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1771, 01, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
JANVIER. 1771 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE.
peusnci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EPSESTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations, anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur . On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
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enverront au Libraire ; on les nommera quand
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in-8°. rel . 51.
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in-8°. rel. 71.
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in-4°. 4 vol . rel . 481.
Dict. Italien d'Antonini, 2 vol.in-4° .rel . 301.
Meditations fur les Tombeaux , 8 br . 11.101.
Mémoire pour les Natifs de Genève, in-8 °.
broch. 11. 41.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER . 1771 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A ERISE.
Un nouvel an eft commencé ,
Le Tems a retourné ſon ſable ,
Et ſur ſon aile infatigable
Il fuit plus prompt que l'an paflé ;
Dans fon vol il a renversé
Cette fortune inſariable
De cepoſleſſeur inſenſé
Qui , près de ſonor , miférable ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mourant de faim , de froid glacé ,
Regrettoit de ſe mettre à table ;
Et ce voluptueux blafé ,
Par un excès irraiſonnable ,
Dans chaque lens ſe trouve uſé ,
Et de tout plaifir incapable
Gémit d'en avoir abuſé .
Ah ! fi dans ſa courſe rapide
Il vengeoit toujours l'Univers ,
Si du Tems la main homicide
Nefrappoit que ſur les pervers !
Aimable Eriſe que je ſers ,
Que ton bonheur feroit ſolide !
Hélas! fans choix il ſe décide ,
Il te garde certains revers ,
Songe... que la beauté ſe ride
Avant d'avoir vu trente hivers .
Ces beaux cheveux où zéphir joue ,
Cet oeil vif , ce tein délicat ,
Et la blancheur de cette joue
Tranchante ſous cet incarnat ,
Ettout ce que ton lacet noue
Perdra ſon précieux éclat.
Peut-être même un coeur ingrat
Oubliera l'amour qu'il te voue.
OTems ! contre qui tout échoue ,
Tu conſommes ton attentat
Et le plaiſir nous fait la moue.
JANVIER. 1771. 7
Mes ſermens ſeroient oubliés !
Erife , je les renouvelle ,
Oui , ceſſerois -tu d'être belle ,
Je fuirois une amour nouvelle ,
Sur tes yeux j'en jure à tes pieds.
Chere Eriſe , ſoit toujours tendre ,
L'amour confervera tes droits ;
Aimer , bien ſentir , c'eſt étendre
L'âge & les plaiſirs à la fois .
Si de ta figure charmante
Les traits ſe ternifloient un peu ,
Au centre de ton ame aimante
Tu trouverois ce divin feu ,
Ce ſentiment vifqui précède
Et produit la félicité ;
Crois moi , la ſenſibilité
Sauve du malheur d'être laide
Etjouit plus que la beauté.
Sur ce ſable regarde , Erife ,
Cet inſecte * que l'on mépriſe ,
S'iln'aime pas il eſt affreux.
Mais qu'est-ce ? un papillon voltige ,
Vois cet intéreſſant prodige ,
Il ſent le bonheur d'être deux.
Ah ! s'il rampe ſur la pouſſière
L'inſtinct l'indemniſe à ſon tour ;
*Le ver-luiſant.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Il brille au loin , & ſa lumiere
Eſt la lanterne de l'amour.
C'eſt ainſi que je moraliſe .
Vivons , aimons nous , jeune Eriſe ,
De nos ans c'eſt tripler le cours ,
Et laiſſons l'être qui végéte ,
De ſon existence muëtte
Calculer les ſtériles jours .
De la Rochelle , par un Abonné au Mercure.
ENVOI.
S1 dansces vers begaïés parma muſe
Jet'ai peint ſenſible à mes feux ,
Pardonne , Erife , une innocente rufe.
J'aitrompé moncoeur amoureux ;
S'il connoiffoit cequ'il doit craindre ,
Ma lyre n'auroit plus de fon ,
Et lorſqu'il parle pour ſe plaindre ,
Chaque ſoupir eſt un friffon.
1
Parleméme.
JANVIER. 1771 .
VERS à Mile Raucourt , jeune actrice ,
âgée de quatorze ans & demi , qui vient
de jouer , avec un très-grand fuccès ,
fur le théâtre de Rouen , le rôle d'Euphémie
dans Gafton & Bayard.
TENDRE Euphémie , avant quinze ans ,
Déjà vous nous peignez,avecdes traits de flamme
:
Les héroïques ſentimens
Qui font l'ame d'une belle ame;
Et l'amour filial , & l'autre amour encor
Qu'il faut lui préférer quand on vous voit pa
raître.
Qu'un coeur qui ſent ſi bien eſt un rare tréſor !
Qu'il fera doux un jour de s'en rendre le maître !
Lorſqu'avec tant d'ardeur , de courage & d'appas
Je te vois tour-à-tour enlacer dans tes bras
Leplus barbare père & l'amant le plus tendre ,
Tous deux les déſarmer & tous deux les défendre
J'admire ces tableaux qu'inventa pourClairon
Un fublime génie à quitu dois la rendre.
Mais quand je vois Bayard te céder àGaſton;
(N'en déplaiſe à l'auteur fi chéri de la France )
La piéce,envérité , n'a plus de vraiſemblance..
10 MERCURE DE FRANCE .
LA BARQUE.
UE je maudis mon triſte ſort!
Fable.
Diſoit une Barque imprudente ,
Je ne fais que paſſer de l'un à l'autre bord
Saus pouvoir échaper à la main vigilante
D'un batelier adroit & forr .
Que ne puis-je ſuivre la pente
Où les flots ſemblent m'inviter !
Ah ! fi j'étois indépendante !
J'irois comme eux fans m'arrêter;
Je verrois des plaines riantes ,
Je traverſerois des cités ,
J'irois à pas précipités
Deſſus des ondes écumantes ,
Juſqu'à ce qu'enfin dans les mers
Ayant une vaſte carriere ,
Je ne connuffe de barriere
Que les bornes de l'Univers.
Tandis qu'elle exhaloir ces plaintes.
Et formoit de fi beaux projets ,
Un enfant dépourvu de craintes
La détache & la met au comble des ſouhaits.
Qu'arriva- til ? dès qu'elle fut fans guide
En tournaillant au gré des eaux ,
Aquatre pas un courant plus rapide
JANVIER. 1771. 11
Contre un rocher la mit toute en lambeaux.
Attendez-vous , folle jeuneſle ,
Afubir un pareil deſtin ,
Si vous rejettez l'heureux frein
Que vous oppoſe la tendreſſe .
ParM. de Chancel , ancien
CapitaincdeDragons.
LE DÉCLIN. Ode .
Singula de nobis anni prædantur euntes.
HORACE.
Je touche preſque à la ſaiſon
Où l'homme tombe en décadence.
Je m'en conſole quand je penſe
Que c'eſt le tems de la raiſon.
Ah ! malheureux ! quel avantage
Tirons-nous de ce don divin ,
S'il faut que l'on tende à ſa fin
Pour commencer d'en faire uſage ?
Foible , ſtupide , faineant ,
L'homme n'a pendant fon enfance
Qu'une miſérable exiſtence
Qui différe peu du néant.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE
Au fortir delà , mille orages
Nous emportent bien loin de nous :
Et nous ſommes d'autant plus foux
Que nous chériſſions ces naufrages.
Que d'écueils nous ſont préſentés
Pour dégrader notre nature !
Les plaiſirs , l'amour , la parure
Sont nos ſeules divinités.
Quand cette frivolité paſſe ,
En ſommes-nous plus vertueux ?
Plus noir &plus impétueux
Le defir des biens prend la place.
Le tems vient à bout de ronger
Les plus ſolides édifices .
Au lieu de détruire nos vices ,
Les ans ne font que les changer.
L'homme eſt , par un cercle bizarre
Le matin prodigue , étourdi ;
Ambitieux dans ſon midi ,
Et ſur le ſoir grondeur , avare..
Déjà mon funeſte penchant
Adeux fois ſuivi cette trace ,
Du dernier pas qui le menace
Ic préſerverai mon couchant.
2
JANVIER. 1771. 13
Je n'ai que trop été l'image
D'un fleuve qui , ſortant des monts ,
Roule avec bruit dans les vallons
Ce qui s'oppoſe à ſon paſſage.
Lorſqu'il ne sème plus l'horreur
Son exemple eſt meilleur à ſuivre
Pour nous enſeigner à bien vivre
Il ſemble calmer ſa fureur.
Par une plus paiſible courſe
Il diſpenſe des biens divers ;
Et près d'entrer au ſein des mers
✓ Ses eaux remontent vers ſa ſource..
Ainſi ſur mon déclinje veux ,
Occupé du bonheur ſuprême ,
Faire des retours ſur moi-même
Avantde joindre mes ayeux .
Puis, tombant dans des bras que j'aime,
Ces mots ſignaleront ma foi :
Chersenfans , vivez mieux que moi
Et tâchez de mourir de même .
Par le même.
14 MERCURE DE FRANCE.
L'AVEUGLE & SON CHIEN.
Conte.
LE Calife Aron avoit un vieux miniſtre
& une jeune favorite qui partageoient
également ſon affection ; fon coeur vertueux
mais ſenſible , & ſon eſprit juſte
mais foible , ſuivoient tour -à- tour les
conſeils auſtères de fon viſir & les voluptueuſes
leçons de ſa maîtreſſe; cher Selim
, diſoit le calife au viſir en fortant du
divan , que de graces n'ai- je point à vous
rendre ? La plus grande faveur que Mahomet
puifle accorder aux fouverains eft
un ami ſage qui daigne les conduire à
travers le labyrinthe immenſe des affaires&
porter fans ceſſe devant eux le lambeau
rayonnant de la ſageſſe : vous ferez
roujours l'aftre lumineux qui réglera toutes
mes démarches , & vous éloignerez
mes pas des précipices dont je ſuis environné
; partagez mon pouvoir que vous
faites aimer à mes ſujets & redouter à
mes voiſins ; que l'ami d'Aron ſoit refpecté
à l'égal de lui même.
Adorable Mirza , diſoit le calife, lorf
JANVIER. 1771 .
qu'il entroit ſous l'alcove parfumée de la
favorite , ce n'eſt qu'au momentoù je vous
vois, que je compte les inſtans de ma vie
auprès de vous. Je reſpire la volupté par
tous les ſens. Le charme de votre voix
fait éprouver à mon coeur le doux frémiſſement
du plaifir ; un regard de vos .
yeux porte le feu dans mon ame , & c'eſt
dans vos bras que l'amour m'enivre de
fes tranſports délicieux ; "ſouveraine de
mon coeur , foyez le auſſi de mon empire
; je veux que vos moindres volontés
foient des lois facrées, que tous vos voeux
foient remplis , que chacun s'empreſſe à
ſuivre vos ordres , à prévenir vos deſirs ,
que tous fléchiffent devant celle que j'adore.
Mirza ne s'occupoit en effet que des
moyens de plaire au calife ; fon eſprit
ingénieux à varier fans ceſſe les plaiſirs
d'Aron inventoit chaque jour quelque
nouvelle fête où le goût ne préſidoit pas
moins que la magnificence. Un banquet
ſplendide réveilloit les forces épuiſées
dans des jeux fatiguans ; un concert délicieux
délaſſoit d'une partie de chaſle ;
une fête champêtre ſuccédoit à un ſpectacle
pompeux , & l'on venoit recueillir
dans le filence de la retraite les eſprits
16 MERCURE DE FRANCE.
emportés par le tourbillon , fatigués du
tumulte & raffafiés de la magnificence.
Perſonne ne ſavoit mieux que l'aimable
Mirza créer les plaiſirs , les marier , les
aſſortir, les multiplier à l'infini , remplir
ce vuide affreux qui gonfle le coeur des
grands & réveiller leur ame léthargique
alfoupie dans la jouiſſance : c'étoit enfin
la première femme du monde pour amufer
un prince ; & ce n'est pas à la cour la
charge la plus facile à remplir .
Le fage Selimde fon côté , non moins
actif mais d'une manière plus utile , ne
s'occupoit que du bonheur des peuples&
dela gloirede fon maître. Il veilloit fans
ceffe au maintien des lois , à l'adminittration
de la juſtice , à la perception des
impôts , aux progrès de la population , à
la fûretédu commerce ; il protégeoit l'agriculture
, faifoit fleurir les arts , encourageoit
les lettres , faiſoit reſpecter la
religion ; l'ordre admirable qu'il avoit
établi dans l'état en faiſoit mouvoir chaque
partie ſans qu'aucune d'elles empiétât
ſur les autres & les gênât dans leurs
opérations diverfes , elles ſe procuroient
au contraire un fecours mutuel & ſe prêtoient
une force relative d'où naiſſoit
une puiſſance inébranlable; chaque ref
JANVIE R. 1771 . 17
fort étoit liant , chaque balancier exact ,
chaque roue s'engrenoit à - propos ; une
marche égale &facile faifoit circuler le
mouvement , tout travailloit fans relâche
& fans effort , ſans interruption & fans
fecouffes . Le ſouverain n'eſt ſouvent que
l'aiguille qui règle , que l'on confulte ;
mais le miniſtre eſt le pivot ſur lequel
roule toute la machine .
La jeune Mirza vouloit bien abandonner
quelquefois Aron aux graves opérations
du miniſtère , le calife n'en retournoit
qu'avec plus d'empreſſement aux
plaiſirs qu'elle lui préparoità fon retour.
Le ſage Selim ne voyoit qu'avec douleur
fon maître s'amollir dans les bras de
la volupté;d'ailleurs les fêtes continuelles
que la favorite prodiguoit chaque
jour entraînoient des dépenſes exceſſives
qui abſorboient la meilleure partie des
revenus . L'économie du miniſtère avoit
peine à réparer les profuſions de la favoite.
Cette ſituation que Selim avoit prévue
, mais qu'il n'avoit pû éviter , faifoir
faigner fon coeur , & ce bon miniſtre retenoit
les larmes que lui arrachoit ſa fenſibilité,
pour ne pas trop affliger un prince
18 MERCURE DE FRANCE.
qu'il aimoit ; parce qu'il connoiffoit le
fond de fon coeur : lui ſeul étoit trifte au
milieu d'une cour enivrée de plaifir.
Qu'avez- vous donc , cher Selim , lui difoit
quelque fois ſon maître , vous paroifſez
triſte , êtes - vous affligé des plaiſirs de
votre ami ? Partagez - les avec lui fi vous
voulez qu'il en jouiſſe : ne convenez-vous
pas que la fête d'hier fut charmante , délicieuſe
? & je crois que celle de demain
ne nous procurera pas moins d'amufement?
Je ſuis fatisfait ſans doute de vous
voir fans ceſſe occupé des affaires de mon
royaume ; mais ne faut- il pas mettre
qnelques bornes au travail ? L'efprit humain
n'eſt pas capable d'une application
continuelle & foutenue ; je voudrois vous
voir prendre quelques diffipations ; je
crains que votre ſanté ne s'altère , & vous
ſavez ſi vous êtes cher à votre maître ,
vous le ſavez fi le coeur d'Aron eſt reconnoiſſant
! Defireriez- vous quelque place
vacante ? Puis - je créer quelque dignité
qui vous flatte ? Votre bienfaiſance vous
met - elle dans le cas d'avoir beſoin de
quelque nouvelle gratification ? Parlez ,
Selim , diſpoſez des biens , du pouvoir ,
de tout ce que poſſéde votre ami.
JANVIER . 1771. 19
Le viſir ſoupiroit & gardoit le filence ;
le calife redoubloit ſes inſtances. Dans
ce moment d'effuſion , Selim crut pouvoir
hafarder quelques réflexions fur la
conduite du ſultan : Seigneur , vous n'avez
que trop payé les foibles ſervices que
vous devoit votre ſujet : vous ne l'avez
que trop comblé de dignités & de biens ,
il ne lui reſte rien à defirer que votre
gloire & le bonheur de vos peuples. Ils
font en vos mains , cher Selim , répondit
Aton, pouvez-vous en reffentir quelque
inquiétude lorſque vous faites l'un &
l'autre ? Ah ! Seigneur , interrompit vivement
Selim , je ſuis ſenſible à votre confiance.
Je la mérite par mon zèle ; mais
permettez- moi de vous demander comment
un eſclave peut faire la gloire de
fon maître , & comment un père peut ſe
repoſer ſur un autre du ſoin de ſa famille
? Ses enfans , inſenſiblement accoutumés
à ne careffer que la main qui les nourrit
, refuſeroient bientôt de reconnoître
celle qui les auroit abandonnés , & fuiroient
aux fons d'une voix qui leur feroit
devenue étrangère , daignez , Seigneur ,
ne pas vous refuſer plus long-tems aux
empreſſemens de vos peuples , & qu'ils
20 MERCURE DE FRANCE .
ne s'habituent point à paffer fans reſpect
devant le trône en le voyant toujours vacant.
Deux grandes affaires doivent demain
occuper le divan , daignez y préſider
& montrer par la ſageſſe de vos jugemens
que, fi le Ciel vous confia le fouverain
pouvoir , c'eſt qu'aucun autre n'eût
été plus digne de le poſſeder. Il eſt des
cas où tout le zèle d'un miniftre eſt ſuperflu;
il faut le poids de l'autorité fuprême
pour entraîner les forces oppoſées
&déterminer le ſuccès ; c'eſt un coloffe
contre lequel ſe briſent toutes les petites
cabales que l'intérêt oppoſe au bien public.
Aron promit à Selim d'aſſiſter le lendemain
au conſeil ; & celui - ci ne manqua
pas de préparer les affaires de manière
que fon maître eut toute la gloire
de la déciſion ſans avoir aucune des difficultés
de la délibération. Il avoit même
annoncé que le calife préſideroit déformais
à toutes les aſſemblées , afin que cha
cun fût plus exact à s'y trouver.
Cebon miniſtre ſe rendit le lendemain
matin à l'appartementde la favorite,chez
laquelle Aron avoit paſſé la nuit. Il ſe
livroit à la joie d'enlever fon maître aux
JANVIE R. 1771 . 21
..
plaiſirs &de le mener comme entriomphe
ſur le trône ; mais, à l'air embaraffé
du calife , à ſes diſcours contraints , aux
careſſes ſerviles qu'il en reçut , Selim
connut bientôt que će prince foible étoit
retombé dans les langueurs de la molleſſe,
&que l'attrait des plaiſirs étoit le ſeul
qui pût toucher ſon ame. Enfin l'heure du
divan approchoit ; votre fublime hauteſſe
ne ſe diſpoſe - t elle pas , dit le viſir .
Non , Selim , reprit Aron en ſe levant
comme pour aller chercher quelque choſe
à l'autre bout de la chambre ; mais, en
effet , pour cacher ſa confufion, ce ne fera
pas pour aujourd'hui ; je ne me ſens point
la tête aſſez libre . J'ai promis d'ailleurs à
Mirza de me rendre à une promenade
fur l'eau. Les ordres ſont donnés ; les
gondoles font préparées; il fait le plus
beau tems du monde , & vous concevez
bien qu'il ue m'eſt pas poſſible de faire
manquer cette partie. Allez , cher ami ,
n'êtes - vous pas un ſecond moi même ;
j'entens que vos déciſions ſoient ſuivies;
j'approuverai tout ce que vous aurez
fair.
Le bon Selim baiſſa la tête & fortit
les larmes aux yeux ; il prévoyoit tous les
malheurs qui ne pouvoient manquer d'ar
22 MERCURE DE FRANCE.
river . Son air conſterné rendit le courage
à ceux dont la préſence du calife auroit
pu contenir les mauvaiſes intentions.
Les ambaſſadeurs d'un prince voiſin qui
venoient faire quelques dernandes juſtes
&de peu d'importance , furent renvoyés
fans être fatisfaits. Des impôts onéreux
furent enregiſtrés malgré le viſir ; des
établiſſemens défavorables au commerce
furent admis ; tous les réglemens pernicieux
pafferent à la pluralité des voix ; le
calife figna fans examen & trouva tout
bien pour n'avoir pas la peine de difcuter
; mais on ne tarda pas à fentir les effets
d'une pareille adminiſtration . Le
prince , dont les ambaſſadeurs n'avoient
point eu de fatisfaction , déclara la guerre.
Les habitans des campagnes , accablés
d'impôts , laifferent leurs champs fans
culture. Les manufactures tomberent
faute d'être protégées. Le découragement
gagna tous les états ; l'uſure s'introduifit
; la fraude prit la place du travail,
&tous les maux arriverent à la fois fuivis
de tous les vices , c'eſt toujours le
fruit d'une mauvaiſe adminiſtration .
Cependant il falloit aller au plus prefſé
, l'ennemi s'avançoit. Selim , qui n'éJANVIER
. 1771 . 23
toit pas moins bon guerrier qu'excellent
miniſtre , fut mis à la tête des troupes
qni le demanderent pour général ; il répondit
à la confiance qu'elles avoient en
lui , & les conduifit de maniere que ,
ſans leur faire tirer le fabre , il engagea les
ennemis dans des défilés dont ils n'auroient
jamais pû fortir , & le défaut de
munitions & de vivres alloient bientôt
les obliger à recevoir la capitulation que
Selim auroit bien voulu leur accorder
lorſqu'il reçût de la capitale les nouvelles
les plus affligeantes. Tout étoit dans la
confufion. Aron n'oſant rien décider par
lui - même , s'étoit laiſſé aller aux mauvais
conſeils .
La préſence de Selim pouvoit ſeule
remettre les affaires dans le bon ordre ;
mais elle étoit néceſſaire à l'armée . S'il
quittoit fon poſte il perdoit tout le fruit
de ſes opérations. Cependant, comme
Aron avoir plus de talens pour la guerre
que pour l'adminiſtration , & qu'il étoit
allez aimé des foldats ſur lesquels il répandoit
ſouvent ſes largeſſes , le miniſtre
ſe détermina dans une perplexité ſi preſſante
à prier le calife de venir ſe mettre
à la tête de ſes troupes,tandis qu'il vien24
MERCURE DE FRANCE.
droit pacifier les troubles intérieurs du
royaume. Il ne couroit aucun riſque d'ailleurs
en laiſſant le commandement à
Aron qui n'avoit d'autres opérations à
faire que de tenir les ennemis bloqués
dans la poſition où il les avoit trouvés
&d'attendre qu'ils vinſent ſe rendre à ſa
diſcrétion , cequi ne pouvoittarder.
Le bon vifir , dans le fondde ſon coeur,
ſe rejouiſſoit encore de pouvoir faire recueillir
à fon maître tout le fruit de cette
campagne. Après lui avoir laiſſé les inftructions
néceſſaires , Selim partit pour la
capitale où la difette& les troubles étoient
encore augmentés depuis le départ du calife.
La préſence de Selim fut celle d'un
Dieu Sauveur ; il fut reçu de tous les
peuples avec une joie égale à l'empreffement
avec lequel il avoit été deſiré. Dans
tous les maux la confiance eſt le premier
médecin , comme l'eſpérance eſt le premier
remède ; on crut tout réparé dès que
l'on vir Selim . En effet ſa pénétration
ſçût démêler les embarras qui arrêtoient
la circulation des eſpèces ; les
entrepriſes qui caufoient les diſettes; une
partiede ſes biens fubvinrent aux beſoins
preſſans; ſa prudence détourna les maux
qui
JANVIER. 1771 . 25
د
&
qui menaçoient le royaume , & tout rentra
dans l'ordre accoutumé . Le coeur de
ce bon miniſtre commençoit à ſe ſentir
ſoulagé de l'oppreffion dont il venoit de
tirer les ſujets de ſoh maître. Il ne manquoit
plus à fon entiere fatisfaction que
de le rejoindre & de le trouver triomphant.
Il eſpéroit que le premier ſuccès
l'engageroit à en mériter d'autres
qu'il pourroit un jour ſe déterminer à
être véritablement roi . Il partit donc , &
fut étonné de ne rencontrer ſur ſa route
aucun courier qui vint lui apprendre la
capitulation des ennemis ; mais ſa furpriſe
fut bien plus grande lorſqu'arrivant
aux premières gardes de l'armée on lui
ditque le calife étoit priſonnier. Il ſe fit
trois fois répéter la même choſe aux différens
poſtes par leſquels il paſſa ,& fon
étonnement fit bientôt place à ſa conſternation
. Enfin , étant arrivé au camp , il
apprit que la favorite qui avoit abfolument
voulu fuivre le calife parce qu'elle
n'avoit jamais vu de camp , avoit réſolu
de donner une fère aux officiers de l'armée
*. Cette fête devoit d'abord ſe paſ-
* Cette communication avec les officiers n'eſt
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
fer dans le quartier général comme l'endroit
le plus commode & le plus fûr ;
mais il lui parut beaucoup plus agréable
de la donner ſur une petite montagne
dont une partie étoit couronnée de palmiers
, & d'où l'on pouvoit en même
tems découvrir les deux armées .
Les ennemis furent inſtruits de ces
diſpoſitions & ne manquerent pas d'envoyer
un détachement d'Arabes légèrement
montés qui , à la faveur des palmiers
, ſe gliſſerent juſqu'au lieu du rendez
-vous , & profitant du tumulte de la
fête , enleverent la favorite qui avoit eu
l'imprudence de s'écarter pour viſiter un
boſquet qui lui avoit paru charmant.
Aufſi - tột l'alarme s'étoit répandue ; le
calife avoit couru pour la délivrer , &
étoit lui-même tombé dans une embufpoint
dans les moeurs orientales ; mais elle étoit
ſans doute l'effet de la complaiſance du califepour
ſa favorite& de fon goût pour les plaifirs
bruyans , ou peut- être même de la bonté de Selim
qui pouvoit avoir engagé ſon maître à ſe relâcher
de la ſévérité des uſages envers les femmes qu'il
ne pouvoit voir aſſervies àun esclavage fi rigoucux.
JANVIER. 1771. 27
cade que ſon inexpérience ne lui avoit
pas permis de prévoir.
Selim trouva tous les braves de l'armée
diſpoſés à aller forcer les ennemis dans
leurs retranchemens pour aller enlever
leur maître. Il fallut encore arrêter l'impétuoſité
de cette jeuneſſe qui ſe feroit
perdue fans délivrer le calife. Selim fit
obſerver que , s'ils s'engageoient une fois
dans les défilés , ils y feroient tous tués ou
pris ſans pouvoir ſe défendre. Que le
malheur arrivé à leur maître , auquel il
n'étoit pas moins attaché qu'eux , ne
changeoit rien à la ſituation des ennemis
qui feroient toujours obligés de ſe rendre
; qu'il falloit ſe contenter d'envoyer
leur propoſer la rançon du calife. Indépendament
de ce qu'elle étoit conſidérable
, elle fut d'autant plus volontiers acceptée
que les ennemis craignoient qu'il
ne s'apperçût de l'état miférable auquel
ils étoient réduits , & ils ſe contenterent
degarder la favorite pour faciliter la négociation
dont ils prévoyoient avoir befoin
avant peu de tems .
La confuſion d'Aron fut égale à la joie
de Selim. Lorſque le calife ſe vit dans
les bras de ce bon viſr il l'accabla des
plus vives careſſes & lui prodigua les plus
.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
.
belles promeſſes de ne ſe conduire que
par ſes conſeils ; d'avoir la plus grande
déférence pour tout ce que ſa ſageſſe exigeroit
à l'avenir. Selim auroit pû ſe confier
à ces proteſtations du calife , tant elles
paroiſſoient finceres ; car il favoit
que le malheur rend docile : mais Aron
y joignit fur le champ les plus vives inftances
pour que ſon cher Selim trouvât
les moyens de racheter ſa chere Mirza .
Le viſir qui avoit dû s'attendre à cette
propofition , ne parut point s'oppoſer à
cette demande , & promit tout ce que ſon
zèle pouvoit lui fuggérer , fuppliant furtout
le calife de ne point faire perdre par
ſon impatience l'avantage qu'il avoit fur
les ennemis. En effet , au bout de quelques
jours , ils envoyerent propoſer d'échanger
en vivres ou en autres proviſions
la rançon qu'ils avoient reçue pour le calife
, & même d'y joindre celle de la favorite.
Le viſir obtint , non fans peine ,
que cette demande ſeroitrefuſée & n'eut
pas lieu de ſe repentir de cette conſtance,
puiſqu'ils furent obligés de revenir à capituler
& enfin de ſe rendre à diſcrétion.
Aron alloit recueillir les fruits de la ſageſſe
de ſon miniſtre & recevoir la récompenſe
de ſa complaiſance dans les
JANVIE R. 1771 . 19
bras de Mirza ; mais quelle fut ſa douleur
lorſqu'il apprit que cette belle avoir .
refuſé de retourner avec lui , & demeuroit
entre les bras de fon nouveau vainqueur.
Cette perte fut d'abord plus fenſible
au calife que ne l'avoit été celle de
ſa liberté ; mais , un peu de dépit ſe joignant
aux douces confolations de Selim ,
Aron s'abandonna ſincérement aux conſeils
de cet incomparable ami.
L'infortune eſt la meilleure leçon pour
les rois. Celui-ci voulut d'abord ſe livrer
aux affaires les plus épineuſes du gouvernement
; mais le défaut d'expérience lui
faifoit faire autant de fautes que d'entrepriſes.
Dès que Selim l'abandonnoit
un inſtant , chaque pas qu'il faiſoit dans
cette nouvelle carrière étoit une lourde
chûte . Il étoit la dupe des flatteries des
courtiſans; la victime des ambitieux ; il
rencontroit à chaque inſtant quelque inconvénient
qu'il n'avoit pas preſſenti ,
quelque difficulté qu'il n'avoit pas fuppoſée
, quelque diſgrace qu'il n'avoit pas
prévue.
Que dois-je donc faire , diſoit-il à Selim
? Tous mes projets n'éprouvent que
des obſtacles , mes jugemens que des contradictions
, mes bienfaits que de l'ingra-
Biij
30
MERCURE DE FRANCE .
titude ; avec le deſir ſincère de faire le
.bien , je n'accumule que des fautes; les
moyens que je veux employer pour faire
lebonheurde mes ſujets produiſent exactement
tout le contraire. Je ſuis bien
malheureux ! J'aimerois mieux être né
dans une cabane que de me voir ſur le
trône pour y vivre ſans ceſſe dans les
peines que j'éprouve . Cher Selim , confolez
moi ; apprenez moi pourquoi je
me trompe,même en ſuivant vos principes.
De grace , ne m'abandonnez pas.
Seigneur , répondit le bon viſir , je n'aurois
qu'un mot à dire à votre ſublime
Hauteffe ; ( perſévérez ) maisje la ſupplie
d'écouter une hiſtoire dont elle pourra
tirer quelque profit.
Le puiffant génie Fos avoit un fils
aveugle de naifance , nommé Tiphlos.
Ce fils reprochoit fans ceffe à ſon père
de l'avoir fait naître aveugle , tandis
qu'il étoit le diſpenſateur de la lumière
&rejetoit ſur ſes conducteurs les chûtes
fréquentes qu'il faifoit. Ingrat , lui répondit
le génie , je veux te rendre compte
de ma conduite , quoique je puffe
t'anéantir pour toute réponſe. Ne pouvant
te faire génie comme moi , je n'ai pas
voulu te faire voir tous les maux qui
JANVIER. 1771 . 31
t'environnoient. Dans la ſécurité que te
laiſſe ton aveuglement , tu peux encore
mener une vie affez longue & affez tran
quille au milieu des dangers qui te menacent;
mais,ſi abſolument elle t'eſt inſupportable
, je peux te rendre au néant
d'où je t'ai tiré. L'idée de l'anéantiſfement
effraya le fils du génie qui fupplia
ſon père de lui pardonner ſes plaintes&
de le laiſſer vivre tel qu'il étoit. Je te
pardonne , car je ſuis ton père , dit le génie
, & je veux te faire connoître l'excès
de ma bonté : je te donne , pour te conduire
, ce chien mystérieux ; il a l'inſtinct
de connoître tout ce qui peut t'être avantageux
ou nuiſible. Suis- le , fans jamais
le quitter; il s'appelle Fidel , & net'abandonnera
jamais. Le fils de Fos, pénétré
de reconnoiſſance , ſe jeta aux genoux
de fon père qui l'embraſſa tendrement &
l'abandonna à ſon conducteur. Tiphlos
careffa beaucoup d'abord ce chien Fidel ;
il le confultoit à tout moment , & ne faifoit
pas un pas ſans le prendre pour guide.
Comme ſon père avoit cherché à le
dédommager , par tous les biens de la
fortune , du ſeul avantage dont il étoit
dépourvû , Tiphos ne manquoit pas de
flatteurs ; on l'aſſuroit même qu'il avoit
Bir
32 MERCURE DE FRANCE.
les plus beaux yeux du monde , & que
c'étoit dommage du petit inconvénient
qui l'empêchoit de voir. Le premier qui
ſe préſenta devant lui depuis qu'il avoit
fon guide Fidel , fut un de ces hommes
mépriſables qui déshonorent le don qu'ils
ont reçu du Ciel , en proſtituant leurs talens
à la louange & au menſonge. Il apportoit
une de ſes productions àl'aveugle
qu'il comparoit à l'amour dans ſa dédicace
, en l'affurant que perſonne n'avoit
des connoillances plus étendues dans les
ſciences & dans les arts. Le chien ſe mit
à aboyer du plus loin qu'il vit ce vil
menteur , & Tiphlos congédia l'écrivain
non ſans quelque regret , car il trouvoit
fon livre fort bien écrit. Un bonze ſuivit
l'homme de lettres ; Fidel d'abord ne
ſouffla pas , fans doute parce que l'air
ſimple de l'homme divin lui en avoir
impoſé ; mais , lorſqu'il vint à flairer ſa
robbe, il ſe mit à jeter des hurlemens terribles
, & le bonze fut congédié. Les flatreurs
domeſtiques qui environnoientTiphlos
lui avoient dit qu'un vieil officier
qui logeoit dans la maiſon voiſine de fon
palais paffoit toujours devant lui ſans le
ſaluer , & qu'on pouvoit même le ſoupçonner
d'avoir tenu quelques propos peu
JANVIER: 1771 . 33
reſpectueux : Tiphlos , dont la vanité
avoit été fans ceſſe nourrie par ſes valets
& ſes parafites , ſe trouva fort offenſé de
la conduite du vieil officier; mais, comme
il n'avoit aucune autorité , il fit venir le
plus célèbre juriſconſulte pour lui demander
les moyens d'intenter un bon
procès qui pût ruiner celui qui avoit négligé
de le ſaluer , & l'obliger à venir lui
demander grace. L'homme de loi en
trouva mille , & promit à Tiphlos de réduire
ſon adverſfaire à la mendicité , s'il
vouloit ſeulement lui avancer cinquante
onces d'or pour commencer le procès.
Tiphlos alloit les lui donner avec la
plus grande fatisfaction ,ſi Fidel , qui n'avoit
ceflé de gronder pendant toute la
converſation , n'eût ſauté aux jambes de
l'homme de loi qui ſe ſauva en promettantde
faire unbon procès à Tiphlos .
Enfin la belle Azema parut ; on avoit
dit au fils du génie que c'étoit la plus bel.
le femme de l'Aſie. Il avoit bientôt connu
que c'étoit la plus ſpirituelle,&elle étoit
parvenue à lui perfuader qu'elle étoit la
plus tendre. Ce n'étoit plus que pour elle
que Tiphlos regrettoit d'être privé de la
vue ; mais Azema eſſayoit de le conſoler
enl'aſſurant qu'elle n'avoit des yeux que
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
ود
pour lui ; fes graces étoient ſi ſéduifantes,
le fon de ſa voix fi flatteur , fon air
ſi modeſte que Fidel commença à remuer
la queue quand il l'apperçut. Elle le flatta
de ſa belle main , il lui donna la patte..
Azema porta ſes belles lèvres ſur la tête
du beau toutou; elle en fit les plus beaux
éloges; elle reçut les plusbelles careſſes,&
Tiphlos étoit ravi de joie. Plus Azema lui
diſoit de choſes tendres & paffionnées ,
plus Fidel redoubloit ſes careſſes; enfin
diſoit le fils de, Fos, je ſuis aimé d'une
femme charmante , & fa tendreſſe m'a
dédommagé de l'ingratitude de tous les
autres. Sèxe adorable , s'écrioit - il dans
fes tranſports , le Ciel vousa formé dans
ſa clémence. Il n'a créé les hommes que
dans fon courroux. Il vous a envoyé fur
la terre pour nous conſoler de leurs perfidies.
O mon père ! ô puiſſant génie ! je
n'envierois point votre gloire s'il m'étoit
permis de contempler un inſtant la tendre
Azema. Tiphlos , couché ſur des carreaux
près de ſa maîtreſſe , ſe livroit à
cette douce ivreſſe de l'amour , lorſque
Fidel qui dormoit à leurs pieds ſe réveilla
tout- à-coup & fe mit à aboyer de toutes
fes forces; ce fut en vain que fon maître
lui commanda de ſe taire. Impatienté
JANVIER. 1771. 35
contre l'animal qui troubloit ainſi ſes
plus douces rêveries , il étendit la main
pour lui jeter quelque choſe , & rencontra
un de ſes eſclaves à qui la fidèle Azema
adreſſoit toutes ces tendreſſes . Sa colère
fut égale à la perfidie dont il ſe voyoit
la victime. Il chaſſa ſon eſclave & fa maîtreſſe
, & voulut auſſi bannir fon chien;
mais jamais Fidel ne voulut quitter fon
maître , malgré tous les coups qu'il en
reçut.
L'infortuné Tiphlos crut qu'il pourroit
trouver quelque conſolation dans la lecture
d'un livre de morale qui venoit de
paroître & qui avoit la plus grande réputation.
Il s'en fit lire quelques chapitres ,
& fut étonné de la maniere vigoureuſe&
fublime avec laquelle l'auteur traitoit les
paflions; mais les Gennes étoient encore
trop ardentes pour pouvoir être fitor
éteintes. Il falloit qu'elles ſe confumaffent
par le feu même qui les avoit allumées.
Tiphlos jugea par la chaleur du
ſtyle de ce livre que l'auteur pourroit être
propre à ſervir ſa vengeance; il le fit prier
de venir chez lui . Le ſage parut , & le fils
de Fos lui offrit mille onces d'or pour
faire une brochure ſanglante contre la
perfide Azema &contre tous les ingrats
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoient offenſé , & il accompagna
cette offre de beaucoup de complimens
ſur la beauté de ſon admirable production
, afin de le déterminer à embraſſer
ſa vengeance.
Seigneur , répondit tranquillement le
ſage , je n'aurois pas cru que la lecture de
mon livre m'eût attiré une confiance de
cette eſpèce ; cependant j'accepte votre
propoſition , en vous priant toutefois de
permettre que j'y mette trois conditions.
La premiere , que vous m'accordiez trois
mois pour compoſer l'ouvrage que vous
me demandez ; la deuxieme , de vous lire
pendant ce tems, chaque jour, un chapitre
du livre qui a obtenu vos fuffrages , & la
troiſieme , de me donner d'avance les
mille onces d'or à meſure que j'en aurai
beſoin . Tiphlos approuva ces diſpoſitions
& trouva ſeulement le terme de trois
mois un peu long pour ſa vengeance ;
mais l'envie qu'il avoit de la voir fatisfaite
le détermina même à conſentir à ce
délai.
Le ſage n'employa les premiers jours
qu'à lire quelques chapitres de ſa morale
avec Tiphlos & à faire avec lui quelques
réflexions . Peu à- peu il parvint à lui en
faire fentir l'avantage & à lui en faire
JANVIER. 1771 . 37
goûter la douceur. Plus ils alloient en
avant&plus le fils du génie ſe plaiſoit à
la converſation du ſage. Le chien Fidel ,
qui étoit en grace , ne ceſſoit de le careffer
& de lui lécher les pieds& les mains.
Tiphlos ne pouvoit ſe laſſer d'être avec
ſon ſage& fon chien; les jours paſſoient
trop rapidement à ſon gré , & , dès qu'il
avoit appris que le ſoleil commençoit à
répandre ſa lumière , il ſe faisoit conduire
à la chambre du ſage ; car il n'avoit
pas voulu permettre qu'il logeât déformais
que dans ſa maiſon. Enfin , quand
celui- ci crut s'appercevoir que les fens
de Tiphlos commençoient à ſe calmer
il le pria de lui donner cent cinquante onces
d'or à compte ſur la ſomme dont ils
étoient convenus . Quelques jours après
il en demanda cent autres , puis deux
cents à quelque diſtance delà , & de tems
en tems quelques ſommes plus ou moins
conſidérables juſqu'à l'entier payement
de celle dont ils étoient convenus. Cependant
les trois mois étoient prêts d'expirer
, &Tiphlos n'avoit pas encore parlé
au ſage de la brochure qu'il devoit en
recevoir. Lorſque celui- ci entra un matin
dans ſa chambre , Seigneur , lui dit - il ,
voici ce que j'ai pu faire de mieux pour
vous venger de l'humanité ; alors une
د
8 MERCURE DE FRANCE .
foule de perſonnes qui avoient ſuivi le
fage ſe jeterent tout à coup aux pieds de
Tiphlos , le ferrant dans leurs bras & le
baignant de leurs larmes. Que veulent
tous ces gens , s'écria le fils du génie ?
Que ſignifient leurs careſſes ? Il me ſemble
qu'ils font en grand nombre , & mon
chien n'a pas jeté un ſeul cri ; en effet le
chien Fidel alloit donner un petit coup
de langue à tous à meſure qu'ils entroient
& revenoit lécher les mains de fon maître.
Seigneur , répondit le ſage , le premier
de ceux qui ont le bonheur de vous
marquer leur reconnoiſſance eſt un négociant
que des pertes inattendues avoient
conduità une ruine prochaine : le ſecond
est un receveur des domaines du
prince , à qui ſa foibleſſe pour un ami
avoit fait prêter les deniers publics , &
qui étoit prêt à devenir la victime de ſa
confiance ; celui- ci eſt un honnêre artiſan
dont les travaux ne pouvoient ſuffire à
nourrir une famille nombreuſe; cet autre
eſt un noble guerrier que fon zèle pour
l'état & fa franchiſe pour ſes ſupérieurs
ont réduit à la mendicité après quarante
ans de ſervices; celui-là qui ſe tient éloigné
par reſpect, eſt un ſerviteur qui, après
avoir travaillé tout le jour à porter des
fardeaux , voyant que ſon ſalaire ne fuf
JANVIER. 1771. 139
fifoitpoint,alloit mandier dans des quartiers
éloignés de la ville pour faire fubſiſter
ſon maître que des malheurs ont
réduit dans l'état le plus déplorable ; cet
teDame eft une veuve chargée d'un grand
nombre d'enfans que le crédit & l'injuftice
ont réduite à la pauvreté;cette étrangere
eſt une jeune perſonne donée de
toutes les graces& de toutes les vertus ,
mais qui , demeurée ſans biens , fans parens&
fans ſecours au milieu d'une ville
inconnue , étoit prête à terminer ſes jours.
en voyant qu'on ne lui offroit d'autres
reſſources que celle du crime. Tous ceux
quivous environnent vous doivent l'honneur
ou la vie par les ſecours des mille
onces d'or que vous m'avez données &
que je leur ai diſtribuées ſuivant leurs befoins
; & vous , mes amis , continua le
fage en s'adreſſant à ceûx qu'il avoit amenés
, embraſſez votre bienfaiteur. Alors
les cris de joie & de reconnoiſſance redoublerent
, & les larmes recommencerent
à couler. O mon ami , s'écria Tiphlos
, vous me faites connoître une félicité
, que je n'ai jamais éprouvée ; mon
coeur peut à peine y fuffire . O mon pere !
ô puiſſant génie qui m'avez donné la naiffance
, faites que mes yeux foient ſeule
40 MERCURE DE FRANCE.
ment ouverts un inſtant ſur ceux qui m'environnent
& je mourrai fatisfait.
Cette courte prière s'étoit à peine élancée
du coeur de Tiphlos que ſon pere
parut tout à coup au milieu d'un grand
cercle de lumiere qui ſe répandit dans
toute la chambre & diſſipa les ténèbres
qui obfcurciſſoient les yeux de Tiphlos .
Quels objets viennent s'offrir à ſes premiers
regards ! une foule d'infortunés dont les
premiers mouvemens expriment à la fois
la joie , la confuſion , la tendreſſe & la
reconnoiſſance. Les uns le ferrent dans
leurs bras , les autres preſſent ſes mains
de leurs lèvres palpitantes; ceux - ci baignent
ſes joues de leurs larmes. Ceux-là
plus timides , mais non moins ſenſibles ,
ſe contentent d'embraſſer ſes genoux. Il
ne peut ſuffire à leurs tranſports. O déliees
! ô volupté ! ô mon pere , s'écria le fils
du génie , pourquoi m'avoir privé ſi long.
rems d'un ſpectacle ſi délicieux ? Mon
fils , répondit Fos , vous en avez joui dès
le moment où vous vous en êtes montré
digne. Vos ſens énervés & engourdis
dans les plaiſirs euſſent été incapables de
goûter le ſentiment que vous éprouvez
ence moment. En vain les mêmes objets
ſe ſeroient préſentés à yos yeux dans
JANVIER. 1771 . 41
d'autres inſtans, vous ne les auriez point
apperçus ; ce font les paffions qui aveuglent
, & c'eſt la vertu ſeule qui nous
éclaire . Souvenez- vous cependant de ne
jamais abandonner le guide Fidel que je
vous ai donné. La lumière elle - même
éblouit ; la fécurité trompe , & c'eſt au
milieu de la route la plus éclairée que
l'on fait quelque fois la plus lourde
chûte.
O mon ami , s'écria le ſultan en ferrant
le ſage viſir dans ſes bras , je n'ai
que trop compris le ſens de votre fable .
Je ſuis le malheureux aveugle & vous le
guide .... Non , Seigneur , répondit Selim
, tous les hommes font nés dans cet
état ; mais la raiſon eſt le chien Fidel que
le Ciel leur a donné pour les conduire.
On lui réſiſte ; on ferme l'oreille à ſa
voix ; ſes efforts font vains pour nous
conduire dans le chemin de la vérité.
Les plaiſirs nous entraînent par ce charme
plus doux en apparence , qui fait inſenſiblement
nous aſſoupir dans les bras
de la molleſſe ; mais le chien Fidel ne
nous quitte point , & ſes cris viennent à
chaque inſtant nous réveiller & porter
l'alarme dans le ſein même de la volupté.
Eh bien , reprit Aron , vous ferez pour
moi le ſage vertueux qui m'apprendrez à
42 MERCURE DE FRANCE.
faire le bonheur de tous ceux qui refpi
rent ſous mes lois. Selim voulut ſe profterner
en figne d'obéiſſance ; mais le fultan
l'arrêta dans ſes bras , où il le tint
long-tems ferré , & ils ne quitterent cette
ſituation que pour aller travailler au bonheur
des peuples qui les comblerent de
bénédictions.
Par M. des Boulmiers , ancien
capitaine de cavalerie.
LA FORTUNE & LE SONGE.
Fable imitée de l'allemand .
DAAAME Fortune un ſoir d'affez mauvaiſe hư
meur
S'endormit ſur un banc auprès d'une chaumiere :
Un longequi venoit de répandre l'erreur
Surquelque débile paupiere ,
En paflant , l'éveilla de fon aile légère.
D'où viens - tu , lui dit - elle en l'arrêtant tout
court ?-
Ma foi , je reviens de la ville
Oùj'ai rempli le coeur d'une beauté nubile
Des flammes d'un puiſſant amour.-
JANVIER. 1771. 43
Raconte moi cette aventure ,
Tu diſſiperas mon humeur.-
Volontiers: d'un marquis ayant pris la figure,
Je venois , rempli de fadeur ,
Soumettre ma fortune à ſon minois vainqueur ,
Et par un mot de ſignature
J'aſlurois mon frêle bonheur.
On me tendoit une main trop charmante
Queje baifois avec ardeur ,
Quand je vis l'aurore éclatante.
Je m'enfuis auſſi- tôt . -On parlera de toi
Plus d'une fois pendant la matinée.
Eh ! pourquoi donc es- tu moins malheureux que
moi !
Pourquoi donc cette deſtinée ?
Cesjours derniers j'entrai chez un marchand :
J'accommodai ſes petites affaires.
Je lui tourne le dos & mon bénet ſe pend;
Auſſi je ſuis d'une colère...
Eh! pourqnoi donc es-tu moins malheureux que
moi?
Ne ſuis-je pas un ſonge comme toi ?
Par M. W... d'A
44 MERCURE DE FRANCE.
LES YEUX & LA BOUCHE.
Fable.
Qu'une bouche ait parlé
Rien en cela ne doit ſurprendre ,
Elle eſt faite pour rendre
Un ſon articulé
Comme l'oreille pour l'entendre.
Donner aux yeux la même faculté ,
Et que la bouche leur réponde ,
C'eſt une abſurdité
Qui révoltera tout le monde ;
Car quoique l'oeil puiſſe jouir ,
De même qu'il peut plaire ,
Son fait n'eſt point d'ouir ,
Encore moins un diſcours faire,
Si cen'eſt certaine langueur
Qu'on appelle muet langage ,
Dont il ſçait faire uſage ,
Etant l'interprête du coeur :
Mais , au pays de fablerie ,
Tout parle , tout entend ,
Et de tels propos on ne prend
Que ce qui , ſous l'allégorie ,
Une moralité comprend.
JANVIER. 1771 . 45
Les yeux donc en ces mots ſe plaignoient à la
bouche.
Nous ſommes dans un lieu plus élevé que vous ,
La main ne trouve rien ſans nous
Cependant tout ce qu'elle touche
Elle vous l'apporte auſſi - tôt ,
Et , ſans s'informer ſi l'oeil ſouffre ,
Oubien s'il a ce qu'il lui faut ,
Vous abſorbez tout comme un gouffre ;
L'oeil en larmes fécond
Finit par en répandre.
La bouche ſourit & répond.
A ces pleurs devois-je m'attendre ?
Comment ſeriez- vous affligé :
Vous êtes le mieux partagé :
Vous voyez tout ce qui m'approche,
Et , ſoit dit ſans reproche ,
Vous en jouiſlez le premier ;
Car votre jouiſſance
Conſiſte à regarder d'avance
Ce que la main vient me ſacrifier ,
Comme la ſienne eſt de le manier ,
Et cette préférence
Devroit plutôt m'humilier.
Loin de m'injurier
Vous me devez de la reconnoiſſance ;
Ce n'eſt que pour votre exiſtence
Queje travaille chaque jour ,
Et vous me feriez mieux la cour
J
46 MERCURE DE FRANCE.
Si vous perdiez mon aſſiſtance ;
Faiſons chacun notre devoir.
Envain tenterois-je de voir ,
Et c'eſt là votre unique affaire.
Si l'on pouvoit vous fatisfaire
Ce ſeroit pour vous un malheur.
Rien ne touche à votre paupiere
Sans vous faire de ladouleur.
Jeconſens que toujours la main vous obéifle ,
Pourvû qu'à mon égard rempliſſant ſon office ,
Pour mon plaifir , & le commun bonheur,
Les bons morceaux elle choiſiffe .
Il faut bien convenir que les yeux avoient tort.
Ne faiſons uſage des nôtres
Quepour nous éclairer : contens de notre ſort ,
N'envions point celui des autres.
STANCES à Mile ***.
Lorsqu'a OR l'empire d'une belle
On eſt entierement ſoumis ,
Il eſt doux de trouver en elle
Les attraits de tous les pays.
Vénus a fur vous ſeule épanché ſans meſure
Tous les dons que ſa main ſe plaît à partager ,
On aime dans votre figure
Je ne fais quel air étranger,
JANVIER. 1771. 47
C'eſt le charme des coeurs , l'ornement de nos
fêtes,
Songez qu'il eſt écrit au livre des deſtins
Que les tréſors de nos voiſins
Doivent devenir nos conquêtes.
Un éclat étranger eſt par-tout d'un grand prix ;
Mais ce n'eſt pas le ſeul qui brille ſur vos traces ,
Tout nous annonce que les Graces
Vous ontdonné lejour dans les murs de Paris.
Vos traits ont quelque reſſemblance
Avec ceux du meilleur des Rois ;
Il fait le bonheur de la France ,
On ne peut trop chérir les lois.
La majeſté n'eſt pas votre ſeule parure,
Reine des amours & des ris ,
Vous méritez les voeux de toute la nature
Et le tendre ſurnom que l'on donne à Louis.
J'avois juré de ne plus être
Si prompt àme laiſſer charmer ;
!
Mais , puiſqu'en vous voyant on reconnoît fon
maître ,
Peut- on ſe défendre d'aimer ?
L'argent , dit- on , fait tout dans le fiécle qù nous
ſommes ,
Et! comment ne plairoit-il pas !
S MERCURE DE FRANCE.
Il eſt'empreint de vos appas ,
L'avare me paroît le plus ſage des hommes.
ParM. de la Louptiere.
LES ETRENNES.
Proverbe.
PERSONNAGES :
Madame DoRSIGNY .
MIMY , fille de Mde Dorfſigny , âgée de
ſept à huit ans .
CECILE ,
BABET , } amiess de Mimy.
Une Gouvernante.
Laſcène eft chezMde Dorſigny.
Le théâtre repréſente la chambre à coucher
de Mlle Mimy. Ily afur le devant une
: petite toilettefur laquelle est un carton.
L'action ſe paſſe le premierjour de l'an ,
fur les neuf heures du matin.
SCÈNE PREMIERE.
MIMY ,Seule ,se regardant avec complai-
Sance
JANVIER. 1771. 49
fance dans le miroir & ajustantſa coëffure.
VoOILA qui va à merveilles.... Je ſuis
bien contente de maman , & des étrennes
qu'elle m'a données...._Que la petite
Monroſe va endéver quand elle verra
mon bonnet à dentelles... Hier elle faifoit
tant la petite glorieuſe ! à peine oſoiton
l'approcher : retirez vous , Mademoiſelle
, vous allez gâter mon bonnet , s'il
étoit de blonde ou de gaſe comme les
vôtres , je ne m'en embarraſſerois pas ...
( Elle leve les épaules.) La petite begueule
! jamais je n'ai vu tant faire la rencherie
, & cela eſt laid , laid comme le péché
mortel & d'une bétiſe ! ... Une épingle
ici ne feroit pas mal . ( Elle place une
épinglefur la téte. ) Bien... Il viendra aujourd'hui
beaucoup demonde à la maiſon ,
pour ſouhaiter la bonne année à maman ...
De beaux Meſſieurs .. Je me tiendrai
à côté d'elle... Ils me regarderont ....
( Elle fait différentes mines devant le miroir.
) Ils me trouveront jolie ... Quand
ils me feront des complimens , je ferai
comme cela. ( Elle fourit de différentes
manieres . ) Fi donc , cela reſſemble à cette
vieille Mde Dorimont , quand elle veut
I. Vol.
..
C
so MERCURE DE FRANCE.
faire la jolie ... Comme ceci... Bon...
ah quel plaiſir !
SCÈNE II.
:
MIMY , LA GOUVERNANTE .
LA GOUVERNANTE , qui a tout entendu
entre brusquement. Pour cela non , Mademoiſelle
, votre plaiſir ne fera pas auſſi
complet que vous l'eſpérez , j'y mettrai
bon ordre.
MIMY , effrayée. Ah ! ma bonne....
C'eſt que ... je .... vous m'avez fait bien
peur. ( elle pleure. )
LA GOUVERNANTE. Il s'agit bien de
cela vraiment : j'ai entendu vos petits
difcours , Mademoiselle , ils font fort jolis
, ils m'annoncent des inclinations que
je ſuis très-charmée de connoître .
MIMY , pleurant. Oui , allez ; vous
m'avez fait une peur , que je n'en puis
plus , & vous favez que maman n'aime
pas que l'on me faſſe peur , elle fait bien
que cela merend malade.
LA GOUVERNANTE. Vous voudriez
me faire prendre le change , mais vous
vous trompez ; c'eſt le fonds de coquetterie
& d'orgueil que je viens de découvrir
en vous qui me fait peur à moi ; elle
JANVIER. 17718
i
SI
eſt plus vraie que la vôtre cette peur- là ,
&malheureuſement mieux fondée. Je
ſuis bien fâché de troubler votre joie ,
Mademoiselle ; maisje vous avertis qu'il
faut renoncer pour aujourd'hui à défoler
Mile Monroſe & à plaire aux beaux Mefſieurs
; vous aurez la bonté d'ôter ce bonnet-
là & de mettre aujourd'hui votre coëffure
la plus commune.
MIMY. Ma Bonne , je vous en prie ,
laiſſez moi mon bonnet ; je ne dirai pas à
maman que vous m'avez fait peur.
LA GOUVERNANTE. Je m'y attendois
bien. Non , Mademoiselle , je n'ai point
de compoſition à faire avec vous ; li j'avois
à faire grace , vous vous y prendriez
mal pour l'obtenir ; ſachez que, quand je
punis , c'eſt que je le crois néceſſaire , &
que rien ne peut me faire changer. Vous
mettrez votre bonnet de tous les jours ,
entendez vous ? Cela eſt décidé ; prenez
votre parti de bonne grace. Je reviens à
l'inſtant&je compte voustrouver coëffée;
finon , gare le bonnet de nuit.
4
MIMY. Ma bonne , je vous en prie ,
pardonnez moi , cela ne m'arrivera plus .
LAGOUVERNANTE. Je le comptebien .
C'eſt inutilement que vous me priez , car
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vous ne porterez pas aujourd'hui ce bonnet-
là. Mais ſoyez ſage , modeſte & furtout
point orgueilleuſe... Si je n'ai point
de ſujet de me plaindre de vous pendant
tout le reſte de la ſemaine , c'eſt dimanche
les Rois .... Je ne vous en dis pas
davantage , je vous promets que vous ſerez
contente de moi. Allons , dépêchez
vous , Mde Durozoy eſt avec ſes filles
auprès de Madame votre mere ; on vous
a demandée pluſieurs fois. ( elle fort.)
SCÈNE III.
:
MIMY , feule. Voilà qui eſt fâcheux ,
cette miférable porte ! ſi j'avois en ſoin
de la tenir fermée... Mais dépêchons
nous , fi Cecile & Babet alloient monter ,
elles me verroient ôter mon bonnet pour
en mettre un plus commun , & puis elles
ſe douteroient de toute l'hiſtoire , oh ! je
ſerois déſeſpérée... Pourvû que maman
ne s'aviſe pas de parler devant elles de
mon bonnet neuf... ( Elle tire du carton
un bonnet. ) Il faut donc mettre cela aujourd'hui
. ( Elle regarde le bonnet en levant
les épaules. ) Allons donc. ( Elle se
met en devoir d'ôter celui qui eſtſurſa tête.
) Mais auſſi dimanche...
4 (On entend du bruit. )
JANVIER. 1771 . 53
Ah ciel ! voici du monde... ( Elle ote
promptementfon bonnet. )
SCÈNE IV.
MIMY , CECILE , BABET.
BABET. Et bien , Mimy , es- tu morte?
Il y a une heure que nous t'attendons.
CECILE , d'un air précieux. Pour cela ,
Mademoiselle , vous n'êtes pas trop honnête
, il faut vous venir chercher juſque
dans votre chambre.
MIMY , embarafſée , laiſſe tomber fon
bonnet derriere elle. C'eſt que je me coëffois
, mes bonnes amies , &...
BABET. Tu te coëffois ? Tu es bien
longue à te coëffer ; tiens , mal - propre
que tu es , voilà ton bonnet à terre (elle
ramaſſe le bonnet. )
MIMY , rougiſſant . Cela est vrai . ( Elle
veut prendre le bonnet. )
BABET. Attens donc , que nous l'examinions
; mais, voilà du beau, comment,
diantre , de la dentelle ? je n'en porte
point encore , moi,& fi j'ai un an &demi
plus que toi .
CECILE . Oui ; cela eſt aſſez propre &
bon pour toi , Mimy ; c'eſt plus honnête
C iij
54
MERCURE DE FRANCE .
que ces petites ſaloperies que tu portois ;
ce font lûrement tes étrennes ?
BABET. Oh çà , ma bonne amie , Mimy;
j'ai une envie des plus grandes de
te voir ce bonnet- là , allons que je t'aide
à le mettre.
MIMY. Non , ma bonne amie , je ne le
mettrai pas aujourd'hui.
BABET. Et pourquoi donc ?
MIMY. Non ; c'eſt que... tiens....
l'ouvriere a encore quelque choſe à y
faire.
BABET. Bon , tu te moques , ce bonnet-
là eſt fini & très fini .
MIMY. Mon Dieu , que tu es terrible!
c'eſt ... le ruban qui n'eſtpas bien choiſi .
CECILE. Il eſt vrai qu'il eſt des plus
communs.
BABET. Ce ruban- là ? je le trouve des
mieux aſſortis : allons, pas tant de façons;
tu fais la petite mutine , je crois. ( Elle
veut lui mettre le bonnet. )
MIMY , se défendant. Non , quand je
te dis que je ne veux pas le mettre & que
jene le mettrai pas.
BABET. Oh , oh , tu le prens ſur un
JANVIER. 1771 . SS
drôle de ton , & bien fais comme tu jugeras
à - propos.
CECILE . En vérité , Mademoiselle ,
c'eſt bien mal reconnoître l'amitié qu'on
a pour vous.
MIMY. Comme vous me défolez. Oh
bien , tenez , je vous avouerai que c'eſt
que mabonne me l'a défendu.
BABET. Comment dis tu ? ta bonne !
CECILE . Voici une bonne hiſtoire .
BABET. Comment tu es affez fotre à
ton âge , pour te laiſſer maîtriſer par ta
bonne?
MIMY. Cela vous eſt bien aiſe à dire :
c'eſt que c'eſt une perſonne bien ſage , bien
prudente,&qui me veutbeaucoup debien ,
que ma bonne ; du moins maman me le
dit-elle à chaque inſtant , & elle veut que
je lui obéifle comme à elle-même.
BABET. Comme à elle - même , à une
domeſtique Mais cela eſt épouvantable !
CECILE, Effectivement , c'eſt une efpècede
ſervante qu'une gouvernante . On
peut mettre çà à la porte quand on veut,
n'en avons-nous pas eu juſqu'à trois ?
MIMY. Oh , ma bonne , n'eſt pas une
gouvernante comme les autres .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
BABET . Comme les autres ou non ,
c'eſt une domeſtique enfin .
CECILE . Oui , tu as raiſon , une domeſtique
, & ta mere t'ordonne d'obéir à
une domeſtique ? Ah ciel ! pour moi l'on
m'aſſommeroit plutôt.
MIMY. Mais est - ce que vous n'avez pas
une gouvernante auſſi , vous ?
BABET. Vraiment , oui , nous en avons
ane ; mais je voudrois bien pour voir
qu'elle s'avisât de faire la maîtreffe, comme
je vous la ferois dénicher bien vîte .
MIMY. Oh ! ici , il n'y a que maman
qui a le droit de chaſſer les domeſtiques.
BABET. Imbécille que tu es , eſt- ce que
tu ne ſais pas comment il faut s'y prendre
pour faire chaſſer un domeſtique qui déplaît?
CECILE. Pour cela , tu es bien neuve..
MIMY. Dame ; j'avoue bonnement que
je n'en ſçais pas autant que vous.
BABET. Tu te ſouviens bien , ma foeur,
de cette Dlle Colette notre premiere
gouvernante , comme elle vouloit faire
la maîtreſſe , la ſévère , nous mener à ſa
volonté ; Mademoiſelle nous donnoit des
tâches , Mademoiselle vouloit nous faire
JANVIER. 1771 . 57
apprendre des leçons , Mademoiselle faiſoit
la rapporteuſe , & puis c'étoit toujours
des querelles épouvantables. Cela
n'a pas duré long - tems , va ; j'ai ſçu la
déſoler ſià propos , la déſervir ſi adroitement
auprès de maman , enfin j'ai tant
-fait des pieds & des mains qu'elle a été
obligée de décamper.
CECILE . Elle étoit bien tenace celle- là,
maman avoitbien de la confiance en elle ...
Nous avons eu des peines... des peines ..
mais à la fin nous en ſommes venues à
bout. Croirois- tu que nous l'avons forcée
à demander elle-même ſon congé .
BABET. Et toutes celles qui font venues
depuis ont changé de ton; nous les
avertiſſions d'avance ; nous faiſions nos
conventions,& lorſqu'ellesy manquoient;
crac , à la porte .
MIMY. Que vous êtes heureuſes ! je
n'aurai jamais cette hardieſſe là moi ; je
fçais pourtant bien lui faire quelques petits
chagrins , pour peu qu'elle me touche;
elle ne me donneroit qu'un petit
coup ſur l'épaule , je pleure , je crie de
toutes mes forces. Maman vient , ma
bonne lui raconte tout &je ſuis encore
grondée par deſſus le marché.
C
58 MERCURE DE FRANCE.
BABET. Pauvre nigaude ! il faut raconter
l'hiſtoire différemment.
MIMY. Oh oui , mais c'eſt que c'eſt une
femme qui dit toujours vrai , que mabom
ne , maman le ſçait bien .
BABET. Allons donc , tu es un enfant ,
il faut avoir de la fermeté , lui dire tout
net que tu n'es pas faite pour lui obéir;.
au contraire , parce que les domeſtiques
ne doivent pas commander aux maîtres ,
ſans quoi elle te menera toujours par le
nez.
CECILE. Sans doute , il faut faire un
peu fentir à ces gens- là ce qu'on eft & ce
qu'ils nous doivent.
SCÈNE V.
CECILE , BABET , MIMY,
LA GOUVERNANTE .
LA GOUVERNANTE. Meſdemoiselles
Durozoy , que faites- vous donc ici , s'il
vous plaît ?
BABET. Mais, je crois que nous n'avons
aucun compte à vous rendre .
LA GOUVERNANTE. Vous êtes bien
incivile pour une Demoiselle de votre
JANVIER.. 1771 .
زو
condition ; & bien apprenez , Mademoifelle
, que vous en avez , des comptes à
me rendre , que vous êtes ici chez moi ,
que vous ne deviez pas y monter ſans ma
permiffion.
BABET , en riant, àſa ſoeur. Qu'en distu
, ma ſoeur ? Nous nous imaginions
pourtant être chez Mde Dorfigny.
CECILE , fur le même ton. Je le penfois
comme toi , mais nous nous trompons
comme tu vois.
BABET ,éclatant. Ah , ah , ah , ah, cela
eſt plaiſant , ( à la gouvernante) je vous
demande bien des pardons , Madame ,
ah , ah , ah , ah .
LA GOUVERNANTE. Mais je vais de
ſurpriſes en ſurpriſes ; oui , Meſdemoifelles
, je ſuis ici chez moi; vous n'ignorez
pas que je ſuis gouvernante deMile
Mimy , par- tout où je ſuis auprès d'elle ,
j'ai l'honneur de repréſenter Madame fa
mere, & ici plus particulierement qu'ailleurs.
( Cecile & Babet continuent de rire. )
En vérité , je ne puis m'empêcher de
vous dire que vous êtes bien groſſières
quand vous ne reſpecteriez en moi que:
mon âge...
60 MERCURE DE FRANCE.
BABET. Groffière vous- même... Mais,
avec votre permiffion , nous ne ſommes
pas faites à reſpecter des domeſtiques .
CECILE. Oh mon Dieu ! nous n'avons
pas reçu cette éducation- là , par exemple .
LA GOUVERNANTE. Il paroît que vous
en avez reçu une excellente , Mile Mimy
a dû beaucoup profiter de votre converſation
.
BABET. Certainement ; ſi elle veut nous
croire elle n'obéira plus à des gens à qui
elle doit commander.
LA GOUVERNANTE. Je m'apperçois
que vous vous êtes entretenues de trèsjolies
chofes . Allez , mes cheres Demoifelles
, vous n'excitez plus chez moi que
la pitié : j'avois ſeulement à vous dire
que la viſite de Mde votre mere eſt finie
& qu'elle vous attend pour s'en aller.
Vous ne pouvez trop vous hâter de vous
rendre auprès d'elle.
CECILE , d'un air mocqueur. Vous von .
lez donc bien recevoir nos reſpects .
BABET à Mimy , à demi - voix. Que je
te voie tantôt ton bonnet neuf , ſinon...
(à la gouvernante , d'un férieux affecté. )
Madame , j'ai l'honneur d'être ... Ah ,
JANVIER. 1771 . 61
ah , ah , ah . (Elle fort avec sa soeur en
éclatant de rire.)
SCÈNE VI .
LA GOUVERNANTE , MIMY .
LA GOUVERNANTE . Voilà deux méchantes
peftes; fi je les avois ſoupçonnées
auſſi dangereuſes , elles ne feroient certainement
point entrées ici. Mais que
fignifie , s'il vous plaît , ce bonnet neuf
qu'elles veulent vous voir tantôt ?
MIMY , avec humeur. Açà , c'eſt mon
bonmet d'étrennes , pourquoi ne voulezvous
pas que je le mette aujourd'hui ?
LA GOUVERNANTE. Pourquoi ? la
queſtion eſt ſinguliere , Mademoiselle ,
vous le favez aufli bien que moi , pourquoi
; d'ailleurs , je vous le défends , cela
doitfuffire .
MIMY , à demi- voix. Oh ! vous me le
défendez ... vous le défendez . Eft - ce
que je ſuis faite pour...
..
LA GOUVERNANTE. Parlez plus haut ,
Mademoiselle , ce que vous avez à dire
mérite d'être entendu.
MIMY , du même ton. C'est vrai....
une ſervante... faire la maîtreſſe.
62 MERCURE DE FRANCE .
9
LA GOUVERNANTE , après l'avoir re
gardée quelque tems fans rien dire. Fore
bien , Mademoiselle , vous avez admirablement
profité ; ſi on vous laiſſe faire
vous égalerez bientôt vos maîtreſſes ; je
ne ſçais pourtant pas ſi Mde votre mere
aimeroit que vous priffiez de pareilles
leçons ; je l'entens , je crois , il faut lui
demander ſon avis .
SCÈNE VII . & DERNIERE.
Mde DORSIGNY , LA GOUVERNANTE
MIMY.
Mde DORSIGNY. Pourquoi ne deſcendez
- vous donc point , Mademoiselle ,
depuis le tems qu'on vous appelle . Mais.
qu'eſt - ce que c'eſt ? vous voilà toute en
déſordre , décoëffée , le viſage rouge , les
yeux humides... Eſt- ce que vous auriez
eu querelle avec votre bonne ? vous favez
bienquejen'aime pas cela .
MIMY. Non , maman , c'eſt que....
c'eſt elle qui ...
Mde DORSIGNY. Qui , elle ? de qui
parlez - vous donc , s'il vous plaît ?
MIMY. Maman , c'eſt de ma bonne qui
JANVIER. 1771 . 63
veut me mettre aujourd'hui en pénitence,
fans ſujet.
Mde DORSIGNY. C'eſt votre bonne,,
qu'il faut l'appeler , ou bien , Mademoifelle
: qu'il vous arrive de prendre de
ſemblables tons. Quant à la pénitence ,
vous la méritez fûrement; ainſi je prétens
que vous la ſubiſfiez fans murmurer .
LA GOUVERNANTE. J'ai furpris ce
matin , Mademoiselle , ſe regardant avec
complaifance dans ſon miroir & tenant
des diſcours d'une coquette conſommée ,
j'ai pris le parti pour rompre ce penchant
de lui défendre de mettre aujourd'hui fon
bonnet d'étrennes.
Mde DORSIGNY. Vous avez fort bien,
fait , mais cette explication étoit inutile ,,
on doit vous obéir ſans examen .
LA GOUVERNANTE. Point du tout ,
Madame , je ſuis ici ſur le pied de fervante
, j'y dois faire les volontés de tout
le monde , n'est -ce pas Mlle Mimy ? Ne
font- ce pas là les leçons que vous ont
données les Dlles Durozoy ?
Mde DORSIGNY. Mais voilà qui eſt
horrible ; comment , petite impertinente,
vous avez tenu de pareils diſcours .
LA GOUVERNANTE . Non , Madame
64 MERCURE DE FRANCE.
il faut lui rendre juſtice , elle est trop
bien née pour parler ainſi ; elle s'eſt ſeulement
laillée aller un inſtant aux mauvais
propos des Dlles Durozoy , qui font
bien les deux plus dangereuſes petites
perſonnes & les plus mal élevées que je
connoiffe.
Mde DORSIGNY. Je ſuis bien aiſe
d'apprendre cela ; oh ! bien , Mademoifelle
, je vous défend très - expreſſemenr
de voir jamais les Dlles Durozoy , fi ce
n'eſt en ma préſence & lorſque je ferai à
portée d'entendre tous vos difcours & de
n'en pas perdre une feule parole .
MIMY . Elles font venues me chercher,
Maman , ce n'eſt pas moi , qui...
Mde DORSIGNY. Cela ſuffit. Je prétens
que vous reſpectiez votre gouvernante
que vous la regardiez comme une autre
moi - même & que vous lui obéiffiez en
tout fans hésiter.
MIMY . Oui , maman .
Mde DORSIGNY. Prenez garde à ce que
vous me promettez , vous favez combien
je vous aime; & bien, ſi veus manquez le
moins du monde à ce que je viens de
dire , vous perdez ſans reſſource mon
amitié. Allons ,demandez excuſe à votre
bonne.
JANVIER. 1771 . 65
MIMV , d'un air honteux. Mabonne ,
je ſuis bien fâchée...
د
LA GOUVERNANTE. Cela ſuffit , Mademoiſelle
; j'oublie tout j'eſpere que
vous tiendrez parole à Mde votre mere ;
car , comme je le diſois à l'inſtant , vous
avez un aſſez bon caractere , il feroit bien
fâcheux qu'il fût gâté par la mauvaiſe
compagnie des Dlles Durozoy.
Mde DORSIGNY. C'eſt à quoi je vous
prie de tenir la main ; j'aurai ſoin de mon
côté qu'elles ne ſe voient que lorſque cela
ſera indiſpenſable , mais toujours en ma
préſence.
LA GOUVERNANTE. Madame , en faveur
du repentir de Mademoiselle , vous
voudrez bien qu'elle mette aujourd'hui le
bonnet dont vous lui avez fait préſent.
Mde DORSIGNY. Elle ne le mérite guère
, mais vous êtes la maîtreſſe .
MIMY. Maman... ma bonne ... que
je vous embraſle... cela ne m'arrivera
plus jamais.
Mde DORSIGNY , après avoir embrasse
fafille. C'eſt bien , ma fille , allons,achevez
de vous coëffer , dépêchez vous . Je
vous menerai avec moi faire quelques vi
66 MERCURE DE FRANCE .
fites , il n'y a rien qui forme autant les
enfans que cet uſage , & quelque génant,
quelque embaraſſant même qu'il ſoit trèsfouvent
, il fera toujours le mien . ( àfa
fille. ) Souvenez- vous bien d'aujourd'hui
&du danger que l'on court lorſqu'on fréquente
de mauvaiſes compagnies ; car ,
dit le Proverbe ...
* Le mot da Proverbe inféré dans le Mercure
deDécembre eft lcs honneurrs changent les moeurs.
SONNET.
TANDISque de la nuit le char fombre & rapide
Du Auide (ubtil parcourt l'immenſité ,
Le vol libre & hardi de mon ame intrépide
S'élance dans le ſein de la Divinité.
En vain l'homme , égaré par un flambeau perfide,
Veut de l'Etre Eternel ſonder l'obscurité ,
La ſageſſe le quitte ou la raiſon le guide
Etdérobe à ſes yeux l'immortelle clarté.
Ainſi l'ordonne un Dieu qui , de ſa triple eſſence,
Cache aux foibles humains l'auguſte connoif
fance,,
JANVIE R. 1771 . 67
Sachant qu'ils n'en pourroient foutenir lagrandeur.
Mais s'il tient notre eſprit captif en cette vie,
C'eſt pour le couronner dans la gloire infinie
Et nous inſtruire enfin au comble du bonheur.
VERS à Mde Benoist , par l'auteur
des Amours de Sapho .
J'AI chanté latendre Sapho ,
Qui , par mille traits de génie,
De la naiſſante poëfie
Orna le fublime bercean ,
Et que l'hommage de laGrèce,
Idolâtre des arts bien plus que de fes dieux,
Plaça parmi les nymphes du Permeſle.
Infenſé ! je cherchois dans ces tems ténébreux
Le prodige d'un ſexe aimable , ingénieux ;
J'outrageois à la fois mon fiècle & ma patrie.
Oui , Benoiſt , de la Grèce eut excité l'envie
Et mérité l'encens .
C'eſt la Sapho Françoiſe , elle en a les talens,
Son pinceau délicat & ſa touche hardie ,
Ses traits de flamme & ſes tendres accens.
Amante de Phaon que n'avois-tu ſes charmes?
L'ingrat t'eût coûté moins de larmes.
Benoiſt de la ſageſſe a célébré l'empire
1
:
68 MERCURE DE FRANCE.
Et la fait adorer .
Sapho chanta l'amour & ne put l'inſpirer ;
Sans le chanter Benoiſt l'infpire.
VERS de M. Pyron , pour mettre au
bas du portrait de M. Duſaulx , qui
vient de donner une excellente traduction
de Juvenal. *
LIBRE fans indécence , en traducteur habile,
Il dit tout , ſans pourtant dire trop ni trop peu :
Du fougueux Juvénal il adoucit la bile ,
Et ne garde en entier que le nerf & le feu.
* On trouve cette traduction chez Lambert ,
imprimeur - libraire , rue de la Harpe près St
Coſme , & Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
JANVIER. 1771. 69
A M. de Fontette , intendant de la généralité
de Caën , fur ſa promotion à
la place de chancelier de Mgrle Comte
de Provence.
PRÈS du Prince ſi cher aux peuples de Provence,
Louis à votre zèle offre une dignité ;
Et ce Monarque en vous protége & récompenfe
Un ami de l'état & de l'humanité.
Par M. l'Abbé Ygou , de l'académie
royale des belles lettres de Caën.
VERS à mettre au bas du portrait de
Mdede Fontette , intendante de Caën .
DE Minerve elle a la ſageſſe ,
Elle égale Hélène en beauté;
Hébé , par ſon air de jeuneſſe ,
Sapho , par ſon urbanité.
Parlemême.
70 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES.
JEAN, dont la femme a tant d'amis
Contoit ſous l'ormeau du village
Le grand danger où l'avoit mis
Certain Taureau du voisinage.
Corne baifféc , avec fracas
( Si je n'euſſe doublé le pas )
Sut moi le drôle venoit fondre ...
Hé : grand fot , lui dit Nicolas ,
Ne pouvois-tu pas lui répondre ?
Par M. de M-S.
S
LE PAGE.
I tu veux re joindre àmes pages,
Dit un marquis au jeune André ,
Vingt- cinq écus feront tes gages ,
Et de plus je t'habillerai .
Marché des deux parts aſſuré,
André ſe couche ... Midi ſonne ;
Point d'André . Le maître s'étonne ,
Et va ſon laquais éveiller :
Eh! que fais-tu donc là , mon drôle ?
JANVIER . 1771 . 7
L'autre répond , non ſans bailler :
J'attendois ſur votre parole
Que vous me vinſſiez habiller.
Parle même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Décembre
est la Langue ; la ſeconde eſt le Secret;
la troifiéme , Salade; la quatrième,
leMercure ; la cinquiéme , la Rofe. Le
premier mot du Logogryphe eſt Boucle ,
d'oreilles , boucle de ſouliers , boucle de
cheveux , boule , bouc & bouë . Le ſecond
eſt Archet , où l'on trouve arche , trace ,
arc arme , arc portion de cercle , Thrace ,
carte , tâche , rat , chat , art , hart , ré &
char, Le troiſiéme eſt Logogryphe , où
l'on trouve Io , ó interjection , horloge ,
Eloi , pré , oeil , lie , rôle , oie , og , Pie ,
Pontife Romain , or , Pó , Loire , gogo ,
loi , gril , plie poiffon , orge , gorge , épi
poil friſé du cheval , gloire , ire , épi de
blé , póle , le Roi. Le quatrième , Livre ,
en ôtant l'u , il reſte lyre qui eſt un inf
rument de muſique .
72. MERCURE DE FRANCE.
J
ÉNIGME
E ne ſuis qu'un exactement ;
Mais de tous les côtés on ſçait me reproduire ,
Etje vis à peine un moment
Que chacun cherche à me détruire.
J'ai des défauts afſurément;
Car je me plais dans le myſtere ,
La feinte & le déguiſement.
Tromper eft dans mon caractere .
J'aime à voiler mes ſentimens ,
Mais mon état me jullifie ;
J'ai beſoin d'échaper aux regards pénétrans ,
Sans quoi l'on m'abandonne & ſouvent l'on
m'oublie.
€
AUTRE .
COMMENT OMMENT ne me deviner pas ?
Je vais , je viens , je fais des pas ;
Cher lecteur , c'eſt une merveille
La fermeté dont j'ai besoin ,
Quand il s'agit d'aller au loin .
Dépend de ma boucle d'oreille ;
Alors à qui va cheminant ,
,
4 Je
)
Page73.
Air d'Ajax.
1771 .
Par vos talens et vos charmes
Vous enchantesluniver's Nos coeurs vous ren:
dentles armes, Surs d'êtreheureuxdansvos
Fin.
+
fers.Vos yeux a nôtre constanceAssurent la
¥
récompenseDes mauxquenous aurontsou:f
ferts Parvos&c.Lesplaisirsde la tendresse
+
L'emportent sur la richesse Quandpar vous
+
ils nous sontofferts Par vos & c .
De l'Imprimerie de Récoquilliće, Rucde la Huchette,au PanierFloure
JANVIER . 1771 . 73
Je ſuis utile & néceſſaire ;
Je porte un poids bien fatiguant ,
Qu'importe ! c'eſt là mon affaire ;
Auffi , j'y luccombe à la fin ,
Tant eſt rude mon exercice ;
J'ai peu de rouge & de chagrin ,
Chez le bourgeois , dans mon ſervice ;
Mais on peut m'en voir quelque indice ,
Chez les grands , chez le ſouverain ;
C'eſt une eſpéce de martyre ,
Que mon enceinte quelque fois ;
Cebobo , devrois-je le dire ?
Fait grand mal juſqu'aux bouts des doigts.
Si je ſuis mignon chez Thémire ,
Legaland connoiſſeur admire ,
Ce qui ſoutient bien ſes attraits ;
J'en dis trop ! holà , je me tais .
Par M. M..... de Savigny.
J
AUTRE.
&tiens le premier rang dans l'amoureux cmpire.
Sans ma poſleſſion nul amant n'eſt heureux.
Je puis , quand il me plaît , faire tout ſon martyre.
Jepuis également combler ſes tendres voeux ;
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
Cela dépend de moi. Mon unique fuffrage
Décide de ſon ſort ; mais, quand du mariage
L'amour m'a fait ſubir les légitimes lois ,
Il ne m'eſt plus permis d'en uſer des mêmes droits,
Mon lot eſt d'établir la paix dans le mariage ,
Et moi - même j'y ſuis le plus intéreſlé ;
Mais , fi de mon devoir je fais un autre uſage ,
Cela dépend pour lors comme je ſuis placé.
Ou trop haut ou trop bas je ſuis inſupportable ;
Un juſte milieu plaſt , ſeul il me rend aimable.
Quoique l'oeil curieux , dans mon ſombre manoir
,
N'ait jamais apperçu rien d'agréable à voir.
Ace mot , cher Lecteur , point de faux commentaire
;
Car , ici , ma deviſe eſt celle d'Angleterre.
LOGOGRYPHE LATIN.
Non gradior quamvis quadrupes , moror
gra Sylvis :
Factripedem; ne quid claudicet uſque veto.
inte
Par un Pr. en P.
JANVIER 1776 75
J
AUTRE.
E ſuis un animal muet
Qu'on ne prend guère ſans filet.
Lecteur , ſi tu me décompoſes ,
En moi tu trouveras des choſes
Sans liaiſon & ſans rapport :
Que l'on retranche de mon corps
La tête ; je ſuis dans l'égliſe
Unvêtement que fort on priſe ,
Unemarque de dignité .
Qu'on coupe l'autre extrémité ;
Je ne ſuis bon qu'à la cuiſine : !
Gens affamésde tôt ſans moi criroient famine!
Qu'on me coupe & la tête & la queue à la fois
Mon tronc , par d'inviſibles lois
Se pétrifie ,
Etdes mers en courroux je brave la furie .
Par le même.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Réflexions critiques fur la Poëfie & fur la
Peinture , par M. l'Abbé Dubos , &
ſeptième édition . A Paris , chez Piſſot,
quai de Conti , à la Sageffe.
Ce titre ſeul fuffit pour garantir le mérite
de l'ouvrage. On ne réimprime auſſi
ſouvent que les livres qui font beaucoup
lus, On peut cependant ajouter encore le
témoignage de M. de Voltaire . « Tous
>> les artiſtes liſent avec fruit les réflexions
» fur la Peinture & la Poëfie ; c'eſt le li-
>> vre le plus utile qu'on ait jamais écrit
>> fur ces matieres chez aucune des na-
» tions de l'Europe. Ce qui fait la bonté
>> de cet ouvrage , c'eſt qu'il n'y a que peu
>> d'erreurs & beaucoup de réflexions
>> vraies , nouvelles & profondes ; ce n'eſt
» pas un livre méthodique , mais l'au-
>> teur penſe & fait penfer.>>
Les quatre Ages , ou la vie humaine ,
poëme en quatre chants & en vers de
dix ſyllabes.
7
JANVIER. 1771. 77
Cet ouvrage d'un jeune militaire diftinguédans
ſon état & connu dans la littérature
par des ouvrages pleins de douceur
& d'agrément , s'imprime actuellement
chez Delalain , rue & à côté de la
Comédie Françoiſe .
Béverlei , tragédie bourgeoiſe imitée de
l'anglois , en cinq actes & en vers libres
; par M. Saurin , de l'académie
françoiſe , nouvelle édition revue
& corrigée . A Paris , chez la V. Dachefne
, rue St Jacques , au Temple
du Goût.
« L'auteur de cette piéce , par défé-
>> rence pour une partie du Public qui a
»paru ſouhaiter que la catastrophe du
>> cinquiéme acte fût moins terrible , a
>>fait un ſecond cinquiéme acte que l'on
>> trouvera dans cette nouvelle édition à la
>> fin de l'ouvrage. Les comédiens pour-
>> roient en faire l'effai &donner enfuite
» la préférence à celle des deux façons
>> que le goût du Public auroit adoptée.
C'eſt ainſi que s'explique M. Saurin
dans un avis qui eſt à la tête de ſa piéce .
Nous ſommes perfuadés qu'en eſſayant
ce nouveau dénoument, l'auteur n'a vou
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
lu que faire voirà ceux qui ſe plaignoient
d'être trop affligés & trop attendris combien
il étoit facile de les confoler. En
effet rien n'eſt plus aiſé que de découvrir
les fourberies de Stukeli , de réparer les
malheurs de Béverlei & de l'arrèter au
moment où il veut s'empoiſonner , &
c'eſt ce que l'auteur a exécuté dans le
nouveau cinquiéme acte ; mais il araiſon
de penſer avec le plus grand nombre des
ſpectateurs & des juges en littérature que
la grande leçon morale qui réſulte de
fon drame n'eſt complette que par la
mort de Béverlei , que cette mort offre
d'ailleurs un ſpectacle très - pathétique
fans paffer le but de la tragédie , & laifle
dans toutes les ames cet éguillon de douleur
que l'on aime à remporter d'un ſpectacle
fait pour remplir les beſoins de la
ſenſibilité. Ce qu'il y a de plus heureux
dans le dénoument , c'eſt d'avoir été l'occaſion
de très - jolis vers qui nous ont été
communiqués , & qui font voir que l'auteur
de Béverlei fait plaire & foutenir
tous les tons .
A la premiere fois , au ſortir de mon drame
Maint joli cavalier , mainte charmante Dame
Diſoient qu'on ne pouvoit l'ouir
1
JANVIE R. 1771. 79
Sans , tout au moins , s'évanouir :
Ils en avoient trouvé le dénoument horrible
Et je ne les en blâme pas ,
AParis on eft fi ſenſible !
On a les nerfs ſi délicats !
Evitons tout ce qui les bleſſe ,
Il importe de plaire à ce ſexe enchanteur
De qui dépend ſouvent , le ſuccès de la piéce
Et la fortune de l'auteur .
Dans ce deflein , ſans pourtant être fade ,
Je viens de faire un nouveau dénoument ,
Ami des nerfs & bon pour un malade :
Leurplaira-t- il ? Je ne ſais... non, vraiment ;
Car , malgré les propos de ce ſexe charmant
Il aime à voir enſanglanter la ſcène.
Dans le Cirque , jadis , uneVierge Romaine ,
Le pouce renverfé , l'oeil armé de fureur ,
Forçoit un malheureux , étendu ſur l'Arene ,
Apréſenter lagorge au glaive du vainqueur :
Nos femmes ont , fans doute , une ame plus hu
maine.
Mais enfin , Paris excepté ,
Ce ſexe, né pour la tendreſſe,
Seroit- il cruel ? Non : on dit la cruauté ,
Le partage de la foibleſſe ,
Etce ſexe eſtbien fort puiſqu'il a labeauté.
1
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
OEuvres diverſes du docteur Young, traduites
de l'anglois par M. leTourneur;
2 vol . in- 12 . A Paris , chez le Jay ,
libraire , rue St Jacques.
L'abondance des images , l'énergie du
ſtyle, des idées vaſtes , un coloris fombre
&plus encore la douceur que l'on goûte
à répandre des pleurs ſur ſes propres
maux , ont fait lire avec empreſſementle
poëme des Nuits du docteur Young.
Ceux qui ont à ſe plaindre des revers de
la fortune , des abus de la Puiſſance , des
injuftices de la ſociété goûteront également
une douce fatisfaction à rêver triftement
avec le mélancolique Anglois ſur
les biens & les maux de cette vie. Young,
dans ſon difcours ſur l'Estimation de la
valeur de la vie , pèſe ce monde dans la
balance de la vérité. Il paſſe en revue les
différens états de la ſociété , les rangs ,
les âges , les penchans , les rélations ſociales,
les tempéramens,les humeurs & les
paſſions des hommes. Il fait voir qu'il eſt
un point commun où toutes ces différen.
ces vont s'unir : c'eſt le mécontentement,
la plainte & la peine. Sa voix lugubre
pourſuit l'homme juſques dans ſes plus
tendres engagemens. Young lui annonce
JANVIER. 1771. 8
que le bonheur eſt bien rare dans le
mariage. Mais l'état du célibataire eſt - il
plus heureux ? « Le célibat n'offre qu'un
>> déſert où l'homme vit iſolé , triſte &
>>fans confolation . L'âge mûr arrive , les
>>>tendres affections s'éveillent dans le
>> coeur de l'homme ; ces ſentimens de-
>> mandent leur objet , & foufrent en
>>nous lorſqu'ils en ſont privés; fi l'on
>> s'obſtine à reſter célibataire , il faut ou
>> étouffer tout-à-fait ces ſentimens ou les
» conſerver , ſans jamais les fatisfaire.
>>Pour les étouffer , quelle violence il
>> faut faire à la nature ! les entretenir
>> ſans les fatisfaire , c'eſt un tourment
>> continuel ; c'eſt un tourment ſi affreux
» qu'il a donné aux diſciples de Platon
» l'idée d'un enfer. Il en eft du penchant
>> qui nous preſſe d'être pere , comme du
>> lait d'une mere : il faut qu'il forte de
>> ſon ſein pour ſe répandre, ou bien qu'il
>> s'y corrompe & enfante la maladie &
>> la douleur . Les noms d'époux & de
>> pere ſont les titres d'honneur que dif-
>> penſe la nature , & elle leur a attaché
>> des plaiſirs bien ſupérieurs à ceux qui
> ſuivent les titres que la fortune peut
" donner. Quand on réſiſte à l'impulfion
ود de la nature , elle réſiſte à ſon tour aux
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
2
>> nouveaux plans de bonheur qu'on veur
>> ſe former hors du ſien , & la nature
>> eſt un puiſſant adverſaire ! l'homme
>>qui ſe réproduit dans des enfans , mul-
>>tiplie ſon être ; ce ſont autant de ca-
>>naux qu'il ouvre au bonheur pour cou-
>>ler dans ſon ame. Ces objets de fa ten-
>> dreſſe ſont vraiement ceux pour lef-
>> quels fon coeur fut formé : il goûte les
->> plaiſirs d'une ſenſibilité d'autant plus
>> aélicieuſe , qu'elle lui eſt inſpirée par
>>la nature . Oui , ſi l'amour paternel im
>>poſe à l'homme le plus grand des de-
>> voirs , il eſt auſſi le plus grand bon-
>>heur de la vie. Qu'il eſt affreux de ne
>> fentir autour de foi perſonne à qui l'on
>> puiſſe ſouhaiter du fond du coeur tour
>> le bien que l'on ſe veut à foi-même
>>perfonne à qui l'on prenne un tendre
>>>intérêt ! L'état d'un homme ainſi iſolé
>> eſt un état déplorable. On me dira ;
>>la ſageſſe ne peut-elle pas comme la
>> nature donner à notre ſenſibilité des
>>objets qui l'emploient ? ne peut- elle
>> pas dans toutes les conditions choiſir
>>des amis qu'on aime comme on ai-
>>>meroit ſes enfans ? J'en conviens , j'ai
>>perdu des amis que j'aimai de même ;
mais l'ouvrage de la ſageſſe humainee
A
JANVIER.. 1771 . 830
weſt long & pénible :laiſſons faire la na-
>> ture ; elle veut nous rendre heureux
>> fans qu'il nous en coûte de peines.
Cediſcours ſur l'eſtimation de la vie
eſt ſuivi d'un traité des paſſions. Le but
de l'Auteur eſt de faire voir que ſi elles
font la ſource de nos plaiſirs , elles le
font auſſi de nos peines ;qu'elles nouss
font plus de maux , qu'elles ne nous donnent
de biens ;& il en tire une nouvelle
preuve qu'il n'y a point de bonheur dans
ce monde. Ce traité eſt plus métaphyfi--
que que moral , il plaira cependant par
la fineſſe des nuances qu'Young diftingue
dans les différens caractères des paffions
, & par quelques idées neuves &c.
vraiement otiginales. Ildéfinit l'indignation
un zele génereux pour la justice , une
colere héroique & vertueuſe contre la
proſpérité des hommes qui en font indignes.
» Cette paffion élevée & fublime
>>ébranle quelquefois l'ame pardes ſécouf
>>ſes ſi violentes , qu'il n'eſt plus poſſible:
>>de vivre. Caton en mourut à ſes yeux
> nul mortel n'étoit digne de triompher...
>> de Rome&de la liberté>.>>>>
Lesautres morceaux de ces oeuvres dis
verſes ſont des Lettres moralesfur le plai
fir, des conjecturesſur la compoſition ori
;
Dvij
84 MERCURE DE FRANCE.
ginale , deux tragédies dont l'une eſt intitulée
la Vengeance & l'autre Bufiris Roi
d'Egipte ; enfin, une Epitre au Lord Land.
downe ſur la paix de 1712 .
Les Lettres morales ſur le plaifir font
au nombre de quatre. La dernière nous
offre le tableau pathétique d'un jeune débauché
mourant dans le tourment du remords.
L'épitre que le Docteur Young a adrefféà
l'immortel Richardſon ſous le titre
de compofition originale eſt un morceau
de critique & d'imagination ; c'eſt un mêlange
d'idees qui ont coulé librement de
ſa plume , qu'il a laiſſé s'aſſembler d'elles-
mêmes un peu en défordre & dent
l'objet ſera agréable à tous les lecteurs
&utile aux gens de lettres. Young définit
le génie. » Le pouvoir d'accomplir
>>de grandes choſes ſans employer les
>moyens qui font généralement reputés
>>néceſſaires ». On pourroit donner du
génie une définition plus ſimple , plus
courte , plus conforme même à l'étimologie
du mot genie qui vient de gignere ,
enfanter , produire & dire que le génie
eſt la faculté d'inventer. L'invention eſt
la qualité commune à tous les différens
génies; c'eſt celle qui les diftingue de
JANVIER. 1771 . 85
cette faculté que l'on appelle esprit &
dont le talent conſiſte à mettre en oeuvre
avecplus ou moins d'art les productions
du génie.
ce,
La tragédie intitulée la Vengeaneſt
une grande leçon ſur le danger
d'ouvrir ſon ame aux ſoupçons & d'y
laiſſer fermenter le premier levain de rage
& de jaloufie. » J'ai paffé en revue ,
» dit Zanga un des principaux acteurs de
>> cette tragédie , tous les maux qui peu-
>>>vent tourmenter le coeur humain & je
>> n'en ai point trouvé d'égal à la jalou-
>> fie. C'eſt une hydre de calamités. Le
>> jaloux a mille morts à fouffrir , & l'en-
>>fer paſſe dans ſon coeur.O jalouſieque
>> font auprès de toi toutes les autres
>>paſſions & leurs orages ? C'eſt de la paix!
» Reine des maux , tu portes l'incendie
>> dans l'ame. C'eſt toi qui fais tourmen-
>> ter ! Tu es le grand contrepoids qui
>> ſemble balancer tous les tranſports
>> de plaiſir que peut inſpirer la beauté » .
La fable de ce drame eſt fondé fur le
fait ſuivant que le Traducteur rapporte
dans ſa ſpréface . Dom Alonzo Gentilhomme
Eſpagnol , avoit une femme vertueufe
& belle avec laquelle il vivoit
depuis pluſieurs années dans la meilleure
86 MERCURE DE FRANCE.
intelligence .Alonzo n'étoit pas cependant
exempt de défauts. Il étoit vain , foup->
çonneux & du caractère le plus impétueux
. Il avoit à ſon ſervice un more qu'il
lui arriva un jour , fur des plaintes de
ſon épouſe , de punir ſéverement pour
une faute affez légère. L'eſclave jura de
s'en venger , & communiqua fon deſſein
à une des femmes de l'épouſe d'Alonzo ..
Cette fille qui entretenoit un mauvais
commerce avec le More , avoit auſſi ſes
raifons pour haïr ſa maîtreſſe ; elle redoutoit
ſa vigilance qui genoit ſes plaifirs:
elle entreprit doncde rendre Alonzo
jaloux , en lui faiſant entendre que fa
femme introduifſoit fecrettement ſonjardinier
dans ſon appartement , & elle lui
offrit de l'en convaincre par ſes propres
yeux. Dans un moment dont elle étoit
convenue avec le More , elle fit dire aue
jardinier que ſa maîtreſſe avoit des or
dres preffés à lui donner , & qu'elle vouloit
qu'il vint ſur le champ dans ſon appartement.
Elle avoit eu ſoin de placer
Alonzo dans une autre chambre à l'oppoſite
d'où il pouvoit voir tous ceux qui
entroient dans l'appartement de ſa fem--
me. Il ne tarda point à voir paroître les
jardinier. A cette vue la fureur l'entraî
JANVIER. 1771 . 87
ワー
ne , il le fuit dans l'appartement , & entrant
avec lui le perce d'un coup de poignard
: enfuite ſaiſiſſant ſa femme par
les cheveux , fans autre éclairciſſement
il la poignarde auſſi. Il s'arrête alors à
contempler ces deux cadavres avec toutes
les agitations du démon de la vengeance ,
lorſque la malheureuſe qui avoit été la
cauſede ces deux meurtres , déchirée par
les remords , ſe jette à ſes pieds , & d'une
voix gémiſſante , fans fonger aux conféquences
, lui revèle tout fon crime. Alonfut
aacccablé detoutes les paffions
fois , & en fit éclater les premiers tranfports
par des mots entrecoupés & des
mouvemens déſordonnés. A la fin il reprit
ſes ſens , mais ce fut pour ſe déter--
miner à finir cette complication de tourmens
que lui faisoient fouffrir enſemble
l'amour , la colere , l'horreur , la vengeance
&le remords , & il tue la ſuivante
, le More & lui après .
ZO àla
Il y a des beautés dans la tragédie
d'Young. Le More Zanga , dont le coeur
eſt enflammé par la vengeance , a un caractere
foutenu & bien développé. Son
intrigue eft conduite avec art ; mais les
refforts en font foibles , & on voit trop
viſiblement la main qui les fait mouvoirs.
-
1
88 MERCURE DE FRANCE.
Il faut encore pardonner à Young des
peintures outrées , quelques lieux communs
& des élans d'une imagination ardente
qui annoncent que c'eſt le poëte qui
parle & non l'acteur .
La tragédie de Buſiris , Roi d'Egypte ,
eſt déjà connue par l'extrait qu'en a donné
M. de la Place dans ſon Théâtre Anglois;
mais elle paroît ici toute entiere.
On reconnoît la touche de l'auteur Anglois
& même ſon coloris. On peut voir
de quelle maniere & dans quel ordre
ſes perſonnages ont exprimé leurs
différens ſentimens. M. le Tourneur
nous fait eſpéter une pareille traduction
du théâtre de Shakespear , le pere de la
tragédie chez les Anglois ; entrepriſe difficile
& laborieuſe , mais qui n'eſt point
au deſſus des forces du traducteur du
poëme des Nuits.
L'Imitation de Jefus - Chrift , traduction
nouvelle , par M. l'Abbé Jaubert , de
l'académie royale des belles lettres &
arts établie à Bordeaux ; vol. in 12. A
Paris , de l'imprimerie de G. Deſprez ,
imprimeur du Roi & du Clergé de
France , 1770. Prix , 2 l. 10 f. relié .
Le traducteur n'entre dans aucune dif...
JANVIER. 1771. 89
cuſſion au ſujet du véritable auteur de
l'imitation de Jeſus Chrift. Ce pieux
écrivain avoit conſtamment ſuivi le fage
conſeil qu'il donne dans le ſecond chapitre
du premier livre de ſon ouvrage ,
& qui eſt ſi propre à réprimer la vanité :
Aimez à être ignoré des hommes. Cet ou
vrage , fruit d'une piété très - tendre , a
toujours été regardé comme le manuel
du Chrétien par les règles de conduite
qu'il contient & les motifs de confolation
qu'il nous donne pour toutes les afflictions
de la vie. C'eſt , diſoit Fontenelle
, le meilleur livre qui ſoit forti
de la main des hommes puiſque l'évangile
n'en vient pas. Le traducteur , pour
rendre ſa verſion plus exacte & plus fidèle
, n'a pas négligé de conſulter le texte
gaulois des anciennes éditions & le texte
latin. Le vingtieme chapitre du premier
livre , qu'on ne trouve que dans l'édition
qu'a donnée M.l'Abbé Lenglet en 1737 ,
eſt inféré dans cette nouvelle traduction
qui eſt précédée de l'Ordinaire de la Ste
Meſſe& ſuivie des pſeaumes de la Pénitence.
१० MERCURE DE FRANCE.
Manuel utile & curieux fur la meſure du
tems ; par M. Gabory ; brochure in-
12. de 134 pages. A Angers , chez Parifot
, libraire ; & à Paris , chez Guillyn
, libraire , quai des Auguſtins. Prix ,
1 liv. 10 f. broché.
Ce manuel contient des méthodes faciles
pour 1º. régler parfaitement les
montres & les pendules , & les entretenir
en cet état ; 2°. Trouver avec précifion
l'heure du ſoleil ſur un cadran ordinaire
, au clair de la lune ; 3 °. Conſtruire
un cadran horisontal très juſte &s'orienrer
parfaitement ; vérifier les anciens ,&
ſavoir ce qu'ils avancent ou retardent;
4°. Apprendre ſeul très - promptement à
battre la meſure , avec toute la préciſion
poſſible , dans l'exécution de la muſique
vocale& inſtrumentale . Toutes ces méthodes
d'une utilité pratique ſont ſimples
&même tecréatives . Il eſt facile de ſeles
approprier par le ſoin qu'a pris M. Gabory
de les expoſer avec préciſion. L'auteur
nous en promet quelqu'autres dans
le même genre , & nous l'exhortons ici ,
au nom de ceux qui aiment à s'amufer
urilement & agréablement , à ne pas tarder
à les publier. L'expédient qu'il donne
FANVIER.
1771. 9
du pendule ſimple pour meſurer le mouvement
d'un air eſt , quoique l'utilité en
foit reconnue, rarement mis en pratique.
Il ſeroit à ſouhaiter cependant que les
compofiteurs de muſique ſe ſerviſſent de
cette eſpéce de métrométre pour marquer
avec préciſion le mouvement de l'air
qu'ils ont compofé. Tous ces mots empruntés
de l'italien adagio , largo , largetto
, allegro , andante , presto , & c . n'in
diquent rien quede vague & d'incertain;,
ils ne donnent qu'une idée approchante
que chaque exécutant interprête différemment.
Mais , fi le compoſiteur , par le
moyen des chifres , marquoit en pouces
&lignes au haut de chaque morceau de
muſique la longueur qu'il faudroit donner
au pendule ou métrométre pour exécuter
ce morceau dans le mouvement
qu'il juge le plus convenable , il détermineroit
phyſiquement ce mouvement
en ôteroit par conféquent l'arbitraire &
ne ſeroit pas expoſé d'entendre ſa muſique
exécutée même par d'habiles concertans
dans des mouvemens différens
& qui ſouvent lui ôtent tout ſon caractère..
Vercingentorixe , tragédie , oeuvre poft
وہ
92 MERCURE DE FRANCE.
hume du Sr de Bois- Flotté , étudiant
en droit-fil , ſuivie de notes hiſtoriques
de l'auteur ; in 8 °. Prix , i liv.
10 f. 1770.
Les Lacédémoniens , pour éloigner.
leurs enfans de l'ivrognerie , faifoient
paroître devant eux un eſclave pris de
vin. L'hiſtorien de l'Abbé Quille fuit àpeu
- près la même méthode. Afin de
mieux corriger les mauvais plaifans qui
courent après les pointes, les équivoques ,
les rebus & les fottiſes connues ſous le
nom de calembours ; il leur donne aujourd'hui
une prétendue tragédie entierement
écrite dans ce ſtyle . La doſe eſt
un peu forte ; mais elle n'en produira que
mieux ſon effet. Nous croyons donc faire
l'éloge de la tragédie de Vercingentorixe ,
qui eft en un ſeul acte , en diſant qu'il
ſera difficile de la lire juſqu'au bout. Nous
en détacherons cependant un morceau ,
ce ſera le meilleur moyen de la faire connoître.
Sylvie , princeſſe aimée de Convictolitan
, recite ce monologue , ſcène
VI .
Ah ! nous attendriſſons les cieux de mon caroſſe :
Quel ſera l'avenir , ſi le prélent de noce
JANVIER. 1771 . 93
Nous réduitfolitaire à tant d'affreux tourmens ?
Jette un coup-d'oeil de bauf ſur deux tendres
amans :
Les mêmes traits de cuir , puiſant maître du
monde ,
Ont ouvert de ton coeur la bleſſure profonde ,'
Lorſque tu vins d'Arbois fur ces bords de chapeau
Dépoler enjustice un précieux fardeau ,
Et que la belle Europe interdite , tremblante ,
Mit le comble du toit à la ruſe innocente...
Cher Convictolitan , tes derniers mots de rein
Ne ſortirontjamais de mon eſprit de vin .
Ton image en mon coeur ſera peinte ou chopine.
Ah ! crois de faint André , que sette ardeur divine
,
Adans mon ſein patron nourri les mêmes feux..
Mais ces garde - mangers que font - ils en ces
lieux ?
Je vois les apprêts tout de ce feſtin barbare.
Quel est le coup depied que ce moment prépare ?
Une ſecrette horreur me glace au chocolat.
Effai fur de nouvelles découvertes intéreſſantes
pour les arts , l'agriculture &
le commerce ; par M. Larouviere, bonnetier
ordinaire du Roi & de toute la
Famille Royale ; brochure in - 12 de
128 pages . Prix , 1 liv. 4 f. A Liége ;
1
94
MERCURE DE FRANCE.
& ſe trouve à Paris , chez Fetil , libraire
, rue des Cordeliers près celle de
Condé.
Cet écrit eſt diviſé en quatre parties.
Il eſt queſtion dans la premiere des mûriers&
de la façon de les cultiver. La ſeconde
traite de l'éducation & du gouvernement
des vers à ſoie. La troifiéme indique
la maniere de tirer la foie des cocons.
La quatriéme a pour objet l'apocin,
plante dont l'auteur fait voir l'utilité
pour les arts , & l'emploi que l'on peut
faire de ſes aigrettes pour la fabrique de
pluſieurs fortes d'étoffes. Comme l'auteur
parle ſouvent d'après ſa propre expérien
ce , on trouvera quelques obſervations
neuves dans ce petit écrit. Il donne la
defcription de différentes machines qu'il
a inventées pour le tirage de la foie , &
s'annonce comme le premier qui ait
employé la foie torſe pour faire les bas
de foie. Il eſt auſſi un des premiers qui
ait blanchi en France les bas de foie ſans
ſouffre , & qui en même tems ait donné
la maniere d'employer le poil de lapin ,
non - ſeulement pour faire des étoffes ,
mais auffi pour toutes fortes d'ouvrages de
bonneterie.
JANVIER. 1771 . 93
Calendrier intéreſſant pour l'année 1771 ,
ou Almanach phyſico - économique ,
contenant une hiſtoire abregée & raiſonnée
des indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des calendriers
: un recueil exact & agréable de
pluſieurs opérations phyſiques , amuſantes
& furprenantes , qui mettent
tout le monde à portée de faire pluſieurs
fecrets éprouvés utiles à la ſociété
, &c . par M. S. D. Prix 12 fols broché&
18 f. port franc par la poſte . A
Bouillon , aux dépens de la ſociété typographique
; & ſe trouve à Paris, chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine .
Ce calendrier , joliment imprimé , a
paru l'année paſſée pour la premiere fois .
Il fut d'autant plus accueilli qu'il raffembloit
des connoiſſances économiques &
phyſiques d'un uſage journalier & qu'il
n'eſt pas permis d'ignorer. Les additions
& les corrections que l'auteur a faites à
celui qu'il publie cette année rempliffent
encore mieux l'objet qu'il s'étoit propoſé,
de recréer & d'inſtruire . Les différens
problêmes contenus dans cet almanach
ſont précédés d'une hiſtoire inſtructive ,
quoique très-conciſe du calendrier & des
96 MERCURE DE FRANCE.
réformes que l'on y a faites en différens
tems . La derniere partie de cet almanach
n'eſt pas la moins intéreſſante , elle contient
pluſieurs ſecrets récréatifs & utiles .
La plupart de ces fecrets peuvent même
être regardés comme une ſuite d'expériences
de phyſique qu'il eſt agréable de
connoître.
M. Tullii Ciceronis de amicitiâ dialogus ,
ad T. P. atticum; très petit volume.
Prix , 6 liv . relié en maroquin. A Paris
, chez Barbou , imprimeur libraire ,
rue des Mathurins.
Cette édition du traité de l'amitié de
Cicéron eft remarquable par la fineſſe &
la netteté des caracteres , la beauté du
papier & la correction du texte . C'eſt un
bijou que le luxe typographique donne
pour étrennes aux amateurs de jolies éditions.
On voit à la tête le buſte de Cicéron
, gravé par le Sr Ficquer avec cette
netteté , cette préciſion , cette légéreté
d'outil qu'on lui connoît. Ce traité de
l'amitié peut être regardé comme le pendant
du Cato major que le même imprimeur
a publié il y a quelques années .
Sarcotis
JANVIER. 1771. 97
Sarcotis & Caroli Imp. Panegyris ,
Carmina , tum de heroicâ poeſi tractatus
auctore Maſenio. Adjecta eſt lamentationum
Jeremiæ paraphrafis , auctore
D. Grenan . Londini & venit Pariſiis ,
apud J. Barbou , viâ Mathurinenfium
1771. Volume in- 12 . très bien imprimé.
-
L'Erreur des Defirs ; par Madame Benoiſt
, 2 parties in 12. A Paris , chez
la Veuve Regnard & Demonville ,
Imprimeur- Libraire , Grand Salle du
Palais , & rue baſſe des Urſins . A
Lyon , chez Cellier , Libraire , au
Cabinet Littéraire ; & à Rouen , chez
Abraham Lucas , Libraire , ſur le Port.
1770.
Le comte de Volment , qui joue le
principal rôle dans cet ouvrage , eſtun
jeune homme de vingt- cinq ans , bien
fait & doué de pluſieurs belles qualités
, mais extrêmement ſujet à la jalouſie
; il eſt prêt à ſe marier avec Melinde
, jeune perſonne aimable qu'il
aime , & dont il eſt aimé. Comme il
eſt ſur le point de l'épouſer , il entre
1. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
tout-à-coup en fureur d'une galanterie
innocente que fait à Melinde , Falzor ,
fon coufin , & le force de ſe battre avec
lui . On les ſépare bleſſés tous les deux,
Les parens de Melinde , outrés du procédé
de Volment , font caffer le mariage
, & Melinde épouſe Falzor. Volment
déſeſpéré , tombe malade , eſt
long-tems aux portes de la mort , guérit
enfin , & ſe conſole. Il jette les yeux fur
Léonice , fille auſſi recommandable par
favertu , que par ſa beauté ; ſes parens
héſitent long - tems à la lui accorder
parce qu'ils craignent tout de ſon caracrère
jaloux ; il l'obtient enfin. Il l'emmène
à la campagne auffi-tôt après le
mariage , accompagnée de ſa bellemère
& de fon beau frère . Son affreuſe
jalouſie ſe manifeſte bien-tôt ; il conçoit
les ſoupçons les plus horribles contre
ſon épouſe, Son frère & ſa belle-mère ,
obligés de s'en aller , ne le raffurent
point par leur départ ; il continue à
perfécuter ſon épouſe , & la tient dans
le plus terrible eſclavage. Ce n'eſt qu'avec
peine qu'il conſent de la mener voir fa
mère à l'extrêmité , qui expire dans ſes
bras : elle perd auſſi ſon frère peu de
tems après ; revenue à la campagne
JANVIER. وو . 1771
avec ſon mari , elle fent qu'elle va
bientôt devenir mère , ce qui la conſole
un peu de ſes malheurs , & lui fait efpérer
de fléchir ſon époux ; elle lui fait
part de ſa joie ; le jaloux Volment entre
en fureur à cette nouvelle; il conçoit
des ſoupçons affreux contre cet enfant ,
& menace de le faire périr dès qu'il
aura vu le jour ; la malheureuſe Léonice
, voulant ſauver la vie à ſon enfant
, prend la réſolution d'accoucher
en ſecret , par le moyen de Gertrude ,
ſa confidente , & du chirurgien Bertod ,
fon couſin , & à la faveur d'une maladie
qui ſurvient à fon mari ; elle réuſſit dans
fon entrepriſe , & donne le jour à une
fille nommée Pauline. On l'envoie en
nourrice dans le prochain village , par
l'entremiſe du chirurgien , & l'on perſuade
à Volment , que la prétendue
groſſeſſe de ſa femme , n'étoit qu'une
hydropiſie. A l'âge de trois ans , la
jeune Pauline ayant perdu ſa nourrice ,
eſt miſe dans un couvent , où elle eſt
élevée , où elle embellit & fait des
progrès de jour en jour. Comme elle
réuſſit très-bien dans le deſſin , ſa mère
qui ne l'a pas vue depuis le moment
de ſa naiſſance , deſire d'avoir ſon por-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE,
,
trait peint par elle - même ; on le lui
fait faire , & on l'apporte à Léonice ,
qui , après l'avoir mille fois baifé &
arroſé de ſes larmes , le cache avec ſoin
pour tromper la jalouſie de ſon mari.
Cependant un jeune chevalier , nommé
Zalaïs vient au couvent , & ayant
entendu chanter Pauline , en devient
amoureux. Pour la voir avec plus de
liberté , il feint d'être épris de
Mlle Thérèſe de Soge , nièce de l'Abbeffe
, avec qui Pauline s'eſt d'abord
étroitement liée ; mais qui a conçu
contre elle la jalouſie la plus forte
patce qu'elle la furpaſſe en talens : cette
jalouſie s'aigrit , lorſqu'elle apprend la
paſſion mutuelle du Chevalier & de
Pauline , qui , toujours fincérement fon
amie , eſt ſaiſie de remords , & prête
àlui avouer tout ; mais Thérèſe la reçoit
,
avec hauteur & mépris : elle ſe retire.
En s'en allant , elle laiſſe tomber
une lettre que le Chevalier lui a écrite ;
Thérèſe la ramaſſe , la lit , & va la
porter à l'Abbeſſe , ſa tante ; elles font
toutes les deux furieuſes contre Pauline ,
& forment contre elle le projet le plus
affreux ; elles l'enferment dans ſa chambre
ne la laiſſent voir à perſonne , &
2
JANVIER. 1771 . 101
feignent qu'elle eſt très-malade ; enfin ,
quelques jours après , ils publient qu'elle
eſt morte ; le Chevalier vient au parloir
, apprend cette funeſte nouvelle ,
& tombe évanoui entre les bras de la
tourrière , qui , touchée de pitié , lui
révèle le complot de l'Abbeſſé & de
Thérèſe , lorſqu'il eſt revenu à lui-même;
il écrit à Pauline par le moyen de la
tourrière ; elle lui répond par la même
voie ; l'Abbeſſe lui a déclaré qu'il faut
prendre le voile , & feint que c'eſt de
la part de la perſonne qui l'entretenoic
au couvent ; Thérèſe , pour ſe défaire
de ſa rivale , ſe réſout à payer ſa dor.
Pauline , qui ſoupçonne leur artifice ,
diffimule & gagne du tems. Cependant
on écrit à Léonice , pour lui apprendre
la mort de ſa fille; cette nouvelle la
met au déſeſpoir ; pendant qu'elle lit la
lettre , Volment ſurvient , & , la vue
de ce papier excitant ſa défiance , il le
lui arrache , & le lit , ce qui produit un
éclairciſſement. VolmentreconnoîtPauline
pour ſa fille , il eſt au déſeſpoir de
ſa mort : ici l'auteur ramène le lecteur
à Pauline & au Chevalier ; ce dernier
diſparoît sout - à- coup , & , déguisé en
payſan , va ſe cacher dans une folitude
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
د
àune lieue du couventoù eſt ſa maîtreffe ;
ſa famille eſt alarmée ; Madame de
Bruge , ſarante , imagine pour l'attirer ,
de faire venir Pauline chez elle ceque
l'Abbeſſe &fa nièce n'accordent qu'avec
peine , crainte que leur projet ne ſoit
éventé. A peine Pauline eſt arrivée chez
Madame de Bruge , que la comteffe de
Volment , fon amie , vient pour la
voir. Le portrait de Pauline , que la
Comteſſe porte au bras, produit unereconnoiſſance
entre la mère & la fille. Sonpère ,
qui ſurvient en même tems , la reconnoît
auffi. Elle ſaiſit ce moment pour leur
parler de ſon amour pour le Chevalier ,
leur demande l'aveu de fon bonheur , &
P'obtient. Dans l'inſtant même le Chevalier
entre. Volment est étonné de reconnoître
en lui le fils de Falzor , fon
ennemi , pour lequel il ſent une averſion
inexprimable , à cauſe de la reffemblance
de ſes traits avec ceux de ſon
père; il ſe répent déjà dans le coeur ,
d'avoir donné ſa parole à ſa fille , &
conſent cependant , en apparence , à leur
union ; mais il emploie en même tems
desmoyenspropres à rompre le mariage. Il
écrit aux parens du Chevalier une lettre
feinte d'un rival pleine de menaces les
JANVIER. 1771. 163
plus terribles contre le Chevalier , s'il
ne renonce à Pauline . La veille de la
nôce , le Chevalier reçoit cette lettre
que ſes parenslui envoient ; il la regarde
comme un artifice de Thérèſe , & s'en
embarralle peu. Volment , outré du peu
de ſuccès de ſon deſſein , entre dans la
chambre de ſa fille , lui dévoile ſes ſentimens
, & la conjure de lui ſacrifier ſa
paſſion pour le Chevalier : elle ne peut
s'y réſoudre. Volment , furieux , s'en va ,
revient , & lui préſentant d'une main
une lettre , & de l'autre du poifon , lui
donne le choix de s'empoiſonner ou de
copier la lettre , par laquelle elle renonce
au Chevalier. Pauline après
avoir réfléchi ſur le ſacrifice qu'on exige
d'elle , boit le poiſon. Son père , qui
ne s'attend pas qu'elle prendra ce parti ,
trouve ſa fille expirante. Déchiré de remords
, il ſent enfin toute l'horreur de
ſon procédé ; il appelle du ſecours. On
trouve que le poifon n'a pas encore fait
ſon effet , on parvient à rappeler Pauline
à la vie ; elle guérit. Volment consent à
ſon mariage avec le Chevalier , qui ſe
fait auffi tot ; peu de jours après , Volment
difparoît , il leur laiſſe une lettre
où il leur dit , que l'averſion qu'il fent ,
,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
malgré lui , pour le Chevalier , l'oblige
à les quitter pour quelque temps , mais
qu'il eſpère de prendre bientôt ſur lui
de la faire entièrement diſparoître. Effectivement
il vient un an après ſe
réunir à ſa famille , & ils paſſent tous
enfin leurs jours dans la ſatifaction &
la tranquillité.
,
Ce roman eſt en général bien écrit ;
il mérite , fur- tout , par ſon début moral ,
d'être diftingué de la foule des autres
romans. Il y a des caractères exagérés ,
tel eſt celui de Volment , qui n'est pas
même fort vraiſemblable ; on y voit cependant
, avecplaiſir , un fonds de vertu .
Elle domine preſque par-tout dans cet
ouvrage. On y trouve , d'ailleurs , des
fituations très- intéreſſantes .
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs
claſſiques , grecs & latins , tant
ſacrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiſtoire , la fable & les antiquités.
Dédié à M. le Duc de Choiſeul
par M. Sabbathier , profeſſeur au
collège de Châlons-fur- Marne , & fecrétaite
perpétuel de l'académie de la
même ville ; tome VIII . A Châlonsfur-
Marne , chez Seneuſe , imprimeur
[ ANVIER. 1771. 105
du Roi. A Paris , chez Delalain , libraire
, rue de la Comédie Françoiſe ;
Barbou , imprimeur- libraire , rue des
Mathurins ; Hérifſſant fils , libraire, rue
St Jacques.
Ce nouveau volume commence la lertre
C. On voit avec fatisfaction que M.
Sabbathier redouble ſes ſoins & fes recherches
pour ne laiſſer à ſon lecteur rien
à defirer fur ce qui concerne la géographie
, l'hiſtoire , la fable , l'antiquité.
L'exactitude d'ailleurs & la célérité avec
laquelle ces volumes ſe ſuivent, ſontdes
motifs qui doivent porter les gens de
lettres à favoriſer une entrepriſe auſſi
utile & auſſi laborieuſe . Ce dernier volume
contient de très bonnes diſſerrations
ſur les calendes , le calendrier , les
camps , les campemens , le capitole , &c .
Les articles des perſonnages illuſtres préfentent
toujours quelques faits qui piquent
la curioſité & rendent ce dictionnaire
aufli agréable à lire qu'utile à confulrer.
On louera dans Junius Canus ,
perſonnage illuſtre , cette fermeté qui le
porta à regarder la mort comme un préſentde
la partdu farouche Caligula. Canus
avoit l'eſptit cultivé par l'étude de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
la philofophie ; il eut un jour une longue
conteftation avec Caligula. Comme il fe
retiroit : Ne vous y trompez pas , lui dit
ce Phalaris , ainſi que l'appelle Senèque ,
j'ai ordonné que l'on vous mit à mort. «Je
>>vous en rends graces , prince plein de
>> bonté >> répondit tranquillement Julius
Canus . Selon un décret du fenat , rendu
fous Tibère , il devoit ſe paſſer dix jours.
entre le jugement & l'exécution. Julius
Canus , durant cet intervalle , ne donna
aucune marque de crainte ni d'inquiétude
, quoiqu'il fût très bien que les menaces
de Caligula en pareil cas étoient
infaillibles & fans retour. Lorſque le
Centurion vint l'avertir pour le mener
au fupplice , il le trouva jouant aux dames
avec un ami. Il compta ſes dames&
celles de fon adverſaire , afin , lui dit il ,
que vous ne vous vantiez pas faufement
de m'avoir gagné. Et il ajouta , en adrefſant
la parole au Centurion : « Vous me
>> ſerez témoin que j'ai fur lui l'avanta-
>> ge d'une dame.>> Mais ce ſoin ſi furile
ne décélet- il pas un peu d'oſtentation
dans la fermeté de ce Romain ? Ce qu'il
dità ſes amis eſt plus digne d'une ame
courageuſe. Comme il les voyoit attendris
& verſant des larmes , il les en re
JANVIER. 1771. 107
prit : " Pourquoi ces gémiſſemens ? pour-
> quoi ces pleurs ? vous êtes fort en pei-
>> ne de ſavoir ſi l'ame eſt immortelle ;
» je vais en être éclairci dans le mo-
» ment .
Il eſt auſſi parlé dans ce volume d'un
autre Canus , fameux joueur de Aûte
ſous l'empire de Galba. Ce prince ayant
pris un jour plaiſir à entendre ce muficien
tira de ſa bourſe cinq deniers pour l'en
gratifier. Cette modique récompenſe
furprit le muſicien , & nous rappelle un
pareil trait de Noushirvan , Roi de Perſe
, ſurnommé le Jufte. Lorſqu'il n'étoit
encore que prince dans la province de
Khorasan , il aimoit les plaiſirs & vivoit
avec ſplendeur ; il répandoit les richeſſes
au tour de lui & au loin. Les chanteurs
les plus excellens,les joueurs d'inſtrumens
les plus habiles venoient le prier de les
entendre , & ils étoient riches lorſque
Nourshirvan les avoit entendus. A peine
fut- il monté ſur le thrône qu'ils accoururent
de toutes les parties de la terre. Il
prit beaucoup de plaiſir àleurs concerts ;
mais il les récompenſa beaucoup moins
qu'il n'avoit fait lorſqu'il n'étoit que
prince dans le Khorafan & fujet du Roi
des Rois. Undes muſiciens ayant ofé s'en
E vj
108 ' MERCURE DE FRANCE.
plaindre à lui - même , il lui répondit :
« Autrefois je donnois mon argent , au-
>>jourd'hui je donne celui de mon peu-
>>ple. »
Le grand Vocabulaire François , contenant
1º. l'explication de chaque mot
conſidéré dans ſes diverſes acceptions
grammaticales , propres , figurées , ſynonymes
& relatives. 2°. Les lois de
l'orthographe ; cellesde la proſodie ou
prononciation , tant familiere qu'oratoire;
les principes généraux &particuliers
de la grammaire , les règles de
la verſification , & généralement tout
ce qui a rapport à l'éloquence & à la
počke. 3 °. La géographie ancienne &
moderne , le blafon ou l'art héraldique
; la mythologie ; l'hiſtoire natutelle
des animaux , des plantes & des
minéraux ; l'expoſé des dogmes de la
religion , & des faits principaux de
l'hiſtoire ſacrée , eccléſraſtique & profane.
4°. Des détails raiſonnés&philofophiques
ſur l'économie , le commerce
, la marine , la politique, lajuriſprudence
civile , canonique & bénéficiale
; l'anatomie , la médecine , la
chirurgie , la chymie , la phyſique, les
JANVIER. 1771. 109
mathématiques , la muſique , la peinture
, la ſculpture , la gravure , l'architecture
, &c . par une ſociété de gens de
lettres ; in 4º. tome XIV . A Paris ,
chez C. Panckoucke , libraire , à l'hôtel
de Thou , rue des Poitevins .
Ce nouveau volume contient l'I voyelle&
le commencement de l'J conſonne.
On y trouve des articles étendus & fatisfaiſans
fur l'Idylle , l'Iliade , l'imagination
, l'imitation , l'imprimerie , l'indienne
, l'injure , les infectes , l'art du
jardinier , &c. Jars& Jarzé font les derniers
mots de ce volume . Jars eſt lemâle
d'une oie. On dit populairement dequelqu'un
qu'il entend lejars, pour dire qu'il
eft fin &qu'il n'eſt pas aiſé de lui en faire
accroire. Mais cette expreſſion vulgaire
n'a aucun rapport au ſubſtantif de l'article
cité. Il auroit été néceſſaire pour cette
raiſon d'en donner l'origine. Peut - être
que jars n'eſt qu'une abréviation de jargon
, &entendre lejars voudroit dire entendre
le jargon.
Le Trésor du Parnaſſe ou le plus joli des
recueils ; tomes Ve. & VIC. in- 12 . petit
format. A Paris , chez la V. Ducheſne,
rue St Jacques.
110 MERCURE DE FRANCE.
:
t
Les premiers volumes de cette collec
tion de poëſies ont été publiés en 1762 .
L'épigramme de Martial funt bona , funt
mala , &c. peut s'appliquer à toutes ces
fortes de recueils. Cependant on diftinguera
celui - ci par le nombre de jolis
morceaux qui y font raffemblés. Ce perit
conte , attribué à M. de la Popeliniere , a
une naïveté & une précision qui font
plaifir. Il eſt intitulé : les Torts de l'abfence.
Abſens ont tort. Chez une Toulouſaine ,
Maillac un tems fut domicilié .
Maillac partit ſeulement pour quinzaine ;
Un autre vint , Maillac fut oublié.
Maillac revint. Quoi, dit-il , infidelle !
C'eſt donc ainſi que ton coeur inconſtant ! ..
Mon grand ami , j'ai tous les torts , dit- elle ,
Gronde moi vîte , & finiſſons querelle ;
Car, entre nous , l'autre eſt là qui m'attend.
Voici le modéle des madrigaux. Il fut
adreſſé à une Dame par M. de V. en lui
envoyant un mouchoir .
3
Cegage précieux de mon ardeur extrême
Al'amour autre fois a ſervi de bandeau ,
JANVIER. 1771 . 111
Et ce dieu , de ſon front , l'a détaché lui-même
Pour mieux voir aujourd'hui ſon triomphe nou
veau,
Et pour en orner ce que j'aime.
Mémoiresfur la nature , les effets , propriétés
& avantages du feu de charbon
de terre apprêté pour être employé
commodément , économiquement
& fans inconvénient , au chauffage
& à tous les uſages domeſtiques.
Avec figures en taille - douce ; par
M. Morand le Médecin , aſſeſſeur honoraire
du Collége des Médecins de
Liège , & c . vol . in- 12 . A Paris , chez
Delalain , libraire , rue & à côté de
la Comédie- Françoiſe.
Il y a déjà du tems que l'on ſe plaint
de la rareté des bois de toute eſpèce ;
& la cherté qui s'enfuit ne ſe fait pas
feulement appercevoir dans la capitale ,
mais encore dans les principales villes
de nos provinces. Cette diſette de bois
ne peut qu'augmenter , puiſque la conſommation
annuelle excède le produit.
On doit donc ſavoir gré à l'auteur de
ces mémoires , de ce qu'il s'occupe des
moyens de nous procurer un nouveau
112 MERCURE DE FRANCE.
ره
chauffage. L'uſage du charbon de terre ,
introduit dans nos foyers , pourvoira à
la néceſſité d'economiſer nos bois , &
d'arrêter leur dépériſſement. Il leur ménagera
un retabliſſement devenu douteux
ou impoſſible ſans ce ſecours. Ce
charbon de terre , d'ailleurs , deviendra
une refſource contre le prix exorbitant
dn bois de chauffage. Quand même il
n'y auroit que les pauvres , & ce qu'on
appelle le petit peuple , qui profiteroient
de la reſſource qu'on leur préſente , cette
nouvelle conſommation donnera aux
poſſeffeurs de mines de charbon , une
émulation qui ne manquera pas de faire
renaître & Heurir une nouvelle branche
de commerce. M. Morand , certain en
conféquence , de rendre un ſervice eſſentiel
à la ſociété , n'a pas craint de ſe
détournet de ſes occupations , pour ſe
tranſporter ſur les lieux qu'il avoit jugé
capables de donner des charbons de
terre néceſſaires pour Paris . Il a fait exprès
un voyage dans les Provinces de
France , auxquelles cette ville eſt pour
le préſent obligée de borner ſon appriviſionnement.
Il a defcendu dans les
mines , afin de conſulter leur état ; il y
a réitéré ſes expériences ſur les différens
JANVIER. 1771. 113
charbons qu'elles produiſoient. Les mêmes
foins ont été donnés de ſa part pour
les matières convenables à l'apprêt qu'ils
doivent recevoir. En un mot , il a tellement
rendu ce travail complet , que
tant qu'il ne fera rien innové dans ce
qu'ila arrêté pour le choix des charbons
de terre , qu'on ne s'écartera point des
atttentions néceſſaires pour les façonner ,
il peut répondre que l'uſage de ce nouveau
chauffage ſe maintiendra ſuffifamment
, pout gagner avec le tems .
,
cin-
Traité du Jeu de Whisk contenant les
lois de ce jeu , des règles pour le
bien jouer , des calculs pour en connoître
les chances & la ſolution de
pluſieurs cas embarraſfans. Traduit de
l'Anglois d'Edmond - Hoyle
quième édition , revue , corrigée &
augmentée. in- 12. petit format. A
Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Muſier fils , libraire , Quai des
Auguſtins , au coin de la rue Pavée .
Il auroit peut être été difficile de prévenir
la fortune que ce jeu , originaire
d'Angleterre , a fait en France , d'autant
plus qu'il contrarie un peu la vivacité
de nos Dames , & tient leur langue
114 MERCURE DE FRANCE.
captive. Il eſt vrai que ce jeu a bien des
attraits , & ces attraits font principalement
fondés ſur la multiplicité de ſes
combinaiſonsqui nourriſſent l'eſprit , fur
la néceſſité des évenemens qui le tiennent
en échec , fur la ſurpriſe agréable
ou fâcheuſe de voir des baſſes cartes faire
des levées auxquelles on ne s'attendoit
pas. Il eſt fort doux d'ailleurs pour tant
de gens qui ne cherchent dans le jeu
qu'un moyen de plus de tuer le tems qui
paſſe ſi vîte , de ſavoir d'avance ce qu'ils
peuvent perdre dans une partie & de ne
pas voir à chaque coup leur bonheur expoſé
à être immolé à la prérogative defpotique
d'une feule carte. L'eſprit de
combinaifon & de calcul eſt d'un grand
avantage au jeu du Whisk. La fortune
cependant y a beaucoup de part , & les
honneurs , ainſi qu'il n'arrive que trop
fouvent dans le monde , y font diftribués
par cette capricieuſe déeſſe ; le joueur le
plus favant eft quelquefois contraint de
ſe laiſſer arracher la victoire par le plus
heureux ou le plus honoré. C'eſt peutêtre
un défaut de ce jeu dont les chances
ou les hafards ont été calculés par de
grands mathématiciens Anglois. Le célèbre
Moivre n'a pas dédaigné de s'en
JANVIER. 1771. 11
occuper. On trouve , dans le traité que
nous annonçons , des calculs qui enfeignent
avec une exactitude morale , com
ment il faut jouer un jeu ou une main
en démontrant quelle chance il ya , que
votre aſſocié ait une , deux ou trois cartes
d'une certaine couleur dans ſa main. Ce
traité eſt terminé par une eſpèce de petit
dictionnaire qui reſout la plupart des cas
eritiques qui peuvent arriver.
Le Pour &le Contre de l'Inoculation ou
diſſertation ſur les opinions des Sçavans
& du peuple ſur la nature & les
effets de ce reniède ; par M. de Bienville
, médecin de Rotterdam .
M. de Bienville donne en peu de mets
l'hiſtoire de la petite vérole , la différence
de ſa contagion d'avec celle des autres
maladies épidémiques qui ont affligé
l'humanité. Il prouve ſa généralité & fes
terribles effets dans tous les mondes connus.
Il conclud qu'il eſt d'un devoir indiſpenſable
à chaque homme , & ſpécia
lement aux médecins d'en chercher le
remède , & , fil'on en propoſe un , de l'examiner
ſans prévention , & , fa bonté une
fois reconnue , de le préconifer autant
qu'il mérite de l'être. Sur ce principe i
116 MERCURE DE FRANCE.
parle de l'inoculation comme d'un remède
propoſé pour le virus variolique.
Il examine ce nouveau remède; mais il
trouve qu'on l'a annoncé d'une maniere
peu propre à inſpirer de la confiance . Il
voit que le préſervatif eſt réellement le
ſpécifique contre les terribles effets du
virus variolique ; mais il ne peut être
regardé comme tel , ſoit par les deſcriptions
qu'on en a faites , ſoit par les qualités
infuffiſantes qu'on lui donne. U
cherche donc le vrai ſous l'aſpect qui lui
convient ; en effet , les préjugés s'évanouiffent
dès qu'il examine l'inoculation
telle qu'elle eſt en elle- même & non telle
que ſes panégyriſtes même l'ont annoncée.
Il n'ytrouve plus les termes effrayans
d'inſertion,de levain morbifique,de tranſ.
plantation d'une maladie dans un corps
ſain , d'un mal certain mais léger , pour
en éviter un douteux qui ordinairement
eſt très - grave , d'un préſervatif qui cependant
n'a point le privilége de garantir
le mal pour lequel on l'annonce comme
préſervatif.
Il y voit au contraire un remède fort
ſimple & bien moins déſagréable qu'une
infinité d'autres dans la pratique. Il y découvre
un ſpécifique doux dans ſon opéJANVIER.
1771. 117
ration ainſi que dans ſes effets , & un
préſervatif qui garantit irrévocablement
de la petite vérole .
Ildit que tous les hommes ſenſés doiventſe
regarder comme attaqués du virus
variolique ; que par conféquent ils doivent
tous avoir recours à l'inoculation
qui en eſt le ſpécifique.
A
Il n'approuve cependant pas qu'on faſſe
violence à ceux qui ont une répugnance
marquée à ſe ſervir de ce remède. Il leur
en propoſe un autre qui n'eſt pointde la
même efficacité , mais qui fait attendre
les effets de la contagion avec moins de
crainte , parce qu'il prépare le corps contre
les attaques de ſa malignité. Ce remède
préſervatif eſt de M. de Roſen ,
médecin du Roi de Suéde. Notre auteur
en donne une recette , & preſcrit la méthode
& le régime dont elle doit être accompagnée.
Enſuite il paſle à diverſes réflexions
fur les différentes manieres dont ce remede
a été adminiſtré. Il ſe croit fondé
àdonner la préférence aux préparations
& aux régimes qui étoient obfervés parmi
les Circaſſiens & les Grecs . Ce n'a
été , à ce qu'il prétend , que depuis qu'on s
s'eſt relâché des précautions&du régime
118 MERCURE DE FRANCE.
qu'on a obſervé des accidens qui ont décrié
l'inoculation. Il propoſe des règles
pour ne point s'expoſer à ces inconvéniens;
il prévoit les maux qui en peuvent
réſulter afin qu'on puiſſe juger , en obfervant
les mêmes phénomènes, qu'il a parlé
par expérience.
Tout cet ouvrage tend à détruire les
fauſſes opinions qu'on a données de l'inoculation
, à prouver que c'eſt un remède
doux , certain & ſpécifique , pourvû
qu'il ne foit point adminiſtré par un
homme à ſyſtême qui ſe croit au - deſſus
des règles de prudence.
L'auteur fait une réflexion , ou plutôt
beaucoup de réflexions capables d'intimider
ceux qui croyent ne devoir pas
penſer comme lui. C'eſt que plus le Public
eft oppoſé à un bon remède , plus
les médecins ſont obligés à l'adminiſtrer
avec précaution ; car le moindre événement
fâcheux ſera toujours attribué à l'opérateur
s'il a voulu ſe mettre au - deſſus
des règles ordinaires , &la perſonne ainſi
que le remède feront chargés d'un préjugé
odieux que des prodiges enſuite n'auront
plus le pouvoir de détruire.
JANVIER. 1771, 119
Annales de la ville de Toulouſe , ouvrage
propoſé par ſouſcription .
Le Proſpectus a été préſenté par M. de
Roſoi , éditeur , à Mgr le Dauphin , à
Mgr le Comte de Provence & à Mgr le
Comte d'Artois. Mgr le Dauphin a bien
voulu permettre que l'ouvrage lui fût
dédié.
Cette hiſtoire unira deux avantages
auſſi rares qu'intéreſlans ; le premier , de
ne laiſſer aucune lacune dans la ſuite des
ſiècles , & de conduire le lecteur juſqu'à
nos jours ; le ſecond , de n'être rédigé
que fur des mémoires auſſi ſûrs qu'invariables
, & puiſés dans un dépôt facré ,
monument précieux du patriotiſme, objet
itrécuſable de la foi publique.
Les Annales formeront 4 vol. in-4°.
de ſept àhuit cens pages .
Le prix de la ſouſcription ſera de 40 l.
broché. On donnera is liv. en ſouſcrivant.
Le premier volume ſe recevra ſans
rien payer ; on donnera 9 liv. en recevant
le deuxième , 8 liv. en recevant le troiſiéme
, & pareille ſomme en recevant le
quatrième. Le premier volume paroîtra
en Avril 1771 , &de cinq en cinq mois
on donnera un volume .
!
120 MERCURE DE FRANCE.
:
Cet ouvrage ſuffira ſans doute pour
ceux qui n'ont pas la grande hiſtoire du
Languedoc : il intéreſſe toutes les claſſes
des citoyens , de quelque province qu'ils
foient ; &, quant aux habitans du Languedoc&
de ſa capitale , on aſſure que chaque
génération trouvera dans ces Annales
, un monument que ſes intérêts , ſa
gloire & fa grandeur lui feront un devoir
de chérir&de confulter.
Les deuxderniers volumes depuis 1610
juſqu'en 1760 , ſont le fruit des recherches
de M. Benech , officier attaché au
ſervice militaire du capitoulat ; & un
homme de lettres qui s'eſt chargé de la
rédaction entiere de l'ouvrage , s'engage
folennellement avec le Public d'être autfi
exact à ne point différer la livraiſon des
volumes , qu'à lui conſacrer tous les foins
&toute la vigilance qu'exige un ouvrage
qu'il a entrepris autant comme patriote
que comme littérateur.
On foufcrira à Paris , chez la V. Ducheſne,
libraire , rue St Jacques , au Temple
du Goût ; & à Toulouſe , chez les
principaux libraires.
La foufcription fera ouverte jusqu'au
premierMarsprochain. Ceux qui n'auront
pasfoufcrit avant ce tems paieront 60 liv.
Les
JANVIE R. 1771. :
121
Les spectacles de Paris ou Calendrier
hiſtorique &chronologique des Theatres
, avec des anecdotes & un catalogue
de toutes les piéces reſtées au théâ .
tre dans les différens ſpectacles, le nom
de tous les auteurs vivans qui ont travaillé
dans le genre dramatique , & la
liſte de leurs ouvrages. Ony a joint les
demeures des principaux acteurs , danſeurs
, muficiens & autres perſonnes
employées aux ſpectacles ; vingtième
partie pour l'année 1771. AParis ,
chez la V. Ducheſne , libraire , rue St
Jacques , au Temple du Goût , avec
approbation & privilége.
Parmi le grand nombre d'Almanachs
qui paroiſſent tous les ans ſur toutes fortes
de matieres , on a toujours diftingué .
l'Almanach des Théâtres , qui , depuis
vingt ans , ne laiſſe rien ignorer de tout
cequi ſe paſſe chaque année de curieux
&d'intéreſſant dans les différens ſpectacles
de cette capitale. On y marque nonſeulementles
événemens qui font époque
dans l'hiſtoire de nos théâtres; mais ony
infére encore tout ce qui caractériſe & fait
connoître les talens des auteurs & des
acteurs . On y donne une idée fuffifante
I. Vol.
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
2
:
de toutes les piéces nouvelles , jouées
pendant l'année , même de celles qui ,
n'ayant eu qu'une repréſentation , ſemblent
condamnées à ne voir jamais le
jour , mais dans lesquelles il y a toujours
quelque choſe à retenir. Parmi pluſieurs
nouveautés remarquables inférées dans
cet almanach de 1771 , on trouvera l'éloge
hiſtorique d'un acteur de la comédie
françoiſe & d'une célèbre danſeuſe de
l'opéra , morts dans l'année 1770. Nous
avons fur-tout fait attention à l'éloge de
Mlle Camargo , dans lequel nous avons
trouvé pluſieurs traits qui rappelleront
toujours avec plaiſir la mémoire de cette
danſeuſe inimitable & chère au Public ,
dont elle a fait fi long - tems l'admiration.
Le Manuel des Artiſtes &des Amateurs ,
ou Dictionnaire hiſtorique & mythologique
des emblêmes , allégories ,
énigmes , deviſes , attributs & ſymboles
, relativement au coſtume , aux
moeurs , aux uſages & aux cérémonies,
contenant tous les caracteres diſtinctifs
&l'explication de chaque ſujet naturel
ou moral , ſacré ou profane , hiftorique
ou fabuleux , dont on peut
JANVIER. 1771. 123
faire uſage dans la poëfie , la peinture ,
la ſculpture , l'architecture , le deſſin ,
l'ornement & la décoration , & c . ouvrage
utile aux poëtes , aux artiſtes &
aux amateurs des beaux arts , compoſé
en faveur des nouvelles écoles gratuites
de deſſin ; 4 vol . in 8° . petit format.
A Paris , chez J. P. Coſtard , rue
St Jean- de-Beauvais.
L'auteur , dans ſa préface , définit l'hiérographie
, une eſpèce de ſecours poétique
, inventé par la peinture ingénieufe
pour donner de la force & de l'exprefſion
aux ſujets qu'elle traite,& faire, pour
ainſi dire,diſcourir les images qu'elle repréſente
; mais l'hiérographie n'eſt pas
ſeulement un ſecours poétique , c'eſt un
langage propre à l'artiſte qui veut peindre
der idées abſtraites. Il recueille pour cela
les propriétés de cette idée , & en forme
un tout ſenſible qu'il exprime ſur la toile.
L'auteur finit ſa préface par aſſurer
qu'il a fait des recherches ſérieuſes ſur
Phiérographie qui lui a paru toujours
très néceſſaire aux arts , & qu'il s'eſt attaché
à ce qu'en ont dit les plus anciens
auteurs. Son Dictionnaire auroit été plus
complet , s'il eût recueilli les nouveaux
ſymboles employés par les grands maî
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
tres; tels que Rubens , Pouffin , le Brun ,
&c. leurs figures allegoriques peuvent
ſervir à catactériſer pluſieurs Etres moraux
dont on chercheroit vainement des
emblêmes dans la mythologie ou les anciens
monumens. Nous aurions auſſi défiré
de trouver dans ce recueil pluſieurs
penſées très ingénieuſes deBernard Picard
, deMrs Boucher , Cochin , Eifen,
Gravelot , qui , de nos jours , ont traité
l'allégorie avee ſuccès ; mais l'auteur ſe
contente de ce qu'il a trouvé chez les
anciensHiérographes.Ainsi,lorſqu'il nous
décrit l'image de la mélancolie , il ne
faut pas s'attendre qu'il fera mention de
la manière dont le Fety l'a repréſentée
dansuntableau quieſt chez le Roi. L'auteur
nous dit ſimplement que la mélancolie
ſe repréſente dans une folitude ,
aſliſe ſur des cailloux , dans un habillemeut
négligé , appuyant ſes coudes fur
fes genoux , foutenant ſa tête de ſes deux
mains & ayant proche d'elle un arbrifſeau
deſſeché. L'image dele Fety eſt plus
ingénieuſe. Ce Peintre l'a repréſentée
comme une femme qui a de la jeuneſſe
&de l'embonpoint ſans fraîcheur. Elle
eſt à genoux , ayant le bras droitappuyé
fur un maſſif de pierre & foutenant ſa
tête de la main gauche ; elle ſemble ré .
1
JANVIER. 1771 . 125
diter profondement ſurune tête demort
qu'elle tient de la main gauche. A fes
pieds l'on voit un chien à l'attache &,
fur le même plan , différens attributs des
ſciences & des arts , pour déſigner que
les génies mélancoliques , naturellement
enclins à la méditation , font propres à
l'étude des ſciences. L'image que M.
Vien , Peintre de l'Académie Royale ,
nous en a donnée , méritoit auſſi d'être
rapportée.
Les tableaux allégoriques de M. D.
pour la chambre du commerce de la ville
de Dunkerque ſont des modèles du bon
uſage de l'allégorie& de la néceſſité de
fon emploi. Ses penſées font neuves , ri.
ches & poëtiques ; elles peuvent fervit
à exprimer bien des circonstances qui
ont rapport à l'hiſtoire d'une ville , & il
auroit été agréable de les trouver ici .
Il eſt parlé dans ce Dictionnaire de
l'apothéoſe . L'auteur obſerve qu'Augufte
de ſon vivant , à l'âge de vingt-huit
ans , fut reconnu comme Dieu Tutelaire
dans toutes les villes de l'Empire. Cet
exemple fut imité par tous les Empereurs
qui vinrent après , deſorte que l'on vit
au rang des Dieux , nonſeulement les
hommes les plus ſtupides , mais encore
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
les plus fcelerats. Cette réflexion eſt trèsjuſte
; mais étoit-ce ici le lieu de la
faire ? L'artiſte auroit préféré qu'on lui
donnât la deſcription que Pope a faite
de l'apothéoſe d'Homère d'après un ancien
marbre , ſculpté par Archelaüs de
Prienne. Ce Prince des Poëtes eſt dans
un temple affis au deſſus d'une eſtrade ,
dans l'attitude qu'il donne à ſes Dieux ,
ayant à ſes côtés une épée &des agrêts
de navire , par alluſion aux ſujets de l'Iliade
& de l'Odyflée. Afes pieds & plus
bas que l'eſtrade ſont deux ſouris . Derrière
lui eſt le temps qui s'arrête & la
terre repréſentée par une figure portant
des tourelles ſur la tête & tenant une
couronne de laurier. Devant Homère eſt
un autel où les arts lui font des facrifices
comme à leur Divinité. D'une part,
la Mythologie ſous la figure d'unjeune
garçon , paroît debout , de l'autre eſt une
femmequi repréſente l'Hiſtoire. LaPoëfie,
derrière elle , porte le feu ſacré. La tragédie
& la comédie l'accompagnent ainſi
que la nature , la vertu , la mémoire ,
la Rhétorique & la ſublime intelligence ,
chacune ſous les caractères qui les déſignent.
L'auteur a inféré dans ſon recueil une
JANVIE R. 1771 . 127
fuite d'énigmes ;mais on ne voit pas de
quelle utilité une énigme ſur une rape
ou ſur une pelotte peut être à l'artiſte.
Au reſte parmi ces énigmes il y en a de
très- ingénieuſes , nous citerons celle- ci
de M. de Lamotte en faveur de ceux qui
me la connoîtroient point ; elle peut d'ailleurs
fervir de modèle aux Poëtes qui
veulent s'occuper de ces jeux d'eſprit.
J'ai vu , j'en ſuis témoin croyable ,
Unjeune enfant armé d'un fer vainqueur ;
Un bandeau ſur les yeux , tenter l'aflaut d'un
coeur ,
Auſſi peu ſenſible qu'aimable.
Bientôt après , le front élevé dans les airs ,
L'enfant tout fier de ſa victoire ,
1
D'une voix triomphante en célébroit la gloire;
Et ſembloit pour témoin vouloir tout l'Univers.
Quel estdonc cet enfant , dont j'admire l'audace ?
Ce n'étoit point l'amour ; cela vous embaraſſe.
Le dernier volume de ce manuel des
artiſtes eſt terminé par un catalogue raiſonnédes
auteurs qu'on a confultés pour
la compoſitionde cet ouvrage , ſoit auteurs
mythologues, ſoit auteurs hiérographes
. Ce catalogue eſt ſuivid'un diſcours
fur la connoiſſance des tableaux. Tous
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
les préceptes en général que cette partie
renferme , les définitions , les remarques ,
lesréflexions ſontde M. ** magiſtratd'une
Cour fupérieure de Paris & membre de
l'Académie Royale de Montpellier. L'au.
reur du Dictionnaire a auſſi puiſé. dans
les écrits de M. Watelet ce qui pouvoit
avoir rapport à fon objet.
Poëfiesfacrées , dédiées à Mgr le Dauphin,
fur lesairs les plus analogues aux
ſujets , tirés des anciens & des nouveaux
Opéra , par M. l'Abbé de la
Perouze. vol. in- 80 ; prix s liv. broché.
A Paris chez Saillant & Nyon ,
Libraires rue S. Jean de Beauvais.
Le premier merite de ces poëſies eſt
de rappeler le genre lyrique à ſa première
inſtitution , celle de payer à l'Etre
fuprême le tribut de gloire & de recon.
noiffance qui lui eſt du. M. l'Abbé de
la Pérouze dans la vue que ſes poëlies offriſſent
moins de difficulté pour le chant ,
les a adaptées à une muſique connue , à
une muſique de théâtre; ce ſont les vaſes
des Egyptiens qu'il a purifiés en les
employant aux uſages du peuple de
Dieu . Mais la gêne où s'eſt trouvé le
Poëte lyrique pour mouler en quelque
JANVIER. 1771. 129
forte la meſure de ces vers ſut celle d'une
muſique empruntée,n'a- t- elle pas un peu
influé ſur ſa poësie;& la proſodie n'eſt- elle
pas ici un peu altérée ? Ses vers ne font
pas cependant depourvus de ces formes
ſouples & variées que demande le chant.
Ce recueil préſente d'abord les pièces
de vers impriméesde ſuite au nombre
de 67. On les trouve encore gravées ſous
lamuſique avec unebaſſe chiffrée.
Plan d'éducation publique , vol. in- 12 .
à Paris chez la veuve Dacheſne rue
S. Jacques , au Temple du goût.
Dans le compte que nous avons rendu
de cet ouvrage , au mois de Septembre
1770 , il s'eſt gliſſé une erreur fur
le nom de l'auteur. Ce n'eſt pas M.
l'Abbè Coger , comme nous l'avons imprimé
: mais M. l'Abbé Cover qui a
tracé ce plan d'éducation , ſi intéreſſant
pour les collèges , les pères de famille ,
& la Nation .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Traduction libre en vers , de la premiere
Eclogue de Virgile .
Par M. MARIN , Cenfeur royal &
Secrétaire de la librairie.
Tityre, tu patulæ recubans fub tegminefagi ,
Silveftrem tenui mufam meditaris avená.
TITYRE & MÉLIBÉE.
MÉLIBÉE.
Assis tranquillement à l'ombre de ce hêtre
Tu chantes , &Tityre , & ta flûte champêtre
Exprime ſous tes doigts , des accords raviſſans
Tu chantes , les échos répétent tes accens.
Pour nous , telle eſt du ſort l'injuſte barbarie,
Nous quittons à regret notre chere patrie ;
Nous allons , exilés dans des climats lointains,
Du récitde nos maux étonner les humains,
Tandis que, repoſant ſur la verte fougere ,
Dans tes doctes chanſons tu vantes ta bergere;
Par ſes charmes puiſſans nos bois ſont embellis
Tout retentit ici du nom d'Amarillis .
TITYRE.
Un Dieu , car de ce nom quel mortel eſt plus
digne? 1
JANVIER . L 1771. 13
Un Dieu ſeul eſt l'auteur de ce bienfait infigne ;
Oui , placé déſormais au rang des immortels ,
Ce héros me verra , berger , ſur ſes autels ,
Pour rendre à mes ſouhaits ſadéité propice ,
Offrir d'un tendre agueau le ſanglant facrifice.
C'eſt lui qui , dans ces lieux , aſſura mon repos ;
Je lui dois tout enfin , mes champs & mes troupeaux
,
Et mon Amarillis, le charme dema vie.
MÉLIBÉE.
J'admire ton bonheur ſans y porter envie :
Tu ſais quel trouble affreux agite ces climats,
Des ſoldats étrangers , de barbares foldats
Ont banni le repos de ce charmant aſyle ,
Et lans avoirpris part à la guerre civile ,
Dans le malheur commun nous Commes confondus.
Tu vois de mes troupeaux , des biens que j'ai
perdus ,
Dans ce peu de brebis , le ſeul bien quime refte ,
Et ce matin encore un accident funeſte
M'a , non loin de ces lieux , privé de deux chevreaux
;
Ah!fansdoute le Ciel vouloit combler mes maux.
Sur un lit de gazon ils avoient pris maiſſance ;
Tityre , hélas ! c'étoit mon unique eſpérance.
J'aurois dû le prévoir : louvent de ce malheur
Les dieux avoient pris ſoin de prévenir mon coeur
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Sur un triſte cyprès , la voix d'une corneille ,
Trois fois d'un ton lugubre a frappé mon oreille;
Et la foudre, tombant ſur ce chêne voiſin ,
Trois fois de mes troupeaux annonça le deſtin.
Je n'ai point profité de ce double préſage ,
Mes maux , de ma raiſon , m'avoient ôté l'uſage.
Mais apprends moi quel dieu t'accorda ſa faveur ?
TITYRE.
Céfar, qui des Romains a comblé le bonheur.
Je croyois , ô berger , dans mon erreur profonde,
Que la ſuperbe Rome , en merveilles féconde ,
N'étoit point au- deſſus de ces triftes cantons ,
Où nos fumples bergers vont vendre leurs moutons.
Ainſije comparois les hameaux à la ville ,
Les ſapins ergueilleux au lierre débile ,
Les taureaux indomptés aux timides agneaux,
Lesdains les plus craintifs aux plus fiers animaux
;
Etdu grand au petit , mon peu d'expérience
Ne ſavoit point encor faire la différence :
De Rome cependant les remparts redoutés
S'élèvent au- deſſus des plus vaſtes cités
Autantqu'un chêne altier ſur un fragile arbuſte.
MÉLIBÉE.
Quel deffein t'a conduitdans cette ville auguſte
1. X
JANVIER. 1771. 133
TITYRE .
Ja liberté qui règne en ces heureux climats ,
Quoiqu'un peu tard ſans doute ydirigea mes pas .
Lorſque j'en entrepris le pénible voyage
Quelques rides déjà fillonnoient mon viſage.
De Galatée alors oubliant les mépris ,
Pour de nouveaux appas mon coeur étoit épris ;
Car , je dois l'avouer , lorſque cette volage
Me tenoit aſſervi ſous ſon dur eſclavage ,
Je ne pouvois promettre à mon coeur agité ,
L'eſpoir de recouvrer la douce liberté ;
Et , ſans cefle occupé du deſir de lui plaire ,
J'abandonnois au ſoin d'un pâtre mercenaire
La tardive moiſſon de mes champs négligés .
J'étois eſclave alors ; mais les tems ſont changés.
La jeune Amarillis , moins légère & plus tendre ,
Me procure unbonheur que je n'oſlois attendre .
Non , mon ame jamais n'aima ſi tendrement.
MÉLIBÉE.
Titire , elle a pour toi le même empreſſement.
Lorſque tu dirigeois ta courſe vagabonde ,
Vers ce lieuque le Tibre arroſe de ſon onde ,
Par des pleurs affidus flétriſſant ſes attraits
Elle faifoit au ciel entendre ſes regrets .
Ses brebis , ſans bergère , erroient à l'aventure ;
Ses champs étoient ſans fruit& les prés ſans ver
dure,
134 MERCURE DE FRANCE.
Elle jetoit ſur nous un regard languiſſant ;
Il peignoit ſa douleur : Tityre étoit abſent.
Nos voeux avec les ſiens étoient d'intelligence ,
Tout , juſqu'aux arbriſſeaux , demandoit ta préfence.
TITYRE.
Eh ! que pouvois- je faire en ce triſte ſéjour ?
J'y voyoisGalatée ; & mon funeſte amour
Encore mal éteint renaiſloit de ſa cendre ,
Mon coeur , de ſes attraits , ne pouvoit ſe défendre
,
Et j'ai dû me réſoudre à ne la plus revoir.
D'ailleurs Rome , berger , offroit à mon eſpoir ,
Ce héros à la fois & fi jeune & fi lage ,
A qui , douze fois l'an , je rendrai mon hon
mage .
Je l'ai vu , Mélibée, & j'oſai devant lui
Manifeſter les maux qui cauſoient mon ennur.
Dès qu'il eut entendu le ſujet de ma plainte ;
Diſſipe la douleur dont ton ame eft atteinte.
>> De ce malheur commun tu ſeras excepté ;
>> Je te rends , m'a- t'il dit , tes biens , ta liberté.
>> Tu peux de tes travaux , reprendre l'exercice.>>>
MÉLIBÉE.
Ainſi donc , ô berger , par un deſtin propice
Tu ne quitteras point ces prés toujours fleuris
Où tes pipeaux légers enchantent nos eſprits.
JANVIER . 1771 . 131
Tes moutons , attentifs au ſon de ta muſette ,
Viendront bondir en foule autour de ta houlette ,
Et t'égayer encor par leur doux bêlement.
Toi-même tu pourras , aſſis nonchalamment
Auprès de ces ruiſſeaux qui careſſent ces plaines ,
Des zéphirs amoureux reſpirer les haleines .
Un eſſaim bourdonnant fur ces champêtres bords,
Après avoir des fleurs enlevé les tréſors ,
T'invitera ſouvent , par ſon murmure aimable ,
A goûter la douceur d'un repos agréable ;
Er, lorſqu'un doux réveil te r'ouvrira les yeux,
Des tendres roſſignols les ſons mélodieux ,
Et par ſa triſte voix la colombe plaintive
Charmeront tour-à- tour ton oreille attentive,
Tandis qu'un laboureur , preſſant de l'aiguillon
Une genifle lente à tracer un fillon ,
Pour calmer les ennuis de ſon ame inquiette ,
Mêlera ſes accens aux fons de ſa muſette.
TITYRE.
C'eſt Céfar qui m'affûre un deſtin ſi charmant :
Aufſi l'air aux béliers fervira d'aliment ;
On verra les poiſſons brouter ſur les montagnes ;
Les lions , aux déferts préférer les campagnes ;
Les Scythes , habiter au milieu des Romains
Le Tigre arroſera les plaines des Germains ;
L'Eridan à l'Euphrate ira joindre fon onde ,
Et j'aurai fait enfin le tour entier du monde ,
Avant que ce bienfait , dans mon ame tracé ,
136 MERCURE DE FRANCE .
Par un coupable oubli puiſſe en être effacé.
MÉLIBÉE.
Que ton fort , ê Tityre , eſt différent du nôtre ?
Nous ſommes innocens , il est vrai , l'un & l'autre ;
Cependant Mélibée & tes concitoyens
Iront bientôt gémir ſur lesbords phrygiens.
Au milieu des Lapons , peuples de ſang avides ,
Les uns vont habiter ces régions arides
Oùl'hiver établit l'empire des frimats ;
D'autres font exilés dans ces affreux climats
Où l'Afriquain , foulant une terre brûlante ,
Tâche en vain d'aſſouvir la ſoifqui le tourmente,
Et d'autres chez ce peuple , ennemi des Romains ,
Que la mer ſépara du reſte des humains.
Quoi ! banni pour toujours de ces charmans rivages,
Jene reverrois plus ces prés & ces bocages ,
Séjour de mes aïeux cultivés par leurs foins ,
Et dont le revenu ſuffit à mes beſoins ?
Je ne reverrois plus cette maiſon champêtre
Où lemyrthe , lejonc &des branches de hêtre ,
Entrelacés enſemble , & de chaume couverts ,
Me mettoient à l'abri des rigueurs des hivers ?
Lieux charmans , Ô Mantoue , ô ma chere patrie ,
Eſt- ce done pour toujours que vous m'êtes ravie ?
Cetranquille marais abondant en poiffons ,
Cette aimable prairie& mes riches moiſſons ,
Mes brebis qui faifoient mes plaiſirs & majoie ,
JANVIER. 1771. 137
Du barbare ſoldat vont donc être la proie ?
Et nourrir déſormais d'avides légions ?
Romains , voilà le fruit de vos diſſentions.
こ
Ah ! puiſque les deſtins me deviennent contraires
,
Fuyez loin de mes yeux , brébis qui m'êtes chères,
Cherchez pour vous conduire un berger plus heureux
,
Le fort , le fort cruel fe refuſe à mes voeux.
Je ne vous verrai plus brouter dans cette plaine
Le cythiſe fleuri , le thin , la marjolaine ;
Vous ne bondirez plus aux accens de ma voix ,
Adieu , chères brebis , pour la derniere fois.
TITYRE.
Puiſque tous deux ici le haſard nous raſſemble
Sous mon ruſtique toit nous ſouperons enſemble.
Jepuis t'y préſenter un champêtre repas ,
Les fruits de mon verger ne te déplairont pas.
J'ai du miel de Sicile&d'excellent laitage ,
Nous mettrons nos troupeaux à l'abri de l'orage
Et le mêmebercail les enfermera tous:
Mais, preſſons nos brébis , le jour fuit , hâtons
nous ,
Les ombres de la nuit qui tombent des montagnes
Semblent , en augmentant , nous chafler des cam
pagnes.
* Nous donnerons quelques autres Eglogues
traduites par le même auteur.
138 MERCURE DE FRANCE.
STANCES à un Miniftre , fur les espérances
qu'il a la bonté de me donner depuis
fi long tems.
f
ESPSÉPÉRREERR pour moi n'eſt plus rien!
Eſpérer n'eſt plus de mon âge ;
Le préſent eſt mon ſeul partage ,
Et l'avenir n'eſt plus mon bien.
Abandonnons à la jeuneſſe
Ces trompeurs & lointains objets :
Au bonheur de jouir ſans ceſſe
Elle ajoute par ſes projets !
Ses voeux aujourd'hui ſatisfaits ,
Quelque jour peuvent l'être encore ;
A les yeux charmés , chaque aurore
Faitbriller de nouveaux bienfaits .
Helas! de ces douces chimères
La raiſon m'a trop ſçu guérir ;
Aux erreurs même les plus chères
Mon coeur flétrin'oſe s'ouvrir.
Je borne mes triſtes penſées
Ade triſtes réalités ;
Les illuſions font paflées ,
J'en fuis réduit aux vérités.
:
JANVIE R. 1771. 139
Vers mon tombeau le tems me chaſſe ,
Sa faulx eſt prête à me frapper :
Près de moi tout change ou s'efface ,
La nature va m'échapper !
Sur l'ombre qui fuit & s'envole ,
Puis je compter dorénavant ?
Vous me tiendrez , dit- on , parole;
Mais ſera-ce de mon vivanı ?
A M. l'Abbé de la Porte , en lui renvoyant
le Voyageur François .
J'AAII lu cet ouvrage charmant
Qui réunit la double gloire ,
Et d'inſtruire comme une hiſtoire,
Etd'amuſer comme un roman .
/
Par une Dame.
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. de la Martiniere , conſeiller d'état ,
chevalier de l'ordre du Roi & premier
chirurgien de Sa Majesté.
Ce portrait eſt repréſenté en pié dans
un ſalon tendu d'une tapiſſerie far la
140 MERCURE DE FRANCE .
quelle on apperçoit au loin un ſiége de
place , avec un choc de cavalerie ,& audevant
des chirurgiens occupés à panfer
des bleſſes ſur le champ de bataille , &c.
Au milieu des héros, tagloire eſt bien plus
fûre;
Cher à l'humanité, fameux par desbienfaits,
Quand leur art deſtructeur fait gémir la nature ,
Turépares les maux que leur valeur a faits.
CANTIQUE fur la naiſſance du Sauveur
duMonde.
Sur l'AIR: Au bord d'un clair ruiſſeau.
Où donc eſt la grandeur ?
Auguſte eſt ſur le trône :
La ſplendeur l'environne
Du monde il eſt vainqueur.
Jeſus eſt un enfant ,
Sur la paille il repoſe ,
De ſes pleurs il l'arroſe ,
Quides deux eft plus grand ?
O foi , guide des coeurs ,
C'eſt toi que je réclame ,
Viens , lambeau de notre ame ,
JANVIER. 1771. 1-41
Diffiper mes erreurs.
Que l'orgueil révolté ,
Abjurant ſes maximes ,
De tes leçons ſublimes
Goûte la vérité.
Que vois-je , ô vains mortels ?
Votre choix eſt- il juſte ?
Vous voulez pour Auguſte
Eriger des autels.
Les Rois font- ils des Dieux ?
Ils n'en ſont que l'image ,
Réſervez votre hommage
Aqui règne ſur eux .
Si le Dieu de la loi
Naît dans la dépendance ,
Ce n'eſtpoint impuiflance
Il pouvoit naître en Roi.
Et , s'il verſe des pleurs ,
Cen'eſt point par foibleſſe ;
Il vient par la tendrefle
Conquérir tous les coeurs.
Voyez -vous dans les airs
Cette étoile nouvelle ,
Oui , j'annonce , dit- elle ,
Le Roi de l'Univers .
Quoiqu'il ſemble à vos yeux
Sans force& fans puiſſance ,
142 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ſa main qui balance
Et la Terre & les Cieux.
Jeſus , enfant par choix ,
Etoit avant de naître ,
C'eſt lui qui forme l'être
Desbergers & des Rois.
Il enferme les mers
Dans leurs vaſtes rivages,
Il retient les orages ,
Il commande aux enters.
Egal à l'Immortel ,
Fils de Dieu , Dieu lui - même,
Son pouvoir eſt ſuprême
Et ſon trône éternel .
Mais , du hautdes ſplendeurs ,
Ciel! peux-tu le comprendre !
L'amour le faitdeſcendre
Dans le ſein des douleurs .
Où ſuis- je tranſporté !
Quels fublimes cantiques !
Quels concerts magnifiques!
Quelle vive clarté !
Acette heureuſe nuit
Quel jour est préférable !
Quelle voix à l'étable
M'appelle& me conduit ?
:
JANVIER. 1771. 143
Ciel ! quel objet nouveau !
Je vois bergers & mages ,
Confondant leurs hommages
Entourer ce berceau.
Oraviſſant ſéjour !
Palais digne des Anges !
Que je vois ſous ces langes
De grandeur & d'amour !
ACADÉMIES.
I.
Extrait de la féance publique de l'Académie
desfciences , arts & belles- lettres de
Dijon, du 12 Août 1770.
M. Marer , fecrétaire , a ouvert la féance
par un diſcours où il a fait ſenrir l'importance
du problême que l'académie
avoit proposé pour le ſujet du prix de
cette année.
Il s'agiſſoit de « déterminer dans quels
» tems des maladies & dans quelles cir-
>> conſtances on doit ſuivre la méthode
>> échauffante ou la rafraîchiffante
>> d'expoſer les eſpèces , la nature & la
» manière d'agir des remèdes à employer
&
144 MERCURE DE FRANCE.
» dans l'une ou dans l'autre de ces mé-
» thodes. >>
Un grand nombre d'auteurs ont tenté
la ſolution de ce problême. Si quelquesuns
d'entr'eux n'ont écouté que leur zèle
fans confulter leurs forces , la compagnie
a eu la ſatisfaction de voir que huit des
differtations qui lui ont été envoyées méritoient
de fixer ſon attention.
Mais, de ces huit pièces réſervées pour
le concours , il n'en eſt que trois qui ont
diſputé le prix avec avantage ; cependant
comme les cinq autres ſont très - bonnes
en elles- mêmes , l'académie , pour donner
aux auteurs des preuves de fon eftime
&du cas qu'elle fait de leurs ouvrages , a
décidé qu'on déſigneroit ces diſſertations
par leurs épigraphes :
On lit à la tête de la premiere ce diſtique
d'Ovide :
!
Temporibus medicina valet , data tempore
profunt.
Et bona non apto tempore fæpè nocent.
La ſeconde pour deviſe cette réflexion
deCelfe:
Non poft rationem inventa eft medicina,
fedpoft inventam medicinam ratio quæfita
est .
La troiſième , ce vers de Phèdre :
Nifiutile eft quodfacimus ,stulta eft gloria.
Le
JANVIER. 1771: 145
La quatrieme, cette remarque de Quintilien:
Ad conſentiendum ducuntur homines
experimentis.
La cinquieme , ce vers de Virgile :
Rara per incertos ducebat femita calles .
Les trois differtations qui l'ont emporté
fur celles - ci n'ont pas rempli les
vues de l'académie avec un ſuccès égal.
Celle qui a pour épigraphe l'aphorifme
d'Hipocrate , qui commence par ces
mots : Multum & repentè vacuare vel replere
, & qui eſt le cinquante unième de
la 2. fection , a paru digne du prix propofé.
Celle qui a pour deviſe la réponſe de
Capivacius à des gens qui lui demandoientſes
ſecrets
Si velis habere mea fecreta diſce meam
methodum .
a le plus approché du mérite de la pièce
couronnée , & a balancé les fuffrages ; &
la bonté de la troiſieme , à la tête de laquelle
on lit un paſſage de Galien , commençant
par ces mots : Atque ea fanè utilitas
, a déterminé l'académie à donner un
ſecond acceffit.
A
L'auteur de la pièce couronnée eſt M.
de Boiffieu , docteur en médecine & pro-
1. Vol. G
J46 MERCURE DE FRANCE.
feffeur aggrégé au collège des médecins
de Lyon , membre des académies de
Montpellier & Villefranche , qui a déjà
remporté , il y a trois ans , le prix de cette
académie.
Celui de la differtation , qui a eu le
premier acceffit , eſt M. Godard , médecin
à Verviers près Liége , quia auffi remporté
le prix de cette académie en 1764 ,
&obtenu un acceffit en 1.767 .
M. Planchon , médecin à Tournai , eſt
J'auteur du mémoire qui a eu le ſecond
acceffit.
L'uſage eſtde lire l'ouvrage couronné
ou d'en donner un extrait ; mais on y a
dérogé parce que cette pièce va être in
ceffamment imprimée , & le ſecrétaire a
fait enfuite la lecture de l'histoire littégaire
de l'académie pour l'année 1769 ,
que les circonstances n'avoient pas permis
de lire dans la féance publique de la ren
trée.
M. le préſident deBroſſes a lu enfuite
la rélation des ſuites que la conjuration
de Catilina a eues dans Rome après la
mort de cet ambitieux .
La ſéance a été terminée par M. l'Abbé
Picardet qui a prononcé undiſcours fur
Tharmonie , conſidérée comme caufe
JANVIER. 1771 . 47
phyſique du mouvement des ſphères céleftes.
:
11.
Extrait de la Séance publique de l'Aca-
:
démie des Sciences . Belles - Lettres &
,
Arts de Rouen , le premier Août 1770 .
M. de Saint - Victor ouvrit la féance par
uncompliment ſuccinct à l'aſſemblée , il fit une
mention hiftorique & honorable de M. l'Abbé
Nollet , aflocié - titulaire , & de M. Marteau ,
allocié - adjoint de cette Académie , morts dans
le courant de cette année.
Tel fut enfuite le compte qu'il rendit des travaux
Académiques , dans le département des
Sciences & des Arts utiles,
M. David , alors aflocié adjoint , aujourd'hui
Académicien-titulaire , a préſenté à l'Académie
une machine deſon inventionpour les pilotis.
Cette méchanique préſente , au moyen d'un
mouvement continu , exécuté par quatre chevaux
,une manière ſimple& facile de faire battre
quatre moutons ſucceſſivement & fans inter
ruption.
M. Jamard , aflocié-adjoint , a préſenté à la
Compagnie un exemplaire imprimé de fon Ouvrage,
pottant pour titre : Recherches fur la
théoriede la Muſique. Nous avons rendu compte
de ce traité l'année dernière.
M. Dambournay , Académicien - titulaire , a
lu ſur la Garance un mémoire qui contient les
procédés qu'il a ſuivis pour deflécher les racines,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&conſerver à la poudre qu'il en extrait ſa couleurjaune
, ainſi que pour ſéparer les différentes
qualités de cette poudre par un appareil qui ne
revient qu'à 1,00 liv. Des moyens que M. Dambournay
indique , il réſulte que deux hommes
font entr'eux quarante livres de poudre par
jour , & que la mouture ne revient pas à deux
fols la livre.
M. du Lague , Académicien-titulaire , a lu
un mémoire , concernant le paflage de Vénus ſur
le Diſque du Soleil , obſervé conjointement avec
M. Bouin à Rouen , & par M. Pingré au Cap-
François.
M. du Lague a lu une lettre ſur la comète de
cette année , obſervée à Cherbourg par M. le
Valois. Dans la mème lettre , il eſt fait mention
d'un phénomène arrivé le premier Décembre
1769 , que l'auteur dit avoir été confidéré comme
un tremblement de terre général dans la Normandie.
M. David a préſenté l'éloge de M. le Cat par
M. Valentin , maître en Chirurgie de Paris , dédié
à cette Académie. Ce font des fleurs , qu'un
élève , devenu maître à ſon tour , vient de réę
pandre fur le tombeau du grand homme , dont il
écouta les leçons .
M. le Directeur a fait part d'une lettre de
M. Dambournay , adreſſée à l'Académie , contenant
différens détails ſur le tremblement de
terre arrivé le premierDécembre 1769 , & reflenti
dans cette Ville & aux environs .
M. le Chancelier , Académicien-tituullaaiirree , a
préſenté à la Compagnie un exemplaire imprimé
de l'Ouvrage de M. Banté,qui a remporté l'acceffit
Pannée dernière.
Ce même Académicien a lu un mémoire dont il
JANVIE R .. 1771 . 149
eſt auteur, &qui porte pour titre : Obfervations
fur l'eaude merdistillée.
,
L'importance qui réſulteroit du deſſallement
de l'eau de mer l'intérêt du commerce à la
réuflite & à l'étendue de cette découverte , tiennent
en ſuſpens ſur cette matière l'attention des
eſprits patriotiques & amis de l'humanité. Les
Phyſiciens & les Chymiſtes s'en occupent avec
une ardeur égale. Tous ſe propoſent un but uniforme
dans les procédés différens qu'ils emploient.
Distillation & filtration. Voilà les deux principaux
moyens qu'ils ont juſqu'ici mis en uſage.
Le public , qui ſe plaît à voir les arts concourir à
fon avantage , excite également toutes les claſſes
de ſavans à la ſolution de ce problême economique
& chymique , qui peut , à ce qu'il nous ſemble
, ſe réduire à ces termes :
<<Trouver le procédé le plus ſimple , le plus
plus prompt , le plus facile& le moinsdifpen-
>> dieux de dégager l'eau de la mer des parties
>>étrangères quelconques , qui conſtituent fon
>>> acreté& ſon amertume , & la convertir en eau
>>>pure , douce & falutaire » .
Nous avons fait lecture d'une lettre imprimée
du ſieur Pyre à l'Académie , renfermant un autre
imprimé , portant pour titre: Lettre à un Méde
cin de Province , pour fervir à l'Histoire de la
Médecine.
M. Macquer , membrede pluſieurs Académies,
aflocié- libre de celle de Rouen , nous a fait parvenir
un mémoire intitulé : Expériences pour le
defſfallement d'eau de mer par filtration.
M. Ourſel nous a donné un mémoire justificatifde
ſon ſyſtême de filtration & de ſes procé
dés. Il l'a intitulé : Troiſième mémoirefur la poffibilité
de rendre l'eau de mer potable par la
Giij
O MERCURE DE FRANCE..
:
kule filtration ; ou Réponse au mémoire & ex
riences deMeffieurs Poulletier de la Salle , Maître
des Requêtes , & Macquer , des Académies deParis
, Stocholin , Turin , Rouen , &c . L'Académic
aentendu avec fatisfaction la réponſe de M. Ourfel
; elle a nommé des Commiſſaires pour l'examen
de ce dernier mémoire.
M. l'Abbé Dicquemares , aſſocié- adjoint , a
préſenté à l'Académie un nouvel exemplaire de
fon Cosmoplane , exécuté plus en grand que celui
qu'il avoit donné l'année dernière. Comme on a
lexplication abrégée de cet inſtrument Astronomique
& Géographique , on ne croit point devoir
ici la répéter; on ſe contente d'obſerver que
lanouvelle forme , donnant à toutes ſes proportions
plus d'étendue , accroît ſa netteté , fans altérer
ſa précifior...
,
M. du Lague , Académicien titulaire adonné
lecture d'un mémoire de M. le Chevalier Dangofle
, atlocié , portant pour titre : Obfervations
de l'Eclipse de Lune , du 13 Décembre 1769 , &
d'uneAurore Boréale , arrivée à Tarbes té 19
Janvier 1770.
M. le Chandelier , Académicien- titulaire , nous
aremis un mémoire anatomique de M. Bonté ,
Médecin de Coutances .
Ce mémoire contient trois obſervations :
La première , d'une plaque oſſeuſe , trouvée
adhérente à la pleuvre d'un ſujet. Cette membrane
étoit , quant à ſes autres parties , dans ſon
état naturel. L'offification étoit de ſept ou huit
travers de doigt d'étendue ; elle étoit inégale ; on
ytemarquoitdes enfoncemens , qui ſuivoient la
direction des côtes avec des faillies moulées
dans leurs intervalles. L'organiſation n'étoit point
Abreufe.
,
JAN VIER. 1771. 15
La ſeconde obſervation eſt celle d'un Placenta
àHydatides , rendu par une femme au huitième
mois de la groffefle.
La troiſième obſervation de M. Bonté roule fur
un enfant hermaphrodite , né vivant à Coutances
en1764. Lesdeux ſexes , ſuivant l'auteur , étoient
parfaitementdiftincts & ſéparés.
L'eſprit de vie n'anima que quarante-huit heu
res cet individu monstrueux & imparfait : erreur"
de la nature : objet d'étonnement & non pas d'in
truction , fait pour contenter une vaine & inutile
curioſité par une conformation extraordinaire,
plutôt que pour donner matière à des décou
vertes applicables au reſte de l'humanité.
M. le Valois , ancien Marin , Capitaine , &
Coſmographe de la Société Académique de Cherbourg
& aflocié adjoint de cette Académie
nous a lu un mémoire intitulé :
Difcoursfur les calmes qu'on rencontre en mer
&fur l'utilité qu'ily a' de trouver un moyen facile -
& capable de faire avancer un navire fans vent
&fans rames , avec la defcription d'une machine
inventée&propre pour cet usage.
Ce méchaniſme , décrit par l'auteur , nous a
paru ingénieuſement imaginé & combiné. Mais ,
comme, en faitde méchanique , on ne peut pas
conclure démonstrativement de la théorie à la
pratique , nous ne pouvons que préſumer , fans
ofer affirmer une exécution complette.
M. le Valois nous a auſſi donné la deſcription
d'un Horizon artificiel , qu'il a pareillement in
ventédepuis peu , précédé d'un difcours fur fon
utilité& fon uſage.
Tous les navigateurs ſavent de quelle importance
eſt la connoiſlance des latitudes en mer , &
tsop ſouvent ils éprouvent la difficulté de les ob-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
يف
ferver. M. le Valois propofe d'ajouter l'uſage du
miroir de métal à celui du miroir d'huile , dont on
ſe ſervoit déjà , & de comparer le réſultat des obſervations
ſur le miroir ſolide & le miroir fluide.
Il indique les avantages qu'on ſe procurera par
ce nouveau procédé , & quelques inconvénients
cependant , qu'il n'a point encore pu corriger entiérement
. Mais, lorſqu'on ne peut faifir parfaitement
l'exactitude , il faut ſe conſoler par les approximations.
, M. le Chandelier , Académicien a lu un
mémoire intitulé : Second mémoire fur les eaux
minérales de Rouen , pourfervir de fupplément , ou
plutôt de correctif au précédent , lu à laféance
Académique , du 8 Juin 1768 .
On fait que la vérité ne le découvre pas toujours
toute entière aux yeux de l'obfervateur ;
mais le premier retour vers elle est le naïf& fincère
aveu de l'erreur.
Eclairé par de nouvelles expériences ou des
obſervations récentes , M. le Chandelier ne craint
pas de réformer le ſyſtême qu'il avoit avancé dans
un mémoire précédent fur les eaux minérales.
D'après plusieurs expériences faites en commun
avec un Chymiſte éclairé , répétées depuis en particulier
, cet Académicien avoit cru pouvoir conclure
que lefer contenudans nos eaux minérales eft
divifé, diſſous par l'eau méme ,ſans la participation
d'aucun acide.
Parmi les moyens que la Chymie emploie pour
arriver à la connoiſſance des mixtes , les princi ,
paux & les plus ordinaires font la décompofition
par le feu& les diſſolvans ; mais il eſt encore un
procédé qui s'applique mieux que les deux premiers
à la diflolution des eaux. Ce ſont les compoſés
chymiques , que l'on appelle réactifs , qui,
JANVIER. 1771 .
2
parles lois de combinaiſon ou d'affinité , produiſent
quelquefois deux nouveaux compofés . M. le
Chandelier cite un exemple de cette double affinité.
En travaillant aux expériences ſur leſquelles
il avoit établi le ſyſtême qu'il abandonne aujourd'hui
, l'auteur avoit employé un alkali phlogiftique
, qu'il tenoitdu Chymifte qui opéroit de
concert avec lui ; il l'avoit employé, diſons- nous,
fans avoir pouffé l'attention juſqu'à éprouver fi
cet alkali étoit phlogiſtiqué au point de faturation.
Mais depuis , frappé de quelques objections
qui furent propoſées à ce même Chymiſte par
M. Marteau , l'illuſtre Confrère dont nous déplorons
la perte , M. le Chandelier pria ce dernier
de lui faire paſſer ſon alkali phlogiſtique. Il en
eut à peine une phiole aux mains , qu'il s'emprefla
d'en faire l'expérience. En regrettant d'être forcés
de fupprimer Ic détail intéreſlant & exact de ſes
procédés variés & multipliés juſqu'au fcrupule ,
pour s'allurer cette fois de la vérité , nous nous
contenterons d'expoſer la concluſion que M. le
Chandelier en a tirée démonftrativement.
Les eaux minérales de Rouen contiennent du
vitriol , le fer s'y trouvefous cetteforme dans cet
étatde combinaison .
L'auteur termine ce mémoire par une réflexion
àlaquelle il invite tous les Chymiſtes, en leur pré--
fentant l'exemple de la propre ſurpriſe dans laquelle
il eſt tombé lui - même.
Lorſqu'on fait ulage des réactifs , il eſt de la
première importance de les avoir parfaits . Il ré.
Tulte unedifférence extrême d'un diſlolvant faturé
& d'un diffolvant ſurabondant. La partie excédente
du diſlolvant , lorſqu'il n'eſt pas laturé, nuit
àla réaction , & peut quelquefois mettre obſtacle à
laprécipitation.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
M. de la Voifié , membre de l'Académie des
Sciences de Paris , préſenté par M. Dornai , membre
titulaire de l'Académie nous a donné lecture
d'un mémoire dont il eſt auteur , intitulé :
Mémoire fur la nature des eaux de la Ville de
Rouen.
Si l'analyse des eaux minérales intéreſſe la
Chymie & la Médecine par la diverſité des
mixtes qui les compoſent & l'utilité qui peut réfulter
de leur combinaiſon pour le ſoulagement
& la guérilon des malades , on peut aſſurer que
La connoiſſance de ce liquide alimentaire répandu
ſur toute la ſurface du globe ,de la nature &
de ſes qualités , intéreſſe , par ſon uſage univerfel
& journalier l'humanité entière. M.
Lavoiſé , depuis un tems confacre une partie
de ſes lumières & de ſes recherches à l'Examen
de la nature des eaux qu'il rencontre dans
ſes voyages.
L'analyſe des eaux renferme deux objets , que
leur obfervateur ſepropoſe également.
Connoître la nature det ſubſtances ſalines &
terreuſes contenues dans ce fluide,
Déterminer la quantité de ces mixtes.
Pour arriver à cette double connoiſſance , au
fieu d'employer la voie de l'évaporation , l'Académicien
de Paris ſe ſert d'un alkali fixe ; pour
précipiter les parties terreuſes , & d'une diffolution
d'argent & de mercure , pour décompofer
les ſels vitrioliques & marins .
Mais , pour déterminer la quantité de ces mixtes
, il a cru que le moyen le plus ſimple & le plus
certain étoitde calculer & comparer les différens
degrés de peſanteur de l'eau. Il a donc imaginé
un nouvel aréomètre , ou peſe- liqueur , dontil
nous a donné la démonstration.
JANVIER. 1771 . ISS
M. de Lavoiſté nous a fait part des eſſais qu'ila
enfucceſſivement
faits avec le ſecours de cet inftrument
, d'abord ſur l'eau de Seine pendant la marée
montant; auprès du pont de cette Ville
ſuite à Diépedalle pendant la haute marée fur
pluſieurs fontaines , & finalement fur quelques
puits de la Ville ; de toutes ces expériences faites
en Phyſicien habile & en manipu'ateur
adroit , il réfulte que l'eau de Seine eſt la plus légère
& la plus falubre , puiſqu'elle contient la
moindre quantité de ſubſtance étrangère. Après
elle , celle des fontaines doit tenir le ſecond
rang ,& celle des puits le dernier.
2
M. Scanigatty , aſſocié adjoint , a fait aux
yeux de l'Académie , une expérience fur deux
thermomètres en même tems , dont l'un rempli
d'eſprit de vin , & l'autre de mercute. Il a paru
réſulter de cette expérience , que la températures
des fluides agit avec plus de promptitude & d'activité
ſur le mercure que fur les liqueurs ; ce qui
pourroit dans la pratique donner des motifs de
préférence aux thermomètres de mercure fur les
thermomètres d'eſprit de vin.
M. Chefd'hôtel , menibre de cette Académie
apréſenté un mémoire intitulé Observations re
latives à l'expériencefaitepar M. Scanigatry, et
préſence del'Académie , le 14 Avril 1770.
C'eſt de l'expérience que nous venons de décrire
dans l'article précédent qu'il s'agitici ; l'A
cadémie n'ayant encore pu prendre une connoif
fance ſuffilante de ce mémoire , on le propoſe d'en
rendre compte une autre année.
M. l'Abbé Dicquemares, aſſocié-adjoint , nous
a fait pafler la deſcription & la figure d'un instru
ment defoninvention , propre à mesurer le tems de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE .
trenteſecondesen mer , &à donner par le Lock la
mesure exacte du fillage d'un vaiſſeau.
L'Académie , d'après le rapport des Commiflaires
, a confidéré cette machine comme une ingé--
nieuſe application d'une méchanique inventée
par feu M. l'Abbé Noller , pour expliquer l'effer
des frottemens .
Le Secrétaire a fait part à l'Académie de l'extrait
analytique en François de la deſcription Allemande
d'une machine astronomique , nouvellement
inventée & exécutée par M. Halm , Curé
d'un Village du Duché de Wurtemberg. L'auteur
de la deſcription Allemande eſt M. Fiſcher , Bi-..
bliothécaire du Prince Souverain *.
M. le Valois , dont nous avons déjà cité plufieurs
ouvrages dans le compte de la préfente année
, a lu un ſyſtême d'explication d'un problême
de Phyſique fur une obſervation qu'ila faite au
Brefil de pluſieurs cedres trouvés à 3 , 4 & jufqu'à
600 pieds de profondeur ,ſuivant le rapport
des ouvriers qui exploitent les mines d'or de
cette contrée.
M. God , Commiſſaire des Guerres en cette
Ville , nous a fait paſſer une obſervation inté.
reffante fur une propriété fingulière de l'huile de
vitriol.
Cemémoirecontient deux propoſitions, la première
, qu'il ne faut pas regarder comme un
axiome en. Chymie , que les acides communi-
* Les bornes du tems qui reſtoit de la reception
de cemémoire à la Séance publique n'ont point
permis un examen ſuffisant pour en rendre
compte àl'aſſemblée.
८
JANVIER. 1771 . 157
quent généralement la couleur rouge aux teintures
bleues & violettes des végétaux.
La ſeconde , qu'il ſe fait une combinaiſon
réelle de l'acide vitriolique avec l'indigo .
Du rapport des Commiflaires de l'Académie ,
il réſulte que les expériences de M. God font
exactes , & ſa théorie fondée ſur des principes
vrais & folides , nous defirons qu'il ſuive ſes
recherches en ce genre , & qu'il continue ſes efforts
pour s'affurerde la poſſibilité apparente de
faturet d'indigo l'acide vitriolique , de cette
combinaiſon neutraliſée il pourroit éclorre dans
l'art de la teinture quelque découverte neuve &
utile.
M. Auran, ſecond Chirurgien de l'Hôtel-Dieu ,
alu un ouvrage , dont il eſt auteur , intitulé : Second
mémoire contenant l'histoire de la gaine des
muscles de la cuiffe , &c.
Cet ouvrage a été précédé d'un premiermémoire
que M. Auran communiqua à l'Académie l'année
dernière , dans lequel l'auteur débutoit par l'expofition
des connoiſlancés générales & préliminaires
qui doivent ſervir d'introduction à l'hiſtoire
anatomique de toutes les gaines des muſcles du
corps humain. Il rapportoit enfuite tout ce que
les anatomiſtes anciens & modernes ont écrit er
ce genre , afin d'indiquer l'infuffiſance de leurs
connoiſſances fur cette matière , & le point en
même- tems dont il part , pour ſuppléer à leurs
imperfections.
Pour démontrer l'importance de l'anatomie
musculaire , M. Auran fait une courte énumération
des uſages généraux qu'il attribue aux
enveloppes des muſcles & du nombre de
ces enveloppes ;il en compte quinze , c'est-à
rss MERCURE DE FRANCE
dire, 14 de plus que les anatomiſtes qui l'avoient
précédé. Leurs uſages particuliers font
très- nombreux , & ne peuvent être décrits quedans
le corps du traité.
M. Auran ſuit le même plan dans ſon ſecond
mémoire. Le but général de ſon ouvrage
nous paroît être de multiplier , autant qu'il
peut , les points de rapport , qui font entre
l'anatomie & l'art de guérir ; c'eſt à ce ſyſtême
que nous devons l'entrepriſe de ſon traité,
dont il eſpère déduire l'éclaircifſſement de quelques
points obſcurs de pathologie & de nouvelles
idées pour le traitement de plufieurs maladies.
M. de Marigues , lieutenant de M. le premier
chirurgien & correſpondant de l'académie
royale de chirurgie , nous a fait parvenir deux
mémoires, dont l'académie a entendu la lecture,
avec autant d'intérêt , que de ſatisfaction .
Le premier eft intitulé Obfervation fur un
vomiſſement mortel, causé par le skirre du Pancréas.
Le ſecond mémoire de M. Marigues , préfeate
pour titre : Obfervation fur un effet fingulier du
tonnerre:
Un phyſicien connu , M. l'abbé Chappe , auteur
de la deſcription d'un voyage qu'il a fait
en Syberie , penſe avoir conftamment reconnu
que la foudre bien ſouvent ſe porte de bas en
haut , c'est-à-dire , qu'elle s'éleve alors en filence
par des conducteurs inviſibles pour
n'éclater que lorſqu'elle eſt parvenue à une certaine
hauteur. Pluſieurs ſavans avoient adopté
cé ſyſtême. Le fait que décrit M. Marigues ,
paffé preſque ſous ſes yeux, quoique propre ,
JANVIER. 1771. I
au premier coup d'oeil , à confirmer le ſyſtême
de M. l'abbé Chappe , en pourra cependant paroître
deſtructif , après un examen plus réfléchi.
M. David , académicien titulaire , a préſenté
une machine de ſon invention , dont l'effet
(par le moyen d'une roue pofée horizontalement )
est de pouvoir couper fous l'eau , à une hauteur
déterminée & de niveau , plüſicurs pilotis à la
fois , quoiqu'on ne connoisse pas quel fera les
niveau du terrein couvert d'eau , fur lequel la
machine peut être .
Cette machine a été miſe ſous les yeux de
l'aſſemblée , l'auteur lui en a donné la démonftration.
M. de Broſſard, écuyer , demeurant en la
ville d'Honfleur , alu un mémoire , dans lequel
it expoſe l'utilité d'une méchanique defon invention
dont l'effet doit être de faire faire aux
navires de toute espèce , grayés de cette manoeuvre
, dumoins une lieue par heure dans les tems
les plus calmes. Comme ce mémoire ne contient
que les effets & l'utilité de cette machine , ſans
en expliquer le développement méchanique ,
nous ne pouvons , à ceſujet , entrer dans aucun
détail..
M. Scanigarty , aſſocié - adjoint , a fait la
démonstration du modèle , en carton, d'une
lampe qu'il a adaptée à une cage cylindrique ,
&dont le but eft de faire éclorre des oeufs par la
chaleur graduée & combinée du feu de cette
lampe.
M. Chefdhôtel , aſſocié - adjoint , a préſenté
à l'académie le projet , la figure , la defcription
, la démonftration géométrique , l'uſage &
même des vues de perfection d'un inftrument
160 MERCURE DE FRANCE.
demathématique qu'il a nouvellement inventé
propre à décrire des ſpirales. L'auteur propoſe
de l'appeler compas spiralitique , comme on a
donné le nom d'elliptique à l'inftrument imaginé
pour décrire les ellipfes.
M. l'Abbé Boüin , afſocié - titulaire , alu une
lettre de M. le chevalier d'Angos , afſocié-adjoint;
en réponſe à quelques oljections que cet
académicien lui avoit faites contre fon hypothèse
de la lumière , comme caufe générale , & peut-être.
unique du mouvement des corps célestes , & de
tout mouvement dans l'univers.
M. David a lu une obſervation , dont il
eſt l'auteur , fur une tumeur à pédicule à lajoue
droite , devenue cancereuse , & guérie par extirpation
, fuivie de réflexions relatives à la
cure de cette maladie. Cc mémoire a été lu par
l'auteur à laféance.
Ce même académicien nous a lu un autre
mémoire , ſur l'usage des eaux contenues dans
l'amnios.
M. David confidère l'uſage de ces eaux , relativement
à la mère & à l'enfant qui y eſt
plongé. On ne fauroit , ſelon lui , trop admirer
la multitude des effets que la nature produit
avec un ſeul agent. C'eſt d'abord à la faveur
du liquide , qui afflue dans l'utérus,qquuee la capacité
de ce viſcère s'agrandit inſenſiblement ,
& qu'il prépare une habitation commode au
précieux germe qui doit s'y développer. L'action
de ce nouvel individu ſur l'organe ſenhble
qui le renferme , n'eſt dans le contact , que
le produit de l'excès de fon poids fur celui du
liquide , dans lequel il eſt plongé , & cet excès.
eſtbien peu conſidérable.
JANVIER. 1791. 161
Quel avantage ne partage-t-il pas avec fa
mère de cette manière d'être ? Les chocs , les
divulfions de l'uterus , & tous les accidens qui
en font les ſuites, ne font réſervés que pour les
ſécouſſes violentes , au lieu qu'ils euſſent été
très-fréquentes, Outre ces avantages , on fait
combien ce même fluide eſt précieux pour préparer
le paſſage de l'enfant à la lumière.
,
Mais , quelque variés & quelque importans
que foient ces uſages, ils euffent été infuffifans
pour la conſervation du foetus , fi la nature
n'eût doué ces liqueurs d'une autre faculté ;
celle de rafraîchir le ſang de l'enfant , comme
l'air teçu dans le poumon , rafraîchit le ſang
de ceux qui reſpirent. Cet effet , qui n'avoir
point encore été loupçonné par aucuns phyfiologiſtes
, fe trouve amplement difcuté dans le
memoire de M. David. L'uſage de l'air , qui
entre dans le poumon , étoit , il y a quelques
années encore tellement problématique , que
cette académie propoſa , parmi les ſavans , une
couronne à celui , qui , dévoilant avec plus de
clarté le méchaniſme & les usages de la refpiration
, diffiperoit toutes les incertitudes qui régnoient
encore à cet égard. M. David rempotta
le prix propoſé , & démontra , d'après
les expériences les mieux conſtatées que le
principal effet de l'air qui ſe précipite dans le
peumon , eſt de rafraîchir le ſang qui paſſe à
travers les ramifications très - multipliées des
vailleaux pulmonaires ; aujourd'hui il repréſente
auffi demonftrativement un autre fluide introduit
par la même néceſſité , & produifant dans
les liqueurs de l'enfant , le même effet que le
fang des adultes reçoit de l'air qu'ils refpirent.
,
162 MERCURE DE FRANCE.
:
C'eſt le termomètre à la main , qu'il faut
voir M. David s'avancer dans cette nouvelle
route qu'il vient d'ouvrir aux anatomiſtes
parmi les ténèbres de l'économie animale , où
ſouvent nous marchons encore d'un pas chancelant
& incertain , après tant de ſiècles & de
découvertes : lorſque ſon mémoire ſera publié,
il fera facile de ſuivre l'auteur dans les expérien
ces claires & préciſes dont il étaie ſon ſyſtême.
M. David a encore préſenté dans le cours
de cette année , un traité de la nutrition & de
de l'accroiſſement. ( 1 )
M. de Machy , membre des académies des Curieux
de la nature & de Beilin , & affocié- adjoint
de l'académie de Rouen , nous a fait la
lecture d'un mémoire intitulé : Obſervations
fur le traitement de l'argent par le borax ou le
ſalpêtre. Ce mémoire a été lu par l'auteur à la
féance publique.
MM. de Lague & Boiiin , académiciens titulaires
, commiffaires nommés pour l'exainen du
calcul de trois obſervations de Vénus , Mars &
Jupiter , par M. le chevalier d'Angos , ont fait
leur rapport de ce mémoire , auquel ils ont
ſubſtitué ce titre , qui leur a paru mieux en remplir
l'eſprit.
( 1 ) Comme ce mémoire ne tardera pas à paroître
par la voie de l'imprimérie , l'académie
a regardé comme ſuperflu d'en donner un
extrait.
JANVIER. 1771. 163
Résumé des calculs pour réduire en lieux vrais les
lieux apparens de Vénus , Mars & Jupiter ,
trouvéspar quatre obſervations faites à Rouen
en 1760 parM. le chevalier d'Angos, officier
au régiment de Navarre , aſſocié- adjoint à l'académie
royale des ſciences , belles - lettres &
arts de Rouen.
MM. les Commiſſaires , fur cet objet , ont jugé
par les opérations de l'auteur , qu'il poffédoit
bien la méthode des calculs aſtronomiques , & les
conduiſoit avec intelligence. Ces calculs repaſſés
&vérifiés ont paru fort juſtes , & ce réſumé méritera
de trouver place dans le recueil des mémorres
de l'académie.
Nous avons fait part à l'académie d'une obſer
vation aſtronomique de M. Bischoff, traduite de
Pallemand en latin , & envoyée de Studgardr.
MM. Ligot &du Lague , nommés commiflaires
fur cet objet , ont fait leur rapport , dont il réfulte
qu'on ne peut trop regretter le peu de momens
queM. Bischoffa pu employer à ſon obfervation;
qu'il feroit à propos de tavoir le nom du
lieu où l'obſervation a été faite , ſa ſituation relativement
à Studgardt , & le moment de la ſéparation
des deux planettes , Mars & Jupiter ; le ſecrétaire
a été chargé de demander à l'aſtronome
allemand toutes les informations qu'il pourra
donner ſur un phénomène rare , curieux & intéreflant.
a
M. Scanigatty nous a communiqué un journal
des obſervations méteorologiques del'année 1769
&de l'année 1770 juſqu'à ce jour. De ce journal
il réſulte que,pendant l'année 1769 , la plus grande
hauteur du baromètre a été le 22 Juin à 8 heu164
MERCURE DE FRANCE.
res du matin , le mercure ayant monté cejour à z8
pouces ri lig. &demie; à l'inſtant du tremblement
de terre qui s'eſt fait ſentir dans cette ville &
aux environs le premier Décembre à fix heures du
foir , le baromètre étoit à 28 pouces 9 lignes , où
il s'eſt ſoutenu pendant trois heures ; le plus grand
abaiflement du mercure a été , le 14 Novembre, à
27 pouces 1 ligue ; le plus grand degré de froid
eſt arrivé le 22 Janvier , où le thermomètre de M.
de Reaumur a defcendu à 6 degrés au - deſſous de
laglace; le plus grand degré de chaleur a été les
$ & 6 Juillet , ou le thermomètre a monté à 27
degrés au- deſlus de la congelation .
Pendant l'année 1779, la plus grande hauteur
du baromètre a été , le 23 Janvier , ou le mercure
étoit a 28 pouces 9 lignes , & il s'eft foutenu à ce
pointjusqu'au 27 au foir; & pendant la nuit du
27 au 28 , il s'eſt élevé à 28 pouces 11 lignes , où
il eſt refté toute la journée du 28. Le plus grand
abarnfement du mercure a été le 11 Juin au matin
à 27 pouces i ligne.
Le plus granddegré de froid a été à 4 degrés
au-deſlous de la glace , les 25 & 26 Février. Le
plus grand degré de chaleur a été , le 24 Juillet ,
où le thermomètre à monté à 23 degrés au- deflus
de laglace. Les vents quront régné le plus conftamment
pendant le cours de ces deux nnées ont
été à partir de l'ouest juſqu'au nord-eft , paſſant
par lenord.
Distribution des Prix dans le département
des ſciences ,fondés par le Corps Municipal.
Prix d'Anatomie.
Le premier prix a été remporté , ex aquo , par
JANVIER. 1771. 165.
leStBioche de la Guadeloupe & le St Deſvaches
deMontivilliers, tous deux élèves de l'Hôtel-Dieu
deRouen .
Le ſecond prix a été accordé de droit à celui des
deux concurrens au premier prix que le fortn'a
pas favorisé de la première médaille .
Letroiſième prix a été remporté par le Sieur Bagnian
, élève de la ville.
Prix de Chirurgie.
Le premier prix a été remporté par le Sr Pou
part de Pont-l'Evêque , élève de l'Hôtel -Dieu de
Rouen.
Le ſecond & le troiſième ont été remis à l'année
prochaine.
Prix de Botanique,
Le premier prix a été adjugé à M. Gamare de
Pont-l'Evêque.
Le fecond , àM. le LargedeCaën.
Le troiſième , à M. Philipes de Ponteaudemer,
Le quatrième , réſervé de l'année dernière , a
été remporté par M. de Bonpar de Pont-l'Evêque.
M. de Launé de Déville a mérité l'acceffit.
Mathématique.
Le premier prix a été remporté par M. Jean
Mabire , de la paroille de Beaufieel près Lyon-la-
Forêt
Le ſecond , par M. Pierre Forfait de Rouen.
Le troiſième , par M.J. B. Lemoine, deRoucai
1
<
1
166 MERCURE DE FRANCE.
M. François Alix , de Honfleur , a mérité l'acceffit.
Hydrographie.
Le premier prix de cette ſciencea été adjugé à
M. le Bourfier , de Rouen.
Le ſecond , à M. Mabire , de la paroiſſe deBeauficel
, près Lyon -la- forêt .
Letroiſième , à M. Jacq. Samſon le Boursier ,
⚫deRouen.
Grand Prix de la clafſfe des Sciences
pour l'année 1771 .
L'Académie propoſe pour le grand prix de la
claſſedes ſciences de l'année 1771 , cette queſtion
chymique à réſoudre :
Après avoir établi ce qui caractériſeles argiles
engénéral , déterminer les différences chymiques&
physiques qui distinguent entre elles celles des argilesqu'on
connoît ſous le nom de bols , deglaiſes&
deterre àfoulon.
,
L'Académie ſe flatte que , de la ſolution de ce
problême , non - ſeulement il réſultera l'éclairciflement
de ce point d'hiſtoire naturelle
mais encore quelque découverte nouvelle applicableà
la pratique des arts utiles , dont la perfection
fait un des principaux objets de ſes travaux &
de ſes recherches .
Belles- lettres .
Enſuite M. Haillet de Couronne , ſecrétaire
pour lapartie des belles -lettres & des arts agréa
JANVIER. 1771 . 16.7
bles , préſenta le compte des travaux dans le département
dont il eſt chargé , & il dit :
M. le chevalier de la Maltière , directeur , a fait
undiſcours de rentrée .
M. le préſident de St Victor , ſecrétaire pour les
ſciences , a donné un mémoire de belles - lettres ,
ayant pour titre : Obfervation critiqueſur unemèdaille
confulaire de la famille Calpurnia , citéepar
Patin dans les familles confulaires; &parHavercamp
, dansson commentaire du ThesaurusMo
rellianus.
L'objet de ce mémoire eſt de prouver ( contre le
fentiment des auteurs qui ont parlé de cette médaille
) que c'est Apollon&non le dieu Terme qui
y eſt repréſenté . M. de St Victor diſcute & approfondit
cette queſtion ; elle lui fournit l'occafion
de parler de la fixation des jeux apollinaires , époque
qui donna dès lors une nouvelle illuſtration à
la familleCalpurnia.
M.de Cideville , académicien titulaire , un de
nos bienfaicteurs , vient encore de nous donner
pour préſent la statue du jeune Faune danſant.
Cette belle figure d'après l'antique , grande comme
nature , réparée ſous les yeux de M. Lemoine,
Ículpteur du Roi notre aſſocié , ſera placée dans
la ſalle des élèves pour le deſſin , & appartiendra à
cette école.
Cette ſimple annonce qui n'exprime rien de notre
reconnoiſſance , & qui pafle ſi rapidement ſans
rien dire de fatisfaiſant ni fur le goût ni fur les
connoiffances variées qu'à M. de Cideville , eſt la
ſeule expreffion qu'il nous ait été permis d'employer
en cette circonſtance .
M. Deſcamps , académicien titulaire , peintre
168 MERCURE DE FRANCE.
du Roi & profeſſeur de l'école de deſſin en cette
ville , a peéſenté à l'académie un exemplaire imprimé
defon voyage pittoresque de la Flandre &
du Brabant , un vol in- 8 . Ce livre est instructif,
intéreſſant&plein de variété.
Le même académicien prépare une analyſe raifonnéede
tous les termes de peinture qui pourroient
être compris dans un fupplément ou dans une nouvelle
édition du dictionnaire encyclopédique.
M. I Abbé Yard , académicien titulaire, connu
parfon idée de la Poësie angloiſe , dont le Public
eft en poſleſſion , a lu , comme fuite & continua
tion de ce bon ouvrage , une differtationfur l' Eloquence
angloiſe, dans laquelle il a intéré la traduction
littérale d'undiscours prononcéparla Reine
Elifabeth vers lafin de l'année 1501 ; M. l'AbbéYart
établit & conclut qu'on ne doit reconnoître
pour véritable éloquence que celle qui eſt dictée
par le coeur & par les paſſions .
M. l'Abbé Fontaines , académicien vétéran,
nous a envoyé & nous a lu pluſieurs Odes- d'Horace
qu'il a traduites en vers françois : nous nous
félicitons de pouvoir annoncer qu'il a achevé.
toute ſa traduction de cet auteur latin , & l'académie
a chorſi la ſeconde épode pour être lue à
cetre ſéance , afin de rendre le Publicjuge de cet
ouvrage qui mérite une véritable attention.
M. Balliere , académicien titulaire , ayant été
nommé commiffaire avec M. l'Abbé des Houf-
Jayes pour l'examen d'un manuscrit que M. Gue-
Tout de Pival a préſenté , intitulé, Ortholexie francoife,
ils ont tous deux fait un rapport favorable
de et ouvrage , & l'académie a aurhorifé fon tecrétaired'endélivrer
un certificat à l'auteur.
Cc
JANVIER. 1771 . 169
Ce rapport est devenu un mémoire considérable
qui préſente d'excellentes vues pour la perfection
du livre de M. Gucrout de Pival .
M. l'Abbé des Houſſayes , académicien titulaire
, a offert à l'académie le recueil imprimé des
diſcours& poëfies qui ont remporté le prix des
Palinods en 1768 & 1769 ; on trouve dans ce
volume les éloges , qu'enqualité de ſecrétairede
l'académie de l'Immaculée Conception , il aprononcés
publiquement : on y lira avec attendriflement
celui qu'il a fait de M. du Boulay , ſon intimeami.
M. Dornay , académicien titulaire , a lu un
mémoire pour fervir d'introduction à l'ouvrage
dont il s'occupe , concernant les lois rurales &
agricoles. Ces objets , naturellement faits pour
toucher le coeur & plaire à l'eſprit , deviennent
encore plus intéreflans par la façon dont M. Dornayenparle.
Un tel ouvrage peut devenir lecode
de tous les citoyens , c'eſt-à-dire du propriétaire
&du cultivateur.
M. Bachelet , académicien titulaire , nous a
préſenté une eſtampe qu'il a gravée d'après le tableaudeBonaventure
Peters: elle porte pour titre
laredoutede Scenek , & eſt dédiée à M. de Miromeſnil
, premier préſident.
M. Bachelet a bien rendu par ſon burin la légéreté
des ondes & la tranſparence des objets ré-
Réchis dans l'eau .
M. Jadouille , académicien titulaire , a préſenté
à l'académie différens ouvragesde ſculpture : 1º.
Un modèle en ronde -bofle de la ſtatue du Roi
Clotaire , pour être exécutée en plomb. 2º. Un
bas- reliefrepréſentant la Religion : elle eſt aſſiſe
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
fur des nuages , & appuyée ſur la pierre triangulaire
, ſymbole mystérieux ; d'une main elle tient
la croix ,& dans l'autre eſt un frein pour déſigner
qu'on doit répriiner ſes paſſions. Derriere elle
font les tables de la loi : le rameau defléché qu'on
apperçoit apprend que les cérémonies de l'ancien
Teftamentne ſont plus en uſage , & l'on y remarque
un ange qui ſoutient le livre de l'Evangile.
Le même académicien nous a encore fait voir
deux eſquiſſes en bas- relief faiſant pendant , dont
l'une repréſente la Juſtice avec ſes divers attributs
portés pardes génies , entourés de nuages, pour faire
entendre que cette vertu eſt deſcendue du Ciel.
L'autre bas - relief eſt pour le commerce ; le
ſculpteur y a raſſemblé tout ce qui peut rendre
ſenſible l'utilité de cette profeſſion. Un des deux
enfans tient dans ſes mains le caducée & une
bourſe : il s'appuye ſur un leopard pour marquer
qu'il s'agit particulierement de la Normandie :
l'autre enfant ſoutient une corne d'abondance ,
d'où tombent différens fruits & divers coquillages
, ce qui exprime les avantages du commerce
qui réunit toutes les nations. On apperçoit des
fragmens d'un vaiſſeau antique , & fur le devant
on remarque un miroir , ſymbole de la Providence
, tandis que , ſous le voile de cette même
allégorie , le coq déſigne la vigilance , & que la
tête du chien ſert à exprimer la fidélité qui eſt l'ame
du commerce.
: Cesdeux ouvrages ſont deſtinés à ormer le deffus
des portes de la jurisdiction confulaire de
cette ville,
M. l'Abbé Auger , adjoint , a lu dans pluſieurs
féances un discours qu'il deſtine àfervir de préface
àſa traduction des harangues de Demosthene &de
Cicéron .
:
JANVIER. 1771. 171
Le but de cette diſſertation préliminaire eſt de
marquer le genre de l'éloquence grecque &de caractériſer
le génie des orateurs Romains. On trouvedans
le corps de cet ouvrage la traduction que
cet académicien a faite en vers françois de deux
morceaux de poësie grecque , dont un est tiré du
choeur d'une tragédie de Sophocle , & l'autre est
un fragment précieux de ce que Solon avoit écrit
fur les lois; Demosthène nous l'a confervé dans
fondiscoursdela fauſſe Ambaſſade.
M. l'Abbé Auger a lu à la ſéance publique ſa traduction
de l'ouvrage de Solon& une partie du difcours
qui précédera les harangues de Demosthène
&deCicéron .
M. Mareſcot de Liſores , reçu adjoint , a prononcé
un diſcours de remercîment lors de ſa reception.
M. Chef- d'Hôtel , adjoint , nous a donné un
mémoire utile & curieux , intitulé , Conjectures
furl'arithmétique des anciens Romains.
M. Groult , procureur du Roi en l'amirautéde
Cherbourg , aflocié adjoint à l'académie , auteur
d'un nouveau commentaire ſur l'ordonnance de la
marine , en a lule proſpectus & a prié l'académie
✓de vouloir bien examiner ſon manufcrit en 6 vol .
in-4°.
Onapenſé que cet ouvrage , ſans être un travail
académique, devoit cependant être conſidéré
par l'académie comme un objet de droit public ,
&la compagnie a nommé des commiflaires pour
i
cet examen.
Le PereGirault de l'Oratoire , aflocié adjoint ,
acontinué fa traduction en vers latins des fables
de la Fontaine. Il nous a remis ſes cahiers des 7 ,
8&9 livres.
:
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Nous avons lu à nos féances particulieres plufieurs
de ces fables ; &, après les avoircomparées
avec le françois , nous avons cru qu'elles pourroient
foutenir cette comparaiſon. Nous nous
flattons que le Public confirmera le jugement ,
&qu'il ne fera pas un accueil moins favorable à
cette nouvelle ſuite qu'à celles qu'on a déjà fait
imprimer.
On a lu la traduction de celle intitulée : les animaux
maladesde lapeste, 21. fabledu livre7.
M.Clerc , afſocié adjoint , médecin de S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans à Vilers-Cotterets , nous a
envoyé un ouvrage conſidérable imprimé. C'eſt
un in - 4º. de 700 pag. dont le titre eft: Yu le
Grand&Confucius , histoire chinoise.
"Soitqu'on veuille enviſager cet ouvrage com-
>>me un recit hiſtorique , ſoit qu'on le regarde
commeun roman moral , on ne peut qu'applau-
32dir aux vues philoſophiques de cer auteur efti-
>>mable. Son livre nous préſente le ſyſtême des
>>moeurs & le plan des lois adoptées par une na-
>>tion reſpectable dont l'origine remonte juſques
>>aux époques les plus reculées : c'eſt un peuple
tranquille cultivant l'agriculture , le commerce
>& les arts qu'il nous propoſe de ſuivre & d'aimer
L'académie a chargé le ſecrétaire des belleslettres
d'écrire à M. Clerc , & cette lettre nous a
valu une nouvelle differtation philosophique, dans
laquelle il examine le principe de l'ordre moral ,
des lois &du droit naturel .
<<La narure (dit ce ſçavant ) reçoit ſon action
d'un principe producteur ; ce principe ne peut
> être autre chote que la ſagefle& la Providence;
j'en conclusque la génération des êtres n'eſt au
FANVIE R. 1771 . 173
>>tre choſe que l'image de l'eſſence éternelle em
>>preinte ſur la nature. >>
M. Voiriot , peintre du Roi à Paris , aſſociéadjoint
, nous a fait un magnifique préſent , bien
cher à notre coeur , graces à ſes heureux talens
ainſi qu'à l'attachement qu'il a pour les intérêts de
l'académie. Elle poſſéde les deux portraits , parfaitement
reſſemblans , de M. de Cideville & de
M. de Miromeſnil.
La modeſtie des deux perſonnes qu'ils repréſentent
ne nous a point permis , en cetteoccafion,
l'acte public de reconnoiſſance que nous cuffions
defiré pouvoir donner.
M. Lemire , graveur a Paris , aſſocié adjoint ,
nous a envoyé deux vignettes: elles font un chefd'oeuvre
pour l'art & la fineſſe du travail. L'une
de ces deux gravures repréſente le Roi dans un
médaillon ; l'autre offre deux médaillons en regard,
ce ſont ceux de l'immortel Henri IV& de
Louis XVle Bien-Aimé.
M. l'Abbé Diemare , eccléſiaſtique , demeurant
au Havre , aflocié adjoint , a fait préſenter à l'académie
une brochure dont il eſt auteur ; elle a
pour titre : Lettre d'un amateur àfon amifur les
arts depeinture , Sculpture , architecture , &fur
lesfêtespubliques.
La compagnie a chargé ſon ſecrétaire pour le
belles -lettres & les beaux arts , de lui envoyer
différentes obſervations qu'elle a cru devoir faire;
&cette attention de l'académie nous a procuré ,
de la part de cet auteur , une ſeconde lettre ſur les
mêmes objets.
M. Debeyer , aſſocié étranger , demeurant à
Nimegues , & qui précédemment nous a envoyé
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
unediffertation touchant les destinées,a cu la généroſité
de communiquer des obfervations critiques
qu'un anonyme afaites ſur ſa diflertation ; mais
nous avons pensé que cette critique n'efface point
lemériteparticulier du mémoire dont M. Debeyer
eſt l'auteur.
L'académie a reçu quelques ouvrages de perſonnes
étrangeres qui ne lui font attachées par
aucun lien. Elle va rappeler leurs noms & le titre
des piéces qu'ils ont envoyées ; la compagnie defire
qu'on veuille bien regarder cette annonce
comme un témoignage de la reconnoiffance envers
eux ,
M. de Falbert nous a adreſſé un imprimé , ayant
pour titre : Avis aux gens de lettres. Cette brochure
a trait à une diſcuſſion que M. Luneau de
Boisgermain, homme de lettres , avoit avec MM.
les Libraires de Paris .
M. Philippe , connu d'une façon avantageufe
par les différens cours gratuits de géograph e &
d'hiſtoire qu'il a donnés à Paris , par d'excellentes
éditions de 18 auteurs latins chez Coutelier ,
& par ſon ouvrage du ſpectacle de l'hiſtoire romaine
, a fait préſenter à l'académie la ſeconde
édition in 4. de fon analyse chronologique de
l'histoire univerſelle , depuis le commencement du
monde juſqu'à Charlemagne incluſivement.
Dom Gourdin, profeſſeur de rhétorique au col
lége de Beaumont- en-Auge , nous a envoyé deux
Epitres en versfrançois qu'il a composées ; l'une
fur lefeu élémentaire , & l'autre fur le bonheur.
.
M. l'Abbé Duboſc , profeſſeur d'humanités an
collége de Lifieux à Paris , & originaire de la ville
de Rouen , nous a fait parvenir deux odes latines,
JANVIER. 1771. 175
l'une intitulée , ad Sereniffimam Delphinam invitatio
, l'autre , Rheni vaticinium in fauſtiſſimas
Sereniffimi Delphini ac Sereniffima Archiduciſſa
nuptias : Nous avons encore eu du même auteur
trois hymnes fur St Nicaiſe , St Melon & leurs
compagnons martyrs .
M. de Couronne ajouta : j'ai rendu compte à
l'académie des occupations & de toute la correfpondance
qu'exige la place de ſecrétaire dont je
fuis chargé. J'ai lu l'éloge de M. Duboulai , & la
lecture de cer éloge terminera la ſéance.
Distribution des Prix fondés par le Corps
Municipal pour le département des arts.
Prix de l'Ecole du Deſſin,
L'académie avoit propolé (pourſujet du prix
decompofition ) aux élèves peintres & ſculpteurs
de cette école.
cc «Le ſacrifice que fit Noë , fortant de l'arche
avec ſa famille lorſqu'après avoir préparé l'autel
, ce faint homme offrit à Dieu , pour actions
>> de graces les victimes choiſies& fans tache . >>
Le prix a été accordé au tableau fait par M. J.
Bapt. Lefèvre , de Valenciennes , le même qui ,
l'année derniere , avoit obtenu le ſecond prix d'après
nature ,& qui avoit eu en 1766 l'acceffit dans
Ja claſle du deſſin.
On a remarqué dans ce tableau une grande facilité
, un pinceau libre , un bonton de couleur 3 .
les lumieres & les ombres y font diſtribuées avec
intelligence.
Hiv
176 MERCURE DE FRANC E.
Claſſe d'après Nature.
Lepremierprixa été remporté par M. Alphonfe
Coufin, deRouen. L'année derniere il eut le prix
d'après laBoſſe.
Le ſecond prix a été pourM. Pierre Lehoué , de
Rouen.
L'acceffit a été accordé à M. Charles Lemoyne,
de Rouen , qui , l'autre année , eut l'acceffit dans
la même claſſe.
Claſſe d'après la Boffe.
Le prix a été adjugé à M. J. François le Sueur ,
deBouillencourt en Picardie.
Claffe du Deffin.
Leprix a été remporté parM.... Alix , d'Hon-
Acur.
M. le profefleur , pour exciter de plus en plus
l'émulation parmi les élèves dans cette clafle , &
pour récompenſer leurs efforts , a demandé qu'on
Le laiſlât maître d'accorder & de donner lui- même
cette année un prix extraordinaire ; c'eſt M. Théodore-
Joſeph Maton , de Cambray , qui a obtenu
cc prix.
L'acceffit a été pour M. :: .. Boylldieu , de
Rouen.
Architecture.
Leprogramme étoit de conſtruirefur un plan
quadrilatère , au milieu d'un jardin , un belvedere
terminé d'un dôme; les quatre entrées devoient
être également décorées , & l'on avoit deJANVIER.
1771 . 177
mandé l'élévation , le plan du raiz-de- chaussée &
celui du premier étage.
Ce prix a été remporté par M. Jean Tuboeuf ,
d'Etiolles auprès de Paris ; il a choiſi pour ſa décoration
l'expreffion des ordres dorique & ionique.
On a remarqué que les formes étoient belles
quant à la partie de la décoration , &ce jeune artiſte
qui donne de grandes efpérances , a fait ſes
diftributions avec beausoup d'adrefle & d'intelligence.
Grand prix de la claſſe des belles - lettres.
-Leſujet de diſſertation littéraire , propoſé par
l'académie , étoit de détrminer dans les principes
dugoût ce qui appartient à la nature , & ce qui
appartient à l'opinion pour en conclure juſques à
quelpoint unhommedegéniedoits'accommoder au
goûtdefonfiècle&desa nation?
L'académie n'a point jugé à- propos d'accorder
leprixcetteannée ; mais dans le nombre des concurrens
elle adiſtingué le mémoire N° . 2 , ayant
pour deviſe : Quid verum atque decens curo&rogo&
omnis inhocfum.
L'auteur paroît connoître la marche & les pro
cédés des arts ; mais on regrette qu'il ne ſe ſoitpas
davantage occupé de traiter ſon objet relativementà
la littérature , & qu'il n'ait point cherché
àdévelopper ſuffisamment pour les belles-lettres
les conféquences pratiques qui doivent être un
des objets eſſentiels de cette diſſertation. On a
trouvé la partie métaphyſique bien traitée, mais
ona penfé que la partie littéraire auroit pu l'être
mieux.
L'académie , en remettant le prix ,propoſede
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
nouveau le même ſujet pour l'année prochaine,
on adreflera à M. de Couronne , ſecrétaire perpé
tuel , les mémoires francs de port , ſuivant l'uſage
& dans la forme ordinaire avant le premier
Juillet 1771 .
Précis de l'éloge de M. Duboulay , par
M. de Couronne.
Un exorde ſimple , mais touchant , annonce le
genre de peste que le Public & l'Académie ont
faite. L'auteur de cet éloge fixe l'attention par
deux objets principaux . M. Duboulay fut ( ditM.
deCouronne ) académicien digne de nos éloges&
citoyen vertueux digne de nos regrets .
Cette expoſition amène l'obligation de diſcuter
ſes ouvrages& celle de conſidérer ſes qualités .
Sous ce premier point de vue on fuit , ( d'après
l'ordre chronologique) les différentes occupations
de M. Duboulay dans la phyſique &dans la
littérature , juſqu'au moment où il devint fecrétaire
perpétuel de l'académie. A cette époque un
tableau plus général préſente le plan de ſes devoirs
& de ſes travaux tant publics que particu
liers , d'où dérive alors l'examen circonstancié de
fes talens conſidérés du côté de l'hiſtoire , de l'éloquence
, de la poësie , & du génie qu'il eut pour
la rédaction des idées des autres.
Dans le ſecond tableau on explique quels
étoient ſes principes comme citoyen , comme magiftrat&
comme pere de famille ; enforte que
dans cette partie on a le portrait des qualités de
ſon coeur qui étoit excellent , & l'exemple de ſes
moeurs qui furent toujours pures. Il eſt mort de
la petite vérole au zmejour de ſa maladie , âgéde
JANVIER. 1771 . 179
40 ans , 7 mois , 7jours . On ne peut trop regret
ter un citoyen dont la vie a été recommandable
par l'étendue de ſes talens littéraires , & par un
amour extrême pour le bien public.
SPECTACLE S.
- CONCERT SPIRITUEL.
LE Samedi 8 Décembre le Concert ſpirituel
a commencé par une ſymphonie.
Enſuite a on donné le Te Deum , grand
Motet de M. d'Auvergne , Surintendant
de la Muſiquedu Roi. Mlle Le Chantre
a rendu fur l'orgue un concerto qui a fair
admirer le double talent qu'elle a de bien
compofer & de bien exécuter. Mile Delcambre
, dont la voix eſt agréable ,a
chanté avec goût Quam dilectat , &c. joli
Motet à voix ſeule de M. Botfon M.
Bezozzi , de la Muſique du Roi , a joué
avec le ſuccès qui lui eſt ordinaire , un
concerto de hautbois de ſa compoſition .
On a applaudi à la belle voix de Mile
Duplant dans le Diligam te , Motet à
voix ſeule de M. d'Auvergne. Le Concert
a fini par Exurgat Deus , beau Motet
à grand choeur de M. l'Abbé Girout ,
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE..
Maître de Muſique de l'Egliſe des SS
Innocens .
Le 24 Décembre on a donné une ſymphonie
de M. Milandre : enſuite Omnes
gentes , beau Motet à grand cheoeur deM.
d'Auvergne. MM. Bezozzi & Melidor
Ordinaires de la Muſique du Roi , ont
exécuté avec applaudiſſement un nouveau
concerto de hautbois & de cor-dechaffe.
Mile Delcambre a chanté avec
autant de goût que de préciſion Quam
dulcis , excellent Motet à voix ſeule de
M. Botfon. M. Balbatre a fait le plus
grand plaiſir en exécutant ſur l'orgue un
concerto de fa compoſition , mêlé de
Noels. On a beaucoup applandi à la voix
de M. Durand , qui a chanté Diligam te ,
Motet à voix ſeule de M. l'Abbé Jolied.
M. Spendeau , Virtuoſe de S. A. Mgr.
le Stathouder , a exécuté un beau concerto
de cors-de-chaſſe de ſa compoſition.
Le Concert a fini par Fugit nox ,
Motet à grand choeur , mêlé de Noels de
Boismortier.
JANVIE R. 1771. 18г
OPERA.
Le Mardi 11 Décembre on a mis au
théâtre pour la première fois , Iſmène &
Ifménias , Tragédie en trois Actes. Poëme
de M. Laujon , Secrétaire des commandemens
de S.A.S.Mgr leComtedeClermont.
Le ſujet de cet Opera eſt tiré en partie des
Amours d'Iſmène & Iſmenias ; mais les
convenances du Théâtre ont engagé l'Auteur
à faire des changemens à la fablede
ce Roman. Il a donné Azaris , Roi d'Euricôme
, pour rival à Iſménias , & il a
ſubſtitué au perfonnage de Cratiſtene
ami d'Iſménias , celui de Thémiſtée ſon
pere.
>
Acte I. Le Théâtre repréſente le Palais
de Jupiter à Euricôme .
Thémiſtée , père d'Iſménias & grand
Sacrificateur , félicite ſon fils d'avoir été
choiſt pour annoncer la fête ſolemnelle
deJupiter ; il doit refter indifférent , & ,
s'il manque à ſon devoir & à ſon ferment
, un châtiment ſévère l'attend à fon
retour. Cependant Iſménias n'a pu voit
Ilmène , Princeſſe d'Euricôme , ſans l'ai
182 MERCURE DE FRANCE.
:
mer. Iſmène vient à la tête de la jeuneſſe
d'Euricôme lui rendre hommage.
ISMEN E.
Ilmenias , vous ſemblez peu flatte
Des honneurs que vous rend un peuple qui vous
aime.
ISMENIA. S.
Rien n'eſt égal à magloire ſuprême ;
Couronné dans ce jour des mains de la beauté
L'excès de ma félicité
Séduiroit Jupiter lui -même.
Mais quand il faut toujours ſonger
A ſe garder , à ſe défendre
Du plaifir trop flatteur que le coeur peut y prendre
,
La gloire eſt bien près du danger.
Iſmène eſt choiſie pour Reine d'Euricôme.
Les peuples , Themiſtée & le Roi
lui annoncent cet honneur , dont Iſmène
& Ifménias , épris des mêmes feux , fonr
également troublés. Thémiſtée rappelle
fon fils à fon devoir.
ACTE II.
Le théâtre repréſente des bois confar
crés à Diane ſous le titre de Déeſſe de
JANVIER. 1771 . 183
l'Indifférence. On voit dans le fond le
temple de cette Déeſſe. La Prêtreffe &
les Prêtres de l'Indifférence célèbrent en
choeur ſes bienfaits. Ifmène , & après elle
Ifménias , viennent implorer les faveurs
de la Déeſſe de l'Indifférence. Les deux
Amans font interdits de ſe voir dans ce
temple. La Prêtreſſe leur promet les ſecours
de la Déeſſe : elle évoque les malheureux
eſclaves de l'Amour.
A ma voix accourez du ténéhreux rivage ,
Malheureux , que l'amour fit gémir dans les fers
Venez , de vos malheurs divers ,
De l'effet de ſes traits nous retracer l'image !
Puiffiez vous , comme nous , apprendre à l'Univers
Abraver ſon efclavage.
La Prêtreſſe , pour éclairer Iſmène &
Iſménias ſur les funeſtes effets de l'amour,
en retrace à leurs yeux l'image dans les
malheurs de Médée , de Jaſon & de
Creuſe , qui font le ſujet d'un Ballet dras
matique. Malgré ce ſpectacle effrayant,
cesAmans ne peuvent retenir l'aveu mutuel
de leurs amours , & leurs efforts font:
inutiles pour combattre leur paffion. Aza
184 MERCURE DE FRANCE.
ris vient auſſi dans le temple de Diane
pour en enlever Iſmène . Elle s'efforce de
répondre à l'amour du Roi , & Ifménias
doit recevoir leurs fermens folemnels .
ACTE IIІ .
Le théâtre repréſente le templedeJupiter
; il y a un autel pour l'hymen du
Roi & d'Iſmène .
ISMÈNE implore le deftin.
Tu m'as dicté tes loix , deſtin inexorable ,
Jevais en fubir la rigueur ;
Du moins donne à mon foible coeur
La force d'accabler un amant miſérable
Dont je partage le malheur.
Azaris & Ifimène ſontà l'autel prêts à
êrel unis ; & , lorſqu'ils vont prononcer
leurs fermens , Ifménias interrompant Ifmène
s'écrie :
Olez vous bien , cruelle ,
Pour former ces coupables noeud's ,
Choiſir l'amant le plus fidèle ?
Azaris , tranſporté de fureur&de jafoufie
, fait enchaîner à l'inſtant l'Amant
réméraire , & ordonne qu'il périffe.
JANVIER. 1771. 185
Thémiſthée n'a point la force de frapper
ſon fils ; les Prêtres prennent la hache
ſacrée pour l'immoler , & font arrêtés par
l'Amour & ſa ſuite..
L'AMOUR.
Arrêtez , quelle aveugle rage
Anime vos coeurs en ce jour :
Jupiter n'eſt armé que pour venger l'outrage
Que vous oſez faire à l'Amour ;
Voulez-vous qu'un mortel me refuſe l'hommage
Queme rendit cent fois le Souverain des Cieux ;
Demon pouvoir lui- même il vous offre l'image
Servir l'Amour ; c'eſt imiter les dieux.
A Iſmène & Ifménias.
Formez les plus aimables chaînes ,
L'Amour va combler vos defirs ,
Vous avez trop connu ſes peines ,
Connoiſſez enfin ſes plaifirs.
AAzaris.
Et toi qui ,de mes traits , éprouves la rigueur ,
Je ne veux pas que ton malheur
D'un jour ſi glorieux terniſſe la mémoire ;
Danston ame mes feux ſe changeoient en fureur ,
Je les éteins , je te rends à la gloire.
Le tout ſe termine au gré desAmans ,
du Roi & des peuples.
186 MERCURE DE FRANCE.
Ce qui a été dit de cet Ouvrage dans
le Mercure de Juillet 1763 , faifoit bien
préſumer de ſa réuſſite , qui eſt aujourd'hui
conftatée par la manière dont le public
a ſuivi ſes repréſentations. Les décorations
, les habits & l'exécution de cer
Opera , font autant de nouvelles preuvės
del'attentionque les Directeurs ne ceſſent
d'avoir à tout ce qui peut contribuer à la
magnificence de ce ſpectacle & à la fatisfaction
des Auteurs. Azaris , Roi d'Euricôme
, repréſenté par M. Gelin ; Ifménias
, envoyé des Dieux , par M. le Gros ,
& Thémiſthée , père d'Iſménias , par M.
Larrivée , font trois principaux rôles que
ces Acteurs ont rendus avec le ſuccès dont
leurs talens font aſſurés. Mile Beaumenil
n'a pas moins réuſſi dans le rôle d'Ifmène
, Princefle d'Euricôme . Le rôle de
la Prêtrefle de l'ludifférence au ſecond
Acte , a été chanté par Mlle Roſalie
ainſi que celui de l'Amour au troiſieme
Acte ſucceſſivement avec Mlle Châ
teauneuf; l'une & l'autre y ont reçu des
applaudiſſemens mérités. Mlle Vincent
a fait plaifir dans les deux airs de Bergère
du même Acte .
5
2
Le Ballet du premier Acte , par M.
Gardel , eſt le premier de ſa compofition
qui ait été préſenté au public ; on y
JANVIER. 1771. 187
a trouvé beaucoup d'art & de génie dans
les différens groupes , un beau deſſein
dans les figures , & les pas réglés d'une
manière qui prouve que M. Gardel joint
à la perfection du talent de la danſe ,
celui de la muſique , ſi eſſentiel à la compoſition
des Ballets , qu'il eſt , pour ainſi
dire , indiſpenſable.
Le Ballet dramatique de Jafon & de
Médée au ſecond Acte , eſt amené pour
préſenter à Ifmène & à Ifménias une
image des ſuites funeſtes de l'amour. Les
principaux perſonnages , ſavoir , Jafon ,
(M.Veftris) Medée, (Mlle Allard)Creuſe,
(Mile Guimard) , font chacun dans leur
caractère, d'une expreffion qui éronne. Le
Jalouſie , la Vengeance & le Déſeſpoir ,
figurés par Miles Peſlin , Afelin &M.
Dupré , les trois Divinités infernales qui
appottent à Médée le Fer , M. Delaiſtre ,
le Feu , M. Leger , le Poison , M. Rogier
, forment une ſcène dont le tableau
eft du plus grand effet. Ila , dit on , éré
vu dans des Cours étrangères . mais bien
poſtérieurement à l'idée qu'avoit eu le
charmant Auteur de Daphnis & Cloé
d'Eglé & de Silvie , de l'annexer à cet
Ouvrage & de l'introduire ſur la ſcène ,
puiſqu'en 1755 la muſique de cet Acte
&du Ballet pantomime fut répétée àPar
,
188 MERCURE DE FRANCE.
ris, & en 1763 l'Opera futdonné à Choiſi
devant leurs Majestés , avec le mêmeBallet
, dontM. Veſtris a très-bien faiſi l'hiſ
torique & l'eſprit en le remettant au
théâtre. Il n'a pas moins ingénieuſemeur
composé le Ballet du troiſieme Acte ; la
diſpoſition des divertiſſemens de Bergers
& de Bergères , de Paſtres &de Paſtourelles
& des Peuples , termine l'Opera
d'une manière très-agréable. Il ſuffit de
nommer M. Gardel , Mlles Allard , Guimard
, Peſlin , Aſelin , Duperey , MM.
Simonin & Delaiſtre , pour donner une
idée de la nobleſſe , des graces & de la
gaîté que leurs talens ſupérieurs ont fait
briller dans les Entrées ſeules , dans les
Pas de deux & les Pas de trois qu'ils ont
exécutés dans ce Ballet , dont la muſique ,
ainſi que celle des autres divertiſſemens
&de la pantomime , contribue beaucoup
à leurs ſuccès par la variété des nuancés
& des caractères que cette muſique préſente
au Maître des Ballets. La partie
chantante n'eſt pas moins bien traitée . Le
duo qui termine le premier Acte , le
choeur des Prêtreſſes , règne fur nous , &c.
celuiqui eſt à la findu Ballet pantomime,
lesplaintes , les larmes , &c . celui du troifieme
Acte , au Dieu qui lance le tonnerre
,&c.& le ſuperbe monologue d'Iſmène
JANVIER. 1771. 189
•
dans le même Acte , ont produit les ſen .
ſations les plus vives. On pourroit citer
pluſieurs autres morceaux de muſique ,
que les Auteurs célèbres dans cet Art ſe
feroient honneur d'avoir misau jour.
COMÉDIE FRANÇOISE.
M. de la Rive, jeune homme de vingtdeux
ans , a eſſayé ſur la ſcène françaiſe
des talens qu'il n'avoit fait paroître encore
ſur aucun théâtre. Une figure avantageuſe
, un organe qui a de la force &
de la beauté , pluſieurs morceaux bien
entendus & bien ſentis dans les rôles
qu'il a joués , & plus que tout cela , les
leçons de l'actrice célèbre qui a préſidé
àſes débuts , donnent de lui des eſpérances
flatteuſes que ſes progrès ont déja
confirmées& qui ne font que croître de
jouren jour.
C'eſt dans la tragédie d'Alzire qu'il,
s'eſt montré pour la première fois le lundi
3 Decembre , chargé du rôle de Zamore.
Nous ne pouvons omettre ici l'accueil
diftingué que le public a faitàMde
Veſtris qui , dans le rôle d'Alzire , rôle
دود MERCURE DE FRANCE.
auſſi difficile qu'il eſt beau , a fait voir
une très-grande étude de ſon art , & a
rendu les beautés de l'ouvrage avec une
intelligence sûre & une nobleſſe vraiment
tragique. L'Acteur nouveau a continué
ſon début dans le Comte d'Elfex ,
le 10 Décembre , dans Achille , le 17
Décembre , & dans Edipe , le 26 Décembre.
Il a joué trois fois dans chacun
de ces rôles.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ont repréſenté pour la premiere fois,
le Jeudi 6 Décembre les deux Avares
comédie nouvelle en deux actes , mêlée
d'ariettes. Les paroles ſont de M. Fenouillot
de Falbert ; & la muſique de
M. Gretri . Cette pièce eſt très-intriguée.
Les deux avares ſont les oncles l'un de
Jerôme & l'autre d'Henriette . Leurs maiſons
ſont près l'une de l'autre. Jerôme
chante un air pour appeler ſa maîtreſſe
qui paroît à la fenêtre. Les amans defcendent
& viennent conter leurs amours
&leurs chagrins. L'oncle de Jerôme paJANVIER.
1771. 19
.
roît & les fait fuir. Cet avare projette
le deſſein de voler le tombeau d'un
Muphri qui doit auſſi renfermer ſes tré
fors ; il n'eſt épris que des charmes de
l'or; tout le reſte lui paroît mépriſable
& il defireroit bien plus le paradis de
Mahomet ſi , au lieu d'être rempli de
Houris , il l'étoit d'or & d'argent, Il a
beſoin de ſecours pour exécuter ſon projet,
c'eſt une moitié de ces richeſſes qu'il
facrifie pour avoir l'autre ; il affocie
Gripon l'autre avare à fon complot.Gripon
va trouver un joueur à qui il prête
de l'argent à deux pour cent par heure.
Il revient bientôt & ſe félicite du gain
qu'il a fait & de celui qu'il va faire. II
ſoupe avec un peude pain & de vin. Il
envoie coucher ſa nièce & ſa ſervante
qui n'ont pas ſoupé. Les deux avares
conſpirent de faire enfermer le neven &
d'écarter la nièce pour n'avoir pas de
compte à rendre de leurs biens. Jerôme
les entend & fait part de ſa peine à ſa
maîtreſſe. Les deux avares viennent à
l'ouvrage ; mais les Janiſſaires qui font
leur ronde & marchent en chantant,les
obligent de s'écarter. Ces janiſſaires vont
faire la ſaiſie d'un cabaretier qui vend
en fraude du vin aux musulmans . L'as
192 MERCURE DE FRANCE.
vare Gripon laiſſe imprudemment ſes
clefs à la porte de ſa maiſon. La gouvernante
d'Henriette s'en faifit , & pro .
fite de cet oubli pour reprendre les bijoux
, les richeſſes & les autres biens
de Henriette. Elle en remplit un panier
qu'elle apporte aux amans qui cauſentde
leurs amours . L'amant prend le panier&
le poſe ſur le bord d'un puits où le panier
tombe. Henriette & ſa gouvernante
font deſcendre Jerôme dans le puits , où
il n'ya pointd'eau ; pour qu'il y reprenne
le panier. Les avares reviennent ; on
ſe ſauve à leur approche. L'amant a beau
crier ; on le laiffe. Les avares ôtent la
pierre du tombeau; ils trouventune grille
qu'ils viennent à bout de lever ; il y a
un débat entre les deux avares pour ſavoir
qui ſera affez hardi pour entrer dans
le caveau. L'oncle de Jerôme y va en
tremblant. Il trouve un turban & une
robe du Muphti qu'il jette à Gripon ;
ce n'eſt pas ce que cedernier demande &
il ſe croit volé par ſon camarade qui ,
dit-il , garde pour lui l'or & les diamans .
Il l'appelle fripon , voleur, &l'enferme
dans le caveau en faiſant tomber la grille .
Cependant les Janiſſaires viennent refaire
leur ronde&ſe partagent en deux
bandes
JANVIER. 1771. 193
bandes qui ferment aux Avares les iſſues
pour ſe ſauver. L'avare Gripon s'enfonce
dans le caveau ;& l'autre avare profite
d'une échelle pour ſe cacher dans le coin
d'un balcon . Les Janiſſaites chantent ,
boivent , & font bientôt ivres. Ils veulent
apaiſer lefeudu vin qui les brûle & vonttirer
de l'eau. Mais quelle ſurpriſe lorſqu'ils
voient remonter un homme qui a la robe
& le turban du Muphti : ils croient que
c'eſt l'apparition de Mahomet lui-même
qui vient leur reprocher d'avoir violé la
loi de l'alcoran . Ils font tous épouvantés
&ſe ſauvent pleins d'effroi. Jerôme rit
de cette aventure qui le délivre du puits ,
&qui écarte les Janiſſaires. Il appelle ſa
maîtreſſe; ils vont fuir enſemble , lorfqu'ils
apperçoivent leurs oncles , l'un
enfermé dans un caveau , l'autre perché
fur un balcon. Les oncles ſont reduits à
implorer le ſecours de leur neveu & de
leur nièce , qui ne leur eſt accordé qu'à
condition qu'ils confentiront aumariage
des amans. Enfin les avares deviennent
humains & généreux par néceſſité. Il y a
beaucoupd'action & de ſituarions heureuſes
& plaiſantes dans cette comédie
dont l'auteur ſembloit devoir tirer un
meilleur parti pour la ſcène & le muſi-
1. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
cien. Il y a pluſieursairs dans le premier
acte & la marche qui ſont dignes du génie
de M. Gretri. Ce compoſiteur ingé.
gieux a le talent ſuperieur de faire déclamer
ſa muſique , & de la rendre pittoreſque
& expreſſive ſuivant les images &
les ſentimens qu'il doit exprimer ; mais
il faut auſſi que les paroles fourniſſent les
moyens de remplir le deſſin qu'elles tracent
!
ARTS.
GRAVURE.
1.
LeRoi de la Fève , d'après le tableau de
Jacques Jourdains , fuperbe eſtampe
parfaitement gravée par Poletnich , &
fe vend 6 liv. AParis , chez Lacombe,
libraire , rue Chriſtine.
CETTE Eſtampe a 22 pouces de largeur
& 17 de hauteur . La joie eſt exprimée
avec une variété finguliere dans les figures
des convives de ce repas fingulier ;
JANVIER. 1770 . 195
:
Roi de la féve y brille en tenant fon
verre qui excite les cris du Roi boit.
Cette eſtampe eſt brillante , nette &
coloriée avec un art infini. Les figures
font daus la plus grande proportion , &
d'un ton vigoureux. On lit au bas ces
vers .
Levin le fait regner , le vin comble ſes voeux;;
Il eſt de plus grands Rois , mais non de plus
heureux.
1 Ι.
Le Miroir caffe, Eſtampe d'environ 17
pouces de haut ſur 12 de large , gravéeparChevilletd'après
le tableau ori.
ginal de Schenau peintre de S. A. S.
E. de Saxe . A Paris chez Chevillet
graveur rue des Maçons , maiſon de
M. Freville .
Une aimable perſonne , la tête baiſſée
& l'ajustement un peu dérangé , ſemble
regretter l'accident qui vient de lui arriver.
Son miroir eſt caſſé. Lejeune homme
auteur du défordre àgenoux & les
mains jointes demande un pardon qu'on
eſt près de lui accorder. Il y a beaucoup
d'agrement dans cette compoſition . Elle
a été gravée parM. Chevillet avec beau-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
coup de foin. Son burin a cette pureté
& ce brillant qui font les délices des amareurs.
III .
Deux Eftampes en pendant d'environ 19
pouces de large fur 16 de haut , gravées
par C. le Vaſſeur d'après les tableaux
originaux d'Etienne Jeaurat
peintres du Roi . A Paris chez l'auteur
graveur duRoi rue des Mathurins visà-
vis celle des Maçons.
Le tranſport des filles de joie à l'hôpital
&le carnaval des rues de Paris ſont
les ſcènes repréſentées dans ces deux Eftampes.
La compoſition en eſt tumultueuſe
& telle qu'il convient au ſujer.
Huit vers qui y font relatifs ſont placés
aubas de chaque eſtampe.
I V.
La négligence apperçue , Eſtampe d'environ
16 pouces de haut fur 12 de
large , gravée par B. L. Henriquez d'après
le tableau de Soldi. AParis chez
Henriquez , maiſon du limonadier faifant
le coin de la rue du Haut-Moulin
au bas du pont "Notre-Dame. Prixx
liv. 16 f.
JANVIER. 1771. 197
Une bonne femme montre à ſa fille
un linge qu'elle vienr de rouſſir en le
repaffant & lui reproche ſa négligence .
Cette fille a les yeux baiſſes. Son petit
frere eſt occupé à ſouffler le feu d'un
fourneau . Cette ſcène eſt rendue avec
naïveté.
V.
Portrait de Madame la Comteſſe duBarry
gravé par Bonnet d'après le tableau de
M. Drouais peintre du Roi. A Paris
chez Bonnet rue Galande proche le
place Maubert. Prix 1 liv. 4 f.
Cet agréable portrait eſt,vu de face &
renfermé dans un ovale. L'Eſtampe a
environ 18 pouces de haut fur 14 de
large ; La gravure en eſt traitée dans la
manière du deſſin au crayon rouge. On
amis au bas ces quatre vers .
Effacet par ſes traits Vénus , Flore & les Graces ,
Du dieu de la tendreſſe allumer le flambeau ,
Voir fans ceſſe voler le zéphir ſur ſes traces ,
C'eſt , belle du Barry , votre parfait tableau.
1 VI .
Le portrait en petitde ſa Majesté Joſeph
II Empereur, Roi des Romains né
à Vienne le 13 mars 1741 , ſe diftribue
à la même adreſſe. Prix 12 fols.
A
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
Supplément au Dictionnaire Lyrique-
Portatif, ou Choix des plus jolies
Ariettes de tous les genres , diſpoſées
pour la voix & les inſtrumens ,
avec les paroles françoiſes ſous la
muſique ; le tout recueilli & mis
en ordre par M. du Breuil , Maître
de clavecin , rue de Poitou au Marais
, deux volumes in- 8 ° . Prix , 15
liv. brochés en carton. A Paris , chez
Didot , Libraire & Imprimeur ruePa--
vée , à l'entréedu quai des Auguſtins ,
1771. On en trouve des exemplaires
chez Lacombe , Libraire rue Chriftine.
CeE Supplement est un nouveau Dictionnaire
Lyrique qui contient dans l'erdre
alphabétique la ſuite des airs agréables
qui ont été les plus applaudis fur le
théâtre , dans les ſociétés. Ce Recueil eſt
intéreſſant pour le Amateurs , pour les
Maîtres de chant & d'inſtrumens , &
:
JANVIER. 1771 . 199
pour les Elèves qui veulent s'amufer ou
s'inſtruire , en étudiant les morceaux les
plus accrédités du goût & de la bonne
muſique. Ce Supplément eſt ſupérieurement
gravé & très exact . Il a l'avantage
de raſſembler & d'offrir à un prix modique
, ce qu'il feroit difficile & très - couteux
de ſe procurer ſéparément. Les aits
font notés ſur la clef de G- ré- fol , fur la
ſeconde ligne , comme la plus connue &
la plus généralement convenable aux voix
& aux instrumens .
Six Quatuors pour deux violons alto
baſſe , composés par M. Janski , premier
Violon de Sa Majeſté Polonoiſe ;
prix 9 liv. A Paris , chez M. Jolivet ,
Editeur & Marchand de muſique , tue
Françoiſe , près la rue Pavée S. Sauveur ,
à la Muſe lyrique , & aux adreſſes ordinaires
de muſique.
Sonates pour le clavecin avec accompagnement
de violon ad libitum , dédiées
à Mademoiselle deBourdieu , compoſées
par M. Wondrasdchek , Opera
IV; prix 4 livres 4 fols. AParis , aux
adreſſes ordinaires de muſique .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Symphonie périodique à quatre parties
obligées , avec hautbois ou flûtes , &
cors-de-chaffe , compoſée par Frédéric
Sautel ; prix 2 liv. 8 ſols. A Paris , chez
l'Auteur , quarré de la Porte S. Martin ,
même maiſon du Tabletier
adreſſes ordinaires de muſique.
& aux
Les ouvrages gravés de M. de Mondonville
ne ſe vendent que chez lui , rue
des Vieux Auguſtins , deuxieme porte
cochère à gauche en entrant par la rue
Coquilliere , à Paris .
LETTRE de M. de Voltaire au Rédacteur
du Secrétaire du Parnaſſe.
Au Château de Ferney , le 7 Décembre 1770.
MONSIEUR ,
J'ai reçu votre Secrétaire du Parnaſſe. S'il y a
beaucoupde piéces de vous dans ce recueil , il y a
bien de l'apparence qu'il réuffira long- tems ; mais
je vois que votre ſecrétaire n'eſt pas le mien. Il
m'impute une épitre à Mile Ch ... , actrice de la
comédie de Marſeille. Je n'ai jamais connu Mlle
Ch. , &je n'ai jamais eu le bonheur de courtiſer
aucune Marſeilloiſe. Le Journal Encyclopédique
m'avoit déjà attribué ces vers dans lesquels je promers
àMile Ch...
JANVIER. 1771 . 201
Que malgré les Tyſiphônes ,
L'amour unira nos perſonnes.
Jene fais pas quelles ſont ces Tyſiphones ; mais
je vous jure que jamais la perſonne de MlleCh.
n'a été unie à la mienne, ni ne le ſera .
Soyez bienfür encore que je n'aijamais fait rimerTyfiphône
qui eſt long à perſonne qui eſt bref.
Autre fois quand je fefais des vers je ne rimais pas
trop pour les yeux , mais j'avais grand ſoin de
l'oreille.
Soyez perfuadé , Monfieur , que monbarbare
fott ne m'a jamais ôté la lumiere des yeux de Mile
Ch. &queje n'erre point dans ma triſte carriere.
Je ſuis fi loin d'errer dans ma carriere que depuis
deux ans je ſors très - rarement de mon lit , & je ne
ſuis jamais forti de celui de Mlle Ch .
Je prends cette occafion pour vous dire qu'en
général c'eſt une choſe fort ennuyeuſe que ect
amas de rimes redoublées qui ne diſent rien , ou
qui répétent cequ'on a dit mille fois. Je ne connais
point l'amant de votre gentille Marſeilloife , mais
je lui conſeille d'être un peu moins prolixe .
D'ailleurs , toutes ces épîtres à Aglaure , à Flore
, à Philis , ne font guère faites pour le Public.
Ce ſont des amuſemens de ſociété. Il eſt quelquefois
auſſi ridicule de les livrer à un libraire qu'il
le ſeroit d'imprimer ce qu'on a dit dans la converſation.
MM. Cramer m'ont rendu un très - mauvais
ſervice en publiant les fadaiſes dans ce goût qui
me ſont ſouvent échappées. Je leur ai écrit cent
fois de n'en rien faire. Les vers médiocres ſont ce
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
qu'il y a de plus infipide au monde. J'en ai faits
beaucoup comme un autre ; mais je n'y aijamais
mis mon nom , & je ne le mettais à aucun de mes
ouvrages.
Je ſuis très - fâché qu'on me rende reſponſable
depuis fi long-tems de ce que j'ai fait &de ce que
je n'ai point fait . Cela m'eſt arrivé dans des choſes
plus ſérieuſes. Je ne ſuis qu'un vieux laboureut
réformé à la ſuite des Ephémérides du Citoyen,
défrichant des campagnes arides & ſemant
avec le ſemoir; n'ayant nul commerce avec Mlle
Ch. ni avec aucune Tyſiphône , ni avec aucune
perſonnede ſon eſpèce agréable.
J'ai l'honneur d'être avec tous les ſentimens
queje vousdois.
MONSIEUR ,
Votre, &c.
J'ajoute encore que je ne ſuis point né en 1695
comme le dit votre graveur ; mais en 1694 , dont
je ſuis plus fâché que du peude reſſemblance.
:
JANVIER. 1771. 203 .
DISCOURS que M. Bachelier a prononcé
à la diftribution des prix de l'Ecole
gratuite de Deffin , le 28 Décembre
1770 .
MESSIEURS ,
Il faudroit des expreſſions toujours nouvelles
pour une folemnité qui fait naître des ſentimens
toujours nouveaux. Chaque année fait connoitre
autant de bienfaiteurs que de nouveaux talens.
On voit la Nation s'échauffer avec complaiſance
fur des ſuccès qu'elle a encouragés ; votre reconnoiſſance
, Meſſieurs , en doit être d'autant plus
vive qu'elle réunit les devoirs les plus facrés .
Un Roi , l'amour de ſes ſujets , daigne vous
protéger ; ſes miniſtres excitent votre émulation
& récompenfent vos progrès. Tous les ordres de
l'état contribuent par leurs bienfaits à féconder le
germe de vos talens. Quel honneur pour vous
d'intéreſſer la patrie à vos études.
Le magiſtrat qui préſide à cet établiſlement ,
vous donne tous les jours des preuves de la bienveillance;
il ſuſpend ſes travaux pour venir vous
couronner lui -même. Sa modeſtie m'impoſe filence
ſur les obligations que vous lui avez ; mais
les tranſports d'allégreſſe ,'les cris de joie dont
retentiſſent les voûtes de cet auguſte lieu , font un
éloge bien plus touchant , bien plus flatteur, c'eſt
letrouble du ſentiment, c'eſt le cri de la nature ;
&l'artn'y peut atteindre.
: Ivj
204 : MERCURE DE FRANCE .
Les bienfaiteurs qui compoſent le bureau d'adminiſtration
voient avec la plus grande fatisfaction
vos progrès répondre à la générofité de leur
zèle ; profitez , Meſſieurs , d'une éducation qui
vous eſt auſſi néceſſaire pour vous perfectionner
dans les arts méchaniques qu'avantageux pour
ſonder vos diſpoſitions , & vous déterminer dans
le choix d'une profeſſion .
Trop long-tems le haſard a décidé de votre
fort; que de talens enfouis , que d'hommes ignorés
qui euffent fait honneur à la nation , s'ils
euſſentconnu le germe que la nature avoit mis en
eux.
Je m'étendrois davantage ſur l'influence que
eette éducation doit produire ſur vos travaux , fi
je n'étois bien convaincu que vous êtes tous pénétrés
des mêmes principes .
Pour moi , Meſſieurs , chargé de diriger vos
études , je mettrai encore au rang de mes devoirs
de vous rappeler ſans ceſſe que la reconnoiſſance
eſt la vertu de tous les âges ; cet emploi eſt trop
cher à mon coeur pour garder le filence fur celle
que vous devez aux plus célèbres muſiciens qui
ſe raſſemblent, à l'invitation de M. Gaviniés, pour
contribuer par des chefs - d'oeuvres de leur art à la
dotation de cet établiſſement .
L'objet de cette aſſemblée est la diſtribution des
maîtriſes , apprentiſſages & grands prix annuels.
Les corps & communautés & les bienfaiteurs ont
ésé priésde prendte part à cette cérémonic.
JANVIER. 1771. 205 .
ANECDOTES.
I.
LaComteffe d'Eglington , une des plus
belles femmes del'Ecoſſe , perdit l'affection
de ſon mari , parce qu'elle lui avoit
donné ſept filles & point de fils . Le
Comte alla juſqu'à l'aſſurer qu'il éroit ré-,
folu de faire divorce avec elle. Je ſuis
prête ày confentir , répondit la Comteſſe
, vous n'avez qu'à me rendre ce
que je vous ai apporté en me mariant.
Oh vous ferez fatisfaite , votre dot &
vos droits vous feront comptés juſqu'au
dernier ſcheling.-Non , non , Mylord ,
ce n'eſt pas cela dont il s'agit , rendezmoi
ma jeuneſle , ma beauté , ma virginité
, & je vous quitte ſur le champ.
Cette reſtirution n'étoit pas au pouvoir
du Lord ; il ſe tut & ne parla plus de féparation.
Avant la fin de l'année laComteſſe
mit au monde un fils , qui lui rendit
la tendreſſe de ſon mari .
I L
Sir Charles Wager commandoit l'E
206 MERCURE DE FRANCE .
cadre Angloiſe envoyée dans la Mer Baltique'
en 1725 , pour maintenir la paix
dans le Nord. Il dépêcha une frégate à
Petersbourg avec une lettre du Roi
d'Angleterre à la Czarine. Lorſque l'Impératrice
en eur pris lecture , elle demanda
à l'Officier qui la lui avoit remiſe
de combien de vaiſſeaux l'Eſcadre Angloiſe
étoit compoſée. De vingt deux ,
répondit celui -ci . Comment , s'écria la
Czarine , vingt deux vaiſſeaux de guerre
pour m'apporter une fimple lettre ! voilà
lesfrais de pofte les plus coûteux dontj'aie
jamais entendu parler. Je compte que votre
Maître ne trouvera pas mauvais que j'économiſe
davantage fur ceux de ma réponse.
III.
Le LordWaldegrave ayant abjuré laReligion
catholique , fnt envoyé en France ,
où il demeura pluſieurs années en qualité
d'Ambaſſadeur : un jour qu'il étoit
dans une maiſon où il y avoit une afſemblée
nombreuſe , ſon couſin , le Duc
de Berwick , qui avoit eu quelque démêlé
avec lui , & qui cherchoit à le mortifier
, tourna la converſation ſur la Religion
, & pria l'Ambaſſadeur d'avouer
JANVIER . 1771. 207
franchement leſquels , des Miniſtres d'Etat
ou des Miniſtres de l'Evangile , devoient
ſe glorifier de ſa converſion.En
vérité , Milord , reprit vivement Waldegrave
,je ne puis vous fatisfaire , en quittant
la Religion Catholique ,j'ai renoncéà
la confeffion .
IV.
,
Louis XIV demanda , dans le tems
qu'il triomphoit de ſes ennemis au
jeune Duc du Maine ſon fils , s'il profitoit
bien des leçons de ſon Maître ?Ah !
je ne ferai jamais qu'un ignorant , répartir
le jeune Prince. Pourquoi cela , dit
le Roi ? ..... Sire , c'est que l'on me donne
congé toutes les fois que vous remportez
quelque victoire.
DECLARATIONS , LETTRESIL
PATENTES , ARRÊTS , & c .
paroît un arrêt du conſeil d'état du Roi , du
18 de Novembre , qui ordonne que le rembourſement
des principaux de l'emprunt fait par la
compagniedes receveurs-généraux des Finances ,
fera fait par ordre de numéros , des contrats , de
conſtitutions &des promeſles de paſſer contrat,
208 MERCURE DE FRANCE:
Par une déclaration du Roi , donnée le 4 du
même mois , & enregiſtrée à la chambre des Compres
le 17 , Sa Majesté fixe le tems pendant lequel
lesofficiers comptables demeureront dépoſitaires
des parties non- réclamées.
Ilparoît auſſi des lettres-patentes du Roi , dus
Juillet dernier, enregiſtrées à la chambre des Comptes
le 17 du mois de Novembre , qui ordonnent
la converſion des rentes de tontines en rentes purement
viageres , à compter du 1 Janvier 1770.
Le 8 Décembre , le Roi a tenu , à onze heures du
matin, ſon lit de justice , & y a fait enregiſtrer &
&publier un édit portant réglement.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 2 Déc. qui ordonne
que toutes les reſcriptions ſur les recettes
générales ,les aſſignations ſur les revenus du Roi
& autres effets dont le paiement a été ſuſpendu par
l'arrêt du 18 Février dernier , &qui ont été ou
feront convertis en reconnoiſſances du Sieur Micault
d'Harvelay , garde du tréſor royal , feront
rembourſées à la caifle commune des recettes générales
; qu'en conféquence il ſera fait annuellement
& àcommencer de l'année prochaine , un
fonds aſſigné ſur leproduit des recettes générales
des finances , qui ne pourra être moindre de trois
millions &qui fera employé audit rembourſement.
Le même arrêt porte que ce rembourſement
aura lieu , par la voie du forr , dans une loterie qui
ſera tirée en l'hôtel de la caifle commune des recettes
générales , dans le mois de Février de chaque
année , à commencer au mois de Février prochain.
Il contient auſſi diverſes autres diſpoſitions
relatives à cet objet.
Par un autre arrêt du conſeil d'état du Roi , du
mêmejour , Sa Majeſté ordonneque leSt Magon 4
JANVIER. 1771. 209.
'dela Balue remettra au Sr d'Harvelay, garde du
trèfor royal, les reſcriptions & affignationsſufpendues
, étant enfes mains , pour le montant des
actionsde la caille d'escompte non acquittées, qui
font encellesdu Public.
Il paroît un édit du Roi , du premier Décembre
1770 , enrégiftré à l'Audience de France , qui détermine
le droit de marc d'or qui ſera perçu à
l'avenir. En conféquence ce droit ſera fixé au
quarantieme de la finance des offices de finances.
Tous ceux qui ſont pourvus de commiſſions des
fermiers généraux du Roi , des adminiſtrateurs
des poftes , des fermiers généraux des poudres &
falpétres & autres fermiers & régifleurs des droits
de Sa Majesté , auxquelles commiſſions font attachés
des priviléges & exemptions , paieront le
droit de marc d'or ſur le pied du quarantieme de
leur cautionnement pour ceux qui en ont fourni ,
&du cinquieme de leurs appointemens annuels
pour ceux qui n'en ont point fourni . Tous ceux
qui feront pourvus à l'avenir de charges , places
&offices auprès du Roi , feront auſſi aſlujertis au
paiement du droit de marc d'or , conformément
au tarif joint à l'édit , ainſi que ceux auxquels Sa
Majesté accordera des brevets , pour graces, honneurs
, titres , dignités , ſervices , tant civils que
militaires , & enfin pour toutes lettres d'érection
de terres en dignités , lettres de noblefle , reconnoiffance
ou confirmation de noblefle , & lettres
portant établiſſement de droits , conceffions , priviléges
& autres graces généralement quelconques.
Il paroît auſſi un arrêt du conſeil d'état du
Roi, du 29 Novembre 1770 , portant réglement
210 MERCURE DE FRANCE ..
pour la perceptiondu droit d'indult , fur les marchandiſes
provenant du commerce de l'Inde.
Par une déclaration , du 23 Septembre dernier ,
enrégiftrée à la chambre des Comptes le 19 Novembre
ſuivant , Sa Majeſté fixe les délais dans
leſquels les tréſoriers généraux de l'extraordinaire
des guerres & ceux de l'artillerie &du génie ,
compteront de leurs exercices actuellement finis.
AVIS.
I.
Cours de Physique expérimentale.
M. SIGAUD Delafond, démonftrateur dephyique
expérimentale en l'univerſité , profefleur de
mathématiques , de la ſociété royale des ſciences
de Montpellier , des académies d'Angers , de
Bavière , &c. commencera un cours de phyfique
expérimentale le lundi 7 Janvier 1771 , à 11
heures du matin , qu'il continuera les lundi ,
mercredi & vendredi de chaque ſemaine. Il en
commencera un autre le mardi 8 , à 6 heures du
ſoir , qu'il continuera les mardi , jeudi & ſamedi .
Ces cours feront conſidérablement augmentés fur
l'électricité. Il ſuivra fur cette partie un traité
qu'il vient de publier , pour ſervir de ſuite à fes
leçons de phyſique , & dans lequel il démontre
toutes les découvertes qu'on a faites juſqu'à ce
ſur cette importante matière.
Ceux qui voudront ſuivre ces cours , font pries
1
JANVIER . 1771. 211
L
de ſe faire inſcrire chez le démonftrateur , qui
demeure rue St Jacques , près - Yves , maiſon
de l'Univerſité .
II.
Calendrier intéreſſant pour l'année 177t , ou
Almanach Phyſico - Economique , contenant
une hiſtoire abrégée & raiſonnée des indictions
qu'on a coutume d'inférer dans la plupart des
calendriers , un recueil exact & agréable de pluſieurs
opérations phyſiques amusantes & ſurprenantes
, qui mettent tout le monde à portée de
faire pluſieurs fecrets éprouvés , utiles à la ſociété
, &c. &c. &c. Par M. S. D. Prix 12 f. broché.
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
Le Jardinier Prévoyant , Almanach pour
l'année 1771 , ſeconde année. 6 f. broché. A Paris ,
chez Didot jeune , Quai des Auguſtins.
'Almanach de l'Etranger , pour l'année 1771 ,
pour lui ſervir à former avec aiſance , économie
& agrément ſon ſéjourà Paris ; in- 16. Prix ,
broché 1 liv. 4 f. relié 1 liv . 16 f. A Paris , chez
Hochereau l'aîné , libraire , quai des Auguftins
, au Phénix .
Cet almanach eſt curieux , & un guide agréable
pour les étrangers & les François qui veulent faiie
leur cours de curioſités dans la capitale.
Almanach des Centenaires , ou durée de la vie
humaine juſqu'à cent ans & au- delà , démontrée
par des exemples fans nombre tant anciens que
modernes , tomeX contenant , 1º. des remarques
fur le calendrier, 2 ° . le calendrier de l'année 1771 ;
212 MERCURE DE FRANCE.
3°. la ſuite des centenaires ; 4°. la guzette centenaire
de 1671 ; 5 °. la table générale des centenaires
. A Paris , chez Martin Lottin l'aîné , libraire
& imprimeur de Mgr le Dauphin & de la
Ville , rue St Jacques , près St Yves , au Coq & au
Livre d'or , 1971 .
Almanach géographique , petit atlas élémenraire
compoſé de cartes générales & particulieres
desdifférens empires , royaumes & républiques de
l'Europe , & des autres parties de la terre , ſuivi
de deſcriptions ſous le titre d'idée générale de la
géographie & de l'hiſtoire moderne, chez Defnos,
libraire , rue St Jacques , au Globe , in - 24. relié
en marroquin avec les cartes 9 liv . , en veau 6 liv .
Ontrouve , chez le même , Tableau général de
'Histoire de France , contenant la ſuite des principaux
événemens , ſelon l'ordre des règnes , &
l'ordre chronologique, depuis l'établiſſementdela
monarchie juſqu'au tems actuel .
Cetableau fait fuite à la ſeconde partie de l'ou--
vrage qui paroît actuellement ſous le titre d'idée
générale de la géographie & de l'hiſtoire moderne
, par M. Maclot , profefleur de coſmographie ,
vol. in - 24 , broché i liv. 4 f.
Idée générale de la Géographie & de l'Histoire
moderne, ſeconde partie, complétant la defcription
hiſtorique de l'Europe , & luivie d'un tableau
général de l'Hiftoire de France , où l'on met ſous
les yeux la ſuite des principaux événemens ſelon
l'ordre des règnes & l'ordre chronologique depuis
l'établiſſement dela monarchie juſqu'au tems actuel
phic.
, par M. Maclot , profefleur de coſmograJANVIER.
1771. 213
Almanach des trois Fortunes , eſſai ſur les
combinaiſons de la loterie de l'Ecole- Royale-Militaire
pour ſervir d'inſtruction fur cette leterie ,
&d'éclairciflement ſur les divers avantages que
l'on en peut tirer : on y a joint une tablette de papier
nouveau pour y écrire avec une pointe quelconqueles
numéros qui ſortiront à chaque tirage,
&c. vol. in- 24 , ſupérieurement exécuté de 243
pages ; prix br. 6 f.
III.
Meffieurs les Souſcripteursde la nouvelle édi
tion du Dictionnaire de la Nobleſſe , fix vol
in-4°. ſont priés de faire retirer le tome premier
, qui fort de deſſous preſſe. On paie en retirant
chaque volume , 12 livres , & 12 fols
pour la brochure en carton. On ſouſcrit en tout
tems,
Les perſonnes qui ne ſouſcrivent pas , paieront
chaque volume 18 livres. Il paroîtra un
volume dans l'eſpace de trois à quatre mois.
A Paris , chez la Veuve Ducheſne , libraire ,
rue St Jacques , an Temple du Goût; & chez
l'Auteur , ( M. de la Chenaye des Bois , rue St
André-des-Arts , à côté de l'Hôtel d'Hollande.)
I V.
Les Traits de l'Hiſtoire Univerſelle Sacrée
&Prophane , d'après les grands Peintres & les
meilleurs Ecrivains , en 6 volumes in- 8°.
Cet ouvrage eſt principalement conſacré à
l'éducation des jeunes gens , propre aufli pout
l'infruction & l'amusement des perſonnes de
214 MERCURE DE FRANCE>
tout âge & de tout ſexe , qui veulent avoir des
notions de l'Hiſtoire .
Il fut deſtiné pour ſervir à l'éducarion de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne , auquel il
fut dedié.
, Les Auteurs font , quant à la partie littéraire
Meſſieurs l'Abbé Aubert & de Querlon ; celle de
la gravure a été faite ſous la direction du célèbre
M. le Bas , qui , pour donner la dernière
perfection à cet ouvrage , a fait refaire de
nouveau plus de ſoixante ſujets , d'après les
deſſins de M. Monet , Peintre du Roi , & gravés
par M. Martini ; la partie de l'hiſtoire ſacrée ,
qui ſeule compoſe quatre volumes , contient
520 eſtampes : elle vient d'être décorée d'un
nouveau frontiſpice , repréſentant l'alliance de
l'ancien & du nouveau Testament , deſſiné &
gravé par M. Martini ; à la tête de l'hiſtoire
poëtique, compoſée par M. Lepicié , Peintre du
Roi , eſt encore un nouvean frontiſpice , repréfentant
l'origine de la fable , deſſiné & gravé
par le même M. Martini.
Pour faciliter l'acquiſition de cet ouvrage
utile , les éditeurs ont cru devoir en diminuer
le prix , pour fix mois ſeulement ; ainſi , à commencer
du premier Octobre , juſqu'au premier
Avril 1771 , chaque volume , qui s'eſt vendu
juſqu'à préſent 12 livres , ne ſe paiera que 6 liv.
broché , ce qui fait pour le tout 36 liv. Le tems
de la remiſe expiré , les fix volumes ſe vendront
au prix ordinaire de 12 liv.
Cet ouvrage ſe diſtribueàParis , chez Mile le
Maire , rue St. Hyacinte , Porte St Michel ,
près le cabinet de Conſultation .
JANVIER. 1771. 215.
Etchez
Durand , libraire , rue St Jacques , visà-
vis St Yves .
Hériſlant , libraire , rue St Jacques , au
coin de celle de la Parcheminerie.
MM. Etienne , libraires , rue St Jacq.
vis-à- vis la rue du Plâtre .
Et le Bas , graveur du Roi , au bas de la
rue de laHarpe.
V.
Vinaigres de table & de toilette , moutarde,
fruits confits au vinaigre , &c.
Le ſieur Maille , ſeul vinaigrier- diftillateur ordinaire
du Roi , nommé aprèsla mort du feu ſieur
le Comte , a commencé à diftribuer , gratuitement
aux pauvres , le lundi 12 Novembre &
lejeudi ſuivant , de la moutarde pour les engelures
; il continuera cette diftribution pendant
tout le cours de l'hiver le matin des jours cideſſus
indiqués. Les pauvres qui lui demanderont
de cette pommade , auront ſoin de lui faire
voir le beſoin qu'ils en ont , & d'apporter un
petitpot.
nuance ,
Le vinaigre rouge , première & feconde
de la compoſition du ſieur Maille ,
continue toujours d'être très-recherché pour la
toilette. Ce vinaigre , qui imite très - bien les
couleurs , eſt d'autant plus agréable , qu'on peut
s'eſſuier ſans qu'il diſparoiſſe , ce qui eſt d'une
très grande commodité pour les perſonnes qui
vont aux bals ; ce vinaigre eſt , par ſa qualité
balfamique , un très -bon cofmétique. Il em
216 MERCURE DE FRANCE.
pêche que la peau ne ſe ride. On l'emploic
avec une égal ſuccès pour les lèvres. Il les préſerve
de gercer par le froid même le plus rigoureux.
Le Magaſin du ſieur Maille est généralement
fourni de toutes fortes de vinaigres , au nombre
de 200 fortes , ſoit pour la table , les bains ou
la toilette ; tels que le vinaigre romain , ſi connu
pour blanchir les dents , en conſerver l'émail ,
arrêter le progrès de la carie , les rafermir dans
leurs alvéoles & détruire l'haleine forte ; le
vinaigre de ſtorax pour blanchir la peau , &
empêcher qu'elle ne ſe ride ; le vinaigre de turbiepour
guérir radicalement le mal de dents ; le
vinaigre des fleurs de citrons pour guérir toutes
fortes de boutons ; le vinaigre d'écailles pour
les dartres farıneuſes ; le vinaigre de vénus à
Puſage des opiſamides ; le vinaigre admirable
&fans pareil; le vinaigre de cyprès pour noircir
les cheveux roux ou blancs ; le véritable
vinaigre des quatre-voleurs , préſervatif contre
tout air contagieux. On diſtribue dans ce même
magaſin un firop de vinaigre , une excellente
moutarde aux capres & aux anchoix , où il entre
des extraits d'herbes fines ; pluſieurs autres fortes
de moutardes &différentes eſpèces de fruits
confits au vinaigre. Les moindre bouteilles des
vinaigres de propriété ſont de 3 liv. & celles de
vinaigre de rouge ſeconde nuance , de 4 liv.
les plus petits pots de moutarde pour les engelures
, 30 fols. Les perſonnes des Provincesde
France& pays étrangers qui défireront ſe procurer
ces différens vinaigres , ſont priées de
faire tenir leur lettre & leur atgent francs de
port .
JANVIER. 1771. 217
port , & ces vinaigres leur feront envoyés trèsexactement
, avec la façon d'en faire uſage. La
demeure du ſieur Maille eſt rue St André-des-
Arts , Paris , la troisième porte cochère , prefque
vis-à-vis la rue Haute-feuille.
:
VI.
Le ſieur Boutheroux Deſmarais , marchand
orfévre , bijoutier , jouaillier , donne avis qu'il
perce les oreilles des Dames toutes les deux àla-
fois en un ſeu! coup , & aufli promptement
qu'un éclair , en ymettant les boucles d'oreilles
tout de ſuite. Le tout , avec très-peu de douleur.
Il demcure rue & vis à- vis de l'Hôtel de
Buſſy: on le trouve toujours chez lui , & il va
enville lorſqu'il en eſt requis.
VII.
1
Le ſieur Faciot , marchand confiſeur au magafin
du Goût , rue St Denis , entre les rues
Grenetal & du Petit - Heurleur , déjà connu par
ſes inventions pour les étrennes , n'a rien négligé
pour offrir cette année au public différens
objets , capables de flatter le goût. On trouvera
chez lui toutes fortes de nouveautés piquantes
, un afſſortiment complet de dragées de
Verdun , du chocolat de ſanté & à la vanille ,
& généralement tout ce qui concerne fon commerce
.
I. Vol.
:
K
218 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warsovie , le 27 Movembrs 1770.
SUIVANT les nouvelles qu'on reçoit de la grande
armée Ruſſe, le général de Romanzow eſt à
Falſy dans la Valachie ; on ne ſçait pas encore où
il prendrales quartiers d'hiver ; mais , comme il a
de grands magaſins dans la Moldavie , on préſume
qu'il y fera ſéjourner ſon armée. Le comtede
Panin , après avoir laiflé une garniſon ſuffiſante
àBender , a envoyé le reſte de ſon armée prendre
ſes quartiers d'hiver dans la Petite - Ruffie; fon
quartier général eſt à Corkow: il a envoyé quelques
détachemens pour renforcer le général Berg ,
&il a pris , dit- on , des meſures pour entreprendre
le fiége d'Oczakow auſſi-tôt que la ſaiſon le
permettra.
Quelques avis , en date du 20 de ce mois ,portent
qu'il s'eſt établi une correſpondance très - intime
entre le comte de Romanzow qui étoit alors
àYalpach & le Grand Vifir qui campe à Iſaktcha ,
àl'occaſion des échanges des prifonniers .
4
DeVienne , le 5 Décembre 1770 .
Le gouvernement ayant réſolu de ſupprimer
pluſieurs fêtes de l'année , a cru devoir faire part
de ſon deflein au Pape qui y a donné fon confentement.
Le décret de fuppreſſion n'eſt pas encore
imprimé ; mais il a déjà été lu dans pluſieurs départemens
.
On a expédié dernierement àtous les monastèJANVIER.
1771. 219
res des Pays Héréditaires , des ordres par leſquels
il leur est défendu de recevoir dorénavant aucún
religieux qui n'auroit pas vingt - quatre ans
accomplis.
De Berlin , le premier Décembre 1770.
Le Roi , voulant augmenter la population &
l'induſtrie dans la Marche Electorale , a fait publier
un réglement par lequel Sa Majeſté exempte
, pour trois ans , les ouvriers & fabricans
étrangers qui voudront s'établir dans cette province
, des charges impolées aux natifs & des
droits d'entrées ſur les denrées néceſlaires à leur
conſommation , ainſi que de l'obligation de fournir
des recrues. Les étrangers qui voudront s'y
établir pour faire le commerce ſeront également ,'
pendant cé terme , exempts de tout ſervice& frais
relatifs ; & ceux qui ne faiſant point de commerce
&n'ayant point de maiſon vivront de leur induſtrie
, jouiront pour toujours de la même exemption.
On leur accordera , pour le défrichement
d'un terrein , une gratification de cent cinquante
écus & une autre ſomme qui ſera employée à
bâtir.
De Cadix , le 30 Novembre 17702
Le vaiſſeau de guerre Eſpagnol le Monarque
eſt arrivé de Carthagene du Levant encettebaie
le 4de ce mois. On aſſure que le marquis de Caſa
Tilly , chef d'eſcadre , qui monte ce vaiſſeau, eſt
nommé commandant de l'eſcadre de Cadix , laquelle
ſera compoſée de douze vaiſſeaux , dont la
plupart ſont déjà armés .
On continue , avec beaucoup d'activité , à pré
parer les navires deſtinés à tranſporter le régi
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
ment d'Amérique aux Iſles Canaries , & celui d'Irlande
au port de Amérique qui lui eſt déſigné par
la cour.
De Londres , le 14 Décembre 1770.
La léance du 10, dans les deux chambres du
parlement , a été très - orageuſe. Le duc de Manchefter
voulut faire une propoſition dans celle
des pairs , & débuta par repréſenter vivemeur
qu'on manquoit de vaiſſeaux pour protéger les
garniſons de Gibraltar & de Minorque. Il fut interrompu
aufli-tôt par le lord Gower qui deinanda
qu'on fit fortir de la chambre tous ceux à qui la
pairie ne donnoit pas le droit d'y reſter , obſervant
que certaines propoſitions étant amenées
par lurpriſe , pouvoient faire naître des diſcuſfions
qu'il ne convenoit point de rendre publiques,
& que, dans une aſſemblée où on laiſſoit entrer
tant de monde , il pouvoit ſe glifler quelques
émiſlaires de puiſſances étrangeres.
La propofition que le duc de Mancheſter alloit
faire dans la chambre des Pairs , lorſqu'il fut interrompu
, & qu'il a repriſe le lendemain , étoit
de préſenter à Sa Majefté une adreſſe , par laquelle
Elle ſeroit fuppliée de donner des ordres pour
qu'on ſe hatât de mettre en état de défenſe nos
poffeffions de la Méditeranée & des Indes Occi
dentales , & en particulier pour que l'on envoyât,
fans délai , tous les ſecours néceſlaires pour la
fûreté de Gibraltar. Cette propofition fut rejetée
àla pluralité de quarante voix contre quatorze.
Le 11 , ſeize pairs remirent à la chambre une
proteſtation contre l'interruption cauſée , la veille
, au moment où l'un des pairs vouloit y faire
une propofition importante.
JANVIER. 1771 . 221
Les enfans de Leurs Majestés , qui ont été inoculés
dernierement , ont actuellement la petite
vétole ; mais les ſymptômes annoncent qu'elle eſt
de la nature la plus bénigne. On les tient dans
une grande chambre ſans feu , & il n'y a point de
rideaux à leurs lits .
De Venise , le 21 Novembre 1770.
Il s'eſt élevé , depuis quelques tems , des diſcuſfions
ſur les droits de franchiſe dont les ambafladeurs
étrangers ont joui juſqu'à préſent , & que le
Sénat voudroit aujourd'hui ſupprimer ou reſtreindre.
On craint que cette affaire n'occaſionne du
refroidiſſement entre quelques cours étrangeres &
laRépublique.
:
:
De Toulon , le 20 Novembre 1770 .
:
Ibrahim Coggia , Envoyé du Bey de Tunis ,
après avoir achevé la quarantaine , fut admis hier
encette ville ,& falué de ſept coups de canon , à
ſon entrée dans le port. Il fut reçu à fon débarquement
par le Sr Barri , commiſlaire de la Marıne
, & conduit chez le Sr de Bompar , commandant
de ce département.. Il ſe rendit enfuite au
Jardin du Roi , où on lui a préparé un logement ,
& où il reſtera quelques joursavant de partir pour
Paris.
De Marseille, le 30 Novembre 1779
Suivant des lettres de Conſtantinople , en date
du 17 du mois dernier , les Ruſſes ayant été chafſés
de l'iſle de Lemnos pat Haſlan Bey , leur efcadre
a abandonné cette ifle , la ſeule dans toutle
voiſinage des Dardanelles où elle pouvoit prendre
ſes quartiers d'hiver. Haſlan Bey commandoit le
vaifleau qui , dans l'affaire de Chichiſme , avoit
Křij
S
222 MERCURE DE FRANCE.
abordé celui de l'amiral Spiritow, & qui étoit près
de s'en emparer lorſque les Rufles prirent le parti
d'ymettre le feu. Les mêmes lettres ajoutent que
la PorteOttomane n'étoit pas ſans inquiétude lur
les démarches du Kan de Crimée , qui , diſoit- on ,
négocioit une paix particuliere avec la Ruſſie.
Du 14 Décembre 1770 .
On a appris par des lettres de Conſtantinople ,
du 3du mois dernier , que les Turcs avoient repris
l'iſle d'Imbros ſur les Ruſſes , & qu'une partie
des ſoldats de la garniſon avoit été taillée en piéces&
les autres faits eſclaves.Ces lettres ajoutent
que leGrand Viſir avait été dépoſé , & que le
Sultan avoit nommé , à ſa place , Selictar Mehemet
Pacha , ſon beau-frere. On a appris auſſi de
Smyrneque les commandans de cette ville avoient
refuſé l'entrée du port à un vaiſſeau de guerre Anglois
& à deux frégates de la même nation , & les
avoient obligés de mouiller au- delàdes châteaux
qui en défendent l'entrée .
Il nous eſt encore arrivé , par mer , cette ſemaine
, 10 , sou charges de bled.
De Paris , le 14 Décembre 1770 .
Le 7 de ce mois , les journaux & les manufcrits
du feu AbbéChappe d'Auteroche furent déposés
àl'Obſervatoire, entre les mains du Sr Caffini de
Thury , par le Sr Pauli , ingénieur-géographe du
Roi , qui avoit accompagné l'Abbé Chappe dans
fon voyage enCalifornie. Le Sr Paulia rapporté
que l'Abbé Chappe voulut reſter au Hameau de
Saint- Jofeph, à dix-huit lieues du Cap Saint-Lucar,
malgré la maladie contagieuſe qui y régnoit déjà
à fon arrivée , parce que n'ayant plus que huic
>
JANVIER. 1771. 2.2-3
jours pour ſe préparer à ſon obſervation , il ne
vouloit plus courir le riſque de la manquer ; il
comptoit d'ailleurs fur la force de ſon tempérament
& fur la bonne ſanté de ſes compagnons de
voyage. Huitjours après l'obſervation du paſlage
de Vénus , il tomba malade : on voit par ſes journaux
que malgré les accès d'une fievre ardente ,
qui étoient ſuivis d'un abattement univerſel , il
continua juſqu'au 18 Juillet les obſervations néceflaires
pour déterminer la longitude & la latitudedeSaint-
Joſeph . Enfin , près de ſuccomber , ib
dépola ſes manufcrits , dans une caflette qu'il don
na au Sr Pauli , en le chargeant de la remettre luimême
à l'académie ; & paroitlant ſe conſoler de ſa
mort par les fruits qu'on devoit retirer de fon
voyage, cet académicien expira le premier Août,
L'horloger : l'interprête , un des deux officiers
Eſpagnols , les douze foldats de l'eſcorte , quatre
officiers qu'on envoya de Mexico à Saint- Joſeph ,
&environ cinquante Indiens qui compoloient le
Hameau , moururent de la même maladie.
L'obſervation de l'Abbé Chappe eſt complette.
Le Sr de la Lande , de l'académie royale des Sciences
, en ayant fait le calcul , atrouvé le premier
contact intérieur de Vénus & du Soleil à midi , 17
minutes 27- ſecondes ; le ſecond contact as heures
54 minutes ſo ſecondes 3 dixiemes ; la durée
dupaſſage étant des heures 37 minutes 23 fecondes
3 dixiemes ; la latitude du lieu de 23 degrés 3
minutes 37 ſecondes ; enfin la parallaxe du Soleil
qui en réſulte , de 8 ſecondes , & fa diſtance
d'environ 35 millions de lieues , chacune de 2283:
toiſes. Cette détermination ſuppoſe qu'on prenne.
unmilieu entre les obſervations faites dans le nord.
de l'Europe , àCajanebourg & à Wardhus .
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
PRESENTATIONS .
Le 27 Novembre , la comteſſe de Fougieres
a eu l'honneur d'être préſentée au Roi & à la
Famille Royale , par la comteſſe d'Egmont.
Le 2 Décembre , la marquiſe de l'Aubeſpine
a eu l'honneur d'être préſentée au Roi & à la
Famille Royale par la ducheſſe de St Aignan .
Le même jour , la barone de Zuckomantel ,
ci-devant miniſtre plénipotentiaire du Roi ,
auprès de l'Electeur de Saxe , a eu l'honneur
d'érre préſenté à Sa Majesté , par le duc de
Choiſeul.
,
Le marquis de Lignerac , ayant hérité de la
Grandeſſe du duc de Caylus , ſon oncle aeu
auſſi l'honneur d'être préſenté au Roi , en qualité
deGrand d'Eſpagne.
C
Le baron de Blome , envoyé extrordinaire
du Roi de Dannemarck , eut le 4 Décembre ſa
première audience publique du Roi & de la Famille
Royale. Il fut conduit à cette audience
par le fieur Tolozan , introducteur des ambafladeurs
, qui étoit allé avec le ſieur de Sequeville ,
fecrétaire ordinaire de Sa Majesté , prendre ce
miniſtre dans les carroſſes du Roi & de Madame
la Dauphine , & qui le ramena chez lui dans
ces mêmes carroſſes avec les cérémonies accoutumées.
c.
Le fieur Ruis-Embito , chevalier des ordres
royaux & militaires de St. Lazare de Jérufalem
& Hofpitaliers de Notre-Dame de Mont -Carmel
, ci -devant intendant de la marine à ReJANVIER.
1771. 225
chefort , ayant été nommé pat le Roi à l'intendance
de la marine de Brest , a eu l'honneur de
remercier , à cette occafion , le 6 Décembre Sa
Majesté , à qui il a été préſenté par le duc de
Praflin.
Le marquis de Vintimille ayant donné fa
démiſſion de la charge de premier enſeigne de
la compagnie des Chevaux-Légers de la Garde
du Roi , Sa Majesté a diſpoſé de la charge de
Cornette , vacante par cette démiſſion , en faveur
du comte d'Aubigné , qui eut l'honneur de
lui être préſenté en cette qualité , les Décem
bre , par le duc d'Aiguillon , capitaine - lieutenant
decette compagnie.
La ducheſſe de Luynes a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale le 16
Décembre , par la ducheſſe de Chevreuſe , & elle
apris le tabouret le même jour..
Le 16 , le comte de Segur , officier du régiment
du Meſtre-de-Camp de Cavalerie , fils du
marquis de Ségur , chevalier des ordres du Roi ,
& lieutenant-général de ſes armées , & le 18 ,
le marquis de Grave , officier du Régiment , &
fils du comte de Grave , maréchal de camp ,
ont eu l'honneur d'être préſentés à Sa Majefté.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le 2
de Décembrele contrat de mariage du comte
de Ste Aldegonde , colonel dans le corps des
Grenadiers de France avec Demoiselle du
Hamel.
2
;
1117 1
26 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
La comteſſe de la Tour - d'Auvergne eſt ac
couchée le 20 de Novembre , d'un garçon.
Le 28 Novembre , entre ſept & huit heures
matin , la Printeſſe , épouſe du Stathouder , eft
heureuſement accouchée d'une Princeſſe.
La ducheſſe de Parme eſt heureuſement accouchée,
le 22 de Novembre d'une Princeſſe.
La femme du ſieur Melvid de Bullwel dans
le comté de Nottingham , eſt'accouchée depuis
peu , d'une fille qui eſt le trentième de ſes en
fans, dont 17 font vivans. Cette femme n'eſt
âgée que de 45 ans , & jouit d'une très bonne
fanté.
MORTS.
Anne-Geneviève de Ferrieres de Sauvebeuf,
veuve de ( N. ) Vaſſau , brigadier des armées
du Roi , eſt morte dans ſa terre d'Aigueperes ,
près de Limoges , le 10 de Novembre , âgée de
84 ans.
Claude-Louife-Jeanne d'Illiers d'Entragues ,
veuve de Louis-Auguſte , marquis de Rieux ,
lieutenant-général des armées du Roi , eſt morte
àParis le 27 Novembre , dans la 43º année de
fon âge. 2
Le nommé Laurent Dufort , vigneron, de la
paroiffe de Villementais , électionde Roanne,
JANVIER. 1771. 227
généralité de Lyon , y eſt mort le 22 Octobre
dernier , âgé de 102 ans.
Louls - Philogne Brulart , marquis de Puizieulx
&de Sillery , chevalier des ordres du Roi , ma
réchal de camp , miniſtre d'état & du conſeil
d'état ordinaire , ancien ſécrétaire d'état au
département des affaires étrangères , lieutenantgénéral
au gouvernement du Bas- Languedoc ,
gouverneur &grand bailly d'Epernay en Champagne
, eſt mort à Paris le 8 Décembre , dans
la 60e année de ſon âge.
Le comte de Bouville , maréchal des camps
& armées du Roi , eſt mort le 7 de Novembre
dans ſa terre de Pormort en Normandie.
207
La Princeſſe régnante d'Armſtadt - Schwartzbourg
, eſt morte à Vienne le 7 de Novembre.
La Princeſſe Guillelmine-Marie , née Landgrave
de Heſſe-Hombourg , comteſſe - douairière
d'Altembourg , eſt morte le 25 Novembre ,
âgée de 93 ans .
Chriſtophe Sanchez de Movellen , laboureur ,
eſt mort le 2 Novembre à Treceno , dans la
vallee de Valdaliga , évêché de St André , dans
la 106e année de ſon âge.
Antoine -Louis Crozat , Baron de Thiers ,
brigadier des armées du Roi , lieutenant-général
& commandant pour Sa Majesté dans la
Province de Champagne , eſt mort à Paris , le
Is Décembre , dans la 71e annéede ſon âge.
Pierre -Jofeph Alary , prieur de Gournay-fur-
Marne , l'un des 40 de l'Académie- Françoiſe ,
228 MERCURE DE FRANCE.
ci-devant attaché à l'éducation du Roi , inftituteur
de feu Monſeigneur le Dauphin & des
Enfans de France , & l'un des gens de lettres
attachés à la bibliothèque de Sa Majesté , eſt
mort à Paris , le 15 Décembre , dans la 81e année
de ſon âge.
Jean Burret , jardinier , eſt mort Ic 13 du
mois de Novemcre , à Dax , âgé de 109 ans.
Iſabelle-Sidonie Wilhelmine , née baronne de
Leyen , Dame de l'ordre de l'Eroile de l'Impératrice
Reine de Hongrie , veuve depuis 1745 ,
de feu Henri , baron de Redwitz , eſt morte
le 13 Octobre dernier en ſon château de Kieutzhem
, près de Colmar en Alface , âgée de plus
de cent ans. Elle laiſſe pour héritière , Demoifelle
Marie - Françoiſe -Thérèſe , baronne de
Leyen , ſa foeur , moins âgée qu'elle de deux
ans.
Jean Senac , conſeiller ordinaire du Roi en
ſes conſeils d'état-privé , premier médecin de
Sa Majesté , ſurintendant - général des eaux ,
bains & fontaines minérales & médécinales du
royaume , membre de l'académie - royale des
ſciences , eſt mort àVerſailles le 20 Décembre ,
âgé d'environ 80 ans.
Marie Laifier , veuve d'Etienne Vitry , jardinier
fleuriſte , eſt morte à Vincennes , dans la
pere année de fonâge.
JANVIER. 177. 229
LOTERIES.
Le cent dix - neuvième tirage de la Loterie de
P'hôtel- de - ville s'eſt fait , le 25 du mois dernier ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eſt échu au No. 23392. Celui de vingt
mille livres au N°. 36409 , & les deux de dix mille
aux numéros 24160 & 24703 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les de Décembre. Les numéros fortis
dela rouede fortune font , 29 , 70 , 22, 56 , 64. Le
prochain tirage ſe fera le s Janvier .
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , pages
AErife ,
Envoi ,
Vers à Mlle Raucourt , jeune actrice , ſur le
rôle d'Euphémie dans Gaston & Bayard ,
La Barque , fable ,
Le Déclin , ode ,
L'Aveugle & ſon Chien , conte ,
ibid.
8
و
I
II
14
La Fortune & le Songe , imités de l'allemand, 42
Les Yeux & la Bouche , fable , 44
230 MERCURE DE FRANCE:
Stances à Mile *** ,
Les Etrennes , proverbe dramatique ,
Sonnet ,
Vers àMde Benoît ,
Vers pour mettre au bas du portrait de
M. Duſaulx ,
46
48
166
67
68
A M. de Fontette , ſur ſa promotion à la
place de Chancelier du Comte de Provence
,
169
Vers àmettre au bas du portrait du même , ibid.
Epigramme , 70
Le Page,
ibid.
Explication des Enigmes & Logogriphes , 71
ENIGMES , 72
LOGOGRYPHES , 74
NOUVELLES LITTÉRAIRES, 76
Réflexions ſur la poësie &la peinture , ibid.
Les quatreAges , poëme ,. ibid.
Béverlei , tragédie bourgeoiſe , imitée de
l'anglois ,
OEuvres du docteur Young ,
L'Imitation de Jeſus - Chriſt . nouvelle traduction
,
77
80
87
Manuel ſur la meſure du
tems,
ود
JANVIER. 177. 231
Veringentorixe , tragédie , 92
Eſſai ſur de nouvelles découvertes, 93
Calendrier pour l'année 1771 , 95
Ciceronis de amicitiâ dialogus , 96
Sarcotis & Caroli Panegyris , 97
L'Erreur des defirs , ibid
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs
grecs& latins ,
:
104
Le grand Vocabulaire françois , 108
Le Tréſor du Parnaſle , 109
Mémoires ſur la nature du chauffage économique
, 111
Traité du jeu de Wisk , 113
Le Pour & Contre de l'Inoculation , 115
Annales de la ville de Toulouſe , 119
Les Spectacles de Paris , I2E
Le Manuel des Artiſtes , 122
Poëfies ſacrées , 128
Plan d'Education publique , 129
Traduction en vers de la premiere Eglogue
de Virgile ,
Stances à un Miniſtre ,
A M. l'Abbé de la Porte ,
230
118
139
Vers pour mettre au bas du portrait deM. de
la Martiniere , ibid.
Cantique ſur la Naiſſance du Sauveur , 140
ACADÉMIES . 143
SPECTACLES , Concert ſpirituel , 179
232 MERCURE DE FRANCE.
i
:
Opera , 181
Comédie françoiſe , 189
Coménie italienne , 190
ARTS , Gravure , 194
Muſique ,
د و و
Lettre de M. de Voltaire au Rédacteur du
Secrétaire du Parnaſle 200
,
Diſcours de M. Bachelier à la diſtribution
des prix des Ecoles de deſſin , 203
ANECDOTES , 198
Déclarations , lettres patentes ,&c. 207
Avis , 210
Nouvelles Politiques , 218
Préfentations , 224
Mariages, 225
Naiſſances , morts , 226
Loteries ,
229
APPROBATION.
JA'AII lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier
, le premier vol. du Mercure de Janvier 1771 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion. AParis , le 31 Décembre ,
1770.
RÉMOND DE STE ALBINE.
Del'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe..
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER . 171 . 2
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
peugrei
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
/
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes,
les piéces de vers ou de proſe , la mufique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſaperfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitdu Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francsde port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
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Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas foufcrit, au lieu de 30 fols pour
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M. de la Harpe , 2 vol. in-8 °. brochés 8 1 .
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Hiſtoire des Philosophes anciens , avec leurs
Portraits , 2 vol . in- 12 . br. sliv.
Dict. Lyrique , 2 vol br. 15 1.
Supplément du Dict. Lyrique , 2 vol. br. 15 1.
Calendrier intéreſſant pour l'année 1771 ,
in- 18 .
Tomes III & IVe. du Recueilphiloſophique
de Bouillon , in - 12 . br.
12 .
31. 12 f.
'Dictionnaire portatif de commerce , 1770 ,
4vol. in- 8 ° . gr. format rel . 201.
Le Droit commun de la France& la Coutume
de Paris; par M. Bourjon, n. éd. in-f.br. 241.
'Eſſai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol. in 8°. br.
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br.
41.
21.10f.
Confidérations fur les causes phyſiques ,
in-8°. rel. 51.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in- 8°. rel. 71 .
Le Dictionnaire de Jurisprudence canonique ,
in-4°. 4vol . rel . 481.
Dist. Italien d'Antonini, 2 vol.in-4º.rel. 301 .
Meditationsfur les Tombeaux , 8 br. 11. 104
Mémoire pour les Natifs de Genève, in-8°.
broch,
11. 41.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER . 1771 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES MÉDECINS DE BAGDAD .
Conte.
ENFANS , hommes , vieillards , écoutez une
hiſtoire.
4
J'ai lu qu'un moine ou Derviche Perſan ,
Par la vertu d'un taliſman ,
Petit engin qui tient fort du grimoire ,
Découvroit devant l'huis de chaque médecin
Les phantomes légers , autrementdit les ombres
:
A iij
6 . MERCURE DE FRANCE.
Detous les trépallés qui , dans les manoirs fombres
,
Avoient été plongés par leur art aflaffin .
Et jugez bien qu'à Bagdad la grand' ville
Le ſuſdit moine ayant ſon domicile ,
Point nemanquoit de telles viſions.
Jamais il ne ſortoit de ſon humble cellule
Pour répandre au-dehors ſes bénédictions
Qu'il n'apperçût devant le pompeux veſtibule
Des plus célèbres Machaons ,
Nonunphantome ou deux , mais d'épais bataillons
D'ombres mâles ,d'ombres femelles ,
Peres vieux , meres grands , jeunes gars & pucelles
,
Tous victimes jadis de leur crédulite ,
Tousdeſcendus au Styx de par la faculté :
De quoi le bon Derviche , ame noble & bien faite,
Gémiſſoit tous lesjours devant le grand prophete;
Mais ſans eſpoir de mieux... Quand un jour par
hafard ,
Ayant , de la cité , travet ſé l'étendue ,
Il apperçut au bout d'une derniere rue ,
Devant un vieux taudis qui touchoit au rem-
Deux petits marmouſets , deux ombres très-
:
part,.
Auetres,
lettes.
Qui s'ennuyoient bien fort d'être en ce lieu ſeuJANVIER.
1771 . 7
Ah! dit-il d'aiſe tranſporté ,
Qu'ajamais le ſaint nom d'Alla ſoit exalté ,
Qui , parune faveur infigne ,
M'a fait trouver enfin , à moi pécheur indigne ,
Le Sauveur de l'humanité ,
.:
L'expulſeur de tous maux , le Dieude la ſanté!
Allons complimenter le nouvel Efculape.
Tout en difant ces mots , il fonne ou bien il
frappe;
Onouvre: ilmonte augaletas
Où logeoit le mortel cru rival d'Hippocras ;
Et l'accablant de chaudes embraſſades ,
Permettez , lui dit -il , Seigneur ,
Que je révère en vous leplus ſavant docteur...
Enmoi ? dit l'autre. Ailleurs portez vos accolades,
Et fur-tout vos complimensfades.
Loin d'être le phénix des médecins Perfans ,
Je ſuis un apprentif , frais débarqué céans ,
Qui n'ai de mes jours onc traité que deux malades
;
८
Encore étoient- ce deux enfans.
T
Par M. de M-S.
R
T
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE .
L'HIVER. Cantase.
Les arbres dépouillés des couleurs du Print
tems ,
N'offrent plus à nos yeux qu'une pompe ſtérile ;
La nature languit & la terre inutile
Blanchit ſous les frimacs cuifans .
Les dieux qu'Amathonte révère ,
De la fille des mers vont repeupler la cour ;
Et l'amour endormi ſur l'autel de Cythère ,
Sommeille juſqu'à leur retour.
Flore ſe retire
Dans le ſein des dieux ;
Le léger Zéphire
La ſuit dans les cieux ;
Echo qui ſoupire
Reçoit leurs adieux.
La jeune Pomoge
Quitte les coteaux.
Palès abandonne
Le ſoin des troupeaux .
Suivi du vieux Faune ,
Pan même friſſonne
Deſſous les roſeaux.
Echappésde leurgrotte obfcure;
JANVIER. 1771 . 9
Les vents en tourbillon s'élancent dans les airs ;
Les vaſtes champs de la nature
Sont le théâtre affreux de leurs combats divers.
Le calmedeThétis i rrite leur audace ,
L'onde ſert de jouet aux tyrans de la Thrace.
Les Tritons effrayés plongent au fond des eaux ;
Dans le creux des rochers Doris ſe précipite ,
Et Neptune , alarmé dans les bras d'Amphitrite .
Attend qu'un heureux calme ait enchaîné les flots.
Le Nocher timide ,
Sur la plaine humide ,
Craint de s'engager ;
L'intérêt qui guide
Sa courſe rapide
Frémit du danger.
L'aveugle richeſle ,
D'une douce ivrefle ,
Flatte en vain ſes ſens ;
La peur du naufrage
Le fixe au rivage
Juſques au printems.
L'aſtre du jour , à travers les nuages ,
Ne darde qu'à regret des rayons languiſſans .
A la voix d'Orion , les ténébreux orages ,
Raſſemblés dans les airs , vomiſentdes torrens .
Sur le criſtal des ruiſſeaux tranſparens
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
Onnevoitplus flotter les humidesNaïades ,
Et les fleuves groffis par les pleurs des Hyades ,
Entraînent dans les mers les pampres jauiflans ,
Desbois confacrés aux Dryades.
Jeunes amans , dont les ſoupirs
Annoncent les tendres conquêtes ;
En thyrſes changez vos houlettes ,
Chantez Bacchus & les plaiſirs.
Dans le règne des fleurettes ,
L'Amour vous prépare des fers :
Dans le ſein glacé des hivers ,
Bacchus vous prépare des fêtes.
ParM. de B... Capitaine au régiment
de Touraine.
1
A Mlle de S ** , le jour de Ste Victoire ,
Sa fête.
Je ne ſuis pas jaloux des pahmes que la gloire
Aux favoris de Mars fait ſouvent remporter ,
Vous êtes la ſeule victoire
Dont l'éclat puifle me tenter.
Vos vers , déjà gravés au temple de mémoire ,
Mieux que tous nos bouquets fçauront vousy
fêter:
Mon zèle, ſij'oſois l'encroire,
JANVIER. 1771 .
Brilleroit en ce jour, mais tout doit l'arrêter ;
Il nefautpas chanter victoire
Lorſque l'on veut la mériter.
ParM. de la Louptiere.
NUGUEZ. Anecdote portugaise ;
Par M. d'Arnaud.
DANS quelque tang que foit placée la
vertu , elle mérite la même conſidération
&les mêmes hommages : elle ne connoît
point les odieuſes acceptions des titres
ni des dignités ; c'eſt d'elle feule qu'elle
tient ſon existence & fon éclat. Sa nobleſſe
eſt indépendante de l'extraction ;
&fon prix ne s'évalue point ſur les dehors
impoſans qui peuvent l'entourer.
Elle s'éleve , fans le ſecours d'autrui , audeſſus
des préjugés d'un monde ébloui
d'une fauſſe ſplendeur. C'eſt dans ſa propre
fatisfaction qu'elle trouve fa récompenfe.
Nuguez n'étoit qu'un ſimple domeſtique
, forti de ce qu'il a plû à l'infolence
de la fortune & au fot orgueil de la naiffance
, appeler une baffe origine; mais
vj
12 MERCURE DE FRANCE.
عد
:
ce domeſtique , né dans la pouſſière , eſt
fait pour fervir de modèle , non - ſeulement
aux hommes de ſa claſſe , mais à
tous les hommes indiſtinctement ; & l'on
ne fauroit trop reſpecter & conſacrer ſa
mémoire.
Il ſervoit un maître digne de lui .
Alonzo , ( c'eſt ainſi qu'on le nommoit )
étoitungentilhomme Portugais qui avoit
amaſlé au Bréſil , par des voies légitimes,
un bien ſuffifant pour réaliſer le plan de
vie philofophique qu'il s'étoit propofé.
Revenu à Lifbonne , ſa patrie , il n'afpiroit
qu'à jouir de lui - même. Les revers
qu'il avoit effuyés dans ſajeuneſle avoient
été pour lui des leçons plus profitables
que ces ſyſtêmes du bel eſprit dont les
prétendues connoiſſances ne manquent
guères d'échouer contre l'expérience &la
vérité. Il aimoit à réfléchir & fuyoit furtout
le monde, bien convaincu que ce
qu'on appelle ſociété n'est qu'un ainas de
ridicules , de vices & ſouvent de crimes ,
coloré du vernis brillant de l'élégance &
de la perfide politeſſe. Il ſavoit à ſes dépens
que , de toutes les bêtes féroces , la
plus ingrate & la plus dangereuſe c'eſt
P'homme. Cependant ſa miſanthropie ,
quin'étoit que tropbien fondée , ne l'emJANVIER.
1771 . 13
pêchoit pas de céder à ſon penchant :
c'étoit l'humanité même & la bienfaifance
réunies ; & ce qui ajoutoit un nouveau
prix à ſes admirables qualités , il les
tenoit cachées avec autant de ſoin , que
la plupart des hommes cherchent à faire
éclater leurs fottiſes & ſouvent leur opprobre.
Son occupation journaliere étoit
d'aller tous les ſoirs , enveloppé dans ſon
manteau , viſiter les malheureux , leur
diſtribuer des aumônes , les conſoler , ſe
pénétrer de leurs larmes pour goûter davantage
le plaifir de s'attendrir fur leur
fort & de les obliger. Nuguez étoit le
dépoſitaire de ſes ſecrets&de ſes bonnes
actions . Ce fidèle ſerviteur reffentoit
-pour ſon maître l'amour& le reſpect d'un
fils pour fon pere. Il avoit dans une occaſion
ſauvé la vie au vertueux Alonzo
qui , plein de reconnoiſſance , l'aimoit
comme ſon unique ami. C'étoit la ſeule
ame où la ſienne s'épanchoit.
Tant de vertus ſembloit devoir mettre
le maître & le, domeſtique à l'abri des
coups du fort. Ils en furent pourtant les
déplorables victimes . Quels ſont donc
les décrets de cette puiſſance ſupérieure
qui ſe couvre à nos regards d'un voile
impénétrable & qui fait fubir à la vertu
14 MERCURE DE FRANCE.
de ſi cruelles épreuves ? C'eſt dans de pareilles
circonstances qu'il faut entierement
ſe dépouiller de ſa raiſon & s'abaiffer
dans un filence reſpectueux devant
cette premiere cauſe ſi agiſſante & fi invifible.
Aquelques pas de la maiſon qu'occupoit
Alonzo demeuroit un Italien opulent
qu'on appeloit Baretti. Ilraffembloit
tous les travers & tous les excès que la
fortune entraîne après elle. Il étoit haut,
impudent , inhumain , ne voulant point
fur-tout être contrarié dans ſes moindres
defirs , les regardant comme autant de
lois fuprêmes auxquelles on devoit abſolument
ſe ſoumettre ; fatigué cependant
de ſon exiſtence & fort jaloux de varier
fon ennui . Il est peu de riches qui ne ſe
reconnoiffent dans ce portrait ;& Baretti
étoit,pour ainſi dire,la charge de ces hommos
auſſi ridicules que méprifables. Un
eſprit de curioſité , beaucoup plus que la
Jouable envie de ſe lier avec un perfonnage
de mérite , l'engagea à rechercher
la fociété du Portugais : il eut une mortification
ſenſible pour un être opulent &
courtifé , celle de faire des avances dédaignées.
Le procédé d'Alonzo l'étonnoit
preſque autant qu'il le révoltoit. C'étoit à
JANVIER. 1771. IS
fes yeux une audace qui tenoitdu prodige.
Il fit de nouvelles tentatives qui furent
accueillies de nouveaux refus. Le
gentilhomme étoit inébranlable dans ſa
réſolution de vivre iſolé; & ce n'eût pas
été , par la connoiſſance de Baretti , qu'il
ſe fût rendu à un monde l'objetde ſa haine
ou plutôt de ſa ſage indifférence. Il
mit même de l'humeur dans ſa façon de
repoutſer les politeſſes de l'Italien : celuici
traitoit la froideur d'Alonzo d'arrogance
punitſable. Ils fe rencontrèrent un ſoir
dans une promenade fréquentée. Baretti
étoit impatient de s'informer pourquoi
Alonzo ne profitoit pas , c'étoit ſon expreſſion
, de l'honneur qu'il vouloit bien
lui faire en cherchant les occaſions de ſe
lier avec lui . Il parla au Portugais avec
cette hauteur& ce ton infultant que la
fortune fait pardonner , graces à la bafſeſſe
de ſes adorateurs. Alonzo mit dans
fes réponſes cette tranquillité& ce flegme
qui déconcertent l'orgueil& lui font de ſi
cruelles bleffures. La converſation s'échauffa.
Il ſe dit de part & d'autre des
choſes fort vives. On en vint juſqu'aux
menaces ; du moins Alonzo , laflé des
propos outrageans de cet homme , murmura
quelques paroles qui firent craindre
qu'il ne demandât raiſon les armes à la
16 MERCURE DE FRANCE.
main. Tous ceux qui avoient été témoins
de ce débat ne manquerent pas de juſtifier
Baretti & de rejeter le tort fur le
Portugais. Cette injustice étoit fondée :
Baretti tenoit table ouverte : le faſte l'environnoit;
il pouvoit payer la flatterie &
la baffeffe , & Alonzo ne figuroit point à
la cour. Sa maiſon étoit ferméeaux paraſites&
aux oififs : quand on eût fait fon
éloge , ç'auroit été un encens diſtribué
fans profit.
Notre folitaire , depuis cette aventure
déſagréable , avoit conçu le deſſein de
quitter Lifbonne &de ſe retirer à la campagne
, plus déterminé que jamais à fuir
les cercles & à ſe bornet à la ſeule ſociété
de ſon domestique. De jour en jour cet
honnête ferviteur lui devenoit plus cher.
La reconnoiſſance & le zèle de Nuguez
augmentojent avec les bontés de ſon inaître.
Il avoit cependant ſollicité la permiſſionde
s'abſenter quelques mois pour
aller voir fon pere qui étoit ſur les bords
de ſa tombe. Alonzo qui connoiſſoit les
droits de la nature s'étoit laiſſé toucher ;
il ſe ſépara de Nuguez , non fans beaucoup
de peine , après lui avoir fait promettre
qu'il reviendroit au temś marqué:
ce départ même lui coûta des larmes; &
ſa philoſophie s'étonnoit de cette foi
JANVIER. 1771 . 17
bleſſe. Les preſſentimens ſeroient-ils une
voix fecrette que le Ciel met en nous &
:que l'abus de notre raiſon cherche à
étouffer?
Voilà donc Alonzo renfermé dans ſa
retraite & décidé à ne la quitter qu'au retour
de Nuguez . Des réflexions & des livres
étoient ſon ſeul amuſement . Mille
cris l'arrachent à ſa tranquillité en lui apprenant
qu'on vient de trouver dans la
rue le cadavre de Baretti percé d'un coup
d'épée. Son humanité l'emporte ſur le
reſſentiment. Il ne peut s'empêcher de
plaindre la destinée de ce malheureux .
Ce triſte événement l'occupoit , lorfqu'une
troupe de ſoldats entre avec furie
dans ſa folitude , ſe ſaiſit de lui , le traîne
vers la priſon , le plonge dans un cachor;
il y eſt chargé de chaînes. Une porte de
fer armée de vertoux tombe avec bruit fur
cet infortuné ; & tous ces coups,dont un
ſeul ſuffiſoit pour donner la mort , font
l'ouvrage d'un moment.
Alonzo , revenu de ce ſtupide accablement
où nous enſeveliffent les grands
malheurs , ouvre les yeux , contemple ſes
mains& fes pieds appeſantis ſousle poids
des fers; il ſe demande quel ſéjour il
habite , quel ſujet a pu l'y amener , quel
eſt enfin ſon crime ? Son courage alors
18 MERCURE DE FRANCE.
,
l'abandonne. Juſqu'ici il avoit ſcu conſerver
cette fermeté qui ſoutient l'innocence
il ne peut s'empêcher de laiſſer
couler des pleurs ; ô mon Dieu , s'écrietil
, mon Dieu ! toi qui lis dans les coeurs,
de quoi fuis-je coupable envers l'humanité
? Etre Suprême , ſans doute je t'ai
offenſé ! mais qu'eſt - ce que les hommes
ont à me reprocher ? Qui pent m'attirer
de leur part un traitement fi cruel ? O
mon ſeul protecteur ! c'eſt dans ton ſein
que je me jette ! hélas ! tout me délaiſle !
nul être ſur la terre ne s'intéreſle à ma
firuation ! .. perſonne! perfonne ! encore
ſi j'avois près de moi mon fidèle Nuguez !
ilſentiroit mes maux , il me conſoleroit.
Alonzo reſta huit jours dans cette efpéce
de mort continuelle, doutant fi tout
ce qu'il éprouvoit étoit véritable & foutenu
à peine par l'affreuſe nourriture que
lui apportoit un géolier féroce , qui refufoit
toujours impitoyablement de lui
donner le moindre éclairciſſement ſur ſon
fort.
Des fatellites pénétrent dans ſon cachot,
ils le tranſportent dans une falle
qu'il reconnoît pour être le lieu où s'afſembloit
la juſtice ; il ſe voit bientôt entouré
de juges , d'officiers ſubalternes . Il
n'eſt guère poſſible d'exprimer ſon étonJANVIER.
1771 . 19
nement. Que cette ſurpriſe augmente ,
lorſqu'on l'interroge & qu'il s'entend accufer
d'avoir ôté la vie à Baretti ! mais ce
n'étoit pas affez de ces revers : on ajoute
qu'il a volé fon adverſaire : on m'accuſe
d'avoir volé , s'écrie Alonzo , en ſecouant
ſes chaînes & en levant ſes yeux vers le
Ciel ! Oui , pourfuit - on vous êtes le
meurtrier de Baretti & vous lui avez en-
,
levé un porte - feuille conſidérable. Ce
malheureux gentilhomme étoit tombé
comme mort , il ſe releve avec un courage
furnaturel , ramaſſe toutes les forces
de fon ame , & s'armant de cette hauteur
qui Ged fi bien à la vettu opprimée : j'avois
épuisé toutes les diſgraces ; tous les
coups m'avoient frappé ; il ne me reſtoit
qu'à me voir outragé dans mon honneur,
c'eſtle- comble de l'infortune ! ... & le
Ciel fouffre que la calomnie m'aviliffe à
ce point! ... Portugais , je ſuis gentilhomme
& digne de l'être : le menfonge
n'eſtjamais entré dans ma bouche. Je n'ai
pointdonné la mort à Baretti. Al'égard
de l'autre crime , de la baſſeffe... mon
honneur ne me permet pas ſeulement
d'en prononcer le nom. Je dois m'en défendre
juſqu'à la penſée . On lui oppoſe
qu'il a eu un démêlé violent avec l'Italien,
qu'une foule de témoins ſe ſoulève
20 MERCURE DE FRANCE.
en faveur du mort .-Je le crois , Baretti
étoir riche , & je vivois dans l'obſcurité.
Il eſt vrai que j'ai refuſé de me lier avec
lui , parce que je voulois m'arracher au
commerce des hommes , que je déteſte
plus que jamais ; il eſt encore vrai qu'à la
promenade je me ſuis laiſſé emporter
juſqu'à des menaces ; mais , je le répéte ,
ce n'eſt pas moi qui lui ai ôté la vie , &
l'on doit ajouter foi à ce que je dis ; li je
ne craignois de montrerquelque vanité ,
jeme juſtifierois par un feul mot : qu'on
examine ina vie& que l'on me juge. On
s'obſtine à lui faire de nouvelles interrogations.
Il continue : j'ai parlé. Que les
hommes injuſtes & barbares diſpoſent à
leur gré de mes jours ; je les abandonne
à leur iniquité : Dieu eſt le juge ſuprême:
c'eſt à lui que j'en appelle ; il connoît
la vérité ; je ſuis innocentà ſes yeux; il
me ſuffit.
On replonge Alonzo dans ſon cachot :
c'eſt là que la nature reprend ſes droits ,
& que l'ame de cette victime du malheur
ſe remplit de toute l'horreur de ſa
fituation. Un torrent de pleurs lui échappe
; ils jailliffent , ſi l'on peut le dire, du
fond de fon coeur; ſes plaintes ſont étouffées
dans une abondance de ſanglots ; il
ſe dit : c'eſt moi , c'eſt moi que l'on ac-
:
JANVIER. 1771. 21
cuſe de l'action la plus honteuſe , de la
baſſeſſe la plus infamante ! .. Je n'en puis
ſoutenir l'idée ! .. Il ſe précipitoit avec
fureur le front contre la terre , il s'en
relevoit en pouſſant des hurlemens , en
demandant juſtice au Ciel & retomboit
enfuite dans un ſommeil de douleurs. Il
ne mangeoit point ; ſes larmes étoient ſa
ſeule nourriture; il implore de fon géolier
une grace qu'il obtient à prix d'argent ;
c'étoit d'avoir la liberté d'écrire une lettre
; on lui ôte , pour un moment , les
fers de ſes mains. Voici quelle étoitcette
lettre qu'il inonda de ſes pleurs; il l'adreſſoit
à Nuguez .
« Mon ami , mon unique ami... Ja-
>> mais , Nuguez , tu n'as plus mérité ce
>> nom ; & jamais je n'ai plus eu beſoin
>> de le réclamer. La datte de ma lettre
>> t'inſtruira aſſez du ſéjour que j'habite...
>> Nuguez , c'eſt ton maître , c'eſt ton
>> bienfaiteur , cet homme qui auroit de-
>>firé obliger tous les infortunés , c'eſt
>> ton ami qui t'écrit du fond d'un ca-
>> chot , qui eſt courbé ſous le fardeau
>> des chaînes & qui peut- être eſt menacé
>> de mort. Tu ne pourras le croire :
>> Alonzo eſt accuſé d'un meurtre ; & ce
» qui va plus encore t'étonner & te pé
22 MERCURE DE FRANCE .
• nétrer de douleur , on oſe me ſoup-
» çonner , on prétend qu'après avoir im-
>> molé Baretti à ma colere , je l'ai volé : ..
>>>moi , Nuguez ! .. moi ! .. Ah , Dieu !
>> La méchanceté des hommes prévau-
➡dra contre mon innocence , il n'en faut
>> point douter. Après le coup qui vient
>> de me frapper , que dois - je attendre
>des hommes & du Ciel ? Nuguez , il
> m'abandonne ; oui : il me laiſſera mou-
>> rir , & mourir par un fupplice infâme !
>> le deshonneur me ſurvivra ! .. quel
→ avenir ! il n'y a que toi , que toi feul
> après Dieu qui me rendras juſtice ; cat
» il n'eſt pas poſſible qu'il me la refuſe..
> Viens donc ; accours dans mes bras ;
» viens pleurer ſur mes fers; je te devrai
>>quelque confolation; fonge que je ſuis
>> le plus à plaindre des hommes; aurois-
>> tu auſſi la cruauté de me délaiſſer ? de
> me croire coupable ? mon cher Nu-
> guez , ne tarde point , tu recevras mon
>> dernier ſoupir. »
Un exprès eſt chargé de porter cette
lettre àNuguez qui étoit à pluſieurs journées
de Lisbonne. On n'accorde pas au
miférable Alonzo le tems d'attendre le
retour de fon domestique ; on preffe fon
jugement; les parens de Baretti folliciJANVIER.
1771 . 23
tent avec vigueur&joignent à ces moyens
tout ce qui peut tenter la cupidité humaine
; enfin Alonzo , ce gentilhomme
irréprochable , ce modèle de bienfaiſance
&de vertu,eſt condamné au dernier ſupplice.
A la lecture de ſon arrêt , il parut
privé de la vie ; ce ne fut qu'à l'article du
vel , qu'il fit un mouvement d'indignation.
Un religieux charitable , qui le foutenoit
dans ſes bras , lui conſeilloit de
réclamer la protection royale : mon pere,
lui dit Alonzo , laiſſons- là la terre & les
hommes ; parlez - moi du Ciel : il n'y a
que Dieu ſeul qui doive être imploré.
Il marchoit à l'échaffaut la tête baiſſée
dans ſon ſein , accablé de ſa ſituation .
Tout Lisbonne étoit accouru à ce ſpectacle
ſi touchant. On ne pouvoit fur- tout
ſe perfuader que cet infortuné gentilhomme
fût coupable : on ne voyoit que des
pleurs , on n'entendoit que des gémiſfemens.
Alonzo , après avoir tourné un
long regard vers le Ciel , ne profère que
ces mots : Juges iniques , je meurs innocent,
& je vous pardonne. Auffi- tôt il
tend ſon col à la main léteiffante du
bourreau. Elle reſte ſuſpendue; un murnure
s'élève , il augmente ; on apperçoit
unjeune homme échevelé qui s'arrache
24 MERCURE DE FRANCE.
du ſein d'un vieillard qui le ſuivoit en
pleurant : Tous vos efforts font inutiles ,
Iui diſoit le jeune homme , il vole à l'échaffaud
: ... Arrêtez , arrêtez , c'eſt moi
qui fuis le criminel ; vous voyez l'auteur
de la mort de Baretti : Nuguez ! s'écrie
Alonzo ; en effer c'étoit ce fidèle domeſtique
: moi-même , répond - il en ſe jetantdans
les bras du gentilhomme ... O
mon cher maître ! c'eſt à moi , c'eſt à moi
de mourir... O Ciel ! tu permets que
l'innocence foit ſauvée ! allons , qu'on me
conduiſe aux juges .
Nuguez , accompagné d'Alonzo & du
vieillard éploré , entre dans la falle de
justice ; à peine eſt- il à portée de ſe faire
entendre des juges.-Qu'on ſe hâte de détacher
les fers de l'homme reſpectable
qui alloit être ma victime ; c'eſt à moi
de les porter ; c'eſt moi que l'on doit
punir , ſi j'ai mérité les rigueurs des lois ,
enm'expoſant au malheur d'être le meurtrier
de Baretti.
२
Il fait un long détail de ſon aventure .
La veille de fon départ , il s'étoit muni
d'une épée pour ſon voyage ; & , le foir
même, il avoit rencontré Baretti qui s'étoit
répandu en invectives contre fon
maître. Nuguez , à qui Alonzo étoit fi
cher ,
JANVIER. 1771. 25
cher , n'avoit pu contenir ſa fureur. Il
avoit tiré l'épée & forcé Baretti d'en faire
autant : la fortune s'étoit déclarée pour
Nuguez qui avoit porté un coup mortel à
fon adverſaire. Alonzo ne laiſſe point
achever ſon domestique : -Eh , malheu
reux ! que prétends-tu faire ? ô mon ami !
car je m'applaudis de te donner ce nom
en préſence de cette aſſemblée : le deſir
de me venger t'a mis les arines àla main;
c'eſt moi qui , en quelque forte , ai conduit
ton fer dans le ſein de Baretti ; c'eſt
donc moi qui dois ſatisfaire à la juſtice..
Mon cher maître , réplique Nuguez, vous
ne pouvez me ravir ce dernier témoignage
de mon affection & de mon devoir.
Ma mort vous prouvera combien je vous
aimois ; j'ai reçu votre lettre ; je ſuis accouru
à Lisbonne malgré les cris de ce
vieillard... C'eſt mon pere , ajoute- t- il
en verſant un torrent de larmes , c'eſt
mon pere ; la ſeule grace que je vous demande
eſt d'avoir pitié de ſa vieilleſſe &
de lui procurer des ſecours qu'il auroit
reçus de moi. A l'égard du larcin , je n'entreprendrai
pas de me juſtifier ; vous me
connoiflez . Quoique pauvre & domeſti -
que , vous ſçavez que je n'ai jamais été
capable de me fouiller de pareilles ac-
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
tions. Je ne comprends pas comment ce
vol a pu ſe faire ; tout ce que je puis dire
, c'eſt que je n'ai que la mort de Baretti
à me reprocher ; ſi c'eſt un crime
impardonnable , que l'on preſſe mon exécution
;mon digne maître , aimez moi
toujours ;& vous , mon pere , croyez que
le généreuxAlonzo cherchera par ſes bontés
à vous faire oublier ma perte ; la con .
folation que j'emporte en mourant , c'eſt
que vous n'aurez ni l'un ni l'autre à rougir
de ma mémoire.
Toute l'aſſemblée avoit l'ame déchirée
de ce ſpectacle; les juges même pleuroient.
La nature & un attendriſſement
combattoient l'auſtère ſévérité de la juftice
; cependant le devoir l'emporte , fi
l'on peut donner ce nom àcette rigueur
eſclave de la forme , &qui dans de telles
circonstances devroit s'adoucir. L'humanité
n'eſt- elle pas la première des lois?
Elle parloit envain en faveur du malheureux
Nuguez. Il fut conduit dans la
même priſon où avoit été renfermé Alonzo.
Cet homme ſi eſtimable vouloit retourner
dans cet horrible ſéjour & partager
les fers de fon domestique ... Eh ,
mon ami , lui diſoit-il en l'accompagnant
& en l'inondant de ſes larmes ,
JANVIER. 1771 . 27
puiſque tu pouvois prévoir le fort qui
t'attendoit , pourquoi eſt- tu revenu ? Que
ne me laiſſois-tu mourir ! J'avois prefque
perdu la vie ; je ne ſentois plus mes
malheurs .... Que je vous euſſe laillé mourir
, répondoit Nuguez , quand vous n'é.
tiez point coupable ! & , l'euffiez
été , croyez vous , mon cher maître , que
je ne goûterois pas de la fatisfaction à
conſerver vos jours au prix même des
miens ? Je vous ſupplie ſeulement de
conſoler mon père & de le protéger ;
il a beſoin de votre appui , & je mourtai
avec moins de regret.
vous
Alonzo employa tous les moyens , of.
frit toute ſa fortune pour arracher à la
mort ſon généreux domeſtique ; it ne put
rien obtenir. Nuguez fut condamné impitoyablement
; il vit avec aſſez de fermeté
les apprêts du ſupplice. Alonzo expirant
qui l'avoit fuivi avec le vieillard
retenoit Nuguez dans ſes bras ; & s'adreſſant
aux ſpectateurs ; mes amis , s'écrioit-
il , fauvez la vie àmon malheureux
domeſtique ; qu'on me donne plutôt la
mort ! C'est moi qui ſuis cauſe de la
ſienne ! Nuguez avant que de ſe mettre
entre les mains de l'exécuteur embraſſe
encore ſon père & fon maître & perſiſte
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
toujours à nier qu'il ſoit coupable du
vol fait àBaretti.On peut dire que le coup
qui fit périr ce ſerviteur reſpectable frappa
auſſi Alonzo ; il tomba fans connoifſance
& fut porté chez lui où , quelques
jours après, il expira de douleur en nommant
ſon héritier le père de ſon domeſtique.
On apprit dans la ſuite que des vo .
deurs s'étoient rencontrés dans la rue ,
au moment que Baretti avoit été tué ;
& c'étoient eux qui lui avoient enlevé le
porte- feuille.
VERS ſur l'Existence de DIEU.
Dixit infipiens in corde fuo :
Non eft Deus.
TOur n'étoit qu'un cahos ,&la nature entiere
N'étoit qu'un poids informe , une énorme matière.
Dieu veut , parle , & ſoudain tout ſe change à ſa
voix ;
L'Univers reparoît ſous d'immuables lois :
Les Cieux en un inſtant enveloppent la terre ,
La nuit fait place au jour , l'ombre ſuit la lue
mière ,
JANVIE R. 1771. 29
Des globes lumineux brillent au firmament ,
Tout renaît , tout revit à ſon commandement.
De ces ſignes certains , dans ſa folle impudence ,
L'impie en vain veut- il obſcurcir l'Evidence ?
En vain par les détours l'Athée audacieux
Prétend- il démentir & la terre & les cieux ?
L'Univers fait connoître un Dieu par ſes merveilles
,
Illes étale aux yeux , les annonce aux oreilles,
Et prouve ce qu'il eſt par tout ce qu'il a fait ;
J'entends par ce ſaint Nom un Etre tout parfait ,
Un Etre néceſſaire , exiſtant par lui-même ,
Tout- puiſſant , éternel, d'une bonté ſuprême,
La lumiere du juſte & l'effroi du méchant ,
Pere des affligés , l'appui des miſérables ,
Le vengeur des forfaits , le fléau des coupables ,
Le protecteur du pauvre & de l'homme innocent.
Tel eſt aux yeux de tous l'Etre par excellence.
Qu'ole-t-on refuter ? Sa réelle exiſtence..
L'un comme un vil eſclave en proie aux paſſions ,
De ſes ſens ſeuls reçoit quelques impreſſions ,
Sa vie eſt un ſommeil , où , s'ignorant lui- même,
Il commence , il exiſte , il diſparoît de même.
L'autre moins aveuglé , mais auffi criminel ,
S'efforce d'étouffer le reproche cruel ,
Qui déchire ſon coeur , trouble ſa confcience ,
Er , par crainte, d'un Dieu rejette l'exiſtence :
Celui- ci plus hardi s'érige en eſprit fort ,
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
Tout n'eſt devant ſes yeux qu'un ſimple jeu du
fort.
De ce titred'eſprit entêtédes vains charmes ,
ContreDieu cet impie oſe tourner ſes armes ;
Le haſard ſeul , dit- il , forma cet Univers ,
Il réſulte du choc des atomes divers .
Oùt'entraîne , inſenſé , cette aveugle manie ?
Le coeur pour un inſtant d'accord avec les yeux ,
Combineles refforts de ceTout merveilleux ,
Tout te confirmera ce que ton eſprit nie ;
Tout te reprochera cette incrédulité
Que défend hautement ton orgueil entêté.
Des aſtres lumineux le cours & l'harmonie ,
Ce Soleil qui répand la chaleur & la vie ,
Qui , plus près ou plus loin , variant les ſaiſons ,
Fait croître , vivifie & murit les moiffons.
Cet aftre bienfaiſant dont la douce influence
Eclaire de la nuit le ténébreux filence.
Ces élémens unis , quoique entre eux diviſés;
Ce feu qui rend la vie aux êtres épuisés ,
Qui nous donne la force , & ranime & récrée.
Cet air , qui nous ſoutient , auteur de la durée,
L'ame des végétaux , & l'aliment des corps ,
Qui , de tout l'Univers , fait jouet les refforts ;
Cette terre , en ſon ſein , qui porte l'abondance ,
Si prodigue des dons qu'elle-même diſpenſe ,
Où l'homme trouve enſemble une mère , un berceau
,
Le ſoutiende ſes jours & même ſon tombeau,
JANVIER. 1771 . 31
Ce point où, dans l'inſtant , tout naît , tout vit ,
tout paſſe ;
Cette cau qui , pénétrant la terre qu'elle embraſſe ,
Yporte la fraîcheur & la fertilité ,
Qui rend aux animaux la force & la ſanté ,
Sans qui tout dépérit , tout ſe ſéche & ſe fane.
Ce corps humain où tout eſt ſi bien combiné ,
Où de l'Eſprit divin tout ſemble être émane ;
Ces fibres qu'enveloppe une peau diaphane ,
Ces membres qui chacun ont leurs lois , leurs
rapports ,
Ces poulmons dont l'air ſeul fait jouer les reſſorts,
Ces vaiſſeaux animés , leur tendre pellicule ,
Ces veines où le ſang de tout côté circale ,
De chefs - d'oeuvres ſi grands tout ce concours
parfait,
N'annonce-t- ildonc point par quel Etre il eſt fait!
Qui peut avoir créé cet amas de prodiges ,
Qu'avec peine on comprend , qu'à peine méme on
ſent?
Si ce n'eſt un ſeul Dieu tout ſage , tout puiſſant.
De l'impie , un moment , épions les vertiges.
D'où conjecture-t- il que l'homme réfléchit ,
Et furquoi fonde-t-il ce qu'il appelle eſprit ?
Sur ces raiſonnemens que long-tems il rumine ,
Que pas à pas il ſuit , qu'à la fin il combine.
Et l'aveugle qu'il eſt ! dans l'inſecte rampant
Méconnoît de ſon Dieu le ſymbole frappant.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Réponds , réponds Athée : où ſont ces vains men.
fonges
Que dans la vérité tu dis avoir puilés ?
Ainſi que le réveil diſſipe de vains ſonges ,
Le Soleil de raiſon les a tous écliplés .
Va , reconnois un Dieu , ſeul il fit la matiere ,
Seul il en fut toujours le ſuprême moteur ,
De tout cet Univers ce Dieu ſeul eſt l'auteur ,
Lui ſeul peut à l'inſtant le réduire en pouffière ;
Si tu ne m'en crois pas , tu croiras mieux ton
coeur ,
Confulte le toi-même , écoute ſon langage ;
Il te dit d'adorer un maître à ſon ouvrage ,
Ou de trembler du moins devant un Dieu vengeur.
Par M. l'Abbé de Rezel.
A un Profeffeur de Rhétorique , qui
avoit mandé qu'il avoit pris pour ſujet
de sa harangue l'établiſſement d'une
académie dans la ville de C...
L
RONDEAU.
E diable ne t'emporte mie
Et ta nouvelle académie ,
Et l'Apollon qui t'inſpira
De propoler ex Cathedra
Aux C- ois telle folic.
JANVIER. 1771. 33
L'idée en eſt pourtant jolie :
Detoutes parts on le public ;
Mais la conduire à chef, c'eſt là
Le diable ,
Un chanoine à trogne rougie
Doit , dis - tu , fournir la bougie ,
Lebois a la ſalle & cætera.
Quel est celui qui fournira
L'eſprit , le goût & le génie ?
Le diable.
1
Par M. de M-S.
Autre Rondeau envoyé de Tours ( où est
le tombeau de Ronsard) à M. de *** ,
refidant pour lors à Nevers .
NE vers- ifie en langage françois ,
Si puiſé n'as chez les doctes Grégeois
Le goût du beau qui dans eux ſeuls repoſe
(Du caveau ſombre où ſon ame eſt encloſe ,
M'a dit Ronſard en vieux ſermon gaulois. )
Vous vous trompez , dis-je au bon Vendomois ,
Et votre Muſe affectant leur patois ,
Mieux auroit fait de n'écrire ne proſe
Ne vers.
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
Tout au rebour un rimeur je connois ,
Qui liſant peu les auteurs diſcourtois ,
Trop mieux que vous gentils mètres compoſe.
Trop mieux que nous ? Je voudrois voir la choſe.
Et quels climats habite ce grivois ;
Nevers.
Par le même.
LES HABITS DE NOCE.
Proverbe.
PERSONNAGES :
Mde VILLEDIEU.
M. D'ARNEUIL , frere de Mde Villedieu .
Mlle EMILIE ,, filles deMdeVilledieu,
Mlle THERESE , } Emilie eſt l'aînée .
MANETTE , Ouvriere .
Lafcène est dans une ville de province ,
chezMde Villedieu.
Le théâtre représente unfalon de la maison
deMdeVilledier . Therefe& Manettefont
afſſiſes l'une à côté de l'autre , & travaillent
ensemble à garnir une robe. Mile
Therese est triste & rêveuſe.
JANVIER. 1771 . 35
:
SCÈNE PREMIERE.
MANETTE chante en travaillant.
J'avois égaré mon fuſeau ,
Je lecherchois ſur la verte fougere , &c.
( Lorsqu'elle a achevé le couplet elle regarde
un inſtantfans rien dire Mlle Thérefe
qui paroît toujours rêveuſe.) Est-ce là
tout ce que vous avez à nous dire aujourd'hui
, Mlle Thérefe ?
Mile THERESE. Laiſſez moi tranquille.
MANETTE. A qui diantre en voulezdonc
? La jolie figure que vous faites, pour
un jour de nôces ou autant vaut. :
Mile THERESE laiſſe tomber quelques
larmes. Ah Ciel ! :
MANETTE. Eft - ce que le mariage de
Mlle votre foeur vous fait de la peine ?
Mais , après tout , elle eſt l'aînée , il eft
juſte qu'elle paſſe la premiere.
Mile THERESE ,fanglotant. Ah ! qu'elle
ſe marie mille fois ... mais .
.. que je
fuis malheureuſe !
MANETTE . Je fais que Madame votre
mere n'a pas de tropbonnes façons pour
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
vous ; mais , voici qui va bien changer
les chofes.
Mlle THERESE. Tule crois .
MANETTE . Comment , ſi je le crois ,
mais rien n'eſt plus fûr ; c'eſt Mile votre
foeur qui vous enlève toute ſon affection,
&bien la voilà qui va décamper.
Mile THERESE. Peut- être...
MANETTE. Pardi , il faudra bien qu'elle
ſuive ſon futur qui a un fort bon emploi
à Paris. Allons donc, de la gaîté.
Mde votre mere étoit quaſi de bonne
humeur ce matin , & vous vous aviſez
d'être triſte ?
Mile THERESE . De bonne humeur ,
dis- tu?
MANETTE. Sûrement elle étoit debonne
humeur , jamais je ne l'ai vue ſi charmante
, elle vous a preſque dit des douceurs.
Quel est ce nom qu'elle vous
donne avec tant de complaiſance; ma...
ma pré... prédeſtinée , oui ma prédeſtinée?
Qu'est- ce que cela ſignifie done?
Mlle THERESE , ſe laiſſant aller fur le
fein deManette. Ah , ma chere Manette ,
que ma ſituation eſt cruelle !
MANETTE , effrayée. Et bien ... mais...
finiffez donc... Dame , je ne ſçavois pas
JANVIER. 1771. 37
que ce mot-là dût vous faire tant de peine
, je l'ai dit innocemment , moi .
Mlle THERESE . Je lui abandonne volontiers
ma fortune .... mais ... exiger
encore que je lui facrifie le bonheur de
mes jours.... Ah Ciel ! ( Elle fond en
larmes.)
MANETTE , attendrie. Eh bon Dieu !
ma chere Demoiselle , que votre état me
touche ; je ne ſçais pas pourtant ce qui
peut... Contraignez vous , voici Mlle
votre foeur.
(Mlle Théreſeſe relève promptement
& reprendfon ouvrage. )
SCÈNE ΙΙ.
Mlle EMILIE , Mile THERESE ,
MANETTE .
Mile EMILIE. Mes affaires avancentelles
, Mlle Manette ?
MANETTE . Autantque je le puis , Mademoiselle
; comme ces jeunes mariées
font impatientes !
Mile EMILIE. Oh , je vous aſſure que
vous vous trompez fort , je voudrois ſeulement
être débaraffée de tout cet étalage
là qui m'ennuie à la mort. ( en regardans
38 MERCURE DE FRANCE.
:
Jafaur) MonDieu! que la condition des
perſonnes tranquilles ,& qui font deftinées
à vivre loin du fracas du monde ,
eſt donc heureuſe !
MANETTE. Mais , Mademoiselle , c'eſt
un bonheur qu'il ne tient qu'à vous de
vous procurer.
Mile EMILIE , avec humeur & vivacité.
Vous vous l'imaginez ; eſt - ce que vous
ignorez qu'il ne faut pas toujours ſuivre
fon goût, fesinclinations ; que nous avons
des parens qui font faits pour nous diriger;
qu'ils connoiſſent mieux que nous
ce qui nous convient , parce qu'ils ont
de l'expérience , parce que le ciel les
éclaire particulierement ? Vous ne voyez
pas cela vous , cependant cela ſaute aux
yeux de tout le monde; mais il y a des
gens qui ont la viſière ſi courte !
MANETTE . Oh , Mademoiselle , ne
vous fâchez pas , je vous en prie .
Mile EMILIE . Tenez , Mlle Manette ,
c'eſt que vous feriez mieux ſouvent de
vous mêler de votre ouvrage que de tant
raifonner.
1
MANETTE. Pardi , Mademoiselle , fr
vous m'empêchiez de parler ! .. Et..j'aimerois
autant être morte; dès lors que
votre ouvrage va toujours fon train ....
1
JANVIER. 1771 . 39
Mlle EMILIE . Finiſſons . Oh çà , vous
fçavez que c'eſt dimanche mes fiançailles
, il me faut ma robe pour ce jour- là .
MANETTE. Vous l'aurez , Mademoifelle.
Mile EMILIE . Et bien, Théreſe , tu ne
dis mot ; qu'as- tu done ?
Mile THERESE. Rien.
Mlle EMILIE. Que je t'apprenne une
bonne nouvelle ; ma mere eſt allée tout
difpofer pour te faire entrer demain au
couvent. Il faut avouer que c'eſt une bien
bonne mere , fi tu ſçavois avec quelle ardeur
elle ſe porte à te procurer un état
tranquille , heureux , fi convenable à tes
inclinations!
Mile THERESE. J'en fuis perfuadée .
MANETTE. Comment , Mademoiselle ,
vous allez être religieuſe , je m'en fais
preſque doutée .
Mlle EMILIE , à Théreſe. Tu dois en
être bien reconnoiſſante ; elle n'épargne
pour cela ni peines , ni démarches .
Mile THERESE. Auſſi la ſuis -je autant
que je le dois .
Mlle EMILIE. Que ton fort eſt digne
d'envie ! eſt- il rien de plus heureux qu'une
religieufe ? uniquement occupée de fon
falut , le tracas étourdiſſant d'un ménage,
T
40 MERCURE DE FRANCE.
le cortège ſouvent déſagréable & toujours
embarraſſant d'un mari & d'une troupe
d'enfans , ne la diſtraient point de cette
grande affaire. Ah ! combien de fois j'ai
demandé au Ciel une vocation de cette
eſpèce , mais il ne m'a jamais exaucée.
Mile THERESE . Ma ſoeur , je vous en
prie , épargnez moi vos éternelles commparaiſons
de votre ſort avec le mien , j'en
ſens parfaitement la différence .
Mile EMILIE. Comme vous répondez ,
Mademoiselle ; mais je dois peu en être
ſurpriſe , vous n'avez jamais reconnu autrement
tout ce qu'on a pu faire pour
vous, &, ſi , après tant debontés , une mere
ſe plaint...
Mile THERESE. Tenez , ma ſoeur , laifſez
moi tranquille , ou je vais quitter la
place.
Mile EMILIE. Non , c'eſt moi qui vous
laiffe. Quelle humeur ! peut- on y tenir ,
cela eſt tout fait pour le cloître. (Ellefors)
SCÈNE III.
Mlle THERESE , MANETTE .
MANETTE . Voilà donc où aboutiffoient
les careſſes de Mde votre mere , je
n'en ſuis plus ſurpriſe.
Mile THERESE. Tu le vois,mon enfant.
JANVIER. 1771. 41
MANETTE. Mais , ſérieuſement ? vous
êtes décidée à vous faire religieuſe .
Mile THERESE. Que veux- tu que je te
diſe , je ne ſçais que réfoudre , que déterminer
; je n'ai que des malheurs à
choiſir ; ſi je reſte ici,je ſuis fûre de prendre
le pire .
MANETTE . Pourquoi avez - vous pro
poſé de vous mettre dans un couvent ?
Mile THERESE. Moi ! jamais . C'eſt
une idée qui eſt venue tout nouvellement
àma mere , elle ne ceſſoit de m'entretenir
de la vie religieuſe de m'en vanter les
douceurs. Je ſuis timide , tu le ſais ; je
ne difois mot. Ce filence a été pris pour
un aveu , tout de ſuite on a imaginé que
j'avois la vocation la mieux caractériſée ,
&voilà comme mon fort a été décidé depuis
deux jours .
MANETTE. Et mort de ma vie , vous
n'avez pas de courage. Je leur aurois bien
fait entendre, moi, que mes idées ne s'accordent
point du tout avec les leurs.
Mile THERESE. Peux - tu parler ainſi ,
toi qui connois ma mere ſi parfaitement?
Quoique dévote , tu ſçais combien ſa colère
eſt terrible, & combien je la redoute .
Mon parti ordinaire c'eſt de me taire &
de pleurer.
42 MERCURE DE FRANCE.
MANETTE . Vous voilà bien avancée ;
mais M. votre oncle , par exemple , qui
eſt ſi honnête homme , qui vous aime
tant , que ne lui expoſez-vous votre ſituation
; il y apporteroit du remède , lui .
Mile THERESE. Hélas ! il me prend
quelquefois envie d'aller me jeter à ſes
pieds; mais l'incertitude de cette démarche
, la fureur où elle mettroit ma mere ,
&puis une certaine honte ſecrete m'épouvantent&
me retiennent... Ah! que
je ſuis tourmentée !
MANETTE. Je vous plains en vérité
très-fincerement , ma chere Demoiselle ,
croyez moi , faites un effort ; il y va du
bonheur de votre vie; il ne vous reſte
qu'un oncle dont vous connoiſſez l'affection
, ayez recours à lui ; car pour une
mere , vous n'en avez plus , la vôtre ...
e
Mile THERESE. Tais toi , j'entends
quelqu'un .
MANETTE chante :
Maudit amour , raiſon ſevère ,
Aqui des deux dois-je céder ,&c.
JANVIER . 1771 . 43
SCÈNE IV.
Mde VILLEDIEU , Mlle THERESE ,
MANETTE.
Mde VILLEDIEU entre d'un air composé
, s'arrête un inſtant pendant que Manette
chante , & enfin l'interrompt.
Mile MANETTE , je vous avois priée
de vous reſſouvenir que vous êtes ici dans
une maiſon pieuſe , où vos chanſons profanes
ne conviennent point du tout.
MANETTE . Je vous prie de m'excuſer ,
Madame ; mais j'ai coutume de chanter
en travaillant , cela me délaſſe ; d'ailleurs
ce que je chante eſt fort décent.
Mde VILLEDIEU. Oui , pour les gens
du monde qui n'y regardent pas de bien
près ; mais ici , Mademoiselle , nous
avons des perfonnes particulièrement
conſacrées à Dieu , qui pourroient
s'en formaliſer. Si vous ne pouvez vous
empêcher de chanter , que ne chantez
- vous des cantiques , par exemple ,
des Noëls ; vous auriez l'avantage de nous
édifier en vous amuſant.
MANETTE . Cela ſuffit , Madame .
Mde VILLEDIEU à Therese d'un ton
44 MERCURE DE FRANCE.
doux & infinuant. Eh bien , ma chère
fille, ma prédeſtinée, tes peines vont finir ,
car l'ardeur de ton zèle te cauſe de ſaintes
impatiences. Va , conſole toi ; demain
tu entreras dans ce ſéjour ſi defiré.
Ah que tu es heureuſe ! combien de fois
ai-je gémi bien ſincetement de ne pouvoir
ſuivre ton exemple .... Tu pleures,
ma chere enfant , ah , je vois d'ici tes
combats , le demon fait maintenant les
derniers efforts pour te détourner de ton
faint projet : je parie qu'il va juſqu'à
te faire trouver haïffable l'état que tu vas
embratfer Il faut t'armer de courage,
rejeter loin de toi toutes les idées de
dégoût qu'il pourroit te ſuggérer... Vas ,
je connois mieux que perſonne la finceriré
de ta vocation ; je ſuis sûre que
rien ne t'empêchera de perſéverer .
...
Mile THERESE timidement. Mais , ...
ma chere mère ... , ſi vous différiez de
quelques jours.
MdEVILLEDIEU. N'avois-je pas raiſon?
Non , mon enfant ; à Dieu ne plaiſe que
je m'oppoſe , par des délais criminels ,
à la volonté du Ciel ! Tout cela , ma
chère , eſt autant de ruſes de l'eſprit
malin qui , heureuſement , n'échappent
point à ma pénétration : je voudrois, pour
JANVIER. 1771. 45
mieux le narguer cet ennemi du genre humain,
je voudrois qu'il te fût poſſible d'en
trer dès ce ſoir dans ton couvent , je t'y
conduirois moi-même à l'inſtant ; mais
des obſtacles que je n'ai pu ſurmonter s'y
oppoſent.
...
Mlle THERESE pleurant. Ah ! ma chere
mère , qu'il me coûtera de ... vous
quitter ! Si vous me donniez le tems de
voir mes parens mon oncle . ...
Mde VILLEDIEU . Eh quoi , oubliez
vous que les Saints n'ont pointde parens?
ne devez- vous pas faire à Dieu le facrifice
entier ? Aucune eſpèce de liens ne
doit plus vous attacher au monde. Tenez
, prenez exemple ſur moi ; vous favez
combien je vous aime , & bien ne
me ſuis-je pas décidée tout-d'un coup à
me ſéparer de vous , & cela ſans peine...
Pourquoi ? Parce que c'eſt pour le Ciel
queſe fait cette ſéparation ;je luiai facri .
fié fans murmure toute ma répugnance
au point qu'il ne me reſte plus que de la
joie , du contentement , je ne fonge plus
qu'au bonheur d'avoir donné la vie à une
prédeſtinée , une fainte ....Cela ne doitil
pas bien me confoler d'une fille que je
perds & dont après tout la mort peut me
féparer à chaque inſtant ?
46 MERCURE DE FRANCE.
Mlle THERESE. Votre courage eſt bien
admirable , ma chere mère ... Que ne
puis- je l'imiter ?
..
Mde VILLEDIEU Sévèrement. Croyezvous
que je fois parvenue à ce parfait détachement
, ſans efforts ?Vous voustrompez
, mademoiſfelle Ehbienje vous
ordonne d'entrer demain au couvent ; je
vous l'ordonne , entendez - vous ? Si vous
n'êtes pas affez forre pour ſuivre de vous
même votre vocation , faites- le par obéifſance
, joignez y ce devoir , vous en connoiſſez
la force. Il eſt étrange qu'on ſoit
obligé de vous faire violence pour vous
rendre heureuſe. ( à Manette qui plie les
épaules ) Qu'avez - vous , Mademoiſelle
Manette?
MANETTE . Rien , Madame : c'eſt que
j'admire l'excès de votre affection pour
Mile.
Mde VILLEDIEU. Il eſt vrai que je
n'épargne rien pour fon bonheur.
MANETTE . Et cela eſt fingulier , Madame
, perſonne ne s'en douteroit ; vous
vous y prenez de manière que ſi je n'étois
prévenue, j'imaginerois tout le contraire.
Mde VILLEDIEU. C'eſt que c'eſt eſſenJANVIER.
1771. 47
tiellement que je tâche de la rendre heureuſe
; non pas comme le font les gens
du monde qui mettent toute leur felicité
dans les biens d'ici bas ; ceux que je
m'efforce , preſque malgré elle , de lui
procurer , font les ſeuls biens réels , les
biens de l'éternité.
SCÈNE V.
M. DARNEUIL , Mde VILLEDIEU ,
Mile THERESE , MANETTE.
M. DARNEUIL. Bon jour , ma ſoeur ,
ehbien , à quand le mariage ?
Mde VILLEDIEU. Mais ce ſera , s'il
plaît à Dieu pour la ſemaine prochaine.
M. DARNEUIL. Oh ça , mais j'ai oui
dire que vous ſuiviez ma nièce , que vous
allez demeurer avec elle.
Mde VILLEDIEU. Oui , mon frère ,
l'embarras d'une maiſon me fatigue , je
veux faire déſormais mon falut en paix
&tranquillité.
د
M. DARNEUIL. C'eſt bien ma foeur;
en ce cas vous ne pourrez me refuſer
la grace que je vais vous demander.
Mde VILLEDIEU. Et quelle eſt-elle ?
48 MERCURE DE FRANCE.
M. DARNEUIL. C'eſt de me laiſſer
Théreſe ; je ſuis ſeul , obligé d'être ſouvent
abſent , j'ai affaire à des coquins de
domeſtiques qui me volent ; d'ailleurs je
fuistrop vieux pour ſonger à me marier;
mr nièce eſt douce , ſage , économe ,
elle metiendra compagnie .
Mde VILLEDIEU . Mon cher frère , vos
intentions font très- louables , je vous en
remercie pour ma fille ; mais le Cielen
a décidé autrement. Elle prend un parti
qui s'oppoſe à vos vues.
M. DARNEUIL. Comment ? Est- ce que
vous la mariez auſſi ? La pauvre enfant ,
cela me fait plaiſir. Vous avez choiſi sû
rement un honnête homme.
Mde. VILLEDIEU . Non , mon frère ,
non : Dieu lui a fait plus de graces , il
l'appelle à la vie religieuſe :jela mets demain
au couvent.
M. DARNEUIL. Bon , ſérieuſement.
Mde VILLEDIEU . Très-ſérieuſement ,
mon frère , ce u'eſt point du tout ici matière
à plaiſanter.
M. DARNEUIL . Oh , oh , voici du
nouveau . Thereſe ne m'avoitjamais parlé
de ce deſſein là. ( à Théreſe ) Mais estce
JANVIER. 1771 . 49
ce biende ton avis , mon enfant ? ( Thérefe
pleure.
Mde VILLEDIEU. Aſſurément me
croyez- vous capable de gêner ſa vocation
?
M. DARNEUIL . Non pas autrement ,
mais il eſt de certains fignes équivoques ,
que l'on peut mal interpréter ; vous pouvez
vous y laiſſer tromper comme les
autres.
Mde VILLEDIEU avec aigreur. Que vou
lez vous dire avec vos ſignes équivoques?
Quand jevous affure que j'ai reconnu parfairement
en elle la vocation la plusdécidée
, je ne ſuis pas une viſionnaire .
M. DARNEUIL. J'en ſuis perfuadé ;
cependant permetez-moi de l'interroger,
( à Therese ) parle- moi naturellement,
mon enfant , te ſens-tu véritablement
appelée à la vie religieuſe ( Théreſe continue
de pleurer. )
Mde VILLEDIEU avec impatience. Vous
voyez bien que la timidité, ou plutôt la
crainte quevous ne vous oppoſiez à fon
projet , l'empêche de vous en faire l'aveu.
M. DARNEUIL. Point du tout , je ne
vois point cela. Thereſe , mon enfant ,
II. Vol. C
So MERCURE DE FRANCE.
C
ta mère ni moi n'entendons point te contraindre
; allons , ouvre- moi ton coeur ,
que penſes-tu?
MANETTE bas à Mlle Therese. Allons
courage.
Mile THERESE d'une voix tremblante&
entrecoupée de fanglots. Mais ... Je préférerois
... de paſſet mes jours ..... avec
vous ....
M. DARNEUIL. Je me doutois bien
qu'il y avoit quelque choſe la dellous.
Mde VILLEDIEU avec emportement.
Comment,petite impertinente , me jouer
de ſemblables tours , comme ſi j'étois capable
de gêner votre vocation? Ne m'avez-
vous pas fait entendre que vous vous
ſentiez appelée à la vie religieuſe ? ne
m'avez-vous pas engagée en conféquence
à faire quantité de démarches &cela
aboutit à me faire l'affront le plus fanglant
.... à une mère petite effrontée.
....
...
M. DARNEUIL. Eh , ma foeur , doucement.
Mile THERESE . Ah , je ſuis perdue !
Mais , ma chere mère , c'eſt toujours vous
qui....
Mde VILLEDIEU. Taiſez- vous , fille
JANVIER. 1771. SE
ingrare ne me parlez jamais. Faite , comme
vous l'êtes de corps & d'eſprit,le couvent
eſt le ſeul état qui vous convienne .
M. DARNIUIL. Vous vous oubliez ,
ma ſoeur , une perſonne pieuſe.
Mde VILLEDIEU. Laiſſez-moi , Monſieur
, ce n'eſt point à vous à faire ici la
loi ;&cette petite droleſſe, car il n'y a
qu'un coeur corrompu qui puiſſe avoit
de pareils procédés , qu'elle s'attende à
être traitée comme elle le mérite ; jelui
voue la haine la mieux conditionnée.
M. DARNEUIL. Quelle dévotion , bon
Dieu ! ( à Mde Villedieu. ) Ecoutez-moi,
jevous prie ,un inſtant. Vous ne voulez
donc pasmeconfier Thereſe ?
Mde VILLEDIEU Séchement. Non ,
Monfieur ,non: ce ſont vos mauvais conſeils
qui l'ont féduite , vos mauvais propos
qui l'ontgatée ,je ne veux pas qu'elle
acheve de ſe perdre : c'eſt ma fille , malheureuſement
, mon devoir m'oblige à
veiller fur elle , à la remettre , malgré
elle , dans la bonne voie & je ſaurai y
pourvoir mieux que vous , Monfieur.
Mile THERESE à M. Darneuil. Ah
ciel! Mon cher oncle , que vais-je deve
nir?
Cij
5.2 MERCURE DE FRANCE.
i M. DARNEUIL ( à Therese ) Un mo
ment ; ( à Mde Villedieu ) plus qu'un mot
ma ſcoeur . Je ſuis riche , vos filles attendent
de moi toute leur fortune; j'ai promis
d'habiller & de doter votre aînée
pour fon mariage , & on ne m'a pas
épargné , ( en prenant l'étoffe qui eft entre
les mains de Manette ) car voilà qui
eſt magnifique. Laiſſez moi Thereſe , ou
je retire mes bienfaits , & votre Emilie
n'a pas un fol à eſpérer de moi.
Mde VILLEDIEUſeradouciſſant. Mais,
vous avez donné votre parole , vous ne
pouvez pas en conſcience....
M. DARNEUIL. En confcience, ou non;
cela eſt décidé chez moi. La grace que je
vous demande eſt légère ; ſi vous me la
refuſez , vous ne trouverez pas mauvais
que je ſuive votre exemple .
Mde VILLEDIEU après avoir un peu rê.
vé. Eh bien , gardez - la , Monſieur , gardez
la , je ne veux pas pour une malheureuſe
, une réprouvée qui a toujours fait
ma croix , mon tourment , faire manquer
l'établiſſement d'une fille quine m'a
jamais donné que de la conſolation ( à
Therese avec le dernier emportement. )Allez
, fille ingrate , je vous abandonne ,
je vous renoncepour ma fille ; allez conJANVIER.
1771 . 53
1
ſommer l'oeuvre de votre perdition. (Elle
Sort) .
SCÈNE VI . & DERNIERE.
M. DARNEUIL , Mile THÉRESE,
MANETTE .
Mile THERESE éperdue fe jette entre
les bras defon oncle. Ah , mon oncle ! ...
Je ne ſais où je ſuis.... Rien ne pourra
calmer la colère de ma mère .
د
1
M. DARNEUIL. Laiſſe faire mon enfant
; le temps l'adoucira ; en tout cas je
te tiendrai lieu de tout , moi. Il y a un
jeune homme , fils d'un de mes amis les
plus intimes, qui m'a fait parler de quelque
chofe... , on le dit fort joli garçon
detoutes manières ; va , ne t'inquiéte pas ,
je mettrai tous mes ſoins à te rendre heureuſe.
MANETTE. Voilà ce qui s'appelle un
bon parent cela , Dieu nous le devoir .
( à Thérese ) Eh bien , Mademoiselle ,
après ce que vient de dire M. votre oncle
, pouvez - vous être encore affligée ?
Mile THERESE . Helas ! mon cher oncle,
que je ſuis pénétrée de vos bontés ! Mes
expreffions manquent à ma reconnoiffance.
Cependant au milieu de tout cela
1
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
je vous avouerai que l'indignation de ma
mere m'accable , je n'en puis ſupporter
le poids... Ah ! J'en mourrai ...
M. DARNEUIL. Mais.... ru es folle
de t'affecter aing ... Tu as un coeur excellent
, une ame des plus ſenſibles ,
allons donc , que la raiſon te guide : la
mauvaiſe humeur de ta mère n'a point
de fondement , cela doit te tranquillifer,
mettre ta confcience en repos ; va , c'eſt
un petit orage qui ſe diſſipera , un jour
viendra que ta mère te rendra juſtice , &
il faut eſpérer que nous verrons venir
comme dit leproverbe....
ParM. Garnier, avocat.
* Le mot du Proverbe inſéré dans le Mercure
dupremier volumede Janvier 1771 , eſtdis- moi
quituhantes&jetedirai qui tu es.
EPITRE à un Philosophe ,fur la poësie
de nosjours.
RENDS plus juſticeà cet art enchanteur
Qui ,
Tavu céder à ſon pouvoir ſuprême.
Ami , crois-moi , ce qui flatte le coeur
mille fois ( tu me l'as dit toi-même , )
1
JANVIER. 1771 . 55
Doit , de l'eſprit , entraîner le fuffrage.
Ah! jet'entends ! tu n'en veux qu'aux écrits
De ces rimeurs , les Codrus de notre âge ,
Qui ſur leur art attirent le mépris.
Pour ſe ſouſtraire à leurs rimes ingrates ,
De Juvenal éprouvant les dégoûtς
Qui ne fuiroit au delà des Sarmates ?
Avec quel bruit,empreflés &jaloux ,
Fiers du clinquant qui couvre leur misère ,
Ils vont glanant dans le champ de Voltaire !
De ſon talent chacun bien convaincu
Penſe marcher par des routes nouvelles .
L'hommede robe offre un couplet aux belles ;
Le petit- maître , une ode à la vertu :
Le magiſtrat badine avec Thalie ;
L'écolier peint ce qu'il n'a jamais vu ,
Et ſon debut eſt une tragédie.
Le militaire , avec même folie ,
Dubel eſprit arbore l'étendart :
L'homme de cour veut rimer comme un autre .
Omes amis , ce talent n'eſt le vôtre :
Vous vous trompez... Mieux qu'un maître de
l'art
Ceguetrier croit connoître l'harmonie.
Mais il a tort : Pl. eſt un héros .
Que ſa valeur ſoutienne ſa patrie ,
Elle aura ſoin de chanter ſes travaux.
Jeune Cyclope as-tu quitté l'enclume ?
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Un lourd marteau te ſred mieux que la plume.
Tonbras nerveux montre un talent plus r.
De nos guerriers veux- tu ſervir la gloire?
Fabrique leur des traits pour la victoire.
Mais quel objet dans ce réduîr obſcur!.
C'est une femme à travers un nuage
De la beautéje reconnois l'image.
Dès leprintems ſes traits font effacés.
✓Du fort contraire aux ſoins de ſon ménage
S'occupe- t-elle à réparer l'outrage ?
Ces yeux éteints , ces cheveux hérifſés
Font foupçonnerde plus grands maux en elle .
Seroit- ce un fils que la Parque cruelle ! ..
Untendre époux ! .. Non. Elle fait des vers.
L'Amour s'enfait en voyant ſesgrimaces ,
Laifle la Muſe & cherche ailleurs les Graces.
Si , ſuivant moins leurs caprices divers ,
Ils attendoient pour braver la lumiere
D'unbon moment le concours néceſſaire ;
(Les paffions , par un choc aſſez fort ,
Font d'un caillou jaillir une étincelle. )
On trouveroit que leur verve récelle ,
Dans ſon limon , quelque paillette d'or .
Mais que produit leur merveilleux effort
Ces fauſſes fleurs dont la mode s'amuse ?
Nous les voyons s'adreſſer tour- à-tour
Des complimens qu'ailleurs on leur refuſe.
La flatterie eſt leur unique muſe.
C'eſt une Iris , un Hiftrion du jour ,
:
JANVIER. 1771 . 57
C'eſt un richard dont ils font leur idole .
Dignes objets de leur encens frivole !
Je ſçais qu'il eſt un hommageplus doux ,
Que tôt ou tard l'amour reçoit de nous ,
Et qu'enivré de l'objet qu'on adore ,
Onn'a pas tortde le louer encore.
Ami , les vers ſont dus à la beauté
Comme l'encens à la divinité.
Cet art charmant de peindre une merveille ,
D'aller au coeur en chatouillant l'oreille ;
L'art d'aſſigner à l'eſprit ſes repos ,
D'exprimer tout en meſurant les mots ,
Et de donnerdu reſſort aux penſées ,
Les reſſerrant dans des rimes preſſées;
*L'art des vers fut inventé par l'amour :
Les vers à tout donnent leur heureux tour,
Mais les eſſais que l'amour nous inſpire
Sont les tableaux de ſon brûlant délire ;
Et ces accens de joie oude douleur ,
Bien différens de ce travail futile
Qui ne repaît que d'un éclat ſtérile ,
Sont toujours fürs de parvenir au coeur.
C'en est affez ... Prends Corneille ou Voltaire ,
Ton coeur y peut trouver ſon aliment .
Qui : prends& lis ; ami , quel mouvement
Preſſe ton coeur ? .. Ta voix change , s'altère .
Eft - ce un héros luttant contre le fort ?
Eſt-ce une amante à la douleur en proie ?
CyV
MERCURE DE FRANCE.
Le vers dirige & foutient leur effor ;
De ſentimens quel tableau ſo déploie ?
C'eſt la vertu que l'amour embellir ,
Ou c'eſt l'amour qu'elle-même annoblit.
Ami , tes yeux ſe rempliffent de larmes,
La poéſie a produit ſon effet;
Pour toi les vers auront toujours des charmes.
Tu conviendras , toujours plus fatisfait ,
Quequelque fois un coeur ſenſible allie
L'amour des vers & la philoſophie.
ParM. Girard-Raignė.
Ama maison presbitérale , en y rentrant
après une maladie presque mortelle qui
m'avoit retenu long-tems àAngers.
ESSTT-- CCEEun fonge en effet, eft- ce vous que
j'habite ,
Omes heureux foyers , ô ſéjour du repos!
Avotre afpect mon coeur palpite ,
Etmoncorpsanimé de l'ardeur qui l'agite ,
Oublie , en vous voyant , ſa foibleſle&ſes maux.
Je vous revois enfin ; par quel charme incroyable
Suis -je donc arraché de ce lieu déplorable ,
Où j'ai vu de mes jours le flambeau prefque
éteint
JANVIER. 1771 . 59
Comment , dans les accès d'une fièvre brûlante ,
Lecoeur d'un mal ſecret profondement atteint ,
Mon ame , triſte & languiſſante ,
A-t-elle foutenu ces troubles , ces tranſports
Et ces traits pénétrans d'une douleur preflante
Qui décompoſent les refforts
De cet Etre dont les accords
Nous décélent la main puiſlante
Qui donne la vie à nos corps ?
J'ai vu ce moment redoutable
Oùl'homme , dégagé du preſtige des ſens ,
N'a plus cet orgueil indomptable,
De préjugés & de reſſentimens
Sourcetoujours intariſlable.
J'ai vu , des portes du trépas ,
Etinceller ces feux dont la vive lumière
Pénètre , s'infinue , échauffe , inftruit , éclaire ,
Etque l'impieétouffe ou feintde ne voir pas.
J'ai vu l'inſtant affreux où l'éternité plonge
Dans un oubli commun nos projets , nos erreurs ;
Où le ſouvenir des grandeurs
N'eſt plus que la trace d'un ſonge ,
Où l'éclatdes talens divers ,
Malgré leur gloire qui nous frappe ,
S'obſcurcit , s'enfuit , nous échappe ,
Et s'éteint trop ſouvent dans des regrets amers.
C'eſt vous , fille du Ciel . ô Religion ſainte ,
Ama foible raiſon qui prêtant vos clartés ,
Sur ces célestes vérités
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
En avez fait briller la lueur preſque éteinte;
C'eſt de vous que mon ame empruntoit ſa vertu ,
C'eſtà vous qu'elle doit cette force immortelle
Qui la ſoutient malgré la foibleſſe cruelle
Demon corps abbatu.
De cet état terrible une main ſecourable
Adoucit à ſon tour la rigueur déplorable ,
Moncoeur la reconnut plus encor que mes yeux;
C'étoit la main de mon Mécène , (1 )
D'un pere , d'un prélat dont les dons précieux
Fixerent autrefois ma fortune incertaine ;
Nouveau Charles, (2) ſans crainte il venoit dans
ces lieux,
Demon eſpoir mourant rappeler la conſtance,
Elever vers le Ciel ma juſte confiance ,
M'offrirde ſesbienfaits l'honorable ſecours ,
Etjuſques ſur les miens portant la bienfaiſance,
Des loins qui m'accabloient , borner le triſte
cours.
Ade mortels ſoucis depuis long- tems en proie ,
J'oubliaitous mes maux , & mon coeur à ſa voix
S'ouvrit , pour la premiere fois ,
Au doux ſentiment de lajoic.
Otoi qui m'inſpires ces vers ,
Principe des vertus , ame de l'Univers,
(1) M. l'Evêque d'Angers.
(2) StCharles de Milan.
JANVIE R. 1771 . 61
Lien pur& facré des bons coeurs &des ſages ,
Reconnoiſſance , viens conſacrer mes hommages ,
La vérité les dicte , elle a formé ces traits.
Tumeſuisdans ces lieux , où tout me le rappele;
C'eſt là que , reprenant une force nouvelle ,
Je revivrai bientôt heureux par ſes bienfaits.
Satisfait de mon fort , je n'ai point la manie
De ſoupirer ſans ceſſe après de nouveaux biens,
Ni l'orgueilde peaſer que mon foible génic
Soit ici reſſerré par de triſtes liens.
Revenez ſur mes pas ô'vous que je regrette ,
Charme éternel de mes loiſirst
Beaux arts , mes ſolides plaiſirs ,
Revenez embellir ma paiſible retraite ;
Si , dans les jours de mes douleurs ,
Vous parûtes quitter un lieu pour moi funeſte ,
Dans ce riant ſéjour venez , de quelques fleurs ,
Sémer la courſe qui me reſte.
Ettoi , mere des biens qui rendent l'homme heureux
,
Fillede la raiſon&de la tempérance ,
Santé , l'objet de tant de voeux ,
Tun'es point dans les lieux qu'habite l'indolence,
Tu regnes dansnos champs , tu ſoutiens ces mor
tels
Ouvriers diligens , actifs , infatigables ;
Les fruitsde leurs travaux ſont les dons agréables
Dont tu décores tes autels .
Fais moi , dans ce féjour champêtre ,
62 MERCURE DE FRANCE.
ε
Contempler ſur tes pas ce ſpectacle chéri ,
Amesmembres fans force , à mon fang apauvri,
Viens redonner un nouvel être.
Sitôt que lezéphir, rentrédans ces climats ,
Deſon ſoufflefécond rechauffant la mature ,
Aura chaflé les noirs frimats ,
Et couvertnosguéretsde fleurs&de verdure ,
Lorſque le charme , ouvrant ſes flexibles rameaux
,
S'élevera, chargé de ſonjeune feuillage ,
Tu viendras avec moi jouir ſous ces berccaux
Du frais qu'ony reſpire & de leur doux ombrage,
Demes mainsils furentl'ouvrage,
Etnous ygoûteronsun tranquille repos ;
Non ce repos obfcur , enfant de la pareſſe ,
Eternel ennemi des arts & des progrès ,
Mais ce calme enchanteur que produit la ſageſſe ,
Qui fuitdespaffions la turbulente ivreſſe ,
L'objet de nos deſirs , ſouventde nos regrets.
D'And.. par un Curi du diocèse d'Angers.
A
:
::
JANVIER. 1771. 63
Envol à Mgr l'Evêque d'Angers.
C'est à la grandeur bienfaiſante ,
Seigneur , plus qu'à l'éclat qui ſuit la dignité,
Que mon coeur qui , de vêtre éprouva la bonté ,
Conſacrede mes maux l'image encor touchante ;
Etje ne craindrai plusdem'en peindre les traits,
Puiſqu'à la fois elle préſente
Amoname reconnoiffante
Le ſentiment de vos bienfaits.
Par le même.
DIALOGUE
Entre ROUSSEAU & FONTENELLE.
ROUSSEAU.
Le croirai je ? avez - vous pu être , en
même tems , heureux &célèbre ?
FONTENELLE.
Pour heureux , j'en réponds; pour sélèbre
, votre haine ſembla m'en répondre.
64 MERCURE DE FRANCE!
ROUSSEAU.
Il eſt vrai , je ne vous épargnai point;
vous aviez imprimé de ſi mauvaiſes lettres&
fait un ſi bel opéra...
FONTENELL
Je vous pardonnai ce que vous fites
de mauvais comme ce que vous fîtes
d'excellent.
ROUSSEAU.
Avouez que l'indulgence eſt l'effet du
caractere plus que de la réflexion ?
FONTENELLE.
Lanature me devoit cette vertu , puifqu'elle
me devoit un ſiècle de vie . Il faut
être muni pour ſuffire à un ſi long voyage
; & quiconque ne paſſeroit rien aux
hommes, feroit bien malheureux d'être
ſi long-tems leur contemporain.
ROUSSEAU.
J'étois fort jeune encore , & déjà je ne
leur paſſois rien. Il ſembloit que mon
coeur prévît tout le mal qu'ils devoient
me faire un jour.
JANVIE R. 1771 . 65
FONTENELLE.
Cette prévoyance eſt , pour l'ordinaire ,
dangereuſe , & le coeur lui-même en doit
ſoupçonner la cauſe. Il eſt rare qu'elle lui
foit étrangère.
:
ROUSSEAU.
On dit que le vôtre n'aima ni ne haït
jamais rien.
FONTENELLE.
C'eſt de quoi je rendois grace à la nature.
Elle m'épargna les grandes paſſions
qui toutes reſſemblentà la robe de Déjanire
; elles confument ceux qui ne les
rejettent pas. Je ne fus ni le héros de
l'amitié nnii ll''eeſclave de la haine. Je connus
encore moins l'amour. J'étois galant
&non pas amoureux. Mes plaiſirs enfurent
moins vifs, mais plus variés . Je voulois
qu'ils me cherchaſſent ; je ſongeois
moins à les retenir qu'à ne point leur
échapper ; je cherchois moins à plaire
qu'à éviter qu'on ne me déplût. Par ce
moyen , j'écartai les épines dont la carriere
humaine eſt remplie. Je cultivai les
arts , comme on cultive les fleurs , par
goût& par amusement. J'eus des cen-
!
66 MERCURE DE FRANCE.
ſeurs auxquels je ne répondis jamais , &
des partiſans dont je ne mendiai point
les fuffrages. L'intrigue , la cabale me furent
toujours inconnues ; je n'y eus recours
ni pour m'élever , ni pour en abaifſer
d'autres . Je vécus en paix au milieu
de nos diſſentions littéraires. Deux nations
rivales me prirent pour arbitre entre
deux grands philoſophes. Je palai pour
tel moi même , quoique j'euffe tout rendu
intelligible , & pour un ſage , quoique
j'euſſe fait des églogues , de petits vers
&des opéras.
ROUSSEAU.
Ce font vos vers que je vous pardonne
lemoins; ils manquent de verve & d'enthouſiaſme.
FONTENELLE.
C'eſt pour cela que je me fuis interdit
l'ode , comme vous auriez dû vous interdire
les petits vers. J'ai vu des gens qui
fautoientbien & qui marehoient mal .
ROUSSEAU.
Que penfez - vous de la feule églogue
que j'aie jamais faite ?
1
JANVIER. 1771 . 67
FONTENELLE .
Elle me parut aſſez bonne pour juger
que vous n'en feriez jamais une ſeconde.
ROUSSEAU.
Je voudrois que vous n'euſſiez pas fait
une ſeule des vêtres. Vos bergers font
trop ſpirituels.
FONTENELLE .
Il y a ſoixante ans que cela ſe répère ,
&qu'on lit mes églogues.
ROUSSEAU .
La poſtérité elle- même pourra les lire;
mais le reproche ſubſiſtera.
FONTENELLE.
On peut s'en conſoler à ce prix. J'aurois
pu faire parler autrement mes ber.
gers ; mais je doute qu'on eût auſſi longtems
parlé d'eux.
ROUSSEAU.
Que ne vous modeliez vous fur Théocrite
& fur Virgile ?
FONTENELLE
.
Si jamais j'euſſe deſiré voir échouer
68 MERCURE DE FRANCE.
quelqu'un , je regretterois que vous n'euffiez
pas traduit leurs églogues. Vous euffiez
fait de bons vers & ennuié vos lecteurs.
On nous crie ſans ceſſe , avec plus
de préjugé que de raiſon , imitez les anciens
, qu'ils ſoient en tout vos guides ,
vos modèles. On oublie que la différence
des tems , des lieux , des moeurs , de la
croyance , du génie de la langue& de la
nation , permet rarement de les imiter.
C'eſt dire aux habitans de la Zone
Torride , couvrez vous des fourrures de
ceux du Nord ; & à ceux de la Zone Glaciale
, allez preſque nuds comme les habitans
du Midi .
ROUSSEAU.
On vous reproche auſſi d'avoir mis
dans votre proſe une fineſſe qui tient de
la fubtilité ; une eſpèce de Normaniſme
qei dit & ne dit pas ; qui n'affirme ni ne
déſavoue; qui préſente une idée comme
d'autres la refuſent ; qui veut être moins
entendu que deviné , & qui pourroit encore
chicanner ſur l'interprétation . Il
ſemble que vous ne débitiez qu'à regret
la vérité. Ce qui revient aſſez à ce mot
que l'on vous attribue : Je voudrois tenir
toutes les véritésdans le creux de ma main ,
۱
FANVIE R. هو . 1771
je ne daignerois pas l'ouvrirpour les répandre.
FONTENELLE.
Je voulois former des lecteurs intelligens
, & je me flatte qu'ils me doivent
une partie de leur intelligence. J'ai rendu
claires les vérités les plus abſtraites : je
n'ai enveloppé que ce qui ne devoit
point paroître nud. J'ai orné ce qui auroit
paru trivial , préſenté d'une maniere
ſimple . Nous avons bien des idées paraſytes
qu'on ne peut pas plus expulfer d'un
livre qu'on ne peut bannir certains importunsde
la ſociété. On defire, au moins,
que ceux- ci ne choquent point notre vue
par un extérieur trop miférable . C'eſt par
la même raiſon que j'ai cru devoir déco
rer les autres .
OUSSEAU.
Je crois l'avoir dit quelque part :
... Ce qui manque aux auteurs de chez nous
Cen'eſt l'eſprit , ils en ont preſque tous.
5
FONTENELLE.
On s'accoutume à croire à l'eſpritcomme
certain peuple croit aux vampires .
J'ai vécu cent ans , j'ai lu bien des livres
$
70 MERCURE DE FRANCE.
de morale &de philoſophie , bien des
Romans,biendes drames , bien des vers,
vos cinq volume de lettres en profe , &
ceque j'ai trouvé de plus rare dans le
monde , c'eſt l'efprit .
ROUSSEAU.
Qu'entendez-vous donc par l'eſprit ?
FONTENELLE.
Oneſt mieux d'accord fur le mot que
fur la choſe . J'appelle eſprit l'art de bien
voir& de bien rendre. Il ne ſuffit pas
d'envilager un objet ſous une ſeule face;
il faut les voir toutes , & les faire appercevoir
comme on les voit ; il faut faire ,
au moins , foupçonner ce qu'on ne montre
pas. Chaque idée a ſes rapports. L'oeil
dubon ſens ne voit que la premiere; l'oeil
de l'eſprit découvre en même tems tous
les autres. Je compare une idée à ces diamans
taillés à facettes. Leur jen dépend
de la manieredont ils ſont préſentés.
ROUSSEAU.
Savez-vous bien que cette peinture de
l'eſprit reſſemble beaucoup à celle du
génie?
JANVIER. 1771 .
71
FONTENELLE .
C'eſtquejene crusjamais qu'ils puſſent
exiſter l'un ſans l'autre. L'un des deux
préſide à cette aſſociation ; mais s'ils coffoientd'agir
de concert, on s'appercevroit
bientôtde la rupture .
ROUSSEAU.
J'ai cru voir que ces deux aſſociés ſe
brouilloient bien ſouvent.
FONTENELLE.
Je ne ſais ; mais ileſt preſque auſſi rare
de diftinguer le véritable eſprit que de le
poſſéder. On prend pour tels de faux
brillans qui ne peuvent foutenir l'examen
: on prend pour génie un eſſor faftueux
& déréglé , que l'eſprit le plus attentif
perd bientôt de vue , & qu'il ne
ſuivroit que pour s'égarer. Voulez- vous
un exemple de l'eſprit & du génie heureuſement
d'accord ? Vous le trouverez
dans le modeſte la Fontaine . Il eut à lui
ſeul plus de fineſſe & d'eſprit que tous les
auteurs du dernier ſiècle enſemble. En
fut- il un d'entre eux qui osât lui refuſer
le génie ? Avouez donc que le génie véritable
ne prend pas toujours un voi d'aigle?
Qu'ilſe plaît ſouvent àraſer la terre,
72 MERCURE DE FRANCE.
&que plus il daigneſe rapprocher de nous,
plus il peut nous être utile.
ROUSSEAU.
J'eſpère que vous ne me refuſerez pas
le génie , ou bien vous n'avez pas lu
mes vers.
FONTENELLE.
Oui , vous eûres le génie de l'ode.
ROUSSEAU.
La France me doit le genre de la cantate.
FONTENELLE.
Comme vous-même le dûtes à l'Italie.
RoussEAU.
:
J'ai fait de bonnes épigrammes.
FONTENELLE.
Je me permis d'en faire une pour m'effayer
; je renonçai à ce genre dès que je
m'apperçus que je pouvois y réuflir,
ROUSSEAU.
Pour moi je me délaſſois par une
épigramme du travail d'un pſeaume.
FONTENELLE .
JANVIE R. 1771 . 73
FONTENELLE
.
Je medédommageai du vain plaiſir de
déchirer mes ſemblables par l'honneur de
les éclairer. Juſques - là notre littérature
étoit un jardin qui n'offroit guère que
des fleurs ; j'y joignis les fruits ; j'égayai
la philoſophie & la morale; j'arrachai les
épines qui enveloppoient les ſciences : je
les mis à la portée de ceux à qui elles
ſembloient le plus inaceſſibles. J'eus des
lecteurs & des diſciples dans les deur
sèxes. Tous deux parcoururent mes différens
mondes ; on mania auſſi volontiers
le téleſcope que la lorgnette. Je mis le
raiſonnement à la mode , & fi c'eſt un
honneur que d'opérer une révolutiondans
les eſprits , j'ai eu le premier cet honneur
parmi nous.
ROUSSEAU .
Je n'eus point cet avantage. On me
regardoit comme un grand poëte , & je
doute que mon exemple ait prodigieuſement
influé.
FONTENELLE
.
Vous étiez plus poëte que philoſophe.
II. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ROUSSEAU .
Et vous , plus philoſophe que poëte.
FONTENELLE.
La langue françoiſe vous dutun nouveau
degré d'harmonie , comme l'efprit
françois me dût un nouveau cercle de
connoiſſances. Vous fêtes pour l'idiome
cequeje fis pour la nation : elle appritde
vous àrimer , &de moi à réfléchir,
QUSSEAU.
Mais , enfin , comment fites vous pour
être heureux ?
FONTENELLE.
Ennecherchant point trop la célébrité.
ROUSSEAU
Comment devîntes - vous donc fi cé
lèbre ?
FONTENELLE,
En paroiſſant être heureux. On croit
facilement un homme digne de ce qu'il
mépriſe ?
ROUSSEAU.
Eûtes vous auſſi, à cet égard ,beaucoup
d'imitateurs ?
JANVIER. 1771 . 75
FONTENELLE .
:
J'eus preſque l'honneur d'être inimitable.
On voit tous les jours des fortunes
littéraires qui ne roulent que ſur des prétentions
.
ROUSSEAU.
Et ces gens-là font heureux ?
FONTENELLI
1
Ils font du moins quelque tems célèbres
, & mêmes célebrés. Chacun a fon
fecret & voici tout le mien. J'en uſai
avec la gloire comme avec les femmes ;
je ne cherchois ni ne fuyois leurs faveurs.
J'eus des deux parts quelques bonnes fortunes
; mais la crainte de les perdre ne
troubloit point en moi la douceur d'en
jouir. Je n'étois ni auteur envieux , ni
amant jaloux. Les mouvemens qu'on ſe
donne pour prévenir l'inconſtance du Public
, ou celle d'une maîtreſſe , ne préviennent
rien. Il faut compter un peu
plus ſur ſoi-même que ſur eux , & imiter
le ſage pilote , qui ſe fonde plus ſur ſon
expérience&la bontéde ſon vaiſſeau que
ſur la tranquillité des mers.
ParM. de la Dixmeric
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du premier volume du Mercure
du mois de Janvier 1771 , eſt l'Enigme ;
la ſeconde eſt le Soulier ; la troiſième , le
Caur. Le logogryphe latin eſt Ilex , où
l'on trouve lex. Le ſecond , Brochet , où
l'on trouve rochet , broche , roche.
ÉNIGME
AMI lecteur , qui que tu fois
1
Tu ne ſaurois me méconnoître ,
On te voit ſoumis à mes lois ,
Ou tu le fus , ou tu dois l'être.
Sur tous les mortels tour-à-tour
J'exerce un tyrannique empire,
Encela ſemblable à l'amour ,
Quoique ſouvent dans mes bras il expire.
Je ſuis la terreur des humains ,
Ils redoutent tous ma puiſlance ;
Cependant ( rare effet de leur inconféquence ! )
is viennent tous les jours ſe mettre entre mes
mains. :
Ces êtres finguliers s'affligent
Lorſque je vais chez eux de mon pur mouve
ment;
JANVIER. 1771 . 77
Et ſi je n'y vais point , par maint enchantement ,
A les viſiter ils m'obligent.
Sous mon commandement j'ai cent mille efcadrons
Quivont tous en mon nom ravager les provinces;
Contre moi vainement ſe ligueroient les princes ;
Ils ne feroient pas peur à mes petits dragons ;
Cependant , cher lecteur , ces braves champions
Sont de ridicules Pygmées.
Jamais nul Roi , dans ſes armées ,
N'eut des ſoldats aufli mignons .
Eh bien ,devines-tu ? .. Non ? .. Tu vas me connoître
,
Car ſur le ſecret de mon être
Je veux encor répandre quelque jour :
J'ai par le monde une foeur fort cruelle ,
Quoique filledu tendre amour ,
La race humaine à cette belle
Commeàmoi ne fait pas la cour;
Chacun la craint , on la fuit , on la chaffe
Parmille indignes traitemens.
Il est vrai que la Dame a l'appetit vorace ;
Car , de chez vous , ſi l'on ne la déplace
Elledévorera le père&les enfans.
J'en refte-là. Sur ce portrait fidèle
1
Dis ſon nom , cher lecteur , & tu ſauras le mien ,
Adieu. Je vois là- bas un Nécromancien
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Qui , par ſon art magique en cet inſtant m'appelle
Auprès d'un jeune Parifien.
ParM. D**.
AUTRE.
LECTEUR, par mes talens connois monexcellence;
Je forme les eſprits , je donne la ſcience ;
Jejettepar degrés ces ſentimens vainqueurs
Qui , gravés par le tems , éclatent dans les coeurs.
Par moi , dans les beaux arts , on fait l'apprentiffage,
Es rarement ſans moi l'en peut devenir ſage.
Invincibles effets de l'éducation ,
On en reflent toujours la douce impreſſion.
Jobſerve tous les pas de l'aveugle jeuneſfe;
Je menace , j'inſtruis , je reprends , jecarefle ;
J'oppoſe à ſes deſirs un frein impérieux.
Plus je ſuis vigilant , plus je ſuis odieux.
Après tant de travaux quelle eft ma récompenſe,
Puis-je eſpérer au moins quelque reconnoiſſance ?
Non : tel eſt des humains l'aveuglement fatal ,
J'ai vécu dans l'oubli , je meurs à l'hôpital.
JANVIER. 1771. 79
AUTRE.
Je ſuis un compofé bizare
Qui change comme les ſaiſons ;
Le vélours ou le poil tour-à-tour me chamare,
On me croiroit quaſi fils des Cameleons .
Eſclave d'un ſeigneur pour un certain ſalaire ,
Je conſacre mon tems à louer ſes bienfaits ;
Et, ſi je ne le fais , il ſe trouve un confrère ,
Qui me fait reſſentir ſes traits.
Dès qu'un certain tyran agite un corps fonore ,
Adieu lecture , amis , ou lit ;
Je vais , &je reviens , &je retourne encore;
Ne le dis pas , lecteur , ce n'eſt pas fans dépit.
Par M. le Teffier.
J
LOGOGRYPHΕ .
E dois mon exiſtence aux béats tributaires
Que nosbeninsaïeux firent leurs légataires ,
Moyennantque leurs voeux ſupplieroient un grand
Roi
De relâcher pour eux la rigueur de ſa loi .
Tous mes membres à part ſont ſouvent débon
naires ,
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Et , rentrantdans mon ſein , me deviennent contraires.
Je fers encore ailleurs de pieux citoyens
Qui , des mêmes aïeux , partagèrent les biens.
Là je dégrade l'un pour élever ſon frère ,
Que j'abaifſe à ſon tour au boutde ſa carriere.
Pour venir metrouver chacun court le pays ,
Et , pour m'avoir propice , il ſe faitdes amis.
Tantôt, pour varier , je compoſe un ouvrage,
Je réunis un livre ou bien je le partage.
Il eſt encore un trait qui ſe rapporte à moi ,
Parle t on de quelqu'un ? mon nom eſt en emploi.
Après cela , lecteur , donne moi la torture ,
Et tu verras bientôt fortir de ma ſtructure
Lefléau du grenier avec ſon giboyeur;
Un ornement traînant que l'on endoſſe au choeur ;
Le lieu qui , dans l'hiver , n'eſt point ſans compagnie;
L'oifeau dont le toucher remplit de vilenie ;
D'un Romain triomphant l'équipage pompeux ;
L'homme que la fortune a rendu glorieux ;
Le coin de l'Univers qu'un voyageur defire ;
Le campagnardqui vacque àgarder& conduire;
Un inſtrumentdenté qui ronge & qui détruit ;
D'une mouche importante un lumineux produit ;
Un mets qu'en certain tems nous interdit l'égliſe ;
Unmouvement ſubit qui nuit & fcandaliſe ;
Le foutiend'un chemin où coule un élément ;
Unebaguette à poil qui frotte un inſtrument ;
JANVIER. 1771. 81
Un endroit qui ſaillit en s'avançant dans l'onde ;
Un trait ſur un habit qui dépare ſonmonde.
Ates yeux , cher lecteur , je me montre en tous
fens ,
Sur ma diverſe forme exerce tes talens.
د.
Parleméme.
JE
AUTRE.
E ſuis , ami lecteur , chéri de tout lemonde ,
Plus ou moins , c'eſt ſelon , fur la machine ronde.
Aucun m'a rarement autant qu'il le voudrait :
Me reconnoiflez - vous , lecteur , à ce portrait ?
Si ce n'eſt point aſſez , pour me faire connoître ,
Diviſe tous les pieds qui compoſent mon être :
Enmoi tu trouveras un mal des plus affreux ,
Ce qui preſque toujours rend les hommes hargneux
;
1
Un animal rongeur, de douze mois l'eſpace ;
Le cri d'un poftillonpour qu'on lui faſſe place 3
Une note en muſique , à préſent tu me ſais ;
Car j'en ai dit par trop , c'eſt pourquoi je me tais.
ParM. Hal..
Dv
MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
SANS ſortir de chez ſoi chacunva me connoitre,
N'importe , je pourſuis: pour me procurer l'être ,
Pour m'embellir , lecteur , & pour plaire à tes
yeux ,
Onvole impunément&la terre &les cieux :
Je réunis alors l'agréable & l'utile .
Jefcache quelquefois , ſuivantmon inſtitut ,
Du genre humain les maux , l'exemple ou la
rebut.
Onjugepar le miendu luſtre d'une ville ;
Sous un aſpect , hélas ! bien différent ,
Je reçois dans mon ſein , aifé, riche, indigent.
Néceflaire , autant que commune ,
J'ai maître , & puis ſervir d'enſeigne à ſa fore
tune:
Là , dans un triſte & malheureux écart ,
Je n'offre trop ſouvent qu'un amas de pouffière;
Ici , majestueuse & fière ,
Du paſſant curieux je fixe le regard.
Souvent on me partage : hé bien , fais - en de
de même ;
Pourfends mon corps en deux , tu verras d'un côté
Certain bouquet planté
Près du logis de l'objet que l'on aime ,
Et de l'autre , lecteur ,
JANVIER. 1771 . 83
Ce que le vent moteur
D'une utile machine ,
Avec économie extrait de la farine.
ParM. B. de Bureil..
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Histoire d'un Voyage aux Iſles Malouines ,
fait en 1763 & 1764 , avec des obfervations
ſur le détroit de Magellan ,
& ſur les Patagons ; par Dom Pernetty
, Abbé de l'Abbaye de Burgel ,
membre de l'Académie Royale des
Sciences & Belles- Lettres de Pruſſe ,
aſſocié & correſpondant de celle de
Florence , & Bibliothécaire de Sa
Majesté le Roi de Pruſſe. Nouvelle
Edition , refondue & augmentée d'un
difcours préliminaire , de remarques
fur l'hiſtoire naturelle , &c. 2 volumes
in- 8° . avec figures ; prix 1ο liv .
réliés. A Paris chez Saillant &
Nyon , libraires , rue St Jean-de-
Beauvais ; Delalain , libraire , rue &
à côté de la Comédie- Françoiſe .
donne L'HOMME de lettres qui nous
cette nouvelle édition du Voyage deDom
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Pernetty , en a fait , en quelque forte ,
un ouvrage neuf, par les obfervations
fur l'hiſtoire naturelle & fur la phyſique
qu'il y a ajoutées , par le ſoin qu'il a pris
de rapporter , ſous des chapitres particuliers
, ce qui étoit épars dans les deux
volumes , & de ſéparer l'hiſtoire qui
intéreile tout le monde , du journal qui
n'intéreſſe que les navigateurs. Le difcours
préliminaire de cette nouvelle édition
eſt entièrement de l'éditeur . Ce difcours
eſt curieux , il eſt utile , il eſt même
intéreſſant. L'auteur ſupplée au filence
de Dom Pernetty fur trois objets : les
anciennes notions fur les Iſles Malouines
; les idées qu'on peut fe former des
Patagons , & les recherches à faire dans
le monde auſtral. Toutes les connoiffances
que l'on peut ſe procurer fur les
Illes Malouines , doivent d'autant plus
piquer notre curiofité , que ces Ifles forment
aujourd'hui le ſujet d'un différend
entre l'Eſpagne & l'Angleterre. Ces Ifles
ne ſont ſéparées que par un détroit de
cette pointe de l'Amérique méridionale
qu'habitent les Patagons , contrée ſingulière
, où la nature s'abâtardit dans les
végétaux , & fe relève avec avantage
dans l'eſpèce humaine ; qui produit des
géants , des plantes fans vigueur ,&des
JANVIER. 1771 . 85
quadrupèdes dégénérés. C'eſt un phénonème
aſſez fingulier , comme l'obſerve
l'auteur de ce diſcours, que , depuis qu'il
y a des hommes policés & des livres ,
on ne ſe ſoit jamais accordé ſur l'exiftence
des géants ; c'eſt ſurtout par raprort
aux Patagons , que ce problême a
paru long tems inſoluble aux philoſophes.
Pendant un an , les navigateurs de toutes
les nations s'accordèrent à dire que la
pointe de l'Amérique méridionale produiſoit
des coloſſes . Dans les ſiècles ſuivans
, les marins n'y virent plus que des
hommes d'une taille ordinaire. Ils en
conclurent alors , que leurs prédéceſſeurs
avoient été des fourbes ou des viſionnaires.
Les Sceptiques s'empreſſerent
d'adopter une opinion qui les diſpenſoit
d'être crédules , & l'exiſtence des géants
futbien-tôt miſe au rang des mensonges
imprimés. Mais , continue l'auteur , ne
s'eſt on pas un peu trop preſſé de décla
mer dans le dix-feptième ſiècle contre
les voyageurs du huitième. Wood &
Narborough , qui ne virent en Patagonie
que des hommes comme eux , peuvent
très bien être véridiques , ſans que Pigafetta
, Hawkins & Knivet, qui obfervèrent
une race de géants , foient des
86 MERCURE DE FRANCE.
impoſteurs. On n'a jamais foutenu que
tous les peuples de la pointe de l'Amérique
méridionale euſſent une taille coloſſale.
Que diroit- on d'un hiſtorien , qui ,
he voyant en Laponie que des Suédois ,
des Danois & des Ruffes , traiteroient
de viſionnaires les voyageurs qui affurent
que les Lapons font les nains de
l'eſpèce humaine ? Les géants de la Pantagonie
ne forment qu'une nation particulière
, qui ſans doute n'eſt pas fort
étendue , parce que tous leurs voiſins
ſemblent intéreſſés à les exterminer. Il
eſt même probable , qu'effrayé par les
deſcentes des Européens dans leurs contrées
, ils ſe retirèrent , au ſiècle dernier ,
dans l'intérieur du pays , ce qui empêcha
nos navigateurs de les rencontrer.
Ajoutons qu'un témoin quidit ,j'ai vu ,
eſt plus croyable que cent autres qui difent
, je n'ai rien vu : ce principe eſt
vrai toutes les fois qu'il ne s'agit pas de
faits évidemment contradictoires avec
les lois éternelles & invariables de la
nature. Le récit , par exemple , du Chevalier
Pigafetta , qui étoit ſur le vaiſſeau
deMagellan , &qui a rédigé ſon voyage ,
eſt trop bien circonstancié , pour qu'on
puiſſe croire ſon auteur dupe ou fripon.
2
JANVIER. 1771. 87
Ce récit & pluſieurs autres qui le confirment
, font rapportés en notes dans
cette nouvelle édition du Voyage de
Dom Pernetty. Nous nous contenterons
de citer quelques traits de la rélation
récente du Chef d'Eſcadre Biron , qui ,
en 1764 & 1765 , fit le tour du globe
fur les traces des Dampier , des Gemelli
& des Anfons. On obſervera ici que le
pied dont on s'eſt ſervi pour meſurer les
Patagons , étoit le pied d'Angleterre ,
qui a près d'un pouce de moins que notre
pied-de- Roi. « En m'approchant de la
» côte , des marques ſenſibles de frayeur
>> ſe manifeſtèrent ſur le viſage de ceux
>> de nos gens qui étoient dans le canot ,
>>lorſqu'ils apperçurent des hommes
>> d'une taille prodigieuſe . Quelques uns
>> d'entr'eux , pour encourager peut- être
>> les autres , obſervèrent que ces hom-
>>>mes giganteſques paroiſloient auſſi
>> étonnés à la la vue de nos mouſquets ,
>> que nous l'étions de leur taille. Le
» Commedore defcendit à terre avec
>> intrépidité , fitaſſeoir ces ſauvages , &
>>leurdiſtribua des colifichets. Leur gran-
>> deur étoit fi extraordinaire que
>> même affis , ils étoient preſque aufli
>> haut que l'Amiral debout. Leur taille
د
88 MERCURE DE FRANCE.
"
>>
moyenne parut de huit pieds ; &leur
>>plus haute , de neuf pieds &plus. La
>> ſtature des femmes eſt auſſi étonnante
>> que celle des hommes , & on remar-
>que dans leurs enfans les mêmes pro-
> portions. Leur langage n'eſt qu'un jar-
>> gon confus , ſans mêlange de Portu-
> gais & d'Eſpagnol. Ils regardoient fréquemment
le ſoleil en ſigne d'adora-
>> tion. Leurs chevaux avoient environ
>> ſeize palmes de haut , & paroiſfoient
>> fort rapides ; mais leur grandeur n'étoit
>> pas proportionnée à celle des Cava-
>> liers qui les montoient. « L'éditeur du
Voyage de Byron confirma ces anecdotes ,
par le témoignage de deux Officiers de
fon vaiſſeau , qui lui permirent de publier
leurs rélations. « Les Patagons ,
>> diſent ces Officiers , ont , pour la plu-
>> part , neuf pieds de haut ; ils ſont bien
>>faits , quarrés & d'une force prodi-
>>gieuſe. Les deux fexes ont la peau
>>couleur de cuivre ; ils portent de longs.
>>cheveux noirs , & font vêtus de peaux
>> de bêtes sauvages. Ils paroiſſfoient voir
-avec plaifir le Lieutenant Cummins , à
>> cauſe de fa grande taille , qui eſt de
>> fix pieds fix pouces. Quelques-uns de
> ces Indiens lui frappèrent ſur l'épaule;
JANVIER. 1771 . 89
>> quoique ce fût pour le careſſer , leurs
> mains tomboient avec tantde peſan-
» teur , que tout ſon corps en étoit
» ébranlé. « Les femmes des Patagons
careſſèrent auſſi le Commodore Byron ;
mais les politeſſes qu'elles lui firent efſuyer
, furent encore plus expreſſives ;
elles badinèrent dit l'hiſtorien Anglois ,
ſi ſérieuſément avec moi , que j'eus beaucoup
de peine à m'en débarraſſer .
Dans ce même diſcours , l'auteur
tache de lever les obſtacles qui ſemblent
s'oppoſer à la découverte des terres auftrales.
Pluſieurs philoſophes en ont déjà
-propoſé l'entrepriſe; les marins en ont
rendu le fuccès au moins vraiſemblable ;
c'eſt aux Souverains à l'exécuter. L'auteur
fait voir une partie des avantages
qui réſulteroientde cette découverte pour
les progrès des arts & de la philofophie.
Mais ces avantages contribueroient - ils
au bonheur des habitans des deux hémifphères
? L'hiſtoire de la découverte de
l'Amérique rend cette queſtion au moins
très - problématique.
Nous ne faiſons point ici d'extrait du
Journal hiſtorique de Dom Pernetty ,
parce que ce Journal eſt ſuffisamment
connu par l'édition qui en a été publiée
l'annnée dernière .
१० MERCURE DE FRANCE.
Catalogue raisonné des principaux manufcrits
du cabinetde M. Jof. Louis-
Dominique de Cambis , marquis de
Velleron , Seigneur de Cayrane & de
Fargues; ancien capitaine de Dragons
&colonel général de l'infanterie de la
ville d'Avignon & du Comté Venaiffin
; vol . in-4 °. AAvignon , chez L.
Chambeau , imprimeur- libraire , près
le collége.
Le Bibliographe Avignonois a enrichi
ſa nomenclature de notices utiles & ſçavantes
, &que l'on peut comparer à celles
que M. J. R. Sinner a publiées ſur les manuſcrits
de la bibliothèque de Berne , &
à celles que M. l'Abbé Saas , chanoinede
l'égliſe de Rouen , a données des manul
crits de cette métropole. On doit donc
bien diftinguer ce catalogue raiſonné de
beaucoup d'autres qui n'en portentque le
nom& qui ne contiennent qu'une ſuite
de titres ſecs & décharnés. On remarquera
même dans celui que nous annonçons
un efprit d'ordre , une critique judicieuſe
&beaucoup d'exactitude dans les citations.
Lorſque le Bibliographe cite le
manufcrit d'un auteur qui s'eſt acquis
quelque réputation dans les lettres , il a
1
JANVIER. 1771. 91
ſoin de nous rappeler les principaux traits
de ſa vie, mais avec cette impartialité &
cette ſimplicité de ſtyle qui annonce un
écrivain uniquement occupé de ſon objet.
Parmi les manufcrits du cabinet de M. le
le marquis de Cambis-Velleron , on remarquera
fur-tout un ſuperbe ordo romanus
fur les anciens rits & l'ancienne difcipline
de l'Eglife. Le Bibliographe eſt
entré à ce ſujet dans un grand détail. Il
rapporte pluſieurs faits concernant l'hiftoire
& la liturgie. C'eſt aux morceaux
decedernier genre qu'il s'eſt ſur-tout attaché.
Ce manufcrit , qui eſt un ancien
pontifical ou rituel de l'égliſe de Rome,
peut avoir cinq cens ans d'antiquité. Il eſt
écrit fur le velin le plus beau & le plus
blanc ; les pages font à deux colonnes ,
le caractère approche beaucoup du plus
beau caractère romain , cependantil tient
un peu du gothique , quoiqu'il y ait peu
d'angles&de tortuoſités.Des miniatures
fortdouces &d'un travail très- fini enri.
chiffent ce manufcrir. Ces miniatures
ſont d'autant plus précieuſes qu'elles nous
rappellent le coſtume ancien. L'habile
Calligraphe qui a fait ce manufcrit s'eſt
exercé à donner aux lettres majuſcules
différentes formes. Les margesdes pages
MERCURE DE FRANCE.
font ornées de dragons , de reptiles , de
quadrupedes , de poiſſons , d'oiſeaux parmi
leſquels on voit des perroquets. On
trouve dans ce magnifique manufcrit
l'ancien plain- chant , reſte défiguré mais
précieux de l'ancienne muſique grecque .
Quoique ce plain- chant ait paſſé par les
mains des Barbares , il conſerve encore
une beauté de caractère & une variété
d'affections bien ſenſibles aux connoifſeurs
non prévenus qui le préféreront à
cette muſique molle & effeminée , ou
mauſſade & plate qu'on lui a ſubſtitué
dans pluſieurs égliſes.
On remarquera encore parmi les rarezés
littérairesde ce catalogue le cartulaire
d'Alfonſe , comte de Poitiers ; c'eſt l'original
de ce prince. On y voit auſſi la premiere
édition du concile de Trente , qui
eſt authentiquée & revêtue de toutes fes
formes par les atteſtations & les propres
fignatures du ſecrétaire &des deux greffiers
de ce concile . Cette édition eſt treseſtimée&
très recherchée , parce qu'elle
eſt fondée ſur des témoignages authentiques
qui la rendent en quelque forte auſſi
précieuſe que le manufcrit même original
de ce célèbre concile. Cette édition
eſt ſi rare qu'elle ne ſe trouve point dans
JANVIER. 1771 . 93
le catalogue des livres des bibliothèques
deMM. de Boze , de Rothelin , de Selle ,
de Falconet , de Gagnat & de M. le D.
de la V. fi riches en livres de la plus gran.
de rareté.
Voyage aftronomique&géographiquedans
l'Etat de l'Eglife , entrepris par l'ordre
&ſous les auspices du Pape Benoît XIV
pour meſurer deux degrés du méridien,
&corriger la carte de l'Etat Eccléſiaſtique;
par les PP. Maire & Boſcovich ,
de la Compagnie de Jeſus , traduit du
Jatin, augmenté de notes &d'extraits ,
de nouvelles mefares de degrés faites
en Italie , en Allemagne , en Hongrie
& en Amérique , avec une nouvelle
carte des Etats du Pape , levée géométriquement
; vol. in- 4°. Prix , 15 liv.
relié en veau . A Paris , chez N. M.
Tilliard , libraire , quai des Auguſtins,
àSt Benoît.
On defiroit la traduction de ce bonou
vrage avec d'autant plus d'empreſſement
que les exemplaires de l'édition latine
font très-peu repandus ,& que la langue
françoiſe par ſa clarté , ſa préciſion & fa
marche méthodique ſemble être plus
propre que la latine à traiter des matières
이
94 MERCURE DE FRANCE.
رپ
abſtraites&qui demandent une attention
ſuivie. Cet ouvrage d'ailleurs renferme
des choſes trop intéreſſantes & pour le
progrès de l'aſtronomie & pour l'honneur
denotre nation pour que l'on ne ſoit pas
très- fatisfait de pouvoir le placer à côté
de ceux de MM. Maupertuis , Clairaut,
Bouguer , de la Condamine , Caffini de
Thury , de la Caille & autres aſtronomes
François. L'ouvrage eſt diviſé en cinq
livres : le premier, le quatrième & le
cinquième ſontdu P. Boſcovich; les deux
autres ſont du P. Maire. Le premier contient
une relation abregée des efforts redoublés
qu'on a fait dans preſque tous les
âges du monde pour découvrir la figure
de la terre. Quoique cette relation ſoit
très - fuccinte , elle eſt néanmoins ſuffifante
& elle jette plus d'intérêt ſur l'hiftoire
particuliere de ce voyage aſtronomique&
géographique contenue dans ce
même livre. Le P. Boſcovich y parle des
lieux que lui & le P. Maire ont choiſis
pour leurs ſtations , &même de la forme
des inſtrumens , de la manière d'obſerver
&del'uſage des obſervations , autantque
cela ſe pouvoit faire ſans le ſecours des
figures. Afin de jeter plus de variété dans
cette hiſtoire particulière , l'hiſtorien a
२
JANVIE R. 1771. 95
ajouté quelques remarques de phyſique
au recit des travaux qui lui ſont communs
avec le P. Maire , & des dangers qu'ils
ont courus plus d'une fois de perdre la
vie. Le ſecond livre donne avec préciſion
la meſure du degré. L'auteur y rapporte
toutes les obſervations néceſſaires pour
réſoudre la queſtion , avec le réſultat de
fes calculs . Le troiſième livre reforme la
carte géographique de l'Egliſe , qui étoit
défectueuſe. Le quatrième renferme la
deſcription & l'uſage des inſtrumens qui
ont ſervi'à la meſure des deux degrés du
méridien . C'eſt un excellent traité d'aftronomie
pratique. On y trouve pluſieurs
choſes d'une invention nouvelle pour la
perfection des inſtrumens d'aſtronomie ,
entre autres un bon micromètre ou inftrument
de vérification. Le cinquième &
dernier livre traite de la figure de la terre
déduite de l'équilibre &de la meſure des
degrés. L'auteur n'y emploie que la plus
ſimple géométrie pour réſoudre quantité
de problêmes qu'on n'avoit vu juſqu'à
préſent acceſſibles qu'aux nouvelles méthodes.
On a ajouté quelques notes à l'ouvrage
pour plus grand éclairciſſement du
rexte. Les dernieres notes du cinquieme
livre contiennent les meſures de degrés
96 MERCURE DE FRANCE.
1
1
nouvellement faites dans l'Autriche , la
Moravie , la Stirie , la Hongrie , le Piémont
& l'Amérique Septentrionale ; la
comparaiſon de ces degrés avec ceux dont
on avoit déjà la meſure ; &le réſultat de
cette comparaiſon pour l'ellipticité , la
diverſité , la grandeur & la figure de la
terre , tel que le P. Boſcovich la tiré luimême.
Les Mystères de Jesus- Chriſt expliqués en
forme d'inſtructions , ſelon l'eſprit de
l'Ecritures & des Pères , ouvrage trèspropre
à faire entrer les Fidèles dans
la connoiſſance de Jeſus-Chrift , & de
fes myſtères , &dans la voie du ſalut;
par R. Cerveau , prêtre ; vol.in - 12 .
de 502 pag. petit format. AParis, chez
Merigot , fils , libraire , quai de Conti ,
au coinde la rue Guenegaud.
Ces inſtructions font remplies de l'efprit
de l'Ecriture &des Pères. Le Chrétien
qui aime à ſe nourrir d'une lecture
qui le ſanctifie aura ſouvent ce livre entre
les mains. Ily apprendra à connoître
Jeſus - Chriſt en lui - même & ſous les
qualités ſi intéreſſantes & ſi conſolantes
de Médiateur , de Redempteur , de Sauveur
, de Victime , de Pontife , de Maître
JANVIER. 1771 . 97
tre & de Docteur , de Chef, de Juge &
-de vie de nos aines .
:
:
:
:
Traité du Douaire , par l'auteur du traité
des obligations ; vol. in 12. A Paris ,
chez de Bure pere , quai des Auguftins
; à Orléans , chez la Veuve Roufeau-
montaut , imprimeur du Roi..
Le Douaire eſt une des principales
conventions matrimoniales ulitées dans
les provinces régies par le droit coutumier.
Comme il y en a de deux eſpèces ;
ſavoir , le douaire de la femme , & dans
quelques coutumes , le douaire des enfans;
ce traité eſt diviſé en deux parties.
Ce n'eſt pas dans le droit romain qu'on
doit chercher l'origine du douaire ; il n'y
arien dans ce droit qui y ait rapport.
Nous la trouvons plutôt , ajoute l'auteur ,
dans les moeurs des anciens peuples de
Germanie qui ſe ſont établis dans nos
provinces, Tacite , de moribus Germanorum
, rapporte que chez ces peuples les
femmes n'apportoient pas de dot aux
maris , mais en recevoient , dotem non
uxor marito , fed maritus uxori affert.
Cette dot que la femme , au rapport de
Tacite , recevoit du mari , étoit vraiſem-
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
blablement la même choſe que ce qu'eſt
notre douaire; c'est-à-dire quelque portion
que l'homme en ſe mariant affignoit
dans ſes biens à la femme qu'il épouſoit,
pour en jouir par la femme après la mort
de fon mari , en ufufruit pour ſa ſubſiftance.
Les femmes , chez la plupart de
ces peuples comme chez les Saliens, étant
incapables de fuccéder aux héritages de
leurs parens , il étoit néceſſaire que leurs
maris pourvuſſent de leurs biens après
leur mort à la ſubſiſtance de leurs veuves.
Ce traité eſt écrit avec la clarté , la méthode
& la préciſion que demandent ces
fortes d'ouvrages & confirme la réputationque
l'auteurs'eſt déjà acquiſe par plufieurs
autres traités du même genre.
Le Chou-King , un des livres ſacrés des
Chinois , qui renferme les fondemens
de leur ancienne hiſtoire , les principes
de leur gouvernement &de leur
morale ; ouvrage recueilli par Confucius
, traduit& enrichi de notes , par
feu le P. Gaubil , miſſionnaire à laChine;
revu &corrigé ſur le texte chinois
, accompagné de nouvelles notes
de planches gravées en taille - douces
&d'additions tirées des hiſtoriens oriJANVIER.
وو . 1771
ginaux, dans leſquelles on donne l'hiſtoire
des Princes omis dans le Chou-
King. Par M. de Guignes , profefleur
de la langue ſyriaque au college royal
de France , de l'académie royale des
inſcriptions &belles- lettres , interprête
duRoi pour les langues orientales ,
garde de la ſalle des antiques du Louvre
, cenſeur royal & membre des fociétés
royales de Londres&de Gottin.
gue. On y a joint un diſcours préliminaire
, qui contient des recherches fur
les tems antérieurs à ceux dont parle le
Chou - King , & une notice de l'YKing
, autre livre ſacré des Chinois;
vol, in- 4°.; prix , 16 liv. rel . en veau.
AParis , chez N. M. Tilliard , libraire,
quai des Auguſtins, à St Benoît.
Le Chou-King eſt le livre le plus important
des livres ſacrés desChinois, c'eſt
la baſe du gouvernement de cette nation
fage & éclairée , l'origine de ſa légiflation
, la ſource la plus pure & la moins
équivoque de ſon hiſtoire. Toutes les
inſtructions qu'il contient n'y ſont rapportées
qu'à l'occaſion des événemens. C'eſt
un miniſtre qui donne des inſtructions à
fon maître encore jeune ; ou un Prince
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui établit un vaſſal & lui enſeigne de
quelle maniere il doit fe comporter dans
ſa nouvelle place. Quelquefois c'eſt un
événement qui détermine l'Empereur ou
plutôt le Roi , car alors les Souverains de
la Chine ne portoient que ce titre , à
⚫communiquer ſes réflexions & à publier
ſes ordres. Dans un chapitre on voit la
forme du gouvernement & le nombre
des magiſttats , dans un autre les expéditions
militaires ; en un mot c'eſt un livre
hiſtorique dans lequel les événemens font
naître l'occaſion de donner des préceptes
& des inftructions au Souverain , aux
grands , aux miniſtres & aux peuples. Il
ſembleroit que le Chou - King ne contiendroit
que l'hiſtoire des tems héroïques
de la Chine ; mais ils fontbien différens
de ces mêmes tems chez les Grecs.
Les héros de ceux- ci étoient des eſpèces
de brigands qui étoient le fléau des pays
par leſquels ils paffoient : une bravoure
féroce étoit leur caractère ; ceux de la
Chine au contraire ne font occupés qu'i
faire le bonheur des hommes , à ſe perfectionner
dans la pratique de la vertu ,
à établir des lois ſages , pleines d'humanité&
de douceur. Il y a peu d'ordre dans
ce livre , & l'on n'y parle que d'un petit
JANVIER. 1771. ΙΟΙ
!
nombre de princes . M. de Guignes , pour
donner une idée plus exacte de l'ancienne
hiſtoite de la Chine , a rapporté entre
les différens chapitres de ce livre ancien,
1º. l'hiſtoire même des princes dont le
Chou-King fait mention , parce qu'elle
n'y eſt pas complette , & que tous les
événemens ſuppoſés connus n'y ſont pas
indiqués ; 2 °. Celle des princes qui y
font entierement omis ; c'eſt pourquoi ,
entrelesdifférens chapitresduChou king,
il a joint un article qu'il intitule , addition
au Chou King : ainſi on pourra lire
ce livre ſeul & tel qu'il nous a été conſervé
, & ceux qui voudront joindre à
cette lecture celle des additions auront
une idée beaucoup plus exacte de ce qui
nous reſte de l'ancienne hiſtoire chinoife.
M. de Guignes a d'ailleurs enrichi cet
ouvrage de beaucoup de remarques & de
notes. Il y en a pluſieurs entre autres qu'il
atirées d'un dictionnaire chinois &d'un
recueil de figures qui ſe trouvent dans les
King. Ces notes forment une eſpèce
d'eſlai ſur les antiquités chinoiſes. On y
voit gravés tous les vaſes , les inſtrumens
&habits , les cartes , les détails des cérémonies
dont il eſt parlé dans les King.
Le ſtyle du Chou-King eſt appelé par
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
les Chinoiskou- ven, c'est- à- dire, ancienne
compofition. Il ſurpaſſe en fimplicité , en
nobleſſe & en élévation tout autre ſtyle.
Il conſiſte à dire beaucoup de chofes en
peu de mots. Toutes les penſées y portent
l'empreintede maximes importantes.
Par-tout on y voit regner la vérité
dans les idées & l'élégance dans les expreſſions.
Souvent chaque membre d'une
phraſe eſt composé d'un même nombre
de caractères qui riment& jouent , pour
ainſi dire , entre eux. Par exemple, pour
dire qu'il faut toujours être ſur ſes gardes
, & que c'eſt dans le tems qu'on ne
craint rien qu'on a plus ſujet de craindre ,
le Chou-King s'exprime ainſi en quatre
mots , fo goei , ge-goei , que l'on peut
rendre littéralement par ces mots non timenti
advenit timor. On peut encore citer
ce ſecond exemple. Après avoir dit
que le Ciel ne change jamais de conduite
à l'égard des hommes , pour faire entendre
que le bien ou le mal qui nous
arrive ne dépend quede la maniere dons
nous nous comportons, l'auteur s'exprime
ainfi :
Tço-chen , Kiang- tchi -pe-tfiang ,
Tro-po-chen , Kian- tchi-pe-yang.
JANVIER. 1771. 103
c'est-à- dire : « Celui qui fait le bien eſt
>>comblé de biens , celui qui fait le mal
» eſt accablé de maux. Ce qui contribue
beaucoup à rendre ce ſtyle ſerré &
en même tems très difficile à entendre .
c'eſt qu'en chinois il n'y a aucune marque
de déclinaiſon , de conjugaiſon , de
tems , de perſonnes , ni preſque pointde
particules ; en un mot tout ce que nous
avons imaginé pour rendre le langage
plus clair en eſt banni. Les deux dernieres
phraſes qui viennent d'être citées,rendues
en françois littéralement , ſont faire bien ,
arriver lui cent bonheurs , faire non bien ,
arriver lui cent malheurs. Telle eſt la maniere
de s'exprimer des Chinois. L'abſence
des formes grammaticales fert à
rendre ce ſtyle plus ſententieux ; delà il
réſulte que ce qui dans les autres langues
ne s'adreſſe qu'à une ſeule perſonne , devient
, en chinois , une propoſition générale
&une maxime dite pour tout le
monde. Au reſte la forme de conſtruction
que l'on vient de voir eſt la même que
celledes langues orientales ,& principalement
de l'arabe,
Toutes ces inſtructions font tirées d'un
diſcours très-bien fait que M. de Guignes
aplacéà la tête de l'ouvrage qu'il publie.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
/
Ce diſcours eſt rempli de recherches favantes&
qui annoncent un critique éclai
ré , un litterateur plein de zèle pour les
progrès des ſciences & de l'hiſtoire. Ce
ſavant , dans le deſſein de former un ouvrage
complet ſur les rapports qu'il a ap .
perçus entre les Chinois & les Egyptiens,
ſe propoſoit de faire connoître dans une
premiere partie , l'hiſtoire ancienne de la
Chine. Mais, en examinant les matériaux
qu'il devoit employer pour ce travail , il
a cru que la traduction du Chou King ,
avec les additions qu'il y a faites , étoit le
morceau le plus intéreſſant pour le Public
& le plus convenable à ſes vues ;
ainſi il ledonne comme le préliminaire
d'un travail long & laborieux qui l'occape
depuis long rems , & fur lequel il ne
veut rien précipiter , dans la crainte de
tomber dans des conjectures. Il eſt d'autant
plus encouragé à ne pas le négliger ,
que M. Bertin , miniſtre & fecrétaire
d'état , qui , en protegeant les ſciences ,
veut s'inſtruire par lui - même du ſuccès
que peuvent avoir les idées qui font propoſées
, a cru devoir envoyer à la Chine
un mémoire fort étendu que M.de Guignes
a lu à l'Académie en 1766 , & qui
eſt intitulé : Effſaifur le moyen de parve-
"
JANVIE R. 1771. 1ος,
nir à la lecture & à l'intelligence des hiéroglyphes
égyptiens. Le deſſein de ce miniſtre
étoit de ſavoir des Chinois euxmêmes
ce qu'il devoit penſer du travail
de M. de Guignes & quel étoit leur propre
ſentiment. Ces Chinois étoient venus
en France & avoient eu connoiſſance
des premieres tentatives du ſavant François
ſur ce ſujer. Voici la réponſe que
M. Bertin en a reçu . <<Un point eſſentiel
>> eſt de trouver l'origine des Chinois, je
>>la regarde comme la clef de l'hiſtoire
>>du monde. M. de Guignes , par fon
>>application à l'étude des langues étran-
» geres , a trouvé la reſſemblance des ca-
>> ractères chinois avec les hiéroglyphes
>> égyptiens ; mais prévenu en faveur de
>>M. Deshauteraies dont j'avois d'abord
>>lu les doutes proposésà M. de Guignes ,
>> je ne fis que jeter les yeux fur l'ouvra-
>> ge de ce dernier , lorſque votre gran-
>> deur m'ordonna de le lire. Depuis
>> qu'elle nous a envoyé la copie de l'Ef-
>>faifur le moyen de parvenir à la lecture
>> des hiéroglyphes égyptiens , j'ai fait plus
>>d'attention ; & la parfaite reſſemblance
» des caractères chinois anciens avec les
>>hiéroglyphes égyptiens , me force d'a-
>> vouer que c'eſt à M. de Guignes que
2
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>>nous devons la connoiſſance de notre
» origine ; mais avant dedonner une en-
>>tiere approbation , j'attens le jugement
> de nos miſſionnaires ſur ſon ouvrage.>>
Pour revenir au Chou - King , la morale
en eſt par- tout très- auſtere ; mais elle
n'apprend rien de nouveau àdes lecteurs
inftruits & éclairés. On pourroit même
renfermer toute la morale de ce livre
chinois dans quelques maximes de Senèque.
Cet ouvrage néanmoins eſt utile. II
eſt même curieux pour ceux qui veulent
connoître les moeurs , les uſages , la maniere
de penſer &de s'exprimer desChinois
il y a trois mille ans. On peut voir
dans l'Eloge de Moukden , poëme annoncédans
un de nos précédens Mercures &
compoſé par l'Empereur Kien- Long, actuellement
regnant , que le Chou- king
eſt encore aujourd'hui la baſe du gouvernement
chinois. M. de Guignes a fait
imprimer à la ſuite du Chou king une
notice intéreſſante du plus ancien livre
canonique des Chinois intituléYKing.
Le ſage Confucius aimoit principalement
ce livre , il l'admiroit , & l'avoit
toujours entre ſes mains ; il l'a enrichi de
commentaires rédigés en dix chapitres
que ceux qui vinrent après lui nommeJANVIER.
1771. 107
د
rent les dix ailes ſur leſquels ce livre voleroit
à la poſtérité. Le philoſophe Chinois
étoit équitable , doux , affable , plus
ſévère pour lui que pour les autress , cenſeur
rigoureux de ſa propre conduite
parlant peu , méditant beaucoup , modeſte
malgré ſes talens,&s'exerçant ſans
ceſſe dans la pratique des vertus. C'eſt
pour le portrait de ce philoſophe qu'a été
fait ce beau quatrain.
De la ſimple vertu ( alutaire interprète ,
Quin'adoras qu'un Dieu, qui fis aimer ſa loi ,
Toi, quiparlas en ſage &jamais en prophète ,
S'il eſt un ſage encore , il penſe comme toi.
Mémoires Historiques ſur la Maiſon de
Coucy encore exiſtante , ſur la véritable
aventure de la Dame de Faïel ,
& fur Eustache de S. Pierre ; in. 8°.;
prix , 36 fols ; chez Delalain, libraire,
rue de la Comédie Françoiſe.
Ces trois Mémoires qui ont été annoncés
dans le Mercure du mois de Novembre
dernier , contiennent une foule
de recherches utiles & agréables , de vérités
toutes nouvelles , puifées dans des
manufcrits inconnusjuſqu'à ce jour; &
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
nous croyons que l'extrait que nous en
allons donner pourra plaire aux amateurs
de l'Histoire de France .
د
M. de Belloy , qui a dédié ſa Tragédie
de Gabrielle à M. de Coucy , paroît
avoir eu pour objet dans le premier de
ces Mémoires d'expoſer au Public les
détails de la découverte heureuſe qu'il a
faite , en parvenant par une ſuite de recherches
juſqu'aux rejetons d'une illuſtre
famille qu'on croyoit entièrement
éteinte. Ce Mémoire a trois parties. La
première renferme un abrégé de l'hiftoire
générale des fameux Coucy , & des
événemens glorieux qui ont élevé cette
grande Maiſon à un ſi haut degré de
puiſſance , qu'elle ne voyoit guère que
la Maiſon Royale au- deſſus d'elle. On y
trouve des anecdotes ſagement difcutées
, ſur le célèbre Thomas de Marle ,
fur Raoul I ; & en particulier ſur Enguerland
le Grand , & fur le projet que
pluſieurs Hiſtoriens ont imputé àce Seigneur
d'avoir voulu ufurper la Couronne
de France pendant la minorité de
S. Louis.
Raoul I , qui avoit épousé en premières
nôces la tante de la Reine de France ,
& en ſecondes nôces la coufine germai
JANVIER. 1771. 109
ne du Roi ( Philippe Auguſte ) , fut la
fouche des trois branches de la Maiſon
de Coucy. La branche aînée finit en
1311 , dès la troiſième génération après
Raoul ; & , faute de ſubſtitution réciproque
entre les trois branches , Alix de
Coucy , héritière de l'aîné , porta tous
ſes biens à Arnould , Comte de Guines ,
qui prit le nom & les armes de Coucy.
Cette nouvelle race s'éteignit encore en
1307. Une portion conſidérable de ſes
biens immenfes fut acquiſe par la Maiſon
d'Orléans - Valois , & fut réunie au
domaine de la Couronne par l'avènement
de Louis XII. « Le reſte paffa par
>> différens mariages de la Maiſon de Bar
>>dans celle de Luxembourg , de celle-
>> ci dans la Maiſon de Bourbon-Vendô-
- >> me , & fut encore réuni à la Couronne
>> par l'avènement de Henri IV , qui
>> comptoit une Coucy parmi ſes aïeules.
>>Aujourd'hui M. le Duc d'Orléans a
>> dans ſon appanage la baronnie de Cou-
>> cy , & preſque toutes les dépendances
>> que les anciens Seigneurs y avoient
>> ajoutées . Qu'il eſt heureux , continue
M. de Belloy , » & glorieux en même
>> temps pour les cadets qui ont confervé
>>le nom, les armes & la valeur hérédi-
ود
2
110 MERCURE DE FRANCE.
>> taire des Coucy , devoir tous les droits
>>de l'aînéde leur Maiſon entre les mains
→d'un Prince ſi magnanime ! Héritier des
>>>vertus ,& fur-tout de la ſublime bonté
>de Henri IV, il daignera s'applaudir du
titre de SiredeCoucy , quand ily verra
>>une raiſon de plus pour protéger les
" reſtes d'une famille toujours digne de
» lui appartenir ».
Dans la ſeconde partie du Mémoire ,
M. de Belloy expoſe en peu de mots la
filiation de la ſeconde branche , appelée
de Coucy- Vervin , & s'arrête particulièrement
ſur un fait très-curieux. C'eſt le
fameux procès de Jacques de Coucy-
Vervin , Gouverneur de Boulogne ſous
François ler , décapité ſous Henri II ,
pour avoir rendu cette place aux Anglois
, & dont la mémoire fut réhabilitée
Yous Henri III. avec le plus grand éclat.
M. de Belloy a fait fur cet article ce
qu'aucunHiſtorien n'avoit eu la patience
de faire. Il a vérifié le procès manufcrit ,
&par les interrogatoires de l'accufé , par
lesdépoſitions des témoins , il démontre
l'innocence de Jacques de Coucy & la
ſcélérateſſe de ſes calomniateurs. Cette
diſcuſſion eſt piquante par ſa nouveauté ,
&intéreſſante par ſon objet. « J'ai cru,
JANVIER. 1771. FIF
dit l'Auteur , ſervir l'humanité , en of-
>> frant à ceux qui décident de la vie des
>>hommes , un nouvel exemple de ces
>>erreurs effrayantes , qui changent en
>> bourreaux de l'innocence les protec-
>>teurs que le Ciel arme pour la dé-
>> fendre.J'ai cru d'ailleurs devoir ce nou-
>>vel hommage à la Maiſon de Coucy ;
>>Jacques de Vervin étoit le ſeul de cette
→ race glorieuſe que l'on eût accuſé d'a-
>> voir mal ſervi la patrie ; & quoique le
>nom des Héros ne foit pas deshonoré
>>par un traître , il eſt toujours heureux
>>de ne pas compter de traîtres dans une
>> famille de Héros » .
Le détail de la réhabilitation eſt touchant.
Les faux témoins furent condamnés
à mort. On célébra avec pompe les
obſéques du malheureux Jacquesde Vervin
: Henri IV,alors Roi de Navarre , le
Cardinal de Bourbon , le Duc de Guiſe ,
tous troisparens des Coucys , envoyèrent
des députés dans la ville de Vervin , pour
aſſiſter en leur nom à cette cérémonie.
«On fit élever dans l'Egliſe de Vervin
>> un ſuperbe Monument en marbre ,
>>>dans lequel on renferma les cendres de
>cetru malheureuſe victime des całom-
>>Riateurs. On y grava ſa condamnation
:
112 MERCURE DE FRANCE.
»& ſa réhabilitation , en ajoutant ces
>> mots nobles & fans faſte , qui portent
>> le caractère de fimplicité & de gran-
>> deur des Coucys : Vixi nonfine gloriâ,
» migravi nonfine invidiâ » .
M. de Belloy termine cette ſeconde
partie , en obfervant que la branche de
Coucy-Vervin fut partagée endeux , à
l'époque de ce même Jacques , qui avoit
un frère nommé Raoul , duquel deſcendent
Meſſieurs de Coucy - Polecourt , actuellement
établis en Champagne. Il remarque
auſſi les nouvelles alliances des
Coucys- Vervin avec la Maiſon de Lorraine
, à laquelle la branche aînée s'étoit
déjà alliée pluſieurs fois dans le tems de
ſa plus grande ſplendeur. Les biens,des
aînés Coucys - Vervin ont paſſé par les
mariages de leurs héritières, dans les maifons
de Comminges , de Mailly & de
Croy.
La troiſième partie de ce Mémoire eſt
employée à examiner & à résoudre la
ſeule difficulté qui ſe ſoit élévée dans
toute la généalogie de Meſſieurs de
Coucy- Polecourt , par l'ignorance de
l'Allouette auteur qui a écrit l'hiſtoire
de la maiſon de Coucy. M. de Belloy
prouve que l'Allouette a en effet abſolu-
,
:
t
JANVIER. 1771. 113
ment ignoré tous les partages & tous les
actes de la famille : il relève une foule
de bevues de cet Hiſtorien déjà tant décrié
par Duchefne , par D. Touſſaint
Dupleffis , & par M. le Baron de Zurlauben.
Il finit , en rapportant le certificat
que M. d'Hozier de Sérigny , Juge d'Armes
de la Nobleſſe de France , vient de
donner au Roi en faveurde Meſſieurs de
Coucy : Je certifie au Roi que les titres de
Meffieursde Coucy font à l'épreuve de la
critique la plus févère , & qu'il en résulte
incontestablement qu'ils defcendent en ligne
masculine de la très illustre Maison de
Coucy , connue par charte dès l'an 1042 .
Pour donner à nos lecteurs une idée
de l'état actuel de la maiſon de Coucy ,
nous rapporterons quelques phrases qui
terminent cemémoite. « Voilà donc plus
» de 700 ans d'une deſcendance directe
»& de mâle en mâle ; avantage que n'a
>> point eu la branche aînée , qui s'eſt
>>perdue dans la maiſon de Guines , &
>> n'a conſervé qu'en partie les armes de
>> Coucy. Meſſieurs de Coucy-Polecourt
>>les portent encore ſans aucun mêlange,
>> ſans aucune altération ; mais c'eſt l'ame
>> de leurs aïeux qu'ils ont conſervée en-
>> core plus entière. Qu'on juge s'ils ont
114 MERCURE DE FRANCE.
» dégénéré de leur race illuſtre. Grunin-
>gue , Laufelt , Rocoux , Fontenoi ,
>>d'Ettingue , Philipsbourg , Parme ,
>>Guastalle , Malplaquet , Turin , Fleu-
>>> rus , Nervinde , &c. ont toujours vu
➤ desCoucys vainqueurs , ou morts , ou
>>bleſſes... Meſſieurs de Coucy ſe ſont
>>bornés à ſervir la patrie , à prouverleut
>> nom par leur courage. Ils ont paffé
>> ſucceſſivement, l'un trente , l'autre qua.
>>>rante , l'autre ſoixante années dans les
» premiers Régimens du Royaume, vicil-
>> liſſant tour à tour dans les honneurs
>> obfcurs de quelque légion. Tout ce que
ود
la fortune donne leur a été interdit ;
>>tout ce que la valeur mérite , ils l'ont
obtenu. Legradede Brigadier des Ar-
> mées du Roi , ce terme de l'ambition
> de la Nobleſſe qui n'a que des ver-
» tus , a borné la fortune militaire de
>>l'oncle & du père de M. de Coucy.
>>> Lui-même , père de quinze enfans ,
>> dont fix vivent encore , il a été obligé
>>dequitter le ſervice après trente années,
>>pourdonnerà la France ,par l'éducation
>>de ſes enfans , des Coucys auſſi dignes
» que lui du beau nom qu'ils portent.
» Son fils aîné , âgé de vingt-quatre ans ,
>>compte déjàdouze années de ſervice ,
JANVIE R. 1771. 11ς
»&a fait cinq campagnes dans le Régi-
> ment d'Orléans. Je fais qu'il y a plu-
>> ſieurs anciennes familles qui languif-
>>>ſent ainſi oubliées dans des coins du
>>Royaume. C'eſt un malheur pour la pa-
>> trie : c'eſt peut-être une reſſource. En
relevant les anciennes colonnes de la
>> Monarchie , on la ſoutient plus forte-
>> ment , on prolonge plus sûrement ſa
>>durée & ſa ſplendeur. Les vieilles ra-
> ces ramènent les vieilles vertus , &
>> raffermiſſent les premiers fondemens
»d'un Etat que des vices nouveaux
>>pourroient ébranler.
>> Royale deſcend de Louis le Gros par
د
...
• La Maiſon
les mâles , & de Raoul de Coucy par
» les femmes. Meſſieurs de Coucy def-
>> cendent de Louis le Gros par les fem-
» mes , & de Raoul par les mâles. Cette
>>double alliance mérite de n'être pas
>> oubliée» .
Le ſecond Mémoire a pour objet de
conſtater s'il eſt réellement vrai que le
Châtelain de Coucy ait envoyé ſon coeur
àla femme du Seigneur de Faïel , & que
le mari jaloux ait pouffé labarbarie jufqu'à
faire manger à cette infortunée le
coeur de fon amant. On trouve dans ce
mémoire des découvertes encore plus fin116
MERCURE DE FRANCE.
gulières que dans le premier. Juſqu'ici
on ne connoiſſoit fur cette aventure aucun
monument plus ancien que la chronique
qui eſt rapportée par le Préſident
Fauchet , mais qui n'ayant été écrite
qu'en 1380 , eſt poſtérieure de près de deux
cens ans à l'événement qu'elle raconte.
Cette chronique faifoit mention d'une
hiſtoire beaucoup plus ancienne , & l'in .
ventaite des livres du Roi Charles V.
annonçoit que ce Prince avoit un manufcrit
intitulé du Châtelain de Coucy &
de la dame de Faïel. M. de Belloy a découvert
à la Bibliothèque du Roi une copiede
ce manufcrit , fur laquelle on lit
que l'ouvrage a éré composé en 1228 ,
38 ans après l'événement ; & il obſerve
que le ſtyle de l'ouvrage étant beaucoup
plus difficile à entendre que celui
de l'hiſtorien Froiſſard & que celui dela
chronique de Fauchet , paroît être le véritable
ſtyle du treizième ſiècle .
M. de Belloy traduit en partie ce manuſcrit
intéreſſant , & en donne un extrait
qu'il faut lire dans le Mémoire même.
La naïveté du récit& la ſimplicité
des faits donnent à cette hiſtoire le plus
grand air de vérité. Mais ce qui doit lui
mériter le plus de confiance , ce ſont les
4
JANVIER. 1771. 117
propres chanſons du Châtelain de Coucy,
dont M. de Belloy trace une légère
idée , & qui ſont connues de pluſieurs
Savans. Ces chanſons ſe trouvent , pour
la plupart adaptées dans le manufcrit aux
événemens pour lesquels elles ont été
compoſées , de manière qu'elles fervent
de preuves à preſque tous les faits . A
l'égardde la catastrophe , qui est le fait
principal qu'il falloit éclaircir , M. de
Belloy a encore trouvé une autorité bien
impoſante ; c'eſt le témoignage de l'hiftorien
Froiflarddans un aurre manufcrit,
preſque aufli ignoré que le premier , &
qui exiſte à la Bibliothèque du Roi.
Au reſte , felon ces manufcrits , le
Héros de cette funeſte aventure n'eſt ni
Raoul I , ni Raoul II , Sires de Coucy ,
comme on l'a cru juſqu'à préſent , mais
Renault de Coucy , Châtelain de Coucy.
Quant à l'Héroïne que le premier
manufcrit n'appelle jamais que la
dame de Faïel , M. de Belloy démontre
que ce ne pouvoit être une Vergy,
iſſue de la grande maiſon connue en
Bourgogne ſous le nom des Preux de
Vergy; mais il fſoutient que c'étoit la fille
-d'un Seigneur de Levergies , dont la fa-
-miile étoit depuis long-tems établie dans
118 MERCURE DE FRANCE.
une terre de ce nom , àdeux lieues de
S. Quentin, & à une lieue de la Seigneurie
de Faïel . C'eſt M. de Belloy qui le
premier a fait cette découverte dans une
foule de titres qu'il a vérifiés. On fent
combien ces détails font curieux dans
l'ouvrage même; combien il a fallu de
foin& de travail pour porter la lumière
dans l'obſcurité antique de ces fairs ſi
éloignés de nous , &qui n'étant que des
événemens particuliers , renfermés dans
le ſeind'une oudedeux familles,n'ont pu
être conſtatés par des monumens publics.
Ce mémoire contient encore des remarques
nouvelles ſur le Poëte Guillaume
de Cabeſtang chanté par Pétrarque ,
& auquel on a attribué toute l'aventure
du Châtelain de Coucy. M. de Belloy
rend compte de pluſieurs manufcrits , que
M. de Ste . Palaye a bien voulu lui communiquer
, fur la vie intéreſſante de ce
célèbre Troubadour, Il les diſcute avec
intérêt , ainſi que les deux contes de Bocace
furGuillaume deGardaſtaing & fur
la fillede Tancrède , ainſi que l'hiſtoire
de la Châtelaine de Vergy & du Duc de
Bourgogne , Hugues I ; & il prouve que
cette dernière hiſtoire n'a aucun rapport
, mème par les événemens , avec
JANVIE R. 1771. 119
celle de la Dame de Faïel , mais que
l'hiſtoire du Poëte Cabeſtang peut être
regardée comme la copie de celle du
Châtelain de Coucy. Cependant il ne
prononce pas affirmativement à cet égard,
&voici ſa concluſion : « Si quelqu'un
>> ſe plaifoit à penſer que les auteurs de
>>la vie de Cabeſtang n'en ont impofé
>> que ſur les circonstances , & que le
>> fonds en eſt vrai ; ( ce qui ne paroît pas
>> impoſſible ) ; alors il faudroit convenir
» que le crime du Seigneur de Rouſſil-
>> lon eſt néceſſairement un crime répété,
>>comme on n'en voit que trop dans
>> l'hiſtoire du Genre Humain ; & puif-
>> que Coucy eſt morten 1192 , & Ca-
>> beſtang en 1213 , il s'enfuivroit que
» le Seigneur de Rouſſillon auroit été
>> inſtruit de l'horrible vengeance du Sei
>>>gneur de Faïel , & auroit cherché , en
>> imitant cet époux féroce , à le ſurpaf-
» fer en barbarie . Alors un rafinementde
>> cruauté m'étonneroit moins : l'homme
>> eſt jaloux de mettre du ſien dans tour
>>>ce qu'il imite ; & les crimes du ſecond
>>coupable font plus compofés que ceux
» du premier » .
Enfin le troiſième Mémoire réfute des
bruits injurieux , répandus depuis quatre
120 MERCURE DE FRANCE.
ans contre la fidélité d'Eustache de S.
Pierre. Il établit que le Héros de Calais
s'eſt véritablementdévoué pour ſesconcitoyens
: que , ſi Edouard lui a fait grace
de la vie , il l'a dépouillé de tout , & a
diſtribué ſes maiſons& fes héritages aux
Officiers Anglois : que , fi ce Prince lui a
accordé dans la ſuite une modiqué penfion
de yoo de nos livres tournois, c'étoit
uniquement pour lui donner du pain, pro
fuftentationefua. Les preuves de M. de
Belloy font toutes puiſées dans les détails
de pluſieurs pièces originales , recueillies
à la Tour de Londres par M. de
Bréquigny , & dont ce ſavant Académicien
n'avoit pu tracer qu'une idée générale
dans un mémoire publié il y a
quelques années. C'eſt en donnant à ce
mémoire de M. de Bréquigny une interprétation
forcée , &unſens tout contraire
à celui de l'auteur , que des perſonnes
mal intentionnées étoient parvenues à
calomnier la vertu d'Eustache de S.
Pierre. M. de Belloy venge &juſtifie fon
Héros. Il éclaircit par la même occafion
pluſieurs événemens du ſiége de Calais ,
&ces éclairciſſemens fonttirés des lettres
mêmes d'Edouard .
En général , on trouve dans ces trois
mémoires
JANVIER. 1771 . 121
mémoires le travail le plusopiniâtre pour
la recherche de la vérité , & le zèle le
plus ardent pour tout ce qui peut intéreſſer
la gloire de la nation. Concluons
parces mots qui finiſſent le dernier mémoire
, & qui ſont pleins de l'eſprit patriotique
de l'auteur : » Je gémis de cet-
>>teAnglomanie aviliſſante , qu'on affec-
>> te aujourd'hui en France. Croit-on
>>qu'en imitant bien ou malleurs habits,
..
leurs voitures , leurs jeux de cartes ,
>> leurs promenades , & même leur pré-
>>tendue indépendance , nous mérite-
>> rons l'eſtime des Anglois ? Aimons &
>> ſervons notre patrie , comme ils ai-
» ment& fervent la leur; alors ils nous
>> reſpecteront. Si quelquefois ils onttémoigné
du mépris pour notre nation,
> c'eſt dans des tems de relâchement , où
>>>nous leur avons paru moins dignes
>d'être leurs rivaux ».
• CesMémoiresse vendent à Paris, prix ,
36 fols , chez Delalain , rue & à côté de la
Comédie Françoiſe.
L'Art du Trait de Charpenterie , par le
Sr Nicolas Fourneau , maître charpentier
à Rouen , ci- devant conducteur de
charpente & démonstrateur du trait à
II. Vol. F
LOA
DE
122 MERCURE DE FRANCE.
Paris ; troiſième partie contenant vingt.
ſept planches ; vol. in -fol. prix , 121 .
broché. A Rouen , chez Laurent Dumeſnil
, imprimeur - libraire , rue de
l'Ecureuil ; & ſe trouve à Paris , chez
N. M. Tilliard , libraire , quai des Auguſtins
, à St Benoît,
Les deux premieres parties de cet ouvrage
, qui ſe trouvent chez les mêmes
libraires&dont le prix eſt de neuf livres
chacune brochée , ont reçu des connoifſeurs
un accueil qui ne peut manquer
d'être favorable à cette troiſième partie.
L'auteur traite dans celle- ci des courbes à
doubles courbures&des empanons, communement
nommés coupes tourniſſes. Il
pafſe légerement ſur les ſections coniques
, ſe réſervant de les développer plus
amplement dans un traité où il démontrera
la pénétration des corps . Il fait voir
enpeu de mots que l'ellipſe , l'hyperbole
& la parabole dans un cône droit qui a
même baſe & non même hauteur de ſommet,
forment la même courbe en plan ,
& que dans le même cône il peut y avoir
deux éllipſes partant du même point, égales
en longueur&non en furface. Il enſeigne
la différence des ſections d'un
grand cône ſcalène à une partie , quoique
JANVIER . 1771. 123
ayant , comme ceux ci-deſſus mêmebaſe.
Il fait voir enſuite les différentes lucarnes
à la capucine à pente double , ainfi
que leur comble ſur les ſablieres & le
développement. On trouve dans cette
même partie les guitarres ordinaires ſans
aucunes pentes & à doubles pentes , leur
aſſemblage à face, à plomb,traverſante &
tourniffe. Les planches dont cet ouvrage
eſt enrichi facilitent beaucoup l'intelligence&
le rendentd'une utilité pratique
&indiſpenſable pour les architectes , les
charpentiers& tous ceux qui , par état ou
pargoût , s'occupent de la conſtruction .
:
Ecole d'agriculture pratique , ſuivant les
principes de M. Sarcey de Sutieres ,
ancien gentilhomme ſervant , & de la
ſociété royale d'agriculture de Paris ;
par M. de Grace , ancien auteur de la
Gazetre & du Journal d'Agriculture ;
vol. in - 12. A Paris , chez Knapen &
deLaguette , libraires-imprimeurs , en
face du pont St Michel.
Si l'eſprit de ſyſtême eſt nuiſible aux
progrès de nos connoiſſances , s'il eſt capable
de nous égarer dans la recherche
de la vérité; c'eſt ſur tout lorſqu'il eſt
queſtion de l'agriculture. La nature ſeule
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
doit être ici conſultée. Elle eſt ſoumiſe à
des lois qu'elle ne découvre qu'au praticien
éclairé, attentif, & qui,comme M. de
Sutieres, n'a ceſſé de l'interroger pendant
l'eſpace de plus de vingtans.Cette école
d'agriculture doit donc être regardée
comme le manuel de tous ceux qui par
état ou par goût s'adonnent à la culture
des terres; elle eſt le réſultat d'expériences
confirmées par des ſuccès continuels
dans différentes provinces du royaume.
La méthode que ce bon ouvrage enſeigne
, loin d'être diſpendieuſe , offre au
contraire lesmoyens dediminuer la quantité
des ſémences , des engrais , &c. procure
des récoltes plus abondantes , des
grains de meilleure qualité , les garantit
des maladies &des intempéries des ſaifons
, &c. Tout ceci a été expoſé parM.
deGrace avec la clarté& la précision que
demandent ces fortes d'ouvrages.
Oreste ou les Coéphores , tragédie d'Efchile,
traduction nouvelle , avec des
notes. A Paris , chez Deſaint, libraire,
rue du Foin St Jacques . *
Lestrois articlesfuivansfont de M. de la Harpe.
Comme on lui en a attribué qui nefont pas de
Lui, nous mettrons désormaisfon nom àtousceux
qu'ilnous donnera.
JANVIER. 1771. 125
L'auteur nous apprend dans un avertiſſement
qu'il avoit traduit toutes les
tragédies d'Eſchile avant qu'on eût annoncé
au Public la traduction qui parut
vers le milieu de l'année derniere , &
dont nous avons rendu compte. En reconnoiffant
le mérite de cet ouvrage eftimable
, le nouveau traducteur croit
pourtant que ſa verſion , dont il donne
un eſlai dans les Coéphores , feroit peutêtre
plus propre à faire connoître le génie
du poëte Grec , parce qu'il ne s'eſt
permis aucune des libertés qu'a priſes ce-
Jui qui l'a précédé. Il s'est défendu a de
>> ſubſtituerune expreſſion naturelle à une
> expreſſion figurée , une figure foible à
>>une figure forte , une métaphore timi-
>> de& foutenue à un amas de métapho
>> res hardies , accumulées ſans liaiſon ;
>> une marche ſimple & toujours unie à
>>une marche inégale , &c. Je me flat-
>>>tois ( ajoute - t - il ) qu'en confervant à
> Eſchile ſon air étranger , il ſeroit d'au-
> tant plus propre à piquer la curiofité
>>des lecteurs , qu'il reſſembleroit moins
>> à ce qu'ils connoiſſent ; ainſi le voya-
>> geur philofophe , peu touché des légè-
>> res différences qui ſe trouvent entre les
» moeurs de ſa nation & les moeurs d'une
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>> nation voiſine , aime à ſe tranſporter
>> chez des peuples moins civilisés , pour
>> y chercher le ſpectacle nouveau de
» moeurs abſolument éloignées de celles
>> de ſon pays. »
Le traducteur a très-bien rempli le plan
qu'il s'étoit propoſé. Il conſerve à l'auteur
Grec ſa couleur étrangere , ſes hardieſſes
poëtiques , ſes écarts , ſon ſtyle
audacieuſement figuré , ſes phrases brifées.
Jamais il n'adoucit ce qu'il pourroit
avoir de trop dur , ni ne rectifie ce qui
pourroit paroître inexact. En un mot Efchile
eſt chez lui auſſi Grec qu'il peut
l'être en François , & cette traduction a le
mérite très-précieux de rendre fidèlement
le caractère de l'original. On relève quelquefois
dans les notes des fautes d'exactitude
de la part du premier traducteur ,
d'autant plus excuſables en lui qu'il a voulu
donner à ſa verſion des formes plus
élégantes& plus douces ,& qu'il s'eſt cru
obligé de polir quelquefois le génie brute
d'Eſchile , de peur qu'il n'effarouchât la
délicateſſe de notre goût. On rapproche
dans ces mêmes notes quelques imitations
que l'auteur a cru voir dans lespoë.
tes François qui ont traité le ſujet d'Electre
; mais ces imitations paroiffent
A
JANVIER. 1771. 127
cherchées un peu trop loin & ſouvent
font trop peu de choſe. Dans les Oreſtes
François on a beaucoup pris à Sophocle
& fort peu à Efchile , & l'on a très bien
fait. Longepierre , qui ſentoit le mérite
des anciens , mais qui n'en avoit guère
lui-même , a ſuivi pas - à -pas la marche
de Sophocle qui eſt ſimple & belle ; mais
il ne ſavoit pas que plus un plan eſt timple,
plus il faut que les perfonnages ſoient
éloquens , & que c'eſt précisément pour
cette raifon que la ſimplicité en ce genre
eſt le partage des hommes ſupérieurs.
Auſſi ſa pièce eſt très-ſagement ennuyeu.
fe. M. de Crébillon qui avoit du génie ,
& qui en eut fur- tout dans Rhadamiste ,
mais quid'ailleurs n'avoit pas toujours,le
goût fûr , dit , dans ſa préface d'Electre ,
que, s'il avoit quelque choſe à imiter de
Sophocle , ce ne ſeroit pas fon Electre
& en effet il ne l'a point du tout imitée.
Je ne fais s'il a eu raiſon ; mais M. de
Voltaire s'eſt très-bien trouvé de n'avoirpas
en tant de mépris pour le poëre Grec.
Il a vu que, dans un ſujet quelconque, il y
ades beautés primitives &originales qui
ne peuvent échapper à un homme tel que
Sophocle , & que , venant après lui , ce
qu'ily avoit de mieux à faire étoit de s'en
و
:
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
emparer. Ainſi le beau caractère d'Electre
, le contraſte des deux Soeurs , la ſcène
de l'urne , cette ſcène immortelle , l'un
des plus beaux efforts de la tragédie antique
, ſontdes traits premiers que M. de
Voltaire a cru devoir emprunter , parce
qu'il étoit für de les embellir , & parce
que le génie dans ſa route reſpecte les
traces du génie , tandis que la médiocrité
s'en écarte par ignorance ou par défefpoir.
Nous citerons ici quelques morceaux
de la traduction des Coéphores qui donneront
une idée de l'énergie de l'original
&des talens du traducteur .
«Une voix terrible , ( c'eſt le Choeur
» qui parle ) capable de faire hériſſer
>> d'horreur les cheveux , s'eſt fait enten-
>> dre au fond de ce palais ; elle a tonné
» dans l'appartement des femmes ; ſes
>> éclats épouvantables ont troubléle filen-
>> ce de la nuit; elle s'eſt expliquée dans
>> un fonge prophétique qui annonce la
>> vengeance , & les interprétes ont déclaréde
la part des dieux , que, des en-
>> trailles de la terre, les morts en cour-
>> roux s'élevoient contre leurs aſſaſſins ,
»
» &c.
Le tableau des menaces d'Apollon , fi
JANVIER. 1771 . 129
la mort d'Agamemnon n'eſt pas vengée ,
eſt de la plus grande force , & d'autant
plus heureux qu'il fonde & prépare le
meurtre de Clitemneſtre . •Des maux
>> ſansnombre (ditOreſte) vengeroient fur
» moi-même une ombre qui doit m'être
>>chere. Ainfi me l'annonce ce Dieu qui
» apprend aux mortels à calmer des ma-
>> nes irrités . Une cruelle maladie déchi-
>> reroit mon corps ; une lépre doulou-
>>reuſe rongeroit mes os juſqu'à la moël-
>> le , & mes cheveux blanchitoient avant
> le tems. Il a parlé de furies redouta-
>> bles qui naîtroient du ſang de mon
» père. Au ſein des ténèbres je verrois
>> étinceler ſes regards menaçans ; car,du
>> fond de la nuit infernale , ceux dont
>>une main parricide a terminé la vie ,
>> lancent des traits inévitables . L'effroi
>>>nocturne , la rage armée d'un fouet d'ai-
>>rain , agite , trouble & pourſuit de ville
>> en ville le malheureux qui ne les venge-
> roit pas. Dans cet état,plus de part aux
>>facrifices ni aux libations ſacrées. Plus
>>de place au pied des autels. Qui rece-
>> vroit celui que poursuivroit viſible-
» ment la colère d'un père ? Qui habite-
> roit avec lui ? &c. »
La plus belle ſcène de la pièce eſt celle
Fv
150F MERCURE DE FRANCE.
qui ouvre le fecond acte. L'homme de
lettres qui rend compte de cette nouvelle
traduction , a eſſayé de mettre en vers une
partie de cette ſcène qui offre le ſpectacle
des moeurs antiques ,& qui tient à toutes.
les idées des anciens fur les manes , les
enfers , les cérémonies funèbres , la fainteré
des tombeaux & la divinité des
morts.
ELECTRE , chargée de préſensfunéraires ,
entourée d'esclaves qui portent des vaſes,
s'approche du tombeau d'Agamemnon...
Vous , qu'en mon infortune il m'eſt permis de
voir ,
Eſclaves qui m'aidez dans ce triſte devoir ,
Quels voeux puis-je former ſur le tombeau d'un
: père?
En épanchant les eauxdu vaſe funéraite ,
Dirai-je? Agamemnon , c'eſt ton épouſe enpleurs
Qui t'offre par mes mains les dons de ſes dou
Y leurs ;
Auxmânesd'un époux elle offre cet hommage...
Non , je ne l'oſe pas .-Hélas! & quel langage ,
Quelle prière encore & quel ſouhaits pieux ,
Conviennentà ſa fille en ces funèbres lieux ?
Parlez. Qu'en ce moment vos avis m'encoura
gent. A
JANVIER. 1771. 131
Ah! fur les meurtriers dont les préſens l'outragent
,
Si ma voix, appelant ſa vengeance & fes coups ,
De ſes mânes trahis atteſtoit le courroux !
Si mon ame en croyoit ce tranſport qui l'anime !
Enfin , puiſque je viens pour expier un crime ,
Dois-je jeter au loin ces vaſes odieux
Et fuir avec horreur en détournant les yeux ?
J'implore vos conſeils ; je les ſuivrai fans peine.
Vous partagez ici mon malheur & ma chaîne .
Ne craignez rien ; ſongez que ſous les lois diu
for.t..
L'efclave & le tyran ſont égaux dans la mort.
Ne diffimulez point ,& banniſlez la crainte.
UNE ESCLAVE DU CHEUR .
Nous ſommes ſans effroi.. Nous parlerons fans
feinte.
J'enjure le tombeau du plus grand des mortels ,
Plus auguſte pour moi , plus faint que les autels.
ELECTR F
Ah ! ſi vous révérez la cendre de mon père ,
Vous pouvez tout ſur moi ; ſa fille vous eſtchères
Parlez.
L'ESCLAVE .
En arrofant ce marbre inanimé ,
Invoquez ce héros pour ceux qui l'ont aimé.
Evj
132 MERCURE DE FRANCE.
ELECTRE.
Etqui dois-jenommer ?
L'ESCLAV
Les ennemis d'Egifte,
Vous , moi.
ELECTRE.
Moi ſeule hélas !
L'ESCLAVE.
Cet abandon fi triſte
Vous fait- il oublier qu'il eſt encor ? .. Maisnon ;
C'eſt àvous ſeule , Electre , à prononcer ce nom.
ELECTRE..
Quel est donc votre eſpoir ? & qui voulez -vous
dire?
L'ESCLAVE.
Oreſteeſt loinde vous ; mais Oreſte reſpire.
ELECTRE.
Queljour luit dans mon coeur !
L'ESCLAVE.
Ce coeur infortuné
Nedoit rienvoir ici qu'un père aſſaffiné.
Contre ſes aflafins...
JANVIER. 1771. 133
ELECTRE.
Faut-ilque je vous croie?
L'ESCLAVE.
Demandez à grands cris que le Ciel vous envoie...
ELECTRE.
Desjuges ? des vengeurs ?
L'ESCLAVE .
UnDieu pour vous armé ,
Oubien quelque mortel par les dieux animé ,
Qui ... gardez d'écouter des ſentimens timides...
Qui verſe ſans pitié le fang des parricides .
ELECTRE.
Est- ce à moi , jufteCiel ! à moi , qu'il eſt perinis
De ſouhaiter la mort à de tels ennemis ?
L'ESCLAVE.
Tout eſt permis fans doute à qui pourſuit le
crime,
Aqui s'en voit encor l'eſclave& la victime.
ELECTRE.
Eh! biendonc , ô Mercure ! ô dieu des ſombres
bords!
Toi , dont le Caducée eſt redouté des morts ,
Vapréſenter mes voeux à ces dieux inflexibles
34 MERCURE DE FRANCE .
Dont mon père aujourd'hui ſubit les lois terri
bles,
A la terre , par qui tout naît & ſe détruit ,
Qui rappelle en ſon ſein tout ce qu'elle a produit.
Omon père ! reçois cette liqueur ſacrée.
Elle répand les libations.
Je t'appelle, ô grande ombre en mon coeur adorée!
Jette un oeil de pitié ſur tes triſtes enfans.
Fais que dans ton palais ils rentrent triomphans.
Maintenant pourſuivis , trahis par une mère ,
Ils ne peuvent trouver d'aſyle ſur la terre.
On a fouillé ton lit , & ton épouſe , ô ciel!
Yreçoit dans ſes bras ton aſſaſſin cruel !
Oreſte eft fugitif , & moi je ſuis eſclave ;
Et ce lâche oppreſſeur , Egiſte qui nous brave ,
Qui s'affied ſur ton trône & rit de nos loupirs ,
Livrant aux voluptés ſes coupables loiſirs ,
Richede ſes tréſors ,tranquille ſur ſa proie ,
Dévore inſolemment les dépouilles de Troie.-
Mon père , entends ma voix ; fais qu'Electre à jamais
Eloignede ſon coeur l'exemple des forfaits ,
Des deſtins ennemis ſupporte les injures,
Et conſervedes mains innocentes & pures.
Tels font mes voeux pour moi , pour ton malheu
e reux fils.
Exauce d'autres voeux contre tes enneinis.
:
JANVIE R. 1778. 135
Parois , élève - toi de ta tombe inſultée ;
Parois ; qu'à ton aſpect leur ame épouvantée
Reflente cet effroi précurſeur du trépas :
Lance fur eux ces traits que l'on n'évite pas ,
Ces traits de Néméſis & de la Deſtinée ;
Viens , donne leur la mort comme ils te l'ont
donnée.
Et vous , faites entendre au tour de ce cercueil
Les chants de la triſteſſe & les hymnes du deuil.
LE CHEUR .
Pleurons , pleurons fur notre maître ,
Sur notre maître malheureux.
Pleurons ſur ſes enfans ; ah! ſes enfans peut- être
Ont un fort encor plus affreux .
La ſource de nos pleurs ne peut être tarie :
Que fon ombre en ſoit attendrie .
Mêlons , mêlons nos pleurs à ces libations
Qu'Electre vient répandre
Sur cette auguſte cendre ,
2
Près de qui le deſtin veut que nous gémiſſions.
Ogrand Agamemnon , du ſéjour des ténèbres ,
Entends nos cris funèbres .
Lemalheur trop long-tems s'eſt repoſe ſur nous;
Que fur nos ennemis déſormais il s'arrête.
Je dévoue aux enfers , à la mort , à tes coups
Leur ctiminelle tête.
Qui ſera ton vengeur ? qui nous ſauvera tous ?
OMars! de ſang infatiable !
!
:
136 MERCURE DE FRANCE.
O Mars ! c'eſt à toi de frapper.
Deſcends , prends dans tes mains ce glaive inévitable
,
:
Qui vient moiſſonner le coupable
Au moment qu'il croit échapper.
Pour entrer dans l'eſprit de cette ſcène
, il faut bien ſe ſouvenir du pouvoir
que les anciens attachoient aux impréca--
tions religieuſes & à la vengeance des
mânes. Si Electre balance à implorer
Tombre d'Agamemnon & à maudire ſes
aſſaſſins , c'eſt qu'elle eſt bien sûre que ſa
prière ne ſera pas vaine , qu'elle fera entendue
des dieux infernaux & qu'ils ſe
chargeront de l'exaucer. Demander la
mort des coupables , c'eſt demander la
mort de ſa mère ; elle tremble , elle héfite
, & le Choeur la raſſure & l'encourage.
Sur notre ſcène elle ne balanceroit
pas un moment à prononcer ſes malédictions
, parce que notre eſprit ne ſe repréſente
pas leur effet auſſi prompt & auffi
infaillible. Clitemneſtre elle-même , par
une ſuite de ce même principe , croit de.
voir déchir , autant qu'il lui eſt poſſible ,
l'ombre de fon époux maſſacré. Elle n'ofe
ſe préſenter elle-même devant ſa tombe
qu'elle violeroit par ſa préſence. Elle
JANVIER. 1771. 137
envoie ſa fille qui eſt innocente & qui
doit être chère à ſon père. Elle l'envoie
avec des préſens ; &fa fille ſaiſit ce même
inſtant pour faire,d'un ſacrifice expiatoire,
une invocation de vengeance&de haine
adreſſée aux divinités infernales & dont
l'effet doit tomber ſur Clitemneſtre . Cette
idée eſt grande & fublime , & le moment
où Electre ſe réſout à lancer les
malédictions devoit faire frémir les ſpectateurs.
Sophocle qui avoit à faire la même ſcè-
> ne l'a rendue plus touchante & moinsterrible.
Chez lui c'eſt Chriſothemis , la
foeur d'Electre , que Clitemneſtre a chargée
de porter des préſens au tombeau
d'Agamemnon. Cette femme coupable
eſt effrayée d'un ſonge menaçant qu'elle
voudroit détourner par des expiations.
Chriſothémis trouve Electre ſur ſon paſſage
& lui expoſe les terreurs de leur mère&
le deſſein qui l'amène. Electre, ſaiſie
d'horreur , la conjure de ſe refuſer aux
deſirs impies de Clitemneſtre , & cet endroit
eſt d'une beauté qu'il ſera facile
d'entrevoir même au travers de cette foible
traduction .
Ah! ma ſoeur , ( s'écrie Electre) loin de vous ce
miniſtère impic ;
138 MERCURE DE FRANCE.
Loin, loin de ce tombeau ces dons d'une ennemie.
Voulez- vous violer tous les droits des humains ?
Avez- vous pu charger vos innocentes mains
Des coupables préſens d'une main fanguinaire ,
Des préſens qu'ont fouillés le meurtre & l'adultère?
Voyez ce monument : c'eſt à vous d'empêcher
Que jamais rien d'impur ne puiſſe en approcher.
Fetez , jetez , ma foeur , cette urne funéraire ,
Ou bien loin de ces lieux cachez la ſous la terre
Et, pour l'en retirer, attendez que la mort
De Clitemneſtre un jour ait terminé le ſort ;
Alors reportez- la ſur ſa cendre infidelle ;
Allez , de tels préſens ne ſont faits que pour elle.
Croyez - vous , s'il reſtoit dans le fond de fon
coeur,
Après fes attentats , une ombre de pudeur ,
Croyez- vous qu'aujourd'hui la fureur qui l'anime
Vintjuſques dans la tombe outrager ſa victime ,
Infulter à cepoint les manes d'un héros ,
La majesté des morts &les dieux des tombeaux ?
Et de quel oeil , ô Ciel ! penſez- vous que mon
père
Puifle voir ces préſens que l'on oſe lui faire ?
Ah ! n'est- ce pas ainſi , quand il fut maſſacré ,
Qu'on plongea dans les eaux ſon corps défiguré ,
Comme ſi- l'on eût pu, dans le feindes eaux pures ,
Laver enmême-tems le crime & les bleſſures?
f
JANVIER. 1771. 139
Les forfaits à ce prix ſeroient-ils effacés ?
Ne le permettez pas , Dieux qui les puniflez !
Et vous, ma foeur ,& vous , n'en commettez point
d'autres.
!
1
Prenez de mes cheveux , prenez auſſi des vôtres ,.
Le déſordre des miens atteſte mes douleurs ;
Souvent ils ont fervi pour eſſuyer mes pleurs .
Ilm'en reſte bien peu ; mais prenez , il n'importe .
Il aimera ces dons que notre amour lui forte.
Joignez-y ma ceinture , elle eſt ſans ornement';
Elle peut honorer ce trifte monument .
Mon père le permet , il voic notre misère.
Lui ſeul peut la finir , &c.
Il faut convenir en lifant de pareils
morceaux dans l'original que jamais la
nature ne parla un langage plus touchant
& plus énergique ; c'eſt le ton de la douleur
la plus vraie & la plus tendre , le
eri d'une ame ſenſible & indignée. Voilàde
ces endroits qui font égalemene
beaux pour toutes les Nations , parce
le ſentiment eſt par- tout le même. Il s'en
faut bien qu'il y ait dans Eschile riende
ſi pathétique , ni même dans Euripide .
Sophocle me paroît le génie le plus dramatique
de l'antiquité. Mais,pour l'apprecier,
il faut abſolument ſe reporter au
semps où il vivoit. C'eſt un principe d'er
1
i
140 MERCURE DE FRANCE.
reur qu'on retrouve dans preſque tour
ce qu'on a écrit ſur la Tragédie , de vouloir
juger far les mêmes réglesle théâtre
des anciens & le nôtre , dont le ſiſtême eſt
très-différent. Ce qui le prouve ſans réplique
, c'eſt qu'il n'y a pas une ſeule-tragédie
grecque qui , donnée ſur notre
ſcène ſans aucun changement, y pût obtenir
du ſuccès , excepté peut- être le Philoftéte
de Sophocle. Pourquoi ? C'eſt que
nous portons au théâtre un eſprit tout
différent de celui qu'y portoient les anciens
; que notre langue , nos théâtres ,
nos moeurs n'ont ni la même pompe , ni
les mêmes reſſources , & qu'en conféquence
nous exigeons plus des écrivains.
Une tragédie , chez les Grecs , étoit une
fête donnée par les Magistrats dans certains
remps de l'année aux dépens de la
République , dont ont y prodiguoir les
richeſſes . On raſſembloit dans un amphithéâtre
immenſe , une foule innombrable
dePeuple & l'on repréſentoitdevant
lui des événemens célèbres dont les héros
étoient les ſiens , dont l'époque étoit
préſente àſamémoire & dont les détails
étoient fus par coeur , même des enfans.
Une Architecture impoſante , une décoration
magnifique attachoit d'abord les
JANVIER. 1771. 141
yeux de l'aſſemblée , & ſeule auroit fuffi
pourfaire unſpectacle.La déclamation des
acteurs aſſervie à un rhythme régulier &
au mouvementdonné par l'orcheſtre ; un
choeur nombreuxdont le chants'élevoitſur
un mode plus hardi& plus muſical,& devenoit
plus retentiſfant & plus multiplié
partous les moyens qui peuvent ajouter
à la voix & que fuggéroit la néceſſité
de se faire entendre au loin dans un efpacequi
n'étoit couvert que de ſimples
toiles ; l'action dramatique devenue plus
pénible & plus fatigante par cette même
raiſon& partagée entre deux hommes
, dont l'un , vudes ſpectateurs , étoit
chargé de la geſticulation &dela pantomime
du perſonnage , tandis que l'autre
ſans être vu , pouffoit des fons épouvantables
répétés dansdes vaſes d'airain qu'on
diſpoſoit exprès ſur la ſcène , l'accord
foutenu entre la déclamation notée , les
geſtes meſurés & l'accompagnement organique
, accord qui faisoit un des
plus grands plaiſirs d'un peuple ſenſible
à l'harmonie au-delà de ce que nous
pouvons ſentir & imaginer ; enfin tour
ce que nous ſavons des ſpectacles des
anciens& que nous avons peine à concevoir,
parce quenous nele ſav onsqu'im
# 42 MERCURE DE FRANCE.
parfaitement , tout nous fait voir qu'ils
accordoient aux ſens infiniment plus que
nous , que la nature , fur leurs théâtres ,
étoit beaucoup plus chargée que ſur les
nôtres , parce qu'elle étoit vue de plus
loin , que ſe ſervant de plus grands moyens
que nous , ils produiſoient auſſi de
plus grands effets , qu'ils raſſembloient
pluſieurs fortes de jouiſſances dont la
réunion nous paroîtroit aujourd'hui impoſſible
; qu'ils ne craignoient pas qu'on
les accusat d'être exagérés dans leurs
moyens ni dans leurs procédés , parce
qu'ils favoientque les arts d'imitation ne
ſont pas la nature même , mais l'embelliffement&
la perfection de la nature ,
que les illufionsde l'optique doivent entrer
dans tous les arts d'imagination , &
qu'il eſt un certain jour , un certain éloignement
où il faut toujours ſe placer pour
les juger bien & ne pas calomnier ſes
plaiſirs.
Aufſi le Poëte , en conféquence de toutes
ces impreſſions indépendantes de lui,
que l'on ménageoit à ſes ſpectateurs , n'avoit
beſoin que d'une ſcène ou deux par
acte pour faire aller ſon action & laiffoit
au choeur à remplir le reſte de la
pièce. Il ſuffifoit que le fond du ſujet fût
1
JANVIER. 1771. 143
attachant , ce qui étoit très-aifé , puifque
tous les ſujets étoient tirés de l'Hiftoire
des Grecs ; mais , d'ailleurs , il n'étoit
pas néceſſaire que l'action , graduée
de ſcène en ſcène , fans
s'arrêter ni ſe
ralentir jamais , offrit à tout moment un
nouveau degré d'intérêt , un nouvel aliment
à la curioſité & ne la fatisfît entièrement
qu'à la fin du Drame. L'action ,
telle que nous la
concevons, eſt finie dans
l'Edipe de
Sophocleau
quatriéme acte ,
puiſqu'Edipe eſt inſtruit de ſa deſtinée.
Chez les Grecs elle ne l'étoit pas ,
voyoient avec grand plaiſir les adieux &ils
qu'Edipe fait à ſes enfans en partant
pour ſon exil. Ces adieux qui feroient à
peine une ſcène chez nous , fourniſſent
un acte entier à
Sophocle , & , en général
, cinq actes des Grecs
n'équivalent pas
à plus de deux de nos actes. Qu'on juge
par là combien l'art eſt plus difficile pour
nous que pour eux ; qu'on refléchiffe fur
les
diſpoſitions
qu'apportent à nos ſpectacles
des
hommes qui les voyent tous
les jours , dont le goût eſt d'autant plus
ſévère qu'il eſt plus exercé , & l'ame
d'autant plus difficile à remuer qu'elle
eſt plus
accoutumée aux
émotions ; des
hommes qui ,
raſſemblés dans un très-pe144
MERCURE DE FRANCE.
tit eſpace , où la plupart font fort mal
à leur aiſe , ſans aucun objet qui puiffe
les diſtraire & flatter leurs ſens , peuvent
à loiſir s'armer de toute la rigueur de
leur raifon , & font plus diſpoſés à juger
qu'à fentir. Il n'y a là aucune diſtraction
favorable au Poëte. Pointde muſique qui
enchante les oreilles , point de choear
qui le diſpenſe d'avancer son action &
ſe chargede chanter quand les perſonnages
n'ont rien àdire. On ne lui permettrait
pas ces longs & fréquens récits qui
rempliffent les tragédies grecques. Il faut
qu'il aille au fait , quoiqu'il n'en aitqu'un
ſeul à traiter pendant cinq actes , qu'il
ſoutienne la curioſité , quoiqu'il n'ait à
l'occuper que d'un ſeul événement , que
ledrame faſſe un pas à chaque ſcène &
tourmente le ſpectateur entre l'eſpérance
&la crainte. Joignez à tant de difficultés
qui ſe préſentent à tout auteur dramatique
, qui ne veut qu'être joué , la difficulté
plus grande ( puiſqu'elle eſt plus
rarement vaincue ) que doit furmonter
l'homme de génie qui veut être lû par
ſes contemporains & par la poſtérité ; la
difficulté d'écrire en vers dans une langue
beaucoup moins poëtique que celle des
Anciens , puiſqu'elle parle beaucoup plus
à
JANVIÉ R. 1771: 145
à la penſée qu'aux ſens , d'être Poëte
ſans que les perſonnages paroiſſent jamais
l'être , de ne rien réfuſer à l'élégance &
à l'harmonie , ſans pourtant rien ôter au
naturel des ſentimens ; enfin , peſfez tous
ces obſtacles qu'il faut vaincre , & vous
verrez que les Racines & les Voltaires
ſont des hommes plus rares que les Euripides
& les Sophocles .
Il faut furtout inſiſter ſur une remarque
très-importante , c'eſt que la différence
du langage en met une fort grande
dans le dialogue'; ce qui eſt encore un
avantage de plus qu'avoient les Poëtes anciens.
Les détails de la vie commune &de
la converſation familiére n'étoient point
exclus de la langue poëtique. Chez eux
aucun mot n'étoit bas & trivial par luimême
, ce qui ne ſignifie pas que le choix
des termes leur étoit inconnu , mais qu'un
mot n'étoit pas réputé populaire pour exprimer
un uſage journalier ; leu élégance
conſiſtoit à préférer les expreſſions les
plus énergiques ; mais d'ailleurs le terme
le plus commun pouvoit entrer dans le
vers le plus pompeux & dans la figure la
plus hardie. Parmi nous , au contraire ,
le poëte ne jouit guère que d'un tiers
de ſa langue ; le reſte lui eſt interdit ,
comme indigne de lui ; il n'y a pour lui
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
qu'un certain nombre de mots convenus,
& le génie du ſtyle conſiſte à en varier
les combinaiſons & à offrir ſans ceſſe à
l'eſprit & à l'imagination des rapports
nouveaux fansêtre biſarres , & ingénieux
fans être recherchés . Ce ſecret n'eſt connu
que de deux ou trois hommes dans
un fiècle & le reſte eſt déclamateur en
voulant être poëtique , ou platen croyant
être naturel . C'eſt qu'il eſt très difficile de
foutenir un langage de convention dont
il n'exiſte aucun modèle dans la ſociété ,
d'introduire des perſonnages qui converfent
, en ſe défendant une grande partie
des termes de la converſation. Il faut la
plus grande juſteſſe d'eſprit &une léxibilité
prodigieuſe dans l'élocution pour
démêler ces nuances délicates que fixe le
goût. Le goût eſt un maître deſpotique
dans une langue qui fut barbare en fa
naiſſance & qui depuis a dû ſa perfection
à la politeſſe d'un ſiécle plus éclairé , au
lieu qu'on peut dire de la langue grecque
que le génie a préſidé à ſa naiſſance , &
que depuis il en reſta toujours le maître .
De-là vient cette différence qu'on obſerve
entre le dialogue des anciens& le
nôtre. Il y a dans le premier une forte
de vérité qui n'eſt pas dans le ſecond. CeJANVIER.
1771. 147
lui- ci eſt l'expreſſion d'une nature ennoblie
& un peu idéale : les anciens au contraire
,qui s'éloignoientun peude la nature
premiére , dans l'appareil de leurs repréſentations
, s'en rapprochoient beaucoup
plus que nous dans leurs ſcènes. Il n'y
en a peut-être pas une où l'on ne trouve
une foule de détails qui , dans notre langue
, ne pourroient jamais être traduits
noblement. L'expreſſion vraie des affections
& des ſentimens leur étoit donc
plus facile qu'à nous. Quand Philoctete
ſupplie le jeune Pirrhus de le tirer de
I'lfle de Lemnos & de l'embarquer fur
fon vaiſſeau , il lui dit:jette moi à la
pouppe , à la proue , à lafentine même ,
partout où je t'incommoderai le moins.
C'eſt ainſi que Philoctére a dû parler.
Mais jamais le mot defentine ne pourroit
être noble dans un vers françois ,
& encore moins fond de cale qui en eſt le
ſeul ſynonyme. Il eſt pourtant fûr qu'on
ne peut changer ce mot , ſans affoiblir
l'idée & le ſentiment.
On pourroit pouffer beaucoup plus
loin ces réfléxions ſur la tragédie Grecque
, conſidérée relativement à la nôtre
& c'eſt ce que je pourrai faire quelque
jour à la tête d'uue traduction en vers du
Philoctéte de Sophocle. Mais il eſt temps
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
د
de revenir à celle d'Eſchile que nous
promet le Traducteur des Coéphores
&qui , ſi nous en jugeons par le premier
eſſai , ſera un préſent également
agréable aux Hellénistes qui pourront
comparer la verſion à l'original & à
ceux qui ne ſachant pas le Grec , retrouveront
dans le François l'équivalent de
toutes les beautés qui feront de nature à
être tranſmiſes ainſi dans notre langue.
Nous devonsavoir une idée d'autant plus
favorable de cette traduction que l'Auteur
paroît plus paſſionné pour Eſchile.
C'eſt un préjugé très- avantageux pour lui
que cette eſpèce d'idolatrie qui ne doit
pas étonner , même dans un très-bon efprit.
Un Auteur qu'on traduit eſt un ami
avec qui on a vécu long temps & dont
on aime juſqu'aux défauts. Dans un volumedu
Mercure de l'année dernière on
avoit rélevé ceux d'Eſchile . Le nouveau
traducteur ſe propoſe d'examiner fi les
jugemens qu'on a portés font auſſi justes
qu'ils paroiffent rigoureux. J'attends avec
impatience cet examen qui ne pourra que
m'inſtruire ſans m'offenſer. De pareilles
difcuffions , quand elles ne dégénerent
point en querelles , font honneur à la
raifon & aux lettres dont elles avancent
les progrès, Mais il n'arrive que trop fou
JANVIER. 1771. 149
vent bue les opinions littéraires ſont com.
me des étendards d'héréſie qui excitent
le ſcandale & la révolte. On ſe croit mépriſé
parce qu'on eſt contredit. On ſe bat
pour Thonneur des morts comme pour
l'amour propre des vivans , tant la difcorde
& le fanatiſme de tous les genres
ſemblent être à jamais le partage
de l'eſprit humain !
NB. En annonçant une traduction en
vers du Philoctéte de Sophocle, on n'a pas
oublié que nous en avons un de M. de
Chateaubrun , plein de beautés qui appartiennent
à l'Auteur ; & c'eſt précifément
parce qu'onne ſe flatte pas de lutter
avec lui en aucun genre , qu'on ſe bornera
à rendre en François , autant qu'il
eſt poſtible , les beautés de l'Auteur
Grec.
Bibliothèque des anciens Philoſophes , contenant
les OEuvres de Platon , traduites
en François ; les vers dorés de Pithagore
, & c. avec des remarques. A
Paris , chez Saillant & Nyon , rue
S. Jean de Beauvais ; chez Piffor
quai de Conty ; chez Deſaint , rue du
Foin.
On difputa beaucoup dans le ſiècle
,
Giij
!150 MERCURE DE FRANCE.
د
ceux
dernier fur la prééminence des anciens ,
&l'on peutremarquer qu'ils avoient pout
défenſeurs ceux qui les entendoient & les
égaloient , & pour adverſaires
qui ne pouvoient ni les entendre , nien
approcher. Cependant , comme ces derniers
étoient des hommes de beaucoup
d'eſprit , &qu'ils défendirent mieux une
mauvaiſe cauſe , que leurs antagoniſtes
n'en plaidèrent une bonne , ils accoutumèrent
un certain nombre d'hommes à
parler fort légérement des anciens , &
même à croire qu'on pouvoit fort bien
ſe paſſer de les lire , ſans riſquer de perdre
beaucoup. Les plattes traductions
qu'on en faiſoittous les jours contribuèrent
encore à augmenter ce mépris né de
l'ignorance. Aujourd'hui , fatigués de la
frivolité pénible de tant d'écrivains , qui
ont beaucoup plus de volumes que d'idées
, de tant de productions monstrueufes
où l'auteur a toujours créé un genre ,
parce qu'il les a dénaturés tous ; enfin de
cet infupportable jargon qui règne dans
une foule de brochures , où l'on perfiffle,
c'est- à- dire, où l'on eſt diſpenſé d'avoir le
fens commun , &qui feroient croire aux
étrangers que nous ſommes une nation
de baladins ivres , & de bouffons ſous le
JANVIER. 1771. 151
maſque; il ſemble que depuis quelques
années les bons efprits aiment à s'adreſfer
aux anciens , pour leur demander une
nourriture plus folide ; il ſemble , lorfqu'on
revient vers eux , que l'on fort
d'une eſpèce de vertige & d'étourdiſfement
, & que l'on retrouve ſa raiſon &
fon ame. On en a traduit pluſieurs mieux
qu'ils ne l'avoient encore été. On les juge
fans préjugés & fans ivreſſe ; & ceux qui
ne font point initiés dans les myſtères
de l'antiquité lettrée & ſavante defirent
qu'on les mette à portée d'en parler , &
d'en avoir une idée au moins imparfaite.
Dans ces circonstances , une traduction
de Platon doit être favorablement accueillie.
Cette édition , qui est très-foignée ,
contient dans les premiers volumes ce
que Dacier a traduit de Platon , les deux
Alcibiades , l'un , de la nature humaine
l'autre , de la prière , Theagès ,
Sageffe ; Eutiphron , ou de la ſainteté ;
l'Apologie de Socrate ; Criton , ou de ce
qu'il faut faire ; le Phedon , ou de l'immortalité
de l'ame ; Lachés , ou de la valeur;
Prothagoras ou les Sophistes. Les Editeurs
y ont joint le premier Hippias &
Euthidémus , traduits par M. de Maucroix,
& le banquet de Platon , traduit par
,
ou de la
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
le grand Racine. Avant les oeuvres de
Platon , on a placé les vers dorés de Pithagore
& les Commentaires d'Hiéroclès
fur ces mêmes vers , traduits auſſi par
Dacier. Cette traduction forme cinq volumes
in- 12. Les quatre ſuivans contiennent
une nouvelle traduction du premier
Hippias & dufecond ; du Protagoras ou
des Sophistes , par un homme de lettres
très - verſé dans la langue Grecque
(M. Grou ) , qui nous a déjà donné une
bonne traduction de la République.
Le même écrivain publie dans cette
édition le Dialogue intitulé Théététe , on
de la science ; Gorgias , ou de la Rhétorique
; Philebe , ou de la volupté ; Ménon ,
ou de la vertu , & le traité fur les Lois.
Cette Bibliothèque des anciens Philofophes
eſt précédée d'un diſcours préliminaire,
qui eſt l'ouvrage d'un homme plein.
d'eſprit, de connoiſſances &de goût. Il
combat avec beaucoup de force les préventions
injuſtes de quelques modernes
contre les idées de Platon; il montre ſous
quel point de vue il faut l'enviſager.
Le tableau de la philofophie chez les
Grecs eft tracé d'une main ferme &d'un
pinceau très heureux. » La Philofophie
>> en Egypte , ſombre , triſte , mystérieu२
JANVIER. 1771 . 153
ſe , renfermée dans l'intérieur des tem-
>> ples , y étoit un inſtrument de deſpo-
>> tiſme & de ſuperſtition ; tranſportée
>> dans la Grèce , elle y prit un effor
>> plus libre & plus hardi , en mêmetems
>>qu'elle y fervit à étendre & à perfec-
>> tionner la liberté même. Elle n'y fut
>> point bornée à ces ſeuls objets , ni ré-
>> ſervée à une ſeule claſſe d'hommes ;
>> jetée au milieu d'un peuple actif , cu-
» rieux , & ſenſible à l'excès , elle éclaira
>> tous les Etats , elle ſe répandit ſur tous
>> les objets , elle s'embellit de tous les
>> arts. Chez les modernes, un Philofophe
» n'a ſouvent été qu'un ſavant obfcur
» qui , dans la folitude de ſon cabinet ,
>> étranger aux Arts , aux affaires
>>plaiſirs , s'occupoit uniquement de
>>ſpéculations abſtraires & de recherches
>>Métaphyfiques ſur Dieu , la nature &
>> l'ame , ſur le mouvement & l'eſpace.
>>Un Philoſophe à Athènes facrifioit aux
» Muſes & aux Graces ; il tenoit une éco-
>>le de politeſſe comme de ſcience ; il
>>jugeoit les artiſtes , condamnoit les poë-
>>>tes , éclairoit les hommes d'érat , &
>>diſputoit aux orateurs l'art de perfua-
>> der &d'émouvoir. Ce portrait eſt ce-
» lui de Platon , & fes ouvrages font le
aux
,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
> tableau le plus fidèle &le plus intéref-
>> ſant de l'état de la Philofophie chez les
» Grecs » .
On cite dans ce diſcours un morceau
tiré d'un mémoire fur Platon , que
M. l'Abbé Arnaud a lu à l'Académie des
Infſcriptions , & l'un des meilleurs ouvrages
& des plus intéreſſans qu'on ait
faits en faveur du Philofophe Grec. »Cet
» Académicien , dit l'auteur du diſcours
>>préliminaire , en parlant de M. l'Abbé
>>>Arnaud , joint à une érudition profonde
» & choiſie , ce qui s'y trouve rarement
>> réuni ,beaucoup d'eſprit & de goût, &
>>une qualité plus rare encore , cettefen
>>fibilité pour les arts , qui trouve des
>> beautés , & faiſit des rapports , que
>> n'apperçoit jamaiscelui qui n'a que du
>> ſavoir , & même de l'eſprit » .
Il eſt peut- être néceſſaire d'obferver
fur ce mot defenfibilité , qu'il eſt ici placé
fort à propos , & qu'ilne faut pas que les
lecteurs fenfés s'en méfient , quoique
tant d'écrivains froids l'aient décrié , en
le répétant fans ceffe comme tant de
fripons répétent le mot de probité. Quoi
qu'il en foit , voici le paſſage en queftion.
د
>>Notre Philoſophe ( Platon ) vient-ilà
JANVIER. 1771. Iss
ss traiter quelques points d'ancienne tradition
, ou de haute Méraphyſique , il
>> n'a point oublié que Socrate bornoit ſa
>>philofophie à faire aimer la vertu & la
» vérité , & qu'il avoit négligé tout au-
» tre genre d'étude : aufli , après l'avoir
לכ établi principal acteur dans tous les dia-
>>logues où il s'agit de morale , ne lui fait-
>> il jouer dans ceux-ciqu'unrôle inférieur
» & fubordonné. Quelle vérité dans tous
ſes débuts ! Jamais les caractères ne fu-
>> rent ni mieux annoncés , ni mieux fou-
>> tenus ; jamais il n'y eut un meilleur
» ton , dans ces premiers momens où la
>> converſation s'établitentre des perfon-
>> nes aimables& polies ! Avec quel art ,
» ou plutôt quel naturel il prépare le ſu-
»jet qu'il a principalement en vue ; &
>>quelle conformité , quelle proportion
>> admirable entre ſon ſtyle & la matière
>> qu'il traite ! Lifez le dialogue intitulé ,
Ménexène ; Socrate s'y voit obligé , par
• les queſtions qu'il a faites , & par les
>> réponſes qu'il a reçues , deréciter en
>> l'honneur des Ashéniens morts pour
>>leur patrie, une oraifon funèbre , qu'il
>>dit être d'Afpafie ; car toujours il fe
>> refuſe toure eſpèce de talens. Dès ce
moment le ſtyle change de ton & de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
>>coloris ; il devient périodique , nom-
>> breux , & le reſte du diſcours prend
>> ſucceſſivement tous les caractères &
>>toutes les formes qu'il falloit donner
>> aux compoſitions de ce genre. Phédre
>> étoit un jeune homme né avec de l'ef-
>> prit , & fur- tout avec une grande fen-
>>>fibilité. Avide de toutes les fortes de
>> beautés &de plaiſirs , ſon ame apparte-
>> noit ſucceſſivement à tous les objets
>> agréables. Les imaginations vives &
>>tendres font toutes volages ; un dif-
>> cours de Lyfias qu'il venoit d'entendre,
>>& dont le ſtyle l'avoit ſéduit , rétentif.
>>>foit encore à ſes oreilles. Socrate l'abor-
>> de , l'interroge , & le preſſe , avec ſes
>> graces ordinaires , de lui répéter ce
•diſcours. Phédre le lui récite avec la
>> chaleur & les geſtes d'un admirateur
>> paſſionné , qui veut tout- à- la fois &
>> rendre & communiquer ce qu'il fent.
>>Socrate , qui ſe propoſe de tourner les
>>>heureuſes diſpoſitions decejeune hom-
>> me vers des objets plus utiles , & de
>> l'attirer , s'il ſe peut , à l'étude de la
>> philofophie , l'écoute attentivement ,
>> & feintde partager ſon enthouſiaſme &
ſon admiration: puis il lui fait remar-
>> quer que Lyſias ſemble s'être bien plus
JANVIER. 1771. 157
>> occupé de la manière de dire les choſes
>>que des choſes mêmes : il ajoute qu'A-
>>nacreon , ou Sapho , ou quelques au-
>>tres poëtes , dont il a oublié les noms ,
>> l'ont mis en état de traiter le même fu-
>> jet d'une manière plus étendue & plus
>>vraie ; & comme il a vu tout ce que
>>pouvoit ſur Phédre la chaleur & l'har-
» monie; que, pour le fixer , il doit s'em-
> parer fortement de ſon imagination ;
>>d'ailleurs l'ayant prévenu que c'eſt des
>> poëtes qu'il tient tout ce qu'il va dire,
>> il prend le ton d'un homme inſpiré , il
>> invoque les Muſes , il emprunte les
>> formules & les mouvemens de la poë-
>>ſie la plus relevée . Mais notre ſage s'eſt-
» il apperçu qu'il s'eſt rendu maître de
>> l'attention du jeune homme ; dès lors
>> ſes penſées , &, avec elles , ſon ſtyle ,
>> deviennent plus graves , plus philoſo-
>> phiques ; ſa diction , d'abord figurée ,
audacieuſe , & rétentiſſante comme cel-
» le du Dithirambe , n'admet plus que
>>la cadence & les ornemens d'une poë-
>> ſie plus douce; &deſcendant peu- à-peu
>>juſqu'au ton que notre philoſophe a
>>coutume de prendre dans ſon dialogue ;
>> elle ne conferve que cette harmonie
» & ces graces, ſans leſquelles on ne doit
>> trouver ni auditeurs , ni lecteurs »
158 MERCURE DE FRANCE.
Nous dirons avec l'auteur du diſcours
préliminaire ; « C'eſt ainſi qu'il faut par-
>>ler de Platon ; c'eſt ſur- tout de ce ſtyle
>> noble , harmonieux & pittoreſque qu'il
>> faudroit le traduire. >>
:
رد
Effais de Poëftes , par M. D. P. AAmfterdam
; &ſe trouve à Paris , chez Hé
riſſant le fils , rue des Foffés M. le Prin
ce, vis-à- vis le petit hôtel de Condé.
Compagne detous mes loiſirs ,
Seul ornement de ma retraite ,
Toi , dont l'humeur douce & difcrete
Etoit l'ame de mes plaiſirs ;
Toi , que j'aimois à la folie ,
Quand, d'un air ſimple & retenu
Tu me diſois n'être jolie
Qu'aux yeux d'un père prévenu
Tu me quittes , muſe volage ,
Et tu perds cette humilité
Qui pare même la beauté,
Etqui te convient davantage.
Lafle des tranquilles douceurs
De mon obſcurité profonde ,
Tu recherches les vains honneurs
Que, fur le théâtre du monde ,
Tu vois prodiguer aux neuf foeurs.
Mais , ſans en croire les flatteurs ,
Vois fur quoi ton orgueil ſe fonde.
JANVIER. 1771 . I159
Ta foible voix , ton goût naiſſant ,
Tes traits que l'on diftingue à peine ,
Cet air un peu trop innocent ,
Peuvent - ils donc te rendre vaine ?
Le miroir de la vérité ,
Où va ſe peindre ta figure ,
Cetteglace que la cenfure
Préſente avec malignité ,
Détruira la douce impoſture
Dont ton coeur crédule eſt flatté , &c.
C'eſt ainſi que l'auteur apostrophe ſa
mufe , & cette épître qu'il lui adreſſe ſert
de préface à ſes poëfies. On voit par la
tournure délicate & la facilité élégante
de ces vers qu'il y a beaucoup de lecteurs
qui traiteront ſa muſe avec plus d'indulgence
&de faveur qu'il ne ſemble l'eſpérer.
Ce qui ſe préſente d'abord dans ce
volume qui est fort court , c'eſt une traduction
en vers de quelques odes d'Horace
, où l'on trouve des détails bien rendus
, ce qui certainement eſt un mérite
pour ceux qui connoiſſent la prodigieufe
difficulté de traduire Horace .
Voici celle qui commence par ces
mots : Bacchum in remotis carmina rupibus
,&c.
160 MERCURE DE FRANCE.
Sur des rocs écartés , ſous des arbres touffus ,
Le croirez - vous ? J'ai vu Bacchus ,
Les cheveux hérifiés , l'oeil ardent de génie ,
Dicter des vers pleins d'harmonie ,
Ades divinités de ces lieux inconnus.
Immobiles en ſa préſence ,
Les Satyres prêtoient l'oreille à ſes leçons,
Et les Nymphes dans le filence
De ſes divins concerts recueilloient tous les fons.
Je l'ai vu ! j'en frémis encore ;
Mon ame ſe remplit d'une céleste horreur ;
Epargne-moi , Dieu que j'adore ;
De ton thyrſe , grand Dieu, je crains la peſanteur,
Je vais célébrer tes myſtères.
Tu le veux , j'obéis : Bacchus , c'eſt à ta voix
Quedans les antres ſolitaires
Les Ménades en foule accourent ſous tes lois.
Le vin ruiſſelle des montagnes ,
Le lait arroſe les campagnes ,
Et le miel découle des bois ;
De ton pouvoir le Ciel s'étonne
Et ſe pare de la couronne
Que portoit la beauté dont ton coeur a faitchoix.
Je vois , ſous ta main redoutée ,
S'écrouler tout-à- coup le palais de Penthée,
Et Lycurgue en fureur aflafſiner ſon fils :
Foibles mortels craignez ſa haine;
Songez qu'à la voix ſouveraing
JANVIER. 1771. 161
Tous les élémens ſont ſoumis .
Voyez, dans les tranſports de ſes divins myſtères ,
Des Thraces belliqueux les femmes & les mères
S'armer de thyrſes menaçans ,
Et treſſer leurs cheveux d'effroyables vipères
Dont il rend les poiſons pour elles impuiſſans.
Qand les fiers enfans de la terre ,
AuCiel épouvanté déclarèrent la guerre ,
Dans cet aflaut , divin Bacchus ,
C'eſt toi qui , d'un lion , pris la forme terrible,
Etdont la fureur invincible
Diſperſa devant eux les membres de Rhécus.
L'auroit- on cru ſi redoutable ,
Cedieu qui ſemble né pour les ris & les jeux ?
Sidans la paix il eſt aimable ,
Des dieux , dans les combats , c'eſt le plus courageux
, &c.
On trouve enſuite quelques épîtres , la
deſcription d'un voyage en forme de lettres
, & une comédie en un acte & en vers
libres , intitulée la Prude punie , dont l'intrigue
eſt un peu foible , mais dont le
ſtyle eſt agréable .
Les Soirées Helvétiennes , Alzaciennes &
Fran- comtoises ; in- 8 ° . A Paris , chez
Delalain , libraire , rue & à côté de la
Comédie Françoiſe .
162 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans cet Ouvrage les vues
d'un bon citoyen fort inſtruit , & les réflexions
d'un homme plein de ſenſibilité.
Une des choſes qui caractériſe le plus ces
Soirées , eſt la diverſité des objets qui
y font traités , & la variété des tons que
l'auteur fait prendre , ſelon les ſujets
qu'il traite . On feroit peut- être en droit
de lui reprocher quelques incorrections
de ſtyle. Mais affez de morceaux achevés
rachetent ces incorrections. Quand
l'auteur voudra travailler un peu moins
vîte qu'il ne l'avoue lui même
il ſe mettra facilement à l'abri de ce
-
,
reproche. Un talent , qui lui ſemble particulier
, eſt celui de peindre en grand ,
& avec illuſion , les objets phyſiques. II
y a dans l'ouvrage que nous annonçons
vingt morceauxde ce genre, faits pour être
mis à côté des meilleurs qui ſoient connus
; il y en a beaucoup d'autres qui ont
une teinte originale. De ce nombre eſt la
deſcription du vallon deGéromani , celle
des montagnes glacées , & les bords du
lac de Genève. Rien de plusriant que le
tableau de la plaine de Colmar , & que
celui des moeurs des Anabaptistes ; rien
peut- être de plus éloquent que l'hiſtoire
de Zipéa , & qu'une ſoirée in
JANVIER. 1771. 163
titulée , Sentimens d'une ame forte dans
lesdefirs. Dans un livre , ſouvent grave ,
l'auteur a encore trouvé le ſecret de ſe
faire des partiſans de toutes les femmes .
Jamais elles n'ont été plus louées que
dans cet ouvrage ; on pourroit même dire
qu'il y a quelquefois un peu d'affectation.
Le Panégyriſte a ſes raiſons apparemment.
On invite l'anonyme àdonner plus d'érendue
à pluſieurs ſujets qu'il ſemble avoir
plutôt effleurés que traités. Quelquefois
des tournures un peu trop déclamatoires
rendent l'illuſion moins vive.
Peut- être auroit- il dû approfondir davantage
les recherches du naturaliſte ;
mais , en tout , s'il n'a voulu qu'annoncer
de l'imagination , une ſagacité particulière
à découvrir les objets utiles , &
une belle ame , il a réuſſi .
Cet ouvrage méritoit une exécution
typographique moins vicieuſe. Non- feulement
le livre eſt fort mal imprimé ,
mais il s'y eſt gliſſé une foule de fautes ,
ſouvent affez graves pour altérer le ſens.
En tout , il paroît que l'on a mis plus de
talens que de ſoins dans l'exécution de
cet ouvrage ; mais le Public a le droit
d'exiger l'un & l'autre .
164 MERCURE DE FRANCE.
Etat Militaire de France , pour l'année
1771 , par MM. de Rouffel & de
Montandre, in- 12. petit format, d'environ
400 pages. Prix , 3. liv. rélié.
A Paris , chez Guillyn , libraire , quai
des Auguſtins , du côté du Pont S.
Michel , au Lys- d'or.
د
Les augmentations conſidérables faires
cette année à l'Etat Militaire le
tendant moins portatif , les auteurs ont
cru devoir , pour la commodité deMM.
les Officiets , en donner l'extrait dans
la même forme que celui de l'Almanach
Royal. Le prix de cet extrait eſt de 12
fols , & ſe trouve chez le même libraire
cideſlus.
Etrennes de la Nobleffe , on Etat actuel
des Familles Nobles de France , & des
Maiſons & Princes Souverains de
l'Europe , pour l'année 1771 , in- 12 .
petit format de près de 300 pages.
Prix , 2. liv. 8 fols broché. A Paris ,
chez Des Ventes de la Doué, libraire ,
rue S. Jacques , vis-à-vis le Collège
de Louis le Grand.
Cet ouvrage nous préſente le tableau
actuel de la Nobleſſe ; tableau d'autant
JANVIER. 1771. 165
plus intéreſlant , que l'auteur rappelle à
l'article de chaque famille les actions
qui ont le plus contribué à l'illustrer , &
les priviléges ou les honneurs qui lui ont
été accordés par le Souverain .
Etat actuel de la Muſique du Roi & des
trois ſpectacles de Paris , in - 12. avec
des gravures. A Paris , chez Vente ,
libraire , au bas de la Montagne Ste
Geneviève .
Indépendamment des notices ordinaires
que donne cet ouvrage , on trouve
cette année des articles des Sieurs Blanchard
, Benoît & Guillemin , Muſiciens
attachés à la Chapelle du Roi , & morts
dans le courant de l'année derniere .
Le Jardinier Prévoyant ; Almanach pour
1771 ; 6 fols broché.A Paris , chez
Didot jeune , quai des Auguſtins.
Voici la ſeconde année que ce petit
Almanach paroît. Les augmentationsque
l'auteur y a faites , contribueront encore
plus à le faire regarder comme une efpèce
d'agenda ou de memento utile aux
cultivateurs.
166 MERCURE DE FRANCE.
Almanach des Calembourds , contenant
des détails hiſtoriques , civils , militaires
& monaſtiques , enrichi de cha
rades , dédié à M. de Bois - Flotté , cidevantétudiant
en droit fil , & actuellement
Docteur en foupe - falée. A
Paris , chez la veuve David , quai des
Auguſtins.
Lorſque la mode amena les bilboquets
à Paris , cette plaifanterie niaiſe , appelée
Calembourd , eut auſſi une eſpèce de
vogue. Mais on n'avoit pas imaginé alors
de donner un Almanach des Calembourds.
Cette nouveauté étoit réſervée à
un ingénieux écrivain , qui cependant a
eu la modeſtie degarder l'anonyme . Son
livret eſt enrichi de charades , autre efpèce
de plaifanterie , qui pourra être du
goût des amateurs de logogryphes. La
charade cependant en diffère en ce
qu'elle s'explique ſans tranſpoſition , &
par la ſimple diviſion d'un mot en deux
parties.
Al'oreille aisément mon premier pourra plaire,
Deux ſens par monſecond peuvent ſe ſatisfaire ;
Mon tout eſt l'importun exilé du parterre.
JANVIER. 1771. 167
Mon premier , aux amans , offre un lit de gazon .
Mon ſecond aux devots promet un beau ſermon ;
Bien ou mal à propos je tiens lieu de raiſon .
Les mots de ces deux charades ſont
fifleur&prétexte.
On distribue chez le même libraire
les Etrennes aux célibataires , ou effai
d'anecdotes curieuses ; c'eſt une nouvelle
édition des Etrennesſans fard , dédiées au
beausexe , qui parurent l'année paſſée .
ACADÉMIES.
I.
MAUSOLEE de Descartes , à Stockholm .
Article extrait de l'hiſtoire de l'Académie
royale des Sciences pour l'année
1768 .
«Le 1er Juin 1768 , l'Académie apprit
» par M. Baër , ſon correfpondant , que
>>l'égliſe de St Olof de Stockholm , dans
>> laquelle le célèbre Deſcartes avoit été
>> enterré , étant dans le cas d'être rebâtie ,
» S. A. R. Mgr le Prince Royal de Suède
168 MERCURE DE FRANCE.
>> avoit ordonné qu'on conſtruisît à ſesfrais,
>>dans la nouvelle égliſe , un monument
>>magnifique au Philoſophe François.
>>La généroſité de ce Prince,&l'eſpèce
>>d'hommage qu'il rendoit aux ſciences en
>>la perſonne de celui qui le premier a en-
>>ſeigné aux hommes la vraie manière de
>>le>s cultiver , furent ſenties comme ils le
>>devoient être par l'Académie , elle réfo-
>>lut d'en témoigner ſa reconnoiſſance à S.
A. R. Elle chargea ſon ſecrétaire d'avoir
>>l'honneur de lui écrire de ſa part , & il le
>>f>it en ces termes : >>
« MONSEIGNEUR ,
>>L'Académie royale des Sciences a
> pu apprendre , ſans être pénétrée d'une
>> juſte admiration , la réſolution qu'a
>> priſe Votre Alteſſe Royale de faire
» élever à ſes frais , dans la nouvelle
» égliſe de St Olof , un magnifique mo-
» nument au célèbre Deſcartes , qui y
• avoit été inhumé. Ce monument ,
>>Monſeigneur , que Votre Alteſſe Roya-
» le conſacre à la gloire du Philofophe
>>François qui a le premier ouvert aux
>> hommes la route qui conduit aux ſcien-
>> ces & à la vérité , eſt une preuve fans
>> replique
JANVIER. 1771. 169
>> replique de ſon difcernement& de fon
» amour pour elles. En honorant d'une
>> façon ſi éclatante le mérite,& le mérite
» même étranger , Votre Alteſſe Royale
>>s'acquiert un droit légitime ſur la re-
>> connoiffance & fur l'attachement de
>> tous ceux qui cultiveront à jamais les
>> fciences ou qui en connoîtront l'utili-
» té. C'eſt à ce titre , Monſeigneur , que
>> l'Académie , plus ſenſible que qui que
» ce ſoit à la gloire du nom François
» s'empreſſe à rendre à Votre Alteſſe
>> Royale ce juſte hommage , expreſſion
>>de ſes ſentimens , qu'elle me charge de
lui préſenter de fapart; elle admire un
>> trait que la poſtérité la plus reculée ad-
» mirera , & qui couvrira Votre Alteſſe
>> Royale d'une gloire immortelle. Que
» n'ont point à eſpérer les ſciences en
» Suède, où elles ſont déjà cultivées avec
>> tant de ſuccès ; de la protection d'un
» Prince qui fait ſi bien reconnoître le
>> mérite , & témoigner avec autant de
>> magnificence que Votre Alteſſe Roya-
II. Vol. H
MACRIC
170 MERCURE DE FRANCE.
>> le , le cas qu'il en fait? Je ſuis avec un
>> très- profond reſpect ,
» MONSEIGNEUR ,
>>De Votre Alteſſe Royale ,
>>Le très - humble & très - obéiffant ود
>>ſerviteur , DE FOUCHY ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie
royale des Sciences.
AParis , le 20 Juin 1768 .
>>Le 3 Septembre ſuivant , l'Académie
>>reçut la lettre ſuivante du Prince Royal ,
>en réponſe à celle qu'elle avoit eu l'honneur
de lui écrire . »
AEckholmfund , le 26 Juillet 1768 .
« MESSIEURS ,
>>L'approbation d'un Corps auſſi célè-
» bre & auffi utile au gente humain , que
>> l'eſt votre Académie , n'a pu que me
>> flatter infiniment : l'action qui me l'a
» attirée eſt de celles qui honorent les
>>Princes , je le ſais , Meſſieurs , & je
» vous avoue même qu'en m'y détermiJANVIER.
1771. 174
د
" nant j'ai été animé du defir d'ètre
>> compté au nombre de ceux qui en ont
>> fait de pareilles ; non cependant par
>> aucun motif de vanité , je vous prie
» d'en être perfuadés ; mais parce que je
>> crois que le plus fûr moyen de rendre
>> les hommes meilleurs& plus heureux,
>> eſt de les éclairer , & qu'ainſi le pre-
>> mier devoir des Princes eſt d'honorer
>> les lettres & ceux qui les cultivent : c'eſt
> par ces ſentimens que je me flatte de
>> mériter toujours vos fuffrages , & de
» vous convaincre de la ſincérité avec la-
> quelle je ſuis , Meffieurs ,
> Votre très- affectionné ,
GUSTAVE .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Discours prononcé par M. d'Alembert , à
l'assemblée de l'Académie royale des
Sciences , le 3 Décembre 1768 , en pré.
fence du Roi de Dannemarck, *
;
« MESSIEURS ,
>>La Philoſophie , toute portée qu'elle
>> eſt à fuir l'éclat & l'appareil , a ce-
>> pendant quelque droit à l'eſtime des
>>>hommes , puiſqu'elle travaille à les
→ éclairer. Mais la ſimplicité qui fait ſon
>> caractère , ne lui permet pas de s'an-
>> noncer & de ſe faire valoir elle-même .
Peu impoſante & peu active , elle a be-
» ſoin , pour ſe produire avec confiance ,
>> de protecteurs puiſſans & reſpectés. II
» eſt réſervé aux Rois de rendre ce ſervi-
>> ce à la philoſophie , ou plutôt aux hom-
>> mes. Contente des regards du Sage , la
>> vérité aime à s'enſévelir avec lui dans
la retraite; c'eſt aux Souverains , don :
>> l'opinion & l'exemple ont ſouvent plus
>> de pouvoir que leur volonté même , à
* Ce diſcours , qui n'avoit point encore été
imprimé, vient d'être rendu publicdans le volume
de l'Académiedes Sciences pour l'année 1768,
JANVIER. 1771. 173
tirer de cette retraite la vérité modeſte
» & timide , & à la placer près de ce trô-
>> ne où tous les yeux ſont attachés. Il eſt
>> vrai , Meſſieurs , que l'avantage de la
>> raiſon eſt de ſe voir tôt ou tard écoutée
>>& ſuivie ; qu'elle exerce ſur les eſprits,
>>ſans bruit & fans effort , une autorité
>>lente & fecrette , & par- là même plus
>> aſſurée ; que le moment de ſon triom-
>>phe arrive enfin , quelqu'obstacle qu'on
>> y oppoſe : mais lagloire des Princes eſt
>>de hâter ce moment; & le plus grand
>>bonheur d'une nation , eſt que ceux qui
>> la gouvernent ſoient d'accord avec ceux
>> qui l'inſtruiſenr.
»Quelle douce fatisfaction ne doir
*donc pas reſſentir une Compagnie de
» gens de lettres , quand elle voit ceux
» que les peuples ont pour maîtres &
>> prennent pour modèles , s'intéreſſer à
>> ſes travaux , les encourager par leur ef-
» time , les animer par leurs regards ?
>>Nous avons joui plus d'une fois , Mef
» ſieurs , de ce précieux avantage. Nous
>> avons eu le bonheur de voir notre au-
>> guſte Monarque , à peine forti de l'en-
>> fance , honorer de ſa préſence nos af-
>> ſemblées , entrer dans le détail de nos
>> occupations , & nous annoncer par cet
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
>> heureux préſage la protection qu'il leur
>> accorde. Nous avons vu le Souverain
>> d'un vaſte empire , né dans le ſeinde la
>> barbarie avec un génie créateur , venir
>>>chercher dans ce ſanctuaire des ſcien-
>> ces le flambeau qu'il devoit ſecouer fur
>> la tête de ſa Nation , engourdie ſous le
>> double eſclavage de la ſuperſtition & du
>>defpo.ifme. Qu'il eſt flatteur pour nous
> dejoindre aujourd'hui à ces nomsreſpec-
>> tables celui d'un jeune Prince, qui après
>> avoir montré à la Nation Françoiſe les
> qualités aimables auxquelles elle met
>> tant de prix , prouve qu'il fait mettre
>> lui-même un prix plus réel à la raifon
» & aux lumières ! Il donne cette leçon
> par fon exemple , non ſeulement à ceux
>> qui placés comme lui de bonne heure
>>>fur le trône , n'en connoîtroient pas
>> auffi-bien que lui les beſoins& les de-
>>voirs , mais à ceux même qui placés
2 moins haut , auroient le malheur de
>>regarder l'ignorance & le mépris des
>> talens comme l'apanage de la naiſſance
»& des dignités. Raffafié , & preſque
>> fatigué de nos fêtes , il vient dans cet
>>aſyle de la Philofophie ſe dérober pour
» quelques momens aux plaiſirs qui le
>> poursuivent; & les amuſemens dont
JANVIER. 1771 . 175
>> on l'accable augmentent fon empreffe-
>> ment à connoître cette partie de la Na-
» tion , que les Etrangers & leurs Souve-
>> rains ſemblent honorer particulière-
>> ment de leur eſtime. Quoique déjà très-
>>inſtruit, quoique jeune & quoique prim-
>> ce (que de titres pour la préſomption!)
>> il croit qu'il lui reſte encore à appren-
>> dre , & qu'on ne peut être trop éclairé
>> quand on tient les rênes d'un grand
>>empire. Souverain d'un royaume où les
>> ſciences font cultivées avec ſuccès , il
>> n'avoit pas beſoin ſans doute de fortir
ود
:
de chez lui pour les trouver . Mais il
>> fait que la nature , qui n'a pas réuni
>> tous les talens dans un ſeul homme ,
:
n'a pas non plus concentré toutes les
>> lumières dans un ſeul peuple ; il voya-
>> ge donc pour ajouter de nouvelles ri-
>>cheffes à celles qu'il poſsède , & pour
> les rapporter & les répandre dans les
>>états qui lui font toumis ; perfuadé que
>>les ſciences fout une eſpèce de com-
>» merce où toutes les nations éclairées
>> doivent à la fois donner & recevoir.
Cette vérité , Meſſieurs , eſt trop effen-
>>tielle au progrès des lettres , pour être
> oubliée ou méconnue de ceux qui les
>>cultivent. La Nation Françoiſe en par
Hi
176 MERCURE DE FRANCE.
> ticulier , ( nous ofons atteſter ici les ref-
> pectables Etrangers qui nous écoutent)
>>>a toujours vivement ſenti les avantages
> de ce commerce mutuel. Quoique ſa
>> langue & fes écrits ſoient répandus par
>>>toute l'Europe , quoique les lettres
>> ſoient aujourd'hui le plus ſolide fonde-
>> ment de ſa gloire , elle n'en reconnoît
> pas moins tout ce qu'elle a reçu des au-
>> tres peuples ; peut-être même la juſtice
>> qu'elle aime à leur rendre , eſt un des
>> traits qui la caractériſent le plus ; au
>> moins devroit- il la garantir du repro-
>> che de préſomption qu'on ſe plaît un
>> peu trop à lui faire. L'Académie aime
>> fur-tout à ſe rappeler en ce moment ,
>> qu'elle a été redevable au Danemarck
>> de deux hommes , juſtement comptés
>> au nombre de ſes plus illuſtres mem-
>> bres , Roemer , connu par l'importante
» découverte de la vîteſſe de la lumière ,
» & Winflow , l'un des plus grands ana-
>>tomiſtes de ſon tems. Il n'y a qu'un
» petit nombre d'années que ce dernier
>> étoit encore au milieu de nous : les
» élèves qu'il a formés y ont conſacré fon
» image * , & l'un des premiers objets
* Le buſte de M. Winflow eſt dans la ſalle d'afJANVIER.
1771. 177
» qui dans cette ſalle s'offre aux regards
> du Souverain que nous avons l'honneur
>> d'y recevoir , eſt le buſte d'un ſavant né
>> dans ſes états , & devenu notre confrè-
>> re. Nous ne parlons encore que com-
» me Académiciens & comme François ,
>> de notre reconnoiſſance envers la nation
>> Danoise . Cette reconnoiſſance feroit
>> bien plus étendue , ſi , comme citoyens
>> de l'Europe littéraire , nous voulions
>>détailler les obligations que les ſcien-
>> ces ont depuis long tems à cette nation
>>éclairée. Un ſeul nom , mais un nom
» immortel , nous diſpenſera d'en citer
>>beaucoup d'autres , celui du célèbre
>> Tycho - Brahé , qu'à la vérité un mal-
>> heureux fcrupule théologique écarta du
» vrai ſyſtême du monde , mais dont les
>>travaux pleins de génie & les obſerva-
>>tions précieuſes , ont ſervi de baſe aux
>>grandes découvertes qui ont mis ce
>>ſyſtème hors d'atteinte. Ce n'eſt pas
>> ſeulement à l'Aſtronomie , à ce chef-
>> d'oeuvre de la ſagacité humaine , que
>> la nation Danoiſe a rendu des ſervices
» éclatans. Pour nous borner au plus réſemblée
de l'Académie , à laquelle il a étédonné
de même que celui de M. de Reaumur, par M. Hériflant.
3
Hv
178 MERCURE DE FRANCE..
>> cent de tous , les peuples qui prennent
>>quelqu'intérêt aux progrès des lumiè-
>> res , pourroient- ils oublier ce qu'ils
>> doivent aux Savans Danois , qui vien-
>> nent de parcourir les déſerts de l'Aſſe
» & de l'Afrique , pour augmenter par
>> leurs recherches le dépôt des connoif-
>> ſances humaines ? Vous n'ignorez pas,
>>Meſſieurs , & vous l'avez appris avec
>>douleur , que preſque tous ont péri dans
>> ce voyage , victimes reſpectables & in-
>> fortunées de leur zèle. Un ſeul d'en-
>> tr'eux ſemble n'avoir échappé à la mort,
>>que pour conferver à leur patrie& à la
>> poſtérité les précieux fruits de leurs
>> travaux. Puiffent les ſciences & les let-
>>tres , pour lesquelles ils ſe ſont dévoués
> avec tant de courage , rendre à leur mé-
>> moire le même honneur que Rome &
>> la Grèce rendoient autrefois aux géné-
>> reux citoyens , qui avoient perdu la vie
>> dans les combats ! Puiſſent toutes les
» Académies de l'Europe graver fur leur
>> tombe cette inſcription ſimple & tou-
>> chante , que le patriotiſme antique a
>> confacrée ! ILS SONT MORTS POUR
» LA RÉPUBLIQUE ! *
* Voici les noms de ces Savans ; M. Van- Staven
, profefleur en philofophie ; M. Forskal, phyJANVIER.
1771. 179
» Ces bienfaits ſignalés d'une Nation
>> envers les autres , ſont pour le Souve-
>> rain qui la gouverne , un engagement
>>de les perpétuer; & l'accueil dont ce
>> Souverain honore aujourd'hui les let-
>> tres , nous affure , Meſſieurs, qu'il rem.
>>plira ce qu'elles attendent de lui . Ce
>>jour ſera àjamais célèbre dans les faſtes
» de l'Académie , & nos Muſes ne feront
>> point ingratev. Pour exprimer leurs fen-
» mens , elles n'auront point à s'avilir
>> par une adulation indigne d'elles , &
>>plus indigne encore d'un Monarque
>> qui vient s'aſſeoir dans ce Temple de
>>la vérité. Cette vérité qui préſide ici
>>& qui nous entend , défavoueroit un fi
» mépriſable hommage. L'éloge des bons
>> Rois eſt dans le coeur du peuple ; c'eſt
>> là que les gens de lettres trouveront
>> celui du Prince , qui acquiert de fijuf-
>> tes droits à leur reconnoiffance. Ils
>> tranſmettront à la poſtérité les traits
» mémorables de bienfaiſance qui ont
>> rendu les premières années de fon règne
ficien ; M. Cramet , médecin ; M. Neibuhr , mathématicien
: les trois premiers font morts en
Arabie avec M. Paureinfeind, deſſinateur. M. Neibuhr
ſeul eft revenu en Europe.
Η vj
180 MERCURE DE FRANCE.
>> ſi chères à l'humanité , &que la Fran-
» се * a déjà célébrées par la voix du
>>plus illuſtre de ſes écrivains. Ils con-
>> ſerveront à l'hiſtoire l'exemple de fa-
>>geſſe& de courage tout à la fois que ce
» Prince a donné des premiers à l'Euro-
>> pe , en ſubiſſant , pour ſe conſerver à
> ſes Sujets , l'épreuve de l'inoculation ,
>> dont la deſtinée ſingulière eſt d'effrayer
>> encore la multitude , lorſqu'elle n'ef-
>> fraye plus les Souverains. Puiſſent ,
» Meſſieurs , vos juſtes hommages entre-
>> tenir à jamais dans ce jeune Monarque
>> l'amour de la véritable gloire , ſi né-
>> ceſſaire à ceux que leur élévation donne
>> en ſpectacle à leur ſiècle , & qui ne
>> pourroient mépriſer ſon ſuffrage , ſans
>> mépriſer les vertus dont ce fuffrage eſt
>> la récompenſe. >>
ود
* On veut parler ici des ſecoursdonnés par Sa
Majesté le Roi de Danemarck à une famille malheureuſe
du Languedoc , & célébrés dans une
pièce de M. de Voltaire qui commence ainſi : Ek
quoi , généreux Prince ,&c.
JANVIER. 1771. 181
LETTRE de l'Infant Duc de Parme à
M. d'Alembert. Article extrait de l'hiftoire
de l'Académie des Sciences pour
l'année 1768.
M. de Fouchy , ſecrétaire & hiſtorien
de l'Académie , après avoir rapporté le
diſcours précédent , ajoute : " La gloire
>> des ſciences & celle d'un Prince cher à
>>la France , ne nous permettent pas de
>>paſſer ici ſous filence un fait dont le
>> diſcours de M. d'Alembert a été l'occa-
>> fion. Une copie de ce diſcouts étant
>> tombée entre les mains de S. A. R. l'In-
>> fant Duc de Parme , ce Prince en fit
>> une traduction qu'il envoya à M. d'A-
>> lembert , écrite toute entière de ſa
» main;& ce dernier lui en ayanttémoigné
> ſa vive & reſpectueuſe reconnoiffance ,
>> l'Infant lui fit l'honneur de répondre
>> par une lettre, auſſi de ſa main. La mo-
>> deſtie de M. d'Alembert nous en a ca-
>> ché une partie ; mais nous ne pouvons
>>nous diſpenſer d'en citer quelques en-
>>droits , auſſi honorables pour les ſcien-
> ces que pour le Prince , & pour ceux
/
182 MERCURE DE FRANCE.
>> qui ont préſidé à ſon éducation. * »
رد
Les vérités exprimées dans votre discours ,
dit - il à M. d'Alembert , font des règles
pour les Princes ; je l'ai traduit , afin de
les imprimer dans mon ame... Ce dif
cours m'a fait d'autant plus de plaifir que
j'y retrouve lesfentimens d'humanité qu'on
m'ainspirés dès l'enfances. Jeſens combien
les lumières peuvent contribuer au bonheur
des peuples en dirigeant la conduite du
Prince. Jefens auſſi que l'eſtime de ceux
qui éclairent les Nations eft capable d'adoucir
toutes les peines du Gouvernement ;
auffi me ferai-je toujours un devoir de témoigner
l'intérêt que je prends à leurs travaux.
" Que n'a-t-on point à eſpérer d'un
Prince qui fait fi bien exprimer de pa- ود
> reils ſentimens ! »
* M. de Keralio , gouverneur du Prince;
M. l'Abbé de Condillac , précepteur.
JANVIER. 1771 . 183
1 1.
Beziers.
L'Académie Royale des Sciences &
Belles- Lettres de Beziers tint fon afſemblée
publique le 22 Mars 1770. Μ.
l'Abbé Roube , Directeur , ouvrit la
féance par un diſcours fur la Frivolité.
M. Bouiller , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , lut un Mémoire ſur les
moyens de préſerver de la petite vérole ,
la Ville & le Diocèſe de Beziers , dont
l'extrait a été imprimé & envoyé dans
tous les Villages par ordre de Meffieurs
les Commiffaites du même Diocèſe .
M. Pradines , Lieutenant principal du
Sénéchal & Préſidial de la Ville , donna
un diſcours fur l'abus du titre d'honnête
homme.
M. Brouzet , ancien Médecin du Roi ,
auteur de l'Education Médicinale des Enfans
, lut unMémoire par lequel il tâcha
de démontrer , que la fievte ne devoit
jamais être conſidérée comme une maladie
particulière-qui eut fa marche , ſes
progrès , ſes ſymptômes & fes criſes ,
mais comme un ſymptôme constant de
toutes les maladies. Que cette fauffe dé184
MERCURE DE FRANCE.
nomination que les plus ſavans Médecins
ont eux mêmes donnée aux fievres
intermittentes , fievres putrides , fievres
ardentes , fievres malignes , peſtilentielles
, &c. étoit capable de jeter dans l'erreur
la plupartde ceux qui les traitoient ;
qu'en s'appliquant ſur des notions auſſi
vagues à combattre ces fottes de fevres ,
comme maladies eſſentielles & primitives
, ils négligeoient de connoîtte & de
traiter la véritable maladie qui occafionne
ce battement irrégulier du coeur & des
artères , ce ſigne , cet effort de la nature ,
dontles différentes vibrations ontété ménagées
par l'Erre ſuprême,pour nous faire
pénétrer dans l'immenſe dédale de toures
les maladies . Qu'on ne fauroit par conſéquent
trop s'attacher à les bien diſtinguer.
Que chaque degré d'irritation &
d'engorgement d'une partie affectée , entraîne
chaque eſpèce& chaque degré de
fievre qui , du plus au moins , a ſes trois
temps diſtincts & ſéparés , conformément
aux obſervations multipliées du célèbre
M. Bordeu . Qu'il feroit donc à propos ,
afin de donner des idées plus juſtes , &
d'appliquer un traitement plus convenable
, de déſigner les fiévres qu'on appelle
malignes , intermittentes , dyſſentéri-
1
JANVIER. 1771 . 185
ques , contagieuſes , &c. par le nom de
l'organe principalement affecté.
M. Audibert , Avocat , fit l'éloge hiftorique
de feu M. Mayni que l'Académie
venoit de perdre. M. Bertholon ,
prêtre de la Congrégation de la Miffion ,
& Profeſſeur de Théologie au Séminaire,
lut enſuite un Mémoire fur le Magnétiſme
, dans lequel il donna une nouvelle
théorie ſur l'attraction de l'aiman ,
qu'on peutappeler Experimento- ſyſtematique
, parce qu'elle eſt fondée ſur l'expérience&
fur les lois de la phyſique.
On fait que deux aimans qui ſe regardent
felon les poles de différente dénomination
, s'attirent réciproquement , &
ſe repouſſent par les poles de même nom.
Ce phénomène eſt un des plus difficiles
que la phyſique tente d'expliquer : les
plus grands Philofophes ont fait tous
leurs efforts pour y réuſſir ; les Académies
l'ont ſouvent propoſé pour ſujetde leurs
prix.
Notre Académicien fit connoître les
idées qu'avoient eues ſur ce phénoméne
curieux les anciens Philoſophes , comme
Thalès , Empedocle , Démocrite , Flaton
, Epicure , &c . » On n'ignore pas ,
>> diſoit l'Auteur , quelle étoit la maniè186
MERCURE DE FRANCE.
>> re de philoſopherdes vains diſcoureurs
>> du Lycée : ils eurent recours à la ſym-
>> pathie& à l'antipathie , il ne manquoit
>> plus que d'y ajouter l'antipétiſtaſe.
>>Avec des principes de cette force & de
cette clarté , il n'eſt rien que l'ignoran.
>> ce n'expliquât fans rougit : mais laif-
>>fons repofer en paix l'antiquité. »
Il expoſa le ſyſteme de Deſcartes ;
ceux d'Huyghens , d'Hartfoëker , du célèbre
Abbé de Molieres ; l'opinion de
Meſſieurs de Reaumur , du Fay , Mufchembroëak.
Il s'étendit davantage fur
le ſentiment de l'illustre M. Euler , de
MM. Daniel & Jean Bernouilli , & de
Pingénieux M. Datour qui eut l'honneur
de partager le lautier académique
avec ces grands Géomètres. Il fit part au
Public des raiſons qui montroient que
leurs conjectures n'étoient pas fatisfaiſantes
de tout point.
L'Auteur , avant que d'établir fon fyftême
, prouva par pluſieurs expériences ,
l'existence d'un tourbillon magnétique
autour de la terte & autour de chaque
aiman : il expliqua d'une nouvelle maniere
la formation & la figure de ce
tourbillon ; & , toujours d'après le flambeau
de l'expérience , il expoſa d'une fa
JANVIER. 1771. 187
çon ſimple & neuve , l'attraction & la
répulfion de l'aiman , fans avoir recours
à l'air , comme avoient fait la plupart
des Phyſiciens. Nous ſouhaiterions pouvoir
préſenter par extrait un Mémoire
de cette eſpèce ; mais il vaut mieux
le voir dans ſa juſte étendue ; auſſi le publiera
t- on .
M. l'Abbé Bertholon , qui ſe propoſe
dedonner une ſuite de Mémoires ſur cer
intéreffant ſujet , parla encore de l'hypothèſe
du P. Boſcovich , de celle de M.
Brugman; des calculs de M. Æpinus , &
donna en finiffant quelques formules algébriques
fur ce ſujet. » La phyfiquemc-
>> derne , diſoit l'Auteur , aime à ſe parer
>> du Aambeau de la Géométrie & du
>> calcul , on ne peut diſconvenir qu'il ne
>>foit d'une grande utilité : mais, pour ne
>>point tomber dans les brillans écarts
>> où entraîneroit néceſſairement l'excès
>> de ce gout du ſiècle , que j'appellerois
>>volontiers l'Algébromanie ; il faut , à
» l'exemple de nos plus grands Phyſi-
> ciens , que l'expérience & l'obſervation
>> fourniffent les données du problême ,
»& foient la baſe des ſciences phyſico-
>> mathématiques. »
M. de Manſe termina la ſéance par un
183 MERCURE DE FRANCE .
extrait de l'Ouvrage de M. Mafars de
Caſelle , aſſocié libre , ſur l'uſage de la
cigue , & des autres plantes vénéneuſes
que la Médecine a ſoumiſes aux règles
de l'art. Il fit part au Public des obfervations
& des expériences de ce Médecin
qui , par le moyen de ces agens terribles ,
&en marchant ſur les traces des Storck ,
des Wan Swieten, &c. a procuré le ſoulagement
& même la guériſon radicale
de pluſieurs malades déſeſpérés.
Le poiſon devient entre ſes mains un
antidote ſouverain contre les humeurs
cancéreuſes , carcinomateuſes , ſcrophuleuſes
, ſcorbutiques ; il a triomphe de
ces fléaux du genre humain , & M. de
Manſe en donne le détail dans fon Mémoire.
III.
L'Académie royale d'architecture a
diſtribué le 17 du mois dernier les médailles
du grand prix , dont le ſujet étoit
un arfénal pour une ville de guerre , fur
un terrein de trois cens toiſes de longueur
& de deux cens de largeur. Elle a
donné la premiere au ſieur Huvé , né à
Magnanville près Mante , éleve de M.
Blondel . Lr feconde au ſieur Renard , né
JANVIER. 1771. 189
:
à Paris , élève de M. le Carpentier. La
troifiéme au ſieur Penferon, né au Pleſ.
fis Tournel , élève de M. Rouffette . Le
Public a témoigné la plus grande farisfaction
lors de l'expoſition des différens projets
, & les artiſtes ſont convenus que
tous montraient du génie& des connoif.
ſances de l'art , dans les élèves admis au
concours ; ce qui leur fait beaucoup d'hon
neur, furtout à ceux qui ont été couronnés ,
puifqu'ils ont eu à combattre autant
de rivaux que d'émules.
Le public a vu auſſi avec plaiſir les
prix d'émulation remportés par les élèves
dans le courant de l'année.
I V.
A Lille , du 20 Décembre 1770.
Il paroît ici un précis de la maladie
contagieuſe des bêtes à cornes qui règne
dans le Luxembourg , la Flandre Autrichienne
, la Flandre maritime , le païs
de Langle , &c . maladie qui a pénétré
dans le centre de l'Artois depuis le 7 &
le 8 d'Octobre 1770 ; de la cure & des
préſervatifs qu'on doit mettre en uſage
dans cette épidémie. Ce précis a été publié
par M. de Larzé Médecin des Hô
190 MERCURE DE FRANCE.
pitaux Militaires d'Atras , ancien Médecin
des armées , & il termine cet écrit
par ces obſervations importantes.
১১
Lanciſi , ( Médecin Italien ) rapporte
» que , cinq boeufs furent ſubitement
atteints d'un mal contagieux ; après
>> une prompte perquifition , on recon-
>> nut qu'un boeuf étranger s'étoit intro-
>> duit dans le parc où l'on tenoit ceux
>> du Bourg renfermés ; on tua auffi-tôt
>> les boeufs , & la maladie n'eut pas d'au-
>> tre ſuite. « 22
Si cependant , dit M. de Larzé , il
étoit trop difficile de pratiquer ce moyen,
on doit, fans perdre un inftant , recourir
aux remédes , tant curatifs que préſervatifs
; mais , pour mettre ces derniers
en uſage, je penſe, ainſi que bien d'autres
Médecins , qu'il est très-bon de ſuivre
l'avis que donne l'homme le plus inſtruit
fur ces matières , & dont la célébrité
s'étend au - delà de l'Europe. Il nous
avertit que , « les préſervatifs ne font
→ néceſſaires que dans le cas où l'on en-
>> treverroit dans les animaux quelques
» diſpoſitions au mal à redouter. « En
faiſant uſage de ce conſeil , on gagne
beaucoup de temps , que l'on peut employer
utilement pour les malades ;
JANVIER. 1771. 191
mais , s'il eſt aifé de mettre en pratique
un avis autli ſage , il ne l'eſt pas autant
d'éviter un mal , contre lequel le même
auteur s'écrie beaucoup. " Les mauvais
>>fuccès , dir il, de l'adminiſtration des
>> ſubſtances dont les mains des maré-
>>chaux fonttoujours remplies, & dont
>>le propre eſt d'échauffer & d'enflam-
" mer autoient dû leur inſpirer quel-
>>que défiance ; car une pratique conftainment
malheureuſe avertit au moins
>> des écarts dans lesquels on tombe , fi
» elle n'éclaire pas fur les moyens de s'en
"
د
garantir &c » . Ce mal n'eſt pas leſeul
que les maréchaux occaſionnent. Ils captivent
tellement l'eſprit des payfans ,
que ceux- ci refuſent très- obſtinément tous
les ſecours qui ne viennent pas de ces
mains meurtrières ; c'eſt ce qu'on vient
de voir dans la Flandre maritime où le
fieur Chanut très inſtruit dans la médecine
vétérinaire , & dont les talens & les
connoillances font honneur à ſon Maître
, a eu la douleur de ne pouvoir approcher
aucune bête malade , fans craindre
d'exciter des tévoltes. Ce ſont des
vérités que je puis atteſter pour en avoir
été témoin dans un voyage que j'ai fait à
la réquiſition de Mis les Députés Géné-
4
192 MERCURE DE FRANCE.
raux & ordinaires des Etats d'Artois ,
pour juger ſi la maladie qui y fait les
progrès les plus rapides& les plus meurtriers
, étoit la même que celle qui règne
dans le centre de notre Province.
Je ne doute nullement que nos payfans
étant moins obſtinés que ceux de
la Flandre maritime , on ne les determine
aisément à faire uſage des ſecours
en tous gentes que leur procurent Mrs
lesDéputés.
Signé , DE LARZÉ , médecin des hôpitaux
militaires d'Arras , ancien médecin des
armées.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
On continue à l'Opéra les repréſentations
d'Iſmène &d'Iſménias dont la mufique
eſt de M. de la Borde. On prépare
l'opéra de Pirame & Thisbé ; & le Jeudi
17 Janvier Zaide ſera remplacé par les
Fêtes Grecques & Romaines. Nous rendrons
compte de ces changemens.
COMÉDIE
JANVIER. 1771. 193
S
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES
ES Comédiens François ont donné la
premiére repréſentation de la Veuve , comédie
nouvelle en unacte & en profe.
Madame Durval , jeune veuve d'un
armateur de S. Malo , aime le Chevalier
du Lauret capitaine de cavalerie ,
& en eſt aimée. Cette femme eſtimable
eſt fort riche , & prendfoin elle-même
de ſes affaires ; elle ne ſe livre point à
ladiſcrétionde ſes femmes ; ce qui fâche
beaucoup Agathe ſa femme de chambre,
qui ſe plaint de ne pouvoir tirer avantage
de ſes confidences &de ſes foibleſles.
Un Commandeur ami de la veuve & du
Chevalier reçoit les plaintes de cette
femme & en eſt indigné. Il engage la
Veuve à donner ſa main au Chevalier ;
la Veuve s'en défend , & s'excuſe ſur les
chagrins qu'elle aeus de ſon premier mari
, & fur les peines que le mariage occaſionne
ſouvent; cependant le Chevalier
tranſporté d'amour pour Mde Durval ,
apprend au Commandeur que fon oncle
lui donne une fortune conſidérable ,
II. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
& veut le marier avec cette veuve ; le
Commandeur l'attriſte en lui apprenant
la réſolution de Mde Durval. La Veuve
&le Chevalier ont une converſation tendre
interrompue par la viſite de la Marquiſe
de Leutry , femme de qualité , qui
prodigue à la Veuve beaucoup de complimensdont
le bat eſt de lui faire accepter
la mainde fon fils. La Veuve rejette des
offres que fa fortune feule a occafionnées.
Le refus de cette Veuve pique la
femme de qualité. Licandre , oncle du
Chevalier , vient d'un air fort empreffé
chercher fon neveu& parle à la Veuve ,
fans attendre ſa réponſe ,des grands biens
qui arrivent par un vaiſſeau à ſon neveu
&du mariage qu'il va faire avec elle. La
femme de chambre demande fon congé
en faiſant beaucoup de propos fur les
amours du Chevalier & de la Veuve.
Mde Durval réſiſte aux tendres inſtances
du Chevalier qui la follicite de conſentir
à l'épouſer ; le Commandeur y
joint ſes prieres encore inutilement ;
l'oncle annonce que les eſpérances du
Chevalier ſont péries avec ſa fortune
& le navire qui a fait naufrage. Le Chevalier
lui-même ne prétend plus à la
main de la jeune Veuve ; mais la généJANVIE
R. 1771 . 195
roſité ſecondée de l'amour lui fait enfin
defirer elle-même un mariage qu'elle
avoit refuſé,quand ſon amant n'étoit pas
malheureux . Cette pièce eſt imprimée
dans le théâtre de ſociété de M. Colé.
Elle réuffit en ſociété par la vérité & le
naturel des ſcenes &du ton qu'elle préſente
; mais elle n'a pas eu le même avantage
ni le même ſuccès ſur le théâtre ,
parce qu'il faut pour le public raſſemblé
des tableaux plus frappans , des caractéres
plus ſenſibles , &un ton plus foutenu.
A Madame Favart , fur une plume d'or
dont on luia fait préſent.
Sous les doigts délicats de la mainla plus belle,
Toute plume devient celle d'Anacreon ;
Mais , l'or plus pur, eſt lui ſeul digne d'elle.
Qui n'envieroit avec raiſon
Le bonheur de vous voir agréer un tel don!
L'amour pour vous l'offrir , eût dépouillé ſon
:
aîle.
Par M. Guérin de Frémicourt.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES DE LA COUR.
Nous donnerons le journal des Spectacles re
préſentés à Fontainebleau , pour completer la notice
des fêtes dont nous avons rendu compre à
l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin & de
Madame la Dauphine.
Le ſamedi 13 Octobre , Arlequin & Scapin rivaux
, comédie italienne .
Le Bucheron , comédie en un acte mêlée d'ariettes
, paroles de M. Guichard , muſique de
M. Philidor.
Le mardi 16 , l'Ecole des Maris , comédie de
Molière.
Les trois Couſines avec divertiſſemens, comédie
de Dancourt.
Lejeudi 18 , la Vue , acte d'opéra , paroles de
Roi , muſique de Mouret.
Thémis , acte d'opéra , paroles de Poinfinet ,
mufique de MM. Berton & Trial.
Le ſamedi 20 , Thémire , comédie nouvelle en
un acte mêlée d'ariettes , paroles de M. Sedaine ,
muſique de M. Duny , avec divertiſſemens .
• Le Diable boîteux , comédie italienne.
Les Sabots , comédie en un acte mêlée d'ariettes
, paroles de M. Sedaine , muſique deM. Duny.
Mardi 23 , la Gouvernante , comédie en cinq
actes , en vers , de la Chauſlée,
Le Sicilien , comédie en un acte , de Molière ,
avec divertiſſemens.
JANVIER. 17716 197
Le jeudi 25 , le Tambour nocturne , comédie
encinq actes , de Deſtouches .
La Sybille , acte d'opéra , paroles de M. de
Moncrif , inuſique de M. d'Auvergne .
Le ſamedi 27 , Arlequin Charbonnier, comédie
italienne .
Les deux Avares , comédie nouvelle en deux
actes mêlée d'ariettes , paroles de M. de Falbaire ,
muſique de M. Gretry.
Lundi 29 , Phèdre , tragédie de Racine.
Le Somnambule , comédie en un acte de M. **.
Le mardi 6 Novembre , le Mariage fait & rompu
, comédie de Dufreſny.
Eglé , acte d'opéra , paroles de M. de Laujeon',
muſique de M. de la Garde.
Le mercredi 27 , la deuxième repréſentation des
deux Avares.
Le Tableau parlant , comédie - parade mêlée
d'ariettes , paroles de M. Anſeaume , muſique de
M. Gretry , avec divertiſſemens.
Le jeudi 8 , la jeune Indienne , comédie en un
acte , de M.de Champfort.
Les Caroſſes d'Orléans , comédie en un acte, en
proſe , de M. de la Chapelle , avec divertiſſemens .
Le ſamedi re , les Infortunes d'Arlequin , comédie
italienne de M. Goldony.
La Cloſiere , comédie nouvelle en un acte mêlée
d'ariettes , paroles de M. *** , muſique de M.
Kohaut , avec divertiſſemens .
Le mardi 13 , Arlequin Baron Suifle , comédie
italienne.
L'Amitié à l'Epreuve, comédie nouvelle en deux
I iij
I198 MERCURE DE FRANCE.
actes , mélée d'ariettes , paroles de M. Favart, muſique
de M. Gretry , avec divertiſſemens.
Le mercredi 14 , On ne s'aviſe jamais de tour,
opéra comique , paroles de M. Sedaine , muſique
de M. Moncini .
Le Devin du Village , acte d'opéra , de M. J. J.
Roufleau .
Le jeudi 15 , les Plaideurs , comédie en trois
actes , de Racine.
La Fête de Flore , acte d'opéra , paroles de M. de
Saint- Marc , muſique de M. Trial.
On ſe réſerve de rendre compte des nouveautés
àmeſure qu'elles ſont repréſentées ſur les différens
théâtres de Paris.
:
LETTRE fur le Pygmalion de M. J.
J. Rouffeau.
ALyon , le 26 Novembre 1770.
PERMETTEZ-MOI , Monfieur , de relever une
petite erreur qui s'eft gliflée dans votre
Mercure de ce mois , page 124 , dans l'extrait
que vous y donnez des feuilles 3 & 4 de
l'Obfervateur François à Londres. Vous dites
d'après lui lans doute pour prouver la
poſſibilité de faire de bonne Muſique ſur des
paroles françoiſes , qu'un voyageur Anglais a
vu à Lyon une repréſentation du ſpectacle de
Pygmalion , drame de M. J. J. Rousseau , qui ,
dites-vous , en a fait la Musique , & les paroles
Ségalement fublimes: il ſeroit bien flatteur pour
moi, qui fuis l'Auteur de la Muſique , de pouJANVIER.
1771. 199
voir imaginer qu'elle approche de la fublimité
des paroles ; je n'en ai jamais attribué le ſuccès
qu'au genre neuf & diftingué de ce ſpectacle ; à
la ſupériorité avec laquelle ce grand homme a
traité ce ſujet , & à celle des talens des deux
Acteurs de ſociété , qui ont bien voulu ſe charger
de le repréſenter ; mais ce n'eſt point un opéra :
il l'a intitulé , Scène Lyrique. Les paroles ne ſe
chantent point , & la Muſique ne ſert qu'à remplir
les intervalles des repos néceſſaires à ladéclamation.
M. Rouſleau vouloit donner , par ce
ſpectacle , une idée de la Mélopé des Grecs ,
de leur ancienne déclamation théâtrale ; il defiroit
que la Muſique fût expreſſive , qu'elle
peignît la ſituation , &, pour ainſi dire , le genre
d'affection que reflentoit l'Acteur. J'ai fait
mon poffible pour remplir ſes vues : il parut
content de mes efforts ; ſon fuffrage m'a valu
ceux du public. Je dois cependant à l'exacte vérité
d'annoncer , que dans les vingt- fix.ritournelles
qui compoſent la Muſique de ce drame
il y en a deux que M. Rouſſeau a faites lui-même.
Je n'aurois pas beſoin de les indiquer à quiconque
verra ou entendra cet ouvrage ; mais , comme
tout le monde ns ſera pas à portée d'en juger , par
la difficulté de repréſenter ce ſpectacle , je déclare
que l'Andante de l'ouverture , & que le premier
morceau de l'interlocution qui caractériſe le travail
de Pygmalion , appartiennent à M. Roufleau.
Je ſuis trop flatté que le reſte de la Muſique que
j'ai faite puiſſe aller auprès des ouvrages de c:
grand homme. Il faudroit lire celui- ci tout entier
, pour en connoître les beautés : il n'y a perſonne
qui ne convienne qu'il n'est pas une des
moindres productions de cette plume célèbre. Je
,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
n'entreprendrai pas de vous en faire un extraits
il ſeroit à defirer que M. Rouſſeau ſe déterminat
à le donner au public , qui le defire ; vous ſeriez
à même alors de parler de ce drame , & de lui
rendre la juſtice qui lui eſt due. Vous me devez
celled'inférer la préſente dans le plus prochain
Mercure. J'attends ce procédé de votre honnêteté
&de votre complaiſance.
COIGNET , Négociant àLyon.
PY G M A LION ,
par M. J. J. ROUSSEAU.
SCÈNE LYRIQUE .
-Le théâtre représente un attelier de Sculpteur. Sur
les côtés , on voit des blocs de marbre , des
grouppes , desstatues ébauchées. Dans lefond
eftune autre statue cachée sous un pavillon
d'une étoffe légère & brillante , ornée de crepines
&de guirlandes.
Pygmalion , affis&accoudé , rêvedans l'attitude
d'un homme inquiet & triſte ; puis se levant
tout- à- coup , il prend fur fa table les outils
defon art , va donner , par intervalles , quelques
coups de cizeau ſur quelqu'une de ses
ébauches,se recule& regarde d'un air mécon
tent & découragé.
PYGMALION.
IL n'y a point-là d'ame ni de vie... ce n'eſt que
de la pierre... je ne ferai jamais rien de tout cela...
JANVIER. 1771. 201
ômon génie où es-tu ?... Mon talent , qu'es-tu
devenu ? ... Tout mon feu s'eſt éteint... mon imagination
s'eſt glacée... le marbre fort froid de
mes mains... Pygmalion tu ne fais plus des Dieux...
tu n'es qu'un vulgaire artiſte... Vils inſtrumens ,
qui n'êtes plus ceux de ma gloire , allez ... ne
déshonorez plus mes mains...
:
Il jete avec dédain ſes outils , & se promène
quelque tems , en levant les bras croisés .
..
Que luis-je devenu? ... quelle étrange révolution
s'eſt faite en moi ! ... Tyr, ville opulente &
fuperbe .. les monumens des arts , dont tu brilles ,
ne m'attirent plus... J'ai perdu le goût que ję
prenois à les admirer Le commerce des Artiſtes
&des Philofophes me devient infipide... l'entretien
des Peintres & des Poëtes eſt ſans attraits
pour moi... la louange & la gloire n'élèvent plus
mon ame... les éloges de ceux qui en recevront de
la poſtérité ne metouchent plus... l'amitié même
a perdu pour moi ſes charmes .. Et vous , jeunes
objets , chefs-d'oeuvres de la nature , que mon
art oſoit imiter , & 'ſur les pas deſquels lesplaifirs
m'attiroient ſans cefle ... vous , mes charmans
modèles ... qui m'embraſiez , à- la fois , des feux
de l'amour & du génie .. depuis que je vous ai
furpaſſés , vous m'êtes tous indifférens .
Il s'affied , & contemple tout-au tour de lui.
Retenu dans cet attelier , par un charme incon
cevable... je ne fais rien faire ... &je ne puis m'en
éloignér... J'erre de grouppe en grouppe... de
figure en figure... Mon cizeau foible... incertain...
ne reconnoît plus ſon guide .. Ces ouvra
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
ges groſſiers , reſtés à leur timide ébauche , ne
ſentent plus la main , qui jadis les eûtanimés...
(Ilse lève impétueusement. )
C'en eft fait... c'en eſt fait... j'ai perdu mon
génie... Si jeune encore , je ſurvis à mon ta-
Ient... Mais quelle eſt donc cette ardeur interne
qui me dévore ?.., Qu'ai-je en moi qui ſemble
m'embrafer ... Quoi !... dans la langueur d'un
génie éteint , ſent-on ces émotions? ... ſent-on
ces élans des paſſions impétueuſes... cette inquiétude
infurmontable... cette agitation ſecrete
qui me tourmente .. &dont je ne puis démêler
la caufe ... J'ai craint que l'admiration de mon
propre ouvrage ne causât la diſtraction que j'apportois
a mes travaux... Je l'ai caché fous le
voile... mes profanes mains ont ofé couvrir ce
monument de leur gloire... Depuis que je ne le
vois plus... je ſuis plus triſte... & ne fuis pas plus
attentif... Qu'il va m'être cher ; qu'il va m'être
précieux , cet immortel ouvrage... quand mon
génme éteint ne produira plus rien de grand , de
beau... de digne de moi.... je montrerai ma
Galathée... & je dirai... Voilà ce que fit autrefois
Pygmalion... O ma Galathée! ... quand j'aurai
tour perdu , tu me feſteras... & je ferai conſolé.
( Il s'approche du pavillon , puis se retire ,
va , vient , & s'arrête quelquefois à le regarder en
Soupirant. )
Mais , pourquoi la cacher... qu'est- ce quej'y
gagne Réduit à l'oiſiveté... pourquoi moter
le plaifir de contempler la plus belle de mes
oeuvres ?... peut- être y reſte-t il quelque défaut ,
que je n'ai pas remarqué... peut- être pourrai-je
JANVIER. 1771. 203
encore ajouter quelque ornement à ſa parure ?...
Aucune grace imaginable ne doit manquer à un
objet fi charmant... Peut - être cet objet ranimera-
t- il mon imagination languiſante ... Il la
faut revoir... l'examiner de nouveau ... Que disje
? ... ah! ... je ne l'ai point encore examinée ...
je n'ai fait juſqu'ici que l'admirer.
( Il va pour lever le voile , & le laiſſe retomber
comme effrayé. )
Je ne fais quelle émotion j'éprouve en touchant
ce voile ... une frayeur me ſaiſit ... je crois
toucher au ſanctuaire de quelque Divinité... Infenſé
... c'eſt une pierre... c'eſt ton ouvrage...
Qu'importe... on ſert des Dieux dans nos Temples
, qui ne font pas d'une autre matière , & qui
n'ont pas été faits d'une autre main .
(Il lève le voile en tremblant , & se proſterne ;
on voit laftatue de Galathée pofée sur un piedestal
fort petit, mais exhauffée par un gradin de
marbre , formé de marches demi circulaires.
.. ..
foi-
O Galathée ! recevez mon hommage... oui...
je me ſuis trompé... J'ai voulu vous faire Nymphe...
& je vous ai fait Déeſſe... Vénus même
eſt moins belle que vous. Vanité.
bleſſe humaine... je ne puis me lafler d'admirer
mon ouvrage... je m'enivre d'amour propre.....
je m'adore dans ce que j'ai fait... Non... rien de fi
beau neparut dans lanature... j'ai paffé l'ouvrage
des Dieux ... Quoi ! tant debeautés fortent de mes
mains ... mes mains les ont donc touchées... Ma
bouche a donc pu ... Pygmalion.. Je vois un
défaut... ce vêtement couvre trop le nud... il
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
faut l'échancrer davantage... Les charmes qu'il
recèle doivent être mieux annoncés .
(Il prend fon maillet & ſon cizeau , puis
s'avançant lentement , il monte , en hésitant , les
gradins de la statue qu'ilsemble n'ofer toucher :
enfin , le cizeau déjà levé , il s'arrête. )
Quel tremblement... quel trouble... je tiens
le cizeau d'une main mal afſurée... Je ne puis.. ,
je n'oſe... je gâterai tout...
( Il s'encourage , & enfin , préſentantfon cizeau
, il en donne un coouupp ,, &, ſaiſi d'effroi ,
il le laiſſe tomber , en pouffant un grand cri.)
Dieux... je ſens la chair palpitante... & repouffer
le cizeau...
( Il defcend , tremblant& confus.)
Vaine terreur... fol aveuglement... Non... je
n'y toucherai point... Les Dieux m'épouvantént
fansdoute... elle eſt déjà conſacrée à leur rang.
(Il la confidère de nouveau. )
Que veux-tu changer... regarde... quels nou
veaux charmes veux-tu lui donner ? ... Ah ! c'eſt
ſa perfection qui fait ſon défaut... Divine Galathée...
moins parfaite , il ne te manqueroit
rien.
(tendrement. )
Mais , il ne te manque qu'une ame... ta figure
se peut s'en pafler...
(Avec plus d'attendriſſement encore )
Que l'ame faite pour animer un tel corps
doit être belle !
JANVIER. 1771. 205
(Il s'arrête longtems , puis retournant s'af-
Jeoir , il dit d'une voix lente , entrecoupée &
changée.)
Quels defirs ... oſois-je former... quels voeux
inſenſés ... Qu'est - ce que je ſens ... Ô ciel ... le voile
de l'illuſion tombe... & je n'ole voir dans mon
coeur... j'aurois trop à m'en indigner.
(Longuepauſe dans un profond accablement.)
Voilà donc la noble paſſion qui m'égare...
C'eſt donc pour cet objet inanimé que je n'oſe
fortir d'ici ... un marbre... une pierre... une mafle
informe ... & dure... travaillée avec ce fer... Inſenſe...
rentre en toi-même... gémis ſur toi... ſur
ton erreur ... vois ta folie ... Mais ... non ...
(Impétueusement. )
Non... je n'ai point perdu le ſens... non... je
n'extravague point... non... je ne me reproche
rien... Ce n'eſt point de ce marbre que je ſuis
épris... c'eſt d'un être vivant qui lui reſſemble...
c'eſt de la figure qu'il offre à mes yeux... En
quelque lieu que ſoit cette figure adorable...
quelque corps qui la porte... & quelque main
qui l'ait faite... elle aura tous les voeux de mon
coeur... Oui ... ma ſeule folie eſt de diſcerner la
beauté... mon ſeul crime eſt d'y être ſenſible... II
n'y a rien- là dont je doive rougir...
(Moins vivement , mais toujours avec paffion. )
Quels traits de feu... ſemblent ſortir de cet
objet , pour embraſer mes ſens... & retourner
avec mon ame à leur ſource... Hélas ! il reſte
immobile & froid... tandis que mon coeur , em
206 MERCURE DE FRANCE .
bralé par les charmes , voudroit quitter mon
corps... pour aller échauffer le ſien... Je crois ,
dans mon délire , pouvoir m'élancer hors de
moi... je crois pouvoir lui donner ma vie ... &
l'animer de mon ame... Ah ! que Pygmalion
meure pour vivre dans Galathée... Que dis -je...
Ô ciel ! fi j'étois elle , je ne la verrois pas... je
ne ferois pas celui qui l'aime... Non... que ma
Galathée vive... & que je ne fois pas elle... Ah ! ...
que je fois toujours un autre... pour vouloir
toujours être elle... pour la voir... pour l'aimer...
pour en être aimé.
..
Tranſports...tourmens.. voeux... defirs... rage...
impuiflance ... amour terrible amour funeste...
tout l'enfer eſt dans mon coeur agité... Dieux
puiflans ... Dieux bienfaiſans... Dieux du peuple ,
qui connûtes les paſſions des hommes... ah !
vous avez tant fait de prodiges pour de moindres
caufes ... Voyez cet objet ... voyez mon
coeur... ſoyez juftes , & méritez vos autels.
(Avec un enthousiasme plus pathétique. )
Et toi , fublime eſſence .. qui te caches aux
fens , & te fais ſeutir aux coeurs... ame de l'u .
nivers ... principe de toute exiſtence... toi... qui
par l'amour donnes l'harmonie aux élémens , la
vie à la matière... le ſentiment aux corps , & la
forme à tous les êtres ... feu ſacré .. céleste Vénus
parqui tout ſe conſerve & ſe reproduit ſans cefle...
ah ! ... où eſt ton équilibr.... où eſt ta force expanfive...
Où est la lor de la n ture dans le ſentiment
que j'éprouve... où eſt la chaleur vivifiante dans
Pinanité de mes vains defirs ... tous les feux font
concentrés dans mon coeur ... & le froid de la mort
refte fur ce marbre... je péris par l'excès de vie qui
lui inanque... Hélas... je n'attends point deproJANVIER.
1771
s
dige... il exiſte... il doit ceſſer.... l'ordre eſt trowblé...
la nature eſt outragée... rends leur empire à
ſes lois... rétablis ſon cours bienfaiſant , & verfe
également ta divine influence... Oui... deux êtres
manquent à la plénitude des choſes ... Partage
leur cette ardeur dévorante qui confume l'un fans
animer l'autre... C'eſt toi qui formas par ma
main ces charmes & ces traits qui n'attendent que
le ſentiment & la vie... Donne lui la moitié de
la mienne.. Donne lui tout s'il le faut... il me
fuffira de vivre en elle... O toi qui daignes ſourire
aux hommages des mortels quine fent rien
ne t'honore pas.. Etends ta gloire avec tes oeuvres...
Déeffe de la beauté, épargne cet affront à la
nature... qu'un ſi parfait modèle ſoit l'image de ce
quin'eſt pas.
..
Ilrevient à luipar degrés avec un mouvement d'afsurance
& dejoie.
Je reprends mes ſens .. quel calme inattendu ,
quel courage ineſpéré me ranime ... Une fiévre
mortelle embraſoit mon fang... Un baume de
confiance & d'eſpoir coule dans mes veines... je
crois me fentir renaître ... Ainsi , le ſentiment de
notre dépendance ſert quelquefois à notre confolation...
Quelque malheureux que foient les mortels...
quand ils ont invoqué les Dieux , ils font
plus tranquilles ... mais cette injufte confiance
trompe ceux qui font des voeux inſenſés...Hélas...
en l'état où je ſuis on invoque tout , & rien ne
nous écoute... L'eſpoir qui nous abuſe eſt plus inſenſéque
le defir... Honteux de tant d'égarement ,
je n'oſe pas même en contempler la caule. '.Quan
je veux leverles yeux fur cet objet fatal , je fens
un nouveau trouble... une palpitation me fuffoque...
une fecrète frayeur m'arrête...
208 MERCURE DE FRANCE.
(Ironie amère. )
Eh... regarde malheureux. , . deviens intrépide...
oſe fixer une ſtatue.
'Il la voit s'animer , &se détourne ſaifi d'effroi &
le coeur faifi de douleur.
Qu'ai -je vu ! .. Dieux ! .. qu'ai je cru voir...
le coloris des chairs... un feu dans les yeux...
des mouvemens mêmes ... Ce n'étoit pas aſſez
d'eſpérer des prodiges ... pour comble de misères,
enfin je l'ai vu.
(Excès d'accablement. )
Inførtuné ... c'en est donc fait... ton délire eſt
à ſon dernier terme... ta raiſon t'abandonne ainfi
que ton génie... ne la regrette point , Pigmalion...
ſa perte couvrira ton opprobre .
( Vive indignation . )
Il eſt trop heureux pour l'amant d'une pierre de
venir un homme à vifion .
(Il se retourne & voit la Statue ſe mouvoir &defcendre
elle-même les gradins. Ilſe jette à genoux
, leve les mains& les yeux au Ciel. )
Dieux immortels ! .. Vénus ! .. Galathée ... ô
preſtige d'un amour forcené ! ..
Moi.
Moi!
(Galathée ſe touche. )
GALATHÉE.
PYGMALION transporte.
JANVIER. 1771. 209
GALATHÉE , ſe touchant encore
C'eſt moi.
PYGMALION.
Raviflante illufion qui paſſez juſqu'à mes oreilles...
ah ! n'abandonnez jamais mes ſens.
(Galathée fait quelques pas&touche
un marbre. )
Ce n'eſt plus moi.
'Pygmalion , dans des agitations , dans des tranfports
qu'il a peine à contenir , fuit tous fes
mouvemens , l'écoute , l'observe avec une vive
attention qui luipermet àpeine de refpirer.
Galathée s'avance vers lui& le regarde.
Ilſe leve précipitamment , lui tend les bras & la
regarde avec extafe. Ellepose une mainfur lui,
il treſſaillit , prend cette main , la porte àfon
coeur, puis la couvre d'ardens baifers .
GALATHÉE , avec un soupir.
Ah! .. encore moi ...
PYGMALION.
Oui , cher & charmant objet... Oui , digne
chef - d'oeuvre de mes mains , de mon coeur... &
des dieux ... c'eſt toi ... c'eſt toi ſeul ... je t'ai
donné tout mon être ... je ne vivrai plus que par
toi.
210 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURE.
I.
LE fieur Regnault , Auteur de la Botanique
miſe à la portée de tout le monde
, ouvrage qui ſe diſtribue avec autantde
ſuccès que d'exactitude , & pour
lequel on peut encore ſouſcrire , vient
de mettre au jour lafleur des Incas , plante
curieuſe , gravée dans ſa nouvelle ma
niere , & imprimée en pluſieurs couleurs.
On la trouve chez l'Auteur rueCroix des
petitsChamps , au magaſin des chapeaux
du Roi. Le pendant paroîtra inceffamment.
I I.
I.e baifer rendu , Eſtampe d'environ 10
pouces de haut ſur 9 de large , gravée
par F. Flipart d'après le tableau original
de Ph . Carême peintre du Roi.A
Paris chez l'auteur Montagne Ste Geneviève
, chez M. Lević marchand
Orfèvre.
JANVIER. 1771. 211
Unjeune Napolitain eſt cenſé voir fa
maîtreſſe à la fenêtre & lui rendre le baifer
qu'elle lui envoye. Cette nouvelle
Eſtampe fait pendant du Baiſer Napolirain
publié précédemment par le même
Artiſte.
ΡΕΙΝTURE.
1
M. De Lorges , Peintre de l'Académie
de Marfeille , amateur honoraire , a eu
l'honneur d'être préſenté à Mgr le Dauphin
, par M. le Ducde la Vauguyon , &
vient de lui offrir un deſſein allégorique
fur fon mariage. Ce Prince ami & protecteur
des arts , l'a accueilli & a bien
voulu en agréer la dédicace. Par cette
marque de bonté il a rendu juſtice à cet
Artiſte , qui joint au génie de la belle
compoſition le brillant d'un coloris enchanteur.
La gravure de cette allégorie ingénieuſe
a environ 16 pouces de hauteur
fur II de largeur. Elle se trouve à Paris
chez M. Collot marchand papetier rue
de la Harpe , & chez l'Auteur rue dé
l'Ofeille au Marais .
212 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
La Rose , ariette avecſimphonie, de
diée à Mdela Baronne d'Hinge par M.
Légat de Furcy , maître de Goût , organiſte
des R. R. P. P. Carmes du grand
Couvent & de Mrs de Ste Croix de la
Brétonnerie. Prix 1 1. 16 f. A Paris chez
l'Auteur parvis Notre- Dame près le
Cloître , chez M. Bou in marchand de
muſique & de 'cordes d'inſtrumens , rue
S. Honoré , au Gagne petit près S. Roch
& aux adreſſes de muſique.
ANECDOTES.
I.
La diviſion qui s'éleva entre la Reine
Marie d'Angleterre & la Princeſſe de
Dannemarck , dura juſqu'à la mort de
la premiere ; pendant ce tems on défendit
à toutes les Dames de la Cour &
aux principaux Seigneurs de viſiter la
Princeſſe ; on lui ôta ſes gatdes , & on ſe
JANVIER. 17718 213
fit un plaiſir de lui donner toutes fortes
de mortifications. Lorſque la Reine fut
morte , le Roi Guillaume ſentit qu'il ſeroit
indécent à lui de reſter plus longtems
ſéparé de l'héritiere préſomptive de
la Couronne ; il fit les premieres avances
pour une réconciliation qui fut acceptée ;
auffitôt toute la Cour s'empreſſa de lui
aller rendre ſes reſpects ; le Lord Carnarvon
qui n'avoit jamais diſcontinué de
porter ſes hommages à la Princeſſe , dont
il avoit vu l'appartement défert pendant
long tems , voyant un ſoir une grande
compagnie chez elle , lui dit tout haut
en préſence de l'aſſemblée. J'espère que
votre Alteſſe ſe reſſouviendra que j'ai eu
Souvent l'honneur de me trouver ici ſeul
auprès d'Elle. Ces mots firent rougir tous
ceux qui étoient préſens .
I I.
Du tems de la Reine Anne , le Ca
pitaine Hardy , dont le vaiſſeau étoit
dans le parage de la baye de Lagos , reçut
un avis cerrain que les Galions d'Efpagne
étoient arrivés dans le Port de
Vigo , fous l'eſcorte de dix- ſept vaifſeaux
de guerre ; il mit aufficôt à la voi
214 MERCURE DE FRANCE.
le fans attendre d'ordre , & alla porter
cet avis à l'Amiral George-Rook , qui
en profita , & prit les Galions après
avoir détruit & diſſipé l'eſcorte. Lorſque
la victoire ſe fut déclarée pour lui , l'Amiral
ordonna qu'on amenât le Capitaine
Hardy fur fon bord. Dès qu'il l'apperçût
, il lui dit d'un air ſévère : Vous venez
de rendre un ſervice important à la
Reine ; votre diligence a ajouté à la gloi
re & aux richeſſes de votre pays ; vous
êtes en même- tems coupable ; ignoriezvous
que vous expofiez votre vie en
quittant votre poſte ſans ordre ? Celui
qui fongeroit à ſa vie , lorſque la gloire
& l'intérêt de ſa Souveraine &de ſon pays
exigent qu'il la hafarde , reprit le Capitaine,
ne mériteroit pas de remplir
une commiſſion de Capitaine à fon fervice
. L'Amiral frappé de la fermeté de
cette réponſe , l'envoya porter la premiere
nouvelle de la victoire à la Reine
Anne , qui ſur le champ le créa Cheva
lier , & le fit contre-Amiral.
III.
Deux perſonnes , dont l'une étoit un
Ecclésiastique , s'entretenoient un jour.
dans un caffé ; leur converfation étoit
JANVIER. 1771 . 215
très ſavante ; elle rouloit ſur les avantages
de l'étude. Le Capitaine Hall ſe
trouva par hafard aſſis auprès ; las d'entendre
vanter la ſcience , il ſe leva & leur
dit avec ſa vivacité ordinaire : Pardieu ,
Docteur , dites tout ce que vous voudrez ;
mais que je fois damné , ft la guerre n'est
pas la seule école digne d'un Gentilhom.
me. Pensez vous , morbleu , que Mylord
Marlborough ait gagné tant de batailles
avec du Grec & du Latin ? Qu'est un
Ecolier quand il entre dans le monde ?
Je veux être damné s'il est autre chose
qu'un fot. Je ferois pardieu ravi de voir
un de vos Ecoliers à l'armée avec ses
noms , ses verbes , fes pronoms ,Sa philofophie
: quelle figureferoit il à unfiège ,
à une bataille , &c ? Mordieu. Mais
je vous prie , interrompit gravement
l'Eccléſiaſtique , espérez- vous avec vos
juremens prendre le ciel d'affaut ?
I V.
,
...
Sir Simon Stuard de Hartley , fouillant
un jour dans de vieux papiers de famille
, trouva écrit ſur le dos d'un contrat
: 15000 pieces d'or enterrées danstel
champ à tant de pieds du foſſé qui eſt
216 MERCURE DE FRANCE.
au midi . Ces mots étoient écrits comme
une note dont on veut ſeſouvenir. Il pric
un domeſtique , alla dans le lieu déſigné,
fit creuſer , & trouva le tréſor dans un
grand vaiſſeau de fer ; il étoit fermé avec
un parchemin ſur lequel il lut ces mots ,
écrits en caracteres très liſibles : plutôt
pour le diable que pour Cromwel.
AVIS.
I.
DESVENTES de la Doué,libraire rue S. Jacques ,
étant informé par divers avis de province que le
Profpectus de l'Histoire de l'Afie , de l'Afrique &
del'Amérique ne faiſoit que d'y parvenir , avertit
lepublicqu'il continuera les ſouſcriptions juſqu'à
la fin de Mars 1771 .
I I.
Plan d'une Inſtitution académique & militaire
, avec des obſervations fur l'éducation
pour la jeune nobleſſe , ſous la
conduite de M. Rolin . A Paris , rue St
Dominique près la barriere.
Ceplan d'éducation eſt raiſonné &fondé ſur les
principes de l'honnêteté& ſur les devoirs propres
aux
JANVIER. 1771. 217
aux citoyens; ony prend les meſures les plus fages
pour que le phyſique & le morale y ſoient
également obſervés. Les exercices y lont ſagement
diſtribués; le tems eſtpartagé avec économie entre
l'étude & les délaflemens ; la nourriture eſt
ſimple , fuffisante & Taine . On peut voir dans ce
plan même avec quelle attention lajeune nobleſſe
peut être formée aux vertus & aux exercices de ſon
état.
-
Tous les Elèves porteront le même uniforme ,
qui conſiſte en un habit de drap bleu de Roi , ga
lonné d'une treffe d'atgent ; le chapeau uni avec
un plumet blanc , une épée , un fufil , giberne &
ceinturon pour le maniement des armes. Le ſieur
Rollin ſe charge de fournir le tout pour trois cens
livres.
Chacun aura un couvert & un gobelet d'argent
, un lit , trois paires de drap , dix - huit chemiſes
, autant de cols , de mouchoirs , de ſerviettes
, fix bonnets de coton ou douze coëffes de
nuit , deux paires de bas de ſoie blancs , deux de
laine , fix-de coton & fix de fil , deux paires de ſouliers
; l'uniforme& une redingotte .un habit commun
pour les jours d'étude.
Le prix de la penſion , depuis l'âge de cinq
ans juſqu'à dix , en donnant les maîtres de latin
, d'écriture , d'hiſtoire , de géographie &
de mathématiques , les évolutions & exercices
militaires , eſt de 800 livres , & depuis dix ans juſqu'à
vingt de 1000 livres. Les parens qui defireront
donner enoutre à leurs enfans les maîtres de
danſes , de deſſein , d'allemand, d'eſcrime , paieronthuit
livres par mois pour chaque maître , &
vingt-quatre pour le manège .
Les jeunes Elèves qui n'apprendront encore
II. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
qu'à lire & à écrire , ne paieront que fix cens
livres.
,
Le fieur Rolin ſe chargera de toutes les fournitures
, entretien en linge , habits , chapeau ,
fouliers , & tous les Maîtres moyennant la
ſomme de 1800 livres , depuis dix ans juſqu'à
vingt , & de 1200 depuis cinq ans juſqu'à
dix.
,
On fera un examen général & public à la
S. Louis. On n'aura de vacances que la quinzaine
ſuivante; après laquelle les études recommenceront.
Le ſieur Rolin ne ſera tenu de payer aucuns
frais de maladie ; comme il veut que la mailon
ſoit dans un bon ordre , & y avoir les meilleurs
Maîtres de Paris , Meſſieurs les parens ſont priés
de payer exactement les quartiers d'avance ,ainfi
que les Maîtres.
LETTRE de M. Gardane , docteur- régent
de la faculté de médecine de Paris ,
médecin deMontpellier , cenfeur royal ,
de l'académie desſciences de Marseille ,
desſociétés royales desſciences de Montpellier&
de Nanci , ausujet des conful
tations gratuites en faveur des malades
indigens dont il a été chargépar M. le
Lieutenant-Général de Police.
LONSIEUR ,
Pluſieurs perſonnes indigentesde Paris &de la
Province s'adreſſant tous les jours directement à
JANVIER. 1771. 219
moi , pour avoir part aux conſultations gratuites
accordées par M.le Lieutenant Général de Police
, je vous prie de prévenir le Public , par la
voie de votre Journal , que c'eſt au Magiftrat ,
premier diſpenſateur de ce bienfait , qu'il faut
recourir , pour avoir ces conſultations , & que
je ne ferai déſormais aucune réponſe àceux qui
defirant profiter de ce ſecours , ne prendront pas
cette voie pour l'obtenir.
Les lettres écrites à ce ſujet à mon adreſſe , ſans
être affranchies , feront également miſes au rebut
, & l'on n'aura pas plus d'égard pour les
conſultations dans leſquelles il s'agira de rappeler
les premiers élémens de médecine , comme
la choſe eſt déja plus d'une fois arrivée. L'objetde
cette correſpondance charitable étant moins
de donner des inſtructions élémentaires ſur l'art
deguérir , que d'applanir , autant que faire ſe
peut , les difficultés qui s'éleveroient dans les
cas graves & difficiles .
J'ai l'honneur d'étre , Monfieur ,
Votre très-humble &
4Janvier 1771.
très obéifſlant ſerviteur
GARDANE
2
NOUVELLES POLITIQUES .
De Stralsund , le s Décembre 1770.
MERCREDI dernier , dans l'après- midi , le magaſin
à poudre de cette ville a ſauté en l'air dans
unmoment où tous les ouvriers y étoient raffeme
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
blés. Cet accident a coûté la vie a plus de cent
perſonnes , & plus de mille ont été bleſſées dangereuſement.
Soixante-dix maiſons ont été renverſées
de fond en comble , & toutes les vitres des
autres maiſons de la ville ont été caflées .
De Warfovie , le Is Décembre 1770.
On afflure que la petite eſcadre Ruffe , qui étoit
à Azof, a quitté cette ſtation depuis quelque tems
&qu'elle est à l'ancre dans la Mer Noire , au Havre
de Talman , vis-à-vis de Genikalé dans la
Crimée.
On ne ſçait encore rien de poſitif. fur la nouvelle
confédération générale ; on dit ſeulement
que huit des principaux magnats de la République
s'y ſont déjà réunis.
La diſette des vivres commence à devenir générale
dans toute l'étendue de ce royaume; les Confédérés
, qui y font expoſés plus qur perfonne ,
ont déjà pénétré pluſieurs fois à travers le cordon
des troupes Pruffiennes.
De Petersbourg , le & Décembre 1770.
Le Comte de Panin & le Prince Dolgorouki ,
généraux en chef, ayant demandé leur démisfion
du commandement de la ſeconde armée de
l'Impératrice , Sa Majesté Impériale a blen voulu
la leur accorder. On ne ſçait pas encore à qui ce
commandement ſera confié.
Le 7 au matin , le Sr de Wolkow , capitaine des
Gardes , apporta ici la nouvelle de la priſe de Braïlow,
dont les troupes de l'Impératrice ſe ſont em .
parées , le 12 du mois dernier. On n'a point encore
ici les détailsde cette expédition.
PaulineHarnaiz, femme de Vincent dela Pena,
1
JANVIER . 1771 . 22
habitant de la ville de Cantabrana , dans l'archevêché
de Burgos , eſt accouchée , le 9 dece mois ,
de quatre enfans, leſquels font morts dans l'eſpace
de trente heures. Le premier né a ſurvécu au
fecond , le ſecond au troiſième , & le troiſième au
quatrième.
DeMalaga, le 11 Décembre 1770 .
Depuis quelques jours on a monté toutes les
batteriesde cette place & on travaille, avec la plus
grande activité , à en établir deux nouvelles qui
ferontplacées à la pointe des deux moles pour
défendre l'entrée du port..
De Londres , le premier Janvier 1771 .
Lanégociation relative à l'affaire des Iſles Falkland
paroît ſuſpendue juſqu'à l'arrivée d'un courier
qui doit venir d'Eſpagne . En attendant , lespréparatifs
de guerre ne ſe rallentiflent point , &
Ton travaille, fans interruption , dans les différens
départemens militaires , aux arrangemens néceffaires
pour cet objet. Lés levées ſe font toujours
avec beaucoup d'activité. Les miniſtres font , de
leur côté , fort occupés , tant à cet égard que par
rapport aux objets qui doivent être propoſés au
parlement , à la rentrée de cette affemblée , où
l'on prévoit que les partiſans de l'oppoſition feront
de nouvelles tentatives pour embarraſler le
miniftere.
On a reçu à la Cour des nouvelles dépêches des
miniſtres du Roi à Petersbourg , à Vienne & à Berlin
, ſuivant lefquelles il paroît que pluſieurs puiffances
font difpoſées à accélérer la paix entre la
Porte Ottomane & la Ruffie & àrétablir l'ordre &
Iatranquillité enPologne..
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
1
Le gouvernement ſe propoſe d'entretenir dorenavant
dans l'Ifße de Man un établiſlement militaire
ſous le titre de Corps Afiatique , lequel ſera
entretenu aux frais de la Compagnie des Indes &
toujours fur le pied complet de deux mille hommes.
De Versailles , le 9 Janvier 1771 .
, Le Roi ayant formé pour la maiſon de
Madame Victoire & de Madame Sophie , le
même ſervice que pour celle de Madame Adelaïde
, Sa Majesté reçut , le 6 de ce mois , les
fermens des premiers officiers de ces Princeſſes:
ſçavoir , celui de l'Evêque de Gap , en qualité
de premier aumônier ; celui du marquis de Durfort
, ci -devant ambaſſadeur du Roi à Vienne ,
en qualité de chevalier d'honneur de Madame
Victoire ; & celui du comte de Béarn , en qualité
de ſon premier écuyer ; celui de comte de
Caftellane , maréchal des camps & armées du
Roi, capitaine & gouverneur des ville & château
de Niort en Poitou , en qualité de chevalier
d'honneur de Madame Sophie ; & celui du chevalier
de Talleyran , brigadier des armées du
Roi & colonel aux Grenadiers de France , en
qualiré de fon premier écuyer.
Le même jour , le marquis de Monteynard a
eu l'honneur de prêter ferment entre les mains
de Sa Majesté , pour la charge de Secrétaire
d'Etat.
PRESENTATIONS.
Le comte de Beauteville , lieutenant-général
des armées du Roi , grand croix de l'ordic-royal
JANVIER. 1771. 223
& militaire de St Louis , ambaſſadeur de Sa
Majeftéen Suiffe , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majefté par le duc de la Vrilliere , miniſtre
&Secrétaire d'Erat .
La ducheſſe de Duras a eu l'honneur de
faire fa révérence au Roi à ſon arrivée de
Bretagne.
Le chevalier de Ruis -Embito , intendant de
la marine à Breſt , a eu l'honneur de prendre
congé de Sa Majesté pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le fieur d'Aubenton , commiſſaire ordonnatour
à Bordeaux , ayant été nommé par le Roi
à l'intendance de Rochefort , a été préſenté
à Sa Majesté , les , en cette qualité , par l'abbé
Terray , miniſtre d'Etat , contrôleur général des
finances.
Le même jour , le baron de Lenzbourg ,
commandeur de l'ordre de St Lazare , conſeiller
d'Etat , ancien banneret de la République de
Fribourg en Suiffe , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majefté.
Le 23 Décembre dernier , le marquis de
Courtomer , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi.
La marquiſe de Brehan a eu l'honneur d'être
préſentée , le 25 Décembre dernier , à Sa Majeſté
, ainſi qu'à la Famille Royale , par la duchefle
d'Aiguillon.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ſignèrent , le
23 Décembre dernier , le contrat de mariage du
marquis, de la Rochefoucault , fils du ducd'Ef224
MERCURE DE FRANCE.
و
tiſſac , avec Demoiſelle de la Rochefoucault ,
fille du vicomre dela Rochefoucault - Surgeres.
On a célébré dernièrement dans le château
de St André , le mariage du comte de laTourd'Auvergne
, avec Demoiselle de Poleſtron
foeur de la comteſſe Jules de Polignac. La bé--
nédiction nuptiale leur a été donnée par l'évêque.
de Lombès..
Le 30 du mois de Décembre dernier , le Roi
a figné le contrat de mariage du comte de
Colbert , lieutenant au régiment des Gardes-
Françoiſes , & lieutenant de Roi du Comté de
Nantois , avec Demoiſelle David , fille du fieur
David , ancien gouverneur-général des Ifles de
France & de Bourbon , & chevalier de l'ordreroyal
& militaire de St Louis
MORT. S.
Frère Jean -Charles de la Rue de Boifroger de
Rupiere, chevalier grand'croix de l'ordre de St.
Jean-de-Jérusalem , grand prieur d'Aquitaine ,
commandeur des commanderies de Louvier , &
Vaumion & de St Etienne de Renneville , ancien
procureur-général du même ordre au grand
prieuré de France, eſt mort à Malte le وOc
tobre dernier , dans la 66e année de fon âge.
Louis-Céfar le Tellier , duc d'Eſtrées , maréchal
de France , miniſtre d'Etat , gouverneur
de la ville & citadelle de Metz , Pays - Meſſin:
& Verdunois , chevalier des ordres du Roi , &
général de ſes armées , eſt mort à Paris , le 2
Janvier 1771 ,, dans la 72e année de fon âge..
Antoine - Séraphin Baudouin , chevalier de
Soupire , Lieutenant- général des armées du
JANVIER. 1771. 225
Roi , ancien chambellan du feu Roi de Pologne ,
duc de Lorraine & de Bar , chevalier de l'ordre
royal & militaire de St Louis , grand bailly
d'épée au Bailliage de Bourmond en Lorraine
eſt mort à Paris , le 22 Décembre dernier ,
dans la 74e année de ſon âge.
Beat - François - Placide , baron de la Tour-
Châtillon-Zuilauben , baron du St Empire Romain
, liutenant - général des armées du Roi ,
grand'croix de l'ordre-royal & militaire de St
Louis , ancien colonel du régiment des Gardes-
Suiffe , eſt mort dans la 84e année de ſon âge.
Jean Amoureux eſt mort le premier Décem
bre 1770 , dans la 117e année de fon âge , à
Maffiac en Auvergne , où il étoit né le 14 Avril
1654. Il avoit fervi juſqu'en 1685 , & s'étoit
trouvé à la mort du maréchal de Turenne . Il
n'a eu ni maladie , ni infirmité pendant tout le
cours de ſa vie. Il jouiſſoit , depuis cinq ans ,
d'une penſſion ſur la caſſette du Roi , que Sa
Majesté lui avoit accordée , à cauſe de ſon grand
âge. Son arrière petire - fille , actuellement vivante
, eſt âgée de 55 ans.
LOTERIES.
Le cent-vingtième tirage de la Loterie de
T'hôtel-de- ville s'est fait , le 2 du mois dernier ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eſt échu au Nº. 50309. Celui de vingt
mille livres au No. 52409 , & les deux de dix mille
aux numéros 48282 & 58843 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'est fait les de Janvier. Les numéros fortis de la
226 MERCURE DE FRANCE.
roue de fortune font , 73 , 25 , 36 , 66 , 68. Le pro
chaintirage ſe fera le s Janvier.
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&en proſe , pages
Les Médecins de Bagdad, conte , ibid.
L'Hiver , cantate , 8
AMlle de S. le jour de la fête, 10
Nuguez , anecdote portugaiſe , 11
Vers ſur l'existence de Dieu , 28
Aun Profeſſeur de Rhétorique, ( rondeau ) 32
Autre Rondeau , 33
Les Habits de Noce , proverbe , 34
Epître à un Philoſophe , 54
Ama maiſon presbytérale , en y rentrant
après une maladie , 58
Envoi à M. l'Evêque d'Angers ,
Dialogue entre Roufleau & Fontenelle ,
Explication des Enigmes & Logogriphes , 76
63
ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
ibid.
79
83
Hiſtoire d'un voyage aux Iſles Malouines , ibid.
14 :
JANVIER. 1771. 227
Catalogue des manuſcrits de M. de Cambis , 90
Voyage aſtronomique dans l'Etat de Eglife, 93
Les Myſtères de Jeſus- Chriſt , 96
Traité du Douaire , 97
Le Chou - King , 98
Mémoires hiſtoriques ſur la Maiſon de
Couci , 107
L'Art du trait de charpenterie ,
Ecole d'agriculture pratique ,
Oreſte ou les Coéphores ,
Bibliothéque des anciens Philoſophes ,
Eſſais de Poéſies ,
Les Soirées Helvétiennes , Alzaciennes &
-Fran- Comtoiſes , 161
EtatMilitaire de France pour l'année 1771 , 164
121
123
124
149
158
Etrennes de la Nobleſſe , ibid.
Etat actuel de la Muſique du Roi , & c.
165
Le Jardinier prévoyant , ibid.
Almanacs des Calambourds , 166
ACADÉMIES.
167
SPECTACLES , 192
Opéra, ibid.
Comédie françoiſe, 193.
228 MERCURE DE FRANCE.
AMadame Favart ſur une plume d'or dont
on lui faiſoit préſent ,
Spectacles de la cour ,
Lettre ſur le Pygmalion de Rouſſeau ,
Arts , Gravure,
Peinture ,
Muſique ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques,
Préſentations ,
Mariages,
Morts,
6
195
196
198
219
211
212
ibid.
216
219
213
ibid.
224
Loteries , 225
J'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
ſecond volume du Mercure de Janvier 1771 , &
je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru en empêcher
L'impreſſion .
e
AParis,le 14 Janvier 1771 .
RÉMOND DE STE ALBINE.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
JANVIER. 1771 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE.
peusnci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EPSESTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations, anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur . On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenfes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francsde port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte .
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
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de chaque ſemaine , & qui donne la notice
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de Paris; par M. Bourjon, n. éd. in-f. br. 241.
201 .
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&modernes , 2 vol. in 8°. br. 41.
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br. 21.10 .
Conſidérations fur les causes physiques ,
in-8°. rel . 51.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel. 71.
'Le Dictionnaire de Jurisprudence canonique ,
in-4°. 4 vol . rel . 481.
Dict. Italien d'Antonini, 2 vol.in-4° .rel . 301.
Meditations fur les Tombeaux , 8 br . 11.101.
Mémoire pour les Natifs de Genève, in-8 °.
broch. 11. 41.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER . 1771 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A ERISE.
Un nouvel an eft commencé ,
Le Tems a retourné ſon ſable ,
Et ſur ſon aile infatigable
Il fuit plus prompt que l'an paflé ;
Dans fon vol il a renversé
Cette fortune inſariable
De cepoſleſſeur inſenſé
Qui , près de ſonor , miférable ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mourant de faim , de froid glacé ,
Regrettoit de ſe mettre à table ;
Et ce voluptueux blafé ,
Par un excès irraiſonnable ,
Dans chaque lens ſe trouve uſé ,
Et de tout plaifir incapable
Gémit d'en avoir abuſé .
Ah ! fi dans ſa courſe rapide
Il vengeoit toujours l'Univers ,
Si du Tems la main homicide
Nefrappoit que ſur les pervers !
Aimable Eriſe que je ſers ,
Que ton bonheur feroit ſolide !
Hélas! fans choix il ſe décide ,
Il te garde certains revers ,
Songe... que la beauté ſe ride
Avant d'avoir vu trente hivers .
Ces beaux cheveux où zéphir joue ,
Cet oeil vif , ce tein délicat ,
Et la blancheur de cette joue
Tranchante ſous cet incarnat ,
Ettout ce que ton lacet noue
Perdra ſon précieux éclat.
Peut-être même un coeur ingrat
Oubliera l'amour qu'il te voue.
OTems ! contre qui tout échoue ,
Tu conſommes ton attentat
Et le plaiſir nous fait la moue.
JANVIER. 1771. 7
Mes ſermens ſeroient oubliés !
Erife , je les renouvelle ,
Oui , ceſſerois -tu d'être belle ,
Je fuirois une amour nouvelle ,
Sur tes yeux j'en jure à tes pieds.
Chere Eriſe , ſoit toujours tendre ,
L'amour confervera tes droits ;
Aimer , bien ſentir , c'eſt étendre
L'âge & les plaiſirs à la fois .
Si de ta figure charmante
Les traits ſe ternifloient un peu ,
Au centre de ton ame aimante
Tu trouverois ce divin feu ,
Ce ſentiment vifqui précède
Et produit la félicité ;
Crois moi , la ſenſibilité
Sauve du malheur d'être laide
Etjouit plus que la beauté.
Sur ce ſable regarde , Erife ,
Cet inſecte * que l'on mépriſe ,
S'iln'aime pas il eſt affreux.
Mais qu'est-ce ? un papillon voltige ,
Vois cet intéreſſant prodige ,
Il ſent le bonheur d'être deux.
Ah ! s'il rampe ſur la pouſſière
L'inſtinct l'indemniſe à ſon tour ;
*Le ver-luiſant.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Il brille au loin , & ſa lumiere
Eſt la lanterne de l'amour.
C'eſt ainſi que je moraliſe .
Vivons , aimons nous , jeune Eriſe ,
De nos ans c'eſt tripler le cours ,
Et laiſſons l'être qui végéte ,
De ſon existence muëtte
Calculer les ſtériles jours .
De la Rochelle , par un Abonné au Mercure.
ENVOI.
S1 dansces vers begaïés parma muſe
Jet'ai peint ſenſible à mes feux ,
Pardonne , Erife , une innocente rufe.
J'aitrompé moncoeur amoureux ;
S'il connoiffoit cequ'il doit craindre ,
Ma lyre n'auroit plus de fon ,
Et lorſqu'il parle pour ſe plaindre ,
Chaque ſoupir eſt un friffon.
1
Parleméme.
JANVIER. 1771 .
VERS à Mile Raucourt , jeune actrice ,
âgée de quatorze ans & demi , qui vient
de jouer , avec un très-grand fuccès ,
fur le théâtre de Rouen , le rôle d'Euphémie
dans Gafton & Bayard.
TENDRE Euphémie , avant quinze ans ,
Déjà vous nous peignez,avecdes traits de flamme
:
Les héroïques ſentimens
Qui font l'ame d'une belle ame;
Et l'amour filial , & l'autre amour encor
Qu'il faut lui préférer quand on vous voit pa
raître.
Qu'un coeur qui ſent ſi bien eſt un rare tréſor !
Qu'il fera doux un jour de s'en rendre le maître !
Lorſqu'avec tant d'ardeur , de courage & d'appas
Je te vois tour-à-tour enlacer dans tes bras
Leplus barbare père & l'amant le plus tendre ,
Tous deux les déſarmer & tous deux les défendre
J'admire ces tableaux qu'inventa pourClairon
Un fublime génie à quitu dois la rendre.
Mais quand je vois Bayard te céder àGaſton;
(N'en déplaiſe à l'auteur fi chéri de la France )
La piéce,envérité , n'a plus de vraiſemblance..
10 MERCURE DE FRANCE .
LA BARQUE.
UE je maudis mon triſte ſort!
Fable.
Diſoit une Barque imprudente ,
Je ne fais que paſſer de l'un à l'autre bord
Saus pouvoir échaper à la main vigilante
D'un batelier adroit & forr .
Que ne puis-je ſuivre la pente
Où les flots ſemblent m'inviter !
Ah ! fi j'étois indépendante !
J'irois comme eux fans m'arrêter;
Je verrois des plaines riantes ,
Je traverſerois des cités ,
J'irois à pas précipités
Deſſus des ondes écumantes ,
Juſqu'à ce qu'enfin dans les mers
Ayant une vaſte carriere ,
Je ne connuffe de barriere
Que les bornes de l'Univers.
Tandis qu'elle exhaloir ces plaintes.
Et formoit de fi beaux projets ,
Un enfant dépourvu de craintes
La détache & la met au comble des ſouhaits.
Qu'arriva- til ? dès qu'elle fut fans guide
En tournaillant au gré des eaux ,
Aquatre pas un courant plus rapide
JANVIER. 1771. 11
Contre un rocher la mit toute en lambeaux.
Attendez-vous , folle jeuneſle ,
Afubir un pareil deſtin ,
Si vous rejettez l'heureux frein
Que vous oppoſe la tendreſſe .
ParM. de Chancel , ancien
CapitaincdeDragons.
LE DÉCLIN. Ode .
Singula de nobis anni prædantur euntes.
HORACE.
Je touche preſque à la ſaiſon
Où l'homme tombe en décadence.
Je m'en conſole quand je penſe
Que c'eſt le tems de la raiſon.
Ah ! malheureux ! quel avantage
Tirons-nous de ce don divin ,
S'il faut que l'on tende à ſa fin
Pour commencer d'en faire uſage ?
Foible , ſtupide , faineant ,
L'homme n'a pendant fon enfance
Qu'une miſérable exiſtence
Qui différe peu du néant.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE
Au fortir delà , mille orages
Nous emportent bien loin de nous :
Et nous ſommes d'autant plus foux
Que nous chériſſions ces naufrages.
Que d'écueils nous ſont préſentés
Pour dégrader notre nature !
Les plaiſirs , l'amour , la parure
Sont nos ſeules divinités.
Quand cette frivolité paſſe ,
En ſommes-nous plus vertueux ?
Plus noir &plus impétueux
Le defir des biens prend la place.
Le tems vient à bout de ronger
Les plus ſolides édifices .
Au lieu de détruire nos vices ,
Les ans ne font que les changer.
L'homme eſt , par un cercle bizarre
Le matin prodigue , étourdi ;
Ambitieux dans ſon midi ,
Et ſur le ſoir grondeur , avare..
Déjà mon funeſte penchant
Adeux fois ſuivi cette trace ,
Du dernier pas qui le menace
Ic préſerverai mon couchant.
2
JANVIER. 1771. 13
Je n'ai que trop été l'image
D'un fleuve qui , ſortant des monts ,
Roule avec bruit dans les vallons
Ce qui s'oppoſe à ſon paſſage.
Lorſqu'il ne sème plus l'horreur
Son exemple eſt meilleur à ſuivre
Pour nous enſeigner à bien vivre
Il ſemble calmer ſa fureur.
Par une plus paiſible courſe
Il diſpenſe des biens divers ;
Et près d'entrer au ſein des mers
✓ Ses eaux remontent vers ſa ſource..
Ainſi ſur mon déclinje veux ,
Occupé du bonheur ſuprême ,
Faire des retours ſur moi-même
Avantde joindre mes ayeux .
Puis, tombant dans des bras que j'aime,
Ces mots ſignaleront ma foi :
Chersenfans , vivez mieux que moi
Et tâchez de mourir de même .
Par le même.
14 MERCURE DE FRANCE.
L'AVEUGLE & SON CHIEN.
Conte.
LE Calife Aron avoit un vieux miniſtre
& une jeune favorite qui partageoient
également ſon affection ; fon coeur vertueux
mais ſenſible , & ſon eſprit juſte
mais foible , ſuivoient tour -à- tour les
conſeils auſtères de fon viſir & les voluptueuſes
leçons de ſa maîtreſſe; cher Selim
, diſoit le calife au viſir en fortant du
divan , que de graces n'ai- je point à vous
rendre ? La plus grande faveur que Mahomet
puifle accorder aux fouverains eft
un ami ſage qui daigne les conduire à
travers le labyrinthe immenſe des affaires&
porter fans ceſſe devant eux le lambeau
rayonnant de la ſageſſe : vous ferez
roujours l'aftre lumineux qui réglera toutes
mes démarches , & vous éloignerez
mes pas des précipices dont je ſuis environné
; partagez mon pouvoir que vous
faites aimer à mes ſujets & redouter à
mes voiſins ; que l'ami d'Aron ſoit refpecté
à l'égal de lui même.
Adorable Mirza , diſoit le calife, lorf
JANVIER. 1771 .
qu'il entroit ſous l'alcove parfumée de la
favorite , ce n'eſt qu'au momentoù je vous
vois, que je compte les inſtans de ma vie
auprès de vous. Je reſpire la volupté par
tous les ſens. Le charme de votre voix
fait éprouver à mon coeur le doux frémiſſement
du plaifir ; un regard de vos .
yeux porte le feu dans mon ame , & c'eſt
dans vos bras que l'amour m'enivre de
fes tranſports délicieux ; "ſouveraine de
mon coeur , foyez le auſſi de mon empire
; je veux que vos moindres volontés
foient des lois facrées, que tous vos voeux
foient remplis , que chacun s'empreſſe à
ſuivre vos ordres , à prévenir vos deſirs ,
que tous fléchiffent devant celle que j'adore.
Mirza ne s'occupoit en effet que des
moyens de plaire au calife ; fon eſprit
ingénieux à varier fans ceſſe les plaiſirs
d'Aron inventoit chaque jour quelque
nouvelle fête où le goût ne préſidoit pas
moins que la magnificence. Un banquet
ſplendide réveilloit les forces épuiſées
dans des jeux fatiguans ; un concert délicieux
délaſſoit d'une partie de chaſle ;
une fête champêtre ſuccédoit à un ſpectacle
pompeux , & l'on venoit recueillir
dans le filence de la retraite les eſprits
16 MERCURE DE FRANCE.
emportés par le tourbillon , fatigués du
tumulte & raffafiés de la magnificence.
Perſonne ne ſavoit mieux que l'aimable
Mirza créer les plaiſirs , les marier , les
aſſortir, les multiplier à l'infini , remplir
ce vuide affreux qui gonfle le coeur des
grands & réveiller leur ame léthargique
alfoupie dans la jouiſſance : c'étoit enfin
la première femme du monde pour amufer
un prince ; & ce n'est pas à la cour la
charge la plus facile à remplir .
Le fage Selimde fon côté , non moins
actif mais d'une manière plus utile , ne
s'occupoit que du bonheur des peuples&
dela gloirede fon maître. Il veilloit fans
ceffe au maintien des lois , à l'adminittration
de la juſtice , à la perception des
impôts , aux progrès de la population , à
la fûretédu commerce ; il protégeoit l'agriculture
, faifoit fleurir les arts , encourageoit
les lettres , faiſoit reſpecter la
religion ; l'ordre admirable qu'il avoit
établi dans l'état en faiſoit mouvoir chaque
partie ſans qu'aucune d'elles empiétât
ſur les autres & les gênât dans leurs
opérations diverfes , elles ſe procuroient
au contraire un fecours mutuel & ſe prêtoient
une force relative d'où naiſſoit
une puiſſance inébranlable; chaque ref
JANVIE R. 1771 . 17
fort étoit liant , chaque balancier exact ,
chaque roue s'engrenoit à - propos ; une
marche égale &facile faifoit circuler le
mouvement , tout travailloit fans relâche
& fans effort , ſans interruption & fans
fecouffes . Le ſouverain n'eſt ſouvent que
l'aiguille qui règle , que l'on confulte ;
mais le miniſtre eſt le pivot ſur lequel
roule toute la machine .
La jeune Mirza vouloit bien abandonner
quelquefois Aron aux graves opérations
du miniſtère , le calife n'en retournoit
qu'avec plus d'empreſſement aux
plaiſirs qu'elle lui préparoità fon retour.
Le ſage Selim ne voyoit qu'avec douleur
fon maître s'amollir dans les bras de
la volupté;d'ailleurs les fêtes continuelles
que la favorite prodiguoit chaque
jour entraînoient des dépenſes exceſſives
qui abſorboient la meilleure partie des
revenus . L'économie du miniſtère avoit
peine à réparer les profuſions de la favoite.
Cette ſituation que Selim avoit prévue
, mais qu'il n'avoit pû éviter , faifoir
faigner fon coeur , & ce bon miniſtre retenoit
les larmes que lui arrachoit ſa fenſibilité,
pour ne pas trop affliger un prince
18 MERCURE DE FRANCE.
qu'il aimoit ; parce qu'il connoiffoit le
fond de fon coeur : lui ſeul étoit trifte au
milieu d'une cour enivrée de plaifir.
Qu'avez- vous donc , cher Selim , lui difoit
quelque fois ſon maître , vous paroifſez
triſte , êtes - vous affligé des plaiſirs de
votre ami ? Partagez - les avec lui fi vous
voulez qu'il en jouiſſe : ne convenez-vous
pas que la fête d'hier fut charmante , délicieuſe
? & je crois que celle de demain
ne nous procurera pas moins d'amufement?
Je ſuis fatisfait ſans doute de vous
voir fans ceſſe occupé des affaires de mon
royaume ; mais ne faut- il pas mettre
qnelques bornes au travail ? L'efprit humain
n'eſt pas capable d'une application
continuelle & foutenue ; je voudrois vous
voir prendre quelques diffipations ; je
crains que votre ſanté ne s'altère , & vous
ſavez ſi vous êtes cher à votre maître ,
vous le ſavez fi le coeur d'Aron eſt reconnoiſſant
! Defireriez- vous quelque place
vacante ? Puis - je créer quelque dignité
qui vous flatte ? Votre bienfaiſance vous
met - elle dans le cas d'avoir beſoin de
quelque nouvelle gratification ? Parlez ,
Selim , diſpoſez des biens , du pouvoir ,
de tout ce que poſſéde votre ami.
JANVIER . 1771. 19
Le viſir ſoupiroit & gardoit le filence ;
le calife redoubloit ſes inſtances. Dans
ce moment d'effuſion , Selim crut pouvoir
hafarder quelques réflexions fur la
conduite du ſultan : Seigneur , vous n'avez
que trop payé les foibles ſervices que
vous devoit votre ſujet : vous ne l'avez
que trop comblé de dignités & de biens ,
il ne lui reſte rien à defirer que votre
gloire & le bonheur de vos peuples. Ils
font en vos mains , cher Selim , répondit
Aton, pouvez-vous en reffentir quelque
inquiétude lorſque vous faites l'un &
l'autre ? Ah ! Seigneur , interrompit vivement
Selim , je ſuis ſenſible à votre confiance.
Je la mérite par mon zèle ; mais
permettez- moi de vous demander comment
un eſclave peut faire la gloire de
fon maître , & comment un père peut ſe
repoſer ſur un autre du ſoin de ſa famille
? Ses enfans , inſenſiblement accoutumés
à ne careffer que la main qui les nourrit
, refuſeroient bientôt de reconnoître
celle qui les auroit abandonnés , & fuiroient
aux fons d'une voix qui leur feroit
devenue étrangère , daignez , Seigneur ,
ne pas vous refuſer plus long-tems aux
empreſſemens de vos peuples , & qu'ils
20 MERCURE DE FRANCE .
ne s'habituent point à paffer fans reſpect
devant le trône en le voyant toujours vacant.
Deux grandes affaires doivent demain
occuper le divan , daignez y préſider
& montrer par la ſageſſe de vos jugemens
que, fi le Ciel vous confia le fouverain
pouvoir , c'eſt qu'aucun autre n'eût
été plus digne de le poſſeder. Il eſt des
cas où tout le zèle d'un miniftre eſt ſuperflu;
il faut le poids de l'autorité fuprême
pour entraîner les forces oppoſées
&déterminer le ſuccès ; c'eſt un coloffe
contre lequel ſe briſent toutes les petites
cabales que l'intérêt oppoſe au bien public.
Aron promit à Selim d'aſſiſter le lendemain
au conſeil ; & celui - ci ne manqua
pas de préparer les affaires de manière
que fon maître eut toute la gloire
de la déciſion ſans avoir aucune des difficultés
de la délibération. Il avoit même
annoncé que le calife préſideroit déformais
à toutes les aſſemblées , afin que cha
cun fût plus exact à s'y trouver.
Cebon miniſtre ſe rendit le lendemain
matin à l'appartementde la favorite,chez
laquelle Aron avoit paſſé la nuit. Il ſe
livroit à la joie d'enlever fon maître aux
JANVIE R. 1771 . 21
..
plaiſirs &de le mener comme entriomphe
ſur le trône ; mais, à l'air embaraffé
du calife , à ſes diſcours contraints , aux
careſſes ſerviles qu'il en reçut , Selim
connut bientôt que će prince foible étoit
retombé dans les langueurs de la molleſſe,
&que l'attrait des plaiſirs étoit le ſeul
qui pût toucher ſon ame. Enfin l'heure du
divan approchoit ; votre fublime hauteſſe
ne ſe diſpoſe - t elle pas , dit le viſir .
Non , Selim , reprit Aron en ſe levant
comme pour aller chercher quelque choſe
à l'autre bout de la chambre ; mais, en
effet , pour cacher ſa confufion, ce ne fera
pas pour aujourd'hui ; je ne me ſens point
la tête aſſez libre . J'ai promis d'ailleurs à
Mirza de me rendre à une promenade
fur l'eau. Les ordres ſont donnés ; les
gondoles font préparées; il fait le plus
beau tems du monde , & vous concevez
bien qu'il ue m'eſt pas poſſible de faire
manquer cette partie. Allez , cher ami ,
n'êtes - vous pas un ſecond moi même ;
j'entens que vos déciſions ſoient ſuivies;
j'approuverai tout ce que vous aurez
fair.
Le bon Selim baiſſa la tête & fortit
les larmes aux yeux ; il prévoyoit tous les
malheurs qui ne pouvoient manquer d'ar
22 MERCURE DE FRANCE.
river . Son air conſterné rendit le courage
à ceux dont la préſence du calife auroit
pu contenir les mauvaiſes intentions.
Les ambaſſadeurs d'un prince voiſin qui
venoient faire quelques dernandes juſtes
&de peu d'importance , furent renvoyés
fans être fatisfaits. Des impôts onéreux
furent enregiſtrés malgré le viſir ; des
établiſſemens défavorables au commerce
furent admis ; tous les réglemens pernicieux
pafferent à la pluralité des voix ; le
calife figna fans examen & trouva tout
bien pour n'avoir pas la peine de difcuter
; mais on ne tarda pas à fentir les effets
d'une pareille adminiſtration . Le
prince , dont les ambaſſadeurs n'avoient
point eu de fatisfaction , déclara la guerre.
Les habitans des campagnes , accablés
d'impôts , laifferent leurs champs fans
culture. Les manufactures tomberent
faute d'être protégées. Le découragement
gagna tous les états ; l'uſure s'introduifit
; la fraude prit la place du travail,
&tous les maux arriverent à la fois fuivis
de tous les vices , c'eſt toujours le
fruit d'une mauvaiſe adminiſtration .
Cependant il falloit aller au plus prefſé
, l'ennemi s'avançoit. Selim , qui n'éJANVIER
. 1771 . 23
toit pas moins bon guerrier qu'excellent
miniſtre , fut mis à la tête des troupes
qni le demanderent pour général ; il répondit
à la confiance qu'elles avoient en
lui , & les conduifit de maniere que ,
ſans leur faire tirer le fabre , il engagea les
ennemis dans des défilés dont ils n'auroient
jamais pû fortir , & le défaut de
munitions & de vivres alloient bientôt
les obliger à recevoir la capitulation que
Selim auroit bien voulu leur accorder
lorſqu'il reçût de la capitale les nouvelles
les plus affligeantes. Tout étoit dans la
confufion. Aron n'oſant rien décider par
lui - même , s'étoit laiſſé aller aux mauvais
conſeils .
La préſence de Selim pouvoit ſeule
remettre les affaires dans le bon ordre ;
mais elle étoit néceſſaire à l'armée . S'il
quittoit fon poſte il perdoit tout le fruit
de ſes opérations. Cependant, comme
Aron avoir plus de talens pour la guerre
que pour l'adminiſtration , & qu'il étoit
allez aimé des foldats ſur lesquels il répandoit
ſouvent ſes largeſſes , le miniſtre
ſe détermina dans une perplexité ſi preſſante
à prier le calife de venir ſe mettre
à la tête de ſes troupes,tandis qu'il vien24
MERCURE DE FRANCE.
droit pacifier les troubles intérieurs du
royaume. Il ne couroit aucun riſque d'ailleurs
en laiſſant le commandement à
Aron qui n'avoit d'autres opérations à
faire que de tenir les ennemis bloqués
dans la poſition où il les avoit trouvés
&d'attendre qu'ils vinſent ſe rendre à ſa
diſcrétion , cequi ne pouvoittarder.
Le bon vifir , dans le fondde ſon coeur,
ſe rejouiſſoit encore de pouvoir faire recueillir
à fon maître tout le fruit de cette
campagne. Après lui avoir laiſſé les inftructions
néceſſaires , Selim partit pour la
capitale où la difette& les troubles étoient
encore augmentés depuis le départ du calife.
La préſence de Selim fut celle d'un
Dieu Sauveur ; il fut reçu de tous les
peuples avec une joie égale à l'empreffement
avec lequel il avoit été deſiré. Dans
tous les maux la confiance eſt le premier
médecin , comme l'eſpérance eſt le premier
remède ; on crut tout réparé dès que
l'on vir Selim . En effet ſa pénétration
ſçût démêler les embarras qui arrêtoient
la circulation des eſpèces ; les
entrepriſes qui caufoient les diſettes; une
partiede ſes biens fubvinrent aux beſoins
preſſans; ſa prudence détourna les maux
qui
JANVIER. 1771 . 25
د
&
qui menaçoient le royaume , & tout rentra
dans l'ordre accoutumé . Le coeur de
ce bon miniſtre commençoit à ſe ſentir
ſoulagé de l'oppreffion dont il venoit de
tirer les ſujets de ſoh maître. Il ne manquoit
plus à fon entiere fatisfaction que
de le rejoindre & de le trouver triomphant.
Il eſpéroit que le premier ſuccès
l'engageroit à en mériter d'autres
qu'il pourroit un jour ſe déterminer à
être véritablement roi . Il partit donc , &
fut étonné de ne rencontrer ſur ſa route
aucun courier qui vint lui apprendre la
capitulation des ennemis ; mais ſa furpriſe
fut bien plus grande lorſqu'arrivant
aux premières gardes de l'armée on lui
ditque le calife étoit priſonnier. Il ſe fit
trois fois répéter la même choſe aux différens
poſtes par leſquels il paſſa ,& fon
étonnement fit bientôt place à ſa conſternation
. Enfin , étant arrivé au camp , il
apprit que la favorite qui avoit abfolument
voulu fuivre le calife parce qu'elle
n'avoit jamais vu de camp , avoit réſolu
de donner une fère aux officiers de l'armée
*. Cette fête devoit d'abord ſe paſ-
* Cette communication avec les officiers n'eſt
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
fer dans le quartier général comme l'endroit
le plus commode & le plus fûr ;
mais il lui parut beaucoup plus agréable
de la donner ſur une petite montagne
dont une partie étoit couronnée de palmiers
, & d'où l'on pouvoit en même
tems découvrir les deux armées .
Les ennemis furent inſtruits de ces
diſpoſitions & ne manquerent pas d'envoyer
un détachement d'Arabes légèrement
montés qui , à la faveur des palmiers
, ſe gliſſerent juſqu'au lieu du rendez
-vous , & profitant du tumulte de la
fête , enleverent la favorite qui avoit eu
l'imprudence de s'écarter pour viſiter un
boſquet qui lui avoit paru charmant.
Aufſi - tột l'alarme s'étoit répandue ; le
calife avoit couru pour la délivrer , &
étoit lui-même tombé dans une embufpoint
dans les moeurs orientales ; mais elle étoit
ſans doute l'effet de la complaiſance du califepour
ſa favorite& de fon goût pour les plaifirs
bruyans , ou peut- être même de la bonté de Selim
qui pouvoit avoir engagé ſon maître à ſe relâcher
de la ſévérité des uſages envers les femmes qu'il
ne pouvoit voir aſſervies àun esclavage fi rigoucux.
JANVIER. 1771. 27
cade que ſon inexpérience ne lui avoit
pas permis de prévoir.
Selim trouva tous les braves de l'armée
diſpoſés à aller forcer les ennemis dans
leurs retranchemens pour aller enlever
leur maître. Il fallut encore arrêter l'impétuoſité
de cette jeuneſſe qui ſe feroit
perdue fans délivrer le calife. Selim fit
obſerver que , s'ils s'engageoient une fois
dans les défilés , ils y feroient tous tués ou
pris ſans pouvoir ſe défendre. Que le
malheur arrivé à leur maître , auquel il
n'étoit pas moins attaché qu'eux , ne
changeoit rien à la ſituation des ennemis
qui feroient toujours obligés de ſe rendre
; qu'il falloit ſe contenter d'envoyer
leur propoſer la rançon du calife. Indépendament
de ce qu'elle étoit conſidérable
, elle fut d'autant plus volontiers acceptée
que les ennemis craignoient qu'il
ne s'apperçût de l'état miférable auquel
ils étoient réduits , & ils ſe contenterent
degarder la favorite pour faciliter la négociation
dont ils prévoyoient avoir befoin
avant peu de tems .
La confuſion d'Aron fut égale à la joie
de Selim. Lorſque le calife ſe vit dans
les bras de ce bon viſr il l'accabla des
plus vives careſſes & lui prodigua les plus
.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
.
belles promeſſes de ne ſe conduire que
par ſes conſeils ; d'avoir la plus grande
déférence pour tout ce que ſa ſageſſe exigeroit
à l'avenir. Selim auroit pû ſe confier
à ces proteſtations du calife , tant elles
paroiſſoient finceres ; car il favoit
que le malheur rend docile : mais Aron
y joignit fur le champ les plus vives inftances
pour que ſon cher Selim trouvât
les moyens de racheter ſa chere Mirza .
Le viſir qui avoit dû s'attendre à cette
propofition , ne parut point s'oppoſer à
cette demande , & promit tout ce que ſon
zèle pouvoit lui fuggérer , fuppliant furtout
le calife de ne point faire perdre par
ſon impatience l'avantage qu'il avoit fur
les ennemis. En effet , au bout de quelques
jours , ils envoyerent propoſer d'échanger
en vivres ou en autres proviſions
la rançon qu'ils avoient reçue pour le calife
, & même d'y joindre celle de la favorite.
Le viſir obtint , non fans peine ,
que cette demande ſeroitrefuſée & n'eut
pas lieu de ſe repentir de cette conſtance,
puiſqu'ils furent obligés de revenir à capituler
& enfin de ſe rendre à diſcrétion.
Aron alloit recueillir les fruits de la ſageſſe
de ſon miniſtre & recevoir la récompenſe
de ſa complaiſance dans les
JANVIE R. 1771 . 19
bras de Mirza ; mais quelle fut ſa douleur
lorſqu'il apprit que cette belle avoir .
refuſé de retourner avec lui , & demeuroit
entre les bras de fon nouveau vainqueur.
Cette perte fut d'abord plus fenſible
au calife que ne l'avoit été celle de
ſa liberté ; mais , un peu de dépit ſe joignant
aux douces confolations de Selim ,
Aron s'abandonna ſincérement aux conſeils
de cet incomparable ami.
L'infortune eſt la meilleure leçon pour
les rois. Celui-ci voulut d'abord ſe livrer
aux affaires les plus épineuſes du gouvernement
; mais le défaut d'expérience lui
faifoit faire autant de fautes que d'entrepriſes.
Dès que Selim l'abandonnoit
un inſtant , chaque pas qu'il faiſoit dans
cette nouvelle carrière étoit une lourde
chûte . Il étoit la dupe des flatteries des
courtiſans; la victime des ambitieux ; il
rencontroit à chaque inſtant quelque inconvénient
qu'il n'avoit pas preſſenti ,
quelque difficulté qu'il n'avoit pas fuppoſée
, quelque diſgrace qu'il n'avoit pas
prévue.
Que dois-je donc faire , diſoit-il à Selim
? Tous mes projets n'éprouvent que
des obſtacles , mes jugemens que des contradictions
, mes bienfaits que de l'ingra-
Biij
30
MERCURE DE FRANCE .
titude ; avec le deſir ſincère de faire le
.bien , je n'accumule que des fautes; les
moyens que je veux employer pour faire
lebonheurde mes ſujets produiſent exactement
tout le contraire. Je ſuis bien
malheureux ! J'aimerois mieux être né
dans une cabane que de me voir ſur le
trône pour y vivre ſans ceſſe dans les
peines que j'éprouve . Cher Selim , confolez
moi ; apprenez moi pourquoi je
me trompe,même en ſuivant vos principes.
De grace , ne m'abandonnez pas.
Seigneur , répondit le bon viſir , je n'aurois
qu'un mot à dire à votre ſublime
Hauteffe ; ( perſévérez ) maisje la ſupplie
d'écouter une hiſtoire dont elle pourra
tirer quelque profit.
Le puiffant génie Fos avoit un fils
aveugle de naifance , nommé Tiphlos.
Ce fils reprochoit fans ceffe à ſon père
de l'avoir fait naître aveugle , tandis
qu'il étoit le diſpenſateur de la lumière
&rejetoit ſur ſes conducteurs les chûtes
fréquentes qu'il faifoit. Ingrat , lui répondit
le génie , je veux te rendre compte
de ma conduite , quoique je puffe
t'anéantir pour toute réponſe. Ne pouvant
te faire génie comme moi , je n'ai pas
voulu te faire voir tous les maux qui
JANVIER. 1771 . 31
t'environnoient. Dans la ſécurité que te
laiſſe ton aveuglement , tu peux encore
mener une vie affez longue & affez tran
quille au milieu des dangers qui te menacent;
mais,ſi abſolument elle t'eſt inſupportable
, je peux te rendre au néant
d'où je t'ai tiré. L'idée de l'anéantiſfement
effraya le fils du génie qui fupplia
ſon père de lui pardonner ſes plaintes&
de le laiſſer vivre tel qu'il étoit. Je te
pardonne , car je ſuis ton père , dit le génie
, & je veux te faire connoître l'excès
de ma bonté : je te donne , pour te conduire
, ce chien mystérieux ; il a l'inſtinct
de connoître tout ce qui peut t'être avantageux
ou nuiſible. Suis- le , fans jamais
le quitter; il s'appelle Fidel , & net'abandonnera
jamais. Le fils de Fos, pénétré
de reconnoiſſance , ſe jeta aux genoux
de fon père qui l'embraſſa tendrement &
l'abandonna à ſon conducteur. Tiphlos
careffa beaucoup d'abord ce chien Fidel ;
il le confultoit à tout moment , & ne faifoit
pas un pas ſans le prendre pour guide.
Comme ſon père avoit cherché à le
dédommager , par tous les biens de la
fortune , du ſeul avantage dont il étoit
dépourvû , Tiphos ne manquoit pas de
flatteurs ; on l'aſſuroit même qu'il avoit
Bir
32 MERCURE DE FRANCE.
les plus beaux yeux du monde , & que
c'étoit dommage du petit inconvénient
qui l'empêchoit de voir. Le premier qui
ſe préſenta devant lui depuis qu'il avoit
fon guide Fidel , fut un de ces hommes
mépriſables qui déshonorent le don qu'ils
ont reçu du Ciel , en proſtituant leurs talens
à la louange & au menſonge. Il apportoit
une de ſes productions àl'aveugle
qu'il comparoit à l'amour dans ſa dédicace
, en l'affurant que perſonne n'avoit
des connoillances plus étendues dans les
ſciences & dans les arts. Le chien ſe mit
à aboyer du plus loin qu'il vit ce vil
menteur , & Tiphlos congédia l'écrivain
non ſans quelque regret , car il trouvoit
fon livre fort bien écrit. Un bonze ſuivit
l'homme de lettres ; Fidel d'abord ne
ſouffla pas , fans doute parce que l'air
ſimple de l'homme divin lui en avoir
impoſé ; mais , lorſqu'il vint à flairer ſa
robbe, il ſe mit à jeter des hurlemens terribles
, & le bonze fut congédié. Les flatreurs
domeſtiques qui environnoientTiphlos
lui avoient dit qu'un vieil officier
qui logeoit dans la maiſon voiſine de fon
palais paffoit toujours devant lui ſans le
ſaluer , & qu'on pouvoit même le ſoupçonner
d'avoir tenu quelques propos peu
JANVIER: 1771 . 33
reſpectueux : Tiphlos , dont la vanité
avoit été fans ceſſe nourrie par ſes valets
& ſes parafites , ſe trouva fort offenſé de
la conduite du vieil officier; mais, comme
il n'avoit aucune autorité , il fit venir le
plus célèbre juriſconſulte pour lui demander
les moyens d'intenter un bon
procès qui pût ruiner celui qui avoit négligé
de le ſaluer , & l'obliger à venir lui
demander grace. L'homme de loi en
trouva mille , & promit à Tiphlos de réduire
ſon adverſfaire à la mendicité , s'il
vouloit ſeulement lui avancer cinquante
onces d'or pour commencer le procès.
Tiphlos alloit les lui donner avec la
plus grande fatisfaction ,ſi Fidel , qui n'avoit
ceflé de gronder pendant toute la
converſation , n'eût ſauté aux jambes de
l'homme de loi qui ſe ſauva en promettantde
faire unbon procès à Tiphlos .
Enfin la belle Azema parut ; on avoit
dit au fils du génie que c'étoit la plus bel.
le femme de l'Aſie. Il avoit bientôt connu
que c'étoit la plus ſpirituelle,&elle étoit
parvenue à lui perfuader qu'elle étoit la
plus tendre. Ce n'étoit plus que pour elle
que Tiphlos regrettoit d'être privé de la
vue ; mais Azema eſſayoit de le conſoler
enl'aſſurant qu'elle n'avoit des yeux que
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
ود
pour lui ; fes graces étoient ſi ſéduifantes,
le fon de ſa voix fi flatteur , fon air
ſi modeſte que Fidel commença à remuer
la queue quand il l'apperçut. Elle le flatta
de ſa belle main , il lui donna la patte..
Azema porta ſes belles lèvres ſur la tête
du beau toutou; elle en fit les plus beaux
éloges; elle reçut les plusbelles careſſes,&
Tiphlos étoit ravi de joie. Plus Azema lui
diſoit de choſes tendres & paffionnées ,
plus Fidel redoubloit ſes careſſes; enfin
diſoit le fils de, Fos, je ſuis aimé d'une
femme charmante , & fa tendreſſe m'a
dédommagé de l'ingratitude de tous les
autres. Sèxe adorable , s'écrioit - il dans
fes tranſports , le Ciel vousa formé dans
ſa clémence. Il n'a créé les hommes que
dans fon courroux. Il vous a envoyé fur
la terre pour nous conſoler de leurs perfidies.
O mon père ! ô puiſſant génie ! je
n'envierois point votre gloire s'il m'étoit
permis de contempler un inſtant la tendre
Azema. Tiphlos , couché ſur des carreaux
près de ſa maîtreſſe , ſe livroit à
cette douce ivreſſe de l'amour , lorſque
Fidel qui dormoit à leurs pieds ſe réveilla
tout- à-coup & fe mit à aboyer de toutes
fes forces; ce fut en vain que fon maître
lui commanda de ſe taire. Impatienté
JANVIER. 1771. 35
contre l'animal qui troubloit ainſi ſes
plus douces rêveries , il étendit la main
pour lui jeter quelque choſe , & rencontra
un de ſes eſclaves à qui la fidèle Azema
adreſſoit toutes ces tendreſſes . Sa colère
fut égale à la perfidie dont il ſe voyoit
la victime. Il chaſſa ſon eſclave & fa maîtreſſe
, & voulut auſſi bannir fon chien;
mais jamais Fidel ne voulut quitter fon
maître , malgré tous les coups qu'il en
reçut.
L'infortuné Tiphlos crut qu'il pourroit
trouver quelque conſolation dans la lecture
d'un livre de morale qui venoit de
paroître & qui avoit la plus grande réputation.
Il s'en fit lire quelques chapitres ,
& fut étonné de la maniere vigoureuſe&
fublime avec laquelle l'auteur traitoit les
paflions; mais les Gennes étoient encore
trop ardentes pour pouvoir être fitor
éteintes. Il falloit qu'elles ſe confumaffent
par le feu même qui les avoit allumées.
Tiphlos jugea par la chaleur du
ſtyle de ce livre que l'auteur pourroit être
propre à ſervir ſa vengeance; il le fit prier
de venir chez lui . Le ſage parut , & le fils
de Fos lui offrit mille onces d'or pour
faire une brochure ſanglante contre la
perfide Azema &contre tous les ingrats
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoient offenſé , & il accompagna
cette offre de beaucoup de complimens
ſur la beauté de ſon admirable production
, afin de le déterminer à embraſſer
ſa vengeance.
Seigneur , répondit tranquillement le
ſage , je n'aurois pas cru que la lecture de
mon livre m'eût attiré une confiance de
cette eſpèce ; cependant j'accepte votre
propoſition , en vous priant toutefois de
permettre que j'y mette trois conditions.
La premiere , que vous m'accordiez trois
mois pour compoſer l'ouvrage que vous
me demandez ; la deuxieme , de vous lire
pendant ce tems, chaque jour, un chapitre
du livre qui a obtenu vos fuffrages , & la
troiſieme , de me donner d'avance les
mille onces d'or à meſure que j'en aurai
beſoin . Tiphlos approuva ces diſpoſitions
& trouva ſeulement le terme de trois
mois un peu long pour ſa vengeance ;
mais l'envie qu'il avoit de la voir fatisfaite
le détermina même à conſentir à ce
délai.
Le ſage n'employa les premiers jours
qu'à lire quelques chapitres de ſa morale
avec Tiphlos & à faire avec lui quelques
réflexions . Peu à- peu il parvint à lui en
faire fentir l'avantage & à lui en faire
JANVIER. 1771 . 37
goûter la douceur. Plus ils alloient en
avant&plus le fils du génie ſe plaiſoit à
la converſation du ſage. Le chien Fidel ,
qui étoit en grace , ne ceſſoit de le careffer
& de lui lécher les pieds& les mains.
Tiphlos ne pouvoit ſe laſſer d'être avec
ſon ſage& fon chien; les jours paſſoient
trop rapidement à ſon gré , & , dès qu'il
avoit appris que le ſoleil commençoit à
répandre ſa lumière , il ſe faisoit conduire
à la chambre du ſage ; car il n'avoit
pas voulu permettre qu'il logeât déformais
que dans ſa maiſon. Enfin , quand
celui- ci crut s'appercevoir que les fens
de Tiphlos commençoient à ſe calmer
il le pria de lui donner cent cinquante onces
d'or à compte ſur la ſomme dont ils
étoient convenus . Quelques jours après
il en demanda cent autres , puis deux
cents à quelque diſtance delà , & de tems
en tems quelques ſommes plus ou moins
conſidérables juſqu'à l'entier payement
de celle dont ils étoient convenus. Cependant
les trois mois étoient prêts d'expirer
, &Tiphlos n'avoit pas encore parlé
au ſage de la brochure qu'il devoit en
recevoir. Lorſque celui- ci entra un matin
dans ſa chambre , Seigneur , lui dit - il ,
voici ce que j'ai pu faire de mieux pour
vous venger de l'humanité ; alors une
د
8 MERCURE DE FRANCE .
foule de perſonnes qui avoient ſuivi le
fage ſe jeterent tout à coup aux pieds de
Tiphlos , le ferrant dans leurs bras & le
baignant de leurs larmes. Que veulent
tous ces gens , s'écria le fils du génie ?
Que ſignifient leurs careſſes ? Il me ſemble
qu'ils font en grand nombre , & mon
chien n'a pas jeté un ſeul cri ; en effet le
chien Fidel alloit donner un petit coup
de langue à tous à meſure qu'ils entroient
& revenoit lécher les mains de fon maître.
Seigneur , répondit le ſage , le premier
de ceux qui ont le bonheur de vous
marquer leur reconnoiſſance eſt un négociant
que des pertes inattendues avoient
conduità une ruine prochaine : le ſecond
est un receveur des domaines du
prince , à qui ſa foibleſſe pour un ami
avoit fait prêter les deniers publics , &
qui étoit prêt à devenir la victime de ſa
confiance ; celui- ci eſt un honnêre artiſan
dont les travaux ne pouvoient ſuffire à
nourrir une famille nombreuſe; cet autre
eſt un noble guerrier que fon zèle pour
l'état & fa franchiſe pour ſes ſupérieurs
ont réduit à la mendicité après quarante
ans de ſervices; celui-là qui ſe tient éloigné
par reſpect, eſt un ſerviteur qui, après
avoir travaillé tout le jour à porter des
fardeaux , voyant que ſon ſalaire ne fuf
JANVIER. 1771. 139
fifoitpoint,alloit mandier dans des quartiers
éloignés de la ville pour faire fubſiſter
ſon maître que des malheurs ont
réduit dans l'état le plus déplorable ; cet
teDame eft une veuve chargée d'un grand
nombre d'enfans que le crédit & l'injuftice
ont réduite à la pauvreté;cette étrangere
eſt une jeune perſonne donée de
toutes les graces& de toutes les vertus ,
mais qui , demeurée ſans biens , fans parens&
fans ſecours au milieu d'une ville
inconnue , étoit prête à terminer ſes jours.
en voyant qu'on ne lui offroit d'autres
reſſources que celle du crime. Tous ceux
quivous environnent vous doivent l'honneur
ou la vie par les ſecours des mille
onces d'or que vous m'avez données &
que je leur ai diſtribuées ſuivant leurs befoins
; & vous , mes amis , continua le
fage en s'adreſſant à ceûx qu'il avoit amenés
, embraſſez votre bienfaiteur. Alors
les cris de joie & de reconnoiſſance redoublerent
, & les larmes recommencerent
à couler. O mon ami , s'écria Tiphlos
, vous me faites connoître une félicité
, que je n'ai jamais éprouvée ; mon
coeur peut à peine y fuffire . O mon pere !
ô puiſſant génie qui m'avez donné la naiffance
, faites que mes yeux foient ſeule
40 MERCURE DE FRANCE.
ment ouverts un inſtant ſur ceux qui m'environnent
& je mourrai fatisfait.
Cette courte prière s'étoit à peine élancée
du coeur de Tiphlos que ſon pere
parut tout à coup au milieu d'un grand
cercle de lumiere qui ſe répandit dans
toute la chambre & diſſipa les ténèbres
qui obfcurciſſoient les yeux de Tiphlos .
Quels objets viennent s'offrir à ſes premiers
regards ! une foule d'infortunés dont les
premiers mouvemens expriment à la fois
la joie , la confuſion , la tendreſſe & la
reconnoiſſance. Les uns le ferrent dans
leurs bras , les autres preſſent ſes mains
de leurs lèvres palpitantes; ceux - ci baignent
ſes joues de leurs larmes. Ceux-là
plus timides , mais non moins ſenſibles ,
ſe contentent d'embraſſer ſes genoux. Il
ne peut ſuffire à leurs tranſports. O déliees
! ô volupté ! ô mon pere , s'écria le fils
du génie , pourquoi m'avoir privé ſi long.
rems d'un ſpectacle ſi délicieux ? Mon
fils , répondit Fos , vous en avez joui dès
le moment où vous vous en êtes montré
digne. Vos ſens énervés & engourdis
dans les plaiſirs euſſent été incapables de
goûter le ſentiment que vous éprouvez
ence moment. En vain les mêmes objets
ſe ſeroient préſentés à yos yeux dans
JANVIER. 1771 . 41
d'autres inſtans, vous ne les auriez point
apperçus ; ce font les paffions qui aveuglent
, & c'eſt la vertu ſeule qui nous
éclaire . Souvenez- vous cependant de ne
jamais abandonner le guide Fidel que je
vous ai donné. La lumière elle - même
éblouit ; la fécurité trompe , & c'eſt au
milieu de la route la plus éclairée que
l'on fait quelque fois la plus lourde
chûte.
O mon ami , s'écria le ſultan en ferrant
le ſage viſir dans ſes bras , je n'ai
que trop compris le ſens de votre fable .
Je ſuis le malheureux aveugle & vous le
guide .... Non , Seigneur , répondit Selim
, tous les hommes font nés dans cet
état ; mais la raiſon eſt le chien Fidel que
le Ciel leur a donné pour les conduire.
On lui réſiſte ; on ferme l'oreille à ſa
voix ; ſes efforts font vains pour nous
conduire dans le chemin de la vérité.
Les plaiſirs nous entraînent par ce charme
plus doux en apparence , qui fait inſenſiblement
nous aſſoupir dans les bras
de la molleſſe ; mais le chien Fidel ne
nous quitte point , & ſes cris viennent à
chaque inſtant nous réveiller & porter
l'alarme dans le ſein même de la volupté.
Eh bien , reprit Aron , vous ferez pour
moi le ſage vertueux qui m'apprendrez à
42 MERCURE DE FRANCE.
faire le bonheur de tous ceux qui refpi
rent ſous mes lois. Selim voulut ſe profterner
en figne d'obéiſſance ; mais le fultan
l'arrêta dans ſes bras , où il le tint
long-tems ferré , & ils ne quitterent cette
ſituation que pour aller travailler au bonheur
des peuples qui les comblerent de
bénédictions.
Par M. des Boulmiers , ancien
capitaine de cavalerie.
LA FORTUNE & LE SONGE.
Fable imitée de l'allemand .
DAAAME Fortune un ſoir d'affez mauvaiſe hư
meur
S'endormit ſur un banc auprès d'une chaumiere :
Un longequi venoit de répandre l'erreur
Surquelque débile paupiere ,
En paflant , l'éveilla de fon aile légère.
D'où viens - tu , lui dit - elle en l'arrêtant tout
court ?-
Ma foi , je reviens de la ville
Oùj'ai rempli le coeur d'une beauté nubile
Des flammes d'un puiſſant amour.-
JANVIER. 1771. 43
Raconte moi cette aventure ,
Tu diſſiperas mon humeur.-
Volontiers: d'un marquis ayant pris la figure,
Je venois , rempli de fadeur ,
Soumettre ma fortune à ſon minois vainqueur ,
Et par un mot de ſignature
J'aſlurois mon frêle bonheur.
On me tendoit une main trop charmante
Queje baifois avec ardeur ,
Quand je vis l'aurore éclatante.
Je m'enfuis auſſi- tôt . -On parlera de toi
Plus d'une fois pendant la matinée.
Eh ! pourquoi donc es- tu moins malheureux que
moi !
Pourquoi donc cette deſtinée ?
Cesjours derniers j'entrai chez un marchand :
J'accommodai ſes petites affaires.
Je lui tourne le dos & mon bénet ſe pend;
Auſſi je ſuis d'une colère...
Eh! pourqnoi donc es-tu moins malheureux que
moi?
Ne ſuis-je pas un ſonge comme toi ?
Par M. W... d'A
44 MERCURE DE FRANCE.
LES YEUX & LA BOUCHE.
Fable.
Qu'une bouche ait parlé
Rien en cela ne doit ſurprendre ,
Elle eſt faite pour rendre
Un ſon articulé
Comme l'oreille pour l'entendre.
Donner aux yeux la même faculté ,
Et que la bouche leur réponde ,
C'eſt une abſurdité
Qui révoltera tout le monde ;
Car quoique l'oeil puiſſe jouir ,
De même qu'il peut plaire ,
Son fait n'eſt point d'ouir ,
Encore moins un diſcours faire,
Si cen'eſt certaine langueur
Qu'on appelle muet langage ,
Dont il ſçait faire uſage ,
Etant l'interprête du coeur :
Mais , au pays de fablerie ,
Tout parle , tout entend ,
Et de tels propos on ne prend
Que ce qui , ſous l'allégorie ,
Une moralité comprend.
JANVIER. 1771 . 45
Les yeux donc en ces mots ſe plaignoient à la
bouche.
Nous ſommes dans un lieu plus élevé que vous ,
La main ne trouve rien ſans nous
Cependant tout ce qu'elle touche
Elle vous l'apporte auſſi - tôt ,
Et , ſans s'informer ſi l'oeil ſouffre ,
Oubien s'il a ce qu'il lui faut ,
Vous abſorbez tout comme un gouffre ;
L'oeil en larmes fécond
Finit par en répandre.
La bouche ſourit & répond.
A ces pleurs devois-je m'attendre ?
Comment ſeriez- vous affligé :
Vous êtes le mieux partagé :
Vous voyez tout ce qui m'approche,
Et , ſoit dit ſans reproche ,
Vous en jouiſlez le premier ;
Car votre jouiſſance
Conſiſte à regarder d'avance
Ce que la main vient me ſacrifier ,
Comme la ſienne eſt de le manier ,
Et cette préférence
Devroit plutôt m'humilier.
Loin de m'injurier
Vous me devez de la reconnoiſſance ;
Ce n'eſt que pour votre exiſtence
Queje travaille chaque jour ,
Et vous me feriez mieux la cour
J
46 MERCURE DE FRANCE.
Si vous perdiez mon aſſiſtance ;
Faiſons chacun notre devoir.
Envain tenterois-je de voir ,
Et c'eſt là votre unique affaire.
Si l'on pouvoit vous fatisfaire
Ce ſeroit pour vous un malheur.
Rien ne touche à votre paupiere
Sans vous faire de ladouleur.
Jeconſens que toujours la main vous obéifle ,
Pourvû qu'à mon égard rempliſſant ſon office ,
Pour mon plaifir , & le commun bonheur,
Les bons morceaux elle choiſiffe .
Il faut bien convenir que les yeux avoient tort.
Ne faiſons uſage des nôtres
Quepour nous éclairer : contens de notre ſort ,
N'envions point celui des autres.
STANCES à Mile ***.
Lorsqu'a OR l'empire d'une belle
On eſt entierement ſoumis ,
Il eſt doux de trouver en elle
Les attraits de tous les pays.
Vénus a fur vous ſeule épanché ſans meſure
Tous les dons que ſa main ſe plaît à partager ,
On aime dans votre figure
Je ne fais quel air étranger,
JANVIER. 1771. 47
C'eſt le charme des coeurs , l'ornement de nos
fêtes,
Songez qu'il eſt écrit au livre des deſtins
Que les tréſors de nos voiſins
Doivent devenir nos conquêtes.
Un éclat étranger eſt par-tout d'un grand prix ;
Mais ce n'eſt pas le ſeul qui brille ſur vos traces ,
Tout nous annonce que les Graces
Vous ontdonné lejour dans les murs de Paris.
Vos traits ont quelque reſſemblance
Avec ceux du meilleur des Rois ;
Il fait le bonheur de la France ,
On ne peut trop chérir les lois.
La majeſté n'eſt pas votre ſeule parure,
Reine des amours & des ris ,
Vous méritez les voeux de toute la nature
Et le tendre ſurnom que l'on donne à Louis.
J'avois juré de ne plus être
Si prompt àme laiſſer charmer ;
!
Mais , puiſqu'en vous voyant on reconnoît fon
maître ,
Peut- on ſe défendre d'aimer ?
L'argent , dit- on , fait tout dans le fiécle qù nous
ſommes ,
Et! comment ne plairoit-il pas !
S MERCURE DE FRANCE.
Il eſt'empreint de vos appas ,
L'avare me paroît le plus ſage des hommes.
ParM. de la Louptiere.
LES ETRENNES.
Proverbe.
PERSONNAGES :
Madame DoRSIGNY .
MIMY , fille de Mde Dorfſigny , âgée de
ſept à huit ans .
CECILE ,
BABET , } amiess de Mimy.
Une Gouvernante.
Laſcène eft chezMde Dorſigny.
Le théâtre repréſente la chambre à coucher
de Mlle Mimy. Ily afur le devant une
: petite toilettefur laquelle est un carton.
L'action ſe paſſe le premierjour de l'an ,
fur les neuf heures du matin.
SCÈNE PREMIERE.
MIMY ,Seule ,se regardant avec complai-
Sance
JANVIER. 1771. 49
fance dans le miroir & ajustantſa coëffure.
VoOILA qui va à merveilles.... Je ſuis
bien contente de maman , & des étrennes
qu'elle m'a données...._Que la petite
Monroſe va endéver quand elle verra
mon bonnet à dentelles... Hier elle faifoit
tant la petite glorieuſe ! à peine oſoiton
l'approcher : retirez vous , Mademoiſelle
, vous allez gâter mon bonnet , s'il
étoit de blonde ou de gaſe comme les
vôtres , je ne m'en embarraſſerois pas ...
( Elle leve les épaules.) La petite begueule
! jamais je n'ai vu tant faire la rencherie
, & cela eſt laid , laid comme le péché
mortel & d'une bétiſe ! ... Une épingle
ici ne feroit pas mal . ( Elle place une
épinglefur la téte. ) Bien... Il viendra aujourd'hui
beaucoup demonde à la maiſon ,
pour ſouhaiter la bonne année à maman ...
De beaux Meſſieurs .. Je me tiendrai
à côté d'elle... Ils me regarderont ....
( Elle fait différentes mines devant le miroir.
) Ils me trouveront jolie ... Quand
ils me feront des complimens , je ferai
comme cela. ( Elle fourit de différentes
manieres . ) Fi donc , cela reſſemble à cette
vieille Mde Dorimont , quand elle veut
I. Vol.
..
C
so MERCURE DE FRANCE.
faire la jolie ... Comme ceci... Bon...
ah quel plaiſir !
SCÈNE II.
:
MIMY , LA GOUVERNANTE .
LA GOUVERNANTE , qui a tout entendu
entre brusquement. Pour cela non , Mademoiſelle
, votre plaiſir ne fera pas auſſi
complet que vous l'eſpérez , j'y mettrai
bon ordre.
MIMY , effrayée. Ah ! ma bonne....
C'eſt que ... je .... vous m'avez fait bien
peur. ( elle pleure. )
LA GOUVERNANTE. Il s'agit bien de
cela vraiment : j'ai entendu vos petits
difcours , Mademoiselle , ils font fort jolis
, ils m'annoncent des inclinations que
je ſuis très-charmée de connoître .
MIMY , pleurant. Oui , allez ; vous
m'avez fait une peur , que je n'en puis
plus , & vous favez que maman n'aime
pas que l'on me faſſe peur , elle fait bien
que cela merend malade.
LA GOUVERNANTE. Vous voudriez
me faire prendre le change , mais vous
vous trompez ; c'eſt le fonds de coquetterie
& d'orgueil que je viens de découvrir
en vous qui me fait peur à moi ; elle
JANVIER. 17718
i
SI
eſt plus vraie que la vôtre cette peur- là ,
&malheureuſement mieux fondée. Je
ſuis bien fâché de troubler votre joie ,
Mademoiselle ; maisje vous avertis qu'il
faut renoncer pour aujourd'hui à défoler
Mile Monroſe & à plaire aux beaux Mefſieurs
; vous aurez la bonté d'ôter ce bonnet-
là & de mettre aujourd'hui votre coëffure
la plus commune.
MIMY. Ma Bonne , je vous en prie ,
laiſſez moi mon bonnet ; je ne dirai pas à
maman que vous m'avez fait peur.
LA GOUVERNANTE. Je m'y attendois
bien. Non , Mademoiselle , je n'ai point
de compoſition à faire avec vous ; li j'avois
à faire grace , vous vous y prendriez
mal pour l'obtenir ; ſachez que, quand je
punis , c'eſt que je le crois néceſſaire , &
que rien ne peut me faire changer. Vous
mettrez votre bonnet de tous les jours ,
entendez vous ? Cela eſt décidé ; prenez
votre parti de bonne grace. Je reviens à
l'inſtant&je compte voustrouver coëffée;
finon , gare le bonnet de nuit.
4
MIMY. Ma bonne , je vous en prie ,
pardonnez moi , cela ne m'arrivera plus .
LAGOUVERNANTE. Je le comptebien .
C'eſt inutilement que vous me priez , car
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vous ne porterez pas aujourd'hui ce bonnet-
là. Mais ſoyez ſage , modeſte & furtout
point orgueilleuſe... Si je n'ai point
de ſujet de me plaindre de vous pendant
tout le reſte de la ſemaine , c'eſt dimanche
les Rois .... Je ne vous en dis pas
davantage , je vous promets que vous ſerez
contente de moi. Allons , dépêchez
vous , Mde Durozoy eſt avec ſes filles
auprès de Madame votre mere ; on vous
a demandée pluſieurs fois. ( elle fort.)
SCÈNE III.
:
MIMY , feule. Voilà qui eſt fâcheux ,
cette miférable porte ! ſi j'avois en ſoin
de la tenir fermée... Mais dépêchons
nous , fi Cecile & Babet alloient monter ,
elles me verroient ôter mon bonnet pour
en mettre un plus commun , & puis elles
ſe douteroient de toute l'hiſtoire , oh ! je
ſerois déſeſpérée... Pourvû que maman
ne s'aviſe pas de parler devant elles de
mon bonnet neuf... ( Elle tire du carton
un bonnet. ) Il faut donc mettre cela aujourd'hui
. ( Elle regarde le bonnet en levant
les épaules. ) Allons donc. ( Elle se
met en devoir d'ôter celui qui eſtſurſa tête.
) Mais auſſi dimanche...
4 (On entend du bruit. )
JANVIER. 1771 . 53
Ah ciel ! voici du monde... ( Elle ote
promptementfon bonnet. )
SCÈNE IV.
MIMY , CECILE , BABET.
BABET. Et bien , Mimy , es- tu morte?
Il y a une heure que nous t'attendons.
CECILE , d'un air précieux. Pour cela ,
Mademoiselle , vous n'êtes pas trop honnête
, il faut vous venir chercher juſque
dans votre chambre.
MIMY , embarafſée , laiſſe tomber fon
bonnet derriere elle. C'eſt que je me coëffois
, mes bonnes amies , &...
BABET. Tu te coëffois ? Tu es bien
longue à te coëffer ; tiens , mal - propre
que tu es , voilà ton bonnet à terre (elle
ramaſſe le bonnet. )
MIMY , rougiſſant . Cela est vrai . ( Elle
veut prendre le bonnet. )
BABET. Attens donc , que nous l'examinions
; mais, voilà du beau, comment,
diantre , de la dentelle ? je n'en porte
point encore , moi,& fi j'ai un an &demi
plus que toi .
CECILE . Oui ; cela eſt aſſez propre &
bon pour toi , Mimy ; c'eſt plus honnête
C iij
54
MERCURE DE FRANCE .
que ces petites ſaloperies que tu portois ;
ce font lûrement tes étrennes ?
BABET. Oh çà , ma bonne amie , Mimy;
j'ai une envie des plus grandes de
te voir ce bonnet- là , allons que je t'aide
à le mettre.
MIMY. Non , ma bonne amie , je ne le
mettrai pas aujourd'hui.
BABET. Et pourquoi donc ?
MIMY. Non ; c'eſt que... tiens....
l'ouvriere a encore quelque choſe à y
faire.
BABET. Bon , tu te moques , ce bonnet-
là eſt fini & très fini .
MIMY. Mon Dieu , que tu es terrible!
c'eſt ... le ruban qui n'eſtpas bien choiſi .
CECILE. Il eſt vrai qu'il eſt des plus
communs.
BABET. Ce ruban- là ? je le trouve des
mieux aſſortis : allons, pas tant de façons;
tu fais la petite mutine , je crois. ( Elle
veut lui mettre le bonnet. )
MIMY , se défendant. Non , quand je
te dis que je ne veux pas le mettre & que
jene le mettrai pas.
BABET. Oh , oh , tu le prens ſur un
JANVIER. 1771 . SS
drôle de ton , & bien fais comme tu jugeras
à - propos.
CECILE . En vérité , Mademoiselle ,
c'eſt bien mal reconnoître l'amitié qu'on
a pour vous.
MIMY. Comme vous me défolez. Oh
bien , tenez , je vous avouerai que c'eſt
que mabonne me l'a défendu.
BABET. Comment dis tu ? ta bonne !
CECILE . Voici une bonne hiſtoire .
BABET. Comment tu es affez fotre à
ton âge , pour te laiſſer maîtriſer par ta
bonne?
MIMY. Cela vous eſt bien aiſe à dire :
c'eſt que c'eſt une perſonne bien ſage , bien
prudente,&qui me veutbeaucoup debien ,
que ma bonne ; du moins maman me le
dit-elle à chaque inſtant , & elle veut que
je lui obéifle comme à elle-même.
BABET. Comme à elle - même , à une
domeſtique Mais cela eſt épouvantable !
CECILE, Effectivement , c'eſt une efpècede
ſervante qu'une gouvernante . On
peut mettre çà à la porte quand on veut,
n'en avons-nous pas eu juſqu'à trois ?
MIMY. Oh , ma bonne , n'eſt pas une
gouvernante comme les autres .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
BABET . Comme les autres ou non ,
c'eſt une domeſtique enfin .
CECILE . Oui , tu as raiſon , une domeſtique
, & ta mere t'ordonne d'obéir à
une domeſtique ? Ah ciel ! pour moi l'on
m'aſſommeroit plutôt.
MIMY. Mais est - ce que vous n'avez pas
une gouvernante auſſi , vous ?
BABET. Vraiment , oui , nous en avons
ane ; mais je voudrois bien pour voir
qu'elle s'avisât de faire la maîtreffe, comme
je vous la ferois dénicher bien vîte .
MIMY. Oh ! ici , il n'y a que maman
qui a le droit de chaſſer les domeſtiques.
BABET. Imbécille que tu es , eſt- ce que
tu ne ſais pas comment il faut s'y prendre
pour faire chaſſer un domeſtique qui déplaît?
CECILE. Pour cela , tu es bien neuve..
MIMY. Dame ; j'avoue bonnement que
je n'en ſçais pas autant que vous.
BABET. Tu te ſouviens bien , ma foeur,
de cette Dlle Colette notre premiere
gouvernante , comme elle vouloit faire
la maîtreſſe , la ſévère , nous mener à ſa
volonté ; Mademoiſelle nous donnoit des
tâches , Mademoiselle vouloit nous faire
JANVIER. 1771 . 57
apprendre des leçons , Mademoiselle faiſoit
la rapporteuſe , & puis c'étoit toujours
des querelles épouvantables. Cela
n'a pas duré long - tems , va ; j'ai ſçu la
déſoler ſià propos , la déſervir ſi adroitement
auprès de maman , enfin j'ai tant
-fait des pieds & des mains qu'elle a été
obligée de décamper.
CECILE . Elle étoit bien tenace celle- là,
maman avoitbien de la confiance en elle ...
Nous avons eu des peines... des peines ..
mais à la fin nous en ſommes venues à
bout. Croirois- tu que nous l'avons forcée
à demander elle-même ſon congé .
BABET. Et toutes celles qui font venues
depuis ont changé de ton; nous les
avertiſſions d'avance ; nous faiſions nos
conventions,& lorſqu'ellesy manquoient;
crac , à la porte .
MIMY. Que vous êtes heureuſes ! je
n'aurai jamais cette hardieſſe là moi ; je
fçais pourtant bien lui faire quelques petits
chagrins , pour peu qu'elle me touche;
elle ne me donneroit qu'un petit
coup ſur l'épaule , je pleure , je crie de
toutes mes forces. Maman vient , ma
bonne lui raconte tout &je ſuis encore
grondée par deſſus le marché.
C
58 MERCURE DE FRANCE.
BABET. Pauvre nigaude ! il faut raconter
l'hiſtoire différemment.
MIMY. Oh oui , mais c'eſt que c'eſt une
femme qui dit toujours vrai , que mabom
ne , maman le ſçait bien .
BABET. Allons donc , tu es un enfant ,
il faut avoir de la fermeté , lui dire tout
net que tu n'es pas faite pour lui obéir;.
au contraire , parce que les domeſtiques
ne doivent pas commander aux maîtres ,
ſans quoi elle te menera toujours par le
nez.
CECILE. Sans doute , il faut faire un
peu fentir à ces gens- là ce qu'on eft & ce
qu'ils nous doivent.
SCÈNE V.
CECILE , BABET , MIMY,
LA GOUVERNANTE .
LA GOUVERNANTE. Meſdemoiselles
Durozoy , que faites- vous donc ici , s'il
vous plaît ?
BABET. Mais, je crois que nous n'avons
aucun compte à vous rendre .
LA GOUVERNANTE. Vous êtes bien
incivile pour une Demoiselle de votre
JANVIER.. 1771 .
زو
condition ; & bien apprenez , Mademoifelle
, que vous en avez , des comptes à
me rendre , que vous êtes ici chez moi ,
que vous ne deviez pas y monter ſans ma
permiffion.
BABET , en riant, àſa ſoeur. Qu'en distu
, ma ſoeur ? Nous nous imaginions
pourtant être chez Mde Dorfigny.
CECILE , fur le même ton. Je le penfois
comme toi , mais nous nous trompons
comme tu vois.
BABET ,éclatant. Ah , ah , ah , ah, cela
eſt plaiſant , ( à la gouvernante) je vous
demande bien des pardons , Madame ,
ah , ah , ah , ah .
LA GOUVERNANTE. Mais je vais de
ſurpriſes en ſurpriſes ; oui , Meſdemoifelles
, je ſuis ici chez moi; vous n'ignorez
pas que je ſuis gouvernante deMile
Mimy , par- tout où je ſuis auprès d'elle ,
j'ai l'honneur de repréſenter Madame fa
mere, & ici plus particulierement qu'ailleurs.
( Cecile & Babet continuent de rire. )
En vérité , je ne puis m'empêcher de
vous dire que vous êtes bien groſſières
quand vous ne reſpecteriez en moi que:
mon âge...
60 MERCURE DE FRANCE.
BABET. Groffière vous- même... Mais,
avec votre permiffion , nous ne ſommes
pas faites à reſpecter des domeſtiques .
CECILE. Oh mon Dieu ! nous n'avons
pas reçu cette éducation- là , par exemple .
LA GOUVERNANTE. Il paroît que vous
en avez reçu une excellente , Mile Mimy
a dû beaucoup profiter de votre converſation
.
BABET. Certainement ; ſi elle veut nous
croire elle n'obéira plus à des gens à qui
elle doit commander.
LA GOUVERNANTE. Je m'apperçois
que vous vous êtes entretenues de trèsjolies
chofes . Allez , mes cheres Demoifelles
, vous n'excitez plus chez moi que
la pitié : j'avois ſeulement à vous dire
que la viſite de Mde votre mere eſt finie
& qu'elle vous attend pour s'en aller.
Vous ne pouvez trop vous hâter de vous
rendre auprès d'elle.
CECILE , d'un air mocqueur. Vous von .
lez donc bien recevoir nos reſpects .
BABET à Mimy , à demi - voix. Que je
te voie tantôt ton bonnet neuf , ſinon...
(à la gouvernante , d'un férieux affecté. )
Madame , j'ai l'honneur d'être ... Ah ,
JANVIER. 1771 . 61
ah , ah , ah . (Elle fort avec sa soeur en
éclatant de rire.)
SCÈNE VI .
LA GOUVERNANTE , MIMY .
LA GOUVERNANTE . Voilà deux méchantes
peftes; fi je les avois ſoupçonnées
auſſi dangereuſes , elles ne feroient certainement
point entrées ici. Mais que
fignifie , s'il vous plaît , ce bonnet neuf
qu'elles veulent vous voir tantôt ?
MIMY , avec humeur. Açà , c'eſt mon
bonmet d'étrennes , pourquoi ne voulezvous
pas que je le mette aujourd'hui ?
LA GOUVERNANTE. Pourquoi ? la
queſtion eſt ſinguliere , Mademoiselle ,
vous le favez aufli bien que moi , pourquoi
; d'ailleurs , je vous le défends , cela
doitfuffire .
MIMY , à demi- voix. Oh ! vous me le
défendez ... vous le défendez . Eft - ce
que je ſuis faite pour...
..
LA GOUVERNANTE. Parlez plus haut ,
Mademoiselle , ce que vous avez à dire
mérite d'être entendu.
MIMY , du même ton. C'est vrai....
une ſervante... faire la maîtreſſe.
62 MERCURE DE FRANCE .
9
LA GOUVERNANTE , après l'avoir re
gardée quelque tems fans rien dire. Fore
bien , Mademoiselle , vous avez admirablement
profité ; ſi on vous laiſſe faire
vous égalerez bientôt vos maîtreſſes ; je
ne ſçais pourtant pas ſi Mde votre mere
aimeroit que vous priffiez de pareilles
leçons ; je l'entens , je crois , il faut lui
demander ſon avis .
SCÈNE VII . & DERNIERE.
Mde DORSIGNY , LA GOUVERNANTE
MIMY.
Mde DORSIGNY. Pourquoi ne deſcendez
- vous donc point , Mademoiselle ,
depuis le tems qu'on vous appelle . Mais.
qu'eſt - ce que c'eſt ? vous voilà toute en
déſordre , décoëffée , le viſage rouge , les
yeux humides... Eſt- ce que vous auriez
eu querelle avec votre bonne ? vous favez
bienquejen'aime pas cela .
MIMY. Non , maman , c'eſt que....
c'eſt elle qui ...
Mde DORSIGNY. Qui , elle ? de qui
parlez - vous donc , s'il vous plaît ?
MIMY. Maman , c'eſt de ma bonne qui
JANVIER. 1771 . 63
veut me mettre aujourd'hui en pénitence,
fans ſujet.
Mde DORSIGNY. C'eſt votre bonne,,
qu'il faut l'appeler , ou bien , Mademoifelle
: qu'il vous arrive de prendre de
ſemblables tons. Quant à la pénitence ,
vous la méritez fûrement; ainſi je prétens
que vous la ſubiſfiez fans murmurer .
LA GOUVERNANTE. J'ai furpris ce
matin , Mademoiselle , ſe regardant avec
complaifance dans ſon miroir & tenant
des diſcours d'une coquette conſommée ,
j'ai pris le parti pour rompre ce penchant
de lui défendre de mettre aujourd'hui fon
bonnet d'étrennes.
Mde DORSIGNY. Vous avez fort bien,
fait , mais cette explication étoit inutile ,,
on doit vous obéir ſans examen .
LA GOUVERNANTE. Point du tout ,
Madame , je ſuis ici ſur le pied de fervante
, j'y dois faire les volontés de tout
le monde , n'est -ce pas Mlle Mimy ? Ne
font- ce pas là les leçons que vous ont
données les Dlles Durozoy ?
Mde DORSIGNY. Mais voilà qui eſt
horrible ; comment , petite impertinente,
vous avez tenu de pareils diſcours .
LA GOUVERNANTE . Non , Madame
64 MERCURE DE FRANCE.
il faut lui rendre juſtice , elle est trop
bien née pour parler ainſi ; elle s'eſt ſeulement
laillée aller un inſtant aux mauvais
propos des Dlles Durozoy , qui font
bien les deux plus dangereuſes petites
perſonnes & les plus mal élevées que je
connoiffe.
Mde DORSIGNY. Je ſuis bien aiſe
d'apprendre cela ; oh ! bien , Mademoifelle
, je vous défend très - expreſſemenr
de voir jamais les Dlles Durozoy , fi ce
n'eſt en ma préſence & lorſque je ferai à
portée d'entendre tous vos difcours & de
n'en pas perdre une feule parole .
MIMY . Elles font venues me chercher,
Maman , ce n'eſt pas moi , qui...
Mde DORSIGNY. Cela ſuffit. Je prétens
que vous reſpectiez votre gouvernante
que vous la regardiez comme une autre
moi - même & que vous lui obéiffiez en
tout fans hésiter.
MIMY . Oui , maman .
Mde DORSIGNY. Prenez garde à ce que
vous me promettez , vous favez combien
je vous aime; & bien, ſi veus manquez le
moins du monde à ce que je viens de
dire , vous perdez ſans reſſource mon
amitié. Allons ,demandez excuſe à votre
bonne.
JANVIER. 1771 . 65
MIMV , d'un air honteux. Mabonne ,
je ſuis bien fâchée...
د
LA GOUVERNANTE. Cela ſuffit , Mademoiſelle
; j'oublie tout j'eſpere que
vous tiendrez parole à Mde votre mere ;
car , comme je le diſois à l'inſtant , vous
avez un aſſez bon caractere , il feroit bien
fâcheux qu'il fût gâté par la mauvaiſe
compagnie des Dlles Durozoy.
Mde DORSIGNY. C'eſt à quoi je vous
prie de tenir la main ; j'aurai ſoin de mon
côté qu'elles ne ſe voient que lorſque cela
ſera indiſpenſable , mais toujours en ma
préſence.
LA GOUVERNANTE. Madame , en faveur
du repentir de Mademoiselle , vous
voudrez bien qu'elle mette aujourd'hui le
bonnet dont vous lui avez fait préſent.
Mde DORSIGNY. Elle ne le mérite guère
, mais vous êtes la maîtreſſe .
MIMY. Maman... ma bonne ... que
je vous embraſle... cela ne m'arrivera
plus jamais.
Mde DORSIGNY , après avoir embrasse
fafille. C'eſt bien , ma fille , allons,achevez
de vous coëffer , dépêchez vous . Je
vous menerai avec moi faire quelques vi
66 MERCURE DE FRANCE .
fites , il n'y a rien qui forme autant les
enfans que cet uſage , & quelque génant,
quelque embaraſſant même qu'il ſoit trèsfouvent
, il fera toujours le mien . ( àfa
fille. ) Souvenez- vous bien d'aujourd'hui
&du danger que l'on court lorſqu'on fréquente
de mauvaiſes compagnies ; car ,
dit le Proverbe ...
* Le mot da Proverbe inféré dans le Mercure
deDécembre eft lcs honneurrs changent les moeurs.
SONNET.
TANDISque de la nuit le char fombre & rapide
Du Auide (ubtil parcourt l'immenſité ,
Le vol libre & hardi de mon ame intrépide
S'élance dans le ſein de la Divinité.
En vain l'homme , égaré par un flambeau perfide,
Veut de l'Etre Eternel ſonder l'obscurité ,
La ſageſſe le quitte ou la raiſon le guide
Etdérobe à ſes yeux l'immortelle clarté.
Ainſi l'ordonne un Dieu qui , de ſa triple eſſence,
Cache aux foibles humains l'auguſte connoif
fance,,
JANVIE R. 1771 . 67
Sachant qu'ils n'en pourroient foutenir lagrandeur.
Mais s'il tient notre eſprit captif en cette vie,
C'eſt pour le couronner dans la gloire infinie
Et nous inſtruire enfin au comble du bonheur.
VERS à Mde Benoist , par l'auteur
des Amours de Sapho .
J'AI chanté latendre Sapho ,
Qui , par mille traits de génie,
De la naiſſante poëfie
Orna le fublime bercean ,
Et que l'hommage de laGrèce,
Idolâtre des arts bien plus que de fes dieux,
Plaça parmi les nymphes du Permeſle.
Infenſé ! je cherchois dans ces tems ténébreux
Le prodige d'un ſexe aimable , ingénieux ;
J'outrageois à la fois mon fiècle & ma patrie.
Oui , Benoiſt , de la Grèce eut excité l'envie
Et mérité l'encens .
C'eſt la Sapho Françoiſe , elle en a les talens,
Son pinceau délicat & ſa touche hardie ,
Ses traits de flamme & ſes tendres accens.
Amante de Phaon que n'avois-tu ſes charmes?
L'ingrat t'eût coûté moins de larmes.
Benoiſt de la ſageſſe a célébré l'empire
1
:
68 MERCURE DE FRANCE.
Et la fait adorer .
Sapho chanta l'amour & ne put l'inſpirer ;
Sans le chanter Benoiſt l'infpire.
VERS de M. Pyron , pour mettre au
bas du portrait de M. Duſaulx , qui
vient de donner une excellente traduction
de Juvenal. *
LIBRE fans indécence , en traducteur habile,
Il dit tout , ſans pourtant dire trop ni trop peu :
Du fougueux Juvénal il adoucit la bile ,
Et ne garde en entier que le nerf & le feu.
* On trouve cette traduction chez Lambert ,
imprimeur - libraire , rue de la Harpe près St
Coſme , & Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
JANVIER. 1771. 69
A M. de Fontette , intendant de la généralité
de Caën , fur ſa promotion à
la place de chancelier de Mgrle Comte
de Provence.
PRÈS du Prince ſi cher aux peuples de Provence,
Louis à votre zèle offre une dignité ;
Et ce Monarque en vous protége & récompenfe
Un ami de l'état & de l'humanité.
Par M. l'Abbé Ygou , de l'académie
royale des belles lettres de Caën.
VERS à mettre au bas du portrait de
Mdede Fontette , intendante de Caën .
DE Minerve elle a la ſageſſe ,
Elle égale Hélène en beauté;
Hébé , par ſon air de jeuneſſe ,
Sapho , par ſon urbanité.
Parlemême.
70 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES.
JEAN, dont la femme a tant d'amis
Contoit ſous l'ormeau du village
Le grand danger où l'avoit mis
Certain Taureau du voisinage.
Corne baifféc , avec fracas
( Si je n'euſſe doublé le pas )
Sut moi le drôle venoit fondre ...
Hé : grand fot , lui dit Nicolas ,
Ne pouvois-tu pas lui répondre ?
Par M. de M-S.
S
LE PAGE.
I tu veux re joindre àmes pages,
Dit un marquis au jeune André ,
Vingt- cinq écus feront tes gages ,
Et de plus je t'habillerai .
Marché des deux parts aſſuré,
André ſe couche ... Midi ſonne ;
Point d'André . Le maître s'étonne ,
Et va ſon laquais éveiller :
Eh! que fais-tu donc là , mon drôle ?
JANVIER . 1771 . 7
L'autre répond , non ſans bailler :
J'attendois ſur votre parole
Que vous me vinſſiez habiller.
Parle même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Décembre
est la Langue ; la ſeconde eſt le Secret;
la troifiéme , Salade; la quatrième,
leMercure ; la cinquiéme , la Rofe. Le
premier mot du Logogryphe eſt Boucle ,
d'oreilles , boucle de ſouliers , boucle de
cheveux , boule , bouc & bouë . Le ſecond
eſt Archet , où l'on trouve arche , trace ,
arc arme , arc portion de cercle , Thrace ,
carte , tâche , rat , chat , art , hart , ré &
char, Le troiſiéme eſt Logogryphe , où
l'on trouve Io , ó interjection , horloge ,
Eloi , pré , oeil , lie , rôle , oie , og , Pie ,
Pontife Romain , or , Pó , Loire , gogo ,
loi , gril , plie poiffon , orge , gorge , épi
poil friſé du cheval , gloire , ire , épi de
blé , póle , le Roi. Le quatrième , Livre ,
en ôtant l'u , il reſte lyre qui eſt un inf
rument de muſique .
72. MERCURE DE FRANCE.
J
ÉNIGME
E ne ſuis qu'un exactement ;
Mais de tous les côtés on ſçait me reproduire ,
Etje vis à peine un moment
Que chacun cherche à me détruire.
J'ai des défauts afſurément;
Car je me plais dans le myſtere ,
La feinte & le déguiſement.
Tromper eft dans mon caractere .
J'aime à voiler mes ſentimens ,
Mais mon état me jullifie ;
J'ai beſoin d'échaper aux regards pénétrans ,
Sans quoi l'on m'abandonne & ſouvent l'on
m'oublie.
€
AUTRE .
COMMENT OMMENT ne me deviner pas ?
Je vais , je viens , je fais des pas ;
Cher lecteur , c'eſt une merveille
La fermeté dont j'ai besoin ,
Quand il s'agit d'aller au loin .
Dépend de ma boucle d'oreille ;
Alors à qui va cheminant ,
,
4 Je
)
Page73.
Air d'Ajax.
1771 .
Par vos talens et vos charmes
Vous enchantesluniver's Nos coeurs vous ren:
dentles armes, Surs d'êtreheureuxdansvos
Fin.
+
fers.Vos yeux a nôtre constanceAssurent la
¥
récompenseDes mauxquenous aurontsou:f
ferts Parvos&c.Lesplaisirsde la tendresse
+
L'emportent sur la richesse Quandpar vous
+
ils nous sontofferts Par vos & c .
De l'Imprimerie de Récoquilliće, Rucde la Huchette,au PanierFloure
JANVIER . 1771 . 73
Je ſuis utile & néceſſaire ;
Je porte un poids bien fatiguant ,
Qu'importe ! c'eſt là mon affaire ;
Auffi , j'y luccombe à la fin ,
Tant eſt rude mon exercice ;
J'ai peu de rouge & de chagrin ,
Chez le bourgeois , dans mon ſervice ;
Mais on peut m'en voir quelque indice ,
Chez les grands , chez le ſouverain ;
C'eſt une eſpéce de martyre ,
Que mon enceinte quelque fois ;
Cebobo , devrois-je le dire ?
Fait grand mal juſqu'aux bouts des doigts.
Si je ſuis mignon chez Thémire ,
Legaland connoiſſeur admire ,
Ce qui ſoutient bien ſes attraits ;
J'en dis trop ! holà , je me tais .
Par M. M..... de Savigny.
J
AUTRE.
&tiens le premier rang dans l'amoureux cmpire.
Sans ma poſleſſion nul amant n'eſt heureux.
Je puis , quand il me plaît , faire tout ſon martyre.
Jepuis également combler ſes tendres voeux ;
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
Cela dépend de moi. Mon unique fuffrage
Décide de ſon ſort ; mais, quand du mariage
L'amour m'a fait ſubir les légitimes lois ,
Il ne m'eſt plus permis d'en uſer des mêmes droits,
Mon lot eſt d'établir la paix dans le mariage ,
Et moi - même j'y ſuis le plus intéreſlé ;
Mais , fi de mon devoir je fais un autre uſage ,
Cela dépend pour lors comme je ſuis placé.
Ou trop haut ou trop bas je ſuis inſupportable ;
Un juſte milieu plaſt , ſeul il me rend aimable.
Quoique l'oeil curieux , dans mon ſombre manoir
,
N'ait jamais apperçu rien d'agréable à voir.
Ace mot , cher Lecteur , point de faux commentaire
;
Car , ici , ma deviſe eſt celle d'Angleterre.
LOGOGRYPHE LATIN.
Non gradior quamvis quadrupes , moror
gra Sylvis :
Factripedem; ne quid claudicet uſque veto.
inte
Par un Pr. en P.
JANVIER 1776 75
J
AUTRE.
E ſuis un animal muet
Qu'on ne prend guère ſans filet.
Lecteur , ſi tu me décompoſes ,
En moi tu trouveras des choſes
Sans liaiſon & ſans rapport :
Que l'on retranche de mon corps
La tête ; je ſuis dans l'égliſe
Unvêtement que fort on priſe ,
Unemarque de dignité .
Qu'on coupe l'autre extrémité ;
Je ne ſuis bon qu'à la cuiſine : !
Gens affamésde tôt ſans moi criroient famine!
Qu'on me coupe & la tête & la queue à la fois
Mon tronc , par d'inviſibles lois
Se pétrifie ,
Etdes mers en courroux je brave la furie .
Par le même.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Réflexions critiques fur la Poëfie & fur la
Peinture , par M. l'Abbé Dubos , &
ſeptième édition . A Paris , chez Piſſot,
quai de Conti , à la Sageffe.
Ce titre ſeul fuffit pour garantir le mérite
de l'ouvrage. On ne réimprime auſſi
ſouvent que les livres qui font beaucoup
lus, On peut cependant ajouter encore le
témoignage de M. de Voltaire . « Tous
>> les artiſtes liſent avec fruit les réflexions
» fur la Peinture & la Poëfie ; c'eſt le li-
>> vre le plus utile qu'on ait jamais écrit
>> fur ces matieres chez aucune des na-
» tions de l'Europe. Ce qui fait la bonté
>> de cet ouvrage , c'eſt qu'il n'y a que peu
>> d'erreurs & beaucoup de réflexions
>> vraies , nouvelles & profondes ; ce n'eſt
» pas un livre méthodique , mais l'au-
>> teur penſe & fait penfer.>>
Les quatre Ages , ou la vie humaine ,
poëme en quatre chants & en vers de
dix ſyllabes.
7
JANVIER. 1771. 77
Cet ouvrage d'un jeune militaire diftinguédans
ſon état & connu dans la littérature
par des ouvrages pleins de douceur
& d'agrément , s'imprime actuellement
chez Delalain , rue & à côté de la
Comédie Françoiſe .
Béverlei , tragédie bourgeoiſe imitée de
l'anglois , en cinq actes & en vers libres
; par M. Saurin , de l'académie
françoiſe , nouvelle édition revue
& corrigée . A Paris , chez la V. Dachefne
, rue St Jacques , au Temple
du Goût.
« L'auteur de cette piéce , par défé-
>> rence pour une partie du Public qui a
»paru ſouhaiter que la catastrophe du
>> cinquiéme acte fût moins terrible , a
>>fait un ſecond cinquiéme acte que l'on
>> trouvera dans cette nouvelle édition à la
>> fin de l'ouvrage. Les comédiens pour-
>> roient en faire l'effai &donner enfuite
» la préférence à celle des deux façons
>> que le goût du Public auroit adoptée.
C'eſt ainſi que s'explique M. Saurin
dans un avis qui eſt à la tête de ſa piéce .
Nous ſommes perfuadés qu'en eſſayant
ce nouveau dénoument, l'auteur n'a vou
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
lu que faire voirà ceux qui ſe plaignoient
d'être trop affligés & trop attendris combien
il étoit facile de les confoler. En
effet rien n'eſt plus aiſé que de découvrir
les fourberies de Stukeli , de réparer les
malheurs de Béverlei & de l'arrèter au
moment où il veut s'empoiſonner , &
c'eſt ce que l'auteur a exécuté dans le
nouveau cinquiéme acte ; mais il araiſon
de penſer avec le plus grand nombre des
ſpectateurs & des juges en littérature que
la grande leçon morale qui réſulte de
fon drame n'eſt complette que par la
mort de Béverlei , que cette mort offre
d'ailleurs un ſpectacle très - pathétique
fans paffer le but de la tragédie , & laifle
dans toutes les ames cet éguillon de douleur
que l'on aime à remporter d'un ſpectacle
fait pour remplir les beſoins de la
ſenſibilité. Ce qu'il y a de plus heureux
dans le dénoument , c'eſt d'avoir été l'occaſion
de très - jolis vers qui nous ont été
communiqués , & qui font voir que l'auteur
de Béverlei fait plaire & foutenir
tous les tons .
A la premiere fois , au ſortir de mon drame
Maint joli cavalier , mainte charmante Dame
Diſoient qu'on ne pouvoit l'ouir
1
JANVIE R. 1771. 79
Sans , tout au moins , s'évanouir :
Ils en avoient trouvé le dénoument horrible
Et je ne les en blâme pas ,
AParis on eft fi ſenſible !
On a les nerfs ſi délicats !
Evitons tout ce qui les bleſſe ,
Il importe de plaire à ce ſexe enchanteur
De qui dépend ſouvent , le ſuccès de la piéce
Et la fortune de l'auteur .
Dans ce deflein , ſans pourtant être fade ,
Je viens de faire un nouveau dénoument ,
Ami des nerfs & bon pour un malade :
Leurplaira-t- il ? Je ne ſais... non, vraiment ;
Car , malgré les propos de ce ſexe charmant
Il aime à voir enſanglanter la ſcène.
Dans le Cirque , jadis , uneVierge Romaine ,
Le pouce renverfé , l'oeil armé de fureur ,
Forçoit un malheureux , étendu ſur l'Arene ,
Apréſenter lagorge au glaive du vainqueur :
Nos femmes ont , fans doute , une ame plus hu
maine.
Mais enfin , Paris excepté ,
Ce ſexe, né pour la tendreſſe,
Seroit- il cruel ? Non : on dit la cruauté ,
Le partage de la foibleſſe ,
Etce ſexe eſtbien fort puiſqu'il a labeauté.
1
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
OEuvres diverſes du docteur Young, traduites
de l'anglois par M. leTourneur;
2 vol . in- 12 . A Paris , chez le Jay ,
libraire , rue St Jacques.
L'abondance des images , l'énergie du
ſtyle, des idées vaſtes , un coloris fombre
&plus encore la douceur que l'on goûte
à répandre des pleurs ſur ſes propres
maux , ont fait lire avec empreſſementle
poëme des Nuits du docteur Young.
Ceux qui ont à ſe plaindre des revers de
la fortune , des abus de la Puiſſance , des
injuftices de la ſociété goûteront également
une douce fatisfaction à rêver triftement
avec le mélancolique Anglois ſur
les biens & les maux de cette vie. Young,
dans ſon difcours ſur l'Estimation de la
valeur de la vie , pèſe ce monde dans la
balance de la vérité. Il paſſe en revue les
différens états de la ſociété , les rangs ,
les âges , les penchans , les rélations ſociales,
les tempéramens,les humeurs & les
paſſions des hommes. Il fait voir qu'il eſt
un point commun où toutes ces différen.
ces vont s'unir : c'eſt le mécontentement,
la plainte & la peine. Sa voix lugubre
pourſuit l'homme juſques dans ſes plus
tendres engagemens. Young lui annonce
JANVIER. 1771. 8
que le bonheur eſt bien rare dans le
mariage. Mais l'état du célibataire eſt - il
plus heureux ? « Le célibat n'offre qu'un
>> déſert où l'homme vit iſolé , triſte &
>>fans confolation . L'âge mûr arrive , les
>>>tendres affections s'éveillent dans le
>> coeur de l'homme ; ces ſentimens de-
>> mandent leur objet , & foufrent en
>>nous lorſqu'ils en ſont privés; fi l'on
>> s'obſtine à reſter célibataire , il faut ou
>> étouffer tout-à-fait ces ſentimens ou les
» conſerver , ſans jamais les fatisfaire.
>>Pour les étouffer , quelle violence il
>> faut faire à la nature ! les entretenir
>> ſans les fatisfaire , c'eſt un tourment
>> continuel ; c'eſt un tourment ſi affreux
» qu'il a donné aux diſciples de Platon
» l'idée d'un enfer. Il en eft du penchant
>> qui nous preſſe d'être pere , comme du
>> lait d'une mere : il faut qu'il forte de
>> ſon ſein pour ſe répandre, ou bien qu'il
>> s'y corrompe & enfante la maladie &
>> la douleur . Les noms d'époux & de
>> pere ſont les titres d'honneur que dif-
>> penſe la nature , & elle leur a attaché
>> des plaiſirs bien ſupérieurs à ceux qui
> ſuivent les titres que la fortune peut
" donner. Quand on réſiſte à l'impulfion
ود de la nature , elle réſiſte à ſon tour aux
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
2
>> nouveaux plans de bonheur qu'on veur
>> ſe former hors du ſien , & la nature
>> eſt un puiſſant adverſaire ! l'homme
>>qui ſe réproduit dans des enfans , mul-
>>tiplie ſon être ; ce ſont autant de ca-
>>naux qu'il ouvre au bonheur pour cou-
>>ler dans ſon ame. Ces objets de fa ten-
>> dreſſe ſont vraiement ceux pour lef-
>> quels fon coeur fut formé : il goûte les
->> plaiſirs d'une ſenſibilité d'autant plus
>> aélicieuſe , qu'elle lui eſt inſpirée par
>>la nature . Oui , ſi l'amour paternel im
>>poſe à l'homme le plus grand des de-
>> voirs , il eſt auſſi le plus grand bon-
>>heur de la vie. Qu'il eſt affreux de ne
>> fentir autour de foi perſonne à qui l'on
>> puiſſe ſouhaiter du fond du coeur tour
>> le bien que l'on ſe veut à foi-même
>>perfonne à qui l'on prenne un tendre
>>>intérêt ! L'état d'un homme ainſi iſolé
>> eſt un état déplorable. On me dira ;
>>la ſageſſe ne peut-elle pas comme la
>> nature donner à notre ſenſibilité des
>>objets qui l'emploient ? ne peut- elle
>> pas dans toutes les conditions choiſir
>>des amis qu'on aime comme on ai-
>>>meroit ſes enfans ? J'en conviens , j'ai
>>perdu des amis que j'aimai de même ;
mais l'ouvrage de la ſageſſe humainee
A
JANVIER.. 1771 . 830
weſt long & pénible :laiſſons faire la na-
>> ture ; elle veut nous rendre heureux
>> fans qu'il nous en coûte de peines.
Cediſcours ſur l'eſtimation de la vie
eſt ſuivi d'un traité des paſſions. Le but
de l'Auteur eſt de faire voir que ſi elles
font la ſource de nos plaiſirs , elles le
font auſſi de nos peines ;qu'elles nouss
font plus de maux , qu'elles ne nous donnent
de biens ;& il en tire une nouvelle
preuve qu'il n'y a point de bonheur dans
ce monde. Ce traité eſt plus métaphyfi--
que que moral , il plaira cependant par
la fineſſe des nuances qu'Young diftingue
dans les différens caractères des paffions
, & par quelques idées neuves &c.
vraiement otiginales. Ildéfinit l'indignation
un zele génereux pour la justice , une
colere héroique & vertueuſe contre la
proſpérité des hommes qui en font indignes.
» Cette paffion élevée & fublime
>>ébranle quelquefois l'ame pardes ſécouf
>>ſes ſi violentes , qu'il n'eſt plus poſſible:
>>de vivre. Caton en mourut à ſes yeux
> nul mortel n'étoit digne de triompher...
>> de Rome&de la liberté>.>>>>
Lesautres morceaux de ces oeuvres dis
verſes ſont des Lettres moralesfur le plai
fir, des conjecturesſur la compoſition ori
;
Dvij
84 MERCURE DE FRANCE.
ginale , deux tragédies dont l'une eſt intitulée
la Vengeance & l'autre Bufiris Roi
d'Egipte ; enfin, une Epitre au Lord Land.
downe ſur la paix de 1712 .
Les Lettres morales ſur le plaifir font
au nombre de quatre. La dernière nous
offre le tableau pathétique d'un jeune débauché
mourant dans le tourment du remords.
L'épitre que le Docteur Young a adrefféà
l'immortel Richardſon ſous le titre
de compofition originale eſt un morceau
de critique & d'imagination ; c'eſt un mêlange
d'idees qui ont coulé librement de
ſa plume , qu'il a laiſſé s'aſſembler d'elles-
mêmes un peu en défordre & dent
l'objet ſera agréable à tous les lecteurs
&utile aux gens de lettres. Young définit
le génie. » Le pouvoir d'accomplir
>>de grandes choſes ſans employer les
>moyens qui font généralement reputés
>>néceſſaires ». On pourroit donner du
génie une définition plus ſimple , plus
courte , plus conforme même à l'étimologie
du mot genie qui vient de gignere ,
enfanter , produire & dire que le génie
eſt la faculté d'inventer. L'invention eſt
la qualité commune à tous les différens
génies; c'eſt celle qui les diftingue de
JANVIER. 1771 . 85
cette faculté que l'on appelle esprit &
dont le talent conſiſte à mettre en oeuvre
avecplus ou moins d'art les productions
du génie.
ce,
La tragédie intitulée la Vengeaneſt
une grande leçon ſur le danger
d'ouvrir ſon ame aux ſoupçons & d'y
laiſſer fermenter le premier levain de rage
& de jaloufie. » J'ai paffé en revue ,
» dit Zanga un des principaux acteurs de
>> cette tragédie , tous les maux qui peu-
>>>vent tourmenter le coeur humain & je
>> n'en ai point trouvé d'égal à la jalou-
>> fie. C'eſt une hydre de calamités. Le
>> jaloux a mille morts à fouffrir , & l'en-
>>fer paſſe dans ſon coeur.O jalouſieque
>> font auprès de toi toutes les autres
>>paſſions & leurs orages ? C'eſt de la paix!
» Reine des maux , tu portes l'incendie
>> dans l'ame. C'eſt toi qui fais tourmen-
>> ter ! Tu es le grand contrepoids qui
>> ſemble balancer tous les tranſports
>> de plaiſir que peut inſpirer la beauté » .
La fable de ce drame eſt fondé fur le
fait ſuivant que le Traducteur rapporte
dans ſa ſpréface . Dom Alonzo Gentilhomme
Eſpagnol , avoit une femme vertueufe
& belle avec laquelle il vivoit
depuis pluſieurs années dans la meilleure
86 MERCURE DE FRANCE.
intelligence .Alonzo n'étoit pas cependant
exempt de défauts. Il étoit vain , foup->
çonneux & du caractère le plus impétueux
. Il avoit à ſon ſervice un more qu'il
lui arriva un jour , fur des plaintes de
ſon épouſe , de punir ſéverement pour
une faute affez légère. L'eſclave jura de
s'en venger , & communiqua fon deſſein
à une des femmes de l'épouſe d'Alonzo ..
Cette fille qui entretenoit un mauvais
commerce avec le More , avoit auſſi ſes
raifons pour haïr ſa maîtreſſe ; elle redoutoit
ſa vigilance qui genoit ſes plaifirs:
elle entreprit doncde rendre Alonzo
jaloux , en lui faiſant entendre que fa
femme introduifſoit fecrettement ſonjardinier
dans ſon appartement , & elle lui
offrit de l'en convaincre par ſes propres
yeux. Dans un moment dont elle étoit
convenue avec le More , elle fit dire aue
jardinier que ſa maîtreſſe avoit des or
dres preffés à lui donner , & qu'elle vouloit
qu'il vint ſur le champ dans ſon appartement.
Elle avoit eu ſoin de placer
Alonzo dans une autre chambre à l'oppoſite
d'où il pouvoit voir tous ceux qui
entroient dans l'appartement de ſa fem--
me. Il ne tarda point à voir paroître les
jardinier. A cette vue la fureur l'entraî
JANVIER. 1771 . 87
ワー
ne , il le fuit dans l'appartement , & entrant
avec lui le perce d'un coup de poignard
: enfuite ſaiſiſſant ſa femme par
les cheveux , fans autre éclairciſſement
il la poignarde auſſi. Il s'arrête alors à
contempler ces deux cadavres avec toutes
les agitations du démon de la vengeance ,
lorſque la malheureuſe qui avoit été la
cauſede ces deux meurtres , déchirée par
les remords , ſe jette à ſes pieds , & d'une
voix gémiſſante , fans fonger aux conféquences
, lui revèle tout fon crime. Alonfut
aacccablé detoutes les paffions
fois , & en fit éclater les premiers tranfports
par des mots entrecoupés & des
mouvemens déſordonnés. A la fin il reprit
ſes ſens , mais ce fut pour ſe déter--
miner à finir cette complication de tourmens
que lui faisoient fouffrir enſemble
l'amour , la colere , l'horreur , la vengeance
&le remords , & il tue la ſuivante
, le More & lui après .
ZO àla
Il y a des beautés dans la tragédie
d'Young. Le More Zanga , dont le coeur
eſt enflammé par la vengeance , a un caractere
foutenu & bien développé. Son
intrigue eft conduite avec art ; mais les
refforts en font foibles , & on voit trop
viſiblement la main qui les fait mouvoirs.
-
1
88 MERCURE DE FRANCE.
Il faut encore pardonner à Young des
peintures outrées , quelques lieux communs
& des élans d'une imagination ardente
qui annoncent que c'eſt le poëte qui
parle & non l'acteur .
La tragédie de Buſiris , Roi d'Egypte ,
eſt déjà connue par l'extrait qu'en a donné
M. de la Place dans ſon Théâtre Anglois;
mais elle paroît ici toute entiere.
On reconnoît la touche de l'auteur Anglois
& même ſon coloris. On peut voir
de quelle maniere & dans quel ordre
ſes perſonnages ont exprimé leurs
différens ſentimens. M. le Tourneur
nous fait eſpéter une pareille traduction
du théâtre de Shakespear , le pere de la
tragédie chez les Anglois ; entrepriſe difficile
& laborieuſe , mais qui n'eſt point
au deſſus des forces du traducteur du
poëme des Nuits.
L'Imitation de Jefus - Chrift , traduction
nouvelle , par M. l'Abbé Jaubert , de
l'académie royale des belles lettres &
arts établie à Bordeaux ; vol. in 12. A
Paris , de l'imprimerie de G. Deſprez ,
imprimeur du Roi & du Clergé de
France , 1770. Prix , 2 l. 10 f. relié .
Le traducteur n'entre dans aucune dif...
JANVIER. 1771. 89
cuſſion au ſujet du véritable auteur de
l'imitation de Jeſus Chrift. Ce pieux
écrivain avoit conſtamment ſuivi le fage
conſeil qu'il donne dans le ſecond chapitre
du premier livre de ſon ouvrage ,
& qui eſt ſi propre à réprimer la vanité :
Aimez à être ignoré des hommes. Cet ou
vrage , fruit d'une piété très - tendre , a
toujours été regardé comme le manuel
du Chrétien par les règles de conduite
qu'il contient & les motifs de confolation
qu'il nous donne pour toutes les afflictions
de la vie. C'eſt , diſoit Fontenelle
, le meilleur livre qui ſoit forti
de la main des hommes puiſque l'évangile
n'en vient pas. Le traducteur , pour
rendre ſa verſion plus exacte & plus fidèle
, n'a pas négligé de conſulter le texte
gaulois des anciennes éditions & le texte
latin. Le vingtieme chapitre du premier
livre , qu'on ne trouve que dans l'édition
qu'a donnée M.l'Abbé Lenglet en 1737 ,
eſt inféré dans cette nouvelle traduction
qui eſt précédée de l'Ordinaire de la Ste
Meſſe& ſuivie des pſeaumes de la Pénitence.
१० MERCURE DE FRANCE.
Manuel utile & curieux fur la meſure du
tems ; par M. Gabory ; brochure in-
12. de 134 pages. A Angers , chez Parifot
, libraire ; & à Paris , chez Guillyn
, libraire , quai des Auguſtins. Prix ,
1 liv. 10 f. broché.
Ce manuel contient des méthodes faciles
pour 1º. régler parfaitement les
montres & les pendules , & les entretenir
en cet état ; 2°. Trouver avec précifion
l'heure du ſoleil ſur un cadran ordinaire
, au clair de la lune ; 3 °. Conſtruire
un cadran horisontal très juſte &s'orienrer
parfaitement ; vérifier les anciens ,&
ſavoir ce qu'ils avancent ou retardent;
4°. Apprendre ſeul très - promptement à
battre la meſure , avec toute la préciſion
poſſible , dans l'exécution de la muſique
vocale& inſtrumentale . Toutes ces méthodes
d'une utilité pratique ſont ſimples
&même tecréatives . Il eſt facile de ſeles
approprier par le ſoin qu'a pris M. Gabory
de les expoſer avec préciſion. L'auteur
nous en promet quelqu'autres dans
le même genre , & nous l'exhortons ici ,
au nom de ceux qui aiment à s'amufer
urilement & agréablement , à ne pas tarder
à les publier. L'expédient qu'il donne
FANVIER.
1771. 9
du pendule ſimple pour meſurer le mouvement
d'un air eſt , quoique l'utilité en
foit reconnue, rarement mis en pratique.
Il ſeroit à ſouhaiter cependant que les
compofiteurs de muſique ſe ſerviſſent de
cette eſpéce de métrométre pour marquer
avec préciſion le mouvement de l'air
qu'ils ont compofé. Tous ces mots empruntés
de l'italien adagio , largo , largetto
, allegro , andante , presto , & c . n'in
diquent rien quede vague & d'incertain;,
ils ne donnent qu'une idée approchante
que chaque exécutant interprête différemment.
Mais , fi le compoſiteur , par le
moyen des chifres , marquoit en pouces
&lignes au haut de chaque morceau de
muſique la longueur qu'il faudroit donner
au pendule ou métrométre pour exécuter
ce morceau dans le mouvement
qu'il juge le plus convenable , il détermineroit
phyſiquement ce mouvement
en ôteroit par conféquent l'arbitraire &
ne ſeroit pas expoſé d'entendre ſa muſique
exécutée même par d'habiles concertans
dans des mouvemens différens
& qui ſouvent lui ôtent tout ſon caractère..
Vercingentorixe , tragédie , oeuvre poft
وہ
92 MERCURE DE FRANCE.
hume du Sr de Bois- Flotté , étudiant
en droit-fil , ſuivie de notes hiſtoriques
de l'auteur ; in 8 °. Prix , i liv.
10 f. 1770.
Les Lacédémoniens , pour éloigner.
leurs enfans de l'ivrognerie , faifoient
paroître devant eux un eſclave pris de
vin. L'hiſtorien de l'Abbé Quille fuit àpeu
- près la même méthode. Afin de
mieux corriger les mauvais plaifans qui
courent après les pointes, les équivoques ,
les rebus & les fottiſes connues ſous le
nom de calembours ; il leur donne aujourd'hui
une prétendue tragédie entierement
écrite dans ce ſtyle . La doſe eſt
un peu forte ; mais elle n'en produira que
mieux ſon effet. Nous croyons donc faire
l'éloge de la tragédie de Vercingentorixe ,
qui eft en un ſeul acte , en diſant qu'il
ſera difficile de la lire juſqu'au bout. Nous
en détacherons cependant un morceau ,
ce ſera le meilleur moyen de la faire connoître.
Sylvie , princeſſe aimée de Convictolitan
, recite ce monologue , ſcène
VI .
Ah ! nous attendriſſons les cieux de mon caroſſe :
Quel ſera l'avenir , ſi le prélent de noce
JANVIER. 1771 . 93
Nous réduitfolitaire à tant d'affreux tourmens ?
Jette un coup-d'oeil de bauf ſur deux tendres
amans :
Les mêmes traits de cuir , puiſant maître du
monde ,
Ont ouvert de ton coeur la bleſſure profonde ,'
Lorſque tu vins d'Arbois fur ces bords de chapeau
Dépoler enjustice un précieux fardeau ,
Et que la belle Europe interdite , tremblante ,
Mit le comble du toit à la ruſe innocente...
Cher Convictolitan , tes derniers mots de rein
Ne ſortirontjamais de mon eſprit de vin .
Ton image en mon coeur ſera peinte ou chopine.
Ah ! crois de faint André , que sette ardeur divine
,
Adans mon ſein patron nourri les mêmes feux..
Mais ces garde - mangers que font - ils en ces
lieux ?
Je vois les apprêts tout de ce feſtin barbare.
Quel est le coup depied que ce moment prépare ?
Une ſecrette horreur me glace au chocolat.
Effai fur de nouvelles découvertes intéreſſantes
pour les arts , l'agriculture &
le commerce ; par M. Larouviere, bonnetier
ordinaire du Roi & de toute la
Famille Royale ; brochure in - 12 de
128 pages . Prix , 1 liv. 4 f. A Liége ;
1
94
MERCURE DE FRANCE.
& ſe trouve à Paris , chez Fetil , libraire
, rue des Cordeliers près celle de
Condé.
Cet écrit eſt diviſé en quatre parties.
Il eſt queſtion dans la premiere des mûriers&
de la façon de les cultiver. La ſeconde
traite de l'éducation & du gouvernement
des vers à ſoie. La troifiéme indique
la maniere de tirer la foie des cocons.
La quatriéme a pour objet l'apocin,
plante dont l'auteur fait voir l'utilité
pour les arts , & l'emploi que l'on peut
faire de ſes aigrettes pour la fabrique de
pluſieurs fortes d'étoffes. Comme l'auteur
parle ſouvent d'après ſa propre expérien
ce , on trouvera quelques obſervations
neuves dans ce petit écrit. Il donne la
defcription de différentes machines qu'il
a inventées pour le tirage de la foie , &
s'annonce comme le premier qui ait
employé la foie torſe pour faire les bas
de foie. Il eſt auſſi un des premiers qui
ait blanchi en France les bas de foie ſans
ſouffre , & qui en même tems ait donné
la maniere d'employer le poil de lapin ,
non - ſeulement pour faire des étoffes ,
mais auffi pour toutes fortes d'ouvrages de
bonneterie.
JANVIER. 1771 . 93
Calendrier intéreſſant pour l'année 1771 ,
ou Almanach phyſico - économique ,
contenant une hiſtoire abregée & raiſonnée
des indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des calendriers
: un recueil exact & agréable de
pluſieurs opérations phyſiques , amuſantes
& furprenantes , qui mettent
tout le monde à portée de faire pluſieurs
fecrets éprouvés utiles à la ſociété
, &c . par M. S. D. Prix 12 fols broché&
18 f. port franc par la poſte . A
Bouillon , aux dépens de la ſociété typographique
; & ſe trouve à Paris, chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine .
Ce calendrier , joliment imprimé , a
paru l'année paſſée pour la premiere fois .
Il fut d'autant plus accueilli qu'il raffembloit
des connoiſſances économiques &
phyſiques d'un uſage journalier & qu'il
n'eſt pas permis d'ignorer. Les additions
& les corrections que l'auteur a faites à
celui qu'il publie cette année rempliffent
encore mieux l'objet qu'il s'étoit propoſé,
de recréer & d'inſtruire . Les différens
problêmes contenus dans cet almanach
ſont précédés d'une hiſtoire inſtructive ,
quoique très-conciſe du calendrier & des
96 MERCURE DE FRANCE.
réformes que l'on y a faites en différens
tems . La derniere partie de cet almanach
n'eſt pas la moins intéreſſante , elle contient
pluſieurs ſecrets récréatifs & utiles .
La plupart de ces fecrets peuvent même
être regardés comme une ſuite d'expériences
de phyſique qu'il eſt agréable de
connoître.
M. Tullii Ciceronis de amicitiâ dialogus ,
ad T. P. atticum; très petit volume.
Prix , 6 liv . relié en maroquin. A Paris
, chez Barbou , imprimeur libraire ,
rue des Mathurins.
Cette édition du traité de l'amitié de
Cicéron eft remarquable par la fineſſe &
la netteté des caracteres , la beauté du
papier & la correction du texte . C'eſt un
bijou que le luxe typographique donne
pour étrennes aux amateurs de jolies éditions.
On voit à la tête le buſte de Cicéron
, gravé par le Sr Ficquer avec cette
netteté , cette préciſion , cette légéreté
d'outil qu'on lui connoît. Ce traité de
l'amitié peut être regardé comme le pendant
du Cato major que le même imprimeur
a publié il y a quelques années .
Sarcotis
JANVIER. 1771. 97
Sarcotis & Caroli Imp. Panegyris ,
Carmina , tum de heroicâ poeſi tractatus
auctore Maſenio. Adjecta eſt lamentationum
Jeremiæ paraphrafis , auctore
D. Grenan . Londini & venit Pariſiis ,
apud J. Barbou , viâ Mathurinenfium
1771. Volume in- 12 . très bien imprimé.
-
L'Erreur des Defirs ; par Madame Benoiſt
, 2 parties in 12. A Paris , chez
la Veuve Regnard & Demonville ,
Imprimeur- Libraire , Grand Salle du
Palais , & rue baſſe des Urſins . A
Lyon , chez Cellier , Libraire , au
Cabinet Littéraire ; & à Rouen , chez
Abraham Lucas , Libraire , ſur le Port.
1770.
Le comte de Volment , qui joue le
principal rôle dans cet ouvrage , eſtun
jeune homme de vingt- cinq ans , bien
fait & doué de pluſieurs belles qualités
, mais extrêmement ſujet à la jalouſie
; il eſt prêt à ſe marier avec Melinde
, jeune perſonne aimable qu'il
aime , & dont il eſt aimé. Comme il
eſt ſur le point de l'épouſer , il entre
1. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
tout-à-coup en fureur d'une galanterie
innocente que fait à Melinde , Falzor ,
fon coufin , & le force de ſe battre avec
lui . On les ſépare bleſſés tous les deux,
Les parens de Melinde , outrés du procédé
de Volment , font caffer le mariage
, & Melinde épouſe Falzor. Volment
déſeſpéré , tombe malade , eſt
long-tems aux portes de la mort , guérit
enfin , & ſe conſole. Il jette les yeux fur
Léonice , fille auſſi recommandable par
favertu , que par ſa beauté ; ſes parens
héſitent long - tems à la lui accorder
parce qu'ils craignent tout de ſon caracrère
jaloux ; il l'obtient enfin. Il l'emmène
à la campagne auffi-tôt après le
mariage , accompagnée de ſa bellemère
& de fon beau frère . Son affreuſe
jalouſie ſe manifeſte bien-tôt ; il conçoit
les ſoupçons les plus horribles contre
ſon épouſe, Son frère & ſa belle-mère ,
obligés de s'en aller , ne le raffurent
point par leur départ ; il continue à
perfécuter ſon épouſe , & la tient dans
le plus terrible eſclavage. Ce n'eſt qu'avec
peine qu'il conſent de la mener voir fa
mère à l'extrêmité , qui expire dans ſes
bras : elle perd auſſi ſon frère peu de
tems après ; revenue à la campagne
JANVIER. وو . 1771
avec ſon mari , elle fent qu'elle va
bientôt devenir mère , ce qui la conſole
un peu de ſes malheurs , & lui fait efpérer
de fléchir ſon époux ; elle lui fait
part de ſa joie ; le jaloux Volment entre
en fureur à cette nouvelle; il conçoit
des ſoupçons affreux contre cet enfant ,
& menace de le faire périr dès qu'il
aura vu le jour ; la malheureuſe Léonice
, voulant ſauver la vie à ſon enfant
, prend la réſolution d'accoucher
en ſecret , par le moyen de Gertrude ,
ſa confidente , & du chirurgien Bertod ,
fon couſin , & à la faveur d'une maladie
qui ſurvient à fon mari ; elle réuſſit dans
fon entrepriſe , & donne le jour à une
fille nommée Pauline. On l'envoie en
nourrice dans le prochain village , par
l'entremiſe du chirurgien , & l'on perſuade
à Volment , que la prétendue
groſſeſſe de ſa femme , n'étoit qu'une
hydropiſie. A l'âge de trois ans , la
jeune Pauline ayant perdu ſa nourrice ,
eſt miſe dans un couvent , où elle eſt
élevée , où elle embellit & fait des
progrès de jour en jour. Comme elle
réuſſit très-bien dans le deſſin , ſa mère
qui ne l'a pas vue depuis le moment
de ſa naiſſance , deſire d'avoir ſon por-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE,
,
trait peint par elle - même ; on le lui
fait faire , & on l'apporte à Léonice ,
qui , après l'avoir mille fois baifé &
arroſé de ſes larmes , le cache avec ſoin
pour tromper la jalouſie de ſon mari.
Cependant un jeune chevalier , nommé
Zalaïs vient au couvent , & ayant
entendu chanter Pauline , en devient
amoureux. Pour la voir avec plus de
liberté , il feint d'être épris de
Mlle Thérèſe de Soge , nièce de l'Abbeffe
, avec qui Pauline s'eſt d'abord
étroitement liée ; mais qui a conçu
contre elle la jalouſie la plus forte
patce qu'elle la furpaſſe en talens : cette
jalouſie s'aigrit , lorſqu'elle apprend la
paſſion mutuelle du Chevalier & de
Pauline , qui , toujours fincérement fon
amie , eſt ſaiſie de remords , & prête
àlui avouer tout ; mais Thérèſe la reçoit
,
avec hauteur & mépris : elle ſe retire.
En s'en allant , elle laiſſe tomber
une lettre que le Chevalier lui a écrite ;
Thérèſe la ramaſſe , la lit , & va la
porter à l'Abbeſſe , ſa tante ; elles font
toutes les deux furieuſes contre Pauline ,
& forment contre elle le projet le plus
affreux ; elles l'enferment dans ſa chambre
ne la laiſſent voir à perſonne , &
2
JANVIER. 1771 . 101
feignent qu'elle eſt très-malade ; enfin ,
quelques jours après , ils publient qu'elle
eſt morte ; le Chevalier vient au parloir
, apprend cette funeſte nouvelle ,
& tombe évanoui entre les bras de la
tourrière , qui , touchée de pitié , lui
révèle le complot de l'Abbeſſé & de
Thérèſe , lorſqu'il eſt revenu à lui-même;
il écrit à Pauline par le moyen de la
tourrière ; elle lui répond par la même
voie ; l'Abbeſſe lui a déclaré qu'il faut
prendre le voile , & feint que c'eſt de
la part de la perſonne qui l'entretenoic
au couvent ; Thérèſe , pour ſe défaire
de ſa rivale , ſe réſout à payer ſa dor.
Pauline , qui ſoupçonne leur artifice ,
diffimule & gagne du tems. Cependant
on écrit à Léonice , pour lui apprendre
la mort de ſa fille; cette nouvelle la
met au déſeſpoir ; pendant qu'elle lit la
lettre , Volment ſurvient , & , la vue
de ce papier excitant ſa défiance , il le
lui arrache , & le lit , ce qui produit un
éclairciſſement. VolmentreconnoîtPauline
pour ſa fille , il eſt au déſeſpoir de
ſa mort : ici l'auteur ramène le lecteur
à Pauline & au Chevalier ; ce dernier
diſparoît sout - à- coup , & , déguisé en
payſan , va ſe cacher dans une folitude
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
د
àune lieue du couventoù eſt ſa maîtreffe ;
ſa famille eſt alarmée ; Madame de
Bruge , ſarante , imagine pour l'attirer ,
de faire venir Pauline chez elle ceque
l'Abbeſſe &fa nièce n'accordent qu'avec
peine , crainte que leur projet ne ſoit
éventé. A peine Pauline eſt arrivée chez
Madame de Bruge , que la comteffe de
Volment , fon amie , vient pour la
voir. Le portrait de Pauline , que la
Comteſſe porte au bras, produit unereconnoiſſance
entre la mère & la fille. Sonpère ,
qui ſurvient en même tems , la reconnoît
auffi. Elle ſaiſit ce moment pour leur
parler de ſon amour pour le Chevalier ,
leur demande l'aveu de fon bonheur , &
P'obtient. Dans l'inſtant même le Chevalier
entre. Volment est étonné de reconnoître
en lui le fils de Falzor , fon
ennemi , pour lequel il ſent une averſion
inexprimable , à cauſe de la reffemblance
de ſes traits avec ceux de ſon
père; il ſe répent déjà dans le coeur ,
d'avoir donné ſa parole à ſa fille , &
conſent cependant , en apparence , à leur
union ; mais il emploie en même tems
desmoyenspropres à rompre le mariage. Il
écrit aux parens du Chevalier une lettre
feinte d'un rival pleine de menaces les
JANVIER. 1771. 163
plus terribles contre le Chevalier , s'il
ne renonce à Pauline . La veille de la
nôce , le Chevalier reçoit cette lettre
que ſes parenslui envoient ; il la regarde
comme un artifice de Thérèſe , & s'en
embarralle peu. Volment , outré du peu
de ſuccès de ſon deſſein , entre dans la
chambre de ſa fille , lui dévoile ſes ſentimens
, & la conjure de lui ſacrifier ſa
paſſion pour le Chevalier : elle ne peut
s'y réſoudre. Volment , furieux , s'en va ,
revient , & lui préſentant d'une main
une lettre , & de l'autre du poifon , lui
donne le choix de s'empoiſonner ou de
copier la lettre , par laquelle elle renonce
au Chevalier. Pauline après
avoir réfléchi ſur le ſacrifice qu'on exige
d'elle , boit le poiſon. Son père , qui
ne s'attend pas qu'elle prendra ce parti ,
trouve ſa fille expirante. Déchiré de remords
, il ſent enfin toute l'horreur de
ſon procédé ; il appelle du ſecours. On
trouve que le poifon n'a pas encore fait
ſon effet , on parvient à rappeler Pauline
à la vie ; elle guérit. Volment consent à
ſon mariage avec le Chevalier , qui ſe
fait auffi tot ; peu de jours après , Volment
difparoît , il leur laiſſe une lettre
où il leur dit , que l'averſion qu'il fent ,
,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
malgré lui , pour le Chevalier , l'oblige
à les quitter pour quelque temps , mais
qu'il eſpère de prendre bientôt ſur lui
de la faire entièrement diſparoître. Effectivement
il vient un an après ſe
réunir à ſa famille , & ils paſſent tous
enfin leurs jours dans la ſatifaction &
la tranquillité.
,
Ce roman eſt en général bien écrit ;
il mérite , fur- tout , par ſon début moral ,
d'être diftingué de la foule des autres
romans. Il y a des caractères exagérés ,
tel eſt celui de Volment , qui n'est pas
même fort vraiſemblable ; on y voit cependant
, avecplaiſir , un fonds de vertu .
Elle domine preſque par-tout dans cet
ouvrage. On y trouve , d'ailleurs , des
fituations très- intéreſſantes .
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs
claſſiques , grecs & latins , tant
ſacrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiſtoire , la fable & les antiquités.
Dédié à M. le Duc de Choiſeul
par M. Sabbathier , profeſſeur au
collège de Châlons-fur- Marne , & fecrétaite
perpétuel de l'académie de la
même ville ; tome VIII . A Châlonsfur-
Marne , chez Seneuſe , imprimeur
[ ANVIER. 1771. 105
du Roi. A Paris , chez Delalain , libraire
, rue de la Comédie Françoiſe ;
Barbou , imprimeur- libraire , rue des
Mathurins ; Hérifſſant fils , libraire, rue
St Jacques.
Ce nouveau volume commence la lertre
C. On voit avec fatisfaction que M.
Sabbathier redouble ſes ſoins & fes recherches
pour ne laiſſer à ſon lecteur rien
à defirer fur ce qui concerne la géographie
, l'hiſtoire , la fable , l'antiquité.
L'exactitude d'ailleurs & la célérité avec
laquelle ces volumes ſe ſuivent, ſontdes
motifs qui doivent porter les gens de
lettres à favoriſer une entrepriſe auſſi
utile & auſſi laborieuſe . Ce dernier volume
contient de très bonnes diſſerrations
ſur les calendes , le calendrier , les
camps , les campemens , le capitole , &c .
Les articles des perſonnages illuſtres préfentent
toujours quelques faits qui piquent
la curioſité & rendent ce dictionnaire
aufli agréable à lire qu'utile à confulrer.
On louera dans Junius Canus ,
perſonnage illuſtre , cette fermeté qui le
porta à regarder la mort comme un préſentde
la partdu farouche Caligula. Canus
avoit l'eſptit cultivé par l'étude de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
la philofophie ; il eut un jour une longue
conteftation avec Caligula. Comme il fe
retiroit : Ne vous y trompez pas , lui dit
ce Phalaris , ainſi que l'appelle Senèque ,
j'ai ordonné que l'on vous mit à mort. «Je
>>vous en rends graces , prince plein de
>> bonté >> répondit tranquillement Julius
Canus . Selon un décret du fenat , rendu
fous Tibère , il devoit ſe paſſer dix jours.
entre le jugement & l'exécution. Julius
Canus , durant cet intervalle , ne donna
aucune marque de crainte ni d'inquiétude
, quoiqu'il fût très bien que les menaces
de Caligula en pareil cas étoient
infaillibles & fans retour. Lorſque le
Centurion vint l'avertir pour le mener
au fupplice , il le trouva jouant aux dames
avec un ami. Il compta ſes dames&
celles de fon adverſaire , afin , lui dit il ,
que vous ne vous vantiez pas faufement
de m'avoir gagné. Et il ajouta , en adrefſant
la parole au Centurion : « Vous me
>> ſerez témoin que j'ai fur lui l'avanta-
>> ge d'une dame.>> Mais ce ſoin ſi furile
ne décélet- il pas un peu d'oſtentation
dans la fermeté de ce Romain ? Ce qu'il
dità ſes amis eſt plus digne d'une ame
courageuſe. Comme il les voyoit attendris
& verſant des larmes , il les en re
JANVIER. 1771. 107
prit : " Pourquoi ces gémiſſemens ? pour-
> quoi ces pleurs ? vous êtes fort en pei-
>> ne de ſavoir ſi l'ame eſt immortelle ;
» je vais en être éclairci dans le mo-
» ment .
Il eſt auſſi parlé dans ce volume d'un
autre Canus , fameux joueur de Aûte
ſous l'empire de Galba. Ce prince ayant
pris un jour plaiſir à entendre ce muficien
tira de ſa bourſe cinq deniers pour l'en
gratifier. Cette modique récompenſe
furprit le muſicien , & nous rappelle un
pareil trait de Noushirvan , Roi de Perſe
, ſurnommé le Jufte. Lorſqu'il n'étoit
encore que prince dans la province de
Khorasan , il aimoit les plaiſirs & vivoit
avec ſplendeur ; il répandoit les richeſſes
au tour de lui & au loin. Les chanteurs
les plus excellens,les joueurs d'inſtrumens
les plus habiles venoient le prier de les
entendre , & ils étoient riches lorſque
Nourshirvan les avoit entendus. A peine
fut- il monté ſur le thrône qu'ils accoururent
de toutes les parties de la terre. Il
prit beaucoup de plaiſir àleurs concerts ;
mais il les récompenſa beaucoup moins
qu'il n'avoit fait lorſqu'il n'étoit que
prince dans le Khorafan & fujet du Roi
des Rois. Undes muſiciens ayant ofé s'en
E vj
108 ' MERCURE DE FRANCE.
plaindre à lui - même , il lui répondit :
« Autrefois je donnois mon argent , au-
>>jourd'hui je donne celui de mon peu-
>>ple. »
Le grand Vocabulaire François , contenant
1º. l'explication de chaque mot
conſidéré dans ſes diverſes acceptions
grammaticales , propres , figurées , ſynonymes
& relatives. 2°. Les lois de
l'orthographe ; cellesde la proſodie ou
prononciation , tant familiere qu'oratoire;
les principes généraux &particuliers
de la grammaire , les règles de
la verſification , & généralement tout
ce qui a rapport à l'éloquence & à la
počke. 3 °. La géographie ancienne &
moderne , le blafon ou l'art héraldique
; la mythologie ; l'hiſtoire natutelle
des animaux , des plantes & des
minéraux ; l'expoſé des dogmes de la
religion , & des faits principaux de
l'hiſtoire ſacrée , eccléſraſtique & profane.
4°. Des détails raiſonnés&philofophiques
ſur l'économie , le commerce
, la marine , la politique, lajuriſprudence
civile , canonique & bénéficiale
; l'anatomie , la médecine , la
chirurgie , la chymie , la phyſique, les
JANVIER. 1771. 109
mathématiques , la muſique , la peinture
, la ſculpture , la gravure , l'architecture
, &c . par une ſociété de gens de
lettres ; in 4º. tome XIV . A Paris ,
chez C. Panckoucke , libraire , à l'hôtel
de Thou , rue des Poitevins .
Ce nouveau volume contient l'I voyelle&
le commencement de l'J conſonne.
On y trouve des articles étendus & fatisfaiſans
fur l'Idylle , l'Iliade , l'imagination
, l'imitation , l'imprimerie , l'indienne
, l'injure , les infectes , l'art du
jardinier , &c. Jars& Jarzé font les derniers
mots de ce volume . Jars eſt lemâle
d'une oie. On dit populairement dequelqu'un
qu'il entend lejars, pour dire qu'il
eft fin &qu'il n'eſt pas aiſé de lui en faire
accroire. Mais cette expreſſion vulgaire
n'a aucun rapport au ſubſtantif de l'article
cité. Il auroit été néceſſaire pour cette
raiſon d'en donner l'origine. Peut - être
que jars n'eſt qu'une abréviation de jargon
, &entendre lejars voudroit dire entendre
le jargon.
Le Trésor du Parnaſſe ou le plus joli des
recueils ; tomes Ve. & VIC. in- 12 . petit
format. A Paris , chez la V. Ducheſne,
rue St Jacques.
110 MERCURE DE FRANCE.
:
t
Les premiers volumes de cette collec
tion de poëſies ont été publiés en 1762 .
L'épigramme de Martial funt bona , funt
mala , &c. peut s'appliquer à toutes ces
fortes de recueils. Cependant on diftinguera
celui - ci par le nombre de jolis
morceaux qui y font raffemblés. Ce perit
conte , attribué à M. de la Popeliniere , a
une naïveté & une précision qui font
plaifir. Il eſt intitulé : les Torts de l'abfence.
Abſens ont tort. Chez une Toulouſaine ,
Maillac un tems fut domicilié .
Maillac partit ſeulement pour quinzaine ;
Un autre vint , Maillac fut oublié.
Maillac revint. Quoi, dit-il , infidelle !
C'eſt donc ainſi que ton coeur inconſtant ! ..
Mon grand ami , j'ai tous les torts , dit- elle ,
Gronde moi vîte , & finiſſons querelle ;
Car, entre nous , l'autre eſt là qui m'attend.
Voici le modéle des madrigaux. Il fut
adreſſé à une Dame par M. de V. en lui
envoyant un mouchoir .
3
Cegage précieux de mon ardeur extrême
Al'amour autre fois a ſervi de bandeau ,
JANVIER. 1771 . 111
Et ce dieu , de ſon front , l'a détaché lui-même
Pour mieux voir aujourd'hui ſon triomphe nou
veau,
Et pour en orner ce que j'aime.
Mémoiresfur la nature , les effets , propriétés
& avantages du feu de charbon
de terre apprêté pour être employé
commodément , économiquement
& fans inconvénient , au chauffage
& à tous les uſages domeſtiques.
Avec figures en taille - douce ; par
M. Morand le Médecin , aſſeſſeur honoraire
du Collége des Médecins de
Liège , & c . vol . in- 12 . A Paris , chez
Delalain , libraire , rue & à côté de
la Comédie- Françoiſe.
Il y a déjà du tems que l'on ſe plaint
de la rareté des bois de toute eſpèce ;
& la cherté qui s'enfuit ne ſe fait pas
feulement appercevoir dans la capitale ,
mais encore dans les principales villes
de nos provinces. Cette diſette de bois
ne peut qu'augmenter , puiſque la conſommation
annuelle excède le produit.
On doit donc ſavoir gré à l'auteur de
ces mémoires , de ce qu'il s'occupe des
moyens de nous procurer un nouveau
112 MERCURE DE FRANCE.
ره
chauffage. L'uſage du charbon de terre ,
introduit dans nos foyers , pourvoira à
la néceſſité d'economiſer nos bois , &
d'arrêter leur dépériſſement. Il leur ménagera
un retabliſſement devenu douteux
ou impoſſible ſans ce ſecours. Ce
charbon de terre , d'ailleurs , deviendra
une refſource contre le prix exorbitant
dn bois de chauffage. Quand même il
n'y auroit que les pauvres , & ce qu'on
appelle le petit peuple , qui profiteroient
de la reſſource qu'on leur préſente , cette
nouvelle conſommation donnera aux
poſſeffeurs de mines de charbon , une
émulation qui ne manquera pas de faire
renaître & Heurir une nouvelle branche
de commerce. M. Morand , certain en
conféquence , de rendre un ſervice eſſentiel
à la ſociété , n'a pas craint de ſe
détournet de ſes occupations , pour ſe
tranſporter ſur les lieux qu'il avoit jugé
capables de donner des charbons de
terre néceſſaires pour Paris . Il a fait exprès
un voyage dans les Provinces de
France , auxquelles cette ville eſt pour
le préſent obligée de borner ſon appriviſionnement.
Il a defcendu dans les
mines , afin de conſulter leur état ; il y
a réitéré ſes expériences ſur les différens
JANVIER. 1771. 113
charbons qu'elles produiſoient. Les mêmes
foins ont été donnés de ſa part pour
les matières convenables à l'apprêt qu'ils
doivent recevoir. En un mot , il a tellement
rendu ce travail complet , que
tant qu'il ne fera rien innové dans ce
qu'ila arrêté pour le choix des charbons
de terre , qu'on ne s'écartera point des
atttentions néceſſaires pour les façonner ,
il peut répondre que l'uſage de ce nouveau
chauffage ſe maintiendra ſuffifamment
, pout gagner avec le tems .
,
cin-
Traité du Jeu de Whisk contenant les
lois de ce jeu , des règles pour le
bien jouer , des calculs pour en connoître
les chances & la ſolution de
pluſieurs cas embarraſfans. Traduit de
l'Anglois d'Edmond - Hoyle
quième édition , revue , corrigée &
augmentée. in- 12. petit format. A
Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Muſier fils , libraire , Quai des
Auguſtins , au coin de la rue Pavée .
Il auroit peut être été difficile de prévenir
la fortune que ce jeu , originaire
d'Angleterre , a fait en France , d'autant
plus qu'il contrarie un peu la vivacité
de nos Dames , & tient leur langue
114 MERCURE DE FRANCE.
captive. Il eſt vrai que ce jeu a bien des
attraits , & ces attraits font principalement
fondés ſur la multiplicité de ſes
combinaiſonsqui nourriſſent l'eſprit , fur
la néceſſité des évenemens qui le tiennent
en échec , fur la ſurpriſe agréable
ou fâcheuſe de voir des baſſes cartes faire
des levées auxquelles on ne s'attendoit
pas. Il eſt fort doux d'ailleurs pour tant
de gens qui ne cherchent dans le jeu
qu'un moyen de plus de tuer le tems qui
paſſe ſi vîte , de ſavoir d'avance ce qu'ils
peuvent perdre dans une partie & de ne
pas voir à chaque coup leur bonheur expoſé
à être immolé à la prérogative defpotique
d'une feule carte. L'eſprit de
combinaifon & de calcul eſt d'un grand
avantage au jeu du Whisk. La fortune
cependant y a beaucoup de part , & les
honneurs , ainſi qu'il n'arrive que trop
fouvent dans le monde , y font diftribués
par cette capricieuſe déeſſe ; le joueur le
plus favant eft quelquefois contraint de
ſe laiſſer arracher la victoire par le plus
heureux ou le plus honoré. C'eſt peutêtre
un défaut de ce jeu dont les chances
ou les hafards ont été calculés par de
grands mathématiciens Anglois. Le célèbre
Moivre n'a pas dédaigné de s'en
JANVIER. 1771. 11
occuper. On trouve , dans le traité que
nous annonçons , des calculs qui enfeignent
avec une exactitude morale , com
ment il faut jouer un jeu ou une main
en démontrant quelle chance il ya , que
votre aſſocié ait une , deux ou trois cartes
d'une certaine couleur dans ſa main. Ce
traité eſt terminé par une eſpèce de petit
dictionnaire qui reſout la plupart des cas
eritiques qui peuvent arriver.
Le Pour &le Contre de l'Inoculation ou
diſſertation ſur les opinions des Sçavans
& du peuple ſur la nature & les
effets de ce reniède ; par M. de Bienville
, médecin de Rotterdam .
M. de Bienville donne en peu de mets
l'hiſtoire de la petite vérole , la différence
de ſa contagion d'avec celle des autres
maladies épidémiques qui ont affligé
l'humanité. Il prouve ſa généralité & fes
terribles effets dans tous les mondes connus.
Il conclud qu'il eſt d'un devoir indiſpenſable
à chaque homme , & ſpécia
lement aux médecins d'en chercher le
remède , & , fil'on en propoſe un , de l'examiner
ſans prévention , & , fa bonté une
fois reconnue , de le préconifer autant
qu'il mérite de l'être. Sur ce principe i
116 MERCURE DE FRANCE.
parle de l'inoculation comme d'un remède
propoſé pour le virus variolique.
Il examine ce nouveau remède; mais il
trouve qu'on l'a annoncé d'une maniere
peu propre à inſpirer de la confiance . Il
voit que le préſervatif eſt réellement le
ſpécifique contre les terribles effets du
virus variolique ; mais il ne peut être
regardé comme tel , ſoit par les deſcriptions
qu'on en a faites , ſoit par les qualités
infuffiſantes qu'on lui donne. U
cherche donc le vrai ſous l'aſpect qui lui
convient ; en effet , les préjugés s'évanouiffent
dès qu'il examine l'inoculation
telle qu'elle eſt en elle- même & non telle
que ſes panégyriſtes même l'ont annoncée.
Il n'ytrouve plus les termes effrayans
d'inſertion,de levain morbifique,de tranſ.
plantation d'une maladie dans un corps
ſain , d'un mal certain mais léger , pour
en éviter un douteux qui ordinairement
eſt très - grave , d'un préſervatif qui cependant
n'a point le privilége de garantir
le mal pour lequel on l'annonce comme
préſervatif.
Il y voit au contraire un remède fort
ſimple & bien moins déſagréable qu'une
infinité d'autres dans la pratique. Il y découvre
un ſpécifique doux dans ſon opéJANVIER.
1771. 117
ration ainſi que dans ſes effets , & un
préſervatif qui garantit irrévocablement
de la petite vérole .
Ildit que tous les hommes ſenſés doiventſe
regarder comme attaqués du virus
variolique ; que par conféquent ils doivent
tous avoir recours à l'inoculation
qui en eſt le ſpécifique.
A
Il n'approuve cependant pas qu'on faſſe
violence à ceux qui ont une répugnance
marquée à ſe ſervir de ce remède. Il leur
en propoſe un autre qui n'eſt pointde la
même efficacité , mais qui fait attendre
les effets de la contagion avec moins de
crainte , parce qu'il prépare le corps contre
les attaques de ſa malignité. Ce remède
préſervatif eſt de M. de Roſen ,
médecin du Roi de Suéde. Notre auteur
en donne une recette , & preſcrit la méthode
& le régime dont elle doit être accompagnée.
Enſuite il paſle à diverſes réflexions
fur les différentes manieres dont ce remede
a été adminiſtré. Il ſe croit fondé
àdonner la préférence aux préparations
& aux régimes qui étoient obfervés parmi
les Circaſſiens & les Grecs . Ce n'a
été , à ce qu'il prétend , que depuis qu'on s
s'eſt relâché des précautions&du régime
118 MERCURE DE FRANCE.
qu'on a obſervé des accidens qui ont décrié
l'inoculation. Il propoſe des règles
pour ne point s'expoſer à ces inconvéniens;
il prévoit les maux qui en peuvent
réſulter afin qu'on puiſſe juger , en obfervant
les mêmes phénomènes, qu'il a parlé
par expérience.
Tout cet ouvrage tend à détruire les
fauſſes opinions qu'on a données de l'inoculation
, à prouver que c'eſt un remède
doux , certain & ſpécifique , pourvû
qu'il ne foit point adminiſtré par un
homme à ſyſtême qui ſe croit au - deſſus
des règles de prudence.
L'auteur fait une réflexion , ou plutôt
beaucoup de réflexions capables d'intimider
ceux qui croyent ne devoir pas
penſer comme lui. C'eſt que plus le Public
eft oppoſé à un bon remède , plus
les médecins ſont obligés à l'adminiſtrer
avec précaution ; car le moindre événement
fâcheux ſera toujours attribué à l'opérateur
s'il a voulu ſe mettre au - deſſus
des règles ordinaires , &la perſonne ainſi
que le remède feront chargés d'un préjugé
odieux que des prodiges enſuite n'auront
plus le pouvoir de détruire.
JANVIER. 1771, 119
Annales de la ville de Toulouſe , ouvrage
propoſé par ſouſcription .
Le Proſpectus a été préſenté par M. de
Roſoi , éditeur , à Mgr le Dauphin , à
Mgr le Comte de Provence & à Mgr le
Comte d'Artois. Mgr le Dauphin a bien
voulu permettre que l'ouvrage lui fût
dédié.
Cette hiſtoire unira deux avantages
auſſi rares qu'intéreſlans ; le premier , de
ne laiſſer aucune lacune dans la ſuite des
ſiècles , & de conduire le lecteur juſqu'à
nos jours ; le ſecond , de n'être rédigé
que fur des mémoires auſſi ſûrs qu'invariables
, & puiſés dans un dépôt facré ,
monument précieux du patriotiſme, objet
itrécuſable de la foi publique.
Les Annales formeront 4 vol. in-4°.
de ſept àhuit cens pages .
Le prix de la ſouſcription ſera de 40 l.
broché. On donnera is liv. en ſouſcrivant.
Le premier volume ſe recevra ſans
rien payer ; on donnera 9 liv. en recevant
le deuxième , 8 liv. en recevant le troiſiéme
, & pareille ſomme en recevant le
quatrième. Le premier volume paroîtra
en Avril 1771 , &de cinq en cinq mois
on donnera un volume .
!
120 MERCURE DE FRANCE.
:
Cet ouvrage ſuffira ſans doute pour
ceux qui n'ont pas la grande hiſtoire du
Languedoc : il intéreſſe toutes les claſſes
des citoyens , de quelque province qu'ils
foient ; &, quant aux habitans du Languedoc&
de ſa capitale , on aſſure que chaque
génération trouvera dans ces Annales
, un monument que ſes intérêts , ſa
gloire & fa grandeur lui feront un devoir
de chérir&de confulter.
Les deuxderniers volumes depuis 1610
juſqu'en 1760 , ſont le fruit des recherches
de M. Benech , officier attaché au
ſervice militaire du capitoulat ; & un
homme de lettres qui s'eſt chargé de la
rédaction entiere de l'ouvrage , s'engage
folennellement avec le Public d'être autfi
exact à ne point différer la livraiſon des
volumes , qu'à lui conſacrer tous les foins
&toute la vigilance qu'exige un ouvrage
qu'il a entrepris autant comme patriote
que comme littérateur.
On foufcrira à Paris , chez la V. Ducheſne,
libraire , rue St Jacques , au Temple
du Goût ; & à Toulouſe , chez les
principaux libraires.
La foufcription fera ouverte jusqu'au
premierMarsprochain. Ceux qui n'auront
pasfoufcrit avant ce tems paieront 60 liv.
Les
JANVIE R. 1771. :
121
Les spectacles de Paris ou Calendrier
hiſtorique &chronologique des Theatres
, avec des anecdotes & un catalogue
de toutes les piéces reſtées au théâ .
tre dans les différens ſpectacles, le nom
de tous les auteurs vivans qui ont travaillé
dans le genre dramatique , & la
liſte de leurs ouvrages. Ony a joint les
demeures des principaux acteurs , danſeurs
, muficiens & autres perſonnes
employées aux ſpectacles ; vingtième
partie pour l'année 1771. AParis ,
chez la V. Ducheſne , libraire , rue St
Jacques , au Temple du Goût , avec
approbation & privilége.
Parmi le grand nombre d'Almanachs
qui paroiſſent tous les ans ſur toutes fortes
de matieres , on a toujours diftingué .
l'Almanach des Théâtres , qui , depuis
vingt ans , ne laiſſe rien ignorer de tout
cequi ſe paſſe chaque année de curieux
&d'intéreſſant dans les différens ſpectacles
de cette capitale. On y marque nonſeulementles
événemens qui font époque
dans l'hiſtoire de nos théâtres; mais ony
infére encore tout ce qui caractériſe & fait
connoître les talens des auteurs & des
acteurs . On y donne une idée fuffifante
I. Vol.
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
2
:
de toutes les piéces nouvelles , jouées
pendant l'année , même de celles qui ,
n'ayant eu qu'une repréſentation , ſemblent
condamnées à ne voir jamais le
jour , mais dans lesquelles il y a toujours
quelque choſe à retenir. Parmi pluſieurs
nouveautés remarquables inférées dans
cet almanach de 1771 , on trouvera l'éloge
hiſtorique d'un acteur de la comédie
françoiſe & d'une célèbre danſeuſe de
l'opéra , morts dans l'année 1770. Nous
avons fur-tout fait attention à l'éloge de
Mlle Camargo , dans lequel nous avons
trouvé pluſieurs traits qui rappelleront
toujours avec plaiſir la mémoire de cette
danſeuſe inimitable & chère au Public ,
dont elle a fait fi long - tems l'admiration.
Le Manuel des Artiſtes &des Amateurs ,
ou Dictionnaire hiſtorique & mythologique
des emblêmes , allégories ,
énigmes , deviſes , attributs & ſymboles
, relativement au coſtume , aux
moeurs , aux uſages & aux cérémonies,
contenant tous les caracteres diſtinctifs
&l'explication de chaque ſujet naturel
ou moral , ſacré ou profane , hiftorique
ou fabuleux , dont on peut
JANVIER. 1771. 123
faire uſage dans la poëfie , la peinture ,
la ſculpture , l'architecture , le deſſin ,
l'ornement & la décoration , & c . ouvrage
utile aux poëtes , aux artiſtes &
aux amateurs des beaux arts , compoſé
en faveur des nouvelles écoles gratuites
de deſſin ; 4 vol . in 8° . petit format.
A Paris , chez J. P. Coſtard , rue
St Jean- de-Beauvais.
L'auteur , dans ſa préface , définit l'hiérographie
, une eſpèce de ſecours poétique
, inventé par la peinture ingénieufe
pour donner de la force & de l'exprefſion
aux ſujets qu'elle traite,& faire, pour
ainſi dire,diſcourir les images qu'elle repréſente
; mais l'hiérographie n'eſt pas
ſeulement un ſecours poétique , c'eſt un
langage propre à l'artiſte qui veut peindre
der idées abſtraites. Il recueille pour cela
les propriétés de cette idée , & en forme
un tout ſenſible qu'il exprime ſur la toile.
L'auteur finit ſa préface par aſſurer
qu'il a fait des recherches ſérieuſes ſur
Phiérographie qui lui a paru toujours
très néceſſaire aux arts , & qu'il s'eſt attaché
à ce qu'en ont dit les plus anciens
auteurs. Son Dictionnaire auroit été plus
complet , s'il eût recueilli les nouveaux
ſymboles employés par les grands maî
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
tres; tels que Rubens , Pouffin , le Brun ,
&c. leurs figures allegoriques peuvent
ſervir à catactériſer pluſieurs Etres moraux
dont on chercheroit vainement des
emblêmes dans la mythologie ou les anciens
monumens. Nous aurions auſſi défiré
de trouver dans ce recueil pluſieurs
penſées très ingénieuſes deBernard Picard
, deMrs Boucher , Cochin , Eifen,
Gravelot , qui , de nos jours , ont traité
l'allégorie avee ſuccès ; mais l'auteur ſe
contente de ce qu'il a trouvé chez les
anciensHiérographes.Ainsi,lorſqu'il nous
décrit l'image de la mélancolie , il ne
faut pas s'attendre qu'il fera mention de
la manière dont le Fety l'a repréſentée
dansuntableau quieſt chez le Roi. L'auteur
nous dit ſimplement que la mélancolie
ſe repréſente dans une folitude ,
aſliſe ſur des cailloux , dans un habillemeut
négligé , appuyant ſes coudes fur
fes genoux , foutenant ſa tête de ſes deux
mains & ayant proche d'elle un arbrifſeau
deſſeché. L'image dele Fety eſt plus
ingénieuſe. Ce Peintre l'a repréſentée
comme une femme qui a de la jeuneſſe
&de l'embonpoint ſans fraîcheur. Elle
eſt à genoux , ayant le bras droitappuyé
fur un maſſif de pierre & foutenant ſa
tête de la main gauche ; elle ſemble ré .
1
JANVIER. 1771 . 125
diter profondement ſurune tête demort
qu'elle tient de la main gauche. A fes
pieds l'on voit un chien à l'attache &,
fur le même plan , différens attributs des
ſciences & des arts , pour déſigner que
les génies mélancoliques , naturellement
enclins à la méditation , font propres à
l'étude des ſciences. L'image que M.
Vien , Peintre de l'Académie Royale ,
nous en a donnée , méritoit auſſi d'être
rapportée.
Les tableaux allégoriques de M. D.
pour la chambre du commerce de la ville
de Dunkerque ſont des modèles du bon
uſage de l'allégorie& de la néceſſité de
fon emploi. Ses penſées font neuves , ri.
ches & poëtiques ; elles peuvent fervit
à exprimer bien des circonstances qui
ont rapport à l'hiſtoire d'une ville , & il
auroit été agréable de les trouver ici .
Il eſt parlé dans ce Dictionnaire de
l'apothéoſe . L'auteur obſerve qu'Augufte
de ſon vivant , à l'âge de vingt-huit
ans , fut reconnu comme Dieu Tutelaire
dans toutes les villes de l'Empire. Cet
exemple fut imité par tous les Empereurs
qui vinrent après , deſorte que l'on vit
au rang des Dieux , nonſeulement les
hommes les plus ſtupides , mais encore
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
les plus fcelerats. Cette réflexion eſt trèsjuſte
; mais étoit-ce ici le lieu de la
faire ? L'artiſte auroit préféré qu'on lui
donnât la deſcription que Pope a faite
de l'apothéoſe d'Homère d'après un ancien
marbre , ſculpté par Archelaüs de
Prienne. Ce Prince des Poëtes eſt dans
un temple affis au deſſus d'une eſtrade ,
dans l'attitude qu'il donne à ſes Dieux ,
ayant à ſes côtés une épée &des agrêts
de navire , par alluſion aux ſujets de l'Iliade
& de l'Odyflée. Afes pieds & plus
bas que l'eſtrade ſont deux ſouris . Derrière
lui eſt le temps qui s'arrête & la
terre repréſentée par une figure portant
des tourelles ſur la tête & tenant une
couronne de laurier. Devant Homère eſt
un autel où les arts lui font des facrifices
comme à leur Divinité. D'une part,
la Mythologie ſous la figure d'unjeune
garçon , paroît debout , de l'autre eſt une
femmequi repréſente l'Hiſtoire. LaPoëfie,
derrière elle , porte le feu ſacré. La tragédie
& la comédie l'accompagnent ainſi
que la nature , la vertu , la mémoire ,
la Rhétorique & la ſublime intelligence ,
chacune ſous les caractères qui les déſignent.
L'auteur a inféré dans ſon recueil une
JANVIE R. 1771 . 127
fuite d'énigmes ;mais on ne voit pas de
quelle utilité une énigme ſur une rape
ou ſur une pelotte peut être à l'artiſte.
Au reſte parmi ces énigmes il y en a de
très- ingénieuſes , nous citerons celle- ci
de M. de Lamotte en faveur de ceux qui
me la connoîtroient point ; elle peut d'ailleurs
fervir de modèle aux Poëtes qui
veulent s'occuper de ces jeux d'eſprit.
J'ai vu , j'en ſuis témoin croyable ,
Unjeune enfant armé d'un fer vainqueur ;
Un bandeau ſur les yeux , tenter l'aflaut d'un
coeur ,
Auſſi peu ſenſible qu'aimable.
Bientôt après , le front élevé dans les airs ,
L'enfant tout fier de ſa victoire ,
1
D'une voix triomphante en célébroit la gloire;
Et ſembloit pour témoin vouloir tout l'Univers.
Quel estdonc cet enfant , dont j'admire l'audace ?
Ce n'étoit point l'amour ; cela vous embaraſſe.
Le dernier volume de ce manuel des
artiſtes eſt terminé par un catalogue raiſonnédes
auteurs qu'on a confultés pour
la compoſitionde cet ouvrage , ſoit auteurs
mythologues, ſoit auteurs hiérographes
. Ce catalogue eſt ſuivid'un diſcours
fur la connoiſſance des tableaux. Tous
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
les préceptes en général que cette partie
renferme , les définitions , les remarques ,
lesréflexions ſontde M. ** magiſtratd'une
Cour fupérieure de Paris & membre de
l'Académie Royale de Montpellier. L'au.
reur du Dictionnaire a auſſi puiſé. dans
les écrits de M. Watelet ce qui pouvoit
avoir rapport à fon objet.
Poëfiesfacrées , dédiées à Mgr le Dauphin,
fur lesairs les plus analogues aux
ſujets , tirés des anciens & des nouveaux
Opéra , par M. l'Abbé de la
Perouze. vol. in- 80 ; prix s liv. broché.
A Paris chez Saillant & Nyon ,
Libraires rue S. Jean de Beauvais.
Le premier merite de ces poëſies eſt
de rappeler le genre lyrique à ſa première
inſtitution , celle de payer à l'Etre
fuprême le tribut de gloire & de recon.
noiffance qui lui eſt du. M. l'Abbé de
la Pérouze dans la vue que ſes poëlies offriſſent
moins de difficulté pour le chant ,
les a adaptées à une muſique connue , à
une muſique de théâtre; ce ſont les vaſes
des Egyptiens qu'il a purifiés en les
employant aux uſages du peuple de
Dieu . Mais la gêne où s'eſt trouvé le
Poëte lyrique pour mouler en quelque
JANVIER. 1771. 129
forte la meſure de ces vers ſut celle d'une
muſique empruntée,n'a- t- elle pas un peu
influé ſur ſa poësie;& la proſodie n'eſt- elle
pas ici un peu altérée ? Ses vers ne font
pas cependant depourvus de ces formes
ſouples & variées que demande le chant.
Ce recueil préſente d'abord les pièces
de vers impriméesde ſuite au nombre
de 67. On les trouve encore gravées ſous
lamuſique avec unebaſſe chiffrée.
Plan d'éducation publique , vol. in- 12 .
à Paris chez la veuve Dacheſne rue
S. Jacques , au Temple du goût.
Dans le compte que nous avons rendu
de cet ouvrage , au mois de Septembre
1770 , il s'eſt gliſſé une erreur fur
le nom de l'auteur. Ce n'eſt pas M.
l'Abbè Coger , comme nous l'avons imprimé
: mais M. l'Abbé Cover qui a
tracé ce plan d'éducation , ſi intéreſſant
pour les collèges , les pères de famille ,
& la Nation .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Traduction libre en vers , de la premiere
Eclogue de Virgile .
Par M. MARIN , Cenfeur royal &
Secrétaire de la librairie.
Tityre, tu patulæ recubans fub tegminefagi ,
Silveftrem tenui mufam meditaris avená.
TITYRE & MÉLIBÉE.
MÉLIBÉE.
Assis tranquillement à l'ombre de ce hêtre
Tu chantes , &Tityre , & ta flûte champêtre
Exprime ſous tes doigts , des accords raviſſans
Tu chantes , les échos répétent tes accens.
Pour nous , telle eſt du ſort l'injuſte barbarie,
Nous quittons à regret notre chere patrie ;
Nous allons , exilés dans des climats lointains,
Du récitde nos maux étonner les humains,
Tandis que, repoſant ſur la verte fougere ,
Dans tes doctes chanſons tu vantes ta bergere;
Par ſes charmes puiſſans nos bois ſont embellis
Tout retentit ici du nom d'Amarillis .
TITYRE.
Un Dieu , car de ce nom quel mortel eſt plus
digne? 1
JANVIER . L 1771. 13
Un Dieu ſeul eſt l'auteur de ce bienfait infigne ;
Oui , placé déſormais au rang des immortels ,
Ce héros me verra , berger , ſur ſes autels ,
Pour rendre à mes ſouhaits ſadéité propice ,
Offrir d'un tendre agueau le ſanglant facrifice.
C'eſt lui qui , dans ces lieux , aſſura mon repos ;
Je lui dois tout enfin , mes champs & mes troupeaux
,
Et mon Amarillis, le charme dema vie.
MÉLIBÉE.
J'admire ton bonheur ſans y porter envie :
Tu ſais quel trouble affreux agite ces climats,
Des ſoldats étrangers , de barbares foldats
Ont banni le repos de ce charmant aſyle ,
Et lans avoirpris part à la guerre civile ,
Dans le malheur commun nous Commes confondus.
Tu vois de mes troupeaux , des biens que j'ai
perdus ,
Dans ce peu de brebis , le ſeul bien quime refte ,
Et ce matin encore un accident funeſte
M'a , non loin de ces lieux , privé de deux chevreaux
;
Ah!fansdoute le Ciel vouloit combler mes maux.
Sur un lit de gazon ils avoient pris maiſſance ;
Tityre , hélas ! c'étoit mon unique eſpérance.
J'aurois dû le prévoir : louvent de ce malheur
Les dieux avoient pris ſoin de prévenir mon coeur
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Sur un triſte cyprès , la voix d'une corneille ,
Trois fois d'un ton lugubre a frappé mon oreille;
Et la foudre, tombant ſur ce chêne voiſin ,
Trois fois de mes troupeaux annonça le deſtin.
Je n'ai point profité de ce double préſage ,
Mes maux , de ma raiſon , m'avoient ôté l'uſage.
Mais apprends moi quel dieu t'accorda ſa faveur ?
TITYRE.
Céfar, qui des Romains a comblé le bonheur.
Je croyois , ô berger , dans mon erreur profonde,
Que la ſuperbe Rome , en merveilles féconde ,
N'étoit point au- deſſus de ces triftes cantons ,
Où nos fumples bergers vont vendre leurs moutons.
Ainſije comparois les hameaux à la ville ,
Les ſapins ergueilleux au lierre débile ,
Les taureaux indomptés aux timides agneaux,
Lesdains les plus craintifs aux plus fiers animaux
;
Etdu grand au petit , mon peu d'expérience
Ne ſavoit point encor faire la différence :
De Rome cependant les remparts redoutés
S'élèvent au- deſſus des plus vaſtes cités
Autantqu'un chêne altier ſur un fragile arbuſte.
MÉLIBÉE.
Quel deffein t'a conduitdans cette ville auguſte
1. X
JANVIER. 1771. 133
TITYRE .
Ja liberté qui règne en ces heureux climats ,
Quoiqu'un peu tard ſans doute ydirigea mes pas .
Lorſque j'en entrepris le pénible voyage
Quelques rides déjà fillonnoient mon viſage.
De Galatée alors oubliant les mépris ,
Pour de nouveaux appas mon coeur étoit épris ;
Car , je dois l'avouer , lorſque cette volage
Me tenoit aſſervi ſous ſon dur eſclavage ,
Je ne pouvois promettre à mon coeur agité ,
L'eſpoir de recouvrer la douce liberté ;
Et , ſans cefle occupé du deſir de lui plaire ,
J'abandonnois au ſoin d'un pâtre mercenaire
La tardive moiſſon de mes champs négligés .
J'étois eſclave alors ; mais les tems ſont changés.
La jeune Amarillis , moins légère & plus tendre ,
Me procure unbonheur que je n'oſlois attendre .
Non , mon ame jamais n'aima ſi tendrement.
MÉLIBÉE.
Titire , elle a pour toi le même empreſſement.
Lorſque tu dirigeois ta courſe vagabonde ,
Vers ce lieuque le Tibre arroſe de ſon onde ,
Par des pleurs affidus flétriſſant ſes attraits
Elle faifoit au ciel entendre ſes regrets .
Ses brebis , ſans bergère , erroient à l'aventure ;
Ses champs étoient ſans fruit& les prés ſans ver
dure,
134 MERCURE DE FRANCE.
Elle jetoit ſur nous un regard languiſſant ;
Il peignoit ſa douleur : Tityre étoit abſent.
Nos voeux avec les ſiens étoient d'intelligence ,
Tout , juſqu'aux arbriſſeaux , demandoit ta préfence.
TITYRE.
Eh ! que pouvois- je faire en ce triſte ſéjour ?
J'y voyoisGalatée ; & mon funeſte amour
Encore mal éteint renaiſloit de ſa cendre ,
Mon coeur , de ſes attraits , ne pouvoit ſe défendre
,
Et j'ai dû me réſoudre à ne la plus revoir.
D'ailleurs Rome , berger , offroit à mon eſpoir ,
Ce héros à la fois & fi jeune & fi lage ,
A qui , douze fois l'an , je rendrai mon hon
mage .
Je l'ai vu , Mélibée, & j'oſai devant lui
Manifeſter les maux qui cauſoient mon ennur.
Dès qu'il eut entendu le ſujet de ma plainte ;
Diſſipe la douleur dont ton ame eft atteinte.
>> De ce malheur commun tu ſeras excepté ;
>> Je te rends , m'a- t'il dit , tes biens , ta liberté.
>> Tu peux de tes travaux , reprendre l'exercice.>>>
MÉLIBÉE.
Ainſi donc , ô berger , par un deſtin propice
Tu ne quitteras point ces prés toujours fleuris
Où tes pipeaux légers enchantent nos eſprits.
JANVIER . 1771 . 131
Tes moutons , attentifs au ſon de ta muſette ,
Viendront bondir en foule autour de ta houlette ,
Et t'égayer encor par leur doux bêlement.
Toi-même tu pourras , aſſis nonchalamment
Auprès de ces ruiſſeaux qui careſſent ces plaines ,
Des zéphirs amoureux reſpirer les haleines .
Un eſſaim bourdonnant fur ces champêtres bords,
Après avoir des fleurs enlevé les tréſors ,
T'invitera ſouvent , par ſon murmure aimable ,
A goûter la douceur d'un repos agréable ;
Er, lorſqu'un doux réveil te r'ouvrira les yeux,
Des tendres roſſignols les ſons mélodieux ,
Et par ſa triſte voix la colombe plaintive
Charmeront tour-à- tour ton oreille attentive,
Tandis qu'un laboureur , preſſant de l'aiguillon
Une genifle lente à tracer un fillon ,
Pour calmer les ennuis de ſon ame inquiette ,
Mêlera ſes accens aux fons de ſa muſette.
TITYRE.
C'eſt Céfar qui m'affûre un deſtin ſi charmant :
Aufſi l'air aux béliers fervira d'aliment ;
On verra les poiſſons brouter ſur les montagnes ;
Les lions , aux déferts préférer les campagnes ;
Les Scythes , habiter au milieu des Romains
Le Tigre arroſera les plaines des Germains ;
L'Eridan à l'Euphrate ira joindre fon onde ,
Et j'aurai fait enfin le tour entier du monde ,
Avant que ce bienfait , dans mon ame tracé ,
136 MERCURE DE FRANCE .
Par un coupable oubli puiſſe en être effacé.
MÉLIBÉE.
Que ton fort , ê Tityre , eſt différent du nôtre ?
Nous ſommes innocens , il est vrai , l'un & l'autre ;
Cependant Mélibée & tes concitoyens
Iront bientôt gémir ſur lesbords phrygiens.
Au milieu des Lapons , peuples de ſang avides ,
Les uns vont habiter ces régions arides
Oùl'hiver établit l'empire des frimats ;
D'autres font exilés dans ces affreux climats
Où l'Afriquain , foulant une terre brûlante ,
Tâche en vain d'aſſouvir la ſoifqui le tourmente,
Et d'autres chez ce peuple , ennemi des Romains ,
Que la mer ſépara du reſte des humains.
Quoi ! banni pour toujours de ces charmans rivages,
Jene reverrois plus ces prés & ces bocages ,
Séjour de mes aïeux cultivés par leurs foins ,
Et dont le revenu ſuffit à mes beſoins ?
Je ne reverrois plus cette maiſon champêtre
Où lemyrthe , lejonc &des branches de hêtre ,
Entrelacés enſemble , & de chaume couverts ,
Me mettoient à l'abri des rigueurs des hivers ?
Lieux charmans , Ô Mantoue , ô ma chere patrie ,
Eſt- ce done pour toujours que vous m'êtes ravie ?
Cetranquille marais abondant en poiffons ,
Cette aimable prairie& mes riches moiſſons ,
Mes brebis qui faifoient mes plaiſirs & majoie ,
JANVIER. 1771. 137
Du barbare ſoldat vont donc être la proie ?
Et nourrir déſormais d'avides légions ?
Romains , voilà le fruit de vos diſſentions.
こ
Ah ! puiſque les deſtins me deviennent contraires
,
Fuyez loin de mes yeux , brébis qui m'êtes chères,
Cherchez pour vous conduire un berger plus heureux
,
Le fort , le fort cruel fe refuſe à mes voeux.
Je ne vous verrai plus brouter dans cette plaine
Le cythiſe fleuri , le thin , la marjolaine ;
Vous ne bondirez plus aux accens de ma voix ,
Adieu , chères brebis , pour la derniere fois.
TITYRE.
Puiſque tous deux ici le haſard nous raſſemble
Sous mon ruſtique toit nous ſouperons enſemble.
Jepuis t'y préſenter un champêtre repas ,
Les fruits de mon verger ne te déplairont pas.
J'ai du miel de Sicile&d'excellent laitage ,
Nous mettrons nos troupeaux à l'abri de l'orage
Et le mêmebercail les enfermera tous:
Mais, preſſons nos brébis , le jour fuit , hâtons
nous ,
Les ombres de la nuit qui tombent des montagnes
Semblent , en augmentant , nous chafler des cam
pagnes.
* Nous donnerons quelques autres Eglogues
traduites par le même auteur.
138 MERCURE DE FRANCE.
STANCES à un Miniftre , fur les espérances
qu'il a la bonté de me donner depuis
fi long tems.
f
ESPSÉPÉRREERR pour moi n'eſt plus rien!
Eſpérer n'eſt plus de mon âge ;
Le préſent eſt mon ſeul partage ,
Et l'avenir n'eſt plus mon bien.
Abandonnons à la jeuneſſe
Ces trompeurs & lointains objets :
Au bonheur de jouir ſans ceſſe
Elle ajoute par ſes projets !
Ses voeux aujourd'hui ſatisfaits ,
Quelque jour peuvent l'être encore ;
A les yeux charmés , chaque aurore
Faitbriller de nouveaux bienfaits .
Helas! de ces douces chimères
La raiſon m'a trop ſçu guérir ;
Aux erreurs même les plus chères
Mon coeur flétrin'oſe s'ouvrir.
Je borne mes triſtes penſées
Ade triſtes réalités ;
Les illuſions font paflées ,
J'en fuis réduit aux vérités.
:
JANVIE R. 1771. 139
Vers mon tombeau le tems me chaſſe ,
Sa faulx eſt prête à me frapper :
Près de moi tout change ou s'efface ,
La nature va m'échapper !
Sur l'ombre qui fuit & s'envole ,
Puis je compter dorénavant ?
Vous me tiendrez , dit- on , parole;
Mais ſera-ce de mon vivanı ?
A M. l'Abbé de la Porte , en lui renvoyant
le Voyageur François .
J'AAII lu cet ouvrage charmant
Qui réunit la double gloire ,
Et d'inſtruire comme une hiſtoire,
Etd'amuſer comme un roman .
/
Par une Dame.
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. de la Martiniere , conſeiller d'état ,
chevalier de l'ordre du Roi & premier
chirurgien de Sa Majesté.
Ce portrait eſt repréſenté en pié dans
un ſalon tendu d'une tapiſſerie far la
140 MERCURE DE FRANCE .
quelle on apperçoit au loin un ſiége de
place , avec un choc de cavalerie ,& audevant
des chirurgiens occupés à panfer
des bleſſes ſur le champ de bataille , &c.
Au milieu des héros, tagloire eſt bien plus
fûre;
Cher à l'humanité, fameux par desbienfaits,
Quand leur art deſtructeur fait gémir la nature ,
Turépares les maux que leur valeur a faits.
CANTIQUE fur la naiſſance du Sauveur
duMonde.
Sur l'AIR: Au bord d'un clair ruiſſeau.
Où donc eſt la grandeur ?
Auguſte eſt ſur le trône :
La ſplendeur l'environne
Du monde il eſt vainqueur.
Jeſus eſt un enfant ,
Sur la paille il repoſe ,
De ſes pleurs il l'arroſe ,
Quides deux eft plus grand ?
O foi , guide des coeurs ,
C'eſt toi que je réclame ,
Viens , lambeau de notre ame ,
JANVIER. 1771. 1-41
Diffiper mes erreurs.
Que l'orgueil révolté ,
Abjurant ſes maximes ,
De tes leçons ſublimes
Goûte la vérité.
Que vois-je , ô vains mortels ?
Votre choix eſt- il juſte ?
Vous voulez pour Auguſte
Eriger des autels.
Les Rois font- ils des Dieux ?
Ils n'en ſont que l'image ,
Réſervez votre hommage
Aqui règne ſur eux .
Si le Dieu de la loi
Naît dans la dépendance ,
Ce n'eſtpoint impuiflance
Il pouvoit naître en Roi.
Et , s'il verſe des pleurs ,
Cen'eſt point par foibleſſe ;
Il vient par la tendrefle
Conquérir tous les coeurs.
Voyez -vous dans les airs
Cette étoile nouvelle ,
Oui , j'annonce , dit- elle ,
Le Roi de l'Univers .
Quoiqu'il ſemble à vos yeux
Sans force& fans puiſſance ,
142 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ſa main qui balance
Et la Terre & les Cieux.
Jeſus , enfant par choix ,
Etoit avant de naître ,
C'eſt lui qui forme l'être
Desbergers & des Rois.
Il enferme les mers
Dans leurs vaſtes rivages,
Il retient les orages ,
Il commande aux enters.
Egal à l'Immortel ,
Fils de Dieu , Dieu lui - même,
Son pouvoir eſt ſuprême
Et ſon trône éternel .
Mais , du hautdes ſplendeurs ,
Ciel! peux-tu le comprendre !
L'amour le faitdeſcendre
Dans le ſein des douleurs .
Où ſuis- je tranſporté !
Quels fublimes cantiques !
Quels concerts magnifiques!
Quelle vive clarté !
Acette heureuſe nuit
Quel jour est préférable !
Quelle voix à l'étable
M'appelle& me conduit ?
:
JANVIER. 1771. 143
Ciel ! quel objet nouveau !
Je vois bergers & mages ,
Confondant leurs hommages
Entourer ce berceau.
Oraviſſant ſéjour !
Palais digne des Anges !
Que je vois ſous ces langes
De grandeur & d'amour !
ACADÉMIES.
I.
Extrait de la féance publique de l'Académie
desfciences , arts & belles- lettres de
Dijon, du 12 Août 1770.
M. Marer , fecrétaire , a ouvert la féance
par un diſcours où il a fait ſenrir l'importance
du problême que l'académie
avoit proposé pour le ſujet du prix de
cette année.
Il s'agiſſoit de « déterminer dans quels
» tems des maladies & dans quelles cir-
>> conſtances on doit ſuivre la méthode
>> échauffante ou la rafraîchiffante
>> d'expoſer les eſpèces , la nature & la
» manière d'agir des remèdes à employer
&
144 MERCURE DE FRANCE.
» dans l'une ou dans l'autre de ces mé-
» thodes. >>
Un grand nombre d'auteurs ont tenté
la ſolution de ce problême. Si quelquesuns
d'entr'eux n'ont écouté que leur zèle
fans confulter leurs forces , la compagnie
a eu la ſatisfaction de voir que huit des
differtations qui lui ont été envoyées méritoient
de fixer ſon attention.
Mais, de ces huit pièces réſervées pour
le concours , il n'en eſt que trois qui ont
diſputé le prix avec avantage ; cependant
comme les cinq autres ſont très - bonnes
en elles- mêmes , l'académie , pour donner
aux auteurs des preuves de fon eftime
&du cas qu'elle fait de leurs ouvrages , a
décidé qu'on déſigneroit ces diſſertations
par leurs épigraphes :
On lit à la tête de la premiere ce diſtique
d'Ovide :
!
Temporibus medicina valet , data tempore
profunt.
Et bona non apto tempore fæpè nocent.
La ſeconde pour deviſe cette réflexion
deCelfe:
Non poft rationem inventa eft medicina,
fedpoft inventam medicinam ratio quæfita
est .
La troiſième , ce vers de Phèdre :
Nifiutile eft quodfacimus ,stulta eft gloria.
Le
JANVIER. 1771: 145
La quatrieme, cette remarque de Quintilien:
Ad conſentiendum ducuntur homines
experimentis.
La cinquieme , ce vers de Virgile :
Rara per incertos ducebat femita calles .
Les trois differtations qui l'ont emporté
fur celles - ci n'ont pas rempli les
vues de l'académie avec un ſuccès égal.
Celle qui a pour épigraphe l'aphorifme
d'Hipocrate , qui commence par ces
mots : Multum & repentè vacuare vel replere
, & qui eſt le cinquante unième de
la 2. fection , a paru digne du prix propofé.
Celle qui a pour deviſe la réponſe de
Capivacius à des gens qui lui demandoientſes
ſecrets
Si velis habere mea fecreta diſce meam
methodum .
a le plus approché du mérite de la pièce
couronnée , & a balancé les fuffrages ; &
la bonté de la troiſieme , à la tête de laquelle
on lit un paſſage de Galien , commençant
par ces mots : Atque ea fanè utilitas
, a déterminé l'académie à donner un
ſecond acceffit.
A
L'auteur de la pièce couronnée eſt M.
de Boiffieu , docteur en médecine & pro-
1. Vol. G
J46 MERCURE DE FRANCE.
feffeur aggrégé au collège des médecins
de Lyon , membre des académies de
Montpellier & Villefranche , qui a déjà
remporté , il y a trois ans , le prix de cette
académie.
Celui de la differtation , qui a eu le
premier acceffit , eſt M. Godard , médecin
à Verviers près Liége , quia auffi remporté
le prix de cette académie en 1764 ,
&obtenu un acceffit en 1.767 .
M. Planchon , médecin à Tournai , eſt
J'auteur du mémoire qui a eu le ſecond
acceffit.
L'uſage eſtde lire l'ouvrage couronné
ou d'en donner un extrait ; mais on y a
dérogé parce que cette pièce va être in
ceffamment imprimée , & le ſecrétaire a
fait enfuite la lecture de l'histoire littégaire
de l'académie pour l'année 1769 ,
que les circonstances n'avoient pas permis
de lire dans la féance publique de la ren
trée.
M. le préſident deBroſſes a lu enfuite
la rélation des ſuites que la conjuration
de Catilina a eues dans Rome après la
mort de cet ambitieux .
La ſéance a été terminée par M. l'Abbé
Picardet qui a prononcé undiſcours fur
Tharmonie , conſidérée comme caufe
JANVIER. 1771 . 47
phyſique du mouvement des ſphères céleftes.
:
11.
Extrait de la Séance publique de l'Aca-
:
démie des Sciences . Belles - Lettres &
,
Arts de Rouen , le premier Août 1770 .
M. de Saint - Victor ouvrit la féance par
uncompliment ſuccinct à l'aſſemblée , il fit une
mention hiftorique & honorable de M. l'Abbé
Nollet , aflocié - titulaire , & de M. Marteau ,
allocié - adjoint de cette Académie , morts dans
le courant de cette année.
Tel fut enfuite le compte qu'il rendit des travaux
Académiques , dans le département des
Sciences & des Arts utiles,
M. David , alors aflocié adjoint , aujourd'hui
Académicien-titulaire , a préſenté à l'Académie
une machine deſon inventionpour les pilotis.
Cette méchanique préſente , au moyen d'un
mouvement continu , exécuté par quatre chevaux
,une manière ſimple& facile de faire battre
quatre moutons ſucceſſivement & fans inter
ruption.
M. Jamard , aflocié-adjoint , a préſenté à la
Compagnie un exemplaire imprimé de fon Ouvrage,
pottant pour titre : Recherches fur la
théoriede la Muſique. Nous avons rendu compte
de ce traité l'année dernière.
M. Dambournay , Académicien - titulaire , a
lu ſur la Garance un mémoire qui contient les
procédés qu'il a ſuivis pour deflécher les racines,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&conſerver à la poudre qu'il en extrait ſa couleurjaune
, ainſi que pour ſéparer les différentes
qualités de cette poudre par un appareil qui ne
revient qu'à 1,00 liv. Des moyens que M. Dambournay
indique , il réſulte que deux hommes
font entr'eux quarante livres de poudre par
jour , & que la mouture ne revient pas à deux
fols la livre.
M. du Lague , Académicien-titulaire , a lu
un mémoire , concernant le paflage de Vénus ſur
le Diſque du Soleil , obſervé conjointement avec
M. Bouin à Rouen , & par M. Pingré au Cap-
François.
M. du Lague a lu une lettre ſur la comète de
cette année , obſervée à Cherbourg par M. le
Valois. Dans la mème lettre , il eſt fait mention
d'un phénomène arrivé le premier Décembre
1769 , que l'auteur dit avoir été confidéré comme
un tremblement de terre général dans la Normandie.
M. David a préſenté l'éloge de M. le Cat par
M. Valentin , maître en Chirurgie de Paris , dédié
à cette Académie. Ce font des fleurs , qu'un
élève , devenu maître à ſon tour , vient de réę
pandre fur le tombeau du grand homme , dont il
écouta les leçons .
M. le Directeur a fait part d'une lettre de
M. Dambournay , adreſſée à l'Académie , contenant
différens détails ſur le tremblement de
terre arrivé le premierDécembre 1769 , & reflenti
dans cette Ville & aux environs .
M. le Chancelier , Académicien-tituullaaiirree , a
préſenté à la Compagnie un exemplaire imprimé
de l'Ouvrage de M. Banté,qui a remporté l'acceffit
Pannée dernière.
Ce même Académicien a lu un mémoire dont il
JANVIE R .. 1771 . 149
eſt auteur, &qui porte pour titre : Obfervations
fur l'eaude merdistillée.
,
L'importance qui réſulteroit du deſſallement
de l'eau de mer l'intérêt du commerce à la
réuflite & à l'étendue de cette découverte , tiennent
en ſuſpens ſur cette matière l'attention des
eſprits patriotiques & amis de l'humanité. Les
Phyſiciens & les Chymiſtes s'en occupent avec
une ardeur égale. Tous ſe propoſent un but uniforme
dans les procédés différens qu'ils emploient.
Distillation & filtration. Voilà les deux principaux
moyens qu'ils ont juſqu'ici mis en uſage.
Le public , qui ſe plaît à voir les arts concourir à
fon avantage , excite également toutes les claſſes
de ſavans à la ſolution de ce problême economique
& chymique , qui peut , à ce qu'il nous ſemble
, ſe réduire à ces termes :
<<Trouver le procédé le plus ſimple , le plus
plus prompt , le plus facile& le moinsdifpen-
>> dieux de dégager l'eau de la mer des parties
>>étrangères quelconques , qui conſtituent fon
>>> acreté& ſon amertume , & la convertir en eau
>>>pure , douce & falutaire » .
Nous avons fait lecture d'une lettre imprimée
du ſieur Pyre à l'Académie , renfermant un autre
imprimé , portant pour titre: Lettre à un Méde
cin de Province , pour fervir à l'Histoire de la
Médecine.
M. Macquer , membrede pluſieurs Académies,
aflocié- libre de celle de Rouen , nous a fait parvenir
un mémoire intitulé : Expériences pour le
defſfallement d'eau de mer par filtration.
M. Ourſel nous a donné un mémoire justificatifde
ſon ſyſtême de filtration & de ſes procé
dés. Il l'a intitulé : Troiſième mémoirefur la poffibilité
de rendre l'eau de mer potable par la
Giij
O MERCURE DE FRANCE..
:
kule filtration ; ou Réponse au mémoire & ex
riences deMeffieurs Poulletier de la Salle , Maître
des Requêtes , & Macquer , des Académies deParis
, Stocholin , Turin , Rouen , &c . L'Académic
aentendu avec fatisfaction la réponſe de M. Ourfel
; elle a nommé des Commiſſaires pour l'examen
de ce dernier mémoire.
M. l'Abbé Dicquemares , aſſocié- adjoint , a
préſenté à l'Académie un nouvel exemplaire de
fon Cosmoplane , exécuté plus en grand que celui
qu'il avoit donné l'année dernière. Comme on a
lexplication abrégée de cet inſtrument Astronomique
& Géographique , on ne croit point devoir
ici la répéter; on ſe contente d'obſerver que
lanouvelle forme , donnant à toutes ſes proportions
plus d'étendue , accroît ſa netteté , fans altérer
ſa précifior...
,
M. du Lague , Académicien titulaire adonné
lecture d'un mémoire de M. le Chevalier Dangofle
, atlocié , portant pour titre : Obfervations
de l'Eclipse de Lune , du 13 Décembre 1769 , &
d'uneAurore Boréale , arrivée à Tarbes té 19
Janvier 1770.
M. le Chandelier , Académicien- titulaire , nous
aremis un mémoire anatomique de M. Bonté ,
Médecin de Coutances .
Ce mémoire contient trois obſervations :
La première , d'une plaque oſſeuſe , trouvée
adhérente à la pleuvre d'un ſujet. Cette membrane
étoit , quant à ſes autres parties , dans ſon
état naturel. L'offification étoit de ſept ou huit
travers de doigt d'étendue ; elle étoit inégale ; on
ytemarquoitdes enfoncemens , qui ſuivoient la
direction des côtes avec des faillies moulées
dans leurs intervalles. L'organiſation n'étoit point
Abreufe.
,
JAN VIER. 1771. 15
La ſeconde obſervation eſt celle d'un Placenta
àHydatides , rendu par une femme au huitième
mois de la groffefle.
La troiſième obſervation de M. Bonté roule fur
un enfant hermaphrodite , né vivant à Coutances
en1764. Lesdeux ſexes , ſuivant l'auteur , étoient
parfaitementdiftincts & ſéparés.
L'eſprit de vie n'anima que quarante-huit heu
res cet individu monstrueux & imparfait : erreur"
de la nature : objet d'étonnement & non pas d'in
truction , fait pour contenter une vaine & inutile
curioſité par une conformation extraordinaire,
plutôt que pour donner matière à des décou
vertes applicables au reſte de l'humanité.
M. le Valois , ancien Marin , Capitaine , &
Coſmographe de la Société Académique de Cherbourg
& aflocié adjoint de cette Académie
nous a lu un mémoire intitulé :
Difcoursfur les calmes qu'on rencontre en mer
&fur l'utilité qu'ily a' de trouver un moyen facile -
& capable de faire avancer un navire fans vent
&fans rames , avec la defcription d'une machine
inventée&propre pour cet usage.
Ce méchaniſme , décrit par l'auteur , nous a
paru ingénieuſement imaginé & combiné. Mais ,
comme, en faitde méchanique , on ne peut pas
conclure démonstrativement de la théorie à la
pratique , nous ne pouvons que préſumer , fans
ofer affirmer une exécution complette.
M. le Valois nous a auſſi donné la deſcription
d'un Horizon artificiel , qu'il a pareillement in
ventédepuis peu , précédé d'un difcours fur fon
utilité& fon uſage.
Tous les navigateurs ſavent de quelle importance
eſt la connoiſlance des latitudes en mer , &
tsop ſouvent ils éprouvent la difficulté de les ob-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
يف
ferver. M. le Valois propofe d'ajouter l'uſage du
miroir de métal à celui du miroir d'huile , dont on
ſe ſervoit déjà , & de comparer le réſultat des obſervations
ſur le miroir ſolide & le miroir fluide.
Il indique les avantages qu'on ſe procurera par
ce nouveau procédé , & quelques inconvénients
cependant , qu'il n'a point encore pu corriger entiérement
. Mais, lorſqu'on ne peut faifir parfaitement
l'exactitude , il faut ſe conſoler par les approximations.
, M. le Chandelier , Académicien a lu un
mémoire intitulé : Second mémoire fur les eaux
minérales de Rouen , pourfervir de fupplément , ou
plutôt de correctif au précédent , lu à laféance
Académique , du 8 Juin 1768 .
On fait que la vérité ne le découvre pas toujours
toute entière aux yeux de l'obfervateur ;
mais le premier retour vers elle est le naïf& fincère
aveu de l'erreur.
Eclairé par de nouvelles expériences ou des
obſervations récentes , M. le Chandelier ne craint
pas de réformer le ſyſtême qu'il avoit avancé dans
un mémoire précédent fur les eaux minérales.
D'après plusieurs expériences faites en commun
avec un Chymiſte éclairé , répétées depuis en particulier
, cet Académicien avoit cru pouvoir conclure
que lefer contenudans nos eaux minérales eft
divifé, diſſous par l'eau méme ,ſans la participation
d'aucun acide.
Parmi les moyens que la Chymie emploie pour
arriver à la connoiſſance des mixtes , les princi ,
paux & les plus ordinaires font la décompofition
par le feu& les diſſolvans ; mais il eſt encore un
procédé qui s'applique mieux que les deux premiers
à la diflolution des eaux. Ce ſont les compoſés
chymiques , que l'on appelle réactifs , qui,
JANVIER. 1771 .
2
parles lois de combinaiſon ou d'affinité , produiſent
quelquefois deux nouveaux compofés . M. le
Chandelier cite un exemple de cette double affinité.
En travaillant aux expériences ſur leſquelles
il avoit établi le ſyſtême qu'il abandonne aujourd'hui
, l'auteur avoit employé un alkali phlogiftique
, qu'il tenoitdu Chymifte qui opéroit de
concert avec lui ; il l'avoit employé, diſons- nous,
fans avoir pouffé l'attention juſqu'à éprouver fi
cet alkali étoit phlogiſtiqué au point de faturation.
Mais depuis , frappé de quelques objections
qui furent propoſées à ce même Chymiſte par
M. Marteau , l'illuſtre Confrère dont nous déplorons
la perte , M. le Chandelier pria ce dernier
de lui faire paſſer ſon alkali phlogiſtique. Il en
eut à peine une phiole aux mains , qu'il s'emprefla
d'en faire l'expérience. En regrettant d'être forcés
de fupprimer Ic détail intéreſlant & exact de ſes
procédés variés & multipliés juſqu'au fcrupule ,
pour s'allurer cette fois de la vérité , nous nous
contenterons d'expoſer la concluſion que M. le
Chandelier en a tirée démonftrativement.
Les eaux minérales de Rouen contiennent du
vitriol , le fer s'y trouvefous cetteforme dans cet
étatde combinaison .
L'auteur termine ce mémoire par une réflexion
àlaquelle il invite tous les Chymiſtes, en leur pré--
fentant l'exemple de la propre ſurpriſe dans laquelle
il eſt tombé lui - même.
Lorſqu'on fait ulage des réactifs , il eſt de la
première importance de les avoir parfaits . Il ré.
Tulte unedifférence extrême d'un diſlolvant faturé
& d'un diffolvant ſurabondant. La partie excédente
du diſlolvant , lorſqu'il n'eſt pas laturé, nuit
àla réaction , & peut quelquefois mettre obſtacle à
laprécipitation.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
M. de la Voifié , membre de l'Académie des
Sciences de Paris , préſenté par M. Dornai , membre
titulaire de l'Académie nous a donné lecture
d'un mémoire dont il eſt auteur , intitulé :
Mémoire fur la nature des eaux de la Ville de
Rouen.
Si l'analyse des eaux minérales intéreſſe la
Chymie & la Médecine par la diverſité des
mixtes qui les compoſent & l'utilité qui peut réfulter
de leur combinaiſon pour le ſoulagement
& la guérilon des malades , on peut aſſurer que
La connoiſſance de ce liquide alimentaire répandu
ſur toute la ſurface du globe ,de la nature &
de ſes qualités , intéreſſe , par ſon uſage univerfel
& journalier l'humanité entière. M.
Lavoiſé , depuis un tems confacre une partie
de ſes lumières & de ſes recherches à l'Examen
de la nature des eaux qu'il rencontre dans
ſes voyages.
L'analyſe des eaux renferme deux objets , que
leur obfervateur ſepropoſe également.
Connoître la nature det ſubſtances ſalines &
terreuſes contenues dans ce fluide,
Déterminer la quantité de ces mixtes.
Pour arriver à cette double connoiſſance , au
fieu d'employer la voie de l'évaporation , l'Académicien
de Paris ſe ſert d'un alkali fixe ; pour
précipiter les parties terreuſes , & d'une diffolution
d'argent & de mercure , pour décompofer
les ſels vitrioliques & marins .
Mais , pour déterminer la quantité de ces mixtes
, il a cru que le moyen le plus ſimple & le plus
certain étoitde calculer & comparer les différens
degrés de peſanteur de l'eau. Il a donc imaginé
un nouvel aréomètre , ou peſe- liqueur , dontil
nous a donné la démonstration.
JANVIER. 1771 . ISS
M. de Lavoiſté nous a fait part des eſſais qu'ila
enfucceſſivement
faits avec le ſecours de cet inftrument
, d'abord ſur l'eau de Seine pendant la marée
montant; auprès du pont de cette Ville
ſuite à Diépedalle pendant la haute marée fur
pluſieurs fontaines , & finalement fur quelques
puits de la Ville ; de toutes ces expériences faites
en Phyſicien habile & en manipu'ateur
adroit , il réfulte que l'eau de Seine eſt la plus légère
& la plus falubre , puiſqu'elle contient la
moindre quantité de ſubſtance étrangère. Après
elle , celle des fontaines doit tenir le ſecond
rang ,& celle des puits le dernier.
2
M. Scanigatty , aſſocié adjoint , a fait aux
yeux de l'Académie , une expérience fur deux
thermomètres en même tems , dont l'un rempli
d'eſprit de vin , & l'autre de mercute. Il a paru
réſulter de cette expérience , que la températures
des fluides agit avec plus de promptitude & d'activité
ſur le mercure que fur les liqueurs ; ce qui
pourroit dans la pratique donner des motifs de
préférence aux thermomètres de mercure fur les
thermomètres d'eſprit de vin.
M. Chefd'hôtel , menibre de cette Académie
apréſenté un mémoire intitulé Observations re
latives à l'expériencefaitepar M. Scanigatry, et
préſence del'Académie , le 14 Avril 1770.
C'eſt de l'expérience que nous venons de décrire
dans l'article précédent qu'il s'agitici ; l'A
cadémie n'ayant encore pu prendre une connoif
fance ſuffilante de ce mémoire , on le propoſe d'en
rendre compte une autre année.
M. l'Abbé Dicquemares, aſſocié-adjoint , nous
a fait pafler la deſcription & la figure d'un instru
ment defoninvention , propre à mesurer le tems de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE .
trenteſecondesen mer , &à donner par le Lock la
mesure exacte du fillage d'un vaiſſeau.
L'Académie , d'après le rapport des Commiflaires
, a confidéré cette machine comme une ingé--
nieuſe application d'une méchanique inventée
par feu M. l'Abbé Noller , pour expliquer l'effer
des frottemens .
Le Secrétaire a fait part à l'Académie de l'extrait
analytique en François de la deſcription Allemande
d'une machine astronomique , nouvellement
inventée & exécutée par M. Halm , Curé
d'un Village du Duché de Wurtemberg. L'auteur
de la deſcription Allemande eſt M. Fiſcher , Bi-..
bliothécaire du Prince Souverain *.
M. le Valois , dont nous avons déjà cité plufieurs
ouvrages dans le compte de la préfente année
, a lu un ſyſtême d'explication d'un problême
de Phyſique fur une obſervation qu'ila faite au
Brefil de pluſieurs cedres trouvés à 3 , 4 & jufqu'à
600 pieds de profondeur ,ſuivant le rapport
des ouvriers qui exploitent les mines d'or de
cette contrée.
M. God , Commiſſaire des Guerres en cette
Ville , nous a fait paſſer une obſervation inté.
reffante fur une propriété fingulière de l'huile de
vitriol.
Cemémoirecontient deux propoſitions, la première
, qu'il ne faut pas regarder comme un
axiome en. Chymie , que les acides communi-
* Les bornes du tems qui reſtoit de la reception
de cemémoire à la Séance publique n'ont point
permis un examen ſuffisant pour en rendre
compte àl'aſſemblée.
८
JANVIER. 1771 . 157
quent généralement la couleur rouge aux teintures
bleues & violettes des végétaux.
La ſeconde , qu'il ſe fait une combinaiſon
réelle de l'acide vitriolique avec l'indigo .
Du rapport des Commiflaires de l'Académie ,
il réſulte que les expériences de M. God font
exactes , & ſa théorie fondée ſur des principes
vrais & folides , nous defirons qu'il ſuive ſes
recherches en ce genre , & qu'il continue ſes efforts
pour s'affurerde la poſſibilité apparente de
faturet d'indigo l'acide vitriolique , de cette
combinaiſon neutraliſée il pourroit éclorre dans
l'art de la teinture quelque découverte neuve &
utile.
M. Auran, ſecond Chirurgien de l'Hôtel-Dieu ,
alu un ouvrage , dont il eſt auteur , intitulé : Second
mémoire contenant l'histoire de la gaine des
muscles de la cuiffe , &c.
Cet ouvrage a été précédé d'un premiermémoire
que M. Auran communiqua à l'Académie l'année
dernière , dans lequel l'auteur débutoit par l'expofition
des connoiſlancés générales & préliminaires
qui doivent ſervir d'introduction à l'hiſtoire
anatomique de toutes les gaines des muſcles du
corps humain. Il rapportoit enfuite tout ce que
les anatomiſtes anciens & modernes ont écrit er
ce genre , afin d'indiquer l'infuffiſance de leurs
connoiſſances fur cette matière , & le point en
même- tems dont il part , pour ſuppléer à leurs
imperfections.
Pour démontrer l'importance de l'anatomie
musculaire , M. Auran fait une courte énumération
des uſages généraux qu'il attribue aux
enveloppes des muſcles & du nombre de
ces enveloppes ;il en compte quinze , c'est-à
rss MERCURE DE FRANCE
dire, 14 de plus que les anatomiſtes qui l'avoient
précédé. Leurs uſages particuliers font
très- nombreux , & ne peuvent être décrits quedans
le corps du traité.
M. Auran ſuit le même plan dans ſon ſecond
mémoire. Le but général de ſon ouvrage
nous paroît être de multiplier , autant qu'il
peut , les points de rapport , qui font entre
l'anatomie & l'art de guérir ; c'eſt à ce ſyſtême
que nous devons l'entrepriſe de ſon traité,
dont il eſpère déduire l'éclaircifſſement de quelques
points obſcurs de pathologie & de nouvelles
idées pour le traitement de plufieurs maladies.
M. de Marigues , lieutenant de M. le premier
chirurgien & correſpondant de l'académie
royale de chirurgie , nous a fait parvenir deux
mémoires, dont l'académie a entendu la lecture,
avec autant d'intérêt , que de ſatisfaction .
Le premier eft intitulé Obfervation fur un
vomiſſement mortel, causé par le skirre du Pancréas.
Le ſecond mémoire de M. Marigues , préfeate
pour titre : Obfervation fur un effet fingulier du
tonnerre:
Un phyſicien connu , M. l'abbé Chappe , auteur
de la deſcription d'un voyage qu'il a fait
en Syberie , penſe avoir conftamment reconnu
que la foudre bien ſouvent ſe porte de bas en
haut , c'est-à-dire , qu'elle s'éleve alors en filence
par des conducteurs inviſibles pour
n'éclater que lorſqu'elle eſt parvenue à une certaine
hauteur. Pluſieurs ſavans avoient adopté
cé ſyſtême. Le fait que décrit M. Marigues ,
paffé preſque ſous ſes yeux, quoique propre ,
JANVIER. 1771. I
au premier coup d'oeil , à confirmer le ſyſtême
de M. l'abbé Chappe , en pourra cependant paroître
deſtructif , après un examen plus réfléchi.
M. David , académicien titulaire , a préſenté
une machine de ſon invention , dont l'effet
(par le moyen d'une roue pofée horizontalement )
est de pouvoir couper fous l'eau , à une hauteur
déterminée & de niveau , plüſicurs pilotis à la
fois , quoiqu'on ne connoisse pas quel fera les
niveau du terrein couvert d'eau , fur lequel la
machine peut être .
Cette machine a été miſe ſous les yeux de
l'aſſemblée , l'auteur lui en a donné la démonftration.
M. de Broſſard, écuyer , demeurant en la
ville d'Honfleur , alu un mémoire , dans lequel
it expoſe l'utilité d'une méchanique defon invention
dont l'effet doit être de faire faire aux
navires de toute espèce , grayés de cette manoeuvre
, dumoins une lieue par heure dans les tems
les plus calmes. Comme ce mémoire ne contient
que les effets & l'utilité de cette machine , ſans
en expliquer le développement méchanique ,
nous ne pouvons , à ceſujet , entrer dans aucun
détail..
M. Scanigarty , aſſocié - adjoint , a fait la
démonstration du modèle , en carton, d'une
lampe qu'il a adaptée à une cage cylindrique ,
&dont le but eft de faire éclorre des oeufs par la
chaleur graduée & combinée du feu de cette
lampe.
M. Chefdhôtel , aſſocié - adjoint , a préſenté
à l'académie le projet , la figure , la defcription
, la démonftration géométrique , l'uſage &
même des vues de perfection d'un inftrument
160 MERCURE DE FRANCE.
demathématique qu'il a nouvellement inventé
propre à décrire des ſpirales. L'auteur propoſe
de l'appeler compas spiralitique , comme on a
donné le nom d'elliptique à l'inftrument imaginé
pour décrire les ellipfes.
M. l'Abbé Boüin , afſocié - titulaire , alu une
lettre de M. le chevalier d'Angos , afſocié-adjoint;
en réponſe à quelques oljections que cet
académicien lui avoit faites contre fon hypothèse
de la lumière , comme caufe générale , & peut-être.
unique du mouvement des corps célestes , & de
tout mouvement dans l'univers.
M. David a lu une obſervation , dont il
eſt l'auteur , fur une tumeur à pédicule à lajoue
droite , devenue cancereuse , & guérie par extirpation
, fuivie de réflexions relatives à la
cure de cette maladie. Cc mémoire a été lu par
l'auteur à laféance.
Ce même académicien nous a lu un autre
mémoire , ſur l'usage des eaux contenues dans
l'amnios.
M. David confidère l'uſage de ces eaux , relativement
à la mère & à l'enfant qui y eſt
plongé. On ne fauroit , ſelon lui , trop admirer
la multitude des effets que la nature produit
avec un ſeul agent. C'eſt d'abord à la faveur
du liquide , qui afflue dans l'utérus,qquuee la capacité
de ce viſcère s'agrandit inſenſiblement ,
& qu'il prépare une habitation commode au
précieux germe qui doit s'y développer. L'action
de ce nouvel individu ſur l'organe ſenhble
qui le renferme , n'eſt dans le contact , que
le produit de l'excès de fon poids fur celui du
liquide , dans lequel il eſt plongé , & cet excès.
eſtbien peu conſidérable.
JANVIER. 1791. 161
Quel avantage ne partage-t-il pas avec fa
mère de cette manière d'être ? Les chocs , les
divulfions de l'uterus , & tous les accidens qui
en font les ſuites, ne font réſervés que pour les
ſécouſſes violentes , au lieu qu'ils euſſent été
très-fréquentes, Outre ces avantages , on fait
combien ce même fluide eſt précieux pour préparer
le paſſage de l'enfant à la lumière.
,
Mais , quelque variés & quelque importans
que foient ces uſages, ils euffent été infuffifans
pour la conſervation du foetus , fi la nature
n'eût doué ces liqueurs d'une autre faculté ;
celle de rafraîchir le ſang de l'enfant , comme
l'air teçu dans le poumon , rafraîchit le ſang
de ceux qui reſpirent. Cet effet , qui n'avoir
point encore été loupçonné par aucuns phyfiologiſtes
, fe trouve amplement difcuté dans le
memoire de M. David. L'uſage de l'air , qui
entre dans le poumon , étoit , il y a quelques
années encore tellement problématique , que
cette académie propoſa , parmi les ſavans , une
couronne à celui , qui , dévoilant avec plus de
clarté le méchaniſme & les usages de la refpiration
, diffiperoit toutes les incertitudes qui régnoient
encore à cet égard. M. David rempotta
le prix propoſé , & démontra , d'après
les expériences les mieux conſtatées que le
principal effet de l'air qui ſe précipite dans le
peumon , eſt de rafraîchir le ſang qui paſſe à
travers les ramifications très - multipliées des
vailleaux pulmonaires ; aujourd'hui il repréſente
auffi demonftrativement un autre fluide introduit
par la même néceſſité , & produifant dans
les liqueurs de l'enfant , le même effet que le
fang des adultes reçoit de l'air qu'ils refpirent.
,
162 MERCURE DE FRANCE.
:
C'eſt le termomètre à la main , qu'il faut
voir M. David s'avancer dans cette nouvelle
route qu'il vient d'ouvrir aux anatomiſtes
parmi les ténèbres de l'économie animale , où
ſouvent nous marchons encore d'un pas chancelant
& incertain , après tant de ſiècles & de
découvertes : lorſque ſon mémoire ſera publié,
il fera facile de ſuivre l'auteur dans les expérien
ces claires & préciſes dont il étaie ſon ſyſtême.
M. David a encore préſenté dans le cours
de cette année , un traité de la nutrition & de
de l'accroiſſement. ( 1 )
M. de Machy , membre des académies des Curieux
de la nature & de Beilin , & affocié- adjoint
de l'académie de Rouen , nous a fait la
lecture d'un mémoire intitulé : Obſervations
fur le traitement de l'argent par le borax ou le
ſalpêtre. Ce mémoire a été lu par l'auteur à la
féance publique.
MM. de Lague & Boiiin , académiciens titulaires
, commiffaires nommés pour l'exainen du
calcul de trois obſervations de Vénus , Mars &
Jupiter , par M. le chevalier d'Angos , ont fait
leur rapport de ce mémoire , auquel ils ont
ſubſtitué ce titre , qui leur a paru mieux en remplir
l'eſprit.
( 1 ) Comme ce mémoire ne tardera pas à paroître
par la voie de l'imprimérie , l'académie
a regardé comme ſuperflu d'en donner un
extrait.
JANVIER. 1771. 163
Résumé des calculs pour réduire en lieux vrais les
lieux apparens de Vénus , Mars & Jupiter ,
trouvéspar quatre obſervations faites à Rouen
en 1760 parM. le chevalier d'Angos, officier
au régiment de Navarre , aſſocié- adjoint à l'académie
royale des ſciences , belles - lettres &
arts de Rouen.
MM. les Commiſſaires , fur cet objet , ont jugé
par les opérations de l'auteur , qu'il poffédoit
bien la méthode des calculs aſtronomiques , & les
conduiſoit avec intelligence. Ces calculs repaſſés
&vérifiés ont paru fort juſtes , & ce réſumé méritera
de trouver place dans le recueil des mémorres
de l'académie.
Nous avons fait part à l'académie d'une obſer
vation aſtronomique de M. Bischoff, traduite de
Pallemand en latin , & envoyée de Studgardr.
MM. Ligot &du Lague , nommés commiflaires
fur cet objet , ont fait leur rapport , dont il réfulte
qu'on ne peut trop regretter le peu de momens
queM. Bischoffa pu employer à ſon obfervation;
qu'il feroit à propos de tavoir le nom du
lieu où l'obſervation a été faite , ſa ſituation relativement
à Studgardt , & le moment de la ſéparation
des deux planettes , Mars & Jupiter ; le ſecrétaire
a été chargé de demander à l'aſtronome
allemand toutes les informations qu'il pourra
donner ſur un phénomène rare , curieux & intéreflant.
a
M. Scanigatty nous a communiqué un journal
des obſervations méteorologiques del'année 1769
&de l'année 1770 juſqu'à ce jour. De ce journal
il réſulte que,pendant l'année 1769 , la plus grande
hauteur du baromètre a été le 22 Juin à 8 heu164
MERCURE DE FRANCE.
res du matin , le mercure ayant monté cejour à z8
pouces ri lig. &demie; à l'inſtant du tremblement
de terre qui s'eſt fait ſentir dans cette ville &
aux environs le premier Décembre à fix heures du
foir , le baromètre étoit à 28 pouces 9 lignes , où
il s'eſt ſoutenu pendant trois heures ; le plus grand
abaiflement du mercure a été , le 14 Novembre, à
27 pouces 1 ligue ; le plus grand degré de froid
eſt arrivé le 22 Janvier , où le thermomètre de M.
de Reaumur a defcendu à 6 degrés au - deſſous de
laglace; le plus grand degré de chaleur a été les
$ & 6 Juillet , ou le thermomètre a monté à 27
degrés au- deſlus de la congelation .
Pendant l'année 1779, la plus grande hauteur
du baromètre a été , le 23 Janvier , ou le mercure
étoit a 28 pouces 9 lignes , & il s'eft foutenu à ce
pointjusqu'au 27 au foir; & pendant la nuit du
27 au 28 , il s'eſt élevé à 28 pouces 11 lignes , où
il eſt refté toute la journée du 28. Le plus grand
abarnfement du mercure a été le 11 Juin au matin
à 27 pouces i ligne.
Le plus granddegré de froid a été à 4 degrés
au-deſlous de la glace , les 25 & 26 Février. Le
plus grand degré de chaleur a été , le 24 Juillet ,
où le thermomètre à monté à 23 degrés au- deflus
de laglace. Les vents quront régné le plus conftamment
pendant le cours de ces deux nnées ont
été à partir de l'ouest juſqu'au nord-eft , paſſant
par lenord.
Distribution des Prix dans le département
des ſciences ,fondés par le Corps Municipal.
Prix d'Anatomie.
Le premier prix a été remporté , ex aquo , par
JANVIER. 1771. 165.
leStBioche de la Guadeloupe & le St Deſvaches
deMontivilliers, tous deux élèves de l'Hôtel-Dieu
deRouen .
Le ſecond prix a été accordé de droit à celui des
deux concurrens au premier prix que le fortn'a
pas favorisé de la première médaille .
Letroiſième prix a été remporté par le Sieur Bagnian
, élève de la ville.
Prix de Chirurgie.
Le premier prix a été remporté par le Sr Pou
part de Pont-l'Evêque , élève de l'Hôtel -Dieu de
Rouen.
Le ſecond & le troiſième ont été remis à l'année
prochaine.
Prix de Botanique,
Le premier prix a été adjugé à M. Gamare de
Pont-l'Evêque.
Le fecond , àM. le LargedeCaën.
Le troiſième , à M. Philipes de Ponteaudemer,
Le quatrième , réſervé de l'année dernière , a
été remporté par M. de Bonpar de Pont-l'Evêque.
M. de Launé de Déville a mérité l'acceffit.
Mathématique.
Le premier prix a été remporté par M. Jean
Mabire , de la paroille de Beaufieel près Lyon-la-
Forêt
Le ſecond , par M. Pierre Forfait de Rouen.
Le troiſième , par M.J. B. Lemoine, deRoucai
1
<
1
166 MERCURE DE FRANCE.
M. François Alix , de Honfleur , a mérité l'acceffit.
Hydrographie.
Le premier prix de cette ſciencea été adjugé à
M. le Bourfier , de Rouen.
Le ſecond , à M. Mabire , de la paroiſſe deBeauficel
, près Lyon -la- forêt .
Letroiſième , à M. Jacq. Samſon le Boursier ,
⚫deRouen.
Grand Prix de la clafſfe des Sciences
pour l'année 1771 .
L'Académie propoſe pour le grand prix de la
claſſedes ſciences de l'année 1771 , cette queſtion
chymique à réſoudre :
Après avoir établi ce qui caractériſeles argiles
engénéral , déterminer les différences chymiques&
physiques qui distinguent entre elles celles des argilesqu'on
connoît ſous le nom de bols , deglaiſes&
deterre àfoulon.
,
L'Académie ſe flatte que , de la ſolution de ce
problême , non - ſeulement il réſultera l'éclairciflement
de ce point d'hiſtoire naturelle
mais encore quelque découverte nouvelle applicableà
la pratique des arts utiles , dont la perfection
fait un des principaux objets de ſes travaux &
de ſes recherches .
Belles- lettres .
Enſuite M. Haillet de Couronne , ſecrétaire
pour lapartie des belles -lettres & des arts agréa
JANVIER. 1771 . 16.7
bles , préſenta le compte des travaux dans le département
dont il eſt chargé , & il dit :
M. le chevalier de la Maltière , directeur , a fait
undiſcours de rentrée .
M. le préſident de St Victor , ſecrétaire pour les
ſciences , a donné un mémoire de belles - lettres ,
ayant pour titre : Obfervation critiqueſur unemèdaille
confulaire de la famille Calpurnia , citéepar
Patin dans les familles confulaires; &parHavercamp
, dansson commentaire du ThesaurusMo
rellianus.
L'objet de ce mémoire eſt de prouver ( contre le
fentiment des auteurs qui ont parlé de cette médaille
) que c'est Apollon&non le dieu Terme qui
y eſt repréſenté . M. de St Victor diſcute & approfondit
cette queſtion ; elle lui fournit l'occafion
de parler de la fixation des jeux apollinaires , époque
qui donna dès lors une nouvelle illuſtration à
la familleCalpurnia.
M.de Cideville , académicien titulaire , un de
nos bienfaicteurs , vient encore de nous donner
pour préſent la statue du jeune Faune danſant.
Cette belle figure d'après l'antique , grande comme
nature , réparée ſous les yeux de M. Lemoine,
Ículpteur du Roi notre aſſocié , ſera placée dans
la ſalle des élèves pour le deſſin , & appartiendra à
cette école.
Cette ſimple annonce qui n'exprime rien de notre
reconnoiſſance , & qui pafle ſi rapidement ſans
rien dire de fatisfaiſant ni fur le goût ni fur les
connoiffances variées qu'à M. de Cideville , eſt la
ſeule expreffion qu'il nous ait été permis d'employer
en cette circonſtance .
M. Deſcamps , académicien titulaire , peintre
168 MERCURE DE FRANCE.
du Roi & profeſſeur de l'école de deſſin en cette
ville , a peéſenté à l'académie un exemplaire imprimé
defon voyage pittoresque de la Flandre &
du Brabant , un vol in- 8 . Ce livre est instructif,
intéreſſant&plein de variété.
Le même académicien prépare une analyſe raifonnéede
tous les termes de peinture qui pourroient
être compris dans un fupplément ou dans une nouvelle
édition du dictionnaire encyclopédique.
M. I Abbé Yard , académicien titulaire, connu
parfon idée de la Poësie angloiſe , dont le Public
eft en poſleſſion , a lu , comme fuite & continua
tion de ce bon ouvrage , une differtationfur l' Eloquence
angloiſe, dans laquelle il a intéré la traduction
littérale d'undiscours prononcéparla Reine
Elifabeth vers lafin de l'année 1501 ; M. l'AbbéYart
établit & conclut qu'on ne doit reconnoître
pour véritable éloquence que celle qui eſt dictée
par le coeur & par les paſſions .
M. l'Abbé Fontaines , académicien vétéran,
nous a envoyé & nous a lu pluſieurs Odes- d'Horace
qu'il a traduites en vers françois : nous nous
félicitons de pouvoir annoncer qu'il a achevé.
toute ſa traduction de cet auteur latin , & l'académie
a chorſi la ſeconde épode pour être lue à
cetre ſéance , afin de rendre le Publicjuge de cet
ouvrage qui mérite une véritable attention.
M. Balliere , académicien titulaire , ayant été
nommé commiffaire avec M. l'Abbé des Houf-
Jayes pour l'examen d'un manuscrit que M. Gue-
Tout de Pival a préſenté , intitulé, Ortholexie francoife,
ils ont tous deux fait un rapport favorable
de et ouvrage , & l'académie a aurhorifé fon tecrétaired'endélivrer
un certificat à l'auteur.
Cc
JANVIER. 1771 . 169
Ce rapport est devenu un mémoire considérable
qui préſente d'excellentes vues pour la perfection
du livre de M. Gucrout de Pival .
M. l'Abbé des Houſſayes , académicien titulaire
, a offert à l'académie le recueil imprimé des
diſcours& poëfies qui ont remporté le prix des
Palinods en 1768 & 1769 ; on trouve dans ce
volume les éloges , qu'enqualité de ſecrétairede
l'académie de l'Immaculée Conception , il aprononcés
publiquement : on y lira avec attendriflement
celui qu'il a fait de M. du Boulay , ſon intimeami.
M. Dornay , académicien titulaire , a lu un
mémoire pour fervir d'introduction à l'ouvrage
dont il s'occupe , concernant les lois rurales &
agricoles. Ces objets , naturellement faits pour
toucher le coeur & plaire à l'eſprit , deviennent
encore plus intéreflans par la façon dont M. Dornayenparle.
Un tel ouvrage peut devenir lecode
de tous les citoyens , c'eſt-à-dire du propriétaire
&du cultivateur.
M. Bachelet , académicien titulaire , nous a
préſenté une eſtampe qu'il a gravée d'après le tableaudeBonaventure
Peters: elle porte pour titre
laredoutede Scenek , & eſt dédiée à M. de Miromeſnil
, premier préſident.
M. Bachelet a bien rendu par ſon burin la légéreté
des ondes & la tranſparence des objets ré-
Réchis dans l'eau .
M. Jadouille , académicien titulaire , a préſenté
à l'académie différens ouvragesde ſculpture : 1º.
Un modèle en ronde -bofle de la ſtatue du Roi
Clotaire , pour être exécutée en plomb. 2º. Un
bas- reliefrepréſentant la Religion : elle eſt aſſiſe
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
fur des nuages , & appuyée ſur la pierre triangulaire
, ſymbole mystérieux ; d'une main elle tient
la croix ,& dans l'autre eſt un frein pour déſigner
qu'on doit répriiner ſes paſſions. Derriere elle
font les tables de la loi : le rameau defléché qu'on
apperçoit apprend que les cérémonies de l'ancien
Teftamentne ſont plus en uſage , & l'on y remarque
un ange qui ſoutient le livre de l'Evangile.
Le même académicien nous a encore fait voir
deux eſquiſſes en bas- relief faiſant pendant , dont
l'une repréſente la Juſtice avec ſes divers attributs
portés pardes génies , entourés de nuages, pour faire
entendre que cette vertu eſt deſcendue du Ciel.
L'autre bas - relief eſt pour le commerce ; le
ſculpteur y a raſſemblé tout ce qui peut rendre
ſenſible l'utilité de cette profeſſion. Un des deux
enfans tient dans ſes mains le caducée & une
bourſe : il s'appuye ſur un leopard pour marquer
qu'il s'agit particulierement de la Normandie :
l'autre enfant ſoutient une corne d'abondance ,
d'où tombent différens fruits & divers coquillages
, ce qui exprime les avantages du commerce
qui réunit toutes les nations. On apperçoit des
fragmens d'un vaiſſeau antique , & fur le devant
on remarque un miroir , ſymbole de la Providence
, tandis que , ſous le voile de cette même
allégorie , le coq déſigne la vigilance , & que la
tête du chien ſert à exprimer la fidélité qui eſt l'ame
du commerce.
: Cesdeux ouvrages ſont deſtinés à ormer le deffus
des portes de la jurisdiction confulaire de
cette ville,
M. l'Abbé Auger , adjoint , a lu dans pluſieurs
féances un discours qu'il deſtine àfervir de préface
àſa traduction des harangues de Demosthene &de
Cicéron .
:
JANVIER. 1771. 171
Le but de cette diſſertation préliminaire eſt de
marquer le genre de l'éloquence grecque &de caractériſer
le génie des orateurs Romains. On trouvedans
le corps de cet ouvrage la traduction que
cet académicien a faite en vers françois de deux
morceaux de poësie grecque , dont un est tiré du
choeur d'une tragédie de Sophocle , & l'autre est
un fragment précieux de ce que Solon avoit écrit
fur les lois; Demosthène nous l'a confervé dans
fondiscoursdela fauſſe Ambaſſade.
M. l'Abbé Auger a lu à la ſéance publique ſa traduction
de l'ouvrage de Solon& une partie du difcours
qui précédera les harangues de Demosthène
&deCicéron .
M. Mareſcot de Liſores , reçu adjoint , a prononcé
un diſcours de remercîment lors de ſa reception.
M. Chef- d'Hôtel , adjoint , nous a donné un
mémoire utile & curieux , intitulé , Conjectures
furl'arithmétique des anciens Romains.
M. Groult , procureur du Roi en l'amirautéde
Cherbourg , aflocié adjoint à l'académie , auteur
d'un nouveau commentaire ſur l'ordonnance de la
marine , en a lule proſpectus & a prié l'académie
✓de vouloir bien examiner ſon manufcrit en 6 vol .
in-4°.
Onapenſé que cet ouvrage , ſans être un travail
académique, devoit cependant être conſidéré
par l'académie comme un objet de droit public ,
&la compagnie a nommé des commiflaires pour
i
cet examen.
Le PereGirault de l'Oratoire , aflocié adjoint ,
acontinué fa traduction en vers latins des fables
de la Fontaine. Il nous a remis ſes cahiers des 7 ,
8&9 livres.
:
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Nous avons lu à nos féances particulieres plufieurs
de ces fables ; &, après les avoircomparées
avec le françois , nous avons cru qu'elles pourroient
foutenir cette comparaiſon. Nous nous
flattons que le Public confirmera le jugement ,
&qu'il ne fera pas un accueil moins favorable à
cette nouvelle ſuite qu'à celles qu'on a déjà fait
imprimer.
On a lu la traduction de celle intitulée : les animaux
maladesde lapeste, 21. fabledu livre7.
M.Clerc , afſocié adjoint , médecin de S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans à Vilers-Cotterets , nous a
envoyé un ouvrage conſidérable imprimé. C'eſt
un in - 4º. de 700 pag. dont le titre eft: Yu le
Grand&Confucius , histoire chinoise.
"Soitqu'on veuille enviſager cet ouvrage com-
>>me un recit hiſtorique , ſoit qu'on le regarde
commeun roman moral , on ne peut qu'applau-
32dir aux vues philoſophiques de cer auteur efti-
>>mable. Son livre nous préſente le ſyſtême des
>>moeurs & le plan des lois adoptées par une na-
>>tion reſpectable dont l'origine remonte juſques
>>aux époques les plus reculées : c'eſt un peuple
tranquille cultivant l'agriculture , le commerce
>& les arts qu'il nous propoſe de ſuivre & d'aimer
L'académie a chargé le ſecrétaire des belleslettres
d'écrire à M. Clerc , & cette lettre nous a
valu une nouvelle differtation philosophique, dans
laquelle il examine le principe de l'ordre moral ,
des lois &du droit naturel .
<<La narure (dit ce ſçavant ) reçoit ſon action
d'un principe producteur ; ce principe ne peut
> être autre chote que la ſagefle& la Providence;
j'en conclusque la génération des êtres n'eſt au
FANVIE R. 1771 . 173
>>tre choſe que l'image de l'eſſence éternelle em
>>preinte ſur la nature. >>
M. Voiriot , peintre du Roi à Paris , aſſociéadjoint
, nous a fait un magnifique préſent , bien
cher à notre coeur , graces à ſes heureux talens
ainſi qu'à l'attachement qu'il a pour les intérêts de
l'académie. Elle poſſéde les deux portraits , parfaitement
reſſemblans , de M. de Cideville & de
M. de Miromeſnil.
La modeſtie des deux perſonnes qu'ils repréſentent
ne nous a point permis , en cetteoccafion,
l'acte public de reconnoiſſance que nous cuffions
defiré pouvoir donner.
M. Lemire , graveur a Paris , aſſocié adjoint ,
nous a envoyé deux vignettes: elles font un chefd'oeuvre
pour l'art & la fineſſe du travail. L'une
de ces deux gravures repréſente le Roi dans un
médaillon ; l'autre offre deux médaillons en regard,
ce ſont ceux de l'immortel Henri IV& de
Louis XVle Bien-Aimé.
M. l'Abbé Diemare , eccléſiaſtique , demeurant
au Havre , aflocié adjoint , a fait préſenter à l'académie
une brochure dont il eſt auteur ; elle a
pour titre : Lettre d'un amateur àfon amifur les
arts depeinture , Sculpture , architecture , &fur
lesfêtespubliques.
La compagnie a chargé ſon ſecrétaire pour le
belles -lettres & les beaux arts , de lui envoyer
différentes obſervations qu'elle a cru devoir faire;
&cette attention de l'académie nous a procuré ,
de la part de cet auteur , une ſeconde lettre ſur les
mêmes objets.
M. Debeyer , aſſocié étranger , demeurant à
Nimegues , & qui précédemment nous a envoyé
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
unediffertation touchant les destinées,a cu la généroſité
de communiquer des obfervations critiques
qu'un anonyme afaites ſur ſa diflertation ; mais
nous avons pensé que cette critique n'efface point
lemériteparticulier du mémoire dont M. Debeyer
eſt l'auteur.
L'académie a reçu quelques ouvrages de perſonnes
étrangeres qui ne lui font attachées par
aucun lien. Elle va rappeler leurs noms & le titre
des piéces qu'ils ont envoyées ; la compagnie defire
qu'on veuille bien regarder cette annonce
comme un témoignage de la reconnoiffance envers
eux ,
M. de Falbert nous a adreſſé un imprimé , ayant
pour titre : Avis aux gens de lettres. Cette brochure
a trait à une diſcuſſion que M. Luneau de
Boisgermain, homme de lettres , avoit avec MM.
les Libraires de Paris .
M. Philippe , connu d'une façon avantageufe
par les différens cours gratuits de géograph e &
d'hiſtoire qu'il a donnés à Paris , par d'excellentes
éditions de 18 auteurs latins chez Coutelier ,
& par ſon ouvrage du ſpectacle de l'hiſtoire romaine
, a fait préſenter à l'académie la ſeconde
édition in 4. de fon analyse chronologique de
l'histoire univerſelle , depuis le commencement du
monde juſqu'à Charlemagne incluſivement.
Dom Gourdin, profeſſeur de rhétorique au col
lége de Beaumont- en-Auge , nous a envoyé deux
Epitres en versfrançois qu'il a composées ; l'une
fur lefeu élémentaire , & l'autre fur le bonheur.
.
M. l'Abbé Duboſc , profeſſeur d'humanités an
collége de Lifieux à Paris , & originaire de la ville
de Rouen , nous a fait parvenir deux odes latines,
JANVIER. 1771. 175
l'une intitulée , ad Sereniffimam Delphinam invitatio
, l'autre , Rheni vaticinium in fauſtiſſimas
Sereniffimi Delphini ac Sereniffima Archiduciſſa
nuptias : Nous avons encore eu du même auteur
trois hymnes fur St Nicaiſe , St Melon & leurs
compagnons martyrs .
M. de Couronne ajouta : j'ai rendu compte à
l'académie des occupations & de toute la correfpondance
qu'exige la place de ſecrétaire dont je
fuis chargé. J'ai lu l'éloge de M. Duboulai , & la
lecture de cer éloge terminera la ſéance.
Distribution des Prix fondés par le Corps
Municipal pour le département des arts.
Prix de l'Ecole du Deſſin,
L'académie avoit propolé (pourſujet du prix
decompofition ) aux élèves peintres & ſculpteurs
de cette école.
cc «Le ſacrifice que fit Noë , fortant de l'arche
avec ſa famille lorſqu'après avoir préparé l'autel
, ce faint homme offrit à Dieu , pour actions
>> de graces les victimes choiſies& fans tache . >>
Le prix a été accordé au tableau fait par M. J.
Bapt. Lefèvre , de Valenciennes , le même qui ,
l'année derniere , avoit obtenu le ſecond prix d'après
nature ,& qui avoit eu en 1766 l'acceffit dans
Ja claſle du deſſin.
On a remarqué dans ce tableau une grande facilité
, un pinceau libre , un bonton de couleur 3 .
les lumieres & les ombres y font diſtribuées avec
intelligence.
Hiv
176 MERCURE DE FRANC E.
Claſſe d'après Nature.
Lepremierprixa été remporté par M. Alphonfe
Coufin, deRouen. L'année derniere il eut le prix
d'après laBoſſe.
Le ſecond prix a été pourM. Pierre Lehoué , de
Rouen.
L'acceffit a été accordé à M. Charles Lemoyne,
de Rouen , qui , l'autre année , eut l'acceffit dans
la même claſſe.
Claſſe d'après la Boffe.
Le prix a été adjugé à M. J. François le Sueur ,
deBouillencourt en Picardie.
Claffe du Deffin.
Leprix a été remporté parM.... Alix , d'Hon-
Acur.
M. le profefleur , pour exciter de plus en plus
l'émulation parmi les élèves dans cette clafle , &
pour récompenſer leurs efforts , a demandé qu'on
Le laiſlât maître d'accorder & de donner lui- même
cette année un prix extraordinaire ; c'eſt M. Théodore-
Joſeph Maton , de Cambray , qui a obtenu
cc prix.
L'acceffit a été pour M. :: .. Boylldieu , de
Rouen.
Architecture.
Leprogramme étoit de conſtruirefur un plan
quadrilatère , au milieu d'un jardin , un belvedere
terminé d'un dôme; les quatre entrées devoient
être également décorées , & l'on avoit deJANVIER.
1771 . 177
mandé l'élévation , le plan du raiz-de- chaussée &
celui du premier étage.
Ce prix a été remporté par M. Jean Tuboeuf ,
d'Etiolles auprès de Paris ; il a choiſi pour ſa décoration
l'expreffion des ordres dorique & ionique.
On a remarqué que les formes étoient belles
quant à la partie de la décoration , &ce jeune artiſte
qui donne de grandes efpérances , a fait ſes
diftributions avec beausoup d'adrefle & d'intelligence.
Grand prix de la claſſe des belles - lettres.
-Leſujet de diſſertation littéraire , propoſé par
l'académie , étoit de détrminer dans les principes
dugoût ce qui appartient à la nature , & ce qui
appartient à l'opinion pour en conclure juſques à
quelpoint unhommedegéniedoits'accommoder au
goûtdefonfiècle&desa nation?
L'académie n'a point jugé à- propos d'accorder
leprixcetteannée ; mais dans le nombre des concurrens
elle adiſtingué le mémoire N° . 2 , ayant
pour deviſe : Quid verum atque decens curo&rogo&
omnis inhocfum.
L'auteur paroît connoître la marche & les pro
cédés des arts ; mais on regrette qu'il ne ſe ſoitpas
davantage occupé de traiter ſon objet relativementà
la littérature , & qu'il n'ait point cherché
àdévelopper ſuffisamment pour les belles-lettres
les conféquences pratiques qui doivent être un
des objets eſſentiels de cette diſſertation. On a
trouvé la partie métaphyſique bien traitée, mais
ona penfé que la partie littéraire auroit pu l'être
mieux.
L'académie , en remettant le prix ,propoſede
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
nouveau le même ſujet pour l'année prochaine,
on adreflera à M. de Couronne , ſecrétaire perpé
tuel , les mémoires francs de port , ſuivant l'uſage
& dans la forme ordinaire avant le premier
Juillet 1771 .
Précis de l'éloge de M. Duboulay , par
M. de Couronne.
Un exorde ſimple , mais touchant , annonce le
genre de peste que le Public & l'Académie ont
faite. L'auteur de cet éloge fixe l'attention par
deux objets principaux . M. Duboulay fut ( ditM.
deCouronne ) académicien digne de nos éloges&
citoyen vertueux digne de nos regrets .
Cette expoſition amène l'obligation de diſcuter
ſes ouvrages& celle de conſidérer ſes qualités .
Sous ce premier point de vue on fuit , ( d'après
l'ordre chronologique) les différentes occupations
de M. Duboulay dans la phyſique &dans la
littérature , juſqu'au moment où il devint fecrétaire
perpétuel de l'académie. A cette époque un
tableau plus général préſente le plan de ſes devoirs
& de ſes travaux tant publics que particu
liers , d'où dérive alors l'examen circonstancié de
fes talens conſidérés du côté de l'hiſtoire , de l'éloquence
, de la poësie , & du génie qu'il eut pour
la rédaction des idées des autres.
Dans le ſecond tableau on explique quels
étoient ſes principes comme citoyen , comme magiftrat&
comme pere de famille ; enforte que
dans cette partie on a le portrait des qualités de
ſon coeur qui étoit excellent , & l'exemple de ſes
moeurs qui furent toujours pures. Il eſt mort de
la petite vérole au zmejour de ſa maladie , âgéde
JANVIER. 1771 . 179
40 ans , 7 mois , 7jours . On ne peut trop regret
ter un citoyen dont la vie a été recommandable
par l'étendue de ſes talens littéraires , & par un
amour extrême pour le bien public.
SPECTACLE S.
- CONCERT SPIRITUEL.
LE Samedi 8 Décembre le Concert ſpirituel
a commencé par une ſymphonie.
Enſuite a on donné le Te Deum , grand
Motet de M. d'Auvergne , Surintendant
de la Muſiquedu Roi. Mlle Le Chantre
a rendu fur l'orgue un concerto qui a fair
admirer le double talent qu'elle a de bien
compofer & de bien exécuter. Mile Delcambre
, dont la voix eſt agréable ,a
chanté avec goût Quam dilectat , &c. joli
Motet à voix ſeule de M. Botfon M.
Bezozzi , de la Muſique du Roi , a joué
avec le ſuccès qui lui eſt ordinaire , un
concerto de hautbois de ſa compoſition .
On a applaudi à la belle voix de Mile
Duplant dans le Diligam te , Motet à
voix ſeule de M. d'Auvergne. Le Concert
a fini par Exurgat Deus , beau Motet
à grand choeur de M. l'Abbé Girout ,
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE..
Maître de Muſique de l'Egliſe des SS
Innocens .
Le 24 Décembre on a donné une ſymphonie
de M. Milandre : enſuite Omnes
gentes , beau Motet à grand cheoeur deM.
d'Auvergne. MM. Bezozzi & Melidor
Ordinaires de la Muſique du Roi , ont
exécuté avec applaudiſſement un nouveau
concerto de hautbois & de cor-dechaffe.
Mile Delcambre a chanté avec
autant de goût que de préciſion Quam
dulcis , excellent Motet à voix ſeule de
M. Botfon. M. Balbatre a fait le plus
grand plaiſir en exécutant ſur l'orgue un
concerto de fa compoſition , mêlé de
Noels. On a beaucoup applandi à la voix
de M. Durand , qui a chanté Diligam te ,
Motet à voix ſeule de M. l'Abbé Jolied.
M. Spendeau , Virtuoſe de S. A. Mgr.
le Stathouder , a exécuté un beau concerto
de cors-de-chaſſe de ſa compoſition.
Le Concert a fini par Fugit nox ,
Motet à grand choeur , mêlé de Noels de
Boismortier.
JANVIE R. 1771. 18г
OPERA.
Le Mardi 11 Décembre on a mis au
théâtre pour la première fois , Iſmène &
Ifménias , Tragédie en trois Actes. Poëme
de M. Laujon , Secrétaire des commandemens
de S.A.S.Mgr leComtedeClermont.
Le ſujet de cet Opera eſt tiré en partie des
Amours d'Iſmène & Iſmenias ; mais les
convenances du Théâtre ont engagé l'Auteur
à faire des changemens à la fablede
ce Roman. Il a donné Azaris , Roi d'Euricôme
, pour rival à Iſménias , & il a
ſubſtitué au perfonnage de Cratiſtene
ami d'Iſménias , celui de Thémiſtée ſon
pere.
>
Acte I. Le Théâtre repréſente le Palais
de Jupiter à Euricôme .
Thémiſtée , père d'Iſménias & grand
Sacrificateur , félicite ſon fils d'avoir été
choiſt pour annoncer la fête ſolemnelle
deJupiter ; il doit refter indifférent , & ,
s'il manque à ſon devoir & à ſon ferment
, un châtiment ſévère l'attend à fon
retour. Cependant Iſménias n'a pu voit
Ilmène , Princeſſe d'Euricôme , ſans l'ai
182 MERCURE DE FRANCE.
:
mer. Iſmène vient à la tête de la jeuneſſe
d'Euricôme lui rendre hommage.
ISMEN E.
Ilmenias , vous ſemblez peu flatte
Des honneurs que vous rend un peuple qui vous
aime.
ISMENIA. S.
Rien n'eſt égal à magloire ſuprême ;
Couronné dans ce jour des mains de la beauté
L'excès de ma félicité
Séduiroit Jupiter lui -même.
Mais quand il faut toujours ſonger
A ſe garder , à ſe défendre
Du plaifir trop flatteur que le coeur peut y prendre
,
La gloire eſt bien près du danger.
Iſmène eſt choiſie pour Reine d'Euricôme.
Les peuples , Themiſtée & le Roi
lui annoncent cet honneur , dont Iſmène
& Ifménias , épris des mêmes feux , fonr
également troublés. Thémiſtée rappelle
fon fils à fon devoir.
ACTE II.
Le théâtre repréſente des bois confar
crés à Diane ſous le titre de Déeſſe de
JANVIER. 1771 . 183
l'Indifférence. On voit dans le fond le
temple de cette Déeſſe. La Prêtreffe &
les Prêtres de l'Indifférence célèbrent en
choeur ſes bienfaits. Ifmène , & après elle
Ifménias , viennent implorer les faveurs
de la Déeſſe de l'Indifférence. Les deux
Amans font interdits de ſe voir dans ce
temple. La Prêtreſſe leur promet les ſecours
de la Déeſſe : elle évoque les malheureux
eſclaves de l'Amour.
A ma voix accourez du ténéhreux rivage ,
Malheureux , que l'amour fit gémir dans les fers
Venez , de vos malheurs divers ,
De l'effet de ſes traits nous retracer l'image !
Puiffiez vous , comme nous , apprendre à l'Univers
Abraver ſon efclavage.
La Prêtreſſe , pour éclairer Iſmène &
Iſménias ſur les funeſtes effets de l'amour,
en retrace à leurs yeux l'image dans les
malheurs de Médée , de Jaſon & de
Creuſe , qui font le ſujet d'un Ballet dras
matique. Malgré ce ſpectacle effrayant,
cesAmans ne peuvent retenir l'aveu mutuel
de leurs amours , & leurs efforts font:
inutiles pour combattre leur paffion. Aza
184 MERCURE DE FRANCE.
ris vient auſſi dans le temple de Diane
pour en enlever Iſmène . Elle s'efforce de
répondre à l'amour du Roi , & Ifménias
doit recevoir leurs fermens folemnels .
ACTE IIІ .
Le théâtre repréſente le templedeJupiter
; il y a un autel pour l'hymen du
Roi & d'Iſmène .
ISMÈNE implore le deftin.
Tu m'as dicté tes loix , deſtin inexorable ,
Jevais en fubir la rigueur ;
Du moins donne à mon foible coeur
La force d'accabler un amant miſérable
Dont je partage le malheur.
Azaris & Ifimène ſontà l'autel prêts à
êrel unis ; & , lorſqu'ils vont prononcer
leurs fermens , Ifménias interrompant Ifmène
s'écrie :
Olez vous bien , cruelle ,
Pour former ces coupables noeud's ,
Choiſir l'amant le plus fidèle ?
Azaris , tranſporté de fureur&de jafoufie
, fait enchaîner à l'inſtant l'Amant
réméraire , & ordonne qu'il périffe.
JANVIER. 1771. 185
Thémiſthée n'a point la force de frapper
ſon fils ; les Prêtres prennent la hache
ſacrée pour l'immoler , & font arrêtés par
l'Amour & ſa ſuite..
L'AMOUR.
Arrêtez , quelle aveugle rage
Anime vos coeurs en ce jour :
Jupiter n'eſt armé que pour venger l'outrage
Que vous oſez faire à l'Amour ;
Voulez-vous qu'un mortel me refuſe l'hommage
Queme rendit cent fois le Souverain des Cieux ;
Demon pouvoir lui- même il vous offre l'image
Servir l'Amour ; c'eſt imiter les dieux.
A Iſmène & Ifménias.
Formez les plus aimables chaînes ,
L'Amour va combler vos defirs ,
Vous avez trop connu ſes peines ,
Connoiſſez enfin ſes plaifirs.
AAzaris.
Et toi qui ,de mes traits , éprouves la rigueur ,
Je ne veux pas que ton malheur
D'un jour ſi glorieux terniſſe la mémoire ;
Danston ame mes feux ſe changeoient en fureur ,
Je les éteins , je te rends à la gloire.
Le tout ſe termine au gré desAmans ,
du Roi & des peuples.
186 MERCURE DE FRANCE.
Ce qui a été dit de cet Ouvrage dans
le Mercure de Juillet 1763 , faifoit bien
préſumer de ſa réuſſite , qui eſt aujourd'hui
conftatée par la manière dont le public
a ſuivi ſes repréſentations. Les décorations
, les habits & l'exécution de cer
Opera , font autant de nouvelles preuvės
del'attentionque les Directeurs ne ceſſent
d'avoir à tout ce qui peut contribuer à la
magnificence de ce ſpectacle & à la fatisfaction
des Auteurs. Azaris , Roi d'Euricôme
, repréſenté par M. Gelin ; Ifménias
, envoyé des Dieux , par M. le Gros ,
& Thémiſthée , père d'Iſménias , par M.
Larrivée , font trois principaux rôles que
ces Acteurs ont rendus avec le ſuccès dont
leurs talens font aſſurés. Mile Beaumenil
n'a pas moins réuſſi dans le rôle d'Ifmène
, Princefle d'Euricôme . Le rôle de
la Prêtrefle de l'ludifférence au ſecond
Acte , a été chanté par Mlle Roſalie
ainſi que celui de l'Amour au troiſieme
Acte ſucceſſivement avec Mlle Châ
teauneuf; l'une & l'autre y ont reçu des
applaudiſſemens mérités. Mlle Vincent
a fait plaifir dans les deux airs de Bergère
du même Acte .
5
2
Le Ballet du premier Acte , par M.
Gardel , eſt le premier de ſa compofition
qui ait été préſenté au public ; on y
JANVIER. 1771. 187
a trouvé beaucoup d'art & de génie dans
les différens groupes , un beau deſſein
dans les figures , & les pas réglés d'une
manière qui prouve que M. Gardel joint
à la perfection du talent de la danſe ,
celui de la muſique , ſi eſſentiel à la compoſition
des Ballets , qu'il eſt , pour ainſi
dire , indiſpenſable.
Le Ballet dramatique de Jafon & de
Médée au ſecond Acte , eſt amené pour
préſenter à Ifmène & à Ifménias une
image des ſuites funeſtes de l'amour. Les
principaux perſonnages , ſavoir , Jafon ,
(M.Veftris) Medée, (Mlle Allard)Creuſe,
(Mile Guimard) , font chacun dans leur
caractère, d'une expreffion qui éronne. Le
Jalouſie , la Vengeance & le Déſeſpoir ,
figurés par Miles Peſlin , Afelin &M.
Dupré , les trois Divinités infernales qui
appottent à Médée le Fer , M. Delaiſtre ,
le Feu , M. Leger , le Poison , M. Rogier
, forment une ſcène dont le tableau
eft du plus grand effet. Ila , dit on , éré
vu dans des Cours étrangères . mais bien
poſtérieurement à l'idée qu'avoit eu le
charmant Auteur de Daphnis & Cloé
d'Eglé & de Silvie , de l'annexer à cet
Ouvrage & de l'introduire ſur la ſcène ,
puiſqu'en 1755 la muſique de cet Acte
&du Ballet pantomime fut répétée àPar
,
188 MERCURE DE FRANCE.
ris, & en 1763 l'Opera futdonné à Choiſi
devant leurs Majestés , avec le mêmeBallet
, dontM. Veſtris a très-bien faiſi l'hiſ
torique & l'eſprit en le remettant au
théâtre. Il n'a pas moins ingénieuſemeur
composé le Ballet du troiſieme Acte ; la
diſpoſition des divertiſſemens de Bergers
& de Bergères , de Paſtres &de Paſtourelles
& des Peuples , termine l'Opera
d'une manière très-agréable. Il ſuffit de
nommer M. Gardel , Mlles Allard , Guimard
, Peſlin , Aſelin , Duperey , MM.
Simonin & Delaiſtre , pour donner une
idée de la nobleſſe , des graces & de la
gaîté que leurs talens ſupérieurs ont fait
briller dans les Entrées ſeules , dans les
Pas de deux & les Pas de trois qu'ils ont
exécutés dans ce Ballet , dont la muſique ,
ainſi que celle des autres divertiſſemens
&de la pantomime , contribue beaucoup
à leurs ſuccès par la variété des nuancés
& des caractères que cette muſique préſente
au Maître des Ballets. La partie
chantante n'eſt pas moins bien traitée . Le
duo qui termine le premier Acte , le
choeur des Prêtreſſes , règne fur nous , &c.
celuiqui eſt à la findu Ballet pantomime,
lesplaintes , les larmes , &c . celui du troifieme
Acte , au Dieu qui lance le tonnerre
,&c.& le ſuperbe monologue d'Iſmène
JANVIER. 1771. 189
•
dans le même Acte , ont produit les ſen .
ſations les plus vives. On pourroit citer
pluſieurs autres morceaux de muſique ,
que les Auteurs célèbres dans cet Art ſe
feroient honneur d'avoir misau jour.
COMÉDIE FRANÇOISE.
M. de la Rive, jeune homme de vingtdeux
ans , a eſſayé ſur la ſcène françaiſe
des talens qu'il n'avoit fait paroître encore
ſur aucun théâtre. Une figure avantageuſe
, un organe qui a de la force &
de la beauté , pluſieurs morceaux bien
entendus & bien ſentis dans les rôles
qu'il a joués , & plus que tout cela , les
leçons de l'actrice célèbre qui a préſidé
àſes débuts , donnent de lui des eſpérances
flatteuſes que ſes progrès ont déja
confirmées& qui ne font que croître de
jouren jour.
C'eſt dans la tragédie d'Alzire qu'il,
s'eſt montré pour la première fois le lundi
3 Decembre , chargé du rôle de Zamore.
Nous ne pouvons omettre ici l'accueil
diftingué que le public a faitàMde
Veſtris qui , dans le rôle d'Alzire , rôle
دود MERCURE DE FRANCE.
auſſi difficile qu'il eſt beau , a fait voir
une très-grande étude de ſon art , & a
rendu les beautés de l'ouvrage avec une
intelligence sûre & une nobleſſe vraiment
tragique. L'Acteur nouveau a continué
ſon début dans le Comte d'Elfex ,
le 10 Décembre , dans Achille , le 17
Décembre , & dans Edipe , le 26 Décembre.
Il a joué trois fois dans chacun
de ces rôles.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ordinaires du
Roi ont repréſenté pour la premiere fois,
le Jeudi 6 Décembre les deux Avares
comédie nouvelle en deux actes , mêlée
d'ariettes. Les paroles ſont de M. Fenouillot
de Falbert ; & la muſique de
M. Gretri . Cette pièce eſt très-intriguée.
Les deux avares ſont les oncles l'un de
Jerôme & l'autre d'Henriette . Leurs maiſons
ſont près l'une de l'autre. Jerôme
chante un air pour appeler ſa maîtreſſe
qui paroît à la fenêtre. Les amans defcendent
& viennent conter leurs amours
&leurs chagrins. L'oncle de Jerôme paJANVIER.
1771. 19
.
roît & les fait fuir. Cet avare projette
le deſſein de voler le tombeau d'un
Muphri qui doit auſſi renfermer ſes tré
fors ; il n'eſt épris que des charmes de
l'or; tout le reſte lui paroît mépriſable
& il defireroit bien plus le paradis de
Mahomet ſi , au lieu d'être rempli de
Houris , il l'étoit d'or & d'argent, Il a
beſoin de ſecours pour exécuter ſon projet,
c'eſt une moitié de ces richeſſes qu'il
facrifie pour avoir l'autre ; il affocie
Gripon l'autre avare à fon complot.Gripon
va trouver un joueur à qui il prête
de l'argent à deux pour cent par heure.
Il revient bientôt & ſe félicite du gain
qu'il a fait & de celui qu'il va faire. II
ſoupe avec un peude pain & de vin. Il
envoie coucher ſa nièce & ſa ſervante
qui n'ont pas ſoupé. Les deux avares
conſpirent de faire enfermer le neven &
d'écarter la nièce pour n'avoir pas de
compte à rendre de leurs biens. Jerôme
les entend & fait part de ſa peine à ſa
maîtreſſe. Les deux avares viennent à
l'ouvrage ; mais les Janiſſaires qui font
leur ronde & marchent en chantant,les
obligent de s'écarter. Ces janiſſaires vont
faire la ſaiſie d'un cabaretier qui vend
en fraude du vin aux musulmans . L'as
192 MERCURE DE FRANCE.
vare Gripon laiſſe imprudemment ſes
clefs à la porte de ſa maiſon. La gouvernante
d'Henriette s'en faifit , & pro .
fite de cet oubli pour reprendre les bijoux
, les richeſſes & les autres biens
de Henriette. Elle en remplit un panier
qu'elle apporte aux amans qui cauſentde
leurs amours . L'amant prend le panier&
le poſe ſur le bord d'un puits où le panier
tombe. Henriette & ſa gouvernante
font deſcendre Jerôme dans le puits , où
il n'ya pointd'eau ; pour qu'il y reprenne
le panier. Les avares reviennent ; on
ſe ſauve à leur approche. L'amant a beau
crier ; on le laiffe. Les avares ôtent la
pierre du tombeau; ils trouventune grille
qu'ils viennent à bout de lever ; il y a
un débat entre les deux avares pour ſavoir
qui ſera affez hardi pour entrer dans
le caveau. L'oncle de Jerôme y va en
tremblant. Il trouve un turban & une
robe du Muphti qu'il jette à Gripon ;
ce n'eſt pas ce que cedernier demande &
il ſe croit volé par ſon camarade qui ,
dit-il , garde pour lui l'or & les diamans .
Il l'appelle fripon , voleur, &l'enferme
dans le caveau en faiſant tomber la grille .
Cependant les Janiſſaires viennent refaire
leur ronde&ſe partagent en deux
bandes
JANVIER. 1771. 193
bandes qui ferment aux Avares les iſſues
pour ſe ſauver. L'avare Gripon s'enfonce
dans le caveau ;& l'autre avare profite
d'une échelle pour ſe cacher dans le coin
d'un balcon . Les Janiſſaites chantent ,
boivent , & font bientôt ivres. Ils veulent
apaiſer lefeudu vin qui les brûle & vonttirer
de l'eau. Mais quelle ſurpriſe lorſqu'ils
voient remonter un homme qui a la robe
& le turban du Muphti : ils croient que
c'eſt l'apparition de Mahomet lui-même
qui vient leur reprocher d'avoir violé la
loi de l'alcoran . Ils font tous épouvantés
&ſe ſauvent pleins d'effroi. Jerôme rit
de cette aventure qui le délivre du puits ,
&qui écarte les Janiſſaires. Il appelle ſa
maîtreſſe; ils vont fuir enſemble , lorfqu'ils
apperçoivent leurs oncles , l'un
enfermé dans un caveau , l'autre perché
fur un balcon. Les oncles ſont reduits à
implorer le ſecours de leur neveu & de
leur nièce , qui ne leur eſt accordé qu'à
condition qu'ils confentiront aumariage
des amans. Enfin les avares deviennent
humains & généreux par néceſſité. Il y a
beaucoupd'action & de ſituarions heureuſes
& plaiſantes dans cette comédie
dont l'auteur ſembloit devoir tirer un
meilleur parti pour la ſcène & le muſi-
1. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
cien. Il y a pluſieursairs dans le premier
acte & la marche qui ſont dignes du génie
de M. Gretri. Ce compoſiteur ingé.
gieux a le talent ſuperieur de faire déclamer
ſa muſique , & de la rendre pittoreſque
& expreſſive ſuivant les images &
les ſentimens qu'il doit exprimer ; mais
il faut auſſi que les paroles fourniſſent les
moyens de remplir le deſſin qu'elles tracent
!
ARTS.
GRAVURE.
1.
LeRoi de la Fève , d'après le tableau de
Jacques Jourdains , fuperbe eſtampe
parfaitement gravée par Poletnich , &
fe vend 6 liv. AParis , chez Lacombe,
libraire , rue Chriſtine.
CETTE Eſtampe a 22 pouces de largeur
& 17 de hauteur . La joie eſt exprimée
avec une variété finguliere dans les figures
des convives de ce repas fingulier ;
JANVIER. 1770 . 195
:
Roi de la féve y brille en tenant fon
verre qui excite les cris du Roi boit.
Cette eſtampe eſt brillante , nette &
coloriée avec un art infini. Les figures
font daus la plus grande proportion , &
d'un ton vigoureux. On lit au bas ces
vers .
Levin le fait regner , le vin comble ſes voeux;;
Il eſt de plus grands Rois , mais non de plus
heureux.
1 Ι.
Le Miroir caffe, Eſtampe d'environ 17
pouces de haut ſur 12 de large , gravéeparChevilletd'après
le tableau ori.
ginal de Schenau peintre de S. A. S.
E. de Saxe . A Paris chez Chevillet
graveur rue des Maçons , maiſon de
M. Freville .
Une aimable perſonne , la tête baiſſée
& l'ajustement un peu dérangé , ſemble
regretter l'accident qui vient de lui arriver.
Son miroir eſt caſſé. Lejeune homme
auteur du défordre àgenoux & les
mains jointes demande un pardon qu'on
eſt près de lui accorder. Il y a beaucoup
d'agrement dans cette compoſition . Elle
a été gravée parM. Chevillet avec beau-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
coup de foin. Son burin a cette pureté
& ce brillant qui font les délices des amareurs.
III .
Deux Eftampes en pendant d'environ 19
pouces de large fur 16 de haut , gravées
par C. le Vaſſeur d'après les tableaux
originaux d'Etienne Jeaurat
peintres du Roi . A Paris chez l'auteur
graveur duRoi rue des Mathurins visà-
vis celle des Maçons.
Le tranſport des filles de joie à l'hôpital
&le carnaval des rues de Paris ſont
les ſcènes repréſentées dans ces deux Eftampes.
La compoſition en eſt tumultueuſe
& telle qu'il convient au ſujer.
Huit vers qui y font relatifs ſont placés
aubas de chaque eſtampe.
I V.
La négligence apperçue , Eſtampe d'environ
16 pouces de haut fur 12 de
large , gravée par B. L. Henriquez d'après
le tableau de Soldi. AParis chez
Henriquez , maiſon du limonadier faifant
le coin de la rue du Haut-Moulin
au bas du pont "Notre-Dame. Prixx
liv. 16 f.
JANVIER. 1771. 197
Une bonne femme montre à ſa fille
un linge qu'elle vienr de rouſſir en le
repaffant & lui reproche ſa négligence .
Cette fille a les yeux baiſſes. Son petit
frere eſt occupé à ſouffler le feu d'un
fourneau . Cette ſcène eſt rendue avec
naïveté.
V.
Portrait de Madame la Comteſſe duBarry
gravé par Bonnet d'après le tableau de
M. Drouais peintre du Roi. A Paris
chez Bonnet rue Galande proche le
place Maubert. Prix 1 liv. 4 f.
Cet agréable portrait eſt,vu de face &
renfermé dans un ovale. L'Eſtampe a
environ 18 pouces de haut fur 14 de
large ; La gravure en eſt traitée dans la
manière du deſſin au crayon rouge. On
amis au bas ces quatre vers .
Effacet par ſes traits Vénus , Flore & les Graces ,
Du dieu de la tendreſſe allumer le flambeau ,
Voir fans ceſſe voler le zéphir ſur ſes traces ,
C'eſt , belle du Barry , votre parfait tableau.
1 VI .
Le portrait en petitde ſa Majesté Joſeph
II Empereur, Roi des Romains né
à Vienne le 13 mars 1741 , ſe diftribue
à la même adreſſe. Prix 12 fols.
A
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
Supplément au Dictionnaire Lyrique-
Portatif, ou Choix des plus jolies
Ariettes de tous les genres , diſpoſées
pour la voix & les inſtrumens ,
avec les paroles françoiſes ſous la
muſique ; le tout recueilli & mis
en ordre par M. du Breuil , Maître
de clavecin , rue de Poitou au Marais
, deux volumes in- 8 ° . Prix , 15
liv. brochés en carton. A Paris , chez
Didot , Libraire & Imprimeur ruePa--
vée , à l'entréedu quai des Auguſtins ,
1771. On en trouve des exemplaires
chez Lacombe , Libraire rue Chriftine.
CeE Supplement est un nouveau Dictionnaire
Lyrique qui contient dans l'erdre
alphabétique la ſuite des airs agréables
qui ont été les plus applaudis fur le
théâtre , dans les ſociétés. Ce Recueil eſt
intéreſſant pour le Amateurs , pour les
Maîtres de chant & d'inſtrumens , &
:
JANVIER. 1771 . 199
pour les Elèves qui veulent s'amufer ou
s'inſtruire , en étudiant les morceaux les
plus accrédités du goût & de la bonne
muſique. Ce Supplément eſt ſupérieurement
gravé & très exact . Il a l'avantage
de raſſembler & d'offrir à un prix modique
, ce qu'il feroit difficile & très - couteux
de ſe procurer ſéparément. Les aits
font notés ſur la clef de G- ré- fol , fur la
ſeconde ligne , comme la plus connue &
la plus généralement convenable aux voix
& aux instrumens .
Six Quatuors pour deux violons alto
baſſe , composés par M. Janski , premier
Violon de Sa Majeſté Polonoiſe ;
prix 9 liv. A Paris , chez M. Jolivet ,
Editeur & Marchand de muſique , tue
Françoiſe , près la rue Pavée S. Sauveur ,
à la Muſe lyrique , & aux adreſſes ordinaires
de muſique.
Sonates pour le clavecin avec accompagnement
de violon ad libitum , dédiées
à Mademoiselle deBourdieu , compoſées
par M. Wondrasdchek , Opera
IV; prix 4 livres 4 fols. AParis , aux
adreſſes ordinaires de muſique .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Symphonie périodique à quatre parties
obligées , avec hautbois ou flûtes , &
cors-de-chaffe , compoſée par Frédéric
Sautel ; prix 2 liv. 8 ſols. A Paris , chez
l'Auteur , quarré de la Porte S. Martin ,
même maiſon du Tabletier
adreſſes ordinaires de muſique.
& aux
Les ouvrages gravés de M. de Mondonville
ne ſe vendent que chez lui , rue
des Vieux Auguſtins , deuxieme porte
cochère à gauche en entrant par la rue
Coquilliere , à Paris .
LETTRE de M. de Voltaire au Rédacteur
du Secrétaire du Parnaſſe.
Au Château de Ferney , le 7 Décembre 1770.
MONSIEUR ,
J'ai reçu votre Secrétaire du Parnaſſe. S'il y a
beaucoupde piéces de vous dans ce recueil , il y a
bien de l'apparence qu'il réuffira long- tems ; mais
je vois que votre ſecrétaire n'eſt pas le mien. Il
m'impute une épitre à Mile Ch ... , actrice de la
comédie de Marſeille. Je n'ai jamais connu Mlle
Ch. , &je n'ai jamais eu le bonheur de courtiſer
aucune Marſeilloiſe. Le Journal Encyclopédique
m'avoit déjà attribué ces vers dans lesquels je promers
àMile Ch...
JANVIER. 1771 . 201
Que malgré les Tyſiphônes ,
L'amour unira nos perſonnes.
Jene fais pas quelles ſont ces Tyſiphones ; mais
je vous jure que jamais la perſonne de MlleCh.
n'a été unie à la mienne, ni ne le ſera .
Soyez bienfür encore que je n'aijamais fait rimerTyfiphône
qui eſt long à perſonne qui eſt bref.
Autre fois quand je fefais des vers je ne rimais pas
trop pour les yeux , mais j'avais grand ſoin de
l'oreille.
Soyez perfuadé , Monfieur , que monbarbare
fott ne m'a jamais ôté la lumiere des yeux de Mile
Ch. &queje n'erre point dans ma triſte carriere.
Je ſuis fi loin d'errer dans ma carriere que depuis
deux ans je ſors très - rarement de mon lit , & je ne
ſuis jamais forti de celui de Mlle Ch .
Je prends cette occafion pour vous dire qu'en
général c'eſt une choſe fort ennuyeuſe que ect
amas de rimes redoublées qui ne diſent rien , ou
qui répétent cequ'on a dit mille fois. Je ne connais
point l'amant de votre gentille Marſeilloife , mais
je lui conſeille d'être un peu moins prolixe .
D'ailleurs , toutes ces épîtres à Aglaure , à Flore
, à Philis , ne font guère faites pour le Public.
Ce ſont des amuſemens de ſociété. Il eſt quelquefois
auſſi ridicule de les livrer à un libraire qu'il
le ſeroit d'imprimer ce qu'on a dit dans la converſation.
MM. Cramer m'ont rendu un très - mauvais
ſervice en publiant les fadaiſes dans ce goût qui
me ſont ſouvent échappées. Je leur ai écrit cent
fois de n'en rien faire. Les vers médiocres ſont ce
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
qu'il y a de plus infipide au monde. J'en ai faits
beaucoup comme un autre ; mais je n'y aijamais
mis mon nom , & je ne le mettais à aucun de mes
ouvrages.
Je ſuis très - fâché qu'on me rende reſponſable
depuis fi long-tems de ce que j'ai fait &de ce que
je n'ai point fait . Cela m'eſt arrivé dans des choſes
plus ſérieuſes. Je ne ſuis qu'un vieux laboureut
réformé à la ſuite des Ephémérides du Citoyen,
défrichant des campagnes arides & ſemant
avec le ſemoir; n'ayant nul commerce avec Mlle
Ch. ni avec aucune Tyſiphône , ni avec aucune
perſonnede ſon eſpèce agréable.
J'ai l'honneur d'être avec tous les ſentimens
queje vousdois.
MONSIEUR ,
Votre, &c.
J'ajoute encore que je ne ſuis point né en 1695
comme le dit votre graveur ; mais en 1694 , dont
je ſuis plus fâché que du peude reſſemblance.
:
JANVIER. 1771. 203 .
DISCOURS que M. Bachelier a prononcé
à la diftribution des prix de l'Ecole
gratuite de Deffin , le 28 Décembre
1770 .
MESSIEURS ,
Il faudroit des expreſſions toujours nouvelles
pour une folemnité qui fait naître des ſentimens
toujours nouveaux. Chaque année fait connoitre
autant de bienfaiteurs que de nouveaux talens.
On voit la Nation s'échauffer avec complaiſance
fur des ſuccès qu'elle a encouragés ; votre reconnoiſſance
, Meſſieurs , en doit être d'autant plus
vive qu'elle réunit les devoirs les plus facrés .
Un Roi , l'amour de ſes ſujets , daigne vous
protéger ; ſes miniſtres excitent votre émulation
& récompenfent vos progrès. Tous les ordres de
l'état contribuent par leurs bienfaits à féconder le
germe de vos talens. Quel honneur pour vous
d'intéreſſer la patrie à vos études.
Le magiſtrat qui préſide à cet établiſlement ,
vous donne tous les jours des preuves de la bienveillance;
il ſuſpend ſes travaux pour venir vous
couronner lui -même. Sa modeſtie m'impoſe filence
ſur les obligations que vous lui avez ; mais
les tranſports d'allégreſſe ,'les cris de joie dont
retentiſſent les voûtes de cet auguſte lieu , font un
éloge bien plus touchant , bien plus flatteur, c'eſt
letrouble du ſentiment, c'eſt le cri de la nature ;
&l'artn'y peut atteindre.
: Ivj
204 : MERCURE DE FRANCE .
Les bienfaiteurs qui compoſent le bureau d'adminiſtration
voient avec la plus grande fatisfaction
vos progrès répondre à la générofité de leur
zèle ; profitez , Meſſieurs , d'une éducation qui
vous eſt auſſi néceſſaire pour vous perfectionner
dans les arts méchaniques qu'avantageux pour
ſonder vos diſpoſitions , & vous déterminer dans
le choix d'une profeſſion .
Trop long-tems le haſard a décidé de votre
fort; que de talens enfouis , que d'hommes ignorés
qui euffent fait honneur à la nation , s'ils
euſſentconnu le germe que la nature avoit mis en
eux.
Je m'étendrois davantage ſur l'influence que
eette éducation doit produire ſur vos travaux , fi
je n'étois bien convaincu que vous êtes tous pénétrés
des mêmes principes .
Pour moi , Meſſieurs , chargé de diriger vos
études , je mettrai encore au rang de mes devoirs
de vous rappeler ſans ceſſe que la reconnoiſſance
eſt la vertu de tous les âges ; cet emploi eſt trop
cher à mon coeur pour garder le filence fur celle
que vous devez aux plus célèbres muſiciens qui
ſe raſſemblent, à l'invitation de M. Gaviniés, pour
contribuer par des chefs - d'oeuvres de leur art à la
dotation de cet établiſſement .
L'objet de cette aſſemblée est la diſtribution des
maîtriſes , apprentiſſages & grands prix annuels.
Les corps & communautés & les bienfaiteurs ont
ésé priésde prendte part à cette cérémonic.
JANVIER. 1771. 205 .
ANECDOTES.
I.
LaComteffe d'Eglington , une des plus
belles femmes del'Ecoſſe , perdit l'affection
de ſon mari , parce qu'elle lui avoit
donné ſept filles & point de fils . Le
Comte alla juſqu'à l'aſſurer qu'il éroit ré-,
folu de faire divorce avec elle. Je ſuis
prête ày confentir , répondit la Comteſſe
, vous n'avez qu'à me rendre ce
que je vous ai apporté en me mariant.
Oh vous ferez fatisfaite , votre dot &
vos droits vous feront comptés juſqu'au
dernier ſcheling.-Non , non , Mylord ,
ce n'eſt pas cela dont il s'agit , rendezmoi
ma jeuneſle , ma beauté , ma virginité
, & je vous quitte ſur le champ.
Cette reſtirution n'étoit pas au pouvoir
du Lord ; il ſe tut & ne parla plus de féparation.
Avant la fin de l'année laComteſſe
mit au monde un fils , qui lui rendit
la tendreſſe de ſon mari .
I L
Sir Charles Wager commandoit l'E
206 MERCURE DE FRANCE .
cadre Angloiſe envoyée dans la Mer Baltique'
en 1725 , pour maintenir la paix
dans le Nord. Il dépêcha une frégate à
Petersbourg avec une lettre du Roi
d'Angleterre à la Czarine. Lorſque l'Impératrice
en eur pris lecture , elle demanda
à l'Officier qui la lui avoit remiſe
de combien de vaiſſeaux l'Eſcadre Angloiſe
étoit compoſée. De vingt deux ,
répondit celui -ci . Comment , s'écria la
Czarine , vingt deux vaiſſeaux de guerre
pour m'apporter une fimple lettre ! voilà
lesfrais de pofte les plus coûteux dontj'aie
jamais entendu parler. Je compte que votre
Maître ne trouvera pas mauvais que j'économiſe
davantage fur ceux de ma réponse.
III.
Le LordWaldegrave ayant abjuré laReligion
catholique , fnt envoyé en France ,
où il demeura pluſieurs années en qualité
d'Ambaſſadeur : un jour qu'il étoit
dans une maiſon où il y avoit une afſemblée
nombreuſe , ſon couſin , le Duc
de Berwick , qui avoit eu quelque démêlé
avec lui , & qui cherchoit à le mortifier
, tourna la converſation ſur la Religion
, & pria l'Ambaſſadeur d'avouer
JANVIER . 1771. 207
franchement leſquels , des Miniſtres d'Etat
ou des Miniſtres de l'Evangile , devoient
ſe glorifier de ſa converſion.En
vérité , Milord , reprit vivement Waldegrave
,je ne puis vous fatisfaire , en quittant
la Religion Catholique ,j'ai renoncéà
la confeffion .
IV.
,
Louis XIV demanda , dans le tems
qu'il triomphoit de ſes ennemis au
jeune Duc du Maine ſon fils , s'il profitoit
bien des leçons de ſon Maître ?Ah !
je ne ferai jamais qu'un ignorant , répartir
le jeune Prince. Pourquoi cela , dit
le Roi ? ..... Sire , c'est que l'on me donne
congé toutes les fois que vous remportez
quelque victoire.
DECLARATIONS , LETTRESIL
PATENTES , ARRÊTS , & c .
paroît un arrêt du conſeil d'état du Roi , du
18 de Novembre , qui ordonne que le rembourſement
des principaux de l'emprunt fait par la
compagniedes receveurs-généraux des Finances ,
fera fait par ordre de numéros , des contrats , de
conſtitutions &des promeſles de paſſer contrat,
208 MERCURE DE FRANCE:
Par une déclaration du Roi , donnée le 4 du
même mois , & enregiſtrée à la chambre des Compres
le 17 , Sa Majesté fixe le tems pendant lequel
lesofficiers comptables demeureront dépoſitaires
des parties non- réclamées.
Ilparoît auſſi des lettres-patentes du Roi , dus
Juillet dernier, enregiſtrées à la chambre des Comptes
le 17 du mois de Novembre , qui ordonnent
la converſion des rentes de tontines en rentes purement
viageres , à compter du 1 Janvier 1770.
Le 8 Décembre , le Roi a tenu , à onze heures du
matin, ſon lit de justice , & y a fait enregiſtrer &
&publier un édit portant réglement.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 2 Déc. qui ordonne
que toutes les reſcriptions ſur les recettes
générales ,les aſſignations ſur les revenus du Roi
& autres effets dont le paiement a été ſuſpendu par
l'arrêt du 18 Février dernier , &qui ont été ou
feront convertis en reconnoiſſances du Sieur Micault
d'Harvelay , garde du tréſor royal , feront
rembourſées à la caifle commune des recettes générales
; qu'en conféquence il ſera fait annuellement
& àcommencer de l'année prochaine , un
fonds aſſigné ſur leproduit des recettes générales
des finances , qui ne pourra être moindre de trois
millions &qui fera employé audit rembourſement.
Le même arrêt porte que ce rembourſement
aura lieu , par la voie du forr , dans une loterie qui
ſera tirée en l'hôtel de la caifle commune des recettes
générales , dans le mois de Février de chaque
année , à commencer au mois de Février prochain.
Il contient auſſi diverſes autres diſpoſitions
relatives à cet objet.
Par un autre arrêt du conſeil d'état du Roi , du
mêmejour , Sa Majeſté ordonneque leSt Magon 4
JANVIER. 1771. 209.
'dela Balue remettra au Sr d'Harvelay, garde du
trèfor royal, les reſcriptions & affignationsſufpendues
, étant enfes mains , pour le montant des
actionsde la caille d'escompte non acquittées, qui
font encellesdu Public.
Il paroît un édit du Roi , du premier Décembre
1770 , enrégiftré à l'Audience de France , qui détermine
le droit de marc d'or qui ſera perçu à
l'avenir. En conféquence ce droit ſera fixé au
quarantieme de la finance des offices de finances.
Tous ceux qui ſont pourvus de commiſſions des
fermiers généraux du Roi , des adminiſtrateurs
des poftes , des fermiers généraux des poudres &
falpétres & autres fermiers & régifleurs des droits
de Sa Majesté , auxquelles commiſſions font attachés
des priviléges & exemptions , paieront le
droit de marc d'or ſur le pied du quarantieme de
leur cautionnement pour ceux qui en ont fourni ,
&du cinquieme de leurs appointemens annuels
pour ceux qui n'en ont point fourni . Tous ceux
qui feront pourvus à l'avenir de charges , places
&offices auprès du Roi , feront auſſi aſlujertis au
paiement du droit de marc d'or , conformément
au tarif joint à l'édit , ainſi que ceux auxquels Sa
Majesté accordera des brevets , pour graces, honneurs
, titres , dignités , ſervices , tant civils que
militaires , & enfin pour toutes lettres d'érection
de terres en dignités , lettres de noblefle , reconnoiffance
ou confirmation de noblefle , & lettres
portant établiſſement de droits , conceffions , priviléges
& autres graces généralement quelconques.
Il paroît auſſi un arrêt du conſeil d'état du
Roi, du 29 Novembre 1770 , portant réglement
210 MERCURE DE FRANCE ..
pour la perceptiondu droit d'indult , fur les marchandiſes
provenant du commerce de l'Inde.
Par une déclaration , du 23 Septembre dernier ,
enrégiftrée à la chambre des Comptes le 19 Novembre
ſuivant , Sa Majeſté fixe les délais dans
leſquels les tréſoriers généraux de l'extraordinaire
des guerres & ceux de l'artillerie &du génie ,
compteront de leurs exercices actuellement finis.
AVIS.
I.
Cours de Physique expérimentale.
M. SIGAUD Delafond, démonftrateur dephyique
expérimentale en l'univerſité , profefleur de
mathématiques , de la ſociété royale des ſciences
de Montpellier , des académies d'Angers , de
Bavière , &c. commencera un cours de phyfique
expérimentale le lundi 7 Janvier 1771 , à 11
heures du matin , qu'il continuera les lundi ,
mercredi & vendredi de chaque ſemaine. Il en
commencera un autre le mardi 8 , à 6 heures du
ſoir , qu'il continuera les mardi , jeudi & ſamedi .
Ces cours feront conſidérablement augmentés fur
l'électricité. Il ſuivra fur cette partie un traité
qu'il vient de publier , pour ſervir de ſuite à fes
leçons de phyſique , & dans lequel il démontre
toutes les découvertes qu'on a faites juſqu'à ce
ſur cette importante matière.
Ceux qui voudront ſuivre ces cours , font pries
1
JANVIER . 1771. 211
L
de ſe faire inſcrire chez le démonftrateur , qui
demeure rue St Jacques , près - Yves , maiſon
de l'Univerſité .
II.
Calendrier intéreſſant pour l'année 177t , ou
Almanach Phyſico - Economique , contenant
une hiſtoire abrégée & raiſonnée des indictions
qu'on a coutume d'inférer dans la plupart des
calendriers , un recueil exact & agréable de pluſieurs
opérations phyſiques amusantes & ſurprenantes
, qui mettent tout le monde à portée de
faire pluſieurs fecrets éprouvés , utiles à la ſociété
, &c. &c. &c. Par M. S. D. Prix 12 f. broché.
A Paris , chez Lacombe , libraire , rue Chriſtine.
Le Jardinier Prévoyant , Almanach pour
l'année 1771 , ſeconde année. 6 f. broché. A Paris ,
chez Didot jeune , Quai des Auguſtins.
'Almanach de l'Etranger , pour l'année 1771 ,
pour lui ſervir à former avec aiſance , économie
& agrément ſon ſéjourà Paris ; in- 16. Prix ,
broché 1 liv. 4 f. relié 1 liv . 16 f. A Paris , chez
Hochereau l'aîné , libraire , quai des Auguftins
, au Phénix .
Cet almanach eſt curieux , & un guide agréable
pour les étrangers & les François qui veulent faiie
leur cours de curioſités dans la capitale.
Almanach des Centenaires , ou durée de la vie
humaine juſqu'à cent ans & au- delà , démontrée
par des exemples fans nombre tant anciens que
modernes , tomeX contenant , 1º. des remarques
fur le calendrier, 2 ° . le calendrier de l'année 1771 ;
212 MERCURE DE FRANCE.
3°. la ſuite des centenaires ; 4°. la guzette centenaire
de 1671 ; 5 °. la table générale des centenaires
. A Paris , chez Martin Lottin l'aîné , libraire
& imprimeur de Mgr le Dauphin & de la
Ville , rue St Jacques , près St Yves , au Coq & au
Livre d'or , 1971 .
Almanach géographique , petit atlas élémenraire
compoſé de cartes générales & particulieres
desdifférens empires , royaumes & républiques de
l'Europe , & des autres parties de la terre , ſuivi
de deſcriptions ſous le titre d'idée générale de la
géographie & de l'hiſtoire moderne, chez Defnos,
libraire , rue St Jacques , au Globe , in - 24. relié
en marroquin avec les cartes 9 liv . , en veau 6 liv .
Ontrouve , chez le même , Tableau général de
'Histoire de France , contenant la ſuite des principaux
événemens , ſelon l'ordre des règnes , &
l'ordre chronologique, depuis l'établiſſementdela
monarchie juſqu'au tems actuel .
Cetableau fait fuite à la ſeconde partie de l'ou--
vrage qui paroît actuellement ſous le titre d'idée
générale de la géographie & de l'hiſtoire moderne
, par M. Maclot , profefleur de coſmographie ,
vol. in - 24 , broché i liv. 4 f.
Idée générale de la Géographie & de l'Histoire
moderne, ſeconde partie, complétant la defcription
hiſtorique de l'Europe , & luivie d'un tableau
général de l'Hiftoire de France , où l'on met ſous
les yeux la ſuite des principaux événemens ſelon
l'ordre des règnes & l'ordre chronologique depuis
l'établiſſement dela monarchie juſqu'au tems actuel
phic.
, par M. Maclot , profefleur de coſmograJANVIER.
1771. 213
Almanach des trois Fortunes , eſſai ſur les
combinaiſons de la loterie de l'Ecole- Royale-Militaire
pour ſervir d'inſtruction fur cette leterie ,
&d'éclairciflement ſur les divers avantages que
l'on en peut tirer : on y a joint une tablette de papier
nouveau pour y écrire avec une pointe quelconqueles
numéros qui ſortiront à chaque tirage,
&c. vol. in- 24 , ſupérieurement exécuté de 243
pages ; prix br. 6 f.
III.
Meffieurs les Souſcripteursde la nouvelle édi
tion du Dictionnaire de la Nobleſſe , fix vol
in-4°. ſont priés de faire retirer le tome premier
, qui fort de deſſous preſſe. On paie en retirant
chaque volume , 12 livres , & 12 fols
pour la brochure en carton. On ſouſcrit en tout
tems,
Les perſonnes qui ne ſouſcrivent pas , paieront
chaque volume 18 livres. Il paroîtra un
volume dans l'eſpace de trois à quatre mois.
A Paris , chez la Veuve Ducheſne , libraire ,
rue St Jacques , an Temple du Goût; & chez
l'Auteur , ( M. de la Chenaye des Bois , rue St
André-des-Arts , à côté de l'Hôtel d'Hollande.)
I V.
Les Traits de l'Hiſtoire Univerſelle Sacrée
&Prophane , d'après les grands Peintres & les
meilleurs Ecrivains , en 6 volumes in- 8°.
Cet ouvrage eſt principalement conſacré à
l'éducation des jeunes gens , propre aufli pout
l'infruction & l'amusement des perſonnes de
214 MERCURE DE FRANCE>
tout âge & de tout ſexe , qui veulent avoir des
notions de l'Hiſtoire .
Il fut deſtiné pour ſervir à l'éducarion de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne , auquel il
fut dedié.
, Les Auteurs font , quant à la partie littéraire
Meſſieurs l'Abbé Aubert & de Querlon ; celle de
la gravure a été faite ſous la direction du célèbre
M. le Bas , qui , pour donner la dernière
perfection à cet ouvrage , a fait refaire de
nouveau plus de ſoixante ſujets , d'après les
deſſins de M. Monet , Peintre du Roi , & gravés
par M. Martini ; la partie de l'hiſtoire ſacrée ,
qui ſeule compoſe quatre volumes , contient
520 eſtampes : elle vient d'être décorée d'un
nouveau frontiſpice , repréſentant l'alliance de
l'ancien & du nouveau Testament , deſſiné &
gravé par M. Martini ; à la tête de l'hiſtoire
poëtique, compoſée par M. Lepicié , Peintre du
Roi , eſt encore un nouvean frontiſpice , repréfentant
l'origine de la fable , deſſiné & gravé
par le même M. Martini.
Pour faciliter l'acquiſition de cet ouvrage
utile , les éditeurs ont cru devoir en diminuer
le prix , pour fix mois ſeulement ; ainſi , à commencer
du premier Octobre , juſqu'au premier
Avril 1771 , chaque volume , qui s'eſt vendu
juſqu'à préſent 12 livres , ne ſe paiera que 6 liv.
broché , ce qui fait pour le tout 36 liv. Le tems
de la remiſe expiré , les fix volumes ſe vendront
au prix ordinaire de 12 liv.
Cet ouvrage ſe diſtribueàParis , chez Mile le
Maire , rue St. Hyacinte , Porte St Michel ,
près le cabinet de Conſultation .
JANVIER. 1771. 215.
Etchez
Durand , libraire , rue St Jacques , visà-
vis St Yves .
Hériſlant , libraire , rue St Jacques , au
coin de celle de la Parcheminerie.
MM. Etienne , libraires , rue St Jacq.
vis-à- vis la rue du Plâtre .
Et le Bas , graveur du Roi , au bas de la
rue de laHarpe.
V.
Vinaigres de table & de toilette , moutarde,
fruits confits au vinaigre , &c.
Le ſieur Maille , ſeul vinaigrier- diftillateur ordinaire
du Roi , nommé aprèsla mort du feu ſieur
le Comte , a commencé à diftribuer , gratuitement
aux pauvres , le lundi 12 Novembre &
lejeudi ſuivant , de la moutarde pour les engelures
; il continuera cette diftribution pendant
tout le cours de l'hiver le matin des jours cideſſus
indiqués. Les pauvres qui lui demanderont
de cette pommade , auront ſoin de lui faire
voir le beſoin qu'ils en ont , & d'apporter un
petitpot.
nuance ,
Le vinaigre rouge , première & feconde
de la compoſition du ſieur Maille ,
continue toujours d'être très-recherché pour la
toilette. Ce vinaigre , qui imite très - bien les
couleurs , eſt d'autant plus agréable , qu'on peut
s'eſſuier ſans qu'il diſparoiſſe , ce qui eſt d'une
très grande commodité pour les perſonnes qui
vont aux bals ; ce vinaigre eſt , par ſa qualité
balfamique , un très -bon cofmétique. Il em
216 MERCURE DE FRANCE.
pêche que la peau ne ſe ride. On l'emploic
avec une égal ſuccès pour les lèvres. Il les préſerve
de gercer par le froid même le plus rigoureux.
Le Magaſin du ſieur Maille est généralement
fourni de toutes fortes de vinaigres , au nombre
de 200 fortes , ſoit pour la table , les bains ou
la toilette ; tels que le vinaigre romain , ſi connu
pour blanchir les dents , en conſerver l'émail ,
arrêter le progrès de la carie , les rafermir dans
leurs alvéoles & détruire l'haleine forte ; le
vinaigre de ſtorax pour blanchir la peau , &
empêcher qu'elle ne ſe ride ; le vinaigre de turbiepour
guérir radicalement le mal de dents ; le
vinaigre des fleurs de citrons pour guérir toutes
fortes de boutons ; le vinaigre d'écailles pour
les dartres farıneuſes ; le vinaigre de vénus à
Puſage des opiſamides ; le vinaigre admirable
&fans pareil; le vinaigre de cyprès pour noircir
les cheveux roux ou blancs ; le véritable
vinaigre des quatre-voleurs , préſervatif contre
tout air contagieux. On diſtribue dans ce même
magaſin un firop de vinaigre , une excellente
moutarde aux capres & aux anchoix , où il entre
des extraits d'herbes fines ; pluſieurs autres fortes
de moutardes &différentes eſpèces de fruits
confits au vinaigre. Les moindre bouteilles des
vinaigres de propriété ſont de 3 liv. & celles de
vinaigre de rouge ſeconde nuance , de 4 liv.
les plus petits pots de moutarde pour les engelures
, 30 fols. Les perſonnes des Provincesde
France& pays étrangers qui défireront ſe procurer
ces différens vinaigres , ſont priées de
faire tenir leur lettre & leur atgent francs de
port .
JANVIER. 1771. 217
port , & ces vinaigres leur feront envoyés trèsexactement
, avec la façon d'en faire uſage. La
demeure du ſieur Maille eſt rue St André-des-
Arts , Paris , la troisième porte cochère , prefque
vis-à-vis la rue Haute-feuille.
:
VI.
Le ſieur Boutheroux Deſmarais , marchand
orfévre , bijoutier , jouaillier , donne avis qu'il
perce les oreilles des Dames toutes les deux àla-
fois en un ſeu! coup , & aufli promptement
qu'un éclair , en ymettant les boucles d'oreilles
tout de ſuite. Le tout , avec très-peu de douleur.
Il demcure rue & vis à- vis de l'Hôtel de
Buſſy: on le trouve toujours chez lui , & il va
enville lorſqu'il en eſt requis.
VII.
1
Le ſieur Faciot , marchand confiſeur au magafin
du Goût , rue St Denis , entre les rues
Grenetal & du Petit - Heurleur , déjà connu par
ſes inventions pour les étrennes , n'a rien négligé
pour offrir cette année au public différens
objets , capables de flatter le goût. On trouvera
chez lui toutes fortes de nouveautés piquantes
, un afſſortiment complet de dragées de
Verdun , du chocolat de ſanté & à la vanille ,
& généralement tout ce qui concerne fon commerce
.
I. Vol.
:
K
218 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warsovie , le 27 Movembrs 1770.
SUIVANT les nouvelles qu'on reçoit de la grande
armée Ruſſe, le général de Romanzow eſt à
Falſy dans la Valachie ; on ne ſçait pas encore où
il prendrales quartiers d'hiver ; mais , comme il a
de grands magaſins dans la Moldavie , on préſume
qu'il y fera ſéjourner ſon armée. Le comtede
Panin , après avoir laiflé une garniſon ſuffiſante
àBender , a envoyé le reſte de ſon armée prendre
ſes quartiers d'hiver dans la Petite - Ruffie; fon
quartier général eſt à Corkow: il a envoyé quelques
détachemens pour renforcer le général Berg ,
&il a pris , dit- on , des meſures pour entreprendre
le fiége d'Oczakow auſſi-tôt que la ſaiſon le
permettra.
Quelques avis , en date du 20 de ce mois ,portent
qu'il s'eſt établi une correſpondance très - intime
entre le comte de Romanzow qui étoit alors
àYalpach & le Grand Vifir qui campe à Iſaktcha ,
àl'occaſion des échanges des prifonniers .
4
DeVienne , le 5 Décembre 1770 .
Le gouvernement ayant réſolu de ſupprimer
pluſieurs fêtes de l'année , a cru devoir faire part
de ſon deflein au Pape qui y a donné fon confentement.
Le décret de fuppreſſion n'eſt pas encore
imprimé ; mais il a déjà été lu dans pluſieurs départemens
.
On a expédié dernierement àtous les monastèJANVIER.
1771. 219
res des Pays Héréditaires , des ordres par leſquels
il leur est défendu de recevoir dorénavant aucún
religieux qui n'auroit pas vingt - quatre ans
accomplis.
De Berlin , le premier Décembre 1770.
Le Roi , voulant augmenter la population &
l'induſtrie dans la Marche Electorale , a fait publier
un réglement par lequel Sa Majeſté exempte
, pour trois ans , les ouvriers & fabricans
étrangers qui voudront s'établir dans cette province
, des charges impolées aux natifs & des
droits d'entrées ſur les denrées néceſlaires à leur
conſommation , ainſi que de l'obligation de fournir
des recrues. Les étrangers qui voudront s'y
établir pour faire le commerce ſeront également ,'
pendant cé terme , exempts de tout ſervice& frais
relatifs ; & ceux qui ne faiſant point de commerce
&n'ayant point de maiſon vivront de leur induſtrie
, jouiront pour toujours de la même exemption.
On leur accordera , pour le défrichement
d'un terrein , une gratification de cent cinquante
écus & une autre ſomme qui ſera employée à
bâtir.
De Cadix , le 30 Novembre 17702
Le vaiſſeau de guerre Eſpagnol le Monarque
eſt arrivé de Carthagene du Levant encettebaie
le 4de ce mois. On aſſure que le marquis de Caſa
Tilly , chef d'eſcadre , qui monte ce vaiſſeau, eſt
nommé commandant de l'eſcadre de Cadix , laquelle
ſera compoſée de douze vaiſſeaux , dont la
plupart ſont déjà armés .
On continue , avec beaucoup d'activité , à pré
parer les navires deſtinés à tranſporter le régi
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
ment d'Amérique aux Iſles Canaries , & celui d'Irlande
au port de Amérique qui lui eſt déſigné par
la cour.
De Londres , le 14 Décembre 1770.
La léance du 10, dans les deux chambres du
parlement , a été très - orageuſe. Le duc de Manchefter
voulut faire une propoſition dans celle
des pairs , & débuta par repréſenter vivemeur
qu'on manquoit de vaiſſeaux pour protéger les
garniſons de Gibraltar & de Minorque. Il fut interrompu
aufli-tôt par le lord Gower qui deinanda
qu'on fit fortir de la chambre tous ceux à qui la
pairie ne donnoit pas le droit d'y reſter , obſervant
que certaines propoſitions étant amenées
par lurpriſe , pouvoient faire naître des diſcuſfions
qu'il ne convenoit point de rendre publiques,
& que, dans une aſſemblée où on laiſſoit entrer
tant de monde , il pouvoit ſe glifler quelques
émiſlaires de puiſſances étrangeres.
La propofition que le duc de Mancheſter alloit
faire dans la chambre des Pairs , lorſqu'il fut interrompu
, & qu'il a repriſe le lendemain , étoit
de préſenter à Sa Majefté une adreſſe , par laquelle
Elle ſeroit fuppliée de donner des ordres pour
qu'on ſe hatât de mettre en état de défenſe nos
poffeffions de la Méditeranée & des Indes Occi
dentales , & en particulier pour que l'on envoyât,
fans délai , tous les ſecours néceſlaires pour la
fûreté de Gibraltar. Cette propofition fut rejetée
àla pluralité de quarante voix contre quatorze.
Le 11 , ſeize pairs remirent à la chambre une
proteſtation contre l'interruption cauſée , la veille
, au moment où l'un des pairs vouloit y faire
une propofition importante.
JANVIER. 1771 . 221
Les enfans de Leurs Majestés , qui ont été inoculés
dernierement , ont actuellement la petite
vétole ; mais les ſymptômes annoncent qu'elle eſt
de la nature la plus bénigne. On les tient dans
une grande chambre ſans feu , & il n'y a point de
rideaux à leurs lits .
De Venise , le 21 Novembre 1770.
Il s'eſt élevé , depuis quelques tems , des diſcuſfions
ſur les droits de franchiſe dont les ambafladeurs
étrangers ont joui juſqu'à préſent , & que le
Sénat voudroit aujourd'hui ſupprimer ou reſtreindre.
On craint que cette affaire n'occaſionne du
refroidiſſement entre quelques cours étrangeres &
laRépublique.
:
:
De Toulon , le 20 Novembre 1770 .
:
Ibrahim Coggia , Envoyé du Bey de Tunis ,
après avoir achevé la quarantaine , fut admis hier
encette ville ,& falué de ſept coups de canon , à
ſon entrée dans le port. Il fut reçu à fon débarquement
par le Sr Barri , commiſlaire de la Marıne
, & conduit chez le Sr de Bompar , commandant
de ce département.. Il ſe rendit enfuite au
Jardin du Roi , où on lui a préparé un logement ,
& où il reſtera quelques joursavant de partir pour
Paris.
De Marseille, le 30 Novembre 1779
Suivant des lettres de Conſtantinople , en date
du 17 du mois dernier , les Ruſſes ayant été chafſés
de l'iſle de Lemnos pat Haſlan Bey , leur efcadre
a abandonné cette ifle , la ſeule dans toutle
voiſinage des Dardanelles où elle pouvoit prendre
ſes quartiers d'hiver. Haſlan Bey commandoit le
vaifleau qui , dans l'affaire de Chichiſme , avoit
Křij
S
222 MERCURE DE FRANCE.
abordé celui de l'amiral Spiritow, & qui étoit près
de s'en emparer lorſque les Rufles prirent le parti
d'ymettre le feu. Les mêmes lettres ajoutent que
la PorteOttomane n'étoit pas ſans inquiétude lur
les démarches du Kan de Crimée , qui , diſoit- on ,
négocioit une paix particuliere avec la Ruſſie.
Du 14 Décembre 1770 .
On a appris par des lettres de Conſtantinople ,
du 3du mois dernier , que les Turcs avoient repris
l'iſle d'Imbros ſur les Ruſſes , & qu'une partie
des ſoldats de la garniſon avoit été taillée en piéces&
les autres faits eſclaves.Ces lettres ajoutent
que leGrand Viſir avait été dépoſé , & que le
Sultan avoit nommé , à ſa place , Selictar Mehemet
Pacha , ſon beau-frere. On a appris auſſi de
Smyrneque les commandans de cette ville avoient
refuſé l'entrée du port à un vaiſſeau de guerre Anglois
& à deux frégates de la même nation , & les
avoient obligés de mouiller au- delàdes châteaux
qui en défendent l'entrée .
Il nous eſt encore arrivé , par mer , cette ſemaine
, 10 , sou charges de bled.
De Paris , le 14 Décembre 1770 .
Le 7 de ce mois , les journaux & les manufcrits
du feu AbbéChappe d'Auteroche furent déposés
àl'Obſervatoire, entre les mains du Sr Caffini de
Thury , par le Sr Pauli , ingénieur-géographe du
Roi , qui avoit accompagné l'Abbé Chappe dans
fon voyage enCalifornie. Le Sr Paulia rapporté
que l'Abbé Chappe voulut reſter au Hameau de
Saint- Jofeph, à dix-huit lieues du Cap Saint-Lucar,
malgré la maladie contagieuſe qui y régnoit déjà
à fon arrivée , parce que n'ayant plus que huic
>
JANVIER. 1771. 2.2-3
jours pour ſe préparer à ſon obſervation , il ne
vouloit plus courir le riſque de la manquer ; il
comptoit d'ailleurs fur la force de ſon tempérament
& fur la bonne ſanté de ſes compagnons de
voyage. Huitjours après l'obſervation du paſlage
de Vénus , il tomba malade : on voit par ſes journaux
que malgré les accès d'une fievre ardente ,
qui étoient ſuivis d'un abattement univerſel , il
continua juſqu'au 18 Juillet les obſervations néceflaires
pour déterminer la longitude & la latitudedeSaint-
Joſeph . Enfin , près de ſuccomber , ib
dépola ſes manufcrits , dans une caflette qu'il don
na au Sr Pauli , en le chargeant de la remettre luimême
à l'académie ; & paroitlant ſe conſoler de ſa
mort par les fruits qu'on devoit retirer de fon
voyage, cet académicien expira le premier Août,
L'horloger : l'interprête , un des deux officiers
Eſpagnols , les douze foldats de l'eſcorte , quatre
officiers qu'on envoya de Mexico à Saint- Joſeph ,
&environ cinquante Indiens qui compoloient le
Hameau , moururent de la même maladie.
L'obſervation de l'Abbé Chappe eſt complette.
Le Sr de la Lande , de l'académie royale des Sciences
, en ayant fait le calcul , atrouvé le premier
contact intérieur de Vénus & du Soleil à midi , 17
minutes 27- ſecondes ; le ſecond contact as heures
54 minutes ſo ſecondes 3 dixiemes ; la durée
dupaſſage étant des heures 37 minutes 23 fecondes
3 dixiemes ; la latitude du lieu de 23 degrés 3
minutes 37 ſecondes ; enfin la parallaxe du Soleil
qui en réſulte , de 8 ſecondes , & fa diſtance
d'environ 35 millions de lieues , chacune de 2283:
toiſes. Cette détermination ſuppoſe qu'on prenne.
unmilieu entre les obſervations faites dans le nord.
de l'Europe , àCajanebourg & à Wardhus .
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
PRESENTATIONS .
Le 27 Novembre , la comteſſe de Fougieres
a eu l'honneur d'être préſentée au Roi & à la
Famille Royale , par la comteſſe d'Egmont.
Le 2 Décembre , la marquiſe de l'Aubeſpine
a eu l'honneur d'être préſentée au Roi & à la
Famille Royale par la ducheſſe de St Aignan .
Le même jour , la barone de Zuckomantel ,
ci-devant miniſtre plénipotentiaire du Roi ,
auprès de l'Electeur de Saxe , a eu l'honneur
d'érre préſenté à Sa Majesté , par le duc de
Choiſeul.
,
Le marquis de Lignerac , ayant hérité de la
Grandeſſe du duc de Caylus , ſon oncle aeu
auſſi l'honneur d'être préſenté au Roi , en qualité
deGrand d'Eſpagne.
C
Le baron de Blome , envoyé extrordinaire
du Roi de Dannemarck , eut le 4 Décembre ſa
première audience publique du Roi & de la Famille
Royale. Il fut conduit à cette audience
par le fieur Tolozan , introducteur des ambafladeurs
, qui étoit allé avec le ſieur de Sequeville ,
fecrétaire ordinaire de Sa Majesté , prendre ce
miniſtre dans les carroſſes du Roi & de Madame
la Dauphine , & qui le ramena chez lui dans
ces mêmes carroſſes avec les cérémonies accoutumées.
c.
Le fieur Ruis-Embito , chevalier des ordres
royaux & militaires de St. Lazare de Jérufalem
& Hofpitaliers de Notre-Dame de Mont -Carmel
, ci -devant intendant de la marine à ReJANVIER.
1771. 225
chefort , ayant été nommé pat le Roi à l'intendance
de la marine de Brest , a eu l'honneur de
remercier , à cette occafion , le 6 Décembre Sa
Majesté , à qui il a été préſenté par le duc de
Praflin.
Le marquis de Vintimille ayant donné fa
démiſſion de la charge de premier enſeigne de
la compagnie des Chevaux-Légers de la Garde
du Roi , Sa Majesté a diſpoſé de la charge de
Cornette , vacante par cette démiſſion , en faveur
du comte d'Aubigné , qui eut l'honneur de
lui être préſenté en cette qualité , les Décem
bre , par le duc d'Aiguillon , capitaine - lieutenant
decette compagnie.
La ducheſſe de Luynes a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi & à la Famille Royale le 16
Décembre , par la ducheſſe de Chevreuſe , & elle
apris le tabouret le même jour..
Le 16 , le comte de Segur , officier du régiment
du Meſtre-de-Camp de Cavalerie , fils du
marquis de Ségur , chevalier des ordres du Roi ,
& lieutenant-général de ſes armées , & le 18 ,
le marquis de Grave , officier du Régiment , &
fils du comte de Grave , maréchal de camp ,
ont eu l'honneur d'être préſentés à Sa Majefté.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné le 2
de Décembrele contrat de mariage du comte
de Ste Aldegonde , colonel dans le corps des
Grenadiers de France avec Demoiselle du
Hamel.
2
;
1117 1
26 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
La comteſſe de la Tour - d'Auvergne eſt ac
couchée le 20 de Novembre , d'un garçon.
Le 28 Novembre , entre ſept & huit heures
matin , la Printeſſe , épouſe du Stathouder , eft
heureuſement accouchée d'une Princeſſe.
La ducheſſe de Parme eſt heureuſement accouchée,
le 22 de Novembre d'une Princeſſe.
La femme du ſieur Melvid de Bullwel dans
le comté de Nottingham , eſt'accouchée depuis
peu , d'une fille qui eſt le trentième de ſes en
fans, dont 17 font vivans. Cette femme n'eſt
âgée que de 45 ans , & jouit d'une très bonne
fanté.
MORTS.
Anne-Geneviève de Ferrieres de Sauvebeuf,
veuve de ( N. ) Vaſſau , brigadier des armées
du Roi , eſt morte dans ſa terre d'Aigueperes ,
près de Limoges , le 10 de Novembre , âgée de
84 ans.
Claude-Louife-Jeanne d'Illiers d'Entragues ,
veuve de Louis-Auguſte , marquis de Rieux ,
lieutenant-général des armées du Roi , eſt morte
àParis le 27 Novembre , dans la 43º année de
fon âge. 2
Le nommé Laurent Dufort , vigneron, de la
paroiffe de Villementais , électionde Roanne,
JANVIER. 1771. 227
généralité de Lyon , y eſt mort le 22 Octobre
dernier , âgé de 102 ans.
Louls - Philogne Brulart , marquis de Puizieulx
&de Sillery , chevalier des ordres du Roi , ma
réchal de camp , miniſtre d'état & du conſeil
d'état ordinaire , ancien ſécrétaire d'état au
département des affaires étrangères , lieutenantgénéral
au gouvernement du Bas- Languedoc ,
gouverneur &grand bailly d'Epernay en Champagne
, eſt mort à Paris le 8 Décembre , dans
la 60e année de ſon âge.
Le comte de Bouville , maréchal des camps
& armées du Roi , eſt mort le 7 de Novembre
dans ſa terre de Pormort en Normandie.
207
La Princeſſe régnante d'Armſtadt - Schwartzbourg
, eſt morte à Vienne le 7 de Novembre.
La Princeſſe Guillelmine-Marie , née Landgrave
de Heſſe-Hombourg , comteſſe - douairière
d'Altembourg , eſt morte le 25 Novembre ,
âgée de 93 ans .
Chriſtophe Sanchez de Movellen , laboureur ,
eſt mort le 2 Novembre à Treceno , dans la
vallee de Valdaliga , évêché de St André , dans
la 106e année de ſon âge.
Antoine -Louis Crozat , Baron de Thiers ,
brigadier des armées du Roi , lieutenant-général
& commandant pour Sa Majesté dans la
Province de Champagne , eſt mort à Paris , le
Is Décembre , dans la 71e annéede ſon âge.
Pierre -Jofeph Alary , prieur de Gournay-fur-
Marne , l'un des 40 de l'Académie- Françoiſe ,
228 MERCURE DE FRANCE.
ci-devant attaché à l'éducation du Roi , inftituteur
de feu Monſeigneur le Dauphin & des
Enfans de France , & l'un des gens de lettres
attachés à la bibliothèque de Sa Majesté , eſt
mort à Paris , le 15 Décembre , dans la 81e année
de ſon âge.
Jean Burret , jardinier , eſt mort Ic 13 du
mois de Novemcre , à Dax , âgé de 109 ans.
Iſabelle-Sidonie Wilhelmine , née baronne de
Leyen , Dame de l'ordre de l'Eroile de l'Impératrice
Reine de Hongrie , veuve depuis 1745 ,
de feu Henri , baron de Redwitz , eſt morte
le 13 Octobre dernier en ſon château de Kieutzhem
, près de Colmar en Alface , âgée de plus
de cent ans. Elle laiſſe pour héritière , Demoifelle
Marie - Françoiſe -Thérèſe , baronne de
Leyen , ſa foeur , moins âgée qu'elle de deux
ans.
Jean Senac , conſeiller ordinaire du Roi en
ſes conſeils d'état-privé , premier médecin de
Sa Majesté , ſurintendant - général des eaux ,
bains & fontaines minérales & médécinales du
royaume , membre de l'académie - royale des
ſciences , eſt mort àVerſailles le 20 Décembre ,
âgé d'environ 80 ans.
Marie Laifier , veuve d'Etienne Vitry , jardinier
fleuriſte , eſt morte à Vincennes , dans la
pere année de fonâge.
JANVIER. 177. 229
LOTERIES.
Le cent dix - neuvième tirage de la Loterie de
P'hôtel- de - ville s'eſt fait , le 25 du mois dernier ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eſt échu au No. 23392. Celui de vingt
mille livres au N°. 36409 , & les deux de dix mille
aux numéros 24160 & 24703 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eſt fait les de Décembre. Les numéros fortis
dela rouede fortune font , 29 , 70 , 22, 56 , 64. Le
prochain tirage ſe fera le s Janvier .
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers& en proſe , pages
AErife ,
Envoi ,
Vers à Mlle Raucourt , jeune actrice , ſur le
rôle d'Euphémie dans Gaston & Bayard ,
La Barque , fable ,
Le Déclin , ode ,
L'Aveugle & ſon Chien , conte ,
ibid.
8
و
I
II
14
La Fortune & le Songe , imités de l'allemand, 42
Les Yeux & la Bouche , fable , 44
230 MERCURE DE FRANCE:
Stances à Mile *** ,
Les Etrennes , proverbe dramatique ,
Sonnet ,
Vers àMde Benoît ,
Vers pour mettre au bas du portrait de
M. Duſaulx ,
46
48
166
67
68
A M. de Fontette , ſur ſa promotion à la
place de Chancelier du Comte de Provence
,
169
Vers àmettre au bas du portrait du même , ibid.
Epigramme , 70
Le Page,
ibid.
Explication des Enigmes & Logogriphes , 71
ENIGMES , 72
LOGOGRYPHES , 74
NOUVELLES LITTÉRAIRES, 76
Réflexions ſur la poësie &la peinture , ibid.
Les quatreAges , poëme ,. ibid.
Béverlei , tragédie bourgeoiſe , imitée de
l'anglois ,
OEuvres du docteur Young ,
L'Imitation de Jeſus - Chriſt . nouvelle traduction
,
77
80
87
Manuel ſur la meſure du
tems,
ود
JANVIER. 177. 231
Veringentorixe , tragédie , 92
Eſſai ſur de nouvelles découvertes, 93
Calendrier pour l'année 1771 , 95
Ciceronis de amicitiâ dialogus , 96
Sarcotis & Caroli Panegyris , 97
L'Erreur des defirs , ibid
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs
grecs& latins ,
:
104
Le grand Vocabulaire françois , 108
Le Tréſor du Parnaſle , 109
Mémoires ſur la nature du chauffage économique
, 111
Traité du jeu de Wisk , 113
Le Pour & Contre de l'Inoculation , 115
Annales de la ville de Toulouſe , 119
Les Spectacles de Paris , I2E
Le Manuel des Artiſtes , 122
Poëfies ſacrées , 128
Plan d'Education publique , 129
Traduction en vers de la premiere Eglogue
de Virgile ,
Stances à un Miniſtre ,
A M. l'Abbé de la Porte ,
230
118
139
Vers pour mettre au bas du portrait deM. de
la Martiniere , ibid.
Cantique ſur la Naiſſance du Sauveur , 140
ACADÉMIES . 143
SPECTACLES , Concert ſpirituel , 179
232 MERCURE DE FRANCE.
i
:
Opera , 181
Comédie françoiſe , 189
Coménie italienne , 190
ARTS , Gravure , 194
Muſique ,
د و و
Lettre de M. de Voltaire au Rédacteur du
Secrétaire du Parnaſle 200
,
Diſcours de M. Bachelier à la diſtribution
des prix des Ecoles de deſſin , 203
ANECDOTES , 198
Déclarations , lettres patentes ,&c. 207
Avis , 210
Nouvelles Politiques , 218
Préfentations , 224
Mariages, 225
Naiſſances , morts , 226
Loteries ,
229
APPROBATION.
JA'AII lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier
, le premier vol. du Mercure de Janvier 1771 ,
&je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion. AParis , le 31 Décembre ,
1770.
RÉMOND DE STE ALBINE.
Del'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe..
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER . 171 . 2
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
peugrei
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
/
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes,
les piéces de vers ou de proſe , la mufique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourirà ſaperfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
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Confidérations fur les causes phyſiques ,
in-8°. rel. 51.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in- 8°. rel. 71 .
Le Dictionnaire de Jurisprudence canonique ,
in-4°. 4vol . rel . 481.
Dist. Italien d'Antonini, 2 vol.in-4º.rel. 301 .
Meditationsfur les Tombeaux , 8 br. 11. 104
Mémoire pour les Natifs de Genève, in-8°.
broch,
11. 41.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER . 1771 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES MÉDECINS DE BAGDAD .
Conte.
ENFANS , hommes , vieillards , écoutez une
hiſtoire.
4
J'ai lu qu'un moine ou Derviche Perſan ,
Par la vertu d'un taliſman ,
Petit engin qui tient fort du grimoire ,
Découvroit devant l'huis de chaque médecin
Les phantomes légers , autrementdit les ombres
:
A iij
6 . MERCURE DE FRANCE.
Detous les trépallés qui , dans les manoirs fombres
,
Avoient été plongés par leur art aflaffin .
Et jugez bien qu'à Bagdad la grand' ville
Le ſuſdit moine ayant ſon domicile ,
Point nemanquoit de telles viſions.
Jamais il ne ſortoit de ſon humble cellule
Pour répandre au-dehors ſes bénédictions
Qu'il n'apperçût devant le pompeux veſtibule
Des plus célèbres Machaons ,
Nonunphantome ou deux , mais d'épais bataillons
D'ombres mâles ,d'ombres femelles ,
Peres vieux , meres grands , jeunes gars & pucelles
,
Tous victimes jadis de leur crédulite ,
Tousdeſcendus au Styx de par la faculté :
De quoi le bon Derviche , ame noble & bien faite,
Gémiſſoit tous lesjours devant le grand prophete;
Mais ſans eſpoir de mieux... Quand un jour par
hafard ,
Ayant , de la cité , travet ſé l'étendue ,
Il apperçut au bout d'une derniere rue ,
Devant un vieux taudis qui touchoit au rem-
Deux petits marmouſets , deux ombres très-
:
part,.
Auetres,
lettes.
Qui s'ennuyoient bien fort d'être en ce lieu ſeuJANVIER.
1771 . 7
Ah! dit-il d'aiſe tranſporté ,
Qu'ajamais le ſaint nom d'Alla ſoit exalté ,
Qui , parune faveur infigne ,
M'a fait trouver enfin , à moi pécheur indigne ,
Le Sauveur de l'humanité ,
.:
L'expulſeur de tous maux , le Dieude la ſanté!
Allons complimenter le nouvel Efculape.
Tout en difant ces mots , il fonne ou bien il
frappe;
Onouvre: ilmonte augaletas
Où logeoit le mortel cru rival d'Hippocras ;
Et l'accablant de chaudes embraſſades ,
Permettez , lui dit -il , Seigneur ,
Que je révère en vous leplus ſavant docteur...
Enmoi ? dit l'autre. Ailleurs portez vos accolades,
Et fur-tout vos complimensfades.
Loin d'être le phénix des médecins Perfans ,
Je ſuis un apprentif , frais débarqué céans ,
Qui n'ai de mes jours onc traité que deux malades
;
८
Encore étoient- ce deux enfans.
T
Par M. de M-S.
R
T
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE .
L'HIVER. Cantase.
Les arbres dépouillés des couleurs du Print
tems ,
N'offrent plus à nos yeux qu'une pompe ſtérile ;
La nature languit & la terre inutile
Blanchit ſous les frimacs cuifans .
Les dieux qu'Amathonte révère ,
De la fille des mers vont repeupler la cour ;
Et l'amour endormi ſur l'autel de Cythère ,
Sommeille juſqu'à leur retour.
Flore ſe retire
Dans le ſein des dieux ;
Le léger Zéphire
La ſuit dans les cieux ;
Echo qui ſoupire
Reçoit leurs adieux.
La jeune Pomoge
Quitte les coteaux.
Palès abandonne
Le ſoin des troupeaux .
Suivi du vieux Faune ,
Pan même friſſonne
Deſſous les roſeaux.
Echappésde leurgrotte obfcure;
JANVIER. 1771 . 9
Les vents en tourbillon s'élancent dans les airs ;
Les vaſtes champs de la nature
Sont le théâtre affreux de leurs combats divers.
Le calmedeThétis i rrite leur audace ,
L'onde ſert de jouet aux tyrans de la Thrace.
Les Tritons effrayés plongent au fond des eaux ;
Dans le creux des rochers Doris ſe précipite ,
Et Neptune , alarmé dans les bras d'Amphitrite .
Attend qu'un heureux calme ait enchaîné les flots.
Le Nocher timide ,
Sur la plaine humide ,
Craint de s'engager ;
L'intérêt qui guide
Sa courſe rapide
Frémit du danger.
L'aveugle richeſle ,
D'une douce ivrefle ,
Flatte en vain ſes ſens ;
La peur du naufrage
Le fixe au rivage
Juſques au printems.
L'aſtre du jour , à travers les nuages ,
Ne darde qu'à regret des rayons languiſſans .
A la voix d'Orion , les ténébreux orages ,
Raſſemblés dans les airs , vomiſentdes torrens .
Sur le criſtal des ruiſſeaux tranſparens
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
Onnevoitplus flotter les humidesNaïades ,
Et les fleuves groffis par les pleurs des Hyades ,
Entraînent dans les mers les pampres jauiflans ,
Desbois confacrés aux Dryades.
Jeunes amans , dont les ſoupirs
Annoncent les tendres conquêtes ;
En thyrſes changez vos houlettes ,
Chantez Bacchus & les plaiſirs.
Dans le règne des fleurettes ,
L'Amour vous prépare des fers :
Dans le ſein glacé des hivers ,
Bacchus vous prépare des fêtes.
ParM. de B... Capitaine au régiment
de Touraine.
1
A Mlle de S ** , le jour de Ste Victoire ,
Sa fête.
Je ne ſuis pas jaloux des pahmes que la gloire
Aux favoris de Mars fait ſouvent remporter ,
Vous êtes la ſeule victoire
Dont l'éclat puifle me tenter.
Vos vers , déjà gravés au temple de mémoire ,
Mieux que tous nos bouquets fçauront vousy
fêter:
Mon zèle, ſij'oſois l'encroire,
JANVIER. 1771 .
Brilleroit en ce jour, mais tout doit l'arrêter ;
Il nefautpas chanter victoire
Lorſque l'on veut la mériter.
ParM. de la Louptiere.
NUGUEZ. Anecdote portugaise ;
Par M. d'Arnaud.
DANS quelque tang que foit placée la
vertu , elle mérite la même conſidération
&les mêmes hommages : elle ne connoît
point les odieuſes acceptions des titres
ni des dignités ; c'eſt d'elle feule qu'elle
tient ſon existence & fon éclat. Sa nobleſſe
eſt indépendante de l'extraction ;
&fon prix ne s'évalue point ſur les dehors
impoſans qui peuvent l'entourer.
Elle s'éleve , fans le ſecours d'autrui , audeſſus
des préjugés d'un monde ébloui
d'une fauſſe ſplendeur. C'eſt dans ſa propre
fatisfaction qu'elle trouve fa récompenfe.
Nuguez n'étoit qu'un ſimple domeſtique
, forti de ce qu'il a plû à l'infolence
de la fortune & au fot orgueil de la naiffance
, appeler une baffe origine; mais
vj
12 MERCURE DE FRANCE.
عد
:
ce domeſtique , né dans la pouſſière , eſt
fait pour fervir de modèle , non - ſeulement
aux hommes de ſa claſſe , mais à
tous les hommes indiſtinctement ; & l'on
ne fauroit trop reſpecter & conſacrer ſa
mémoire.
Il ſervoit un maître digne de lui .
Alonzo , ( c'eſt ainſi qu'on le nommoit )
étoitungentilhomme Portugais qui avoit
amaſlé au Bréſil , par des voies légitimes,
un bien ſuffifant pour réaliſer le plan de
vie philofophique qu'il s'étoit propofé.
Revenu à Lifbonne , ſa patrie , il n'afpiroit
qu'à jouir de lui - même. Les revers
qu'il avoit effuyés dans ſajeuneſle avoient
été pour lui des leçons plus profitables
que ces ſyſtêmes du bel eſprit dont les
prétendues connoiſſances ne manquent
guères d'échouer contre l'expérience &la
vérité. Il aimoit à réfléchir & fuyoit furtout
le monde, bien convaincu que ce
qu'on appelle ſociété n'est qu'un ainas de
ridicules , de vices & ſouvent de crimes ,
coloré du vernis brillant de l'élégance &
de la perfide politeſſe. Il ſavoit à ſes dépens
que , de toutes les bêtes féroces , la
plus ingrate & la plus dangereuſe c'eſt
P'homme. Cependant ſa miſanthropie ,
quin'étoit que tropbien fondée , ne l'emJANVIER.
1771 . 13
pêchoit pas de céder à ſon penchant :
c'étoit l'humanité même & la bienfaifance
réunies ; & ce qui ajoutoit un nouveau
prix à ſes admirables qualités , il les
tenoit cachées avec autant de ſoin , que
la plupart des hommes cherchent à faire
éclater leurs fottiſes & ſouvent leur opprobre.
Son occupation journaliere étoit
d'aller tous les ſoirs , enveloppé dans ſon
manteau , viſiter les malheureux , leur
diſtribuer des aumônes , les conſoler , ſe
pénétrer de leurs larmes pour goûter davantage
le plaifir de s'attendrir fur leur
fort & de les obliger. Nuguez étoit le
dépoſitaire de ſes ſecrets&de ſes bonnes
actions . Ce fidèle ſerviteur reffentoit
-pour ſon maître l'amour& le reſpect d'un
fils pour fon pere. Il avoit dans une occaſion
ſauvé la vie au vertueux Alonzo
qui , plein de reconnoiſſance , l'aimoit
comme ſon unique ami. C'étoit la ſeule
ame où la ſienne s'épanchoit.
Tant de vertus ſembloit devoir mettre
le maître & le, domeſtique à l'abri des
coups du fort. Ils en furent pourtant les
déplorables victimes . Quels ſont donc
les décrets de cette puiſſance ſupérieure
qui ſe couvre à nos regards d'un voile
impénétrable & qui fait fubir à la vertu
14 MERCURE DE FRANCE.
de ſi cruelles épreuves ? C'eſt dans de pareilles
circonstances qu'il faut entierement
ſe dépouiller de ſa raiſon & s'abaiffer
dans un filence reſpectueux devant
cette premiere cauſe ſi agiſſante & fi invifible.
Aquelques pas de la maiſon qu'occupoit
Alonzo demeuroit un Italien opulent
qu'on appeloit Baretti. Ilraffembloit
tous les travers & tous les excès que la
fortune entraîne après elle. Il étoit haut,
impudent , inhumain , ne voulant point
fur-tout être contrarié dans ſes moindres
defirs , les regardant comme autant de
lois fuprêmes auxquelles on devoit abſolument
ſe ſoumettre ; fatigué cependant
de ſon exiſtence & fort jaloux de varier
fon ennui . Il est peu de riches qui ne ſe
reconnoiffent dans ce portrait ;& Baretti
étoit,pour ainſi dire,la charge de ces hommos
auſſi ridicules que méprifables. Un
eſprit de curioſité , beaucoup plus que la
Jouable envie de ſe lier avec un perfonnage
de mérite , l'engagea à rechercher
la fociété du Portugais : il eut une mortification
ſenſible pour un être opulent &
courtifé , celle de faire des avances dédaignées.
Le procédé d'Alonzo l'étonnoit
preſque autant qu'il le révoltoit. C'étoit à
JANVIER. 1771. IS
fes yeux une audace qui tenoitdu prodige.
Il fit de nouvelles tentatives qui furent
accueillies de nouveaux refus. Le
gentilhomme étoit inébranlable dans ſa
réſolution de vivre iſolé; & ce n'eût pas
été , par la connoiſſance de Baretti , qu'il
ſe fût rendu à un monde l'objetde ſa haine
ou plutôt de ſa ſage indifférence. Il
mit même de l'humeur dans ſa façon de
repoutſer les politeſſes de l'Italien : celuici
traitoit la froideur d'Alonzo d'arrogance
punitſable. Ils fe rencontrèrent un ſoir
dans une promenade fréquentée. Baretti
étoit impatient de s'informer pourquoi
Alonzo ne profitoit pas , c'étoit ſon expreſſion
, de l'honneur qu'il vouloit bien
lui faire en cherchant les occaſions de ſe
lier avec lui . Il parla au Portugais avec
cette hauteur& ce ton infultant que la
fortune fait pardonner , graces à la bafſeſſe
de ſes adorateurs. Alonzo mit dans
fes réponſes cette tranquillité& ce flegme
qui déconcertent l'orgueil& lui font de ſi
cruelles bleffures. La converſation s'échauffa.
Il ſe dit de part & d'autre des
choſes fort vives. On en vint juſqu'aux
menaces ; du moins Alonzo , laflé des
propos outrageans de cet homme , murmura
quelques paroles qui firent craindre
qu'il ne demandât raiſon les armes à la
16 MERCURE DE FRANCE.
main. Tous ceux qui avoient été témoins
de ce débat ne manquerent pas de juſtifier
Baretti & de rejeter le tort fur le
Portugais. Cette injustice étoit fondée :
Baretti tenoit table ouverte : le faſte l'environnoit;
il pouvoit payer la flatterie &
la baffeffe , & Alonzo ne figuroit point à
la cour. Sa maiſon étoit ferméeaux paraſites&
aux oififs : quand on eût fait fon
éloge , ç'auroit été un encens diſtribué
fans profit.
Notre folitaire , depuis cette aventure
déſagréable , avoit conçu le deſſein de
quitter Lifbonne &de ſe retirer à la campagne
, plus déterminé que jamais à fuir
les cercles & à ſe bornet à la ſeule ſociété
de ſon domestique. De jour en jour cet
honnête ferviteur lui devenoit plus cher.
La reconnoiſſance & le zèle de Nuguez
augmentojent avec les bontés de ſon inaître.
Il avoit cependant ſollicité la permiſſionde
s'abſenter quelques mois pour
aller voir fon pere qui étoit ſur les bords
de ſa tombe. Alonzo qui connoiſſoit les
droits de la nature s'étoit laiſſé toucher ;
il ſe ſépara de Nuguez , non fans beaucoup
de peine , après lui avoir fait promettre
qu'il reviendroit au temś marqué:
ce départ même lui coûta des larmes; &
ſa philoſophie s'étonnoit de cette foi
JANVIER. 1771 . 17
bleſſe. Les preſſentimens ſeroient-ils une
voix fecrette que le Ciel met en nous &
:que l'abus de notre raiſon cherche à
étouffer?
Voilà donc Alonzo renfermé dans ſa
retraite & décidé à ne la quitter qu'au retour
de Nuguez . Des réflexions & des livres
étoient ſon ſeul amuſement . Mille
cris l'arrachent à ſa tranquillité en lui apprenant
qu'on vient de trouver dans la
rue le cadavre de Baretti percé d'un coup
d'épée. Son humanité l'emporte ſur le
reſſentiment. Il ne peut s'empêcher de
plaindre la destinée de ce malheureux .
Ce triſte événement l'occupoit , lorfqu'une
troupe de ſoldats entre avec furie
dans ſa folitude , ſe ſaiſit de lui , le traîne
vers la priſon , le plonge dans un cachor;
il y eſt chargé de chaînes. Une porte de
fer armée de vertoux tombe avec bruit fur
cet infortuné ; & tous ces coups,dont un
ſeul ſuffiſoit pour donner la mort , font
l'ouvrage d'un moment.
Alonzo , revenu de ce ſtupide accablement
où nous enſeveliffent les grands
malheurs , ouvre les yeux , contemple ſes
mains& fes pieds appeſantis ſousle poids
des fers; il ſe demande quel ſéjour il
habite , quel ſujet a pu l'y amener , quel
eſt enfin ſon crime ? Son courage alors
18 MERCURE DE FRANCE.
,
l'abandonne. Juſqu'ici il avoit ſcu conſerver
cette fermeté qui ſoutient l'innocence
il ne peut s'empêcher de laiſſer
couler des pleurs ; ô mon Dieu , s'écrietil
, mon Dieu ! toi qui lis dans les coeurs,
de quoi fuis-je coupable envers l'humanité
? Etre Suprême , ſans doute je t'ai
offenſé ! mais qu'eſt - ce que les hommes
ont à me reprocher ? Qui pent m'attirer
de leur part un traitement fi cruel ? O
mon ſeul protecteur ! c'eſt dans ton ſein
que je me jette ! hélas ! tout me délaiſle !
nul être ſur la terre ne s'intéreſle à ma
firuation ! .. perſonne! perfonne ! encore
ſi j'avois près de moi mon fidèle Nuguez !
ilſentiroit mes maux , il me conſoleroit.
Alonzo reſta huit jours dans cette efpéce
de mort continuelle, doutant fi tout
ce qu'il éprouvoit étoit véritable & foutenu
à peine par l'affreuſe nourriture que
lui apportoit un géolier féroce , qui refufoit
toujours impitoyablement de lui
donner le moindre éclairciſſement ſur ſon
fort.
Des fatellites pénétrent dans ſon cachot,
ils le tranſportent dans une falle
qu'il reconnoît pour être le lieu où s'afſembloit
la juſtice ; il ſe voit bientôt entouré
de juges , d'officiers ſubalternes . Il
n'eſt guère poſſible d'exprimer ſon étonJANVIER.
1771 . 19
nement. Que cette ſurpriſe augmente ,
lorſqu'on l'interroge & qu'il s'entend accufer
d'avoir ôté la vie à Baretti ! mais ce
n'étoit pas affez de ces revers : on ajoute
qu'il a volé fon adverſaire : on m'accuſe
d'avoir volé , s'écrie Alonzo , en ſecouant
ſes chaînes & en levant ſes yeux vers le
Ciel ! Oui , pourfuit - on vous êtes le
meurtrier de Baretti & vous lui avez en-
,
levé un porte - feuille conſidérable. Ce
malheureux gentilhomme étoit tombé
comme mort , il ſe releve avec un courage
furnaturel , ramaſſe toutes les forces
de fon ame , & s'armant de cette hauteur
qui Ged fi bien à la vettu opprimée : j'avois
épuisé toutes les diſgraces ; tous les
coups m'avoient frappé ; il ne me reſtoit
qu'à me voir outragé dans mon honneur,
c'eſtle- comble de l'infortune ! ... & le
Ciel fouffre que la calomnie m'aviliffe à
ce point! ... Portugais , je ſuis gentilhomme
& digne de l'être : le menfonge
n'eſtjamais entré dans ma bouche. Je n'ai
pointdonné la mort à Baretti. Al'égard
de l'autre crime , de la baſſeffe... mon
honneur ne me permet pas ſeulement
d'en prononcer le nom. Je dois m'en défendre
juſqu'à la penſée . On lui oppoſe
qu'il a eu un démêlé violent avec l'Italien,
qu'une foule de témoins ſe ſoulève
20 MERCURE DE FRANCE.
en faveur du mort .-Je le crois , Baretti
étoir riche , & je vivois dans l'obſcurité.
Il eſt vrai que j'ai refuſé de me lier avec
lui , parce que je voulois m'arracher au
commerce des hommes , que je déteſte
plus que jamais ; il eſt encore vrai qu'à la
promenade je me ſuis laiſſé emporter
juſqu'à des menaces ; mais , je le répéte ,
ce n'eſt pas moi qui lui ai ôté la vie , &
l'on doit ajouter foi à ce que je dis ; li je
ne craignois de montrerquelque vanité ,
jeme juſtifierois par un feul mot : qu'on
examine ina vie& que l'on me juge. On
s'obſtine à lui faire de nouvelles interrogations.
Il continue : j'ai parlé. Que les
hommes injuſtes & barbares diſpoſent à
leur gré de mes jours ; je les abandonne
à leur iniquité : Dieu eſt le juge ſuprême:
c'eſt à lui que j'en appelle ; il connoît
la vérité ; je ſuis innocentà ſes yeux; il
me ſuffit.
On replonge Alonzo dans ſon cachot :
c'eſt là que la nature reprend ſes droits ,
& que l'ame de cette victime du malheur
ſe remplit de toute l'horreur de ſa
fituation. Un torrent de pleurs lui échappe
; ils jailliffent , ſi l'on peut le dire, du
fond de fon coeur; ſes plaintes ſont étouffées
dans une abondance de ſanglots ; il
ſe dit : c'eſt moi , c'eſt moi que l'on ac-
:
JANVIER. 1771. 21
cuſe de l'action la plus honteuſe , de la
baſſeſſe la plus infamante ! .. Je n'en puis
ſoutenir l'idée ! .. Il ſe précipitoit avec
fureur le front contre la terre , il s'en
relevoit en pouſſant des hurlemens , en
demandant juſtice au Ciel & retomboit
enfuite dans un ſommeil de douleurs. Il
ne mangeoit point ; ſes larmes étoient ſa
ſeule nourriture; il implore de fon géolier
une grace qu'il obtient à prix d'argent ;
c'étoit d'avoir la liberté d'écrire une lettre
; on lui ôte , pour un moment , les
fers de ſes mains. Voici quelle étoitcette
lettre qu'il inonda de ſes pleurs; il l'adreſſoit
à Nuguez .
« Mon ami , mon unique ami... Ja-
>> mais , Nuguez , tu n'as plus mérité ce
>> nom ; & jamais je n'ai plus eu beſoin
>> de le réclamer. La datte de ma lettre
>> t'inſtruira aſſez du ſéjour que j'habite...
>> Nuguez , c'eſt ton maître , c'eſt ton
>> bienfaiteur , cet homme qui auroit de-
>>firé obliger tous les infortunés , c'eſt
>> ton ami qui t'écrit du fond d'un ca-
>> chot , qui eſt courbé ſous le fardeau
>> des chaînes & qui peut- être eſt menacé
>> de mort. Tu ne pourras le croire :
>> Alonzo eſt accuſé d'un meurtre ; & ce
» qui va plus encore t'étonner & te pé
22 MERCURE DE FRANCE .
• nétrer de douleur , on oſe me ſoup-
» çonner , on prétend qu'après avoir im-
>> molé Baretti à ma colere , je l'ai volé : ..
>>>moi , Nuguez ! .. moi ! .. Ah , Dieu !
>> La méchanceté des hommes prévau-
➡dra contre mon innocence , il n'en faut
>> point douter. Après le coup qui vient
>> de me frapper , que dois - je attendre
>des hommes & du Ciel ? Nuguez , il
> m'abandonne ; oui : il me laiſſera mou-
>> rir , & mourir par un fupplice infâme !
>> le deshonneur me ſurvivra ! .. quel
→ avenir ! il n'y a que toi , que toi feul
> après Dieu qui me rendras juſtice ; cat
» il n'eſt pas poſſible qu'il me la refuſe..
> Viens donc ; accours dans mes bras ;
» viens pleurer ſur mes fers; je te devrai
>>quelque confolation; fonge que je ſuis
>> le plus à plaindre des hommes; aurois-
>> tu auſſi la cruauté de me délaiſſer ? de
> me croire coupable ? mon cher Nu-
> guez , ne tarde point , tu recevras mon
>> dernier ſoupir. »
Un exprès eſt chargé de porter cette
lettre àNuguez qui étoit à pluſieurs journées
de Lisbonne. On n'accorde pas au
miférable Alonzo le tems d'attendre le
retour de fon domestique ; on preffe fon
jugement; les parens de Baretti folliciJANVIER.
1771 . 23
tent avec vigueur&joignent à ces moyens
tout ce qui peut tenter la cupidité humaine
; enfin Alonzo , ce gentilhomme
irréprochable , ce modèle de bienfaiſance
&de vertu,eſt condamné au dernier ſupplice.
A la lecture de ſon arrêt , il parut
privé de la vie ; ce ne fut qu'à l'article du
vel , qu'il fit un mouvement d'indignation.
Un religieux charitable , qui le foutenoit
dans ſes bras , lui conſeilloit de
réclamer la protection royale : mon pere,
lui dit Alonzo , laiſſons- là la terre & les
hommes ; parlez - moi du Ciel : il n'y a
que Dieu ſeul qui doive être imploré.
Il marchoit à l'échaffaut la tête baiſſée
dans ſon ſein , accablé de ſa ſituation .
Tout Lisbonne étoit accouru à ce ſpectacle
ſi touchant. On ne pouvoit fur- tout
ſe perfuader que cet infortuné gentilhomme
fût coupable : on ne voyoit que des
pleurs , on n'entendoit que des gémiſfemens.
Alonzo , après avoir tourné un
long regard vers le Ciel , ne profère que
ces mots : Juges iniques , je meurs innocent,
& je vous pardonne. Auffi- tôt il
tend ſon col à la main léteiffante du
bourreau. Elle reſte ſuſpendue; un murnure
s'élève , il augmente ; on apperçoit
unjeune homme échevelé qui s'arrache
24 MERCURE DE FRANCE.
du ſein d'un vieillard qui le ſuivoit en
pleurant : Tous vos efforts font inutiles ,
Iui diſoit le jeune homme , il vole à l'échaffaud
: ... Arrêtez , arrêtez , c'eſt moi
qui fuis le criminel ; vous voyez l'auteur
de la mort de Baretti : Nuguez ! s'écrie
Alonzo ; en effer c'étoit ce fidèle domeſtique
: moi-même , répond - il en ſe jetantdans
les bras du gentilhomme ... O
mon cher maître ! c'eſt à moi , c'eſt à moi
de mourir... O Ciel ! tu permets que
l'innocence foit ſauvée ! allons , qu'on me
conduiſe aux juges .
Nuguez , accompagné d'Alonzo & du
vieillard éploré , entre dans la falle de
justice ; à peine eſt- il à portée de ſe faire
entendre des juges.-Qu'on ſe hâte de détacher
les fers de l'homme reſpectable
qui alloit être ma victime ; c'eſt à moi
de les porter ; c'eſt moi que l'on doit
punir , ſi j'ai mérité les rigueurs des lois ,
enm'expoſant au malheur d'être le meurtrier
de Baretti.
२
Il fait un long détail de ſon aventure .
La veille de fon départ , il s'étoit muni
d'une épée pour ſon voyage ; & , le foir
même, il avoit rencontré Baretti qui s'étoit
répandu en invectives contre fon
maître. Nuguez , à qui Alonzo étoit fi
cher ,
JANVIER. 1771. 25
cher , n'avoit pu contenir ſa fureur. Il
avoit tiré l'épée & forcé Baretti d'en faire
autant : la fortune s'étoit déclarée pour
Nuguez qui avoit porté un coup mortel à
fon adverſaire. Alonzo ne laiſſe point
achever ſon domestique : -Eh , malheu
reux ! que prétends-tu faire ? ô mon ami !
car je m'applaudis de te donner ce nom
en préſence de cette aſſemblée : le deſir
de me venger t'a mis les arines àla main;
c'eſt moi qui , en quelque forte , ai conduit
ton fer dans le ſein de Baretti ; c'eſt
donc moi qui dois ſatisfaire à la juſtice..
Mon cher maître , réplique Nuguez, vous
ne pouvez me ravir ce dernier témoignage
de mon affection & de mon devoir.
Ma mort vous prouvera combien je vous
aimois ; j'ai reçu votre lettre ; je ſuis accouru
à Lisbonne malgré les cris de ce
vieillard... C'eſt mon pere , ajoute- t- il
en verſant un torrent de larmes , c'eſt
mon pere ; la ſeule grace que je vous demande
eſt d'avoir pitié de ſa vieilleſſe &
de lui procurer des ſecours qu'il auroit
reçus de moi. A l'égard du larcin , je n'entreprendrai
pas de me juſtifier ; vous me
connoiflez . Quoique pauvre & domeſti -
que , vous ſçavez que je n'ai jamais été
capable de me fouiller de pareilles ac-
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
tions. Je ne comprends pas comment ce
vol a pu ſe faire ; tout ce que je puis dire
, c'eſt que je n'ai que la mort de Baretti
à me reprocher ; ſi c'eſt un crime
impardonnable , que l'on preſſe mon exécution
;mon digne maître , aimez moi
toujours ;& vous , mon pere , croyez que
le généreuxAlonzo cherchera par ſes bontés
à vous faire oublier ma perte ; la con .
folation que j'emporte en mourant , c'eſt
que vous n'aurez ni l'un ni l'autre à rougir
de ma mémoire.
Toute l'aſſemblée avoit l'ame déchirée
de ce ſpectacle; les juges même pleuroient.
La nature & un attendriſſement
combattoient l'auſtère ſévérité de la juftice
; cependant le devoir l'emporte , fi
l'on peut donner ce nom àcette rigueur
eſclave de la forme , &qui dans de telles
circonstances devroit s'adoucir. L'humanité
n'eſt- elle pas la première des lois?
Elle parloit envain en faveur du malheureux
Nuguez. Il fut conduit dans la
même priſon où avoit été renfermé Alonzo.
Cet homme ſi eſtimable vouloit retourner
dans cet horrible ſéjour & partager
les fers de fon domestique ... Eh ,
mon ami , lui diſoit-il en l'accompagnant
& en l'inondant de ſes larmes ,
JANVIER. 1771 . 27
puiſque tu pouvois prévoir le fort qui
t'attendoit , pourquoi eſt- tu revenu ? Que
ne me laiſſois-tu mourir ! J'avois prefque
perdu la vie ; je ne ſentois plus mes
malheurs .... Que je vous euſſe laillé mourir
, répondoit Nuguez , quand vous n'é.
tiez point coupable ! & , l'euffiez
été , croyez vous , mon cher maître , que
je ne goûterois pas de la fatisfaction à
conſerver vos jours au prix même des
miens ? Je vous ſupplie ſeulement de
conſoler mon père & de le protéger ;
il a beſoin de votre appui , & je mourtai
avec moins de regret.
vous
Alonzo employa tous les moyens , of.
frit toute ſa fortune pour arracher à la
mort ſon généreux domeſtique ; it ne put
rien obtenir. Nuguez fut condamné impitoyablement
; il vit avec aſſez de fermeté
les apprêts du ſupplice. Alonzo expirant
qui l'avoit fuivi avec le vieillard
retenoit Nuguez dans ſes bras ; & s'adreſſant
aux ſpectateurs ; mes amis , s'écrioit-
il , fauvez la vie àmon malheureux
domeſtique ; qu'on me donne plutôt la
mort ! C'est moi qui ſuis cauſe de la
ſienne ! Nuguez avant que de ſe mettre
entre les mains de l'exécuteur embraſſe
encore ſon père & fon maître & perſiſte
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
toujours à nier qu'il ſoit coupable du
vol fait àBaretti.On peut dire que le coup
qui fit périr ce ſerviteur reſpectable frappa
auſſi Alonzo ; il tomba fans connoifſance
& fut porté chez lui où , quelques
jours après, il expira de douleur en nommant
ſon héritier le père de ſon domeſtique.
On apprit dans la ſuite que des vo .
deurs s'étoient rencontrés dans la rue ,
au moment que Baretti avoit été tué ;
& c'étoient eux qui lui avoient enlevé le
porte- feuille.
VERS ſur l'Existence de DIEU.
Dixit infipiens in corde fuo :
Non eft Deus.
TOur n'étoit qu'un cahos ,&la nature entiere
N'étoit qu'un poids informe , une énorme matière.
Dieu veut , parle , & ſoudain tout ſe change à ſa
voix ;
L'Univers reparoît ſous d'immuables lois :
Les Cieux en un inſtant enveloppent la terre ,
La nuit fait place au jour , l'ombre ſuit la lue
mière ,
JANVIE R. 1771. 29
Des globes lumineux brillent au firmament ,
Tout renaît , tout revit à ſon commandement.
De ces ſignes certains , dans ſa folle impudence ,
L'impie en vain veut- il obſcurcir l'Evidence ?
En vain par les détours l'Athée audacieux
Prétend- il démentir & la terre & les cieux ?
L'Univers fait connoître un Dieu par ſes merveilles
,
Illes étale aux yeux , les annonce aux oreilles,
Et prouve ce qu'il eſt par tout ce qu'il a fait ;
J'entends par ce ſaint Nom un Etre tout parfait ,
Un Etre néceſſaire , exiſtant par lui-même ,
Tout- puiſſant , éternel, d'une bonté ſuprême,
La lumiere du juſte & l'effroi du méchant ,
Pere des affligés , l'appui des miſérables ,
Le vengeur des forfaits , le fléau des coupables ,
Le protecteur du pauvre & de l'homme innocent.
Tel eſt aux yeux de tous l'Etre par excellence.
Qu'ole-t-on refuter ? Sa réelle exiſtence..
L'un comme un vil eſclave en proie aux paſſions ,
De ſes ſens ſeuls reçoit quelques impreſſions ,
Sa vie eſt un ſommeil , où , s'ignorant lui- même,
Il commence , il exiſte , il diſparoît de même.
L'autre moins aveuglé , mais auffi criminel ,
S'efforce d'étouffer le reproche cruel ,
Qui déchire ſon coeur , trouble ſa confcience ,
Er , par crainte, d'un Dieu rejette l'exiſtence :
Celui- ci plus hardi s'érige en eſprit fort ,
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
Tout n'eſt devant ſes yeux qu'un ſimple jeu du
fort.
De ce titred'eſprit entêtédes vains charmes ,
ContreDieu cet impie oſe tourner ſes armes ;
Le haſard ſeul , dit- il , forma cet Univers ,
Il réſulte du choc des atomes divers .
Oùt'entraîne , inſenſé , cette aveugle manie ?
Le coeur pour un inſtant d'accord avec les yeux ,
Combineles refforts de ceTout merveilleux ,
Tout te confirmera ce que ton eſprit nie ;
Tout te reprochera cette incrédulité
Que défend hautement ton orgueil entêté.
Des aſtres lumineux le cours & l'harmonie ,
Ce Soleil qui répand la chaleur & la vie ,
Qui , plus près ou plus loin , variant les ſaiſons ,
Fait croître , vivifie & murit les moiffons.
Cet aftre bienfaiſant dont la douce influence
Eclaire de la nuit le ténébreux filence.
Ces élémens unis , quoique entre eux diviſés;
Ce feu qui rend la vie aux êtres épuisés ,
Qui nous donne la force , & ranime & récrée.
Cet air , qui nous ſoutient , auteur de la durée,
L'ame des végétaux , & l'aliment des corps ,
Qui , de tout l'Univers , fait jouet les refforts ;
Cette terre , en ſon ſein , qui porte l'abondance ,
Si prodigue des dons qu'elle-même diſpenſe ,
Où l'homme trouve enſemble une mère , un berceau
,
Le ſoutiende ſes jours & même ſon tombeau,
JANVIER. 1771 . 31
Ce point où, dans l'inſtant , tout naît , tout vit ,
tout paſſe ;
Cette cau qui , pénétrant la terre qu'elle embraſſe ,
Yporte la fraîcheur & la fertilité ,
Qui rend aux animaux la force & la ſanté ,
Sans qui tout dépérit , tout ſe ſéche & ſe fane.
Ce corps humain où tout eſt ſi bien combiné ,
Où de l'Eſprit divin tout ſemble être émane ;
Ces fibres qu'enveloppe une peau diaphane ,
Ces membres qui chacun ont leurs lois , leurs
rapports ,
Ces poulmons dont l'air ſeul fait jouer les reſſorts,
Ces vaiſſeaux animés , leur tendre pellicule ,
Ces veines où le ſang de tout côté circale ,
De chefs - d'oeuvres ſi grands tout ce concours
parfait,
N'annonce-t- ildonc point par quel Etre il eſt fait!
Qui peut avoir créé cet amas de prodiges ,
Qu'avec peine on comprend , qu'à peine méme on
ſent?
Si ce n'eſt un ſeul Dieu tout ſage , tout puiſſant.
De l'impie , un moment , épions les vertiges.
D'où conjecture-t- il que l'homme réfléchit ,
Et furquoi fonde-t-il ce qu'il appelle eſprit ?
Sur ces raiſonnemens que long-tems il rumine ,
Que pas à pas il ſuit , qu'à la fin il combine.
Et l'aveugle qu'il eſt ! dans l'inſecte rampant
Méconnoît de ſon Dieu le ſymbole frappant.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Réponds , réponds Athée : où ſont ces vains men.
fonges
Que dans la vérité tu dis avoir puilés ?
Ainſi que le réveil diſſipe de vains ſonges ,
Le Soleil de raiſon les a tous écliplés .
Va , reconnois un Dieu , ſeul il fit la matiere ,
Seul il en fut toujours le ſuprême moteur ,
De tout cet Univers ce Dieu ſeul eſt l'auteur ,
Lui ſeul peut à l'inſtant le réduire en pouffière ;
Si tu ne m'en crois pas , tu croiras mieux ton
coeur ,
Confulte le toi-même , écoute ſon langage ;
Il te dit d'adorer un maître à ſon ouvrage ,
Ou de trembler du moins devant un Dieu vengeur.
Par M. l'Abbé de Rezel.
A un Profeffeur de Rhétorique , qui
avoit mandé qu'il avoit pris pour ſujet
de sa harangue l'établiſſement d'une
académie dans la ville de C...
L
RONDEAU.
E diable ne t'emporte mie
Et ta nouvelle académie ,
Et l'Apollon qui t'inſpira
De propoler ex Cathedra
Aux C- ois telle folic.
JANVIER. 1771. 33
L'idée en eſt pourtant jolie :
Detoutes parts on le public ;
Mais la conduire à chef, c'eſt là
Le diable ,
Un chanoine à trogne rougie
Doit , dis - tu , fournir la bougie ,
Lebois a la ſalle & cætera.
Quel est celui qui fournira
L'eſprit , le goût & le génie ?
Le diable.
1
Par M. de M-S.
Autre Rondeau envoyé de Tours ( où est
le tombeau de Ronsard) à M. de *** ,
refidant pour lors à Nevers .
NE vers- ifie en langage françois ,
Si puiſé n'as chez les doctes Grégeois
Le goût du beau qui dans eux ſeuls repoſe
(Du caveau ſombre où ſon ame eſt encloſe ,
M'a dit Ronſard en vieux ſermon gaulois. )
Vous vous trompez , dis-je au bon Vendomois ,
Et votre Muſe affectant leur patois ,
Mieux auroit fait de n'écrire ne proſe
Ne vers.
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
Tout au rebour un rimeur je connois ,
Qui liſant peu les auteurs diſcourtois ,
Trop mieux que vous gentils mètres compoſe.
Trop mieux que nous ? Je voudrois voir la choſe.
Et quels climats habite ce grivois ;
Nevers.
Par le même.
LES HABITS DE NOCE.
Proverbe.
PERSONNAGES :
Mde VILLEDIEU.
M. D'ARNEUIL , frere de Mde Villedieu .
Mlle EMILIE ,, filles deMdeVilledieu,
Mlle THERESE , } Emilie eſt l'aînée .
MANETTE , Ouvriere .
Lafcène est dans une ville de province ,
chezMde Villedieu.
Le théâtre représente unfalon de la maison
deMdeVilledier . Therefe& Manettefont
afſſiſes l'une à côté de l'autre , & travaillent
ensemble à garnir une robe. Mile
Therese est triste & rêveuſe.
JANVIER. 1771 . 35
:
SCÈNE PREMIERE.
MANETTE chante en travaillant.
J'avois égaré mon fuſeau ,
Je lecherchois ſur la verte fougere , &c.
( Lorsqu'elle a achevé le couplet elle regarde
un inſtantfans rien dire Mlle Thérefe
qui paroît toujours rêveuſe.) Est-ce là
tout ce que vous avez à nous dire aujourd'hui
, Mlle Thérefe ?
Mile THERESE. Laiſſez moi tranquille.
MANETTE. A qui diantre en voulezdonc
? La jolie figure que vous faites, pour
un jour de nôces ou autant vaut. :
Mile THERESE laiſſe tomber quelques
larmes. Ah Ciel ! :
MANETTE. Eft - ce que le mariage de
Mlle votre foeur vous fait de la peine ?
Mais , après tout , elle eſt l'aînée , il eft
juſte qu'elle paſſe la premiere.
Mile THERESE ,fanglotant. Ah ! qu'elle
ſe marie mille fois ... mais .
.. que je
fuis malheureuſe !
MANETTE . Je fais que Madame votre
mere n'a pas de tropbonnes façons pour
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
vous ; mais , voici qui va bien changer
les chofes.
Mlle THERESE. Tule crois .
MANETTE . Comment , ſi je le crois ,
mais rien n'eſt plus fûr ; c'eſt Mile votre
foeur qui vous enlève toute ſon affection,
&bien la voilà qui va décamper.
Mile THERESE. Peut- être...
MANETTE. Pardi , il faudra bien qu'elle
ſuive ſon futur qui a un fort bon emploi
à Paris. Allons donc, de la gaîté.
Mde votre mere étoit quaſi de bonne
humeur ce matin , & vous vous aviſez
d'être triſte ?
Mile THERESE . De bonne humeur ,
dis- tu?
MANETTE. Sûrement elle étoit debonne
humeur , jamais je ne l'ai vue ſi charmante
, elle vous a preſque dit des douceurs.
Quel est ce nom qu'elle vous
donne avec tant de complaiſance; ma...
ma pré... prédeſtinée , oui ma prédeſtinée?
Qu'est- ce que cela ſignifie done?
Mlle THERESE , ſe laiſſant aller fur le
fein deManette. Ah , ma chere Manette ,
que ma ſituation eſt cruelle !
MANETTE , effrayée. Et bien ... mais...
finiffez donc... Dame , je ne ſçavois pas
JANVIER. 1771. 37
que ce mot-là dût vous faire tant de peine
, je l'ai dit innocemment , moi .
Mlle THERESE . Je lui abandonne volontiers
ma fortune .... mais ... exiger
encore que je lui facrifie le bonheur de
mes jours.... Ah Ciel ! ( Elle fond en
larmes.)
MANETTE , attendrie. Eh bon Dieu !
ma chere Demoiselle , que votre état me
touche ; je ne ſçais pas pourtant ce qui
peut... Contraignez vous , voici Mlle
votre foeur.
(Mlle Théreſeſe relève promptement
& reprendfon ouvrage. )
SCÈNE ΙΙ.
Mlle EMILIE , Mile THERESE ,
MANETTE .
Mile EMILIE. Mes affaires avancentelles
, Mlle Manette ?
MANETTE . Autantque je le puis , Mademoiselle
; comme ces jeunes mariées
font impatientes !
Mile EMILIE. Oh , je vous aſſure que
vous vous trompez fort , je voudrois ſeulement
être débaraffée de tout cet étalage
là qui m'ennuie à la mort. ( en regardans
38 MERCURE DE FRANCE.
:
Jafaur) MonDieu! que la condition des
perſonnes tranquilles ,& qui font deftinées
à vivre loin du fracas du monde ,
eſt donc heureuſe !
MANETTE. Mais , Mademoiselle , c'eſt
un bonheur qu'il ne tient qu'à vous de
vous procurer.
Mile EMILIE , avec humeur & vivacité.
Vous vous l'imaginez ; eſt - ce que vous
ignorez qu'il ne faut pas toujours ſuivre
fon goût, fesinclinations ; que nous avons
des parens qui font faits pour nous diriger;
qu'ils connoiſſent mieux que nous
ce qui nous convient , parce qu'ils ont
de l'expérience , parce que le ciel les
éclaire particulierement ? Vous ne voyez
pas cela vous , cependant cela ſaute aux
yeux de tout le monde; mais il y a des
gens qui ont la viſière ſi courte !
MANETTE . Oh , Mademoiselle , ne
vous fâchez pas , je vous en prie .
Mile EMILIE . Tenez , Mlle Manette ,
c'eſt que vous feriez mieux ſouvent de
vous mêler de votre ouvrage que de tant
raifonner.
1
MANETTE. Pardi , Mademoiselle , fr
vous m'empêchiez de parler ! .. Et..j'aimerois
autant être morte; dès lors que
votre ouvrage va toujours fon train ....
1
JANVIER. 1771 . 39
Mlle EMILIE . Finiſſons . Oh çà , vous
fçavez que c'eſt dimanche mes fiançailles
, il me faut ma robe pour ce jour- là .
MANETTE. Vous l'aurez , Mademoifelle.
Mile EMILIE . Et bien, Théreſe , tu ne
dis mot ; qu'as- tu done ?
Mile THERESE. Rien.
Mlle EMILIE. Que je t'apprenne une
bonne nouvelle ; ma mere eſt allée tout
difpofer pour te faire entrer demain au
couvent. Il faut avouer que c'eſt une bien
bonne mere , fi tu ſçavois avec quelle ardeur
elle ſe porte à te procurer un état
tranquille , heureux , fi convenable à tes
inclinations!
Mile THERESE. J'en fuis perfuadée .
MANETTE. Comment , Mademoiselle ,
vous allez être religieuſe , je m'en fais
preſque doutée .
Mlle EMILIE , à Théreſe. Tu dois en
être bien reconnoiſſante ; elle n'épargne
pour cela ni peines , ni démarches .
Mile THERESE. Auſſi la ſuis -je autant
que je le dois .
Mlle EMILIE. Que ton fort eſt digne
d'envie ! eſt- il rien de plus heureux qu'une
religieufe ? uniquement occupée de fon
falut , le tracas étourdiſſant d'un ménage,
T
40 MERCURE DE FRANCE.
le cortège ſouvent déſagréable & toujours
embarraſſant d'un mari & d'une troupe
d'enfans , ne la diſtraient point de cette
grande affaire. Ah ! combien de fois j'ai
demandé au Ciel une vocation de cette
eſpèce , mais il ne m'a jamais exaucée.
Mile THERESE . Ma ſoeur , je vous en
prie , épargnez moi vos éternelles commparaiſons
de votre ſort avec le mien , j'en
ſens parfaitement la différence .
Mile EMILIE. Comme vous répondez ,
Mademoiselle ; mais je dois peu en être
ſurpriſe , vous n'avez jamais reconnu autrement
tout ce qu'on a pu faire pour
vous, &, ſi , après tant debontés , une mere
ſe plaint...
Mile THERESE. Tenez , ma ſoeur , laifſez
moi tranquille , ou je vais quitter la
place.
Mile EMILIE. Non , c'eſt moi qui vous
laiffe. Quelle humeur ! peut- on y tenir ,
cela eſt tout fait pour le cloître. (Ellefors)
SCÈNE III.
Mlle THERESE , MANETTE .
MANETTE . Voilà donc où aboutiffoient
les careſſes de Mde votre mere , je
n'en ſuis plus ſurpriſe.
Mile THERESE. Tu le vois,mon enfant.
JANVIER. 1771. 41
MANETTE. Mais , ſérieuſement ? vous
êtes décidée à vous faire religieuſe .
Mile THERESE. Que veux- tu que je te
diſe , je ne ſçais que réfoudre , que déterminer
; je n'ai que des malheurs à
choiſir ; ſi je reſte ici,je ſuis fûre de prendre
le pire .
MANETTE . Pourquoi avez - vous pro
poſé de vous mettre dans un couvent ?
Mile THERESE. Moi ! jamais . C'eſt
une idée qui eſt venue tout nouvellement
àma mere , elle ne ceſſoit de m'entretenir
de la vie religieuſe de m'en vanter les
douceurs. Je ſuis timide , tu le ſais ; je
ne difois mot. Ce filence a été pris pour
un aveu , tout de ſuite on a imaginé que
j'avois la vocation la mieux caractériſée ,
&voilà comme mon fort a été décidé depuis
deux jours .
MANETTE. Et mort de ma vie , vous
n'avez pas de courage. Je leur aurois bien
fait entendre, moi, que mes idées ne s'accordent
point du tout avec les leurs.
Mile THERESE. Peux - tu parler ainſi ,
toi qui connois ma mere ſi parfaitement?
Quoique dévote , tu ſçais combien ſa colère
eſt terrible, & combien je la redoute .
Mon parti ordinaire c'eſt de me taire &
de pleurer.
42 MERCURE DE FRANCE.
MANETTE . Vous voilà bien avancée ;
mais M. votre oncle , par exemple , qui
eſt ſi honnête homme , qui vous aime
tant , que ne lui expoſez-vous votre ſituation
; il y apporteroit du remède , lui .
Mile THERESE. Hélas ! il me prend
quelquefois envie d'aller me jeter à ſes
pieds; mais l'incertitude de cette démarche
, la fureur où elle mettroit ma mere ,
&puis une certaine honte ſecrete m'épouvantent&
me retiennent... Ah! que
je ſuis tourmentée !
MANETTE. Je vous plains en vérité
très-fincerement , ma chere Demoiselle ,
croyez moi , faites un effort ; il y va du
bonheur de votre vie; il ne vous reſte
qu'un oncle dont vous connoiſſez l'affection
, ayez recours à lui ; car pour une
mere , vous n'en avez plus , la vôtre ...
e
Mile THERESE. Tais toi , j'entends
quelqu'un .
MANETTE chante :
Maudit amour , raiſon ſevère ,
Aqui des deux dois-je céder ,&c.
JANVIER . 1771 . 43
SCÈNE IV.
Mde VILLEDIEU , Mlle THERESE ,
MANETTE.
Mde VILLEDIEU entre d'un air composé
, s'arrête un inſtant pendant que Manette
chante , & enfin l'interrompt.
Mile MANETTE , je vous avois priée
de vous reſſouvenir que vous êtes ici dans
une maiſon pieuſe , où vos chanſons profanes
ne conviennent point du tout.
MANETTE . Je vous prie de m'excuſer ,
Madame ; mais j'ai coutume de chanter
en travaillant , cela me délaſſe ; d'ailleurs
ce que je chante eſt fort décent.
Mde VILLEDIEU. Oui , pour les gens
du monde qui n'y regardent pas de bien
près ; mais ici , Mademoiselle , nous
avons des perfonnes particulièrement
conſacrées à Dieu , qui pourroient
s'en formaliſer. Si vous ne pouvez vous
empêcher de chanter , que ne chantez
- vous des cantiques , par exemple ,
des Noëls ; vous auriez l'avantage de nous
édifier en vous amuſant.
MANETTE . Cela ſuffit , Madame .
Mde VILLEDIEU à Therese d'un ton
44 MERCURE DE FRANCE.
doux & infinuant. Eh bien , ma chère
fille, ma prédeſtinée, tes peines vont finir ,
car l'ardeur de ton zèle te cauſe de ſaintes
impatiences. Va , conſole toi ; demain
tu entreras dans ce ſéjour ſi defiré.
Ah que tu es heureuſe ! combien de fois
ai-je gémi bien ſincetement de ne pouvoir
ſuivre ton exemple .... Tu pleures,
ma chere enfant , ah , je vois d'ici tes
combats , le demon fait maintenant les
derniers efforts pour te détourner de ton
faint projet : je parie qu'il va juſqu'à
te faire trouver haïffable l'état que tu vas
embratfer Il faut t'armer de courage,
rejeter loin de toi toutes les idées de
dégoût qu'il pourroit te ſuggérer... Vas ,
je connois mieux que perſonne la finceriré
de ta vocation ; je ſuis sûre que
rien ne t'empêchera de perſéverer .
...
Mile THERESE timidement. Mais , ...
ma chere mère ... , ſi vous différiez de
quelques jours.
MdEVILLEDIEU. N'avois-je pas raiſon?
Non , mon enfant ; à Dieu ne plaiſe que
je m'oppoſe , par des délais criminels ,
à la volonté du Ciel ! Tout cela , ma
chère , eſt autant de ruſes de l'eſprit
malin qui , heureuſement , n'échappent
point à ma pénétration : je voudrois, pour
JANVIER. 1771. 45
mieux le narguer cet ennemi du genre humain,
je voudrois qu'il te fût poſſible d'en
trer dès ce ſoir dans ton couvent , je t'y
conduirois moi-même à l'inſtant ; mais
des obſtacles que je n'ai pu ſurmonter s'y
oppoſent.
...
Mlle THERESE pleurant. Ah ! ma chere
mère , qu'il me coûtera de ... vous
quitter ! Si vous me donniez le tems de
voir mes parens mon oncle . ...
Mde VILLEDIEU . Eh quoi , oubliez
vous que les Saints n'ont pointde parens?
ne devez- vous pas faire à Dieu le facrifice
entier ? Aucune eſpèce de liens ne
doit plus vous attacher au monde. Tenez
, prenez exemple ſur moi ; vous favez
combien je vous aime , & bien ne
me ſuis-je pas décidée tout-d'un coup à
me ſéparer de vous , & cela ſans peine...
Pourquoi ? Parce que c'eſt pour le Ciel
queſe fait cette ſéparation ;je luiai facri .
fié fans murmure toute ma répugnance
au point qu'il ne me reſte plus que de la
joie , du contentement , je ne fonge plus
qu'au bonheur d'avoir donné la vie à une
prédeſtinée , une fainte ....Cela ne doitil
pas bien me confoler d'une fille que je
perds & dont après tout la mort peut me
féparer à chaque inſtant ?
46 MERCURE DE FRANCE.
Mlle THERESE. Votre courage eſt bien
admirable , ma chere mère ... Que ne
puis- je l'imiter ?
..
Mde VILLEDIEU Sévèrement. Croyezvous
que je fois parvenue à ce parfait détachement
, ſans efforts ?Vous voustrompez
, mademoiſfelle Ehbienje vous
ordonne d'entrer demain au couvent ; je
vous l'ordonne , entendez - vous ? Si vous
n'êtes pas affez forre pour ſuivre de vous
même votre vocation , faites- le par obéifſance
, joignez y ce devoir , vous en connoiſſez
la force. Il eſt étrange qu'on ſoit
obligé de vous faire violence pour vous
rendre heureuſe. ( à Manette qui plie les
épaules ) Qu'avez - vous , Mademoiſelle
Manette?
MANETTE . Rien , Madame : c'eſt que
j'admire l'excès de votre affection pour
Mile.
Mde VILLEDIEU. Il eſt vrai que je
n'épargne rien pour fon bonheur.
MANETTE . Et cela eſt fingulier , Madame
, perſonne ne s'en douteroit ; vous
vous y prenez de manière que ſi je n'étois
prévenue, j'imaginerois tout le contraire.
Mde VILLEDIEU. C'eſt que c'eſt eſſenJANVIER.
1771. 47
tiellement que je tâche de la rendre heureuſe
; non pas comme le font les gens
du monde qui mettent toute leur felicité
dans les biens d'ici bas ; ceux que je
m'efforce , preſque malgré elle , de lui
procurer , font les ſeuls biens réels , les
biens de l'éternité.
SCÈNE V.
M. DARNEUIL , Mde VILLEDIEU ,
Mile THERESE , MANETTE.
M. DARNEUIL. Bon jour , ma ſoeur ,
ehbien , à quand le mariage ?
Mde VILLEDIEU. Mais ce ſera , s'il
plaît à Dieu pour la ſemaine prochaine.
M. DARNEUIL. Oh ça , mais j'ai oui
dire que vous ſuiviez ma nièce , que vous
allez demeurer avec elle.
Mde VILLEDIEU. Oui , mon frère ,
l'embarras d'une maiſon me fatigue , je
veux faire déſormais mon falut en paix
&tranquillité.
د
M. DARNEUIL. C'eſt bien ma foeur;
en ce cas vous ne pourrez me refuſer
la grace que je vais vous demander.
Mde VILLEDIEU. Et quelle eſt-elle ?
48 MERCURE DE FRANCE.
M. DARNEUIL. C'eſt de me laiſſer
Théreſe ; je ſuis ſeul , obligé d'être ſouvent
abſent , j'ai affaire à des coquins de
domeſtiques qui me volent ; d'ailleurs je
fuistrop vieux pour ſonger à me marier;
mr nièce eſt douce , ſage , économe ,
elle metiendra compagnie .
Mde VILLEDIEU . Mon cher frère , vos
intentions font très- louables , je vous en
remercie pour ma fille ; mais le Cielen
a décidé autrement. Elle prend un parti
qui s'oppoſe à vos vues.
M. DARNEUIL. Comment ? Est- ce que
vous la mariez auſſi ? La pauvre enfant ,
cela me fait plaiſir. Vous avez choiſi sû
rement un honnête homme.
Mde. VILLEDIEU . Non , mon frère ,
non : Dieu lui a fait plus de graces , il
l'appelle à la vie religieuſe :jela mets demain
au couvent.
M. DARNEUIL. Bon , ſérieuſement.
Mde VILLEDIEU . Très-ſérieuſement ,
mon frère , ce u'eſt point du tout ici matière
à plaiſanter.
M. DARNEUIL . Oh , oh , voici du
nouveau . Thereſe ne m'avoitjamais parlé
de ce deſſein là. ( à Théreſe ) Mais estce
JANVIER. 1771 . 49
ce biende ton avis , mon enfant ? ( Thérefe
pleure.
Mde VILLEDIEU. Aſſurément me
croyez- vous capable de gêner ſa vocation
?
M. DARNEUIL . Non pas autrement ,
mais il eſt de certains fignes équivoques ,
que l'on peut mal interpréter ; vous pouvez
vous y laiſſer tromper comme les
autres.
Mde VILLEDIEU avec aigreur. Que vou
lez vous dire avec vos ſignes équivoques?
Quand jevous affure que j'ai reconnu parfairement
en elle la vocation la plusdécidée
, je ne ſuis pas une viſionnaire .
M. DARNEUIL. J'en ſuis perfuadé ;
cependant permetez-moi de l'interroger,
( à Therese ) parle- moi naturellement,
mon enfant , te ſens-tu véritablement
appelée à la vie religieuſe ( Théreſe continue
de pleurer. )
Mde VILLEDIEU avec impatience. Vous
voyez bien que la timidité, ou plutôt la
crainte quevous ne vous oppoſiez à fon
projet , l'empêche de vous en faire l'aveu.
M. DARNEUIL. Point du tout , je ne
vois point cela. Thereſe , mon enfant ,
II. Vol. C
So MERCURE DE FRANCE.
C
ta mère ni moi n'entendons point te contraindre
; allons , ouvre- moi ton coeur ,
que penſes-tu?
MANETTE bas à Mlle Therese. Allons
courage.
Mile THERESE d'une voix tremblante&
entrecoupée de fanglots. Mais ... Je préférerois
... de paſſet mes jours ..... avec
vous ....
M. DARNEUIL. Je me doutois bien
qu'il y avoit quelque choſe la dellous.
Mde VILLEDIEU avec emportement.
Comment,petite impertinente , me jouer
de ſemblables tours , comme ſi j'étois capable
de gêner votre vocation? Ne m'avez-
vous pas fait entendre que vous vous
ſentiez appelée à la vie religieuſe ? ne
m'avez-vous pas engagée en conféquence
à faire quantité de démarches &cela
aboutit à me faire l'affront le plus fanglant
.... à une mère petite effrontée.
....
...
M. DARNEUIL. Eh , ma foeur , doucement.
Mile THERESE . Ah , je ſuis perdue !
Mais , ma chere mère , c'eſt toujours vous
qui....
Mde VILLEDIEU. Taiſez- vous , fille
JANVIER. 1771. SE
ingrare ne me parlez jamais. Faite , comme
vous l'êtes de corps & d'eſprit,le couvent
eſt le ſeul état qui vous convienne .
M. DARNIUIL. Vous vous oubliez ,
ma ſoeur , une perſonne pieuſe.
Mde VILLEDIEU. Laiſſez-moi , Monſieur
, ce n'eſt point à vous à faire ici la
loi ;&cette petite droleſſe, car il n'y a
qu'un coeur corrompu qui puiſſe avoit
de pareils procédés , qu'elle s'attende à
être traitée comme elle le mérite ; jelui
voue la haine la mieux conditionnée.
M. DARNEUIL. Quelle dévotion , bon
Dieu ! ( à Mde Villedieu. ) Ecoutez-moi,
jevous prie ,un inſtant. Vous ne voulez
donc pasmeconfier Thereſe ?
Mde VILLEDIEU Séchement. Non ,
Monfieur ,non: ce ſont vos mauvais conſeils
qui l'ont féduite , vos mauvais propos
qui l'ontgatée ,je ne veux pas qu'elle
acheve de ſe perdre : c'eſt ma fille , malheureuſement
, mon devoir m'oblige à
veiller fur elle , à la remettre , malgré
elle , dans la bonne voie & je ſaurai y
pourvoir mieux que vous , Monfieur.
Mile THERESE à M. Darneuil. Ah
ciel! Mon cher oncle , que vais-je deve
nir?
Cij
5.2 MERCURE DE FRANCE.
i M. DARNEUIL ( à Therese ) Un mo
ment ; ( à Mde Villedieu ) plus qu'un mot
ma ſcoeur . Je ſuis riche , vos filles attendent
de moi toute leur fortune; j'ai promis
d'habiller & de doter votre aînée
pour fon mariage , & on ne m'a pas
épargné , ( en prenant l'étoffe qui eft entre
les mains de Manette ) car voilà qui
eſt magnifique. Laiſſez moi Thereſe , ou
je retire mes bienfaits , & votre Emilie
n'a pas un fol à eſpérer de moi.
Mde VILLEDIEUſeradouciſſant. Mais,
vous avez donné votre parole , vous ne
pouvez pas en conſcience....
M. DARNEUIL. En confcience, ou non;
cela eſt décidé chez moi. La grace que je
vous demande eſt légère ; ſi vous me la
refuſez , vous ne trouverez pas mauvais
que je ſuive votre exemple .
Mde VILLEDIEU après avoir un peu rê.
vé. Eh bien , gardez - la , Monſieur , gardez
la , je ne veux pas pour une malheureuſe
, une réprouvée qui a toujours fait
ma croix , mon tourment , faire manquer
l'établiſſement d'une fille quine m'a
jamais donné que de la conſolation ( à
Therese avec le dernier emportement. )Allez
, fille ingrate , je vous abandonne ,
je vous renoncepour ma fille ; allez conJANVIER.
1771 . 53
1
ſommer l'oeuvre de votre perdition. (Elle
Sort) .
SCÈNE VI . & DERNIERE.
M. DARNEUIL , Mile THÉRESE,
MANETTE .
Mile THERESE éperdue fe jette entre
les bras defon oncle. Ah , mon oncle ! ...
Je ne ſais où je ſuis.... Rien ne pourra
calmer la colère de ma mère .
د
1
M. DARNEUIL. Laiſſe faire mon enfant
; le temps l'adoucira ; en tout cas je
te tiendrai lieu de tout , moi. Il y a un
jeune homme , fils d'un de mes amis les
plus intimes, qui m'a fait parler de quelque
chofe... , on le dit fort joli garçon
detoutes manières ; va , ne t'inquiéte pas ,
je mettrai tous mes ſoins à te rendre heureuſe.
MANETTE. Voilà ce qui s'appelle un
bon parent cela , Dieu nous le devoir .
( à Thérese ) Eh bien , Mademoiselle ,
après ce que vient de dire M. votre oncle
, pouvez - vous être encore affligée ?
Mile THERESE . Helas ! mon cher oncle,
que je ſuis pénétrée de vos bontés ! Mes
expreffions manquent à ma reconnoiffance.
Cependant au milieu de tout cela
1
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
je vous avouerai que l'indignation de ma
mere m'accable , je n'en puis ſupporter
le poids... Ah ! J'en mourrai ...
M. DARNEUIL. Mais.... ru es folle
de t'affecter aing ... Tu as un coeur excellent
, une ame des plus ſenſibles ,
allons donc , que la raiſon te guide : la
mauvaiſe humeur de ta mère n'a point
de fondement , cela doit te tranquillifer,
mettre ta confcience en repos ; va , c'eſt
un petit orage qui ſe diſſipera , un jour
viendra que ta mère te rendra juſtice , &
il faut eſpérer que nous verrons venir
comme dit leproverbe....
ParM. Garnier, avocat.
* Le mot du Proverbe inſéré dans le Mercure
dupremier volumede Janvier 1771 , eſtdis- moi
quituhantes&jetedirai qui tu es.
EPITRE à un Philosophe ,fur la poësie
de nosjours.
RENDS plus juſticeà cet art enchanteur
Qui ,
Tavu céder à ſon pouvoir ſuprême.
Ami , crois-moi , ce qui flatte le coeur
mille fois ( tu me l'as dit toi-même , )
1
JANVIER. 1771 . 55
Doit , de l'eſprit , entraîner le fuffrage.
Ah! jet'entends ! tu n'en veux qu'aux écrits
De ces rimeurs , les Codrus de notre âge ,
Qui ſur leur art attirent le mépris.
Pour ſe ſouſtraire à leurs rimes ingrates ,
De Juvenal éprouvant les dégoûtς
Qui ne fuiroit au delà des Sarmates ?
Avec quel bruit,empreflés &jaloux ,
Fiers du clinquant qui couvre leur misère ,
Ils vont glanant dans le champ de Voltaire !
De ſon talent chacun bien convaincu
Penſe marcher par des routes nouvelles .
L'hommede robe offre un couplet aux belles ;
Le petit- maître , une ode à la vertu :
Le magiſtrat badine avec Thalie ;
L'écolier peint ce qu'il n'a jamais vu ,
Et ſon debut eſt une tragédie.
Le militaire , avec même folie ,
Dubel eſprit arbore l'étendart :
L'homme de cour veut rimer comme un autre .
Omes amis , ce talent n'eſt le vôtre :
Vous vous trompez... Mieux qu'un maître de
l'art
Ceguetrier croit connoître l'harmonie.
Mais il a tort : Pl. eſt un héros .
Que ſa valeur ſoutienne ſa patrie ,
Elle aura ſoin de chanter ſes travaux.
Jeune Cyclope as-tu quitté l'enclume ?
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Un lourd marteau te ſred mieux que la plume.
Tonbras nerveux montre un talent plus r.
De nos guerriers veux- tu ſervir la gloire?
Fabrique leur des traits pour la victoire.
Mais quel objet dans ce réduîr obſcur!.
C'est une femme à travers un nuage
De la beautéje reconnois l'image.
Dès leprintems ſes traits font effacés.
✓Du fort contraire aux ſoins de ſon ménage
S'occupe- t-elle à réparer l'outrage ?
Ces yeux éteints , ces cheveux hérifſés
Font foupçonnerde plus grands maux en elle .
Seroit- ce un fils que la Parque cruelle ! ..
Untendre époux ! .. Non. Elle fait des vers.
L'Amour s'enfait en voyant ſesgrimaces ,
Laifle la Muſe & cherche ailleurs les Graces.
Si , ſuivant moins leurs caprices divers ,
Ils attendoient pour braver la lumiere
D'unbon moment le concours néceſſaire ;
(Les paffions , par un choc aſſez fort ,
Font d'un caillou jaillir une étincelle. )
On trouveroit que leur verve récelle ,
Dans ſon limon , quelque paillette d'or .
Mais que produit leur merveilleux effort
Ces fauſſes fleurs dont la mode s'amuse ?
Nous les voyons s'adreſſer tour- à-tour
Des complimens qu'ailleurs on leur refuſe.
La flatterie eſt leur unique muſe.
C'eſt une Iris , un Hiftrion du jour ,
:
JANVIER. 1771 . 57
C'eſt un richard dont ils font leur idole .
Dignes objets de leur encens frivole !
Je ſçais qu'il eſt un hommageplus doux ,
Que tôt ou tard l'amour reçoit de nous ,
Et qu'enivré de l'objet qu'on adore ,
Onn'a pas tortde le louer encore.
Ami , les vers ſont dus à la beauté
Comme l'encens à la divinité.
Cet art charmant de peindre une merveille ,
D'aller au coeur en chatouillant l'oreille ;
L'art d'aſſigner à l'eſprit ſes repos ,
D'exprimer tout en meſurant les mots ,
Et de donnerdu reſſort aux penſées ,
Les reſſerrant dans des rimes preſſées;
*L'art des vers fut inventé par l'amour :
Les vers à tout donnent leur heureux tour,
Mais les eſſais que l'amour nous inſpire
Sont les tableaux de ſon brûlant délire ;
Et ces accens de joie oude douleur ,
Bien différens de ce travail futile
Qui ne repaît que d'un éclat ſtérile ,
Sont toujours fürs de parvenir au coeur.
C'en est affez ... Prends Corneille ou Voltaire ,
Ton coeur y peut trouver ſon aliment .
Qui : prends& lis ; ami , quel mouvement
Preſſe ton coeur ? .. Ta voix change , s'altère .
Eft - ce un héros luttant contre le fort ?
Eſt-ce une amante à la douleur en proie ?
CyV
MERCURE DE FRANCE.
Le vers dirige & foutient leur effor ;
De ſentimens quel tableau ſo déploie ?
C'eſt la vertu que l'amour embellir ,
Ou c'eſt l'amour qu'elle-même annoblit.
Ami , tes yeux ſe rempliffent de larmes,
La poéſie a produit ſon effet;
Pour toi les vers auront toujours des charmes.
Tu conviendras , toujours plus fatisfait ,
Quequelque fois un coeur ſenſible allie
L'amour des vers & la philoſophie.
ParM. Girard-Raignė.
Ama maison presbitérale , en y rentrant
après une maladie presque mortelle qui
m'avoit retenu long-tems àAngers.
ESSTT-- CCEEun fonge en effet, eft- ce vous que
j'habite ,
Omes heureux foyers , ô ſéjour du repos!
Avotre afpect mon coeur palpite ,
Etmoncorpsanimé de l'ardeur qui l'agite ,
Oublie , en vous voyant , ſa foibleſle&ſes maux.
Je vous revois enfin ; par quel charme incroyable
Suis -je donc arraché de ce lieu déplorable ,
Où j'ai vu de mes jours le flambeau prefque
éteint
JANVIER. 1771 . 59
Comment , dans les accès d'une fièvre brûlante ,
Lecoeur d'un mal ſecret profondement atteint ,
Mon ame , triſte & languiſſante ,
A-t-elle foutenu ces troubles , ces tranſports
Et ces traits pénétrans d'une douleur preflante
Qui décompoſent les refforts
De cet Etre dont les accords
Nous décélent la main puiſlante
Qui donne la vie à nos corps ?
J'ai vu ce moment redoutable
Oùl'homme , dégagé du preſtige des ſens ,
N'a plus cet orgueil indomptable,
De préjugés & de reſſentimens
Sourcetoujours intariſlable.
J'ai vu , des portes du trépas ,
Etinceller ces feux dont la vive lumière
Pénètre , s'infinue , échauffe , inftruit , éclaire ,
Etque l'impieétouffe ou feintde ne voir pas.
J'ai vu l'inſtant affreux où l'éternité plonge
Dans un oubli commun nos projets , nos erreurs ;
Où le ſouvenir des grandeurs
N'eſt plus que la trace d'un ſonge ,
Où l'éclatdes talens divers ,
Malgré leur gloire qui nous frappe ,
S'obſcurcit , s'enfuit , nous échappe ,
Et s'éteint trop ſouvent dans des regrets amers.
C'eſt vous , fille du Ciel . ô Religion ſainte ,
Ama foible raiſon qui prêtant vos clartés ,
Sur ces célestes vérités
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
En avez fait briller la lueur preſque éteinte;
C'eſt de vous que mon ame empruntoit ſa vertu ,
C'eſtà vous qu'elle doit cette force immortelle
Qui la ſoutient malgré la foibleſſe cruelle
Demon corps abbatu.
De cet état terrible une main ſecourable
Adoucit à ſon tour la rigueur déplorable ,
Moncoeur la reconnut plus encor que mes yeux;
C'étoit la main de mon Mécène , (1 )
D'un pere , d'un prélat dont les dons précieux
Fixerent autrefois ma fortune incertaine ;
Nouveau Charles, (2) ſans crainte il venoit dans
ces lieux,
Demon eſpoir mourant rappeler la conſtance,
Elever vers le Ciel ma juſte confiance ,
M'offrirde ſesbienfaits l'honorable ſecours ,
Etjuſques ſur les miens portant la bienfaiſance,
Des loins qui m'accabloient , borner le triſte
cours.
Ade mortels ſoucis depuis long- tems en proie ,
J'oubliaitous mes maux , & mon coeur à ſa voix
S'ouvrit , pour la premiere fois ,
Au doux ſentiment de lajoic.
Otoi qui m'inſpires ces vers ,
Principe des vertus , ame de l'Univers,
(1) M. l'Evêque d'Angers.
(2) StCharles de Milan.
JANVIE R. 1771 . 61
Lien pur& facré des bons coeurs &des ſages ,
Reconnoiſſance , viens conſacrer mes hommages ,
La vérité les dicte , elle a formé ces traits.
Tumeſuisdans ces lieux , où tout me le rappele;
C'eſt là que , reprenant une force nouvelle ,
Je revivrai bientôt heureux par ſes bienfaits.
Satisfait de mon fort , je n'ai point la manie
De ſoupirer ſans ceſſe après de nouveaux biens,
Ni l'orgueilde peaſer que mon foible génic
Soit ici reſſerré par de triſtes liens.
Revenez ſur mes pas ô'vous que je regrette ,
Charme éternel de mes loiſirst
Beaux arts , mes ſolides plaiſirs ,
Revenez embellir ma paiſible retraite ;
Si , dans les jours de mes douleurs ,
Vous parûtes quitter un lieu pour moi funeſte ,
Dans ce riant ſéjour venez , de quelques fleurs ,
Sémer la courſe qui me reſte.
Ettoi , mere des biens qui rendent l'homme heureux
,
Fillede la raiſon&de la tempérance ,
Santé , l'objet de tant de voeux ,
Tun'es point dans les lieux qu'habite l'indolence,
Tu regnes dansnos champs , tu ſoutiens ces mor
tels
Ouvriers diligens , actifs , infatigables ;
Les fruitsde leurs travaux ſont les dons agréables
Dont tu décores tes autels .
Fais moi , dans ce féjour champêtre ,
62 MERCURE DE FRANCE.
ε
Contempler ſur tes pas ce ſpectacle chéri ,
Amesmembres fans force , à mon fang apauvri,
Viens redonner un nouvel être.
Sitôt que lezéphir, rentrédans ces climats ,
Deſon ſoufflefécond rechauffant la mature ,
Aura chaflé les noirs frimats ,
Et couvertnosguéretsde fleurs&de verdure ,
Lorſque le charme , ouvrant ſes flexibles rameaux
,
S'élevera, chargé de ſonjeune feuillage ,
Tu viendras avec moi jouir ſous ces berccaux
Du frais qu'ony reſpire & de leur doux ombrage,
Demes mainsils furentl'ouvrage,
Etnous ygoûteronsun tranquille repos ;
Non ce repos obfcur , enfant de la pareſſe ,
Eternel ennemi des arts & des progrès ,
Mais ce calme enchanteur que produit la ſageſſe ,
Qui fuitdespaffions la turbulente ivreſſe ,
L'objet de nos deſirs , ſouventde nos regrets.
D'And.. par un Curi du diocèse d'Angers.
A
:
::
JANVIER. 1771. 63
Envol à Mgr l'Evêque d'Angers.
C'est à la grandeur bienfaiſante ,
Seigneur , plus qu'à l'éclat qui ſuit la dignité,
Que mon coeur qui , de vêtre éprouva la bonté ,
Conſacrede mes maux l'image encor touchante ;
Etje ne craindrai plusdem'en peindre les traits,
Puiſqu'à la fois elle préſente
Amoname reconnoiffante
Le ſentiment de vos bienfaits.
Par le même.
DIALOGUE
Entre ROUSSEAU & FONTENELLE.
ROUSSEAU.
Le croirai je ? avez - vous pu être , en
même tems , heureux &célèbre ?
FONTENELLE.
Pour heureux , j'en réponds; pour sélèbre
, votre haine ſembla m'en répondre.
64 MERCURE DE FRANCE!
ROUSSEAU.
Il eſt vrai , je ne vous épargnai point;
vous aviez imprimé de ſi mauvaiſes lettres&
fait un ſi bel opéra...
FONTENELL
Je vous pardonnai ce que vous fites
de mauvais comme ce que vous fîtes
d'excellent.
ROUSSEAU.
Avouez que l'indulgence eſt l'effet du
caractere plus que de la réflexion ?
FONTENELLE.
Lanature me devoit cette vertu , puifqu'elle
me devoit un ſiècle de vie . Il faut
être muni pour ſuffire à un ſi long voyage
; & quiconque ne paſſeroit rien aux
hommes, feroit bien malheureux d'être
ſi long-tems leur contemporain.
ROUSSEAU.
J'étois fort jeune encore , & déjà je ne
leur paſſois rien. Il ſembloit que mon
coeur prévît tout le mal qu'ils devoient
me faire un jour.
JANVIE R. 1771 . 65
FONTENELLE.
Cette prévoyance eſt , pour l'ordinaire ,
dangereuſe , & le coeur lui-même en doit
ſoupçonner la cauſe. Il eſt rare qu'elle lui
foit étrangère.
:
ROUSSEAU.
On dit que le vôtre n'aima ni ne haït
jamais rien.
FONTENELLE.
C'eſt de quoi je rendois grace à la nature.
Elle m'épargna les grandes paſſions
qui toutes reſſemblentà la robe de Déjanire
; elles confument ceux qui ne les
rejettent pas. Je ne fus ni le héros de
l'amitié nnii ll''eeſclave de la haine. Je connus
encore moins l'amour. J'étois galant
&non pas amoureux. Mes plaiſirs enfurent
moins vifs, mais plus variés . Je voulois
qu'ils me cherchaſſent ; je ſongeois
moins à les retenir qu'à ne point leur
échapper ; je cherchois moins à plaire
qu'à éviter qu'on ne me déplût. Par ce
moyen , j'écartai les épines dont la carriere
humaine eſt remplie. Je cultivai les
arts , comme on cultive les fleurs , par
goût& par amusement. J'eus des cen-
!
66 MERCURE DE FRANCE.
ſeurs auxquels je ne répondis jamais , &
des partiſans dont je ne mendiai point
les fuffrages. L'intrigue , la cabale me furent
toujours inconnues ; je n'y eus recours
ni pour m'élever , ni pour en abaifſer
d'autres . Je vécus en paix au milieu
de nos diſſentions littéraires. Deux nations
rivales me prirent pour arbitre entre
deux grands philoſophes. Je palai pour
tel moi même , quoique j'euffe tout rendu
intelligible , & pour un ſage , quoique
j'euſſe fait des églogues , de petits vers
&des opéras.
ROUSSEAU.
Ce font vos vers que je vous pardonne
lemoins; ils manquent de verve & d'enthouſiaſme.
FONTENELLE.
C'eſt pour cela que je me fuis interdit
l'ode , comme vous auriez dû vous interdire
les petits vers. J'ai vu des gens qui
fautoientbien & qui marehoient mal .
ROUSSEAU.
Que penfez - vous de la feule églogue
que j'aie jamais faite ?
1
JANVIER. 1771 . 67
FONTENELLE .
Elle me parut aſſez bonne pour juger
que vous n'en feriez jamais une ſeconde.
ROUSSEAU.
Je voudrois que vous n'euſſiez pas fait
une ſeule des vêtres. Vos bergers font
trop ſpirituels.
FONTENELLE .
Il y a ſoixante ans que cela ſe répère ,
&qu'on lit mes églogues.
ROUSSEAU .
La poſtérité elle- même pourra les lire;
mais le reproche ſubſiſtera.
FONTENELLE.
On peut s'en conſoler à ce prix. J'aurois
pu faire parler autrement mes ber.
gers ; mais je doute qu'on eût auſſi longtems
parlé d'eux.
ROUSSEAU.
Que ne vous modeliez vous fur Théocrite
& fur Virgile ?
FONTENELLE
.
Si jamais j'euſſe deſiré voir échouer
68 MERCURE DE FRANCE.
quelqu'un , je regretterois que vous n'euffiez
pas traduit leurs églogues. Vous euffiez
fait de bons vers & ennuié vos lecteurs.
On nous crie ſans ceſſe , avec plus
de préjugé que de raiſon , imitez les anciens
, qu'ils ſoient en tout vos guides ,
vos modèles. On oublie que la différence
des tems , des lieux , des moeurs , de la
croyance , du génie de la langue& de la
nation , permet rarement de les imiter.
C'eſt dire aux habitans de la Zone
Torride , couvrez vous des fourrures de
ceux du Nord ; & à ceux de la Zone Glaciale
, allez preſque nuds comme les habitans
du Midi .
ROUSSEAU.
On vous reproche auſſi d'avoir mis
dans votre proſe une fineſſe qui tient de
la fubtilité ; une eſpèce de Normaniſme
qei dit & ne dit pas ; qui n'affirme ni ne
déſavoue; qui préſente une idée comme
d'autres la refuſent ; qui veut être moins
entendu que deviné , & qui pourroit encore
chicanner ſur l'interprétation . Il
ſemble que vous ne débitiez qu'à regret
la vérité. Ce qui revient aſſez à ce mot
que l'on vous attribue : Je voudrois tenir
toutes les véritésdans le creux de ma main ,
۱
FANVIE R. هو . 1771
je ne daignerois pas l'ouvrirpour les répandre.
FONTENELLE.
Je voulois former des lecteurs intelligens
, & je me flatte qu'ils me doivent
une partie de leur intelligence. J'ai rendu
claires les vérités les plus abſtraites : je
n'ai enveloppé que ce qui ne devoit
point paroître nud. J'ai orné ce qui auroit
paru trivial , préſenté d'une maniere
ſimple . Nous avons bien des idées paraſytes
qu'on ne peut pas plus expulfer d'un
livre qu'on ne peut bannir certains importunsde
la ſociété. On defire, au moins,
que ceux- ci ne choquent point notre vue
par un extérieur trop miférable . C'eſt par
la même raiſon que j'ai cru devoir déco
rer les autres .
OUSSEAU.
Je crois l'avoir dit quelque part :
... Ce qui manque aux auteurs de chez nous
Cen'eſt l'eſprit , ils en ont preſque tous.
5
FONTENELLE.
On s'accoutume à croire à l'eſpritcomme
certain peuple croit aux vampires .
J'ai vécu cent ans , j'ai lu bien des livres
$
70 MERCURE DE FRANCE.
de morale &de philoſophie , bien des
Romans,biendes drames , bien des vers,
vos cinq volume de lettres en profe , &
ceque j'ai trouvé de plus rare dans le
monde , c'eſt l'efprit .
ROUSSEAU.
Qu'entendez-vous donc par l'eſprit ?
FONTENELLE.
Oneſt mieux d'accord fur le mot que
fur la choſe . J'appelle eſprit l'art de bien
voir& de bien rendre. Il ne ſuffit pas
d'envilager un objet ſous une ſeule face;
il faut les voir toutes , & les faire appercevoir
comme on les voit ; il faut faire ,
au moins , foupçonner ce qu'on ne montre
pas. Chaque idée a ſes rapports. L'oeil
dubon ſens ne voit que la premiere; l'oeil
de l'eſprit découvre en même tems tous
les autres. Je compare une idée à ces diamans
taillés à facettes. Leur jen dépend
de la manieredont ils ſont préſentés.
ROUSSEAU.
Savez-vous bien que cette peinture de
l'eſprit reſſemble beaucoup à celle du
génie?
JANVIER. 1771 .
71
FONTENELLE .
C'eſtquejene crusjamais qu'ils puſſent
exiſter l'un ſans l'autre. L'un des deux
préſide à cette aſſociation ; mais s'ils coffoientd'agir
de concert, on s'appercevroit
bientôtde la rupture .
ROUSSEAU.
J'ai cru voir que ces deux aſſociés ſe
brouilloient bien ſouvent.
FONTENELLE.
Je ne ſais ; mais ileſt preſque auſſi rare
de diftinguer le véritable eſprit que de le
poſſéder. On prend pour tels de faux
brillans qui ne peuvent foutenir l'examen
: on prend pour génie un eſſor faftueux
& déréglé , que l'eſprit le plus attentif
perd bientôt de vue , & qu'il ne
ſuivroit que pour s'égarer. Voulez- vous
un exemple de l'eſprit & du génie heureuſement
d'accord ? Vous le trouverez
dans le modeſte la Fontaine . Il eut à lui
ſeul plus de fineſſe & d'eſprit que tous les
auteurs du dernier ſiècle enſemble. En
fut- il un d'entre eux qui osât lui refuſer
le génie ? Avouez donc que le génie véritable
ne prend pas toujours un voi d'aigle?
Qu'ilſe plaît ſouvent àraſer la terre,
72 MERCURE DE FRANCE.
&que plus il daigneſe rapprocher de nous,
plus il peut nous être utile.
ROUSSEAU.
J'eſpère que vous ne me refuſerez pas
le génie , ou bien vous n'avez pas lu
mes vers.
FONTENELLE.
Oui , vous eûres le génie de l'ode.
ROUSSEAU.
La France me doit le genre de la cantate.
FONTENELLE.
Comme vous-même le dûtes à l'Italie.
RoussEAU.
:
J'ai fait de bonnes épigrammes.
FONTENELLE.
Je me permis d'en faire une pour m'effayer
; je renonçai à ce genre dès que je
m'apperçus que je pouvois y réuflir,
ROUSSEAU.
Pour moi je me délaſſois par une
épigramme du travail d'un pſeaume.
FONTENELLE .
JANVIE R. 1771 . 73
FONTENELLE
.
Je medédommageai du vain plaiſir de
déchirer mes ſemblables par l'honneur de
les éclairer. Juſques - là notre littérature
étoit un jardin qui n'offroit guère que
des fleurs ; j'y joignis les fruits ; j'égayai
la philoſophie & la morale; j'arrachai les
épines qui enveloppoient les ſciences : je
les mis à la portée de ceux à qui elles
ſembloient le plus inaceſſibles. J'eus des
lecteurs & des diſciples dans les deur
sèxes. Tous deux parcoururent mes différens
mondes ; on mania auſſi volontiers
le téleſcope que la lorgnette. Je mis le
raiſonnement à la mode , & fi c'eſt un
honneur que d'opérer une révolutiondans
les eſprits , j'ai eu le premier cet honneur
parmi nous.
ROUSSEAU .
Je n'eus point cet avantage. On me
regardoit comme un grand poëte , & je
doute que mon exemple ait prodigieuſement
influé.
FONTENELLE
.
Vous étiez plus poëte que philoſophe.
II. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ROUSSEAU .
Et vous , plus philoſophe que poëte.
FONTENELLE.
La langue françoiſe vous dutun nouveau
degré d'harmonie , comme l'efprit
françois me dût un nouveau cercle de
connoiſſances. Vous fêtes pour l'idiome
cequeje fis pour la nation : elle appritde
vous àrimer , &de moi à réfléchir,
QUSSEAU.
Mais , enfin , comment fites vous pour
être heureux ?
FONTENELLE.
Ennecherchant point trop la célébrité.
ROUSSEAU
Comment devîntes - vous donc fi cé
lèbre ?
FONTENELLE,
En paroiſſant être heureux. On croit
facilement un homme digne de ce qu'il
mépriſe ?
ROUSSEAU.
Eûtes vous auſſi, à cet égard ,beaucoup
d'imitateurs ?
JANVIER. 1771 . 75
FONTENELLE .
:
J'eus preſque l'honneur d'être inimitable.
On voit tous les jours des fortunes
littéraires qui ne roulent que ſur des prétentions
.
ROUSSEAU.
Et ces gens-là font heureux ?
FONTENELLI
1
Ils font du moins quelque tems célèbres
, & mêmes célebrés. Chacun a fon
fecret & voici tout le mien. J'en uſai
avec la gloire comme avec les femmes ;
je ne cherchois ni ne fuyois leurs faveurs.
J'eus des deux parts quelques bonnes fortunes
; mais la crainte de les perdre ne
troubloit point en moi la douceur d'en
jouir. Je n'étois ni auteur envieux , ni
amant jaloux. Les mouvemens qu'on ſe
donne pour prévenir l'inconſtance du Public
, ou celle d'une maîtreſſe , ne préviennent
rien. Il faut compter un peu
plus ſur ſoi-même que ſur eux , & imiter
le ſage pilote , qui ſe fonde plus ſur ſon
expérience&la bontéde ſon vaiſſeau que
ſur la tranquillité des mers.
ParM. de la Dixmeric
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du premier volume du Mercure
du mois de Janvier 1771 , eſt l'Enigme ;
la ſeconde eſt le Soulier ; la troiſième , le
Caur. Le logogryphe latin eſt Ilex , où
l'on trouve lex. Le ſecond , Brochet , où
l'on trouve rochet , broche , roche.
ÉNIGME
AMI lecteur , qui que tu fois
1
Tu ne ſaurois me méconnoître ,
On te voit ſoumis à mes lois ,
Ou tu le fus , ou tu dois l'être.
Sur tous les mortels tour-à-tour
J'exerce un tyrannique empire,
Encela ſemblable à l'amour ,
Quoique ſouvent dans mes bras il expire.
Je ſuis la terreur des humains ,
Ils redoutent tous ma puiſlance ;
Cependant ( rare effet de leur inconféquence ! )
is viennent tous les jours ſe mettre entre mes
mains. :
Ces êtres finguliers s'affligent
Lorſque je vais chez eux de mon pur mouve
ment;
JANVIER. 1771 . 77
Et ſi je n'y vais point , par maint enchantement ,
A les viſiter ils m'obligent.
Sous mon commandement j'ai cent mille efcadrons
Quivont tous en mon nom ravager les provinces;
Contre moi vainement ſe ligueroient les princes ;
Ils ne feroient pas peur à mes petits dragons ;
Cependant , cher lecteur , ces braves champions
Sont de ridicules Pygmées.
Jamais nul Roi , dans ſes armées ,
N'eut des ſoldats aufli mignons .
Eh bien ,devines-tu ? .. Non ? .. Tu vas me connoître
,
Car ſur le ſecret de mon être
Je veux encor répandre quelque jour :
J'ai par le monde une foeur fort cruelle ,
Quoique filledu tendre amour ,
La race humaine à cette belle
Commeàmoi ne fait pas la cour;
Chacun la craint , on la fuit , on la chaffe
Parmille indignes traitemens.
Il est vrai que la Dame a l'appetit vorace ;
Car , de chez vous , ſi l'on ne la déplace
Elledévorera le père&les enfans.
J'en refte-là. Sur ce portrait fidèle
1
Dis ſon nom , cher lecteur , & tu ſauras le mien ,
Adieu. Je vois là- bas un Nécromancien
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Qui , par ſon art magique en cet inſtant m'appelle
Auprès d'un jeune Parifien.
ParM. D**.
AUTRE.
LECTEUR, par mes talens connois monexcellence;
Je forme les eſprits , je donne la ſcience ;
Jejettepar degrés ces ſentimens vainqueurs
Qui , gravés par le tems , éclatent dans les coeurs.
Par moi , dans les beaux arts , on fait l'apprentiffage,
Es rarement ſans moi l'en peut devenir ſage.
Invincibles effets de l'éducation ,
On en reflent toujours la douce impreſſion.
Jobſerve tous les pas de l'aveugle jeuneſfe;
Je menace , j'inſtruis , je reprends , jecarefle ;
J'oppoſe à ſes deſirs un frein impérieux.
Plus je ſuis vigilant , plus je ſuis odieux.
Après tant de travaux quelle eft ma récompenſe,
Puis-je eſpérer au moins quelque reconnoiſſance ?
Non : tel eſt des humains l'aveuglement fatal ,
J'ai vécu dans l'oubli , je meurs à l'hôpital.
JANVIER. 1771. 79
AUTRE.
Je ſuis un compofé bizare
Qui change comme les ſaiſons ;
Le vélours ou le poil tour-à-tour me chamare,
On me croiroit quaſi fils des Cameleons .
Eſclave d'un ſeigneur pour un certain ſalaire ,
Je conſacre mon tems à louer ſes bienfaits ;
Et, ſi je ne le fais , il ſe trouve un confrère ,
Qui me fait reſſentir ſes traits.
Dès qu'un certain tyran agite un corps fonore ,
Adieu lecture , amis , ou lit ;
Je vais , &je reviens , &je retourne encore;
Ne le dis pas , lecteur , ce n'eſt pas fans dépit.
Par M. le Teffier.
J
LOGOGRYPHΕ .
E dois mon exiſtence aux béats tributaires
Que nosbeninsaïeux firent leurs légataires ,
Moyennantque leurs voeux ſupplieroient un grand
Roi
De relâcher pour eux la rigueur de ſa loi .
Tous mes membres à part ſont ſouvent débon
naires ,
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Et , rentrantdans mon ſein , me deviennent contraires.
Je fers encore ailleurs de pieux citoyens
Qui , des mêmes aïeux , partagèrent les biens.
Là je dégrade l'un pour élever ſon frère ,
Que j'abaifſe à ſon tour au boutde ſa carriere.
Pour venir metrouver chacun court le pays ,
Et , pour m'avoir propice , il ſe faitdes amis.
Tantôt, pour varier , je compoſe un ouvrage,
Je réunis un livre ou bien je le partage.
Il eſt encore un trait qui ſe rapporte à moi ,
Parle t on de quelqu'un ? mon nom eſt en emploi.
Après cela , lecteur , donne moi la torture ,
Et tu verras bientôt fortir de ma ſtructure
Lefléau du grenier avec ſon giboyeur;
Un ornement traînant que l'on endoſſe au choeur ;
Le lieu qui , dans l'hiver , n'eſt point ſans compagnie;
L'oifeau dont le toucher remplit de vilenie ;
D'un Romain triomphant l'équipage pompeux ;
L'homme que la fortune a rendu glorieux ;
Le coin de l'Univers qu'un voyageur defire ;
Le campagnardqui vacque àgarder& conduire;
Un inſtrumentdenté qui ronge & qui détruit ;
D'une mouche importante un lumineux produit ;
Un mets qu'en certain tems nous interdit l'égliſe ;
Unmouvement ſubit qui nuit & fcandaliſe ;
Le foutiend'un chemin où coule un élément ;
Unebaguette à poil qui frotte un inſtrument ;
JANVIER. 1771. 81
Un endroit qui ſaillit en s'avançant dans l'onde ;
Un trait ſur un habit qui dépare ſonmonde.
Ates yeux , cher lecteur , je me montre en tous
fens ,
Sur ma diverſe forme exerce tes talens.
د.
Parleméme.
JE
AUTRE.
E ſuis , ami lecteur , chéri de tout lemonde ,
Plus ou moins , c'eſt ſelon , fur la machine ronde.
Aucun m'a rarement autant qu'il le voudrait :
Me reconnoiflez - vous , lecteur , à ce portrait ?
Si ce n'eſt point aſſez , pour me faire connoître ,
Diviſe tous les pieds qui compoſent mon être :
Enmoi tu trouveras un mal des plus affreux ,
Ce qui preſque toujours rend les hommes hargneux
;
1
Un animal rongeur, de douze mois l'eſpace ;
Le cri d'un poftillonpour qu'on lui faſſe place 3
Une note en muſique , à préſent tu me ſais ;
Car j'en ai dit par trop , c'eſt pourquoi je me tais.
ParM. Hal..
Dv
MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
SANS ſortir de chez ſoi chacunva me connoitre,
N'importe , je pourſuis: pour me procurer l'être ,
Pour m'embellir , lecteur , & pour plaire à tes
yeux ,
Onvole impunément&la terre &les cieux :
Je réunis alors l'agréable & l'utile .
Jefcache quelquefois , ſuivantmon inſtitut ,
Du genre humain les maux , l'exemple ou la
rebut.
Onjugepar le miendu luſtre d'une ville ;
Sous un aſpect , hélas ! bien différent ,
Je reçois dans mon ſein , aifé, riche, indigent.
Néceflaire , autant que commune ,
J'ai maître , & puis ſervir d'enſeigne à ſa fore
tune:
Là , dans un triſte & malheureux écart ,
Je n'offre trop ſouvent qu'un amas de pouffière;
Ici , majestueuse & fière ,
Du paſſant curieux je fixe le regard.
Souvent on me partage : hé bien , fais - en de
de même ;
Pourfends mon corps en deux , tu verras d'un côté
Certain bouquet planté
Près du logis de l'objet que l'on aime ,
Et de l'autre , lecteur ,
JANVIER. 1771 . 83
Ce que le vent moteur
D'une utile machine ,
Avec économie extrait de la farine.
ParM. B. de Bureil..
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Histoire d'un Voyage aux Iſles Malouines ,
fait en 1763 & 1764 , avec des obfervations
ſur le détroit de Magellan ,
& ſur les Patagons ; par Dom Pernetty
, Abbé de l'Abbaye de Burgel ,
membre de l'Académie Royale des
Sciences & Belles- Lettres de Pruſſe ,
aſſocié & correſpondant de celle de
Florence , & Bibliothécaire de Sa
Majesté le Roi de Pruſſe. Nouvelle
Edition , refondue & augmentée d'un
difcours préliminaire , de remarques
fur l'hiſtoire naturelle , &c. 2 volumes
in- 8° . avec figures ; prix 1ο liv .
réliés. A Paris chez Saillant &
Nyon , libraires , rue St Jean-de-
Beauvais ; Delalain , libraire , rue &
à côté de la Comédie- Françoiſe .
donne L'HOMME de lettres qui nous
cette nouvelle édition du Voyage deDom
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Pernetty , en a fait , en quelque forte ,
un ouvrage neuf, par les obfervations
fur l'hiſtoire naturelle & fur la phyſique
qu'il y a ajoutées , par le ſoin qu'il a pris
de rapporter , ſous des chapitres particuliers
, ce qui étoit épars dans les deux
volumes , & de ſéparer l'hiſtoire qui
intéreile tout le monde , du journal qui
n'intéreſſe que les navigateurs. Le difcours
préliminaire de cette nouvelle édition
eſt entièrement de l'éditeur . Ce difcours
eſt curieux , il eſt utile , il eſt même
intéreſſant. L'auteur ſupplée au filence
de Dom Pernetty fur trois objets : les
anciennes notions fur les Iſles Malouines
; les idées qu'on peut fe former des
Patagons , & les recherches à faire dans
le monde auſtral. Toutes les connoiffances
que l'on peut ſe procurer fur les
Illes Malouines , doivent d'autant plus
piquer notre curiofité , que ces Ifles forment
aujourd'hui le ſujet d'un différend
entre l'Eſpagne & l'Angleterre. Ces Ifles
ne ſont ſéparées que par un détroit de
cette pointe de l'Amérique méridionale
qu'habitent les Patagons , contrée ſingulière
, où la nature s'abâtardit dans les
végétaux , & fe relève avec avantage
dans l'eſpèce humaine ; qui produit des
géants , des plantes fans vigueur ,&des
JANVIER. 1771 . 85
quadrupèdes dégénérés. C'eſt un phénonème
aſſez fingulier , comme l'obſerve
l'auteur de ce diſcours, que , depuis qu'il
y a des hommes policés & des livres ,
on ne ſe ſoit jamais accordé ſur l'exiftence
des géants ; c'eſt ſurtout par raprort
aux Patagons , que ce problême a
paru long tems inſoluble aux philoſophes.
Pendant un an , les navigateurs de toutes
les nations s'accordèrent à dire que la
pointe de l'Amérique méridionale produiſoit
des coloſſes . Dans les ſiècles ſuivans
, les marins n'y virent plus que des
hommes d'une taille ordinaire. Ils en
conclurent alors , que leurs prédéceſſeurs
avoient été des fourbes ou des viſionnaires.
Les Sceptiques s'empreſſerent
d'adopter une opinion qui les diſpenſoit
d'être crédules , & l'exiſtence des géants
futbien-tôt miſe au rang des mensonges
imprimés. Mais , continue l'auteur , ne
s'eſt on pas un peu trop preſſé de décla
mer dans le dix-feptième ſiècle contre
les voyageurs du huitième. Wood &
Narborough , qui ne virent en Patagonie
que des hommes comme eux , peuvent
très bien être véridiques , ſans que Pigafetta
, Hawkins & Knivet, qui obfervèrent
une race de géants , foient des
86 MERCURE DE FRANCE.
impoſteurs. On n'a jamais foutenu que
tous les peuples de la pointe de l'Amérique
méridionale euſſent une taille coloſſale.
Que diroit- on d'un hiſtorien , qui ,
he voyant en Laponie que des Suédois ,
des Danois & des Ruffes , traiteroient
de viſionnaires les voyageurs qui affurent
que les Lapons font les nains de
l'eſpèce humaine ? Les géants de la Pantagonie
ne forment qu'une nation particulière
, qui ſans doute n'eſt pas fort
étendue , parce que tous leurs voiſins
ſemblent intéreſſés à les exterminer. Il
eſt même probable , qu'effrayé par les
deſcentes des Européens dans leurs contrées
, ils ſe retirèrent , au ſiècle dernier ,
dans l'intérieur du pays , ce qui empêcha
nos navigateurs de les rencontrer.
Ajoutons qu'un témoin quidit ,j'ai vu ,
eſt plus croyable que cent autres qui difent
, je n'ai rien vu : ce principe eſt
vrai toutes les fois qu'il ne s'agit pas de
faits évidemment contradictoires avec
les lois éternelles & invariables de la
nature. Le récit , par exemple , du Chevalier
Pigafetta , qui étoit ſur le vaiſſeau
deMagellan , &qui a rédigé ſon voyage ,
eſt trop bien circonstancié , pour qu'on
puiſſe croire ſon auteur dupe ou fripon.
2
JANVIER. 1771. 87
Ce récit & pluſieurs autres qui le confirment
, font rapportés en notes dans
cette nouvelle édition du Voyage de
Dom Pernetty. Nous nous contenterons
de citer quelques traits de la rélation
récente du Chef d'Eſcadre Biron , qui ,
en 1764 & 1765 , fit le tour du globe
fur les traces des Dampier , des Gemelli
& des Anfons. On obſervera ici que le
pied dont on s'eſt ſervi pour meſurer les
Patagons , étoit le pied d'Angleterre ,
qui a près d'un pouce de moins que notre
pied-de- Roi. « En m'approchant de la
» côte , des marques ſenſibles de frayeur
>> ſe manifeſtèrent ſur le viſage de ceux
>> de nos gens qui étoient dans le canot ,
>>lorſqu'ils apperçurent des hommes
>> d'une taille prodigieuſe . Quelques uns
>> d'entr'eux , pour encourager peut- être
>> les autres , obſervèrent que ces hom-
>>>mes giganteſques paroiſloient auſſi
>> étonnés à la la vue de nos mouſquets ,
>> que nous l'étions de leur taille. Le
» Commedore defcendit à terre avec
>> intrépidité , fitaſſeoir ces ſauvages , &
>>leurdiſtribua des colifichets. Leur gran-
>> deur étoit fi extraordinaire que
>> même affis , ils étoient preſque aufli
>> haut que l'Amiral debout. Leur taille
د
88 MERCURE DE FRANCE.
"
>>
moyenne parut de huit pieds ; &leur
>>plus haute , de neuf pieds &plus. La
>> ſtature des femmes eſt auſſi étonnante
>> que celle des hommes , & on remar-
>que dans leurs enfans les mêmes pro-
> portions. Leur langage n'eſt qu'un jar-
>> gon confus , ſans mêlange de Portu-
> gais & d'Eſpagnol. Ils regardoient fréquemment
le ſoleil en ſigne d'adora-
>> tion. Leurs chevaux avoient environ
>> ſeize palmes de haut , & paroiſfoient
>> fort rapides ; mais leur grandeur n'étoit
>> pas proportionnée à celle des Cava-
>> liers qui les montoient. « L'éditeur du
Voyage de Byron confirma ces anecdotes ,
par le témoignage de deux Officiers de
fon vaiſſeau , qui lui permirent de publier
leurs rélations. « Les Patagons ,
>> diſent ces Officiers , ont , pour la plu-
>> part , neuf pieds de haut ; ils ſont bien
>>faits , quarrés & d'une force prodi-
>>gieuſe. Les deux fexes ont la peau
>>couleur de cuivre ; ils portent de longs.
>>cheveux noirs , & font vêtus de peaux
>> de bêtes sauvages. Ils paroiſſfoient voir
-avec plaifir le Lieutenant Cummins , à
>> cauſe de fa grande taille , qui eſt de
>> fix pieds fix pouces. Quelques-uns de
> ces Indiens lui frappèrent ſur l'épaule;
JANVIER. 1771 . 89
>> quoique ce fût pour le careſſer , leurs
> mains tomboient avec tantde peſan-
» teur , que tout ſon corps en étoit
» ébranlé. « Les femmes des Patagons
careſſèrent auſſi le Commodore Byron ;
mais les politeſſes qu'elles lui firent efſuyer
, furent encore plus expreſſives ;
elles badinèrent dit l'hiſtorien Anglois ,
ſi ſérieuſément avec moi , que j'eus beaucoup
de peine à m'en débarraſſer .
Dans ce même diſcours , l'auteur
tache de lever les obſtacles qui ſemblent
s'oppoſer à la découverte des terres auftrales.
Pluſieurs philoſophes en ont déjà
-propoſé l'entrepriſe; les marins en ont
rendu le fuccès au moins vraiſemblable ;
c'eſt aux Souverains à l'exécuter. L'auteur
fait voir une partie des avantages
qui réſulteroientde cette découverte pour
les progrès des arts & de la philofophie.
Mais ces avantages contribueroient - ils
au bonheur des habitans des deux hémifphères
? L'hiſtoire de la découverte de
l'Amérique rend cette queſtion au moins
très - problématique.
Nous ne faiſons point ici d'extrait du
Journal hiſtorique de Dom Pernetty ,
parce que ce Journal eſt ſuffisamment
connu par l'édition qui en a été publiée
l'annnée dernière .
१० MERCURE DE FRANCE.
Catalogue raisonné des principaux manufcrits
du cabinetde M. Jof. Louis-
Dominique de Cambis , marquis de
Velleron , Seigneur de Cayrane & de
Fargues; ancien capitaine de Dragons
&colonel général de l'infanterie de la
ville d'Avignon & du Comté Venaiffin
; vol . in-4 °. AAvignon , chez L.
Chambeau , imprimeur- libraire , près
le collége.
Le Bibliographe Avignonois a enrichi
ſa nomenclature de notices utiles & ſçavantes
, &que l'on peut comparer à celles
que M. J. R. Sinner a publiées ſur les manuſcrits
de la bibliothèque de Berne , &
à celles que M. l'Abbé Saas , chanoinede
l'égliſe de Rouen , a données des manul
crits de cette métropole. On doit donc
bien diftinguer ce catalogue raiſonné de
beaucoup d'autres qui n'en portentque le
nom& qui ne contiennent qu'une ſuite
de titres ſecs & décharnés. On remarquera
même dans celui que nous annonçons
un efprit d'ordre , une critique judicieuſe
&beaucoup d'exactitude dans les citations.
Lorſque le Bibliographe cite le
manufcrit d'un auteur qui s'eſt acquis
quelque réputation dans les lettres , il a
1
JANVIER. 1771. 91
ſoin de nous rappeler les principaux traits
de ſa vie, mais avec cette impartialité &
cette ſimplicité de ſtyle qui annonce un
écrivain uniquement occupé de ſon objet.
Parmi les manufcrits du cabinet de M. le
le marquis de Cambis-Velleron , on remarquera
fur-tout un ſuperbe ordo romanus
fur les anciens rits & l'ancienne difcipline
de l'Eglife. Le Bibliographe eſt
entré à ce ſujet dans un grand détail. Il
rapporte pluſieurs faits concernant l'hiftoire
& la liturgie. C'eſt aux morceaux
decedernier genre qu'il s'eſt ſur-tout attaché.
Ce manufcrit , qui eſt un ancien
pontifical ou rituel de l'égliſe de Rome,
peut avoir cinq cens ans d'antiquité. Il eſt
écrit fur le velin le plus beau & le plus
blanc ; les pages font à deux colonnes ,
le caractère approche beaucoup du plus
beau caractère romain , cependantil tient
un peu du gothique , quoiqu'il y ait peu
d'angles&de tortuoſités.Des miniatures
fortdouces &d'un travail très- fini enri.
chiffent ce manufcrir. Ces miniatures
ſont d'autant plus précieuſes qu'elles nous
rappellent le coſtume ancien. L'habile
Calligraphe qui a fait ce manufcrit s'eſt
exercé à donner aux lettres majuſcules
différentes formes. Les margesdes pages
MERCURE DE FRANCE.
font ornées de dragons , de reptiles , de
quadrupedes , de poiſſons , d'oiſeaux parmi
leſquels on voit des perroquets. On
trouve dans ce magnifique manufcrit
l'ancien plain- chant , reſte défiguré mais
précieux de l'ancienne muſique grecque .
Quoique ce plain- chant ait paſſé par les
mains des Barbares , il conſerve encore
une beauté de caractère & une variété
d'affections bien ſenſibles aux connoifſeurs
non prévenus qui le préféreront à
cette muſique molle & effeminée , ou
mauſſade & plate qu'on lui a ſubſtitué
dans pluſieurs égliſes.
On remarquera encore parmi les rarezés
littérairesde ce catalogue le cartulaire
d'Alfonſe , comte de Poitiers ; c'eſt l'original
de ce prince. On y voit auſſi la premiere
édition du concile de Trente , qui
eſt authentiquée & revêtue de toutes fes
formes par les atteſtations & les propres
fignatures du ſecrétaire &des deux greffiers
de ce concile . Cette édition eſt treseſtimée&
très recherchée , parce qu'elle
eſt fondée ſur des témoignages authentiques
qui la rendent en quelque forte auſſi
précieuſe que le manufcrit même original
de ce célèbre concile. Cette édition
eſt ſi rare qu'elle ne ſe trouve point dans
JANVIER. 1771 . 93
le catalogue des livres des bibliothèques
deMM. de Boze , de Rothelin , de Selle ,
de Falconet , de Gagnat & de M. le D.
de la V. fi riches en livres de la plus gran.
de rareté.
Voyage aftronomique&géographiquedans
l'Etat de l'Eglife , entrepris par l'ordre
&ſous les auspices du Pape Benoît XIV
pour meſurer deux degrés du méridien,
&corriger la carte de l'Etat Eccléſiaſtique;
par les PP. Maire & Boſcovich ,
de la Compagnie de Jeſus , traduit du
Jatin, augmenté de notes &d'extraits ,
de nouvelles mefares de degrés faites
en Italie , en Allemagne , en Hongrie
& en Amérique , avec une nouvelle
carte des Etats du Pape , levée géométriquement
; vol. in- 4°. Prix , 15 liv.
relié en veau . A Paris , chez N. M.
Tilliard , libraire , quai des Auguſtins,
àSt Benoît.
On defiroit la traduction de ce bonou
vrage avec d'autant plus d'empreſſement
que les exemplaires de l'édition latine
font très-peu repandus ,& que la langue
françoiſe par ſa clarté , ſa préciſion & fa
marche méthodique ſemble être plus
propre que la latine à traiter des matières
이
94 MERCURE DE FRANCE.
رپ
abſtraites&qui demandent une attention
ſuivie. Cet ouvrage d'ailleurs renferme
des choſes trop intéreſſantes & pour le
progrès de l'aſtronomie & pour l'honneur
denotre nation pour que l'on ne ſoit pas
très- fatisfait de pouvoir le placer à côté
de ceux de MM. Maupertuis , Clairaut,
Bouguer , de la Condamine , Caffini de
Thury , de la Caille & autres aſtronomes
François. L'ouvrage eſt diviſé en cinq
livres : le premier, le quatrième & le
cinquième ſontdu P. Boſcovich; les deux
autres ſont du P. Maire. Le premier contient
une relation abregée des efforts redoublés
qu'on a fait dans preſque tous les
âges du monde pour découvrir la figure
de la terre. Quoique cette relation ſoit
très - fuccinte , elle eſt néanmoins ſuffifante
& elle jette plus d'intérêt ſur l'hiftoire
particuliere de ce voyage aſtronomique&
géographique contenue dans ce
même livre. Le P. Boſcovich y parle des
lieux que lui & le P. Maire ont choiſis
pour leurs ſtations , &même de la forme
des inſtrumens , de la manière d'obſerver
&del'uſage des obſervations , autantque
cela ſe pouvoit faire ſans le ſecours des
figures. Afin de jeter plus de variété dans
cette hiſtoire particulière , l'hiſtorien a
२
JANVIE R. 1771. 95
ajouté quelques remarques de phyſique
au recit des travaux qui lui ſont communs
avec le P. Maire , & des dangers qu'ils
ont courus plus d'une fois de perdre la
vie. Le ſecond livre donne avec préciſion
la meſure du degré. L'auteur y rapporte
toutes les obſervations néceſſaires pour
réſoudre la queſtion , avec le réſultat de
fes calculs . Le troiſième livre reforme la
carte géographique de l'Egliſe , qui étoit
défectueuſe. Le quatrième renferme la
deſcription & l'uſage des inſtrumens qui
ont ſervi'à la meſure des deux degrés du
méridien . C'eſt un excellent traité d'aftronomie
pratique. On y trouve pluſieurs
choſes d'une invention nouvelle pour la
perfection des inſtrumens d'aſtronomie ,
entre autres un bon micromètre ou inftrument
de vérification. Le cinquième &
dernier livre traite de la figure de la terre
déduite de l'équilibre &de la meſure des
degrés. L'auteur n'y emploie que la plus
ſimple géométrie pour réſoudre quantité
de problêmes qu'on n'avoit vu juſqu'à
préſent acceſſibles qu'aux nouvelles méthodes.
On a ajouté quelques notes à l'ouvrage
pour plus grand éclairciſſement du
rexte. Les dernieres notes du cinquieme
livre contiennent les meſures de degrés
96 MERCURE DE FRANCE.
1
1
nouvellement faites dans l'Autriche , la
Moravie , la Stirie , la Hongrie , le Piémont
& l'Amérique Septentrionale ; la
comparaiſon de ces degrés avec ceux dont
on avoit déjà la meſure ; &le réſultat de
cette comparaiſon pour l'ellipticité , la
diverſité , la grandeur & la figure de la
terre , tel que le P. Boſcovich la tiré luimême.
Les Mystères de Jesus- Chriſt expliqués en
forme d'inſtructions , ſelon l'eſprit de
l'Ecritures & des Pères , ouvrage trèspropre
à faire entrer les Fidèles dans
la connoiſſance de Jeſus-Chrift , & de
fes myſtères , &dans la voie du ſalut;
par R. Cerveau , prêtre ; vol.in - 12 .
de 502 pag. petit format. AParis, chez
Merigot , fils , libraire , quai de Conti ,
au coinde la rue Guenegaud.
Ces inſtructions font remplies de l'efprit
de l'Ecriture &des Pères. Le Chrétien
qui aime à ſe nourrir d'une lecture
qui le ſanctifie aura ſouvent ce livre entre
les mains. Ily apprendra à connoître
Jeſus - Chriſt en lui - même & ſous les
qualités ſi intéreſſantes & ſi conſolantes
de Médiateur , de Redempteur , de Sauveur
, de Victime , de Pontife , de Maître
JANVIER. 1771 . 97
tre & de Docteur , de Chef, de Juge &
-de vie de nos aines .
:
:
:
:
Traité du Douaire , par l'auteur du traité
des obligations ; vol. in 12. A Paris ,
chez de Bure pere , quai des Auguftins
; à Orléans , chez la Veuve Roufeau-
montaut , imprimeur du Roi..
Le Douaire eſt une des principales
conventions matrimoniales ulitées dans
les provinces régies par le droit coutumier.
Comme il y en a de deux eſpèces ;
ſavoir , le douaire de la femme , & dans
quelques coutumes , le douaire des enfans;
ce traité eſt diviſé en deux parties.
Ce n'eſt pas dans le droit romain qu'on
doit chercher l'origine du douaire ; il n'y
arien dans ce droit qui y ait rapport.
Nous la trouvons plutôt , ajoute l'auteur ,
dans les moeurs des anciens peuples de
Germanie qui ſe ſont établis dans nos
provinces, Tacite , de moribus Germanorum
, rapporte que chez ces peuples les
femmes n'apportoient pas de dot aux
maris , mais en recevoient , dotem non
uxor marito , fed maritus uxori affert.
Cette dot que la femme , au rapport de
Tacite , recevoit du mari , étoit vraiſem-
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
blablement la même choſe que ce qu'eſt
notre douaire; c'est-à-dire quelque portion
que l'homme en ſe mariant affignoit
dans ſes biens à la femme qu'il épouſoit,
pour en jouir par la femme après la mort
de fon mari , en ufufruit pour ſa ſubſiftance.
Les femmes , chez la plupart de
ces peuples comme chez les Saliens, étant
incapables de fuccéder aux héritages de
leurs parens , il étoit néceſſaire que leurs
maris pourvuſſent de leurs biens après
leur mort à la ſubſiſtance de leurs veuves.
Ce traité eſt écrit avec la clarté , la méthode
& la préciſion que demandent ces
fortes d'ouvrages & confirme la réputationque
l'auteurs'eſt déjà acquiſe par plufieurs
autres traités du même genre.
Le Chou-King , un des livres ſacrés des
Chinois , qui renferme les fondemens
de leur ancienne hiſtoire , les principes
de leur gouvernement &de leur
morale ; ouvrage recueilli par Confucius
, traduit& enrichi de notes , par
feu le P. Gaubil , miſſionnaire à laChine;
revu &corrigé ſur le texte chinois
, accompagné de nouvelles notes
de planches gravées en taille - douces
&d'additions tirées des hiſtoriens oriJANVIER.
وو . 1771
ginaux, dans leſquelles on donne l'hiſtoire
des Princes omis dans le Chou-
King. Par M. de Guignes , profefleur
de la langue ſyriaque au college royal
de France , de l'académie royale des
inſcriptions &belles- lettres , interprête
duRoi pour les langues orientales ,
garde de la ſalle des antiques du Louvre
, cenſeur royal & membre des fociétés
royales de Londres&de Gottin.
gue. On y a joint un diſcours préliminaire
, qui contient des recherches fur
les tems antérieurs à ceux dont parle le
Chou - King , & une notice de l'YKing
, autre livre ſacré des Chinois;
vol, in- 4°.; prix , 16 liv. rel . en veau.
AParis , chez N. M. Tilliard , libraire,
quai des Auguſtins, à St Benoît.
Le Chou-King eſt le livre le plus important
des livres ſacrés desChinois, c'eſt
la baſe du gouvernement de cette nation
fage & éclairée , l'origine de ſa légiflation
, la ſource la plus pure & la moins
équivoque de ſon hiſtoire. Toutes les
inſtructions qu'il contient n'y ſont rapportées
qu'à l'occaſion des événemens. C'eſt
un miniſtre qui donne des inſtructions à
fon maître encore jeune ; ou un Prince
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui établit un vaſſal & lui enſeigne de
quelle maniere il doit fe comporter dans
ſa nouvelle place. Quelquefois c'eſt un
événement qui détermine l'Empereur ou
plutôt le Roi , car alors les Souverains de
la Chine ne portoient que ce titre , à
⚫communiquer ſes réflexions & à publier
ſes ordres. Dans un chapitre on voit la
forme du gouvernement & le nombre
des magiſttats , dans un autre les expéditions
militaires ; en un mot c'eſt un livre
hiſtorique dans lequel les événemens font
naître l'occaſion de donner des préceptes
& des inftructions au Souverain , aux
grands , aux miniſtres & aux peuples. Il
ſembleroit que le Chou - King ne contiendroit
que l'hiſtoire des tems héroïques
de la Chine ; mais ils fontbien différens
de ces mêmes tems chez les Grecs.
Les héros de ceux- ci étoient des eſpèces
de brigands qui étoient le fléau des pays
par leſquels ils paffoient : une bravoure
féroce étoit leur caractère ; ceux de la
Chine au contraire ne font occupés qu'i
faire le bonheur des hommes , à ſe perfectionner
dans la pratique de la vertu ,
à établir des lois ſages , pleines d'humanité&
de douceur. Il y a peu d'ordre dans
ce livre , & l'on n'y parle que d'un petit
JANVIER. 1771. ΙΟΙ
!
nombre de princes . M. de Guignes , pour
donner une idée plus exacte de l'ancienne
hiſtoite de la Chine , a rapporté entre
les différens chapitres de ce livre ancien,
1º. l'hiſtoire même des princes dont le
Chou-King fait mention , parce qu'elle
n'y eſt pas complette , & que tous les
événemens ſuppoſés connus n'y ſont pas
indiqués ; 2 °. Celle des princes qui y
font entierement omis ; c'eſt pourquoi ,
entrelesdifférens chapitresduChou king,
il a joint un article qu'il intitule , addition
au Chou King : ainſi on pourra lire
ce livre ſeul & tel qu'il nous a été conſervé
, & ceux qui voudront joindre à
cette lecture celle des additions auront
une idée beaucoup plus exacte de ce qui
nous reſte de l'ancienne hiſtoire chinoife.
M. de Guignes a d'ailleurs enrichi cet
ouvrage de beaucoup de remarques & de
notes. Il y en a pluſieurs entre autres qu'il
atirées d'un dictionnaire chinois &d'un
recueil de figures qui ſe trouvent dans les
King. Ces notes forment une eſpèce
d'eſlai ſur les antiquités chinoiſes. On y
voit gravés tous les vaſes , les inſtrumens
&habits , les cartes , les détails des cérémonies
dont il eſt parlé dans les King.
Le ſtyle du Chou-King eſt appelé par
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
les Chinoiskou- ven, c'est- à- dire, ancienne
compofition. Il ſurpaſſe en fimplicité , en
nobleſſe & en élévation tout autre ſtyle.
Il conſiſte à dire beaucoup de chofes en
peu de mots. Toutes les penſées y portent
l'empreintede maximes importantes.
Par-tout on y voit regner la vérité
dans les idées & l'élégance dans les expreſſions.
Souvent chaque membre d'une
phraſe eſt composé d'un même nombre
de caractères qui riment& jouent , pour
ainſi dire , entre eux. Par exemple, pour
dire qu'il faut toujours être ſur ſes gardes
, & que c'eſt dans le tems qu'on ne
craint rien qu'on a plus ſujet de craindre ,
le Chou-King s'exprime ainſi en quatre
mots , fo goei , ge-goei , que l'on peut
rendre littéralement par ces mots non timenti
advenit timor. On peut encore citer
ce ſecond exemple. Après avoir dit
que le Ciel ne change jamais de conduite
à l'égard des hommes , pour faire entendre
que le bien ou le mal qui nous
arrive ne dépend quede la maniere dons
nous nous comportons, l'auteur s'exprime
ainfi :
Tço-chen , Kiang- tchi -pe-tfiang ,
Tro-po-chen , Kian- tchi-pe-yang.
JANVIER. 1771. 103
c'est-à- dire : « Celui qui fait le bien eſt
>>comblé de biens , celui qui fait le mal
» eſt accablé de maux. Ce qui contribue
beaucoup à rendre ce ſtyle ſerré &
en même tems très difficile à entendre .
c'eſt qu'en chinois il n'y a aucune marque
de déclinaiſon , de conjugaiſon , de
tems , de perſonnes , ni preſque pointde
particules ; en un mot tout ce que nous
avons imaginé pour rendre le langage
plus clair en eſt banni. Les deux dernieres
phraſes qui viennent d'être citées,rendues
en françois littéralement , ſont faire bien ,
arriver lui cent bonheurs , faire non bien ,
arriver lui cent malheurs. Telle eſt la maniere
de s'exprimer des Chinois. L'abſence
des formes grammaticales fert à
rendre ce ſtyle plus ſententieux ; delà il
réſulte que ce qui dans les autres langues
ne s'adreſſe qu'à une ſeule perſonne , devient
, en chinois , une propoſition générale
&une maxime dite pour tout le
monde. Au reſte la forme de conſtruction
que l'on vient de voir eſt la même que
celledes langues orientales ,& principalement
de l'arabe,
Toutes ces inſtructions font tirées d'un
diſcours très-bien fait que M. de Guignes
aplacéà la tête de l'ouvrage qu'il publie.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
/
Ce diſcours eſt rempli de recherches favantes&
qui annoncent un critique éclai
ré , un litterateur plein de zèle pour les
progrès des ſciences & de l'hiſtoire. Ce
ſavant , dans le deſſein de former un ouvrage
complet ſur les rapports qu'il a ap .
perçus entre les Chinois & les Egyptiens,
ſe propoſoit de faire connoître dans une
premiere partie , l'hiſtoire ancienne de la
Chine. Mais, en examinant les matériaux
qu'il devoit employer pour ce travail , il
a cru que la traduction du Chou King ,
avec les additions qu'il y a faites , étoit le
morceau le plus intéreſſant pour le Public
& le plus convenable à ſes vues ;
ainſi il ledonne comme le préliminaire
d'un travail long & laborieux qui l'occape
depuis long rems , & fur lequel il ne
veut rien précipiter , dans la crainte de
tomber dans des conjectures. Il eſt d'autant
plus encouragé à ne pas le négliger ,
que M. Bertin , miniſtre & fecrétaire
d'état , qui , en protegeant les ſciences ,
veut s'inſtruire par lui - même du ſuccès
que peuvent avoir les idées qui font propoſées
, a cru devoir envoyer à la Chine
un mémoire fort étendu que M.de Guignes
a lu à l'Académie en 1766 , & qui
eſt intitulé : Effſaifur le moyen de parve-
"
JANVIE R. 1771. 1ος,
nir à la lecture & à l'intelligence des hiéroglyphes
égyptiens. Le deſſein de ce miniſtre
étoit de ſavoir des Chinois euxmêmes
ce qu'il devoit penſer du travail
de M. de Guignes & quel étoit leur propre
ſentiment. Ces Chinois étoient venus
en France & avoient eu connoiſſance
des premieres tentatives du ſavant François
ſur ce ſujer. Voici la réponſe que
M. Bertin en a reçu . <<Un point eſſentiel
>> eſt de trouver l'origine des Chinois, je
>>la regarde comme la clef de l'hiſtoire
>>du monde. M. de Guignes , par fon
>>application à l'étude des langues étran-
» geres , a trouvé la reſſemblance des ca-
>> ractères chinois avec les hiéroglyphes
>> égyptiens ; mais prévenu en faveur de
>>M. Deshauteraies dont j'avois d'abord
>>lu les doutes proposésà M. de Guignes ,
>> je ne fis que jeter les yeux fur l'ouvra-
>> ge de ce dernier , lorſque votre gran-
>> deur m'ordonna de le lire. Depuis
>> qu'elle nous a envoyé la copie de l'Ef-
>>faifur le moyen de parvenir à la lecture
>> des hiéroglyphes égyptiens , j'ai fait plus
>>d'attention ; & la parfaite reſſemblance
» des caractères chinois anciens avec les
>>hiéroglyphes égyptiens , me force d'a-
>> vouer que c'eſt à M. de Guignes que
2
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>>nous devons la connoiſſance de notre
» origine ; mais avant dedonner une en-
>>tiere approbation , j'attens le jugement
> de nos miſſionnaires ſur ſon ouvrage.>>
Pour revenir au Chou - King , la morale
en eſt par- tout très- auſtere ; mais elle
n'apprend rien de nouveau àdes lecteurs
inftruits & éclairés. On pourroit même
renfermer toute la morale de ce livre
chinois dans quelques maximes de Senèque.
Cet ouvrage néanmoins eſt utile. II
eſt même curieux pour ceux qui veulent
connoître les moeurs , les uſages , la maniere
de penſer &de s'exprimer desChinois
il y a trois mille ans. On peut voir
dans l'Eloge de Moukden , poëme annoncédans
un de nos précédens Mercures &
compoſé par l'Empereur Kien- Long, actuellement
regnant , que le Chou- king
eſt encore aujourd'hui la baſe du gouvernement
chinois. M. de Guignes a fait
imprimer à la ſuite du Chou king une
notice intéreſſante du plus ancien livre
canonique des Chinois intituléYKing.
Le ſage Confucius aimoit principalement
ce livre , il l'admiroit , & l'avoit
toujours entre ſes mains ; il l'a enrichi de
commentaires rédigés en dix chapitres
que ceux qui vinrent après lui nommeJANVIER.
1771. 107
د
rent les dix ailes ſur leſquels ce livre voleroit
à la poſtérité. Le philoſophe Chinois
étoit équitable , doux , affable , plus
ſévère pour lui que pour les autress , cenſeur
rigoureux de ſa propre conduite
parlant peu , méditant beaucoup , modeſte
malgré ſes talens,&s'exerçant ſans
ceſſe dans la pratique des vertus. C'eſt
pour le portrait de ce philoſophe qu'a été
fait ce beau quatrain.
De la ſimple vertu ( alutaire interprète ,
Quin'adoras qu'un Dieu, qui fis aimer ſa loi ,
Toi, quiparlas en ſage &jamais en prophète ,
S'il eſt un ſage encore , il penſe comme toi.
Mémoires Historiques ſur la Maiſon de
Coucy encore exiſtante , ſur la véritable
aventure de la Dame de Faïel ,
& fur Eustache de S. Pierre ; in. 8°.;
prix , 36 fols ; chez Delalain, libraire,
rue de la Comédie Françoiſe.
Ces trois Mémoires qui ont été annoncés
dans le Mercure du mois de Novembre
dernier , contiennent une foule
de recherches utiles & agréables , de vérités
toutes nouvelles , puifées dans des
manufcrits inconnusjuſqu'à ce jour; &
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
nous croyons que l'extrait que nous en
allons donner pourra plaire aux amateurs
de l'Histoire de France .
د
M. de Belloy , qui a dédié ſa Tragédie
de Gabrielle à M. de Coucy , paroît
avoir eu pour objet dans le premier de
ces Mémoires d'expoſer au Public les
détails de la découverte heureuſe qu'il a
faite , en parvenant par une ſuite de recherches
juſqu'aux rejetons d'une illuſtre
famille qu'on croyoit entièrement
éteinte. Ce Mémoire a trois parties. La
première renferme un abrégé de l'hiftoire
générale des fameux Coucy , & des
événemens glorieux qui ont élevé cette
grande Maiſon à un ſi haut degré de
puiſſance , qu'elle ne voyoit guère que
la Maiſon Royale au- deſſus d'elle. On y
trouve des anecdotes ſagement difcutées
, ſur le célèbre Thomas de Marle ,
fur Raoul I ; & en particulier ſur Enguerland
le Grand , & fur le projet que
pluſieurs Hiſtoriens ont imputé àce Seigneur
d'avoir voulu ufurper la Couronne
de France pendant la minorité de
S. Louis.
Raoul I , qui avoit épousé en premières
nôces la tante de la Reine de France ,
& en ſecondes nôces la coufine germai
JANVIER. 1771. 109
ne du Roi ( Philippe Auguſte ) , fut la
fouche des trois branches de la Maiſon
de Coucy. La branche aînée finit en
1311 , dès la troiſième génération après
Raoul ; & , faute de ſubſtitution réciproque
entre les trois branches , Alix de
Coucy , héritière de l'aîné , porta tous
ſes biens à Arnould , Comte de Guines ,
qui prit le nom & les armes de Coucy.
Cette nouvelle race s'éteignit encore en
1307. Une portion conſidérable de ſes
biens immenfes fut acquiſe par la Maiſon
d'Orléans - Valois , & fut réunie au
domaine de la Couronne par l'avènement
de Louis XII. « Le reſte paffa par
>> différens mariages de la Maiſon de Bar
>>dans celle de Luxembourg , de celle-
>> ci dans la Maiſon de Bourbon-Vendô-
- >> me , & fut encore réuni à la Couronne
>> par l'avènement de Henri IV , qui
>> comptoit une Coucy parmi ſes aïeules.
>>Aujourd'hui M. le Duc d'Orléans a
>> dans ſon appanage la baronnie de Cou-
>> cy , & preſque toutes les dépendances
>> que les anciens Seigneurs y avoient
>> ajoutées . Qu'il eſt heureux , continue
M. de Belloy , » & glorieux en même
>> temps pour les cadets qui ont confervé
>>le nom, les armes & la valeur hérédi-
ود
2
110 MERCURE DE FRANCE.
>> taire des Coucy , devoir tous les droits
>>de l'aînéde leur Maiſon entre les mains
→d'un Prince ſi magnanime ! Héritier des
>>>vertus ,& fur-tout de la ſublime bonté
>de Henri IV, il daignera s'applaudir du
titre de SiredeCoucy , quand ily verra
>>une raiſon de plus pour protéger les
" reſtes d'une famille toujours digne de
» lui appartenir ».
Dans la ſeconde partie du Mémoire ,
M. de Belloy expoſe en peu de mots la
filiation de la ſeconde branche , appelée
de Coucy- Vervin , & s'arrête particulièrement
ſur un fait très-curieux. C'eſt le
fameux procès de Jacques de Coucy-
Vervin , Gouverneur de Boulogne ſous
François ler , décapité ſous Henri II ,
pour avoir rendu cette place aux Anglois
, & dont la mémoire fut réhabilitée
Yous Henri III. avec le plus grand éclat.
M. de Belloy a fait fur cet article ce
qu'aucunHiſtorien n'avoit eu la patience
de faire. Il a vérifié le procès manufcrit ,
&par les interrogatoires de l'accufé , par
lesdépoſitions des témoins , il démontre
l'innocence de Jacques de Coucy & la
ſcélérateſſe de ſes calomniateurs. Cette
diſcuſſion eſt piquante par ſa nouveauté ,
&intéreſſante par ſon objet. « J'ai cru,
JANVIER. 1771. FIF
dit l'Auteur , ſervir l'humanité , en of-
>> frant à ceux qui décident de la vie des
>>hommes , un nouvel exemple de ces
>>erreurs effrayantes , qui changent en
>> bourreaux de l'innocence les protec-
>>teurs que le Ciel arme pour la dé-
>> fendre.J'ai cru d'ailleurs devoir ce nou-
>>vel hommage à la Maiſon de Coucy ;
>>Jacques de Vervin étoit le ſeul de cette
→ race glorieuſe que l'on eût accuſé d'a-
>> voir mal ſervi la patrie ; & quoique le
>nom des Héros ne foit pas deshonoré
>>par un traître , il eſt toujours heureux
>>de ne pas compter de traîtres dans une
>> famille de Héros » .
Le détail de la réhabilitation eſt touchant.
Les faux témoins furent condamnés
à mort. On célébra avec pompe les
obſéques du malheureux Jacquesde Vervin
: Henri IV,alors Roi de Navarre , le
Cardinal de Bourbon , le Duc de Guiſe ,
tous troisparens des Coucys , envoyèrent
des députés dans la ville de Vervin , pour
aſſiſter en leur nom à cette cérémonie.
«On fit élever dans l'Egliſe de Vervin
>> un ſuperbe Monument en marbre ,
>>>dans lequel on renferma les cendres de
>cetru malheureuſe victime des całom-
>>Riateurs. On y grava ſa condamnation
:
112 MERCURE DE FRANCE.
»& ſa réhabilitation , en ajoutant ces
>> mots nobles & fans faſte , qui portent
>> le caractère de fimplicité & de gran-
>> deur des Coucys : Vixi nonfine gloriâ,
» migravi nonfine invidiâ » .
M. de Belloy termine cette ſeconde
partie , en obfervant que la branche de
Coucy-Vervin fut partagée endeux , à
l'époque de ce même Jacques , qui avoit
un frère nommé Raoul , duquel deſcendent
Meſſieurs de Coucy - Polecourt , actuellement
établis en Champagne. Il remarque
auſſi les nouvelles alliances des
Coucys- Vervin avec la Maiſon de Lorraine
, à laquelle la branche aînée s'étoit
déjà alliée pluſieurs fois dans le tems de
ſa plus grande ſplendeur. Les biens,des
aînés Coucys - Vervin ont paſſé par les
mariages de leurs héritières, dans les maifons
de Comminges , de Mailly & de
Croy.
La troiſième partie de ce Mémoire eſt
employée à examiner & à résoudre la
ſeule difficulté qui ſe ſoit élévée dans
toute la généalogie de Meſſieurs de
Coucy- Polecourt , par l'ignorance de
l'Allouette auteur qui a écrit l'hiſtoire
de la maiſon de Coucy. M. de Belloy
prouve que l'Allouette a en effet abſolu-
,
:
t
JANVIER. 1771. 113
ment ignoré tous les partages & tous les
actes de la famille : il relève une foule
de bevues de cet Hiſtorien déjà tant décrié
par Duchefne , par D. Touſſaint
Dupleffis , & par M. le Baron de Zurlauben.
Il finit , en rapportant le certificat
que M. d'Hozier de Sérigny , Juge d'Armes
de la Nobleſſe de France , vient de
donner au Roi en faveurde Meſſieurs de
Coucy : Je certifie au Roi que les titres de
Meffieursde Coucy font à l'épreuve de la
critique la plus févère , & qu'il en résulte
incontestablement qu'ils defcendent en ligne
masculine de la très illustre Maison de
Coucy , connue par charte dès l'an 1042 .
Pour donner à nos lecteurs une idée
de l'état actuel de la maiſon de Coucy ,
nous rapporterons quelques phrases qui
terminent cemémoite. « Voilà donc plus
» de 700 ans d'une deſcendance directe
»& de mâle en mâle ; avantage que n'a
>> point eu la branche aînée , qui s'eſt
>>perdue dans la maiſon de Guines , &
>> n'a conſervé qu'en partie les armes de
>> Coucy. Meſſieurs de Coucy-Polecourt
>>les portent encore ſans aucun mêlange,
>> ſans aucune altération ; mais c'eſt l'ame
>> de leurs aïeux qu'ils ont conſervée en-
>> core plus entière. Qu'on juge s'ils ont
114 MERCURE DE FRANCE.
» dégénéré de leur race illuſtre. Grunin-
>gue , Laufelt , Rocoux , Fontenoi ,
>>d'Ettingue , Philipsbourg , Parme ,
>>Guastalle , Malplaquet , Turin , Fleu-
>>> rus , Nervinde , &c. ont toujours vu
➤ desCoucys vainqueurs , ou morts , ou
>>bleſſes... Meſſieurs de Coucy ſe ſont
>>bornés à ſervir la patrie , à prouverleut
>> nom par leur courage. Ils ont paffé
>> ſucceſſivement, l'un trente , l'autre qua.
>>>rante , l'autre ſoixante années dans les
» premiers Régimens du Royaume, vicil-
>> liſſant tour à tour dans les honneurs
>> obfcurs de quelque légion. Tout ce que
ود
la fortune donne leur a été interdit ;
>>tout ce que la valeur mérite , ils l'ont
obtenu. Legradede Brigadier des Ar-
> mées du Roi , ce terme de l'ambition
> de la Nobleſſe qui n'a que des ver-
» tus , a borné la fortune militaire de
>>l'oncle & du père de M. de Coucy.
>>> Lui-même , père de quinze enfans ,
>> dont fix vivent encore , il a été obligé
>>dequitter le ſervice après trente années,
>>pourdonnerà la France ,par l'éducation
>>de ſes enfans , des Coucys auſſi dignes
» que lui du beau nom qu'ils portent.
» Son fils aîné , âgé de vingt-quatre ans ,
>>compte déjàdouze années de ſervice ,
JANVIE R. 1771. 11ς
»&a fait cinq campagnes dans le Régi-
> ment d'Orléans. Je fais qu'il y a plu-
>> ſieurs anciennes familles qui languif-
>>>ſent ainſi oubliées dans des coins du
>>Royaume. C'eſt un malheur pour la pa-
>> trie : c'eſt peut-être une reſſource. En
relevant les anciennes colonnes de la
>> Monarchie , on la ſoutient plus forte-
>> ment , on prolonge plus sûrement ſa
>>durée & ſa ſplendeur. Les vieilles ra-
> ces ramènent les vieilles vertus , &
>> raffermiſſent les premiers fondemens
»d'un Etat que des vices nouveaux
>>pourroient ébranler.
>> Royale deſcend de Louis le Gros par
د
...
• La Maiſon
les mâles , & de Raoul de Coucy par
» les femmes. Meſſieurs de Coucy def-
>> cendent de Louis le Gros par les fem-
» mes , & de Raoul par les mâles. Cette
>>double alliance mérite de n'être pas
>> oubliée» .
Le ſecond Mémoire a pour objet de
conſtater s'il eſt réellement vrai que le
Châtelain de Coucy ait envoyé ſon coeur
àla femme du Seigneur de Faïel , & que
le mari jaloux ait pouffé labarbarie jufqu'à
faire manger à cette infortunée le
coeur de fon amant. On trouve dans ce
mémoire des découvertes encore plus fin116
MERCURE DE FRANCE.
gulières que dans le premier. Juſqu'ici
on ne connoiſſoit fur cette aventure aucun
monument plus ancien que la chronique
qui eſt rapportée par le Préſident
Fauchet , mais qui n'ayant été écrite
qu'en 1380 , eſt poſtérieure de près de deux
cens ans à l'événement qu'elle raconte.
Cette chronique faifoit mention d'une
hiſtoire beaucoup plus ancienne , & l'in .
ventaite des livres du Roi Charles V.
annonçoit que ce Prince avoit un manufcrit
intitulé du Châtelain de Coucy &
de la dame de Faïel. M. de Belloy a découvert
à la Bibliothèque du Roi une copiede
ce manufcrit , fur laquelle on lit
que l'ouvrage a éré composé en 1228 ,
38 ans après l'événement ; & il obſerve
que le ſtyle de l'ouvrage étant beaucoup
plus difficile à entendre que celui
de l'hiſtorien Froiſſard & que celui dela
chronique de Fauchet , paroît être le véritable
ſtyle du treizième ſiècle .
M. de Belloy traduit en partie ce manuſcrit
intéreſſant , & en donne un extrait
qu'il faut lire dans le Mémoire même.
La naïveté du récit& la ſimplicité
des faits donnent à cette hiſtoire le plus
grand air de vérité. Mais ce qui doit lui
mériter le plus de confiance , ce ſont les
4
JANVIER. 1771. 117
propres chanſons du Châtelain de Coucy,
dont M. de Belloy trace une légère
idée , & qui ſont connues de pluſieurs
Savans. Ces chanſons ſe trouvent , pour
la plupart adaptées dans le manufcrit aux
événemens pour lesquels elles ont été
compoſées , de manière qu'elles fervent
de preuves à preſque tous les faits . A
l'égardde la catastrophe , qui est le fait
principal qu'il falloit éclaircir , M. de
Belloy a encore trouvé une autorité bien
impoſante ; c'eſt le témoignage de l'hiftorien
Froiflarddans un aurre manufcrit,
preſque aufli ignoré que le premier , &
qui exiſte à la Bibliothèque du Roi.
Au reſte , felon ces manufcrits , le
Héros de cette funeſte aventure n'eſt ni
Raoul I , ni Raoul II , Sires de Coucy ,
comme on l'a cru juſqu'à préſent , mais
Renault de Coucy , Châtelain de Coucy.
Quant à l'Héroïne que le premier
manufcrit n'appelle jamais que la
dame de Faïel , M. de Belloy démontre
que ce ne pouvoit être une Vergy,
iſſue de la grande maiſon connue en
Bourgogne ſous le nom des Preux de
Vergy; mais il fſoutient que c'étoit la fille
-d'un Seigneur de Levergies , dont la fa-
-miile étoit depuis long-tems établie dans
118 MERCURE DE FRANCE.
une terre de ce nom , àdeux lieues de
S. Quentin, & à une lieue de la Seigneurie
de Faïel . C'eſt M. de Belloy qui le
premier a fait cette découverte dans une
foule de titres qu'il a vérifiés. On fent
combien ces détails font curieux dans
l'ouvrage même; combien il a fallu de
foin& de travail pour porter la lumière
dans l'obſcurité antique de ces fairs ſi
éloignés de nous , &qui n'étant que des
événemens particuliers , renfermés dans
le ſeind'une oudedeux familles,n'ont pu
être conſtatés par des monumens publics.
Ce mémoire contient encore des remarques
nouvelles ſur le Poëte Guillaume
de Cabeſtang chanté par Pétrarque ,
& auquel on a attribué toute l'aventure
du Châtelain de Coucy. M. de Belloy
rend compte de pluſieurs manufcrits , que
M. de Ste . Palaye a bien voulu lui communiquer
, fur la vie intéreſſante de ce
célèbre Troubadour, Il les diſcute avec
intérêt , ainſi que les deux contes de Bocace
furGuillaume deGardaſtaing & fur
la fillede Tancrède , ainſi que l'hiſtoire
de la Châtelaine de Vergy & du Duc de
Bourgogne , Hugues I ; & il prouve que
cette dernière hiſtoire n'a aucun rapport
, mème par les événemens , avec
JANVIE R. 1771. 119
celle de la Dame de Faïel , mais que
l'hiſtoire du Poëte Cabeſtang peut être
regardée comme la copie de celle du
Châtelain de Coucy. Cependant il ne
prononce pas affirmativement à cet égard,
&voici ſa concluſion : « Si quelqu'un
>> ſe plaifoit à penſer que les auteurs de
>>la vie de Cabeſtang n'en ont impofé
>> que ſur les circonstances , & que le
>> fonds en eſt vrai ; ( ce qui ne paroît pas
>> impoſſible ) ; alors il faudroit convenir
» que le crime du Seigneur de Rouſſil-
>> lon eſt néceſſairement un crime répété,
>>comme on n'en voit que trop dans
>> l'hiſtoire du Genre Humain ; & puif-
>> que Coucy eſt morten 1192 , & Ca-
>> beſtang en 1213 , il s'enfuivroit que
» le Seigneur de Rouſſillon auroit été
>> inſtruit de l'horrible vengeance du Sei
>>>gneur de Faïel , & auroit cherché , en
>> imitant cet époux féroce , à le ſurpaf-
» fer en barbarie . Alors un rafinementde
>> cruauté m'étonneroit moins : l'homme
>> eſt jaloux de mettre du ſien dans tour
>>>ce qu'il imite ; & les crimes du ſecond
>>coupable font plus compofés que ceux
» du premier » .
Enfin le troiſième Mémoire réfute des
bruits injurieux , répandus depuis quatre
120 MERCURE DE FRANCE.
ans contre la fidélité d'Eustache de S.
Pierre. Il établit que le Héros de Calais
s'eſt véritablementdévoué pour ſesconcitoyens
: que , ſi Edouard lui a fait grace
de la vie , il l'a dépouillé de tout , & a
diſtribué ſes maiſons& fes héritages aux
Officiers Anglois : que , fi ce Prince lui a
accordé dans la ſuite une modiqué penfion
de yoo de nos livres tournois, c'étoit
uniquement pour lui donner du pain, pro
fuftentationefua. Les preuves de M. de
Belloy font toutes puiſées dans les détails
de pluſieurs pièces originales , recueillies
à la Tour de Londres par M. de
Bréquigny , & dont ce ſavant Académicien
n'avoit pu tracer qu'une idée générale
dans un mémoire publié il y a
quelques années. C'eſt en donnant à ce
mémoire de M. de Bréquigny une interprétation
forcée , &unſens tout contraire
à celui de l'auteur , que des perſonnes
mal intentionnées étoient parvenues à
calomnier la vertu d'Eustache de S.
Pierre. M. de Belloy venge &juſtifie fon
Héros. Il éclaircit par la même occafion
pluſieurs événemens du ſiége de Calais ,
&ces éclairciſſemens fonttirés des lettres
mêmes d'Edouard .
En général , on trouve dans ces trois
mémoires
JANVIER. 1771 . 121
mémoires le travail le plusopiniâtre pour
la recherche de la vérité , & le zèle le
plus ardent pour tout ce qui peut intéreſſer
la gloire de la nation. Concluons
parces mots qui finiſſent le dernier mémoire
, & qui ſont pleins de l'eſprit patriotique
de l'auteur : » Je gémis de cet-
>>teAnglomanie aviliſſante , qu'on affec-
>> te aujourd'hui en France. Croit-on
>>qu'en imitant bien ou malleurs habits,
..
leurs voitures , leurs jeux de cartes ,
>> leurs promenades , & même leur pré-
>>tendue indépendance , nous mérite-
>> rons l'eſtime des Anglois ? Aimons &
>> ſervons notre patrie , comme ils ai-
» ment& fervent la leur; alors ils nous
>> reſpecteront. Si quelquefois ils onttémoigné
du mépris pour notre nation,
> c'eſt dans des tems de relâchement , où
>>>nous leur avons paru moins dignes
>d'être leurs rivaux ».
• CesMémoiresse vendent à Paris, prix ,
36 fols , chez Delalain , rue & à côté de la
Comédie Françoiſe.
L'Art du Trait de Charpenterie , par le
Sr Nicolas Fourneau , maître charpentier
à Rouen , ci- devant conducteur de
charpente & démonstrateur du trait à
II. Vol. F
LOA
DE
122 MERCURE DE FRANCE.
Paris ; troiſième partie contenant vingt.
ſept planches ; vol. in -fol. prix , 121 .
broché. A Rouen , chez Laurent Dumeſnil
, imprimeur - libraire , rue de
l'Ecureuil ; & ſe trouve à Paris , chez
N. M. Tilliard , libraire , quai des Auguſtins
, à St Benoît,
Les deux premieres parties de cet ouvrage
, qui ſe trouvent chez les mêmes
libraires&dont le prix eſt de neuf livres
chacune brochée , ont reçu des connoifſeurs
un accueil qui ne peut manquer
d'être favorable à cette troiſième partie.
L'auteur traite dans celle- ci des courbes à
doubles courbures&des empanons, communement
nommés coupes tourniſſes. Il
pafſe légerement ſur les ſections coniques
, ſe réſervant de les développer plus
amplement dans un traité où il démontrera
la pénétration des corps . Il fait voir
enpeu de mots que l'ellipſe , l'hyperbole
& la parabole dans un cône droit qui a
même baſe & non même hauteur de ſommet,
forment la même courbe en plan ,
& que dans le même cône il peut y avoir
deux éllipſes partant du même point, égales
en longueur&non en furface. Il enſeigne
la différence des ſections d'un
grand cône ſcalène à une partie , quoique
JANVIER . 1771. 123
ayant , comme ceux ci-deſſus mêmebaſe.
Il fait voir enſuite les différentes lucarnes
à la capucine à pente double , ainfi
que leur comble ſur les ſablieres & le
développement. On trouve dans cette
même partie les guitarres ordinaires ſans
aucunes pentes & à doubles pentes , leur
aſſemblage à face, à plomb,traverſante &
tourniffe. Les planches dont cet ouvrage
eſt enrichi facilitent beaucoup l'intelligence&
le rendentd'une utilité pratique
&indiſpenſable pour les architectes , les
charpentiers& tous ceux qui , par état ou
pargoût , s'occupent de la conſtruction .
:
Ecole d'agriculture pratique , ſuivant les
principes de M. Sarcey de Sutieres ,
ancien gentilhomme ſervant , & de la
ſociété royale d'agriculture de Paris ;
par M. de Grace , ancien auteur de la
Gazetre & du Journal d'Agriculture ;
vol. in - 12. A Paris , chez Knapen &
deLaguette , libraires-imprimeurs , en
face du pont St Michel.
Si l'eſprit de ſyſtême eſt nuiſible aux
progrès de nos connoiſſances , s'il eſt capable
de nous égarer dans la recherche
de la vérité; c'eſt ſur tout lorſqu'il eſt
queſtion de l'agriculture. La nature ſeule
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
doit être ici conſultée. Elle eſt ſoumiſe à
des lois qu'elle ne découvre qu'au praticien
éclairé, attentif, & qui,comme M. de
Sutieres, n'a ceſſé de l'interroger pendant
l'eſpace de plus de vingtans.Cette école
d'agriculture doit donc être regardée
comme le manuel de tous ceux qui par
état ou par goût s'adonnent à la culture
des terres; elle eſt le réſultat d'expériences
confirmées par des ſuccès continuels
dans différentes provinces du royaume.
La méthode que ce bon ouvrage enſeigne
, loin d'être diſpendieuſe , offre au
contraire lesmoyens dediminuer la quantité
des ſémences , des engrais , &c. procure
des récoltes plus abondantes , des
grains de meilleure qualité , les garantit
des maladies &des intempéries des ſaifons
, &c. Tout ceci a été expoſé parM.
deGrace avec la clarté& la précision que
demandent ces fortes d'ouvrages.
Oreste ou les Coéphores , tragédie d'Efchile,
traduction nouvelle , avec des
notes. A Paris , chez Deſaint, libraire,
rue du Foin St Jacques . *
Lestrois articlesfuivansfont de M. de la Harpe.
Comme on lui en a attribué qui nefont pas de
Lui, nous mettrons désormaisfon nom àtousceux
qu'ilnous donnera.
JANVIER. 1771. 125
L'auteur nous apprend dans un avertiſſement
qu'il avoit traduit toutes les
tragédies d'Eſchile avant qu'on eût annoncé
au Public la traduction qui parut
vers le milieu de l'année derniere , &
dont nous avons rendu compte. En reconnoiffant
le mérite de cet ouvrage eftimable
, le nouveau traducteur croit
pourtant que ſa verſion , dont il donne
un eſlai dans les Coéphores , feroit peutêtre
plus propre à faire connoître le génie
du poëte Grec , parce qu'il ne s'eſt
permis aucune des libertés qu'a priſes ce-
Jui qui l'a précédé. Il s'est défendu a de
>> ſubſtituerune expreſſion naturelle à une
> expreſſion figurée , une figure foible à
>>une figure forte , une métaphore timi-
>> de& foutenue à un amas de métapho
>> res hardies , accumulées ſans liaiſon ;
>> une marche ſimple & toujours unie à
>>une marche inégale , &c. Je me flat-
>>>tois ( ajoute - t - il ) qu'en confervant à
> Eſchile ſon air étranger , il ſeroit d'au-
> tant plus propre à piquer la curiofité
>>des lecteurs , qu'il reſſembleroit moins
>> à ce qu'ils connoiſſent ; ainſi le voya-
>> geur philofophe , peu touché des légè-
>> res différences qui ſe trouvent entre les
» moeurs de ſa nation & les moeurs d'une
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>> nation voiſine , aime à ſe tranſporter
>> chez des peuples moins civilisés , pour
>> y chercher le ſpectacle nouveau de
» moeurs abſolument éloignées de celles
>> de ſon pays. »
Le traducteur a très-bien rempli le plan
qu'il s'étoit propoſé. Il conſerve à l'auteur
Grec ſa couleur étrangere , ſes hardieſſes
poëtiques , ſes écarts , ſon ſtyle
audacieuſement figuré , ſes phrases brifées.
Jamais il n'adoucit ce qu'il pourroit
avoir de trop dur , ni ne rectifie ce qui
pourroit paroître inexact. En un mot Efchile
eſt chez lui auſſi Grec qu'il peut
l'être en François , & cette traduction a le
mérite très-précieux de rendre fidèlement
le caractère de l'original. On relève quelquefois
dans les notes des fautes d'exactitude
de la part du premier traducteur ,
d'autant plus excuſables en lui qu'il a voulu
donner à ſa verſion des formes plus
élégantes& plus douces ,& qu'il s'eſt cru
obligé de polir quelquefois le génie brute
d'Eſchile , de peur qu'il n'effarouchât la
délicateſſe de notre goût. On rapproche
dans ces mêmes notes quelques imitations
que l'auteur a cru voir dans lespoë.
tes François qui ont traité le ſujet d'Electre
; mais ces imitations paroiffent
A
JANVIER. 1771. 127
cherchées un peu trop loin & ſouvent
font trop peu de choſe. Dans les Oreſtes
François on a beaucoup pris à Sophocle
& fort peu à Efchile , & l'on a très bien
fait. Longepierre , qui ſentoit le mérite
des anciens , mais qui n'en avoit guère
lui-même , a ſuivi pas - à -pas la marche
de Sophocle qui eſt ſimple & belle ; mais
il ne ſavoit pas que plus un plan eſt timple,
plus il faut que les perfonnages ſoient
éloquens , & que c'eſt précisément pour
cette raifon que la ſimplicité en ce genre
eſt le partage des hommes ſupérieurs.
Auſſi ſa pièce eſt très-ſagement ennuyeu.
fe. M. de Crébillon qui avoit du génie ,
& qui en eut fur- tout dans Rhadamiste ,
mais quid'ailleurs n'avoit pas toujours,le
goût fûr , dit , dans ſa préface d'Electre ,
que, s'il avoit quelque choſe à imiter de
Sophocle , ce ne ſeroit pas fon Electre
& en effet il ne l'a point du tout imitée.
Je ne fais s'il a eu raiſon ; mais M. de
Voltaire s'eſt très-bien trouvé de n'avoirpas
en tant de mépris pour le poëre Grec.
Il a vu que, dans un ſujet quelconque, il y
ades beautés primitives &originales qui
ne peuvent échapper à un homme tel que
Sophocle , & que , venant après lui , ce
qu'ily avoit de mieux à faire étoit de s'en
و
:
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
emparer. Ainſi le beau caractère d'Electre
, le contraſte des deux Soeurs , la ſcène
de l'urne , cette ſcène immortelle , l'un
des plus beaux efforts de la tragédie antique
, ſontdes traits premiers que M. de
Voltaire a cru devoir emprunter , parce
qu'il étoit für de les embellir , & parce
que le génie dans ſa route reſpecte les
traces du génie , tandis que la médiocrité
s'en écarte par ignorance ou par défefpoir.
Nous citerons ici quelques morceaux
de la traduction des Coéphores qui donneront
une idée de l'énergie de l'original
&des talens du traducteur .
«Une voix terrible , ( c'eſt le Choeur
» qui parle ) capable de faire hériſſer
>> d'horreur les cheveux , s'eſt fait enten-
>> dre au fond de ce palais ; elle a tonné
» dans l'appartement des femmes ; ſes
>> éclats épouvantables ont troubléle filen-
>> ce de la nuit; elle s'eſt expliquée dans
>> un fonge prophétique qui annonce la
>> vengeance , & les interprétes ont déclaréde
la part des dieux , que, des en-
>> trailles de la terre, les morts en cour-
>> roux s'élevoient contre leurs aſſaſſins ,
»
» &c.
Le tableau des menaces d'Apollon , fi
JANVIER. 1771 . 129
la mort d'Agamemnon n'eſt pas vengée ,
eſt de la plus grande force , & d'autant
plus heureux qu'il fonde & prépare le
meurtre de Clitemneſtre . •Des maux
>> ſansnombre (ditOreſte) vengeroient fur
» moi-même une ombre qui doit m'être
>>chere. Ainfi me l'annonce ce Dieu qui
» apprend aux mortels à calmer des ma-
>> nes irrités . Une cruelle maladie déchi-
>> reroit mon corps ; une lépre doulou-
>>reuſe rongeroit mes os juſqu'à la moël-
>> le , & mes cheveux blanchitoient avant
> le tems. Il a parlé de furies redouta-
>> bles qui naîtroient du ſang de mon
» père. Au ſein des ténèbres je verrois
>> étinceler ſes regards menaçans ; car,du
>> fond de la nuit infernale , ceux dont
>>une main parricide a terminé la vie ,
>> lancent des traits inévitables . L'effroi
>>>nocturne , la rage armée d'un fouet d'ai-
>>rain , agite , trouble & pourſuit de ville
>> en ville le malheureux qui ne les venge-
> roit pas. Dans cet état,plus de part aux
>>facrifices ni aux libations ſacrées. Plus
>>de place au pied des autels. Qui rece-
>> vroit celui que poursuivroit viſible-
» ment la colère d'un père ? Qui habite-
> roit avec lui ? &c. »
La plus belle ſcène de la pièce eſt celle
Fv
150F MERCURE DE FRANCE.
qui ouvre le fecond acte. L'homme de
lettres qui rend compte de cette nouvelle
traduction , a eſſayé de mettre en vers une
partie de cette ſcène qui offre le ſpectacle
des moeurs antiques ,& qui tient à toutes.
les idées des anciens fur les manes , les
enfers , les cérémonies funèbres , la fainteré
des tombeaux & la divinité des
morts.
ELECTRE , chargée de préſensfunéraires ,
entourée d'esclaves qui portent des vaſes,
s'approche du tombeau d'Agamemnon...
Vous , qu'en mon infortune il m'eſt permis de
voir ,
Eſclaves qui m'aidez dans ce triſte devoir ,
Quels voeux puis-je former ſur le tombeau d'un
: père?
En épanchant les eauxdu vaſe funéraite ,
Dirai-je? Agamemnon , c'eſt ton épouſe enpleurs
Qui t'offre par mes mains les dons de ſes dou
Y leurs ;
Auxmânesd'un époux elle offre cet hommage...
Non , je ne l'oſe pas .-Hélas! & quel langage ,
Quelle prière encore & quel ſouhaits pieux ,
Conviennentà ſa fille en ces funèbres lieux ?
Parlez. Qu'en ce moment vos avis m'encoura
gent. A
JANVIER. 1771. 131
Ah! fur les meurtriers dont les préſens l'outragent
,
Si ma voix, appelant ſa vengeance & fes coups ,
De ſes mânes trahis atteſtoit le courroux !
Si mon ame en croyoit ce tranſport qui l'anime !
Enfin , puiſque je viens pour expier un crime ,
Dois-je jeter au loin ces vaſes odieux
Et fuir avec horreur en détournant les yeux ?
J'implore vos conſeils ; je les ſuivrai fans peine.
Vous partagez ici mon malheur & ma chaîne .
Ne craignez rien ; ſongez que ſous les lois diu
for.t..
L'efclave & le tyran ſont égaux dans la mort.
Ne diffimulez point ,& banniſlez la crainte.
UNE ESCLAVE DU CHEUR .
Nous ſommes ſans effroi.. Nous parlerons fans
feinte.
J'enjure le tombeau du plus grand des mortels ,
Plus auguſte pour moi , plus faint que les autels.
ELECTR F
Ah ! ſi vous révérez la cendre de mon père ,
Vous pouvez tout ſur moi ; ſa fille vous eſtchères
Parlez.
L'ESCLAVE .
En arrofant ce marbre inanimé ,
Invoquez ce héros pour ceux qui l'ont aimé.
Evj
132 MERCURE DE FRANCE.
ELECTRE.
Etqui dois-jenommer ?
L'ESCLAV
Les ennemis d'Egifte,
Vous , moi.
ELECTRE.
Moi ſeule hélas !
L'ESCLAVE.
Cet abandon fi triſte
Vous fait- il oublier qu'il eſt encor ? .. Maisnon ;
C'eſt àvous ſeule , Electre , à prononcer ce nom.
ELECTRE..
Quel est donc votre eſpoir ? & qui voulez -vous
dire?
L'ESCLAVE.
Oreſteeſt loinde vous ; mais Oreſte reſpire.
ELECTRE.
Queljour luit dans mon coeur !
L'ESCLAVE.
Ce coeur infortuné
Nedoit rienvoir ici qu'un père aſſaffiné.
Contre ſes aflafins...
JANVIER. 1771. 133
ELECTRE.
Faut-ilque je vous croie?
L'ESCLAVE.
Demandez à grands cris que le Ciel vous envoie...
ELECTRE.
Desjuges ? des vengeurs ?
L'ESCLAVE .
UnDieu pour vous armé ,
Oubien quelque mortel par les dieux animé ,
Qui ... gardez d'écouter des ſentimens timides...
Qui verſe ſans pitié le fang des parricides .
ELECTRE.
Est- ce à moi , jufteCiel ! à moi , qu'il eſt perinis
De ſouhaiter la mort à de tels ennemis ?
L'ESCLAVE.
Tout eſt permis fans doute à qui pourſuit le
crime,
Aqui s'en voit encor l'eſclave& la victime.
ELECTRE.
Eh! biendonc , ô Mercure ! ô dieu des ſombres
bords!
Toi , dont le Caducée eſt redouté des morts ,
Vapréſenter mes voeux à ces dieux inflexibles
34 MERCURE DE FRANCE .
Dont mon père aujourd'hui ſubit les lois terri
bles,
A la terre , par qui tout naît & ſe détruit ,
Qui rappelle en ſon ſein tout ce qu'elle a produit.
Omon père ! reçois cette liqueur ſacrée.
Elle répand les libations.
Je t'appelle, ô grande ombre en mon coeur adorée!
Jette un oeil de pitié ſur tes triſtes enfans.
Fais que dans ton palais ils rentrent triomphans.
Maintenant pourſuivis , trahis par une mère ,
Ils ne peuvent trouver d'aſyle ſur la terre.
On a fouillé ton lit , & ton épouſe , ô ciel!
Yreçoit dans ſes bras ton aſſaſſin cruel !
Oreſte eft fugitif , & moi je ſuis eſclave ;
Et ce lâche oppreſſeur , Egiſte qui nous brave ,
Qui s'affied ſur ton trône & rit de nos loupirs ,
Livrant aux voluptés ſes coupables loiſirs ,
Richede ſes tréſors ,tranquille ſur ſa proie ,
Dévore inſolemment les dépouilles de Troie.-
Mon père , entends ma voix ; fais qu'Electre à jamais
Eloignede ſon coeur l'exemple des forfaits ,
Des deſtins ennemis ſupporte les injures,
Et conſervedes mains innocentes & pures.
Tels font mes voeux pour moi , pour ton malheu
e reux fils.
Exauce d'autres voeux contre tes enneinis.
:
JANVIE R. 1778. 135
Parois , élève - toi de ta tombe inſultée ;
Parois ; qu'à ton aſpect leur ame épouvantée
Reflente cet effroi précurſeur du trépas :
Lance fur eux ces traits que l'on n'évite pas ,
Ces traits de Néméſis & de la Deſtinée ;
Viens , donne leur la mort comme ils te l'ont
donnée.
Et vous , faites entendre au tour de ce cercueil
Les chants de la triſteſſe & les hymnes du deuil.
LE CHEUR .
Pleurons , pleurons fur notre maître ,
Sur notre maître malheureux.
Pleurons ſur ſes enfans ; ah! ſes enfans peut- être
Ont un fort encor plus affreux .
La ſource de nos pleurs ne peut être tarie :
Que fon ombre en ſoit attendrie .
Mêlons , mêlons nos pleurs à ces libations
Qu'Electre vient répandre
Sur cette auguſte cendre ,
2
Près de qui le deſtin veut que nous gémiſſions.
Ogrand Agamemnon , du ſéjour des ténèbres ,
Entends nos cris funèbres .
Lemalheur trop long-tems s'eſt repoſe ſur nous;
Que fur nos ennemis déſormais il s'arrête.
Je dévoue aux enfers , à la mort , à tes coups
Leur ctiminelle tête.
Qui ſera ton vengeur ? qui nous ſauvera tous ?
OMars! de ſang infatiable !
!
:
136 MERCURE DE FRANCE.
O Mars ! c'eſt à toi de frapper.
Deſcends , prends dans tes mains ce glaive inévitable
,
:
Qui vient moiſſonner le coupable
Au moment qu'il croit échapper.
Pour entrer dans l'eſprit de cette ſcène
, il faut bien ſe ſouvenir du pouvoir
que les anciens attachoient aux impréca--
tions religieuſes & à la vengeance des
mânes. Si Electre balance à implorer
Tombre d'Agamemnon & à maudire ſes
aſſaſſins , c'eſt qu'elle eſt bien sûre que ſa
prière ne ſera pas vaine , qu'elle fera entendue
des dieux infernaux & qu'ils ſe
chargeront de l'exaucer. Demander la
mort des coupables , c'eſt demander la
mort de ſa mère ; elle tremble , elle héfite
, & le Choeur la raſſure & l'encourage.
Sur notre ſcène elle ne balanceroit
pas un moment à prononcer ſes malédictions
, parce que notre eſprit ne ſe repréſente
pas leur effet auſſi prompt & auffi
infaillible. Clitemneſtre elle-même , par
une ſuite de ce même principe , croit de.
voir déchir , autant qu'il lui eſt poſſible ,
l'ombre de fon époux maſſacré. Elle n'ofe
ſe préſenter elle-même devant ſa tombe
qu'elle violeroit par ſa préſence. Elle
JANVIER. 1771. 137
envoie ſa fille qui eſt innocente & qui
doit être chère à ſon père. Elle l'envoie
avec des préſens ; &fa fille ſaiſit ce même
inſtant pour faire,d'un ſacrifice expiatoire,
une invocation de vengeance&de haine
adreſſée aux divinités infernales & dont
l'effet doit tomber ſur Clitemneſtre . Cette
idée eſt grande & fublime , & le moment
où Electre ſe réſout à lancer les
malédictions devoit faire frémir les ſpectateurs.
Sophocle qui avoit à faire la même ſcè-
> ne l'a rendue plus touchante & moinsterrible.
Chez lui c'eſt Chriſothemis , la
foeur d'Electre , que Clitemneſtre a chargée
de porter des préſens au tombeau
d'Agamemnon. Cette femme coupable
eſt effrayée d'un ſonge menaçant qu'elle
voudroit détourner par des expiations.
Chriſothémis trouve Electre ſur ſon paſſage
& lui expoſe les terreurs de leur mère&
le deſſein qui l'amène. Electre, ſaiſie
d'horreur , la conjure de ſe refuſer aux
deſirs impies de Clitemneſtre , & cet endroit
eſt d'une beauté qu'il ſera facile
d'entrevoir même au travers de cette foible
traduction .
Ah! ma ſoeur , ( s'écrie Electre) loin de vous ce
miniſtère impic ;
138 MERCURE DE FRANCE.
Loin, loin de ce tombeau ces dons d'une ennemie.
Voulez- vous violer tous les droits des humains ?
Avez- vous pu charger vos innocentes mains
Des coupables préſens d'une main fanguinaire ,
Des préſens qu'ont fouillés le meurtre & l'adultère?
Voyez ce monument : c'eſt à vous d'empêcher
Que jamais rien d'impur ne puiſſe en approcher.
Fetez , jetez , ma foeur , cette urne funéraire ,
Ou bien loin de ces lieux cachez la ſous la terre
Et, pour l'en retirer, attendez que la mort
De Clitemneſtre un jour ait terminé le ſort ;
Alors reportez- la ſur ſa cendre infidelle ;
Allez , de tels préſens ne ſont faits que pour elle.
Croyez - vous , s'il reſtoit dans le fond de fon
coeur,
Après fes attentats , une ombre de pudeur ,
Croyez- vous qu'aujourd'hui la fureur qui l'anime
Vintjuſques dans la tombe outrager ſa victime ,
Infulter à cepoint les manes d'un héros ,
La majesté des morts &les dieux des tombeaux ?
Et de quel oeil , ô Ciel ! penſez- vous que mon
père
Puifle voir ces préſens que l'on oſe lui faire ?
Ah ! n'est- ce pas ainſi , quand il fut maſſacré ,
Qu'on plongea dans les eaux ſon corps défiguré ,
Comme ſi- l'on eût pu, dans le feindes eaux pures ,
Laver enmême-tems le crime & les bleſſures?
f
JANVIER. 1771. 139
Les forfaits à ce prix ſeroient-ils effacés ?
Ne le permettez pas , Dieux qui les puniflez !
Et vous, ma foeur ,& vous , n'en commettez point
d'autres.
!
1
Prenez de mes cheveux , prenez auſſi des vôtres ,.
Le déſordre des miens atteſte mes douleurs ;
Souvent ils ont fervi pour eſſuyer mes pleurs .
Ilm'en reſte bien peu ; mais prenez , il n'importe .
Il aimera ces dons que notre amour lui forte.
Joignez-y ma ceinture , elle eſt ſans ornement';
Elle peut honorer ce trifte monument .
Mon père le permet , il voic notre misère.
Lui ſeul peut la finir , &c.
Il faut convenir en lifant de pareils
morceaux dans l'original que jamais la
nature ne parla un langage plus touchant
& plus énergique ; c'eſt le ton de la douleur
la plus vraie & la plus tendre , le
eri d'une ame ſenſible & indignée. Voilàde
ces endroits qui font égalemene
beaux pour toutes les Nations , parce
le ſentiment eſt par- tout le même. Il s'en
faut bien qu'il y ait dans Eschile riende
ſi pathétique , ni même dans Euripide .
Sophocle me paroît le génie le plus dramatique
de l'antiquité. Mais,pour l'apprecier,
il faut abſolument ſe reporter au
semps où il vivoit. C'eſt un principe d'er
1
i
140 MERCURE DE FRANCE.
reur qu'on retrouve dans preſque tour
ce qu'on a écrit ſur la Tragédie , de vouloir
juger far les mêmes réglesle théâtre
des anciens & le nôtre , dont le ſiſtême eſt
très-différent. Ce qui le prouve ſans réplique
, c'eſt qu'il n'y a pas une ſeule-tragédie
grecque qui , donnée ſur notre
ſcène ſans aucun changement, y pût obtenir
du ſuccès , excepté peut- être le Philoftéte
de Sophocle. Pourquoi ? C'eſt que
nous portons au théâtre un eſprit tout
différent de celui qu'y portoient les anciens
; que notre langue , nos théâtres ,
nos moeurs n'ont ni la même pompe , ni
les mêmes reſſources , & qu'en conféquence
nous exigeons plus des écrivains.
Une tragédie , chez les Grecs , étoit une
fête donnée par les Magistrats dans certains
remps de l'année aux dépens de la
République , dont ont y prodiguoir les
richeſſes . On raſſembloit dans un amphithéâtre
immenſe , une foule innombrable
dePeuple & l'on repréſentoitdevant
lui des événemens célèbres dont les héros
étoient les ſiens , dont l'époque étoit
préſente àſamémoire & dont les détails
étoient fus par coeur , même des enfans.
Une Architecture impoſante , une décoration
magnifique attachoit d'abord les
JANVIER. 1771. 141
yeux de l'aſſemblée , & ſeule auroit fuffi
pourfaire unſpectacle.La déclamation des
acteurs aſſervie à un rhythme régulier &
au mouvementdonné par l'orcheſtre ; un
choeur nombreuxdont le chants'élevoitſur
un mode plus hardi& plus muſical,& devenoit
plus retentiſfant & plus multiplié
partous les moyens qui peuvent ajouter
à la voix & que fuggéroit la néceſſité
de se faire entendre au loin dans un efpacequi
n'étoit couvert que de ſimples
toiles ; l'action dramatique devenue plus
pénible & plus fatigante par cette même
raiſon& partagée entre deux hommes
, dont l'un , vudes ſpectateurs , étoit
chargé de la geſticulation &dela pantomime
du perſonnage , tandis que l'autre
ſans être vu , pouffoit des fons épouvantables
répétés dansdes vaſes d'airain qu'on
diſpoſoit exprès ſur la ſcène , l'accord
foutenu entre la déclamation notée , les
geſtes meſurés & l'accompagnement organique
, accord qui faisoit un des
plus grands plaiſirs d'un peuple ſenſible
à l'harmonie au-delà de ce que nous
pouvons ſentir & imaginer ; enfin tour
ce que nous ſavons des ſpectacles des
anciens& que nous avons peine à concevoir,
parce quenous nele ſav onsqu'im
# 42 MERCURE DE FRANCE.
parfaitement , tout nous fait voir qu'ils
accordoient aux ſens infiniment plus que
nous , que la nature , fur leurs théâtres ,
étoit beaucoup plus chargée que ſur les
nôtres , parce qu'elle étoit vue de plus
loin , que ſe ſervant de plus grands moyens
que nous , ils produiſoient auſſi de
plus grands effets , qu'ils raſſembloient
pluſieurs fortes de jouiſſances dont la
réunion nous paroîtroit aujourd'hui impoſſible
; qu'ils ne craignoient pas qu'on
les accusat d'être exagérés dans leurs
moyens ni dans leurs procédés , parce
qu'ils favoientque les arts d'imitation ne
ſont pas la nature même , mais l'embelliffement&
la perfection de la nature ,
que les illufionsde l'optique doivent entrer
dans tous les arts d'imagination , &
qu'il eſt un certain jour , un certain éloignement
où il faut toujours ſe placer pour
les juger bien & ne pas calomnier ſes
plaiſirs.
Aufſi le Poëte , en conféquence de toutes
ces impreſſions indépendantes de lui,
que l'on ménageoit à ſes ſpectateurs , n'avoit
beſoin que d'une ſcène ou deux par
acte pour faire aller ſon action & laiffoit
au choeur à remplir le reſte de la
pièce. Il ſuffifoit que le fond du ſujet fût
1
JANVIER. 1771. 143
attachant , ce qui étoit très-aifé , puifque
tous les ſujets étoient tirés de l'Hiftoire
des Grecs ; mais , d'ailleurs , il n'étoit
pas néceſſaire que l'action , graduée
de ſcène en ſcène , fans
s'arrêter ni ſe
ralentir jamais , offrit à tout moment un
nouveau degré d'intérêt , un nouvel aliment
à la curioſité & ne la fatisfît entièrement
qu'à la fin du Drame. L'action ,
telle que nous la
concevons, eſt finie dans
l'Edipe de
Sophocleau
quatriéme acte ,
puiſqu'Edipe eſt inſtruit de ſa deſtinée.
Chez les Grecs elle ne l'étoit pas ,
voyoient avec grand plaiſir les adieux &ils
qu'Edipe fait à ſes enfans en partant
pour ſon exil. Ces adieux qui feroient à
peine une ſcène chez nous , fourniſſent
un acte entier à
Sophocle , & , en général
, cinq actes des Grecs
n'équivalent pas
à plus de deux de nos actes. Qu'on juge
par là combien l'art eſt plus difficile pour
nous que pour eux ; qu'on refléchiffe fur
les
diſpoſitions
qu'apportent à nos ſpectacles
des
hommes qui les voyent tous
les jours , dont le goût eſt d'autant plus
ſévère qu'il eſt plus exercé , & l'ame
d'autant plus difficile à remuer qu'elle
eſt plus
accoutumée aux
émotions ; des
hommes qui ,
raſſemblés dans un très-pe144
MERCURE DE FRANCE.
tit eſpace , où la plupart font fort mal
à leur aiſe , ſans aucun objet qui puiffe
les diſtraire & flatter leurs ſens , peuvent
à loiſir s'armer de toute la rigueur de
leur raifon , & font plus diſpoſés à juger
qu'à fentir. Il n'y a là aucune diſtraction
favorable au Poëte. Pointde muſique qui
enchante les oreilles , point de choear
qui le diſpenſe d'avancer son action &
ſe chargede chanter quand les perſonnages
n'ont rien àdire. On ne lui permettrait
pas ces longs & fréquens récits qui
rempliffent les tragédies grecques. Il faut
qu'il aille au fait , quoiqu'il n'en aitqu'un
ſeul à traiter pendant cinq actes , qu'il
ſoutienne la curioſité , quoiqu'il n'ait à
l'occuper que d'un ſeul événement , que
ledrame faſſe un pas à chaque ſcène &
tourmente le ſpectateur entre l'eſpérance
&la crainte. Joignez à tant de difficultés
qui ſe préſentent à tout auteur dramatique
, qui ne veut qu'être joué , la difficulté
plus grande ( puiſqu'elle eſt plus
rarement vaincue ) que doit furmonter
l'homme de génie qui veut être lû par
ſes contemporains & par la poſtérité ; la
difficulté d'écrire en vers dans une langue
beaucoup moins poëtique que celle des
Anciens , puiſqu'elle parle beaucoup plus
à
JANVIÉ R. 1771: 145
à la penſée qu'aux ſens , d'être Poëte
ſans que les perſonnages paroiſſent jamais
l'être , de ne rien réfuſer à l'élégance &
à l'harmonie , ſans pourtant rien ôter au
naturel des ſentimens ; enfin , peſfez tous
ces obſtacles qu'il faut vaincre , & vous
verrez que les Racines & les Voltaires
ſont des hommes plus rares que les Euripides
& les Sophocles .
Il faut furtout inſiſter ſur une remarque
très-importante , c'eſt que la différence
du langage en met une fort grande
dans le dialogue'; ce qui eſt encore un
avantage de plus qu'avoient les Poëtes anciens.
Les détails de la vie commune &de
la converſation familiére n'étoient point
exclus de la langue poëtique. Chez eux
aucun mot n'étoit bas & trivial par luimême
, ce qui ne ſignifie pas que le choix
des termes leur étoit inconnu , mais qu'un
mot n'étoit pas réputé populaire pour exprimer
un uſage journalier ; leu élégance
conſiſtoit à préférer les expreſſions les
plus énergiques ; mais d'ailleurs le terme
le plus commun pouvoit entrer dans le
vers le plus pompeux & dans la figure la
plus hardie. Parmi nous , au contraire ,
le poëte ne jouit guère que d'un tiers
de ſa langue ; le reſte lui eſt interdit ,
comme indigne de lui ; il n'y a pour lui
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
qu'un certain nombre de mots convenus,
& le génie du ſtyle conſiſte à en varier
les combinaiſons & à offrir ſans ceſſe à
l'eſprit & à l'imagination des rapports
nouveaux fansêtre biſarres , & ingénieux
fans être recherchés . Ce ſecret n'eſt connu
que de deux ou trois hommes dans
un fiècle & le reſte eſt déclamateur en
voulant être poëtique , ou platen croyant
être naturel . C'eſt qu'il eſt très difficile de
foutenir un langage de convention dont
il n'exiſte aucun modèle dans la ſociété ,
d'introduire des perſonnages qui converfent
, en ſe défendant une grande partie
des termes de la converſation. Il faut la
plus grande juſteſſe d'eſprit &une léxibilité
prodigieuſe dans l'élocution pour
démêler ces nuances délicates que fixe le
goût. Le goût eſt un maître deſpotique
dans une langue qui fut barbare en fa
naiſſance & qui depuis a dû ſa perfection
à la politeſſe d'un ſiécle plus éclairé , au
lieu qu'on peut dire de la langue grecque
que le génie a préſidé à ſa naiſſance , &
que depuis il en reſta toujours le maître .
De-là vient cette différence qu'on obſerve
entre le dialogue des anciens& le
nôtre. Il y a dans le premier une forte
de vérité qui n'eſt pas dans le ſecond. CeJANVIER.
1771. 147
lui- ci eſt l'expreſſion d'une nature ennoblie
& un peu idéale : les anciens au contraire
,qui s'éloignoientun peude la nature
premiére , dans l'appareil de leurs repréſentations
, s'en rapprochoient beaucoup
plus que nous dans leurs ſcènes. Il n'y
en a peut-être pas une où l'on ne trouve
une foule de détails qui , dans notre langue
, ne pourroient jamais être traduits
noblement. L'expreſſion vraie des affections
& des ſentimens leur étoit donc
plus facile qu'à nous. Quand Philoctete
ſupplie le jeune Pirrhus de le tirer de
I'lfle de Lemnos & de l'embarquer fur
fon vaiſſeau , il lui dit:jette moi à la
pouppe , à la proue , à lafentine même ,
partout où je t'incommoderai le moins.
C'eſt ainſi que Philoctére a dû parler.
Mais jamais le mot defentine ne pourroit
être noble dans un vers françois ,
& encore moins fond de cale qui en eſt le
ſeul ſynonyme. Il eſt pourtant fûr qu'on
ne peut changer ce mot , ſans affoiblir
l'idée & le ſentiment.
On pourroit pouffer beaucoup plus
loin ces réfléxions ſur la tragédie Grecque
, conſidérée relativement à la nôtre
& c'eſt ce que je pourrai faire quelque
jour à la tête d'uue traduction en vers du
Philoctéte de Sophocle. Mais il eſt temps
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
د
de revenir à celle d'Eſchile que nous
promet le Traducteur des Coéphores
&qui , ſi nous en jugeons par le premier
eſſai , ſera un préſent également
agréable aux Hellénistes qui pourront
comparer la verſion à l'original & à
ceux qui ne ſachant pas le Grec , retrouveront
dans le François l'équivalent de
toutes les beautés qui feront de nature à
être tranſmiſes ainſi dans notre langue.
Nous devonsavoir une idée d'autant plus
favorable de cette traduction que l'Auteur
paroît plus paſſionné pour Eſchile.
C'eſt un préjugé très- avantageux pour lui
que cette eſpèce d'idolatrie qui ne doit
pas étonner , même dans un très-bon efprit.
Un Auteur qu'on traduit eſt un ami
avec qui on a vécu long temps & dont
on aime juſqu'aux défauts. Dans un volumedu
Mercure de l'année dernière on
avoit rélevé ceux d'Eſchile . Le nouveau
traducteur ſe propoſe d'examiner fi les
jugemens qu'on a portés font auſſi justes
qu'ils paroiffent rigoureux. J'attends avec
impatience cet examen qui ne pourra que
m'inſtruire ſans m'offenſer. De pareilles
difcuffions , quand elles ne dégénerent
point en querelles , font honneur à la
raifon & aux lettres dont elles avancent
les progrès, Mais il n'arrive que trop fou
JANVIER. 1771. 149
vent bue les opinions littéraires ſont com.
me des étendards d'héréſie qui excitent
le ſcandale & la révolte. On ſe croit mépriſé
parce qu'on eſt contredit. On ſe bat
pour Thonneur des morts comme pour
l'amour propre des vivans , tant la difcorde
& le fanatiſme de tous les genres
ſemblent être à jamais le partage
de l'eſprit humain !
NB. En annonçant une traduction en
vers du Philoctéte de Sophocle, on n'a pas
oublié que nous en avons un de M. de
Chateaubrun , plein de beautés qui appartiennent
à l'Auteur ; & c'eſt précifément
parce qu'onne ſe flatte pas de lutter
avec lui en aucun genre , qu'on ſe bornera
à rendre en François , autant qu'il
eſt poſtible , les beautés de l'Auteur
Grec.
Bibliothèque des anciens Philoſophes , contenant
les OEuvres de Platon , traduites
en François ; les vers dorés de Pithagore
, & c. avec des remarques. A
Paris , chez Saillant & Nyon , rue
S. Jean de Beauvais ; chez Piffor
quai de Conty ; chez Deſaint , rue du
Foin.
On difputa beaucoup dans le ſiècle
,
Giij
!150 MERCURE DE FRANCE.
د
ceux
dernier fur la prééminence des anciens ,
&l'on peutremarquer qu'ils avoient pout
défenſeurs ceux qui les entendoient & les
égaloient , & pour adverſaires
qui ne pouvoient ni les entendre , nien
approcher. Cependant , comme ces derniers
étoient des hommes de beaucoup
d'eſprit , &qu'ils défendirent mieux une
mauvaiſe cauſe , que leurs antagoniſtes
n'en plaidèrent une bonne , ils accoutumèrent
un certain nombre d'hommes à
parler fort légérement des anciens , &
même à croire qu'on pouvoit fort bien
ſe paſſer de les lire , ſans riſquer de perdre
beaucoup. Les plattes traductions
qu'on en faiſoittous les jours contribuèrent
encore à augmenter ce mépris né de
l'ignorance. Aujourd'hui , fatigués de la
frivolité pénible de tant d'écrivains , qui
ont beaucoup plus de volumes que d'idées
, de tant de productions monstrueufes
où l'auteur a toujours créé un genre ,
parce qu'il les a dénaturés tous ; enfin de
cet infupportable jargon qui règne dans
une foule de brochures , où l'on perfiffle,
c'est- à- dire, où l'on eſt diſpenſé d'avoir le
fens commun , &qui feroient croire aux
étrangers que nous ſommes une nation
de baladins ivres , & de bouffons ſous le
JANVIER. 1771. 151
maſque; il ſemble que depuis quelques
années les bons efprits aiment à s'adreſfer
aux anciens , pour leur demander une
nourriture plus folide ; il ſemble , lorfqu'on
revient vers eux , que l'on fort
d'une eſpèce de vertige & d'étourdiſfement
, & que l'on retrouve ſa raiſon &
fon ame. On en a traduit pluſieurs mieux
qu'ils ne l'avoient encore été. On les juge
fans préjugés & fans ivreſſe ; & ceux qui
ne font point initiés dans les myſtères
de l'antiquité lettrée & ſavante defirent
qu'on les mette à portée d'en parler , &
d'en avoir une idée au moins imparfaite.
Dans ces circonstances , une traduction
de Platon doit être favorablement accueillie.
Cette édition , qui est très-foignée ,
contient dans les premiers volumes ce
que Dacier a traduit de Platon , les deux
Alcibiades , l'un , de la nature humaine
l'autre , de la prière , Theagès ,
Sageffe ; Eutiphron , ou de la ſainteté ;
l'Apologie de Socrate ; Criton , ou de ce
qu'il faut faire ; le Phedon , ou de l'immortalité
de l'ame ; Lachés , ou de la valeur;
Prothagoras ou les Sophistes. Les Editeurs
y ont joint le premier Hippias &
Euthidémus , traduits par M. de Maucroix,
& le banquet de Platon , traduit par
,
ou de la
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
le grand Racine. Avant les oeuvres de
Platon , on a placé les vers dorés de Pithagore
& les Commentaires d'Hiéroclès
fur ces mêmes vers , traduits auſſi par
Dacier. Cette traduction forme cinq volumes
in- 12. Les quatre ſuivans contiennent
une nouvelle traduction du premier
Hippias & dufecond ; du Protagoras ou
des Sophistes , par un homme de lettres
très - verſé dans la langue Grecque
(M. Grou ) , qui nous a déjà donné une
bonne traduction de la République.
Le même écrivain publie dans cette
édition le Dialogue intitulé Théététe , on
de la science ; Gorgias , ou de la Rhétorique
; Philebe , ou de la volupté ; Ménon ,
ou de la vertu , & le traité fur les Lois.
Cette Bibliothèque des anciens Philofophes
eſt précédée d'un diſcours préliminaire,
qui eſt l'ouvrage d'un homme plein.
d'eſprit, de connoiſſances &de goût. Il
combat avec beaucoup de force les préventions
injuſtes de quelques modernes
contre les idées de Platon; il montre ſous
quel point de vue il faut l'enviſager.
Le tableau de la philofophie chez les
Grecs eft tracé d'une main ferme &d'un
pinceau très heureux. » La Philofophie
>> en Egypte , ſombre , triſte , mystérieu२
JANVIER. 1771 . 153
ſe , renfermée dans l'intérieur des tem-
>> ples , y étoit un inſtrument de deſpo-
>> tiſme & de ſuperſtition ; tranſportée
>> dans la Grèce , elle y prit un effor
>> plus libre & plus hardi , en mêmetems
>>qu'elle y fervit à étendre & à perfec-
>> tionner la liberté même. Elle n'y fut
>> point bornée à ces ſeuls objets , ni ré-
>> ſervée à une ſeule claſſe d'hommes ;
>> jetée au milieu d'un peuple actif , cu-
» rieux , & ſenſible à l'excès , elle éclaira
>> tous les Etats , elle ſe répandit ſur tous
>> les objets , elle s'embellit de tous les
>> arts. Chez les modernes, un Philofophe
» n'a ſouvent été qu'un ſavant obfcur
» qui , dans la folitude de ſon cabinet ,
>> étranger aux Arts , aux affaires
>>plaiſirs , s'occupoit uniquement de
>>ſpéculations abſtraires & de recherches
>>Métaphyfiques ſur Dieu , la nature &
>> l'ame , ſur le mouvement & l'eſpace.
>>Un Philoſophe à Athènes facrifioit aux
» Muſes & aux Graces ; il tenoit une éco-
>>le de politeſſe comme de ſcience ; il
>>jugeoit les artiſtes , condamnoit les poë-
>>>tes , éclairoit les hommes d'érat , &
>>diſputoit aux orateurs l'art de perfua-
>> der &d'émouvoir. Ce portrait eſt ce-
» lui de Platon , & fes ouvrages font le
aux
,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
> tableau le plus fidèle &le plus intéref-
>> ſant de l'état de la Philofophie chez les
» Grecs » .
On cite dans ce diſcours un morceau
tiré d'un mémoire fur Platon , que
M. l'Abbé Arnaud a lu à l'Académie des
Infſcriptions , & l'un des meilleurs ouvrages
& des plus intéreſſans qu'on ait
faits en faveur du Philofophe Grec. »Cet
» Académicien , dit l'auteur du diſcours
>>préliminaire , en parlant de M. l'Abbé
>>>Arnaud , joint à une érudition profonde
» & choiſie , ce qui s'y trouve rarement
>> réuni ,beaucoup d'eſprit & de goût, &
>>une qualité plus rare encore , cettefen
>>fibilité pour les arts , qui trouve des
>> beautés , & faiſit des rapports , que
>> n'apperçoit jamaiscelui qui n'a que du
>> ſavoir , & même de l'eſprit » .
Il eſt peut- être néceſſaire d'obferver
fur ce mot defenfibilité , qu'il eſt ici placé
fort à propos , & qu'ilne faut pas que les
lecteurs fenfés s'en méfient , quoique
tant d'écrivains froids l'aient décrié , en
le répétant fans ceffe comme tant de
fripons répétent le mot de probité. Quoi
qu'il en foit , voici le paſſage en queftion.
د
>>Notre Philoſophe ( Platon ) vient-ilà
JANVIER. 1771. Iss
ss traiter quelques points d'ancienne tradition
, ou de haute Méraphyſique , il
>> n'a point oublié que Socrate bornoit ſa
>>philofophie à faire aimer la vertu & la
» vérité , & qu'il avoit négligé tout au-
» tre genre d'étude : aufli , après l'avoir
לכ établi principal acteur dans tous les dia-
>>logues où il s'agit de morale , ne lui fait-
>> il jouer dans ceux-ciqu'unrôle inférieur
» & fubordonné. Quelle vérité dans tous
ſes débuts ! Jamais les caractères ne fu-
>> rent ni mieux annoncés , ni mieux fou-
>> tenus ; jamais il n'y eut un meilleur
» ton , dans ces premiers momens où la
>> converſation s'établitentre des perfon-
>> nes aimables& polies ! Avec quel art ,
» ou plutôt quel naturel il prépare le ſu-
»jet qu'il a principalement en vue ; &
>>quelle conformité , quelle proportion
>> admirable entre ſon ſtyle & la matière
>> qu'il traite ! Lifez le dialogue intitulé ,
Ménexène ; Socrate s'y voit obligé , par
• les queſtions qu'il a faites , & par les
>> réponſes qu'il a reçues , deréciter en
>> l'honneur des Ashéniens morts pour
>>leur patrie, une oraifon funèbre , qu'il
>>dit être d'Afpafie ; car toujours il fe
>> refuſe toure eſpèce de talens. Dès ce
moment le ſtyle change de ton & de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
>>coloris ; il devient périodique , nom-
>> breux , & le reſte du diſcours prend
>> ſucceſſivement tous les caractères &
>>toutes les formes qu'il falloit donner
>> aux compoſitions de ce genre. Phédre
>> étoit un jeune homme né avec de l'ef-
>> prit , & fur- tout avec une grande fen-
>>>fibilité. Avide de toutes les fortes de
>> beautés &de plaiſirs , ſon ame apparte-
>> noit ſucceſſivement à tous les objets
>> agréables. Les imaginations vives &
>>tendres font toutes volages ; un dif-
>> cours de Lyfias qu'il venoit d'entendre,
>>& dont le ſtyle l'avoit ſéduit , rétentif.
>>>foit encore à ſes oreilles. Socrate l'abor-
>> de , l'interroge , & le preſſe , avec ſes
>> graces ordinaires , de lui répéter ce
•diſcours. Phédre le lui récite avec la
>> chaleur & les geſtes d'un admirateur
>> paſſionné , qui veut tout- à- la fois &
>> rendre & communiquer ce qu'il fent.
>>Socrate , qui ſe propoſe de tourner les
>>>heureuſes diſpoſitions decejeune hom-
>> me vers des objets plus utiles , & de
>> l'attirer , s'il ſe peut , à l'étude de la
>> philofophie , l'écoute attentivement ,
>> & feintde partager ſon enthouſiaſme &
ſon admiration: puis il lui fait remar-
>> quer que Lyſias ſemble s'être bien plus
JANVIER. 1771. 157
>> occupé de la manière de dire les choſes
>>que des choſes mêmes : il ajoute qu'A-
>>nacreon , ou Sapho , ou quelques au-
>>tres poëtes , dont il a oublié les noms ,
>> l'ont mis en état de traiter le même fu-
>> jet d'une manière plus étendue & plus
>>vraie ; & comme il a vu tout ce que
>>pouvoit ſur Phédre la chaleur & l'har-
» monie; que, pour le fixer , il doit s'em-
> parer fortement de ſon imagination ;
>>d'ailleurs l'ayant prévenu que c'eſt des
>> poëtes qu'il tient tout ce qu'il va dire,
>> il prend le ton d'un homme inſpiré , il
>> invoque les Muſes , il emprunte les
>> formules & les mouvemens de la poë-
>>ſie la plus relevée . Mais notre ſage s'eſt-
» il apperçu qu'il s'eſt rendu maître de
>> l'attention du jeune homme ; dès lors
>> ſes penſées , &, avec elles , ſon ſtyle ,
>> deviennent plus graves , plus philoſo-
>> phiques ; ſa diction , d'abord figurée ,
audacieuſe , & rétentiſſante comme cel-
» le du Dithirambe , n'admet plus que
>>la cadence & les ornemens d'une poë-
>> ſie plus douce; &deſcendant peu- à-peu
>>juſqu'au ton que notre philoſophe a
>>coutume de prendre dans ſon dialogue ;
>> elle ne conferve que cette harmonie
» & ces graces, ſans leſquelles on ne doit
>> trouver ni auditeurs , ni lecteurs »
158 MERCURE DE FRANCE.
Nous dirons avec l'auteur du diſcours
préliminaire ; « C'eſt ainſi qu'il faut par-
>>ler de Platon ; c'eſt ſur- tout de ce ſtyle
>> noble , harmonieux & pittoreſque qu'il
>> faudroit le traduire. >>
:
رد
Effais de Poëftes , par M. D. P. AAmfterdam
; &ſe trouve à Paris , chez Hé
riſſant le fils , rue des Foffés M. le Prin
ce, vis-à- vis le petit hôtel de Condé.
Compagne detous mes loiſirs ,
Seul ornement de ma retraite ,
Toi , dont l'humeur douce & difcrete
Etoit l'ame de mes plaiſirs ;
Toi , que j'aimois à la folie ,
Quand, d'un air ſimple & retenu
Tu me diſois n'être jolie
Qu'aux yeux d'un père prévenu
Tu me quittes , muſe volage ,
Et tu perds cette humilité
Qui pare même la beauté,
Etqui te convient davantage.
Lafle des tranquilles douceurs
De mon obſcurité profonde ,
Tu recherches les vains honneurs
Que, fur le théâtre du monde ,
Tu vois prodiguer aux neuf foeurs.
Mais , ſans en croire les flatteurs ,
Vois fur quoi ton orgueil ſe fonde.
JANVIER. 1771 . I159
Ta foible voix , ton goût naiſſant ,
Tes traits que l'on diftingue à peine ,
Cet air un peu trop innocent ,
Peuvent - ils donc te rendre vaine ?
Le miroir de la vérité ,
Où va ſe peindre ta figure ,
Cetteglace que la cenfure
Préſente avec malignité ,
Détruira la douce impoſture
Dont ton coeur crédule eſt flatté , &c.
C'eſt ainſi que l'auteur apostrophe ſa
mufe , & cette épître qu'il lui adreſſe ſert
de préface à ſes poëfies. On voit par la
tournure délicate & la facilité élégante
de ces vers qu'il y a beaucoup de lecteurs
qui traiteront ſa muſe avec plus d'indulgence
&de faveur qu'il ne ſemble l'eſpérer.
Ce qui ſe préſente d'abord dans ce
volume qui est fort court , c'eſt une traduction
en vers de quelques odes d'Horace
, où l'on trouve des détails bien rendus
, ce qui certainement eſt un mérite
pour ceux qui connoiſſent la prodigieufe
difficulté de traduire Horace .
Voici celle qui commence par ces
mots : Bacchum in remotis carmina rupibus
,&c.
160 MERCURE DE FRANCE.
Sur des rocs écartés , ſous des arbres touffus ,
Le croirez - vous ? J'ai vu Bacchus ,
Les cheveux hérifiés , l'oeil ardent de génie ,
Dicter des vers pleins d'harmonie ,
Ades divinités de ces lieux inconnus.
Immobiles en ſa préſence ,
Les Satyres prêtoient l'oreille à ſes leçons,
Et les Nymphes dans le filence
De ſes divins concerts recueilloient tous les fons.
Je l'ai vu ! j'en frémis encore ;
Mon ame ſe remplit d'une céleste horreur ;
Epargne-moi , Dieu que j'adore ;
De ton thyrſe , grand Dieu, je crains la peſanteur,
Je vais célébrer tes myſtères.
Tu le veux , j'obéis : Bacchus , c'eſt à ta voix
Quedans les antres ſolitaires
Les Ménades en foule accourent ſous tes lois.
Le vin ruiſſelle des montagnes ,
Le lait arroſe les campagnes ,
Et le miel découle des bois ;
De ton pouvoir le Ciel s'étonne
Et ſe pare de la couronne
Que portoit la beauté dont ton coeur a faitchoix.
Je vois , ſous ta main redoutée ,
S'écrouler tout-à- coup le palais de Penthée,
Et Lycurgue en fureur aflafſiner ſon fils :
Foibles mortels craignez ſa haine;
Songez qu'à la voix ſouveraing
JANVIER. 1771. 161
Tous les élémens ſont ſoumis .
Voyez, dans les tranſports de ſes divins myſtères ,
Des Thraces belliqueux les femmes & les mères
S'armer de thyrſes menaçans ,
Et treſſer leurs cheveux d'effroyables vipères
Dont il rend les poiſons pour elles impuiſſans.
Qand les fiers enfans de la terre ,
AuCiel épouvanté déclarèrent la guerre ,
Dans cet aflaut , divin Bacchus ,
C'eſt toi qui , d'un lion , pris la forme terrible,
Etdont la fureur invincible
Diſperſa devant eux les membres de Rhécus.
L'auroit- on cru ſi redoutable ,
Cedieu qui ſemble né pour les ris & les jeux ?
Sidans la paix il eſt aimable ,
Des dieux , dans les combats , c'eſt le plus courageux
, &c.
On trouve enſuite quelques épîtres , la
deſcription d'un voyage en forme de lettres
, & une comédie en un acte & en vers
libres , intitulée la Prude punie , dont l'intrigue
eſt un peu foible , mais dont le
ſtyle eſt agréable .
Les Soirées Helvétiennes , Alzaciennes &
Fran- comtoises ; in- 8 ° . A Paris , chez
Delalain , libraire , rue & à côté de la
Comédie Françoiſe .
162 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans cet Ouvrage les vues
d'un bon citoyen fort inſtruit , & les réflexions
d'un homme plein de ſenſibilité.
Une des choſes qui caractériſe le plus ces
Soirées , eſt la diverſité des objets qui
y font traités , & la variété des tons que
l'auteur fait prendre , ſelon les ſujets
qu'il traite . On feroit peut- être en droit
de lui reprocher quelques incorrections
de ſtyle. Mais affez de morceaux achevés
rachetent ces incorrections. Quand
l'auteur voudra travailler un peu moins
vîte qu'il ne l'avoue lui même
il ſe mettra facilement à l'abri de ce
-
,
reproche. Un talent , qui lui ſemble particulier
, eſt celui de peindre en grand ,
& avec illuſion , les objets phyſiques. II
y a dans l'ouvrage que nous annonçons
vingt morceauxde ce genre, faits pour être
mis à côté des meilleurs qui ſoient connus
; il y en a beaucoup d'autres qui ont
une teinte originale. De ce nombre eſt la
deſcription du vallon deGéromani , celle
des montagnes glacées , & les bords du
lac de Genève. Rien de plusriant que le
tableau de la plaine de Colmar , & que
celui des moeurs des Anabaptistes ; rien
peut- être de plus éloquent que l'hiſtoire
de Zipéa , & qu'une ſoirée in
JANVIER. 1771. 163
titulée , Sentimens d'une ame forte dans
lesdefirs. Dans un livre , ſouvent grave ,
l'auteur a encore trouvé le ſecret de ſe
faire des partiſans de toutes les femmes .
Jamais elles n'ont été plus louées que
dans cet ouvrage ; on pourroit même dire
qu'il y a quelquefois un peu d'affectation.
Le Panégyriſte a ſes raiſons apparemment.
On invite l'anonyme àdonner plus d'érendue
à pluſieurs ſujets qu'il ſemble avoir
plutôt effleurés que traités. Quelquefois
des tournures un peu trop déclamatoires
rendent l'illuſion moins vive.
Peut- être auroit- il dû approfondir davantage
les recherches du naturaliſte ;
mais , en tout , s'il n'a voulu qu'annoncer
de l'imagination , une ſagacité particulière
à découvrir les objets utiles , &
une belle ame , il a réuſſi .
Cet ouvrage méritoit une exécution
typographique moins vicieuſe. Non- feulement
le livre eſt fort mal imprimé ,
mais il s'y eſt gliſſé une foule de fautes ,
ſouvent affez graves pour altérer le ſens.
En tout , il paroît que l'on a mis plus de
talens que de ſoins dans l'exécution de
cet ouvrage ; mais le Public a le droit
d'exiger l'un & l'autre .
164 MERCURE DE FRANCE.
Etat Militaire de France , pour l'année
1771 , par MM. de Rouffel & de
Montandre, in- 12. petit format, d'environ
400 pages. Prix , 3. liv. rélié.
A Paris , chez Guillyn , libraire , quai
des Auguſtins , du côté du Pont S.
Michel , au Lys- d'or.
د
Les augmentations conſidérables faires
cette année à l'Etat Militaire le
tendant moins portatif , les auteurs ont
cru devoir , pour la commodité deMM.
les Officiets , en donner l'extrait dans
la même forme que celui de l'Almanach
Royal. Le prix de cet extrait eſt de 12
fols , & ſe trouve chez le même libraire
cideſlus.
Etrennes de la Nobleffe , on Etat actuel
des Familles Nobles de France , & des
Maiſons & Princes Souverains de
l'Europe , pour l'année 1771 , in- 12 .
petit format de près de 300 pages.
Prix , 2. liv. 8 fols broché. A Paris ,
chez Des Ventes de la Doué, libraire ,
rue S. Jacques , vis-à-vis le Collège
de Louis le Grand.
Cet ouvrage nous préſente le tableau
actuel de la Nobleſſe ; tableau d'autant
JANVIER. 1771. 165
plus intéreſlant , que l'auteur rappelle à
l'article de chaque famille les actions
qui ont le plus contribué à l'illustrer , &
les priviléges ou les honneurs qui lui ont
été accordés par le Souverain .
Etat actuel de la Muſique du Roi & des
trois ſpectacles de Paris , in - 12. avec
des gravures. A Paris , chez Vente ,
libraire , au bas de la Montagne Ste
Geneviève .
Indépendamment des notices ordinaires
que donne cet ouvrage , on trouve
cette année des articles des Sieurs Blanchard
, Benoît & Guillemin , Muſiciens
attachés à la Chapelle du Roi , & morts
dans le courant de l'année derniere .
Le Jardinier Prévoyant ; Almanach pour
1771 ; 6 fols broché.A Paris , chez
Didot jeune , quai des Auguſtins.
Voici la ſeconde année que ce petit
Almanach paroît. Les augmentationsque
l'auteur y a faites , contribueront encore
plus à le faire regarder comme une efpèce
d'agenda ou de memento utile aux
cultivateurs.
166 MERCURE DE FRANCE.
Almanach des Calembourds , contenant
des détails hiſtoriques , civils , militaires
& monaſtiques , enrichi de cha
rades , dédié à M. de Bois - Flotté , cidevantétudiant
en droit fil , & actuellement
Docteur en foupe - falée. A
Paris , chez la veuve David , quai des
Auguſtins.
Lorſque la mode amena les bilboquets
à Paris , cette plaifanterie niaiſe , appelée
Calembourd , eut auſſi une eſpèce de
vogue. Mais on n'avoit pas imaginé alors
de donner un Almanach des Calembourds.
Cette nouveauté étoit réſervée à
un ingénieux écrivain , qui cependant a
eu la modeſtie degarder l'anonyme . Son
livret eſt enrichi de charades , autre efpèce
de plaifanterie , qui pourra être du
goût des amateurs de logogryphes. La
charade cependant en diffère en ce
qu'elle s'explique ſans tranſpoſition , &
par la ſimple diviſion d'un mot en deux
parties.
Al'oreille aisément mon premier pourra plaire,
Deux ſens par monſecond peuvent ſe ſatisfaire ;
Mon tout eſt l'importun exilé du parterre.
JANVIER. 1771. 167
Mon premier , aux amans , offre un lit de gazon .
Mon ſecond aux devots promet un beau ſermon ;
Bien ou mal à propos je tiens lieu de raiſon .
Les mots de ces deux charades ſont
fifleur&prétexte.
On distribue chez le même libraire
les Etrennes aux célibataires , ou effai
d'anecdotes curieuses ; c'eſt une nouvelle
édition des Etrennesſans fard , dédiées au
beausexe , qui parurent l'année paſſée .
ACADÉMIES.
I.
MAUSOLEE de Descartes , à Stockholm .
Article extrait de l'hiſtoire de l'Académie
royale des Sciences pour l'année
1768 .
«Le 1er Juin 1768 , l'Académie apprit
» par M. Baër , ſon correfpondant , que
>>l'égliſe de St Olof de Stockholm , dans
>> laquelle le célèbre Deſcartes avoit été
>> enterré , étant dans le cas d'être rebâtie ,
» S. A. R. Mgr le Prince Royal de Suède
168 MERCURE DE FRANCE.
>> avoit ordonné qu'on conſtruisît à ſesfrais,
>>dans la nouvelle égliſe , un monument
>>magnifique au Philoſophe François.
>>La généroſité de ce Prince,&l'eſpèce
>>d'hommage qu'il rendoit aux ſciences en
>>la perſonne de celui qui le premier a en-
>>ſeigné aux hommes la vraie manière de
>>le>s cultiver , furent ſenties comme ils le
>>devoient être par l'Académie , elle réfo-
>>lut d'en témoigner ſa reconnoiſſance à S.
A. R. Elle chargea ſon ſecrétaire d'avoir
>>l'honneur de lui écrire de ſa part , & il le
>>f>it en ces termes : >>
« MONSEIGNEUR ,
>>L'Académie royale des Sciences a
> pu apprendre , ſans être pénétrée d'une
>> juſte admiration , la réſolution qu'a
>> priſe Votre Alteſſe Royale de faire
» élever à ſes frais , dans la nouvelle
» égliſe de St Olof , un magnifique mo-
» nument au célèbre Deſcartes , qui y
• avoit été inhumé. Ce monument ,
>>Monſeigneur , que Votre Alteſſe Roya-
» le conſacre à la gloire du Philofophe
>>François qui a le premier ouvert aux
>> hommes la route qui conduit aux ſcien-
>> ces & à la vérité , eſt une preuve fans
>> replique
JANVIER. 1771. 169
>> replique de ſon difcernement& de fon
» amour pour elles. En honorant d'une
>> façon ſi éclatante le mérite,& le mérite
» même étranger , Votre Alteſſe Royale
>>s'acquiert un droit légitime ſur la re-
>> connoiffance & fur l'attachement de
>> tous ceux qui cultiveront à jamais les
>> fciences ou qui en connoîtront l'utili-
» té. C'eſt à ce titre , Monſeigneur , que
>> l'Académie , plus ſenſible que qui que
» ce ſoit à la gloire du nom François
» s'empreſſe à rendre à Votre Alteſſe
>> Royale ce juſte hommage , expreſſion
>>de ſes ſentimens , qu'elle me charge de
lui préſenter de fapart; elle admire un
>> trait que la poſtérité la plus reculée ad-
» mirera , & qui couvrira Votre Alteſſe
>> Royale d'une gloire immortelle. Que
» n'ont point à eſpérer les ſciences en
» Suède, où elles ſont déjà cultivées avec
>> tant de ſuccès ; de la protection d'un
» Prince qui fait ſi bien reconnoître le
>> mérite , & témoigner avec autant de
>> magnificence que Votre Alteſſe Roya-
II. Vol. H
MACRIC
170 MERCURE DE FRANCE.
>> le , le cas qu'il en fait? Je ſuis avec un
>> très- profond reſpect ,
» MONSEIGNEUR ,
>>De Votre Alteſſe Royale ,
>>Le très - humble & très - obéiffant ود
>>ſerviteur , DE FOUCHY ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie
royale des Sciences.
AParis , le 20 Juin 1768 .
>>Le 3 Septembre ſuivant , l'Académie
>>reçut la lettre ſuivante du Prince Royal ,
>en réponſe à celle qu'elle avoit eu l'honneur
de lui écrire . »
AEckholmfund , le 26 Juillet 1768 .
« MESSIEURS ,
>>L'approbation d'un Corps auſſi célè-
» bre & auffi utile au gente humain , que
>> l'eſt votre Académie , n'a pu que me
>> flatter infiniment : l'action qui me l'a
» attirée eſt de celles qui honorent les
>>Princes , je le ſais , Meſſieurs , & je
» vous avoue même qu'en m'y détermiJANVIER.
1771. 174
د
" nant j'ai été animé du defir d'ètre
>> compté au nombre de ceux qui en ont
>> fait de pareilles ; non cependant par
>> aucun motif de vanité , je vous prie
» d'en être perfuadés ; mais parce que je
>> crois que le plus fûr moyen de rendre
>> les hommes meilleurs& plus heureux,
>> eſt de les éclairer , & qu'ainſi le pre-
>> mier devoir des Princes eſt d'honorer
>> les lettres & ceux qui les cultivent : c'eſt
> par ces ſentimens que je me flatte de
>> mériter toujours vos fuffrages , & de
» vous convaincre de la ſincérité avec la-
> quelle je ſuis , Meffieurs ,
> Votre très- affectionné ,
GUSTAVE .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Discours prononcé par M. d'Alembert , à
l'assemblée de l'Académie royale des
Sciences , le 3 Décembre 1768 , en pré.
fence du Roi de Dannemarck, *
;
« MESSIEURS ,
>>La Philoſophie , toute portée qu'elle
>> eſt à fuir l'éclat & l'appareil , a ce-
>> pendant quelque droit à l'eſtime des
>>>hommes , puiſqu'elle travaille à les
→ éclairer. Mais la ſimplicité qui fait ſon
>> caractère , ne lui permet pas de s'an-
>> noncer & de ſe faire valoir elle-même .
Peu impoſante & peu active , elle a be-
» ſoin , pour ſe produire avec confiance ,
>> de protecteurs puiſſans & reſpectés. II
» eſt réſervé aux Rois de rendre ce ſervi-
>> ce à la philoſophie , ou plutôt aux hom-
>> mes. Contente des regards du Sage , la
>> vérité aime à s'enſévelir avec lui dans
la retraite; c'eſt aux Souverains , don :
>> l'opinion & l'exemple ont ſouvent plus
>> de pouvoir que leur volonté même , à
* Ce diſcours , qui n'avoit point encore été
imprimé, vient d'être rendu publicdans le volume
de l'Académiedes Sciences pour l'année 1768,
JANVIER. 1771. 173
tirer de cette retraite la vérité modeſte
» & timide , & à la placer près de ce trô-
>> ne où tous les yeux ſont attachés. Il eſt
>> vrai , Meſſieurs , que l'avantage de la
>> raiſon eſt de ſe voir tôt ou tard écoutée
>>& ſuivie ; qu'elle exerce ſur les eſprits,
>>ſans bruit & fans effort , une autorité
>>lente & fecrette , & par- là même plus
>> aſſurée ; que le moment de ſon triom-
>>phe arrive enfin , quelqu'obstacle qu'on
>> y oppoſe : mais lagloire des Princes eſt
>>de hâter ce moment; & le plus grand
>>bonheur d'une nation , eſt que ceux qui
>> la gouvernent ſoient d'accord avec ceux
>> qui l'inſtruiſenr.
»Quelle douce fatisfaction ne doir
*donc pas reſſentir une Compagnie de
» gens de lettres , quand elle voit ceux
» que les peuples ont pour maîtres &
>> prennent pour modèles , s'intéreſſer à
>> ſes travaux , les encourager par leur ef-
» time , les animer par leurs regards ?
>>Nous avons joui plus d'une fois , Mef
» ſieurs , de ce précieux avantage. Nous
>> avons eu le bonheur de voir notre au-
>> guſte Monarque , à peine forti de l'en-
>> fance , honorer de ſa préſence nos af-
>> ſemblées , entrer dans le détail de nos
>> occupations , & nous annoncer par cet
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
>> heureux préſage la protection qu'il leur
>> accorde. Nous avons vu le Souverain
>> d'un vaſte empire , né dans le ſeinde la
>> barbarie avec un génie créateur , venir
>>>chercher dans ce ſanctuaire des ſcien-
>> ces le flambeau qu'il devoit ſecouer fur
>> la tête de ſa Nation , engourdie ſous le
>> double eſclavage de la ſuperſtition & du
>>defpo.ifme. Qu'il eſt flatteur pour nous
> dejoindre aujourd'hui à ces nomsreſpec-
>> tables celui d'un jeune Prince, qui après
>> avoir montré à la Nation Françoiſe les
> qualités aimables auxquelles elle met
>> tant de prix , prouve qu'il fait mettre
>> lui-même un prix plus réel à la raifon
» & aux lumières ! Il donne cette leçon
> par fon exemple , non ſeulement à ceux
>> qui placés comme lui de bonne heure
>>>fur le trône , n'en connoîtroient pas
>> auffi-bien que lui les beſoins& les de-
>>voirs , mais à ceux même qui placés
2 moins haut , auroient le malheur de
>>regarder l'ignorance & le mépris des
>> talens comme l'apanage de la naiſſance
»& des dignités. Raffafié , & preſque
>> fatigué de nos fêtes , il vient dans cet
>>aſyle de la Philofophie ſe dérober pour
» quelques momens aux plaiſirs qui le
>> poursuivent; & les amuſemens dont
JANVIER. 1771 . 175
>> on l'accable augmentent fon empreffe-
>> ment à connoître cette partie de la Na-
» tion , que les Etrangers & leurs Souve-
>> rains ſemblent honorer particulière-
>> ment de leur eſtime. Quoique déjà très-
>>inſtruit, quoique jeune & quoique prim-
>> ce (que de titres pour la préſomption!)
>> il croit qu'il lui reſte encore à appren-
>> dre , & qu'on ne peut être trop éclairé
>> quand on tient les rênes d'un grand
>>empire. Souverain d'un royaume où les
>> ſciences font cultivées avec ſuccès , il
>> n'avoit pas beſoin ſans doute de fortir
ود
:
de chez lui pour les trouver . Mais il
>> fait que la nature , qui n'a pas réuni
>> tous les talens dans un ſeul homme ,
:
n'a pas non plus concentré toutes les
>> lumières dans un ſeul peuple ; il voya-
>> ge donc pour ajouter de nouvelles ri-
>>cheffes à celles qu'il poſsède , & pour
> les rapporter & les répandre dans les
>>états qui lui font toumis ; perfuadé que
>>les ſciences fout une eſpèce de com-
>» merce où toutes les nations éclairées
>> doivent à la fois donner & recevoir.
Cette vérité , Meſſieurs , eſt trop effen-
>>tielle au progrès des lettres , pour être
> oubliée ou méconnue de ceux qui les
>>cultivent. La Nation Françoiſe en par
Hi
176 MERCURE DE FRANCE.
> ticulier , ( nous ofons atteſter ici les ref-
> pectables Etrangers qui nous écoutent)
>>>a toujours vivement ſenti les avantages
> de ce commerce mutuel. Quoique ſa
>> langue & fes écrits ſoient répandus par
>>>toute l'Europe , quoique les lettres
>> ſoient aujourd'hui le plus ſolide fonde-
>> ment de ſa gloire , elle n'en reconnoît
> pas moins tout ce qu'elle a reçu des au-
>> tres peuples ; peut-être même la juſtice
>> qu'elle aime à leur rendre , eſt un des
>> traits qui la caractériſent le plus ; au
>> moins devroit- il la garantir du repro-
>> che de préſomption qu'on ſe plaît un
>> peu trop à lui faire. L'Académie aime
>> fur-tout à ſe rappeler en ce moment ,
>> qu'elle a été redevable au Danemarck
>> de deux hommes , juſtement comptés
>> au nombre de ſes plus illuſtres mem-
>> bres , Roemer , connu par l'importante
» découverte de la vîteſſe de la lumière ,
» & Winflow , l'un des plus grands ana-
>>tomiſtes de ſon tems. Il n'y a qu'un
» petit nombre d'années que ce dernier
>> étoit encore au milieu de nous : les
» élèves qu'il a formés y ont conſacré fon
» image * , & l'un des premiers objets
* Le buſte de M. Winflow eſt dans la ſalle d'afJANVIER.
1771. 177
» qui dans cette ſalle s'offre aux regards
> du Souverain que nous avons l'honneur
>> d'y recevoir , eſt le buſte d'un ſavant né
>> dans ſes états , & devenu notre confrè-
>> re. Nous ne parlons encore que com-
» me Académiciens & comme François ,
>> de notre reconnoiſſance envers la nation
>> Danoise . Cette reconnoiſſance feroit
>> bien plus étendue , ſi , comme citoyens
>> de l'Europe littéraire , nous voulions
>>détailler les obligations que les ſcien-
>> ces ont depuis long tems à cette nation
>>éclairée. Un ſeul nom , mais un nom
» immortel , nous diſpenſera d'en citer
>>beaucoup d'autres , celui du célèbre
>> Tycho - Brahé , qu'à la vérité un mal-
>> heureux fcrupule théologique écarta du
» vrai ſyſtême du monde , mais dont les
>>travaux pleins de génie & les obſerva-
>>tions précieuſes , ont ſervi de baſe aux
>>grandes découvertes qui ont mis ce
>>ſyſtème hors d'atteinte. Ce n'eſt pas
>> ſeulement à l'Aſtronomie , à ce chef-
>> d'oeuvre de la ſagacité humaine , que
>> la nation Danoiſe a rendu des ſervices
» éclatans. Pour nous borner au plus réſemblée
de l'Académie , à laquelle il a étédonné
de même que celui de M. de Reaumur, par M. Hériflant.
3
Hv
178 MERCURE DE FRANCE..
>> cent de tous , les peuples qui prennent
>>quelqu'intérêt aux progrès des lumiè-
>> res , pourroient- ils oublier ce qu'ils
>> doivent aux Savans Danois , qui vien-
>> nent de parcourir les déſerts de l'Aſſe
» & de l'Afrique , pour augmenter par
>> leurs recherches le dépôt des connoif-
>> ſances humaines ? Vous n'ignorez pas,
>>Meſſieurs , & vous l'avez appris avec
>>douleur , que preſque tous ont péri dans
>> ce voyage , victimes reſpectables & in-
>> fortunées de leur zèle. Un ſeul d'en-
>> tr'eux ſemble n'avoir échappé à la mort,
>>que pour conferver à leur patrie& à la
>> poſtérité les précieux fruits de leurs
>> travaux. Puiffent les ſciences & les let-
>>tres , pour lesquelles ils ſe ſont dévoués
> avec tant de courage , rendre à leur mé-
>> moire le même honneur que Rome &
>> la Grèce rendoient autrefois aux géné-
>> reux citoyens , qui avoient perdu la vie
>> dans les combats ! Puiſſent toutes les
» Académies de l'Europe graver fur leur
>> tombe cette inſcription ſimple & tou-
>> chante , que le patriotiſme antique a
>> confacrée ! ILS SONT MORTS POUR
» LA RÉPUBLIQUE ! *
* Voici les noms de ces Savans ; M. Van- Staven
, profefleur en philofophie ; M. Forskal, phyJANVIER.
1771. 179
» Ces bienfaits ſignalés d'une Nation
>> envers les autres , ſont pour le Souve-
>> rain qui la gouverne , un engagement
>>de les perpétuer; & l'accueil dont ce
>> Souverain honore aujourd'hui les let-
>> tres , nous affure , Meſſieurs, qu'il rem.
>>plira ce qu'elles attendent de lui . Ce
>>jour ſera àjamais célèbre dans les faſtes
» de l'Académie , & nos Muſes ne feront
>> point ingratev. Pour exprimer leurs fen-
» mens , elles n'auront point à s'avilir
>> par une adulation indigne d'elles , &
>>plus indigne encore d'un Monarque
>> qui vient s'aſſeoir dans ce Temple de
>>la vérité. Cette vérité qui préſide ici
>>& qui nous entend , défavoueroit un fi
» mépriſable hommage. L'éloge des bons
>> Rois eſt dans le coeur du peuple ; c'eſt
>> là que les gens de lettres trouveront
>> celui du Prince , qui acquiert de fijuf-
>> tes droits à leur reconnoiffance. Ils
>> tranſmettront à la poſtérité les traits
» mémorables de bienfaiſance qui ont
>> rendu les premières années de fon règne
ficien ; M. Cramet , médecin ; M. Neibuhr , mathématicien
: les trois premiers font morts en
Arabie avec M. Paureinfeind, deſſinateur. M. Neibuhr
ſeul eft revenu en Europe.
Η vj
180 MERCURE DE FRANCE.
>> ſi chères à l'humanité , &que la Fran-
» се * a déjà célébrées par la voix du
>>plus illuſtre de ſes écrivains. Ils con-
>> ſerveront à l'hiſtoire l'exemple de fa-
>>geſſe& de courage tout à la fois que ce
» Prince a donné des premiers à l'Euro-
>> pe , en ſubiſſant , pour ſe conſerver à
> ſes Sujets , l'épreuve de l'inoculation ,
>> dont la deſtinée ſingulière eſt d'effrayer
>> encore la multitude , lorſqu'elle n'ef-
>> fraye plus les Souverains. Puiſſent ,
» Meſſieurs , vos juſtes hommages entre-
>> tenir à jamais dans ce jeune Monarque
>> l'amour de la véritable gloire , ſi né-
>> ceſſaire à ceux que leur élévation donne
>> en ſpectacle à leur ſiècle , & qui ne
>> pourroient mépriſer ſon ſuffrage , ſans
>> mépriſer les vertus dont ce fuffrage eſt
>> la récompenſe. >>
ود
* On veut parler ici des ſecoursdonnés par Sa
Majesté le Roi de Danemarck à une famille malheureuſe
du Languedoc , & célébrés dans une
pièce de M. de Voltaire qui commence ainſi : Ek
quoi , généreux Prince ,&c.
JANVIER. 1771. 181
LETTRE de l'Infant Duc de Parme à
M. d'Alembert. Article extrait de l'hiftoire
de l'Académie des Sciences pour
l'année 1768.
M. de Fouchy , ſecrétaire & hiſtorien
de l'Académie , après avoir rapporté le
diſcours précédent , ajoute : " La gloire
>> des ſciences & celle d'un Prince cher à
>>la France , ne nous permettent pas de
>>paſſer ici ſous filence un fait dont le
>> diſcours de M. d'Alembert a été l'occa-
>> fion. Une copie de ce diſcouts étant
>> tombée entre les mains de S. A. R. l'In-
>> fant Duc de Parme , ce Prince en fit
>> une traduction qu'il envoya à M. d'A-
>> lembert , écrite toute entière de ſa
» main;& ce dernier lui en ayanttémoigné
> ſa vive & reſpectueuſe reconnoiffance ,
>> l'Infant lui fit l'honneur de répondre
>> par une lettre, auſſi de ſa main. La mo-
>> deſtie de M. d'Alembert nous en a ca-
>> ché une partie ; mais nous ne pouvons
>>nous diſpenſer d'en citer quelques en-
>>droits , auſſi honorables pour les ſcien-
> ces que pour le Prince , & pour ceux
/
182 MERCURE DE FRANCE.
>> qui ont préſidé à ſon éducation. * »
رد
Les vérités exprimées dans votre discours ,
dit - il à M. d'Alembert , font des règles
pour les Princes ; je l'ai traduit , afin de
les imprimer dans mon ame... Ce dif
cours m'a fait d'autant plus de plaifir que
j'y retrouve lesfentimens d'humanité qu'on
m'ainspirés dès l'enfances. Jeſens combien
les lumières peuvent contribuer au bonheur
des peuples en dirigeant la conduite du
Prince. Jefens auſſi que l'eſtime de ceux
qui éclairent les Nations eft capable d'adoucir
toutes les peines du Gouvernement ;
auffi me ferai-je toujours un devoir de témoigner
l'intérêt que je prends à leurs travaux.
" Que n'a-t-on point à eſpérer d'un
Prince qui fait fi bien exprimer de pa- ود
> reils ſentimens ! »
* M. de Keralio , gouverneur du Prince;
M. l'Abbé de Condillac , précepteur.
JANVIER. 1771 . 183
1 1.
Beziers.
L'Académie Royale des Sciences &
Belles- Lettres de Beziers tint fon afſemblée
publique le 22 Mars 1770. Μ.
l'Abbé Roube , Directeur , ouvrit la
féance par un diſcours fur la Frivolité.
M. Bouiller , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , lut un Mémoire ſur les
moyens de préſerver de la petite vérole ,
la Ville & le Diocèſe de Beziers , dont
l'extrait a été imprimé & envoyé dans
tous les Villages par ordre de Meffieurs
les Commiffaites du même Diocèſe .
M. Pradines , Lieutenant principal du
Sénéchal & Préſidial de la Ville , donna
un diſcours fur l'abus du titre d'honnête
homme.
M. Brouzet , ancien Médecin du Roi ,
auteur de l'Education Médicinale des Enfans
, lut unMémoire par lequel il tâcha
de démontrer , que la fievte ne devoit
jamais être conſidérée comme une maladie
particulière-qui eut fa marche , ſes
progrès , ſes ſymptômes & fes criſes ,
mais comme un ſymptôme constant de
toutes les maladies. Que cette fauffe dé184
MERCURE DE FRANCE.
nomination que les plus ſavans Médecins
ont eux mêmes donnée aux fievres
intermittentes , fievres putrides , fievres
ardentes , fievres malignes , peſtilentielles
, &c. étoit capable de jeter dans l'erreur
la plupartde ceux qui les traitoient ;
qu'en s'appliquant ſur des notions auſſi
vagues à combattre ces fottes de fevres ,
comme maladies eſſentielles & primitives
, ils négligeoient de connoîtte & de
traiter la véritable maladie qui occafionne
ce battement irrégulier du coeur & des
artères , ce ſigne , cet effort de la nature ,
dontles différentes vibrations ontété ménagées
par l'Erre ſuprême,pour nous faire
pénétrer dans l'immenſe dédale de toures
les maladies . Qu'on ne fauroit par conſéquent
trop s'attacher à les bien diſtinguer.
Que chaque degré d'irritation &
d'engorgement d'une partie affectée , entraîne
chaque eſpèce& chaque degré de
fievre qui , du plus au moins , a ſes trois
temps diſtincts & ſéparés , conformément
aux obſervations multipliées du célèbre
M. Bordeu . Qu'il feroit donc à propos ,
afin de donner des idées plus juſtes , &
d'appliquer un traitement plus convenable
, de déſigner les fiévres qu'on appelle
malignes , intermittentes , dyſſentéri-
1
JANVIER. 1771 . 185
ques , contagieuſes , &c. par le nom de
l'organe principalement affecté.
M. Audibert , Avocat , fit l'éloge hiftorique
de feu M. Mayni que l'Académie
venoit de perdre. M. Bertholon ,
prêtre de la Congrégation de la Miffion ,
& Profeſſeur de Théologie au Séminaire,
lut enſuite un Mémoire fur le Magnétiſme
, dans lequel il donna une nouvelle
théorie ſur l'attraction de l'aiman ,
qu'on peutappeler Experimento- ſyſtematique
, parce qu'elle eſt fondée ſur l'expérience&
fur les lois de la phyſique.
On fait que deux aimans qui ſe regardent
felon les poles de différente dénomination
, s'attirent réciproquement , &
ſe repouſſent par les poles de même nom.
Ce phénomène eſt un des plus difficiles
que la phyſique tente d'expliquer : les
plus grands Philofophes ont fait tous
leurs efforts pour y réuſſir ; les Académies
l'ont ſouvent propoſé pour ſujetde leurs
prix.
Notre Académicien fit connoître les
idées qu'avoient eues ſur ce phénoméne
curieux les anciens Philoſophes , comme
Thalès , Empedocle , Démocrite , Flaton
, Epicure , &c . » On n'ignore pas ,
>> diſoit l'Auteur , quelle étoit la maniè186
MERCURE DE FRANCE.
>> re de philoſopherdes vains diſcoureurs
>> du Lycée : ils eurent recours à la ſym-
>> pathie& à l'antipathie , il ne manquoit
>> plus que d'y ajouter l'antipétiſtaſe.
>>Avec des principes de cette force & de
cette clarté , il n'eſt rien que l'ignoran.
>> ce n'expliquât fans rougit : mais laif-
>>fons repofer en paix l'antiquité. »
Il expoſa le ſyſteme de Deſcartes ;
ceux d'Huyghens , d'Hartfoëker , du célèbre
Abbé de Molieres ; l'opinion de
Meſſieurs de Reaumur , du Fay , Mufchembroëak.
Il s'étendit davantage fur
le ſentiment de l'illustre M. Euler , de
MM. Daniel & Jean Bernouilli , & de
Pingénieux M. Datour qui eut l'honneur
de partager le lautier académique
avec ces grands Géomètres. Il fit part au
Public des raiſons qui montroient que
leurs conjectures n'étoient pas fatisfaiſantes
de tout point.
L'Auteur , avant que d'établir fon fyftême
, prouva par pluſieurs expériences ,
l'existence d'un tourbillon magnétique
autour de la terte & autour de chaque
aiman : il expliqua d'une nouvelle maniere
la formation & la figure de ce
tourbillon ; & , toujours d'après le flambeau
de l'expérience , il expoſa d'une fa
JANVIER. 1771. 187
çon ſimple & neuve , l'attraction & la
répulfion de l'aiman , fans avoir recours
à l'air , comme avoient fait la plupart
des Phyſiciens. Nous ſouhaiterions pouvoir
préſenter par extrait un Mémoire
de cette eſpèce ; mais il vaut mieux
le voir dans ſa juſte étendue ; auſſi le publiera
t- on .
M. l'Abbé Bertholon , qui ſe propoſe
dedonner une ſuite de Mémoires ſur cer
intéreffant ſujet , parla encore de l'hypothèſe
du P. Boſcovich , de celle de M.
Brugman; des calculs de M. Æpinus , &
donna en finiffant quelques formules algébriques
fur ce ſujet. » La phyfiquemc-
>> derne , diſoit l'Auteur , aime à ſe parer
>> du Aambeau de la Géométrie & du
>> calcul , on ne peut diſconvenir qu'il ne
>>foit d'une grande utilité : mais, pour ne
>>point tomber dans les brillans écarts
>> où entraîneroit néceſſairement l'excès
>> de ce gout du ſiècle , que j'appellerois
>>volontiers l'Algébromanie ; il faut , à
» l'exemple de nos plus grands Phyſi-
> ciens , que l'expérience & l'obſervation
>> fourniffent les données du problême ,
»& foient la baſe des ſciences phyſico-
>> mathématiques. »
M. de Manſe termina la ſéance par un
183 MERCURE DE FRANCE .
extrait de l'Ouvrage de M. Mafars de
Caſelle , aſſocié libre , ſur l'uſage de la
cigue , & des autres plantes vénéneuſes
que la Médecine a ſoumiſes aux règles
de l'art. Il fit part au Public des obfervations
& des expériences de ce Médecin
qui , par le moyen de ces agens terribles ,
&en marchant ſur les traces des Storck ,
des Wan Swieten, &c. a procuré le ſoulagement
& même la guériſon radicale
de pluſieurs malades déſeſpérés.
Le poiſon devient entre ſes mains un
antidote ſouverain contre les humeurs
cancéreuſes , carcinomateuſes , ſcrophuleuſes
, ſcorbutiques ; il a triomphe de
ces fléaux du genre humain , & M. de
Manſe en donne le détail dans fon Mémoire.
III.
L'Académie royale d'architecture a
diſtribué le 17 du mois dernier les médailles
du grand prix , dont le ſujet étoit
un arfénal pour une ville de guerre , fur
un terrein de trois cens toiſes de longueur
& de deux cens de largeur. Elle a
donné la premiere au ſieur Huvé , né à
Magnanville près Mante , éleve de M.
Blondel . Lr feconde au ſieur Renard , né
JANVIER. 1771. 189
:
à Paris , élève de M. le Carpentier. La
troifiéme au ſieur Penferon, né au Pleſ.
fis Tournel , élève de M. Rouffette . Le
Public a témoigné la plus grande farisfaction
lors de l'expoſition des différens projets
, & les artiſtes ſont convenus que
tous montraient du génie& des connoif.
ſances de l'art , dans les élèves admis au
concours ; ce qui leur fait beaucoup d'hon
neur, furtout à ceux qui ont été couronnés ,
puifqu'ils ont eu à combattre autant
de rivaux que d'émules.
Le public a vu auſſi avec plaiſir les
prix d'émulation remportés par les élèves
dans le courant de l'année.
I V.
A Lille , du 20 Décembre 1770.
Il paroît ici un précis de la maladie
contagieuſe des bêtes à cornes qui règne
dans le Luxembourg , la Flandre Autrichienne
, la Flandre maritime , le païs
de Langle , &c . maladie qui a pénétré
dans le centre de l'Artois depuis le 7 &
le 8 d'Octobre 1770 ; de la cure & des
préſervatifs qu'on doit mettre en uſage
dans cette épidémie. Ce précis a été publié
par M. de Larzé Médecin des Hô
190 MERCURE DE FRANCE.
pitaux Militaires d'Atras , ancien Médecin
des armées , & il termine cet écrit
par ces obſervations importantes.
১১
Lanciſi , ( Médecin Italien ) rapporte
» que , cinq boeufs furent ſubitement
atteints d'un mal contagieux ; après
>> une prompte perquifition , on recon-
>> nut qu'un boeuf étranger s'étoit intro-
>> duit dans le parc où l'on tenoit ceux
>> du Bourg renfermés ; on tua auffi-tôt
>> les boeufs , & la maladie n'eut pas d'au-
>> tre ſuite. « 22
Si cependant , dit M. de Larzé , il
étoit trop difficile de pratiquer ce moyen,
on doit, fans perdre un inftant , recourir
aux remédes , tant curatifs que préſervatifs
; mais , pour mettre ces derniers
en uſage, je penſe, ainſi que bien d'autres
Médecins , qu'il est très-bon de ſuivre
l'avis que donne l'homme le plus inſtruit
fur ces matières , & dont la célébrité
s'étend au - delà de l'Europe. Il nous
avertit que , « les préſervatifs ne font
→ néceſſaires que dans le cas où l'on en-
>> treverroit dans les animaux quelques
» diſpoſitions au mal à redouter. « En
faiſant uſage de ce conſeil , on gagne
beaucoup de temps , que l'on peut employer
utilement pour les malades ;
JANVIER. 1771. 191
mais , s'il eſt aifé de mettre en pratique
un avis autli ſage , il ne l'eſt pas autant
d'éviter un mal , contre lequel le même
auteur s'écrie beaucoup. " Les mauvais
>>fuccès , dir il, de l'adminiſtration des
>> ſubſtances dont les mains des maré-
>>chaux fonttoujours remplies, & dont
>>le propre eſt d'échauffer & d'enflam-
" mer autoient dû leur inſpirer quel-
>>que défiance ; car une pratique conftainment
malheureuſe avertit au moins
>> des écarts dans lesquels on tombe , fi
» elle n'éclaire pas fur les moyens de s'en
"
د
garantir &c » . Ce mal n'eſt pas leſeul
que les maréchaux occaſionnent. Ils captivent
tellement l'eſprit des payfans ,
que ceux- ci refuſent très- obſtinément tous
les ſecours qui ne viennent pas de ces
mains meurtrières ; c'eſt ce qu'on vient
de voir dans la Flandre maritime où le
fieur Chanut très inſtruit dans la médecine
vétérinaire , & dont les talens & les
connoillances font honneur à ſon Maître
, a eu la douleur de ne pouvoir approcher
aucune bête malade , fans craindre
d'exciter des tévoltes. Ce ſont des
vérités que je puis atteſter pour en avoir
été témoin dans un voyage que j'ai fait à
la réquiſition de Mis les Députés Géné-
4
192 MERCURE DE FRANCE.
raux & ordinaires des Etats d'Artois ,
pour juger ſi la maladie qui y fait les
progrès les plus rapides& les plus meurtriers
, étoit la même que celle qui règne
dans le centre de notre Province.
Je ne doute nullement que nos payfans
étant moins obſtinés que ceux de
la Flandre maritime , on ne les determine
aisément à faire uſage des ſecours
en tous gentes que leur procurent Mrs
lesDéputés.
Signé , DE LARZÉ , médecin des hôpitaux
militaires d'Arras , ancien médecin des
armées.
SPECTACLE S.
OPÉRA.
On continue à l'Opéra les repréſentations
d'Iſmène &d'Iſménias dont la mufique
eſt de M. de la Borde. On prépare
l'opéra de Pirame & Thisbé ; & le Jeudi
17 Janvier Zaide ſera remplacé par les
Fêtes Grecques & Romaines. Nous rendrons
compte de ces changemens.
COMÉDIE
JANVIER. 1771. 193
S
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES
ES Comédiens François ont donné la
premiére repréſentation de la Veuve , comédie
nouvelle en unacte & en profe.
Madame Durval , jeune veuve d'un
armateur de S. Malo , aime le Chevalier
du Lauret capitaine de cavalerie ,
& en eſt aimée. Cette femme eſtimable
eſt fort riche , & prendfoin elle-même
de ſes affaires ; elle ne ſe livre point à
ladiſcrétionde ſes femmes ; ce qui fâche
beaucoup Agathe ſa femme de chambre,
qui ſe plaint de ne pouvoir tirer avantage
de ſes confidences &de ſes foibleſles.
Un Commandeur ami de la veuve & du
Chevalier reçoit les plaintes de cette
femme & en eſt indigné. Il engage la
Veuve à donner ſa main au Chevalier ;
la Veuve s'en défend , & s'excuſe ſur les
chagrins qu'elle aeus de ſon premier mari
, & fur les peines que le mariage occaſionne
ſouvent; cependant le Chevalier
tranſporté d'amour pour Mde Durval ,
apprend au Commandeur que fon oncle
lui donne une fortune conſidérable ,
II. Vol.
1
194 MERCURE DE FRANCE.
& veut le marier avec cette veuve ; le
Commandeur l'attriſte en lui apprenant
la réſolution de Mde Durval. La Veuve
&le Chevalier ont une converſation tendre
interrompue par la viſite de la Marquiſe
de Leutry , femme de qualité , qui
prodigue à la Veuve beaucoup de complimensdont
le bat eſt de lui faire accepter
la mainde fon fils. La Veuve rejette des
offres que fa fortune feule a occafionnées.
Le refus de cette Veuve pique la
femme de qualité. Licandre , oncle du
Chevalier , vient d'un air fort empreffé
chercher fon neveu& parle à la Veuve ,
fans attendre ſa réponſe ,des grands biens
qui arrivent par un vaiſſeau à ſon neveu
&du mariage qu'il va faire avec elle. La
femme de chambre demande fon congé
en faiſant beaucoup de propos fur les
amours du Chevalier & de la Veuve.
Mde Durval réſiſte aux tendres inſtances
du Chevalier qui la follicite de conſentir
à l'épouſer ; le Commandeur y
joint ſes prieres encore inutilement ;
l'oncle annonce que les eſpérances du
Chevalier ſont péries avec ſa fortune
& le navire qui a fait naufrage. Le Chevalier
lui-même ne prétend plus à la
main de la jeune Veuve ; mais la généJANVIE
R. 1771 . 195
roſité ſecondée de l'amour lui fait enfin
defirer elle-même un mariage qu'elle
avoit refuſé,quand ſon amant n'étoit pas
malheureux . Cette pièce eſt imprimée
dans le théâtre de ſociété de M. Colé.
Elle réuffit en ſociété par la vérité & le
naturel des ſcenes &du ton qu'elle préſente
; mais elle n'a pas eu le même avantage
ni le même ſuccès ſur le théâtre ,
parce qu'il faut pour le public raſſemblé
des tableaux plus frappans , des caractéres
plus ſenſibles , &un ton plus foutenu.
A Madame Favart , fur une plume d'or
dont on luia fait préſent.
Sous les doigts délicats de la mainla plus belle,
Toute plume devient celle d'Anacreon ;
Mais , l'or plus pur, eſt lui ſeul digne d'elle.
Qui n'envieroit avec raiſon
Le bonheur de vous voir agréer un tel don!
L'amour pour vous l'offrir , eût dépouillé ſon
:
aîle.
Par M. Guérin de Frémicourt.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES DE LA COUR.
Nous donnerons le journal des Spectacles re
préſentés à Fontainebleau , pour completer la notice
des fêtes dont nous avons rendu compre à
l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin & de
Madame la Dauphine.
Le ſamedi 13 Octobre , Arlequin & Scapin rivaux
, comédie italienne .
Le Bucheron , comédie en un acte mêlée d'ariettes
, paroles de M. Guichard , muſique de
M. Philidor.
Le mardi 16 , l'Ecole des Maris , comédie de
Molière.
Les trois Couſines avec divertiſſemens, comédie
de Dancourt.
Lejeudi 18 , la Vue , acte d'opéra , paroles de
Roi , muſique de Mouret.
Thémis , acte d'opéra , paroles de Poinfinet ,
mufique de MM. Berton & Trial.
Le ſamedi 20 , Thémire , comédie nouvelle en
un acte mêlée d'ariettes , paroles de M. Sedaine ,
muſique de M. Duny , avec divertiſſemens .
• Le Diable boîteux , comédie italienne.
Les Sabots , comédie en un acte mêlée d'ariettes
, paroles de M. Sedaine , muſique deM. Duny.
Mardi 23 , la Gouvernante , comédie en cinq
actes , en vers , de la Chauſlée,
Le Sicilien , comédie en un acte , de Molière ,
avec divertiſſemens.
JANVIER. 17716 197
Le jeudi 25 , le Tambour nocturne , comédie
encinq actes , de Deſtouches .
La Sybille , acte d'opéra , paroles de M. de
Moncrif , inuſique de M. d'Auvergne .
Le ſamedi 27 , Arlequin Charbonnier, comédie
italienne .
Les deux Avares , comédie nouvelle en deux
actes mêlée d'ariettes , paroles de M. de Falbaire ,
muſique de M. Gretry.
Lundi 29 , Phèdre , tragédie de Racine.
Le Somnambule , comédie en un acte de M. **.
Le mardi 6 Novembre , le Mariage fait & rompu
, comédie de Dufreſny.
Eglé , acte d'opéra , paroles de M. de Laujeon',
muſique de M. de la Garde.
Le mercredi 27 , la deuxième repréſentation des
deux Avares.
Le Tableau parlant , comédie - parade mêlée
d'ariettes , paroles de M. Anſeaume , muſique de
M. Gretry , avec divertiſſemens.
Le jeudi 8 , la jeune Indienne , comédie en un
acte , de M.de Champfort.
Les Caroſſes d'Orléans , comédie en un acte, en
proſe , de M. de la Chapelle , avec divertiſſemens .
Le ſamedi re , les Infortunes d'Arlequin , comédie
italienne de M. Goldony.
La Cloſiere , comédie nouvelle en un acte mêlée
d'ariettes , paroles de M. *** , muſique de M.
Kohaut , avec divertiſſemens .
Le mardi 13 , Arlequin Baron Suifle , comédie
italienne.
L'Amitié à l'Epreuve, comédie nouvelle en deux
I iij
I198 MERCURE DE FRANCE.
actes , mélée d'ariettes , paroles de M. Favart, muſique
de M. Gretry , avec divertiſſemens.
Le mercredi 14 , On ne s'aviſe jamais de tour,
opéra comique , paroles de M. Sedaine , muſique
de M. Moncini .
Le Devin du Village , acte d'opéra , de M. J. J.
Roufleau .
Le jeudi 15 , les Plaideurs , comédie en trois
actes , de Racine.
La Fête de Flore , acte d'opéra , paroles de M. de
Saint- Marc , muſique de M. Trial.
On ſe réſerve de rendre compte des nouveautés
àmeſure qu'elles ſont repréſentées ſur les différens
théâtres de Paris.
:
LETTRE fur le Pygmalion de M. J.
J. Rouffeau.
ALyon , le 26 Novembre 1770.
PERMETTEZ-MOI , Monfieur , de relever une
petite erreur qui s'eft gliflée dans votre
Mercure de ce mois , page 124 , dans l'extrait
que vous y donnez des feuilles 3 & 4 de
l'Obfervateur François à Londres. Vous dites
d'après lui lans doute pour prouver la
poſſibilité de faire de bonne Muſique ſur des
paroles françoiſes , qu'un voyageur Anglais a
vu à Lyon une repréſentation du ſpectacle de
Pygmalion , drame de M. J. J. Rousseau , qui ,
dites-vous , en a fait la Musique , & les paroles
Ségalement fublimes: il ſeroit bien flatteur pour
moi, qui fuis l'Auteur de la Muſique , de pouJANVIER.
1771. 199
voir imaginer qu'elle approche de la fublimité
des paroles ; je n'en ai jamais attribué le ſuccès
qu'au genre neuf & diftingué de ce ſpectacle ; à
la ſupériorité avec laquelle ce grand homme a
traité ce ſujet , & à celle des talens des deux
Acteurs de ſociété , qui ont bien voulu ſe charger
de le repréſenter ; mais ce n'eſt point un opéra :
il l'a intitulé , Scène Lyrique. Les paroles ne ſe
chantent point , & la Muſique ne ſert qu'à remplir
les intervalles des repos néceſſaires à ladéclamation.
M. Rouſleau vouloit donner , par ce
ſpectacle , une idée de la Mélopé des Grecs ,
de leur ancienne déclamation théâtrale ; il defiroit
que la Muſique fût expreſſive , qu'elle
peignît la ſituation , &, pour ainſi dire , le genre
d'affection que reflentoit l'Acteur. J'ai fait
mon poffible pour remplir ſes vues : il parut
content de mes efforts ; ſon fuffrage m'a valu
ceux du public. Je dois cependant à l'exacte vérité
d'annoncer , que dans les vingt- fix.ritournelles
qui compoſent la Muſique de ce drame
il y en a deux que M. Rouſſeau a faites lui-même.
Je n'aurois pas beſoin de les indiquer à quiconque
verra ou entendra cet ouvrage ; mais , comme
tout le monde ns ſera pas à portée d'en juger , par
la difficulté de repréſenter ce ſpectacle , je déclare
que l'Andante de l'ouverture , & que le premier
morceau de l'interlocution qui caractériſe le travail
de Pygmalion , appartiennent à M. Roufleau.
Je ſuis trop flatté que le reſte de la Muſique que
j'ai faite puiſſe aller auprès des ouvrages de c:
grand homme. Il faudroit lire celui- ci tout entier
, pour en connoître les beautés : il n'y a perſonne
qui ne convienne qu'il n'est pas une des
moindres productions de cette plume célèbre. Je
,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
n'entreprendrai pas de vous en faire un extraits
il ſeroit à defirer que M. Rouſſeau ſe déterminat
à le donner au public , qui le defire ; vous ſeriez
à même alors de parler de ce drame , & de lui
rendre la juſtice qui lui eſt due. Vous me devez
celled'inférer la préſente dans le plus prochain
Mercure. J'attends ce procédé de votre honnêteté
&de votre complaiſance.
COIGNET , Négociant àLyon.
PY G M A LION ,
par M. J. J. ROUSSEAU.
SCÈNE LYRIQUE .
-Le théâtre représente un attelier de Sculpteur. Sur
les côtés , on voit des blocs de marbre , des
grouppes , desstatues ébauchées. Dans lefond
eftune autre statue cachée sous un pavillon
d'une étoffe légère & brillante , ornée de crepines
&de guirlandes.
Pygmalion , affis&accoudé , rêvedans l'attitude
d'un homme inquiet & triſte ; puis se levant
tout- à- coup , il prend fur fa table les outils
defon art , va donner , par intervalles , quelques
coups de cizeau ſur quelqu'une de ses
ébauches,se recule& regarde d'un air mécon
tent & découragé.
PYGMALION.
IL n'y a point-là d'ame ni de vie... ce n'eſt que
de la pierre... je ne ferai jamais rien de tout cela...
JANVIER. 1771. 201
ômon génie où es-tu ?... Mon talent , qu'es-tu
devenu ? ... Tout mon feu s'eſt éteint... mon imagination
s'eſt glacée... le marbre fort froid de
mes mains... Pygmalion tu ne fais plus des Dieux...
tu n'es qu'un vulgaire artiſte... Vils inſtrumens ,
qui n'êtes plus ceux de ma gloire , allez ... ne
déshonorez plus mes mains...
:
Il jete avec dédain ſes outils , & se promène
quelque tems , en levant les bras croisés .
..
Que luis-je devenu? ... quelle étrange révolution
s'eſt faite en moi ! ... Tyr, ville opulente &
fuperbe .. les monumens des arts , dont tu brilles ,
ne m'attirent plus... J'ai perdu le goût que ję
prenois à les admirer Le commerce des Artiſtes
&des Philofophes me devient infipide... l'entretien
des Peintres & des Poëtes eſt ſans attraits
pour moi... la louange & la gloire n'élèvent plus
mon ame... les éloges de ceux qui en recevront de
la poſtérité ne metouchent plus... l'amitié même
a perdu pour moi ſes charmes .. Et vous , jeunes
objets , chefs-d'oeuvres de la nature , que mon
art oſoit imiter , & 'ſur les pas deſquels lesplaifirs
m'attiroient ſans cefle ... vous , mes charmans
modèles ... qui m'embraſiez , à- la fois , des feux
de l'amour & du génie .. depuis que je vous ai
furpaſſés , vous m'êtes tous indifférens .
Il s'affied , & contemple tout-au tour de lui.
Retenu dans cet attelier , par un charme incon
cevable... je ne fais rien faire ... &je ne puis m'en
éloignér... J'erre de grouppe en grouppe... de
figure en figure... Mon cizeau foible... incertain...
ne reconnoît plus ſon guide .. Ces ouvra
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
ges groſſiers , reſtés à leur timide ébauche , ne
ſentent plus la main , qui jadis les eûtanimés...
(Ilse lève impétueusement. )
C'en eft fait... c'en eſt fait... j'ai perdu mon
génie... Si jeune encore , je ſurvis à mon ta-
Ient... Mais quelle eſt donc cette ardeur interne
qui me dévore ?.., Qu'ai-je en moi qui ſemble
m'embrafer ... Quoi !... dans la langueur d'un
génie éteint , ſent-on ces émotions? ... ſent-on
ces élans des paſſions impétueuſes... cette inquiétude
infurmontable... cette agitation ſecrete
qui me tourmente .. &dont je ne puis démêler
la caufe ... J'ai craint que l'admiration de mon
propre ouvrage ne causât la diſtraction que j'apportois
a mes travaux... Je l'ai caché fous le
voile... mes profanes mains ont ofé couvrir ce
monument de leur gloire... Depuis que je ne le
vois plus... je ſuis plus triſte... & ne fuis pas plus
attentif... Qu'il va m'être cher ; qu'il va m'être
précieux , cet immortel ouvrage... quand mon
génme éteint ne produira plus rien de grand , de
beau... de digne de moi.... je montrerai ma
Galathée... & je dirai... Voilà ce que fit autrefois
Pygmalion... O ma Galathée! ... quand j'aurai
tour perdu , tu me feſteras... & je ferai conſolé.
( Il s'approche du pavillon , puis se retire ,
va , vient , & s'arrête quelquefois à le regarder en
Soupirant. )
Mais , pourquoi la cacher... qu'est- ce quej'y
gagne Réduit à l'oiſiveté... pourquoi moter
le plaifir de contempler la plus belle de mes
oeuvres ?... peut- être y reſte-t il quelque défaut ,
que je n'ai pas remarqué... peut- être pourrai-je
JANVIER. 1771. 203
encore ajouter quelque ornement à ſa parure ?...
Aucune grace imaginable ne doit manquer à un
objet fi charmant... Peut - être cet objet ranimera-
t- il mon imagination languiſante ... Il la
faut revoir... l'examiner de nouveau ... Que disje
? ... ah! ... je ne l'ai point encore examinée ...
je n'ai fait juſqu'ici que l'admirer.
( Il va pour lever le voile , & le laiſſe retomber
comme effrayé. )
Je ne fais quelle émotion j'éprouve en touchant
ce voile ... une frayeur me ſaiſit ... je crois
toucher au ſanctuaire de quelque Divinité... Infenſé
... c'eſt une pierre... c'eſt ton ouvrage...
Qu'importe... on ſert des Dieux dans nos Temples
, qui ne font pas d'une autre matière , & qui
n'ont pas été faits d'une autre main .
(Il lève le voile en tremblant , & se proſterne ;
on voit laftatue de Galathée pofée sur un piedestal
fort petit, mais exhauffée par un gradin de
marbre , formé de marches demi circulaires.
.. ..
foi-
O Galathée ! recevez mon hommage... oui...
je me ſuis trompé... J'ai voulu vous faire Nymphe...
& je vous ai fait Déeſſe... Vénus même
eſt moins belle que vous. Vanité.
bleſſe humaine... je ne puis me lafler d'admirer
mon ouvrage... je m'enivre d'amour propre.....
je m'adore dans ce que j'ai fait... Non... rien de fi
beau neparut dans lanature... j'ai paffé l'ouvrage
des Dieux ... Quoi ! tant debeautés fortent de mes
mains ... mes mains les ont donc touchées... Ma
bouche a donc pu ... Pygmalion.. Je vois un
défaut... ce vêtement couvre trop le nud... il
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
faut l'échancrer davantage... Les charmes qu'il
recèle doivent être mieux annoncés .
(Il prend fon maillet & ſon cizeau , puis
s'avançant lentement , il monte , en hésitant , les
gradins de la statue qu'ilsemble n'ofer toucher :
enfin , le cizeau déjà levé , il s'arrête. )
Quel tremblement... quel trouble... je tiens
le cizeau d'une main mal afſurée... Je ne puis.. ,
je n'oſe... je gâterai tout...
( Il s'encourage , & enfin , préſentantfon cizeau
, il en donne un coouupp ,, &, ſaiſi d'effroi ,
il le laiſſe tomber , en pouffant un grand cri.)
Dieux... je ſens la chair palpitante... & repouffer
le cizeau...
( Il defcend , tremblant& confus.)
Vaine terreur... fol aveuglement... Non... je
n'y toucherai point... Les Dieux m'épouvantént
fansdoute... elle eſt déjà conſacrée à leur rang.
(Il la confidère de nouveau. )
Que veux-tu changer... regarde... quels nou
veaux charmes veux-tu lui donner ? ... Ah ! c'eſt
ſa perfection qui fait ſon défaut... Divine Galathée...
moins parfaite , il ne te manqueroit
rien.
(tendrement. )
Mais , il ne te manque qu'une ame... ta figure
se peut s'en pafler...
(Avec plus d'attendriſſement encore )
Que l'ame faite pour animer un tel corps
doit être belle !
JANVIER. 1771. 205
(Il s'arrête longtems , puis retournant s'af-
Jeoir , il dit d'une voix lente , entrecoupée &
changée.)
Quels defirs ... oſois-je former... quels voeux
inſenſés ... Qu'est - ce que je ſens ... Ô ciel ... le voile
de l'illuſion tombe... & je n'ole voir dans mon
coeur... j'aurois trop à m'en indigner.
(Longuepauſe dans un profond accablement.)
Voilà donc la noble paſſion qui m'égare...
C'eſt donc pour cet objet inanimé que je n'oſe
fortir d'ici ... un marbre... une pierre... une mafle
informe ... & dure... travaillée avec ce fer... Inſenſe...
rentre en toi-même... gémis ſur toi... ſur
ton erreur ... vois ta folie ... Mais ... non ...
(Impétueusement. )
Non... je n'ai point perdu le ſens... non... je
n'extravague point... non... je ne me reproche
rien... Ce n'eſt point de ce marbre que je ſuis
épris... c'eſt d'un être vivant qui lui reſſemble...
c'eſt de la figure qu'il offre à mes yeux... En
quelque lieu que ſoit cette figure adorable...
quelque corps qui la porte... & quelque main
qui l'ait faite... elle aura tous les voeux de mon
coeur... Oui ... ma ſeule folie eſt de diſcerner la
beauté... mon ſeul crime eſt d'y être ſenſible... II
n'y a rien- là dont je doive rougir...
(Moins vivement , mais toujours avec paffion. )
Quels traits de feu... ſemblent ſortir de cet
objet , pour embraſer mes ſens... & retourner
avec mon ame à leur ſource... Hélas ! il reſte
immobile & froid... tandis que mon coeur , em
206 MERCURE DE FRANCE .
bralé par les charmes , voudroit quitter mon
corps... pour aller échauffer le ſien... Je crois ,
dans mon délire , pouvoir m'élancer hors de
moi... je crois pouvoir lui donner ma vie ... &
l'animer de mon ame... Ah ! que Pygmalion
meure pour vivre dans Galathée... Que dis -je...
Ô ciel ! fi j'étois elle , je ne la verrois pas... je
ne ferois pas celui qui l'aime... Non... que ma
Galathée vive... & que je ne fois pas elle... Ah ! ...
que je fois toujours un autre... pour vouloir
toujours être elle... pour la voir... pour l'aimer...
pour en être aimé.
..
Tranſports...tourmens.. voeux... defirs... rage...
impuiflance ... amour terrible amour funeste...
tout l'enfer eſt dans mon coeur agité... Dieux
puiflans ... Dieux bienfaiſans... Dieux du peuple ,
qui connûtes les paſſions des hommes... ah !
vous avez tant fait de prodiges pour de moindres
caufes ... Voyez cet objet ... voyez mon
coeur... ſoyez juftes , & méritez vos autels.
(Avec un enthousiasme plus pathétique. )
Et toi , fublime eſſence .. qui te caches aux
fens , & te fais ſeutir aux coeurs... ame de l'u .
nivers ... principe de toute exiſtence... toi... qui
par l'amour donnes l'harmonie aux élémens , la
vie à la matière... le ſentiment aux corps , & la
forme à tous les êtres ... feu ſacré .. céleste Vénus
parqui tout ſe conſerve & ſe reproduit ſans cefle...
ah ! ... où eſt ton équilibr.... où eſt ta force expanfive...
Où est la lor de la n ture dans le ſentiment
que j'éprouve... où eſt la chaleur vivifiante dans
Pinanité de mes vains defirs ... tous les feux font
concentrés dans mon coeur ... & le froid de la mort
refte fur ce marbre... je péris par l'excès de vie qui
lui inanque... Hélas... je n'attends point deproJANVIER.
1771
s
dige... il exiſte... il doit ceſſer.... l'ordre eſt trowblé...
la nature eſt outragée... rends leur empire à
ſes lois... rétablis ſon cours bienfaiſant , & verfe
également ta divine influence... Oui... deux êtres
manquent à la plénitude des choſes ... Partage
leur cette ardeur dévorante qui confume l'un fans
animer l'autre... C'eſt toi qui formas par ma
main ces charmes & ces traits qui n'attendent que
le ſentiment & la vie... Donne lui la moitié de
la mienne.. Donne lui tout s'il le faut... il me
fuffira de vivre en elle... O toi qui daignes ſourire
aux hommages des mortels quine fent rien
ne t'honore pas.. Etends ta gloire avec tes oeuvres...
Déeffe de la beauté, épargne cet affront à la
nature... qu'un ſi parfait modèle ſoit l'image de ce
quin'eſt pas.
..
Ilrevient à luipar degrés avec un mouvement d'afsurance
& dejoie.
Je reprends mes ſens .. quel calme inattendu ,
quel courage ineſpéré me ranime ... Une fiévre
mortelle embraſoit mon fang... Un baume de
confiance & d'eſpoir coule dans mes veines... je
crois me fentir renaître ... Ainsi , le ſentiment de
notre dépendance ſert quelquefois à notre confolation...
Quelque malheureux que foient les mortels...
quand ils ont invoqué les Dieux , ils font
plus tranquilles ... mais cette injufte confiance
trompe ceux qui font des voeux inſenſés...Hélas...
en l'état où je ſuis on invoque tout , & rien ne
nous écoute... L'eſpoir qui nous abuſe eſt plus inſenſéque
le defir... Honteux de tant d'égarement ,
je n'oſe pas même en contempler la caule. '.Quan
je veux leverles yeux fur cet objet fatal , je fens
un nouveau trouble... une palpitation me fuffoque...
une fecrète frayeur m'arrête...
208 MERCURE DE FRANCE.
(Ironie amère. )
Eh... regarde malheureux. , . deviens intrépide...
oſe fixer une ſtatue.
'Il la voit s'animer , &se détourne ſaifi d'effroi &
le coeur faifi de douleur.
Qu'ai -je vu ! .. Dieux ! .. qu'ai je cru voir...
le coloris des chairs... un feu dans les yeux...
des mouvemens mêmes ... Ce n'étoit pas aſſez
d'eſpérer des prodiges ... pour comble de misères,
enfin je l'ai vu.
(Excès d'accablement. )
Inførtuné ... c'en est donc fait... ton délire eſt
à ſon dernier terme... ta raiſon t'abandonne ainfi
que ton génie... ne la regrette point , Pigmalion...
ſa perte couvrira ton opprobre .
( Vive indignation . )
Il eſt trop heureux pour l'amant d'une pierre de
venir un homme à vifion .
(Il se retourne & voit la Statue ſe mouvoir &defcendre
elle-même les gradins. Ilſe jette à genoux
, leve les mains& les yeux au Ciel. )
Dieux immortels ! .. Vénus ! .. Galathée ... ô
preſtige d'un amour forcené ! ..
Moi.
Moi!
(Galathée ſe touche. )
GALATHÉE.
PYGMALION transporte.
JANVIER. 1771. 209
GALATHÉE , ſe touchant encore
C'eſt moi.
PYGMALION.
Raviflante illufion qui paſſez juſqu'à mes oreilles...
ah ! n'abandonnez jamais mes ſens.
(Galathée fait quelques pas&touche
un marbre. )
Ce n'eſt plus moi.
'Pygmalion , dans des agitations , dans des tranfports
qu'il a peine à contenir , fuit tous fes
mouvemens , l'écoute , l'observe avec une vive
attention qui luipermet àpeine de refpirer.
Galathée s'avance vers lui& le regarde.
Ilſe leve précipitamment , lui tend les bras & la
regarde avec extafe. Ellepose une mainfur lui,
il treſſaillit , prend cette main , la porte àfon
coeur, puis la couvre d'ardens baifers .
GALATHÉE , avec un soupir.
Ah! .. encore moi ...
PYGMALION.
Oui , cher & charmant objet... Oui , digne
chef - d'oeuvre de mes mains , de mon coeur... &
des dieux ... c'eſt toi ... c'eſt toi ſeul ... je t'ai
donné tout mon être ... je ne vivrai plus que par
toi.
210 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURE.
I.
LE fieur Regnault , Auteur de la Botanique
miſe à la portée de tout le monde
, ouvrage qui ſe diſtribue avec autantde
ſuccès que d'exactitude , & pour
lequel on peut encore ſouſcrire , vient
de mettre au jour lafleur des Incas , plante
curieuſe , gravée dans ſa nouvelle ma
niere , & imprimée en pluſieurs couleurs.
On la trouve chez l'Auteur rueCroix des
petitsChamps , au magaſin des chapeaux
du Roi. Le pendant paroîtra inceffamment.
I I.
I.e baifer rendu , Eſtampe d'environ 10
pouces de haut ſur 9 de large , gravée
par F. Flipart d'après le tableau original
de Ph . Carême peintre du Roi.A
Paris chez l'auteur Montagne Ste Geneviève
, chez M. Lević marchand
Orfèvre.
JANVIER. 1771. 211
Unjeune Napolitain eſt cenſé voir fa
maîtreſſe à la fenêtre & lui rendre le baifer
qu'elle lui envoye. Cette nouvelle
Eſtampe fait pendant du Baiſer Napolirain
publié précédemment par le même
Artiſte.
ΡΕΙΝTURE.
1
M. De Lorges , Peintre de l'Académie
de Marfeille , amateur honoraire , a eu
l'honneur d'être préſenté à Mgr le Dauphin
, par M. le Ducde la Vauguyon , &
vient de lui offrir un deſſein allégorique
fur fon mariage. Ce Prince ami & protecteur
des arts , l'a accueilli & a bien
voulu en agréer la dédicace. Par cette
marque de bonté il a rendu juſtice à cet
Artiſte , qui joint au génie de la belle
compoſition le brillant d'un coloris enchanteur.
La gravure de cette allégorie ingénieuſe
a environ 16 pouces de hauteur
fur II de largeur. Elle se trouve à Paris
chez M. Collot marchand papetier rue
de la Harpe , & chez l'Auteur rue dé
l'Ofeille au Marais .
212 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
La Rose , ariette avecſimphonie, de
diée à Mdela Baronne d'Hinge par M.
Légat de Furcy , maître de Goût , organiſte
des R. R. P. P. Carmes du grand
Couvent & de Mrs de Ste Croix de la
Brétonnerie. Prix 1 1. 16 f. A Paris chez
l'Auteur parvis Notre- Dame près le
Cloître , chez M. Bou in marchand de
muſique & de 'cordes d'inſtrumens , rue
S. Honoré , au Gagne petit près S. Roch
& aux adreſſes de muſique.
ANECDOTES.
I.
La diviſion qui s'éleva entre la Reine
Marie d'Angleterre & la Princeſſe de
Dannemarck , dura juſqu'à la mort de
la premiere ; pendant ce tems on défendit
à toutes les Dames de la Cour &
aux principaux Seigneurs de viſiter la
Princeſſe ; on lui ôta ſes gatdes , & on ſe
JANVIER. 17718 213
fit un plaiſir de lui donner toutes fortes
de mortifications. Lorſque la Reine fut
morte , le Roi Guillaume ſentit qu'il ſeroit
indécent à lui de reſter plus longtems
ſéparé de l'héritiere préſomptive de
la Couronne ; il fit les premieres avances
pour une réconciliation qui fut acceptée ;
auffitôt toute la Cour s'empreſſa de lui
aller rendre ſes reſpects ; le Lord Carnarvon
qui n'avoit jamais diſcontinué de
porter ſes hommages à la Princeſſe , dont
il avoit vu l'appartement défert pendant
long tems , voyant un ſoir une grande
compagnie chez elle , lui dit tout haut
en préſence de l'aſſemblée. J'espère que
votre Alteſſe ſe reſſouviendra que j'ai eu
Souvent l'honneur de me trouver ici ſeul
auprès d'Elle. Ces mots firent rougir tous
ceux qui étoient préſens .
I I.
Du tems de la Reine Anne , le Ca
pitaine Hardy , dont le vaiſſeau étoit
dans le parage de la baye de Lagos , reçut
un avis cerrain que les Galions d'Efpagne
étoient arrivés dans le Port de
Vigo , fous l'eſcorte de dix- ſept vaifſeaux
de guerre ; il mit aufficôt à la voi
214 MERCURE DE FRANCE.
le fans attendre d'ordre , & alla porter
cet avis à l'Amiral George-Rook , qui
en profita , & prit les Galions après
avoir détruit & diſſipé l'eſcorte. Lorſque
la victoire ſe fut déclarée pour lui , l'Amiral
ordonna qu'on amenât le Capitaine
Hardy fur fon bord. Dès qu'il l'apperçût
, il lui dit d'un air ſévère : Vous venez
de rendre un ſervice important à la
Reine ; votre diligence a ajouté à la gloi
re & aux richeſſes de votre pays ; vous
êtes en même- tems coupable ; ignoriezvous
que vous expofiez votre vie en
quittant votre poſte ſans ordre ? Celui
qui fongeroit à ſa vie , lorſque la gloire
& l'intérêt de ſa Souveraine &de ſon pays
exigent qu'il la hafarde , reprit le Capitaine,
ne mériteroit pas de remplir
une commiſſion de Capitaine à fon fervice
. L'Amiral frappé de la fermeté de
cette réponſe , l'envoya porter la premiere
nouvelle de la victoire à la Reine
Anne , qui ſur le champ le créa Cheva
lier , & le fit contre-Amiral.
III.
Deux perſonnes , dont l'une étoit un
Ecclésiastique , s'entretenoient un jour.
dans un caffé ; leur converfation étoit
JANVIER. 1771 . 215
très ſavante ; elle rouloit ſur les avantages
de l'étude. Le Capitaine Hall ſe
trouva par hafard aſſis auprès ; las d'entendre
vanter la ſcience , il ſe leva & leur
dit avec ſa vivacité ordinaire : Pardieu ,
Docteur , dites tout ce que vous voudrez ;
mais que je fois damné , ft la guerre n'est
pas la seule école digne d'un Gentilhom.
me. Pensez vous , morbleu , que Mylord
Marlborough ait gagné tant de batailles
avec du Grec & du Latin ? Qu'est un
Ecolier quand il entre dans le monde ?
Je veux être damné s'il est autre chose
qu'un fot. Je ferois pardieu ravi de voir
un de vos Ecoliers à l'armée avec ses
noms , ses verbes , fes pronoms ,Sa philofophie
: quelle figureferoit il à unfiège ,
à une bataille , &c ? Mordieu. Mais
je vous prie , interrompit gravement
l'Eccléſiaſtique , espérez- vous avec vos
juremens prendre le ciel d'affaut ?
I V.
,
...
Sir Simon Stuard de Hartley , fouillant
un jour dans de vieux papiers de famille
, trouva écrit ſur le dos d'un contrat
: 15000 pieces d'or enterrées danstel
champ à tant de pieds du foſſé qui eſt
216 MERCURE DE FRANCE.
au midi . Ces mots étoient écrits comme
une note dont on veut ſeſouvenir. Il pric
un domeſtique , alla dans le lieu déſigné,
fit creuſer , & trouva le tréſor dans un
grand vaiſſeau de fer ; il étoit fermé avec
un parchemin ſur lequel il lut ces mots ,
écrits en caracteres très liſibles : plutôt
pour le diable que pour Cromwel.
AVIS.
I.
DESVENTES de la Doué,libraire rue S. Jacques ,
étant informé par divers avis de province que le
Profpectus de l'Histoire de l'Afie , de l'Afrique &
del'Amérique ne faiſoit que d'y parvenir , avertit
lepublicqu'il continuera les ſouſcriptions juſqu'à
la fin de Mars 1771 .
I I.
Plan d'une Inſtitution académique & militaire
, avec des obſervations fur l'éducation
pour la jeune nobleſſe , ſous la
conduite de M. Rolin . A Paris , rue St
Dominique près la barriere.
Ceplan d'éducation eſt raiſonné &fondé ſur les
principes de l'honnêteté& ſur les devoirs propres
aux
JANVIER. 1771. 217
aux citoyens; ony prend les meſures les plus fages
pour que le phyſique & le morale y ſoient
également obſervés. Les exercices y lont ſagement
diſtribués; le tems eſtpartagé avec économie entre
l'étude & les délaflemens ; la nourriture eſt
ſimple , fuffisante & Taine . On peut voir dans ce
plan même avec quelle attention lajeune nobleſſe
peut être formée aux vertus & aux exercices de ſon
état.
-
Tous les Elèves porteront le même uniforme ,
qui conſiſte en un habit de drap bleu de Roi , ga
lonné d'une treffe d'atgent ; le chapeau uni avec
un plumet blanc , une épée , un fufil , giberne &
ceinturon pour le maniement des armes. Le ſieur
Rollin ſe charge de fournir le tout pour trois cens
livres.
Chacun aura un couvert & un gobelet d'argent
, un lit , trois paires de drap , dix - huit chemiſes
, autant de cols , de mouchoirs , de ſerviettes
, fix bonnets de coton ou douze coëffes de
nuit , deux paires de bas de ſoie blancs , deux de
laine , fix-de coton & fix de fil , deux paires de ſouliers
; l'uniforme& une redingotte .un habit commun
pour les jours d'étude.
Le prix de la penſion , depuis l'âge de cinq
ans juſqu'à dix , en donnant les maîtres de latin
, d'écriture , d'hiſtoire , de géographie &
de mathématiques , les évolutions & exercices
militaires , eſt de 800 livres , & depuis dix ans juſqu'à
vingt de 1000 livres. Les parens qui defireront
donner enoutre à leurs enfans les maîtres de
danſes , de deſſein , d'allemand, d'eſcrime , paieronthuit
livres par mois pour chaque maître , &
vingt-quatre pour le manège .
Les jeunes Elèves qui n'apprendront encore
II. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
qu'à lire & à écrire , ne paieront que fix cens
livres.
,
Le fieur Rolin ſe chargera de toutes les fournitures
, entretien en linge , habits , chapeau ,
fouliers , & tous les Maîtres moyennant la
ſomme de 1800 livres , depuis dix ans juſqu'à
vingt , & de 1200 depuis cinq ans juſqu'à
dix.
,
On fera un examen général & public à la
S. Louis. On n'aura de vacances que la quinzaine
ſuivante; après laquelle les études recommenceront.
Le ſieur Rolin ne ſera tenu de payer aucuns
frais de maladie ; comme il veut que la mailon
ſoit dans un bon ordre , & y avoir les meilleurs
Maîtres de Paris , Meſſieurs les parens ſont priés
de payer exactement les quartiers d'avance ,ainfi
que les Maîtres.
LETTRE de M. Gardane , docteur- régent
de la faculté de médecine de Paris ,
médecin deMontpellier , cenfeur royal ,
de l'académie desſciences de Marseille ,
desſociétés royales desſciences de Montpellier&
de Nanci , ausujet des conful
tations gratuites en faveur des malades
indigens dont il a été chargépar M. le
Lieutenant-Général de Police.
LONSIEUR ,
Pluſieurs perſonnes indigentesde Paris &de la
Province s'adreſſant tous les jours directement à
JANVIER. 1771. 219
moi , pour avoir part aux conſultations gratuites
accordées par M.le Lieutenant Général de Police
, je vous prie de prévenir le Public , par la
voie de votre Journal , que c'eſt au Magiftrat ,
premier diſpenſateur de ce bienfait , qu'il faut
recourir , pour avoir ces conſultations , & que
je ne ferai déſormais aucune réponſe àceux qui
defirant profiter de ce ſecours , ne prendront pas
cette voie pour l'obtenir.
Les lettres écrites à ce ſujet à mon adreſſe , ſans
être affranchies , feront également miſes au rebut
, & l'on n'aura pas plus d'égard pour les
conſultations dans leſquelles il s'agira de rappeler
les premiers élémens de médecine , comme
la choſe eſt déja plus d'une fois arrivée. L'objetde
cette correſpondance charitable étant moins
de donner des inſtructions élémentaires ſur l'art
deguérir , que d'applanir , autant que faire ſe
peut , les difficultés qui s'éleveroient dans les
cas graves & difficiles .
J'ai l'honneur d'étre , Monfieur ,
Votre très-humble &
4Janvier 1771.
très obéifſlant ſerviteur
GARDANE
2
NOUVELLES POLITIQUES .
De Stralsund , le s Décembre 1770.
MERCREDI dernier , dans l'après- midi , le magaſin
à poudre de cette ville a ſauté en l'air dans
unmoment où tous les ouvriers y étoient raffeme
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
blés. Cet accident a coûté la vie a plus de cent
perſonnes , & plus de mille ont été bleſſées dangereuſement.
Soixante-dix maiſons ont été renverſées
de fond en comble , & toutes les vitres des
autres maiſons de la ville ont été caflées .
De Warfovie , le Is Décembre 1770.
On afflure que la petite eſcadre Ruffe , qui étoit
à Azof, a quitté cette ſtation depuis quelque tems
&qu'elle est à l'ancre dans la Mer Noire , au Havre
de Talman , vis-à-vis de Genikalé dans la
Crimée.
On ne ſçait encore rien de poſitif. fur la nouvelle
confédération générale ; on dit ſeulement
que huit des principaux magnats de la République
s'y ſont déjà réunis.
La diſette des vivres commence à devenir générale
dans toute l'étendue de ce royaume; les Confédérés
, qui y font expoſés plus qur perfonne ,
ont déjà pénétré pluſieurs fois à travers le cordon
des troupes Pruffiennes.
De Petersbourg , le & Décembre 1770.
Le Comte de Panin & le Prince Dolgorouki ,
généraux en chef, ayant demandé leur démisfion
du commandement de la ſeconde armée de
l'Impératrice , Sa Majesté Impériale a blen voulu
la leur accorder. On ne ſçait pas encore à qui ce
commandement ſera confié.
Le 7 au matin , le Sr de Wolkow , capitaine des
Gardes , apporta ici la nouvelle de la priſe de Braïlow,
dont les troupes de l'Impératrice ſe ſont em .
parées , le 12 du mois dernier. On n'a point encore
ici les détailsde cette expédition.
PaulineHarnaiz, femme de Vincent dela Pena,
1
JANVIER . 1771 . 22
habitant de la ville de Cantabrana , dans l'archevêché
de Burgos , eſt accouchée , le 9 dece mois ,
de quatre enfans, leſquels font morts dans l'eſpace
de trente heures. Le premier né a ſurvécu au
fecond , le ſecond au troiſième , & le troiſième au
quatrième.
DeMalaga, le 11 Décembre 1770 .
Depuis quelques jours on a monté toutes les
batteriesde cette place & on travaille, avec la plus
grande activité , à en établir deux nouvelles qui
ferontplacées à la pointe des deux moles pour
défendre l'entrée du port..
De Londres , le premier Janvier 1771 .
Lanégociation relative à l'affaire des Iſles Falkland
paroît ſuſpendue juſqu'à l'arrivée d'un courier
qui doit venir d'Eſpagne . En attendant , lespréparatifs
de guerre ne ſe rallentiflent point , &
Ton travaille, fans interruption , dans les différens
départemens militaires , aux arrangemens néceffaires
pour cet objet. Lés levées ſe font toujours
avec beaucoup d'activité. Les miniſtres font , de
leur côté , fort occupés , tant à cet égard que par
rapport aux objets qui doivent être propoſés au
parlement , à la rentrée de cette affemblée , où
l'on prévoit que les partiſans de l'oppoſition feront
de nouvelles tentatives pour embarraſler le
miniftere.
On a reçu à la Cour des nouvelles dépêches des
miniſtres du Roi à Petersbourg , à Vienne & à Berlin
, ſuivant lefquelles il paroît que pluſieurs puiffances
font difpoſées à accélérer la paix entre la
Porte Ottomane & la Ruffie & àrétablir l'ordre &
Iatranquillité enPologne..
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
1
Le gouvernement ſe propoſe d'entretenir dorenavant
dans l'Ifße de Man un établiſlement militaire
ſous le titre de Corps Afiatique , lequel ſera
entretenu aux frais de la Compagnie des Indes &
toujours fur le pied complet de deux mille hommes.
De Versailles , le 9 Janvier 1771 .
, Le Roi ayant formé pour la maiſon de
Madame Victoire & de Madame Sophie , le
même ſervice que pour celle de Madame Adelaïde
, Sa Majesté reçut , le 6 de ce mois , les
fermens des premiers officiers de ces Princeſſes:
ſçavoir , celui de l'Evêque de Gap , en qualité
de premier aumônier ; celui du marquis de Durfort
, ci -devant ambaſſadeur du Roi à Vienne ,
en qualité de chevalier d'honneur de Madame
Victoire ; & celui du comte de Béarn , en qualité
de ſon premier écuyer ; celui de comte de
Caftellane , maréchal des camps & armées du
Roi, capitaine & gouverneur des ville & château
de Niort en Poitou , en qualité de chevalier
d'honneur de Madame Sophie ; & celui du chevalier
de Talleyran , brigadier des armées du
Roi & colonel aux Grenadiers de France , en
qualiré de fon premier écuyer.
Le même jour , le marquis de Monteynard a
eu l'honneur de prêter ferment entre les mains
de Sa Majesté , pour la charge de Secrétaire
d'Etat.
PRESENTATIONS.
Le comte de Beauteville , lieutenant-général
des armées du Roi , grand croix de l'ordic-royal
JANVIER. 1771. 223
& militaire de St Louis , ambaſſadeur de Sa
Majeftéen Suiffe , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majefté par le duc de la Vrilliere , miniſtre
&Secrétaire d'Erat .
La ducheſſe de Duras a eu l'honneur de
faire fa révérence au Roi à ſon arrivée de
Bretagne.
Le chevalier de Ruis -Embito , intendant de
la marine à Breſt , a eu l'honneur de prendre
congé de Sa Majesté pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le fieur d'Aubenton , commiſſaire ordonnatour
à Bordeaux , ayant été nommé par le Roi
à l'intendance de Rochefort , a été préſenté
à Sa Majesté , les , en cette qualité , par l'abbé
Terray , miniſtre d'Etat , contrôleur général des
finances.
Le même jour , le baron de Lenzbourg ,
commandeur de l'ordre de St Lazare , conſeiller
d'Etat , ancien banneret de la République de
Fribourg en Suiffe , a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majefté.
Le 23 Décembre dernier , le marquis de
Courtomer , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi.
La marquiſe de Brehan a eu l'honneur d'être
préſentée , le 25 Décembre dernier , à Sa Majeſté
, ainſi qu'à la Famille Royale , par la duchefle
d'Aiguillon.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ſignèrent , le
23 Décembre dernier , le contrat de mariage du
marquis, de la Rochefoucault , fils du ducd'Ef224
MERCURE DE FRANCE.
و
tiſſac , avec Demoiſelle de la Rochefoucault ,
fille du vicomre dela Rochefoucault - Surgeres.
On a célébré dernièrement dans le château
de St André , le mariage du comte de laTourd'Auvergne
, avec Demoiselle de Poleſtron
foeur de la comteſſe Jules de Polignac. La bé--
nédiction nuptiale leur a été donnée par l'évêque.
de Lombès..
Le 30 du mois de Décembre dernier , le Roi
a figné le contrat de mariage du comte de
Colbert , lieutenant au régiment des Gardes-
Françoiſes , & lieutenant de Roi du Comté de
Nantois , avec Demoiſelle David , fille du fieur
David , ancien gouverneur-général des Ifles de
France & de Bourbon , & chevalier de l'ordreroyal
& militaire de St Louis
MORT. S.
Frère Jean -Charles de la Rue de Boifroger de
Rupiere, chevalier grand'croix de l'ordre de St.
Jean-de-Jérusalem , grand prieur d'Aquitaine ,
commandeur des commanderies de Louvier , &
Vaumion & de St Etienne de Renneville , ancien
procureur-général du même ordre au grand
prieuré de France, eſt mort à Malte le وOc
tobre dernier , dans la 66e année de fon âge.
Louis-Céfar le Tellier , duc d'Eſtrées , maréchal
de France , miniſtre d'Etat , gouverneur
de la ville & citadelle de Metz , Pays - Meſſin:
& Verdunois , chevalier des ordres du Roi , &
général de ſes armées , eſt mort à Paris , le 2
Janvier 1771 ,, dans la 72e année de fon âge..
Antoine - Séraphin Baudouin , chevalier de
Soupire , Lieutenant- général des armées du
JANVIER. 1771. 225
Roi , ancien chambellan du feu Roi de Pologne ,
duc de Lorraine & de Bar , chevalier de l'ordre
royal & militaire de St Louis , grand bailly
d'épée au Bailliage de Bourmond en Lorraine
eſt mort à Paris , le 22 Décembre dernier ,
dans la 74e année de ſon âge.
Beat - François - Placide , baron de la Tour-
Châtillon-Zuilauben , baron du St Empire Romain
, liutenant - général des armées du Roi ,
grand'croix de l'ordre-royal & militaire de St
Louis , ancien colonel du régiment des Gardes-
Suiffe , eſt mort dans la 84e année de ſon âge.
Jean Amoureux eſt mort le premier Décem
bre 1770 , dans la 117e année de fon âge , à
Maffiac en Auvergne , où il étoit né le 14 Avril
1654. Il avoit fervi juſqu'en 1685 , & s'étoit
trouvé à la mort du maréchal de Turenne . Il
n'a eu ni maladie , ni infirmité pendant tout le
cours de ſa vie. Il jouiſſoit , depuis cinq ans ,
d'une penſſion ſur la caſſette du Roi , que Sa
Majesté lui avoit accordée , à cauſe de ſon grand
âge. Son arrière petire - fille , actuellement vivante
, eſt âgée de 55 ans.
LOTERIES.
Le cent-vingtième tirage de la Loterie de
T'hôtel-de- ville s'est fait , le 2 du mois dernier ,
en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille livres eſt échu au Nº. 50309. Celui de vingt
mille livres au No. 52409 , & les deux de dix mille
aux numéros 48282 & 58843 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'est fait les de Janvier. Les numéros fortis de la
226 MERCURE DE FRANCE.
roue de fortune font , 73 , 25 , 36 , 66 , 68. Le pro
chaintirage ſe fera le s Janvier.
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&en proſe , pages
Les Médecins de Bagdad, conte , ibid.
L'Hiver , cantate , 8
AMlle de S. le jour de la fête, 10
Nuguez , anecdote portugaiſe , 11
Vers ſur l'existence de Dieu , 28
Aun Profeſſeur de Rhétorique, ( rondeau ) 32
Autre Rondeau , 33
Les Habits de Noce , proverbe , 34
Epître à un Philoſophe , 54
Ama maiſon presbytérale , en y rentrant
après une maladie , 58
Envoi à M. l'Evêque d'Angers ,
Dialogue entre Roufleau & Fontenelle ,
Explication des Enigmes & Logogriphes , 76
63
ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
ibid.
79
83
Hiſtoire d'un voyage aux Iſles Malouines , ibid.
14 :
JANVIER. 1771. 227
Catalogue des manuſcrits de M. de Cambis , 90
Voyage aſtronomique dans l'Etat de Eglife, 93
Les Myſtères de Jeſus- Chriſt , 96
Traité du Douaire , 97
Le Chou - King , 98
Mémoires hiſtoriques ſur la Maiſon de
Couci , 107
L'Art du trait de charpenterie ,
Ecole d'agriculture pratique ,
Oreſte ou les Coéphores ,
Bibliothéque des anciens Philoſophes ,
Eſſais de Poéſies ,
Les Soirées Helvétiennes , Alzaciennes &
-Fran- Comtoiſes , 161
EtatMilitaire de France pour l'année 1771 , 164
121
123
124
149
158
Etrennes de la Nobleſſe , ibid.
Etat actuel de la Muſique du Roi , & c.
165
Le Jardinier prévoyant , ibid.
Almanacs des Calambourds , 166
ACADÉMIES.
167
SPECTACLES , 192
Opéra, ibid.
Comédie françoiſe, 193.
228 MERCURE DE FRANCE.
AMadame Favart ſur une plume d'or dont
on lui faiſoit préſent ,
Spectacles de la cour ,
Lettre ſur le Pygmalion de Rouſſeau ,
Arts , Gravure,
Peinture ,
Muſique ,
Anecdotes ,
Avis ,
Nouvelles politiques,
Préſentations ,
Mariages,
Morts,
6
195
196
198
219
211
212
ibid.
216
219
213
ibid.
224
Loteries , 225
J'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le
ſecond volume du Mercure de Janvier 1771 , &
je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru en empêcher
L'impreſſion .
e
AParis,le 14 Janvier 1771 .
RÉMOND DE STE ALBINE.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères