlable.
Conftance , avertie du danger de
fon époux , répond que , fi les Ligueurs
veulent commettre une injuftice , elle ne
croit pas devoir les arrêter par une lâcheté,
& qu'elle ne rachetera jamais la vie
de fon mari , en livrant une forterefle
pour la confervation de laquelle il feroit
gloire de mourir. Les affiégeans font plufieurs
tentatives & dans toutes ils font
repouffés. Irrités de cette courageufe réfitance
, qu'un ennemi généreux auroit
admirée , ils exécuterent leur cruelle menace
& leverent le fiége. La garnifon
voulut ufer de repréfailles fur le feigneur
de Loupian qui étoit du parti de la Ligue,
& qui avoit été fait prifonnier. La
généreufe Conftance s'y oppofa . Henri ,
qui favoit récompenfer les belles actions,
parce qu'il en faifoit lui- même , envoya
à cette héroïne le brevet de gouvernante
de Leucate , avec la furvivance pour
fon
fils.
En 1637 , les Espagnols commandés
par le célèbre Sarbellon , formerent le
fiége de Leucate. Cette ville fontiat avec
86 MERCURE DE FRANCE.
toute la vigueur poffible les attaques rél
terées des affaillans. Mais le duc de Hal-
Juin étant venu au fecours de cette place ,
mit en déroute l'armée efpagnole. L'au,
teur du dictionnaire a obmis le fait fuivant
qui attefte encore la bravoure des
femmes. Parmi les Efpagnols tués les armes
à la main , on trouva plufieurs femmnes
déguilées en hommes. Un François
ayant demandé aux prifonniers Efpagnols
s'ils connoilloient ces nouvelles amazones
: « Vous vous trompez, répondit un
» d'entre eux , ce ne font point des fem
» mes; s'il y en avoit dans notre armée
» c'étoient les lâches qui ont pris la fuite . »

H n'eft point parlé dans ce dictionnaire
de la prife de Gironne en 1711 , par M.
le duc de Noailles : il fallut toute la conftance
de ce général pour venir à bout de
cette entrepriſe qui présentoir beaucoup
d'obstacles. H y a d'ailleurs d'autres cit
conftances qui rendent la relation de ce
fiége intéreffant . Nous rapporterons feulement
celle- ci qui regarde Rigolo , commandant
l'artillerie des affiégeans. M. le
duc de Noailles étoit allé vifiter une basrerie
, un boulet de canon l'approcha de
fort près. Il dit à Rigolo qui étoit fourd :
Entendez- vous cette muſique ? « Je ne
FEVRIE R. 1771 . 87
prends jamais garde à ceux qui viennent
; je ne fais d'attention qu'à ceux
qui vont.≫
On peut voir dans ce dictionnaire
l'hiftoire de la conquête mémorable de
Port-Mahon. Il y a ce trait de bravoure
rapporté par les auteurs de l'Encyclopédie
militaire , & qu'on auroit été curieux de
trouver encore ici , d'autant plus qu'il en
rappelle un pareil de Charles XII , lors
de fon féjour à Bender. Vers la fin du fiége
de Port-Mahon , M. le Prince de B....
étant à Mahon , maréchal de camp, com .
mandant la tranchée , donnoit la halte à
tous les officiers des régimens & des piquets
qui la monterent fous les ordres.
La table étoit à la droite de la tranchée
& placée fur le roc , qui compofe le fol
des environs de cette place. Le Prince:
s'apperçut que M. Hardy , capitaine au
régiment de Medoc , n'étoit point auprès
de lui , il le demanda ; on lui répondit
qu'il commandoit un piquet à la tête de
la tranchée le plus près de l'ennemi , &
qu'il n'avoit pas voulu quitter fon pofte..
Il dit à un autre officier d'aller le relever
auffi- tor après fouper. Effectivement M.
Hardy arriva que tout le monde étoit
hors de table ; le Prince étoit resté feul
88 MERCURE DE FRANCE.
affis , & le fit mettre à fa gauche , en lui
verfant lui -même à boire ; en cet inſtant
une bombe tomba derriere eux , à une
très -petite diſtance ; elle étoir d'aurant
plus dangereufe qu'elle tomba fur le roc.
M. Hardy en avertit le Prince , qui lui
répondit : mais apparemment elle ne vous
empêchera pas de boire ; en même tems il
choqua fon verre contre celui du capitaine
qui lui repliqua auffi - tôt : au contraire
elle vient à propos pour célébrer la fanté
d'un Prince auffi brave.
Traité de la Jufice criminelle de France ,
où l'on traite de tout ce qui concerne
les crimes & les peines , tant en général
qu'en particulier ; des juges établis pour
la décifion des affaires criminelles ; des
parties publiques & privées ; des miniftres
de la justice. , des experts , des
témoins & des autres perfonnes néceffaires
pour l'inftruction des procès criminels
, ainfi que de la manière de procéder
dans la pourfuite des crimes . Par
M. Jouffe , confeiller au préfidial d'Or,
léans. Quatre volumes in- 4º . du prix
de 60 liv. reliés . A Paris , chez Debure
père , libraire , quai des Auguftins ;
1771.
FEVRIER. 1771.
89
.
L'auteur obferve que tout ce qui a rapport
à la Justice Criminelle peut fe réduire
aux objets fuivans :
A ce qui concerne les crimes & leurs
peines ; les accufés & leurs complices ;
l'action criminelle en général ; les preuves
, & la maniere dont les crimes peuvent
être excufés :
Aux perfonnes prépofées pour la puni
tion des crimes & pour l'inftruction des
procès criminels , aux jugemens & à leur
exécution .
A la maniere d'inftruire & de juger les
procès criminels.
Ces différens objets ont donné lieu à
l'auteur de divifer l'ouvrage en quatre
parties.
Dans la premiere partie il examine ,
1 °. Tout ce qui concerne les crimes en
général ; leur divifion , leur nature & les
circonftances qui peuvent contribuer à les
rendre plus ou moins graves.
20. Les différentes manieres dont on
peut participer aux crimes , & tout ce qui
regarde les complices des criminels , leurs
fauteurs & adhérans.
3°. Quelles font les différentes peines
qui s'emploient pour la punition des crimes
& délits ; quelles font les fuites de
bo MERCURE DE FRANCE .
ces peines , & tout ce qui concerne cette
matiere ,
Dans la feconde partie , l'auteur parle ,
1. Des Tribunaux , tant ordinaires
qu'extraordinaires , qui font établis pour
le jugement des affaires criminelles , &
de tout ce qui regarde leur compétence.
Il examine enfuite les fonctions & devoirs
des perfonnes prépofées pour l'inf
truction , le jugement & l'exécution des
procès criminels ; comme font les juges,
procureurs du Roi ou fifcaux , greffiers ,
commiffaires , fergens ou archers , geoliers
ou concierges des prifons , meffagers
& conducteurs des prifonniers , exécuteurs
des jugemens criminels , témoins
& experts , avocats , procureurs & curateurs
établis par juftice pour la défenfe
des accufés.
2º. Il traite de tout ce qui regarde la
compétence des juges en général , & comment
elle fe règle ; de la prévention ; des
déclinatoires , renvois & revendications,
des évocations ; des conflits & réglemens
de juges ; des récufations & prifes à partie.
La troifiéme partie eft divifée en trois
livres , dont le premier traite de l'ordre
judiciaire qui s'obferve dans les matières
criminelles ; le fecond , de la procédure
FEVRIER. 1771 94
criminelle en général ; & le troisième , de
la maniere d'exercer & d'inftruire les actions
criminelles.
Le premier livre eft divifé en trois ti
tres .
Dans le premier , l'auteur parle de
l'action criminelle confidérée en général ,
& de tout ce qui y a rapport ; des perfonnes
qui peuvent l'intenter ; contre qui on
peut l'intenter , & comment s'èteint cette
action.
Dans le fecond titre , il eft fait mention
des différentes exceptions , défenſes
& faits juſtificatifs qui peuvent être employés
en faveur des accufés.
Et dans le troisième , on examine les
différentes preuves qu'on peut employer
en matière criminelle , foit pour confta
ter le crime , foit pour établir que l'Ac
cufé en eft coupable , foit pour fa juftifi
cation & défenfe. Ces preuves font tirées
ou de la confeffion de l'accufé ; ou de la
dépofition des témoins ( ce qui forme la
preuve teftimoniale ; ou des écrits ( ce qui
forme la preuve littérale . On y examine
auffi la différence qu'il y a entre la preuve
directe & la preuve par argumens ou con
jecturale , & l'on traite à cette occafion de
tout ce qui a rapport aux différens indices
92 MERCURE DE FRANCE.
qui peuvent avoir lieu en matière criminelle.
Le fecond livre eft divifé en fix chapitres.
On parle , dans le premier , des différens
actes qui précédent le réglement à
Pextraordinaire , c'est - à - dire , des informations
en général ; des informations
d'office ; du corps de délit , & de la manière
de le conftater ; des plaintes , accu
fations & dénonciations ; des procès - verbaux
de tranfport des juges en la maiſon
de l'accufé & du fcellé fur fes effets ; des
perquifitions des accufés , ou des chofes
volées en la maifon d'autrui ; des effets
trouvés en la poffeffion de l'accufé , ou
fervant à conviction ; des informations de
témoins ; des monitoires ; des reconnoiffances
d'écritures ; des décrets ; des écroues
& recommandations ; des prifons ; des
interrogatoires ; des exoines ; de la compétence
des accufés qui doivent être jugés
en dernier reffort par les préfidiaux &
prévots des maréchaux ; des fentences de
provifions pour alimens , & c.
Le fecond chapitre traité de ce qui ſe
fait depuis le réglement à l'extraordinaire
, c'eft- à- dire , du réglement à l'extraor
dinaire & des cas où l'on peut , fans ce
FEVRIER. 1771. 93
réglement , juger les procès par la voie
de grand criminel ; des jugemens qui admettent
la partie publique à prendre droit
par l'interrogation de l'acculé , & l'accufe
par les charges , des récolemers & confrontations
; des reproches des témoins ;
des lettres de grace , abolition , appel de
ban ou de galères , &c. Les défauts &
contumaces ; des jugemens & procèsverbaux
de tortures ; de la converfion des
procès civils en criminels ; de la reception
en procès ordinaire ; des conclufions des
procureurs du Roi ou fifcaux , & des différentes
requêtes qui peuvent être préfentées
par les parties dans le cours de l'inf
truction criminelle.
Dans le troisième chapitre l'auteur
parle des différentes fentences , jugemens
& arrêts qui peuvent avoir lieu en matière
criminelle ; & il examine à ce sujet
quelles font les règles néceffaires pour
proportionner les peines aux crimes , fuivant
leur nature & fuivant qu'ils font
plus ou moins graves : il traite de la néceflité
de l'exemple & des autres confidérations
qui contribuentà augmenter ces
peines , ou à les diminuer par des égards
que méritent la foibleffe de l'âge ou les
autres circonstances prifes du tems , du
lieu , de la qualité ou de la difpofition
$4 MERCURE DE FRANCE.
des acculés , & qui fervent à diftinguet
ceux qui ont commis le crime de propos
délibéré , ou par promptitude , ou par cas
fortuit , &c.
Le quatrième chapitre traite de la procédure
particulière qu'on doit obferver à
l'égard de certains crimes & de certaines
perfonnes.
Il eft parlé dans le cinquième des différentes
manières dont on peut fe pourvoir
contre les jugemens , ou les prévenir
; telles que font les oppofitions , les
défenfes , les appellations , les demandes
en caffation , les lestres de réviſion , les
requêtes civiles , les faits juftificatifs , &
les procédures ,à l'effer de purger la mémoire
d'un défunt.
Enfin , dans le fixième chapitre , on
examine tout ce qui renferme les frais &
dépens en matière.criminelle .
Dans le troifième livre , l'auteur traite
de l'inftruction criminelle en général ,
qu'il fubdivife en trois titres .
Dans le premier , il parle de la manière
d'exercer l'action criminelle en général ;
& il traite à cette occafion ,
1º. De la différence des caufes civiles
d'avec les caufes criminelles.
2°. De l'inftruction & de la pourſuite
des procès criminels en général.
FEVRIE R. 1771.
3. De la manière de pourfuivre l'ac
tion criminelle confidérée par rapport aux
juges & par rapport aux crimes. Il parle à
ce fujet du concours & de la cumulation
des actions ; des cas où une action peut
être recommencée ; des plaintes réciproques
& de la récrimination .
-4°. De la manière d'exercer l'action
criminelle , confidérée tant du côté de
Faccufateur ou plaignant que du côté de
l'accufé.
5. De la manière d'exercer cette action
confidérée du côté de la forme ou de
la procédure , foit par la partie civile
foit par la partie publique ; & il y eft parlé
des informations par addition , des jonc
tions de procédures , & des interventions
ou demandes incidentes.
6º. Des audiences criminelles , des dé
lais , préſentations , cautions , défauts &
congés , jugemens , reprifes d'inftance ,
défaveu de procureur , péremption dée
fertion d'appel , &d 100
Dans le fecond titre , l'auteur traite de
Pinftruction criminelle en particulier ;
des officiers à qui appartient cette inftruction
; des qualités , fonctions & pouvoirs
de ceux à qui elle eft confiée ; en quel lieu
doit fe faire l'inftruction ; i l'on peut
96 MERCURE
DE FRANCE
inftruire les dimanches & fêtes ; du fecret
des procédures ; des cas où le juge d'inftruction
peut commettre un greffier ; des
délégations ; des formalités des actes ; des
devoirs du juge d'inftruction ; des minutes
& groffes , &c.
Enfin , dans le troisième titré , on trou→
ve la manière de bien faire l'extrait d'un
procès criminel , & d'en faire le rapport.
La quatrième partie de l'ouvrage traite
de tous les crimes & délits en particulier,
tant de ceux qui offenfent la Majeſté Divine
& la Majeſté Royale , que de ceux qui
bleffent les particuliers , foit dans leurs
perfonnes , foit dans leur honneur , ſoit
dans leurs biens ; & enfin de ceux qui
troublent l'ordre public & la fociété civile
.
A la fuite de cette quatrième partie ,
l'auteur donne un abrégé ou fommaire de
la procédure criminelle en particulier ; &
ily joint un modèle de formules des dif
férens actes qui ont lieu en matière criminelle.
Comme cet ouvrage qui ne devoit for
mer que trois volumes , fe trouve porté à
quatre , les foufcripteurs payeront dixhuit
livres au lieu de quinze , reſtant à
acquitter pour le tome 4. quifera délivré,
FEVRIER. 1771. 97
vré , conformément à l'avis donné au Public
le 20 Mars 1770.
MM. les Soufcripteurs font priés de
retirer leurs exemplaires dans le courant
de l'année 1771 , & faute par eux de le
faire dans ledit tems , ils perdront leurs
avances.
Le même Libraire avertit le Public qu'il
continuera de recevoir des foufcriptions
pour le Traité de l'adminiftration de la
Juftice , ou des fonctions , droits , devoirs ,
&c. des Juges , par le même auteur , deux
volumes in -4°. jufqu'au mois de Mars
1771 exclufivement. Il diftribue auffi au
Public le profpectus de ce dernier ou
vrage.
Catalogue de l'oeuvre de Ch . Nic. Cochin
fils , écuyer , chevalier de l'ordre du
Roi , cenfeur royal , garde des deffins
du cabinet de Sa Majefté , fecrétaire &
hiftoriographe de l'académie royale de
peinture & de fculpture ; par Charles-
Antoine Jombert ; vol . in - 8 °. A Paris,
de l'imprimerie de Prault.
7
Les Libraires Hollandois , moins occupés
autrefois à contrefaire les livres de
France , cherchoient à mériter la préfé-
E
23 MERCURE
DE FRANCE
.
rence des amateurs de belles éditions par
le foin avec lequel ils les ornoient de
frontifpices , de vignettes , de fleurons &
d'autres ornemens de cette nature . Bernard
Picart , Honbraken , Wandelaar ,
Goerée & quelques autres artistes qui ont
travaillé pour les libraires Hollandois ne .
fe font pas moins diftingués par la finetle
& l'agrément de leur compofition que ,
par la pureté & la netteté de leur gravure.
Nous n'avons à cet égard rien à envier à
la Hollande , & le catalogue que M. Jombert
nous donne aujourd'hui des eftampes ,
de M. Cochin le prouve fuffifamment.
C'est l'amitié , c'eſt le zèle pour les beaux
arts qui a engagé M. Jombert à dreſſer ce
catalogue qui contient environ deux mille
morceaux , La modeftie de M. Cochin
lui a fait refufer couftamment tout ce qui
auroit pu rendre ce catalogue plus utile ,
plus intéreffant pour les jeunes artiſtes
qui auroient defiré d'y trouver la notice
de quelques - unes de ces penfées ingénieufes
que M. Cochin a enfouvent occafion
d'employer pour rendre fenfibles
aux yeux les idées les plus abftraites & les
plus métaphyfiques.
FEVRIER. 1771. 99
Manuel du Naturalifte , ouvrage utile aux
voyageurs & à ceux qui vilitent les cabinets
d'hiftoire naturelle & de curiofités
; dédié à M. de Buffon , de l'académie
françoife , &c. intendant du
jardin royal des plantes ; vol , in 8 °.
petit format. A Paris , chez G. Def
prez , imprimeur du Roi & du Clergé
de France , rue St Jacques.
Deux amis qui ont fouvent, vifité enfemble
des cabinets d'hiftoire naturelle
& de curiofités ont penfé que des notices
qu'ils avoient ralfemblées pour leur propre
inftruction feroient également utiles
à ceux qui auroient le même goût qu'eux.
Ces notices font courtes , agréables ; nous
pourrions même dire jolies , parce que les
auteurs de ce manuel fe font principalement
appliqués à extraire ce qui pouvoit
plaire à un lecteur qui n'exige pas qu'on'
lui falle connoître la forme , la grandeur ,
la phyfionomie d'un animal & dans quel .
le claffe il fe trouve. Il lira par exemple
l'articleGiraffe;il n'en connoîtra pas mieux
cet animal , mais il apprendra du moins
que la giraffe a fervi de fpectacle & d'ornement
de triomphe chez les anciens Romains
. A l'article Diamant , les auteurs
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
font mention des plus beaux diamans
qui exiftent , entre autres du fanci, Ce
diamant fait aujourd'hui un des principaux
ornemens de la couronne de nos
Rois. Son eau eft parfaite, fa figure oblongue
& formant une double rofe; il pèfe 36
Karats &demi. Il ne coute que 60000 liv.
& fut trouvé fur un champ de bataille par
un Suiffe qui le vendit pour une pièce
d'argent. Ce diamant paffa entre les mains
d'Antoine , prince de Portugal , de qui
Sanci le tenoit. Il y a,au fujet de ce diamant,
une anecdote qui mérite d'être rapportée
, d'autant plus qu'elle ne fe trouve
pas dans ce dictionnaire. En 1589 , le
baron de Sanci avoit confié ce diamant à
fon domestique afin qu'il le mît en gage
chez les Suiffes pour une fomme d'argent
dont Henri III fon maître avoit un befoin
preffant. Sanci recommanda fur tout
à fon valet de prendre garde aux voleurs .
Ils m'arracheroient la vie , die ce fidèle
» domestique , qu'ils ne m'arracheroient
» pas ce diamant. » Il donna à entendre
à fon maître qu'il l'avaleroit quelle qu'en
fut la groffeur. Ce qu'avoit craint Sanci
arriva. A fon retour de Paris , le domeftique
apperçut une bande de brigands qui
l'attendoient au paffage. Sans faire fem-
566
FEVRIER. 1771. 101

blant de rien , & fans être apperçu il avale
le diamant & continue fa route. Il eft arrêté
, fouillé & mis à mort par les voleurs.
C'étoit dans la forêt de Dôle.
Sanci ne voyant pas revenir fon valet - de
chambre , & cennoiffant fa droiture , fè
douta de la vérité du fait. Il fit faire les
plus grandes perquifitions. Enfin on luí
rapporta qu'un homme avoit été affaffiné
dans la forêt de Dôle , & que des pay
fans l'avoient enterré. Sanci fe tranfporte
fur les lieux ; le fait exhuther ; reconnoît
fon valet-de- chambre ; le fait ouvrir &
retrouve fon diamant . H pleura fincérement
un domeftique fi fidèle , & admira
une générofité qui devoit lui coûter la
vie , quand même les voleurs la lui au
roient laiffée , à caufe de la grofleur di
diamant.
Traité des Devoirs de la vie Chrétienne ;
à l'ufage de tous les Fidèles , dédié à
Monfeigneur le Dauphin , ou Expofition
des plus importantes obligation
du Chriftianifme , par rapport a
Dieu , à foi-même , au prochain &
à fon état , avec des exercices det
piété. Par le Père de Tracy , Théatin .
2 vol. in- 12 A Paris , chez Tilliard ,
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
libraire , quai des Auguftins , à St
Benoît.
L'objet de cet ouvrage eft de règler le
coeur , de faire connoître aux Grands
comme à ceux qui font dans un rang
moins élevé , au riche , comme au pauvre
, au négociant , comme à l'artifan
l'étendue de leurs devoirs. Le pieux
écrivain , pour rendre fon traité plus
méthodique , l'a divifé en quatre parties.
La première renferme les devoirs , par
rapport à Dieu ; la feconde , les devoirs
par rapport à foi-même ; la troisième
les devoirs par rapport au prochain ; la
quatrième , les devoirs de différens états .
Chaque chapitre de ce traité peut être ,
pour les fidèles qui defirent fincérement
leur falut , un fujet de méditation utile.
Abrégé Chronologique de l'Hiftoire géné
rale de l'Italie , depuis la chûte de
l'Empire Romain en Occident , c'eftà
dire , depuis l'an 476 de l'Ere Chrétienne
, juſqu'au traité d'Aix la Chapelle
en 1748. Par M. de Saint- Marc ,
de l'académie de la Rochelle , fixième
volume , depuis l'an 1220 , jufqu'en
1314. in- 8 °. petit format. A Paris ,
FEVRIER. 1771. 103
chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife.
Ce fixième volume eft le dernier auquel
ait travaillé M. de St Marc. Cer
écrivain eft mort le 20 Novembre 1769 ,
dans la 7re année de fon âge . On a placé
fon éloge à la tête de ce volume ; c'elt
un hommage que l'on devoit à ce litté
rateur éclairé , à ce judicieux critique ,
qui , indépendamment de cet abrégé
chronologique , a donné au public la
première édition des Mémoires du Marquis
de Feuquieres en 1734 ; la dernière
édition de l'Hiftoire d'Angleterre , par
Rapin-Toyras en 1749 ; la nouvelle édition
des OEuvres de Defpreaux ; la Lertre
fur la tragédie de Mahomet II. en 1739 ;
la Vie de Philippe Hecquet , célèbre
Médecin ; les éditions d'Etienne Pavillon
; de Chaulieu ; de Chapelle & de
Bachaumont ; de Malherbe ; de St Pavin
& de Charleval ; de Lalane & de Montplaifir
, & quelques volumes du Pour&
Contre , ouvrage périodique , commencé
par l'Abbé Prêvôr. Charles Hugues
Lefebvre de Saint-Matc étoit né à Paris ,
le 22 Juin 1698. Il étoit originaire de
Picardie. Sa famille y avoit poffédé la
·
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
•·
Terre de St Marc , près de Mareuil
dont il a toujours confervé le nom . Le
goût du jeune de St Marc s'étoit développé
de bonne heure pour la faine lit-.
térature. L'étude des lettres ne lui fit
cependant pas négliger la culture des
fciences relatives aux différens états ,
par lesquels it devoit paffer. Il embrafla.
fucceffivement l'état militaire & l'état
eccléfiaftique , qu'il quitta bientôt , pour
tourner fes vues du côté de la politique.
Le Cardinal Dubois , alors premier Miniftre
en France , avoit beaucoup goûté
la trempe d'efprit du jeune St Marc ;
& , comme il le trouvoit propte aux
négociations , il voulut fe l'attacher . Ce
Miniftie lui avoit même communiqué
le projet d'une académie du droit politique
, qu'il defiroit d'établir. Mais la
mort précipitée du Cardinal , fut auffi
fatale à ce projet , qu'aux efpérances de
fortune conçues par M. de St Marc. Le
Duc d'Orléans , Régent , en voyant le
nom de M. de St Marc fur la lifte des perfonnes
que le Cardinal devoit employer ,
ne parut pas s'éloigner des vues du Car
dinal Dubois fur le jeune St Marc. Mais.
un accident , pareil à celui qui lui
avoit enlevé fon premier bienfaiteur
FEVRIER. 1771
1032
lui enleva bientôt le fecond . D'autres
contretems , non moins funeftes , rendirent
enfin M. de St Marc à lui- même
& lui laiffèrent la liberté de fuivre fes
goûts favoris ; ce qu'il fit avec une tranquillité
d'ame & un
défintéreffement ,
moins propres fans doute à enrichir ceux.
qui poffèdent ces qualités , qu'à les ren--
dre heureux . M. de St Marc étoit trèsmodefte
; fa modeftie ,
néanmoins , ne
l'empêcha jamais de fentir tout la nobleffe
de l'état d'homme de lettres.
« Malheur , difoit il fouvent , malheur
» à ceux qui ofent abufer de ce titre ,
» au mépris des lois & des moeurs, «
Auffi , cet homme de lettres n'eût- il
jamais à rougir de l'ufage qu'il fit de
fes talens. L'étude
particulière qu'il avoit
faite de la langue Italienne , l'avoit mis
à même de puifer dans des fources pour
compofer cet Abrégé
chronologique dont
ou vient de publier le fixième volume
Le
continuateur de cette hiftoire , dans
la vue de la terminer plus
promptement »»
fe propofe d'écarter les difcuffions que
s'étoit permifes M. de St Marc , & de
fe borner à un recit fimple & exact des
faits qui fe font paflés juſqu'à nos jours.
Ce qui formera encore trois volumes ,
"
Elve
106 MERCURE DE FRANCE.
dont le dernier comprendra la table générale
. Le fixième volume qui vient de
paroître eft divifé en deux parties. La
première termine l'époque commencée.
dans le volume précédent & qui devoit
finir , felon M. de St Marc , en 1254.
Elle montre l'Italie fous la domination
des Empereurs , ou Rois de Germanie
, qui depuis un certain tems perdoient
beaucoup de leur autorité dans
ce pays , par une fuite de leurs divifions
avec les Papes . La feconde partie fait
voir l'Italie partagée en divers états &
républiques , qui furent d'abord en grand
nombre dans la partie feptentrionale.
Chaque ville ou terroir avoit alors fon
Seigneur , ou le gouvernoit en forme de
république. Tous ces petits fouverains
fiers de leurs droits & de leurs priviléges
, avoient toujours les armes à la main
pour les faire valoir , & rendoient les
peuples victimes de leurs querelles . Ce
défordre n'a ceffé que quand le nombre
de ces fouverains a diminué , & que ,
devenus plus paidans , il fe font , en
quelque forte , refpectés les uns les autres.
FEVRIER . 1771. 107
Anecdotes de républiques , auxquelles on
a joint la Savoie , la Hongrie & la
Bohême ; 2 vol . in 8°. petit format.
-
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue St Severin .
Ces deux nouveaux volumes d'anecdotes
font fuite aux anecdotes françoifes
, angloifes , italiennes & à celles du
Nord, publiées précédemment chez le
même libraire . Cette méthode d'écrire
l'hiftoire par anecdotes ou faits détachés
ne pouvoit manquer d'être agréable à ces
lecteurs fuperficiels qui avoient déjà applaudi
aux compilations en formes publiées
fous le nom d'efprit ou de génie.
Les anecdotes des républiques qui viennent
d'être annoncées comprennent les
anecdotes génoifes & corfes; les anecdotes
vénitiennes , auxquelles on a ajouté
les anecdotes malthoifes ; les anecdotes
helvetiques , les anecdotes belgiques &
hollandoifes ; la Savoie , fupplement aux
anecdotes italiennes ; les anecdotes hongroifes
; les anecdotes de Bohême. Il eſt
fait mention dans les anecdotes helveti
ques d'une fête pareille à celle que nos
devors ancètres célébroient , & que l'on
appeloit la fête des fous. Les vettiges de
E vj
08 MERCURE DE FRANCE.
cette fête fe trouvent encore à Zug. Le
jour de St Nicolas , patron des écoliers ,
un d'eux habillé en évêque , portant dans
fes mains un livre fur lequel eft un grouppe
de noix dorées & précédé par un autre
écolier , en furplis portant une croffe ',
marche gravement avec un cortège affez
bizarre. Une foule d'écoliers armés , les
uns habillés en huffards , les autres en
talpaches & pandoures , ayant à leur tête
un capitaine & un enfeigne , fuit l'évêque
entouré de fon clergé , & ayant derriere.
lui un écolier habillé , comme on repréfente
ordinairement la Folie , à cela près
qu'au lieu de marotte , il a un bâton au
bout duquel eft attachée une veffie remplie
de pois fecs. Il répond aux huées des
fpectateurs par des coups de veffie . Tons
les officiers de la maifon de l'évêque , fecrétaire
, intendant , cuifiniers , &c. bordent
la marche & tirent des coups de fufil
quand l'évêque pantomime donne la
bénédiction avec fa croffe . Ce cortège
burleſque va à l'églife , fait l'office , aſſiſte
à la grande meffe , &c. Les conciles de
Paris de 1212 , de Rouen de 1445 & ce-
Jui de Bafle ont défendu cette fête . Malgré
cette défenfe , elle s'eft confervée à
Mayence & à Zug.
FEVRIER. 1771. 109
Le feu Pape Benoît XIV s'étoit acquis
Feftime des ennemis même du St Siégè
par fon mérite perfónnel & par une conduite
pleine de douceur & d'humilité .
Voici un fait rapporté dans ces anecdotes.
qui peut fervir encore à prouver qu'il méritoit
cette eftime . Ce Pape avoit compofé
autrefois un traité de la liturgie. Ille
fit imprimer depuis fon exaltation ,.
comme un ouvrage qu'il avoit fait étant
cardinal. Un miniftre Luthérien de Witremberg
, en Saxe , ofa attaquer ce traité.
Il dédia même fa critique au Pape . Benoît
XIV reçut avec bonté la critique &
la dédicace. Il écrivit au miniftre , & lui
témoigna fa fatisfaction de ce qu'il avoit
examiné fon ouvrage. Il convint qu'il:
s'étoit trompédans quelques endroits , mais
non dans des points effentiels & fit un re
fumé qui renverfoit la critique : il finiffoit
fa réponſe en faifant des voeux au
Ciel pour la converfion de la brebis égarée.
Le miniftre , pénétré de cette réponfe
, en remercia Sa Sainteté par une lettre
où il faifoit cet aveu figlorieux pour Be
noît XIV. Si les prédéceffeurs de Votre
» Sainteté lui avoient tous reflemblé
» nous n'aurions aujourd'hui qu'un paſ¬
» teur & qu'un bercail.
1.12: MERCURE DE FRANCE.
» vers toutes les illufions d'un mieux paf
fager. On ne trompe jamais le fenti-
» ment. »
Dans le même difcours préliminaire
M. D. compare la plupart des perfannages
qui figurent dans nos Romans &
même dans nos drames à des mario-,
nettes maladroites . On voit , ajoute - t - il ,
tous les fils qui les remuent & le com
père qui les fait parler. N'y a- t - il pas un
peu d'humeur dans ces réflexions ? Quoi
qu'il en foit ceux qui aiment les émo-.
tions douces ; cet attendriffement qui.
pénètre par degrès & amene les larmes.
délicieufes du fentiment , oublieront aifément
ces réflexions pour partager les
inquiétudes de la tendre Euphrafie , c'eft
le nom de la Chanoineffe de Lisbonne..
Nous rapporterons-le commencement de
l'onzième lettre de cette vertueufe aman
te , pour donner à nos lecteurs une idée.
de ce nouveau genre de poëlie dont M..
D. voudroit enrichir notre littérature . Il
en avoit déjà publié un effai dans les
trois lettres de Valcourt & de Zeila .
Euphrafie reçoit une lettre de Melcour
fon amant qui lui apprend que fon
devoir le rappelle en France .
Quoi ! je ne verrai plus les yeux de mon amant !
"
FEVRIER. 1771. 113
Ces yeux où je puifois le feu du fentiment ;
Qui tenoient lieu de tout à mon ame enivrée ,
Et nourriffoient l'ardeur dont elle est dévorée ,.
Je ne les verrai plus ! .. contre moi tout s'unit...
Eft-ce de trop aimer que Melcour me punit ?
Cher & fatal objet de mes peines profondes ,
Mes foupirs jufqu'à vous égarés fur les ondes ,
Ne m'en rapportent rien qu'un folitaire effroi ,
Et des garants trop fûrs que tout finit pour mois
Suis je aflez confondue aflez innfortuée ?
Il ne me manquoit plus que d'être abandonnée.
De peur qu'un foible espoir ne flatte mon tour
ment ,
Une fecréte voix me dit à tout moment :
Renonce à ton amour , trop crédule Euphrafie ,
A quoi bon ces regrets qui confument ta vie ?
C'eſt envain que ton coeur , par des voeux fuper
Aus
Redemande un ingrat qui ne t'entendra plus.
Hla paflé les mers , il a revu la France ;
De tes fanglots perdus lui - même il te difpenfe
Au milieu des plaifirs , il rit de tes malheurs ,
Et ne s'informe pas fi tu verfes des pleurs,
Vous m'oubliez , ô Ciel ! après m'avoir trahie !
Non , votre ame eft légère & non pas endurcie.
Les foins de votre amour me font toujours pré--
fens :
Qu'ils étoient empreflés ! qu'ils étoient fédúifans ! :
De leur doux fouvenir fans cefle poffédée ,,
114 MERCURE DE FRANCE.
Je les ai trop chéris pour en perdre l'idée.
Ces tendres fouvenirs , ces fouvénits charmans ,
Devroient - ils aujourd'hui ſe changer en tourmens
!
Quelle lettre , grand Dieu ! quel horrible melfage!
Demes fens ,de ma force , ils m'ont ôté l'uſage :
Il fembloit que mon coeur , frappé de millecoups,
Se détachât de moi pour s'envoler à vous :
Non , je ne voulois plus de retour vers la vie ...
Je te perds , il faut bien qu'elle me foit ravie.
Enfin , malgré moi-même , on me rendit au jour
J'aimois à me fentir mourante pour l'amour ,
Et triomphois déjà de n'être plus réduite
Apleurer ton abfence , à gémir de ta fuite.
Eh ! voilà donc le prix de la plus tendre ardeur !
N'importe ! .. j'ai juré de te garder mon coeur ,
Je tiendrai mes fermens : imite ma conſtance ,
Vois les autres beautés avec indifférence.
Eh ! pourras tu , Melcour , en de nouveaux liens ,
Souffrir jamais des feux moins ardens que les
miens?
Souviens- t en tu m'as dit cent fois que j'étois
belle;
On peut l'être encor plus , mais jamais plus
fidelle .
Jamais autant d'amour ne peut répondre au tien ,
Et , l'amour excepté , tout le reſte n'eft rien , &c.
FEVRIER. 1771. 11
"
Extrait des Epitres de Seneque , par M.
Sablier , vol . in 12. A Paris chez Saillant
& Nyon , libraires rue S. Jean de
Beauvais,
» Vous m'avez demandé des extraits
» de nos Philofophes , difoit Seneque à
» fon ami Lucilius ; n'efperez point con
» noître par ce moyen l'efprit de ces
grands hommes : il faut les lire en en-
» tier , les examiner , s'en nourrir » . M.
Sablier n'a pas ignoré ce paffage des Epitres
de Seneque ; il fe l'eft même rappelé
en compofant ces extraits comme
une régle qui l'avertiffoit de ne rien changer
à l'ordre que le Philofophe Stoicien
avoit donné à fes penfées . Il a feulement
écarté, des fujets que Senèque a traités, les
queftions inutiles , les répétitions & toute
cette efpèce de fcolaftique qui étoit déja
en vogue de fon temps . Ce Philofophe
qui avoit la petite vanité de donner le
ton aux écrivains de fon fiécle chercha
à éblouir par des tours ingénieux , par
des peintures d'un coloris brillant , par
une maniere de s'exprimer courte , vive
& fententieuſe , mais qui ôte toute liai
fon au difcours & le rend en quelque
forte découfu . Auffi l'Empereur Claude
I 16 MERCURE DE FRANCE.
appeloit le ftyle de Seneque arena fine
calce , du fable fans chaux ; mais comme
ces défauts étoient corrigés dans Seneque
par un efprit vigoureux & élevé
uue imagination fleurie , des connoiffances
étendues , fes écrits peuvent être
lus avec fruit,fur- tout quand ils font rédi
gés par un cenfeur éclairé qui a fu faire
un choix pur & judicieux.
"
Apprenons de ce Philofophe payen à
ne point murmurer contre la Providence.
Pourquoi , écrivoit- il à Lucilius , nous
plaignons- nous de ce que cet homme a
» été enlevé au milieu de fa carrière?"
» De ce que cet autre pouffe la fienne
» jufques à une vieilleffe décrepite , qui
» le rend à charge à lui-même & à ceux
» qui l'entourent ? Je vous demande eft,
» il dans la justice que la nature vous-
» obéiffe , ou que vous obéiffiez à la na-
» ture ? Qu'importe que vous quittiez un
» peu plutôt un lieu qu'il faut néceffai-
» rement que tout le monde quitte ?
Il n'eft pas queftion de vivre long-
» temps, mais de vivre affez. Pour vivre:
long- temps , c'est le deftin qui en dé-
» cide ; pour vivre affez cela dépend de
»notre efprit. La vie a toujours été lon-
» gue , lorfqu'elle a été bien remplie . A
1
FEVRIER. 1771. 117
quoi ont fervi quatre - vingt ans qu'un
» homme a paffés dans la parelle &
» l'inaction ? Il n'a point vécu , feule-
» ment il a demeuré dans la vie , il a
végété comme un arbre , il n'eft point
mort plus tard que les autres , mais il
» a été plus long- temps à mourir : qu'importe
de calculer quatre- vingts ans d'i
» nutilités ?
Seneque qui avoit été le Précepteur de
Néron avoit reconnu de bonneheure dans
ce Prince un coeur cruel ; mais , fachant
qu'il eft des naturels pervers que l'onne
peut entierement changer, ils'étoit efforcé
de corriger celui de fon éleve , de le
modérer , de l'adoucir. Il avoit compofé
dans cette vue fon Traité de la clé
mence ; & , Seneque voyant un jour ce
Prince prêt à facrifier piufieurs romains
à fes foupçons , il lui dit avec courage :
Quelque nombre de perfonnes que
» vous faffiez tuer vous ne pouvez tuer
» votre fucceffeur.
Bibliothèque de Madame la Dauphine ,
N°. I. Hiftoire. Volume in- 8 ° . de
182 pages. A Paris , chez Saillant &
Nyon , libraires , rue Saint- Jean- de-
Beauvais , & Moutard , libraire de
18 MERCURE DE FRANCE.
de Madame la Dauphine , Quai des
Auguftins.
""
L'homme de lettres , auquel a été confié
le foin de la Bibliothèque de Madame
la Dauphine , exprime fon zèle &
fa reconnoiflance dans l'effai qu'il vient
de publier , & qu'il a intitulé la Bibliothèque
de Madame la Dauphine. Il n'en .
paroît encore que le N°. I. qui comprend
l'histoire de toutes les études qui oc-
» cupent & l'enfance & l'âge heureux
» qui la fuit , c'eſt celle qui applique le
» moins & fatisfait le plus . L'homme
» eft né curieux , parce que la vérité
» eft la nourriture naturelle de fon ame.
» A peine fait- il parler , qu'il interroge
» tout ce qui l'environne ; il demande
la caufe , la raifon , l'origine de tout :
» or , c'eſt l'hiſtoire qui répond à toutes
» les queſtions avec le plus de clarté ,
» de certitude & de préciſion . Son imagination
peut l'égarer ; fouvent il croit.
» raifonner , & il ne fait que fentir ;
mais la nature ne le trompera point
» en mettant devant les yeux l'expérience
de tous les fiécles. Cette expérience
ajoute le judicieux Bibliothécaire , eft
même , par malheur , prefque la feyle
» qui puiffe inftruire les Rois & les
"
19
33
FEVRIER. 1771 , 119
» Princes nés & élevés à l'ombre du
رد
24
ע
trône : mille paffions cachées s'agitent
» au-tour d'eux , un feu dévorant defféche
les ames qui les entourent ; mais ,
fur les vifages qui les approchent ,
règne un respect immobile , un froid
» morne , un filence profond ; quelques
» fons qui fe répétent , & font prefque
>> toujours les mêmes ; voilà ce que fait
» à leurs yeux ce magnifique cercle que
» l'on nomme Cour brillante. « Ce portrait
eft malheureufement celui de toutes
les Cours des Souverains , & nous rappelle
cette belle réponſe d'un Vilir à un
Sultan , qui s'étoit confidéré dans fon
miroir. Elle a été extraite du Nighiariftan
, par M. Cardonne . Sultan Mah
moud avoit apporté , en naiffant , le
germe des vertus ; mais , parvenu au
trône dans la plus grande jeuneſſe , ik
s'étoit fait , comme tant d'autres Princes ,
une douce habirude de la flatterie. On
l'appeloit tous les jours la lumière du
monde , la fource de confolation , & le
modèle de toute la majefté. Ces acclamarions
avoient fi fouvent frappé fon
oreille , qu'il croyoit , de la meilleure
foi du monde , que rien ne pouvoit
être agréable que fa vue. Un jour fe pro120
MERCURE DE FRANCE,
menant ſeul dans une vafte galerie , fes
yeux s'attachèrent fur une glace ; il fe
confidère attentivement , & pour la première
fois , il n'eft pas flatté. Ho , ho ,
dit-il en lui - même , ou mon peuple entier
,
ou ce miroir me trompe : mais
il est bien plus naturel de penfer que
cette glace eft infidèle , que de croire
tant de milliers d'hommes menteuts.
Ayant paffé outre , il a recours à un
autre miroir , il trouve la même figure:
il fait une troisième épreuve , il n'eft
pas plus content. Enfin , tous les miroirs
lui ayant dit la même chofe , car il n'y
a point de courtiſans parmi eux
Prince penfa un péu tard ; mais enfin
il penfa que toutes ces glaces , qui n'avoient
point d'intérêt de lui plaire ,
avoient raifon contre tant d'hommes ,
fi bien payés pour mentir. Mahmoud
un peu confus , baiffoit la tête , & ne
regardoit plus les miroirs : il rencontra
fon premier Miniftre , homme de fens ,
& le moins flatteur de fa Cour : « Pour-
» quoi donc , lui dit- il , tous ceux qui
» m'environnent & vous tout le →
le
premier
, me dites - vous fans ceffe , que
» vous êtes récréés par ma vue ? Si mes
miroirs ne me trompent pas , ma vue
#ne
FEVRIER. 1771. 121
39
ne peut être agréable. Prince , lui
dit le Vifir , les Rois feroient trop
grands , les peuples trop heureux , fi
» la flatterie avoit pu être bannie des
» Cours. Mais elle eft inféparable de
» la foibleffe humaine , & elle fe glif
» fera néceffairement par- tout où il y
aura quelque chofe à craindre ou
» efpèrer . On vous a dit des menfonges
» pour vous plaire , je vais vous dire la
» vérité pour vous fervir. Il eft indiffé-
» rent qu'un Roi foit beau ou laid : ce
» n'eft que le plus petit nombre de fes
ן כ
"
Sujets , qui peut jouir de fa vue , &
» ceux- là y font bientôt faits ; mais tous
» jouiffent de fon équité ou de fon in-
»juftice ; & voilà par où il fera néceffai-
» rement béni ou déteſté . « Ajoutons à
ces vérités d'autres non moins effentielles
, que nous enfeignent les Hiftoriens
, & que le Bibliothécaire de Madame
la Dauphine propofe , comme
l'objet moral de l'étude de l'hiftoire ;
c'eſt quei la raifon & la juftice font les
feules véritables rênes du monde ; fans
elles , un état ne peut fubfifter longtems.
C'est la raison qui a appris aux
hommes , qu'ilstiennent de Dieu même
la liberté , la propriété & tous les avantages
naturels pour lefquels ils furent
F
122 MERCURE DE FRANCE .
formés ; c'est elle qui leur a dit que le
gouvernement civil ne fut établi que
contre ceux qui euffent voulu leur ravir
ces droits ; que loin d'anéantir la liberté ,
il la fuppofe , & que les Rois ne furent
donnés aux peuples , que pour les ſouftraire
à la plus injuſte & à la plus redoutable
de toutes les tyrannies , celle de la
multitude.
Le fecond paragraphe de cet écrit ,
trace la chaîne des grands événemens qui
compofent l'hiftoire. Cette efpèce de
carte générale des Empires & des Républiques
, eft ceé avec beaucoup de
clarté & de précision . Elle fera utile pour
fixer la mémoire & la diriger. La troifième
partie de cet écrit comprend la
fuite des livres qui nous inftruifent de
l'hiftoire. Cette nomenclature eft accompagnée
de quelques notices qui la rendent
encore plus intéreffante. Le zélé
Bibliothécaire n'a rien négligé de ce
qui pouvoit rendre fontravail plus agréable
à l'augufte Princeffe , qui regarde
l'étude comme la confeillère la plus fidèle
de la raifon & de la bienfaiſance .
Dictionnaire univerfel françois & Latin
vulgairement appelé le Dictionnaire
de Trevoux , contenant la fignification
FEVRIER. 1771.4 1237
"
& la définition des mots de l'une &
de l'autre langue , avec leurs différens
arfages les termes propres de
chaque état & de chaque profeffion ;
· la defcription de toutes les chofes na
turelles & artificielles ; leurs figures.
leurs efpèces & leurs propriétés : l'explication
de tout ce que renferment
les fciences & les arts , foit libéraux
foit méchaniques , &c. En 8 volumes
in-folio. Propofé par foufcription à
Paris par la Compagnie des Libraires
affociés . 1771.am bahag
Les Libraires affociés ont publié un
Profpectus qui expofe le travail des éditeurs
. Les augmentations , les corrections.
& les changemens que ce profpectus annonce
font voir que rien n'a été négligé
pour nous procurer un Dictionnaire univerfel
de notions qu'il faut bien diftinguer
d'un fimple lexicographe ou d'an
Vocabulaire. Les Dictionnaires univer
fels & en général , tous les grands ou
vrages ont été comparés aux vaftes édifices
qui n'ont jamais été l'ouvrage d'une
feule génération , mais d'une longue fuc
ceffion d'architectes. La nouvelle édition
du Dictionnaire de Trévoux eft en huit
vol. in fol. Elle aura par conféquent un
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.

volume de plus que la dernière. Chaque
volume d'ailleurs fera compofé de huit
à dix feuilles de plus. L'ouvrage paroîtra
complet au mois d'Août 1771 & fe vendra
208 liv. en feuilles. Les perfonnes
qui foufcriront ne paieront pour chaque
exemplaire que la fomme de 168 liv.
favoir , en foufcrivant 84 liv. en reçevant
l'exemplaire 84 liv . Les foufcriptions
ne feront ouvertes que jufqu'au premier
Avril 1771 , paflé lequel tems perfonne
ne pourra jouir du bénéfice accordé.
Ces foufcriptions feront fignées par
Ganeau , d'Houry & de Hanfy le jeune.
Réponse de M. DE LA HARPE à un article
de l'Année Littéraire concernant
la traduction de Suétone .
2
J'avois dit à la fin de mon difcours
préliminaire que, quelque foin que j'euffe
apporté à traduire exactement Suétone ,
je ne me flattois pas de n'avoir commis
aucune faute & que je me tiendrois
très- obligé à ceux qui m'en montreraient.
Cet'avertiffement étoit d'autant plus raifonhable
de ma part qu'il eft prefqu'impoftible
que , dans le cours d'un travail
long & peu agréable , il n'échappe pas
quelqu'inattention à un Traducteur , furFEVRIER.
1771. IZJ
tout à celui qui , par une vivacité involontaire
, lit d'autant plus rapidement
qu'il eft plus verfé dans la lecture des Au
teurs Latins. C'eft par une fuite de cette
facilité entraînante que j'ai traduit corfinium
comme s'il y avoit eu Corcireum ,
& que par conféquent j'ai pris une petite
ville d'Italie pour l'Ile de Corfou :
que j'ai traduit vernis aftivisque floribus
par des fleurs d'hiver & d'été , aulieu de
printemps & d'été. Il eft vifible que ces
inadvertences faciles à réparer dans un
errata ne font rien moins que des fautes
d'ignorance . On en trouve de beaucoup
plus graves dans nos traductions les plus
eftimées ; dans Dacier , par exemple , &
dans Amyot , & dans Vaugelas , pour ne
pas parler des vivans. Amyot nous dit
que les Iudiens fe nourriffent de cervelles
de Phenix , ce qui affurément fuppoferoit
une prodigieufe quantité de Phenix.
Il a pris pour des cervelles de phenix
deux mots Grecs qui fignifient le fuc
des palmiers ; & le principe de fon erreur
, c'eft que le même mot grec fignifie
phénix & palmier. Cependant cette méprife
eft forte , parce qu'un fens auffi extraordinaire
que celui qu'il adoptoit
meritoit bien d'être mûrement examiné .
Je fuis tombé dans une méprife beaucoup
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
A
moins choquante dans un endroit de a
vie de Céfar où j'ai pris le mot Latin qui
fignifie tribu , pour un temps du verbe
tribuere accorder. Il étoit d'autant plus
aifé de s'y méprendre , que l'analogie
n'eft point bleffée & que la phrafe ne
préfente point un fens révoltant. Il s'agit
de la formule de recommandation
qu'employoit Céfar auprès des tribus
Romaines : Cefar Dictateur à telle ou telle
Tribu ; je vous recommande tel ou tel afin
qu'ils tiennent de vos fuffrages la dignité
qu'ils demandent , tel eft le fens exact :
j'ai traduit : moi Céfar Dictateur ai accorde
telle charge à un tel , je vous le recommande,
afin qu'il obtienne cette dignité
par vos fuffrages . Il n'eft point du tout
étrange , quoi qu'on en ait dit , que Céfar
recommande au peuple un hommes
qui il a donné une charge ; rien au contraire
n'étoit plus commun fous fa dicrature
fous le règne d'Augufte & fous
les Empereurs , que cette efpèce de recommandation
adreffée au peuple Romain
en faveur d'un homme déja défigné
par le Souverain . Quoi qu'il en foir,
fi je n'ai pas bleffé la raifon ; il n'eft pas
moins vrai que je n'ai pas rendu le texte
de l'Auteur , & c'est une faute . C'en eft
une encore d'avoir mis les acteurs qui
4
FEVRIER . 1771. 127
doubloient les premiers rôles au lieu des
acteurs qui jodoient les rôles inférieurs ,
ce qui n'eft pas la méme chofe ; de n'avoir
pas défigné affez clairement les conftructeurs
des vaiffeaux pour le commerce
des biés , en parlant des priviléges que
Claude leur accorda. Le critique qui a
parlé de Suétone dans l'Année Littéraire
a rélevé cette phrafe avec raifon , ainfi
que celle où il eft queftion des mafques
que portoit Néron quand il repréfentoit
les Dieux ou les Déeffes; & où je n'ai
pas dit affez clairement que c'étoit lui
qui portoit ces mafques. Il reprend une
autre phrafe fur laquelle les voix font
partagées. Suétone veut donner un exemple
des bifarreries de Claude . » On conteftoit
à un homme la qualité de citoyen
& les avocats difputoient pour
» favoir fi cet homme devoit plaider en
» toge romaine ou en manteau grec . L'Empereur
pour montrer une entiere impartialité
le fit changer plufieurs fois
» d'habit felon la tournure plus ou moins
» favorable que prenoit l'accufation ou la
défenfe. Prout accufaretur , deffendereturve.
Littéralement , felon qu'on l'accufoit
ou qu'on le défendoit . Le critique
veut que ces mots fignifient fimplement
que Claude ordonna que l'accufé auroit
2
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
"
le manteau grec quand on parleroit contre
lui & la toge romaine quand on pren
droit fa défenfe. Ce fens eft celui qui
fe préfente naturellement & que j'avois.
adopté d'abord. Cependant des gens de
lettres à qui je lus cet endroit de ma
verfion prétendirent que prout fignifioit
plus qu'une indication de temps , & défignoit
auffi le caractère que prenoit l'accufation
ou la défenfe. Cette remarque
me parut, très - analogue au génie de la
langue latine & à la vraie fignification de.
la conjonction prout , & ce qui acheva
de me déterminer , c'eft qu'en faivant ce
fens la bifarrerie de Claude ine paroît
bien plus marquée ; les latiniftes en décideront
.
Telles font à peu- près les fautes que je
crois pouvoir me réprocher.
Après cet aveu que je me devois à moimême
, je dois au lecteur l'examen &
la preuve des fautes de mon critique . Elles
font d'autant moins excufables , qu'il
faut être bien fûr d'avoir raiſon , lorſqu'on
accufe les autres d'avoir tort.
Tranfiit in interiorem Galliam ; conventibusque
peractis, Ravennæfubftitit. » A-
» lors il paffa les Alpes & ayant tenu
» l'affemblée du commerce , il s'arrêta à
FEVRIER. 1771. 12791
13 Ravenne . Le critique veut qu'on traduife
, ayant tenu une grande affemblée
ce qui feroit d'abord affez ridicule , car
que defigneroit cette grande affemblée ?
Quelle affemblée ? & ce qui d'ailleurs mar-
-queroit une grande ignorance du latin ..
Il y auroit magno consilio habito , fi l'auteur
avoit voulu parler d'un confeil particulier
& extraordinaire tenu par Céfar,
mais cette expreffion , conventibus perac
tis , mot à mot , ayant achevé les affemblées
, fait voir clairement qu'il s'agic
d'une fonction ordinaire aux commandans
de province dont Céfar s'acquitta
avant de marcher vers Rome , & qui eft
rendue par un mot générique connu des
Romains pour qui Suétone écrivoit. Le
critique me demande où j'ai pris que
conventus foit une affemblée de commerce
?Où ? Dans les lettres de Cicéron à
Atticus liv. 7 , dans les Commentaires
de Célar , liv . 2 , dans tous les commentateurs
qui ont interpreté les endroits
dont je parle ; qu'il les life , il verra
que conventus étoit l'affemblée des négocians
Romains difperfés dans une province
& qui fe réuniffoient tous dans un
certain rems & dans un même lieu , afin
que le Préreur leur rendîc juftice , &
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
2
jugeât les procès qu'ils avoient entr'eux
ou avec les naturels du païs.
99%
"
»Néron difoit que : Claude avoit cellé
de demeurer parmi les hommes ; en
alongeant la première fyllabe du mot
latin qui fignifie demeurer , de manière
» qu'il reffembloit à un mot grec qui fignifies
êtrefou . » Le critique me reproche
d'avoir parlé de ce mot grec qui n'eſt
pas dans le latin ; mais il n'eſt point poſ
fible fans cela de faire entendre la phrafe.
Hajoute qu'il s'agit de deux termes purerement
latins auxquels la façon de prononcer
donne une fignification différente.
C'est encore une erreur caufée -par l'ignorance.
Jamais il n'y eut dans la langue
latine un verbe morari dont la première
fyllabe fût longue & qui fignifiât
être fou, Morari en latin n'a jamais voulu
dire que demeurer & fa première fyllabe
a toujours été brève : mais Néron jouoit
far le mot grec papas , móros fou ; & c'eſt
pour cela qu'il a fallu parler du mot grec,
fans quoi la phrafe n'auroit pas eu de
fens. J'ignore fi mon critique fait le grec ;
mais un homme qui , de fon autorité.
enrichit la langue latine d'un mot qui n'eſt
pas plus latin qu'allemand , n'en fait pas
affez pour entreprendre la critique d'une
traduction .
FEVRIER. 1771. 131
95
7. Il n'eft pas plus heureux lorfqu'il fubf
titue fa profe à celle du traducteur. Ce
» qui n'avoit été qu'une délibération particulière
entre deux ou trois hommes
» devint une confpiration générale.
Telle est la verfion de cette phrafe latine .
Concilia difperfim antea habita & que
fæpe bini ternive ceperant , in unum omnes
contulerunt. Voici celle du critique
Les conjurés n'ayant pû d'abord s'af-
» fembler que féparément, deux à deux ,
» ou trois àtrois , ils fe réunirent & tinrent
un confeil général . Le critique doit
être bien perfuadé que , fi jamais il fait
une traduction dans ce goût , elle pourra
être bonne pour des écoliers à qui l'on
fait épeller du latin , mais qu'il ne fe .
trouvera pas un homme de lettres qui en
life trois pages. 154 15 3
Le critique trouve une trentaine de
fautes dans les vingt premières lignes
deCaligula. C'est beaucoup & ce calcul
effraie d'abord ; mais on eft un peu raffuré
, lorfqu'on voit quelles font ces fautes.
A Tiberio patruo adoptatus adopté
par fon oncle Tibère ; patruo n'eft pas
rendu ; il falloit , adopté par Tibère
» fon oncle paternel. Antequam per leges
liceret , avant l'âge permis par les lois ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
pour plus d'exactitude j'aurois mis ,
» avant l'âge prefcrit par les lois , on plu-
» tôt que les lois ne le permettoient . Legiones
univerfas compefcuit , il contine
» les légions ; il falloit , toutes les dégions.
Qui vouloient couronner leur
» Général le mot vouloient n'eft point
» dans le texte : il y a ; qui lui déféroient
» le pouvoir fuprême , & couronner eſt
» un ufage qu'il ne faut pas tranſporter
» au temps de Tibère . Priufquam hono
» rem iniret , avant que d'entrer en char-
» ge . Il eſt queſtion du confulat qui étoit
و د
une magiftrature. Tibère le chargea
» des affaires d'orient. Il falloit pour plus
» d'exactitude , le chargea d'arranger les.
» affaires d'orient. Obiit annum ætatis
agens quartum & trigefimum , il mourut
à l'âge de trente - quatre ans. Suétone
»dit que Germanicus couroit fa trentequatrième
année ; il ne falloit donc
pas mettre à l'âge de trente- quatre ans;
» mais dans fa trente - quatrième année..
» Livores qui toto corpore erant , les ta-
» ches livides qu'il avoit fur la peau. Le-
» traducteur fe feroit exprimé avec plus .
» de jufteffe , s'il avoit traduit ; marques
» livides aulieu de taches livides , &c. »
Je m'arrête & je ceffe de tranfcrire
FEVRIER. 1771. 133
pour ne pas fatiguer le lecteur de tant de
futilités minutieufes ; telles font les trentaines
defautes que le critique trouve en
vingt lignes. Comme cet examen du Suérone
eft de plufieurs mains , je ne fais
quel eft celui qui a fourni ce petit article
; mais je lui rends , fans le connoître
, toute la juftice qu'il mérite , & je le
riens pour un digne fucceffeur de M..
Mamurra & de M. Bobinet..
Je ne crois pas qu'il foit néceffaire d'avertir
qu'endifcutant en peu de mots cette.
critique fi longue & fi pédantefque , je
n'ai pas craint qu'on me reprochât d'avoir
répondu à l'auteur de l'Année Littéraire.
On fait que ce morceau n'eft pas
de lui. Il n'eft pas plus en état de juger
une traduction que de la faire ce qui
lui appartient , c'est tout ce qu'il dit d'ingénieux
fur la chûte de Varvic & de Mé-
Tanie, à propos de Suétone . L'incorrection ,
L'afpérité , la barbarie de mon ftyle , la
conftruction , lajufteffe , la propriété , l'élé
gance , l'harmonie , le nombre & la chaleur,
&c. qui me manquent. Voilà ce qui eft de:
lui , ce qui eft de fa force , ce qu'il a dit ,
ce qu'il dira. On s'attend bien que je ne
·lui répondrai pas plus que je ne lui ai répon134
MERCURE DE FRANCE.
du jufqu'ici. Il y a trop loin du ton de ces
feuilles au ftyle d'un homme de lettres ,
trop loin du métier que fait cet homme
aux beaux arts que je cultive. Nous n'a-´
vons aucun langage qui nous foit commun,
& nous ne pouvons jamais ni nous
parler , ni nous entendre .
LETTRE de M. l'Abbé Roubaud à M. de
la Harpe , fur le fens de deux paffages
de Suétone.
MONSIEUR ,
Mes occupations ne m'ont pas encore permis de
minftruire par la lecture de votre Suétone : elle
remplira mes premiers momens de loifir.
J'ai lu avec empreffement l'annonce trop courte
qui en a été faite dans le Mercure de Décembre
dernier. Le jugement que vous portez fur cet hiftorien
m'a confirmé dans l'opinion que j'en avois;
mais je ne faurois adopter , fans explication , le
fens que vous donnez aux deux paflages cités par
le Journaliſte. Voici mes raifons ; vous les avez
fans doute prévues , Monfieur , & il vous fera facile
d'y répondre.. .. . . ? ..

Premier paffage. Exanimis , diffugientibus
FEVRIER. 1771 135
cunctis aliquamdiùjacuit , donec lectica impofitum
dependente brachio tres fervuli domum retule
runt. Vous traduifez : « il refta quelque tems
étendu par terre ; tout le monde avoit pris la
>>fuite ; enfin , trois efclaves le rapporterent dans
fa maiſon fur une litiere , d'où pendoit un de
>>fes bras». 1
Le fens de ces mots , dependente brachio , paroît
d'abord équivoque ; le bras pendant , peut
être celui de Céfar ou celui de la litiere . S'il
n'y a rien dans le refte de la phrafe qui leve l'incertitude
, on peut ſe déterminer pour le bras de
Céfar, il fait image ; quoiqu'à dire vrai , il y a
apparence que fi Suétone avoit voulu peindre ,
il auroit choifi quelque trait plus frappant : le
cadavre de Céfar fur une litiere en offroit de
plus beaux , je veux dire de plus terribles. Mais
il me femble que le rapport de ces mots , dependentebrachio
, eft indiqué & fixé au brasde la
litiere , par ceux qui les précédent , leftica impofitum
, & par ceux qui les fuivent tres fervuli. Je
vous prie , Monfieur , de vous rappeler que les
lecticaires n'étoient jamais en nombre impair ;
& qu'il y en avoit autant devant que derriere ,
fans doute , fuivant le nombre des bâtons . Les
Grecs appeloient même les chaiſes portatives
ἐξάφορον , οι εκταφορον , du nombre pair de
fix ou de huit efclaves qui les portoient. La
circonstance des tresfervuli , notée par Suérone ,
exprime donc qu'il manquoit un porteur , &
qu'il y avoit un bâton de la litiere oifif, ou un
de fes bras pendans. Il y a même lieu de préfumer
que la circonftance des trois, efclaves , n'a
été relevée que pour marquer qu'il ne fe trou
i
136 MERCURE DE FRANCE.
pas même le nombre accoutumé & néceffaire de
-porteurs , pour facilement porter la litiere .
Je n'ai point d'exemple préfent du mot bra
chium , employé avec de pareilles indications ,
pour fignifier le bâton d'une litiere ; mais il me
paroît très- naturel de penfer que dans une langue
beaucoup plus poëtique & plus figurée que·
la nôtre , on ait pu dire le bras d'une litiere
comme nous difons le bras d'un fauteuil , &c.
Sur- tout, lorfque nous voyons, dans la même langue
, le même terme appliqué à des objets qui ont
beaucoup moins d'analogie , ou du moins une
analogie beaucoup moins fenfible que celle du
bâton de la litiere avec un bras. Une langue qui
donnoit des bras , par exemple , aux vignes ,
aux arbres , aux ports , aux montagnes , & c.
pouvoit bien en donner aux litieres . Malgré ces
raifons , je vous avouerai , Monfieur , que je ſerois
bien tenté de penfer comme vous fur ce
-point.
Second paffage. Alios patrem & filium pro vitâ
rogantes fortiri vel dimicare juffiffe (fertur ) ut
alterutri concederetur , ac fpectaffe utrumque morientem
, cum patre , qui fe obtulerat , occifo , filius:
quoque voluntariâ occubuiffet morte. Votre traduction
porte : « un pere & un fils lui demandoient
la vie ( à Augufte ) , il ordonna qu'ils.
tiraffent au fort , ou qu'ils combattiſſent enfemble
, promettant la grace au vainqueur..
Le pere alla au devant de l'épée de fon fils ,
& le fils fe perça de la fienne. Augufte les vit
expirer
59
כ כ
כ כ
20
J'avoue , Monfieur , que je ne vois pas cedernier
tableau dans Suétene ; je n'y vois qu'un.
FEVRIER. 1771. 137
pere , qui , pour ne pas rifquer d'obtenir la vie
aux dépens de celle de fon fils , s'offre à la mort ,
& la reçoit ; & un fils qui fe tue lui -même , après
que fon pere s'eft facrifié pour lui. Augufte regarde
mourir, fpectaffe morientem , le pere qui
s'étoit offert à mourir , qui fe obtulerat : Suétone
ne fous - entend ici à mourir , que parce qu'il a
fuffifamment défigné la chofe par le mot précédent
morientem ; il eft dit que le pere fouffre la
mort à laquelle il s'étoit offert , qui fe obtulerat ;
qu'il la reçoit , qu'il eft tué , qu'il eft immolé ,
Occifo . Pourquoi fuppofer que Suétone a voulu
fous- entendre un mot & une action , que la
plupart de fes lecteurs , même des plus intelligens,
n'auroient pu foupçonner , tandis que fen
difcours préfente un fens clair , naturel , & différent
du fens qu'il auroit eu dans l'efprit ? pourquoi
fuppofer fans aucun fondement , dass las
main du fils une épée nue , fur laquelle le pere fe
précipite ? Cette circonftance difpoferoit à croire
que le fils étoit prêt à fe battre contre fon pere ,
lui qui fe donne la mort , quand il le voit périr.
Ce fils a- t-il tiré fon épée pour ſe percer luimême
? fon intention auroit été expliquée par
quelque gefte ou quelque parole ; & l'hiftorien
n'auroit pas dû omettre une circonftance , ou
plutôt toutes ces circonftances qu'il étoit fi facile
de décrire en deux mots , qu'il auroit été fi
difficile de deviner à force de réflexions , &
dont il auroit été impoffible de prouver la réalité
par fon récit.
Je ne fçais pas , Monfieur , fi vous ne trouve→
rez pas vous-même quelque chofe d'équivoqueeu
de pénible dans cette phrafe. Le pere alla au
138 MERCURE DE FRANCE.
devant de l'épée defon fils , & le fils ſe përça de la
fienne. Les mots femblent exprimer deux épées ,
le fens paroît n'en donner qu'une. J'aurois auffi
defiré , Monfieur , qu'au lieu de rejeter Faction ,
ou la préfence d'Augufte à la fin du récit , vous
euffiez , à l'exemple de Suétone , peint cet Empereur
, comme la principale figure du tableau ,
regardant expirer le père qui reçoit la mort à la→
quelle il s'eft offert , & le fils qui fe la donne enfuite
lui-même.
Je foumets , Monfieur , ces réflexions à votre
jugement : les gens de lettres qui font faits pour
s'eftimer , ne cherchent qu'à s'inftruire les uns
les autres.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Andrienne , le Menteur , la Mère Coquette
& l'Esprit Follet , comédies nouvellement
mifes en vers libres , par M.
Collé , lecteur de Mgr le Duc d'Or
léans , A Paris , chez Gueffier , rue de
la Harpe.
Nous croyons devoir rapporter ici une lettre
que M. Collé nous a adreflée , & qui fera connoître
fes vues & fes idées , mieux que tout ce
que nous pourrions en dire.
« Si vous faites l'honneur aux quatres comé-
> dies
que j'ai retouchées & refondues d'en parler
dans votre Journal , je vous prierois de faire
» précéder l'extrais que vous pourrez en donner
» de la préfente lettre , dans laquelle je vais faire
l'aveu naïf & fincère du but que je me fuis
FEVRIER 1771. 139
» propofé , en me livrant à un travail auffi in-
» grat.
Je puis vous protester que mon but a été de
conferver & de faire refter au théâtre les an-
» ciennes comédies dont le fonds eſt excellent
» les caractères vrais , & dans la nature , les
fituations comiques , & que pourtant la vé-
» tufté de leur ftyle , le changement de nos manières
, de nos modes , des événemens , des
caractères mêmes différemment modifiés Par
»la fucceffion des tems , & mille autres viciffitudes
feront abandonner , fi perfonne ne veut
fe donner la peine de rajeunir ces vieux & ref❤
pectables monumens de notre fcène.
Nous verrons bientôt difparoître ces chefsd'oeuvres
qui en font la gloire , qui nous ont
» attiré l'admiration des étrangers, qui devroient
encore faire notre amuſement journalier , &
» qui ont fervi de modèle , dans l'autre fiècle , à
toutes les nations de l'Europe.
3
C'eft , Meffieurs , la crainte trop bien fondée,
de voir , avant qu'il foit peu , nos plus belles
»comédies , réléguées dans nos cabinets ; c'est
cette crainte , qui me fait fouhaiter que l'en-
>>treprife que j'ai commencée avec plus de zèle ,
30 que de talent , foit fuivie & continuée par des
écrivains qui réuniroient à un talent plus
" grand un zèle égal , pour éternifer la durée de
»ces pièces . C'eft pour cette raifon , que je vous
fupplie d'appeler & d'encourager à ce travail ,
» ceux de nos auteurs retués , qui pourroient le
porter à la plus grande perfection poflible.
"
» Comme dans ce projet je n'envisage uniquement
, que le bien de la chofe , je déclare &
j'affure , de la meilleure for du monde que
l'on concourroit à mon but , fi l'on vouloit
140 MERCURE DE FRANCE.
33
50
» defcendre même jufqu'à corriger mes correc™
» tions. Ce n'eft pas moi perfonnellement , ce
font les anciennes comédies , que je défirerois
voir toujours applaudir. Elles refteroient à
jamais au théâtre de la nation , fi de main en
main , d'âge en âge , nos bons écrivains , à la
fin de leur carriere , & lorfqu'ils ne peuvent
" plus rien produire d'eux -mêmes , vouloient s'amuler
à rajeunir & à faire valoir les anciens
génies de la comédie.

>>
ככ
Il feroit à fouhaiter que le foible exemple
que je donne , fût préfenté par quelque vieux
athlete éprouvé , & dont les forces puffent
fuffire encore à en aflurer du moins les premiers
fuccès ; ces fuccès encourageroient peut- être ,
» les auteurs à venir , s'il eft poffible qu'on foit
encouragé dans un travail aufli peu attrayant ;
dans un travail , où l'on fait d'abord le facrifice
» de fon amour - propre , puifque , dans le cas
» même où l'on réuffiroit , il faudroit fe contenter
» de la gloire mince & humble d'avoir feule-
» ment eu l'art de nettoyer les tableaux de nos
grands maîtres .
כ כ
32
33
Mais , puifque j'immole , avec plaifir , ma
» vanité au defir fincère que j'ai d'être utile ,
» ne peut-il pas fe trouver d'autres écrivains qui
» foient auffi pénétrés de ce même ſentiment noble
& patriotique , qui , rejetant loin d'eux ,
»toute idée baile de profit & d'une gloire vaine
» & puérile , n'aient en vue que celle de la na-
පා
tion ; & qui enfin , avec plus de talent que je
» n'en ai , fe dévouent à un travail de cette uti-
»lité , dont je ne puis faire fentir toute l'étendue,
par les foibles eflais que je viens de rifquer.
J'ai l'honneur d'ètre , &c.
сс
FEVRIER. 1771. 141
сс
ce
Les vues de M. Collé & fa modeftie font également
louables. Il dit dans la préface de l'Efprit
Follet. « Quel eft donc mon but ? Je l'ai déjà déclaré.
C'eft le befoin de m'occuper , & de m'amufer
encore d'un art que j'ai plus aimé , que
»je ne l'ai connu , pour l'avoir cultivé trop tard.
"C'eſt le defir fincère de faire valoir de bons ouvrage
anciens , n'étant plus , par mon âge , en
» état d'en créer , & d'en compofer de nouveaux
» qui foient neufs. « Il nous femble
que M Collé
juge trop- mal de fon âge & de fon entreprife.
Un écrivain qui feroit vraiment à l'époque de
fon affoibliſſement , auroit tort de toucher à l'ouvrage
d'autrui. Il faut avoir , pour cette refonte ,
la main auffi sûre que pour la compofition d'un
ouvrage original. C'eft un moindre effort d'imagination
, mais c'est peut être un auffi
grand travail , qui demande un goût très -exercé
& beaucoup de flexibilité dans l'efprit. 11 eft
fort difficile de fe mettre à la fuite d'un ouvrage
dont on n'a pas eu l'idée - mère , de retrancher les
défauts , fans toucher à l'endroit par où ils tiennent
aux beautés , & de fuppléer à ce que l'on a
fupprimé , fansjqu'il y ait rien d'étranger , ni de
dilparate. Cependant , comme l'obferve M. Collé,
la gloire de cette entrepriſe n'eft pas proportionnée
à fa difficulté. Non tenuis labor , at tenuis
eft gloria.
·
Les quatre comédies qu'il a retouchées , font
écrites en vers libres . Ces fortes de vers en dérobant
plus fouvent les rimes à l'oreille , ont
l'avantage de reflembler plus à la converfation .
Mais ils favorifent trop la langueur de ſtyle & la
prolixité des phrafes traînantes. La forme du
diftique alexandrin néceffite la précision , & Le
142 MERCURE DE FRANCE:
grave facilement dans la mémoire , lorfqu'elle
renferme une idée heureufement exprimée dans
une efpace auffi borné ; la rapidité & l'élégance
en vers libres , font un mérite rare , dont l'Am-"
phitrion de Molière & les belles fcènes de Quipault
offrent des exemples.
Nous allons donner une idée du travail de
M. Collé , fur chacune des pièces qu'il a cor
rigées,
LA MÈRE COQUETT E.
Le Menteur & la Mère - Coquette , font les
feules bonnes comédies jouées vers le tems où
Molière a paru , & qui ne foient pas de lui. On.
ne reproche à cette dernière que le perfonnage
du Marquis , qui eft une efpèce de Vicomte de
Jódelet.
M. Collé a fubftitué à ce faux Marquis , un
vrai Marquis , un homme de la Cour , ou du
moins un homme qui en affecte les grands airs ,
& qui n'en a pris que les ridicules.
C'eft le feulthangement qu'il ait fait dans cet
ouvrage du célèbre Quinault , dont il a d'ailleurs
rajeuni quelques expreffions , retranché quelques
vers , refait quelques autres en fort petit nombre ;
en général , le ftyle de cette pièce eft fi pur & fi
naturel , qu'on pourroit croire qu'il y a peu d'années
qu'elle eft compofée , quoique la première
repréfentation foit de la fin de 1665.
Si la véritable comédie , ainfi que tout le
monde en convient , doit être la peinture exacte
de nos moeurs & de nos ridicules , quelquefois
de nos vices ; fi la bonne comédie doit s'interdire ,
FEVRIE R. 1771. 143
les charges & les caricatures qui ne nous préfen-.
tent que des caractères fantastiques , & qui n'exifrent
point , il eft facile de prouver que celui du
Marquis , dans la Mère- Coquette, eft outré , qu'il
n'y eut jamais d'homme comme celui- là , & qu'il
n'eft point dans la nature . Dans la comédie , ainfi
que dans les autres arts d'imitation , le vrai feul
eft en droit de nous plaire ; rien n'eft beau , s'il
n'est vrai.
Quelques traits prís au hafard , dans le per
fonnage de ce Marquis , vont donner la convic
tion du peu de vérité & même de vraisemblance
qui fe trouve dans ce caractére idéal , & qui ne
reffemble à rien.
Dans la fcène quatrième du premier acte , ce
Marquis a le projet d'empruntet cent louis à Crémante
fon oncle. Pour y réuffir , il lui dit des duretés
; lorfque ce vieillard le preffe de mettre fon
chapeau ;
LE MARQUIS lui répond.
• ,je vous jure !
» C'est moins refpect pour vous , que foin pour ma
» coëffure .
»Le foin de fe couvrir n'eft bon qu'aux vieilles
gens.
CREMANTE.
" Eh ! l'on n'eft
pas
» ans !
fi vieux encore à foixante
t
144 MERCURE DE FRANCE .
LE MARQUIS lui réplique d'un con
ironique & amer.
Non dea ! vous êtes ſain ! »
D'un autre côté , voici ce qui met ce Marquis
héteroclite dans la néceffité d'emprunter : il a dépenfé
une partie de l'argent qu'il avoir , à le faire
donner un foufflet , & c'eft lui - même qui dit à
Crémante :
dt Moyennant cent louis que j'ai donné d'avance ,
Un Marquis des plus gueux & brave à toute
.33
outrance
M'a feint une querelle ; & , d'abord prenant feu ,
M'a donné , fur lajoue , un coup plus fort
י כ כ
CREMANTE , l'interrompant.
que
+35 Un foufflet ?
?
LE MARQUIS.
1
» Point du tout :
CRÉMA NOTE,
»Mais , un coup fur la joue .
LE MARQUIS , l'interrompant.
Ce n'eft qu'un coup de point ; & , lui - même , il
» l'avoue. ? »
Cette caricature , qu'on pafferoit tout au plus
dans
FEVRIER. 1771. 145
dans un rôle d'Arlequin , n'eft pas d'ailleurs du
ton de la pièce , qui eft dans le genre le plus noble
& remplie de fentiment .
Nous dirons plus. Le caractère de poltronerie
que le Marquis foutient dans le cours de cette
comédie , eft encore une diffonance. Placée dans
une farce , cette poltronerie feroit ture à coup
für dans le rôle d'un valet ou dans quelqu'autre
perfonnage ignoble ; mais elle eft révoltante , &
n'a rien de plaifant dans un homme de qualité.
Auffi M. Collé a -t-il cu grand foin de changer.
à cetégard ce caractère-là ! Il en a fait un mauvais
fujet , qui a de la bravoure. Cela eft plus dans la
nature ; & il n'eft malheureufement que trop commun
de rencontrer dans la fociété des Roués , qui
fe battent très-bien .
Comparons à préfent le motif que M. Collé
donne à fon nouveau Marquis , pour emprunter
de l'argent à Crémante :
LE MARQUIS lui dit :
«Vous me prêterez bien , je crois , deux cens
» louis !
»Lundi , j'en avois mille ; ils font évanouis.
ל כ »C'est aujeu , cette nuit , unefomme engloutie ; ..
L'on foupe avec le maître , & l'on fait fa par-
ג כ
tie ,
»J'y perds gros ! -C'eft , dimanche , un fouper
fin ; .. très-fin ,
» A des femmes ! .. un feu ! -La dépenſe eft fans
»fin !-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
A nous autres ; .. nos goûts font coûteux ; .. its
»nous minent
Quoiqu'on les ait pour rien , les femmes nous
>> ruinent. -
A la cour , tous les coeurs fe donnent noble-
» mens ; ..
L'intérêt n'y fait pas le moindre arrangement;
» Les femmes , au contraire , ardent ; .. mais lés
» dépenfes , "
Qu'on fait dans leurs entours , en honneur font
» immenfes ! »
Ce caractère , ainfi ennobli , nous paroît y gagner
beaucoup , non -feulement du côté de la vérité
, mais du côté du comique .
Pour n'être point trop longs , nous inviterons
le lecteur à faire la comparaifon de la ſcène ancienne
où le Marquis refuſe de le battre , avec la
nouvelle où il montre une valeur froide .
En donnant de la bravoure à cet homme , méprifable
d'ailleurs , M. Collé nous prélente au
théâtre un tableau tout neuf & dans lequel fe
trouve le choix d'une nature agréable & vraiment
comique par les contraftes . Cléante , en
amant défefpéré , fe bat avec la derniere fureur .
Le Marquis élude le combat auffi long- tems qu'il
le peut , & enfin ne fe défend qu'avec le plus grand
fang- froid , & ne fe bat qu'avec gaîté . L'action &
le jeu des acteurs doivent encore , à la repréſentation
, ajouter beaucoup à cette fcène qui nous a
paru neuve & picquante ; & traitée gaîment &
noblement.
FEVRIER. 1771. 147
M. Collé répond dans une note à la critique
qu'on lui a faite avant l'impreffion de fa pièce ,
fur cette métamorphofe du Marquis dont il a fait
un brave décidé , & les réponſes nous ont paru
très -folides.
Nous lui avons encore obligation de nous avoir
ôté de cette pièce le Page. Avoir des pages eft un
ridicule furanné. Les gens de qualité n'en ont plus;
cela eft paflé de mode. Les Princes du Sang, feuls,
ont à préfent des pages. M. Collé à la place du
page du Marquis lui a donné un Coureur. C'eſt le
ridicule du jour , pour ceux qui ne font pas faits
pour avoir des coureurs. Ce font là de ces petites
attentions qui donnent une plus grande vraiſemblance
à une comédie. En fubftituant ainfi les
modes nouvelles aux anciennes , l'on prête davantage
à l'illufion' ; l'on donne plus de vérité à l'action.
Paffons actuellement à l'examen des trois autres
comédies que M. Collé a refondues en entier , &
dont il a changé juſqu'à la forme des vers.
+
L'ANDRIENNE.
1
L'Andrienne fut donnée pour la premiere fois
le 16 Novembre 1703. Elle eut un très - grand
fuccès. Le fameux comédien Baron s'en déclara
l'auteur ; cependant l'on croit communément aujourd'hui
que la traduction libre de cette comédie
de Térence eft d'un littérateur Cénobite auquel
on l'a toujours attribuée. L'on peut même , je
penfe , aller jufqu'à fe convaincre que cet ouvra
ge appartient à ce Religieux , G l'on veut fe donner
la peine de comparer le dialogue & le ftyle de
l'Andrienne avec celui des autres comédies de Ba-
1
Gij
14S MERCURE DE FRANCE .
ton ; de l'Homme à bonnes fortunes & de la Coquette.
L'on trouve, dans ces deux pièces qui font
de lui & qui font auffi reftées au théâtre , le Ton
de la Société & un peu celui du Monde, Dans
l'Andrienne , au contraire , l'on voit le ſtyle d'un
homme qui n'y a point vécu ; ce n'eft point le
ftyle de fa converfation ordinaire ; c'eſt le ſtyle
d'un homme retiré qui n'a guère vécu qu'avec
fes livres ; les expreffions font françoiſes , & même
grammaticalement bonnes ; mais ce ne font
jamais celles dont on fe fert dans la vie privée ,
celles qui font d'ufage dans la fociété & que Baron
a toujours employées dans les autres comédies .
La violence des paffions dans l'Andrienne, dans
cette efpèce de comédie qui a été le modèle du
genre larmoyant , demande un ton foutenu & élevé
dans beaucoup d'endroits ;
Interdum , vocem comadia tollit
Iratufque chremes tumido delitigat ore.
M. Collé a pris ce ton élevé lorsqu'il étoit néceflaire
de le prendre. Dans les deux fcènes des
Vieillards ; dans celle de Pamphile avec ſon père ,
&c. Son ftyle eft noble & pathétique ; le refte de
fon dialogue eft fimple & familier.
Un autre avantage eft celui d'avoir fortifié tous
les caractères de cette comédie. Les deux Pères
font plus mâles & plus vigoureux qu'ils ne le font
dans Térence. Leurs raifonnemens ont plus de
vérité , de chaleur , de force & de fentiment. Pam-
"phile eft plus impétueux ; Carin , fon rival , plus
vif; il n'eft plus auffi languiffant , auffi foible &
aufli faftidieux ; Glycérie eft plus tendre ; Criton
a plus de dignité ; enfin , les caractères de Dave
FEVRIE R. 1771 . 149
même & de Myfis y lont un peu ennoblis fans
qu'ils nous paroiflent rien perdre pour le naturel &
le comique.
L'on aura les preuves de ce que nous avançons ,
en comparant fur- tout les fcènes troifième du troifième
acte & première du cinquième , entre Simon
& Chremès avec les mêmes fcènes dans Térence &
dans Baron.
Le caractère de Simon eft annoncé & fe peint
lui-même d'une façon plus forte dans la première
fcène du premier acte qui fait l'expofition du
fujer.
Nous obferverons en paffant que cette expofition
a gagné , à plufieurs égards , dans les changemens
queT'on y a faits . Elle est fort ennoblie & infiniment
plus réfervée. Les moeurs de Chryfis , de
Glicérie & de Pamphile n'y font pas préfentées
dans un jour qui puifle les dégrader. Ces perfonnages
, par- là , en deviennent plus intéreſlans .
L'on a même eu l'adreffe dans cette expofition .
ainfi que dans le refte de la pièce , de rapprocher
les moeurs des Athéniens des nôtres fans s'éloigner
de celles des Grecs , chez lefquels la fcène fe
pafle.
Dans Baron , l'expofition eft traînante & d'une
longueur infoutenable. Cette première fcène du
premier acte , jointe au monologue qui la fuit ,
contient plus de deux cent trente vers ; la même
fcène a été reduite , par M. Collé , en cent quatrevingt
. Ce font d'ailleurs des vers libres,d'un grand
tiers moins longs que les vers alexandrins ; & encore
y a-t-il ajouté ceux que nous allons rapporter
, attendu l'importance dont ils nous ont paru
étre pour l'expofition & le fond de ce fujet.
Gij
L
150 MERCURE DE FRANCE.
Ce font les vers qui fuivent ceux dans lefquels
Simon , en parlant de la prétendue mère de Gly
série , dit à fon affranchi :
C'eſtainfi
Qu'elle nous vint d'Andros pour fe fixer ici !
»Elle étoit jeune encor , jolic ,
SOSIE , l'interrompant."
Et peu févère ;
» Sans doute ; -car , chez nous , cet uſage qui
"
» rend
Inégal & déshonorant
Tout mariage avec une étrangère ,
Fait que , n'efpérant pas de s'y bien établir ,
Elle finit toujours par la galanterie ,
» Par fe perdre & par s'avilir . »
Ce préparatif néceſſaire qui n'eſt ni dans Térence
, ni dans Baron , eft d'autant plus indiſpenfable
que l'intérêt de la pièce ne roule pas fur
Glicérie; que c'eft abfolument l'inégalité honteufe
d'un mariage qui , brouillant un père & un
fils également vertueux , fait elle feule tout l'intérêt
de ce fujet , & que cette inégalité eft en méme-
tems le but moral de ce drame.
M. Collé n'a fait qu'unfeul changement dans
le Plan de l'Andrienne ; c'eft à la ſcène troiſième
du troisième acte , dons nous avons déjà parlé ;
il ne fait rendre Chremés aux raifons preflantes
& vives de Simon , que dans la fcène fuivante ,
& qu'après que Dave lui a confirmé que Pamphile
a furement rompu avec Glicerie Chremés
FEVRIER. 1771. 154
n'en veut pas croire fon ami , qu'il imagine qu'on
trompe ; mais à la façon fimple & naïve dont
Dave , qui ne peut avoir été prévenu par Simon ;
s'explique ; à la manière dont il entre dans des
détails de la brouillerie de ces amans , & de l'amour
que Pamphile a depuis fenti d'abord pour
Philumène , il eft impoffible que Chremés puiffe
douter des faits que Simon lui avoit avancés.
Ce changement nous paroît être judicieufement
fait. Chremés alors ne cède plus à fon ami ,
comme un vieillard foible & comme une dupe.
La fcêne de Fave en acquiert d'ailleurs plus de
vivacité , parce qu'elle eft plus en action & plus
néceffaire. En effet , Chiemés s'étant d'abord
rendu , cette fcène de Dave étoit au moins inu →
tile ; elle n'ajoutoit rien à la marche de l'action .
Nous finirons l'examen de l'Andrienne , par
ane remarque qui eft commune à cette pièce ,
TEfprit- Follet & au Menteur : c'eft que M. Collé
a refait prefque tous les vers de ces trois dernières
comédies. C'eft un travail très- confidérable ,
dont on doit lui favoir d'autant plus de gré , qu'il
fait préfent de toutes ces pièces refondues aux
Comédiens.
I
Nous fommes perfuadés que, dans ces trois der
nières que nous avons lues plufieurs fois avec
ane extrême attention , & que nous avons comparées
en même -tems , à diverfes repriſes , aux
originaux , M. Collé n'a pas confervé foixante
vers par acte , & nous favons , de plus , qu'il a
déclaré , qu'il s'étoit fait un devoir de laiffer
fubfifter les vers qui étoient bons , fans avoir
tenté de les remplacer par de meilleurs . Nous
favons qu'il a dit que cette tentative eût été , de
fa part , uneprétention ridicule.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
L'ESPRIT.
FOLLET
ou la Dame invifible.
3
L'original de l'Efprit-Follet eft Efpagnol. On
peut lire cette comédie dans le théâtre de cette
nation , dent M. Linguet nous a donné cette année
une traduction . ( 1)
Dom Pedro Calderon eft l'inventeur de cette
pièce , à laquelle il a donné le titre de la Cloiſon.
Les Italiens fe font emparés enfuire de ce
fujet , & cette comédie paroît encore quelquefois
aujourd'hui fur leur théâtre , fous le titre d'Arlequin
perfécuté par la Dame Invisible.
Les auteurs François font venus après ; mais
ils ont donné toute la vraiſemblance qu'il étoit
poffible de prêter à la fable incroyable de ce
drame , qui fait plus d'honneur à l'imagination
de Calderon , qu'à fon jugement.
Le fieur Douville a été le premier en France
qui ait arrangé ce fujet pour notre théâtre ; il
en a fait une comédie en cinq actes & en vers
qui fut jouée en 1641 , fous le titre de l'Efprit-
Follet.
En 1684 , le fieur d'Hauteroche , comédien
refit prefque entièrement cette pièce , & la donna ,
fous le nom de l'Invifible.
L'on ne fauroit trop applaudir à la lageſſe de
fon plan , à l'enchaînement de fes fcènes & à la
(1 ) Le Théâtre Efpagnol en 4 volumes , chez
Dehanfy le jeune , libraire , rue Saint - Jacques.
1770.
f
FEVRIER. 1771. 153
forte de vraisemblance qu'il a jetée dans un fujet ,
qui n'en paroiffoit nullenient fufceptible. Mais ,
l'on ne peut auffi trop dire de mal de la façon
dont elle eſt écrite , même pour le tems dans lequel
il ecrivoit. On oferoit défier le lecteur le
plus aguerri , & doué de la patience la plus opiniâtre
, de lire de fuite , d'un bout à l'autre ,
FInvifible d'Hauteroche
12
C'est un miracle , qu'avec l'excès de ce mauvais
ftyle, cette comédie, foit reftée au théâtre ,
& que l'on la donne encore aujourd'hui affez
fouvent. Rien ne prouve mieux ce que peuvent
la force des fituations comiques , un plan bicn
combiné , des scènes bien liées , une action coutinue
, & le jeu des acteurs. Sans ce dernier point
même , fans un valet , & une foubrette excel
lens , cetre comédie , dialoguée comme elle
l'étoit , eût été infoutenable & d'un canui morrel.
Elle roule entièrement fur les frayeurs de Scapin
, qui croit aux efprits , & quřen a une petr
incroyable.
C'eft de l'ancienne , & de la très- ancienne comédie
; mais gardons nous d'exclure aucun
genre. Nous admettons bien la comédie farmoyante
; ne donnons pas , à plus forte raifon
l'exclufion à la comédie qui fait rire . Ce dernier
gente n'eft pas commun actuellement , & nous
devons avoir d'autant plus de reconnoillance
pour ceux qui le font revivre.
f 2
Il faut avouer que , dans cette pièce , les terreurs
paniques du valet font le principal objet ; que
l'on ne prend qu'un très -léger intérêt aux amans.
Ce n'eft , tout- au - plus , qu'un intérêt de fimple
curiofité.
Ces amans , d'ailleurs ,font auffi trop fimples
GY
154 MERCURE DE FRANCE.
t pour ne rien dire de plus. M. Collé leur a donné
plus de raifon & d'efprit ; plus de dignité & de
nobleffe ; il les a rendu intéreffans , autant que
le fujet le lui permettoit . Il a même marqué leurs
caractères. Par exemple , il a mis en oppofition
l'intrépidité du Maître & la poltronerie du Vafet
; la crédulité de l'un & la force d'efprit de
l'autre.
Il a rajeuni généralement tous les détails. Il a
remplacé le Marchand Flamand , par un Bijoutier
Anglois , dont les fcèncs nous ont paru légères ,
piquantes , & au ton du jour.
M. Collé a encore ajouté à la vraisemblance
du fujer , autant qu'il étoit poffible , en fondant
davantage l'amour de Pontignan ; il a établi
cette paffion fi folle pour une femme que l'on
n'a point vue fur des motifs plus vrais & plus
naturels que dans l'ancienne pièce , & avec une
vivacité & un feu qui n'a jamais animé d'Auteroche.
nous
Quoique M. Collé ait fuivi très- exactement
l'ancien plan , fcènes par fcènes ; qu'en général
même , il ait confervé le fond des idées
ne croyons pas que dans la totalité il ait laiflé
fubfifter trente veis d'Auteroche ; il en a fait d'autres.
Nous euffions voulu qu'il eût fait plus . Il
n'a point retranché des plaifanteries du Valet ,
qui ne font pas trop bonnes , quoique toujours
applaudies ; il auroit pu fûrement en fubftituer
qui euffent micux valu. Son relpect
pour le public , qui bat toujours des mains à ces
endroits , l'a probablement empêché de les changer
; mais il eft a craindre pour lui , que ce même
public oublie ces applaudiemens que , dans l'aneinne
pièce , il donnoit à ces vieilles plaifanteFEVRIER.
1771 .
7 15 ,
les nmet ries , que des fpectateurs nouveaux ne
tent fur fon compte , & ne les trouvent mauvaifes.
By
A ce petit reproche près , que nous penfons
être en droit de faire à M. Collé , il n'y a aucune
forte de comparaifon de la nouvelle pièce à l'ancienne.
C'eft , à tous égards , une lupériorité fi
décidée , que ce feroit lui faire tort , que d'ine
fifter plus long tems là -deflus. Que le plus intré
pide lecteur confronte , s'il le peut , la comédie
d'Auteroche , avec celle de M. Collé , ou du
moins , pour en épargner l'ennui , que l'on en
compare feulement deux fcènes , & l'on fera fuffi.
famment convaincu de la différence marquée qui
fe trouve entre ces deux ouvrages. Nous nous réduifons
, pour la faire fentir , à inviter ceux qui
en auront le courage , à lire dans le quatrième
acte , la feène troiſième , entre Léonor & Pontignan
; & , dans le cinquième , les fcènes troifième
& quatrième , l'une entre Léonor & Pontignan
; & Faucre , entre Angélique , Pontignan &
Léonor. Qu'ils lifent , & comparent enfuite ces
mêmes feènes refaites entièrement par M. Collé ,
& ils jugeront, s'il eft poffible,de balancer un inftant
entre ces deux manières . Paffons au menteur .
LE MENTEUR.
Nous donnerons plus d'étendue à l'extrait que
mous allons faire du Menteur. Le fond excellent
de cette comédie & le nom du grand Corneille ,
nous font une loi d'entrer dans de plus grands
détails. #:
Nous tacherons même de fuivre quelqué ordre
& quelque méthode dans l'examen de la manière
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
dont M. Collé s'y eft pris pour reftituer ce mont
ment précieux de notre théâtre , & lui redonner
une nouvelle viz . Nons confidérerons fon ouvrage
du côté de quelques légers changemens
qu'il a faits dans le plan de cette pièce ; enfuite
đu côté des caractères , & enfin du dialogue , où
fon travail s'eft porté non - feulement à rajeunir
notre ancien langage , mais encore à fubftituer
à nos vieux ufages , à nos moeurs , à nos modes
anciennes , à des événemens paflés en 1640 , le
ftyle d'aujourd'hui , les coutumes , les moeurs ,
les modes d'à-préfent , & les faits arrivés de nos
jours.
Mais , nous devons auparavant , à M. Collé,
de juftes louanges fur la modeftie de la préface
qu'il a mife à la tête de fon menteur. Cette
modeftie nous paroît fincere , & l'on voir clairement
que M. Collé eft pénétré de ce qu'il veut
perfuader. Auffi nous croyons fermement que
c'eft avec la plus grande vérité qu'il proteſte :
qu'en refondant le menteur , il n'a pas eu la prétention
de s'affimiler en quelque forte & de quelque
maniere que ce foit au grand Corneille. C'eſt avec
autant de franchiſe , que de chaleur, qu'il témoi
gnepour ce génie fublime , fon admiration , fon
refpect , fa vénération & fon enthoufiafme. C'eft
même avec beaucoup de force & d'adreffe , qu'il
fait l'éloge du menteur de Cornellle , & qu'en
général , il le juftifie fur fon tile furanné , qu'il
n'impute , avec raifon , qu'au tems ou cet homme
célebre écrivoit. Cette préface fait honneur
à l'ame de M. Collé , qui n'a pas cherché à biller
; mais dont on voit que tout le but a été de
prévenir les reproches que l'on pourroit lui faire
d'avoir eu la témérité de toucher à l'ouvrage
FEVRIER . 1771 157
d'un auffi grand homme que Corneille. Il règne
dans cette préface un air de bonne foi & de
candeur qu'il feroit impoffible à l'efprit d'imiter
; M. Collé n'a pu trouver que dans fon coeur ,
les expreffions du fentiment , dont il eft , à coup
sûr , affecté , & dont il eft venu à bout de nous
convaincre.
A
Venons actuellement aux changemens faits
dans le plan du menteur. Au lieu d'un père , M.
Collé donne une tante à Clarice , & dès la premiere
fcene du fecond acte , il a foin d'établir
que cette tante eft une femme à vapeurs , qui ne
fort plus de fon appartement. Par cette raiſon ,
l'on n'eft plus étonné de ne point voir paroître
ce perfonnage que l'on annonce : dans l'original ,
'il étoit annoncé , & on l'attendoit de même ;
mais on ne préfentoit aucun motif vraisemblable
, pour que ce perfonnage ne parût pas.
Dans la feconde fcene de cet acte , M. Collé
établit d'une maniere précife , l'amour décidé de
Clarice pour Alcipe. Il fuppofe qu'Alcipe à marqué
trop vivement la jalousie à Clarice , à l'oc
cafion de la rencontre qu'elle a faite de Dorante
aux tuileries. Il profite adroitement de cet
éclat de jaloufie , qui fait trembler Clarice ,
pour la déterminer , & par cette crainte , & par
dépit , à époufer Dorante. C'eft en conféquence
de des motifs , que dans la premiere fcene avec
Géronte , elle a déja confenti à ce mariage , &
que, dans celle qui fuit , elle donne à fa fuivante
les raifons de ce confentement , malgré l'amour
qu'elle a pour Alcipe , dont la jaloufie extrême
feloit fon malheur , & auquel elle renonce pour
toujours.
158 MERCURE DE FRANCE.
M. Collé , fuppofe encore qu'Alcipe n'a vu
Dorante que depuis la querelle que ce premier a
faite à Clarice fur fa converfation avec Dorante
aux tuileries ; M. Collé reprend enfuite
le fil de l'intrigue de l'ancienne piece. Alcipe encore
tourmenté de nouveaux foupçons par le
récit de la prétendue fête de Dorante , vient en
faire à Clarice les reproches les plus piquants.
Clarice fe croit outragée , paroît rompre avec
Alcipe , à n'en jamais revenir , & lui déclare à
lui - même qu'elle accepte Dorante pour époux.
Cette fcene qui eft la quatrieme de ce feconi
acte , eft peu changée pour le fond , mais lt
forme l'eft entiérement , elle eft au ton du
jour.
Par ce nouvel arrangement , l'on voit que
Clarice aime Alcipe , & qu'elle n'aime que lui.
Elle ne fe prend plus ici d'un goût fubit & paffager
pour Dorante , pour revenir à fon goût
foible pour Alcipe , ainfi que dans l'ancienne
piece. Ce n'eft plus la crainte de mourir vieille
fille qui la détermine à fe marier ; elle ne dit
plus :
«Et , fille qui vieillit tombe dans le mépris.
Et dans un autre endroit :
»Mon jaloux , après tout , fera mon pis- aller.
Actuellement , l'humeur jaloufe d'Alcipe fait
un incident continu dans la piece ; cet incident
foutient l'intrigue jufqu'à la fin du qua
trieme acte , dans lequel Clarice annonce ellemême
, qu'après une explication avec fon amant,
elle a reconnu que les menteries de Dorante
FEVRIER . 1771. 159
avoient été la caufe de leur brouillerie ; qu'Alcipe
, & elle , font racommodés , & qu'elle va
l'époufer.
Un autre bon effet , que produit encore l'amour
décidé de Clarice , c'eft que n'ayant jamais
eu d'autre idée fur Dorante , que celle de le
faire fervir à fon dépit , & de l'époufer , pour
fe venger d'Alcipe ; cette amante piquée feulement
contre Alcipe , conferve toute la liberté
d'efprit néceffaire pour jeter quelque gaîté dans
les plaifanteries qu'elle fait à Dorante , dans
fes fcenes avec lui , au troifieme & au cinquieme
actes,
M. Collé ne donne qu'un amour indéterminé ,
au contraire , à Dorante ; un amour vague ,
ou plutôt , il ne lui donne point d'amour ;
mais , un défir de plaire en général à toutes les
femmes.
C'eſt encore un changement judicieux fait à
l'ancien plan. Moyennant cela , au cinquième acte
Doran e pafle plus naturellement du goût foible
qu'il avoit pris d'abord pour Clarice à celui qu'il
prend enfuite pour Lucréce qu'il époufe à la fin.
pre-
Cet amour indéterminé eft dans la nature d'un
très jeune homme qui croit aimer d'abord la
miere femme qui l'aura frappé , & qui change enfuite
d'objet quand il en voit un autre qui le frappe
davantage , fans que dans le fond il foit réelle.
ment amou.cux d'aucune des deux .
eft Cette légèreté , dans les goûts de Dorante ,
d'ailleurs très- bien préparée & fondée par le commencement
de la première fcène du quatrième a&te
dans laquelle ton valet Cliton lui dit :
160 MERCURE DE FRANCE.
«Mais Lucréce , d'ailleurs de la voir vous dif
>> penſe ;
Elle a dû vous ôter , par fou indifférence ,
»Jufqu'au moindre efpoir de retour.
DORANTE répond gaîment & avec
étourderie.
Pourquoi perdrois- je l'efpérance ?
»Dit- on toujours ce que l'on penſe ;
» Et les femmes fur-tout ! -Faifons toujours ma
"cour !
»Mon amour (fi j'ai de l'amour )
» M'amène , au reſte , ici bien moins que ma prudence
, &t. »
Les autres changemens faits au plan ſont peu
confidérables . Ils ne confiftent que dans quelques
légers retranchemens , excepté pourtant , une fcène
inutile de foubrette , retranchée dans le cinquième
acte.
Ces changemens dans le plan en occafionnent
quelques autres dans les caractères , comme on a
déjà pu le voir. Cependant , à peu de choſe près ,
M. Collé a confervé les caractères précieux de
cette comédie. Ce qu'il a fait de plus , c'eſt d'ajouter
encore à la dignité de celui du père du Menteur.
Il nous a paru qu'il y avoit mis auffi plus de
tendrefle & de fentiment , fans lui rien ôter de fa
force , qu'au contraire il l'a augmentée . Il ne faut
que lire la fcène troiſième du cinquième acte pour
fe perfuader que nous n'avançons rien à cet égard
qui ne foitde la plus exacte vérité : il a rendu,dans
FEVRIER. 1771. 161
d'autres endroits , ce père moins crédule qu'il ne
l'étoit.
Mais en quoi il nous femble que M. Collé a le
plus réuffi , c'eft dans les petites nuances qu'il a
données de plus au caractère du Menteur.
Pour le rendre le moins odieux qu'il eft poffible.
il le fait le plus étourdi des jeunes gens ; petit
maître de province avec quelqu'agrément , beaucoup
de gaîté, de faillies , de gentilleſſe , d'airs ri
dicules ; mais qui plaifent par leurs graces , leur
légèreté & leur folie même.
La jeuneffe , l'étourderie extrême , la gaîté folle
& les graces de Dorante diminuent un peu de l'averfion
dont on le prenoit dans l'ancienne pièce ,
& le rendent moins haïffable & beaucoup plus comique
& plus agréable .
Sans démentir un feul moment le caractère du
Menteur, on l'a rendu d'un ridicule plus élégant ;
fa gaîté aimable & fon extravagance étourdie
font auffi que l'on ne défefpére pas tout - à - fair
que la femme honnête qu'il époufera , qu'il aïme
& dont il eft aimé , nc puifle un jour le corrigerde
mentir à tous propos , & c'eft ce que M. Collé infinue
avec aflez d'adrefle à la fin du quatrième acte
dans un endroit où Lucréce , qui eft amoureuſe de
Dorante , dit à Clarice fon amie :
Vous le jugez avec févérité !
Peut-être tout cela n'eft qu'un enfantillage .
»C'eft folie ou légereté ;
»
Un peu de fotte vanité ,
»Et défaut de monde & d'uſage ;
»Mais fi ſon coeur , .. d'ailleurs rempli d'hon-
2 nêteté 23
162 MERCURE DE FRANCE .
Ecoutoit les confeils d'une compagne fage ;
» Si de l'honneur lui préfentant l'image ,
»Mon ame , .. mon amour , avec vivacité ,
› Lui dévoiloient la vérité ,
Lui montroient fes erreurs d'un air plein de
» bonté ,
»L'en pénétroient , .. en faut- il davantage
»Pour rendre à la vertu ce jeune homme , .. em
»poné
» Par un vice qui tient moins à lui qu'à fon âge ? »
Et pour renvoyer le fpectateur avec cette lueur
d'efpérance , M. Collé a eu l'attention de lui ramener
cette idée en faifant finir la pièce par les
vers fuivans que Cliton dit & qui la terminent.
ée Amour peut tout ! .. Il corrige les vices !~-~
S'il corrigeait ces deux jeunes époux ,
L'un de mentir , l'autre d'être jaloux ,
* A leurs tendres moitiés , dignes d'un fort plus
» doux ,
-
» Il rendroit là deux grands ſervices !
Eh !pourquoi pas ? ce font- là de les coups, »
Au refte , cette espérance que le Menteur pourra
fe corriger n'eft qu'une efpérance foible , elle doit
être même de cette nature . Si elle étoit plus pofitive
, le caractère du Menteur ne feroit pas foutenu.
Ce n'eft point d'ailleurs Dorante qui la donne
, ce font d'autres perfonnages qui la font entrevoir.
FEVRIER . 1771. 163
Bien loin de diminuer au contraire rien de la
force du caractère principal , M. Collé y a ajouté ,
il le fait mentir plus fouvent , avec plus de hardieffe
& plus de circonftances détaillées ; mais ,
comme nous l'avons déjà remarqué , il le fait
mentir par étourderie , avec gaîté , par fólie , par
air ; par des motifs enfin qui n'ont rien de grave ,
& qu'à la rigueur on pourroit peut- être attribuer
plutôt aux travers paflagers d'une jeuneſſe extravagante
qu'à la perverfité de fon ame , d'autant
plus que M. Collé nous préfente toujours le Menteur
même dans les inftans où il ment à fon père ,
comme un fils qui a réellement de la tendreffe
pour lui , qui a quelque fentiment & qui ne blefle
jamais le refpect qu'il lui doit. A cet égard & à
plufieurs autres , il lui donne une ame honnête .
Lorfque Géronte , dans îa quatrième fcène da
quatrième acte , parle à fon fils & lui dit : . .
Je vous cherchois , Dorante !
Dans l'ancienne pièce. DORANTE dit à part.
--
»Je ne vous cherchois pas , moi . Que mal à-
❞ propos
Son abord importun vient troubler mon repos !
» Et , qu'un père incommode un homme de mon
» âge !
ל כ
Dans la nouvelle... GERONTE.
Je vous cherchois , Dorante !
DORANTE répond affectueuſement.
Trop heureux d'occuper un père fi chéri.
164 MERCURE DE FRANCE.
Et vers la fin de cette fcène il échappe un trait
de fentiment pour fon père , au milieu de toutes
les menteries qu'il lui fait. C'eft après qu'il s'eft
tiré d'affaire , en lui perfuadant que fa femme ne
peut pas encore venir à Paris , attendu la groffeffe;
Géronte , dans le tranſport de fa joie , s'écrie :
«Ah ! ma prière a pénétré les Cieux !
Oh ! fi c'eft ungarçon , comme je le préfage ,
Je ne demande pas à vivre davantage ,
»Quand j'en aurai raffafié mes yeux.
30
DORANTE lui répond d'un air tendre :
» Eh ! moi , mon père , & moi , je veux
»Vous le voir marier , quand il aura mon âges
»Voilà juſqu'où j'étends mes voeux. 39
Ce fentiment tendre & honnête peut faire fou
haiter & laiffer même quelqu'efpoir , qu'un jour
Dorante pourra fe corriger du vice honteux auquel
fes bons airs , fon érourderie & l'extravagance
de la jeuneffe ne le livrent peut - être pas
Lans retour.
t
Le changement fait dans le plan à l'amour de
Clarice produit auffi un changement néceflaire
dansfon caractère. Celui que M. Collé lui a donné
eft d'un geare plus agréable ; il y a beaucoup
plus de nobletle & de dignité. Pour en convenir il
ne faut que comparer l'ancien caractère au nouveau
qui , d'ailleurs , eft infiniment plus comique
& plus gai.
Les perfonnages d'Alcipe & de Philiſte nous paroiflent
auffi mieux deffinés dans leurs caractères
& plus animés que dans l'original.
FEVRIER. 1771. 165
T
M. Collé , en confervant au valet toute fa naïveré
, a dégagé ce rôle de plufieurs détails qui
fûrement du tems de Corneille , étoient neufs ;
mais qui font devenus aujourd'hui ufés & communs
; il a ennobli un peu Cliton fans lui rien faire
perdre pour le naturel . Nous difons la même
chofe des deux Soubrettes ,
Il ne nous refte plus à examiner que la partiedu
dialogue & du ſtyle.
Nous penfons que l'on trouvera le dialogue du
Menteur , de l'Elprit Follet & de l'Andrienne du
plus grand naturel & d'une fimplicité noble.
M. Collé ne cherche jamais à y briller mal- àpropos
; ce n'eft jamais l'auteur qui paroît , ce
font toujours fes perfonnages & qui ne difent rien
que ce qu'ils doivent dire relativement aux fituations
où ils font & à leurs caracteres . Ce dialogue
n'eft point refroidi par des maximés , des traits
fentencieux , des épigrammes déplacées , des portraits
hors-d'oeuvre, de l'efprit étranger à la chofe,
contraire à la nature de la comédie. C'est toujours
le fond même du fujet qui eft traité avec un naturel
dont on ne fentira completément l'effet qu'aux
repréſentations.
Nous finirons cet extrait , qui peut- être eft déjà
trop long , par rapprocher deux morceaux , l'un
de Corneille & l'autre de M. Collé , où l'on obſervera
les changemens occafionnés par la différence.
des moeurs & des tems . Il s'agit de la deſcription
d'une féte ; c'eft le Menteur qui parle.
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter
.
Des cinq batteaux qu'exprès j'avois fait apprêter
166 MERCURE DE FRANCE.
Les quatre contenoient quatre choeurs de muf
que ,
Capables de charmer le plus mélancolique,
Au premier , violons , en l'autre luths & voix ,
Des flûtes au troifieme , au dernier des hautbois
Qui , tour- à-tour en l'air pouloient des harmonies
Dont on pouvoit nommer les douceurs infinics.
Le cinquieme étoit grand , tapiflé tout exprès
De rameaux enlacés pour conferver le frais ,
Dont chaque extrêmité portoit un doux mélange ;
De bouquets de jaſmin , de grenade & d'orange .
Je fis de ce batteau la falle du feftin.
Là , je menai l'objet qui fait feul mon deſtin .
De cinq autres beautés la fienne fut ſuivie ,
Et la collation fut auffi -tôt fervie.
Je ne vous dirai point les différens apprêts ,
Le nom de chaque plat , le rang de chaque mêts ;
Vous faurez feulement qu'en ce lieu de délices
On fervit douze plats & qu'on fit fix fervices ;
Cependant que les eaux , les rochers & les airs
Répondoient aux accens de nos quatre concerts.
Après qu'on cut mangé , mille & mille fuſées ,
S'élançant vers les cieux ou droites ou croisées ,
Firent un nouveau jour d'où tant de ferpentaux
D'un déluge de flamme attaquèrent les caux ,
Qu'on crut que pour leur faire une plus rude
guerre
Tout l'élément du feu tomboit du ciel en terre.
FEVRIER . 1771 . 167
Après ce pafle- tems on danfa jufqu'au jour ,'
Dont le foleil jaloux avança le retour;
Sil eût pris notre avis ou s'il eût craint ma baine ,“
lleût autant tardé qu'à la couche d'Alcmene ;
Mais n'étant pas d'humeur à fuivre nos defirs ,
Il fépara la troupe & finit nos plaifirs.
Voici maintenant une fête décrite par M. Collé,
telle qu'on la donne de nos jours .
Vous favez le lieu de la fcène.
On l'ouvrit donc par un concert ;
Les petits cors très-bons , le refte fut fouffert.
Il ne dura qu'une heure à p‹ ine ;
A peine même étoit-il achevé
Qu'un très grand rideau fur levé
Qui laiffa voir un élégant théâtre ,
Où Meffieurs les Italiens
Nous donnerent un de ces riens
Dont tout Paris eft idolâtre ;
Jouerent un acte nouveau
Très -joli ; le joli vaut bien mieux que le beau.
3
J'en avois fait cinq ou fix ariettes ;
Eh ! notre ami , fans vanité
Ce n'étoient pas les plus mal faites:
Cela nous mit tous en gaîté ;
L'on ne s'entendoit plus ; au fon des clarinettes'
L'on pafle à table , & l'on fut enchanté.
Tout bien fervi , délicat , chere exquife ;
Et tous les poiffons de la mer.---
168 MERCURE DE FRANCE.
Le cuifinier de la Marquife ,
Et c'est tout vous dire , mon cher.
Tous les volets fermés comme au fort de l'hiver.
Au fruit ; & fur fes fins l'on ouvre les croisées ;
Au même inſtant on voit un volcan déchaîné ,
Vomir les feux du fond de vingt roches briſées.
(Ce fond étoit obſcur , le refte illuminé . )
Déjà les boîtes ont tonné ;
Mille flammes dans l'air entr'elles oppofées ,
S'emparent de l'oeil étonné.
D'autres fortent du centre en napes diviſées ;
Et le bas artifice en ondes embrasées
Paroît un feu liquide & repréſente un lac ;
Enfin par un bouquet de quatre cens fufées
Tout fe termine...
CLITO N.
Cric crac... cric crac... cric crac.. crac .
Lorfque le Menteur fut joué , nous étions en
guerre avec l'Allemagne : Corneille fait dire à
Ďorante.
( Premier acte , fcène troiſième . )
«Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne
, & c.
CLITON , à part.
30
Que lui va- t-il conter ?
DORANTE.
FEVRIER . 1771. 169, .
$
DORANTE.
» Et durant ces quatre ans ,
Il ne s'eft fait combats & fiéges importans ;
»Nos armes n'ont jamais remporté de victoire ,
>>Où certe main n'ait éu bonne part à la gloire ,
>> Et même la gazette a fouvent divulguez ..
CLITON, bas à Dorante
>>Savez - vous bien , Monfieur , que vous extra-
»vaguez?
>>Tai-toi !
DORAN TË .
CLITON.
"
Vous rêvez , dis-je , ou.. !
ce
?
DORANTE.
Tai - toi , miférable .
CLITO N.
»Vous venez de Poitiers , ou je me donne au dia-
» ble !
Vous en revintes hier , &c.
M. Collé a fubftitué à la guerre d'Allemagne
selle que nous avons faite nouvellement en
Corfe
H
172 MERCURE DE FRANCE .
SPECTACLES.
OPÉRA.
Le jeudi , de Janvier , on a remis
les Fêtes Grecques & Romaines , dont nous
avons rendu compte. Mlle de Châteauvieux
, dans le rôle de Cléopatre au fecond
& au troisième acte , Mlle : Davantois
, dans le rôle de Timée , ont été applaudies.
Le mardi , 5 Février , on doit
donner la premiere repréſentation de Pirame
& Thiſbé , poëme de la Serre , mufique
de MM. Rebel & Francoeur , chevaliers
de l'Ordre du Roi & furintendans
de la mufique de Sa Majesté .
COMÉDIE FRANÇOISE.
LBLe famedi 12 Janvier , les Comédiens
François ont donné une repréfentation
du Fabricant de Londres , comédie nouvelle
en cinq actes & en profe ; par M. de
Falbaire. L'idée de cette pièce a été prife
d'un conte inféré dans le fecond volume
FEVRIER. 1771. 173

du Mercure de Juillet 1768. Le Fabricant
eft un jeune homme demeuré
veuf avec deux enfans. Il a dans fa mai.
fon une mère & fa fille qui étoient ché
ries par fa femme défunte. La reconnoiffance
& plus encore l'inclination attachent
cette jeune fille au Fabricant qui
Paime & defire de l'époufer. Il doute cependant
de fon bonheur , parce qu'un lord
fort riche veut obtenir fa main . La mère
& la fille le raffarent bientôt ; la mère lui
fait la confidence de fes malheurs. Elle a
été aimée par le lord Klignfton qui l'a
enfuite abandonnée après avoir été père .
de la fille que le Fabricant veut époufer.
Cet aveu ne fait qu'attacher davantage le
marchand ; il preffe fon mariage , & au
troisième acte il eft déjà marié. Les petits
enfans qui font fouvent en scène , la
rempliffent par beaucoup de détails puérils.
Le jour même du mariage , le Fabricant
perd toute fa fortune par la banquequeroute
d'un banquier de Londres . Sa
belle mere & fa femme ont livré à
fes créanciers leur fortune & leurs diamans
; il fe voit fans reffource & fans efpérance.
Le miniftre qui l'a marié & qui
fe difoit fon ami , joue le rôle de Tartuffe
& l'abandonne . Le Fabricant fe détermi
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
ne à périr pour rendre à fa femme la' libere
de retrouver dans le lord un époux
& de donner un protecteur à fes enfans .
Il écrit fon deffein au lord & à fa femme.
Son commis a été trouver en fecret le lord
qui fe propofe de rétablir la fortune du
marchand ; mais fes offres font rejetées
par la femme . Les ouvriers de la fabrique
viennent gémir de l'infortune de leur
maître qui fouffre de n'avoir pas même
de quoi payer leurs falaires. Enfin il fort
de fa maifon & va pour fe précipiter dans
la Tamife. Il est heurté par le lord Klingf
ton que le défefpoir entraîne pareillement.
Leurs querelles & leurs projets occafionnent
une explication . Le lord trou
ve le Fabricant heureux de n'avoir perdu
que fa fortune ; il regrette,pour lui , l'honneur
qui ne peut fe recouvrer.
La mere & la femme arrivent à- propos
au fecours du Fabricant & le rencon
trent fur les bords de la Tamife. Il leur
apprend la générofité de l'inconnu qui veur
réparer tous fes malheurs . Le lord Klingf
ton revoit la femme qu'il avoit tant
cherchée & qu'il avoit délaiffée. Il renaît
à la vie pour réparer fon coupable abandon
; il reconnoît fa fille , approuve fon
mariage avec le Fabricant ; leur rend le
bonheur avec la fortune .
FEVRIE R. 1771 175
Cette pièce a été bien jouée par MM .
Molé , Brizart , Préville , Auger & par
Mde Préville , Mlle Doligni , Mile Fannier
; mais leurs talens n'ont pu en cacher
les défauts. L'auteur paroît s'être mépris
fur l'efpèce de naturel qui convient au
théâtre ; toutes les fcènes comme toutes
les expreffions doivent concourir à l'action
principale , & fans doute être imitées
de la nature des caracteres , & tirée
du fonds même de l'intrigue. Mais tout
ce qui eft étranger , inutile , minucieux ,
quoique très naturel , nuit à la marche du
drame , & devient un fuperflu ridicule.
On n'affemble pas une multitude d'hommes
inftruits pour voir jouer des enfans à
des châteaux de cartes pour leur voir ,
mettre un collier & beaucoup d'autrespe
tits faits domeftiques. S'il y a beaucoup
de traits de la fimple nature dans les comédies
de Moliere , tous ces traits caraetérisent
le perfonnage , ce font les touches
favantes d'un caractere, ou les expreffions
naïves d'un ridicule ou d'un vice
que le poëte a voulu combattre.
Le mercredi 23 , M. de la Tour à debuté
par le rôle de Warvick dans la tragédie
de ce nom. Cet acteur a de la figure ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
de l'intelligence , & fent ce qu'il dit ; mais
il ne foutient pas fon organe ; il précipite ,
dans les momens d'action , fes geftes & fa
voix ; il pourra peut- être corriger ce défaut
, le plus nuifible au fuccès d'un acteur
dont la premiere qualité eft de fe faire
bien entendre. Il a continué fon debut
dans Mahomet.
COMÉDIE ITALIENNE .
LES Comédiens Italiens ont donné , le
jeudi 24 Janvier , la première repréfentation
de l'Amitié à l'Epreuve , comédie
nouvelle en deux actes & en vers. Les
Paroles font de M. Favart , & la mufique
de M. Grétti .
Le fujet de cette comédie eft tiré d'un
conte de M. Marmontel. Elle a été jouée
avec fuccès à Fontainebleau. Une aima-
.ble & jeune Indienne a été rachetée d'ef
clavage par un officier & conduite à Londres.
Cet officier , obligé de partir pour
un long voyage , confie la garde de la jeu-
-ne, Indienne , qu'il fe propofe d'époufer ,
à un lord, fon ami : le lord veut envain fe
1
FEVRIER. 1771. 177
défendre d'aimer la jeune Indienne : f
paffion auginente par fa refiftance même;
la jeuneIndienne déclare avec toute la naïveté
propre à fes moeurs & à fon caractère
, fon amour au lord. La foeur du lord
qui a pris foin de l'éducation de cette
charmante étrangere , repréfente à fon
frere combien il feroit mal de manquer à
fon ami. Il eft trop généreux lui - même
pour fe rendre coupable d'une telle
perfidie. Il veut fuir , il ne trouve que ce
moyen d'échaper à fa paffion . La jeune
Indienne veut l'arrêter ou le fuivre. II
reçoit l'avis de l'arrivée de fon ami . Comment
foutiendra- t - il fa préfence ? Il part
pour une de fes terres . L'Indienne fe prépare
à retourner dans fon pays parce qu'on
lui fait un crime d'époufer fon amant.
Elle chérit fon bienfaiteur , mais comme
un père ; elle ne peut confentir à lui donner
un coeur qu'un autre a tout entier.
L'ami arrive avec le lord qu'il a rencontré.
Il fait éclater le plaifir qu'il a de revoir
fon ami & fa maîtreffe ; mais il
s'apperçoit bientôt de l'embarras que fa
préfence occafionne , il en demande la
caufe , qu'on s'efforce de lui cacher. Ilfait
venir le notaire ; il donne à fa maîtreffe
la plus grande partie de fa fortune , & lé-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
gue après fa mort fon bien & fa femme à
fon ami ; l'Indienne s'évanouit au moment
de figner l'acte du mariage , le lord
& fa foeur font interdits ; l'officier ne
peut alors méconnoître la paffion de fon
ami & de la jeune Indienne ; il ne balance
pas à facrifier l'amour à l'amitié ; mais il
apprend par fon expérience qu'il ne faut
pas donner fa maîtreffe à garder à fon ami.
Cette piéce , écrite avec délicateſſe , a
fait plaifir . Les détails en font agréables
& ingénieufement exprimés. La mufique,
toujours heureuſement adaptée au fens
& aux fentimens des paroles , leur donne
une nouvelle énergie & plus d'éclat,
Rien de fi pathétique , de fi touchant, de
fi fublime que l'invocation à l'amitié rendue
dans un trio avec des accords & une
mélodie qui pénétrent l'ame & l'élèvent .
Cette pièce a été fupérieurement jouée &
chantée par MM. Clairval & Caillot , &
par Meldames la Ruette & Favart..
FEVRIER . 1771. 179
ACADÉMIES,
I.
Académie Françoife.
L'ACADEMIE Francoife a élu , dans fon
affemblée particulière du 10 de ce mois ,
l'Evêque de Senlis , premier aumonier du
Roi , pour remplir la place vacante par
la mort de M. Moncrif.
I I.
Académie de Chirurgie.
L'Académie Royale de Chirurgie tint
dernierement fon affemblée publique ,
dans laquelle elle annonça que les ouvrages
qui lui ont été envoyés pour le prix
de cette année n'ayant pas rempli fes vues ,
elle propofoit pour le prix de 1772 , qui
fera double , le même fujet , qui eft d'expofer
les inconvéniens qui résultent de l'abus
des onguens & des emplâtres , & de
"quelle réforme la pratique vulgaire eftJufceptible
, à cet égard , dans le traitement
des ulcères.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
I I I.
Ecoles gratuites du Deffin .
La mufique fe fait honneur en contribuant
au foutien des autres arts dans
les écoles gratuites de deffin. Les plus
célèbres muficiens , à l'invitation de M.
Gaviniez ont donné dans le mois de Décembre
dernier , un Concert public dont
le profit eft destiné à ces écoles utiles pour
former des arriftes & des ouvriers intelligens
dans les différentes profeffions
qu'ils doivent embraffer .
Le 28 Décembre M. le Lieutenant général
de Police diftribua , aux Tuilleries
les prix de l'Ecole Royale gratuite de
deffin aux éleves : favoir.
Fondés par.
M. le D. de Brancas.
M. le Pr. de Conti.
M. le D. de Villeroy.
"Noms des Eleves. Maîtriſes.
Caron. De Tabletier.
Hemery . De Sellier.
Goret. De Bourrelier.
Danquet.
Jouyet.
Paulin.
De Menuifier . M. de Lowendal.
De Menuifier. M. l'Empereur.
Apprentiages.
D'appareilleur. M, le C. de Brancas.
Candieux . D'appareilleur. Feu M. de Gagnat.
Bouteiller. D'appareilleur. M. le Camus de Mezieres.
Enfuire furent délivrés deux cens quarre
premiers & feconds prix de quartier ,
& pareil nombre d'acceffits.
FEVRIER. 1771. 811
On annonça dans un Mercure de l'année
dernière , qu'une Dame de confidération
qui avoit affifté à la diftribution
des prix , en avoit été fi touchée
qu'elle avoit envoyé le lendemain vingtcinq
louis pour le foutien de cet établiffement
. Nous ne devons pas omettre
qu'elle a encore fait le même don
cette année , en exigeant qu'on cache
fon nom au public.
SOCIÉTÉ D'ASSURANCE POUR
LA SANTÉ.
L'ESPRIT de commerce a calculé les risques
que l'on peut courir dans une entreprise de mer ,
& d'après ce calcul il a établi des chambres d'affurance
en faveur de ceux qui , craignant avec
raifon , d'être la victime , d'accidens imprévus
ont préféré l'abandon d'une petite ſomme au hafard
de voir leur fortune renvealée. Comme les
contributions volontaires portées à ces chambres
d'aflurances font toujours plus fortes que les dépentes
occafionnées la reftitution des pertes ,
il en résulte que ces reftitutions font affurées &
qu'il refte des bénéfices pour les garans. L'auteur,
bien connu d'un bon mémoire fur l'établiflement
de compagnies , qui aflureront en maladie les fecours
les plus abondans & les plus efficaces à tous
ceux qui , en fanté , leur paieront une très- petite
par
182 MERCURE DE FRANCE.
fomme par an ou même par mois , a calculé avec
le même foin , la même exactitude , & nous pourrions
même dire avec encore plus de certitude les
rifques d'une compagnie d'aflurance pour la fanté.
Cet écrivain économiste , pour mieux déterminer
ces rifques relativement aux hafards que cette
compagnie garanțit & à la depenfe que ces hafards
peuvent lui occaſionner , a recherché combien
, fur un certain nombre d'hommes , il pouvoit
y en avoir de malades pendant le cours d'une
année. D'après beaucoup d'obfervations & det
confultations , il a été reconnu que fur cent perfonnes
, il n'y aura jamais dans le courant d'une
année douze malades d'un mois ou vingt - quatre
de quinze jours . Ce calcul donneroit fix mille ma
lades d'un mois , ou douze mille de quinze jours
dans une ville de cinquante mille habitans , ce qui
n'eft jamais arrivé & n'arrivera jamais , fans qu'on
regarde la ville qui éprouveroit une femblable calamité
, comme frappée d'une épidémie effrayante .
On ne peut donc fe tromper en partant d'après
eette fuppofition exceflive . Le premier établillement
que formera cette compagnie fera compofé
de fept falles de vingt - quatre lits , qui donneront
168 lits ; de quarante - huit chambres à deux lits
qui en donneront 96 ; enfin de trente chambres à
un lit , & de fix appartemens . Il y aura donc trois
cens lits , & par conféquent de quoi recevoir trente
mille affociés , fuivaut le calcul expofé plus®
haut. Ces trente mille aflociés étant partagés dans
les différentes clafles ci - deflus produiront : 1 °.
201600 liv . à raifon de 20 fols par mois ou de 12
liv. par an de chacune des feize mille huit cent
perfonnes que les cent foixante- huit lits des falles
mettront la compagnie en état de recevoir dans
FEVRIER. 1771. 183
les maladies qui peuvent leur furvenir : 2 ° . 230 ,
400 liv. à raiſon de 40 fols pas mois ou 24 livres
par an de chacune des neuf mille fix cens perfonnes
que les quatre- vingt- feize lits des quarantehuit
chambres à deux lits permettent d'aflocier ,
fuivant le même plan : 3 °. 1c8c00 liv . à raison
de trois livres par mois ou 36 liv . par an des trois
mille perfonnes des trente chambres à un lit : 4°.
Enfin 36000 livres à raifon de 5 liv . par mois ou
de 60 livres par an des fix cens perfonnes qui auront
droit dans leurs maladies aux lits des fix appartemens
; ce qui forme en total une recette de
576000. La dépen fe eft fupputée fur le pied de 600
liv. par lit dans les falles , de 1200 hv . dans les
chambres à deux lits , de 1800 livres dans celles à
un lit , & de 3000 dans les appartemens , ce qui
fait exactement moitié de la recette de 576000 liv.
Par conféquent il restera de profit net 288000 L
Comme il y abeaucoup d'hommes qui ne font pas
aflez prudents pour prévoir en fanté le tems de
maladie , ni affez lages pour facrifier une petite
fomme qui ne doit être profitable que dans un tems
éloigné , on a cru les déterminer plus fûrement à
s'affocier à cet établiffement en réfervant une par
tie de la fomme de 388000 livres pour être diftris
buée annuellement par forme de loterie gratuite:
aux trente mille affociés. Le furplus montant à
240000 livres fera partagé aux actionnaires membres
de la compagnie d'aflurance au prorata de
eurs actions ; car le voeu de l'auteur de ce pro
jet , voeu bien digne d'une ame généreuse & patriotique
, eft de partager le bénéfice de cet établiflement
avec les concitoyens & de le rendre uti❤
le par conféquent non feulement aux malades
qui y feront guéris plus promptement & mieux
·
184 MERCURE DE FRANCE.
foignés que le citoyen même le plus aifé ne l'eft
chez lui , mais encore à ceux qui l'entreprendront.
C'est même pour donner à un plus grand nombre
de perfonnes le moyen de s'y intéreffer qu'il n'a
porté l'action qu'à la fomme de deux cens livres.
Le nombre de ces actions eft de trois mille qui
produiront 6ccooo livres , fomme bien fuffifante
pour monter une premiere mailon de trois cens
lits ; car la bâtifle & les meubles d'une femblable
maifon doivent être de la plus grande fimplicité,
& ces dépenfes fe feront avec la plus grande économie.
Chaque actionnaire deviendra donc par
fon action propriétaire & fondateur d'un établitfement
que les autres nations s'emprefleront fans
doute d'imiter. De plus cet actionnaire , en
s'acquittant du devoir de bon citoyen , jouira encore
de quatre - vingt livres d'intérêt pour deux
cent livres de principal. Il en jouira d'une maniere
folide , puifque ce fera fur le produit d'un
établiffement où la maladie , fléau trop ordinaire
de l'humanité , fera traitée le mieux poffible & au
meilleur marché . Cet actionnaire aura en outre
l'avantage de payer dans toutes les claffes un
fixieme de moins que les fimples aflociés. L'ordre
des dates que les notaires donneront aux foumiſfions
des perfonnes qui viendront chez eux retenir
Je nombre d'actions qu'elles defirent , fera le feul
titre de préférence qui fera employer les trois mille
premieres au premier établiflement de cette fociété
d'affurance pour la fanté . L'argent ne fera
dépofé que quand le nombre de trois mille actions
fera complet : mais ceux qui ne dé , oferont point
dans la huitaine de l'avertiffement , feront déchus
de leur droit , qui paffera dans le même ordre de
date à ceux qui les fuivent.
FEVRIER. 1771. 185
Un avantage bien précieux de cet établiſſement
eft de contribuer à rendre la vie du citoyen peu
forruné ou qui eft livré à des domeftiques, & celle
de l'étranger éloigné de fa famille , plus douce &
plas tranquille en leur aflurant , en cas de maladie
, un prompt rétabliſſement ou du moins tous
les fecours pour y parvenir que peut procurer une
compagnie éclairée , attentive & qui même a le
plus grand intérêt pour fe foutenir , que le Public
foit content de fes fervices . Les gens riches profiteront
des découvertes que l'art de guérir ne pourra
manquer de faire dans ces nouveaux hofpices
où les obfervations feront fuivies jour & nuit , &
comparées avec celles des plus célèbres médecins
& des meilleurs auteurs. D'ailleurs , les gardesmalades
de ces mailons étant foumifes à une infpection
perpétuelle des officiers de fanté qui y
feront employés , feront bien plus au fait de tout
ce qui peut être utile , commode & agréable aux
malades , que l'ordre des alexiens & alexiennes
dont on fait tant de cas en Allemagne.
Ce projet d'affurance conçu par l'humanité ,
a eu l'approbation des étrangers éclairés , comme
celles des François qui s'occupent du bien des
hommes. M. le comte de Gollowkin , dont les
connoiffances & les fentimens généreux font fi
avantageufement connus , dit dans une lettre à
M. de Chamouffet.
me « vous avez bien voulu , Monfieur ,
communiquer votre mémoire fut le projet d'une
Compagnie d'Affurance pour la fanté , en me
joignant à cette marque d'eftime & d'amitié ,
celle de me demander mon avis ; je ne faurois ,
Monfieur , mieux y répondre , qu'en vous difant
186 MERCURE DE FRANCE.
5
avec franchiſe , qu'après avoir lu votre mémoire ;
le projet m'en a paru fi bien conçu , fi utile
à vos concitoyens & à votre patrie , fi favorable
à l'eſpèce humaine , en un mot , fi beau
que je me fuis défié de ma prévention , &
qu'avant de vous en dire ma façon de penfer
ainfi que vous le defiriez , je l'ai fait parvenir
à un homme , bien fait par fon coeur & par fon
efprit , pour juger fainement de tout ce qui
peut intéreffer l'humanité . Le célèbre auteur de
Avis au Peuple a donné des preuves trop
convaincantes de fes lumières fur le bien être de
fes femblables, & combien ils lui font chers , pour
que vous n'approuviez pas , Monfieur , le choix
d'un tel juge , dont mon coeur s'honore encore
bien plus que mon difcernement. Avec une pareille
autorité , j'oferai vous dire plus affirmativement
que , loin de voir affoiblies les premières
impreffions que votre mémoire m'avoit
faites , je crois fouhaiter le plus grand bienfait
à vos concitoyens & à l'humanité en général ,
de faire des voeux pour qu'un projet auffi
uiile foit fuivi d'un fuccès prompt & parfait.
En effet , pourquoi ne l'auroit- il pas ? fon but
eft noble & louable , fon utilité teconnue &
trop preffante pour le plus grand nombre , fes
moyens fimples , bien conçus & faciles ; & les
mefures que vous avez en vue affurent que
F'exécution y répondra.
que
Conferver la fanté de fes concitoyens , dans
quelques claffes qu'ils foient , préfenter à leur
imagination , pendant qu'ils fe portent bien , la
fécurité du rétabliffement de leur fanté , fi elle
FEVRIER. 1771. 187
fe dérange , cu du moins de tous les moyens
dépendans de l'humanité pour y parvenir , leur
donner la certitude que , quand la maladie
viendra les furprendre , on leur prodiguera tous
les fecours , tous les foins , toutes les attentions
, toutes les commodités poffibles , c'eſt
rendte leur exiſtence plus tranquille , plus heureufe;
c'eft la prolonger ; c'eft remplir le but de
la nature , en même-tems que celui de l'Etat &
du Prince.
сс
Ma's , Monfieur , à cette utilité générale ,
votre projet joint encore des avantages particuliers
qui lui ont fait donner la préférence par
M. Tiffot fur les hôpitaux quelconques. « Ce
n'eft point , dit- il , un hôpital , mais une auberge
de fanté , toujours pourvue de tout ce
qu'il faut pour la recouvrer , & qui , quoique
ouverte , n'eft pas néceffitée à prendre plus de
monde qu'elle n'eft arrangée pour en recevoir.
Dans les hôpitaux , dir M Tillor les hommes
paient trop fouvent de leur vie les foins qu'ils
y reçoivent , parce que le principe qui les a
fondés , faifant que la porte en refte ouverte ,
lors même qu'ils font pleins , loin d'être des
maiſons de fanté , ils deviennent des fources
d'infection fi marquées , qu'on peut , dans
quelques endroits , les regarder comme une des
principales caufes de la dépopulation ; au lieu
que , dans la maifon propofée pour les malades ,
leur nombre étant toujours proportionné à la
place deſtinée à les recevoir , on n'y aura plus
à craindre la corruption , qui eft l'effet de la
multitude , & on y trouvera un concours de tous
les fecours néceffaires , dont manquent plufieurs
188 MERCURE DE FRANCE.
fouvent au particulier , parce que fa fortue ne
lui permet pas de fe les procurer , le force même
de faire attention au prix des remèdes , & le
détermine tous les jours pour les moins efficaces ,
parce qu'ils font les moins coûteux. D'ailleurs ,
tous ceux qui font logés à l'étroit manquent.
lorfqu'ils font malades , d'un air pur & d'une
tranquillité fi néceffaire à la guérifon . Toute la
famille , contenue dans une petite chambre
vicie par fon nombre l'air que le malade refpire ,
le trouble par fes mouvemens , & , peidant ellemême
un repos néceffaire à fa confervation , il
s'enfuit , dans les différens membres qui la
compofent , une fucceffion de maladies , qui ,
par les fervices qu'elles exigent , jettent dans le
défoeuvrement ceux dont le travail feroit utile
ponr fournir la dépenfe des malades. Outre
cela , la plus petite apparence de danger peinte
fur tous les vilages qui entourent le malade , le
frappe à chaque inftant , & rend tous les jours
mortelles des maladies très - curables , s'il n'eût
yu que fon medecin & fa garde. En tenant , dit
M. Tiffet , un regiftre mortuaire de trente mille
affociés à cet établiffement , & un autre de trente
mille habitans d'un quartier , tel que l'on voudra
le choifir , le nombre des morts dans le dernier
excédera de beaucoup celui du premier ; & ,
flon tenoit de même des regiftres des mal
guéris , la différence feroit encore bien plus
confidérable , n'y ayant rien de fi commun que
de voir de petits bourgeois , des marchands
mal - aifés & des ouvriers , qui , preffés par la
néceffité du travail , quittent trop tôt les remè
des , négligent les fecours qu'exige la convalefFEVRIER.
1771. 139
sence , & confervent le germe de maladies de
langueur , qui fait que , loin d'être rendus à leur
famille , il ne lui reftent que pour avoir beſoin
de fes foins & pour aggraver fa mifère. «
A ce que je viens de dire du fentiment de
cet homme éclairé , permettez - moi d'ajouter les
réflexions que j'ai faites fur les principales ob
jections que j'ai entendu former contre votre
projet. Qui eft- ce qui s'affociera , dit - on , à cet
établiffement , & à qui fera - t- il utile ? Si la feconde
de ces objections eft bien levée , la première
doit l'être auffi. Croit- on de bonne foi
que , dans les ménages mêmes les moins aifés ,
on aime mieux , fi l'on vient à tomber malade ,
courir les rifques de périr chez foi , faute de
fecours & d'alimens , entouré nuit & jour d'une
famille défolée & affamée , qu'aller recevoir les
fecours les plus efficaces & les plus décens dans
un établiſſement où les proches , fans celler des
travaux néceſſaires à leur fubfiftance , pourront ,
dans des momens perdus , venir être témoins
des reffources que l'homme fage fe fera procurées
par une bien foible cotisation , & bien
facile à diftraire tous les mois fur le produit
de fon travail? La loterie à laquelle cette fimple
cotilation lui donne droit , lui deviendroit - elle
indifférente , parce qu'au lieu de perdre fa mife ,
comme dans les loteries ordinaires , fi le fort
ne lui fait point tomber, de lot , il acquiert le
droit d'être bien traité , s'il tombe malade
Mais , pour éviter toutes les difcuffions , pallons
tout de fuite à ces nombreuses claffes qui vivent
à Paris fans y avoir de domicile ; ce qui
comprend 19. tous les commis & écrivains dans

190 MERCURE DE FRANCE.
les bureaux généraux ou particuliers 2°.tous les
gens comme il faut qui font attirés à Paris pour
affaires ou pour leur plaifir ; 3 ° toutes les perfonnes
qui font chez les marchands ou dans les
boutiques , qui viennent , pour la plupart , des
Provinces ; 4. tous les étudians , apprentifs ,
que le defir de fe perfectionner dans quelque
art y conduit ; 5 tous les militaires , même
retirés du fervice , que mille raifons, y amènent ,
6 °. enfin , tous les étrangers qui viennent s'inftruire
, le former ou s'amufer à Paris , & qui ,
quoique n'étant point abonnés , trouveront toujours
leur profit , & feront trop heureux de fe
faire tranfporter dans une maifon , où , pour
90 livres par mois dans de petites falles , ils
auront tout ce que le particulier le plus aifé
peut fouhaiter chez lui- même , quand il a le
inalheur de tomber malade. Par vos chambres à
deux lits , par celles à un lit & par les appartemens
, vous procurez les mêmes fecours aux
plus délicats & au plus inquiets fur la décence ,
avec une grande économie fur ce qu'il lui en
coûteroit par tout ailleurs , pour n'être pas , à
beaucoup près , auffi bien.
୨୦
1
A ces fix claffes , qui comprenent une quantité
d'individus , il faur ajouter que votre éabliffement
fera utile encore a toutes les maiſons qui
ont un grand nombre de domeftiques. Si ces
maifons vouloient faire une année commune de
ce qu'il leur en coûte feulement pendant fix
ans ,, pour faire traiter chez eux ou chez une
garde , ceux de ces domeftiques qui tombent
malades , elles trouveroient un grand profit à
s'abonner le calcul fuivant en fera la preuve.
FEVRIER. 1771. 191
Il n'y a perfonne , qui pour être bien traité dans
l'état de maladie , ne dépenfe , foit chez lui ,
fot chez une garde , pour fa nourriture , fa
dépenfe & pour les fecours néceffaires , 200 liv.
par mois ; le même fejour ne coutera que 90 liv.
dans les falles de l'établiffement , où la continuité
, l'exactitude & l'intelligence des foins
doivent abréger la maladie , fi l'art de guérir
n'est point illufoire . Mais , fi ce ménie malade ,
qui , n'étant point affocié , eft obligé d'aporter
ce 90 ltv. d'avance pour un mois , eût eu
la fageffe de s'affocier , avec cette même fomne ,
qu'il n'auroit payé qu'en 90 mois , à raifon de
20 f. pour chacun , il fe feroit affuré , non -feulement
le traitement de la maladie dont il s'agit
mais même celui de toutes celles qui pourroient
lui furvenir pendant les 89 autres mois .
Je ne crois pas que l'on puiffe rien objecter à
des faits fondés fur un calcul auffi évident , &
je ne me permets pas , après cela , de douter
que fur 800000 habitans , il n'y en ait pas
au moins 30300 qui entendent affez leurs
vrais intérêts pour s'affocier à votre établiſſement
& avoir le mérite de donner un exemple
fi falutaire & fi beau , non-feulement à leurs
concitoyens mais encore à toute l'Europe. Et fi ,
à la beauté & à l'utilité générales & particu-
Jière , que je crois , Monfieur démontrées
dans votre projet , on y joint la facilité de l'exécuter
par la manière dont vous l'avez démontré
dans votre mémoire , le fuccès en doit être infaillible
. Il vous faut , m'avez vous dit ,
un million les frais de l'établiffement. pour
-
Pour vous le procurer , vous créez sooo ace
192 MERCURE DE FRANCE.
tions , chacune de 200 liv. Ce n'eſt point à
torr que vons comptez que , fur la quantité des
gens
aifés & riches dans tous les états , vous
en trouverez fuffifamment qui mettront une fi
petite fomme à une fpéculation , où le profit
démontré eft combiné avec le réfultat d'un fi
grand bien . Enfin, vous avez eu vue de vous joindre
les gens les plus éclairés & les plus diftingués ,
& généralement reconnus être les meilleurs
pour pratiquer tout ce qui regarde la partie
curative ; vous avez jeté les yeux fut un local
excellent ; vous avez confulté & coufultez fans
cefle ; fur toutes les parties de votre établiſſement
, les gens les plus capables de vous communiquer
des lumières : que vous faut -il de
plus , Monfieur , pour pouvoir vous flatter de
réuflir ? Agréez donc que je vous félicite du
fuccès de votre projet , autant que d'en être
l'auteur & l'inventeur.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Votre très-humble & très- obéiffant
ferviteur, le Comte DE GOLOWKIN.
ARTS.
FEVRIER . 1771. 193
ARTS.
GRAVURE.
I.
Cahier de quatre feuilles ; à Paris , chez
Bonnet , Graveur , rue Gallande , vis .
à-vis celle du Fouare.
CE cahier contient différentes fcènes
prifes dans le bas peuple , & font gra
vées dans la manière du deffin au crayon
noir & blanc fur papier bleu , avec deux
vers au bas de chaque gravure.
II.
Cadran de l'amitié. A Paris . chez Bref
fon de Maillard , Marchand d'Eftampes
, d'Emblêmes , Allégories , &c. A
Paris , rue Saint Jacques , près les Mathurins.
Autour de ce Cadran font ces quatre
lettres , M. Q. T. M. , qui veulent dire
aime qui t'aime. Ce rebus eft gravé en forme
de chifre.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
III.
Têtes de différens caractères d'après
M. Greuze Peintre du Roi , gravées par
Carl . Weisbrod , dediées à Madame la
Comteffe de Bentinck , &c , & c. Ce
Cahier de fix feuilles fe vend 2 livres
chez M. Greuze rue Tibautodé. Ces têtes
de différens caractères & de différens
âges , gravées avec beaucoup d'intelligence
, ont cette douceur & cette
franchife d'expreflions qui font tant d'honneur
au talent de M. Greuze.
I V.
On publie deux nouveaux cahiers dont
l'un a pour titre Fleurs en plume & l'autre
Fleurs pomponades ; elles font fuite
des fleurs idéales inventées & deffinées
par Jean Pillement premier peintre du
Roi de Pologne , qui eft actuellement à
Paris . On connoît le goût & le, talent de
cet artiſte pour les chofes d'ornement ,
comme dans les autres parties de fon
art. Ces deux cahiers fe vendent à Paris
chez Leviez rue Saint André- des-Arts ,
vis-à -vis l'Hôtel de Château - vieux ,
FEVRIER. 1771. 195
MUSIQUE.
I.
Le Printems , Ariette avec accompagnement
de clavecin , violon & baffe
ad libitum , par M. Dobet Maître de cla
vecin à Blois ; 1. 16 f. aux adreffes ordinaires
de mufique.
I I.
Sonate enfymphonie pour le clavecin
faite pour être exécutée par deux perfonnes
fur le même inftrument , par M. Dobet
, maître de clavecin à Blois.
Cette pièce a été composée dans la
vue d'encourager les jeunes élèves à ſe
faire entendre. & à n'être pas intimidées
lorfqu'elles éxécutent desfolo ou des pièces
accompagnées par des perfonnes qui
ne connoiflent pas leur jeu ; prix 3 liv.
chez la Dame Bereau , marchande de
mufique , rue de la Comédie Françoi
fe , & aux adreffes ordinaires de mufi .
que .
1 jj
196 MERCURE DE FRANCE .
III
Six Sonates pour le violoncelle compofées
par M. Tilliere ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique . Prix 7 liv.
4 f. A Paris chez Joliver éditeur & marchand
de mufique rue Françoife , à côté
de la petite porte de la Comédie Italienne
à la Mufe Lyrique , & aux adreffes ordinaires
de Mufique ; à Lyon chez M.
Caftaud place de la Comédie .
On trouve aux mêmes adrefles 6 trios
pour deux violons & balfe par M. Paul
Chélart ordinaire de la mufique de Sa
Majefté Imperiale & Royale à la Cour
de Vienne , prix 7 livres 4 fols , &
fix quatuors concertans pour violon &
flûte , fecond violon alto & violoncelle
par différens auteurs Mrs Cannabich ,
Toeschi , Frenzell.
ANECDOTES.
I.
PENDANT que Cromwell étoit protecteur
, il propofa de rétablir les Juifs dans
le royaume avec la liberté de faire leur
FEVRIER. 1771. 197
commerce & d'exercer leur religion ; ce
projet fouffrit de grandes difficultés de la
part des chefs des différens fectaires ' ;
Cromwell cependant l'emporta ; il vint à
bout d'établir dans le vieux quartier un
petit corps de Juifs fous la direction de
Manaflé- Ben-Ifraël , célèbre Rabin , qui
ne tarda pas à conftruire une fynagogue.
La correfpondance & l'amitié inaltérable
qu'entretiennent entre eux les Juifs difperfés
dans les différentes contrées de la
terre , furent très utiles au protecteur ; il
leur dut fouvent des nouvelles importantes
& des connoiffances qui ne contribuerent
pas peu à faire réuffir les entrepriſes
qu'il formoit contre les étrangers ; parmi
plufieurs exemples qui peuvent le pronver
, on ſe bornera à celui- ci . Cromwell
fe promenoit un jour avec le comte Orrery
dans une des galeries de White-
Hall ; un homme très - mal mis fe préfenta
devant eux : Cromwell quitta aufli tôt le
comte , prit cet homme par la main & le
conduifit dans fon cabinet , où il apprit
de lui que les Efpagnols envoyoient une
fomme confidérable d'argent pour payer
leur armée de Flandres ; que cette fomme
étoit fur un vaiffeau hollandois ; il
porta l'exactitude des détails jufqu'à in-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
diquer l'endroit du vaiſſeau où cet argent
étoit placé. Le protecteur envoya auffitôt
cet avis à Sir Jeremy Smith, avec ordre
de ne pas manquer de fe faifir du tréfor
efpagnol auffi tôt qu'il entreroit
dans le pas de Calais. Dès que le vaiffeau
parut , Smith envoya demander
Ja permiffion de le vifiter ; le capitaine
Hollandois répondit qu'il ne ſouffriroit
pas que perfonne autre que les maîtres
, cherchât dans fon vaiffeau , Smith
menaça de le couler à fond. Le Hollandois
, trop foible pour le défendre , fe
foumit ; l'argent fut trouvé & envoyé à
Londres ; Cromwell le reçut , & auffi -tôt
qu'il vit le lord Orrery , il lui dit que, fans
le pauvre Juif qu'ils avoient vu quelques
jours auparavant , cette bonne fortune lui
feroit échappée..
I I.
Dans le tems que M. Holt étoit chef
de juftice , il fe répandit dans fon diſtric
une fecte à - peu- près femblable aux méthodiſtes
, mais beaucoup plus enthoufiafte.
Comme il penfoit qu'un peu de
févérité étoit le meilleur moyen qu'il
pût employer , il envoya en prifon quelFEVRIER.
1771. 199
ques-uns de ces fanatiques. Le lendemain
de l'exécution de cet ordre M. Lacy , l'un
de ces fectaires , alla chez le juge & demanda
à lui parler . Le portier dit qu'il '
étoit indifpofé & qu'il ne pouvoit voir
perfonne ; alors Lacy affura qu'il falloir
qu'il lui parlât , que Dieu même l'envoyoit.
Le portier n'ofa plus réfiſter , il
fit faire le meffage à Holt qui ordonna
qu'on laiffât entrer Lacy. « Je viens de la
» part de Dieu , lui dit l'enthoufiafte , te
"
preffer , fous peine de l'enfer , de don-
» ner un noli profequi à fes fidèles fervi-
" teurs que ton injuftice a fait conduire
» en prifon. Tu ne peux pas venir de la
» part de Dieu , répondit Holt , il t’au-
» roit envoyé au procureur - général ; car
» il fait bien qu'il n'eft pas en mon pouvoir
de t'accorder l'acte que tu demandes
; tu es donc un faux prophête , & .
» tu iras tenir compagnie à tes amis en
prifon . » Il l'y fit conduire fur le champ.
»
39
"
I I I.
Henri Carey , coufin de la Reine Elifabeth
, jouit pendant quelques années de
la faveur de Sa Majefté ; ce fut cette aven-.
ture qui l'en priva. Un jour qu'il fe pro-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
menoit en rêvant dans les jardins du pa
lais au deffous des fenêtres de la Reine ,
elle l'apperçut & lui dit en plaifantant :
à quoi penfe un homme quand il ne penſe
à rien ? aux promeffes d'une femme , répondit
Carey. C'est très bien mon coufin ,
réprit Elifabeth , je ne difputerai point
avec vous. Elle fe retira , mais n'oublia
pas la reponſe de Carey ; quelque temps
après il follicita les honneurs de la Pairie
, & rappela à la Reine qu'elle les
lui avoit promis . Bon , lui dit- elle , ce
font des promeffes de femme. Elle refufa
toujours de l'écouter , & Henri de Carey
y fut fi fenfible qu'il en mourut de
chagrin.
I V.
Le courage du Roi Guillaume eft reconnu
; perfonne ne s'avife de le lui contefter
; il le montra fur- tout dans une
aventure qui lui arriva après la bataille
de Boyn. Il avoit évité plufieurs coups de
canon & de moufquets ; un de fes propres
gardes le prenant pour un ennemi ,
s'avança fur lui , & lui porta fon piftolet
fur la poitrine. Le Roi , fans s'émouvoir,
lui dit, avec le plus grand fans froid : Que
faites- vous ? méconnoiffez- vous vos amis !
FEVRIER. 1771. 201
LETTRES - PATENTES.
IL paroît des lettres - patentes du Roi , en date
du ii de ce mois & enregistrées , le 16 au parlement,
portant différens réglemens de police concernant
le commerce des grains.
AVIS.
I..
J. Felix Faulcon , Imprimeur de M. l'Evêque
, & du clergé du diocefe de Poitiers , qui
avoit commencé en 1765 , l'impreffion des ufages
dudit dioceſe à mis en vente :
Bréviaire de Poitiers , 4 vol. in - 12. relieure
ordinaire en veau , jaſpé .
Idem , veau ,
15 1.
avec eftampes , doré fur tranche,
filets fur le plat , rél. de Paris , 201. 4 f.
Miffel de Poitiers , in-fol. reliure ordinaire ,
en veau , jaſpé,
K
241.
Idem , veau , doré fur tranche , filets fur le
plat , reliure de Paris ,
Ordo , in- 12.
361.
Rituel de Poitiers , in- 4° . veau jafpé , 9 1 .
Extrait dudit Rituel , vol. in- 12 .
Ordre des Sépultures , in- 12 . br.
Il. 4f.
·Sef."
Grand Pleautier pour les chapitres , fur papier
chapelet, folide reliure en truie , sol.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Petit Pleautier pour les paroiffes , fur papier
grand royal , veau ,
301.
Antiphonaire
pour
les chapitres
, 2 vol rel.
en truie , 1001.
30 1.
Idem , pour les paroiffes , veau ,
Graduel pour les chapitres , 2 volumes en
truie ,
Idem , pour les paroiſſes , veau ,
reol.
30 1.
61.
Proceffionel de Poitiers , in- 8°.
L'Eucologe , ou livre d'églife , latin , in- 12.
reliure ordinaire , 21. 15 L.
Heures , in- 12 . lat. franç. , avec l'office de la
Vierge , rel ordinaire, 2 l. 10 f.
Semaine Sainte , in- 18 . lat. reliure ordinaire .
1 l. 10 f.
hoz
Idem , lat. franç. in- 18. rel . ord. I l. 10 f.
Les perfonnes attachées aux prieres qui font
dans la Journée du Chrétien , trouveront ce livre
à l'ufage du diocefe de Poitiers , en lat . , in- 24.
rel. ordin. I l. 10 f.
2 1.
Idem , lat. franç. in - 18.
Idem , gros caractere , lat . franç. , in- 12 . de
944 pages, 3 1.
Cahier particulier des Kyrie , gloria in excelfis ,
credo , fanétus & agnus , &c. in-fol. fur papier
grand royal , couvert en carton , i $ 1.
Le Kyric , gloria , &c. font propres pour toutes
fortes d'églifes , foit qu'elles aient leurs ufages
particuliers , ou qu'on y fuivre les Romains.
Les freres Faulcon viennent de donner une
nouvelle édition du Drapier , fuper influuta ,
in- 12.
1
FEVRIER. 1771 . 1771. 203
I I.
Magafir de Plantes.
Il vient de s'établir à Paris , par arrêt du Confeil
, un magazin général de plantes les mieux
conditionnées , à l'ufage de la médecine . & pour
le plus grand avantage du public. On les a tirées
des montagnes de la Suiffe , des Vosges , des
Pyrenées , de la Provence , & de l'étranger ; on
s'eft dirigé pour le choix de ces plantes fur le
Dictionnaire des végétaux du royaume , & fur
les lettres périodiques de M. Buchoz . On trouvera
dans ce magafin toutes les plantes les plus
rares & les plus précieufes nouvellement découvertes.
Il eft fitué , rue S. Honoré , en face de
celle de l'arbre- fec , chez M. Jeannin , brûleur
d'or , à l'entrefol.
I I I.
DAUBIGNY.
Le fieur ROUSSEL donne avis qu'il a trouvé
un remede efficace pour les cors des pieds . Un
morceau de toile noire , ou de foie , enduit du
médicament dont il s'agit , a la vertu d'ôter trèspromptement
la douleur des cors , de les amolÎir
, & de les faire mourir par fucceffion de tems.
On en forme un emplâtre un peu plus large que
le mal , que l'on enveloppe d'une bandelette ,
après avoir coupé le cors ; au bout de huit jours ,
on peut lever ce premier appareil , & remettre
une autre emplâtre pour autant de tems .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Un grand nombre de perfonnes ont été parfaitement
guéries par l'ufage de ce topique.
Le prix des boëtes à douze mouches eft de 3
livres.
Celui des boëtes à fix mouches eft de 1 liv ..
10 fols.
Il demeure à Paris , rue Jean de l'épine , chez
le fieur Marin , grenetier près de la grève. Il
donne auffi avis qu'il débite avec permiſſion des
bagues , dont la propriété eft de guérir la goutte ; ,
ces bagues qu'il faut porter au doigt annullaire ,
guériffent les perfonnes qui ont la goutte aux
pieds & aux mains , & en peu de tems celles qui
en font moyennement attaquées ; quant à celles
qui en font fort affligées , elles doivent les porter
avant ou après l'attaque de la goutte , &
pour lors elle ne revient plus ; en les portant
toujours au doigt , elles préfervent d'apoplexie
& de paralifie. Le prix de ces bagues , montées.
en or , eft de 36 livres , & celles en argent , de
24 livres.
I V.
Le fieur Obry , marchand épicier-droguifte
rue Dauphine , au magazin d'Angleterre , vis-àvis
le Bottier du Roi , toujours occupée du bien
public ; ayant appris que plufieurs . perfonnes
avoient trouvé les prix des différents remedes
qu'il debite depuis long-tems avec fuccès ; un
peu trop haut , préfere de facrifier la plus grande
partie de fon bénéfice , pour mettre tout le mon
de à même de profiter de l'avantage de les remedes..
FEVRIER. 1771. 205*
Ainfi , il donne avis qu'il les diftribuera doré--
navant aux prix fuivants. Sçavoir ;
Le taffetas d'Angleterre ,
Les emplâtres pour les cors ,
Les tablettes pectorales ,
L'effence volatile d'ambre gris ,
Ie flacon à
L'eau perle du fieur Dubois ,
L'élixir du Docteur Stoughton ,
La teinture pour les dents ,
Et les petites broffes ,
I 1.
I l. 10f.
11. 4
}21.
2.1.
11. 4 f..
11, 10 f..
12 f. ,
V...
Pommade pour le Teint.
Mademoiſelle Confeilleux a le fecret de faire
une pommade , dite de toute beauté , qui ôte
les rides & qui conferve toute la fleur & la fraî¬
cheur de la premiere jeuneffe , même dans l'âge
le plus avancé ; elle donne l'éclat & la vivacité à
la vue ; elle ne fait aucun tort à la peau ni aux
dents ; au contraire , elle rafraîchit le teint , le
blanchit , & lui rend fa premiere fraîcheur.
Elle a une odeur très-agréable. Cette pommade
eft unique en ce qu'il n'y a rien à craindre pour
le linge , ni la dentelle , qu'elle ne graiffe , ni
ne falit.
à
f.
Ladite demoiſelle Confeilleux avertit que pour
la facilité de chacun , elle a.des pots, à 24
36 f. à 3 livres , &c. les pots feront cachetés
de fon cachet , & fon nom eft imprimé fur les
pots. Elle avertit auffi que cette pommade peut .
fe garder fans fe gâters à 6 ans.
206 MERCURE DE FRANCE.
La demeure de ladite demoiselle Confeilleux eft
préfentement rue du regard, fauxbourg S. Germain ,
chez M. Bunele , peintre en caroffe , à Paris.
V I.
Nouveau remède , infaillible , qui guéric
pour toujours toutes fortes de maux de
dents , qui les conferve , quelque gâtées
qu'elles foient , fans qu'elles faffent jamais
aucune douleur & fans qu'ilfaille
de toute la vie enfaire arracher aucune .
Ce remède , bien connu , tant dans Paris que
dans toutes les villes de province , & chez l'étranger
, approuvé par MM. les doyens de la faculté
de médecine , & permis par M. le lieutenant-général
de police , donne tous les jours des preuves de
fon efficacité ; c'eft pourquoi le Sicur DAVID , demeurant
à Paris , rue des Orties , Butte St Roch,
au petit-hôtel Notre - Dame , qui en eft le feal poffefleur
, & qui le débite, pente qu'il ne fauroit trop
en renouveller l'annonce au Public.
Ce remède confifte en un topique que l'on applique
le foir en fe couchant fur l'artère temporale,
du côté de la douleur , & qui , outre les maux de
dents , guérit les fuxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume du cerveau , fans
qu'il entre rien dans la bouche , ni dans le corps ;
auffi- tôt qu'il eft appliqué , il procure un fommeil
paifible , pendant lequel il le fait une tranfpiration
douce ; on dort bien toute la nuit fans fentir de
douleur ; au reveil on eft guéri pour la vic , & au
lever ce topique tombe de lui - même , fans laiffer
aucune marque , ni dommage à la peau.
FEVRIER. 1771 207
Mais,comme ce remède n'opère la guérifon que
lorfque l'on eft couché , & que le mal de dents
prend dans tous les momens de la journée , & qu'il
faut vaquer à fes affaires , fans fouffrir , en attendant
le moment de fe mettre au lit , pour cet effet,
ledit Sieur David vend & débite de l'eau fpiritueufe
d'une nouvelle compofition , très - agréable au
goût & à l'odorat , qui eft incorruptible & qui a
les qualités de faire paffer dans la minute les douleurs
de dents les plus violentes , purifie les gencives
gonflées , fait tranfpirer les férofités , raffermit
les dents qui branlent , empêche le commencement
& la continuation de la carie , prévient &
guérit fons retour les affections fcorbutiques ,
guérit radicalement de cette maladie & de toures
celles qui viennent dans la bouche , empêche les
mauvaiſes odeurs caufées par les dents gâtées , fait
tomber le tartre , & maintient les dents dans leur
blancheur ; beaucoup de perfonnes en font provifion
par précaution , ainfi que des topiques , pour
de longs voyages fur terre & fur mer. MM . les Marins
font certains de faire leur voyage fans avoir
jamais aucun mal aux dents ni à la bouche. Les
perfonnes qui fe fervent de cette eau deux ou trois
fois la femaine fans être incommodées , ont toujours
les gencives & les dents faines & blanches .
Il y a des bouteilles à trois livres & à fix ; & les
topiques à 24fols chaque. Il faut apporter audit
Sr David , pour les topiques , un morceau de linge
fin blanc de leffive . Ildonne un imprimé qui indique
la maniere de fe fervir du topique & de l'eau
fpiritueule.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouse tous
+ les jours & à toute heure chez lui , juſqëà dix
heures du foir.
Il prie les perfonnes qui lui écriront d'affranchir
208 MERCURE DE FRANCE.
le port des lettres & de l'argent qu'on lui adreffera
par la pofte, & de joindre 6 à 8fols pour la boëre
qui fert à mettre lefdits remedes .
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 3 Décembre 1770.
IL eft arrivé ici plufieurs Rufles qui ont été fairs
prifonniers par la garnifon de Braïlow , & l'on en
a renfermé quelques - uns dans le château des Sept-
Tours. Suivant les dernieres lettres de l'armée , il
paroît qu'elle fe difpofe à abandonner les bords
du Danube pour aller prendre fes quartiers d'hie
ver à Bazarshik.
On mande des Dardanelles que, vers le milieu du
mois dernier , il y eft arrivé une efcadre Algérienne
compofée d'une frégate & de trois chebecs , &
que l'efcadre Ruffe mouille à Paros & dans les ifles
adjacentes.
Sultam Selim Gheray , nouveau Kan des Tartares
; eft parti d'ici , le 19 du mois dernier , pour
l'armée du Grand Vifir , d'où l'on aflure qu'il fe
tendra par eau dans la Crimée,
De Warfovie , le 29 Décembre 1770.
Mardi dernier , les Etudians , en allant vifiter
les églifes , attaquerent & maltraiterent tous les
Juifs & même des Rufles qu'ils rencontrerent dans
les rues:la populace s'étoit jointe à eux , de maniere.
qu'on eut tout lieu de craindre que cette violence.
n'eût les fuites les plus funeftes.
FEVRIER. 1771. 20.9
Ee Hambourg , les Janvier 1771.
Les lettres qu'on reçoit des différens endroits du
Nord portent que les vents & les pluyes y ont .
caufé de grands dominages tant fur terre que fur
mer. Le froid a commencé à ſe faire vivement
fentir.
On mande de Coppenhague que Sa Majesté
Danoife , dans la vue de diminuer les dépenfes
publiques , fe difpofe de fupprimer entierement ou
de diminuer en partie un grand nombre de penfions"
dont les titres ne font pas affez bien fondés.
De Rome , le 2 Janvier 1771 .
Sa Sainteté a bien voulu permettre que les
Spectacles commençaflent, cette année , deux jours
plutôt qu'à l'ordinaire ; de forte que l'ouverture .
des théâtres fe fera , ce foir. On repréfentera à celui
de la Liberté Papirius , drame d'Apoftolo - Że
no , mis en mufique par Lanfrofi, compofiteur Na
policain.
De Bologne , le 2 Janvier 1771 .
Suivant des lettres de Venife , le Sénat vient de
réduire à quatre les maifons religieufes des Bénédictins
qui fe trouvoient dans les états de la Répu
que au nombre de treize , & il a affigné à chacun
des religieux une rente annuelle de 220 ducats ,,
(900 liv. ) & à chacun des fupérieurs , une de quatre
cent quarante ducats . Les biens de ces maifons
font vendus à l'enchere , & l'on prétend que le
produit en fera appliqué au paiement des dépenfes
qu'ont occafionnées les préparatifs que la Répu
blique a cru devoir faire dans les circonstances
actuelles. Les Bernardins & les Chanoines Régu
110 MERCURE DE FRANCE.
liers dits Rochettini s'attendent à une ſemblable
réforme.
Les miniftres des cours de Bourbon n'ont point
eu audience du Pape depuis environ quinze jouts ,
& les conférences entr'eux font moins fréquentes
qu'auparavant.
De Londres , le 25 Janvier 1771 .
On n'a pas encore reçu la réponse qu'on attend
depuis long- tems de la cour de Madrid & d'après
laquelle on fera à portée de fixer le jugement du
Public , relativement à la paix ou à la guerre . En
attendant , on ne fe relâche point fur les préparatifs
qu'on fait pour mettre dans le meilleur état
nos forces de terre & de mer : on fait embarquer
de grandes quantités d'artillerie , & l'on a déjà
paflé des marchés pour des livraiſons de munitions
de guerre & de bouche ; les équipages , d'un affez
grand nombre de vaifleaux de guerre , font à peu
près complets ; plufieurs compagnies de marine
ont déjà reçu ordre de s'y embarquer , & il eft enjoint
aux officiers de fe tenir prêts à s'y embarquer
auffi. On fçait que l'Eſpagne fait , de fon côté, les
plus grands préparatifs de guerre.
De la Haye , le 17 Janvier 1771 .
On vient d'apprendre que le feu a pris , la nuit
du 12 au 13 de ce mois , à l'Hôtel de l'Amirauté
de Harlingen . On n'a pas encore eu les détails de
ce fâcheux événement.
De Marfeille , le 11 Janvier 1771 .
Les dernieres lettres de Livourne portent que
les Ruffes ne paroiflent pas difpofés à vendre les
prifes qu'ils y ont conduites.
On mande d'Alicante , que la cour d'Eſpagne a
FEVRIER. 1771 . 21I
mis un embargo fur tous les bâtimens qui fe trouvent
dans ce port.
De Verfailles , le 19 Janvier 1771 .
Le Sr de l'Epine , horloger du Roi , a eu l'honneur
de préfenter dernierement à Sa Majesté une
montre aftronomique & à répétition , qu'il a compofée
& qui indique l'année , le mois & le jour de
la femaine : elle marque auffi , avec la plus grande
exactitude , le quantieme des mois lunaires &
folaires , fans qu'on foit obligé d'y toucher ,
malgré les variétés des mois de 28 , 30 & 31 jours
& des années biflextiles : elle bat les fecondes au
centre du cadran fans le moyen d'aucune roue de
renvoi , & elle produit plufieurs autres effets auffi
nouveaux que curieux. Le Sr de l'Epine l'a démontée
en préfence du Roi & a eu l'honneur d'en expliquer
le méchaniſme à Sa Majesté qui en a paru
très-fatisfaite & qui a gardé cette montre pour fon
ufage.
De Paris , le 10 Janvier 1771 .
Il paroît une nouvelle comete que le St Meffier,'
de l'académie royale des fciences , aftronome de
la marine , a découverte , de l'obfervatoire de la
marine , le 1o de Janvier , vers les huit heures du
foir. C'eſt la douzieme que cet aftronome découvre
depuis treize ans. Elle paroiffoit , le 10 , entre
la tête de l'hydre & le petit chien . Le mêmejour,
à ro heures , 16 minutes , 45 fecondes , tems vrai,
fon afcenfion droite étoit de 121 degrés , 47 minutes
, 16 fecondes , & fa déclinaiſon boréale , de
5 degrés , 21 minutes , 15 fecondes . Le 11 , à une
heure, 19 minutes , 5 fecondes du matin , fon afcenfion
droite étoit de 120 degrés , 24 minutes ,
31 fecondes , & fa déclinaiſon boréale , de 6 deg.
4 minutes , 46 fecondes.
212 MERCURE DE FRANCE.
MARIAGE S.
De Verfailles , le r2 Janvier 1771 .
On a célébré à Verfailles , le ro de ce mois , le
mariage du comte de Billy , lieutenant - général
des armées du Roi , l'un des Quarante de l'Académie
Françoile , avec Jeanne - Thérele Teiffier
veuve du Sr Bontems , premier valet -de - chambre
du Roi , gouverneur du palais des Tuileries.
י
Le 18 Janvier 1771.
Mardi dernier , on célébra , dans la chapelle
particuliere de l'hôtel de Beauvilliers à Paris , le
mariage du marquis de la Roche - Aymon , menin
de Mgr le Dauphin & capitaine de cavalerie au
régiment de Noailles , fils du comte de la Roche-
Aymon , maréchal des camps & armées du Roi ,
avec Demoifelle de Beauvilliers , fiile du feu duc
de Beauvilliers , tué à la bataille de Rosbach , &
petite- fille du duc de Saint - Aignan, La bénediction
nuptiale fut donnée par l'archevêque duc de
Reims , grand aumonier de France , grand oncle
paternel du marquis de la Roche - Aymon .
Le 23 Janvier 1771.
Dimanche dernier, le Roi & la Famille Royale
fignèrent le contrat de mariage du Sr Perrot , avo.
cat - général de la chambre des Comptes , avec
Demoiſelle d'Héman .
PRESENTATIONS.
De Verfailles , le 16 Janvier 1771.
Le comte de Broglie , lieutenant - général des
armées du Roi, prêta ferment , entre les mains de
FEVRIER. 1771. 213
Sa Majefté , pour le gouvernement de Saumur &
du Saumurois.
Le 23 Janvier.
La comteffe d'Hunoftein & la comteffe de Biffy
curent l'honneur d'être préfentées à Sa Majefté , la
premiere par la comteffe d’Helmitadt , & la feconde
par la marquife de Fitz-James .
Ces jours derniers , le comte de Chambray,
fous- lieutenant au régiment du Commiflaire- Général
, a eu l'honneur d'être auffi préfentée au Roi.
MORTS.
Henry Collin eft mort à Boulay , en Lorraine ,
dans la cent unieme année de fon âge. Il avoit
fervi en qualité de cavalier du régiment de Sicile ,
pour le fervice du Roi , dans la guerre de Baviere."
Gilles-Gervais de la Roche , comte de Genfac ,
lieutenant- général des armées du Roi , eft mort
dernierement au château de Claux , près de Montauban
, dans la quatre- vingt- neuvieme année de
fon âge. Il avoit été fait colonel du régiment du
vicomte de Lomagne , fon frere , en 1783 , maréchal
de camp en 1734 & lieutenant- général en
1738.
Augufte-François de Goddes , marquis de Varennes
, lieutenant- général des armées du Roi , le
plus ancien des Commandeursde l'Ordre royal &
militaire de St Louis , gouverneur pour le Roi du
château d'If & des Illes adjacentes , eft mort à
Saint- Nicolas d'Angers , le 4 de ce mois , dans la
quatre -vingt-feptieme année de fon âge. Il avoit
été nommé chevalier de St Louis par Louis XIVen
1713 , & avoit été fait commandeur en 1738.
214 MERCURE DE FRANCE.
Du 25 Janvier.
Claude-Alexandre de Peron , marquis de Praflin
, eft mort le 4 du mois dernier en fon château
de Praflin en Champagne , âgé de quatre-vingtfept
ans. Il étoit fils de Pierre de Pons , comte de
Rennepont , & de Marguerite de Choifeul- Meufe.
Il avoit époufé Charlotte - Françoife de Choiſeuld'Hôtel-
Praflin.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page ,
Epître de M. *** , à M. de S. L. ..
L'Expérience , conte ,
Vers de Mde *** , à M. le Duc de ***
en lui envoyant un Souvenir ,
Vers libres à MM. de Grave , par M. Salaun ,
leur gouverneur,
Vers à Mde de C... en lui envoyant un recueil
de contes ,
Julie , ou le Mariage clandeftin , nouvelle ,
Epithalame ,
Le Martre , le Renard & le Loup , fable ,
Les trois Faucons , conte ,
Traduction de la troisième ode du quatrième
livre d'Horace ,
ibid.
II
37
39
42
43
60
61
ibid.
62
FEVRIER. 1771. 215
Dialogue entre Auguſte & Baron ,
64
Explication des Enigmes & Logogyphes , 75
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Dictionnaire des fiéges & batailles de l'hiftoire
ancienne & moderne ,
Traité de la Juſtice criminelle de France ,
Catalogue de l'oeuvre de Cochin , fils ,
Manuel du Naturaliſte ,
Traité des devoirs de la vie chrétienne ,
76
78
83
ibid.
88
97
99
101
Abrégé chronologique de l'hiſtoire d'Italie , 102
Anecdotes de Républiques ,
Lettres d'une Chanoinefle à Melcour ,
Extrait des Epîtres de Sénéque ,
107
110
115
Bibliothèque de Mde la Dauphine ,
117
Dictionnaire univerfel françois & latin ,
123
Réponse de M. de la Harpe à l'article de Suétone
de l'Année Littéraire , 124
Lettre de M. l'Abbé Roubaud à M. de la
Harpe
L'Andrienne , le Menteur , &c . mifes en vers
libres par M. Collé ,
134
158
216 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES , 172
Opéra,
ibid.
Comédie françoile , ibid.
Comédie italienne, 176
ACADÉMIES. 179
Société d'aflurance pour la fanté ,
181
Arts , Gravure , 193
Mufique ,
193
Anecdotes,
196
Lettres -patentes , 201
Avis , ibid.
Nouvelles politiques , 208
Mariages ,
212
-Morts , 213
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le ΑΙ
Mercure du mois de Février 1771 , & je n'y ai rien
trouvé qui m'ait paru en empêcher -l'impreffion.
A Paris , le 30 Janvier 1771 .
RÉmond de Ste Albine.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
MARS, 2772.
Mobilitate viget . VIRGILE .
Reugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT
.
C'EST
' EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdoévénemens
finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de musique.
tes
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la polte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas foufcrit , au lieu de fols
30 pour
ceux qui font abonnés.
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Libraire , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auffi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
16 liv.
20 1. 4 ር .
JOURNAL DES SCAVANS , in -4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts , &c.
L'abonnement , foit à Paris , foit pour la Province
, port franc par la pofte , eft de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Die
de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv . 16 f. nouart ;
En Province , port franc par la pofte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par femaine , port franc
par la pofte ; aux DEUX- PONTS ; ou à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE . Prix , 18 liv.
CAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par femaine ; on foufcrit
à PARIS , au bureau général des gazettes étran
geres , rue de la Juffienne. 36 liv.
L'OBSERVATEUR FRANÇOIS A LONDRES , COMpofé
de 24 parties ou cahiers de 6 feuilles cha
cun ; ou huit vol. par an. Il en paroît un cahier
le 1 ' , & le 15 de chaque mois . Franc de
port à Paris , 30 liv.
Et franc de port par la pofte en province , 36 liv..
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN Ou Bibliothèque raifonnée
des Sciences morales & politiques.in - 12.
12 vol. par an port franc , à Paris , 18 liv.
En Province , 24lir
A ij
Nouveautés chez le même Libraire .
Les douze Céfars de Suétone , traduits par
M. de la Harpe , 2 vol. in- 8 °. brochés 8 1.
L'Ecole Dramatique de l'Homme , in - 8 ° .
broch . 3 l. 10 f.
Hiftoire des Philofophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in - 12 . br.
Dia. Lyrique , 2 vol br .
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol . br.
s liv.
15 1.
15 l .
12 f.
Calendrier intéreffant pour l'année 1771 ,
in-18.
31. 12 f
Tomes III & IVe. du Recueilphilofophique
de Bouillon , in -12 . br.
Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
4 vol. in- 8 °. gr. format rel .
201.
Le Droit commun de la France & la Coutume
de Paris; par M. Bourjou, n. éd . in f. br. 241.
Effai furles erreurs &fuperftitions anciennes
& modernes , 2 vol. in -8°,
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br.
br.
Confidérations fur les caufes phyfiques ,
in-8°. rel .
Satyres de Juvenal ; par M. Dufaulx ,
in- 8 °. rel.
41.
21.10f
51.
71.
481.
Le Dictionnaire de Jurifprudence canonique
in 4°. 4 vol. rel.
Dict . Italien d'Antonini, 2 vol. in- 4°. rel. 301.
Méditations fur les Tombeaux , 8 br . 1 l. 10f.
Il. 46.
Mémoire pour les Natifs de Genève , in - 8 °.
broch.
MERCURE
DE FRANCE.
MAR S. 1771.
PIECES FUGITIVES:
EN VERS ET EN PROSE.
LA JASON AD E. *
Chant premier.
Crux qui leur fort s'en vont toujours plaignant, EUX
Des plus chetifs s'obftinant à le croire ,
N'ont qu'à jeter les yeux fur cette hiftoire
* Ce poëme, en cinq actes, eft d'une jeune Dame
étrangere qui n'a jamais vu la France . On s'en appercevra
peut être , mais on y reconnoîtra plus furement
la facilité de fon talent & les agrémens de
fon efprit.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour retracter un fi faux jugement.
Quoique le fait ne foit du tout récent
N'en prouvera pas moins , fi ne me flatte ;
Commençons donc , fans autre compliment;
En fait d'exemple il n'importe de date.
NotreJafon fut un homme charmant ,
Poli , bienfait & tout pêtri de graces ;
Mais on écrit qu'il étoit inconftant.
Les plus parfaits fe fentent de leurs races ;
Son bifaïeul étoit le dieu du vent ;
Infirmités fe tranfmettent fouvent ,
Et , lorsqu'on a le vent pour fon grand -père,
Il eft permis d'avoir l'humeur légère.
L'on dit pourtant que fon vieux père Efor
Fut un peu lourd & fifort pacifique
Qu'il fe laiffa chaffer de fa maifon.
Plus fin que lui donc un grand politique !
C'étoit fon frère appelé Pélias ;.
De fes enfans il fit un grand carnage ,
Forfque Jalon , qui rechape à fa rage ,
Eft tranfporté bien loin de les états.
Mais, pour conter par ordre l'aventure,
Certain oracle , à ce frère , avoit dit
Qu'il ne falloit laifler progéniture
Du vieil Efon ; car il étoit écrit
Par les deftins , au - dedans du grand rôle ,
Que de fon trône il feroit dérangé ,
MARS. 1771.
Erqu'en fon fang Eſon ſeroit vengé
Par un furgeon de la race d'Eole.
L'oncle fit donc occire fes neveux
Pour éviter ce malheur effroyable.
Jafon n'étoit encore qu'un morveux ;
Mais un parent , homme très-charitable ,
Subtilement enleva le bambin .
Puis l'enfermant , au lever de l'aurore ,
Dans un cercueil , le convoya foudain ,
En l'antre obfcur de Chiron le Centaure.
L'être amphibie accepta le poupon.
Il étoit duit à l'espéce enfantine ,
Puifqu'Efculape en apprit médecine ;
Qu'Achille auffi lui dut fon violon.
Original de tout pédant moderne ,
Il étoit fombre , orgueilleux & brutal ,
Rarement homme & très- fouvent cheval.
Tel le docteur : venons à la caverne .
Au fein d'un roc creufé profondément
On la voyoit. Elle étoit lambriflée
D'arbustes verts : la dépouille féchée
D'un crocodile & de maint gros ferpent
Formoit un dais , Cent flacons en étage ,
Dans des efprits confervoient frais & fains ,
Fibres & nerfs , entrailles , inteftins ;
De la phyfique enfin tout l'étalage.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
De tels jouets ne plaifoient au bambin ;
Mais le chiron , bon gré malgré le plie
A s'occuper d'études de chymie ,
Tant qu'il devint habile médecin .
Le jour , la nuit, il faut difloudre , extraire ,
Soufflant , broyant , fondant , pulvérifant :
Si que , de roi le métier oubliant,
Fit fuppléer celui d'apothicaire.
Or , un beaujour l'ennuyé Pélias ,
Afon dîner trouva par infortune
Que les poiffons n'étoient pas affez gras.
Uu facrifice il ordonne à Neptune ,
Puis il s'endort ; puis de s'imaginer
Qu'Apollon vient & lui dit à l'oreille :
"De tel Quidam qui n'aura qu'un foulier
Te bien garder , ami , je te confeille.
Et cependant l'inexpert jouvenceau
Avoit appris , qu'aux entours de Meflène ,
De grands apprêts fe faifoient dans la plaine
Pour un fouper qu'on donne au dieu de l'eau.
Il y courut , fans prendre de monture .
Le fleuve Anaure à gué voulant pafler ,
S'embourbe , enfonce , & pour le dépéirer
Incompleta fa trop large chauffure.
Lors Pélias le voyant ajuſté
Exactement dans ce même équipage
MARS. 1771 .
Dont Apollon défigna fon dommage.
«Hola ! Monfieur le Carme mitigé ,
"Que ferois- tu , lui dit- il , à cet homme
"Qu'un dieu t'eût dit devoir t'affaffiner.
53
A
(En le peignant afin de t'en garder. )
»Si le voyois venir tout ainfi comme ? »
Pour étaler fon érudition
» Je l'enverrois , s'enquérir , le perfide !
»D'une toifon qu'on dit être en Colchide
»Luifante d'or: ( repart le bon Jafon :)
"Donc , dit le Roi , ya t'en faire l'enquête ,
Je te promets de chanter requiem. »
Cet argument étoit adhominem ,
Et le docteur n'avoit réponſe prête.
Car cil qui doit enlever cette peau ,
Avec adreffe en vain prendroit fa bifque ;
Il y courroit au moins un très-grand rifque
D'y réfigner de la fienne un lambeau.
Taureaux puiffans , ayant pieds métalliques
Veillent fans ceffe au tréfor précieux;
Plus un dragon aux regards furieux
Vomiflant mer de flammes afphaltiques.
Voudrez peut - être apprendre à cepropos
Du mouton d'or quelle fur l'aventure ,
D'oùlui yenoit cette riche fourure ,
Ce qu'onenfait l'allez voir en deux mois:
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Certain Phrixus qu'aimoit fa belle- mère ,.
Par Jupiter ayant dû s'enlever ,
Le dieu Mercure eut charge de voler
Le bel agneau très - propre à cette affaire.
Car Jupiter, grace aux chiches humains ,
N'a de taureaux ni moutons à revendre ;
Quand il en veut , ci- bas il les fait prendre..
Cétui jadis étoit entre les mains
Du Pélias, ce tyran de Meffène.
Il en étoit lui-même le tondeur
Et le berger; tant il avoit de peur ,
Qu'on lui ravit fa précieuſe laine .
Mais on a beau-fe précautionner:.
Contre les dieux il n'eft verou , ni porte.
Mercure , habile en l'art d'efcamoter ,
Saifit l'agneau par fa laine & l'emporte.
Le beau Phrixus s'élance fur fon dos ,
Prenant fa foeur , la belle Hellée , en croupe;
Jupin dans l'air vous décoche le grouppe ,
Et les voilà qui volent comme oiſeaux.
Mal cramponée au petit Bucéphale ,
Quand deffus l'onde elle fe vit planant ,
La pauvre Hellée ! Elle va fe plaignant,
Puis dans la mer la voilà qui dévale.
Toujours Phrixus & la bête s'en vont
Sans larmeyer fur cette malheureufe
MARS. 1771 . II
Et le détroit prit le nom d'Hellefpont ,
Depuis le jour de fa chûte fâcheule.
Ayant quitté le pays Aërien ,
Le mouton d'or , pour prix de ſon ſervice ,
Fut par Phrixus offert en facrifice
Au bord du Phafe, à Jupiter Phrixien .
Puil il l'écorche , & de fa peau brillante
Un riche don fit au Roi de Colchos ;
Père il étoit de la fille favante
Qui va bientôt paroître en ce propos.
EPITRE à Sa Majefté Impériale
Reine de Hongrie.
Des Ꭰ Es bords éloignés de la Seine ,
Olerai-je à vos pieds porter , augufte Reine ,
L'hommage timide & nouveau
D'une mufe encore au berceau ?
Jadis , dans les remparts de Vienne ,
Unejeune Françoife admiroit vos appas.
Témoin d'un règne auffi brillant que jufte ,
Souvent dans vos heureux climats
Elle entendit les fons de cette voix augufte
Qui fait gouverner des états .
Souvent , ( avec orgueil elle aime à le redire )
Vous daignâtes for elle abaiffer ces regards
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Qui veilloient au fort d'un empire ,
Et ranimoient les lois , les vertus & les arts.
De fonfang le Ciel me fit naître.
J'ai vu paffer le cours de quatorze printems.
L'aurore de mes jours commençoit à paroître
Grande Reine , déjà de mes timides chants
Je vous confacrois les prémices.
Déjà ma main tremblante eflayoit un pinceau ,
Et par de légères efquifles
Tâchoit , de vos vertus , d'ébaucher le tableau.
Que ne puis-je aux accords de ma naiflante lyre,
De leur éclat chanter les traits divins ?
Le bonheur de la France eft le dieu qui m'inſpire ,
Er ce bonheur eft un don de vos mains.
Thérèſe , on vous chérit dans l'aimable Antoinette.
Mille concerts harmonieux
De fon augufte hymen ont célébré la fête.
La candeur de fon ame eft peinte dans fes yeux.
De fes riantes fleurs la Gaîté la couronne.
L'efprit , ce feu divin , embellit fes appas ;
On la voit , elle plait ; on l'entend , elle étonne ;
Les Graces en danfant voltigent fur les pas ;
Et l'effain des Vertus la fuit & l'environne.
Si l'on en croit plus d'un recit ,
Sa main , des malheureux , aime à féchier les lar
mes ;
Et ces yeux fi brillans où l'enjouement fourit,
Quandla pitié les attendrit
MARS. 13 1771 .
N'en ont encor que plus de charmes.
En la formant pour les Français ,
Thérèle , dans ce bel ouvrage
Vous avez pris plaifir à tracer votre image.
Nous jouiffons de vos bienfaits ,
Vous jouiffez de notre hommage.
Par Mlle Ollier , de ClermonE
en Auvergne.
LA FORCE DE LA PRÉVENTION.
EULALIE avoit été mife au couvent dès
l'âge le plus tendre ; la néceffité avoit fait
ce que l'amour de la liberté , le goût du
plaifir & l'ufage auroient produit . Les
parens d'Eulalie étoient diftingués , opulens
; ils habitoient la capitale . Dans cette
pofition il eft peu de mères capables de
facrifier leurs amufemens à leurs devoirs.
Celle d'Eulalie avoit perdu la vie en lui
donnant le jour. La forme d'éducation
néceſſaire au sèxe ne pouvant être guidée
par un homme , le baron d'Olbi avoit
été contraint de confier fa fille à des foins
étrangers. Il étoit décidé qu'elle ne fortiroit
du couvent que pour aller aux pieds
des autels.
14 MERCURE DE FRANCE.
Quoique Eulalie eût peu vu le monde,
elle brûloit d'y vivre; les éloges qu'on
donnoit à fa beauté lui infpiroient le defir
de fe montrer. Plufieurs partis s'étoient
préfentés pour elle ; mais aucun n'avoit
fatisfait l'ambition de fon père. Il portoit
fes prétentions fi haut , que, malgré
les avantages qu'elle réuniffoit en fa faveur
, elle paroiffoit deftinée à être mariée
fort tard & fort mal , comme il arrive
communément lorfqu'on fe rend trop
difficile.
Une tante d'Eulalie , obligée de venir
à Paris fuivre un procès confidérable ,
changea la face des chofes. Mdé d'Angelot
, charmée de l'efprit & des agrémens
de fa niéce , propofa au baron de
fe charger de la conduite d'Eulalie tout
le tems qu'elle feroit dans la capitale.
M. d'Olbi qui avoit une tendreffe infinie
pour fa fille , accepta avec joie la propofition
il avoit d'ailleurs beaucoup de
confiance dans la fagacité de fa bellefoeur.
Mde d'Angelot ne manquoit pas
de fageffe dans fa conduite ; elle avoit de
l'efprit , & l'avoit affez jufte : cependant
la vivacité de fon imagination l'entraî
noit quelquefois à des démarches dont
elle ne connoifoit le danger que par réMARS.
1771 . rf

flexion . Elle avoit aimé le plaifir ; elle s'y
étoit toujours livrée fans inquiétude
mais avec décence . Affez aimable pour
être vue avec intérêt de tous les hommes
, elle n'avoit jamais éprouvé de jaloufie
contre aucune femme . Auffi la
beauté de fa nièce , loin d'exciter fes regrets
fur le déclin de la frenne , la combloit
de fatisfaction . Impatiente de la
voir briller , de s'en parer pour ainfi dire ,
elle bâta le moment de fa fortie. Eulalie
quitta fa retraite dans un tems favorable
au plaifir ; c'étoit en carnaval . Elle paroc
dans plufieurs affemblées : elle fut enviée
de toutes les perfonnes de fon sèxe ; diftinguée
de tous les hommes , & n'en difringua
aucun. Son amour propre étoit
flatté de l'admiration univerfelle ; fon
coeur reftoit indifférent : mais ce calme
ne devoit pas durer long - tems . Une
femme fenfible aux éloges l'eft bientôt à
F'amour.
Madame d'Angelot , pour ne rien laiffer
à defirer à fa nièce en fait d'amufemens
, voulut lui faire voir le grand bal
de l'opéra , & l'y mener parée , fans mafque.
Enivrée d'avance de la fenfation
qu'elle y feroit , elle ne réfléchit point au
danger qu'il y avoit de montrer avec tous
fes avantages une jeune perfonne dans un
16 MERCURE
DE FRANCE.
4.
lieu confacré au plaifir ; où , à l'abri du
myſtere , on fait ufage de tout ce que la
galanterie & l'amour ont de plus attrayant.
Elle ne s'occupoit que du fuccès, fans voir
les inconvéniens : elle y fongeoit fi peu
qu'elle imagina même l'ajustement le
plus propre à faire briller la taille de fa
niéce. Cependant jamais femme n'eut
moins befoin des fecours de l'art qu'Eulalie.
Elle joignoit à une beauté régulière
les graces les plus féduifantes : il régnoit
une telle harmonie dans fes traits , dans
tout l'enſemble de fa perfonne , que le
moindre de fes mouvemens avoit une
grace inexprimable . Sa démarche étoit
légère , fon maintien noble , fa phyfionomie
douce & touchante. Une fenfibilité
communicative ſembloit animer tout fon
être ; un charme invincible la rendoit intérellante
dans tous les momens : & ,fi le
célèbre Wanloo l'avoit eue pour modèle
de fes Graces , le choix de l'attitude eût
paru heureux dans quelque inftant qu'il
l'eût failie.
·
Avec tant d'attraits il étoit naturel
de préfumer qu'Eulalie feroit remarquée.
Auffi à peine fut elle placée
avec fa tante qu'ella attira tous les regards
& fixa un coeur. On fit foule devant
faloge. Une aimable pudeur colora
MARS. 1771
17
fon front , tint fes yeux attachés fur fon
éventail ; mais ce timide embarras , qui
la rendoit cent fois plus belle , émoufa
bientôt la curiofité de la multitude. Le
plus grand nombre des hommes , cherchant
plus des yeux aguerris à l'attaque ,
où ils puiffent lire une prompte victoire ,
qu'une phyfionomie modefte qui leur interdit
tout efpoir , entraînés d'ailleurs par
la diverfité des objets , laifferent bientôt
le champ libre à celui qui avoit reçu une
impreffion ineffaçable.
Le marquis de Blangé , frappé de la
beauté d'Eulalie , fut enchaîné par fa modeftie
; il l'admira long tems en filence :
mais , ne pouvant réſiſter au defir de lui
parler , de l'entendre , connoiffant d'ailleurs
le chevalier de Clofel qui les accompagnoit
, il l'aborda , & lui demanda
quelles étoient les Dames à qui il donnoit
la main. Inftruit de ce qu'il defiroit
favoir , fon amour franchit tous les obftacles
; il ne craignit de difficultés que
dans le bonheur de plaire : mais la fympathie
, ou , fi l'on veut , l'imagination
engagea le coeur de la tendre Eulalie . A
peine eût- elle confidéré le Marquis qu'elle
ne pouvoit voir qu'imparfaitement ,
parce qu'il étoit mafqué , que le fon de
fa voix , que fes difcours répandirent
18 MERCURE DE FRANCE.
dans fon ame un trouble qui lui avoit été
inconnu jufqu'alors . Blanzé , pour avoir
la liberté de ne la pas quitter,confia au chevalier
, fous le fceau du fecret , qui il
étoit : il lui fit donner fa parole d'honneur
qu'il ne le diroit ni à la tante ni à la
nièce , alléguant pour raifon de ce myftère
la mort d'un proche parent qu'il
avoit perdu la veille . Clofel lui promit
& lui garda le fecret. Le Marquis , en
homme qui fait fon monde & en amant
paffionné qui profite de tous les moyens
de faire éclater fon amour , prit occaſion
de quelque rapport qu'il y avoit entre les
traits d'Eulalie & ceux de fa tante pour
faire les complimens les plus flatteurs à
cette derniere. Ces éloges étoient donnés
avec tant d'art & de délicateffe , qu'ils
ne pouvoient manquer de féduire la niéce
& de plaire à la tante.
Madame d'Angelot , enchantée de fon
efprit , de fon ton honnête , raffurée d'ailleurs
fur ce qu'il étoit de la connoiffance
du chevalier , lui permit de danfer avec
fa niéce. Rien n'approche du raviffement
& du transport du Marquis lorfqu'il prit
la main d'Eulalie. Il la fentit toute tremblante
; il s'étoit déjà apperçu qu'elle l'écoutoit
avec intérêt. Cent fois il fut prêt
à tomber à fes pieds : il ne falloit pas
MARS. 1771 . T₂
que
moins que l'excès de fon reſpect & la
crainte de fe tromper ou de fe nuire pour
le retenir. Cependant il en dit affez pour
perfuader une femme qui a déjà beſoin
de croire qu'elle eft éperduement aimée.
Eulalie attira de nouveau tous les regards
par la perfection de fa danfe . C'eſt lå
toute fa perfonne fe développoit avec des
graces inconcevables données à elle feule.
Toutes les bouches répétoient comme à
l'envi qu'elle a d'attraits ! Qu'elle eft
charmante ! mais devenue infenfible à un
bruit qui avoit auparavant fi fort flatté
fon amour- propre , elle n'entendoit , elle
ne voyoit que Blanzé . Elle paffa ainfi la
nuit dans une fituation délicieufe & pénible
tout-à- la-fois. Inquiette de quel état
pouvoit être le Marquis , plus curieufe
encore de favoir fi fes traits répondoient
à l'idée qu'elle s'en formoit , elle n'ofoit
faire de queftion fur ce dernier point.
Quant au premier , le Chevalier lui avoit
dit qu'il avoit engagé fa parole d'honneur
de ne révéler le fecret de l'inconnu que
de fon confentement. Il fallut donc fe
féparer de lui fans favoir ce qu'elle avoit
tant d'intérêt d'apprendre elle rentra
chez elle le coeur plein de la paffion la
plus vive & la plus romanefque ; car ne
20 MERCURE DE FRANCE.
connoiffant ni la naiffance ni la figure de
l'inconnu , cela feul auroit dû la prémunirmais
, loin d'être arrêtée par ce qui
auroit retenu un caractere moins fujet à
fe prévenir , elle fe fit une image fi parfaite
de la beauté du Marquis que l'amour
même n'auroit pu réunir tous les charmes
que fon imagination prêtoit à Blanzé. Il
eft vrai que les apparences avoient contribué
à cette illufion . Le Marquis avoit
les plus beaux cheveux blonds cendrés qu'il
fût poffible de voir ; ils étoient noués fimplement
avec un ruban , & flottoient à
groffes boucles fur fes épaules . Il avoit la
taille fvelte & parfaitement belle , l'ovale
du vifage bien deffiné , le teint admira
ble , les yeux vifs & tendres. De ces différens
traits il réfultoit une phyfionomie
agréable , intéreſſante. Le Marquis n'avoit
mis qu'un très - petit mafque , enforte
que ce qu'il y avoit de mieux dans fa
figure paroiffant avec avantage ,
faifoit
préfumer que tout le refte y répondoit ;
mais la nature ayant laiffé fon ouvrage
imparfait , l'amour , pour s'en venger ,
l'avoit embelli au - delà du poffible .
Plus Eulalie étoit charmée de l'idole
de fon imagination , moins elle ofait en
parler à fa tante. La crainte qu'on ne pé
MARS . 1771 . 21
nétrât le fecret de fon coeur , l'engagea à
un filence qu'elle auroit peut - être eu la
force de garder fans une circonftance qui
lui fit mieux connoître l'excès de fon
amour & celui de fon malheur.
Blanzé, convaincu par mille petits riens
qu'il avoit touché le coeur d'Eulalie , l'aimant
lui -même avec une tendreffe qu'on
pourroit appeler fans bornes , fi l'amourpropre
ne lui eût fuggéré l'ambition de
triompher deux fois d'un coeur où il étoit
trop fûr de régner , il fit faire des démarches
auprès du baron d'Olbi pour obtenir
la main de fa fille : la naiffance du Marquis
& fa grande fortune répondant parfaitement
aux vues ambitieufes da Baron ,
il engagea fa parole. Blanzé , comblé du
fuccès de cette tentative , fe préfenta avec
la confiance d'un homme qui va jouir
d'une double victoire & qui va devenir
fon propre rival . Il avoit eu foin de prévenir
le chevalier de Clofel de ne révé
ler fon fecret qu'après le mariage fait. Sûr
de l'inviolable difcrétion de fon ami , il
parut aux yeux d'Eulalie comme un époux
choifi & agréé par fon père . La première
entrevue fe paffa du côté d'Eulalie dans
un embarras , une contrainte & des failif
femens d'averfion qui lui apprit à quel
point elle étoit attachée à fa chimère &
22 MERCURE DE FRANCE.
combien elle feroit malheureuſe , fi elle
étoit forcée d'obéir aux voeux de ſon père.
Le Baron , qui l'avoit vu changer plufieurs
fois de couleur , crut au contraire
que les différentes émotions qui s'étoient
peintes fur fon vifage, étoient une marque
certaine de l'impreffion avantageufe que
Blanzé avoit faite fur elle. Aufli capable
de prévention que fa fille , il fut impoffible
à Eulalie de le faire revenir de cette
opinion. Défefpérée d'un entêtement qui
la privoit des refources qu'elle auroit pu
trouver dans la tendreffe du Baron , elle
réfolut de confier fon fecret à fa femmede-
chambre , & de lui faire part du deffin
qu'elle avoit d'avoir un entretien particulier
avec le Marquis à l'infçu de fon
père & de fa tante ; car cette derniere
s'applaudiffant d'avoir procuré un parti G
avantageux àà EEuullaalliiee , au moyen de ce
qu'elle l'avoit mife à portée d'être connue
dans le monde , prétendoit que l'alliance
du Marquis étoit fi honorable pour la famille
, qu'il falloit la contenter à quelque
prix que ce fût. Elle ne ceffoit de faire
valoir à fon beau- frere combien il étoit
avantageux à une jeune perfonne de paroître
fous les aufpices d'une femme prudente
, & qui , affez fage pour écarter tout
Loupçon fur la vertu de fa pupille , joiMARS.
1771 . 23
gaît à cela un efprit affez jufte pour la
laiffer jouir fans danger des plaifirs honnêtes
de la fociété.
M. d'Olbi , trop perfuadé de tout ce
qu'on lui difoit à cet égard , ne s'occupoit
qu'à accélérer le moment d'une union qui
comblât tous les voeux . Eulalie n'en put
prévenir la conclufion qu'en demandant
comme une grace particuliere un délai
de quinze jours. On le lui accorda avec
peine . A la feconde vifite de Blanzé elle
lui fic dire par Verfan fa femme - dechambre
qu'elle vouloit lui parler le jour
même fans les temoins accoutumés ; qu'il
revînt le foir ; que le fuiffe feroit prévenu
.
Le Marquis , inquiet de ce mystère , ne
fachant comment l'interpréter , fe remplit
la tête de mille idées dont aucune
n'approchoit de la véritable. Troublé ,
impatient , il fe rendit à l'heure indiquée .
Eulalie étoit feule avec Verfan. Il lui
trouva l'air abbatu ; il s'informa avec intérêt
& en tremblant de ce qui pouvoit
porter atteinte à la férénité de fon ame ;
que , s'il s'en croyoit la caufe, il expireroit
de douleur à fes yeux . Il étoit fi pénétré ,
en prononçant ces mots , qu'Eulalie , na-
Lurellement fenfible , en fut touchée . Elle
24
MERCURE DE FRANCE .
fentit une peine infinie à lui déclarer ce
qu'elle penfoit ; mais l'image chérie
qu'elle portoit au fond du coeur, fon cher
inconnu fe peignant à fon imagination
avec tous fes charmes , lui donna bientôt
le courage d'expliquer le motif de fa démarche.
Elle demanda d'un ton modeſte,
mais ferme , au Marquis s'il l'aimoit ; fi
les convenances plutôt que l'amour n'avoient
pas déterminé fon choix . Blanzé
ne répondit qu'en tombant à fes pieds &
en les baignant de fes larmes. Ce filence.
énergique qui eût attendri l'ame la plus
infenfible fi elle n'eût pas été préoccupée
par une forte paffion , émut celle d'Eulalie
fans la changer . Auffi à plaindre que
moi , lui dit elle , vous étiez digne d'an
meilleur fort. Plus vos fentimens font fincères
, plus je vous dois la vérité. Vous
méritez une tendreffe égale à celle que
vous témoignez. Je fuis au défefpoir de
ne pas trouver dans mon coeur ce que le
vôtre a droit de prétendre. Si l'eftime
pouvoit fuppléer à l'amour , je ne balancerois
pas ; mais qu'il vous fuffife de favoir
que je vous rendrois malheureux &
moi la plus infortunée des femmes fi
j'avois la foibleffe d'obéir à mon père .
Ayez la générofité de prendre fur vous la
rupture
MAR S. 1771 . 25
rupture d'une union que vous devez
craindre autant que moi fi vous êtes jaloux
de votre bonheur.
Blanzé , pénétré de douleur , étoit fi
confondu de voir fes efpérances détruites
qu'il n'avoit pas la force de l'interrompre.
Son amour- propre humilié ajoutoit
au fupplice, de fa fituation. Non - feulement
il n'avoit pas intéreffé une feconde
fois, comme il avoit eu la préfomption de
l'imaginer , mais il voyoit qu'il le rendroit
odieux , s'il étoit affez peu délicat
pour engager le Baron à faire ufage de
fon autorité. Malgré cette réflexion il ne
put fe réfoudre à promettre de renoncer à
un hymen dont dépendoit le bonheur de
fa vie. Il conjura Eulalie de lui accorder
quelque tems , pendant lequel il ne la
verroit pas , pour lui laiffer la liberté
d'examiner encore fon coeur ; après quoi ,
s'il avoit toujours le malheur de lui déplaire
, il tâcheroit de conferver fon eſtime
par une foumiffion aveugle à fes volontés
. Pour ôter tout foupçon à M. d'Olbi
, il devoit fuppofer une abfence indifpenfable
de peu de jours .
Eulalie fut fenfiblement touchée de
voir le Marquis fe prêter à fes vues avec
tant de condefcendance, malgré l'excès de
B
26 MERCURE DE FRANCE.
f
fon amour : cependant elle n'en refta pas
moins déterminée à rentrer au couvent.
Verfan , qui avoit été témoin de l'entretien
, lui dit tout ce que fon attachement
& le vrai mérite de Blanzé lui inf
piroient. Elle lui repréſenta que l'inconnu
pouvoit être marié , ou d'une condition
qui mettroit des obſtacles invincibles à
fon bonheur ; que tout l'amour qu'il lui
avoit témoigné n'étoit qu'un propos d'ufage
au bal , qu'on en difoit autant à toutes
les femmes , & à de moins belles
qu'elle... Non , non , ma chere Verfan ,
interrompit vivement Eulalie , cela ne fe
peut ; j'ai fenti fon coeur battre avec vioÎence
. Comme il me donnoit la main
pour fortir de ma loge , mon bras s'eft
appuyé fur fon fein : ah ! il étoit tout auffi
tremblant que moi. D'ailleurs , j'ai lu
dans fes yeux qu'il en éprouvoit beaucoup
plus qu'il n'ofoit en exprimer . S'il
étoit vrai qu'il vous aime autant que vous
le croyez , lui dit Verfan , il auroit déjà
tenté l'impoffible pour vous voir ; s'il
étoit libre , s'il pouvoir afpirer à votre
main , il n'auroit pas laiffé au Marquis le
tems de vous demander.
Le raifonnement de Verfan étoit fi
jufte qu'il défefpéra Eulalie, fans détruire
MAR S. 1771 . 27
fa fatale prévention . Des larmes de dépit
& de douleur furent fon feul refuge ;
elle n'envioit plus que la liberté de les
répandre fans contrainte : elle feignit une
indifpofition pour jouir de la foible confolation
de s'entretenir fans ceffe de celui
qu'elle aimoit. Plus on avoit élevé de
doutes dans fon efprit , plus elle trouvoit
dans fon coeur de motifs d'efpérer . Elle
alloit même jufqu'à prier Verfan de lui
épargner fes confeils , de ne lui offrir que
des idées flatteufes. Blanzé étoit prefque
aufli malheureux qu'elle . Il fentoit qu'il
avoit porté atteinte à fon bonheur par un
mouvement d'amour- propre impardonnable
lorsqu'il s'agit d'un intérêt auſſi
preffant. Il formoit mille projets pour
réparer fa faute , mais n'en trouvoit aucun
de poffible. Quelquefois il fe flattoit
d'être fon propre rival ; d'autres inftans
il fe croyoit forcé de renoncer à ce dernier
efpoir. Elle auroit dû , fe difoit - il ,
me reconnoître ; ou du moins , fi quelque
chofe en moi l'avoit intéreſſée , elle auroit
retrouvé des rapports qui auroient
déterminé fon choix . Mais hélas ! je n'en
fus jamais l'objet. Tout en difant qu'il
n'en devoit pas douter , l'amour le tamenoit
infenfiblement à une confiance qui
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.

relevoit fon courage. Enfin , après avoir
paffé plufieurs jours dans une perplexité
déchirante , il imagina de folliciter la permiffion
de fe préfenter à Eulalie fous le
déguisement qu'elle lui avoit vu au bal,
Pour parvenir à fon but , il écrivit à la
femme- de-chambre , fans lui confier qui
il étoit. Mais, fe doutant , d'après ce qui
s'étoit paflé en fa préſence , qu'elle avoit
la confiance de fa maîtreffe , il la prioit
de donner à Eulalie la lettre inclofe dans
la fienne , lui promettant une récompenfe
proportionnée à fon zèle , l'affurant
d'ailleurs que fes vues étoient honnêtes,
Dans la lettre adreffée à Eulalie il marquoit
que des raifons de la plus grande
importance l'obligeoient à lui demander
la faveur d'un entretien où elle admettroit
tels témoins qu'elle jugeroit à pro
pos , excepté fon père & fa tante . Il finiffoit
par les proteftations de l'amour le
plus tendre & le plus refpectueux , témoignant
un regret mortel de n'avoir pas été
à portée de faire une demande dont dépendoit
fa félicité.
Verfan , après avoir lu la lettre à fon
adreffe & celle de fa maitreffe qui n'étoit
pas cachetée , héfita fi elle devoit lui en
faire part. Son premier mouvement fut
MARS. 1771. 29
de les renvoyer , enfuite de les communiquer
au Baron. La crainte de voir périe
de langueur Eulalie , dont l'amour
fembloit s'accroître en raifon de l'impoffibilité
de le contenter ; d'un autre côté ,
redoutant les fuites d'une paffion malheureufe
, à laquelle elle ne vouloit pas prêter
fon ministère ; tout cela réuni lui caufoit
une inquiétude fi vive qu'Eulalie
s'apperçut de fon agitation. Chaque paffion
a , pour ainfi dire , fon infting , &
celui de l'amour furpaffe les plus favantes
combinaiſons. Cette impérieufe affection
de l'ame qui voit tout en elle , qui rapporte
tout à elle , même les chofes qui
lui font étrangeres , fait deviner ce qui
l'intéreffe , quelque voile qui le couvre.
Envain Verfan voulut déguiſer la véritable
caufe de fa peine fous le prétexte
d'une affaire perfonnelle ; la fenfble Eulalie
n'y fut pas trompée. Elle la preffa
avec tant d'inftances qu'elle découvrit
tout. La joie d'Eulalie alla jufqu'au délire.
Elle embraffa mille & mille fois Verfan
; elle la força d'accepter un bijou de
prix ; elle auroit voulu qu'il eût été en
fon pouvoir de lui faire fa fortune. Dans
les premiers tranfports d'un coeur paffion-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
né , tous les tréfors du monde ne paroiffent
qu'un point auprès du bonheur qu'on
fe promet. Eulalie ſe trouvoir déjà fi heureufe
par l'efpérance de revoir fon cher
inconnu , qu'elle auroit donné non - feulement
ce qu'elle poflédoit , mais tout ce
qu'elle pouvoit prétendre , pour jouir un
feul moment de la vue de fon vainqueur."
Cependant elle trouvoit fingulier qu'il
voulut reparoître fous fon habit de bal :
néanmoins ce myftere , en l'inquiétant ,
n'en piquoit que davantage fa curioſité.
Il ne s'agiffoit plus que de trouver les
moyens de recevoir chez elle un homme
mafqué. Verfan lui en fit fentir les inconvéniens
& le danger. Ne pouvant rien
gagner fur fon efprit , elle crut devoir fe
fervir du feul motif capable de la faire
renoncer à une démarche auffi imprudente
. Elle lui dit qu'elle fe feroit un tort
irréparable dans l'opinion de l'inconnu
en acquiefçant à une entrevue qui étoit .
contre la bienféance de fon âge & de fon
sèxe. Le véritable amour rend jaloux de
l'eftime. Eulalie , craignant par- deffus
tout de perdre celle de fon amant , la
chargea de lui répondre elle- même . Ver
fan pria fa maîtreffe de dicter ce qu'elle
devoit écrire ; & , comme elle avoit déjà
>
MARS. 1771.
31
-
mis Monfieur , Eulalie lui dit en tougiffant
je t'en prie , efface ce mot ; il lui
feroit de la peine. Mais , Mademoifelle
, c'est l'ufage ; fur- tout lorfqu'on ne
connoît pas les perfonnes. -Oui , ma
chere bonne ; mais celui - là ne m'eft pas
inconnu, Ne l'ai- je pas vu , entendu ? Ne
m'a-t il pas parlé ? N'avons nous pas paffé
plufieurs heures à caufer enfemble ? En
vérité, Verſan , vous avez des idées étranges
. Je fais bien ce que je fais , & mon
coeur ne fe trompe pas. Commence , je
t'en conjure ; -Voyons , Mademoiselle.
Que faut- il mettre ? .. « On me char-
" ge de vous dire qu'on eft pénétrée de la
» plus vive douleur d'être forcée de vous
» refuſer. » .•. • -Ah ! Mademoiſelle
mettrez
da
pour cette fois vous me permessa us
vous défobéir. Je n'écrirai jamais cela .
Quelle idée donneriez - vous de vos fen
timens ? I feroit en droit d'écrire que
voue l'aimez à la paffion.
-Hélas ! ma
chère Verſan , il ne fe tromperoit pas .
J'en conviens , Mademoiſelle ; da moins
ne faut- il pas qu'il le fache. O Ciel !
quelle barbare maxime ! Quoi ! je l'aime
plus que ma vie , & il faut qu'il l'ignore !
Hé bien ne me demande plus ce que tu
dois dire . Je t'en laiſſe la maîtreffe ; feu-
-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
lement je te conjure de ne pas l'affliger
par trop de rigueur .
Verfan , attentive à ne pas compromet
tre la réputation de fa jeune maîtreffe ,
écrivit comme il convenoit , fans cependant
ôter tout espoir au Marquis. Blanzé
ouvrit en tremblant la réponse. Défolé
des obftacles qu'on apportoit à fes voeux ,
it héfitoit s'il ne devoit pas fe faire connoître
pour l'homme mystérieux du bal .
Mais, outre qu'il commençoit à douter du
fuccès d'après la trifte épreuve qu'il avoit
faite, il craignoit qu'Eulalie ne le revoyant
pas fous l'ajuftemenr avec lequel il avoit
eu le bonheur de lui plaire , ne le méconnût.
D'ailleurs fon amour - propre , déchû
par fa premiere tentative, ne laiffoit à fon
cour éperdu d'autre efpoir que la reffource
d'une illufion qui lui avoit été fi avantageufe
. D'après fes idées , il lui étoit
très important d'en faire ufage une feconde
fois ...
Il récrivit à Verfan . Après avoir donné
les éloges les plus flatteurs à fa prudence ,
à celle d'Eulalie , il dit qu'une circonftance
dont dépendoit peut - être l'accompliffement
de les voeux le forçoit malgré
lui d'infifter für fa premiere demande :
qu'au furplus,trouvant les objections d'Eu
MAR S. 1771 .
33
lalie trop juftes , il confentoit que Mde
d'Angelot fût dans la confidence , & témoin
de l'entrevue qu'il follicitoit.
Ce dernier article calma les inquiétudes
de la prudente Verfan ; mais il jeta
Eulalie dans une nouvelle peine . Elle ne
pouvoit fe réfoudre à confier à fa tante la
fituation de fon coeur. Une certaine pudeur
, & plus que cela la crainte de trouver
Mae d'Angelot oppofée à une démarche
déplacée , attendu les termes où
elle en étoit avec le Marquis , la retenoit.
L'amour la rendit éloquente. Elle fit fen
rir la force de fes raifons à Verfan , qui
fe laiffa enfin gagner . Vaincue par les
adroites louanges de l'inconnu ; raffurée
par les conditions impofantes qu'il propofoit
, elle confentit que l'inconnu fe
préfentât à l'hôtel fous le nom de fon frère
, qui , devant allerà une affemblée dans
le voifinage , venoit lui montrer fon déguifement.
Blanzé attendoit la réponfe avec des
angoiffes mortelles . Raflaré par ce qu'elle
contenoit , il fe livra aux tranfports de la
joie la plus vive ; il croyoit toucher à fon
bonheur. L'inftant qui précède celui où
l'on doit obtenir un bien ardemment defiré
, eft cent fois plus raviffant que la
B.
34 MERCURE DE FRANCE.
poffeffion même. Le Marquis fût exact à
l'heure indiquée . Il n'avoit jamais éprou
vé un tremblement égal à celui qu'il fentit
en entrant à l'hôtel. A mefure qu'il
approchoit de l'appartement , il avoit des
battemens de coeur , des palpitations qui
lui ôtoient la faculté de refpirer , & prefque
celle de marcher : les craintes les plus
altérantes s'emparèrent de fon efprit. Eulalie
n'étoit pas dans une fituation plus
tranquille. En proie à des émotions continuelles,
long- tems avant que le Marquis
dût arriver , elle n'entendoit pas arrêter
une voiture qu'elle ne crût que c'étoit lui;
le moindre bruit la faifoit treflaillir.
Quoiqu'on ne dût pas annoncer le prétendu
frere de Verfan , elle craignoit qu'il
ne fût rencontré par Mde d'Angelot ; &,
l'imaginant auffi frappée du caractere de
fon déguiſement , elle trembloit qu'il ne
fût reconnu . Cent fois déjà elle´s'étoit
mife à la fenêtre pour le voir plutôt : enfuite
, pour caliner fon inquiétude & fon
impatience , elle exigea que Verfan allât
comme par hafard dans la loge du Suiffe;
que là elle attendît l'inconnu & le conduisîc
elle-même. Enfin cet inftant fi defi.
ré & fi redouté par l'incertitude mutuelle
arriva. En voyant Eulalie , Blanzé plia
MAR S. 1771 35
un genou fans pouvoir proférer un mor.
Il la trouva plus belle que jamais . La tendre
inquiétude à laquelle elle étoit livrée,
la pudeur , la joie , tous ces mouvemens
donnoient à fes traits une énergie qui la
rendoit plus touchante encore . A peine
eût- elle parcouru des yeux le Marquis
qu'entraînée par le preftige de fon imagination
, elle s'écria : Ah Verfan ! c'eft lui ,
c'eft bien lui , je le reconnois , & le trouble
de mon coeur ... Oui , c'eft moi , interrompit
vivement Blanzé . C'eſt moi
qui vous adorai , qui m'attachai à vos pas
dès le premier inftant où je vous vis . Serois-
je affez heureux pour que vous ayez
daigné vous fouvenir d'un homme qui
ne peut vivre fans l'efpoir de vous plaire.
Hélas , dit tendrement Eulalie , ce que je
fais aujourd'hui ne vous prouve que trop..
Mais , qui êtes - vous , Monfieur ? Quel
peut être le motif du myftère que voas
gardez ? Et pourquoi ce mafque me dérobe
-t-il des traits que je me figure aifément
, mais qu'aucune raifon ne doit vous
engager à cacher ? -Ah , Madame ! j'en
ai de plus fortes que vous ne penfez . Ignorant
vos fecretres difpofitions , brûlant
d'une flamme aufi vive que pure , j'ai
craint de faire violence à votre coeur ,
&
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
je cherchois à m'allurer du confentement
de M. votre père avant de connoître vos
fentimens . Ma naiffance , ma fortune me
permettent d'afpirer à l'honneur de votre
main. Si l'amour le plus tendre , fi une
paflion fans bornes ne vous offenfe pas ,
prononcez fur mon fort , je n'hésite pas
de montrer à vos yeux l'amant le plus
heureux & le plus foumis : ou , fi je fuis
condamné par votre indifférence à vous
fuir , fouffrez que je vous dérobe à jamais
la vue du plus malheureux des hommes.
Ah , Monfieur ! , que vous m'embarraffez
! quelle alternative ! Prendre des
engagemens qu'une fille bien née ne doit
jamais le permettre fans avoir confulté
ceux qui ont droit de choisir pour elle ,
ou être privée de la douceur de vous connoître
! Raffurez- vous , Madame , j'ofe
vous promettre qu'on n'apportera point
d'obftacles à mon bonheur ; il dépend de
vous feule. Quelque penchant que j'aie
à vous croire , il ne m'eft pas permis de
m'en rapporter à vous. Mon coeur trop
prévenu m'a donné la force de réfifter
aux voeux de mon père ; j'ai refufé un
homme eftimable dont l'alliance m'honoroit
& m'auroit comblée de fatisfaction
dans tout autre tems. Mais , fi un fenti-
-
-
M A'R S. 1771. 37
ment invincible m'a infpiré un courage
que je ne dois qu'à lui , il ne me rendra
jamais coupable envers le meilleur des
Fères. Je ne m'expoferai point au malheur
de l'affliger par la fellicitude de
noeuds qu'il n'approuveroit peut-être pas .
-Hé bien , Madame , fi je vous répondois
de fon confentement , en ce cas me
feroit il permis d'efpérer le vôtre ? -Ah
Monfieur , en pouvez- vous douter ? alors
je ferois mon bonheur de lui obéir ; c'eſt
mon coeur qui vous le protefte ... Blanzé
, raffaré par ce tendre ferment, ôta fon
mafque. Eulalie en le voyant , jeta un cri
dont l'accent fut un arrêt de mort pour
le malheureux Marquis... Ciel ! je fuis
trahie ! Verfan , vous êtes un monftre ,
dit- elle en reculant quelques pas . La furprife
, l'effroi , la douleur , la confufion
fe peignoient tout-à-la- fois fur fon vifage.
Blanzé , confondu d'un dénouement fi
imprévu , n'avoit pas la force de s'éloignet
d'un lieu où il infpiroit prefque de
P'horreur. Après un filence douloureux
pendant lequel il cherchoit encore à douter
de fon malheur , il ofa tenter de faire
expliquer Eulalie une feconde fois . Elle
lui déclara que , quand il feroit maître
d'une couronne , quand il pofléderoit
38 MERCURE DE FRANCE.
tous les avantages imaginables , ni lui ni
tout autre n'obtiendroit fa main , excepté
l'inconnu dont elle conferveroit un éternel
fouvenir. Le Marquis, trop convaincu
par l'inutilité de fes fermens que rien
n'étoit capable de la faire revenir de fa
prévention , la quitta , le défefpoir dans
l'ame , fe repentant amèrement de ne
s'être pas démafqué avant de fortir du
bal , & de ne s'être point fait préfenter enfaire
par le chevalier de Clofel .
Dès que Verfan fut feule avec fa maîrreffe
, elle mit tout en oeuvre pour lui
démontrer fon innocence & la convaincre
que le Marquis étoit réellement le même
qu'elle avoit vu au bal. Eulalie n'en demeura
pas moins perfuadée que c'étoit
un complot tramé avec fa tante & fan
père pour la déterminer à époufer un
homme qui ne lui infpiroit que de l'averſion
. —Qu'on ne m'en parle plus , ditelle
avec une douleur mêlée de dépit :
mon parti eſt pris ; dès demain je veux
rentrer au couvent. Mais fongez , Mademoifelle
, que vous affligerez M. votre
père. D'ailleurs , qu'avez vous à reprocher
au Marquis ? Ila de la naiffance , de
la fortune , la paffion la plus fincere , une
figure agréable ...- Agréable ! ah Ciel !
quelle différence de l'inconnu ! & tu l'a-
-
·
MARS .
39 2
1771.
-
vois vu comme moi ! il n'y a rien de fi
beau que lui . Mais c'eft le même , Mademoiſelle.
Non , non , cela eft impoffible
; & Blanzé a des défauts que l'in
connu ne peut avoir . Que je me trompe
ou non , je renonce à tous les hommes .
Elle alla trouver fa tante , lui confia tout
ce qui s'étoit paffé , & la fupplia de faire
agréer à fon père qu'elle rentrât dans fa
retraite .
Mde d'Angelot ne pouvant fe diffimuler
que fon imprudence avoit été la premiere
caufe du malheur de fa nièce , la
traita avec douceur , la plaignit & lui promit
de fe prêter à ce qu'elle defiroit, Capable
elle-même de paffion , elle les connoiffoit
trop pour faire violence à celle
d'Eulalie. Quoiqu'elle ne fût qu'idéale ,
elle ne fe permit feulement pas de lui
répréfenter la bifarrerie de ſa prévention ,
perfuadée que la liberté & le tems détruiroient
plutôt fa chimère , que des perfécutions
qui ne produifent ordinairement
qu'une opiniâtreté réciproque.
Peu de jours après Mde d'Angelot comduifit
fa niéce au couvent. Elle lui promit
qu'on ne troubleroit point fa folitude , &
qu'au moindre figne elle voleroit à fon
fecours. Tant d'indulgence pénétra Eulalie,
& lui fit fentir plus vivement la perte
40 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle faifoit en fe féparant d'une paren
te qui la traitoit en véritable amie ; mais
ni les bontés de fa tante , ni les inftances de
fon père , rien ne fut capable de détruire
fa fatale prévention .
Par Mde Benoit ..
A
LE PAPILLO N. Idylle.
IMABLE Papillon , qui voles dans les plaines ,
Folâtrant avec les zéphirs ,
Hélas ! pour écouter le récit de nos peines ,
Sufpens le cours de tes plaifirs.
Pour toi , dans un parterre à l'envi Flore étale
Mille différentes couleurs ;
Pour toi , dès le matin l'amante de Céphale
D'un regard enfante les fleurs.
Que ton fort eft charmant ! nuls foins , nulle fa
tigue :
La parefle eft ta déité ;
Et, vivant dans les jeux , la terre te prodigue
Ce que tu n'as point acheté.
Pour nous qui ,fans travail, ne recevons rien d'elle,
Nous l'arrofons de nos fueurs ;
Et, trop louvent ingrat , le fein de l'infidelle
Eft encor baigné de nos pleurs .
Tels font nos deux deftins : auffi , lorſque l'aurore
MAR S. 1771. 41
Vient fatisfaire tes defirs ,
Son afpect dans nos coeurs ne fait fouvent éclore
Que la triftefle & les foupirs .
D'un tranquille fommeil trop cruelle ennemie ,
Lui dis- je quelquefois tout bas ,
Si tu viens pour troubler le repos de ma vie ,
fur tes pas. Retourne , aurore ,
Elle pourfuit fa courfe ; & , fans que rien t'engage
Dans des projets ambitieux ,
Parle calice étroit des fleurs de ce rivage ,
Papillon , tu bornes tes voeux.
Jufqu'aux climats qu'arrofe & l'Indus & le Gange
Nous cherchons la félicité ;
Mais , quand nous nous flattons de goûter fans
mêlange
Un bien qui nous a tant coûté ,
Et les foucis rongeurs , & les craintes mørtelles
Qu'efcortoient les chagrins amers
Viennent nous enlever le tréfor fur leurs ailes
Et lui font repaffer les mers.
Aimable Papillon , qui voles dans ces plaines ,
Folâtrant avec les zéphirs ,
Je ne finirois point à te conter nos peines :
Reprens le cours de tes plaifirs.
Par M. de M-S.
42 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour Madame la Comteffe de T...
7
QUAN
QUAND exprès pour être adorée
Vous formèrent les Immortels ;
Que plus belle que Cythérée ,
Vous partageâtes fes autels ;
Combien conçut- elle d'alarmes ,
Voyant ainfi des dieux les deffeins accomplis ?
Mais bientôt l'emporta l'intérêt de fon fils ;
Contente de voir , par vos charmes ,
Accroître chaque jour l'empire des amours ,
De ſa ceinture encor vous orna l'Immortelle.
Mais , belle T... , croyoit- elle
Quevous la garderiez toujours ?
Par Mile Th..3
LE CAFÉ BORGNE.
Proverbe.
PERSONNAGES :
Mde la Veuve Lavade , maîtreffe du café
de l'Abondance.
TROTIN , fon garçon
de
boutique.
M. TREPANILLAC, Galcon & chirurgienchamberlan.
MARS. 1771 . 43
M. FRAC , maître tailleur.
M. TRESSANT , maître perruquier.
La fcènefe paffe dans un de ces petits cafés
qui ne font guère fréquentés que par
des artifans qui vont le foir y boire de
la biere & jouer aux dames.
SCÈNE PREMIERE.
Mde LAVADE , M. TREPANILLAC ,
M. FRAC : les deux derniers jouant aux
dames auprès du poële.
M. TREPANILLA C.
Je bous fouffle , M. Frac.
M. FRAC. Oh ! je vous fouffle , je vous
foufflé : un moment , ma dame n'eſt pas
jouće.
M. TREPANILLAC. Eh bien , répofez
en paix votre dame , & prenez , c'eft votre
métier... non pas celle- là ... juſtement
, néceffité pour ce côté.
M. FRAC. Eh bien , j'en prends deux ..
Ah ! miférable ! j'en donne trois.
M. TREPANILLAC . Moins qué cela ,
M. Frac... Jé n'en prens qué cinq d'une
main... Prenés encore cellé - ci ... Bon ,
44
MERCURE DE FRANCE.
& moi jé mé contente dé ces deux feulettes...
Un moment , M. Frac , un moment
de réflétion , uné fontange à cetté
dame pour qu'ellé fé promene.
- M. FRAC . J'ai perdu , j'ai perdu .

M. TREPANILLAC . Vous avés dé grandes
réfources , M. Frac , rétournés - vous
du côté de la liziere.
M. FRAC. Oh ! vous avez beau plaifanter
; fi j'avois pris garde à mon jeu .
M. TREPANILLAC , chantant. Cé qué
je dis eft la vérité même.
M. FRAC, Oh ! vous avez beau gafconner
, fi j'étois à mon jeu , vous dis je.
M. TREPANILLAC. Lé fait eft conftant,
vous êtes plus fort ; mais bous avés la dif
tration contre vous , car pour lé fond du
jeu , qué je quitte la vie toute à - l'heure fi
mortel lé pofféde comme vous . ( arrangeant
les dames) Allons le tout d'aujour
d'hui.
M. FRAC. Non, je ne fuis pas en train;
j'ai la tête trop occupée ; il faut que je
coupe
deux habits écarlatte , & je n'ai que
treize aulnes d'étoffe.
M. TREPAN. Miféricorde , c'est donc
pour le coloffe de Rhodes ; ah ! M. Frac ,
jé fupofe que bous pouvés , fur cette cou
pe , mé léver largement une ligature.
MARS. 1771. 45
M. FRAC . Ah ! ah , chacun fait fon
métier , M. Trepanillac.
M. TREPAN. Malpefte , jé confens qué
vous poffédés lé votre : lé cifeau fe joue
dans votre main... Allons encore uné
partie,
M. FRAC . Non , pas davantage.
M. TREPAN. Mde Lavade , écrivés
donc , fi c'est votré bonté , trente - quatre
taffes de café & vingt neuf bavaroifes
pour lé compté de M, Frac & au profit de
votre ferviteur.
·
TROTIN , en effuyant une table à côté.
Vous voilà nourri pour quinze jours.
M. TREPAN. Un moment , garçon , ne
perdons pas la tête , une buche au poële.
Mde LAVADE , d'un air revêche. Un
verre d'eau & la gazette , n'eft- ce pas ?
M. TREPANILLAC. Je vous apporterai
demain , fans faute , cetté chanfon qué je
vous ai promiſe .
Mde LAVADE. Oh ! pour des chanfons
on n'en manque pas avec vous .
M. TREPAN. Et le billet dé comédie ,
cé fera pour dimanche , fans faute .
Mde LAVADE . Après la grand...
M. TREPANILLAC. Que jé fondé près
46 MERCURE DE FRANCE.
dé ce poële comme la glace, fi je manque
d'une feconde ; quand je vous dis qué jé
lé dois recevoir de Mlle Sautreda , la premiere
figurante de la comédie , qué j'ai
guérie récemment & qui doit lé demander
å M. Pirouette , premier figurant , qui s'eſt
chargé de l'obtenir à M Piano , 3e violon
dé l'orqueftre , qui n'attend qué lé moment
favorable pour lé réquérir dé la
femme dé chambre dé Mlle Camille .
Mde LAVADE. Oh ! je vois que c'eſt
immanquable.
M. TREPAN. en montrant le damier à
M. Frac. Eh ! bian , qué dit lé coeur.
M. FRAC. Non je fuis trop diftrait ;
je fens que je perdrois aujourd'hui jufqu'à
ma perruque
Mde LAVADE. Pefte ! vous jouez gros
jeu.
M. FRAC. Il est vrai que je ne faurois
trouver un perruquier qui me coëffe à l'air
de mon vifage.
M. TREPANILLAC. Mde Frac ne s'en
mêle donc pas ?
Mde LAVADE . Tailez - vous , mauvais
plaifant.
M. TREPANILLAC. Sérieufement ; jé
fais caution pour cette affaire ; fi vous
MAR S. 1771 .
47
voulez je parlerai au meilleur coëffeur de
Paris ; je fus garçon major * dans ſa boutique
, tandis que j'étudiai à St Côme : Mde
le connoît ; c'eft M. Treflant , le voiſin .
;
Mde LAVADE. C'eft la vérité. Oh !
pour celui - là , c'eft un habile homme
mais c'eſt à favoir s'il voudra , il eft fi occupé.
t
M. TREPANILLAC . Jé mé charge de la
négociation . Il vient ici cé foir. S'il vous
prend en amitié , votre affaire eft bonne ;
il faut lé Aatter , entendés - vous ; né l'a
pas qui veut ; tenés , le voilà ; il vient
peut -être ici ... juſtement.
SCENE I I.
M. TRESSANT & les précédens.
M. TRESSANT eft coëffé avec un petit
bonnet , fur lequel il y a peu de poudre
mais peigné avec le plus grand foin ;
Jon habillement eft un furtout de drap
gris , une vefte & une culotte de fatin de
pareille couleur , des bas de foie à côte ,
affortis au refte , & une très petite canne
* On appele Major , dans les boutiques de perruquier
, un garçon chirurgien qui n'y fait que le
métier de barbier,
48 MERCURE
DE
FRANCE
.'
àpomme d'or , avec laquelle il fe jour:
tout le monde fe lève , quand il entre.
M. TRESSANT , fans regarder Trepanillac
, ni Frac qui fe tiennent debout.
Bonjour à la Dame de céans , toujours
charmante , quoiqu'un peu mal coëffée.
Mde LAVADE. Ah ! M. Treffant ,
quand vous vouliez bien en prendre la
peine , cela alloit mieux .
M. TRESSANT. Il y along- tems , Mde
Lavade , il y a long- tems de cela ; mais ,
je dis , envoyez- moi votre coëffeur , je
lui donnerai des confeils , fi je puis en
trouver le moment ..... Pas la minute à
moi , ma chère , pas la minute : je fors
un inftant de mon attelier pour me diffiper
; je ne fais auquel entendre , fept garçons
, quatre apprentifs , dix treffeufes ,
trente perruques à rendre toutes les femaines
pour tous les ordres de l'état ,
fans compter les étrangers , qui me perfécutent
, je dis ; c'eft Vienne en Aurriche
; c'eft Londres en Angleterre ;
c'eft Madrid en Efpagne de tous les
coins & recoins des quatre parties du
monde : fi j'avois voulu la pratique du
Grand Seigneur de Conftantinople ; mais
je n'ai pas voulu de cés huguenots- là :
pour la Province , il y a long- tem ¡que
je
MARS. 1771. 49
je l'ai remerciée , je n'y aurois pas fuffi
; & puis , je dis , on voit tomber fon
ouvrage dans les mains d'un miférable
barbier , qui vous l'arrange en deux coups
de peigne , cela ne faizaucun honneur.
Mde LAVADE. Voilà ce que c'eft que
la réputation ; je voudrois bien que ma
boutique fût achalandée comme la vôtre.
(Au mot de boutique , M. Treffantfronce
le fourcil. )
M. TREPANILLAC . Voilà M. Frac qui
ne manque pas de talens , & qui , fur
la renommée de votre réputation , M.
de Treffant , defire cultiver votre connoiffance
.
M. TRESSANT , regardant Frac avec
protection , Monfieur eſt artiſte auffi , apparemment
?
M. FRAC. Je me picque d'habiller
ce qu'il y a de mieux à la Cour.
M. TRESSANT. Monfieur eft tailleur ;
mais c'eft z'un métier z'affez honnête
quoiqu'on en dife , fur tout , je dis ,
quand on z'y a de la réputation .
M. FRAC , à M. Treffant. Monfieur
fouhaiteroit- il me faire l'honneur d'accepter
un doigt de biere ?
M. TREPANILLAC. Oui , Monfieur
C
jo MERCURE DE FRANCE.
Tteflant l'aime beaucoup ; holà , garçon ,
n'entendés vous pas ? Monfieur demande
de la biere.
M. FRAC , au garçon . Vous montérez
tout de fuite deux bouteilles , des échaudés
.
Mde LAVADE , au garçon . Prenez la
corbeille , allez en chercher , & vous
diminuerez ceux qu'on a rapportés , ce
matin .
M. TRESSANT . Ce n'eft pas la peine ,
je boirayz'un verre de biere feulement.
M. TREPANILLAC. Vous avés raifon ,
& moi j'aime mieux une croûte de votre
pain de ménage .
TROTIN , en verfant la biere. Cela eft
plus folide.
TREPANILLAC , au garçon Hola , ne
faites pas tant mouffer.
M. FRAC. Si Monfieur de Treffant
vouloit bien me permettre d'avoir l'honeur...
( M. Treffant approche fon verre
d'un air diftrait, & Frac , après avoir bu ,
fait figne à Trepanillac de propofer la
perruque. )
Sur ma foi , d'honneur , jé né mé
laffe point d'admirer la grace de cette
coëffure de Monfieur Treflant ; c'eſt uné
fimplicité , une élégance , un jé né fais
quoi,
MAR S. 1771 . 5x
M. TRESSANT . C'est ce que me difoit
ce matin le Prince de... qui fe
plaignoit que les fiennes n'alloient jamais
bien ; mais , Monfeigneur , je
dis , c'eft que vous autres Grands , vous
ne favés pas porter une perruque , il faut
connoître la marche de cela , je dis : il
y a un art à faire une coëffure , il n'y
en a pas moins à la porter ; c'eft une
tournure , un effet pitorefte là je dis...
TREPANILLAC. Eh Monfieur Treffant ,
comme vous avés un goût délicat ; c'eft
ce que me difoit tout-à-l'heure Monfieur
Frac , Monfieur voudroit pour tout au
monde , que vous lui filiés...
TRESSANT. Et le Duc de... avec qui
je déjeûnois avant hier , il me jurois
qu'il n'avoit jamais vu perfonne raiſonner
fon art d'une façon auffi là ...
M. FRAC. très - affectueuſement . Si c'étoit
la bonté de Monfieur-
M: TRESSANT. Il eft vrai que cela ne
paie pas , il me doit dix - huit cens
livres.
TREPANILLAC . Une petite requête de
la part de Monfieur Frac , quatre cheveux
feulement arrangés de votre
main ....
M. TRESSANT. Et le Préfident de.....
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Oh il a du goût celui - là pour fa coëffure
, il a profité des principes que je
lui ai donnés ; mais on n'en peut tirer
un fou , il me doit près de mille écus.
M. FRAC. Moi je fuis dans le même
cas ; mais cela n'empêche pas que je
ne paie comptant , & fans marchander ,
quand une chofe me plaît : fi par votre
moyen je pouvois efpérer ......
M. TRESSANT , fouriant . Je vous vois
venir , M. Frac , je vous vois venir ; ce
feroit avec plaifir , mais je vous préviens
que cela feroit long. Je n'ai plus
guère , pour cette année , que fix cens
cocffures à fournir , & vous voyez que
je n'ai pas trop de marge.
an.
M. FRAC. Eh bien , pour le nouvel
M. TRESSANT. Nous verrons dans le
tems , comme dans le tems.
M. FRAC . Si vous vouliez , toujours ,
avoir la complaifance de me prendre
une mefure cela vous engageroit
peut- être plutôt.
M. TRESSANT , éclatant de rire. Une
mefure , ah ah ah. Une mefure : eft- ce
que le génie a beſoin de meſure ? oh
cela ne fe traite pas comme une culote ,
Monfieur Frac .
MARS. 1771
53
M. FRAC. Le génie n'a pas befoin de
meſure , mais la tête eft , je crois ,
comme le corps , il faut bien pour connoîrre
la proportion...
M. TRESSANT. Point du tout , je dis ;
j'envifage une figure , je fixe les traits
d'une phyfionomie , & je vois d'un - coupd'oeil
, ce qui convient au caractère du
viſage.
M. FRAC , à Trepanillac. Tous nos
complimens font inutiles , ceux qu'il fe
fait lui- même , ne lui laiffent feulement
pás le teins de nous écouter.
TREPANILLAC , bas. Laillez - moi
faire ( haut ) Ah Monfieur , fi Monfieur
l'ambaffadeur pour qui vous
faites cet habit ponceau , brodé d'or
entendoit raifonner M. Treffant , qu'il
feroit content ; c'eft un amateur de
coëffure , c'eft un curieux celui - là : ne
vous difoit- il pas hier , qu'il ne trouvoit
que des cruches pour lui faire des
perruques. En lui portant fon habit , il
faut lui dire que vous avés trouvé fon
affaire s'il fe coëffoit une fois de M.
Treffant , M. Treflant coëfferoit bientôt
tous les étrangers . ( M. Treffant regarde
, avec attention , M. Frac . ) Oh je
connois M. Frac , vous n'avés pas befoin
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
de le regarder ; il eft homme à le faire ,
ne connois perfonne au monde de
plus ferviable.
M. TRESSANT , plus affectueuſement . Ce
n'eft pas cela que j'examine , je regarde
que M. Frac porte une figure qui invite
à le coëffer.
M. FRAC. C'est ce que me dit tous
les jours Madame Frac .
M. TRESSANT , portant la pomme defa
canne fous le menton de M. Frac . Regardés
moi z'en face... là... pas tout- àfait
bien... tournés à préfent la tête de
trois quarts.
M.FRAC . Comment dites - vous , vous
trouvés que ma figure a trois quarts de
long.
M. TRESSANT , regardant Madame Lavade
avec un fourire de pitié , qui retombe
fur M. Frac. Et non , mon cher ami ,
que l'on voie les trois quarts de votre
figure... bon ... de porfil à préfent ; vous
favés ce que c'eft qu'un porfil peut être...
fort bien , à merveille , je dis , votre
tête eft là ( en mettant le doigt fur le
front ) je vous ferois mille coëffures ,
fans en manquer une .
M. FRAC . Cela feroit bien long.
M.TRESSANT Pas tantque vous croyés,
MARS. 1771 $5.
un inſtant , je dis , un inſtant ( il réfléchit
de l'air d'un homme occupé du plus
grand projet ) tout jufte. Hola Trotin
allés vous en à la maiſon , dites à mon
premier Commis qu'il m'apporte là….. *
ce petit bonnet indécis , commandé pour
M. l'abbé C... lorfqu'il fort à pied le
foir... il fait bien ce que c'eft... Au furplus...
oui , juftement , c'eft le numero
784. Il faut avoir tout cela dans la tête ,
je dis , fi l'on n'avoit pas un certain ordre
, on n'y tiendroit pas.
M. FRAC. Ah , Monfieur , vous me
faites le plus grand plaifir ; dites- moi ,
s'il vous plaît...
M. TRESSANT . Eh non , ce n'eft pas
la queſtion ; c'eft qu'il falloit m'apprivoifer
avec votre figure : il falloit faifir ,
vous comprenés bien , za préfent c'eft la
plus petite chofe du monde , & je me
Alatte que vous allés convenir que j'ai
mon coup-d'oeil jufte . Oh , pour cela ,
c'eft mon fort que le coup-d'oeil , & le
coup de peigne : voilà tout mon fecret.
M. TREPANILLAC . Oh vous ne dités
pas tous vos autré coups.
Civ
16 MERCURE DE FRANCE.
SCÈNE I I I.
LES PRÉCÉDENS , UN GARÇON PERRUQUIER
, avec une vefte blanche croifée ,
les cheveux relevés , avec un peigne & un
grand linge autour de lui.
M. TRESSANT , à M. Frac. Dépouillés
cette infamie. ( Après que M. Frac
a ôtéfa vieille perruque , M. Treffant s'affeed
& le fait mettre à genoux entre fes
jambes ) point de façon , je dis , c'eſt
mon ufage , je ne coëffe pas autrement
tous nos Seigneurs . ( Il pofe la perruque ,
Laferre , & rejette le peigne que fon garçon
'tui préfente , il appuie légèrement la main
relève quelques cheveux avec une groffe
épingle , & dit du ton le plus grave ) levés
vous , & regardés dans cetteglace . (Toute
l'affemblée bat des mains , & ilfe promène
dans le caffé , d'un air fatisfait . )
M. FRAC . Eh Monfieur , fi vous voulés
m'en faire une , il n'y a rien que...
M. TRESSANT , toujours plus digne.
Fi donc , je ne travaille point par intérêt
; j'aime mon art , & je fuis charmé
qu'il foit utile à un galant homme.
(Frac veut ôter la perruque ) Eh bien
le malheureux , qu'eft ce qu'il veut
faire?
MAR S. 1771 . 57
M. FRAC . Mais votre Garçon attend
pour la remporter.
Eh non , vous dis je , elle eft fur votre
tête elle y va palablement , il faut
qu'elle y refte : on en fera une autre .
"
M. FRAC , tranfporté , faute au cou
de Treffant. Ah Monfieur Treffant , il
faut que je vous embraffe : tenés , mon
ami , ( il donne un petit éçu au Garçon .)
Voilà pour avoir des aiguilles ; Trotin ,
Garçon , Madame Lavade , vîte une topette
d'eau des barbades , de fcubac
d'huile de Vénus , ce qui fera le plus
de plaifir à M. Treffant. ( Il fe regarde
dans la glace.) Allons donc , Garçon , des
bifcuits , des maffepains , des macarons ,
ce que M. Treffant aime le mieux .......
Ma femme va être bien contente , car
nous avions toujours querelle fur ma
coëffure : oh elle ne me connoîtra pas !
TREPANILLAC , en prenant la vieille
perruque de M. Frac du bout des doigs. Et
cette relique , où l'enchafferons nous ?
M. FRAC. Ma foi , où il vous plaira.
TREPANILLAC , à Trotin . Tiens , garçon
, tu né diras pas qué jé né té donne
jamais rien.
TROTIN. Bien obligé , gardez-là pour
vous.
TREPANILLAC. Mon avis eft qu'on en
Cv
$ 8 MERCURE DE FRANCE .

falfe un facrifice en l'honneur de la
gloire de M. Treffant : allons , un holocaufte.
* ( Illa prend avec les pincettes ,
la met dans le poële , & , tandis qu'elle
grille , il veut faire danfer M. Frac , M.
Treffant & Madame Lavade au- tour du
poěle ; mais la gravité de M. Treffant s'y
oppoſe.
M. FRAC , en mettant la main à la
poche. Voilà qui eft fort bien , mais par
lons d'affaire .
M.TRESSANT. Fi donc , vous dis- je ,
fi donc , c'eft une mifère.
M. FRAC . Mais , Monfieur ,, encore
faut-il.
M. TRESSANT . Eh bien , nous arrangerons
cela , la plus petite chofe du
monde , un rien ; vous me ferés une
culotte de velours noir.
M. FRAC , avec embarras. Pardonnés
moi , c'eft que ...
M. TRESSANT. Oh , j'entends ; c'eſt
qu'il faut que vous me preniez la meſure
vous , n'eft-ce pas?
,
M. FRAC. Non , Monfieur c'eſt
que....
* On entendoit par holocaufte les facrifices où
toute la victime devoit être brûlée , fans qu'il en
demeurât rien pour les prêtres.
MAR S. 1771 .
59
M. TRESSANT. Vous êtes preffé d'ouvrage
, tant mieux ; je ne le fuis pas
moins , à votre aife , Monfieur Frac , à .
votre aife.
M. FRAC. Ce n'eft pas tout - à - fait
cela , c'eſt que ...
M. TRESSANT. C'eft que vous trouvés
que ce feroit trop cher peut- être ;
mais je vous avertis qu'il ne fort point
de coëffure de chez moi , à moins de
quatre louis , & je vous traite , comme
vous voyés , en ami , en artiſte .
M. FRAC. Oh , Monfieur , bien de
l'honneur à moi , je n'y regarde pas de
fi près ; c'eft feulement...
M. TRESSANT. C'eft que , c'eft que ,
expliqués vous donc.
M. FRAC. Excufés moi , Monfieur ,
fi je prends la liberté de vous dire .....
mais c'eft que je vous dirai que je ne
travaille que pour des Seigneurs .
M. TRESSANT , eft d'abord indigné
de cette infolence , puis il éclatte tout - d'uncoup.
Comment , Monfieur Frac , que
pour des Seigneurs ? & moi , jamais pour
un manant de Tailleur ( & il lui arrache
Sa perruque de deffus la tête . )
Frac eft d'abord tout interdit de fe
trouyer fans perruque ; mais il prend
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Son parti , & enlève celle de Treffant ;
qu'il métamorphofe à fon tour en enfant
de coeur , & il fefauve en fe coëffant avee.
Les bras tombent au fublime M. Treffant ,
& Madame Lavade & le Garçon de boutique
étouffent de rire de voir cette tête
pêlée & cette figure ftupidement étonnée ,
ne pas fonger feulement à fe couvrir de
celle qu'il vient d'ôter au Tailleur , &
qu'il tient encore dans fa main.
M. TREPANILLAC . Vous allés faire un
rhume , Monfieur Treffant , & puis il
faudra que je vous guériffe ; mettés def
fus fans façon , point de cérémonie.
M. TRESSANT , fort furieux. L'infolent
me le paiera queuque jour , toz'ou tard.
M. FRAC. Un inftant permettés , je
fuppofe en cette occurrence
c'eſt
, que
vous qui avés tort , car vous ne pouvés
ignorer le proverbe.
Traduction de l'Ode VII. d'Horace ,
T
Livre IV. Diffugere nives , &c.
A TORQUAT US.
Our change & renaît dans nos champs ,
La terre reprend la verdure ;
MARS . 1771 :
GI
Les arbres , de leur chevelure ,
Recouvrent les doux ornemens.
Les fleuves , le long de leurs rives ,
Repriment, des ondes captives ,
La fougue & l'effort impuiflant.
La cour des Graces , des Nayades
Et des tendres Hamadryades
Danfent fur le gafon naiffant.
Ce prompt changement t'avertit
Que rien n'eft ici-bas durable ,
Et que le tems impitoyable ,
A les lois tout aflujétit.
Du zéphir l'agréable haleine
Chaffe l'aquilon , & ramene
De Flore le féjour heureux.
Cérès lui fuccéde ; Pomone
La fuit , & rappele l'automne
Que bannit l'aquilon fougueux.
Cependant la lune en fon cours
Répare bientôt les journées ;
Les mois , les faifons , les années ;
Ne s'écoulent pas pour toujours.
Mais , quand la mort nous précipite
Dans ces lieux que Tullus habite ,
Où nous tendons à chaque inftant ,
Privés alors de la lumière ,
Que fommes-nous ? ombre , pouffière ,
Rebut de l'être & vil néant,
62 MERCURE DE FRANCE.
Qui fait, ami , fi le deſtin
Plus long- tems te laiflera vivre ;
Si pour toi le jour qui doit fuivre
Fera luire un nouveau matin ?
Rejette un avenir frivole ,
Profitant d'un tems qui s'envole ,
Jouisde tes biens le premier.
Pour vivre & pour mourir en fage ,
Il faut , d'un injuſte héritage ,
Fruftrer un avide héritier .
Quand Rhadamante , après ta mort ,
Aura prononcé la ſentence ,
Le rang , la vertu , l'éloquence ,
Ne pourront plus changer ton fort.
Diane , des bords du Cocyte ,
En vain veut tirer Hyppolite ;
Théfée envain court aux enfers ,
Bravant de Pluton la menace ,
Il ne peut , par la noble audace ,
De fon ami rompre les fers.
Cette traduction eft de M. Couëdo , étudiant en
phyfique au collège de Vannes.
MARS. 1771 63
Envoi d'un oranger à Mlle Julie Paris.
PARIS , ce petit
oranger
Peut croître , s'embellir ou périr de froidure ;
Mais mon amour pour vous eft de telle nature
Qu'il ne sçauroit jamais changer.
DIALOGUE
Entre VIRGILE & CHAPELAIN.
VIRGIL E.
QUELLE eft cette ombre qui s'obſtine
à me fuivre ?
CHAPELA IN.
Pardon ; ce fut mon foible dans l'autre
monde comme dans celui - ci .
VIRGIL E.
Vous fûtes donc poëte ?
CHAPELA IN.
Je n'en fais rien ; je rimai pour faire
plaifir à ma mère.
64 MERCURE DE FRANCE.
VIRGIL E.
Dans quelle langue écrivîtes - vous ?
CHAPELA IN.
En françois , autant que je le pus.
VIRGIL E.
Vous fires apparemment des rondeaux,
des triolets , des ballades ?
CHAPELA IN.
Je fis un poëme épique.
VIRGIL E.
Un poëme épique ? Excufez - moi ; je
parle ,, peut - être , à un homme qui m'a
fait oublier.
CHAPELA IN.
Raffurez-vous ; je n'ai jamais ni tiré de
l'oubli , ni fait oublier perfonne.
VIRGIL E.
Et pourquoi donc faire un poëme épique
?
CHAPELA IN.
Il faut bien faire quelque chofe. Ce
projet ſeul me fit regarder comme le preMARS.
1771. 65
mier génie de mon fiècle ; & , tant que
l'ouvrage refta entre mes mains , je fus
l'objet de la vénération publique.
VIRGI L E.
Vous aviez là un beau fecret. L'effentiel
étoit d'en faire éternellement ufage.
CHAPELA IN.
Je gardai trente ans mon poëme fous
la clef. Il eft rare qu'un auteur perte plus
loin la circonfpection . Mes amis & mes
protecteurs me preffoient. On m'exhortoit
à jouir de toute ma gloire ; en un
mot , on m'avoit tant de fois dit & écrit
que j'étois un grand homme , qu'après
l'avoir laiffé croire à d'autres , je finis par
le croire moi- même.
VIRGIL E.
Qu'en arriva -t-il ?
CHAPELA IN.
Je mis ma Pucelle au jour.
VIRGIL E.,
Il n'y a point de mal à cela : une Pucelle
n'eft point faite pour fe cacher toujours.
66 MERCURE DE FRANCE.
CHAPELA I N.
Vous ne m'entendez pas , grand homme
! cette Pucelle eft mon héroïne & celle
de la France.. Elle délivra ce royaume du
joug d'un peuple voifin , & plaça fur le
trône le Roi qui devoit l'occuper.
VIRGIL E.
Elle finit , fans doute elle - même par
être Reine une femme qui raffermit un
trône , mérite au moins de le partager.
CHAPELA I N.
Elle finit par être brûlée .
VIRGIL E.
Voilà un mauvais dénouement.Ma Didon
finit de même dans l'Enéide ; mais
elle n'y forme qu'une épifode . Sans doute
que votre héroïne étoit d'une origine illuftre
?
CHAPELA IN .
Elle fut fervante de cabaret.
VIRGIL E.
Où l'héroïſme va- t- il fe nicher ? Entre
nous j'apperçois dans la fable de votre
poëme une teinte de burlefque peu favoMARS.
1771
67
rable à l'Epopée. Le bon choix du fujet
eft la bafe d'un ouvrage.
CHAPELA IN .
L'heureux choix du héros eft la bafe
d'un poëme , & nous avons tous deux
péché par ce choix.
VIRGIL E.
J'eus mes raifons.
CHAPELA I N.
J'eus les miennes .
VIRGIL E.
Je fais qu'on ne fait grace à certaines
actions de mon héros qu'en faveur de fes
difcours & des miens ; qu'on l'accuſe d'être
peu intéreffant ; mais j'ai cru m'appercevoir
qu'on lifoit mon poëme avec intérêt.
Il faut , quand un perfonnage eft
défectueux , l'habiller de fi riches couleurs
qu'on oublie fes défauts perfonnels
en faveur de fa
parure.
CHAPELA IN .
Je le favois comme vous. Cependant ,
je ne pus jamais dépouiller ma Jeanne
de fes accoûtremens ruftiques.
68 MERCURE DE FRANCE.
VIRGIL E.
Fut - ce votre faute , ou celle de votre
langue ?
CHAPEĹA I N.
Ce fut la faute de tous les deux . Notre
langue étoit un peu dure ; mais elle fe feroit
fouvent pliée à mon génie , j'avois
eu du génie . On a vu depuis moi des poë.
ses qui ont tout peint & tout exprimé.
Cependant , vous aviez fur nous deux
grands avantages ; une langue plus harmo
nieufe & un rythme plus facile.
VIRGIL É .
Jamais il ne fera facile de faire de bons
vers dans aucune langue.
CHAPELA IN.
Tout le monde n'en peut pas même faire
de mauvais dans la nôtre . J'eus encore
d'autres difficultés à combattre . Votre
mythologie eft poëtique & riante ; la nôtre
eft auftère & grave . Vos dieux principaux
& fecondaires daignent fe prêter à
tout ; nosanges & nos faints n'ont point la
même docilité.
MARS. 1771 .
VIRGIL E.
Il eft vrai que nos dieux nous fervoient
à volonté; mais je n'épargnai rien poury
répondre. Je le répète , le poëme le mieux
ordonné ne fera point lû , s'il eft mal écrit.
Comment votre Pucelle fut- elle accueillie
par vos lecteurs ?
CHAPELA IN.
*
A- peu - près comme Jeanne l'avoit été
par les Anglois qui la brûlèrent. Il y eut
contre elle un déchaînement général. Notre
impitoyable fatyrique la miten pièces ;
les poëtes du tems ne la citèrent que par
dérifion , & je perdis , en la produifant ,
tout l'honneur que j'avois acquis à la promettre
.
VIRGIL E.
Et les grands , que dirent-ils ?
CHAPELA IN .
Ceux qui m'avoient comblé de biens
ne me les retirèrent pas ; je ne perdis mêmê
prefque rien auprès d'eux. Je fus toujours
tutelaire de mes rivaux , & même de
ceux qui paffoient pour mes maîtres . On
me confultoit fur les récompenfes qui leur
70 MERCURE DE FRANCE.
étoient dues ; & vous préfumez bien que
je fus toujours le mieux récompenſé.
VIRGIL E.
Comment fîtes - vous pour acquérir &
conferver cet afcendant ?
CHAPELA IN.
Je fis ma cour.
VIRGIL E.
Un tel fecret n'eft pas nouveau.
CHAPELA I N.
Ceux que j'y ajoutai font à- peu- près de
la même date. Je louai beaucoup plus les
grands , je me louai encore plus moi- même.
Cette route eft fûre. Le vrai moyen
d'avoir du mérite à leurs yeux , c'eft de leur
dire foi-même qu'on a du mérite.
VIRGIL E.
Je ne parlai jamais du mien. Il m'arri
voit même quelquefois d'y croire peu.
De-là cette timidité qui me fuivoit partout
, & cet embaras que me caufoient les
honneurs qu'on s'obftinoit à me rendre.
MARS. 1771 . 71
CHAPELA IN.
Virgile modefte ! .. C'est un bel exem
ple pour tant de petits auteurs préfomptueux.
Mais ils ne vous imiteront pas plus
fur ce point que fur le refte. D'ailleurs, un
tel exemple n'eft plus guère de faifon . Si
la modeftie eft le fceau du mérite , c'eft
aujourd'hui un fceau prefque effacé ; &
rarement y regarde- ton d'affez près pour
le reconnoître.
VIRGIL E.
Si je retournois fur la terre , & qu'un
Augufte me fit fon Mécène , j'aurois un
moyen fûr pour bien diftinguer les auteurs
: je chercherois ceux qui m'attendent ,
& je négligerois ceux qui me cherchent .
CHAPELAIN.
Il y eut de mon tems deux grands hommes
qui ne demandèrent , ni n'obtinrent
jamais rien.
VIRGI Ļ E ,
Voilà qui eſt fâcheux pour celui qui
devoit les prévenir.
CHAPELA I N.
Ce fut leur faute ; pourquoi dédaignérent-
ils d'être courtifans ?
72
MERCURE
DE FRANCE
.
VIRGIL E.
-
Pouquoi exigeoit
on qu'ils le fuffent ?
Tout ce qui eft divifé s'affoiblit
, & les
foins du courtifan
s'accordent
peu avec les travaux de l'écrivain
. Ce fut loin de la
cour que je compofai
l'Enéide . Si Augufte
eût voulu m'avoir chaque jour fous les
yeux ,il n'y auroit jamais eu mon poëme.
CHAPELA
IN.
Je l'avoue , j'affiégeai fouvent la porte
d'Armand & de Colbert : je ne me fis même
poëte que pour voir ces portes s'ouvrir
devant moi.
VIRGIL E.
Mævius auroit pu en dire autant ; mais
voici ce que tout écrivain devroit fe dire
à lui -même. Deux chemins me font ouverts.
Je puis marcher dans le premier ou
ramper dans le fecond. La fortune m'attend
au bout de celui -ci , la gloire au bout
de l'autre mais la gloire peut me conduire
à la fortune , & jamais la fortune à la
gloire.
Par M, de la Dixmerie.
L'EXPLICATION

ag .73.
Absence ParM.P***
Mars
1771.
AbsentDiris queje verse dir
larmes,Un Dieu jaloux la derobe a me
voeux,Ah's'il vouloitmepriver de ses charm
Pourquoisitôtla montrer amesyeux Petik
seaux Sous ce charmant ombrageVous vous
+
yes .Que vous etes heureux Maispar pit
cesses votrerama.
+
ge
chantsi tendre augmente encor mes feux.
MARS. 1771 . 73
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Février 1771 , ekt
l'Ecriture bâtarde ; la feconde eft Jaloufie
; la troisième , la lettre A ; la quatrième
, le Bouchon à bouteille. Le mot du
premier logogryphe eft Ordonnance, dans
lequel on trouve or , corde , cordon , Anne
, ( Ste ) Anne , ( Reine ) cane , âne , an,
rond , Nord , Don , dance , ode , once
(poids) once, ( animal ) code , Caron , redan
, roc , Condé , Neron , arc , ré & noce.
Le mot du fecond elt Tourterelle , dans
lequel on trouve été , réelle , role, Tor ,
ville d'Arabie , loutre , tortue , tue , rêve ,
τένε ,
vole , Eve , terre , tour , or , lettre , verte ,
verre & tout. Le mot du troisième eft Efprit
, dans lequel on trouve pet , pie , fep,
pifte , ris. Le mot du quatrième eft Cafferole
, où le trouvent fale , rale , fole , école,
or, caroffe & roffe.
ÉNIGME
Traduite de l'Espagnol.
Ma charrue eft légère , & cinq boeufs que j'y
mets
D
74 MERCURE DE FRANCE.
La font aller de refte , ainsi que l'on peut croire."
Le champ que je laboure eft blanc comme l'ivoire;
Ce que j'y féme eft noir comme le jais.
AUTRE.
QUOIQU'IL foit ailé de me voir ,
Me palpereft chofe impoffible s
Le jour je puis être visible ,
Mais je ne règne que le foir.
Toujours le foleil me fait naître ,
Et , dans mon biſarre deftin ,
Géant à fa naiflance ainfi qu'à fon déclin ,
Au milieu de fon cours je commence à décraître
Pour grandir encore à la fin.
Père & fauteur de la mélancolie ,
Par fois je charme tes loisirs ;
J'intimide Babet & j'enhardis Sylvie ;
J'infpire la terreur & flatte les defirs ;
Je fuis l'emblême de la vie
Et l'image de tes plaifirs.
Par M. L. C. de P. , de Liége.
MARS. 1771 . 75
AUTRE.
'ETOIS , lecteur , dans mon enfance.
De mince & légère apparence.
Bientôt un volume plus grand
Me fait un fort tout différent ;
Abandonnant l'onde & la terre ,
Je m'élève jufqu'au tonnerre ;
Mais, ainſi qu'à la cour, cet éclat fi vanté;
· Hélas ! n'a duré qu'un été .
Au printems prochain , la pouffière
Ternit ma brillante carrière ,
Je tombe & vole au gré des vents :
Pourtant , quelque main ménagère
Me ramaffe au milieu des champs.
Et j'inftruis les mortels fous de fimples couleurs ;
Mais pour ce fecond avantage
L'on me brûle , l'on me partage ;
Et voilà le fruit des honneurs.
Par M. Gratien , Curé de Célon
près Argenton.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRY PH E.
Si l'on me coupe en deux , par égales moitiés ,
On rencontre chez moi plufieurs propriétés.
Ma première partie expofe une épithète
Qui , d'un clocher fur-tour , rend la beauté com
plette ;
L'autre montre un objet néceflaire en tout tems
Dont la fubftance croît entre deux élémens ;
On y voit l'ornement d'une bête fauvage ,
Ornement qui fouvent n'eft qu'un trifte avantage
En me réuniflant mon fort eſt bien plus beau ,
Les bergers pour m'entendre accourent du haż
meau.
Par le même.
AUTR E.
Mzs fix piés font , fur mer , parler le matelot ;
ES
Le fixieme de moins ne change pas mon être ;
Enfin réduit à trois , fi tu veux me connoître ,
Il faut trouver dans moi , lecteur , le même mot,
Par M. Poulchariez , Ecuyer.
MAR S. 1771 . 77-
AUTRE.
J'ai quatre piés , lecteur , & ne fuis qu'un ef- AI
prit ;
Mon troisième levé je deviens une bête ;
Quelque chofe de long qui paroît à ma tête
Me défigne affez bien ... Mais chut , j'en ai trop
dit.
Par le même.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Almanach des Mufes pour l'année 1771. *
» POURQUO OURQUOI une préface cette année à
» l'Almanach des Mufes ? Pour remer-
" cier le Public de fon fuccès ? Ce feroit
» tous les ans la même formule. Pour en
expofer les avantages ? Ils font connus.
» Pour répondre à certaines fatyres ? L'épigramme
la plus fanglante eft le filen
» ce & le motif qui le fait garder. Ces
>>
Cet article & le fuivant font de M. de la
Harpe.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
» trois mots ne ferviront donc qu'à faire
» fentir l'inutilité d'un bavardage préli-
» minaire , & peut - être que cet avis fi
court eft lui - même inutile . "
Cet avis fi court eft curieux du moins,
s'il eft inutile. Comment peut- on remercier
le Public du fuccès de l'Almanach des
Mufes ? Si quelques piéces de ce recueil
ont fait plaifir , l'éditeur qui a pris la peine
de les tranfcrire , croit-il avoir eu luimême
un fuccès ? Il femble qu'il n'y a pas
là de quoi remercier le Public. Il n'y a pas
non plus d'avantages à expofer. L'Almanach
des Mufes n'eft pas plus utile que
le tréfor du Parnaffe , l'élite des pièces fugitives
, le porte-feuille d'un homme degoût
& tant d'autres collections connues avant
lui . On diroit que le rédacteur de cet almanach
a conçu un grand projet dont il
faut faire fentir l'importance. On n'entend
pas davantage ce qu'il veut dire par
certaines fatyres. Desfatyres contre l'Almanach
des Mufes ! cela eft incompréhen .
fible , & le filence du rédacteur , qui eſt
une épigramme fanglante , fignifie fimplement
qu'il auroit dû le garder à la tête de
fon almanach .
Il auroit dû fur- tout fe conformer à.
l'avis général , & fupprimer fes petites notes
de louange ou de blâme qui font au
MARS. 1771 79
bas de fes pages , & fes prétendues notices
de tous les ouvrages qui ont paru dans
l'année . Il faudroit fe borner à une fimple
lifte de ces ouvrages & tranfcrire fidèlement
les vers qu'on a pu recueillir , fans
avertir le lecteur à chaque ligne de ce
qu'il doit approuver ou défapprouver. On
eft fâché, puifqu'il faut le dire, de trouver
dans des recueils qui peuvent être agréables
une foule de remarques , qui peuvent
amufer un moment , parce qu'elles
font rire , mais qui finiffent par ennuyer.
Quand l'éditeur nous dit , par exemple ,
je ne fais fi on trouvera de la jufteffe dans
ce que je vais hafarder , mais, en lifant les
piéces fugitives de M. Colardeau , j'ai été
mille fois tenté de comparer le coloris de
fes vers à une nuance de rofe rendre & même
un peu pâle , couverte d'un vernis doux
& brillant. Ce ſtyle peut divertir d'abord ;
mais vingt remarques de ce ton font tomber
le livre des mains.
Comme tous les journaux ont déjà
parlé des piéces contenues dans cet almanach
, nous ne citerons qu'une épître de
M. le chevalier de Bonnard , qui est une
des plus jolies du recueil . à M. le chevalier
de B.
Div
10 MERCURE DE FRANCE.
Tes voyages & tes boas mots ,
Tes jolis vers & tes chevaux ,
Sont cités par toute la France ;
On fait par coeur ces riens charmans-
Que tu produis avec aifance ,
Tes paſtels frais & reflemblans
Peuvent le pafler d'indulgence.
Les beaux efprits de notre tems ,
Quoique s'aimant avec outrance ,
Troqueroient volontiers, je penfe,
Tous leurs drames & leurs romans ,
Pour ton heureuſe négligence
Et la moitié de tes talens .
Mais pardonne-moi ma franchiſe.
Ni tes tableaux ni tes écrits
N'équivalent à mon avis
Le tour que tu fis à l'Eglife.
Nos guerriers , la ville & la cour
Admirant la métamorphofe ,
Battirent des mains tour-à- tour ;.
La gloire en fourit , & l'amour
Crut feul y perdre quelque chofe..
On a tant célébré Grainmont
Son efprit , fa gaîté , fes graces ;
Il revît en toi , tu remplaces
Le héros de St Evremont.
Les ris le fuivirent fans cefle
Et dans fon arriere ſaiſon
MARS. 1771.
Sémèrent des fleurs à foifon
Comme aujourd'hui fur ta jeunefle.
En vain le tems de fonpoifon
Voudroit amortir ta faillie.
Tu donnerois à la raifon
Tous les grelots de la folie.
Jouis bien d'un deftin fi beau.
Brille dans nos camps , à Cythère ,
Sûr de plaire & toujours nouveau , ^
Chante les plaifirs & Voltaire.
Lis Végéce , Ovide & Follard ,
Et vois les lauriers du Parnaffe ,
Unis aux palmes de la Thrace ,
Couvrir ton bonner de houíard.
Garde ton goût pour les voyages ;
Tous les pays en font jaloux ,
Et le plus aimable des fous
Sera par- tout chéri des fages.
Sois plus amoureux que jamais ;
Peins en courant toutes les belles
Et fois payé de tes portraits
Entre les bras de tes modèles.
Obfervations critiques fur la nouvelle tra
duction en vers françois des Géorgiques
de Virgile & fur les poemes des
faifons , de la peinture & de la décla
mation ; par M. Clément , &c. A Ge
néve.
Dove
82 MERCURE DE FRANCE.
"

On trouve à la tête de ces Obfervations
un petit avertiffement où l'auteur déclare
que c'eft la caufe du bon goût qu'il embraffe
. On pourroit lui répondre comme
le Mifantrope ; nous verrons bien. Mais
on voit d'avance qu'au moins ce n'eft pas
Le bon goût qui lui a dicté cet avertiſſement.
Il feroit à craindre ( dit -il ) qu'on
» fe crût difpenfé d'étudier dans l'origi-
» nal l'ouvrage le plus parfait du plus
» fameux poëte de l'antiquité , fous pré-
» texte qu'on en auroit en vers françois
» une traduction digne de lui . » Que
fignifie cette phrafe ? de ceux qui peuvent
lire Virgile , les uns favent le latin , les
autres ne le favent pas. Ces derniers dans
aucun cas ne peuvent étudier Virgile dans
l'original ; & qu'eft ce qui croira que ceux
qui peuvent l'entendre aillent l'étudier
dans une traduction ? Il s'enfuit que la
phraſe n'a point de fens . Mais M. Clément
qui prétend n'avoir aucune intention
de déplaire au nouveau traducteur , a
voulu nous perfuader qu'il n'étoit occupé
que de la gloire de Virgile & de l'intérêt
des lettres. On ne s'éblouit guère de pareilles
proteftations. On fait que quatre
beaux vers infpirés par le génie de Virgile
à ſon élégant traducteur font beau
MAR S. 1771 . 83
coup plus pour lagloire du prince des poëtes
que les obfervations de M. Clément ;
qu'on lira cette traduction long - tems
après que les obfervations auront difparu .
On fent d'ailleurs que rien n'eft moins
réel que ce grand intérêt que prend à la
gloire de Virgile un homme qui difcute
fes vers avec le ton , le ftyle & le goût
des commentateurs du feizième fiècle .
Ce n'est pas l'enthouſiaſme , ce n'eſt pas
la fenfibilité qui produit un volume de
remarques minutieuſes , & certainement
M. de Lifle a plus fenti Virgile dans une
heure de travail fur les Géorgiques que
M. Clément ne le fentira peut- être dans
toute fa vie.
« Au refte ( ajoute - t-il ) quoique je
» n'aie point pour cette nouvelle traduc-
» tion l'enthoufiafme de fes admirateurs ,
» je regarde M. de Lille comme un litté-
» rateur très eſtimable . »
La traduction des Géorgiques a été généralement
eftimée , mais elle n'a point
excité d'enthousiasme , & ce n'étoit point
un ouvrage de nature à produire cet effet.
Il eft plutôt du nombre de ceux qui peu-.
vent gagner à être relus , parce que plus
on réfléchit , plus on eft frappé des difficultés
qu'il a fallu vaincre & des beautés
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
que produifent fouvent ces difficultés
vaincues. Apparemment que tout ce qui
reffemble à l'approbation & à l'eftime pa
Foît au critique un effet d'enthousiasme ;
mais ce n'eft pas notre faute , s'il n'aime
pas à approuver & à estimer , & s'il croit
avoir rendu à M. de Lille tout ce qu'il lui .
doit en le qualifiant de littérateur trèseftimable.
Quand on n'a aucune intention:
de déplaire , on fait qu'un traducteur de
Virgile doit être beaucoup plus qu'un littérateur
très eftimable. Ce n'eft pas que ce
titre ne foit plus rarement mérité qu'on
ne l'imagine , & beaucoup de mauvais
poëtes ne valent pas un bon littérateur.
Mais enfin ce titre n'eft certainement pas
un éloge pour un homme qui écrit en
vers . Si M. Clément , par exemple, avoit
fait , ce qui eft affez rare , une bonne critique
d'un bon ouvrage , fi l'on cût remarqué
dans fes obfervations un efprit
jufte & fin , un goût für & délicat , cette
fenfibilité naturelle qui fe paflionne pour
les beautés & qui eft heurtée par les défauts
plutôt qu'elle ne va les chercher ; fi
l'on voyoit fe préfenter fouvent fous fa
plume ces tournures agréables & légères
qui mettent le lecteur du parti de la critique
& l'auteur critiqué , dans fon tort ;,
MARS. 85
1771.
M..Clément feroit un littérateur très - eftimable
, ce qui n'empêcheroit pas M. de
Lille d'être un très bon poëte.
Après cet avertiffement qui , comme
on le voit , n'eft pas heureux , l'auteur
entre en matiere , & les premiers coups
tombent , non pas fur les Géorgiques
Françoifes , mais fur le compte qu'on en
rendit dans le Mercure . On avoit dit , en
repondant à M. de Lille qui voyoit dans
les Géorgiques un ouvrage utile aux cultivateurs
, que cet ouvrage ne pouvoit
guère être utile qu'aux amateurs de la
belle poëfie ; que les gens de goût pourroient
prendre des leçons dans Virgile ,
mais que les laboureurs n'iroient guère
en chercher. C'eſt ce qui occafionne ce
début dogmatique de M. Ciément « Il
» ne faut pas dire comme quelques gens
qui n'aiment que le genre où ils s'exercent
: rien de plus inutile qu'un poëme
» fur l'agriculture , & certainement les
Géorgiques ne font pas un poëme inu-
» tile puifqu'il fait l'admiration de tant
» de fiécles , c'eft répéter en d'autres
termes ce qu'on avoit déjà dit dans le
Mercure , & il n'eft pas adroit de répéter
ce que l'on voudroit blâmer.
90
39 »
Le critique paroît en vouloir beaucoup
à cet extrait des Géorgiques , donné par
86 MERCURE DE FRANCE.
le même écrivain qui prend aujourd'hui
la défenſe du traducteur. Un des premiers
morceaux attaqués dans les obfervations
eft la defcription de la charrue que nous
avions louée avec tous les gens de lettres
qui fe connoiffent en vers. On a dit depuis
peu ( ajoute M. Clément ) je ne fais dans
quel journal , ( ce journal eft le Mercure)
que ce morceau auroit étonné Boileau . M.
Clément qui n'eft point du tout Boileau ,
quoiqu'il le cite beaucoup , n'eft étonné
que du nombre prodigieux de fautes qui
font dans les quinze vers que nous allons
tranfcrite ; enfuite il fuffira d'expofer ce
que le critique y trouve de repréhenfible
& probablement le lecteur nous diſpenfera
d'y répondre .
De la charrue enfin deffinons la ſtructure.
D'abord il faut choifir pour en former le corps
Un ormeau que l'on courbe avec de longs efforts.
Lejoug qui t'affervit ton robufte attelage ,
Le manche qui conduit le champêtre équipage ,
Pour foulager ta main & le front de tes boeufs
Du bois le plus léger feront formés tous deux.
Le fer dont le tranchant dans la terre ſe plonge
S'enchaffe entre deux coins d'où la pointe s'a
longe.
Aux deux côtés du foc de larges orillons ,
En écartant la terre , exhauflent les fillons.
MAR S. 1771 . 87
De huit pieds en avant que le timon s'étende ;
Sur deux orbes roulans que ta main le fufpende ,
Et qu'enfin tout ce bois , éprouvé par les feux ,
Se durcifle à loifir fur ton foyer fumeux .
que
Quiconque fait ce que c'eft la verfification
françoife s'étonnera fûrement
qu'elle ait pu rendre avec tant de grace &
de richeffe des détails auffi fecs & auffi
ingrats. M. Clément eft affez heureux
pour ne trouver dans ces vers rien qui
foit digne de fon approbation . Il n'y voit
que des fautes , & les voici : d'abord il y
a quinze vers françois pour en rendre fept
en latin , ce qui fans doute feroit un défaut
confidérable , fi tout l'ouvrage étoit
dans la même difproportion ; mais ce qui
n'en eft point un , lorfque le traducteur
maniant une langue moins rapide s'arrange
de manière que , fe refferrant dans
les endroits les plus aifés à rendre , & s'étendant
plus dans les endroits difficiles ,
il n'eft guère en général plus long que
l'auteur qu'il traduit. C'eft ce que M. de
Lille a fait , & ce tableau de la charrue
étoit affez pénible pour qu'on pardonne
au traducteur de l'avoir un peu enrichi ,
afin qu'il nous parût plus agréable ; & par
cette même raifon le critique eft très - mal
$8 MERCURE DE FRANCE.
fondé à reprocher au poëre François l'a
bondance qu'il étale en cet endroit ; il devroit
favoir que les mots de timon , de
manche , d'attelage , &c. ne pouvoient
paffer qu'autant qu'ils feroient image &
feroient accompagnés de termes nobles
qui les relevaffent. Tel eft l'art de notre
poësie françoife , & M. de Lille l'a trèsbien
connu. Le critique note exactement
tous les mots qui ne font pas dans Virgile.
Il compte les fyllabes . C'eft juger
une traduction en vers comme une verfion
de fixième. Er que dira- t- il de M. de
Voltaire , qui a employé douze vers pour
rendre cette fameufe comparaifon tirée
des fragmens du poëme de Marius , &
qui , dans le latin , n'a que huit vers ?
Utjovis altifoni fubitò pinnata fatelles ,
Arboris è trunco ferpentis faucia morfu ,
Ipfa feris fubigit transfigens unguibus anguem
Semianimum & variâ graviter cervice micantem ;
Quemfe intorquentem lanians roftroque cruentans,
Jamfatiata animos , jam duros ulta dolores
Abjicit efflantem & laceratum affligit in undas,
Seque obitu afolis nitidos convertit ad ortus.
Tel on voit cet oiſeau qui porte le connerre ,
Bleflé par un ferpent élancé de la terre ;
Il s'envole , il emporte au féjour azuré
MARS. 1771
89
L'ennemi tortueux dont il eft entouré.
Le fang tombe des airs ; il déchire ; il dévore
Le reptile acharné qui le combat encore.
Il le perce , il le tient fous les ongles vainqueurs
Par cent coups redoublés il venge fes douleurs';
Le monftre en expirant ſe débat , ſe replie ,
Il exhale en poiſons les reſtes de la vie ,
Et l'aigle tout fanglant , fier & victorieux ,
Le rejette en fureur , & plane au haut des cieux.
1
Peut- être que M. Clément trouveroit
ces vers paffables ; car c'eft le plus grand
éloge qu'on puiffe lui arracher , & l'enthoufiafme
de fon admiration ne va jamais
au- delà. Mais d'ailleurs que de défauts
il y reprendroit ! le fang tombe des airs :
image qui n'eft point dans le latin vers
qui n'eft point dans l'original ; & pinnata
fatelles , ce beau pinnata qui n'eſt point
rendu ; & plane au haut des cieux , qui
n'eft point la même chofe que fe tourne
vers le foleil levant , comme le dit le der
nier vers ; enfin douze vers françois pour
en traduire huit ; voilà tout ce que M.
Clément appercevroit dans ce morceau
fublime . Voilà ce qu'il appelle juger avce
génie car aujourd'hui , dit- il , on nejuge
و
MERCURE DE FRANCE.
qu'avec efprit. M. Clément a fans doute
du génie , & nous nous en appercevrons
peut-être quelque jour.
Continuons le détail des fautes que le
critique apperçoit dans la defcription de
la charrue ; c'eft que le traducteur a mis
deffinons que Virgile ne dit point , &
nous convenons que le traducteur a mis
deffinons que Virgile ne dit point ; c'eft
que Virgile met le timon au commencement
& que le traducteur le renvoie à la
fin ; c'est que trois mots françois remplacent
le mot latin jugo ; & nous convenons
que trois mots françois remplacent
le mot latinjugo ; c'eft que le traducteur
met le bois le plus léger au lieu de fpécifier
, comme Virgile , le hêtre ou le tilleul
; & nous convenons que M. de Lille
n'a pas fpécifié le hêtre & le tilleul ; c'eſt
que , en écartant la terre exhauffent les fillons
n'eft pas dans le latin , & c'eft avec
douleur que nous fommes forcés d'en convenir
; c'eft que le mot enfin fe trouve aux
deux derniers vers & fe trouve auffi dans
les premiers , & fur cela comme fur tout
le refte il faut fe rendre & avouer que le
cenfeur ajugé avec génie.
Citons encore quelques vers de M. de
MARS. 1771 : 91
Lille qui ne plaifent point du tout au
cenfeur .
Soudain l'onde en grondant s'enfle dans fes pri
fons.
Un bruit impétueux roule du haut des monts.
D'un mugiffement fourd la rive au loin réfonne
Er des bois murmurans le feuillage friſſonne.
Le critique ne veut pas qu'un bruit roule
, ni qu'un mugiffement foit fourd , lorfque
la rive en réfonne au loin ; ce qui fup
pofe qu'un bruit fourd ne peut pas s'entendre
de loin. M. Clément a des idées
auffi juftes en phyfique qu'en poëfie.
Unjour le laboureur , dans ces mêmes fillons
Où dorment les débris de tant de bataillons ,
Heurtant avec le foc leur antique dépouille ,
Trouvera fous les pas des dards rongés de rouille ,'
Entendra retentir les cafques des héros ,
Et d'un oeil effrayé contemplera leurs os.
Sur ces vers que M. de Lille a faits avec
fon efprit , M. Clément obferve avec fon
génie que l'épithète riche de fcabrá n'eſt
pas rendue , & voilà le beau pinnata dont
nous parlions tout - à - l'heure . Il foutient
qu'on ne contemple point d'un ail effrayé,
& qu'au lieu de heurtant avec le foc , il
faudroit mettre avec lefoc heurtant . Nous
1
92
MERCURE
DE
FRANCE
.
doutons beaucoup que toutes ces obſervations
faffent autant de fortune que les vers
de M. de Lille ; mais peut - être n'eft - il
pas hors de propos de démêler & de détruire
quelques principes d'erreur fur lefquels
eft appuyé tout l'ouvrage de M. Clément.
En lifant fes obſervations on voit clairement
qu'il ne veut pas qu'il y ait un feut
mot de l'original perdu dans la traduction
, ni que les conftructions foient jamais
interverties , ni que les métaphores
latines foient rendues par des équivalens,
ni qu'une phrafe foit plus courte ou plus
longue en françois qu'elle ne l'eft en latin.
Avec de pareilles prétentions , M.
Clément peut être bien fûr de ne jamais
trouver une traduction qui lui plaife même
en profe ; & fi l'on jugeoit par les mêmes
règles le morceau qu'il propofe pour
modèle , il n'en reſteroit pas un vers. Ilfalloit
fe fouvenir que tout homme qui
traduit en vers doit , autant qu'il le peur,
donner à fon ſtyle toutes les qualités qu'il
pourroit avoir , s'il écrivoit d'après lui ,
le même air de liberté , la même élégance
dans les expreffions , la même grace dans
les tournures ; qu'il doit enfin , commet
on l'a dit , tirer de fa langue le même
parti qu'en auroit tiré l'auteur qu'il traMARS.
1771 . 93
duit. Or , fi l'on veut enfuite faire attention
à la différence des idiomes , à la marche
libre & hardie de la langue latine &
aux procédés lents & timides de la nôtre,
on fentira qu'un homme qui voudra traduire
un poëte avec cette fidélité litté
rale le traduira de manière à n'être jamais
lu. Il doit donc être permis de fupprimer
une figure qui s'éloigne trop du génie de
notre langue , & de la remplacer par une
autre qui s'en rapproche davantage , de
refferrer dans la traduction ce qui auroit
trop d'étendue pour des lecteurs François ,
& d'étendre ce qui paroîtroit trop ferré,
de mettre à la fin d'une phrafe françoife
ce qui fe trouve au commencement d'une
période latine , fi le nombre & l'harmonie
peuvent y gagner fans que l'analogie
des idées en fouffre . En un mot il faut
fonger à plaire & à être lu. Que doit donc
faire celui qui examine une traduction
en vers ? Rapprocher des morceaux correfpondans
de l'original & de la verfion ,
& voir quelle eft à- peu - près la fomme
des beautés relatives dans les deux textes .
Si le traducteur , fans avoir précisément
les mêmes beautés , en a pourtant à - peuprès
autant que l'original , ( abftraction
faite de la fupériorité élémentaire d'un
idiôme fur un autre ; ) enfin ſi , dans cer
94 MERCURE DE FRANCE .
léexamen
fouvent répété , communément
l'auteur traduit ne fait que des pertes
gères ou n'en fait point du tout , à coup
fûr la traduction eft un bon ouvrage .
Voyons un exemple de cettemanière de
procéder , dans la fameufe comparaiſon
du roffignol .
Qualis populea mærens Philomela fub umbrá
Amiffosqueriturfætus , quos durus orator
Obfervans nido implumes detraxit , at illa
Flet noctem , ramoque fedens miferabile carmen
Integrat & maftis latè loca queftibus implet.
Telle fur un rameau , durant la nuit obſcure ,
Philomèle plaintive attendrit la nature ,
Accufe en gémiflant l'oileleur inhumain
Qui , gliffant dans fon nid une furtive main,
Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclore
Et qu'un léger duvet ne couvroit pas encore .
D'abord qu'on oublie pour un moment
Virgile , & que l'on montre ces vers à
Racine , à Boileau , s'ils pouvoient revivre
, ou à M. de Voltaire qui , dans ce fiécle
, les repréfente tous deux , & nous
garantifons fans crainte d'être démentis
par aucun homme de lettres , ( excepté
peut- être par les mauvais écrivains ) que
M. de Voltaire trouvera ces vers que nous
MARS. 1771 . 25
venons de citer pleins de de aceur , d'harmonie
, de grace & de vérité. C'est déjà
beaucoup , & le critique qui les cite ne
leur donne pas le plus mince éloge . Ce
reproché eft grave , ttrrèèss--grave ; car s'il n'a
pas
fenti le mérite de ces vers , comment
eft-il organifé ! & comment ofe - t- il juger
? & s'il l'a fenti fans en rien témoigner
, doit- il être bien avec lui - même ?
Voyons enfuite fi cette verfion peut
foutenir le parallèle de l'original . Il faut
convenir avant tout qu'il y a dans l'harmonie
latine un avantage inestimable auquel
il faut renoncer. Ces confonances
redoublées , populeâ Philomela fub umbrá
, qui femblent les échos de la douleur
; ces fons prolongés & lamentables
miferabile carmen , tous ces mots analogues
lugubrement accumulés , maftis late
loca queftibus implet ; cette heureufe fufpenfion
de la période qui eft coupée par
le milieu , detraxit , & qui fe relève
un enjambement fi gracieux au vers fuivant
, at illa flet noctem ; voilà ce que
Virgile a perdu & ce qu'il devoit perdre
en paffant dans une langue inférieure qui
n'a ni quantité ni inverfions. Qu'a fait
M. de Lille ? Ne pouvant pas faire entendre,
comme Virgile, le chant plaintif du
roffignol , il a tâché de regagner par le
par
96 MERCURE DE FRANCE.
fentiment ce qu'il perdoit du côté de
l'harmonie. L'oifeleur inhumain vaut au
moins le durus arator. Glifant dans fon
nid une furtive main eſt un tableau charmant
qui n'eft qu'indiqué par Virgile &
achevé par le traducteur . Enfin il nous intéreffe
pour ces tendres fruits :
Que l'amour fit éclore
Et qu'un léger duvet ne couvroit pas encore ;
En développant l'idée du mot implumes
; enforte qu'à tout prendre le morceau
de Virgile eft auffi beau en françois
qu'il pouvoit l'être. Qui croiroit que M.
Clément n'a rien vû dans ces vers , fi ce
n'eft que la comparaifon eft renversée &
que ce qui eft au commencement dans
Virgile eft mis à la fin , qu'obſervans nido
fournit un vers entier & qu'amiffos
fatus implumes en fournit deux ; c'eſt- adire
qu'il lui reproche précisément ce
qu'il falloit louer , le talent d'avoir trouvé
des équivalens aux beautés qu'il ne pouvoit
conferver en françois. Les enthoufiaftes
de poefie s'indigneront de cet excès
d'injuſtice ; mais , s'ils réfléchiffent fur le
plaifir qu'ils ont en lifant d'auffi beaux
vers & qui eft apparemment perdu pour
M. Clément qui les blâme , ils le plaindront
MARS.
1771. 97
dront peut - être & le compareront à cet
homme dégoûté de tout & qui avoit réfolu
de n'être jamais content de rien ; on
lui faifoit remarquer dans une belle foirée
d'été tous les charmes de la nature ;
on les détailloit , & il ne pouvoit pas trop
les contefter ; on fe croyoit au moment
de lui prouver que quelque chofe étoit
bien,lorfqu'il répondit avec un grand fou
pit ; hélas ! dans une heure ilfera nuit .
Pour prouver à M. Clément que nos
idées fur la traduction font celles de tous
les bons littérateurs , nous lui citerons un
paffage d'un excellent livre fur la manière
d'apprendre les langues , templi de vues
neuves & fines & auffi bien écrit que bien
penfé. « Les originaux , dans quelque lan-
" gue que ce foit, ont des beautés qu'il n'eſt
» pas poffible de faire paffer dans une tra-
» duction. L'auteur a mis au jour fſaa pen-
» fée avec tous les embelliflemens qui
» lui convenoient. S'il n'eût pas trouvé
» dans fa langue le terme propre ou le
» terme figuré dont il avoit befoin , il
» eût abandonné cette penfée & il auroit
» bien fu la remplacer. Le traducteur n'a
" pas le choix des penfées. Son auteur les
» lui fournit , & il eft forcé de les rendre
» telles qu'il les a reçues ; fouvent fa lan.
"
"
"
E
98 MERCURE
DE FRANCE.
» gue lui refufe le terme propre , alors il
fupprimera des idées acceffoires , ou s'il
» veut les conferver fon ftyle s'alonge
» & devient traînant , & c. »
"
Un autre principe d'erreur avancé par
M. Clément , c'est que les termes d'agriculture
ne peuvent , felon lui , entrer en
aucune manière dans un vers françois . Il
eft bien vrai que c'eft un des grands obftacles
qu'avoit à furmonter le traducteur
des Géorgiques ; mais il favoit aufli , &
l'exemple de Racine , de Boileau , de M.
de Voltaire lui avoit appris qu'il eſt un
art de placer noblement dans un vers un
mor qui , par lui - même , ne paroît pas
noble. Qui auroit cru que le mot de fel
pût entrer dans un vers de tragédie ? Racine
en eft venu à bout.
Quelquefois à l'autel
Je présente au grand Prêtre & l'encens & le fel.
S'il eût mis fimplement je préfente le
fel , le vers étoit plat . Le mot d'encens le
relève & fit paffer le fel avec lui . Prenons
dans les Géorgiques Françoifes un
éxemple de ces termes de labourage heureufement
encadrés . Soc , traîneaux , rateaux
, claie , van , madrier ; en voilà fix.
Ils font placés dans cinq vers fans que
MARRSS.. 1771. 99
l'oreille la plus délicate en puiffe être
choquée .
D'abord on forge un foc , on taille des traîneaux ,
De leurs ongles de fer on arme des rateaux.
On entrelace en claie un arbuste docile.
Le van chafle des grains une paille inutile.
Le madrier pefant te fert à les fouler
Et des chars au beſoin feront prêts à rouler .
Pourquoi n'eft on bleffé d'aucun de ces
mots ? C'est qu'il n'y en a pas un qui ne
faffe image & qui ne foit accompagné de
détails riches & pittorefques. Il falloit
donc fe borner à dire que les expreffions
techniques du labourage étoient plus harmonieufes
& plus poëtiques dans le latin
que dans le françois , & féliciter M. de
Lille d'en avoir fait l'ufage le plus heureux
qu'il lui étoit poffible.
Ce n'eft pas que M. Clément n'ait taifon
quelquefois. Il eft inftruit & il entend
le méchanifme du vers françois qu'il a
fort bien étudié dans Boileau . Mais fes
vues en poëfie font étroites , & les critiques
vétilleufes & fouvent injuftes . Il faic
un crime à M. de Lille de quelques reffemblances
qui fe trouvent entre fes vers
& ceux de Segrais & de Martin qui tous.
deux ont fait une mauvaiſe traduction des
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.

Géorgiques. Quand des vers qui fe reffemblent
dans deux auteurs font au nom
bre de ceux que tout le monde a pu faire ,
ils ne valent pas la peine d'être remarqués .
Par exemple , Segrais dit :
Le pâle peuplier & le faule verdâtre.
Et M. de Lille ,
Le pâle peuplier , les faules verdoyans;
En vérité pour faire un pareil vers on
n'a befoin de perfonne . Souvent d'ailleurs
le critique traite de plagiats & d'imitations
des beautés qui appartiennent au
nouveau traducteur & qui laiffent à une
grande diftance ceux qui l'ont précédé.
Les légumes couverts d'une gouffe flottante ,
Après qu'on en a fait la récolte bruyante.
MARTIN.
Ou la vefce légère , ou ces moiffons bruyantes ,
De pois retentiffans dans leurs coffes tremblantes.
Il n'y a rien de commun entre ces vers
dont les premiers font déteftables & les
autres font excellens , que le mot bruyantes
, danné par le latin , filvamquefonantem
; c'étoit cette prodigieufe différence
qu'il falloit remarquer , & voir un pla
MARS. 1771. IOD
giat dans ces vers pour un feul mot qui
eft à Virgile , c'eft refpecter peu la raifon
& la vérité .
Finiffons ce qui regarde M. de Lille
par mettre fous les yeux du lecteur l'épifode
d'Orphée , de M. L. B. dont M. Clément
fait le plus pompeux éloge & où il
ne voit pas un défaut. Quoiqu'il y ait
des endroits vraiment louables dans ce
morceau , il nous fera facile de démontrer
que l'on peut en faire une critique.
auffi jufte & auffi bien motivée que celle
de M. Clément eft en général injufte &
mal établie.
Déjà loin de Tempé , délicieux rivage ,
Pleurant les doux eflaims que la parque ravage ,
Ariftée égaroit fes pas & fes douleurs .
Aux fources du Pénée il accourt sout en pleurs .
Et là, tendant les mains vers ces grottes profondes,
O Cirène , dit- il , ô nymphe de ces ondes ,
Du plus brillant des dieux fij'ai reçu le jour ,
Si vous êtes ma mère , où donc eft votre amour ?
Et que m'importe hélas ! cette illuftre origine ,
Si les deftins jaloux ont juré ma ruine ?
Eft-ce là ce bonheur que vous m'aviez promis ,
Cet Olympe où les dieux attendoient votre fils ?
Un feul bien ici bas , mes abeilles fi chères !
Eût de mes jours mortels adouci les mifères ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
C'étoientles plus doux fruits de mes foins affidus ;
Et vous êtes ma mère ! & jeles ai perdus !
Cruelle , de mes pleurs ne foyez point avare ,
Au fein de mes agneaux plongez un fer barbare ,
Et que mes jeunes feps expirent fous vos coups ,
Si le bonheur d'un fils arme votre courroux.
Mais Cirène , du fond de fa grote azurée ,
Entend le bruit confus d'une plainte égarée.
Ses nymphes l'entouroient : fur leurs fufeaux légers
Brille un lin de milet teint de l'azur des mers.
Là font en foule Opis , Glaucé , Pirrha , Néere ,
Cidippe , vierge encor , Licoris déjà mère ,
Néfé , Spio , Thalie , & Driope & Naïs ;
Leurs blonds cheveux flottoient autour d'un fein
de lis .
Xanthe , Ephir , jeunes foeurs , filles du vieux Nérée
,
Ceinte d'or l'une & l'autre & d'hermines parée ,
Et l'agile Aréthufe abjurant fon carquois.
·
Pour charmer leurs loisirs , Climène , au milieu
d'elles ,
Leur chantoit de Vénus les amours infidelles ,
Les doux larcins de Mars , les fureurs de Vulcain ,
Et les réſeaux tiflus d'un inviſible airain.
Les nymphes en filant écoutoient ces merveilles ,
Quand un lugubre cri frappe encor leurs oreilles.
Cirène , enpâliſſant , tremble à ce cri fatal ;
MARS. 1771 . 103
Chaque nymphe fe trouble en fon lit de criſtal.
Toutes avec effroi gardent un long filence.
Plus prompte que fes fours Aréthufe s'élance ,
Et jetant les regard fur la face des eaux ,
Lève fa tête humide & ceinte de rofeaux.
Et de loin , ô Cirène ! ô mère infortunée!
Ton fils ? Il eft en pleurs aux fources du Pénée.
Il te nomme barbare . A ces triſtes récits ,
Va , cours , vole , Aréthuſe , amene-moi mon fils:
Qu'il vienne , qu'il defcende en nos grottes facrées.
Elle dit : A fa voix les ondes féparées
Se courbant tout-à- coup en mobiles vallons ,
Reçoivent Ariftée en leurs gouffres profonds.
Il s'avance , étonné lous ces voûtes liquides ,
Admire avec effroi ces royaumes humides ;
Tous ces fleuves grondans fous leurs vaſtes rochers
,
Et la fource du Nil inconnue aux nochers,
Et le Tibre & le Phaſe , & l'Ebre & le Caïque ,
Et l'Eridan qui roule au Golfe Adriatique.
Quand il eut pénétré ces liquides palais ,
Cirène , en l'embraflant , calme fes vains regrets. "
Chaque nymphe à l'envi fert le jeune Ariftée.
Les unes , fur fes mains , verfent l'onde argentée ;
Un lin blanc les effuie , & d'autres à fes yeux
Offroient les coupes d'or , les mêts délicieux .
Mais Cirène :ô mon fils ! que cette liqueur pure
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Coule pour l'Océan , père de la nature ,
Pour les nymphes des bois , des fleuves & des
mers.
Elle dit , l'encens fume & les voeux font offerts.
Trois fois le vin fe mêle aux flammes odorantes,
Trois fois la flamme vole aux voûtes tranſpa
rentes .
O mon fils , dit Cirène à ce préfage heureux ,
Non loin des flots d'Egée eft un devin fameux .
C'est l'antique Protée , aux regards infaillibles ,
Sur des courfiers marins il fend les mers paisibles.
Il tend vers l'Emathie , & cotoyant nos ports ,
De Palléne déjà fon char touche les bords.
C'eft l'oracle des mers : les dieux lui font connoître
Et tout ce qui n'eft plus & tout ce qui doit être.
Ainfi le veut Neptune , & lui feul fous les eaux ,
Fait paître de ce dieu les énormes troupeaux.
Il fait de vos malheurs la fource & le remède.
Mais par de longs foupirs c'eft en vain qu'on l'obsède.
Son oracle eft le prix de qui l'ofe dompter.
Ceft lui que votre audace enfin doit confulter.
Moi mème , dès que l'aftre embrafant l'hémifphère
,
Aux troupeaux altérés rendra l'ombre plus chère ;
Je veux guider vos pas vers l'antre où le vieil
lard ,
Loin du jour & des mers , fe repofe à l'écart.
MARS . 1771 . 105
C'est là que le fommeil invite à le furprendre.
Chargez-le de liens ; mais prompt à fe défendre ,
A vos yeux,lous vos mains , il fe roule en torrent,
Gronde en tigre irrité , gliffe & fiffle en ferpent ,
Drefle en lion fougueux fa crinière fanglante ,
Et tout-à-coup échappe en flamme pétillante.
Mais plus le dieu mobile eft prompt à s'échapper ,
Plus de vos noeuds preffans il faut l'envelopper.
Vaincu , chargé de fers , qu'il vous rende Protée.
D'ambroifie à ces mots parfumant Ariſtée ,
Cirène lui fouffla l'espoir d'être vainqueur ,
Ses membres refpiroient l'audace & la vigueur.
Dans les flancs caverneux d'un roc battu de l'onde
S'ouvre un antre ; à ſes pieds le flot bouillonne &
gronde ;
Mais il creule à l'entour deux golfes , dont les
eaux ,
Loin des vents orageux , accueillent les vaiffeaux .
Le vieillard , de ce roc , aime le frais & l'ombre .
La nymphe y met fon fils vers le flanc le plus
fombre ,
Et fe dérobe au fond de fon nuage épais .
Déjà l'aſtre du jour enflammant tous les traits ,
Des fleuves bouillonnans tarit l'urne profonde ,
Et du haut de fa courfe il embrafe le monde.
Des feux du Sirien tout l'air eft allumé.
Protée alors nageant vers l'antre accoutumé ,
Voit les monftres , autour de fa grotte fauvage ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
D'une rofée amère inonder le rivage ,
Et dansfa grotte affis loin des feux du ſoleil ,
Compte les veaux marins que preſſe un lourd fommeil.
Apeine il s'endormoit que le fils de Cirène
S'élance , jette un cri , le faifit & l'enchaîne.
Protée en s'éveillant s'agite dans fes fers ,
Et furpris des liens dont fes bras font couverts ,
Rappelant de fon art les merveilles enfoule,
Tigre , flamme , torrent , gronde , embrafe , s'écoule.
Vains efforts , & cédant au bras victorieux ,
A lui - même rendu , fa voix l'annonce aux yeux.

Nymphe ! que ta belle ombre emporta de regrets !
Les Driades en pleursfont gémir leurs forêts.
Du Rhodope attendri les rochers foupirèrent ,
Dans leurs antres fanglans les tigres la pleurèrent.
Mais lui , belle Euridice , en des bords reculés ,
Seul , & fa lyre en main , plaint fes feux déſolés.
C'eft toi , quand le jour naît , toi , quand lejour
expire ,
Toi , que nomment fes pleurs , toi , que chante fa
lyre.
Mais que ne peut l'amour ? Orphée , aux ſombres
bords ,
Ola tenter vivant la retraite des morts ,
MARS. 1771. 107
1
Ges bois noirs d'épouvante , & ces dieux effroyables
Aux larmes des humains toujours impitoyables.
Il chante , tout s'émeut , & du fond des enfers
Les mânes accouroient au bruit de les concerts.
Tels quand un foir obfcur fait gronder les orages ,
D'innombrables oiſeaux volent fous les ombrages
;
Telles , autour d'Orphée , erroient de toutes
parts ,
Les ombres des héros , des enfans , des vieillards ,
Et ces fils qu'au bucher redemandent leurs mères ,
Et ces jeunes beautés à leurs amans fi chères ,
Peuple fombre & léger , que de fes bras hideux
Prefle neuffois le Styx qui mugit autour d'eux .
Du tartare à la voix les gouffres treffaillirent .
Sur leurs trônes de fer les Parques s'attendrirent.
L'Euménide ceffa d'irriter fes ferpens ,
Et Cerbère retint fes abois menaçans.
Déjà l'heureux Orphée eft vainqueur du Ténarė ,
Il ramene Euridice échappée au Tartare.
Euridice le fuit ; car un ordre jaloux
Défend encor fa vue aux yeux de fon époux .
Mais ô d'un jeune amant trop aveugle imprudence
;
Si l'enfer pardonnoit , ô pardonnable offenfe !
Orphée impatient , troublé , vaincu d'amour ,
S'arrête la regarde & la perd fans retour.
E
vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Plus de trève ; Pluton redemande fa proie.
Trois fois le Styx avare en murmure de joie.
Mais elle : ah ! cher amant , quel aveugle tranfport
Et nous trahit tous deux & me rend à la mort ?
Déjà le noir fommeil flotte fur ma paupière.
Déjà je ne vois plus tes yeux ni la lumière.
Orphée ! undieux jaloux m'entraîne malgré moi ,
Et je te tends ces mains qui ne font plus à toi.
Adieu. L'ombre à ces mots fuit comme un vain
nuage.
Son amant veut encor la fuivre au noir rivage.
Mais comment repafler le brûlant Phlegeton ?
Comment fléchir deux fois l'inflexible Pluton ?
Quels pleurs ou quels accens lui rendroient fon
amante ?
L'ombre pâle eft déjà dans la barquefanglante.
Sur les bords du Strimon déplorant fes revers ,
Orphée erra fept mois fous des rochers déferts ,
Aux tigres , aux forêts racontant les difgraces ;
Les tigres , les forêts gémirent fur fes traces.
Ainfi le roffignol pleurant fes tendres fils,
Hélas ! fans plume encor , dans leur berceau ravis,
Et racontant la perte aux forêts attentives ,
Traîne les longs regrets en cadences plaintives.
Ah ! depuis qu'Euridice eft ravie à fes feux ,
Nul amour , nul hymen ne fatte plus les voeux.
A travers lesfrimats des monts hiperborées ,
MARS. 109 1771 .
Ilpromène au hafardſes flammes éplorées.
Solitaire , il couroit les bords du Tanaïs ,
Quand tout-à - coup , ôrage ! ô forfaits inouis ?
Les bacchantes en foule affiégeant le Riphée ,
De leurs faloufes mains déchirerent Orphée ,
Lui percerent le coeur de leurs thirfes fanglans
Et fémèrent au loin fes membres palpitans.
Dans l'Ebre impétueux fa tête fut jetée.
Mais, tandis qu'elle erroit fur la vague agitée
Ses lévres qu'Euridice animoit autrefois
Et fa langue glacée & fa mourante voix .
Sa voix difoit encore : ô ma chere Euridice !
Et tout le fleuve en pleurs répondoit , Euridice..
Revenons fur les vers que nous avons
marqués comme repréhensibles .
Déjà loin de Tempé , délicieux rivage.
Cette appofition n'eft pas dans Virgile
, & c'en feroit affez , dans les principes
de M. Clément , pour la rejeter. Mais
elle eft blâmable par d'autres raifons . C'eft
une circonftance indifférente qui ralentit
la narration : fi Ariftée le voyoit exilé
pour toujours des vallons de Tempé , on
pourroit infifter fur leurs délices ; mais il
s'en éloigne pour un moment.
Egaroit les pas & ſes douleurs .
110 MERCURE DE FRANCE.
Seroit pardonnable dans une ode ; mais
dans le commencement d'un recit qui
doit être ſimple & intéreſſant , un ſtyle
auffi figuré n'eſt pas tolérable. Du plus
brillant des dieux , en parlant du ſoleil ,
eft une expreffion impropre & vague.
Comme on ne dit point des dieux brillans
, on ne peut pas dire le plus brillant
des dieux. Mais Cirène , &c. mais eſt une
mauvaiſe liaiſon ; cette disjonctive n'a là
aucun fens. Une plainte égarée n'eft pas
meilleure que égaroit fes pas , & il y a de
l'affectation à répéter ce mot . Néfe , Spio,
Thalie , & Driope & Naïs , &c. tous ces
noms ainfi entaffés font d'un effet défagréable
, & M. de Lille a bien fait de les
féparer par des épithètes qui les caractérifent
. Ceinte d'or l'une & l'autre eft d'une
dureté fi grande qu'il faut lire le vers pour
deviner le fens des trois premières fyllabes.
Abjurant fon carquois eſt encore une
figure trop recherchée. Cirène en páliffant
tremble à ce cri fatal. Fatal eſt trop évidemment
une cheville ; car ce cri n'eft
fatal à perfonne. Tremble en páliffant eſt
un rempliffage , l'un des deux fuffifoit.
Chaque nymphefe trouble eft de la profe
languiffante. Toutes avec effroi gardent un
long filence est une faute plus grave . Ce
vers , qui n'eft point dans Virgile , formeMARS.
1771. III
roit une espéce de contrefens . Virgile dit
fimplement qu'Aréthufe fut plus prompte
que les autres à s'élancer à la furface des
eaux , ce qui donne à entendre que les autres
s'y difpofoient , & ce qui forme un
fens plus nature!. Laface des eaux eft une
expreffion inufitée . A ces trifles récits , quatre
mots d'Aréthufe ne font point de triftes
récits , & , à ces trifles récits va , cours , vole,
forme une phrafe obfcure & embarraffée .
Ce n'étoit point là le cas de fupprimer les
liaifons. Se courbant tout à coup en mobi
les vallons ne rend point la penſée de Virgile
qui peint les flots retirés des deux côtés
& formant deux montagnes au milieu
defquelles Ariftée eft porté au palais de fa
mère. Voûtes liquides & liquides palais ,
fix vers après font un répétition blâmable .
Le golfe Adriatique ne doit entrer que dans
un livre de géographie ; & l'auteur , qui
emploie les figures où il n'en faut pas ,
devroit s'en fervir , lorfqu'elles font néceffaires.
Caine fes vains regrets n'eft pas
jufte. Les regrets d'Ariftée ne font point
vains , & l'inanes du latin a un fens que
le mot vains ne rend point pour nous.
Inanes fignifie fimplement que Cirène
voit du remède aux maux de fon fils . C'eft
une de ces occafions où le goût doit ap- .
prendre à n'être pas littéral . Il tend vèrs
112 MERCURE DE FRANCE.
l'Emathie eſt dur , & l'aftre pris générique
ment pour le foleil eft une faure de langage
. Mais tout ce morceau qui finit par
le tableau des métamorphofes de Prothée
eft plein de beautés poëtiques. Le dieu
mobile eft encore une expreffion peu naturelle
, & lui fouffla l'espoir d'être vainqueur
eft ce qu'on appele du jargon. Vers
le flanc le plus fombre , ce mot flanc ainfi
ifolé dans un fens métaphorique eft de
mauvais goût ; de pareils mots ne doivent
point être féparés du mot auquel ils appartiennent.
Enflammant & bouillonnant
en deux vers , & deux fois grotte en trois
vers font des négligences moins pardonnables
dans un morceau d'élite que partout
ailleurs. Veaux marins n'eft pas noble
en poësie . Les merveilles en foule finit
bien mal un vers ; & gronde , embrafe , s'écoule
eft encore bien plus mauvais parce
que ce vers en voulant trop peindre ne
peint rien , & que s'écoule après gronde &
embrafe eft un peu ridicule. Sa voix l'anonce
aux yeux ne s'entend point. Sa
belle ombre eft d'un ftyle précieux : on dit
une grande ombre, une ombre augufte, parce
que les idées de grandeur & de refpect
s'accordent très bien avec un autre ordre
de chofes. Mais on ne fair trop ce que
c'eft qu'une belle ombre. Les Driades en
MARS. 1771. 113
pleurs font gémir leurs forêts eft une tournure
profaïque qui ne vaut pas mieux que
le foir fait gronder les orages . Les rochers
Joupirèrent , cette expreffion marque un
défaut de goût. On diroit bien les rochers
s'ébranlerent , les rochers gémirent , parce
que ces métaphores fe rapprochent à un
certain point de la vérité physique . Nous
concevons comment des rochers peuvent
s'ébranler , comment on peut entendre
dans les rochers un bruit qui reffemble à
un gémiffement. Mais des rochers qui foupirent
forment une difparate qui bleffe
l'imagination . C'eft ainfi qu'on prend
l'enflure pour de l'énergie . On ne veut
pas voir qu'il y a un degré de vérité dont
la poëfie ne doit jamais s'écarter dans les
plus grandes licences , & qui fait le mérite
de ces licences mêmes . Eft modus in
rebus , a dit Horace , & pour M. Clément
un paffage d'Horace ou de Boileau vaut
mieux que toutes les raifons poffibles . En
des bords n'eft pas françois , il faut néceffairementfur
des bords. Plaint fes feux défolés
eft dans le même gente que il promène
au hafard fes flammes éplorées , c'eſtà
dire dans le genre bourfoufflé qui offenſe
la raiſon , l'analogie & l'élégance :
ce n'eft pas avoir un fiyle figuré , c'est défigurer
fon ftyle.
114 MERCURE DE FRANCE.
C'est toi quand le jour naît , toi quand le jour
expire ,
Toi que nomment fes pleurs toi chante fa
lyre.
que >
Autant les deux vers de Virgile font
doux , harmonieux & attendriffans , autant
ceux- ci font durs , pénibles & froids .
Cette fufpenfion forcée , c'est toi quand le
jour naît , ces pleurs qui nomment cette
lyre qui chante , comme s'il n'étoit queftion
que de chanter , tout cela eft l'opposé
du fentiment & du naturel . Quelle différence
des vers de M. de Lille !
Là feul , touchant la lyre & charmant for venvage
Tendre épouse c'eft toi qu'appeloit fon amour ,
Toi qu'il pleuroit la nuit , toit qu'il pleuroit le
jour.
Il n'y a rien d'affecté , rien d'entortillé ,
point d'inverfion , point de fimmétrie .
Cela n'eft pas auffi beau que Virgile ? &
qu'est ce qui le feroit ? Mais quelle fupériorité
fur M. le B. ! en général , excepté
le morceau de Protée , M. le B. ne peut
foutenir la comparaiſon avec M. de Lille.
Des bois noirs d'épouvante & Orphée
vaincu d'amour font aux yeux de M. CléMARS.
1771.
115
ment des hardieffes heureufes . Ce font
des fautes graves aux yeux de tous les gens
de lettres . Du tartare àfa voix les gouffres
treffaillirent ne peignent point les enfers
étonnés & de la hardieffe & des chants
d'Orphée , & c'est ce que Virgile a voulu
peindre. Quin ipfæ ftupuere domûs. Abois
eft un terme de chaffe qui n'eft fait ni
pour la poësie ni même pour le ſtyle noble.
Tenare & Tartare font deux rimes
ftériles ; & je te tends ces mains qui ne
font plus à toi. C'est dommage que je te
tends foit fi dur ; car d'ailleurs le vers feroit
bien . Déplorant , pleurant , racon- .
tant , ravis & ravie , tous ces mots les uns
fur les autres jettent trop de négligence
dans un morceau de deux cens vers qui
doit être févèrement travaillé . La barque
de Caron n'a jamais été fanglante , & il
importe peu que lesforêts foient attentives
au chant du roffignol . Ce n'étoit pas là
ce qu'il falloit peindre . Il ne falloit pas
dire non plus que les Bacchantes percerent
le caur à Orphée , après l'avoir déchiré ;
car cet ordre de circonftances n'eft pas na-.
turel. Voilà bien des critiques qui , pourtant
, ne font pas des chicanes . Ces fautes
font réelles , independamment de Virgile ,
&, lorfqu'on fait réflexion que l'obferva116
MERCURE DE FRANCE.
teur , en recherchant tant de fautes qui ne
font point dans M. de Lille , n'a pas trouvé
une feule de celles qui font dans M. le
B.; on ne peut pas avoir une grande idée
de fon impartialité.
Nous ne pouvons pas entrer dans un
auffi grand détail fur ce qui regarde M. de
St Lambert. Nous n'avons point ici de tra
duction à comparer à l'original . L'auteur
des Saifons, au lieu de traduire Virgile , a
fongé à fe mettre à côté de lui.Son ouvrage
eft un des beaux monumens de la poëfie
françoife. On fe rappellera fouvent ces
vers de M. de Voltaire qui reffemblent au
chant du Cigne .
Oui déjà St Lambert , en bravant vos clameurs ,
Sur ma tombe qui s'ouvre a répandu des fleurs.
Aux fons harmonieux de fon luth noble & tendre
,
Mes mânes confolés chez les morts vont defcendre.
M. Clément n'eft point frappé de ces
fons harmonieux . Il n'y voit que de la monotonie.
Il est tout étonné que beaucoup
de vers tombent deux à deux , comme li
dans un poëme d'une certaine longueur
le goût exigeoit toujours des rimes brifées
& des fens fufpendus . Il appelle le
. M AR S. 1771. 117
genre de poëme qu'à choifi M. de St Lambert
un genre bâtard , comme fi ce genre
étoit fort différent de celui des Georgiques.
Il lui reproche de mettre de la philofophie
dans fes vers , & l'on ne reprochera
pas à M. Clément d'en mettre dans fa
profe. Enfin , tout en convenant que l'auteur
des Saifons fait affez bien des vers ,
il examine fort ennuyeufement comment
il fe pourroit que le poëme fût ennuyeux ,
& voici ce qu'il découvre ; c'eſt
que dans
les plus beaux morceaux de M. de Saint-
Lambert tout, paroît bien fait à la vérité ,
mais qu'on ne peut pas dire qu'un versfoit
meilleur qu'un autre. Pour toute réponſe ,
nous confeillerons à M. , Clément de lire
Racine , de faire fouvent le même examen
, & il trouvera le même résultat.
Que répondre d'ailleurs à un homme
qui blâme ces vers ci ?
Il va fémer ces grains fi chers aux animaux ,
Compagnons éternels de fes nobles travaux .
Je fens renaître en moi la joie & l'efpérance ,
Et le doux fentiment d'une heureuſe exiſtence .
· · ·
A l'amour maternel la nature confie
Ces êtres imparfaits qui commencent la vie.
118 MERCURE DE FRANCE.
Mais ici mon bonheur me laiffoit réfléchir ,
Et même la raiſon m'invitoit à jouir.
·
Je ne fais quoi de grand s'imprime à mes penſées.
Le père des humains
Nous admet les premiers à ces feftins champêtres ,
Où la voix paternelle invite tous les êtres.
Jouirc'est l'honorer ; jouiflons , il l'ordonne.
La campagne épuilée a livré fes préfens
Et n'a rien à promettre à mes goûts , à mes fens.
Dans ces jardins flétris , dans ces bois fans verdure
Je fens à mes befoins échapper la nature , &c.
Que dire à un homme dont l'oreille eft
bleffée de ce vers fublime dans le genre
defcriptif, où l'auteur dit , en parlant du
foleil :
Il revêt de fplendeur la nature enflammée.
A un homme qui trouve toutes les lois
de l'harmonie violées dans ces deux vers
pleins d'énergie & de vérité .
La chaleur a vaineu les efprits & les corps ;
L'ame eft fans volonté , les muſcles fans refforts.
MAR S. 1771 . 119
Il faut obferver que tous ces vers que
nous venons de citer , pris ainfi féparément
, doivent perdre beaucoup de l'effet
qu'ils pourroient avoirà leur place & dans
l'enſemble de
l'ouvrage , & que cependant
, tout ifolés qu'ils font , ils n'ont rien
qui puiffe juftifier la critique aux yeux des
gens de goût.
Mais c'est trop défendre M. de St Lambert
qui n'avoit pas befoin d'être défendu ,
& qui d'ailleurs l'eft affez par ce Public
choifi qui aime encore les bons vers.
Nous ne pouvons pas non plus nous étendre
fur l'eftimable ouvrage de M. Vatelet
& fur celui de M. Dorat , que M. Clément
cenfure avec une aigreur révoltante.
Il y a fans doute des défauts de ftyle & de
goût , des endroits foibles dans le poëme
de la déclamation ; mais ils font rachetés
par plufieurs morceaux qui méritent des
éloges, & le critique n'en donne pas volon
tiers. Le poëme de la Peinture de M. le M.
eft le feul qui arrache quelques louanges
à M. Clément . Il en cite les meilleurs
vers , & c'eft avoir de la bonne foi & de
la bienveillance . Mais c'eft bleffer le
goût & l'équité que d'affocier & de
ranger dans la même claffe des ouvrages
120 MERCURE DE FRANCE.
dont les uns font d'un ordre très - fupérieur
& les autres font d'un rang fubalterne .
Nous pourrions reprocher encore d'autres
défauts à l'auteur des obfervations.
Il a foin de dire qu'il n'écrira pas joliment
; c'eft art bien fait fans doute
mais il faut écrire du moins avec
goût. On est étonné qu'un homme qui
compofe un gros volume de critique, qui
décide avec une dureté tranchante fur le
mérite de nos meilleurs écrivains , qui
met M. de Voltaire à côté de Perraut ,
qui appele M. d'Alembert un écrivain
précieux ; enfin qui , du haut de ſa chaire
magiftrale, femble dicter à des écoliers ce
qu'ils doivent penfer fur les vivans & fur
les morts , paroiffe quelquefois avoir
lui-même de la peine à s'exprimer , employe
des conftructions vicieufes ou peu
naturelles , & fe permette des plaifanteries
froides & d'un mauvais ton.
Ecoutez - le parler : Je m'imagine qu'un
bon ouvrage reffemble à des vins délicieux
qui laiffent dans la bouche des traces de
leurfaveur long-tems après qu'on les a bus,
&c. La poëfie doit nous mener à lafageffe,
mais c'est par des chemins de fleurs , &je
ne finirois pasfije voulois détailler par le
menu
MARS. 1771 . 121
menu &cifous quel figne à lafin d'un vers
eft extrêmement baroque , &c.
M. Clément n'a pas encore affez étudié
Boileau , s'il n'y a pas appris que c'eſt là
du très mauvais ftyle .
Mais ce qu'il doit encore apprendre ,
ce qu'il doit fe perfuader , c'eft qu'une
critique peu mefurée déplaît néceffairement
à tous les lecteurs honnêtes. Il femble
, en écrivant contre des hommes
qu'il ne connoît pas , être plus l'ennemi
de leur mérite qu'il ne l'eft de leurs défauts
, & plus bleffé de leur gloire que de
leurs fautes. Il a l'air de vouloir rabaiffer
les talens plutôt qu'éclairer fes lecteurs.
Son ame fermée , pour l'ordinaire , au fentiment
de l'admiration s'ouvre & fe répand
toute entière dans l'expreffion du blâme
& du mépris . On feroit tenté de croire que
les beautés l'affligent & qu'il jouit des défauts
; s'il eft effectivement dans cette difpofition
, il eft clair que l'ouvrage de M. de
Lille & celui de M. de St Lambert n'ont
pas dû le rendre heureux .
De la Santé; ouvrage utile à tout le monde
; par M. l'Abbé Jacquin , Chapelain
de Mefdames Victoire & Sophie ;
membre des académies royales de
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Rouen & de Metz , honoraire de la
fociété littéraire d'Arras. Quatrième
édition confidérablement augmentée ;
vol. in- 12. de 557 pag. A Paris , chez
G. Defprez , imprimeur du Roi & du
Clergé de France , rue St Jacques.
%
Cet ouvrage , publié pour la premiere
fois en 1762 , fur très - accueilli , parce que
l'auteur , bon phyficien & obfervateur
éclairé , l'a rempli d'obfervations bien.
faites , de préceptes fages & d'inftructions
utiles à tous ceux qui comptent la fanté
pour quelque chofe. Depuis cette premiere
édition du traité de la Santé , plu-
Geurs médecins ont donné au Public
quelques écrits fur cet objet intéreflant.
M. L. J. en a profité pour rendre fon ouvrage
d'une utilité plus genérale , & il y a
ajouté d'autres obfervations qui lui font
propres. L'auteur expofe ce qui conftitue
une bonne fanté. « Il faut d'abord avoir
les parties effentielles à la vie bien conformées
: telles font la tête , la poitrine
, & le bas-ventre : il faut avoir une bon-
» ne conftitution , c'est- à- dire avoir les
» os gros & forts , les dents bonnes , plus
de chair que de graifle , la tête groffe ,
la poitrine large , le ventre un peu éle-
» vé , les muſcles épais , les vaifleaux
»
M. A R S. 1771 . 123
"
» amples , les nerfs folides & tendus , les
» tendons fermes , les fibres élastiques :
l'appétit ne doit être ni trop grand , ni
» trop petit : on doit aller à la felle tous
» les jours , uriner médiocrement , &
» tranfpiret beaucoup. Quand on a mangé
» on doit avoir les membres fouples ,
» être léger & n'avoir aucune envie de
» dormir : on ne doit reffentir aucune
» douleur enfin on doit jouir d'un fom-
» meil doux , tranquille , d'environ ſept
» heures , & fupporter aifément la fati-
ود
gue. L'auteur , en raflemblant ces
fignes de fanté , n'a pas prétendu alarmer
ceux dont la conſtitution n'y répond
pas en total. Il y a des nuances infinies
depuis cet état parfait de fanté jufqu'à celui
de maladie , dans lefquelles on ne laiffe
pas d'éprouver un bien- être relatif à fon
tempérament. Ce portrait d'une parfaite
fanté peut néanmoins fervir à faifir les
moindres dérangemens qui arrivent dans
l'économie animale , afin d'y remédier
avant qu'ils produifent des fuites fouvent
incurables. Il eft bien plus facile de prévenir
les maladies que de les guérir. Trop
de fcrupules cependant pour la fanté pourroiént
dégénérer en foibleffe . Le malade
imaginaire de Molière vouloit favoir
Fij
124
MERCURE DE FRANCE.
combien il falloit mettre de grains de fel
dans un oeuf, & fi c'étoit en long ou en large
qu'il devoit faire , dans fa chambre
les tours de promenades ordonnés par
M. Diaphorus. Un médecin de la connoiffance
de M. L. J. avoit recommandé
à un malade de cette efpèce de ne pas
s'enfevelir dans fon lit , & d'en ouvrir les
rideaux d'un côté : une heure après , cet
hypocondriaque l'envoya chercher pour
lui demander quel côté du lit il falloit
ouvrir. Ce trait vaut bien ceux employés
par Moliere & pourroit juftifier cet auteur
comique contre ceux qui l'accufent d'avoir
trop chargé fes caractères .
Il y a un autre exemple d'une Dame
malade imaginaire qui avoit appelé auprès
d'elle M. Falconet . Ce médecin l'inrerrogea
; elle lui avoua qu'elle mangeoit,
buvoit & dormoit bien , & qu'elle avoit
tous les fignes d'une fanté parfaite. Eh
bien , lui dit le médecin en homme d'efprit
, laiffez moi faire , je vous donnerai
un remède qui vous ôtera tout cela.
M. Jacquin termine fon traité par ce
précepte que l'on ne peut fe rappeler trop
fouvent , c'eft que la modération en tout,
& particulierement dans le boire , dans le
manger & dans les paffions , eft le germe
MARS. 1771.
125
de la fanté comme de la vertu : elle feule
eft la bouffole d'une vie tranquille & heureuſe.
Immodicis brevis eft atás , & rara fene&tus.
Quidquid ames , cupias , non placuiſſe nimis.
Mart. liv. vi , épig. XXIX .
Aldrovandus Lotharingia , ou catalogue
des animaux quadråpèdes , reptiles, oifeaux
, poiffons , infectes , vermifleaux
& coquillages qui habitent la Lorraine
& les trois Evêchés ; par M. Pierre- Jofeph
Buc'hoz , ancien médecin botanifte
Lorrain , & de Feu S. M. le Roi
de Pologne ; membre de plufieurs académies
; vol . in- 12 . A Paris , chez Fetil
, libraire , rue des Cordeliers près
celle de la Comédie Françoiſe.
La nature des différens animaux a donné
lieu à la divifion de cet ouvrage . L'auteur
a fuivi pour l'arrangement des quadrupèdes
celui adopté par Mrs de Buffon
& d'Aubenton ; les oifeaux font diftribués
fuivant les ordres de M. de Briffon ; les
infectes , fuivant le fyftême de M. Geoffroy.
Les poiffons étant en petit nombre
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
dans la Lorraine , l'auteur n'embraffe aucun
fyftême à leur égard , de même que
pour les amphibies & les ferpens. Quant
aux vermiffeaux , limaçons & coquillages
, l'auteur a eu recours à la méthode
de M. d'Argenville , comme un des
plus modernes. M. Buc'hoz , pour rendre
la nomenclature de ces animaux plus intéreffante
, ya ajouté les avantages que la
médecine peut retirer pour les maladies
des hommes. Cette nomenclature commence
par l'homme , le premier & le roi
de tous les animaux. L'auteur l'examine
ici en naturalifte , abftraction faite du métaphyfique
, du phyfique & du moral . La
médecine , qui fait tirer avantage de tout
ce qui exitte dans la nature pour la confervation
de notre espèce , exerce plus
particulierement fes droits fur l'homme:
elle le confidère fous deux états différens,
ou vivant ou mort ; & fuivant ces deux
points de vue , elle trouve en lui des médicamens.
L'auteur entre dans le détail
de ces médicamens & termine cette efpèce
d'introduction par nous donner , d'après
une lettre de M. le Comte de Treffan
à M. Morand , fecrétaire de l'académie
de chirurgie , une defcription trèsintéreffante
du petit Bébé , né en Lorraine
MARS. 1771 . 127
fous le règne de Staniflas le Bienfaifant ,
& mort de vieilleffe avant trente ans . Bébé
étoit né dans les Vofges , de deux gens
de village, fains , bien faits & travaillans
à la terre. Sa mère l'éleva avec beaucoup
de peine ; fa petite bouche ne pouvant
s'appliquer qu'en partie fur le mamelon.
Un fabot lui fervit long- tems de berceau :
fon accroiffement fut proportionné à fa
petiteffe première jufqu'à l'âge de douze
ans. A cet âge la nature parut faire un effort
, mais cet effort n'étant pas uniformement
foutenu , l'accroiffement fut iné.
gal dans quelques parties ; l'apophyfe na-,
fale fur- tout grandit en difproportion des
autres os de la face , l'épine du dos s'arma
en cinq endroits ; & comme il a été re,
connu à la diffection , les côtes grandirent
plus d'un côté que de l'autre. Bébé n'a ja
mais donné que des marques trèsimparfaites
d'intelligence. Il paroiffoit
aimer la mufique & battoit quelquefois
la meſure affez jufte . On étoit
même parvenu à le faire danfer ; mais en
danfant il avoit fans ceffe les yeux attachés
fur fon maître , qui , par fes fignes ,
dirigeoit tous les mouvemens , ainfi qu'on
le remarque dans tous les animaux dref-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
fés. Il étoit fufceptible de quelques paffions
de l'efpèce de celles qui font communes
aux autres animaux , telles que la
colère & la jaloufie . Cependant il avoit
tous les organes libres , & tout ce qui tient
à la phyfiologie paroiffoit exact & felon
l'ordre ordinaire de la nature. A l'âge de
dix-fept à dix- huit ans les fignes de puberté
furent très - évidens , & même trèsforts
pour fa petite ftructure , & l'on attribue
aux excès de Bébé l'avancement de
fa vieilleffe . Par toutes les obfervations
faites fur ce petit êtré, on pouvoit prévoir
que Bébé mourroit de vieilleffe avant
trente ans. En effet , dès vingt - deux ans
il a commencé à tomber dans une espèce
de caducité, & ceux qui en prenoientfoin
ont cru pouvoir diftinguer une enfance
marquée, c'eft-à - dire une augmentation de
radotage. La derniere année de fa vie , il
avoit peine à fe foutenir , il paroiffoit accablé
par le poids des années , il ne pouvoit
fupporter l'air extérieur que par un
tems chaud . On le promenoit au foleil ,
où il avoit peine à fe foutenir après avoir
fait cent pas. Une petite indigeftion fuivie
d'un rhume , avec un pen de fiévre , l'a
fait tomber dans une efpèce de léthargie,
MARS. 1771. 129
d'où il revenoit quelques momens , mais
-fans pouvoir parler. Tout le larinx pa-
-roiffoit affecté de paralyfie . Il a cependant
zlatté contre la mort pendant trois jours ,
- & ne s'est éteint que lorfque la nature ,
abfolument épuifée , s'eft arrêtée d'ellemême.
M. le Comte de Treffandavoit
Jobtenu du Roi de Pologne que le corps ne
feroit point enterré fans avoir été difféqué,
& enfuite qu'on enterreroit feulement
les chairs & tous les vifcères . On
a gardé le fquelette que M. Peret , prenier
chirurgien du Roi de Pologne , a
préparé avec foin . Ce fquelette eſt d'autant
plus intéreffant qu'au premier coupd'oeil
il paroît être celui d'un enfant de
trois ou quatre ans au plus , & qu'à l'exa-
'men on voit que c'eft celui d'un adulte .
-Dans la diffection qui en a été faite , on a
trouvé un des os pariétaux un peu enfoncé
, le lobe gauche du cervelet preffé dans
un endroit & un peu relevé dans d'autres,
& hors de la pofition naturelle , la moëlle
allongée comprimée de même ; ce qui
doit vraisemblablement avoir empêché la
force végétative de s'étendre avec régularité
, le cours des fluides n'ayant jamais
été libre , la vie & l'action n'ayant point
été portées d'une manière uniforme dans
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
toutes les parties ; c'est ce qui peut aufſi
avoir occafionné le dérangement des vertèbres
. On a trouvé de l'eau dans la poitrine
& les poumons adhérens ; les parties
de la génération étoient d'une conformation
parfaite ; le coeur , les entrailles , le
diaphragme & le foie en très bon état.
Ce dernier ouvrage de M. Buc'hoz
comprenant le régne animal de la Lorraine
, complette l'hiftoite naturelle que
ce favant médecin a donnée de la province.
Effai fur la petite Guerre , ou méthode
pour diriger les différentes opérations
d'un corps de deux mille cinq
cens hommes de troupes légères , dont
feize cens d'infanterie & neuf cens de
cavalerie ; par M. le Comte de la Roche
, ancien colonel de Dragons ; 2 vol.
in- 12. A Paris , chez Saillant & Nyon,
libraires , rue St Jean- de - Beauvais .
Ce bon cuvrage , fruit d'une expérience
confommée , eft dedié à Mgr le Dauphin.
L'auteur qui penſe qu'un zélé ferviteur du
Prince & de l'Etat doit leur tenir compte
de fes momens de loifir , s'eft appliqué à
mettre par écrit des inftructions fur l'art
de la Guerre , art funefte & que les pafMAR
S. 1771. 131
fions des hommes rendront toujours néceffaire.
Les principes de la petite Guerre
que M. le Comte de la Roche développe
font bien diftincts de ceux de la
guerre ordinaire qui a fes principes généraux.
Il y en a de particuliers pour la petite
guerre. Ils dépendent le plus fouvent
des circonstances , des pofitions , & doivent
néanmoins toujours concourir aux
vues & aux deffeins du général de l'armée .
Il nous importe aujourd'hui plus que jamais
, dit M. le Comte de la Roche dans
fon introduction , de nous occuper férieufement
de la petite guerre : elle eft devenue
bien plus difficile à faire , depuis que
les armées fe trouvent couvertes par une
multitude confidérable de troupes légè
res , tant à pied qu'à cheval. Autrefois
nos partifans pénétroient dans les quartiers
des ennemis & jufques dans leurs
camps. Quoiqu'aujourd'hui nous ayons
des légions , nous ne faifons cependant la
guerre qu'avec un nombre de troupes légères
inférieur à celui des ennemis , qui
en ont en fi grand nombre que leurs armées
en font plus protégées , & qu'ils ont
bien plus d'avantage pour nous harceler.
Les Hongrois femblent être naturellement
deſtinés à la petite guerre ; les hom-
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE.
mes font leftes , fobres , adroits & vigoureux.
Dès la plus tendre enfance ils s'exercent
à manier les chevaux & l'arme blanche
, & leurs chevaux femblent être préparés
par la nature pour ce métier. Les
Croates , les Talpaches , les Moldaves &
les Licaniens , que l'on défigne communément
fous le nom de Pandoures , font
tous gens particulierement propres à la
petite guerre . Autrefois ils étoient fans
difcipline ; on en voyoit plufieurs , après
la campagne finie , s'en retourner dans
leur pays ; à préfent ils font enrégimentés
, & s'ils ne forment pas la meilleure
infanterie , on peut du moins la regarder
comme la plus belle & comme très bonne.
Les Tranfylvans ne cédent en rien à
ces peuples. Sa Majesté Impériale en a
formé quelques régimens de la plus grande
beauté. Les plus petits hommes font
de cinq pieds fix à fept pouces , leftes ,
bien difciplinés , parfaitement équipés &
entretenus , maniant les armes & faifant
l'exercice avec la plus grande dextérité.
M. le C. de la R. en parle d'après fes
propres connoiffances ; il n'a pu les voir
fans les admirer. Il eft certain que les
troupes Autrichiennes ont toujours marqué
lent fupériorité dans la petite guerre.
MAR S. 1771. 133
La principale deſtination des troupes
légères eft de reconnoître le pays , d'être
continuellement en avant, d'obſerver tous
les mouvemens & les marches des ennemis
, comme leur poftion & les détachemens
qu'ils peuvent faire , enfin de couvrir
l'armée , de conftruire des ponts au
befoin , de ne paffer ces ponts & de ne
s'engager dans les défilés qu'avec pruden
ce, d'efcorter des convois & d'enlever des
ennemis ; de former contre eux des embufcades
, de les attirer ; de les y arrêter
au paffage des ponts & des défilés , de feconder
les efforts de l'armée dans l'inveftiffement
des places & dans les jours de
bataille. L'auteur traite ces objets féparément
& dans tous les cas où ils font naturellement
amenés. Il s'occupe auparavant
de la formation du corps de deux
mille cinq cens hommes annoncé dans lé
titre de l'ouvrage . Des plans gravés fervent
d'éclairciffemens & de démonftrations
à quelques endroits de cet effai qui
peuvent en avoir befoin .
Eloges de Charles V, de Molière , de Cor-
?
neille , de l'Abbé de la Caille & de Léibnitz
, avec des notes , par M. Bailly
garde des tableaux du Roi , de l'académie
royale des fciences & de l'inftitut
134
MERCURE DE FRANCE.
de Bologne ; vol. in 8 °. A Berlin ; &
fe trouve à Paris , chez Delalain , libraire
, rue & à côté de la Comédie
Françoiſe.
Les Eloges de Charles V , de Molière,
de Corneille , de Léibnitz , ont concouru
pour les couronnes académiques. Le dernier
a remporté le prix à l'académie royale
des fciences & belles- lettres de Pruffe en
1768. Le philofophe Allemand reçoit ici
un tribut d'éloges d'autant plus fatteur.
qu'il lui eft donné par un académicien
éclairé & bon juge en cette partie . Ce
difcours peut même être regardé comme
un bon mémoire pour l'hiftoire de la philofophie
moderne. L'éloge de M. l'Abbé
de la Caille a été dicté par la reconnoiffance.
C'eſt un difciple qui , plein de zèle
pour la gloire de fon maître , cherche à
infpirer à fes lecteurs les fentimens d'eftime
& d'admiration dont il eft pénétré,
On admirera avec l'orateur les rares talens
de l'aftronome François , & on regrettera
également avec lui la perte du
citoyen enlevé au milieu de fa carriere.
Le caractère de l'Abbé de la Caille étoit
l'amour de la vérité. Il la difoit hautement
; malheur à ceux qu'elle pouvoit
bleffer. Peut - être dans le monde lui eûtMAR
S. 1771 135
on reproché cette liberté courageufe ; mais
il ne vivoit point dans ce monde où tant
de ménagemens mettent le vice à fon aife.
« Mon ami , difoit- il à l'auteur de ce dif-
» cours,files hommes de bien déployoient
» ainfi leur indignation , les méchans
» mieux connus , le vice démafqué ne
» pourroient plus nuire , & la vertu feroit
plus refpectée. »
Traité de l'Electricité , dans lequel on expofe
& on démontre , par expérience ,
toutes les découvertes électriques , faites
jufqu'à ce jour , pour fervir de fuite
aux leçons de phyfique du même auteur
; par M. Sigaud de la Fond , profeffeur
de mathématiques , démonftrateur
de phyfique expérimentale , de la
fociété royale des fciences de Montpellier
, des académies des fciences &
belles lettres d'Angers , électorale de
Baviere , &c.; vol . in 12. A Paris , chez
Des Ventes de la Doué , libraire , rue
St Jacques.
Ce traité est très- clair, très méthodique
& d'autant plus fatisfaifant que l'auteur a
écarté tout efprit de fyftême , & s'eft appliqué
à raflembler les principaux faits découverts
jufqu'à ce jour fur l'électricité ,
136 MERCURE DE FRANCE.
matière fi digne des recherches du phyficien
inftruit & éclairé. Il a concilié ces
faits les uns avec les autres ; il a vérifié
ceux qui étoient conteftés , & a fuiviautant
qu'il eft poflible les analogies que la
matière électrique paroît avoir avec plufieurs
autres Auides qui jouent les plus
grands rôles dans la nature , tels que la
matière du feu , celle du tonnerre & la
matière magnétique. Il a conftaté les
avantages qu'on peut espérer de la matiè
re électrique ; & il exhorte les phyficiens
à profiter des découvertes que l'on a déjà
faites pour pouffer plus loin leurs recher
ches. L'auteur , afin de ne laiffer rien à
defirer à ceux qui voudront s'occuper des
phénomènes de l'électricité , leur fait
connoître dans un chapitre particulier de
fon traité les méchanifmes propres à répéter
les expériences électriques . Il donne
dans ce chapitre la defcription d'une petite
machine perfectionnée en Angleterre
, qui produit autant d'effet que les plus
grandes machines dont les phyficiens,
François faifoient ufage auparavant.
Lettre d'un Perfan en Angleterre àfon ami
à Ifpahan , ou nouvelles lettres perfanoù
l'on trouve la continuation de
nes ,
l'hiftoire des Troglodites , commencée
MARS. 1771. 137
par M. de Montefquieu ; nouvelle traduction
libre de l'anglois ; vol . in - 12 .
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
J. P. Coftard , libraire , rue St Jean- de-
Beauvais.
Lorfque le président de Montefquieu
publia fes lettres perfannes, livre critique
& profond fous un air de légèreté , il eut
bien des imitateurs qui trouverent l'habillement
perfan affez commode pour
débiter leurs paradoxes ou leurs fatyres .
Le lord Littleton fe mit fur les rangs , &
c'eft peut- être le copifte qui a le plus approché
de fon modèle , nous difons approché
, car il n'a ni les graces , ni le badinage
ingénieux & varié du philofophe
François. Littleton a voulu peindre fa
nation , & il l'a peinte avec cette hardieffe
, cette vérité , cette liberté qui caractériſe
le génie anglois . En général , la
partie politique de cet ouvrage pique plus
que tout le refte . Voici cependant un trait
contre les nouvelliftes qui eft affez plaifant.
« Je fus l'autre jour , dit le Perfan ,
» dans une de ces maifons où l'on diftri-
» bue le café ; j'y trouvai un homme qui
» déclamoit for l'état préfent de la Perfe ,
" & prenoit avec tant de feu les intérêts
» de Koulikan , que, fans fon langage &
138 MERCURE DE FRANCE.
.
fon habit je l'aurois pris pour un Per-
» ſan . Monſieur , lui dis-je , connoiſſez-
» vous Koulikan , que vous défendez avec
» tant de zèle ? Non , dit - il , je ne fais
"
jamais forti d'Angleterre ; mais j'aime
» les Perfans parce qu'ils font ennemis
» des Turcs. Quel tort vous ont donc fait
» les Turcs , répondis - je , pour être fi fort
» leur ennemi? Monfieur , je crains qu'ils
n'attaquent l'Empereur , dont je me fais
toujours déclaré l'ami . Je demandai à
» un gentilhomme affis à mes côtés , qui
» étoit cet ami de l'Empereur ? Il me dit
c'étoit un maître de danfe de la rue
» que
» St James . 19
Le traducteur s'eft mis à fon aife & annonce
que fa traduction eft libre ; cette
liberté va quelquefois jufqu'à altérer lefens
de l'original , & à fupprimer des phraſes
& même des lettres entieres.
La caufe de l'humanité référée au tribunal
du bon fens & de la raifon : ou traité
fur les accouchemens par les femmes ;
ouvrage très utile aux fages-femmes ,
& très intéreffant pour les familles ;
par Elifabeth Nichell , maîtreffe fagefemme
; traduit de l'anglois ; vol . in-
8°. A Londres ; & fe trouve à Paris
MARS. 1771. 139
chez Antoine Boudet , imprimeur du
Roi , rue St Jacques .
Cet ouvrage eft adreffé aux pères & aux
mères qui , pour la plûpart , ne le liront
point. Cependant il s'agit d'un objet quiles
regarde effentiellement. L'auteur de
ce traité fe propofe de développer les abus
qui fe font depuis peu introduits dans la
pratique des accouchemens , & d'indiquer
en même tems tous les moyens les
plus efficaces de les prévenir & d'y remédier.
Comme cet auteur eft femme & dans
la pratique des accouchemens , on doit
lui pardonner bien des redites & quelques
forties un peu vives contre les chirurgiensaccoucheurs.
Lettres à une illuftre Morte, décédée en Pologne
depuis peu de tems , ouvrage du
fentiment , où l'on trouve des anecdotes
auffi curieufes qu'intéreffantes ; par
l'auteur des Caractères de l'Amitié ; in-
12. A Paris , chez Bailly, libraire, quai
des Auguftins , à l'Occafion .
Le célèbre Wolff montoit tous les foirs
dans une espèce d'obfervatoire , à deffein
de voir une parente qu'il aimoit beaucoup
plus que lui-même , & qui lui avoit pro140
MERCURE DE FRANCE .
(
mis quelques jours avant que de mourir ,
de lui apparoître , au cas que la chofe fût
poffible. Il fe trouva toujours feul à ce
rendez vous , comme on le penſe bien.
Mais , au lieu de lui reprocher de la foibleffe
, les ames fenfibles admireront la
force & la conftance de fon amitié. L'auteur
des lettres que nous annonçons nous
offre dans fa perfonne un pareil exemple
du plus fidele & du plus tendre des amis.
C'eſt fon coeur , c'eſt ſon ame qui fe mon.
tre toute entiere dans ces lettres écrites
de ce ſtyle préférable au ftyle épigrammatique
& découfu que quelques écrivains
de romans épiftolaires ont effayé de
mettre à la mode.
L'auteur , dans une de fes lettres , fait
mention de la converfation qu'il eut avec
un homme de génie & d'une érudition
profonde ; mais dont il ne put jamais favoir
ni le nom , ni la demeure , ni l'état.
Il rappelle à ce fujet ce perfonnage que S.
A. Mgr le Duc d'Orléans Régent de France
apperçut au milieu de la nuit dans le
jardin du palais royal , & qu'il interrogea
fur toutes fortes de matières , en recevant
toujours les réponſes les plus fatisfaifantes.
Le Régent , qui ne fe fit point
connoître , mit en oeuvre tout ce qu'il y a
de plus engageant pour favoir quel étoit
MARS.
141 1771.
que
un homme fi rare & curieux ; & c'eſt
alors l'inconnu dit au Prince qu'il
étoit Moyfe , à quoi Son Alteffe répliqua ,
qu'elle aimoit autant que ce fut lui qu'un
autre, & auffi - tôt l'inconnu s'enfuit avec
tant de viteffe qu'on ne put le retrouver .
Le Régent avoua depuis qu'il regrettoir
de n'avoir pu découvrir quel étoit un original
fi intéreffant .
L'Art d'apprendre parfaitement la langue
italienne ; par M. l'Abbé Bencirechi ,
Tofcan , de l'académie des Apatiftes
de Florence , & de celle des Arcades de
Rome ; vol. in- 8° . de 385 pages . A
Vienne en Autriche ; & fe trouve à
Paris , chez la V. Ravenel , libraire ,
cloître St Germain - l'Auxerrois. Prix ,
liv, broché.

3
Cette grammaire , publiée en Allemagne
, y eft très- recherchée , & elle est même
fort eftimée des Italiens à caufe de la
clarté & de la préciſion avec laquelle M.
Bencirechi y expofe les principes de fa
langue. Ce grammairien a fait fur l'orthographe
italienne plufieurs obfervations
utiles. Les additions d'ailleurs qu'il
a faites à fa grammaire , la feront aiſément
diftinguer de toutes celles qui l'ont
142 MERCURE DE FRANCE .
précédée. Ces additions confiftent 1 °. dans
un recueil de fynonymes françois de l'Ab-
-bé Girard , qu'il a fçu appliquer à la langue
italienne. 2º . Dans un traité fur le
genre épiſtolaire ; l'auteur n'a pas oublié
de faire remarquer plufieurs étiquettes ,
que ceux qui écrivent des lettres italiennes
ne doivent point ignorer. 3 °. Dans
un catalogue d'auteurs Italiens , tant anciens
que modernes , qui ont le mieux
écrit en vers & en profe , avec une notice
des meilleures éditions de leurs différens
ouvrages.
L'Auteur demeure au Café du Duc de
Bourgogne , rue St Honoré , vis- à-vis les
Quinze- Vinges.
Seconde Nuit d'Young , traduite en vers
françois par M. Collardeau . A Paris ,
chez Delalain , rue & à côté de la Comédie
Françoiſe , 1771 .
M. Collatdeau dit dans un avertiffement
, « Mon goût m'a porté à imiter
» plutôt qu'à traduire un auteur plein de
génie ; mais fouvent outré , fouvent
» trop foible , altérant le fublime & le
» trivial , qu'il faut quelquefois refferrer,
quelquefois étendre & toujours enno-
» blir. J'ai tâché de ramener l'affectation
""
MARS. 1771.
143
» au naturel , l'abondance à la préciſion ,
» la féchereffe à l'intérêt & l'enflure à
» cette proportion jufte qui caractériſe la
» vérité. »
M. Collardeau s'eft propofé de donner
en vers fix Nuits d'Young , & de varier
dans chacune fa poëfie ou plutôt fa
maniere de traduire & d'imiter . Le poëte
traducteur commence , ainfi que fon
modèle , par le tableau des misères humaines
, en infpirant le courage néceffaire
pour les foutenir.
L'oifeau qui du fommeil interrompant les heures ,
Jette des cris aigus autour de nos demeures ;
Qui portantjufqu'à nous fes rapides accens ,
Réveille nos efprits & ranime nos fens ;
Le coq chante : la voix , dans les airs élancée ,
Me rappelle à moi - même & me rend la pensée.
De l'Eternel fur moi les regards font ouverts ;
Il voit tout,d'un coup d'oeil , l'atôme & l'Univers.
Qu'il me voit abattu !... Mes yeux s'appéſantiſfent
! -
Laiſſerai- je couler les pleurs qui les rempliffent ?
Sans le courage , hélas ! que feroient les mortels ?
En cédant à fes maux on les rend plus cruels .
Ignoré- je à quel prix le Ciel m'a donné l'être ?
Je pleurois au berceau le jour qui m'a vu naître.
Le premier cri de l'homme eft un cri de douleur.
De mes obfcurs deftins fubiffons la rigueur.
144 MERCURE DE FRANCE .
L'esclave vainement lutte contre la chaîne :
L'intrépide la porte & le lâche la traîne..
Pour fe confoler il replie fa penfée fut
des objets moins accablans vers des tems
plus heureux ; il fe rappele fon cher Philandre
; l'ufage précieux qu'ils faifoient
de leurs momens & les fecours que leur
prêtoit l'amitié contre les ennuis de la
vie : il n'eft plus cet ami vertueux , & pour
adoucir de fi juftes regrets le poëte veut
chanter l'amitié qui les uniffoit . Il veut
encore rendre les chants utiles ; en peignant
l'union fi belle & fi pure qui l'attachoit
à l'ami qu'il a perdu , il efpère en
faire goûter les charmes à celui qui lui
refte ; il offre à Lorenzo les avantages
d'une liaifon fondée fur la fageffe & fur
la vertu , il peint les avantages que l'on
retire d'une converfation intéreffante ,
animée.
Le Dieu qui de fon fouffle a créé la parole ,
S'il fuffit de penfer , nous fit un don frivole.
Mais , non ce fon de voix , cet organe enchan
teur ,
Interprête éloquent de l'efprit & du coeur ,
Lorfqu'au fond du cerveau la raiſon l'a tracée ,
Sur les lèvres de l'homme acheve la penſée.
Là comme un or brillant , au creuſet épuré ,
De
MAR S. 1771 . 145
De la perfection elle atteint le degré.
Cet art ingénieux , l'art charmant du langage
L'accommode à nos goûts , la plie à notre ufage
Et , fi la vérité l'embellit de fes traits ,
Notre ame s'en faifit & l'adopte à jamais .
Ces vers peuvent bien mis être à côté
des vers fi connus : G
C'eft de-là que nous vient cet art ingénieux,
&c. Ceux qui les fuivent & qui peignent
l'amitié doivent l'infpirer à l'ame la plus
apathique.
La nature elle- même éleva les autels ,
Où l'amitié reçoit l'hommage des Mortels.
A ce culte facré fon inſtinct nous appelle.
La pente la plus douce & la plus naturelle
Vers un coeur , qui l'attire , entraîne notre coeur.
Qui ne cède au befoin d'y verfer fon bonheur ?
Le bonheur n'eft goûté qu'autant qu'on le partage.
On le prête , on le donne , on jouit davantage .
Qu'un ingrat en lui-même ofe l'envelopper
Du vuide de fon ame il le fent échapper :
Appauvri dans les mains , il l'en voit difparoître.
On n'eft point heureux feul autant qu'on le peut
êtie.
Je veux que mon ami feit riche de mes biens.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Que ma félicité , mes plaifirs foient les fiens.
Eh! qui , fans un ami , peut ſe plaire à lui- même?
C'eſtpar lui qu'on ſe plaît , & c'eſt dans lui qu'on
s'aime .
Nous vivons de fon ame , il refpire par nous.
Quand le plaifir s'arrête au fond d'un coeur jaloux,
C'est un feu fans chaleur étouffé fous la cendre ;
Mais , s'il fe communique & fort pour ſe répandre
:
S , du coeur d'un ami vers le mien réfiété ,
Afon plus doux preftige il joint la volupté ;
C'est alors qu'il me brûle & redoublé les flammes.
Ah ! nous l'éprouvons tous , le bonheur veut deux
ames.
Si la poffeffion d'un ami fait les charmes
de la vie , le choix en eft dangereux
& la rencontre difficile.
Toi , qui de l'Amitié recherches la faveur ,
A fes devoirs facrés accoutume ton coeur.
Sçais - tu pourquoi les grands l'éprouvent infi
delle ?
C'eft que par un orgueil humiliant pour elle
Ils penfent qu'attentive à prévenir leurs voeux
Elle cède à l'appât d'un fouris dédaigneux ;
Que , du faſte éblouie & par l'or abuſée ,
Elle offre à leurs defirs une victoire aifée .
C'estque leur vanité , leur flegme indifférent
1
MARS. 1771 .. 147
the
Reçoit comme un tribut l'hommage qu'on leur
rend.
Pareils à ces beautés , à ces froides Sirènes
Qui , fous des neuds de fleurs, nous préfentent des
chaînes ,
De.cent piéges cachés ils entourent nos pas ,
Souples dans la conquête & conquérans ingrats.
Mais leur amorce eft vaine & leurs dons font
frivoles.
Oui , riches indigens , infenfibles idoles , i
Au nombre de vos biens fi notre amour eſt mis
Votre calcul eft faux ... vous n'avez point d'amis !
Eft-ce au poids des tréfors que l'amitié s'achette ti
Dans quelle illufion ce préjugé vous jette ?
Sçachez que de l'amour l'amour feul eft le prix.
On prodigue avec l'or l'infulte & le mépris .
Fier mortel , aime- moi fi tu veux que je t'aime !
Tu me veux pour ami ... fois mon ami toi-même!
Voilà notre traité , c'est celui de l'honneur.
Tu n'es que mon égal & mon coeur vaut ton coeur.
J
Ces quatre derniers vers ne font point
dans l'original ; quand un traducteur en
ajoute de pareils , il eft bien capable de
créer ceux qu'il aimités.
I
G`ij
148 MERCURE DE FRANCE.
.
Hiftoire naturelle des Oifeaux , par M. de
Buffon . Cet ouvrage a été imprimé fur
quatre formats ; in fol. grand & petit
papier , pour fervir de difcours aux
planches enluminées ; in 4°. pour fervir
de fuite à l'hiftoire naturelle , in-
4° en 15 vol.; & in- 12. pour fervir
de fuite à l'édition en 1 vol . & à celle
en 13 vol . in 12. A Paris , hôtel de
Thou , rue des Poitevins .
L'ouvrage que nous annonçons eft le
premier volume de l'hiftoire des Oiseaux,
attendu depuis long- tems. Des circonftances
dont le détail importe peu au Public
, en ont retardé la publication ; mais
on peut aujourd'hui l'aflurer que l'ouvrage
eft actuellement fini , & que l'impreflion
en fera achevée avant deux années . M. de
Buffon dédaignant de s'affujettir à la marche
d'autrui , & ne voulant pas imiter la
pédanterie puérile de ces nomenclateurs
à méthodes , qui donnent les échafaudages
de leur efprit , & les tables de leurs
petites idées pour les plans de la nature,
& qui font des affociations ridicules des
êtres les moins faits pour aller enſemble ,
s'eft tracé , comme il fait en tout , une
route nouvelle , un plan beaucoup plus
1
MARS . 1771 149
fimple & plus conforme à la marche de
la nature ; au lieu de s'appéfantir auffi
minutieufement fur les détails des defcriptions
, il a recherché la nature des
êtres qu'il décrit, leurs moeurs , leur inftinct,
leurs habitudes , leurs voyages , il les a
fans ceffe comparés entr'eux , & aux animaux
avec lesquels ils ont le plus de rap.
port ; & c'eft en traitant ainfi routes les
parties de l'hiftoire naturelle , qu'il a fçu
en tirer des vérités grandes & utiles aux
fciences phyfiques & à la philofophie na- ·
turelle . Il ne décrit les parties intérieures
que quand ces parties ont une forme &
une figure différentes de la forme ordinai
re. Les détails font néceffaires , fans doute,
dans la defcription des animaux quádru
pédes , parce que les grands quadrupédes
tiennent de très- près à notre nature ; mais
ces détails doivent être très - refferrés dans
les oifeaux qui en font beaucoup plus
éloignés.
C'eft pour éviter de faftidieufes defcriptions
, & ne pas revenit fans ceffe fur
des formes extérieures , fur des couleurs
propres & accidentelles , qui font la plus
grande parure des oifeaux , que M. de
Buffon & M. Daubenton le jeune ont
publié une très belle fuite d'oifeaux en-
Giij
rgo MERCURE DE FRANCE..
-
luminés qui paroiffent par cahiers féparés
de 24
feuilles. Ces planches enluminées
donnent , non feulement la repréfentation
exacte d'un très - grand nombre d'oifeaux
, mais encore les indications de leur
grandeur , de leur groffeur réelle & relative
, de leur couleur vraie ; ainfi le difcours
que nous publions eft l'explication
de ces planches enluminées , il doit les
accompagner & faire corps avec elles .
Mais comme il n'eft pas poffible d'en
multiplier affez les copies, queleur nombre
& leur format ne fuffifent pas à ceux
qui ont pris l'hiftoire naturelle , in 4°. &
in- 12 .; que le prix n'en eft pas d'ailleurs
à la portée de bien des lecteurs ; on a cru
que le plus grand nombre qui fait proprement
le Public , fçauroit gré de faire
graver d'autres planches en noir pour accompagner
les éditions in- 4 ° . & in- 12 .
& pour cela on a choifi un ou deux oifeaux
, les plus caractéristiques dans chaque
genre , & il n'eût pas été poffible de
faire graver pour ces éditions in - 4° . &
in- 12 . autant de planches en noir qu'il y
en a d'enluminées , parce que les variétés
dans les oifeaux ne font fouvent marquées
que par la différence des couleurs
que les planches en manière noire ne
1
MARS. 1771 : rfr
fauroient rendre . On a auffi confervé dans
les éditions in-4° . & in- 12. l'indication
& le numéro des planches enluminées ,
afin que le lecteur pût y recourir en cas
de befoin. Les deffeins de ces oiſeaux
in 4° . & in- 12. ont été faits fur le vivant,
par M. de Séve , dont l'amour & la conftance
pour cet ouvrage ne fe font jamais
démentis , & qui , par un deffein facile &
correct , a fçu rendre avec vérité l'air & la
phyfionomie de la plupart des animaux.
Ce premier volume que nous publions
comprend le plan de l'ouvrage ; il eft fuivi
d'un difcours très- étendu fur la nature
des oifeaux ; d'un fecond difcours fur les
oifeaux de proie , & chaque article eſt
précédé d'un difcours général.
Pour faciliter l'acquifition des planches
enluminées , & ne pas mettre le Public
dans le cas d'acheter à la fois tous les cahiers
qui ont été publiés jufqu'à ce jour ,
on fera libre, en acquérant le difcours infol.
de n'acheter que les planches enluminées
qui font relatives à ce volume , &
ainfi fuccellivement pour les autres volumes.
Ceux qui ont précédemment acquis les
planches enluminées doivent acquérir les
nouveaux cahiers que l'on publie , afin de
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
1.
reprendre dans tous ces cahiers les plan
ches qui doivent entrer dans chaque volume
de difcours ; & l'ordre de ces planches
pour chacun de ces volumes eft indiqué
par une table imprimée qui ſe trouve
à la fin des volumes.
Prix de l'Ouvrage.
Hiftoire naturelle des oifeaux ,
ches , in fol. gr. pap.
La même , petit pap."
La brochure ,
Les planches enluminées , in-fot.
gr. pap. chacune
*
Les mêmes, petit pap . comme on
les a vendues aux foufcripteurs
chacune ,
Hiftoire naturelle , in - 4º . tome
XVI , formant le 1 "vol. de l'hiftoire
naturelle des oiſeaux , br.
relié ,
fans lesplan
10 liv.
30 liv.
I liv.10fols.
}
Iliv.
12 f.6d.
sliv.
17 liv.
L'édition , en 2 vol in- 12 . formant les tom. 31,
33 , de l'édition en 31 vol. in 12 de l'histoire narurelle
,
& les tom. 14 & 15 de l'édition en 13 vol.
& les deux premiers vol . de l'hiftoire naturelle des
oifeaux. bl. ou br. 6 liv.
Il n'eft pas poffible de faire relier cet ouvrage
avant un an , parce que l'impreffion & les planches
étant fraîchement tirées , maculeroient .
Les 21 , 22 & 23 cahièrs enluminés paroîtront
cette année.
Le deuzieme volume in fol. & le deuxieme in
4°. paroîtront en Avril prochain.
MARS. 1771. 153
Ouvrages propofés à une diminution de près
de moitié , jufqu'au 1 Juillet. 1771 .
Hiftoire générale des Voyages , par M. l'Abbé
Prevôt , 17 vol . in - 4°.; le vol. en blanc , 8 liv. au
lieu de 14 liv.
Le même ouvrage , 68 vol. in - 12..
;
1 liv. 10 f. au lieu de 2 liv. 10 fols .
le vol. bl.
Les tomes 18 , 19 , in -4° . & les tomes 69 à 76 ,
in- 12 , qui forment les volumes de la continua
tion , resteront à l'ancien prix de la foufcription ;
favoir , le vol. in- 4 ° . bl . 12 liv . & l'in 12. 2 liv..
.
Collection académique compofée des mémoires
de toutes les Académics de l'Europe , &c. 10 vol.
in-4°. le vol . 8 liv . au lieu de 12 l .
Les tom . XI , XII & XIII . qui viennent de paroître
, reſteront à l'ancien prix , favoir 12 l. le vol.
LETTRE à l'Auteur du Mercure de Fran .
ce , fervant de réponse à la lettre de
M. Rigoley de Juvigny au fujet de
l'Automate quijoue aux échecs.
A Vienne , ce 27 Janvier 1771;
MONSIEUR ,
Quand j'annonçai au Public l'Automa
te qui joue aux échecs , je prévoyois les
difficultés & les contradictions que j'al
lois éprouver , & croyant avoir commu-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
niqué tout ce que je favois là deffus ,
j'avois réfolu de garder le filence fur ce
que l'on y pourroit objecter . Mais la manière
obligeante avec laquelle M. Rigoley
de Juvigny me fait l'honneur de me
propofer fes doutes , ne me permet pas
de m'en tenir à la réfolution que j'avois
prife,& je m'empreffe à lui répondre après
l'avoir remercié de tout ce qu'il me dit
de flatteur , ce que je reconnois devoir
entierement à fa politeffe ..
-
Ayant apporté la plus grande attention.
à l'examen de l'Automate , j'ai confulté
enfuite avec foin plufieurs perfonnes éclairées
, qui l'ont vu ici & à Presbourg ; j'ai
pris toutes les précautions poffibles pour
ne rien avancer dans ma lettre qui ne fût
très précis , & j'ofe me flatter encore de
n'avoir pas manqué à cette exactitude
d'expreffion requife en pareil cas. J'ai
avancé que l'Automate n'a point de mouvemens
déterminés ; & il est évident que
devant régler fes mouvemens fur le jeu
de fon adverfaire , il ne peut avoir , & en
effet n'a pas des mouvemens déterminés.
J'ai dit , un peu plus bas , que l'auteur
influe fur la direction de prefque chaque
coup quejoue l'Automate , quoiqu'on l'ait
vú l'abandonner à lui- même pour plufieurs
MARS. 1771. 155
coups , & même paffer dans une autre
chambre. Cela juftifie affez l'opinion que
l'Automate n'a pas fes mouvemens déterminés.
Encore une fois , la difficulté confifte
en ceci : Les roues & les refforts donnent
des mouvemens déterminés , mais fubordonnés
à une force directrice inconnue.
C'eft cette force directrice qui a échappé
jufqu'ici à l'attention & à la pénétration
de ceux qui ont vû cette machine. L'auteur
convient que c'eft lui qui la donne ,
mais je n'ai point voulu hafarder de conjectures
fur les moyens qu'il emploie ,
n'en ayant pas imaginé une qui me fatisfit.
Celles d'un enfant caché , de l'Aiman ,
& de fils de communication entre M. de
Kempel & l'Automate ne tiennent pas un
moment contre toutes les raifons qui les
détruifent ; & l'état de M. de Kempell
ici , l'honneur qu'il a eu de faire jouer
fouvent fon Automate en préfence de
l'Empereur, de l'Impératrice & de toute la
cour , fes proteftations contre tous ces expédiens
fuffiroient pour en écarter l'idée ,
quand même un examen rigoureux de
l'intérieur de la machine ne l'en juftifieroit
pas pleinement.
Au refte , Monfieur , le rang & les occupations
de M. de Kempell le mettent
1
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
il
dans le cas d'employer fes talens à tour
autre ufage ; mais , une converfation fur
un fujet de ce genre ayant fait naître en
lui l'idée de produire fon Automate pour
l'amufement de l'Impératrice Reine , &
y ayant été encouragé par Sa Majefté ,
a réuffi comme on le voit dans l'exécution
; & , quoiqu'il l'ait fait connoître fans.
aucun deffein de fe faire par - là une répatation
, cependant , fi l'on réfléchit un peu
fur tout le méchanifme néceffaire pour
faire mouvoir le bras de la maniere variée
& compliquée que j'ai décrite dans
ma premiere lettre , on ne pourra fans injuftice
lui refufer les éloges dus à fes ſuccès
& à fa modeſtie .
J'ai l'honneur d'être avec le plus grand
respect ,
MONSIEUR ,'
Votre très- humble & obéiffant
ferviteur , L. DUTENS
MARS. 1771. 197
LETTRE de M, Vincent de Montpetit
fur l'Automate de M. de Kempell.
MONSIEUR , j'ai lu avec attention la
lettre de M. du Tens , au fujet de l'Automate
de M. de Kempell , inférée dans le
fecond volume du Mercure du mois d'Octobre
dernier , pag. 1 26. J'ai vu depuis avec
fatisfaction dans le volume de Décembre
dernier la lettre judicieufe de M. Rigoley
de Juvigny.
Quoique je fois fans prétention , une
forte d'intérêt & d'amour pour les arts
m'engagent à vous prier de fairer inférer
dans votre Journal quelques réflexions
que j'ai ofé faire à ce fujet .
La relation authentique de M. du Tens
fuffiroit pour me perfuader de la vérité
des effets furprenans exécutés par l'Automate
de M. de Kempell , fi elle étoit ac-
* M Vincent de Montpetit eft connu par fa
peinture éludorique qui a acquis un nouveau prix
depuis qu'il a fi bien repréfenté Madame la Dauphine
dans une rofe . Il eſt auffi très- verſé dans la
méchanique , & il a donné en ce genre des preuves
de talent & de génie,
158 MERCURE DE FRANCE.
compagnée de ces preuves qui conftatent
la poffibilité ; car qu'il me foit permis de
lui obferver qu'il ne paroît pas qu'il ait
examiné cette machine avec affez de fcrapule
pour avoir été affuré qu'elle agiffoit
par le feul mouvement des refforts qu'il
a vu dans l'intérieur , ou bien M. du Tens
a voulu nous laiffer le plaifir de deviner,
en oubliant exprès de nous rapporter une
remarque effentielle qui fûrement n'a pas
dû échaper à fa fagacité , c'eft le rapport
fenfible & jufte que doit avoir la pièce
jouée par la perfonne , avec une des combinaifons
de la méchanique ; fans ce rapport
on a lieu de penfer qu'elle eft conduite
par des fils adroitement cachés , ce
qui n'auroit rien de merveilleux , dans ce
cas toute cette machine ne pourroit être
déplacée à volonté , & l'auteur fe trouveroit
fort embaraffé fi on le lui propofoit.
Ainfi il doit donc y avoir néceffairement
à chaque cafe de l'échiquier une détente
qui part dès que la perfonne qui
joue avec l'Automate y pofe une pièce
quelconque , & cette détente doit déterminer
le mouvement des leviers deſtinés
à difpofer de la pièce que doit jouer l'Aatomate
relativement à la difpofition ac-
* tuelle de l'échiquier ; l'adreffe de l'auteur
MARS. 1771. 159
eft d'avoir fans doute rendu ces mouvemens
des cafes fi délicats qu'ils en font
imperceptibles , ce qui peut être pratiqué
par différens moyens , comme feroit le
feul poids de la pièce jonée qui feroit baiffer
le plan , fur lequel elle eft pofée , d'une
petite partie de lignes ; je conviens qu'il a
fallu conféquemment une combinaiſon
très- grande de tous les différens coups qui
peuvent fe jouer, foit dans la quantité des
différentes difpofitions de tout l'échiquier
, foit dans l'immenfe variété des
pofitions de chaque pièce en particulier :
combinaifon qui , cependant , a fes bornes
puifqu'elle ne doit déterminer que les
mouvemens des pièces qui font en liberté
d'être jouées.
J'avoue que c'eft un cahos & qu'il faut
un génie fupérieur pour le développer &
le conduire à fa parfaite exécution ; j'en
aurai d'autant plus d'admiration pour l'au
teur & lui rendrai mes hommages , mais
je m'arrête jufqu'à ce que je fois inftruit
qu'entre tous les mouvemens de cet Automate
& les cafes de l'échiquier , il y a
un rapport direct , fans lequel les prodiges
rapportés me paroiffent impoffibles.
Il est donc de la gloire de M. de Kempell
& de l'honneur de M. du Tens de
160 MERCURE DE FRANCE.
nous convaincre que nous pouvons placer
l'auteur de cerre admirable machine à côté
de notre célèbre Vaucanfon .
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardis Février , la première repréſentation
de la remife de Pirame &
Thisbé , tragédie qui a paru pour la premiere
fois le 17 Octobre 1726 , repriſe
le 26 Janvier 1740 , & le 23 Janv. 1759.
Le poëme eft de la Serre , & la muſique
de MM. Rebel & Francoeur , chevaliers
du Roi & furintendans de la mufique de
Sa Majefté , fi jeunes alors que les muſtciens
l'appeloient l'Opéra des Enfans.
La fable de ce poëme eft connue.
Zoraïde , fille de Zoroastre , ſe plaint
de l'indifférence de Ninus à qui elle eft
deſtinée ; Thifbé , fille de Beluş , aime
Pirame , général des armées de Ninus , &
en eft adorée . Ninus fait célébrer des fêtes
en l'honneur des victoires remportées par
Pirame, & lui fait confidence des tourmens
defon coeur. Son rival effaie envain de le
MARS. 1771. 161
détourner de cet amour fatal. Ninus vient
déclarer fon amour à Thisbé en préfence
de Pirame. Zoraïde fe répand en reproches
& en menaces , & annonce à Ninus,
Pirame pour fon rival & fon vengeur.
Zoraïde & Thisbé fe réuniffent contre .
leur malheur commun. Zoroastre prend
la défenſe de Zoraïde , & veut punir la
perfidie de Ninus ; il a déjà excité la rage
d'un monftre furieux. Pirame , victime
de la jaloufie , eft renfermé dans une
tour , Zoroaftre l'en retire par la magie
de fon pouvoir. Cet amant , délivré de fes
fers , dit à Thisbé de fe rendre aux tombeaux
des Rois. Thisbé eft errante dans
une forêt fombre.
Amour , que ton flambeau me guide ,
Raflure une amante timide
Qui craint pour l'objet de ſes voeux ;
Fais qu'il échappe au fort qu'un tyran lui prépare.
Le monftre furieux paroît , Thisbé fuit
& laille tomber fon voile . Pirame furvient
, combat le monftre & le tue. Ce
héros ne voit point Thisbé , & s'en
alarme ; il trouve le voile enfanglanté de
fon amante ; il croit y découvrir le funefte
deftin de Thisbé ; il fe frappe & tombe
162 MERCURE DE FRANCE.
fur un gafon . Thisbé voyant fon amant
expirant , fe livre à fa douleur.
Dans l'ancien poëme , Ninus pourfuivoit
fon rival , Thisbé fe poignardoit
en fa préfence en l'accablant de reproches
cruels , & Zoroaftre venoit jouir du
défefpoir de ce Roi perfide ; mais ce dénoûment
a été changé , c'eſt l'Amour qui
vient fecourir les amans & les rappeler
au bonheur , il dit à Thisbé .
Calme ton défeſpoir & bannis les alarmes ,
Thisbé , je viens fécher tes larmes.
Vois , pourt'aimer toujours , renaître ton amant ;
Et reconnois l'Amour à ce foin bienfaiſant.
A fa voix,la forêt fe change en un riche
palais où les jeux & les plaifirs , conduits
par l'Hymen , rendent hommage à Pirame
& à Thisbé , & les couronnent de
myrte.
Cet opéra fait plaifir. Il eft très - bien
remis pour les habillemens , pour les ballets
& les décorations . Il y a des morceaux
de fymphonie agréables & des airs d'un
chant gracieux. On a beaucoup applaudi
Mile Arnould , & en double Mlle Beaumefnil
dans le rôle de Thisbé ; Mlle Duplant
, dans Zoraïde , & Mlle Roſalie reMAR
S. 1771. 163
préfentant le rôle de l'Amour. M. Larri
vée , jouant Pirame , a eu le fuccès qui lui
eft ordinaire ; M. Muguet a remplacé M.
le Gros , qui eft indifpofé , dans le rôle
de Ninus. M. Durand & Mile Châteauneuf
ont fait plaifir par les airs qu'ils
chantent dans les fêtes.
que
Le divertiffement du premier acte ,
compofé de guerriers & d'Affyriens , eft
fait avec toute la nobieffe & la fierté
comporte ce caractère de danfe. Mlle Heinel
, en Affyrienne , a étonné autant que
charmé par les graces & la perfection de
fa danfe dans les entrées feules qu'elle
exécute. M. Simonin & Mlle Duperey.
ont fait plaifir dans leur pas de deux.
Les ballets du fecond & 3. acte , de la
compofition de M. Gardel , prouvent de
plus en plus la haute idée qu'il a donnée
de fes talens pour cette partie , dans l'effai
qu'il en a fait au premier acte d'Ifmène
& d'Ifménias : on pourroit même
ajouter à fon éloge , que le divertiffement
des Paftres au 3. acte eft traité d'une manière
, pour ainſi dire , neuve, en ce qu'il
eft plein de gaîté fans aucune efpèce de
caricature . Les principaux fujets employés
dans ces deux ballets font MM . Gardel ,
Defpréaux , Miles Allard , Peflin , Affe164
MERCURE DE FRANCE.
lin & d'Ervieux ; ils ont tous mérité les
applaudiffemens dont on les accueille toujours
à fi jufte titre .
Les ballers du premier , du 4° . & dụ
se. actes font de M. Veftris . On y remarque
toujours l'empreinte du talent dont
il a fait preuve depuis qu'il eft en pofleffion
de la place de maître des ballers.
M. Gardel , au 4º . acte , dans les efprits
terreftres , & Mlle Guimard , dans les efprits
aëriens , expriment ces différens ca
ractères d'une manière qui réunit tous les
fuffrages. Les jeux & les plaifirs , au se.
acte , fe lient très agréablement à l'action
de la fcène , l'Hymen , repréfenté par
Mlle Lafond , unit Pirame & Thisbé : la
fête continue & fe termine par une ariette
en choeur qui eft d'un bel effet , & enfuite
par la chaconne dont M. Veftris danſe
les entrées feules avec cette fupériorité à
laquelle il doit la réputation dont il jouir,
Mile Affelin , & le pas de quatre compo.
fé de MM. Simonin , Trancart , de Miles
Duperey & d'Ervieux contribuent auffi
aux charmes de ce divertiffement.
MAR S. 1771. 165
COMÉDIE FRANÇOISE,
M. LEKAIN , après une longue abfence
, rendu enfin aux voeux du Public ,
avec une fanté à peine encore raffermie ,
a reparu fur la fcène dans le rôle de Néron.
Il a déployé tout fon génie dans ce
rôle admirable , l'un des plus profonds
qu'ait tracés le grand Racine . L'affluence
des fpectateurs , les efforts que chaque
acteur fembloit faire pour fe furpaffer à
l'envi dans un jour remarquable & devant
une affemblée brillante , le jeu pathétique
& vrai de M. Brifard , la fenfibilité
impétueufe de M. Molé , la fermeté noble
de Mlle Dumefnil , tout cet ensemble
de talens rares fe fignalant dans l'expreffion
d'un chef - d'oeuvre , formoient un
fpectacle digne des regards des amateurs
fenfibles & éclairés , & tel que les étrangers
même avouent ne pouvoir en trouver
que dans la France qui , peut-être , ne
fent pas affez cet avantage unique. M.
Lekain a joué depuis , le rôle d'Arzace
dans la tragédie de Sémiramis , & a paru
encore fupérieur à lui - même dans le 4°.
156 MERCURE DE FRANCE.
acte , où cependant on étoit accoutumé de
fa part aux plus grands effets.
(Article de M. de la Harpe )
Le 8 Février , les Comédiens François
ont donné la premiere repréfentation du
Perfifleur, comédie en trois actes & en
vers , par M. de Sauvigni.
Leperfiflage eft un nouveau terme pour
exprimer un nouveau travers de notre tems.
C'eft le talent perfide que certains agréables
ont de ridiculifer les vertus comme
les vices. Ils répandent l'ironie , les fauffes
louanges , les critiques malignes , en
affectant dans leurs propos & dans leurs
airs les fentimens de candeur , de fimplicité
, d'honnêteté , de probité , d'humanité
qu'ils n'ont point : tel eft le Comte
de Villain , qui fe fait un grand mérite
d'être Perfifleur. Il fe croit le héros de la
fociété , & l'homme aimable fait pour y
répandre tous les agrémens ; mais il en eft
en effet le tyran. Il afpire à la main de
Sophie. La Marquife fa tante veut faire
ce mariage pour terminer un procès en
confondant les prétentions refpectives du
comte & de Sophie. Vilfain doit fe préfenter
à la campagne de la marquife. Sophie
craint ce moment , parce qu'elle aime
le marquis de Sainclar fon parent ,
MARS.
1771.
167
dont elle eft aimée ; les amies de la marqui
fe promettent de fervir Julie en repréfantant
le Comte fous les propres couleurs
; mais une amie de Villain fait parodier
les traits de fatyre à l'avantage du
Perfifleur , & la Marquise en conçoit l'opinion
d'un homme amufant. Villain
foutient fon caractère en ſe jouant des
fentimens dont il fait parade , & ridiculifant
fes amis par fes geftes & fes
fes geftes & fes propos;
il perfifle fur - tout Sainclar fon rival. Il
affecte fon langage , fon maintien , fon
air ; il le rend d'après nature , & promet
de le donner en propre original en produifant
Sainclar lui - même à l'affemblée
qui éclate de rire. Sainclar , déconcerté
de cet accueil , fe fâche contre Villain
qui profite encore de cette circonstance
pour le rendre plus ridicule . Le Perfifleur
lui a préparé un autre tour ,pour
rival : il a profité la veille d'un déguifement
fous lequel il faifoit la mère dans
un proverbe , & perfifle la marquife qui
ne le connoiffoit pas , en l'accueillant &
fe difant une riche Hambourgeoife qui a
une fille de quinze ans , & un million de
bien qu'elle defire donner à St Clar. La
Marquife croit faire la fortune de fon
parent , & fon bonheur en acceptant pour
lui ce parti ; mais Sainclar, trop amoureux ,
écarter ce
168 MERCURE DE FRANCE .
rejette ces propofitions. Il parvient à détromper
la Marquife & à faire agréer ſon
amour. Le Perfieur eft lui -même perfifle
au moment où il étoit près de figner le
contrat. Cette comédie eft écrite avec
facilité & légéreté. Le caractère du Perfifleur
eft une nuance du méchant & de
l'homme du jour ; il n'en étoit que plus
difficile à faifir & à repréfenter. On a fouri
à plufieurs traits contre les femmes &
les abbés ,
Nos femmes , nos abbés , à préſent tout raiſonne.
contre les nobleffes qui fe reffufcitent
contre les financiers , contre les prétendus
amis , & c.
Il falloit l'art & l'intelligence de M.
Molé pour faire réuflir le rôle du Perfifleur,
qui eft prefque tout entier dans le
jeu , dans le ton & les geftes de l'acteur .
Les autres rôles ont auffi été bien rendus
par Mde Préville , Mde Molé , par Miles
Doligni, Fannier & Hus , & par M. Montvel
.
ACADÉMIE S.
L'ACADÉMIE Françoiſe a élu , dans ſa
féance du 7 de Février , M. le Prince de
Beauveau
MARS. 1771. 169
Beauveau & M. Gaillard , pour remplir
les deux places vacantes par la mort de
M. le Préfident Hénault & de M. l'Abbé
Allary.
Académie des Sciences .
Le 16 de ce mois , l'Académie Royale
des Sciences a élu M. Defmarêts à la
place d'adjoint en méchanique , vacante
par la promotion du Marquis de Condorcet
à celle d'aflocié .
Académie des infcriptions & belles - lettres.
Le 25 l'Académie des Inferiptions &
Belles- Lettres a élu le Cardinal de Bernis
à la place d'Académicien Honoraire ,
vacante par la mort du Préfident Hé
nault .
BERLIN.
Programme pour deux prix déférés au jugement
de l'Académie royale des fciences
& belles lettres de Berlin.
Un particulier de France , amateur des
fciences utiles & curieufes , a remis à
l'académie royale des fciences & belleslettres
de Berlin , deux fommes , l'une de
cinq cens livres , l'autre de trois cens liv.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
pour être délivrées à ceux qui , au jugement
de l'académie , auront le mieux ré
pondu à deux queſtions dont la folution
l'intéreffe .
L'académie , en acceptant ces offres ,
déclare qu'elle ne fait que fe prêter aux
defirs de la perfonne fufdite ; c'eft pourquoi
elle propofe les queſtions à peu près
dans les termes où leur auteur les avoit
énoncées .
Première Queſtion . 1. Quelle eft la
caufe de la différence des deux eſpèces de
Paralyfie , dont l'une ( & c'eft la Paraly.
fie ordinaire ) rend la partie affectée ir
capable de mouvement , & dont l'autre , en
laiffant la liberté des mouvemens , ne nuit
qu'à l'organe du tact en émouffant ou dé
truifantfa fenfibilité ? 2. S'il y a quelque
remède , confirmé par l'expérience , qui
puiffe guérir cette paralyfie ou en modérer
l'effet , & rendre au malade la fenfibilité
en tout ou enpartie ?
L'occafion de ces demandes fe trouve
dans des faits qu'indique l'hiftoire de l'académie
royale des fciences de Paris , année
1743 , pag. 93 , in - 4°.
Seconde Queſtion . On demande les véritables
raiſons ou caufes générales des dif
férences qu'on obferve dans les diverfes eſpè .
MARS . 1771. 171
ees d'animaux entre les mâles & les fémelles
, & fur-tout par rapport au poil & à la
plume parmi les quadrupèdes & les oifeaux.
Il s'agit de fixer jufqu'où ces différences
s'étendent & jufqu'où elles font les
mêmes dans les efpèces fufdites . On
fouhaite en particulier de connoître quelle
relation on peut concevoir entre le
sèxe & la couleur , ou la bigarrure du poil
ou de la plume ? Avant que de toucher ce
dernier article , il faudroit confirmer ou
réfuter par des obfervations authentiques
ou bien conftatées , l'opinion vulgaire
que , dans l'efpèce des chats , il n'y a que
les femelles qui foient marquées de trois
couleurs , blanche , noire & jaunâtre ou
rouffe.
Les pièces deftinées au concours doivent
être remiſes à M. Formey , fecrétaire
perpétuel de l'académie , au plus tard
le 1 Novembre 1771. Chaque auteur
joindra une fentence, ou devife àfa pièce,
& mettra dans un billet cacheté la même.
fentence ou devife avec fon nom . Le feul
billet de la pièce victorieufe fera ouvert.
Les deux prix , celui de soo liv. pour
la première Queſtion , & celui de 300 liv.
pour la feconde , feront proclamés à l'affemtlée
publique de l'académie du 30
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Janvier 1772 , & délivrés à ceux qui les
auront remportés.
I V..
Ecole Vétérinaire.
Le mardi 19 Février 1771 , neuf Elèves
de l'Ecole royale vétérinaire de Paris
furent entendus avec fatisfaction dans un
concours public dont l'objet étoit la démonstration
des os du cheval . M. le doyen
de la faculté de médecine de Paris honora
cette féance de fa préſence.
Les Elèves admis au concours furent
les Sieurs :
AURUS , entretenu par l'Infant Duc de
Parme.
RAVANEL , par S. A. Mgr le Prince regnant
des Deux Ponts.
VERRIEZ , par Mgr le Prince de Bergues,
THIBOULOT , par S. E. M. le Cardinal
de Choifeul,
BERLEMONT l'aîné , & BERLEMONT cadet,
entretenus par les Etats de Haynault.
LE BEL , de la Picardie , à fes frais.
DU PERROT , de la Légion de Flandres.
HEQUART , dragon de la Roche Foucault.
Les Srs Aurus & Verriez méritèrent le
MARS. 1771. .
173
prix ; le Sr Aurus ne tira point au fort &
le céda au Sr Verriez en fe contentant de
l'honneur d'avoir les fuffrages publics.
Le Sr le Bel eut le premier acceffit.
Le fecond fut accordé aux Srs Thibonlot
, Duperrot & Hecquart.
Les autres concourans furent honorés
des éloges qu'on leur donna,
Les an
ARTS.
GRAVURE.
I.
Es amateurs qui ont vu la collection
des tableaux qui ornent le cabinet de Mgr
le Duc de Choifeul ont paru defirer que
la gravure leur en rappelât le fouvenir.
Cette collection à laquelle le goût a préfidé
eft principalement compofée de tableaux
flamands fi recommandables par le
fini précieux du pinceau , la naïveté des
expreffions , la richeffe & la vérité du coloris
. On admire fur- tout dans cette collection
les productions des Gerardow
Mieris , Netscher , Terburg , Metzu , Vandewerf
, Berghem , Wonvermans , Te-
>
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
niers , Oftade , Rembrant , Ruïfdaël ,
Breughel , Claude Lorrain , & c.
Le Sr Bafan , graveur & marchand d'ef
tampes à Paris , rue & hôtel Serpente, dans
la vue de multiplier en quelque forte les
chef- d'oeuvres de ces habiles maîtres &
d'en procurer la jouiffance aux artistes &
aux amateurs , a , depuis plus de fix mois ,
entrepris de faire graver cette collection
à l'eau - forte & dans le ftyle pittorefque.
Cette fuite fera compofée de plus de cent
planches , dont les plus grandes font de
format in 4°. Les cinquante premières
gravures font déjà terminées & feront délivrées
dans le courant du préfent mois
de Mars. On paiera trente- fix livres pour
cette premiere livraifon de cinquante eftampes
qui feront précédées d'un joli
frontifpice compofé & gravé par le Sieur
Choffard , & de l'explication des tableaux
qu'elles repréfentent . Dans les fix mois
fuivans , le Sieur Bafan efpère diſtribuer
les gravures de la feconde livraiſon .
M. Alliamet , Graveur du Roi , rue
des Mathurins , vis- à- vis la rue des Maçons
, & M. Macret , rue Gallande , visa-
vis celle des Rats , publient deux eſMAR
S. 1771 : 175
tampes nouvelles gravées par M. Macrer,
d'après les tableaux de M. Eifen père.
L'une repréfente le Payfan folliciteur qui
porte un chapon ; l'autre le Procureur antique
qui écrit, & un chat près de fon
pier. Ces gravures font d'un effet agréable
& pittorefque.
I I I.
pa-
Nouveau Cahier de paysages de deux
pouces de hauteur & de largeur deffinés
& gravés par le fieur Chevalier. Le Cahier
eft de fix feuilles, gravées avec beaucoup
de délicateffe & de netteté. A Paris
chez Niquet , Place Maubert à côté de
la rue des Lavandières .
MUSIQUE.
I. X
L'ARRIVÉE du Pianoforte avec accompagnement
d'un violon & violoncelle .
par M. Albanefe , oeuvre vii , mis au jour
par M. Sieber & compagnie , fucceffeurs
de M. Huberty . Les parties font féparées
pour la commodité des amateurs ; prix ,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
3 liv. 2 f. A Paris , ehez l'Editeur , rae
des Deux Ecus , au Pigeon blanq ; & aux
adreffes ordinaires de mufique ; à Paris ,
à Lyon & à Dunkerque .
On trouve , aux mêmes adreffes , Duo
pour deux violons tirés des opéra comiques
, & arrangés par Valentin Rocefer ,
muficien de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans
; 2. recueil ; prix , 3 liv .
II.
Premier recueil des recréations lyriques,
contenant plufieurs ariettes , romances &
duo dans le goût moderne , avec accompagnement
de violons & violoncelle , par
M. Blainville ; prix , 7 liv . 4 f. A Paris ,
au bureau d'abonnement mufical , cour de
l'ancien grand cerf, rue St Denis & des
Deux-Portes St Sauveur , & aux adrelles
ordinaires de mufique ; à Paris & à Lyon.
IIII.
II. Recueil d'airs choifis dans les plus
beaux opéra- comiques , avec accompagnement
ajusté pour la flûte , le violon ou
par- deffus de viole , par M. Bordet ;
prix 6 liv . en blanc. A Paris, chez M. Bot
der , auteur & marchand de musique , rue
le
MARS. 1771. 177
St Honoré , vis-à- vis le palais royal , à la
Mufique moderne , & aux adreffes ordinaires
; à Paris , Rouen & Lyon.
I V.
XXII. Livre de Guittare , contenant
des airs de l'opéra comique , avec des accompagnemens
d'un nouveau goût , des
préludes & des ritournelles , par M. Merchi
; oeuvre xxvi .; prix , 6 liv . A Paris,
chez l'auteur , tue St Thomas du Louvre,
en entrant du côté du château d'eau, à côté
de M. Godin ; & aux adreffes ordinaires
de mufique ; à Lyon , chez M. Caftaud ,
place de la Comédie .
V.
VI. Quartetti per due violini , alto
è baffo , compofti dal Signor de Machi
maestro di concerto è primo violino della
catedrale d'Alefandria ; opera 1113. nuovamente
ſtampata à fpefe di G. B. Venier ;
gravés par Mde la Veuve Leclair. Ces
Quatuor peuvent s'exécuter à grand or
cheftres ; prix, 9 liv . A Paris , chez M. Venier
, éditeur de plufieurs ouvrages de
mufique , à l'entrée de la rue St Thomas
du Louvre , vis- à- vis le château - d'eau , &
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
"
aux adreffes ordinaires ; à Lyon , aux adreffes
de mufique.
On trouve aux mêmes adreffes les fymphonies
de Bauer Schmitt le cadet.
V I.
Traité des agrémens de la Mufique , contenant
l'origine de la petite note , fa valeur
, la manière de la placer , toutes les
différentes efpèces de cadences , la maniè·
re de les employer , le tremblement & le
mordant , l'ufage qu'on en peut faire , les
modes ou agrémens naturels , les modes
artificiels qui vont à l'infini , la manière
de former un point d'orgue ; ouvrage
original très utile non- feulement
aux maîtres de goût du chant , mais eucore
à tous les joueurs d'inftrumens , &
que tout bon muficien , même compofiteur
, lira avec beaucoup de plaifir ; compofé
par le célèbre Giuzeppe Tartini . A
Padoue , & traduit par le Signor P. Denis.
Prix , 7 liv . 4 f. A Paris , chez l'auteur ,
Tue Monmartre , la porte cochere vis àvis
la rue Notre-Dame des Victoires , à côté
du perruquier , & aux adreffes ordinaires.
MARS 1771 179
GEOGRAPHIE.
** 7 1
ITINERAIRE hiftorique & topographique
des grandes routes de France ; par L. Denis
, géographie ; revu & corrigé en 17709
A Paris , chez Ramonet , maître perru
quier , rue St Jacques au coin de celle des
Poirées , vis - à - vis le collège de Louis le
Grand ; in 18. 2 liv. 8 f. relié & liv .
16 broché.
I
Ce petit livret eft rempli de cartes qui
Indiquent les différentes routes , avec fes
explications. Il doit être intéreffant &
utile pour ceux qui voyagent.
PEINTURE.
Paftel fixe.
Le St Brea , peintre en huile & en paftel
, vient de découvrir le fecret de fixer
le paſtel & les deffins ; il les rend plus folides
& les met à l'abri de l'humidité. Le
Sr Brea fera voir au Public la folidité de
fon fecret , en palfant la main & même
une pierre ponce fur les paftels ordinaires
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ou deffins,fans que la couleur en foit alté
rée ; il fera voir des tableaux qui ne feront
fixés qu'à moitié , & l'on fe convaincra
parla que la couleur en eſt toujours la
même; fa boutique , où l'on trouvera toujours
de quoi fatisfaite la curiofité des
amateurs en ce genre , eft rue Platrière ,
vis - à - vis la grande pofte ; il en tiendra
auffi à la Foire St Germain , dans l'allée de
la lingerie au N°. 96 : il a un très - beau
cabinet où l'on trouvera des tableaux en
huile , en tout genre , des meilleurs maîtres
Italiens , Flamands & François ; il peint
Je portrait , montre le deffin & fait des
envois en province .
Eponges préparées par M. Sieuve de Marfeille
, auteur du mémoire fur les olives,
& qui a découvert le fecret du goudron
pour les oliviers , & la maniere d'extraire
de l'huile de la feule chair des
olives fans noyau.
Ces éponges font propres à conferver l'huile
d'olive dans toute fa limpidité , elles attirent &
retiennent les parties craffes , aqueufes & vifqueufes
que l'huile acquiert dans les chaleurs pat
La fermentation .
La maniere de s'en fervir confifte à les placer
MARS. 1771. 181
dans le fond des vafes dans lefquels on dépofera
les huiles , & chaque année , après le tems de leur
fermentation qui arrive toujours en été, on aura
l'attention de tranfvafer les huiles avec précau¬
tion dans de nouveaux vales. On prendra les épon
ges qu'on lavera dans l'eau tiéde, & après les avoir
bien exprimées pour leur faire dégorger les parties
craffes , aqueules & vifqueules dont elles feront
chargées , on les replacera dans le fond de ces mê
mnes vafes dans lefquels on remettra les huiles.
Ces éponges font de différentes groffeurs ; les
peres n'opèrent leur effet que jufqu'à la concurrence
de cent livres d'huile , les fecondes juſqu'à
elle de deux cent livres.
Ces éponges confervent leur vertu pendant environ
deux ans , après lequel tems il faudra les
renouveller. Elles feront cachetées ; on en trouvera
à Marſeille , chez M. Meynard , négociant, à
la montée des Accoules ; & à Paris , chez M. Maurice
, maifon de M. Macquer , médecin , rue St
Sauveur , vis - à - vis le Vitrier , fon correfpondant
, chargé également d'inferire les demandes
qu'on fera des nouvelles huiles extraites de la
chair des olives fans le noyau , felon les principes
de M. Sieuve , & chez qui on marquera la quan
tité de ces huiles qu'on demandera , & la maniere
de les faire venir, foit en barils , foit en bouteilles.
Le prix de ces huiles fera relatif à la cherté des
olives , & n'excédera pas de beaucoup le prix des
huiles ordinaires.
M. Sieuve , dont les papiers publics ont annon
cé le fuccès du goudron qu'il a compofé pour préferver
les olives , en a fait dans différens terroirs
de Provence plufieurs expériences , qui ont toutes
réuffi . Ce gondron n'a pas eu feulement dufuccès
182 MERCURE DE FRANCE.
en Provence , il vient de recevoir un certificat
daté du 30 Novembre dernier , figné par M. de
Villaennofa , & fcellé de fes armes , qui attefte
" qu'ayant fait ufage de fon goudron , à fix lieues
»de Sarragoffe , dans le royaume d'Arragon , il
» avoit faittout l'effet qu'on en pouvoit attendre ;
que les oliviers qui avoient été attaqués des
»vers dans le commencement du printems , en
»avoient été entierement délivrés dans le mois de
» Mai fuivant par l'onction dudit goudron . » Ce
Seigneur ajoute que « dans tout ce canton - là , il
» n'y a eu que les oliviers de fes vergers qui ne
porté des olives . »
Ce Phyficien a trouvé également le moyen d'extraire
de l'huile de la feule chair des olives choi-
Lies & détritées. Cette huile douce , pure, qui n'au
ra point l'acide piquant & corrofif que le noyau
écrasé avec le fruit donne à l'huile ordinaire de
Provence, eftpréférable aux meilleures huilesd'Aix,
& reviendra à auffi bon marché. Voici l'attestation
que l'Académie de Provence a donnée pour cette
précieuſe invention .
R
« Nous commiflaires nommés par l'académie
» de Marfeille , déclarons que M. Sieuve nous a
préſenté une bouteille contenant l'huile d'olive
extrakte fuivant les principes de la chair des oli-
» ves de la récolte de cette année , détritées à ſon
moulin qu'il a perfectionné ; que cette huile eft
as de belle couleur , & qu'elle a l'odeur & le goût
»du fruit dans la maturité requife ; que M. Sieuve
» nous a préſenté une feconde bouteille , conte
nant l'huile qu'il a fait extraire à part de l'huile
» & du noyau; que nous avons trouvé cette liqueur
épaifle , fétide & du plus mauvais goût . H
eft évident que l'huile extraite fuivant les prin
MARS. 1771. 183
que cipes de M. Sieuve , doit être plus falutaire
l'huile ordinaire , dans laquelle le trouve cette
» huile fétide , extraite du noyau & de l'amande ;
en foi de quoi nous avons figné la préfente at-
»teftation & appofé le fceau de l'Académie. A
» Marſeille , le ir Décembre 1770. Signé , GUYS ,
RAIMOND & MOURAILLE , fecrétaire de l'Aca-
>> démie. »
M. Sieuve n'en a fait , l'année derniere , que des
effais qui ont été diftribués au Roi & aux miniftres
, & il fera en état d'en fournir aux particuliers
cette année ; mais, comme cette huile pourra être
promptement enlevée , il avertit les perfonnes qui
voudront s'en procurer à Paris , de fe faire inferire
chez M. Maurice , maifon de M. Macquer , médecin
, rue Saint Sauveur , vis à - vis le vitrier ,
fon correfpondant à Paris , & de l'avertir de la
quantité qu'elles en fouhaiteront pour leur provifion
, la maniere dont elles defirent qu'elle leur foit.
envoyée; favoir en barrils ou en bouteilles . Le tout
fera revêtu d'un imprimé figné de l'auteur , & cacheté
de fes armes. Le prix fera fixé ſelon la valeur
des olives , & il n'excédera pas de beaucoup celui
des huiles ordinaires.
ANECDOTES.
I.
On a coutume , en Angleterre , de nommer
douze prédicateurs pour prêcher devaut
le parlement lorfqu'il eft affemblé.
184 MERCURE DE FRANCE.
Le docteur Swift fut chargé de cette fonc.
tion , & prêchant un jour fur la vanité ,
il remarqua que l'homme en général a
quatre chofes dont il peut s'énorgueillir.
1°. De fa naiffance & de fon rang ;
1º. De fa fortune ; 3 °. De fa figure ;
4°. De fon efprit.
Il partagea fon fermon en quatre parties
, & ,après avoir expliqué les trois pre- .
mières parties , il finit par dire : « Nous
» devrions paffer à préfent à l'examen de
» notre quatrième point ; mais , comme
» dans cette affemblée chrétienne il n'y
perfonne qui foit dans le cas de pou-
» voir tirer vanité des avantages de fon
» efprit , il feroit inutile pour votre édi
» fication , mes très - chers Frères , de vous
» y arrêter , & nous terminerons le dif-
» cours par une courte application.
Ce trait , dont la caufticité n'étoit pas
enveloppée du voile de la politeffe , fit
perdre au doyen de Patrick (a place.
I I.
A la repréſentation du Fabricant , comédie
, on vint annoncer fur la fcène la
banqueroute dú Marchand ; un fpectaMARS.
1771. 185
reur au parterre s'écria plaifamment : Ah!
morbleu , j'yfuis pour vingt fols.
III.
Le Lord Willougby de Brooffe avoit
un jour parlé de l'importance de la Compagnie
des Indes , dans la Chambre des
Pairs ; felon lui elle avoit procuré les plus
grands avantages à la Nation ; elle avoit
multiplié fes amis ; l'Afie fourniffoit plus
de gens attachés à l'Angleterre que l'Europe
. En fortant il chercha fon valet
qu'il appeloit toujours fon ami , & ne le
voyant pas , il cria : où eft donc mon ami ?
En Afie , fans doute , lui répondit Antoine
Henley , qui fe trouva par hafard à
fes côtés .
V I.
Pierre Walters étoit un de ces hommes
qui , nés dans la plus profonde obfcurité
travaillent par toutes fortes de moyens à
leur fortune & ne tardent pas à en acquérir
une confidérable ; il profita des extravagances
de nos jeunes feigneurs qui diffipent
leurs biens avant d'en jouir , & font
les victimes des ufuriers. Walters faifoitles
affaires du feu comte d'Uxbridge. Ce
feigneur aimoit l'argent , & il ouvroit fa
186 MERCURE DE FRANCE.
bourfe aux néceffiteux qui avoient des
fonds pour répondre , & prenoit de trèsforts
intérêts. Walters ménageoit toutes
ces entrepriſes ufuraires ; il paroiffoit feul
dans les marchés du comte. Il arriva un
jour qu'Antoine Henley , qui étoit auffi
célèbre par fon efprit que Walters par fes
richeffes , rencontra ce dernier dans une
auberge & foupa avec lui . Dans le cours
de la converfation Henley ne manqua pas
de plaifanter fon compagnon fur fa paffion
pour l'argent , & Walters fe moqua
du mépris qu'Henley faifoit de ce métal
précieux. Enfin , dit celui - ci , on fait ,
mon cher Walters , comment va votre for
tune , mais tout le monde ignore fi vous
avez de l'efprit ou non. Tant mieux , reprit
l'ufurier , & j'en remercie mon étoile.
Je vous dirai , M. Henley , que la nature
ne m'en a point accordé ; mais vous favez
que j'ai acheté dernierement les biens
de plufieurs perfonnages très - Spirituels ,
ils m'ont vendu leur efprit en mêmetems.
V.
Le Prevot Kingſton s'étoit fait craindre
pendant l'exercice de fa charge . Un
MAR S. 1771. 187
meunier qui avoit fait beaucoup de bruit
pendant la révolte, inftruit des exécutions
nombreuſes qu'ordonnoit Kingſton , redoutant
de fe trouver dans fon chemin ,
apprenant qu'il n'étoit pas éloigné , fortit
un matin de fa maifon , après avoir recommandé
à fon valet de paffer pour lui ,
pendant fon abfence , fur- tout fi quelque
homme bien mis & bien accompagné venoit
le demander. Le Prévot vint comme
il l'avoit prévu ; le valet qui étoit fort
fimple , fe garda bien d'oublier fa leçon ,
& dit ce qu'on lui avoit ordonné de dire.
Sir Kingſton ordonna fur le champ à fes
gens de le pendre au premier arbre . Le
malheureux s'écria auffi tôt : Je nefuis
pas le meunier , je fuis feulement fon valet.
Non , mon ami , lui dit le Prevot, je m'en
tiens à ton premier aveu ; ce n'eft pas mòi
que l'on trompe fi facilement. Si tu es le
meunier , tu es un rebelle & tu mérites la
mort ; fi tu ne l'es pas , tu as pris un nom
dangereux , tu es coupable par ton menfonge
; tu ne peux d'ailleurs rendre un plus
grand fervice à ton maître que de te faire
pendre pour lui.
188 MERCURE DE FRANCE.
EDITS , LETTRES- PÄTENTES , &c.
Les membres du confeil ont été à Paris , le 24
de Janvier , pour y tenir le parlement , en conféquence
des lettres patentes du Roi , du 23 .
Le Roi ayant jugé à propos d'établir un nouvel
ordre dans l'adminiftration de fes finances , &
ayant reconnu que la plupart des départemens qui
étoient partagés entre les fept intendans des finan
ces ayant des rapports immédiats & étant liés les
uns avec les autres , le travail qu'ils exigent n'en
deviendroit que plus facile & mieux fuivi, s'il étoit
moins divifé , Sa Majeſté a rendu un édit , en date
du mois de Janvier 1771 , enrégiftré à la chambre
des Comptes , par lequel Elle fupprime les fept
offices exiftans d'intendans des finances & en crée
quatre nouveaux , lefquels feront remplis par les
Srs d'Ormeflon , confeiller d'état ordinaire & aux
confeils royal des finances & de commerce ; Moreau
de Beaumont , & Trudaine de Montigny
confeillers d'état & ordinaires aux confeils royal
des finances & de commerce ; & de Boullongne,
confeiller d'état & ordinaire au confeil royal des
finances. Sa Majefté a fixé , par le même édit , la
finance de chacun de ces nouveaux offices à la fomde
350 , 000 liv. Elle a auffi arrêté que les intendans
des finances , dont les offices font fupprimés
par cet édit , continueront de jouir de leurs
entrée & féance en fes confeils , ainſi qu'ils en ont
joui jufqu'à ce jour,
me
MARS. 1771 . 189
AVIS.
I.
Le Spectateur François.
Il n'y a pas d'ouvrage plus univerfellement connu
que le Spectateur Anglois. Cette vaſte ſcène
fur laquelle de nouveaux acteurs viennent fans
cefle offrir aux yeux leurs ridicules , a intéreſſé
tous ceux qui aiment à voir la nature exposée dans
fon vrai jour. Un ouvrage d'un genre fi utile & fi
agréable manquoit à la France , lorfque M. de
Marivaux l'entreprit . Perfonne ne connoiffoit
mieux le monde , & n'avoit fondé plus avant dans
le coeur humain , que cet auteur charmant qui a
couru une carriere fi fleurie . S'il eûtvoulu déployer
tous les talens , il nous auroit donné un excellent
Spectateur; mais fon efprit refroidi par la critique ,
peut- être émouffé par les années , s'eft trop étendu
fur les mêmes fujets,
Des hommes de lettres ont ofé reprendre cer
ouvrage abandonné. Les premieres feuilles qu'ils
ont données, quoique inférieures à celles qui vien
nent de paroître , ont été annoncées avec éloge
dans les Journaux : elles forment à préfent le premier
volume. Le Public peut voir files auteurs font
reftés au- deffous de leur entrepriſe,
Le libraire fera parvenir aux abonnés quinze
cahiers par an , francs de port , qui eft de 9 liv.
Four Paris & 12 liv . pour la province,
190 MERCURE DE FRANCE.
On fouferit pour cet ouvrage chez Lacombe ,
libraire , à Paris , rue Chriſtine.
On délivre auffi le premier volume féparément
qui eft de 2 liv. 10 fols.
II.
On trouve chez Saugrain jeune , libraire , quai
des Auguftins , Gallia antiquitates quædam felec
ta atque in plures epiftolas diftributa , in 4°. denviron
200 pages avec figures. Ce livre eft intéreffant
& rempli de recherches favantes.
Le même libraire publie un Dictionnaire Irlandois
, in 4°.; c'eft le feul qui exifte en cette langue,
ce qui le rend d'autant plus précieux .
I I I.
M. Sigaud de Lafond , profeffeur de phyfique
expérimentale & de mathématiques , de la fociété
royale des ſciences de Montpellier , des académies
d'Angers , de Baviere, &c . recommencera un cours
de phyfique expérimentale le lundi 11 Mars à fix
heures du foir , qu'il continuera les lundi , mercredi
& vendredi de chaque femaine. Il demeure
rue St Jacques , près St Yves , maifon de l'Univerfité.
I V.
Griffon ou inftrument pour arracher
les dents.
Cet inftrument occafionne moins de déchirement
, & par conféquent moins de douleur que les

MAR S. 1771 . 191
inftrumens ordinaires. Il enlève la dent perpendiculairement
, en prenant pour point d'appui les
deux dents voifines auxquelles il ne peut nuire.
Cet inftrument eft donc non - f
-feulement utile aux
chirurgiens- dentiſtes , mais encore aux perfonnes
éloignées des fecours ordinaires , ou qui ſe fentent
aflez de courage pour opérer fur elles - mêmes , ce
qui eft très - aifé par le moyen de ce griffon . Le prix
de cet inftrument eſt de 24 liv . On le trouve à Paris
, chez le Sr Charpentier , graveur & mécanicien
, au vieux Louvre , du côté de la colonnade.
V.
Penfion.
M. DE LONGPRE' , profeffeur de mathématiques
, dont les talens dans l'art d'enfeigner cette
fcience font confirmés par le fuccès de les élèves ,
continue de prendre de jeunes Gentilshommes en
penfion chez lui , rue Neuve St Etienne , dans
maifon riante & en bon air.
une
M. de Longpré n'admet que des jeunes gens
connus pour avoir des moeurs & de l'éducation.
Chaque élève a une chambre à cheminée proprement
meublée & garnie de tout ce qui peut
être commode.
On eft bien nourri ; foupe , bouilli , deux entrées
& deflert à dîner ; rôti , falade , entremets &
deflert à fouper ; du vin à chaque repas .
Le prix de la penfion eft de 1 500 liv. en y comprenant
feulement le logement , la nourriture, les .
leçons de mathématiques & celles de deffin.
Cette maifon convient aux jeunes gens qui fe
192 MERCURE DE FRANCE.
deſtinent au fervice , & particulierement à ceuz
qui veulent entrer dans le génie & dans l'artil- .
lerie.
Le nombre des élèves eft fixé à dix - huit , fans
qu'il puifle être augménté.
Il n'y a actuellement que trois places vacantes.
M. de Longpré ne connoît pas de moyen plus
fûr pour
mériter la confiance du Public que de lui
annoncer les fuccès.
L'année derniere , époque de fon établiſſement ,
M. de Longpré préfeura à l'examen du Génie (ept
des fes élèves ; cinq furent admis à l'école de
Mézières .
Cette année il y avoit moins de places & plus de
concurrens & cependant de fept élèves qu'il a
préfentés , il y en a cu cinq de reçus élèves du
Génie.
V I.
Stomachique quide du Sr Ray , privilégié
du Roi, & de la commiffion royale
de médecine.
Le Sr Ray , dont le zèle pour le bien de l'humanité
ne le ralentit point , voit avec fatisfaction fes
études & fon travail couronnês par les plus grands
fuccès : il n'entreprendra pas de faire l'éloge de
fon remède & d'en vanter l'efficacité.
Le Sr Ray avertit que toutes les bouteilles feront
étiquetées : Stomachique liquide du Sr Ray,
ainfi que fon adrefle , à Paris ; fon nom fera de fa
main fur les étiquettes ; on le trouvera aufli gravé
fur
MARS . 1771 . 193
far fon cachet , qui coëffera la bouteille , en trèspetit
caractère : c'eft une regle que le Sieur Ray a
établie pour la fûreté. Elle eft exécutée chez lui
ainfi que dans tous les bureaux établis dans différentes
villes du royaume.
L'on donnera un imprimé avec chaque bouteil
le , pour indiquer la maniere d'en faire ufage ; ledit
imprimé fera figné du Sr Ray , & dans les différens
bureaux où l'on en fera la diftribution , ils fe
ront auffi contrefignés par eux.
Le prix de la bouteille de poiffon , qui contient
huit à neufprifes , eft de trois livres.
Il diftribue auffi la Créme de Beauté, dont il eft
inventeur. Elle eft fi parfaite pour la peau , qu'il
eft impoffible de s'appercevoir que la beauté qu'il
lui donne vienne de l'art . Cette crême entretient
la peau dans la fraîcheur , & la blanchit ; elle répare
le défordre qu'auroient caufé les différentes
drogues que l'on auroit pu mettre fur fon vilage ,
telles que pommades ou autres prétendus fecrets
donton fe fert , & qui , le plus fouvent , font trèsnuifibles
au teint. Les Dames qui ufent du rouge ,
après l'avoir êté , doivent en ufer le foir & le matin
avant de mettre leur rouge , & dans l'espace de
peu de jours elles feront furprifes de l'effet qu'aura
produit la Crême de Beauté du Sieur Ray , qui
conferve la beauté , empêche les rides & fillons
qu'elle détruit. La bouteille de demi-feptier fe vend
24 liv.
Le Sieur Ray demeure rue Chapon au Marais , lá
premiere porte cochere à gauche en entrant par la
rue Tranfnonain . On le trouve tous les matins
jufqu'à midi ; il y a toujours du monde pour ca
faire la diftribution.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
Il prie ceux qui lui feront l'honneur de lui écrire
, d'affranchir les lettres, ainfi que l'argent qu'on
fui fera tenir , pour faire les envois qu'on exigera
de lui.
Le Sr Ray continue toujours avec le plus grand
fuccès fon topique pour les entorfes & foulures de
telle nature qu'elles foient.
VII.
Manufacture d'uftenfiles de cuifine , & toutesfortes
d'ouvrages en fer battu & blanchi
, établie en Alface par privilége du
Roi , dont l'entrepôt général eft à Paris,
rue Quincampoix , vis- à- vis l'hôtel de
Beaufort , où il a été transféré de la rue
du Petit-Lion St Sauveur.
Ces Uftenfiles de cuifine en fer battu à froid
blanchi , & fupérieurement étamé , font portés
au plus haut degré de perfection. Des épreuves
réitérées en garantiffent l'ufage au Public. Ces
nouveaux uftenfiles ne font pas moins utiles , néceffaires
& commodes pour les troupes & pour la
marine. Ils ont la propriété de fervir un tems confidérable
, fans avoir beſoin de réparation, & peuvent
durer plus de foixante ans , parce que pour
les réramer il ne faut pas les regratter. L'économie
ytrouve plufieurs autres avantages , foit par rapport
à une moindre dépenfe , foit pour la confervation
de la fanté en ce que les particules de fer
MAR S. 1771.
193
font faines ; qu'elles fe divifent & fubdivifent
jufqu'au point qu'elles font en quelque façon homogenes
au corps humain. La rouille même qui
préferve le fer du verd-de gris eft en termes de médecine
, apéritive , & un remède pour les eftomachs
foibles. Les médecins s'en fervent contre les obftructions.
D'ailleurs la tranquillité d'efprit fur ce
que l'on
mange , fans aucun rifque ni inconvénient
, n'eft pas un moindre avantage.
Ils font très- utiles pour les perfonnes qui ont
des châteaux ou maifons de campagne , qui pour
Fordinaire ne font habités qu'une partie de l'année
; avec la feule précaution de les faire huiler en
les quittant , on eft fûr de les retrouver auffi propres
qu'on les a quittés.
Pour la commodité du Public , on fabrique des
-uftenfiles de cuisine de toute façon , au gré , au
-defir , & fuivant les modèles de ceux qui en commandent.
.
Il y a à Paris un attelier pour le rétamage de
tous ces ouvrages .
S'adreffer au magafin , à M. le Prince , marchand
prépofépour la vente defdits uftenfiles , dont
on trouvera le tarif.
IV.
Batterie de Cuiſine doublée d'argent.
Vous fouhaitez , Monfieur , que je vous com
muniques mes oblervations fur le nouvel établif
fement qui vient de fe former à Paris , d'une manufacture
de batterie de cuifine & vaiflelle de cui-
Vie doublé d'argent fin, pour préferver des dan-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
gers du verd-de-gris : je vais tâcher de vous fatis.
faire autant que mes lumieres & mes.connoiflan
ces fur cette matiere peuvent me lepermettre, aidé
par les différens avis que j'ai recueilli pour me
mettre mieux en état d'en porter un jugement certain
& utile.
Cet objet de la premiere importance , puiſqu'il
tend à la confervation de la vie , méritoit fans
doute la plus fcrupuleuſe attention avant d'en juger
& de m'y livrer avec toute la confiance nécef-
Laire,
Lejugement qu'en a porté l'Académie , d'après
fes expériences faites , tel que je l'ai lu dans le
Profpectus de la manufacture établie rue Beaubourg
, eft bien fuffifant pour perfuader de la bon-
-té & de l'utilité d'une telle découverte. Moins cutieux
d'examiner & d'approfondir , pour m'éclairer
& m'inftruire , je n'aurois point attendu l'expérience
pour me décider en faveur de cette manufacture
, & lui donner la préférence fur tout ce
qui paroit en ce genre, même fur ce qui nous vient
d'Angleterre , ou le fecret de cette doublure a d'a
bord été trouvé , & d'on l'on prétend qu'il a été
appotté en France , en échange d'autres fecrets ,
par l'un de ceux qui fabriquent dans Paris de ces
ouvrages. Ce n'eft point ce que j'examine dans cet
te lettre , j'obferverai feulement que la concur
rence en pareil cas ne peut que tendre à plus de
perfection quand l'un & l'autre des artiftes concurrens
font également animés de zèle & d'émutation
, & que le bien public entre affez dans leurs
vues pour ne point facrifier la folidité qu'exigent
de tels ouvrages , pour être bons , à l'envie de
beaucoup vendre par l'appât d'un meilleur marche
1
MARS. 1775 197
L'une & l'autre des manufactures , établies à
Paris , ont annoncé deux objets digne d'atten
, celui de la préfervation du verd- de-gris &
celui d'une économie démontrée dans l'ufage de
leur batterie comparée à celle de cuivre étamée ;
& ce font ces deux objets qui oonntt fixé toute mon
attention.
L'objet de la fanté fe préfente le premier à examiner
; nul autre ne peut ni ne doit lui être com
paré , nul autre ne peut le compenfer.
les
Les dangers du verd de gris font trop connus ,
& il en eft des exemples trop frappans pour balan
cer fur les moyens que le génie & l'induſtrie nous
préfentent pour nous en garentir la fanté eft un
bien trop précieux pour en faire un objet de cal
cul & de comparaifon celui qui peut fe donner
fans gêne tous les befoins de la vie, le trouverat-
il gené , doit il le trouver gêné pour le procurer
moyens de la conferver en la préfervant d'un
danger mortel ? N'y auroit- il pas d'autres befoins
qui pourroient & qui devroient céder à celui- ci
Quel objet de jouiflance & d'attention peuvent
donc l'emporter fur une vie languiffante & expofee
? Une glace , un habit , un bijou de moins
peuvent nous garantir d'un poifon affez & trop
comu , & nous calculons avec nous- même fur la
poffibilité de nous en garentir ! c'eft mettre dans
la même balance la vie d'un côté & la fortune de
l'autre il n'eft peut -être que trop arrivé qu'on
aura payé en une année à fon médecin & apothicaire
pourmaladies , peut - être même occafionnées
par le verd- de-gris , plus qu'il n'en auroit coûté
pour s'en préferver.g
Ces confidérations , qui fe préfentent fi naturel
C
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
lement à l'efprit , m'ont porté à m'aflurer du face,
cès , des cafferolles doublées d'argent fin , ſühſtituées
aux étamages contre la production du verdde
gris abftraction faite de l'objet de dépenfe ,
que j'examinerai, il me reftoir quelques doutes fur
Pefficacité & la folidité de ces doublures annoncées
parfaitement adhérentes ; fçavoir ,
1. Si effectivement la jonction de l'argent au
cuivre peut fe faire parfaitement fans aucune foudure.
2º. Si l'argent employé dans l'une & l'autre des
manufactures eft exactement fin & exemt de tout
alliage ; & fi , en fuppofant quelque disjonction
& crevafles ( ce qui ne pourroit fe fuppofer autrement
) le verd-de- gris ne pourroit point s'engendrerpar
le cuivre entre ces disjonctions & pénétrer
fur la furface de l'argent , comme on a voulu l'in
finuer dans le journal du commerce .
3º. Enfin , fi une moindre quantité d'argent ,
appliqué fur le cuivre , peut également tranquilli
fer contre le verd-de- gris , & fi des pièces doublées
en moindre proportion pouvoient être d'un ufage
également folide , durable & fatisfaifant : trois
queftions effentielles à réfoudre.
Pour me fatisfaire fur ma première queſtion ,
Je me fuis procuré deux cafferolles faites à Paris ,
une de chaque manufacture , & une troifième de
celles qui viennent d'Angleterre ; l'une à d'ar- 4÷ 4
gent fur 4 de cuivre ; l'autre a d'argent fur de
cuivre; & la troifième , le marchand lui- même
n'ayant pu m'en dire la proportion , je l'ai jugé
três - mince , eu égard au priz . ( 1 ) J'ai mis ces
( 1) Tout confidéré dans ces ouvrages qui nous
MARS. 1771. 199
trois pièces au feu , je les ai fait chauffer jufqu'à
les rougir , & les ai plongées de fuite dans l'eau,
Froide; il n'en eft réfulté aucune disjonction ni
aucune marque de foudure , ce qu'il feroit ailé de
découvrir par cette feule expérience , ( 1 ) que j'ai
pouflé beaucoup plus loin que ne l'ont fait , felon
leur rapport , les commiffaires nommés par
l'académie , d'où j'ai cru pourvoir juger de la
bonté du fecret qui eft fans doute le même à
Paris , qu'en Angleterre.
J'ai paflé enfuite à la feconde queftion ; ſavoir,
fi l'argent , employé fur mes cafferoles d'épreuve ,
viennent d'Angleterre , le poids & la façon comparés
au prix qu'on les vend , il ne peut y avoir
plus de d'argent joint au cuivre. Sur des pièces
fort légères & fort minces , une telle proportion
ne peut tomber qu'en pure perte , même trèspeu
de tems d'ufage , parce que , par les moindres
nétoyages , le cuivre doit être bien découvert.
(1) La moindre trace de foudure deflus ou à
côté de l'argent fin , fe découvre en tache noire ,
qui la décéleroit , malgré tout l'art poffible pour
la déguifer : d'ailleurs , on ne pouvoir concevoir
comment des pièces ainfi foudées , foit en tour ,
ou en partie , pouvoient fouffrir , fans crévaffes
ni gerfures , l'extenfion qu'on donne à cette matière
pour la forger , la reftraindre fort mince ;
& lui donner toutes les formes poffibles , telles
que je l'ai vu pratiquer à la manufacture de l'hô
rel de Fere ; l'on ne peut concevoir dis - je ,
d'autre caufe principale de cette jonction que
celle de l'affinité des deux métaux unis , à laquelle
une préparation quelconque donne lieu .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
avoit toute la finefle requife pour ne point produire
de verd-de-gris ; bien inftruit , d'ailleurs que
le moindre alliage peut en faire paroître à l'aide
des acides qui entrent dans la compofition de nos
alimens , & j'étois également bien inftruit que
l'argent bien épuré n'en produit nullement ; (1 )
aufli puis-je affurer qu'après avoir répété plufieurs
fois ces mêmes expériences faites par l'aca
démie , qui font les plus fortes & les plus fûres
qu'on puifle faire ; je n'ai remarqué aucune trace
ni aucune teinture de verd- de- gris dans mes
deux cafferoles faites à Paris : je n'allurerai pas
de même la fineffe de l'argent appliqué fur
celles d'Angleterre : peut - être dois-je attribuer ce
qui m'a paru , à la trop grande légèreté de l'argent
joint au cuivre , qui , bientôt altéré par
faction du feu & des acides ou quelque inégalité
de matière , a découvert quelque peu de cuivré
qui produit des apparences de verd -de-gris , ce qui
m'a conduit naturellement à examiner plus ferupuleufement
ma troifième queftion.
(1) Le cuivre eft , non- feulement , de tous les
métaux le feul qui produife du verd-de-gris ; il
peut encore en faire produite à tous ceux auxquels
il peut être uni comme alliage, parce qu'alors ,
répandu & divílé dans toute la maſſe , il fait néceflairement
partie des fuperficies de ces mêmes
métaux expofés , par leurs différens ufages , à
l'air ou l'action des acides qui convertiffent ou
diffolvent toutes les parties de cuivre en verdde-
gris. L'argent fin & épuré de tout alliage de
cuivre , ne produira donc point de verd-de- gris,
quoique doublé de cuivre ; il n'en produira point,
2
*
MAR S. 1770 201 .
Je dis que le plus ou le moins d'argent appliqué
fur le cuivre ne peut être indifférent pour l'ufage..
des commeftibles, en confidérant que le premier
objet de cette découverte ; eft de fe garantir du..
verd-de-gris , dont les dangers feront d'autant
plus éloignés , que la proportion de l'argent fera
forte : ils feront certainement plus éloignés pour
le moment , & ils le feront auffi pour la fuite ,
puifque par l'ufage , l'action du feu , des acides
& nettoyages , il eft impoffible que la proportion
d'argent ne s'altère & ne découvre à la fin des
parties de cuivre qui fuffiront pour faire courie
les dangers que l'on cherche à éviter. Sans vouloir
rien pénétrer de plus dans un fecret qui n'eft point
mon affaire, je penfe que , quelque planes &
unies que foient les deux furfaces des deux mé
taux joints enfemble , il eft impoffible que les af
pérités de la fu face du cuivre ne rendent plus
minces les parties correfpondantes de l'argent ,
lorfqu'on forge ou lamine ces métaux enfemble;
& , c'est ce qu'on concevra aifément , fi l'on com
ཉམ །། འ བ ག ད
parce que, par le nouveau procédé de cette jonc
tion , les deux métaux unis reftent identique
ment les mêmes , & ne font unis ou adhérans
que par leur fuperficie contactante ; enforte que
toute l'épaifleur de l'argent refte dans la même
pureté qu'elle avoit avant d'êtrejointe : le verd
de-gris ne peut donc s'engendrer entre ces deux
fuperficies , puifqu'elles font abfolument adhé
rentes , & que l'air ni aucun acide ne peut y
pénétrer , & que , fans l'action immédiate de l'un
ou de l'autre , le cuivre feul ne produira nulle
ment de verd-de- gris.
202 MERCURE DE FRANCE.
çoit que le cuivre , joint à l'argent fin (pour lui
donner plus de confiftance) acquiert néceffairement
plus de dareté que l'argent fous le marteau ;
d'où il doit s'enfuivre que , plus la proportion
de l'argent fera mince , plus ces inégalités expoferont
le cuivre à être découvert par l'action
des acides & le frottement des nettoyages , &c.
Il eft donc néceffaire que les cafleroles & autres
uftenfiles expofés au feu & à la fatigue d'une
cuifine , ainfi qu'aux fréquens nettoyages , foient
doublés en proportion fuffifante d'argent pour
pouvoir être fürs & durables : d'où je conclus
qu'on ne doit pas y en mettre moins d'un fur
de cuivre ; car on conviendra qu'un fixième
d'argent appliqué fur une feuille de cuivre déjà
fort mince , telles qu'on en voit aux ouvrages
répandus dans Paris , ne préfente qu'une pellcule
d'argent , qui ne vaut guère mieux qu'une
argenture en feuille bien conditionnée ; mais qui
ne pourroit fuffire ni réifter cependant à l'ufage
des cuifines ..
Je réfume cette queftion , en obfervant que
joint àune plus grande fécurité , réſultante d'une
plns forte proportion d'argent joint au cuivre ,
il s'enfuit une économie plus claire , ( 1 ) c'eſt- à-
(r) Les auteurs ont mis en queftion aſſez évidente
dans leur profpectus , favoir , s'il en coû-'
teroit plus ou moins au bout de dix ans , de
faire ufage de leur batterie doublée d'argent ,
par comparaifon avec celle de cuivre feulement
étamée ; ils ont fait la comparaifon pour prou
ver du bénéfice au bout de ce tems ; mais
comme on ſuppoſe leur matière à ‡ d'argent à
MARS. 1771 . 203
dire , une moindre dépenfe en tour. 1 °. en ce
que , le prix de la matière étant fixé , la façon
en- fus eft la même pour un comme pour un 4.
2° En ce que des cafferoles au devant durer
plus long -tems que celles au & au il s'enfuivra
une moindre perte dans les échanges ,
lors de vetufté , puifque cette perte fur les échanges
, ou converſion en réalité , fera toujours relative
au plus ou moins d'argent joint au cuivre ,
à caufe des frais de départ qui augmentent en
raiſon inverſe de la proportion des deux métaux
unis.
pure
3 °. Enfin , en ce que ces échanges ayant lieu
moins fouvent , on perdra moins fur les façons
extrinféques , qui tombent toujours en
perte , lorfque les ouvrages de toutes espèces
dans ce genre font hors d'état de fervir
vétufté ou le changement de goût.
J
par la
Une confidération de plus , qui doit détermi
ner en faveur de la manufacture de la rue Beaubourg
, eft fondée fur le goût qu'elle donne à
tous les ouvrages , imitant l'orfévrerie , & fur la
beanté & la folidité des vernis dont ils font re-
24 liv. le marc , & qu'ils ne vendent cependant
que 21 liv. il doit s'enfuivre une économie encore
plus claire , & bien fuffifante pour compenfer le
débourfé en gros , & fon intérêt pendant to ans
feule objection qu'on pouvoit leur faire par un
calcul économique , & cette économie démontrée
fera de même encore bien plus manifefte pour
les vaiffelles de tables , qui , au lieu de 10 aus
peuvent en durer so .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
couverts , à l'imitation de ceux de la Chine & de
la Porcelaine.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 30 Décembre 1770.
Le bon ordre que l'on continue de faire obſerver
dans cette capitale y a conftamment maintenu la
tranquillité & l'abondance..
On eft ici dans la plus grande fécurité au ſujet
du paffage des Dardanelles , que l'on regarde comme
impénétrable aux vaiffeaux Ruffes ; mais on
n'eft pas également rafluré fur le fort de Smyrne.
& de Salonique dans le cas où les ennemis tenteroient
quelque entrepriſe contre ces deux places.
Cependant , le Divan continue de rejeter toutes.
les propofitions de paix qui lui ont été faites & paroît
déterminé à tenter le fort d'une troifieme campagne.
En attendant que la faifon en permette
l'ouverture , on ne néglige rien de ce qui peut en
préparer le fuccès..
De Vienne , le 2 Février 1771%
On travaille , avec beaucoup d'activité , auz
équipages de l'Empereur & à tout ce qui peut être
néceflaire pour faire un voyage ou pour entrer en
campagne. Sa Majefté Impériale a ordonné qu'on
lui fit une vaiflelle d'argent très légere & qui tînt
peu de place , ainfi que des tentes ; celles - ci font
déjà prêtes & on les a tendues dernierement dans
le jardin de la cour. On travaille auffi , par ordre
Empereur , à un grand nombre de fourgons
1
MARS. 1771. 205
de caiffons , & d'autres voitures propres au fervice
d'une armée.
·De Livourne , le 30 Janvier 17716
Des lettres de l'Archipel portent que les troupes
Ottomanes reçoivent journellement des fecours
confidérables des côtes de Barbarie , & qu'une
flotte , compofée de vaifleaux de Tunis , de Maroc
& d'Alger , a déjà palé le Détroit des Dardanelles.
En conféquence, tous les vaifleaux Rufles quifont
à Meffine & dans les autres ports de la Méditerra
née ont reçu , dit- on , ordre de fe tenir prêts à leur
donner la chafle.
La République de Venife perfifte dans la neutralité
qu'elle a gardée jufqu'à préfent entre la
Porte Ottomane & la Ruffie. Elle s'eft mife cependant
en état de ſe défendre en cas d'attaque , & elle
faitcroifer pour cet effet , à l'entrée du Golfe , unę.
efcadre confidérable .
De Dantzick , le 30 Janvier 1771 .
Le général Belling , qui commande le cordon
des troupes
Pruffiennes , ayant fommé de nouveau
cette ville & fon territoire de lui livrer tous les
mois ,& d'envoyer à Konitz , à ſeize milles de cette
ville , 7900 boifleaux d'avoine , 3480 de fei➡
gle , 43 , 900 bottes de paille, de fix livres chachune
, & 43 , oco bottes de foin , de même poids,
la Régence vient de lui dépêcher un officier chargé
de traiter avec lui cette affaire . Ces circonftances
& l'incertitude où l'on eft s'il arriveraici cette
année des grains de la Pologne , ont déterminé la
Régence à en défendre l'exportation à tous ceux
qui enfont le commerce en cerce ville.
206 MERCURE DE FRANCE.
On mande de Pologne que l'évêque de Wilna ,
qui retournoit à fon diocefe & revenoit de Warfovie
où il avoit été appelé par le Primat pour
prendre part aux opérations de ce qu'on appelle
l'Union Patriotique , a été pris à Bransk , dans fon
lit , par un parti de Confédérés ; mais on ajoute
qu'il a obtenu la liberté de continuer la route pour
Wilna après avoir effuyé de vifs reproches fur
fon attachement pour les Rufles & avoir payé une
fomme d'argent. Suivant les mêmes avis , le Sr
Teifenhaus , tréforier de la cour de Lithuanie , fait
fecrétement des recrues pour le compte du Roi de
Pologne.
De Copenhague , le 21 Janvier 1771 .
Le Roi fe propofe , dit - on , d'accorder à tous les
commerçans de les états la liberté de négocier aux
Indes Orientales & Occidentales.
On apprend que le produit des mines d'argent
de Norwege eft confidérablement augmenté depuis
quelque tems . On a découvert dans les mines
de ce royaume une veine d'or , dont on a tiré l'or
le plus fin & dont on efpere de grands avantages :
on aflure qu'on en a déjà fait des ducats du meil
leur aloi .
De Londres , le 12 Février 1771 .
On a envoyé des exprès à la cour de Madrid
l'un par terre & l'autre par mer, pour y annoncer la
fignature de la déclaration relative à l'affaire de
l'ifle Falkland. On prétend que le parlement ne
délibérera fur cet objet qu'après l'arrivée de la ratification
de Sa Majesté Catholique.
Leslevées pour le fervice de terre & de mer ſeM
AR S. 1771. 207
ront continuées dans ce royaume jufqu'à ce qu'on
ait completté le nombre de quarante mille matelots
& de vingt- trois mille hommes de troupes ,
que le parlement a affigné , pour le fervice de cette
année : la cour eft , dit-on , décidée à entretenir
conftamment , même en tems de paix , un pareil
nombre de troupes de terre & de mer .
On travaille , avec beaucoup d'activité , à Portfmouth
, à mettre les efcadres que le gouvernement
deftine pour les Indes Otientales & Occidentales ,
en état de mettre à la voile dans le mois prochain.
Elles feront compofées chacune de fix vaifleaux
de ligne & de quelques frégates : la premiere fera
commandée par l'amiral Harland , & la feconde
par l'amiral Rodney.
Hier, le duc de Richmond repréſenta à la chambre
des Pairs que le Roi ayant accepté une décla
ration de la part de l'Eſpagne relativement à l'ou-s
trage fait à l'honneur de la couronne , il convenoit
de fupplier Sa Majefté par une adrefle , de
retirer les ordres pour la preffe des matelots & autres
gens de mer , reflource que la néceflité feule
peut autorifer & qui eft auffi préjudiciable au commerce
de ce royaume , qu'onéreuse pour la claffe
des fujets les plus utiles de Sa Majesté. Cette pro-..
pofition fut appuyée par les membres de l'oppofition
; mais les partifans du miniftere ayant représ
fenté que les circonftances ne permettoient pas encore
qu'on fe prêtât à cette réquifition , la propo
fition fut rejetée , & la chambre s'ajourna au 13 .
On écrit de Malte qu'il a paflé dernierement , à
la hauteur de cette ifle , un convoi de dix- fept
bâtimens de tranfport Rufles , efcortés de deux
vaiffeaux de guerre & faifant route vers le Levant.
208. MERCURE DE FRANCE.
Le capitaine Hermite , venu d'Acre , rapporte qu'il
les a rencontrés , le 17 Décembre dernier , à trente
lieues à l'eft de l'ifle de Malte , faiſant route à l'eft.
Le même capitaine a apporté des lettres d'Acre,par
lefquelles on apprend que l'invafion qu'Aly- Bey
fe propofe de faire dans la Syrie y a répandu les
plus vives alarmefis.
De Versailles , le 20 Février 1771 .
3
Le Roi , ayant voulu connoître avec exactitude"
Fétat actuel de fon militaire , a jugé à propos de'
choifir trois des anciens lieutenans - généraux de
fes armées pour faire , dans fon royaume , les
tournées que le marquis de Monteynard , fecrétaire
ayant le département de la guerre , leur indiquera
fur les ordres qu'il en a reçus de Sa Majefté
. Le comte de Maillebois , le comte d'Hérouville
& le comte de Mailly - d'Haucourt font les
trois officiers généraux qui font chargés de cette
commiffion , avec le titre de directeurs - généraux
des camps & armées du Roi .
PRESENTATIONS :
Le 26 Janvier , la marquife de Montmorency
a eu l'honneur de faire la révérence à Sa Majeſté
& à la Famille Royale , à qui elle a été préſentée
par la comteffe de Noailles.
Le vicomte de Sourches a eu l'honneur d'être
préfenté au Roi , le 3 Février.
Le même jour , la comtefle de Vogué a eu
T'honneur d'être préfentée au Roi & à la Famille
Royale , par la comteffe d'Hauffonville , ainfi
la comteffe de Walsh-Servant , par la mar
MARS. 1771 . 209
quife de Choifeul ; la vicomteffe de Bourdeilles
par la marquife d'Aubeterre ; la vicomteffe de
Gouy d'Arly , par la vicomtefle Erneft de Sparre
La four ; la marquife de la Roche - Aymon , par
la comtefle de Laftic ; & la baronne de Schomberg,
par la comteffe de Sommievre.
Le 14 Février , la vicomtefle de Narbonne eut
T'honneur d'être préfentée à Sa Majeſté & à la
Famille Royale , par la comtefle de Narbonne
Dame d'Atours de Madame Adélaïde.
Ibrahim Effendi , Envoyé du Bey de Tunis
après avoir eu à Paris une audience du fieur abbé
Terray , miniftre d'Etat , contrôleur - général des
Finances , chargé du département de la Marine ,
& du duc de la Vrilliere , miniftre & fecretaire
d'Etat , a été conduit a Verſailles , le 31 du mois
de Janvier , & préſenté à Sa Majesté par le même
Lécretaire d'Etat. Cet Envoyé a enfuite été préfenté
à Monfeigneur le Dauphin , à Monfeigneur
le Comte de Provence, & à Monfeigneur le Comte
d'Artois
Le 17 Février , la Comteffe de la Blache a eu
l'honneur d'être préfentée à Sa Majesté & à la Fag
mille Royale , parla comtelle de Rouault..
Le chevalier de Paravicini , capitaine au ré
giment Suifle Walener a eu l'honneur d'être pré
fenté le 11 Février au Roi & à la Famille Royale .
MARIAGES.
1
Le Roi & la Famille Royale fignèrent le contrat
de mariage du comte d'Auver , brigadier de
110 MERCURE DE FRANCE.
fes armées & capitaine des Gendarmes d'Artois ,
avec Demoiselle Deshayes ; celui du comte de
Sainte Maure , moufque aire de la feconde compagnie
, avec Demoiſelle Sauvage , fille du fieur
Sauvage , grand audiencier de France , & celui
du feur Terray , confeiller à la Cour des Aides ,*
Als du procureur général de la même Cour , avec
Demoiselle Perreney de Gresbois , fille du pre
mier préfident du Parlement de Franche - Comté.
On célébra les de Février dans l'Eglife Royale
& Paroiffiale de Notre - Dame de Verfailles , le
mariage de Philippe- Louis- Chriftophe Innocent ,
vicomte de Narbonne, avec Antoinette Françoile
Claude de la Roche - Aimon . La bénédiction nuptiale
leur a été donné par l'Evêque de Gap , oncle
paternel du nouvel époux , & premier aumô-
Bier de Mefdames Victoise & Sophie.
Le 17 Février , le Roi & la Famille Royale
fignèrent le contrat de mariage du marquis de
Montbel , capitaine dans le régiment de Noailles
cavalerie , avec Demoiſelle de Barren , fille du
comte de Barren , maréchal de camp. La célébration
du mariage s'eft faite le 20 dans l'Eglife
Paroiffiale de St Méri de Paris , & la bénédiction
nuptiale leur a été donnée par l'Archevêque de
Touloule.
NAISSANCES.
Le 6 Février , Monfeigneur le Dauphin &
Madame Victoire ont tenu fur les fonts de baptême
le marquis de Saluces , fils du comte de Saluces
, maréchal des camps & armées du Roi
& lui ont donné les noms de Louis- Amédée. Les
cêrémonies du baptême lui ont été fuppléées par
l'Archevêque de Reims , grand Aumônier de
MAR S. 1771 . 211
France , en préfence du fieur Allart , curé de
rEglife Royale & Paroiffiale du Château .
De Verfailles, le 6 Février 1771 .
La ducheffe de St Mégrin vient d'accoucher
d'une fille.
La Princefle de Poix eft accouchée d'un garçon.
MORT S.
De Gênes , le 28 Janvier . 1771...
Le zo de Janvier , le Doge fut attaqué d'une
pleurefie & il eft mort le 26. Il fe nommoit Jean-
Baptifte Negroni , & avoit été élu Doge le 29 Jan
vier 1765. Il est généralement regretté .
De la Haye , le 7 Février 1771 .
On mande de Dietz que la Princeffe Marie-Ame
lie de Naflau - Dietz , chanoineſſe & tréſoriere de
l'abbaye d'Herforden & grand'tante du Stathou~!.
der , eft morte au château d'Oranienſtein , le.27
Janvier , âgée de 83 ans.
Le Marquis d'Argens , Chambellan du Roi der
Prufle, de l'académiede Berlin , très- connu par un
grand nombre d'ouvrages de littérature , eft mort
à Toulon , le 11 de Janvier.
Le Marquis de Monciel , maréchal des camps &
armées du Roi , ci - devant miniftre plénipotentiaire
du Roi auprès du Duc de Wirtemberg & fon miniftre
auprès du Cercle de Suabe , eft mort, le 21
212 MERCURE DE FRANCE.
de Janvier , en fon château de Vaudrei , dans la
foixante- deuxieme année de ſon âge.
en...
י כ
Jean- Charles de Senectere , maréchal de France ,
chevalier des ordres du Roi , gouverneur du pays
d'Aulnis , ville & gouvernement de la Rochelle
Ifle de Ré , Brouage , Oleron , places & fortere fles
qui en dépendent , ainfi que des châreaux & isles
adjacentes , commandant en chef dans lesdits pays
d'Aulnis & dépendances , & dans les provinces de
Poitou & de Saintonge , eft mort en fon château
de Vivonne , en Saintonge, le 23 du mois dernier,
dans la quatre - vingt - fixième année de fon âge ,
étant né le 11 Novembre 1685.
François Guitton dit Poilly , eft mort à la Chapelle-
Floigny près de Tonnerre en Bourgogne ,
23 de Janvier , dans la 10s année de fon âge.
Chriſtophe-Marie de Houdetot, épouſe de Fran
çois-Chriftophe de Moneftay , marquis de Chazeron,
lieutenant -général des armées du Roi , gouverneur
des ville & citadelle de Verdun , ancien
commandant de la maiſon du Roi , eſt morte à
Paris , les de Février.
L'Abbé de Malherbe , ancien vicaire-général du
diocèle de Rouen , chanoine- honoraire de l'églife
de Paris & abbé commendataire de l'abbaye royale
de Tiron , ordre de St Benoît , congrégation de
St Maur , diocèle de Chartres , eft mort à Caën , le
7 de Février , âgé de 61 ans . Il avoit été nommé en
1745 à l'évêché de Beziers qu'il n'accepta point.
Elifabeth , née comrefle Oginska , époufe du
comte Wielhorski , grand maître d'Hôtel du
Grand Diché de Lithuanie , chevalier de l'Ordre
-MAR S. 1771 .
213
de l'Aigle- Blanc , eft morte à Paris le 30 Janvier,
dans la quarantième année de fon âge.
On a eu avis que le Prince Alexandre Jablonowski
, chevalier des ordres du Roi , Palatin de
Novogorod , affocié libre de l'académie des infcriptions
& belles- lettres , & aflocié étranger de
celle des fciences , eft mort dernierement à Léipfick.
LOTERIE S.
Le cent vingt- unième tirage de la Loterie de
T'hôtel- de -ville s'eft fait , le 25 du mois dernier
en la maniere accoutumée . Le lot de cinquante
mille livres eft échu au Nº. 68332. Celui de vingt
mille livres au No. 71882 , & les deux de dix mille
aux numéros 61692 & 62104.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait les de Février. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 69 , 45 , 78, 30 , 44. Le prochain
tirage fe fera le s Mars.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
2
PIECES
La Jafonade , chant premier ,
Epître à la Reine de Hongrie ,
La force de la prévention ,
Le Papillon , idylle ,
Vers à Mde la Comteffe de T...
tbid.
La Café borgne , proverbe ,
Traduction de l'Ode vit . d'Horace , liv. Iv ,
Envoi d'un oranger à Mlle Paris ,
Dialogue entre Virgile & Chapelain ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
13
40
42
ibid.
60
63
ibid.
73
ibid.
7.6
ibid
ibid.
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Almanach des Muſes pour 1771.
Obfervations fur la nouvelle traduction des
Géorgiques de Virgile , &c.
81
De la Santé , I2I
Aldrovandus Lotharingia , 125
Efai fur la petite Guerre , 130
MARS . 1771 . 215
Eloge de Charles V , de Moliere , de l'Abbé
de la Caille & de Leibnitz ,
Traité de l'Electricité ,
Lettre d'un Perfan en Angleterre à fon ami à
133
135
Ifpahan , 136
La caufe de l'humanité référée au tribunal
du bon fens , & c. 、
138
Lettres à une illuftre morte , & c.
129
141 L'art d'apprendre la langue italienne ,
Seconde Nuit d'Young , traduite par M. Collardeau
,
Hiftoire naturelle des Oiseaux ,
Lettre à l'Auteur du Mercure , en réponse à
la lettre de M. Rigoley de Juvigny,
SPECTACLES ,
Opéra ,
Comédie françoile ,
ACADÉMIES ,
Arts , Gravure ,
Mafique ,
Géographie ,
Peinture ,
142
148
153
160
ibid.
165
168
173
175
179
ibid.
Eponges préparées par M. Sieuve de Marfeille
, 180
116 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes , 183
Edits , lettres -patentes ,
188
Avis ,
189
Nouvelle batterie de cuifine doublée d'argent
,
195
Nouvelles politiques ,
204
Préſentations ,
208
Mariages, 209
Naiffances ,
Morts ,
Loteries ,
210
211
213
J'AT lu
APPROBATION.
'Ar lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
Mercure du mois de Mars 1771 , & je n'y ai rien
trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
A Paris , le 27 Février 1771.'
RÉMOND DE STE ALBINE.
De l'Imp. de M. LAMBERT, rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le