Fichier
Nom du fichier
1770, 07, vol. 1-2, 08
Taille
24.40 Mo
Format
Nombre de pages
701
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JUILLET. 1770 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE.
REVONCE
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire Rue ,
Chriſtine , près la rue Dauphine .
AvecApprobation & Privilège du Roi.
.840.6
M
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de porr,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour ſeize volumes renduş
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
fibraire , à Paris , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux ſuivans .
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in-12 , 14 vol .
par an à Paris .
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.4 f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
&de la Littérature. L'abonnement , ſoit à Paris,
foit pour la Province , port franc par la pofte
, eſtde 12liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv . 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte; aux DEUX- PONTS & à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
ſeulement à PARIS , au bureau général des gazettes
étrangeres , rue de la Juſſienne. 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN OU Bibliothéque raifonnée
desSciences morales & politiques.in- 12.
12 vol. paran port franc , à Paris , 18 liv.
24liv.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en Pro-
En Province ,
vince, port franc , 33 liv 12 f.
JOURNAL POLITIQUE , port franc , 14liv.
Aij
Nouveautés chez le même Libraire;
TRAITE' d'Orthographe françoise ,
in- 8°. nouvelle édition , reliée , 71.
Le Diogène moderne , ou le Déſaprobateur ,
2 vol . in - 8 ° . br. sliv.
LeMendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br. 21.10 .
Dictionnaire d'Antonini , nouvelle édition
, 2 vol. in - 4º. rel. 341.
Confidérations fur les causes physiques ,
in-8°. rel . 51.
Mémoire fur la musique des Anciens ,
in4°.br. وا
Mémoire fur la construction de la Coupole
projetée pour couronner la nouvelleEglise
de Ste Genevieve , in-40. 11.101.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel. 71.
Recréations économiques , vol. in-89. br. 2 1. 10 f.
LaBotanique miſeàlapartéede toutlemonde
ou collection de planches gravées d'une
maniere nouvelle & colorées , &c. par
ſouſcription par an , 721,
241.
Nouvelles recréations phyſiques &mathémaliques
, 4 vol. in - 8 ".
Mémoiresfur les objets les plus importans
de l'architecture; parM. Patte, vol. in-
4°. enrichi de nombre de planches , br. 151.
Monumens érigés en France à la gloire de
LouisXV; par M. Patte ,vol. in fol. , gr.
papier avecbeaucoup de figures , br. 361.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. 1770 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A Mademoiselle de ***
LE RETOUR DU PRINTEMS . Ode.
ΟN ne ſent plus des vents la piquante froidure
,
Un zéphire nouveau ramene lesbeaux jours;
Les arbres rajeunis reprennent leur verdure ,
Et les ruiſſeaux leur cours.
Le ſoleil a fondu les neiges des montagnes ,
Etl'aquilon fougueux a quitté nos vallons ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Flore vient embellir nos riantes campagnes
De ſes ſuperbes dons.
Le papillon léger , tout fier de ſa parure ,
Frappe par fon éclat , & féduit mille fleurs ;
Il aime , il eſt heureux... & cet amant parjure
Eft comblé de faveurs .
Le timide muguet & l'humble violette
S'empreflent tour- à- tour de répondre à nos voeux,
La rofe ouvre ſon ſein à l'ardeur inquiete
Du zéphir amoureux .
Les oiſeaux , dans nos bois , par leur charmant
ramage ,
Semblent vouloir porter le plaifir dans nos coeurs.
On voit naître par-tout , pour orner cebocage ,
Les plus brillantes fleurs.
Nos troupeaux ont repris une nouvelle vie ,
Et bondiflent gaiment ſur le trefle fleuri ;
Ils bravent , en foulant l'émail de la prairie ,
Les ardeurs du midi.
Embralé de l'ardeur qui l'enflamme & le preſſe ,
Le tendre roſſignol , par ſes chants langoureux ,
Sur un myrte écarté prodigue ſa tendreſſe
A l'objet de ſes feux .
Au lever d'un beau jour l'alouette & la grive
Charment le laboureur ennuyé du repos ;
Il prête à leurs chanſons une oreille attentive
Et reprend ſes travaux.
Aucomble de ſes voeux l'innocente bergere ,
A la voix des oiſeaux mélant ſes doux accens ,...
JUILLET. 1770. 7
Chante avec ſon berger ſur la verte fougere
Le retour du printems .
Son coeur docile au Dieu qui l'anime & l'inſpire ,
S'attendrit& s'entr'ouvre aux rayons des plaiſirs;
Il céde ſans effort au penchant qui l'attire ,
Et forme des defirs .
Envoi .
O vous qui m'inſpirez , adorable Zémire ,
Je vous offre ces vers , pour vous ſeule entrepris.
Si vous les accueillez , ſi vous daignez les lire ,
Ils aurontplusde prix.
A mes foibles accensje vous ai vu ſourire ;
Lorſque j'oſai pour vous faire quelque chanſon,
Je vous vis attentive aux accords de ma lyre,
Et vous mêler à l'uniſſon .
Protégez ces eſſais puiſqu'ils font votre ouvrage
Et qu'en les défendant ils vous doivent le jour.
Heureux ! s'ils vous ont pu renouveller l'hom
mage
De mon reſpect, de mon amour.
Salmon , de Nancy.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
LES GRACES FUGITIVES. *
THALIE.
Now, ne vous flattez point d'appaifer mon
courroux .
Ah! ſecondez plutôt le tranſport qui m'anime ;
Euphroſine , Aglaé précipitez les coups
D'une vengeance légitime.
Lorſque cet enfant malin
Quiblefle, rit & s'envole ,
Avec ſon air enfantin
Nous lutine , nous déſole ;
Vénus le trouve charmant ,
Elle applaudit d'un ſourire,
Etdit , en le carefſant ,
Il veut folâtrer & rire ,
C'eſt un enfant.
Letraître avoit ſemé mille fleurs furun piége;
J'y tombe en courant après vous ,
Et je le vois qui rit , bercé ſur les genoux
De ſa mere qui le protége.
* L'idée , le plan & le titre de cette piéce font
tirés d'une petite piéce de l'Abbé Meraſtaño , intitulée,
le Grazie fugitive. Elle paroît prêter beaucoup
à la mutique.
JUILLET. 1770. 9
C'en est fait , que Cypris cherche un autre cortége
Et d'autres compagnes que nous.
AGLAÉ.
Que fera la Beauté ſans le ſecours desGraces ?
EUPHROSINE.
Des dieux nous ont preſcrit de marcher ſur ſes
traces .
AGLAÉ.
L'Amour est un enfant gâté ;
Dèsqu'on veut le punir, iltouche par ſes larmes,
EUPHROSINE.
Avec tous ſes défauts , Vénus a tant de charmes !
Il faut diffimuler les torts de la Beauté.
THALI E.
LesGraces , un moment, ne peuvent ſe contrain
dre ,
C'eſt les faire mourir que les forcer à feindre.
EUPHROSINE.
Jeme rends auxdeſirs de ma plus jeune foeur ;
Del'Amourj'ai fortà me plaindre.
THALIE.
yous a-t- il fait quelque noirceur ?
10 MERCURE DE FRANCE.
EUPHROSINE.
L'autre jour un fombre nuage
De flots précipités inondoit ce rivage ,
Dans les cieux embraſés l'éclair étinceloit ,
Dans les plaines de l'air le tonnerre rouloit ;
Cet enfant vagabond fut ſurpris par l'orage :
Il arrive en pleurant , tout tranfi , tout mouillé ;
Jeleprens dans mes bras ; pat amour , par pitić ,
Je ſéche auprès du feu ſes aîles dégoûtantes ;
Je rechauffe ſes mains humides & tremblantes ;
J'eſſuyois ſes cheveux , j'eſſuyois ſon bandeau ,
Et je rallumai ſon flambeau.
Vous voyez ma bonté , voici ma récompenſe:
Ma foeur , voyons , dit- il , ſi mon arc eſt tendu.
Avec un air ingénu ,
Ilme regarde , il me lance
Un trait que je n'ai point vu :
L'air fiffle , le dard qui vole
Frape mon coeur éperdu ,
Je crie & l'Amour s'envole.
AGLAÉ.
J'oubliois mes affronts & mon reſſentiment;
Maisje ſuis trop ſenſible à votre propre injure
Pour réſiſter encore à votre ſentiment.
Il fautbien que l'Amour nous traite également ;
Ecoutez-moi , mes foeurs , voici mon aventure.
J'étois aſſiſe an frais dans unboſquetd'ormeaux;
i
1
JUILLET. 1770. II
Non loin de moi couloit une onde fraîche &pure ;
Appelé par ſon doux murmure ,
Le Sommeil ſur mes yeux diſtilla ſes pavors.
Pendant que je dormois , avec des noeuds de rofes
,
Le petit dieu m'enchaîne à l'arbufte voifin ;
Enſuite il s'écria : " Chere ſoeur tu repoſes
Tu dors& lejeune Sylvain...
Je m'éveille à ces mots , incertaine , agirée,
Je veux fuir , je ſuis arrêtée ,
Et l'Amour s'envole ſoudain.
Mais l'aurore s'éveille ,&Vénus inquiéte,
Sans doute nous attend pour faire ſa toilette
Oupour le mettre dans le bain.
THALIE.
Je n'irai pas treſſer ſa blonde chevelure.
EUPHROSINE.
Je n'attacherai plus fon galant brodequin,
AGLAÉ.
Je ne veux point nouer ſa brillante ceinture.
EUPHROSINE .
Aſonchar émaillé qui vole dans les cieux
Jen'attelerai plus ſes colombes fidèles.
AGLAÉ.
Je n'embelliai plus ſabouche , ni ſesyeux
:
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
De mon ſourire gracieux.
Ses amans étonnés aimeront d'autres belles;
Et digne d'être ſon époux ,
Vulcain , le noir Vulcain ne fera plus jaloux.
Quand la main des Graces
Pare la Beauté ,
On voit fur fes traces
LaVolupté:
Sans cette parure ,
L'oeil eft fatisfait
Et le coeur murmures
C'eſt par lesGraces qu'on plaît.
Deux belles rivales,
Junon & Pallas ,
Paroiflent égales
Pour les appas
Paris les admire ;
Mais Vénus paraît,
Il juge& loupire ;
C'eſtparles Graces qu'on plaît.
Une Grace vive
Brille , charme& fuit;
Touchante & naïve ,
Elle féduit :
Avec un fourire
Elle nous foumet
Afon doux empire ;
C'eſt par les Graces qu'on plait
Le rare aflemblage
JUILLET. 1770. 13
De ces dons heureux
Eft votre partage
Fait par les dieux ;
Princefle charmante ,
Dès qu'on vous connaît,
On vous aime , on chante ;
C'eſt par les Graces qu'on plaît.
C'eſt elle , je la vois , cette aimable Princefle ,
Que l'Hymen , en triomphe , amene en ces cli
mats ,
Aumilieu des plaiſirs & des chants d'allégreffe
A la Cour de Louis accompagnons ſes pas.
Al'éclat de la jeune Flore ,
Aux charmes que nous avonsvus ,
En ſecret elle unit encore
Le coeur ſenſible , les vertus
Du brillant époux qui l'adore
Et l'ame dePallas ſous les traits de Vénus.
Nous donnerons fucceſſivement des lettres
de Henri IV, Roi de France , dont
le nom eftfi cher à la nation , avec des
notespourfaireconnoître les perſonnes dont
ily estparlé. Cefont des monumens précieux
pour l'histoire , que l'on nous sçaura
gréde conferverdans notre Journal.
14 MERCURE DE FRANCE.
PREMIERE LETTRE .
A Elifabeth , Reine d'Angleterre.
MADAME ,
Après le retour de mon Cousin M. le
Maréchal de Montmorency s'offrant le
préſent voyage de M.de Champernon ( 1 ) ,
je n'ay voulu faillir vous eſcrire la préſente
pour me ramentevoir en voſtre bonne
grace , & continuantau meſme deſir &
affection que la feu Royne ma mere vous
a tousjours rendu vous ſupplyer trèshumblement
, Madame , me vouloir départir
ceſte amitié & bienveillance que
luy avez tousjours démontrée , & de la .
,
(1 ) Henri , ſeigneur de Champernon en Angleterre
, qui avoit épousé Roberte, fille du trop célèbre
Gabriel de Montgomery , comtede Lorges.
Il avoit amené cent gentilhommes Anglois au ſecoursdes
Proteftans de France , peu-à-près labataille
de Moncontour , en 1569. Il ſervit fur la
flotte angloiſe que ſon beau-pere fit venir au ſecours
des Rochellois en 1573. Voyez les histoires
du 'rd'Aubigné , tom. 1 , pag. 308 , &tom.2,p.
48 ; & l'histoire de M. de Thou , in -4° . Londres ,
1734 , tom. V , liv. XLVI , pag. 641 .
JUILLET. 1770. 15
quelle nous avons congneu les effets en
tant de fortes qu'à jamais m'en ſentiray
redevable , ce que je teſmoigneray en tout
ce qu'il vous plaira me commander pour
vous obeyr & faire ſervice quand j'en auray
le moyen de pareille volonté que je
prie Dieu , après mes très - humbles recommandations
à voſtre bonne grace ,
vous donner ;
د
Madame en fanté très - heureuſe &
très- longue vye . D. De Paris , le xj jour
de Juillet 1572.
- Voſtre très humble & trèsobéiſſant
frere , HENRY.
DEUXIÈME LETTRE.
A M. le Comte de Suffex . ( 1 )
MON COUSIN ,
J'ay attendu quelque temps à vous efcrire
, eſpérant que l'yſſue de la conféren-
(1)Thomas Radelif, Vice-Roi d'Irlande , gouverneur
des provinces du Nord d'Angleterre , &
grandforeftierdecelles d'au- delà du Trent , mort
lans poſtérité le 9 Juin 1583. Vay. Im. Hoff.Ma
greBritan. Famil p. 180.
1
16 MERCURE DE FRANCE.
)
ce que j'ay eue avec mon Coufin Monſieur
de Montmorency me donneroit
argument de me resjouir avec vous
d'un bon eſtabliſſement de paix , comme
je mettay promis que ce ſeroit enfin le
loyer de noſtre ſi longue patience ; mais
il eſt avenu au conttaire que nonobſtant
nos juſtes plaintes & remonſtrances , on
ne nous parle que de rendre les places
qui nous eſtoient baillées pour aſſurances,
fans avoir égard à la condition expreſſement
appofée , pourvû que l'édit de pacification
nous fuſt effectué , qui ne l'eſt
encorny en aucune province , ny preſque
en aucun article. De vous dire les meurtres
, maſſacres , aſfaſſinats , priſes de villes
& attentats ſemblables qui ont été
pratiquez contre nous depuis la paix , il
feroit trop long & je pense que vous en
eſtes ſuffiſamment avertis par-delà ; mais
bien vous dirai-je que depuis deux mois
les Papiſtes font en armes en Languedoc,
&que le marefchal de Biron a failly en
une ſepmaine nous furprendre pluſieurs
places, tellement que ſi nous n'avions une
extreme patience nous ferions desjàbien
avant aux armes . En ces difficultés je m'adreffe
à la Roine ma très-honorée Dame
& feur, & la ſupplie de m'aider de fon
JUILLET. 1770. 17
bon advis ; & à vous , mon Couſin , qui
m'avez obligé par cy - devant en tantde
fortes que je ne puis par quel bout commencer
pour vous remercier , &parce que
jai donné charge au Sr Dupleſſis ( 1) de
vous faire entendre le ſuplement , me recommanderay
ſeulement à vos bonnes
graces , & prierai Dieu , mon Couſin ,
vous donner entſanté heureuſe & longue
vie. DeNerac , ce ij Mars.
Voſtre bien affectionne
Coufin , HENRY.
On lit au dos cette infcription :
A mon Coufin , 2
Monfieur le Comte de Suffex , grand
Chambellan d'Angleterre.
(1 ) On ignore à quelle maiſon apparrenoit ce
Sr du Pleſfis. Il en eſt parlé dans les Mémoires de
M.de Villeroy. Voy. l'édition in- 4°. P. 245 , 2462
247 , 248 , &c.
18 MERCURE DE FRANCE .
EPITHALAME
A M. le Vicomte de Poudeins , officier des
Carabiniers. Un deses ancêtresfut tenu
fur les fonds baptifmaux par Henri IV,
qui lui donna fon nom ; & , depuis ce
temps , ilsse font honneur de porter ce
nom vénérable .
HENRI , cenom ſacréque tout mortel revère ,
CeHenri , des François le vainqueur & le pere ,
Dans l'emploi de ſes jours plus heureux que Titus ,
Elevedu dieu Mars & mignon de Vénus ,
Joignit à ſes lauriers les myrthes de Cythere;
Et quand , avec regret , ce Roi, plein de bonté ,
Avoit verſé le ſang de ſon peuple rebelle ,
Il alloit dans tes bras , touchante Gabrielle ,
Par de plus doux exploits venger l'humanité.
Jeune Poudeins , tes champs le virent naître ;
A tes ayeux qu'il ſçut connaître ,
Cehéros a tranſmis ſon courage& ſon nom ,
Même de fa tendreſſe un petit grain , dit- on .
Je le prédis , de ce triple héritage
Commeeux tu feras bon uſage ,
Etcomme toi tes dignes deſcendans
Seront braves guerriers & ſenſibles amans .
Surton illuſtre ſang , du hautde l'empirée,
Henri veille toujours , & fon ombre facrée
JUILLET. 1770. 19
1.
De l'Hymen & de Mars ſous les heureux drapeaux
,
T'aflure une double victoire.
Tu joindras ſur ton front , pour prix de testra
vaux ,
Les roſes du plaiſir aux rayons de la gloire.
Au templede l'Hymen , vas , guerriergénéreux ,
Jurer d'être conſtant ,&ſois-le ſitu peux.
Sur les rives de la Garonne ,
Les Poudeins , enfans de Bellone ,
Ont tous conſacré , tour-à-tour ,
Leurbras à la patrie & leur coeur à l'amour.
ParM. **** , de Bernay en Normandie.
VERS préſentés à Son A. R. Madame
l'Archiduchesse Antoinette , Dauphine
de France .
VIENS, aimable Antoinette , auguſte ſouve
raine ,
Le deſtin te devoit à la gloire des lys .
L'Europe , de nos jours , apprend qu'une Autrichienne
Al'ame d'un héros ſous les traits de Cypris ,
Et que ce ſexe heureux que ,dans un vain délire ,
Notre orgueil condamnoit à la frivolité ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Soutient également les rênes d'un empire
Et le ſceptre de la beauté.
ParM. d'Hermite Maillanne , à Aix.
VERS à Madame la Baronne de St ***
A
fur fes dix fept ans.
ux beaux jours de votre printems ,
Vous touchez , belle St ***.
Ah ! prenez garde que ce tems
Ne vous échape comme un rêve.
Les graces ne ſont que des fleurs;
La beauté, qu'un bien peu durable ;
L'eſprit , qu'une ſourced'erreurs ;
1
Le plaifir qu'un ſonge agréable.
Amours &jeux , chez les mortels ,
Sont nés de ce rare afſemblage.
Nos coeurs vous doivent lear hommage,
Nous vous dreſſerons des autels.
Mais , avec le tems qui s'envole,
S'enfuiront ces vains attributs ,
St ***
, par vos vertus ,
Fixez notre culte frivole ,
Et qu'on reſpecte encor l'idole
Quand on ne l'encenſera plus.
:
Parle méme.
JUILLE Τ. 1778. 21
EPITRE à Magdelon , jolie femme de
chambre d'une très -jolie Dame.
1
QuUeE je ttee trouve intéreſſante!
Que ton air naïf eſt charmant !
Je t'aimerois éperdument ;
Car enfin , chez toi , tout m'enchante.
Mais ne vas pas t'en offenſer ,
Ta maîtreſſe eſt ſi ſéduisante
Qu'on n'a pas le tems de penſer
Unſeulmoment à la ſuivante.
Qu'il eſt de Beautés en ce tems
Aqui tu rendrois bien ſervice !
N'euſle- tu même d'autre office
Qued'accepter les complimens
Que leurs fots& fades amans
Leur font avec tantd'injustice.
Hélas ! du moins, lorſque l'ennui
Nous auroit chaſſés de la chambre ,
Le plaiſir viendroit après lui
Nous recevoir dans l'antichambre ;
Mais au contraire dans ces lieux ,
Tour occupé de la maîtrefle ,
Lorſqu'on ſedérobe à ſes yeux ,
C'eſt pour s'en occuper ſans ceſle.
Magdelon , amon coeur diſtrait
22 MERCURE DE FRANCE.
Quelquefois te trouve jolie ,
J'ai ſoudain le plaiſir ſecret
D'y voir triompher Emilie. *
Mais tu ne dois pas , ſelon moi ,
D'orgueil être moins enivrée ,
Les Graces étoient , comme toi ,
Les ſuivantes de Cytherée.
Si le deſtin plus généreux ,
Chere Magdelon , t'eût fait naître,
GrandeDame ! .. Ah! point de ces voeux,
C'eût été ton malheur peut- être.
Tes traits feroient moins ſéduiſans ,
Tu n'euſſes été ſi jolie ;
Car , voit- on les dieux complaiſans
Se plaire à combler de préfens
Tous les mortels comme Emilie ?
Mais , enfin , que t'ont-ils ôté ?
Que le plus frivole avantage.
Ah ! ſans doute qu'à la beauté
Nous devons le premier hommage ,
Puiſqu'on emprunte ſon image
Pour peindre la divinité.
*Nom de la maîtreſſe.
Par le même.
JUILLET. 1770. 23
Le Comte de Putbus , grand Chambellan
de Son Alteſſe Sénèriſſime Mgr le
Duc de Wirtemberg , envoyé pour complimenter
& accompagner Madame la
Dauphine à son paſſage par le cercle de
Suabe ,fit les Stances fuivantes pendant
lespectacle donné pour cette Princeffe ,
à Günsbourg .
ANTOINETTE paroît. Un peintre téméraire
Veut peindrede Vénus les charmes immortels ,
Etles tendres amours reconnoiſſant leur mere
Grouppés aux pieds de ſes autels.
Foible image , lui dit la foible Germanie ,
Des poëtiques dieux le temple eſt abattu :
Vénus ne fut jamais ni la ſoeur du Génie ,
Ni la fille de la Vertų .
Conſacretonpinceau ſur lesbords de la Seine
Apeindre d'Antoinette & l'ame & les appas :
On connoîtra le ſang d'Hapsbourg & de Lorraine
Au bonheur qui naît ſous les pas.
24 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. de Voltaire à M. Uriot,
bibliothécaire & lecteur de S. A. S. Mgr
le Duc de Wirtemberg , auteur d'un difcoursfur
la richeſſe & les avantages du
duché de Wirtemberg , impriméà Stouckard
en Février 1770 .
Au Château de Ferney , 7 Mai 1770:
Il y a deux ans , Monfieur , que je paſſe
mavie dans mon lit. Si ma vieilleſſe &
mes maladies ne me retenoient pas dans
cette triſte ſituation , je viendrois remercier
Mgr le Duc de Wirtemberg de tout
lebien qu'il fait à ſes ſujets. Vous en avez
rendu un compte fi vrai & fi touchant
que le voyage ſeroit auſſi pour vous .
Je ne puis vous dire à quel point je
vous fuis obligé de m'avoir gratifié d'un
ouvrage ſi intéreſſant. Puiſque c'eſt la vérité
qui l'a dicté , il fait autant d'honneur
au Panégiriſte qu'au Prince.
Je vous prie de me mettre aux pieds de
Son Alteſſe Séréniſſime.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les ſentimensque
vous méritez , &c.
VOLTAIRE .
JUILLET. 1770. 25
BOUQUET préſenté à Madame la Dauphine
, par Adelaide Mignan , âgée de
onze ans , &fille de l'inspecteur des pépinieres
royales de la généralité de Soif
fons ; le 13 Mai.
Si mon bouquet ſimple & fans art
Peut , de notre auguſte Princeſſe ,
Fixer & flatter le regard ;
Chaque François , en ce jour d'alegreſſe
Jaloux de ſon ſuccès vainqueur ,
Voudroit avoir afſez d'adreſſe
Pour pouvoir ſe changer en fleur.
Adieu.
De nos zélés Français tout conſpire au bonheur!
Des graces vous êtes la reine :
Les vertus vous nomment leur foeur ,
Et tous les coeurs leur ſouveraine.
Par M. L. F. leBreta
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
LA VERTU malheureuſe eſt tôt ou tard
récompensée. Conte moral.
ADELAIDE étoit née de parens diſtingués:
ils n'avoient rien négligé pour feconder
ſes heureuſes diſpoſitions , & pour lui
donner une éducation convenable. A pei .
ne touchoit - elle à ſa quinziéme année
que ſa beauté attira ſur ſes pas une foule
d'adorateurs. Une taille fine & déliée, un
port majestueux , un viſage où brilloient
mille agrémens , une converſation vive
&enjouée , des graces ingenues , une modeſtie
charmante lui gagnoient tous les
coeurs. Les petits maîtres afpiroient tous
à l'honneur de faire ſa conquête. L'un ,
comptant ſur les avantages de fa figure ,
mettoit en uſage les pièges dont nos aimables
corrupteurs ont coutume de ſe
ſervir pour ſéduire la timide innocence ;
l'autre , connoiffant mieux l'honnêteté
d'ame d'Adelaïde, ſe préſenroit à elle ſous
des dehors vertueux. (Mais , quelques
efforts que l'on faſſe , le mauvais naturel
ſe montre toujours.) Aufſi , Adelaïde
qui avoit des yeux clairvoyans , ne ſe
,
JUILLET. 1770. 27
laiſſoit jamais ſurprendre par ces apparences
trompeuſes. Bientôt elle faifoit
tomber le maſque & le Protée diſparoifſoit.
Elle s'amuſoit de l'extravagance de
ſes amans ; les différens rôles qu'elle leur
voyoit jouer occaſionnoient en elle mille
réflexions ſur la perverſité du ſiécle. Une
mere tendre & ſage avoit le ſoin d'éclairer
ſes idées& de fortifier ſon goût pour
lavertu.
Adelaïde ſe déroboit tous les jours au
cercle brillant qui l'environnoit , pour
s'enfoncer dans la folitude , y réfléchir à
ſon aiſe & cultiver ſon eſprit par de bonnes
lectures. Hélas ! ſe diſoit - elle , ne
>> verrai - je jamais que des ſpectres de
>> vertu ? Quelle contradiction dans les
choſes de ce monde ! Que de vanité !
>>Que de politique ! Que de fauſſes ami-
>> tiés ! La bonne foi n'eſt plus regardée
» que comme un jeu. On convient , en
>> quelque forte , de ſe tromper mutuelle-
» ment. Quelle indignité de voir ces
» hommes perfides jurer , aux pieds de
» leurs maîtreffes , une fidélité qu'en ſe-
>> cret leur coeur déſavoue. Quelle hor-
» reur&quel mépris ne doivent pas ex-
>> citer ces femmes galantes par leurs pré-
> venances & leurs agaceries ! Gardons
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
>> nous , ajoutoit - elle en ſoupirant , de
>> nous laiſſer gagner par le poiſon de l'a-
>> mour. On me dit que je ſuis belle; les
>> jeunes gens font des folies pour moi ,
>> que leur ardeur eſt inſenſée ! leurs feux
>> ne ſont pas plus durables que ces mé-
>> téores que l'on voit ſouvent paroître
>> dans le ciel & ſe diſſiper preſque dans
» le même moment. Je ſens bien qu'un
>>jour je dois aimer : mais où eſt le ſage
» mortel qui fixera mon coeur ? Ah ! je
>>crains que ce que je deſire ne ſoit une
» belle chimere. »
Telles étoient les réflexions que faiſoit
l'aimable Adelaïde : elle paſſoit des
jours tranquilles & heureux : fon coeur
n'avoit point encore éprouvé le tumulte
des paffions : elle goûtoit les charmes
d'une paiſible innocence : tendrement aimée
de ſes parens , adorée de tous ceux
qui la connoiffoient , favoriſée de la fortune
, il ne lui manquoit qu'un meilleur
pere. Ce pere étoit plongé dans la crapule
& conſommoit avec des femmes
proſtituées le riche patrimoine que lui
avoient laiſſe ſes ancêtres. Souvent les
ſages repréſentations de ſa femme , les
pleurs d'Adelaïde le ramenoient pour un
moment de ſes égaremens ; mais l'habi
JUILLET. 1770. 29
tude du vice reprenoit preſque auſſi-tôt fon
empire fur lui , & il ſe jettoit de nouveau
dans le précipice qu'il avoit creuſé
ſous ſes pas. Son tempérament ne put pas
réſiſter long- tems à de pareils excès. Une
fièvre maligne , accompagnée d'une autre
maladie honteuſe , fruitde la débauche ,
l'emporta en peu de jours .
Quelle plume affez éloquente pourroit
peindre la douleur & l'affliction d'Adelaïde
à la mort de ſon pere ! Quel torrent
de larmes ne verſa - t-elle pas ! Quels regrets
touchans ne fit - elle pas paroître !
Tantôt elle arrachoit ſes blonds cheveux;
tantôt elle meurtriſſoit ſon ſein d'albatre
; une autre fois elle ſe précipitoit fur
le cadavre de ſon malheureux pere , elle
ferroit ce corps inanimé entre ſes bras ;
elle lui adreſſoit la parole comme s'il eût
encore été vivant; à peine pouvoit-elle ſe
perfuader qu'il fut mort: mais,lorſqu'elle
reconnutque ſonmalheurétoit certain ,une
pâleur livide couvrit ſes joues ; elle tomba
en défaillance; ſon ame paroiffoit errer
ſur ſes lévres & prête à s'échaper : on
arracha Adelaïde , preſque mourante , de
l'objet qui la remuoit ſi puiſſamment. O
image de la vraie piété filiale , vous êtes
d'autant plus admirable que vous êtes plus
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
rare ! Adelaïde eſt inconfolable de la perte
d'un pere que ſa mauvaiſe conduite rendoit
ſi peu digne de regrets , & combien
d'enfans pouffent, à peine , quelques ſoupirs
quand ils perdent de meilleurs parens.
Voilàla premiere époque des malheurs
de l'infortunée Adelaïde : dès qu'elle eut
rendu les derniers devoirs à fon pere , une
foule de créanciers fit des pourſuites : les
meubles , les équipages , les biens fonds ,
tout fut faiſi , & bientôt Adelaïde avec ſa
mere furent réduites à la mendicité , obligées
de quitter la ſuperbe maiſon qu'elles
occupoient & d'habiter un appartement
conforme à la ſituation de leurs affaires ..
Parens & amis qui , dans le tems de la
proſpérité, s'étoient montrés fi zélés , leur
tournerent ledos , comme c'eſt l'ordinaire
; ceux mêmes qu'elles avoient comblés
de bienfaits éviterent leur préſence .
Adelaïde , qui , du faîte des honneurs
&du fein de l'opulence , tomboit rapidement
dans une affreuſe misère , étoit inconfolable.
( Eh ! quelle grandeur d'ame
ne faut- il pas auffi pour lutter contre l'adverſité
! ) Mille fois elle fut tentée de ter.
miner ſa vie par le poiſon ; mais fa religion
& la vue d'une mere éplorée , accaJUILLET.
1770. 31
blée d'infirmités , & à la ſubſiſtance de
laquelle il falloit fonger , arrêtoient le
progrès de fon déſeſpoir : elle embraſſoit
cette mere infortunée; elle l'arroſoit de
ſes larmes ; l'une & l'autre faisoient les
plus douloureuſes réflexions. « Mache-
>> re fille , diſoit la mere , ceſſez de
>> vous attendrir ſi vivement fur mon fort:
>>vos pleurs me déchirent l'ame; la mort,
>> hélas ! va bientôt me délivrer de mes
>>maux ; fongez à vous ; vous êtes jeune;
>> travaillez , & fur- tout conſervez votre
>> vertu : peut- être un jour le Ciel , touché
>> de vos peines , vous rendra- t- il les biens
>> que la fortune cruelle vient de vous ra-
» vir. » A ces mots , les ſanglots d'Adedelaïde
recommençoient.
Ces ſcènes attendriſſantes durerent pluſieurs
jours. Le directeur de ces Dames ,
homme reſpectable par ſon grand âge & par
la pureté de ſes moeurs , inſtruit de la ſituation
fâcheuſe dans laquelle elles étoient ,
alla les trouver ſa vue ſuſpendit leur
douleur : il les confola par les exhortations
les plus pathétiques , & il leur promitde
parler à Mde la Marquiſe deP***,
qui , tous les ans , remettoit entre ſes
mains une ſomme conſidérable pour diftribuer
aux pauvres honteux. Ses follici-
:
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
tations eurent l'effet qu'il en attendoit. II
obtint fix cents livres de penſion , & far
auffi- tôt en porter l'heureuſe nouvelle à
Adelaïde . Cette charité humiliante lui
arracha des larmes de déſeſpoir : cependant
il falloit prendre fon parti & fe réfoudre
à travailler : les 600 liv. de penſion
n'étoient pas ſuffiſans pour vivre. Adelaïde
avoit appris à deſfiner & à peindre
en miniature ; elle poffédoit ces talens
avec ſupériorité : elle en faiſoit ſon amuſementdans
ſes jours de gloire & de profpérité
, & ils lui furent d'une grande refſource
dans ſon infortune. Elle manioit
le pinceau avec tant de graces& de délicateſſe
, ſa beauté étoit ſi touchante que
quelques jeunes ſeigneurs en furent
éblouis ; ils s'imaginoient faire ailément
cette conquête , & pour applanir toutes
les difficultés , ils briguoient l'avantage de
ſe ruiner. ( Mais que peut ſur un coeur
vertueux l'éclat des richeſſes , quand il
s'agit de les gagner aux dépens de l'honneur
! ) Adelaïde qui , quoique dans l'adverſité
, conſervoit toujours une noble
fierté , étoit indignée des propoſitions
honteuſes qu'on lui faiſoit. Elle les rejettoit
avec hauteur. « Il faut que les hom-
>> mes foient bien méchans & bien corJUILLET.
1770. 35
>> rompus , s'écrivit - elle en gémiſſant !
>> Lorſque j'étois riche , on me reſpectoit;
>> maintenant que je ſuis pauvre , on me
>> mépriſe ; on voudroit me deshonorer .
» Ah ! continuoit - elle , mourons plutôt
>> que de renoncer à la vertu. »
Pendant que ces réflexions occupoient
Adelaïde , le haſard conduiſit chez elle
un jeune homme qui étoit venu à Paris
faire ſes exercices & prendre le goût & le
ton du grand monde : il pria d'excuſer ſa
mépriſe : il ſe félicitacependant de ce que
la fortune l'avoit amené dans un endroit
auffi charmant. Il dit mille choſes honnêtes
avec beaucoup d'eſprit &de graces:
Vermeuil étoit d'une grande maiſon,fils
unique & héritier d'une ſucceſſion immenſe.
Il avoit une figure très - agréable
&une taille élégante ; la bonté de fon
coeur répondoit à ſes charmes extérieurs :
entraîné dans le tourbillon d'un mende
frivole, les plaiſirs qu'ily avoit goûtés lui
avoient paru infipides ; la facilité d'en
jouir le rebutoit : il vivoit dans une parfaite
ſécurité & conſervoit fa liberté: auffi
indifférent que le fier Hyppolite , il trouva
,dans la perſonne d'Adelaïde , une ſeconde
Aricie qui triompha de ſa réſiſtance.
Vermeuil , enchanté de ſa beauté ,
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
qu'une parure ſimple & modeſte relevoir, -
&encore plus charmé des agrémens de
ſa converſation & de la décence de fon
maintien , demandoit la permiſſion de
revenir : on héſitoit de la lui accorder ; on
craignoit , diſoit on , les interprétations
malignes : Vermeuil infiſtoit ; il proteftoit
que ſes defleins étoient honnêtes :
enfin on ſouſcrivit à ſa demande avec un
embarras qui annonçoit l'inquiétude & la
pudeur. Vermeuil fortit & retourna chez
lui , ayantl'eſprit & le coeur préoccupé de
fon amour.
Qui pourroit décrire les tendres agitations
dans leſquelles il paſſa la nuit ? Qui
pourroit définir la ſympathie qui , en un
moment , agit fi puiſſamment ſur ces deux
jeunes coeurs ? Adelaïde de ſon côté n'étoit
guère plus tranquille : elle croyoit
avoir trouvé le mortel aimable qu'elle
cherchoit depuis ſi long tems ; mais le
changement de ſa fortune&fon état préfent
l'alarmoient fur les ſuitesd'un amour
naiſſant qui pouvoit lui devenir funeſte ;
d'ailleurs ce Vermeuil , qui lui paroiſſoit
fi digne d'être aimé , étoit peut - être un
perfidé , un inconſtant , & avoit peutêtre
auſſi tous les autres défauts de ſes
ſemblables , que le vernis de l'éducation
pouvoit cacher.
JUILLET. 1770. 35
1
Apeine le ſoleil commençoit - il fa
brillante carriere,que Vermeuil vola avec
empreſſement chez Adelaïde : il la trouva
plus pâle que le jour précédent; il s'informa
avec vivacité de ſa ſanté ; il n'oſoit
lui ouvrir ſon coeur ; mais les yeux,qu'il
fixoittendrement ſur elle, déceloient affez
combien elle étoit aimée. Cependant ,
après pluſieurs viſites , Vermeuil ſe jeta.
un jour à ſes pieds , & lui peignit , avec
les expreſſions les plus tendres , l'amour
qu'elle lui avoit inſpiré. Il montra tant
d'honnêteté dans ſes diſcours , qu'elle ne
put,s'empêcher de l'écouter avec intérêt &
d'être émue. « Vermeuil , lui dit-elle en
>> pouffant un foupir , que faites - vous ?
>> Vous n'êtes pas ſage. Quand je vous au-
>> rai inſtruit de ma ſituation , votre amour
>>diſparoîtra : j'ai été riche autrefois ;
>>j'avois un nombreux cortége d'amans
>> qui , tous , aſpiroient au bonheur de me
>> plaire : aucun d'eux ne m'a paru digne
>> de mon attention; maintenant je ſuis
>> pauvre , & je peux défier la fortune en-
>> nemie. Une fatale beauté attire encore
>> fur mes pas une foule d'adorateurs ; je
>>leur dis , ainſi que je vais vous le dire :
>> Vous m'aimez ; vous voulez unir votre
>>deſtinée à la mienne; mais fongez que
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
>>je ne poſſéde au monde qu'un coeur hond
>>nête. Aufſi - tôt le preſtige de l'illuſion
> ceffe & l'amour s'évanoüit. Je vois tout
» cela avec des yeux philofophiques ; je
>> reconnois que l'intérêt eſt la meſure des
> actions des hommes , & qu'on préfére
>> l'éclat des richeſſes à la paix du coeur. »
Vermeuil écoutoit ce diſcours avec une
admiration mêlée de crainte & de trouble;
il s'attendriſſoit ſur les grands fentimens
qu'Adelaïde lui oppoſoit ; mais fon
coeur en murmuroit : cependant il lui dit
de choſes ſi touchantes qu'il vint à bout
de la perfuader.
Rien ne troubloit le bonheur de nos
deux amans : chaque jour ils ſe voyoient
affiduement, & chaque jour ils s'aimoient
davantage : à de doux concerts fuccédoient
des collations frugales; on philoſophoit
enfuite. Vermeuil vouloit- il feulement
baifer la main d'Adelaïde , d'un
ſeul regard où brilloient la décence & la
vertu , elle le faiſoit rentrer dans les bornes
du devoir . Une année s'écoula ainfi ;
mais la fortune , jalouſe de leur bonheur,
recommença à perfécuter Adelaïde. Sa
bienfaitrice mourut , & les fix cents livres
de penſion s'éteignirent avec elle. Cette
infortune refferra encore les liens de VerJUILLET.
1770. 37
i
!
-
meuil ; il donna à ſon amante tout fon
argent , & prit ſur le nomde ſon pere des
ſommes conſidérables chezun banquier.
Le pere de Vermeuil, inſtruit de l'inclination
de fon fils& effrayé des conféquencesqu'ellepouvoit
avoir,lui écrivitunelettre
terrible. Ni les reproches aigres , ni
les menacesde l'exhérédation ne furentpas
capables de ralentir l'amour de Vermeuil;
toujours auffi conſtant, il continuoit de
voir fon Adelaïde , la conſoloit dans ſes
peines, en dévorant les fiennes,& la foulageoit
dans ſes beſoins.
Cependant fon pere ne ceſſoit de lui
écrire avec dureté : un chagrin fecret le
confumoit ; fon viſage , où brilloit autrefois
le tendre éclat de la roſe , étoit flétri
.Adelaïde qui s'appercevoitde ce changement
, lui en témoigna ſa ſurpriſe; elle
voulut abſolument en ſavoir la raiſon ,
Vermeuil refuſa conſtamment : Adelaïde
étoit déſeſpérée d'un pareil filence ; enfin ,
oppreffée par ſa douleur , ſes beaux yeux
ſe couvrirent de nuages & ſembloient
vouloir ſe dérober à la lumiere : ſes genoux
fléchirent ſous elle ; Vermeuil la re
tint entre ſes bras & la rappela à la vie.
Dès qu'Adelaïde eut repris ſes ſens ,Vermenil
tira de ſa poche les lettres fatales
38 MERCURE DE FRANCE .
qu'il avoit reçues de fon pere : « Tenez ,
>> cruelle , lui dit- il , lifez & connoiflez
>>juſqu'où vont vos malheurs & les
>> miens. » Adelaïde les parcourut avec
un oeil ſec & un fang froid qui défoloit
Vermeuil , & après un moment de réflexion
, elle prononça ces triſtes paroles .
« Renoncez à moi , cher & trop aimable
>> Vermeuil , étouffons un amour mal-
>>>heureux : reſpectez les volontés d'un
>> pere ; les droits de la nature font des
>> droits facrés. -Je n'en connois pas de .
>>plus facrés que ceux de mon amour , je
>> veux vivre & mourir pour vous.-Tel
>> eſt l'aveuglement dont nous frappent
>> les paſſions , elles nous font oublier nos
>>devoirs : féparons nous , cher amant ,
>> & de quel droit irois-je porter le trou-
» ble & la déſolation dans votre famille?
>> Malheureuſe que je fuis , pourquoi ai-
>> je écouté un tendre penchant ! N'étoit-
>> ce pas affez des peines que je reſſens ,
>> ſans y ajouter le tourment de l'amour ?
>> Fuyez moi , je vous l'ordonne . -Ah !
>> plutôt fuyons enſemble , mon Adelaï-
>> de ; allons nous enſevelir dans une ſo-
>> litude profonde ; là je cultiverai la terre
>> de mes mains ; je forcerai la nature à
>m'ouvrir ſon ſein & à ſe parer de fruits;
JUILLET. 1770 . 39
>> mesouvrages me paroîtront moins durs,
>>dès que je ſongerai que c'eſt pour inon
>>Adelaïde que je travaille.-Belle chi-
>> mère , illuſion de l'eſprit qu'un pareil
>> diſcours ! Et quand ce projet feroitauffi
>> facile à exécuter que vous vous l'ima-
>> ginez , me croyez vous aſſez lâche pour
> abandonner ma mere & renoncer à la
>> vertu ? C'eſt elle , Vermeuil , qui adou-
>> cit mes peines&qui me foutient dans
>> l'adverſité : encore une fois , renoncez
>>>à moi ... Je vous dis un éternel adieu...
>>>Croyez qu'il en coûte à mon tendre
>> coeur pour faire un tel facrifice ; mais
>> votre intérêt l'exige , mon devoir le de-
>> mande... Adieu mes uniques amours. »
Adelaïde ſe retira dans le même moment.
Vermeuil étoit dans un ſi grand abattement
, qu'il n'eut pas la préſence d'eſprit
de l'arrêter : déſeſpéré , il fortit & retourna
à fon hôtel .
M. Vermeuil , inquiet de la conduire
de fon fils , ſe rendit en poſte à Paris : il
ne perdit pas de tems ; il alla trouver auffi.
têt Vermeuil. Il n'eſt pas poſſible de pein.
dre la ſurpriſe que lui caufa la préſence
de fon pere; il en fut frappé comme d'un
coup de foudre ; il reſta immobile , n'ofant
ni lever les yeux , ni avancer , ni re
40 MERCURE DE FRANCE.
culer. M. Vermeuil ſembloit jouir avec
plaifir de ſon embarras ; il en auguroir
bien; il le prenoit pour un ſigne de repentir
; mais quel fut ſon étonnement ,
lorſqu'après l'avoir accablé de reproches ,
il le vit tomber à ſes genoux , le prier de
le laiſſer à Paris; lui dire qu'il aimeroit
Adelaïde toute ſa vie , & que rien n'étoit
capable de brifer des liens ſi chers à fon
coeur. « Renoncez , lui répondit M. Ver-
> meuil , à vos folles amours ; reſpectez
>>les volontés d'un pere , ou craignez les
>> effets de ma colere .-Moi , je quitte-
>> rois mon Adelaïde ... Je ſerois affez
>> perfide pour tenoncer à mon amour...
>> Faites de moi ce qu'il vous plaira ; mais
>> vous m'oterez plutôt la vie que de m'o-
» bliger à commettre uneſi noire infidélité.
> -Malheureux,tu perds le reſpect que tu
medois ... Je vais te faire connoître l'é-
>> tendue du pouvoir paternel, que tu ofes
» braver... Je vais te deshériter... Va ,
" lâche , loin de moi , traîner une vie
>> malheureuſe... Livre toi à ton ardeur
inſenſée ... Je t'abandonne à ton mau-
> vais fort . -Ah ! mon pere , excufez le
>> défeſpoir affreux dans lequel je ſuis ;
> mais pourquoi me ſéparerde mon Ade.
laïde ? Songez qu'elle eſt d'une naiſſan;
JUILLET.
1770. 41
>> ce auſſi illuftre que la mienne ; il eſt
>> vrai qu'elle eſt pauvre , mais elle eſt
>>> vertueuſe ſi vous la connoiffiez ... Si
» vous ſaviez combien elle eſt douce ...
» Combien elle eſt aimable ... Combien
> elle a de charmes ... Vous n'hésiteriez
>> pas un ſeul moment de faire mon bon-
>> heur. Je vous en conjure... ayez pitié
>> de moi. » M. de Vermeuil ſentit qu'il
falloit bruſquer les choſes : il envoya
chercher un exempt de police , & il fit
conduire ſon fils hors de Paris , juſqu'à
une chaiſe de poſte, qui , au premier ſignal
qu'il donna , partit avec rapidité .
Quelle fur la déſolation de l'infortuné
Vermeuil , lorſqu'il vit qu'on l'arrachoit
de l'objet de ſes amours ! Ses regrets
étoient fi vifs , ſes plaintes ſi touchantes ,
que les coeurs les plus durs en auroient été
attendris. Il ne voulut prerre aucune
nourriture pendant la route : il étoit pâle
&défait >fon pere qui projetoit un érabliſſement
avantageux pour lui , n'en paroiſſoit
pas plus ému ; l'intérêt avoit fermé
ſon coeur à toute pitié.
Apeine Vermeuil fut-il rendu dans le
ſein de ſa famille , que les fatigues du
voyage , les agitations de ſon eſprit lui
occaſionnerent une fièvre continue qui
42 MERCURE DE FRANCE.
bientôt fit déſeſpérer de ſa vie. Il étoit
dans un délire affreux ; il prononçoit à
chaque moment le nom d'Adelaïde , & à
ce doux nom il ſe trouvoit mal & étoit
prêt à rendre l'ame. Les médecins ne favoient
plus quels remèdes ordonner, lorfqu'un
d'entr'eux imagina que la préſence
d'Adelaïde pourroit opérer la guérifon du
malade. La famille de Vermeuil étoit
conſternée : le pere, ſur tout , ſe reprochoit
ſon inflexible dureté & d'avoir gêné
l'inclination de ſon fils. « C'eſt donc moi,
» mon cher fils , s'écrioit- il douloureuſe-
> ment , qui deviens ton bourreau : mal-
>> heureux que je ſuis , je ne t'ai donc don-
> né la vie que pour te l'ôter impitoya-
>> blement. Hélas ! pourquoi ai je voulu
>> rompre des noeuds que la vertu avoit
>> formés ? Pourquoi ai je trop écouté un
>> vil intérêt? Ah; mon fils ... Mon cher
fils ... Je ne ſurvivrai pas long tems à
>> ta perte : je ſaurai biên me délivrer
>>d'une vie qui , fans toi , me deviendroit
>> importune ; fi ma main me refuſe ce
> triſte office , le chagrin dévorant m'ou .
» vrira , avant qu'il foit peu, les portes
>> du tombeau. >> En diſant cela , ce pau .
vre pere couroit çì& là comme un infenſé
: tantôt il levoit les yeux au ciel , tan-
ود
JUILLET.
1770. 43
tôt il s'approchoit du lit de fon fils , prenoit
ſes mains , les baifoit & les inondoit
de ſes pleurs : ces tendres extravagances
faifoient fondre en larmes tous les
aſſiſtans ; mais il ne s'agiſſoit pas de ſe
livrer au déſeſpoir , il falloit tenter le
dernier moyen qu'on venoit d'indiquer
pour ſauver Vermeuil. On fit entendre
raiſon au pere , qui partit en pofte pour
Paris . Il alla chez Adelaïde : il lui expoſa
le triſte état de fon fils & la conjura par
tout l'amour qu'elle avoit pour lui , de le
fuivre.
Adelaïde , à cette fatale nouvelle , s'évanoüit;
on eut bien de la peine à la rappeler
à la vie , & elle ne r'ouvrit ſes beaux
yeux que pour conſidérer avec effroi les
difficultés qu'il y avoit dans l'exécution
du voyage qu'on lui propoſoit. D'un côté
fon amour l'engageoit à voler au ſecours
de ſon amant , &de l'autre ſa vertu s'oppoſoit
à une pareille démarche. « Trou-
» vez le moyen , diſoit elle au pere de
>> Vermeuil, dans la circonſtance fâcheuſe
>> où nous ſommes de faire taire mon de-
» voir , & je ſuis prête à faire ce que vous
>> exigez de moi. Si notre ſexe doit être
>>continuellement en garde ſur ſes ac-
» tions ; ſi notre mérite dépend du ſoin
44 MERCURE DE FRANCE.
>> plus ou moins grand que nous appor-
>> tons à conferver notre honneur ; fi dans
>> le monde on ſaiſit avec empreſſement
>> tout ce qui peut avoir quelque vraiſem-
>> blance avec le mal pour nous perdre de
>> réputation ; quelle opinion auroit - on
>> de moi ſi j'avois la foibleſſe de ſouſcrire
» à votre demande ? Plaignez mon tendre
>> coeur : la mort de mon amant caufera
>> la mienne , n'en doutez pas ; mais du
>> moins je mourrai digne de lui & ma
>> vertu ſera ſans tache. >>
M. Vermeuil eut beau combattre ſes
raiſonnemens , la ſupplier, ſe mettre à ſes
pieds , l'appeler du doux nom de fille , il
la trouva inflexible. Enfin déſeſpéré , il
ſe jeta aux genoux de la mere d'Adelaïde
, il les arroſa de ſes larmes,il ne voulut
pas les quitter qu'il n'eût obtenu la
grâce qu'il demandoit. Attendrie & vaincue
, elle le releva en l'embraſſant . « Al-
» lons , lui dit- elle , volons au ſecours de
votre malheureux fils ; & vous , ma fille,
>> n'oppoſez plus de réſiſtance; je vous
>>fuivrai; je fermerai la bouche à la mé-
>>diſance , puiffe le Ciel bénir la pureté
>> de nos intentions , & rendre la ſanté à
>> celui qui doit faire le bonheur de vos
>> jours & des miens. » Adelaide , après
JUILLET. 1770. 45
de nouvelles inſtances , ſe rendit enfin aux
raiſons de ſa mere. Elles partirent , & en
peu de jours elles arriverent chez M. Vermeuil.
Il étoit tems ; car Vermeuil étoit
à toute extrêmité. On mit en uſage tous
les moyens poffibles pour prévenir la révolution
que pourroit cauſer ſur lui l'afpect
imprévu de ſa chere Adelaïde. On
le flattoit ſouvent du plaifir qu'il auroit
de revoir bientôt ſa maîtreſſe , & on le
diſpoſoit inſenſiblement à cette entrevue.
Dès qu'on eut pris toutes ces précautious,
on engagea Adelaide à aller dans la chambre
du malade. Elle entra en tremblant...
Son pauvre coeur palpitoit... Ses genoux
léchiffoient ſous elle , &elle fut obligée
de s'aſſeoir pluſieurs fois ; mais quelle fut
ſa vive émotion ,lorſqu'en entr'ouvrant les
rideaux du lit de ſon amant , elle vit les
ombres de la mort répandues ſur ſon viſage...
Elle ne put s'empêcherde pouffer
un cri de douleur qui arrêta l'attentionde
Vermeuil ; quoiqu'il fût dans le délire ,
il la reconnut auſſi tôt. Il manqua expirer
de joie. " O mon Adelaide ! ... O mon
> incomparable maîtreſſe , s'écria - t'il ,
> eſt- ce vous que je vois ! .. N'est- ce pas
>> une illuſion. » En diſant ces mots , il
s'efforçadeſe lever pour ſe jeter à ſon col,
46 MERCURE DE FRANCE.
&dans le même moment il ſe trouva
mal. On fit fortir Adelaïde , & peu à peu
il reprit ſes ſens. Adelaïde ne vouloit pas
fouffrir que perſonne autre qu'elle le foignât.
Vermenil étoit enchanté. Toustesremèdes
préſentés parla main charmantede fa
maîtreſſe , ſur- tout fa préſence &ſes tendres
ſoins le rétablirent bientôt. Dès qu'il
fut parfaitement guéri , il preſſa la concluſion
de fon mariage , & on le célébra
avec grande cérémonie. Ces deux époux
vivent encore . Ils demeurent dans une
très-belle terre , ſituée aux environs de
Paris . L'amour , qui s'éteint par la jouifſance
, femble acquérir avec eux de nouvelles
forces : ils font les délices de tous
ceux qui les connoiffent , & font chéris&
reſpectés de leurs vaſſaux , à cauſe de leur
bienfaiſance & de leur humanité. Convenons
donc que , tôr ou tard , la vertu malheureuſe
eſt récompenfée.
ParM. Jaymebon , fils , fecrét. perpétuelde
laſociété littér. d'Argenton en Berry.
JUILLET. 1770. 47
:
ODE , tirée du Pleaume XXVIII.
AfferteDomino filii Dei , afferte filios
arietum , & c .
La gloire du Seigneur repoſe
Sur la montagne de Sion :
Peuple chéri , chantez des hymnes en fon nom ,
Célébrez les faveurs dont ſa bonté diſpoſe ;
Que l'air émù ſoudain au ſon de votre voix
Porte , aux échos voiſins des climats infidèles ,
De lon regne heureux les nouvelles
Et la juſticede ſes loix.
Que l'encens de vos ſacrifices
Signale ſes ſolemnités ;
1
Frapez ſur ſon autel les taureaux indomptés ;
Faites couler le ſang des tremblantes génifles;
Sonnez de la trompette , aſlemblez l'univers ,
LeDieu Saint va paroître ; il deſcend , il s'avance ;
Le miniſtre de la puiflance
Guide ſa route dans les airs .
Proſternés dans le fanctuaire ,
Adorez l'Auteur de vos jours :
48 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt lui , Jerufalem , qui veille à ton ſecours ,
Qui dépoſe en tes mains le fer de ſa colere ,
C'eſt ce Dieu , dont lebras ſecondant tes progrès ,
Après avoir rendu la terre ta captive ,
A fixé la paix fugitive
Dans tes remparts mal aſſurés.
Du haut du thrône de ſa gloire ,
L'Eternel a jeté les yeux :
Les hommes , a- t -il dit , de mes bienfaits pour eux,
De leurs coeurs endurcis ont banni la mémoire ?
Mes temples ſont déſerts , &ces lieux où mon
nom
Garantiſſoit la foi de mes divins oracles ;
Sont devenus les tabernacles
Du vil Baal & de Dagon.
Diſſipons l'erreur qui les flatte ;
Renverſons ces marbres impurs ;
Qu'au ſeul bruit de monnom , ils tremblentdans
leurs murs ;
Que ma voix , dans les airs , menace , effraie ,
éclate ,
Eſprits impétueux , vous , dont l'activité
Soulève la tempête & guide le tonnerre ,
Alcz
JUILLET. 1770. 49
Allez aux deux bours de la terre
Signifier ma volonté.
Les vents , ſur leurs alles bruïantes,
Portent ſes ordres dans les airs :
L'Océan allarmé , du ſein de ſes rochers ,
Elève en tourbillon ſes ondes mugiſſantes ;
La nature frémit dans ſes vaſtes confins ;
Le ſoleil ſe dérobe à la voûte du monde ,
Et laiſſe à la foudre qui gronde
Le ſoin d'éclairer les humains.
V
Sousles coupsdu Dieudes vengeances ,
L'Orient d'abord accablé , : 13.14
Annonce, en expirant , à l'Occident troublé ,
Lemoment où ſon bras va punir ſes offenſes :
Les iſles , dans les flots , s'ébranlent avec bruit ,
Et cherchent à travers leursgouffres effroyables
Des aſyles impénétrables
e
Au feu vengeur qui les pourſuit.
Il'briſera dans ſa colere
151
Les frênes , vains jouets des vents :
!
Les cèdres du Lyban , créés avec les tems ,
Pleureront leur ruine, épars ſur la pouſſiére ;
I. Vol. C
3o MERCURE DE FRANCE.
On verra leurs éclats , par ſon fouffle entraînés,
Menacer les mortels dansleurs chûtés funeſtes ,
Et détruire les foibles reſtes
Que la foudre avoit épargnés
La voix du Seigneur eſt puiſſante ,
Son fouffle embraſe les éclairs ;
Il enflamme les monts , il diſſout les rochers ;
Il attiſe , il nourrit la foudre dévorante ;
Il porte la terreur dans l'abîme des caux
Et pénétrant le ſein des forêts folitaires ,
T
Dans les entrailles de leurs meres
Anéantit les lionceauxo E 1
Au bruit de ta voix redoutable
Grand Dieu , les peuples conſternés,
Quitteront leurs climats aux feux abandonnés ,
Pour jouir ſous ta loi d'une paix defirable:
La gloire de ton nom ranimant leurs concerts,
1
Déliera leur langue obſtinée à ſe taire ;
Les voûtes de ton fanctuaire
Répondront à leurs chants divers.
Affis fur les aîles des anges זכו
Digne thrône de ta grandeur
?
JUILLET. 1770. 55
Tu recevras les voeux d'un peuple adorateur
Et tu reſpireras l'encens de ſes louanges.
Sans cefle ſur ſagloire attachant tes regards ,
Tu leur départiras , au ſexe , la ſageſſe ,
La force à l'ardente jeuneſſe ,
L'amour de tes loix aux viellards .
ParM. B... capitaine de gren.
au régiment de Tourraine .
JACQUES. Anecdote historique ; à
Madame de ParM. d'Arnaud.
:
....
Mes foibles écrits , Madame , font ,
dites - vous , couler vos larmes , & vous
ramenent à ce doux ſentiment d'humanitédont
nous écarte le tourbillon du monde.
Un bel eſprit , fidèle écho de l'ingénieux
Fontenelle , ne manqueroit pas à
ce fujet de vous dire mille jolies choses .
Vous ne doutez point qu'il ne répandît
toutes les graces de la galanterie françoi.
ſe , & qu'à propos d'humanité il ne rifquât
le mot d'amour. Le moyen de s'en
défendre , lorſque l'on écrit à une de nos
femmes charmantes , qui réunit tous les
agrémens ! Pour moi , Madame , à qui la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
nature a refuſé l'heureux talent de louer
les Belles , je me contenterai de faire l'éloge
de votre ame , & d'y fortifier cette
ſenſibilité qui conſtitue plus ou moins la
dignité de notre être , & aſſure à l'homme
ſa véritable nobleſſe. Je flatte donc
vos goûts en vous apprenant une aventure
touchante qui mériteroit de paſſer à la
poſtérité la plus reculée , bien mieux que
toutes ces prétendues actions éclatantes
qui , ſouvent , ne font que des crimes brillans
, ou les malheurs célèbres de notre
eſpéce.
Pardonnez - moi , Madame , cette faillie
de mauvaiſe humeur. Ne ſe laſſerat-
on point de nous entretenir de conquérans
, d'ufurpateurs , de brigands , d'illuſtres
ſcélerats qui , marchant entre le
trône & l'échafaud , ont cru avoir des
droits pour monter ſur le ſiége des légitimes
ſouverains , parce qu'ils avoient eu
le bonheur d'échapper au dernier fupplice
, & que la fortune en quelque forte
aſemblé les juſtifier aux yeux peu éclairés
de la multitude ? Oferois -je laiſſer éclater
une façon de penſer qui , afſſurément,
aura tout l'air d'un paradoxe , & que je
prends la liberté de regarder comme une
vérité très- ſenſible ? L'étude de l'hiſtoire
me paroît plus pernicieuſe qu'utile à la
1
JUILLET. 1770 . 53
faine politique & aux bonnes moeurs.
Quelles images , en effet , nous offrent les
annales du genre humain ? Le crime ,
preſque toujours couronné par le ſuccès ,
la vertu humiliée ou foulée aux pieds ,
l'innocence gémiſſante & fans appui ,
tendant la gorge , comme l'a dit très-bien
un de nos grands poëtes , au couteau de
l'injustice foutenue de la force. Il y a ſans
contredit dix à parier contre un qu'une
ame neuve &dans la premiere effervefſence
des paſſions , qui s'attachera àla lecture
de l'hiſtoire , ſera plus remuée &
décidée par les tableaux du mal que par
ceux du bien , parce que le mal , graces à
la perverſité humaine&au peu de philoſophie
des premiers hiſtoriens , ſemble
dans leurs écrits , jouir de plus de confidération
& frapper davantage que le bien .
Le mal excite plus ce bruit qu'on nomme
la réputation , il éveille , il fixe plus la
curioſité , au lieu que la vertu eſt plus
filencieuſe,&qu'elle porte avecelle moins
d'appareil & de ſpectacle. Je defirerois
donc qu'à la place de ces compilations
volumineuſes des foibleſſes , des vices ,
des forfaits de tant de générations qui
nous ont précédés , on mît entre nos
mains d'excellens traités de morale , des
,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
romans de ſageſſe où l'homme feroit
peint , non tel qu'il eſt,mais tel qu'il dé.
vroit être. Je m'appuye d'un exemple .
L'hiſtoire nous offrira un nombre infini
de raviſſeurs audacieux , qui ont recueilli
en paix le fruit de leurs violences , je ne
ſçais combien de femmes , la honte de
leur ſexe qui , cependant , ont joui de la
confidération , le ſeul prix que la vertu
doive difputer au vice. Lifons Clariffe ,
up des chef- d'oeuvres de l'eſprit humain,
Lovelace eſt puni , & Clariffe elle - même
victime d'une légere imprudence , marehe
de chagrins en chagrins , &perd enfin
la vie. Je demande préſentement lequel
de ces deux tableaux ſera plus inſtructif
pour unejeune perſonne que l'on cherche
àdétourner de cés penchans qui nous font
infinués par la nature,mais dont l'abus eſt
fi funeste.
Si abſolument on veut s'attacher à la
vérité hiſtorique , à la bonne heure , j'accepterai
l'accommodement aux conditions
que l'on préſente aux perſonnes d'un
rang diftingué , dans les places éminentes
, aux grands , aux Rois , l'hiſtoire des
hommes , c'est- à- dire , des bienfaiteurs de
l'humanité , de ces coeurs précieux qui ont
connu toute la force du ſentiment, dont
JUILLET. 1770. 55
la pafſion fut d'aimer leurs ſemblables ,&,
de les ſervir , malgré l'ingratitude , le
tourment de la bienfaiſance ; qu'on ne
ceffe de leur citer ces fouverains qui ont
mérité nos hommages éternels , comme
les Titus , les Trajan , les Antonins , les
Henri IV. Que ſi l'on eſt obligé de nommer
un tyran , undeſtructeur de la terre ,
qu'on choiſiſſe ceux quiont reçu unejuſte
punition de leurs attentats , & qu'on les
montre , nous effrayant de toute l'horreur
qu'ils doivent inſpirer.
En ſuppoſant l'hiſtoire ouverte ſous ce
pointde vue,elle ſera encore de peud'utilité
pour la plupart des hommes qui ,
par la médiocrité de leur rang ou par un
défaut de raiſonnement , font hors d'étar
de lever les yeux ſurles exemples écla
tans des Princes , des Monarques , &c .
&que deviendra pour ces lecteurs l'étude
de l'hiſtoire , dès que l'eſprit de comparaiſon
ne les raprochera point de ces perfonnages
fupérieurs ? Le moyen donc ,
felon moi , de remédier à cet inconvénient
feroit de former divers corps d'hiſtoires
relatifs à- peu - près aux diverſes
conditions ; par exemple , on compoferoit
pour cette claſſed'hommes qu'on appelle
le Peuple , un recueil hiſtorique qui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
confacreroit les belles actions qu'auroient
pu faire quelques - uns de leurs égaux ;
l'homme reſpectable dont j'ai à vous parler
, obtiendroit une des premieres places
parmi ce petit nombre d'ames privilégiées.
Vous aurez la bonté d'obſerver que
ce n'eſt point ici un roman que je vous
envoie , c'eſt un faitdes plus vrais & des
plus nobles ; je n'ai d'autre mérite que de
vous l'offrir danstoute fa fimplicité.
Cette honnête créature exerçoit une
profeſſion vile ; s'il eſt quelque profeffion
qui puiſſe humilier. Jacques , c'eſt ſon
nom , raccommodoit de vieux fouliers ;
fon état annonce ſon indigence. Il avoit
une femme & quatre enfans; ſon travail
lui fourniſſoit à peine de quoi procurer la
fubſiſtance à cette malheureuſe famille :
il goûtoit cependant le vrai bonheur ; fon
coeur s'ouvroit à la joie pure , quand il les
voyoit contens & qu'ils chantoient avec
lui. Il employoit les jours & les nuits à
fon travail ingrat. Il y a long- tems que
l'on a dit que la fortune étoit un mauvais
génie qui ſe plaiſoit à perfécuter les coeurs
honnêtes , & à les percer des traits les plus
ſenſibles.
Jacques , malgré tous ſes ſoins , fes
veilles, ſon obſtination à combattre fon
JUILLET. 1770 . 57
triſte ſort , ſe vit accablé de la plus affreuſe
misère . Sa femme , ſes enfans tomberent
dans le beſoin ; ils gémirent , ils
demanderent du pain. Jacques, dont l'ame
étoit , on me paſſera l'expreffion , un
chef-d'oeuvre de ſentiment , pleura avec
eux : il ſentit l'horreur de leur ſituation ,
il oublioit en quelque forte que lui-même
avoit faim , pour ſe remplir des cris
&de l'état horrible de ſa famille. Il implora
l'aſſiſtance de ſes voiſins , des riches
de ſon quartier ; il eſt inutile de dire que
la plupart dédaignerent même de le regarder
: Qu'est- cefur la terre qu'un artifan
malheureux , qu'un homme du petit peuple
? Il demanda l'aumône avec des larmes
: on ne l'écouta pas , & l'on ne vit
point ſes pleurs ; ou , ſi quelqu'un , à qui
il arrivoit par hafard d'avoir une légere
émotion d'humanité , s'arrêtoit pour lui
donner du ſecours , c'étoit un ſi foible
foulagement , que ſa femme& ſes enfans
ne faifoient que reculer leur fin de trèspeu
d'inſtans. Ce malheureux , au défefpoir
, court égaré dans les rues ; ilrencontre
un de ſes camarades , de la même profeſſion
& à peu-près auſſi indigentque lui.
Celui - ci eſt frappé de la douleur où il
voit Jacques ; il lui endemande le ſujet.
C
58 MERCURE DE FRANCE.
,
Je ſuis perdu , répond le pauvre homme,
ma femme , mes enfans n'ont pas mangé
depuis hier midi , & .... je ne ſçais où
je vais... Ils vont mourir ! Mon ami , lui
dit l'autre pénétré de fa fituation , tiens
voilà deux fols , c'eſt tout ce que je potléde.
Si tu voulois gagner quelque argent ,
je t'enſeigneroisbien un moyen... Je fe.
rai tout , repart Jacques avec vivacité ,
hors ce qui est contre l'honneur & la religion.
Eh ! bien , pourfuit fon camarade :
vas a tel endroit, chez telle perfonne ; elle
apprend à faigner , & fi tu peux te réfoudre
à te faire faigner , elle te donnera quelqu'argent.
Jacques vole au lieu & chez la perfonne
indiqués ; on le ſaigne d'un bras , il eſt
payé , il eſt inſtruit que d'autres font la
même choſe & aux mêmes conditions ; il
ycourt& fe fait faigner encore de l'autre
bras.Cethomme fi reſpectable &fiaplaindre
, tranſportédejoie , achete du pain, retourne
précipitamment chez lui, le partage
entre fa femme& ſes enfans; ils le voyent
changer de couleur : ils'affied, lefang coule
defesbras.--Monami ! mon pere ! qu'avezvous
? Vous vous êtes fait faigner !-Ma
chere femme , mes chers enfans , leur ditil
avec un profond ſoupir , & en les teJULLLE.
T. 1770. 59
nant embraſfés étroitement , c'étoir....
pour vous donner du pain. Alors , ces fix
honnêtes infortunés s'inondent de leurs
larmes; ils ſe preſſent réciproquement
contre leurs coeurs ... O hommes ! .. Quel
ſpectacle !
- Voilà , Madame , l'action plus qu'hé
roïque que je vous priede communiquer à
votre ſociété. Puiſſe ce trait ſi éclatant de
ſenſibilité aller chercher l'humanité affoupie
au fond des coeurs! Puiffe-t-il être une
voix qui crie aux oreilles endurcies de
ces riches dénaturés qui, tandis qu'ils se
gorgent , je ne balance pas à me fervir de
cette vieille expreſſion , des mêts les plus
abondans & les plus fuperflus , laiffent
leurs ſemblables , des hommes , des familles
entieres mourir de faim. Ah ! Madame
, on ne préſente point allez cette
affreuſe vérité : j'ai bien vu du monde ,
des cercles différens , des grands , des petits
, depuis le premier juſqu'au dernier
desétats; j'ai tout examiné , tour parcouru
. Croiriez - vous qu'il ne m'eſt jamais
arrivé d'entendre dire :j'ai tant de bien ,
j'en mettrai tant à fecourir des infortunés.
J'ai vu beaucoup de ces êtres que l'on appelle
des gens comme il faut , & auxquels
onpourroit appliquer ce vers de Popes
1
Gvj
60 MERCURE DE FRANCE ,
Unfinish'd things , one Knows not what to call.
ſe ruiner pour des filles deshonorées ;
beaucoup de financiers ſans pudeur s'avilir
par un luxe inſultant ; beaucoup de
beaux eſprits ſans génie , ſonger à étendre
la ſphère de leur petite réputation ; plus
encore d'hommes foi - diſant occupés à
établir leur fortune & à l'augmenter. IH
faut eſpérer qu'avant de mourir je connoîtrai
des coeurs bienfaifans , des Jacques ;
c'eſt ledernier des ſpectacles dont il me
reſte à jouir : je doute , quelque touchant
qu'il ſoit , qu'il m'attendriſſe autant qu'il
m'étonnera.
LA CIGALE & LE HIBOU.
Du matin juſqu'au ſoir chantoit une cigale ,
Bien que la voix déplût , elle s'imaginoit ,
Dans l'art du chant , n'avoir point ſon égale.
Sa muſique importunoit
Un vieil hibou qui près delà dormoit
Dans le trou d'une maſure.
LeHibou , comme on ſçait , des autres animaux
Différe par l'eſprit , l'humeur , & la nature
Etla figure.
「JUILLET. 1770 . 61
Pendant le jour il goûte un plein repos ,
La nuit il erre à l'aventure ,
Oubien il fond ſur les oiſeaux
Qui lui ſervent de pâture.
Les grands fur les petits ont un droit aſſuré.
L'inſecte babillard fut par lui conjuré
D'interrompre la mélodie :
On ne lui dit pas qu'elle ennuie ;
Mais on le penſoit bien. Vraiment ; je me tairai !
Dit-elle , moi qui me pique
D'exceller dans la muſique ,
Depar lesdieux non ferai.
Et la chanteuſe à cet avis rebelle,
Par ſon caquet d'étourdir de plusbelle.
L'oiſeau dormant ſent naître ſon couroux ;
Mais pourtant il ſe modére.
Encor une fois , ma commere,
Aunom de Dieu taiſez vous.
M'obliger en ce point eſt- ce une grande affaire !
Je vous promets pour ſalaire
(N'est- ce rien ) l'amitié de meſſieurs lesHibous.
La Cigale n'en tient compte ,
Et va toujours ſon train: le Hibou dit , ch quoi ?
Sera- t'il dit qu'à ma honte ,
62 MERCURE DE FRANCE.
Un fi vil animal triomphe ainſi de moi ?
Priere , avis , ne feront rien ſur toi ,
Maudite langue ! oh ! nous verrons , ma bonne ,
Si vous faurez nous mépriſer toujours .
Pour l'attrapper , il lui tient ce diſcours :
Ecoutez ,je vois , ma mignonne ,
Qu'on a tort d'exiger de vous
D'interrompre un ramage & fi tendre & fi doux
Qu'un roffignol en deviendroit jaloux .
Mais quoi ! chanter toujours ! vous devez être
lafle
Votregofier en doit être altéré ,
J'ai du vin , j'ai des fruits peut-être à votre gré ,
D'entrer céans me feriez vous la grace ?
L'appas friand d'une collation ,
Joint au plaiſir de s'entendre exaltée
Fait qu'elle taupe à l'invitation.o
Sitôt que le Hibou la voit à ſa portée ,
Ilfondfur elle , & chez les morts
Elleva recevoir leprix de ſes accords.
:
24
JUILLET. 1770. 63
L'OURS & SA FEMME . Fable.
Un Ours aimoit éperdûment ſa femme ,
Elle à fon tour adoroit ſon mari :
Or , un beau jour que cet époux chéri ,
En belle humeur jouoit avec ſa Dame ,
(Quand un Ours aime , un Ours eſt tout de feu )
Par cent façons pleines de gentilleſſe ,
Il s'efforçoit de prouver ſa tendreſſe ;
Er pate & griffe , alors d'entrer en jeu.
Que de plaifirs ! l'iſſue en fut tragique;
Car le bon Ours , dans le tems qu'il ſe pique
D'être galant lui creve les deux yeux .
Lors s'écria , qu'ai -je fait malheureux !
Ai-je donc pû détruire tant de charnies !
Maudits ergots , inſtrumens de mes larmes,
Plus ne ſerez la cauſe de mes maux ,
Mes dents vont faire office de ciſeaux.
Que faites vous , dit l'épouſe affligée?
Ce ſoin plutôt vous eût été permis ;
Maisje ne puis en être ſoulagée
Réſervez les contre nos ennemis,
64 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Juin 1770 , eſt
le Cor d'un pied; celle de la ſeconde eſt
l'Ecritoire ; celle de la troifiéme eſt la
Mode. Le mot du premier logogryphe eſt
Parc, dans lequel on trouve arc ; celui
du ſecond eſt Chenet , dans lequel on lit
chêne ; celui du troiſiéme eſt Sceptre , où
l'on rencontre ſpectre ; celui du quatriéme
est le Baiser , dans lequel font renfermés
bas , ai , fire , aife , ire , biſe , & ris.
ÉNIGME
Quand c'eſt aux doctes mains que je dois ma
noirceur ,
Alors on me recherche , on m'eſtime , on m'admire
;
Mais quand les ignorans m'ont ravi ma blancheur
,
C'eſt alors quej'apprête à rire.
Par M. D. D. D. à Dijon,
Pag. 6
Juillet.
1770-
##
Air Angloix
Tems de Menuet .
**
Quoijeune et douceBerge....
reRien ne peut vous attendrir
Ah soi : ez donc moins sé :ve... r
Cedez laissez vousflechir . Vous fui
ez un Cooeur Sincere ,4pres
#
avoir
su
char mer l'amou
Qui vousfit pour plai ......re Vousfo
aus : sv :pour
t
au : mer
D'azemar, Lieu au Reg. de Touraine .
JUILLET. 1770. 65:
A
AUTRE.
tous ceux qui me font la cour
Je promets mes faveurs , à peu je les diſpenſe ;
Malgré cela j'ai mis au jour
Un tas d'enfans qui leur doit la naiſſance .
Quoiqu'ils foient tous d'une belle eſpérance ,
S'il en eſt quelques bons , hélas , c'eſt par halard!
En vauriens tout- à-coup le reſte dégénère ;
Les bons , de ma ſubſtance , ont pris chacun leur
part ,
Et ce ſont les vauriens qui nourriſſent leur mere.
Par M. Leleu d'Aubilly , de Reims.
AUTRE.
N me nombre , lecteur , on me lit , on me
peſe.
Deux de ces attributs me rendent féminin ;
Un troifiéme me fait du genre maſculin.
Ami , j'en ai trop dit : tu me tiens fort à l'aiſe.
Par F.... Commis au greffe de
l'hôtel- de-ville de Paris.
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE..
A Mademoiselle REINE L* F***.
AIMABLE Reine , avec le même nom ,
Je peux vous procurer deux choſes différentes
L'une , utile en toute ſaiſon ,
Offre , en vous y voyant , mille beautés charmantes;
L'autre , qui naît l'hiver & qui périt l'été ,
Quoiqu'avec quelque reflemblance ,
N'a pas la même conſiſtance ;
On aime , quelquefois , ſa froide utilité ;
Mais , dans tous les tems , la beauté
Apour ſa ſoeur bien plus de complaifance.
Par M. Leclerc de la Motte , capit. au
reg. d'Orléans inf , abonné au Merc.
J
AUTRE.
E fuis un petit meuble utile ,
Ala cour ainſi qu'à la ville ,
Et du beau ſexe l'ornement ;
JUILLET. 1776. 67
Ala faveur d'un joli moule
Qui me diftingue de la foule ,
Des yeux fins je fais l'agrément.
Dès long-tems ,jaloux de paroître
Pour plaire à l'amant fortuné ,
Chez certains peuples je ſuis né ,
Et chez d'autres encor à naître ;
Cefont les arts qui m'ont orné.
Le fat autrement que le ſage
Me fait valoir ſelon l'uſage ;
Mais pour relever les appas ,
Je ſers la belle en favorite ,
Quand les brillans ne manquent pass
Beaux petits pieds , beaux petits pas
Seront toujours d'un grand mérite.
De Manheim.
٦٠
2
LOGOGRYPΗ Ε.
AMMI lecteur , pour me connoître ,
Tu peux décompoſer mon tout;
Car,je me plais , ſelon ton goût ,
Adiverſifier mon être.
68 MERCURE DE FRANCE.
Si je voulois tromper tes yeux ,
Je te dirois avec malice
Qu'un ſeul pied me porte en tous lieux ;
Mais évitons trop d'artifice.
Pour te le déclarer tout net ,
En logogryphe j'en ai ſept ,
Er quant aux mots que je renferme ,
On pourroit la plume , à la main ,
T'en indiquer juſqu'à demain ;
Mais choiſillons , & tiens-toi ferme.
Lenom du Monarque des lis ,
Parmi ceux dont je m'embellis ,
Répand ſur moi plus de lumiere ,
Et par des tours ingénieux,
Je te découvre une riviere
Qui traverſe la France entiere ;
Un instrument harmonieux ;
Unoiſeau de forme groſſiere ;
Cedont s'occupe le ſçavant ;
Deux mots qui déſignent le maître ,
Qu'en ſouverain l'on voit paroître ,
Et qu'un François redit ſouvent ;
Cequ'obſerve un fou comme un ſage;
Ceque l'on apprend par uſage ;
JUILLET. 1770. 69
Un inſecte affez curieux,
Deſon tombeau victorieux ,
Avec le tréſor qu'il compoſe;
Tout le contraire de la proſe ;
La plus agréable des fleurs ,
Par fon parfum , par ſes couleurs ;
Aux beaux jours du printems écloſe.
Un poiſſon très - appétiſſant ,
Quand il fortde la poële à ftire ;
Un mêts vulgaire & nourriſſant ;
Un plaiſir que la joie inſpire ;
Cequi faiſoitmarcher le char
Pour le triomphe deCéfar ;
Cepar où paſſent les caroſſes,
Que traînent quelquefois des roſſes;
Ce qui trompe & , notons ce point ,
Cent autres motsqu'on ne ditpoint.
Déjà longue eſt ma kyrielle:
Mais dieux ! quel crime d'oublier
Ce fruit d'une plante immortelle ,
Par qui la paix devient fi belle
Etqu'on ne peuttrop publier !
1
Parle même.
70
MERCURE DE FRANCE .
AUTRE.
Mon être eft compofé de quatre :
A trois de plus ſe monte ma valeur :
Il t'eſt facile , ami lecteur ,
De voir ſi tu dois en rabattre.
En moi , le plus mince apprentif
Découvrira deux traits du verbe ſubſtantif :
La tige de ce fruit , dont un faint patriarche
Nous fit préſent , au ſortir de ſon arche :
Deux deces mots qui ſe nomment pronoms ;
254
La reine des conjonctions :
Et , s'il eſt permis de tout dire ,
Certain vent qui n'a pas l'haleine de Zéphyre.
Par M. Cat ...
AUTRE.
JADIS ADIS de la vertu j'étois la noble image ,
Etdes héros guerriers l'honorable partage.
Le ſang ſeul m'achetoit ; mais aujourd'hui l'argent
4 JUILLET. 1770. 71
M'allie avec le vice & m'obtient ailément.
C'eſt aſſez fur ce point ; mais pour mieux me connoître
4
Combinebienmes pieds & diviſe mon être ;
En moi tu trouveras une monnoie , un poids ,
Une armure qu'avoient nos Chevaliers François ;
Ce qu'on fait quand on vient d'unir ſon exiſtence;
Un fameux patriarche , une ville de France ;
Un illuftre guerrier , la terreurduPiémont ;
En Siléſie un bourg ; le pere de Jaſon ;
Ce qui dans le monde eſt la choſe la plus vaine,
Quid'un ſens faitpourtant le plaiſir ou la peine ;
Unfolideconnu de qui la ſection
A l'Hôpital a fait un immortel renom.
Si ce n'eſt pas aſſez , lecteur , pour me comprens
:
dre ,
Jereviens tout à toi pour mieux me faire entendre.
Je plais , plus je ſuis vieux : les lis& le croiſſant
Demondomaine ſont le plus bel ornement.
Par M. L. C. D. L. M. deDaxe
72 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire de deux Amans François , écrite
en vers & en Proſe. A Amſterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Fétil , libraire ,
rue des Cordeliers , près celle deCondé,
au Parnaſſe Italien , in 8°. p . 156.
D'ELSORIN, orphelin ſans biens, eſt épris
des charmes d'Hénélie , fille unique fort
riche . Mde Dorinte , mere d'Hénélie , eſt
une aſſez bonne femme ſur l'eſprit de laquelle
M. d'Aunal , oncle d'Elforin, vieux
garçon , aufli libertin qu'opulent , a beaucoup
d'empire. Ce d'Aunal , qui a des
vues fur la fille de Mde Dorinte , traverſe
la paſion des deux jeunes amans forcés de
le ménager. D'Elforin ſouffre les plus
--cruels tourmens , ſemblable , dit l'auteur,
à un bleſſé qui , après avoir été long- tems
ſous les fers d'un eſculape , ſe trouve toutà-
coup affailli de nouvelles douleurs .
Ilfemeurt , il s'écrie , il rompt tout , ilſe pâme ,
Etfurfonpâle front coulent de pâlesſueurs .
Hénélie, touchée de l'état de ſon amant,
ſe reproche ſes rigueurs.
VeuxJUILLET.
1770. 73
Veux-je le voir mourir ? Dieux ! ſon visage est
pále ,
Et sije ne me trompe , il est bien amaigri ;
Voissesyeux , vois ſon teint , l'éclat en eftflétri ;
S'ilne modére enfin l'ennui qui le dévore ,
Ilvas'exténuer, peut- être ilva mourir.
Ah! mon cher d'Elforin , garde- toi de périr.
D'Elſorin lui apprend un jour que fon
oncle a formé le projet de le faire enlever
& vendre en Turquie. Hénélie s'abandonne
au plus violent déſeſpoir. Elle invoque
, contre les ennemis de leur bonheur
réciproque , & le ciel , & la terre & l'enfer...
Quoi ! tout vous abandonne ? Ah ! mon cher d'Elforin,
Si c'eſtlàvotre fort , j'en mourrai de chagrin ;
Cet horrible accident m'arrachera la vie .
Mais non ,je vous fuivrai dans ces affreux climats
,
Oui contre tous les Turcs veut combattre Hés
nélie ,
Etplutôt defouffrir... je veux ... que dis-je,hélas!
Non,mon cher d'Elſorin , n'allez point en Turquie .
b. Vol, D
74 MERCURE DE FRANCE
D'Elforin ne va point en effet en Tur
quie ; mais, furpris par ſon oncle dans une
malheureuſe avanture , il fuit. Ici l'auteur
est bien aise d'inſtruire ſes chers lecteurs
, que c'est la belle Vénus qui lui a donné
les mémoires fur lesquels il écrit cette
histoire importante. D'Elforin eſt ſoldat ;
il ſe diftingue par ſa bravoure. La protection
d'une veuve , jeune , belle , riche &
fort dépravée , l'éleve au rang de capitaine
, & fes faveurs lui procurentune conſolation
paſſagere. Il écrit à la vertueuſe
&conftante Hénélie .... Il la retrouve
dans une ville où de triſtes événemens
l'ont conduite , &dans le moment où fon
honneur & ſa vie font menacés par de
féroces foldats. Enfin l'auteur , aprèsavoir
décrit des batailles en vers , fait périr
d'Aunal comme il avoit vécu , charge
d'Elforin, de biens & de distinctions, unit
nos deux amans & leur fait trouver l'art
d'être heureux enſemble.
Il ne faut pas troubler la douce fatisfaction
que l'auteur paroît avoir goûtée ne
compofant & en publiant cette histoire.
Les Soirées d'un honnête Homme , ou mémoires
pour ſervir à l'hiſtoire du coeur;
par l'auteur des caracteres des Femmes.
JUILLET. 1770. 75
Detous les ſentimens qu'inſpire la nature ,
L'amour est le plus beau, quand la vertu l'épure.
L'Honnête Criminel , comédie.
A Londres ; & ſe trouve à Paris , quai
des Auguſtins , chez Defaint Junior , à
la bonne foi , près la rueGît-le Cooeur;
Couturier fils , au coq , in- 12. de 252
pag.
Ce volume comprend trois Soirées . La
premiere eſt remplie par un conte fort
intéreſſant , dans lequel un ami , amou .
reuxde la maîtreſſe & enſuite de la femme
de fon ami , remplit fidèlement , dans les
circonſtances les plus critiques , les devoirs
de la plus ſcrupuleuſe probité & de
l'amitié la plus généreuſe. Sa conſtance &
ſes vertus font à la fin récompensées ; il
épouſe la veuve de ſon ami .
La ſeconde Soirée offre l'hiſtoire d'une
femme du bon ton , qui ſe perd dans la
diffipation , ſe retire enſuite àla campagne
avec ſon mari ,& paffe enfin le tems
de fon veuvage avec un philofophe. Le
ridicule des perſonnages mis ſur la ſcène
n'eſt peut-être pas affez piquant; & les
vers fréquens qui interrompent l'action
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
en ralentiſſent la marche , ſans produire
un effet agréable.
La troifiéme Soirée contient deux difcours
, le premier , ſur cette queſtion :
l'ame est- elle plus remuée par le plaifir que
par la peine ? & le ſecond , ſur la queſtion
ſuivante : les malheurs d'autruifont ils un
motifde confolation pour les malheureux ?
Sur le premier fajet , l'auteur juge que les
peines font des impreſſions plus profondes&
plus durables que les plaiſirs. « Ce
» qui répugne à la nature remue plus puif-
>> ſamment que ce qui s'accommode à fon
>> eſſence: mourir de plaiſir eſt un phéno-
» mene ſi rare & qui détruit ſi peu les
>> principes généraux des chofes, que,dans
>> ces cas extraordinaires , l'excès du plai-
>> fir n'amene la mort que parce qu'il de-
>>vient un fentiment douloureux qui bri-
>> ſe les fibres que le plaiſir avoit trop
>> ébranlées ; de ſorte qu'il eſt la cauſe
>> phyſique de la mort dont le plaiſir n'eſt
>> que l'occafion fortuite. Nos grandes
>> agitations , quel qu'en ſoit le premier
>>mobile , font toujours l'ouvrage de la
>> douleur. Elle eſt ſombre , le plaifir eſt
>> gai . La peine nous porte au recueille-
>> ment , la joie à la difipation. On eft
> plus avec foi dans le malheur que dans
1
JUILLET. 1770 . 77
>> la proſpérité : ce qui fixe le plus toutes
>>nos facultés , doit nous pénétrer davan-
>> tage & nous faire éprouver par confé-
>> quent des ſecouſſes plus violentes. >>
Quant à la ſeconde queſtion , nous ne
croyons pas que l'auteur amene le plus
grand nombre des lecteurs à ſon avis.
« Quel eſt , s'écrie-t- il , le ſentiment qui
>> nous porte à partager les malheurs de
>> nos ſemblables ? La ſenſibilité. Quels
>> font les êtres les plus ſenſibles ? Les
>> malheureux . Rend- on ſon fardeau plus
léger en ſe chargeant d'un nouveau
>>poids ? Coeurs vertueux & ſenſibles qui
> êtes ſi ſouvent plongés dans la plus vive
>> triſteſſe , vous eſt - il jamais arrivé de
« recevoir quelque confolation des lar-
>> mes de la douleur ? Une amante abuſée
» qui pleure ſur l'infidélité d'un perfide ,
>> une mere déſeſpérée de la mort d'un fils
>>tendrement aimé , un ami ſenſible qui
» gémit ſur la perte de ſon ami , ont-ils
>> été pour vous un ſpectacle capable d'a-
>> doucir vos peines ? Le ſentiment de la
>> douleur ne peut être calmé que par ce-
>>lui du plaiſir ; & quel eſt l'homme affez
» méchant , quelque malheureux qu'il
>> foit , pour goûter une ſecréte joie à l'af-
>>pectde ceux qui ſoit auſſi à plaindre que
» lui ? »
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Oh ! non , on ne ſe réjouira pas du
malheur d'autrui , mais on s'attendrira
ſur ſon ſemblable , on pleurera fur lui ;
& cette expreffion de la ſenſibilité ſera
accompagnée d'une fatisfaction intérieure
: l'humanité a ſa récompenſe en ellemême.
On verſe des pleurs ſur ſoi ; on
répand des larmes fur les autres. Lespleurs
font amers , & les larmes ſontdouces . Les
pleurs même foulagent ; & que fera - ce
donc des larmes , des larmes que la fenfibilité
verſe ? Le malheureux s'oublie lui .
même , quand il s'occupe d'un autre malheureux;
le plus grand de ſes tourmens ,
celui d'être toujours fur lui même , eſt
alors fufpendu. Deux infortunés , dit M.
deVoltaire , font comme deux arbriſſeaux
qui s'étayent l'un l'autre contre l'orage .
Les malheureux ſe cherchent réciproquement
, parce qu'ils ſe conviennent mieux ,
qu'ils ſe plaignent enſemble , qu'ils ſe
confolent en ſe plaignant mutuellement.
Comme on fouffre davantage en comparant
la miférable condition où l'on eft
avec une condition heureuſe en apparence
, on fouffre moins en la comparant
avec une condition plus miférable encore
. Cette conſidération nous fait , en quelque
forte , jouir des biens que la fortune
JUILLET. 1770. 79
nous laiſſe , tandis qu'elle en dépouille
nos ſemblables , &c. &c . &c .
Traité des maladies des yeux & des moyens
& opérations propres à leur guérison ;
par Louis Florent Deshays-Gendron ,
profeffeur & démonftrateur royal pour
les maladies des yeux aux écoles de chirurgie
, & adjoint de l'académie royale
de chirurgie. A Paris , chez Claude J.
B. Hériſſant , imprimeur -libraire , rue
Nôrre-Dame, à la croix d'or & aux trois
Vertus ; avec privil. 2 gros vol . in 12 .
M. Gendron a été engagé à compofer
& à publier cet ouvrage, par les perfonnesles
plus capables dejugerde ſes talens ,
& en r'autres par M. de la Martiniere
premier chirurgien du Roi , dont lesfollicitations
& les foins ont tant contribué
àl'établiſſement d'un cours des maladies
des yeux & de leur guérifon.
Le defir d'être utile à ſa patrie & de
guider fûrement ſes élèves dans la connoillance
d'une partie ſi délicate & des
moyens de la conſerver , lui en avoit infpiré
la premiere idée. Chargé du ſoin de
les inſtruire , il a tiré des auteurs tant anciens
que modernes ce qu'ils ont écrit
de meilleur fur ce ſujet. S'il n'adopte pas
Div
So MERCURE DE FRANCE.
toujours leurs procédés & leurs remedes,
il expoſe les raiſons qui le déterminent
à ſuivre une nouvelle route. Sa doctrine
ne s'éloigne jamais des règles de l'aft ;
elle eſt appuyée ſur les faits; quarante ans
de pratique lui en ont confirmé la bonté;
c'eſt enfin la doctrine que le célèbre M.
Gendron , fon oncle , lui avoit tranfmiſe.
L'auteur décrit d'abord les parties qui
entrent dans la compoſition de l'oeil , &
celles qui l'environnent. Il parle enſuite
de la viſion , ce qui lui donne lieu d'examiner
pluſieurs queſtions curieuſes de
phyſique &d'optique. De- là il paſſe aux
maladies des paupieres , à celles des angles
des yeux , & fucceffivement à celles
du globe de l'oeil. Il régne dans tout fon
ouvrage beaucoup d'ordre & de clarté.
Les moyens curatifs qu'il propoſe ſont
ſimples. Enfin ce traité eſt digne de laréputation
que l'auteur s'eft acquiſe dans
l'exercice de cette partie de la chirurgie .
M. Gendron prévient le Public que ,
dans la crainte que fon ouvrage ne foit
contrefait , & que dans la contrefaction
on ne change les doſes de ſes remèdes , it
a paraphé de fa main tons les exemplaires
de cette édition ,& qu'ainfi il ne réJUILLET.
1770. 81
pondpas des fautes qui pourroient ſe glifferdans
une édition furtive.
Le Sr Raux , marchand émailleur du
Roi , rue des Juifs au Marais , a exécuté
en émail , ſous la direction de l'auteur &
avec tout le ſoin poſſible , une collection
des maladies des yeux qu'il étoit poſſible
de repréſenter , par ce moyen , au natu
rel . On trouve chez le même marchand,
des yeux d'émail qui imitent la nature ſi
parfaitement , qu'il n'eſt pas aiſé de diftinguer
le véritable coeil de l'oeil poſtiche.
M. Gendron traite , dans le dernier chapitre
de ſon ouvrage , de ces yeux artificiels,
de la maniere de les poſer , des précautions
à prendre pour s'en ſervir fans
inconvénient , & c .
Discours fur le danger de la lecture des li.
vres contre la Religion par rapport à la
fociété. A Paris , chez le Jay , libraire,
rue St Jacques , au grand Corneille; &
Edme , libraire , à la porte des grands
Auguſtins , in- 8 ° . 82 pag.
Ce difcours , préſenté à la ſociété du
Palinod de Rouen pour l'un des prix de
1769 , eſt diviſé en trois parties qui expofent
combien la lecture des livres contre
la Religion & l'incrédulité qui en eſt la
Dv
82 MERCURE DE FRANCE..
fuite font funeſtes au bonheur des particuliers
, à la paix des familles & à lafûreté
des états.
« Le fanatiſmen'eſtpas toujours un abus
>> de la Religion : en général c'eſt l'orgueil
>> de répandreſes opinions qui produit cet-
>> te paffion monstrueuſe. Depuis Ariftote
>> juſqu'à Newton , il n'eſt preſque point
» de ſyſtême qui n'ait eu fes fanatiques .
>> L'ortographe en a produit du tems de
>>Ramus; la préférence des deux muſiques
>> en a fait naître de nos jours. Lorſque
>> les ſectateurs d'une opinion ont com-
> mencé à ſe former un parti , que vous
>> les voyez livrés à la fureur de faire des
profélytes , & que vous les entendez
» dire : vous êtes des nôtres ; dès lors tout
>> eſt à craindre de leur part. L'orgueil
» démeſurédes philoſophes rend fur tour
leur fanatiſme dangereux , & fi vous en
>> doutez , tournez les yeux vers le Nord.
>>Voyez des armées qui s'avancent avec
→ l'applaudiſſement des philoſophes , des
>> milliers d'hommes égorgés au nom de
>>la tolérance, &la Pologne entiere inondéede
ſang.
Ohumilité ! vertu inconnue dans les
>> autres religions & réſervée au Chriſtia-
>> niſme , que le dédain que l'on a affecté
>> de montrer pour toi étoit injufte ! Tu
JUILLET. 1770. 83
> ſçavoisſibien t'allier avec la ſimplicité
>> des grands hommes ! Pourquoi faut - il
>> que l'inſolence des talens médiocres
" t'ait bannie loin de nous ? En nous ap-
>> prenant à nous connoître , tu réduifois
ود les injures à leur valeur; tuaidoisàles
>> oublier ; cette défiance de ſoi - même
>> que tu inſpires tenoit la vertu ſur ſes:
>> gardes ; elle mettoit un frein à l'ambi-
> tion ; tu enſeignois à fuir les grandes
>>places , & par- là combien ne prévenois-
>> tu point de diviſions & de débats ? »
Ces citations ſuffiſent pour faire connoître
le mérite de ce diſcours chrétien.
L'Esprit de Henri IV, ou Anecdotes les
plus intéreſſantes , traits fublimes , reparties
ingénieuſes , & quelques lettres
de ce Prince. A Paris , chez Prault, fils
aîné , libraire , quai des Auguſtins , à
l'image St Jacques & à l'Immortalité.
Nous les lirons encore avec empreſſement
ces Anecdotes que chacun de nous
ſçait ; & en les lifant , nous pleurerons
encore fur ce bon Roi , nous lui offrirons
le tribut de l'amour &de l'admiration ,
nous croirons le voir encore parmi nous
comme l'un d'entre nous. Les paroles
qu'il dira, nous les recueillerons comme
1
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
s'il nous parloit à nous - mêmes. Le bien
qu'il fera , nous le partagerons , il nous
pénétrera de la plus vive reconnoiſſance .
Nous ferons alarmés des dangers qu'il
courra ; ſes maux nous déchireront : nous
repoufferons ſes ennemis , nous embrafferons
ſes ſerviteurs , ſa joie fera notre
alegreffe , & nous ferons heureux de fon
bonheur. Henri , Henri ! Ah ! tu jouis ſans
doute dans le ſein de Dieude la tendreſſe
de tes enfans , comme ils jouiflent de la
tienne ; c'eſt toi , c'eſt ton exemple , c'eſt
ta vertu , c'eſt ton interceffion qui nous
donne des Rois Bien- aimés. Tout ce que
ton Peuple demande au Ciel , tout ce que
tu peux demander pour lui , c'eſt que tu
vivesdans tes deſcendans auffi long - tems
que tu vivras dans ſon coeur .
L'Esprit de Henri IV eſt l'hiſtoire de
la franchiſe , de la probité , de la valeur
dela bonté , de la bienfaiſance , de la magnanimité
, de toutes les vertus des Rois
&des particuliers. Un feul trait de ſa vie
retrace ſa vie entiere. Le bon Roi, le grand
Roi ſe peint dans toutes ſes paroles & dans
toutes ſes actions .
Pendant qu'il n'étoit encore que Roi
de Navarre , la Reine mere feignit de le
chatouiller dans le deſſein de ſçavoir s'il
étoit garni. Henri , en lui montrant ſa
JUILLET. 1770. 85
poitrine , lui dit : Voyez , Madame ,je ne
fers perfonne à couvert. La Reine lui ayant
repréſenté qu'il étoit humiliant pour lui
defairefa cour aux maires de la Rochelle :
J'yfais , répondit le Prince , ce que je
veux , parce queje n'y veux rien que ce que
jedois.
Sur le point de livrer bataille au duc de
Joyeuſe , il ſe retourna vers les princes de
Condé & de Soiſſons : Souvenez vous que
vous êtes du fang des Bourbons , & vive
Dieu , je vous ferai voir que je fuis votre
ainé. « Et nous , lui répondirent les Prin-
>> ces , nous vous montrerons que vous
>> avez de bons cadets. »
Quelques momens avant la bataille
d'Arques , on lui amena un priſonnier de
diſtinction . Il l'embraſſa en ſouriant ; &
leprifonnier lui témoignant ſa ſurpriſe
de voir ſi peu de ſoldats autour de lai :
Vous ne les voyez pas tous , dit le Roi ,
car vous n'y comptez pas Dieu & le bon
droit qui m'aſſiſtent .
Leſoirde la mémorable journée d'Ivry,
on lui annonça le maréchal d'Aumont ,
pendant qu'il foupoit. Après avoir tendrement
embraſlé le maréchal , il le fit
affeoir à table , en lui diſant : Il est bien
raisonnable que vous soyezdu feſtin , puif.
que vous m'avezsi bienfervi à mes nóces.
86 MERCURE DE FRANCE.
Après ſon entrée dans la capitale , des
ſergens arrêterent l'équipage de Lanoue ,
pour des engagemens que l'illuſtre pere de
cet officier avoit pris en faveur de la bonne
cauſe. Le fier & brave Lanoue ſe plaignit
de cette inſolence. Lanoue , lui dit
publiquement le Roi , il faut payer fes
dettes , je paye bien les miennes. Enfuite
il le tire à l'écart & lui donne ſes pierreries
pour les donner en gage à ſes créanciers
au lieu de fon bagage.
Les Ligueurs , pour obtenir leur pardon
, n'avoient qu'à le demander. Un
d'entr'eux étant venu le trouver , comme
il jouoir à la paume : Soyez , lui dit- il , le
bien venu ;si nous gagnons , vous ferez des
nôtres.
Le parlement s'oppoſoit à l'enregiſtrement
de l'édit des confignations. « Trai-
>> tez- moi au moins, dit le Roi au préſident
>> Séguier, comme on traite les moines , &
> ne me refuſez point victum & veftitum :
>> vous ſçavez que je suis fobre ; & quant
» à mes habillemens , regardez , M. le
>> préſident , comme je ſuis accoutré. »
Des députés de province lui ayant fait
des repréſentations ſur la pancarte , ou
l'impoſition du ſou pour livre , le Roi
leur répondit : « Les impots que je leve
>> ne font point pour enrichir mes minif.
JUILLET. 1770. 87
tres& mes favoris , comme faifoit mon
>> prédéceſſeur , mais pour ſupporter les
>>charges de l'état. Si mon domaine eût
> été ſuffiſantpour cela , je n'aurois voulu
>> rien prendre dans la bourſe de mes fu-
>> jets; mais puiſque j'y emploie le mien
>> tout le premier , il eſt bien juſte qu'ils
>> y contribuent du leur. Je defire avec
>>paſſion le foulagement de mon peuple,
>> jamais aucun de mes prédéceſſeurs n'a
>> tant ſouhaité & adreſſé de prieres à Dieu
>> que moi , pour bénir les années de mon
>> regne. Les alarmes qu'on veut vous
>>donner que j'ai deſſein de bâtir des ci-
>> tadelles dans vos villes ſont fauſſes&
>> ſéditieuſes; jen'en deſire point d'autres
» que dans le coeur de mes ſujets . »
En 1607 , les comédiens de l'hôtel de
Bourgogne avoient joué en ſa préſence
une farce dans laquelle trois diables emportoient
trois officiers de juſtice qui venoient
exécuter de pauvres gens pour le
paiement de la taille. Les magiſtrats
croyant être infultés , envoyerent les comédiens
en priſon; le Roi les fit élargir
le même jour , en diſant à ceux qui s'en
plaignoient : « Qu'ils étoient des fots ;
>>que s'il falloit parler d'intérêt , il en
> avoit reçu plus qu'eux tous ; qu'il avoit
88 MERCURE DE FRANCE.
>> pardonné aux comédiens , & qu'il leur
>>pardonnoit de bon coeur, d'autant qu'ils
>>l'avoient fait rire , voire juſqu'aux lar-
» mes . »
Il écrivoit un jour au ſurintendantdes
finances François d'O : " Mon ami , je
>> veux bien vous dire l'état où je me trou .
>> ve réduit,qui eſt tel que je ſuis prochede
>> mes ennemis&que je n'ai quaſi pas un
>>cheval ſur lequel je puiſſe combattre
>> ni un harnois complet que je puiſſe en-
>> doffer. Mes chemiſes ſont toutes déchi-
>> rées , mes pourpoints font troués au
>> coude ; ma marmite eſt ſouvent ren-
>> verſée ; & depuis deux jours je dîne &
>> je ſoupe chez les uns & chez les autres ,
>> mes pourvoyeurs diſant n'avoir plus
>moyen de fournir pour ma table , d'au-
>>tant qu'ily a plus de fix mois qu'ils n'ont
>> reçu de l'argent ; partant jugez ſi je mé-
>>rite d'être ainſi traité , & fi je dois fouf-
>> frir plus long - tems que mes tréſoriers
>> me faffent mourir de faim & qu'eux
>> tiennentdes tables friandes & bien fer-
» vies ; que ma maiſon ſoit pleine de né-
>> ceſſités &les leurs de richeſſes &d'opu-
>> lence. >>
Il diſoit quelquefois : « Que Dieu lui
>> feroit peut - être la grace dans ſa vieilJUILLET.
1770. 89
>> leſſede lui donner le tems d'aller deux
>> ou trois fois la ſemaine au parlement
» & à la chambre des Comptes , comme y
„ alloit le bon Roi Louis XII , pour tra-
>> vailler à l'abbréviation des procès &
> mettre ſibon ordre dans les finances qu'à
» l'avenir on ne pût plus les diſſiper. » Et
il ajoutoit : Ceferont là mesdernierespromenades.
Ayant été informé que des troupes
avoient pillé quelques maiſons de payſans
en Champagne , il dit aux officiers
qui étoient demeurés à Paris. « Partez en
>> diligence , donnez y ordre , vous m'en
>> répondrez . Quoi ! ſi l'on ruine mon peu-
>>ple , qui me nourrira ? Qui ſoutiendra
>>les charges de l'état ? Qui payera vos
>> penſions , Meſſieurs ? Vive Dieu , s'en
>>prendre à mon peuple , c'eſt s'en pren-
>> dre à moi . »
Quelqu'un voulant engager ce bon
Prince à punir l'auteur d'une fatyre amere
écrite contre lui , ſous le titre de l'Iſle des
Hermaphrodites :je ferois confcience , ditil
, de fâcher un homme pour avoir dit la
vérité.
Lorſque le parlement , qui avoit tenu
ſes ſéances à Tours , pendant les troubles
de la ligue , vint rendre ſon hommage au
१० MERCURE DE FRANCE .
Roi , ce monarque lui dit : « Meſſieurs ,
>> je vous prie de ne vous plus ſouvenir de
> tout le paffe ; j'ai oublié & pardonné
>> les injures qu'on m'a faites ; je vous
>> exhorte d'oublier & d'abolir celles que
>> vous avez reçues .
2 Je
Ce Prince , s'entretenant un jour avec
un vigneron Bléfois , ſans en être connu ,
lui demanda combien il gagnoit par jour ?
- Quarante ſous . -Que fais - tu de
cet argent?- « Quatre parts ... de la pre-
>> miere , je me nourris ; de la ſeconde,je
>> paye mes dettes ; je place la troifiéme ,
» & la quatrième , je la jette dans l'eau ..
-Ceci est une énigme pour moi.
>> vais vous l'expliquer. Vous entendez
>> que je commence par me nourrir du
>> quart de mon gain . Un autre quart fert
» à nourrir mon pere & ma mere qui
>> m'ont nourri . Le troiſiéme quart eſt em-
>> ployé ànourrir mes enfans qui me nour-
>> riront un jour. Laderniere part eſt pour
>> mon Roi , qui n'en touche rien ou pref-
>> que rien ; partant perdu pour lui & pour
>>moi .
Nous nous sommes long - tems arrêtés
avec le bon Henri IV , & nous croyons
que nos lecteurs n'auront pas moins de regret
à le quitter que nous en avons.
JUILLET. 1770.
ود
Le Diogene moderne ou le Déſapprobateur
, tiré en partie des manuscrits de
Sir Charles Wolban , & de ſa correfpondance
avec Sir George Bedfort , Sir
Olivier Sewert , & c. fur différents fujets
de littérature , de morale & de philofophie
; 2 vol. in - 8 °. Par M. L. Caftilhon.
A Bouillon , aux dépens de la
ſociété typographique , & ſe trouve à
Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Christine.
Sir Wolban , dont le caractere profondément
mélancolique avoit beſoin de ré.
gime , voyagea en France & vint à Paris ;
mais , obligé de vivre dans une ville où
les hommes , pour ſe rendre plus fociables
, ſe plient à la façon de penſer du plus
grandnombre & quittent en quelque forte
leur caractere propre , il prit de l'humeur
contre les François. Sa bile s'enflamma .
Comment pouvoit il plaire aux hommes
puiſque ſon goût étoit de contredire &
de déſapprouver tout ? Il ſe rendoit encore
moins agréable aux femmes , parce
qu'il ne ſçavoit ni les flatter , nilesamufer.
Il avoit quitté l'Angleterre , où il avoit
une maîtreffe &des amis , parce qu'il s'y
étoit ennuyé , & il quitta la France pour
ga MERCURE DE FRANCE.
repaffer en Angleterre , parce qu'il ſe perſuada
qu'il ne trouveroit en France ni maîtreſſe
fidèle, ni de véritables amis . Comme
il écrivoit beaucoup par humeur &
d'après lui même , il y a peut- être plus à
profiter dans ſes écrits , dans ſes obſervations
, que dans beaucoup d'autres volamesdont
les auteurs n'ont d'autres talens
que d'habiller avec élégance les penſées
de leurs prédeceffeurs. Le caractere miſantrope
de Wolban devoit le porter à
applaudir aux déclamations de M. Roufſeau
contre les ſciences & les arts . Au
reſte il fait voir que cette opinion avoit
déjà été embraſſée par Lilio - Giraldi ,
mort en 1552. 11 oſe même accuſer l'orateur
Génévois de plagiat & prouve
ſon accufation en rapportant la diatribe
de Lilio contre les ſciences . Tu aurois de
la peine à le croire , écrit- il à fon ami
Bedfort , ſi je ne t'envoyois la traduction
libre mais exacte , que j'ai pris ſoin de
faire de la lettre de Giraldi : compare la
troiſiéme avec le diſcours du citoyen de
Geneve , & juge enfuite par le moins
p'agiaire des écrivains du plagiat des
autres . Les écrits de Wolban contiennent
des recherches ſur la muſique des Grecs ,
ſur l'ancienne poësie , ſur la puiſſance de
,
JUILLET.
1770. 93
lamuſique chez les nations ſauvages , fur
l'origine de la tragédie , &c. Il fait des
réflexions ſur le ſuicide , maladie ſi commune
en Angleterre , & dont lui - même
fut atteint. Il s'applique fur tout à établir
lepyrrhoniſine de l'hiſtoire. Mais, quand
on croiroit , avec le miſantrope Anglois ,
la plupart des faits de l'hiſtoire ancienne
ſuppoſés , il en réſulteroit toujours que
ces faits préſentés par un hiſtorien philoſophe
font la meilleure leçon que l'on
puiſſe donner aux hommes qui ont beſoin
qu'on fixe leur attention. D'ailleurs
ces faits étant aujourd'hui liés à la plupart
de nos autres connoiſſances , il n'eſt point
permis de les ignorer .
Le Mendiant boîteux ou les aventures
d'Ambroiſe Gwinet, balayeur du pavé
de Spring - Garden , d'après les notes
• écrites de ſa main ; par M. L. Cafti-
Thon; 2 parties in- 12 . A Bouillon , aux
dépens de la ſociété typographique ; &
ſe trouve à Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriſtine.
Ambroise Gwinet , condamné à être
pendu pour un prétendu aſſaffinat dont
toutes les preuves étoient contre lui , n'échapa
de la potence que par la négligen
94 MERCURE DE FRANCE.
ce duboureau qui le croyoit mort. Obligé
de s'expatrier , il s'embarque fur le
premier vaiſſeau qui le tranſporte au Japon.
Il y reçoit une baſtonade publique
pour avoir été l'ami d'un miniſtre diſgracié.
Chaffé par le gouverneur de Jedo
capitale du Japon , il croit trouver un afyle
dans le Pegu ; mais le Roi a profcrit
tous les Européens qui aborderoient dans
ſes états. Il veut bien cependant faire
grace de la vie à Gwinet. Les exécuteurs
de ſes douces volontés lui donnent , par
fon ordre , vingt- cinq coups de canne de
bambouc & lui coupent l'oreille droite ,
en l'avertiſſant charitablement de quitter
au plus vîte les terres du royaume. Gwinet
ne ſe le fait pas dire deux fois , &
aborde au premier pays qu'il rencontre ;
c'étoit les états du Roi de Siam; il fe croit
l'amı de pluſieurs Siamois qui l'accablent
de careffes. Unjour que , dans la chaleur
de la converſation , il lui étoit échapé
quelques paroles indifcretes contre le
gouvernement , il ſe ſent auſſi - tôt ſaiſi
par pluſieurs officiers qui le jettent dans
un cachot. Cependant , par égard pour fa
qualité d'étranger & pour faire éclater la
clémence du prince , il eſt ſeulement condamné
à être livré aux éléphans pour en
être balotté à dix repriſes différentes . Cet
JUILLET. 1770 . 95
exercice , qui lui rompt tous les membres
, lui donne de l'humeur contre les
Siamois; il les quitte au premier moment
pour s'embarquer. Il eſt abandonné par la
perfidie d'un Hollandois ſur une côte habitée
par les Hottentots. Ces ſauvages lui
font un bon accueil , & finiſſent par le
menacer de l'écorcher vif pour avoir refufé
de ſe battre avec un jeune Hottentot.
Gwinet , par une ſuite de ſes infortunes ,
eſt pris par des corſaires de Maroc qui le
portent au marché des eſclaves pour le
vendre , quoiqu'il eût eu dans l'attaque
une jambe emportée par un boulet de
canon. Tous fes camarades avoient trouvé
des maîtres , & lui ſeul reſtoit couché
fur la place lorſqu'un Mahometan , riche.
ment vêtu , d'une figure impoſante& fuivi
d'un cortége nombreux , perça la foule
qui s'inclinoit devant lui : il s'approcha
de Gwinet , & le pouffant avec le pied :
Et toi , dit - il , chien de Rameur , dont
perſonne n'a voulu , que fais- tu là couché
comme un poiſſon ? leve- toi , marche & dis
moi ce que tu fçais faire. " Homme fier ,
>>importun & puiſſant, lui répondit Gwi-
>> net ; lorſqu'après avoir été pendu en
>>Europe , flagellé au Japon , mutilé
>>d'une oreille au Pégu , balotté par les
>>éléphans à Siam , au moment d'être
96 MERCURE DE FRANCE.
» écorché vif chez les bons Hottentots,
>> un boulet de canon t'aura emporté une
>> jambe, regarde comme un inſenſé celui
» qui te dira de te lever & de marcher.
>> Je n'ai d'autre talent que celui de ſça-
>> voir ſupporter des maux dont il n'eſt
>>pas en mon pouvoir de m'affranchir. Je
» ſçais dire la vérité quelqu'offenſante
>> qu'elle puiſſe paroître : ſi tu m'achetes,
>> tu feras une fort triſte acquiſition ; car
>> je ne ſuis ni fourbe , ni lâche , ni flat-
>> teur , ni en état de me charger d'aucune
>>forte de travail , pour peu qu'il exige
>> de force , de vigueur ou d'adreſle ; mais
» je pourrai , ſi tu t'en ſens le courage ,
>> te rendre plus doux , plus humain, plus
> charitable , & alors je t'inſtruirai par
» le recit de mes malheurs , & je t'éclai-
>> rerai par mes conſeils. » L'audace de
cette réponſe étonna l'homme puillant
qui avoit interrogé Gwinet , & cet homme
puiſſant étoit le viſir , fort peu accoutumé
à des propos auſſi hardis ; mais ce
fut cette hardieſſe même qui lui en impoſa.
Il s'attacha Gwinet qui , par fes
conſeils , ſcut ſe rendre agréable & même
néceſſaire à fon maître. Mais la diſgrace
de ce miniſtre le replongea dans ſes premieres
infortunes . Après encore bien des
avenrures cet infortuné fut enfin rendu à
fa
JUILLET. 1770. 97
ſa patrie. « Je ſuis , ajoute- t- il à la fin de
>>ſes mémoires , un des plus pauvres de
>> tous ceux qui mendientdans toute l'é-
>> tendue de la Grande Bretagne. Outre
>> ma pauvreté , j'aides infirmités ; & mal-
>> gré tout cela , je ne fuis point fâché de
>> vivre : au contraire , il n'eſt point de
>> moment où je ne me félicite d'avoir
>> été ſi mal pendu.
On ſe rappelera , en lifant les mémoires
du Mendiant boîteux , l'hiſtoire de
Candide. L'un & l'autre de ces badinages
philofophiques roulent ſur le même objet,
&préſentent le même fond de gaîté.
Les trois coups d'eſſai géométrique , contenant
l'analyſe angulaire de la quaranteſeptieme
propoſition d'Euclide , ſuivie
de deux propoſitions générales , dont
elle n'est qu'un cas particulier ; une
nouvelle propriété de Poligones infcrits
au cercle , ſuivie de la loi générale
que ſuivent entr'eux les mêmes
Poligones , & de pluſieurs théoremes
curieux , avec une nouvelle théorie
générale des figures iſopérimètres ; une
folation illufoire du fameux problême
de la quadrature du cercle , accompagnée
de fix théoremes fort curieux , de
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
quelques obſervations ſur les ſections
coniques , &d'un mémoire dans lequel
on détermine , quelle eſt la meilleure
forme poſſible , que l'on peut donner
aux chambres des mortiers , pour que
leur portée foit la plus grande dont la
charge eft capable , ſans nuire à la durée
de ces bouches à feu. Par M. J. G.
Marſſon , vol. in 4º. à Strasbourg , chez
Amand Konig , libraire , & à Paris ,
chez Jombert fils , rue Dauphine .
Quand on s'eſſaie comme M. Marffon
fur des objets auſſi difficiles , auſſi épineux
que ceux que nous venons d'annoncer
, on doit avoir un juſte ſentiment
de ſes forces , & ne pas héfiter de répandre
les autres fruits de ſes méditations
: l'auteur nous en promet encore
pluſieurs , & nous ofons l'exhorter au
nom de ceux qui cultivent les ſciences
exactes , à ne pas tarder à les publier ?
Ode fur le mariage de Mgr le Dauphin ,
ſuivie d'une épître à M. le Cardinal de
Bernis, ſur le même ſujet;par M. l'abbé
duRouzeau.
Cara Deûm foboles. Virg.
Paris , chez la Veuve Duchesne , li
JUILLET. وو . 1770
braire , rue St Jacques, au temple du
Goût , 16 pag . in 8°.
Nous citerons les premieres ſtrophes
de l'Ode , dans laquelle on remarquera
de l'élévation , du ſentiment & des néglicences.
Quand du plus haut des cieux , de ſon affreux
tonnerre
L'Eternel redoublant les coups précipités ,
A châtié long-tems les crimesde la terre
Et foudroyé l'orgueil des mortels révoltés.
-Proſternée aux pieds de ſon thrône ,
LaClémence, à ſon coeur, livre un dernier aflaut..:
Le Dieu le cède enfin aupere qui pardonne ,
Et la foudre s'éteint dans les mains du Très-Hauc.
Alors , du ſein bruyant des terribles orages ,
On voit naître ſoudain le calme & le repos :
L'onde ne mugit plus , le ciel eſt ſans nuages ,
Et les vents ſont rentrés dans leurs fombres ca
(
chots.
10 Soudain la clarté vive & pure
Du nouveau jour qui luit aux mortels éperdus,
Semble , à leurs triſtes yeux , rajeunir la nature,
Et leur faire oublier des maux qui ne ſont plus.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Cejour tant deſuré , * c'eſt toi qui le ramenes ,
Cher prince , à ton hymen le ciel le réſervoit;
Et Nous ofons penſer , quand il tarit nos peines ,
Qu'à ton fenfible coeur ſans doute il les devoit.
Par ce plus charmant des préſages ,
Qued'affreux ſouvenirs déjà ſont effacés !
Et combien tes vertus ſont pour nous d'heureux
gages
De l'éternel oubli de nos malheurs paſſés!
C'en eſt fait : qu'à ma voix , des voûtes éthérées ,
Mille elprits s'élançant , parcourent l'univers :
Que , d'unbonheur commun à toutes les contrées
Ilsdonnent le ſignal ſur la terre & les mers...
Ilsfont partis: leurs voix s'uniſlent.
Ilsverſent le plaiſir dans les coeurs enchantés ;
De leurs cris triomphans les échos retentiſſent ,
Et l'on entend ces mots mille fois répétés:
** Les déſaſtres d'une guerre auſſi longue que
meurtriere , les deuils continuels qui ont couvert
la France depuis la paix : voilà les triſtes époques
qui ont précédé cejourfi defirable. Lemariage de
Mgr le Dauphin eſt lepremier événementheureux
dont lanation ait joui depuis long-tems. Notede
l'auteur.
12
JUILLET. 1770. 101
«Peuples , voici le jour de l'auguſte alliance ,
>> Qui doit combler enfin votre eſpoir &vos voeux;
>> Egaux par les vertus , égaux par la naiſſance ,
>>Deux illuftres époux en vont former les noeuds .
*D'une lueurflatteuse & vaine
>>Ne craignez point de voir abuſervosfouhaits,
>>>Par eux l'Amour enfin triomphe de la Haine ,
>> Et l'Hymenvient ſceller l'ouvrage de la Paix. >>
On portera le même jugement de l'épî.
tre M. le cardinal de Bernis : nous en
rapporterons quelques vers.
Quand ton Roi , de ſa confiance,
Bernis , ſe plaît à t'honorer ;
Et que ſur ta haute prudence ,
Sur ta fublime intelligence,
Tes ſuccès éclatans viennent le raſſurer;
Lorſque , pour foutenir , avec magnificence
Les titres dont ſa main voulut te décorer ,
Il y joint , avec affluence ,
Les dons brillans de l'opulence...
OBernis , qui ne s'écrira
Que c'eſt Trajan qui récompenfe
Un autre Pline qu'il aima..
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Eloge historique de Henri IV , Roi de
France ; par M. le Marquis de Villere,
avec cette épigraphe tirée de Montagne.
Le plus âpre & difficile métier du
monde , à mon gré, c'estfaire dignement
leRoi. J'excuseplus de leursfautes qu'on
qu'on ne fait communément , en confidé.
ration de l'horrible poids de leur charge
qui m'étonne.
L'auteur , dans ſon épître dédicatoire à
M. le Prince de Condé , dit que des plumes
plus éloquentes que la fienne se font
exercées fur ce sujetſi cher à tous les caurs
Français , mais que laſenſibilité de l'ame
fait excufer lafoibleſſe du pinceau. Ses lecteurs
verront bien qu'il n'a pas beſoin
d'excufe ; cependant nous nous conformerons
à fon idée , & nous tranſcrirons
de préférence les endroits où il a rapporté
les paroles mêmes d'Henri IV .
Après l'avoir montré dans la premiere
partie comme le vainqueur de fon peuple,
voici comme l'auteur le repréſente
dans la ſeconde occupé du bonheur public.
« Il ne ſe fioit point , dit- il , à cette in-
>> telligence privilégiée dont ſe croient
>>doués quelques ſouverains & qu'ils re
JUILLET. 1770. 103
>> gardent comme une ſecrete émanation
>>>de la Divinité : il craint de ſe repoſer
>> ſur ſes propres lumieres , quand il s'a-
>> git des intérêts de ſon peuple ; il affem-
>>ble à Rouen les notables du royaume ;
>> il leur annonce ſes projets , & les con-
>> ſulte avec cette modeſtie courageuſe ,
>> l'un des caracteresde la ſupériorité. -Jo
>> ne viens point vous obliger d'approu-
> ver aveuglément mes volontés ; mais
>> pour recevoir vos conſeils , pour me
>> mettre en tutelle entre vos mains : c'eſt
>> une envie qui ne prend guère aux Rois
» & aux barbes griſes. Mais l'amour que
>> je porte à mes peuples me rend tout
>>poflible& tout honorable. >>
L'auteur nous repréſente Henridans les
réduits mêmes de la misère , épiant les
beſoins. Il les veit en homme , ajoute-
>> t- il , & les foulage en Roi ; il ranime ,
>>il confole , il ſoutient cette partie de la
>> nation qui en produit les richeſſes , &
>> que la plus étrange barbarie condamne
» àla pauvreté. Je veux , diſoit - il fou-
>>vent avec cet enthouſiaſme que la bien-
>>faiſance inſpire , je veux que chaque
>> payſan de mon royaume ait une poule
>> au pot tous les dimanches ; expreſſions
>> fimples& fublimes , ennoblies par un
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
> ſentiment paternel . L'écho des campa-
>>gnes les fit retentir ſous la chaumiere
>> du laboureur qui pleura de joie&con-
>> nut , pour la premiere fois ,l'aiſance &
>> la félicité . »
>>Ce ſentiment paternel ne l'abandon-
>> ne point dans les plaiſirs , & l'amour
>> n'a point affez d'empire ſur lui pour lui
•faire facrifier un ami néceſſaire à lui-
» même &à ſon peuple.
>>Une maîtreſſe impérieuſe demande
>>au Roi la diſgrace de Sully ; il tente de
>> les reconcilier; il exige de fon minif-
> tre qu'il le ſuive chez la ducheſſe d'Entragues.
Quel tableau ! le monarque en-
>> tre fa maîtreffe & fon ami , bravant les
>> charmes d'une femme en pleurs, s'écrie
>> tout- à- coup aumoment où il eſt prêt à
>> céder: je perdrois plutôt dix maîtreſſes
>> comme vous , qu'un ami tel que lui.
>> En prononçant ces mots , il fort, prend
>>Sully par la main , l'entraîne , & les
>>yeux mouillés de pleurs , reſpirant à
>> peine de l'effort qu'il vient de faire fur
>> lui - même , il lui dit avec tranſport :
» Eh ! bien , mon ami , n'ai -je pas tenu
» bon ?
>>>Mais l'Envie qui veille dans les cours
> ne peut fouffrir qu'un monarque ait
JUILLET. 1770. 105
>>un ami. L'amour n'avoit pu détruire
>>l'amitié , l'Envie va le tenter ; elle ne
>> réuffira pas.
Un éclairciſſement devient néceſſaire
>>à Henri ; il cherche Sully : il rompt lui-
> même le filence : Sully lui demande-
» t- il , n'avons- nous rien à nous dire ? Il
>>épanche , dans le ſein de fon ami , ce
>> coeur qui a beſoin de l'aimer , & il fou-
>>lage ſa ſenſibilité par l'aveu de ſon in-
>>juſtice. Les Rois , hélas ! en font rare-
» ment exempts ; mais s'ils ne ſçavent
ود point la réparer , qu'ils l'apprennentde
>> Henri ; il oublie la majeſté de ſon rang;
>>ſagrandeur lui échappe ; il n'écoute que
> fa bonté; il ſe réduit au titre d'homme
>>lié par les devoirs réciproques que l'a-
>> mitié impoſe &dont les Rois n'ont pas
>> le droit de ſe diſpenſer. Il y a des gens
>>aſſez fimples , dit-il, devant toute fa
>> cour , pour s'imaginer que , quand je
> me fâche contre Sully, c'eſt tout de bon;
>>ils ſe trompent , c'eſt entre nous à la vie
» & à la mort .
>>C'eſt ainſi que s'exprimoit ce bon
>> Roi . Il ne prévoyoit pas alors qu'il fuc-
>> comberoit lui-même, &comment pou-
>> voit- il le prévoir , quand il diſoit à l'é-
>> tranger étonné de l'embelliſſement de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>la capitale qu'il avoit vue couverte de
>> ruines ; le pere de famille étoit abſent,
>> le voilà revenu , il faut bien que fes
>> enfans s'apperçoivent de fon retour.
>>O crime ! ô coup affreux ! s'écrie l'au-
>> teur , le trône eſt ébranié. Un cri funè-
> bre retentit dans le palais : pleurez ,
>> François , pleurez , votre pere n'eft
plus. »
ود
Si nous rapportions tous les endroits
qui doivent plaire dans cet ouvrage,nous
paſſerions les bornes d'un extrait , nous
donnerions ſeulement plus de preuves
des talens de l'auteur fans en donner de
plus grandes.
Le Royalisme ou Mémoires de du Barri
de St Aunez & de Conſtance de Cézelli
, fa femme ; anecdotes héroïques
fous Henri IV.
Nec ultimo five carceris , five crucis fupplicio
deformata majeftas , imò his omnibus admirabilior.
Flor. lib . 11 .
A Paris , chez Valade , libraire , rue St
Jacques , vis- à- vis la rue de la Parcheminerie.
Avec priv. in. 8°. d'envirom
160 p. belle édit. prix 3 liv.
Les principaux traits de cet ouvrage
JUILLET. 1770. 107
font tirés des hiſtoires du Languedoc par
D. Vaiſſette & d'Aigrefeuille , & des mémoires
ſur la ligue & les troubles de la
minorité de Louis XIII. L'auteur , par un
privilége qu'on accorde , dit-il , à l'imagination
qui s'exerce ſur des faits hiftoriques
, a rapproché & lié ceux qui compoſent
ces mémoires , de la maniere qu'il
a jugée la plus propre à les rendre plus
intéreſſans.
Lorſque la Reine Elifabeth eut ravi la
liberté à l'Irlande , pluſieurs ſeigneurs aimerent
mieux aller vivre ſous une domination
étrangere , que de porter le joug
de l'Angleterre. Du Barri , d'une maifon
d'Irlande qui jouit encore de la qualité de
pair , vint en France fixer fa demeure
dans le Languedoc. Au milieu des troubles
de la ligue , la cour le diftingua . II
fut fait capitaine de 150 hommes , &
leva cette troupe à ſes dépens. Après avoir
ſervi le Roi avec autant de lumieres que
de zèle , il mourut d'une bleffure à Ouveillan
, village alors muré du diocèſe de
Narbonne.
Du Barri , ſon fils ,juſqu'alors appelé
Saint Aunez , avoit fait ſes premieres armes
aux journées de Jarnac & de Montcontour,
ſous les yeux de Henri IV. Après
la mort de fon pere,il ſauva Ouveillan.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fort de l'action qui délivra la
place , une fille n'avoit ceſſé de combattre
à côté de lui ; elle partagea ſa gloire. C'étoit
Conſtance de Cézelli , dont l'exemple
avoit engagé une foule de perſonnes
à la défenſe des remparts. De l'eſtime ,
ils pafferent l'un & l'autre à des fentimens
plus tendres. Leur mariage fut bientôt
conclu&célébré.
Le bruit s'étant répandu que le Roi de
Navarre , à la tête d'un corps de troupes ,
avoit pénétré dans le Querci , du Barri
raffembla quelques gentilshommes & des
foldats pour s'oppoſer à ſa marche & àfes
progrès. Inſtruit de l'entrée du prince dans
la ville de Cahors dont les habitans ſe
défendoient encore de poſte en poſte avec
une valeur incroyable , il vole à leur ſecours
, furprend l'ennemi , & ſe mefure
avec le Roi lui-même. " Ventre- ingri ,
>> chevalier , lui dit Henri , eft-ce à moi
>> que vous en voulez ? Je ne ſuis qu'un
>> ſoldat comme vous. Sire , vous m'apprenez
àfaire mon devoir , mourir pour
mon Roi est tout ce que je veux. Ce combat
, donné en 1580 , dura cinq jours &
cinq nuits. Du Barri , couvertde fang &
de bleſſures , fut à la fin fait prifonnier
ſous les yeux du Roi. « Qu'on menage
→ le chevalier, s'écrie Henri , qu'on panſe
JUILLET. 1770. 109
> ſes bleſſures. J'aimerois mieux ga-
>> gner un officier comme lui qu'une vil-
>>le. Qu'on me le repréſente , quand cel-
>> le-ci ſera ſoumife. Ce prince, pendant
tous ces combats , ne repoſa pas un inftant
& ſe trouva toujours au fort de la
mêlée. Quand il aſlura ſa conquête , il
ne lui reſtoit que quelques lambeaux de
ſeshabits.
Maître de la ville , il rendit la liberté
aux prifonniers de diſtinction. « Pour ce
>>chevalier , dit- il en parlant de duBar-
>> ri , je lui réſerve un autre traitement ,
>> je le punirai de m'avoir donné tant
» d'inquiétude. Prince , répondit le pri-
>> fonnier , vos reproches me flattent, ma
» vie eſt entre vos mains , je la perdrai
> pour mon Roi . Vous le ferez , & Votre
> Majesté n'aura point alors de ſujet plus
>> fidèle que moi... Si Dieu m'appelle au
>> trône des François , je les forcerai de
>> m'aimer ; mais vous , ne craignez -vous
>> point ma colere ? Non , Sire , & je
>> voudrois l'avoir méritée , par la défaite
>> de vos troupes ... Je vous eſtime , re-
>> cevez mon cheval de bataille & cette
» épée ; l'un vous reconduita chez vous ,
>>l'autre vous fera reſſouvenir que je ſçais
>> m'en ſervir auſſi : voilà comme le Na-
> varrois ſe venge d'un brave homme.
..
110 MERCURE DE FRANCE.
Du Barri fut nommé gouverneur de
Leucate par Henri III . Son nom, ſa vigilance
, ſes ſoins inſpirerent tant de confiance
au peuple , &tant de terreur à l'ennemi
, que les campagnes protégées par
cette ville , étoient tranquillement cultivées
, tandis que les terres plus éloignées
étoient ou pillées ou abandonnées dans
les gouvernemens voiſins. Henri IV , parvenu
à la couronne , le confirma dans ſon
pofte , en lui faiſant écrire qu'il étoit fon
Roi & qu'ilsferoient désormais amis. Les
Eſpagnols viennent afliéger Leucate. Le
gouverneur , forcé de fortir pour aller
communiquer des avis & des projets au
duc de Montmorency , tombe entre les
mains des Ligueurs qui le livrent aux
Eſpagnols. Les officiers défèrent alors
unanimement le commandement de la
place à Conſtance. Les Eſpagnols la me
nacent de faire maſſacrer fon mari fous
ſes yeux , fi elle ne ſe rend pas. Elle répond
que s'ils vouloient commettre un crime
, elle ne devoit pas les arrêter par une
lácheté; & qu'elle ne racheteroit pas la
vie de fon mari , en livrant une fortereffe
pour la confervation de laquelle il lafacrifieroit
lui - même. Du Barri la confirme
dans ces ſentimens : on le maſſacre fous
ſes yeux. <
JUILLET. 1770.
Conſtance , après avoir obtenu le corps
de fon mari , rend la liberté aux prifonniers
que le peuple vouloit égorger par
repréſailles. Dans une vigoureuſe ſortie,
elle bat les ennemis, les difperſe , les diffipe
, & la ville eſt délivrée . Le Roi lui
donna le gouvernement de Leucate,& la
furvivance en fut aſſurée à fon fils . Ce
prince , immédiatement après ſon mariage
, l'attacha à la Reine en qualité de Dame
d'honneur. Elle ne demanda jamais
aucune grace. Le Roi voulant l'obliger à
accepter cent mille francs avec mille écus
de penſion pour la remplir des avances
qu'elle avoit faites dans la défenſe de
Leucate , elle le ſupplia de réferver fes
bontés pour fon fils. « J'en fuis content,
>>dit le Roi : hier au foir, il m'attendoit
>> pour m'éclairer enrentrant; il étoit ac-
>>cabléde fommeil. Je dis pourquoi l'on
>> n'avoit pas fait coucher cet enfant ?
>>Voici ſa réponſe : Le ſujet dormira-til
» quand le fouverain veille ? Elle me fra-
>> pa ; j'aurai foin de lui , mais fans déro-
>>ger à ce que je dois à ſa mere. Voustou-
ود cherez cent mille francs , je le veux.»
Madame du Barri fit diſtribuer cette fomme
aux pauvres du Languedoc , comme
unbienfait du Roi. Henri apprit avec furpriſe
l'uſage qu'elle avoit faitde ſes dons
112 MERCURE DE FRANCE.
Il en parut fâché , Conſtance en fut dé--
folée , il n'étoit qu'attendri. Cette action
fut auſſi -tôt récompenfée par la donation
d'une ſeigneurie d'environ dix mille liv.
de rente. « Je ne crois pas que vous ven-
>>diez cette terre , &que vous en en-
>> voyiez l'argent en Languedoc ; votre
>> filsen jouira , ventre- fingri : vous le
❤ mettriez à la mendicité , ſi vous pou-
» viez. >> Après la mort de ce bon Roi ,
Conſtance ſe retira de la cour & vécut
dans la retraite avec un petitnombre d'amis
dont elle fit les délices.
Ces mémoires intéreſſans ſont dédiés à
Mde la comteſſe du Barri , dont on voit
le portraità la tête de l'ouvrage avec ces
vers :
Plaire n'eſt pas l'unique ſoin pour elle.
Ungoût plus vrai l'occupe tout le jour :
Senfible aux maux d'autrui juſqu'au ſein de la
cour ,
C'eſt pour obliger qu'elle estbelle.
Les Nuits Angloiſes ou recueil de traits
finguliers , d'anecdotes , d'événemens
remarquables , de fairs extraordinaires,
de bizarreries , d'obſervations critiques&
de penſéesphiloſophiques , &c,
JUILLET. 1770. 113
propres à faire connoître le génie& le
caracteredes Anglois.AParis , chez J.
P. Coſtard , libr. rue St Jean de Beauvais,
la premiere porte cochere au-deffus
du collége , 1770 ; avec approbat.
& priv. du Roi ; 4 vol. in- 8°.
Ce recueil eſt un des plus curieux &&
desplus amuſans que l'on ait depuis longtems
publiés ; il nous paroît remplir parfaitement
fontitre. Le lecteur en jugera
par les traits ſuivans.
Un gentilhomme allant à cheval d'Ox
ford à Londres , fut attaqué par un homme
maſqué , qui lui demanda la bourſe
ou la vie , le piſtolet à la main. Le gentilhomme
faiſant ſemblant de chercher
ſa bourſe , prit un piſtolet de poche & le
tira contre le voleur ; mais il manqua fon
coup. Le voleur fit auffi- tôt un mouvement
pour lui brûler la cervelle; mais il
s'arrêta & demanda une ſeconde fois la
bourſe au gentilhomme qui la lui remit.
Elle contenoit plus de ſoixante guinées ;
le voleur en prit douze , &rendit le reſte
en diſant au gentilhomme qu'il recevroit
de ſes nouvelles avant trois mois.
Quelque tems après , ce gentilhomme
reçut un paquet dans lequel étoit unebelle
boëte d'or , avec se billet : « Unhon
114 MERCURE DE FRANCE.
» nête voleur qui vous a pris douze gui-
>>nées , vous prie de recevoir cette boëte.
>> Vous avez voulu le tuer ; & vous lui
» auriez épargné un crime &bien des re-
>> mords. Cependant il ne méritoit pas
>> de périr , ni par la main d'un honnête
>> homme , ni par celle d'un bourreau , &
>> c'étoit pour faire une action bien géné-
>> reuſe qu'il en faifoit une ſi infâme. »رد
Du tems de la Reine Elifabeth , Sir
Olivier Wilkic fut élu membre du parlement
pour la ville de Bristol : comme
il étoit généreux & magnifique il donna
unrepas li ſomptueux , le jour de ſon élection,
que fa famille le regardant comme
un prodigue , ne lui laiſſa que l'adminiſtration
d'une partie de ſes biens ; une
vieille tante en vint même juſqu'à le defhériter.
On a , depuis quelque tems , découvert
le mémoire du traitenr qui fournit
ce repas foi - diſant ſplendide. Les
frais en font d'un ſcheling ſept ſous un
demi denier. Cette prodigalité ne mérite
pas d'être comparée avec les dépenſes
énormes que font aujourd'hui les Anglois
pour ſe faire élire membres du parlement.
Ii leur en coûte juſqu'à mille & deux
mille guinées , & cependant cette place
ne rapporte rien ; mais un Anglois comJUILLET.
1770. 115
pte pour beaucoup le plaiſir de pouvoir
s'oppoſer aux vues du miniſtere .
رد
Une marchande de Londres avoit eu
ſucceſſivement fix maris, le premier par
obéiſſance pour ſes parens , les cinq autres
par ſon propre choix . UnAnglois fur
affez hardi pour l'épouſer en ſeptiemes nô.
ces. Cette femme indiſcrete ne ceffoir ,
devant fon nouvel époux , de faire la fatyre
des fix autres qu'elle avoit eus . «L'un,
>>diſoit- elle , me déplaiſoit par ſon ivro-
>>>gnerie , les autres par leur mauvaiſe hu-
>> meurouleur libertinage; auſſije lesai peu
>> regrettés. » Ce ton déplut au nouveau
marié, lequel ſoupçonnant du myſtère, uſa
de ſtratagême pour l'éclaircir. Il s'abſente
, revient ſouvent tard , &affecte d'être
ivre. La femme commence par ſe plaindre
doucement , & en vient bientôt aux
reproches ,& fucceſſivement aux menaces.
L'Anglois tient ferme &continue àjouer
le même rôle. Un foir , à ſon retour, il
feignit d'être plus ivre qu'à l'ordinaire
&de s'endormir profondément. La femme
ſaiſit cette occafion pour devenir une
ſeptieme fois veuve. Elle détache un
plomb de ſa robe , le fait fondre & s'approche
pour en verſer dans l'oreille du
faux dormeur. Le mari ſe leve , crie au
116 MERCURE DE FRANCE .
fecours &appelle la justice. La criminelle
eſt arrêtée , on exhume les fix cadavres ,
&convaincue elle est condamnée à mort..
C'eſt cette affreuſe aventure qui a donné
lieu au ſage réglement , par lequel il eſt
défendu en Angleterre d'enſevelir aucun
cadavre avant d'avoir appelé les expertsjurés.
Après l'examen du cadavre , ils
doiventcertifier que le fer , ni le poifon
n'ont point abrégé lesjours de la perſonne.
Un Anglois , nommé Jenkins , ſoupçonné
de faire un commerce clandeſtin
dans les Colonies Eſpagnoles , fut pris fur
les parages de l'Amérique. Le vaiſleau
ſaiſi , l'équipage eſt mis aux fers , & après
avoir coupé les oreilles à Jenkins , on lui
fend le nez. En cet état le malheureux
Angloisſe préſenteà la chambredesCommunes;
ily raconte ſa triſte aventure avec
le ton de franchiſe d'un homme de mer.
>> Meffieurs , ajoute-til , quand on m'eut
>> ainſi mutilé , on me menaça de la mort;
>> je l'attends en recommandant mon ame
>> à Dieu & ma vengeance à la patrie. »
Ces paroles ſimples , mais énergiques ,
firent poufler dans l'aſſemblée mille cris
de pitié&d'indignation. La fureur gagne
le peuple & l'on écrit à la porte du parlement
: la mer libre ou la guerre. L'EſpaJUILLET.
1770. 117
gne auroit ſouhaité la paix ; le miniftere
de Londres la defiroit; Jenkins détermina
les deux nations à la guerre.
Un Anglois avoit deux fils qu'il aimoit
également ; il n'épargnoit rien de
ce qui pouvoit contribuer à leur donner
une bonne éducation. L'aîné ne répondit
pas à tant de ſoins ; entraîné par la fougue
des paſſions& par l'exemple des mauvaiſes
compagnies , il ſe livra aux plus
honteuſes débauches. La tendreſſe du
pere ſe change en juſte reſſentiment , il
deshérite ce fils coupable , &lui ſubſtitue
fon cadet dans tous ſes droits. Le pere
mourut ſans avoir le plaiſir de ferrerdans
fes bras ce miférable ainé , que les ſuites
du libertinage avoient réduit dans l'état
le plus affreux ; mais en même tems elles
avoient eu ce bon effet , qu'il ſe repentoit
de ſes égarémens ; & la ſincérité de
fon repentir donnoit lieu d'eſpérer qu'il
ne tarderoit pas à rentrer dans les voies
de l'honnêteté. Il revint à Londres; & fon
frere, inſtruit de ſon retour , lui écrivit en
ces termes :
« Je vous envoie , mon cher frere , le
>>teſtament de notre pere , qui m'a fait
>> l'héritier univerſel de tout fon bien. Si
» Dieu lui avoit prolongé la vie juſqu'à
>>préſent , il n'en auroit pas diſpoſé de
118 MERCURE DE FRANCE.
» même ; il en exclut l'homme que vous
» étiez alors , & je le rends à celui que
>> vous êtes aujourd'hui. Je fuis , &c. »
Jean Bruluman , né dans l'Amérique
feptentrionale , avoit d'abord été orfévre
à Philadelphie ; il quitta enſuite cette
profeffion pour entrer dans le ſervice&
fut officier dans le régimentRoyal-Amériquain.
Ayant été ſoupçonné de faire ou
de répandre de la fauſſe monnoie , il fut
renvoyé. Il revint à Philadelphie où il
tomba dans la mélancolie la plus affreuſe.
La vie lui étoit inſupportable , mais le
ſuicide l'épouvantoit. La peur de l'enfer
l'empêcha d'attenter ſur lui-même , & il
crut qu'il courroit moins de riſque pour
fon falut en commettant quelque crime
qui méritât la mort , parce qu'il pouvoit
avoir encore letems de ſe repentir & de
ſe ſauver. Dans cette idée , il prend un
fufil , le charge &demande à ſon hôte s'il
veut aller à la chaſſe avec lui , cet homme
le refufe & échappe , ſans le ſçavoir ,
àla mort que Bruluman lui deſtinoit. Le
féroce Américain fortit doncfeul ; il rencontra
d'abord un homme qu'il fut fur le
point d'affaffiner ; mais il le laiſſa paffer,
parce qu'il fit réflexion qu'iln'y avoit pas
de témoins qui puſſent atteſter le fair.
Il entra dans une maiſon de jeux , où l'on /
1
JUILLET. 1770. 11,
faiſoit une partie de billard ; il cauſa avec
ceuxqui étoientdans la chambre & montra
beaucoup de bonne humeur & de gaîté .
Un des joueurs , nommé M. Scull , ayant
faitun fort beau coup , Brulunan lui dit :
« Monfieur , vous me paroiſſez un beau
» joueur , je veux vous faire voir aufli un
>> beau coup de ma façon . En parlant
ainſi il ajuſte ſon fufil , & renverſe M.
Scull. Alors Bruluman s'approcha tranquillement
du bleſſé qui ne perdit connoiffance
& n'expira que quelques heures
après , & lui dit : " Monfieur , je vous af-
ود fure que je ne vous en veux aucune-
» ment ; vous ne m'avez jamais offenſé;
>>je ne vous avois même jamais vu;mais
>> j'ai pris le parti de tuer un homme
>> pour me faire pendre. Je ſuis fâché que
>> le fort foit tombé fur vous , &je vous
>> plains , car vous me paroiſſez unjeune
>> homme fort aimable. » M. Scull eur
le tems de faire fon teſtament; il pardonna
à fon meurtrier , & demanda même
ſa grace ; mais Bruluman aimoit
mieux la mort; il ſe laiſſa prendre fans
réſiſtance , avoua froidement ſon crime
& le motif qui le lui avoit fait commettre
: on le condamna à être pendu; il recut
ſa ſentence comme le terme de ſes
120 MERCURE DE FRANCE.
ennuis , & fut exécuté le 8 Octobre de
l'année derniere 1769 .
On remarque que le feu Roi Georges
II a été le ſeul de tous les ſouverains
d'Angleterre , ſeconds de leur nom , qui
ait régné heureuſement dans ce royaume.
Guillaume II , furnommé le Roux ,
fut tuéà la chaſſe. Henri II fut malheureux
pendant toute la premiere partie de
ſon règne par les démêlés qu'il eut avec
St Thomas de Cantorbéry. Il le fit affaffiner
, & ce crime empoiſonna le reſtede
ſes jours. Edouard II fut détrôné par fon
fils&aſſaſſiné dans le château de Berklei.
Richard II fut chaffé du trône par Bolingbrocke
, qui devint Roi lui - même ,
fous le nomde Henri IV. On a prétendu
que la mort de Charles II n'avoit pas été
naturelle. Et enfin , Jacques II , après s'être
vu enlever la couronne , eſt mortdans
un douloureux exil .
Les Anglois font des gageures ſouvent
fur les chofes les plus fingulieres & les
plus bizarres. Ce ſera , par exemple , de
faire traîner , pendant un certain tems ,
une voiture par des chiens ; de faire foutenir
àdes oies une marche ſuivie de pluſieurs
lieues ; de faire faire à un cochon
une lieue & demie par heure. Il n'y a pas
long- tems
JUILLET. 1770. 121
long - tems qu'un homme de distinction
paria une très-grofle ſomme , qu'il feroit
un mille de chemin en marchant ſur les
mains & les pieds , &qu'il arriveroit plutôt
au but qu'un cheval qu'on feroit aller
àreculons.
Lorſqu'on vint annoncer au comte de
Sunderland , à qui l'on avoit ôté la place
de ſecrétaire d'état en 1710 , que Sa Majeſté
voulant lui donner une marque de
la fatisfaction qu'elle avoit de ſes ſervices
, lui avoit affigné une penſion viagere
de trois mille livres ſterling ; ce ſeigneur
répondit : qu'il étoit charmé que Sa Majestéfût
perfuadée qu'il avoit faitson devoir
; mais que , s'il nepouvoit avoir l'honneur
de fervir fon pays , il ne vouloit pas
du moins le mettre à contribution .
UnAnglois rapporte ce trait & le met
en oppoſition avec un plus moderne :
>> Lorſqu'on a offert , dit-il , à M.P ....
>>les témoignages ſpontanés felon lui,
>>follicités felon d'autres , de la géné-
>> roſité de ſon Souverain ; c'est-à-dire ,
>>la Pairie & une annuité de trois mille
>> livres ſterling; le Ministre patriote les
>> a reçus comme une récompenſe qui lui
» étoit due . «
Le même Anglois laiſſe au public la li-
1
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
berté de décider lequel étoit le plus défintéreſſé
du Comte ou de M. P ....
juxtà ſe pofita magis elucefcunt.
Le Major Grant , Anglois , dans ſes
obſervations fur les liſtes mortuaires qui
ſe publient à Londres , dit que de cent enfans
qui naiſſent , il n'y en a que foixantequatrequi
atteignent l'âge de fix ans ; quarante
, celui de ſeize ans ; vingt-cinq ,
celui de vingt-fix ans ; dix , celui de quarante-
fix ans ; fix, celui de cinquante- fix ;
trois , celui de foixante- fix; & un , celui
de foixante & feize . Selon ſon calcul , les
habitans de la ville de Londres font renouvelés
deux fois dans le cours d'environ
foixante-quatre ans .
OEuvres de M. l'Abbé Ballet , curé deGif,
prédicateur de la Reine. Sçavoir :
Prônes fur les Commandemens de Dieu ,
in- 12.5 vol .
-Sur les Evangiles de toute l'année , in-
12.8 vol .
Panégyriques des Saints , in 12. 2 vol .
Sur les repréſentations que l'on a faites
au libraire , propriétaire de ces OEuvres ,
que nombre d'eccléſiaſtiques de la campagne
defireroient acquérir ce recueil de
JUILLET. 1770. 123
fermons , ſi le prix n'en étoit pas ſi haut ,
Deſpilly , libraire , rue St Jacques , à la
croix d'or , pour ſe prêter à des vues ſi
louables , donne avis qu'il donnera ce recueil
de 15 vol . ( qui ſe vendoit juſqu'ici
31 liv. en feuilles ) , au prix de 13 livres
4 fols en feuilles , juſqu'au 1 Septembre
prochain , patlé lequel temps onne pourra
plus l'avoir qu'au prix ancien de 31 liv .
Et , pour faciliter encore les acquéreurs,
Deſpilly vendra ſéparément , juſqu'au
tems indiqué ci- deſſus , les
Prônes fur les Commandemens de Dieu ,
in- 12.5 vol. blanc. 4liv. 4fols.
Traité de la Dévotion à la Ste Vierge ,
in 12 . 15 fols.
Instruction fur la Pénitence du Carême ,
in 12. 15 fols .
Il ſe flatte que MM. les Eccléſiaſtiques
lui ſçauront gré de cette diminution , &
qu'ils s'empreſſeront de ſe munir de cet
ouvrage avec d'autant plus de raiſon qu'il
n'en reſte qu'un petit nombre d'exemplaires.
Avertiſſement fur le magaſin littéraire.
Il eſt inutile de relever ici les avantages
que procure au Public l'établiſſement
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
duMagaſin littéraire , pour la lecture par
abonnement que le Sr Quillau , libraire ,
a formé le premier à Paris , il y a pluſieurs
années. Depuis ce tems il n'a cellé de faire
de nouvelles acquifitions . Dans un fupplément
qu'il donna l'année derniere , il
s'empreſſa d'y inférer la collection des
mémoires de l'académie des ſciences &
ceux de l'académie des inſcriptions & belles-
lettres , que le Public avoit paru deſirer.
C'eſt avec le même zèle qu'il vient
cette année d'augmenter ſon magaſin de
toutes les nouveautés les plus intéreſſantes
qui ont paru dans le cours de 1769 ,
&d'ajouter à la collection des mémoires
des deux académies , les nouveaux volumes
qui ont paru depuis. Toujours occupé
du deſir de fatisfaire ſes Abonnés , il
ſe flatte que ce nouveau fupplément ne
leur fera pas moins agréable que le précédent
, par le nombre des articles intéreſfans
& nouveaux qu'il contient.
On trouve en vente , au magaſin littéraire
, l'ouvrage ſuivant , Cosmographie
univerſelle , physique & aftronomique, pour
Fétude de tous les âges de l'histoire , dirigéeparM.
Philippe de Pretot, cenfeur royal
&profeffeur d'histoire, de l'académie royale
desſciences & belles- lettres d'Angers. Paris
, 1770 , in- 4°.
JUILLET. 1770. 125
Cet ouvrage eit actuellement compofé
de 36 cartes enluminées à la maniere des
ingénieurs ; le prix , la reliûre en carton
compriſe , eſt de 30 liv. La ſuite paroîtra
avant la St Jean prochaine 1770 .
Moyen für &facile pour détruire les taupes
dans les prairies & dans lesjardins.
Perſonne n'ignore le dégât que font les
taupes dans les prairies & fur - tout dans
lesjardins, où ſouvent elles abîment tout,
ſans que juſqu'ici on ſoit encore parvenu
à pouvoir les détruire , malgré le grand
nombre de taupieres de différentes eſpéces
qu'on a imaginées.
Perfonne , en conféquence , qui ne foit
bien, aiſe de connoître un moyen propre
à les détruire fans frais & fans en
manquer quatre ſur cent qu'on voudra
prendre.
Ce moyen conſiſte en une petite machine
qui ne coûte pas deux fols , & que
chacun peut s'amufer àfaire foi-même.
Cette machine eft connue , & l'on s'en
ſertjournellementdansun petitcanton du
Hainaut , d'où elle eſt venue à la perſonne
qui croit devoir la rendre publique.
La figure de cette machine eſt gravée
Fiij
124 MERCURE DE FRANCE.
du Magaſin littéraire , pour la lecture par
abonnement que le Sr Quillau , libraire ,
aformé le premier à Paris , il y a pluſieurs
années. Depuis ce tems il n'a cellé de faire
de nouvelles acquifitions. Dans un ſupplément
qu'il donna l'année derniere , ii
s'empreſſa d'y inférer la collection des
mémoires de l'académie des ſciences &
ceux de l'académie des inſcriptions &belles-
lettres , que le Public avoit paru deſirer.
C'eſt avec le même zèle qu'il vient
cette année d'augmenter ſon magaſin de
toutes les nouveautés les plus intéreſſantes
qui ont paru dans le cours de 1769 ,
&d'ajouter à la collection des mémoires
des deux académies , les nouveaux volumes
qui ont paru depuis. Toujours occupé
du deſir de fatisfaire ſes Abonnés , il
ſe flatte que ce nouveau fupplément ne
leur fera pas moins agréable que le précédent
, par le nombre des articles intéreffans
& nouveaux qu'il contient.
On trouve en vente , an magaſin littéraire
, l'ouvrage ſuivant , Cosmographie
univerfelle , physique & aftronomique, pour
Fétude de tous les âges de l'histoire , dirigéeparM.
Philippe de Pretot, cenfeur royal
&profeffeur d'histoire, de l'académie royale
des Sciences & belles- lettres d'Angers. Paris
, 1770 , in-4°.
JUILLET. 1770. 125
Cet ouvrage elt actuellement compofé
de 36 cartes enluminées à la maniere des
ingénieurs ; le prix , la reliûre en carton
compriſe , eſt de 30 liv. La ſuite paroîtra
avant la St Jean prochaine 1770 .
Moyen für &facile pour détruire les taupes
dans les prairies & dans lesjardins .
Perſonne n'ignore le dégât que font les
taupes dans les prairies& fur - tout dans
les jardins, où ſouvent elles abîment tout,
ſans que juſqu'ici on ſoit encore parvenu
à pouvoir les détruire , malgré le grand
nombre de taupieres de différentes eſpéces
qu'on a imaginées.
Perfonne , en conféquence , qui ne foit
bien, aiſe de connoître un moyen propre
à les détruire fans frais & fans en
manquer quatre ſur cent qu'on voudra
prendre.
Ce moyen conſiſte en une petite machine
qui ne coûte pas deux fols , & que
chacun peut s'amufer àfaire foi-même.
Cette machine eft connue , & l'on s'en
ſert journellementdansun petit canton du
Hainaut , d'où elle eſt venue à la perſonne
qui croitdevoir la rendre publique .
La figure de cette machine eſt gravée
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
dans une planche miſe à la fin d'une petite
brochure fur ce ſujet , qu'on trouve à
Paris , chez Gueffier , au bas de la rue de
la Harpe , vis -à-vis celle de St Severin , à
laLiberté.
Fragmentfur Tite - Live , Salluste &
Tacite.
Tite-Live a été nommé avec justice le pere de
P'hiſtoire romaine , romana historia pater. C'eſt
un des hommes les plus naturellement éloquens
qui aient jamais écrit. C'eſt ſans travail & fans
effort que ſon ſtyle ſe trouve au niveau de la
grandeur romaine. Il n'eſt jamais ni au-deſſus ni
au-deſlous de ce qu'il raconte. Sa diction eſt pleine
de charmes & de douceur. Quelques anciens
l'ont comparée àun fleuve de miel. Perſonne n'a
poſſédé à un plus haut degré certe facilité abondante
, cette richeſle d'expreſſions qui caractériſe
l'écrivain formé par la nature. Quintilien, l'homme
de l'antiquité qui a eu le plus de goût dans le
fiécle qui a fuccédé au fiécle du génie , regarde
Tite- Live & Cicéron comme les auteurs qu'il faut
mettre de préférence entre les mains des jeunes
gens. « Sa narration , dit - il , eſt fingulierement
agréable & de la clarté la plus pure; les haran-
>>gues ſont d'une éloquence au - deſlus de toute
expreſſion . Touty eſt parfaitement adapté aux
>>perſonnes & aux circonstances. Il excelle fur-
>>>tout à exprimer les ſentimens doux & touchans,
> & nul hiſtorien n'eſt plus pathétique. >>
Onlui a reproché de nos jours , ainſi qu'à Sallufte&
aux autres anciens , ces harangues que l'on
JUILLET. 1770. 127
regarde plutôt comme des efforts de l'art oratoire
que comme des monumens hiſtoriques. Il ſe peut
en effet que Fabius & Scipion n'aient pas dit ,dans
le ſénat , précisément les mêmes choſes que Tite-
Live leur fait dire; mais, s'il eſt très- probablequ'ils
ontdû parler à-peu près dans le même lens , je ne
vois pas de fondement au reproche que l'on fait à
Thiſtorien . Il lui eſt défendu de controuver , mais
non pas d'embellir. D'ailleurs il faut obſerver que
nos moeurs& notre éducation ne ſont pas , à beaucoup
près , celles des anciennes républiques. L'art
deparler étoit un des talens les plus eſſentiels&les
plus néceflaires à un citoyen , un de ceux que l'on
cultivoit avec le plus de ſoin dans la premiere jeuneffe
, & la partie la plus importante des études.
Quiconque à Rome afpiroir aux charges , devoit
être en état de s'énoncer avec facilité & avec grace
devant fix cens ſénateurs , de ſçavoir motiver
& foutenir un avis qu'on attaquoit avec toute la
liberté républicaine , & quelquefois de pérorer
devant l'aflemblée du peuple Romain , compoſée
d'une multitude innombrable & tumultueuſe. Les
accufations & les défenſes judiciaires étant un des
grands moyens d'illuſtration , les membres les
plus conſidérables de l'état cherchoient à ſe ſignaler
en dénonçant des coupables ou en les défendant.
Leurbut étoit de ſe faire connoître au peuple
, & l'ambition cherchoit des inimitiés éclatantes.
Le ſpectacle des tribunaux romains n'étoit
pastout-à fait celui de nos plaidoiries du palais ,
où quiconque a pris ſes degrés en droit , peut venir
, à l'audience de ſept heures , difcuter longuement
des querelles obſcures , & des formes gothiques
qu'il faut citer dans le jargon barbare où elles
ont été rédigées. ARome , toutes ces petites
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
difcuffions contentieuſes étoient portées à des tribunaux
fubalternes , tel que celui des Centumvirs;
mais toutes les grandes cauſes ſe plaidoient devant
un certain nombre de Chevaliers Romains ,
chóiſis & aflujettis à un ferment,dans un vaſteforum
rempli d'une foule attentive , & celui qui
oſoit s'expoſer à une épreuve auſſi éclatante, devoit
être bien sûr de ſes talens &de ſa fermeté.
C'eſt là qu'un homme étoit jugé pour la vie. Ses
eſpérances& fon élévation dépendoient de l'opinion
qu'il donnoit de lui dans cette lice dangereuſe.
Les enfans de famille y afſiſtoient affidument
, & c'eſt ce qu'on appeloit les exercices du
forum; c'étoient ceux de toute lajeune noblefle ,
ainſi que les travaux du champ de Mars .
Il n'eſt donc pas étonnant que des hommes élevés
ainſi haranguaflent beaucoup plus ſouvent&
plus facilement que nous ne l'imaginons. Dans le
pays de la liberté , la perfuafion eſt un genre de
puiſſance qu'on ne ſoupçonne pasdans les pays où
il eſt même quelquefois défendu de perfuader.
Auſſi voyons-nous que chez les Romains & chez
lesGrecs, l'éloquence étoit une des qualités communes
à tous les grands perſonnages , au lieu que
parmi nous elle ſemble n'être que le partage de
ceux qui en ont fait une étude particuliere. Quiconque
peut payer un fecrétaire eſt diſpenſé, je
ne dis pas d'être éloquent , mais même de ſavoir
répondre à une lettre. Il eſt forc rare , dans nos
moeurs , qu'un homme puifle prononcer ſur le
champ un difcours digne d'être écrit . Il eſt cependant
très - certain que la premiere harangue de
Cicéron contre Catilina , qui détermina ce ſcélerat
intrépide à fortir de Rome , ne pouvoit être
préparée , puiſqu'on étoit fort loin de penſer que
Catilina osât paroître dans le ſénat. Il ſe peut ,
JUILLE 1. 1770. 129
qu'en la tranſcrivant , l'orateur l'ait corrigée &
embellie , & rien même n'eſt plus vraiſemblable ;
mais il falloit que le diſcours , tel qu'il fut prononcé
ſur le champ , fut encore très-beau , puifque
Salluſte , qui n'aimoit pas Cicéron , dit dans
ſon hiſtoire ; « C'eſt alors que M. Tullius , con-
>> ful , prononça cette belle harangue qu'il a publiée
depuis. >> S'il y avoit eu une différence
frappante entre l'ouvrage écrit & le diſcoursdébité,
un ennemi n'auroit pas manqué de l'obſer-
30
ver.
Les Gracches , Céſar , Caton , Scipion , étoien
de très - grands orateurs , c'est- à- dire dans la langue
républicaine, de très grands hommes d'état.
Il faut avouer auſſi que l'éloquence de pareils
hommes qui réuniſſoient une ame forte , un elprit
cultivé & de grands intérêts , devoit produiredes
chefd'oeuvres; & que ce que l'on nomme éloquence
dans ceux à qui la vanitéd'être imprimé
inſpire la prétention d'écrire & qui rajeuniffent
des lieux communs pour être loués dans un
journal , doit s'appeler de la rhétorique. L'homme
paſſionné eſt le véritable orateur. Aufli j'olerai
dire que la grande éloquence , parmi les modernes
, ſe trouve bien plutôtdans nos belles tragédies
que dans les oraiſons funèbres ou dans les
panégyriques dont les auteurs, en ſuppoſant qu'ils
écrivent avecgoût & fans enflure , ne peuvent guère
être que des hommes diferts , de beaux écrivains
&jamais des hommes pleins de ta choſe dont ils
parlent , ce qui eſt la ſeule maniere d'être vraiment
éloquens. La lettre de Brutus à Cicéron eft cerrainement
le plus beau morceau que l'antiquité nous
ait laillé . Cependant Brutus ne croyoit pas faite
un ouvrage. Il épanchait une aime libre & indi
F
160
130 MERCURE DE FRANCE.
gnée, & rien n'eſt plus beau que ce qu'il écrivoir.
Dans le ſiécle qui ſuivit celui d'Auguſte , le panégyriquede
Pline & les écrits de Sénéque furent des
ouvrages d'efprit , des productions de Rhéteurs.
Onn'y trouve aucune trace du ſtyle républicain ;
la trempe des eſprits avoit changé avec le gouvernement
.
,
Pour revenir à Tite-Live , dont les barangues
ont occafionné cette digreffion ces harangues
font fibelles que leur cenfeur le plus ſévère ſeroit
fans doute bien affligé qu'elles n'exiſtaffent pas.
On peut croire d'ailleurs , d'après ce que je viens
d'expoſer , que ces grands hommes , qu'il fait par.
ler dans ſon hiſtoire , ont ſouvent puiſé dans leur
ame d'aufli grands traits que ceux que leur attribue
le génie de Tite-Live , & ont dû même produire
de plus grands effets de vive voix qu'il n'en
produit ſur le papier.
La réputation de Tite- Live s'étendit fort loin ,
même de ſon vivant , s'il est vrai , comme on le
dit, qu'un habitant de Cadix qui , dans ce tems,
étoit pour les Romains une extrêmiré du monde ,
partit de ton pays uniquement pour voir Tite-
Live& s'en retourna auffi-tôt après l'avoir vu. St
Jérôme , dans une lettre à Paulin , dit très-heureuſement
à ce ſujet : « C'étoit ſans doute une cho-
> ſe bien extraordinaire qu'un étranger , entrant
>>>dans une ville telle que Rome, y cherchât autre
>>>choſe que Rome même. >>
On ne fait que trop que nous avons perdu une
grande partie de ſes ouvrages , ainſi que de ceux
de Tacite. Ces pertes , ſi déplorables pour ceux
dont les lettres font le bonheur , ne feront probablement
jamais réparées .
On l'accuſe de foibleſſe & de ſuperſtition parce
JUILLET. 1770. 131
qu'il rapporte très - exactement & très -férieuſomentune
foule de prodiges. Je ne fais s'il en faur
conclure qu'il les croyoit. Ces prodiges étoient
une partie effentielle de l'hiſtoire dans un empire
où tout étoit préſage & aufpice , & où l'on ne faifoit
pas une démarche importante fans obſerver
T'heure du jour & l'état du ciel. Je crois bien que
du temps d'Auguſte on commençoit à être moins
fuperftitieux ; mais le peuple l'étoit toujours , &
ceux qui le gouvernoient n'en étoient pas fâchés.
C'eſt un esclavage de plus auquel ils l'accourumoient
, & même de tout temps le ſénat avoit plié
la religion & les aufpices à ſes intérêts. Les livres
des Sybilles , que l'on ouvroit de temps en temps,
étoient évidemment comme les centuries de Noftradamus
, où l'on trouve tout ce que l'on veut.
C'eſt d'après ces notions que je ſuis perfuadé que
Tire-Live & les autres hiſtoriens ſe croyoient
obligés de ne rien témoigner de ce qu'ils penſoient
de ces prodiges , & ſe ſoucioient fort peu de détromper
perſonne. Ce n'est pas pourtant que je
vouluſſe affurer que Tite Live n'avoit fur ce point
aucune crédulité. Je dis ſimplement que ce qu'il a
écrit ne peut pas être regardé comme une preuve
de ce qu'il penſoit. Il est très poſſible qu'avec un
beau génie on croie à la fatalité &à la divination.
On voit , par les écrits de Tacite , qu'il croyoit à
Tune & à l'autre .
Avant de parler de ce grand homme , le plus ſublime
de tous les écrivains de l'antiquité , jetons
un coup d'oeil fur Salluſte qui l'a précédé , que
quelques anciens * ont nommé le premier des hif-
*Entr'autres Martial qui dit , en termes exprès
, Criſpus Romana primus in historia.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
toriens romains , avant que Tacite exiftât , & qui
aconfervédans la poſtérité un rang très-diftingué.
Quintilien & Patercule le comparent àThucidide
, & le même Quintilien compareTite Live
àHérodote. Je ferois tenté de croire que l'admiration
que les Romains avoient pour la littérature
grecque , & ce vieux reſpect que l'on conferve
pour ſes maîtres, mettoient un peu de préjugé dans
les avis de Quintilien qui , d'ailleurs , étoit un efprit
fage& éclairé. Quant ànous autres modernes
qui avons une égale obligation aux Grecs &
aux Latins , il me semble que nous préférerions
Tite- Live à Hérodote , & Salluſte à Thucidide ,
par la raiſon que les deux hiftoriens Latins font de
bien plus grands coloriſtes que les deux hiſtoriens
Grecs. Les couleurs de Tite- Live font plus douces
; celles de Salluſte ſont plus fortes; l'un ſe fait
admirer par la profufion brillante ; l'autre par ſa
rapidité énergique. Il est vrai que Salluſte s'eſt
propoſé pour modele la ſage précifion de Thucidide
, &l'on dit même qu'il avoit beaucoup emprunté
de cet auteur. Salluſte , dit Quintilien , a
beaucoup traduit du grec. Il faut apparemment
que ce foit dans les autres ouvrages qu'il avoit
compolés & que nous avons perdus. L'on fait qu'il
avoit écrit une grande partie de l'hiſtoire romaine.
Mais,en imitant la préciſion de Thucidide , il lui
donne beaucoup plus de nerf& de force , & Quintilien
lui - même fait fentir cette différence . « Dans
l'auteur Grec , dit - il , quelque ſerré qu'il foit ,
>>vous pourriez encore retrancher quelque choſe,
>> non pas fans nuire à l'agrément de la diction ,
>>>mais du moins fans rien ôter à la plénitude des
> penſées. Maisdans Salluſte , un mot ſupprimé ,
>le ſens eſt détruit ; & c'eſt ce que n'a pas fenti
>> Tite - Live , qui lui reprochoit de défgurer les
JUILLET.
133 1770 .
>>p>enſées des Grecs &de les affoiblir , &qui lui
>>préféroit Thucidide , non parce qu'il l'aimoit
>> davantage , mais parce qu'il le craignoit moins
>& qu'il ſe flattoit de ſe mettre plus aifément au-
>> deſlus de Salluſte , s'il mettoit d'abord Salluſte
>> au- deflous de Thucidide. »
Ce morceau fait voir que Tite- Live , dont on
croit volontiers les moeurs auſſi douces que le ſtyle
étoit pourtant capable des injustices de la jalouſie;
tant il eſt vrai que pour ſe mettre au- deſſus de ce
vice attaché à l'imperfection humaine , il ne ſuffit
pasdu grand talent, qui eſt rare , il faut une grande
ame , qui eſt plus rare encore.
Aulugelle appelle Salluſte un auteurſçavant en
brièveté, un novateur en fait de mots ; ce qui ne
veur pas dire qu'il inventoit de nouveaux termes ;
mais qu'il en faisoit un uſage nouveau. « L'élé-
>>gance de Salluſte , dit-il ailleurs , la beauté de
>> ſes expreffions & ſon application à en chercher
>> de nouvelles , trouverent beaucoup de cenſeurs ,
>> même parmi des hommes d'une claſſe diftinguée;
>> mais, dans le grand nombre de remarques critiques
qu'ils ont faites fur ſes ouvrages , on en
>> trouve quelques- unes de bien fondées , &beau-
>>coup où il y a plus de malignité que de juf-
>>tefle ."
30
Ce n'étoient pas en effet des hommes médiocres
qui reprochoient à Salluſte l'obſcurité dans le
ſtyle& l'affectation de rajeunir de vieux termes ;
c'étoit Jules-Céſar qui l'aimoit & qui fit ſa fortune
; c'étoit le célèbre Afinius Pollion , cet homme
d'un goût fi fin &fi délicat , ce protecteur d'autant
plus cher aux gens de lettres qu'il étoit hommede
lettres lui-même. Il avoit eu le même maître que
Salluſte; ce maître étoitun grammairien nommé
134 MERCURE DE FRANCE.
Prétextatus , & , paranalogie avec ſa profeffion,
Philologus , qui , voyant que ſon élève Sallufte
avoit du goût pour le genre hiſtorique , lui donna
un précis de toute l'hiſtoire romaine , afin qu'il y
choisît la partie qu'il voudrost traiter. Il écrivit
d'abord la guerre de Catilina , & enfuite celle de
Jugurtha. Il avoit été témoin de la premiere .
Il compoſa l'hiſtoire des guerres civiles entre
Marius & Silla juſqu'à la mort de Sertorius , &
des troubles paſſagers excités par Lépide après la
mort du dictateur Silla , & étouffés par Catulus.
Tout ce morceau qui , ſans doute , étoit précieux,
a péri preſque entierement. Il n'en reſte que quelques
lambeaux.
Sa réputation perſonnelle a été beaucoup plus
attaquée encore que ſes écrits. Il eſt certain que
du côté des moeurs &de la probité , ſon nom ne
nous eſt point parvenu avec éloge. Il falloit que
le déréglement de ía conduite , dont Horace parle
dans ſes ſatyres , allar juſqu'à l'infamie , puiſqu'il
fût chaffé du ſénat par le cenſeur Appius Pulcher ,
quoiqu'il fût d'une naiflance diftinguée. Sa grande
paflion étoit pour les femmes d'affranchis ; & ce
qui eſt aſlez remarquable & ce qu'indique le pafſage
d'Horace dont je viens de parler , c'eſt que le
commerce avec une femme d'affranchi étoit bien
regardé comme honteux , mais nonpas commeun
adultere. C'eſt une grande preuve du mépris profond
que les Romains du temps de la république
avoient pour les affranchis , & dont ceux - ci ſe
vengerent bien ſous les empereurs.
On reproche à Salluſte une hypocrifie odieuſe;
On prétend qu'il n'a voulu qu'en impoſer à ſes
lecteurs & tromper ſes contemporains & la poſtésité
, en affectant dans ſes ouvrages le langage le
JUILLET. 1770. 135
plus auftere , &en étalant une morale qui n'étoit
point celle de fon coeur; qu'il ne recherchoit les
expreffions antiques que pour faire croire que ſes
moeurs ſe ſentoient , ainſi que ſon ftyle, de la ſévérité
des premiers âges de la république ; &qu'il
empruntoit les termes de Caton dans ſon livre des
origines , pour reflembler en quelque choſe à ce
modele de la vertu. Lénas , affranchi de Pompée ,
appelloit Salluſte un très - mal adroit voleur des expreffions
de Caton. Cependant ce n'étoit pas le
moyen de faire ſa cour àCéſar à qui , d'ailleurs ,
il cherchoit à plaire , & qui étoit auteur d'une fatyre
très-amere contre Caton. Quoiqu'il en foit ,
ou par ſon talent ou par ſes flatteries , ou peut-être
par tous les deux , il obtint de Céfar la dignité de
préteur , & il le ſervit ſi bien dans la guerre d'Afrique
que Célar lui donna , après la victoire , le
gouvernement de Numidie avec le titre de propréteur.
C'eſt là qu'il amaſſa des richefles immenſes,
dont il jouit avec d'autant plus de plaifir qu'il
s'étoit vu dans une grande pauvreté. Il acheta ces
jardins fameux , connus depuis ſous le nom de
jardins de Salluſte , & une maiſon de campagne
délicieuſe auprès de Tivoli . Les peuples de ſa province
l'accuſerent de concuffion auprès du dictateur
Célar ; mais il fut diſpenſé de répondre en
donnant au maître qu'il avoit ſervi une partie
de l argent qu'il avoit volé , & s'aſſura une pof
feffion paifible pour le reſte de ſa vie .
On ne peut pasdire de Tacite , comme de Sallufte,
que cen'est qu'un parleurde vertu. Il la fait
aimer à ſes lecteurs autant que lui- même paroît la
ſentir. Sa diction est forte comme ſon ame , fingulierement
pittoreſque , ſans jamais être trop figurée
, préciſe ſans être embarraflée , nerveuſe ſans
êtretendue; il parle à la fois à l'ame , à l'imagina
136 MERCURE DE FRANCE.
tion & à l'eſprit ; on pourroit juger des lecteurs de
Tacite par l'eſprit qu'ils lui trouvent , parce que
ſa penſée eſt d'une telle étendue que chacun ypénétre
plus ou moins , felon le degré de ſes forces ;
en général il creuſe à une profondeur immenfe &
creuſe ſans effort. Ila l'air bien moins travaillé
que Salluſte , quoiqu'il ſoit ſans comparaiſon plus
plein&plus fini. Le ſecret de ſon ſtyle , qu'on n'égalera
jamais , tient non- feulement à ſon génie ,
mais encore aux circonſtances où il s'eſt trouvé.
Cethomme vertueux , dont les premiers regards
au fortir de l'enfance ſe fixerent ſur les horreurs
dela cour de Néron , qui vit enſuite les ignominies
de Galba , la crapule de Vitellius & les brigandages
d'Othon , qui reſpira un air plus pur
fous Vefpafien & fous Titus , fut obligé dans ſa
maturité de ſupporter en filence le regne abominable
de Domitien. Obſcur par ſa naiſlance , élevé
àla queſture par Titus & ſe voyant dans la route
des honneurs , il craignit , par égard pour ſa famille,
d'arrêter les progrès d'une illuſtration dont
il étoit le premier auteur , & dont elle devoit recueillir
les avantages ; il fut contraint de plier la
hauteurde ſon ame & la lévérité de les principes ,
nonpas juſqu'aux bafleſles d'un courtiſan ; mais
dumoins aux complaiſances , aux affiduités d'un
ſujet qui eſpère & qui ne doit rien condamner ſous
peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l'amitié
d'un tyran , il fallut ne pas mériter ſa haine,
étouffer une partie de ſes talens &de fon mérite
pourne pas effaroucher la tyrannie , faire taire à
tout moment ſon coeur indigné , ne pleurer qu'en
fecret les bleſſures de la patrie & le fang des bons
citoyens , & s'abstenir même de cet extérieur de
trittefle qu'une longue contrainte répand ſur le
viſage d'un honnête homme &qui eſt toujours
JUILLET. 1770. 137
:
ſuſpecte au mauvais prince qui fait quedans ſa
cour il nedoit y avoir de triſte que la vertu .
,
Dans cette douloureuſe oppreffion , Tacite obligé
de ſe replier ſur lui-même jera ſur le papier
tout cet amas de plaintes& ce poids d'indignation
dont il ne pouvoit autrement ſe ſoulager. Voilà
ce qui rend ſon ſtyle ſi intéreſſant & fi animé. Il
n'invective point en déclamateur; un homme profondément
affecté ne peut pas l'être ; mais il peint
avec des couleurs fi vraies tout ce que la baſſeſſe
& l'eſclavage ont de plus dégoûtant , tout ce que
ledeſpotiſme & la cruauté ont de plus horrible
les eſpérances& les ſuccès du crime ; la pâleurde
l'innocence & l'abattement de la vertu; il peint
tellement tout ce qu'il a vu & ſouffert , que l'on
voit & que l'on ſouffre avec lui. Chaque ligne
porteun ſentiment dans l'ame. Il demande pardon
au lecteur des horreurs dont il l'entretient , & ces
horreurs mêmes attachent tellement qu'on ſeroit
fâché qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous
ſemblent punis quand il les peint. Il repréſente la
poſtérité dans tout ce qu'elle a d'auguſte &d'impofant
, & je ne connois point de lecture plus terrible
pour la conſcience d'un mauvais roi .
,
On a dit qu'il voyoit par- tout le mal & qu'il ca.
lomnioit la nature humaine. Il ne pouvoit au
moins calomnier les temps où il a vécu ; & peutondireqquuee
celui qui nous a tracé les derniers momens
de Gerinanicus , de Baréa , de Thraféas
enfin que le panégyriſte d'Agricola ne voyoit pas
la vertu où elle étoit ? Ce dernier morceau , cette
vie d'Agricola eſt le déſeſpoir des Biographes .
C'eſt le chef- d'oeuvre de Tacite qui n'a fait que
des chef- d'oeuvres. Il l'écrivit dans un temps de
calme & de bonheur. Le règne de Nerva qui lefit
138 MERCURE DE FRANCE.
conful,& enfuite celui de Trajan , le conſoloient
d'avoir été préteur ſous Domitien. Son ſtyle a
des teintes plus douces & un charme plus attendriſſant.
Il ſemble qu'il commence à pardonner .
C'eſt-là qu'il donne cette leçon fi belle & fi utile :
• L'exemple d'Agricola , dit - il , nous apprend
>> qu'on peut être grand ſous un méchant prince ,
>>& que la foumiflion modeſte ,jointe aux talens
& à la fermeté , peut donner une autre gloire
>que celle où ſont parvenus des hommes plus im-
>> pétueux qui n'ont cherché qu'une mort illuftre
>>& inutile à la patrie. >>
Tacite épouſa la fille de cet Agricola , dont il
a écrit la vie& qui fut un des plus grandshommesde
ſon temps. Il fut étroitement lié avec Pline
le jeune , & pluſieurs lettres charmantes de cet
ingénieux écrivain ſont des témoignages de leur
amitié &de ſon admiration pour Tacite . Il n'y a
pas bien long - temps que ſon mérite ſupérieur
commence à être ſenti. Des rhéteurs outrés dans
leurs principes , des pédans qui ne connoiffoient
pointd'autre maniere d'écrire que celle deCicéron,
nous avoient accoutumés dans le fiécle paſſé à regarder
Tacite comme un écrivain du ſecond ordre,
commeun auteur obfcur &affecté. C'eſt à de pareillesgens
qu'il faut citer Juſtelipfe, que, d'ailleurs , je
n'aurais pas choiſi pout garant. Voici ce qu'il dit
en mauvais latin , mais fort ſenſément : « Chaque
page , chaque ligne de Tacite eſt un trait de fagefle
, un confeil , un axiome ; mais il eft fi rapide
& fi concis qu'il faut bien de la ſagacité
>pour le ſuivre & pour l'entendre; tous les chiens
>>ne ſentent pas le gibier , & tous les lecteurs ne
fententpasTacite.>>>
JUILLET. 1770 . 139
FRAGMENT d'une Lettre de M. Linguet
à l'auteur du Traité des Délits & des
Peines.
Vous avez publié , Monfieur , un ouvragejuftement
applaudi : il m'a fait , en beaucoup d'endroits
, un plaiſir que je ne puis vous exprimer : je
ne ſuis pas cependant , à beaucoup près , de votre
avis, mais la maniere dont vous le préſentez , la
bonté de vos intentions vous aſſure de toute ma
reconnoiſlance. J'aimerois mieux vos torts que la
raiſon de bien des gens. Je veux pourtant vous
communiquer quelques - unes des idées , où je ne
me trouve point d'accord avec vous. Vous vous
attendez peut - être , qu'en qualité d'avocat & de
partiſan forcé des loix poſitives , je vais vous accabler
de citations , & appeler la ſcience pour
écrafer le bon ſens. Ne craignez rien , Monfieur
demon état&de mon titre. J'ai , en effet , l'honneur
d'être juriſconſulte , mais je n'en reſpecte pas
davantage ces monumens auffi multipliés que révoltans
, de la légiflation romaine , qui font plus
propres à conſtater le délire imbécile de leurs auteurs
qu'à prévenir les crimes des hommes .
Je commence d'abord par vous abandonner de
très-grand coeur les commentateurs & les commentaires
: vengez - moi des angoiſles qu'ils m'ont
fait éprouver , quandj'ai eu le courage de vouloir
les lire : faites justice au genre humain , de cette
eſpéce bavarde d'écrivains : vengez lebon fens&
laraiſon , des outrages dont ils les accablent: ils
140 MERCURE DE FRANCE.
font, à l'égard des loix , ce que ſont les laquais
auprès des grands , canaille importune , qui copie
ou exagere toujours les défauts de leurs maîtres ;
mais,après avoir écarté cette foule odieuſe , ſouffrez
que nous nous meſurious corps à corps , à
armes égales , c'est- à- dire , fans autre défenſe que
la raiſon,& fans autre reſſource que la vérité.
Tout est égal , à mon avis , Monfieur , dans les
établiſſemens politiques ( 1 ) , les uns ne ſont pas
plus parfaits que les autres. Examinez , peſez, calculez
, vous verrez toujours les inconvéniens à
côté des avantages , le mal à côté du bien , & mê
me l'un naiſſant toujours invinciblement de l'autre
, comme l'a dit ce bon Platon , ce rêveur fi eftimé,
ce radoteur antique qui entreméloit quelquefois
des vérités frappantes dans ſon mielleux
bavardage. Ce principe poté , examinons votre
ſyſtême, vos idées de réforme ſur le châtiment des
crimes.
Vous voulez qu'on ſupprime la peine de
mort , & qu'on ſe contente d'enchaîner les malfaiteurs
, de les appliquer à des travaux pénibles.
Cetuſage n'a pas été toujours inconnu , & c'eſt ce
que les Romains appeloient condamner aux mines
, fupplice conſacré , honoré par tant de martyrs
que les loix de l'état condamnoient à la mort,
&à qui l'indulgence du gouvernement faifoit
grace. C'eſt ce qu'on appelle en Allemagne galère
de terre, où l'on condamne les malheureux qui
ont tué un cerf, laiflé ouverte la porte d'un parc,
(1 ) Particuliers bien entendu , c'est-à-dire , les
loix extérieures : il n'en eſt pas de même des gouvernemens:
il eſt ſûr qu'ily a à choiſir.
JUILLET. 1770. 141
ou mangé une perdrix . Nous pourrions ſans contredit
employer parmi nous cette eſpécede punition:
ilnous eft permis de recevoir cet uſage d'ail.
leurs , comme nous en avons reçu le quinquina ,
linoculation , les montres fonnantes , &c. Mais
permettez-moi de vous demander quel en fera le
fruit réel pour la ſociété ?
Il faut des gardes à vos priſonniers , il faut des
alimens ; nourriſſez les mal en les accablant de
fatigues, ils périront bientôt ; il n'y aura de changéque
le nom& l'appareil de la peine , car ce ſera
toujours vous qui les aurez tués . Nourriſſez - les
bien, leur entretien ſurpaſſera le produit de leurs
travaux . Leurs chaînes , leur mauvaiſe volonté
rendront leurs efforts très -peu fructueux , & le réſultat
de cet adouciſſement ſera de ſurcharger la
ſociété d'une foule de bouches inutiles .
D'ailleurs , comment les nourrir ? Sera - ce par
entrepriſe ou par régie. Ah ! Monfieur , c'eſt bien
aflez des horreurs qui circulent déjà dans le monde
par ces funeſtes inventions. Pour nourrir des
ſcélerats à charge à la ſociété , vous riſqueriez de
corrompre tous les prépoſés à leur nourriture.
Cen'eſt pas tout : malgré votre vigilance , ils
ſe ſauverontquelquefois : alors qu'avez- vous gagné
, ſi ce n'eſt de remettre dans la ſociété une
foulede ſcélerats aigris par le ſouvenir de leurs
peines pallées , impatiens de développer leur goût
pour le crime , comme des inalades qui ayant été
long- tems couchés , brûlent de marcher pour elfayer
leurs jambes. Néceſſités toujours par la
crainte d'être repris & par le beſoin de ſubſiſter , à
faire la guerre aux hommes , & enhardis enfin à
continuer ce métier , d'une part , par la certitude
den'encourir qu'une peine médiocre , & de l'autre
:
142 MERCURE DE FRANCE.
par l'eſpérance de ſe dérober à cette peine une ſeconde
fois , comme ils l'ont fait la premiere.
Mais il y a plus encore ; ce ſeroit ouvrir la porte
à l'impunité : ce ſeroit rendre à l'opulence ouà
la nobleſſe le droit de commettre des crimes ſans
inquiétude. Dans le premier moment d'un forfait
, le cri public étouffe les ſollicitations de la
famille; il rend les juges ou leurs fuppôts lourds
à tous les efforts qu'on haſarde auprès d'eux. Ils
frappent impitoyablement le coupable; ils le retranchent
avec indignation de la ſociété, &, quand
iln'eſt plus, on oublie ce qu'il a été , mais, s'il furvivoit
à ſon châtiment , ſi ſa préſence toujours
ſubſiſtante étoit pour ſes parens un monument de
honte , ou une exhortation continuelle de le ſouſtraire
à cette infamie , ne ſentez - vous pas avec
quelle vivacité ils inſiſteroient pour y parvenir , &
ne ſentez-vous pas auſſi qu'après quelques années
de ſervitude , lesjuges commenceroient à trouver
l'expiation ſuffiſante , ſur tout quand le créditdes
perſonnes en place les preſſeroit de penſer ainſi ?
Un criminel fameux ſous la régence fut un
exemple terrible de la ſévérité de la justice : il fut
convaincu & exécuté dans le premier moment de
ſon crime , lorſque l'horreur en duroit encore.
Mais , s'il n'avoit été que condamné aux galeres ,
ne voyez - vous pas qu'il n'y ſeroit point reſté ? Le
Régent , inflexible à ordonner ſa mort , ſe ſeroit
laillé aller à abréger ſa captivité . Il en ſeroit de
même de tous les criminels qui appartiendroient à
des gens en place. Votre douceur feroit l'appas du
crime. Il ne reſteroit à la chaîne que les criminels
les plus indigens , les plus dépouryus de reflources
, & par conféquent les plus excuſables ſuivant
vos principes.
Ainfi , Monfieur , la peine de mort eſt néceſaiJUILLET.
1770. 143
re , elle eſt indiſpenſable. Elle eſt injuſte , ditesvous
, & la ſociété n'a pas le droit de la prononcer
, car perſonne n'a voulu le lui donner. Perfonne
n'eſt en droit de ſe donner la mort : donc
perſonne ne peut donner à un autre le droit de la
donner. Mais , Monfieur , eft-on plus en droit de
ſe donner la captivité que la mort ? Un homme
peut- il aliéner fa liberté ? S'il ne le peut pas, comment,
ſuivant vos principes , la ſociété auroitelle
pu tenir de lui le pouvoir de le mettre en eſclavage
? Non , Monfieur , ce n'eſt point du confentement
de chaque particulier que naît le droit qu'à
la ſociété de punir ſes membres , c'eſt du droit naturel
de la défenſe. Quand un voleur m'attaque je
puis le tuer légitimement. Quand un particulier
enfreintles regles communes de la ſociété , quand
il la met autant qu'il eſt en lui dans le cas d'être
diiloute , & par conféquent de perdre la vie , elle
uſe contre lui du droit qu'il auroit lui - même en
pareil cas. Elle le tue pour n'en être pas tué.
Tel eſt , Monfieur , le véritable droit de la ſociété
, le fondement des loix penales. Celui de la
ſociété elle- même eſt d'un autre genre. Je n'examine
pas ici comment elles'eſt réunie; commentelle
eſt parvenue a former un corps : pour le préfent ,
ilme fuffit de vous avancer comme un axiome
incontestable qu'elle est un corps: un corps a droit
de fe défendre quand on l'atraque. Il peut repouffer
la force par la force , & punir de mort quiconque
veut la lui donner. Les loix qui ordonnent à
la fociété de mettre ce droit en uſage, ne font donc
pas injuftes .
Il faut de la proportion dans les peines ſans
doute. C'étoit , par exemple , une loi très - injuſte
que l'ordonnance de 1535 , qui preſcrivoit aux
144 MERCURE DE FRANCE.
bourgeois desefaire raſer ,ſous peine de la hart.
Il eſt viſible que la longueur de la barbe n'intérefloit
pas aflez la police , pour qu'on la retranchât
ſous peinede mort ; ſi l'on balançoit un délit
de cette eſpéce par un ſupplice infamant, que pourroit-
on réſerver aux véritables crimes ? Mais pour
les attentats qui ébranlent la ſociété , qui en compromettent
l'exiſtence, il faut les punir ſuivant la
loi du talion , &par conféquent donner la mort à
ceux qui les ont commis.
LETTRE de M. de la Condamine à
M. Groſley , auteur d'un nouveau voyage
d'Angleterre , intitulé , Londres.
Paris, 3 Juin 1770.
ONSIEUR ,
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous , ni
celui de vous connoître que par vos ouvrages.
L'eſtime qu'ils m'ont inſpirée pour leur auteur
m'a fait m'empreſſer de faire l'acquiſition de celui
que vous venez de publier ſur Londres. J'ai été
fort ſurpris , je vous l'avoue , de me trouver cité,
aux pages 114 & 115 du premier volume , d'une
maniere fort déſobligeante , & de plus , très -injuſte
, puiſque vous avancez pluſieurs faits dont
il ne tient qu'à vous de reconnoître la fauſleté.
Je ſens qu'à votre place, quand j'aurois été für
de ne rien dire que de vrai , je me ferois abſtenu
de bleſſer même légerement quelqu'un dont je
n'aurois
JUILLET. 1770. 145
n'aurois pas eu lieu de me plaindre. Je ſçais que
vous pourriez me répondre que j'aurois fait en ce
casplus que je ne devois , & que vous n'êtes pas
obligé d'en faire autant. Mais vous conviendrez
, Monfieur , que puiſqu'il vous plaiſoit de
blâmer ſans néceſlité dans un écrit public un homme
qui ne vous aajamais rien fait , vous deviez au
moins vous afſſurer que vous n'avanciez rien de
contraire à la vérité. Je vous fais vous -mêmejuge
fi vous avez ſuivi cette regle.
J'avois mieux aimé , dans le tems, laiſſer tomber
des bruits mépriſables que de prendre la plume
pour me juſtifier. Vous reveillez au bout de
lept ans la curioſité du public à ce ſujet , dans un
ouvrage qui va ſe répandre dans toute l'Europe ,
&que preſque tout le monde lira , comme moi ,
avec plaiſir & avec intérêt ; même après les lettres
deMuralt, après cellesde M. de Voltaire& celles
deM. l'abbé leBlanc qui nous ont ſi bien fait connoître
la nation Angloiſe. Les lecteurs qui ne me
connoiflent point & ceux qui ont oublié ce petit
événement vont ſe faire des queſtions ; vous me
mettez dans la néceſſité d'y répondre d'avance &
deprévenir les commentairesdont la malignité ſe
repaît.
J'étois à Londres au mois de Juin 1763. Je me
retirois chez moi à neuf heures du ſoir , en fortant
de chez le Dr Pringle , mon voiſin . Je me
plaignois de ne jamais trouver en entrant le valet
Anglois que j'avois loué pour me ſervir d'interpréte.
Dans ce même moment je vois entrer dans
ma chambre deux eſpéces de recors mal vêtus , un
bâton à la main qui reſſembloit à un manche à
balai Je reconnois par leurs ſignes très- énergiques
, plus que par leurs paroles , &par quelques
mots queje fis écrire à l'un d'eux , en lui préſen
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
rant une plume& du papier , qu'ils vouloientme
mener chez le juge de paix du quartier ; c'eſt à
Londresàpeu-près l'équivalent d'un commiſſaire
deParis. Je refuſai de les ſuivre malgré leurs
menaces , & après une conteftation aſlez vive &
aflez longue , je m'aviſai de leur offrir unpetit écu
pour porterun billet au miniſtre de France. C'étoit
alors le célèbre M. d'Eon , par l'absence de
M. leDucde Nivernois notre ambaſladeur , parti
depuis quelques jours pour Paris. L'écu fut avidement
accepté: mes deux malotrus diſparurent,
&je ne les revis plus. Je m'informai auſli-tôt du
fujet de leur viſite ; mais ce ne fut que le lendemain,
à force d'éclairciſſemens , que je parvins à
démêlerquemon hôtefle , (qu'on a voulume rendre
ſuſpecte de plus d'une façon ) avoit trouvé à
louer l'appartement que j'occupois chez elle , à
unplus hautprix que celui dont nous étions convenus,&
pourun plus long-tems ; &qu'en conféquence
elle avoittenté de m'intimider pour me
faire déloger ce jour-là même , en ſurprenantdu
jugede paix , homme fort décrié , un ordre de
comparoître devant lui. Auffi-tôt que je m'étois
vû ſeul , j'avois ,dans lepremier mouvement,mis
par écrit ce qui venoit de ſe paſſer , &je portai le
lendemain matin mon mémoire à M. d'Eon pour
l'inſtruire du fait; le priant de demander juſtice.
pour moi de la violence qu'on avoit voulu me
faire , & de me dire comment je devois procéder.
Il prit mon papier , me ditde le laiſſer faire &de
refter tranquille. Le lendemain j'apprends qu'il a
remismon écrit au fameux Jean Wilkes , & que
celui-ci en a fait un article dans un des papiers
publics ; j'y trouve , en effet , le fond de monmémoire
traduit en Anglois & imprimé , mais ſous
une forme différente de celle quej'y avois donnée,
JUILLET. 1770. 147
avecdes changemens conſidérables , & ſous letitre
faſtueux d'Appelde M. de la Condamine aux
Nations, titre que je n'avois aſſurément pas imaginé
d'y mettre. Je m'en plaignis à M. d'Eon qui
me réponditquetout étoit fort bien comme cela ,
&que je ne memiſſe pas en peine. Les jours ſuivans
d'autres Pamphlets rapporterent auſſi l'avanture
, chacun en fa maniere , & en brodant le canevas.
Je gardai le filence , eſpérant que bientôt
tout cela ſeroit oublié. Quelle fut ma ſurpriſe ,
quelques jours après , de voir dans la gazette de
France monprétendu appel aux Nations avec ſon
titre ridicule?Letout d'après la traduction Angloiſede
l'évening-post. Ce qui me mortifia le plus
futde prévoir qu'on ne manqueroit pas de croire
que c'étoit moi qui avois ſollicité pour que cette
piéce fût miſe dans la gazette de France & qui
avoisdonné cette publicité & cet air d'importance
àunechoſe ſi peu digned'occuper le public. Dans
cet intervallej'avois conſulté un avocat de Londres
ſur ce que j'avois à faire pour demander juftice.
Une me diſſimula point la difficulté de l'obtenir
, vû la longueur des procédures angloiſes ,
& ilme dit qu'il falloit me réfoudre à prolonger
de pluſieurs mois mon ſéjour en Angleterre , ce
qui ne cadroitpas à mes arrangemens. D'un autre
côté M. le chevalier Fielding, vénérable vieillard,
l'undes plus anciens , & je crois le doyen des jugesde
paix , homme très-conſidéré & frere du célèbre
auteur du même nom , me conſeilloit de
laiſſer mes pourſuites , en m'aſſurant qu'elles
étoient inutiles , vû que je ſerois bientôtvengé du
juge dont j'avois à me plaindre , que c'étoit un
homme haï &mépriſé de tous lesconfreres, &
qu'il ſeroit bientôt deftitué de ſon emploi à leur
requête, D'ailleurs la curioſité qui m'avoit con
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
duiten Angleterre étoit ſatisfaite , & mes affaires
me rappeloient en France. Je ſuivis donc le confeil
du chevalier Fielding & partis de Londres.
Quelques mois après j'appris à Paris , par les nouvelles
publiques , que mon juge de paix avoit été
déposé par le grand chancelier , à la ſollicitation
de ſes confreres. Voyez la gazette de France du ...
Mars 1764. Voilà , Monfieur le précis de l'hiftoire
des faits dans la plus exacte vérité , & je puis
endonnerdes preuves.
Voici maintenant ce que vous dites dans votre
nouvel ouvrage : 1 °. Que lefait qui m'avoit aigri
étoit très- léger. Je laiſſe à tout autre à juger ſi l'on
peut appeler un léger ſujet de plainte , une ſomimation
faite avec menace par deux recors à neuf
heures du foir , à un étranger connu & protégé
de ſon ambaſſadeur , de fortir de ſa maiſon & de
comparoître devant un juge qui vendoit ſes audiences,
Paſlons la qualification de très léger que
vous donnez à ce fait. 2º. Vous ajoutez que la
choſe examinée & peſée , le juge de paix dontje
demandois la déposition ne fut pas déposé. Voilà
en une ligne trois affertions dont les contradictoires
ſont trois vérités. Il eſt certain 1º. Que la
choſe nefut ni examinée , ni pefée ; 2°. Quejen'ai
point demandé la déposition du juge ; 3 °. Que ce
juge fut déposé. La choſe ne fut ni peſée ni examinée
, puiſqueje n'ai pas même préſenté de requête
judiciaire à aucun tribunal , ce qui prouve
également que je n'ai point demandé la dépontion
dujuge. En troifiéme lieu la gazette citée fait foi
que lejugefurdéposé. Vous continuez, Monfieur,
le recit de votre anecdote; Il est vrai , ajoutezvous
, que cejuge fut déposé , mais par une malverſation
postérieure , ce qui a r'ouvert la plaie de
M. de la Condamine. Vous êtes mieux inſtruit que
JUILLET. 1770. 149
moi, ſi vous ſçavez que le juge fut dépolé pourune
malverſation poſtérieure , ce que j'ignore. Il eft
affez vraiſemblable qu'un homme auſſi diffamé
qu'il l'étoit , n'a pas été pluſieurs mois ſans commettre
quelque nouvelle injustice ; mais il eſt auſſi
très - poflible , & non moins vraiſemblable que les
plaintes portées de longue main contre lui par ſes
confreres & renouvelées par l'éclat de la vexation
, qu'il avoit voulu exercer contre moi aient
été la cauſe de ſa dépoſition , ainſi que le chevalier
Fielding ſon confrere me l'avoit prédit . Enfin
vous terminez la petite fortie que vous faites fur
moi par ces mots ( en parlant de la dépoſition du
juge pour une autre malverſation poſtérieure ) ce
qui a renouvelé la plaie de M. de la Condamine.
Vous auriez pû , Monfieur , avec plus de fondement
affirmer tout le contraire , en diſant que je
m'étois félicité de ce que la prédiction du chevalier
Fielding , qui m'avoit fait renoncer à poursuivre
mon droit , s'étoit vérifiée par la dépoſition du
joge ſans que je l'euſſe demandé. En effet , il eſt
très- vrai que j'ai reçu cette nouvelle avec ſatisfaction
, & que bien loin qu'elle ait r'ouvert ma
plaie , comme vous le ſuppoſez, j'ai demandé que
P'extrait des papiers anglois fût mis dans la gazette
de France où l'on avoit inféré , contre mongré,
mon prétendu appel aux nations .
Ici , Monfieur , j'ai repris la lecture que j'avois
interrompue à regret de votre ouvrage &je n'ai
pas tardé à me trouver à la page 150 , ramenépar
vous ſur la ſcène au milieu de la populace angloiſe
, tenant un cornet defer blanc d'une main , &
de l'autre une carte de Londres. Quant à ce faitje
ne m'inferirai pas en faux fur le fond , comme
contre l'article précédent , & je vous paſſerai même
le coloris &le vernis dont vous avez embelli
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
le tableau. Il est vrai que depuis que ma ſurdité
eſt augmentée , j'ai pris le parti de l'afficher pour
ne tromper perſonne , &de me munir d'un cornet
acouſtique; me conformant en cela à l'uſage trèsfenſédes
Eſpagnols qui , vieux oujeunes lorſqu'ils
ont la vue baſſe , portent continuellement , &
même dans les rues ,des lunettes concaves fermement
attachées fur leur nez , non par affectation
de gravité comme l'ignorance & la fottiſe le ſuppoſent
, mais pour leur commodité, préférant cette
méthodeà celle de nos François Myopes qui portent
à la main leur verre ou le tirent de leur poche
de minute en minute. J'allois done hardiment
dans les rues de Londres , tantôt ſuivi d'un valet
de louage , tantôt ſeul , mon cornet & ma carte à
lamain ; celle-ci pour me ſervir de guide. Jen'étois
pas plus étonné de voir quelquefois les enfans&
les badauts de Londresm'entourer , queje
l'aurois été dans Paris. Je les avois apprivoilés
enfeignantde ne les pas remarquer. Jene demandoispas
ce qu'ils diſoient quand je les voyois rire,
maisplus ſouvent encore ils ouvroient de grands
yeux& paroifloient pétrifiés de ſurpriſe.Mon cornet
étoit pour eux la tête deMéduse. Jen'ai été
injurié qu'une fois , du moins je ne m'en ſuis apperçu
qu'une fois que leur fon à babitch parvint
juſqu'à mon oreille. Je m'aviſai de leur répondre
en mauvais anglois , d'un air de bonne amitié :
Prenezgarde, mes enfans , ma mere étoitAngloife.
Ils ſe tûrent & j'eus les rieurs de mon côté.
Je ne ſuis encore qu'à la moitié de votre premier
volume , il m'en reſte deux &demi à lire ; je
ne ſçais , Monfieur , ſi , en continuant ma lecture,
je me retrouverai dénoncé en ridicule une troifiéme
fois . Vous n'aviez pas beſoin de cette reſſource
pour égayer vos lecteurs que vous occuper
JUILLET. 1770. 151
toujours agréablement, quoiquevous puſſiez vous
contenter de les inftruire : Ornari res ipfa negat
contenta doceri.
J'eſpére que dans une nouvelle édition , & le
débit rapide de votre ouvrage annonce qu'elle ſera
prochaine , vous voudrez bien réformer les faits
dont vous avez été mal inſtruit. En attendant ,
comme j'ignore votre ſéjour actuel & votre adrefſe,
permettez-moi de prendre la voie des Journaux
pour vous faire parvenir ma lettre.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très -humble & très -obéiſſant
ſerviteur , LA CONDAMINE.
ACADÉMIES.
I.
Marseille.
L'ACADÉMIE de Marseille a tenu fon
aſſemblée publique pour la partie des
ſciences , le , Mai , dans la ſalle accoutumée.
Après le diſcours du directeur on
y a fait la lecture du mémoire qui a remporté
le prixfur la meilleure manieredefabriquer&
de gouverner les vins pour la garde&
le transport. L'auteur de ce mémoire
eſt M. l'Abbé du Rozier, ancien directeur
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
۱
de l'école royale de médecine vétérinaire
à Lyon. Un autre mémoire fur le même
ſujet , dont l'auteur eſt M. Michel , apoticaire
à Marseille , a remporté l'acceffit.
Aucun ouvrage fur la meilleure maniere de
fabriquer lefavon , & l'usage qu'on peut
retirer des cendres defavonerie , n'ayant été
jugé digne du prix ; l'Académie l'a réfervé
en propoſant le même ſujetpour l'année
prochaine. Pour ſujet du prix courant
, elle demande la meilleure maniere
de cultiver lefiguier en Provence , les cau-
Ses defon dépériſſement & les moyens d'y
remédier. Comme il eſt certains ſujets qui
exigent plus de tems pour être traités, ou
qui dépendent des expériences , l'Académie
a jugé à propos d'annoncer dès àpréſent
le ſujet pour le prix de 1772 : la
meilleure maniere de cultiver l'olivier en
Provence , & de le préſerver des infectes qui
s'attachent à l'arbre & au fruit. Les ouvrages
doivent être adreſſés à M. le Secrétaire
par tout le courant de Janvier , francs
de port. Le prix eſt une médaille d'or de
la valeur de 300 livres. La féance fut terminée
par la lecture qu'a fait M. Raymondd'un
diſcours contenant l'histoire de
la petite vérole ; une diſſertation fur l'utilité
de l'inoculation , le danger de la con
JUILLET.
1770. 153
agion auquel elle expoſe continuellement
le Public , &fur les moyens deſe préſerver
de cette maladie ou de s'y préparer.
I I.
Lyon.
,
L'Académie des Sciences , Belles- Lettres
& Arts de cette ville , tint le mardi
premier de Mai , une ſéance publique .
M. Bertholon de Broffes , directeur , en
fit l'ouverture par un difcours , contenant
l'analyſe des ouvrages lus par MM . les
académiciens , dans les ſéances particulières
de l'académie , depuis la rentrée de
Pâque de l'année derniere .
L
Lesſujets de ces différens ouvrages,font:
Desobſervations de M. Crozet , ſur les
comètes en général , &particulierement
fur celle qui a paru l'année derniere .
Mémoire fur la force néceſſaire pour
mettre les machines en mouvement , &
fur l'uſage de la réaction de l'eau , parM.
l'Abbé de Valernod .
Obſervations de M. Pouteau , fur la
phthiſie pulmonaire , & moyens qu'il a
employés pour la guérir.
Mémoire fur le cancer & fur la nature ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
les cauſes&les progrèsdu virus cancereux,
par M. Collomb.
Obfervations météorologiques faites à
Lyon , par M. l'Abbé la Croix , pendant
le cours de l'année 1769 .
Réflexions de M. Raſt , ſur l'utilité de
joindre aux obſervations météorologiques
, des recherches détaillées ſur les
maladies , & l'intempérie de l'air qui ont
le plusrégné dans chaque année , & fur les
autres expériences relatives à la médecine.
Mémoire fur la culture&les propriétés
de la garance , par M. Flachat.
Memoire deM. Geneve , ſur l'uſage&
les effets de la foude pour décreuſer la
foie..
Mémoire de M. Blais , fur la maniere
de lever les parties colorées des papillons.
Deſcription desjardins de l'Angleterre,
parM. Bordes.
Traduction en vers latins , du premier
chant de la Hentiade , par le mêmeAcadé
micien.
Recherches hiſtoriques de M. Clapaffon
fur ' a bataille donnée à Brignais, près
de Lyon , en l'année 1361 , entre lestroupes
du Roi Jean , commandées par Jacques
de Bourbon ,&un corpsde révoltés,
non més par les hiſtoriens , les grandes
Compagniesou les Tard venus.
JUILLET. 1770. 155
Lettre traduite de l'italien , par M. de
Ia Tourrette , & écrite par l'Abbé Metaftafio
, à M. Deodati , ſur l'Arioſte & le
Taffe .
Examen critique de la tragédie d'Electre,
de Crébillon, parM. Thorel de Campigneulles.
Differtation de M. Goy , fur l'utilité
des académies de province , & des prix
qu'elles diſtribuent , pour ſervir de réponfes
aux déclamations faites contre ces établiſſemens.
Le diſcours de M. le directeur fut continué
par l'élogede feuM.Jars ,aſſociéde
l'académie .
M. le directeur finit ſon difcours par
Pannonce du décès de M. Clapaſſon , académicien
ordinaire , mort le zı Avrildernier
, qui laiſſe une place vacante dans la
claſſe des belles - lettres , & dont l'éloge
fera prononcédans une des ſéances publiques
prochaines.
M. le directeur ayant achevé ſon dif
cours , M. l'Abbé la Croix fit la lecture de
la continuation de ſes recherches fur le
nombre des naiſſances, mariages& morts,
atrivés dans la ville& les fauxbourgs de
Lyon , pendant le cours des années précédentes
, comparées entr'elles , avec les
calculs&les réſultats,rangés parcolonnes
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
en pluſieurs tables. M. l'Abbé la Croix
eite, à la fuite de ces détails , quelques
exemplesd'hommes& de femmes qui ont
vécu juſqu'à la centieme année.
M. Geneve lut enſuite un abrégé de la
traduction françoiſe , qu'il a faite , de la
deſcription italienne des monumens antiques
trouvés dans la ville d'Herculanum,
contenue dans les fix volumes in fol. qu'il
á plû à Sa Majesté Sicilienne , de donner
àl'académie.
M. le préſident de Garnerans termina
la féance par la lecture d'une diſſertation ,
intitulée : Effaiſur l'interprétation du vrai
fens de l'Axiome : Nafcimur Poëtæ ,fimus
Oratores.
Cet axiome, très - ancien, &dont on
ignore l'auteur , eſt réputé loi fondamentale
dans la république des lettres . Il ne
fuit pas cependant delà qu'en ſuppoſant la
nature capable de former feule un poëte ,
on parvienne , malgré la nature , & avec
l'art tour feul , à être orateur.
M. de Garnerans termina ſon difcours,
endiſant : << Entendons l'axiome en quef-
>>>tion , comme s'il étoit conçu en ces
>> termes : Nafcimur Poëtæ , inde fimus
> Oratores. »
JUILLET. 1770. 157
III.
Ecole Vétérinaire.
Ona erujuſqu'à préſent que la maladie connue
ſous le nomde pourriture ,& qui , dans les années
pluvieuſes , enlève des troupeaux entiers de bêtes
a laine , eft abſolument incurable. Ce préjugé fortement
enraciné dans l'eſprit du fermier & des
bergers , eſt plus préjudiciable que le fléau même
par ledécouragement dans lequel il jette les propriétaires
, en ce qui concerne les ſecours qu'exigeroient
les animaux malades qu'ils abandonnent
très-mal-à-propos à leur mauvais fort .
Pluſieurs élèves des écoles vétérinaires ont prouvé
cette année , par leur ſuccès à cet égard , qu'il
ne faut pas juger de ce qui eſt poſſible ou impoſlible
par les prétendues expériences de gens qui ne
ſuivent qu'une routine aveugle. Si la maladie
dont il s'agit a été juſqu'ici rebelle à tout les remèdes
adminiſtrés , c'eſt la maniere dont elle a été
traitée qui l'a rendue telle; car les maux les plus
curables ceſſent ſouvent de l'être par la voie que
l'on prend pour les détruire.
2 Le Sr Beauvais , l'un des élèves , a été demandé
par M. de Sauvigny , intendant de la généralité
de Paris; il a éré envoyé dans la paroiſſe de Crefpieres
près de St Germain en Laye , le 22 Mai. Voici
lecertificatqu'il en a rapporté.
«Nous fouffignés , Curé , Receveur de la ſei-
>>>gneurie , Procureur Fiſeal , Syndic & autres no-
>> tables de la paroiſte de Creſpieres , certifions
> que le Sr Beauvais , élève des écoles royales vé-
>> térinaires , aguéri chez le Sr Becard , laboureur
358 MERCURE DE FRANCE.
>dans cette paroiſſe 197 moutons; qu'il n'en eſt
3 mort que trois entre ſes mains ; qu'il en étoiz
mort 162 avant ſon arrivée , leſquels périfioient
alors juſqu'au nombre de quatre ou cinq par
jour de la maladie appellée la pourriture que
>nous avions toujours regardée comme incura-
>ble , lequel dit Sieur Beauvais nous a prouvé le
>>contraire par un ſuccès prompt &bien démon-
> tré , ce que nous atteſtons & certifions vérita-
>>ble. Fait& donné à Creſpieres le 13 Juin 1770.
»Signé, AUBIN , receveur de Videville & Cref-
>>pieres ; d'HIFFERSEAU , curé de Creſpieres ;
BRETON , vicaire de Creſpieres ; d'Auter , pro-
>>>cureur-fiſcal ; VESRIER , laboureur & collecteur;
>PIERRE COUREAU , Syndic ; JEAN LE CLAIRE ,
laboureur ; JEAN BECARD , laboureur & pre-
>>priétairedudit troupeau. >>
LETTRE fur les prix académiques.
M. je vais entrer dans la lice des enfansd'Apollon,
& ma plume eft tailléede maniere à remporter
bien des prix académiques; mais je vous
avoue que je ſuis embarraflé , d'avance , pour
fçavoir l'usage que j'en ferai ; car enfin quel parti
peut-on tirer d'une médaille lourde & polie qui
n'eſt bonne qu'à être foigneusement confervée
dans du coton ? Servira-t-elle à quelque choſe
dans un ménage ou dans une bibliothéque ? Non
certainement;fa forme s'y oppoſe. Un pauvre auteur
eſt donc bien avancé , quand il eſt obligé
d'enfermer sagloire dans un tiroir !on pourroit
Jui épargner cedéſagrement enfaiſant unautre
2
JUILLET. 1770. 159
emploi des fonds que la générosité a conſacrés à
Phonneur& à la récompenſe des talens. Qu'on
diſtribue des meubles , oufi ce terme plébéïen choque
les oreilles délicates , qu'on livre des bijoux
qui, par des inſcriptions , des portraits ou des
emblêmes , conſtatent évidemment les libéralités
des fondateurs , & la gloire des vainqueurs . Ces
derniers recevront volontiers , j'en ſuis caution ,
une écritoire d'argent, une riche & ſçavante pendule,
ou quelqu'autre effet auſſi élégant par ſa
forme que ſolide par ſon poids ; car enfin dans ce
fiécle ſenſé onveutun peu de tout. Iln'y a pas ,
juſqu'à une paire de flambeaux , qui ne ſoittrèspropreà
exciter l'émulation. La main d'un cizeleur
habile peut les orner de guirlandes de laurier,
& leur donner , en cas de beſoin, la figure d'un
Apollon , enforte qu'ils éclairent poëtiquement
leur homme. D'ailleurs , combien de belles choſes
ne pourront pas dire les académiciens lorf
qu'ils remettront ces meubles allégoriques aux
écrivains profonds & infatigables que la nature a
fans contredit formés pour être le luminaire des
nations ! D'un autre côté , quele douce joie pour
Meſſieurs les diflertateurs ,& fur-tout pourMeffieurs
les Poëtes, de pouvoir décemment étaler fur
leurscheminéesou ſur leurs bureaux , ces trophées
du luxe&de la gloire , les deux idoles du tems
préſent. Le génie , qui n'a guère été échauffé
juſqu'aujourd'hui que par P'honneur , le ſera encore,
à l'à- venir , par la vanité plus puiffante que
bui , & les chef-d'oeuvres ſe multiplieront.
Vous voyez , Monfieur , que les académies peuvent
employer , plus avantageuſement, les métaux
précieux auxquels onn'a ſçû denner juſqu'à
ce jour que la fade &trop uniforme configura
sion d'un palet. Jevous prie de vouloir bien ag
160 MERCURE DE FRANCE.
puyer mon avis , tout de bon & fans rire. Quant
amoi , je n'ai pas affez de gravité pour ofer être
férieuſement utile.
Votre très - humble & trèsobéiflant
ſerviteur , abonné.
ARTS.
GRAVURE.
I.
Le Temple de Gnide , par M. de Montef
quieu ; nouvelle édition , grand in- 8 °.
orné de dix eftampes , deſſinées par M.
Eiſen& gravées par M. Lemire ; propoſée
par ſoufcription. AParis , chez
Lemire , rue St Etienne-des-Grès ; &
Bafan , marchand d'eſtampes , rue du
Foin StJacques.
:
Le Temple de Guide , eſpèce de poëme
enprofe , où tout parle au ſens & à l'imagination
, où le célèbre auteur de l'Esprit
des Loix s'est délaſſé à peindre les ſituations
les plus volupteuſes d'un amour ten.
dre& naif , ne peut manquer de fournir
au crayon les tableaux les plus agréables
& les plus piquans. M. Lemire réunit fes
4
&
JUILLET. 1770. 161
talens à ceux de M. Eiſen pour faire pafler
ces tableaux fur le papier & en orner la
nouvelle édition du temple de Gnide. Le
burin de cet artiſte a cette netteté , ce brillant
& ce fini précieux néceſſaire ſur tout
àdes ſujets gravés en petit&qui doivent
être vus de très près. Comme cet artiſte ſe
propoſe de graver lui- même tous les fujets
de cette édition , les amateurs peuvent
ſe flatter qu'aucun morceau ne fera
inférieur à l'autre , & que les eſtampesde
cette ſuite préſenteront dans leur exécution
le même faire & la même légereté
d'outil ſi agréable à l'oeil du connoiffeur.
La lettre du texte ſera gravée avec le plus
grand foin , & en beaux caracteres uniformes
; le tout fera imprimé ſur du papier
de choix. La ſouſcription eſt ouverte depuis
le premier Juin 1770 , & continuera
de l'être juſqu'au 30 Décembre ſuivant ,
chez les Srs Lemire & Bafan . On payera
6 liv. en ſouſcrivant , & 6 liv. en recevant
l'ouvrage dans le courant des fix premiers
mois de l'année 1771. Les ſouſcripteurs
peuvent être aſſurés d'avoir des premieres
épreuves.
On distribue aux mêmes adreſſes cideſſus
la quatriéme & derniere ſuite des
eſtampes des métamorphoſes d'Ovide .
Cette fuite eſt compoſée de 140 plan162
MERCURE DE FRANCE.
ches , non compris un fleuron du SrChof
fard qui ſe place à la fin. Ce fleuron eſt
deſſiné&gravé avecgoût , & la compofition
en eſt ingénieuſe. Ony voit ungénie
qui tient des couronnes &une guirlande
de fleurs dont il enchaîne divers médaillons
ſur leſquels font inſcrits les nomsdes
artiſtes qui ont deſſiné&gravé les eſtampesdes
métamorphoſes.
I I.
Portraitde Madame la Dauphine , gravé
par G. Benoît. A Paris , chez Vernet le
jeune , quai des Auguſtins. Prix i liv.
4fols.
Ce portrait eſt de profil & renfermé
dans un ovale d'environ 3 pouces fur 2 .
Il eſt gravé d'un burin très - doux , trèsagréable
, & qui fait honneur à M. Benoît.
III.
Les voeux de la France & de l'Empire ;
médaillons allégoriques pour le mariage
de Mgr le Dauphin ; par M. Jean
Raymond de Petity , prédicateur de la
Reine,prieur commandataire de Vieuxvicq
& Dangeau ; gravés par Pierre
JUILLET. 1770. 163
Chenu, d'après les deſſins des Srs l'Elu
&Gravelot. A Paris , chez Chenu, graveur
, rue de la Harpe , près la place St
Michel . Prix 3 liv.
Ces médaillons allégoriques , au nombre
de ſix , expriment à nos yeux les voeux
que nous formons dans nos coeurs pour
les auguſtes époux. Chaque médaillon eft
accompagnéd'une inſcription latine& de
quatre vers françois. Au bas eſt l'explication
des emblêmes ingénieux & variés
contenus dans chaque médaillon .
1 I V.
L'Hommage de la France à la Vertu , ou
eſtampe allégorique dédiée à Madame
la Dauphine par M. J. B. C*** , avo
cat en parlement , gravée par le Sieur
Pierre Chenu d'après le deſſin du Sr
AntoineBeſançon,ſculpteur à Langres .
A Paris , chez Chenu , graveur , demeurant
au- deſſus de la rue de la Harpe
, vis- à- vis le café de Condé. Prix 3 l.
avec l'explication de l'eſtampe .
Cette eſtampe a environ 12 pouces de
haut fur 9 de large. L'Hymen couronné
de roſes&tenant ſon flambeau , ſoutient
164 MERCURE DE FRANCE.
un cartel appuyé ſur un globe. Ce cartel
contientdifférens attributs relatifs à l'heureuſe
alliance qui aſſure le bonheur de
l'Europe. La Renommée , ſa trompette
en main , publie les vertus des auguftes
époux , qui font déjà inſcritesdans le livre
de mémoire. On lit au bas de l'eſtampe ces
deux vers latins :
Lilia Germanæ virtuti Gallia præbet ,
Gratum Borbonidis Auſtria corque gerit.
V.
Autre allégorie fur le mariage de Mgr le
Dauphin , préſentée au Roi & à Mgr
le Dauphin par Auguſte de Lorraine ,
qui l'a gravée d'après le deſſin du Sieur
Beauvais , penſionnaire du Roi à Rome.
A Paris , chez les Dlles Beauvais,
marchandes d'eſtampes , rue de Richelieu
, place de Sorbonne .
Cette compofition eſt de forme plus
petite que la premiere; elle eſt renfermée
dans une eſpéce de cadre oblong.
L'Hymen y eſt repréſenté conduit par l'Amour
vers un autel à l'antique pour y dépoſer
ſon flambeau. La Sageſſe conſacre
dans le livre de l'immortalité l'union des
deux auguſtes Maiſons d'Autriche & de
JUILLET. 1770. 165
France. Cette union eſt déſignée par une
couronne d'olivier dans laquelle ſont pafſés
les ſceptres des deux Empires. Le fond
de cette compoſition ingénieuſe & agréable
eſt occupé par le peuple qui fait éclater
ſa joie dans l'eſpérance d'une paix
durable & d'une abondance certaine dont
les guirlandes de fleurs, de fruits & de
branches d'olivier font les heureux ſymboles.
VI.
Voici encore une nouvelle allégorie ſur
le mariage de Mgr le Dauphin , d'environ
12 pouces dehaut fur 8 de large,
gravée parCh . Baquoy d'après le deſſin
de Jacques de Sève .
L'Hymen & l'Amour réuniſſent leurs
flambeaux pour ne plus former qu'une
flamme. Le Génie de la France appuyé fur .
un autel à l'antique offre aux deux Divinités
les coeurs enflammés des auguſtes
époux ; tout l'Olympe applaudit à cette
'alliance qui doit faire le bonheur des deux
Empires. D'autres figures emblématiques
ornent cette compoſition , dédiée à Mgr
le Dauphin & à Madame la Dauphine,&
préſentée au Roi & à la Famille Royale
166 MERCURE DE FRANCE.
par M. Bezaffier , chanoine regulier de
l'abbaye de St Loup deTroyes .
VII.
Devise préſentée par le Peuple de Paris à
MadamelaDauphine, le 30 Mai 1770,
inventée par J. D. Dugourc & gravée
par F. R. Ingouf. AParis , chez l'auteur,
ruede la Parcheminerie , maiſon du limonadier
, vis- à-vis le paſſage de Saint
Severin.
Un coeur élevé ſur un autel & qui ek
entouré d'une guirlande de coeurs que des
amours ſoutiennent, forme le corps de
ladeviſe , dont les paroles font :
2
Sic cor corda gerit, fic omniajungit in unum.
VIII.
'Les Défauts corrigés par l'Affront , eftampe
d'environ 18 pouces de haut fur 13
de large , gravée par J. Ouvrier d'après
le tableau original de J. E. Schenau ,
peintre de S. A. S. E. de Saxe . A Paris ,
chez l'auteur , place Maubert , maiſon
de M. Bellot , marchand bonnetier , au
foleil d'or . Prix 6 liv .
Les compoſitions de M. Schenau nous
JUILLET. 1770. 167
rappelent ordinairement quelques ſcènes
de lavie domeſtique. Dans cette nouvelle
eſtampedont onnous promet un pendant,
on voit un enfant à qui l'on a misdes cornes
de papier pour le corriger d'un défaut,
Le burinde M. Ouvrier a de la couleur &
de lafermeté,
Le même artiſte diſtribue une ſuite de
quatre petits ſujets qu'il a auſſi gravésd'après
les deſſinsde M. Schenau. Prix 3 liv.
Le premier ſujet repréſente un petitmarché;
le ſecond, un jeu de balançoir ; le
troiſieme , un marchand de rogomme ; le
quatriéme , une jeune fille quireçoit , en
préſence de ſa mere , un bouquet de ſon
amant & luigliſſeunbillet dans ſa poche.
IX.
Enlevement de Proferpine, eſtampe d'environ
20 poucesde large fur 18 de haut,
gravée par J. Danzel , graveur de Sa
Majesté Impériale & Royale , d'après
le tableau de M. Vien , peintre du Roi.
AParis, chez Danzel , cloître St Benoît
en facedu portail, Prix 6 liv.
Pluton, tranſporté par ſes courſiersfougueux
dans les plaines d'Henna , paroît
furpris à la vue des charmes de Proferpi
1
168 MERCURE DE FRANCE .
ne. Cette déeſſe eſt ici repréſentée au milieu
de ſes compagnes qui lui donnent
des fleurs pour en orner la ſtatue de Cerès
ſa mere. Des Amours voltigent dans les
airs & rendent cette compoſition trèsriante.
L'artiſte M. Danzel a donné à ſa
gravure beaucoup de douceur & d'harmonie.
Bonne Femme de Normandie , eſtampe
d'environ 9 pouces de haut ſur 7 de
large , gravée par J. G. Will pere , gra-
4. veur du Roi , d'après le deſſin de fon
fils Pierre - Alexandre Wili. A Paris ,
chez l'auteur , quai des Auguſtins.
La têre de cette bonne femme offre des
détails qui annoncent dans M. Will fils
un artiſte qui étudie la nature. Il faut
avouer auffi que ces détails font rendus
avec un brillant & une pureté d'exécution
qui font les délices des amateurs,
X I.
Leviez , marchand d'eftampes à Paris ,
rue St André- des-Arts , vis- à-vis l'hôtel
de château vieux , diſtribue chez lui une
fuite de cahiers propres aux manufactures
d'étoffes
JUILLET. 1778. 169
d'étoffes , de toiles peintes & aux artiſtes
qui font l'ornement. Sçavoir : Cahier de
fix baraques chinoiſes , recueil de fontaines
chinoiſes , autre recueil de tentes chinoiſes
, recueil de trophées chinois ; cahier
de fleurs baroques ; recueilde nouvelles
fleurs de goût pour la manufacture des
étoffes de Perſe ; prix 24 fols chaque cahier
; leurs perſanes , prix 30 fols ; cahier
de fix noeuds de rubans ornés de fleurs &
gravés dans la maniere du deſſin aux deux
crayons rouge & noir , prix 36 fols .
Ces fleurs & autres objets ci-deſſus ont
été deſſinés avec goût par Jean Pillement,
premier peintre du Roi de Pologne , &
gravés par différens graveurs. Cet artiſte
a lui-même gravé à l'eau - forte les fleurs
perſanes. Le Sr Leviez a dans ſon magaſin
les autres eſtampes qui ont été gravées d'après
les tableaux ou les deſſins deM. Pillement.
Avis.
L'accueil que le Public a fait à la galerie
françoiſe de M. Gautier a engagé cet
artiſte à redoubler ſes ſoins & fon travail .
Il a recommencé la gravure des planches
du premier cahier , & il y a plus de douceur
& d'harmonie . Cet artiſte invite les
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
amateurs & les gens de lettres qui ſe font
pourvus de fon premier cahier avec les
anciennesplanchesàles renvoyer chez lui,
rue Ste Barbe près Bonne Nouvelle , ou
chez Hériffant , libraire , rue St Jacques ;
on leur délivrera de nouvelles gravures.
Ceux qui ont des notices particulieres
fur les hommes illuſtres font invités de
les communiquer au libraire. Le ſecond
& le troifiéme cahier ne tarderont
pas à paroître,
MUSIQUE.
SIX Trio pour deux violons & baſſe ,
compofés par Louis Boccherini , op. sa .
Prix 7 liv. 4 fols .
Concerto pour un violoncelle obligé ,
deux violons , alto- viola , baſſe & contrebafle
, du même auteur ; prix 3 liv . 12 f.
A Paris , au bureau d'abonnement mufical
, cour de l'ancien grand Cerf , rue St
Denis , & des Deux-Portes St Sauveur, &
aux adreſſes ordinaires de muſique.
Suite de Marches nouvelles & choiſies à
cinq parties & telles qu'on les exécute
JUILLET. 1770. 171
dans les différens corps militaires ; prix
-12 fols chaque marche. A Paris , chez la
DileCastagnery , marchande de muſique,
rue des Prouvaires , à la muſique royale .
Ces marches peuvent s'exécuter far toutes
fortes d'inſtrumens.Onlesa imprimées
ſur de petits cartons ſéparés & propres à
être placés ſur un pupitre ou à être attachés
àl'inſtrument. La gravure eft d'un genre
particulier qui plaira par ſa netteté.
Six concertos pour le clavecin avec accompagnement
de violon ad libitum ,
dédiés à MADAME , compofés par M.
Simon, Maître de Clavecin des Enfans
de France , oeuvre III ; prix 12 liv . A
Paris , chez l'auteur , rue Ste Apolline ,
porte St Denis , la 3º porte cochere ,
& aux adreſſes ordinaires de muſique.
Ces concertos ſont d'une exécution facile
, & l'amateur pourra les jouer avec
d'autant plus de plaiſir que l'auteur s'eft
attaché à une modulation douce & agréable
, & au chant plus qu'au travail péni
ble d'une compoſition ſçavante & recherchée.
Le Triomphe d'Iris, ariette nouvelle avec
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
accompagnementde violon & baſſe, compofée
par M. Boy , ordinaire de l'académie
royale de muſique ; prix 1 liv . 4 fols.
A Paris , chez l'auteur , rue Croix des Petits-
Champs , & chez le marchand de muſique
, même rue , près la rue coquilliere.
Les Amusemens lyriques. Recueil d'ariettes
& ſymphonies , dédiées à Madame
de Sartine ; propoſé par abonnement .
parM. Loyfeau.
Il manquoit aux amateurs de la mufiſique
la facilité d'en acquérir à un prix
plus modéré que celui qui a eu lieu jufqu'à
préſent. Le public jouira de cet avanrage
à la faveur des nouveaux caracteres
de fonte du Sr Loyſeau , les notes font
d'une forme plus nette &font mieux contournées
que celles qui ont paru juſqu'à
ce jour ; elles ont un oeil auſſi beau que celui
de la gravure.
Cette muſique imprimée procureraune
diminution conſidérable pour le prix ,
foit aux abonnés, ſoit inême à ceux qui ne
feront pas abonnés.
On propoſe deux objets différens que
l'on pourra prendre ſéparément ; ſçavoir,
des ariettes& des ſymphonies.
1
JUILLET. 1770. 173
Dans le courant des années 1770 &
1771 , on donnera vingt-quatre ariettes ,
fix ſymphonies &un oeuvre de ſix duos ;
ce qui fera deux ariettes par mois , une
ſymphonie tous les deux mois , & l'oeuvre
de fix duos au mois d'Avril 1771 .
La premiere livraiſon ſe fait actuellement
, & les autres comme il eſt dit cideflus
.
Prix de l'abonnement.
On paiera pour les 24 ariettes , .. 18 liv.
&pour les 6 ſymphonies & 6 duos , 9
27 liv.
Sçavoir , en s'abonnant l'on donnera
9 liv. & l'on recevra deux ariettes &une
ſymphonie. Au premier Août prochain
9liv.; au premier Novembre ſuivant 9 liv .
& l'on recevra à chaque paiement comme
ci - deſſus , & le dernier trimeſtre ſera fourni
avec les fix duos ſans rien payer.
Ceux qui ne voudront pas s'abonner
pourront choiſir dans cesdeux objets , en
payant pour chacune des ariettes i liv . 4 f.
&chaque ſymphonie 1 liv . 10 ſols.
On s'abonnera chez Loyſeau , l'auteur ,
quai de laTournelle porte St Bernard. Les
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
libraires étrangers , ceux du royaume &
toutes les perſonnes de province qui voudront
s'abonner , s'adreſſeront directement
à lui . Elles auront la bonté d'affran .
chir leurs lettres & le port de leur argent
&d'indiquer les perſonnes auxquelles on
remettra les différentes livraiſons de cet
ouvrage.
Chez la veuve Duchefne , libraire , rue
St Jacques , au Temple du Goût.
Chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife.
On trouvera pareillement chez l'Efprit,
au pied du grand eſcalier du palaisroyal,
tous les morceaux détachés ſéparément.
GÉOGRAPHIE.
I.
NOUVELLE Carte des environs de Fon.
tainebleau , dreſſées ſurles meilleures cartes&
defcriptions géographiques duroyau
me , & afſujettie aux obſervations de M's
de l'académie royale des ſciences , dédiée
& préſentée au Roi par C. Aldring . A
Paris , chez Aldring , graveur géographe ,
rue Perdue place Maubert , à côté des trois
Croiſfans ; Lauraire , peintre & doreur
JUILLET. 1770. 175
rue des Prêtres St Germain - F'Auxerrois
& Cordouin , peintre & doreur , au boulevard&
proche la barriere du Temple.
1 1.
Neuvième & dixième feuilles de la carte
de Normandie. On y trouve les villes de
Falaite , Bernay , St Silvain , Argences ,
Beaumont , Carentan , Iſigny , Valognes,
Bayeux , &c. A Paris , chez Denis & Patour
, graveur , même maiſon rue St Jacques
, vis - à - vis le collége de Louis le
Grand , entre un libraire &un épicier.
MANUFACTURE DE SEVES.
LE Banquet royal a fourni à la manufacture de
Sèves l'occaſion de montrer ce que le zèle & les talens
réunis peuvent produire.
Jufqu'à préſent la porcelaine n'avoit éxécuté
que des objets d'un très-petit volume; morceaux
détachés qu'on ne pouvoit lier à un enſemble raifonné
, qui ne formoient qu'une décoration poftiche.
Le ſurtout que cette manufacture vient
d'exécuter pour la table du banquet , a étonné &
fatisfait les connoiffeurs par l'étendue & la précifion
du travail : l'enſemble de ce morceau eſt tel
qu'on n'enpeut rien ſouſtraire ;&le ſujet aflez riche
pour décorer , fans ſecours étrangers , la table qui
eſtde 30 pieds ſur 14.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un portiquedorique ouvert dans le milieu
de ſa longueur , & dont le centre eſt occupé par la
ſtatue du Roi , d'après le célèbre Pigale; le tout
de porcelaine d'une blancheur éblouiflante. La
beautédu plan , l'élégance des formes & la diſtribution
des ornemens font oublier que l'or & les
couleurs n'y ont point été employés .
Une ſeconde eſtrade ou plate-forme circulaire ,
&de trois marches,poſe ſur le ſommet d'une autre
dont le diamètre eſt aſſez conſidérable pour former
au monument une premiere terraſſe à laquelle
quatre eſcaliers oppoſés entr'eux & répondant aux
faces principales de la ſtatue , ſervent d'entrées.
L'axe vertical de l'eſtrade leur est commun , &
ils ſe terminent aux retours des avant - corps des
murs de terraffe qui achevent la circonférencede
kapremiere eſtrade.
Cette eſtrade double occupe le milieud'un vaſte
boullingrin comparti par diverſes routes ſablées&
des parterres gaſonnés , enfermés de barrieres , au
milieu deſquels on a placé des grouppes d'enfans
qui ſuſpendentdes guirlandes autour d'une colonne
furmontéed'un globe aux armes de France. Les
angles de ces gazons ſont décorés par des vaſes ſur
leurs focles .
Tout ceci eſt environné d'eſcaliers & de glacis
de gazon pour communiquer & pour foutenir les
deux terraſſes àtrois plate - formes du boulingrin
qui accompagnent auſſi ſes principales entrées
faites de magnifiques perrons rectilignes aux extrêmités
du petit axe de l'édifice. Les plate-formes
du milieu plus élevées que les autres portent les
colonnes & deſſinent un plan rectangulaire aux
angles duquel on a ſubſtitué des quarts de circonférence
, pour recevoir d'une maniere concentri
JUILLET. 1770. 177
que des fontaines extérieures à la colonnade ; les
autres plate - formes font des promenoirs d'une
grande largeur , les uns pour circuler le boulingrin
au niveau de fon premier glacis , les autres
encore plus bas circulent le portique & les fontaines
angulaires ; on voit ceux- ci bordés d'une baluſtrade
d'expreffion dorique & relative à la combinaiſon
des colonnes ; d'ailleurs elle eſt terminée
dans ſes parties droites & fes courbes à des piedeſtaux
agrandis de plan & amortis par un globe
aux armes de France, foutenu de ſon piedouche
orné de ruſtiques; le tout , poſe ſur les murs de
terraſles qui joignent aux grands perrons des entrées
, fert de dernier terme aux portiques. Les colonnes
font accouplées &les entablemens en plate-
bandes n'ont aucune interruption ; on obſerve
avecautant de plaiſir quede ſurpriſe les chapiteaux
ne ſe point pénétrer ; il en eſt de même des baſes.
Aumoyen de la ſucceſſion alternative des parties
liffes &des parties travaillées de la frife , les
trigliphes & les méthopes y étant exécutés à la
rigueur font le plus bel effet; ces derniers contiennent
alternativement le chiffre du Roi , les ar,
mes de France , celles de l'Empire & celles duDauphiné
ſur un fonds rayonnant. L'ordonnance du
grand côté de l'édifice , abſtraction faite de l'efpacement
plus conſidérable du milieu pour manifefrerdavantage
au dehors la ſtatue du Roi , & pour
introduire au boulingrin , a fix entre-colonnemens
&huit accouplemens ſur une ligne droite terminée
par les tours creuſes du plan , chacune defquelles
a un entre- colonnement & deux accouplemens.
Le grouppe de trois colonnes de chaque
angle faillant & mixtiligne ne renferme aucunes
licences. Chaque accouplement poſe ſur un focle
orné de tables laillantes ruſtiquées;des focles fur
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
montés de caffolettes poſent ſur l'entablement
pour amortir les grouppes des colonnes accou
plées..
Pour produirele même effet aux angles faillans ,
ony a placé le chiffre des deux époux dans un cartel
foutenu par des enfans qui les ornent de guirlandes
qui circulent ſur toure la crête de l'édifice
par feftons , dont la fufpenfion part des ances des
caffolettes , & ornent ſans interruption toute la
partie ſupérieure du bâtiment : chaque entrecolonnement
contient une ſtatue élevée ſur un pié
deſtal ; le goût & le travail précieux de ces figures
forment l'aſpect le plus intéreſſant..
L'ordonnance fur la direction du grand axe eſt
la même que celledu grand côté; elle est compopoſée
de trois entre - colonnemens & quatre acou
plemens. L'entablement n'eſt point interrompu .
Quatre grands baſſins circulaires & concentri--
ques aux tours creuſes de l'édifice , bordés de gazon
, reçoivent les eaux d'autant de fontaines.
compoſées du piédeſtal de même plan & fervant de
fupport très- élevé à une cuvette , du milieu de la
quelle s'éleve une gerbe d'eau ; ſa chûte reçue dans
le même baffin s'écoule par trois muffles de Lion
distribuésſur l'extérieur de la cuvette entre les trois
figures des Graces qui embraſſentle piédeſtal .
Au milieu des extrémités du portique , la ter
raſſe ſemble s'élargir , & la balustrade s'éloigner
davantage des colonnes. Cet élargiſſement forme
le pallier d'un perron à deux eſcaliers par leſquels
on deſcend àun parterre orné d'un baſſin & de
deux piéces de broderie , dans lesquels on a enclavé
les faiſons repréſentées par des enfans. Ces
objets ſont environnés de grandes routes pour la
promenade , & il y a encore un grand efcalier de
JUILLET. 1770. 179
face& deux de côtés pour deſcendre au niveau de
la table. Ces deux parterres ſont du reſte plantés
de bornes vers leurs limites ; & des têres de ces
bornes pendent des guirlandes de fleurs en figne
de fête . Le baſſin du milieu reçoit encore un grand
morceau de porcelaine ; il conſiſte en trois figures
de fauvages qui ſoutiennent avec effortunvafe dignede
labeauté de ſes ſupports.Le ſuccès de cet ouvrage
fait beaucoup d'honneuràla manufacturepar
T'exécution la plus parfaite . On en doit l'invention
&le deffin à M. Bachelier , de l'académie royale de
peinture & directeur des écoles royales gratuites .
Cet artiſte , célèbre par ſes talens diftingués dans
différens genres , & par fon zèle patriotique pour
Tutilité des arts & des artistes françois , a réuni
dans cette occafion tous ſes talens échaufés par le
fentiment , & a formé , on oſe dire , un monument
admirable digne d'être confervé par l'objet qu'il
repréſente , & par les circonstances qui y ont donné
licu..
LETTRE de M. Souflot à M.le Marquis
deMarigny , en date du 12 Mai 1770.
M. Lorſque j'ai eu l'honneur de vous faire
voir , à l'occafion du mémoire manufcrit de M.
Patte , différens domes d'Italie mis en comparaifon
avec celui de l'égliſe de Ste Genevieve , vous
m'avez paru ſentir la force de mes points d'appui
&de ma future conſtruction . Mais , comme je
vous dois tous les ſoins néceffaires pour vous ôrer
juſqu'à la moindre des inquiétudes que la tournure
fpécicule de ce mémoire , & la hardiefle des
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
affertions qui y font contenues auroient pu vous
donner & au Public depuis qu'il eſt imprimé , j'ai
cherché avec tout l'empreſlement poflible à me
confirmer par les yeux d'autrui dans l'opinion que
j'avois de mes principes & de mes moyens de conftruction.
J'avois d'abord conſulté M. Perroner ,
parce que j'ai beaucoup de confiance dans ſes lumieres
,& auffi parce que M. Patte lui avoit prêté
auprès de vous , Monfieur , des ſentimens favorables
à ſa critique. J'avois mis ſous ſes yeux le mémoire
de M. Patte , les deffins qui y étoient joints
& ceux de quelques domes d'Italie que j'avois ,
afin qu'il les mit en comparaiſon avec ceux du
dome de Ste Genevieve. Il me donna ſon avis par
écrit d'après l'examen qu'il en avoit fait. J'eus
T'honneur, Monfieur , de vous communiquer alors
ſes réponſes ; elles ont été imprimées depuis dans
leMercure.
J'aipensé enſuite qu'il ſeroit utile que j'eufſe à
l'académie d'architecture des conférences fur les
deffins de différens domes , quej'y porterois fucceflivement
& dont l'examen pût démontrer évidemment
combien M. Patte eſt éloigné de connoître
ce qu'il eſt poſſible de faire dans ce genre
d'ouvrage. L'académie m'a paru defirer , d'après
ceux qu'elle a déjà examinés , que j'en fiſſe graver
une ſuite , & je vais m'occuper de ce ſoin , parce
que ce ſera répondre par des faits. Mais, ces opérations
exigeant du tems , &perſonne ne devant
&ne pouvant avoir plus d'empreſſement que j'en
ai pour vous tranquilifer , j'ai cherché des moyens
plus courts pour détruire les inquiétudes , que l'on
atâché de vous donner. Je les regarde, Monfieur,
comme une ſuite de l'intérêt que vous prenez à
ma réputation& à la réuſſite d'un édifice pour lequel
vous m'avez honoré de votre confiance en
JUILLET. 181
1770 .
me chargeant d'en faire les deſſins & d'en ſuivre
l'exécution. Mon zèle pour y répondre a toujours
été & ſera toujours des plus ardens . Je ſuis certainement
bien éloigné de croire qu'après avoir vu
les ouvrages conſidérables & de différens genres ,
que j'ai faits à Lyon pendant quinze ans , la facriſtie
de Nôtre- Dame à Paris dont vous avez bien
voulu me charger , & enfin ce que j'ai fait ſous
vos yeux & pour vous - même , Monfieur , vous
puiffiez avoir des craintes réelles ſur l'exécution
du dome de Ste Genevieve. J'en ai déjà_fait un à
l'Hôtel-Dieu de Lyon , qui eft preſque auffi confidérable
dans ſa grande dimenſion , & c'eſt undes
objets de mon art dont j'ai le plus étudié la conftruction
dans mon premier voyage d'Italie & dans
celui que j'ai eu l'honneur de faire avec vous ,
ayant alors des yeux fortifiés par des années de
pratique. Les voûtes très - conſidérables de la
bourſe& du théâtre à Lyon, dont la hardicfle donnoit
de l'inquiétude, ſont des preuves exiſtantes
de la manieredontj'ai ſçu renvoyer les efforts fur
les réſiſtances. Cependant , Monfieur, comme je
dois avoir & comme j'ai réellement le plus grand
& le plus jufte defir de vous prouver juſqu'à quel
point j'ai réftéchi fur mon ouvrage , & combien
je crois m'être aſſuré , &par mes yeux & par ceux
d'autrui , d'exécuter avec toute la folidité néceffaire
, j'ai l'honneur de vous faire ici une propofition
pour M. Patte , & de vous ſupplier d'ajouter
àlabonté avec laquelle bien voulu me
parler dernierement ſur ſa critique , celle de le
faire appeler & de lui dire que je m'engage à dépofer
chez M. Lambert , notaire , rue St Honoré
près la barriere des Sergens , douze mille livres ,
& même s'il eſt bien aiſe de gagner davantage
vingt- quatre mille livres , pourvû qu'il fafie un
vous avez
182 MERCURE DE FRANCE.
pareil dépôt , ſoit en argent , ſoit en papiers équivalens.
Cela fait : fi je ne démontre pas que l'équation
, qui est dans ſon mémoire imprimé , eft
fauſſe vis - à-vis du dome de Ste Genevieve & de la
maniere dont il ſera conſtruit ; & fi je ne démontre
pas auſſi , par des exemples convainquans, que
cedoine bâti folidement ſans avoir des épaifleurs
inutiles de murs & de voûtes , & un poids de matériaux
nuiſible , fera porté ſur les quatre piliers
deſtinés à le recevoir , avec autant de fûreté , que
des domes bâtis depuis long - tems & qui n'ont
point fouffert d'altération , le ſont ſur les piliers
qui les ſoutiennent; M. Patte prendra le dépôt chez
le notaire pour en ufer comme de choſe à lui bien
appartenante,& en dédommagement des frais qu'il
a faits pour l'impreſſion de fon mémoire. Si au
contraire je démontre ce que je viens de détailler,
Je dépôt ſera à mor ; maisje n'en profiterai pas , je
l'employerai à continuer la conftruction des quatre
piliers critiqués par M. Patte , & je ferai les
frais d'une inſcription fur marbre , qui lui fera
l'honneur qui lui ſera dû pour la ſomme qu'ilaura
perdue , & qui fera placée au bas d'un des quatre
piliers dont eſt queſtion.
Je fuis , &c..
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL .
Le dimanche 3 Jain , on a exécuté au
Concert Spirituel Exultabo, motet à grand
JUILLET. 1770. 184
choeur de M. de Lalande. Mile Delcam
bre a chanté avec beaucoup de goût &
d'expreffion Regina Cæli , petit moter
d'une muſique agréable & piquante dans
legenre italien, compofée par M. Botzon,
de l'académie royale de muſique . M. Bezozzi
a exécuté ſupérieurement un concer
to de hautbois. M. Legros & fon épouse ,
Mile Moriffet , ont mis beaucoup d'ac--
cord , d'art & de goût dans la maniere
dont ils ont rendu Exultatejufti , moter
enduod'une compofition agréable & bril
lante de M. d'Auvergne , ſurintendant de
la muſique du Roi. M. Traverſa, premier
violon de la muſique de S. A. S. Mgr le
Prince de Carignan , a fait voir le plus.
grand talent dans l'exécution d'un beau
concerto de violon de ſa compofition . Il
eſt ſupérieur aux plus grandes difficultés;
&il plaît autant qu'il étonne par la fûreté
& la rapidité de fon archet. Ce concert
a fini par Lauda Jerufalem , motet à grand
choeur de M. Philidor, dans lequel on a
beaucoup applaudi les grands traits d'harmonie
, la belle expreffion , les chants variés
& le ftule nerveux qui caractériſent
les compofitions de cet habile maître..
Madame Philidor , dont la voix eſt ſi innéreffante
, a parfaitement rendu pluſieurs.
184 MERCURE DE FRANCE.
recits ; & M. Richer fon frere qui mettant
de goût & d'ame dans ſon chant , a fait le
plusgrand plaiſit.
Dans le concert du jeudi 14 Juin , on a
exécuté Dominus regnavit , motet de Lalande.
MM. Bezozzi & Traverſa ont mérité,
à leur ordinaire , les applaudiſſemens
duPublic. Mile Delcambre a chanté aufli
avec ſuccès Exaudi Deus , motet à voix
feule. On a entendu avec un nouveau
plaifir Mde Philidor dans un moter charmant,
compoſé par ſon mari. On a donné
de juſtes éloges au motet Beatus vir , dont
l'Abbé Girouſt, maître de muſique des SS.
Innocens , eſt l'auteur.
AMlle Delcambre , du Concertſpirituel.
QUAND votre voix tendre & légere ,
Confacrant fon eſſor aux louanges de Dieu ,
Module avec tant d'art ſa devote priere ,
Plus d'un coeur en ſecret brûle d'un autre feu ;
Je ne ſçais quelle eſt cette flame ,
Mais je la chéris & je ſens
Que, ſi j'avois vos doux accens,
Je l'allumerois dans votre ame.
Par M. de la Louptiere.
JUILLET. 1770. 185
OPERA.
L ACADÉMIE royale de muſique a
continué les repréſentations de Zaïde.
Mile. Duplant a foutenu cet opéra par
l'intérêt qu'elle met dans le rôle de Zaïde ,
par la nobleſſe & la belle expreſſion de
fon chant. Mile. Rofalie dont l'organe
ſemble tous les jours acquérir plus de
force , & qui met beaucoup d'intelligence
& d'expreſſion dans ſon jeu , ajoute ſans
ceſſe aux eſpéarnces que l'on conçoit de
ſes talens . Elle a fait valoir le rôle d'Ifa-
⚫ belle. M. Durand a eu le plus grand fuc
cès dans le rôle de Zulema , où il développe
un organe brillant & flatteur.
Mlle. Heinel a danſé le pas qui lui étoit
deſtiné , & a renouvelé les applaudiſſemens
& l'admiration du public , enchanté
de la dignité & des graces de ſa perſonne
& de la perfection de ſa danſe , qui eſt
enmême tems moelleuſe & forte , hardie
& gracieuſe . M. Dauberval qui mettant
de force , de grace & de préciſion dans
ſadanſe , M. Gardel qui ſemble atteindre
à la perfection de ſon art , ont fait auffi
beaucoup de plaifir. Mile. Aſſelin &
186 MERCURE DE FRANCE.
Mile. Pelin ont été juſtement applaudies .
L'Académie royale de muſique préparedes
fragmens compoſés de trois actes , tirés
de différens opéras .
Noussommes obligés de renvoyer à un
auire volume du Mercure le détail des
fpectacles de la Cour.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEs Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné gratis à Paris le vendredi
premier Juin , à cauſe du mariage de Monſeigneur
le Dauphin , le Joueur & Crifpin
rival de ſon maître , ſuivi de la
Chaconne de la Mafcarade du Malade
imaginaire . Ce ſpectacle a été écouté
avec beaucoup d'attention par le peuple ,
auquel les traits de fentiment & de vrai
comique n'ont pas échappé , tant il eſt
vrai que les hommes les moins inſtruits
ont un inftinct qui les avertit de ce qui
eſt bon & de ce qui eſt beau , fur-tour
lorſque ces hommes font affemblés .
On a donné le famedi 2 Juin la premiére
repréſentation de la Repriſe des
Illinois , tragédie de M. Sauvigny , avec
des changemens conſidérables qui ont
1
JUILLET. 1770 . 187
mis plus de netteté dans l'action , plus
de liaiſon dans les ſcènes , & plus de
vérité dans les caractères des perſonnages;
mais ce drame eſtimable nous paroît tou .
jours manquer ſon effer , parce que l'intérêt
eſt divifé & néceſſairement affoibli
en ſe partageant entre tous les perfonnages.
L'amour , la fidélité , le reſpect pour
ſes Dieux , & l'attachement pour fon pays.
font tracés dans le rôle de la Princeffe ;
les fureurs de l'amour , mais d'un amour
produit par la beauté & par l'eſtime , font
excufables dans un jeune François , qui
joint l'enthouſiaſme de la gloire au
feu des paffions. La généroſité , la nobleſſe
& l'énergie de la vertu fortement
exprimées dans le rôle du Général
François ; le caractère d'une ame fiére &
vertueufe dans Hiaſcar & dans les autres
Illinois ; tous ces traits follicitent l'admiration.
Il en réſulte alors un tableau
également éclairé dans toutes ſes parties ,
& il n'y a aucun perſonnage dominant
qui fixe l'attention & concentre l'intérêt.
M. Molé a joué avec beaucoup de
chaleur & de feu le rôle du François réfugié
; & M. Briſard avec le plus grand
intérêt celui du Pere ; Mlle. Dubois a
misde la nobleffe &de la ſenſibilité dans
188 MERCURE DE FRANCE.
le rôle de la Princeſſe. M. Dauberval a
joué avec intelligence le rôle d'Hiascar ,
joué dans les premiéres repréſentations
par M. le Kain.
On a remis fur le même théatre la Jeune
Indienne , comédie charmante en un acte
&en vers de M. Chamfort. On fçaitavec
quelle naïveté , quelle vérité , quelle ame
Mlle. Doligny repréſente la Jeune Indienne.
M. Preville a fait auſſi le plus
grand plaifir dans le rôle du Quaker ,
dans lequel il exprime admirablement la
franchiſe quelquefois auſtère d'une ame.
vertueuſe. M. Monvel a jouéavec intérêt
dans le rôle de Betton , amant de la Jeune
Indienne.
COMÉDIE ITALIENNE
D. ALVAR & Mincia , comédie en trois
actes & en vers , mêlée d'ariette , a été jouée
fans ſuccès le 13 Juin ſur le théatre de
la Comédie Italienne ; le ſujet eſt tiré de
Gilblas ; mais le Sage ſe ſeroit bien
gardé de l'employer ſur la ſcène. Les
pleurs d'une veuve qui ſe remarie ne font
pour nous qu'un objet de ridicule , le
premier mari qui revient trop tard ne
JUILLET. 1770. 189
l'eſt pas moins dans nos moeurs , il eſt
un fot s'il aime encore , car il ne peut
ſe perfuader qu'il eſt aimé ; celui du ſecond
est bien plus extravagant , furtour
lorſqu'il n'eſt qu'une foible copie
du froid Wolmard , caractère qui peut
être poſſible , mais jamais intéreſſant ;
un perſonnage ne touche les ſpectateurs
ou les lecteurs , qu'autant qu'il eſt
par lui -même affecté par de grandes paffions
: au reſte , il eſt à ſouhaiter que
cette épreuve fâcheuſe d'un auteur &
d'un muſicien encore inconnus , arrête
les diſpoſitions où ſont pluſieurs auteurs
de ne préſenter ſur nos théâtres que des
ſujets romanesques & lugubres , affectation
qu'on ne ſçauroit trop condamner ,
&qui paroît fur-tout déplacée ſur celui
de nos théatres , où le rire a toujours
cherché fon dernier azyle ; le ſuccès du
Déferteur , quoique mérité à pluſieurs
égards , ne doit pas tirer à conféquence :
trois actes d'intérêt peuvent difficilement
ſe foutenir en muſique. Dans celle de la
pièce nouvelle on a paru regretrer la
perte de quelques airs affez agréables &
qui ont fait bien eſpérer des talens de
leur auteur ; mais nous nous abſtiendrons
de le nommer , ainſi que le compagnon
de ſes travaux , parce que l'un & l'autre
190 MERCURE DE FRANCE.
ont des talens , & peuvent reparoître
d'une manière plus avantageuſe.
Mlle . Menard a paru le 27 Mai ſur le
même théatre dans le rôle de Louiſe dans
le Déferteur , & depuis dans ceux d'Annette
& de Lucile avec un ſuccèsfoutenu .
Cette actrice intéreſſante , dont la figure ,
l'ame & les talens donnent les plus grandes
eſpérances , n'a interrompu ſes débuts
que par une indiſpoſition qui lui permettra
bientôt de les reprendre.
Madame Gourville a auſſi paru le 17
Juin fur ce théatre fécond en débuts ; cette
actrice a reçu quelques applaudiſſemens
dans les rôles de caractère qu'elle a joués
dans Rofe & Colas , le Maréchal , le
Maître en droit & le Bucheron ; elle met
de l'intelligence dans ſon jeu , & elle a
quelque habitude de la ſcène , mais elle a
peu de yoix & une prononciation diffi.
cile. Il n'y a pas d'apparence qu'elle puiſſe
être utile dans un emploi déjà rempli par
pluſieurs actrices qui depuis long tems
font en poffeffion de plaire au public.
JUILLET. 1770. 191
DETAIL des Illuminations faites dans
les jardins du château de Versailles le
Samedi 19 Mai 1770 , pour le mariage
de Mgr le Dauphin , ordonnées par M.
le Duc d'Aumont , gentilhomme de la
chambre du Roi ; conduites par M. Papillon
de la Ferté , intendant & contraleur
de l'argenterie , menus - plaisirs &
affaires de Sa Majesté , fur les deſſins du
Sr Michel-Ange Challe , deffinateur de
la chambre du Roi,
Le premier objet qui frappa la vue dans l'obſcuzité
, après le feu d'artifice , fut le palais du ſoleil,
placé à la tête du grand canal. Son éclat fixa l'at
tention des ſpectateurs & fut le ſignal de l'illumination
générale du parc ; comme ſi des rayons du
ſoleil élevé au ſommet de cet édifice , dût partir le
feu deſtiné à répandre la lumiere dans toutes les
parties de décorations compoſées pour former cette
grande illumination. En effet ce vaſte édifice
futallumé comme par enchantement , ſes feux fe
communiquerent à toutes les différentes parties du
parcqui le trouverent éclairées en quelques minutes
par le moyen d'une mêche de communica
tion dont l'invention & la compoſition ſont dues
au zèle & aux ſoins de M. de Varenne de Béoſt ,
correfpondant de l'académie royale des ſciences ,
lequel , peu de jours auparavant , avoit lu à cette
même académie un mémoire fur divers moyens
192 MERCURE DE FRANCE.
d'allumer en peu de minutes un très-grand nombre
delampions.
La cour des miniſtres fut éclairée par un cordon
de lumiere poſé ſur la double balustrade qui l'entoure
, près de laquelle étoient placés , à diſtance
égale dans la partie inférieure , de grands ifs chargés
de feux. La cour royale , celle des princes &
celle de la chapelle étoient couronnées ſur leurs
entablemens d'un filet de lumiere.
Lesbroderies & les bordures des baſſins des trois
parterres d'eau , du midi &du nord, ont été ſuivies
parun cordon lumineux qui en diftinguoit les
maffes& la diverſité .
La balustrade ſupérieure de l'orangerie , les
bords des terraſſes du côté du nord & du midi formoient
un cadre à ces différens objets , au milieu
duquel s'élevoit un if de fer iſolé de 40pieds de
hauteur couvertde plus de deux mille lumieres ,
dont les feux ſe multiplioient de tous côtés à travers
les parties de ſa baſe & celles de ſon ſommet,
formées en treillages & à jours .
Sur les charmilles qui entourent les parterres ,
en face du château , étoient placées , entre les ſtatues
qui les décorent , des pyramides de 25 pieds
dehaut , dont les formes variées préſentoient différens
effets de lumieres , leſquelles ſe joignoient
aux feux qui entouroient les fontaines des lions &
des tigres au bas du parterre d'eau.
Au côté du grand eſcalier qui conduit au baffin
de Latone , fix ifs iſolés formoient une partie circulaire.
I eur prodigieuſe quantité de lumieres s'uniſſoient
à celles que portoientddeetrès grandes pyramides
diftribuées entre les figures de ce vaſte
parterre. Lesbords des rampes , les deſſins enbroderie
de ces parterres , ainſi que le tour de ces
baffins ,
JUILLET. 1770. 193
Baffins , étoient tracés par un cordon de lampions
allumés.
De très-grands pots à feu , poſés ſur les mortiers
qui avoient fervi au feu d'artifice , couvroient les
rampes ſupérieures qui entourent le baſſin de Latone
, & produiſoient un effet prodigieux par leurs
maſſes de lumieres .
Le bas des parterres repréſentoit dans toute fon
étendue& dans la partie circulaire qui précède l'allée
royale , communément nommée le tapis verd,
des obéliſques aux côtés des termes & des figures
qui ornent cette belle partie du parc.
L'allée royale étoit décorée , entre chacun des
vaſes & des figures qui en embelliſlent les côtés ,
par des ifs & des pyramides qui , alternativement
répétées jutqu'au baffin d'Apollon , fixoient l'oeit
étonné par leur quantité innombrable de lumières
, dont l'effet a été auſſi agréable qu'il étoit furprenant.
L'objet qui a paru attirer le plus l'admiration
étoit poſe ſur la partie immenſe qui s'étend depuis
le tapis verd juſqu'au grand canal , dont les bords
de ce côté , ainſi que les vaſtes contours du baflin
d'Apollon étoient couverts d'un double cordon
lumineux.
Des arcades d'une architecture ruſtique de so
pieds d'élévation , ſéparées par de grandes pyramides
, formolent un iminente portique au tour
de cet eſpace. Toutes les parties de l'architecture,
celles des pilaſtres , des entablemens qui ſervoient
d'impoſte aux arcades , étoient tracées par des lignes
de lumieres Des luftres chargés de plus de
cent lampes allumées étoient ſuſpendues ſous les
archivoltes de ces arcades entre des guirlandes de
1. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
feux , dont l'éclat réunià la mafle générale ſe re
produiſoit à l'infini dans les eaux dubaſſind'Apol-
Ion&dans celles du canal.
Cet étonnant ſpectacle s'unifloit àune perfpective
immenſe de lampions & d'ifs iſolés ſur les
bords du canal depuis ſon commencement juſqu'à
ſon extrémité , laquelle étoit terminée par
un édifice de 230 pieds de baſe ſur 120 d'élévation.
Ce monument préſentoit le portique d'un
temple , ſurmonté d'un fronton , au ſommet duquel
étoit fixé un ſoleil de 192 pieds de circonférence,
& dont le diſque formé d'une réunion de
grands reverberes avoit 60 pieds de circuit. Les lignes
qui traçoient l'architecture de cette grande
partie, ainſi que les rayons du ſoleil , n'étoient
formées que par des lampions dont la lumiere cédoit
au prodigieux effet des reverberes .
Quatre fontaines , ſur leſquelles s'élevoient des
étoiles dont les centres étoient auſſi couverts de
reverberes , accompagnoient ce grand édifice &
réuniſſoient leurs feux à ceux des bords du canal ,
dont l'étendue eſt de plus de 8co toiſes.
Les feux répétés de cette grande quantité d'objets
fur la furface des eaux , reproduits & multipliés
à l'infini , s'unifloient au brillant ſpectacle
que préſentoit une flotte lumineuſe compoſée de
plusde cinquante bâtimens , frégates ou gondoles
toutes apareillées , avec des lanternes qui en marquoient
les différens agrès; leurs variétés , lebon
ordrede leur marche, foutenus d'unemuſique éclatante
, produiſoient un double enchantementqui
fembloit fixer l'admiration .
Deux mai placés entre le baſſin d'Apollon & le
bout du canal , ſurmontés de couronnes & entou.
sés de guirlandes de fleurs , couvroient deux arJUILLET.
1770. 195
theſtres nombreux , dont la muſique invitant à
former pluſieurs danſes , animoit encore dans cet
te partie, ce magnifique ſpectacle auquel la ſatisfaction
publique paroiſſoit concourir.
Douze des plus beaux boſquets de ce parc enchanté
réuniſſoient la beauté & la variété de leurs
caux aux feux des différens objets dont ils étoient
décorés. Toutes les allées qui y conduiſoient
étoient éclairées par des luſtres ſuſpendus à des
diſtances égales dans leurs milieux & à leurs extrémités.
La ſuperbe colonnade dont l'alpet ſemble réaliſer
une féerie , porroit ſur ſon entablement , ſur
fon acroterre& ſur les vales qui la couronnent ,
un triple cordonde lumieres. Chacune des arcades
avoit un luſtre ſuſpendu ſous la lette de ſon
archivolte au-deſſus des caux jailliſſantes de ſes
fontaines .
La ſalle des maronniers , conſacrée à la danſe,
avoit de très - grands orcheſtres àſes extrémités;
des luſtres entre les arbres éclairoient ſon enceinte
&formoient tout-au-tour un cercle lumineux. Un
soncours prodigieux s'empreſſoit dans cette grande
falleàpartager les plaiſirs de cette belle fête.
L'ifle d'amour paroiſſoit entourée de grandes
pyramides. Le boulingrin de la partie ſupérieure
avoitundouble rang de lampions , ainſi que les
bords de l'allée qui partagent cette grande piéce
d'eau.
En face de cette contr'allée , dans une des grillesdumail,
étoit placé un théatre ſur lequel plufſeurs
repréſentations comiques & pluſieurs jeux
ſe ſuccéderent ſans interruption , & entretenoient
unenombreuſe aſſemblée de ſpectateurs en variant
desplaiſirs.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
Pluſieurs grouppes lumineux , portés par des
girandoles & par des ifs , entouroient ce ſpectacle
& s'uniffoient aux lampions répandus dans cette
allée, dont les extrémités avoient un objet plus
conſidérable pour en terminer le point de vue.
Au côté oppolé , à la droite de l'allée royale ,
le boſquet des domes offroit un coup d'oeil des
plus agréables . Un double cordon , placé ſur les
balustrades qui entourent le baffin , en éclairoit le
milieu & répondoit à la lumiere des obéliſques
placées entre les figures qui décorent ce beau bofquet.
L'intérieur des ſuperbes ſalons de marbre
qu'ils renferment étoit éclairé par des girandoles
placées à chacun de ſes angles. Des luftres , fulpendus
auprès des charmilles , paroiſſoient en occuper
le milieu ; deux cordons de lumieres couronnoient
leur amortiſſement.
Des allées , éclairées par des luſtres, conduiſoient
au baſſin de l'Encelade , dont la décoration compoſée
de grandes pyramides placées dans chacune
des faces octogones de ce grand boſquet , jointes
à un cordon de lumieres ſur la bordure & fur le
boulingrin qui entoure le baffin , paroiſſoient
l'éclairer ſuffisamment & le rendoient remarquable
par la ſimplicité.
Lagerbe de ce même côté préſentoit un tableau
varié. La forme de fon bathin , élevé fur des gradins
de gazon en amphithéâtre partagés en cafcades
dans les milieux , n'étoit deſſinée que par des
lumieres rangées ſur chacun de ſes degrés ; des girandoles
poſées ſur des piédeſtaux qui terminent.
la partie rampante de ſescaſcades accompagnoient
la mafle d'eau que forme cette gerbe , & ſe refléchiſſoient
dans le double baſſin qui l'entoure. I
Les allées folitaires du boſquet de l'Etoile ne
JUILLET. 1770. 197
pouvoient être éclairées que par des luſtres; leur
peude largeur n'admettant point d'autres moyens,
chacune des figures qui ornent cette partie fixoit
laplace de ces luſtres , ainſi que les angles & les
extrêmités des allées . Le ſalon qui forme le milieu
dece boſquet en étoit entouré& en avoit un confidérable
ſuſpendu au milieu .
Les grands boſquets qui ſe préſentent les premiers
au commencement de l'allée royale étoient
annoncés par des pyramides dans leurs principales
entrées ; de ſemblables entouroient & éclairoient
les ſalons qui ſont au milieu & s'unifloient à un
cordon de lumiere autour de leur baffin. Les autres
ſalles placées aux quatre coins de ce boſquet
avoient de très-grands luſtres qui en failoient diftinguer
l'intérieur. D'autres luftres , d'une grandeur
moins conſidérable , distinguoient les allées
qui y aboutiſſent & les entourent.
A l'angle du parterre de Latone , au boſquet
Dauphin , dont l'eſpace vuide eſt plus confiérable
que dans les précédens , étoit élevé un théâtre de
70 pieds de profondeur ſur lequel ont été repréſenté
des préces analogues à l'objet de la fête, précédées
de danſes ſur la corde & de tours de force.
Cettegrande ſalle étoit ornée de luftres entre ſes
arbres , d'obéliſques aux côtés des ſtatues du Roi
&de la Reine , de grandes lires& de grouppes de
dauphins dans les contr'allées qui l'entourent.
L'effet prodigieux de cette grande réunion de lumieres
, l'agrément du ſpectacle attiroient dans cet
endroit une foule de curieux qui ſembloient ſe reproduire
& ſe multiplier à chaque inſtant.
Le boſquet des trois fontaines , dont les eaux
préfentent un coup d'oeil ſi ſurprenant étoit
entouré , ainſi que les rampes & les contours de
,
I mi
198 MERCURE DE FRANCE:
ſes baſſins ,d'une chaîne de lampions , de lires, de
grouppes de dauphins & de pyramides illuminées
adoſlées aux charmilles qui éclairoient les trois
parties deceboſquet, & répétoient fucceſſivement
Jeurs lumieres dans les eaux jailliſſantes & dans les
baflins.
Des maſles de lumieres diſtribuées fur des ifs
annonçoient un théâtre par-delà les baſſins des
Maiſons, à l'extrêmité de l'allée qui defcenddu parterredu
nord à la contr'allée du baffin d'Apollon .
L'effet des eaux , la variété des jeux &des Ipectacles
diſtribués au milieu & aux extrémités du pare
diſperſoient la foule innombrable de ſpectateurs
&en empêchoient la trop grande confufion.
Une muſique militaire la plus éclatante ſe promenoit
dans la vaſte étendue des allées &desbolquers
& failant retentir l'air de ſes ſons harmonieux
, animoit les plaiſirs de cette grande fête .
La ſalle du bal , dont la forme eft fi favorablement
conçue pour ſon objet , étoit entourée de
gradins peints en charmilles & remplis d'une foule
empreflée à partager les plaiſirs de la danfe , pour
lequel ce lieu étoit préparé. La partie ſupérieure
au-deſſus de l'amphithéâtre étoit décorée de pyra
mides & de grouppes de dauphins couverts de lumieres.
Chacun des beaux vaſes & des girandoles
qui s'élevent au- deſlus des jets d'eau & des caſcades
, & ornent le milieude ce boſquet , ſervoient
de baſes à de grandes girandoles. Des cordons lumineux
deffinoient les rampes, celles des caſcades
& letour des baffins. Pluſieurs lumieres , placées
dans le fond des rochers , étoient apperçues à travers
la limpidité des eaux pendant le jeu de leurs
eafcades.
Unenombreuſe ſymphonie animoit les danfos
JUILLET. 1770. 199
qui ſe ſuccédoient ſans interruption juſqu'au lever
de l'aurore qui parut venir trop tôt terminer les
plaiſirsdecettenuit enchantéc.
FÉTE de la Ville de Paris.
Le 30 Mai , jour de la fête que la Ville de Paris
adonnée à l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin,
cette fête fut annoncée au peuple à fix heures
du matin par une ſalve d'artillerie de la ville , & à
midi par une pareille ſalve. Vers les ſept heures dú
foir , on commença à faire couler les fontaines de
vin&àdiſtribuer au peuple du pain &de la viande
dans les différens endroits de cette ville & à différens
carrefours donnant ſur les remparts du nord.
Vers les neufheures du ſoir , il y eut une nouvelle
ſalvedel'artillerie de la ville, pendant laquelle
on tira un feu d'artifice , préparé dans la place
de Louis XV , &après lequel on illumina les deux
grands bâtimens avec une quantité prodigieufe
de lampions qui deſſinoient l'architecture , &
avecdes luftres compoſés de petites lanternes pla
cées entre les colonnes. Le pourtour de cette place
futpareillement illuminé , ainſi que les fontaines
de vin& les orchestres qu'on y avoit établis. Les
rempartsdu nord furent illuminés comme les jours
précédens par les deux cordons de lanternes en
reverberes : on avoit ajouté une illumination à
chaque arbre , d'un bout à l'autre de ces remarts.
On illumina auſſi les boutiques de la foire,
Il y eut là, pendant toute la nuit , un grand
concours de peuple. On avoit conſtruit des orcheſtres
devant l'hôtel -de ville,celui du Gouver
neur de la ville , celui du Prévôt des marchands
&les maiſons des officiers du bureau dela ville ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fit au peuple , dans ces différens endroits,
unedistribution de pain &de viandes. A l'entrée
de la nuit , toutes les mifons de cette capitale
&des fauxbourgs furent illuminées. Pluſieurs
furent remarquables par des defleins d'un bel
effet.
Les décorations du feu d'artifice , dont la hauteur
étoit de cent trente pieds , repréſentoit le
temple de l'hymen Ce temple , dont l'architecture
étoit d'ordre corinthien , étoit porté ſur un
foubaflement décoré de caſcades , de fontaines &
de groupes de figures allégoriques . La face principale
, qui ſe préſentoit du côté des colonnades
où l'on avoit préparé des loges pour lesperſonnes
de la cour que la ville avoit invitées à cette fête ,
& pour d'autres perſonnes de diſtinction , étoit
formée par fix colonnes portant un fronton ,
dans lequel étoient repréſentés l'emblême de la
France & de l'Empire & les chiffres unis de Monſeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Cette face étoit ornée de guirlandes ; des fleurs
entouroient les colonnes , dans l'intervalle defquelles
on voyoit l'intérieur du temple. Le fronzon
étoit furmonté d'un attique , ſur lequel étoit
repréſenté un bas relief allégorique. Tout cet édifice
étoit terminé par un obéliſque , ſur les faces
duquel étoient grouppées différentes figures qui
attachoient au ſommet avec des guirlandes
de fleurs , les médaillons de Monſeigneur & de
Madame la Dauphine . On avoit élevé derriere
cet édifice un baſtion , dans lequel on avoit placé
les batteries qui accompagnoient l'exécution du
feu , ainſi que la girande qui l'a terminé.
,
Les plaiſirs de cette fête ont été troublés par
des malheurs. La rue par laquelle le peuple fe
porta avec le plus d'affluence , après le feu d'arJUILLET.
1770. 201
tifice , s'étant trouvée embarraſlée par différens
obſtacles , & la foule étant prodigieuſe , ungrand
nombre de perſonnes de tout âge ont été étouffées.
On ne peut exprimer la douleur que cet événement
a caulée au Roi & à la Famille Royale.
S. M. a donné des ordres précis pour qu'il fût
pourvu au foulagement des familles compriſes
dans le déſaſtre de cette journée Monſeigneur
le Dauphin a donné en cette occafion une marque,
àjamais mémorable , de la bonté & de la ſenfibilité
de fon coeur. Ce jeune Prince , inftruit
des malheurs arrivés dans un jour conſacré
à la joie que ſon mariage inſpire à tous les François
, ayant reçu , le lendemain , les fix mille
livres que S. M. lui a affignées par mois pour ſes
menus plaifirs , les a envoyées à M. de Sartine ,
Lieutenant-Général de police , à qui il a écrit de
ſa main , lui mandant de diſtribuer cette ſomme
à ceux qui avoient le plus preffant beſoin d'être
fecourus, Madame la Dauphine & Madame Adelaïde
ont ſuivi cet exemple reſpectable.
Madame la Contefle de Brionne , l'Aſſemblée
Générale du Clergé , l'Archevêque de Paris , les
Fermiers Généraux , les Receveurs Généraux des
finances , les Administrateurs Généraux des poftes ,
la Régie des droits rétablis , celle des droits réunis
, le Bureau de la ville & pluſieurs généreux
Citoyens ont remis à M de Sartines , Confeiller
d'Etat & Lieutenant-Général de police différentes
ſommes pour faire foigner les bleſlés &
procurer du foulagement aux familles des malheureux
qui ont péri .
On a répandu dans le public différentes liftes
dans lesquelles on exagère excefſſivement le nombre
de ceux qui ont perdu la vie dans cette jour
lv
202 MERCURE DE FRANCE.
née. Il est vrai qu'il y a eu cent trente deux per
foanes qui font reftées ſur la place & qui ont été
inhumées dant le cimétiere de la Magdeleine &
pour lesquelles le Curé généreuſement pieux, a fait
un ſervice où , fur ſon invitation , le châtelet &
beaucoup de parens des morts ont afſiſté.
Ily a eu trente- fix bleſſés tranſportés à l'Hôtel-
Dieu & à la Charité , dont aucun n'a péri ; & ,
fuivant le rapport des Curés de Paris & de la Banlieue
, il n'eft mort que ſept perſonnes des ſuites
decefuneſte événement.Ona aufli répandu mal-àpropos
, le bruit qu'il y avoit eu un grand nombre
deperfon es tombées dans la Seine par une ſuite
de ce délaftre ; mais les informations les plus
exactes prouvent que s'il y a eu des noyés , cen'eſt
pas à cette occafion.
FÊTE donnée par l'Ambassadeur de
l'Empire.
Il y a eu , le 27 Mai , un grand ſouper d'apparatchez
l'Ambaſladeur de l'Empire. Le bal futdonné
dans la ſalle conſtruite par ordre de S. E.Mgr
le Comte de Mercy d'Argenteau , ambaſladeurde
l'Empire pour les fêtes à l'occaſion du mariage de
Mgr le Dauphin avec l'Archiduchefle Antoinette
d'Autriche.
Les amateurs ont vu avec le plus grand plaifir
dans cette falle , conſtruite pour le feſtin&pour
lebal , le ſtyle majestueux des Grecs & des Romains.
Ce vaſte édifice réuniſſoit en même tems
lanobleffe & la ſimplicité. Son plan étoit un quarré
longdont la longueur avoit un peu plus du
doublede ſa largeur ,proportion que Vitruve ſemble
avoir adopté pourles ſallesde bains& pour les
bafiliques. Un grand ordre de colonnes compoſies
demarbre , cannelées , fupportoit unriche en
JUILLET . 1770. 203
tablement d'où s'élevoient des vouſſures qui al
loient ſe réunir à un magnifique plafond orné de
peintures allégoriques.Deux galeries placéesl'une
fur l'autre , regnoient autourdecette falle fans
interrompre la file des colonnes qui n'étoient engagées
que d'environ le tiers de leur diametre. Ces
galleries étoient cenſées tirer leurs jours d'une
grandequantité de fenêtres en arcades , dont chacunerépondoit
à l'intervalle qui ſe trouvoit entre
deux colonnes qui pouvoit êtrejévalué à fix modules.
Leschapitaux des colonnes étoient ingénieuſement
compoſés. On voyoit ſous les angles du
tailloir une aigle à deux têtes , ſymbole de l'Empire.
* Les colonnes poſoient ſur un focle con
tinu,que l'on avoit pratiqué au-deſſus d'un certain
nombre de marches dans les entre-colonnemens ;
elles formoient une eſpèce d'amphitéâtre , d'où
l'on pouvoit regarder commodément ce qui ſe
pafloit au milieu de la ſalle. On avoit placé un
certain nombre de groupes , compolés de deux
enfans , portant des girandoles devant les colonnes:
la première gallerie étoit éclairée par
pluſieursbeaux luſtres qui répondoient au milieu
de l'entre-colonnement ; d'autres luftres de criſtal
de roche ſuſpendus au cadre du plafond, dans l'endroit
où les guirlandes de fleurs qui décoroient
lesvouſſures, ſembloient s'y attacher , éclairoient
l'intérieur de la ſalle. Quoique les luftres foient
d'une invention moderne , on ne sçauroit difconvenir
que , lorſqu'ils fontd'une belle forme
* Les Empereurs d'Allemagne ont adopté
l'aigle noir àdeux tétes en champ d'or que portoient
les anciens Empereurs Romainspour défignerleurs
vaſtespoſſeſſions en Orient & en Occident.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
&d'un beau criſtal , ils n'ajoutent à la magnificence
des appartemens , même de ceux où l'on
voudroit imiter les anciens .
,
La peinture avoit concouru avec le plus grand
fuccèsà la décoration de l'architecture. Des guirlandes
des fleurs très -bien peintes étoient attachées
à la friſe. Quoique l'enſemble de cette ſalle
préſentât la plus grande richefle , on n'y avoit
employé aucune dorure. L'habileté du peintre y
avoit fuppléé. Les habillemens ſuperbes des ſeigneurs
invités à la fête , ne furent point effacés
par l'or prodigué dans les ornemens rehauflés
par ce préieux métal ; les chapiteaux & les baſes
des colonnes étoient de bronze que l'on auroit
cru dorés , tant ils étoient bien peints , malgré
qu'ils fuſſent abſolument de relief. Enfin l'illuſion
a été complette. L'architecte eſt M. Challegrain ,
qui , plen des beautés de l'antique , a rejeté ces
formes bizarres que le Borromini , ſes éleves
Guarini& mêmeGiuvara ont introduit en Italie ,
&dont les Allemands ont toujours fait leurs
délices. La forme auſtère de cette falle n'a point
déplu au plus grand nombre , tant le vrai beau a
de pouvoir fur ceux même qui veulent le méconnoître.
L'entrée de la ſalle étoit formée par un
portique d'ordre ionique , ouvert de quatre
portes; la friſe étoit ornée de guirlandes de
fleurs . Des figures coloſſales couchées , repréſentoient
les armes de la France & de l'Empire audeſſus
de l'entablement , & tenoient lieu de fronton.
La petitefle de la cour où ſe trouvoit le portique
, où l'on montoit 8 à 10 marches a été
cauſe qu'on n'a pu lui donner une proportion
analogue à l'ordre intérieur. Il eſt dommage que
l'on n'ait point conſervé la décoration de cette
fale; elle eût pu ſervir pour une autre dans quel-
1
JUILLET.
1770. 205
ques-unes des villes ſituées ſur les bords de la
Seine , où , à l'imitation de la capitale & de
Londres , on ſe propoſe de faire des Waux - Hall
ou falle de bal. Les peintures , lon d'être fimplement
ébauchées , ſelon l'uſage , pour les décorations
momentanées , avoient été faites avec le
même ſoin , que ſi elles euſſent dû reſter à demeure
. M. Marillier a peint les thermes , que
l'on a appelés improprement cariatides ; il mérite
des éloges ; il y autoit encore de l'injustice
de ne pas les étendre juſque ſur celui qui a donné
la coupe de toute la charpene , qui étoit également
légère & folide.
La compofition du plafond étoit ſimple , ſans
être pauvre ; galante , ſans avoir rien de futile ;
enfin , le peintre avoir rouvé ce juſte milieu fi
difficile à tenir , & dans lequel conſute la perfection
de l'art .
L'allégorie en étoit très-heureuſe. On voyoit
dans la partie la plus apparente , la prudence
foutenant les Médaillons de Monſeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine, que les amours
enchaînoient de fleurs en préſence de l'hymen.
Junon aſſiſe ſur ſon char , ſembloit promettre à
ces deux époux une heureuſe fécondité. L' bondance
, à côté de la prudence & de la paix
répandoit ſes dons ſur les ſpectateurs. Un peu
au-deflus , les figures allégoriques de la France
& de l'Empire regardoient avec plaiſirs l'union
de leurs Princes , & ſe donnoient la man en
figne d'amitié. Del autre côté , furle même plan ,
le courage déſigné par Minerve , renverſoit les
ennemis de la paix : vis-a-vis , le tems qui fembloit
vouloir s'enfuir , étoit retenu par les amours.
En face du tems , Apol on paroitloir ſur ſon char
traîné par quatre chevaux blanes ; il appelloit
206 MERCURE DE FRANCE.
lesmuſes & les arts qui étoient répandus ſur des
nuages en face du groupe principal , & les invitoit
à célèbrer la fête que la renommée alloit
publier.
Le plafond qui avoit 72 pieds de long , fur
32 de large , eft le plus grand qui ait été fait en
France. Il a été peint par M. Berthelemi , penſionnaire
du Roi& éleve de M. Hallé, profefleur
de l'académie royale de peinture & de ſculpture.
Ce jeune artifte remplit les eſpérances qu'il a
données dans l'exécution du plafond de l'efcalier
de l'hôtel de M. le Comte de St. Florentin : fes
groupes étoient bien diſpoſés, & quoique les
figures de fon premier plan euſient onze pieds de
proportion , elles étoient bien deſſinées & furtout
bien en perſpective. La couleur en étoit
agréable & bien aérienne. On n'a peut- être jamais
vu de plafond, où , en prenant un parti
auffi clair , on ait produit un effet auffi décidé &
auſſi agréable. M. Berthelemi mérite les plus
grands éloges par la poéſiede ſa compoſition ,
& par la manière dont il a rendu ſes idées.
FÊTE donnée par S. E. l'Ambassadeur
d'Espagne .
Le 10 Juin , S. E. le Comte de Fuentes , ambaffadeur
de Sa Majesté Catholique auprès du Roi , a
donné , à l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin
, une magnifique fête dans le Waux - hall
fitué ſur leboulevard St Martin , où l'on avoit fait
conſtruire un fuperbe ſalon pour le feſtin. La plus
grande partie des Seigneurs&Dames de la Cour ,
Les Ambaſladeurs & Miniſtres étrangers , & pluJUILLET.
1770. 207
heurs perſonnesde la plus haute noblefle s'y rendirent
vers les ſept heures du ſoir : ils paſſerent à
neufheures dans une galerie qui règne autourdu
falon , d'où ils virent tirer un feu d'artifice de la
compoſition du SrTorré.
cet-
L'exécution en a parfaitement répondu à la réputation
que cet artificier s'eſt acquiſe en ce genre.
Après le feu toutes les perſonnes invitéesà
te fête entrerent dans le ſalon du feſtin. On fervit,
furdifférentes tables d'environ 300 couverts ,
un ſplendide ſouper pendant lequel M. le Berton ,
l'un des directeurs de l'académie royale de muſique,
fit exécuter différentes ſymphonies.
,
Plusde fix mille perſonnes maſquées vinrent
dans lanuit aubal qui dura juſqu'au lendemain à
dix heures du matin. Il eſt difficile de décrire le
ſpectacle enchanteur que faiſoit cette aflemblée
où la beauté , ſous des habits de caractere , étoit
encore animée par les traits de la gaïté ; où mille
déguiſemens finguliers & des caricatures bizarres
reveilloient la ſurpriſe& le plaifir; c'étoit
bien là que la moitié du monde rioit de l'autre.
Des orchestres , diſtribués dans différens ſalons ,
faifoient entendre une ſymphonic (allante
qui ranimoit la joie ; des danſes vives en
éroient l'expreſſion la plus charmante. Les rafraîchiflemens
ont été intariffables & donnés avec
profufion. On jouoit dans différentes ſalles , &
plufieurs joueurs , ſous le maſque , ont gagné des
lommes conſidérables . Le calme d'une belle nuit a
beaucoup favoriſé cette fête où les ſpectateurs ont
pu jouir de la fraîcheur d'un air libre & de l'éclat
des illuminations. On a généralement admiré la
forme ainſi que la décoration du ſalon conſtruit
d'après les deſſins & ſous la direction de M. Louis,
premier architecte du Roi de Pologne. On a été
208 MERCURE DE FRANCE.
également fatisfait de l'illumination , tant intérieure
qu'extérieure Certe fête , l'une des mieux
entendues & des plus belles qu'on ait jamais données
, a été exécutée dans toutes ſes parties avec
autant d'ordre que de goûr & de magnificence. On
afait en même tems diftribuer au peuple , ſur la
demi lune de la porte Saint-Antoine , du vin , des
viandes & du pain On a dit avec vérité que M.
l'Ambaſladeur avoit fait voir qu'il ſçavoit réalifer
les féeries & les châteaux que l'imagination bâtiffoit
enEſpagne
Une des chofes remarquables dans cette fête
eſt la décence & la tranquillité qui y ont régné.
Dès la veille M. le lieutenant - général de
police avoit fait afficher l'ordre de la circulation
des voitures ; & un gros détachement des Gardes
Françoiſes & de grenadiers mis ſur pied de bonne
heure a prévenu tout accident ; une foule iminenſe
de voitures & de peuples ont circulé partout
avec aiſance, fans preſſe & ſans confufion. Comme
le feu a été exécuté au milieu de lacampagne ,
ſentinelles . poſtées autour des jardins & des marais
qui l'entouroient , ont empêché qu'on ne commît
le moindre déſordre.
des
EXEMPLES DE BIENFAISANCE .
Par quelles expreffions pourrions- nous
confacrer la bienfaisance de notre Augufte
Monarque , de la Famille Royale ,
des perſonnes de conſidération , des corps
& des particuliers , qui ont marqué tant
de ſenſibilité & de générofité , pour les
JUILLET.
1779. 209
familles des malheureux péris le 30 Mai,
au milieu de l'alegreſſe publique .
Nous citerons les deux lettres ſuivantes
, ſans y ajouter de louanges qui affoibliroient
le mérite de l'action généreuſe
d'un jeune Prince qui donne le plus grand
exemple d'humanité & de bonté , en
ſuivant le premier mouvement de fon
coeur , & qui trahiroient la vertu déſintéreffée
d'un citoyen , à qui il ſuffit de faire
le bien , ſans vouloir en recueillir la récompenſe
dans l'éloge public.
Lettre que Mgr le Dauphin a écrite defa
main , à Monfieur de Sartine , Confeil.
ler d'Etat , Lieutenant - Général de
Police.
J'ai appris les malheurs arrivés àmon
>> occaſion: j'en ſuis pénétré : on m'ap-
> porte en ce moment ce que le Roi me
> donne tous les mois pour mes menus-
>> plaiſirs . Je ne puis diſpoſer que de ce-
> la. Je vous l'envoie : ſecourez les plus
malheureux. »
J'ai beaucoup d'eſtime pour vous.
Signé LOUIS - AUGUSTE
210 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE écrite par M. d'Auteuil , notaire
, à M. de Sartine , lieutenantgénéral
de police.
M. Un Citoyen pénétré de douleur de l'évenement
malheureux arrivé à la place Louis XV ,
nc l'a pû voir ſans émotion.
Il m'a remis 3000 liv. Il defire qu'elles ſoient
employées de votre avis au foulagement des fas
milles que vous jugerez les plus à plaindre , il en
préféreroit l'application aux plus nombreuſes .
Ilm'a fait une loi de ne le pas nommer ; il ne
le ſera jamais , je le lui ai promis ; il eſt bien permis
de remplir ſon voeu; il n'eſt cependant pas
indifférent ſur la publicité de ſon action , en ce
qu'il eſpére voir réaliſer d'une maniere ſenſible la
tommifération de ſes concitoyens plus riches que
lui.
Il m'a dit que c'étoit le dixiéme de ſon revenu ;
la récompenſe ſera d'apprendre qu'on ſuivra un
exemple propre à adoucir le fort des victimes d'une
curiofité auſſi naturelle que louable ; l'empreiſément
de participer à cette fête caractériſe eſſentiellement
unenation qui idolâtre ſon ſouverain,
Malgré votre modeſtie , Monfieur , je ne dois
pas vous taire combien ce citoyen connoît votre
bienfaiſance , votre amour décidé pour le peuples
il prend un grand intérêt à votre affliction ; il ſe
flatte que le plaifir que vous aurez de donner , &
lareconnoiſlance que vous témoigneront en recevant,
ces familles défolées , pourront contribuer à
tempérer l'amertume de leur ſituation &de votre
douleur.
JUILLET. 1770. 211
TRAITS de courage & d'humanité.
Le Bourg de Layrac ayant été fubmergé
par une inondation ſubite de la Garonne
, les habitans étoient dans le danger
d'être noyés dans leurs maiſons. Les
matelots n'oſoient ſe livrer à l'impétuofité
des flots& aller aux malheureux qui
demandoient duſecouts duhaut des toits.
Danscette extrémité , MM. de Guilhem,
de Juncaffa , de Bergogné , Conſeillers à
la Cour des Aides de Montauban , &M.
de Saint-Marc , Juge de Layrac, fe jettent
les premiers dans des barques , & animent
fi bien par leur exemple , & leuts
promeſſes , les matelors , qu'ils les déterminent
à ſauver les familles expoſées
aux vagues.
M. Boy, curé de Gironde, Diocèſe
deBazas , apperçoit au point du jour de
l'autre côté de la rivière , les Habitans de
Barcis , annexe de ſa cure , ſur le faîte
de leurs maiſons , où ils avoient paffé la
nuit , expofés à la pluie & aux vents ,
prèsde périrde mifère , ou dans l'eau. Ce
bon curé ne pouvant perfuader les mate.
lots , effrayés du danger , d'aller au ſecours
des malheureux , s'élance dans une
212 MERCURE DE FRANCE .
barque , ſaiſit l'aviron , & veut démarer ,
s'écriant qu'il ira ſeul ſauver ſes paroiffiens
, ou mourir avec eux. Cette action
hardie ranime quatre matelots qui ſe joignent
à lui . Alors M. Boy fait mettre
dans ſa barque du pain , du vin , & de
l'eau- de- vie. Il part , traverſe la rivière,
&la plaine de Barcis , couverte d'arbres
dontla cime paroiſſoit à peine au- detlus
de l'eau , il aborde aux différentes maifons
diſperſées ; il recueille ces familles
éplorées , donne des proviſions aux plus
preſſés , & ramène plus de 80 perfonnes
àGironde.
M. de Lugar , curé de Morirès , dans
le même Diocèſe , étoit en danger d'être
noyé ; on vient à lui dans un bateau ,
mais appercevant d'autres habitans qu'il
croit plus en danger que lui , il envoye
les chercher de préférence. Cependant
l'eau gagne ſa chambre , il eſt réduit à
monter fur la fenêtre , & il attendoit la
mort qui s'approchoit de lui , lorſqu'on
eſt venu heureuſement le tirer d'une
fituation auffi critique.
CesCurés ont été gratifiés par le Roi , ſur les repréſentations
de Mgr l'Evêque d'Orléans , d'une
penſionde mille livres chacun.
Les Matelots de Barfac , ont d'euxJUILLET.
1770. 213
mêmes été ſecourir les habitans aux rifques
de leur vie , préférant les perſonnes
pauvres qui étoient en danger , à celles
plus riches qui leur offroient des préſens,
mais dont le péril n'étoit pas fi grand.
Le Roi a fait demander les noms de ces
matelots généreux & ſi déſintéreſſés , pour
les récompenfer.
Ajoutons à ces grands traits d'humanité
, celui de M. Geoffroi , curé d'Oribeau
àune lieue & demie de Graffe en Provence.
Ce Paſteur jettant des regards de compaffion
&de douleur ſur la misère&fur le
brigandage de ſes paroidiens , employa
d'abord ſon petit revenu à foulager les
plus miſérables. Il leur fit défricher quelques
morceaux de terrein , il leur en diftribua
les fruits , il s'attira de plus en plus
leur confiance , & il devient bientôt le
pere de famille commun. Les habitans
le mirent en poffeffion de toutes leurs
richeſſes qu'il leur diſtribue comme à ſes
enfans, fuivant le beſoin de chacun . Ce
curé ti reſpectable , fi bienfaiſant , a actuellement
78 ans , il va ſouvent à pieds
à la ville pour les affaires de ſes paroifſiens
. Il eſt parvenu à faire de tout fon
petit domaine une ſeule famille , qui a
des moeurs , des vertus , l'amour du tra
214 MERCURE DE FRANCE.
vail , & le déſintéreſſement , depuis que
ces habitans ſont débarraſſés des inquiétudes
du phyſique , & qu'ils ont éprouvé
les avantages d'une fraternité quiles rend
heureux & riches.
ANECDOTES.
I.
Le feu Duc de Queensberry étantMinittre
d'Etat , fit M. Rowe ſon ſécretaire
pour les affaires publiques ; il ſe félicita
de ſon choix quand il le connut mieux ;
après la mort du Duc , M. Rowe perdit
ſa place & s'en confola avec les muſes ;
un jour il alla rendre viſite au Comte
d'Oxford,Grand-Tréſorier d'Angleterre ,
qui lui demanda s'il entendoit l'Eſpagnol
, il répondit que non ; mais imaginant
que le Comte avoit envie de l'envoyer
en Eſpagne avec une commiffion
honorable , il ajouta qu'il lui feroit facile
de l'apprendre & qu'il ne doutoit pas de
l'entendre & de le parler en très peu de
tems. Le Lord l'y exhorta beaucoup , &
M. Rowe en le quittant fut ſe livrer à
l'étude ; le deſir de ſe mettre en état
d'être employé l'anime ; en peu de mois
il fut très-bien cette langue , & il s'em.
JUILLET. 1770. 285
preſſa d'en informer le Comte d'Oxford;
celui- ci lui dit avec beaucoup de
ſurpriſe : Quoi vous sçavez déjà l'espagnol!
Que vous êtes heureux , M. Rowe ,
vous pourrez lire Don Guichote dans l'Original.
I I.
Une femme galante reprochoit à un
cavalier de s'êrre vanté d'avoir eu ſes faveurs;
il répondit ; dites plutôt que je
m'en accufe.
III.
Une autre dit à un petit-maître qu'elle
ne pouvoit ſouffrir ; vousferiez le dernier
deshommes pour quij'aurois une foibleffe;
Je m'étois toujours bien doute , répondit
P'autre , qu'avec vous iln'y a que patience
àavoir.
:
HISTOIRE d'un Singe attaqué de la
rougeole.
Permettez , Monfieur , que je vous faſſe part
d'un fait dont on pourroit tirer les plus grands
avantages pour le public , s'il étoit poflible de
rendre les hommes un peu plus attentifs à leur
propre conſervation. Il s'agit ici d'une maladie ,
dont on croioit que la ſeule eſpèce humaine
fût fufceptible,mais dont un Singe, néanmoins ,
a été attaqué. Si cet évenement n'eût été ob
216 MERCURE DE FRANCE.
ſervé que par moi ſeul ; je ne chercherois point
à le rendre public , parce qu'on pouroit me ſuppoſer
quelque intérêt particulier , de foutenir
des principes que j'ai déjà établis pour une maladie
, qui a la plus grande analogie avec celleci
, & croire que l'envie de les faire valoir ,
m'eût fait illuſion ſur des apparences trompeuſes
; mais il y a plus de cinquante témoins oculaires
qui peuvent certifier le fait : ainſi je ne
crains aucune eſpécé de reproche en l'expoſant
au public.
M. Grifon, demeurant rue des vieilles étuves ,
quartier St Honoré , appela auprès de lui , la
veille du mardi gras , toute fa famille , qui confifte
en un garçon & trois filles. Une d'elles étoit
dans une penſion où la rougeole ſe faifoit ſentir;
jeudi d'après , premier Mars , elle fut malade .
eut la fievre , & la rougeole parut le même jour ,
principalement au cou & au viſage avec tous les
ſymptomes qui l'accompagnent , comme toux ,
chaleur brûlante à la peau , mal de tête , &c.
L'apparition des petites taches rouges , circonscrites
, ſemblables à des morſures fraîches de
puces, le petit point ſaillant à leur centre, enfin le
facies propria de cette maladie ; rien ne laiſſa
aucun doute ſur ſa nature , & dès ce moment je
déclarai aux parens un peu alarmés , parce qu'ils
craignoient que ce ne fut la petite vérole , que
c'étoit la rougeole & d'une eſpéce bénigne. La
maladie parcourut tous ſes périodes fans danger
, & en moins de neufjours , la malade fut
parfaitement rétablie . Conduit par l'analogie , &
convaincu par l'expérience que la rougeole eſt
contagieuſe ; j'avertis les parens du danger de
la communication , & les invitas à quelques précautions.
On négligea mes avis , & le 10 Mars ,
une
JUILLET. 1770. 217
une de ſes ſoeurs , qui lui avoit fait compagnie ,
&quijouoit tous les jours avec elle, en fut atraquée.
L'éruption ne parut fur celle-ci que le fecond
jour de la fiévre ; mais à cette différence
près , elle eut tous les ſymptomes de la premiere.
Juſqu'ici il n'y a rien d'extraordinaire dans
cette obſervation : on voit tous les jours des enfans
attaqués de la rougeole , quoiqu'on ignore
qu'elle foit contagieuſe; mais on n'avoit peutÉtre
jamais vu un finge pris d'une maladie ſemblable.
C'eſt néanmoins ce qui a été obſervé
cette année à Paris. Le ſinge , qui fait le ſujet de
notre obſervation , & pour lequel on a quelque
complaiſance dans la maiſon à cauſe de ſes gentilleſſes
, couchoit conſtamment ſur le lit de la
petite malade , depuis long-tems. On ne crut
pas devoir l'en empêcher dans cette circonſtance;
mais à la grande ſurpriſe de tout le monde
la contagion a agi ſur le ſinge ,& la même maladie
dont la petite fille étoit atteinte , s'eſt manifeſtée
ſur ſoncorps le 27 Mars avec tous les
ſymptomes qui accompagnent cette maladie; à
l'exception de la toux , à la place de laquelle il
y a cu un battement de flancs confidérable ,
proſtration de forces , dégoût des alimens ſolides
, des fignes qui indiqusient que la tête étoit
priſe ; rongeur des paupières , yeux étincelants ,
langue chargée , & enfin l'éruption , qui a paru
le lendemain à la face & aux parties ſupérieures
dénuéés de poil , ce qui n'a laiſſé aucun doute
fur l'identité de la maladie. On distinguoit clairement
dans ces parties les taches de rougeole
ſéparées & bien marquées : il y en avoit environ
cinquante à la ſeule face , qui ſe converti
I. Pola K
218 MERCURE DE FRANCE.
rent en farine légère , le ſamedi 31 Mars , jour
où il fut guéri. Il faut remarquer que le pouls
du finge n'eſt point ſenſible comme chez l'homme
à l'artere radiale , mais on peut toucher
l'axillaire où les pulſations ſont très-ſenſibles .
La viteſſe de ſon pouls étoit ſi conſidérable , qu'il
me fut impoſſible de compter les pulfations ,
que je préſumai être d'environ cinq cens par
minute.
Voilà , Monfieur ,les principaux points de mon
obſervation ; je n'ajouterai rien , ni fur l'analogieque
les humeurs du finge peuvent avoir avec
celles de l'homme , ce qui est bien hypothétique,
ni ſur l'énorme différence qu'il y a entre le pouls
de cet animal & le nôtre , qui ſemble juſtifier
l'aſſertion de ceux qui prétendent que la vivacité
du pouls , ( quant aux quadrupedes ) eſt en
raiſon inverſe de leur grandeur , & toujours relative
à l'âge ; je me contenterai ſeulement de
tirer cette conféquence , qu'une pareille obfervation
infirme beaucoup le ſentiment de ceux
qui regardent la rougeole comme une maladie
naturelle à l'homme , comme une dépuration
de ſes humeurs , & démontre d'une maniere évidente
qu'elle eft contagieuſe , & peut paſſer de
l'homme aux animaux.
J'ai l'honneur d'être ,
Monfieur , votre très-humble & très-obéiſſant
ferviteur , PAULET , Docteur , Médecin.
:
JUILLET. 1770. 219
QUESTION fur l'origine dujeu des
Dames à la Polonoise .
Il1 nn''yy a peut-être rien,dans les ſciences&dans
les arts , où brille autant l'eſprit d'invention que
dans les jeux , & l'on convient unanimement que
leplus beau de tous eſt le jeu des échecs , dont les
combinaiſons ſont infinies &où le haſard ne peut
avoir de part; cependant le nom de preſque aucun
inventeur de jeu , peut - être même de pas un ſeul ,
n'eſt bien connu , même des jeux modernes , tels
que les jeux de cartes qui n'ont pas quatre fiécles
d'ancienneté. Qui ſçait quel eſt l'inventeur du piquet,
de l'ombre , du reverfis , &c. ? Quant aux
échecs , on ſçait ſeulement que ce jeu connu des
Arabes , des Chinois & des Indiens eſt d'une haute
antiquité. Il en eſt à peu près de même à cet égard
des autres jeux qui ſe jouent ſur un échiquier, tels
que les jeux de Dames Onn'en connoît guère que
deux eſpéces , l'ancien jeu qui ſe joue ſur un échi
quier de 64 cafes avec 24 dames , douze contre
douze , & le jeu de dames à la Polonoiſe qui ſe joue
avec 40 dames ; ſçavoir , vingt contre vingt fur
un échiquier de cent cafes. Les combinaiſons de
J'ancien jeu de Dames font affez bornées par comparaiſon
à celles des dames polonoiſes , leſquelles
font fans comparaiſon plus variées & plus nombreuſes.
Ce dernier jeu paroît être très-nouveau en
France , & par cela même il eſt plus étonnant que
l'on ignore, non-feulement le nom de fon auteur ,
mais de quel pays nous eſt venu cejeu & le tems
précis de fon introduction en France. Son nom de
dames à la Polonoiſe ſembleroit indiquer qu'il a
été apporté de Pologne; mais le feu Roi Staniflas
Kij
220 MERCURE DE FRANCE. 1
m'a fait l'honneur de me dire que l'on diftinguoit
en Pologne le nouveau jeu de l'ancien , en nomimant
le nouveau jeu de Dames à la Françoise ,
d'où il paroît qu'on peut conclure qu'il a été porté
par les François . Or , il eſt certain qu'il n'y a pas
quarante ans que cejeu ſe joue en France. J'ai un
petit volume in- 16. de 450 pages , imprimé à
Paris en 1688 , intitulé : Le Jeu des Dames & la
Méthode de bien jouer , par Pierre Mallet , Ingénieur
du Roi. L'auteur ſe croit le premier qui ait
écrit fur cette matière. Les trois quarts de fon
livre font remplis par un traité d'orthographe
nouvelle & par une érudition auſſi ridicule , qu'étrangère
au ſujet ; enfin l'auteur entre en matière ,
& fait mention de quelques manières différentes
de jouer l'ancien jeu de Dames ; mais il n'eſt pas
queſtion de celui qui ſe joue avec vingt pions de
chaque côté , & fur un échiquier de cent cafes ,
c'est-à -dire , du jeu Polonois.
Il parut en 1727 un volume in- 8°. de cent
pages , avec le titre bizarre de l'Egide de Pallas .
Il contient les règles du jeu des Dames ordinaires.
L'auteur anonyme le dédie à un vieux joueur de
Dames , plus connu dans tous les caffés de Paris
, fous le nom de Maître de Tout , qui étoit
une eſpèce de fobriquet , que fous ſon vrai nom
que je n'ai pu Içavoir. On ſoupçonne qu'il étoit
lui-même l'auteur du livre qui paroiſſoit lui être
dédié. On y trouve les règles du jeu de Dames ,
avec un aflez grand détail , un grand nombre
de parties , comme le livre du Calabrois fur les
échecs , & des fins de parties fingulières , comme
dans celui de Stanana ; mais dans l'ouviage , ni
dans la préface , il n'est pas dit un mot des Dames
Polonoiſes; le titre même ne diftingue point
l'eſpèce de Dames dont le livre traite. L'auteur
parle toujours de ce jeu , comme s'il n'y avoit
JUILLET. 221 1770 .
qu'une ſeulemanière de le jouer. Le livre de l'académie
des jeux ne fait aucune mention des Dames
Polonoiſes , le dictionnaire encyclopédique
ne dit rien de leur ancienneté ni de leur origine .
Si ce filence n'eſt pas une preuve , c'eſt du moms
une forte préſomption que le jeu de Dames à la
Polonoiſe étoit ignoré , ou du moins très-peu
connu en France en 1727. Je me suis informé à
de vieux joueurs , & tous m'ont confirmé que
c'étoit vers ce tems-là qu'on avoit commence a
jouer cejeu en France. Un , entr'autres , ſe rappelle
qu'il l'a joué en 1730 ou 1731 pour la première
fois , avec un Allemand. Quelqu'un m'a
ſeulement dit , mais très-vaguement , qu'on y
jouoit à Londres au commencement du ſiècle.
Seroit- il poffible que parmi tantde gens qui font
aujourd'hui de cejeu leur amuſement journalier ,
( car il n'y a peut- être pas un caffé dans Paris où
on ne le joue ) , il ne ſetrouvât aucun joueur qui
ſe ſouvînt quand , par qui , & à quelle occafion
ce jeu a été introduit en France ? La choſe n'eft
pas vraiſemblable. J'ai cru que le moyen le plus
court de ſçavoir ce qui en eſt , avant que la mémoire
en ſoit entiérement perdue , étoit la voie
du Mercure de France , qui eſt répandu dans
tout le Royaume. Je prie donc ceux des anciens
joueurs de ce jeu , à qui ina queſtion parviendra ,
de donner par la même voie du Mercure. tous
les éclairciſſemens qu'ils pourront fournir (ur
l'origine de ce jeu , & particulièrement de nous
apprendre précisément quand on a commencé à
Le jouer à Paris , de quel pays il nous vient ,
qui eſt- ce qui l'a apporté en France , & ce qui lui
a fait donner le nom de Dames Polonoifes ?
Comment peut- on ſe ſlatter d'éclaircir des faits
hiſtoriques , fur leſquels les anciens auteurs
gardent le filence , quand un fait qui s'eſt paflé
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
ſous nos yeux , il y a moins de 40 ans , eft fi
difficile à tirer de l'obſcurité ?
L. C.
N
AVIS.
I.
On public actuellement le Droit commun de la
France& la Coutume de Paris , réduits en principes
tirés des loix , des ordonnances , des arrêts ,
des jurifconfultes &des auteurs ; & mis dans l'ordre
d'un commentaire complet & méthodique ſur
cette coutume , contenant dans cet ordre les uſages
du châtelet ſur les liquidations des comptes ,
les partages , les ſubſtitutions , les dîmes & tontes
autres matieres ; Nouvelle édition conſidérablement
augmentée par feu Me François Bourjon,
ancien avocat au parlement , revue , corrigée &
auſſi augmentée d'un grand nombre de notes ; tome
premier. AParis , chez Grangé , imprimeurlibraire
, au cabinet littéraire , pont Nôtre-Dame;
Cellot , imprimeur - libraire , rue Dauphine , & à
l'écu de France , grand'ſalle du palais , 1770 ; &
chez Lacombe , libraire , rue Chriſtine , 2 vol. infol.
br: 48 liv. Le premier volume paroît.
Nous ferons connoître plus particulierement
cet ouvrage utile , dont la premiere édition a été
promptement enlevée,&dont cette ſeconde, beaucoup
augmentée , eſt depuis long- tems attendue.
I I.
Nouvelles Cartes àjouer.
Les cartes àjouer n'offrent que des figures grofJUILLET.
1770. 223
fieres , ſans deſſin , fans proportion , avec des couleurs
dures & des traits révoltans pour la vue;
c'eſt ce qui a fait imaginer au Sr Mitoire de
faire graver de nouveaux patrons & de donner à
ces figures plus d'élégance , plus de deſſin & plus
denetteté dans la compoſition de la figure&des
acceſſoires qui la caractériſent , de ſuivre les mêmes
modèles , avec les mêmes diſtributions d'attributs,
&de couleurs , mais en les perfectionnant
&les rendant plus faciles & agréables à voir & à
jouer. On trouve ces nouvelles cartes perfectionnées
chez le Sieur Mitoire , marchand papetiercartier
, rue d'Anjou au marais , à Paris .
Le fixain des jeux entiers eſt de 3 liv.; celui du
piquet , 2 liv. 8 ſols ; celui du brélan , 2 liv. 6 f.
ΙΙ.Ι.
Paſtilles & Confitures.
Ravoifé , marchand confifeur , au Fidèle Berger
, à Paris , rue des Lombards , continue de vendre
avec ſuccès des paftilles pour faire de l'orgeat&
de la limonade. On connoît de plus en plus
la commodité de ces paſtilles , par l'agrément de
les conſerver long- tems & de pouvoir les porter
fur foi , à la chaſle , en voyage & dans les pays
étrangers . Une paſtille , qui revient à 2 l. 6 den . ,
ſuffit pour un grand verre d'eau , où elle fond
facilement. Onpeut les couper ou les écrafer avant
que de les y mettre , alors elles fondent tout de
fuite. Laboëte de douze carafes eſt de 30 fols , &
celle de 24 eſt du prix de 3 liv.
On trouve chez lui une nouvelle confiture d'orange
de Portugal , à mi - fucre , très - agréable&
apéritive , & aufli le véritable ſyrop de vinaigre
rafraîchiſſant.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Inſtitution académique & militaire , établie
pour l'instruction de la Nobleffe ,
fous la conduite de M. Rolin ; dans une
maiſonſituée en bon air , rue St Dominique
près la barriere .
Tous les élèves porteront le même uniforme ;
qui conſiſte en un habit de drap bleu de Roi pour
t'hiver & de camelot pour l'été , galonné d'une
treffe d'argent; le chapeau uni , avec un plumet
blanc , une épée , un fuſil , giberne & ceinturon
pour le maniment des armes. Le Sr Rolin fe charge
de fournir le tout pour 300 liv .
Chacun aura un couvert & gobelet d'argent, un
lit , trois paires de draps , dix- huit chemites , autant
decols , de mouchoirs , de ſerviettes, fix bonnets
de coton , ou douze coëffes de nuit , deux
pairesdebasde foieblancs , deux de laine , fix de
cotton& fix de fil , deux paires de fouliers , l'uniforme
&une redingotte ; un habit commun pour
les jours d'étude.
Leprix de la penfion , depuis l'âge de cinq ans
juſqu'à dix , en donnant les maîtres de latin , d'écriture,
d'hiſtoire, de géographie & de mathématiques
, les évolutions & exercices militaires , eft
de 800 livres ; & depuis dix ans juſqu'à vingt , de
1000 liv. Les parens qui deſireront donner en outreà
leurs enfans les maîtres de danſes , de deſſin ,
d'allemand , d'eſcrime , d'inftrumens & autres
paieront huit livres par mois pour chaque maître,
&vingt-quatre pour le manége.
Lesjeunes élèvveess qui n'apprendront encore qu'à
lire& à écrire , ne paieront que 600 liv.
JUILLET. 1779. 225
On reçoit des élèves à 600 livres de penſion :
dans ce cas on paie à part chaque maître dont on
veut qu'un enfant ſuive le cours , à raiſon de huit
livres par mois.
Le Sr Rolin ſe chargera de toutes les fournitures
, entretien en linge , habits , chapeau , fouliers
&tous les maîtres moyennant la ſomme de 18001.
depuis dix ans juſqu'à vingt , & de 1200 liv . depuiscinq
ansjuſqu'a dix.
Le cours des études commencera au mois de
Janvier; on fera un examen général & public à la
St Louis On n'aura de vacances que la quinzaine
ſuivante , après laquelle les études recommenceront.
Il y aura tous les ans , pendant trois mois , à
commencer le premier Mai , un cours de phyſique
expérimentale de l'Abbé Nollet , dans la maifon
du Sr Rolin , qui a fait en conféquence un cabinet
demachines.
Le Sr Rolin ne ſera tenu de paier aucun frais de
maladie; comme il veut que la maiſon ſoit dans
un bon ordre , &y avoir les meilleurs maîtres de
Paris , Meſſieurs les Parens ſont priés de payer
exactement les quartiers d'avance ainſi que les
maîtres.
On peut voir dans le Profpectus imprimé que
M. Rolin diſtribue , l'ordre bien entendu des inftructions
que l'on donne aux élèves & les moyens
donton ſe ſert pour éclairer leur eſprit&former
leur coeur.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Petersbourg , le premier Mai 1770.
L'IMPERATRICE vient de faire une promotion
dans la marine.
226 MERCURE DE FRANCE.
1770.
Il arrive des officiers étrangers qui demandent à
être employés dans les armées de l'Impératrice.
De Warsovie , le 9 Mai
On mande de Podolie que toute l'armée Ruſſe
de Romanzow a paſſé le Nieſter , & que celle
duComte Panin eſt en route vers Bender.
De Stockolm , le 12 Mai 1770.
Ces jours derniers on a coulé la Statue pédeftre
de Guſtawe Vaſa , dont le modèle a été
exécuté par le ſieur l'Archevêque , Sculpteur
François. Cette fonte a parfaitement réuffi.
Du 25 Mai.
Samedi dernier le Comte de Modêne , Miniſtre
Plénipotentiaire de France en cette Cour ,
donna un grand ſouper & un bal à l'occafion
du mariage du Dauphin. Le Sénat & les Miniſtres
étrangers , ainſi que la principale nobleſſe
du pays furent invités à cette fête.
De Coppenhague , le s Juin 1770 .
Le Roi par une déclaration du 6 du mois dernier
a accordé une amniſtie générale en faveur
de tous les gens de mer qui ont déſerté de ſes
Etats , & qui en ſont ſortis ſans permiffion , à
condition qu'ils rentreront à ſon ſervice dans
l'eſpace de quatre ans , à compter de la date de
la publication de cette amniſtie.
De Mayence , le 13 Juin 1770.
Le 11. le Marquis d'Entraigues , Miniſtre Pléni
potentiairedu Roi de France auprès de l'Electeur ,
a donné à l'occaſion du mariage du Dauphin à
toute la haute nobleſſe de cette ville un ſplendide
dîner , fervi de 70 couverts. Après midi il ya eu
concert , & on a ſervi à l'aſſemblée des rafraîchiſſemens
de toute eſpèce.
Dela Haye, le 20 Mai 1770 .
L'Abbé du Prat , chargé des affaires de France
pendant l'abſencede l'Ambaſfladeur de Sa Majefté
JUILLĘ Τ . 1770 . 227
très- Chrétienne auprès des Etats Généraux , fit
chanter dans la chapelle françoiſe le 16 du mois ,
jour du mariage du Dauphin , une Meſſe ſolemnelle
& un Te Deum , auxquels les Miniftres
étrangers Catholiques aſſiſterent , ainſi qu'un
grand nombre de François de la même communion.
Le foir il fit magnifiquement illuminer l'hôtel
de France , & y donna un bal paré qui fut
interrompu par un très-beau feu d'art fice tiré en
face de l'hôtel ſur le canal. Il y cut enſuite un
ſplendide ſouper ſervi à pluſieurs tables pour plus
de 260 perſonnes ; après le répas , le bal reprit ,
&durajuſqu'au jour.
De Gênes , le 19 Mai.
Le ſieur Boyer de Fons- Colombe , Envoyéextraordinaire
du Roi de France auprès de cette République
, a donné pendant le cours de cetre ſemaine
trois grands répas àl'occaſion du mariage
du Dauphin. Il a fait chanter un Te Deum &
diftribué une certaine ſomme aux familles pauvres
de lanation Françoiſe .
De Worms.
Le Comte Auguſte- Philippe-Charles de Leimbourg-
Styrum , Grand Doyen de la cathédrale
de Spire , Chanoine- Capitulaite de Hildesheim ,
Confeiller privé de la Cour de l'Electeur Palatin &
Chevalier de l'Ordre de St. Michel , a été élu le
29 Mai d'une voix unanime Evêque de Spire.
De Londres , le premier Juin.
On aflure que le Vice-Roi d'Irlande a demandé
fon rappel , que les Membres des deux Chambres
du Parlement de ce Royaume fe diſpoſent à faire
parvenir au Trône un mémoire , dont l'objet ſera
de demander la convocation de cette aflemblée
comme indiſpenſablementnéceſſaire au biendela
patrie.
1
1
228 MERCURE DE FRANCE.
De Rome , le 27 Mai 1770.
Le cardinal de Bernis fit chanter dans l'Egliſe
Nationale , Françoiſe , de St Louis, à l'occaſion du
mariage du Dauphin , un Te Deum auquel allifterent
le Sacré Collége, la prélature romaine , &
les ambafladeurs & miniſtres étrangers . Ce cantique
, exécuté par un corps de muſique très-nombreux
, fut précédé d'une grand- meſle chantée par
les muſiciens du Pape & à laquelle le patriarche
d'Alexandrie officia pontificalement. Pendant tout
l'Office divin , on ne ceffa de tirer des boîtes &
d'exécuter des ſymphonies dans la place de cette
égliſe , où Sa Sainteté vint faire ſa priere , l'aprèsmidi.
Elley fut reçue par le cardinal de Bernis qui
lui préſenta l'eau bénite. Aujourd'hui , ce cardinal
a donné un grand dîner à la plupart des cardinaux
&des princes Romains , ainſi qu'aux ambaſſadeurs
&miniftres étrangers & à pluſieurs autres perfonnes
de distinction .
De Versailles .
Sa Majesté a nommé au gouvernement de la
ville& citadelle d'Arras , &à la lieutenance générale
d'Artois , vacante par la mort du comte de
Bethune , le comte de Chabot, lieutenant-général
de ſes armées & commandeur de l'ordre royal &
militaire de St Louis , lequel a eu l'honneur de faireàcerteoccafion
, le27 de Mai , ſes remercimens
à Sa Majeſté , & a prêté le ferment accoutumé.
Sa Majesté & la Famille Royale ſignerent , le 3
Juin, le contrat de mariage du marquis de Sabran ,
brigadier des armées de Roi & capitaine de gendarmerie
, avec Demoiſelle de Charlet , fille du Sr
de Charlet , préſident au Parlementde Paris.
La compagnie de l'arquebuſe du Roi de la ville
deParis , eut l'honneur d'être préſentée à Sa Majeté
, le 3 Juin , pour en obtenir un prix en l'hon-
!
JUILLET. 1770. 229
neur dumariage de Mgr le Dauphin. Le Roi a bien
voulu le lui accorder , & a nommé pour tirer en
ſon nom le duc de Luynes , colonel de cette compagnie
, laquelle cut auſſi le même jour l'honneur
d'être préſentée à la Famille Royale.
Le 12 Mai , la baronne Galucciode l'Hôpital a
été préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
comtefle de l'Hôpital.
Le Roi a érigé, par lettres patentes du 19 Juin ,
laterte&baroniede Châteauneuf -fur-Loire en
duché héréditaire , ſous le titre de duché de la
Vrilliere , en faveurdu comte de St Florentin, miniſtre&
fecrétaire d'état , qui a eu l'honneur d'être
préſenté le mêmejour en cette nouvelle qualité à
Sa Majefté & à la Famille Royale.
La comtefle de Vence a eu l'honneur d'être préſentée
au Roi , le 14 Juin , par la marq. de Trans.
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de ſa
chambre au duc de Bethune.
De Berlin , le 26 Mai 1770 .
Le 24de ce mois , la princeſſe , épouſe du prince
Ferdinand , enceinte de ſept mois, accoucha heureuſement
d'une princeſſe qui reçut le baptême le
mêmejour ; elle a eu pour parain le prince Fréderic
, & pour maraine la princeſſe Douairiere de
Prufle , & la princefle Amélie a été nonimée Fréderique
Louiſe-Dorothée- Philippine .
MORTS.
LeLandgrave Charles, prince de Hertfeld, com.
tede Cartzenelnbogen , Dietz , Ziegenhayn , Nid .
da , Schaumbourg , Hanau , &c. chevalier de l'or.
drede l'Elephant de Dannemarck , & c. mourut à
Philipſtal , le 7 Mai , dans la 88e année de fon âge.
Sophie-Madeleine de Brandebourg-Culmbach ,
épouſe de feu Chrétien VI , Roi de Dannemarck ,
mourut le 27 à quatre heures du matin à Chrif230
MERCURE DE FRANCE.
1
tiansbourg , d'une fiévre putride , dans la 70e an
née de fon âge , étant née le 26 Nov. 1700.
FrerePaulde Vionde Gaillon, chevaliergrand.
croix de l'ordre de St Jean de Jerufalem , grand
prieur d'Acquitaine & commandeur de la commanderie
de Fieffes , eſt mort à Meulan le 24 du
moisdernierdans la 88e année de ſon âge.
Charles Armand , vicomte de Pons , brigadier
des armées du Roi , eſt mort le 21 du mois de Mai ,
dans ſa 78e année.
Philippe - Louis , chevalier d'Erlach , brigadierdes
armées du Roi , chevalier de l'ordre royal
&militaire de St Louis , capitaine- commandant
de la ccompagnie générale aux Gardes - Suifles , eſt
mort à Chaillot près de Paris , le 29 du mois de
Mai.
François Boucher , premier peintre du Roi , ancien
directeur & recteur de l'académie royale de
peinture & fculpture , affocié libre de l'académie
impériale de Petersbourg , eſt mort à Paris le 30
Mai dans la 66e année de fon âge.
Anne Claire-Nicole Miler, épouſe du comte de
Coetlolquet , gentilhommede la manche des Enfans
de France , eſt morte à Paris le 3 Juin , âgée
de 56 ans.
Marie de Baynac,veuve de Célar-Phébus- François,
comte deBonneval , brigadier des armées du
Koi , eſtmorte à Paris le 2 de Juin, âgé de 77 ans ,
Jeanne - Marie de Maury , veuve de Jean François
de Caumont , marquis de Caumont-la Force ,
eftmorte , à St Porguier en Languedoc , le 26 de
Mai , âgéede 72 ans.
François-Ernest comte de Salm & Ruffercheid,
évêque de Tournay & chanoine capitulaire de la
métropole de Cologne & de la cathédrale de Strasbourg
, eft mortà Strasbourg le 16 Juin , dans la
7se année de fon âge.
:
JUILLET. 1770. 231
LOTERIES.
Le cent treiziéme tiragede la Loteriede l'hôtelde-
ville s'eſt fait , le 25 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquantemille liv.
eſt échu au Nº. 4548. Celui de vingt mille livres ,
au Nº. 1853 , & les deux de dix mille aux numé-
τος 5173 & 18134.
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'est fait le 6 de ce mois. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 77 , 20,79,18,27.
P
TABLE.
5 IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page
AMademoiselle de * * * le Retour du Printems, Ode, ibid.
LesGraces fugitives ,
Lettres de Henri IV ,
Epithalame à M. le Vicomte de Poudeins ,
Vers préſentés à Madame la Dauphine ,
Vers àMadame de St *** for ſes dix-sept ans ,
Epître àMagdelon ,
Stances préſentées à Madame la Dauphine ,
Réponſe de M. de Voltaire à M. Uriot ,
Bouquet préſenté à Madame la Dauphine ,
La Vertu malheureuſe , conte moral ,
Ode , tirée du Pfeaume 28 ,
Jacques , anecdote hiſtorique ,
La Cigale & le Hibou , fable ,
L'Ours & fa femme , fable ,
Explicationdes énigmes & des logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiſtoire de deux Amans François ,
Les Soirées d'un honnête Homme ,
Traité des maladies des yeux',
Difcours fur ledanger de la lecture des livres contrela
Religion , par rapport à la fociété,
L'Eſprit de Henri IV ,
LeDiogène moderne,
8
14
18
19
20
21
23
24
25
26
47
SL
60
63
64
ibid.
67
72
ibid.
74
79
8
• 85
91
232 MERCURE DE FRANCE .
IeRoyalifme ,
Les Nutts Angloiſes ,
Annonces ,
Le Mendiant boîteux ,
Les trois coups d'eſſai géométrique ,
Ode fur le mariage de Mgr le Dauphin ,
Eloge historique de Henri IV ,
Fragment forTire-Live , Salluſte & Tacite ,
93
97
98
102
106
112
122
126
Fragment d'une Lettre de M. Linguet à l'Auteur du
7rsté des délits & des peines , 139
Lettre de M. de la Condamine à M. Groſlcy , 144
ACADÉMIES ,
ARTS ,Gravure ,
160
Muſique , 170
Géographie, 174
Manufacture de Seve , 175
Lettre deM. Soufflot à M. le Marquis de Marigny , 179
Fêtedonnée par l'Amballadent d'Eſpagne ,
Spectacles . Concert ſpirituel ,
Opéra ,
Comédie françoiſe ,
Comédie italienne ,
Détail des illuminations faitesà Verſailles ,
Fête de la ville de Paris ,
Fête donnée par l'Ambaſladeur de l'Empire ,
Exemples debienfaifance
Lettre de Mgr le Dauphin à M. de Sartine ,
Lette de M. d'Auteuil , notaire , à M. de Sartine ,
Traits de courage & d'humanité ,
Anecdotes ,
Hiſtoired'un finge attaqué de la rougeole ,
182
183
186
188
198
199
202
206
208
209
210
211
214
215
Queſtion far les jeuxdedamesàla Polonoife , 219
AVIS , 222
Inſtitution académique & militaire , 224
Nouvelles politiques , 225
Morts , 229
Loteries, 231
APPROBATION.
'A1 lu , par ordrede Mgr le Chancelier , le premier vol.
du Mercure de Juillet 1770 , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait parudevoir en empécher l'impreſſion .
AParis , le 30 Juin 1770.
RÉMOND DE STE ALBINS .
De l'imp. de M. LAMBERT , tue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1770 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
2
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESsTt au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités àconcourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv .
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux quiſont abonnés.
On ſupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire , à Paris , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.46.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
&de la Littérature. L'abonnement , ſoit à Paris,
ſoitpour la Province , port franc par la pofte,
eſtde 12liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv . 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte ; aux DEUX- PONTS & à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
ſeulement à PARIS , au bureau général des gazettes
étrangeres , rue de la Juſſienne. 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN OU Bibliothéque rai -
fonnée des Sciences morales & politiques.in - 12.
12 vol . par an port franc , à Paris , 18 liv.
En Province , 24liv
•
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en Province
, port franc , 33 liv 12f
JOURNAL POLITIQUE , port franc , 14liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire ,
DICTIONNAIRE portatif de commerce ,
1770 , 4 vol . in- 8 ° . gr. format rel. 241.
Le Droit commun de la France&la Coutume
de Paris; par M. Bourjon, n. éd. in-f.br. 241.
Traitéde lajurisdiction eccléſiaſtique contensieuſe
, 2 vol. in -4° . br. 211.
Eſſai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol . in 8 °. br. 41.
Le Diogène moderne , ou le Déſaprobateur ,
2 vol . in- 8 ° . br. sliv.
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br. 21.10 6.
Conſidérations fur les causes phyfiques ,
in-8°. rel. sl.
Mémoire fur la musique des Anciens ,
in-4°. br.
Mémoire fur la conſtruction de la Cou-
. و1
pole projetée pour couronner la nouvelle
Eglise de Ste Genevieve , in-4°. 11. 10f.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8 °. rel, 71.
241.
Recréations économiques , vol . in-89. br. 21. 10 f.
Nouvelles recréations phyſiques & mathématiques
, 4 vol. in-8 ".
Mémoires fur les objets les plus importans
de l'architecture ; par M. Patte, vol. in-
4°. enrichi de nombre de planches , br. 151.
Monumens érigés en France à la gloire de
LouisXV; par M. Patte , vol. in fol. , gr.
papier avec beaucoup de figures , br. 368
1
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET.. 1770 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
SUITE du Printems. Chant premier du
poëme des Saiſons ; Eſſai d'imitation
libre de Thompson.
Pluie douce & tableau de la campagne
après cette pluie.
LEE Ciel s'entr'ouvre , &du ſein de lanue
L'humidité s'abaiſle fur les champs :
La chaleur croît , & la pluie imprévue ,
Qui de ſes pleurs agite les étangs ,
Sous le feuillage eſt à peine entendue.
Aüj
6 MERCURE DE FRANCE.
,
Mais le ſoleil penche vers ſon déclin ,
Et du bandeau qui voiloit la lumiere
Il ſe dégage & montre un front ſerein .
Tout brille alors : ſon diſque perce , éclaire ,
Et féme d'or les nuages voiſins .
Ses fiers regards fixent ſur les montagnes
Le cercle épais de ces brouillards mal ſains
Qui , dans l'hiver , déſoloient nos campagnes .
Le païlage eſt brillant de fraîcheur :
Sur les côteaux le doux zéphir s'avance ,
Animant tout d'un ſoufle bienfaiteur.
De nos boſquets la muſique commence ,
Etſe marie au murmure des eaux :
Multipliés par la voix des échos ,
Les bêlemens ſur les monts retentiſſent ,
Et dans les bois les tourtereaux gémiſſent
Sur le ſommet des antiques ormeaux.
Iris alors fort d'une épaifle nue
Qui du ſoleil réfléchit la ſplendeur ,
Et développe à l'oeil contemplateur
L'éclat foudain dont elle eſt revêtue.
Son arc brillant embraſle l'horiſon ,
Etdans le ciel il ſemble ſe confondre :
Ce phenomène , ô fublime Newton ,
De ton ſyſtême eſt en droit de répondre.
C'étoit à toi d'arracher le bandeau ,
De déchirer le voile impénétrable
Qui déroboit l'artifice admirable
Que les couleurs offrent dans ce tableau.
JUILLET. 1770. 7
Recherche & éloge des Simples.
La nuit s'avance; une vapeur iégere
Vient à pas lents effacer la lumiere :
La terre attend les rayons du matin
Pour rendre au jour les tréſors de ſon ſein.
Paſſant des rocs aux vallons ſolitaires ,
Et franchiſſant l'épaiſſeur des forêts ,
Le botaniſte , inſtruit dans leurs fecrets ,
Va recueillir les plantes falutaires ,
Dont il combine& règle les effets.
O mere tendre , ô prudente Nature ,
Tuprévois tout: ta main confie aux vents ,
Pour les femer , ces ſimples bienfaifans ,
Que tu féconde &produis ſans culture !
Qui peut connoître &nombrer leurs vertus?
Qui peut porter un regard ſans ſouillure
Sur ces tréſors au vulgaire inconnus ?
De l'homme heureux ce fut la nourriture :
Temps fortunés , qu'êtes - vous devenus ?
Vit- on alors , vit-on la chau immonde
Couler mêlée avec le fang humain ?
L'homme , étranger à tout art aſſaſlin ,
Exoit le Roi , non le tyran du monde.
Age d'or,
Que dans Eden il vécut fortuné!
Dès que l'aurore éclairoit l'hémisphère,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE..
Des doux pavots bientôt abandonné ,
Aujour naiſlant il r'ouvroit ſa paupière.
Ami du Ciel , heureux , indépendant ,
Libre de ſoins , de ſoucis & de peines ,
Il conduiſoit ſon troupeau dans les plaines,
Ou s'occupoit à cultiver ſon champ.
Dans les plaiſirs que goûte l'innocence ,
Ses jours couloient avec rapidité :
Ni le dégoût , ni la fatiété
Ne ſe mêloientdans une jouiſſance
Qui s'animoit par la variété.
La flûte aigue & la douce mufette
Au fonddesbois foupiroient tendrement :
Le roſſignol & la vive fauvette
Mêloient leur voix à ce concert charmant.
Si quelquefois l'amour faiſoit entendre
Ses enfantins &timides foupirs ,
Il ne ſentoit qu'une émotion tendre ,
Mouvement pur qui double les plaiſirs .
Jours debonheur. ! jamais aucuns nuages
Ne terniſſoient l'azur du firmament :
Parfumant l'air , un vent frais & conſtant ,
De ſes boſquets éloignoit les orages .
Loin de ſes yeux ſes folâtres troupeaux
Erroient ſans crainte au penchant des côteaux.
Le tigre vint , étincelant de rage ;
Il ad nira ce concert enchanteur ,
Et parut même abhorrer le carnage ,
Tant cet accord inſpiroit la douceur !!
JUILLET. 1770. 9
Des paſſions l'impérieux délire
Ne troubloit point l'heureuſe paix du coeur :
La vertu ſeule exerçoit ſon empire.
Siècle de fer.
Ainfi vécut l'homme encore innocent
Mais auſſi-tôt que la préſence impure
Du crime altier eut ſouillé la nature ,
Tout a ſemblé rentrer dans le néant.
Du vrai bonheur l'homme épuiſant la lie,
Vit l'âge d'or ſe perdre ſans retour :
Les paſſions , implacable vautour ,
Ont de ſes ſens dérangé l'harmonie .
Les noirs ſoupçons , la baſſe calomnic
Ont concerté leurs perfides projets :
La douleur morne & laſſe de la vie
A triomphe de ſon ame engourdie
Et la frayeurs'eſt peint d'affreux objets.
L'Amour lui-même eſt devenu fordide =
Dans l'amertume il aiguiſe ſes traits ;
La ſoifde l'or eſt l'appas qui le guide.
De l'intérêt , monftre ennemi des moeurs
La ſeule loi gouverne tous les coeurs :
L'homme par lui devient impitoyable ,
Ils'endurcit & voit avec douleur
Les biens divers qu'éprouve ſon ſemblable :
Il en frémit , & la rage implacable ,
Rompant ſes fers , lui ſouffle ſa fureur.
Pour l'aflouvir il courtde crime en crime
Aw
20
10 MERCURE DE FRANCE.
Et ſous ſes pas s'il rencontre l'abyme ,
Le déſeſpoir eſt ſon dernier recours ,
Sa triſte vie eſt ſans cefle agitée
Par les chagrins qui conſument ſes jours ;
Et la Nature , ainſi déconcertée ,
Venge ſes droits en arrêtant ſon cours.
Punition de la Terre .
Le Ciel jadis , dans ſa juſte colere ,
Pour nous punir , arma les élémens ,
Et, ſous les flots engloutiſſant la terre ,
Forma les monts de ſes débris flottans .
Division des Saiſons.
Ace ſignal les ſaiſons irritées
Onttour-à- tour maîtriſé l'Univers :
Les noirs frimats , miniſtres des hivers ,
Ont déſolé les plaines attriſtées ,
Et les chaleurs ont corrompu les airs.
Zéphir jadis régnoit toute l'année ,
Et des bienfaits d'un éternel printems
La même branche en même-tems ornée ,
Offroit des fleurs , des fruits mûrs &naiflans.
Les ouragans , les éclairs , le tonnerre ,
De leurs fureurs n'accabloient point la terre :
Unis entr'eux , jamais les élémens
Ne ſe faiſoient une funeſte guerre .
Des maux jamais l'inépuiſable cours
JUILLET. 1770. II
Ne corrompoient les ſources de la vie :
Etmaintenant l'affreuſe mala fie
Surprenant l'homme , accablé , ſans ſecours ,
Long-tems fur lui déchaîne ſa furie ,
Et tranche enfin ſes tourmens & ſes jours.
Réflexions.
Mais , au milieu de ce déluge immenfe
De maux divers , de peines & d'erreurs ,
Ce qui pourroit alléger nos douleurs
Semble échapper à notre connoiſlance.
Combien est - il de ſimples inconnus ,
Quoique doués d'un pouvoir ſalutaire ,
Qui , dans les champs , languiffent confondus !
O vains regrets ! l'homme eſt trop fanguinaire
Pour mériter leurs précieux bienfaits :
Le coeur brûlé d'une ardeur meurtriere ,
Il s'eſt rendu le tyran des forêts ,
Etpire encor. Dans ſa faim dévorante
Leloup , qui vient égorger les troupeaux ,
Céde au beſoin dont l'accès le tourmente ;
Recueille- t- il le fruit de leurs travaux ?
Et l'homme , hélas ! qui reçut en partage
Une ame tendre & ſenſible aux malheurs ,
L'homme , dont l'oeil peut répandre des pleurs ,
Qui , de Dieu même , eſt la vivante image ,
Plus inhumain que les loups ravifleurs ,
Dans le ſang l'homme oſe aſlouvir ſa rage.
Avj
32 MERCURE DE FRANCE.
Les loups cruels ont mérité la mort ;
Mais vous , brebis , troupeau doux & paiſible
Sous le tranchant de l'acier inflexible
Devez -vous donc terminer votre ſort ?
Faut- il .... Ettoi , dont le travail pénible
De la moiſſon enrichit nos guerêts ,
Dois- tu gémir ſous la hache inſenſible ?
Eſt-ce pour prix de tes rares bienfaits
Qu'on te réſerve un deſtin fi terrible ?
Principes pursdu ſage de Samos *
Nous vous donnons quelques regrets ſtériles .
Etde l'erreur eſclaves imbéciles ,
Nous n'oſons point remédier à nos maux.
Plaisirs de la Péche.
Mais éloignons ces affligeans tableaux :
Dans leurs baſſins les fleuves plus tranquilles
Vont inviter à des plaiſirs nouveaux.
Deces plaiſirs fi ton ame eſt avide ,
Cours ſur la rive; apprête tes réſeaux
Et léme autour une amorce perfide :
Bientôr ſéduits , les habitans des eaux
Déſerteront leurs paifibles roſeaux.
Vole à ta ligne , & redouble d'adreſſe :
Vois s'élancer le tyran des ruiſeaux ;
L'appas trompeur le metdans la détreffe :
*Pythagore.
20
JUILLET. 1770. 13
Il vient , il fuit , & ſa timidité
Mettant un frein au defir qui le prefle ,
Il craint le piége , il le guette ſans cefle ,
Etjoue autour avec légereté.
Mais le ſoleil ſe couvre d'un nuage ..
Il ſaute alors , plein de témérité,
Saifit la mort & quitte le rivage.
Il eſt à toi : ſuis ſes vaſtes détours ::
Prête la main à ſa fuite rapide ;
Retiens ſa-fougue & modere fon cours
Triomphe ainſi de ſa rage perfide :
Bientôt flottant ſur la plage liquide ,.
Aton pouvoir il livrera ſesjours..
Par M. Willemain d'Abancourt.
LE PEINTRE EMBARASSÉ.
DE la beauté voulant tracer l'image ..
De chaque belle un Peintre prit un trait
Pour en compoſer un ouvrage
Dont l'effet fût frappant & l'enſemble parfait:
Cependant plus il travailloit ,
Moins ſon ame étoit ſatisfaite,
Etdans ſondépit il alloit
Brouiller tout , briſer ſa palette;
Mais moi , qui vis ſon embarras ,
Je lui criai: quand la troupe immortelle
14 MERCURE DE FRANCE.
Viendroit te ſervir de modele ,
Cela ne te ſuffiroit pas.
Si tu veux m'en croire , abandonne
Et ta premiere idée & ton premier portrait :
Viens tracer celui de L ***
Ton ouvrage ſera parfait .
Par le même.
LE DOGUE & LE RENARD .
Fable imitée de l'allemand.
MAÎTRE Renard , un des plus grands flatteurs ,
D'un Loup cervier , un des plus grands voleurs ,
Récitoit l'oraiſon funebre :
Son héros , à l'entendre , étoit digne de pleurs;
Loup- cervier , plus que lui n'avoit été célèbre.
En pareil cas , on le ſçait , tous docteurs
Sont menteurs .
Und'entr'eux l'entendant , lui dit avec colère :
Aquoi fert donc ce difcours mercenaire ?
J'entendis encore aujourd'hui
Un mortel de la ſorte exalter ſon confrere :
Laiſſons cet art à l'homme ; il eſt digne de lui.
Par leméme.
VL
JUILLET. 1770. IS
TROISIÈME LETTRE.
M. de Walfingham. ( 1 )
M. de Walſingham , je vous ay toujours
tenu en ſi bonne opinion & eſtime
de vertu & piété que M. de Segur (2)
m'a faict un grand plaiſir de me raporter
de vos nouvelles &de me donner de plus
en plus aſſeurance de votre bonne affection
envers moy , laquelle j'eſtimeray
d'autant plus que vous continuerez comme
vous avez toujours faict par ſi devant,
à advancer la religion & vous employer
en tout ce qui touche les gens de bien &
meſmes ceulx qui travaillent pour la deffenſe
d'une bonne cauſe entre leſquels je
tiens l'électeur de Coloigne pour l'un des
(1 ) François de Walſingham , miniſtre & fecrétaire
d'état d'Angleterre , ſous la Reine Elifabeth ,
mort en 1590. -Voy. les remarques de M. de la
Contie ſur la vie de Walſingham , à la ſuite de la
traduction de ſes Mémoires & inſtructions pour les
Ambassadeurs .
( 1 ) Jacques de Segur-Pardaillan Voyez l'hist.
deM. deThou , tom . IX , liv. LXXIX,pag. 147,
&ſuiv.
16 MERCURE DE FRANCE .
premiers , pour la conféquence dont eft
le faict qu'il ſouſtient ; vous priant bien
fort , M. de Wallingham , d'aporter tout
ce que vous pourrez en cela , & entretenir
la Royne voſtre maiſtreſſe en lacontinua
tiondes effets de la bonne volonté & afſiſtance
qu'elle lui a faicts ſentir en cette
derniere affliction . Vous tiendrez ce faifant
la main à un bon oeuvre important à
toute la Chreſtienté. Je vous prie par
meſme moyen me maintenir en la bonne
grace d'une ſi très - excellente Royne , &
la prier de commander au chevalier de
Drac ( 1 ) de m'envoyer le recueil &difcours
de ce qu'il a remarqué en ſon grant
voyaige duquel ledit ſieur de Segur m'a
parlé & qui m'eſt fort néceſſaire pour
l'exécution d'aucuns de mes deſſeins ,
vous ſçaurez bientoſt particulièrement de
mes nouvelles par l'un des miens que
je deſpecheray vers Sa Majesté , & cependant
je vous prieray d'aimer touf
jours.
Je vous prye M. de Walſyngham m'an
(1 ) François Drack, l'un des plus grands hommes
de mer de ſon tems , partit , en 1577 , avec
cinq navires , & fit en trois ans le tour du monde..
C'eſt probablement la relation de ce voyage que:
Henri IV prie la Reine Eliſabeth de lui procurer..
JUILLET. 1770. 17
tretenir en la bonne grafe de voſtre
Royne , & croyre que je ſuis
Voſtre antyerement bon&
affectionné ami ,
HENRY .
De Montauban ce xij Mars 1585.
QUATRIEME LETTRE.
A Elifabeth , Reine d'Angleterre.
MADAME ,
Jeſcrys préſantement au fieurde Beauvoyr
, ( 1) mon Ambaſſadeur , de vous
donner compte des reſons que jay de
fere le voyage que je fais en Champaygne,
qui font telles que les yeus an ſetoyent
bjen mylleurs juges que ne peuvent eſtre
les oreylles , vous pouvant bjen aſſurer
que je ne my fuſſe pas réſolu , fi je
n'euſſe veu un grand péryl émynent
faute de le fere ; jan prevoy beaucoup
(1)Onpeut conjecturer qu'il étoit fils de Pierre
de Beauvoir , gouverneur de Henri IV dans la
jeuneſle , lequel fut tué à la St Barthelemi. Voyez
M.de Thou , tom. VI , liv. LII , pag. 405 .
18 MERCURE DE FRANCE.
d'autres & byens grands quy me tallonnent
contre leſquels je ne puys plus oppoſer
de mylleures armes que l'aſſurance
que j'ai de notre parfayte amytyé & que
la mauvayſe volonté de mes annemys
pour eſtreſme quelle ce face reconnoytre
ne fauroyt quelle ne ſoyt inféryeure &
an quantyté & an puiſſance à la voſtre
bonne , les effectz de laquelle me font
plus neceſſeres que james ; vous avez toufjours
fi volontyers accepté toutes les occaſyons
quy ce ſont offertes de moblyger
que cela fet que je m'oblyge auffi plus
volontyers à vous qu'à nul autre &
vous devant deſya tout ce que j'ay
d'avancement en mes afferes , je veus ,
s'yl eſt poſſyble , devoyr à vous ſeulle
la perfectyon de mon eſtablyſſement ; je
vous ſupplye donc , Madame , ne vous
laſſés poynt de me byen fere , afyn que
ce vayſſeau que vous avez préſervé de
tant de tourmantes & d'orage ne face le
nauffrage dans le port ; je vous beſe
byen humblement les meyns , Madame ,
& vous fupplie de m'aymer tousjours ,
comme celuy qui ſera toute ſa vye.
Voftre byen humble frere &
affectionné cerviteur.
Ce jx Juyllet à Fere.
HENRY.
JUILLET . 1770 . 19
CINQUIEME LETTRE.
AM. le Baron de Noé.
M. de Noé , ( 1 ) je penſoy que vous
me tynſyés de vos meilleurs amys pour
( 1 ) On trouve dans la maiſon de Noé deux ſujets
auxquels cette lettre a pu être adreflée Le premier
eſt Roger , baron de Noé & de l'Iſle , ( l'une
des quatre baronies de l'Armagnac) auquel le Roi
Charles IX envoya , en 1569 , le collier de l'ordre
de St Michel , alors le premier du royaume ,furla
renommée deſesgrands& vertueux mérites &vaillances.
Le ſecond eſt Geraud ſon fils , baron de
Noé , qui ſervit avec diftinction dans les guerres
de la ligue , & qui fut guidon de la
compagnie du maréchal de Montluc. Il épouſaen
1574 Catherine de Narbonne , fille de Michel
Vicomte de St Girous & de Marguerite de
Pardaillan -de Gondrin ; & en eut Urbain de Noé ,
chevalier ſeigneur de Noé , de l'Ifle , &c. gouverneur
des quatre vallées d'Aure , de Magnoac , de
Neſtes & de Baroufle , meſtre de camp d'un régiment
d'infanterie & capitaine de cinquante hommes
d'armes des ordonnances du Roi, chefdes deux
branches de la Maiſon de Noé qui ſubſiſtent aujourd'hui
.-Voyez la généalogie de la maiſon de
Noé , dans le toin. VIII de l'hiſt desGr. Officiers
dela Couronne , chap . des Gr. Ecuyers de France,
pag. 473 & ſuiv.
20 MERCURE DE FRANCE.
m'employer en tout ce quy vous touche
royt , eſtant byen marry que vous ne
m'avés averty de l'aſſemblée que vous
fetes , afyn d'y apporter mes moyens ; ſy
j'euſſe eſté en France comme Lyeutenant
de Roy je vous l'euſſe envoyé défendre ;
mes eſtant en mon pays ſouverain , je
vous offre tout ce qui dépend de moy ,
comme Prynce estranger , ma perſonne
&de tous mes amys & fervyteurs , dont
vous dyſpoſerés auſſi librement que des
voſtres , ainſy que ce porteur vous dyra ,
& adieu ; je ſuys voſtre meylleur & plus
afleuré ami ,
HENRY.
VERS imités d'Eustache Manfredi ,
Poëte Italien.
LAA nuit couvroit encor l'Univers de fonombre,
Le filence régnoit , mille aſtres lumineux
De leur feu pétillant ſémoient l'azur des cieux :
Afſis près de Philis dans un bocage ſombre ,
J'attendois le ſoleil pour revoir ſes beaux yeux.
Je lui diſois , Philis , quand tu verras l'aurore
Sut fon char éclatant fortir du ſein des mers ,
Tous ces aftres brillans dont le ciel ſe colore
JUILLET. 1770. 21
Ceſſerontde blanchir le vaſte champ des airs.
Tu verras la nature alors qui ſe réveille ;
Et bientôtà l'aſpect du Dieu brûlant dujour ,
Tu verras s'effacer cette aurore vermeille ,
Et plongeant dans les mers, diſparoître à ſon tour;
Mais tes beaux yeux ſoudain plus éclatans encore
Queles feux que répand cet aſtre radieux ,
Viendront en ſe r'ouvrant l'éclipſer à mes yeux ,
Comme il ſçut éclipſer les rayons de l'aurore .
Par M. l'Hermite Maillanne.
Aun Poëte aimable , en lui envoiang
fon porte feuille .
FLELUERURIISSTTEE des amours dontladélicateſſe
Embellit leurs brillans jardins ,
O vous qu'Euphroſine careſſe ,
Daignez former mes jeunes mains !
Je vous ai choiſi pour mon maître ;
Si je puis de votre art apprendre les ſecrets ,
Des roſes que vous ferez naître
Pour le ſein de Vénus je feraides bouquets.
ParM. Doigni du Ponceau , du Mans,
Abonné au Mercure.
2.2 MERCURE DE FRANCE.
A Madame de F....... , en lui envoiant
Beverlei , drame de M. Saurin .
Vous , qui joignez au ſceptre d'Uranie
La couronne de la beauté ,
Vous , que le ſentiment , les graces , le génie
De tous les coeurs font la divinité ;
Sur l'effrayant tableau de cette tragédie ,
Arrêtez un moment les yeux.
De Beverlai plaignez le fort affreux ;
Du jeu la fatale manie
Empoiſonna ſes jours qui devoient être heureux
Auprès d'une épouſe chérie.
Si cet Anglois, touché de vos appas ,
Eût pû vous appeler ſa femme ou ſa maîtreffe ,
Il n'eût jamais expiré dans vos bras
Quede plaiſir & de tendreſſe.
Par le même.
AMadame de ***.
L'ESPRIT & LE BON SENS.
Un jour l'Eprit & le bon Sens
Se diſputoient leurs avantages ;
Je ſuis le pere heureux des ſublimes talens ,
JUILLET. 1770 . 23
Amoi ſeul ſont tous les hommages ,
Diſoit l'Eprit , de ſes droits, orgueilleux :
Guide incertain du ſtupide vulgaire
A pas lents & tardifs tu rampes ſur la terre ,
Moi , je m'élance dans les cieux.
Juíque dans l'auguſte empirée ,
Sur mes propres aîles volant ,
Je vais ravir cette flamme ſacrée
Par qui l'homme devient libre , actif& penſant.
Cefle , dit lebon Sens , de vanter tes chimères ,
Ton preftige embellit les humaines erreurs ,
Mais tes illuſions & tes rêves trompeurs
Diſparoiflent bientôt à mes regards ſevères .
Les mortels à ta voix croyent être des dieux ,
Dans les bornes du vrai je renferme leur être.
Tu fais des grands hommes peut- être ,
Je fais plus , je fais des heureux.
vous, que tous les coeurs ont nommé leurdéefle
Qui ſemez ſur vos pas les roſes du printems !
Il n'appartient qu'à vous , aimable enchantereſſe
De réunir l'Elprit & le bon Sens.
Par le même
24 MERCURE DE FRANCE.
A Madame la Comteſſe de R... qui m'avoit
donné un deſes noeuds de manche
pourfervir deferre- tête , & qui me reprochoit
de n'être plus auſſi gai qu'autrefois.
DANS ſes projets trop aviſe ,
Un frere mourant de vieilleſle
Pour rappeler ſon honneur éclipse
Veut aujourd'hui par adreſſe ,
Agathe , implorer vos bontés.
Il vient ici chercher ſon frere.
Par l'éclat que vous lui prêtez ,
Comme lui jadis à Cythère
Il fit briller ſes qualités.
Sans être utile à la toilette,
Ily ſervoit quelquefois vos appas,
Lorſque s'échappant de vos bras ,
Par une ardeur trop indiſcrette
Il voulut avec mille rats
Se loger par-deſſus ma tête.
Jaloux de fon ancien deſtin ,
Sa douleur feroit moins amere
Si, compagnon de la miſére,
Son frere avoit la même fin .
Lemême accord , la même ſympathic
Pour
JUILLET. 1770. 25
م
Pour être enſemble chaque jour
Les fitparoître à votre cour :
Mais, tel eſt le fort qui les lie ,
Chez vous l'un ſans l'autre n'eſt rich ,
Et ſeroit chez moi quelque choſe.
Ah! quede leur métamorphoſe
Ma tête ſe trouveroit bien ?
Qui , j'en réponds; plus de mélancolic:
Ces noeuds qu'a formés l'Amour
Sur mon bonnet tour-à-tour
Viendroient ſervir la folie.
ParM. C. M. du R. de V.
Abonné au Mercure.
A la même ,fur le premier noeud qu'elle
m'avoit donné.
De ce ruban dont Vénus tour- a- tour ,
R** avec vous ſe paroit à Cythere ,
Sçavez-vous ce qu'a dit l'Amour ?
Il ne le rendra que le jour
Que vous ceſſerez de lui plaire.
II. Vol.
Par le même.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. de Voltaire.
LE juſte monument qu'on éleve à ta gloire
Dans l'auguſte ſéjour des filles de mémoire ,
Caule à tes ennemis le plus mortel chagrin.
<M<inerve, diſent-ilsdansleur jaloute rage,
>> Minerve honore trop ce ſuperbe écrivain.
>> Avec un tel éclat dans ſon temple divin ,
>> Souffrir qu'en roi du Pinde il ait ſeul ſon image ,
>C'eſt le rendre à la fois plus illuftre & plus vain.
Sans douteque les fots qui tiennent ce langage
Ignorent que les arts , par un fi noble hommage ,
Fontbeaucoup plus pour eux que pour leur fouverain,
Queta gloire du tems nepeut craindre l'outrage ,
Etque le tems dévore & le marbre & l'airain.
Si , par ce monftre aîlé , Rome antique abattue
Gardede ſa ſplendeur un immortel renom,
Si l'on adore encor Virgile & Cicéron ;
Si , loinde s'afforblir , leur gloire s'eſt accrue ,
C'eſt à tort que C.. L.. & Jean ...
Voudroient anéantir un projet qui les tue,
Qu'importe que , guidé par le même Demon ,
Un fanatique obſcur briſe un jour ta ftatue?
Que cebeaumonument ſoit éternel ou non ,
JUILLET. 1770 . 27
Quelahainedes lots meure ou ſeperpétue ,
Ceintdu triple laurier dont la main d'Apollon ,
Acouronné Sophocle , Homère , Anacreon ,
Tu prens au-deflus d'eux la place qui t'eſt due.
Dans l'Univers entier ta gloire eſt répandue ,
Et cen'est qu'avec lui que périra ton nom .
ParM. le François , anc. Officier de caval.
REPONSE de M. de Voltaire.
Le vieillard très - malade que M. le
François a bien voulu honorer de fon
attention & des meilleurs vers qu'on ait
faitsdepuis long-tems , luidemande bien
pardonde le remercier fi tard , & de ne
le remercier qu'en profe: foixante feize
ans , des montagnes de neige qui lui font
perdre la vue , & des maladies cruelles
font une excuſe trop valable ; agréez la ,
Monfieur , avec la reconnoiſſance refpectueuſe
que vous doit le ſolitaire honoré
de vos bontés .
Ferney , ce 11 Juin 1770.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
P
A Mgr le Duc de LA VRILLIERE.
HELIPEAUX , dont le nom eſt ſi cher ààla France,
Digne miniſtre d'un grand Roi.
Par de nouveaux honneurs ſa faveur récompenſe
Votre zèle , vos ſoins , vos travaux , votre foi.
Organede ſes loix & de fa bienfaiſance ,
Votre équité confond les complots des flatteurs ;
Vos fuffrages , vos goûts font chérir aux auteurs
Lesbienfaits glorieux que votre choix diſpenſe .
Décoré d'un titre nouveau ,
Que toujours votre nom dans nos vers retentiſſe !
Et qu'à nos voeux l'hymen propice
Rallume pour vous ſon flambeau !
Digne de vos ayeux , vous brillez ſur leur trace ,
Votre coeur doit être touché
Du defir de tranſmettre à votre illuſtre race
Vos vertus& votre duché,
Par M. de la Loupțiere.
ANTONIO & ROGER ,
Anecdote historique , par M. d'Arnaud.
LES vertus comme les vices ſemblent
naître avec nous ; le défaut d'éducation
JUILLET. 1770. 19
fert même quelquefois à manifeſter davantage
la grandeur de l'ame ; ſes belles
qualités dénuées du vernis étranger de
Part en font plus frappantes , &tiennent
plus à la nature qui leur imprime ce caractere
touchant & énergique , qu'affoiblit&
défigure preſque toujours ce qu'on
nomme l'eſprit & la connoiſſance du
monde.
Deux matelots , l'un Eſpagnol & l'antre
François , étoient dans les fers à Alger
; le premier s'appeloit Antonio , Roger
c'étoit le nom de ſon compagnond'efclavage.
Le hafard , qui paroiſſoit les favorifer
, voulut qu'ils fuffent employés
aux mêmes travaux. On peut dire de l'amitié
qu'elle eſt en quelque ſorte la paffion
distinctive & le dédommagement
des malheureux ; il n'appartient pas au
bonheurde fentir ſes tranſports &de goûter
ſes plaiſirs avec cette vivacité & cette
délicateſſe qui ne ſont connues que de
l'infortune ; Antonio & Roger ne tarderent
point à ſe livrer aux douceurs de
cette ſympathie , fortifiée encore par la
conformité de ſituation. Ils ſe communiquerent
leurs peines , leurs regrets ; ils
parloient enſemble de leur patrie , de leur
famille , de la joie qu'ils reſſentiroient
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
jamais ils étoient libres ; ils pleuroient
enfindans le ſein l'un de l'autre , & cet
adouciſſement leur fuffifoit pour porter
leurs chaînes avec plus de courage & pour
foutenir les fatigues auxquels ils étoient
condamnés.
Ils travailloient à la conſtruction d'un
chemin qui traverſoit une montagne.
L'Eſpagnol s'arrête , laiſſe tomber languiſſamment
ſes mains fur fa poche , &
jettant un long regard ſur la mer : Mon
ami , dit- il à Roger avec un profond foupir
, tous mes voeux ſont au bout de cette
vaſte étendue d'eau ! Que ne puis - je la
franchir avec toi ! Je vois toujours ma
femme, mes enfans , je crois les voir qui
me tendent les bras du rivage de Cadix ,
ou qui donnent des larmes à ma mort.
Antonio étoit abſorbé dans cette image
accablante ; chaque fois qu'il revenoit à
la montagne, la vue mélancolique s'atrachoit
fur cet efpace immenfe qui le ſéparoit
de fon pays; il formoit les mêmes
regrets.
Un jour il embraſſe avec tranfport fon
camarade. J'apperçois un vaiſſeau ,mon
ami ! Tiens ; regarde ; ne le vois - tu pas
comme moi ? il n'abordera point ici, parce
qu'on évite les parages barbareſques ;
JUILLET. 1770. 35
mais demain , fi tu veux... Roger , tous
nos maux finiront; nous ferons libres.
Nous ferons libres ?-Oui , demain , ce
navire paſſera à deux lieues environ du
rivage , & alors du haut de ces rochers
nous nous précipiterons dans la mer , &
nous atteindrons le vailleau ou nous périrons.
La mort n'eſt elle pas préférable à
une cruelle fervitude ? Si tu peux te ſauver
, répond Roger , je ſupporterai avec
plus de réſignation mon malheureux fort .
Tu n'ignores pas , Antonio , combien tu
m'es cher ; cette amitié qui m'attache à
toi ne finira qu'avec ma vie. Je ne te demande
qu'une ſeule grace , mon ami , vas
trouver mon pere ... Si le chagrin de ma
perte & la vieilleſſe ne l'ont pas fait mourir...
dis- lui ... -Que j'aille trouver ton
pere , mon cher Roger ? Eh ! que prétendstu
faire ? Me ſeroit- il poſſible d'être heureux
, de vivre un ſeul inſtant , ſi je te
laiſſois dans les fers ? -Mais Antonio ,
je ne ſçais pas nager , & tu le ſçais , toi.
-Je ſçais t'aimer , repart l'Eſpagnol en
fondant en larmes , & en ſerrant avec
chaleur Roger contre ſa poitrine , mes
jours font les tiens. Nous nous ſauverons
tous deux , vas , l'amitié me prêtera des
forces , tu te tiendras attachéàcette cein
ture.-Il eſt inutile , Antonio , d'y pen-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
ſer. Je ne ſçaurois m'expoſer à faire périr
mon ami , l'idée ſeule m'inſpire de
l'horreur ; cette ceinture m'échapperoit ,
& je t'entraînerois avec moi ; je ferois
l'auteur de ta perte. -Eh! bien , Roger ,
nous mourrons enſemble. Mais pourquoi
nous former ces craintes ! je te l'ai dit ,
l'amitié ſoutiendra mon courage ; je t'aime
trop pour qu'elle ne produiſe pas des
miracles. Ceffe de combattre davantage
mon deſſein ... Je l'ai réſolu ... Je m'apperçois
que les monſtres qui nous gardent
nous épient ! Il y a de nos compagnons
mêmes qui feroient affez lâches
pour nous trahir. Adieu , j'entends la cloche
qui nous rappelle. Ilfaut nous ſéparer,
adieu , mon cher Roger , à demain.
Ils font renfermés dans leur bagne , qui
eſt une eſpéce de cachot où les eſclaves
Chrétiens font entaſſes comme de vils.
troupeaux. Antonio étoit rempli de fo.n
projet ; il ſe voyoit déjà franchiſſant la
Méditerranée , libre ,&dans le ſein de ſes
compatriotes ; il étoit dans les bras de ſa
femme&de fes enfans. Roger ſe préſentoit
un tableau bien différent. Son ami ,
victime de ſa générosité , emporté avec
lui au fond des mers , périſſant enfin
quand peut- être , en nes'occupant que de
fa feule confervation , il eût pu ſe ſauver
4
JUILLET. 1770. 33
& être rendu à une famille qui , ſelon les
apparences , gémiſſoit & fouffroit de fon
eſclavage. Non , ſe diſoit dans ſon coeur
l'infortuné François : je ne céderai point
aux follicitations d'Antonio , je ne lui
cauſerai pas la mort, pour prix de cette
amitié ſi généreuſe qu'il m'a vouée ; if
ſera libre , & cette idée ſoulevera le fardeau
de mes chaînes , mon malheureux
pere apprendra du moins que je vis encore
, que je l'aime toujours. Hélas ! je
devois être l'appui de ſa vieilleſſe , le
conſoler ! je lui étois néceſſaire,peut- être
en ce moment expire- t- il dans l'indigence
, en defirant de voir , d'embraffer fon
fils.. Allons. Qu'Antonio ſoit heureux ,
je mourrai avec moins de douleur.
On ne vient point le lendemain à l'heu
re ordinaire tirer les eſclaves dela priſon .
L'Eſpagnol étoit dévoré d'impatience , &
Roger ne ſçavoit s'il devoit ſe réjouir ou
s'affliger de ce contretems ; enfin on les
rend à leurs travaux. Ils ne pouvoient ſe
parler , leur maître ce jour - là les avoit
accompagnés. Antonio ſe contentoit de
regarder Roger & de ſoupirer ; quelquefois
il lui montroit des yeux la mer , &
ne pouvoit à cer aſpect contenir des mouvemens
qui étoient toujours prêts à lui
échapper. Le ſoir arrive. Ils fe trouvent
By
34 MERCURE DE FRANCE.
..
feuls. Saifitfons le moment , s'écrie l'EC
pagnol en s'adreſſant à fon compagnon ,
viens. -Non , mon ami , jamais je ne
pourrai me réfoudre à expoſer ta vie ,
adieu.. adieu... Antonio , je t'embraſfe
pour la derniere fois; ſauve toi , jet'en
conjure , ne perds pas de tems , & fouviens
toi toujours de notre tendre amitié;
je te prie ſeulement de me rendre le fervice
que tu m'as promis à l'égard de mon
pere , il doit être bien vieux, bien àplaindre,
vas le confoler.. S'il avoit beſoin de
quelque fecours.. mon ami..
Ace mot Roger tomba dans les bras
d'Antonio , en verſant un torrent de
pleurs; ſon ame étoit déchirée.-Tu
pleures , Roger ! ce n'eſt pas des larmes
qu'il faut, c'eſt du courage; ne réſiſte
plus. Si tu différes encore d'une minute,
nous ſommes perdus ; peut - être jamais
ne retrouverons - nous l'occaſion , choifis
ou laiſſe-toi conduire , ou je me briſe la
tête fur ces rochers.
Le François ſe jette aux genoux de l'Ef
pagnol , veut encore lui faire des repréſentations
, lui montrer les riſques infaillibles
qu'il court s'il s'obſtine à vouloir
le ſauver avec lui. Antonio le regarde ten.
drement , l'embraſſe avec une fureur fublime
, gagne précipitamment le ſommet
JUILLET. 1770. 35
d'un rocher , & s'élance dans la mer. Ils
vont d'abord au fond , reviennent enfuite
au-deſſus des flots; Antonio s'arme de
toutes ſes forces , nage en retenant Roger
qui ſembloit ſe refuſer aux efforts de ſon
ami & craindre de l'entraîner dans ſa
chûte.
Les perſonnes qui étoient dans le vaifſeau
ſont frappées d'un ſpectacle qu'elles
ne pouvoient diftinguer ; elles croient
qu'un monftre marin s'approche du navire
. On eſt prêt à tirer le canon , lorſqu'un
nouvel objet détourne la curioſité ; on
apperçoit une chaloupe s'empreſſfer de
quitter le rivage & poursuivre avec précipitation
ce qu'on avoit pris pour quelque
poiſſon monstrueux. C'étoient les
ſoldats prépoſés à la garde des eſclaves ,
qui brûloient de reprendre Antonio &
Roger. Celui - ci les voit venir , & en
même- tems il jette les yeux ſur ſon ami
qui commençoit à s'affoiblir ; il fait un
effort , & ſe détache d'Antonio , en lui
diſant : On nous pourſuit , ſauve - toi &
laiſſe-moi périr ; je retarde ta courſe. A
peine a - t - il dit ces mots qu'il tomboit
déjà au fond de la mer. Un nouveau tranſport
d'amitié ranime l'Eſpagnol; il s'élance
vers le François , le reprend au mo
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
ment qu'il périſſoit , & tous deux difpa
roiffent..
La chaloupe , incertaine de quel côté
pourfuivre fa route , s'étoit arrêtée , tandis
qu'une barque détachée du navire alloit
reconnoître ce qu'ils n'avoient fait
qu'entrevoir ; les flots recommencent à
s'agiter , on diftingue enfin deux hommes
, dont l'un , qui tenoit l'autre embraſfé,
s'efforçoit de nager vers la barque;
on fait force de rames pour voler à leur
fecours. Antonio eft prêt de laiſfer échapper
Roger. Il entend qu'on lui crie de
cette barque. Il ferre fon ami , fait de
nouveaux efforts & faiſit d'une main dé
faillante un des bords de la barque ; il eſt
prêt à retomber ; on les retient tous deux;
les forces d'Antonio étoient épuisées ; if
n'a que le tems de s'écrier : qu'on porte
du ſecours à morami ; je me meurs , &
toutes les horreurs de la mort ſe repandent
fur fon viſage. Roger , qui étoit
évanoui , r'ouvre les yeux , leve la tête &
voit Antonio étendu à fes côtés , & ne
donnant plus aucun ſigne de vie. Il s'élance
fur fon corps , l'embratfe , l'inonde
de ſes larmes , pouffe mille cris : mon
ami , mon bienfaiteur ! c'eſt moi qui fuis
ton affaffin ! mon cher Antonio , tune
JUILLET. 1770 . 37
m'entends plus ! c'eſt done là ta récompenſe
de m'avoir ſauvé la vie . Ah ! qu'on
fe hâte de me l'ôter cette vie malheurenſe;
je ne puis plus la ſupporter ; j'ai perdu
mon ami .
Roger veut ſe poignarder ; on lui arrache
une épée dont il s'étoit ſaifi. Il apprend
, au milien des fangtots , les détails
de ſon aventure aux gens de la barque. Il
retomboit toujours ſur le corps d'Antomio.
Qu'on ne m'empêche pointde mourir
, hélas ! Je me fatte que ladouleur me
rendra l'unique ſervice que j'exige de
P'humanité , & qu'on a la barbarie de me
refufer. Oui , mon ami , je vais te fuivre
, ajoutoit-il en couvrant le corps pâle
de ſes baifers & de ſes larmes ; je commettrois
le plus grand des crimes d'ofer
re ſurvivre ; ayez pitié de moi , au nom
de Dieu , laiſſez-moi expirer.
Le Ciel qui , fans doute , eſt touché des
larmesdes hommes, lorſqu'elles font finceres
, ſemble donner une marque fignaléede
ſa bonté en faveur d'un ſentiment
fi rare. Antonio jette un ſoupir ; Roger
pouſſe un cri de joie , on ſe réunit à lui ,
pourdonner des ſecours au malheureux
Eſpagnol. Enfin il leve un oeil mourant ;
fes premiers regards cherchent à ſe fixer
fur le François.Apeine l'a - t-il apperçu
38 MERCURE DE FRANCE .
A
qu'il s'écrie : j'ai pu ſauver mon cher Roger!
La barque revient au vaiſſeau. Cesdeux
hommes inſpirent une ſorte de reſpect à
l'équipage , tant la vertu a des droits fur
tous les coeurs ; ils excitent un intérêt puiffant.
Tout ſe diſpute le plaiſir de les obliger.
Roger , arrivé en France , court dans
les brasde fon pere qui penſa expirer d'un
excès de joie , & il fut nommé gondolier
de Verſailles . L'Eſpagnol, à qui l'on avoit
offert un poſte très - avantageux pour un
homme de ſon état , aima mieux aller
rejoindre ſa femme & ſes enfans , mais
l'abſence ne diminua rien de ſon amitié ;
il demeura en correſpondance de lettres
avec Roger ; & ces lettres , où l'on doit
bien s'attendre de ne trouver ni bel efprit,
ni correction de ſtyle , ſont des chef.
d'oeuvres de naïveté & de ſentiment. On
pourra les rendre un jour publiques pour
l'honneur de l'amitié qui , en ce ſiècle , a
fi peu d'exemples de cette nature à nous
montrer. On ne sçauroit trop s'attacher à
ranimer cette noble paſſion que l'abus de
la ſociété ſemble avoir éteinte parmi
nous , &qui , chez les anciens , a produit
tant de belles actions de bienfaiſance &
d'héroïſme.
JUILLET. 1770 . 39
PORTRAIT de Mde LA DAUPHINE ,
:
ou Vers extraits d'une lettre écrite de
Versailles.
Ce n'eſt ni Junon ni Pallas ,
Ni la morgue continuelle
De ces froides beautés dont l'Olympe eſt ſi las.
C'eſt le printems lorſqu'il ſe renouvelle ,
C'eſt Hebé ſouriant au plaifir qui l'appelle ;
Enfin de quatorze ans ce ſont tous les appas .
Née au-deſſus des thrônes ordinaires ,
Elle a l'éclat de la Divinité ;
Née au village elle eût été
La plus aimabledes bergeres.
VERS à Mlle de Villeneuve de Strasbourg
, qui n'a pas encore quatorze ans,
& quijoint à une figure intéreſſante , à
une taille élégante , tous les talens.
POINT n'ignorez qu'Apollon & l'Amour
Vécurent de tout tems en grande intelligence.
Un ſoir fort ennuyés du céleſte ſéjour ,
Ils prennent le deſſeinde voyager en France.
40 MERCURE DE FRANCE.
Ledieudes arts pour chercher des talens
Le dieu des coeurs pour chercher une belle,
Villeneuve paroît & tous deux font contens.
Alors jouant de la prunelle ,
Ami , ditApollon :
Que de charmes divers brillent chez ce rendron !
La pudeur l'embellit , les jeux ſuivent ſes traces ;
Il faut qu'en la faveur l'on chante quatre graces.
Je le veux bien , lui répondit l'Amour ;
Mais elle peut parer & Cythere & la cour ;
Prête à la voix flexible une oreille attentive ,
Suis ſes pas figurant la danſe la plus vive ,
Vois enfin fous ſes doigts vingt inſtrumens divers
Du Parifien furpris , animer les concerts ,
Accorde lui le rang qu'aucun ne lui refuſe ,
Et compte déſormais une dixiemeMuſe,
VERS fur le mariage de Monseigneur
LE DAUPHIN.
LE flambeau de l'hymenée
Qu'allume le dieu d'amour
A la France fortunée
Annonce le plus beaujours
On voit danſer à Cythere,
Près du temple de Cypris
Des jeuxla troupe légere
JUILLET. 1770. 4
Commeaux noces de ſon fils.
L'Amour préſide à la fête.
L'Hymen qui marche à côté ,
Pour aflurer ſa conquête ,
Conduit la Fidélité .
Les Plaiſirs ſuivent leurs traces ,
De la noce ils prennent ſoin ,
Auprès d'eux on voit les Graces
Et le Dauphin n'eſt pas loin .
Mais déjà le temple s'ouvre :
Les époux , prèsde l'autel ,
Sous le poële qui les couvre
Forment le voeu folemnel .
Pour les voir toujours fideles ,
L'Hymen , avec un ciſeau ,
Del'Amour coupe les aîles
Et les brûle à ſon flambeau .
Le couple heureux ſe retire ,
Tous le ſuivent en chantant ;
Le François avec délire
Célèbre ce doux inſtant ;
Et l'Hymen qui bénit l'heure
QueClotho vient de filer ,
Rit de voir l'Amour qui pleure
Denepouvoir plus voler.
ParM. Sicardde Roberti.
42 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſés à l'Auteur des Bouquets
de noce.
L'ODEUR 'ODEURde vos bouquets me fitcroire unmoment
Qa'ils étoient compoſés de mille fleurs nouvelles :
J'ouvris votre panier avec empreflement ,
Je n'y vis que des immortelles.
Par le même.
1
M. Marchand , célèbre violon.
N voyoit autrefois aux accords de la lyre ,
S'élever des remparts , ſe former des cités;
La divine Harmonie exerçoit ſon empire
Juſque ſur les rochers de ſes ſons enchantés :
Tous ces traits me ſembloient d'ingénicuſes fables
;
Mais les accords touchans, les ſons inimitables
Que, ſous tesdoigts brillans, nous rend le violon,
Me font entendre Orphée & voir un Amphion.
Par M.de Chamblage.
JUILLET. 1770. 43
LE DANGER DES ROMANS. Conte.
LISE devenoit tous les jours plus belle ;
fon oeil vif faiſoit naître le défir; fa
bouche fraîche , ſon ſein doucement agité,
ſa taille leſte , tout invitoit à l'amour. II
ne falloit que la voir un inſtant pour
l'aimer & le dire : elle avoit ſeize ans ,
&fon coeur étoit encore pur ! Un petit
couſin qui l'a trouvoit fortde fon goût ,
venoit ſouvent faire ſa cour à ſa jeune
parente. Il lui diſoit mille folies , lui
prenoit les mains , & oſoit quelquefois
y laiſſer un baifer. Liſe l'éloignoit en
rougiſſant : un jour qu'elle étoit à ſa toilette
, que d'une main induſtrieuſe , elle
prolongeoit une boucle de ſes cheveux ,
elle entrevit un homme affez mal vêtu ;
c'étoit ſon colporteur. Il lui apportoit ces
nouveautés que le tems Aétrit , comme
ces fleurs dont le printems embellit la
nature. Pour une qui conſerve ſa fraîcheur
, mille ſe fanent &diſparoiffent.
Life en parcourut le titre d'an oeil avide;
elle vit des tragédies qui méritoient
d'être jouées : undrame enrichi de belles
gravures , précédé d'un difcours préli
:
44 MERCURE DE FRANCE.
minaire affez rapidement écrit, mais une
longue ſuite d'exclamations , de ſuſperfions
, deſilence : cela ne lui parut pas devoir
être fort plaifant. Elle fut tentée
d'acheter un livre de philofophie ; mais
il eſt un âge où il n'eſt pas encore permis
aux femmes d'avoir de ſi grandes idées ;
elle apperçut des contes qui avoient pour
titre : La vraie richeſſe & le moyen de
réuffir ; de l'argent & les graces de la
jeunelle , voilà le ſeulmoyende réuffir ,
dit Life , en parcourant cette brochure
que le colporteur lui fit prendre ; elle
acheta auffi les Amours de Lucille & de
Doligni , & congédia fon marchand qui
vouloit lui laiſſer des fables Allemandes
& des contes François.
Pendant que l'on habilloit Life , &
que ſa mère repoſoit , cette aimable enfant
ſe hâroitde lire le roman de Doligni ;
ſon coeur ſembloit s'ouvrir à l'amour , qui
étoit fi heureuſement peint ; quelques
expreſſions pleines de force & de fentiment
la firent rougir plus d'une fois ;
mais elle étoit entraînée par l'intérêt &
le charme du ſtyle : ſes femmes la laiſſent
dans le moment où elle commençoit à
s'attendrir ; ſes yeux humides n'en étoient
que plus beaux que plus touchans.
Montroſe , ſont petit-couſin , entre dans
د
JUILLET. 1770. 45
,
cet inſtant; il s'avance d'un pas léger près
de Life , qui ne l'a point encore apperçu :
il voit des pleurs obfcurcir ſes regards ;
ému , attendri , il eſt déjà aux genoux
deſa jeune parente ; il va ſe ſaiſir de ſes
belles mains , lorſqu'elle le voit plus
radieux , plus aimable que jamais. Life
le regarde lui fait des reproches ;
elle veut lui dérober ſon trouble & les
larmes qui coulent ſur ſes joues ; mais
il la retient , ſes bras étendus la fixent ſur
ſa duchelle : ma chere Life , lui dit-il ,
feriez vous fâchée contre votre petitcoufin
? Hélas! s'il vous déplaît , il s'en
ira , il répandra auſſi des larmes , mais
ce ne feront pas des chimères qui les lui
feront verſer ? Des chimères! lui répond
Life d'un air un peu picqué ? ſi vous appellez
de ce nom un ſentiment pur &
honnête , je vous plains : ma petitecoufine
, reprend-il , vous le ſçavez , s'il
fut jamais un ſentiment plus pur que
celui qui m'attache à vous ? S'il ne l'étoit
, réplique Life , d'un ton de dignité ,
je crois que vous me reſpecteriez affez
pour ne le pas faire paroître. Life , ma
chere Life , répond Monroſe , d'une voix
oppreffée , en fixant tendrement ſa parente
, je le vois , vous ne m'aimez plus :
hélas ! que vous ai-je donc fait ? Life le
46 MERCURE DE FRANCE .
,
regarde ; elle ſe reproche de l'avoir fâché;
elle lui laiſſe entrevoir qu'elle ne le hait
pas : Monroſe s'approche d'un air humbte
, ſe place près d'elle ſans lui parler ;
après un moment de filence , il oſe étendre
fa main fur celle de Life , qui ne la
retire pas ; encouragé par la douceur de
ſes regards , il lui demande ſi elle veut
lui permettre de lire quelques lettres des
amours de Lucile ; ce n'eſt pas, ajoute-t- il ,
qu'il n'aimât mieux l'entretenir de lui
de ſon tendre attachement; mais , continue-
t- il , il eſt des jours où tout cela
eſt ſi indifférent ! ..... Life ne fait pas
ſemblant de l'entendre , & lui préſente
le livre qu'il défire ; ſa voix douce &
fonore prête encor un nouvel intérêt aux
lettres de Lucile ; it s'interrompt au milieu
de ſa lecture : qu'il eſt heureux !
s'écrie til , ce Doligni , d'avoir renconrré
une femme auſſi tendre que Lucile ;
j'en connois une qui eſt plus belle , qui
raſſemble plus d'agrémens qu'elle , mais
elle n'écrira jamais à ſon petit- coufin des
lettres auſſi touchantes; ſi du moins elle
vouloit recevoir les ſiennes..... continuez
donc , répond Life , d'un air ému ;
Monroſe pourſuit , il eſt déjà parvenu à
la première lettre de la ſeconde partie ;
JUILLET. 1770. 47
Lifel'interrompt , & lui ôte le livre des
mains : elle voudroit lui cacher ſon émotion&
le trouble de ſon coeur ; mais fon
ſein plus agité , ſes regards plus languifſans
, le feu qui ſe répand ſur ſes joues
&rougit fon front , tout dit à Monroſe
que le coeur de Liſe eſt livré aux tourmens
de l'amour ; il lui répete qu'elle
eſt plus belle , plus aimée que Lucile.....
Jeune homme , prends pitié
de ta inaîtreſſe , épargne lui des pleurs ;
mais l'inſenſé n'écoute que ſes déſirs .
Life accablée , anéantie n'entend plus
Monroſe qui eſt à ſes genoux , qui lui
jure de l'aimer juſqu'à la mort. Dans ce
moment on vient lui annoncer qu'il eſt
jour chez ſa mère ; ira-t-elle s'offrir à
ſes yeux ? Pendant que le remord la déchire
, paroîtra- t-elle avec la ſécurité de
l'innocence ? Són viſage pâle & défait ne
décélera- t-il pas ſa honte ? Elle ſe leve
confuſe , arrête avec peine ſes regards
fur une glace , & va en tremblant à l'appartement
de ſa mère ; fon petit- coufin
qui la précéde lui préſente la main
mais Life refuſe de la prendre : elle s'avance
les yeux baiſſés vers celle qui s'eſt
trop répoſée fur la vertu de ſa fille , &
elle l'embraffe. La mère qui voit Life
,
48 MERCURE DE FRANCE .
, pâle & abattue lui demande avec
inquiétude ce qu'elle a , ce qui lui eſt
arrivé ? Que répondre! Life dit d'une
voix foible qu'elle n'eſt pas malade , fon
coeur l'eſt cependant beaucoup : mon enfant
, réplique la mère , je te trouve un
peu changée : Monroſe fixe ſa couſine
avec inquiétude.Life tremblante n'a pas la
forcede répondre.Eft-ce que tu esfâchée ,
continue la mère , d'un air tendre &
riant , contre ton petit- couſin ? Autre
embarras. J'eſpere , reprend Monroſe ,
que ma coufine ne me hait pas ; pour
moi , je l'aime de tout mon coeur : voilà ,
dit la mère , une déclaration qui eſt dans
les règles; elle eſt faite en ina préſence ,
(elle ne ſe doutoit pas qu'il venoit d'en
faire une moins régulière) mais , mon
cher Monroſe , ajoute la mère , ſituas
fâché Life , je ne lui parlerai pas de la
propoſition dont je ſuis chargée ; Life
qui la devine , fourit , & va embraſſer ſa
maman : cette tendre mère , les larmes
aux yeux , preſſe ſa fille ſur ſon ſein ;
Monroſe inquiet , agité , s'approche , &
veut ſçavoir quelle propoſition on doit
faire à ſa couſine ; de te donner ſa main
répond celle qui la tient entre ſes bras :
:
fi
JUILLET. 1770. 49
fi elle ne vouloit pas me la donner ,
s'écrie Monroſe , tout tranſporté de joie ,
je crois que je la prendrois ; en mêmetems
il l'approche de ſes lèvres , & la
baiſe mille fois. Les larmes dejoie dont
ſes joues font embellies , ſes tendres carefles
, les prières qu'il adreſſe à la mère
pour qu'elle daigne accélérer ſon bonheur
, prouvent la ſincérité de ſon amour.
L'himen couvrit de ſon voile la faute
de Liſe , mais elle n'en fut pas moins
imprudente. Femmes aimables , à qui la
nature a donné un ame ſenſible , gardezvous
de lire des romans devant celui qui
vous eft cher.
Par l'Auteur des Mémoires de Victoire.
VERS préſentés àMde LA DAUPHINE,
àfon paffage à Chalons.
POOUURRlagloire des lys les dieuxvous firentnaitre.
Sur votre auguſte front brille la majeſté.
Cent préſages divers nous font aſſez connaître
Quevous ferez un jour notre félicité.
A nos ardens deſirs leCiel eſt favorable,
II, Vol. C
SO
MERCURE DE FRANCE.
Vous régnez parmi nous , tous nos voeux font
remplis:
Mais est - il debonheur au nôtre comparable ,
Dans Théreſe admirant tant de traits accomplis ,
Nous vous offrons nos coeurs , notre amour, notre
hommage :
Cebeau ſangà l'Europe a donné tant de Rois ,
Qu'il devient un garand , unjuſte témoignage
Qu'on ne peut qu'être heureux reſpirant ſous vos
loix .
Si lanature enfin vous arrache des larmes ,
Délaiſſant ce beau lieu qui vous donna le jour :
Notre empire à vos yeux en aura plus de charmes ,
Vos pleurs étant ſéchés par la main de l'Amour.
Par M. d'Arnaud.
VERS fur le mariage de Monseigneur
AUGUST
LE DAUPHIN,
UGUSTE Hymen vous comblez tous nos
voeux ,
La paix , la gloire & l'abondance
Seront les fruits d'une alliance
Qu'on verra ſubſiſter malgré nos envieux.
Oui , la tendreſſe & la conſtance ,
De plus en plus ferrant de fi beaux noeuds ,
Uniront à jamais & l'un & l'autre empire.
u
JUILLET. 1770. SI
Vous , que l'Europe entiere admire ,
Vous , qu'on nous peint ſi vertueux , fi bons ,
Heureux époux , trouverons- nous étrange
Qu'il naiſſe des héros du précieux mélange
Du ſangd'Autriche & du fang des Bourbons?
Par M. Defcévole , fecrét. du Roid
Argenton en Berri.
AMYNTAS. Idylle.
L'A'AUUTTRREE jour Amyntas , auprès de ce rivage ,
Conduiſoit triſtement ſes paiſibles moutons ;
Les Nymphes, les Sylvains cachés dans ce bocage,
D'une oreille attentive écoutoient ſes chanfons.
Le berger dans ſes chants s'adreſſoit à Sylvie.
" Cruelle , diſoit-il , tu rejettes mes feux ;
>>Tu te plais à cauſer le tourment de ma vie ,
>>Tandis que d'un ſeul mot tu peux me rendre
>>>heureux.
>> Seras- tu donc toujours inſenſible à mes larmes ?
>> Que faut- il pour te plaire! Apprends- moi par
>>quels charmes
>>On pourroit eſpérer d'adoucir ta rigueur ?
>>>Attends-tu que la mort termine ma langueur ? >>
Acos mots , labergere , objet de ſon hommage ,
S'approcha d'Amyntas& lui tint ce langage :
* Ah ! s'il est vrai qu'à moi ſe bornent tous tes
voeux ,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
› Cultive les vertus qui croifſfent dans ton ame ;
>>Car mon coeur a juré de couronner la flamme ,
>>>Non du plus beau , mais du plus vertueux. >>
Par M. Th. Gn.
LE PERROQUET & LE TOURTEREAU.
Fable.
LE Perroquet d'une coquette
Abordal'autte jour un jeune Tourtereau ;
Queje te plains , lui dit le babillard oiſeau ,
Tu paſſes tes beaux jours dans l'ennui, la retraite,
>>Ton air eſt languiſſant& ta langue muette ;
Que n'as-tu , comme moi , les talens féducteurs
Qui m'attirentici mille & mille faveurs ;
Les graces , la gaïté , le plus brillant plumage,
L'eſprit& lesbons mots , le galant badinage ?>
Je connois , répondit l'oiſeau tendre &difcret,
Tesfrivoles talens , ton importun caquer ,
Jen'en ſuis point jaloux : malgré ta (uffilance,
De l'eſprit , dubonheur tu n'as que l'apparence ;
Valent-ils , tous ces dons dont tu fais vanité ,
Lemoindre ſentiment dont je ſuis affecté ?
Par le même.
JUILLET. 1770. 53
EPITRE à un Poëte de quinze ans ,
parent du célèbre Lafare.
Al'aimable feu qui t'inſpire
On te reconnoît pour parent
De ce Lafare si charmant
De qui Vénus montoit la lyre ,
Etdont l'Amour en badinant
Inſpiroit le tendre délire.
Sur les pas de ce chantre heureux
Vas , dans les champs de Polimnie ,
Cueillir le laurier précieux
Dont le dieu brillant du génic
Couronne le front glorieux
Des favoris de l'harmonie.
Enchanté de tes doux accords ,
Le dieu de la docte fontaine
Sourit à tes premiers efforts ,
Et les vierges de l'Hipocréne
Applaudiffent à tes tranſports.
Si , dans l'aurore de ta vie ,
Tu formes des ſons ſitouchans ,
Quels feront les nobles accens
Qui fignaleront ton génie
Au midi brillant de tes ans ?
Ainſi l'oileau qui porte le tonnerre
Pour eſſayer ſon plumage nouveau ,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
D'abord , autour de ſon berceau ,
Vole ſous les yeux de ſa mere ;
Mais bientôt plus audacieux ,
Des airs traverſant la carriere ,
Il s'élance au plus haut des cieux ,
Du ſoleil fixe la lumiere
Et lance la foudre des dieux.
Par M. Laiffac , lieut. au rég. de Limofin.
L'INNOCENCE SAUVÉE.
Proverbe dramatique.
ACTEURS :
DORVAL pere .
DORVAL fils .
PRÉMESNIL , ami de Dorval fils .
ROSE , ouvriere en modes.
DUBOIS , valet de Dorval fils.
Lascèneſe paſſe dans un petit appartement
que Dorval fils occupe en ville , à
l'infçu defon pere.
SCÈNE PREMIERE .
DUBOIS ſeul.
Six heures vont fonner , & mon IX maître
ne tardera pas.... Ma foi tout ceci eft
JUILLET. 1770. 55
bien propre , il ſera content.... Cette
chaiſe longue eſt trop avancée. (Il la recule)
A merveille... Je ſuis unique pour
l'arrangement des meubles d'une maiſon,
&le dérangement d'un enfant de famille...
Il eſt tems d'allumer les bougies ...
( Il les allume ) Cette glace - là fait un
bel effet... Quand Mamfelle Roſe va fe
voir dedans ! .. Peſte le joli bijou ! mais
ça fait la ſucrée, la bégueule... Oh ! parbleu
nous allons rire , lorſqu'au lieu de
la prétendue Dame qui l'a fait demander
pour monter ſes bonnets , elle va trouver
un égrillard comme mon maître , ſans
comprer M. de Prémeſnil ſon ami , &
moi qui les vaux tous deux , pour le
moins. On frappe... C'eſt l'un ou
l'autre.
...
Il va ouvrir , & recule de frayeur & de
Surprisejusqu'à l'autre bout de l'appartement
.
SCÈNE ΙΙ .
DORVAL , pere , DUBOIS.
DUBOIS. Le pere de mon maître! ...
Vous , Monfieur ! ( à part ) que devenir !
DORVAL pere. Moi - même ! tu ne
m'attendois pas ici ...
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
DUBOIS . Non , Monfieur , & fi vous
vouliez me donner le tems de me recueillir.
( Il veut s'en aller, le pere l'arrête.)
DORVAL pere. Reſte , ou je te fais expirer
ſous le bâton .
DUBOIS. Je reſte , Monfieur.
DORVAL pere. Voilà donc cet apparrement
où mon fils vient , depuis trois
mois paſſer ſes jours & ſes nuits !
DUBOIS. Oui , Monfieur , ila , comme
vous ſavez , beaucoup de goût pour l'hiftoire
naturelle , & afin de s'y livrer plus
tranquillement , il a pris le parti d'avoir
un petit logement en ville.
DORVAL pere , levantfa canne. Sais tu
que les fourbes & les railleurs paſſent fort
mal leur tems avec moi !
DUBOIS. Monfieur , je commence à
m'en douter.
DORVAL pere. Je fais tout: je ſuis inftruit
de la conduite ſcandaleuſe dans laquelle
tu entretiens mon fils.
DUBOIS . Ah ! Monfieur ! ſcandaleuſe ,
fi donc ! ...
DORVAL pere. C'eſt toi , ſcélerat , c'eſt
toi qui as perdu ce fils dont je faifois mon
unique félicité ; ce fils dans lequel je me
JUILLET. 1770. 57
plaifois à contempler les traits d'une mere
que j'adorois ; ce fils , dont la vertus
devoit être la conſolation de ma vieilleſſe!
c'eſt toi qui l'as corrompu , ſéduit ,
entraînédans l'abîme, &tu n'as plus qu'un
choix à faire .
DUBOIS. C'eſt , Monfieur ? ..
DORVALpere. Ou d'obéir ponctuellement
à tout ce que je vais t'ordonner, ou
depaſſer le reftede tes jours àBicêtre.
DUBOIS. Monfieur , je n'ai jamais en de
goût pour Bicêtre , & j'obéirai .
DORVAL pere. Mon fils va ſe rendre
ici ; j'en fuis informé : je veux y refter en
fecret , y entendre fa converſation , être
témoinde tout ce qui s'y paffera.
DUBOIS. Mais , Monfieur ! .. ( dpart )
Ah ! pauvre Dubois !
DORVALpere. Pointde réplique. Voici
uncabinet vîtré dans lequel je vais me
renfermer... Je t'examinerai ... S'il t'é
chape un mot , un geſte , un coup d'oeil ,
tu fais le fort qui t'attend,&tu le fubiras..
Je veux bien encoret'avertirque ton fignalement
eſt donné , que des eſpions me fuivent
, & que s'il te prend envie de te
fauver, tu feras arrêté fur le champ.
DUBOIS. Il n'yadonc pasmoyen de s'en
rer?
C
58 MERCURE DE FRANCE.
DORVAL pere . Tu peux en juger...
J'entends du bruit , c'eſt mon fils fans
doute, vas ouvrir ,& fonge à la parole que
je t'ai donnée.
Dorval le fils frappe pluſieurs coups : fon
peresecachedans le cabinet ; Dubois va
ouvrirla porte.
SCÈNE ΙΙΙ.
DORVALfils , PRÉMESNIL , DUBOIS .
DORVAL fils . Si tu voulois bien ne pas
nous laiſſer à la porte fi long- tems .
DUBOIS. Monfieur... c'eſt que j'étois
enaffaire...
DORVAL fils. Avec qui ?
DUBOIS . Avec moi- même .
PRÉMESNIL. Cela doit être intéreſſant ..
&Roſe , viendra- t'elle ?
DUBOIS. Elle devroit être ici .
Prémeſnil arrange ses cheveux devant la
glace , en fredonnant un air.
DORVAL fils , à Dubois. Tu m'as dit
qu'elle eſt charmante , &je meurs d'envie
de la voir.
DUBOIS. Et moi , Monfieur , je vouJUILLET.
1770. 59
drois qu'elle ne vint pas; car ma conſcience
me reproche d'avoir fait ce que
j'ai fait.
PRÉMESNIL à Dorval. La confcience de
Mons Dubois ! Comment le trouves- tu ?
DORVAL fils à Dubois. Et qu'as- tu fait ,
que ta confcience te reproche ?
DUBOIS . J'ai fait , Monfieur , que cette
petite fille refuſoit de venir , & qu'il a
fallu engager ma parole d'honneur que
c'étoit pour une Dame qui vouloit lui
donner ſa pratique.
DORVALfils. Ta parole d'honneur !
ta confcience! cette maladie- là te prend
bien fubitement... Allons , allons, tu me
fais pitié , mon pauvre garçon... Mais ,
dis moi , as tu été chez cet ufurier de ta
connoiſſance pour les cinquante louis dont
j'ai beſoin ?
DUBOIS. Je vous parlerai de çà une autre
fois.
DORVALfils. Tu te moques de moi ,
Prémeſnil n'est pas de trop .
DUBOIS. Monfieur...
DORVALfils. Monfieur , Monfieur...
Eh bien , que veux-tu dire avec tes coupsd'oeil
...
DUBOIS. Des coups d'oeil , Monfieur !
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
je n'ai point donné de coups-d'oeil...
PRÉMESNIL. Mais je crois que Mons
Duboisdevient fou.
DUBOIS , fort haut. Encore une fois,
Monfieur , ne parlez pas de coups-d'oeil ,
parce que je ne vous en donne point.
DORVAL fils , le fecouant pas le bras.
Dors tu , maraut ? As - tu bu ? Parle , réponds.
DUBOIS. Monfieur , je ne dors point ,
je n'ai pointbu , mais je ne vousdonnepas
de coups-d'oeil , & c'eſt fort mal à vous de
dire que je vous en donne.
Prémesnil rit beaucoup pendant cette
difpute.
DORVALfils. Je ne le reconnois plus.
PRÉMESNIL. On frappe... C'eſt Roſe...
DORVAL fils , à Dubois. Vite , vite ,
va ouvrir. (à Prémefnil.) Si elle veut jouer
"la vertu !
PRÉMESNIL . Beau beau , tume fais rire
avecta vertu .
DORVAL fils , à Dubois. Eh bien ,
onvriras- tu ?
DUBOIS allant ouvrir , mais lentement.
Tout-à l'heure , Monfieur... Des coups
d'oeil ! çà n'eſt pas vrai .
JUILLET. 1770. 61
;
DORVAL à Dubois. Eh ! bourreau , va
donc...
SCÈNE FV.
DORVAL fils , PRÉMESNIL , ROSE ,
DUBOIS .
Rose , à la porte. Je ſuis venue juſtement
à l'heure , M. Dubois... Où eft
cette Dame ?
DUBOIS. Entrez , Mamſelle.
ROSE. Je ne la vois pas.
DORVAL fils , allant au- devant d'elle.
Elle ſera ici dans le moment... Venez
vous affeoir.
ROSE. Je vous remercie , Monfieur,&
puiſque cette Dame eſt ſortie ,je reviendrai
une autre fois.
PRÉMESNIL. Non , mon enfant , vous
reſterez ... Elle eſt jolie ...
DORVALfils. Très-jolie.
Dubois refte dans le fond, & ne perd pas
de vue la porte du cabinet.
Rose à Dorval , qui veut lui prendre
la main. Finiſſez , Monfieur , & laiſſezmoi
fortir.
PRÉMESNIL la retenantparl'autremain.
Non pas , s'il vous plaît.
62 MERCURE DE FRANCE .
ROSE effraïée , à Dubois. Ah ! M. Dubois
, vous m'avez trompée , & cela eft
indigne à vous.
PRÉMESNIL . Il ne vous a point trompée
, ma petite : nous ſommesjeunes , généreux
, & vous ferez enchantée d'avoir
fait notre connoiſſance.
DORVALfils. Pour vous mettre à votre
aiſe , vous fouperez ici , nous vous remenerons
enſuite chez vous , & vous ferez
contente du préſent qui vous eſt deſtiné.
ROSE. Un fouper , un préſent,Monfieur!
apprenez que je n'en accepterai ni de vous,
ni de perſonne : Je ſuis pauvre , mais hon .
nête , & je mourrai plutôt que de changer.
Ma vertu eſt le ſeul héritage que ma mere
m'a laiſſé , je le conſerverai juſqu'au
tombeau.
PRÉMESNIL. Comment diable ! de l'héroïſme
!
DORVALfils. Tout pur en vérité ...
ROSE. Je n'entends rien à vos grands
mots , mais ſachez que je tenterai tout
pour m'arracher de vos mains ... Oui , je
veux fortir.
PRÉMESNIL . Oh ! parbleu , vous ne
fortirez pas .
ROSE pleurant. Ah ! Meſſieurs , ayez
JUILLET .
63 1770 .
pitiéd'une malheureuſe fille qui ne vous
arien fait... Reſpectez ma foibleſſe ...
DORVALfils , lapreſſant plus vivement.
Si vous étiez moins jolie , vos larmes
m'attendriroient .
ROSEſejettant aux genoux de Dorval
fils. De grace ne me perdez pas... Eh !
Monfieur , je vous en conjure...
PRÉMESNIL à Dorval. Ne fais pas l'enfant.
DORVAL fils. Non , non ... Allons , il
faut que je vous embraſſe .
ROSE. Oh ciel ! .... au ſecours , au ſecours
.
DORVAL fils. Vous criez envain ...
Dorval pere fort du cabinet dans le mo
ment.
SCÈNE V.
DORVALpere, DORVALfils, PREMESNIL,
ROSE , DUBOIS.
DORVAL pere , à fon fils.
Arrête , malheureux ...
DORVALfils. Mon pere ! ..
PREMESNIL. Son pere ! .. (Ils'enfuit.)
ROSESejetant dans les bras de Dorval
64 MERCURE DE FRANCE.
pere. Ah ! Monfieur , rendez - moi la vie
&l'honneur...
DORVAL pere. Soyez tranquille , mon
enfant... Et vous ! ( àfonfils) conſidérez
la victime que vous vouliez immoler.
Fils indigne ! jetez , ſi vous l'oſez , jetez
les yeux ſur cette vertueufe fille que vous
prétendiez rendre complice de votre libertinage
!
ROSE à Dorval pere. Ah ! Monfieur ,
ne lui en dites pas davantage ; il ſe repent,
fans doute ,de ce qu'il a fait , & je
fuis contente .
DORVAL pere. Je ne le ſuis pas , mon
enfant, l'offenſe qu'il a commiſe eſt affreufe
, & je veux qu'il la répare. (àfon
fils. ) Tombe à ſes pieds.
DORVALfils. Moi , mon pere ! ..
DORVAL pere. Toi- même ...
ROSE à Dorval pere. Non , Monfieur,
je vous en conjure.
DORVAL pere. Il n'a pas rougi de vous
voir aux fiens ; il a bravé les prieres de
l'innocence en larmes , & fon crime ne
peut s'expier qu'à vos genoux. (àſonfils)
Tombes-y , te dis-je , ou crains ma malédiction,
DORVALfils. Eh bien ! m'y voilà...
Suis-je affez humilié !
JUILLET. 1770. 69
DORVAL pere. Crois - tu l'être en rendant
hommage à la vertu que tu voulois
deshonorer , & penſes- tu que Mademoiſelle
puiffe être flattée de la réparationque
le crime eſt obligé de lui faire ?
Rose à Dorval fils. Relevez - vous ,
Monfieur , & foyez perſuadé que j'ai tout
oublié. 1
DORVAL fils. Ah ! Mademoifelle ,
vous me confondez ... Mon pere , je ſuis
coupable , je l'avoue , mais pardonnez à
ma jeuneſſe & rendez - moi votre amitié
queje mériterai déſormais par la conduite
la plus ſage.
DORVAL pere. Je veux en avoir des
preuves ; mais attendez-vous à paffer fix
mois, un an peut-être, dans la retraite que
je vous ai fait préparer.
DORVAL fils . Oh ciel !
ROSE. Ah ! Monfieur , ſi j'ai quelque
pouvoir ſur vous , pardonnez tout- à- fait
à M. votre fils... Vous l'aimez ...
DORVAL pere. Oui , je l'aime , & trop
ſans doute... Je n'ai que lui , je ne me
ſuis occupé que de ſon bonheur , vous
voyez comme il m'en récompenfe... Je
ſouffrirai d'en être privé; mais dût - il
m'en coûter les larmes les plus ameres,je
66 MERCURE DE FRANCE.
ne changerai rien à la réſolution que j'ai
priſe.
DORVALfils. Quoi ! vous pourriez..
DORVAL pere. Oui , ſans doute : ma
tendreſſe n'eſt point aveugle , & je ne ſacrifierai
pas à une lâche complaiſance le
repos de mes jours & la leçon utile qui
t'eſt néceſſaire. Je ferai ce que dit le proverbe...
Pour vous , Mademoiselle, chériflez
toujours la vertu , elle ſera votre
bonheur ; je ne négligerai rien pour vous
prouver mon eſtime & pour vous rendre
ſervice.
DORVAL fils. Mais , mon pere ...
DORVAL pere. mais , mon fils , il faut
que jeuneſſe ſe paſſe& fe corrige.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Juillet 1770 ,
premier volume , eſt le papier ; celle de
la ſeconde eſt la loterie ; celle de la troifiéme
eſt le livre ou la livre numéraire &
depoids ; celle de la quatriéme eſt la glace;
celle de la cinquiéme eſt le foulier.
Le mot du premier logogryphe eſtfoulier,
dans lequel on trouve Louis , Loire , viole,
oie , livre , Sire & Roi , loi , us , verJUILLET.
1770. 67
àfoie , vers , Rose , fole , ris , aliment &
ris , l'action de rire , roue , rue , rufe &
olive; celui du ſecond eſt ſept , dans lequel
on lit es , est , ſep , te , ſe , & , pet;
celui du troiſiéme eſt écuſſon , dans lequel
font renfermés écu monnoie , once , écu
armure , noce , Noé , Cofne en Auxerrois,
Coffe, maréchal de Briflac , Offen, bourg
en Siléſie , Efon , roi de Theſſalie , pere
de Jaſon , fon , Cone.
ÉNIGME
Dis que des hommes téméraires
Cédant aux mouvemens d'un coeur ambitieux ,
De cette égalité qui les rendoit tous freres ,
Jurerent debriſer les liens précieux ;
L'intérêt, inſtrument du malheur qui m'accable ,
Pere de tous les attentats ,
Aqui , pour tout ravir , du monſtrede la fable
Il n'a manqué que les centbras ,
Et toi trop affreuſe avarice ,
Vous fites nos malheurs & mon nom fut connu.
Depuis ce tems , lecteur , en tous lieux répandu ,
Orphelin , vagabond , enfant de l'injustice ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Sans appui , ſans amis , pleurant , indéfendu
J'attends pour m'en venger que le monde finifle.
L'orgueil eſt mon premier bourreau ,
Et cemonſtre odieux , qu'avec tant d'éloquence
Combat, dans ſes écrits , le célèbre Rouſſeau ,
Principede monexiſtence ,
Le luxe m'aſſaſſine & creuſe mon tombeau.
La honte qui devroit , de celui qui m'outrage ,
Couvrir le front injurieux ,
Eſt mon éternel appanage ,
Etmon crime pourtant n'eſt que celui des dieux.
Pour une ame compatiſſante
Je ſuis un ſpectacle touchant ,
Mais du regard altier l'arrogance inſultante
Ne voit en moiqu'un objet dégoûtant.
Toi-même, que mon nommaintenant intéreſſe
De ta fauſle délicateffe
:
Peut- être en ce moment offenſé-je les yeux.
Mais ne t'aveugle pas , un coup-d'oeil en arriere,
En te rappelant tes aïeux ,
Pourra t'infinuer un avis ſalutaire,
Celui d'être ſenſible , humain & généreux.
Vous ,dont la tendre bienfaiſance
1
JUILLET. هو . 1770
D'un biſarre deſtin corrige les horreurs ,
Vous , qui du malheureux avec indifférence
Ne voyez point couler les pleurs ,
Mon nom , pour vous , à trouver eſt facile .
L'humanité l'a gravé dans vos coeurs :
Mais qu'il en eſt à la cour , à la ville ,
Qui ne me connoîtront jamais !
Hommes cruels , envain mon image importune
Se repéte à toute heure autour de leurs palais !
Inſenſibles aux pleurs , aux cris de l'infortune ,
Ils ſont pour moi ſans oreilles , ſans yeux ;
Pour en être inconnu , le voile du myſtere
Nem'eſt pas néceſſaire ,
Mon nom ſera toujours un énigme pour eux.
ParM. de Lar.. fils , de Coutances.
AUTRE.
7.
ENVAIN , dit un vieux nouvelliſte ,
Je lis& je relis maint & maint journaliſte;
Aucun ne m'inſtruit du terrein
Qu'occupoit l'ennemi dans la derniere affaire,
L'aſtronome ſe leve ,&dit : lunette en main ,
J'irai ſous un autre hémiſphere ,
Bravant l'inconſtance des mers ,
Epier lesécarts du monde planetaire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Etmes noblestravaux inſtruiront l'Univers.
Pour moi je chercherai l'immédiate cauſe
Des effets de l'attraction ,
Dit un eſprit ſuperbe , & qui , de toute choſe ,
Prétend aſſigner la raiſon.
Quittons l'homme , lecteur , & paſſonsà la femme.
Qui pourroit expliquer les divers mouvemens
Que je fais naître dans ſon ame ?
C'eſt la naïve Agnès , à l'âge de treize ans ,
Qui , du monde galant , ignorant le langage,
A ſa maman qui ſottement rougit ,
Demande innocemment , qu'est- ce qu'un pucelage?
C'eſt la frivole Eglé qui , de coeur & d'eſprit ,
:
Toute entiere à la bagatelle ,
Aunom d'unemode nouvelle ,
S'intrigue & veut ſçavoir où s'en fait le débit.
C'eſt la médiſante Beliſe
Qui , pour égaïer ſon loiſir ,
De l'hiſtoire du jour exige qu'on l'inſtruiſe.
Enfin... mais répondons , lecteur , à ton defir ;
En deux mots voici ma deviſe .
Fillede la ſcience ou de l'oiſiveté ,
Utile paſſion , ridicule manie ,
Imprudence , méchanceté
وا
Le mal en moi ſe trouve ainſi que la bonté ;
Mais ne m'impute pas cette bifarrerie ,
Elle a ſa ſource dans ton coeur :
:
:
JUILLET. 1770 . 71
Honnête ou vicieux , je ſuis ce qu'il veut être ,
Etce ſont ſes penchans qui reglent ma valeur.
Apprends mon origine & tu vas me connoître :
Aux perfides accens du ſerpent ſéducteur ,
Oubliantde fon Dieu la terrible défenſe,
Eve me conçut dans ſon ſein ;
Devois-je , helas ! par ma naiſſance
Donner la mort au genre humain !
A
Par le même.
AUTRE.
DE cinq pieds je ſuis compoſée ,
Pour mon uſage il m'en faut deux ;
Si par malheur j'en ſuis privée ,
Lors mon bonheur devient douteux.
Car courir eſt monpremier vice ,
Souvent auſſi me trouve t-on :
Quiconque veut entrer en lice
Abeaucoup plus tort que raiſon.
Enfin , lecteur , pour tout te dire
On pourroit me prêter deux ſens ;
Dans l'un des deux il faut me fuir ,
Dans le ſecond... tu me comprends.
Je ne change jamais mon nom
Sans changer de condition.
72 MERCURE DE FRANCE.
Les
LOGOGRYPHΗ Ε.
Les plus fameux guerriers qu'on ait vus
terre
fur la
Ne feroient pas connus ſans moi.
Je me nourris de ſang , je ne vis qu'à la guerre ;
Je répands en cent lieux l'épouvante & l'effroi.
Je réunis ſouvent le fils avec le pere ;
Je fais trembler les potentats;
On me maudit , on me révére ;
Je cauſe , quelquefois , la chûtedes états.
Lecteur , ſi tu me décompoſes ,
Tu trouveras en moi la couleur d'un cheval;
L'endroitoù la nuit tu repoſes;
Un plaiſir dont le règne eſt dans le carnaval ;
Le nom d'un dieu païen qu'on lit dans Athalic ;
Cequi le plus ſouvent termine un opéra;
Si tu mets à la loterie ,
Ceque pour ton argent on te diſtribuera ;
Ce qu'au jeu debillard à faire l'on s'applique ,
Un ſectateur Mahometan ;
Unterme de marine; un terme de muſique ;
Un mot anglois qu'un milord duc entend.
Lorſqu'avec plus de foin , encore , on m'étudie ,
J'offre ce qui nourrit quand on eſt au berceau ;
Pour traverſer les airs ce qui ſert à l'oiſcau ;
Cequi cauſe ſouvent plus d'une maladie ;
Ce
JUILLET. 1770. 73
Cequi reſte du vin dans le fond du tonneau ;
Cequi parcourt le jeu de paume;
Cequ'on met ſur le dos d'une bête de ſomme ;
Une plante qui te nourrit ;
Une autre dont la force excite l'appetit ;
Un impôt très-connudont il faut qu'on s'acquitte;
La femelle du ſanglier ;
L'endroit enfin où plus d'un parafite
Semet ſans le faire prier.
Si tuveux que je t'offre à coup sûr la victoire ,
Sans te caufer grandembarras ,
Ouvre les faſtes de l'hiſtoire ,
En cent endroits divers , lecteur , tu me veras .
Par M. d'Axemar.
J
AUTRE.
Epréſente en ces vers au lecteur curieux
Un mot charmant, un mot fait pour les cieux ;
Mais qui , louvent , devient le nom d'une mortelle:
J'en connois une auſſi ſage que belle,
•Dent le génie & l'éclat radieux
Feroient penſer qu'il fut formé pour elle.
Ce mot , ami lecteur , exprime dans ſon tout
Une plante , une ſecte illuſtre en médecine :
En ledécompoſant , le principe du goût ,
II. Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE .
Un fleuve qui , long- tems , cacha ſon origine ,
Unegraine , un légume , un aſſez vilain mal ,
Ce qu'un triangle enferme en ſon effence ,
L'habillement de la premiere enfance ,
Aux habitans des eaux un inſtrument fatal ,
Cedont un capucin ne connoît pas l'uſage ,
Une pomme , une écorce , un mauvais fruit ſauvage
,
Ecla meſure & le produit du tems ,
Le roi des airs , ce qui fond dans la plaine
Auſſi- tôt que zéphir annonce le printems ,
Le charme de tes vers , ô divin la Fontaine !
Charme ignoré de maint rimeur ,
L'habitant du céleste empire ,
Le reſidu d'unedouce liqueur ,
La rame des oiſeaux , un terme de ſatyre...
Mon cher lecteur , c'eſt aſlez vous en dire.
AUTRE.
Nous fommes deux & nous ſommes jumeaux ,
Qui l'un & l'autre , avant de naître ,
Anotre mere en pleurs cauſons beaucoup demaux
Ami lecteur , ſi tu veux me connaître ,
Ne crois pas que , pour me trouver ,
Tu doives loin m'aller chercher.
Chaquejourje te rends ſervice ,
JUILLET. 1770 . 75
Toujours par moi tu peux guider tes pas ,
Je te conduis , même juſqu'au trépas ;
Mais ne crois point que ce foit par malice.
Cinq pieds , qui font mon exiſtence ,
Vont exercer ta patience;
En t'offrant un oiſeau dont l'ennuyeux caquet
Eſt comparé ſouvent au bavard indiſcret ;
Cequ'en latin nous annonce l'aurore ,
Et qu'on admire en le voyant éclore .
Cher lecteur , encore un inſtant ,
Et je vais te rendre content.
Ne pouvant être un objet odieux ,
Je ne crains pas d'exciter ta colere,
En te diſant queje viens... pour te plaire...
De me placer devant tes yeux.
Par Mlle de Paramé.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Il Cinto di Venere , &c. La Ceinture de
Vénus; Poëme en l'honneur du mariage
de Monſeigneur le Dauphin , avec
fon A. R. l'Archiducheſſe Marie-Antoinette
d'Autriche , par DomAntoine
de Gennaro , Duc de Belforte , Seigneur
Napolitain. Brochure in- 8 ° . de
53 pages. A Naples , & ſe trouve à
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Paris , chez Molini , libraire , àl'Italie
lettrée , rue de la Harpe.
MLE Duc de Belforte , ſenſible à la
joie qui anime les Peuples des Empires
d'Allemagne &de France , éleve aujourd'hui
la voix , des rives du Sébet qui l'a
vu naître , & mêle ſes accens à ceux des
muſes Françoiſes & Allemandes. Son
Chant nuptial eſt orné de ces tableaux
agréables , de ces fictions ingénieuſes qui
parlent à l'imagination & la récréent.
L'enchantementde la Ceinturede Vénus;
les deux dards que l'amour reçoit de ſa
mere & que la vertu même a forgés ;
l'ambaſlade de Mercure aux Champs-
Eliſées ; Mars , au commencement du
Poëme , ſuivi de l'orgueil , de l'épouvante
& de la mort , ouvrant le théâtre
de la guerre dans les campagnes de Pologne
; & Vénus , accompagnée de la
beauté , des ris & des graces , dirigeant
ſa courſe vers la France , ſont des images
intéreſſantes pour tous les lecteurs. On
applaudira fur tout aux louanges de notre
Monarque Bien-Aimé que le poëte a ſçu
joindre adroitement aux voeux qu'il forme
pour le bonheur des auguſtes époux . La
traduction du Poëme Italien eſt ici im
JUILLET. 1770. 77
primée à côté du texte original , divifé
par octaves .
Tables Généalogiques des auguſtes maiſons
d'Autriche & de Lorraine , & leurs
alliances avec l'auguſte maiſon de
France , précédées d'un mémoire for
lesComtes de Habſpourg , tiges de la
maiſon d'Autriche. Volume in- 8 ° . de
320 pages. A Paris , chez Deſſaint ,
libraire , rue du Foin St. Jacques.
Cetouvrage ſera toujours confulté avec
confiance , parce que les tables qu'il renferme
ont été dreſſées d'après les monumens
les plus authentiques , & le témoignage
des hiſtoriens les plus refpectables.
Depuis pluſieurs ſiècles , la maifon
de France s'eſt liée par des mariages avec
Jes maiſons d'Autriche & de Lorraine,
On compte treize alliances de cette maifon
, & vingt- une de celle de Lorraine
avec la maiſon de France , indépendamment
de deux alliances que la maiſon
d'Alface , leur tige commune , avoit contractées
avec la ſeconde Race de nos Rois.
Ces tables font précédées d'un mémoire
plein de recherches ſur les Comtes de
Habſpourg , tiges de la maiſon d'Autriche.
Cette differtation eſt de M. le
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Baron de Zur - Lauben , maréchal de
camp dans les armées du Roi , & capitaine
au régiment des Gardes- Suiffes.
و L'Heureuse Péche comédie pour les
ombres à ſcènes changeantes ; repréſentée
pour la premiere fois au château
de *** . le 22 Décembre 1767 , in- 8 ° .
A Paris , chez le Jay , libraire , rue
St. Jacques , au - deſſus de celle des
Mathurins , au Grand Corneille..
Ce font desombres parlantes qui jouent
ici la comédie . L'ombre de Colin, pauvre
pêcheur , s'apperçoit que fon filet peſe
beaucoup fur ſes épaules , quoiqu'il n'y
ait pas de poiffon. Il regarde , il trouve
un vaſe d'or qui grandit peu à peu ; il
ôte le couvercle. Il en fort au milieu
d'une épaiffe fumée le Génie Elemaliga ,
détenu prifonnier dans ce vaſe pour s'être
révolté contre le ſouverain des Eſprits
Aëriens. Le prifonnier , pour prix du
ſervice qui lui eſt rendu , favoriſe Colin
dans ſes amours , lui communique le
pouvoir de ſe rendre inviſible , & le
fait triompher , par ce moyen , de Philippe
fon rival. Il y a dans cette pièce
d'autres ſcènes d'enchantement , qui font
ici repréſentées avec une forte de vrai
JUILLET. 1770 . 79
ſemblance , par le moyen d'un méchaniſme
affez ſimple. On met au lieu dela
toile qui ferme le théâtre,des papiers huilés
bien tendus. On place enſuite une bougie
ou deux jointes enſemble , à fix ou ſept
pieds de diſtance du papier huilé. Les
acteurs qui ſe trouvent entre ce papier &
la lumière , projettent leurs ombres fur
le tranſparent. Mais il faut fuppofer que
ces acteurs ont toujours l'attention de ſe
montrer de profil , ſans quoi le ſpectateur
, au lieu défigures , ne verroit qu'une
maffe noire. Tout le monde ſçait que plus
on éloigne un objet du traſparent qui re .
çoit fon ombre , plus cette ombre grandit.
C'eſt par ce moyen que le vaſe qu'a
trouvé Colin paroît croître à vue d'oeil .
Lorſque ce même Colin veut ſe rendre
inviſible , il faute par-deſſus la lumière
& les ſpectateurs ne l'apperçoivent plus.
Il eſt facile d'imaginer d'autres jeux de
théatre que ce méchaniſme favorife. On
pourroit employer encore avec plus de
ſuccès la lumière admiſe à travers des
papiers huilés , pour donner à la ſcène
d'un payſage ou d'une autre décoration
d'opéra , cette vérité , cette harmonie de
tons qui ſéduit dans les tableaux des
meilleurs payſagiſtes Flamands. M. Al-
و
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
garotti dans ſon eſſai ſur les ſpectacles
lyriques , dit avoir vu à Bologne à l'occaſion
de ces ſpectacles que l'on a coutume
d'y dreffer dans la ſemaine fainte
un barbouillage appliqué ſur la muraille
de l'égliſe & des figures de carton , qui ,
quoique proches de l'oeil , acqueroient
par le moyen d'une lumière introduite à
travers des papiers huilés figurés en fenêtres
, un certain fini qui faifoit illufion ;
les figures paroiſfoient être d'un trèsbeau
marbre . Certainement, ajoute - t- il ,
an théâtre éclairé avec un pareil artifice
deviendroit un lieu enchanté ; & c'eſt
pour lors , que l'on feroit pleinement
perfuadé du grand avantage que nous
avons fur les anciens , de faire nos repréſentations
ſcéniques aux lumières .
Eloge de la Ville de Moukden & de fes
environs , Poëme compoſé par Kien-
Long , Empereur de la Chine & de la
Tartarie , actuellement régnant , accompagné
de notes curieuſes ſur la
géographie , fur l'hiſtoire naturelle de
la Tartarie orientale , & fur les anciens
uſages des Chinois ; compoſées
par les Editeurs Chinois & Tartares.
On y a joint un pièce de vers ſur le
Thé , compoſé par le même Empereur.
JUILLET. 1770. SI
Traduit en François par le P. Amiot ,
miſſionnaire à Pekin , & publié par
M. Deguignes Volume in - 8 °. grand
papier . Prix , 4 liv. 16 f. broché. A
Paris , chez N. M. Tillard , libraire ,
Quai des Auguſtins , à St. Benoît.
CePoëme a un caractère d'originalité ,
auquel il feroit difficilede ſe méprendre ;
& aucun lecteur ne ſera ſans doute tenté
de le confondre parmi ces ouvrages compoſés
à Paris , & qu'un écrivain infidèle
qui même n'a pas ſouvent l'attention de
fe mettre au fait des moeurs, des uſages
ou des coutumes qu'il veut imiter , annonce
tranquilement comme traduit de
l'Arabe , du Tartare , de l'Indien , &c.
CependantM. Deguignes pour établir encore
plus sûrement l'authenticité de cer
ouvrage , rend compre dans un avertiſſe .
ment , de la manière dont ce manufcric
eſt parvenu en France. L'année dernière .
le Pere Amiot , miffionnaire à Pekin ,
dans le deſſeind'augmenter la nombreuſe
collection de livres orientaux que poffede
la bibliothéque du Roi à Paris , adreſſa è
M. Bignon , bibliothécaire du Roi , una
caiſſe qui contenoit pluſieurs livres trèscurieux.
Parmi ceslivres , étoit l'original
Dr
82 MERCURE DE FRANCE .
Tamare & Chinois du Poëme de l'EmpereurKien-
Long , actuellement régnant ,
avec la traduction faite par le même P.
Amiot. Mais, comme les Chinois ne veulent
pas que les étrangers s'inſtruiſent de
leur langue ni de leur littérature , on
forma beaucoup de difficultés à la douane
de Canton pour laiffer paſſer ces livres.
Ces difficultés ont fait retenir la caiffe, qui
n'arriva que dans le courantde cette année.
En attendant, le directeur de la Compagnie
des Indes à Canton , crut devoir retirer
de la caifle la traduction Françoife
qu'il a envoyée à ſa deſtination. M. Bignon
, à qui le manufcrit a été remis , l'a
communiqué à M. Deguignes pour l'exa.
miner& le publier , s'il étoit poſſible. Le
ſçavant acadécimien , perſuadé qu'ilferoit
reçu favorablement de tous ceux qui aiment
étendre leurs connoiſſances , apporta
le plus grand ſoin , afin qu'il fût imprimé
avec exactitude . Ce Poëme eſt accompagné
de pluſieurs notes qui font partie
de l'ouvrage même , &qui ont été compofées
ſous les yeux de l'Empereur. Ces
notes ont pour objet l'hiſtoire naturelle
& la géographie de la Tartarie orientale.
Elles font d'autant plus intéreſſantes ,
qu'elles nous font connoître beaucoup de
JUILLET. 1770. 83
productions d'un pays , ſur lequel nous
n'avons que très-peu de mémoires. Le
Poëme lui - même nous inſtruit de pluſieurs
anciens uſages finguliers des Chinois
, parce que l'Empereur a affecté dans
fon Poëme d'imiter toujours les anciennes
coutumes de ſon Empire. Il eſt beau devoir
un Empereur , le Souverain du plus puiffant
Empire du monde inſtruire luimême
ſes Sujets , leur donner des maximes
de morale & de conduite , leur enſeigner
ce devoir que les Chinois regardent
, avec raiſon , comme un des
plus eſſentiels de l'homme , de conferver
toujours le plus profond reſpect pour fes
pere & mere & ſes ancêtres . Kien-Long
s'acquitte lui-même de ce devoir. Il rappelle
dans ſon Poëme la conduite & les
vertus des Empereurs Chinois , qui vivoient
il y a près de trois mille ans . C'eſt
fous cet appareil antique & majestueux ,
que dans ce Poëme il ſe montre à ſes
Sujets.
Il ya eu , par ordre de ce Prince , 64
éditions de ſon éloge de la ville de
Moukden , chacune en autant de caractères
différens . L'objet de cette entrepriſe
a été de faciliter aux Chinois la connoiffance
des anciens caractères , parce qu'on
a déterminé dans ces différentes éditions
Dj .
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
le rapport que le caractère de chaque
fiécle doit avoir avec celui d'un autre
fiécle. L'Empereur n'a pas dédaigné d'y
joindre un morceau particulier qui contient
des recherches curieuſes ſur les inventions
de ces caractères , & fur le tems
dans lequel on s'en ſervoit : ce traité eſt
imprimé à la fuite du poëme. Les ſçavans
& les lettres du premier ordre ont
eu part à ces recherches , ils ont tenu le
pinceau ſous la dictée de ce Prince ; &
le déſir de plaire à un maître éclairé
qui pouvoit les punir ou les récompenſer
à fon gré , a dû exciter leur émulation .
L'éditeur a placé à la fin de ce volume
l'éloge du thé , petite pièce de vers qui
a été aufli compoſée par l'Empereur Kien-
Long en 1746. Ces vers ont été écrits
fur des taſſes d'une porcelaine particulière
. M. Bertin , miniſtre & fécrétaire
d'état , poſſéde deux de ces talles . Le P.
Amior a envoyé la traduction de cet
éloge , & elle eſt imprimée à la ſuitedes
vers Chinois. Ce morceau eſt d'autant
plus précieux , qu'il peut nous donner
une idée plus particulière de la poësie
chinoife , & nous faire connoître le goûs
de l'Empereur Kien-Long pour ce genre
de littérature.
On peut ſe rappeler ici que c'eſt ce
JUILLET. 1770. 85
même Prince qui a envoyé à Paris pluſieurs
deſſins de batailles gagnées ſur ſes
ennemis pour que ces deſſins ſoient
gravés au burin , & renvoyés à Pekin
où ce genre de gravure n'eſt point pratiqué.
Elemens de l'Art Vétérinaire. Eſſai fur
les appareils & ſur les bandages propres
aux quadrupedes , à l'uſage des
Elèves des Ecoles Royales Vétérinaires
, avec figures ; par M Bourgelat ,
directeur & inſpecteur - général des
Ecoles Vétérinaires , commiſſaire général
des haras du Royaume , correfpondant
de l'académie royale des
ſciences de France , membre de l'académie
royale des ſciences & belles
lettres de Pruffe , ci devant écuyer du
Roi , & chef de ſon académie établie
à Lyon. Volume in 8° . grand papier
de l'imprimérie royale ; ſe vend à Paris
, chez Vallat la-Chapelle , libraire ,
au Palais ſur le perron de la Ste. Chapelle
; prix , 7 liv. 4 f. broché , &
8 liv. rélié .
M. Bourgelat à qui les Ecoles Vétéri
naires doivent leurs premiers fondemens ,
continue toujours d'avoir le même zèle
86 MERCURE DE FRANCE.
pour leur progrès & leur avancement.
Il a fenti de bonne heure la néceſſité de
s'oppofer dans les hôpitaux à l'introduction
des vices d'une habitude acquiſe
dans les boutiques , & d'indiquer aux
Elèves des moyens d'une pratique ſaine
& d'une main-d'oeuvre raiſonnée. Il a
mis par écrit ce que l'expérience , qui naît
d'une ſuite d'obſervations lui a appris.
Son eſſai eſt diviſé en trois parties. La
première contient l'expoſition de toutes
les pièces à employer dans les panſemens ,
& les règles générales à obſerver dans
l'emploi qu'on en peut faire. La ſeconde
donne la defcription du travail oudecet
affemblage de charpente deftiné dans les
hôpitaux vétérinaires à contenir les chevaux
& les bêtes à cornes. Dans la troiſième
partie ſe trouvent raſſemblés tous
les bandages pratiqués le plus communément.
Ils font rangés chacun en particulier
, ſelon les différentes portions du
corps du cheval , en commençant pat la
tête ,& en ſuivant ainſi toute la machine.
Vingt une planches deſſinées & gravées
avec foin par M. Vincent , l'un des élèves
des écoles vétérinaires , fervent d'éclairciſſeinent
& de démonstration à cet effſai.
JUILLET . 1770 .
87
Dictionnaire Social & Patriotique , ou
précis raiſonné des connoiſſances relatives
à l'économie morale , civile &
politique; volume in - 8°. petit format .
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Coſtard , libraire , rue St. Jean-.
de-Beauvais.
Soyez Anglois à Londres , & François
à Paris . C'eſt l'épigraphe placé à la tête
de ce dictionnaire , & qui fait voir affez
que le but de l'auteur dans cet ouvrage
eft de s'élever contre ces citoyens qui ſe
reſpectent affez peu pour chercher à déprimer
leur patrie , pour enviſager toujours,
du plus mauvais côté,des coutumes,
des uſages , des conftitutions , qu'ils feroient
ſouvent portés à louer , s'ils ne
les trouvoient pas établis chez eux. Plu.
ſieurs articles de ce dictionnaire ſont ſpécialement
deſtinés par l'auteur à donner
plus d'activité au patriotiſme , à exciter
legoût des vertus morales & civiles , à
réprimer les plaintes de ces citoyens attachés
au fervice de l'état , & qui , non
contents de la conſidération dont ils jouiffent
, voudroient être récompenfés en financiers
, & non enhommes courageux.
Un officier cornette de cavalerie reprochoit
ſérieuſement à un domeſtique de
88 MERCURE DE FRANCE.
l'armée , d'être mieux appointé qu'il ne
l'étoit lui-même. Eh ! mais , monfieur ,
reprit le valet , de quoi vous plaignezvous
?N'êtes-vous pas officier ? Répartie
judicieuſe , & qui devoit faire fentir à
ce jeune guerrier , que l'argent pour cerraines
conditions , eſt une eſpèce de dé
dommagement de la conſidération ac
cordée à quelques autres.
Ecole de l'Officier , contenant une méthode
facile & abrégée de lever un plan ,
ſans l'uſage de la géométrie ordinaire ,.
un petit traité de la fortification , & des
réflexions ſur l'art de la guerre , traduit
de l'Allemand ; par Maurice , comte
de Bruhl , volume in- 8 °. avec des
planches gravées .AParis, chez Claude.
Antoine Jombert , fils aîné , libraire.
Chaque officier peut ſe convaincre tous
Ies jours de l'avantage de ſavoir deſſiner
& lever un plan. Mais les uns ignorent
les moyens d'y parvenir , &ne font point
à portée de s'en inſtruire ; d'autres , qui
pourroient s'y appliquer , font dans la
fauſſe opinion que cette ſcience doit être
précédée d'un cours complet de géométrie
, qu'ils n'ont ni le tems , ni l'occaſion
de faire. C'eſt pour détruire ce préjugé ,
JUILLET. 1770. 89
que M. le comte de Bruhl entreprend
d'indiquer ici une méthode aiſée , à l'aide
de laquelle on peut lever un plan , le
deffiner & le réduire à la grandeur que
l'on ſouhaite , ſans être obligé de recouric
aux mathématiques. Cette méthode eſt
renfermée en trois chapitres. Le premier
traitedela manière de ſe ſervir du compas;
le ſecond enſeigne celui de deſſiner & de
nommer tout ce qui ſe préſente ſur le
terrein; le troiſième enfin , indique la
façon de lever un plan en pleine campagne.
Les avantages que l'on peut retirer
de cette pratique conſiſtent principalement
dans ce qu'on nomme fortification
paſſagère. C'eſt elle qui met en évidence
l'utilité de ſçavoir juger d'un terrein ,
d'améliorer une poſition pour s'en prévaloir
contre ſon ennemi , & de réunir
tous les points de défenſes.Ces inftructions
ſont expoſées ici avec autant de
clarté que de préciſion; elles font ſuivies
de réflexions importantes ſur l'art de la
guerre. Ces reflexions appartiennent à
différens auteurs. Les militaires ſcauront
gré à M. le comte de Bruhl , de les avoir
raffemblées ſous un point de vue facile à
faifir & dans un ſeul volume , qu'ils
pourront ſe procurer aïfément. Ils applaudiront
fur-tout au zèle avec lequel cet
१० MERCURE DE FRANCE.
officier diftingué & attaché depuis quelque
tems au ſervice de France , confacre
fon loiſir pour leur procurer de nouveaux
moyens d'acquérir de la gloire , & de fe
rendre plus utiles à leur Prince & à leur
patrie.
Dictionnaire historique des cultes religieux
, établis dans le monde depuis
fon origine juſqu'à préſent ; ouvrage
dans lequel on trouve les différentes
manières d'adorer la divinité que la
révélation , l'ignorance & les paffions
ont fuggérées auxhommes danstous les
tems ; l'hiſtoire abrégée des Dieux &
demi DieuxduPaganiſme & celle des
religions Chrétienne , Judaïque , Mahométane,
Chinoiſe , Japonoife , Indienne
, Tartare , Africaine , &c.
leurs fectes & héréſies principales ;
leurs Miniſtres , Prêtres , Pontifes &
Ordres Religieux ; leurs fêtes , leurs
facrifices , leurs ſuperſtitions , leurs
cérémonies ; le précis de leurs dogmes
&de leurs croyances. Orné de figures
en taille-douce , 3 volumes in- 8°. petit
format. A Paris , chez Vincent , imprimeur-
libraire , rue St. Séverin .
Comme l'ignorance & la crainte ont
JUILLET. 1770. 91
le plus ſouvent préſidé au culte que les
hommes ont rendu à la divinité , la plus
grande partie d'un dictionnaire hiſtorique
des cultes religieux n'eſt proprement
qu'une nomenclature des erreurs de l'efprit
& du coeur humain. L'hiſtoire de ces
erreurs feroit utile , ſi l'on nous faifoit
voir leurs progrés ſucceſſifs , & ce qui a
ſervi à les diffiper ; nous pourrions acquérir
par ce moyen une connoiffance
plus particulière de l'eſprit humain ; mais
c'eſt ce qu'on ne doit ſe promettre qué
dans une histoire raiſonnée & fuivie des
cultes religieux . L'auteur du nouveau dic.
tionnaire a compris qu'on auroit même
de la peine à trouver dans fon recueil les
articles qui concernent chaque religion ,
le plus ſouvent à cauſe de la bizarrerie
des noms ; c'eſt pourquoi il a mis au
commencement de ſon dictionnaire une
table particulière , où se trouvent recueillies
, fous le titre de chaque religion ,
tous les articles qui la concernent. Ces
religions font ici rangées ſous quatre principales
, qui font : le Judaïsme , le Chrif.
tianiſme , le Paganiſme & le Mahométifme.
L'Obfervateur François , No. 18 , 3 part .
du 6º volume ; s feuilles in- 12 , &c .
92 MERCURE DE FRANCE.
Cette nouvelle feuille d'obſervations
fur l'Angleterre n'eſt pas moins curieuſe
que les feuilles précédentes ſi favorablement
accueillies du Public. Cependant
les perſonnes qui auront lû les Papiers
Anglois , les Nuits Angloiſes , &c . y trou
veront peu de traits nouveaux . Les lertres
de Junius & d'Anti- Junius , inférées
dans les dernieres lettres de ce recueil ,
ont même paru dans quelques gazettes
étrangeres écrites en françois. La plupart
des événemens récens que l'auteur rapporte
ſont également connus . Ses obfervations
ſur l'Acadie rappellent ce que les
lecteurs ſçavent depuis long-tems . Son
extrait de l'hiſtoire des Corſes de M.
Bofwl n'offre peut - être pas affez de détails.
Cependant ce recueil ſera nouveau
pour le plus grand nombre des lecteurs ;
& ceux même qui connoiſſent le mieux
les affaires & l'érat préſent de l'Angleterre
ne le trouveront pas moins agréable ;
&y remarqueront les traits les plus propres
à caractérifer cette nation . Nous en
citerons quelques particularités.
Le commerce ne rend pas , à beaucoup
près en Angleterre , à ceux qui s'y adonnent
, autant que le barreau produit à ceux
qui ſçaventy manier la chicane. On compre
plus de 10, cao Anglois employés.au
JUILLET. 1770 . 93
ſervice de la justice. Un procès ne finit
guère qu'à la troiſiéme ou à la quatriéme
génération. La justice a toujours mangé
le fonds en litige , avant qu'elle ait décidé.
Le code eſt rempli d'abſurdités qui
le deshonorent. Si l'eſprit de la loi n'eſt
pas abandonné à l'interprétation dujuge ,
la fubtilité des avocats en élude facilement
les diſpoſitions. Une loi condamne
à la mort celui qui en mutile un autre.
Sous Charles II , un homme avoit coupé
le nez au chevalier Coventry. L'avocat
qui le défendit , foutint qu'il ne devoit
pas être puni comme mutilateur ; parce
que mutiler , c'eſt couper un membre , &
que le nez n'eſt pas un membre , puifqu'il
ne fait que partie de la têre. En effet
le coupeur de nez ne fut condamné
qu'à payer au chevalier une amende, pour
l'avoir diformé. Il eſt vrai que cette aventure
donna lieu à une nouvelle loi en faveur
des nez .
Il y a quelques années qu'un fripon ,
par le moyen d'un faux titre , s'empara
d'une très belle terre ; il ſe fit même donner
par un teſtament frauduleux une riche
ſucceſſion. Ses délits ayant été découverts,
il fat condamné pour le premier
à perdre le nez & les oreilles , & pour le
ſecond à une priſon perpétuelle ; mais il
94 MERCURE DE FRANCE.
jouit de tout le bien qu'il avoit volé ; par
la raiſon , diſent les juriſconſultes , qu'un
même crime ne peut être puni deux fois,
& qu'il étoit déjà puni de ſes deux crimes
par la mutilation& la perte de ſa liberté.
En 1753 , une jeune Angloiſe , nommée
Elifabeth Canning , après avoir diſparude
la maiſon de ſes parens , revint maigre ,
défaite & avec ſes habits déchirés. Sa
tante lui demande ce qui lui eſt arrivé.
Elle répond que deux bandis l'ont violée
&tenue enfermée dans une maison à dix
milles de Londres . A dix milles de Londres
, s'écrie ſa tante , ne feroit - ce pas
chez Madame. Web ? ... Oui , ma tante ,
chez Madame Web. A toutes les queftions
de la tante , la niéce répond oui.
Toutes les voiſines crient contre Madame
Web . Bientôt des témoins ont vu.
On fait une ſouſcription pour la jeune
fille. Tous les eſprits s'échauffent. On
préſente au Sherif une plainte. Madame
Web & tous les gens de ſa maiſon ſont
arrêtés . Le Sheriffengage par de douces
paroles une ſervante de Madame
Web à dire ce qu'elle ſçait. La ſervante
voit qu'elle doit ſçavoir ce dont la jeune
Canning ſe plaint. Les Jurés s'affemblent,
&neuf perſonnes ſont condamnées à la
corde. Le tems de l'exécution appro-
....
JUILLET. 1779 . 95
,
choit , lorſqu'un philoſophe , nommé
M. Ramſey , répandit une petite feuille ,
dans laquelle il établit pour principe ,
que le devoir d'un juge étoit d'avoir le
ſens commun. Il remarqua que Madame
Web , ſes deux couſins &c. étoient
formés d'une autre pâte que les autres
hommes , s'ils faifoient jeûner au pain
& à l'eau de petites filles ,dans le deſſein
de les proſtituer. Il fit voir qu'Elifabeth
Canning n'avoit fait que dire ce que la
bêtiſe de ſa tante lui avoit fuggéré de répondre
; que quiconque a rendu , comme
la ſervante de Madame Web , un faux
témoignage , par enthouſiaſme ou par
crainte , le ſoutient d'ordinaire & ment ,
de peur d'être traité de menteur & faux
témoin. « C'eſt envain , ajoutoit M.
» Ramſay , que la loi veut que deux
>> femmes faſſent pendre un accuſé. Si M.
» l'Archevêque de Cantorbery & M. le
Chancelier dépoſoient qu'ils m'ont vu
affaffiner mon père & ma mère & les
» manger tout entiers à mon déjeûner ,
>> en un demi quart d'heure , il faudroit
>> enfermer à l'hôpital des fols', M. l'Ar-
>> chevêque & M. le Chancelier , plutôt
>> que de me brûler ſur leur beau témoi
>> gnage. » Le procès de Madame Web .
fut revu , & l'on vérifia que Miſs Can-
ود
ود
96 MERCURE DE FRANCE.
ning étoit allée accoucher , pendant qu'elle
prétendoit avoir été enfermée & maltraitée
chez cette femme honnête.
Il parut, l'année dernière, à Londres , un
recueil Anglois de lettres entre le duc de
Grafion , les comtes d'Halifax , d'Egremont
, de Chatam , de Temple , de Talbot ,
le baron Bottetourt , le chevalier Tilfon-
Legge , Jean- Cufte Baronnet; MM. Charles
Churchill , de Voltaire , l'abbé de Vinckelman
, &c. & Jean Wilkes , écuyer.
Notre obſervateur a puiſé dans cette
fource des anecdotes & des lettres. Il en
a tiré le portrait ſuivant, que M. Wilkes
a fait d'un perſonnage très célèbre , avec
qui il fut autrefois , & il paroît encore
être très- étroitement lié.
« De tous les aventuriers en politique ,
» M. P. a été le plus heureux , ſelon les
» idées vénales de nos politiques mo-
>> dernes. Pulténec vendit le peuple pour
>> un titre ſtérile , & le mercénaire P...
» ſe défit de ſa rénommée populaire ,
>> comme auroit fait un agent de change.
>> Outre le titre qu'il eut de commun
>> avec l'autre apoſtat , P... s'affura d'une
>> penſion conſidérable pour ſa famille ,
» & de la charge facile & lucrative de
>> Garde du ſceau privé qu'il conſerva
>> pendant quelques années. Sa retraite
➡dans
ود
JUILLET. 1770. 97
97
dans la chambre des Pairs , fut une ef-
> pèce de mort politique ; mais on ne
l'a pas totalement oublié. Le peuple
dont il a trahi perfidement la caufe
> charge encore ſamémoire de malédic-
» tions.
32
» Il s'éleva aux plus grandes charges
> dans l'Etat , par le tare talent de do-
» miner dans une aſſemblée populaire .
» Il étoit , à la vérité , né orateur , & la
> nature l'avoit doué de toutes les qua-
»
رو
د
lités externes qui peuvent imprimer le
>> reſpect. Une figure mâle avec la mine
» d'aigle du fameux Condé, fixoit l'attention
, & en impoſoit à l'audace
dès l'inſtant qu'il paroiſſoit. Le feu im-
>> pétueux de ſes yeux annonçoit une ame
fiére & hautaine ; le vénin couloit de
ſa langue. Il y avoit une eſpèce de fafcinationdans
fon regard. L'éloquent
» Murray ( Manfield ) a bégayé , & Fox
" ( Lhord Hollande ) lui-même a été intimidé
devant un tel adverſaire. Il cul-
"
ود
"
ود
رد
"
tiva l'art de parler avec un foin & une
>> application étonnante. Il paſſa ſa vie à
trier des mots , à arrangerdes phraſes ,
à choiſir des métaphores ; mais il devoit
encore plus à ſon ton théatral ,
qu'à tout le reſte; car ſes harangues
ود
ود
II. Vol. E
9S MERCURE DE FRANCE.
»
30
n'ont jamais pu foutenir la lecture . Il
n'avoit ni cette force d'argument , ni
>> cette pureté de ſtyle qui caractériſoient
le grand orateur Romain ; mais il en
avoit les verba ardentia , les paroles
fiéres & ardentes. Ce mérite fut borné
ود
ود
à ſes harangues ; car ſes écrits furent
>> toujours froids , inanimés& incorrects ,
> totalement dépourvus d'élégance &
» d'énergie , & même quelquefois contraires
aux règles les plus claires de la
conſtruction. Dans la pourſuite de l'é-
>> loquence , il fut infatigable. Il dédia
>> toutes les facultés de ſon ame , il facrifia
tous les plaiſirs de la vie ſociale ,
même dans ſajeuneſſe , au ſeul objet de
bien parler.
59
>
Mula tulit , fecitque puer;fudavit& alfit
Abstinuit venere & vino ,
>> plus qu'aucun homme de ſon ſiècle.
"Ilavouoit que lorſqu'il étoit jeune , il
étoit toujours le dernier à paroître dans
>> un cercle , & le dernier à le quitter. Il
ود
وو affecta d'abord un ſouverain mépris
>> pour l'argent ; &, étant tréſorier , il fit
>> parade de deux ou trois actes publics de
déſintéreſſement. Quand il eut fuffi-
> ſammentdupé ſes amis crédules & un
es
JUILLET. 1770. 99
» miniſtère timide ; quand il eut obtenu
» des legs , des penſions &des places à
» ſon gré , le maſque tomba. L'intérêt
>>particulier parut être l'idole à laquelle
» il avoit tout ſacrifié. Le vieux duc de
>> Newcastle diſoit ſouventque les talens
» de M. P... ne lui auroient pas procuré
» quarante livres de rente entout autrepays
» que celui- ci.
" Afon entrée dans le Parlement , il
» attaqua le chevalier Walpoole avec
> une aigreur indécente , & il continua
> cette perfecution juſqu'au dernier mo-
>> ment de la vie de ce Miniſtre. Il fit ,
>> après ſa mort, les complimensles plus
>>ſerviles à ſa mémoire , non par convic-
» tion , mais pour obtenir les fuffrages
>> de quelques Walpooliens. Il n'eut au-
>> cun principe fixe que celui de ſon avan-
> cement. Il ſe déclara pour & contre des
» connexions dans le continent ; pour &
>> contre la guerre en Allemagne ; pour
» & contre des ſubſides pour l'Hanovre ,
> &c. toujours en contradiction aveclui-
» même , toujours ſans honte &ſans em-
>> barras. Si ſes harangues avoient été im-
>>primées dans le tems qu'il les pro-
>> nonça ; ſi les Anglois avoient pu les
>> lire , comme les Grecs & les Romains
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
> ont lu celles de Démosthene & de Ci-
ود céron , il auroit été découvert dès le
>> commencement , & ſes compatriotes
>> l'auroient entiérement abandonné. »
Les Élémens , poëте.
Nos venerem tutam , conceſſaque furta canemus
Inque meo nullum carmine crimen erit.
OVID.
A la Haye , chez P. Goſſe Junior , &
D. Pinet , libraire de S. A. S. ; & fe
trouve à Paris , chez J. P. Coſtard , libraire
, rue St Jean de Beauvais , la premiere
porte cochere au-deſſus du collége
; in. 8 °. 32 pag.
:
Toi qui, d'une nuit ſi profonde
Perçant les voiles éternels ,
Devins l'architecte du monde
Et le vrai pere des mortels ;
Puiſlant amour , ſource féconde,
Reçois l'hommage de mes vers ,
Et daigne mettre dans mon ame
Une étincelle de la flamme
Dont tu débrouillas l'Univers,
Cette invocation annonce la forma
JUILLET. 1770. ΙΟΙ
tion de ce monde. La Terre fort la premiere
du cahos .
L'ombre s'enfuit , & la lumiere
Développe les élémens .
Parois , ô Terre , auguſte mere
Des dieux , des hommes & des tems.
Amour , elle eſt ſtérile encore ,
Hate- toi de remplir ſes voeux :
Le Ciel qui t'embraſle & t'implore
N'attend qu'un rayon de tes feux .
C'en eft fait , il part , il s'élance ;
Et déjà de ſon influence
Goûtant les fécondes chaleurs ,
La déefle , au dieu qui l'anime ,
Rend, par un retour légitime ,
Un tribut de fruits & de fleurs .
Croiſſez , enfans de la nature;
Arbres épais , cachez le jour :
Naiſſez , agréable verdure ,
Et fervez de trône à l'Amour.
Tendres fleurs , hatez- vous d'éclorre ,
C'eſt à vous d'orner les autels
Que l'homme , à la premiete aurore ,
Doit élever aux immortels .
Et vous , favorable Cybele ,
Cédez aux tranſports les plus doux ;
S'il eſt des dieux , l'Amour fidèle
Ne les fit naître que de vous.
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE ,
Le Taureau d'Europe , le Cygne de Léda
, & autres métamorphofes de Jupiter
fourniſſent enfuite au poëte de gracieux
tableaux. L'air eſt le ſujetduſecondchant.
Maisquel peuple léger s'élance
Etva ſe perdredans les cieux ?
Quel Dieu , dans cet eſpace immenfe,
Protége ces audacieux ?
D'une aîle aſſurée& rapide ,
Charmans oiſeaux , fendez les airs :
L'Amour n'est - il pas votre guide ?
Volez au bout de l'Univers.
Progné , commencez votre courſe >
Partez pour de nouveaux climats :
Allez dumidi juſqu'à l'ourſe ,
Annoncer la fin des frimats .
Chantez l'Amour , ô Philomele;
Vous lui devez vos plus beaux ſons :
Et vous , conſtante tourterelle,
D'une ardeur pure & mutuelle
Al'homme donnez des leçons .
Cependant un bruit effroyable trouble
leurs concerts . C'eſt Borée qui , laffé des
rigueurs d'Orythie , excite par ſa fureur
les Aquilons. Les monts retentiffent de
leurs fifflemens , &les Cieux étonnés pâliffent.
JUILLET. 1770. 103
Vous ſeul riez , dieu des amans ,
Vous ſçavez que c'eſt votre ouvrage
Et que , facile à défarmer ,
Si l'Amour excite l'orage ,
L'Amour auſſi peut le calmer.
Déjà dans les bras de Borée
La nymphea vaincu ſes remords;
Déjà les plus ardens efforts
Du dieudont elle eft adorée,
Ontjuſtifié les tranſports.
L'amant foumis faitdiſparoître
Le vainqueur& ſes attentats:
En amour , ainſi qu'aux combats
Un crime heureux ceſſe de l'être .
Tandis qu'au centre des plaiſirs
Leurs cooeurs réunis ſe confondent,
Et qu'àchacun de leurs defirs
Autant d'heureux plaiſirs répondent,
Cruels aquilons , gardez vous
De troubler un ſibeau délire ;
Fuyez : en des momens fi doux,
L'Amour ne permet qu'à Zéphire
D'agir , de feconder ſes coups.
L'Eau eſt célébrée dans la troifiéme
partie.
LaTerre eſt àpeine entourée
Du voile tranfparent des airs ,
:
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un même inſtant l'a ſéparée
De celui des eaux & des mers..
Pour arroſer ſon globe aride ,
Un ordre immuable & nouveau
Enchaîne le fleuve rapide ,
Ainſi que le foible ruiſſeau :
Etdocile aux loix éternelles ,
L'Océan , moins tumultueux ,
Précipite les flots rebelles
Dans des gouffres creuſés pour eux.
De cette inépuiſable fource ,
Je vois par cent canaux divers
Filtrer les ondes dont la courſe
Va fertilhſer l'Univers ;
Et rentrant au ſein de leur mere
Je les vois , après cent détours ,
Auboutdeleur route contraire ,
Finir où commence leur cours ...
1
Les amours des Tritons & des Néréides
conduiſent le poëte à la deſcription
de celles de Thétis & de Pelée. Enfin il
chante le feu dans la 4. partie.
D'un double fluide humectée
La Terre eût vu lejour envain ,
Si l'élément de Prométhée
N'eût pénétré juſqu'en ſon ſein.
Sans lui ſaSurface, obfcurcie
JUILLET . 1770. 105
D'un air ſans cefle condenſé ,
Seroit encore enfevelie
Sous un vaſteOcéan glacé.
Lui feul agiſlant au contraire
En elle , ſur l'air & les eaux
La rendit à l'inſtant la mere
De mille & mille végétaux ;
Et juſqu'à l'homme enfin , &c.
L'hymen de Vénus avec Vulcain &
fon aventure avec Mars , rempliffent la
fuite de ce chant .
Le talent & le goût de la bonne poëfie
ſe font diftinguer dans ce poëme.
Panegyrique de Ste. Jeanne- Françoise Frémiot
, Baronne de Chantal , Fondatrice
de la Viſitation Sainte-Marie , prononcé
à Pont- à-Mouffon & à Nancy , le jour
de la cérémonie de ſa canoniſation . A
Toul , chez Jofeph Carez , feul imprimeur
& marchand libraire ; & àParis ,
chez Mufier , père , libraire , Quai des
Auguſtins .Brochure in- 12 . de 81 pag .
"
ود ... Rendons hommage ànotre Souverain
Maître. A lui feul appartient la
> gloire de faire triompher ſes Elus des
• ombres de la mort ; de leur élever des
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
>> trônes immortels dans les coeurs; de
>> faire paſſer leur nom & leurs actions à
travers les ſiècles , au bruit des louanges
» & des acclamations des peuples ; d'im-
>> primer un caractère de grandeur & de
>> majesté à des cendres froides & inani-
>> mees ; &de faire tomber aux pieds de
ود ſes ſerviteurs l'orgueil&le faſte des
>> têtes couronnées .
ود ..GrandDieu, commevous vous
>> jouez de la vanité des ſuperbes ; Une
>> femme , après une vie paſſée dans le ſi-
১১ lence & l'obſcurité de la retraite , après
>> plus d'un ſiécle de repos dans le ſeinde
» la terre , fort victorieuſe de l'oubli du
>> tombeau : elle reprend une nouvelie
>> vie entre les bras de la mort : Ses cen-
>> dres n'inſpirent que la vénération : les
>> précieux trophées de ſes victoires font
>>placés avec honneur ſur les autels ,
» pour allumer dans les ames le noble
>> defir de l'imiter. Les triſtes idées de la
>> mortalité diſparoiſſent ſous les brillan-
>>tesimagesdelagloire qui les environne.
» Le tems qui détruit tout , qui engloutit
>> tout dans ſes vaſtes abymes , loin d'a-
>> voir terni l'éclat de ſes oeuvres par la
>> trace de ſes pas , ne fait que l'accroître.
>> Il s'eſt chargé dans ſa courſe rapide des
» éloges& des bénédictions que la poſté.
JUILLET. 1770. 107
>> rité adonnés à la grandeur de ſon cou-
» rage. Dominus hodiè nomen tuum ita
>> magnificavit.
12 ... Au milieu des nuages de l'en-
» cens , parmi une foule de voix qui s'é-
>> levent juſqu'aux cieux pour former un
>> triomphe à la mère de Chantal , je n'en-
>> tends d'autres cris que ceux de l'indi-
> gence foulagée par ſes bienfaits , de
> Torphelin ſecouru par ſes ſoins , de la
>> veuve dont ellea eſſuyé les larmes , de
>> l'innocence conſervée par ſes établiſſe-
» mens , d'une multitude de vierges qui
>>jettent àſes pieds leurs couronnes. La re-
>> ligion nous montre des prodiges obte-
» nus par fa puiſſante médiation , des
>> aſyles ſans nombre que ſa piété a élevés
>>que ſa protection ſoutient , qui annon-
>> cent ſa gloire aux ſiécles à venir ; aſyles
» où la charité enchaîne tous les coeurs ,
> où la vertu la plus fublime paroît fans
>> éclat , tant elle y eſt commune. Do-
» minus hodiè , &c . &c.
رد ... Sur quel fondement, établirai-
>>je la gloire de la mère deChantal ? Sur
>> une foumiſſion parfaiteà la volonté de
>> Dieu. C'eſt un defir vif & conſtant de
>> faire tout ce qui eſt de la volonté di
» vine , qui l'a ſanctifiée dans le monde :
»Première partie. C'eſt ce même defür
108 MERCURE DE FRANCE .
» qui l'a élevée à la perfection dans la vie
> religieuſe : Seconde partie. »
Tel eſt le fond & le plan de cet excellent
difcours , dans lequel M. Lacour ,
chanoine deToul , donne une très grande
idée de ſes talens pour la chaire. Un ſtyle
noble & foutenu , des penſées fortes &
fublimes , des images vives & juftes ,
une morale philofophique & chrétienne ,
font toujours animés par le ton de l'éloquence
dans les deux parties de ce panégyrique
, comme dans l'exorde. On peut
citer fans choix. Le hafard nous offre
l'apologie des couvens , par laquelle nous
terminerons cet éloge.
« A quoi fervent tant de couvens ?
» Grand Dieu ! A quoi ils ſervent , in-
>> grats ! A vous élever de bonnes mères
>> de famille , des épouſes chaſtes & fi-
» dèles , des maîtreſſes vigilantes , des
>> citoyennes vertueuſes. Eſt - ce dans la
>> diſſipation & le tumulte de vos maiſons
, que la douce voix de la vertu fe
fait entendre ? Est- ce entre les mains
رد
ود
"
"
"
"
d'ames vénales
, de gouvernantes
mercénaires que vos enfans auront les
véritables idées de la vertu & en prendront
le goût ? ..... Au milieu des
>> exemples féducteurs d'un monde dan-
>> gereux & corrompu , vous prétendriez
JUILLET. 1770. 109
former à la vertu une jeuneſſe inconfi-
> dérée & fans expérience ! ...
دو A quoi fervent les couvens ? Cen-
>> ſeurs injuſtes , à procurer des retraites
honorables& décentes à cette portion
>> nombreuſe de la nation , trop bien
» née pour ſe dégrader dans les fonctions
>> obfcures , anxquelles le défaut d'ai-
" fance femble les condamner : à fauver
>> du naufrage une vertu foible & chan-
>> cellante , peut être prête à ternir le
> nom de ſes ancêtres : à faire fleurir la
>> pureté des moeurs , cette mère des ver.
» tus , ce plus ferme appui de la ſociété ,
>> d'où coulent la force , la population ,
>> la félicité , la gloire des Empires ....
» Que les femmes ſe rendent refpecta-
" bles par des moeurs pures & faintes
» & je répons de la réforme générale de
la nation .. Les cercles & les livres
>> ne feront plus la cenfure perpétuelle de
ود
ود
...
la religion & du gouvernement. La
>> paix& une eſtime réciproque régneront
" entre tous les ordres de l'état. Des ci-
> toyens qui fervent le même Dieu &
le même Roi , ne feront plus ennemis:
on ofera enfin être impunément
"
>> vertueux .
» ... O vous , qui , après avoir texni
110 MERCURE DE FRANCE.
>> dans l'air contagieux du monde , cette
>> innocence que vous aviez puiſée dans
>> ces ſaintes retraites , êtes venues vous
>> y embraſer de nouveau dufeu ſacréde
>> la vertu , prenez en main la défenſe
>> de ces faints aſyles de la piété. Dites à
>>ces critiques téméraires quelles impref.
>> ſions a fait fur vos ames le ſpectacle
>> attendriſſant de ces perſonnes heureu-
>>ſes ſans propriété & fansbiens ,gaies
»& riantes ſans ivreſſe , ſociables &
>> officieuſes fans intérêr , ſolitaites ſans
" ennui , paiſibles ſans indolence , fans
>>> regret du paffé , ſans crainte de l'avenir.
» Faites- leur fentir combien il eſt tou-
>> chant pour des ames vertueuſes &fen-
>> fibles d'y voir la paix de la confcience ,
>> tenir lieu de tous les biens , répandre
>>la ſérénité dans l'eſprit , la joie dans le
» coeur , l'onction dans les chagrins ;
>> ôter à la ſervitude ſes chaînes , à l'obéif-
>> ſence ſes amertumes ; d'y voir qu'avec.
>> cetréſor, les joursſelevent ſans nuage ,
>> coulent ſans inquiétude , finiſſent ſans
>> repentir ; & que la mort vient fans
>> horreur.
Adelaide , ou l'Amour & le Repentir ,
Anecdote volée par M. D. B. A Amfterdam,
chez Changuion; & à Paris ,
JUILLET. 1770. LIE
chez J. P. Coſtard , 1 vol . in-8°. grand
format , belle édition .
6
Cen'estpas d'aujourd'hui que les parens
ont un avis , &que leurs enfansſe donnent
les airs d'en avoir un autre. Adelaïde , à
l'âge de dix ſept ans , n'avoit pas encore
fongé qu'elle pût avoir une idée à elle
&encore moins une volonté contraire à
celle de ſa famille. La nature l'éclaira .
Le jeune Eraste , aſſocié aux jeux de fon
enfance , toucha fon coeur ; & comme
elle auroit cru mentir , fi elle lui eût diffimulé
ſesſentimens , elle les lui avoua .
Auſſihonnête que ſenſible , autant qu'elle
déſiroit de le voir heureux , autant craignoit-
elle de devenir coupable. L'amour
eft confiant. Adelaïde engage ſon amant
à la demander en mariage à ſon père.
Eraſte vole... Mais il n'eſt que le fils
d'un riche négociant; Adelaïde eſt fille
de condition. Tout commerce leur eſt à
jamais interdit. Un vieux oncle d'Adelaïde
lui déclare que ſi Erafte reparoît , il
lui coupera les deux oreilles ;elle eſt forcée
d'entrer dans un couvent , puiſqu'elle ne
veut point renoncer à un amant indigne
d'elle : elle fait ſes voeux.
Eraſte vole à fon père 20000 écus , &
lui abandonne en dédommagement la
112 MERCURE DE FRANCE.
dotde ſa mère. Muni de cette ſomme , il
ſe préſente , en habit de fille , & comme
orpheline au couvent d'Adelaïde , & il
deinande à y être reçue , en laiſſant
40000 liv . à la communauté , lorſqu'elle
aura fait profeſſion. Cetteoffre ne permet
pas aux religieuſes de douter que ſa vocation
ne vienne du ciel. La pauvreté ſeroit
ſuſpecte ; mais comment ſe défier des
patoles d'une perſonne auffi riche & aufli
généreuſe qu'elle étoit douce & ſenſée ?
Eraſte ſe découvre à ſon amante , &
s'efforce de l'engager à fuir. Lorſqu'il ſe
flatte de l'avoir perfuadée , il feint une
maladie , que les médecins ne connoiffent
point , & qu'ils jugent mortelle , à la
fraîcheur de fon tein. La fauſſe religieuſe
l'attribue à l'austérité de la règle qu'elle
ne sçauroit fupporter. Adelaïde eft char.
gée de la retenir. Les deux amans dif.
poſent tout pour leur fuite . De quoi l'amour
ne vient il pas à bout ! Ou plutôt ,
quelfoin lesfemmes n'ont-elles pas de leur
honneur , dans le moment même où ellès
l'immolent à leur plaisir ! Adélaïde a la
barbarie d'alter exhumer le corps d'une
de ſes ſoeurs , qui ſembloit morte exprès
pour lui rendre ce dernier ſervice. Elle le
portedans ſon lit , met le feu à ſa chambre
, ſe ſauve à travers les jardins , &
JUILLET. 1770. 113
deſcend avec une échelle de corde dans
la rue où elle monte dans un carroſſfe .
Pendantque la communauté & ſa famille
croient qu'elle eſt confumée par les flammes
, elle paſſe en Hollande , où Erafte
gagne un Italien , qui , traveſti en prêtre
& en miniſtre du Pape , la releve de ſes
voeux , & leur donne la bénédiction
nuptiale.
و
Erafte uniquement occupé de ſa
femme & de ſa fortune , acquit par le
commerce; un bien conſidérable dans
l'eſpace de vingt ans. A l'âge de 49 ans ,
il meurt en avouant ſon impoſture à ſa
femme. La veuve obtient fon abfolution
du Pape , à condition qu'elle retournera
dans son couvent , à qui elle donne vingt
mille écus & un grand ſujet de joie. Dès
que ſes parens eurent appris ſa réfurrection
& fon retour , comme l'argent n'est
jamais roturier , ils prétendirent s'emparer
de ſon bien , au préjudice de ſes enfans ,
nés d'un commerce illégitime . Mais elle
avoit eu la précaution de remettre ſes
fonds dans des mains sûres , qui , en les
plaçant ſous des noms empruntés , en
avoient aſſuré la jouiſſance à ces infor
tunés.
Nous ne ſçavons pas ſi l'on trouvera le
tonde ce roman toujours noble , & l'anec
114 MERCURE DE FRANCE.
dote digne d'être volée , & les réflexions ,
les épigrammes , les ſcènes de remplifſage
, toujours juſtes , fines & agréables .
Effaifur les maladies desgens du monde ;
par M. Tiffor , D. M. de la S. R. de
Londres , de l'académie Méd . ph . de
Bafle , de la S. c. de Berne , & de la
Soc. de phyſ. exp. de Roterdam .
ObienfaiſanteHygie , ô ſanté defirable,
Auxrichefſes des grands , mille fois préférable ,
Trop heureux le mortel qui goûte tes douceurs !!
EpitreàMont.
ALauſane , chez Fr. Graffet & compagnie
, libraires & imprimeurs . AParis
, chez Didot le jeune , quai des Auguſtins
; Deſaint, lib. rue du Foin St
Jacques , &c. in- 12. 300 pag. prix 1 1.
16fols.
Depuis 150 ans plufieurs auteurs ont
écrit fur la Médecine des Pauvres , c'eſtà
dire , du Peuple. Au commencement
de ce ſiècle ,Ramazzini , célèbre médecin
Italien , donna un excellent traité latin
fur les maladies des artiſans , dans lequel
il inféra un chapitre fur les maladies des
religieuſes. Après lui , le même ſujet a
JUILLET. 1770. ; 11
été pluſieurs fois rémanié , mais avec
moins de ſuccès. Il a paru ſur la ſanté des
foldats un grand nombre de très - bons
ouvrages , entre leſquels on diſtingue ceux
de MM. Pringle , Wanſvieten , Monro
& Broklesby. MM. Kockburn , Lind ,
Poiſſonnier ſe ſont occupés de celles des
gens de mer. L'on formeroit une petite
bibliothéque de ce qui a été compoſé fur
laſantédes gens de Lettres . M. Tiſſot qui
a publié un ouvrage ſur ce ſujet & un
autre ſur la ſanté du peuple , vient d'écrire
un nouvel Effai fur laſanté des gens du
monde. Quoique cette claffe d'hommes
ait peut- être plus grand beſoin de la médecine
qu'aucune autre , cette matière
n'avoit point encore été traitée ex profefſo,
à moins qu'on ne leur applique les
Moyens de conſerver laſanté des Princes
de Ramazzini ,& la Médecine de Courde
M. Cari , Médecin du Roi de Dannemarck
ouvrage allemand publié en
1740 .
M. Tiffot commence d'abord par l'expoſition
des cauſes d'une bonne ſanté.
Une fibre forte , une circulation égale ,
une digestion régulière , une tranfpiration
fuffifante & foutenue ; enfin des
nerfs fermes font les conditions réquiſes
pour affurer lajouiſſance d'une fanté par116
MERCURE DE FRANCE .
faite. Si , par exemple , la tranſpiration
qui eſt l'évacuation la plus conſidérable ,
n'égale pas au moins la moitié de ce qu'on
mange & de ce qu'on boit , le corps ſe
trouve ſurchargé des humeurs acres dont
il devoit ſe débarraſſer par cette voie , &
elles ſejetent on ſur la peau ou fur quelque
organe intérieur.
Il traite enſuite des alimens & des
boiffons ; il distingue les choſes ſaines de
celles qui ne le fontpas. L'article de l'air
offre la comparaiſon de l'air de la ville
avec l'air de la campagne. « L'air du
ود matin porte dans celui qui le reſpire
>>> une force & un bien être dont il ſe ref-
> ſent toute la journée ; les exhalaiſons
>> de la terre , au moment où la charrue
>> ouvre de nouveaux fillons ; celle de la
>> rofèe , qui eſt pour le fuc des plantes
>> une eſpèce de baume volatil ; celles
>> des fleurs , qui ne ſont jamais ſi ſen-
» ſibles qu'au lever de l'aurore , font
>> autant de cauſes qui donnent à ceux
» qui jouiffent de l'air de la campagne
>> dans ces différentes circonstances un
>> principe de vie dont font abſolument
>> privés ceux qui ne humentjamais qu'un
>> air de chambre , que l'attention à le
>> renouvellerempêche d'être malfaiſant ,
• mais qui n'a rien de ſalutaire ; qui ſuf
JUILLET. 1770. 117
> fit à la vie , mais non pas à la parfaite
» ſanté. «
L'auteur , après avoir parlé du mouvement
& du repos , s'étend ſur les effets
des paſſions . L'Empereur Nerva périt
d'un accès de colere contre unde ſes officiers
. L'Empereur Valentinien ayant
appris la nouvelle d'une incurfion des
Sarmates dans l'Illyrie , entra dans une ſi
grande fureur , qu'au moment où il ménaçoit
toute cette Nation d'une deftruction
entière , il fut attaqué d'un regorgement
de ſang , dans lequel il rendit le
dernier foupir. Adraſte mourut au retour
du ſiége de Thèbes , en apprenant la
mort de fon fils . La nouvelle de celle da
Prince Noir , tua Edouard III . ſon père.
La fille de Céſar & l'Impératrice Iréne
furent frappées de mort , en apprenant
latriſte deſtinée de Pompée &de l'Empereur
Philippes , leurs maris. Antigone
Ephiphanes perdit promptement la vie
par le chagrin d'avoir été battu. Quand
les trois fils de Diagore vinrent poſer ſur
ſa tête les couronnes qu'ils avoient remportées
aux jeux olympiques , il expira
fur le champ de plaiſir. On a aſſuré que
les applaudiſſemens prodigués à une tragédie
de Sophocle & à une comédie de
11S MERCURE DE FRANCE.
Philippides , déjà vieux l'un & l'autre ,
leur occaſionnerent à tous deux une joie
mortelle. Alonzo Pinçon mourut de chagrin
, de ce qu'on n'avoit pas voulu le
recevoir à la cour d'Eſpagne avant Chriftophe
Colomb , après la découverte de
l'Amérique. Le Capitaine Munk , habile
navigateur , fut fi mal traité par le Roi
de Dannemark , comme il prenoit congé
pour s'embarquer , qu'il expira de douleur.
Un Magiſtrat Suiffe tomba mort aux
pieds d'un concurrent qui venoit de l'emporter
ſur lui. Undes plus célèbres Profeſſeurs
que l'Allemagne ait eus dans ce
fiécle , ne put réſiſter auchagrin d'avoir
reçu , pour le pas , un affront de la part
d'un de ſes collégues.Ces paſſions excefſives
ne font pas très-communes ; mais
ces exemples ne prouvent pas moins combienelles
ontde force , & combien leurs
effets font funeſtes. Cette ſucceſſion continuelle
de frayeurs qui jettent , pour des
riens , dans des états violens une multitude
de femmes , dérangent certainement
tout - à- fait leur économie animale.
Les deux articles ſuivant roulent fur
le fommeil & la veille , les ſécrétions &
les excrétions. L'auteur expoſe ici comJUILLET.
1770. 119
bien les habillemens deſtinés à favorifer la
tranſpiration, nuifent au contraire àla fan.
tédesgensdu monde, fur-tout en ce qu'ils
fontl'effet d'une ligature très ferrée , dans
tous les endroits où ilimportetoit que la
circulation fût plus libre. L'on ſçait combien
les corps baleinés ont détruit de
tailles & de ſantés. La tranſpiration eſt
arrêtée à la tête par un maſtic gras & farineux
qui en bouche les pores. Plempius
adepuis long- tems averti que l'uſage fréquent
de l'éventail rendoit la tête chaude
& péſante. M. Tiffot croit qu'il eſt la
cauſe de beaucoup de maux d'yeux , de
nez & de dents , & de beaucoup d'éruptions
dartreuſes .
Il décrit , dans l'article ſuivant, les maladies
les plus fréquentes des gens du
monde. La première , c'eſt cette ſenſibilité
à toutes les impreſſions de l'air , qui
fait que toutes ſes variations incommodent,
« L'homme foible , au fond de fon
>> alcove , est sûr que c'eſt le vent du
>> nord qui règne ; une infomnie , un
>> malaiſe général , des douleurs univer
>>ſelles le lui apprennent , pendant que
>> ſon fermier qui a déjà été pluſieurs
>> heures en plein air , a de la peine à en
» décider. Les brouillards lui donnent la
120 MERCURE DE FRANCE.
- migraine ; les tems pluvieux l'oppref
>> fent , lui ôtent l'appétit , l'énervent ,
» le rendent malheureux ; les tems froids
> le font touſſer , lui donnent des coli-
> ques , des crachemens de ſang ( aux
» femmes des ſuppreffions ) le rendent
>> irafcible , emporté , incommode à vi-
>> vre ; & l'on ſe rappelle que le Chan-
>> celier de Chiverniprédit au Préſident de
>> Thou , que ſi le Duc deGuiſe irtitoit
>> l'eſprit d'Henri III. pendant la gêlée
>> qui le rendoit preſque furieux , il le
> feroit expédier ſans forme de procès. >>>
M. Boyle nous a conſervé l'hiſtoire d'une
femme de la cour de Londres , qui étoit
ſi ſenſible , qu'elle jugeoit d'abord ſi les
perſonnes qui entroient chez elle avoient
paflé dans des quartiers où il y eût beaucoup
de neige : leur approche irritoit ſes
nerfs& la faifoit fouffrir. M. Tiffot paſſe
enſuite au détail de pluſieurs autres maladies
; les migraines , la goutte , les
maladies des poumons, de l'eſtomac , des
inteſtins , desnerfs , les obſtructions , &c .
L'article IX. préſente des remèdes généraux
, c'est- à-dire , des leçons générales
de conduite. Qualités , vertus , agrémens ,
charmes , tout eſt détruit par une mauvaiſe
ſanté. ;
II
JUILLET. 1770. 121
Ha tout , il a l'art de plaire;
Mais il n'a rien , s'il ne digère.
M. de V.
Les deux derniers articles renferment
des moyens généraux de remédier aux
principales maladies , & des obſervations
fur les traitemens des maladies particulieres.
M. Tiffot n'a prérendudonner ici qu'un
eſſai : c'eſt , dit - il , aux Médecins qui
auront vieilli dans descours nombreuſes
&dans de très-grandes villes , à réunir
une plus grande quantité d'obſervations
dedérail. « C'eſt proprement au navi-
> vigateur qui s'eſt trouvé au centre de
» la tempête à la décrire , il en a bien
» mieux vûtousles tourbillons que celui,
» qui , étant à quelque diſtance de ce
>> point , n'a pas été à même de l'obſerver
» auffi completement. Eſt - ce qu'en vi-
>> vant ſur des mers toujours agitées , on
• ſe familiariſeroit affez avec les orages ,
» pour ne plus les regarder comme un
» mal ? » Cet efſai faitbien regreter que
M. Tillot ne rempliſſe pas lui- même le
plandu grand ouvrage qu'il a tracé.
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
La Sophonisbe de Mairet , réparée à neuf.
A Paris , chez la veuve Duchefne ,
libraire , rue St. Jacques , au Temple
du Goût.
L'éditeur de la nouvelle Sophonisbe ,
dit dans une épître dédicatoire à M. le
Duc de la Valliere. Tout ce qui regarde
>> l'hiſtoire du théâtre vous appartient ,
>> aprés l'honneur que vous avez fait à
د
la littérature Françaiſe , de préſider à
>> l'hiſtoire du théâtre la plus complette.
» Le manufcrit de la pièce qui vous eſt
>> dédiée vous manquair. Il vient de M.
» Lantin , auteur de pluſieurs poëmes
>> finguliers , qui n'ont pas été imprimés ;
>>maisque les littérateurs confervent dans
> leurs porte- feuilles ..... Ce n'eſt pas
>> que M. Lantin en ranimant la So-
>> phonisbe , lui ait laiſſé tous ſes traits ;
>> mais enfin le fonds eſt entiérement
>> conſervé. On y voit l'ancien amour de
> Maſſiniſſe &de la veuve de Siphax ; la
>> lettre écrite par cette Carthaginoiſe à
» Maſſiniſſe ; la douleur de Siphax ; ſa
>> mort; tout le caractère de Scipion ; la
→ même catastrophe , & fur tout , point
>> d'épiſode ; point de rivale de Sopho-
>> nisbe ; point d'amour étranger dans la
pièce.>>
JUILLET. 1770. 12 ;
L'éditeur ajoute , vers la fin de ſa dédicace
: « Nous avons des jeunes gens
>> qui font très-bien des vers ſur des ſu-
>>jets affez inutiles. Ne pourroit- on pas
>> employer leurs talens à foutenir l'hon-
>> neur du théâtre Français , en corri-
>> geant Agéſilas , Attila, Suréna , Othon ,
>> Pulchérie , Pertharite , Edipe , Mé-
» dée Dom Sanche d'Arragon , la
» Toiſon d'Or , Andromède .... Il n'y
» a pas , juſqu'à Théodore , qui ne pût
>> être retouchée avec ſuccès , en retran-
> chant la proſtitution >>
,
Il nous eſt impoſſible d'être de l'avis
de l'éditeur ſur ce conſeil qu'il donne
aux jeunes gens qui font très-bien des
vers. Ils ne pourroient pas faire un plus
malheureux uſage de leurs talens. L'éditeur
ne parleroit pas ainſi , s'il s'étoit
ſouvenu de ce que dit M. de Voltaire
dans le commentaire de Corneille fur
toutes ces mêmes pièces que nous venons
de citer ; non - ſeulement il fait
ſentir la foibleſſe de l'exécution , mais il
convient qu'il eſt impoſſible de choiſir
plus mal ſes ſujets ; & en effet Agéſilas ,
Attila , Suréna , Othon , Pulchérie , n'ont
pas même l'apparence du genre tragique.
Comment rémanier des ſujets de tra-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
gédie , qui ne font pasdes ſujets de tragédie
? Racine lui - même , dit M. de
Voltaire en parlant d'Othon , autoit
échoué dans un ſujet pareil. Qui ſe croira
plus habile que Racine ? Il eſt pollible
fans doute qu'un homme de génie arrange
une action tragique avec le nom d'Attila
, de Suréna , de Pulchérie , parce
qu'on peut attribuet ce que l'on veut à
des perſonnages auffi peu connus ; mais
alors il n'aura rien de commun avec les
pièces de Corneille ,&dans ce cas il fera
mieux de ne pas prendre des noms aufli
diſgraciés . Quant à la Médée , celle de
Longepierre eſt au théâtre , & le ſujet ne
vaut pas la peine d'être traité de nouveau.
Edipe, n'a pu être mis que par mégarde
dans la liſte des piéces que l'éditeur veut
qu'on refaſſe , ou bien il faudroit croire
qu'il ne parle pas férieuſement , & on eſt
tenté de l'imaginer , quand il dit que
Théodore pourroit être retouchée avec
fuccès. Certe efſpérance ne ſéduira perfonne.
Androméde & la Toiſon d'or font
des ſujets d'opéra .
Celui de Sophoniſbe eſt ſi connu que
nous ne croyons pas devoir en faire l'analyſe.
Nous rapporterons les plus beaux
morceaux. Après la mort de Siphax qui
JUILLET. 1770. 125
eſt tué au premier acte dans l'affaut donné
par Maffiniffe à la ville de Cirthe ;
après l'entrevue de ce même Maffiniffe
avec Sophoniſbe au ſecond acte , ce prince
paroît à l'ouverture du troifiéme acte
avec Lélie , lieutenant de Scipion : tous
deux font affis .
LELIE.
Votreame impatiente étoit trop allarmée
Desbruits qu'a répandus l'aveugle renommée.
Qu'importe un vain diſcours du ſoldat répété ,
Dans le ſein de l'ivreſſe & de l'oiſiveté !
Laiſſons parler le peuple , il ne peut rien connaî
tre ,
Il veut percer en vain les ſecrets de ſon maître ,
Etceux de Scipion, dans ſon ſein retenus ,
Seigneur,, avant le tems ne fontjamais connus.
MASSINISSE .
Quelquefois un bruit fourd annonce un grand
orage.
Tout aveugle qu'il eſt , le peuple le préſage.
Rien n'eſt à dédaigner: les publiques rameurs ,
Souvent aux ſouverains annoncent leurs malheurs.
•
De la reine , Seigneur , vous ne me parlez pas.
נ
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
LÉLIE.
Je parle d'Annibal , Sophonisbe eſt ſa niece.
C'eſt vous en dire affez :
MASSINISSE.
Ecoutez , le tems preffe.
Je veux une réponſe & ſavoir à l'inſtant
Si fur mes prifonniers votre pouvoir s'étend..
LÉLIE.
Lieutenant du conful ,je n'ai point ſa puiſſance ;.
Mais ſi vous demandez , Seigneur , ce que je
penſe
Sur le fort des vaincus , fur la loi du combat;
Je crois que leur deſtin n'appartient qu'au ſénat..
MASSINISSE.
Au fénat ! & qui ſuis-je?
LELIE.
Un allié , ſansdoute,
UnRoi digne de nous, qu'on aime & qu'on écoute,
Que Rome favoriſe , & qui doit accorder
Tout ce que le ſénat a droit de demander,
C'eſt au ſeul Scipion de faire le partage ,
Il récompenfera votre noble courage ,
Seigneur , & c'eſt à vous de recevoir ſes loix ,
Puiſqu'il eſt notre chef & qu'il commande aux
Rois.
JUILLET. 1770 . 127
MASSINISSE .
Je l'ignorois Lélie , & ma condeſcendance
N'avoit point reconnu tant de prééminence.
Je penſois être égal à ce grand citoyen ,
Et j'ai cru que mon nom pouvoit valoir le fien.
Je ne m'attendois pas qu'il s'expliquât en maître .
J'ai d'autres intérêts & plus preſſans peut- être
:
Que ceux de diſputer du rang des ſouverains ,
Et d'oppoſer l'orgueil à l'orgueil des Romainsy
Répondez. Ofe-t- il diſpøler de la Reine ?
:
Il le døic.
LÉLIE.
MASSINISSE,
Lui!
: •
LE'LIE.
Seigneur , qui vous a donc changé ?
Quoi ! vous feriez trahi , quand vous êres vengé !
J'ignore fi la Reine , en triomphe menée ,
Au char de Scipion doit paroître enchaînée.
Mais en perdrions -nous votre utile amitié
C'eſt pour une captive avoir trop de pitié .
MASSINISSE.
Que je la plaigne ou non , je veux qu'on la ref
pecte.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
La foi romaine enfin me devient trop ſuſpecte.
De ma protection tout Numide honoré ,
En quelque rang qu'il ſoit , doit vous être lacré ;
Et vous infulteriez une femme , une Reine !
Vous oferiez charger de votre indigne chaîne
Les mains , les mêmes mains que je viens d'affranchir!
LELIE.
Parlez à Scipion , vous pourrez le fléchir.
MASSINISSE .
Le fléchir ! apprenez qu'il eſt une autre voie
De priver les Romains de leur injuſte proie.
Il eſt des droits plus ſaints ; Sophonisbe aujourd'hui
,
Seigneur , ne dépendra ni de vous ni de lui.
Je l'eſpére du moins.
LELIE .
Tout ce queje peux dire ,
C'eſt que nous ſoutiendrons les droits de notre
empire ,
Et vous ne voudrez pas pour des caprices vains
Vous priver des bontés qu'ont pour vous les Romains.
Croyez-moi , le ſénat ne fait pointd'injuſtices.
Il a d'un digne prix reconnu vos ſervices ,
Il vous chérit encor ; mais craignez qu'un refus
Ne vous attire ici des ordres abfolus .
JUILLET . 1770. 129
Cette ſcène eſt ſupérieurement traitée.
Maffinifle , néceſſairement ſubjugué par
la grandeur romaine , ſe ſoutient autant
qu'il eſt poſſible par la hauteur impétueuſe
d'un amant & d'un jeune Roi , & le
ſage Lélie ne fait parler le pouvoir fuprême
qu'avec la modeftie tranquille qui
convient à fon caractere.On fent que c'eſt
un maître qui parle , mais un maître qui
ne veut ni braver ni infulter. Ily a beaucoup
d'art à adoucir ainſi ce que la conduite
des Romains peut avoir d'odieux à
l'égard de Maffiniſſe. Ce prince , au fortirde
cette entrevue , épouſe Sophonisbe
& forme le projet de délivrer cette princeſſe
& la ville de Cirthe du pouvoir des
Romains & d'aller joindre Annibal. Tous
ces deſſeins font devinés & prévenus par
Lélie , & lorſque Maſſiniſſe , au 4º acte ,
pouffé à bout par ce lieutenant Romain ,
tire l'épée contre lui , Lélie le fait défarmer
par ſes ſoldats , & les Numides de
Maffiniffe , fur leſquels il comptoit , ſe
trouvent auffi déſarmés . Cet excès d'humiliation
où eſt réduit un roi tel que
Maſſiniſſe & le peu de précaution que
ſuppoſe de ſa part l'abandon général où
il ſe trouve le dégradent aux yeux du
ſpectateur , & pourroient faire un mau
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
vais effet au théâtre ; mais nous ne doutons
pas que le cinquiéme acte n'en fit un
très-grand & très beau. Mafinifle a feint
de céder à l'autorité de Scipion & aux
inftances de ſon amitié. Il doit lui remettre
Sophonisbe. Il paroît troublé&
chancelant,
Vous ne douterez plus de ma ſincérité .
La victime par vous fi long-tems defirée
S'eſt offerte elle-même... Elle vous eſt livrées.
Scipion , j'ai plus fait que je n'avois promis .
Tout eſt prêt .
SCIPION.
La raifon vous rend à vos amis..
Vous revenez à moi : pardonnez à Lélie
Cette lévérité qui pafle & qu'on oublie.
L'intérêt de l'état exigeoit nos rigueurs .
Rome y fera bientot ſuccéder ſes faveurs .
Pointde reſſentiment : goûtez l'honneur fuprême
D'avoir réparé tout en vous domptant vous-même.
MASSINISSE.
Epargnez-vous , Seigneur , un vain remercimens.
Il m'en coûte aſſez cher en cet affreux moment.
Il m'en coûte.-Ah ! grands dieux !
Ilse laiſſe tomberfur une banquette.
JUILLET. 1770. 131
LÉLIE.
Sa paſſion fatale
Dans ſon coeur combattu renaît par intervalle.
SCIPION à Maſſiniſſe , eu lui prenant.
la main.
Ceffez à vos regrets de vous abandonner.
Je conçois vos chagrins , je ſçais leur pardonner.
Je ſuis homme , Lélie .. il porte un coeur , il aime.
Je le plains . Calmez - vous .
MASSINISSE.
Je reviens à moi-même.
2 Dans ce trouble mortel qui m'avoit abattu
Dans ce mal paſſager , n'ai -je pas entendu
Que Scipion parloit & qu'il plaignoit un homme
Qui partagea la gloire & qui vainquit pour Rome?
SCIPION.
Tels font mes ſentimens : reprenez vos eſprits.
Rome de vos exploits doit payer tout le prix .
-Ne me regardez plus d'un oeil ſombre & farouche.
Croyez que votre état m'intéreſſe & me touche.
Maſſiniſſe , achevez cet effort généreux
Qui , de notre amitié , va reflerrer les noeuds.
Vous pleurez.
MASSINISSE.
Qui , moi ! -Non.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
SCIPION.
Ce regret qui vous prefle
N'eſt aux yeux d'un ami qu'un reſte de foiblefle
Que votre ame ſurmonte & que vous oublierez.
MASSINISSE.
Si vous avez un coeur , vous vous en ſouviendrez.
SCIPIΟ Ν.
Allons , conduiſez - moi dans la chambre prochaine
,
Où je devoisparoître aux regardsde la Reine.
Qu'elle accepte à la fin mes ſoins reſpectueux.
On ouvre la porte. Sophonisbe paroît étendue
fur une banquette , un poignard eft
enfoncé dansfonfein .
MASSINISSE.
Tiens , la voilà , perfide , elle eſt devant tes yeux.
La connois-tu ?
SCIPION.
Cruel!
SOPHONISBE à Maſſiniſſe.
Viens, que ta main chéric
Acheve de m'ôter ee fardeau de la vie.
JUILLET. 1770. 133
Digne époux , je meurs libre &je meurs dans tes
bras.
MASSINISSE.
Jevous la rends Romains , elle eſt à vous.
SCIPION .
Hélas!
Malheureux , qu'as-tu fait !
MASSINISSE.
Ses volontés , les miennes.
Sur ces bras tout ſanglans viens eſſayer tes chaî
nes.
Approche , où ſont ses fers ?
LÉLIE.
Oſpectacle d'horreur !
MASSINISSE .
Tu recules d'effroi ! que devient cegrand coeur ?
Monſtres , qui par mes mains avez commis mon
crime ,
Allez au capitole offrir votre victime .
Montrez à votre peuple , au tour d'elle empreſlé,
Cecoeur, cenoble coeur que vous avez percé.
Jouis de ce triomphe. Es- tu content , barbare?
Tuledoisà mes ſoins , c'est moi qui le prépare
Ai-je allez fatisfait ta triſte vanité ,
134 MERCURE DE FRANCE .
Et de tes jeux romains l'infame atrocité ?
Triomphe , Scipion ; fi les dieux qui m'entendent
Accordent les faveurs que les mourans demandent
,
Si , devançant les tems , le grand voile du fort
Se tire à nos regards au moment de la mort ,
Je vois dans l'avenir Sophonisbe yengée ;
Rome àfon tourfanglante , à ſon tour ſaccagée.
Expiant dans ſon ſang ſes triomphes affreux ,
Et le fer & l'opprobre accablant ſes neveux.
Je vois vingt nations , de toi- même ignorées ,
Que le Nord vomira des mers hiperborées ,
Dans votre indignefangvos temples renverfés ,
Ces temples qu'Annibal a du moins menacés;
Tous les vils deſcendans des Catons , des Emiles ,
Aux fers des étrangers tendant des bras ſerviles ,
Ton capitole en cendre & tes dieux pleins d'effroi
Détruits par des tyrans moins funeftes que toi.
Le poiſon que Maſſiniſſe a pris , agit
trop lentement à fon gré. Il tire le poignard
du fein de Sophoniſbe , ſe frappe
&tombe auprès d'elle .
Il y a de grandes beautés dans cette
nouvelle Sophonisbe Les caractéres y
paroiſſent traités par une main habile , &
le ſtyle décéle ſouvent un maître. A l'é
gard du ſujet il faut s'en rapporter à ce
que dit M. de Voltaire dans le comunens
JUILLET. 1770. 135
taire de Corneille. « Il eſt bien difficile
>> que le héros de la piéce ne ſoit pas avi-
>>li. Maffiniffe , obligé de voir ſa femme
>> menée en triomphe à Rome ou de la
>> faire périr pour la ſouſtraire à cette in-
>> famie , ne peut guere jouer qu'un rôle
» défagréable.
Zelmire , tragédie ; par M. de Belloi ,
citoyen de Calais ; nouv.édition , & c .
A Paris , chez la Veuve Duchefne, rue
St Jacques , au Temple du Goût .
Cette nouvelle édition , où se trouvent
les changemens que M. de Belloi a cru
devoir faire à fon ouvrage en différens
tems , eſt précédée d'une préface qui contient
des obfervations nouvellesfur les tragédies
de fituations , & en particulier fur
Zelmire. L'auteur prend la peine de répondre
à ceux qui condamnent , dit-il, le
genre des tragédies à fituations. Nous ne
croyons pas qu'il ait jamais exifté un écri.
vain affez inepte pour condamner le genre
des tragédies àfituations , c'eſt - à- dire le
genre tragique ; car on ne conçoit pas ce
que c'eſt qu'une tragédie ſans ſituation ;
& a quelqu'un avoit écrit de pareilles
inepties , M. de Belloi feroit bien bon
de lui répondre. Mais n'y a-t- il pas ici
136 MERCURE DE FRANCE.
-
du mal entendu ? N'auroit - on pas condamné
les ſituations forcées , amenées aux
dépens de la raiſon & de la vraiſemblance
, prolongées par des incidens qui ne
naiſſent point du ſujet , & qui dès - lors
font des machines étrangeres qui ne font
plus aucun effet, parce qu'on en voittrop
les refforts ? N'auroit on pas remarqué
qu'ordinairement les pièces de ce genre
font écrites d'un ſtyle déclamateur , parce
que quand les ſituations ne ſont pas naturelles
, le ſtyle ne l'eſt pas non plus ?
Toutes ces diſcuſſions pourroient mener
fort loin , & ceux à qui M. de Belloi croit
répondre & qu'il n'a pas entendus , qui
ont parlé du développement des paffions ,
& qui cependant n'ont pas borné les paffions
tragiques à l'amour,quoiqu'ils n'aient
cité que Zaïre & Andromaque , pourront
quelque jour s'expliquer davantage ; il
n'eſt pas toujours tems d'avoir raifon.
M. de Belloi parle des corrections qu'il
a faites à ſa piéce , & il faut l'entendre luimême
. Un moment heureux m'a éclai-
• ré. Le Public a vű avec plaiſir une ſitua-
> tion plus pathétique ſe développer par
> degrés ſans aucun effort pénible , &
produire un redoublement d'intérêt, en
>> laiffint même un repos au grand mou-
> vement de l'action , variété agréable
JUILLET. 1770. 137
> qui étoit néceſſaire dans mon 4º acte .»
M. de Belloi prouve enſuite que Zelmire
eſt précisément du même genre que
Mérope , la plus fimpie de nos tragédies
françoiſes. Il prouve que ses coups de
théâtre , loin de nuire au développement
des paffions & des caracteres , y contribuent
beaucoup . Il prouve que Thamnès devoit
être peint de profil , & que cela convenoit
d'autant mieux qu'il n'est que la cinquiémefigure
du tableau. Il répond à diverſes
critiques, même à celles qu'il pouvoit méprifer.
Aqui M. de Belloidaigne t- il répondre
? Ne ſçait- il pas qu'il y a desbarbouilleursde
papier qui font , à l'égard des gens
de lettres , ce que font , àl'égard de leurs
maîtres , les valets qui vivent à leurs dépens
, les pillent & les déchirent. *
Fables de la Fontaine .
Il nous manque une édition des fables
de la Fontaine. Celle que M. Coſte nous
en a donnée est imparfaite , parce qu'elle
ne nous fait connoître qu'une partie de
ce que le fabuliſte a puiſe dans Rabelais.
* Ces deux dernier extraits font de M. de la
Harpe.
138 MERCURE DE FRANCE.
Il paroît que la F... étoit plein du ro
man du curé de Meudon , & qu'il le ſçavoit
par coeur. Il ne fuffiroit point de
noter les endroits imités :il feroit encore
à propos de mettre le texte de Rabelais
fous les yeux du lecteur. D'ailleurs M.
Coſte a fait des notes où il n'en falloit
point , & il a oublié d'en faire où elles
étoient néceſſaires. Il tombe lui - même
dans le défaut qu'il reproche à un commentateur
des fables de la F. , dont les
notes , dit - il , font très- mal exprimées .
Le principal mérite de fon édition , c'eſt
de nous avoir donné le texte dans ſa premiere
pureté ,&de l'avoir purgé de pluſieurs
fautes qui s'y étoient introduites.
Quelques perſonnes auroient defiré qu'on
eût joint la fable latine à la fable françoiſe.
Le lecteur auroit eu le plaiſir de la
comparaifon.
Phédre a ſçû allier la fimplicité de la
narration avec toute la majeſté de la lan.
gue romaine. La Fontaine a le talent de
plaifanter , de badiner , de folâtrer même ,
fans ramper. Il s'eſt fait une langue qui
Jui eſt propre , & qui n'eſt qu'à lui . Phédre
a un ſtyle plus foutenu. C'eſt toujours
la même élégance & la même correction .
La Fontaine eſt moins pur. Ily a des négligences
, de mauvaiſes conſtructions ,
JUILLET. 1770. 139
des laconiſmes vicieux ; il péche contre
la langue , il donne dans le jargon . Le
grand nom qu'il s'étoit fait l'a gâté; & l'on
s'apperçoit aifément , en le lifant , qu'il
ne ſe met au-deſſus des regles que par la
grande confiance qu'il avoit en ſa réputation
; mais les fautes de la F. font le négligé
& le défordre d'une belle. Sa célébrité
n'eſt point fondée ſur le préjugé ,
comme celle de quelques autres poëtes ,
qu'on loue par écho &par imitation . Il
ne doit rien au caprice ni à l'engouement
irréfléchi d'un public prévenu. La F. fera
le poëte de tous les tems.
On lit peu Rabelais aujourd'hui ; mais
autrefois on en faifoit une étude ſérieuſe.
Son livre faiſoit une partie de la littérature.
On ne l'appeloit point autrement
que le livre . Avez- vous lu l'auteur , diſoir
le cardinal du Perron aux jeunes littérateurs
? Sarraſin étoit cité comme un de
ceux qui poſſédoient le mieux leur Rabelais
. La F. l'avoit beaucoup lu ; & pour
bien l'entendre , il faut connoître Rabelais.
LIVRE 1. FABLE 1. La Cigale & la
Fourmi.
..
Que faifiez- vous au tems chaud ,
140 MERCURE DE FRANCE.
Dit-elle à cette emprunteuſe ?
Nuit & jour à tout venant
Je chantois , ne vous déploiſe.
Ce ne vous déplaiſe n'eſt point le langage
d'une emprunteuſe ; mais c'eſt une
expreflion de Rabelais.
Sentez- vous importunément en voſtre
corps les aiguillons de la chair ? (dit le
Pere Hyppotadée à Panurge . ) Bien fort ,
(répond Panutge ) ne vous defplaiſe, mon
pere : liv . 3. ch. 30 .
Deleurs crottes, mais qu'il ne vous defplaiſe
) les médecins de nos pays guériffent
78 eſpéces de maladies . Ib .. c. 7 .
Aufoir Panurge diſt àEditue : Seigneur,
ne vous desplaiſe , ſi je vous racompte une
hiſtoire jolie. 1. s , c. 7 .
FABLE 2. Le Corbeau & le Renard.
Hébonjour , Monfieur du Corbeau .
Rabelais dit auſſi d'après d'autres,Monfleur
de l'Ours , Monfieur du Roi , Monſieur
duPape.
FABLE 4. Les deux Mulets.
•
Sur le mulet du Fiſc une troupe ſe jette ,
Le faifit au frein& l'arréte.
JUILLET.
1770. 141
Arrête , qui me avecjete , eſt une
prononciation Picarde. Les Picards font
brefs pluſieurs mots qui doivent le prononcer
longs. J'ai connu à Laon un juge
qui écrivoit requête , comme on écrit raquette.
Il y a encore quelques autres Picardiſmes
dans la F...
FABLE S. Le Loup & le Chien.
Vos pareils y font miférables ,
Cancres , heres&pauvres diables.
On dit ordinairement un pauvre here.
Et R. n'a dit qu'une feute fois , fi je ne
me trompe , here ſans adjectif. C'eſt au
chap. 54. du Liv. 1. haire , cagots , capharts
empentouffles.
Il écrivoit mal , haire , au lieu de here ,
de l'Allemand Herr , ou plutôt , du latin
herus.
: :
Moyenant quoi , votre ſalaire
Sera force reliefs de toutes les façons.
L. 4. c. 30. Je vous envoyerai du rillé
ſuivant les éditions de 1547 & 1553 , die
le Commentateur de Rabelais , R. a
écrit , rillé. Mais ce mot eſt une corrup
142 MERCURE DE FRANCE.
tion de relief, comme on lit dans les nouvelles
éditions , conformément aux trois
de Lyon & à celle de 1596. Perceforeſt
vol. 2. c. 100. les reliefs .
goufte & favoure la plaiſance .
ou , rallias , à la Parifienne , eſt un vieux
......
...
dont je
relief,
mot , qui ſignifie proprement les mêts
qu'on ôte de deſſus une table pour les relever
par d'autres. Villon dans ſon grand
Testament.
• • Tartres , flans & goyeres ,
Et grant rallias à minuict.
Cela ne s'accorde point avec nos dictionnaires
, qui entendent par reliefs les
reſtes d'un repas.
FABLE IZ . La Colombe & la Fourmi.
La colombe l'entend , part & tire de long.
Tirons vie de long. Rab. L. 4. 66.
Termes de marine , dit le Commentateur
, pour dire , paſſons chemin , tirons
En Languedoc on dit auſſi ,
tirer vied long , pour paffer chemin ; de
l'Italien andar via , qui ſignifie la même
chofe.
outre. ....
JUILLET. 1770 . 143
FABLE 13. Les Voleurs & l'Ane.
•
Arrive un troifiéme larron
Qui ſaiſit maître Aliboron .
Maître Aliboron , nom burleſque qu'on
donne à l'aſne , dit M. Coſte. Mais cette
note n'apprend rien .
Que diable , diſt Panurge , veult prétendre
ce Maître aliborum ? L. 3. 21 .
Sur quoile Commentateur de R. a cette
remarque .
Menage a écrit Aliborum ; & c'eſt
comme ce mot s'écrivoit anciennement.
FABLE 14. Simonide préſervé par les
Dieux.
:
Il n'étoit fils de bonne mere ,
.
Qui les payant à qui mieux mieux ,
Pour ſes ancêtres n'en fit faire.
Point n'étoitfils de bonne mere réputé ,
qui dedans ne jectaſt ce que avoit de
fingulier . R. L. 4.
Il n'estoit fils de bonne mere , qui ne
perdiſt la coingnée. Nouv. Prol. du L. 4.
144 MERCURE DE FRANCE.
1
FABLE 16. La Mort & le Bucheron.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous ſommes.
Plutôt mourir quesouffrir ,
C'eſt la deviſe des hommes .
Ou fouffrir , ou mourir ; c'étoit la déviſe
de Ste. Thereſe ; & je crois que la
F. avoit en vue cette fentence .
FABLE. 18. Le Renard & la Cigogne.
•
Compere le Renard ſe mit un jour en frais.
Et ce diſant ( le Lion) apperceut ung
Regnard , lequel il appela diſant , compere
Regnard , hau , ça , ça , & pour
cauſe.
FABLE 21. Les Frelons & les mouches à
miel.
N'a- t'il point aſſez léché l'Ours ?
Leché l'ours : expreſſion proverbiale ,
pour dire , fuccé , exténué les parties en
prolongeant
JUILLET. 1770. 145
prolongeant les procès. Note de l'Edtretur
Je ne crois pas qu'un jeune homme
qui lit cette note , en ſoit plus inftruit.
Mais pour entendre la fable , il faut lire
Pantagruel , L. 3.40.1
C'eſt pourquoi ( dit Bridoye) comme
vous autres , Meſſieurs , je tempériſe
attendant la maturité du procès , & fa
perfection en tous membres : ce font
efcriptures & facs.... Ung procès à fa
naiſſance premiere me ſemble ( comme
à vous autres , Meſſieurs , ) informe &
imparfait. Comme ung ours naiſſant n'ha
pieds , ne mains , peau , poil , ne tête ;
ce n'eſt qu'une pièce de chair , rude &
informe. L'ourſe , à force de lécher , la
met en perfection des membres... Aina
voy-je ( comme vous autres , Meſſieurs , )
naiſtre les procès à leurs commencemens
informes & ſans membres. Ils n'ont
qu'une pièce ou deux : c'eſt pour lors une
laide beſte. Mais lorſqu'ils font bien entaſſez
, enchaſſfez & embarraſſez , on les
peut vraiment dite membres & formez ,
carforma dat effe rei , &c.
Ce que R. dit de l'ours , d'après Arif
tote &Pline , n'eſt point vrai.
2
:
II. Vol. G
145 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
Le famedi , 23 Juin , l'Académie tint
une ſéance publique pour la réception de
M. de St Lambert. Le diſcours du recipiendaire
, en prenant poſſeſſion de cette
placehonorable , fut digne des titres qu'il
y apportoit. Il jette un coup-d'oeil rapide
fur T'hiſtoire littéraire , & il marque chaque
époque par des traits caractériſtiques
pleins de vérité& d'énergie. Son ſtyle eſt
plein, noble & ferré. Au furplus tout ce
qu'on peut dire de la maniere d'un auteur
fert moins à le faire connoître que
la lecture de dix lignes de lui. Ecoutons
l'éloquent académicien .
Chez des peuples barbares , c'eſt-à-
» dire qui obéiſſent à de mauvaiſes loix ,
>leshommes font partagés endeux claf-
» fes, celle des eſclaves & celle des ty-
>> rans. Les uns font abrutis ſous le poids
» de leurs fers & les autres font endurcis
>> par l'habitude d'opprimer. Ceux - là
>> manquent de l'énergie qui donne de la
> force aux ouvrages ; & ceux- ci du ſen,
>> timent qui en fait le charme. Les uns
* ne font pas dignes de chercher , & les
JUILLET. 1770. 147
autres d'entendre la vérité. S'il naît
>> chez ce peuple un homme de génie , le
>> defir d'être utile n'élève pas fon coeur.
» L'eſpérance de la gloire n'étend pas ſes
vues. Elles font bornées comme ſes
> deſſeins. Il remplace les vraies beautés
> par des ornemens de fantaiſie , parce
>> qu'il ignore la belle nature , qui n'eſt
>> ſentie ni des eſclaves ni des tyrans.
L'orateur conſidére le goût ſous un afpect
moral , & cette maniere d'appercevoir
eſt très- neuve & très-philofophique.
" Répandre le bon goût , Meſſieurs ,
> c'eſt apprendre à l'homme à ſentir ſa
» perfection & à l'augmenter. C'eſt lui
» apprendre à jouirdes plaiſirs qui élèvent
>>l'ame & à dédaigner ceux qui l'abaif-
>> fent ; & combien la perfectiondu goût
>> ne demande-telle pas la connoiffance
» de l'homme , de ſes paſſions , des cau-
>> ſes de ſes plaiſirs . Combien le bon goût
>> ne tient- il pas à l'amour de l'ordre& au
ſentiment délicat de la décence ! for-
>> mer le goût , c'eſt éclairer l'eſprit , c'eſt
>»> épurer les moeurs, c'eſt diſpoſer les na-
» tions à ſe pénétrer des ſentimens ver-
>>tueux répandus dans les ouvrages du
génie. Les lumieresde l'académie&les
>> premiers eſſais de Corneille préparoient
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
>> aux grandes beautés de Corneille mê-
>> me & aux chefs - d'oeuvre de fon rival .
>>La France fut digne d'applaudir Andro-
>> maque & Cinna , & de jouir des plai-
>> firs élégans & nobles qu'on lui donnoit
>> dans tous les gentes. Fénelon inſpiroit
>> aux maîtres du monde la ſimplicité des
>> moeurs , l'humanité & la justice. Def-
>> préaux & la Bruyere rendoient ridicules
le mauvais goût & les travers de
>> tous les tems. Moliere , avec plus de
>> force& de philoſophie, pourſuivoit les
>> vices & les défauts que ne puniffent
point les loix. La Fontaine , poëte ,
>> dont la lecture commence l'éducation ,
charme l'âge raiſonnable & amuſe la
>> vieillette; la Fontaine , dans ſes fables,
>> onoit des graces les plus aimables la
> vertu & le bon fens. Dans des genres
>> moins auſteres on vit une réſerve , des
>>bienséances , une délicareſſe que les
>>étrangers ignorent, que les anciens n'ont,
>> pas connue & qui prouve le reſpect
pour les moeurs dans les momens mê-
>>mes de l'égarement, »
Certainement il n'eſt pas poſſible de
faire parler laraiſon avec plus d'élégance
& de goût. Voilà le ſtyle des ouvrages
qu'on relit.
i
L'auteur rappelle en peu de mors àl'aJUILLET.
1770. 149
cadémie, les membres illuſtres & les ouvrages
immortels dont elles'honore..
«Nous avons fur l'entendement hu-
>> main des mots&des ſyſtêines , & l'un
>> de vous nous en a donné l'analyſe ....
>> Vous avez vû dans un diſcours queBa-
>> con eût admiré, l'origine des ſciences ,
>> la chaîne qui les lie , le caractere de
>> chacune d'elles , les avantages qu'elle
>> procure , le génie qu'elle demande.
>>Vous avez aimé ce guide du gente hu-
>> main , ce légiſlateur des hommes , cité
>> aujourd'hui dans les aſſemblées des
>> peuples libres & dans les conſeils des
>>Rois , & de qui les uns &les autres pen-
>> vent apprendre leurs droits & leurs de-
>> voirs. Vous admirez , vous aimez le
>> plus grand poëte de ce fiécle; il doit
>> votre hommage & celui des nations à
>> l'harmonie & à Péloquence de fes vers,
>>mais plus encore à ſa philofophie & an
>>talent divin d'inſpirer cette humanité
» qui , à meſure que leshommes s'éclai-
>> rent, devient la premiere des vertus. »
M. de St Lambert relève la dignité des
lettres en traçant le portraitdeleurs amis
&de leurs ennemis. C'eſt par ce beau
morceau que nous terminerons l'extrait
de ce difcours , l'un des meilleurs qu'on
ait prononcés à l'académie.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
« C'eſt ici la contrée ou les Pythagores
>>voyagent pour s'inſtruire. C'eſt ici l'A-
> thènes ou veulent être loués les Alexan-
>>>dres. Les ſouverains amis des hommes,
>>les jeunes princes qui ſe diſpoſent à les
>> imiter , les miniſtres qui veulent le
>> bien , les grands , les magiſtrats qui
>> méritent l'eſtime univerſelle , voilà les
>> hommes qui vous aiment. Ceux qui
>> peuvent craindre que vous ne déchi-
>>>riez le voile qui couvre des abus aux-
>> quels ils doivent leur existence ; les oi-
>> ſeaux de nuit qui veulent pourſuivte
>>leur proie dans les ténébres , l'envie dé-
>> corée&puiſſante , la vanité s'indignant
>> que des titres foient éclipfés par la
>>gloire , des grands qui craignent d'entendre
la voix de la poſtérité , des lit-
>> térateurs obfcurs qui veulent profaner
>> le temple où l'on ne reçoit point leurs
>>>hommages ; des eſprits ſecs,incapables
>> de fentir les charmes que l'harmonie &
>> les graces prêtent à la vérité , des hom-
>> mes qui ſemblent ſe dévouer à la haine
>> du vrai&du beau ; tous ceux enfin qui,
>> par état , par caractere & par circonf-
>> tance font les ennemis du genre humain
, voilà vos ennemis. »
La réponſe de M. l'ancien évêque de
Limoges qui recevoit le nouvel académiJUILLET.
1770. 151
cien , eſt d'un ton ſage & intéreſſant. II
commence par rappeler l'auguſte mariage
dont la France a vu le fpectacle avec
tant d'allégreſſe & avec des eſpérances fi
flatteuſes . Il paie enſuite à la mémoire de
M. l'Abbé Trublet un juſte tribut d'éloges.
Il le loue fur- tout " de cette liaiſon
>>>intime & conftante avec un homme
» célèbre qui , ayant vécu prèsd'un ſiècle,
>> en a illuſtré deux.»
M. le Ducde Nivernois lut enfuite des
fables charmantes qui furent applaudies
avec tranſport. La lecture du fecond
chant d'un poëme ſur le Génie , ouvrage
de M. de St Lambert , qui écrit enprofe
& en vers avec la même ſupériorité, termina
cette ſéance , l'une des plus intéreſfantes
qui ſe ſoient tenues dans le ſanctuaire
des arts , des talens & du génie .
38
SPECTACLES.
S
OPERA.
Le vendredi , 6. Juillet , l'Académie
royale de muſique a remplacé ZAIDE par
des Fragmens compofés du Prologue des
Indes galantes , paroles de Fuzelier , mufique
deRameau.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
De la paſtorale d'Hilas & Zélis ,des
caracteres de la Folie , muſique de M. de
Buri , ſurintendant de la muſique du
Roi.
Et de l'acte de la Danse , des talens lyriques
dont la muſique eſt de Rameau.
Le ſujet du prologue eſt Hébé , déefle
de la Jeuneſſe , qui invite les amans à
venir commencer les jeux brillans de
Terpſicore ; Bellone les engage au contraire
à fuivre la gloire & à mériter des
lauriers. L'ardente jeuneſſe ſe range fous
les drapeaux de la déeſſe de la guerre.
Hébé chante :
*
"Pour remplacer les coeurs que vous ravit Bel-
1
>> lone ,
>>>Fils de Venus , lancez vos traits les plus cer-
>>tains,
201 2
>>Conduiſez les plaiſirs dans les climats lointains
>>Quandl'Europe les abandonne. »
Les chants légers d'Hébé &de ſa ſuite
contraſtent très bien avec les chants guerriers
de Bellone. Mlle Roſalie a été trèsapplaudie
dans le rôle d'Hébé , dont elle
exprime la gaîté avec autant de ſuccès
qu'elle peint le ſentiment. Cette jeune
actrice a une voix flexible qu'elle conduit
avec goût ,& qui ſe prête àtous les gena
JUILLET. 1770. 133
res . Ses ſuccès& ſes progrès prouvent fon
zèle pour mériter les fuffrages du Public.
Le rôle de Bellone a étébien rendu par
M. Caffaignade . Le ballet de ce prologue
eſt de la compoſition de M. Veftris & a
fait plaiſir. On a revu M. d'Auberval &
Mlle Pelin danſer le pas de deux des Polonois
qui , lors de la derniere mife de
cet opéra , leur fit , comme aujourd'hui ,
beaucoup d'honneur. Mlle Dervieux ,
jeune danſeuſe de la plusgrande eſpérance
, y exécute une entrée où l'on remarque
qu'elle a heureuſement profité des
avis de l'habile maître ,M. Gardel , qui
prend ſoin de fes talens. :
La pastorale d'Hilas &Zélis a plu géné
ralement . Hilas , privé de la vue dès ſa
naiſſance , eſt aimé de la charmante Zélis.
Cette bergere implore l'Amour de lui
faire voir la lumiere.
L'AMOUR dits
« Zélis , un don fi précieux
:
1
>>Peut- être de ſon coeur vous ravira l'hommage:
२० >> Lorſque mille beautés paroîtront à ſes yeux
>>S>'il alloit devenir volage ?
1
ZELIS.
:
>>Ce feroit un malheur affreux
i
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
>>Mais au moins j'aurai l'avantage
>>De l'avoir rendu plus heureux. >>>
L'Amour le fait jouir de la clarté des
cieux. Hilas admire les beautés qui s'empreſſent
à lui plaire ; mais fon coeur eſt
fidèle àZélis; il la reconnoît & lui renouvelle
ſes fermens .
Quoique l'on ait été privé de M. & de
Mde Larrivée , les rôles de Zélis parMlle
Rofalie , & d'Hilas par M. Durand , ont
été chantés & joués avec intérêt & leus
ont mérité de juſtes applaudiflemens.
Mile de Châteauneuf a montré , dans le
rôle de l'Amour , des progrèsqui font bien
augurer de ſes talens & de l'utilité dont
elle peut être pour ce ſpectacle.. Les ballets
de cet acte ſont très- ingénieuſemens
compofés. Ilsont été accueillis avectranf.
port , & font honneur au génie pittorefque
de M. d'Auberval , auteur de ces danfes
, qui remplace heureufement le célèbre
M. Lani que ſon âge a obligé de
prendre du repos & de demander ſa retraite
. M. Gardel , admirable par la ſûreté
de fon art ; Mlle Heinel,par la fierté
& la beauté de ſes pas ; Mlle Affelin
par la vivacité & la préciſion de fadanſe,
ont développé dans différentes entrées
2
JUILLET. 1770. 155
les reſſources de leurs talens. Jamais la
danſe n'a été portée à un ſi haut degré de
perfection . On doit encourager Mlle Afſelinà
ſuivre principalement le genre qui
la raproche de Mde Gelin , le meilleur
modèle que l'on puiſſe ſe propoſer d'imiter.
Dans l'acte de la danſe , Mercure des
guifé en berger , tente la conquête d'une
bergere qui la charme ; il chante .
1
"Quedeplaiſir l'Amour m'apprête ;
Le plus aimable objet doit être la conquête , v
>> Qu'il mepromet dans ce hameau ;
>>Mais, pour jouir d'un triomphe ſi beau ,
>>M>ercure , comme undieu , ne veut pointy pa
froître.
CeDieu triomphe d'Eurilas ſon rival
&de Palemon , qui guide avec ſon hautbois
la danſe d'Eglé ; Mercure chante
l'air joué par le berger.
Tu veux avoir la préférence ,
Berger; au ſondeton hautbois ,
>>Crois- tu d'Eglé guider encor la danfer
<
Non , non , c'eſt le ſon de ma voix.
Graces , quittez Cythere ,
Venez fur ce gafon ;
.1
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
>> Pour danſer&pour plaire,
Venez , dema bergere ,
>>Prendre leçon,
1
२०
Eglé eſt ſenſible , & fait connoître fon
attachement. Mercure ſe déclare ; Terplicore
& les Nymphes , les Faunes &
les Silvains , viennent célébrer cette fête.
Mademoiselle Guimard chante & danſe
le rôle d'Eglé avec un charme qui tend
cet acte délicieux. M.le Gros dont la
voix eſt ſi brillante a reçu , dans Mercure
, des applandiſſemens dus à fes talens.
M. Callaignade a été bien accueilli
dans le rôle d'Eurilas , ainsi que M.
Dubois dans celui de Palemon , où
il joue du hautbois avec un ſuccès qui
répond à ſa réputation. Mlle Rofalie ſe
reproduit dans cet acte en bergere , &
y chante très-agréablement les airs dudivertiſſement.
Le baller de la compofition
de M. Veſtris a été très applaudi ; il
en a fupprimé avec raiſon un pas de trois
dans lequel Eglé devenant infidele à Mercure
, ſe difputoit un jeune Faune , épifode
qui étoit étranger& contraire à la
fable du Poëme ; ce Danfeur a páru luimême
avec avantage dans cet acte; Mile
JUILLET. 1770. 157
Pelin a très - bien répreſenté Terpſicore
dans la danſe .
Mile Davantois a débuté pour le chant
dans unMonologue de l'acte de la vuedu
ballet des ſens. On lui trouve du maintien
, & un bel organe .
1
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEs Comediens François ont remis au
théâtre , le lundi 25 Juin, la métamorphoſe
amoureuſe , Comedie en un acte ,
en proſe de le Grand. Cette piece eſt fort
gaie , par le comique d'intrigue & de fituation
, & l'eſt encore davantage par la
maniere trés-plaifante dont M. Préville
affecte les airs , l'habitude & les petites
mignardiſes d'une nourrice villageoiſe ,
dont il a pris le déguisement. M. Demontvel
, amant aimé , eſt ſous un habit
de femme de chambre . M. Bourette en
campagnard , & fous un accoutrement
ridicule , repréſente une bonne dupe qui
fait rire les ſpectateurs. Il y a dans cette
pièce un petit Criſpin parfaitement joué
par le fils d'Armand de 12 à 13 ans , qui
montre les plus grandes diſpoſitions pour
le genre dans lequel fon pere excelloit.
)
158 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE,
MLLE MENARD dont nous avons annoncé
les debuts qu'elle avoit interrompus
, vient de recevoir des applaudiffemens
qui ne l'ont point été dansles rôles
de Louiſe du Déferteur , de Liſe dans
On ne s'avifejamais de tout , de Rofe
dans Rofe & Colas , & dans pluſieurs
auttes qu'elle a rendus avec beaucoup
d'ame , de ſentiment & de verité ; ſa
figure intereffante , ſon jeu naturel , &
ſes graces touchantes , donneroient des
regrets au public , s'il craignoit que ces
débuts ne fuffent un eſſai paſſager de
ſes talens donr il abien connu le prix.
Dans la carriere des Arts , il y a pluſieurs
places, & il y a tant de moyensde plaire
aux amateurs que l'émulation ne doit pas
y exciter la jaloufie , ni armer la rivalité.
را 1
JUILLET. 1770. 159
ARTS.
GRAVURE.
I.
La Cire alliée avec l'huile , ou la peinture
à l'huile - cire .
Μ. LE Baron deTaubenheim,, qui emploie
utilement fes loiſirs pour le progrès
des arts , a fait de nouvelles recherches
fur les procédés de la peinture. Cet amateur
zélé a , par une étude refléchie & par
différentes expériences réitérées & difpendieuſes
, enchéri ſur les moyens donnés
par M. le comte de Caylus pourimiter
la peinture en cauſtique des anciens ,
ou du moins pour introduire la cire dans
la peinture. La nouvelle cire préparée a
été miſe à l'épreuve par M. Joſeph Fratrel
, avocat en parlement , ci- devant
peintre ordinaire en miniature de feu S..
M. le Roi de Pologne , duc de Lorraine
& de Bar , actuellement peintre de la
cour de S. A. S. E. Palatine. Toutes les
éxpériences faites à ce ſujet par M. Fratrel
font rapportées dans un vol. in - 8°.
imprimé à Manheim & dédié à S. A. S.
Charles - Théodore Comte Palatin du
160 MERCURE DE FRANCE.
Rhin *. Ces expériences font connoître les
avantages que l'on peut ſe promettre des
nouvelles découvertes de M. le baron de
Taubenheim. La cire préparée ſuivant fa
méthode ne retient rien de ſa froideur
ordinaire. Elle eft au contraire très - fouple
, très docile fous le pinceau. Elle donne
au tableau par fon union avec l'huile
unton matbien préférable auxluiſansde
l'huile. La cire d'ailleurs ne permettant
point aux couleurs de s'imbiber ou de s'évaporer
, doit conferver toute leur force
& empêcher le tableau de fe deſfécher &
par conféquent de s'écailler. M. Fratrel
affure que cette cire ne change rien au
ton des couleurs. Il faut voir dans fon
livre même les expériences qu'il a faites
à ce ſujet , & les avantages qui en réfultent.
Ces avantages dont M. Fratrel
promet de nous donner des preuves fatisfaiſantes
dans différens tableaux qu'il
vient d'exécuter à l'huile-cire , font affez
conſidérables pour porter les artiſtes à
faire l'eſſai de cette nouvelle façon de
peindre. La maniere d'employer la cire
eſt très - ſimple ; le peintre ayant préparé
fes couleurs à l'huile , y inférera de cette
cire une doſe à-peu près égale à celle de
*On trouve ce volume chez Lacombe, libraire,
rue Chriſtine ; prix 2 liv . 10 f. br.
JUILLET. 1770. 161
fes couleurs , & peindra comme à fon ordinaire.
On diſtribue au bureau des Journaux
, rue Chriftine , des boîtes de cette
cire toute préparée. Ces boîtes font chacune
de 24 livres , & à ce prix la doſe de
cire néceſſaire pour un grand tableau de
chevalet ne revient pas à plus de 2 liv .
I I.
PortraitsdeMgr le Dauphin&deMadame
la Dauphine , gravés par C. le Vafleur;
le premier d'après Charles Monnet ,
peintre du Roi , & le ſecond d'après
Franzinger. A Paris , chez l'Auteur ,
graveur du Roi &de L. M. Impériale
& Royale , rue des Mathurins , vis-àvis
celle desMaçons.
Les amateurs applaudiront au travail
d'un artiſte qui s'eſt principalement appliqué
à nous rendre plus reſſemblans des
portraits que tous les François s'empreffent
de ſe procurer. Chacun de ces portraits
eft vu des trois quarts , & renfermé
dansun ovale d'environ 8 pouces de haut
fur 6de large.
III.
Portrait de Madame la Dauphine , gravé
parHubert d'après le tableau du Sieur
162 MERCURE DE FRANCE.
d'Avene. A Paris , chez l'auteur , rue
d'Ecofle , vis-à-vis la petite porte de St
Hilaire , au premier , & chez Bourfier,
marchand de tableaux , rue des Carmes
Billetes. Prix 16 fols .
Ce portrait eſt le ſecond que M. Habert
vient de graver. Il eſt du même format
que le premier , mais la reſſemblance
eſt plus exacte , & les travaux de la gravure
ſont encore plus ſoignés. Le principal
objet de M. Hubert eſt de faire connoître
ſes talens au Public &de mériter de plus
enplus fon eſtime .
IV.
Le Baiser Napolitain , eſtampe d'environ
10 pouces de haut ſur 7 de large , gravée
par F. Flipart , d'après le tableau
de M. Carême , peintre du Roi. AParis
, chez Flipart , montagne Ste Gene
vieve , maiſon de M. Levié , marchand
orfévre.
Unejeune&aimable Napolitaine, toute
occupée de fon amant , lui envoie un
baiſer. Elle eſt ici repréſentée à mi- corps ,
&ſa phyſionomie a un caractere de viva .
cité qui la rend très- piquante. La gravure
a été traitée avec beaucoup de douceur&
d'agrément par M. Flipart.
JUILLET. 1770. 163
V.
L'Amour aiguifant ſes traits eſtampe
d'environ 14 pouces de haut fur 10 de
large , gravée par le Sr Leveſque d'après
le tableaude Pierre Jacques Cazes .
AParis , chez Leveſque , rue St Dominique
, au coin de la rue d'Enfer. Prix
1 liv. 16 f.
L'Amour debout & ayant quitté fon
bandeau , aiguiſe ſur la meule une de les
Aéches . On n'apperçoit point ſur ſa phyſionomie
, qui eſt fort douce & fort tranquile
, l'uſage malin qu'il en veut faire.
On lit au bas de l'eſtampe des vers françois
relatifs au fujet. La gravure en eft
agréable &foignée.
Une autre eſtampe en long , d'après
Abraham Diepenbeeck, diſciple de Rubens
, ſe diſtribue à la même adreſſe. Elle
repréſente Loth avec ſes deux filles .
MUSIQUE.
QuatreAriettes, à voixſeule &Symphonie,
dédiées à Madame la Marquiſe de
Montalambert , compoſées par fieur
164 MERCURE DE FRANCE.
Rey , prix 12 liv. à Paris , chez l'aureur
, rue S. Thomas du Louvre ; on
les vend auſſi ſéparément.
Les perſonnes qui ont ſouſcrit pour ſes
Ariettes font priées de faire retirer l'es
exemplaires qui leur font dues.
On publie chez Mlle de Castagnery ,
marchande de muſique , rue des Prouvaires,
à la Muſique Royale, à Paris, une fuite
de marches nouvelles & choifies , à cinq
parties,& telles qu'on les exécute dans les
différens corps militaires. Elles ſont pofées
de façon qu'on puite les jouer fur
toutes fortes d'inſtrumens. On les a imprimées,
chaque partie féparément, ſur de
petits cartons propres à être placés fur un
pupitre , ou à être attachés à l'inftrument.
Lagravure en eſt d'une nouvelle inven.
tion &d'un genre particulier , qui peutêtre
ne déplaira pas. Chaque marche ſe
vend ſéparément 126.
Avis fur le Prix de muſique.
Un Amateur zelé pour le progrès de
la Muſique Françoiſe , avoit propofé en
JUILLET. 1770 . 165
1769. un prix de muſique au concert ſpirituel.
Le public ayant jugé qu'aucun
des ouvrages qui concouroient cette année
, ne méritoit d'être couronné , le
prix fut propoſé double pour l'année ſuivante.
Mais ce nouvel encouragement
n'ayant pas été plus heureux , cet Amateur
a vu qu'il étoit inutile de propoſer
une troiſieme fois ce Prix , parce qu'il
s'eſt convaincu que ceux qui ont le genie
de la muſique & qui pourroient entrer
en lice avec honneur& avec ſuccès , étoient
occupés ailleurs ; & dedaignoient
de ſe livrer à ce travail ; il avertit donc
qu'il n'y aura point de prix de Muſique
françoiſe au concert ſpirituel pour l'année
1771 .
ARCHITECTURE.
L.
LES oeuvres d'architecture de Pierre
Conſtant d'Yvry , architecte du Roi ,
premiere partie de 36 liv. brochée ; à
Paris , chez l'auteur , rue du Harlay prés
Je Palais ; M. Dumont, profeffeur d'architecture
, rue des Arcis , maifon du
Commiſſaire ; Huquier , rue des Mathu
166 MERCURE DE FRANCE.
rins au coin de la rue de Sorbonne ; &
Joullain , marchand d'eſtampes , quay de
la Mégiflerie , 1770 .
Cet ouvrage in -folio de plus de
foixante-dix planches , dont une partie
de chaque ſujet eſt variée , contient dif.
férens projets relatifs à l'architecture civile
, pluſieurs arcs de triomphe & portes
triomphales, des plans, élévations & coupes
d'égliſes de monaſteres , pluſieurs
élévations de différens portails d'égliſes
paroiſſiales & de couvents , des façades
de Palais & de bâtimens d'hôtels , projetées
pour différens quartiers de Paris ,
pluſieurs projets de fontaines publiques
&de châteaux d'eaux , différentes portes
pour de principales entrées d'hôtels , de
maneges , de parc , d'écuries , &c.
Cet ouvrage eſt d'autant plus utile à
l'architecture , que l'auteur cherche les
moyens de donner un caractère diſtinctif
aux différens objets qu'il a traités , partie
eſſentielle de l'architecture , qui ſemble
avoit été un peu trop négligée juſqu'à
préfent.
La ſeconde partie paroîtra ſéparément ,
&contiendra pluſieurs bâtimens exécutés
par l'auteur , avec différens projets de
comparaiſon ſur pluſieurs édifices anciens
& modernes qui peuvent être utiles
à la théorie de l'architecture.
JUILLET. 1770. 167
I I.
Plan des Villes , Chateau , Parc de Verfailles
, Trianon &la Menagerie , relativement
aux fêtes du 19 Mai 1770 .
en 4 planches. AParis , chez le Rouge
rue des grands-Auguſtins . :
On peut prendre dans ce plan une idée
aſſez juſte des décorations &des illuminations
faites à Versailles , au ſujet du
mariage de Monſeigneur LE 'DAUPHIN .
GÉOGRAPHIE.
I.
THÉATRE de la guerre préſente entre les
confédérés de Pologne , les Ruſſes & les
Turcs , comprenant la Turquie Européenne
, le royaume de Hongrie , la Pologne
, &c. avec les époques des batailles
gagnées par l'une de ces trois puiſſances ,
d'après les meilleurs auteurs , par le ſieur
Moithey , ingénieur géographe ; prix 2
liv. à Paris , chez Crepy , rue S. Jacques ,
à S. Pierre , près la rue de la Parcheminerie.
८
168 MERCURE DE FRANCE.
VERS fur la mort de M. Boucher *
premier peintre du Roi.
! qui que vous ſoiez , accordez - lui des
larmes :
Toujours l'ardent génie éclaira ſes travaux .
Aſon pinceau Vénus prêtoit ſes charmes ,
Et les Amours ont fini les tableaux.
ParM.G. K.
A M. le Maréchal de Richelieu & à Mde
la Marquise de Monconſeil qui doivent
nommer l'enfant de M. & Mde Favart.
La pensée de mon Enfant.
Un Génie , une Fée éclairent ma naiſſance ,
Leur pouvoir bienfaiſant a l'art de m'animer ,
L'organe dema voix enchaîné par l'enfance ,
Ne peut encore s'exprimer ;
J'en ſuis dédommagé par mon intelligence.
En naiſſant mon bonheur commence ;
Dès monpremier inſtant ,je vis pour les aimer.
*Nous donnerons inceſſamment l'éloge hiſteriquede
ce peintre des Graces.
La
JUILLET. 1770. 169
La bonne , la ſenſible Urgele
Eſt mon interprête fidèle .
Detout ce que je ſens , je lui dois la douceur ;
Reſpirant dans ſon ſein , je touchois à ſon coeur ,
Et j'en étois trop près pour ne pas tenir d'elle.
LE GRAND SEIGNEUR & LE VISIR.
Conte moral.
Un fucceffeur d'Ali ... , fon nom n'importe
guère ,
Conduit par les flatteurs de projets en projets ,
Réſolut de tripler le tributordinaire
Qu'on levoit fur tous ſes ſujets.
L'édit , vérifié ſans nulle remontrance ,
Parut très- juſte : & le Divan
Loua la bonté du Sultan.
Le Vifir conſterné gardoit ſeul le filence.
«C'eſt vous (dit le Deſpote, en le glaçant d'effroi,)
>> Qui ferez , dans trois jours , publier cette loi :
>Que nul n'en ſoit exempt ; que rien ne vous ar-
A
» rête.
me déſobéir il y va de la tête. >>
Deux jours , déjà paſlés dans la perplexité ,
Le Vifir demande audience.
« Voilà de fürs garans de mon obéiſſance,
>>Dit- 11 , & les témoins de ma fidélité.>>>
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le Sultan demeure immobile.
Quel objet m'as- tu préſenté ?
•Un cercueil !-Oui , Seigneur : oui , voilà mon
>a>ſy>le
>>C>ontre une injuſte volonté.
>>>Je n'attends que la mort. -Non , tu me rends
>> ma gloire ;
J'admire , en rougıflant , tes fublimes avis.
>>L>es pleursdu repentir aſſurent ta victoire : >>
La vertu d'un ſeul homme a ſauvé lon pays.
PROCESSION & réjouiſſance publique à
Dunkerque le 24 Juin 1770 jour de
St Jean-Baptiste , fête de la Ville , &
renouvelée le 1 Juillet , à l'occaſion du
mariage de Mgr LE DAUPHIN.
LES Habitans de Dunkerque ſe ſont
diftingués dans toutes les occaſions par
des marques publiques de leur amour
pour le ROI & pour la Famille Royale .
L'auguſte mariage de Mgr LE DAUPHIN
avec Madame L'ARCHIDUCHESSE MARIEANTOINETTE
, leur a paru mériter principalement
de faire éclater leur zèle .
Les différens Corps & Communautés
JUILLET. 1770. 171
de la Ville , à qui les Magiſtrats ont
fait part de cet heureux Evénement , ſe
font empreſlés à le célébrer avec eux .
Tel fut l'ordre dans lequel ſe firent les
réjouiſſances qui retracent l'ancien goût
des fêtes publiques. Elles offrent un ſpectacle
fogulier auquel le peuple a la plus
grande part , & bien propre à l'amufer &
àfatisfaire ſa curioſité.
Il y avoit d'abord une marche que
formoient la Confrerie de St George des
Arbaletriers ; la Compagnie de Ste Barbe
des Arquebuziers ; la Confrerie de S. Sebaſtien
des Archers ; le métier des Cordonniers
, le métier des Meuniers , le
Corps de St Jean des Tailleurs , &c .
Le Corps des Bellandriers avec leurs
Perches ; le Corps des Pêcheurs.
On voyoit enſuite le Navire de St
Pierre monté par de jeunes Pêcheurs , &
remis en état par les ſieurs Jacques & Daniel
Denys Conſtructeurs , & regréé par
le métier des Cordiers . ( Toutes ces Confreries
, Corps & Métiers ont marché
avec leurs drapeaux & attributs. ) I's étoient
ſuivis d'un Char donné par le
métier des Boulangers , fur lequel étoit
répréſentée une nymphe aſſiſe ſurun Pelican.
Cette Nymphe fit un dialogue avec
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
deux Boulangers & un vieillard , & pluſieurs
Boulangers & Boulangères formerent
un Baller. Enfuite venoit un Char
donné par le métier des Bouchers , réptéſentant
l'enlevement d'Europe par Jupiter
, sous la forme d'un taureau. Un
Char donné par le Corps de St Eloy ,
répréſentant Vulcainfur le mont Etna,
avec des Forgerons , Maréchaux & Serruriers
travaillant aux foudres de Jupiter ,
aſſiſtés des Cyclopes. Venus ſur une nuée
paroiſfoit engager Vulcain à fabriquer
des Armes pour Mars . Des Cyclopes forgerent
aufli différentes Armoiries analogues
à la Fête. Un Char donné par le
métier des Charpentiers de Maifon
Maçons , Charrons & Tourneurs répréſentant
Les cinq ordres d'Architecture
&les Arts Liberaux. Sur le devant du
Char on exécuta un balet. Un Char donné
par le Corps de St Louis des Marchands
Drapiers repréſentant le Triomphe
de St Louis à Damiette.
,
Ce Roi étoit armé , & aſſis fur un
Trône : deux Guerriers & deux Françoiſesde
ſa ſuite danſerent un pas fur le devant
du Char , qui étoit ſuivi d'un autre
pas de deux Turcs & de deux Turqueſſes
: un Guerrier danſa ſeul : après
JUILLET. 1770. 173
quoi tous ſe réunirent pour former un
Ballet.
UnChar donné par le Corps des Tonneliers
, & accompagné par eux avec
leur Drapeau , &c . Surce Char répréſen-
Eant les Vendanges , on tira d'un tonneau
travaillé à jour quatre liqueurs différentes
, & on exécuta un ballet Pantomime.
Un Char donné par le Corps de Ste
Gertrude des Epiciers , Droguiſtes & Fabriquans
de tabac , répréſentant l'Afie &
l'Amérique, figurées par un Roi Indien
&un Prince Négre , affis ſur un Trône ,
accompagnés de leur Cour. DesPerfonnes
de leur fuite exécuterent pluſieurs
danſes Chinoiſes , & Négres .
UnChar donné par le Corps de Ville,
répréſentant la Ville de Dunkerque , figurée
par un femme appuyée ſur un
bouclier aux armes de cette ville , ayant
à ſes pieds la Navigation , & écoutant
attentivement Minerve qui lui récite les
principaux traits de ſon hiſtoire , & lui
fait part du Mariage de Monseigneur
LE DAUPHIN , cauſede la joie publique :
Mercure , Dieu du commerce , ordonne
à la Rénommée , placée ſur le ſommet
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
du Char , de publier cet heureux événement
: pluſieurs jeunes gens de la Ville
formerent un ballet pantomime fur ledevant
du Char.
Un Char donné par le Magiſtrat , ré .
préſentant Palliance de l'Empire avec la
France. Mgr LE DAUPHIN & Madame
LA DAUPHINE étoient répréſentés affis
au haut du Char ſous un baldaquin ,
ayaut à leurs piedsles perſonnesqui compofoient
leur fuite. Différens danſeurs
&danſeuſes exécuterent fur ce Char plufeurs
danſes françoiſes & allemandes .
Le Corps de Ville avoit donné les
petitsDauphins danſants ; le grand Dauphin;
un Char monté par une troupe de
Sauvages qui exécuterent des ballets ; de
petits Chevaux danſans ; la Geante ; le
Geant;le Geant à cheval.
Le Corps des marchands Braſſeurs &
les principaux Aubergiſtes , ont auſſi contribué
à la dépenſe de ces réjouiſſances..
JUILLET. 1770. 175
Traduction françoiſe d'une Ode latine pré.
ſentée à la Cour , àl'occaſion du mariage
deMonſeigneur le Dauphin avec
l'Archiducheſſe Marie Antoinette ,
par M. Coger , profeſſeur d'éloquence
dans l'Univerſité de Paris , au collège
Mazarin ou des Quatre Nations.
0
-
N lira avec plaiſir cetteOde , qui fait
honneur àl'efprit& au coeur de M. l'Abbé
Coger,dont pluſieurs ouvrages en ce genre
ont déjà été reçus favorablement du public.
Ode à Monseigneur le Duc de Choiseul ,
à l'occaſion du mariage de Monfeigneur
leDauphin , par M. l'Abbé F. **.
Certe Ode , dans laquelle il y a de
l'élévation , ſe trouve chez la veuve Ballard
, rue des Noyers, & auPalais Royal .
Le mariage de Mgr le Dauphin , ode par
M. Tannevot , ancien premier Commis
des Finances , Cenſeur Royal des
Académiesde Nancy & des Arcades de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Rome ; à Paris chez Vente , libraire
des menus plaiſirs du Roi & des ſpectacles
de Sa Majeſté , au-bas de la Montagne
St. Genevieve .
Cette Ode conſerve le caractère de
l'enthouſiaſme lyrique, avec la douceur
du ſentiment.
Le Corpsde ville d'Aurillac en robe ,
précédé de tous les inſtrumensdela ville ,
ahonoré de ſa préſence &de ſon approbation
le feu d'artifice que M. Brunon
y a donné le 25 du mois de Mai fur la
place , & qu'il a lui même tiré. M. le
Chevalier de Sarret , ſeigneur de Fabre.
gues , premier Echevin , y a mis le feu
au nom de la ville. Le peuple a donné
dans cette occaſion les plus vives marques
de ſon amour pour la perſonne ſacrée du
Roi & pour la famille royale , par des
acclamations multipliées de vive le Roi ,
vive le Dauphin. La charpente de ce feu
repréſentoit le temple de l'hymen magnifiquement
décoré & ingénieuſement
otné des attributs convenables à la fête..
Les arts , la peinture & la poësie ontconcouru
pour peindre aux yeux & à l'eſprit
les ſentimens des citoyens. Le feu a parfaitement
réuſſi , &des tranſparens & des
JUILLET. 1770. 177
deſſins en illumination ont prolongé le
plaisir d'un ſpectacle dont l'occaſion étoit
ſi chère & fi précieuſe à tous les François .
FANATISME DE L'AMOUR..
I.
,
La fureur aveugle & barbare du Suicide
femble gagner tous les jours. Le nommé
Faldoni de Livourne , maître d'armes
établi depuis long- tems dans cette ville ,
vient d'en donner un nouvel exemple
accompagné de circonstances fingulieres
&terribles. L'hiver dernier il s'étoit rompu
un vaiflean dans le col : les fecours
qu'on lui avoitdonnés , ne l'avoient que
foiblement rétabli : on nelui avoit point
caché qu'il étoit difficile qu'il pûr vivre
long tems. Il avoit une maîtreſſe ; il lui
fit connoître fa fituation:celle-ci lui promit
de ne pas tui furvivre. Faldoni , pour
l'éprouver , lui préſenta un jour une po--
tion dont il but la moitié , & l'invita
à prendre l'autre , en l'aſſurant que
c'étoit dupoifon. Lajeune perſonne n'héfita
point. Son amant lui laiſſa ignorer
pendantquelquesjours qu'il l'avoie trompée
: il le lui avoua enfin , en vantant
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup fon courage ,& lui difant qu'il
n'en doutoit plus , & qu'il falloit mourir
d'une mort plus promte & plus digne
d'eux. Il fit exprès le voyage de S. Etienne
en Forès pont acheter deux piſtolets ; il
ſe rendit enfuite à Charli ,où fa maîtrefle
étoit tous deux s'habillerent de blanc ,
& allerent le matin dans la Chapelle de
Selette ; ils parerent l'autel de tous fes ornemens
, s'attacherent un ruban roſe au
bras , prirent chacun un piſtolet , & pafferent
le bout du ruban derrière la dérente
; ils n'avoient fait ces diſpoſitions
que pour ſe tuer tous deux en même
tems entirant le ruban , & l'effet paroîc
avoir été prompt : ils avoient porté auſſi
deux poignards pour ſe donner la mort ,
fi les piſtolets venoient à manquer. On
a trouvé fur la fille une lettre qu'elle
écrivoit à ſa mere ; elle lui parle de ſa
réſolution avec la plus grande tranquillité
: « Vous avez refuſé de m'unir à Fal-
>>doni , lui dit-elle , je l'aime , je ne
>> puis vivre ſans lui ; il va mourir , & je
vaisle ſuivre. Adieu , quand vous lirez
>>ceci , vous n'aurez plus de fille ». Voilà
un exemple de fidélité qui n'aura sûrementpas
beaucoup d'imitateurs.
JUILLET. 1770. 179
1 I.
L'AMOUR AU DÉSESPOIR.
On vientde voir dans un bourg voifin
d'Edimbourg un exemple terrible de l'amour&
de l'honneur réduits au déſeſpoir.
Un étranger avoir fui en Ecoſſe les perfécutionsde
fa famille , qui déſaprouvoit
le mariage qu'il avoit contracté avec une
jeuneperſonne d'un étatau deſſous duſien.
Il vivoit depuis deux ans des bienfaits
d'un Lord , qui les lui retira enfin. Plongé
dansla mifère la plus profonde ; il fit prier
ſon protecteur de vouloir bien paſſer chez
lui ; il lui montra ſa femme pâle , prête à
mourir de faim , & le ſupplia de l'arracher
au tombeau . Le Lord eut la baſſeſſe
de mettre un prix à ſa généroſité ; la
ſituation dans laquelle il vit ces infortunés
lui fit eſpérer qu'il y trouveroit peu
de difficultés . Le jeune homme regarda
fon épouſe qui fondoit en larmes ; il
garda un inſtant le filence , & s'écria
enfuite : Non , nous n'acheterons point
la vie parun pareil reptoche ; nous mourrons
enſemble , & tu mourras dignede
moi. Vois tes victimes ajouta til ,
en ſe tournant vers le Lord : le fou
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
venir que je conſerve encore de tes bienfaits
mettes jours en sûreté ; regarde ton
ouvrage , & aie des remords , ſi ton coeur
en eft capable. A ces mots , le jeune
homme , dont la douleur & le déſeſpoir
avoient fans doute égaré la raiſon , poignarda
ſon épouſe,& ſeperça le ſein à fon
côté. Quelques foins qu'on aitpris pout
cacher cette aventure tragique , elle s'eſt
ébruitée , & le lache Lord , univerſellement
blâmé & mépriſé , a quitté l'Ecoffe ,
&est allé cacher ailleurs ſa honte& fes
remords.
TRAITS DE BIENFAISANCE
ET D'HUMANITÉ.
I.
L'IMPERATRICE Reine étant à Laxembourg
, y reçut un meſſage de la part
d'une femme âgée de 108 ans , qui pendant
pluſieurs années n'avoit pas manqué
de ſe préſenter le jour du Jeudi Saint ,
pour être au nombre des pauvres auxquels
S. M. I. & R. lavoit les pieds.
Depuis deux ans ſes infirmités l'avoient
JUILLET. 1770. 181
empêchée de ſe rendre au Palais ; elle fit
dire à l'Impératrice qu'elle avoit le plus
vif regret de n'avoir pu ſe trouver à cette
pieuſe cérémonie , non à cauſe de l'honneur
qu'elle auroit reçu , mais parce
qu'elle avoit été privée du bonheur de
voir une Souveraine adorée. L'impératrice
touchée du meſſage & des ſentimens
de cette bonne femme , ſe rendit
elle-même dans le village qu'elle habitoit
; elle ne dédaigna pointd'entrer dans
une miférable cabane; elle la trouva fur
un grabat où la retenoientſes infirmités ,
compagnes inſéparables de l'âge . « Vous
>> regrettez de ne m'avoir point vue , lui
>>dit avec bonté cette généreuſe Prin-
» ceffe; conſolez-vous, mabonne,je viens
>> vous voir » . Elle fut attendrie de la
fituation & de l'air pénétré de la vieille
femme,qui gémiſſoit de ne pouvoir fortir
de fon lit pourſe jeter à ſes pieds. Elle
l'entretint pendant long - tems , &lai
laiſſa , en ſe retirant , une fomme d'argentnéceſſaire
pour lui procurer les ſecours
dont elle avoit beſoin. L'Impératrice
Reine a donné un exemple qu'on ne
fauroit trop admirer , ni trop répandre.
Les moindres actions des Souverains font
précieuſes ,&méritent d'être recueillies ,
182 MERCURE DE FRANCE.
lorſquelles annoncent , comme celle-là ,
leur bienfaifance & leur humanité.
I I.
La grandeur d'ame ne ſuppoſe pas néceffairement
une haute naiſſance; les ſenrimens
généreux & fublimes ſe trouvent
ſouvent dans les rangs les plus bas des
citoyens. Un païfan de la Fionie vient
d'en fournir un exemple qui mérite d'être
connu. Le feu avoit pris au village qu'il
habite ; il courut porter des ſecours aux
lieux où ils étoient néceſſaires ; tous ſes
foins furent vains ; l'incendie fit des progrès
rapides ; on vint l'avertir qu'il avoit
gagné ſa maiſon : il demanda ſi celle de
fon voiſin étoit endommagée : on lui dit
qu'elle brûloit ; mais qu'il n'avoit pas
un moment à perdre s'il vouloit conferver
ſes meubles. « J'ai des choſes plus
>> précieuſes à ſauver , repliqua- t- il fur le
>>champ ; mon malheureux voiſin eſt
>> malade , & hors d'état de s'aider lui-
>> même ; ſa perte eſt inévitable , s'il n'eſt
>>pas fecouru ; & je ſuis sûr qu'il compte
>> fur moi » . Auffi-tôt il vole à lamaiſon
de cet infortuné , & fans ſonger à
JUILLET. 1770 . 183
la fienne , qui faifoittoute fa fortune ,
il ſe précipite à travers les flanimes ,
qui gagnoient déjà le lit du malade ;
il vit une poutre embraſée , prête à s'écrouler
fur lui , il tenta d'aller juſque-là :
il eſpère que ſa promptitude lui fera éviter
ce danger , qui ſans doute eût arrêté
tout autre ; il s'élance auprès de fon voifin
, le charge ſur ſes épaules , & le
conduitheureuſement en lieu de sûreté .
La chambre économique de Copenhague,
touchée de cet acte d'humanité peu
commun , vient d'envoyer à ce payſan
un gobelet d'argent rempli d'écus danois
; la pomme du couvercle eſt ſurmontée
d'une couronne civique , aux
côtés de laquelle pendent deux petits
médaillons , fur leſquels cette action eſt
gravée en peu de mots. Plufieurs particu
liers de cette capitale lui ont fait paffer
auſſi des préſens pour l'indemnifer de la
perte de ſa maiſon & de fes effets : leur
bienfaifance mérite des éloges : récompenſer
la vertu , c'eſt encourager les hommes
à la pratiquer.
184 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES .
I.
UN Etranger de diftinction , charge
d'une commillion honorable à Londres ,
ayant une ſanté foible , s'étoit lié avec
un célèbre Médecin Anglois , & l'invitoit
à venir manger chez lui , trois fois
la ſemaine.Cet Etranger valetudinaire ne
manquoit pas de confulter le docteur
pendant le repas ; mais ce dernier s'appercevant
que ces politeſſes étoient intéreffées
, envoya à l'Etranger un mémoire
de ſes viſites montant à 1200 livres ſterlings
,& lui donna en même temps quittance
diſantqu'il étoit ſuffisamment payé
par les dîners qu'il avoit pris , & qui
égaloient lenombre de ſes viſites.
I I.
Le Miniſtre luthérien de Schienfeld ,
aimé & eſtimé de ſes Paroiſſiens , leur
a donné un exemple affreux de frénéſie.
Un dimanche , au milieu de l'office
il paſſe derriere l'autel , & ne paroît
plus ; on l'attend , on lecherche , enfia
JUILLET. 1770. 185
on le découvre mort ; il s'étoit penda
lui -même , ayant devant lui la bible ouverte
au livredeJob , chapitre 7 , il avoit
fouligné de ſa main les trois premiers
verſets.
III.
Une Comédienne ,distinguée par ſes
talens&ſon eſprit adit très-ſerieuſement;
Surtout point de voix empruntée. La voix
ne fauroit avoir beaucoup d'étendue', fi
elle eſt privée de la varietédes fons. On
comprend que la voix empruntée n'eſt
pas toujours la voix imitée de quelqu'un ;
celle ci n'eſt pas ſupportable , parce qu'il
yfautcopier les tons d'un autre , & qu'on
ne peut les copier que ridiculement.
Mais la voix qu'on empruntede ſoi-même
, peut devenir très-utile ; enfler ſes
propres fons , les arondir en quelque manière,
lorſqu'elle eft grèle & trop delicate,
étoitun artde la célèbre Lecouvreur ; elle
donnoit à ſa voix naturellement douce ,
mais foible , un fon creux dont elle tiroit
cette variété , que les autres perdenten
l'imitant : quoiqu'il en ſoit, trop
de Comédiens n'ontde voix que dans la
têre , c'eſt de l'eſtomac qu'il faut parler.
Un jeune Acteur inquiet de ſa mauvaiſe
186 MERCURE DE FRANCE.
voix , demandoitdes conſeils : venez chez
moi , lui dit ſerieuſement Sarazin , je
vous ferai cracher lefang pendant quinze
jours.
EXTRAIT du Procès - verbal de ce qui
s'eft paffé au Lit de Justice , tenu par
Le Roi au château de Versailles , le
Mercredi 27 Juin 1770 .
Du mercredi 27 Juin 1770 , du matin.
LE ROI LOUIS XVe.
du nom , tenant ſon Lit de Juſtice , en fon
château de Versailles .
Afa droitefur unfiège placéfur letapis du Roi.
Monfieur LE DAUPHIN.
Sur deux plians fur le tapis de pied du Roi ,
joignant le banc des Princes & Pairs.
M. le Comte de Provence. M. le Comte d'Artois.
Sur ledit banc. Le duc d'Orléans , le duc de
Chartres , le prince de Condé , le duc de Bourbon ,
le prince de Conti , le comte de la Marche ,
Princes du Sang.
Sur le reſte du banc , &fur deux bancs en retourplacésjusqu'à
laplace du dernier Prince du
JUILLET. 1770. 187
Sang. Les Ducs de la Tremouille , de Luynes ,
Briflac, Richelieu , Rohan-Chabot , Saint-Aignan,
de Treſmes , d'Aumont , Béthune - Charoſt , de
Saint-Cloud , Harcourt , Rohan-Roban , Villars-
Brancas , Valentinois , de Nevers , Biron , La Vallière
, de Fleury , la Vauguyon , Choiſeul , la
Rochefoucault. Pairs laics
১
Afa gauche aux hautsfiéges , l'archevêque duc
de Reims , l'évêque comte de Noyon ,
Pairs Ecclésiastiques.
Les Maréchaux Clermont - Tonnerre , de Broglie.
Afes pieds , Charles - Henri - Godefroi de la
d'Auvergne , grand-chambellan .
Adroite fur un tabouret , Charles , prince de
Lambeſc , grand - écuyer de France , portant au
cou l'épée de parement duRoi.
Agauche fur un banc au-deſſous de celui des
Pairs Ecclésiastiques , le prince de Beauveau , le
ducdeNoailles,le duc de Villeroy, le princeTingry,
capitaines des gardes-du- corps du Roi ; & le
duc de Coflé , capitaine des Cent - Suifles de la
Garde.
Plus bas , affis fur le petit degré par lequel on
descend dans le parquet , le Sr Bernard de Boullainvilliers
, prevôt de Paris , tenant un bâton
blanc en ſa main.
En une chaiſe à bras , couverte de l'extrémitédu
tapis de velours violet , ſemé de fleurs de-lys d'er,
fervantde drap de pied au Roi , Monfieur René-
Nicolas-Charles-Auguſtin de Maupeou , chancelier
de France , vêtu d'une robe de velours violet ,
doublée de fatin cramoiſi .
188 MERCURE DE FRANCE.
Surun banc répondantà celui oùſiegentMM.
lesPréfidens au Confeil en la Chambre du Parlement
, Meffire Etienne- François d'Aligre , chevalier
, Premier ; MM. le Févre , de Lamoignon ,
Pinon , deGourgue , le Pelerier , Joly , préſidens .
Dans le parquet , devant M. le Chancelier. Sur
trois tabourets,le Grand- Maître , le Maître &
l'Aide des cérémonies.
Dans leparquet , au milieu , à genoux devant
leRoi, deux huiſſiers- mafſiers du Roi , tenant leurs
maſſes d'argent doré , & fix hérauts d'armes..
Sur les trois bancs couverts de tapiſſerie , for.
mant l'enceinte du parquet , les préſidens des enquêtes
& requêtes , & conſeillers de la grand
chambre.
Prefidens des Enquêtes&Requêtes, Bourrée ,
leMoyne,deMurard , Hocquart, Angran , Rolland,
Briffon,le Rebours , Chabenat , Anjorant.
Confeillers de la Grand - Chambre , Fermé ,
Gaultier, Hariague , Pasquier , Boucher , Laguillaumie,
Bretignières , Poitevin , de Sahuguet , de
Beze-de - lys , Roland , Brochant , Dubois , de
Beze-de-la-Belouſe , Pourcherefle , Bory , Pommyer
, Delpech , Chavannes , Roland , Degars ,
Boula , Goujon , Noblet , Duport , Blondeau , Nigon
, Sauveur , Rouflel , Regnault.
A côté droit, fur les deux bancs couverts de
tapisſemès defleurs de- lys , les conſeillers d'état
& maître des requêtes , vêtus en robes de ſatin
noir , venus avec M. le Chancelier.
Conseillers d'Etat , d'Agueſſcau , Le Fevre ,
JUILLET. 1770. 189
Feydeau de Marville , Pontcarré , Moreau de
Beaumont , de la Porte , Bertier , Joly de Fleury ,
l'Abbé Bertin , Bignon , d'Argouges.
Maîtres des Requêtes , Boula , Dedelay , Brochet
, Chaillon , Bertier , Dufour.
Sur une forme à gauche en entrant , vis-à vis
Meffieurs les Préſidens , MM. le duc de la Vrillière
&Bertin, fecrétaires d'état.
Sur trois autres bancs , à gauche dans le parquet,
vis-à-vis les Confeillers d'Etat.
LES SIEURS
Chevaliers de l'Ordre , le baron de Montmorency
, le comte de Broglie , le marquis du Chatelet
, le comte d'Estaing .
Gouverneurs & Lieutenans généraux des Provinces
, de Maillebois , le comte de Saulx , le
marquis d'Eſcars.
Acôté de la forme où étoient les Secrétaires
d'Etat, Yſabeau de Montval , ſecrétaire de la
Cour, faifant les fonctions de greffier en chef.
Acôté de lui , un des trois principaux commis
pour la grand -chambre , tenant la plume, ayan
chacun devant eux un bureau couvert de velours
violet.
Sur une autre forme derriere , Richard , greffier
en chef de la Tournelle ; & Dufranc , Savin&
Broufle , ſecrétaires de la Cour.
Surune autreforme , le grand Prevôt de l'hôtel.
دود MERCURE DE FRANCE.
Sur un fiège à l'entrée du parquet , Angely ,
premierhuiffier.
A l'entrée du parquet , les deux Huiſſiers de la
Chancellerie , avec leurs maſſes .
Me. Antoine-Louis Seguier , avocat
Me. Guillaume-François Louis Joly de
Fleury , procureur- général
Me. Charles - Louis - François-de-Paule du Roi.
Barentin , avocat
Me. Omer - Louis - François Joly de
Fleury , avocat
en la place répondante à celle qu'ils occupent
toutes les Chambres afſſemblées.
Sur le furplus des bancs , les Confeillers des
Enquêtes & Requétes , Nau , Bragelongne , Robert
, Berthelot , de Saint - Alban , Clement ,
Gayet , Thomé , Laguillaumie , Lemaiſtre , Clement
, Dionis , Ourſin , d'Outremont , Maulnor.
ry, Mauperché , Rolin , l'Eſcalopier , Deflandres
, Dubois , Lefèvre , Thevenin , Chavaudon ,
Letoi , Pernon , Dompierre , Ricouart , Clement ,
Nouveau , Hocquart , Amelot, Bitault , Marquet,
Chuppin , Richard , Gaultier , Forien , Clement ,
Camus, Noblet , Lambert , Tandeau , Anjorrant,
Freteau , De Cotte , Fredy , Degars , Goujon ,
Dupuis, Lallemant , Laurés , Coupard , Lambert,
Savalette , Radix , Dujouanel , Bougainville ,Le
Riche , Fumeron , Pinterel , Laguillaumie , Pafquier
, Boula , Brochant , Dutrouſſet , Langlois ,
Fourmeſtaux , Dudoyer , Heron , Barbier , Defponty
, Blondel , Haumer , Lepilleur , Lemairat ,
Lepeletier , Joly , Demaupcou , Philippe , Royer,
JUILLET . 1770. 19
Cachet , Bertin , Michau , Barillon , Bourgogne ,
Glatigni , Malefieu , Camus , Nouet , Robert ,
Bragelogne , Berthelot , Ferrand , Bourgevin ,
Marquet , Lerebours , Maſſon , Nicolaï , Talon ,
Bruant.
CE JOUR , la Cour , toutes les chambres af
ſemblées , en robes& chaperons d'écarlatte , dans
la grande ſalle des gardes-du-corps du Roi , préparée
pour tenir ſon lit de justice , Meſſieurs les
Préſidens, revêtus de leurs manteaux qu'ils avoient
été prendre dans une pièce voiſine , tenant leurs
mortiers à la main , ayant été avertis que M. le
Chancelier alloit arriver , a député MM. Paſquier
& Pourcherefle pour l'aller recevoir , ils étoient
précédés de deux huiſſiers ; ils ont été juſqu'au
milieu de la ſeconde piéce répondante à la grande
ſalle du palais , &ſe ſont mis l'un à droite , l'autre
à gauche de M. le Chancelier. M. le Chancelier
étoit accompagné de ſes ſecrétaires , de ſes
gentilshommes & du lieutenant de la prévôté de
Thôtel ſervant près ſa perſonne; devant lui marchoient
les huiſſiers de la chancellerie avec leurs
maſſes . Après lui , les conſeillers d'état & maîtres
des Requêtes ci-deſſus nommés ; les deux huiffiers-
maffiers de la chancellerie font reſtés à l'entrée
du parquet. M. le Chancelier l'a traverſé& a
pris ſa placedans un ſiége à bras placé aux pieds
duRoi, couvert de l'extrémité du tapis de velours
violet , ſemé de fleurs -de- lis qui ſervoit de tapis
de pied au Roi. Les conſeillers d'état & maîtres
des requêtes qui étoient venus avec lui ont paffé
fur la gauche derriere les bancs , & ſe ſont placés
ſur deux bancs , étant dans le parquet au-deſſous
des pairs laïcs.
192 MERCURE DE FRANCE.
Les chevaliers de l'ordre , gouverneurs & lieut.
généraux des provinces , avoient pris peu avant
Ieurs places , pour éviter la confufion , quoiqu'ils
n'aient droit que d'accompagner le Roi & d'entrer
àſaſuite, étant mandés.
Le maître des cérémonies ayant averti la compagnie
que le Roi étoit prêt , ont été députés pour
P'aller recevoir & faluer , MM. les préſidens Lefèvre,
de Lamoignon , Pinon, de Gourgue , & MM.
Paſquier , Laguillaumie , Bretignieres , Roland
deJuvigni , laïcs ; & Boucher & de Sahuguetd'Efpagnac
, clercs , conſeillers en la grand chambre ,
leſquels l'ont conduit en ſon lit de juſtice ,MM.
les Préſidens marchant à ſes côtés , MM. les Conſeillets
derriere lui , &le premier huiffier entre les
deux maſſiers du Roi , immédiatement devant la
perſonne. Le Roi étoit précédé de M. le Dauphin,
qui l'étoit de M. le comte de Provence , de M. le
comte d'Artois , fils de France ; & de M. le duc
d'Orléans , de M. le duc de Chartres , de M. le
prince de Condé , de M. le duc de Bourbon , de
M. le prince de Conti , de M. le comte de laMarche
, Princes du Sang , qui ont pris leurs places
traverſant le parquet. Le Roi étoit auſſi précédé
deM. le duc de Coffe , commandant la compagniedes
Cent- Suiſſes de la Garde, du Grand Chambellan
, du prince de Lambefc , grand - écuyer de
France ; & étoit ſuivi des capitaines de ſes Gardes.
Le Roi s'étant aſſis & couvert , M. le Chancelier
adit , par ſon ordre , que Sa Majesté commandoitqu'on
prît féance , après quoi le Roi ayant êté
&remis ſon chapeau , a dit :
•Meſſieurs , mon Chancelier va vous expliquer
>>>mes intentions . >>
Μ.
JUILLET. 1770. 193
M. le Chancelier étant enſuite monté vers le
Roi , agenouillé à ſes pieds pour recevoir ſes ordres
, defcendu , remis en ſa place , affis & couvert
, après avoir dit que le Roi permettoit que
l'on ſe couvrît , a prononcé un diſcours.
Après quoi M. le premier Préſident & tous les
préſidens & conſeillers ont mis le genou en terre ;
M. le Chancelier ayant dit : le Roi ordonne que
vous vous leviez , ils ſe ſont levés , & reſtés débour
&découverts , M. le premier Préſident a prononcé
un diſcours .
Enfuite M. le Chancelier eſt monté vers le
Roi pour prendre ſes ordres , le genou en terre ;
defcendu , remis en ſa place , aflis & couvert , a
fait ouvrir les portes , &a ordonné au fecrétaire
dela cour faiſant les fonctions de greffier en chef,
de faire lecture deſdites lettres -patentes .
Les portes ayant été ouvertes , & Ylabeau ,lecrétaire
de la cour s'étant approché de M. le Chancelier
pour prendre de ſes mains leſdites lettrespatentes
, lui , retiré à ſa place , en a fait lecture
debout & découvert ; après laquelle lecture, M. le
Chancelier a dit aux gens du Roi , qu'ils pouvoient
parler . Auſſi-tôt les gens du Roi ſe ſont
mis à genoux.
M. le Chancelier leur a dir que le Roi ordonnoit
qu'ils ſe levaſſent. Ils ſe ſont levés ; & debout &
découverts , M. Antoine - Louis Séguier , avocat
du Roi , portant la parole , ont dit :
II. Vol.
12
94 MERCURE DE FRANCE.
SIRE ,
Leslettres - patentes dont il vient d'être fait
>> lecture , ſont un acte abſolu de la puiſlance ſou-
>> veraine de Votre Majesté : Tout neus annonce
>>en ce moment vos volontés , & votre préſence,
>> Sire , nous ordonne d'en requérir l'exécution,
>> Puiffe notre ſoumiſſion paroître aux yeux de Votre
Majesté une nouvelle preuve de notre ref-
-pect.
>>NOUS REQUÉRONS qu'il ſoit mis au bas des
lettres -patentes , dont lecture a été faite , qu'ele
les ont été lûes & publiées , Votre Majesté léant
po en fon litdejustice , & enregiſtrées au greffe de
>>l>a cour , pour être exécutées ſelon leur forme&
teneur .
EnfuiteM. le Chancelier monté vers le Roi pour
prendre ſa volonté , ayant mis un genou en terre,
a été aux opinioonnss àM. leDauphin, àM. le comte
de Provence, à M. le comte d'Artois , à MM. les
Princes du Sang , àMM. les Pairs Laïcs , MM. les
Grand-Ecuyer & Grand-Chambellan , eſt revenu
paſſer devant leRoi , lui a fait une profonde révé
rence , a pris l'avis de MM. les Pairs Eccléſiaſtiques
& Maréchaux de France venus avec le Roi,
des quatre Capitaines des Gardes -du- corps du Roi
&duCapitainedes Cent- Suifles .
Puis defcendant dans le parquet à MM. les
préſidens de la cour , aux conſeillers d'érat &maîfres
des requêtes venus avec lui , aux ſecrétaires
d'état , aux préſidens aux enquêtes , requêtes &
conſeillers de la cour, est remonté vers le Roi
7
JUILLET. 1770. 195
comme ci- deſſus ; redeſcendu , aſſis & couvert ,
aprononcé:
33 nent
« LE ROI , ſéant en ſon lit de juſtice , a ordon-
>> né & ordonne que les lettres -patentes qui viend'être
lûes , ſeront enregiſtrées au greffe de
>> ſon parlement ; & que ſur le repli d'icelles , il
>>ſ>oitmis que lecture en a été faite &l'enregiſtre-
>>>ment ordonné , ce requérant ſon Procureur gé-
>>néral , pour être le contenu en icelles exécuté
>>felon leur forme & teneur.
>>>Pour la plus prompte exécution de cequi vient
>> d'être ordonné , le Roi veut que par le ſecrétaire
>>>de la cour , faiſant les fonctions de greffier en
>>chefde ſon parlement , il ſoit mis préſentement
>> ſur le repli des lettres - patentes qui viennent
>> d'êtrepubliées , ce que Sa Majeſté a ordonné qui
→yfût mis. >>
Ce qui a été exécuté à l'inſtant , après quoi le
Roi s'eſt levé , & eſt ſorti dans le même ordre qu'il
étoit entré. Signé YSABEAU.
Suivent les Lettres-patentes , publiées & enregiftrées
, le Roi tenantfon lit dejustice.
'ARRÊTS , LETTRES - PATENTES , & c.
I.
ARRÊT du confcil d'état du Roi , du 9 Mai
1770 ; qui caſſe l'ordonnance du lieutenant de
police de Tours , du 5 Mai 1770 , concernant le
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
commercedes grains : Et qui ordonne l'exécution
de la déclaration du 25 Mai 1763 & de l'édit du
mois de Juillet 1764 , auxquels elle eſt contraire.
I I.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , & Lettres-Patentes
ſur icelui , du 12 Mai 1769 , regiſtrées en
pariement le 4 Mai 1770 ; concernant la conftruction
de la nouvelle égliſe de Saint- Philippedu-
Roule , & l'acquiſition des terreins néceflaires
àcet effet.
III .
Lettres - patentes du Roi , données à Verſailles
le 24Mai 1770 , regiſtrées en parlement ; portant
règlement fur la forme de procéder aux requêtes
de l'hôtel & du palais .
1 V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 15 Mai
1770 ; pour la tenue du chapitre de l'ordre de
Prémontré.
V.
1
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 28 Mai
1770; qui cafle & annulle l'ordonnance de policerendue
par le bailli de la ville de Buſençois , le 6
Avril 1770 , comme contraire à la déclaration du
25 Mai 1763 , & à l'édit du mois de Juillet 17642
concernant le commerce des grains.
VI.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 28 Mai
:
JUILLET. 1770. 197
1770; qui cafle & annulle l'ordonnance de police
rendue par les officiers du bailliage de Chateauroux
le 3 Avril 1770 , comme contraire à la
declaration du 25 Mai 1763 & à l'édit du mois
de Juillet 1764 , concernant le commerce des
grains.
VII.
A du conſeil d'état du Roi , du 28 Mai
1770 ; qui cafle les ordonnances de police des officiers
de la ſénéchauffée de Saumur , des 3 & 7
Mai 1770 , concernant les grains : Et qui ordonne
que la déclaration du Roi du 25 Mai 1763 &
l'édit du mois de Juillet 1764 , feront exécutés
dans le reffort de ladite fénéchauffée de Saumur ,
comme dans tout le royaume.
VIII.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Juin
1770 ; portant aliénation à l'Ordre du Saint-Efprit
, de quatre cents mille livres de rente ſur les
poſtes : & qui permet audit Ordre , d'emprunter
juſqu'à concurrence de trois cents cinquante mille
livres de rente , ſoit à cinq pour cent en perpétuel ,
foit àneufpour cent en viager fur une tête , ou à
ſept & demi ſur deux têres , le tour exempt de retenues.
1 Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 23 Juin
1770 ; qui ordonne que les députés des religieux
de la regulière Obſervance de Saint- François s'afſembleront
àParis le 10 Septembre prochain , avec
les députésdes Freres mineurs conventuels , pour
parvenirà la réunion des deux obſervances.
Liij
r198 MERCURE DE FRANCE.
L
AVIS
I.
E JAY , Libraite , mettra en vente à lafinde
Juillet prochain les OEuvres diverſes d'Young ,
traduites par M. le Tourneur ; contenant l'eftimation
de la valeur de la vie ; Traité des Paſſions;
Lettres morales fur le plaiſir ; conjectures fur la
compoſition originale, &c . en deux volumes in- 8 °
& in- 12 , même format & même caractères que
les Nuits , avec le véritable portrait d Young ,
gravé par M. de S. Aubin .
Il vient de mettre ſous preffe une traduction du
même des Méditations d'Hervey ſur les tombeaux
, fur la nuit , ſur la création , ſurles aſtres,
&c. avec la vie & portrait de cet Auteur célébre &
d'autres Poëmes analogues dans le genre des
Nuits d'Young. 2 vol. in-8 ° & in- 12 .
L'Eloge hiftorique de Henri IVparM. leMarquis
de Villette , annoncé dans le premier volume
de Juillet ; ſe vend chez M. DELALAIN , Libraire,
rue de la Comédie Françoile..
I I.
Le ſieur le Brun , Marchand Epicier-Droguiſte
àParis , rue Dauphine , aux armes d'Angleterre ,
magaſin de Montpellier , hôtel de Mouy , continue
de vendre avec ſuccès l'effencede perles & la
perle dentifrice , de l'invention &de la compofition
du ſicur Hemet , Chirurgien-Dentiſte de Sa
JUILLET. 1770. 199
M. B. la Reine d'Angleterre &de la princefleAmélie.
Ces deux remédes connus de la noblefle Angloiſeàcauſe
de leurs effets merveilleux ont la
vertu de conſerver , de blanchir & de raffermir
lesdents. Ils confervent l'émail des dents , guériffent
le ſcorbut des gencives , arrêtent les progrès
de la carie , calment les douleurs de dents ,
&rendent l'haleine douce & agréable : L'Effence
de perle & la perle dentifrie ſe vendent ; livres
chaque ; on trouve auſſi au même endroit des
brofles d'une nouvelle invention pour l'ufage de
l'eſſence , à 12 fols la piéce.
IIL
Cosmétique , Pâte de propreté.
Le moindre des ſecrets propres à conferver fa
beauté ou à lui porter un nouvel éclat , nous paroît
digne d'être diftingué parmi les recctres préſentées
aux dames. Celui que nous leur offrons
eft dans tous les harems des Orientaux &des Ecvantins
, très - recherché des femmes , finon plus
belles que les nôtres, au moins également jalouſes
de l'éclat de leurs attraits. La compoſition que
nous leur avons annoncée déjà les années précédentes
, s'appelle Guzellik ou Ekmecq , nomarabe
qui lui vientde l'uſage que la propreté en fait
au ferrail & dans toute l'Afie. Elle est fort au-defſusde
la pâte d'amande deſtinée ſeulement à ſe laver
les mains. Le reſte du corps méritoit bien l'attention
du beau ſexe& par conféquent des artiſans
du luxe . Ce n'eſt point aſſez de ſe nettoyer :
blanchir , adoucir , raffermir les chairs & parfumer
la peau ſont des ſoins importans qu'il feroit
ſouventdangereux de négliger , s'il eſt vrai qu'em
Jiv
200 MERCURE DE FRANCE.
quelque forte ils puiſſent relever des charmes (éduiſans
que la nature donne avant l'art à cette
moitié chérie de l'eſpéce humaine. L'Ekmecq a
toutes les propriétés les plus defirées : il ſuffit pour
s'en frotter , de l'avoir fait tremper un inſtant dans
T'eau , laquelle ſert enſuite à ſe laver. Lorſqu'elle
eft tiéde , l'effet en devient plus prompt. C'eſt le
Sr Fagonde , marchand de parfums , qui la débite
ſeul. Il demeure rue St Denis , près de la rue des
Lombards , à la toilette. Tout ce qui s'achete ailleurs
eſt abſolument contrefait. Les pains valent
24 fols pièce. Ils ont une odeur très - agréable &
qui s'évapore peu ; mais pour la conſerver toujours
, il faut les ferrer dans un petit coffret doublé
d'étain ; ce qui ſe trouve auſſi chez le même
marchand. Un pain dure trois mois ſi l'on n'en fait
ufage que pour les mains , & le pain & le coffre ne
coûtent enſemble que 48 ſols .
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warsovie , le 6 Juin 1770.
ΟN mande de Latyczow par des lettres du 28
du mois dernier que l'armée du général Panin eft
en pleine marche; que celle que commande le
comte de Romanzow s'eſt approchée du Nieſter ,
dans le deſſein de paſſer outre Choczim & Suanitz
pour ſe rendre de- là en Moldavie.Ces lettres ajouient
que les habitans du pays , délivrés du ſéjour
de nos troupes , recommencent à cultiver leurs
terres .
Suivant des lettres de Podolie , les Turcs s'avancent
avec toutes leurs forces , du côté du Da
JUILLET. 1770. 201
nube , pour paſſer ce fleuve , malgré les troupes
Ruſſes qui en défendent les bords.
Onmandede Lublin que le prince de Brunswik
y eſt arrivé avec ſa ſuite & a continué ſa route
pour ſe rendre à l'armée Ruffle.
Du 12 Juin.
Nous apprenons que l'armée de Romanzow ,
après avoir paſſé le Nieſter , & s'être raſſemblée
àChoczim , a dirigé ſa marche vers le Pruth le
3 de ce mois. On affure , d'un autre côté , que le
Grand Viſir a paflé le Danube à Iſaccia avec toutes
les forces ; de forte que l'on s'attend à recevoir
inceſſamment la nouvelle d'une fanglante bataille.
DeConstantinople , le 17 Mai 1770 .
La Porte notifia le 4 de ce mois aux Miniſtres
étrangers qu'ils euſſent à communiquer non-feulement
à leurs Cours reſpectives , mais encore à
tous leurs Confuls dans les ports du Levant , la
réſolution qu'elle avoit priſe de défendre à tous
vailleaux de quelque nation qu'ils puſſent être de
fe rendre par les Dardanelles au port de cette ville,
àmoins que leurs paffeports , leurs lettres , leurs
cargaifons , leurs papiers n'euflent été préalablement
viſités , ſous peine d'être coulés à fond par
P'artillerie des châteaux .
Moldavangi Pacha , ci - devant Grand-Vifir , fe
trouve actuellement à Gallipoli , & non pas au
camp de l'armée , comme on l'avoit annoncé ; il
a adreflé delà au Sultan une relation de pluſieurs
excès commis par les mariniers de l'eſcadre de Sa
Hautefle , pendant que les vaiſſeaux ércient às'ar-
'mer dans la rade , où ils avoient été obligés de
relacher à cauſe du mauvais tems .
Iv
202. MERCURE DE FRANCE.
Norre eſcadre qui croiſe à préſent dans les en-
Virons de l'Archipel ſera renforcée de fix vaiffeaux
qu'on équippe à l'arſenal & de trois autres
qui font déjàprêts à mettre à la voile.
Il paroît que le gouvernement eſt ſans inquiétude
fur les opérations des Rufles dans la Morée ,
malgré les bruits déſavantageux que les Grecs:
répandent journellement à cet égard.
La peſte s'eſt manifeſtée dans cette Capitale &
dans ſes Fauxbourgs. On apprend qu'elle faitde
grands ravages en Egypte , fur-tout àAlexandrie.
De Petersbourg , le s Juin 1770.
L'Impératrice ſe propoſe de venirici dans quinze
jours , pour voir lancer à l'eau un nouveau :
vaifſleau de guerre.
De Stockolm , le 22 Juin 1770.
En vertu d'une déciſion des Etars on équippe
actuellement un vaifléau de ligne & deux frégates
qu'on fera croiſer dans la mer Baltique pour
exercer les officiers de la Marine & le corpsdes
Cadets qu'on éleve à Calſcrone. Les deux frégates
ſe rendront à Stralſund pour recevoir & con--
duire en ce Royaume le prince Henri de Pruſſe
qu'on attend'ici dans les premiers jours du mois
d'Août..
De Coppenhague , le 19 Juin 1770 .
Hier leurs Majestés ſont parties pour le Holſtcin
avec une ſuite peu nombreuſe. Le comte de Bernsrorf
eſt le ſeul des Miniftres du conſeil qui les
accompagne dans ce voyage dont on ignore là
durée.
JUILLET . 1770. 203
De Vienne , le 12 Juin 1770.
Hier , vers les onze heures du matin , l'Empereur
eſt arrivé ici en parfaite ſanté.
Le comte de Stainville , frère du duc de choiſeul
, eſt arrivé en cette Capitale le 2 de ce mois.
Le lendemain, il eut une audience de l'Impératrice-
Reine , à qui.il annonça que la célébration du
mariage du Dauphin avec l'Archiduchefle Antoinette
, s'étoit faite à.Verſailles le 16 du mois:
dernier.
Du 23 Juin.
Le 14 de ce mois , la Cour afſiſta icià la proceffion
de la Fête Dieu. Le dimanche ſuivant elle
aſſiſta auſſi à celle qui fe fait tous les ans , à pareil
jour , à Schombrun & qui a été inftituée par l'Impératrice-
Reine.Le Cardinal archevêque de cette
ville y a officié & porté le faint Sacrement. La
grande cour du château étoit tendue , dans tout
fon pourtour , des tapitleries de la Couronne.
Hier au foir , le prince Charles de Lorraine:
eſt arrivé ici de Bruxelles & a pris fon logement
au château de Hetzendorff avec la Princefle la
foeur. L'Archiduc Maximilien eſt allé à fa rencontre
juſqu'à Strenberg.
Le Grand-Duc & laGrande-Ducheffe de Tofcane
font attendus ici , le 30 de ce mois , ou le
1' du mois prochain .
Hier , le Prince- Evêque de Paſſau eſt arrivé en
cetteCapitale.
L'Impératrice Reine a permis qu'on érablît , à
l'eſſai , une Ecole- pratique de commerce , à laquelle
on a admis 26 élèves , tous fils de marchands
ou artifans.Il y a dans cette école quatre
profefleurs : les leçons , qui durent trois heures le:
matin& troisheutes l'après-midi, ont pour ob
I vj,
204 MERCURE DE FRANCE.
jet l'écriture , l'arithmétique , le deſſin , la partie
de la géographie relative au commerce , le ſtyle
mercantile& les langues les plus uſitées en Europe.
Elles font terminées par un cours de morale
toujours relatif au commerce. Sa majesté Impériale
& Royale a fixé à trois mois l'eflai de cet
établiſſement , dans le deſſein de lui donner toute
la ſtabilité & l'étendue dont il eſt ſuſceptible , fi
les progrès des premiers élèves répondent aux
vues qu'on s'eſt propoſées .
De Konigsberg , le 11 Juin 1770 .
On écrit du bailliagede Leshwangminnen que
le nommé Schiel laboureur , âgé de près de 108
ans , ayant été attaqué de la petite vérole , au
mois d'Avril dernier , a été parfaitement guéri &
jouit actuellement de la meilleure ſanté.
De Cadix , le 8 Juin 1770.
و
Une frégatede guerre Danoiſe , la Chriſtianſoë,
de trente piécesde canon , relacha ici , le 1 ' de ce
mois , venant de Cartagène. L'eſcadre Danoiſe
deſtinée contre les Algériens , ſous les ordres du
contre-Amiral Kaas & dont cette frégate fait partie
, parut , le 2 de ce mois , & vint mouiller
dans la rade à peu de diſtance de cette baie : elle
reſta deux jours dans ce mouillage où elle a pris
quelques rafraîchiſſemens qui lui font venus de
ce port , & remit , le 4 , à la voile pour entrer
dans la Méditerranée . Elle doit toucher à Gibraltar
pour y faire de l'eau , & delà elle dirigera ſa
courte vers Alger.
Ces jours derniers , un chebec du Roi du département
de Ceuta partit d'ici après avoir pris à
bord une centaine de malfaiteurs tirés des priſons
de Cadix & de Séville qu'il tranſporte enAfrique
pour y fervir comme forçats.
JUILLET. 1770. 205
De Naples , le 16 Juin 1770.
Le Roi a été indiſpoſé pendant quelquesjours :
-mais aujourd'hui ſa ſanté eſt entièrement rétablie.
De Rome , le 6 Juin 1770.
Par une conſtitution du Pape , qui eſt la pre
miere depuis fon exaltation , les priviléges &prérogatives
des auditeurs de Rote , viennent d'être
confirmés & même augmentés ; mais Sa Sainteté
a fixé à trente écus romains les taxes qu'on
exigeoit pour les déciſions de ce Tribunal , &qui
étoient quelquefois portées juſqu'à trois cens
écus.
On a arrêté ici un gentilhomme de la ville de
Tolentino , nommé Benaducci , allié aux premicres
familles de ſa province. Il eſt convaincu d'avoir
fait embarquer à Trieſte pluſieurs payſans
pour aller fervir ſur l'eſcadre de l'Impératrice de
Ruſſie; il les avoit attirés dans ce port ſous prétexte
de les employer aux travaux de la campagne.
Les parens de ce gentilhomme ont envoyé
un exprès au cardinal Alexandre Albani pour implorer
ſa protection en faveur du coupable.
Du 20 Juin.
Dimanche dernier le tonnerre tomba ſur la fléche
de l'Egliſe de l'Univerſité de la Sapience &
l'endommagea beaucoup. La foudre tomba aufli
preſque dans le même inſtant dans la cheminée
d'une maiſonde la rue de la place & tua une femme.
De Civita Vecchia , le 1 Juin 1770 .
On travaille àun plan pour mettre enbon état
les eſcadres du Pape.
204 MERCURE DE FRANCE.
jet l'écriture , l'arithmétique , le deſſin , la partie
de la géographie relative au commerce , le ſtyle
mercantile& les langues les plus uſitées enEurope.
Elles font terminées par un cours de morale
toujours relatif au commerce. Sa majeſté Impériale
& Royale a fixé à trois mois l'eſlai de cet
établiſſement , dans le deſſein de lui donner toute
la ſtabilité & l'étendue dont il eſt ſuſceptible , fi
les progrès des premiers élèves répondent aux
vues qu'on s'eſt propoſées .
De Konigsberg , le 11 Juin 1770.
On écrit du bailliagede Leshwangminnen que
le nommé Schiel laboureur , âgé de près de 108
ans , ayant été attaqué de la petite vérole , au
mois d'Avril dernier , a été parfaitement guéri &
jouit actuellement de la meilleure ſanté.
De Cadix , le 8 Juin 1770 .
د
Une frégate de guerre Danoiſe , la Chriſtianſoë,
de trente piéces de canon , relâcha ici , le r de ce
mois , venant de Cartagène. L'eſcadre Danoiſe ,
deſtinée contre les Algériens , ſous les ordres du
contre-Amiral Kaas & dont cette frégate fait partie
, parut , le 2 de ce mois & vint mouiller
dans la rade à peu de diſtance de cette baie: elle
reſta deux jours dans ce mouillage où elle a pris
quelques rafraîchiſſemens qui lui font venus de
ce port , & remit , le 4 , à la voile pour entrer
dans la Méditerranée . Elle doit toucher à Gibraltar
pour y faire de l'eau , & delà elle dirigera ſa
courſe vers Alger.
Ces jours derniers , un chebec du Roi du département
deCeuta partit d'ici après avoir pris à
bord une centaine de malfaiteurs tirés des priſons
de Cadix & de Séville qu'il tranſporte enAfrique
pour y fervir comme forçats,
JUILLET.
1770. 205
De Naples , le 16 Juin 1770.
Le Roi a été indiſpoſé pendant quelques jours :
mais aujourd'hui ſa ſanté eſt entiérement réta
blie.
De Rome , le 6 Juin 1770.
Par une conſtitution du Pape , qui eſt la pre
miere depuis ſon exaltation , les priviléges & prérogatives
des auditeurs de Rote , viennent d'être
confirmés & même augmentés ; mais Sa Sainteté
a fixé à trente écus romains les taxes qu'on
exigeoit pour les déciſions de ce Tribunal , & qui
étoient quelquefois portées juſqu'à trois cens
écus.
On a arrêté ici un gentilhomme de la ville de
Tolentino , nommé Benaducci , allié aux premicres
familles de ſa province. Il eſt convaincu d'avoir
fait embarquer à Trieste pluſieurs payſans
pour aller fervir ſur l'eſcadre de l'Impératrice de
Ruſſie; il les avoit attirés dans ce port ſous prétexte
de les employer aux travaux de la campagne.
Les parens de ce gentilhomme ont envoyé
un exprès au cardinal Alexandre Albani pour implorer
ſa protection en faveur du coupable.
Du 20 Juin.
Dimanche dernier le tonnerre tomba ſur la fléche
de l'Egliſe de l'Univerſité de la Sapience &
l'endommagea beaucoup. La foudre tomba aufli
preſque dans le même inſtant dans la cheminée
d'une maiſonde la rue de la place & tua une femme.
De Civita Vecchia , le 1 Juin 1770.
On travaille à un plan pour mettre enbon état
les eſcadres du Pape.
206 MERCURE DE FRANCE.
Il arrive journellentent des bâtimens qui viennent
y prendre des cargaiſons de bled pour la
Provence& le Languedoc. On a juſqu'à préſent
une belle apparence de récolte pour cette année ;
cequi donne lieu d'eſpérer qu'on y fera l'automne
prochaine une traite de bled très - conſidérable
d'autant que Sa Sainteté a augmenté la provifion
de grain pour la ville de Rome de plus de cinquante
mille rubres .
D'Amsterdam , le 23 Juin 1770 .
"
Onmande de l'iſſe de ſaint- Eustache , par des
lettres du II mars dernier , que les eſclaves Negres
y avoient formé le deſlein de maſſacrer tous
les Blancs , à l'exception des femmes , & d'élire
pour roi l'un d'entr'eux nommé Archy ; mais que
cetteconſpiration a heureuſement été découverte
& qu'on a arrêté trente - deux Negres qui ont
tour avoué & ont indiqué un endroit où ils
avoient amaflé des armes & des munitions de
guerre.
De Londres , le 22 Juin 1770.
Le parti de l'oppoſition vient de faire une grande
perte par la mort du ſieur Beckford , Lord-
Maire de la Cité , qui expira hier après une maladiede
douze jours. Pendant le cours de famaladie
, il fur viſité par les principaux membres de
L'oppofition Ses amis font , dit-on , dans la réſolution
de faire édiger , en ſon honneur , une
ſtatue pédestre , qui fera placée dans un licu
public.
Il eſt faux que le. vice-Roi d'Irlande ait été
infulté & maltraité par la populace en allant de
Dublin à Cork , ainſi qu'on l'avoit annoncé dans
tous les papiers publics.
JUILLET. 1770. 207
Du 29 Juin.
Il ya eu ici beaucoup de mouvement à l'occa
fion de l'élection d'un nouveau lord - Maire . Il
s'eſt mis ſur les rangs trois afpirans pour cette
place , le ſieur Trecothick& le ſieur Crosby , tous
deux Aldermans de la Cité & du parti de l'oppoſition
, & le chevalier Henri Banks , foutenu par
le ministère. Les ſuffrages ayant été recueillis aujourd'hui
, il a été reconnu que le ſieur Trecothiek
avoit eu ſeize cens une voix , le ſieur Crosby quatorze
cens trente -quatre & le chevalier Banks ,
quatre cens trente - fept . En conféquence , le premier
a été déclaré légitimement élu lord Maite.
Le25 , on procéda auſſi à l'élection d'un.Sheriff
de la Cité & à celle d'un Sheriff du Comté dé
Middleſex pour l'année prochaine: les ſuffrages
ſe réunirent en faveur de deux perſonnes du parti
de l'oppofition.
Ces jours derniers , les Miniſtres du Roiont
tenu entr'eux plufieurs conférences relativement
aux dernieres dépêches qu'on a reçues de l'Améri
que. Suivant ces dépêches , les habitans des Colonies
ont publiquement déclaré qu'ils ne ſe ſoumettrovent
à aucune taxe impoſée par le parlement
de la Grande- Bretagne. Cette déclaration
étant regardée par quelques Miniſtres comme
un acte de rébellion ouverte , ils ont propoſé
d'envoyer des troupes à Boſton pour intercepter
au-dehors le commerce de cette ville & contraindre
, au- dedans , ſes habitans à ſe ſoumettre à la
taxe du thé & à ſe conformer à l'acte de navigation
& autres loix du parlement de la Grande-
Bretagne , &c. Il y a cependant lieu de croire
que pendant les vacances du parlement on cherchera
à temporiſer avec les Colonies juſqu'à ce
208 MERCURE DE FRANCE.
qu'on puiſſe trouver quelque moyen capable de
les réconcilier avec la Métropole.
De Versailles , le 27 Juin 1770 .
Mgr le Dauphin , Mgr le comte de Provence ,
Mgr le comte d'Artois & Madame ſe rendirent , le
25 de ce mois , à l'égliſe royale & paroiſliale de
Notre- Dame de cette ville & y aſſiſtèrent au fervice
ſolemnel qu'on y célébra à l'occaſion de
l'anniverfaire de la mort de la Reine. Le même
jour , Madame Adelaide & Mesdames Victoire &
Sophie ſe rendirent à Saint Denis & y aſſiſtèrent
ainſique les grands Officiers & Officiers de la feue
Reine , au ſervice ſolemnel que le Roi a fondé ,
pour le même objet , en l'égliſe de l'abbaye
royale des Bénédictins . Après cette cérémonie
Mesdames font allées au monastère des Carmelites
pour y voir Madame Louiſe : elles font revenues
ici après leur dîner.
Le comte de Périgord , maréchal de camp ,
chevalier des ordres du Roi & Menin de feuMga
le Dauphin , prêta ſerment , le 24 , entre les mains
de ſa Majefté, pour le gouvernement de la province
de Picardie.
Dimanche dernier , le roi & la famille royale
fignèrent le contrat de mariage du marquis de
Champignelles , exempt des gardes de Sa Majesté,
compagnie de Villeroy , avec demoiselle de Yde
Seboncourt.
Le Roi vient de nommer pour ſon ambafladeur
auprés du Roi de la Grande-Bretagne le comte
de Guynes , ci-devant fon miniſtre plénipotentiaire
auprès de fa majesté Pruffienne. Le comte
deGuynes a fait , à cette occafion , ſes remercimens
à Sa Majesté à qui il a eu l'honneur d'être
préſenté , le 24 , par le duc de Choiſeul , miniftre
,
JUILLET. 1779. 209
& ſécretaire d'état , ayant le département des
affaires étrangères & de la guerre .
Le même jour , la baronne de Juigné & la baronne
deMontaut eurent l'honneur d'être préſentées
au Roi &à la famille royale , la première
par la Marquiſe de Juigné , & la ſeconde, par la
vicomteſſe d'Eſclignac.
Le Roi a nommé à l'évêché de Langres l'abbé
de la Luzerne , agent général du Clergé , & à
l'évêché de Rhodes , l'abbé de Cicé , auſſi agent
général du Clergé.
Sa Majesté a donné en même-temps l'abbaye
de la Grace-Dieu , ordre de Citeaux , diocèſe de
la Rochelle , à l'abbé de Vareilles , vicaire géné
ral du diocèſe de Metz .
L'évêque d'Orléans , inſtruit par l'évêque de
Bazas , des preuves de courage , de charité & de
zele que les fieurs de Boys , curé de Gironde , &
de Lugat , curé de Morirès , ont données lors de
l'inondation de la Garonne , en a rendu compte
au Roi qui , toujours porté à récompenſer les belles
actions , a accordé à chacun de ces Curés mille
livres de penſion ſur l'Evêché de Rhodes .
Madame la Dauphine a choiſi pour fon comfeſſeur
l'abbé Mandoux , confefleurdu Roi , lequel
a eu l'honneur d'être préſenté à cette Princefle ,
en cetequalité , le 24 de ce mois .
Le ſieur Pierre , chevalier de l'ordre du Roi ,
vient d'être nommé premier Peintre de Sa Majesté
à la place du feu ſieur Boucher : il a eu l'honneur
d'être préſenté à ſa Majesté , en cette qualité , le
24 , par le marquis dé Marigny , directeur ordonnateur
général des bâtimens.
110 MERCURE DE FRANCE.
DeMarly, le 30 Juin 1770.
Le Roi vient d'accorder au comte d'Erlach , brigadier
de ſes armées , chevalier da ſaint Louis &
capitaine au regiment des gardes Suifles , le commandement
de la compagnie générale des Suifles
& Grifons , vacante par la mort du chevalier
d'Erlach fon frère .
Du 4 Juillet.
Le Roi & la famille royale ont ſigné , le 1 ' de
ce mois , le contrat de mariage du marquis de
Tenance , officier du regiment du Roi , infanterie
, avec demoifelle de Charry d'Eſgouttes , fille
du marquis d'Eſgouttes , chef d'eſcadre.
Le même jour , le fieur de Saint- Lambert , meftre-
de-camp de cavalerie , ci-devant grand-maître
de la garderobe du feu Roi de Pologne, a eu l'honneur
de préſenter au Roi & à la familie royale le
Difcours qu'il aprononcé à l'académie Françoiſe
, lejour de la réception.
Le 26 du mois dernier , le ſieur Gerau de
Palenfield , profeſſeur de langue Allemande des
chevaux- légers & des pages du Roi & de Madame
la Dauphine , a eu l'honneur de préſenter à
cetre Princefle ſa grammaire & ſa nouvelle méhode
allemande.
Le marquis de Nagu ayant donné ſa démiſſion
de la premiere enſeigne de la ſeconde compagnie
desmouſquetaires , le marquis de Hallay , premier
cornette , y a été nommé & a été remplacé par le
marquis de la Riviere. Le comte de la Breteche a
été nommé auffi à la cornette de la premiere compagniedes
mouſquetaires , vacante par la démiſfondu
marquisdel'Efcure.
LeRoi a figué le contrat de mariage du marquis.
4
JUILLET. 2.1 . 1770.
de Melgrigny, fous-aide- major au régiment des
gardes françoiſes , avec demoiselle Marchal de
Sainſcy.
De Paris , le 29 Juin 1770 .
On a appris que le bateau chargé de la malle de
Paris pour Bordeaux , Bayonne & i'Eſpagne , a
péri , le 19 de ce mois , au foir , en traverſant la
Dordogne; que cet accident a été occafionné
tant par la violence du vent que par la mauvaiſe
manoeuvre d'un des matelots ; que la malle n'a
pu être retiréede l'eau que le lendemain , & qu'on
l'a fait parvenir au bureau de la poſte à Bordeaux,
où l'on le propoſoit d'examiner l'état des dépêches
qu'elle contenoir & de ſécher les lettres fans les
endommager. Le matelot qui a caufé ce malheur
a été noyé , ainſi que le poſtillon & deux foldats
qui s'étoient embarqués pour aider à tirer la
brouette du bateau .
Du 2 Juillet.
Lesprix que le Roi a bien voulu accorder à la
compagnie des chevaliers de l'arquebuſe de cette
capitale, à l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin,
ont ététirés, le 21 de ce mois, en leur Hôteľ,
ruede la Raquette S. Antoine. Le premier prix a
été remportépar le ſieur Regnault , fils : le duc de
Luynes , colonel de cette compagnie , a remporté
le ſecond , du coup du Roi.
Le 25 de ce mois , l'Académie Françoiſe a élu
l'Archevêque de Toulouſe pour remplir la place
vacante par la mort du duc de Villars .
Le ſuccès qu'a eu , l'année derniere , l'inocula .
tiondes Eleves del'Ecole-Royale-Militaire, ayant
déterminé le Roià ordonner que tous les enfans
quientreroientdorénavant au collége de la Fleche
212 MERCURE DE FRANCE .
ſans avoir eu la petite vérole , ſeroient inoculés ,
le fieur Boucher , maître- ès - arts & en chirurgie ,
chargé de l'inoculation des élèves de ce collége ,
en a inoculé , cette année , avec beaucoup de ſuccès
, trente- trois , ainſi qu'un beaucoup plus grand
nombre de ſujets qui font venus des Provinces
voifines à la Fleche pour profiterde cette méthode
falutaire.
Il paroît une nouvelle comete que le fieur Meffier
, aſtronome de la marine , a découverte , de
l'obſervatoire de la marine , le 14 de ce mois ,
vers les onze heures du ſoit : c'eſt la onzième que
cet aſtronome découvre depuis douze ans. Elle
paroiſloit le premier jour , dans la voie lactée,
entre la tête & l'arc du Sagittaire : on la voyoit
difficilement avec une lunette ordinaire de deux
pieds : le noyau brillant & de couleur blanchâtre
étoit environné également d'une pareille atmofphere
de fix minutes de diamettre. Il étoit difficilede
reconnoître fi c'étoit une comete à cauſe de
la lenteur de fon mouvement parmi les étoiles
fixes , & du grand nombre d'amas d'étoiles
nébuleuſes qu'on découvre dans cette partie du
ciel. La nuitdu 15 au 16 , l'aſcenſion droite de la
comete étoit de 272 degrés, 57 minutes , 43 secondes
, & fa déclinailon auſtrale , de 16 degrés 29
minutes , 12 fecondes. La nuit du 21 au 22 , fon
afcenfion droite étoit de 273 degrés , 26 minutes ,
28 ſecondes , & la déclinaiſon , de 13 degrés , 40
minutes , s ſecondes. On voit , par ces obſervations
, que fon mouvement est très lent , & qu'en
fix jours de temps , elle n'a parcouru que 28 minutes
, 45 ſecondes , en aſcenſion droite , & 2 degrés
49 minutes , 7 ſecondes en déclinaiſon . La nuit
du 24 au 25, elle a été en oppofition avec le ſoleil,
& a paffé au méridien , à minuit , I minute , 21
JUILLET. 1770. 213
ſecondes: fon aſcenfion droite étoit alors de 273
degrés , 57 minutes , ſo ſecondes , & fa déclinaiſon
auſtrale de 10 degrés , 24 minutes , 30 (econdes.
On la voyoit à la vue ſimple & elle égaloit les
étoiles de la ſeconde à la troiſieme grandeur.
Cette comete eſt très- éloignée de la terre . Elle paroît
s'en approcher , & il eſt à préſumer qu'elle
deviendra conſidérable : fon mouvement ſe fait ,
ſuivant l'ordre des ſignes , en s'écartant de l'Eclyprique
vers le pole boréal .
La cherté des grains qu'on éprouve en Franche-
Comté , a déterminé le maréchal de Lorges ,
commandant pour le Roi en cette Province , à
convertir la ſomme qu'il avoit deſtinée à des réjouiſſances
pour le mariagede Mgr le Dauphin ,
en une diſtribution gratuite & publique de bled
aux pauvres. Le Magiſtrat de Beſançon a ſuivi cet
exemple de bienfaiſance.
MORT S.
Louis-Henri Marquis d'Aubigné & de Tigny ,
maréchal de camp , gouverneur & lieutenantgénéral
des ville , château , fortereſſe , ſénéchaufſée
de Saumur & pays Saumurois &du haut Anjou,
eſt mort à Paris le 20 Juin , âgé de 54 ans.
LOTERIES.
Le cent quatorziéme tirage de la Loterie de l'hô
tel-de- ville s'est fait , le 25 du mois dernier , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 31015. Celui de vingt mille
livres au N° . 38161 , & les deux de dix mille aux
numéros 26626 & 26737 .
214 MERCURE DE FRANCE.
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'est fait le sde ce mois. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 67 , 81,30,82,79 .
ERRATA pour lepremier volume de Juillet.
PAC.1 AG.129 , lig. 26 , entrant , lifez rentrant.
P
145, 8 , en , lifez à
148 , 7& 8 , au Mars , liſer du 27 Février.
149. 21 , demandé , lifez demandée.
150 , 26, San à Babitch , lifez abitck , file
d'une chienne .
219, 1, des , lifex de
bid. 32 , a été aporté , lifez eſt originaire.
120,
ibid.
ibid.
3 , de, fupprimer ce mot.
3.1 , comme , lifez comme dans
33 , Stanana , lifez Stamma .
TABLE.
IECES FUGITIVES envers & en proſe , page
Suite du Printems. Chant I du poëme des Saiſons ,
Le Peintre embarraffé ,
Le Dogue & le Renard. Fable imitée de l'allemand ,
Suite des lettres de Henri IV.,
iibbiid.d.
13
14
15
Vers imités d'Eustache Manfredi , 29
Aun Poëte aimable en lui envoyant ſon porte-feuille , 21
AMadame de.F ..... , 22
AMadame de ***. L'Eſprit & le Bon Sens , ibid.
AMadame la Comteſſe de R... , 24
Ala même , 25
JUILLET. 1770. 215
AM. deVoltaire , par M. le François , 26
Réponſe de M. de Voltaire , 27
AMgr le Duc de la Vrilliere , 28
Antonio & Roger , anecdote historique , bid.
Portrait de Madame la Dauphine , 39
Vers à Mile de Villeneuve , ibid.
Sur le mariagede Mgr le Dauphin ,
A l'Auteur des Bouquets de nôce ,
AM. Marchand , célèbre violon ,
Le danger des Romans. Conte ,
Vers préſentés à Mde la Dauphine .
Sur le mariagede Mgt le Dauphin ,
Amyntas. Idylle ,
Le Perroquet & le Tourtereau . Fable ,
Epître à un poëte de quinze ans ,
L'Innocence ſauvée. Proverbe dramatique ,
Explicationdes énigmes & des logogryphes ,
42
42
ibid,
43
49
sa
55
52
53
54
66
ENIGMES , 67
LOGOGRYPHES , 72
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 75
Il Cinto di Venere , ibid.
Tablesgénéalogiques des auguſtes maiſons d'Autriche
& de Lorraine , 77
L'heureuse Pêche , comédie pour les Ombres , 78
Eloge de la ville de Moukden &de ſes environs, 80
Elémens de l'Art Vétérinaire , 85
Dictionnaire focial & patriotique , 87
Ecole de l'Officier , 88
Dictionnaire hiſtorique des cultes religieux , १०
L'Obſervateur François , 91
Les Elémens . Poème , 100
Panégyrique de Ste Jeanne-Françoiſe Fremiot, baronne
de Chantal , 105
Adelaïde , ou l'Amour & leRepentir , anecdote volée , τιο
216 MERCURE DE FRANCE .
Effai fur les maladies des gens du monde , par
M. Tiflot ,
La Sophonisbe de Mairet , réparée à neuf,
Zelmire , tragédie , par M. de Belloi ,
Fables de la Fontaine ,
ACADÉMIE Françoiſe ,
SPECTACLES . Opéra ,
Comédie françoiſe ,
114
122
135
137
146
151
157
Comédie italienne , 158
ARTS , Gravure , 159
Muſique , 163
Architecture , 165
Géographie ,
167
Versfur lamort de M. Boucher , 168
AM. le Maréchal de Richelieu & à Mde la Marquiſe
deMonconfeil , ibid.
Le Grand Seigneur & le Viſir. Conte moral, 169
Proceſſion & réjouiſſance publique à Dunkerque , 170
Traduction d'une Ode latine , 175
Fanatiſme de l'Amour , 177
Traits de Bienfaisance & d'Humanité , 180
Anecdotes , 184
Procès-verbal de ce qui s'eſt paſſé au lit de juſtice tenu
à Versailles , 186
Lettres -patentes du Roi , données à Verſailles , 199
Arrêts , Lettres - patentes , &c . 203
AVIS , 205
Nouvelles politiques , 208
Morts ,
201
Loteries , (ibid.
APPROBATIO Ν.
'Ar lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le ſecond vol.
du Mercure de Juillet 1770 , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion .
AParis , le 14 Juillet 1770 .
RÉMOND DE STE ALBINE.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
AOUST. 2770 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
•
37
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les pièces de vers ou de proſe , la muſique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection;
on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitduMercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rene
dusfrancs de port ,
'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps,
Le prix de chaque volume eft de 36. fols pour
peux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui fontabonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Libraire , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4º ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris .
Franc de port en Province ,
16 liv.
201.4f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Artslibéraux
&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
&de la Littérature. L'abonnement , ſoit à Paris,
ſoit pour la Province , port franc par la poſte,
eſtde 12liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte ; aux DEUX- PONTS & à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE . Prix , 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
ſeulement à PARIS , au bureau général des gazettes
étrangeres , rue de la Jullienne. 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN OU Bibliothéque raiſonnée
desSciences morales & politiques.in- 12.
1.2 vol. paran port franc , à Paris , 18 liv.
24liv.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en Pro-
En Province ,
vince , port franc , 33 liv 12 fo
JOURNAL POLITIQUE , port franc , 14liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire,
DICTIONNAIRE portatif de commerce ,
1770 , 4 vol . in 8 °. gr . format rel. 201.
Le Droit commun de la France & la Coutume
de Paris; par M. Bourjou , n. éd. in-f. br. 241.
Traitéde la jurisdiction eccléſiaſtique contentieuse,
2 vol. in - 4°. br.
211.
Effai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol . in 8 °. br . 44
Le Diogène moderne , ou le Déſaprobateur ,
2 vol. in- 8 °. br . sliv.
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br.. 21.10 .
Confidérations fur les causes physiques ,
in-8°. rel. sl..
Mémoire fur la musique des Anciens ,
in-4 . br.
و
Mémoire fur la construction de la Coupole
projetée pour couronner la nouvelle
Eglise de Ste Genevieve , in- 4°. 11. 101.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in 8°. rel.
241.
71..
Recréations économiques , vol. in-89. br. 21. 101.
Nouvelles recréations phyſiques & mathématiques
, 4 vol . in - 8 ".
Mémoires fur les objets les plus importans
de l'architecture; par M. Patte , vol. in-
4°. enrichi de nombre de planches , br. isl,
Monumens érigés en France à la gloire de
LouisXV; par M. Patte , vol. in-fol. , gr.
papier avec beaucoup de figures , br.
:
361.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST . 1770 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE..
۱
EGINHART & IMMA , ou la Clémence
de Charlemagne.
J
Poëme ; chant premier.
E vais chanter ce héros fortuné
Qui , de ſon fort , renverſa la barriere ,
Qui combattit la beauté la plus fiere
Et vit ſon front de myrtes couronné.
Par une audace aux mortels peu commune ,
Aux pieds du trône il plaça ſes amours ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etce qu'on voit rarement dans les cours ,
Afon grand coeur s'égala ſa fortune.
O demi dieux ! & vous , heureux tyrans
Que la victoire a nommés conquérans ,
Si le courage , à la nuit éternelle ,
A pû ravir vos généreux combats ;
Si vous placez une palme immortelle
Dans le mépris des horreurs du trépas ,
Amon heros ne la refuſez pas.
Quand Charlemagne , aux deux bouts de la terre,
Eut répandu fon nom & la valeur ,
Et que , des rois l'arbitre & le vainqueur ,
Il eut laiſſé repoſer ſon tonnerre ,
Dans les douceurs d'une tranquille paix ,
Il ne fongea qu'au bien de ſes ſujets.
•
•
•
• •
•
Imma , ſa fille , au printems de ſon âge ,
Objet chéri du puiſſant Empereur ,
Fut confiée aux ſoins d'un précepteur
Jeune & bien fait ; c'eſt trop pour être ſage:
C'eſt Eginhart , ſecrétaire d'état ,
Bon orateur , philoſophe & point fat ;
Digne Germain , l'honneur de ſa patrie ,
Et le premier dont la plume hardie,
AOUST. 1770. 7
Des nations étudiant les droits ,
Oſa tracer la conduite des rois .
Je voudrois bien , d'une main ingénue ,
Montrer aux yeux d'un curieux lecteur
Les traits divins dont Imma fut pourvue
D'ame & de corps ; mais il n'eſt point de coeur
Qui ne ſe peigne au gré de ſa tendreſſe
Une charmante & ſenſible princefle ;
Chacun prenant le pinceau du defir
Peut ſe former un modèle à plaiſir.
Mon héroïne , aux deux bouts de la terre ,
Aura trouvé cet heureux don de plaire.
François & Maure en ſeront fatisfaits
Et mon Imma gardera ſes attraits.
Suffit enfin que les rois & les princes
Avec ardeur ſe diſputoient ſa main ,
Bien moins, pour voir augmenter leursprovince/
Que pour l'honneur d'échauffer ſon beau ſein.
Hâtons nous donc de mettre l'écoliere
Sur les cahiers de l'aimable docteur ;
C'eſt là qu'amour toucha cette ame altiere
Et fit baifler le front de la grandeur.
Mais , avant tout , cet amour téméraire
Mit Eginhart aux plus rudes abois ;
Car pouvoit- il s'imaginer de plaire
Ala beauté qui dédaignoit les rois ?
Il la voyoit , l'inſtruiſoit , & fon ame
Aiv
MERCURE DE FRANCE.
8
Avec effort diffimuloit ſa flamme ;
De la nature il lui montroit les loix ,
Des paffions il lui peignoit l'empire ;
Comme il n'oſoit ſoupirer , quelque fois
Il ſoutenoit ſes accens ſur ſa lyre.
Dans ces leçons Imma ſe complaifoit.
L'Amour caché dans les yeux de ſon maîtra
Dardoit ſes traits & soudain ſe voiloit .
Le coeur d'Imma , brûlant ſans ſe connoître,
Comprenoit peu ce qu'Amour lui diſoir.
De ſon côté , le précepteur timide
Pour réprimer ſes téméraires voeux
Fuit ces coups-d'oeil où l'amour ſe décide,
Penſe qu'Imma de ſcience eſt avide ,
Et des regards dont on flatte ſes yeux
Loue Ariftote & remercie Euclide.
C'étoit ainſi que nos jeunes amans
Perdoient leursjours dans ce cruel myſtère
L'Amour ne put ſe cacher plus long-tems.
Il éclata : teleſt ſon caractere .
Mais il fallut que ce dieu des grands coeurs
Et des petits , que ce dieu des miracles
Vint renverſer d'invincibles obſtacles
Et d'Eginhart diffiper les terreurs.
Ce tendre amant nourriſſant dans ſon ame
Sans nul eſpoir une funeſte flamme ,
Se parle ainfi : « Quoi ! d'affreuſes langueurs,
AOUST. 1770 و .
Vont moiſlonner le plus beau de ma vie!
>>Quoi ! pour jamais , mon ame eſt aſſervie "
>>A des appas qui feront mes malheurs!!
>> Divine Iinma , ton illustre naiſſance
>> Entre nous deux a mis trop de diſtance:
>> Je dois couvrir de la profonde nuit
Ce feu fatal , ce feu qui me pourſuit.
>> Si je fais voir cette flamme hardie ,
Quel attentat ! la mort & l'infamie
>> Seront les fruits de ma témérité....
>>M>ais je rougis de tant de lâcheté
>>Quoi! belle Imma , je tremble & je t'adore' .
>> La mort fait peur à ton indigne amant !
>>Q>uandje pourrois te cacher montourment
>> Puis je ſurvivre au trait qui me dévore?
>>N>on, tout entier, je me livre aux deſtins,
>>D>emonbonheur qu'ils tracent les chemins..
N'a- t'on pas vu ſouvent le même crime ,
Par deux ſentiers mener l'ambitieux ?
A l'échafaud l'un conduit la victime ,
>>L'autre l'éleve au rang des demi- dieux . **
>>U>n tendre amourfera-t'il moins heureux?
• Multi
Committunt eadem diverſo crimina fato :
Ille crucem pretium fceleris tulit , hic diadema....
JUV. SAT: 135103
Avi
10
MERCURE DE FRANCE.
Je braverai le courroux de ton pere ,
Et ne crains plus, Imma , que ta colere ;
>>S'il faut mourir , je ne perdrai le jour
>>Qu'en implorant ma princefle & l'amour.
La jeune Imma , que l'Amour a bleſtée ,
Sent à ſon tour d'auſſi rudes combats :
Elle ſoupire , & ce dieu pas- à pas
Vient doucement déméler ſa penſée.
Quoi ! j'aimerais , dit-elle , & demon fang
>>Je pourrois bien méconnoître le rang !
>>Eginhart ! dieux! c'eſt l'amant que me donne
>> L'aſtre brillant qui préſide àmes jours!
>>>Ai -je oublié que je dois mes amours
Au noble front qui porte une couronne ? ...
Mais , fi le Ciel a placé , dans mon coeur ,
>>Pour Eginhart une invincible ardeur ,
>Que peut ici la loi de manaiſſance ?
Puis- je lutter contre l'ordre des Cieux ?
J'aime Eginhart par ma ſeule puiſſance ,
>S'il peut m'aimer ,ils ont rempli mes voeux .
Me dira-t'on , pour l'honneur de ma race ,
>>>Qu'un prince doit m'épouſer tot outard ?
>>Qu'est- ce qu'un prince a de plus qu'Eginhart ?
> Je ne vois rien que cet amant n'efface.
>>Mais , fid'un Roi je partage les feux ,
Je donnerai des héros à la terre ;
>>Cet argument , à mon ſens , eſt doureux ,
Plus d'une Reine a prouvé le contraire.
AOUST. 1770. "
Je ne veux point en courir les haſards ,
Eginhart ſeul eſt le héros que j'aime ,
En lui je vois & fceptre & diadême ,
En ſes enfans je vois les fils de Mars .
Ah ! que ne puis je en ma tendreſſe extrême ,
O tendre Amour, fous tes chers étendards ,
Perpétuer le ſang des Eginharts!
>>>Mais je m'égare& ne ſuis qu'une eſclave ,
Le point d'honneur , le trône , tout mebrave.
>>Ah ! malheureuſe , eh ! pourquoi le deſtin
N'a-t'il pas fait mon amant ſouverain ?
>>>Ou ſi , pour moi , ſes mains moins libérales
>>Avoient rendu nos fortunes égales ,
Au rang obſcur, ſi nous rampions tous deux,
Cher Eginhart , nous ſerions plus heureux . >>>
Dans ces tranſports , cette illuftre Princeſſe
Livroit ſon ame à des réflexions
Qui nourriffoient encore fa foiblefle ;
Mais qui ne peut vaincre ſes paſſions ,
Nefait ſouvent que flatter fa molefte.
Onveut rentrer ſans rougir dans ſon coeur ;
Aux yeux du monde , imprudent interprête ,
Sous mille aſpects on reproduit l'honneur ,
Il faut du moins illuſtrer la défaite.
Par M. le B......
1
A vj
1,2 MERCURE DE FRANCE.
LE MAL- ENTENDU . Conte moral..
FLORIMONT & Leontis étoient amis
dès leur enfance ; le même lieu les
avoit vu naître; ils avoient paflé leurs
premières années ſous les mêmes maîtres .
Une conformité de caractère & de goûts
avoit encore affermi cette union . Ces
deux amis demeuroient dans le fond
d'une Province. Leur habitation n'étoit
qu'à une très-petite diſtance l'une de
l'autre . Uniquement occupés de leur famille
& de l'agriculture , ils n'envioient
point le fort de ceux qui alloient dans
les villes traîner l'ennui qui les accabloit
; ils plaignoient leur fort , & leš
regardoient comme des malheureux qui
ne connoilloient pas le doux plaifir dé
contempler la nature . Cesdeux familles ,
quoique ſéparées , ſembloient n'en faire
qu'une ; elles ſe raſſembloient fouvent
chez l'une ou chez l'autre . Leurs jours
partagés entre les occupations de la cam
pagne & les douceurs aimables de la fociéré
leur procuroient un contentement
délicieux , inconnu dans les villes où
règne un dégoût qui corrompt tous less
AOUST. 1770. 13
1
plaiſirs. Ils goûtoient un charme inexprimable
en voyant croître les arbres
qu'ils avoient plantés ; affis à l'ombrage
dont ils couvroient la terre , ils étoient
plus fatisfairs que dans ces palais magnifiques
, où l'art fait de vains efforts pour
imiter la nature. Ils mangeoient ſouvent
enſemble ſous les mêmes berceaux de
verdure qu'ils avoient eux- mêmes formés
; la franchiſe & la liberté préſidoient
à ces feſtins ; on n'y connoiloit point
cette contrainte qui bannit de nos repas
le plaifir & la gaité. Les convives n'étoient
point entourés de valets curieux
devant leſquels il faut garder le filence
on ne tenir que des diſcours vagues &
frivoles.
Florimont avoit un fils appelé Dorilas,
qui avoit heureuſement confervé fon innocence
& la pureté de ſes moeurs dans
Ie ſein même de la corruption. Quoique
élévé dansles écoles oùlajeuneſſe n'eſtque
trop ſouvent corrompue , le vice n'avoit
jamais eu de charmes pour lui ; l'horreur
qu'on lui en avoit inſpirée dans la maiſon
paternelle ; l'avoit garanti des piègesde
la ſéduction, il avoit rapporté chez fon
père la candeur & la fimplicité de l'enfance.
Mais cette heureuſe ignorance ne
dura pas long-tems. La vue de Lucinde
L
14 MERCURE DE FRANCE.
qui venoit du couvent , tit chez le jeune
Dorilas un changement dont il fut luimême
étonné. Le calme & la tranquillité
, qui juſqu'alors avoient régné dans
fon ame , firent place à des tranſports
qu'il n'avoitjamais éprouvés. Ses regards
dont la férénité annonçoit auparavant la
paix intérieure dont il jouiffoit , devine
rent enun momenttendres & paſſionnés ;
d'accord avec ſon coeur , ils exprimoient
les divers mouvemens dontil étoit agité.
Lucinde n'étoit pas dans un état moins
violent ; plus éclairée que ce jeune
homme , elle jugea par la rougeur dont
elle voyoit ſes joues colorées , par l'expreffion
affectueuſede ſes regards , qu'il
ſepaſfoit dans fon ame quelque choſe de
ſemblable à ce qu'elle éprouvoit ellemême.
Cette agréable idée augmentoit
encore fon embarras : timide , déconcertée
, voulant dérober à la connoiffance
des ſpectateurs la joie que fon
coeur goûtoit en fecret , elle baiſſoit
les yeux,ou les jetoit fur différens objets ,
comme pour faire accroire qu'elle n'étoit
point occupée de ce qui ſe paſſoitdevant
elle. Mais quand ils rencontroient ceux
de Dorilas , qui , dans livreſſe de ſa
paffion , ſembloit ne vivre&ne reſpirer
que par elle , ſon coeur étoit oppreffé
AOUST. 1770.
parune foule de ſentimens inconnus : la
blancheur de fon teint ſe changeoit dans
le plus vif incarnat ; des larmes étoient
prêtes à s'échapper. Heureuſement pour
elle , la nuit qui venoit& qui commençoit
à couvrir la terre de fon ombre ,
avertit Florimont & fon épouse de retourner
chez eux .
Dorilas auroit bien voulu reſter chez
Léontis , mais la crainte de découvrir à
ſon père la paſſion que Lucinde avoit
allumée dans ſon coeur , Fobligeoit à
garder le filence. Lorſque ſon ame tranquille
ne connoiſſoit point encore les
feux dévorans de l'amour , il ignoroit
l'art de feindre , le menfonge ne fouilloit
point ſes lèvres ; mais, en perdant
fon innocence , ildevint plus timide &
plus circonfpect ; il craignoit pour la
première fois le refus , ſans démêler cependant
le motifde ſa crainte ; il ſuivoit
fon père enpenfant à Lucinde , dont il
étoit entièrement occupé.
Florimont curieux de ſçavoir ce qui
ſe paſfoit dans l'eſprit de fon fils , qui
paroiſfoit rêveur , dit à fon époufe ; je
n'aijamais rien vu de ſi parfait que Lucinde
; à ce mot Dorilas ſe réveille ; il
s'approche pour entendre une converfation
qui doit l'intéreſſer. Florimont, fei16
MERCURE DE FRANCE .
gnant de ne pas s'en appercevoir , conti
nue ; j'avois des vues ſur cette fille charmante
; j'avois des idées ..... mais n'y
penfons plus , celles de Léontis ne s'accordent
pas avec les miennes ; il trouve
pour Lucinde un parti fort avantageux ,
& sûrement..... Ah ! mon père , interrompit
Dorilas en rougiſſant , Léontis
va marier Lucinde ? Mais acceptera -t elle
le parti qui lui eſt offert ? L'a- t-on conſultée
? Que vous importe , mon fils ,
reprit Florimont ? Quel intérêt prenez
vous à cette fille que vous venez de voir
pour la première fois ? D'ailleurs , ff.
vous aimez le père , ne devez vous pas
être fatisfait du bonheur de ſa fille ?
Dorilas ne répond pas ; mais les larmes
qui coulent de ſes yeux , expriment
beaucoup mieux que des paroles , l'état
où il eſt ; il fe tourna pour les eſſayer en
fecret. Florimont & fon épouſe qui les
apperçurent , changent de converſation
pour ne lui pas donner lieu de ſoupçonner
qu'ils l'euffent pénétré. Ce jeune
homme n'eſt plus occupé que de la perte
de Lucinde ; cette affligeante idée le
tourmente jour & nuit. Sagaité ſe change
en une triſteſſe mortelle qui lui ôte le repos.
Quelques jours après il retourna feut
chezLéontis ; il veut entretenirLucinde ,
AOUST. 1770. 17
il eſpère qu'elle aura pitié de lui ; il ſe
flatte de la rendre ſenſible à ſes larmes ,
&de faire naître dans ſon coeur l'amour
qui le conſume. Belle Lucinde , lui ditil
, lorſqu'ils furent ſeuls , eſt- il vrai que
vous nous quittiez ? A peine arrivezvous
dans ces lieux que vous les voulez
abandonner. Je pouvois goûter autrefois
les plaiſirs de la campagne ; ces bois ſolitaires
avoient pour moi plus de charmes
que les cercles nombreux des villes ;
mais Lucinde , il n'y a plus de bonheur
ici pour moi ; ces lieux ne feront plus
mes délices , ſi vous vous éloignez. Je
fçais que Léontis vous deſtine un parti
fort confidérable ; c'eſt de mon père que
jetiens cette nouvelle qui me déſole . Les
avantages de la fortune autoient- ils la
préférence furun coeur embraſé de l'amour
leplus tendre&le plus fincère?Ah!
Lucinde , ayez pitié de moi , je ne puis
plus vivre ſi je vous perds ! Lucinde interdite
baiſſoit les yeux , des larmes couloient
le long de ſes joues. Dorilas , ditelle
, fi vous croyez avoir à vous plaindre
du fort qui doit m'éloigner , il ne fera
pas moins fatal pour moi ; les pleurs que
je verſe en ce moment vous font voir
combien moncoeur s'oppoſe au choix de
Léontis . Lucinde finit une converſation
18 MERCURE DE FRANCE.
qui pouvoit la trahir en découvrant au
jeune Dorilas l'impreſſion qu'il avoit faite
fur fon ame , & le porter à de funeftes
entrepriſes.
Léontis voyant ſa fille plongée dans la
mélancolie , crut que le beſoin d'aimer
étoit la cauſe de cette triſteſle . Il eſt chez
les femmes un âge où le coeur ne peut
reſter ſolitaire , ſans être la proie du dégoût&
de l'ennui. C'eſt à cette révolution
qu'on doit attribuer ces momens
d'humeur , ces caprices , cette langueur ,
ces larmes involontaires qui coulent des
yeux d'une jeune fille que la nature a
tirée de l'ignorance. Lucinde , lui dit
Léontis avec cette adreſſe ſi naturelle
aux bons pères , vous dépérifſez chaque
jour , chaque jour je vois la paleur effacer&
flétrir la couleur de vos joues, une
nonchalance mortelle a pris la place de
cette vivacité qui vous étoit ſi ordinaire ,
vos yeux me paroiſſent ſouvent mouillés
de larmes. Lucinde , il eſt un tems où la
nature qui fait entendre ſa voix à tous
les êtres , éleve dans l'ame des deſirs
inconnusqu'on tente vainementde combattre.
Je ne vous ferai point un crime
d'éprouver des ſentimens qui peuplent
l'univers de mères tendres& vertueuſes.
Mais, comme votre inexpérience pourroit
AOUST . 1770. 19
vous expoſer à de longs repentirs , j'ai
jeté les yeux ſur un jeune homme dont
le caractère pourra faire votre bonheur .
Soname , qui ne connoît & qui n'aime
que le bien , remplira la vôtre d'une joie
pure & durable ; vos jours feront untiſſu
de plaiſirs , que le dégoût ne viendra jamais
corrompre ; mais quelle fut lafurpriſe
de Léontis , lorſque Lucinde lui
dit , les larmes aux yeux , que l'hymen
n'avoit point de charmes pour elle , &
qu'elle préféroit au mariage les douceurs
de la vie ſolitaire qu'elle avoit
menée juſqu'alors ; qu'elle le prioit dene
point uſer de fon autorité pour lui faire
embraffer un état contraire à ſon goût.
Cette jeune fille, perfuadée que celui
dont Léontis lui avoit parlé étoit un
autre que Dorilas , refuſoit conftamment
un hymen qui auroit fait fes délices.
Léontis affligé du refus de Lucinde &
du goût ſombre qu'elle avoit pour la ſolitude
, crut que le ſéjour de la ville
pourroit la tirer de cette mélancolie ; il
eſpéroit que les divers amuſemens de la
fociété diſſiperoient ce chagrin dont il
ignoroit la cauſe ,&que la compagnie des
jeunes gens de ſon âge , en banniſſant
deſon coeur une pernicieuſe indifférence ,
20 MERCURE DE FRANCE.
y feroit naître à ſa place une heureufe
ſenſibilité. Il étoit bien éloigné de ſoupçonner
la paſſion de ſa fille pour Dorilas.
La triſteſſe empreinte fur le viſage de
cejeune homme lui paroiſſoit même une
preuve certaine de l'indifférence de Lucinde.
Jeunes amans , un ſeul mot en
vous tirant d'erreur , vous auroit comblés
de plaiſirs !
Dorilas ayant appris que Lucinde
étoitſur le point de retourner à la ville
pour y demeurer quelque tems , vint
aufli tôt chez Léontis . Ah! Lucinde , lui
dit- il , que votre ſéjour à la ville me cauſe
de larmes ! Que je crains que vous n'oubliez
Dorilas ; Léontis ne vous y envoie
ſans doute , que pour y voir ce jeune
homme qu'il vous deſtine : s'il eſt tel
que votre père l'a peint , ah ! Lucinde ,
je vous perds pour toujours ! Mais , s'il a
plus de richeſſes que je ne puis vous en
offrir , s'il a des vertus que je n'ai point
encore acquifes , fon coeur n'éprouve pas
les tranſports qui m'agitent : non , fon
amour ne peut jamais égaler le mien,
J'ignore , lui dit Lucinde , ſi celui que
vous craignez habite la ville où je vais ,
mon père ne m'a dit ni fon nom , ni fa
demeure ; quoiqu'il en ſoit,ſon bonheur
n'eſt pas fi grand que vous l'imaginez ;
AOUST . 1770. 25
s'il a méritéla bienveillance de Léontis ,
jamais il n'aura le coeur de Lucinde ; je
ſouffrirai , ſans me plaindre , les reproches
de mon père , mais je ne puis former
des noeuds qui feroient mon fupplice
; j'aime mieux traîner dans la retraite
une vie malheureuſe , que d'époufer
un homme queje ne pourrai jamais
aimer.
Le diſcours de Lucinde fit renaître la:
joie dans le coeur du jeune Dorilas , mais
il n'oſoit ouvrir ſon coeur à Léontis ;
outre que Lucinde ne lui avoitjamais fait
connoître ouvertement ſon amour , elle
avoit encore exigé le filence.
Lucinde fut envoyée chez une parente
de Léontis , qui lui recommanda de la
conduire dans les différentes ſociétés ,
pour bannir fon humeur fombre & chagrine
, & ramener la joie dans ſon ame.
Cette parente , touchée de l'état de Lucinde
qu'elle aimoit tendrement , l'introduifit
dans les compagnies , lui chercha
des plaiſirs qui puſſent la diſtraire de
fes continuelles rêveries. La beauté de
Lucinde qui juſqu'alors avoit été
comme enfevelie dans un cloître , parut
dans la ville avec un éclat qui lui fit autantd'ennemiesde
celles qui prétendoient
و
22 MERCURE DE FRANCE.
àlabeauté. La triſteſſe lui donnoit même
un certain air de langueur , qui rendoit
ſes charmes plus touchans. Elle ſe vit
auſſi- tôt entourée d'une troupede jeunes
gens qui ſe diſputèrent ſa conquête , &
qui crurentque ſa vertu ne pourroit tenir
long-tems contre leurs agaceries ; ils s'imaginèrent
que cette ame toute neuve
céderoitfacilement aux impreſſions qu'ils
voudroient lui donner ; mais Lucinde
impoſa ſilence à cette jeuneſle effrénée ,
&la força bien-tôtde reſpecter ſa vertu.
Quelle différence , diſoit - elle , entre
Dorilas & ces jeunes gens ! Ennemis des
femmes dont ils tâchentde ſéduire l'innocence
& la crédulité , ils ne cherchent
que des victimes de leur mauvaiſe foi ;
leur bouche n'eſt l'organe que du menfonge
; leur coeur corrompu n'eſt dévoré
que par des feux criminels ; on lit dans
leurs regards enflamunés , l'amour de la
débauche . Ah ! Dorilas , ne crains riende
ces ames dépravées ! Jamais tu n'auras
de rivaux parmi cette foule de jeunes
inſenſés qui ne peuvent triompher que
de la foibleſſe d'une femme qui contribue
elle-même à ſa défaite. Ils ne m'infpirent
que des ſentimens de haine & de
mépris. C'eſt donc-là , difoit- elle quelAOUST.
1770. 23
quefoisà ſa parente , cette jeuneſſe pour
laquelle les femmes inventent chaque
jour de nouvelles parures ? C'eſt donc
pour lui plaire qu'elles paſſent des jours
entiers devant un miroir , où elles étudient
de nouvelles attitudes qui favoriſent
leurs charmes ? Cléonide ( c'étoit
le nomde cette parente ) prenoit toujours
le parti des jeunes gens ; elle excuſoit
leurs foibleſſes , attribuoit à l'impétuoſité
de l'âge cette frivolité , cette inconſtance ,
cette ardeur pour les plaiſirs que Lucinde
leur reprochoit. Perfuadée par Léontis
que cette jeune fille n'aimoit rien , elle
auroit voulu détruire cette odieuſe indifférence
, en lui inſpirant de l'amour
pour quelqu'un de ceux qui venoient dans
ſa maiſon. Lucinde , lui diſoit - elle ,
parmi les jeunes gens que vous voyez
dans la ville , il y en a qui méritent
votre eſtime ; tous n'ont pas le coeur
vicieux , il eſt des ames vertueuſes qui
gémiſſent en ſecret ſur les déſordres contre
leſquels vous vous élevez. Que penſez-
vous , par exemple , du jeuneAlétis ?
La modeſtie n'eſt-elle pas peinte ſur ſon
viſage ? Son coeur n'eſt - il pas ſenſible
&vertueux ? Pouvez- vous lui reprocher
avec raifon un ſeuldes vices qui rendent
८
24
MERCURE DE FRANCE.
les autres odieux & mépriſables ? Les
yeux des autres jeunes gens ſe paſſionnent
pour le crime , les ſiens ne s'enflamment
que lorſqu'il parle de la vertu.
Quoique ſa conduite ſoit la cenſure des
jeunes gens de ſon âge , ils l'aiment ,
ils l'eſtiment , ils le reſpectent ; ils n'en
parlent jamais , fans faire fon éloge ,
tant la vertu a de force ſur les ames
les plus viles. Je conviens , dit Lucinde
, qu'Aletis a des vertus qu'on
trouve rarement chez la jeuneſſe des
villes ; je rends juſtice à ſes moeurs ; je
ne le confonds pointavec ſes ſemblables ;
j'avouerai méme que j'ai du plaiſir à le
voir , c'eſt le ſeul dont l'entretien mérite
l'attention d'une femme honnête .
Cléonide qui n'avoit parlé d'Aletis que
pour découvrir les ſentimensde Lucinde ,
ſe flatta que ce jeune homme vaincroit
fon indifférence ; dans cette eſpérance ,
elle le pria de venir plus ſouvent dans ſa
maiſon : elle fit même enſorte qu'il ſe
trouvât dans celles que Lucinde fréqnentoit
: mais quoique cette jeune fille le
vît avec plaiſir ; quoiqu'elle marquât
même quelque joie lorſqu'il venoit chez
Cléonide , fa triſteſſe étoit toujours la
même; ſa parente la ſurprenoit quelquefois
AOUST. 1770. 25
fois effuyant des pleurs qu'elle vouloit
lui cacher.
Dorilas n'étoit pas plus heureux , il
craignoit toujours que ce rival imaginaire
ne lui enlevât le coeur de Lucinde , ou
qu'elle ne fût ſéduite par les difcours
d'un nouvel amant. Les promeſſesde Lucinde
rendoient cependant quelquefois
le calme à ſon ame ; il ſe rappeloit
avec plaiſir ſon dernier entretien ; mais
d'autres fois ſon coeur étoit déchiré par
la crainte. Hélas , diſoit- il , Lucinde a
peut-être formé de nouvelles chaînes !
Ce jeune homme que Léontis lui deftinoit
a peut- être déjà triomphe de ſa réſiſtance
; le nom de Dorilas eſt peutêtre
effacé de ſa mémoire : ah Lucinde ,
fi cela étoit , j'en mourrois de douleur!
Léontis voyoit avec attendriſſement
la triſteſſe de Dorilas ; perfuadé que fa
fille n'avoit aucun penchant pour ce
jeune homme, & qu'elle avoit même
de l'averſion pour le mariage , il le plaignoit
en fecret; il gémiſſoit fur le deſtin
malheureux qui s'oppoſoit à ſes deſſeins ;
mais il auroit cru ſe rendre coupable
d'injuſtice & de barbarie , s'il eût fait
contracter à ſa fille des engagemens que
fon coeur n'auroit pu remplir. Ce tendre
père regardoit les préjugés& les conven-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
tions humaines , comme les cauſes néceſſaires
de tous les malheurs que produiſent
des noeuds formés par violence.
Inquiet de ſçavoir ſi le tems & la raiſon
ont changé le coeur de Lucinde , il ſe
rend chez Cléonide : il apprend avec
douleur qu'elle ne cherche que la folitude
; que rien n'eſt capable de la tirer
de cette mélancolie qui la dévore ; qu'elle
fuit les plaiſirs les plus innocens ; qu'elle
éloigne , par une impoſante ſévérité , les
jeunes gens que fes charmes attirent auprès
d'elle ; qu'il n'y avoit qu'Alétis ,
qui juſqu'alors eût pu mériter ſa bienveillance
; qu'il étoit le ſeul qu'elle vit
avec plaiſir.
Léontis cherchoit envain le motifde la
triſteſſe de ſa fille , il ne pouvoit la concilier
avec cette aimable gaîté qui faiſoit
auparavant fon caractère. Il ne com
prenoit rien à ce changement extraordinaire.
Il faut , diſoit-il en lui- même ,
que j'éclairciſſe aujourd'hui ce myſtère ,
l'état de Lucinde me cauſe des craintes
que mon coeur ne peut fupporter plus
long-tems. Il fait venir ſa fille dans
l'appartement de Cléonide. Lucinde
lui dit ce père alarmé , j'eſpérois que la
ville diſſiperoit cette humeur ſombre
qui n'afflige. Je croyois que votre rai-
2
AOUST. 1770. 17
Ion& les conſeils de Cléonide rameneroient
dans votre caur cette charmante
gaîté qui me caufoit tant de joie ; j'elpérois
qu'un jour elle feroit les délices
de ma folitude. Mais j'apprends , avec
douleur , que toute entrée dans votre
ame eſt fermée à la joie. Lucinde , a
vous avez des chagrins , dépoſez - les
dans mon coeur ; ma tendreſſe ne vous
répond-elle pas du ſoin que je prendrai
de vous conſoler ? Mon enfant , ne fois
point injuſte envers ton père , ne lui
cache point le motif de cette triſteſſe qui
te conduitlentement au tombeau ; j'avois
des projets dont l'exécution m'auroit
comblé de joie , mais vos refus ont
changé mes idées : je ne vous conduirai
point malgré vous au pied des autels ;
ce crime que vous commettriez en prononçant
de bouchedes ſermens que votre
coeur démentiroit en ſecret , retomberoit
ſur moi . Je ſçais que vous avez diſtingué
le ſage Alétis de cette foule de jeunes
gens qui croyoient qu'aucune femme ne
leur peut réſiſter ; je ſçais que vous préférez
fon entretien , au jargon ridicule
de ſes ſemblables ; je connois les parens
de ce jeune homme ; je vous réponds
deleur conſentement ,&je vous promets
le mien, ſi vous le voulez pour époux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Lucinde étonnée de cette propoſition ,
l'interrompit avec vivacité: je vois , il
eſt vrai , quelquefois Alétis ; j'avouerai
même qu'il a des vertus que j'eſtime ;
mais mon coeur n'a jamais éprouvé pour
lui d'autres fentimens que ceux de l'amitié
: un époux a droit d'en exiger de
plus tendres. Mon père , que je ſuis à
plaindre , de ne pouvoir répondre à vos
defirs ! cette idée augmente encore mes
peines , j'en ſuis accablée. Lucinde , lui
dit Léontis , ſi je ne confultois que mes
intérêts , je vous engagerois à reſter dans
ma maiſon , à m'y tenir lieu de votre
mère ; bien loin de vous ſouhaiter un
époux , je vous ferois valoir les douceurs
du célibat; mais vos intérêts me font
plus chers que les miens. Les peines du
mariage ne font rienen comparaiſondes
chagrins fecrets d'une fille ſurannée ,
qui brûle intérieurement d'un feu dont
l'aveu la feroit rougir , qui verſe des
larmes amères , lorſqu'elle réfléchit fur
l'abandon où elle eſt . Lucinde , quoique
les noeuds de l'hymen ne ſoient plus facrés
aujourd'hui pour quelques jeunes
gens plongés dans la débauche , il eſt
encore des époux vertueux qui jouiffent
d'une félicité que le repentir ne trouble
jamais , qui , formés l'un pour l'autre ,
AOUST. 1770. 29
ne me
élèvent chaque jour leurs mains vers le
ciel pour le remercier de les avoir unis.
Mon enfant , la nature te donna des
qualités que tu ne pourrois négliger fans
crime ;elles feront les délices de l'homme
que tu choiſiras pour époux ;
fruftre pas d'un plaiſir qui rempliroit mon
ame de joie ; que je n'aie pas la douleur
d'entrerdans le tombeau , ſans avoir auparavant
vu le jour de ton bonheur. Lucinde
fondoit en larmes , ſon viſage étoit
inondé de pleurs ; elle vouloit répondre
, mais les ſanglots étouffoient fa
voix ; elle ne diſoit que ces mots : alr
mon père , que je ſuis malheureuſe !
Léontis prenant les mains de Lucinde
entre les fiennes , lui diſoit avec cette
tendreſſe invincible qui pénètre l'ame
des enfans bien nés; ma fille , tu voudrois
parler , & les mots expirent fur
tes lèvres ; ton coeur eſt oppreffé par
quelque ſecret dont il veut ſe délivrer ;
jet'enconjure par ces larmes que tu répands
, par ces mains que je tiens ferrées
dans les miennes ; ne cache rien
àton père dont tu n'éprouvas jamais la
ſévérité. Lucinde ſe jetant à ſes pieds ,
lui dit d'une voix entrecoupée de ſanglots
: ah mon père , mon coeur s'eſt
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
donné malgré moi! J'aime Dorilas , je
ne puis enviſager d'autre hymen , ſans
frémir. Ah Lucinde , lui dit Leontis ,
ſaiſi d'étonnement & de joie ! que vous
nous auriez épargné de chagrins & de
peines , ſi vous m'aviez ouvert votre
coeur ! Dorilas que vous aimez , eſt celui
que je vous deſtinois pour époux ; vous
refufiez Dorilas. Lucinde ne pouvoit
revenir de ſa ſurpriſe ; elle n'ofoit encore
ſe livrer à la joie ; elle baifoit en
filence les mainsde ſon père , qui la relevoit
en l'embraſſant avec tendreſſe. Pl
fit venir Florimont & Dorilas : celui - ci
ne ſe poſſédoit plus de plaiſir : Lucinde ;
diſoit- il dans ſes tranſports , nous ne ſerons
donc plus ſéparés ; je n'aurai plus
maintenant de rival à craindre ! Mesenfans
, leur diſoit Florimont , c'eſt moi
qui vous ai caufé tant de peines ; c'eſt
moi qui vous ai fait répandre despleurs;
mais ces chagrins vont être effacés par
un torrent de délices. Goûtez long-tems
enſemble les plaiſirs dus à de jeunes
époux aimables & vertueux .
Des bords de la Conie.
AOUST. 1770. 31
ODE SUR LA SOCIÉTÉ.
A M. le Comte de Menou .
ARTISAN de tes propres peines ,
Oui , mortel , ta félicité
Dépend de ces aimables chaînes
Qui forment la Société.
Aveugle, hélas ! en tes caprices ,
Sans honte par mille injuſtices
Tu cherches à briſer ces noeuds.
Que ton erreur eſt déplorable !
Sçais-tu qu'ente rendant coupable,
Tu vas te rendre malheureux...
Deces noeuds quelle eſt la puiſſance ?
Ils rapprochent tous les climats ,
Des vaſtes mers l'eſpace immenſe
Sépare& ne déſunit pas.
Sur l'un & ſur l'autre hémiſphere
Quelle contrée eſt étrangere ,
Quandl'Univers n'eſt qu'un pays ?
Doux effet de cette harmonie !
Tour ſéjour devient ma patrie ,
Tous les mortels ſont mes amis.
Sacrés liens que je révère ,
Société , chez les mortels ,
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
N'es-tu donc plus qu'une chimere ?
Où ſont aujourd'hui tes autels ?
Hélas ! ils s'élévoient à peine ,
Pour les brifer on vit la haine
Armer ſes homicides mains.
Tu reçus , funeſte préſage ,
Ce premier & ſanglant outrage :
Dequi? du ſecond deshumains.
Dignes héritiers de ſes crimes !
Ses enfans le furpalleront ,
Bourreaux tour-à-tour & victimes
Les cruels s'entregorgeront.
Déjà je vois ces ſanguinaites ,
Ces hommes nés pour être freres ,
Seplonger le fer dans le flanc :
Et craignant d'être inhabitée ,
Déjà la Terre révoltée ,
Frémit, voyant couler leur ſang.
Par quel favorable génie
Des mortels longtems diſperſés,
Vois-je la troupe réunie ;
Les peuples enfin policés ?
Société , c'eſt ton ouvrage.
Fortunés , ilsvont d'âge en âge
Jouir en paix de ta faveur,
Mais quoi ! honteuſe, désolée,
Tu fuis pour toujours exilée ,
Avec toi s'enfuit leur bonheur.
AOUST. 1770. 3.3
4
Quels ſanglants combats on te livre !
Que d'ennemis de toute part !
Toujours ardent à te pourſuivre
L'intérêt lève l'étendart..
L'indiſcrétion aux cent bouches ,
Les ſoupçons , monſtres plus farouches ,
Pour t'attaquer s'uniſlent tous.
Auſſi perfide qu'elle eſt lâche
LaMédiſance qui ſe cache,
Seule te porte mille coups .
Fuis loin de ce mortel qui s'aime
Juſqu'à rapporter tout à ſoi ;
Qui ne ſe cherche que ſoi-même
Ne peut être digne de toi .
Fuis ce miſantrope ſtupide ;
La férocité qui le guide
Ne fut jamais une vertu .
Si , ſans l'amour de nos ſemblables,
Il en étoit de véritables ,
Quel crime condamnerois-tu ?
Arrache des coupables têtes
Deces conquérans orgueilleux ,
Ces lauriers , fruits de leurs conquêtes
Leprix des crimes trop heureux.
Qu'ils vantent leur frivole gloire;
Unjour, da temple de mémoire,,
Cesgrands noms ſeront effacés..
Biw
34 MERCURE DE FRANCE.
Onn'yverra de noms durables ,
De noms chéris & reſpectables
Que ceux que ta main a tracés.
Sous le douxnom de la patrie
Jadis tu recevois des voeux :
Avec l'intrépide d'Ecie
Ont diſparu ces tems heureux.
Cent fois le démon de la guerre
A, de ſang , inondé la terre ;
Et tu vis à peine un Codrus.
Lisbonne , quand', dans tes abimes
Tu vis périr tant de victimes ,
Il n'étoit plus de Curtius.
Onature ! que l'onoutrage ,
En méconnoiflant ton pouvoir ;
Quand pourra ton divin langage ,
Ramener l'homme à ſon devoir ?
Quand lira -t il en traits de flamme
Cedevoir au fond de ſon ame
Ecrit par les mains de l'Amour ?
En vain dans ſa coupable audace ,
Il veut en effacer la trace ,
L'Amour n'écrit pas pour unjour.
D'une frivole indépendance
Ceſſons de nous parer en vain :
Nous ne reçûmes l'exiftence
Quepour le bien dugenre humain.
AOUST. 1770. 35
Dès le moment qui me vit naître
Il acquit des droits ſur mon être ;
Non , mes jours ne ſont point àmoi.
Prince , fier de ton diadême ,
Songe que dans le rang ſuprême
Les tiens ſont encor moins à toi .
Quevois-je ? Un mortel plein de zèle , *
En mourant nous livre ſon corps :
Une main , ſaintement cruelle ,
Lediſſéque , en ſuit les refforts.
Même , après ſa courſe finie ,
De l'art qui prolonge la vie
Il conduit les timides pas.
Dignes efforts d'un coeur fublime !
Son amour rare & magnanime
S'étend au- delà du trépas.
Puifle une légere étincelle
Decette généreuſe ardeur ,
Semence d'amour éternelle ,
Le rallumer dans notre coeur !
Aſavoix ſagement dociles ,
Goûtons le plaifir d'être utiles ,
Comptons nos jours par nos bienfaits ;
Et que forcée , un jour, l'Envie
*M. de la Peyronie.
Bvj
3.6 MERCURE DE FRANCE...
Comble d'éloges notre vie ,
Donne à notremort des regrets.
DeMenou reçois cet hommage ,.
Tu ſçais quel Dieu me l'a dicté.
Ah ! que dis-je , il eſt ton ouvrage,
Le fruit de ta ſociété.
Loinde ton épouſe chérie ,
Loin de toi va couler ma vie
Dans de triſtes & trop longsjours,
Seule reflource en ma triſteſſe !
A m'occuper de vous fans ceſſe ,
Je vais en conſacrer le cours .
ParM. la Bastide.
SIXIÈME LETTRE.
AM. le. Baron de Flers ..
Monfieur de Flers , ſçaichant comme
je fais l'affection que vous avez tousjours,
eu au ſervice du feu Roy Monſeigneur
& frère , & à moy particulièrement , je
me promets beaucoup de bons ſervices
de vous , maintenant que je ſuis votre
Roy , & m'afleure que cognoiffant ,
comme c'eſt à préſent que je cognois
par les effets, ceux qui me font bons fere
AOUST. 1770. 37
9
viteurs , vous n'en perdrez aucune occafion
; je vous prie donc continuer de
vous oppoſer de tout votre pouvoir aux
mauvais deſſeings de mes ennemys , &
vous affeurer que je ſçaurai bien recognoître
vos ſervices , ſelon vos mérites
en endroits qui s'en offriront; je renvoyerai
dans peu de jours de delà mon
coufin le Duc de Montpenſier avec les
forces qu'il en a amenées & d'avance ,
pour chaſtier ceux qui ont eu mépris
contremonfervice&qui ont troublé lere.
pos dudit pays : j'eſpère que Dieu me fera
la grace d'en venir aisément à bout
puiſque ma cauſe eſt juſte , & qu'il lui a
desja pleu favoriſer tellement mes affers ,
que d'avance dez la finde ceſte automne ,
ce que je n'eſpéroys qu'au commencement
du pryntems , qui eſt d'eſtre maiſtre
de la Campagne , ayant l'armée de mes
ennemys qui s'étoit acheminée de deça ,
penſant avoir quelque advantaige fur
moy , après avoir perdu grand nombre
d'hommes & eu de pire tous les jours
eſté contraincte de ſe retirer , ſentant
approcher les forces que mes couſins le
Comtede Soiffons ,Ducde Longueville ,
&Maréchal d'Aumont m'ont emmenées,
avec lesquelles & celles que la Royne
d'Angleterre m'a envoyées , je feray tout
38 MERCURE DE FRANCE.
ce que je pourray pour combattre mes
ennemys , ou au moings , je les rameneray
plus viſte qu'ils ne font venus ; &
fur ce , je prie Dieu qu'il vous ayt ,
Monfieur de Flers , ( 1) en ſa ſaintegarde
Eſcript au camp de Dieppe le xvj jour
d'Octobre 1589 .
HENRY.
SEPTIÉME LETTRE.
A Jacques It , Roi d'Angleterre.
Monfieur mon bon frère , le ſieur de
Vitry m'ayant dit , à ſon retour d'Angle-
(1 ) Le baron de Flers , auquel cette lettre eſt
adreflée , doit être Henri de Pellevé , Seigneur de
Tracy , &c. qui devint baron de Flers , par ſon
mariage avec Jeanne de Groſparmy , héritiere de
cette terre. Il étoit chevalier de l'ordre du Roi , &
avoit été chambellan du duc d'Anjou , frere du
Roi Henri III . Il eſt le quatriéme aïeul deHyacinthe-
Louis de Pellevé , comte de Flers , gouverneur
de Meudon , mort le dernier mâle de ſa maifon
, le 24 Avril 1736. -Voyez le Mercure de
France, du mois de Mai de cette année , p. 133 .
La généalogiede la maiſon de Pellevé eſt inſérée
dans l'Histoiredes Gr. Officiers de la Couronne ,
auſujetdu cardinal de Pellevé , archevêque ducde
Reims , tom. 11 , pag. 76& fuiv.
AOUST. 1770. 19
terre , que vous défiriez avoir des chevauxdreſſés
& ung écuyer choiſy de ma
main pour ayder à monter à cheval mon
cher nepveu , (1 ) votre fils , j'ay faict
ellection de celuy que vous préſentera
mon ambaſſadeur avec ma lettre , pour
l'avoir recognu expert au meſtier , de
bonnes moeurs& loyal , & tel en vérité
que je le voudrois donner à mon propre
fils ; auſſi tiens je le voſtre en ce rang là ,
& n'affectionne moings ſa bonne éducation
& fa proſpérité , que celle du
mien : je luy ai commandé le ſervir
comme cela , & de vous obéir entiérement
, de quoy je me promets qu'il
s'acquittera fidellement ; je prie doncques
de repcevoir ſon ſervice & les chevaux
qu'il vous préſentera de ma part à
l'égal de ma bonne volonté , qui n'a autre
but , que de vous tefmoigner en
cefte occaſion , comme en toutes autres ,
la perfection de l'amitié fraternelle que
continue à vous porter , & defire rendre
perdurable
Votre très- affectionné bon
frère , coufin& ancyen allié.
HENRY.
(1) Henri- Frederic Prince de Galles , né en
1594, & mort en 1612. C'eſt à ce prince queJean
Bond dédia les notes ſur Horace.
40 MERCURE DE FRANCE.
A Madame de MARVILLIERS , fille de
M. de Bastide.
SUR UR le ſommet du Pinde , où vous prêtes naif
ſance ,
Jeune Aiglon , votre effor n'a pas dégénéré ;
Corinnedans ſes vers eut moins d'art & d'aifance ,.
Sapho n'a pas mieux ſoupiré.
Pourſuivez la carriere où le goût vous appelle ,
Emparez- vousdu rang que la Suze occupa ,
Eſt- il une gloire plus belle
Que d'imiter votre papa ?
Les nymphes de ſon ſang doivent charmer legs
lages ,
Vos triomphes ſont aſſurés ,
C'eſt le deſtin de ſes ouvrages
De n'être jamais cenſurés .
Vos talens , vos attraits ſont autant de modèles
Pour les Muſes , pour les Amours;
Par eux vous regnerez toujours
Sur les amans & ſur les belles ...
Chacun , pour ſon repos , doit vous craindre &
vous fuir ;
(
Lorſque l'on eft coquette on maudit votre em
pire ,
Vous connoître , c'eſt vous hair ,.
Vous regarder , c'eſt vous ledire..
AOUST. 1770. 4
Votre coeur inſpiroit les ſons de votre lyre,
Ne ſçait-il plus que s'enflammer ?
Occupez-vous du ſoin d'écrire ,
Laiſſez -nous le tourment d'aimer.
ParM. de la Louptiere.
COUPLET faitfur le champ , pour une
jeune Dame qui demandoit , à l'auteur,
desparoles.
Surl'AIR: Quandun coeurfortde l'esclavage,&c.
IMITEZ la roſe nouvelle,
Elleouvre ſon ſein auxplaiſirs,
Vous êtes charmante comme elle ,
Ouvrez votre coeur aux plaiſirs. bis.
Les Amours font des dieux rebelles,
Onne les fixe qu'au printems ,
Comme leTems ils ont des aîles ,
Pourquoi ſeroient-ils plus conſtans ? bis.
Imitez , &c.
Les ris , les jeux volent ſur vos traces
Vous pouvez les y retenir,
42 MERCURE DE FRANCE .
L'artde fixer l'âge des Graces
N'eſt que l'heureux art de jouir.
Imitez , &c.
ParM. Parezart Durreſſoir.
LE VINGT - UN.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
M. VARSEUIL , médecin.
Mde VARSEUIL.
LOUISON , Filles de M. Varſeuil
HENRIETTE , âgées de 16 à 17 ans.
MINETTE , amies des fillesde M. Var-
CHONCHON , feuil .
Lascène est chez M. Varſeuil , dans une
ville de province.
Le théâtre repréſente une falle baſſe de la
maison de M. Varſeuil ; on y voit une
pendule , une montre d'or avecſa chaîne
accrochée à la tapiſſerie , une table à
quadrillefur laquelle est un petit métier
de tapiſſferie, unſopha , une commode,
&c.
AOUST. 1770.
SCÈNE PREMIERE.
Mde VARSEUIL ſeule : Ellefait pluſieurs
zours de falle , enſe regardant dans les
glaces , & finit par prendresa montre.
(Ceciſe dit lentement&parpauses. )
IL eſt trois heures & demie... Il n'eft
pas encore tems de me rendre chez Mde
la Fayette... Je la gênerois , elle me gêneroit...
L'étrange caractere ! le triſte &
minucieux détail de ſa maiſon , dont je
n'ai pu la débaraſſer , retrécit ſon ame ,
énerve ſon eſprit... Si elle eût voulu me
croire,j'en aurois fait la femme la plus aimable...
Je l'ai pourtant décidée à aller
ce ſoir à l'aſſemblée chez Mde de Courmont...
Il y aura fûrement grand jeu...
Voyons nos fonds , ( elle tire fa bourse. )
plus que huit louis ! Prendrai-je de l'argent...
Non ... Cela me meneroit peutêtre
trop loin. ( Elle ouvre le tiroir de la
commode& en tire une paire de gants avec
leurs braffelets & un paquet. ) Mais qu'eſtce
que c'eſt que ce paquet-là ? Epargnes
de Louiſon Varſeuil. (Elle laiſſeſes gants
fur la commode pour défaire le paquet qui
en contient pluſieurs. ) Ceci doit être curieux
, voyons donc. Pour avoir une coëf44
MERCURE DE FRANCE.
fure à la Dauphine , 36 liv. Ah , ah , petite
coquette ! Pourfaire garnir ma robede
rafetas des Indes , dix écus. Mais , en vérité
, j'aime affez ces petites folies là...
Je m'en vais voir un peu ce que cela ſignifie.
( elle appelle) Louiſon... Henriette...
LOUISON & HENRIETTE du dedans.
Ma chere mere.
Mde VARSEUIL . Qu'on defcende.
( Ellesejette fur leſopha.)
SCÈNE ΙΙ.
Mde VARSEUIL , LOUISON, HENRIETTE ,
Louiſon & Henriette entrent l'une après
l'autre immédiatement , & font chacune
une profonde révérence ; après quoi elles
restent debout , immobiles & en filence
devant Mde Varſeuil qui , à demi- couchéefur
leſopha , s'ajuste & parle à ses
fillesfans les regarder.
Mde VARSEUIL. Qu'est - ce que vous
faifiez là-haut , Meſdemoiselles ?
HENRIETTE. J'achevois de broder vos
manchettes , ma chere mere.
Mde VARSEUIL. Cela eſt-il fini ?
HENRIETTE. Oui , ma chere mere.
AOUST . 1770. 45
Mde VARSEUIL. Et vous , à quoi vous
occupiez - vous , Mlle Louiſon ?
LOUISON. Je montois votre bonnet...
Mde VARSEUIL , jerant un coup d'oeil
fur Louiſon. Qui eſt-ce qui vous a coëffée
aujourd'hui , petite fille ?
LOUISON . Mais .... ma chere mere ..
en vérité... ( bas àſafoeur) eſt- ce que je
ſuis fingulierement coëffée ,Henriette ?
Mde VARSEUIL. A qui eſt - ce donc
que je parle , Louiſon, qui eſt- ce qui vous
acoëffée ?
LOUISON. C'eſt moi , ma chere mere ,
&jamais...
Mde VARSEUIL. C'eſt vous , Mademoiſelle
, & votre coëffure à la Dauphine
de trente- fix livres , pourquoi ne l'avezvous
pas miſe ?
(Henrietteſe retire un peu derrierefa foeur
&ritfousfa main. )
LOUISON. (A part) Ah Ciel ! je ſuis
perdue. (haut) Ma chere mere... en vérité...
je ne fçais ce que vous voulez
dire.
Mde VARSEUIL. Vous ne ſavez pas ce
que je veux dire , impertinente , vous
m'entendez trop bien. C'eſt donc là l'em
46 MERCURE DE FRANCE.
ploi que vous faites de votre argent ? II
contribue à entretenir votre coquetterie.
J'y mettrai bon ordre ; certainementj'arrêteral
ces dépenſes extravagantes.... Il
feroit beau que j'autoriſaſſe votre petit
déſordre. ( Elle s'affied ſur le ſopha. ) Si
vous aviez envie de vous procurer une
coëffure , par exemple , que ne vous adreffiez-
vous à moi ? Vous ſavez que je ne
vous refuſe rien ; j'en ai une là haut qui
ne m'a ſervi qu'un été , je vous l'aurois
donnée... Je m'en ſerois privée pour
vous , car elle eſt très-propre... ) Elle regarde
fixement Louiſon qui pleure. ) Eh
bien , Mademoiselle , voilà ce qu'il falloit
faire ,& ce qu'auroit fait à votreplaceune
fille bien élevée ... Oui, pleurez ...
Mais je ſuis bonne , je veux bien oublier
votre faute , & vous faire préſent de ma
coëffure. Pour votre argent , il feroit dangereux
de vous le laiſſer; je veux en fixer
l'emploi à quelque choſe qui vous ſoit
utile & eſſentiel . C'eſt mon devoir. ( à
Henriette ) Qu'est-ce que vous avez à rire,
Mile Henriette ?
HENRIETTE , très sérieusement. Jeneris
point , ma chere mere .
Mde VARSEUIL. J'en impoſedonc ?
HENRIETTE . Je vous demande bien
pardon ; mais...
AOUST. 1770. 47
Mde VARSEUIL. Mais... mais ... taiſez-
vous . Vous ne pouvez ouvrir la boucheſans
perdre le reſpect. Votre ouvrage,
où est- il?
HENRIETTE. Elle tire une pièce de broderie
defon fac à ouvrage & s'affied d'un
air boudeur pour travailler. ( à part ) Sur
quelle herbe a-t'elle donc marché aujourd'hui?
Louiſon pendant ce tems , prendſon métier
de tapiſſerie , s'affied & travaille en s'effuyant
de tems en tems les yeux.
Mde Varfeuilse leve pourfortir , lance un
regard terrible fur Henriette , qui baiſſe
les yeux & les releve à l'inſtant avec un
Souris amer & en pliant les épaules.
Mde VARSEUIL , revenant fur ſes pas.
Où eſt votre pere ?
HENRIETTE . Il eſt ſorti ,
Mde VARSEVIL . Taiſez - vous , infolente
, je vous ai défendu de me parler.
Où eſt votre pere , Louiſon ?
LOUISON , effuyant ſes larmes. Il eſt forti
, je crois , avec M. Florelle.
Mde VARSEUIL regarde quelque tems
Louiſon d'un air courrouce. C'eſt bon ...
Vous aurez la bonté , Meſdemoiſelles, de
48 MERCURE DE FRANCE
travailler ici ... Oui , ici... toute la foirée.
Je ne prétens pas que vous paſſiez
le ſeuil de la porte , ni que vous montiez
dans vos chambres. Je vous défens auſſi
très-expreſſément de recevoir qui que ce
ſoit ; cette cohue d'amies , de connoifſances
qui ne finiſſent point, me déplaît
fouverainement. Le moindre mal qui en
réſulte eſt la perte de votre tems ... Songez
bien à ce que je vous dis... Songezybien...
entendez-vous ?
LOUISON. Oui , ma chere mere.
(Mde Varſeuil fort.)
SCÈNE ΙΙΙ.
LOUISON , HENRIETTE.
LOUISONpleurant. Que je ſuis malheureuſe!
HENRIETTE . Tu es bien fotte , Louifon
, de pleurer : eſt-ce que je ne ſuis pas
auffi à plaindre que toi ? Ce qui t'arrive
aujourd'hui , m'eſt arrivé hier ; mais cela
ne m'attriſte pas , & j'ai bientôt fait de
prendre mon parti.
LOUISON. Mes épargnes de dix - huit
mois ! Ah Ciel , eſt - il poſſible !
HENRIETTE . Et pourquoi as-tu la fimplicité
de les laiſſer traîner dans le tiroir
de
AOUST . 1770. 49
de la commode , où tu ſais que ma mere
fouille à chaque inſtant. En vérité , cela
n'eſt pas pardonnable , &je dirois preſque
que tumérites ce qui te vient d'arriver.
LOUISONSanglottant. Hélas ! mon enfant,
je venoisde recevoir la plus grande
partie de cet argent ; tu fais qu'il provient
des ouvrages que je fais en cachette &
quelquefois bien avant dans la nuit. Et
dans le moment où ... Ah Ciel ! ... Et
pour... ( Ses pleurs redoublent. )
د
au
HENRIETTE , riant. Et pour... acheve
donc ? la réflexion eſt plaiſante . Oh çà ,
ma petite foeur , écoute donc , tranquiliſe
toi , tes pleurs n'aboutiront à rien
contraire , avec tous ces maux tu auras
encore un chagrin par-deſſus le marché.
Tiens, imite moi , rien ne m'attrifte , je
me mets au- deſſusde tour; par ce moyen ,
je ſuis heureuſe. Je conſerve une gaîté
que rien ne peut altérer... Ma mere me
prive des petits profits que me procuroit
mon travail , Eh bien , ma chere amie ,
au lieu de me déſeſpérer inutilement , je
ne travaille plus, auſſi-bien est-il ridicule
de nous donner de grandes peines pour
augmenter les menus plaiſirs de Madame,
qui , au fond , ne nous en ſçait pas plus
degré.
So MERCURE DE FRANCE .
LOVISON. Quel fond charmantde gaieré
, ce caractere fait le bonheur de ta vie.
HENRIETTE. Imite moi , tu ſeras heureuſe.
Dédommageons nous en l'abſence
de Mde Varſeuil , des déſagrémens qu'elle
nous fai: éprouver lorſqu'elle eſt à la
maiſon ... Elle est actuellementalaffemblée
chez Mde de Courmont; je ſçavois
cette partie làdès ce matin . J'ai fait avertir
Mile Minette & la petite Chonchon ,
&nous pourrons prendre , de notre côté ,
un divertiſſement honnête.
LOUISON. Un peu contraint...
HENRIETTE. Tant mieux , il n'en ſera
que plus vif... Cela eſt ſingulier ; Mde
Varſeuil ne s'imagineroit jamais que ,
graces à ſes ſoins , nous nous divertiſſons
mieux que ſi elle s'empreſſoit de nous
choiſir des amuſemens.
LOUISON, Mais ſi ma mere alloit revenir
?
HENRIETTE. N'aie pas peur; elle s'amufe
: crois tu qu'elle penſe à nous ?
LOUISON. Mais, mon pere , s'il alloit
rentrer?
HENRIETTE. Pour celui- là , je te répons
que non ; il est forti avec l'éternel M. Florelle
l'apoticaire.
AOUST. 1770. S
LOUISON. Mais , fi ...
HENRIETTE. Oh tes mais , tes ſi , ne
finiront jamais;dès lors que je te dis d'être
tranquille , eſt ce que je ne riſque pas autantque
toi?
On entend touffer derriere le théâtre.
J'entends touffer dans la rue , c'eſt , je
crois , notre monde. (Ellefort. )
SCÈNE I V.
LOUISON , ſeule.
Qu'elle est heureuſe , ma ſoeur ! rien
ne l'inquiére , c'eſt toujours le même enjouement.
Pour moi je ſéche ſur pied , le
plus petit plaifir eſt accompagné de peines
i cruelles !
SCÈNE V.
LOUISON , HENRIETTE , MINETTE ,
CHONCHON , cette derniere eft petite ,
laide & grimaciere.
Minette & Chonchon entrent en marchant
fur la pointe du pied , & regardent de
tous côtés dans la chambre. Louiſon eft
rêveuse.
MINETTE , àHenriette qui lafuit. Ta
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
.
mere eſt ſûrement fortie , Henriette ? ( d
Louiſon ) Bon jour , Mlle Louiſon ..
LOUISON. Bon jour, ma chere Minette.
CHONCHON graffeïant. Ah mon Dieu !
comme z'ai eu peur , z'ai cru voir là-bas
ta maman .
HENRIETTE. Paix donc , folle , elle eſt
bien loin , va ; elle eſt chez Mde de Courmont
, je crois qu'elle n'a pas envie de
revenir ſitôt.
CHONCHON. Avoue donc que c'eſt une
finguliere femme que ta maman; bien
me prend de n'en pas avoir une pareille.
HENRIETTE. Hé bien , ſi tu en avois
une pareille , tu t'y ferois. Voyez la belle
hiſtoire , nous nousy faiſons bien nous.
CHONCHON. Ah Ciel ! fi z'étois dans ce
cas là , ze la ferois tant enrazer , tant enrazer
, qu'elle feroit oblizée de me laiſſer
vivre à ma fantaisie .
HENRIETTE . Bon , bon, ſitu étois dans
ce cas là , tu verrois qu'elle en ſauroit
plus que toi pour faire enrager... Mais
neperdons point de tems , as tu des cartes?
CHONCHON. Non , c'eſt ma coufine Minette
qui s'eſt ſarzée d'en apporter.
MINETTE. Je ne fais pas fi j'en ai dans
AOUST. 1770. 53
mes poches ; pourquoi n'avez - vous pas
voulu garder celles que j'avois apportées
laderniere fois .
LOUISON. Iln'auroit plus fallu que cela.
Si ma mere les avoit trouvées , nous aurions
été de jolies filles .
MINETTE cherche danssespoches. Quelle
triſte vie !
CHONCHON. Vous êtes vraiment bien
àplaindre.
HENRIETTE. Encore... Ec bien
cartes?
, ces
MINETTE. En voici , heureuſement.
(Elle tire de fa poche deuxjeux de cartes
complets.).
HENRIETTE. Louiſon , avance un peu
la table à quadrille... çà ... plaçons nous.
Louiſon met la table au milieu du théâtre :
Minette jette les cartes deſſus ; elles se
placent toutes quatre autour , les deux
foeursfont vis à vis l'une de l'autre.
MINETTE . Quel jeu allons nous jouer ?
Le Reverfis on TWisch .
HENRIETTE . Non , non , le Vingt un ;
il eſt plus amuſant celui- là. Elle prend les
cartes &Sépare les deuxjeux pour le Vingtun.
)
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
CHONCHON. Oh ! votre vilain Vingtun,
ze ne l'aime pas , il me fait perdre
tout mon arzent. L'autre zour z'y ai perdu
un louis dor. Z'aime mieux zouer
l'As qui court.
HENRIETTE. Tais toi donc, imbécille,
avectonAs - qui court. Eſt- ce que tu nous
prends pour des enfans ? D'ailleurs au
Vingt un , fi l'on perd beaucoup, ongagne
beaucoup ; n'est- ce pas , ma soeur ?
LOUISON. Tu as raiſon .
CHONCHON. Allons done ; vous faites
de moi tout ce que vous voulez .
HENRIETTE. A çà , Meſdemoiselles ,
argent ſur jeu , s'il vous plaît. (bas àMipette.
) Prête - moi fix francs , ma bonne
amie Minette.
MINETTE. Tiens , ma bonne amie ;
mais tu me les rendras tout de ſuite an
moins , ſi tu gagnes.
HENRIETTE. C'eſt tout ſimple. (àChonchon.)
Chonchon , prête donc un demilouis
à ma foeur ; elle n'oſe pas te le demander.
LOUISON . Non , ma bonne amie Chonchon
, car je ne ſçais pas ſi je pourrois vous
lerendre .
CHONCHON. Dame , ſi je le prête ,je
AOUST. 1770.
fuis bien aiſe d'être sûre de le ravoir.
HENRIETTE . (A Louiſon ) Ham nigatde!
Pardi , Mlle Chonchon vous êtes bien
drôle , eſt ce que vous vous imaginez que
nous ne ſommes pas bonnes pour vous
rendre votre demi louis? Si ma ſoeur ne
le fait pas , je m'en charge moi .
CHONCHON. Tenez , mais fongez à ce
que vous me promettez toujours. ( Elle
donne le demi louis. )
MIVETTE . Oh ! mon Dieu , ma couſine
, comme tu obliges nos bonnes amies
de mauvaiſe grace !
CHONCHON. Dame , çà t'eſt bien aiſé
à dire , je n'ai pas plus d'arzent qu'il m'en
faut , moi ; & j'ai oüi dire que quand on
prêtoit au zeu , c'étoit d'un mauvais figne.
HENRIETTE. Finirez - vous , &commencerons
nous àjouer ? Il faut fixer les
fiches à trois ſols , le voulez- vous ?
MINETTE . Comme il vous plaira.
CHONCHON . Ze le veux bien .
LOUISON , àpart. Queje ſuis inquiére!
fma mere alloit revenir.
HENRIETTE. Qu'as- tu donc Louiſon ?
Tu ne dis rien, tu me parois triſte : allons
donc , fois un peu à ton jeu... Mettez
vos fiches , Meſdemoiselles , oh Mi
Civ
36
MERCURE DE FRANCE.
nette , deux! diantre tu fais la prudente ...
Et toi , Chonchon , trois! cela ne va guère
vite. ( à Louiſon)Aton tour : combien
mets- tu de fiches ?
LOUISON , diſtraite. Comme tu voudras.
HENRIETTE. Peſte ! tu es bien accomodante.
( à part) L'imbécille ! ( haut )
tiens , je ne t'en mets qu'une , parce que
c'eſt le commencement. ( Elle diftribue les
cartes.) T'y tiens tu , Chonchon .
CHONCHON , niaiſement. Dame , ze ne
fais pas , z'ai dix- fept .
HENRIETTE. Tiens, voilà encore une
carte,
CHONCHON. Un ſept! oh z'ai perdu , tu
aurois bien dû me donner un quatre touzours.
( Elle fait la moue.)
HENRIETTE , riant. Il falloit m'avertir
d'avance , à toi , Minette.
MINETTE. Je m'ytiens .
HENRIETTE. Et toi, Louiſon, t'y tiens-
τα ?
Louison , toujours diſtraite. Je crois
qu'oui .
HENRIETTE. Le trait eſt plaiſant , tu
crois.
LOUISON ,jetant les cartes & se levant
AOUST. 1770 . $7
avec précipitation. Tout eſt perdu ; voici
ma mere .
SCÈNE VI.
Mde VARSEUIL , LOUISON , HENRIETTE,
MINETTE , CHONCHON .
Mde Varfeuilfaluepoliment& d'un airriant
les étrangeres , lance des regards terribles
fur fes filles & va prendrefes gants qui
étoient reflésfur la commode.
Louiſonſe retire dans un coin de la falle
où ellese met àpleurer.
Les trois autresſe levent & restent debout å
leurplace.
৯ Mde VARSEUIL. Mais , voici une
joyeuſe compagnie; vous ne vous ennuïez
pas , Meſdemoiſfelles ?
HENRIETTE , d'un petit air hardi & mutin.
Ce font ces Demoiselles qui nous
ont fait l'honneur de nous rendre viſite ;
elles nous ont enſuite propoſé une petite
partie de jeu , que nous n'avons pas cru
qu'il fût décentde leur refuſer.
Mde VARSEUIL , févérement. C'eſt fort
bien fait , ma fille ; mais ilauroit dû vous
ſouvenir que je vous avois défendu d'introduire
ici perſonne en mon abfence , il
C
58 MERCURE DE FRANCE.
eſt vrai que cesdéfenſes ne pouvoient pas
regarder ces Demoiselles : mais je ne
m'attendois pas à l'honneur qu'elles vous
ont fait ;&en tout cas , vous deviez m'obéir
; elles ne s'en ſeroient fûrement pas
formaliſées.
CHONCHON. Oh ! pournous,Madame..
nous ne ſommespas... Nous ne nous formalifons
pas .
Mde VARSEUIL , d'un air gai. A propos
, Mile Chonchon , j'ai rencontré à
deux pas d'ici Mde votre mere , elle me
paroît fort en peine de vous ; vous ne l'avez
fûrement pas informée que vous étiez
ici ; & vous ne feriez pas mal d'aller calmer
ſes inquiétudes. ( Chonchon fort en
faisant une grande révérence à Mde Varfeuilqui
la lui rend d'un air gracieux. )
SCÈNE VII.
Mde VARSEUIL , LOUISON , HENRIETTE,
MINETTE .
Mde VARSEUIL. Mlle Minette , on
ſera peut être auſſi en peine de vous. Je
ſuis enchantée de vous voir , mais je partage
les alarmes de Mde votre mere , elle
ne faitprobablement pas où vous êtes.
AOUST. 1770. 59
MINETTE. Pardonnez-moi , Madame ,
je lui ai dit que je venois ici .
Mde VARSEUIL. Comment ſe porte-
■ elle , Mde votre mere?
MINETTE. Vouslui faitesbiende l'honneur
, Madame , elle eſt en très -bonne
fanté.
•
Mde VARSEUIL. J'en ſuis vraiment
charmée. Faites - lui bien mes complimens
, Mlle Minette, car c'eſt une femme
que j'eſtime beaucoup. Priez là , en même-
tems de vous envoyer ici lorſque j'y
ſerai . Je ſuis bien aiſe de vous voir auffi,
moi ; c'eſt un plaiſir que j'envie à mes filles,
de cette maniere- là nous ferons fatisfaites
toutes les trois. Votre ſervante ,
Mlle Minette .
(Minette fait une profonde révérence à
Mde Varfeuil &fort. )
SCÈNE VIII.
Mde VARSEUIL , LOUISON , HENRIETTE.
Mde VARSEUIL. Voilà donc de vos
tours , Meſdemoiſelles les impudentes ,
vous avez la hardieſſe d'introduire ici du
monde en mon abfence & de faire de ma
maifon une petite académie de jeu ! En
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
vérité je ne me ferois jamais attendue à
celui-là . At- on jamais pouffé plus loin
l'inſolence ? Mais vous avez donc perdu
toute pudeur , toute retenue?
HENRIETTE. Mais , mon Dieu , quel
grandmal avons-nous donc fait ? Ces Demoiſelles
viennent nous voir , & nous tachons
de les recevoir le plus gracieuſement
qu'il nous eſt poſſible. Où eſt le
crime?
Mde VARSEUIL . Quel grand mal ,
impertinente ! Premierement , celui de
medéfobéir.
HENRIETTE . Il falloitdonc leur fermer
la porte au nez.
Mde VARSEUIL. Oh ! je ne puis plus
tenir ; voilà de ces repliques qui affomment.
Petite effrontée ! vous ne pouviez
pas les congédier poliment , trouver pour
cela un prétexte honnête. Mes ordres , par
exemple...
SCÈNE IX . & DERNIERE.
M. & Mde VARSEUIL , HENRIETTE ,
LOUISON.
M. VARSEUIL. Que veut donc dire
tour ce vacarme-là ?
AOUST. 1770 . 61
Mde VARSEUIL. Entrez, entrez , Monſieur
, vous allez apprendre de jolies choſes.
Que diriez- vous de deux filles qui ,
pendant notre abſence , introduiſent ici
des je ne ſçai pas qui pour brelander. C'eſt
pourtant la conduite de vos filles. ( Elle
montre les cartes & l'argent qui fontfur la
table. ) Voyez quelles étoient leurs petites
occupations . Perdre leur tems & entretenir
leur paſſion pour le jeu , voilà
l'uſage qu'elles font de leur argent , ou
bien acheter des brimborions de coquetterie
; témoin , Mademoiselle , ( en mon.
trant Louiſon ) qui mettrente fix livres à
une coëffure .
LOUISON . Oh ! mon Dieu , & je ...
( Elle rencontre un coup d'oeil de fa mere
qui l'empêche de continuer. )
HENRIETTE . En vérité , ma chere mere,
vous nous traitez bien mal. Ces je ne fais
pas qui dont vous parlez , vous les cornoiſſez
auſſi bien que nous: ce fontChonchon
Plumeau , la fille du notaire , & Minette
Duval , fille de cette Mde Duval la
marchande que vous eſtimez tant.
Mde VARSEUIL. Mademoiselle , vous
plairoit-il de vous taire.
HENRIETTE. Si jamais de la vie...
61 MERCURE DE FRANCE.
Mde VARSEUIL. Taiſez-vous , Henriette.
HENRIETTE , avec la derniere vivacité.
Non , quand vous devriez me tuer , vous
ne m'empêcherez pas de dire , qu'il eſt indigne
de nous noircir comme vous le faites
auprès de mon pere .
Mde VARSEUIL. Pour le coup , je perds
patience . ( Elle s'avance pour donner un
foufflet à Henriette. )
M. VARSEUIL , l'arrêtant. Pointde vivacité
, ma bonne amie , je vous en prie.
( à Henriettefévèrement ) Silence ... ( àſes
filles) Vous avez tort , Meſdemoiſelles,
mais très- tort ; non que je trouve mauvais
que vous ayez fait venit Mlles Chonchon
&Minette , ce ſont d'aimables filles ; je
les croisbien élevées , elles appartiennent
à d'honnêtes gens , & il eſt à-propos que
vous vous délaſſiez en la compagnie de
quelques amies ; mais c'eſt le jeu que je
n'aime point : aujourd'hui ce n'eſt plus un
amuſement , c'eſt une fureur , une rage ;
& la feule manierede s'en garantir eſt de
ne point toucher de cartes abfolument...
Voilà précisément ce que j'exige de vous,
Meſdemoiſelles; car c'eſt à vous que je
parle : je n'entends pas qu'il entre de cartes
ici . Pour tous les autres divertiſſeAOUST.
1770. 63
mens , je vous les verrai prendre avec
plaifir. Voyez vos amies ; amuſez - vous
avec elles , chantez , danſez , mais furtout
point de jeu ( àſafemme. ) Vous devez
ſentir , ma bonne amie , l'inconvénient
de priver vos filles de toute eſpéce
d'amuſemens, & ce qui arrive aujourd'hui
doit vous confirmer le proverbe qui dir
que....
* Le Proverbe de l'Innocence vengée est qui
eime bien , châtie bien.
L'ASTRONOME & LE MENDIANT.
Fable.
Un des enfans de la docte Uranie ,
Gens dont l'eſprit audacieux
S'élève dans les airs , & vole juſqu'aux cieux
Avec les aîles du génie;
Un Aftronôme enfin fe promenoit un jour ,
Et rêvoit à ſon ordinaire
Qu'il côtoyoit de ſphère en ſphère
Du globe du ſoleil l'étincelant contour.
Un mendiant le voit , l'aborde & le ſupplie
D'aider ſa languiſſante vie.
Mais notre ſçavant taciturne
Qui , pour lors , dans ſon vol hardi
Alloit de Mars chez le fils de Saturne
64 MERCURE DE FRANCE.
Ne le vit ni ne l'entendit .
Il n'imaginoit pas , vous le croyez de reſte ,
En traverſantees vaſtes champs
Que, ſur une route céleſte ,
On pût trouver des Mendians.
Cependant l'homme au ſac , ſa main toujours
tendue ,
Demande , pleure , crie , & le réſout enfin
En voyant que la voix n'en peut être entendue ,
A le tirer par ſon pourpoint.
Le ſçavant tombe de la nue ,
Regarde autour de lui , voit le pauvre & ſe plaint
De ce qu'une audace importune
Le précipite au- deſſous de la lune ,
Quand il touchoit au ſeuil du palais de Jupin.
<<Monfieur , lui dit alors avec une voix fiere ,
Celui qu'il menaçoit de la main & des yeux ,
>>Est - ce donc être audacieux
>>Lorſque l'on meurt de faim , que d'implorer ſon
>>>frere ?
>>Non. Mais vous l'êtes-vous , dont l'eſſor cu-
>> rieux
>> Des célestes remparts veut franchir la barriere.
>>> Croyez - moi : laiſſez aux ſeuls dieux
>>Habiter le ſéjour d'où nous vient le tonnerre :
>>Q>u'allez-vous faire dans les cieux ?
> Les malheureux ſont ſur la terre. »
ParM.A. 1.
* AOUST. 1770. 65
LE FAVORI D'UN ROI
& fon Ombre. Fable .
PHOEBUS touchoit au
riere,
bout de ſa longue car-
Et du haut de ſon char d'Amphitrite voiſin
Il jetoit les ombres ſi loin ,
Que la plus petite chaumiere
Etendoit ſon image altiere
Juſqu'au point où nos foibles yeux
Uniflent la terre & les cieux .
Le Favori d'un Roi que , de la main peſante,
Le tems avoit courbé ſous quatre- vingt- dix ans ,
Recevoit du ſoleil les rayons expirans ,
Et voyant ſon ombre géante
Qui , des cieux abaiſlés , touchoit les fondemens.
Il s'enorgueilliſloit à cette aimable vue ,
Comme ſi l'ombre des ſeuls grands
Au coucher du ſoleil ſe perdoit dans la nue.
Vous avez bien raiſon , lui dit alors un ſage ,
Si dans cette ombre là vous voyez votre image.
Plus le ſoleil décroît & plus elle grandit ;
De même auſſi votre crédit ,
Ameſure que la vieilleſle
Affoiblit du monarque & le corps & l'efprit ,
S'augmente avec grande vîteſſe.
66 MERCURE DE FRANCE.
Mais le foleil ſe conche enfin ,
Erplongetoutdans la nuit ſombre.
Les ténébres bientôt effacerent votre ombre;
Craignez pour vousun ſemblable deſtin.
Parleméme.
L'EXPLICATION du mot de ta premiere
énigme du Mercure de Juillet 1770 ,
ſecond volume , eſt le Pauvre; celui de
la ſeconde eſt la Curiofité; celui de la
trofiéme eſt Fille. Le mot du premier
logogryphe eſt Bataille , dans lequel on
trouve bai , lit , bal , Baal , ballet , billet,
bille , Ali , baie , taille comme voix, taille
comme impôt , bil , lait , aîle , bile , lie,
balle , bat , blé , ail , laie , table , &c. Ce .
lui du ſecond eſt Angelique , dans lequel
on trouve angelique , plante , galénique ,
langue , Nil , lin , ail, gale , angle , lan.
ge , ligne , linge , lacque , Liège , gland ,
an , age , aigle , neige , génie , ange , lie ,
alle , nique. Celui du tioifiéme eſt Pieds ,
dans lequel on trouvepie& dies.
Pag. 6
ParM. DuvalMaître de Musique
Lentement.
1770.
Si deux cooeurs que la na tu -
Afor :més pour etre unis, D'une
joiein: time el. pure, Dans l'a
mour goutent le prix; Que Thy
-men ajoute aux charmes,Quaflatent lea
tendre ardeur. Lamour seul craintles a
-larmesLhy menfi...... xele bonhe
fi .......... xe le bon::heur .
AOUST. 1770. 67
:
Quz
ÉNIGME
les fous très- ſouvent s'occupent à
faire.
L'on peut , l'on doit leur pardonner;
Ils ſe repaiſſentde chinère ;
Leur fait n'eſt pasde raiſonner.
Mais qu'un homme ſenſé me donnedansfavie
Millemomensqu'il ôte à la philofophie ,
C'eſt ceque l'on ne croira point.
Néanmoins, lecteur, c'eſt unpoint
Conſtant , s'il en fut dans ce monde.
Dans le fond de ſon cabinet
Voyez cette tête profonde
Avec lon air méditatif:
Ce magiſtrat d'un pas tardif
Se promenerdans cette allée 2
Voyez ce général d'armée ,
Et ceprélat ſpéculatif ?
Eh bien, leur ame eſt occupée
A me faire actuellement.
Vous riez, lecteur ! doucement.
me
68 MERCURE DE FRANCE.
Quel que ſoit votre état , votre âge & caractere ,
Si vous voulez être fincere
Yous conviendrez ici d'en avoir fait autant :
Car , quel est l'homme fur la terre
Qui neme fafle fréquemment ?
Votre fortune alors ſe trouvoit faite :
Dans votre coeur plus de deſir.
Alors votre ame fatisfaite
N'avoit plus qu'à jouir.
Si , quoiqu'être idéal , d'une vertu fi grande
Je me vante à bon droit ; lecteur , je te demande
Quel feroit ton contentement
Si j'exiſtois réellement.
CELUI
AUTRE.
ELUI que je peins dans mes vers
Eſt ce grand maître à qui tout cede ;
Pere & tyran de l'Univers
Il fait la loix au quadrupede ,
Au reptile , à l'enfant des airs ,
Agite l'habitant de l'onde
Juſque dans le profond des mers
AOUST. 1770. 69
Et l'homme juſqu'au bout du monde ;
C'eſt un voleur qui veut ravir ,
Duquel on ne peut ſe défendre ,
Etqui vous refuſe de prendre
Les préſens qu'on lui vient offrir
Ala porte , en enfant timide ,
Souvent il n'ofe pas grater ,
Et ſouvent l'on voit l'intrépide
En maître audacieux fraper ;
Si l'on n'ouvre pas , il s'irrite ;
Et , ſi l'on ouvre , il prend la fuite ;
Evitant qui veut l'arrêter ,
Il cour à qui veut l'éviter.
Hier , d'un air d'indifférence ,
Sur les aîles de l'Inconſtance ,
Il voltigeoit dans le palais ,
LaDauphine eſt à ſon paſſage ,
Il voit , s'arrête , & le volage
Rentre & ſe fixe pour jamais.
ParM. Bonnefoy.
70 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
TANTÔT j'ai de longues orcilles
It tantôt mon eflence eſt de n'enpoint avoir.
Je ſuis vuide , Philis , alors que tu ſommeilles ,
Chez le Sultan , le Pape , &toi l'on peut me voir.
AUTRE.
LECTEUR , que mon fort eſt funeſte!
Toujours je promets le bonheur.
On me defire avec ardeur.
Quand on me tient , hélas! ſouvent on me dé
teſte.
ParM. Bapteftin.
LOGOGRYPH Ε.
mon cher CHERCHEZ, lecteur , dansunmoisde
l'année
Celui qui du bonheur afſure la durée.
Par le même.
AOUST. 1770. 71
AUTRE.
Ds fix côtés , lecteur ,je me préſente àtoi ,
Maisj'aurai beau changer , ce ſera toujours moi ,
Ou bien pour aliment on me réduit en poudre ;
Ou , j'enferme en mon ſein l'image de la foudre:
Ou bien d'un grand auteur je porte le ſurnom.
Veux-tu me voir amer , d'un abord peu traitable ;
Ou bien d'un peuple noir le reſte déplorable ;
Enfin friſé , poudré , venir parer ton front ,
Malgré ces changemens je conſerve mon nom,
Il eſt donc exagone en déſignant fax choſes ,
De fix lettres auſſi ſaches qu'il eſt formé.
Onyvoit cemétal dont on eſt affamé,
Qui fait tantde métamorphoſes.
Ce qui finit& renaît tour-a-tour ;
Qui ſur nous s'accumule & qui trop tôt s'envole,
Une production fabuleuſe ou frivole
Qui du ſexe a les voeux quand elle peint l'amous.
72 MERCURE DE FRANCE.
0
AUTRE.
Npeut me deviner ſans peine ,
Car je viens de finir la ſcène ,
Où peut- être , mon cher lecteur ,
Tu fus victime ou ſpectateur .
Mais ſi tu veux à coup für me connoître ,
Tu dois , dans onze piés qui compoſent mon
être ,
Trouver cette déeſſe encline à nos malheurs ;
Un tribunal romain ; un dieu des laboureurs ;
Atous les bâtimens la choſe néceſſaire ;
Unglobe lumineux ; l'ouvrage d'unnotaire;
Unton de lamuſique; un métal précieux ;
Un animal rongeur ; un des jeux ruineux ;
Je fais l'effet de l'eau mêlée à la farine ;
Uneville enPiémont ; ce qui dans une fouine
Rend une odeur de muſc ; ce qui briſe un vaifſleau ;
Un ſéjour fortuné ; ce qui plaît au troupeau ;
L'époule d'Abraham , l'équivalent d'injure ;
Plus , d'un triomphateur la pompeuſe voiture.
Un monarque Francois ; un ſurnom d'Apollon ;
Un troupeau dejumens avec leur étalon ;
Un
AOUST . 1770. 73
Un des poiſſons d'eau douce ; un vêtement d'églife
;
Une exclamation qui marque la ſurpriſe ;
Le contraire de l'eau ; l'arme à lancer un trait ;
Le fléau des ſouris ; un grand coup de piquet.
Pour découvrir mon nom , ces traits doivent fuffire.
Je ſuis tragique en tout , n'est- ce pas trop te dire ?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Causes amusantes & connues , tome II .,
prix 3 liv. relié. A Berlin ; & fe trouve,
à Paris , chez les Freres Etienne , rue St
Jacques.
LE Public a paru s'amuſer du premier
volume de ce recueil ; c'eſt ce qui a engagé
l'éditeur à lui en donner un fecond.
Il eſt , ainſi que le premier , orné de gravures
à l'eau- forte. Comme la plupart des
lecteurs avoient deſiré de voir à la fin de
chaque mémoire le jugement de la cauſe ,
on les a fatisfaits fur cet objet dans ce
nouveau volume . On y a même joint les
jugemens des cauſes contenues dans le
D
74 MERCURE DE FRANCE.
premier tome. Nous n'examinerons point
ſi la plaiſanterie , ſemée dans ces différens
mémoires , eſt toujours heureuſe , il faudroit
auparavant décider s'il eſt décentde.
l'employer devant un tribunal de juſtice .
Quoiqu'il en ſoit on fouffrira toujours
impatiemment qu'un orateur public faffe
le rôle de Turlupin , que cet orateur coure
inceſſament après la plaifanterie & la
répande aux dépens même de celui qui
lui a remis en mains fa défenſe. Ce nouveau
volume eſt , ainſi que le premier ,
terminé par des anecdotes relatives au bareau
, ou plutôt au ton qui règne dans les
différens mémoires de ce recueil. Un avocat
commença un jour ſon plaidoyer par
ces mots: Les Rois nos prédéceſſeurs, «Cou-
» vrez - vous, avocat, dit le préſident, vous
>> êtes de trop bonne famille. »
Un vitrier pourſuivoit un particulier
qu'il accuſoit d'avoir fuborné ſa fille . L'avocat
qui plaidoit pour l'accufé , commença
ainſi : « De toutes les marchandi-
>>ſes que la partie adverſe a dans ſa bou-
>> tique , il n'en eſt point de plus fragile
>> que la vertu de ſa fille.>> رد
Un avocat plaidant pour l'état d'un enfant
âgé de quatre à cinq ans , le fit trouver
à l'audience , & quand il en fut à fa
AOUST. 1770. 75
peroraifon , il le prit dans ſes bras , & le
préſentoit aux juges , en diſant des chofes
fort touchantes. L'enfant pleuroit,& fes
larmes ſecondant l'éloquence du défenſeur
, excitoient la compaffion de toute
l'aſſemblée . L'avocat adverſe , inquiet de
voir ainſi les coeurs émus , éleva la voix &
dit à l'enfant : Mon cher ami , qu'as- tu
donc à pleurer ? Il me pince , répondit le
petit innocent. Auſſi- tôt les pleurs ſe
changerent en huées ſur l'avocat , auteur
de la rufe; & tout ſon pathétique tourna
contre lui& contre ſa cauſe .
M. le Maître , après s'être fait le plus
grand nom par ſes plaidoyers , s'étoit retiré
à Port- Royal - des - Champs , & cet
homme célèbre avoit pris pour ſa fonetion
d'être l'économe du monastere &
d'acheter les proviſions néceſſaires pour
la maiſon . Il fut un jour pour cet effet à la
foirede Poiffy , & y acheta un certain
nombre de moutons. Celui qui les avoit
vendus ſuſcita quelques chicanes , & lui
fit un méchant procès ſur le prix de la
vente , prétendant en avoir plus d'argent
que M. le Maître , déguisé en marchand
ſous le nom de Dranſfé , ne lui en avoit
donné. Ils plaiderent eux - mêmes leur
cauſe devant le bailli de Poiſſy. Le mar-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
chandDranffé ſoutint fon droit avec cette
éloquence qui avoit fait tant de réputation
à M. le Maître ; il cita les loix , la
coutume , les ordonnances de nos Rois ,
&montra un ſavoir &une érudition qui
jeterent M. le Bailli dans le plus grand
étonnement. Sa partie adverſe l'interrompit
deux on trois fois , à tort & à travers ,
ſans ſavoir ce qu'il diſoit ; auſſi le juge lui
impoſa ſilence en lui diſant : " Tais toi ,
>> gros lourdaut , laiſſe parler ce mar-
>> chand. S'il falloit vuider le différend à
>> coups de poing , je crois bien que tu
>> en battrois une vingtaine comme lui ;
>> mais il s'agit ici de raiſon &de justice ,
» & il aura tes moutons malgré toi ; il te
>> les a bien payés. >> Puis ſe tournant du
» côté du prétendu Dranſſé , il prononça
» une ſentence en ſa faveur & lui dit :
» Je vois bien, marchand , que vous n'a-
>>vez pas toujours exercé le métier que
>> vous faites. Il faut que vous ayez été
>>>autrefois avocat & fils de maître : vous
>> avez la langue trop bien pendue ; vous
>> dites d'or ; vous favez le droit & la
coutume. Je vous conſeille de quitter
» le négoce & de vous faire avocat plai-
» dant ; vous y acquerrez autant de gloire
❤que le célèbre M. le Maître. »
AOUST. 1770. 77
lé-
C'eſt un mauvais brocard du palais , de
dire qu'il eſt permis à un plaideur qui a
perdu ſon procès , de ſe répandre pendant
vingt-quatre heures en injures contre ſes
juges ; à moins que l'injure ne fût ſi
gere , qu'elle pût être excuſée par le premier
mouvement de la perte du procès.
Un pareil plaideur s'étant aviſé de dire
en fortant de l'audience , que l'un de ſes
juges étoit un fou & l'autre un cocu ; l'un
vouloit ſe pourvoir ; l'autre plus patient,
diſoit qu'il mépriſoit l'injure. Après une
conteſtation à ce ſujet , le premier ſe facha
, & dit à l'autre qu'il étoit un fou.
Celui ci lui répondit : « Je ſuis ravi que
» vous ayez expliqué l'énigme ; puiſque
>> je ſuis le fou , vous êtes le cocu. »
Un avocat , dans une cauſe toute de
fait , citant l'autorité de Cujas , & difant
qu'il prenoit à témoin ce grave juriſconſulte
; la partie adverſe , qui étoit une
femme préſente à l'audience , s'écria :
>>Meſſieurs , l'avocat eſt un menteur , Cu-
>>jas n'y étoit pas . »
M. Fourcroy , avocat , plaidoit pourun
jeune homme qui s'étoit marié ſans le
conſentement de ſon pere , lequel demandoit
la caſſationdu mariage.Cet avo .
cat voyant que ſa partie perdroit infailli
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
blement fa cauſe , eſſaya de toucher les
coeurs. Il fit venir pour cela à l'audience,
le jour qu'il devoit plaider , deux enfans
nés de ce mariage. Il tâcha d'intéreſſer les
juges en leur faveur , & fachant que le
grand pere étoit préſent , il ſe tourna pathétiquement
vers lui , & lui montrant
de la main ces deux enfans , il l'attendrit
fi fort que celui qui demandoit la caffation
du mariage , déclara hautement qu'il
l'approuvoit. Ce trait a pu ſuggérer àM.
de la Mothe la ſcène de deux enfans qui,
dans Inès de Castro , ont produit des impreſſions
ſi touchantes.
Un avocat du parlement de Paris , ſe
trouvant à la campagne , réſolut de s'amuſer
à l'auditoire dubaillidu lieu , qui étoit
unpayſan renforcé. Il ſe chargeade plaider
la cauſe d'un habitant , & ſe mit à
plaider en latin. Le juge le laiſſa parler
tant qu'il voulut; enfuite il fit fermer la
porte de fon auditoire , & prononça gravement
ces mots : " Condamnons l'avο-
>> cat d'un tel à payer , ſur le champ , l'a.
>> mende d'un louis d'or , pour avoir parlé
>> devantnousunelangueque nous n'enten-
>> dons pas. L'avocat fut obligé de payer
ainſi ſa plaiſanterie ,&n'eut garde de ſe
pourvoir contre ce jugement ſur l'appel
AOUST. 1770. 79
duquel il n'auroit pas eu les rieurs de fon
côté.
Effaifur la Morale de l'Homme ou philolofophie
de la nature , 3 vol. in - 12 .
avec des gravures ; prix , liv . les trois
vol . reliés . A Amſterdam , chez Arkstée
& Merkus ; & à Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue St Jeande-
Beauvais.
La nature peut être conſidérée ſous une
multitude de faces , mais l'auteur de cet
eſſai ne l'enviſage ici que dans les rapports
que l'homme a avec les êtres intelligens.
Il ne prétend point faire des géomètres
, mais de bons parens , de bons
ſujets épris de l'amour de l'ordre & bien
perfuadés qu'obéir aux loix c'eſt obéir à
foi - même , des hommes enfin qui fachent
ſe plaire avec eux - mêmes & qui
apprennent à étudier la nature dans un
coeur pur & bienfaiſant & non dans les
livres. La philoſophie de la nature que
nous annonçons aura plus de trois volumes
, ceux que l'on publie aujourd'hui
forment néanmoins dans un ſens un ouvrage
complet , parce qu'ils renferment
en entier la théologie naturelle& le traité
de l'ame. Pour être convaincu de l'im
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
mortalité de cette ſubſtance ſpirituelle, il
fuffit de ſuivre l'auteur & de conſidérer
un moment avec lui le crime triomphant.
Le colonel Kirke , foldat de fortune ,
avoit été chargé parJacques II, Roi d'Angleterre
, de marcher contre les rebelles
du royaume. Ses armes furent par - tout
victorieuſes & le vaincu étoit fans pitié
dévoué à la mort. L'aimable & tendre
Jenny , inſtruite que le brave Sydnei âgé
de vingt- deux ans &qui avoit reçu ſa foi,
eft condamné , quoiqu'innocent à périr du
fupplice des rebelles , n'a point recours à
la froide reſſource des gémiſſemens ; elle
vole chez le colonel Kirke & lui demandeune
audience ſecréte. Dès qu'elle l'apperçoit
, elle- tombe à ſes genoux : Milord
, s'écrie- t'elle en reprenant haleine
preſque à chaque mot , vous avez condamné
à mort le chevalier Sydnei ....
C'eſt le plus vertueux des hommes ....
C'eſt mon époux... Elle ne put en dire
davantage ; mais les larmes , dont fon
viſage étoit inondé , le mouvement de
fes lévres tremblantes & les palpitations
de ſon ſein plaidoient éloquemment en
ſa faveur. Le féroce guerrier ne foutint
pas long - tems le ſpectacle de tant de
charmes&de tant de douleurs : MadaAOUST.
8 г
1770 .
me , dit- il , je ſuis ici le ſeul arbitre de
la deſtinée de votre époux ; mais ſi je le
rends à vos larmes , par quel prix ? ... Si
vous le rendez , grand Dieu ! vous ne ſerez
que juſte aux yeux du Ciel , mais
vous ferez au mien le plus généreux des
hommes. Chaque mot de Jenny enflam.
moit encore davantage le tyran ; il la releve
, la fait affeoir auprès de lui , & lui
ſaiſiſſant la main : Madame , dit- il , que
Sydnei eſt coupable à mes yeux ! Il eſt votre
époux ? ... Jenny rougit & recule
ſon ſiége ; le colonel rapproche le fien ;
&ferrant avec ardeur le bras de l'infortunée
: quoi , dit-il , tant de charmes ſeroient
au pouvoir d'un traître !
Sydnei un traître ! ... Eh bien ! milord
, s'il l'eſt , c'eſt ſa grace que je demande.
Belle étrangere , vous demandez ſa
grace : que ces regards ardens ſont bien
fürs de l'obtenir , mais par quel prix ? ..
Eh ! que peut une malheureuſe pour
fatisfaire le miniſtre des Rois ? Ah ! fi
j'étois moi - même ſur le trône , je croirois
avilir la vertu ſi j'oſois la récompenſer.
,
Femme adorable vous poſlédez un
tréſor que j'eſtime plus que la faveur des
:
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Rois; ce regard tendre .... Ce teint qui a
la fraîcheur de la roſe ... Ah ! fi j'ofois
l'efpérer...
Barbare , je t'entends ; c'eſt de mon
opprobre que tu attends le prix de ton
odieuſe clémence; tu feras adultere , afin
d'être juſte...
Idole de ma vie croyez...
Va , laiffe moi... Je conſens d'être
malheureuſe ; mais je ne veux pas être
vile... J'ai lu d'un ſeul regard dans les
replis de ton ame criminelle; tant d'iniquité
de ta part me démontre l'innocencede
mon époux : qu'il meure.... Lui
mourir ! ... homme barbare , je retombe
à vos genoux ; au nom de tout ce qui
vous eft cher ſur la terree ,, rendez à ma
douleut votre victime ; n'exigez pas d'une
femme éplorée le plus affreux des facrifices
; permettez que je puifle encore lever
vers le Ciel des regards fereins ; ne me
forcez pas à un attentat que les remords
d'une vie entiere ne fauroient effacer.
Untigre auroit reſpecté tant de vertus,
le tyran n'en devient que plus ivre d'amour&
plus avide de crimes. Non , ditil
, je ne ſçais point ſacrifier ma félicité à
de frivoles ſcrupules ; ce foir je ſerai le
plus fortuné des hommes , ou vous n'au
AOUST. 1770 . 83
rez plus d'époux... Je conſens cependant
àménager votre juſte délicateſſe ; ce palais
eſt expoſé aux regards du Public. C'eſt
chez vousque je veux tomberà vos pieds,
&vous entretenir de ma flamme ; ce ſoir
je m'y rendrai'en filence , & fans fuire :
ſi votre porte eſt ouverte , votre époux a
ſa grace : ſinon , tremblez .
Soldat féroce... & tu crois que la voix
d'un homme ſuffit pour me faire trembler
? Va , j'ai l'ame plus haute que toi ,
puiſque je n'ai point encore fait l'apprentiſſage
du crime. Ellaie de ſauver mon
époux , & de me faire ſubir à ſa place le
ſupplice des traîtres; tu verras ſi j'ai mon
innocence , avec quelle fiertéje monterai
fur l'échafaud ; l'épouſe de Sydnei craint
Dieu & l'opprobre, mais elle ſe croit faire
pour braver les tyrans.
Adorable furie , je me crois aſſez grand
pour vous pardonner ce ſoir tant d'outrages...
Ce foir...
Jenny fort la rage dans les yeux , & la
mortdans le ſein ; elle entre d'abord fous
un berceau , rémoin des derniers fermens
qu'elle fit à fon cher Sydnei , & ſe jetant
àgenoux : arbitre ſuprême de mes jours ,
s'écrie - t'elle , je ne t'impute point mes
malheurs . Tu es , ſans doute , le dieu du
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
bien , puiſque c'eſt moi qui l'atteſte...
Mais ſi ma vie fut pure , file coeur de
Sydnei eſt digne de toi , enleve moi dans
ton fein & ſauve moi d'affreux blafphêmes.
Cette priere terrible ne fait qu'aigrir
le fiel qui la dévore ; elle monte dans
fon appartement ; & jetant un regard fur
fon lit : voilà , dit-elle , la place que Sydnei
devoit occuper : ſa place n'eſt plus
que dans mon coeur... Sydnei ... Ah !
quand je ſerois affez malheureuſe pour
vivre encore , qui pourroit jamais remplir
cette place fatale ? Je n'eus qu'un
pere , je n'aurai jamais qu'un époux . Mon
époux ! ... Il mourra , &j'ai pu le ſauver!
&j'ai pu ! .. Quelle horrible alternative!
de ſubir la haine de la patrie ou de la
mériter . Mais ſi ma vertu étoit moins
cruelle ! ſi je ne livrois à mon tyran que
cecorps que la mort va bientôt engloutir !
, tandis que des amantes vulgaires facrifient
leur vie à un amant , je ſacrifiois
mon honneur à un époux ! .. je n'y ſurvivrois
pas... N'importe , ſoyons vile &
mourons.
Jenny ne laiſſe point à ſon délire le
tems de ſe calmer , elle ſe précipite vers
la porte de ſa maiſon , l'ouvre avec agitation
, remonte , & tombe évanouie aux
AOUST. 1770. 85
pieds dulit qu'elle alloit profaner. Quand
elle eut repris l'uſage de ſes ſens , elle appréhenda
un ſouvenir funeſte ; & prenant
un vaſe où étoit renfermée une liqueur
afloupiſſante , dont elle uſoit tous les foirs
pour ſe procurer quelques heures de fommeil
, elle double la doſe , ne prononce
que ces mots , Dieu ! Dieu ! avale le breuvage
& s'endort ſur un fauteuil.
Le colonel , vers le minuit , ſe rend
chez Jenny , trouve ſa porte entr'ouverte,
jouit du fruit de ſes crimes ... & le monftre
fe croitheureux.
Vers le point du jour le ſommeil léthargique
de Jenny ſe diſſipe ; elle voit à
ſes côtés le tyran& ne doute plus de fon
opprobre. -Barbare , s'écrie - t'elle , je
n'accuſe que moi de tant d'infamie , je
te pardonne , fuis & rends . moi mon
époux.
Votre époux , dit le colonel ; il vous
attend dans la place publique : venez ,
Jenny ... & voyez . A ces mots , il l'entraîne
vers la fenêtre du cabinet , l'entrouvre
, & lui montre le cadavre de Sydnei
, ſuſpendu à un gibet de trente pieds...
Ah! monftre , s'écrie-t'elle... Elle dit &
tombe morte à ſes pieds .
Ce recit eft fondé ſur un fait réel , &
la preuve morale qu'on en doit tirer en
86 MERCURE DE FRANCE.
-
faveur de l'immortalité de l'ame eſt plus
forte qu'aucun argument métaphysique.
Elle doit frapper le théologien comme le
philoſophe , & l'artiſan comme le géométre
, parce que tous ces êtres ſont ſenfibles.
Pour peu qu'on refléchiſſe , ajoute
l'auteur , fur ce mouvement d'oſcillation
dans la ſociété , qui tend à placer d'un
côté les biens & le bonheur , & de l'autre
la mifére & l'opprobre , on verra qu'il y
ades milliers d'hommes auſſi malheureux
que Jenny , & peut être moins coupables.
Quand il n'y en auroit qu'un ſeul,
l'induction contre la Divinité eſt auſſi
terrible ; fi ce malheureux eſt anéanti , ce
monde eſt l'ouvrage d'un mauvais principe
, la providence eſt une chimère &
Dieu est le plus affreux des tyrans. Je nais
avec le germe des maladies les plus cruelles;
je m'en conſole par la tendreſſe d'un
pere, & il medeshonore ; je me jette dans
les bras de ma patrie , & elle me perſécate;
je prie l'Etre Suprême de m'enlever
dans fon fein , & il m'anéantit. Quelle
eſt la religion où mon exiſtence ne ſoit
point alors le crime de la Divinité ?Quel
eſt le législateur qui ait droit de m'interdire
le blafphême de Brutus ? Mais ſil'ame
eſt immortelle , comme nous ne pouvons
en douter , qu'importe à l'homme
AOUST. 1770 . 87.
vertueux la nature & les hommes ? Dieu
lui reſte , & le problême eſt expliqué.
,
Le quatrieme volume de la philofophie
de la nature que l'auteur promet de
publier dans le courant de cette année
aura pour objet la théorie du corps humain.
Il y fera parlé des queſtions curieufes
de la circonciſion , de l'onaniſme, de
la mutilation , du ſuicide , &c . Ce volume
completera la partie du droit naturel
qui regarde les devoirs de l'homme envers
Dieu & envers lui- même . On pourra
auffi le regarder comme un volumedétaché.
Cette philofophie morale ſera également
le livre de l'homme inſtruit& de
celui qui ne l'eſt point , par le foin qu'a
pris l'interpréte de la nature de parler un
langage à la portée de tout le monde &
d'animer ce langage par des fictions& des
imagesqui ne peuvent manquer de plaire,
auxperſonnes fur tout qui nejugent leplus
ſouvent que par ſentiment.
Traité du légitime Ministere de l'Eglisfe ;
par M. l'Abbé Eymeric , docteur en
théologie , prieur- curé de Celle- neuvelès
Montpellier ; 2 vol . in- 12 . A Páris,
de l'imprimerie de C. Deſprez , 4
88 MERCURE DE FRANCE .
imprimeur du Roi & du Clergé de
France.
La lecture refléchie des Peres a inſpiré
à l'auteur le projet de cet ouvrage & fon
zèle ardent pour la religion l'a porté à le
développer. Le premier objet de M. l'abbé
Eymeric , dans cet ouvrage eſtimable ,
eſt de défarmer le ſchiſme en l'attaquant
fur l'irrégularité des pouvoirs de ſes miniftres.
Le reſpectable auteur établit à cet
effet des principes généraux dont l'évidence
porte tout le monde à les reſpecter;
& il tire de ces principes les conféquences
les plus claires , les plus lumineuſes
&les plus convainquantes par leur liaifon
&leur unité. Il caractériſe les légitimes
paſteurs , les montre où ils font& la
véritable égliſe ſe manifeſte d'elle même.
Comme l'objet de cet auteur eſt nonſeulement
de confondre les raiſonnemens
des ſchiſmatiques , mais encore de maintemir
dans de juſtes bornes les eccléſiaſtiques
du ſecond ordre , il examine les préréntions
d'un auteur qui , vivant extérieurement
dans l'unité, a voulu ſouſtraire
tous les eccléſiaſtiques du ſecond ordre à
l'autorité ſupérieure des évêques & les
porter à faire l'oeuvre de J. C. dans l'indépendance.
Il oppoſe à cet auteur les
AOUST. 1770. 89
loix les plus générales de l'égliſe , les
maximes les plus ſuivies , les autorités les
plus ſaintes , les faits hiſtoriques les plus
averés. A ces autorités qui font cellesde
la foi , de la raiſon & de l'évidence , il
réunit d'autres autorités qui conduifent
à des démonstrations ſenſibles.
Cette matiere importante peut être regardée
comme la ſeconde partie de cet
ouvrage qui, indépendamment desgrands
principes qu'il préſente , doit intéreſſer
tous les lecteurs par les ſavantes recherches
dont il eſt rempli .
L'Art de ſe traiterfoi même dans les Maladies
vénériennes , & de ſe guérir de
leurs différens ſymptomes ; ouvrage
fondé fur une nouvelle théorie de ces
maladies , & dans lequel on explique
d'une maniere plus vraiſemblable l'opération
des remedes employés à leur
traitement ; par M. *** , docteur- régentde
la faculté de médecine en l'univerfité
de Paris ; vol. in- 8° . A Paris ,
chez J. P. Coſtard , rue St Jean-de-
Beauvais .
Les maladies vénériennes auroient fait
moins de progrès dans la ſociété ſi l'ouvrage
que nous annonçons eût été publié
१० MERCURE DE FRANCE.
plutôt. En effet , la plupart de ceux qui
ſont attaqués de ſymptomes vénériens ne
laiſſentinvéterer leur maladie
e , que parce
qu'ils ne ſavent point diftinguer d'abord
ſes ſymptomes , ou parce qu'étant ſous la
ſévére difcipline de ſupérieurs auxquels
ils veulent dérober la connoiſſance de
leur état , ils ont recours à un charlatan
qui abuſe de leur ignorance. Ces bateleurs
font annoncer par-tout qu'avec leur
ſirop mercuriel , leurs tiſannes végétales,
leurs remedes antivénériens , il n'yani
régime à obſerver , ni ſaignée à faire , ni
purgatif à prendre. Ils cherchent à ſe concilier
la bienveillance des inalades pour
mieux attraper leur argent. Mais , fi ces
malades veulent ſuivre exactement les
règles qui leurs font ici preſcrites , ils ſe
déroberont à l'avidité des charlatans. Ils
obtiendront une guériſon ſûre , prompte
&facile , puiſque , ſous l'apparence d'une
légere incommodité , ils pourront ſe procurer
les remedes néceſſaires , ſans qu'on
puiſſe même ſoupçonner la cauſede leur
maladie réelle. Cet ouvrage leur préſente
encore l'avantage de pouvoir ſe traiter
dès que le plus léger ſymptôme de la maladie
ſe manifeſte, ce qui la rendra moins
opiniâtre , puiſqu'il eſt certain que la plu
AOUST. 1770.
وا
part des ſymptomes vénériens ne font
rebelles que parce qu'on ne s'eſt pas oppoſé
affez tôt à leurs cours par des remèdes
convenables .
Cet ouvrage utile eſt diviſé en deux
parties ; dans la premiere l'auteur donne
une nouvelle théorie des maladies vénériennes
, & il explique d'une maniere
également neuve l'opération des remedes
qui conviennent à ces maladies. La ſeconde
partie eſt deſtinée à décrire tous les
ſymptomes vénériens locaux , & les remedes
quiy conviennent. Commeils font
toujours des préludes d'une vérole générale
, il n'a rien négligé pour mettre le
malade en état d'y bien remédier & les
empêcher de dégénérer en vice habituel ,
fur-tout lorſqu'il eſt de ſon intérêt des'y
prendre de cette maniere ,& qu'il eſt poſfible
de le faire. L'habile médecin fait
mention des cas où , faute des remedes
néceſſaires , le malade peut ſe trouver
hors d'état de ſe traiter lui - même , &
obligé d'avoir recours , foit au médecin ,
foit au chirurgien. Alors il ne fait qu'indiquer
les opérations néceſſaires dans ces
circonstances. Cette ſeconde partie eſt
terminée par un appendix qui traite du
régime à obſerver pendant le cours des
92 MERCURE DE FRANCE .
remedes antivénériens. L'auteur y a joint
les recettes de quelques médicamens dont
il n'avoit point parlé dans le corps de
l'ouvrage , & qui néanmoins peuvent
quelquefois être employés avec ſuccès.
Voyage de France , d'Espagne , de Portugal
& d'Italie ; par M. S *** , 4 vol.
in- 12. A Paris , chez Merlin , rue de
la Harpe , à l'image St Joſeph.
Ce voyage , que l'on attribue à M. Silhouette
, eſt daté du 22 Avril 1729 jufqu'au
6 Fév. 1730. Ce n'eſt proprement
qu'une relation affez ſuccinte de ce qui a
pu fixer l'attention de l'auteur de cette
relation . La plupart des voyageurs ſe peignent
dans le recit qu'ils nous fontde ce
qu'ils ont le plus remarqué ; le ſavant ne
parle que d'inſcriptions & de médailles ;
le géographe , de poſitions de lieux & d'étimologies
de noms de villes ; le moine
n'oublie pas de citer toutes les reliques
qu'il a vues ; le politique s'applique particulierement
à nous faire connoître le
gouvernement , les moeurs & les uſages
des peuples qu'il a eu le tems d'étudier.
M. Silhouette s'étoit occupé pendant une
partie de ſon ſéjour dans les différentes
villes d'Eſpagne , à traduire en françois
AOUST. 1770. 93
1
,
les réflexions de Balthazar Gracian fur
les plus grands princes , & cette étude
devoit le porter naturellement à fixer
principalement ſon attention fur les
moeurs des peuples avec qui il ſe trouvoit.
C'eſt auſſi la partie la plus intéreſſante de
ſon voyage. Il faut voir dans cette relation
même la peinture qu'il nous fait du
caractere des Eſpagnols. Il nous les
peint , quant à l'extérieur , froids , réſervés
peu communicatifs : foit naturel
, ſoit affectation , ſoit l'un & l'au
tre enſemble , ils ont un grand air de gra.
vité qui en impoſe à ceux qui ne les connoiffent
pas : ce n'eſt pas leur uſagede ſe
donner à manger , mais ils ſe regalent de
chocolat : ils aiment les épiceries , le ſucre&
le ſafran. Ils mangent peu chez eux,
& avec modération ; mais s'ils font en
fête chez quelqu'un qui les invite , ils
mangent avec excès : doit on les louer
dans leur fobriété ? Si on peut les engager
à quitter leur gravité pour quelques
momens , on les trouve fort enjoués &
même fort vifs. Ils aiment avec paffion
la muſique , quoiqu'ils n'aient pasdebons
muficiens , & ils ont beaucoup de goût
pour laguittare. Notre voyageur rapporte
àce ſujet un trait qui paroîtra toujours
94 MERCURE DE FRANCE.
fingulier. Environ vingt- cinq après la révolution
du Portugal , dans le tems que
les deux couronnes voiſines étoient en
guerre , les Portugais firent une courſe
dans l'Andaloufie & pillerent le bourg de
Taineros : paſſant plus avant , ils laiſſerent
un cavalier en ſentinelle à la porte
de ce bourg ; & ce cavalier ſe mit à jouer
tranquillement de ſa guittare qui n'étoit
pas d'accord; un bourgeois du lieu qui
venoit d'être pillé , entendant la muſique
de ce ſoldat , & choqué de la diſſonance
de cet inſtrument , le pria civilement de
lui donner ſa guittare ; il la mit d'accord,
&la rendit au Portugais en lui diſant :
Agora fta templada , à présent elle est
d'accord; après quoi il continua froidement
de ſe promener comme auparavant.
Les Eſpagnols confervent dans leur
danſe un air de gravité &d'uniformité ;
leurs pas ni leurs geſtes ne ſont pas variés.
Ils danſent ordinairement avec des
caſtagnettes ; mais leur plus grand plaiſir,
&qu'ils préférent à celuide la comédie ,
quoiqu'ils en ſoient extraordinairement
&ridiculement jaloux , c'eſt la fête des
taureaux : elle ſe célèbre dans la place
Mayor. Cette place eſt au milieu deMadrid;
elle a quatre cens trente-quatre toiAOUST
. 1770. 95
ſes de largeur. Les maiſons dont elle eſt
environnée ſont décorées d'une architecture
uniforme. Les fêtes des taureaux ne
ſe font pas ſouvent à Madrid , parce qu'elles
font d'une grande dépenſe. Lorſque
notre voyageur étoit dans cette ville , on
en fit une à Caramchel Ariba , village
qui eſt à une grande lieue de Madrid.
- Comme M. Silhouette n'avance dans la
relation de cette fête aucune circonstance
dont il n'ait été lui - même témoin , on
verra fans doute cette relation avec plaifir
. La fêre ſe fit dans une grande place ,
environnée de tous côtés par des échafauds
en forme d'amphithéâtre &des loges.
Ily a des tambours, timbales & trom
pettes qui ſonnent l'attaque du taureau ,
&les autres circonstances du combat au
ſigne que le magiſtrat fait avec ſon mouchoir.
Ces taureaux font noirs & ne font
pas d'une grande taille. Premierement on
excite le taureau avec des dards qu'on lui
enfonce entre les deux cornes au - deffus
du col. Les Torréadores , c'eſt ainſi que
l'on nomme ceux qui combattent le taureau
à pied , badinent avec le taureau en
lui préſentant leur manteau. Ils favent
eſquiver avec adreſſe le coup de cet animal
furieux , preſque ſans bougerde leur
96 MERCURE DE FRANCE.
place. Le taureau ferme les yeux en frappant,
le Torréadore fait un demi-pas de
côté en effaçant le corps. Le taureau ne
frappe que l'air : il ſe retourne , revient
fur le Torréadore qui recommence le
même manége , & le fait ſouvent ſept à
huit fois de fuite. Lorſque les trompettes
fonnent pour la ſeconde fois , les Torréadores
quittent le dard , & prennent
l'épée avec laquelle ils attaquent le taureau
en face & le mettent à mort. Alors
les trompettes fonnent pour la troifiéme
fois: quatre mules caparaçonnées entrent,
& enlevent le taureau de la lice . Parmi
ces dards que l'on fiche au col du taureau
, il y en a un où il y a un petard attaché
afin de l'exciter de plus en plus . On
tua dans cette fête douze taureaux , &
pluſieurs ne durerent que quatre minutes
, & moins encore , ayant été atteints
mortellement du premier coup. Quand
un Torréadore fait un coup extraordinaire
, le magistrat lui jette une pièce d'argent.
Il y eut dans cette fête quatre ou
cinq Torréadores renverſés par terre, fans
qu'il leur arrivâtde mal. Un taureau ſauta
dans l'amphithéâtre qui eſt élevé de
plus de cinq pieds , mais il ne bleſſa perfonne.
Avant que de pouvoir ſe retourner
,
AOUST. 1770. 97
net , il reçoit plus de trente coups ou d'épées
ou de hallebardes qui le repouſſent
dehors & qui ſouvent le tuent roide.
Tous ceux qui font au premier rang onc
leurs épées nues à la main , & ils piquent
le taureau , lorſqu'il paſſe le long des barrieres.
Lorſqu'un Torréadore eſt pourſeivi
vivement , il ſaute au-delà de la barriere
ſur l'amphithéâtre ; il y a même le
longde la barriere une petite planche faillante
qui leur fert à appuyer le pied &
leur donne la facilité de franchir la barriere
. On lâche contre le dernier taureau
pluſieurs chiens vigoureux qui s'attachent
à ſes oreilles & à ſon col : alors beaucoup
d'Eſpagnols fortent de l'amphithéâtre ,
le piquent avec leur épée & cherchent
à lui porter le coup dans le coeur : ce détail
n'eſt pas gracieux , mais il eſt néceffaire
pour faire connoître les Eſpagnols.
Les Papes n'ont jamais pu venir à bout
d'interdire aux Eſpagnols ce plaifir barbare
& cruel . Il y eut dans cette même
fête un gentilhomme qui combattit
le taureau à cheval. Il fit , avant le combat
, trois fois le tour de la place dans le
caroſſe du duc d'Oſſone , qui lui ſervoit
de parrain dans cette fête. Il parut enſuite
à cheval : il étoit fort court ſur les étriers,
E
28 MERCURE DE FRANCE.
avoit une ſelle un peu plus forte qu'une
ſelle à la royale , moins forte qu'une felle
à piquer. Il avoit deux eſpéces de pages
à pied , habillés de damas blanc & rouge,
en pourpoint & en manteau , comme on
repréſente dans un tableau ou dans une
fête l'ancien habit d'un Eſpagnol galant.
Ces pages fervoient à préſenter les dards
&à tenir la ſelle , parce que la réſiſtance
du coup eſt fort grande. Les dards font
longs d'environ trois pieds : ils ſont d'un
bois fort léger & font armés de fer. Le
cavalier tient l'extrémité du dard dans la
paume de la main , & en efquivant le
taureau , lui enfonce le dard entre les
deux cornes , avec une ſi grande force ,
que le dard ſe briſe; la moitié reſte dans
la main du cavalier & l'autre moitié dans
le col du taureau. Le coup eſt rarement
frappé allez juſte pour être mortel , enforteque
ce font lesTorréadores qui achevent
le taureau .
M. Silhouette ſe plaint aucommence
ment de ſa relation de ce que nous n'avons
point de voyages intéreſſans d'Italie
; mais , lorſqu'il écrivoit ceci , MM.
Richard & Lalande n'avoient point encore
publié , le premier, ſes mémoires &
le ſecond, fon voyage d'Italie .
AOUST. 1770.
Mémoire fur les Argilles , ou recherches
fur les expériences chymiques & phyſiques
, fur la nature des terres les plus
propres à l'agriculture&fur les moyens
de fertiliſer celles qui ſont ſtériles ; par
M. Baumé, maître apothicaire de Paris
Sz démonſtrateur en chymie ; brochure
in- 12 . AParis, chez P. F. Didot le jeune
, libraire , quai des Auguſtins. Prix
1 liv .4f.
Ce mémoire avoit concouru à un des
prix que l'académie de Bordeaux avoit
propoſé pour l'année 1767 , fur les argilles
, en ces termes : Quelsfont les principes
qui conſtituent l'argille & les changemens
naturels qu'elle éprouve , & quels feroient
les moyens de la fertilifer. L'académie
n'ayatit point été fatisfaite des ouvrages
qui lui ont été préſentés , elle a remis
ce prix pour l'année 1769. L'auteur a refondu
fon mémoire , & après l'avoir confidérablement
augmenté , l'a envoyé une
ſeconde fois au concours ; mais il n'a pas
été plus heureux , & l'académie propoſe
de nouveau le même ſujet pour l'année
1773 .
L'auteur de ce bon mémoire , en renonçant
de concourir pour la troiſième fois ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
..
avoulu que ſon travail devint utile à ceux
qui voudroient prétendre à ce prix , c'eſt
ce qui l'a déterminé à faire imprimer ſa
diſſertation . Il fait obſerver dans un avertiſſement
qu'il auroit été à deſirer que l'académie
parrageât cette queſtion en deux
&en fît le ſujet de deux prix, parce que les
deux premiers membres de la queſtion
font hors de la portée des agriculteurs&
entierementdu reſſortdu chymiſte . Quoiqu'il
en ſoit, l'auteur diviſe en trois membres
la queſtion propoſée par l'académie;
il en fait autant d'articles particuliers ,
qu'il examine dans un très- grand détail.
Dans la premiere partie il fait voir que
la ſubſtance qui mérite véritablement le
nom d'argile eſt la combinaiſon de la terre
vitrifiable avec de l'acide vitriolique ;
par conféquent l'argile n'eſt point une
pure terre , elle eſt une felénite à baſe de
terre vitrifiable diſſoluble en entier dans
l'eau fans laiſſfer aucune réſidence. L'argile
admet dans ſa combinaiſon toutes
fortes de doſes d'acide vitriolique & forme
de l'alun avec une doſe convenable de
cet acide ; de même , dit M. Baumé , l'alun
faturé de ſa terre forme un fel neutre
qui n'a plus de ſaveur ; comme l'argile ,
il eſt auſſi peu diſſoluble dans l'eau , &c.
&c.
AOUST. 1770 . ΙΘΙ
Dans la ſeconde partie , l'auteur examine
l'origine & la formation des pirites
qu'on trouve dans preſque toutes les argilles.
Les changemens que les argilles
éprouvent dans le végétal & ceux qu'elles
reçoivent en paſſant du végétal dans le
corps animal , tous ces objets font traités
de la maniere la plus intéreſſante relativement
à l'économie animale & à la végétation
, &c. &c .
La troiſiéme partie n'eſt pas traitée avec
moins de ſoin. L'auteur fait l'analyſe de
plufieurs terres labourables. Il reconnoît
celles qui font les meilleures , par les proportions
des différentes terres dont elles
font compoſées. Il examine les terreins
que les laboureurs ont nommés froids ,
brûlans , &c. Il diſcute pourquoi l'argille
qui fait le fond de la végétation ne produit
rien lorſqu'elle eſt pure , il examine
la matiere des engrais , qui doivent être
différens , ſuivant la nature des terreins ;
il établit fur cette matiere des principes
généraux qui nous paroiffent des plus évidens
pour l'agriculture; cet article eſt terminé
par l'examen des différens fumiers.
Cet examen intéreſlant demandoit un habile
chymiſte & un bon phyſicien , & ces
deux qualités ſe trouvent réunies dans
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur de cette diſſertation . Sa théorie
fur la végétation & fur l'agriculture eſt
des plus lumineuses ; & fon mémoire , en
général , peut être regardé comme le meilleur
qui ait encore été publié ſur les argilles.
Eloge de Pierre du Terrail dit le Chevalier
Bayardfans peur &fans reproche , ſuivi
de notes hiſtoriques , morales & critiques
; par M. Coffon , profeſſeur en
l'univerſité de Paris , au collége Mazarin
. A Amſterdam ; & fe trouve
àParis , chez Barbou , vis à-vis la grille
des Mathurins .
L'auteur a dédié fon ouvrage à MM.
les Officiers Municipaux de la ville de
Meziéres ſa patrie , célèbre par la belle
défenſe du chevalier Bayard qui, pendant
un fiége long & opiniâtre , y tint ferme
contre les Impériaux malgré la famine,la
contagion & la ſupériorité des forces ennemies
. Cet événement fournit un exorde
très heureux au panégyriſte. « O !
>>Bayard, ton nom que mon enfance en-
>> tendit ſouvent répéter , me rappelle ces
>> lieux que l'on n'oublie jamais , les lieux
» qui m'ont vũ naître . J'admire ta vail-
>> lance , je ſuis touché de ton caractere
-
AOUST. 1770 . 103
>> généreux. Mais j'adore un titre plus fa-
>> cré , je vois en toi le défenſeur & le li-
» bérateur de ma patrie. Tu ravis à la
>> Aamme & à la deſtruction la chaumiere
>> de mes aïeux. Tu écartas de leurs têtes
>> fidèles & fiéres le joug honteux de l'ef-
>>>clavage. O ! mes compatriotes , c'eſt
>> dans vos murs , c'eſt au milieu de ces
>>> remparts où vous célébrez la fête de
>> votre délivrance , que je voudrois pro-
>>> noncer cet éloge. Si j'etois allez heu-
>> reux pour peindre aujourd'hui digne-
-> mentvotre reconnoiffance, & pour être
>> un organe que vous puſſiez avouer , je
>> ferois fûr d'un prix bien doux ; je le
>> trouverois dans vos coeurs. »
L'orateur tire ſa diviſion de ces deux
dénominations ſi honorables données à
Bayard ,fans peur&fans reprocherIlmontre
dans la premiere partie les qualités
guerrieres de Bayard , & dans l'autre ſes
vertus morales. Il peint ſon héros vainqueur
à dix-huit ans dans un tournoi &
couronné aux acclamations dubeau ſexe ,
qui s'écrioit dans le patoisde ce tems-là:
Vey vos cettui malotru , il a mieux fay
que tous los autres. Il trace avec force le
tableau des nations armées contre la France
& celui de l'armée françoiſe envoyée
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
en Italie pour les combattre. «Du fom-
>> met de ces monts ſourcilleux voyez
» Aotter les bannieres françoiſes ſur les
>> bords de l'antique Eridan ; voyez nos
>> pavillons dreffés dans les plaines du
>> Milanez que nous redemandons ; &
>> bientôt ſur les remparts de Naples où
>> nous appellent des prétentions légiti-
» mes. Confidérez la compofition de ces
>>troupes brillantes , cette gendarmerie
» célèbre , brave , impétueuſe , & tou-
>> jours invincible , ſi elle ſavoit mieux
>> ployer ſous le joug falutaire de la diſ-
>>cipline que nous connoiffons aujour-
>>d'hui & que nous devons à un grand
>>>homme. C'eſt le'fiécle des héros , & en
>> voici l'élite saſſemblée. Quelle foule
>> d'excellens capitaines ! on y distingue
>>>les Chatillons , les la Tremouilles , les
>> Nemours , les Lautrecs , les Chabanes,
>>les Crillons , les Créquis & tant d'au-
>> tres noms illuftres à jamais conſacrés
> dans les faſtes de la gloire , qu'il feroit
>> trop long de citer ici , mais qu'on ne
>> fauroit trop ſouvent répéterà ceux qui
> ſe deſtinent à leur noble & pénible
>> profeſſion. Mais,parmi tous cesſoldats
>> qui font autant de généraux , & tous
» ces généraux qui font autant de foldats,
AOUST. 1770 . 105
» quel eſt- ce guerrier triomphant &mo-
>> deſte qui n'a point de titres pompeux ,
>>impofans,& qui force la conſidération &
>> le respect , qui n'eſt point le chefde l'ar-
>>mée & qui voit tous les officiers à ſes
>>ordres , qui n'eſt point le favori du prin-
>> ce & qui eſt recherché avec empreſſe-
>> ment par toute la nobleſſe , dont la ſeule
>> préſence intimide l'ennemi & dont la
>>priſe vaut à ſes yeux une victoire figna-
>> lée ? A ces traits qui ne conviennent .
» qu'à lui , reconnoiſſez Bayard. "
Le héros eft caractériſé heureuſement
dans ce morceau. Nous avons pourtant
remarqué quelques expreſſions repréhenfibles.
On ne peut pas dire forcer la confidération&
le refpect , mais forcer à la confidération
& au refpect.
L'auteur s'étend beaucoup fur le fiége
de Meziéres . Le zèle patriotique ſe joint
en cet endroit à l'enthouſiaſme de l'orateur.
Il commence ainſi la ſeconde partie .
«C'eſt un grand ſpectacle ſans doute
» pour l'imagination vive& ardente , de
>>contempler les effets terribles de la
>> tempête & du tonnerre , tous les vents
> déchaînés & furieux qui bouleverſent-
>> les campagnes , la foudre étincelante
» qui vole d'un pôle à l'autre , les torrens
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>de pluie & de grêle qui ravagent , inon-
> dent les moiſſons, les cultivateurs trem-
» blans & les troupeaux diſperſés qui pré-
>>cipitent leur fuite , cherchent dans les
» antres des rochers un abri contre le Ciel
>> en courroux ; en un mot toute la nature
>> conſternée qui friffonne dans l'attente
>>d'une deſtruction prochaine. Mais pour
>> lame tendre &ſenſible , qu'il eſt doux
>> de repoſer ſes regards fatisfaits fur un
>> tableau plus riant , de voir un jour pur
» & fetein fuccéder aux ténébres orageu-
» fes ; les rayons d'un aftre bienfaifant
>> reparoître , embellir l'horifon , les ar-
>> brifleaux & les fleurs relever leurs ti-
>> ges abattues ; un parfum rafraîchiffant
>> s'exhaler dans les airs , enfin tous les
>>êtres raſſurés ſe livrer à la joie & goû-
» ter de nouveau le plaifir de l'exiſtence .
» Cette derniere impreſſion délicieuſe
>>plus conforme au coeur de l'homme ,
>>plus analogue à fon bonheur , nous al-
>>lons l'éprouver en conſidérant le Che-
» valier ſans reproche dans l'exercice des
>> rares qualités dont je viens d'offrir l'i-
>> mage. >>
,
Le meilleur morceau de cette ſeconde
partie eſt la deſcription de la peſte qui
ravageaGrenoble & le Dauphiné , & des
AOUST. 1770 . 107
foins bienfaiſans de Bayard qui ſauverent
la province. « Un fléau terrible qui ſe
>> communique avec rapidité , que trop
>> ſouvent on ne ſauroit ni prévenir ni
>>arrêter , ravage tout- à couple Dauphi-
=> né déſolé ; la mort ſous la forme la plus
>>>hideuſe moiſſonne en un jour des mil-
>> liers d'habitans ; Grenoble & les envi-
>> rons offrent aux yeux un de ces tableaux
>> ſombres & funèbres que l'imagination
>> qui groſſit tous les objets ne peut ſe
>> repréſenter avec affez d'horreur. On ne
>>> voit que des cadavres décharnés & li-
>> vides étendus ſur la terre , dont on n'a
>>pu encore les couvrir ou des moribonds
>> expirans au milieu des langueurs de la
>> foibleſſe ou des convulfions de la dou-
> leur. Tous les rithes & les grands ont
>>abandonné avec précipitation ces lieux
>> infortunés où règne le ſouffle impur de
→la contagion. Mais le devoir & l'hu-
» manité retiendront Bayard dans cette
>>province confiée à ſes ſoins. C'eſt alors
» qu'il veut ſe ſouvenir des titres honora-
>> bles dont l'a décoré fon maître. Quoi-
>>que familiariſé dans les fiéges & dans
>> les combats avec le ſpectacle de la def-
>> truction , il n'a point endurci fon coeur.
La compaflion la plus vive le pénérs
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
» & l'attendrit. Il ſe hâte de donner les
>> ordres les plus précis&les plus ſages.
» Il veille lui - même à leur exécution
>> ſe tranſporte par- tout , appelle , affem-
>> ble les gens de l'art , répand l'er & l'ar-
>> gent , diſtribue les médicamens , viſite
les malades , conſole les uns , recueille
>> le dernier ſoupir des autres,& ne craint
>> point d'être la victime de ſa charité ;
>>car c'eſt le nom qui convient au ſenti-
>> ment qui l'animoit alors , & c'eſt à la
• religion qui inſpire les motifs ſfublimes
>> à fournir l'expreffion énergique qui les
>>caractériſe. En voyant la pieuſe folli-
>> citude du bon chevalier , on l'eût
>> pris non pour un guerrier nourri dans
>> les camps &dans les armées , au milieu
>> du ſang & du carnage , mais pour un
>> de ces zélés & utiles cénobites qu'on
>> voit dans les triſtes aſyles de l'huma-
>> nité fouffrante , travailler au foulage-
> ment du pauvre avec une affection
>> une activité , un déſintéreſſement qui
>> ont mérité la reconnoiſſance des peu-
>>ples & les éloges de la philoſophie. »
Il paffeà la mort de Bayard trop connue
pour la rappeler ici , &la péroraiſon
mérite des éloges. « Le tombeau de
>> Bayard eſt grand & ſimple comme lui ;
AOUST. 1770. 109
> ſans inſcription faſtueuſe , ſans orne-
> ment pompeux ; il n'a pas beſoin des
>>reſſources de l'orgueil ; il eſt entou-
➤ ré de toutes ces vertus naïves & fu-
>> blimes dont nous n'avons pu qu'ébau-
>> cher foiblement le tableau. Au milieu
> d'elles paroît le géniedel'honneur em-
>>braſfant , les larmes aux yeux , l'urne
>> funéraire qui renferme une cendre pré-
>> cieuſe. Il ſemble nous dire d'un ton
>> triſte & languiſſant : Peuple cher à mon
» coeur , dont je fus toujours l'ido-
>> le , qui m'a élevé tant d'autels , qui a
>>brûlé pour moi l'encens le plus pur ,
» Français , s'il arrivoit jamais un fiécle
> où mon nom s'oubliat parmi vous , où
>>celui de la patrie ne fût plus qu'un mot
>> vide de ſens , où le luxe énervât les
>> courages , où la frivolité retrécît les ef-
>>prits , où la baſſeſſe dégradât les ames,
>>où le ſophiſme égarât la raiſon , où tout
>>juſqu'à la vertu , fût réduit en problê-
» me , ſi , disje , vous voyiez approcher
>>ces jours de décadence &d'ignominie,
» O ! mes enfans , accourez à ce monu-
> ment reſpectable ; c'eſt mon plus beau
>>trophée. Touchez ce marbre ſacré ; il
>>peut opérer un prodige , vous rappeler
>> à l'inftant mon ſouvenir , vous arra110
MERCURE DE FRANCE.
:
>> cher à l'aviliſſement & ranimer dans
> vos coeurs un feu prêt às'éteindre.>>>
L'académie de Dijon , à qui cet ouvrage
a été préſenté , l'a jugé la production
d'un homme vertueux dont l'ame eſt ſenſi.
ble & l'imagination brillante &fleurie. Ce
jugement d'une compagnie aufli éclairée
fuffit pour l'éloge de l'auteur.
Le Spectateur François , pour ſervir de
fuire à celui de M. de Marivaux. A Paris
, chez la Veuve Duchefne , rue St
Jacques ; chez le Jai , rue St Jacques ;
chez Regnard & Demonville, rue baffe
desUrfins .
«Il paroîtra , dit l'auteur de cet ouvra-
>> ge (dans le Profpectus) un cahier de trois
>> feuilles tous les mois. On y traitera
>>chaque fois une matiere différente ; les
>> pallions , la littérature , les moeurs oc-
>> cuperont tour-à- tour notre attention ...
>> Il nous arrivera de jeter de tems en
>> tems au hafard une anecdote,
» une fable , de propoſer quelque problêun
conte,
me amusant dont nous intérerons la ſo-
>>lution qui nous paroîtra la meilleure. »
L'auteur a un coopérateur dont il parle
ainſi dans ſon premier diſcours . « On
> ſaura bientôt s'il a de l'eſprit ou s'il n'a
AOUST. 1770. ITF
>> que des prétentions , s'ila vu le monde
>>>ou s'il aleulement cru le voir. Nous ne
>> ferions pas embarraſſés de nous créer
>> une histoire ; mais ce ſeroit bien mal
>> commencer une livre qui ne doit ren-
>> fermer que des vérités. »
On trouve dans ce premier cahier des
morceaux qui peuvent donner une bonne
idéede l'entrepriſe , une morale douce &
confolante , des portraits tracés avec vérité
, des hiſtoires intéreſſantes . Il y en a
une ſur le danger que les jeunes perfonnes
peuvent courir en lifant des romans ,
qui commence ainſi : « La morale pré-
>>fentée fans art attrifte& fatigue les lec-
>> teurs. Je me conformerai donc au goût
» de mon fiécle. Je deviendrai frivole
>> pour lui plaire. Mes diſcours ne feront
>>point hériſſés de fentences. Souvent je
>>renfermerai la vérité dans un conte ;
>> elie en plaira davantage à ceux qui
» n'aiment plus que le menſonge. Si je
> diſois froidement à ces jeunes perſon-
>> nes dont les charmes naiſſans commen.
>> cent à allarmer leur mere , ne lifez
>>point de romans parce qu'ils ouvri-
>> roient votre coeur à l'amour , & c'eſt
>>l'intérêt qui doit vous donner un époux;
» elles rejeteroient mon conſeil pour lire
» Clariffe , la nouvelle Héloïſe , les let
112 MERCURE DE FRANCE.
>> tres Péruviennes , celles de Catesbi,du
>>marquis de Roſelle ; mais la vue du
>>danger les effraiera peut- être. >>
Un ouvrage périodique de cette nature
s'il étoit bien exécuté , ſeroit d'une toute
autre importance &d'une difficulté bien
plusgrande que tous les journaux qui ſurchargent
la littérature. Ces journaux font
preſque toujours faits avec l'eſprit d'autrui
, & ce que le journaliſte y met du
fien vaut rarement la peine d'y être compré.
Mais ici il faut tout tirer de ſon propre
fonds & faire un bon ouvrage tous
les mois.
Les deux Amis ou leNégociant de Lyon ,
drame en cinq actes , en proſe ; par M.
de Beaumarchais. A Paris , chez la V.
Duchefne , rue St Jacques , & chez
Merlin , rue de la Harpe.
Nous avons donné une analyſe ſuccincte
de cet ouvrage dans le tems de la
repréſentation. Il eſt à préſumer que ceux
à qui ce drame a fait plaiſir au théâtre ,
n'en feront pas moins fatisfaits à la lecture.
Le Voyageur François ou la connoiſſance
de l'ancien & du nouveau Monde, mis
AOUST . 1770 . 113
au jour par M. l'Abbé de la Porte ; nouvelle
édition , tomes 11 & 12 ; chaque
volume relié ; liv. A Paris , chez L.
Cellot , imprimeur-libraire , rue Dauphine
, 1770 .
Nous rendrons compte de ces deux
nouveaux volumes qui répondent parfaitement
à l'intérêt & à l'utilité de ceux qui
ont précédé. L
Les deux Amis , conte iroquois.AParis,
chez Piſſot , libraire , quai de Conti ;
1770 ; brochure d'environ 90 pag.
Tolho & Mouza , deux jeunes Iroquois
du village d'Ontaio , étoient unis dès leur
plus tendre enfance. « Ils avoient l'am-
>> bition d'être les plus forts & les plus
>> adroits de leur village : mais Tolho ne
>> vouloit point ſurpaſler Mouza,& Mou-
>>zane vouloit point furpaſſer Tolho. Ils
>> devenoient de jour en jour plus chers
» & plus néceſſaires l'un à l'autre . Tous
>> les matins ils ſortoient de leur cabane,
>> ils élevoient les yeux au Ciel & di-
>>foient , grand Eſprit , je te rends graces
>> de tirer le ſoleil du fond du grand lac
» &de le porter ſur la chevelure des mon-
>> ragnes , ſoit qu'il forte du grand lac
» ſoit qu'il deſcende de la chevelure des
د
114 MERCURE DE FRANCE.
>> montagnes, il réjouira mon ami. Grand
>> Eſprit,donne la roſée à la terre, du poif.
>>fon à mes filets , la proie à mes léches,
>> la force à mon coeur & tous les biens à
>> mon ami . »
Les Iroquois font perfuadés que le
grand Eſprit donne à chacun d'eux un gé .
nie qui doit le protéger dans tout le cours
de leur vie. Ils ſe croient les maîtres d'attacher
ce génie à tout ce qu'ils veulent.
Ils l'appellent leur Manitou. Mouza fut
le Manitou de Tolho , & Tolho celui de
Mouza.
Les Iroquois ont pour principe de ne
point ſelivrer aux plaiſirs de l'amouravant
vingt ans. Mouza & Tolho n'en avoient
encore que dix - huit qu'ils étoient les
meilleurs chaffeurs d'Ontaio & l'objet
des agaceries des jeunes filles ſauvages
qui ne mettent point de honte à prévenit
les hommes . Erimé , fille de Chécico ,
vieillard reſpecté dans ſa nation paroît
plus ſenſible que les autres au mérite des
deux chaffeurs. Elle n'avoit que dix- ſept
ans , n'avoit point eu d'amans , étoit gaie ,
vive , aimable : elle eſſayoit de plaire alternativement
à chacun des deux amis.
Cependant le moment des pêches arrivoir.
Tolho & Mouza s'embarquent fur
le fleuve St Laurent.Aleur départ Erimé
AOUST. 1770. τις
chante la chanſon ſuivante , qui est abſolument
dans le goût des poëfies Erſes .
« Ils partent les deux amis. Les voilà
>> qui habitent le grand-Aeuve. Ils partent.
» & les filles d'Ontaïo ſoupirent. Pour-
>> quoi ſoupirez vous , filles d'Ontaïo ?
» Mouza & Tolho n'ont point veillé à la
>> porte de vos cabanes .
>>Les deux amis font deux mangliers
» en fleurs. Leurs yeux ont l'éclat de la
>> rofée au lever du foleil. Leurs cheveux
font noirs comme l'aîle du corbeau. Ils
> partent & les filles d'Ontaïo foupirent.
>>Ne ſoupirez pas , filles d'Ontaïo . Ils
>> reviendront les deux amis. Ils feront
>>>hommes , ils auront tout leureſprit , ils
>> viendront à vos cabanes & vous ferez
>>>heureuſes. »
Ils arriverent à l'entrée de la nuit dans
le golfe où ils vouloient tendre leurs filets.
>>Mouza s'endormit , mais après un mo-
> ment de ſommeil il s'éveilla . Son ami
>>l'entendit qui répétoit à demi - voix la
>> chanson d'Etimé. Tolho s'endormit
>>enfin. Il parut fort agité pendant fon
>>>ſommeil , &Mouza qui l'obſervoit crut
» l'entendre prononcer le nom d'Erimé . »
Leur pêche ne fut pas heureuſe. Ils réfolurent
de ſe rendre dans un golfe plus
abondant en poiffon , mais affez voifin de
116 MERCURE DE FRANCE.
la célèbre caſcade de Niagara , où le fleuve
St Laurent , large de près d'une lieue,
précipite ſes eaux de la hauteur de deux
cent toiſes. Le fleuve , aux environs du
golfe que cherchoient les jeunes Iroquois,
eſt ſerré entre des montagnes & femé de
rochers &d'écueils. Un vent violent s'éleve&
emporte le canot des deux amis
vers la caſcade. Ils ſont ſur le point de
périr , ils luttent contre le danger. . Its
>> ſe regardent & Mouza s'écria : Mouza
>> n'aura point à regretter Tolho. Tolho
» n'aura point à regretter Mouza. Pleu-
>> re , Erimé , pleure , ceux qui t'aiment
>>>vont mourir.
Ils échappent cependant en s'attachant
àdes branches d'arbres qui s'étendoient
d'un rocher juſque ſur les eaux. Ils prennent
terre , ſerepoſent ſur le gaſon, s'entretiennent
d'Erimé & s'avouent récipro
quement la paſſion qui les va rendre rivaux.
Mouza eſt le premier à qui Erimé
ait dit les paroles d'amour. Mais elle les
a dites auſſi à Tolho & lui a pris la main .
Leur converſation eſt pleine de candeur
&de ſenſibilité. Ils prennent le parti de
bâtir une cabane dans la forêt où ils ſe
trouvent &d'y vivre de leur chaffe &de
leur pêche juſqu'à ce qu'ils fentent leur
ame affez tranquille pour retourner à On
AOUST . 1770. 117
taïo. Ils ſe demandent de tems en tems
des nouvelles de l'état de leur coeur , &
ordinairement ils ſe répondent par un
foupir. Un jour Tolho qui ſe croit ſeul
veut ſe précipiter dans le fleuve & ſe trouve
dans les bras de ſon ami qui l'obſervoit.
Ils épanchent leurs chagrins dans le
ſein l'un de l'autre , & s'interrogeant ſur
les ſacrifices qu'ils peuvent faire , chacun
d'eux conſent à partager le coeur d'Erimé ,
ſi ce parrage lui convient & fi elle peut
n'y mettre aucune marque de préférence .
Pleins de cette idée ils retournent à Ontaïo
, & rencontrent dans leur route une
troupe de ſept ou huit Outaouais ( ce
font les ennemis des Iroquois) qui amenoit
cinq captifs . La nuit qui fuccédoit au
crépuscule laiſſoit à peine diftinguer les
objets, Mouza & Tolho tirent leurs fléches
, bleſſent deux Outaouais , dont l'un
fut hors de combat. Quatre de ces ſauvages
s'avancent & deux reſtent pour garder
les prifonniers. Mais les deux amis
échappent aux quatre Outaouais qui venoient
à eux& fondent fur les deux qui
gardoient les captifs , & qui ne fachant
pas le nombre de leurs ennemis , ne fongent
qu'à ſe ſauver , mais veulent auparavant
maſſacrer leurs prifonniers. Mouzale
premier arrive au ſecours& les deuxbour
IIS MERCURE DE FRANCE.
reaux prennent la fuite. Tolho les pourfait
un moment. Cependant deux captifs
avoient été aflommés , & dans ceux qui
reſtent , Mouza reconnoît Erimé &Checiko.
Les Outaouais réunis reviennent
les attaquer. Deux ſont tués. Un autre
veut retourner ſur les captifs.Tolho coure
à lui & le renverſe. Erimé lui tend la
main& le prie de rompre ſes liens. Tolho
, ivre d'amour & de joie lui rend ce
ſervice ; mais pendant ce tems , Mouza
diſparoît avec ce qui reſtoit des Outaouais.
«Tolho répéta pluſieurs fois de toutes
>> ſes forces le nom de Mouza. Onne lui
>> répondit point. Il prêta l'oreille & il
>> n'entendit que le bruit terrible de Nia-
>>gara . »-La phraſe eſt admirable & le
moment fait frémir. Erimé & Lotho ſe
livrent à la douleur. Le vieux Checiko
eſt d'avis de marcher ſur le champ vers
la demeure des Outaouais , où ſans doute
qu'ils auront amené leur victime pour la
faire périr dans les ſupplices qui ſignalent
les vengeances des ſauvages. Ils rencontrent
un gros d'Iroquois qui alloit à la
pourſuite des ennemis. Ils ſe joignent à
eux&marchent tous enſemble pour délivrerMouza,
tandis qu'Erimé étoit retournée
au village d'Ontaïo. Il y a chez ces
AOUST. 1770. 119
peuples une place deſtinée au fupplice des
prifonniers , & auprès de cette place une
logedans laquelle on garde ces malheureux
. Checiko & Tolho font reconnus à
l'entrée du village des Outaouais. L'allarmé
eſt donnée . Mais , ſans s'arrêter, ils
volent à la loge où l'on gardoit Mouza ,
caſſent la tête aux deux Outaouais qui
défendoient la loge & trouvent Mouza
étendu ſur une natte , pâle & couvert de
plaies & de fang. Tolho jete un cri & fe
précipite à côté de ſon ami qui fe releve,
lui demande des armes & combat avec
rage. Les Outaouais ſurpris font défaits .
Leur retraite eſt miſe à feu&à ſang; mais
Checiko eſt bleſſé dangereuſement d'un
coup de fléche dans la poitrine. On reprend
le chemin d'Ontaïo . Mouza raconte
àfon ami comment il a été ſaiſi par
derriere par deux Outaouais qui lui ont
lié les mains ; qu'une jeune veuve de leur
village l'a demandé pour époux , mais
qu'il a préféré la mort ; qu'il avoit déjà
fubi des fupplices cruels , &qu'au milieu
des tourmens il leur avoit chanté : « J'ai
» vu vos prifonniers chercher d'un oeil
>> inquiet la veuve qui viendroit les ſau-
>> ver ; mais les veuves des Iroquois ne
>> veulent point de vos guerriers pour
» époux. J'ai vu vos prifonniers; je les
120 MERCURE DE FRANCE.
:
>> ai vu rire dans la douleur; mais ils ne
>> vont point au- devant de la douleur
> comme le jeune Iroquois. Femmes, en-
» fans , guerriers d'Aoutan , prolongez
» mes ſupplices &je chanterai ma dou-
>> leur ; redoublez mes ſupplices & je cef-
> ſerai de vivre parmi vous. O ! vaillans
>> Iroquois mes freres ! O! Tolho , l'ami
» de mon coeur ! O ! belle Erimé , la plus
>> chere des filles ! je ne vivrai point par-
» mi vos ennemis , je me complais dans
» ma mort. Adieu . »
Cependant les bleſſures de Mouza ſe
guériffent , & la vie de Checiko paroît
en danger. Tolho&Mouza lui confient
leur amour & leur projet de partage. Le
vieillard l'approuve , en fait part à Erimé&
lui rappelle tout ce qu'elle doit aux
deux amis. Erimé répond qu'elle ne ſera
point coupable du grand crime. C'eſt le
nom que les Iroquois donnent à l'ingratitude
. Il s'agit pourtant de ſavoir à qui
elle accordera la premiere nuit. Checiko
de ſon autorité décide pour Mouza , mais
le lendemain lorſque Tolho lui ſuccède ,
Mouza,le ſenſible Mouza s'afflige. «Jeu-
» ne homme , lui dit le vieillard , tu as
>> chanté dans les fupplices &tu te laiſſes
>> abattre par la jalouſie ! .. Il eſt vrai , dit
» Mouza, mais je portois alors ma penſée
fur
AOUST. 1770. 121
>>>furTolho & fur Erimé. Je les vois dans
>> ce moment , je les vois&ce font eux qui
>> m'affligent. O! bon vieillard , où por-
>> terai je ma penſée ? Où pourra- t-elle
>> s'arrêter loin d'Erimé & de Tolho ?
>> Porte - là , dit Checiko , dans le paſſé
» & dans l'avenir... O ! jeune homme !
>> il nous eſt donné quelques momens
>> qu'il faut faifir avec avidité & dont il
>> faut jouir avec ivreſſe . Mais , dans le
>> plus grand nombre de nos momens ,
>> nous fouffrons , ſi nous ne favons
>> pas jouir de l'avenir & du paffé , du
>> ſouvenir & de l'eſpérance. Chéciko
guérit , & Tolho & Mouza furent heureux
avec Erimé , & leur union fut durable.
L'idée du partage entre Tolho &
Mouza eft précisément l'inverſe de l'1-
dille de M. Schmidts où Lamech partage
ſa tendreſſe entre Zilla & Ada , de
•l'aveu de toutes les deux. Le.conte des
deux Amis paroît être d'une main habile
& exercée. Les moeurs font peintes avec
beaucoup de vérité & de force , les caractères
foutenus , les ſituations intéreſſantes
ſans être extraordinaires ; le ſtyle eſt ani-
--mé , précis , énergique & d'un goût fûr .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE en réponse aux réflexions d'un
Anonyme , fur quelques traductions de
la Henriade en vers latins , inférées
dans le Mercure d'Octobre 1769 .
Jene ſçaispointde critique plus honnête & plus
littéraire , que celle qui me regarde & que je viens
de liredans votre Journal , au ſujetde la Henriade.
L'anecdote , qu'on y rapporte dès le commencement
, répandbeaucoup de grace&d'intérêt ſur
l'hiſtorique de la traduction latine que j'en ai
faite dans majeuneſſe. Mais je vous avoue avec
ma franchiſe ordinaire , que je ne connoiſlois pas
cette particularité ſi flatteuſe pour un traducteur,
Elle m'en a fait d'autant plus de plaifir , puifqu'elle
a pour moi tout le charme de la nouveauté
. Voici le morceau de la Henriade cité par l'anonyme
, & la traduction latine , telle qu'il la rapporte:
il faut remettre ſous les yeux les piéces du
procès , pour enjuger,
Prèsde ce capitole , où régnoient tant d'allarmes ,
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un portife eſt aſſis au trône des Céſars .
Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille
Les tombeaux des Catons & la cendre d'Emile .
Le trône eſt ſur l'autel , & l'abſolu pouvoir
Mer dans les mêmes mains le ſceptre& l'encenfoir.
...
AOUST. 1770. 123
Adcapitoli arces , loca tot vaſtata procellis ,
Inter disjectas , Martis ludibria , Pompas ,
Cæfareo infiftit folio vir pontificalis.
Turbafacerdotum pede fortunata quieto
Æmilii calcat cineres , tumuloſque Catonum .
Infidet altari thronus , &fuprema poteftas
Thuribulum fceptrumque manufuftentat eâdem:
Pour couronner par mon propre fuffrage la critique
aufli polie que judicieuſe dont il s'agit , je
pafle d'abord condamnation ſur le vir Pontificalis
, qui ſignifie en effet beaucoup plus l'homme
du Pontife que le Pontife lui-même : il faudroit
dire vir Pontifex , pour parler correctement. L'image
de ce pontificalis , qui rend la chûte du vers
ſi majestueuſe , précisémentquand il le faut, m'avoit
ſéduit , comme il en a ſéduit bien d'autres ; il
eſt impoſant à l'oreille. Mais en y réfléchiflant un
peu , j'ai vu qu'il n'exprimoit pas avec juſteſſe ce
que jevoulois repréſenter , un grand Pontife ; &
dèslong-tems je lui ai ſubſtitué, vir , Pontificum
Rex , préférant toujours pontifex à praful, qui
n'eſt pas à beaucoup près un terme ſi propre ni le
mot pittoreſque. Horace ne ſe ſert jamais que de
pontifex , & dans la même occaſion ila dit : dùm
capitolium ſcandet cum tacitâ virgine pontifex ;
comme dans une autre toute différente , en parlant
d'un vin exquis , pontificum potiore coenis. Je
ne veux pas dire pour cela que le præful du ſavant
Italien , que l'on cite en parallèle , ne foit d'une
bonne latinité , quoiqu'il ne ſe trouve , autant
que je puis me le rappeler ſans recherche , ni dans
Horace ni dans Virgile , qui , pour la poësie , fu
rent toujours mes deux oracles.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt pour faire image dans le même vers que
j'ai mis afſfurgit & non pas infiftit ; le premier marque
mieux l'exaltation pontificale , & l'anonyme
a trop de goût pour n'en pas convenir. En lui
ſubſtituant infiftit , a-t- il prétendu rendre le vers
meilleur ou plus pittoreſque ? Le mot regnata dans
le premier vers , au lieu de vaſtata , m'a ſemblé
plus propre , plus littéral , & c'eſt lui que j'ai mis
après la réforme de bacchata , qui fit tant de rumeur
au Parnaſſe latin , quand ce morceau vint à
paroître pour la premiere fois dans les feuilles de
Annaliste littéraire , qui voulut bien en parler
avec éloge , ainſi que du reſte de la traduction
qu'il avoit lue : Loca tot regnata procellis exprime
beaucoup mieux la métaphore françoiſe , où
régnoient tant d'allarmes. Mais l'anonyme rendilbien
le ſens & l'énergie du vers , en exprimant
cette métaphore par tanto olimfanguine tintas?
Pour Bellone & Mars unis enſemble , il m'a paru
que c'étoit un pléonalme en latin , & je ne vois
pas que Virgile les ait employés nulle part de cette
maniere: quand il s'en ſert , il les ſépare toujours
en pluſieurs vers. Mais en françois ce pléonaſme
eſt agréable à l'oreille , & M. de Voltaire , qui a le
goût le plus exquis pour la belle &grande poëfie,
ne les a réunis fans doute que pour augmenter l'image.
De plus , il falloit reſſerrer le vers latin
pour rendre le mot pompeux , par le terme qui lui
répond : ingentes ruinas du ſavant Italien marque
biende vaſtes ruines & non pas de pompeux débris
. Le Pontife Romain ſeroit fort mal aflis fur
des monceaux de décombres , fuſlent- ils des plus
vaſtes : il faut des débris qui offrent encore une
eertaine pompe. Quelle poësie , quelle peinture &
quedephilofophie dans ces deux vers !
AOUST. 1770. 125
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eſt aſſis au trône des Célars .
Le fin critique , en habile homme , a reſpecté
les vers ; turbafacerdotum, &c . qu'il a même comblés
d'éloges. C'eſt trop me flatter , ce me ſemble;
&ces deux vers étoient fi faciles , qu'ils ſe ſont
faits comme d'eux- mêmes : combien d'autres qui
m'ont infiniment plus coûté , ſans être tournés ſi
heureuſement ! ce qui prouve bien que ce ne font
pas toujours les vers les plus difficiles qui ſont
auſſi les plus achevés. Avec la permiſſion du connoiffeur
qui me juge, le ſavant Italien qu'il cite
en parallèle , par ſon enjambement ſur les vers qui
ne finit point , enjambementqui , pour le dire en
paſſant , n'eſt dans cette rencontre qu'un perpétuel
entortillage & qu'une véritable confufion, malgré
l'exemple de Virgile dont on cherche à l'appuyer
, ne préſente pas , à beaucoup près , l'original
dans ſa copie , toute compoſée à la vérité de
mots d'une latinité qu'on appelle non ſuſpecte ,
mais qui me paroiſſent à moi , comme ils doivent
paroître à tous les connoifleurs , fans poësie , fans
peinture, fans effet ; outre la grande & belle harmonie
qui ne s'y trouve pas dans l'enſemble , &
qui ſeule peut rendre parfait le tableau poëtique.
Il eſt certain qu'en poësie , épique ſur-tout , ne
rendre que le ſens avec des termes foibles , vulgaires&
confus , c'eſt preſque ne rien rendre quand
on traduit: c'eſt en peinture mettre des couleurs
tout au plus d'uſage, mais fans faire de tableau .
M. de Voltaire peint toujours de la plus grande
maniere , mais principalementdans cet endroit de
la Henriade : le coloris en eſt admirable & la touche
en eſt divine. La force des penſées , l'harmo
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
•
nie des vers , la beauté des expreffions , tout s'y
trouve au plus haut degré de perfection dans le
genre d'Epopée. Chaque vers fait image , & chaque
image ſaiſit , frappe , étonne. C'eſt dans l'enſemble
un fublime tableau de Rubens , où l'oeil
admire toujours , ſur quelque partie qu'il porte ſes
regards & le charme ſe ſuccéde,pour ainfi dire , à
coups redoublés. En est- il ainſi dans le traducteur
d'Italie ; & moi - même , traducteur de France ,
ai-je rendu dans ma copie latine la grande & belle
poëfie del'original françois?Il eſt bien vrai que tout
Paris ſe reoria, frappé des deux vers , turbafacerdotum
, &c. Dès qu'ils parurentdans l'Année littéraire
, tout le monde les ſavoit par coeur & me
les répétoit comme paradmiration: mait qu'est- ce
que deux vers heureux , dans un poëme de plus de
quatre mille vers ?
Dans ſa citation , l'anonyme devoit mettre
incubat & non pas infidet , dont je n'ai point fait
uſage ; il a changé pluſieurs mots de ſon plein
pouvoir , ce qui n'eſt pas dans les règles. Pour le
mot thronus , j'ai cru pouvoir l'employer , après
folium , d'abord pour la variété du vers , puis enfuitepour
labeauté de l'image , le mot étant plus
pittoreſque. Thronus est toutgrec Φρονος , & nous
avons bien fait de l'adopter dans notre langue
françoiſe , en le rendant par thrône , qu'on a tort
d'écrire trône ; expreſſion noble & fonore pour
nous , au lieu que folium nous préfente plutôt
l'idée d'unfeuil de porte que d'un trône véritable :
en poësie, il faut toujours peindre à l'oreille. Quelques
Latins , écrivains conſidérables , l'ont bien
ſenti , quoiqu'ils ne fuſſent pas du ſiècle d'Augufte.
D'ailleurs , il eſt beaucoup d'endroits dans la
Henriade , imités de l'Ecriture ſainte , où folium
A'iroit pas auffi -bien que thronus , l'uſage le vou
AOUST. 1770 . 127
lant ainſi chez les Chrétiens , dont l'oreille eſt ac
coutumée aux termes de la religion. La Henriade
eſt , pour ainſi dire , le poëme du chriftianiſme &
letriomphe de la catholicité. L'auteur de ce beau
poëme s'étant ſervi des expreſſions qui leur font
familieres , il falloit que le traducteur en usât de
même; ſans quoi peut- être la Henriade latine ne
pourroit exifter ou du moins n'exiſteroit que fort
imparfaite . Thronus & altare mis en regard font
précilément dans le cas de convenance & de néceflité
de rapports où la grammaire doit céder : la
règle du goût , celle de la raiſon , plus forte que
tout, exige qu'on les mette ainſi quand le trone
&l'autel vont enſemble& font pris relativement.
En un mot ils ſe conviennent l'un à l'autre & doivent
être inſéparables , ſelon moi , ſoit au propre,
foit au figuré , dans un poëme de religion , qui les
confacre pour cet uſage. Subſtituez afa pour al
tare , &folium pour thronus , vous ne parlez plus
le langage de l'écriture quand il faut le parler , ni
celui de la raiſon , qui ſe décide pour l'uſage ; &
l'uſage , felon Horace, eſt l'arbitre fuprême en
ces fortes de difficultés : Quem penes arbitrium
eft&jus & norma loquendi.. Que feroit ce donc
fiM. de Voltaire cût employé , comme il le pouvoit
, dans ſa Henriade , les thrónes de l'hiérarchie
céleftes ? Ne faudroit - il pas les rendre ces
thrônes par le throni de l'écriture , & le motfolia
ne feroit - il pas inſoutenable par fon ridicule ?
Pourquoi cette différence ? L'uſage , ou plutôt le
goût , la raiſon même le veut ainfi.
J'en dis autant , de thuribulum , qui , tout
terme qu'il eſt du bréviaire , comme le remarque
fort bien l'anonyme qui me condamne en
conféquence, étoit pourtant le terme propre& le
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ſeul mot qui pût répondre à l'encenfoir , tel que
nous l'avons dans le facerdoce chrétien . Notre
mot encens , dont ſe forme celui d'encenfoir , ne
vient lui-même que du bréviaire , c'eſt-a- dire de
l'Egliſe latine , qui ſe ſert d'incenfum pour exprimer
ceque nous rendons d'après elle en françois
par encens , mot tout à fait ecclefiaftique , comme
on le voit dans fon principe. Ainſi nos manieres
de parler métaphoriques & figurées , encenfer
quelqu'un , lui donner de l'encens , porter la main
àl'encenſoir , & le vers de la Henriade , met dans
les mêmes mains lefceptre &l'encensoir , ne peuvent
ſans abſurdité ſe dire de l'acerra des anciens
Latins , qui n'étoit qu'une caſſolette , c'est-à-dire
un vaſe immobile , placé ſur l'autel ou ſur quelqu'autre
baſe conſacrée , où l'on brûloit de l'encens
en l'honneur des dieux; mais qui n'étoit pas,
à beaucoup près , ce petit inftrument en forme
d'urne & de figure pyramidale , dont ſe ſert l'égliſe
, orné de chaînes qui le retiennent , quand
on l'agite autour des autels , quand on le lance
par les airs dans les grandes cérémonies , en l'honneur
de Dieu , devant nos prêtres ou devant certains
particuliers laïes qu'on veut honorer : car
notre encens eft une eſpéce d'hommage qu'on leur
rend à tous , & les coups d'encenſoir en font reglés
ſelonles rangs qu'ils occupent , ſoitdans l'égliſe
, ſoit dans le monde ; cérémonies qui n'ont
pas le moindre rapport avec celles de l'acerra des
anciens. En conféquence , cet encenſoir à la moderne
qui , comme choſe nouvelle , devoit s'exprimer
par un terme nouveau, ſelon le précepte
d'Horace , licuit ſemperque licebit fignatum præfente
notâproducere nomen , eſt devenu la marque
ſymbolique de la puiſlance dans le facerdoce chré.
tien : L'acerra l'étoit-il & pouvoit-il l'être dans le
AOUST.. 1770 . 129
facerdoce payen ? Il faut répondre & philofophiquement.
Mettre donc acerra pour thuribulum dans la
Henriade latine , c'eſt dire précisément la caſlolette
pour l'encenſoir ; ce qui fait l'image la plus
abſurde, puiſque chez nous l'encenſoir eſt la mar.
que ſymbolique de la puiſſance du facerdoce ,
comme le ſceptre l'eſt lui - même de la royauté.
C'est ainſi que nous diſons par métaphore & par
ſymbole le trône & l'autel , façon de parler moderne
& qu'il faut rendre comme je l'ai déjà dit ,
par thronus & altare , pour exprimer auſſi la puiffance
eccléſiaſtique &la féculiere , l'autorité des
prêtres & celle des rois . Thuribulum & fceptrum
ſont dans le même rapport de convenance , ou
même ſi l'on veut de néceflité; car ce (ont autant
de règles pour la raiſon , ſans doute auſſi pour la
grammaire , qui doit être l'eſclave & non pas la
reine. Horace a dit : Quid velint flores & acerra
thuris plena,miraris , &c. Virgile dit auſſi d'Enée:
Farre pio& plenáfupplex veneratur acerra... ce
qui proave que les anciens n'entendoient , par leur
acerra, qu'un vale ou caſſolette pour brûler l'encens
, fans autre cérémonie; mais qui ne répond
nullement à notre encenſoir , que l'Egliſe Romaine
, qui l'inventa ſans doute quand la langue
du paganiſme romain ſubſiſtoit encore , avoulu
&pû rendre par thuribulum , comme qui diroit le
porte encens , le lance-encens, plutôt que par acerra
, qui ne ſignifioit qu'une caſſolette pour le brûler.
La choſe étoit nouvelle & différente; il falloit
un terme différent & nouveau. Ce terme eit
conſacré par l'égliſe qui peut en déterminer com.
me en autorifer l'uſage ; c'eſt ſon langage que l'on
parle en françois quand on dit l'encenfoir ; c'eſt
auſſi ſonlangage que l'on doitparlerenlatin, quand
Fy
130 MERCURE DE FRANCE .
on dit thuribulum , qui , d'ailleurs , ſe trouvedans
toute l'analogie latine, comme vestibulum & beaucoup
d'autres mots de cette langue. Je le répéte ;
mettre acerra pour thuribulum , dans l'occaſion
préſente , c'eſt mettre caſſolette pour encenſoir ,
c'eſtdire une abſurdité .
Combien de mépriſes pareilles à celle- ci ne devons-
nous pas faire lorſque nous écrivons en latin
, c'est - à - dire dans une langue morte ! On ne
peut aſſez le concevoir , & pourtant nul écrivain
n'eſt für de s'en garantir. Souvent même il nous
arriveroit d'en faire dans une langue vivante , fi
l'on ne ſe tenoit continuellement ſut ſes gardes ;
maisdu moins les fautes ſeroient - elles pour lors
manifeſtes & frappantes : c'eſt l'uſage & la règle
qui décideroient. Un Irlandois nouvellement fran.
ciſé , rendoit le vifcera mifericordiæ de l'Ecriture
fainte par les inteſtins de la miféricorde. On avoit
beau lui faire entendre qu'il falloit dire les entrailles
de la miféricorde , il foutenoit toujours
que c'étoit la même choſe &que ſon dictionnaire
mettoit indiſtinctement entrailles, inteftins pour
vifcera. Que répondre & comment faire ſentir
cettenuance de langage toujours délicate& fi peu
palpable pour un étranger ? Il fallut attendre que
le traducteur d'Irlande eût acquis plus d'uſage
dans notre langue & de lui même il s'apperçut du
ridicule. Ne fommes- nous pas , nous autres écri
vains en langue morte , cet Irlandois & pis encore,
puiſque nous ne pouvons nous flatter de reconnoître
nos fautes ? Mais ce qui conſole dans
cette diſgrace , c'eſt qu'il eſt fort difficile & prefque
impoffible que les autres nous en convainquent,
la langue étant morte pour eux comme
pour nous.
Quefera-cedonc, fi l'on traduit ſur une traduc
AOUST. 1770. 131
tion même , comme l'a fait dernierement un poëte
célèbre du pays , M. Schwartz de Heidelbergh
qui, pour mettre en vers allemands la Hentiade ,
s'eſt ſervi d'une copie de mon manufcrit , dont
j'avois fait préſent à S. A. S. E. P. ( qui pofféde
parfaitement la langue latine) me faiſant ainſi
T'honneur de traduire le poëme ſur ma traduction,
parce que le traducteur Allemand entendoit beaucoup
mieux le latın que le françois ? Il a pourtant
réutli , au jugement des connoifleurs du pays , &
laHenriade Françoiſe eſt en beaux vers allemands,
graces à la Henriade latine; ce qui tient un peu
du prodige. J'aurois toujours lieu de m'applaudir
en particulier , quand mon ouvrage n'auroit d'autre
mérite que d'avoir produit une telle merveille
en traduction , & je regarde comme un triomphe
d'avoir pû contribuer à la gloire de la Henriade
c'est- à- dire de la patrie. La Henriade eſt un chefd'oeuvre
à traduire dans toutes les langues : c'eſt
le temple du goût ; le génie en eſt l'architecte.
Quelle école pour tous les peuples , pour tous les
rois! Quel modèle pour tous les poëtes !
Il faut ſe rendre à la raiſon, & je crois que,dans
Ja grammaire , comme en tout , il faut un peu de
philofophie. J'avois fait le vers du thuributum ,
en le terminant par acerra , comme dans les deux
manieres de traduire , que l'anonyme a rapporrées
: lifdem cumfceptro manibus committit acerram
, vers affez littéral , précis & cadencé ; mais
par les raiſons précédentes ,je lui préfére de beaucouple
vers : Thuribulum fceptrum que manufuftentat
eâdem , comme plus propre , plus poëtique.
En y réfléchifſſant , on voit que thuribulum joue
aumieux la métaphore avecfceptrum qui le fust
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
immédiatement , ce qui fait beauté dans les vers
Jatins ; comme thronus joue lui même dans le vers
qui précéde avec altare , & qu'il falloit les employer
commes termes plus pittoreſques & plus
convenables , fur- tout au figuré , dans un poëme
de religion , qui ſouvent parle en françois le langage
même de l'égliſe. Thuribulum & fceptruZ
font les termes d'uſage ; ce font auſſi ceux de la
raiſon & du goût , & s'ils ne ſont pas abſolument
du fiécle d'Auguſte ni d'une fort ancienne latinité
reconnue , il ſuffit qu'ils foient dans l'analogie latine&
comme tels conſacrés par le chriftianiſme.
Ils deviennent alors les vrais termes de la poëfie
dans un poëme chrétien , & conféquemment doivent
paroître des expreffions réfléchies , raiſonnées
, indiſpenſables : ce qui n'empêche pas que
le critique n'ait raiſon de les reprendre , comme
n'étant pas du fiécle d'Auguſte , parce qu'il part
du principe que, dans nos ouvrages latins , on ne
doit employer que des expreſſions de ce fiécle ;
règle excellente , univerſellement reçue, mais qui
doit avoir ſes exceptions comme toutes les règles.
Or , je crois avoir fait voir d'une maniere
affez plausible que c'étoit ici le cas des exceptions,
par des raiſons victorieuſes de goût , de convenances
, de néceſſité même , qui font preuve contre
l'anonyme. Ses réflexions font tout au-plus de
grammaire , priſe à la lettre; & les miennes font
de grammaire envisagée par l'eſprit , c'est-à-dire
dephilofophie: auxquelles doit- on la préférence?
On fait d'ailleurs que la poësie a ſa grammaire à
part.Chofe étonnante! c'eſt qu'ici le bréviairedécide
tout&qu'il doit tout décider.
C'eſt pour les mêmes raiſons & ſur les mêmes
AOUST . 1770 . 133
principes quej'emploie dans la Henriade latine les
mots Altiffimus , Eternus , pour dire le Très-
Haut , l'Eternel de l'Ecriture ; fides pour la foi
chretienne , angelus , hærefis ,ſecta , politica , catholicus
, ecclefia , & tant d'autres expreffions ,
figurent très-bien dans le poëme, parce que ce font
les mots propres & d'uſage , les termes de l'égliſe
& du bréviaire , dont M. de Voltaire parle toujours
i à propos & fi éloquemment le langage
dans ſa Henriade , d'autant mieux que ce langage
eſt très-poëtique. Que l'on en juge par convenance
, par goût , par raiſon ; pouvois -je faire autrement
, &quand je l'aurois pu , devois-je le faire ?
Tous ces termes ne ſont pas à beaucoup près du
fiécle d'Auguſte , & font relégués par la grammaire
dans la clafle des termes d'une latinité ſuſpecte :
mais la philofophie qui parle plus haut que la
grammaire les rétablit & les réhabilite en quelque
forte pour les raiſons rapportées ci- deſſus , que je
crois , en bonne littérature , toujours ſupérieures
& toujours victorieuſes . Quelle en eſt la cauſe ? le
bréviaire .
J'ai beaucoup plus ofé , mais toujours par philofophie.
Catholicus & Politica , l'un commetitre
inséparable du Roi d'Eſpagne , appelé par l'Egliſe
& le Monde le Roi Catholique , & l'autre
comme un être moral perſonifié qui joue un fi
grand rôle dans le poëme , m'étant tous deux d'un
uſage indiſpenſable , j'ai cru pouvoir en altérer la
quantité même , en faiſant longues des ſyllabes
bréves de leur nature , pour que ces deux mots
puſſent entrer dans la poësie épique ; la néceſſité
n'a point de loi . Joignez -y encore le goût de l'Epopée
& mon ſyſtême particulier de traduction
qui le demandoit ainfi. Mais on trouve dans les
anciens , même du fiécle d'Auguſte , des exemples
134 MERCURE DE FRANCE .
de ces fortes d'altérations dans les cas auffi de ne
ceffité. Ce ſont des licences un peu fortes dans les
modernes qui ſont autoriſées par leurs modèles;
mais, quandmême elle ne le feroient pas , je ſoutiens
encore qu'elles devroient paffer , comme
étant indiſpenſables. J'ai donc mieux aimé pécher
contre la grammaire & la quantité que contre la
poësie & la raifon , ne pouvant avoir ici les refſources
ordinaires des équivalens nides périphraſes.
Comment exprimer la Politique , perſonifiée
fur-tout , autrement que par Politica , le feul mot
latin qui lui réponde & dont le mot françois ſe
dérive comme Politica latin ſe dérive du grec ?
On ne pouvoit dire autrement ; donc il a fallu dire
ainſi : voilà tout mon argument. Mais par goût ,
par raiſon même , je ſuis très perfuadé qu'on ne
devoit pas dire d'nne autre maniere. Selon ces principes
incontestables de traduction, voici comment
e morceau de ma Henriade latine,cité par l'anonyme
, doit ètre & doit reſter , ſans cependant
vouloir afflujettir perſonne à ma façon de penſer
&de traduire. Loin de la république littéraire tout
deſpotiſme ; c'eſt un pays de liberté : j'en aime la
jouiſlance plus qu'un autre. On pourra com
parer , les trois manieres de traduire , celle du
favant Italien , la mienne & la traduction même
du correcteur qui les a citées dans votre Journali
je ne donne içi que mon ouvtage.
Adcapitoli arces , loca tot regnata procellis ,
Inter disjectas , Martis ludibria , pompas ,
Cæfareo afſfurgit folio vir , Pontificum Rex.
Turba facerdotum pede fortunata quieto
Emilii calcat cineres tumuloſque Catonum.
AOUST. 135 1770 .
Incubat altari thronus , &fuprema potestas
Thuribulumfceptrumque manufuftentat eâdem.
Rien ne m'étoit plus facile que de mettre com
me on l'a vu ci deſſus :
Incubat altarifolium &fuprema poteftas
Lifdem cumfceptro manibus committit acerram.
Mais quelle différence , ſelon moi , pour l'oreille
principalement ? N'est - ce pas à l'oreille
qu'il faut peindre ? Et la poëfie n'eſt - elle pas
une muſique ? Il en eft ainfi de tout le poëme
latin , dont on peut juger par ce morceau , pour
le coloris , pour la manière , pour ce qu'on appelle
ſtyle , exécution dans la poëfie . J'ai voulu
que la Henriade latine pût répondre à la Henriade
françoiſe terme pour terme phraſe pour
phrafe , vers pour vers ; fans compter la même
chaleur , la même force , la même harmonie
aurant qu'il étoit poſſible , dans la copie d'un fi
parfait original: par mon ſyſtême , les phrafes
¶phrafes gâteroient tout. Elles ne feroient
qu'une imitation contrefaite , infidèle , énervée :
ce ne ſeroit plus le coloris , la manière , c'est-àdire
, le corps & l'ame , en quelque forte , de la
Henriade ; raiſons eſſentielles que je fais valoir
dans une préface , à la tête de ma traduction
latine , & que je crois victorieuſe , moins par
grammaire que par philoſophie. En un mot
comme je n'ai voulu rien diminuer du chefd'oeuvre
de notre poësie françoiſe dans l'expreffion
, dans le tour , & dans l'image ; auſi n'aije
voulu rien ajouter , me contentant pardevoir
&par raiſonde bien rendre tout , ou dumoins
136 MERCURE DE FRANCE.
d'y faire mon poſſible: lorſque je n'y ai pas
réuſſi , c'eſt que le ſuccès n'étoit pas en mon
pouvoir. Mais on ne me trouvera guére en défaut
du côté de la préciſion , de la juſteſſe & de la
littéralitéé ,, que je regarde comme les plus belles
qualités d'une traduction quelconque , ſoit en
vers , ſoit en proſe.
De toutes ces reflexions , il ſuit que les tours
de phrafe , les expreſſions ou termes qui ſont
d'une latinité ſuſpecte , parce qu'ils ne ſeroient
pas du ſiècle d'Auguſte mais ſeulement du
Bréviaire , c'est-à-dire , de la religion même ,
qui donne le ton & qui doit le donner dans la
Henriade , en tant qu'elle en eſt le poëme & le
triomphe , n'ayant été mis en uſage dans ma
traduction latine , que par des raiſons ſupérieures
aux règles grammaticales ordinaires , raiſons
fondées ſur le goût , ſur la poësie , ſur la convenance
ou même ſur la néceſſité , plus forte
que toutes les règles , je dois me croire justifié
pleinement à ce ſujet ; ce qui ſeroit encore peu
de choſe , dans une diſcuſion pareille : car fi
maméthode eſt au profit du poëme , fait beauté
dans le ſtyle & contribue à la perfection poërique
, pouquoi la juſtification même que je viens
d'établir , ne tourneroit-elle pas en éloge ? Mais
il faut être modeſte juſque dans ſes avantages .
,
C'eſt encore par les mêmes principes ,
que j'ai mis cælos pour cælum , quand il produiſoitplus
d'effet poëtique , & répondoit à l'écriture-
fainte. Les Romains du fiécle d'Auguſte
n'admettoient qu'un ciel , & faifoient bien de
dire coelum : les Romains d'aujourd'hui , c'eſtà-
dire les Chrétiens , ont admis plufieurs
cieux , à l'exemple des Hébreux & d'un grand
,
AOUST. 1770 . 137
nombre de philoſophes ; ils font tout auffi-bien
de dire cælos. Ainſidu reſte , que la convenance
autoriſe ou que la néceſſité juſtifie. Inclina calos ,
dit le Bréviaire ; abbaiſſez les cieux , dit M. de
Voltaire , d'après le Bréviaire , & qui , je le
répéte , parle ſouvent le langage de l'écriture
dans la Henriade , comme a fait le grand
Racine dans ſon Athalie , autre chef- d'oeuvre de
notre poësie françoiſe. Pouvoit- on mieux rendre ,
pour des oreilles chrétiennes , cet abbaiſſez les
cieux du Poëte , que par l'inclina cælos de l'écriture
? Le Traducteur ne doit-il pas prendre le
ton de ſon auteur : quand cet auteur est un
modèle? & pour traduire , va-t- on choiſir d'autres
ouvrages que des chef- d'oeuvres ?
Mais c'eſt trop inſiſter ſur des minuties de
grammaire , & leur donner ſans doute plus
d'importance qu'elles ne méritent. Pour l'ordinaire
, les critiques ne regardent pas les objets
par toutes les faces; ils ſe contententd'en laiſir
une qui prête à la cenſure , ſans trop pénétrer
toutes les vues d'un écrivain. Je ne puis toutefois
que me louer de l'Anonyme , homme de
goût & connoiſſeur , qui compare ma traduction
latine avec celle d'un ſçavant Italien , comme
il l'appelle ; puiſqu'il me donne la préférence ,
non fans connoiſſance de cauſe , & que , toute
réflexion faite , il convient de la ſupériorité de
mon travail. Mais , quand même le ſçavant Italien
n'auroit pas effectivement ſi bien réufſi que
moi , dans ce morceau de traduction , les autres
ſçavans d'Italie en conviendroient - ils de bonne
grace , ou plutôt , ne ſoutiendroient- ils pas le
contraire , pour venger l'honneur national ? Car
tel eſt ſur la plupart des peuples l'effet du patriotiſme
& le pouvoir de la prévention. En
138 MERCURE DE FRANCE.
général, les Italiens , ainſi que les Allemands ,
ſe croient bien ſupérieurs aux François pour la
langue latine , ſoit par le grand nombre des
écrivains , foit par la beauté du ſtyle même :
peut- être aufli penſons-nous , nous autres François
, les furpaſſer de beaucoup dans ce genre de
mérite & de gloire. Il règne en tout cela bien
de l'injuftice & du préjugé : les avantages , felon
mes petites lumières , paroiſlent allez balancés
de part & d'autre , pour qu'il ſoit impoſſible de
terminer la querelle en faveur de l'un des trois
peuples. Ainfi le procès durera toujours , faute de
preuves déciſives , & la prévention ne ceffera
pas d'éclater : lanecdote ſuivante ſuffit pour le
mettredans tout fon jour.
Arrivé nouvellement à la Cour Palatine, j'eus
occafion de voir un Italien germanisé , rempli
de ces préventions populaires. Est-ce que les
François ſçavent écrire en Latin , me dit- il aflez
bruſquement , comme nous parlions de cette
langue ? Je ne répondis à ſa queſtion que par
une autre encore plus extravagante , en le prenant
ſur le même ton ; Est- ce que les Italiens ,
lui répondis - je , un peu picqué , ſçavent écrire en
Italien? Il ſentit l'hyperbole , cria bravo , parla
d'autre choſe, & nous reſtâmes amis : c'eſt ici
que le ridiculum acri , &c. fit merveille. Les
plusſçavans hommes , qui liſent également les
ouvrages latins de leur pays & ceux des peuples
voiſins , n'ofent décider , & l'homme qui n'a
pas lu comme eux , décide Quelque génie univerſel
, impartial , ſupérieurement inſtruit de la
langue latine , fans préjugé , fans patriotiſme ,
fur -tout égalemene verſé dans les ouvrages
latins des trois peuples , a-t- il pris en main la
balance , pour péter le mérite des nations en
AOUST. 1770 .
139
concurrence à cet égard ; que celui-là prononce.
Mais , où trouver ce prodige , & quand même
il prononceroit , l'en croiroit- on ſur ſa parole ?
Nos voiſins , Meſſieurs , & vous l'apprendrez
de moi qui le ſçais par expérience; nos voiſins
(car ici je me ſuppoſe toujours en France ) font
plus adroits ou plus avantageux que nous: ils
nous prennent par nos propresjugemens fur nos
Ouvrages , & partent dela pour s'attribuer la
prééminence. Eh ! comment ne ſe croiroientils
pas ſupérieurs , en liſant les critiques innombrables
& fanglantes , que nous faiſons de nousmêmes,
fans épargner nos meilleures productions,
ce qui décrédite fingulièrement la patrie. Tel
eft encore le génie de la nation , d'admirer ſoavent
l'étranger au préjudice du compatriote ,
tandis que nos voiſins font tout le contraire ;
ce qui forme pour eux un corps de preuves ,
dont ils ſe ſervent contre nous dans l'occafion
mais dont le réſultat n'eſt dans le vrai qu'une
préſomption mal fondée , & qui ne décide rien
que le peu de patriotiſme François : quand deviendrons-
nous plus ſages , plus circonſpects ,
&, s'il le faut , plus politiques ? O ! ma chère
patrie , croyez- en mon zèle & votre gloire :
l'étrangerqui nous obſerve en littérature , comme
dans tout le reſte , met à profit tant de critiques
déplacées , mais que ſon intérêt lui fait
croire fort décifives : il nous juge ſur notre
propre rapport. Qu'avons- nous à lui reprocher ?
C'eſt nous - mêmes qui nous condamnons , & s'il
nous immole , c'eſt par nos armes.
Mais pour revenir à mon objet ( dont je ne
me ſuis écarté que par philoſophie) & pour
foutenir toujours le parallèle , voici la traduction
de l'autre endroit de la Henriade ſur l'Angle
140 MERCURE DE FRANCE.
terre , que cite l'Anonyme , juge aimable dans
ſa manière de prononcer , quoiqu'il m'ait un
peu condamné ſans m'entendre : heureuſement ſa
critique ne tombe que fur des misères gramma.
ticales , puiſqu'il convient de l'eſſentiel dans
une traduction poëtique. Peut- être ſera-til plus
fatisfait , comme grammairien , du morceau qui
fuit , où je crois encore avoir rendu l'original ,
ſelon mon ſyſtême de traduction , c'est- à- dire ,
avec juſteſle , préciſion , littéralité , ſans circonlocution
, ſans redondance , ſans rempliſſage :
il ſeroit plus flatteur pour moi , que l'Anonyme
en fût ſatisfait comme philoſophe. Mais pour
le tableau parfait , je crois devoir ajouter la
traduction des vers qui précédent : on ne peut
trop comparoître au tribunal des connoiffeurs.
Sur ce ſanglant théâtre où cent héros périrent ,
Sur ce trônegliſſant dont cent rois deſcendirent ,
Une femme à ſes pieds enchaînant les deſtins
Del'éclatde ſon règne étonnoit les humains.
C'étoit Elifabeth , elle dontla prudence
De l'Europe à ſon gré fit pencher la balance ,
Et fit aimer ſon joug à l'Anglois indompté ,
Qui ne fait ni ſervir ni vivre en liberté.
Ses peuples ſous ſon règne ont oublié leurs pertes;
De leurs troupeaux féconds leurs plaines ſont couvertes
,
Les guérêts de leurs bleds , les mers de leurs
vaiſſeaux ;
Ils font craints ſur la terre , ils font rois ſur les
caux.
AOUST. 1770 . 141
Leur flotteimpérieuſe aſſerviſſant Neptune ,
Des bouts de l'Univers appelle la fortune :
Londres jadıs barbare eſt le centre des arts ,
Le magaſin du monde & le temple de Mars.
Hoc tragico , heroes ubi tot periere , theatro ,
Fallaci hocfolio quo tot cecidere tyranni ,
Fæmina , compofitis frænans ludibriafatis,
Imperiifplendorefui ftupefecerat orbem .
Hac erat Elifabeth , cujus prudentia vitrix .
Europes facili depreſſit pondere libram ,
Aureaque indomitis adjecit vinela Britannis ,
Qui necfervitio nec libertate reguntur.
Regnatrice fovetſe tali oblita malorum
Anglia ; pafcunturper agros armenta patentes ;
Meſſe laborat humus ; circum latet unda carinis;
Subdita terra pavet ; dominam maris æquora norunt.
Imperioſa ,ſua Neptunum claſſe domando ,
Fortunam vocat extremis àfinibus orbis.
Urbs reginafinu colit artes , barbara quondam ,
Thecam aperit mundo , templumque dat hospita
Marti.
Quant à l'hiſtoire de la Henriade latine en
manufcrit , la voici telle que je la ſçais par
moi-même : vous la tiendrez , M. d'un homme
qui ne craint pas qu'on le démente. M. de
Voltaire avoit pris toutes les méſures pour faire
imprimer les deux Henriades , à côté l'une de
l'autre , attendu que je le laiſſois le maître ab
142 MERCURE DE FRANCE .
ſolu d'une traduction qui paroiſſoit lui plaire ,
& que vraiſemblablement il avoit fait examiner
parde bons connoiffeurs , quoiqu'il fût trés- capable
d'en juger mieux que perſonne , ayant au
degré le plus éminent , deux qualités excellentes ,
legoût &le génie. Mais il voulut dédier tout l'ouvrage
à Mgr le Dauphin , qu'il m'afluroit connoître
parfaitement les vers latins , avec un goût
bien rare dans les Princes , pour cette poëfie :
on trouve aſſez de Mécénes ; mais trouve- t- on
beaucoup d'Auguſtes ?
C'étoit ſous les auſpices d'un pareil protecteur
que l'édition devoit paroître. M. de Voltaire ſe
contentant , diſoit- il , de l'honneur que je lui
farfois de l'avoir traduit ; on ne fait cet honneur
qu'aux grands hommes. Sur ces entrefaites ,
il futpreſléde partir pour la Pruſſe , par un Roi
qu'il appeloit devant moi , comme dans ſes
écrits , le Salomon du nord. En partant , il me
rendit mon manufcrit , avecpromefle efledereprendre
cette affaire typographique à ſon retour. M. de
Voltaire ne revint point , & follicité par mes
amis , qui me faifoient entrevoir quelque gloire
à donner ma Henriade latine au public , je
m'arrangeai pour une belle édition , avec le libraire
de l'Académie Françoiſe. Comme il étoit
fur le point d'imprimer , il s'aviſa de vouloir
s'aſſurer auparavant , s'il pourroit introduire
cette Henriade françoiſe & latine dans les collèges
de Paris , en qualité de livre claſſique. Je
ne ſçais pas quel docteur il confulta fur ce point
critique ; mais il fut répondu que cela ne ſe
pouvoitpas : fans doute à cauſe des ſorties vives
que fait l'auteur de la Henriade contre les
Papes , les Prêtres , les Moines de ces tems
malheureux , & que le traducteur eft obligé de
و
AOUST. 1770. 143
faire avec lui ; peut-être encore à cauſe des
amours trop profanes du Héros avec la belle
d'Eſtrées , & qu'on ne pouvoit pas ſupprimer
dans un poëme de cette nature , ou M. de Voltaire
, avec une forte de complaiſance , ſembloit
répandre ſur ce morceau de prédilection , toutes
les graces & les richeſles de ſon génie vraiment
poëtique , en même tems que délicat : le moyen
de facrifier un pareil chant, qui figuroit ſi bien
parmi les ſcènes tragiques de ce beau poëme.
Quoi qu'il en ſoit , le libraire me remit le manuſcrit
, non ſans regret , en me diſant la réponſe
de ſonoracle. Peu fait à ces fortes d'intrigues , il
m'arriva de faire une autre tentative , dans un
projet de ſouſcription , qui ne réuffit pas: j'ai
toujours cru que certains rélateurs avoient influé
dans le peu de ſuccés de cette entrepriſe. Quelles
pouvoient être leurs véritables raiſons ; car ils
en avoient d'apparentes ? Je l'ignore.
Après ces deux ou trois petites révolutions ,
je renfermai fort tranquillement le manufcrit.
dans mon porte-feuille , où depuis ce tems il
répoſe toujours , ma philoſophie ne me permettant
pas de me donnerde grands mouvemens ,
pour les affaires de ce bas monde. J'en ai fait
accepter la dédicace , par S. A. S. E. P. quand
elle me fit la grace de me retenir à ſon ſervice ,
en qualité d'homme de lettres , étant fur le
point de m'en retourner de Manheim à Paris ,
&j'attends ici l'occaſion favorable de faire imprimer
la Henriade latine dans cette capitale de
la France , ſeul théâtre , ce me ſemble , où je
puifle déſormais la faire paroître avec avantage ;
elle peut delà ſe répandre ches nos voifins. De
tems entems je l'ai retouchée pour la traduction ,
144 MERCURE DE FRANCE.
la conformant toujours aux corrections , changemens
, additions même que faifoit M. de
Voltaire par intervalle. Elle eſt aujourd'hui dans
toute la perfection de poësie que je ſuis capable
de lui donner , nais non pas fans doute dont
elle eſt ſuſceptible , comme traduction latine :
c'eſt une eſpèce de bonheur pour elle , d'avoir
éprouvé des contradictions & des délais pour la
typographie , puiſqu'elle n'en ſera par ce moyen
que plus achevée & plus complette ; felon toutes
les apparences , M. de Voltaire n'ajoutera plus
rien à ſa Henriade , qui paroît être déſormais
un ouvrage trop fini ; l'on ne voit pas ce qu'il
pourroit y faire encore , & conféquemment ,
ma traduction latine , telle qu'elle eſt aujourd'hui
, reftera trujours la même.
Mais le plaiſir de parler de la Henriade m'emporte
bien au-delà des bornes d'une lettre:
toutefois , M. avant de la terminer , qu'il me
foit permis de propoſer par la voie de votre
journal , aux connoiffeurs latins , un ſeul vers
de ce poëme à traduire ; je le regarde comme un
des plus difficiles & des plus beaux de la Henriade:
Telbrille auſecond rang , qui s'éclipse aupremier.
Autrefois l'univerſel M. de Fontenelle s'exerça
lui-même avec ſes amis littérateurs , pour le
traduire , & felon moi ne réuflit guère , parce
qu'il avoit périphrafé , rejetant une partie du
ſensà l'autre vers Il en convint de bonne grace ,
& n'en fit que rire , m'avouant , pour me flatter
fansdoute & m'encourager , que j'étois l'homme
de la Henriade ; ce ſont ſes termes. Il aimoit
extrêmement
AOUST. 1770. 145
extrêmement ce poëme , parce qu'il eſt philoſophique
, fort de poësie & de choſes , & fans trop
d'acceſſoires fabuleux : ma traduction l'intéref
ſoit ; il m'en demandoit ſouvent des nouvelles .
Je le voyois comme enchanté , malgré fon grand
âge & la tête ſcientifique , quand , par une lecture
violente & forcée , j'en pouvois faire arriver
quelque morceau de fon goût , à travers les
très-fourdes oreilles. Il m'a fait répéter vingt
fois l'invocation du Poëte à la vérité , pour qui
je lui voyois une grande prédilection , parce
qu'elle est fort belle , & fans doute à cauſede
la rareté du fait dans un poëme épique : il trouvoit
ce morceau très- difficile à traduire dans
mon ſyſtême de traduction. Peut- être le public
ne ſera- t-il pas fâché de voir encore cet endroit
conſidérable , à la ſuitedes précédens , pourjuger
de tout l'ouvrage avec plus de certitude & de
connoiflance : quand ce ne ſeroit qu'en mémoire
de l'illustre M. de Fontenelle , ce grand homme
de lettres dans toute l'étendue du terme :
voulez - vous bien , M. l'inférer dans votre
journal?
Deſcends du haut des Cieux , auguſte Vérité ;
Répands ſur mes écrits ta force & ta clarté;
Que l'oreille des Rois s'accoutume à t'entendre ;
C'eſt à toi d'enſeigner ce qu'ils doivent appren
dre ;
C'eſt à toi demontrer , aux yeux des nations,
Les coupables effets de leurs diviſions.
Dis comment la difcorde a troublé nos provinces ;
146 MERCURE DE FRANCE.
Dis les malheursdu peuple & les fautes des princes
:
Viens , parle ; & s'il eſt vrai que la fable autrefois
Sut à tes fiers accens mêler ſa douce voix ;
Si la main délicate orna ta tête altiere ,
Si ſon ombre embellit les traits de ta lumiere,
Avec moi fur tes pas permets lui de marcher ,
Pour orner tes attraits & non pour les cacher...
Labere de Coelo tu , veri auguſta Satelles ,
Virgo ; facem attollens in carmina fuffice vires.
TeRegum affuefcant aures audirefuperba ;
Voce tuum eft dominos terrarum ambire magiſtrå;
Oftentare tuum eft , totum documenta per orbem ,
Dura rebellantum mala , dementesque ruinas.
Dic unde irruerit noftros Diſcordia fines ;
Dic tristes populorum iras & crimina regum.
Alloquere ipfa . Tibi potuitfifabula quondam
Cantûs illecebris voces mollire ſeveras ,
Artificemque manum famulans decus addere
fronti ,
Sifplendori umbrâ varios affudit honores ,
Illafinas mecumſacra perveftigia furgat ,
Ritè tui ornatrix , non invidiofa , decoris ...
AOUST.
1770. 147
Une anecdote curieuſe , M. que vous ne
Içavez peut - être pas , & que ſans doute l'Anonyme
qui mejuge en galant homme , ignorė
auſſi lui- même ; c'eſt que le ſecond vers de ce
poëme admirable , qui fait tant d'honneur à la
nation , ſe trouve environ le vingtième , dans
un petit poëme héroïque de l'Abbé Caffaigne
à la gloire du même Henri le Grand , poëme
qui , malgré les ſatyres du fameux Deſpréaux ,
me parut affez brillant , lorſque je le lus , fort
jeune encore , dans la bibliothèque des Pères
de l'Oratoire de Nantes. Autant que je peux
m'en ſouvenit , c'étoit un poëme de trois à quatre
cens vers , brochure , in- 12 .
Et par droit de conquête & par droit de naiſſance;
la
Eſt un vers affez frappant pour le remarquer
, mais fi convenable au ſujet , qu'il peut
venit à l'imagination de tout poëte , qui travaille
ſur cette matière. C'eſt en même tems un
vers trop remarquable , pour que l'auteur de
Henriade l'eût inféré dans ſon poëme , autrement
que par reminiscence , d'autant plus qu'on
y en trouve encore quelques-uns qui s'y ſont
gliflés mais beaucoup moins dignes d'atrention:
ce qui prouve ſeulement que M. de
Voltaire avoit lu le poëme de Caſſaigne , &
que , ſans y penſer , il en aura mis deux
ou trois vers dans ſa Henriade , ouvrage qui
engloutit ce petit poëme , comme un grand fleuve
abſorbe un petit ruiſſeau. C'eſt un ſecret queje
ne révèle qu'en juſtifiant M. de Voltaire , pour
que d'autres ne puiſſent pas en abuſer , s'ils font
la même découverte ; car je vois , à la honte de
patriotiſme & de l'équité littéraire , qu'on abuſe
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
de tout contre ce chef-d'oeuvre , celui dont il
tire le plus de gloire : peut- être ne convenoit-il
qu'à fon plus grand admirateur de publier une
pareille anecdote ; j'ai fait mes preuves en le
traduiſant. Au refte , je ne chercherai jamais à
rompre des lances pour un chef- d'oeuvre de notre
poëfiefrançoiſe,qui ſe défend ſi bien par lui-même:
c'est tource que je dois en dire pour finir .
J'ai l'honneur d'être avec les ſentimens les
plus diftingués ,M.
Votre très- humble
&très- obéifſant ſerviteur
DE CAUX DE CAPPEVAL ,
au ſervice de S. A. S. E.P.
AManheim , le 20 Novembre 1769.
LETTRE à M. de L *** ; & Réponse
de l'Anonyme à la Lettre précédente de
M. de Caux de Cappeval.
Paris, ce to Juin 1770.
Je vois , Monfieur , que mes réflexions , &
même ma critique de quelques vers de la traduction
latine de la Henriade par M. de Caux
de Cappeval , n'ont point déplu à cet auteur ,
& afſurément ce n'étoit point mon intention. Je
me ſçais bon gré de les avoir hafardées , puifqu'elles
m'ont valu la communication de deux
autres endroits de ſa traduction , qui me font
AOUST. 1770. 149
:
déſirer de plus en plus que l'ouvrage entier paroiffe
au grand jour , & de voir cefler les obftacles
qu'à trouvé l'auteur à ſa publication. En
vérité , Monfieur , ce ſeroit une choſe digne de
vous , que d'entreprendre cette édition , puiſque
M. de Voltaire y donne les mains , & qu'elle
ne peut qu'augmenter ſa gloire. Si les motifs
rapportés dans la lettre de M. de Cappeval ont
empêché que ſa traduction ne devint un livre
claſſique & d'un uſage commun dans les colléges
, une fois qu'elle feroit imprimée en entier
vous ne manqueriez pas de gens capables
& de bonne volonté qui s'offriroient pour en
faire une édition élaguée à la Jouvenci & à la
Sanadon , destinée uniquement pour les jeunes
étudians. M. de Cappeval même voudroit peutêtre
bien s'en charger , & perſonne n'y feroit
plus propre que lui.Je fouhaiterois fort que ce
projet put être de ſon goût & du vôtre , il applaniroit
les difficultés , & tout le monde ytrou
veroit lon compte.
,
Il ne me reſte qu'à joindre ici quelques obſervations
, ou plutôt quelques éclairciſſemens
fur les points diſcutés dans la réponſe de M. de
Cappeval.
Je commencerai par remarquer qu'il n'eſt pas
étonnant que l'anecdote du projet d'écrire à M.
de Voltaire , qu'on avoit trouvé l'original latin
dont fon poëme paroiffoit être la traduction ,
ait éré nouvelle pour M. de Cappeval , puiſque
c'eſt à moi-même qu'étoit venue l'idée de cette
plaifanterie , dont je ne crois pas avoir parlé à
perfonne , & qui n'a point en fon exécution.
J'ai quelque regret de ne l'avoir pas effectuée
ne doutant pasque la réponſe de M. de Voltaire
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
( s'il eût daigné paroître ſe juſtifier d'une auſh
burleſque accufation de plagiat ) n'eût été très .
plaiſante&marquée au coin de tout ce qui fort
de la plume.
Ad capitoliarces loca tot regnata procellis.
M. de Cappeval ſubſtitue regnata à vaſtata,
que je croyois avoir lu dans ſes vers , ou à
bacchata , qu'il avoit , dit-il , mis d'abord. Pour
moi , j'aimerois mieux vaſtata que regnata. Je
conviens que regnata répond mieux au françois
où regnoient tant d'alarmes ; mais peut- on
dire où régnoient tant de tempêtes ? J'avoueencore
qu'en françois même , l'expreſſion où régnoient
tant d'alarmes , ne me paroît pas heureuſe.
Je pense que l'intention du poëte dans ce
parallèle de Rome moderne avec Rome ancienne ,
a été d'oppoſer la tranquillité d'un ſéjour de
paix, au théâtre ſanglant de tant de révolutions
que nous préſente l'ancienne Rome , &
que c'eſt la tyrannie de la rime qui a exigé
qu'il rendît cette dernière idée moins rigoureuſement
par ces mots où régnoient tant d'alarmes.
C'eſt pour cette raiſon que j'avois traduit tanto
olim fanguine tinctas , en faiſant alluſion au
fang des Manlius , &c. tanto peut ſe prendre
pour tam multo , ou pour tam illuftri.
Inter disjectas, Martis ludibria , pompas.
J'aimerois mieux disjectas inter , que inter
disjectas , parce que ce dernier hémiſtiche rime
avec pompas de la fin du vers , & le fait refſembler
à un vers léonin. Le traducteur regarde
ici comme un pléonaſme le mot Beltone
AOUST. 1770. I
151
qu'il a ſupprimé , & remplacé heureuſement
par Martis ludibria . J'avois voulu dans mon
eflai conſerver le nom Bellone , en traduiſant
ingentes Bellona inter Martiſque ruinas. On
pourroit mettre illuftres pour rendre mieux le
ſens de Pompeux en françois .
Cafareo afſfurgit folio vir Pontificalis. M. de
Cappeval adopte ma cririque en abandonnant
l'expreffion vir Pontificalis , comme impropre.
Il y ſubſtitue vir Pontificum Rex , je ne ſçais
A celle- ci ſera généralement approuvée ; pour
moi , je la trouve très-heureule.
,
Quoique ma traduction du vers un Pontife
eſt aſſis au trône des Césars , que j'ai rendu
par Cafareo infiftit folio pro Cefare præful , me
paroiile bonne & ſoit très littérale , je préfère
celle de M. de Cappeval. Au reſte ce n'eſt
point le ſçavant Italien qui a rendu Pontife par
Præful, il a traduit Pontife par Sacrorum Antiftes.
Je ne répondrai point à la critique que
faitM. de Cappevalde la verſion du même endroit
de la Henriade de ce même ſçavant , l'un
des plus grands Poëtes d'Italie , qui , dans ſes
momens de loiſir , a fait les preuves de facilité
d'abondance , d'énergie & de pureté de langage
en divers ouvrages latins , & particulièrement
dans ſon poëme de Solis & Luna defectibus. Cer
auteur n'auroit aucun beſoin de ſecours pour ſe
défendre , s'il le jugeoit à propos. Je remarquerai
ſeulement à l'égard de ſon opinion ſur l'enjambement
d'un vers ſur l'autre , & qui , ſelon
lui , donne plus de grace & de variété à la
poëfie latine , ce qu'il autoriſe de l'exemple de
Virgile , qu'il ne s'enfuit pas delà qu'on doive
employer fréquemment ce méchaniſme dans
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
la traduction d'un poëme françois dans les vers
duquel cet emjambement eft & doit être plus
rare que dans les vers latins , fur- tout quand le
traducteur s'est fait une loi de rendre fon original
vers pour vers & qu'il y a réuffi .
Turba Sacerdotum peile fortunata quiete
Emilii calcat cineres tumuloſque Catonum .
Je ne répére ces deux vers que pour payer
un nouveau tribut d'admiration à leur beauté ,
à leur précision , & àleur élégance jointe à la
littéralité de la traduction .
Infidet altari thronus &fuprema poteftas ,
Thuribulumfceptrumque manufuftentat eâdem .
M. de Cappeval ſe plaint que dans ma citation
de ſes vers , j'ai mis infidet , au lieu d'incubat
, & fait d'autres changemens ; c'eft de ma
part un pur défaut de mémoire que je le prie
d'excufer.
J'avois cenfure dans la traduction de M. de
Cappeval d'après les remarques du ſçavant Italien
les mots thronus& thuribulum comme d'une
bafle latinité . Je me rens aux raiſons qu'expoſe
M. de Cappeval & qui l'ont déterminé à préférer
ces deux mots à folium & àacerra ; il eſt
certain que ce dernier ne ſignifie qu'une cafiolette
, & que l'encenſoir eſt un inſtrument moderne
dont les Romains ne faifoient point uſage.
Un nouvel objet doit avoir un nouveau nom :
Licuit ſemperque licebit fignatum præfente notâ
producere nomen.
L'original françois dit que l'abſolu pouvoir
AOUST . 153 1770 ,
metdans les mêmes mains leſceptre & l'encenſoir :
le traducteur dit que l'abſolu pouvoir manie le
fceptre & l'encenſoir de la même main. J'ai vu
quelques critiques blâmer l'expreſſion de l'original
, & préférer celle de la traduction .
Le nouvel échantillon que produit M. de
Cappeval de la verſion du bel endroit du premier
livre de la Henriade où de M. de Voltaire
fait le tableau de l'Angleterre , eſt un autre
chef-d'oeuvre , & la copie foutient le parallèle
avec l'original . Oferai je cependant demander à
M. de Cappeval , fi fur ce thrône gliffant ne feroit
pas mieux traduit par instabili hoc folio ,
que par fallaci. J'avoue encore que je ne trouve
pas le vers ſuivant ; Une femme àses pieds enchaînant
les deſtins , parfaitement reniu par
fæmina compofitis frænans ludibriafatis Je n'ofe
lui propoſer d'y ſubſtituer famina politicis conftringens
fata Catenis. Ou fæmina ad arbitrium
fatorum torquet habenas.
Ou
Famina fub pedibus conftringens fata fuperbis.
Ou enfin.
Famina proculcans ipfi addit vincula fato
Je cherche dans ces divers eflais à ſuivre la
loi que s'eſt impofée M. de Cappeval de s'écarter
le moins qu'il eſt poſſible , du ſens & de la
lettre même de l'auteur.
Avant que d'avoir vu la traduction de tout
ce morceau par M. de Cappeval , j'avois etlayé
* d'en traduire cinq vers qui m'étoient reſtés dans
la mémoire. Cet eſſai eſt dans le Mercure d'Oc
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
tobre 1769 , deuxième volume , pag. 90. J'y
avois depuis fait quelques changemens , &
j'eus fort content d'avoir rendu ce beau vers:
Ilsfont craints fur la terre , ils font Roisfur les
eaux, par celui- ci : Terrarum metusOceani gens
imperat undis Ou. Terrarum metus , æquoreas
Regina per undas Mais j'avoue que le vers
de M. de Cappeval eſt encore plus heureux.
Subdita terrapavet,dominam maris æquoranorunt.
Il n'y a que mes deux vers ſuivans que j'oſe
comparer aux fiens , en avouant encore que ſa
traduction eſt lus littérale que la mienne.
M. de Voltaire dit en parlant des Anglois.
Leur flotte impérieuſe aſſerviſſant Neptune,
Des bouts de l'univers appelle la fortune.
J'ai traduit.
Et fua dum claſſis Nereo imperiofa tridentem
Eripit, extremo fortunam accerfit ab orbe.
Voici la traduction de M.de Cappeval.
Imperiofa ,fuâ Neptunum claſſe domando
Fortunam vocat extremisafinibus orbis .
M. de Cappeval termine ſa lettre par fa verfion
de l'invocation de la Henriade , qui eſt de la
même force que les autres morceaux cités . Je
ne conçois pas , je le répéte , comment les libraires
ne ſe ſont pas diſputé l'honneur d'imprimer
cet ouvrage , à moins que laurear ne
fe foit rendu tropdifficile fur les conditions.
AOUST. 1770. ESS
M. de Cappeval remarque que le ſecond
vers de la Henriade , Et par droit de conquête
&par droit de naiſſance , eſt dans un poëme
de l'Abbé Caffaigne. Je ne crois pas que les
Zoïles ou méme les Ariſtarques de M. de Voltaire
puiſſent tirer un grand avantage de cette découverte.
Ce vers qui n'étoit pas dans la première
édition de la Henriade , peut s'être préſenté à
M. de Voltaire par reminiscence ; mais il ſe
pourtoit très-bien auſſi que M de Voltaire l'eût
fait ſans avoir connoiſſance de celui de Caffaigne.
La penſée ſe préſente naturellement en méditant
fur les objets. Quant à l'expreffion , elle est fi
fimple & fi naturelle , ce qui fait ton plus grand
mérite , qu'il feroit très- difficile de lui en fubftituer
une autre , & le hafard a fait qu'il n'y avoit
que la conjonction à répéter pour faire un
vers. Feu M de la Motte , en pareil cas dans
la préface de ſa tragédie d'Inès de Castro , s'excuſoit
envers le public d'une manière fort ingénieuſe
, d'avoir employé dans ſa piece le vers
ſuivant qui ſe trouve dans Corneille.
Vousparlez en foldat , je dois agir en Roi.
On trouvera , dit M. de la Motte , dans ma
tragédie un vers de Corneille , que la force de
mon ſujet m'a fait faire.
Enfin , M. de Cappeval propoſe de traduire
en un ſul vers celui- ci de la Henriade devenu
proveibe.
Tel brille aufecondrang qui s'éclipfe aupremier.
Ce que M. de Fontenelle , ajoute-t-il , avoit
tenté, & dont il avoit déſeſpéré. Il ne ſemble
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
qu'on pourroit rendre ce vers par l'un des trois
vers luivans .
Palluit afcendens fol quifulgebat'in ortu ...
Qui micat exoriensfol fæpè in verticepallet.
Ou enfin.
Interdum amittit ſplendorem in culmineſydus.
Je conviens que le mot de ſoleil ni celui d'aſtre
n'eſt pas dans Foriginal , mais les mots brille &
s'éclipse s'y trouvent , & ne conviennent qu'à un
aftre. Ainfi j'ai conſervé la penſée du Poëte , &
n'ai fait que foutenir la paraphrafe & continuer
l'allégorie.
Préféreriez vous une traduction preſque littésale
du vers propoſé ? La voici.
Deficit in primo , inferiore qui in ordineluxic.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ACADÉMIES.
I.
L'ACADÉMIE de l'Immaculée Concep
tion de la Ste Vierge a tenu ſon affemblée
publique le 21 Décembre 1769 dans
une falle des R. P. Carmes de la ville de
Rouen. Le ſujet du diſcours françois qui
devoit être couronné étoit : le danger de
la lecture des livres contre la Religionpar
AOUST. 1770 . 157
rapport à la ſociété. L'Académie a reçu
dix neuf difcours fur cette matiere importante
, & le prix , qui étoit une croix
d'or , a été adjugé à M. Simon Paris , de
Nevers , maître en l'univerſité de Paris
& profeffeur de réthorique au collége
royal de Bordeaux . On a beaucoup applaudi
à la lecture d'une ode de M. Durufley
, avocat au parlement de Paris , intitulée
, le Triomphe de l'Eglise fur la
Religion . Les vers de cette ode ont du
nombre , de l'harmonie & un fublime
lyrique qui répond très - bien à la grandeur&
à la nobleſſe du ſujet. L'aſſemblée
a paru également fatisfaite de la lecture
du poëme fur la fédition d'Antioche& de
celle de l'Idille , intitulée les Bergers.
M. le Pefant de Boisguilbert , qui a remporté
le prix du poëme , eſt arriere- neveu
du grand Corneille , dont la mere s'appelloit
Marthe le Peſant , & l'auteur de
l'Idille , intitulée les Bergers , eſt couſin
de M. de Boisguilbert , l'un & l'autre
font de Rouen &âgés de dix- huit ans au
plus. Toutes ces circonstances n'ont point
échappéà l'aſſemblée & ont excité les plus
vifs applaudiſſenens. Les autres prix ont
été remportés par différens auteurs , dont
pluſieurs font déjà connus par leurs fuccès
dans cette académie.
158 MERCURE DE FRANCE .
M. l'Abbé Cotton Deshouſſayes a prononcé
, dans cette même ſéance , l'éloge
de M. Maillet - du - Boullay. Ceux qui
n'ont point connu M. du Boullay liront
néanmoins fon éloge avec intérêt , parce
qu'il a cette éloquence du coeur qui
parle au coeur. Les lecteurs fauront gré à
M. Deshoutlayes de cette ſenſibilité qu'il
fait paroître pour la perte d'un homme
de lettres qui honora toujours la verru
& l'amitié. Ces différens morceaux d'éloquence
& de poësie , & d'autres qui
ont paru en 1768 , font raſſemblés dans
un recueil que l'académie vient de publier
, & qui ſe trouve à Rouen chez E.
V. Machuel , imprimeur- libraire , rue St
Lo , vis- à- vis le palais.
Cette académie tiendra ſa ſéance publique
le jeudi 20 Décembre 1770 , &
elle y diſtribuera les prix ordinaires . Le
fujet du difcours ſera l'indécence & le danger
de la raillerie en matiere ſérieuse & particulierement
en matiere de Religion. Toute
eſpèce de perſonalité eſt abſolument
proſcrite . Ce diſcours doit être rermine
par une priere à la fainte Vierge fur fon
Immaculée Conception , & être d'un
quart d'heure de lecture au moins& d'une
demie heure au plus. Les autres prix font
AOUST . 1770. 159
deſtinés à différentes pièces de poësie à
l'ordinaire , telles que le poëme françois
de cent vers héroïques au moins , l'ode
françoiſe , l'ode latine , l'allégorie françoiſe
, l'allégorie latine & les Stances.
Toutes ces pièces , ſuivant l'inſtitution de
l'académie , doivent être terminées par
une alluſion à la Conception de la ſainte
Vierge.
Toutes perſonnes font admifes à concourir,
à l'exception des académiciens juges.
Les fources où les auteurs doivent
puiſer leurs ſujets font l'écriture ſainte ,
P'hiſtoire eccléſiaſtique civile & naturelle
&jamais la mythologie. Les auteurs ne
pourront envoyer qu'une pièce de chaque
genre. Les ouvrages ſeront reçus au concours
juſqu'au jour de St Martin , onze
Novembre ; ils ſeront adreſlés doubles &
francs de port au R. P. Prieur desCarmes
de Rouen. Les auteurs auront ſoin d'écrire
liſiblement & correctement chacune
de ces deux copies. Ils mettront leurs
noms dans un biller cacheté avec une ſentence
dedans &deſſus qui fera repétée au
basde la compoſition. Les billets où font
les noms des auteurs ne ſont décachetés
que devant les juges. Les auteursdes ouvrages
qui n'ont point obtenu de prix
reftent inconnus.
160 MERCURE DE FRANCE.
Les perſonnes qui voudroient connoî
tre quels font les prix que l'académie dif.
tribue , l'eſprit de ſon inſtitution & fa
légiflation actuelle , peuvent confulter le
recueil que nous avons annoncé , ou le
programme que cette académie fit publier
l'année derniere & qui fut inféré dans le
Mercure de France du mois d'Octobre ,
premier volume , 1769 .
I I.
Pruffe.
L'académie royale des ſciences & belles-
lettres , dans ſon affemblée publique
du 31 Mai 1770 , devoit adjuger le prix
propoſé par la claſſe de mathématique fur
laqueſtion ſuivante :
Quellesfont les dimenſions des objectifs
compofés de deux matieres, telles que leverre
commun& le cristal d'Angleterre , les plus
propres àdétruire entierement , ou au moins
Sensiblement , les aberrations de réfrangibilité
& de fphéricité, tant pour les objets
placés dans l'axe que pour ceux quifont
hors de l'axe ? Et quel est le nombre & l'arrangement
des oculaires qu'il faudroit
adapter à de tels objets pour avoir les lu.
nettes lesplus parfaites qu'il eſt poſſible ?
AOUST. 1770. 161
L'académie n'ayant pas été fatisfaite
des mémoires envoyés ſur ce ſujet , elle
le propoſe de nouveau pour l'année 1772 .
Et comme cette queſtion en renferme
réellement deux , elle n'exige pas rigoureuſement
que les deux queſtions foient
traitées à la fois; elle fera fatisfaite fi
les auteurs qui voudronty travailler, donnent
, foit fur la perfection des objectifs
ou fur celle des oculaires , de bons mémoires
, fondés fur la théorie & fur l'expérience
, de maniere que la pratique en
puiffe retirer quelque fruit.
La claſſe de belles-lettres propoſe pour
le prix de l'année 1772 , la queſtion fuivante
:
Quand on approfondit l'histoire de Bran .
debourg , on trouve que les Margraves & les
Electeurs qui ont gouverné ce pays , les Alberts
, les Ottons , les Waldemar d'Anhalt,
les Louis de Baviere , &prefque tous
les Electeurs de la Maison de ZOLLERN ,
quoiqu'inférieurs en puiſſance primitive aux
quatre autres grands & anciens Ducs de la
Germanie , ſe font cependant toujours diftingués
dans une suite defiéeles par l'influenceSupérieure
que la grandeur perfonelle
de leur caractere& de leur génie leur a
procurée , non - feulement dans les affaires
162 MERCURE DE FRANCE.
de l'Empire , mais encore dans celles de
l'Europe en général , & particulierement
dans celles de la Bohême , de la Pologne ,
de la Pruffe , de la Slavie , de la Suède &
du Dannemarck. On trouve encore que fans
être Rois , ces Princes ont presque toujours
joué un rôle égal , & quelquefois fupérieur
à celui des Rois & des Souverains leurs
voiſins , tant dans les affaires de la paix
que dans celles de la guerre , & qu'ils ont
eu une part très effentielle aux grands événemens
qui font arrivés de leur tems ; on
voit que c'eſt par ce moyen & par la ſageſſe
de leur conduite qu'ilsse font frayé le chemin
à la royauté , & qu'ils ont fucceffive.
ment fondé la puiſſance de cet état qui ,
fans être une des anciennes monarchies de
l'Europe , &fans les égaler en étendue de
territoire , y tient aujourd'hui un rangtrès.
diftingué.
L'académie ſouhaite que cette vérité
>>ſoit développée dans un tableau géné-
>> ral , où , ſans entrer dans un détail mi-
>> nucieux de la vie de ces princes , on ne
>> mette en uſage que les circonstances ,
>> les faits & les anecdotes les plus pro-
>>pres à les caractériſer, à prouver ce qu'on
› vient d'avancer , à tirer les inductions
›naturelles qui en réſultent , & enfin à
AOUST . 1770. 163
>> faire diſparoître les préjugés que les
>> étrangers de l'hiſtoire ont communé-
>> ment fur l'origine & les progrès de ce
>> qu'ils appellent Monarchies nouvelles. »
Oninvite les ſavans de tout pays , excepté
les membres ordinaires de l'académie
, à travailler ſur cette queſtion. Le
prix qui conſiſte en une médaille d'or de
cinquante ducats , ſera donné à celui qui ,
au jugement de l'académie , aura le mieux
réuſſi . Les pièces , écrites d'un caractere
liſible , feront adreſſées à M. le profeffeur
Formey , fecrétaire perpétuel de l'académie.
Le terme pour les recevoir eſt fixé jufqu'au
1 de Janvier 1772 , après quoi on
n'en recevra abfolument aucune , quelque
raiſon de retardement qui puiſſe être
alléguée en ſa faveur.
On prie auffi les auteurs de ne point ſe
nommer , mais de mettre ſimplement une
deviſe , à laquelle ils joindront un billet
cacheté , qui contiendra , avec la deviſe ,
leur nom& leur demeure .
Le jugement de l'académie ſera déclaré
dans l'aſſemblée publique du 31 Mai
1772 .
On a été averti par le programme de
l'année précédente , que le prix de la claſſe
de philoſophie ſpéculative , qui ſera ad164
MERCURE DE FRANCE.
jugé le 31 Mai 1771 , concerne la queftion
fuivante.
Enfuppofant les hommes abandonnésà
leurs facultés naturelles , font - ils en état
d'inventer le langage ? Etparquels moyens
parviendront - ils d'eux - mêmes à cette invention
?
Ondemande une hypothèſe qui explique
la choſe clairement , & qui fatisfafle
àtoutes les difficultés.
L'académie a auſſi fondé un nouveau
prix, provenant d'un legs de feu M. Eller,
conſeiller privé & premier médecin de
Sa Majesté , directeur.de la claſſe de philofophie
expérimentale. Ce prix fera de
cinquante ducats , & ſe diſtribuera tous les
quatre ans.
On propoſe pour premiere queſtion :
La Theorie des transplantations .
Il s'agit de celles qui tranſportent les
plantes d'un climat, & fur tout de leur
terroir natal , dans un autre. Il réfulte de
ce tranſport divers changemens qui , généralement
patlant, détériorent les plantes.
On doit expoſer ces changemens &
les expliquer , tant par la nature des choſes
que d'après les expériences très -fréquentes
de ce genre qui ont déjà étéfaites.
*
AOUST. 1770. 165
La théorie demandée réduira les différens
cas à certaines eſpéces rélativement aux
cauſes qui y influent. Elle fournira en
même tems pour chaque eſpéce la méthode
requiſe , afin que les eſſais qu'on voudra
faire à l'avenir réuſſiſlent en grand , &
qu'on puifle s'atſurer ſuffiſamment d'avance
s'ils font praticables .
Le jugement de l'académie ſera déclaré
dans l'aſſemblée publique du 31 Mai
1771 ,
SPECTACLES.
OPÉRA.
LACADÉMIE Royale de Muſique contitinue
la repréſentation des fragmens compoſés
du Prologue des Indes Galantes ,
de l'acte d'Hilas & Zélis , paſtorale des
Caractères de la Folie , &de l'acte de la
Danse des Talens Lyriques.
Mile. Rofalie recueille dans ce Prologue
& dans la Pastorale les applau
diſſemens dus à fon zèle & àfes talens &
aux progrès qu'elle fait dans le chant &
dans l'action théâtrale .
On admire l'art & le goût de M. le
166 MERCURE DE FRANCE.
Gros dans le rôle de Mercure , ainſi que
fon attention à modifier ſa voix & à la
proportionner au foible organe de la
Bergere.
M. Thierot a été auſſi juſtement applaudi
dans ce rôle qui lui a donné l'occaſion
de développer une voix facile &
brillante.
Mlle. d'Ervieux ajoute dejour en jour
aux eſpérances qu'elle a fait concevoir
pour la danſe noble &gracieuſe.
Nous ne rappelons pas ici les plaiſirs
qui ſuivent les pas de Mlle. Affelin &
de Mlle. Pelin dans la danſe vive & légère
; de Mlle. Guimard dans le ſtyle
gracieux & amoureux ; de M. Gardel ,
le maître des graces qu'il forme pour ce
théâtre ; de M. Dauberval , qui maî
triſe ſon art , & lui donne toujours les
formes les plus marquées & les plus
agréables ; de M. Veftris , qui mettant
de nobleſſe & d'élévation dans le genre
où il excelle. :
Il a paru ſur la ſcène , àla fatisfaction
des amateurs & des connoiffeurs , une
jeune & aimable danſeuſe , d'une taille
avantageuſe , d'un maintien noble , d'une
figure ſvelte & théâtrale ; Mlle. Niel ,
quiabien étudié les principes de la danſe
AOUST. 1770. 167
majestueuſe , & en a ſaiſi le caractère ;
elle a reçu de la nature les plus heureuſes
diſpoſitions , perfectionnées par le travail
& par les conſeil d'un maître habile.
On peut lui annoncer le plus grand
ſuccès , lorſque moins timide , elle aura
la confiance & le ſentiment de ſon talent
, confirmée par l'exercice & par les
fuffrages du public.
Nous ne pouvons qu'applaudir aux vers
ſuivans d'un amateur éclairé , qui rend à
Mile Henel , dont le talent eſt ſi éminent,
l'hommage qui lui eſt dû.
EPITRE à Mile Heinel , de l'académie
royale de musique.
LONGTEMS l'Allemagne afloupie
Avoit négligé les beaux arts .
Elle eſt donc enfia leur patrie !
Enfin le deſtin les rallie
Sous l'aigle des nouveauxCéſars.
Qued'objets brillans , le génie
Yfaitnaître de toutes parts !
Ah ! combien aujourd'hui la France
Accueille avec reconnoiſſance
Le prodige nouveau qu'elle offre à ſes regards !
Sans doute qu'une même chaîne ,
168 MERCURE DE FRANCE.
4
De ſes divers anneaux , unit tous les talens .
Règne par eux , Heinel , tontrône eſt ſur la ſcènes
Viens y toujours en ſouveraine
Plaire& recevoir notre encens .
Semblable à la riante aurore
Qui vient nous annoncer le jour ,
Tu frappes , tu ſéduis , nouvelle Terpficore :
Au-devant de tes pas vole le tendre Amour.
De nos fens , de nos coeurs tu ravis le ſuffrage ;
C'eſt un double triomphe , & tu dois en jouir.
Mais l'on eſt plus heureux de t'offrir ſon hommage
Que toi même de l'obtenir.
Quels fons I quels doux concerts ! que d'attraits
en partage !
Eſt- ce la jeune Hébé qui ſe montre à nos yeux
Aumoment de ſervir & de charmer les dieux ?
Est - ce Atalante , à ce léger corſage?
Acemaintien modeſte & même un peu ſauvage
Eſt-ce Diane ? hélas Tremblez , tendres mortels .
Est - ce Vénus ? Dreſſons- lui des autels .
Tous les yeux , belle Heinel , attachés ſur tes
traces
Les ſuivent avec volupté:
Mais , ſi toujours dans toi l'on adore les graces ,
On y reſpecte auſſi toujours la majefté .
Tantôt un déploiment noble autant que facile
Fait errer mollement le regard enchanté ,
Et
AOUST. 1770. 169
Et tantôt ſur un pied demeurant immobile ,
Tu laiſſes quelque tems au regard plus tranquille
Le plaifir dangereux d'admirer la beauté.
Tu pars , & dans ta marche agile & toujours sûre ,
Telle que le léger zéphir
Qui , de la roſe au lys , paſſe ſans les flétrir ,
Tu nous peins par chaque figure,
Qu'un pas ſimple ou brillant concourt à varier ,
Le ſentiment , l'eſprit que tu ſçais allier ,
L'accord intéreſſant des dons de la nature ,
Et le don plus flatteur de les multiplier.
Auſſi ſçavante qu'agréable ,
Ta danſe à tout moment offre un charme nous
veau;
On croit voir l'aſſemblage aimable
Des chef-d'oeuvres fameux auGuide & de Vateau.
Muſes , Graces , Amour , ſecondez mon hommage
:
Je peins votre plus bel ouvrage.
Mais , ô charmante Heinel , hélas ! je veux envain
Tracerton image fidelle ;
Le pinceau tombe de ma main
Et lepeintre aux pieds dumodèle.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES COMÉDIENS François , ordinaires
du Roi , ont repréſenté , le 30 Juillet ,
la Veuve de Malabar, tragédie de M. Lemierre
, dont nous rendrons compte
dans le prochain Mercure.
On a revu avec le plus grand plaifir
fur ce théatre la tragédie de Sémiramis ,
dans laquelle Mlle . Dumeſnil développe
avec tant de ſupériorité la majeſté de
ſon talent & les reſſources de fon grand
art pour émouvoir , étonner, ravir un
Spectateur.
Cette actrice fublime qui puiſe fon
jeu dans le ſentiment a eu le plus grand
ſuccès dans la repréſentation de cette
tragédie donnée en préſence de toute la
Cour fur le théâtre de Choifi .
M. Molé met dans Arzace toute la
force , l'expreſſion & le pathétique que
demande ce grand rôle. Mile. Dubois a
joué Azema avec autant de nobleſſe que
d'intérêt. Le Grand Prêtre Oroës eſt impoſant
& majestueux par le jeu de M.
Brifard. On doit auſſi des éloges à M.
AOUST. 1770: 171
Dauberval , qui a ſaiſi & très-bien rendu
la fierté & l'ambition d'Allur.
N. B. Nous avons attendu des détails
fur les spectacles de la Cour , dont nous
espérons pouvoirparler dans le Mercure de
Septembre .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE 20 Juillet les Comédiens Italiens
ont donné la première repréſentation de
la Bague Enchantée canevas Italien en
trois actes de M. Goldoni . Arlequin veut
ſe précipiterdans la rivière par la douleur
que lui cauſe l'infidélité de ſa
femme , dont il n'a cependant d'autre
preuve, qu'une lettre fans ſignature & fans
adreſſe : un magicien veut le détourner
de ce funeſte deſſein ; mais Arlequin qui
ne peut vivre fans mourir , perſiſte dans
fon projet ; le magicien lui offre la refſource
d'une bague dont le pouvoir eſt
de faire oublier tout ce qui s'eſt paflé.
Arlequin accepte ce préſent précieux
dans la ſituation où il ſe trouve ; il en
éprouve l'effet ſur le champ ; il méconnoît
fon bienfaiteur; il oublie ſes dettes.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Juſque - là , la bague ne produit que
des chofes très ordinaires ; mais ce qui
prouve davantage ſon pouvoir , c'eſt
qu'Arlequin ne ſe ſouvient pas davanrage
de ce qui lui eſt dû: ſa femme qui
ſe préſente devant lui , paroît un nouvel
objet à ſes yeux ; il en devient amoureux
; mais comme on lui a dit que les
femmes qui vont audevant des hommes
pour leur prodiguer des cajoleries , font
des femmes dangereuſes , il ſe méfie de
la ſienne , qui le comble de careſſes par
la joie qu'elle a de ſon retour ; la conduite
qu'il tient avec elle la confirme,
&furprend tous les ſpectateurs ; mais
Pantalon plus ſage que les autres , prétend
que la douleur lui a tourné la tête ;
il ſe prête à ſa manie , approuve ſon inclination
, & leremarie avec ſa femme.
Arlequin pour faire un cadeau de nôces
à ſa prétendue , veut lui donner ſa bague
, comme le ſeul joyau qu'il poffède ;
mais il ne l'a pas plutôt tiréede ſon doigt,
qu'il reconnoît ſa femme , &que le déſeſpoir
ſe remparede fon ame : cependant
on parvient à lui prouver l'innocence de
ſon épouſe , & la pièce finit par leur reconciliation
. Si M. Goldoni avoit en plus
de connoiſſance de notre théâtre , il ſe
AOUST. 1770 . 175
feroit apperçu que ſon ſujetrentre trop
dans celui d'Arlequin Cocu imaginaire ,
que fon oubli de nos ufages les plus familiers
reſſemble à l'ignorance d'Arlequin
Sauvage ; que fa nouvelle inclination
pour ſa femme , lorſqu'il ne la reconnoît
point , & fon déſeſpoir lorſqu'il la reconnoit,
reviennent an Strabon de Démocrite
; enfin , il n'auroit point traité
un ſujet qui ne lui a fourni qu'une pièce
peu digne de ſa plume , mais qui ne
prouve rien contre les talens & la réputation
juſtement méritée de ce célèbre
auteur : quelques ſcènes cependant ont
fait plaifir par la vivacité d'Argentine &
par le jeu toujours naturel & vrai du
ſieurCarlin : cet acteur ſi juſtement aimé
du public , vient d'obtenir une récompenſe
bien flatteuſe de ſes talens , dans
la médaille d'or qu'il a reçue des mains
de notre auguſte Dauphine , qui ne ceſſe
d'encourager les arts , de combler de ſes
bontés tous ceux qui l'approchent ; enfin ,
de fe faire adorerde tous les coeurs .
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
1
ARTS.
ARCHITECTURE.
SALLE de Spectacle de Versailles .
La nouvelle falle de Spectacle du château de
Versailles , conſtruite ſous les ordres de M. le Marquisde
Marigny, conſeiller du Roi en les confeils,
commandeur de ſes ordres & ordonnateur- général
des bâtimens , jardins , arts , académies & manufactures
de Sa Majesté , & fur les deſſins& fous la
conduite de M. Gabriel , premier architecte du
Roi , inſpecteur - général des bâtimens de Sa Majeſté
, eſt établie au bout de l'aîle du Nord dans
l'emplacement qui avoit été deſtiné à cet uſage du
tems de Louis XIV , & fur lequel il avoit été jeté
précédemment quelques fondations extérieures ,
démolies depuis. Cette poſition termine l'aîle du
château , & procure par quatre galeries , l'une fur
l'autre , toutes les communications néceſſaires .
L'on a eu pour objet , en établiſlant cette ſalle ,
de former un monument qui répondît à la dignité
&majesté du Roi , à la magnificence du château
dans lequel il eſt pratiqué , aux uſages de la cour
de France , &particulierementde donner une idée
du progrès des arts ſous le règne de Louis XV.
Pour remplir ces intentions , après avoir confulté
toutes les meilleures formes connues des
plus beaux théâtres d'Italie, les avoir comparées
& s'être aſſuré de leurs effets ſur le rapport de
nombre d'artiſtes & d'étrangers qui les ont pratiquées
, l'on a adopté pour cette nouvelle ſalle la
AOUST. 1770. 175
forme d'un ovale , tronquée dans la partie des loges
& quarrée dans celle de l'avant- ſcène , forme
d'autant plus favorable , qu'étant moins fufceptibled'angles
& de reſlaults , écueil ordinaire de la
voix , elle lui fournit moins d'occaſions de ſe perdre
, devient conféquemment plus avantageuſe à
L'acteur , rapproche plus le ſpectateur de la ſcène
la lui fait embrafler davantage & donne à l'enſemble
du ſpectacle un coup d'oeil plus agréable & plus
général.
IdéeSommaire de la maſſe générale de
cette Salle.
Le bâtiment qui la renferme contient avec ſes
acceſſoires fix cent cinquante toiſes ſuperficielles .
Sa hauteur torale depuis le fond du théâtre jul
qu'au dernier entraitdu comble eſt d'environ vinge
toiſes. C'eſt dans cette étendue que le projet a été
formé , tant pour la ſalle que le théâtre & les acceſſoires.
Le pavillon ſe tiouvant placé à l'extrêmitéde
l'aîle du nord , l'on a aflujetti l'entrée du
parquet& la communication au théâtre , à la galerie
bafle de la chapelle; l'amphithéâtre , les premieres
& fecondes loges érant les places deſtinées
pour la cour ont été aflujetties à la galerie du plainpied
des appartemens du Roi , & au moyen d'un
grand degré qui a été conftruit à ſon extrêmité
l'on a formé une ſalle des gardes & une galerie décorée
pour l'introduction de la cour , tantà l'amphithéâtre
qu'aux premieres loges ; ces mêmes
galeries communiquent auſſi à tous les corridors
& à quatre degrés en pierre établis à l'uſage de
cette falle; troisde ces degrés montent du bas au
hautde tout l'édifice.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
La galerie deplain-pied des appartemensduRoi
ſetrouvant auffi à la hauteur des ſecondes loges ,
communique aux loges particulieres du Roi , précédée
d'un petit ſalon & d'une garderobe à fon
wlage.
Description des pièces qui précédent
l'Amphithéâtre.
La falledes gardes , de trente piedsde longueur
fur vingt&un pied de large , eſt décorée ſimplementd'un
lambris doré de douze pieds de hauteur,
le ſurplus de la piéce eſt tapiſſé d'un cuir doré , repréſentant
des trophées militaires .
La galerie précédant l'amphithéâtre de ſoixante
pieds de longueur ſur vingt& un pied de largeur
, eſt décorée d'un ſoubaſſement & d'un ordre
de pilaftres ioniques au deſſus , le tout richement
orné & terminé par une voûte décorée de compartimens
d'architecture & deſtinés à recevoir des
peintures.
Les parties entre les pilaſtres forment alternati
vement croisées & trumeaux .
Dans le trumeau au-deſlus de la porte de l'amphithéâtre
eſt un grouppe d'Apollon & de quatre
enfans repréſentans les arts .
Dans celui vis-à - vis eſt Vénus avec les Amours
Dans les quatre autres font repréſentées , par
des ſtatues , la Poësie Pastorale , la Poëſie lyrique,
la Poëfie Epique & la Poësie Dramatique. Un
grouppe à chaque bout de la galerie , l'un ſur la
cheminée repréſente l'Abondance & la Paix , l'autre
au-deſſus de la porte d'entrée repréſente la Jeunefle
& la Santé. Cette même porte & la cheminée
AOUST. 1770 . 177.
de marbre & bronze ſont décorées de cariatides
dans la hauteur du ſoubaffement.
,
Dans ce même ſoubaſſement ſont pratiquées ,
dans le flanc , trois portes , dont celle du milieu
fert d'entrée à l'amphithéâtre dans lequel
l'on deſcend cinq marches: les deux autres
donnent accès aux premieres loges & à tous les
degrés.
Les fondsde cette galerie ſont peints en marbre
de différentes couleurs ; les parties d'architecture
&de ſculpture formant ornement , font dorées &
les figures font peintes en marbre blanc.
Description des proportions & décorations
de la Salle .
Cette ſalle a , du fonds de l'amphithéâtrejufqu'au
rideau de l'avant - ſcène, ſoixante - douze
pieds de longueur ; ſa largeur , depuis le fond des
premieres loges , eſt de ſoixante pieds ; fa hauteur
totale , depuis le parquet& le fond de l'orchestre
juſqu'au plafond , eſt de cinquante & un pied ..
La partie d'ovale tronqué renferme l'ampithéâtre
, le parquet & les différens étages de loges ; la
partie quarrée formant l'avant- ſcène , contient
l'orchestre & une prolongation du théâtre d'environdouze
pieds .
L'avant- ſcène, conſidérée du plain- pied du théâ
tre , eft composé de la grande ouverture , de deux
pans coupés & de deux retours formant avantcorps
fur les loges , & eſt décorée d'un grand ordre
d'architecture de colonnes corinthiennes de
trois pieds de diamètre ; ſon ouverture entre des
colonnes grouppées, a quarante& un pied fur trea-
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
te-quatre de hauteur, compris les focles. Les deux
retours , décorés de colonnes du même ordre , forment
de grands balcons au niveau de l'amphithéâ
tre & deux hauteurs d'autres balcons faillans &
foutenus de conſoles , regnans avec les deuxièmes
& troiſièmes loges. Les fonds ſont décorés de portes
ornées d'architecture, ſculpture, arabeſques,&
rehauffés d'or ; les deux pans coupés font décorés
degrands trophées de muſique & d'autres arts , &
dorés fur un fond en marbre.
Toute cette partie d'avant ſcène eft couronnée
d'un grand entablement , dont tous les membres
font ornés de ſculpture & reliefs. Du deſſus de cet
entablement s'élève une voûte décorée d'ovales à
jour & grillés , richement ornés , diviſés par des
arcs-doubleaux qui vont ſe terminer à une plattebandequi
fait le tour de la ſalle & en défignela
forme. Au- deſſus de l'entablement , & dans le milieu
dudit avant-ſcène , ſont placées les armes du
Roi , accompagnées de deux anges & de nuages
qui les ſupportent ; elles font appuyées ſur des
rayons degloire qui s'échappent de tous côtés dans
le ceintre; fur les angles rentrans& faillans de ladite
corniche il y a quatre grouppes d'enfans &
trophées. Tous les arcs-doubleaux ci deflus font
ornés deſculpture dans les fonds avec les moulures
taillées .
En contrebas de cet avant-ſcène eſt l'orchestre
qui contient ſoixante- quinze à quatre - vingt inftrumens.
Le ſurplus de la ſalle , dans la partie ovale ,
comprend le parquet , l'amphithéâtre au- deſſus &
deux galeries en retour au même niveau , leſquelles
galeries ſeprolongent juſqu'au théâtre . Cette
partie, deftinée pour le Roi , la Famille Royale,
AOUST. 1770. 179
Princes du Sang , Ambaladeurs & ſervice , eſt décorée
d'une balustrade diviſée par travées & pilaftres
; les travées décorées d'entrelacs , les pilaftres
avec fleurs de lys entourées de guirlandes de lauriers.
Toute la partie en contrebas , dans la hauteur
du parquet contient dans ſon pourtour de petites
loges particulieres grillées. Ce parquet s'élève
dans tout fon entier avec des crics pour être mis à
hauteur du théâtre & de l'amphithéâtre dans les
occafions de bals & fêtes qui demandent toute
l'étendue.
Du deſſus de cet amphithéâtre , les premieres
loges font en faillie des murs; les ſecondes , moitié
en encorbellement & moitié en renfoncement
dans l'épaiſſeur du mur ; les trois du fond de ces
ſecondes font deſtinées pour loges particulieres
du Roi , elles prennent toute la profondeur des
corridors & font peintes en arabeſques colorées &
rehauffées d'or , l'on y communique de la galerie
publique par un ſalon ovale qui ſert d'entrée auxdites
loges.
Les devantures de ces deux hauteurs de loges
font , les premieres en ba - reliefs dorés avec figures
couchées , repréſentans des Divinités ; les piédeſtaux
ſont ornés de médaillons avec têtes de
Muſes peintes en lapis; les ſecondes font avec
jeux d'enfans , attributs de la fable & les piédeftaux
décorés des ſignes du Zodiaque , le tout auſſi
doré. Le fonds de ces loges & tous les corps ſont
en compartimens de marbre ; les moulures qui les
ençadrent & trophées de tous genres dans l'encorbellement
font dorés.
Du deflus de ces deux hauteurs de loges & à
plomb des murs , s'élève une galerie en colonnade
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
d'ordre ionique , dont la corniche architravée ſe
raccorde à la corniche de l'entablement de l'ordre
de l'avant ſcène. Cette galerie formant les troifiémes
loges , eſt diviſée pardes plattebandes de retour
ornées de ſculptures & décorées dans chaque
intervalle de plafonds de fix à ſept pieds quarrés ,
renfermant des tableaux qui repréſentent les
amours des Dieux caracteriſés par des enfans qui
ornent de fleurs les attributs de chaque Divinité.
Le fond de cette galerie eſt décoré d'arcades
avecglaces & peintdans les intervalles deſdites arcades
en ornement rehauffés d'or ; toutes les mou-
Jures & faillies d'architecture ſont dorées & les
fonds en maibre : la devanture de ces troifiémes
loges, entre les piédeſtaux des colonnes ioniques ,
eſt enbalustrades , & les piédeſtaux avec des urnes
de porphire portées ſur des conſoles dorées , des
volutes deſquelles partent des bras pour y placer
des bougies.
Cettecolonnade eſt interrompue dans ſon milieu
par une grande travée dans laquelle la corniche
tourne circulairement & forme au-deſſus un cul de
four ; cette partie eſt peinte en moſaïque avec
caifles& roſettes , & lunette dans le plafond , le
tout doré. Cet enfoncement a deux colonnes engagées
dans le fond circulaire & une arcade en
glace, de même décoration que les côtés. Un
grand luſtre de trente fix bougies garnit cette parzie
, & chaque entrecolonnementde la galerie eſt
garnid'un luftre de feizebougies .
Dans la largeur de cette galerie l'on a pratique
un corridor poſtiche , qui diftribue àdeslogesde
trois gradins de hauteur & au deflus de ce corridor
deux rangs de places qui forment paradis ; cette
conſtruction ſe démonte lorſque l'on veutjouir de
AOUST. 1770. 181
la galerie dans ſon entier pour bals & fêtes . Par
cette diſpoſition de loges tout le ſpectacle eſt en
amphithéâtre.
Le deflus de la corniche architravée de cette
galerie eſt avec voute décorée d'ovales , à jour
dans tout le pourtour comme à l'avant- ſcène , diviſés
par des arcs doubleaux qui vont ſe réunir
dans leplafondà une premiere plattebande qui fait
le tour de la ſalle& en défigne la forme ; à une
diſtancede cette premiere plattebande il y en a une
ſeconde qui joint la bordure ovale d'un grand tableaude
trente-fix pieds de longueur ſur une largeur
proportionnée.
Tous les ovales qui ſont dans le ceintre,comme
il eſt dit ci -deſſus , forment des loges grillées,dont
toutes les moulures& ſculptures quelconques font
dorées & les fonds en marbre de différentes couleurs.
Tout le ſurplus des compartimens des plafonds
eſt orné de ſculptures , entreellaaccss , chiffres
& fleurs de lys dorés ; les corps intermédiaires
font en marbre blanc avec ornemens arabeſques
rehauffés d'or.
Letableau repréſente Apollon, ayant à la droite
Vénus & l'Amour lui préparant des couronnes
qu'il deſtine aux arts , à ſa gauche Pégaſe s'élevantdans
les airs. Plus bas on voit différens grouppes
; la Comédie , la Tragédie & la Muſique en
forment un ; la Poësie paftorale , la Poëfie lyrique
& la Danſe en forment un autre. On trouve d'un
côté des auteurs ſe livrans à l'étude , de l'autre la
Peinture , la Méchanique & l'Architecture. Ces
différentes figures ſont accompagnées des attributs
qui les caractériſent & forment différens
plans .Les Plaiſirs &lesRis couronnent ce plafond,
'Ignorance & l'Envie foudroyées le terminent.
182 MERCURE DE FRANCE .
Toute cette décoration de ſalle en général , décrite
ci-deſſus , eſt en menuiſerie; les colonnes &
entablemens ſont creux , ainſi que les plafonds&
planchers.
Tous les corridors des loges ſont voûtés & communiquent
par quatre degrés en pierre , dont trois
prennentdes cours &du jardin juſqu'au comble.
Proportions du Théâtre.
La cage du théâtre a cent deux pieds de large du
fond des bas côtés ſur ſoixante- dix-huit pieds de
profondeur , ſans y comprendre les douze pieds
d'avant - ſcène. Sa hauteur du deſſous juſqu'au
plain -pied dudit théâtre eſt de quarante & un pied ,
du deſſus du théâtre juſques ſous les premiers entraits
cinquante- fix pieds .
La charpente de ce comble qui a ſoixante-trois
pieds de portée dans la grande travée , a été concertée
avec M. Arnoult , ingénieur & machiniſte
du Roi , pour l'accord de toutes les machines néceffaires
à ce théâtre. Cette charpente eft conftruite
avec tout l'art poffible , tant par ſa légereté
que par la préciſion & la propreté ; elle occupe
tout le deſſus du théâtre ainſi que le deſſusde la
• Lalle , & forme une galerie , dans cette étendue, de
huit pieds &demi de hauteur ſous les ſecondsentraits
pour la mancoeuvre & correſpondancede tout
le théâtre.
Il a été pratiqué près l'avant - ſcène deux degrés
en bois aux deux bouts des bas- côtés , qui montent
depuis le deſſous du théâtre juſque dans le
comble , tant pour le ſervice des machines que celui
des loges d'acteurs qui font dans le deſſous.
L'on ne fait aucuns détails d'autres bâtimens
AOUST . 1770 . 183
conſtruits à neuf pour loges d'acteurs & autres fervices
, ainſi que d'immenfes magaſins pour toutes
les décorations. L'on ſe contente de dire que tout
a été prévû.
M. IcMarquis de Marigny , toujours occupé du
ſoind'encourager les arts , a prouvé , par le choix
des ſujets employés à concourir à la confection de
cette falle , combien il defiroit que ce monument
ſervît à illustrer les talens confiés à ſon adminiftration
.
M. du Rameau , déjà connu par pluſieurs ou-'
vrages & chargé tant du grand plafond que
des douze petits de la galerie des troifiémes loges
, a réuni dans ces différens morceaux toutes
les parties qui caractériſent l'homme de génie , par
la correction du deſſin , la beauté des plans & la
magie des couleurs.
M. Pajou ne s'eſt pas moins diſtingué dans tous
les ouvrages de ſculpture , tant de la ſalle que de
la galerie qui la précéde ; la variété qui règne dans
ſes bas-reliefs & dans ſes grouppes , la beautédes
proportions , l'élégance des figures & le charme
delacompoſition, tout annonce la main du grand
maître.
M. Vernet , frere du célèbre Vernet , peintre de
marines , chargé de tous les rehauſſés d'or & des
peintures dont les loges particulieres du Roi font
ornées , ainſi que des parties du grand plafond &
autres , n'a pas moins répondu à la confiance accordée
à ſon mérite , & s'eſt également diftingué
par ſes ſoins & par ſon talent.
Les ornemens en ſculpture faits par M. Guibert,
variés à l'infani & auffi précieux par leur légereté
&leur élégance que par l'agrément de leur com
184 MERCURE DE FRANCE.
pofition, confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſedans
cegenre.
Al'égard des différentes couleurs de marbre &
dorure employées dans cette falle , M. Gabriel ,
avant de s'arrêter à un choix fixe& déterminé , a
cru devoir appuyer ſes idées des lumieres de différens
artiſtes des académies de peinture , ſculpture
& architecture , lesa confultés à cet effet , & le
parti qu'il a pris à éré le réſultat de leurs différens
avis réunis &combinés .
M. l'Ecuyer , architecte ordinaire du Roi , &
MM. Dwailly & Potain , aufli architectes de Sa
Majefté , chargés de concourir avec M. Gabriel à
l'exécution de ce monument , ont contribué par
leurs avis , leurs foins & leur intellignce au ſuccès
de cette falle , qui a été finie pour le mariage de
Mgr leDauphin.
GRAVURE.
I.
Première &Seconde vue de la Ville & du
Pont de l'Arche près de Rouen . Eſtampes
d'environ 16 pouces de long , fur
13 de haut , gravées par P. Ch. Nic.
Dufour , d'aprés les tableaux originaux
de Jac . Ph . Hackert ; prix 36 fols chacune.
A Paris , chez Dufour , rue des
Maçons ; & chez François Chereau ,
AOUST . 1770 . 185
Marchandd'Eſtampes , rue StJacques,
aux deux Piliers d'Or .
Ces deux vues peintes d'après une
mature choiſie , ſont animées par de
jolies figures , qui , ainſi que la partie
du payſage , ont été rendues par le Graveur
avec intelligence .
I I.
Portraits de Monseigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine. A Paris ,
chez Defnos , Ingénieur Géographe
& Libraire , rue St Jacques ; prix 24
fols chaque portrait.
Ces portraits font ſans nomde Graveur
, & renfermés chacun dans un médaillon
entouré d'une guirlande de
fleurs.
Le même Libraire diſtribue chez lui
un chiffre généalogique , contenant les
degrés de confanguinité entre Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine
, par Louis XII. Roi de France
René II . Duc de Lorraine & de Bar , &
Henri IV. auteur des deux branches
actuellement exiſtantes . Ce chiffre généa186
MERCURE DE FRANCE.
logique est accompagné d'un imprimé
in-4°. qui en donne l'explication .
III .
Recueil d'antiquités Romaines, ou Voyage
d'Italie , compoſé de 60 planches ,
vol. in -4°. prix 9 liv. A Paris , chez
Baſan , Graveur & Marchand d'Eftampes
, rue Du Foin St Jacques.
>
Ce recueil fera un ſupplement intéreffant
aux différens voyages d'Italie qui
ont été publiés. Il contient diverſes formes
de vafes , d'autels , de trépieds antiques
, des arabesques & quelques
ſujets gravés d'après les deſſeins que
pluſieurs artiſtes ont faits pendant leur
ſéjour en Italie. Au bas de chaque morceau
gravé eſt indiqué la Baſilique , le
Palais ou la Maiſon de plaiſance qui le
renferme.
I V.
Etudes de têtes de Chevaux , deſſinées
d'après nature par Wolmans , gravées
par Spintigen . AParis , chez Paſquier,
Graveur , rue St. Jacques , vis- à vis
le Collège de Louis le Grand , au
nom de Marie ; prix 24 fols.
AOUST. 1770 . 187
- Ces Etudes , à peu près grandes
comme nature , font au nombre de
cinq , non compris le titre. Elles ont
été faites d'après le cheval François ,
Normand, Limousin , Anglois & Pruffien
. La difficulté de deſſiner un animal
auffi vif , aufli pétulant que le cheval , a
pu faire perdre au Deffinateur quelques
détails; mais il a très-bien ſaiſi ſon caractère
principal , cette nobleffe & cette
ardeur qui le diftinguent. Le Graveur
s'eſt moins aſſervi à la distribution & à
l'arrangement des tailles qu'à bien
rendre l'eſprit des Etudes qu'il copioit,
د
SCULPTURE.
Portraits de MM. Voltaire & Rouſſeau.
ON trouve chez le ſieur Lauraire de
l'Académie Royale de St. Luc , rue des
Prêtres -St Germain l'Auxerrois , deux
médaillons en bas- rélief , repréſentant ,
l'un , M. de Voltaire ; l'autre , M.
Rouſſeau de Geneve : ils font très -refſemblans
& modèlés en plâtre très - fin ,
de la grandeur d'environ deux pouces &
demi de diametre.
188 MERCURE DE FRANCE.
Ces portraits , ſoit en blanc , ſoit en
rouge , font chacun de 12 fols ; ceux
dans une bordure de cuivre , ſe vendent
4 liv. Le même marchand continue de
vendre les médaillons de Monſeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine .
MUSIQUE .
RECUEIL de différentes Ariettes tirées
des opéra comiques avec accompagemens
de harpe , ſuivies de pluſieurs
petites pièces & menuets , & de celui
d'Exauder avec trois variations nouvelles
, le tout pour la harpe , par M.
Burckhoffer , prix 6 liv.
Six trio pour deux Violons & Violon
celes , dédiés aux amateurs de Muſique ,
compofés par Louis Boccherini , opéra
VII . prix 7 liv . 4 f. au Bureau d'abonnement
de muſique , cour de l'ancien
grand Cerf , rue St Denis & des deux
Portes St Sauveur aux adreſſes ordinaires
de muſique .
AOUST. 1770. 189
GÉOGRAPHIE.
NOUVEAU Plan de la Ville de Paris & de
ſes Fauxbourgs , diviſé en 20 Quartiers ,
par le ſieur Jaillot , Géographe ordinaire
du Roi , avec privilège du Roi , 1770 .
Ce Plan très-bien exécuté , eſt ſur une
feuille de grand aigle , prix 3 liv . Paris ,
chez l'Auteur , Quai & à côté des grands
Augustins.
LETTRE fur la maniere de prendre la
Reine des Mouches à miel.
Je n'ai pas été médiocrement ſurpris , Monſieur
, de voir dans une note du Poëte traducteur
des Géorgiques de Virgile , que les Naturaliſtes
ne connoiſſent point l'art de prendre la
reine des abeilles . Il ya près de vingt ans , que ,
parcourant les Mont-Jura , qui ſéparent la Franche-
Comté de la Suifle , aux environs de la ville
de Nozeroy , j'ai vu pratiquer la choſe par des
Eccléſiaſtiques , qui ne ſe doutoient pas qu'elle
fût ignorée ailleurs. Voici l'opération.
On poſe ſur unrechaut , où l'on fait brûler de
la tourbe , une planche mince & percée en plufieurs
endroits avec une vrille,de peur que les tourbilions
de famée n'étouffent les abeilles : la fumée
اود MERCURE DE FRANCE.
monte par ics petits trous ſuffisamment pour les
engourdir. Avant d'approcher le rechaut , il eſt
nécellaire d'attirer la reine hors de la ruche ; ce
qui ſe pratique au moyen d'un bâton dont on
frappe doucement la table où la ruche eſt poſée :
la fentinelle fort à l'inſtant ; & , comme le bruit
continue , l'alarme paſſe juſqu'au corps de garde :
les aides decaimp endonnent avis à leur ſouveraine:
on voit ces officiers venir à la porte de la ruche ,
& s'en retourner faire leur rapport. Enfin , le vacarme
ne ceffant pas , la reine eſt obligée de
defcendreelle même. Auſſi- tôt qu'elle paroît , on
approche le rechaut , & la fumée arrête la bonne
dame , qui voudroit bien remonter dans fon
appartement ; ellen'en a pas la force , & il eſt
facile de la prendre.
La perſonne qui fit cette expérience devant
moi , prit la reinedans ſa main , & la mit dans
la mienne , où elle couroit fort inquiette ; mais
avant qu'elle eût repris l'uſage de ſes aîles , on
la reporta à l'entrée de la ruche , où elle rentra
d'un pas grave , au milieu des acclamations.
-Comme je n'étois pas connu des abeilles , on
m'avoit fait d'abord placer derrière la ruche :
ſi j'étois reſté ſur le devant , je n'aurois pas
manqué d'être inſulté par celles qui venoient
la picorée. Le maître desruches n'eut pas beſoin
de tant de précaution , vu la connoiflance : cependant
pour plus grande fûreté , il ſe tenoit à
côté , pendant qu'il faiſoit le tintamarre.
de
Cet exercice n'avoit d'autre but que de contenter
ma curiofité. Il y a des cas où la ſcène eſt
plus tragique , parce qu'on tue la reine. Cela
arrive, fur-tout lorſqu'un eſſeim eſt trop foible ,
&qu'il est néceſſaire de le joindre à un autre qui
AOUST. 1770. 191
ale même défaut. La ſociété ne peut s'établir ,
à moins qu'on ne détruife un des chefs. Après
cette opération ſanglante on continue la ſuffumigation
, au moyen de quoi l'on fait paſſer les
mouches dans la ruche qu'on veut fortifier ; on
les prend aifément avec la main nue , pendant
qu'elles font engourdies. Après que la réunion eſt
achevée on couvre la ruche d'un drap qui deſcend
juſqu'à terre , & dont on leve le coin de tems en
tems , pour voir fi la guerre dure. Car les deuxeſfaims
étant revenus de leur afſoupiſſement, ſe font
des hoftilités ; les nouveaux venus n'ayant pas de
commandant , font les plus foibles , & ſe ſoumettent
enfin aux volontés de leurs hôtes . On doit
s'attendre à trouver pluſieurs cadavres étendus à
la porte de la ruche. Quand on s'apperçoit que la
paix eft faite , & que les eſcadrons aîlés ont moins
envie de ſe battre que d'aller fourager dans la
campagne , on ôte la couverture.
Une autre circonſtanceoù l'on prend la reine
desmouches , c'eſt lorſqu'il est néceſſaire de faire
paſſer l'eflaim dans une autre ruche. On fait que
la jeune abeille qui ſe dégage de ſon enveloppe ,
la laiſſe dans l'alvéole où elle s'étoit endormie .
L'année ſuivante il y ſeradéposé une ſeconde tunique
, & peut- être un plus grand nombre. Enfin
ces dépouilles , collées les unes ſur les autres , rétreciffent
la loge , rendent l'appartement mal fain,
il s'y engendre des vers , l'eflaim , au bout de trois
ans dépérit : & l'on ne peut le ſauver qu'en lui
donnant une maiſon neuve. On frotte l'intérieur
de la nouvelle ruche avec des herbes aromatiques :
ony tranſporte la reine ; puis ayant foulevé la ruche
d'où on l'a tirée , les petites colonnes de fumée
en challent les mouches ; celles - ci rencontrant
une retraite où elles ſeront à l'abri & dont la
I192 MERCURE DE FRANCE.
bonne odeur les attire , ne manquent pas de s'y
rendre : on ſecoue les opiniâtres , & l'on couvre
auſſi-tôt la ruche d'un grand drap , en attendant
que la colonie s'y ſoit accoutumée.
On ſe ſert encore de la fumée des mottes de terre,
qui eſt plus douce & moins contraire aux abeilles
que celle des autres matieres combustibles , fi
l'on veut tirer du miel des ruches , après qu'on a
reconnu , par leur peſanteur , qu'il y a du ſuperflu
dans la proviſion . On renverſe entierement la ruche
qu'on veut châtrer , avec la précaution de fumer
les mouches. Alors on enleve les rayons de
miel dont elles pourront ſe paſſer ou qu'elles au- .
ront le tems de remplacer. Cette opération ne
laifle pas de les incommoder & de les déranger :
ainſi l'on a recours à un moyen plus fimple , il
confifte à ſe fervir de ruches trouées au-deſlus ;on
débouche le trou , & à l'inſtant on met une ſeconde
ruche ſur la premiere. Les abeilles commencent
leur travail dans la plus haute. On retire celle- ci
après qu'elle eſt remplie , &ſouvent on en ſubſtitue
une troifiéme , ſi la ſaiſon n'eſt pas pluvieuſe
ni trop avancée. On appelle dans le pays miel de
capote, celui que l'on tire de la forte , & c'eſt le
meilleur , foit parce que les gâteaux qui le contiennent
ſont frais , & n'ont point ſervi de logement
aux jeunes abeilles , ſoit parce que c'eſt le
miel du printems , butiné ſur les fleurs de labelle
ſaiſon où la nature donne un parfum aux productions
de la terre .
Quelque fois la faignée ayant été trop forte, ou
Thiver étant trop long , l'eſlaim eſt menacé de périr
par la famine. On le nourrit avec la mie de
paindétrempée de miel , auquel on a mêlé un peu
devin pour empêcher que cet aliment inſolite ne
caufe
AOUST. 1770 . 193
cauſe un dévoiement qui le détruiroit. On préſente
cette nourriture dans un vaſe qui ait peu de
profondeur,de peur que les mouches ne s'y noient,
ou ne s'embarraffent. Il faut auſſi que le vaſe ſoit
propre; car elles redoutent les ſaletés : on les vilite
de tems en tems pour renouveller la proviſion ,
ſi l'on s'apperçoit que les ſouris yont touché.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très - humble ſerviteur ,
Fr. JOSEPH-ROMAIN JOLY , Capucin.
RÉPONSE à la question fur l'origine du
Jeu de Dames à la Polonoiſe , inférée
dans le Mercure de France (Juillet , 1
volume. )
r
Je m'étois propoſé , quand j'ai conçu le projet
de donner au Public un Effaifur le Jeu de Dames
àla Polonoiſe , * de ne rien laiſſer à defirer fur
l'origine de ce jeu & ſur le tems de ſon introduction
en France; mais , quelque peine que j'aie priſe
pour m'en inftruire , les connoiſſances que j'ai recueillies
ſontſi vagues que j'ai mieux aimé , dans
le premier chapitre de mon ouvrage , garder le
filence furces différens objets ,que d'en parler d'une
maniere peu fatisfaiſante , à mon avis , pour mes
-
* On l'imprime actuellement , & il paroîtra
dans quelques jours.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
lecteurs. Mon intention n'a pas été de donner
l'hiſtoire de ce jeu ; je n'ai voulu qu'en raſſembler
les règles & donner quelques préceptes pour le
bienjouer.
La queſtion inférée dans le Mercure m'a fait
ſentir que j'avois peut- être eu tort de ne faire aucune
mention de ce que j'avois appris ſur l'ancienneté
de ce jeu , & c'eſt pour réparer cette omiffion
, quoique volontaire de ma part , que conformément
au defir de l'anonyme ,je me fers de la
voie du Mercure pour lui faire parvenir mes découvertes&
mes remarques ſur quelques points de
laqueſtion.
J'ai conſulté les deux plus anciens joueurs de
Dames à la Polonoiſe que je connoiſſe , tous deux
honnêtes & vrais , & par conféquent dans le rapport
deſquels on peut avoir la plus grande confiance;
le premier m'a dit qu'il avoit particulierement
connu le Maître de tout. C'étoit ce qu'on
appelle un homme de plaiſir qui jouoit très bien
au jeu de Dames, communément appelé à la Françoiſe.
Il avoit adopté par plaiſanterie le ſobriquet
deMaître detout ; ſon véritable nom étoir Mars:
Il travailloit dans un bureau établi pour la liquidationdes
comptes de l'artillerie. C'étoit un facétieux
qui jouoit volontiers ſur le mot , & qui
répétoit tous les jours à qui vouloit l'entendre
que lachoſe qu'il craignoit le plus étoit la fin de
Mars , en faiſant alluſion à fon nom & àſa mort
que forn age avancé le forçoit de regarder comme
prochaine. Ce Mars étoit l'auteur du livre intitulé
l'Egide de Pallas , & il s'étoit dédié à lui-même
ſon propre ouvrage , ainſi que le remarque l'anonyme.
Ce même joueur de Dames m'a dit qu'il n'avoit
AOUST . 1770. 195.
vu jouer à Paris les Dames à la Polonoiſe qu'en
1727 ; que c'étoit un nommé Tavernier, marchand
jouaillier , Genevois d'origine , qui l'avoit joué
le premier dans la place Dauphine au café du commerceavecdes
perſonnes de ſa profeſſion.
Ce Tavernier pouvoit très - bien deſcendre de
Jean - Baptiste Tavernier , fameux voyageur &
Jouaillier qui , quoique originaire d'Anvers , s'étoit
retiré à Genève après plusieurs voyages , &..
qui , pour réparer le déſordre qu'un de ſes neveux
avoit mis dans ſes affaires de commerce , vendit ,
en 1687 , la baronnie d'Aubonne qu'il avoit achetée
proche le lac de Genève , & entreprit un nouveau
voyage pendant le cours duquel il mourut à
Mofcouen 1689 .
Ce fameux Tavernier avoit peut être rapporté,
de les premiers voyages dans le Levant ( que l'on
peut, je crois , regarder comme le berceau des
jeux d'échiquier ) le jeu de Dames à la Polonoife ,
qu'il avoit enfuite montré dans Genève à ſes defcendans
& à ſes amis. Ce qui pourroit ſervir de
preuve à ma conjecture , c'eſt que je me rappelle
dans le café quej'occupe aujourd'hui , d'avoir vu ,
il y a environ quinze ans , un jeune Turc nouvellement
converti à la Religion Catholique , qui
jouoit très-bien aux Dames Polonoiſes , & qui ,
fuivant les apparences , n'avoit point appris ce jeu
à Paris , à peine parloit- il françois : il me parla
même d'une autre façon de jouer aux Dames , en
uſageà Conftantinople Dans cette nouvelle façon
on pouvoit faire faire , ainſi qu'aux échecs , deux
pas directement à ſes premiers pions , je dis direc-
Tement, ce qui est un uſage contraire à la façon de
jouer ordinaire des Dames à la Polonoiſe , où les
pions ne peuvent faire qu'un pas diagonalement
1
1
4
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
du blanc fur le blanc: la Dame damée avoit la
même marche .
Le ſecond joueur quej'ai interrogé m'a dit qu'étant
venu à Paris en 1726 , avec la connoiflance
du jeu de Dames à la Françoiſe , il avoit bientôt
quitté cejeu pour celui des Dames à la Polonoife ,
& qu'il l'avoit joué pluſieurs fois en 1727 à l'hôtel
de Soiffons , au café qui étoit immédiatement
an-deſſous de la ſalle dans laquelle on jouoit àla
roulette.
D'après ce que je viens de dire , me voilà bien
d'accord avec l'anonyme ſur l'époque de l'introduction
à Paris du jeu de Dames à la Polonoiſe ;
il paroît conſtant que c'eſt en 1727 qu'on a commencé
de le jouer , mais, quant à ſon origine & au
nom de fon inventeur , je n'en fais pas plus que
lui , &je ne defire pas moins ardemment d'avoir
les éclairciſſemens qu'il a demandés. Il eſt réellement
fâcheux de ne pouvoir tirer de l'obſcurité
un fait qui s'eſt paflé ſous nos yeux, il y a moins de
quarante ans. Je pourrois cependant citer un fait
ſemblable &qui eſt beaucoup plus récent. Depuis
cinq ou fix ans onjoue dans preſque tous les cafés
de Paris unjeu qu'on appelle leDomino. Sans approfondir
fi ce jeu , quoique aſlez infipide, eſt ancien
ou moderne ; fi l'on vouloit connoître particulierement
ſon origine & le nom de fon inventeur
, on rencontreroit vraiſemblablement les
mêmes difficultés que celles qui ſe préſentent à
l'occaſio n du jeu de Dames à la Polonoiſe.
On appelle ce jeu à Paris Daines Polonoiſes & en
PologneDames Françoiſes , ſeroit ce par l'effet de
lamêmebiſarrerie qui fait appeler à Paris Laitue
AOUST. 1770 .
197
Romaine ce qu'on appelle à Rome Lactuca Fráncefe,
laitue françoiſe.
ParM. Manoury , Md Limonadier ,
au coin du Quai de l'Ecole.
FRAGMENT d'une Réponse de M. Patte;
à M. le Marquis de Marigny , relativement
au défi proposé par M. Souflot , &
inféré dans le premier Mercure de Juillet
1770.
MONSIEUR ,
J'ai l'honneur de vous remercier , d'avoir bien
voulu m'envoyer le pari de M. Souflot ; j'en avois
déjà entendu parler , &je ne pouvois croire qu'il
fût (érieux , n'imaginant pas qu'il pût jamais
être queſtion d'argent , pour juger de la vérité
d'un problême de mathématique: je ne releverai
pas ceque cet Architecte dit d'avantageux dans ſa
lettre ſur ſes études , & les ouvrages conſidérables
qu'il a exécutés.
Quant au pari de 24000 liv. que me fait
propoſer M. Souflot , ou il n'a certainement pas
compris mon problême , ou ce n'est qu'une pure
fanfaronade , à l'aide de laquelle il a eſpéréjeter
de la poudre aux yeux du public , car il offre de
montrer un fait , dont nous ſommes préciſément
tous deux d'accord ; ſçavoir , que l'équation
qui est dans mon mémoire est fauſſe , ( ce ſont ſes
termes ) vis-à- vis de fon dôme , & de la manière
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dont ilfera conſtruit. En effet , l'équation done
je ane luis ſervi , & qui n'eſt que la formule
employée par tous les Sçavans pour calculer la
poullée des voûtes les plus favorables pour les
Tupports , donnant des produits qui ne peuvent
être en rapport avec les piliers de Ste Genevieve,
déja exécutés , il faut néceſſairerent qu'elle
foit fauſſe vis- à vis de la manière dont M. Souflot
veut construire fon dôme ; & c'eft par cette
on- là même , que , conjointement avec les
exemples , j'ai été autolilneé àconclure l'impoſſibilité
de fon exécution. L'équation dont il
s'agit , n'eſt véritablement relative qu'à des coupoles
raiſonnées ſur leur baſe, coimme toutes
*celles qui fubfiftent , & non pas à des coupoles
idéales , arrangées contradictoirement aux loix
de l'équilibre & de la péfanteur , telles que les
denx projets déjà publiés par l'Architecte de
I'Egliſe de Ste Genevieve ; dont , par l'inſpection
ſeule , j'ai fait voir la nullité de l'exécution fur
ales fupports exiftans, page 22. & 23. de mon Mémoire.
Ainfi , dès qu'il n'y a pas oppoſition de
ſentimens , il ne sçauroit donc y avoir de pari ;
& il est bien fingulier que M. Souflot , par la
propofition , ne le foit pas apperçu qu'il prononçoit
maladroitement contre lui.
Cet Architecte ajoute qu'il y a des exemples
qui justifient l'exécution de ſon dôme fur ſes
piliers : je connoistous ceux qu'il peut alléguer;
ils ne font , & ne peuvent être dans ſon cas ; &
je m'offre à les prendre en preuves contre fon
projet , fans enexcepter nommément les domes
de St Charles du Cours à Rome & de St Augustin
à Plaisance , ſur lesquels on ſçait qu'il
fonde toutes les eſpérances .
AOUST. 1770. 199
Permettez - moi Monfieur , de vous faire
remarquer , que , fans avoir recours à un pari
infidieux , il y avoit , ce me ſemble , une réplique
à mon Mémoire , qui eût été à-la- fois horable
pour M. Souflot , & bien capable de prévenir
tout le monde en faveur de ſa cauſe ;
c'étoit d'abord d'expoſer publiquement ſes deffins
avec les détails de ſa conſtruction ;
puiſqu'il a de l'argent , d'annoncer enfuite dans
tous les papiers publics :
M. Souflotfaitfçavoir qu'ila déposé chez M***.
1.Claire, ia jomme de 24000 liv. pour être
délivrée à celui qui prouvera par la pratique
& la théorie , que le projet defa coupo
inexécutable fur les piliers déjà élevés ; &
dans ce cas il s'engage , en outre , à
faire faire àses dépens les changemens ou rectifications
qui feroientjugés néceſſaires , pour
mettre l'Eglisede Ste Genevieve en état d'élever
avec folidité la coupole promise.
Si M. Souflot ſe croit réellement für de ſes
procédés de conſtruction , il ne doit certainement
pas héſiter à accepter cette propoſition :
elle eft raiſonnable ; le public a droit d'exiger
qu'on lui réponde de la folidité d'un édifice ,
auquel il coopére par le moyen des loteries , &
que ſon auteur ne le continue pas fans être bien
afluré du ſuccés .
Au ſurplus , Monfieur , comme je n'ai en vue
dans toute cette affaire aucun intérêt particulier ,
mais uniquement celui du public , je défire de
tout mon coeur que l'Architecte de l'Egliſe de
Ste Genevieve , puiſſe produire des moyens de
conſtruction , qui , quoiquecontraires aux exem-
1
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
&
ples connus & aux principes établis, ſoient reputés
exécutables au dire des principaux Sçavans
des conſtructeurs les plus expérimentés ; ſeuls
juges véritablement compétens dans une pareille
matière .
J'ai l'honneur d'être , & c .
Ce 22 Juin 1770.
TRAITEMENT public & gratuit , des
enfans attaqués de la maladie vénérienne
, adminiftré par ordre de M. le Lieutenaut
- Général de Police.
IzLn'eſt pas de maladie plus redoutable que celle
que produit le virus vénérien. Ce poiſon ſubtil
infecte les ſources de la génération , il attaque les
enfans dans le ſein même de leurs meres , & s'oppoſe
directement à la propagation de l'eſpéce. Les
libertins qui ſe ſont volontairement expoſés à cettecontagion
, ne ſont point à plaindre , puiſqu'ils
ne l'ont contractée qu'après l'avoir bien mérité.
Mais les enfans qui en font infectés , exigent d'autantplus
de foin, qu'ils font la victime innocente
de ladébauchede leurs peres.
Les hôpitaux , il est vrai , ſont ouverts à ces
infortunés ; mais , quelque vaſtes que foient ces
aſyles , quelque vigilance qu'on y apporte à ſecourir
ces petits malades , les éruptions cutannées
qui ſont comme endémiques dans ces maiſons
charitables , & la contagion vénérienne qui quel
AOUST. 201 1770 .
que fois y fait de nouveaux progrès , en font périr
la plus grande partie. D'ailleurs tous les enfans
ne fauroienty être reçus ; le plus grand nombre
reſte à la charge des parens , qui preſque tous fans
fortune , ne fauroient leur donner le moindre ſecours,
Il importe cependant de conferver à l'état
ces citoyens naiſſans , qui doivent unjour être utiles
à la patrie.
Des motifs ſi intéreſſans ont fixé l'attention de
M. le Lieutenant Général de Police ; ce magiftrat ,
ayant fait traiter ſous ſes yeux avec ſuccès , plufieurs
de ces malades , vient de confier à M. Gardane
, docteur-régent de la faculté de médecine de
Paris , qu'il avoit chargé des premieres tentatives,
le ſoinde diſpenſer aux enfans des pauvres les
médicamens néceſſaires pour les guérir du mal vé--
nérien.
Le même médecin donnera des avis gratuits aux
adultes indigens de Paris , & des confultations
gratuites à ceux des provinces qui feromatraqués
de cette maladie; les uns & les autres doivent
s'adreſſer au magiftrat , premier diſpenſateur de ce
bienfait.
LETTRE de M. le Comte de Moncade à
M. *** ›fur la guérison du mal vénérien
.
S'il eſt vrai , Monfieur , comme on ne ſauroit
en douter , que nous ſommes reſponſables envers
le Public des talens , que la Providence nous a
départis , vous avez ſurement tort. Vous êtes -
faché , parce que j'ai ſouvent conſeillé d'autres
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
C
remèdes que les vêtres à des perſonnes atta--
quées des G. Vous faites plus , Monfieur ;
vous prêtez à des malades heureuſement guéris ,
&qui ne tiennentque le langage de la reconnoiffance,
des diſcours entiérement oppoſés à leur façon
de penſer.Ce qu'ils diſent uniquement,&ce que
je crois comme eux, c'eſt que les célèbres Médecins,
&Chirurgiens de la Ville & de la Cour , ſont trop
occupés à arracher à la mort des victimes , pour
pouvoir donner toute leur attention à la cured'un
mal , dont le danger leur paroît plus éloigné.
J'ajoute que , ou parce que j'ai voulu lire tout
ce qu'on a écrit ſur la G. ou parce que j'en
ai étudié à fond la nature & les progrès , ou parce
quej'ai profité d'un rare aflemblage de circonſtan- .
cesheureuſes, je ſuis enfin parvenu à découvrir une
méthode fûre de guérir radicalement cette incommodité
fâcheuſe &obſtinée,qui attaque les principes
de la vie. Je ſuis trop heureux de ne vous avoir
pasdonné plusde priſe ſur moi; ily a apparenceque
vous ne m'auriez guère plus épargné. Mais, puifquevous
êtes venu à bout de déchirer maligne-.
ment le voile , dont je couvrois le ſeul bien que je
ſuis en état de faire à l humanité , j'avoue ſans
détours, que je m'étois propoſé depuis long-temps
d'imiter en partie le zèle de M. le Comte de la.
Garaye. On (çait , que ce généreux Gentilhomme
fonda un Hôpital , ou des gens abandonnés trouvent
encore aujourd'hui leur rétabliſſement , au
moyen des préparations médécinales , qui leur
fontfournies , & dont il a publié les détails dans
fon excellente Chymie Hydraulique..
Je me bornai à faire dans la Terre , dont je por..
te le nom , un pareil établiſſement pour un petit
nombre d'infortunés atteints de maux vénériens ,..
qui auroient réfifté aux méthodes connues. Mais
AOUST. 1770. 203
une grande Ville fourniſſant plus d'occaſions de
faire le bien , je me ſuis encore rendu au conſeil
demes amis, en deftinant une heure par jour , pour
répondre * aux conſultations de cette forte de ma-
Jades. Cela vous a déplu , & vous avez fait tout ce
qui a dépendu de vous , pour me faire renoncer
à ce deflein. On ne s'y étoit cependant propoſé
d'autre but , que celui de choiſir toutes les fix ſemaines
, parmi
mile
le nombrede ceux qui ſe préſenteroient
, deux ſujets, les plus pauvres & les plus
accablés de ces maux , pour la guériſon deſquels -
un Seigneur de ma connoiffance , qui ne veut pas
abſolument être nommé , fait les frais tantdes remèdes,
que de leur logement, nourriture,&c. Vous
avez cherché a décrier encore ces actes de bienfaifance.
Heureuſement vos propos n'ont pu refroidir
le zèlede ce généreux citoyen. Bien loin de-là, il
m'a engagé à prévenir de nouveau MM. les Curés
desgrandes Paroles, aina que MM. les Médecins
&Chirurgiens les plus répandus , qu'on aura toujours
égard , comme on l'a déjà fait , aux recom--
mandations , dont ils honoreront ceux , qui auront
beſoin de eette reffource . Ces charitables
paſteurs , & ces miniſtres publics de la fanté, font
mieux inſtruits que perfonne , que ſouvent une
honnête femme n'a contracté le virus vénériens
quepar un nourriſſon , ſur lequel elle avoit fondé
l'eſpoir d'aider ſa famille, qu'un jeune homme
bien élevé , à qui de cruelles fouffrances empêchent
aujourd'hui de faire valoir fon talent pour
nourrir ſes parens pauvres , eſt dans ces triſtes cir-
* Rue de Condé , au coin de celle du Petit-
Lion , vis- à-vis le paflage du Riche Laboureur,
chez M. Jofle , marchand Epicier..
Divji
204 MERCURE DE FRANCE.
conſtances , moins par un eſprit de libertinage,
que par une ſuite de la foiblefle humaine. Les perfounes
qui ſe trouvent dans un de ces deux cas
fâcheux , méritent , ce me ſemble , d'être , toutes
choſes d'ailleurs égales , guéries par préférence.
Afinde m'éviter le déſagrément de refuſer ces ſecours
à d'autres malades , en faveur deſquelsje les
emploirois d'ailleurs très- volontiers , je ſuis obligé
dedéclarer,qu'ils ne ſontdeſtinés que pour ceux qui
font affligésdes maux vénériens , ou dont la cauſe
peut être ſoupçonnée avec raiſon vénérienne. En
revanche j'en conſole un grand nombre , en leur
indiquant un excellent remède pour les maladies ,
qui proviennent d'une grande acreté de la limphe,
ou commeondit vulgairement , d'un ſang appauvri
par l'âge , ou par les excès du travail , &c . 11
eft conſtant , que les dartres de toutes les eſpèces
cèdent à ſon efficacité , lorſqu'on en fait uſage ,
avec les précautions que j'y joins . Comme il eſt
encore analeprique , & fort agréable , j'en prefcris
toujours quelques doſes pendant la convalefcence
, aux perſonnes , qui ont été traitées par des
préparations mercurielles. On s'apperçoit bientôt,
qu'il fait des effets plus marqués , que ceux que
produit le lait coupé , ou écrémé , qu'onconſeille
pour l'ordinaire.
Je ne ſçais pas , Monfieur ,ſi tous ces petits
détails feront ſuffiſans pour calmer votre mauvaiſe
humeur. S'ils ne le font pas , je ſuis prêt d'accepter
le moyen qu'il vous plaira m'indiquer pour
y réuffir , pourvu cependant queje puifle faire valoir
en même tems , avec autant d'avantage pour
les pauvres , le droit que me donne ma charge de
Médecin de Mgr le duc d'Orléans. Je n'ai rien plus
àcoeurquede témoigner d'une maniere authentis
AOUST. 1770 .
205
quemaréconnoiſſance envers une Nation, ou j'ai
été ſi favorablement accueilli , &pour lebonheur
delaquelleje fais tous les jours les voeux les plus
ardens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Comte DE MONCADE.
ANECDOTES.
I.
UN Chymiſte Romain , nommé Poli ,
avoit découvert une compofition terrible ,
dix fois plus deſtructive que la poudre à
canon ; il vint en France en 1702 , &
offrit ſon ſecret à Louis XIV . Ce Prince
qui aimoit les découvertes chymiques ,
eut la curiofité de voir la compoſition
&l'effet de celle- ci. Il en fit faire l'expérience
ſous ſes yeux. Poli ne manqua
pas de lui faire remarquer les avantages
qu'on en pouvoit tirer pendant une
guerre. « Votre procédé eft ingénieux ,
>> lui dit le Roi , l'expérience en eft
>>terrible& furprenante; mais les moyens
ود
de deſtruction employés à la guerre
>> ſont ſuffifans ; je vous défends de pu-
» blier celui- là ; contribuez plutôt à en
206 MERCURE DE FRANCE .
>> faire perdre la mémoire ; c'eſt un fer-
- vice à rendre à l'humanité. » Ce fut
fous cette condition que Louis XIV. accorda
une récompenſe digne de lui au
Chymiſte.
II.
Joſeph Pardow , aide du chirurgien
major du vaiſſeau le Lancastre , raconte
une anecdote finguliere , qui , ſi elle eft
vraie , offre un obſervation curieuſe ſur
l'instinct desanimaux . Il étoit un matin
dans ſon lit occupé à lire ; un bruit femblable
à celui que font les rats en montant
entreunedouble cloiſon , & s'efforçant
de la percer , attira fon attention.
Il vit un trou ſe former lentement , &
un rat qui ſe préſenta für le bord , regarda
fans bruit dans la chambre , & fe
retira après avoir découvert ce qu'il dé
firoit; un inſtant aprés il revint , accompagné
d'on autre rat qui en tenoit un autre
par l'oreille ; ce dernier paroiſſoir
vieux : dès qu'ils furent tous trois arrivés
vers le trou , les deux jeunes l'y
laiſfèrent , & deſcendirent dans la chambre
où ils ramaffèrent les miettes de
biſcuit qui étoient tombées de la table
pendant le fouper de la veille : ils por
AOUST. 1770. 207
térent ces miettes au rat qu'ils avoient
laiſſé près du trou. Cette attention étonna
M. Pardow , & il obſerva avec ſoin ; il
remarqua que l'animal à qui les deux
autres portoientdes proviſions étoit aveugle
, & ne trouvoit qu'en tâtonnant
les proviſions qu'on lui préſentoit. Pendant
que le chirurgien conſidéroit , le
chirurgien major entra dans la chambre ;
les jeunes rats effrayés , pouſfèrent un cri
pour avertir le vieux , & ne ſe retirèrent
cependant qu'après qu'ils le virent en
fûreté. M. Pardow conjectura que ce
vieux rat étoit le père des deux autres quit
pourvoioient à ſa ſubſiſtance..
III.
1
M. Jervas étoit un fameux Peintre
pour les portraits ; ceux qu'on a de lui
portent un grand caractère de vérité. Une
Dame d'une très- haute qualité le pria un
jour de la peindre. Jervas employa tout
fon art pour la fatisfaire ; elle ne le fut
point ; elle trouva qu'elle étoit beaucoup
mieux que ſon portrait. Jervas la pria
de lui donner le temsde le corriget : il
avoit chez lui un tableau de la Ducheſſe
de Bridge- Wafter , une des filles du Duc.
de. Marlboroug , qui paffoit pour une
208 MERCURE DE FRANCE.
beautédans ſon tems ; il en fir une copie ,
en changeant ſeulement la couleur des
cheveux , & le porta à la Dame comme
fon portrait retouché. Elle en fut tréscontente.
Quelque tems après, elle tomba
malade : les Médecins l'ayant condamnée
, ſon mari déſirant avoir d'elle un
portrait reſſemblant pour ſe conſoler de
la perte qu'il alloit faire , en chargea
Jervas , & le lui paya dix guinées de plus
qu'il n'en auroitdonné ſi ſa femme avoit
vécu.
I V.
Un homme de lettres apprit qu'une
maîtreſſe qu'il avoit entretenue long- tems
s'étoit mariée ; à cette occaſion on lui
demanda s'il ne feroit point de viſite
aux nouveaux époux. Non , dit- il , ni
au mari , parce que je ne le connois pas ,
ni à la femme , parce que je la connois
trop.
AOUST . 1770. 209
COMPLIMENT fait par M. Jofeph
Xaupi , abbé de Jau , doyen de la faculté
de théologie de Paris , au nom de
Ja compagnie , à M. le Duc DE LA
VRILLIERE , au sujet de l'érection
de fa Terre de Châteauneuf fur Loire ,
en duché héréditaire.
Le 16 Juillet 1770.
MONSEIGNEUR ,
L'hommage que la Faculté de Théo
logie vous a décerné par acclamation >
eſt inſpiré par le reſpect & la reconnoifſance.
S'il a pour objet le rang éminent
auquel le Roi vient de vous élever , il
ne regarde pas moins les titres multipliés
&les qualités perſonnelles qui vous l'ont
obtenu .
De tous les genres de gloire qui
peuvent illuſtrer une maiſon , il n'en eft
aucun dont on ne trouve dans la vôtre ,
des époques & des exemples éclarans.
Une ancienne & illuſtre origine . ( 1 )
(1 ) La Maiſon de Phelypeaux remonte au com
mencement du XIII fiécle.
210 MERCURE DE FRANCE .
Les grades Militaires les plus relevés,
mérités & foutenus par les talens. (1 )
Des guerriers qui ont verfé , ſur mer
&fur terre , leur ſang pour la patrie. ( 2)
Un lieutenant - général des armées ,
homme de guerre , homme d'état , em.
ployé aux ambaſſades , & revêtu de la
dignité de Vice Roi. ( 3 )
(1)Pierre Phelypeaux , baron d'Hervi , meftrede
camp de Dauphin Etranger , mort en 1691 .
Balthafar Phelypeaux de la Vrilliere , chevalier
de Malte , colonel de dragons & brigadier des
armées du Roi, Jean- Louis Phelypeaux, feigneur
de Montſheri , guidon des gendarmes de la garde.
It Paul - Jerôme Phelypeaux , marquis de Pontchartrain
, lieutenant -général des armées du Roi ,
vivant.
(2) Auguſtin Phelipeaux de la Vrilliere , capitaine
de galeres, mort ſur ſonbord en 1673. Raymond
Phelypeaux, comte de Saint - Florentin ,
lieutenant-colonel du Colonel - Général des Dragons
, mort en 1692 des bieſlures qu'il avoit reçues
au combatde Steinkerque. Henri Phelipeaux
d'Herbaut , capitaine de valileau , tué au combat
de Malaga en 1704 ; & Antoine-François Phely.
peaux , ſeigneur d'Herbaut , intendant général de
la Marine, tué ſur le vaiſſeau Amiral , au même
combat de Malaga en 1704.
(3 ) Balthafar-Raymond Phelypeaux du Verger,
lieutenant-général des armées du Roi , confeiller
d'état d'épée , envoyé extraordinaire à Cologne ,
ambaſſadeur à Turin , & Viceroide Canada.
AOUST. 1770. 211
Un habile miniſtre , génie ſupérieur ,
qui , dans une grande jeuneſſe , a dirigé
avec autant de dextérité que de prudence ,
les négociations les plus délicates de la
minorité de Louis XIII . ( 1 )
Des maz...
د placés ciſtrats en nombre
dans le conſeil d'état ; &un chancelier
de France , dont le nom honorera , dans
tous les tems , les faſtes de la Monarchie.
(2)
Un phénomene unique : onze ſécrétaires
d'Etat , qui ont eu chacun un mé-
Tite& un caractère propre , & qui tous
généralement ont poſſédé le grand art
de gouverner.
Vous avez , Monſeigneur , renda
par vous-même ou par vos ancêtres .
aux Villeroi , aux Uxelles , aux d'Humieres
, aux du Guéſclin , aux Aubuffon ,
aux Rochechouart , aux Mailly , aux
(1 ) Paul Phelypeaux , ſeigneur de Pontchartrain,
ſecrétaire d'état , mortjeune en 1621 .
(2) Jean Phelypeaux , ſeigneur de Buzancois ,
conſeiller d'état , mort en 1660. Balthasar Phelypeaux
, feigneur d'Herbaut , conſeiller d'état ,
morten 1663. Antoine Phelypeaux , ſeigneur du
Verger , conſeiller d'état, mort en 1665. Et Louis
Phelypeaux , comte de Pontchartrain , premier
préſident du parlement de Rennes , contrôleur gé
néral des finances , & chancelier de France .
212 MERCURE DE FRANCE.
la Rochefoucault , aux Mancini , & aux
Maupeou tout l'éclat que vous aviez
reçu de leurs alliances.
,
Ce qui nous intéreſſe , & ce que nous
enviſageons avec complaiſance : nois
illuſtres Prélats , formés,dans notre ſein,
à la ſcience eccléſiaſtique. L'un , après
avoir géré ſupérieurement les affaires
du Clergé de France , a été dans l'Epifcopat
une des lumières de l'EglifeGallicane.
( 1) Un fecond , déſigné Evêque ,
a été enlevé , à la fleur de ſon âge , aux
eſpérances de ſa famille & à celle de
l'Eglife. (2) Le troiſième , élevé dans
notre maiſon de Navarre , dont il fait
l'ornement & les délices , décoré de
l'ordre du Roi , qui , marchant ſur les
traces de fon oncle , (3 ) remplit digne-
(1 ) Louis - Balthafar Phelypeaux &Herbaut ,
docteur en théologie de la faculté de Paris , agent
du clergé de France en 1701 , évêque de Riez en
1713 .
(2) Charles - Henri Phelypeaux de Pontchartrain,
docteur en théologie de la faculté de Paris,
nommé à l'évêché de Blois en 1734 , & mort la
même année .
(3 ) Michel Phelypeaux de la Vrilliere , archevêque
de Bourges , mort en 1694.
AOUST. 1770. 213
ment , comme lui , le Siège Primatial
de l'Aquitaine. (4)
Pour vous , Monſeigneur , le Miniftère
a été votre berceau : les affaires
d'Etat ont fait les amuſemens de votre
jeuneſſe. Excité par l'exemple de vos proches
, & animé de leur eſprit , vous
avez porté dans l'adminiſtration , la capacité
qu'elle exige , & celle qu'on peut
yacquérir.
Dans un département , auffi étendu
que varié , chaque partie a trouvé en
vous l'eſpèce d'intelligence qui lui eſt
analogue.
Chargé de l'adminiſtration ſuprême
dansune ville immenſe , vous y maintenez
l'harmonie & l'équilibre des différentes
compagnies , qui en font le
corps politique. Vous aſſurez la concorde
& le bien- être des citoyens , qui
en forment la ſociété. Vous pourvoyez
aux beſoins du peuple ; & vous dirigez
ces refforts puiſſans & inviſibles , qui
opèrent l'ordre , la fécurité & l'opulence
de cette ſuperbe capitale .
-
1.
(4) Jérôme- Louis Phelypeaux de Pontchartrain,
docteur en théologie de la faculté de Paris & de la
maiſon de Navarre , commandeur de l'ordre du
Saint- Efprit , & archevêque de Bourges , vivant.
214 MERCURE DE FRANCE.
Vous excitez les talens , vous encouragez
l'induſtrie , vous animez les fociétés
littéraires.
Vous veillez à la décence publique ; &
vous écartez tout ce qui peut ternir
l'honneur des familles , ou troubler l'ordre
ſocial.
La justice , qui vous guide dans ces
opérations , eſt tempérée par la modération
& la douceur; vous ne connoiſſez
ni le ton du commandement , ni cette
politeſſe ſtérile ou perfide , qui eſt le
maſque du ſentiment; votre affabilité fut
toujours l'expreffion d'une ame vraie
honnête& bienfaiſante : c'eſt cette droiture
& cette équité qui vous ont attiré
l'eſtime du public ; & de la part du Prince,
une confiance inaltérable.
Notre faculté en a reſſenti les plus
utiles influences. Votre bonté nous a
ſouvent prévenus; & nous avons obtenu
à l'inſtant le concours de votre autorité
pour le maintien de notre difcipline.
Senſibles à tant de bienveillance nous
faiſitfons le moment pour vous en marquer
notre gratitude. Affurés de votre
protection , nous ccoontinuerons , avec le
même zèle , un enſeignement , qui eſt
conſacré au ſoutien de la Religion , de
,
,
4
AOUST. 1770 .
215
nos faintes libertés , & de l'indépendance
de la Couronne.
VERS à Mgr le Duc de la Vrilliere ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat , & c. fur
IL
Sa nouvelle promotion.
Leſt beau d'obtenir les dons qu'un Roi diſpenfe,
Et plus beau de les mériter.
Combien ceux de Louis ont droit de vous flatter !
Chaque bienfait pour vous n'eſt qu'une récompenſe
;
EtLouis acquitte la France ,
Autant qu'elle peut s'acquitter.
Ce n'eſt pas au ſein du carnage ,
Ni par des triomphes ſanglans ,
Qu'on la ſervit toujours plus à ſon avantage
Son deſtin fur dans tous les tems
D'avoir cent héros pour un ſage.
Il eſt de paiſibles travaux
A notre bonheur plus utiles.
Non , l'art de détruire les villes
Ne vaut point l'art d'aſſurer leur repos.
Vous poflédez cet art fuprême ;
Vous le tenez de vos ayeux:
Votre nom feroit grand par eux
S'il ne l'eût été par vous-même.
216 MERCURE DE FRANCE .
Vous poſſédez encore un don plus précieux ,
On les reſpecte & l'on vous aime.
On yous aime ! .. Ah ! fut- il jamais
D'un digne miniftere une plus digne marque !
Pour plaire , comme vous , aux Sujets , au Monarque
,
Il faut ſavoir aimer le Prince & les Sujets.
Par M. de la Dixmerie.
E
ARRÊT DU CONSEIL.
L Roi ayant reconnu que le bled étoit parvenu
, dans toutes les provinces , au taux fixé par
l'édit du mois de Juillet 1764 pour en interdire la
fortie, & ayant conſidéré en même-tems que le
prix de cette denrée , de premiere néceſſité , étoit
monté , dans pluſieurs provinces , à un excès tel
que les Sujets, dans leſdites provinces , ont éprouvé
desbeſoins dont les ordres qu'Elle a donnés &
les dépenses qu'Elle a faites n'ont pu les affranchir
totalement , &qu'en pareille circonstance le
premier ſecours devoit être apporté par les provinces
voifines , & ainſi de proche en proche , ce
qui ne ſe peut que par la plus grande liberté de la
circulation & du commerce du bled dans l'intérieur;
d'où réſulte le double avantage de ſecou-
- rir les provinces dont les récoltes ont été mauvaiſes
, & de faciliter le débit des grains de celles
dont la récolte auroit été abondante . Sa Majefté
s'étant auſſi fait repréſenter l'état des grains que
le commerce a fait rentrer de l'étranger , principalement
AOUST. 1770. 217
palement pendant le cours de cette année , Elle a
reconnu combien une importation libre pouvoit
être utile en tout tems & ſouvent néceſlaire : en
conféquence , Sa Majesté , par un arrêt de ſon
conſeil d'état , du 14 de ce mois , défend , ſous les
peines portées par les ordonnances , de faire fortir
aucuns grains , froment , ſeigle & orge du
royaume , ſoit par mer ſoit par terre , juſqu'à ce
qu'il en ait été autrement ordonné par Sa Majesté;
& voulant favoriſer en même- tems la liberté du
commerce des grains dans l'intérieur , Sa Majeſté
fait défenſes à tous les particuliers de troubler
ceux qui portent & tranſportent leſdits grains &
farines d'un lieu à un autre ou d'une province à
l'autre de ſon royaume; ſe propoſantd'ailleursde
faire tels réglemens pour la police dudit commerce
intérieur qui ſerontjugéslesplus propres à concilier
la liberté néceflaire , avec les précautions à
prendre pour empêcher les abus dans ledit commerce.
Sa Majefté permet à tous ſes ſujets , même
aux étrangers , de faire entrer dans ſon royaume
des bleds, grains & farines, en telle quantité qu'ils
eſtimeront convenable , &de les emmagaſiner où
ils jugeront à propos ; voulant qu'il leur ſoit libre
, en tout tems , de faire fortir leſdits grains à
leur volonté , à quelque prix que leſdits bleds &
grains puiflent être montés , en rapportant les acquits
des droits à l'entrée.
AVIS.
I.
Horlogerie.
LE Sieur Tofenbach , horloger de S. A. S. Mgr
leComte deGlermont , demeurant dans le palais
K
218 MERCURE DE FRANCE.
abbatial de St Germain-des- Prés , a imaginé une
conſtruction nouvelle de montres à trois parties
qu'il a foumite à l'examen de l'académie royale
des ſciences. On ſçait que ces montres fonnent
l'heure à tous les quarts avec le quart actuel ;
qu'on peut arrêter cette fonnerie en tout ou en
partie , & ne faire fonner à l'heure que l'heure
ſans les quarts , & aux quarts que les quarts ſans
l'heure ; qu'on peut en outre faire repéter ces
montres comme toute autre repétition. Suivant
le certificat de l'académie , le Sieur Tofenbach eft
parvenu à exécuter ces effets d'une maniere également
fimple& facile. Ce certificat eſt conçu en
cestermes: Cette montre n'a que 26 pièces , ainfi
elle eft non-feulement beaucoup plusfimple que les
montres à trois parties qui en ont 44 , mais même
que lesrépétitions qui en ont 36 ; nous croyons en
conféquence que cette montre, d'une construction
ingénieuse , mérite l'approbation de l'Académie &
d'être inférée dans le recueildefes machines.
Le même artiſte a également des montres de
caroſſes à trois parties.
I I.
Chef- d'oeuvre de Serrurerie.
L'art de la Serrurerie a fait les plus grands progrès
dans ce ſiécle , & le Sieur Gerard , ferrurier
des bâtimens de la nouvelle égliſe de SteGenevieve
, ſemble l'avoir porté à ſa perfection ; il fait
voirdans l'enclos de cette égliſe , du côté de l'Eftrapade
, au bâtiment neuf attenant ſon attelier ,
unchef- d'oeuvre unique en ſon genre , qu'il a inventé
& exécuté de ſa main. C'eſt un tabernacle
oudaisconſtruit entierement en fer & acier polis ,
コ
D
L
F
AOUST. 1770. 219
&deſtiné ſoit à porter le St Sacrement dans les
proceſſions annuelles des Fêtes - Dieu , ſoit à décorer
un maître - autel à quatre faces ; il eſt élevé
fur un plan quarré de ſept pieds de largeur & de
16 pieds de hauteur, en y comprenant la gloire qui
couronne cette arche. On eſt ſans doute d'abord
étonné qu'une pareille maſle en fer ſoit annoncée
comme légere & portative ; mais l'admiration
ſuccède à l'étonnement quand on peut conſidérer
la délicateſſe & la légereté du travail ; enfin la
matiere en eſt épargnée , & l'ouvrage tellement
ménagé que huit hommes portent fans peine , &
promenent fans fatigue ce tabernacle. Les ornemens
& les acceſſoires ſont analogues au deſſin &
àladécoration générale; ils font multipliés fans
confufion , & variés avec goût & avec élégance.
Il eſt impoſſible d'entrer dans les détails prefque
infinis de ce chef-d'oeuvre de l'art. Il ſuffit de
dire qu'il y a un beau travail d'ornemens d'architecture
, allié à la ſculpture & à la ciſelure . Des
colonnes , des palmes , des fleurs , des fruits , des
Figures , & tout ce que l'orfévre le plus habile
pourroit mettre de recherches & de fineſſe dans ſes
ouvrages ſe trouvent ici réunis avec avantage.
Le Sieur Gerard a reçu les éloges des connoiſſeurs;
il a été honoré , dans ſon attelier , de la viſite de
Mgr le Duc de la Vrilliere , miniſtre & fecrétaire
d'état , qui abien voulu accueillir ſes talens . Ce
Miniſtre a eu la bonté de préſenter , le 4Décembre
dernier à Choiſi , l'artiſte & l'ouvrage à Sa Majeſté
qui a été ſurpriſe & charmée de ce monument ,
ainſi que Meſdames & pluſieurs grands Seigneurs,
témoins de la légereté & de la délicateflede cedais
en acier & fer polis . 1
Onmontre ce chef d'oeuvre trois jours de la ſemaine
, le lundi , le jeudi & le ſamedi dans l'atte
4
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
1
lier indiqué ci -deſſus , à raiſon de 1 liv. 4 ſolspar
perfonne ; & les autres jours en avertiſlant , a fa
demeure, comme les fêtes & dimanches après l'office.
III.
Sel de Seydschutz.
Le ſel de Seydſchutz , ſupérieur à celui de
Sedlitz , reconnu après l'examen fait le 25 Mai
1770 , par MM. Roux , Bertrand & Darcet ,
Commiſſaires nommés par la Faculté , pour être
un fel cathartique amer , trés- purgatif , par conféquent
très- propre aux uſages de la Médecine.
De même que la Magneſie tirée de l'eau de
Seydſchutz , reconnue par les mêmes Commiſfaires
, être préférable à celle de nirre , étant
foluble dans l'eau & faiſant avec l'acide vitriolique
un ſel très- ſoluble , au lieu que celui qui
réſulte de la Magneſie de nitre l'eſt très-peu.
Se vendent , avec la permiſſion de la Faculté ,
chez le tieu Blatzer , rue du Temple , à côté de la
Penfion de la Sagefle , à dix fols l'once , dans des
paquets muni de fon cachet.
Une once de ſel de Seydſchutz , ou tout au
plus deux onces pour le plus fort tempérament
font le même effet qu'une médecine ordinaire ;
ce fel eſt agréable à boire , en le diſſolvant dans
du thé , & ne donne aucune colique.
La Magnefie , outre lesuſages ordinaires de la
médecine , eft encore propre contre les âcretés de
l'ettomach ; pour cet objet , on en prend le matin à
jeun une demi-once , ou une once , juſqu'a une
once& demie diffoute dans du thé : elle procure
une douce tranſpiration , & purge facilement.
AOUST. 221
1770.
I V.
Obſervations chirurgicales fur les maladies
de l'urètre , traitées ſuivant la méthode
de M. Daran , écuyer , chirurgien ordi
naire du Roi , &c. vol. in - 12 , 1768 .
A Paris , chez Vincent , rue St Severin;
& Didot lejeune , quai des Augustins ;
cinquième édition , avec des obſervations
& des remarques nouvelles .
Il n'y a aucune cauſe de cette maladie , que
l'auteur ne diſcute avec toute l'étendue qu'elle
mérite; après avoir lu ſon ouvrage , il n'eſt plus
aiſé de douter de l'existence d'un mal fi longtems
conteſtée ; l'on voit avec frayeur , les accidens
fâcheux , auxquels a été expoſé plus d'un
malade.
Il n'eſt pas poſſible de ſuivre M. Daran dans la
diſcuſſion qu'il fair , des ſecours qui ont été employés
avant lui pour remédier à ces accidens ; il
prouve trés -bien qu'ils ne ſont que palliatifs ;
mais , comme tout le monde n'eſt pas à portée
de ſon remède , il s'étend ſur cet article , afin
qu'on ſache du moins la manière de rendre la vie
moins inſupportable aux malades en leur procurant
les ſecours les plus avantageux & les moins
capables de nuire. Il n'est pas éronnant qu'après
plus de 40 ans conſacrés au traitement des maladies
de l'urètre , M. Daran parle fur cette matière
d'une façon ſi ſatisfaiſante.
Il rapporte les témoignages qui conſtatent l'utilité
& l'efficacité de ſa méthode , tant en Angle
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
terre qu'en France , où il a fait preſque autant
de cures que de traitemens.
L'ouvrage de M. Daran fe trouve chez Vincent,
rue St Severin , & chez l'auteur , cul de ſac St
Thomasdu Louvre , maiſon de M. Henin , maitre
d'Hôtel du Roi .
ر
NOUVELLES POLITIQUES.
DeConstantinople , le 2 Juin 1770.
ON aſſure que l'armée ſera beaucoup plus
nombreuſe qu'on ne l'avoit penſé ; des lettres
particulières portent qu'il y eſt arrivé plus de
cinquante mille Volontaires & quinze Pachas ,
avec environ cent cinquante mille hommes ,
dont la plupart ſont nouvellement enrôlés .
Ces jours derniers , le Patriarche , les Archevêques
& Evêques Grecs , ainſi que les plus
notables de la Nation , furent mandés à la Porte ,
où , après avoir répondu ſur leur tête de la fidélités
de tous les Grecs qui ſe trouvent en cette
capitale , ils prêterent eux - mêmes ferment de.
fidélité.
La Porte a reçu avis que le pont établi ſur le
Danube près d'Iſaktcha eſt réparé , & que le
Seraskier Ibrahim Pacha a paffé cette rivière
pour ſe joindre aux Tartares & couper la communication
des Rufles avec les corps qu'ils ont
fur le Nieſter.
De Warsovie, le 6 Juillet 1770 .
On mande de Kaminiec que le général Romanzow
a fait tirer un cordon le long du Nieſter
AOUST. 1770. 223
pour empêcher le progrès des maladies contagieuſes
qui ravagent la Moldavie , & qu'on n'a
laillé ouverts que les paſſages de Choczim & de
Kalus , qui établiſſent la communication entre
les grandes armées & les troupes reparties dans la
Podolie.
Desfrontieres de la Valachie , le 1 Juillet 1770.
Une foule de déſerteurs Ruſſes arrivés ſur cette
frontière , nous ont annoncé , il y a quelques
jours , la défaite du Prince Repnin dans les environs
d' Yaffi . Cette nouvelle vient d'être confirmée
pat des lettres de la Moldavie même & de
la Podolie. Elles portent en ſubſtance , que le
Prince Repnin , après avoir reçueilli les débris
de l'armée du feu général Stoffeln , & les avoir
incorporés à la diviſion qu'il commandoit , s'étoit
poſté à une lieue & demie d'Yaſſi ſur le Prut ,
pour couvrir la communication entre les armées
de Romanzow & de Panin ; qu'il a été attaqué
dans ce camp par le fameux Ibrahim Pacha , &
qu'après une défenſe opiniâtre , il a été obligé
de céder à la ſupériorité des forces Ottomanes ;
que la perte des Rufles a été très -confidérable ;
qu'ils ſe ſont retirés au-delà du Prut ſur Girdeſty ,
toujours pourſuivis & harcelés par la cavalerie
Turque& Tartare , & que la déſertion les affoiblifloit
preſque autant que le fer des ennemis&
les maladies . On ne tardera pas à être informé ,
avec plus de préciſion , des détails de cette affaire :
ceux qu'on a pu recueillir juſqu'à préſent ſont
trop favorables aux Turcs pour ne pas mériter une
double confirmation .
De Presbourg , le 4 Juillet 1770 .
La Généralité de la Confédération a reçu , par
pluſieurs eſtafettes , la nouvelle de la défaite du
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
Prince Repnin auprès d'Yaſſi ; mais elle n'en a
point appris de détails. Quant à la prétendue
défaite de l'armée de Panin vers Bender , on ſçait
aujourd'hui qu'elle a été exagérée dans les premiers
rapports qu'on en a faits ; qu'il n'a encore
étéqueſtion ni du fiège ni de l'inveſtiſſement de
cetteplace; mais qu'un corps avancé de l'armée
dePanin s'en étant approché de trop près , il a
été attaqué & battu par les troupes Ottomanes
qui occupent la Palanka de Bender , la forterefle
ne pouvant pas contenir toutes les troupes
qu'on y a envoyées de Kilia-Nova pour la défendre.
De Francfort-fur- le-Mein , le 13 Juillet 1770.
Suivant les lettres de Vienne , les troupes Autrichiennes
qui doivent formerun camp enMoravie
, ſe rendront à leur deſtination vers le 15
du mois prochain. Ce camp ſera compoſé de
vingt-fix Bataillons & trente-quatre eſcadrons ,
commandés par le Baron de Laudohn , général
d'infanterie , qui aura ſous ſes ordres le Prince
de Lichtenſteim & le marquis de Botta , auxquels
le commandement de la ſeconde ligne fera confié
, les Prince Poniatowski & le ſieur Stampa qui
commanderont la ſeconde ligne , & les généraux
Burkhausen , Miſtrowsky , Wartenſleben , Tilliers
, Reſpon , le Prince Sulkowsky & Wallis ,
yferont les fonctions de brigadiers.
Dela Haye, le 18 Juillet 1770 .
Les différends qui ſubſiſtoient entre Leurs
Hautes Puiſſances & l'Electeur Palatin ſont enriérement
conciliés , & l'on va expédier incef-
(amment , de part & d'autre , les ordres néceſſaires
pour rétablir ſur l'ancien pied la navigation
&lecommercedes Etats reſpectifs.
AOUST. 1770. 225
Suivant des lettres d'Eſpagne , on y travaille
avec beaucoup d'activité à achever le canal Im
périal , qui avoit été entrepris par Charles V.
&qui fut enfuite abandonné. Il commence audeſſus
de la Tadella dans la Navarre , & fera
conduit juſqu'à Romana en Arragon. Ce canal ,
attendu (a largeur & ſa profondeur , pourra être
pouflé juſqu'à la Méditerranée.
De Venise , le 2 Juin 1770.
** Jeudi dernier , le Sénateur Angelo Querini
propofa au Sénat aflemblé de faire partir ſur
deux vaiſſeaux marchands le noble Paul Renier ,
Bayle de la République à Conſtantinople , & de
rappeler en même-tems le noble Giustiniani à
qui il ſuccède Mais le Sénat perſiſte à laiſſer
eelui-ci à la Porte , juſqu'à ce que nos vaiſſeaux
de guerre puiflent aller le reprendre & tranfporter
en même-tems le nouveau Bayle. Cependant
on veut mettre auparavant notre flotte fur
un pied reſpectable : elle ſera compoſée de onze
vaiſſeaux de ligne , dix-huit galères , deux chebecs
quatre tartanes , fix felouques & autres
petits bâtimens.
,
De Boulogne , le 4 Juillet 1770 .
Des lettres de Veniſe portent que le Sénat
vient de proſctire des Etats de la République
tous les Empyriques , comme détournant le
peuple de ſes travaux , abuſant de ſa crédulité
pour lui extorquer de l'argent & répandant des
drogues ſouvent dangereuſes. Le même édit
défend le débit de tout remède dont la compofition
n'eſt pas connue.
De Strasbourg , le 3 Juillet 1770.
On a publié ici , le 1 de ce mois , un man226
MERCURE DE FRANCE.
dement du Cardinal de Rohan , Evêque de ce
Diocèſe , lequel , dans la vue de favoriſer les
travaux de la campagne & de procurer le ſoulagementgénéral
de ſes Diocétains , transfère aux
Dimanches précédens treize différentes fêtes de
l'année , fupprime l'obligation d'entendre la
Meſſe , ces jours-là , & abroge l'abſtinence & le
jeûne qui s'oblervoient la veille de ces fêres.
De l'Orient , le 1 Juillet 1770 .
Le vaifleau le Beaumont , commandé par le
fieur du Pleſfis-Paumar & venant de la Chine ,
eſt entré dans ce port le 14 de ce mois. Ce vaifſeau,
du port deneuf cens tonneaux , eſt chargé
de porcelaines , de thés , de vernis , de rhubarbe ,
&de foies écrues & travaillées.-
De Versailles , le 24 Juillet 1770 .
LeRoi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au Duc de la Tremoille
,
Le ſieur Guerin , Huiffier de la Chambre de
feu Madaine la Dauphine eut Thonneur de
préſenter derniérement à la Famille Royale une
Carte Généalogique , accompagnée de preuves
juſtificatives , intitulée : Chiffre Généalogique ,
contenant les Degrés de Confanguicité entre
Monseigneur le Dauphin &Madame la Dauphine
, & formée des lettres initiales de leurs
noms.
Du 21 Juillet.
Le Roi s'étoit propoſé de partir pour Compiégne
le dix-sept de ce mois; mais pluſieurs
accès de fièvre ſurvenus à Monſeigneur le
Dauphin& occafionnés par un gros thume , ont
retardé le départ de Sa Majesté. La ſanté de ce
Prince ſe trouvant en meilleur état , le Roi eſt
AOUST. 1770. 227
parti le 20. Madame Adelaide & Mesdames
Victoire& Sophie ſe ſont rendues au monastère
des Carmelites de Saint- Denis pour y voir Madame
Louiſe & y ont attendu Sa Majefté. Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine partiront
auſſi dans peu de jours pour Compiegne , où
Mgr le Comte de Provence & Mgr le Comte d'Artois
font arrivés dès le 16. Madame & Madame
Eliſabeth reſteront ici pendant le voyage.
De Compiegne , le 25 Juillet 1770.
Le marquis de Marigny,directeur & ordonnateur
général des bâtimens , ayant donné ſa démiſfionde
la charge de ſecrétaire des ordres du Roi ,
Sa Majesté en a diſpoſé en faveur de l'Abbé Terray
, contrôleur - général de ſes finances , qui a
prêté ſerment aujourd'hui entre les mains de Sa
Majefté : Elle a jugé à propos de faire paſſer en
même tems le cordon de l'ordre au Sieur d'Aligre,
premier Préſident du parlement de Paris , qui a
prêté ferment auſſi entre les mains de Sa Majeſté
le 22.
De Paris , le 16 Juillet 1770 .
Le Sieur le Roi a été élu par l'académie royale
des ſciences , penſionnaire méchanicien , à la place
de l'Abbé Nollet , &le chevalier d'Arcy a été nommé
penſionnaire ſurnuméraire dans la claſſede
géométrie.
La comete que le Sieur Meſſier a découverte , le
14 du mois dernier , eſt devenue fort grande en
s'approchant de la terre ; ſon mouvement a augmenté
confidérablement du Midi au Nord , de maniere
que la nuit du 4 aus de ce mois , elle s'eſt
abaiſſée ſous l'horiſon du côté du Nord . Elle n'a
pas été viſible depuis , étant ſur l'horiſon pendant
lejour.
228 MERCURE DE FRANCE.
Du 23 Juillet.
Le Sieur Meffier , aſtronome de la Marine , afſocié
des Académies de Londres , de Berlin , de
Stockholm , de Bologne , de Harlem , &c. a été
élu par l'Académie royale des Sciences , le 30 du
mois dernier , à la place d'adjoint , vacante dans
la claſſe d'aſtronomie, par la mort de l'Abbé Chap.
pe d'Auteroche. Cette élection a été confirmée par
leRoi.
MARIAGES .
De Versailles , le 15 Juillet 1770.
Le Roi & la Famille Royale ſignerent le contrat
de mariage du marquis de Biencourt de la
Fortilefle , officier aux gardes , avec Demoiselle
Chauvelın ; & le contrat de mariage du marquis
de Montfort , exempt des gardes du Corps , avec
Demoiselle Joly de Fleury, fille du procureur général
du parlement de Paris.
De Chinon.
Le 26 Juin 1770 , Meſſire Louis-Henri- François
Comte de Marcé , chevalier ſeigneur de Vaumenaiſe
près Chinon en Touraine , chevalier de
l'ordre royal & militaire de St Louis , colonel
d'infanterie , aide maréchal-général des logis de
l'armée du Roi en Corſe , lieutenant colonel des
Grenadiers- Royaux d'Artois , épouſa dans la chapelle
collégiale du château d'Uifé , élection de
Chinon , Damoiſelle Catherine- Louiſe le Royerde
la Sauvagere, fille de feu Meſſire L. Fr le Royer
de la Sauvagere , dit le chevalier d'Artelé , chevalier
Seigneur de Braye en Touraine & même élection
, chevalier de l'ordte royal & militaire de St
Louis , ancien directeur en chef dans le corps militaire
du génie & de Catherine Chevalier de la
Borde , niéce de Meſſire Felix - François le RoyerAOUST.
1770. 1229
de la Sauvagere , chevalier ſeigneur des Places ,
desHuilliers , Puyrigault , &c . aîné de cette maiſon
, chevalier de l'ordre royal & militaire de St
Louis , &c. de l'académie royale des belles - lettres
de la Rochelle ; connu dans la république des lettres
, entre autres dans ce moment par ſon recueil
d'antiquités dans les Gaules. Voyez la table du
Journal de Verdun , tom . VIII , pag. 252 , & de
Meffire François - Sebastien - Marc - Antoine le
Royer- de la Sauvagere , chevalier ſeigneur d'Arrefé,
chevalier de l'ordre royal & militaire de St
Louis , capitaine des grenadiers au régiment
d'Aulnis Voyez le Mercure de Novembre 1749. ,
pag. 212 .
Quant au comte de Marcé , il étoit fils de Meffire
Louis-Henri François Comte de Marcé , chevalier
ſeigneur de Vaumenaiſe , lieutenant des
maréchaux de France , au département de Chinon,
d'une ancienne noblefle , originaire d'Anjou , iflu
au XII . degré de N. de Marcé , qui avoit épousé
Guillemette de Villiers, lequel juſtifia ſa nobleſſe
de nom & d'armes depuis l'an 1350. Cette maiſon
noble ſe trouve établie à Chinon depuis le quatriéme
aïeul de celui qui donne lieu à cet article
par le mariage rapporté dans le nobiliaire deTouraine,
par l'Hermite Souliers , pag. 306 , imprimé
en 1665 , où on lit que Roland de Marcé , écuyer
ſeigneur de la Bouchetiere , épouſa Ancelotte de
la Barre , appelée Sancelotte de la Barre dans ſon
contrat de mariage daté du 30 Décembre 1596 ,
fillede Jean de la Barre , écuyer Seigneur de Naiz
&de la Bauſſeraye, lieutenant - général du ſiége
royal de Chinon .
Les armes de Marcé ſont d'argent à fix quintefeuilles
3 , 2 & 1 .
230 MERCURE DE FRANCE.
MORT S.
Jean de Durfort , duc de Duras , maréchal de
France , gouverneur du comté de Bourgogne &
des ville & citadelle de Besançon , eſt mort en
cette ville , le 8 de Juillet , dans la quatre-vingſeptieme
année de ſon âge , étant né le 28 Janvier
1684. Il avoit époulé , en 1706 , Angélique- Victoire
de Bournonville , Dame d'Honneur de Mefdames
Sophie & Louiſe. De ce mariage est né
Emmanuel - Félicité de Durfort , duc de Duras ,
pair de France , chevalier des ordres du Roi, lieutenant
- général de ſes armées , premier gentilhommede
la chambre , gouverneur en ſurvivance
du comté de Bourgogne , gouverneur du Château
- Trompette , & commandant en chef de la
provincede Bretagne.
Pierre .Nicolas Bonamy , de l'académie royale
des inferiptions & belles - lettres , hiſtoriographe
&bibliothécaire de la ville de Paris , cenſeur
royal , &c. eſt mort ici le 8 de Juillet , âgé d'environ
foixante-treize ans .
Joſeph Paris du Verney , conſeiller d'état , intendant
de l'Ecole-Royale-Militaite , eſt mort ici
le 16 de Juillet , âgé d'environ 87 ans .
Théreſe - Angélique de Ligniville, veuve de
Charles - Louis marquis de Lenoncourt & Blainville
, premier gentilhomme de la chambre des
Ducs de Lorraine Léopold I' & François III , eft
norte au château royal de Matimont ,en Hayhaut
, le 16 de Juillet , dans la ſoixante-dix- fepficme
année de ſon âge. Elle avoit été nommée
Dame d'Atours de la feue Duchefle de Lorraine en
713 , ſa Dame d'Honneur en 1737 & Grande-
Maîtrefle de la Princefle Anne- Charlotte de Loraine
en 1752 .
AOUST. 1770 .
231
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en proſe , page
Eginhard & Imma . Poëme ,
Le Mal-entendu. Conte moral ,
5
ibid.
12
Ode fur la fociété
,
Lettres de Henrt IV ,
3
36
Vers à Mde de Marvilliers ,
Couplets faits fur le champ ,
Le Vingt- un. Proverbe dramatique ,
L'Aſtronome &le Mendiant. Fable ,
Le Favori d'an . Roi & fon Ombre ,
40
41
42
63
65
Explication des énigmes & des logogryphes , 66
ENIGMES , 67
LOGOGRYPHES , 70
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 73
Cauſes amuſantes & connues , ibid.
Effai fur la morale de l'homme , 79
Traité du légitime Ministere de l'Eglife , 87
'Art de ſe traiter foi - même dans les maladies vénériennes
, 89
Voyage de France , d'Eſpagne , de Portugal & d'Italie
, 92
Mémoire fur les argilles , 99
Eloge de Pierre du Terrail , 102
Le Spectateur François , 110
Les deux Amis , Drame , 112
Le Voyageur François , ibid.
Les deux Amis Conte Iroquois , 113
Réponſe aux réflexions d'un Anonyms , kc. 122
Lettre à M. ** , 148
ACADÉMIES, 156
232 MERCURE DE FRANCE .
SPECTACLES. Opéra , 165
Epître àMile Heinel , 167
Comédie françoiſe , 170
Comédie italienne , 171
ARTS , Architecture ,
ibid.
Gravure ,
184
Sculpture ,
187
Muſique ,
188
Géographie ,
189
Lettre ſur la maniere de prendre la Reine des mouches
àmiel , ibid.
Réponſe à la queſtion ſur l'origine du jeu de Dames à
la Polonoife , 193
Fragment d'une réponſe de M. Patte , 197
Traitement gratuit des enfants attaqués dumal vénérien
,
200
Lettre de M. le comte de Moncade 201
Anecdotes , 205
Compliment de M. Xaupi, 209
Vers à M. le Duc de la Vrilliere 215
Arrêt du Conſeil ,
216
Avis , 217
Nouvelles politiques ,
212
Mariages,
228
Morts ,
230
J
APPROBATIO Ν.
'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le volume
du Mercure d'Août 1770 , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion .
AParis , le 30 Juillet 1770.
GUIROΥ..
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JUILLET. 1770 .
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget . VIRGILE.
REVONCE
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire Rue ,
Chriſtine , près la rue Dauphine .
AvecApprobation & Privilège du Roi.
.840.6
M
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de porr,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour ſeize volumes renduş
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
fibraire , à Paris , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux ſuivans .
JOURNAL DES SCAVANS , in-4° ou in-12 , 14 vol .
par an à Paris .
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.4 f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
&de la Littérature. L'abonnement , ſoit à Paris,
foit pour la Province , port franc par la pofte
, eſtde 12liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv . 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte; aux DEUX- PONTS & à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
ſeulement à PARIS , au bureau général des gazettes
étrangeres , rue de la Juſſienne. 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN OU Bibliothéque raifonnée
desSciences morales & politiques.in- 12.
12 vol. paran port franc , à Paris , 18 liv.
24liv.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en Pro-
En Province ,
vince, port franc , 33 liv 12 f.
JOURNAL POLITIQUE , port franc , 14liv.
Aij
Nouveautés chez le même Libraire;
TRAITE' d'Orthographe françoise ,
in- 8°. nouvelle édition , reliée , 71.
Le Diogène moderne , ou le Déſaprobateur ,
2 vol . in - 8 ° . br. sliv.
LeMendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br. 21.10 .
Dictionnaire d'Antonini , nouvelle édition
, 2 vol. in - 4º. rel. 341.
Confidérations fur les causes physiques ,
in-8°. rel . 51.
Mémoire fur la musique des Anciens ,
in4°.br. وا
Mémoire fur la construction de la Coupole
projetée pour couronner la nouvelleEglise
de Ste Genevieve , in-40. 11.101.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8°. rel. 71.
Recréations économiques , vol. in-89. br. 2 1. 10 f.
LaBotanique miſeàlapartéede toutlemonde
ou collection de planches gravées d'une
maniere nouvelle & colorées , &c. par
ſouſcription par an , 721,
241.
Nouvelles recréations phyſiques &mathémaliques
, 4 vol. in - 8 ".
Mémoiresfur les objets les plus importans
de l'architecture; parM. Patte, vol. in-
4°. enrichi de nombre de planches , br. 151.
Monumens érigés en France à la gloire de
LouisXV; par M. Patte ,vol. in fol. , gr.
papier avecbeaucoup de figures , br. 361.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET. 1770 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A Mademoiselle de ***
LE RETOUR DU PRINTEMS . Ode.
ΟN ne ſent plus des vents la piquante froidure
,
Un zéphire nouveau ramene lesbeaux jours;
Les arbres rajeunis reprennent leur verdure ,
Et les ruiſſeaux leur cours.
Le ſoleil a fondu les neiges des montagnes ,
Etl'aquilon fougueux a quitté nos vallons ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Flore vient embellir nos riantes campagnes
De ſes ſuperbes dons.
Le papillon léger , tout fier de ſa parure ,
Frappe par fon éclat , & féduit mille fleurs ;
Il aime , il eſt heureux... & cet amant parjure
Eft comblé de faveurs .
Le timide muguet & l'humble violette
S'empreflent tour- à- tour de répondre à nos voeux,
La rofe ouvre ſon ſein à l'ardeur inquiete
Du zéphir amoureux .
Les oiſeaux , dans nos bois , par leur charmant
ramage ,
Semblent vouloir porter le plaifir dans nos coeurs.
On voit naître par-tout , pour orner cebocage ,
Les plus brillantes fleurs.
Nos troupeaux ont repris une nouvelle vie ,
Et bondiflent gaiment ſur le trefle fleuri ;
Ils bravent , en foulant l'émail de la prairie ,
Les ardeurs du midi.
Embralé de l'ardeur qui l'enflamme & le preſſe ,
Le tendre roſſignol , par ſes chants langoureux ,
Sur un myrte écarté prodigue ſa tendreſſe
A l'objet de ſes feux .
Au lever d'un beau jour l'alouette & la grive
Charment le laboureur ennuyé du repos ;
Il prête à leurs chanſons une oreille attentive
Et reprend ſes travaux.
Aucomble de ſes voeux l'innocente bergere ,
A la voix des oiſeaux mélant ſes doux accens ,...
JUILLET. 1770. 7
Chante avec ſon berger ſur la verte fougere
Le retour du printems .
Son coeur docile au Dieu qui l'anime & l'inſpire ,
S'attendrit& s'entr'ouvre aux rayons des plaiſirs;
Il céde ſans effort au penchant qui l'attire ,
Et forme des defirs .
Envoi .
O vous qui m'inſpirez , adorable Zémire ,
Je vous offre ces vers , pour vous ſeule entrepris.
Si vous les accueillez , ſi vous daignez les lire ,
Ils aurontplusde prix.
A mes foibles accensje vous ai vu ſourire ;
Lorſque j'oſai pour vous faire quelque chanſon,
Je vous vis attentive aux accords de ma lyre,
Et vous mêler à l'uniſſon .
Protégez ces eſſais puiſqu'ils font votre ouvrage
Et qu'en les défendant ils vous doivent le jour.
Heureux ! s'ils vous ont pu renouveller l'hom
mage
De mon reſpect, de mon amour.
Salmon , de Nancy.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
LES GRACES FUGITIVES. *
THALIE.
Now, ne vous flattez point d'appaifer mon
courroux .
Ah! ſecondez plutôt le tranſport qui m'anime ;
Euphroſine , Aglaé précipitez les coups
D'une vengeance légitime.
Lorſque cet enfant malin
Quiblefle, rit & s'envole ,
Avec ſon air enfantin
Nous lutine , nous déſole ;
Vénus le trouve charmant ,
Elle applaudit d'un ſourire,
Etdit , en le carefſant ,
Il veut folâtrer & rire ,
C'eſt un enfant.
Letraître avoit ſemé mille fleurs furun piége;
J'y tombe en courant après vous ,
Et je le vois qui rit , bercé ſur les genoux
De ſa mere qui le protége.
* L'idée , le plan & le titre de cette piéce font
tirés d'une petite piéce de l'Abbé Meraſtaño , intitulée,
le Grazie fugitive. Elle paroît prêter beaucoup
à la mutique.
JUILLET. 1770. 9
C'en est fait , que Cypris cherche un autre cortége
Et d'autres compagnes que nous.
AGLAÉ.
Que fera la Beauté ſans le ſecours desGraces ?
EUPHROSINE.
Des dieux nous ont preſcrit de marcher ſur ſes
traces .
AGLAÉ.
L'Amour est un enfant gâté ;
Dèsqu'on veut le punir, iltouche par ſes larmes,
EUPHROSINE.
Avec tous ſes défauts , Vénus a tant de charmes !
Il faut diffimuler les torts de la Beauté.
THALI E.
LesGraces , un moment, ne peuvent ſe contrain
dre ,
C'eſt les faire mourir que les forcer à feindre.
EUPHROSINE.
Jeme rends auxdeſirs de ma plus jeune foeur ;
Del'Amourj'ai fortà me plaindre.
THALIE.
yous a-t- il fait quelque noirceur ?
10 MERCURE DE FRANCE.
EUPHROSINE.
L'autre jour un fombre nuage
De flots précipités inondoit ce rivage ,
Dans les cieux embraſés l'éclair étinceloit ,
Dans les plaines de l'air le tonnerre rouloit ;
Cet enfant vagabond fut ſurpris par l'orage :
Il arrive en pleurant , tout tranfi , tout mouillé ;
Jeleprens dans mes bras ; pat amour , par pitić ,
Je ſéche auprès du feu ſes aîles dégoûtantes ;
Je rechauffe ſes mains humides & tremblantes ;
J'eſſuyois ſes cheveux , j'eſſuyois ſon bandeau ,
Et je rallumai ſon flambeau.
Vous voyez ma bonté , voici ma récompenſe:
Ma foeur , voyons , dit- il , ſi mon arc eſt tendu.
Avec un air ingénu ,
Ilme regarde , il me lance
Un trait que je n'ai point vu :
L'air fiffle , le dard qui vole
Frape mon coeur éperdu ,
Je crie & l'Amour s'envole.
AGLAÉ.
J'oubliois mes affronts & mon reſſentiment;
Maisje ſuis trop ſenſible à votre propre injure
Pour réſiſter encore à votre ſentiment.
Il fautbien que l'Amour nous traite également ;
Ecoutez-moi , mes foeurs , voici mon aventure.
J'étois aſſiſe an frais dans unboſquetd'ormeaux;
i
1
JUILLET. 1770. II
Non loin de moi couloit une onde fraîche &pure ;
Appelé par ſon doux murmure ,
Le Sommeil ſur mes yeux diſtilla ſes pavors.
Pendant que je dormois , avec des noeuds de rofes
,
Le petit dieu m'enchaîne à l'arbufte voifin ;
Enſuite il s'écria : " Chere ſoeur tu repoſes
Tu dors& lejeune Sylvain...
Je m'éveille à ces mots , incertaine , agirée,
Je veux fuir , je ſuis arrêtée ,
Et l'Amour s'envole ſoudain.
Mais l'aurore s'éveille ,&Vénus inquiéte,
Sans doute nous attend pour faire ſa toilette
Oupour le mettre dans le bain.
THALIE.
Je n'irai pas treſſer ſa blonde chevelure.
EUPHROSINE.
Je n'attacherai plus fon galant brodequin,
AGLAÉ.
Je ne veux point nouer ſa brillante ceinture.
EUPHROSINE .
Aſonchar émaillé qui vole dans les cieux
Jen'attelerai plus ſes colombes fidèles.
AGLAÉ.
Je n'embelliai plus ſabouche , ni ſesyeux
:
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
De mon ſourire gracieux.
Ses amans étonnés aimeront d'autres belles;
Et digne d'être ſon époux ,
Vulcain , le noir Vulcain ne fera plus jaloux.
Quand la main des Graces
Pare la Beauté ,
On voit fur fes traces
LaVolupté:
Sans cette parure ,
L'oeil eft fatisfait
Et le coeur murmures
C'eſt par lesGraces qu'on plaît.
Deux belles rivales,
Junon & Pallas ,
Paroiflent égales
Pour les appas
Paris les admire ;
Mais Vénus paraît,
Il juge& loupire ;
C'eſtparles Graces qu'on plaît.
Une Grace vive
Brille , charme& fuit;
Touchante & naïve ,
Elle féduit :
Avec un fourire
Elle nous foumet
Afon doux empire ;
C'eſt par les Graces qu'on plait
Le rare aflemblage
JUILLET. 1770. 13
De ces dons heureux
Eft votre partage
Fait par les dieux ;
Princefle charmante ,
Dès qu'on vous connaît,
On vous aime , on chante ;
C'eſt par les Graces qu'on plaît.
C'eſt elle , je la vois , cette aimable Princefle ,
Que l'Hymen , en triomphe , amene en ces cli
mats ,
Aumilieu des plaiſirs & des chants d'allégreffe
A la Cour de Louis accompagnons ſes pas.
Al'éclat de la jeune Flore ,
Aux charmes que nous avonsvus ,
En ſecret elle unit encore
Le coeur ſenſible , les vertus
Du brillant époux qui l'adore
Et l'ame dePallas ſous les traits de Vénus.
Nous donnerons fucceſſivement des lettres
de Henri IV, Roi de France , dont
le nom eftfi cher à la nation , avec des
notespourfaireconnoître les perſonnes dont
ily estparlé. Cefont des monumens précieux
pour l'histoire , que l'on nous sçaura
gréde conferverdans notre Journal.
14 MERCURE DE FRANCE.
PREMIERE LETTRE .
A Elifabeth , Reine d'Angleterre.
MADAME ,
Après le retour de mon Cousin M. le
Maréchal de Montmorency s'offrant le
préſent voyage de M.de Champernon ( 1 ) ,
je n'ay voulu faillir vous eſcrire la préſente
pour me ramentevoir en voſtre bonne
grace , & continuantau meſme deſir &
affection que la feu Royne ma mere vous
a tousjours rendu vous ſupplyer trèshumblement
, Madame , me vouloir départir
ceſte amitié & bienveillance que
luy avez tousjours démontrée , & de la .
,
(1 ) Henri , ſeigneur de Champernon en Angleterre
, qui avoit épousé Roberte, fille du trop célèbre
Gabriel de Montgomery , comtede Lorges.
Il avoit amené cent gentilhommes Anglois au ſecoursdes
Proteftans de France , peu-à-près labataille
de Moncontour , en 1569. Il ſervit fur la
flotte angloiſe que ſon beau-pere fit venir au ſecours
des Rochellois en 1573. Voyez les histoires
du 'rd'Aubigné , tom. 1 , pag. 308 , &tom.2,p.
48 ; & l'histoire de M. de Thou , in -4° . Londres ,
1734 , tom. V , liv. XLVI , pag. 641 .
JUILLET. 1770. 15
quelle nous avons congneu les effets en
tant de fortes qu'à jamais m'en ſentiray
redevable , ce que je teſmoigneray en tout
ce qu'il vous plaira me commander pour
vous obeyr & faire ſervice quand j'en auray
le moyen de pareille volonté que je
prie Dieu , après mes très - humbles recommandations
à voſtre bonne grace ,
vous donner ;
د
Madame en fanté très - heureuſe &
très- longue vye . D. De Paris , le xj jour
de Juillet 1572.
- Voſtre très humble & trèsobéiſſant
frere , HENRY.
DEUXIÈME LETTRE.
A M. le Comte de Suffex . ( 1 )
MON COUSIN ,
J'ay attendu quelque temps à vous efcrire
, eſpérant que l'yſſue de la conféren-
(1)Thomas Radelif, Vice-Roi d'Irlande , gouverneur
des provinces du Nord d'Angleterre , &
grandforeftierdecelles d'au- delà du Trent , mort
lans poſtérité le 9 Juin 1583. Vay. Im. Hoff.Ma
greBritan. Famil p. 180.
1
16 MERCURE DE FRANCE.
)
ce que j'ay eue avec mon Coufin Monſieur
de Montmorency me donneroit
argument de me resjouir avec vous
d'un bon eſtabliſſement de paix , comme
je mettay promis que ce ſeroit enfin le
loyer de noſtre ſi longue patience ; mais
il eſt avenu au conttaire que nonobſtant
nos juſtes plaintes & remonſtrances , on
ne nous parle que de rendre les places
qui nous eſtoient baillées pour aſſurances,
fans avoir égard à la condition expreſſement
appofée , pourvû que l'édit de pacification
nous fuſt effectué , qui ne l'eſt
encorny en aucune province , ny preſque
en aucun article. De vous dire les meurtres
, maſſacres , aſfaſſinats , priſes de villes
& attentats ſemblables qui ont été
pratiquez contre nous depuis la paix , il
feroit trop long & je pense que vous en
eſtes ſuffiſamment avertis par-delà ; mais
bien vous dirai-je que depuis deux mois
les Papiſtes font en armes en Languedoc,
&que le marefchal de Biron a failly en
une ſepmaine nous furprendre pluſieurs
places, tellement que ſi nous n'avions une
extreme patience nous ferions desjàbien
avant aux armes . En ces difficultés je m'adreffe
à la Roine ma très-honorée Dame
& feur, & la ſupplie de m'aider de fon
JUILLET. 1770. 17
bon advis ; & à vous , mon Couſin , qui
m'avez obligé par cy - devant en tantde
fortes que je ne puis par quel bout commencer
pour vous remercier , &parce que
jai donné charge au Sr Dupleſſis ( 1) de
vous faire entendre le ſuplement , me recommanderay
ſeulement à vos bonnes
graces , & prierai Dieu , mon Couſin ,
vous donner entſanté heureuſe & longue
vie. DeNerac , ce ij Mars.
Voſtre bien affectionne
Coufin , HENRY.
On lit au dos cette infcription :
A mon Coufin , 2
Monfieur le Comte de Suffex , grand
Chambellan d'Angleterre.
(1 ) On ignore à quelle maiſon apparrenoit ce
Sr du Pleſfis. Il en eſt parlé dans les Mémoires de
M.de Villeroy. Voy. l'édition in- 4°. P. 245 , 2462
247 , 248 , &c.
18 MERCURE DE FRANCE .
EPITHALAME
A M. le Vicomte de Poudeins , officier des
Carabiniers. Un deses ancêtresfut tenu
fur les fonds baptifmaux par Henri IV,
qui lui donna fon nom ; & , depuis ce
temps , ilsse font honneur de porter ce
nom vénérable .
HENRI , cenom ſacréque tout mortel revère ,
CeHenri , des François le vainqueur & le pere ,
Dans l'emploi de ſes jours plus heureux que Titus ,
Elevedu dieu Mars & mignon de Vénus ,
Joignit à ſes lauriers les myrthes de Cythere;
Et quand , avec regret , ce Roi, plein de bonté ,
Avoit verſé le ſang de ſon peuple rebelle ,
Il alloit dans tes bras , touchante Gabrielle ,
Par de plus doux exploits venger l'humanité.
Jeune Poudeins , tes champs le virent naître ;
A tes ayeux qu'il ſçut connaître ,
Cehéros a tranſmis ſon courage& ſon nom ,
Même de fa tendreſſe un petit grain , dit- on .
Je le prédis , de ce triple héritage
Commeeux tu feras bon uſage ,
Etcomme toi tes dignes deſcendans
Seront braves guerriers & ſenſibles amans .
Surton illuſtre ſang , du hautde l'empirée,
Henri veille toujours , & fon ombre facrée
JUILLET. 1770. 19
1.
De l'Hymen & de Mars ſous les heureux drapeaux
,
T'aflure une double victoire.
Tu joindras ſur ton front , pour prix de testra
vaux ,
Les roſes du plaiſir aux rayons de la gloire.
Au templede l'Hymen , vas , guerriergénéreux ,
Jurer d'être conſtant ,&ſois-le ſitu peux.
Sur les rives de la Garonne ,
Les Poudeins , enfans de Bellone ,
Ont tous conſacré , tour-à-tour ,
Leurbras à la patrie & leur coeur à l'amour.
ParM. **** , de Bernay en Normandie.
VERS préſentés à Son A. R. Madame
l'Archiduchesse Antoinette , Dauphine
de France .
VIENS, aimable Antoinette , auguſte ſouve
raine ,
Le deſtin te devoit à la gloire des lys .
L'Europe , de nos jours , apprend qu'une Autrichienne
Al'ame d'un héros ſous les traits de Cypris ,
Et que ce ſexe heureux que ,dans un vain délire ,
Notre orgueil condamnoit à la frivolité ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Soutient également les rênes d'un empire
Et le ſceptre de la beauté.
ParM. d'Hermite Maillanne , à Aix.
VERS à Madame la Baronne de St ***
A
fur fes dix fept ans.
ux beaux jours de votre printems ,
Vous touchez , belle St ***.
Ah ! prenez garde que ce tems
Ne vous échape comme un rêve.
Les graces ne ſont que des fleurs;
La beauté, qu'un bien peu durable ;
L'eſprit , qu'une ſourced'erreurs ;
1
Le plaifir qu'un ſonge agréable.
Amours &jeux , chez les mortels ,
Sont nés de ce rare afſemblage.
Nos coeurs vous doivent lear hommage,
Nous vous dreſſerons des autels.
Mais , avec le tems qui s'envole,
S'enfuiront ces vains attributs ,
St ***
, par vos vertus ,
Fixez notre culte frivole ,
Et qu'on reſpecte encor l'idole
Quand on ne l'encenſera plus.
:
Parle méme.
JUILLE Τ. 1778. 21
EPITRE à Magdelon , jolie femme de
chambre d'une très -jolie Dame.
1
QuUeE je ttee trouve intéreſſante!
Que ton air naïf eſt charmant !
Je t'aimerois éperdument ;
Car enfin , chez toi , tout m'enchante.
Mais ne vas pas t'en offenſer ,
Ta maîtreſſe eſt ſi ſéduisante
Qu'on n'a pas le tems de penſer
Unſeulmoment à la ſuivante.
Qu'il eſt de Beautés en ce tems
Aqui tu rendrois bien ſervice !
N'euſle- tu même d'autre office
Qued'accepter les complimens
Que leurs fots& fades amans
Leur font avec tantd'injustice.
Hélas ! du moins, lorſque l'ennui
Nous auroit chaſſés de la chambre ,
Le plaiſir viendroit après lui
Nous recevoir dans l'antichambre ;
Mais au contraire dans ces lieux ,
Tour occupé de la maîtrefle ,
Lorſqu'on ſedérobe à ſes yeux ,
C'eſt pour s'en occuper ſans ceſle.
Magdelon , amon coeur diſtrait
22 MERCURE DE FRANCE.
Quelquefois te trouve jolie ,
J'ai ſoudain le plaiſir ſecret
D'y voir triompher Emilie. *
Mais tu ne dois pas , ſelon moi ,
D'orgueil être moins enivrée ,
Les Graces étoient , comme toi ,
Les ſuivantes de Cytherée.
Si le deſtin plus généreux ,
Chere Magdelon , t'eût fait naître,
GrandeDame ! .. Ah! point de ces voeux,
C'eût été ton malheur peut- être.
Tes traits feroient moins ſéduiſans ,
Tu n'euſſes été ſi jolie ;
Car , voit- on les dieux complaiſans
Se plaire à combler de préfens
Tous les mortels comme Emilie ?
Mais , enfin , que t'ont-ils ôté ?
Que le plus frivole avantage.
Ah ! ſans doute qu'à la beauté
Nous devons le premier hommage ,
Puiſqu'on emprunte ſon image
Pour peindre la divinité.
*Nom de la maîtreſſe.
Par le même.
JUILLET. 1770. 23
Le Comte de Putbus , grand Chambellan
de Son Alteſſe Sénèriſſime Mgr le
Duc de Wirtemberg , envoyé pour complimenter
& accompagner Madame la
Dauphine à son paſſage par le cercle de
Suabe ,fit les Stances fuivantes pendant
lespectacle donné pour cette Princeffe ,
à Günsbourg .
ANTOINETTE paroît. Un peintre téméraire
Veut peindrede Vénus les charmes immortels ,
Etles tendres amours reconnoiſſant leur mere
Grouppés aux pieds de ſes autels.
Foible image , lui dit la foible Germanie ,
Des poëtiques dieux le temple eſt abattu :
Vénus ne fut jamais ni la ſoeur du Génie ,
Ni la fille de la Vertų .
Conſacretonpinceau ſur lesbords de la Seine
Apeindre d'Antoinette & l'ame & les appas :
On connoîtra le ſang d'Hapsbourg & de Lorraine
Au bonheur qui naît ſous les pas.
24 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. de Voltaire à M. Uriot,
bibliothécaire & lecteur de S. A. S. Mgr
le Duc de Wirtemberg , auteur d'un difcoursfur
la richeſſe & les avantages du
duché de Wirtemberg , impriméà Stouckard
en Février 1770 .
Au Château de Ferney , 7 Mai 1770:
Il y a deux ans , Monfieur , que je paſſe
mavie dans mon lit. Si ma vieilleſſe &
mes maladies ne me retenoient pas dans
cette triſte ſituation , je viendrois remercier
Mgr le Duc de Wirtemberg de tout
lebien qu'il fait à ſes ſujets. Vous en avez
rendu un compte fi vrai & fi touchant
que le voyage ſeroit auſſi pour vous .
Je ne puis vous dire à quel point je
vous fuis obligé de m'avoir gratifié d'un
ouvrage ſi intéreſſant. Puiſque c'eſt la vérité
qui l'a dicté , il fait autant d'honneur
au Panégiriſte qu'au Prince.
Je vous prie de me mettre aux pieds de
Son Alteſſe Séréniſſime.
J'ai l'honneur d'être , avec tous les ſentimensque
vous méritez , &c.
VOLTAIRE .
JUILLET. 1770. 25
BOUQUET préſenté à Madame la Dauphine
, par Adelaide Mignan , âgée de
onze ans , &fille de l'inspecteur des pépinieres
royales de la généralité de Soif
fons ; le 13 Mai.
Si mon bouquet ſimple & fans art
Peut , de notre auguſte Princeſſe ,
Fixer & flatter le regard ;
Chaque François , en ce jour d'alegreſſe
Jaloux de ſon ſuccès vainqueur ,
Voudroit avoir afſez d'adreſſe
Pour pouvoir ſe changer en fleur.
Adieu.
De nos zélés Français tout conſpire au bonheur!
Des graces vous êtes la reine :
Les vertus vous nomment leur foeur ,
Et tous les coeurs leur ſouveraine.
Par M. L. F. leBreta
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
LA VERTU malheureuſe eſt tôt ou tard
récompensée. Conte moral.
ADELAIDE étoit née de parens diſtingués:
ils n'avoient rien négligé pour feconder
ſes heureuſes diſpoſitions , & pour lui
donner une éducation convenable. A pei .
ne touchoit - elle à ſa quinziéme année
que ſa beauté attira ſur ſes pas une foule
d'adorateurs. Une taille fine & déliée, un
port majestueux , un viſage où brilloient
mille agrémens , une converſation vive
&enjouée , des graces ingenues , une modeſtie
charmante lui gagnoient tous les
coeurs. Les petits maîtres afpiroient tous
à l'honneur de faire ſa conquête. L'un ,
comptant ſur les avantages de fa figure ,
mettoit en uſage les pièges dont nos aimables
corrupteurs ont coutume de ſe
ſervir pour ſéduire la timide innocence ;
l'autre , connoiffant mieux l'honnêteté
d'ame d'Adelaïde, ſe préſenroit à elle ſous
des dehors vertueux. (Mais , quelques
efforts que l'on faſſe , le mauvais naturel
ſe montre toujours.) Aufſi , Adelaïde
qui avoit des yeux clairvoyans , ne ſe
,
JUILLET. 1770. 27
laiſſoit jamais ſurprendre par ces apparences
trompeuſes. Bientôt elle faifoit
tomber le maſque & le Protée diſparoifſoit.
Elle s'amuſoit de l'extravagance de
ſes amans ; les différens rôles qu'elle leur
voyoit jouer occaſionnoient en elle mille
réflexions ſur la perverſité du ſiécle. Une
mere tendre & ſage avoit le ſoin d'éclairer
ſes idées& de fortifier ſon goût pour
lavertu.
Adelaïde ſe déroboit tous les jours au
cercle brillant qui l'environnoit , pour
s'enfoncer dans la folitude , y réfléchir à
ſon aiſe & cultiver ſon eſprit par de bonnes
lectures. Hélas ! ſe diſoit - elle , ne
>> verrai - je jamais que des ſpectres de
>> vertu ? Quelle contradiction dans les
choſes de ce monde ! Que de vanité !
>>Que de politique ! Que de fauſſes ami-
>> tiés ! La bonne foi n'eſt plus regardée
» que comme un jeu. On convient , en
>> quelque forte , de ſe tromper mutuelle-
» ment. Quelle indignité de voir ces
» hommes perfides jurer , aux pieds de
» leurs maîtreffes , une fidélité qu'en ſe-
>> cret leur coeur déſavoue. Quelle hor-
» reur&quel mépris ne doivent pas ex-
>> citer ces femmes galantes par leurs pré-
> venances & leurs agaceries ! Gardons
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
>> nous , ajoutoit - elle en ſoupirant , de
>> nous laiſſer gagner par le poiſon de l'a-
>> mour. On me dit que je ſuis belle; les
>> jeunes gens font des folies pour moi ,
>> que leur ardeur eſt inſenſée ! leurs feux
>> ne ſont pas plus durables que ces mé-
>> téores que l'on voit ſouvent paroître
>> dans le ciel & ſe diſſiper preſque dans
» le même moment. Je ſens bien qu'un
>>jour je dois aimer : mais où eſt le ſage
» mortel qui fixera mon coeur ? Ah ! je
>>crains que ce que je deſire ne ſoit une
» belle chimere. »
Telles étoient les réflexions que faiſoit
l'aimable Adelaïde : elle paſſoit des
jours tranquilles & heureux : fon coeur
n'avoit point encore éprouvé le tumulte
des paffions : elle goûtoit les charmes
d'une paiſible innocence : tendrement aimée
de ſes parens , adorée de tous ceux
qui la connoiffoient , favoriſée de la fortune
, il ne lui manquoit qu'un meilleur
pere. Ce pere étoit plongé dans la crapule
& conſommoit avec des femmes
proſtituées le riche patrimoine que lui
avoient laiſſe ſes ancêtres. Souvent les
ſages repréſentations de ſa femme , les
pleurs d'Adelaïde le ramenoient pour un
moment de ſes égaremens ; mais l'habi
JUILLET. 1770. 29
tude du vice reprenoit preſque auſſi-tôt fon
empire fur lui , & il ſe jettoit de nouveau
dans le précipice qu'il avoit creuſé
ſous ſes pas. Son tempérament ne put pas
réſiſter long- tems à de pareils excès. Une
fièvre maligne , accompagnée d'une autre
maladie honteuſe , fruitde la débauche ,
l'emporta en peu de jours .
Quelle plume affez éloquente pourroit
peindre la douleur & l'affliction d'Adelaïde
à la mort de ſon pere ! Quel torrent
de larmes ne verſa - t-elle pas ! Quels regrets
touchans ne fit - elle pas paroître !
Tantôt elle arrachoit ſes blonds cheveux;
tantôt elle meurtriſſoit ſon ſein d'albatre
; une autre fois elle ſe précipitoit fur
le cadavre de ſon malheureux pere , elle
ferroit ce corps inanimé entre ſes bras ;
elle lui adreſſoit la parole comme s'il eût
encore été vivant; à peine pouvoit-elle ſe
perfuader qu'il fut mort: mais,lorſqu'elle
reconnutque ſonmalheurétoit certain ,une
pâleur livide couvrit ſes joues ; elle tomba
en défaillance; ſon ame paroiffoit errer
ſur ſes lévres & prête à s'échaper : on
arracha Adelaïde , preſque mourante , de
l'objet qui la remuoit ſi puiſſamment. O
image de la vraie piété filiale , vous êtes
d'autant plus admirable que vous êtes plus
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
rare ! Adelaïde eſt inconfolable de la perte
d'un pere que ſa mauvaiſe conduite rendoit
ſi peu digne de regrets , & combien
d'enfans pouffent, à peine , quelques ſoupirs
quand ils perdent de meilleurs parens.
Voilàla premiere époque des malheurs
de l'infortunée Adelaïde : dès qu'elle eut
rendu les derniers devoirs à fon pere , une
foule de créanciers fit des pourſuites : les
meubles , les équipages , les biens fonds ,
tout fut faiſi , & bientôt Adelaïde avec ſa
mere furent réduites à la mendicité , obligées
de quitter la ſuperbe maiſon qu'elles
occupoient & d'habiter un appartement
conforme à la ſituation de leurs affaires ..
Parens & amis qui , dans le tems de la
proſpérité, s'étoient montrés fi zélés , leur
tournerent ledos , comme c'eſt l'ordinaire
; ceux mêmes qu'elles avoient comblés
de bienfaits éviterent leur préſence .
Adelaïde , qui , du faîte des honneurs
&du fein de l'opulence , tomboit rapidement
dans une affreuſe misère , étoit inconfolable.
( Eh ! quelle grandeur d'ame
ne faut- il pas auffi pour lutter contre l'adverſité
! ) Mille fois elle fut tentée de ter.
miner ſa vie par le poiſon ; mais fa religion
& la vue d'une mere éplorée , accaJUILLET.
1770. 31
blée d'infirmités , & à la ſubſiſtance de
laquelle il falloit fonger , arrêtoient le
progrès de fon déſeſpoir : elle embraſſoit
cette mere infortunée; elle l'arroſoit de
ſes larmes ; l'une & l'autre faisoient les
plus douloureuſes réflexions. « Mache-
>> re fille , diſoit la mere , ceſſez de
>> vous attendrir ſi vivement fur mon fort:
>>vos pleurs me déchirent l'ame; la mort,
>> hélas ! va bientôt me délivrer de mes
>>maux ; fongez à vous ; vous êtes jeune;
>> travaillez , & fur- tout conſervez votre
>> vertu : peut- être un jour le Ciel , touché
>> de vos peines , vous rendra- t- il les biens
>> que la fortune cruelle vient de vous ra-
» vir. » A ces mots , les ſanglots d'Adedelaïde
recommençoient.
Ces ſcènes attendriſſantes durerent pluſieurs
jours. Le directeur de ces Dames ,
homme reſpectable par ſon grand âge & par
la pureté de ſes moeurs , inſtruit de la ſituation
fâcheuſe dans laquelle elles étoient ,
alla les trouver ſa vue ſuſpendit leur
douleur : il les confola par les exhortations
les plus pathétiques , & il leur promitde
parler à Mde la Marquiſe deP***,
qui , tous les ans , remettoit entre ſes
mains une ſomme conſidérable pour diftribuer
aux pauvres honteux. Ses follici-
:
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
tations eurent l'effet qu'il en attendoit. II
obtint fix cents livres de penſion , & far
auffi- tôt en porter l'heureuſe nouvelle à
Adelaïde . Cette charité humiliante lui
arracha des larmes de déſeſpoir : cependant
il falloit prendre fon parti & fe réfoudre
à travailler : les 600 liv. de penſion
n'étoient pas ſuffiſans pour vivre. Adelaïde
avoit appris à deſfiner & à peindre
en miniature ; elle poffédoit ces talens
avec ſupériorité : elle en faiſoit ſon amuſementdans
ſes jours de gloire & de profpérité
, & ils lui furent d'une grande refſource
dans ſon infortune. Elle manioit
le pinceau avec tant de graces& de délicateſſe
, ſa beauté étoit ſi touchante que
quelques jeunes ſeigneurs en furent
éblouis ; ils s'imaginoient faire ailément
cette conquête , & pour applanir toutes
les difficultés , ils briguoient l'avantage de
ſe ruiner. ( Mais que peut ſur un coeur
vertueux l'éclat des richeſſes , quand il
s'agit de les gagner aux dépens de l'honneur
! ) Adelaïde qui , quoique dans l'adverſité
, conſervoit toujours une noble
fierté , étoit indignée des propoſitions
honteuſes qu'on lui faiſoit. Elle les rejettoit
avec hauteur. « Il faut que les hom-
>> mes foient bien méchans & bien corJUILLET.
1770. 35
>> rompus , s'écrivit - elle en gémiſſant !
>> Lorſque j'étois riche , on me reſpectoit;
>> maintenant que je ſuis pauvre , on me
>> mépriſe ; on voudroit me deshonorer .
» Ah ! continuoit - elle , mourons plutôt
>> que de renoncer à la vertu. »
Pendant que ces réflexions occupoient
Adelaïde , le haſard conduiſit chez elle
un jeune homme qui étoit venu à Paris
faire ſes exercices & prendre le goût & le
ton du grand monde : il pria d'excuſer ſa
mépriſe : il ſe félicitacependant de ce que
la fortune l'avoit amené dans un endroit
auffi charmant. Il dit mille choſes honnêtes
avec beaucoup d'eſprit &de graces:
Vermeuil étoit d'une grande maiſon,fils
unique & héritier d'une ſucceſſion immenſe.
Il avoit une figure très - agréable
&une taille élégante ; la bonté de fon
coeur répondoit à ſes charmes extérieurs :
entraîné dans le tourbillon d'un mende
frivole, les plaiſirs qu'ily avoit goûtés lui
avoient paru infipides ; la facilité d'en
jouir le rebutoit : il vivoit dans une parfaite
ſécurité & conſervoit fa liberté: auffi
indifférent que le fier Hyppolite , il trouva
,dans la perſonne d'Adelaïde , une ſeconde
Aricie qui triompha de ſa réſiſtance.
Vermeuil , enchanté de ſa beauté ,
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
qu'une parure ſimple & modeſte relevoir, -
&encore plus charmé des agrémens de
ſa converſation & de la décence de fon
maintien , demandoit la permiſſion de
revenir : on héſitoit de la lui accorder ; on
craignoit , diſoit on , les interprétations
malignes : Vermeuil infiſtoit ; il proteftoit
que ſes defleins étoient honnêtes :
enfin on ſouſcrivit à ſa demande avec un
embarras qui annonçoit l'inquiétude & la
pudeur. Vermeuil fortit & retourna chez
lui , ayantl'eſprit & le coeur préoccupé de
fon amour.
Qui pourroit décrire les tendres agitations
dans leſquelles il paſſa la nuit ? Qui
pourroit définir la ſympathie qui , en un
moment , agit fi puiſſamment ſur ces deux
jeunes coeurs ? Adelaïde de ſon côté n'étoit
guère plus tranquille : elle croyoit
avoir trouvé le mortel aimable qu'elle
cherchoit depuis ſi long tems ; mais le
changement de ſa fortune&fon état préfent
l'alarmoient fur les ſuitesd'un amour
naiſſant qui pouvoit lui devenir funeſte ;
d'ailleurs ce Vermeuil , qui lui paroiſſoit
fi digne d'être aimé , étoit peut - être un
perfidé , un inconſtant , & avoit peutêtre
auſſi tous les autres défauts de ſes
ſemblables , que le vernis de l'éducation
pouvoit cacher.
JUILLET. 1770. 35
1
Apeine le ſoleil commençoit - il fa
brillante carriere,que Vermeuil vola avec
empreſſement chez Adelaïde : il la trouva
plus pâle que le jour précédent; il s'informa
avec vivacité de ſa ſanté ; il n'oſoit
lui ouvrir ſon coeur ; mais les yeux,qu'il
fixoittendrement ſur elle, déceloient affez
combien elle étoit aimée. Cependant ,
après pluſieurs viſites , Vermeuil ſe jeta.
un jour à ſes pieds , & lui peignit , avec
les expreſſions les plus tendres , l'amour
qu'elle lui avoit inſpiré. Il montra tant
d'honnêteté dans ſes diſcours , qu'elle ne
put,s'empêcher de l'écouter avec intérêt &
d'être émue. « Vermeuil , lui dit-elle en
>> pouffant un foupir , que faites - vous ?
>> Vous n'êtes pas ſage. Quand je vous au-
>> rai inſtruit de ma ſituation , votre amour
>>diſparoîtra : j'ai été riche autrefois ;
>>j'avois un nombreux cortége d'amans
>> qui , tous , aſpiroient au bonheur de me
>> plaire : aucun d'eux ne m'a paru digne
>> de mon attention; maintenant je ſuis
>> pauvre , & je peux défier la fortune en-
>> nemie. Une fatale beauté attire encore
>> fur mes pas une foule d'adorateurs ; je
>>leur dis , ainſi que je vais vous le dire :
>> Vous m'aimez ; vous voulez unir votre
>>deſtinée à la mienne; mais fongez que
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
>>je ne poſſéde au monde qu'un coeur hond
>>nête. Aufſi - tôt le preſtige de l'illuſion
> ceffe & l'amour s'évanoüit. Je vois tout
» cela avec des yeux philofophiques ; je
>> reconnois que l'intérêt eſt la meſure des
> actions des hommes , & qu'on préfére
>> l'éclat des richeſſes à la paix du coeur. »
Vermeuil écoutoit ce diſcours avec une
admiration mêlée de crainte & de trouble;
il s'attendriſſoit ſur les grands fentimens
qu'Adelaïde lui oppoſoit ; mais fon
coeur en murmuroit : cependant il lui dit
de choſes ſi touchantes qu'il vint à bout
de la perfuader.
Rien ne troubloit le bonheur de nos
deux amans : chaque jour ils ſe voyoient
affiduement, & chaque jour ils s'aimoient
davantage : à de doux concerts fuccédoient
des collations frugales; on philoſophoit
enfuite. Vermeuil vouloit- il feulement
baifer la main d'Adelaïde , d'un
ſeul regard où brilloient la décence & la
vertu , elle le faiſoit rentrer dans les bornes
du devoir . Une année s'écoula ainfi ;
mais la fortune , jalouſe de leur bonheur,
recommença à perfécuter Adelaïde. Sa
bienfaitrice mourut , & les fix cents livres
de penſion s'éteignirent avec elle. Cette
infortune refferra encore les liens de VerJUILLET.
1770. 37
i
!
-
meuil ; il donna à ſon amante tout fon
argent , & prit ſur le nomde ſon pere des
ſommes conſidérables chezun banquier.
Le pere de Vermeuil, inſtruit de l'inclination
de fon fils& effrayé des conféquencesqu'ellepouvoit
avoir,lui écrivitunelettre
terrible. Ni les reproches aigres , ni
les menacesde l'exhérédation ne furentpas
capables de ralentir l'amour de Vermeuil;
toujours auffi conſtant, il continuoit de
voir fon Adelaïde , la conſoloit dans ſes
peines, en dévorant les fiennes,& la foulageoit
dans ſes beſoins.
Cependant fon pere ne ceſſoit de lui
écrire avec dureté : un chagrin fecret le
confumoit ; fon viſage , où brilloit autrefois
le tendre éclat de la roſe , étoit flétri
.Adelaïde qui s'appercevoitde ce changement
, lui en témoigna ſa ſurpriſe; elle
voulut abſolument en ſavoir la raiſon ,
Vermeuil refuſa conſtamment : Adelaïde
étoit déſeſpérée d'un pareil filence ; enfin ,
oppreffée par ſa douleur , ſes beaux yeux
ſe couvrirent de nuages & ſembloient
vouloir ſe dérober à la lumiere : ſes genoux
fléchirent ſous elle ; Vermeuil la re
tint entre ſes bras & la rappela à la vie.
Dès qu'Adelaïde eut repris ſes ſens ,Vermenil
tira de ſa poche les lettres fatales
38 MERCURE DE FRANCE .
qu'il avoit reçues de fon pere : « Tenez ,
>> cruelle , lui dit- il , lifez & connoiflez
>>juſqu'où vont vos malheurs & les
>> miens. » Adelaïde les parcourut avec
un oeil ſec & un fang froid qui défoloit
Vermeuil , & après un moment de réflexion
, elle prononça ces triſtes paroles .
« Renoncez à moi , cher & trop aimable
>> Vermeuil , étouffons un amour mal-
>>>heureux : reſpectez les volontés d'un
>> pere ; les droits de la nature font des
>> droits facrés. -Je n'en connois pas de .
>>plus facrés que ceux de mon amour , je
>> veux vivre & mourir pour vous.-Tel
>> eſt l'aveuglement dont nous frappent
>> les paſſions , elles nous font oublier nos
>>devoirs : féparons nous , cher amant ,
>> & de quel droit irois-je porter le trou-
» ble & la déſolation dans votre famille?
>> Malheureuſe que je fuis , pourquoi ai-
>> je écouté un tendre penchant ! N'étoit-
>> ce pas affez des peines que je reſſens ,
>> ſans y ajouter le tourment de l'amour ?
>> Fuyez moi , je vous l'ordonne . -Ah !
>> plutôt fuyons enſemble , mon Adelaï-
>> de ; allons nous enſevelir dans une ſo-
>> litude profonde ; là je cultiverai la terre
>> de mes mains ; je forcerai la nature à
>m'ouvrir ſon ſein & à ſe parer de fruits;
JUILLET. 1770 . 39
>> mesouvrages me paroîtront moins durs,
>>dès que je ſongerai que c'eſt pour inon
>>Adelaïde que je travaille.-Belle chi-
>> mère , illuſion de l'eſprit qu'un pareil
>> diſcours ! Et quand ce projet feroitauffi
>> facile à exécuter que vous vous l'ima-
>> ginez , me croyez vous aſſez lâche pour
> abandonner ma mere & renoncer à la
>> vertu ? C'eſt elle , Vermeuil , qui adou-
>> cit mes peines&qui me foutient dans
>> l'adverſité : encore une fois , renoncez
>>>à moi ... Je vous dis un éternel adieu...
>>>Croyez qu'il en coûte à mon tendre
>> coeur pour faire un tel facrifice ; mais
>> votre intérêt l'exige , mon devoir le de-
>> mande... Adieu mes uniques amours. »
Adelaïde ſe retira dans le même moment.
Vermeuil étoit dans un ſi grand abattement
, qu'il n'eut pas la préſence d'eſprit
de l'arrêter : déſeſpéré , il fortit & retourna
à fon hôtel .
M. Vermeuil , inquiet de la conduire
de fon fils , ſe rendit en poſte à Paris : il
ne perdit pas de tems ; il alla trouver auffi.
têt Vermeuil. Il n'eſt pas poſſible de pein.
dre la ſurpriſe que lui caufa la préſence
de fon pere; il en fut frappé comme d'un
coup de foudre ; il reſta immobile , n'ofant
ni lever les yeux , ni avancer , ni re
40 MERCURE DE FRANCE.
culer. M. Vermeuil ſembloit jouir avec
plaifir de ſon embarras ; il en auguroir
bien; il le prenoit pour un ſigne de repentir
; mais quel fut ſon étonnement ,
lorſqu'après l'avoir accablé de reproches ,
il le vit tomber à ſes genoux , le prier de
le laiſſer à Paris; lui dire qu'il aimeroit
Adelaïde toute ſa vie , & que rien n'étoit
capable de brifer des liens ſi chers à fon
coeur. « Renoncez , lui répondit M. Ver-
> meuil , à vos folles amours ; reſpectez
>>les volontés d'un pere , ou craignez les
>> effets de ma colere .-Moi , je quitte-
>> rois mon Adelaïde ... Je ſerois affez
>> perfide pour tenoncer à mon amour...
>> Faites de moi ce qu'il vous plaira ; mais
>> vous m'oterez plutôt la vie que de m'o-
» bliger à commettre uneſi noire infidélité.
> -Malheureux,tu perds le reſpect que tu
medois ... Je vais te faire connoître l'é-
>> tendue du pouvoir paternel, que tu ofes
» braver... Je vais te deshériter... Va ,
" lâche , loin de moi , traîner une vie
>> malheureuſe... Livre toi à ton ardeur
inſenſée ... Je t'abandonne à ton mau-
> vais fort . -Ah ! mon pere , excufez le
>> défeſpoir affreux dans lequel je ſuis ;
> mais pourquoi me ſéparerde mon Ade.
laïde ? Songez qu'elle eſt d'une naiſſan;
JUILLET.
1770. 41
>> ce auſſi illuftre que la mienne ; il eſt
>> vrai qu'elle eſt pauvre , mais elle eſt
>>> vertueuſe ſi vous la connoiffiez ... Si
» vous ſaviez combien elle eſt douce ...
» Combien elle eſt aimable ... Combien
> elle a de charmes ... Vous n'hésiteriez
>> pas un ſeul moment de faire mon bon-
>> heur. Je vous en conjure... ayez pitié
>> de moi. » M. de Vermeuil ſentit qu'il
falloit bruſquer les choſes : il envoya
chercher un exempt de police , & il fit
conduire ſon fils hors de Paris , juſqu'à
une chaiſe de poſte, qui , au premier ſignal
qu'il donna , partit avec rapidité .
Quelle fur la déſolation de l'infortuné
Vermeuil , lorſqu'il vit qu'on l'arrachoit
de l'objet de ſes amours ! Ses regrets
étoient fi vifs , ſes plaintes ſi touchantes ,
que les coeurs les plus durs en auroient été
attendris. Il ne voulut prerre aucune
nourriture pendant la route : il étoit pâle
&défait >fon pere qui projetoit un érabliſſement
avantageux pour lui , n'en paroiſſoit
pas plus ému ; l'intérêt avoit fermé
ſon coeur à toute pitié.
Apeine Vermeuil fut-il rendu dans le
ſein de ſa famille , que les fatigues du
voyage , les agitations de ſon eſprit lui
occaſionnerent une fièvre continue qui
42 MERCURE DE FRANCE.
bientôt fit déſeſpérer de ſa vie. Il étoit
dans un délire affreux ; il prononçoit à
chaque moment le nom d'Adelaïde , & à
ce doux nom il ſe trouvoit mal & étoit
prêt à rendre l'ame. Les médecins ne favoient
plus quels remèdes ordonner, lorfqu'un
d'entr'eux imagina que la préſence
d'Adelaïde pourroit opérer la guérifon du
malade. La famille de Vermeuil étoit
conſternée : le pere, ſur tout , ſe reprochoit
ſon inflexible dureté & d'avoir gêné
l'inclination de ſon fils. « C'eſt donc moi,
» mon cher fils , s'écrioit- il douloureuſe-
> ment , qui deviens ton bourreau : mal-
>> heureux que je ſuis , je ne t'ai donc don-
> né la vie que pour te l'ôter impitoya-
>> blement. Hélas ! pourquoi ai je voulu
>> rompre des noeuds que la vertu avoit
>> formés ? Pourquoi ai je trop écouté un
>> vil intérêt? Ah; mon fils ... Mon cher
fils ... Je ne ſurvivrai pas long tems à
>> ta perte : je ſaurai biên me délivrer
>>d'une vie qui , fans toi , me deviendroit
>> importune ; fi ma main me refuſe ce
> triſte office , le chagrin dévorant m'ou .
» vrira , avant qu'il foit peu, les portes
>> du tombeau. >> En diſant cela , ce pau .
vre pere couroit çì& là comme un infenſé
: tantôt il levoit les yeux au ciel , tan-
ود
JUILLET.
1770. 43
tôt il s'approchoit du lit de fon fils , prenoit
ſes mains , les baifoit & les inondoit
de ſes pleurs : ces tendres extravagances
faifoient fondre en larmes tous les
aſſiſtans ; mais il ne s'agiſſoit pas de ſe
livrer au déſeſpoir , il falloit tenter le
dernier moyen qu'on venoit d'indiquer
pour ſauver Vermeuil. On fit entendre
raiſon au pere , qui partit en pofte pour
Paris . Il alla chez Adelaïde : il lui expoſa
le triſte état de fon fils & la conjura par
tout l'amour qu'elle avoit pour lui , de le
fuivre.
Adelaïde , à cette fatale nouvelle , s'évanoüit;
on eut bien de la peine à la rappeler
à la vie , & elle ne r'ouvrit ſes beaux
yeux que pour conſidérer avec effroi les
difficultés qu'il y avoit dans l'exécution
du voyage qu'on lui propoſoit. D'un côté
fon amour l'engageoit à voler au ſecours
de ſon amant , &de l'autre ſa vertu s'oppoſoit
à une pareille démarche. « Trou-
» vez le moyen , diſoit elle au pere de
>> Vermeuil, dans la circonſtance fâcheuſe
>> où nous ſommes de faire taire mon de-
» voir , & je ſuis prête à faire ce que vous
>> exigez de moi. Si notre ſexe doit être
>>continuellement en garde ſur ſes ac-
» tions ; ſi notre mérite dépend du ſoin
44 MERCURE DE FRANCE.
>> plus ou moins grand que nous appor-
>> tons à conferver notre honneur ; fi dans
>> le monde on ſaiſit avec empreſſement
>> tout ce qui peut avoir quelque vraiſem-
>> blance avec le mal pour nous perdre de
>> réputation ; quelle opinion auroit - on
>> de moi ſi j'avois la foibleſſe de ſouſcrire
» à votre demande ? Plaignez mon tendre
>> coeur : la mort de mon amant caufera
>> la mienne , n'en doutez pas ; mais du
>> moins je mourrai digne de lui & ma
>> vertu ſera ſans tache. >>
M. Vermeuil eut beau combattre ſes
raiſonnemens , la ſupplier, ſe mettre à ſes
pieds , l'appeler du doux nom de fille , il
la trouva inflexible. Enfin déſeſpéré , il
ſe jeta aux genoux de la mere d'Adelaïde
, il les arroſa de ſes larmes,il ne voulut
pas les quitter qu'il n'eût obtenu la
grâce qu'il demandoit. Attendrie & vaincue
, elle le releva en l'embraſſant . « Al-
» lons , lui dit- elle , volons au ſecours de
votre malheureux fils ; & vous , ma fille,
>> n'oppoſez plus de réſiſtance; je vous
>>fuivrai; je fermerai la bouche à la mé-
>>diſance , puiffe le Ciel bénir la pureté
>> de nos intentions , & rendre la ſanté à
>> celui qui doit faire le bonheur de vos
>> jours & des miens. » Adelaide , après
JUILLET. 1770. 45
de nouvelles inſtances , ſe rendit enfin aux
raiſons de ſa mere. Elles partirent , & en
peu de jours elles arriverent chez M. Vermeuil.
Il étoit tems ; car Vermeuil étoit
à toute extrêmité. On mit en uſage tous
les moyens poffibles pour prévenir la révolution
que pourroit cauſer ſur lui l'afpect
imprévu de ſa chere Adelaïde. On
le flattoit ſouvent du plaifir qu'il auroit
de revoir bientôt ſa maîtreſſe , & on le
diſpoſoit inſenſiblement à cette entrevue.
Dès qu'on eut pris toutes ces précautious,
on engagea Adelaide à aller dans la chambre
du malade. Elle entra en tremblant...
Son pauvre coeur palpitoit... Ses genoux
léchiffoient ſous elle , &elle fut obligée
de s'aſſeoir pluſieurs fois ; mais quelle fut
ſa vive émotion ,lorſqu'en entr'ouvrant les
rideaux du lit de ſon amant , elle vit les
ombres de la mort répandues ſur ſon viſage...
Elle ne put s'empêcherde pouffer
un cri de douleur qui arrêta l'attentionde
Vermeuil ; quoiqu'il fût dans le délire ,
il la reconnut auſſi tôt. Il manqua expirer
de joie. " O mon Adelaide ! ... O mon
> incomparable maîtreſſe , s'écria - t'il ,
> eſt- ce vous que je vois ! .. N'est- ce pas
>> une illuſion. » En diſant ces mots , il
s'efforçadeſe lever pour ſe jeter à ſon col,
46 MERCURE DE FRANCE.
&dans le même moment il ſe trouva
mal. On fit fortir Adelaïde , & peu à peu
il reprit ſes ſens. Adelaïde ne vouloit pas
fouffrir que perſonne autre qu'elle le foignât.
Vermenil étoit enchanté. Toustesremèdes
préſentés parla main charmantede fa
maîtreſſe , ſur- tout fa préſence &ſes tendres
ſoins le rétablirent bientôt. Dès qu'il
fut parfaitement guéri , il preſſa la concluſion
de fon mariage , & on le célébra
avec grande cérémonie. Ces deux époux
vivent encore . Ils demeurent dans une
très-belle terre , ſituée aux environs de
Paris . L'amour , qui s'éteint par la jouifſance
, femble acquérir avec eux de nouvelles
forces : ils font les délices de tous
ceux qui les connoiffent , & font chéris&
reſpectés de leurs vaſſaux , à cauſe de leur
bienfaiſance & de leur humanité. Convenons
donc que , tôr ou tard , la vertu malheureuſe
eſt récompenfée.
ParM. Jaymebon , fils , fecrét. perpétuelde
laſociété littér. d'Argenton en Berry.
JUILLET. 1770. 47
:
ODE , tirée du Pleaume XXVIII.
AfferteDomino filii Dei , afferte filios
arietum , & c .
La gloire du Seigneur repoſe
Sur la montagne de Sion :
Peuple chéri , chantez des hymnes en fon nom ,
Célébrez les faveurs dont ſa bonté diſpoſe ;
Que l'air émù ſoudain au ſon de votre voix
Porte , aux échos voiſins des climats infidèles ,
De lon regne heureux les nouvelles
Et la juſticede ſes loix.
Que l'encens de vos ſacrifices
Signale ſes ſolemnités ;
1
Frapez ſur ſon autel les taureaux indomptés ;
Faites couler le ſang des tremblantes génifles;
Sonnez de la trompette , aſlemblez l'univers ,
LeDieu Saint va paroître ; il deſcend , il s'avance ;
Le miniſtre de la puiflance
Guide ſa route dans les airs .
Proſternés dans le fanctuaire ,
Adorez l'Auteur de vos jours :
48 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt lui , Jerufalem , qui veille à ton ſecours ,
Qui dépoſe en tes mains le fer de ſa colere ,
C'eſt ce Dieu , dont lebras ſecondant tes progrès ,
Après avoir rendu la terre ta captive ,
A fixé la paix fugitive
Dans tes remparts mal aſſurés.
Du haut du thrône de ſa gloire ,
L'Eternel a jeté les yeux :
Les hommes , a- t -il dit , de mes bienfaits pour eux,
De leurs coeurs endurcis ont banni la mémoire ?
Mes temples ſont déſerts , &ces lieux où mon
nom
Garantiſſoit la foi de mes divins oracles ;
Sont devenus les tabernacles
Du vil Baal & de Dagon.
Diſſipons l'erreur qui les flatte ;
Renverſons ces marbres impurs ;
Qu'au ſeul bruit de monnom , ils tremblentdans
leurs murs ;
Que ma voix , dans les airs , menace , effraie ,
éclate ,
Eſprits impétueux , vous , dont l'activité
Soulève la tempête & guide le tonnerre ,
Alcz
JUILLET. 1770. 49
Allez aux deux bours de la terre
Signifier ma volonté.
Les vents , ſur leurs alles bruïantes,
Portent ſes ordres dans les airs :
L'Océan allarmé , du ſein de ſes rochers ,
Elève en tourbillon ſes ondes mugiſſantes ;
La nature frémit dans ſes vaſtes confins ;
Le ſoleil ſe dérobe à la voûte du monde ,
Et laiſſe à la foudre qui gronde
Le ſoin d'éclairer les humains.
V
Sousles coupsdu Dieudes vengeances ,
L'Orient d'abord accablé , : 13.14
Annonce, en expirant , à l'Occident troublé ,
Lemoment où ſon bras va punir ſes offenſes :
Les iſles , dans les flots , s'ébranlent avec bruit ,
Et cherchent à travers leursgouffres effroyables
Des aſyles impénétrables
e
Au feu vengeur qui les pourſuit.
Il'briſera dans ſa colere
151
Les frênes , vains jouets des vents :
!
Les cèdres du Lyban , créés avec les tems ,
Pleureront leur ruine, épars ſur la pouſſiére ;
I. Vol. C
3o MERCURE DE FRANCE.
On verra leurs éclats , par ſon fouffle entraînés,
Menacer les mortels dansleurs chûtés funeſtes ,
Et détruire les foibles reſtes
Que la foudre avoit épargnés
La voix du Seigneur eſt puiſſante ,
Son fouffle embraſe les éclairs ;
Il enflamme les monts , il diſſout les rochers ;
Il attiſe , il nourrit la foudre dévorante ;
Il porte la terreur dans l'abîme des caux
Et pénétrant le ſein des forêts folitaires ,
T
Dans les entrailles de leurs meres
Anéantit les lionceauxo E 1
Au bruit de ta voix redoutable
Grand Dieu , les peuples conſternés,
Quitteront leurs climats aux feux abandonnés ,
Pour jouir ſous ta loi d'une paix defirable:
La gloire de ton nom ranimant leurs concerts,
1
Déliera leur langue obſtinée à ſe taire ;
Les voûtes de ton fanctuaire
Répondront à leurs chants divers.
Affis fur les aîles des anges זכו
Digne thrône de ta grandeur
?
JUILLET. 1770. 55
Tu recevras les voeux d'un peuple adorateur
Et tu reſpireras l'encens de ſes louanges.
Sans cefle ſur ſagloire attachant tes regards ,
Tu leur départiras , au ſexe , la ſageſſe ,
La force à l'ardente jeuneſſe ,
L'amour de tes loix aux viellards .
ParM. B... capitaine de gren.
au régiment de Tourraine .
JACQUES. Anecdote historique ; à
Madame de ParM. d'Arnaud.
:
....
Mes foibles écrits , Madame , font ,
dites - vous , couler vos larmes , & vous
ramenent à ce doux ſentiment d'humanitédont
nous écarte le tourbillon du monde.
Un bel eſprit , fidèle écho de l'ingénieux
Fontenelle , ne manqueroit pas à
ce fujet de vous dire mille jolies choses .
Vous ne doutez point qu'il ne répandît
toutes les graces de la galanterie françoi.
ſe , & qu'à propos d'humanité il ne rifquât
le mot d'amour. Le moyen de s'en
défendre , lorſque l'on écrit à une de nos
femmes charmantes , qui réunit tous les
agrémens ! Pour moi , Madame , à qui la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
nature a refuſé l'heureux talent de louer
les Belles , je me contenterai de faire l'éloge
de votre ame , & d'y fortifier cette
ſenſibilité qui conſtitue plus ou moins la
dignité de notre être , & aſſure à l'homme
ſa véritable nobleſſe. Je flatte donc
vos goûts en vous apprenant une aventure
touchante qui mériteroit de paſſer à la
poſtérité la plus reculée , bien mieux que
toutes ces prétendues actions éclatantes
qui , ſouvent , ne font que des crimes brillans
, ou les malheurs célèbres de notre
eſpéce.
Pardonnez - moi , Madame , cette faillie
de mauvaiſe humeur. Ne ſe laſſerat-
on point de nous entretenir de conquérans
, d'ufurpateurs , de brigands , d'illuſtres
ſcélerats qui , marchant entre le
trône & l'échafaud , ont cru avoir des
droits pour monter ſur le ſiége des légitimes
ſouverains , parce qu'ils avoient eu
le bonheur d'échapper au dernier fupplice
, & que la fortune en quelque forte
aſemblé les juſtifier aux yeux peu éclairés
de la multitude ? Oferois -je laiſſer éclater
une façon de penſer qui , afſſurément,
aura tout l'air d'un paradoxe , & que je
prends la liberté de regarder comme une
vérité très- ſenſible ? L'étude de l'hiſtoire
me paroît plus pernicieuſe qu'utile à la
1
JUILLET. 1770 . 53
faine politique & aux bonnes moeurs.
Quelles images , en effet , nous offrent les
annales du genre humain ? Le crime ,
preſque toujours couronné par le ſuccès ,
la vertu humiliée ou foulée aux pieds ,
l'innocence gémiſſante & fans appui ,
tendant la gorge , comme l'a dit très-bien
un de nos grands poëtes , au couteau de
l'injustice foutenue de la force. Il y a ſans
contredit dix à parier contre un qu'une
ame neuve &dans la premiere effervefſence
des paſſions , qui s'attachera àla lecture
de l'hiſtoire , ſera plus remuée &
décidée par les tableaux du mal que par
ceux du bien , parce que le mal , graces à
la perverſité humaine&au peu de philoſophie
des premiers hiſtoriens , ſemble
dans leurs écrits , jouir de plus de confidération
& frapper davantage que le bien .
Le mal excite plus ce bruit qu'on nomme
la réputation , il éveille , il fixe plus la
curioſité , au lieu que la vertu eſt plus
filencieuſe,&qu'elle porte avecelle moins
d'appareil & de ſpectacle. Je defirerois
donc qu'à la place de ces compilations
volumineuſes des foibleſſes , des vices ,
des forfaits de tant de générations qui
nous ont précédés , on mît entre nos
mains d'excellens traités de morale , des
,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
romans de ſageſſe où l'homme feroit
peint , non tel qu'il eſt,mais tel qu'il dé.
vroit être. Je m'appuye d'un exemple .
L'hiſtoire nous offrira un nombre infini
de raviſſeurs audacieux , qui ont recueilli
en paix le fruit de leurs violences , je ne
ſçais combien de femmes , la honte de
leur ſexe qui , cependant , ont joui de la
confidération , le ſeul prix que la vertu
doive difputer au vice. Lifons Clariffe ,
up des chef- d'oeuvres de l'eſprit humain,
Lovelace eſt puni , & Clariffe elle - même
victime d'une légere imprudence , marehe
de chagrins en chagrins , &perd enfin
la vie. Je demande préſentement lequel
de ces deux tableaux ſera plus inſtructif
pour unejeune perſonne que l'on cherche
àdétourner de cés penchans qui nous font
infinués par la nature,mais dont l'abus eſt
fi funeste.
Si abſolument on veut s'attacher à la
vérité hiſtorique , à la bonne heure , j'accepterai
l'accommodement aux conditions
que l'on préſente aux perſonnes d'un
rang diftingué , dans les places éminentes
, aux grands , aux Rois , l'hiſtoire des
hommes , c'est- à- dire , des bienfaiteurs de
l'humanité , de ces coeurs précieux qui ont
connu toute la force du ſentiment, dont
JUILLET. 1770. 55
la pafſion fut d'aimer leurs ſemblables ,&,
de les ſervir , malgré l'ingratitude , le
tourment de la bienfaiſance ; qu'on ne
ceffe de leur citer ces fouverains qui ont
mérité nos hommages éternels , comme
les Titus , les Trajan , les Antonins , les
Henri IV. Que ſi l'on eſt obligé de nommer
un tyran , undeſtructeur de la terre ,
qu'on choiſiſſe ceux quiont reçu unejuſte
punition de leurs attentats , & qu'on les
montre , nous effrayant de toute l'horreur
qu'ils doivent inſpirer.
En ſuppoſant l'hiſtoire ouverte ſous ce
pointde vue,elle ſera encore de peud'utilité
pour la plupart des hommes qui ,
par la médiocrité de leur rang ou par un
défaut de raiſonnement , font hors d'étar
de lever les yeux ſurles exemples écla
tans des Princes , des Monarques , &c .
&que deviendra pour ces lecteurs l'étude
de l'hiſtoire , dès que l'eſprit de comparaiſon
ne les raprochera point de ces perfonnages
fupérieurs ? Le moyen donc ,
felon moi , de remédier à cet inconvénient
feroit de former divers corps d'hiſtoires
relatifs à- peu - près aux diverſes
conditions ; par exemple , on compoferoit
pour cette claſſed'hommes qu'on appelle
le Peuple , un recueil hiſtorique qui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
confacreroit les belles actions qu'auroient
pu faire quelques - uns de leurs égaux ;
l'homme reſpectable dont j'ai à vous parler
, obtiendroit une des premieres places
parmi ce petit nombre d'ames privilégiées.
Vous aurez la bonté d'obſerver que
ce n'eſt point ici un roman que je vous
envoie , c'eſt un faitdes plus vrais & des
plus nobles ; je n'ai d'autre mérite que de
vous l'offrir danstoute fa fimplicité.
Cette honnête créature exerçoit une
profeſſion vile ; s'il eſt quelque profeffion
qui puiſſe humilier. Jacques , c'eſt ſon
nom , raccommodoit de vieux fouliers ;
fon état annonce ſon indigence. Il avoit
une femme & quatre enfans; ſon travail
lui fourniſſoit à peine de quoi procurer la
fubſiſtance à cette malheureuſe famille :
il goûtoit cependant le vrai bonheur ; fon
coeur s'ouvroit à la joie pure , quand il les
voyoit contens & qu'ils chantoient avec
lui. Il employoit les jours & les nuits à
fon travail ingrat. Il y a long- tems que
l'on a dit que la fortune étoit un mauvais
génie qui ſe plaiſoit à perfécuter les coeurs
honnêtes , & à les percer des traits les plus
ſenſibles.
Jacques , malgré tous ſes ſoins , fes
veilles, ſon obſtination à combattre fon
JUILLET. 1770 . 57
triſte ſort , ſe vit accablé de la plus affreuſe
misère . Sa femme , ſes enfans tomberent
dans le beſoin ; ils gémirent , ils
demanderent du pain. Jacques, dont l'ame
étoit , on me paſſera l'expreffion , un
chef-d'oeuvre de ſentiment , pleura avec
eux : il ſentit l'horreur de leur ſituation ,
il oublioit en quelque forte que lui-même
avoit faim , pour ſe remplir des cris
&de l'état horrible de ſa famille. Il implora
l'aſſiſtance de ſes voiſins , des riches
de ſon quartier ; il eſt inutile de dire que
la plupart dédaignerent même de le regarder
: Qu'est- cefur la terre qu'un artifan
malheureux , qu'un homme du petit peuple
? Il demanda l'aumône avec des larmes
: on ne l'écouta pas , & l'on ne vit
point ſes pleurs ; ou , ſi quelqu'un , à qui
il arrivoit par hafard d'avoir une légere
émotion d'humanité , s'arrêtoit pour lui
donner du ſecours , c'étoit un ſi foible
foulagement , que ſa femme& ſes enfans
ne faifoient que reculer leur fin de trèspeu
d'inſtans. Ce malheureux , au défefpoir
, court égaré dans les rues ; ilrencontre
un de ſes camarades , de la même profeſſion
& à peu-près auſſi indigentque lui.
Celui - ci eſt frappé de la douleur où il
voit Jacques ; il lui endemande le ſujet.
C
58 MERCURE DE FRANCE.
,
Je ſuis perdu , répond le pauvre homme,
ma femme , mes enfans n'ont pas mangé
depuis hier midi , & .... je ne ſçais où
je vais... Ils vont mourir ! Mon ami , lui
dit l'autre pénétré de fa fituation , tiens
voilà deux fols , c'eſt tout ce que je potléde.
Si tu voulois gagner quelque argent ,
je t'enſeigneroisbien un moyen... Je fe.
rai tout , repart Jacques avec vivacité ,
hors ce qui est contre l'honneur & la religion.
Eh ! bien , pourfuit fon camarade :
vas a tel endroit, chez telle perfonne ; elle
apprend à faigner , & fi tu peux te réfoudre
à te faire faigner , elle te donnera quelqu'argent.
Jacques vole au lieu & chez la perfonne
indiqués ; on le ſaigne d'un bras , il eſt
payé , il eſt inſtruit que d'autres font la
même choſe & aux mêmes conditions ; il
ycourt& fe fait faigner encore de l'autre
bras.Cethomme fi reſpectable &fiaplaindre
, tranſportédejoie , achete du pain, retourne
précipitamment chez lui, le partage
entre fa femme& ſes enfans; ils le voyent
changer de couleur : ils'affied, lefang coule
defesbras.--Monami ! mon pere ! qu'avezvous
? Vous vous êtes fait faigner !-Ma
chere femme , mes chers enfans , leur ditil
avec un profond ſoupir , & en les teJULLLE.
T. 1770. 59
nant embraſfés étroitement , c'étoir....
pour vous donner du pain. Alors , ces fix
honnêtes infortunés s'inondent de leurs
larmes; ils ſe preſſent réciproquement
contre leurs coeurs ... O hommes ! .. Quel
ſpectacle !
- Voilà , Madame , l'action plus qu'hé
roïque que je vous priede communiquer à
votre ſociété. Puiſſe ce trait ſi éclatant de
ſenſibilité aller chercher l'humanité affoupie
au fond des coeurs! Puiffe-t-il être une
voix qui crie aux oreilles endurcies de
ces riches dénaturés qui, tandis qu'ils se
gorgent , je ne balance pas à me fervir de
cette vieille expreſſion , des mêts les plus
abondans & les plus fuperflus , laiffent
leurs ſemblables , des hommes , des familles
entieres mourir de faim. Ah ! Madame
, on ne préſente point allez cette
affreuſe vérité : j'ai bien vu du monde ,
des cercles différens , des grands , des petits
, depuis le premier juſqu'au dernier
desétats; j'ai tout examiné , tour parcouru
. Croiriez - vous qu'il ne m'eſt jamais
arrivé d'entendre dire :j'ai tant de bien ,
j'en mettrai tant à fecourir des infortunés.
J'ai vu beaucoup de ces êtres que l'on appelle
des gens comme il faut , & auxquels
onpourroit appliquer ce vers de Popes
1
Gvj
60 MERCURE DE FRANCE ,
Unfinish'd things , one Knows not what to call.
ſe ruiner pour des filles deshonorées ;
beaucoup de financiers ſans pudeur s'avilir
par un luxe inſultant ; beaucoup de
beaux eſprits ſans génie , ſonger à étendre
la ſphère de leur petite réputation ; plus
encore d'hommes foi - diſant occupés à
établir leur fortune & à l'augmenter. IH
faut eſpérer qu'avant de mourir je connoîtrai
des coeurs bienfaifans , des Jacques ;
c'eſt ledernier des ſpectacles dont il me
reſte à jouir : je doute , quelque touchant
qu'il ſoit , qu'il m'attendriſſe autant qu'il
m'étonnera.
LA CIGALE & LE HIBOU.
Du matin juſqu'au ſoir chantoit une cigale ,
Bien que la voix déplût , elle s'imaginoit ,
Dans l'art du chant , n'avoir point ſon égale.
Sa muſique importunoit
Un vieil hibou qui près delà dormoit
Dans le trou d'une maſure.
LeHibou , comme on ſçait , des autres animaux
Différe par l'eſprit , l'humeur , & la nature
Etla figure.
「JUILLET. 1770 . 61
Pendant le jour il goûte un plein repos ,
La nuit il erre à l'aventure ,
Oubien il fond ſur les oiſeaux
Qui lui ſervent de pâture.
Les grands fur les petits ont un droit aſſuré.
L'inſecte babillard fut par lui conjuré
D'interrompre la mélodie :
On ne lui dit pas qu'elle ennuie ;
Mais on le penſoit bien. Vraiment ; je me tairai !
Dit-elle , moi qui me pique
D'exceller dans la muſique ,
Depar lesdieux non ferai.
Et la chanteuſe à cet avis rebelle,
Par ſon caquet d'étourdir de plusbelle.
L'oiſeau dormant ſent naître ſon couroux ;
Mais pourtant il ſe modére.
Encor une fois , ma commere,
Aunom de Dieu taiſez vous.
M'obliger en ce point eſt- ce une grande affaire !
Je vous promets pour ſalaire
(N'est- ce rien ) l'amitié de meſſieurs lesHibous.
La Cigale n'en tient compte ,
Et va toujours ſon train: le Hibou dit , ch quoi ?
Sera- t'il dit qu'à ma honte ,
62 MERCURE DE FRANCE.
Un fi vil animal triomphe ainſi de moi ?
Priere , avis , ne feront rien ſur toi ,
Maudite langue ! oh ! nous verrons , ma bonne ,
Si vous faurez nous mépriſer toujours .
Pour l'attrapper , il lui tient ce diſcours :
Ecoutez ,je vois , ma mignonne ,
Qu'on a tort d'exiger de vous
D'interrompre un ramage & fi tendre & fi doux
Qu'un roffignol en deviendroit jaloux .
Mais quoi ! chanter toujours ! vous devez être
lafle
Votregofier en doit être altéré ,
J'ai du vin , j'ai des fruits peut-être à votre gré ,
D'entrer céans me feriez vous la grace ?
L'appas friand d'une collation ,
Joint au plaiſir de s'entendre exaltée
Fait qu'elle taupe à l'invitation.o
Sitôt que le Hibou la voit à ſa portée ,
Ilfondfur elle , & chez les morts
Elleva recevoir leprix de ſes accords.
:
24
JUILLET. 1770. 63
L'OURS & SA FEMME . Fable.
Un Ours aimoit éperdûment ſa femme ,
Elle à fon tour adoroit ſon mari :
Or , un beau jour que cet époux chéri ,
En belle humeur jouoit avec ſa Dame ,
(Quand un Ours aime , un Ours eſt tout de feu )
Par cent façons pleines de gentilleſſe ,
Il s'efforçoit de prouver ſa tendreſſe ;
Er pate & griffe , alors d'entrer en jeu.
Que de plaifirs ! l'iſſue en fut tragique;
Car le bon Ours , dans le tems qu'il ſe pique
D'être galant lui creve les deux yeux .
Lors s'écria , qu'ai -je fait malheureux !
Ai-je donc pû détruire tant de charnies !
Maudits ergots , inſtrumens de mes larmes,
Plus ne ſerez la cauſe de mes maux ,
Mes dents vont faire office de ciſeaux.
Que faites vous , dit l'épouſe affligée?
Ce ſoin plutôt vous eût été permis ;
Maisje ne puis en être ſoulagée
Réſervez les contre nos ennemis,
64 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Juin 1770 , eſt
le Cor d'un pied; celle de la ſeconde eſt
l'Ecritoire ; celle de la troifiéme eſt la
Mode. Le mot du premier logogryphe eſt
Parc, dans lequel on trouve arc ; celui
du ſecond eſt Chenet , dans lequel on lit
chêne ; celui du troiſiéme eſt Sceptre , où
l'on rencontre ſpectre ; celui du quatriéme
est le Baiser , dans lequel font renfermés
bas , ai , fire , aife , ire , biſe , & ris.
ÉNIGME
Quand c'eſt aux doctes mains que je dois ma
noirceur ,
Alors on me recherche , on m'eſtime , on m'admire
;
Mais quand les ignorans m'ont ravi ma blancheur
,
C'eſt alors quej'apprête à rire.
Par M. D. D. D. à Dijon,
Pag. 6
Juillet.
1770-
##
Air Angloix
Tems de Menuet .
**
Quoijeune et douceBerge....
reRien ne peut vous attendrir
Ah soi : ez donc moins sé :ve... r
Cedez laissez vousflechir . Vous fui
ez un Cooeur Sincere ,4pres
#
avoir
su
char mer l'amou
Qui vousfit pour plai ......re Vousfo
aus : sv :pour
t
au : mer
D'azemar, Lieu au Reg. de Touraine .
JUILLET. 1770. 65:
A
AUTRE.
tous ceux qui me font la cour
Je promets mes faveurs , à peu je les diſpenſe ;
Malgré cela j'ai mis au jour
Un tas d'enfans qui leur doit la naiſſance .
Quoiqu'ils foient tous d'une belle eſpérance ,
S'il en eſt quelques bons , hélas , c'eſt par halard!
En vauriens tout- à-coup le reſte dégénère ;
Les bons , de ma ſubſtance , ont pris chacun leur
part ,
Et ce ſont les vauriens qui nourriſſent leur mere.
Par M. Leleu d'Aubilly , de Reims.
AUTRE.
N me nombre , lecteur , on me lit , on me
peſe.
Deux de ces attributs me rendent féminin ;
Un troifiéme me fait du genre maſculin.
Ami , j'en ai trop dit : tu me tiens fort à l'aiſe.
Par F.... Commis au greffe de
l'hôtel- de-ville de Paris.
66 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE..
A Mademoiselle REINE L* F***.
AIMABLE Reine , avec le même nom ,
Je peux vous procurer deux choſes différentes
L'une , utile en toute ſaiſon ,
Offre , en vous y voyant , mille beautés charmantes;
L'autre , qui naît l'hiver & qui périt l'été ,
Quoiqu'avec quelque reflemblance ,
N'a pas la même conſiſtance ;
On aime , quelquefois , ſa froide utilité ;
Mais , dans tous les tems , la beauté
Apour ſa ſoeur bien plus de complaifance.
Par M. Leclerc de la Motte , capit. au
reg. d'Orléans inf , abonné au Merc.
J
AUTRE.
E fuis un petit meuble utile ,
Ala cour ainſi qu'à la ville ,
Et du beau ſexe l'ornement ;
JUILLET. 1776. 67
Ala faveur d'un joli moule
Qui me diftingue de la foule ,
Des yeux fins je fais l'agrément.
Dès long-tems ,jaloux de paroître
Pour plaire à l'amant fortuné ,
Chez certains peuples je ſuis né ,
Et chez d'autres encor à naître ;
Cefont les arts qui m'ont orné.
Le fat autrement que le ſage
Me fait valoir ſelon l'uſage ;
Mais pour relever les appas ,
Je ſers la belle en favorite ,
Quand les brillans ne manquent pass
Beaux petits pieds , beaux petits pas
Seront toujours d'un grand mérite.
De Manheim.
٦٠
2
LOGOGRYPΗ Ε.
AMMI lecteur , pour me connoître ,
Tu peux décompoſer mon tout;
Car,je me plais , ſelon ton goût ,
Adiverſifier mon être.
68 MERCURE DE FRANCE.
Si je voulois tromper tes yeux ,
Je te dirois avec malice
Qu'un ſeul pied me porte en tous lieux ;
Mais évitons trop d'artifice.
Pour te le déclarer tout net ,
En logogryphe j'en ai ſept ,
Er quant aux mots que je renferme ,
On pourroit la plume , à la main ,
T'en indiquer juſqu'à demain ;
Mais choiſillons , & tiens-toi ferme.
Lenom du Monarque des lis ,
Parmi ceux dont je m'embellis ,
Répand ſur moi plus de lumiere ,
Et par des tours ingénieux,
Je te découvre une riviere
Qui traverſe la France entiere ;
Un instrument harmonieux ;
Unoiſeau de forme groſſiere ;
Cedont s'occupe le ſçavant ;
Deux mots qui déſignent le maître ,
Qu'en ſouverain l'on voit paroître ,
Et qu'un François redit ſouvent ;
Cequ'obſerve un fou comme un ſage;
Ceque l'on apprend par uſage ;
JUILLET. 1770. 69
Un inſecte affez curieux,
Deſon tombeau victorieux ,
Avec le tréſor qu'il compoſe;
Tout le contraire de la proſe ;
La plus agréable des fleurs ,
Par fon parfum , par ſes couleurs ;
Aux beaux jours du printems écloſe.
Un poiſſon très - appétiſſant ,
Quand il fortde la poële à ftire ;
Un mêts vulgaire & nourriſſant ;
Un plaiſir que la joie inſpire ;
Cequi faiſoitmarcher le char
Pour le triomphe deCéfar ;
Cepar où paſſent les caroſſes,
Que traînent quelquefois des roſſes;
Ce qui trompe & , notons ce point ,
Cent autres motsqu'on ne ditpoint.
Déjà longue eſt ma kyrielle:
Mais dieux ! quel crime d'oublier
Ce fruit d'une plante immortelle ,
Par qui la paix devient fi belle
Etqu'on ne peuttrop publier !
1
Parle même.
70
MERCURE DE FRANCE .
AUTRE.
Mon être eft compofé de quatre :
A trois de plus ſe monte ma valeur :
Il t'eſt facile , ami lecteur ,
De voir ſi tu dois en rabattre.
En moi , le plus mince apprentif
Découvrira deux traits du verbe ſubſtantif :
La tige de ce fruit , dont un faint patriarche
Nous fit préſent , au ſortir de ſon arche :
Deux deces mots qui ſe nomment pronoms ;
254
La reine des conjonctions :
Et , s'il eſt permis de tout dire ,
Certain vent qui n'a pas l'haleine de Zéphyre.
Par M. Cat ...
AUTRE.
JADIS ADIS de la vertu j'étois la noble image ,
Etdes héros guerriers l'honorable partage.
Le ſang ſeul m'achetoit ; mais aujourd'hui l'argent
4 JUILLET. 1770. 71
M'allie avec le vice & m'obtient ailément.
C'eſt aſſez fur ce point ; mais pour mieux me connoître
4
Combinebienmes pieds & diviſe mon être ;
En moi tu trouveras une monnoie , un poids ,
Une armure qu'avoient nos Chevaliers François ;
Ce qu'on fait quand on vient d'unir ſon exiſtence;
Un fameux patriarche , une ville de France ;
Un illuftre guerrier , la terreurduPiémont ;
En Siléſie un bourg ; le pere de Jaſon ;
Ce qui dans le monde eſt la choſe la plus vaine,
Quid'un ſens faitpourtant le plaiſir ou la peine ;
Unfolideconnu de qui la ſection
A l'Hôpital a fait un immortel renom.
Si ce n'eſt pas aſſez , lecteur , pour me comprens
:
dre ,
Jereviens tout à toi pour mieux me faire entendre.
Je plais , plus je ſuis vieux : les lis& le croiſſant
Demondomaine ſont le plus bel ornement.
Par M. L. C. D. L. M. deDaxe
72 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire de deux Amans François , écrite
en vers & en Proſe. A Amſterdam ; &
ſe trouve à Paris , chez Fétil , libraire ,
rue des Cordeliers , près celle deCondé,
au Parnaſſe Italien , in 8°. p . 156.
D'ELSORIN, orphelin ſans biens, eſt épris
des charmes d'Hénélie , fille unique fort
riche . Mde Dorinte , mere d'Hénélie , eſt
une aſſez bonne femme ſur l'eſprit de laquelle
M. d'Aunal , oncle d'Elforin, vieux
garçon , aufli libertin qu'opulent , a beaucoup
d'empire. Ce d'Aunal , qui a des
vues fur la fille de Mde Dorinte , traverſe
la paſion des deux jeunes amans forcés de
le ménager. D'Elforin ſouffre les plus
--cruels tourmens , ſemblable , dit l'auteur,
à un bleſſé qui , après avoir été long- tems
ſous les fers d'un eſculape , ſe trouve toutà-
coup affailli de nouvelles douleurs .
Ilfemeurt , il s'écrie , il rompt tout , ilſe pâme ,
Etfurfonpâle front coulent de pâlesſueurs .
Hénélie, touchée de l'état de ſon amant,
ſe reproche ſes rigueurs.
VeuxJUILLET.
1770. 73
Veux-je le voir mourir ? Dieux ! ſon visage est
pále ,
Et sije ne me trompe , il est bien amaigri ;
Voissesyeux , vois ſon teint , l'éclat en eftflétri ;
S'ilne modére enfin l'ennui qui le dévore ,
Ilvas'exténuer, peut- être ilva mourir.
Ah! mon cher d'Elforin , garde- toi de périr.
D'Elſorin lui apprend un jour que fon
oncle a formé le projet de le faire enlever
& vendre en Turquie. Hénélie s'abandonne
au plus violent déſeſpoir. Elle invoque
, contre les ennemis de leur bonheur
réciproque , & le ciel , & la terre & l'enfer...
Quoi ! tout vous abandonne ? Ah ! mon cher d'Elforin,
Si c'eſtlàvotre fort , j'en mourrai de chagrin ;
Cet horrible accident m'arrachera la vie .
Mais non ,je vous fuivrai dans ces affreux climats
,
Oui contre tous les Turcs veut combattre Hés
nélie ,
Etplutôt defouffrir... je veux ... que dis-je,hélas!
Non,mon cher d'Elſorin , n'allez point en Turquie .
b. Vol, D
74 MERCURE DE FRANCE
D'Elforin ne va point en effet en Tur
quie ; mais, furpris par ſon oncle dans une
malheureuſe avanture , il fuit. Ici l'auteur
est bien aise d'inſtruire ſes chers lecteurs
, que c'est la belle Vénus qui lui a donné
les mémoires fur lesquels il écrit cette
histoire importante. D'Elforin eſt ſoldat ;
il ſe diftingue par ſa bravoure. La protection
d'une veuve , jeune , belle , riche &
fort dépravée , l'éleve au rang de capitaine
, & fes faveurs lui procurentune conſolation
paſſagere. Il écrit à la vertueuſe
&conftante Hénélie .... Il la retrouve
dans une ville où de triſtes événemens
l'ont conduite , &dans le moment où fon
honneur & ſa vie font menacés par de
féroces foldats. Enfin l'auteur , aprèsavoir
décrit des batailles en vers , fait périr
d'Aunal comme il avoit vécu , charge
d'Elforin, de biens & de distinctions, unit
nos deux amans & leur fait trouver l'art
d'être heureux enſemble.
Il ne faut pas troubler la douce fatisfaction
que l'auteur paroît avoir goûtée ne
compofant & en publiant cette histoire.
Les Soirées d'un honnête Homme , ou mémoires
pour ſervir à l'hiſtoire du coeur;
par l'auteur des caracteres des Femmes.
JUILLET. 1770. 75
Detous les ſentimens qu'inſpire la nature ,
L'amour est le plus beau, quand la vertu l'épure.
L'Honnête Criminel , comédie.
A Londres ; & ſe trouve à Paris , quai
des Auguſtins , chez Defaint Junior , à
la bonne foi , près la rueGît-le Cooeur;
Couturier fils , au coq , in- 12. de 252
pag.
Ce volume comprend trois Soirées . La
premiere eſt remplie par un conte fort
intéreſſant , dans lequel un ami , amou .
reuxde la maîtreſſe & enſuite de la femme
de fon ami , remplit fidèlement , dans les
circonſtances les plus critiques , les devoirs
de la plus ſcrupuleuſe probité & de
l'amitié la plus généreuſe. Sa conſtance &
ſes vertus font à la fin récompensées ; il
épouſe la veuve de ſon ami .
La ſeconde Soirée offre l'hiſtoire d'une
femme du bon ton , qui ſe perd dans la
diffipation , ſe retire enſuite àla campagne
avec ſon mari ,& paffe enfin le tems
de fon veuvage avec un philofophe. Le
ridicule des perſonnages mis ſur la ſcène
n'eſt peut-être pas affez piquant; & les
vers fréquens qui interrompent l'action
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
en ralentiſſent la marche , ſans produire
un effet agréable.
La troifiéme Soirée contient deux difcours
, le premier , ſur cette queſtion :
l'ame est- elle plus remuée par le plaifir que
par la peine ? & le ſecond , ſur la queſtion
ſuivante : les malheurs d'autruifont ils un
motifde confolation pour les malheureux ?
Sur le premier fajet , l'auteur juge que les
peines font des impreſſions plus profondes&
plus durables que les plaiſirs. « Ce
» qui répugne à la nature remue plus puif-
>> ſamment que ce qui s'accommode à fon
>> eſſence: mourir de plaiſir eſt un phéno-
» mene ſi rare & qui détruit ſi peu les
>> principes généraux des chofes, que,dans
>> ces cas extraordinaires , l'excès du plai-
>> fir n'amene la mort que parce qu'il de-
>>vient un fentiment douloureux qui bri-
>> ſe les fibres que le plaiſir avoit trop
>> ébranlées ; de ſorte qu'il eſt la cauſe
>> phyſique de la mort dont le plaiſir n'eſt
>> que l'occafion fortuite. Nos grandes
>> agitations , quel qu'en ſoit le premier
>>mobile , font toujours l'ouvrage de la
>> douleur. Elle eſt ſombre , le plaifir eſt
>> gai . La peine nous porte au recueille-
>> ment , la joie à la difipation. On eft
> plus avec foi dans le malheur que dans
1
JUILLET. 1770 . 77
>> la proſpérité : ce qui fixe le plus toutes
>>nos facultés , doit nous pénétrer davan-
>> tage & nous faire éprouver par confé-
>> quent des ſecouſſes plus violentes. >>
Quant à la ſeconde queſtion , nous ne
croyons pas que l'auteur amene le plus
grand nombre des lecteurs à ſon avis.
« Quel eſt , s'écrie-t- il , le ſentiment qui
>> nous porte à partager les malheurs de
>> nos ſemblables ? La ſenſibilité. Quels
>> font les êtres les plus ſenſibles ? Les
>> malheureux . Rend- on ſon fardeau plus
léger en ſe chargeant d'un nouveau
>>poids ? Coeurs vertueux & ſenſibles qui
> êtes ſi ſouvent plongés dans la plus vive
>> triſteſſe , vous eſt - il jamais arrivé de
« recevoir quelque confolation des lar-
>> mes de la douleur ? Une amante abuſée
» qui pleure ſur l'infidélité d'un perfide ,
>> une mere déſeſpérée de la mort d'un fils
>>tendrement aimé , un ami ſenſible qui
» gémit ſur la perte de ſon ami , ont-ils
>> été pour vous un ſpectacle capable d'a-
>> doucir vos peines ? Le ſentiment de la
>> douleur ne peut être calmé que par ce-
>>lui du plaiſir ; & quel eſt l'homme affez
» méchant , quelque malheureux qu'il
>> foit , pour goûter une ſecréte joie à l'af-
>>pectde ceux qui ſoit auſſi à plaindre que
» lui ? »
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Oh ! non , on ne ſe réjouira pas du
malheur d'autrui , mais on s'attendrira
ſur ſon ſemblable , on pleurera fur lui ;
& cette expreffion de la ſenſibilité ſera
accompagnée d'une fatisfaction intérieure
: l'humanité a ſa récompenſe en ellemême.
On verſe des pleurs ſur ſoi ; on
répand des larmes fur les autres. Lespleurs
font amers , & les larmes ſontdouces . Les
pleurs même foulagent ; & que fera - ce
donc des larmes , des larmes que la fenfibilité
verſe ? Le malheureux s'oublie lui .
même , quand il s'occupe d'un autre malheureux;
le plus grand de ſes tourmens ,
celui d'être toujours fur lui même , eſt
alors fufpendu. Deux infortunés , dit M.
deVoltaire , font comme deux arbriſſeaux
qui s'étayent l'un l'autre contre l'orage .
Les malheureux ſe cherchent réciproquement
, parce qu'ils ſe conviennent mieux ,
qu'ils ſe plaignent enſemble , qu'ils ſe
confolent en ſe plaignant mutuellement.
Comme on fouffre davantage en comparant
la miférable condition où l'on eft
avec une condition heureuſe en apparence
, on fouffre moins en la comparant
avec une condition plus miférable encore
. Cette conſidération nous fait , en quelque
forte , jouir des biens que la fortune
JUILLET. 1770. 79
nous laiſſe , tandis qu'elle en dépouille
nos ſemblables , &c. &c . &c .
Traité des maladies des yeux & des moyens
& opérations propres à leur guérison ;
par Louis Florent Deshays-Gendron ,
profeffeur & démonftrateur royal pour
les maladies des yeux aux écoles de chirurgie
, & adjoint de l'académie royale
de chirurgie. A Paris , chez Claude J.
B. Hériſſant , imprimeur -libraire , rue
Nôrre-Dame, à la croix d'or & aux trois
Vertus ; avec privil. 2 gros vol . in 12 .
M. Gendron a été engagé à compofer
& à publier cet ouvrage, par les perfonnesles
plus capables dejugerde ſes talens ,
& en r'autres par M. de la Martiniere
premier chirurgien du Roi , dont lesfollicitations
& les foins ont tant contribué
àl'établiſſement d'un cours des maladies
des yeux & de leur guérifon.
Le defir d'être utile à ſa patrie & de
guider fûrement ſes élèves dans la connoillance
d'une partie ſi délicate & des
moyens de la conſerver , lui en avoit infpiré
la premiere idée. Chargé du ſoin de
les inſtruire , il a tiré des auteurs tant anciens
que modernes ce qu'ils ont écrit
de meilleur fur ce ſujet. S'il n'adopte pas
Div
So MERCURE DE FRANCE.
toujours leurs procédés & leurs remedes,
il expoſe les raiſons qui le déterminent
à ſuivre une nouvelle route. Sa doctrine
ne s'éloigne jamais des règles de l'aft ;
elle eſt appuyée ſur les faits; quarante ans
de pratique lui en ont confirmé la bonté;
c'eſt enfin la doctrine que le célèbre M.
Gendron , fon oncle , lui avoit tranfmiſe.
L'auteur décrit d'abord les parties qui
entrent dans la compoſition de l'oeil , &
celles qui l'environnent. Il parle enſuite
de la viſion , ce qui lui donne lieu d'examiner
pluſieurs queſtions curieuſes de
phyſique &d'optique. De- là il paſſe aux
maladies des paupieres , à celles des angles
des yeux , & fucceffivement à celles
du globe de l'oeil. Il régne dans tout fon
ouvrage beaucoup d'ordre & de clarté.
Les moyens curatifs qu'il propoſe ſont
ſimples. Enfin ce traité eſt digne de laréputation
que l'auteur s'eft acquiſe dans
l'exercice de cette partie de la chirurgie .
M. Gendron prévient le Public que ,
dans la crainte que fon ouvrage ne foit
contrefait , & que dans la contrefaction
on ne change les doſes de ſes remèdes , it
a paraphé de fa main tons les exemplaires
de cette édition ,& qu'ainfi il ne réJUILLET.
1770. 81
pondpas des fautes qui pourroient ſe glifferdans
une édition furtive.
Le Sr Raux , marchand émailleur du
Roi , rue des Juifs au Marais , a exécuté
en émail , ſous la direction de l'auteur &
avec tout le ſoin poſſible , une collection
des maladies des yeux qu'il étoit poſſible
de repréſenter , par ce moyen , au natu
rel . On trouve chez le même marchand,
des yeux d'émail qui imitent la nature ſi
parfaitement , qu'il n'eſt pas aiſé de diftinguer
le véritable coeil de l'oeil poſtiche.
M. Gendron traite , dans le dernier chapitre
de ſon ouvrage , de ces yeux artificiels,
de la maniere de les poſer , des précautions
à prendre pour s'en ſervir fans
inconvénient , & c .
Discours fur le danger de la lecture des li.
vres contre la Religion par rapport à la
fociété. A Paris , chez le Jay , libraire,
rue St Jacques , au grand Corneille; &
Edme , libraire , à la porte des grands
Auguſtins , in- 8 ° . 82 pag.
Ce difcours , préſenté à la ſociété du
Palinod de Rouen pour l'un des prix de
1769 , eſt diviſé en trois parties qui expofent
combien la lecture des livres contre
la Religion & l'incrédulité qui en eſt la
Dv
82 MERCURE DE FRANCE..
fuite font funeſtes au bonheur des particuliers
, à la paix des familles & à lafûreté
des états.
« Le fanatiſmen'eſtpas toujours un abus
>> de la Religion : en général c'eſt l'orgueil
>> de répandreſes opinions qui produit cet-
>> te paffion monstrueuſe. Depuis Ariftote
>> juſqu'à Newton , il n'eſt preſque point
» de ſyſtême qui n'ait eu fes fanatiques .
>> L'ortographe en a produit du tems de
>>Ramus; la préférence des deux muſiques
>> en a fait naître de nos jours. Lorſque
>> les ſectateurs d'une opinion ont com-
> mencé à ſe former un parti , que vous
>> les voyez livrés à la fureur de faire des
profélytes , & que vous les entendez
» dire : vous êtes des nôtres ; dès lors tout
>> eſt à craindre de leur part. L'orgueil
» démeſurédes philoſophes rend fur tour
leur fanatiſme dangereux , & fi vous en
>> doutez , tournez les yeux vers le Nord.
>>Voyez des armées qui s'avancent avec
→ l'applaudiſſement des philoſophes , des
>> milliers d'hommes égorgés au nom de
>>la tolérance, &la Pologne entiere inondéede
ſang.
Ohumilité ! vertu inconnue dans les
>> autres religions & réſervée au Chriſtia-
>> niſme , que le dédain que l'on a affecté
>> de montrer pour toi étoit injufte ! Tu
JUILLET. 1770. 83
> ſçavoisſibien t'allier avec la ſimplicité
>> des grands hommes ! Pourquoi faut - il
>> que l'inſolence des talens médiocres
" t'ait bannie loin de nous ? En nous ap-
>> prenant à nous connoître , tu réduifois
ود les injures à leur valeur; tuaidoisàles
>> oublier ; cette défiance de ſoi - même
>> que tu inſpires tenoit la vertu ſur ſes:
>> gardes ; elle mettoit un frein à l'ambi-
> tion ; tu enſeignois à fuir les grandes
>>places , & par- là combien ne prévenois-
>> tu point de diviſions & de débats ? »
Ces citations ſuffiſent pour faire connoître
le mérite de ce diſcours chrétien.
L'Esprit de Henri IV, ou Anecdotes les
plus intéreſſantes , traits fublimes , reparties
ingénieuſes , & quelques lettres
de ce Prince. A Paris , chez Prault, fils
aîné , libraire , quai des Auguſtins , à
l'image St Jacques & à l'Immortalité.
Nous les lirons encore avec empreſſement
ces Anecdotes que chacun de nous
ſçait ; & en les lifant , nous pleurerons
encore fur ce bon Roi , nous lui offrirons
le tribut de l'amour &de l'admiration ,
nous croirons le voir encore parmi nous
comme l'un d'entre nous. Les paroles
qu'il dira, nous les recueillerons comme
1
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
s'il nous parloit à nous - mêmes. Le bien
qu'il fera , nous le partagerons , il nous
pénétrera de la plus vive reconnoiſſance .
Nous ferons alarmés des dangers qu'il
courra ; ſes maux nous déchireront : nous
repoufferons ſes ennemis , nous embrafferons
ſes ſerviteurs , ſa joie fera notre
alegreffe , & nous ferons heureux de fon
bonheur. Henri , Henri ! Ah ! tu jouis ſans
doute dans le ſein de Dieude la tendreſſe
de tes enfans , comme ils jouiflent de la
tienne ; c'eſt toi , c'eſt ton exemple , c'eſt
ta vertu , c'eſt ton interceffion qui nous
donne des Rois Bien- aimés. Tout ce que
ton Peuple demande au Ciel , tout ce que
tu peux demander pour lui , c'eſt que tu
vivesdans tes deſcendans auffi long - tems
que tu vivras dans ſon coeur .
L'Esprit de Henri IV eſt l'hiſtoire de
la franchiſe , de la probité , de la valeur
dela bonté , de la bienfaiſance , de la magnanimité
, de toutes les vertus des Rois
&des particuliers. Un feul trait de ſa vie
retrace ſa vie entiere. Le bon Roi, le grand
Roi ſe peint dans toutes ſes paroles & dans
toutes ſes actions .
Pendant qu'il n'étoit encore que Roi
de Navarre , la Reine mere feignit de le
chatouiller dans le deſſein de ſçavoir s'il
étoit garni. Henri , en lui montrant ſa
JUILLET. 1770. 85
poitrine , lui dit : Voyez , Madame ,je ne
fers perfonne à couvert. La Reine lui ayant
repréſenté qu'il étoit humiliant pour lui
defairefa cour aux maires de la Rochelle :
J'yfais , répondit le Prince , ce que je
veux , parce queje n'y veux rien que ce que
jedois.
Sur le point de livrer bataille au duc de
Joyeuſe , il ſe retourna vers les princes de
Condé & de Soiſſons : Souvenez vous que
vous êtes du fang des Bourbons , & vive
Dieu , je vous ferai voir que je fuis votre
ainé. « Et nous , lui répondirent les Prin-
>> ces , nous vous montrerons que vous
>> avez de bons cadets. »
Quelques momens avant la bataille
d'Arques , on lui amena un priſonnier de
diſtinction . Il l'embraſſa en ſouriant ; &
leprifonnier lui témoignant ſa ſurpriſe
de voir ſi peu de ſoldats autour de lai :
Vous ne les voyez pas tous , dit le Roi ,
car vous n'y comptez pas Dieu & le bon
droit qui m'aſſiſtent .
Leſoirde la mémorable journée d'Ivry,
on lui annonça le maréchal d'Aumont ,
pendant qu'il foupoit. Après avoir tendrement
embraſlé le maréchal , il le fit
affeoir à table , en lui diſant : Il est bien
raisonnable que vous soyezdu feſtin , puif.
que vous m'avezsi bienfervi à mes nóces.
86 MERCURE DE FRANCE.
Après ſon entrée dans la capitale , des
ſergens arrêterent l'équipage de Lanoue ,
pour des engagemens que l'illuſtre pere de
cet officier avoit pris en faveur de la bonne
cauſe. Le fier & brave Lanoue ſe plaignit
de cette inſolence. Lanoue , lui dit
publiquement le Roi , il faut payer fes
dettes , je paye bien les miennes. Enfuite
il le tire à l'écart & lui donne ſes pierreries
pour les donner en gage à ſes créanciers
au lieu de fon bagage.
Les Ligueurs , pour obtenir leur pardon
, n'avoient qu'à le demander. Un
d'entr'eux étant venu le trouver , comme
il jouoir à la paume : Soyez , lui dit- il , le
bien venu ;si nous gagnons , vous ferez des
nôtres.
Le parlement s'oppoſoit à l'enregiſtrement
de l'édit des confignations. « Trai-
>> tez- moi au moins, dit le Roi au préſident
>> Séguier, comme on traite les moines , &
> ne me refuſez point victum & veftitum :
>> vous ſçavez que je suis fobre ; & quant
» à mes habillemens , regardez , M. le
>> préſident , comme je ſuis accoutré. »
Des députés de province lui ayant fait
des repréſentations ſur la pancarte , ou
l'impoſition du ſou pour livre , le Roi
leur répondit : « Les impots que je leve
>> ne font point pour enrichir mes minif.
JUILLET. 1770. 87
tres& mes favoris , comme faifoit mon
>> prédéceſſeur , mais pour ſupporter les
>>charges de l'état. Si mon domaine eût
> été ſuffiſantpour cela , je n'aurois voulu
>> rien prendre dans la bourſe de mes fu-
>> jets; mais puiſque j'y emploie le mien
>> tout le premier , il eſt bien juſte qu'ils
>> y contribuent du leur. Je defire avec
>>paſſion le foulagement de mon peuple,
>> jamais aucun de mes prédéceſſeurs n'a
>> tant ſouhaité & adreſſé de prieres à Dieu
>> que moi , pour bénir les années de mon
>> regne. Les alarmes qu'on veut vous
>>donner que j'ai deſſein de bâtir des ci-
>> tadelles dans vos villes ſont fauſſes&
>> ſéditieuſes; jen'en deſire point d'autres
» que dans le coeur de mes ſujets . »
En 1607 , les comédiens de l'hôtel de
Bourgogne avoient joué en ſa préſence
une farce dans laquelle trois diables emportoient
trois officiers de juſtice qui venoient
exécuter de pauvres gens pour le
paiement de la taille. Les magiſtrats
croyant être infultés , envoyerent les comédiens
en priſon; le Roi les fit élargir
le même jour , en diſant à ceux qui s'en
plaignoient : « Qu'ils étoient des fots ;
>>que s'il falloit parler d'intérêt , il en
> avoit reçu plus qu'eux tous ; qu'il avoit
88 MERCURE DE FRANCE.
>> pardonné aux comédiens , & qu'il leur
>>pardonnoit de bon coeur, d'autant qu'ils
>>l'avoient fait rire , voire juſqu'aux lar-
» mes . »
Il écrivoit un jour au ſurintendantdes
finances François d'O : " Mon ami , je
>> veux bien vous dire l'état où je me trou .
>> ve réduit,qui eſt tel que je ſuis prochede
>> mes ennemis&que je n'ai quaſi pas un
>>cheval ſur lequel je puiſſe combattre
>> ni un harnois complet que je puiſſe en-
>> doffer. Mes chemiſes ſont toutes déchi-
>> rées , mes pourpoints font troués au
>> coude ; ma marmite eſt ſouvent ren-
>> verſée ; & depuis deux jours je dîne &
>> je ſoupe chez les uns & chez les autres ,
>> mes pourvoyeurs diſant n'avoir plus
>moyen de fournir pour ma table , d'au-
>>tant qu'ily a plus de fix mois qu'ils n'ont
>> reçu de l'argent ; partant jugez ſi je mé-
>>rite d'être ainſi traité , & fi je dois fouf-
>> frir plus long - tems que mes tréſoriers
>> me faffent mourir de faim & qu'eux
>> tiennentdes tables friandes & bien fer-
» vies ; que ma maiſon ſoit pleine de né-
>> ceſſités &les leurs de richeſſes &d'opu-
>> lence. >>
Il diſoit quelquefois : « Que Dieu lui
>> feroit peut - être la grace dans ſa vieilJUILLET.
1770. 89
>> leſſede lui donner le tems d'aller deux
>> ou trois fois la ſemaine au parlement
» & à la chambre des Comptes , comme y
„ alloit le bon Roi Louis XII , pour tra-
>> vailler à l'abbréviation des procès &
> mettre ſibon ordre dans les finances qu'à
» l'avenir on ne pût plus les diſſiper. » Et
il ajoutoit : Ceferont là mesdernierespromenades.
Ayant été informé que des troupes
avoient pillé quelques maiſons de payſans
en Champagne , il dit aux officiers
qui étoient demeurés à Paris. « Partez en
>> diligence , donnez y ordre , vous m'en
>> répondrez . Quoi ! ſi l'on ruine mon peu-
>>ple , qui me nourrira ? Qui ſoutiendra
>>les charges de l'état ? Qui payera vos
>> penſions , Meſſieurs ? Vive Dieu , s'en
>>prendre à mon peuple , c'eſt s'en pren-
>> dre à moi . »
Quelqu'un voulant engager ce bon
Prince à punir l'auteur d'une fatyre amere
écrite contre lui , ſous le titre de l'Iſle des
Hermaphrodites :je ferois confcience , ditil
, de fâcher un homme pour avoir dit la
vérité.
Lorſque le parlement , qui avoit tenu
ſes ſéances à Tours , pendant les troubles
de la ligue , vint rendre ſon hommage au
१० MERCURE DE FRANCE .
Roi , ce monarque lui dit : « Meſſieurs ,
>> je vous prie de ne vous plus ſouvenir de
> tout le paffe ; j'ai oublié & pardonné
>> les injures qu'on m'a faites ; je vous
>> exhorte d'oublier & d'abolir celles que
>> vous avez reçues .
2 Je
Ce Prince , s'entretenant un jour avec
un vigneron Bléfois , ſans en être connu ,
lui demanda combien il gagnoit par jour ?
- Quarante ſous . -Que fais - tu de
cet argent?- « Quatre parts ... de la pre-
>> miere , je me nourris ; de la ſeconde,je
>> paye mes dettes ; je place la troifiéme ,
» & la quatrième , je la jette dans l'eau ..
-Ceci est une énigme pour moi.
>> vais vous l'expliquer. Vous entendez
>> que je commence par me nourrir du
>> quart de mon gain . Un autre quart fert
» à nourrir mon pere & ma mere qui
>> m'ont nourri . Le troiſiéme quart eſt em-
>> ployé ànourrir mes enfans qui me nour-
>> riront un jour. Laderniere part eſt pour
>> mon Roi , qui n'en touche rien ou pref-
>> que rien ; partant perdu pour lui & pour
>>moi .
Nous nous sommes long - tems arrêtés
avec le bon Henri IV , & nous croyons
que nos lecteurs n'auront pas moins de regret
à le quitter que nous en avons.
JUILLET. 1770.
ود
Le Diogene moderne ou le Déſapprobateur
, tiré en partie des manuscrits de
Sir Charles Wolban , & de ſa correfpondance
avec Sir George Bedfort , Sir
Olivier Sewert , & c. fur différents fujets
de littérature , de morale & de philofophie
; 2 vol. in - 8 °. Par M. L. Caftilhon.
A Bouillon , aux dépens de la
ſociété typographique , & ſe trouve à
Paris , chez Lacombe , libraire , rue
Christine.
Sir Wolban , dont le caractere profondément
mélancolique avoit beſoin de ré.
gime , voyagea en France & vint à Paris ;
mais , obligé de vivre dans une ville où
les hommes , pour ſe rendre plus fociables
, ſe plient à la façon de penſer du plus
grandnombre & quittent en quelque forte
leur caractere propre , il prit de l'humeur
contre les François. Sa bile s'enflamma .
Comment pouvoit il plaire aux hommes
puiſque ſon goût étoit de contredire &
de déſapprouver tout ? Il ſe rendoit encore
moins agréable aux femmes , parce
qu'il ne ſçavoit ni les flatter , nilesamufer.
Il avoit quitté l'Angleterre , où il avoit
une maîtreffe &des amis , parce qu'il s'y
étoit ennuyé , & il quitta la France pour
ga MERCURE DE FRANCE.
repaffer en Angleterre , parce qu'il ſe perſuada
qu'il ne trouveroit en France ni maîtreſſe
fidèle, ni de véritables amis . Comme
il écrivoit beaucoup par humeur &
d'après lui même , il y a peut- être plus à
profiter dans ſes écrits , dans ſes obſervations
, que dans beaucoup d'autres volamesdont
les auteurs n'ont d'autres talens
que d'habiller avec élégance les penſées
de leurs prédeceffeurs. Le caractere miſantrope
de Wolban devoit le porter à
applaudir aux déclamations de M. Roufſeau
contre les ſciences & les arts . Au
reſte il fait voir que cette opinion avoit
déjà été embraſſée par Lilio - Giraldi ,
mort en 1552. 11 oſe même accuſer l'orateur
Génévois de plagiat & prouve
ſon accufation en rapportant la diatribe
de Lilio contre les ſciences . Tu aurois de
la peine à le croire , écrit- il à fon ami
Bedfort , ſi je ne t'envoyois la traduction
libre mais exacte , que j'ai pris ſoin de
faire de la lettre de Giraldi : compare la
troiſiéme avec le diſcours du citoyen de
Geneve , & juge enfuite par le moins
p'agiaire des écrivains du plagiat des
autres . Les écrits de Wolban contiennent
des recherches ſur la muſique des Grecs ,
ſur l'ancienne poësie , ſur la puiſſance de
,
JUILLET.
1770. 93
lamuſique chez les nations ſauvages , fur
l'origine de la tragédie , &c. Il fait des
réflexions ſur le ſuicide , maladie ſi commune
en Angleterre , & dont lui - même
fut atteint. Il s'applique fur tout à établir
lepyrrhoniſine de l'hiſtoire. Mais, quand
on croiroit , avec le miſantrope Anglois ,
la plupart des faits de l'hiſtoire ancienne
ſuppoſés , il en réſulteroit toujours que
ces faits préſentés par un hiſtorien philoſophe
font la meilleure leçon que l'on
puiſſe donner aux hommes qui ont beſoin
qu'on fixe leur attention. D'ailleurs
ces faits étant aujourd'hui liés à la plupart
de nos autres connoiſſances , il n'eſt point
permis de les ignorer .
Le Mendiant boîteux ou les aventures
d'Ambroiſe Gwinet, balayeur du pavé
de Spring - Garden , d'après les notes
• écrites de ſa main ; par M. L. Cafti-
Thon; 2 parties in- 12 . A Bouillon , aux
dépens de la ſociété typographique ; &
ſe trouve à Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriſtine.
Ambroise Gwinet , condamné à être
pendu pour un prétendu aſſaffinat dont
toutes les preuves étoient contre lui , n'échapa
de la potence que par la négligen
94 MERCURE DE FRANCE.
ce duboureau qui le croyoit mort. Obligé
de s'expatrier , il s'embarque fur le
premier vaiſſeau qui le tranſporte au Japon.
Il y reçoit une baſtonade publique
pour avoir été l'ami d'un miniſtre diſgracié.
Chaffé par le gouverneur de Jedo
capitale du Japon , il croit trouver un afyle
dans le Pegu ; mais le Roi a profcrit
tous les Européens qui aborderoient dans
ſes états. Il veut bien cependant faire
grace de la vie à Gwinet. Les exécuteurs
de ſes douces volontés lui donnent , par
fon ordre , vingt- cinq coups de canne de
bambouc & lui coupent l'oreille droite ,
en l'avertiſſant charitablement de quitter
au plus vîte les terres du royaume. Gwinet
ne ſe le fait pas dire deux fois , &
aborde au premier pays qu'il rencontre ;
c'étoit les états du Roi de Siam; il fe croit
l'amı de pluſieurs Siamois qui l'accablent
de careffes. Unjour que , dans la chaleur
de la converſation , il lui étoit échapé
quelques paroles indifcretes contre le
gouvernement , il ſe ſent auſſi - tôt ſaiſi
par pluſieurs officiers qui le jettent dans
un cachot. Cependant , par égard pour fa
qualité d'étranger & pour faire éclater la
clémence du prince , il eſt ſeulement condamné
à être livré aux éléphans pour en
être balotté à dix repriſes différentes . Cet
JUILLET. 1770 . 95
exercice , qui lui rompt tous les membres
, lui donne de l'humeur contre les
Siamois; il les quitte au premier moment
pour s'embarquer. Il eſt abandonné par la
perfidie d'un Hollandois ſur une côte habitée
par les Hottentots. Ces ſauvages lui
font un bon accueil , & finiſſent par le
menacer de l'écorcher vif pour avoir refufé
de ſe battre avec un jeune Hottentot.
Gwinet , par une ſuite de ſes infortunes ,
eſt pris par des corſaires de Maroc qui le
portent au marché des eſclaves pour le
vendre , quoiqu'il eût eu dans l'attaque
une jambe emportée par un boulet de
canon. Tous fes camarades avoient trouvé
des maîtres , & lui ſeul reſtoit couché
fur la place lorſqu'un Mahometan , riche.
ment vêtu , d'une figure impoſante& fuivi
d'un cortége nombreux , perça la foule
qui s'inclinoit devant lui : il s'approcha
de Gwinet , & le pouffant avec le pied :
Et toi , dit - il , chien de Rameur , dont
perſonne n'a voulu , que fais- tu là couché
comme un poiſſon ? leve- toi , marche & dis
moi ce que tu fçais faire. " Homme fier ,
>>importun & puiſſant, lui répondit Gwi-
>> net ; lorſqu'après avoir été pendu en
>>Europe , flagellé au Japon , mutilé
>>d'une oreille au Pégu , balotté par les
>>éléphans à Siam , au moment d'être
96 MERCURE DE FRANCE.
» écorché vif chez les bons Hottentots,
>> un boulet de canon t'aura emporté une
>> jambe, regarde comme un inſenſé celui
» qui te dira de te lever & de marcher.
>> Je n'ai d'autre talent que celui de ſça-
>> voir ſupporter des maux dont il n'eſt
>>pas en mon pouvoir de m'affranchir. Je
» ſçais dire la vérité quelqu'offenſante
>> qu'elle puiſſe paroître : ſi tu m'achetes,
>> tu feras une fort triſte acquiſition ; car
>> je ne ſuis ni fourbe , ni lâche , ni flat-
>> teur , ni en état de me charger d'aucune
>>forte de travail , pour peu qu'il exige
>> de force , de vigueur ou d'adreſle ; mais
» je pourrai , ſi tu t'en ſens le courage ,
>> te rendre plus doux , plus humain, plus
> charitable , & alors je t'inſtruirai par
» le recit de mes malheurs , & je t'éclai-
>> rerai par mes conſeils. » L'audace de
cette réponſe étonna l'homme puillant
qui avoit interrogé Gwinet , & cet homme
puiſſant étoit le viſir , fort peu accoutumé
à des propos auſſi hardis ; mais ce
fut cette hardieſſe même qui lui en impoſa.
Il s'attacha Gwinet qui , par fes
conſeils , ſcut ſe rendre agréable & même
néceſſaire à fon maître. Mais la diſgrace
de ce miniſtre le replongea dans ſes premieres
infortunes . Après encore bien des
avenrures cet infortuné fut enfin rendu à
fa
JUILLET. 1770. 97
ſa patrie. « Je ſuis , ajoute- t- il à la fin de
>>ſes mémoires , un des plus pauvres de
>> tous ceux qui mendientdans toute l'é-
>> tendue de la Grande Bretagne. Outre
>> ma pauvreté , j'aides infirmités ; & mal-
>> gré tout cela , je ne fuis point fâché de
>> vivre : au contraire , il n'eſt point de
>> moment où je ne me félicite d'avoir
>> été ſi mal pendu.
On ſe rappelera , en lifant les mémoires
du Mendiant boîteux , l'hiſtoire de
Candide. L'un & l'autre de ces badinages
philofophiques roulent ſur le même objet,
&préſentent le même fond de gaîté.
Les trois coups d'eſſai géométrique , contenant
l'analyſe angulaire de la quaranteſeptieme
propoſition d'Euclide , ſuivie
de deux propoſitions générales , dont
elle n'est qu'un cas particulier ; une
nouvelle propriété de Poligones infcrits
au cercle , ſuivie de la loi générale
que ſuivent entr'eux les mêmes
Poligones , & de pluſieurs théoremes
curieux , avec une nouvelle théorie
générale des figures iſopérimètres ; une
folation illufoire du fameux problême
de la quadrature du cercle , accompagnée
de fix théoremes fort curieux , de
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
quelques obſervations ſur les ſections
coniques , &d'un mémoire dans lequel
on détermine , quelle eſt la meilleure
forme poſſible , que l'on peut donner
aux chambres des mortiers , pour que
leur portée foit la plus grande dont la
charge eft capable , ſans nuire à la durée
de ces bouches à feu. Par M. J. G.
Marſſon , vol. in 4º. à Strasbourg , chez
Amand Konig , libraire , & à Paris ,
chez Jombert fils , rue Dauphine .
Quand on s'eſſaie comme M. Marffon
fur des objets auſſi difficiles , auſſi épineux
que ceux que nous venons d'annoncer
, on doit avoir un juſte ſentiment
de ſes forces , & ne pas héfiter de répandre
les autres fruits de ſes méditations
: l'auteur nous en promet encore
pluſieurs , & nous ofons l'exhorter au
nom de ceux qui cultivent les ſciences
exactes , à ne pas tarder à les publier ?
Ode fur le mariage de Mgr le Dauphin ,
ſuivie d'une épître à M. le Cardinal de
Bernis, ſur le même ſujet;par M. l'abbé
duRouzeau.
Cara Deûm foboles. Virg.
Paris , chez la Veuve Duchesne , li
JUILLET. وو . 1770
braire , rue St Jacques, au temple du
Goût , 16 pag . in 8°.
Nous citerons les premieres ſtrophes
de l'Ode , dans laquelle on remarquera
de l'élévation , du ſentiment & des néglicences.
Quand du plus haut des cieux , de ſon affreux
tonnerre
L'Eternel redoublant les coups précipités ,
A châtié long-tems les crimesde la terre
Et foudroyé l'orgueil des mortels révoltés.
-Proſternée aux pieds de ſon thrône ,
LaClémence, à ſon coeur, livre un dernier aflaut..:
Le Dieu le cède enfin aupere qui pardonne ,
Et la foudre s'éteint dans les mains du Très-Hauc.
Alors , du ſein bruyant des terribles orages ,
On voit naître ſoudain le calme & le repos :
L'onde ne mugit plus , le ciel eſt ſans nuages ,
Et les vents ſont rentrés dans leurs fombres ca
(
chots.
10 Soudain la clarté vive & pure
Du nouveau jour qui luit aux mortels éperdus,
Semble , à leurs triſtes yeux , rajeunir la nature,
Et leur faire oublier des maux qui ne ſont plus.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Cejour tant deſuré , * c'eſt toi qui le ramenes ,
Cher prince , à ton hymen le ciel le réſervoit;
Et Nous ofons penſer , quand il tarit nos peines ,
Qu'à ton fenfible coeur ſans doute il les devoit.
Par ce plus charmant des préſages ,
Qued'affreux ſouvenirs déjà ſont effacés !
Et combien tes vertus ſont pour nous d'heureux
gages
De l'éternel oubli de nos malheurs paſſés!
C'en eſt fait : qu'à ma voix , des voûtes éthérées ,
Mille elprits s'élançant , parcourent l'univers :
Que , d'unbonheur commun à toutes les contrées
Ilsdonnent le ſignal ſur la terre & les mers...
Ilsfont partis: leurs voix s'uniſlent.
Ilsverſent le plaiſir dans les coeurs enchantés ;
De leurs cris triomphans les échos retentiſſent ,
Et l'on entend ces mots mille fois répétés:
** Les déſaſtres d'une guerre auſſi longue que
meurtriere , les deuils continuels qui ont couvert
la France depuis la paix : voilà les triſtes époques
qui ont précédé cejourfi defirable. Lemariage de
Mgr le Dauphin eſt lepremier événementheureux
dont lanation ait joui depuis long-tems. Notede
l'auteur.
12
JUILLET. 1770. 101
«Peuples , voici le jour de l'auguſte alliance ,
>> Qui doit combler enfin votre eſpoir &vos voeux;
>> Egaux par les vertus , égaux par la naiſſance ,
>>Deux illuftres époux en vont former les noeuds .
*D'une lueurflatteuse & vaine
>>Ne craignez point de voir abuſervosfouhaits,
>>>Par eux l'Amour enfin triomphe de la Haine ,
>> Et l'Hymenvient ſceller l'ouvrage de la Paix. >>
On portera le même jugement de l'épî.
tre M. le cardinal de Bernis : nous en
rapporterons quelques vers.
Quand ton Roi , de ſa confiance,
Bernis , ſe plaît à t'honorer ;
Et que ſur ta haute prudence ,
Sur ta fublime intelligence,
Tes ſuccès éclatans viennent le raſſurer;
Lorſque , pour foutenir , avec magnificence
Les titres dont ſa main voulut te décorer ,
Il y joint , avec affluence ,
Les dons brillans de l'opulence...
OBernis , qui ne s'écrira
Que c'eſt Trajan qui récompenfe
Un autre Pline qu'il aima..
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Eloge historique de Henri IV , Roi de
France ; par M. le Marquis de Villere,
avec cette épigraphe tirée de Montagne.
Le plus âpre & difficile métier du
monde , à mon gré, c'estfaire dignement
leRoi. J'excuseplus de leursfautes qu'on
qu'on ne fait communément , en confidé.
ration de l'horrible poids de leur charge
qui m'étonne.
L'auteur , dans ſon épître dédicatoire à
M. le Prince de Condé , dit que des plumes
plus éloquentes que la fienne se font
exercées fur ce sujetſi cher à tous les caurs
Français , mais que laſenſibilité de l'ame
fait excufer lafoibleſſe du pinceau. Ses lecteurs
verront bien qu'il n'a pas beſoin
d'excufe ; cependant nous nous conformerons
à fon idée , & nous tranſcrirons
de préférence les endroits où il a rapporté
les paroles mêmes d'Henri IV .
Après l'avoir montré dans la premiere
partie comme le vainqueur de fon peuple,
voici comme l'auteur le repréſente
dans la ſeconde occupé du bonheur public.
« Il ne ſe fioit point , dit- il , à cette in-
>> telligence privilégiée dont ſe croient
>>doués quelques ſouverains & qu'ils re
JUILLET. 1770. 103
>> gardent comme une ſecrete émanation
>>>de la Divinité : il craint de ſe repoſer
>> ſur ſes propres lumieres , quand il s'a-
>> git des intérêts de ſon peuple ; il affem-
>>ble à Rouen les notables du royaume ;
>> il leur annonce ſes projets , & les con-
>> ſulte avec cette modeſtie courageuſe ,
>> l'un des caracteresde la ſupériorité. -Jo
>> ne viens point vous obliger d'approu-
> ver aveuglément mes volontés ; mais
>> pour recevoir vos conſeils , pour me
>> mettre en tutelle entre vos mains : c'eſt
>> une envie qui ne prend guère aux Rois
» & aux barbes griſes. Mais l'amour que
>> je porte à mes peuples me rend tout
>>poflible& tout honorable. >>
L'auteur nous repréſente Henridans les
réduits mêmes de la misère , épiant les
beſoins. Il les veit en homme , ajoute-
>> t- il , & les foulage en Roi ; il ranime ,
>>il confole , il ſoutient cette partie de la
>> nation qui en produit les richeſſes , &
>> que la plus étrange barbarie condamne
» àla pauvreté. Je veux , diſoit - il fou-
>>vent avec cet enthouſiaſme que la bien-
>>faiſance inſpire , je veux que chaque
>> payſan de mon royaume ait une poule
>> au pot tous les dimanches ; expreſſions
>> fimples& fublimes , ennoblies par un
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
> ſentiment paternel . L'écho des campa-
>>gnes les fit retentir ſous la chaumiere
>> du laboureur qui pleura de joie&con-
>> nut , pour la premiere fois ,l'aiſance &
>> la félicité . »
>>Ce ſentiment paternel ne l'abandon-
>> ne point dans les plaiſirs , & l'amour
>> n'a point affez d'empire ſur lui pour lui
•faire facrifier un ami néceſſaire à lui-
» même &à ſon peuple.
>>Une maîtreſſe impérieuſe demande
>>au Roi la diſgrace de Sully ; il tente de
>> les reconcilier; il exige de fon minif-
> tre qu'il le ſuive chez la ducheſſe d'Entragues.
Quel tableau ! le monarque en-
>> tre fa maîtreffe & fon ami , bravant les
>> charmes d'une femme en pleurs, s'écrie
>> tout- à- coup aumoment où il eſt prêt à
>> céder: je perdrois plutôt dix maîtreſſes
>> comme vous , qu'un ami tel que lui.
>> En prononçant ces mots , il fort, prend
>>Sully par la main , l'entraîne , & les
>>yeux mouillés de pleurs , reſpirant à
>> peine de l'effort qu'il vient de faire fur
>> lui - même , il lui dit avec tranſport :
» Eh ! bien , mon ami , n'ai -je pas tenu
» bon ?
>>>Mais l'Envie qui veille dans les cours
> ne peut fouffrir qu'un monarque ait
JUILLET. 1770. 105
>>un ami. L'amour n'avoit pu détruire
>>l'amitié , l'Envie va le tenter ; elle ne
>> réuffira pas.
Un éclairciſſement devient néceſſaire
>>à Henri ; il cherche Sully : il rompt lui-
> même le filence : Sully lui demande-
» t- il , n'avons- nous rien à nous dire ? Il
>>épanche , dans le ſein de fon ami , ce
>> coeur qui a beſoin de l'aimer , & il fou-
>>lage ſa ſenſibilité par l'aveu de ſon in-
>>juſtice. Les Rois , hélas ! en font rare-
» ment exempts ; mais s'ils ne ſçavent
ود point la réparer , qu'ils l'apprennentde
>> Henri ; il oublie la majeſté de ſon rang;
>>ſagrandeur lui échappe ; il n'écoute que
> fa bonté; il ſe réduit au titre d'homme
>>lié par les devoirs réciproques que l'a-
>> mitié impoſe &dont les Rois n'ont pas
>> le droit de ſe diſpenſer. Il y a des gens
>>aſſez fimples , dit-il, devant toute fa
>> cour , pour s'imaginer que , quand je
> me fâche contre Sully, c'eſt tout de bon;
>>ils ſe trompent , c'eſt entre nous à la vie
» & à la mort .
>>C'eſt ainſi que s'exprimoit ce bon
>> Roi . Il ne prévoyoit pas alors qu'il fuc-
>> comberoit lui-même, &comment pou-
>> voit- il le prévoir , quand il diſoit à l'é-
>> tranger étonné de l'embelliſſement de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>la capitale qu'il avoit vue couverte de
>> ruines ; le pere de famille étoit abſent,
>> le voilà revenu , il faut bien que fes
>> enfans s'apperçoivent de fon retour.
>>O crime ! ô coup affreux ! s'écrie l'au-
>> teur , le trône eſt ébranié. Un cri funè-
> bre retentit dans le palais : pleurez ,
>> François , pleurez , votre pere n'eft
plus. »
ود
Si nous rapportions tous les endroits
qui doivent plaire dans cet ouvrage,nous
paſſerions les bornes d'un extrait , nous
donnerions ſeulement plus de preuves
des talens de l'auteur fans en donner de
plus grandes.
Le Royalisme ou Mémoires de du Barri
de St Aunez & de Conſtance de Cézelli
, fa femme ; anecdotes héroïques
fous Henri IV.
Nec ultimo five carceris , five crucis fupplicio
deformata majeftas , imò his omnibus admirabilior.
Flor. lib . 11 .
A Paris , chez Valade , libraire , rue St
Jacques , vis- à- vis la rue de la Parcheminerie.
Avec priv. in. 8°. d'envirom
160 p. belle édit. prix 3 liv.
Les principaux traits de cet ouvrage
JUILLET. 1770. 107
font tirés des hiſtoires du Languedoc par
D. Vaiſſette & d'Aigrefeuille , & des mémoires
ſur la ligue & les troubles de la
minorité de Louis XIII. L'auteur , par un
privilége qu'on accorde , dit-il , à l'imagination
qui s'exerce ſur des faits hiftoriques
, a rapproché & lié ceux qui compoſent
ces mémoires , de la maniere qu'il
a jugée la plus propre à les rendre plus
intéreſſans.
Lorſque la Reine Elifabeth eut ravi la
liberté à l'Irlande , pluſieurs ſeigneurs aimerent
mieux aller vivre ſous une domination
étrangere , que de porter le joug
de l'Angleterre. Du Barri , d'une maifon
d'Irlande qui jouit encore de la qualité de
pair , vint en France fixer fa demeure
dans le Languedoc. Au milieu des troubles
de la ligue , la cour le diftingua . II
fut fait capitaine de 150 hommes , &
leva cette troupe à ſes dépens. Après avoir
ſervi le Roi avec autant de lumieres que
de zèle , il mourut d'une bleffure à Ouveillan
, village alors muré du diocèſe de
Narbonne.
Du Barri , ſon fils ,juſqu'alors appelé
Saint Aunez , avoit fait ſes premieres armes
aux journées de Jarnac & de Montcontour,
ſous les yeux de Henri IV. Après
la mort de fon pere,il ſauva Ouveillan.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fort de l'action qui délivra la
place , une fille n'avoit ceſſé de combattre
à côté de lui ; elle partagea ſa gloire. C'étoit
Conſtance de Cézelli , dont l'exemple
avoit engagé une foule de perſonnes
à la défenſe des remparts. De l'eſtime ,
ils pafferent l'un & l'autre à des fentimens
plus tendres. Leur mariage fut bientôt
conclu&célébré.
Le bruit s'étant répandu que le Roi de
Navarre , à la tête d'un corps de troupes ,
avoit pénétré dans le Querci , du Barri
raffembla quelques gentilshommes & des
foldats pour s'oppoſer à ſa marche & àfes
progrès. Inſtruit de l'entrée du prince dans
la ville de Cahors dont les habitans ſe
défendoient encore de poſte en poſte avec
une valeur incroyable , il vole à leur ſecours
, furprend l'ennemi , & ſe mefure
avec le Roi lui-même. " Ventre- ingri ,
>> chevalier , lui dit Henri , eft-ce à moi
>> que vous en voulez ? Je ne ſuis qu'un
>> ſoldat comme vous. Sire , vous m'apprenez
àfaire mon devoir , mourir pour
mon Roi est tout ce que je veux. Ce combat
, donné en 1580 , dura cinq jours &
cinq nuits. Du Barri , couvertde fang &
de bleſſures , fut à la fin fait prifonnier
ſous les yeux du Roi. « Qu'on menage
→ le chevalier, s'écrie Henri , qu'on panſe
JUILLET. 1770. 109
> ſes bleſſures. J'aimerois mieux ga-
>> gner un officier comme lui qu'une vil-
>>le. Qu'on me le repréſente , quand cel-
>> le-ci ſera ſoumife. Ce prince, pendant
tous ces combats , ne repoſa pas un inftant
& ſe trouva toujours au fort de la
mêlée. Quand il aſlura ſa conquête , il
ne lui reſtoit que quelques lambeaux de
ſeshabits.
Maître de la ville , il rendit la liberté
aux prifonniers de diſtinction. « Pour ce
>>chevalier , dit- il en parlant de duBar-
>> ri , je lui réſerve un autre traitement ,
>> je le punirai de m'avoir donné tant
» d'inquiétude. Prince , répondit le pri-
>> fonnier , vos reproches me flattent, ma
» vie eſt entre vos mains , je la perdrai
> pour mon Roi . Vous le ferez , & Votre
> Majesté n'aura point alors de ſujet plus
>> fidèle que moi... Si Dieu m'appelle au
>> trône des François , je les forcerai de
>> m'aimer ; mais vous , ne craignez -vous
>> point ma colere ? Non , Sire , & je
>> voudrois l'avoir méritée , par la défaite
>> de vos troupes ... Je vous eſtime , re-
>> cevez mon cheval de bataille & cette
» épée ; l'un vous reconduita chez vous ,
>>l'autre vous fera reſſouvenir que je ſçais
>> m'en ſervir auſſi : voilà comme le Na-
> varrois ſe venge d'un brave homme.
..
110 MERCURE DE FRANCE.
Du Barri fut nommé gouverneur de
Leucate par Henri III . Son nom, ſa vigilance
, ſes ſoins inſpirerent tant de confiance
au peuple , &tant de terreur à l'ennemi
, que les campagnes protégées par
cette ville , étoient tranquillement cultivées
, tandis que les terres plus éloignées
étoient ou pillées ou abandonnées dans
les gouvernemens voiſins. Henri IV , parvenu
à la couronne , le confirma dans ſon
pofte , en lui faiſant écrire qu'il étoit fon
Roi & qu'ilsferoient désormais amis. Les
Eſpagnols viennent afliéger Leucate. Le
gouverneur , forcé de fortir pour aller
communiquer des avis & des projets au
duc de Montmorency , tombe entre les
mains des Ligueurs qui le livrent aux
Eſpagnols. Les officiers défèrent alors
unanimement le commandement de la
place à Conſtance. Les Eſpagnols la me
nacent de faire maſſacrer fon mari fous
ſes yeux , fi elle ne ſe rend pas. Elle répond
que s'ils vouloient commettre un crime
, elle ne devoit pas les arrêter par une
lácheté; & qu'elle ne racheteroit pas la
vie de fon mari , en livrant une fortereffe
pour la confervation de laquelle il lafacrifieroit
lui - même. Du Barri la confirme
dans ces ſentimens : on le maſſacre fous
ſes yeux. <
JUILLET. 1770.
Conſtance , après avoir obtenu le corps
de fon mari , rend la liberté aux prifonniers
que le peuple vouloit égorger par
repréſailles. Dans une vigoureuſe ſortie,
elle bat les ennemis, les difperſe , les diffipe
, & la ville eſt délivrée . Le Roi lui
donna le gouvernement de Leucate,& la
furvivance en fut aſſurée à fon fils . Ce
prince , immédiatement après ſon mariage
, l'attacha à la Reine en qualité de Dame
d'honneur. Elle ne demanda jamais
aucune grace. Le Roi voulant l'obliger à
accepter cent mille francs avec mille écus
de penſion pour la remplir des avances
qu'elle avoit faites dans la défenſe de
Leucate , elle le ſupplia de réferver fes
bontés pour fon fils. « J'en fuis content,
>>dit le Roi : hier au foir, il m'attendoit
>> pour m'éclairer enrentrant; il étoit ac-
>>cabléde fommeil. Je dis pourquoi l'on
>> n'avoit pas fait coucher cet enfant ?
>>Voici ſa réponſe : Le ſujet dormira-til
» quand le fouverain veille ? Elle me fra-
>> pa ; j'aurai foin de lui , mais fans déro-
>>ger à ce que je dois à ſa mere. Voustou-
ود cherez cent mille francs , je le veux.»
Madame du Barri fit diſtribuer cette fomme
aux pauvres du Languedoc , comme
unbienfait du Roi. Henri apprit avec furpriſe
l'uſage qu'elle avoit faitde ſes dons
112 MERCURE DE FRANCE.
Il en parut fâché , Conſtance en fut dé--
folée , il n'étoit qu'attendri. Cette action
fut auſſi -tôt récompenfée par la donation
d'une ſeigneurie d'environ dix mille liv.
de rente. « Je ne crois pas que vous ven-
>>diez cette terre , &que vous en en-
>> voyiez l'argent en Languedoc ; votre
>> filsen jouira , ventre- fingri : vous le
❤ mettriez à la mendicité , ſi vous pou-
» viez. >> Après la mort de ce bon Roi ,
Conſtance ſe retira de la cour & vécut
dans la retraite avec un petitnombre d'amis
dont elle fit les délices.
Ces mémoires intéreſſans ſont dédiés à
Mde la comteſſe du Barri , dont on voit
le portraità la tête de l'ouvrage avec ces
vers :
Plaire n'eſt pas l'unique ſoin pour elle.
Ungoût plus vrai l'occupe tout le jour :
Senfible aux maux d'autrui juſqu'au ſein de la
cour ,
C'eſt pour obliger qu'elle estbelle.
Les Nuits Angloiſes ou recueil de traits
finguliers , d'anecdotes , d'événemens
remarquables , de fairs extraordinaires,
de bizarreries , d'obſervations critiques&
de penſéesphiloſophiques , &c,
JUILLET. 1770. 113
propres à faire connoître le génie& le
caracteredes Anglois.AParis , chez J.
P. Coſtard , libr. rue St Jean de Beauvais,
la premiere porte cochere au-deffus
du collége , 1770 ; avec approbat.
& priv. du Roi ; 4 vol. in- 8°.
Ce recueil eſt un des plus curieux &&
desplus amuſans que l'on ait depuis longtems
publiés ; il nous paroît remplir parfaitement
fontitre. Le lecteur en jugera
par les traits ſuivans.
Un gentilhomme allant à cheval d'Ox
ford à Londres , fut attaqué par un homme
maſqué , qui lui demanda la bourſe
ou la vie , le piſtolet à la main. Le gentilhomme
faiſant ſemblant de chercher
ſa bourſe , prit un piſtolet de poche & le
tira contre le voleur ; mais il manqua fon
coup. Le voleur fit auffi- tôt un mouvement
pour lui brûler la cervelle; mais il
s'arrêta & demanda une ſeconde fois la
bourſe au gentilhomme qui la lui remit.
Elle contenoit plus de ſoixante guinées ;
le voleur en prit douze , &rendit le reſte
en diſant au gentilhomme qu'il recevroit
de ſes nouvelles avant trois mois.
Quelque tems après , ce gentilhomme
reçut un paquet dans lequel étoit unebelle
boëte d'or , avec se billet : « Unhon
114 MERCURE DE FRANCE.
» nête voleur qui vous a pris douze gui-
>>nées , vous prie de recevoir cette boëte.
>> Vous avez voulu le tuer ; & vous lui
» auriez épargné un crime &bien des re-
>> mords. Cependant il ne méritoit pas
>> de périr , ni par la main d'un honnête
>> homme , ni par celle d'un bourreau , &
>> c'étoit pour faire une action bien géné-
>> reuſe qu'il en faifoit une ſi infâme. »رد
Du tems de la Reine Elifabeth , Sir
Olivier Wilkic fut élu membre du parlement
pour la ville de Bristol : comme
il étoit généreux & magnifique il donna
unrepas li ſomptueux , le jour de ſon élection,
que fa famille le regardant comme
un prodigue , ne lui laiſſa que l'adminiſtration
d'une partie de ſes biens ; une
vieille tante en vint même juſqu'à le defhériter.
On a , depuis quelque tems , découvert
le mémoire du traitenr qui fournit
ce repas foi - diſant ſplendide. Les
frais en font d'un ſcheling ſept ſous un
demi denier. Cette prodigalité ne mérite
pas d'être comparée avec les dépenſes
énormes que font aujourd'hui les Anglois
pour ſe faire élire membres du parlement.
Ii leur en coûte juſqu'à mille & deux
mille guinées , & cependant cette place
ne rapporte rien ; mais un Anglois comJUILLET.
1770. 115
pte pour beaucoup le plaiſir de pouvoir
s'oppoſer aux vues du miniſtere .
رد
Une marchande de Londres avoit eu
ſucceſſivement fix maris, le premier par
obéiſſance pour ſes parens , les cinq autres
par ſon propre choix . UnAnglois fur
affez hardi pour l'épouſer en ſeptiemes nô.
ces. Cette femme indiſcrete ne ceffoir ,
devant fon nouvel époux , de faire la fatyre
des fix autres qu'elle avoit eus . «L'un,
>>diſoit- elle , me déplaiſoit par ſon ivro-
>>>gnerie , les autres par leur mauvaiſe hu-
>> meurouleur libertinage; auſſije lesai peu
>> regrettés. » Ce ton déplut au nouveau
marié, lequel ſoupçonnant du myſtère, uſa
de ſtratagême pour l'éclaircir. Il s'abſente
, revient ſouvent tard , &affecte d'être
ivre. La femme commence par ſe plaindre
doucement , & en vient bientôt aux
reproches ,& fucceſſivement aux menaces.
L'Anglois tient ferme &continue àjouer
le même rôle. Un foir , à ſon retour, il
feignit d'être plus ivre qu'à l'ordinaire
&de s'endormir profondément. La femme
ſaiſit cette occafion pour devenir une
ſeptieme fois veuve. Elle détache un
plomb de ſa robe , le fait fondre & s'approche
pour en verſer dans l'oreille du
faux dormeur. Le mari ſe leve , crie au
116 MERCURE DE FRANCE .
fecours &appelle la justice. La criminelle
eſt arrêtée , on exhume les fix cadavres ,
&convaincue elle est condamnée à mort..
C'eſt cette affreuſe aventure qui a donné
lieu au ſage réglement , par lequel il eſt
défendu en Angleterre d'enſevelir aucun
cadavre avant d'avoir appelé les expertsjurés.
Après l'examen du cadavre , ils
doiventcertifier que le fer , ni le poifon
n'ont point abrégé lesjours de la perſonne.
Un Anglois , nommé Jenkins , ſoupçonné
de faire un commerce clandeſtin
dans les Colonies Eſpagnoles , fut pris fur
les parages de l'Amérique. Le vaiſleau
ſaiſi , l'équipage eſt mis aux fers , & après
avoir coupé les oreilles à Jenkins , on lui
fend le nez. En cet état le malheureux
Angloisſe préſenteà la chambredesCommunes;
ily raconte ſa triſte aventure avec
le ton de franchiſe d'un homme de mer.
>> Meffieurs , ajoute-til , quand on m'eut
>> ainſi mutilé , on me menaça de la mort;
>> je l'attends en recommandant mon ame
>> à Dieu & ma vengeance à la patrie. »
Ces paroles ſimples , mais énergiques ,
firent poufler dans l'aſſemblée mille cris
de pitié&d'indignation. La fureur gagne
le peuple & l'on écrit à la porte du parlement
: la mer libre ou la guerre. L'EſpaJUILLET.
1770. 117
gne auroit ſouhaité la paix ; le miniftere
de Londres la defiroit; Jenkins détermina
les deux nations à la guerre.
Un Anglois avoit deux fils qu'il aimoit
également ; il n'épargnoit rien de
ce qui pouvoit contribuer à leur donner
une bonne éducation. L'aîné ne répondit
pas à tant de ſoins ; entraîné par la fougue
des paſſions& par l'exemple des mauvaiſes
compagnies , il ſe livra aux plus
honteuſes débauches. La tendreſſe du
pere ſe change en juſte reſſentiment , il
deshérite ce fils coupable , &lui ſubſtitue
fon cadet dans tous ſes droits. Le pere
mourut ſans avoir le plaiſir de ferrerdans
fes bras ce miférable ainé , que les ſuites
du libertinage avoient réduit dans l'état
le plus affreux ; mais en même tems elles
avoient eu ce bon effet , qu'il ſe repentoit
de ſes égarémens ; & la ſincérité de
fon repentir donnoit lieu d'eſpérer qu'il
ne tarderoit pas à rentrer dans les voies
de l'honnêteté. Il revint à Londres; & fon
frere, inſtruit de ſon retour , lui écrivit en
ces termes :
« Je vous envoie , mon cher frere , le
>>teſtament de notre pere , qui m'a fait
>> l'héritier univerſel de tout fon bien. Si
» Dieu lui avoit prolongé la vie juſqu'à
>>préſent , il n'en auroit pas diſpoſé de
118 MERCURE DE FRANCE.
» même ; il en exclut l'homme que vous
» étiez alors , & je le rends à celui que
>> vous êtes aujourd'hui. Je fuis , &c. »
Jean Bruluman , né dans l'Amérique
feptentrionale , avoit d'abord été orfévre
à Philadelphie ; il quitta enſuite cette
profeffion pour entrer dans le ſervice&
fut officier dans le régimentRoyal-Amériquain.
Ayant été ſoupçonné de faire ou
de répandre de la fauſſe monnoie , il fut
renvoyé. Il revint à Philadelphie où il
tomba dans la mélancolie la plus affreuſe.
La vie lui étoit inſupportable , mais le
ſuicide l'épouvantoit. La peur de l'enfer
l'empêcha d'attenter ſur lui-même , & il
crut qu'il courroit moins de riſque pour
fon falut en commettant quelque crime
qui méritât la mort , parce qu'il pouvoit
avoir encore letems de ſe repentir & de
ſe ſauver. Dans cette idée , il prend un
fufil , le charge &demande à ſon hôte s'il
veut aller à la chaſſe avec lui , cet homme
le refufe & échappe , ſans le ſçavoir ,
àla mort que Bruluman lui deſtinoit. Le
féroce Américain fortit doncfeul ; il rencontra
d'abord un homme qu'il fut fur le
point d'affaffiner ; mais il le laiſſa paffer,
parce qu'il fit réflexion qu'iln'y avoit pas
de témoins qui puſſent atteſter le fair.
Il entra dans une maiſon de jeux , où l'on /
1
JUILLET. 1770. 11,
faiſoit une partie de billard ; il cauſa avec
ceuxqui étoientdans la chambre & montra
beaucoup de bonne humeur & de gaîté .
Un des joueurs , nommé M. Scull , ayant
faitun fort beau coup , Brulunan lui dit :
« Monfieur , vous me paroiſſez un beau
» joueur , je veux vous faire voir aufli un
>> beau coup de ma façon . En parlant
ainſi il ajuſte ſon fufil , & renverſe M.
Scull. Alors Bruluman s'approcha tranquillement
du bleſſé qui ne perdit connoiffance
& n'expira que quelques heures
après , & lui dit : " Monfieur , je vous af-
ود fure que je ne vous en veux aucune-
» ment ; vous ne m'avez jamais offenſé;
>>je ne vous avois même jamais vu;mais
>> j'ai pris le parti de tuer un homme
>> pour me faire pendre. Je ſuis fâché que
>> le fort foit tombé fur vous , &je vous
>> plains , car vous me paroiſſez unjeune
>> homme fort aimable. » M. Scull eur
le tems de faire fon teſtament; il pardonna
à fon meurtrier , & demanda même
ſa grace ; mais Bruluman aimoit
mieux la mort; il ſe laiſſa prendre fans
réſiſtance , avoua froidement ſon crime
& le motif qui le lui avoit fait commettre
: on le condamna à être pendu; il recut
ſa ſentence comme le terme de ſes
120 MERCURE DE FRANCE.
ennuis , & fut exécuté le 8 Octobre de
l'année derniere 1769 .
On remarque que le feu Roi Georges
II a été le ſeul de tous les ſouverains
d'Angleterre , ſeconds de leur nom , qui
ait régné heureuſement dans ce royaume.
Guillaume II , furnommé le Roux ,
fut tuéà la chaſſe. Henri II fut malheureux
pendant toute la premiere partie de
ſon règne par les démêlés qu'il eut avec
St Thomas de Cantorbéry. Il le fit affaffiner
, & ce crime empoiſonna le reſtede
ſes jours. Edouard II fut détrôné par fon
fils&aſſaſſiné dans le château de Berklei.
Richard II fut chaffé du trône par Bolingbrocke
, qui devint Roi lui - même ,
fous le nomde Henri IV. On a prétendu
que la mort de Charles II n'avoit pas été
naturelle. Et enfin , Jacques II , après s'être
vu enlever la couronne , eſt mortdans
un douloureux exil .
Les Anglois font des gageures ſouvent
fur les chofes les plus fingulieres & les
plus bizarres. Ce ſera , par exemple , de
faire traîner , pendant un certain tems ,
une voiture par des chiens ; de faire foutenir
àdes oies une marche ſuivie de pluſieurs
lieues ; de faire faire à un cochon
une lieue & demie par heure. Il n'y a pas
long- tems
JUILLET. 1770. 121
long - tems qu'un homme de distinction
paria une très-grofle ſomme , qu'il feroit
un mille de chemin en marchant ſur les
mains & les pieds , &qu'il arriveroit plutôt
au but qu'un cheval qu'on feroit aller
àreculons.
Lorſqu'on vint annoncer au comte de
Sunderland , à qui l'on avoit ôté la place
de ſecrétaire d'état en 1710 , que Sa Majeſté
voulant lui donner une marque de
la fatisfaction qu'elle avoit de ſes ſervices
, lui avoit affigné une penſion viagere
de trois mille livres ſterling ; ce ſeigneur
répondit : qu'il étoit charmé que Sa Majestéfût
perfuadée qu'il avoit faitson devoir
; mais que , s'il nepouvoit avoir l'honneur
de fervir fon pays , il ne vouloit pas
du moins le mettre à contribution .
UnAnglois rapporte ce trait & le met
en oppoſition avec un plus moderne :
>> Lorſqu'on a offert , dit-il , à M.P ....
>>les témoignages ſpontanés felon lui,
>>follicités felon d'autres , de la géné-
>> roſité de ſon Souverain ; c'est-à-dire ,
>>la Pairie & une annuité de trois mille
>> livres ſterling; le Ministre patriote les
>> a reçus comme une récompenſe qui lui
» étoit due . «
Le même Anglois laiſſe au public la li-
1
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
berté de décider lequel étoit le plus défintéreſſé
du Comte ou de M. P ....
juxtà ſe pofita magis elucefcunt.
Le Major Grant , Anglois , dans ſes
obſervations fur les liſtes mortuaires qui
ſe publient à Londres , dit que de cent enfans
qui naiſſent , il n'y en a que foixantequatrequi
atteignent l'âge de fix ans ; quarante
, celui de ſeize ans ; vingt-cinq ,
celui de vingt-fix ans ; dix , celui de quarante-
fix ans ; fix, celui de cinquante- fix ;
trois , celui de foixante- fix; & un , celui
de foixante & feize . Selon ſon calcul , les
habitans de la ville de Londres font renouvelés
deux fois dans le cours d'environ
foixante-quatre ans .
OEuvres de M. l'Abbé Ballet , curé deGif,
prédicateur de la Reine. Sçavoir :
Prônes fur les Commandemens de Dieu ,
in- 12.5 vol .
-Sur les Evangiles de toute l'année , in-
12.8 vol .
Panégyriques des Saints , in 12. 2 vol .
Sur les repréſentations que l'on a faites
au libraire , propriétaire de ces OEuvres ,
que nombre d'eccléſiaſtiques de la campagne
defireroient acquérir ce recueil de
JUILLET. 1770. 123
fermons , ſi le prix n'en étoit pas ſi haut ,
Deſpilly , libraire , rue St Jacques , à la
croix d'or , pour ſe prêter à des vues ſi
louables , donne avis qu'il donnera ce recueil
de 15 vol . ( qui ſe vendoit juſqu'ici
31 liv. en feuilles ) , au prix de 13 livres
4 fols en feuilles , juſqu'au 1 Septembre
prochain , patlé lequel temps onne pourra
plus l'avoir qu'au prix ancien de 31 liv .
Et , pour faciliter encore les acquéreurs,
Deſpilly vendra ſéparément , juſqu'au
tems indiqué ci- deſſus , les
Prônes fur les Commandemens de Dieu ,
in- 12.5 vol. blanc. 4liv. 4fols.
Traité de la Dévotion à la Ste Vierge ,
in 12 . 15 fols.
Instruction fur la Pénitence du Carême ,
in 12. 15 fols .
Il ſe flatte que MM. les Eccléſiaſtiques
lui ſçauront gré de cette diminution , &
qu'ils s'empreſſeront de ſe munir de cet
ouvrage avec d'autant plus de raiſon qu'il
n'en reſte qu'un petit nombre d'exemplaires.
Avertiſſement fur le magaſin littéraire.
Il eſt inutile de relever ici les avantages
que procure au Public l'établiſſement
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
duMagaſin littéraire , pour la lecture par
abonnement que le Sr Quillau , libraire ,
a formé le premier à Paris , il y a pluſieurs
années. Depuis ce tems il n'a cellé de faire
de nouvelles acquifitions . Dans un fupplément
qu'il donna l'année derniere , il
s'empreſſa d'y inférer la collection des
mémoires de l'académie des ſciences &
ceux de l'académie des inſcriptions & belles-
lettres , que le Public avoit paru deſirer.
C'eſt avec le même zèle qu'il vient
cette année d'augmenter ſon magaſin de
toutes les nouveautés les plus intéreſſantes
qui ont paru dans le cours de 1769 ,
&d'ajouter à la collection des mémoires
des deux académies , les nouveaux volumes
qui ont paru depuis. Toujours occupé
du deſir de fatisfaire ſes Abonnés , il
ſe flatte que ce nouveau fupplément ne
leur fera pas moins agréable que le précédent
, par le nombre des articles intéreſfans
& nouveaux qu'il contient.
On trouve en vente , au magaſin littéraire
, l'ouvrage ſuivant , Cosmographie
univerſelle , physique & aftronomique, pour
Fétude de tous les âges de l'histoire , dirigéeparM.
Philippe de Pretot, cenfeur royal
&profeffeur d'histoire, de l'académie royale
desſciences & belles- lettres d'Angers. Paris
, 1770 , in- 4°.
JUILLET. 1770. 125
Cet ouvrage eit actuellement compofé
de 36 cartes enluminées à la maniere des
ingénieurs ; le prix , la reliûre en carton
compriſe , eſt de 30 liv. La ſuite paroîtra
avant la St Jean prochaine 1770 .
Moyen für &facile pour détruire les taupes
dans les prairies & dans lesjardins.
Perſonne n'ignore le dégât que font les
taupes dans les prairies & fur - tout dans
lesjardins, où ſouvent elles abîment tout,
ſans que juſqu'ici on ſoit encore parvenu
à pouvoir les détruire , malgré le grand
nombre de taupieres de différentes eſpéces
qu'on a imaginées.
Perfonne , en conféquence , qui ne foit
bien, aiſe de connoître un moyen propre
à les détruire fans frais & fans en
manquer quatre ſur cent qu'on voudra
prendre.
Ce moyen conſiſte en une petite machine
qui ne coûte pas deux fols , & que
chacun peut s'amufer àfaire foi-même.
Cette machine eft connue , & l'on s'en
ſertjournellementdansun petitcanton du
Hainaut , d'où elle eſt venue à la perſonne
qui croit devoir la rendre publique.
La figure de cette machine eſt gravée
Fiij
124 MERCURE DE FRANCE.
du Magaſin littéraire , pour la lecture par
abonnement que le Sr Quillau , libraire ,
aformé le premier à Paris , il y a pluſieurs
années. Depuis ce tems il n'a cellé de faire
de nouvelles acquifitions. Dans un ſupplément
qu'il donna l'année derniere , ii
s'empreſſa d'y inférer la collection des
mémoires de l'académie des ſciences &
ceux de l'académie des inſcriptions &belles-
lettres , que le Public avoit paru deſirer.
C'eſt avec le même zèle qu'il vient
cette année d'augmenter ſon magaſin de
toutes les nouveautés les plus intéreſſantes
qui ont paru dans le cours de 1769 ,
&d'ajouter à la collection des mémoires
des deux académies , les nouveaux volumes
qui ont paru depuis. Toujours occupé
du deſir de fatisfaire ſes Abonnés , il
ſe flatte que ce nouveau fupplément ne
leur fera pas moins agréable que le précédent
, par le nombre des articles intéreffans
& nouveaux qu'il contient.
On trouve en vente , an magaſin littéraire
, l'ouvrage ſuivant , Cosmographie
univerfelle , physique & aftronomique, pour
Fétude de tous les âges de l'histoire , dirigéeparM.
Philippe de Pretot, cenfeur royal
&profeffeur d'histoire, de l'académie royale
des Sciences & belles- lettres d'Angers. Paris
, 1770 , in-4°.
JUILLET. 1770. 125
Cet ouvrage elt actuellement compofé
de 36 cartes enluminées à la maniere des
ingénieurs ; le prix , la reliûre en carton
compriſe , eſt de 30 liv. La ſuite paroîtra
avant la St Jean prochaine 1770 .
Moyen für &facile pour détruire les taupes
dans les prairies & dans lesjardins .
Perſonne n'ignore le dégât que font les
taupes dans les prairies& fur - tout dans
les jardins, où ſouvent elles abîment tout,
ſans que juſqu'ici on ſoit encore parvenu
à pouvoir les détruire , malgré le grand
nombre de taupieres de différentes eſpéces
qu'on a imaginées.
Perfonne , en conféquence , qui ne foit
bien, aiſe de connoître un moyen propre
à les détruire fans frais & fans en
manquer quatre ſur cent qu'on voudra
prendre.
Ce moyen conſiſte en une petite machine
qui ne coûte pas deux fols , & que
chacun peut s'amufer àfaire foi-même.
Cette machine eft connue , & l'on s'en
ſert journellementdansun petit canton du
Hainaut , d'où elle eſt venue à la perſonne
qui croitdevoir la rendre publique .
La figure de cette machine eſt gravée
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
dans une planche miſe à la fin d'une petite
brochure fur ce ſujet , qu'on trouve à
Paris , chez Gueffier , au bas de la rue de
la Harpe , vis -à-vis celle de St Severin , à
laLiberté.
Fragmentfur Tite - Live , Salluste &
Tacite.
Tite-Live a été nommé avec justice le pere de
P'hiſtoire romaine , romana historia pater. C'eſt
un des hommes les plus naturellement éloquens
qui aient jamais écrit. C'eſt ſans travail & fans
effort que ſon ſtyle ſe trouve au niveau de la
grandeur romaine. Il n'eſt jamais ni au-deſſus ni
au-deſlous de ce qu'il raconte. Sa diction eſt pleine
de charmes & de douceur. Quelques anciens
l'ont comparée àun fleuve de miel. Perſonne n'a
poſſédé à un plus haut degré certe facilité abondante
, cette richeſle d'expreſſions qui caractériſe
l'écrivain formé par la nature. Quintilien, l'homme
de l'antiquité qui a eu le plus de goût dans le
fiécle qui a fuccédé au fiécle du génie , regarde
Tite- Live & Cicéron comme les auteurs qu'il faut
mettre de préférence entre les mains des jeunes
gens. « Sa narration , dit - il , eſt fingulierement
agréable & de la clarté la plus pure; les haran-
>>gues ſont d'une éloquence au - deſlus de toute
expreſſion . Touty eſt parfaitement adapté aux
>>perſonnes & aux circonstances. Il excelle fur-
>>>tout à exprimer les ſentimens doux & touchans,
> & nul hiſtorien n'eſt plus pathétique. >>
Onlui a reproché de nos jours , ainſi qu'à Sallufte&
aux autres anciens , ces harangues que l'on
JUILLET. 1770. 127
regarde plutôt comme des efforts de l'art oratoire
que comme des monumens hiſtoriques. Il ſe peut
en effet que Fabius & Scipion n'aient pas dit ,dans
le ſénat , précisément les mêmes choſes que Tite-
Live leur fait dire; mais, s'il eſt très- probablequ'ils
ontdû parler à-peu près dans le même lens , je ne
vois pas de fondement au reproche que l'on fait à
Thiſtorien . Il lui eſt défendu de controuver , mais
non pas d'embellir. D'ailleurs il faut obſerver que
nos moeurs& notre éducation ne ſont pas , à beaucoup
près , celles des anciennes républiques. L'art
deparler étoit un des talens les plus eſſentiels&les
plus néceflaires à un citoyen , un de ceux que l'on
cultivoit avec le plus de ſoin dans la premiere jeuneffe
, & la partie la plus importante des études.
Quiconque à Rome afpiroir aux charges , devoit
être en état de s'énoncer avec facilité & avec grace
devant fix cens ſénateurs , de ſçavoir motiver
& foutenir un avis qu'on attaquoit avec toute la
liberté républicaine , & quelquefois de pérorer
devant l'aflemblée du peuple Romain , compoſée
d'une multitude innombrable & tumultueuſe. Les
accufations & les défenſes judiciaires étant un des
grands moyens d'illuſtration , les membres les
plus conſidérables de l'état cherchoient à ſe ſignaler
en dénonçant des coupables ou en les défendant.
Leurbut étoit de ſe faire connoître au peuple
, & l'ambition cherchoit des inimitiés éclatantes.
Le ſpectacle des tribunaux romains n'étoit
pastout-à fait celui de nos plaidoiries du palais ,
où quiconque a pris ſes degrés en droit , peut venir
, à l'audience de ſept heures , difcuter longuement
des querelles obſcures , & des formes gothiques
qu'il faut citer dans le jargon barbare où elles
ont été rédigées. ARome , toutes ces petites
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
difcuffions contentieuſes étoient portées à des tribunaux
fubalternes , tel que celui des Centumvirs;
mais toutes les grandes cauſes ſe plaidoient devant
un certain nombre de Chevaliers Romains ,
chóiſis & aflujettis à un ferment,dans un vaſteforum
rempli d'une foule attentive , & celui qui
oſoit s'expoſer à une épreuve auſſi éclatante, devoit
être bien sûr de ſes talens &de ſa fermeté.
C'eſt là qu'un homme étoit jugé pour la vie. Ses
eſpérances& fon élévation dépendoient de l'opinion
qu'il donnoit de lui dans cette lice dangereuſe.
Les enfans de famille y afſiſtoient affidument
, & c'eſt ce qu'on appeloit les exercices du
forum; c'étoient ceux de toute lajeune noblefle ,
ainſi que les travaux du champ de Mars .
Il n'eſt donc pas étonnant que des hommes élevés
ainſi haranguaflent beaucoup plus ſouvent&
plus facilement que nous ne l'imaginons. Dans le
pays de la liberté , la perfuafion eſt un genre de
puiſſance qu'on ne ſoupçonne pasdans les pays où
il eſt même quelquefois défendu de perfuader.
Auſſi voyons-nous que chez les Romains & chez
lesGrecs, l'éloquence étoit une des qualités communes
à tous les grands perſonnages , au lieu que
parmi nous elle ſemble n'être que le partage de
ceux qui en ont fait une étude particuliere. Quiconque
peut payer un fecrétaire eſt diſpenſé, je
ne dis pas d'être éloquent , mais même de ſavoir
répondre à une lettre. Il eſt forc rare , dans nos
moeurs , qu'un homme puifle prononcer ſur le
champ un difcours digne d'être écrit . Il eſt cependant
très - certain que la premiere harangue de
Cicéron contre Catilina , qui détermina ce ſcélerat
intrépide à fortir de Rome , ne pouvoit être
préparée , puiſqu'on étoit fort loin de penſer que
Catilina osât paroître dans le ſénat. Il ſe peut ,
JUILLE 1. 1770. 129
qu'en la tranſcrivant , l'orateur l'ait corrigée &
embellie , & rien même n'eſt plus vraiſemblable ;
mais il falloit que le diſcours , tel qu'il fut prononcé
ſur le champ , fut encore très-beau , puifque
Salluſte , qui n'aimoit pas Cicéron , dit dans
ſon hiſtoire ; « C'eſt alors que M. Tullius , con-
>> ful , prononça cette belle harangue qu'il a publiée
depuis. >> S'il y avoit eu une différence
frappante entre l'ouvrage écrit & le diſcoursdébité,
un ennemi n'auroit pas manqué de l'obſer-
30
ver.
Les Gracches , Céſar , Caton , Scipion , étoien
de très - grands orateurs , c'est- à- dire dans la langue
républicaine, de très grands hommes d'état.
Il faut avouer auſſi que l'éloquence de pareils
hommes qui réuniſſoient une ame forte , un elprit
cultivé & de grands intérêts , devoit produiredes
chefd'oeuvres; & que ce que l'on nomme éloquence
dans ceux à qui la vanitéd'être imprimé
inſpire la prétention d'écrire & qui rajeuniffent
des lieux communs pour être loués dans un
journal , doit s'appeler de la rhétorique. L'homme
paſſionné eſt le véritable orateur. Aufli j'olerai
dire que la grande éloquence , parmi les modernes
, ſe trouve bien plutôtdans nos belles tragédies
que dans les oraiſons funèbres ou dans les
panégyriques dont les auteurs, en ſuppoſant qu'ils
écrivent avecgoût & fans enflure , ne peuvent guère
être que des hommes diferts , de beaux écrivains
&jamais des hommes pleins de ta choſe dont ils
parlent , ce qui eſt la ſeule maniere d'être vraiment
éloquens. La lettre de Brutus à Cicéron eft cerrainement
le plus beau morceau que l'antiquité nous
ait laillé . Cependant Brutus ne croyoit pas faite
un ouvrage. Il épanchait une aime libre & indi
F
160
130 MERCURE DE FRANCE.
gnée, & rien n'eſt plus beau que ce qu'il écrivoir.
Dans le ſiécle qui ſuivit celui d'Auguſte , le panégyriquede
Pline & les écrits de Sénéque furent des
ouvrages d'efprit , des productions de Rhéteurs.
Onn'y trouve aucune trace du ſtyle républicain ;
la trempe des eſprits avoit changé avec le gouvernement
.
,
Pour revenir à Tite-Live , dont les barangues
ont occafionné cette digreffion ces harangues
font fibelles que leur cenfeur le plus ſévère ſeroit
fans doute bien affligé qu'elles n'exiſtaffent pas.
On peut croire d'ailleurs , d'après ce que je viens
d'expoſer , que ces grands hommes , qu'il fait par.
ler dans ſon hiſtoire , ont ſouvent puiſé dans leur
ame d'aufli grands traits que ceux que leur attribue
le génie de Tite-Live , & ont dû même produire
de plus grands effets de vive voix qu'il n'en
produit ſur le papier.
La réputation de Tite- Live s'étendit fort loin ,
même de ſon vivant , s'il est vrai , comme on le
dit, qu'un habitant de Cadix qui , dans ce tems,
étoit pour les Romains une extrêmiré du monde ,
partit de ton pays uniquement pour voir Tite-
Live& s'en retourna auffi-tôt après l'avoir vu. St
Jérôme , dans une lettre à Paulin , dit très-heureuſement
à ce ſujet : « C'étoit ſans doute une cho-
> ſe bien extraordinaire qu'un étranger , entrant
>>>dans une ville telle que Rome, y cherchât autre
>>>choſe que Rome même. >>
On ne fait que trop que nous avons perdu une
grande partie de ſes ouvrages , ainſi que de ceux
de Tacite. Ces pertes , ſi déplorables pour ceux
dont les lettres font le bonheur , ne feront probablement
jamais réparées .
On l'accuſe de foibleſſe & de ſuperſtition parce
JUILLET. 1770. 131
qu'il rapporte très - exactement & très -férieuſomentune
foule de prodiges. Je ne fais s'il en faur
conclure qu'il les croyoit. Ces prodiges étoient
une partie effentielle de l'hiſtoire dans un empire
où tout étoit préſage & aufpice , & où l'on ne faifoit
pas une démarche importante fans obſerver
T'heure du jour & l'état du ciel. Je crois bien que
du temps d'Auguſte on commençoit à être moins
fuperftitieux ; mais le peuple l'étoit toujours , &
ceux qui le gouvernoient n'en étoient pas fâchés.
C'eſt un esclavage de plus auquel ils l'accourumoient
, & même de tout temps le ſénat avoit plié
la religion & les aufpices à ſes intérêts. Les livres
des Sybilles , que l'on ouvroit de temps en temps,
étoient évidemment comme les centuries de Noftradamus
, où l'on trouve tout ce que l'on veut.
C'eſt d'après ces notions que je ſuis perfuadé que
Tire-Live & les autres hiſtoriens ſe croyoient
obligés de ne rien témoigner de ce qu'ils penſoient
de ces prodiges , & ſe ſoucioient fort peu de détromper
perſonne. Ce n'est pas pourtant que je
vouluſſe affurer que Tite Live n'avoit fur ce point
aucune crédulité. Je dis ſimplement que ce qu'il a
écrit ne peut pas être regardé comme une preuve
de ce qu'il penſoit. Il est très poſſible qu'avec un
beau génie on croie à la fatalité &à la divination.
On voit , par les écrits de Tacite , qu'il croyoit à
Tune & à l'autre .
Avant de parler de ce grand homme , le plus ſublime
de tous les écrivains de l'antiquité , jetons
un coup d'oeil fur Salluſte qui l'a précédé , que
quelques anciens * ont nommé le premier des hif-
*Entr'autres Martial qui dit , en termes exprès
, Criſpus Romana primus in historia.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
toriens romains , avant que Tacite exiftât , & qui
aconfervédans la poſtérité un rang très-diftingué.
Quintilien & Patercule le comparent àThucidide
, & le même Quintilien compareTite Live
àHérodote. Je ferois tenté de croire que l'admiration
que les Romains avoient pour la littérature
grecque , & ce vieux reſpect que l'on conferve
pour ſes maîtres, mettoient un peu de préjugé dans
les avis de Quintilien qui , d'ailleurs , étoit un efprit
fage& éclairé. Quant ànous autres modernes
qui avons une égale obligation aux Grecs &
aux Latins , il me semble que nous préférerions
Tite- Live à Hérodote , & Salluſte à Thucidide ,
par la raiſon que les deux hiftoriens Latins font de
bien plus grands coloriſtes que les deux hiſtoriens
Grecs. Les couleurs de Tite- Live font plus douces
; celles de Salluſte ſont plus fortes; l'un ſe fait
admirer par la profufion brillante ; l'autre par ſa
rapidité énergique. Il est vrai que Salluſte s'eſt
propoſé pour modele la ſage précifion de Thucidide
, &l'on dit même qu'il avoit beaucoup emprunté
de cet auteur. Salluſte , dit Quintilien , a
beaucoup traduit du grec. Il faut apparemment
que ce foit dans les autres ouvrages qu'il avoit
compolés & que nous avons perdus. L'on fait qu'il
avoit écrit une grande partie de l'hiſtoire romaine.
Mais,en imitant la préciſion de Thucidide , il lui
donne beaucoup plus de nerf& de force , & Quintilien
lui - même fait fentir cette différence . « Dans
l'auteur Grec , dit - il , quelque ſerré qu'il foit ,
>>vous pourriez encore retrancher quelque choſe,
>> non pas fans nuire à l'agrément de la diction ,
>>>mais du moins fans rien ôter à la plénitude des
> penſées. Maisdans Salluſte , un mot ſupprimé ,
>le ſens eſt détruit ; & c'eſt ce que n'a pas fenti
>> Tite - Live , qui lui reprochoit de défgurer les
JUILLET.
133 1770 .
>>p>enſées des Grecs &de les affoiblir , &qui lui
>>préféroit Thucidide , non parce qu'il l'aimoit
>> davantage , mais parce qu'il le craignoit moins
>& qu'il ſe flattoit de ſe mettre plus aifément au-
>> deſlus de Salluſte , s'il mettoit d'abord Salluſte
>> au- deflous de Thucidide. »
Ce morceau fait voir que Tite- Live , dont on
croit volontiers les moeurs auſſi douces que le ſtyle
étoit pourtant capable des injustices de la jalouſie;
tant il eſt vrai que pour ſe mettre au- deſſus de ce
vice attaché à l'imperfection humaine , il ne ſuffit
pasdu grand talent, qui eſt rare , il faut une grande
ame , qui eſt plus rare encore.
Aulugelle appelle Salluſte un auteurſçavant en
brièveté, un novateur en fait de mots ; ce qui ne
veur pas dire qu'il inventoit de nouveaux termes ;
mais qu'il en faisoit un uſage nouveau. « L'élé-
>>gance de Salluſte , dit-il ailleurs , la beauté de
>> ſes expreffions & ſon application à en chercher
>> de nouvelles , trouverent beaucoup de cenſeurs ,
>> même parmi des hommes d'une claſſe diftinguée;
>> mais, dans le grand nombre de remarques critiques
qu'ils ont faites fur ſes ouvrages , on en
>> trouve quelques- unes de bien fondées , &beau-
>>coup où il y a plus de malignité que de juf-
>>tefle ."
30
Ce n'étoient pas en effet des hommes médiocres
qui reprochoient à Salluſte l'obſcurité dans le
ſtyle& l'affectation de rajeunir de vieux termes ;
c'étoit Jules-Céſar qui l'aimoit & qui fit ſa fortune
; c'étoit le célèbre Afinius Pollion , cet homme
d'un goût fi fin &fi délicat , ce protecteur d'autant
plus cher aux gens de lettres qu'il étoit hommede
lettres lui-même. Il avoit eu le même maître que
Salluſte; ce maître étoitun grammairien nommé
134 MERCURE DE FRANCE.
Prétextatus , & , paranalogie avec ſa profeffion,
Philologus , qui , voyant que ſon élève Sallufte
avoit du goût pour le genre hiſtorique , lui donna
un précis de toute l'hiſtoire romaine , afin qu'il y
choisît la partie qu'il voudrost traiter. Il écrivit
d'abord la guerre de Catilina , & enfuite celle de
Jugurtha. Il avoit été témoin de la premiere .
Il compoſa l'hiſtoire des guerres civiles entre
Marius & Silla juſqu'à la mort de Sertorius , &
des troubles paſſagers excités par Lépide après la
mort du dictateur Silla , & étouffés par Catulus.
Tout ce morceau qui , ſans doute , étoit précieux,
a péri preſque entierement. Il n'en reſte que quelques
lambeaux.
Sa réputation perſonnelle a été beaucoup plus
attaquée encore que ſes écrits. Il eſt certain que
du côté des moeurs &de la probité , ſon nom ne
nous eſt point parvenu avec éloge. Il falloit que
le déréglement de ía conduite , dont Horace parle
dans ſes ſatyres , allar juſqu'à l'infamie , puiſqu'il
fût chaffé du ſénat par le cenſeur Appius Pulcher ,
quoiqu'il fût d'une naiflance diftinguée. Sa grande
paflion étoit pour les femmes d'affranchis ; & ce
qui eſt aſlez remarquable & ce qu'indique le pafſage
d'Horace dont je viens de parler , c'eſt que le
commerce avec une femme d'affranchi étoit bien
regardé comme honteux , mais nonpas commeun
adultere. C'eſt une grande preuve du mépris profond
que les Romains du temps de la république
avoient pour les affranchis , & dont ceux - ci ſe
vengerent bien ſous les empereurs.
On reproche à Salluſte une hypocrifie odieuſe;
On prétend qu'il n'a voulu qu'en impoſer à ſes
lecteurs & tromper ſes contemporains & la poſtésité
, en affectant dans ſes ouvrages le langage le
JUILLET. 1770. 135
plus auftere , &en étalant une morale qui n'étoit
point celle de fon coeur; qu'il ne recherchoit les
expreffions antiques que pour faire croire que ſes
moeurs ſe ſentoient , ainſi que ſon ftyle, de la ſévérité
des premiers âges de la république ; &qu'il
empruntoit les termes de Caton dans ſon livre des
origines , pour reflembler en quelque choſe à ce
modele de la vertu. Lénas , affranchi de Pompée ,
appelloit Salluſte un très - mal adroit voleur des expreffions
de Caton. Cependant ce n'étoit pas le
moyen de faire ſa cour àCéſar à qui , d'ailleurs ,
il cherchoit à plaire , & qui étoit auteur d'une fatyre
très-amere contre Caton. Quoiqu'il en foit ,
ou par ſon talent ou par ſes flatteries , ou peut-être
par tous les deux , il obtint de Céfar la dignité de
préteur , & il le ſervit ſi bien dans la guerre d'Afrique
que Célar lui donna , après la victoire , le
gouvernement de Numidie avec le titre de propréteur.
C'eſt là qu'il amaſſa des richefles immenſes,
dont il jouit avec d'autant plus de plaifir qu'il
s'étoit vu dans une grande pauvreté. Il acheta ces
jardins fameux , connus depuis ſous le nom de
jardins de Salluſte , & une maiſon de campagne
délicieuſe auprès de Tivoli . Les peuples de ſa province
l'accuſerent de concuffion auprès du dictateur
Célar ; mais il fut diſpenſé de répondre en
donnant au maître qu'il avoit ſervi une partie
de l argent qu'il avoit volé , & s'aſſura une pof
feffion paifible pour le reſte de ſa vie .
On ne peut pasdire de Tacite , comme de Sallufte,
que cen'est qu'un parleurde vertu. Il la fait
aimer à ſes lecteurs autant que lui- même paroît la
ſentir. Sa diction est forte comme ſon ame , fingulierement
pittoreſque , ſans jamais être trop figurée
, préciſe ſans être embarraflée , nerveuſe ſans
êtretendue; il parle à la fois à l'ame , à l'imagina
136 MERCURE DE FRANCE.
tion & à l'eſprit ; on pourroit juger des lecteurs de
Tacite par l'eſprit qu'ils lui trouvent , parce que
ſa penſée eſt d'une telle étendue que chacun ypénétre
plus ou moins , felon le degré de ſes forces ;
en général il creuſe à une profondeur immenfe &
creuſe ſans effort. Ila l'air bien moins travaillé
que Salluſte , quoiqu'il ſoit ſans comparaiſon plus
plein&plus fini. Le ſecret de ſon ſtyle , qu'on n'égalera
jamais , tient non- feulement à ſon génie ,
mais encore aux circonſtances où il s'eſt trouvé.
Cethomme vertueux , dont les premiers regards
au fortir de l'enfance ſe fixerent ſur les horreurs
dela cour de Néron , qui vit enſuite les ignominies
de Galba , la crapule de Vitellius & les brigandages
d'Othon , qui reſpira un air plus pur
fous Vefpafien & fous Titus , fut obligé dans ſa
maturité de ſupporter en filence le regne abominable
de Domitien. Obſcur par ſa naiſlance , élevé
àla queſture par Titus & ſe voyant dans la route
des honneurs , il craignit , par égard pour ſa famille,
d'arrêter les progrès d'une illuſtration dont
il étoit le premier auteur , & dont elle devoit recueillir
les avantages ; il fut contraint de plier la
hauteurde ſon ame & la lévérité de les principes ,
nonpas juſqu'aux bafleſles d'un courtiſan ; mais
dumoins aux complaiſances , aux affiduités d'un
ſujet qui eſpère & qui ne doit rien condamner ſous
peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l'amitié
d'un tyran , il fallut ne pas mériter ſa haine,
étouffer une partie de ſes talens &de fon mérite
pourne pas effaroucher la tyrannie , faire taire à
tout moment ſon coeur indigné , ne pleurer qu'en
fecret les bleſſures de la patrie & le fang des bons
citoyens , & s'abstenir même de cet extérieur de
trittefle qu'une longue contrainte répand ſur le
viſage d'un honnête homme &qui eſt toujours
JUILLET. 1770. 137
:
ſuſpecte au mauvais prince qui fait quedans ſa
cour il nedoit y avoir de triſte que la vertu .
,
Dans cette douloureuſe oppreffion , Tacite obligé
de ſe replier ſur lui-même jera ſur le papier
tout cet amas de plaintes& ce poids d'indignation
dont il ne pouvoit autrement ſe ſoulager. Voilà
ce qui rend ſon ſtyle ſi intéreſſant & fi animé. Il
n'invective point en déclamateur; un homme profondément
affecté ne peut pas l'être ; mais il peint
avec des couleurs fi vraies tout ce que la baſſeſſe
& l'eſclavage ont de plus dégoûtant , tout ce que
ledeſpotiſme & la cruauté ont de plus horrible
les eſpérances& les ſuccès du crime ; la pâleurde
l'innocence & l'abattement de la vertu; il peint
tellement tout ce qu'il a vu & ſouffert , que l'on
voit & que l'on ſouffre avec lui. Chaque ligne
porteun ſentiment dans l'ame. Il demande pardon
au lecteur des horreurs dont il l'entretient , & ces
horreurs mêmes attachent tellement qu'on ſeroit
fâché qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous
ſemblent punis quand il les peint. Il repréſente la
poſtérité dans tout ce qu'elle a d'auguſte &d'impofant
, & je ne connois point de lecture plus terrible
pour la conſcience d'un mauvais roi .
,
On a dit qu'il voyoit par- tout le mal & qu'il ca.
lomnioit la nature humaine. Il ne pouvoit au
moins calomnier les temps où il a vécu ; & peutondireqquuee
celui qui nous a tracé les derniers momens
de Gerinanicus , de Baréa , de Thraféas
enfin que le panégyriſte d'Agricola ne voyoit pas
la vertu où elle étoit ? Ce dernier morceau , cette
vie d'Agricola eſt le déſeſpoir des Biographes .
C'eſt le chef- d'oeuvre de Tacite qui n'a fait que
des chef- d'oeuvres. Il l'écrivit dans un temps de
calme & de bonheur. Le règne de Nerva qui lefit
138 MERCURE DE FRANCE.
conful,& enfuite celui de Trajan , le conſoloient
d'avoir été préteur ſous Domitien. Son ſtyle a
des teintes plus douces & un charme plus attendriſſant.
Il ſemble qu'il commence à pardonner .
C'eſt-là qu'il donne cette leçon fi belle & fi utile :
• L'exemple d'Agricola , dit - il , nous apprend
>> qu'on peut être grand ſous un méchant prince ,
>>& que la foumiflion modeſte ,jointe aux talens
& à la fermeté , peut donner une autre gloire
>que celle où ſont parvenus des hommes plus im-
>> pétueux qui n'ont cherché qu'une mort illuftre
>>& inutile à la patrie. >>
Tacite épouſa la fille de cet Agricola , dont il
a écrit la vie& qui fut un des plus grandshommesde
ſon temps. Il fut étroitement lié avec Pline
le jeune , & pluſieurs lettres charmantes de cet
ingénieux écrivain ſont des témoignages de leur
amitié &de ſon admiration pour Tacite . Il n'y a
pas bien long - temps que ſon mérite ſupérieur
commence à être ſenti. Des rhéteurs outrés dans
leurs principes , des pédans qui ne connoiffoient
pointd'autre maniere d'écrire que celle deCicéron,
nous avoient accoutumés dans le fiécle paſſé à regarder
Tacite comme un écrivain du ſecond ordre,
commeun auteur obfcur &affecté. C'eſt à de pareillesgens
qu'il faut citer Juſtelipfe, que, d'ailleurs , je
n'aurais pas choiſi pout garant. Voici ce qu'il dit
en mauvais latin , mais fort ſenſément : « Chaque
page , chaque ligne de Tacite eſt un trait de fagefle
, un confeil , un axiome ; mais il eft fi rapide
& fi concis qu'il faut bien de la ſagacité
>pour le ſuivre & pour l'entendre; tous les chiens
>>ne ſentent pas le gibier , & tous les lecteurs ne
fententpasTacite.>>>
JUILLET. 1770 . 139
FRAGMENT d'une Lettre de M. Linguet
à l'auteur du Traité des Délits & des
Peines.
Vous avez publié , Monfieur , un ouvragejuftement
applaudi : il m'a fait , en beaucoup d'endroits
, un plaiſir que je ne puis vous exprimer : je
ne ſuis pas cependant , à beaucoup près , de votre
avis, mais la maniere dont vous le préſentez , la
bonté de vos intentions vous aſſure de toute ma
reconnoiſlance. J'aimerois mieux vos torts que la
raiſon de bien des gens. Je veux pourtant vous
communiquer quelques - unes des idées , où je ne
me trouve point d'accord avec vous. Vous vous
attendez peut - être , qu'en qualité d'avocat & de
partiſan forcé des loix poſitives , je vais vous accabler
de citations , & appeler la ſcience pour
écrafer le bon ſens. Ne craignez rien , Monfieur
demon état&de mon titre. J'ai , en effet , l'honneur
d'être juriſconſulte , mais je n'en reſpecte pas
davantage ces monumens auffi multipliés que révoltans
, de la légiflation romaine , qui font plus
propres à conſtater le délire imbécile de leurs auteurs
qu'à prévenir les crimes des hommes .
Je commence d'abord par vous abandonner de
très-grand coeur les commentateurs & les commentaires
: vengez - moi des angoiſles qu'ils m'ont
fait éprouver , quandj'ai eu le courage de vouloir
les lire : faites justice au genre humain , de cette
eſpéce bavarde d'écrivains : vengez lebon fens&
laraiſon , des outrages dont ils les accablent: ils
140 MERCURE DE FRANCE.
font, à l'égard des loix , ce que ſont les laquais
auprès des grands , canaille importune , qui copie
ou exagere toujours les défauts de leurs maîtres ;
mais,après avoir écarté cette foule odieuſe , ſouffrez
que nous nous meſurious corps à corps , à
armes égales , c'est- à- dire , fans autre défenſe que
la raiſon,& fans autre reſſource que la vérité.
Tout est égal , à mon avis , Monfieur , dans les
établiſſemens politiques ( 1 ) , les uns ne ſont pas
plus parfaits que les autres. Examinez , peſez, calculez
, vous verrez toujours les inconvéniens à
côté des avantages , le mal à côté du bien , & mê
me l'un naiſſant toujours invinciblement de l'autre
, comme l'a dit ce bon Platon , ce rêveur fi eftimé,
ce radoteur antique qui entreméloit quelquefois
des vérités frappantes dans ſon mielleux
bavardage. Ce principe poté , examinons votre
ſyſtême, vos idées de réforme ſur le châtiment des
crimes.
Vous voulez qu'on ſupprime la peine de
mort , & qu'on ſe contente d'enchaîner les malfaiteurs
, de les appliquer à des travaux pénibles.
Cetuſage n'a pas été toujours inconnu , & c'eſt ce
que les Romains appeloient condamner aux mines
, fupplice conſacré , honoré par tant de martyrs
que les loix de l'état condamnoient à la mort,
&à qui l'indulgence du gouvernement faifoit
grace. C'eſt ce qu'on appelle en Allemagne galère
de terre, où l'on condamne les malheureux qui
ont tué un cerf, laiflé ouverte la porte d'un parc,
(1 ) Particuliers bien entendu , c'est-à-dire , les
loix extérieures : il n'en eſt pas de même des gouvernemens:
il eſt ſûr qu'ily a à choiſir.
JUILLET. 1770. 141
ou mangé une perdrix . Nous pourrions ſans contredit
employer parmi nous cette eſpécede punition:
ilnous eft permis de recevoir cet uſage d'ail.
leurs , comme nous en avons reçu le quinquina ,
linoculation , les montres fonnantes , &c. Mais
permettez-moi de vous demander quel en fera le
fruit réel pour la ſociété ?
Il faut des gardes à vos priſonniers , il faut des
alimens ; nourriſſez les mal en les accablant de
fatigues, ils périront bientôt ; il n'y aura de changéque
le nom& l'appareil de la peine , car ce ſera
toujours vous qui les aurez tués . Nourriſſez - les
bien, leur entretien ſurpaſſera le produit de leurs
travaux . Leurs chaînes , leur mauvaiſe volonté
rendront leurs efforts très -peu fructueux , & le réſultat
de cet adouciſſement ſera de ſurcharger la
ſociété d'une foule de bouches inutiles .
D'ailleurs , comment les nourrir ? Sera - ce par
entrepriſe ou par régie. Ah ! Monfieur , c'eſt bien
aflez des horreurs qui circulent déjà dans le monde
par ces funeſtes inventions. Pour nourrir des
ſcélerats à charge à la ſociété , vous riſqueriez de
corrompre tous les prépoſés à leur nourriture.
Cen'eſt pas tout : malgré votre vigilance , ils
ſe ſauverontquelquefois : alors qu'avez- vous gagné
, ſi ce n'eſt de remettre dans la ſociété une
foulede ſcélerats aigris par le ſouvenir de leurs
peines pallées , impatiens de développer leur goût
pour le crime , comme des inalades qui ayant été
long- tems couchés , brûlent de marcher pour elfayer
leurs jambes. Néceſſités toujours par la
crainte d'être repris & par le beſoin de ſubſiſter , à
faire la guerre aux hommes , & enhardis enfin à
continuer ce métier , d'une part , par la certitude
den'encourir qu'une peine médiocre , & de l'autre
:
142 MERCURE DE FRANCE.
par l'eſpérance de ſe dérober à cette peine une ſeconde
fois , comme ils l'ont fait la premiere.
Mais il y a plus encore ; ce ſeroit ouvrir la porte
à l'impunité : ce ſeroit rendre à l'opulence ouà
la nobleſſe le droit de commettre des crimes ſans
inquiétude. Dans le premier moment d'un forfait
, le cri public étouffe les ſollicitations de la
famille; il rend les juges ou leurs fuppôts lourds
à tous les efforts qu'on haſarde auprès d'eux. Ils
frappent impitoyablement le coupable; ils le retranchent
avec indignation de la ſociété, &, quand
iln'eſt plus, on oublie ce qu'il a été , mais, s'il furvivoit
à ſon châtiment , ſi ſa préſence toujours
ſubſiſtante étoit pour ſes parens un monument de
honte , ou une exhortation continuelle de le ſouſtraire
à cette infamie , ne ſentez - vous pas avec
quelle vivacité ils inſiſteroient pour y parvenir , &
ne ſentez-vous pas auſſi qu'après quelques années
de ſervitude , lesjuges commenceroient à trouver
l'expiation ſuffiſante , ſur tout quand le créditdes
perſonnes en place les preſſeroit de penſer ainſi ?
Un criminel fameux ſous la régence fut un
exemple terrible de la ſévérité de la justice : il fut
convaincu & exécuté dans le premier moment de
ſon crime , lorſque l'horreur en duroit encore.
Mais , s'il n'avoit été que condamné aux galeres ,
ne voyez - vous pas qu'il n'y ſeroit point reſté ? Le
Régent , inflexible à ordonner ſa mort , ſe ſeroit
laillé aller à abréger ſa captivité . Il en ſeroit de
même de tous les criminels qui appartiendroient à
des gens en place. Votre douceur feroit l'appas du
crime. Il ne reſteroit à la chaîne que les criminels
les plus indigens , les plus dépouryus de reflources
, & par conféquent les plus excuſables ſuivant
vos principes.
Ainfi , Monfieur , la peine de mort eſt néceſaiJUILLET.
1770. 143
re , elle eſt indiſpenſable. Elle eſt injuſte , ditesvous
, & la ſociété n'a pas le droit de la prononcer
, car perſonne n'a voulu le lui donner. Perfonne
n'eſt en droit de ſe donner la mort : donc
perſonne ne peut donner à un autre le droit de la
donner. Mais , Monfieur , eft-on plus en droit de
ſe donner la captivité que la mort ? Un homme
peut- il aliéner fa liberté ? S'il ne le peut pas, comment,
ſuivant vos principes , la ſociété auroitelle
pu tenir de lui le pouvoir de le mettre en eſclavage
? Non , Monfieur , ce n'eſt point du confentement
de chaque particulier que naît le droit qu'à
la ſociété de punir ſes membres , c'eſt du droit naturel
de la défenſe. Quand un voleur m'attaque je
puis le tuer légitimement. Quand un particulier
enfreintles regles communes de la ſociété , quand
il la met autant qu'il eſt en lui dans le cas d'être
diiloute , & par conféquent de perdre la vie , elle
uſe contre lui du droit qu'il auroit lui - même en
pareil cas. Elle le tue pour n'en être pas tué.
Tel eſt , Monfieur , le véritable droit de la ſociété
, le fondement des loix penales. Celui de la
ſociété elle- même eſt d'un autre genre. Je n'examine
pas ici comment elles'eſt réunie; commentelle
eſt parvenue a former un corps : pour le préfent ,
ilme fuffit de vous avancer comme un axiome
incontestable qu'elle est un corps: un corps a droit
de fe défendre quand on l'atraque. Il peut repouffer
la force par la force , & punir de mort quiconque
veut la lui donner. Les loix qui ordonnent à
la fociété de mettre ce droit en uſage, ne font donc
pas injuftes .
Il faut de la proportion dans les peines ſans
doute. C'étoit , par exemple , une loi très - injuſte
que l'ordonnance de 1535 , qui preſcrivoit aux
144 MERCURE DE FRANCE.
bourgeois desefaire raſer ,ſous peine de la hart.
Il eſt viſible que la longueur de la barbe n'intérefloit
pas aflez la police , pour qu'on la retranchât
ſous peinede mort ; ſi l'on balançoit un délit
de cette eſpéce par un ſupplice infamant, que pourroit-
on réſerver aux véritables crimes ? Mais pour
les attentats qui ébranlent la ſociété , qui en compromettent
l'exiſtence, il faut les punir ſuivant la
loi du talion , &par conféquent donner la mort à
ceux qui les ont commis.
LETTRE de M. de la Condamine à
M. Groſley , auteur d'un nouveau voyage
d'Angleterre , intitulé , Londres.
Paris, 3 Juin 1770.
ONSIEUR ,
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous , ni
celui de vous connoître que par vos ouvrages.
L'eſtime qu'ils m'ont inſpirée pour leur auteur
m'a fait m'empreſſer de faire l'acquiſition de celui
que vous venez de publier ſur Londres. J'ai été
fort ſurpris , je vous l'avoue , de me trouver cité,
aux pages 114 & 115 du premier volume , d'une
maniere fort déſobligeante , & de plus , très -injuſte
, puiſque vous avancez pluſieurs faits dont
il ne tient qu'à vous de reconnoître la fauſleté.
Je ſens qu'à votre place, quand j'aurois été für
de ne rien dire que de vrai , je me ferois abſtenu
de bleſſer même légerement quelqu'un dont je
n'aurois
JUILLET. 1770. 145
n'aurois pas eu lieu de me plaindre. Je ſçais que
vous pourriez me répondre que j'aurois fait en ce
casplus que je ne devois , & que vous n'êtes pas
obligé d'en faire autant. Mais vous conviendrez
, Monfieur , que puiſqu'il vous plaiſoit de
blâmer ſans néceſlité dans un écrit public un homme
qui ne vous aajamais rien fait , vous deviez au
moins vous afſſurer que vous n'avanciez rien de
contraire à la vérité. Je vous fais vous -mêmejuge
fi vous avez ſuivi cette regle.
J'avois mieux aimé , dans le tems, laiſſer tomber
des bruits mépriſables que de prendre la plume
pour me juſtifier. Vous reveillez au bout de
lept ans la curioſité du public à ce ſujet , dans un
ouvrage qui va ſe répandre dans toute l'Europe ,
&que preſque tout le monde lira , comme moi ,
avec plaiſir & avec intérêt ; même après les lettres
deMuralt, après cellesde M. de Voltaire& celles
deM. l'abbé leBlanc qui nous ont ſi bien fait connoître
la nation Angloiſe. Les lecteurs qui ne me
connoiflent point & ceux qui ont oublié ce petit
événement vont ſe faire des queſtions ; vous me
mettez dans la néceſſité d'y répondre d'avance &
deprévenir les commentairesdont la malignité ſe
repaît.
J'étois à Londres au mois de Juin 1763. Je me
retirois chez moi à neuf heures du ſoir , en fortant
de chez le Dr Pringle , mon voiſin . Je me
plaignois de ne jamais trouver en entrant le valet
Anglois que j'avois loué pour me ſervir d'interpréte.
Dans ce même moment je vois entrer dans
ma chambre deux eſpéces de recors mal vêtus , un
bâton à la main qui reſſembloit à un manche à
balai Je reconnois par leurs ſignes très- énergiques
, plus que par leurs paroles , &par quelques
mots queje fis écrire à l'un d'eux , en lui préſen
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
rant une plume& du papier , qu'ils vouloientme
mener chez le juge de paix du quartier ; c'eſt à
Londresàpeu-près l'équivalent d'un commiſſaire
deParis. Je refuſai de les ſuivre malgré leurs
menaces , & après une conteftation aſlez vive &
aflez longue , je m'aviſai de leur offrir unpetit écu
pour porterun billet au miniſtre de France. C'étoit
alors le célèbre M. d'Eon , par l'absence de
M. leDucde Nivernois notre ambaſladeur , parti
depuis quelques jours pour Paris. L'écu fut avidement
accepté: mes deux malotrus diſparurent,
&je ne les revis plus. Je m'informai auſli-tôt du
fujet de leur viſite ; mais ce ne fut que le lendemain,
à force d'éclairciſſemens , que je parvins à
démêlerquemon hôtefle , (qu'on a voulume rendre
ſuſpecte de plus d'une façon ) avoit trouvé à
louer l'appartement que j'occupois chez elle , à
unplus hautprix que celui dont nous étions convenus,&
pourun plus long-tems ; &qu'en conféquence
elle avoittenté de m'intimider pour me
faire déloger ce jour-là même , en ſurprenantdu
jugede paix , homme fort décrié , un ordre de
comparoître devant lui. Auffi-tôt que je m'étois
vû ſeul , j'avois ,dans lepremier mouvement,mis
par écrit ce qui venoit de ſe paſſer , &je portai le
lendemain matin mon mémoire à M. d'Eon pour
l'inſtruire du fait; le priant de demander juſtice.
pour moi de la violence qu'on avoit voulu me
faire , & de me dire comment je devois procéder.
Il prit mon papier , me ditde le laiſſer faire &de
refter tranquille. Le lendemain j'apprends qu'il a
remismon écrit au fameux Jean Wilkes , & que
celui-ci en a fait un article dans un des papiers
publics ; j'y trouve , en effet , le fond de monmémoire
traduit en Anglois & imprimé , mais ſous
une forme différente de celle quej'y avois donnée,
JUILLET. 1770. 147
avecdes changemens conſidérables , & ſous letitre
faſtueux d'Appelde M. de la Condamine aux
Nations, titre que je n'avois aſſurément pas imaginé
d'y mettre. Je m'en plaignis à M. d'Eon qui
me réponditquetout étoit fort bien comme cela ,
&que je ne memiſſe pas en peine. Les jours ſuivans
d'autres Pamphlets rapporterent auſſi l'avanture
, chacun en fa maniere , & en brodant le canevas.
Je gardai le filence , eſpérant que bientôt
tout cela ſeroit oublié. Quelle fut ma ſurpriſe ,
quelques jours après , de voir dans la gazette de
France monprétendu appel aux Nations avec ſon
titre ridicule?Letout d'après la traduction Angloiſede
l'évening-post. Ce qui me mortifia le plus
futde prévoir qu'on ne manqueroit pas de croire
que c'étoit moi qui avois ſollicité pour que cette
piéce fût miſe dans la gazette de France & qui
avoisdonné cette publicité & cet air d'importance
àunechoſe ſi peu digned'occuper le public. Dans
cet intervallej'avois conſulté un avocat de Londres
ſur ce que j'avois à faire pour demander juftice.
Une me diſſimula point la difficulté de l'obtenir
, vû la longueur des procédures angloiſes ,
& ilme dit qu'il falloit me réfoudre à prolonger
de pluſieurs mois mon ſéjour en Angleterre , ce
qui ne cadroitpas à mes arrangemens. D'un autre
côté M. le chevalier Fielding, vénérable vieillard,
l'undes plus anciens , & je crois le doyen des jugesde
paix , homme très-conſidéré & frere du célèbre
auteur du même nom , me conſeilloit de
laiſſer mes pourſuites , en m'aſſurant qu'elles
étoient inutiles , vû que je ſerois bientôtvengé du
juge dont j'avois à me plaindre , que c'étoit un
homme haï &mépriſé de tous lesconfreres, &
qu'il ſeroit bientôt deftitué de ſon emploi à leur
requête, D'ailleurs la curioſité qui m'avoit con
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
duiten Angleterre étoit ſatisfaite , & mes affaires
me rappeloient en France. Je ſuivis donc le confeil
du chevalier Fielding & partis de Londres.
Quelques mois après j'appris à Paris , par les nouvelles
publiques , que mon juge de paix avoit été
déposé par le grand chancelier , à la ſollicitation
de ſes confreres. Voyez la gazette de France du ...
Mars 1764. Voilà , Monfieur le précis de l'hiftoire
des faits dans la plus exacte vérité , & je puis
endonnerdes preuves.
Voici maintenant ce que vous dites dans votre
nouvel ouvrage : 1 °. Que lefait qui m'avoit aigri
étoit très- léger. Je laiſſe à tout autre à juger ſi l'on
peut appeler un léger ſujet de plainte , une ſomimation
faite avec menace par deux recors à neuf
heures du foir , à un étranger connu & protégé
de ſon ambaſſadeur , de fortir de ſa maiſon & de
comparoître devant un juge qui vendoit ſes audiences,
Paſlons la qualification de très léger que
vous donnez à ce fait. 2º. Vous ajoutez que la
choſe examinée & peſée , le juge de paix dontje
demandois la déposition ne fut pas déposé. Voilà
en une ligne trois affertions dont les contradictoires
ſont trois vérités. Il eſt certain 1º. Que la
choſe nefut ni examinée , ni pefée ; 2°. Quejen'ai
point demandé la déposition du juge ; 3 °. Que ce
juge fut déposé. La choſe ne fut ni peſée ni examinée
, puiſqueje n'ai pas même préſenté de requête
judiciaire à aucun tribunal , ce qui prouve
également que je n'ai point demandé la dépontion
dujuge. En troifiéme lieu la gazette citée fait foi
que lejugefurdéposé. Vous continuez, Monfieur,
le recit de votre anecdote; Il est vrai , ajoutezvous
, que cejuge fut déposé , mais par une malverſation
postérieure , ce qui a r'ouvert la plaie de
M. de la Condamine. Vous êtes mieux inſtruit que
JUILLET. 1770. 149
moi, ſi vous ſçavez que le juge fut dépolé pourune
malverſation poſtérieure , ce que j'ignore. Il eft
affez vraiſemblable qu'un homme auſſi diffamé
qu'il l'étoit , n'a pas été pluſieurs mois ſans commettre
quelque nouvelle injustice ; mais il eſt auſſi
très - poflible , & non moins vraiſemblable que les
plaintes portées de longue main contre lui par ſes
confreres & renouvelées par l'éclat de la vexation
, qu'il avoit voulu exercer contre moi aient
été la cauſe de ſa dépoſition , ainſi que le chevalier
Fielding ſon confrere me l'avoit prédit . Enfin
vous terminez la petite fortie que vous faites fur
moi par ces mots ( en parlant de la dépoſition du
juge pour une autre malverſation poſtérieure ) ce
qui a renouvelé la plaie de M. de la Condamine.
Vous auriez pû , Monfieur , avec plus de fondement
affirmer tout le contraire , en diſant que je
m'étois félicité de ce que la prédiction du chevalier
Fielding , qui m'avoit fait renoncer à poursuivre
mon droit , s'étoit vérifiée par la dépoſition du
joge ſans que je l'euſſe demandé. En effet , il eſt
très- vrai que j'ai reçu cette nouvelle avec ſatisfaction
, & que bien loin qu'elle ait r'ouvert ma
plaie , comme vous le ſuppoſez, j'ai demandé que
P'extrait des papiers anglois fût mis dans la gazette
de France où l'on avoit inféré , contre mongré,
mon prétendu appel aux nations .
Ici , Monfieur , j'ai repris la lecture que j'avois
interrompue à regret de votre ouvrage &je n'ai
pas tardé à me trouver à la page 150 , ramenépar
vous ſur la ſcène au milieu de la populace angloiſe
, tenant un cornet defer blanc d'une main , &
de l'autre une carte de Londres. Quant à ce faitje
ne m'inferirai pas en faux fur le fond , comme
contre l'article précédent , & je vous paſſerai même
le coloris &le vernis dont vous avez embelli
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
le tableau. Il est vrai que depuis que ma ſurdité
eſt augmentée , j'ai pris le parti de l'afficher pour
ne tromper perſonne , &de me munir d'un cornet
acouſtique; me conformant en cela à l'uſage trèsfenſédes
Eſpagnols qui , vieux oujeunes lorſqu'ils
ont la vue baſſe , portent continuellement , &
même dans les rues ,des lunettes concaves fermement
attachées fur leur nez , non par affectation
de gravité comme l'ignorance & la fottiſe le ſuppoſent
, mais pour leur commodité, préférant cette
méthodeà celle de nos François Myopes qui portent
à la main leur verre ou le tirent de leur poche
de minute en minute. J'allois done hardiment
dans les rues de Londres , tantôt ſuivi d'un valet
de louage , tantôt ſeul , mon cornet & ma carte à
lamain ; celle-ci pour me ſervir de guide. Jen'étois
pas plus étonné de voir quelquefois les enfans&
les badauts de Londresm'entourer , queje
l'aurois été dans Paris. Je les avois apprivoilés
enfeignantde ne les pas remarquer. Jene demandoispas
ce qu'ils diſoient quand je les voyois rire,
maisplus ſouvent encore ils ouvroient de grands
yeux& paroifloient pétrifiés de ſurpriſe.Mon cornet
étoit pour eux la tête deMéduse. Jen'ai été
injurié qu'une fois , du moins je ne m'en ſuis apperçu
qu'une fois que leur fon à babitch parvint
juſqu'à mon oreille. Je m'aviſai de leur répondre
en mauvais anglois , d'un air de bonne amitié :
Prenezgarde, mes enfans , ma mere étoitAngloife.
Ils ſe tûrent & j'eus les rieurs de mon côté.
Je ne ſuis encore qu'à la moitié de votre premier
volume , il m'en reſte deux &demi à lire ; je
ne ſçais , Monfieur , ſi , en continuant ma lecture,
je me retrouverai dénoncé en ridicule une troifiéme
fois . Vous n'aviez pas beſoin de cette reſſource
pour égayer vos lecteurs que vous occuper
JUILLET. 1770. 151
toujours agréablement, quoiquevous puſſiez vous
contenter de les inftruire : Ornari res ipfa negat
contenta doceri.
J'eſpére que dans une nouvelle édition , & le
débit rapide de votre ouvrage annonce qu'elle ſera
prochaine , vous voudrez bien réformer les faits
dont vous avez été mal inſtruit. En attendant ,
comme j'ignore votre ſéjour actuel & votre adrefſe,
permettez-moi de prendre la voie des Journaux
pour vous faire parvenir ma lettre.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très -humble & très -obéiſſant
ſerviteur , LA CONDAMINE.
ACADÉMIES.
I.
Marseille.
L'ACADÉMIE de Marseille a tenu fon
aſſemblée publique pour la partie des
ſciences , le , Mai , dans la ſalle accoutumée.
Après le diſcours du directeur on
y a fait la lecture du mémoire qui a remporté
le prixfur la meilleure manieredefabriquer&
de gouverner les vins pour la garde&
le transport. L'auteur de ce mémoire
eſt M. l'Abbé du Rozier, ancien directeur
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
۱
de l'école royale de médecine vétérinaire
à Lyon. Un autre mémoire fur le même
ſujet , dont l'auteur eſt M. Michel , apoticaire
à Marseille , a remporté l'acceffit.
Aucun ouvrage fur la meilleure maniere de
fabriquer lefavon , & l'usage qu'on peut
retirer des cendres defavonerie , n'ayant été
jugé digne du prix ; l'Académie l'a réfervé
en propoſant le même ſujetpour l'année
prochaine. Pour ſujet du prix courant
, elle demande la meilleure maniere
de cultiver lefiguier en Provence , les cau-
Ses defon dépériſſement & les moyens d'y
remédier. Comme il eſt certains ſujets qui
exigent plus de tems pour être traités, ou
qui dépendent des expériences , l'Académie
a jugé à propos d'annoncer dès àpréſent
le ſujet pour le prix de 1772 : la
meilleure maniere de cultiver l'olivier en
Provence , & de le préſerver des infectes qui
s'attachent à l'arbre & au fruit. Les ouvrages
doivent être adreſſés à M. le Secrétaire
par tout le courant de Janvier , francs
de port. Le prix eſt une médaille d'or de
la valeur de 300 livres. La féance fut terminée
par la lecture qu'a fait M. Raymondd'un
diſcours contenant l'histoire de
la petite vérole ; une diſſertation fur l'utilité
de l'inoculation , le danger de la con
JUILLET.
1770. 153
agion auquel elle expoſe continuellement
le Public , &fur les moyens deſe préſerver
de cette maladie ou de s'y préparer.
I I.
Lyon.
,
L'Académie des Sciences , Belles- Lettres
& Arts de cette ville , tint le mardi
premier de Mai , une ſéance publique .
M. Bertholon de Broffes , directeur , en
fit l'ouverture par un difcours , contenant
l'analyſe des ouvrages lus par MM . les
académiciens , dans les ſéances particulières
de l'académie , depuis la rentrée de
Pâque de l'année derniere .
L
Lesſujets de ces différens ouvrages,font:
Desobſervations de M. Crozet , ſur les
comètes en général , &particulierement
fur celle qui a paru l'année derniere .
Mémoire fur la force néceſſaire pour
mettre les machines en mouvement , &
fur l'uſage de la réaction de l'eau , parM.
l'Abbé de Valernod .
Obſervations de M. Pouteau , fur la
phthiſie pulmonaire , & moyens qu'il a
employés pour la guérir.
Mémoire fur le cancer & fur la nature ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
les cauſes&les progrèsdu virus cancereux,
par M. Collomb.
Obfervations météorologiques faites à
Lyon , par M. l'Abbé la Croix , pendant
le cours de l'année 1769 .
Réflexions de M. Raſt , ſur l'utilité de
joindre aux obſervations météorologiques
, des recherches détaillées ſur les
maladies , & l'intempérie de l'air qui ont
le plusrégné dans chaque année , & fur les
autres expériences relatives à la médecine.
Mémoire fur la culture&les propriétés
de la garance , par M. Flachat.
Memoire deM. Geneve , ſur l'uſage&
les effets de la foude pour décreuſer la
foie..
Mémoire de M. Blais , fur la maniere
de lever les parties colorées des papillons.
Deſcription desjardins de l'Angleterre,
parM. Bordes.
Traduction en vers latins , du premier
chant de la Hentiade , par le mêmeAcadé
micien.
Recherches hiſtoriques de M. Clapaffon
fur ' a bataille donnée à Brignais, près
de Lyon , en l'année 1361 , entre lestroupes
du Roi Jean , commandées par Jacques
de Bourbon ,&un corpsde révoltés,
non més par les hiſtoriens , les grandes
Compagniesou les Tard venus.
JUILLET. 1770. 155
Lettre traduite de l'italien , par M. de
Ia Tourrette , & écrite par l'Abbé Metaftafio
, à M. Deodati , ſur l'Arioſte & le
Taffe .
Examen critique de la tragédie d'Electre,
de Crébillon, parM. Thorel de Campigneulles.
Differtation de M. Goy , fur l'utilité
des académies de province , & des prix
qu'elles diſtribuent , pour ſervir de réponfes
aux déclamations faites contre ces établiſſemens.
Le diſcours de M. le directeur fut continué
par l'élogede feuM.Jars ,aſſociéde
l'académie .
M. le directeur finit ſon difcours par
Pannonce du décès de M. Clapaſſon , académicien
ordinaire , mort le zı Avrildernier
, qui laiſſe une place vacante dans la
claſſe des belles - lettres , & dont l'éloge
fera prononcédans une des ſéances publiques
prochaines.
M. le directeur ayant achevé ſon dif
cours , M. l'Abbé la Croix fit la lecture de
la continuation de ſes recherches fur le
nombre des naiſſances, mariages& morts,
atrivés dans la ville& les fauxbourgs de
Lyon , pendant le cours des années précédentes
, comparées entr'elles , avec les
calculs&les réſultats,rangés parcolonnes
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
en pluſieurs tables. M. l'Abbé la Croix
eite, à la fuite de ces détails , quelques
exemplesd'hommes& de femmes qui ont
vécu juſqu'à la centieme année.
M. Geneve lut enſuite un abrégé de la
traduction françoiſe , qu'il a faite , de la
deſcription italienne des monumens antiques
trouvés dans la ville d'Herculanum,
contenue dans les fix volumes in fol. qu'il
á plû à Sa Majesté Sicilienne , de donner
àl'académie.
M. le préſident de Garnerans termina
la féance par la lecture d'une diſſertation ,
intitulée : Effaiſur l'interprétation du vrai
fens de l'Axiome : Nafcimur Poëtæ ,fimus
Oratores.
Cet axiome, très - ancien, &dont on
ignore l'auteur , eſt réputé loi fondamentale
dans la république des lettres . Il ne
fuit pas cependant delà qu'en ſuppoſant la
nature capable de former feule un poëte ,
on parvienne , malgré la nature , & avec
l'art tour feul , à être orateur.
M. de Garnerans termina ſon difcours,
endiſant : << Entendons l'axiome en quef-
>>>tion , comme s'il étoit conçu en ces
>> termes : Nafcimur Poëtæ , inde fimus
> Oratores. »
JUILLET. 1770. 157
III.
Ecole Vétérinaire.
Ona erujuſqu'à préſent que la maladie connue
ſous le nomde pourriture ,& qui , dans les années
pluvieuſes , enlève des troupeaux entiers de bêtes
a laine , eft abſolument incurable. Ce préjugé fortement
enraciné dans l'eſprit du fermier & des
bergers , eſt plus préjudiciable que le fléau même
par ledécouragement dans lequel il jette les propriétaires
, en ce qui concerne les ſecours qu'exigeroient
les animaux malades qu'ils abandonnent
très-mal-à-propos à leur mauvais fort .
Pluſieurs élèves des écoles vétérinaires ont prouvé
cette année , par leur ſuccès à cet égard , qu'il
ne faut pas juger de ce qui eſt poſſible ou impoſlible
par les prétendues expériences de gens qui ne
ſuivent qu'une routine aveugle. Si la maladie
dont il s'agit a été juſqu'ici rebelle à tout les remèdes
adminiſtrés , c'eſt la maniere dont elle a été
traitée qui l'a rendue telle; car les maux les plus
curables ceſſent ſouvent de l'être par la voie que
l'on prend pour les détruire.
2 Le Sr Beauvais , l'un des élèves , a été demandé
par M. de Sauvigny , intendant de la généralité
de Paris; il a éré envoyé dans la paroiſſe de Crefpieres
près de St Germain en Laye , le 22 Mai. Voici
lecertificatqu'il en a rapporté.
«Nous fouffignés , Curé , Receveur de la ſei-
>>>gneurie , Procureur Fiſeal , Syndic & autres no-
>> tables de la paroiſte de Creſpieres , certifions
> que le Sr Beauvais , élève des écoles royales vé-
>> térinaires , aguéri chez le Sr Becard , laboureur
358 MERCURE DE FRANCE.
>dans cette paroiſſe 197 moutons; qu'il n'en eſt
3 mort que trois entre ſes mains ; qu'il en étoiz
mort 162 avant ſon arrivée , leſquels périfioient
alors juſqu'au nombre de quatre ou cinq par
jour de la maladie appellée la pourriture que
>nous avions toujours regardée comme incura-
>ble , lequel dit Sieur Beauvais nous a prouvé le
>>contraire par un ſuccès prompt &bien démon-
> tré , ce que nous atteſtons & certifions vérita-
>>ble. Fait& donné à Creſpieres le 13 Juin 1770.
»Signé, AUBIN , receveur de Videville & Cref-
>>pieres ; d'HIFFERSEAU , curé de Creſpieres ;
BRETON , vicaire de Creſpieres ; d'Auter , pro-
>>>cureur-fiſcal ; VESRIER , laboureur & collecteur;
>PIERRE COUREAU , Syndic ; JEAN LE CLAIRE ,
laboureur ; JEAN BECARD , laboureur & pre-
>>priétairedudit troupeau. >>
LETTRE fur les prix académiques.
M. je vais entrer dans la lice des enfansd'Apollon,
& ma plume eft tailléede maniere à remporter
bien des prix académiques; mais je vous
avoue que je ſuis embarraflé , d'avance , pour
fçavoir l'usage que j'en ferai ; car enfin quel parti
peut-on tirer d'une médaille lourde & polie qui
n'eſt bonne qu'à être foigneusement confervée
dans du coton ? Servira-t-elle à quelque choſe
dans un ménage ou dans une bibliothéque ? Non
certainement;fa forme s'y oppoſe. Un pauvre auteur
eſt donc bien avancé , quand il eſt obligé
d'enfermer sagloire dans un tiroir !on pourroit
Jui épargner cedéſagrement enfaiſant unautre
2
JUILLET. 1770. 159
emploi des fonds que la générosité a conſacrés à
Phonneur& à la récompenſe des talens. Qu'on
diſtribue des meubles , oufi ce terme plébéïen choque
les oreilles délicates , qu'on livre des bijoux
qui, par des inſcriptions , des portraits ou des
emblêmes , conſtatent évidemment les libéralités
des fondateurs , & la gloire des vainqueurs . Ces
derniers recevront volontiers , j'en ſuis caution ,
une écritoire d'argent, une riche & ſçavante pendule,
ou quelqu'autre effet auſſi élégant par ſa
forme que ſolide par ſon poids ; car enfin dans ce
fiécle ſenſé onveutun peu de tout. Iln'y a pas ,
juſqu'à une paire de flambeaux , qui ne ſoittrèspropreà
exciter l'émulation. La main d'un cizeleur
habile peut les orner de guirlandes de laurier,
& leur donner , en cas de beſoin, la figure d'un
Apollon , enforte qu'ils éclairent poëtiquement
leur homme. D'ailleurs , combien de belles choſes
ne pourront pas dire les académiciens lorf
qu'ils remettront ces meubles allégoriques aux
écrivains profonds & infatigables que la nature a
fans contredit formés pour être le luminaire des
nations ! D'un autre côté , quele douce joie pour
Meſſieurs les diflertateurs ,& fur-tout pourMeffieurs
les Poëtes, de pouvoir décemment étaler fur
leurscheminéesou ſur leurs bureaux , ces trophées
du luxe&de la gloire , les deux idoles du tems
préſent. Le génie , qui n'a guère été échauffé
juſqu'aujourd'hui que par P'honneur , le ſera encore,
à l'à- venir , par la vanité plus puiffante que
bui , & les chef-d'oeuvres ſe multiplieront.
Vous voyez , Monfieur , que les académies peuvent
employer , plus avantageuſement, les métaux
précieux auxquels onn'a ſçû denner juſqu'à
ce jour que la fade &trop uniforme configura
sion d'un palet. Jevous prie de vouloir bien ag
160 MERCURE DE FRANCE.
puyer mon avis , tout de bon & fans rire. Quant
amoi , je n'ai pas affez de gravité pour ofer être
férieuſement utile.
Votre très - humble & trèsobéiflant
ſerviteur , abonné.
ARTS.
GRAVURE.
I.
Le Temple de Gnide , par M. de Montef
quieu ; nouvelle édition , grand in- 8 °.
orné de dix eftampes , deſſinées par M.
Eiſen& gravées par M. Lemire ; propoſée
par ſoufcription. AParis , chez
Lemire , rue St Etienne-des-Grès ; &
Bafan , marchand d'eſtampes , rue du
Foin StJacques.
:
Le Temple de Guide , eſpèce de poëme
enprofe , où tout parle au ſens & à l'imagination
, où le célèbre auteur de l'Esprit
des Loix s'est délaſſé à peindre les ſituations
les plus volupteuſes d'un amour ten.
dre& naif , ne peut manquer de fournir
au crayon les tableaux les plus agréables
& les plus piquans. M. Lemire réunit fes
4
&
JUILLET. 1770. 161
talens à ceux de M. Eiſen pour faire pafler
ces tableaux fur le papier & en orner la
nouvelle édition du temple de Gnide. Le
burin de cet artiſte a cette netteté , ce brillant
& ce fini précieux néceſſaire ſur tout
àdes ſujets gravés en petit&qui doivent
être vus de très près. Comme cet artiſte ſe
propoſe de graver lui- même tous les fujets
de cette édition , les amateurs peuvent
ſe flatter qu'aucun morceau ne fera
inférieur à l'autre , & que les eſtampesde
cette ſuite préſenteront dans leur exécution
le même faire & la même légereté
d'outil ſi agréable à l'oeil du connoiffeur.
La lettre du texte ſera gravée avec le plus
grand foin , & en beaux caracteres uniformes
; le tout fera imprimé ſur du papier
de choix. La ſouſcription eſt ouverte depuis
le premier Juin 1770 , & continuera
de l'être juſqu'au 30 Décembre ſuivant ,
chez les Srs Lemire & Bafan . On payera
6 liv. en ſouſcrivant , & 6 liv. en recevant
l'ouvrage dans le courant des fix premiers
mois de l'année 1771. Les ſouſcripteurs
peuvent être aſſurés d'avoir des premieres
épreuves.
On distribue aux mêmes adreſſes cideſſus
la quatriéme & derniere ſuite des
eſtampes des métamorphoſes d'Ovide .
Cette fuite eſt compoſée de 140 plan162
MERCURE DE FRANCE.
ches , non compris un fleuron du SrChof
fard qui ſe place à la fin. Ce fleuron eſt
deſſiné&gravé avecgoût , & la compofition
en eſt ingénieuſe. Ony voit ungénie
qui tient des couronnes &une guirlande
de fleurs dont il enchaîne divers médaillons
ſur leſquels font inſcrits les nomsdes
artiſtes qui ont deſſiné&gravé les eſtampesdes
métamorphoſes.
I I.
Portraitde Madame la Dauphine , gravé
par G. Benoît. A Paris , chez Vernet le
jeune , quai des Auguſtins. Prix i liv.
4fols.
Ce portrait eſt de profil & renfermé
dans un ovale d'environ 3 pouces fur 2 .
Il eſt gravé d'un burin très - doux , trèsagréable
, & qui fait honneur à M. Benoît.
III.
Les voeux de la France & de l'Empire ;
médaillons allégoriques pour le mariage
de Mgr le Dauphin ; par M. Jean
Raymond de Petity , prédicateur de la
Reine,prieur commandataire de Vieuxvicq
& Dangeau ; gravés par Pierre
JUILLET. 1770. 163
Chenu, d'après les deſſins des Srs l'Elu
&Gravelot. A Paris , chez Chenu, graveur
, rue de la Harpe , près la place St
Michel . Prix 3 liv.
Ces médaillons allégoriques , au nombre
de ſix , expriment à nos yeux les voeux
que nous formons dans nos coeurs pour
les auguſtes époux. Chaque médaillon eft
accompagnéd'une inſcription latine& de
quatre vers françois. Au bas eſt l'explication
des emblêmes ingénieux & variés
contenus dans chaque médaillon .
1 I V.
L'Hommage de la France à la Vertu , ou
eſtampe allégorique dédiée à Madame
la Dauphine par M. J. B. C*** , avo
cat en parlement , gravée par le Sieur
Pierre Chenu d'après le deſſin du Sr
AntoineBeſançon,ſculpteur à Langres .
A Paris , chez Chenu , graveur , demeurant
au- deſſus de la rue de la Harpe
, vis- à- vis le café de Condé. Prix 3 l.
avec l'explication de l'eſtampe .
Cette eſtampe a environ 12 pouces de
haut fur 9 de large. L'Hymen couronné
de roſes&tenant ſon flambeau , ſoutient
164 MERCURE DE FRANCE.
un cartel appuyé ſur un globe. Ce cartel
contientdifférens attributs relatifs à l'heureuſe
alliance qui aſſure le bonheur de
l'Europe. La Renommée , ſa trompette
en main , publie les vertus des auguftes
époux , qui font déjà inſcritesdans le livre
de mémoire. On lit au bas de l'eſtampe ces
deux vers latins :
Lilia Germanæ virtuti Gallia præbet ,
Gratum Borbonidis Auſtria corque gerit.
V.
Autre allégorie fur le mariage de Mgr le
Dauphin , préſentée au Roi & à Mgr
le Dauphin par Auguſte de Lorraine ,
qui l'a gravée d'après le deſſin du Sieur
Beauvais , penſionnaire du Roi à Rome.
A Paris , chez les Dlles Beauvais,
marchandes d'eſtampes , rue de Richelieu
, place de Sorbonne .
Cette compofition eſt de forme plus
petite que la premiere; elle eſt renfermée
dans une eſpéce de cadre oblong.
L'Hymen y eſt repréſenté conduit par l'Amour
vers un autel à l'antique pour y dépoſer
ſon flambeau. La Sageſſe conſacre
dans le livre de l'immortalité l'union des
deux auguſtes Maiſons d'Autriche & de
JUILLET. 1770. 165
France. Cette union eſt déſignée par une
couronne d'olivier dans laquelle ſont pafſés
les ſceptres des deux Empires. Le fond
de cette compoſition ingénieuſe & agréable
eſt occupé par le peuple qui fait éclater
ſa joie dans l'eſpérance d'une paix
durable & d'une abondance certaine dont
les guirlandes de fleurs, de fruits & de
branches d'olivier font les heureux ſymboles.
VI.
Voici encore une nouvelle allégorie ſur
le mariage de Mgr le Dauphin , d'environ
12 pouces dehaut fur 8 de large,
gravée parCh . Baquoy d'après le deſſin
de Jacques de Sève .
L'Hymen & l'Amour réuniſſent leurs
flambeaux pour ne plus former qu'une
flamme. Le Génie de la France appuyé fur .
un autel à l'antique offre aux deux Divinités
les coeurs enflammés des auguſtes
époux ; tout l'Olympe applaudit à cette
'alliance qui doit faire le bonheur des deux
Empires. D'autres figures emblématiques
ornent cette compoſition , dédiée à Mgr
le Dauphin & à Madame la Dauphine,&
préſentée au Roi & à la Famille Royale
166 MERCURE DE FRANCE.
par M. Bezaffier , chanoine regulier de
l'abbaye de St Loup deTroyes .
VII.
Devise préſentée par le Peuple de Paris à
MadamelaDauphine, le 30 Mai 1770,
inventée par J. D. Dugourc & gravée
par F. R. Ingouf. AParis , chez l'auteur,
ruede la Parcheminerie , maiſon du limonadier
, vis- à-vis le paſſage de Saint
Severin.
Un coeur élevé ſur un autel & qui ek
entouré d'une guirlande de coeurs que des
amours ſoutiennent, forme le corps de
ladeviſe , dont les paroles font :
2
Sic cor corda gerit, fic omniajungit in unum.
VIII.
'Les Défauts corrigés par l'Affront , eftampe
d'environ 18 pouces de haut fur 13
de large , gravée par J. Ouvrier d'après
le tableau original de J. E. Schenau ,
peintre de S. A. S. E. de Saxe . A Paris ,
chez l'auteur , place Maubert , maiſon
de M. Bellot , marchand bonnetier , au
foleil d'or . Prix 6 liv .
Les compoſitions de M. Schenau nous
JUILLET. 1770. 167
rappelent ordinairement quelques ſcènes
de lavie domeſtique. Dans cette nouvelle
eſtampedont onnous promet un pendant,
on voit un enfant à qui l'on a misdes cornes
de papier pour le corriger d'un défaut,
Le burinde M. Ouvrier a de la couleur &
de lafermeté,
Le même artiſte diſtribue une ſuite de
quatre petits ſujets qu'il a auſſi gravésd'après
les deſſinsde M. Schenau. Prix 3 liv.
Le premier ſujet repréſente un petitmarché;
le ſecond, un jeu de balançoir ; le
troiſieme , un marchand de rogomme ; le
quatriéme , une jeune fille quireçoit , en
préſence de ſa mere , un bouquet de ſon
amant & luigliſſeunbillet dans ſa poche.
IX.
Enlevement de Proferpine, eſtampe d'environ
20 poucesde large fur 18 de haut,
gravée par J. Danzel , graveur de Sa
Majesté Impériale & Royale , d'après
le tableau de M. Vien , peintre du Roi.
AParis, chez Danzel , cloître St Benoît
en facedu portail, Prix 6 liv.
Pluton, tranſporté par ſes courſiersfougueux
dans les plaines d'Henna , paroît
furpris à la vue des charmes de Proferpi
1
168 MERCURE DE FRANCE .
ne. Cette déeſſe eſt ici repréſentée au milieu
de ſes compagnes qui lui donnent
des fleurs pour en orner la ſtatue de Cerès
ſa mere. Des Amours voltigent dans les
airs & rendent cette compoſition trèsriante.
L'artiſte M. Danzel a donné à ſa
gravure beaucoup de douceur & d'harmonie.
Bonne Femme de Normandie , eſtampe
d'environ 9 pouces de haut ſur 7 de
large , gravée par J. G. Will pere , gra-
4. veur du Roi , d'après le deſſin de fon
fils Pierre - Alexandre Wili. A Paris ,
chez l'auteur , quai des Auguſtins.
La têre de cette bonne femme offre des
détails qui annoncent dans M. Will fils
un artiſte qui étudie la nature. Il faut
avouer auffi que ces détails font rendus
avec un brillant & une pureté d'exécution
qui font les délices des amateurs,
X I.
Leviez , marchand d'eftampes à Paris ,
rue St André- des-Arts , vis- à-vis l'hôtel
de château vieux , diſtribue chez lui une
fuite de cahiers propres aux manufactures
d'étoffes
JUILLET. 1778. 169
d'étoffes , de toiles peintes & aux artiſtes
qui font l'ornement. Sçavoir : Cahier de
fix baraques chinoiſes , recueil de fontaines
chinoiſes , autre recueil de tentes chinoiſes
, recueil de trophées chinois ; cahier
de fleurs baroques ; recueilde nouvelles
fleurs de goût pour la manufacture des
étoffes de Perſe ; prix 24 fols chaque cahier
; leurs perſanes , prix 30 fols ; cahier
de fix noeuds de rubans ornés de fleurs &
gravés dans la maniere du deſſin aux deux
crayons rouge & noir , prix 36 fols .
Ces fleurs & autres objets ci-deſſus ont
été deſſinés avec goût par Jean Pillement,
premier peintre du Roi de Pologne , &
gravés par différens graveurs. Cet artiſte
a lui-même gravé à l'eau - forte les fleurs
perſanes. Le Sr Leviez a dans ſon magaſin
les autres eſtampes qui ont été gravées d'après
les tableaux ou les deſſins deM. Pillement.
Avis.
L'accueil que le Public a fait à la galerie
françoiſe de M. Gautier a engagé cet
artiſte à redoubler ſes ſoins & fon travail .
Il a recommencé la gravure des planches
du premier cahier , & il y a plus de douceur
& d'harmonie . Cet artiſte invite les
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
amateurs & les gens de lettres qui ſe font
pourvus de fon premier cahier avec les
anciennesplanchesàles renvoyer chez lui,
rue Ste Barbe près Bonne Nouvelle , ou
chez Hériffant , libraire , rue St Jacques ;
on leur délivrera de nouvelles gravures.
Ceux qui ont des notices particulieres
fur les hommes illuſtres font invités de
les communiquer au libraire. Le ſecond
& le troifiéme cahier ne tarderont
pas à paroître,
MUSIQUE.
SIX Trio pour deux violons & baſſe ,
compofés par Louis Boccherini , op. sa .
Prix 7 liv. 4 fols .
Concerto pour un violoncelle obligé ,
deux violons , alto- viola , baſſe & contrebafle
, du même auteur ; prix 3 liv . 12 f.
A Paris , au bureau d'abonnement mufical
, cour de l'ancien grand Cerf , rue St
Denis , & des Deux-Portes St Sauveur, &
aux adreſſes ordinaires de muſique.
Suite de Marches nouvelles & choiſies à
cinq parties & telles qu'on les exécute
JUILLET. 1770. 171
dans les différens corps militaires ; prix
-12 fols chaque marche. A Paris , chez la
DileCastagnery , marchande de muſique,
rue des Prouvaires , à la muſique royale .
Ces marches peuvent s'exécuter far toutes
fortes d'inſtrumens.Onlesa imprimées
ſur de petits cartons ſéparés & propres à
être placés ſur un pupitre ou à être attachés
àl'inſtrument. La gravure eft d'un genre
particulier qui plaira par ſa netteté.
Six concertos pour le clavecin avec accompagnement
de violon ad libitum ,
dédiés à MADAME , compofés par M.
Simon, Maître de Clavecin des Enfans
de France , oeuvre III ; prix 12 liv . A
Paris , chez l'auteur , rue Ste Apolline ,
porte St Denis , la 3º porte cochere ,
& aux adreſſes ordinaires de muſique.
Ces concertos ſont d'une exécution facile
, & l'amateur pourra les jouer avec
d'autant plus de plaiſir que l'auteur s'eft
attaché à une modulation douce & agréable
, & au chant plus qu'au travail péni
ble d'une compoſition ſçavante & recherchée.
Le Triomphe d'Iris, ariette nouvelle avec
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
accompagnementde violon & baſſe, compofée
par M. Boy , ordinaire de l'académie
royale de muſique ; prix 1 liv . 4 fols.
A Paris , chez l'auteur , rue Croix des Petits-
Champs , & chez le marchand de muſique
, même rue , près la rue coquilliere.
Les Amusemens lyriques. Recueil d'ariettes
& ſymphonies , dédiées à Madame
de Sartine ; propoſé par abonnement .
parM. Loyfeau.
Il manquoit aux amateurs de la mufiſique
la facilité d'en acquérir à un prix
plus modéré que celui qui a eu lieu jufqu'à
préſent. Le public jouira de cet avanrage
à la faveur des nouveaux caracteres
de fonte du Sr Loyſeau , les notes font
d'une forme plus nette &font mieux contournées
que celles qui ont paru juſqu'à
ce jour ; elles ont un oeil auſſi beau que celui
de la gravure.
Cette muſique imprimée procureraune
diminution conſidérable pour le prix ,
foit aux abonnés, ſoit inême à ceux qui ne
feront pas abonnés.
On propoſe deux objets différens que
l'on pourra prendre ſéparément ; ſçavoir,
des ariettes& des ſymphonies.
1
JUILLET. 1770. 173
Dans le courant des années 1770 &
1771 , on donnera vingt-quatre ariettes ,
fix ſymphonies &un oeuvre de ſix duos ;
ce qui fera deux ariettes par mois , une
ſymphonie tous les deux mois , & l'oeuvre
de fix duos au mois d'Avril 1771 .
La premiere livraiſon ſe fait actuellement
, & les autres comme il eſt dit cideflus
.
Prix de l'abonnement.
On paiera pour les 24 ariettes , .. 18 liv.
&pour les 6 ſymphonies & 6 duos , 9
27 liv.
Sçavoir , en s'abonnant l'on donnera
9 liv. & l'on recevra deux ariettes &une
ſymphonie. Au premier Août prochain
9liv.; au premier Novembre ſuivant 9 liv .
& l'on recevra à chaque paiement comme
ci - deſſus , & le dernier trimeſtre ſera fourni
avec les fix duos ſans rien payer.
Ceux qui ne voudront pas s'abonner
pourront choiſir dans cesdeux objets , en
payant pour chacune des ariettes i liv . 4 f.
&chaque ſymphonie 1 liv . 10 ſols.
On s'abonnera chez Loyſeau , l'auteur ,
quai de laTournelle porte St Bernard. Les
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
libraires étrangers , ceux du royaume &
toutes les perſonnes de province qui voudront
s'abonner , s'adreſſeront directement
à lui . Elles auront la bonté d'affran .
chir leurs lettres & le port de leur argent
&d'indiquer les perſonnes auxquelles on
remettra les différentes livraiſons de cet
ouvrage.
Chez la veuve Duchefne , libraire , rue
St Jacques , au Temple du Goût.
Chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife.
On trouvera pareillement chez l'Efprit,
au pied du grand eſcalier du palaisroyal,
tous les morceaux détachés ſéparément.
GÉOGRAPHIE.
I.
NOUVELLE Carte des environs de Fon.
tainebleau , dreſſées ſurles meilleures cartes&
defcriptions géographiques duroyau
me , & afſujettie aux obſervations de M's
de l'académie royale des ſciences , dédiée
& préſentée au Roi par C. Aldring . A
Paris , chez Aldring , graveur géographe ,
rue Perdue place Maubert , à côté des trois
Croiſfans ; Lauraire , peintre & doreur
JUILLET. 1770. 175
rue des Prêtres St Germain - F'Auxerrois
& Cordouin , peintre & doreur , au boulevard&
proche la barriere du Temple.
1 1.
Neuvième & dixième feuilles de la carte
de Normandie. On y trouve les villes de
Falaite , Bernay , St Silvain , Argences ,
Beaumont , Carentan , Iſigny , Valognes,
Bayeux , &c. A Paris , chez Denis & Patour
, graveur , même maiſon rue St Jacques
, vis - à - vis le collége de Louis le
Grand , entre un libraire &un épicier.
MANUFACTURE DE SEVES.
LE Banquet royal a fourni à la manufacture de
Sèves l'occaſion de montrer ce que le zèle & les talens
réunis peuvent produire.
Jufqu'à préſent la porcelaine n'avoit éxécuté
que des objets d'un très-petit volume; morceaux
détachés qu'on ne pouvoit lier à un enſemble raifonné
, qui ne formoient qu'une décoration poftiche.
Le ſurtout que cette manufacture vient
d'exécuter pour la table du banquet , a étonné &
fatisfait les connoiffeurs par l'étendue & la précifion
du travail : l'enſemble de ce morceau eſt tel
qu'on n'enpeut rien ſouſtraire ;&le ſujet aflez riche
pour décorer , fans ſecours étrangers , la table qui
eſtde 30 pieds ſur 14.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt un portiquedorique ouvert dans le milieu
de ſa longueur , & dont le centre eſt occupé par la
ſtatue du Roi , d'après le célèbre Pigale; le tout
de porcelaine d'une blancheur éblouiflante. La
beautédu plan , l'élégance des formes & la diſtribution
des ornemens font oublier que l'or & les
couleurs n'y ont point été employés .
Une ſeconde eſtrade ou plate-forme circulaire ,
&de trois marches,poſe ſur le ſommet d'une autre
dont le diamètre eſt aſſez conſidérable pour former
au monument une premiere terraſſe à laquelle
quatre eſcaliers oppoſés entr'eux & répondant aux
faces principales de la ſtatue , ſervent d'entrées.
L'axe vertical de l'eſtrade leur est commun , &
ils ſe terminent aux retours des avant - corps des
murs de terraffe qui achevent la circonférencede
kapremiere eſtrade.
Cette eſtrade double occupe le milieud'un vaſte
boullingrin comparti par diverſes routes ſablées&
des parterres gaſonnés , enfermés de barrieres , au
milieu deſquels on a placé des grouppes d'enfans
qui ſuſpendentdes guirlandes autour d'une colonne
furmontéed'un globe aux armes de France. Les
angles de ces gazons ſont décorés par des vaſes ſur
leurs focles .
Tout ceci eſt environné d'eſcaliers & de glacis
de gazon pour communiquer & pour foutenir les
deux terraſſes àtrois plate - formes du boulingrin
qui accompagnent auſſi ſes principales entrées
faites de magnifiques perrons rectilignes aux extrêmités
du petit axe de l'édifice. Les plate-formes
du milieu plus élevées que les autres portent les
colonnes & deſſinent un plan rectangulaire aux
angles duquel on a ſubſtitué des quarts de circonférence
, pour recevoir d'une maniere concentri
JUILLET. 1770. 177
que des fontaines extérieures à la colonnade ; les
autres plate - formes font des promenoirs d'une
grande largeur , les uns pour circuler le boulingrin
au niveau de fon premier glacis , les autres
encore plus bas circulent le portique & les fontaines
angulaires ; on voit ceux- ci bordés d'une baluſtrade
d'expreffion dorique & relative à la combinaiſon
des colonnes ; d'ailleurs elle eſt terminée
dans ſes parties droites & fes courbes à des piedeſtaux
agrandis de plan & amortis par un globe
aux armes de France, foutenu de ſon piedouche
orné de ruſtiques; le tout , poſe ſur les murs de
terraſles qui joignent aux grands perrons des entrées
, fert de dernier terme aux portiques. Les colonnes
font accouplées &les entablemens en plate-
bandes n'ont aucune interruption ; on obſerve
avecautant de plaiſir quede ſurpriſe les chapiteaux
ne ſe point pénétrer ; il en eſt de même des baſes.
Aumoyen de la ſucceſſion alternative des parties
liffes &des parties travaillées de la frife , les
trigliphes & les méthopes y étant exécutés à la
rigueur font le plus bel effet; ces derniers contiennent
alternativement le chiffre du Roi , les ar,
mes de France , celles de l'Empire & celles duDauphiné
ſur un fonds rayonnant. L'ordonnance du
grand côté de l'édifice , abſtraction faite de l'efpacement
plus conſidérable du milieu pour manifefrerdavantage
au dehors la ſtatue du Roi , & pour
introduire au boulingrin , a fix entre-colonnemens
&huit accouplemens ſur une ligne droite terminée
par les tours creuſes du plan , chacune defquelles
a un entre- colonnement & deux accouplemens.
Le grouppe de trois colonnes de chaque
angle faillant & mixtiligne ne renferme aucunes
licences. Chaque accouplement poſe ſur un focle
orné de tables laillantes ruſtiquées;des focles fur
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
montés de caffolettes poſent ſur l'entablement
pour amortir les grouppes des colonnes accou
plées..
Pour produirele même effet aux angles faillans ,
ony a placé le chiffre des deux époux dans un cartel
foutenu par des enfans qui les ornent de guirlandes
qui circulent ſur toure la crête de l'édifice
par feftons , dont la fufpenfion part des ances des
caffolettes , & ornent ſans interruption toute la
partie ſupérieure du bâtiment : chaque entrecolonnement
contient une ſtatue élevée ſur un pié
deſtal ; le goût & le travail précieux de ces figures
forment l'aſpect le plus intéreſſant..
L'ordonnance fur la direction du grand axe eſt
la même que celledu grand côté; elle est compopoſée
de trois entre - colonnemens & quatre acou
plemens. L'entablement n'eſt point interrompu .
Quatre grands baſſins circulaires & concentri--
ques aux tours creuſes de l'édifice , bordés de gazon
, reçoivent les eaux d'autant de fontaines.
compoſées du piédeſtal de même plan & fervant de
fupport très- élevé à une cuvette , du milieu de la
quelle s'éleve une gerbe d'eau ; ſa chûte reçue dans
le même baffin s'écoule par trois muffles de Lion
distribuésſur l'extérieur de la cuvette entre les trois
figures des Graces qui embraſſentle piédeſtal .
Au milieu des extrémités du portique , la ter
raſſe ſemble s'élargir , & la balustrade s'éloigner
davantage des colonnes. Cet élargiſſement forme
le pallier d'un perron à deux eſcaliers par leſquels
on deſcend àun parterre orné d'un baſſin & de
deux piéces de broderie , dans lesquels on a enclavé
les faiſons repréſentées par des enfans. Ces
objets ſont environnés de grandes routes pour la
promenade , & il y a encore un grand efcalier de
JUILLET. 1770. 179
face& deux de côtés pour deſcendre au niveau de
la table. Ces deux parterres ſont du reſte plantés
de bornes vers leurs limites ; & des têres de ces
bornes pendent des guirlandes de fleurs en figne
de fête . Le baſſin du milieu reçoit encore un grand
morceau de porcelaine ; il conſiſte en trois figures
de fauvages qui ſoutiennent avec effortunvafe dignede
labeauté de ſes ſupports.Le ſuccès de cet ouvrage
fait beaucoup d'honneuràla manufacturepar
T'exécution la plus parfaite . On en doit l'invention
&le deffin à M. Bachelier , de l'académie royale de
peinture & directeur des écoles royales gratuites .
Cet artiſte , célèbre par ſes talens diftingués dans
différens genres , & par fon zèle patriotique pour
Tutilité des arts & des artistes françois , a réuni
dans cette occafion tous ſes talens échaufés par le
fentiment , & a formé , on oſe dire , un monument
admirable digne d'être confervé par l'objet qu'il
repréſente , & par les circonstances qui y ont donné
licu..
LETTRE de M. Souflot à M.le Marquis
deMarigny , en date du 12 Mai 1770.
M. Lorſque j'ai eu l'honneur de vous faire
voir , à l'occafion du mémoire manufcrit de M.
Patte , différens domes d'Italie mis en comparaifon
avec celui de l'égliſe de Ste Genevieve , vous
m'avez paru ſentir la force de mes points d'appui
&de ma future conſtruction . Mais , comme je
vous dois tous les ſoins néceffaires pour vous ôrer
juſqu'à la moindre des inquiétudes que la tournure
fpécicule de ce mémoire , & la hardiefle des
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
affertions qui y font contenues auroient pu vous
donner & au Public depuis qu'il eſt imprimé , j'ai
cherché avec tout l'empreſlement poflible à me
confirmer par les yeux d'autrui dans l'opinion que
j'avois de mes principes & de mes moyens de conftruction.
J'avois d'abord conſulté M. Perroner ,
parce que j'ai beaucoup de confiance dans ſes lumieres
,& auffi parce que M. Patte lui avoit prêté
auprès de vous , Monfieur , des ſentimens favorables
à ſa critique. J'avois mis ſous ſes yeux le mémoire
de M. Patte , les deffins qui y étoient joints
& ceux de quelques domes d'Italie que j'avois ,
afin qu'il les mit en comparaiſon avec ceux du
dome de Ste Genevieve. Il me donna ſon avis par
écrit d'après l'examen qu'il en avoit fait. J'eus
T'honneur, Monfieur , de vous communiquer alors
ſes réponſes ; elles ont été imprimées depuis dans
leMercure.
J'aipensé enſuite qu'il ſeroit utile que j'eufſe à
l'académie d'architecture des conférences fur les
deffins de différens domes , quej'y porterois fucceflivement
& dont l'examen pût démontrer évidemment
combien M. Patte eſt éloigné de connoître
ce qu'il eſt poſſible de faire dans ce genre
d'ouvrage. L'académie m'a paru defirer , d'après
ceux qu'elle a déjà examinés , que j'en fiſſe graver
une ſuite , & je vais m'occuper de ce ſoin , parce
que ce ſera répondre par des faits. Mais, ces opérations
exigeant du tems , &perſonne ne devant
&ne pouvant avoir plus d'empreſſement que j'en
ai pour vous tranquilifer , j'ai cherché des moyens
plus courts pour détruire les inquiétudes , que l'on
atâché de vous donner. Je les regarde, Monfieur,
comme une ſuite de l'intérêt que vous prenez à
ma réputation& à la réuſſite d'un édifice pour lequel
vous m'avez honoré de votre confiance en
JUILLET. 181
1770 .
me chargeant d'en faire les deſſins & d'en ſuivre
l'exécution. Mon zèle pour y répondre a toujours
été & ſera toujours des plus ardens . Je ſuis certainement
bien éloigné de croire qu'après avoir vu
les ouvrages conſidérables & de différens genres ,
que j'ai faits à Lyon pendant quinze ans , la facriſtie
de Nôtre- Dame à Paris dont vous avez bien
voulu me charger , & enfin ce que j'ai fait ſous
vos yeux & pour vous - même , Monfieur , vous
puiffiez avoir des craintes réelles ſur l'exécution
du dome de Ste Genevieve. J'en ai déjà_fait un à
l'Hôtel-Dieu de Lyon , qui eft preſque auffi confidérable
dans ſa grande dimenſion , & c'eſt undes
objets de mon art dont j'ai le plus étudié la conftruction
dans mon premier voyage d'Italie & dans
celui que j'ai eu l'honneur de faire avec vous ,
ayant alors des yeux fortifiés par des années de
pratique. Les voûtes très - conſidérables de la
bourſe& du théâtre à Lyon, dont la hardicfle donnoit
de l'inquiétude, ſont des preuves exiſtantes
de la manieredontj'ai ſçu renvoyer les efforts fur
les réſiſtances. Cependant , Monfieur, comme je
dois avoir & comme j'ai réellement le plus grand
& le plus jufte defir de vous prouver juſqu'à quel
point j'ai réftéchi fur mon ouvrage , & combien
je crois m'être aſſuré , &par mes yeux & par ceux
d'autrui , d'exécuter avec toute la folidité néceffaire
, j'ai l'honneur de vous faire ici une propofition
pour M. Patte , & de vous ſupplier d'ajouter
àlabonté avec laquelle bien voulu me
parler dernierement ſur ſa critique , celle de le
faire appeler & de lui dire que je m'engage à dépofer
chez M. Lambert , notaire , rue St Honoré
près la barriere des Sergens , douze mille livres ,
& même s'il eſt bien aiſe de gagner davantage
vingt- quatre mille livres , pourvû qu'il fafie un
vous avez
182 MERCURE DE FRANCE.
pareil dépôt , ſoit en argent , ſoit en papiers équivalens.
Cela fait : fi je ne démontre pas que l'équation
, qui est dans ſon mémoire imprimé , eft
fauſſe vis - à-vis du dome de Ste Genevieve & de la
maniere dont il ſera conſtruit ; & fi je ne démontre
pas auſſi , par des exemples convainquans, que
cedoine bâti folidement ſans avoir des épaifleurs
inutiles de murs & de voûtes , & un poids de matériaux
nuiſible , fera porté ſur les quatre piliers
deſtinés à le recevoir , avec autant de fûreté , que
des domes bâtis depuis long - tems & qui n'ont
point fouffert d'altération , le ſont ſur les piliers
qui les ſoutiennent; M. Patte prendra le dépôt chez
le notaire pour en ufer comme de choſe à lui bien
appartenante,& en dédommagement des frais qu'il
a faits pour l'impreſſion de fon mémoire. Si au
contraire je démontre ce que je viens de détailler,
Je dépôt ſera à mor ; maisje n'en profiterai pas , je
l'employerai à continuer la conftruction des quatre
piliers critiqués par M. Patte , & je ferai les
frais d'une inſcription fur marbre , qui lui fera
l'honneur qui lui ſera dû pour la ſomme qu'ilaura
perdue , & qui fera placée au bas d'un des quatre
piliers dont eſt queſtion.
Je fuis , &c..
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL .
Le dimanche 3 Jain , on a exécuté au
Concert Spirituel Exultabo, motet à grand
JUILLET. 1770. 184
choeur de M. de Lalande. Mile Delcam
bre a chanté avec beaucoup de goût &
d'expreffion Regina Cæli , petit moter
d'une muſique agréable & piquante dans
legenre italien, compofée par M. Botzon,
de l'académie royale de muſique . M. Bezozzi
a exécuté ſupérieurement un concer
to de hautbois. M. Legros & fon épouse ,
Mile Moriffet , ont mis beaucoup d'ac--
cord , d'art & de goût dans la maniere
dont ils ont rendu Exultatejufti , moter
enduod'une compofition agréable & bril
lante de M. d'Auvergne , ſurintendant de
la muſique du Roi. M. Traverſa, premier
violon de la muſique de S. A. S. Mgr le
Prince de Carignan , a fait voir le plus.
grand talent dans l'exécution d'un beau
concerto de violon de ſa compofition . Il
eſt ſupérieur aux plus grandes difficultés;
&il plaît autant qu'il étonne par la fûreté
& la rapidité de fon archet. Ce concert
a fini par Lauda Jerufalem , motet à grand
choeur de M. Philidor, dans lequel on a
beaucoup applaudi les grands traits d'harmonie
, la belle expreffion , les chants variés
& le ftule nerveux qui caractériſent
les compofitions de cet habile maître..
Madame Philidor , dont la voix eſt ſi innéreffante
, a parfaitement rendu pluſieurs.
184 MERCURE DE FRANCE.
recits ; & M. Richer fon frere qui mettant
de goût & d'ame dans ſon chant , a fait le
plusgrand plaiſit.
Dans le concert du jeudi 14 Juin , on a
exécuté Dominus regnavit , motet de Lalande.
MM. Bezozzi & Traverſa ont mérité,
à leur ordinaire , les applaudiſſemens
duPublic. Mile Delcambre a chanté aufli
avec ſuccès Exaudi Deus , motet à voix
feule. On a entendu avec un nouveau
plaifir Mde Philidor dans un moter charmant,
compoſé par ſon mari. On a donné
de juſtes éloges au motet Beatus vir , dont
l'Abbé Girouſt, maître de muſique des SS.
Innocens , eſt l'auteur.
AMlle Delcambre , du Concertſpirituel.
QUAND votre voix tendre & légere ,
Confacrant fon eſſor aux louanges de Dieu ,
Module avec tant d'art ſa devote priere ,
Plus d'un coeur en ſecret brûle d'un autre feu ;
Je ne ſçais quelle eſt cette flame ,
Mais je la chéris & je ſens
Que, ſi j'avois vos doux accens,
Je l'allumerois dans votre ame.
Par M. de la Louptiere.
JUILLET. 1770. 185
OPERA.
L ACADÉMIE royale de muſique a
continué les repréſentations de Zaïde.
Mile. Duplant a foutenu cet opéra par
l'intérêt qu'elle met dans le rôle de Zaïde ,
par la nobleſſe & la belle expreſſion de
fon chant. Mile. Rofalie dont l'organe
ſemble tous les jours acquérir plus de
force , & qui met beaucoup d'intelligence
& d'expreſſion dans ſon jeu , ajoute ſans
ceſſe aux eſpéarnces que l'on conçoit de
ſes talens . Elle a fait valoir le rôle d'Ifa-
⚫ belle. M. Durand a eu le plus grand fuc
cès dans le rôle de Zulema , où il développe
un organe brillant & flatteur.
Mlle. Heinel a danſé le pas qui lui étoit
deſtiné , & a renouvelé les applaudiſſemens
& l'admiration du public , enchanté
de la dignité & des graces de ſa perſonne
& de la perfection de ſa danſe , qui eſt
enmême tems moelleuſe & forte , hardie
& gracieuſe . M. Dauberval qui mettant
de force , de grace & de préciſion dans
ſadanſe , M. Gardel qui ſemble atteindre
à la perfection de ſon art , ont fait auffi
beaucoup de plaifir. Mile. Aſſelin &
186 MERCURE DE FRANCE.
Mile. Pelin ont été juſtement applaudies .
L'Académie royale de muſique préparedes
fragmens compoſés de trois actes , tirés
de différens opéras .
Noussommes obligés de renvoyer à un
auire volume du Mercure le détail des
fpectacles de la Cour.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEs Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné gratis à Paris le vendredi
premier Juin , à cauſe du mariage de Monſeigneur
le Dauphin , le Joueur & Crifpin
rival de ſon maître , ſuivi de la
Chaconne de la Mafcarade du Malade
imaginaire . Ce ſpectacle a été écouté
avec beaucoup d'attention par le peuple ,
auquel les traits de fentiment & de vrai
comique n'ont pas échappé , tant il eſt
vrai que les hommes les moins inſtruits
ont un inftinct qui les avertit de ce qui
eſt bon & de ce qui eſt beau , fur-tour
lorſque ces hommes font affemblés .
On a donné le famedi 2 Juin la premiére
repréſentation de la Repriſe des
Illinois , tragédie de M. Sauvigny , avec
des changemens conſidérables qui ont
1
JUILLET. 1770 . 187
mis plus de netteté dans l'action , plus
de liaiſon dans les ſcènes , & plus de
vérité dans les caractères des perſonnages;
mais ce drame eſtimable nous paroît tou .
jours manquer ſon effer , parce que l'intérêt
eſt divifé & néceſſairement affoibli
en ſe partageant entre tous les perfonnages.
L'amour , la fidélité , le reſpect pour
ſes Dieux , & l'attachement pour fon pays.
font tracés dans le rôle de la Princeffe ;
les fureurs de l'amour , mais d'un amour
produit par la beauté & par l'eſtime , font
excufables dans un jeune François , qui
joint l'enthouſiaſme de la gloire au
feu des paffions. La généroſité , la nobleſſe
& l'énergie de la vertu fortement
exprimées dans le rôle du Général
François ; le caractère d'une ame fiére &
vertueufe dans Hiaſcar & dans les autres
Illinois ; tous ces traits follicitent l'admiration.
Il en réſulte alors un tableau
également éclairé dans toutes ſes parties ,
& il n'y a aucun perſonnage dominant
qui fixe l'attention & concentre l'intérêt.
M. Molé a joué avec beaucoup de
chaleur & de feu le rôle du François réfugié
; & M. Briſard avec le plus grand
intérêt celui du Pere ; Mlle. Dubois a
misde la nobleffe &de la ſenſibilité dans
188 MERCURE DE FRANCE.
le rôle de la Princeſſe. M. Dauberval a
joué avec intelligence le rôle d'Hiascar ,
joué dans les premiéres repréſentations
par M. le Kain.
On a remis fur le même théatre la Jeune
Indienne , comédie charmante en un acte
&en vers de M. Chamfort. On fçaitavec
quelle naïveté , quelle vérité , quelle ame
Mlle. Doligny repréſente la Jeune Indienne.
M. Preville a fait auſſi le plus
grand plaifir dans le rôle du Quaker ,
dans lequel il exprime admirablement la
franchiſe quelquefois auſtère d'une ame.
vertueuſe. M. Monvel a jouéavec intérêt
dans le rôle de Betton , amant de la Jeune
Indienne.
COMÉDIE ITALIENNE
D. ALVAR & Mincia , comédie en trois
actes & en vers , mêlée d'ariette , a été jouée
fans ſuccès le 13 Juin ſur le théatre de
la Comédie Italienne ; le ſujet eſt tiré de
Gilblas ; mais le Sage ſe ſeroit bien
gardé de l'employer ſur la ſcène. Les
pleurs d'une veuve qui ſe remarie ne font
pour nous qu'un objet de ridicule , le
premier mari qui revient trop tard ne
JUILLET. 1770. 189
l'eſt pas moins dans nos moeurs , il eſt
un fot s'il aime encore , car il ne peut
ſe perfuader qu'il eſt aimé ; celui du ſecond
est bien plus extravagant , furtour
lorſqu'il n'eſt qu'une foible copie
du froid Wolmard , caractère qui peut
être poſſible , mais jamais intéreſſant ;
un perſonnage ne touche les ſpectateurs
ou les lecteurs , qu'autant qu'il eſt
par lui -même affecté par de grandes paffions
: au reſte , il eſt à ſouhaiter que
cette épreuve fâcheuſe d'un auteur &
d'un muſicien encore inconnus , arrête
les diſpoſitions où ſont pluſieurs auteurs
de ne préſenter ſur nos théâtres que des
ſujets romanesques & lugubres , affectation
qu'on ne ſçauroit trop condamner ,
&qui paroît fur-tout déplacée ſur celui
de nos théatres , où le rire a toujours
cherché fon dernier azyle ; le ſuccès du
Déferteur , quoique mérité à pluſieurs
égards , ne doit pas tirer à conféquence :
trois actes d'intérêt peuvent difficilement
ſe foutenir en muſique. Dans celle de la
pièce nouvelle on a paru regretrer la
perte de quelques airs affez agréables &
qui ont fait bien eſpérer des talens de
leur auteur ; mais nous nous abſtiendrons
de le nommer , ainſi que le compagnon
de ſes travaux , parce que l'un & l'autre
190 MERCURE DE FRANCE.
ont des talens , & peuvent reparoître
d'une manière plus avantageuſe.
Mlle . Menard a paru le 27 Mai ſur le
même théatre dans le rôle de Louiſe dans
le Déferteur , & depuis dans ceux d'Annette
& de Lucile avec un ſuccèsfoutenu .
Cette actrice intéreſſante , dont la figure ,
l'ame & les talens donnent les plus grandes
eſpérances , n'a interrompu ſes débuts
que par une indiſpoſition qui lui permettra
bientôt de les reprendre.
Madame Gourville a auſſi paru le 17
Juin fur ce théatre fécond en débuts ; cette
actrice a reçu quelques applaudiſſemens
dans les rôles de caractère qu'elle a joués
dans Rofe & Colas , le Maréchal , le
Maître en droit & le Bucheron ; elle met
de l'intelligence dans ſon jeu , & elle a
quelque habitude de la ſcène , mais elle a
peu de yoix & une prononciation diffi.
cile. Il n'y a pas d'apparence qu'elle puiſſe
être utile dans un emploi déjà rempli par
pluſieurs actrices qui depuis long tems
font en poffeffion de plaire au public.
JUILLET. 1770. 191
DETAIL des Illuminations faites dans
les jardins du château de Versailles le
Samedi 19 Mai 1770 , pour le mariage
de Mgr le Dauphin , ordonnées par M.
le Duc d'Aumont , gentilhomme de la
chambre du Roi ; conduites par M. Papillon
de la Ferté , intendant & contraleur
de l'argenterie , menus - plaisirs &
affaires de Sa Majesté , fur les deſſins du
Sr Michel-Ange Challe , deffinateur de
la chambre du Roi,
Le premier objet qui frappa la vue dans l'obſcuzité
, après le feu d'artifice , fut le palais du ſoleil,
placé à la tête du grand canal. Son éclat fixa l'at
tention des ſpectateurs & fut le ſignal de l'illumination
générale du parc ; comme ſi des rayons du
ſoleil élevé au ſommet de cet édifice , dût partir le
feu deſtiné à répandre la lumiere dans toutes les
parties de décorations compoſées pour former cette
grande illumination. En effet ce vaſte édifice
futallumé comme par enchantement , ſes feux fe
communiquerent à toutes les différentes parties du
parcqui le trouverent éclairées en quelques minutes
par le moyen d'une mêche de communica
tion dont l'invention & la compoſition ſont dues
au zèle & aux ſoins de M. de Varenne de Béoſt ,
correfpondant de l'académie royale des ſciences ,
lequel , peu de jours auparavant , avoit lu à cette
même académie un mémoire fur divers moyens
192 MERCURE DE FRANCE.
d'allumer en peu de minutes un très-grand nombre
delampions.
La cour des miniſtres fut éclairée par un cordon
de lumiere poſé ſur la double balustrade qui l'entoure
, près de laquelle étoient placés , à diſtance
égale dans la partie inférieure , de grands ifs chargés
de feux. La cour royale , celle des princes &
celle de la chapelle étoient couronnées ſur leurs
entablemens d'un filet de lumiere.
Lesbroderies & les bordures des baſſins des trois
parterres d'eau , du midi &du nord, ont été ſuivies
parun cordon lumineux qui en diftinguoit les
maffes& la diverſité .
La balustrade ſupérieure de l'orangerie , les
bords des terraſſes du côté du nord & du midi formoient
un cadre à ces différens objets , au milieu
duquel s'élevoit un if de fer iſolé de 40pieds de
hauteur couvertde plus de deux mille lumieres ,
dont les feux ſe multiplioient de tous côtés à travers
les parties de ſa baſe & celles de ſon ſommet,
formées en treillages & à jours .
Sur les charmilles qui entourent les parterres ,
en face du château , étoient placées , entre les ſtatues
qui les décorent , des pyramides de 25 pieds
dehaut , dont les formes variées préſentoient différens
effets de lumieres , leſquelles ſe joignoient
aux feux qui entouroient les fontaines des lions &
des tigres au bas du parterre d'eau.
Au côté du grand eſcalier qui conduit au baffin
de Latone , fix ifs iſolés formoient une partie circulaire.
I eur prodigieuſe quantité de lumieres s'uniſſoient
à celles que portoientddeetrès grandes pyramides
diftribuées entre les figures de ce vaſte
parterre. Lesbords des rampes , les deſſins enbroderie
de ces parterres , ainſi que le tour de ces
baffins ,
JUILLET. 1770. 193
Baffins , étoient tracés par un cordon de lampions
allumés.
De très-grands pots à feu , poſés ſur les mortiers
qui avoient fervi au feu d'artifice , couvroient les
rampes ſupérieures qui entourent le baſſin de Latone
, & produiſoient un effet prodigieux par leurs
maſſes de lumieres .
Le bas des parterres repréſentoit dans toute fon
étendue& dans la partie circulaire qui précède l'allée
royale , communément nommée le tapis verd,
des obéliſques aux côtés des termes & des figures
qui ornent cette belle partie du parc.
L'allée royale étoit décorée , entre chacun des
vaſes & des figures qui en embelliſlent les côtés ,
par des ifs & des pyramides qui , alternativement
répétées jutqu'au baffin d'Apollon , fixoient l'oeit
étonné par leur quantité innombrable de lumières
, dont l'effet a été auſſi agréable qu'il étoit furprenant.
L'objet qui a paru attirer le plus l'admiration
étoit poſe ſur la partie immenſe qui s'étend depuis
le tapis verd juſqu'au grand canal , dont les bords
de ce côté , ainſi que les vaſtes contours du baflin
d'Apollon étoient couverts d'un double cordon
lumineux.
Des arcades d'une architecture ruſtique de so
pieds d'élévation , ſéparées par de grandes pyramides
, formolent un iminente portique au tour
de cet eſpace. Toutes les parties de l'architecture,
celles des pilaſtres , des entablemens qui ſervoient
d'impoſte aux arcades , étoient tracées par des lignes
de lumieres Des luftres chargés de plus de
cent lampes allumées étoient ſuſpendues ſous les
archivoltes de ces arcades entre des guirlandes de
1. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
feux , dont l'éclat réunià la mafle générale ſe re
produiſoit à l'infini dans les eaux dubaſſind'Apol-
Ion&dans celles du canal.
Cet étonnant ſpectacle s'unifloit àune perfpective
immenſe de lampions & d'ifs iſolés ſur les
bords du canal depuis ſon commencement juſqu'à
ſon extrémité , laquelle étoit terminée par
un édifice de 230 pieds de baſe ſur 120 d'élévation.
Ce monument préſentoit le portique d'un
temple , ſurmonté d'un fronton , au ſommet duquel
étoit fixé un ſoleil de 192 pieds de circonférence,
& dont le diſque formé d'une réunion de
grands reverberes avoit 60 pieds de circuit. Les lignes
qui traçoient l'architecture de cette grande
partie, ainſi que les rayons du ſoleil , n'étoient
formées que par des lampions dont la lumiere cédoit
au prodigieux effet des reverberes .
Quatre fontaines , ſur leſquelles s'élevoient des
étoiles dont les centres étoient auſſi couverts de
reverberes , accompagnoient ce grand édifice &
réuniſſoient leurs feux à ceux des bords du canal ,
dont l'étendue eſt de plus de 8co toiſes.
Les feux répétés de cette grande quantité d'objets
fur la furface des eaux , reproduits & multipliés
à l'infini , s'unifloient au brillant ſpectacle
que préſentoit une flotte lumineuſe compoſée de
plusde cinquante bâtimens , frégates ou gondoles
toutes apareillées , avec des lanternes qui en marquoient
les différens agrès; leurs variétés , lebon
ordrede leur marche, foutenus d'unemuſique éclatante
, produiſoient un double enchantementqui
fembloit fixer l'admiration .
Deux mai placés entre le baſſin d'Apollon & le
bout du canal , ſurmontés de couronnes & entou.
sés de guirlandes de fleurs , couvroient deux arJUILLET.
1770. 195
theſtres nombreux , dont la muſique invitant à
former pluſieurs danſes , animoit encore dans cet
te partie, ce magnifique ſpectacle auquel la ſatisfaction
publique paroiſſoit concourir.
Douze des plus beaux boſquets de ce parc enchanté
réuniſſoient la beauté & la variété de leurs
caux aux feux des différens objets dont ils étoient
décorés. Toutes les allées qui y conduiſoient
étoient éclairées par des luſtres ſuſpendus à des
diſtances égales dans leurs milieux & à leurs extrémités.
La ſuperbe colonnade dont l'alpet ſemble réaliſer
une féerie , porroit ſur ſon entablement , ſur
fon acroterre& ſur les vales qui la couronnent ,
un triple cordonde lumieres. Chacune des arcades
avoit un luſtre ſuſpendu ſous la lette de ſon
archivolte au-deſſus des caux jailliſſantes de ſes
fontaines .
La ſalle des maronniers , conſacrée à la danſe,
avoit de très - grands orcheſtres àſes extrémités;
des luſtres entre les arbres éclairoient ſon enceinte
&formoient tout-au-tour un cercle lumineux. Un
soncours prodigieux s'empreſſoit dans cette grande
falleàpartager les plaiſirs de cette belle fête.
L'ifle d'amour paroiſſoit entourée de grandes
pyramides. Le boulingrin de la partie ſupérieure
avoitundouble rang de lampions , ainſi que les
bords de l'allée qui partagent cette grande piéce
d'eau.
En face de cette contr'allée , dans une des grillesdumail,
étoit placé un théatre ſur lequel plufſeurs
repréſentations comiques & pluſieurs jeux
ſe ſuccéderent ſans interruption , & entretenoient
unenombreuſe aſſemblée de ſpectateurs en variant
desplaiſirs.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
Pluſieurs grouppes lumineux , portés par des
girandoles & par des ifs , entouroient ce ſpectacle
& s'uniffoient aux lampions répandus dans cette
allée, dont les extrémités avoient un objet plus
conſidérable pour en terminer le point de vue.
Au côté oppolé , à la droite de l'allée royale ,
le boſquet des domes offroit un coup d'oeil des
plus agréables . Un double cordon , placé ſur les
balustrades qui entourent le baffin , en éclairoit le
milieu & répondoit à la lumiere des obéliſques
placées entre les figures qui décorent ce beau bofquet.
L'intérieur des ſuperbes ſalons de marbre
qu'ils renferment étoit éclairé par des girandoles
placées à chacun de ſes angles. Des luftres , fulpendus
auprès des charmilles , paroiſſoient en occuper
le milieu ; deux cordons de lumieres couronnoient
leur amortiſſement.
Des allées , éclairées par des luſtres, conduiſoient
au baſſin de l'Encelade , dont la décoration compoſée
de grandes pyramides placées dans chacune
des faces octogones de ce grand boſquet , jointes
à un cordon de lumieres ſur la bordure & fur le
boulingrin qui entoure le baffin , paroiſſoient
l'éclairer ſuffisamment & le rendoient remarquable
par la ſimplicité.
Lagerbe de ce même côté préſentoit un tableau
varié. La forme de fon bathin , élevé fur des gradins
de gazon en amphithéâtre partagés en cafcades
dans les milieux , n'étoit deſſinée que par des
lumieres rangées ſur chacun de ſes degrés ; des girandoles
poſées ſur des piédeſtaux qui terminent.
la partie rampante de ſescaſcades accompagnoient
la mafle d'eau que forme cette gerbe , & ſe refléchiſſoient
dans le double baſſin qui l'entoure. I
Les allées folitaires du boſquet de l'Etoile ne
JUILLET. 1770. 197
pouvoient être éclairées que par des luſtres; leur
peude largeur n'admettant point d'autres moyens,
chacune des figures qui ornent cette partie fixoit
laplace de ces luſtres , ainſi que les angles & les
extrêmités des allées . Le ſalon qui forme le milieu
dece boſquet en étoit entouré& en avoit un confidérable
ſuſpendu au milieu .
Les grands boſquets qui ſe préſentent les premiers
au commencement de l'allée royale étoient
annoncés par des pyramides dans leurs principales
entrées ; de ſemblables entouroient & éclairoient
les ſalons qui ſont au milieu & s'unifloient à un
cordon de lumiere autour de leur baffin. Les autres
ſalles placées aux quatre coins de ce boſquet
avoient de très-grands luſtres qui en failoient diftinguer
l'intérieur. D'autres luftres , d'une grandeur
moins conſidérable , distinguoient les allées
qui y aboutiſſent & les entourent.
A l'angle du parterre de Latone , au boſquet
Dauphin , dont l'eſpace vuide eſt plus confiérable
que dans les précédens , étoit élevé un théâtre de
70 pieds de profondeur ſur lequel ont été repréſenté
des préces analogues à l'objet de la fête, précédées
de danſes ſur la corde & de tours de force.
Cettegrande ſalle étoit ornée de luftres entre ſes
arbres , d'obéliſques aux côtés des ſtatues du Roi
&de la Reine , de grandes lires& de grouppes de
dauphins dans les contr'allées qui l'entourent.
L'effet prodigieux de cette grande réunion de lumieres
, l'agrément du ſpectacle attiroient dans cet
endroit une foule de curieux qui ſembloient ſe reproduire
& ſe multiplier à chaque inſtant.
Le boſquet des trois fontaines , dont les eaux
préfentent un coup d'oeil ſi ſurprenant étoit
entouré , ainſi que les rampes & les contours de
,
I mi
198 MERCURE DE FRANCE:
ſes baſſins ,d'une chaîne de lampions , de lires, de
grouppes de dauphins & de pyramides illuminées
adoſlées aux charmilles qui éclairoient les trois
parties deceboſquet, & répétoient fucceſſivement
Jeurs lumieres dans les eaux jailliſſantes & dans les
baflins.
Des maſles de lumieres diſtribuées fur des ifs
annonçoient un théâtre par-delà les baſſins des
Maiſons, à l'extrêmité de l'allée qui defcenddu parterredu
nord à la contr'allée du baffin d'Apollon .
L'effet des eaux , la variété des jeux &des Ipectacles
diſtribués au milieu & aux extrémités du pare
diſperſoient la foule innombrable de ſpectateurs
&en empêchoient la trop grande confufion.
Une muſique militaire la plus éclatante ſe promenoit
dans la vaſte étendue des allées &desbolquers
& failant retentir l'air de ſes ſons harmonieux
, animoit les plaiſirs de cette grande fête .
La ſalle du bal , dont la forme eft fi favorablement
conçue pour ſon objet , étoit entourée de
gradins peints en charmilles & remplis d'une foule
empreflée à partager les plaiſirs de la danfe , pour
lequel ce lieu étoit préparé. La partie ſupérieure
au-deſſus de l'amphithéâtre étoit décorée de pyra
mides & de grouppes de dauphins couverts de lumieres.
Chacun des beaux vaſes & des girandoles
qui s'élevent au- deſlus des jets d'eau & des caſcades
, & ornent le milieude ce boſquet , ſervoient
de baſes à de grandes girandoles. Des cordons lumineux
deffinoient les rampes, celles des caſcades
& letour des baffins. Pluſieurs lumieres , placées
dans le fond des rochers , étoient apperçues à travers
la limpidité des eaux pendant le jeu de leurs
eafcades.
Unenombreuſe ſymphonie animoit les danfos
JUILLET. 1770. 199
qui ſe ſuccédoient ſans interruption juſqu'au lever
de l'aurore qui parut venir trop tôt terminer les
plaiſirsdecettenuit enchantéc.
FÉTE de la Ville de Paris.
Le 30 Mai , jour de la fête que la Ville de Paris
adonnée à l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin,
cette fête fut annoncée au peuple à fix heures
du matin par une ſalve d'artillerie de la ville , & à
midi par une pareille ſalve. Vers les ſept heures dú
foir , on commença à faire couler les fontaines de
vin&àdiſtribuer au peuple du pain &de la viande
dans les différens endroits de cette ville & à différens
carrefours donnant ſur les remparts du nord.
Vers les neufheures du ſoir , il y eut une nouvelle
ſalvedel'artillerie de la ville, pendant laquelle
on tira un feu d'artifice , préparé dans la place
de Louis XV , &après lequel on illumina les deux
grands bâtimens avec une quantité prodigieufe
de lampions qui deſſinoient l'architecture , &
avecdes luftres compoſés de petites lanternes pla
cées entre les colonnes. Le pourtour de cette place
futpareillement illuminé , ainſi que les fontaines
de vin& les orchestres qu'on y avoit établis. Les
rempartsdu nord furent illuminés comme les jours
précédens par les deux cordons de lanternes en
reverberes : on avoit ajouté une illumination à
chaque arbre , d'un bout à l'autre de ces remarts.
On illumina auſſi les boutiques de la foire,
Il y eut là, pendant toute la nuit , un grand
concours de peuple. On avoit conſtruit des orcheſtres
devant l'hôtel -de ville,celui du Gouver
neur de la ville , celui du Prévôt des marchands
&les maiſons des officiers du bureau dela ville ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fit au peuple , dans ces différens endroits,
unedistribution de pain &de viandes. A l'entrée
de la nuit , toutes les mifons de cette capitale
&des fauxbourgs furent illuminées. Pluſieurs
furent remarquables par des defleins d'un bel
effet.
Les décorations du feu d'artifice , dont la hauteur
étoit de cent trente pieds , repréſentoit le
temple de l'hymen Ce temple , dont l'architecture
étoit d'ordre corinthien , étoit porté ſur un
foubaflement décoré de caſcades , de fontaines &
de groupes de figures allégoriques . La face principale
, qui ſe préſentoit du côté des colonnades
où l'on avoit préparé des loges pour lesperſonnes
de la cour que la ville avoit invitées à cette fête ,
& pour d'autres perſonnes de diſtinction , étoit
formée par fix colonnes portant un fronton ,
dans lequel étoient repréſentés l'emblême de la
France & de l'Empire & les chiffres unis de Monſeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Cette face étoit ornée de guirlandes ; des fleurs
entouroient les colonnes , dans l'intervalle defquelles
on voyoit l'intérieur du temple. Le fronzon
étoit furmonté d'un attique , ſur lequel étoit
repréſenté un bas relief allégorique. Tout cet édifice
étoit terminé par un obéliſque , ſur les faces
duquel étoient grouppées différentes figures qui
attachoient au ſommet avec des guirlandes
de fleurs , les médaillons de Monſeigneur & de
Madame la Dauphine . On avoit élevé derriere
cet édifice un baſtion , dans lequel on avoit placé
les batteries qui accompagnoient l'exécution du
feu , ainſi que la girande qui l'a terminé.
,
Les plaiſirs de cette fête ont été troublés par
des malheurs. La rue par laquelle le peuple fe
porta avec le plus d'affluence , après le feu d'arJUILLET.
1770. 201
tifice , s'étant trouvée embarraſlée par différens
obſtacles , & la foule étant prodigieuſe , ungrand
nombre de perſonnes de tout âge ont été étouffées.
On ne peut exprimer la douleur que cet événement
a caulée au Roi & à la Famille Royale.
S. M. a donné des ordres précis pour qu'il fût
pourvu au foulagement des familles compriſes
dans le déſaſtre de cette journée Monſeigneur
le Dauphin a donné en cette occafion une marque,
àjamais mémorable , de la bonté & de la ſenfibilité
de fon coeur. Ce jeune Prince , inftruit
des malheurs arrivés dans un jour conſacré
à la joie que ſon mariage inſpire à tous les François
, ayant reçu , le lendemain , les fix mille
livres que S. M. lui a affignées par mois pour ſes
menus plaifirs , les a envoyées à M. de Sartine ,
Lieutenant-Général de police , à qui il a écrit de
ſa main , lui mandant de diſtribuer cette ſomme
à ceux qui avoient le plus preffant beſoin d'être
fecourus, Madame la Dauphine & Madame Adelaïde
ont ſuivi cet exemple reſpectable.
Madame la Contefle de Brionne , l'Aſſemblée
Générale du Clergé , l'Archevêque de Paris , les
Fermiers Généraux , les Receveurs Généraux des
finances , les Administrateurs Généraux des poftes ,
la Régie des droits rétablis , celle des droits réunis
, le Bureau de la ville & pluſieurs généreux
Citoyens ont remis à M de Sartines , Confeiller
d'Etat & Lieutenant-Général de police différentes
ſommes pour faire foigner les bleſlés &
procurer du foulagement aux familles des malheureux
qui ont péri .
On a répandu dans le public différentes liftes
dans lesquelles on exagère excefſſivement le nombre
de ceux qui ont perdu la vie dans cette jour
lv
202 MERCURE DE FRANCE.
née. Il est vrai qu'il y a eu cent trente deux per
foanes qui font reftées ſur la place & qui ont été
inhumées dant le cimétiere de la Magdeleine &
pour lesquelles le Curé généreuſement pieux, a fait
un ſervice où , fur ſon invitation , le châtelet &
beaucoup de parens des morts ont afſiſté.
Ily a eu trente- fix bleſſés tranſportés à l'Hôtel-
Dieu & à la Charité , dont aucun n'a péri ; & ,
fuivant le rapport des Curés de Paris & de la Banlieue
, il n'eft mort que ſept perſonnes des ſuites
decefuneſte événement.Ona aufli répandu mal-àpropos
, le bruit qu'il y avoit eu un grand nombre
deperfon es tombées dans la Seine par une ſuite
de ce délaftre ; mais les informations les plus
exactes prouvent que s'il y a eu des noyés , cen'eſt
pas à cette occafion.
FÊTE donnée par l'Ambassadeur de
l'Empire.
Il y a eu , le 27 Mai , un grand ſouper d'apparatchez
l'Ambaſladeur de l'Empire. Le bal futdonné
dans la ſalle conſtruite par ordre de S. E.Mgr
le Comte de Mercy d'Argenteau , ambaſladeurde
l'Empire pour les fêtes à l'occaſion du mariage de
Mgr le Dauphin avec l'Archiduchefle Antoinette
d'Autriche.
Les amateurs ont vu avec le plus grand plaifir
dans cette falle , conſtruite pour le feſtin&pour
lebal , le ſtyle majestueux des Grecs & des Romains.
Ce vaſte édifice réuniſſoit en même tems
lanobleffe & la ſimplicité. Son plan étoit un quarré
longdont la longueur avoit un peu plus du
doublede ſa largeur ,proportion que Vitruve ſemble
avoir adopté pourles ſallesde bains& pour les
bafiliques. Un grand ordre de colonnes compoſies
demarbre , cannelées , fupportoit unriche en
JUILLET . 1770. 203
tablement d'où s'élevoient des vouſſures qui al
loient ſe réunir à un magnifique plafond orné de
peintures allégoriques.Deux galeries placéesl'une
fur l'autre , regnoient autourdecette falle fans
interrompre la file des colonnes qui n'étoient engagées
que d'environ le tiers de leur diametre. Ces
galleries étoient cenſées tirer leurs jours d'une
grandequantité de fenêtres en arcades , dont chacunerépondoit
à l'intervalle qui ſe trouvoit entre
deux colonnes qui pouvoit êtrejévalué à fix modules.
Leschapitaux des colonnes étoient ingénieuſement
compoſés. On voyoit ſous les angles du
tailloir une aigle à deux têtes , ſymbole de l'Empire.
* Les colonnes poſoient ſur un focle con
tinu,que l'on avoit pratiqué au-deſſus d'un certain
nombre de marches dans les entre-colonnemens ;
elles formoient une eſpèce d'amphitéâtre , d'où
l'on pouvoit regarder commodément ce qui ſe
pafloit au milieu de la ſalle. On avoit placé un
certain nombre de groupes , compolés de deux
enfans , portant des girandoles devant les colonnes:
la première gallerie étoit éclairée par
pluſieursbeaux luſtres qui répondoient au milieu
de l'entre-colonnement ; d'autres luftres de criſtal
de roche ſuſpendus au cadre du plafond, dans l'endroit
où les guirlandes de fleurs qui décoroient
lesvouſſures, ſembloient s'y attacher , éclairoient
l'intérieur de la ſalle. Quoique les luftres foient
d'une invention moderne , on ne sçauroit difconvenir
que , lorſqu'ils fontd'une belle forme
* Les Empereurs d'Allemagne ont adopté
l'aigle noir àdeux tétes en champ d'or que portoient
les anciens Empereurs Romainspour défignerleurs
vaſtespoſſeſſions en Orient & en Occident.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
&d'un beau criſtal , ils n'ajoutent à la magnificence
des appartemens , même de ceux où l'on
voudroit imiter les anciens .
,
La peinture avoit concouru avec le plus grand
fuccèsà la décoration de l'architecture. Des guirlandes
des fleurs très -bien peintes étoient attachées
à la friſe. Quoique l'enſemble de cette ſalle
préſentât la plus grande richefle , on n'y avoit
employé aucune dorure. L'habileté du peintre y
avoit fuppléé. Les habillemens ſuperbes des ſeigneurs
invités à la fête , ne furent point effacés
par l'or prodigué dans les ornemens rehauflés
par ce préieux métal ; les chapiteaux & les baſes
des colonnes étoient de bronze que l'on auroit
cru dorés , tant ils étoient bien peints , malgré
qu'ils fuſſent abſolument de relief. Enfin l'illuſion
a été complette. L'architecte eſt M. Challegrain ,
qui , plen des beautés de l'antique , a rejeté ces
formes bizarres que le Borromini , ſes éleves
Guarini& mêmeGiuvara ont introduit en Italie ,
&dont les Allemands ont toujours fait leurs
délices. La forme auſtère de cette falle n'a point
déplu au plus grand nombre , tant le vrai beau a
de pouvoir fur ceux même qui veulent le méconnoître.
L'entrée de la ſalle étoit formée par un
portique d'ordre ionique , ouvert de quatre
portes; la friſe étoit ornée de guirlandes de
fleurs . Des figures coloſſales couchées , repréſentoient
les armes de la France & de l'Empire audeſſus
de l'entablement , & tenoient lieu de fronton.
La petitefle de la cour où ſe trouvoit le portique
, où l'on montoit 8 à 10 marches a été
cauſe qu'on n'a pu lui donner une proportion
analogue à l'ordre intérieur. Il eſt dommage que
l'on n'ait point conſervé la décoration de cette
fale; elle eût pu ſervir pour une autre dans quel-
1
JUILLET.
1770. 205
ques-unes des villes ſituées ſur les bords de la
Seine , où , à l'imitation de la capitale & de
Londres , on ſe propoſe de faire des Waux - Hall
ou falle de bal. Les peintures , lon d'être fimplement
ébauchées , ſelon l'uſage , pour les décorations
momentanées , avoient été faites avec le
même ſoin , que ſi elles euſſent dû reſter à demeure
. M. Marillier a peint les thermes , que
l'on a appelés improprement cariatides ; il mérite
des éloges ; il y autoit encore de l'injustice
de ne pas les étendre juſque ſur celui qui a donné
la coupe de toute la charpene , qui étoit également
légère & folide.
La compofition du plafond étoit ſimple , ſans
être pauvre ; galante , ſans avoir rien de futile ;
enfin , le peintre avoir rouvé ce juſte milieu fi
difficile à tenir , & dans lequel conſute la perfection
de l'art .
L'allégorie en étoit très-heureuſe. On voyoit
dans la partie la plus apparente , la prudence
foutenant les Médaillons de Monſeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine, que les amours
enchaînoient de fleurs en préſence de l'hymen.
Junon aſſiſe ſur ſon char , ſembloit promettre à
ces deux époux une heureuſe fécondité. L' bondance
, à côté de la prudence & de la paix
répandoit ſes dons ſur les ſpectateurs. Un peu
au-deflus , les figures allégoriques de la France
& de l'Empire regardoient avec plaiſirs l'union
de leurs Princes , & ſe donnoient la man en
figne d'amitié. Del autre côté , furle même plan ,
le courage déſigné par Minerve , renverſoit les
ennemis de la paix : vis-a-vis , le tems qui fembloit
vouloir s'enfuir , étoit retenu par les amours.
En face du tems , Apol on paroitloir ſur ſon char
traîné par quatre chevaux blanes ; il appelloit
206 MERCURE DE FRANCE.
lesmuſes & les arts qui étoient répandus ſur des
nuages en face du groupe principal , & les invitoit
à célèbrer la fête que la renommée alloit
publier.
Le plafond qui avoit 72 pieds de long , fur
32 de large , eft le plus grand qui ait été fait en
France. Il a été peint par M. Berthelemi , penſionnaire
du Roi& éleve de M. Hallé, profefleur
de l'académie royale de peinture & de ſculpture.
Ce jeune artifte remplit les eſpérances qu'il a
données dans l'exécution du plafond de l'efcalier
de l'hôtel de M. le Comte de St. Florentin : fes
groupes étoient bien diſpoſés, & quoique les
figures de fon premier plan euſient onze pieds de
proportion , elles étoient bien deſſinées & furtout
bien en perſpective. La couleur en étoit
agréable & bien aérienne. On n'a peut- être jamais
vu de plafond, où , en prenant un parti
auffi clair , on ait produit un effet auffi décidé &
auſſi agréable. M. Berthelemi mérite les plus
grands éloges par la poéſiede ſa compoſition ,
& par la manière dont il a rendu ſes idées.
FÊTE donnée par S. E. l'Ambassadeur
d'Espagne .
Le 10 Juin , S. E. le Comte de Fuentes , ambaffadeur
de Sa Majesté Catholique auprès du Roi , a
donné , à l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin
, une magnifique fête dans le Waux - hall
fitué ſur leboulevard St Martin , où l'on avoit fait
conſtruire un fuperbe ſalon pour le feſtin. La plus
grande partie des Seigneurs&Dames de la Cour ,
Les Ambaſladeurs & Miniſtres étrangers , & pluJUILLET.
1770. 207
heurs perſonnesde la plus haute noblefle s'y rendirent
vers les ſept heures du ſoir : ils paſſerent à
neufheures dans une galerie qui règne autourdu
falon , d'où ils virent tirer un feu d'artifice de la
compoſition du SrTorré.
cet-
L'exécution en a parfaitement répondu à la réputation
que cet artificier s'eſt acquiſe en ce genre.
Après le feu toutes les perſonnes invitéesà
te fête entrerent dans le ſalon du feſtin. On fervit,
furdifférentes tables d'environ 300 couverts ,
un ſplendide ſouper pendant lequel M. le Berton ,
l'un des directeurs de l'académie royale de muſique,
fit exécuter différentes ſymphonies.
,
Plusde fix mille perſonnes maſquées vinrent
dans lanuit aubal qui dura juſqu'au lendemain à
dix heures du matin. Il eſt difficile de décrire le
ſpectacle enchanteur que faiſoit cette aflemblée
où la beauté , ſous des habits de caractere , étoit
encore animée par les traits de la gaïté ; où mille
déguiſemens finguliers & des caricatures bizarres
reveilloient la ſurpriſe& le plaifir; c'étoit
bien là que la moitié du monde rioit de l'autre.
Des orchestres , diſtribués dans différens ſalons ,
faifoient entendre une ſymphonic (allante
qui ranimoit la joie ; des danſes vives en
éroient l'expreſſion la plus charmante. Les rafraîchiflemens
ont été intariffables & donnés avec
profufion. On jouoit dans différentes ſalles , &
plufieurs joueurs , ſous le maſque , ont gagné des
lommes conſidérables . Le calme d'une belle nuit a
beaucoup favoriſé cette fête où les ſpectateurs ont
pu jouir de la fraîcheur d'un air libre & de l'éclat
des illuminations. On a généralement admiré la
forme ainſi que la décoration du ſalon conſtruit
d'après les deſſins & ſous la direction de M. Louis,
premier architecte du Roi de Pologne. On a été
208 MERCURE DE FRANCE.
également fatisfait de l'illumination , tant intérieure
qu'extérieure Certe fête , l'une des mieux
entendues & des plus belles qu'on ait jamais données
, a été exécutée dans toutes ſes parties avec
autant d'ordre que de goûr & de magnificence. On
afait en même tems diftribuer au peuple , ſur la
demi lune de la porte Saint-Antoine , du vin , des
viandes & du pain On a dit avec vérité que M.
l'Ambaſladeur avoit fait voir qu'il ſçavoit réalifer
les féeries & les châteaux que l'imagination bâtiffoit
enEſpagne
Une des chofes remarquables dans cette fête
eſt la décence & la tranquillité qui y ont régné.
Dès la veille M. le lieutenant - général de
police avoit fait afficher l'ordre de la circulation
des voitures ; & un gros détachement des Gardes
Françoiſes & de grenadiers mis ſur pied de bonne
heure a prévenu tout accident ; une foule iminenſe
de voitures & de peuples ont circulé partout
avec aiſance, fans preſſe & ſans confufion. Comme
le feu a été exécuté au milieu de lacampagne ,
ſentinelles . poſtées autour des jardins & des marais
qui l'entouroient , ont empêché qu'on ne commît
le moindre déſordre.
des
EXEMPLES DE BIENFAISANCE .
Par quelles expreffions pourrions- nous
confacrer la bienfaisance de notre Augufte
Monarque , de la Famille Royale ,
des perſonnes de conſidération , des corps
& des particuliers , qui ont marqué tant
de ſenſibilité & de générofité , pour les
JUILLET.
1779. 209
familles des malheureux péris le 30 Mai,
au milieu de l'alegreſſe publique .
Nous citerons les deux lettres ſuivantes
, ſans y ajouter de louanges qui affoibliroient
le mérite de l'action généreuſe
d'un jeune Prince qui donne le plus grand
exemple d'humanité & de bonté , en
ſuivant le premier mouvement de fon
coeur , & qui trahiroient la vertu déſintéreffée
d'un citoyen , à qui il ſuffit de faire
le bien , ſans vouloir en recueillir la récompenſe
dans l'éloge public.
Lettre que Mgr le Dauphin a écrite defa
main , à Monfieur de Sartine , Confeil.
ler d'Etat , Lieutenant - Général de
Police.
J'ai appris les malheurs arrivés àmon
>> occaſion: j'en ſuis pénétré : on m'ap-
> porte en ce moment ce que le Roi me
> donne tous les mois pour mes menus-
>> plaiſirs . Je ne puis diſpoſer que de ce-
> la. Je vous l'envoie : ſecourez les plus
malheureux. »
J'ai beaucoup d'eſtime pour vous.
Signé LOUIS - AUGUSTE
210 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE écrite par M. d'Auteuil , notaire
, à M. de Sartine , lieutenantgénéral
de police.
M. Un Citoyen pénétré de douleur de l'évenement
malheureux arrivé à la place Louis XV ,
nc l'a pû voir ſans émotion.
Il m'a remis 3000 liv. Il defire qu'elles ſoient
employées de votre avis au foulagement des fas
milles que vous jugerez les plus à plaindre , il en
préféreroit l'application aux plus nombreuſes .
Ilm'a fait une loi de ne le pas nommer ; il ne
le ſera jamais , je le lui ai promis ; il eſt bien permis
de remplir ſon voeu; il n'eſt cependant pas
indifférent ſur la publicité de ſon action , en ce
qu'il eſpére voir réaliſer d'une maniere ſenſible la
tommifération de ſes concitoyens plus riches que
lui.
Il m'a dit que c'étoit le dixiéme de ſon revenu ;
la récompenſe ſera d'apprendre qu'on ſuivra un
exemple propre à adoucir le fort des victimes d'une
curiofité auſſi naturelle que louable ; l'empreiſément
de participer à cette fête caractériſe eſſentiellement
unenation qui idolâtre ſon ſouverain,
Malgré votre modeſtie , Monfieur , je ne dois
pas vous taire combien ce citoyen connoît votre
bienfaiſance , votre amour décidé pour le peuples
il prend un grand intérêt à votre affliction ; il ſe
flatte que le plaifir que vous aurez de donner , &
lareconnoiſlance que vous témoigneront en recevant,
ces familles défolées , pourront contribuer à
tempérer l'amertume de leur ſituation &de votre
douleur.
JUILLET. 1770. 211
TRAITS de courage & d'humanité.
Le Bourg de Layrac ayant été fubmergé
par une inondation ſubite de la Garonne
, les habitans étoient dans le danger
d'être noyés dans leurs maiſons. Les
matelots n'oſoient ſe livrer à l'impétuofité
des flots& aller aux malheureux qui
demandoient duſecouts duhaut des toits.
Danscette extrémité , MM. de Guilhem,
de Juncaffa , de Bergogné , Conſeillers à
la Cour des Aides de Montauban , &M.
de Saint-Marc , Juge de Layrac, fe jettent
les premiers dans des barques , & animent
fi bien par leur exemple , & leuts
promeſſes , les matelors , qu'ils les déterminent
à ſauver les familles expoſées
aux vagues.
M. Boy, curé de Gironde, Diocèſe
deBazas , apperçoit au point du jour de
l'autre côté de la rivière , les Habitans de
Barcis , annexe de ſa cure , ſur le faîte
de leurs maiſons , où ils avoient paffé la
nuit , expofés à la pluie & aux vents ,
prèsde périrde mifère , ou dans l'eau. Ce
bon curé ne pouvant perfuader les mate.
lots , effrayés du danger , d'aller au ſecours
des malheureux , s'élance dans une
212 MERCURE DE FRANCE .
barque , ſaiſit l'aviron , & veut démarer ,
s'écriant qu'il ira ſeul ſauver ſes paroiffiens
, ou mourir avec eux. Cette action
hardie ranime quatre matelots qui ſe joignent
à lui . Alors M. Boy fait mettre
dans ſa barque du pain , du vin , & de
l'eau- de- vie. Il part , traverſe la rivière,
&la plaine de Barcis , couverte d'arbres
dontla cime paroiſſoit à peine au- detlus
de l'eau , il aborde aux différentes maifons
diſperſées ; il recueille ces familles
éplorées , donne des proviſions aux plus
preſſés , & ramène plus de 80 perfonnes
àGironde.
M. de Lugar , curé de Morirès , dans
le même Diocèſe , étoit en danger d'être
noyé ; on vient à lui dans un bateau ,
mais appercevant d'autres habitans qu'il
croit plus en danger que lui , il envoye
les chercher de préférence. Cependant
l'eau gagne ſa chambre , il eſt réduit à
monter fur la fenêtre , & il attendoit la
mort qui s'approchoit de lui , lorſqu'on
eſt venu heureuſement le tirer d'une
fituation auffi critique.
CesCurés ont été gratifiés par le Roi , ſur les repréſentations
de Mgr l'Evêque d'Orléans , d'une
penſionde mille livres chacun.
Les Matelots de Barfac , ont d'euxJUILLET.
1770. 213
mêmes été ſecourir les habitans aux rifques
de leur vie , préférant les perſonnes
pauvres qui étoient en danger , à celles
plus riches qui leur offroient des préſens,
mais dont le péril n'étoit pas fi grand.
Le Roi a fait demander les noms de ces
matelots généreux & ſi déſintéreſſés , pour
les récompenfer.
Ajoutons à ces grands traits d'humanité
, celui de M. Geoffroi , curé d'Oribeau
àune lieue & demie de Graffe en Provence.
Ce Paſteur jettant des regards de compaffion
&de douleur ſur la misère&fur le
brigandage de ſes paroidiens , employa
d'abord ſon petit revenu à foulager les
plus miſérables. Il leur fit défricher quelques
morceaux de terrein , il leur en diftribua
les fruits , il s'attira de plus en plus
leur confiance , & il devient bientôt le
pere de famille commun. Les habitans
le mirent en poffeffion de toutes leurs
richeſſes qu'il leur diſtribue comme à ſes
enfans, fuivant le beſoin de chacun . Ce
curé ti reſpectable , fi bienfaiſant , a actuellement
78 ans , il va ſouvent à pieds
à la ville pour les affaires de ſes paroifſiens
. Il eſt parvenu à faire de tout fon
petit domaine une ſeule famille , qui a
des moeurs , des vertus , l'amour du tra
214 MERCURE DE FRANCE.
vail , & le déſintéreſſement , depuis que
ces habitans ſont débarraſſés des inquiétudes
du phyſique , & qu'ils ont éprouvé
les avantages d'une fraternité quiles rend
heureux & riches.
ANECDOTES.
I.
Le feu Duc de Queensberry étantMinittre
d'Etat , fit M. Rowe ſon ſécretaire
pour les affaires publiques ; il ſe félicita
de ſon choix quand il le connut mieux ;
après la mort du Duc , M. Rowe perdit
ſa place & s'en confola avec les muſes ;
un jour il alla rendre viſite au Comte
d'Oxford,Grand-Tréſorier d'Angleterre ,
qui lui demanda s'il entendoit l'Eſpagnol
, il répondit que non ; mais imaginant
que le Comte avoit envie de l'envoyer
en Eſpagne avec une commiffion
honorable , il ajouta qu'il lui feroit facile
de l'apprendre & qu'il ne doutoit pas de
l'entendre & de le parler en très peu de
tems. Le Lord l'y exhorta beaucoup , &
M. Rowe en le quittant fut ſe livrer à
l'étude ; le deſir de ſe mettre en état
d'être employé l'anime ; en peu de mois
il fut très-bien cette langue , & il s'em.
JUILLET. 1770. 285
preſſa d'en informer le Comte d'Oxford;
celui- ci lui dit avec beaucoup de
ſurpriſe : Quoi vous sçavez déjà l'espagnol!
Que vous êtes heureux , M. Rowe ,
vous pourrez lire Don Guichote dans l'Original.
I I.
Une femme galante reprochoit à un
cavalier de s'êrre vanté d'avoir eu ſes faveurs;
il répondit ; dites plutôt que je
m'en accufe.
III.
Une autre dit à un petit-maître qu'elle
ne pouvoit ſouffrir ; vousferiez le dernier
deshommes pour quij'aurois une foibleffe;
Je m'étois toujours bien doute , répondit
P'autre , qu'avec vous iln'y a que patience
àavoir.
:
HISTOIRE d'un Singe attaqué de la
rougeole.
Permettez , Monfieur , que je vous faſſe part
d'un fait dont on pourroit tirer les plus grands
avantages pour le public , s'il étoit poflible de
rendre les hommes un peu plus attentifs à leur
propre conſervation. Il s'agit ici d'une maladie ,
dont on croioit que la ſeule eſpèce humaine
fût fufceptible,mais dont un Singe, néanmoins ,
a été attaqué. Si cet évenement n'eût été ob
216 MERCURE DE FRANCE.
ſervé que par moi ſeul ; je ne chercherois point
à le rendre public , parce qu'on pouroit me ſuppoſer
quelque intérêt particulier , de foutenir
des principes que j'ai déjà établis pour une maladie
, qui a la plus grande analogie avec celleci
, & croire que l'envie de les faire valoir ,
m'eût fait illuſion ſur des apparences trompeuſes
; mais il y a plus de cinquante témoins oculaires
qui peuvent certifier le fait : ainſi je ne
crains aucune eſpécé de reproche en l'expoſant
au public.
M. Grifon, demeurant rue des vieilles étuves ,
quartier St Honoré , appela auprès de lui , la
veille du mardi gras , toute fa famille , qui confifte
en un garçon & trois filles. Une d'elles étoit
dans une penſion où la rougeole ſe faifoit ſentir;
jeudi d'après , premier Mars , elle fut malade .
eut la fievre , & la rougeole parut le même jour ,
principalement au cou & au viſage avec tous les
ſymptomes qui l'accompagnent , comme toux ,
chaleur brûlante à la peau , mal de tête , &c.
L'apparition des petites taches rouges , circonscrites
, ſemblables à des morſures fraîches de
puces, le petit point ſaillant à leur centre, enfin le
facies propria de cette maladie ; rien ne laiſſa
aucun doute ſur ſa nature , & dès ce moment je
déclarai aux parens un peu alarmés , parce qu'ils
craignoient que ce ne fut la petite vérole , que
c'étoit la rougeole & d'une eſpéce bénigne. La
maladie parcourut tous ſes périodes fans danger
, & en moins de neufjours , la malade fut
parfaitement rétablie . Conduit par l'analogie , &
convaincu par l'expérience que la rougeole eſt
contagieuſe ; j'avertis les parens du danger de
la communication , & les invitas à quelques précautions.
On négligea mes avis , & le 10 Mars ,
une
JUILLET. 1770. 217
une de ſes ſoeurs , qui lui avoit fait compagnie ,
&quijouoit tous les jours avec elle, en fut atraquée.
L'éruption ne parut fur celle-ci que le fecond
jour de la fiévre ; mais à cette différence
près , elle eut tous les ſymptomes de la premiere.
Juſqu'ici il n'y a rien d'extraordinaire dans
cette obſervation : on voit tous les jours des enfans
attaqués de la rougeole , quoiqu'on ignore
qu'elle foit contagieuſe; mais on n'avoit peutÉtre
jamais vu un finge pris d'une maladie ſemblable.
C'eſt néanmoins ce qui a été obſervé
cette année à Paris. Le ſinge , qui fait le ſujet de
notre obſervation , & pour lequel on a quelque
complaiſance dans la maiſon à cauſe de ſes gentilleſſes
, couchoit conſtamment ſur le lit de la
petite malade , depuis long-tems. On ne crut
pas devoir l'en empêcher dans cette circonſtance;
mais à la grande ſurpriſe de tout le monde
la contagion a agi ſur le ſinge ,& la même maladie
dont la petite fille étoit atteinte , s'eſt manifeſtée
ſur ſoncorps le 27 Mars avec tous les
ſymptomes qui accompagnent cette maladie; à
l'exception de la toux , à la place de laquelle il
y a cu un battement de flancs confidérable ,
proſtration de forces , dégoût des alimens ſolides
, des fignes qui indiqusient que la tête étoit
priſe ; rongeur des paupières , yeux étincelants ,
langue chargée , & enfin l'éruption , qui a paru
le lendemain à la face & aux parties ſupérieures
dénuéés de poil , ce qui n'a laiſſé aucun doute
fur l'identité de la maladie. On distinguoit clairement
dans ces parties les taches de rougeole
ſéparées & bien marquées : il y en avoit environ
cinquante à la ſeule face , qui ſe converti
I. Pola K
218 MERCURE DE FRANCE.
rent en farine légère , le ſamedi 31 Mars , jour
où il fut guéri. Il faut remarquer que le pouls
du finge n'eſt point ſenſible comme chez l'homme
à l'artere radiale , mais on peut toucher
l'axillaire où les pulſations ſont très-ſenſibles .
La viteſſe de ſon pouls étoit ſi conſidérable , qu'il
me fut impoſſible de compter les pulfations ,
que je préſumai être d'environ cinq cens par
minute.
Voilà , Monfieur ,les principaux points de mon
obſervation ; je n'ajouterai rien , ni fur l'analogieque
les humeurs du finge peuvent avoir avec
celles de l'homme , ce qui est bien hypothétique,
ni ſur l'énorme différence qu'il y a entre le pouls
de cet animal & le nôtre , qui ſemble juſtifier
l'aſſertion de ceux qui prétendent que la vivacité
du pouls , ( quant aux quadrupedes ) eſt en
raiſon inverſe de leur grandeur , & toujours relative
à l'âge ; je me contenterai ſeulement de
tirer cette conféquence , qu'une pareille obfervation
infirme beaucoup le ſentiment de ceux
qui regardent la rougeole comme une maladie
naturelle à l'homme , comme une dépuration
de ſes humeurs , & démontre d'une maniere évidente
qu'elle eft contagieuſe , & peut paſſer de
l'homme aux animaux.
J'ai l'honneur d'être ,
Monfieur , votre très-humble & très-obéiſſant
ferviteur , PAULET , Docteur , Médecin.
:
JUILLET. 1770. 219
QUESTION fur l'origine dujeu des
Dames à la Polonoise .
Il1 nn''yy a peut-être rien,dans les ſciences&dans
les arts , où brille autant l'eſprit d'invention que
dans les jeux , & l'on convient unanimement que
leplus beau de tous eſt le jeu des échecs , dont les
combinaiſons ſont infinies &où le haſard ne peut
avoir de part; cependant le nom de preſque aucun
inventeur de jeu , peut - être même de pas un ſeul ,
n'eſt bien connu , même des jeux modernes , tels
que les jeux de cartes qui n'ont pas quatre fiécles
d'ancienneté. Qui ſçait quel eſt l'inventeur du piquet,
de l'ombre , du reverfis , &c. ? Quant aux
échecs , on ſçait ſeulement que ce jeu connu des
Arabes , des Chinois & des Indiens eſt d'une haute
antiquité. Il en eſt à peu près de même à cet égard
des autres jeux qui ſe jouent ſur un échiquier, tels
que les jeux de Dames Onn'en connoît guère que
deux eſpéces , l'ancien jeu qui ſe joue ſur un échi
quier de 64 cafes avec 24 dames , douze contre
douze , & le jeu de dames à la Polonoiſe qui ſe joue
avec 40 dames ; ſçavoir , vingt contre vingt fur
un échiquier de cent cafes. Les combinaiſons de
J'ancien jeu de Dames font affez bornées par comparaiſon
à celles des dames polonoiſes , leſquelles
font fans comparaiſon plus variées & plus nombreuſes.
Ce dernier jeu paroît être très-nouveau en
France , & par cela même il eſt plus étonnant que
l'on ignore, non-feulement le nom de fon auteur ,
mais de quel pays nous eſt venu cejeu & le tems
précis de fon introduction en France. Son nom de
dames à la Polonoiſe ſembleroit indiquer qu'il a
été apporté de Pologne; mais le feu Roi Staniflas
Kij
220 MERCURE DE FRANCE. 1
m'a fait l'honneur de me dire que l'on diftinguoit
en Pologne le nouveau jeu de l'ancien , en nomimant
le nouveau jeu de Dames à la Françoise ,
d'où il paroît qu'on peut conclure qu'il a été porté
par les François . Or , il eſt certain qu'il n'y a pas
quarante ans que cejeu ſe joue en France. J'ai un
petit volume in- 16. de 450 pages , imprimé à
Paris en 1688 , intitulé : Le Jeu des Dames & la
Méthode de bien jouer , par Pierre Mallet , Ingénieur
du Roi. L'auteur ſe croit le premier qui ait
écrit fur cette matière. Les trois quarts de fon
livre font remplis par un traité d'orthographe
nouvelle & par une érudition auſſi ridicule , qu'étrangère
au ſujet ; enfin l'auteur entre en matière ,
& fait mention de quelques manières différentes
de jouer l'ancien jeu de Dames ; mais il n'eſt pas
queſtion de celui qui ſe joue avec vingt pions de
chaque côté , & fur un échiquier de cent cafes ,
c'est-à -dire , du jeu Polonois.
Il parut en 1727 un volume in- 8°. de cent
pages , avec le titre bizarre de l'Egide de Pallas .
Il contient les règles du jeu des Dames ordinaires.
L'auteur anonyme le dédie à un vieux joueur de
Dames , plus connu dans tous les caffés de Paris
, fous le nom de Maître de Tout , qui étoit
une eſpèce de fobriquet , que fous ſon vrai nom
que je n'ai pu Içavoir. On ſoupçonne qu'il étoit
lui-même l'auteur du livre qui paroiſſoit lui être
dédié. On y trouve les règles du jeu de Dames ,
avec un aflez grand détail , un grand nombre
de parties , comme le livre du Calabrois fur les
échecs , & des fins de parties fingulières , comme
dans celui de Stanana ; mais dans l'ouviage , ni
dans la préface , il n'est pas dit un mot des Dames
Polonoiſes; le titre même ne diftingue point
l'eſpèce de Dames dont le livre traite. L'auteur
parle toujours de ce jeu , comme s'il n'y avoit
JUILLET. 221 1770 .
qu'une ſeulemanière de le jouer. Le livre de l'académie
des jeux ne fait aucune mention des Dames
Polonoiſes , le dictionnaire encyclopédique
ne dit rien de leur ancienneté ni de leur origine .
Si ce filence n'eſt pas une preuve , c'eſt du moms
une forte préſomption que le jeu de Dames à la
Polonoiſe étoit ignoré , ou du moins très-peu
connu en France en 1727. Je me suis informé à
de vieux joueurs , & tous m'ont confirmé que
c'étoit vers ce tems-là qu'on avoit commence a
jouer cejeu en France. Un , entr'autres , ſe rappelle
qu'il l'a joué en 1730 ou 1731 pour la première
fois , avec un Allemand. Quelqu'un m'a
ſeulement dit , mais très-vaguement , qu'on y
jouoit à Londres au commencement du ſiècle.
Seroit- il poffible que parmi tantde gens qui font
aujourd'hui de cejeu leur amuſement journalier ,
( car il n'y a peut- être pas un caffé dans Paris où
on ne le joue ) , il ne ſetrouvât aucun joueur qui
ſe ſouvînt quand , par qui , & à quelle occafion
ce jeu a été introduit en France ? La choſe n'eft
pas vraiſemblable. J'ai cru que le moyen le plus
court de ſçavoir ce qui en eſt , avant que la mémoire
en ſoit entiérement perdue , étoit la voie
du Mercure de France , qui eſt répandu dans
tout le Royaume. Je prie donc ceux des anciens
joueurs de ce jeu , à qui ina queſtion parviendra ,
de donner par la même voie du Mercure. tous
les éclairciſſemens qu'ils pourront fournir (ur
l'origine de ce jeu , & particulièrement de nous
apprendre précisément quand on a commencé à
Le jouer à Paris , de quel pays il nous vient ,
qui eſt- ce qui l'a apporté en France , & ce qui lui
a fait donner le nom de Dames Polonoifes ?
Comment peut- on ſe ſlatter d'éclaircir des faits
hiſtoriques , fur leſquels les anciens auteurs
gardent le filence , quand un fait qui s'eſt paflé
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
ſous nos yeux , il y a moins de 40 ans , eft fi
difficile à tirer de l'obſcurité ?
L. C.
N
AVIS.
I.
On public actuellement le Droit commun de la
France& la Coutume de Paris , réduits en principes
tirés des loix , des ordonnances , des arrêts ,
des jurifconfultes &des auteurs ; & mis dans l'ordre
d'un commentaire complet & méthodique ſur
cette coutume , contenant dans cet ordre les uſages
du châtelet ſur les liquidations des comptes ,
les partages , les ſubſtitutions , les dîmes & tontes
autres matieres ; Nouvelle édition conſidérablement
augmentée par feu Me François Bourjon,
ancien avocat au parlement , revue , corrigée &
auſſi augmentée d'un grand nombre de notes ; tome
premier. AParis , chez Grangé , imprimeurlibraire
, au cabinet littéraire , pont Nôtre-Dame;
Cellot , imprimeur - libraire , rue Dauphine , & à
l'écu de France , grand'ſalle du palais , 1770 ; &
chez Lacombe , libraire , rue Chriſtine , 2 vol. infol.
br: 48 liv. Le premier volume paroît.
Nous ferons connoître plus particulierement
cet ouvrage utile , dont la premiere édition a été
promptement enlevée,&dont cette ſeconde, beaucoup
augmentée , eſt depuis long- tems attendue.
I I.
Nouvelles Cartes àjouer.
Les cartes àjouer n'offrent que des figures grofJUILLET.
1770. 223
fieres , ſans deſſin , fans proportion , avec des couleurs
dures & des traits révoltans pour la vue;
c'eſt ce qui a fait imaginer au Sr Mitoire de
faire graver de nouveaux patrons & de donner à
ces figures plus d'élégance , plus de deſſin & plus
denetteté dans la compoſition de la figure&des
acceſſoires qui la caractériſent , de ſuivre les mêmes
modèles , avec les mêmes diſtributions d'attributs,
&de couleurs , mais en les perfectionnant
&les rendant plus faciles & agréables à voir & à
jouer. On trouve ces nouvelles cartes perfectionnées
chez le Sieur Mitoire , marchand papetiercartier
, rue d'Anjou au marais , à Paris .
Le fixain des jeux entiers eſt de 3 liv.; celui du
piquet , 2 liv. 8 ſols ; celui du brélan , 2 liv. 6 f.
ΙΙ.Ι.
Paſtilles & Confitures.
Ravoifé , marchand confifeur , au Fidèle Berger
, à Paris , rue des Lombards , continue de vendre
avec ſuccès des paftilles pour faire de l'orgeat&
de la limonade. On connoît de plus en plus
la commodité de ces paſtilles , par l'agrément de
les conſerver long- tems & de pouvoir les porter
fur foi , à la chaſle , en voyage & dans les pays
étrangers . Une paſtille , qui revient à 2 l. 6 den . ,
ſuffit pour un grand verre d'eau , où elle fond
facilement. Onpeut les couper ou les écrafer avant
que de les y mettre , alors elles fondent tout de
fuite. Laboëte de douze carafes eſt de 30 fols , &
celle de 24 eſt du prix de 3 liv.
On trouve chez lui une nouvelle confiture d'orange
de Portugal , à mi - fucre , très - agréable&
apéritive , & aufli le véritable ſyrop de vinaigre
rafraîchiſſant.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Inſtitution académique & militaire , établie
pour l'instruction de la Nobleffe ,
fous la conduite de M. Rolin ; dans une
maiſonſituée en bon air , rue St Dominique
près la barriere .
Tous les élèves porteront le même uniforme ;
qui conſiſte en un habit de drap bleu de Roi pour
t'hiver & de camelot pour l'été , galonné d'une
treffe d'argent; le chapeau uni , avec un plumet
blanc , une épée , un fuſil , giberne & ceinturon
pour le maniment des armes. Le Sr Rolin fe charge
de fournir le tout pour 300 liv .
Chacun aura un couvert & gobelet d'argent, un
lit , trois paires de draps , dix- huit chemites , autant
decols , de mouchoirs , de ſerviettes, fix bonnets
de coton , ou douze coëffes de nuit , deux
pairesdebasde foieblancs , deux de laine , fix de
cotton& fix de fil , deux paires de fouliers , l'uniforme
&une redingotte ; un habit commun pour
les jours d'étude.
Leprix de la penfion , depuis l'âge de cinq ans
juſqu'à dix , en donnant les maîtres de latin , d'écriture,
d'hiſtoire, de géographie & de mathématiques
, les évolutions & exercices militaires , eft
de 800 livres ; & depuis dix ans juſqu'à vingt , de
1000 liv. Les parens qui deſireront donner en outreà
leurs enfans les maîtres de danſes , de deſſin ,
d'allemand , d'eſcrime , d'inftrumens & autres
paieront huit livres par mois pour chaque maître,
&vingt-quatre pour le manége.
Lesjeunes élèvveess qui n'apprendront encore qu'à
lire& à écrire , ne paieront que 600 liv.
JUILLET. 1779. 225
On reçoit des élèves à 600 livres de penſion :
dans ce cas on paie à part chaque maître dont on
veut qu'un enfant ſuive le cours , à raiſon de huit
livres par mois.
Le Sr Rolin ſe chargera de toutes les fournitures
, entretien en linge , habits , chapeau , fouliers
&tous les maîtres moyennant la ſomme de 18001.
depuis dix ans juſqu'à vingt , & de 1200 liv . depuiscinq
ansjuſqu'a dix.
Le cours des études commencera au mois de
Janvier; on fera un examen général & public à la
St Louis On n'aura de vacances que la quinzaine
ſuivante , après laquelle les études recommenceront.
Il y aura tous les ans , pendant trois mois , à
commencer le premier Mai , un cours de phyſique
expérimentale de l'Abbé Nollet , dans la maifon
du Sr Rolin , qui a fait en conféquence un cabinet
demachines.
Le Sr Rolin ne ſera tenu de paier aucun frais de
maladie; comme il veut que la maiſon ſoit dans
un bon ordre , &y avoir les meilleurs maîtres de
Paris , Meſſieurs les Parens ſont priés de payer
exactement les quartiers d'avance ainſi que les
maîtres.
On peut voir dans le Profpectus imprimé que
M. Rolin diſtribue , l'ordre bien entendu des inftructions
que l'on donne aux élèves & les moyens
donton ſe ſert pour éclairer leur eſprit&former
leur coeur.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Petersbourg , le premier Mai 1770.
L'IMPERATRICE vient de faire une promotion
dans la marine.
226 MERCURE DE FRANCE.
1770.
Il arrive des officiers étrangers qui demandent à
être employés dans les armées de l'Impératrice.
De Warsovie , le 9 Mai
On mande de Podolie que toute l'armée Ruſſe
de Romanzow a paſſé le Nieſter , & que celle
duComte Panin eſt en route vers Bender.
De Stockolm , le 12 Mai 1770.
Ces jours derniers on a coulé la Statue pédeftre
de Guſtawe Vaſa , dont le modèle a été
exécuté par le ſieur l'Archevêque , Sculpteur
François. Cette fonte a parfaitement réuffi.
Du 25 Mai.
Samedi dernier le Comte de Modêne , Miniſtre
Plénipotentiaire de France en cette Cour ,
donna un grand ſouper & un bal à l'occafion
du mariage du Dauphin. Le Sénat & les Miniſtres
étrangers , ainſi que la principale nobleſſe
du pays furent invités à cette fête.
De Coppenhague , le s Juin 1770 .
Le Roi par une déclaration du 6 du mois dernier
a accordé une amniſtie générale en faveur
de tous les gens de mer qui ont déſerté de ſes
Etats , & qui en ſont ſortis ſans permiffion , à
condition qu'ils rentreront à ſon ſervice dans
l'eſpace de quatre ans , à compter de la date de
la publication de cette amniſtie.
De Mayence , le 13 Juin 1770.
Le 11. le Marquis d'Entraigues , Miniſtre Pléni
potentiairedu Roi de France auprès de l'Electeur ,
a donné à l'occaſion du mariage du Dauphin à
toute la haute nobleſſe de cette ville un ſplendide
dîner , fervi de 70 couverts. Après midi il ya eu
concert , & on a ſervi à l'aſſemblée des rafraîchiſſemens
de toute eſpèce.
Dela Haye, le 20 Mai 1770 .
L'Abbé du Prat , chargé des affaires de France
pendant l'abſencede l'Ambaſfladeur de Sa Majefté
JUILLĘ Τ . 1770 . 227
très- Chrétienne auprès des Etats Généraux , fit
chanter dans la chapelle françoiſe le 16 du mois ,
jour du mariage du Dauphin , une Meſſe ſolemnelle
& un Te Deum , auxquels les Miniftres
étrangers Catholiques aſſiſterent , ainſi qu'un
grand nombre de François de la même communion.
Le foir il fit magnifiquement illuminer l'hôtel
de France , & y donna un bal paré qui fut
interrompu par un très-beau feu d'art fice tiré en
face de l'hôtel ſur le canal. Il y cut enſuite un
ſplendide ſouper ſervi à pluſieurs tables pour plus
de 260 perſonnes ; après le répas , le bal reprit ,
&durajuſqu'au jour.
De Gênes , le 19 Mai.
Le ſieur Boyer de Fons- Colombe , Envoyéextraordinaire
du Roi de France auprès de cette République
, a donné pendant le cours de cetre ſemaine
trois grands répas àl'occaſion du mariage
du Dauphin. Il a fait chanter un Te Deum &
diftribué une certaine ſomme aux familles pauvres
de lanation Françoiſe .
De Worms.
Le Comte Auguſte- Philippe-Charles de Leimbourg-
Styrum , Grand Doyen de la cathédrale
de Spire , Chanoine- Capitulaite de Hildesheim ,
Confeiller privé de la Cour de l'Electeur Palatin &
Chevalier de l'Ordre de St. Michel , a été élu le
29 Mai d'une voix unanime Evêque de Spire.
De Londres , le premier Juin.
On aflure que le Vice-Roi d'Irlande a demandé
fon rappel , que les Membres des deux Chambres
du Parlement de ce Royaume fe diſpoſent à faire
parvenir au Trône un mémoire , dont l'objet ſera
de demander la convocation de cette aflemblée
comme indiſpenſablementnéceſſaire au biendela
patrie.
1
1
228 MERCURE DE FRANCE.
De Rome , le 27 Mai 1770.
Le cardinal de Bernis fit chanter dans l'Egliſe
Nationale , Françoiſe , de St Louis, à l'occaſion du
mariage du Dauphin , un Te Deum auquel allifterent
le Sacré Collége, la prélature romaine , &
les ambafladeurs & miniſtres étrangers . Ce cantique
, exécuté par un corps de muſique très-nombreux
, fut précédé d'une grand- meſle chantée par
les muſiciens du Pape & à laquelle le patriarche
d'Alexandrie officia pontificalement. Pendant tout
l'Office divin , on ne ceffa de tirer des boîtes &
d'exécuter des ſymphonies dans la place de cette
égliſe , où Sa Sainteté vint faire ſa priere , l'aprèsmidi.
Elley fut reçue par le cardinal de Bernis qui
lui préſenta l'eau bénite. Aujourd'hui , ce cardinal
a donné un grand dîner à la plupart des cardinaux
&des princes Romains , ainſi qu'aux ambaſſadeurs
&miniftres étrangers & à pluſieurs autres perfonnes
de distinction .
De Versailles .
Sa Majesté a nommé au gouvernement de la
ville& citadelle d'Arras , &à la lieutenance générale
d'Artois , vacante par la mort du comte de
Bethune , le comte de Chabot, lieutenant-général
de ſes armées & commandeur de l'ordre royal &
militaire de St Louis , lequel a eu l'honneur de faireàcerteoccafion
, le27 de Mai , ſes remercimens
à Sa Majeſté , & a prêté le ferment accoutumé.
Sa Majesté & la Famille Royale ſignerent , le 3
Juin, le contrat de mariage du marquis de Sabran ,
brigadier des armées de Roi & capitaine de gendarmerie
, avec Demoiſelle de Charlet , fille du Sr
de Charlet , préſident au Parlementde Paris.
La compagnie de l'arquebuſe du Roi de la ville
deParis , eut l'honneur d'être préſentée à Sa Majeté
, le 3 Juin , pour en obtenir un prix en l'hon-
!
JUILLET. 1770. 229
neur dumariage de Mgr le Dauphin. Le Roi a bien
voulu le lui accorder , & a nommé pour tirer en
ſon nom le duc de Luynes , colonel de cette compagnie
, laquelle cut auſſi le même jour l'honneur
d'être préſentée à la Famille Royale.
Le 12 Mai , la baronne Galucciode l'Hôpital a
été préſentée au Roi & à la Famille Royale par la
comtefle de l'Hôpital.
Le Roi a érigé, par lettres patentes du 19 Juin ,
laterte&baroniede Châteauneuf -fur-Loire en
duché héréditaire , ſous le titre de duché de la
Vrilliere , en faveurdu comte de St Florentin, miniſtre&
fecrétaire d'état , qui a eu l'honneur d'être
préſenté le mêmejour en cette nouvelle qualité à
Sa Majefté & à la Famille Royale.
La comtefle de Vence a eu l'honneur d'être préſentée
au Roi , le 14 Juin , par la marq. de Trans.
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de ſa
chambre au duc de Bethune.
De Berlin , le 26 Mai 1770 .
Le 24de ce mois , la princeſſe , épouſe du prince
Ferdinand , enceinte de ſept mois, accoucha heureuſement
d'une princeſſe qui reçut le baptême le
mêmejour ; elle a eu pour parain le prince Fréderic
, & pour maraine la princeſſe Douairiere de
Prufle , & la princefle Amélie a été nonimée Fréderique
Louiſe-Dorothée- Philippine .
MORTS.
LeLandgrave Charles, prince de Hertfeld, com.
tede Cartzenelnbogen , Dietz , Ziegenhayn , Nid .
da , Schaumbourg , Hanau , &c. chevalier de l'or.
drede l'Elephant de Dannemarck , & c. mourut à
Philipſtal , le 7 Mai , dans la 88e année de fon âge.
Sophie-Madeleine de Brandebourg-Culmbach ,
épouſe de feu Chrétien VI , Roi de Dannemarck ,
mourut le 27 à quatre heures du matin à Chrif230
MERCURE DE FRANCE.
1
tiansbourg , d'une fiévre putride , dans la 70e an
née de fon âge , étant née le 26 Nov. 1700.
FrerePaulde Vionde Gaillon, chevaliergrand.
croix de l'ordre de St Jean de Jerufalem , grand
prieur d'Acquitaine & commandeur de la commanderie
de Fieffes , eſt mort à Meulan le 24 du
moisdernierdans la 88e année de ſon âge.
Charles Armand , vicomte de Pons , brigadier
des armées du Roi , eſt mort le 21 du mois de Mai ,
dans ſa 78e année.
Philippe - Louis , chevalier d'Erlach , brigadierdes
armées du Roi , chevalier de l'ordre royal
&militaire de St Louis , capitaine- commandant
de la ccompagnie générale aux Gardes - Suifles , eſt
mort à Chaillot près de Paris , le 29 du mois de
Mai.
François Boucher , premier peintre du Roi , ancien
directeur & recteur de l'académie royale de
peinture & fculpture , affocié libre de l'académie
impériale de Petersbourg , eſt mort à Paris le 30
Mai dans la 66e année de fon âge.
Anne Claire-Nicole Miler, épouſe du comte de
Coetlolquet , gentilhommede la manche des Enfans
de France , eſt morte à Paris le 3 Juin , âgée
de 56 ans.
Marie de Baynac,veuve de Célar-Phébus- François,
comte deBonneval , brigadier des armées du
Koi , eſtmorte à Paris le 2 de Juin, âgé de 77 ans ,
Jeanne - Marie de Maury , veuve de Jean François
de Caumont , marquis de Caumont-la Force ,
eftmorte , à St Porguier en Languedoc , le 26 de
Mai , âgéede 72 ans.
François-Ernest comte de Salm & Ruffercheid,
évêque de Tournay & chanoine capitulaire de la
métropole de Cologne & de la cathédrale de Strasbourg
, eft mortà Strasbourg le 16 Juin , dans la
7se année de fon âge.
:
JUILLET. 1770. 231
LOTERIES.
Le cent treiziéme tiragede la Loteriede l'hôtelde-
ville s'eſt fait , le 25 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquantemille liv.
eſt échu au Nº. 4548. Celui de vingt mille livres ,
au Nº. 1853 , & les deux de dix mille aux numé-
τος 5173 & 18134.
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'est fait le 6 de ce mois. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 77 , 20,79,18,27.
P
TABLE.
5 IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page
AMademoiselle de * * * le Retour du Printems, Ode, ibid.
LesGraces fugitives ,
Lettres de Henri IV ,
Epithalame à M. le Vicomte de Poudeins ,
Vers préſentés à Madame la Dauphine ,
Vers àMadame de St *** for ſes dix-sept ans ,
Epître àMagdelon ,
Stances préſentées à Madame la Dauphine ,
Réponſe de M. de Voltaire à M. Uriot ,
Bouquet préſenté à Madame la Dauphine ,
La Vertu malheureuſe , conte moral ,
Ode , tirée du Pfeaume 28 ,
Jacques , anecdote hiſtorique ,
La Cigale & le Hibou , fable ,
L'Ours & fa femme , fable ,
Explicationdes énigmes & des logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiſtoire de deux Amans François ,
Les Soirées d'un honnête Homme ,
Traité des maladies des yeux',
Difcours fur ledanger de la lecture des livres contrela
Religion , par rapport à la fociété,
L'Eſprit de Henri IV ,
LeDiogène moderne,
8
14
18
19
20
21
23
24
25
26
47
SL
60
63
64
ibid.
67
72
ibid.
74
79
8
• 85
91
232 MERCURE DE FRANCE .
IeRoyalifme ,
Les Nutts Angloiſes ,
Annonces ,
Le Mendiant boîteux ,
Les trois coups d'eſſai géométrique ,
Ode fur le mariage de Mgr le Dauphin ,
Eloge historique de Henri IV ,
Fragment forTire-Live , Salluſte & Tacite ,
93
97
98
102
106
112
122
126
Fragment d'une Lettre de M. Linguet à l'Auteur du
7rsté des délits & des peines , 139
Lettre de M. de la Condamine à M. Groſlcy , 144
ACADÉMIES ,
ARTS ,Gravure ,
160
Muſique , 170
Géographie, 174
Manufacture de Seve , 175
Lettre deM. Soufflot à M. le Marquis de Marigny , 179
Fêtedonnée par l'Amballadent d'Eſpagne ,
Spectacles . Concert ſpirituel ,
Opéra ,
Comédie françoiſe ,
Comédie italienne ,
Détail des illuminations faitesà Verſailles ,
Fête de la ville de Paris ,
Fête donnée par l'Ambaſladeur de l'Empire ,
Exemples debienfaifance
Lettre de Mgr le Dauphin à M. de Sartine ,
Lette de M. d'Auteuil , notaire , à M. de Sartine ,
Traits de courage & d'humanité ,
Anecdotes ,
Hiſtoired'un finge attaqué de la rougeole ,
182
183
186
188
198
199
202
206
208
209
210
211
214
215
Queſtion far les jeuxdedamesàla Polonoife , 219
AVIS , 222
Inſtitution académique & militaire , 224
Nouvelles politiques , 225
Morts , 229
Loteries, 231
APPROBATION.
'A1 lu , par ordrede Mgr le Chancelier , le premier vol.
du Mercure de Juillet 1770 , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait parudevoir en empécher l'impreſſion .
AParis , le 30 Juin 1770.
RÉMOND DE STE ALBINS .
De l'imp. de M. LAMBERT , tue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1770 .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE.
2
A PARIS ,
, Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESsTt au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités àconcourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv .
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux quiſont abonnés.
On ſupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire , à Paris , rue Christine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4° ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.46.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
&de la Littérature. L'abonnement , ſoit à Paris,
ſoitpour la Province , port franc par la pofte,
eſtde 12liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv . 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14 liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte ; aux DEUX- PONTS & à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE. Prix , 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
ſeulement à PARIS , au bureau général des gazettes
étrangeres , rue de la Juſſienne. 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN OU Bibliothéque rai -
fonnée des Sciences morales & politiques.in - 12.
12 vol . par an port franc , à Paris , 18 liv.
En Province , 24liv
•
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en Province
, port franc , 33 liv 12f
JOURNAL POLITIQUE , port franc , 14liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire ,
DICTIONNAIRE portatif de commerce ,
1770 , 4 vol . in- 8 ° . gr. format rel. 241.
Le Droit commun de la France&la Coutume
de Paris; par M. Bourjon, n. éd. in-f.br. 241.
Traitéde lajurisdiction eccléſiaſtique contensieuſe
, 2 vol. in -4° . br. 211.
Eſſai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol . in 8 °. br. 41.
Le Diogène moderne , ou le Déſaprobateur ,
2 vol . in- 8 ° . br. sliv.
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br. 21.10 6.
Conſidérations fur les causes phyfiques ,
in-8°. rel. sl.
Mémoire fur la musique des Anciens ,
in-4°. br.
Mémoire fur la conſtruction de la Cou-
. و1
pole projetée pour couronner la nouvelle
Eglise de Ste Genevieve , in-4°. 11. 10f.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in-8 °. rel, 71.
241.
Recréations économiques , vol . in-89. br. 21. 10 f.
Nouvelles recréations phyſiques & mathématiques
, 4 vol. in-8 ".
Mémoires fur les objets les plus importans
de l'architecture ; par M. Patte, vol. in-
4°. enrichi de nombre de planches , br. 151.
Monumens érigés en France à la gloire de
LouisXV; par M. Patte , vol. in fol. , gr.
papier avec beaucoup de figures , br. 368
1
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET.. 1770 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
SUITE du Printems. Chant premier du
poëme des Saiſons ; Eſſai d'imitation
libre de Thompson.
Pluie douce & tableau de la campagne
après cette pluie.
LEE Ciel s'entr'ouvre , &du ſein de lanue
L'humidité s'abaiſle fur les champs :
La chaleur croît , & la pluie imprévue ,
Qui de ſes pleurs agite les étangs ,
Sous le feuillage eſt à peine entendue.
Aüj
6 MERCURE DE FRANCE.
,
Mais le ſoleil penche vers ſon déclin ,
Et du bandeau qui voiloit la lumiere
Il ſe dégage & montre un front ſerein .
Tout brille alors : ſon diſque perce , éclaire ,
Et féme d'or les nuages voiſins .
Ses fiers regards fixent ſur les montagnes
Le cercle épais de ces brouillards mal ſains
Qui , dans l'hiver , déſoloient nos campagnes .
Le païlage eſt brillant de fraîcheur :
Sur les côteaux le doux zéphir s'avance ,
Animant tout d'un ſoufle bienfaiteur.
De nos boſquets la muſique commence ,
Etſe marie au murmure des eaux :
Multipliés par la voix des échos ,
Les bêlemens ſur les monts retentiſſent ,
Et dans les bois les tourtereaux gémiſſent
Sur le ſommet des antiques ormeaux.
Iris alors fort d'une épaifle nue
Qui du ſoleil réfléchit la ſplendeur ,
Et développe à l'oeil contemplateur
L'éclat foudain dont elle eſt revêtue.
Son arc brillant embraſle l'horiſon ,
Etdans le ciel il ſemble ſe confondre :
Ce phenomène , ô fublime Newton ,
De ton ſyſtême eſt en droit de répondre.
C'étoit à toi d'arracher le bandeau ,
De déchirer le voile impénétrable
Qui déroboit l'artifice admirable
Que les couleurs offrent dans ce tableau.
JUILLET. 1770. 7
Recherche & éloge des Simples.
La nuit s'avance; une vapeur iégere
Vient à pas lents effacer la lumiere :
La terre attend les rayons du matin
Pour rendre au jour les tréſors de ſon ſein.
Paſſant des rocs aux vallons ſolitaires ,
Et franchiſſant l'épaiſſeur des forêts ,
Le botaniſte , inſtruit dans leurs fecrets ,
Va recueillir les plantes falutaires ,
Dont il combine& règle les effets.
O mere tendre , ô prudente Nature ,
Tuprévois tout: ta main confie aux vents ,
Pour les femer , ces ſimples bienfaifans ,
Que tu féconde &produis ſans culture !
Qui peut connoître &nombrer leurs vertus?
Qui peut porter un regard ſans ſouillure
Sur ces tréſors au vulgaire inconnus ?
De l'homme heureux ce fut la nourriture :
Temps fortunés , qu'êtes - vous devenus ?
Vit- on alors , vit-on la chau immonde
Couler mêlée avec le fang humain ?
L'homme , étranger à tout art aſſaſlin ,
Exoit le Roi , non le tyran du monde.
Age d'or,
Que dans Eden il vécut fortuné!
Dès que l'aurore éclairoit l'hémisphère,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE..
Des doux pavots bientôt abandonné ,
Aujour naiſlant il r'ouvroit ſa paupière.
Ami du Ciel , heureux , indépendant ,
Libre de ſoins , de ſoucis & de peines ,
Il conduiſoit ſon troupeau dans les plaines,
Ou s'occupoit à cultiver ſon champ.
Dans les plaiſirs que goûte l'innocence ,
Ses jours couloient avec rapidité :
Ni le dégoût , ni la fatiété
Ne ſe mêloientdans une jouiſſance
Qui s'animoit par la variété.
La flûte aigue & la douce mufette
Au fonddesbois foupiroient tendrement :
Le roſſignol & la vive fauvette
Mêloient leur voix à ce concert charmant.
Si quelquefois l'amour faiſoit entendre
Ses enfantins &timides foupirs ,
Il ne ſentoit qu'une émotion tendre ,
Mouvement pur qui double les plaiſirs .
Jours debonheur. ! jamais aucuns nuages
Ne terniſſoient l'azur du firmament :
Parfumant l'air , un vent frais & conſtant ,
De ſes boſquets éloignoit les orages .
Loin de ſes yeux ſes folâtres troupeaux
Erroient ſans crainte au penchant des côteaux.
Le tigre vint , étincelant de rage ;
Il ad nira ce concert enchanteur ,
Et parut même abhorrer le carnage ,
Tant cet accord inſpiroit la douceur !!
JUILLET. 1770. 9
Des paſſions l'impérieux délire
Ne troubloit point l'heureuſe paix du coeur :
La vertu ſeule exerçoit ſon empire.
Siècle de fer.
Ainfi vécut l'homme encore innocent
Mais auſſi-tôt que la préſence impure
Du crime altier eut ſouillé la nature ,
Tout a ſemblé rentrer dans le néant.
Du vrai bonheur l'homme épuiſant la lie,
Vit l'âge d'or ſe perdre ſans retour :
Les paſſions , implacable vautour ,
Ont de ſes ſens dérangé l'harmonie .
Les noirs ſoupçons , la baſſe calomnic
Ont concerté leurs perfides projets :
La douleur morne & laſſe de la vie
A triomphe de ſon ame engourdie
Et la frayeurs'eſt peint d'affreux objets.
L'Amour lui-même eſt devenu fordide =
Dans l'amertume il aiguiſe ſes traits ;
La ſoifde l'or eſt l'appas qui le guide.
De l'intérêt , monftre ennemi des moeurs
La ſeule loi gouverne tous les coeurs :
L'homme par lui devient impitoyable ,
Ils'endurcit & voit avec douleur
Les biens divers qu'éprouve ſon ſemblable :
Il en frémit , & la rage implacable ,
Rompant ſes fers , lui ſouffle ſa fureur.
Pour l'aflouvir il courtde crime en crime
Aw
20
10 MERCURE DE FRANCE.
Et ſous ſes pas s'il rencontre l'abyme ,
Le déſeſpoir eſt ſon dernier recours ,
Sa triſte vie eſt ſans cefle agitée
Par les chagrins qui conſument ſes jours ;
Et la Nature , ainſi déconcertée ,
Venge ſes droits en arrêtant ſon cours.
Punition de la Terre .
Le Ciel jadis , dans ſa juſte colere ,
Pour nous punir , arma les élémens ,
Et, ſous les flots engloutiſſant la terre ,
Forma les monts de ſes débris flottans .
Division des Saiſons.
Ace ſignal les ſaiſons irritées
Onttour-à- tour maîtriſé l'Univers :
Les noirs frimats , miniſtres des hivers ,
Ont déſolé les plaines attriſtées ,
Et les chaleurs ont corrompu les airs.
Zéphir jadis régnoit toute l'année ,
Et des bienfaits d'un éternel printems
La même branche en même-tems ornée ,
Offroit des fleurs , des fruits mûrs &naiflans.
Les ouragans , les éclairs , le tonnerre ,
De leurs fureurs n'accabloient point la terre :
Unis entr'eux , jamais les élémens
Ne ſe faiſoient une funeſte guerre .
Des maux jamais l'inépuiſable cours
JUILLET. 1770. II
Ne corrompoient les ſources de la vie :
Etmaintenant l'affreuſe mala fie
Surprenant l'homme , accablé , ſans ſecours ,
Long-tems fur lui déchaîne ſa furie ,
Et tranche enfin ſes tourmens & ſes jours.
Réflexions.
Mais , au milieu de ce déluge immenfe
De maux divers , de peines & d'erreurs ,
Ce qui pourroit alléger nos douleurs
Semble échapper à notre connoiſlance.
Combien est - il de ſimples inconnus ,
Quoique doués d'un pouvoir ſalutaire ,
Qui , dans les champs , languiffent confondus !
O vains regrets ! l'homme eſt trop fanguinaire
Pour mériter leurs précieux bienfaits :
Le coeur brûlé d'une ardeur meurtriere ,
Il s'eſt rendu le tyran des forêts ,
Etpire encor. Dans ſa faim dévorante
Leloup , qui vient égorger les troupeaux ,
Céde au beſoin dont l'accès le tourmente ;
Recueille- t- il le fruit de leurs travaux ?
Et l'homme , hélas ! qui reçut en partage
Une ame tendre & ſenſible aux malheurs ,
L'homme , dont l'oeil peut répandre des pleurs ,
Qui , de Dieu même , eſt la vivante image ,
Plus inhumain que les loups ravifleurs ,
Dans le ſang l'homme oſe aſlouvir ſa rage.
Avj
32 MERCURE DE FRANCE.
Les loups cruels ont mérité la mort ;
Mais vous , brebis , troupeau doux & paiſible
Sous le tranchant de l'acier inflexible
Devez -vous donc terminer votre ſort ?
Faut- il .... Ettoi , dont le travail pénible
De la moiſſon enrichit nos guerêts ,
Dois- tu gémir ſous la hache inſenſible ?
Eſt-ce pour prix de tes rares bienfaits
Qu'on te réſerve un deſtin fi terrible ?
Principes pursdu ſage de Samos *
Nous vous donnons quelques regrets ſtériles .
Etde l'erreur eſclaves imbéciles ,
Nous n'oſons point remédier à nos maux.
Plaisirs de la Péche.
Mais éloignons ces affligeans tableaux :
Dans leurs baſſins les fleuves plus tranquilles
Vont inviter à des plaiſirs nouveaux.
Deces plaiſirs fi ton ame eſt avide ,
Cours ſur la rive; apprête tes réſeaux
Et léme autour une amorce perfide :
Bientôr ſéduits , les habitans des eaux
Déſerteront leurs paifibles roſeaux.
Vole à ta ligne , & redouble d'adreſſe :
Vois s'élancer le tyran des ruiſeaux ;
L'appas trompeur le metdans la détreffe :
*Pythagore.
20
JUILLET. 1770. 13
Il vient , il fuit , & ſa timidité
Mettant un frein au defir qui le prefle ,
Il craint le piége , il le guette ſans cefle ,
Etjoue autour avec légereté.
Mais le ſoleil ſe couvre d'un nuage ..
Il ſaute alors , plein de témérité,
Saifit la mort & quitte le rivage.
Il eſt à toi : ſuis ſes vaſtes détours ::
Prête la main à ſa fuite rapide ;
Retiens ſa-fougue & modere fon cours
Triomphe ainſi de ſa rage perfide :
Bientôt flottant ſur la plage liquide ,.
Aton pouvoir il livrera ſesjours..
Par M. Willemain d'Abancourt.
LE PEINTRE EMBARASSÉ.
DE la beauté voulant tracer l'image ..
De chaque belle un Peintre prit un trait
Pour en compoſer un ouvrage
Dont l'effet fût frappant & l'enſemble parfait:
Cependant plus il travailloit ,
Moins ſon ame étoit ſatisfaite,
Etdans ſondépit il alloit
Brouiller tout , briſer ſa palette;
Mais moi , qui vis ſon embarras ,
Je lui criai: quand la troupe immortelle
14 MERCURE DE FRANCE.
Viendroit te ſervir de modele ,
Cela ne te ſuffiroit pas.
Si tu veux m'en croire , abandonne
Et ta premiere idée & ton premier portrait :
Viens tracer celui de L ***
Ton ouvrage ſera parfait .
Par le même.
LE DOGUE & LE RENARD .
Fable imitée de l'allemand.
MAÎTRE Renard , un des plus grands flatteurs ,
D'un Loup cervier , un des plus grands voleurs ,
Récitoit l'oraiſon funebre :
Son héros , à l'entendre , étoit digne de pleurs;
Loup- cervier , plus que lui n'avoit été célèbre.
En pareil cas , on le ſçait , tous docteurs
Sont menteurs .
Und'entr'eux l'entendant , lui dit avec colère :
Aquoi fert donc ce difcours mercenaire ?
J'entendis encore aujourd'hui
Un mortel de la ſorte exalter ſon confrere :
Laiſſons cet art à l'homme ; il eſt digne de lui.
Par leméme.
VL
JUILLET. 1770. IS
TROISIÈME LETTRE.
M. de Walfingham. ( 1 )
M. de Walſingham , je vous ay toujours
tenu en ſi bonne opinion & eſtime
de vertu & piété que M. de Segur (2)
m'a faict un grand plaiſir de me raporter
de vos nouvelles &de me donner de plus
en plus aſſeurance de votre bonne affection
envers moy , laquelle j'eſtimeray
d'autant plus que vous continuerez comme
vous avez toujours faict par ſi devant,
à advancer la religion & vous employer
en tout ce qui touche les gens de bien &
meſmes ceulx qui travaillent pour la deffenſe
d'une bonne cauſe entre leſquels je
tiens l'électeur de Coloigne pour l'un des
(1 ) François de Walſingham , miniſtre & fecrétaire
d'état d'Angleterre , ſous la Reine Elifabeth ,
mort en 1590. -Voy. les remarques de M. de la
Contie ſur la vie de Walſingham , à la ſuite de la
traduction de ſes Mémoires & inſtructions pour les
Ambassadeurs .
( 1 ) Jacques de Segur-Pardaillan Voyez l'hist.
deM. deThou , tom . IX , liv. LXXIX,pag. 147,
&ſuiv.
16 MERCURE DE FRANCE .
premiers , pour la conféquence dont eft
le faict qu'il ſouſtient ; vous priant bien
fort , M. de Wallingham , d'aporter tout
ce que vous pourrez en cela , & entretenir
la Royne voſtre maiſtreſſe en lacontinua
tiondes effets de la bonne volonté & afſiſtance
qu'elle lui a faicts ſentir en cette
derniere affliction . Vous tiendrez ce faifant
la main à un bon oeuvre important à
toute la Chreſtienté. Je vous prie par
meſme moyen me maintenir en la bonne
grace d'une ſi très - excellente Royne , &
la prier de commander au chevalier de
Drac ( 1 ) de m'envoyer le recueil &difcours
de ce qu'il a remarqué en ſon grant
voyaige duquel ledit ſieur de Segur m'a
parlé & qui m'eſt fort néceſſaire pour
l'exécution d'aucuns de mes deſſeins ,
vous ſçaurez bientoſt particulièrement de
mes nouvelles par l'un des miens que
je deſpecheray vers Sa Majesté , & cependant
je vous prieray d'aimer touf
jours.
Je vous prye M. de Walſyngham m'an
(1 ) François Drack, l'un des plus grands hommes
de mer de ſon tems , partit , en 1577 , avec
cinq navires , & fit en trois ans le tour du monde..
C'eſt probablement la relation de ce voyage que:
Henri IV prie la Reine Eliſabeth de lui procurer..
JUILLET. 1770. 17
tretenir en la bonne grafe de voſtre
Royne , & croyre que je ſuis
Voſtre antyerement bon&
affectionné ami ,
HENRY .
De Montauban ce xij Mars 1585.
QUATRIEME LETTRE.
A Elifabeth , Reine d'Angleterre.
MADAME ,
Jeſcrys préſantement au fieurde Beauvoyr
, ( 1) mon Ambaſſadeur , de vous
donner compte des reſons que jay de
fere le voyage que je fais en Champaygne,
qui font telles que les yeus an ſetoyent
bjen mylleurs juges que ne peuvent eſtre
les oreylles , vous pouvant bjen aſſurer
que je ne my fuſſe pas réſolu , fi je
n'euſſe veu un grand péryl émynent
faute de le fere ; jan prevoy beaucoup
(1)Onpeut conjecturer qu'il étoit fils de Pierre
de Beauvoir , gouverneur de Henri IV dans la
jeuneſle , lequel fut tué à la St Barthelemi. Voyez
M.de Thou , tom. VI , liv. LII , pag. 405 .
18 MERCURE DE FRANCE.
d'autres & byens grands quy me tallonnent
contre leſquels je ne puys plus oppoſer
de mylleures armes que l'aſſurance
que j'ai de notre parfayte amytyé & que
la mauvayſe volonté de mes annemys
pour eſtreſme quelle ce face reconnoytre
ne fauroyt quelle ne ſoyt inféryeure &
an quantyté & an puiſſance à la voſtre
bonne , les effectz de laquelle me font
plus neceſſeres que james ; vous avez toufjours
fi volontyers accepté toutes les occaſyons
quy ce ſont offertes de moblyger
que cela fet que je m'oblyge auffi plus
volontyers à vous qu'à nul autre &
vous devant deſya tout ce que j'ay
d'avancement en mes afferes , je veus ,
s'yl eſt poſſyble , devoyr à vous ſeulle
la perfectyon de mon eſtablyſſement ; je
vous ſupplye donc , Madame , ne vous
laſſés poynt de me byen fere , afyn que
ce vayſſeau que vous avez préſervé de
tant de tourmantes & d'orage ne face le
nauffrage dans le port ; je vous beſe
byen humblement les meyns , Madame ,
& vous fupplie de m'aymer tousjours ,
comme celuy qui ſera toute ſa vye.
Voftre byen humble frere &
affectionné cerviteur.
Ce jx Juyllet à Fere.
HENRY.
JUILLET . 1770 . 19
CINQUIEME LETTRE.
AM. le Baron de Noé.
M. de Noé , ( 1 ) je penſoy que vous
me tynſyés de vos meilleurs amys pour
( 1 ) On trouve dans la maiſon de Noé deux ſujets
auxquels cette lettre a pu être adreflée Le premier
eſt Roger , baron de Noé & de l'Iſle , ( l'une
des quatre baronies de l'Armagnac) auquel le Roi
Charles IX envoya , en 1569 , le collier de l'ordre
de St Michel , alors le premier du royaume ,furla
renommée deſesgrands& vertueux mérites &vaillances.
Le ſecond eſt Geraud ſon fils , baron de
Noé , qui ſervit avec diftinction dans les guerres
de la ligue , & qui fut guidon de la
compagnie du maréchal de Montluc. Il épouſaen
1574 Catherine de Narbonne , fille de Michel
Vicomte de St Girous & de Marguerite de
Pardaillan -de Gondrin ; & en eut Urbain de Noé ,
chevalier ſeigneur de Noé , de l'Ifle , &c. gouverneur
des quatre vallées d'Aure , de Magnoac , de
Neſtes & de Baroufle , meſtre de camp d'un régiment
d'infanterie & capitaine de cinquante hommes
d'armes des ordonnances du Roi, chefdes deux
branches de la Maiſon de Noé qui ſubſiſtent aujourd'hui
.-Voyez la généalogie de la maiſon de
Noé , dans le toin. VIII de l'hiſt desGr. Officiers
dela Couronne , chap . des Gr. Ecuyers de France,
pag. 473 & ſuiv.
20 MERCURE DE FRANCE.
m'employer en tout ce quy vous touche
royt , eſtant byen marry que vous ne
m'avés averty de l'aſſemblée que vous
fetes , afyn d'y apporter mes moyens ; ſy
j'euſſe eſté en France comme Lyeutenant
de Roy je vous l'euſſe envoyé défendre ;
mes eſtant en mon pays ſouverain , je
vous offre tout ce qui dépend de moy ,
comme Prynce estranger , ma perſonne
&de tous mes amys & fervyteurs , dont
vous dyſpoſerés auſſi librement que des
voſtres , ainſy que ce porteur vous dyra ,
& adieu ; je ſuys voſtre meylleur & plus
afleuré ami ,
HENRY.
VERS imités d'Eustache Manfredi ,
Poëte Italien.
LAA nuit couvroit encor l'Univers de fonombre,
Le filence régnoit , mille aſtres lumineux
De leur feu pétillant ſémoient l'azur des cieux :
Afſis près de Philis dans un bocage ſombre ,
J'attendois le ſoleil pour revoir ſes beaux yeux.
Je lui diſois , Philis , quand tu verras l'aurore
Sut fon char éclatant fortir du ſein des mers ,
Tous ces aftres brillans dont le ciel ſe colore
JUILLET. 1770. 21
Ceſſerontde blanchir le vaſte champ des airs.
Tu verras la nature alors qui ſe réveille ;
Et bientôtà l'aſpect du Dieu brûlant dujour ,
Tu verras s'effacer cette aurore vermeille ,
Et plongeant dans les mers, diſparoître à ſon tour;
Mais tes beaux yeux ſoudain plus éclatans encore
Queles feux que répand cet aſtre radieux ,
Viendront en ſe r'ouvrant l'éclipſer à mes yeux ,
Comme il ſçut éclipſer les rayons de l'aurore .
Par M. l'Hermite Maillanne.
Aun Poëte aimable , en lui envoiang
fon porte feuille .
FLELUERURIISSTTEE des amours dontladélicateſſe
Embellit leurs brillans jardins ,
O vous qu'Euphroſine careſſe ,
Daignez former mes jeunes mains !
Je vous ai choiſi pour mon maître ;
Si je puis de votre art apprendre les ſecrets ,
Des roſes que vous ferez naître
Pour le ſein de Vénus je feraides bouquets.
ParM. Doigni du Ponceau , du Mans,
Abonné au Mercure.
2.2 MERCURE DE FRANCE.
A Madame de F....... , en lui envoiant
Beverlei , drame de M. Saurin .
Vous , qui joignez au ſceptre d'Uranie
La couronne de la beauté ,
Vous , que le ſentiment , les graces , le génie
De tous les coeurs font la divinité ;
Sur l'effrayant tableau de cette tragédie ,
Arrêtez un moment les yeux.
De Beverlai plaignez le fort affreux ;
Du jeu la fatale manie
Empoiſonna ſes jours qui devoient être heureux
Auprès d'une épouſe chérie.
Si cet Anglois, touché de vos appas ,
Eût pû vous appeler ſa femme ou ſa maîtreffe ,
Il n'eût jamais expiré dans vos bras
Quede plaiſir & de tendreſſe.
Par le même.
AMadame de ***.
L'ESPRIT & LE BON SENS.
Un jour l'Eprit & le bon Sens
Se diſputoient leurs avantages ;
Je ſuis le pere heureux des ſublimes talens ,
JUILLET. 1770 . 23
Amoi ſeul ſont tous les hommages ,
Diſoit l'Eprit , de ſes droits, orgueilleux :
Guide incertain du ſtupide vulgaire
A pas lents & tardifs tu rampes ſur la terre ,
Moi , je m'élance dans les cieux.
Juíque dans l'auguſte empirée ,
Sur mes propres aîles volant ,
Je vais ravir cette flamme ſacrée
Par qui l'homme devient libre , actif& penſant.
Cefle , dit lebon Sens , de vanter tes chimères ,
Ton preftige embellit les humaines erreurs ,
Mais tes illuſions & tes rêves trompeurs
Diſparoiflent bientôt à mes regards ſevères .
Les mortels à ta voix croyent être des dieux ,
Dans les bornes du vrai je renferme leur être.
Tu fais des grands hommes peut- être ,
Je fais plus , je fais des heureux.
vous, que tous les coeurs ont nommé leurdéefle
Qui ſemez ſur vos pas les roſes du printems !
Il n'appartient qu'à vous , aimable enchantereſſe
De réunir l'Elprit & le bon Sens.
Par le même
24 MERCURE DE FRANCE.
A Madame la Comteſſe de R... qui m'avoit
donné un deſes noeuds de manche
pourfervir deferre- tête , & qui me reprochoit
de n'être plus auſſi gai qu'autrefois.
DANS ſes projets trop aviſe ,
Un frere mourant de vieilleſle
Pour rappeler ſon honneur éclipse
Veut aujourd'hui par adreſſe ,
Agathe , implorer vos bontés.
Il vient ici chercher ſon frere.
Par l'éclat que vous lui prêtez ,
Comme lui jadis à Cythère
Il fit briller ſes qualités.
Sans être utile à la toilette,
Ily ſervoit quelquefois vos appas,
Lorſque s'échappant de vos bras ,
Par une ardeur trop indiſcrette
Il voulut avec mille rats
Se loger par-deſſus ma tête.
Jaloux de fon ancien deſtin ,
Sa douleur feroit moins amere
Si, compagnon de la miſére,
Son frere avoit la même fin .
Lemême accord , la même ſympathic
Pour
JUILLET. 1770. 25
م
Pour être enſemble chaque jour
Les fitparoître à votre cour :
Mais, tel eſt le fort qui les lie ,
Chez vous l'un ſans l'autre n'eſt rich ,
Et ſeroit chez moi quelque choſe.
Ah! quede leur métamorphoſe
Ma tête ſe trouveroit bien ?
Qui , j'en réponds; plus de mélancolic:
Ces noeuds qu'a formés l'Amour
Sur mon bonnet tour-à-tour
Viendroient ſervir la folie.
ParM. C. M. du R. de V.
Abonné au Mercure.
A la même ,fur le premier noeud qu'elle
m'avoit donné.
De ce ruban dont Vénus tour- a- tour ,
R** avec vous ſe paroit à Cythere ,
Sçavez-vous ce qu'a dit l'Amour ?
Il ne le rendra que le jour
Que vous ceſſerez de lui plaire.
II. Vol.
Par le même.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. de Voltaire.
LE juſte monument qu'on éleve à ta gloire
Dans l'auguſte ſéjour des filles de mémoire ,
Caule à tes ennemis le plus mortel chagrin.
<M<inerve, diſent-ilsdansleur jaloute rage,
>> Minerve honore trop ce ſuperbe écrivain.
>> Avec un tel éclat dans ſon temple divin ,
>> Souffrir qu'en roi du Pinde il ait ſeul ſon image ,
>C'eſt le rendre à la fois plus illuftre & plus vain.
Sans douteque les fots qui tiennent ce langage
Ignorent que les arts , par un fi noble hommage ,
Fontbeaucoup plus pour eux que pour leur fouverain,
Queta gloire du tems nepeut craindre l'outrage ,
Etque le tems dévore & le marbre & l'airain.
Si , par ce monftre aîlé , Rome antique abattue
Gardede ſa ſplendeur un immortel renom,
Si l'on adore encor Virgile & Cicéron ;
Si , loinde s'afforblir , leur gloire s'eſt accrue ,
C'eſt à tort que C.. L.. & Jean ...
Voudroient anéantir un projet qui les tue,
Qu'importe que , guidé par le même Demon ,
Un fanatique obſcur briſe un jour ta ftatue?
Que cebeaumonument ſoit éternel ou non ,
JUILLET. 1770 . 27
Quelahainedes lots meure ou ſeperpétue ,
Ceintdu triple laurier dont la main d'Apollon ,
Acouronné Sophocle , Homère , Anacreon ,
Tu prens au-deflus d'eux la place qui t'eſt due.
Dans l'Univers entier ta gloire eſt répandue ,
Et cen'est qu'avec lui que périra ton nom .
ParM. le François , anc. Officier de caval.
REPONSE de M. de Voltaire.
Le vieillard très - malade que M. le
François a bien voulu honorer de fon
attention & des meilleurs vers qu'on ait
faitsdepuis long-tems , luidemande bien
pardonde le remercier fi tard , & de ne
le remercier qu'en profe: foixante feize
ans , des montagnes de neige qui lui font
perdre la vue , & des maladies cruelles
font une excuſe trop valable ; agréez la ,
Monfieur , avec la reconnoiſſance refpectueuſe
que vous doit le ſolitaire honoré
de vos bontés .
Ferney , ce 11 Juin 1770.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
P
A Mgr le Duc de LA VRILLIERE.
HELIPEAUX , dont le nom eſt ſi cher ààla France,
Digne miniſtre d'un grand Roi.
Par de nouveaux honneurs ſa faveur récompenſe
Votre zèle , vos ſoins , vos travaux , votre foi.
Organede ſes loix & de fa bienfaiſance ,
Votre équité confond les complots des flatteurs ;
Vos fuffrages , vos goûts font chérir aux auteurs
Lesbienfaits glorieux que votre choix diſpenſe .
Décoré d'un titre nouveau ,
Que toujours votre nom dans nos vers retentiſſe !
Et qu'à nos voeux l'hymen propice
Rallume pour vous ſon flambeau !
Digne de vos ayeux , vous brillez ſur leur trace ,
Votre coeur doit être touché
Du defir de tranſmettre à votre illuſtre race
Vos vertus& votre duché,
Par M. de la Loupțiere.
ANTONIO & ROGER ,
Anecdote historique , par M. d'Arnaud.
LES vertus comme les vices ſemblent
naître avec nous ; le défaut d'éducation
JUILLET. 1770. 19
fert même quelquefois à manifeſter davantage
la grandeur de l'ame ; ſes belles
qualités dénuées du vernis étranger de
Part en font plus frappantes , &tiennent
plus à la nature qui leur imprime ce caractere
touchant & énergique , qu'affoiblit&
défigure preſque toujours ce qu'on
nomme l'eſprit & la connoiſſance du
monde.
Deux matelots , l'un Eſpagnol & l'antre
François , étoient dans les fers à Alger
; le premier s'appeloit Antonio , Roger
c'étoit le nom de ſon compagnond'efclavage.
Le hafard , qui paroiſſoit les favorifer
, voulut qu'ils fuffent employés
aux mêmes travaux. On peut dire de l'amitié
qu'elle eſt en quelque ſorte la paffion
distinctive & le dédommagement
des malheureux ; il n'appartient pas au
bonheurde fentir ſes tranſports &de goûter
ſes plaiſirs avec cette vivacité & cette
délicateſſe qui ne ſont connues que de
l'infortune ; Antonio & Roger ne tarderent
point à ſe livrer aux douceurs de
cette ſympathie , fortifiée encore par la
conformité de ſituation. Ils ſe communiquerent
leurs peines , leurs regrets ; ils
parloient enſemble de leur patrie , de leur
famille , de la joie qu'ils reſſentiroient
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
jamais ils étoient libres ; ils pleuroient
enfindans le ſein l'un de l'autre , & cet
adouciſſement leur fuffifoit pour porter
leurs chaînes avec plus de courage & pour
foutenir les fatigues auxquels ils étoient
condamnés.
Ils travailloient à la conſtruction d'un
chemin qui traverſoit une montagne.
L'Eſpagnol s'arrête , laiſſe tomber languiſſamment
ſes mains fur fa poche , &
jettant un long regard ſur la mer : Mon
ami , dit- il à Roger avec un profond foupir
, tous mes voeux ſont au bout de cette
vaſte étendue d'eau ! Que ne puis - je la
franchir avec toi ! Je vois toujours ma
femme, mes enfans , je crois les voir qui
me tendent les bras du rivage de Cadix ,
ou qui donnent des larmes à ma mort.
Antonio étoit abſorbé dans cette image
accablante ; chaque fois qu'il revenoit à
la montagne, la vue mélancolique s'atrachoit
fur cet efpace immenfe qui le ſéparoit
de fon pays; il formoit les mêmes
regrets.
Un jour il embraſſe avec tranfport fon
camarade. J'apperçois un vaiſſeau ,mon
ami ! Tiens ; regarde ; ne le vois - tu pas
comme moi ? il n'abordera point ici, parce
qu'on évite les parages barbareſques ;
JUILLET. 1770. 35
mais demain , fi tu veux... Roger , tous
nos maux finiront; nous ferons libres.
Nous ferons libres ?-Oui , demain , ce
navire paſſera à deux lieues environ du
rivage , & alors du haut de ces rochers
nous nous précipiterons dans la mer , &
nous atteindrons le vailleau ou nous périrons.
La mort n'eſt elle pas préférable à
une cruelle fervitude ? Si tu peux te ſauver
, répond Roger , je ſupporterai avec
plus de réſignation mon malheureux fort .
Tu n'ignores pas , Antonio , combien tu
m'es cher ; cette amitié qui m'attache à
toi ne finira qu'avec ma vie. Je ne te demande
qu'une ſeule grace , mon ami , vas
trouver mon pere ... Si le chagrin de ma
perte & la vieilleſſe ne l'ont pas fait mourir...
dis- lui ... -Que j'aille trouver ton
pere , mon cher Roger ? Eh ! que prétendstu
faire ? Me ſeroit- il poſſible d'être heureux
, de vivre un ſeul inſtant , ſi je te
laiſſois dans les fers ? -Mais Antonio ,
je ne ſçais pas nager , & tu le ſçais , toi.
-Je ſçais t'aimer , repart l'Eſpagnol en
fondant en larmes , & en ſerrant avec
chaleur Roger contre ſa poitrine , mes
jours font les tiens. Nous nous ſauverons
tous deux , vas , l'amitié me prêtera des
forces , tu te tiendras attachéàcette cein
ture.-Il eſt inutile , Antonio , d'y pen-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
ſer. Je ne ſçaurois m'expoſer à faire périr
mon ami , l'idée ſeule m'inſpire de
l'horreur ; cette ceinture m'échapperoit ,
& je t'entraînerois avec moi ; je ferois
l'auteur de ta perte. -Eh! bien , Roger ,
nous mourrons enſemble. Mais pourquoi
nous former ces craintes ! je te l'ai dit ,
l'amitié ſoutiendra mon courage ; je t'aime
trop pour qu'elle ne produiſe pas des
miracles. Ceffe de combattre davantage
mon deſſein ... Je l'ai réſolu ... Je m'apperçois
que les monſtres qui nous gardent
nous épient ! Il y a de nos compagnons
mêmes qui feroient affez lâches
pour nous trahir. Adieu , j'entends la cloche
qui nous rappelle. Ilfaut nous ſéparer,
adieu , mon cher Roger , à demain.
Ils font renfermés dans leur bagne , qui
eſt une eſpéce de cachot où les eſclaves
Chrétiens font entaſſes comme de vils.
troupeaux. Antonio étoit rempli de fo.n
projet ; il ſe voyoit déjà franchiſſant la
Méditerranée , libre ,&dans le ſein de ſes
compatriotes ; il étoit dans les bras de ſa
femme&de fes enfans. Roger ſe préſentoit
un tableau bien différent. Son ami ,
victime de ſa générosité , emporté avec
lui au fond des mers , périſſant enfin
quand peut- être , en nes'occupant que de
fa feule confervation , il eût pu ſe ſauver
4
JUILLET. 1770. 33
& être rendu à une famille qui , ſelon les
apparences , gémiſſoit & fouffroit de fon
eſclavage. Non , ſe diſoit dans ſon coeur
l'infortuné François : je ne céderai point
aux follicitations d'Antonio , je ne lui
cauſerai pas la mort, pour prix de cette
amitié ſi généreuſe qu'il m'a vouée ; if
ſera libre , & cette idée ſoulevera le fardeau
de mes chaînes , mon malheureux
pere apprendra du moins que je vis encore
, que je l'aime toujours. Hélas ! je
devois être l'appui de ſa vieilleſſe , le
conſoler ! je lui étois néceſſaire,peut- être
en ce moment expire- t- il dans l'indigence
, en defirant de voir , d'embraffer fon
fils.. Allons. Qu'Antonio ſoit heureux ,
je mourrai avec moins de douleur.
On ne vient point le lendemain à l'heu
re ordinaire tirer les eſclaves dela priſon .
L'Eſpagnol étoit dévoré d'impatience , &
Roger ne ſçavoit s'il devoit ſe réjouir ou
s'affliger de ce contretems ; enfin on les
rend à leurs travaux. Ils ne pouvoient ſe
parler , leur maître ce jour - là les avoit
accompagnés. Antonio ſe contentoit de
regarder Roger & de ſoupirer ; quelquefois
il lui montroit des yeux la mer , &
ne pouvoit à cer aſpect contenir des mouvemens
qui étoient toujours prêts à lui
échapper. Le ſoir arrive. Ils fe trouvent
By
34 MERCURE DE FRANCE.
..
feuls. Saifitfons le moment , s'écrie l'EC
pagnol en s'adreſſant à fon compagnon ,
viens. -Non , mon ami , jamais je ne
pourrai me réfoudre à expoſer ta vie ,
adieu.. adieu... Antonio , je t'embraſfe
pour la derniere fois; ſauve toi , jet'en
conjure , ne perds pas de tems , & fouviens
toi toujours de notre tendre amitié;
je te prie ſeulement de me rendre le fervice
que tu m'as promis à l'égard de mon
pere , il doit être bien vieux, bien àplaindre,
vas le confoler.. S'il avoit beſoin de
quelque fecours.. mon ami..
Ace mot Roger tomba dans les bras
d'Antonio , en verſant un torrent de
pleurs; ſon ame étoit déchirée.-Tu
pleures , Roger ! ce n'eſt pas des larmes
qu'il faut, c'eſt du courage; ne réſiſte
plus. Si tu différes encore d'une minute,
nous ſommes perdus ; peut - être jamais
ne retrouverons - nous l'occaſion , choifis
ou laiſſe-toi conduire , ou je me briſe la
tête fur ces rochers.
Le François ſe jette aux genoux de l'Ef
pagnol , veut encore lui faire des repréſentations
, lui montrer les riſques infaillibles
qu'il court s'il s'obſtine à vouloir
le ſauver avec lui. Antonio le regarde ten.
drement , l'embraſſe avec une fureur fublime
, gagne précipitamment le ſommet
JUILLET. 1770. 35
d'un rocher , & s'élance dans la mer. Ils
vont d'abord au fond , reviennent enfuite
au-deſſus des flots; Antonio s'arme de
toutes ſes forces , nage en retenant Roger
qui ſembloit ſe refuſer aux efforts de ſon
ami & craindre de l'entraîner dans ſa
chûte.
Les perſonnes qui étoient dans le vaifſeau
ſont frappées d'un ſpectacle qu'elles
ne pouvoient diftinguer ; elles croient
qu'un monftre marin s'approche du navire
. On eſt prêt à tirer le canon , lorſqu'un
nouvel objet détourne la curioſité ; on
apperçoit une chaloupe s'empreſſfer de
quitter le rivage & poursuivre avec précipitation
ce qu'on avoit pris pour quelque
poiſſon monstrueux. C'étoient les
ſoldats prépoſés à la garde des eſclaves ,
qui brûloient de reprendre Antonio &
Roger. Celui - ci les voit venir , & en
même- tems il jette les yeux ſur ſon ami
qui commençoit à s'affoiblir ; il fait un
effort , & ſe détache d'Antonio , en lui
diſant : On nous pourſuit , ſauve - toi &
laiſſe-moi périr ; je retarde ta courſe. A
peine a - t - il dit ces mots qu'il tomboit
déjà au fond de la mer. Un nouveau tranſport
d'amitié ranime l'Eſpagnol; il s'élance
vers le François , le reprend au mo
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
ment qu'il périſſoit , & tous deux difpa
roiffent..
La chaloupe , incertaine de quel côté
pourfuivre fa route , s'étoit arrêtée , tandis
qu'une barque détachée du navire alloit
reconnoître ce qu'ils n'avoient fait
qu'entrevoir ; les flots recommencent à
s'agiter , on diftingue enfin deux hommes
, dont l'un , qui tenoit l'autre embraſfé,
s'efforçoit de nager vers la barque;
on fait force de rames pour voler à leur
fecours. Antonio eft prêt de laiſfer échapper
Roger. Il entend qu'on lui crie de
cette barque. Il ferre fon ami , fait de
nouveaux efforts & faiſit d'une main dé
faillante un des bords de la barque ; il eſt
prêt à retomber ; on les retient tous deux;
les forces d'Antonio étoient épuisées ; if
n'a que le tems de s'écrier : qu'on porte
du ſecours à morami ; je me meurs , &
toutes les horreurs de la mort ſe repandent
fur fon viſage. Roger , qui étoit
évanoui , r'ouvre les yeux , leve la tête &
voit Antonio étendu à fes côtés , & ne
donnant plus aucun ſigne de vie. Il s'élance
fur fon corps , l'embratfe , l'inonde
de ſes larmes , pouffe mille cris : mon
ami , mon bienfaiteur ! c'eſt moi qui fuis
ton affaffin ! mon cher Antonio , tune
JUILLET. 1770 . 37
m'entends plus ! c'eſt done là ta récompenſe
de m'avoir ſauvé la vie . Ah ! qu'on
fe hâte de me l'ôter cette vie malheurenſe;
je ne puis plus la ſupporter ; j'ai perdu
mon ami .
Roger veut ſe poignarder ; on lui arrache
une épée dont il s'étoit ſaifi. Il apprend
, au milien des fangtots , les détails
de ſon aventure aux gens de la barque. Il
retomboit toujours ſur le corps d'Antomio.
Qu'on ne m'empêche pointde mourir
, hélas ! Je me fatte que ladouleur me
rendra l'unique ſervice que j'exige de
P'humanité , & qu'on a la barbarie de me
refufer. Oui , mon ami , je vais te fuivre
, ajoutoit-il en couvrant le corps pâle
de ſes baifers & de ſes larmes ; je commettrois
le plus grand des crimes d'ofer
re ſurvivre ; ayez pitié de moi , au nom
de Dieu , laiſſez-moi expirer.
Le Ciel qui , fans doute , eſt touché des
larmesdes hommes, lorſqu'elles font finceres
, ſemble donner une marque fignaléede
ſa bonté en faveur d'un ſentiment
fi rare. Antonio jette un ſoupir ; Roger
pouſſe un cri de joie , on ſe réunit à lui ,
pourdonner des ſecours au malheureux
Eſpagnol. Enfin il leve un oeil mourant ;
fes premiers regards cherchent à ſe fixer
fur le François.Apeine l'a - t-il apperçu
38 MERCURE DE FRANCE .
A
qu'il s'écrie : j'ai pu ſauver mon cher Roger!
La barque revient au vaiſſeau. Cesdeux
hommes inſpirent une ſorte de reſpect à
l'équipage , tant la vertu a des droits fur
tous les coeurs ; ils excitent un intérêt puiffant.
Tout ſe diſpute le plaiſir de les obliger.
Roger , arrivé en France , court dans
les brasde fon pere qui penſa expirer d'un
excès de joie , & il fut nommé gondolier
de Verſailles . L'Eſpagnol, à qui l'on avoit
offert un poſte très - avantageux pour un
homme de ſon état , aima mieux aller
rejoindre ſa femme & ſes enfans , mais
l'abſence ne diminua rien de ſon amitié ;
il demeura en correſpondance de lettres
avec Roger ; & ces lettres , où l'on doit
bien s'attendre de ne trouver ni bel efprit,
ni correction de ſtyle , ſont des chef.
d'oeuvres de naïveté & de ſentiment. On
pourra les rendre un jour publiques pour
l'honneur de l'amitié qui , en ce ſiècle , a
fi peu d'exemples de cette nature à nous
montrer. On ne sçauroit trop s'attacher à
ranimer cette noble paſſion que l'abus de
la ſociété ſemble avoir éteinte parmi
nous , &qui , chez les anciens , a produit
tant de belles actions de bienfaiſance &
d'héroïſme.
JUILLET. 1770 . 39
PORTRAIT de Mde LA DAUPHINE ,
:
ou Vers extraits d'une lettre écrite de
Versailles.
Ce n'eſt ni Junon ni Pallas ,
Ni la morgue continuelle
De ces froides beautés dont l'Olympe eſt ſi las.
C'eſt le printems lorſqu'il ſe renouvelle ,
C'eſt Hebé ſouriant au plaifir qui l'appelle ;
Enfin de quatorze ans ce ſont tous les appas .
Née au-deſſus des thrônes ordinaires ,
Elle a l'éclat de la Divinité ;
Née au village elle eût été
La plus aimabledes bergeres.
VERS à Mlle de Villeneuve de Strasbourg
, qui n'a pas encore quatorze ans,
& quijoint à une figure intéreſſante , à
une taille élégante , tous les talens.
POINT n'ignorez qu'Apollon & l'Amour
Vécurent de tout tems en grande intelligence.
Un ſoir fort ennuyés du céleſte ſéjour ,
Ils prennent le deſſeinde voyager en France.
40 MERCURE DE FRANCE.
Ledieudes arts pour chercher des talens
Le dieu des coeurs pour chercher une belle,
Villeneuve paroît & tous deux font contens.
Alors jouant de la prunelle ,
Ami , ditApollon :
Que de charmes divers brillent chez ce rendron !
La pudeur l'embellit , les jeux ſuivent ſes traces ;
Il faut qu'en la faveur l'on chante quatre graces.
Je le veux bien , lui répondit l'Amour ;
Mais elle peut parer & Cythere & la cour ;
Prête à la voix flexible une oreille attentive ,
Suis ſes pas figurant la danſe la plus vive ,
Vois enfin fous ſes doigts vingt inſtrumens divers
Du Parifien furpris , animer les concerts ,
Accorde lui le rang qu'aucun ne lui refuſe ,
Et compte déſormais une dixiemeMuſe,
VERS fur le mariage de Monseigneur
LE DAUPHIN.
LE flambeau de l'hymenée
Qu'allume le dieu d'amour
A la France fortunée
Annonce le plus beaujours
On voit danſer à Cythere,
Près du temple de Cypris
Des jeuxla troupe légere
JUILLET. 1770. 4
Commeaux noces de ſon fils.
L'Amour préſide à la fête.
L'Hymen qui marche à côté ,
Pour aflurer ſa conquête ,
Conduit la Fidélité .
Les Plaiſirs ſuivent leurs traces ,
De la noce ils prennent ſoin ,
Auprès d'eux on voit les Graces
Et le Dauphin n'eſt pas loin .
Mais déjà le temple s'ouvre :
Les époux , prèsde l'autel ,
Sous le poële qui les couvre
Forment le voeu folemnel .
Pour les voir toujours fideles ,
L'Hymen , avec un ciſeau ,
Del'Amour coupe les aîles
Et les brûle à ſon flambeau .
Le couple heureux ſe retire ,
Tous le ſuivent en chantant ;
Le François avec délire
Célèbre ce doux inſtant ;
Et l'Hymen qui bénit l'heure
QueClotho vient de filer ,
Rit de voir l'Amour qui pleure
Denepouvoir plus voler.
ParM. Sicardde Roberti.
42 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſés à l'Auteur des Bouquets
de noce.
L'ODEUR 'ODEURde vos bouquets me fitcroire unmoment
Qa'ils étoient compoſés de mille fleurs nouvelles :
J'ouvris votre panier avec empreflement ,
Je n'y vis que des immortelles.
Par le même.
1
M. Marchand , célèbre violon.
N voyoit autrefois aux accords de la lyre ,
S'élever des remparts , ſe former des cités;
La divine Harmonie exerçoit ſon empire
Juſque ſur les rochers de ſes ſons enchantés :
Tous ces traits me ſembloient d'ingénicuſes fables
;
Mais les accords touchans, les ſons inimitables
Que, ſous tesdoigts brillans, nous rend le violon,
Me font entendre Orphée & voir un Amphion.
Par M.de Chamblage.
JUILLET. 1770. 43
LE DANGER DES ROMANS. Conte.
LISE devenoit tous les jours plus belle ;
fon oeil vif faiſoit naître le défir; fa
bouche fraîche , ſon ſein doucement agité,
ſa taille leſte , tout invitoit à l'amour. II
ne falloit que la voir un inſtant pour
l'aimer & le dire : elle avoit ſeize ans ,
&fon coeur étoit encore pur ! Un petit
couſin qui l'a trouvoit fortde fon goût ,
venoit ſouvent faire ſa cour à ſa jeune
parente. Il lui diſoit mille folies , lui
prenoit les mains , & oſoit quelquefois
y laiſſer un baifer. Liſe l'éloignoit en
rougiſſant : un jour qu'elle étoit à ſa toilette
, que d'une main induſtrieuſe , elle
prolongeoit une boucle de ſes cheveux ,
elle entrevit un homme affez mal vêtu ;
c'étoit ſon colporteur. Il lui apportoit ces
nouveautés que le tems Aétrit , comme
ces fleurs dont le printems embellit la
nature. Pour une qui conſerve ſa fraîcheur
, mille ſe fanent &diſparoiffent.
Life en parcourut le titre d'an oeil avide;
elle vit des tragédies qui méritoient
d'être jouées : undrame enrichi de belles
gravures , précédé d'un difcours préli
:
44 MERCURE DE FRANCE.
minaire affez rapidement écrit, mais une
longue ſuite d'exclamations , de ſuſperfions
, deſilence : cela ne lui parut pas devoir
être fort plaifant. Elle fut tentée
d'acheter un livre de philofophie ; mais
il eſt un âge où il n'eſt pas encore permis
aux femmes d'avoir de ſi grandes idées ;
elle apperçut des contes qui avoient pour
titre : La vraie richeſſe & le moyen de
réuffir ; de l'argent & les graces de la
jeunelle , voilà le ſeulmoyende réuffir ,
dit Life , en parcourant cette brochure
que le colporteur lui fit prendre ; elle
acheta auffi les Amours de Lucille & de
Doligni , & congédia fon marchand qui
vouloit lui laiſſer des fables Allemandes
& des contes François.
Pendant que l'on habilloit Life , &
que ſa mère repoſoit , cette aimable enfant
ſe hâroitde lire le roman de Doligni ;
ſon coeur ſembloit s'ouvrir à l'amour , qui
étoit fi heureuſement peint ; quelques
expreſſions pleines de force & de fentiment
la firent rougir plus d'une fois ;
mais elle étoit entraînée par l'intérêt &
le charme du ſtyle : ſes femmes la laiſſent
dans le moment où elle commençoit à
s'attendrir ; ſes yeux humides n'en étoient
que plus beaux que plus touchans.
Montroſe , ſont petit-couſin , entre dans
د
JUILLET. 1770. 45
,
cet inſtant; il s'avance d'un pas léger près
de Life , qui ne l'a point encore apperçu :
il voit des pleurs obfcurcir ſes regards ;
ému , attendri , il eſt déjà aux genoux
deſa jeune parente ; il va ſe ſaiſir de ſes
belles mains , lorſqu'elle le voit plus
radieux , plus aimable que jamais. Life
le regarde lui fait des reproches ;
elle veut lui dérober ſon trouble & les
larmes qui coulent ſur ſes joues ; mais
il la retient , ſes bras étendus la fixent ſur
ſa duchelle : ma chere Life , lui dit-il ,
feriez vous fâchée contre votre petitcoufin
? Hélas! s'il vous déplaît , il s'en
ira , il répandra auſſi des larmes , mais
ce ne feront pas des chimères qui les lui
feront verſer ? Des chimères! lui répond
Life d'un air un peu picqué ? ſi vous appellez
de ce nom un ſentiment pur &
honnête , je vous plains : ma petitecoufine
, reprend-il , vous le ſçavez , s'il
fut jamais un ſentiment plus pur que
celui qui m'attache à vous ? S'il ne l'étoit
, réplique Life , d'un ton de dignité ,
je crois que vous me reſpecteriez affez
pour ne le pas faire paroître. Life , ma
chere Life , répond Monroſe , d'une voix
oppreffée , en fixant tendrement ſa parente
, je le vois , vous ne m'aimez plus :
hélas ! que vous ai-je donc fait ? Life le
46 MERCURE DE FRANCE .
,
regarde ; elle ſe reproche de l'avoir fâché;
elle lui laiſſe entrevoir qu'elle ne le hait
pas : Monroſe s'approche d'un air humbte
, ſe place près d'elle ſans lui parler ;
après un moment de filence , il oſe étendre
fa main fur celle de Life , qui ne la
retire pas ; encouragé par la douceur de
ſes regards , il lui demande ſi elle veut
lui permettre de lire quelques lettres des
amours de Lucile ; ce n'eſt pas, ajoute-t- il ,
qu'il n'aimât mieux l'entretenir de lui
de ſon tendre attachement; mais , continue-
t- il , il eſt des jours où tout cela
eſt ſi indifférent ! ..... Life ne fait pas
ſemblant de l'entendre , & lui préſente
le livre qu'il défire ; ſa voix douce &
fonore prête encor un nouvel intérêt aux
lettres de Lucile ; it s'interrompt au milieu
de ſa lecture : qu'il eſt heureux !
s'écrie til , ce Doligni , d'avoir renconrré
une femme auſſi tendre que Lucile ;
j'en connois une qui eſt plus belle , qui
raſſemble plus d'agrémens qu'elle , mais
elle n'écrira jamais à ſon petit- coufin des
lettres auſſi touchantes; ſi du moins elle
vouloit recevoir les ſiennes..... continuez
donc , répond Life , d'un air ému ;
Monroſe pourſuit , il eſt déjà parvenu à
la première lettre de la ſeconde partie ;
JUILLET. 1770. 47
Lifel'interrompt , & lui ôte le livre des
mains : elle voudroit lui cacher ſon émotion&
le trouble de ſon coeur ; mais fon
ſein plus agité , ſes regards plus languifſans
, le feu qui ſe répand ſur ſes joues
&rougit fon front , tout dit à Monroſe
que le coeur de Liſe eſt livré aux tourmens
de l'amour ; il lui répete qu'elle
eſt plus belle , plus aimée que Lucile.....
Jeune homme , prends pitié
de ta inaîtreſſe , épargne lui des pleurs ;
mais l'inſenſé n'écoute que ſes déſirs .
Life accablée , anéantie n'entend plus
Monroſe qui eſt à ſes genoux , qui lui
jure de l'aimer juſqu'à la mort. Dans ce
moment on vient lui annoncer qu'il eſt
jour chez ſa mère ; ira-t-elle s'offrir à
ſes yeux ? Pendant que le remord la déchire
, paroîtra- t-elle avec la ſécurité de
l'innocence ? Són viſage pâle & défait ne
décélera- t-il pas ſa honte ? Elle ſe leve
confuſe , arrête avec peine ſes regards
fur une glace , & va en tremblant à l'appartement
de ſa mère ; fon petit- coufin
qui la précéde lui préſente la main
mais Life refuſe de la prendre : elle s'avance
les yeux baiſſés vers celle qui s'eſt
trop répoſée fur la vertu de ſa fille , &
elle l'embraffe. La mère qui voit Life
,
48 MERCURE DE FRANCE .
, pâle & abattue lui demande avec
inquiétude ce qu'elle a , ce qui lui eſt
arrivé ? Que répondre! Life dit d'une
voix foible qu'elle n'eſt pas malade , fon
coeur l'eſt cependant beaucoup : mon enfant
, réplique la mère , je te trouve un
peu changée : Monroſe fixe ſa couſine
avec inquiétude.Life tremblante n'a pas la
forcede répondre.Eft-ce que tu esfâchée ,
continue la mère , d'un air tendre &
riant , contre ton petit- couſin ? Autre
embarras. J'eſpere , reprend Monroſe ,
que ma coufine ne me hait pas ; pour
moi , je l'aime de tout mon coeur : voilà ,
dit la mère , une déclaration qui eſt dans
les règles; elle eſt faite en ina préſence ,
(elle ne ſe doutoit pas qu'il venoit d'en
faire une moins régulière) mais , mon
cher Monroſe , ajoute la mère , ſituas
fâché Life , je ne lui parlerai pas de la
propoſition dont je ſuis chargée ; Life
qui la devine , fourit , & va embraſſer ſa
maman : cette tendre mère , les larmes
aux yeux , preſſe ſa fille ſur ſon ſein ;
Monroſe inquiet , agité , s'approche , &
veut ſçavoir quelle propoſition on doit
faire à ſa couſine ; de te donner ſa main
répond celle qui la tient entre ſes bras :
:
fi
JUILLET. 1770. 49
fi elle ne vouloit pas me la donner ,
s'écrie Monroſe , tout tranſporté de joie ,
je crois que je la prendrois ; en mêmetems
il l'approche de ſes lèvres , & la
baiſe mille fois. Les larmes dejoie dont
ſes joues font embellies , ſes tendres carefles
, les prières qu'il adreſſe à la mère
pour qu'elle daigne accélérer ſon bonheur
, prouvent la ſincérité de ſon amour.
L'himen couvrit de ſon voile la faute
de Liſe , mais elle n'en fut pas moins
imprudente. Femmes aimables , à qui la
nature a donné un ame ſenſible , gardezvous
de lire des romans devant celui qui
vous eft cher.
Par l'Auteur des Mémoires de Victoire.
VERS préſentés àMde LA DAUPHINE,
àfon paffage à Chalons.
POOUURRlagloire des lys les dieuxvous firentnaitre.
Sur votre auguſte front brille la majeſté.
Cent préſages divers nous font aſſez connaître
Quevous ferez un jour notre félicité.
A nos ardens deſirs leCiel eſt favorable,
II, Vol. C
SO
MERCURE DE FRANCE.
Vous régnez parmi nous , tous nos voeux font
remplis:
Mais est - il debonheur au nôtre comparable ,
Dans Théreſe admirant tant de traits accomplis ,
Nous vous offrons nos coeurs , notre amour, notre
hommage :
Cebeau ſangà l'Europe a donné tant de Rois ,
Qu'il devient un garand , unjuſte témoignage
Qu'on ne peut qu'être heureux reſpirant ſous vos
loix .
Si lanature enfin vous arrache des larmes ,
Délaiſſant ce beau lieu qui vous donna le jour :
Notre empire à vos yeux en aura plus de charmes ,
Vos pleurs étant ſéchés par la main de l'Amour.
Par M. d'Arnaud.
VERS fur le mariage de Monseigneur
AUGUST
LE DAUPHIN,
UGUSTE Hymen vous comblez tous nos
voeux ,
La paix , la gloire & l'abondance
Seront les fruits d'une alliance
Qu'on verra ſubſiſter malgré nos envieux.
Oui , la tendreſſe & la conſtance ,
De plus en plus ferrant de fi beaux noeuds ,
Uniront à jamais & l'un & l'autre empire.
u
JUILLET. 1770. SI
Vous , que l'Europe entiere admire ,
Vous , qu'on nous peint ſi vertueux , fi bons ,
Heureux époux , trouverons- nous étrange
Qu'il naiſſe des héros du précieux mélange
Du ſangd'Autriche & du fang des Bourbons?
Par M. Defcévole , fecrét. du Roid
Argenton en Berri.
AMYNTAS. Idylle.
L'A'AUUTTRREE jour Amyntas , auprès de ce rivage ,
Conduiſoit triſtement ſes paiſibles moutons ;
Les Nymphes, les Sylvains cachés dans ce bocage,
D'une oreille attentive écoutoient ſes chanfons.
Le berger dans ſes chants s'adreſſoit à Sylvie.
" Cruelle , diſoit-il , tu rejettes mes feux ;
>>Tu te plais à cauſer le tourment de ma vie ,
>>Tandis que d'un ſeul mot tu peux me rendre
>>>heureux.
>> Seras- tu donc toujours inſenſible à mes larmes ?
>> Que faut- il pour te plaire! Apprends- moi par
>>quels charmes
>>On pourroit eſpérer d'adoucir ta rigueur ?
>>>Attends-tu que la mort termine ma langueur ? >>
Acos mots , labergere , objet de ſon hommage ,
S'approcha d'Amyntas& lui tint ce langage :
* Ah ! s'il est vrai qu'à moi ſe bornent tous tes
voeux ,
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
› Cultive les vertus qui croifſfent dans ton ame ;
>>Car mon coeur a juré de couronner la flamme ,
>>>Non du plus beau , mais du plus vertueux. >>
Par M. Th. Gn.
LE PERROQUET & LE TOURTEREAU.
Fable.
LE Perroquet d'une coquette
Abordal'autte jour un jeune Tourtereau ;
Queje te plains , lui dit le babillard oiſeau ,
Tu paſſes tes beaux jours dans l'ennui, la retraite,
>>Ton air eſt languiſſant& ta langue muette ;
Que n'as-tu , comme moi , les talens féducteurs
Qui m'attirentici mille & mille faveurs ;
Les graces , la gaïté , le plus brillant plumage,
L'eſprit& lesbons mots , le galant badinage ?>
Je connois , répondit l'oiſeau tendre &difcret,
Tesfrivoles talens , ton importun caquer ,
Jen'en ſuis point jaloux : malgré ta (uffilance,
De l'eſprit , dubonheur tu n'as que l'apparence ;
Valent-ils , tous ces dons dont tu fais vanité ,
Lemoindre ſentiment dont je ſuis affecté ?
Par le même.
JUILLET. 1770. 53
EPITRE à un Poëte de quinze ans ,
parent du célèbre Lafare.
Al'aimable feu qui t'inſpire
On te reconnoît pour parent
De ce Lafare si charmant
De qui Vénus montoit la lyre ,
Etdont l'Amour en badinant
Inſpiroit le tendre délire.
Sur les pas de ce chantre heureux
Vas , dans les champs de Polimnie ,
Cueillir le laurier précieux
Dont le dieu brillant du génic
Couronne le front glorieux
Des favoris de l'harmonie.
Enchanté de tes doux accords ,
Le dieu de la docte fontaine
Sourit à tes premiers efforts ,
Et les vierges de l'Hipocréne
Applaudiffent à tes tranſports.
Si , dans l'aurore de ta vie ,
Tu formes des ſons ſitouchans ,
Quels feront les nobles accens
Qui fignaleront ton génie
Au midi brillant de tes ans ?
Ainſi l'oileau qui porte le tonnerre
Pour eſſayer ſon plumage nouveau ,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
D'abord , autour de ſon berceau ,
Vole ſous les yeux de ſa mere ;
Mais bientôt plus audacieux ,
Des airs traverſant la carriere ,
Il s'élance au plus haut des cieux ,
Du ſoleil fixe la lumiere
Et lance la foudre des dieux.
Par M. Laiffac , lieut. au rég. de Limofin.
L'INNOCENCE SAUVÉE.
Proverbe dramatique.
ACTEURS :
DORVAL pere .
DORVAL fils .
PRÉMESNIL , ami de Dorval fils .
ROSE , ouvriere en modes.
DUBOIS , valet de Dorval fils.
Lascèneſe paſſe dans un petit appartement
que Dorval fils occupe en ville , à
l'infçu defon pere.
SCÈNE PREMIERE .
DUBOIS ſeul.
Six heures vont fonner , & mon IX maître
ne tardera pas.... Ma foi tout ceci eft
JUILLET. 1770. 55
bien propre , il ſera content.... Cette
chaiſe longue eſt trop avancée. (Il la recule)
A merveille... Je ſuis unique pour
l'arrangement des meubles d'une maiſon,
&le dérangement d'un enfant de famille...
Il eſt tems d'allumer les bougies ...
( Il les allume ) Cette glace - là fait un
bel effet... Quand Mamfelle Roſe va fe
voir dedans ! .. Peſte le joli bijou ! mais
ça fait la ſucrée, la bégueule... Oh ! parbleu
nous allons rire , lorſqu'au lieu de
la prétendue Dame qui l'a fait demander
pour monter ſes bonnets , elle va trouver
un égrillard comme mon maître , ſans
comprer M. de Prémeſnil ſon ami , &
moi qui les vaux tous deux , pour le
moins. On frappe... C'eſt l'un ou
l'autre.
...
Il va ouvrir , & recule de frayeur & de
Surprisejusqu'à l'autre bout de l'appartement
.
SCÈNE ΙΙ .
DORVAL , pere , DUBOIS.
DUBOIS. Le pere de mon maître! ...
Vous , Monfieur ! ( à part ) que devenir !
DORVAL pere. Moi - même ! tu ne
m'attendois pas ici ...
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
DUBOIS . Non , Monfieur , & fi vous
vouliez me donner le tems de me recueillir.
( Il veut s'en aller, le pere l'arrête.)
DORVAL pere. Reſte , ou je te fais expirer
ſous le bâton .
DUBOIS. Je reſte , Monfieur.
DORVAL pere. Voilà donc cet apparrement
où mon fils vient , depuis trois
mois paſſer ſes jours & ſes nuits !
DUBOIS. Oui , Monfieur , ila , comme
vous ſavez , beaucoup de goût pour l'hiftoire
naturelle , & afin de s'y livrer plus
tranquillement , il a pris le parti d'avoir
un petit logement en ville.
DORVAL pere , levantfa canne. Sais tu
que les fourbes & les railleurs paſſent fort
mal leur tems avec moi !
DUBOIS. Monfieur , je commence à
m'en douter.
DORVAL pere. Je fais tout: je ſuis inftruit
de la conduite ſcandaleuſe dans laquelle
tu entretiens mon fils.
DUBOIS . Ah ! Monfieur ! ſcandaleuſe ,
fi donc ! ...
DORVAL pere. C'eſt toi , ſcélerat , c'eſt
toi qui as perdu ce fils dont je faifois mon
unique félicité ; ce fils dans lequel je me
JUILLET. 1770. 57
plaifois à contempler les traits d'une mere
que j'adorois ; ce fils , dont la vertus
devoit être la conſolation de ma vieilleſſe!
c'eſt toi qui l'as corrompu , ſéduit ,
entraînédans l'abîme, &tu n'as plus qu'un
choix à faire .
DUBOIS. C'eſt , Monfieur ? ..
DORVALpere. Ou d'obéir ponctuellement
à tout ce que je vais t'ordonner, ou
depaſſer le reftede tes jours àBicêtre.
DUBOIS. Monfieur , je n'ai jamais en de
goût pour Bicêtre , & j'obéirai .
DORVAL pere. Mon fils va ſe rendre
ici ; j'en fuis informé : je veux y refter en
fecret , y entendre fa converſation , être
témoinde tout ce qui s'y paffera.
DUBOIS. Mais , Monfieur ! .. ( dpart )
Ah ! pauvre Dubois !
DORVALpere. Pointde réplique. Voici
uncabinet vîtré dans lequel je vais me
renfermer... Je t'examinerai ... S'il t'é
chape un mot , un geſte , un coup d'oeil ,
tu fais le fort qui t'attend,&tu le fubiras..
Je veux bien encoret'avertirque ton fignalement
eſt donné , que des eſpions me fuivent
, & que s'il te prend envie de te
fauver, tu feras arrêté fur le champ.
DUBOIS. Il n'yadonc pasmoyen de s'en
rer?
C
58 MERCURE DE FRANCE.
DORVAL pere . Tu peux en juger...
J'entends du bruit , c'eſt mon fils fans
doute, vas ouvrir ,& fonge à la parole que
je t'ai donnée.
Dorval le fils frappe pluſieurs coups : fon
peresecachedans le cabinet ; Dubois va
ouvrirla porte.
SCÈNE ΙΙΙ.
DORVALfils , PRÉMESNIL , DUBOIS .
DORVAL fils . Si tu voulois bien ne pas
nous laiſſer à la porte fi long- tems .
DUBOIS. Monfieur... c'eſt que j'étois
enaffaire...
DORVAL fils. Avec qui ?
DUBOIS . Avec moi- même .
PRÉMESNIL. Cela doit être intéreſſant ..
&Roſe , viendra- t'elle ?
DUBOIS. Elle devroit être ici .
Prémeſnil arrange ses cheveux devant la
glace , en fredonnant un air.
DORVAL fils , à Dubois. Tu m'as dit
qu'elle eſt charmante , &je meurs d'envie
de la voir.
DUBOIS. Et moi , Monfieur , je vouJUILLET.
1770. 59
drois qu'elle ne vint pas; car ma conſcience
me reproche d'avoir fait ce que
j'ai fait.
PRÉMESNIL à Dorval. La confcience de
Mons Dubois ! Comment le trouves- tu ?
DORVAL fils à Dubois. Et qu'as- tu fait ,
que ta confcience te reproche ?
DUBOIS . J'ai fait , Monfieur , que cette
petite fille refuſoit de venir , & qu'il a
fallu engager ma parole d'honneur que
c'étoit pour une Dame qui vouloit lui
donner ſa pratique.
DORVALfils. Ta parole d'honneur !
ta confcience! cette maladie- là te prend
bien fubitement... Allons , allons, tu me
fais pitié , mon pauvre garçon... Mais ,
dis moi , as tu été chez cet ufurier de ta
connoiſſance pour les cinquante louis dont
j'ai beſoin ?
DUBOIS. Je vous parlerai de çà une autre
fois.
DORVALfils. Tu te moques de moi ,
Prémeſnil n'est pas de trop .
DUBOIS. Monfieur...
DORVALfils. Monfieur , Monfieur...
Eh bien , que veux-tu dire avec tes coupsd'oeil
...
DUBOIS. Des coups d'oeil , Monfieur !
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
je n'ai point donné de coups-d'oeil...
PRÉMESNIL. Mais je crois que Mons
Duboisdevient fou.
DUBOIS , fort haut. Encore une fois,
Monfieur , ne parlez pas de coups-d'oeil ,
parce que je ne vous en donne point.
DORVAL fils , le fecouant pas le bras.
Dors tu , maraut ? As - tu bu ? Parle , réponds.
DUBOIS. Monfieur , je ne dors point ,
je n'ai pointbu , mais je ne vousdonnepas
de coups-d'oeil , & c'eſt fort mal à vous de
dire que je vous en donne.
Prémesnil rit beaucoup pendant cette
difpute.
DORVALfils. Je ne le reconnois plus.
PRÉMESNIL. On frappe... C'eſt Roſe...
DORVAL fils , à Dubois. Vite , vite ,
va ouvrir. (à Prémefnil.) Si elle veut jouer
"la vertu !
PRÉMESNIL . Beau beau , tume fais rire
avecta vertu .
DORVAL fils , à Dubois. Eh bien ,
onvriras- tu ?
DUBOIS allant ouvrir , mais lentement.
Tout-à l'heure , Monfieur... Des coups
d'oeil ! çà n'eſt pas vrai .
JUILLET. 1770. 61
;
DORVAL à Dubois. Eh ! bourreau , va
donc...
SCÈNE FV.
DORVAL fils , PRÉMESNIL , ROSE ,
DUBOIS .
Rose , à la porte. Je ſuis venue juſtement
à l'heure , M. Dubois... Où eft
cette Dame ?
DUBOIS. Entrez , Mamſelle.
ROSE. Je ne la vois pas.
DORVAL fils , allant au- devant d'elle.
Elle ſera ici dans le moment... Venez
vous affeoir.
ROSE. Je vous remercie , Monfieur,&
puiſque cette Dame eſt ſortie ,je reviendrai
une autre fois.
PRÉMESNIL. Non , mon enfant , vous
reſterez ... Elle eſt jolie ...
DORVALfils. Très-jolie.
Dubois refte dans le fond, & ne perd pas
de vue la porte du cabinet.
Rose à Dorval , qui veut lui prendre
la main. Finiſſez , Monfieur , & laiſſezmoi
fortir.
PRÉMESNIL la retenantparl'autremain.
Non pas , s'il vous plaît.
62 MERCURE DE FRANCE .
ROSE effraïée , à Dubois. Ah ! M. Dubois
, vous m'avez trompée , & cela eft
indigne à vous.
PRÉMESNIL . Il ne vous a point trompée
, ma petite : nous ſommesjeunes , généreux
, & vous ferez enchantée d'avoir
fait notre connoiſſance.
DORVALfils. Pour vous mettre à votre
aiſe , vous fouperez ici , nous vous remenerons
enſuite chez vous , & vous ferez
contente du préſent qui vous eſt deſtiné.
ROSE. Un fouper , un préſent,Monfieur!
apprenez que je n'en accepterai ni de vous,
ni de perſonne : Je ſuis pauvre , mais hon .
nête , & je mourrai plutôt que de changer.
Ma vertu eſt le ſeul héritage que ma mere
m'a laiſſé , je le conſerverai juſqu'au
tombeau.
PRÉMESNIL. Comment diable ! de l'héroïſme
!
DORVALfils. Tout pur en vérité ...
ROSE. Je n'entends rien à vos grands
mots , mais ſachez que je tenterai tout
pour m'arracher de vos mains ... Oui , je
veux fortir.
PRÉMESNIL . Oh ! parbleu , vous ne
fortirez pas .
ROSE pleurant. Ah ! Meſſieurs , ayez
JUILLET .
63 1770 .
pitiéd'une malheureuſe fille qui ne vous
arien fait... Reſpectez ma foibleſſe ...
DORVALfils , lapreſſant plus vivement.
Si vous étiez moins jolie , vos larmes
m'attendriroient .
ROSEſejettant aux genoux de Dorval
fils. De grace ne me perdez pas... Eh !
Monfieur , je vous en conjure...
PRÉMESNIL à Dorval. Ne fais pas l'enfant.
DORVAL fils. Non , non ... Allons , il
faut que je vous embraſſe .
ROSE. Oh ciel ! .... au ſecours , au ſecours
.
DORVAL fils. Vous criez envain ...
Dorval pere fort du cabinet dans le mo
ment.
SCÈNE V.
DORVALpere, DORVALfils, PREMESNIL,
ROSE , DUBOIS.
DORVAL pere , à fon fils.
Arrête , malheureux ...
DORVALfils. Mon pere ! ..
PREMESNIL. Son pere ! .. (Ils'enfuit.)
ROSESejetant dans les bras de Dorval
64 MERCURE DE FRANCE.
pere. Ah ! Monfieur , rendez - moi la vie
&l'honneur...
DORVAL pere. Soyez tranquille , mon
enfant... Et vous ! ( àfonfils) conſidérez
la victime que vous vouliez immoler.
Fils indigne ! jetez , ſi vous l'oſez , jetez
les yeux ſur cette vertueufe fille que vous
prétendiez rendre complice de votre libertinage
!
ROSE à Dorval pere. Ah ! Monfieur ,
ne lui en dites pas davantage ; il ſe repent,
fans doute ,de ce qu'il a fait , & je
fuis contente .
DORVAL pere. Je ne le ſuis pas , mon
enfant, l'offenſe qu'il a commiſe eſt affreufe
, & je veux qu'il la répare. (àfon
fils. ) Tombe à ſes pieds.
DORVALfils. Moi , mon pere ! ..
DORVAL pere. Toi- même ...
ROSE à Dorval pere. Non , Monfieur,
je vous en conjure.
DORVAL pere. Il n'a pas rougi de vous
voir aux fiens ; il a bravé les prieres de
l'innocence en larmes , & fon crime ne
peut s'expier qu'à vos genoux. (àſonfils)
Tombes-y , te dis-je , ou crains ma malédiction,
DORVALfils. Eh bien ! m'y voilà...
Suis-je affez humilié !
JUILLET. 1770. 69
DORVAL pere. Crois - tu l'être en rendant
hommage à la vertu que tu voulois
deshonorer , & penſes- tu que Mademoiſelle
puiffe être flattée de la réparationque
le crime eſt obligé de lui faire ?
Rose à Dorval fils. Relevez - vous ,
Monfieur , & foyez perſuadé que j'ai tout
oublié. 1
DORVAL fils. Ah ! Mademoifelle ,
vous me confondez ... Mon pere , je ſuis
coupable , je l'avoue , mais pardonnez à
ma jeuneſſe & rendez - moi votre amitié
queje mériterai déſormais par la conduite
la plus ſage.
DORVAL pere. Je veux en avoir des
preuves ; mais attendez-vous à paffer fix
mois, un an peut-être, dans la retraite que
je vous ai fait préparer.
DORVAL fils . Oh ciel !
ROSE. Ah ! Monfieur , ſi j'ai quelque
pouvoir ſur vous , pardonnez tout- à- fait
à M. votre fils... Vous l'aimez ...
DORVAL pere. Oui , je l'aime , & trop
ſans doute... Je n'ai que lui , je ne me
ſuis occupé que de ſon bonheur , vous
voyez comme il m'en récompenfe... Je
ſouffrirai d'en être privé; mais dût - il
m'en coûter les larmes les plus ameres,je
66 MERCURE DE FRANCE.
ne changerai rien à la réſolution que j'ai
priſe.
DORVALfils. Quoi ! vous pourriez..
DORVAL pere. Oui , ſans doute : ma
tendreſſe n'eſt point aveugle , & je ne ſacrifierai
pas à une lâche complaiſance le
repos de mes jours & la leçon utile qui
t'eſt néceſſaire. Je ferai ce que dit le proverbe...
Pour vous , Mademoiselle, chériflez
toujours la vertu , elle ſera votre
bonheur ; je ne négligerai rien pour vous
prouver mon eſtime & pour vous rendre
ſervice.
DORVAL fils. Mais , mon pere ...
DORVAL pere. mais , mon fils , il faut
que jeuneſſe ſe paſſe& fe corrige.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Juillet 1770 ,
premier volume , eſt le papier ; celle de
la ſeconde eſt la loterie ; celle de la troifiéme
eſt le livre ou la livre numéraire &
depoids ; celle de la quatriéme eſt la glace;
celle de la cinquiéme eſt le foulier.
Le mot du premier logogryphe eſtfoulier,
dans lequel on trouve Louis , Loire , viole,
oie , livre , Sire & Roi , loi , us , verJUILLET.
1770. 67
àfoie , vers , Rose , fole , ris , aliment &
ris , l'action de rire , roue , rue , rufe &
olive; celui du ſecond eſt ſept , dans lequel
on lit es , est , ſep , te , ſe , & , pet;
celui du troiſiéme eſt écuſſon , dans lequel
font renfermés écu monnoie , once , écu
armure , noce , Noé , Cofne en Auxerrois,
Coffe, maréchal de Briflac , Offen, bourg
en Siléſie , Efon , roi de Theſſalie , pere
de Jaſon , fon , Cone.
ÉNIGME
Dis que des hommes téméraires
Cédant aux mouvemens d'un coeur ambitieux ,
De cette égalité qui les rendoit tous freres ,
Jurerent debriſer les liens précieux ;
L'intérêt, inſtrument du malheur qui m'accable ,
Pere de tous les attentats ,
Aqui , pour tout ravir , du monſtrede la fable
Il n'a manqué que les centbras ,
Et toi trop affreuſe avarice ,
Vous fites nos malheurs & mon nom fut connu.
Depuis ce tems , lecteur , en tous lieux répandu ,
Orphelin , vagabond , enfant de l'injustice ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Sans appui , ſans amis , pleurant , indéfendu
J'attends pour m'en venger que le monde finifle.
L'orgueil eſt mon premier bourreau ,
Et cemonſtre odieux , qu'avec tant d'éloquence
Combat, dans ſes écrits , le célèbre Rouſſeau ,
Principede monexiſtence ,
Le luxe m'aſſaſſine & creuſe mon tombeau.
La honte qui devroit , de celui qui m'outrage ,
Couvrir le front injurieux ,
Eſt mon éternel appanage ,
Etmon crime pourtant n'eſt que celui des dieux.
Pour une ame compatiſſante
Je ſuis un ſpectacle touchant ,
Mais du regard altier l'arrogance inſultante
Ne voit en moiqu'un objet dégoûtant.
Toi-même, que mon nommaintenant intéreſſe
De ta fauſle délicateffe
:
Peut- être en ce moment offenſé-je les yeux.
Mais ne t'aveugle pas , un coup-d'oeil en arriere,
En te rappelant tes aïeux ,
Pourra t'infinuer un avis ſalutaire,
Celui d'être ſenſible , humain & généreux.
Vous ,dont la tendre bienfaiſance
1
JUILLET. هو . 1770
D'un biſarre deſtin corrige les horreurs ,
Vous , qui du malheureux avec indifférence
Ne voyez point couler les pleurs ,
Mon nom , pour vous , à trouver eſt facile .
L'humanité l'a gravé dans vos coeurs :
Mais qu'il en eſt à la cour , à la ville ,
Qui ne me connoîtront jamais !
Hommes cruels , envain mon image importune
Se repéte à toute heure autour de leurs palais !
Inſenſibles aux pleurs , aux cris de l'infortune ,
Ils ſont pour moi ſans oreilles , ſans yeux ;
Pour en être inconnu , le voile du myſtere
Nem'eſt pas néceſſaire ,
Mon nom ſera toujours un énigme pour eux.
ParM. de Lar.. fils , de Coutances.
AUTRE.
7.
ENVAIN , dit un vieux nouvelliſte ,
Je lis& je relis maint & maint journaliſte;
Aucun ne m'inſtruit du terrein
Qu'occupoit l'ennemi dans la derniere affaire,
L'aſtronome ſe leve ,&dit : lunette en main ,
J'irai ſous un autre hémiſphere ,
Bravant l'inconſtance des mers ,
Epier lesécarts du monde planetaire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Etmes noblestravaux inſtruiront l'Univers.
Pour moi je chercherai l'immédiate cauſe
Des effets de l'attraction ,
Dit un eſprit ſuperbe , & qui , de toute choſe ,
Prétend aſſigner la raiſon.
Quittons l'homme , lecteur , & paſſonsà la femme.
Qui pourroit expliquer les divers mouvemens
Que je fais naître dans ſon ame ?
C'eſt la naïve Agnès , à l'âge de treize ans ,
Qui , du monde galant , ignorant le langage,
A ſa maman qui ſottement rougit ,
Demande innocemment , qu'est- ce qu'un pucelage?
C'eſt la frivole Eglé qui , de coeur & d'eſprit ,
:
Toute entiere à la bagatelle ,
Aunom d'unemode nouvelle ,
S'intrigue & veut ſçavoir où s'en fait le débit.
C'eſt la médiſante Beliſe
Qui , pour égaïer ſon loiſir ,
De l'hiſtoire du jour exige qu'on l'inſtruiſe.
Enfin... mais répondons , lecteur , à ton defir ;
En deux mots voici ma deviſe .
Fillede la ſcience ou de l'oiſiveté ,
Utile paſſion , ridicule manie ,
Imprudence , méchanceté
وا
Le mal en moi ſe trouve ainſi que la bonté ;
Mais ne m'impute pas cette bifarrerie ,
Elle a ſa ſource dans ton coeur :
:
:
JUILLET. 1770 . 71
Honnête ou vicieux , je ſuis ce qu'il veut être ,
Etce ſont ſes penchans qui reglent ma valeur.
Apprends mon origine & tu vas me connoître :
Aux perfides accens du ſerpent ſéducteur ,
Oubliantde fon Dieu la terrible défenſe,
Eve me conçut dans ſon ſein ;
Devois-je , helas ! par ma naiſſance
Donner la mort au genre humain !
A
Par le même.
AUTRE.
DE cinq pieds je ſuis compoſée ,
Pour mon uſage il m'en faut deux ;
Si par malheur j'en ſuis privée ,
Lors mon bonheur devient douteux.
Car courir eſt monpremier vice ,
Souvent auſſi me trouve t-on :
Quiconque veut entrer en lice
Abeaucoup plus tort que raiſon.
Enfin , lecteur , pour tout te dire
On pourroit me prêter deux ſens ;
Dans l'un des deux il faut me fuir ,
Dans le ſecond... tu me comprends.
Je ne change jamais mon nom
Sans changer de condition.
72 MERCURE DE FRANCE.
Les
LOGOGRYPHΗ Ε.
Les plus fameux guerriers qu'on ait vus
terre
fur la
Ne feroient pas connus ſans moi.
Je me nourris de ſang , je ne vis qu'à la guerre ;
Je répands en cent lieux l'épouvante & l'effroi.
Je réunis ſouvent le fils avec le pere ;
Je fais trembler les potentats;
On me maudit , on me révére ;
Je cauſe , quelquefois , la chûtedes états.
Lecteur , ſi tu me décompoſes ,
Tu trouveras en moi la couleur d'un cheval;
L'endroitoù la nuit tu repoſes;
Un plaiſir dont le règne eſt dans le carnaval ;
Le nom d'un dieu païen qu'on lit dans Athalic ;
Cequi le plus ſouvent termine un opéra;
Si tu mets à la loterie ,
Ceque pour ton argent on te diſtribuera ;
Ce qu'au jeu debillard à faire l'on s'applique ,
Un ſectateur Mahometan ;
Unterme de marine; un terme de muſique ;
Un mot anglois qu'un milord duc entend.
Lorſqu'avec plus de foin , encore , on m'étudie ,
J'offre ce qui nourrit quand on eſt au berceau ;
Pour traverſer les airs ce qui ſert à l'oiſcau ;
Cequi cauſe ſouvent plus d'une maladie ;
Ce
JUILLET. 1770. 73
Cequi reſte du vin dans le fond du tonneau ;
Cequi parcourt le jeu de paume;
Cequ'on met ſur le dos d'une bête de ſomme ;
Une plante qui te nourrit ;
Une autre dont la force excite l'appetit ;
Un impôt très-connudont il faut qu'on s'acquitte;
La femelle du ſanglier ;
L'endroit enfin où plus d'un parafite
Semet ſans le faire prier.
Si tuveux que je t'offre à coup sûr la victoire ,
Sans te caufer grandembarras ,
Ouvre les faſtes de l'hiſtoire ,
En cent endroits divers , lecteur , tu me veras .
Par M. d'Axemar.
J
AUTRE.
Epréſente en ces vers au lecteur curieux
Un mot charmant, un mot fait pour les cieux ;
Mais qui , louvent , devient le nom d'une mortelle:
J'en connois une auſſi ſage que belle,
•Dent le génie & l'éclat radieux
Feroient penſer qu'il fut formé pour elle.
Ce mot , ami lecteur , exprime dans ſon tout
Une plante , une ſecte illuſtre en médecine :
En ledécompoſant , le principe du goût ,
II. Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE .
Un fleuve qui , long- tems , cacha ſon origine ,
Unegraine , un légume , un aſſez vilain mal ,
Ce qu'un triangle enferme en ſon effence ,
L'habillement de la premiere enfance ,
Aux habitans des eaux un inſtrument fatal ,
Cedont un capucin ne connoît pas l'uſage ,
Une pomme , une écorce , un mauvais fruit ſauvage
,
Ecla meſure & le produit du tems ,
Le roi des airs , ce qui fond dans la plaine
Auſſi- tôt que zéphir annonce le printems ,
Le charme de tes vers , ô divin la Fontaine !
Charme ignoré de maint rimeur ,
L'habitant du céleste empire ,
Le reſidu d'unedouce liqueur ,
La rame des oiſeaux , un terme de ſatyre...
Mon cher lecteur , c'eſt aſlez vous en dire.
AUTRE.
Nous fommes deux & nous ſommes jumeaux ,
Qui l'un & l'autre , avant de naître ,
Anotre mere en pleurs cauſons beaucoup demaux
Ami lecteur , ſi tu veux me connaître ,
Ne crois pas que , pour me trouver ,
Tu doives loin m'aller chercher.
Chaquejourje te rends ſervice ,
JUILLET. 1770 . 75
Toujours par moi tu peux guider tes pas ,
Je te conduis , même juſqu'au trépas ;
Mais ne crois point que ce foit par malice.
Cinq pieds , qui font mon exiſtence ,
Vont exercer ta patience;
En t'offrant un oiſeau dont l'ennuyeux caquet
Eſt comparé ſouvent au bavard indiſcret ;
Cequ'en latin nous annonce l'aurore ,
Et qu'on admire en le voyant éclore .
Cher lecteur , encore un inſtant ,
Et je vais te rendre content.
Ne pouvant être un objet odieux ,
Je ne crains pas d'exciter ta colere,
En te diſant queje viens... pour te plaire...
De me placer devant tes yeux.
Par Mlle de Paramé.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Il Cinto di Venere , &c. La Ceinture de
Vénus; Poëme en l'honneur du mariage
de Monſeigneur le Dauphin , avec
fon A. R. l'Archiducheſſe Marie-Antoinette
d'Autriche , par DomAntoine
de Gennaro , Duc de Belforte , Seigneur
Napolitain. Brochure in- 8 ° . de
53 pages. A Naples , & ſe trouve à
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Paris , chez Molini , libraire , àl'Italie
lettrée , rue de la Harpe.
MLE Duc de Belforte , ſenſible à la
joie qui anime les Peuples des Empires
d'Allemagne &de France , éleve aujourd'hui
la voix , des rives du Sébet qui l'a
vu naître , & mêle ſes accens à ceux des
muſes Françoiſes & Allemandes. Son
Chant nuptial eſt orné de ces tableaux
agréables , de ces fictions ingénieuſes qui
parlent à l'imagination & la récréent.
L'enchantementde la Ceinturede Vénus;
les deux dards que l'amour reçoit de ſa
mere & que la vertu même a forgés ;
l'ambaſlade de Mercure aux Champs-
Eliſées ; Mars , au commencement du
Poëme , ſuivi de l'orgueil , de l'épouvante
& de la mort , ouvrant le théâtre
de la guerre dans les campagnes de Pologne
; & Vénus , accompagnée de la
beauté , des ris & des graces , dirigeant
ſa courſe vers la France , ſont des images
intéreſſantes pour tous les lecteurs. On
applaudira fur tout aux louanges de notre
Monarque Bien-Aimé que le poëte a ſçu
joindre adroitement aux voeux qu'il forme
pour le bonheur des auguſtes époux . La
traduction du Poëme Italien eſt ici im
JUILLET. 1770. 77
primée à côté du texte original , divifé
par octaves .
Tables Généalogiques des auguſtes maiſons
d'Autriche & de Lorraine , & leurs
alliances avec l'auguſte maiſon de
France , précédées d'un mémoire for
lesComtes de Habſpourg , tiges de la
maiſon d'Autriche. Volume in- 8 ° . de
320 pages. A Paris , chez Deſſaint ,
libraire , rue du Foin St. Jacques.
Cetouvrage ſera toujours confulté avec
confiance , parce que les tables qu'il renferme
ont été dreſſées d'après les monumens
les plus authentiques , & le témoignage
des hiſtoriens les plus refpectables.
Depuis pluſieurs ſiècles , la maifon
de France s'eſt liée par des mariages avec
Jes maiſons d'Autriche & de Lorraine,
On compte treize alliances de cette maifon
, & vingt- une de celle de Lorraine
avec la maiſon de France , indépendamment
de deux alliances que la maiſon
d'Alface , leur tige commune , avoit contractées
avec la ſeconde Race de nos Rois.
Ces tables font précédées d'un mémoire
plein de recherches ſur les Comtes de
Habſpourg , tiges de la maiſon d'Autriche.
Cette differtation eſt de M. le
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Baron de Zur - Lauben , maréchal de
camp dans les armées du Roi , & capitaine
au régiment des Gardes- Suiffes.
و L'Heureuse Péche comédie pour les
ombres à ſcènes changeantes ; repréſentée
pour la premiere fois au château
de *** . le 22 Décembre 1767 , in- 8 ° .
A Paris , chez le Jay , libraire , rue
St. Jacques , au - deſſus de celle des
Mathurins , au Grand Corneille..
Ce font desombres parlantes qui jouent
ici la comédie . L'ombre de Colin, pauvre
pêcheur , s'apperçoit que fon filet peſe
beaucoup fur ſes épaules , quoiqu'il n'y
ait pas de poiffon. Il regarde , il trouve
un vaſe d'or qui grandit peu à peu ; il
ôte le couvercle. Il en fort au milieu
d'une épaiffe fumée le Génie Elemaliga ,
détenu prifonnier dans ce vaſe pour s'être
révolté contre le ſouverain des Eſprits
Aëriens. Le prifonnier , pour prix du
ſervice qui lui eſt rendu , favoriſe Colin
dans ſes amours , lui communique le
pouvoir de ſe rendre inviſible , & le
fait triompher , par ce moyen , de Philippe
fon rival. Il y a dans cette pièce
d'autres ſcènes d'enchantement , qui font
ici repréſentées avec une forte de vrai
JUILLET. 1770 . 79
ſemblance , par le moyen d'un méchaniſme
affez ſimple. On met au lieu dela
toile qui ferme le théâtre,des papiers huilés
bien tendus. On place enſuite une bougie
ou deux jointes enſemble , à fix ou ſept
pieds de diſtance du papier huilé. Les
acteurs qui ſe trouvent entre ce papier &
la lumière , projettent leurs ombres fur
le tranſparent. Mais il faut fuppofer que
ces acteurs ont toujours l'attention de ſe
montrer de profil , ſans quoi le ſpectateur
, au lieu défigures , ne verroit qu'une
maffe noire. Tout le monde ſçait que plus
on éloigne un objet du traſparent qui re .
çoit fon ombre , plus cette ombre grandit.
C'eſt par ce moyen que le vaſe qu'a
trouvé Colin paroît croître à vue d'oeil .
Lorſque ce même Colin veut ſe rendre
inviſible , il faute par-deſſus la lumière
& les ſpectateurs ne l'apperçoivent plus.
Il eſt facile d'imaginer d'autres jeux de
théatre que ce méchaniſme favorife. On
pourroit employer encore avec plus de
ſuccès la lumière admiſe à travers des
papiers huilés , pour donner à la ſcène
d'un payſage ou d'une autre décoration
d'opéra , cette vérité , cette harmonie de
tons qui ſéduit dans les tableaux des
meilleurs payſagiſtes Flamands. M. Al-
و
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
garotti dans ſon eſſai ſur les ſpectacles
lyriques , dit avoir vu à Bologne à l'occaſion
de ces ſpectacles que l'on a coutume
d'y dreffer dans la ſemaine fainte
un barbouillage appliqué ſur la muraille
de l'égliſe & des figures de carton , qui ,
quoique proches de l'oeil , acqueroient
par le moyen d'une lumière introduite à
travers des papiers huilés figurés en fenêtres
, un certain fini qui faifoit illufion ;
les figures paroiſfoient être d'un trèsbeau
marbre . Certainement, ajoute - t- il ,
an théâtre éclairé avec un pareil artifice
deviendroit un lieu enchanté ; & c'eſt
pour lors , que l'on feroit pleinement
perfuadé du grand avantage que nous
avons fur les anciens , de faire nos repréſentations
ſcéniques aux lumières .
Eloge de la Ville de Moukden & de fes
environs , Poëme compoſé par Kien-
Long , Empereur de la Chine & de la
Tartarie , actuellement régnant , accompagné
de notes curieuſes ſur la
géographie , fur l'hiſtoire naturelle de
la Tartarie orientale , & fur les anciens
uſages des Chinois ; compoſées
par les Editeurs Chinois & Tartares.
On y a joint un pièce de vers ſur le
Thé , compoſé par le même Empereur.
JUILLET. 1770. SI
Traduit en François par le P. Amiot ,
miſſionnaire à Pekin , & publié par
M. Deguignes Volume in - 8 °. grand
papier . Prix , 4 liv. 16 f. broché. A
Paris , chez N. M. Tillard , libraire ,
Quai des Auguſtins , à St. Benoît.
CePoëme a un caractère d'originalité ,
auquel il feroit difficilede ſe méprendre ;
& aucun lecteur ne ſera ſans doute tenté
de le confondre parmi ces ouvrages compoſés
à Paris , & qu'un écrivain infidèle
qui même n'a pas ſouvent l'attention de
fe mettre au fait des moeurs, des uſages
ou des coutumes qu'il veut imiter , annonce
tranquilement comme traduit de
l'Arabe , du Tartare , de l'Indien , &c.
CependantM. Deguignes pour établir encore
plus sûrement l'authenticité de cer
ouvrage , rend compre dans un avertiſſe .
ment , de la manière dont ce manufcric
eſt parvenu en France. L'année dernière .
le Pere Amiot , miffionnaire à Pekin ,
dans le deſſeind'augmenter la nombreuſe
collection de livres orientaux que poffede
la bibliothéque du Roi à Paris , adreſſa è
M. Bignon , bibliothécaire du Roi , una
caiſſe qui contenoit pluſieurs livres trèscurieux.
Parmi ceslivres , étoit l'original
Dr
82 MERCURE DE FRANCE .
Tamare & Chinois du Poëme de l'EmpereurKien-
Long , actuellement régnant ,
avec la traduction faite par le même P.
Amiot. Mais, comme les Chinois ne veulent
pas que les étrangers s'inſtruiſent de
leur langue ni de leur littérature , on
forma beaucoup de difficultés à la douane
de Canton pour laiffer paſſer ces livres.
Ces difficultés ont fait retenir la caiffe, qui
n'arriva que dans le courantde cette année.
En attendant, le directeur de la Compagnie
des Indes à Canton , crut devoir retirer
de la caifle la traduction Françoife
qu'il a envoyée à ſa deſtination. M. Bignon
, à qui le manufcrit a été remis , l'a
communiqué à M. Deguignes pour l'exa.
miner& le publier , s'il étoit poſſible. Le
ſçavant acadécimien , perſuadé qu'ilferoit
reçu favorablement de tous ceux qui aiment
étendre leurs connoiſſances , apporta
le plus grand ſoin , afin qu'il fût imprimé
avec exactitude . Ce Poëme eſt accompagné
de pluſieurs notes qui font partie
de l'ouvrage même , &qui ont été compofées
ſous les yeux de l'Empereur. Ces
notes ont pour objet l'hiſtoire naturelle
& la géographie de la Tartarie orientale.
Elles font d'autant plus intéreſſantes ,
qu'elles nous font connoître beaucoup de
JUILLET. 1770. 83
productions d'un pays , ſur lequel nous
n'avons que très-peu de mémoires. Le
Poëme lui - même nous inſtruit de pluſieurs
anciens uſages finguliers des Chinois
, parce que l'Empereur a affecté dans
fon Poëme d'imiter toujours les anciennes
coutumes de ſon Empire. Il eſt beau devoir
un Empereur , le Souverain du plus puiffant
Empire du monde inſtruire luimême
ſes Sujets , leur donner des maximes
de morale & de conduite , leur enſeigner
ce devoir que les Chinois regardent
, avec raiſon , comme un des
plus eſſentiels de l'homme , de conferver
toujours le plus profond reſpect pour fes
pere & mere & ſes ancêtres . Kien-Long
s'acquitte lui-même de ce devoir. Il rappelle
dans ſon Poëme la conduite & les
vertus des Empereurs Chinois , qui vivoient
il y a près de trois mille ans . C'eſt
fous cet appareil antique & majestueux ,
que dans ce Poëme il ſe montre à ſes
Sujets.
Il ya eu , par ordre de ce Prince , 64
éditions de ſon éloge de la ville de
Moukden , chacune en autant de caractères
différens . L'objet de cette entrepriſe
a été de faciliter aux Chinois la connoiffance
des anciens caractères , parce qu'on
a déterminé dans ces différentes éditions
Dj .
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
le rapport que le caractère de chaque
fiécle doit avoir avec celui d'un autre
fiécle. L'Empereur n'a pas dédaigné d'y
joindre un morceau particulier qui contient
des recherches curieuſes ſur les inventions
de ces caractères , & fur le tems
dans lequel on s'en ſervoit : ce traité eſt
imprimé à la fuite du poëme. Les ſçavans
& les lettres du premier ordre ont
eu part à ces recherches , ils ont tenu le
pinceau ſous la dictée de ce Prince ; &
le déſir de plaire à un maître éclairé
qui pouvoit les punir ou les récompenſer
à fon gré , a dû exciter leur émulation .
L'éditeur a placé à la fin de ce volume
l'éloge du thé , petite pièce de vers qui
a été aufli compoſée par l'Empereur Kien-
Long en 1746. Ces vers ont été écrits
fur des taſſes d'une porcelaine particulière
. M. Bertin , miniſtre & fécrétaire
d'état , poſſéde deux de ces talles . Le P.
Amior a envoyé la traduction de cet
éloge , & elle eſt imprimée à la ſuitedes
vers Chinois. Ce morceau eſt d'autant
plus précieux , qu'il peut nous donner
une idée plus particulière de la poësie
chinoife , & nous faire connoître le goûs
de l'Empereur Kien-Long pour ce genre
de littérature.
On peut ſe rappeler ici que c'eſt ce
JUILLET. 1770. 85
même Prince qui a envoyé à Paris pluſieurs
deſſins de batailles gagnées ſur ſes
ennemis pour que ces deſſins ſoient
gravés au burin , & renvoyés à Pekin
où ce genre de gravure n'eſt point pratiqué.
Elemens de l'Art Vétérinaire. Eſſai fur
les appareils & ſur les bandages propres
aux quadrupedes , à l'uſage des
Elèves des Ecoles Royales Vétérinaires
, avec figures ; par M Bourgelat ,
directeur & inſpecteur - général des
Ecoles Vétérinaires , commiſſaire général
des haras du Royaume , correfpondant
de l'académie royale des
ſciences de France , membre de l'académie
royale des ſciences & belles
lettres de Pruffe , ci devant écuyer du
Roi , & chef de ſon académie établie
à Lyon. Volume in 8° . grand papier
de l'imprimérie royale ; ſe vend à Paris
, chez Vallat la-Chapelle , libraire ,
au Palais ſur le perron de la Ste. Chapelle
; prix , 7 liv. 4 f. broché , &
8 liv. rélié .
M. Bourgelat à qui les Ecoles Vétéri
naires doivent leurs premiers fondemens ,
continue toujours d'avoir le même zèle
86 MERCURE DE FRANCE.
pour leur progrès & leur avancement.
Il a fenti de bonne heure la néceſſité de
s'oppofer dans les hôpitaux à l'introduction
des vices d'une habitude acquiſe
dans les boutiques , & d'indiquer aux
Elèves des moyens d'une pratique ſaine
& d'une main-d'oeuvre raiſonnée. Il a
mis par écrit ce que l'expérience , qui naît
d'une ſuite d'obſervations lui a appris.
Son eſſai eſt diviſé en trois parties. La
première contient l'expoſition de toutes
les pièces à employer dans les panſemens ,
& les règles générales à obſerver dans
l'emploi qu'on en peut faire. La ſeconde
donne la defcription du travail oudecet
affemblage de charpente deftiné dans les
hôpitaux vétérinaires à contenir les chevaux
& les bêtes à cornes. Dans la troiſième
partie ſe trouvent raſſemblés tous
les bandages pratiqués le plus communément.
Ils font rangés chacun en particulier
, ſelon les différentes portions du
corps du cheval , en commençant pat la
tête ,& en ſuivant ainſi toute la machine.
Vingt une planches deſſinées & gravées
avec foin par M. Vincent , l'un des élèves
des écoles vétérinaires , fervent d'éclairciſſeinent
& de démonstration à cet effſai.
JUILLET . 1770 .
87
Dictionnaire Social & Patriotique , ou
précis raiſonné des connoiſſances relatives
à l'économie morale , civile &
politique; volume in - 8°. petit format .
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Coſtard , libraire , rue St. Jean-.
de-Beauvais.
Soyez Anglois à Londres , & François
à Paris . C'eſt l'épigraphe placé à la tête
de ce dictionnaire , & qui fait voir affez
que le but de l'auteur dans cet ouvrage
eft de s'élever contre ces citoyens qui ſe
reſpectent affez peu pour chercher à déprimer
leur patrie , pour enviſager toujours,
du plus mauvais côté,des coutumes,
des uſages , des conftitutions , qu'ils feroient
ſouvent portés à louer , s'ils ne
les trouvoient pas établis chez eux. Plu.
ſieurs articles de ce dictionnaire ſont ſpécialement
deſtinés par l'auteur à donner
plus d'activité au patriotiſme , à exciter
legoût des vertus morales & civiles , à
réprimer les plaintes de ces citoyens attachés
au fervice de l'état , & qui , non
contents de la conſidération dont ils jouiffent
, voudroient être récompenfés en financiers
, & non enhommes courageux.
Un officier cornette de cavalerie reprochoit
ſérieuſement à un domeſtique de
88 MERCURE DE FRANCE.
l'armée , d'être mieux appointé qu'il ne
l'étoit lui-même. Eh ! mais , monfieur ,
reprit le valet , de quoi vous plaignezvous
?N'êtes-vous pas officier ? Répartie
judicieuſe , & qui devoit faire fentir à
ce jeune guerrier , que l'argent pour cerraines
conditions , eſt une eſpèce de dé
dommagement de la conſidération ac
cordée à quelques autres.
Ecole de l'Officier , contenant une méthode
facile & abrégée de lever un plan ,
ſans l'uſage de la géométrie ordinaire ,.
un petit traité de la fortification , & des
réflexions ſur l'art de la guerre , traduit
de l'Allemand ; par Maurice , comte
de Bruhl , volume in- 8 °. avec des
planches gravées .AParis, chez Claude.
Antoine Jombert , fils aîné , libraire.
Chaque officier peut ſe convaincre tous
Ies jours de l'avantage de ſavoir deſſiner
& lever un plan. Mais les uns ignorent
les moyens d'y parvenir , &ne font point
à portée de s'en inſtruire ; d'autres , qui
pourroient s'y appliquer , font dans la
fauſſe opinion que cette ſcience doit être
précédée d'un cours complet de géométrie
, qu'ils n'ont ni le tems , ni l'occaſion
de faire. C'eſt pour détruire ce préjugé ,
JUILLET. 1770. 89
que M. le comte de Bruhl entreprend
d'indiquer ici une méthode aiſée , à l'aide
de laquelle on peut lever un plan , le
deffiner & le réduire à la grandeur que
l'on ſouhaite , ſans être obligé de recouric
aux mathématiques. Cette méthode eſt
renfermée en trois chapitres. Le premier
traitedela manière de ſe ſervir du compas;
le ſecond enſeigne celui de deſſiner & de
nommer tout ce qui ſe préſente ſur le
terrein; le troiſième enfin , indique la
façon de lever un plan en pleine campagne.
Les avantages que l'on peut retirer
de cette pratique conſiſtent principalement
dans ce qu'on nomme fortification
paſſagère. C'eſt elle qui met en évidence
l'utilité de ſçavoir juger d'un terrein ,
d'améliorer une poſition pour s'en prévaloir
contre ſon ennemi , & de réunir
tous les points de défenſes.Ces inftructions
ſont expoſées ici avec autant de
clarté que de préciſion; elles font ſuivies
de réflexions importantes ſur l'art de la
guerre. Ces reflexions appartiennent à
différens auteurs. Les militaires ſcauront
gré à M. le comte de Bruhl , de les avoir
raffemblées ſous un point de vue facile à
faifir & dans un ſeul volume , qu'ils
pourront ſe procurer aïfément. Ils applaudiront
fur-tout au zèle avec lequel cet
१० MERCURE DE FRANCE.
officier diftingué & attaché depuis quelque
tems au ſervice de France , confacre
fon loiſir pour leur procurer de nouveaux
moyens d'acquérir de la gloire , & de fe
rendre plus utiles à leur Prince & à leur
patrie.
Dictionnaire historique des cultes religieux
, établis dans le monde depuis
fon origine juſqu'à préſent ; ouvrage
dans lequel on trouve les différentes
manières d'adorer la divinité que la
révélation , l'ignorance & les paffions
ont fuggérées auxhommes danstous les
tems ; l'hiſtoire abrégée des Dieux &
demi DieuxduPaganiſme & celle des
religions Chrétienne , Judaïque , Mahométane,
Chinoiſe , Japonoife , Indienne
, Tartare , Africaine , &c.
leurs fectes & héréſies principales ;
leurs Miniſtres , Prêtres , Pontifes &
Ordres Religieux ; leurs fêtes , leurs
facrifices , leurs ſuperſtitions , leurs
cérémonies ; le précis de leurs dogmes
&de leurs croyances. Orné de figures
en taille-douce , 3 volumes in- 8°. petit
format. A Paris , chez Vincent , imprimeur-
libraire , rue St. Séverin .
Comme l'ignorance & la crainte ont
JUILLET. 1770. 91
le plus ſouvent préſidé au culte que les
hommes ont rendu à la divinité , la plus
grande partie d'un dictionnaire hiſtorique
des cultes religieux n'eſt proprement
qu'une nomenclature des erreurs de l'efprit
& du coeur humain. L'hiſtoire de ces
erreurs feroit utile , ſi l'on nous faifoit
voir leurs progrés ſucceſſifs , & ce qui a
ſervi à les diffiper ; nous pourrions acquérir
par ce moyen une connoiffance
plus particulière de l'eſprit humain ; mais
c'eſt ce qu'on ne doit ſe promettre qué
dans une histoire raiſonnée & fuivie des
cultes religieux . L'auteur du nouveau dic.
tionnaire a compris qu'on auroit même
de la peine à trouver dans fon recueil les
articles qui concernent chaque religion ,
le plus ſouvent à cauſe de la bizarrerie
des noms ; c'eſt pourquoi il a mis au
commencement de ſon dictionnaire une
table particulière , où se trouvent recueillies
, fous le titre de chaque religion ,
tous les articles qui la concernent. Ces
religions font ici rangées ſous quatre principales
, qui font : le Judaïsme , le Chrif.
tianiſme , le Paganiſme & le Mahométifme.
L'Obfervateur François , No. 18 , 3 part .
du 6º volume ; s feuilles in- 12 , &c .
92 MERCURE DE FRANCE.
Cette nouvelle feuille d'obſervations
fur l'Angleterre n'eſt pas moins curieuſe
que les feuilles précédentes ſi favorablement
accueillies du Public. Cependant
les perſonnes qui auront lû les Papiers
Anglois , les Nuits Angloiſes , &c . y trou
veront peu de traits nouveaux . Les lertres
de Junius & d'Anti- Junius , inférées
dans les dernieres lettres de ce recueil ,
ont même paru dans quelques gazettes
étrangeres écrites en françois. La plupart
des événemens récens que l'auteur rapporte
ſont également connus . Ses obfervations
ſur l'Acadie rappellent ce que les
lecteurs ſçavent depuis long-tems . Son
extrait de l'hiſtoire des Corſes de M.
Bofwl n'offre peut - être pas affez de détails.
Cependant ce recueil ſera nouveau
pour le plus grand nombre des lecteurs ;
& ceux même qui connoiſſent le mieux
les affaires & l'érat préſent de l'Angleterre
ne le trouveront pas moins agréable ;
&y remarqueront les traits les plus propres
à caractérifer cette nation . Nous en
citerons quelques particularités.
Le commerce ne rend pas , à beaucoup
près en Angleterre , à ceux qui s'y adonnent
, autant que le barreau produit à ceux
qui ſçaventy manier la chicane. On compre
plus de 10, cao Anglois employés.au
JUILLET. 1770 . 93
ſervice de la justice. Un procès ne finit
guère qu'à la troiſiéme ou à la quatriéme
génération. La justice a toujours mangé
le fonds en litige , avant qu'elle ait décidé.
Le code eſt rempli d'abſurdités qui
le deshonorent. Si l'eſprit de la loi n'eſt
pas abandonné à l'interprétation dujuge ,
la fubtilité des avocats en élude facilement
les diſpoſitions. Une loi condamne
à la mort celui qui en mutile un autre.
Sous Charles II , un homme avoit coupé
le nez au chevalier Coventry. L'avocat
qui le défendit , foutint qu'il ne devoit
pas être puni comme mutilateur ; parce
que mutiler , c'eſt couper un membre , &
que le nez n'eſt pas un membre , puifqu'il
ne fait que partie de la têre. En effet
le coupeur de nez ne fut condamné
qu'à payer au chevalier une amende, pour
l'avoir diformé. Il eſt vrai que cette aventure
donna lieu à une nouvelle loi en faveur
des nez .
Il y a quelques années qu'un fripon ,
par le moyen d'un faux titre , s'empara
d'une très belle terre ; il ſe fit même donner
par un teſtament frauduleux une riche
ſucceſſion. Ses délits ayant été découverts,
il fat condamné pour le premier
à perdre le nez & les oreilles , & pour le
ſecond à une priſon perpétuelle ; mais il
94 MERCURE DE FRANCE.
jouit de tout le bien qu'il avoit volé ; par
la raiſon , diſent les juriſconſultes , qu'un
même crime ne peut être puni deux fois,
& qu'il étoit déjà puni de ſes deux crimes
par la mutilation& la perte de ſa liberté.
En 1753 , une jeune Angloiſe , nommée
Elifabeth Canning , après avoir diſparude
la maiſon de ſes parens , revint maigre ,
défaite & avec ſes habits déchirés. Sa
tante lui demande ce qui lui eſt arrivé.
Elle répond que deux bandis l'ont violée
&tenue enfermée dans une maison à dix
milles de Londres . A dix milles de Londres
, s'écrie ſa tante , ne feroit - ce pas
chez Madame. Web ? ... Oui , ma tante ,
chez Madame Web. A toutes les queftions
de la tante , la niéce répond oui.
Toutes les voiſines crient contre Madame
Web . Bientôt des témoins ont vu.
On fait une ſouſcription pour la jeune
fille. Tous les eſprits s'échauffent. On
préſente au Sherif une plainte. Madame
Web & tous les gens de ſa maiſon ſont
arrêtés . Le Sheriffengage par de douces
paroles une ſervante de Madame
Web à dire ce qu'elle ſçait. La ſervante
voit qu'elle doit ſçavoir ce dont la jeune
Canning ſe plaint. Les Jurés s'affemblent,
&neuf perſonnes ſont condamnées à la
corde. Le tems de l'exécution appro-
....
JUILLET. 1779 . 95
,
choit , lorſqu'un philoſophe , nommé
M. Ramſey , répandit une petite feuille ,
dans laquelle il établit pour principe ,
que le devoir d'un juge étoit d'avoir le
ſens commun. Il remarqua que Madame
Web , ſes deux couſins &c. étoient
formés d'une autre pâte que les autres
hommes , s'ils faifoient jeûner au pain
& à l'eau de petites filles ,dans le deſſein
de les proſtituer. Il fit voir qu'Elifabeth
Canning n'avoit fait que dire ce que la
bêtiſe de ſa tante lui avoit fuggéré de répondre
; que quiconque a rendu , comme
la ſervante de Madame Web , un faux
témoignage , par enthouſiaſme ou par
crainte , le ſoutient d'ordinaire & ment ,
de peur d'être traité de menteur & faux
témoin. « C'eſt envain , ajoutoit M.
» Ramſay , que la loi veut que deux
>> femmes faſſent pendre un accuſé. Si M.
» l'Archevêque de Cantorbery & M. le
Chancelier dépoſoient qu'ils m'ont vu
affaffiner mon père & ma mère & les
» manger tout entiers à mon déjeûner ,
>> en un demi quart d'heure , il faudroit
>> enfermer à l'hôpital des fols', M. l'Ar-
>> chevêque & M. le Chancelier , plutôt
>> que de me brûler ſur leur beau témoi
>> gnage. » Le procès de Madame Web .
fut revu , & l'on vérifia que Miſs Can-
ود
ود
96 MERCURE DE FRANCE.
ning étoit allée accoucher , pendant qu'elle
prétendoit avoir été enfermée & maltraitée
chez cette femme honnête.
Il parut, l'année dernière, à Londres , un
recueil Anglois de lettres entre le duc de
Grafion , les comtes d'Halifax , d'Egremont
, de Chatam , de Temple , de Talbot ,
le baron Bottetourt , le chevalier Tilfon-
Legge , Jean- Cufte Baronnet; MM. Charles
Churchill , de Voltaire , l'abbé de Vinckelman
, &c. & Jean Wilkes , écuyer.
Notre obſervateur a puiſé dans cette
fource des anecdotes & des lettres. Il en
a tiré le portrait ſuivant, que M. Wilkes
a fait d'un perſonnage très célèbre , avec
qui il fut autrefois , & il paroît encore
être très- étroitement lié.
« De tous les aventuriers en politique ,
» M. P. a été le plus heureux , ſelon les
» idées vénales de nos politiques mo-
>> dernes. Pulténec vendit le peuple pour
>> un titre ſtérile , & le mercénaire P...
» ſe défit de ſa rénommée populaire ,
>> comme auroit fait un agent de change.
>> Outre le titre qu'il eut de commun
>> avec l'autre apoſtat , P... s'affura d'une
>> penſion conſidérable pour ſa famille ,
» & de la charge facile & lucrative de
>> Garde du ſceau privé qu'il conſerva
>> pendant quelques années. Sa retraite
➡dans
ود
JUILLET. 1770. 97
97
dans la chambre des Pairs , fut une ef-
> pèce de mort politique ; mais on ne
l'a pas totalement oublié. Le peuple
dont il a trahi perfidement la caufe
> charge encore ſamémoire de malédic-
» tions.
32
» Il s'éleva aux plus grandes charges
> dans l'Etat , par le tare talent de do-
» miner dans une aſſemblée populaire .
» Il étoit , à la vérité , né orateur , & la
> nature l'avoit doué de toutes les qua-
»
رو
د
lités externes qui peuvent imprimer le
>> reſpect. Une figure mâle avec la mine
» d'aigle du fameux Condé, fixoit l'attention
, & en impoſoit à l'audace
dès l'inſtant qu'il paroiſſoit. Le feu im-
>> pétueux de ſes yeux annonçoit une ame
fiére & hautaine ; le vénin couloit de
ſa langue. Il y avoit une eſpèce de fafcinationdans
fon regard. L'éloquent
» Murray ( Manfield ) a bégayé , & Fox
" ( Lhord Hollande ) lui-même a été intimidé
devant un tel adverſaire. Il cul-
"
ود
"
ود
رد
"
tiva l'art de parler avec un foin & une
>> application étonnante. Il paſſa ſa vie à
trier des mots , à arrangerdes phraſes ,
à choiſir des métaphores ; mais il devoit
encore plus à ſon ton théatral ,
qu'à tout le reſte; car ſes harangues
ود
ود
II. Vol. E
9S MERCURE DE FRANCE.
»
30
n'ont jamais pu foutenir la lecture . Il
n'avoit ni cette force d'argument , ni
>> cette pureté de ſtyle qui caractériſoient
le grand orateur Romain ; mais il en
avoit les verba ardentia , les paroles
fiéres & ardentes. Ce mérite fut borné
ود
ود
à ſes harangues ; car ſes écrits furent
>> toujours froids , inanimés& incorrects ,
> totalement dépourvus d'élégance &
» d'énergie , & même quelquefois contraires
aux règles les plus claires de la
conſtruction. Dans la pourſuite de l'é-
>> loquence , il fut infatigable. Il dédia
>> toutes les facultés de ſon ame , il facrifia
tous les plaiſirs de la vie ſociale ,
même dans ſajeuneſſe , au ſeul objet de
bien parler.
59
>
Mula tulit , fecitque puer;fudavit& alfit
Abstinuit venere & vino ,
>> plus qu'aucun homme de ſon ſiècle.
"Ilavouoit que lorſqu'il étoit jeune , il
étoit toujours le dernier à paroître dans
>> un cercle , & le dernier à le quitter. Il
ود
وو affecta d'abord un ſouverain mépris
>> pour l'argent ; &, étant tréſorier , il fit
>> parade de deux ou trois actes publics de
déſintéreſſement. Quand il eut fuffi-
> ſammentdupé ſes amis crédules & un
es
JUILLET. 1770. 99
» miniſtère timide ; quand il eut obtenu
» des legs , des penſions &des places à
» ſon gré , le maſque tomba. L'intérêt
>>particulier parut être l'idole à laquelle
» il avoit tout ſacrifié. Le vieux duc de
>> Newcastle diſoit ſouventque les talens
» de M. P... ne lui auroient pas procuré
» quarante livres de rente entout autrepays
» que celui- ci.
" Afon entrée dans le Parlement , il
» attaqua le chevalier Walpoole avec
> une aigreur indécente , & il continua
> cette perfecution juſqu'au dernier mo-
>> ment de la vie de ce Miniſtre. Il fit ,
>> après ſa mort, les complimensles plus
>>ſerviles à ſa mémoire , non par convic-
» tion , mais pour obtenir les fuffrages
>> de quelques Walpooliens. Il n'eut au-
>> cun principe fixe que celui de ſon avan-
> cement. Il ſe déclara pour & contre des
» connexions dans le continent ; pour &
>> contre la guerre en Allemagne ; pour
» & contre des ſubſides pour l'Hanovre ,
> &c. toujours en contradiction aveclui-
» même , toujours ſans honte &ſans em-
>> barras. Si ſes harangues avoient été im-
>>primées dans le tems qu'il les pro-
>> nonça ; ſi les Anglois avoient pu les
>> lire , comme les Grecs & les Romains
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
> ont lu celles de Démosthene & de Ci-
ود céron , il auroit été découvert dès le
>> commencement , & ſes compatriotes
>> l'auroient entiérement abandonné. »
Les Élémens , poëте.
Nos venerem tutam , conceſſaque furta canemus
Inque meo nullum carmine crimen erit.
OVID.
A la Haye , chez P. Goſſe Junior , &
D. Pinet , libraire de S. A. S. ; & fe
trouve à Paris , chez J. P. Coſtard , libraire
, rue St Jean de Beauvais , la premiere
porte cochere au-deſſus du collége
; in. 8 °. 32 pag.
:
Toi qui, d'une nuit ſi profonde
Perçant les voiles éternels ,
Devins l'architecte du monde
Et le vrai pere des mortels ;
Puiſlant amour , ſource féconde,
Reçois l'hommage de mes vers ,
Et daigne mettre dans mon ame
Une étincelle de la flamme
Dont tu débrouillas l'Univers,
Cette invocation annonce la forma
JUILLET. 1770. ΙΟΙ
tion de ce monde. La Terre fort la premiere
du cahos .
L'ombre s'enfuit , & la lumiere
Développe les élémens .
Parois , ô Terre , auguſte mere
Des dieux , des hommes & des tems.
Amour , elle eſt ſtérile encore ,
Hate- toi de remplir ſes voeux :
Le Ciel qui t'embraſle & t'implore
N'attend qu'un rayon de tes feux .
C'en eft fait , il part , il s'élance ;
Et déjà de ſon influence
Goûtant les fécondes chaleurs ,
La déefle , au dieu qui l'anime ,
Rend, par un retour légitime ,
Un tribut de fruits & de fleurs .
Croiſſez , enfans de la nature;
Arbres épais , cachez le jour :
Naiſſez , agréable verdure ,
Et fervez de trône à l'Amour.
Tendres fleurs , hatez- vous d'éclorre ,
C'eſt à vous d'orner les autels
Que l'homme , à la premiete aurore ,
Doit élever aux immortels .
Et vous , favorable Cybele ,
Cédez aux tranſports les plus doux ;
S'il eſt des dieux , l'Amour fidèle
Ne les fit naître que de vous.
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE ,
Le Taureau d'Europe , le Cygne de Léda
, & autres métamorphofes de Jupiter
fourniſſent enfuite au poëte de gracieux
tableaux. L'air eſt le ſujetduſecondchant.
Maisquel peuple léger s'élance
Etva ſe perdredans les cieux ?
Quel Dieu , dans cet eſpace immenfe,
Protége ces audacieux ?
D'une aîle aſſurée& rapide ,
Charmans oiſeaux , fendez les airs :
L'Amour n'est - il pas votre guide ?
Volez au bout de l'Univers.
Progné , commencez votre courſe >
Partez pour de nouveaux climats :
Allez dumidi juſqu'à l'ourſe ,
Annoncer la fin des frimats .
Chantez l'Amour , ô Philomele;
Vous lui devez vos plus beaux ſons :
Et vous , conſtante tourterelle,
D'une ardeur pure & mutuelle
Al'homme donnez des leçons .
Cependant un bruit effroyable trouble
leurs concerts . C'eſt Borée qui , laffé des
rigueurs d'Orythie , excite par ſa fureur
les Aquilons. Les monts retentiffent de
leurs fifflemens , &les Cieux étonnés pâliffent.
JUILLET. 1770. 103
Vous ſeul riez , dieu des amans ,
Vous ſçavez que c'eſt votre ouvrage
Et que , facile à défarmer ,
Si l'Amour excite l'orage ,
L'Amour auſſi peut le calmer.
Déjà dans les bras de Borée
La nymphea vaincu ſes remords;
Déjà les plus ardens efforts
Du dieudont elle eft adorée,
Ontjuſtifié les tranſports.
L'amant foumis faitdiſparoître
Le vainqueur& ſes attentats:
En amour , ainſi qu'aux combats
Un crime heureux ceſſe de l'être .
Tandis qu'au centre des plaiſirs
Leurs cooeurs réunis ſe confondent,
Et qu'àchacun de leurs defirs
Autant d'heureux plaiſirs répondent,
Cruels aquilons , gardez vous
De troubler un ſibeau délire ;
Fuyez : en des momens fi doux,
L'Amour ne permet qu'à Zéphire
D'agir , de feconder ſes coups.
L'Eau eſt célébrée dans la troifiéme
partie.
LaTerre eſt àpeine entourée
Du voile tranfparent des airs ,
:
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un même inſtant l'a ſéparée
De celui des eaux & des mers..
Pour arroſer ſon globe aride ,
Un ordre immuable & nouveau
Enchaîne le fleuve rapide ,
Ainſi que le foible ruiſſeau :
Etdocile aux loix éternelles ,
L'Océan , moins tumultueux ,
Précipite les flots rebelles
Dans des gouffres creuſés pour eux.
De cette inépuiſable fource ,
Je vois par cent canaux divers
Filtrer les ondes dont la courſe
Va fertilhſer l'Univers ;
Et rentrant au ſein de leur mere
Je les vois , après cent détours ,
Auboutdeleur route contraire ,
Finir où commence leur cours ...
1
Les amours des Tritons & des Néréides
conduiſent le poëte à la deſcription
de celles de Thétis & de Pelée. Enfin il
chante le feu dans la 4. partie.
D'un double fluide humectée
La Terre eût vu lejour envain ,
Si l'élément de Prométhée
N'eût pénétré juſqu'en ſon ſein.
Sans lui ſaSurface, obfcurcie
JUILLET . 1770. 105
D'un air ſans cefle condenſé ,
Seroit encore enfevelie
Sous un vaſteOcéan glacé.
Lui feul agiſlant au contraire
En elle , ſur l'air & les eaux
La rendit à l'inſtant la mere
De mille & mille végétaux ;
Et juſqu'à l'homme enfin , &c.
L'hymen de Vénus avec Vulcain &
fon aventure avec Mars , rempliffent la
fuite de ce chant .
Le talent & le goût de la bonne poëfie
ſe font diftinguer dans ce poëme.
Panegyrique de Ste. Jeanne- Françoise Frémiot
, Baronne de Chantal , Fondatrice
de la Viſitation Sainte-Marie , prononcé
à Pont- à-Mouffon & à Nancy , le jour
de la cérémonie de ſa canoniſation . A
Toul , chez Jofeph Carez , feul imprimeur
& marchand libraire ; & àParis ,
chez Mufier , père , libraire , Quai des
Auguſtins .Brochure in- 12 . de 81 pag .
"
ود ... Rendons hommage ànotre Souverain
Maître. A lui feul appartient la
> gloire de faire triompher ſes Elus des
• ombres de la mort ; de leur élever des
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
>> trônes immortels dans les coeurs; de
>> faire paſſer leur nom & leurs actions à
travers les ſiècles , au bruit des louanges
» & des acclamations des peuples ; d'im-
>> primer un caractère de grandeur & de
>> majesté à des cendres froides & inani-
>> mees ; &de faire tomber aux pieds de
ود ſes ſerviteurs l'orgueil&le faſte des
>> têtes couronnées .
ود ..GrandDieu, commevous vous
>> jouez de la vanité des ſuperbes ; Une
>> femme , après une vie paſſée dans le ſi-
১১ lence & l'obſcurité de la retraite , après
>> plus d'un ſiécle de repos dans le ſeinde
» la terre , fort victorieuſe de l'oubli du
>> tombeau : elle reprend une nouvelie
>> vie entre les bras de la mort : Ses cen-
>> dres n'inſpirent que la vénération : les
>> précieux trophées de ſes victoires font
>>placés avec honneur ſur les autels ,
» pour allumer dans les ames le noble
>> defir de l'imiter. Les triſtes idées de la
>> mortalité diſparoiſſent ſous les brillan-
>>tesimagesdelagloire qui les environne.
» Le tems qui détruit tout , qui engloutit
>> tout dans ſes vaſtes abymes , loin d'a-
>> voir terni l'éclat de ſes oeuvres par la
>> trace de ſes pas , ne fait que l'accroître.
>> Il s'eſt chargé dans ſa courſe rapide des
» éloges& des bénédictions que la poſté.
JUILLET. 1770. 107
>> rité adonnés à la grandeur de ſon cou-
» rage. Dominus hodiè nomen tuum ita
>> magnificavit.
12 ... Au milieu des nuages de l'en-
» cens , parmi une foule de voix qui s'é-
>> levent juſqu'aux cieux pour former un
>> triomphe à la mère de Chantal , je n'en-
>> tends d'autres cris que ceux de l'indi-
> gence foulagée par ſes bienfaits , de
> Torphelin ſecouru par ſes ſoins , de la
>> veuve dont ellea eſſuyé les larmes , de
>> l'innocence conſervée par ſes établiſſe-
» mens , d'une multitude de vierges qui
>>jettent àſes pieds leurs couronnes. La re-
>> ligion nous montre des prodiges obte-
» nus par fa puiſſante médiation , des
>> aſyles ſans nombre que ſa piété a élevés
>>que ſa protection ſoutient , qui annon-
>> cent ſa gloire aux ſiécles à venir ; aſyles
» où la charité enchaîne tous les coeurs ,
> où la vertu la plus fublime paroît fans
>> éclat , tant elle y eſt commune. Do-
» minus hodiè , &c . &c.
رد ... Sur quel fondement, établirai-
>>je la gloire de la mère deChantal ? Sur
>> une foumiſſion parfaiteà la volonté de
>> Dieu. C'eſt un defir vif & conſtant de
>> faire tout ce qui eſt de la volonté di
» vine , qui l'a ſanctifiée dans le monde :
»Première partie. C'eſt ce même defür
108 MERCURE DE FRANCE .
» qui l'a élevée à la perfection dans la vie
> religieuſe : Seconde partie. »
Tel eſt le fond & le plan de cet excellent
difcours , dans lequel M. Lacour ,
chanoine deToul , donne une très grande
idée de ſes talens pour la chaire. Un ſtyle
noble & foutenu , des penſées fortes &
fublimes , des images vives & juftes ,
une morale philofophique & chrétienne ,
font toujours animés par le ton de l'éloquence
dans les deux parties de ce panégyrique
, comme dans l'exorde. On peut
citer fans choix. Le hafard nous offre
l'apologie des couvens , par laquelle nous
terminerons cet éloge.
« A quoi fervent tant de couvens ?
» Grand Dieu ! A quoi ils ſervent , in-
>> grats ! A vous élever de bonnes mères
>> de famille , des épouſes chaſtes & fi-
» dèles , des maîtreſſes vigilantes , des
>> citoyennes vertueuſes. Eſt - ce dans la
>> diſſipation & le tumulte de vos maiſons
, que la douce voix de la vertu fe
fait entendre ? Est- ce entre les mains
رد
ود
"
"
"
"
d'ames vénales
, de gouvernantes
mercénaires que vos enfans auront les
véritables idées de la vertu & en prendront
le goût ? ..... Au milieu des
>> exemples féducteurs d'un monde dan-
>> gereux & corrompu , vous prétendriez
JUILLET. 1770. 109
former à la vertu une jeuneſſe inconfi-
> dérée & fans expérience ! ...
دو A quoi fervent les couvens ? Cen-
>> ſeurs injuſtes , à procurer des retraites
honorables& décentes à cette portion
>> nombreuſe de la nation , trop bien
» née pour ſe dégrader dans les fonctions
>> obfcures , anxquelles le défaut d'ai-
" fance femble les condamner : à fauver
>> du naufrage une vertu foible & chan-
>> cellante , peut être prête à ternir le
> nom de ſes ancêtres : à faire fleurir la
>> pureté des moeurs , cette mère des ver.
» tus , ce plus ferme appui de la ſociété ,
>> d'où coulent la force , la population ,
>> la félicité , la gloire des Empires ....
» Que les femmes ſe rendent refpecta-
" bles par des moeurs pures & faintes
» & je répons de la réforme générale de
la nation .. Les cercles & les livres
>> ne feront plus la cenfure perpétuelle de
ود
ود
...
la religion & du gouvernement. La
>> paix& une eſtime réciproque régneront
" entre tous les ordres de l'état. Des ci-
> toyens qui fervent le même Dieu &
le même Roi , ne feront plus ennemis:
on ofera enfin être impunément
"
>> vertueux .
» ... O vous , qui , après avoir texni
110 MERCURE DE FRANCE.
>> dans l'air contagieux du monde , cette
>> innocence que vous aviez puiſée dans
>> ces ſaintes retraites , êtes venues vous
>> y embraſer de nouveau dufeu ſacréde
>> la vertu , prenez en main la défenſe
>> de ces faints aſyles de la piété. Dites à
>>ces critiques téméraires quelles impref.
>> ſions a fait fur vos ames le ſpectacle
>> attendriſſant de ces perſonnes heureu-
>>ſes ſans propriété & fansbiens ,gaies
»& riantes ſans ivreſſe , ſociables &
>> officieuſes fans intérêr , ſolitaites ſans
" ennui , paiſibles ſans indolence , fans
>>> regret du paffé , ſans crainte de l'avenir.
» Faites- leur fentir combien il eſt tou-
>> chant pour des ames vertueuſes &fen-
>> fibles d'y voir la paix de la confcience ,
>> tenir lieu de tous les biens , répandre
>>la ſérénité dans l'eſprit , la joie dans le
» coeur , l'onction dans les chagrins ;
>> ôter à la ſervitude ſes chaînes , à l'obéif-
>> ſence ſes amertumes ; d'y voir qu'avec.
>> cetréſor, les joursſelevent ſans nuage ,
>> coulent ſans inquiétude , finiſſent ſans
>> repentir ; & que la mort vient fans
>> horreur.
Adelaide , ou l'Amour & le Repentir ,
Anecdote volée par M. D. B. A Amfterdam,
chez Changuion; & à Paris ,
JUILLET. 1770. LIE
chez J. P. Coſtard , 1 vol . in-8°. grand
format , belle édition .
6
Cen'estpas d'aujourd'hui que les parens
ont un avis , &que leurs enfansſe donnent
les airs d'en avoir un autre. Adelaïde , à
l'âge de dix ſept ans , n'avoit pas encore
fongé qu'elle pût avoir une idée à elle
&encore moins une volonté contraire à
celle de ſa famille. La nature l'éclaira .
Le jeune Eraste , aſſocié aux jeux de fon
enfance , toucha fon coeur ; & comme
elle auroit cru mentir , fi elle lui eût diffimulé
ſesſentimens , elle les lui avoua .
Auſſihonnête que ſenſible , autant qu'elle
déſiroit de le voir heureux , autant craignoit-
elle de devenir coupable. L'amour
eft confiant. Adelaïde engage ſon amant
à la demander en mariage à ſon père.
Eraſte vole... Mais il n'eſt que le fils
d'un riche négociant; Adelaïde eſt fille
de condition. Tout commerce leur eſt à
jamais interdit. Un vieux oncle d'Adelaïde
lui déclare que ſi Erafte reparoît , il
lui coupera les deux oreilles ;elle eſt forcée
d'entrer dans un couvent , puiſqu'elle ne
veut point renoncer à un amant indigne
d'elle : elle fait ſes voeux.
Eraſte vole à fon père 20000 écus , &
lui abandonne en dédommagement la
112 MERCURE DE FRANCE.
dotde ſa mère. Muni de cette ſomme , il
ſe préſente , en habit de fille , & comme
orpheline au couvent d'Adelaïde , & il
deinande à y être reçue , en laiſſant
40000 liv . à la communauté , lorſqu'elle
aura fait profeſſion. Cetteoffre ne permet
pas aux religieuſes de douter que ſa vocation
ne vienne du ciel. La pauvreté ſeroit
ſuſpecte ; mais comment ſe défier des
patoles d'une perſonne auffi riche & aufli
généreuſe qu'elle étoit douce & ſenſée ?
Eraſte ſe découvre à ſon amante , &
s'efforce de l'engager à fuir. Lorſqu'il ſe
flatte de l'avoir perfuadée , il feint une
maladie , que les médecins ne connoiffent
point , & qu'ils jugent mortelle , à la
fraîcheur de fon tein. La fauſſe religieuſe
l'attribue à l'austérité de la règle qu'elle
ne sçauroit fupporter. Adelaïde eft char.
gée de la retenir. Les deux amans dif.
poſent tout pour leur fuite . De quoi l'amour
ne vient il pas à bout ! Ou plutôt ,
quelfoin lesfemmes n'ont-elles pas de leur
honneur , dans le moment même où ellès
l'immolent à leur plaisir ! Adélaïde a la
barbarie d'alter exhumer le corps d'une
de ſes ſoeurs , qui ſembloit morte exprès
pour lui rendre ce dernier ſervice. Elle le
portedans ſon lit , met le feu à ſa chambre
, ſe ſauve à travers les jardins , &
JUILLET. 1770. 113
deſcend avec une échelle de corde dans
la rue où elle monte dans un carroſſfe .
Pendantque la communauté & ſa famille
croient qu'elle eſt confumée par les flammes
, elle paſſe en Hollande , où Erafte
gagne un Italien , qui , traveſti en prêtre
& en miniſtre du Pape , la releve de ſes
voeux , & leur donne la bénédiction
nuptiale.
و
Erafte uniquement occupé de ſa
femme & de ſa fortune , acquit par le
commerce; un bien conſidérable dans
l'eſpace de vingt ans. A l'âge de 49 ans ,
il meurt en avouant ſon impoſture à ſa
femme. La veuve obtient fon abfolution
du Pape , à condition qu'elle retournera
dans son couvent , à qui elle donne vingt
mille écus & un grand ſujet de joie. Dès
que ſes parens eurent appris ſa réfurrection
& fon retour , comme l'argent n'est
jamais roturier , ils prétendirent s'emparer
de ſon bien , au préjudice de ſes enfans ,
nés d'un commerce illégitime . Mais elle
avoit eu la précaution de remettre ſes
fonds dans des mains sûres , qui , en les
plaçant ſous des noms empruntés , en
avoient aſſuré la jouiſſance à ces infor
tunés.
Nous ne ſçavons pas ſi l'on trouvera le
tonde ce roman toujours noble , & l'anec
114 MERCURE DE FRANCE.
dote digne d'être volée , & les réflexions ,
les épigrammes , les ſcènes de remplifſage
, toujours juſtes , fines & agréables .
Effaifur les maladies desgens du monde ;
par M. Tiffor , D. M. de la S. R. de
Londres , de l'académie Méd . ph . de
Bafle , de la S. c. de Berne , & de la
Soc. de phyſ. exp. de Roterdam .
ObienfaiſanteHygie , ô ſanté defirable,
Auxrichefſes des grands , mille fois préférable ,
Trop heureux le mortel qui goûte tes douceurs !!
EpitreàMont.
ALauſane , chez Fr. Graffet & compagnie
, libraires & imprimeurs . AParis
, chez Didot le jeune , quai des Auguſtins
; Deſaint, lib. rue du Foin St
Jacques , &c. in- 12. 300 pag. prix 1 1.
16fols.
Depuis 150 ans plufieurs auteurs ont
écrit fur la Médecine des Pauvres , c'eſtà
dire , du Peuple. Au commencement
de ce ſiècle ,Ramazzini , célèbre médecin
Italien , donna un excellent traité latin
fur les maladies des artiſans , dans lequel
il inféra un chapitre fur les maladies des
religieuſes. Après lui , le même ſujet a
JUILLET. 1770. ; 11
été pluſieurs fois rémanié , mais avec
moins de ſuccès. Il a paru ſur la ſanté des
foldats un grand nombre de très - bons
ouvrages , entre leſquels on diſtingue ceux
de MM. Pringle , Wanſvieten , Monro
& Broklesby. MM. Kockburn , Lind ,
Poiſſonnier ſe ſont occupés de celles des
gens de mer. L'on formeroit une petite
bibliothéque de ce qui a été compoſé fur
laſantédes gens de Lettres . M. Tiſſot qui
a publié un ouvrage ſur ce ſujet & un
autre ſur la ſanté du peuple , vient d'écrire
un nouvel Effai fur laſanté des gens du
monde. Quoique cette claffe d'hommes
ait peut- être plus grand beſoin de la médecine
qu'aucune autre , cette matière
n'avoit point encore été traitée ex profefſo,
à moins qu'on ne leur applique les
Moyens de conſerver laſanté des Princes
de Ramazzini ,& la Médecine de Courde
M. Cari , Médecin du Roi de Dannemarck
ouvrage allemand publié en
1740 .
M. Tiffot commence d'abord par l'expoſition
des cauſes d'une bonne ſanté.
Une fibre forte , une circulation égale ,
une digestion régulière , une tranfpiration
fuffifante & foutenue ; enfin des
nerfs fermes font les conditions réquiſes
pour affurer lajouiſſance d'une fanté par116
MERCURE DE FRANCE .
faite. Si , par exemple , la tranſpiration
qui eſt l'évacuation la plus conſidérable ,
n'égale pas au moins la moitié de ce qu'on
mange & de ce qu'on boit , le corps ſe
trouve ſurchargé des humeurs acres dont
il devoit ſe débarraſſer par cette voie , &
elles ſejetent on ſur la peau ou fur quelque
organe intérieur.
Il traite enſuite des alimens & des
boiffons ; il distingue les choſes ſaines de
celles qui ne le fontpas. L'article de l'air
offre la comparaiſon de l'air de la ville
avec l'air de la campagne. « L'air du
ود matin porte dans celui qui le reſpire
>>> une force & un bien être dont il ſe ref-
> ſent toute la journée ; les exhalaiſons
>> de la terre , au moment où la charrue
>> ouvre de nouveaux fillons ; celle de la
>> rofèe , qui eſt pour le fuc des plantes
>> une eſpèce de baume volatil ; celles
>> des fleurs , qui ne ſont jamais ſi ſen-
» ſibles qu'au lever de l'aurore , font
>> autant de cauſes qui donnent à ceux
» qui jouiffent de l'air de la campagne
>> dans ces différentes circonstances un
>> principe de vie dont font abſolument
>> privés ceux qui ne humentjamais qu'un
>> air de chambre , que l'attention à le
>> renouvellerempêche d'être malfaiſant ,
• mais qui n'a rien de ſalutaire ; qui ſuf
JUILLET. 1770. 117
> fit à la vie , mais non pas à la parfaite
» ſanté. «
L'auteur , après avoir parlé du mouvement
& du repos , s'étend ſur les effets
des paſſions . L'Empereur Nerva périt
d'un accès de colere contre unde ſes officiers
. L'Empereur Valentinien ayant
appris la nouvelle d'une incurfion des
Sarmates dans l'Illyrie , entra dans une ſi
grande fureur , qu'au moment où il ménaçoit
toute cette Nation d'une deftruction
entière , il fut attaqué d'un regorgement
de ſang , dans lequel il rendit le
dernier foupir. Adraſte mourut au retour
du ſiége de Thèbes , en apprenant la
mort de fon fils . La nouvelle de celle da
Prince Noir , tua Edouard III . ſon père.
La fille de Céſar & l'Impératrice Iréne
furent frappées de mort , en apprenant
latriſte deſtinée de Pompée &de l'Empereur
Philippes , leurs maris. Antigone
Ephiphanes perdit promptement la vie
par le chagrin d'avoir été battu. Quand
les trois fils de Diagore vinrent poſer ſur
ſa tête les couronnes qu'ils avoient remportées
aux jeux olympiques , il expira
fur le champ de plaiſir. On a aſſuré que
les applaudiſſemens prodigués à une tragédie
de Sophocle & à une comédie de
11S MERCURE DE FRANCE.
Philippides , déjà vieux l'un & l'autre ,
leur occaſionnerent à tous deux une joie
mortelle. Alonzo Pinçon mourut de chagrin
, de ce qu'on n'avoit pas voulu le
recevoir à la cour d'Eſpagne avant Chriftophe
Colomb , après la découverte de
l'Amérique. Le Capitaine Munk , habile
navigateur , fut fi mal traité par le Roi
de Dannemark , comme il prenoit congé
pour s'embarquer , qu'il expira de douleur.
Un Magiſtrat Suiffe tomba mort aux
pieds d'un concurrent qui venoit de l'emporter
ſur lui. Undes plus célèbres Profeſſeurs
que l'Allemagne ait eus dans ce
fiécle , ne put réſiſter auchagrin d'avoir
reçu , pour le pas , un affront de la part
d'un de ſes collégues.Ces paſſions excefſives
ne font pas très-communes ; mais
ces exemples ne prouvent pas moins combienelles
ontde force , & combien leurs
effets font funeſtes. Cette ſucceſſion continuelle
de frayeurs qui jettent , pour des
riens , dans des états violens une multitude
de femmes , dérangent certainement
tout - à- fait leur économie animale.
Les deux articles ſuivant roulent fur
le fommeil & la veille , les ſécrétions &
les excrétions. L'auteur expoſe ici comJUILLET.
1770. 119
bien les habillemens deſtinés à favorifer la
tranſpiration, nuifent au contraire àla fan.
tédesgensdu monde, fur-tout en ce qu'ils
fontl'effet d'une ligature très ferrée , dans
tous les endroits où ilimportetoit que la
circulation fût plus libre. L'on ſçait combien
les corps baleinés ont détruit de
tailles & de ſantés. La tranſpiration eſt
arrêtée à la tête par un maſtic gras & farineux
qui en bouche les pores. Plempius
adepuis long- tems averti que l'uſage fréquent
de l'éventail rendoit la tête chaude
& péſante. M. Tiffot croit qu'il eſt la
cauſe de beaucoup de maux d'yeux , de
nez & de dents , & de beaucoup d'éruptions
dartreuſes .
Il décrit , dans l'article ſuivant, les maladies
les plus fréquentes des gens du
monde. La première , c'eſt cette ſenſibilité
à toutes les impreſſions de l'air , qui
fait que toutes ſes variations incommodent,
« L'homme foible , au fond de fon
>> alcove , est sûr que c'eſt le vent du
>> nord qui règne ; une infomnie , un
>> malaiſe général , des douleurs univer
>>ſelles le lui apprennent , pendant que
>> ſon fermier qui a déjà été pluſieurs
>> heures en plein air , a de la peine à en
» décider. Les brouillards lui donnent la
120 MERCURE DE FRANCE.
- migraine ; les tems pluvieux l'oppref
>> fent , lui ôtent l'appétit , l'énervent ,
» le rendent malheureux ; les tems froids
> le font touſſer , lui donnent des coli-
> ques , des crachemens de ſang ( aux
» femmes des ſuppreffions ) le rendent
>> irafcible , emporté , incommode à vi-
>> vre ; & l'on ſe rappelle que le Chan-
>> celier de Chiverniprédit au Préſident de
>> Thou , que ſi le Duc deGuiſe irtitoit
>> l'eſprit d'Henri III. pendant la gêlée
>> qui le rendoit preſque furieux , il le
> feroit expédier ſans forme de procès. >>>
M. Boyle nous a conſervé l'hiſtoire d'une
femme de la cour de Londres , qui étoit
ſi ſenſible , qu'elle jugeoit d'abord ſi les
perſonnes qui entroient chez elle avoient
paflé dans des quartiers où il y eût beaucoup
de neige : leur approche irritoit ſes
nerfs& la faifoit fouffrir. M. Tiffot paſſe
enſuite au détail de pluſieurs autres maladies
; les migraines , la goutte , les
maladies des poumons, de l'eſtomac , des
inteſtins , desnerfs , les obſtructions , &c .
L'article IX. préſente des remèdes généraux
, c'est- à-dire , des leçons générales
de conduite. Qualités , vertus , agrémens ,
charmes , tout eſt détruit par une mauvaiſe
ſanté. ;
II
JUILLET. 1770. 121
Ha tout , il a l'art de plaire;
Mais il n'a rien , s'il ne digère.
M. de V.
Les deux derniers articles renferment
des moyens généraux de remédier aux
principales maladies , & des obſervations
fur les traitemens des maladies particulieres.
M. Tiffot n'a prérendudonner ici qu'un
eſſai : c'eſt , dit - il , aux Médecins qui
auront vieilli dans descours nombreuſes
&dans de très-grandes villes , à réunir
une plus grande quantité d'obſervations
dedérail. « C'eſt proprement au navi-
> vigateur qui s'eſt trouvé au centre de
» la tempête à la décrire , il en a bien
» mieux vûtousles tourbillons que celui,
» qui , étant à quelque diſtance de ce
>> point , n'a pas été à même de l'obſerver
» auffi completement. Eſt - ce qu'en vi-
>> vant ſur des mers toujours agitées , on
• ſe familiariſeroit affez avec les orages ,
» pour ne plus les regarder comme un
» mal ? » Cet efſai faitbien regreter que
M. Tillot ne rempliſſe pas lui- même le
plandu grand ouvrage qu'il a tracé.
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
La Sophonisbe de Mairet , réparée à neuf.
A Paris , chez la veuve Duchefne ,
libraire , rue St. Jacques , au Temple
du Goût.
L'éditeur de la nouvelle Sophonisbe ,
dit dans une épître dédicatoire à M. le
Duc de la Valliere. Tout ce qui regarde
>> l'hiſtoire du théâtre vous appartient ,
>> aprés l'honneur que vous avez fait à
د
la littérature Françaiſe , de préſider à
>> l'hiſtoire du théâtre la plus complette.
» Le manufcrit de la pièce qui vous eſt
>> dédiée vous manquair. Il vient de M.
» Lantin , auteur de pluſieurs poëmes
>> finguliers , qui n'ont pas été imprimés ;
>>maisque les littérateurs confervent dans
> leurs porte- feuilles ..... Ce n'eſt pas
>> que M. Lantin en ranimant la So-
>> phonisbe , lui ait laiſſé tous ſes traits ;
>> mais enfin le fonds eſt entiérement
>> conſervé. On y voit l'ancien amour de
> Maſſiniſſe &de la veuve de Siphax ; la
>> lettre écrite par cette Carthaginoiſe à
» Maſſiniſſe ; la douleur de Siphax ; ſa
>> mort; tout le caractère de Scipion ; la
→ même catastrophe , & fur tout , point
>> d'épiſode ; point de rivale de Sopho-
>> nisbe ; point d'amour étranger dans la
pièce.>>
JUILLET. 1770. 12 ;
L'éditeur ajoute , vers la fin de ſa dédicace
: « Nous avons des jeunes gens
>> qui font très-bien des vers ſur des ſu-
>>jets affez inutiles. Ne pourroit- on pas
>> employer leurs talens à foutenir l'hon-
>> neur du théâtre Français , en corri-
>> geant Agéſilas , Attila, Suréna , Othon ,
>> Pulchérie , Pertharite , Edipe , Mé-
» dée Dom Sanche d'Arragon , la
» Toiſon d'Or , Andromède .... Il n'y
» a pas , juſqu'à Théodore , qui ne pût
>> être retouchée avec ſuccès , en retran-
> chant la proſtitution >>
,
Il nous eſt impoſſible d'être de l'avis
de l'éditeur ſur ce conſeil qu'il donne
aux jeunes gens qui font très-bien des
vers. Ils ne pourroient pas faire un plus
malheureux uſage de leurs talens. L'éditeur
ne parleroit pas ainſi , s'il s'étoit
ſouvenu de ce que dit M. de Voltaire
dans le commentaire de Corneille fur
toutes ces mêmes pièces que nous venons
de citer ; non - ſeulement il fait
ſentir la foibleſſe de l'exécution , mais il
convient qu'il eſt impoſſible de choiſir
plus mal ſes ſujets ; & en effet Agéſilas ,
Attila , Suréna , Othon , Pulchérie , n'ont
pas même l'apparence du genre tragique.
Comment rémanier des ſujets de tra-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
gédie , qui ne font pasdes ſujets de tragédie
? Racine lui - même , dit M. de
Voltaire en parlant d'Othon , autoit
échoué dans un ſujet pareil. Qui ſe croira
plus habile que Racine ? Il eſt pollible
fans doute qu'un homme de génie arrange
une action tragique avec le nom d'Attila
, de Suréna , de Pulchérie , parce
qu'on peut attribuet ce que l'on veut à
des perſonnages auffi peu connus ; mais
alors il n'aura rien de commun avec les
pièces de Corneille ,&dans ce cas il fera
mieux de ne pas prendre des noms aufli
diſgraciés . Quant à la Médée , celle de
Longepierre eſt au théâtre , & le ſujet ne
vaut pas la peine d'être traité de nouveau.
Edipe, n'a pu être mis que par mégarde
dans la liſte des piéces que l'éditeur veut
qu'on refaſſe , ou bien il faudroit croire
qu'il ne parle pas férieuſement , & on eſt
tenté de l'imaginer , quand il dit que
Théodore pourroit être retouchée avec
fuccès. Certe efſpérance ne ſéduira perfonne.
Androméde & la Toiſon d'or font
des ſujets d'opéra .
Celui de Sophoniſbe eſt ſi connu que
nous ne croyons pas devoir en faire l'analyſe.
Nous rapporterons les plus beaux
morceaux. Après la mort de Siphax qui
JUILLET. 1770. 125
eſt tué au premier acte dans l'affaut donné
par Maffiniffe à la ville de Cirthe ;
après l'entrevue de ce même Maffiniffe
avec Sophoniſbe au ſecond acte , ce prince
paroît à l'ouverture du troifiéme acte
avec Lélie , lieutenant de Scipion : tous
deux font affis .
LELIE.
Votreame impatiente étoit trop allarmée
Desbruits qu'a répandus l'aveugle renommée.
Qu'importe un vain diſcours du ſoldat répété ,
Dans le ſein de l'ivreſſe & de l'oiſiveté !
Laiſſons parler le peuple , il ne peut rien connaî
tre ,
Il veut percer en vain les ſecrets de ſon maître ,
Etceux de Scipion, dans ſon ſein retenus ,
Seigneur,, avant le tems ne fontjamais connus.
MASSINISSE .
Quelquefois un bruit fourd annonce un grand
orage.
Tout aveugle qu'il eſt , le peuple le préſage.
Rien n'eſt à dédaigner: les publiques rameurs ,
Souvent aux ſouverains annoncent leurs malheurs.
•
De la reine , Seigneur , vous ne me parlez pas.
נ
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
LÉLIE.
Je parle d'Annibal , Sophonisbe eſt ſa niece.
C'eſt vous en dire affez :
MASSINISSE.
Ecoutez , le tems preffe.
Je veux une réponſe & ſavoir à l'inſtant
Si fur mes prifonniers votre pouvoir s'étend..
LÉLIE.
Lieutenant du conful ,je n'ai point ſa puiſſance ;.
Mais ſi vous demandez , Seigneur , ce que je
penſe
Sur le fort des vaincus , fur la loi du combat;
Je crois que leur deſtin n'appartient qu'au ſénat..
MASSINISSE.
Au fénat ! & qui ſuis-je?
LELIE.
Un allié , ſansdoute,
UnRoi digne de nous, qu'on aime & qu'on écoute,
Que Rome favoriſe , & qui doit accorder
Tout ce que le ſénat a droit de demander,
C'eſt au ſeul Scipion de faire le partage ,
Il récompenfera votre noble courage ,
Seigneur , & c'eſt à vous de recevoir ſes loix ,
Puiſqu'il eſt notre chef & qu'il commande aux
Rois.
JUILLET. 1770 . 127
MASSINISSE .
Je l'ignorois Lélie , & ma condeſcendance
N'avoit point reconnu tant de prééminence.
Je penſois être égal à ce grand citoyen ,
Et j'ai cru que mon nom pouvoit valoir le fien.
Je ne m'attendois pas qu'il s'expliquât en maître .
J'ai d'autres intérêts & plus preſſans peut- être
:
Que ceux de diſputer du rang des ſouverains ,
Et d'oppoſer l'orgueil à l'orgueil des Romainsy
Répondez. Ofe-t- il diſpøler de la Reine ?
:
Il le døic.
LÉLIE.
MASSINISSE,
Lui!
: •
LE'LIE.
Seigneur , qui vous a donc changé ?
Quoi ! vous feriez trahi , quand vous êres vengé !
J'ignore fi la Reine , en triomphe menée ,
Au char de Scipion doit paroître enchaînée.
Mais en perdrions -nous votre utile amitié
C'eſt pour une captive avoir trop de pitié .
MASSINISSE.
Que je la plaigne ou non , je veux qu'on la ref
pecte.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
La foi romaine enfin me devient trop ſuſpecte.
De ma protection tout Numide honoré ,
En quelque rang qu'il ſoit , doit vous être lacré ;
Et vous infulteriez une femme , une Reine !
Vous oferiez charger de votre indigne chaîne
Les mains , les mêmes mains que je viens d'affranchir!
LELIE.
Parlez à Scipion , vous pourrez le fléchir.
MASSINISSE .
Le fléchir ! apprenez qu'il eſt une autre voie
De priver les Romains de leur injuſte proie.
Il eſt des droits plus ſaints ; Sophonisbe aujourd'hui
,
Seigneur , ne dépendra ni de vous ni de lui.
Je l'eſpére du moins.
LELIE .
Tout ce queje peux dire ,
C'eſt que nous ſoutiendrons les droits de notre
empire ,
Et vous ne voudrez pas pour des caprices vains
Vous priver des bontés qu'ont pour vous les Romains.
Croyez-moi , le ſénat ne fait pointd'injuſtices.
Il a d'un digne prix reconnu vos ſervices ,
Il vous chérit encor ; mais craignez qu'un refus
Ne vous attire ici des ordres abfolus .
JUILLET . 1770. 129
Cette ſcène eſt ſupérieurement traitée.
Maffinifle , néceſſairement ſubjugué par
la grandeur romaine , ſe ſoutient autant
qu'il eſt poſſible par la hauteur impétueuſe
d'un amant & d'un jeune Roi , & le
ſage Lélie ne fait parler le pouvoir fuprême
qu'avec la modeftie tranquille qui
convient à fon caractere.On fent que c'eſt
un maître qui parle , mais un maître qui
ne veut ni braver ni infulter. Ily a beaucoup
d'art à adoucir ainſi ce que la conduite
des Romains peut avoir d'odieux à
l'égard de Maffiniſſe. Ce prince , au fortirde
cette entrevue , épouſe Sophonisbe
& forme le projet de délivrer cette princeſſe
& la ville de Cirthe du pouvoir des
Romains & d'aller joindre Annibal. Tous
ces deſſeins font devinés & prévenus par
Lélie , & lorſque Maſſiniſſe , au 4º acte ,
pouffé à bout par ce lieutenant Romain ,
tire l'épée contre lui , Lélie le fait défarmer
par ſes ſoldats , & les Numides de
Maffiniffe , fur leſquels il comptoit , ſe
trouvent auffi déſarmés . Cet excès d'humiliation
où eſt réduit un roi tel que
Maſſiniſſe & le peu de précaution que
ſuppoſe de ſa part l'abandon général où
il ſe trouve le dégradent aux yeux du
ſpectateur , & pourroient faire un mau
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
vais effet au théâtre ; mais nous ne doutons
pas que le cinquiéme acte n'en fit un
très-grand & très beau. Mafinifle a feint
de céder à l'autorité de Scipion & aux
inftances de ſon amitié. Il doit lui remettre
Sophonisbe. Il paroît troublé&
chancelant,
Vous ne douterez plus de ma ſincérité .
La victime par vous fi long-tems defirée
S'eſt offerte elle-même... Elle vous eſt livrées.
Scipion , j'ai plus fait que je n'avois promis .
Tout eſt prêt .
SCIPION.
La raifon vous rend à vos amis..
Vous revenez à moi : pardonnez à Lélie
Cette lévérité qui pafle & qu'on oublie.
L'intérêt de l'état exigeoit nos rigueurs .
Rome y fera bientot ſuccéder ſes faveurs .
Pointde reſſentiment : goûtez l'honneur fuprême
D'avoir réparé tout en vous domptant vous-même.
MASSINISSE.
Epargnez-vous , Seigneur , un vain remercimens.
Il m'en coûte aſſez cher en cet affreux moment.
Il m'en coûte.-Ah ! grands dieux !
Ilse laiſſe tomberfur une banquette.
JUILLET. 1770. 131
LÉLIE.
Sa paſſion fatale
Dans ſon coeur combattu renaît par intervalle.
SCIPION à Maſſiniſſe , eu lui prenant.
la main.
Ceffez à vos regrets de vous abandonner.
Je conçois vos chagrins , je ſçais leur pardonner.
Je ſuis homme , Lélie .. il porte un coeur , il aime.
Je le plains . Calmez - vous .
MASSINISSE.
Je reviens à moi-même.
2 Dans ce trouble mortel qui m'avoit abattu
Dans ce mal paſſager , n'ai -je pas entendu
Que Scipion parloit & qu'il plaignoit un homme
Qui partagea la gloire & qui vainquit pour Rome?
SCIPION.
Tels font mes ſentimens : reprenez vos eſprits.
Rome de vos exploits doit payer tout le prix .
-Ne me regardez plus d'un oeil ſombre & farouche.
Croyez que votre état m'intéreſſe & me touche.
Maſſiniſſe , achevez cet effort généreux
Qui , de notre amitié , va reflerrer les noeuds.
Vous pleurez.
MASSINISSE.
Qui , moi ! -Non.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
SCIPION.
Ce regret qui vous prefle
N'eſt aux yeux d'un ami qu'un reſte de foiblefle
Que votre ame ſurmonte & que vous oublierez.
MASSINISSE.
Si vous avez un coeur , vous vous en ſouviendrez.
SCIPIΟ Ν.
Allons , conduiſez - moi dans la chambre prochaine
,
Où je devoisparoître aux regardsde la Reine.
Qu'elle accepte à la fin mes ſoins reſpectueux.
On ouvre la porte. Sophonisbe paroît étendue
fur une banquette , un poignard eft
enfoncé dansfonfein .
MASSINISSE.
Tiens , la voilà , perfide , elle eſt devant tes yeux.
La connois-tu ?
SCIPION.
Cruel!
SOPHONISBE à Maſſiniſſe.
Viens, que ta main chéric
Acheve de m'ôter ee fardeau de la vie.
JUILLET. 1770. 133
Digne époux , je meurs libre &je meurs dans tes
bras.
MASSINISSE.
Jevous la rends Romains , elle eſt à vous.
SCIPION .
Hélas!
Malheureux , qu'as-tu fait !
MASSINISSE.
Ses volontés , les miennes.
Sur ces bras tout ſanglans viens eſſayer tes chaî
nes.
Approche , où ſont ses fers ?
LÉLIE.
Oſpectacle d'horreur !
MASSINISSE .
Tu recules d'effroi ! que devient cegrand coeur ?
Monſtres , qui par mes mains avez commis mon
crime ,
Allez au capitole offrir votre victime .
Montrez à votre peuple , au tour d'elle empreſlé,
Cecoeur, cenoble coeur que vous avez percé.
Jouis de ce triomphe. Es- tu content , barbare?
Tuledoisà mes ſoins , c'est moi qui le prépare
Ai-je allez fatisfait ta triſte vanité ,
134 MERCURE DE FRANCE .
Et de tes jeux romains l'infame atrocité ?
Triomphe , Scipion ; fi les dieux qui m'entendent
Accordent les faveurs que les mourans demandent
,
Si , devançant les tems , le grand voile du fort
Se tire à nos regards au moment de la mort ,
Je vois dans l'avenir Sophonisbe yengée ;
Rome àfon tourfanglante , à ſon tour ſaccagée.
Expiant dans ſon ſang ſes triomphes affreux ,
Et le fer & l'opprobre accablant ſes neveux.
Je vois vingt nations , de toi- même ignorées ,
Que le Nord vomira des mers hiperborées ,
Dans votre indignefangvos temples renverfés ,
Ces temples qu'Annibal a du moins menacés;
Tous les vils deſcendans des Catons , des Emiles ,
Aux fers des étrangers tendant des bras ſerviles ,
Ton capitole en cendre & tes dieux pleins d'effroi
Détruits par des tyrans moins funeftes que toi.
Le poiſon que Maſſiniſſe a pris , agit
trop lentement à fon gré. Il tire le poignard
du fein de Sophoniſbe , ſe frappe
&tombe auprès d'elle .
Il y a de grandes beautés dans cette
nouvelle Sophonisbe Les caractéres y
paroiſſent traités par une main habile , &
le ſtyle décéle ſouvent un maître. A l'é
gard du ſujet il faut s'en rapporter à ce
que dit M. de Voltaire dans le comunens
JUILLET. 1770. 135
taire de Corneille. « Il eſt bien difficile
>> que le héros de la piéce ne ſoit pas avi-
>>li. Maffiniffe , obligé de voir ſa femme
>> menée en triomphe à Rome ou de la
>> faire périr pour la ſouſtraire à cette in-
>> famie , ne peut guere jouer qu'un rôle
» défagréable.
Zelmire , tragédie ; par M. de Belloi ,
citoyen de Calais ; nouv.édition , & c .
A Paris , chez la Veuve Duchefne, rue
St Jacques , au Temple du Goût .
Cette nouvelle édition , où se trouvent
les changemens que M. de Belloi a cru
devoir faire à fon ouvrage en différens
tems , eſt précédée d'une préface qui contient
des obfervations nouvellesfur les tragédies
de fituations , & en particulier fur
Zelmire. L'auteur prend la peine de répondre
à ceux qui condamnent , dit-il, le
genre des tragédies à fituations. Nous ne
croyons pas qu'il ait jamais exifté un écri.
vain affez inepte pour condamner le genre
des tragédies àfituations , c'eſt - à- dire le
genre tragique ; car on ne conçoit pas ce
que c'eſt qu'une tragédie ſans ſituation ;
& a quelqu'un avoit écrit de pareilles
inepties , M. de Belloi feroit bien bon
de lui répondre. Mais n'y a-t- il pas ici
136 MERCURE DE FRANCE.
-
du mal entendu ? N'auroit - on pas condamné
les ſituations forcées , amenées aux
dépens de la raiſon & de la vraiſemblance
, prolongées par des incidens qui ne
naiſſent point du ſujet , & qui dès - lors
font des machines étrangeres qui ne font
plus aucun effet, parce qu'on en voittrop
les refforts ? N'auroit on pas remarqué
qu'ordinairement les pièces de ce genre
font écrites d'un ſtyle déclamateur , parce
que quand les ſituations ne ſont pas naturelles
, le ſtyle ne l'eſt pas non plus ?
Toutes ces diſcuſſions pourroient mener
fort loin , & ceux à qui M. de Belloi croit
répondre & qu'il n'a pas entendus , qui
ont parlé du développement des paffions ,
& qui cependant n'ont pas borné les paffions
tragiques à l'amour,quoiqu'ils n'aient
cité que Zaïre & Andromaque , pourront
quelque jour s'expliquer davantage ; il
n'eſt pas toujours tems d'avoir raifon.
M. de Belloi parle des corrections qu'il
a faites à ſa piéce , & il faut l'entendre luimême
. Un moment heureux m'a éclai-
• ré. Le Public a vű avec plaiſir une ſitua-
> tion plus pathétique ſe développer par
> degrés ſans aucun effort pénible , &
produire un redoublement d'intérêt, en
>> laiffint même un repos au grand mou-
> vement de l'action , variété agréable
JUILLET. 1770. 137
> qui étoit néceſſaire dans mon 4º acte .»
M. de Belloi prouve enſuite que Zelmire
eſt précisément du même genre que
Mérope , la plus fimpie de nos tragédies
françoiſes. Il prouve que ses coups de
théâtre , loin de nuire au développement
des paffions & des caracteres , y contribuent
beaucoup . Il prouve que Thamnès devoit
être peint de profil , & que cela convenoit
d'autant mieux qu'il n'est que la cinquiémefigure
du tableau. Il répond à diverſes
critiques, même à celles qu'il pouvoit méprifer.
Aqui M. de Belloidaigne t- il répondre
? Ne ſçait- il pas qu'il y a desbarbouilleursde
papier qui font , à l'égard des gens
de lettres , ce que font , àl'égard de leurs
maîtres , les valets qui vivent à leurs dépens
, les pillent & les déchirent. *
Fables de la Fontaine .
Il nous manque une édition des fables
de la Fontaine. Celle que M. Coſte nous
en a donnée est imparfaite , parce qu'elle
ne nous fait connoître qu'une partie de
ce que le fabuliſte a puiſe dans Rabelais.
* Ces deux dernier extraits font de M. de la
Harpe.
138 MERCURE DE FRANCE.
Il paroît que la F... étoit plein du ro
man du curé de Meudon , & qu'il le ſçavoit
par coeur. Il ne fuffiroit point de
noter les endroits imités :il feroit encore
à propos de mettre le texte de Rabelais
fous les yeux du lecteur. D'ailleurs M.
Coſte a fait des notes où il n'en falloit
point , & il a oublié d'en faire où elles
étoient néceſſaires. Il tombe lui - même
dans le défaut qu'il reproche à un commentateur
des fables de la F. , dont les
notes , dit - il , font très- mal exprimées .
Le principal mérite de fon édition , c'eſt
de nous avoir donné le texte dans ſa premiere
pureté ,&de l'avoir purgé de pluſieurs
fautes qui s'y étoient introduites.
Quelques perſonnes auroient defiré qu'on
eût joint la fable latine à la fable françoiſe.
Le lecteur auroit eu le plaiſir de la
comparaifon.
Phédre a ſçû allier la fimplicité de la
narration avec toute la majeſté de la lan.
gue romaine. La Fontaine a le talent de
plaifanter , de badiner , de folâtrer même ,
fans ramper. Il s'eſt fait une langue qui
Jui eſt propre , & qui n'eſt qu'à lui . Phédre
a un ſtyle plus foutenu. C'eſt toujours
la même élégance & la même correction .
La Fontaine eſt moins pur. Ily a des négligences
, de mauvaiſes conſtructions ,
JUILLET. 1770. 139
des laconiſmes vicieux ; il péche contre
la langue , il donne dans le jargon . Le
grand nom qu'il s'étoit fait l'a gâté; & l'on
s'apperçoit aifément , en le lifant , qu'il
ne ſe met au-deſſus des regles que par la
grande confiance qu'il avoit en ſa réputation
; mais les fautes de la F. font le négligé
& le défordre d'une belle. Sa célébrité
n'eſt point fondée ſur le préjugé ,
comme celle de quelques autres poëtes ,
qu'on loue par écho &par imitation . Il
ne doit rien au caprice ni à l'engouement
irréfléchi d'un public prévenu. La F. fera
le poëte de tous les tems.
On lit peu Rabelais aujourd'hui ; mais
autrefois on en faifoit une étude ſérieuſe.
Son livre faiſoit une partie de la littérature.
On ne l'appeloit point autrement
que le livre . Avez- vous lu l'auteur , diſoir
le cardinal du Perron aux jeunes littérateurs
? Sarraſin étoit cité comme un de
ceux qui poſſédoient le mieux leur Rabelais
. La F. l'avoit beaucoup lu ; & pour
bien l'entendre , il faut connoître Rabelais.
LIVRE 1. FABLE 1. La Cigale & la
Fourmi.
..
Que faifiez- vous au tems chaud ,
140 MERCURE DE FRANCE.
Dit-elle à cette emprunteuſe ?
Nuit & jour à tout venant
Je chantois , ne vous déploiſe.
Ce ne vous déplaiſe n'eſt point le langage
d'une emprunteuſe ; mais c'eſt une
expreflion de Rabelais.
Sentez- vous importunément en voſtre
corps les aiguillons de la chair ? (dit le
Pere Hyppotadée à Panurge . ) Bien fort ,
(répond Panutge ) ne vous defplaiſe, mon
pere : liv . 3. ch. 30 .
Deleurs crottes, mais qu'il ne vous defplaiſe
) les médecins de nos pays guériffent
78 eſpéces de maladies . Ib .. c. 7 .
Aufoir Panurge diſt àEditue : Seigneur,
ne vous desplaiſe , ſi je vous racompte une
hiſtoire jolie. 1. s , c. 7 .
FABLE 2. Le Corbeau & le Renard.
Hébonjour , Monfieur du Corbeau .
Rabelais dit auſſi d'après d'autres,Monfleur
de l'Ours , Monfieur du Roi , Monſieur
duPape.
FABLE 4. Les deux Mulets.
•
Sur le mulet du Fiſc une troupe ſe jette ,
Le faifit au frein& l'arréte.
JUILLET.
1770. 141
Arrête , qui me avecjete , eſt une
prononciation Picarde. Les Picards font
brefs pluſieurs mots qui doivent le prononcer
longs. J'ai connu à Laon un juge
qui écrivoit requête , comme on écrit raquette.
Il y a encore quelques autres Picardiſmes
dans la F...
FABLE S. Le Loup & le Chien.
Vos pareils y font miférables ,
Cancres , heres&pauvres diables.
On dit ordinairement un pauvre here.
Et R. n'a dit qu'une feute fois , fi je ne
me trompe , here ſans adjectif. C'eſt au
chap. 54. du Liv. 1. haire , cagots , capharts
empentouffles.
Il écrivoit mal , haire , au lieu de here ,
de l'Allemand Herr , ou plutôt , du latin
herus.
: :
Moyenant quoi , votre ſalaire
Sera force reliefs de toutes les façons.
L. 4. c. 30. Je vous envoyerai du rillé
ſuivant les éditions de 1547 & 1553 , die
le Commentateur de Rabelais , R. a
écrit , rillé. Mais ce mot eſt une corrup
142 MERCURE DE FRANCE.
tion de relief, comme on lit dans les nouvelles
éditions , conformément aux trois
de Lyon & à celle de 1596. Perceforeſt
vol. 2. c. 100. les reliefs .
goufte & favoure la plaiſance .
ou , rallias , à la Parifienne , eſt un vieux
......
...
dont je
relief,
mot , qui ſignifie proprement les mêts
qu'on ôte de deſſus une table pour les relever
par d'autres. Villon dans ſon grand
Testament.
• • Tartres , flans & goyeres ,
Et grant rallias à minuict.
Cela ne s'accorde point avec nos dictionnaires
, qui entendent par reliefs les
reſtes d'un repas.
FABLE IZ . La Colombe & la Fourmi.
La colombe l'entend , part & tire de long.
Tirons vie de long. Rab. L. 4. 66.
Termes de marine , dit le Commentateur
, pour dire , paſſons chemin , tirons
En Languedoc on dit auſſi ,
tirer vied long , pour paffer chemin ; de
l'Italien andar via , qui ſignifie la même
chofe.
outre. ....
JUILLET. 1770 . 143
FABLE 13. Les Voleurs & l'Ane.
•
Arrive un troifiéme larron
Qui ſaiſit maître Aliboron .
Maître Aliboron , nom burleſque qu'on
donne à l'aſne , dit M. Coſte. Mais cette
note n'apprend rien .
Que diable , diſt Panurge , veult prétendre
ce Maître aliborum ? L. 3. 21 .
Sur quoile Commentateur de R. a cette
remarque .
Menage a écrit Aliborum ; & c'eſt
comme ce mot s'écrivoit anciennement.
FABLE 14. Simonide préſervé par les
Dieux.
:
Il n'étoit fils de bonne mere ,
.
Qui les payant à qui mieux mieux ,
Pour ſes ancêtres n'en fit faire.
Point n'étoitfils de bonne mere réputé ,
qui dedans ne jectaſt ce que avoit de
fingulier . R. L. 4.
Il n'estoit fils de bonne mere , qui ne
perdiſt la coingnée. Nouv. Prol. du L. 4.
144 MERCURE DE FRANCE.
1
FABLE 16. La Mort & le Bucheron.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous ſommes.
Plutôt mourir quesouffrir ,
C'eſt la deviſe des hommes .
Ou fouffrir , ou mourir ; c'étoit la déviſe
de Ste. Thereſe ; & je crois que la
F. avoit en vue cette fentence .
FABLE. 18. Le Renard & la Cigogne.
•
Compere le Renard ſe mit un jour en frais.
Et ce diſant ( le Lion) apperceut ung
Regnard , lequel il appela diſant , compere
Regnard , hau , ça , ça , & pour
cauſe.
FABLE 21. Les Frelons & les mouches à
miel.
N'a- t'il point aſſez léché l'Ours ?
Leché l'ours : expreſſion proverbiale ,
pour dire , fuccé , exténué les parties en
prolongeant
JUILLET. 1770. 145
prolongeant les procès. Note de l'Edtretur
Je ne crois pas qu'un jeune homme
qui lit cette note , en ſoit plus inftruit.
Mais pour entendre la fable , il faut lire
Pantagruel , L. 3.40.1
C'eſt pourquoi ( dit Bridoye) comme
vous autres , Meſſieurs , je tempériſe
attendant la maturité du procès , & fa
perfection en tous membres : ce font
efcriptures & facs.... Ung procès à fa
naiſſance premiere me ſemble ( comme
à vous autres , Meſſieurs , ) informe &
imparfait. Comme ung ours naiſſant n'ha
pieds , ne mains , peau , poil , ne tête ;
ce n'eſt qu'une pièce de chair , rude &
informe. L'ourſe , à force de lécher , la
met en perfection des membres... Aina
voy-je ( comme vous autres , Meſſieurs , )
naiſtre les procès à leurs commencemens
informes & ſans membres. Ils n'ont
qu'une pièce ou deux : c'eſt pour lors une
laide beſte. Mais lorſqu'ils font bien entaſſez
, enchaſſfez & embarraſſez , on les
peut vraiment dite membres & formez ,
carforma dat effe rei , &c.
Ce que R. dit de l'ours , d'après Arif
tote &Pline , n'eſt point vrai.
2
:
II. Vol. G
145 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIE FRANÇOISE.
Le famedi , 23 Juin , l'Académie tint
une ſéance publique pour la réception de
M. de St Lambert. Le diſcours du recipiendaire
, en prenant poſſeſſion de cette
placehonorable , fut digne des titres qu'il
y apportoit. Il jette un coup-d'oeil rapide
fur T'hiſtoire littéraire , & il marque chaque
époque par des traits caractériſtiques
pleins de vérité& d'énergie. Son ſtyle eſt
plein, noble & ferré. Au furplus tout ce
qu'on peut dire de la maniere d'un auteur
fert moins à le faire connoître que
la lecture de dix lignes de lui. Ecoutons
l'éloquent académicien .
Chez des peuples barbares , c'eſt-à-
» dire qui obéiſſent à de mauvaiſes loix ,
>leshommes font partagés endeux claf-
» fes, celle des eſclaves & celle des ty-
>> rans. Les uns font abrutis ſous le poids
» de leurs fers & les autres font endurcis
>> par l'habitude d'opprimer. Ceux - là
>> manquent de l'énergie qui donne de la
> force aux ouvrages ; & ceux- ci du ſen,
>> timent qui en fait le charme. Les uns
* ne font pas dignes de chercher , & les
JUILLET. 1770. 147
autres d'entendre la vérité. S'il naît
>> chez ce peuple un homme de génie , le
>> defir d'être utile n'élève pas fon coeur.
» L'eſpérance de la gloire n'étend pas ſes
vues. Elles font bornées comme ſes
> deſſeins. Il remplace les vraies beautés
> par des ornemens de fantaiſie , parce
>> qu'il ignore la belle nature , qui n'eſt
>> ſentie ni des eſclaves ni des tyrans.
L'orateur conſidére le goût ſous un afpect
moral , & cette maniere d'appercevoir
eſt très- neuve & très-philofophique.
" Répandre le bon goût , Meſſieurs ,
> c'eſt apprendre à l'homme à ſentir ſa
» perfection & à l'augmenter. C'eſt lui
» apprendre à jouirdes plaiſirs qui élèvent
>>l'ame & à dédaigner ceux qui l'abaif-
>> fent ; & combien la perfectiondu goût
>> ne demande-telle pas la connoiffance
» de l'homme , de ſes paſſions , des cau-
>> ſes de ſes plaiſirs . Combien le bon goût
>> ne tient- il pas à l'amour de l'ordre& au
ſentiment délicat de la décence ! for-
>> mer le goût , c'eſt éclairer l'eſprit , c'eſt
>»> épurer les moeurs, c'eſt diſpoſer les na-
» tions à ſe pénétrer des ſentimens ver-
>>tueux répandus dans les ouvrages du
génie. Les lumieresde l'académie&les
>> premiers eſſais de Corneille préparoient
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
>> aux grandes beautés de Corneille mê-
>> me & aux chefs - d'oeuvre de fon rival .
>>La France fut digne d'applaudir Andro-
>> maque & Cinna , & de jouir des plai-
>> firs élégans & nobles qu'on lui donnoit
>> dans tous les gentes. Fénelon inſpiroit
>> aux maîtres du monde la ſimplicité des
>> moeurs , l'humanité & la justice. Def-
>> préaux & la Bruyere rendoient ridicules
le mauvais goût & les travers de
>> tous les tems. Moliere , avec plus de
>> force& de philoſophie, pourſuivoit les
>> vices & les défauts que ne puniffent
point les loix. La Fontaine , poëte ,
>> dont la lecture commence l'éducation ,
charme l'âge raiſonnable & amuſe la
>> vieillette; la Fontaine , dans ſes fables,
>> onoit des graces les plus aimables la
> vertu & le bon fens. Dans des genres
>> moins auſteres on vit une réſerve , des
>>bienséances , une délicareſſe que les
>>étrangers ignorent, que les anciens n'ont,
>> pas connue & qui prouve le reſpect
pour les moeurs dans les momens mê-
>>mes de l'égarement, »
Certainement il n'eſt pas poſſible de
faire parler laraiſon avec plus d'élégance
& de goût. Voilà le ſtyle des ouvrages
qu'on relit.
i
L'auteur rappelle en peu de mors àl'aJUILLET.
1770. 149
cadémie, les membres illuſtres & les ouvrages
immortels dont elles'honore..
«Nous avons fur l'entendement hu-
>> main des mots&des ſyſtêines , & l'un
>> de vous nous en a donné l'analyſe ....
>> Vous avez vû dans un diſcours queBa-
>> con eût admiré, l'origine des ſciences ,
>> la chaîne qui les lie , le caractere de
>> chacune d'elles , les avantages qu'elle
>> procure , le génie qu'elle demande.
>>Vous avez aimé ce guide du gente hu-
>> main , ce légiſlateur des hommes , cité
>> aujourd'hui dans les aſſemblées des
>> peuples libres & dans les conſeils des
>>Rois , & de qui les uns &les autres pen-
>> vent apprendre leurs droits & leurs de-
>> voirs. Vous admirez , vous aimez le
>> plus grand poëte de ce fiécle; il doit
>> votre hommage & celui des nations à
>> l'harmonie & à Péloquence de fes vers,
>>mais plus encore à ſa philofophie & an
>>talent divin d'inſpirer cette humanité
» qui , à meſure que leshommes s'éclai-
>> rent, devient la premiere des vertus. »
M. de St Lambert relève la dignité des
lettres en traçant le portraitdeleurs amis
&de leurs ennemis. C'eſt par ce beau
morceau que nous terminerons l'extrait
de ce difcours , l'un des meilleurs qu'on
ait prononcés à l'académie.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
« C'eſt ici la contrée ou les Pythagores
>>voyagent pour s'inſtruire. C'eſt ici l'A-
> thènes ou veulent être loués les Alexan-
>>>dres. Les ſouverains amis des hommes,
>>les jeunes princes qui ſe diſpoſent à les
>> imiter , les miniſtres qui veulent le
>> bien , les grands , les magiſtrats qui
>> méritent l'eſtime univerſelle , voilà les
>> hommes qui vous aiment. Ceux qui
>> peuvent craindre que vous ne déchi-
>>>riez le voile qui couvre des abus aux-
>> quels ils doivent leur existence ; les oi-
>> ſeaux de nuit qui veulent pourſuivte
>>leur proie dans les ténébres , l'envie dé-
>> corée&puiſſante , la vanité s'indignant
>> que des titres foient éclipfés par la
>>gloire , des grands qui craignent d'entendre
la voix de la poſtérité , des lit-
>> térateurs obfcurs qui veulent profaner
>> le temple où l'on ne reçoit point leurs
>>>hommages ; des eſprits ſecs,incapables
>> de fentir les charmes que l'harmonie &
>> les graces prêtent à la vérité , des hom-
>> mes qui ſemblent ſe dévouer à la haine
>> du vrai&du beau ; tous ceux enfin qui,
>> par état , par caractere & par circonf-
>> tance font les ennemis du genre humain
, voilà vos ennemis. »
La réponſe de M. l'ancien évêque de
Limoges qui recevoit le nouvel académiJUILLET.
1770. 151
cien , eſt d'un ton ſage & intéreſſant. II
commence par rappeler l'auguſte mariage
dont la France a vu le fpectacle avec
tant d'allégreſſe & avec des eſpérances fi
flatteuſes . Il paie enſuite à la mémoire de
M. l'Abbé Trublet un juſte tribut d'éloges.
Il le loue fur- tout " de cette liaiſon
>>>intime & conftante avec un homme
» célèbre qui , ayant vécu prèsd'un ſiècle,
>> en a illuſtré deux.»
M. le Ducde Nivernois lut enfuite des
fables charmantes qui furent applaudies
avec tranſport. La lecture du fecond
chant d'un poëme ſur le Génie , ouvrage
de M. de St Lambert , qui écrit enprofe
& en vers avec la même ſupériorité, termina
cette ſéance , l'une des plus intéreſfantes
qui ſe ſoient tenues dans le ſanctuaire
des arts , des talens & du génie .
38
SPECTACLES.
S
OPERA.
Le vendredi , 6. Juillet , l'Académie
royale de muſique a remplacé ZAIDE par
des Fragmens compofés du Prologue des
Indes galantes , paroles de Fuzelier , mufique
deRameau.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
De la paſtorale d'Hilas & Zélis ,des
caracteres de la Folie , muſique de M. de
Buri , ſurintendant de la muſique du
Roi.
Et de l'acte de la Danse , des talens lyriques
dont la muſique eſt de Rameau.
Le ſujet du prologue eſt Hébé , déefle
de la Jeuneſſe , qui invite les amans à
venir commencer les jeux brillans de
Terpſicore ; Bellone les engage au contraire
à fuivre la gloire & à mériter des
lauriers. L'ardente jeuneſſe ſe range fous
les drapeaux de la déeſſe de la guerre.
Hébé chante :
*
"Pour remplacer les coeurs que vous ravit Bel-
1
>> lone ,
>>>Fils de Venus , lancez vos traits les plus cer-
>>tains,
201 2
>>Conduiſez les plaiſirs dans les climats lointains
>>Quandl'Europe les abandonne. »
Les chants légers d'Hébé &de ſa ſuite
contraſtent très bien avec les chants guerriers
de Bellone. Mlle Roſalie a été trèsapplaudie
dans le rôle d'Hébé , dont elle
exprime la gaîté avec autant de ſuccès
qu'elle peint le ſentiment. Cette jeune
actrice a une voix flexible qu'elle conduit
avec goût ,& qui ſe prête àtous les gena
JUILLET. 1770. 133
res . Ses ſuccès& ſes progrès prouvent fon
zèle pour mériter les fuffrages du Public.
Le rôle de Bellone a étébien rendu par
M. Caffaignade . Le ballet de ce prologue
eſt de la compoſition de M. Veftris & a
fait plaiſir. On a revu M. d'Auberval &
Mlle Pelin danſer le pas de deux des Polonois
qui , lors de la derniere mife de
cet opéra , leur fit , comme aujourd'hui ,
beaucoup d'honneur. Mlle Dervieux ,
jeune danſeuſe de la plusgrande eſpérance
, y exécute une entrée où l'on remarque
qu'elle a heureuſement profité des
avis de l'habile maître ,M. Gardel , qui
prend ſoin de fes talens. :
La pastorale d'Hilas &Zélis a plu géné
ralement . Hilas , privé de la vue dès ſa
naiſſance , eſt aimé de la charmante Zélis.
Cette bergere implore l'Amour de lui
faire voir la lumiere.
L'AMOUR dits
« Zélis , un don fi précieux
:
1
>>Peut- être de ſon coeur vous ravira l'hommage:
२० >> Lorſque mille beautés paroîtront à ſes yeux
>>S>'il alloit devenir volage ?
1
ZELIS.
:
>>Ce feroit un malheur affreux
i
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
>>Mais au moins j'aurai l'avantage
>>De l'avoir rendu plus heureux. >>>
L'Amour le fait jouir de la clarté des
cieux. Hilas admire les beautés qui s'empreſſent
à lui plaire ; mais fon coeur eſt
fidèle àZélis; il la reconnoît & lui renouvelle
ſes fermens .
Quoique l'on ait été privé de M. & de
Mde Larrivée , les rôles de Zélis parMlle
Rofalie , & d'Hilas par M. Durand , ont
été chantés & joués avec intérêt & leus
ont mérité de juſtes applaudiflemens.
Mile de Châteauneuf a montré , dans le
rôle de l'Amour , des progrèsqui font bien
augurer de ſes talens & de l'utilité dont
elle peut être pour ce ſpectacle.. Les ballets
de cet acte ſont très- ingénieuſemens
compofés. Ilsont été accueillis avectranf.
port , & font honneur au génie pittorefque
de M. d'Auberval , auteur de ces danfes
, qui remplace heureufement le célèbre
M. Lani que ſon âge a obligé de
prendre du repos & de demander ſa retraite
. M. Gardel , admirable par la ſûreté
de fon art ; Mlle Heinel,par la fierté
& la beauté de ſes pas ; Mlle Affelin
par la vivacité & la préciſion de fadanſe,
ont développé dans différentes entrées
2
JUILLET. 1770. 155
les reſſources de leurs talens. Jamais la
danſe n'a été portée à un ſi haut degré de
perfection . On doit encourager Mlle Afſelinà
ſuivre principalement le genre qui
la raproche de Mde Gelin , le meilleur
modèle que l'on puiſſe ſe propoſer d'imiter.
Dans l'acte de la danſe , Mercure des
guifé en berger , tente la conquête d'une
bergere qui la charme ; il chante .
1
"Quedeplaiſir l'Amour m'apprête ;
Le plus aimable objet doit être la conquête , v
>> Qu'il mepromet dans ce hameau ;
>>Mais, pour jouir d'un triomphe ſi beau ,
>>M>ercure , comme undieu , ne veut pointy pa
froître.
CeDieu triomphe d'Eurilas ſon rival
&de Palemon , qui guide avec ſon hautbois
la danſe d'Eglé ; Mercure chante
l'air joué par le berger.
Tu veux avoir la préférence ,
Berger; au ſondeton hautbois ,
>>Crois- tu d'Eglé guider encor la danfer
<
Non , non , c'eſt le ſon de ma voix.
Graces , quittez Cythere ,
Venez fur ce gafon ;
.1
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
>> Pour danſer&pour plaire,
Venez , dema bergere ,
>>Prendre leçon,
1
२०
Eglé eſt ſenſible , & fait connoître fon
attachement. Mercure ſe déclare ; Terplicore
& les Nymphes , les Faunes &
les Silvains , viennent célébrer cette fête.
Mademoiselle Guimard chante & danſe
le rôle d'Eglé avec un charme qui tend
cet acte délicieux. M.le Gros dont la
voix eſt ſi brillante a reçu , dans Mercure
, des applandiſſemens dus à fes talens.
M. Callaignade a été bien accueilli
dans le rôle d'Eurilas , ainsi que M.
Dubois dans celui de Palemon , où
il joue du hautbois avec un ſuccès qui
répond à ſa réputation. Mlle Rofalie ſe
reproduit dans cet acte en bergere , &
y chante très-agréablement les airs dudivertiſſement.
Le baller de la compofition
de M. Veſtris a été très applaudi ; il
en a fupprimé avec raiſon un pas de trois
dans lequel Eglé devenant infidele à Mercure
, ſe difputoit un jeune Faune , épifode
qui étoit étranger& contraire à la
fable du Poëme ; ce Danfeur a páru luimême
avec avantage dans cet acte; Mile
JUILLET. 1770. 157
Pelin a très - bien répreſenté Terpſicore
dans la danſe .
Mile Davantois a débuté pour le chant
dans unMonologue de l'acte de la vuedu
ballet des ſens. On lui trouve du maintien
, & un bel organe .
1
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEs Comediens François ont remis au
théâtre , le lundi 25 Juin, la métamorphoſe
amoureuſe , Comedie en un acte ,
en proſe de le Grand. Cette piece eſt fort
gaie , par le comique d'intrigue & de fituation
, & l'eſt encore davantage par la
maniere trés-plaifante dont M. Préville
affecte les airs , l'habitude & les petites
mignardiſes d'une nourrice villageoiſe ,
dont il a pris le déguisement. M. Demontvel
, amant aimé , eſt ſous un habit
de femme de chambre . M. Bourette en
campagnard , & fous un accoutrement
ridicule , repréſente une bonne dupe qui
fait rire les ſpectateurs. Il y a dans cette
pièce un petit Criſpin parfaitement joué
par le fils d'Armand de 12 à 13 ans , qui
montre les plus grandes diſpoſitions pour
le genre dans lequel fon pere excelloit.
)
158 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE,
MLLE MENARD dont nous avons annoncé
les debuts qu'elle avoit interrompus
, vient de recevoir des applaudiffemens
qui ne l'ont point été dansles rôles
de Louiſe du Déferteur , de Liſe dans
On ne s'avifejamais de tout , de Rofe
dans Rofe & Colas , & dans pluſieurs
auttes qu'elle a rendus avec beaucoup
d'ame , de ſentiment & de verité ; ſa
figure intereffante , ſon jeu naturel , &
ſes graces touchantes , donneroient des
regrets au public , s'il craignoit que ces
débuts ne fuffent un eſſai paſſager de
ſes talens donr il abien connu le prix.
Dans la carriere des Arts , il y a pluſieurs
places, & il y a tant de moyensde plaire
aux amateurs que l'émulation ne doit pas
y exciter la jaloufie , ni armer la rivalité.
را 1
JUILLET. 1770. 159
ARTS.
GRAVURE.
I.
La Cire alliée avec l'huile , ou la peinture
à l'huile - cire .
Μ. LE Baron deTaubenheim,, qui emploie
utilement fes loiſirs pour le progrès
des arts , a fait de nouvelles recherches
fur les procédés de la peinture. Cet amateur
zélé a , par une étude refléchie & par
différentes expériences réitérées & difpendieuſes
, enchéri ſur les moyens donnés
par M. le comte de Caylus pourimiter
la peinture en cauſtique des anciens ,
ou du moins pour introduire la cire dans
la peinture. La nouvelle cire préparée a
été miſe à l'épreuve par M. Joſeph Fratrel
, avocat en parlement , ci- devant
peintre ordinaire en miniature de feu S..
M. le Roi de Pologne , duc de Lorraine
& de Bar , actuellement peintre de la
cour de S. A. S. E. Palatine. Toutes les
éxpériences faites à ce ſujet par M. Fratrel
font rapportées dans un vol. in - 8°.
imprimé à Manheim & dédié à S. A. S.
Charles - Théodore Comte Palatin du
160 MERCURE DE FRANCE.
Rhin *. Ces expériences font connoître les
avantages que l'on peut ſe promettre des
nouvelles découvertes de M. le baron de
Taubenheim. La cire préparée ſuivant fa
méthode ne retient rien de ſa froideur
ordinaire. Elle eft au contraire très - fouple
, très docile fous le pinceau. Elle donne
au tableau par fon union avec l'huile
unton matbien préférable auxluiſansde
l'huile. La cire d'ailleurs ne permettant
point aux couleurs de s'imbiber ou de s'évaporer
, doit conferver toute leur force
& empêcher le tableau de fe deſfécher &
par conféquent de s'écailler. M. Fratrel
affure que cette cire ne change rien au
ton des couleurs. Il faut voir dans fon
livre même les expériences qu'il a faites
à ce ſujet , & les avantages qui en réfultent.
Ces avantages dont M. Fratrel
promet de nous donner des preuves fatisfaiſantes
dans différens tableaux qu'il
vient d'exécuter à l'huile-cire , font affez
conſidérables pour porter les artiſtes à
faire l'eſſai de cette nouvelle façon de
peindre. La maniere d'employer la cire
eſt très - ſimple ; le peintre ayant préparé
fes couleurs à l'huile , y inférera de cette
cire une doſe à-peu près égale à celle de
*On trouve ce volume chez Lacombe, libraire,
rue Chriſtine ; prix 2 liv . 10 f. br.
JUILLET. 1770. 161
fes couleurs , & peindra comme à fon ordinaire.
On diſtribue au bureau des Journaux
, rue Chriftine , des boîtes de cette
cire toute préparée. Ces boîtes font chacune
de 24 livres , & à ce prix la doſe de
cire néceſſaire pour un grand tableau de
chevalet ne revient pas à plus de 2 liv .
I I.
PortraitsdeMgr le Dauphin&deMadame
la Dauphine , gravés par C. le Vafleur;
le premier d'après Charles Monnet ,
peintre du Roi , & le ſecond d'après
Franzinger. A Paris , chez l'Auteur ,
graveur du Roi &de L. M. Impériale
& Royale , rue des Mathurins , vis-àvis
celle desMaçons.
Les amateurs applaudiront au travail
d'un artiſte qui s'eſt principalement appliqué
à nous rendre plus reſſemblans des
portraits que tous les François s'empreffent
de ſe procurer. Chacun de ces portraits
eft vu des trois quarts , & renfermé
dansun ovale d'environ 8 pouces de haut
fur 6de large.
III.
Portrait de Madame la Dauphine , gravé
parHubert d'après le tableau du Sieur
162 MERCURE DE FRANCE.
d'Avene. A Paris , chez l'auteur , rue
d'Ecofle , vis-à-vis la petite porte de St
Hilaire , au premier , & chez Bourfier,
marchand de tableaux , rue des Carmes
Billetes. Prix 16 fols .
Ce portrait eſt le ſecond que M. Habert
vient de graver. Il eſt du même format
que le premier , mais la reſſemblance
eſt plus exacte , & les travaux de la gravure
ſont encore plus ſoignés. Le principal
objet de M. Hubert eſt de faire connoître
ſes talens au Public &de mériter de plus
enplus fon eſtime .
IV.
Le Baiser Napolitain , eſtampe d'environ
10 pouces de haut ſur 7 de large , gravée
par F. Flipart , d'après le tableau
de M. Carême , peintre du Roi. AParis
, chez Flipart , montagne Ste Gene
vieve , maiſon de M. Levié , marchand
orfévre.
Unejeune&aimable Napolitaine, toute
occupée de fon amant , lui envoie un
baiſer. Elle eſt ici repréſentée à mi- corps ,
&ſa phyſionomie a un caractere de viva .
cité qui la rend très- piquante. La gravure
a été traitée avec beaucoup de douceur&
d'agrément par M. Flipart.
JUILLET. 1770. 163
V.
L'Amour aiguifant ſes traits eſtampe
d'environ 14 pouces de haut fur 10 de
large , gravée par le Sr Leveſque d'après
le tableaude Pierre Jacques Cazes .
AParis , chez Leveſque , rue St Dominique
, au coin de la rue d'Enfer. Prix
1 liv. 16 f.
L'Amour debout & ayant quitté fon
bandeau , aiguiſe ſur la meule une de les
Aéches . On n'apperçoit point ſur ſa phyſionomie
, qui eſt fort douce & fort tranquile
, l'uſage malin qu'il en veut faire.
On lit au bas de l'eſtampe des vers françois
relatifs au fujet. La gravure en eft
agréable &foignée.
Une autre eſtampe en long , d'après
Abraham Diepenbeeck, diſciple de Rubens
, ſe diſtribue à la même adreſſe. Elle
repréſente Loth avec ſes deux filles .
MUSIQUE.
QuatreAriettes, à voixſeule &Symphonie,
dédiées à Madame la Marquiſe de
Montalambert , compoſées par fieur
164 MERCURE DE FRANCE.
Rey , prix 12 liv. à Paris , chez l'aureur
, rue S. Thomas du Louvre ; on
les vend auſſi ſéparément.
Les perſonnes qui ont ſouſcrit pour ſes
Ariettes font priées de faire retirer l'es
exemplaires qui leur font dues.
On publie chez Mlle de Castagnery ,
marchande de muſique , rue des Prouvaires,
à la Muſique Royale, à Paris, une fuite
de marches nouvelles & choifies , à cinq
parties,& telles qu'on les exécute dans les
différens corps militaires. Elles ſont pofées
de façon qu'on puite les jouer fur
toutes fortes d'inſtrumens. On les a imprimées,
chaque partie féparément, ſur de
petits cartons propres à être placés fur un
pupitre , ou à être attachés à l'inftrument.
Lagravure en eſt d'une nouvelle inven.
tion &d'un genre particulier , qui peutêtre
ne déplaira pas. Chaque marche ſe
vend ſéparément 126.
Avis fur le Prix de muſique.
Un Amateur zelé pour le progrès de
la Muſique Françoiſe , avoit propofé en
JUILLET. 1770 . 165
1769. un prix de muſique au concert ſpirituel.
Le public ayant jugé qu'aucun
des ouvrages qui concouroient cette année
, ne méritoit d'être couronné , le
prix fut propoſé double pour l'année ſuivante.
Mais ce nouvel encouragement
n'ayant pas été plus heureux , cet Amateur
a vu qu'il étoit inutile de propoſer
une troiſieme fois ce Prix , parce qu'il
s'eſt convaincu que ceux qui ont le genie
de la muſique & qui pourroient entrer
en lice avec honneur& avec ſuccès , étoient
occupés ailleurs ; & dedaignoient
de ſe livrer à ce travail ; il avertit donc
qu'il n'y aura point de prix de Muſique
françoiſe au concert ſpirituel pour l'année
1771 .
ARCHITECTURE.
L.
LES oeuvres d'architecture de Pierre
Conſtant d'Yvry , architecte du Roi ,
premiere partie de 36 liv. brochée ; à
Paris , chez l'auteur , rue du Harlay prés
Je Palais ; M. Dumont, profeffeur d'architecture
, rue des Arcis , maifon du
Commiſſaire ; Huquier , rue des Mathu
166 MERCURE DE FRANCE.
rins au coin de la rue de Sorbonne ; &
Joullain , marchand d'eſtampes , quay de
la Mégiflerie , 1770 .
Cet ouvrage in -folio de plus de
foixante-dix planches , dont une partie
de chaque ſujet eſt variée , contient dif.
férens projets relatifs à l'architecture civile
, pluſieurs arcs de triomphe & portes
triomphales, des plans, élévations & coupes
d'égliſes de monaſteres , pluſieurs
élévations de différens portails d'égliſes
paroiſſiales & de couvents , des façades
de Palais & de bâtimens d'hôtels , projetées
pour différens quartiers de Paris ,
pluſieurs projets de fontaines publiques
&de châteaux d'eaux , différentes portes
pour de principales entrées d'hôtels , de
maneges , de parc , d'écuries , &c.
Cet ouvrage eſt d'autant plus utile à
l'architecture , que l'auteur cherche les
moyens de donner un caractère diſtinctif
aux différens objets qu'il a traités , partie
eſſentielle de l'architecture , qui ſemble
avoit été un peu trop négligée juſqu'à
préfent.
La ſeconde partie paroîtra ſéparément ,
&contiendra pluſieurs bâtimens exécutés
par l'auteur , avec différens projets de
comparaiſon ſur pluſieurs édifices anciens
& modernes qui peuvent être utiles
à la théorie de l'architecture.
JUILLET. 1770. 167
I I.
Plan des Villes , Chateau , Parc de Verfailles
, Trianon &la Menagerie , relativement
aux fêtes du 19 Mai 1770 .
en 4 planches. AParis , chez le Rouge
rue des grands-Auguſtins . :
On peut prendre dans ce plan une idée
aſſez juſte des décorations &des illuminations
faites à Versailles , au ſujet du
mariage de Monſeigneur LE 'DAUPHIN .
GÉOGRAPHIE.
I.
THÉATRE de la guerre préſente entre les
confédérés de Pologne , les Ruſſes & les
Turcs , comprenant la Turquie Européenne
, le royaume de Hongrie , la Pologne
, &c. avec les époques des batailles
gagnées par l'une de ces trois puiſſances ,
d'après les meilleurs auteurs , par le ſieur
Moithey , ingénieur géographe ; prix 2
liv. à Paris , chez Crepy , rue S. Jacques ,
à S. Pierre , près la rue de la Parcheminerie.
८
168 MERCURE DE FRANCE.
VERS fur la mort de M. Boucher *
premier peintre du Roi.
! qui que vous ſoiez , accordez - lui des
larmes :
Toujours l'ardent génie éclaira ſes travaux .
Aſon pinceau Vénus prêtoit ſes charmes ,
Et les Amours ont fini les tableaux.
ParM.G. K.
A M. le Maréchal de Richelieu & à Mde
la Marquise de Monconſeil qui doivent
nommer l'enfant de M. & Mde Favart.
La pensée de mon Enfant.
Un Génie , une Fée éclairent ma naiſſance ,
Leur pouvoir bienfaiſant a l'art de m'animer ,
L'organe dema voix enchaîné par l'enfance ,
Ne peut encore s'exprimer ;
J'en ſuis dédommagé par mon intelligence.
En naiſſant mon bonheur commence ;
Dès monpremier inſtant ,je vis pour les aimer.
*Nous donnerons inceſſamment l'éloge hiſteriquede
ce peintre des Graces.
La
JUILLET. 1770. 169
La bonne , la ſenſible Urgele
Eſt mon interprête fidèle .
Detout ce que je ſens , je lui dois la douceur ;
Reſpirant dans ſon ſein , je touchois à ſon coeur ,
Et j'en étois trop près pour ne pas tenir d'elle.
LE GRAND SEIGNEUR & LE VISIR.
Conte moral.
Un fucceffeur d'Ali ... , fon nom n'importe
guère ,
Conduit par les flatteurs de projets en projets ,
Réſolut de tripler le tributordinaire
Qu'on levoit fur tous ſes ſujets.
L'édit , vérifié ſans nulle remontrance ,
Parut très- juſte : & le Divan
Loua la bonté du Sultan.
Le Vifir conſterné gardoit ſeul le filence.
«C'eſt vous (dit le Deſpote, en le glaçant d'effroi,)
>> Qui ferez , dans trois jours , publier cette loi :
>Que nul n'en ſoit exempt ; que rien ne vous ar-
A
» rête.
me déſobéir il y va de la tête. >>
Deux jours , déjà paſlés dans la perplexité ,
Le Vifir demande audience.
« Voilà de fürs garans de mon obéiſſance,
>>Dit- 11 , & les témoins de ma fidélité.>>>
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le Sultan demeure immobile.
Quel objet m'as- tu préſenté ?
•Un cercueil !-Oui , Seigneur : oui , voilà mon
>a>ſy>le
>>C>ontre une injuſte volonté.
>>>Je n'attends que la mort. -Non , tu me rends
>> ma gloire ;
J'admire , en rougıflant , tes fublimes avis.
>>L>es pleursdu repentir aſſurent ta victoire : >>
La vertu d'un ſeul homme a ſauvé lon pays.
PROCESSION & réjouiſſance publique à
Dunkerque le 24 Juin 1770 jour de
St Jean-Baptiste , fête de la Ville , &
renouvelée le 1 Juillet , à l'occaſion du
mariage de Mgr LE DAUPHIN.
LES Habitans de Dunkerque ſe ſont
diftingués dans toutes les occaſions par
des marques publiques de leur amour
pour le ROI & pour la Famille Royale .
L'auguſte mariage de Mgr LE DAUPHIN
avec Madame L'ARCHIDUCHESSE MARIEANTOINETTE
, leur a paru mériter principalement
de faire éclater leur zèle .
Les différens Corps & Communautés
JUILLET. 1770. 171
de la Ville , à qui les Magiſtrats ont
fait part de cet heureux Evénement , ſe
font empreſlés à le célébrer avec eux .
Tel fut l'ordre dans lequel ſe firent les
réjouiſſances qui retracent l'ancien goût
des fêtes publiques. Elles offrent un ſpectacle
fogulier auquel le peuple a la plus
grande part , & bien propre à l'amufer &
àfatisfaire ſa curioſité.
Il y avoit d'abord une marche que
formoient la Confrerie de St George des
Arbaletriers ; la Compagnie de Ste Barbe
des Arquebuziers ; la Confrerie de S. Sebaſtien
des Archers ; le métier des Cordonniers
, le métier des Meuniers , le
Corps de St Jean des Tailleurs , &c .
Le Corps des Bellandriers avec leurs
Perches ; le Corps des Pêcheurs.
On voyoit enſuite le Navire de St
Pierre monté par de jeunes Pêcheurs , &
remis en état par les ſieurs Jacques & Daniel
Denys Conſtructeurs , & regréé par
le métier des Cordiers . ( Toutes ces Confreries
, Corps & Métiers ont marché
avec leurs drapeaux & attributs. ) I's étoient
ſuivis d'un Char donné par le
métier des Boulangers , fur lequel étoit
répréſentée une nymphe aſſiſe ſurun Pelican.
Cette Nymphe fit un dialogue avec
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
deux Boulangers & un vieillard , & pluſieurs
Boulangers & Boulangères formerent
un Baller. Enfuite venoit un Char
donné par le métier des Bouchers , réptéſentant
l'enlevement d'Europe par Jupiter
, sous la forme d'un taureau. Un
Char donné par le Corps de St Eloy ,
répréſentant Vulcainfur le mont Etna,
avec des Forgerons , Maréchaux & Serruriers
travaillant aux foudres de Jupiter ,
aſſiſtés des Cyclopes. Venus ſur une nuée
paroiſfoit engager Vulcain à fabriquer
des Armes pour Mars . Des Cyclopes forgerent
aufli différentes Armoiries analogues
à la Fête. Un Char donné par le
métier des Charpentiers de Maifon
Maçons , Charrons & Tourneurs répréſentant
Les cinq ordres d'Architecture
&les Arts Liberaux. Sur le devant du
Char on exécuta un balet. Un Char donné
par le Corps de St Louis des Marchands
Drapiers repréſentant le Triomphe
de St Louis à Damiette.
,
Ce Roi étoit armé , & aſſis fur un
Trône : deux Guerriers & deux Françoiſesde
ſa ſuite danſerent un pas fur le devant
du Char , qui étoit ſuivi d'un autre
pas de deux Turcs & de deux Turqueſſes
: un Guerrier danſa ſeul : après
JUILLET. 1770. 173
quoi tous ſe réunirent pour former un
Ballet.
UnChar donné par le Corps des Tonneliers
, & accompagné par eux avec
leur Drapeau , &c . Surce Char répréſen-
Eant les Vendanges , on tira d'un tonneau
travaillé à jour quatre liqueurs différentes
, & on exécuta un ballet Pantomime.
Un Char donné par le Corps de Ste
Gertrude des Epiciers , Droguiſtes & Fabriquans
de tabac , répréſentant l'Afie &
l'Amérique, figurées par un Roi Indien
&un Prince Négre , affis ſur un Trône ,
accompagnés de leur Cour. DesPerfonnes
de leur fuite exécuterent pluſieurs
danſes Chinoiſes , & Négres .
UnChar donné par le Corps de Ville,
répréſentant la Ville de Dunkerque , figurée
par un femme appuyée ſur un
bouclier aux armes de cette ville , ayant
à ſes pieds la Navigation , & écoutant
attentivement Minerve qui lui récite les
principaux traits de ſon hiſtoire , & lui
fait part du Mariage de Monseigneur
LE DAUPHIN , cauſede la joie publique :
Mercure , Dieu du commerce , ordonne
à la Rénommée , placée ſur le ſommet
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
du Char , de publier cet heureux événement
: pluſieurs jeunes gens de la Ville
formerent un ballet pantomime fur ledevant
du Char.
Un Char donné par le Magiſtrat , ré .
préſentant Palliance de l'Empire avec la
France. Mgr LE DAUPHIN & Madame
LA DAUPHINE étoient répréſentés affis
au haut du Char ſous un baldaquin ,
ayaut à leurs piedsles perſonnesqui compofoient
leur fuite. Différens danſeurs
&danſeuſes exécuterent fur ce Char plufeurs
danſes françoiſes & allemandes .
Le Corps de Ville avoit donné les
petitsDauphins danſants ; le grand Dauphin;
un Char monté par une troupe de
Sauvages qui exécuterent des ballets ; de
petits Chevaux danſans ; la Geante ; le
Geant;le Geant à cheval.
Le Corps des marchands Braſſeurs &
les principaux Aubergiſtes , ont auſſi contribué
à la dépenſe de ces réjouiſſances..
JUILLET. 1770. 175
Traduction françoiſe d'une Ode latine pré.
ſentée à la Cour , àl'occaſion du mariage
deMonſeigneur le Dauphin avec
l'Archiducheſſe Marie Antoinette ,
par M. Coger , profeſſeur d'éloquence
dans l'Univerſité de Paris , au collège
Mazarin ou des Quatre Nations.
0
-
N lira avec plaiſir cetteOde , qui fait
honneur àl'efprit& au coeur de M. l'Abbé
Coger,dont pluſieurs ouvrages en ce genre
ont déjà été reçus favorablement du public.
Ode à Monseigneur le Duc de Choiseul ,
à l'occaſion du mariage de Monfeigneur
leDauphin , par M. l'Abbé F. **.
Certe Ode , dans laquelle il y a de
l'élévation , ſe trouve chez la veuve Ballard
, rue des Noyers, & auPalais Royal .
Le mariage de Mgr le Dauphin , ode par
M. Tannevot , ancien premier Commis
des Finances , Cenſeur Royal des
Académiesde Nancy & des Arcades de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Rome ; à Paris chez Vente , libraire
des menus plaiſirs du Roi & des ſpectacles
de Sa Majeſté , au-bas de la Montagne
St. Genevieve .
Cette Ode conſerve le caractère de
l'enthouſiaſme lyrique, avec la douceur
du ſentiment.
Le Corpsde ville d'Aurillac en robe ,
précédé de tous les inſtrumensdela ville ,
ahonoré de ſa préſence &de ſon approbation
le feu d'artifice que M. Brunon
y a donné le 25 du mois de Mai fur la
place , & qu'il a lui même tiré. M. le
Chevalier de Sarret , ſeigneur de Fabre.
gues , premier Echevin , y a mis le feu
au nom de la ville. Le peuple a donné
dans cette occaſion les plus vives marques
de ſon amour pour la perſonne ſacrée du
Roi & pour la famille royale , par des
acclamations multipliées de vive le Roi ,
vive le Dauphin. La charpente de ce feu
repréſentoit le temple de l'hymen magnifiquement
décoré & ingénieuſement
otné des attributs convenables à la fête..
Les arts , la peinture & la poësie ontconcouru
pour peindre aux yeux & à l'eſprit
les ſentimens des citoyens. Le feu a parfaitement
réuſſi , &des tranſparens & des
JUILLET. 1770. 177
deſſins en illumination ont prolongé le
plaisir d'un ſpectacle dont l'occaſion étoit
ſi chère & fi précieuſe à tous les François .
FANATISME DE L'AMOUR..
I.
,
La fureur aveugle & barbare du Suicide
femble gagner tous les jours. Le nommé
Faldoni de Livourne , maître d'armes
établi depuis long- tems dans cette ville ,
vient d'en donner un nouvel exemple
accompagné de circonstances fingulieres
&terribles. L'hiver dernier il s'étoit rompu
un vaiflean dans le col : les fecours
qu'on lui avoitdonnés , ne l'avoient que
foiblement rétabli : on nelui avoit point
caché qu'il étoit difficile qu'il pûr vivre
long tems. Il avoit une maîtreſſe ; il lui
fit connoître fa fituation:celle-ci lui promit
de ne pas tui furvivre. Faldoni , pour
l'éprouver , lui préſenta un jour une po--
tion dont il but la moitié , & l'invita
à prendre l'autre , en l'aſſurant que
c'étoit dupoifon. Lajeune perſonne n'héfita
point. Son amant lui laiſſa ignorer
pendantquelquesjours qu'il l'avoie trompée
: il le lui avoua enfin , en vantant
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup fon courage ,& lui difant qu'il
n'en doutoit plus , & qu'il falloit mourir
d'une mort plus promte & plus digne
d'eux. Il fit exprès le voyage de S. Etienne
en Forès pont acheter deux piſtolets ; il
ſe rendit enfuite à Charli ,où fa maîtrefle
étoit tous deux s'habillerent de blanc ,
& allerent le matin dans la Chapelle de
Selette ; ils parerent l'autel de tous fes ornemens
, s'attacherent un ruban roſe au
bras , prirent chacun un piſtolet , & pafferent
le bout du ruban derrière la dérente
; ils n'avoient fait ces diſpoſitions
que pour ſe tuer tous deux en même
tems entirant le ruban , & l'effet paroîc
avoir été prompt : ils avoient porté auſſi
deux poignards pour ſe donner la mort ,
fi les piſtolets venoient à manquer. On
a trouvé fur la fille une lettre qu'elle
écrivoit à ſa mere ; elle lui parle de ſa
réſolution avec la plus grande tranquillité
: « Vous avez refuſé de m'unir à Fal-
>>doni , lui dit-elle , je l'aime , je ne
>> puis vivre ſans lui ; il va mourir , & je
vaisle ſuivre. Adieu , quand vous lirez
>>ceci , vous n'aurez plus de fille ». Voilà
un exemple de fidélité qui n'aura sûrementpas
beaucoup d'imitateurs.
JUILLET. 1770. 179
1 I.
L'AMOUR AU DÉSESPOIR.
On vientde voir dans un bourg voifin
d'Edimbourg un exemple terrible de l'amour&
de l'honneur réduits au déſeſpoir.
Un étranger avoir fui en Ecoſſe les perfécutionsde
fa famille , qui déſaprouvoit
le mariage qu'il avoit contracté avec une
jeuneperſonne d'un étatau deſſous duſien.
Il vivoit depuis deux ans des bienfaits
d'un Lord , qui les lui retira enfin. Plongé
dansla mifère la plus profonde ; il fit prier
ſon protecteur de vouloir bien paſſer chez
lui ; il lui montra ſa femme pâle , prête à
mourir de faim , & le ſupplia de l'arracher
au tombeau . Le Lord eut la baſſeſſe
de mettre un prix à ſa généroſité ; la
ſituation dans laquelle il vit ces infortunés
lui fit eſpérer qu'il y trouveroit peu
de difficultés . Le jeune homme regarda
fon épouſe qui fondoit en larmes ; il
garda un inſtant le filence , & s'écria
enfuite : Non , nous n'acheterons point
la vie parun pareil reptoche ; nous mourrons
enſemble , & tu mourras dignede
moi. Vois tes victimes ajouta til ,
en ſe tournant vers le Lord : le fou
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
venir que je conſerve encore de tes bienfaits
mettes jours en sûreté ; regarde ton
ouvrage , & aie des remords , ſi ton coeur
en eft capable. A ces mots , le jeune
homme , dont la douleur & le déſeſpoir
avoient fans doute égaré la raiſon , poignarda
ſon épouſe,& ſeperça le ſein à fon
côté. Quelques foins qu'on aitpris pout
cacher cette aventure tragique , elle s'eſt
ébruitée , & le lache Lord , univerſellement
blâmé & mépriſé , a quitté l'Ecoffe ,
&est allé cacher ailleurs ſa honte& fes
remords.
TRAITS DE BIENFAISANCE
ET D'HUMANITÉ.
I.
L'IMPERATRICE Reine étant à Laxembourg
, y reçut un meſſage de la part
d'une femme âgée de 108 ans , qui pendant
pluſieurs années n'avoit pas manqué
de ſe préſenter le jour du Jeudi Saint ,
pour être au nombre des pauvres auxquels
S. M. I. & R. lavoit les pieds.
Depuis deux ans ſes infirmités l'avoient
JUILLET. 1770. 181
empêchée de ſe rendre au Palais ; elle fit
dire à l'Impératrice qu'elle avoit le plus
vif regret de n'avoir pu ſe trouver à cette
pieuſe cérémonie , non à cauſe de l'honneur
qu'elle auroit reçu , mais parce
qu'elle avoit été privée du bonheur de
voir une Souveraine adorée. L'impératrice
touchée du meſſage & des ſentimens
de cette bonne femme , ſe rendit
elle-même dans le village qu'elle habitoit
; elle ne dédaigna pointd'entrer dans
une miférable cabane; elle la trouva fur
un grabat où la retenoientſes infirmités ,
compagnes inſéparables de l'âge . « Vous
>> regrettez de ne m'avoir point vue , lui
>>dit avec bonté cette généreuſe Prin-
» ceffe; conſolez-vous, mabonne,je viens
>> vous voir » . Elle fut attendrie de la
fituation & de l'air pénétré de la vieille
femme,qui gémiſſoit de ne pouvoir fortir
de fon lit pourſe jeter à ſes pieds. Elle
l'entretint pendant long - tems , &lai
laiſſa , en ſe retirant , une fomme d'argentnéceſſaire
pour lui procurer les ſecours
dont elle avoit beſoin. L'Impératrice
Reine a donné un exemple qu'on ne
fauroit trop admirer , ni trop répandre.
Les moindres actions des Souverains font
précieuſes ,&méritent d'être recueillies ,
182 MERCURE DE FRANCE.
lorſquelles annoncent , comme celle-là ,
leur bienfaifance & leur humanité.
I I.
La grandeur d'ame ne ſuppoſe pas néceffairement
une haute naiſſance; les ſenrimens
généreux & fublimes ſe trouvent
ſouvent dans les rangs les plus bas des
citoyens. Un païfan de la Fionie vient
d'en fournir un exemple qui mérite d'être
connu. Le feu avoit pris au village qu'il
habite ; il courut porter des ſecours aux
lieux où ils étoient néceſſaires ; tous ſes
foins furent vains ; l'incendie fit des progrès
rapides ; on vint l'avertir qu'il avoit
gagné ſa maiſon : il demanda ſi celle de
fon voiſin étoit endommagée : on lui dit
qu'elle brûloit ; mais qu'il n'avoit pas
un moment à perdre s'il vouloit conferver
ſes meubles. « J'ai des choſes plus
>> précieuſes à ſauver , repliqua- t- il fur le
>>champ ; mon malheureux voiſin eſt
>> malade , & hors d'état de s'aider lui-
>> même ; ſa perte eſt inévitable , s'il n'eſt
>>pas fecouru ; & je ſuis sûr qu'il compte
>> fur moi » . Auffi-tôt il vole à lamaiſon
de cet infortuné , & fans ſonger à
JUILLET. 1770 . 183
la fienne , qui faifoittoute fa fortune ,
il ſe précipite à travers les flanimes ,
qui gagnoient déjà le lit du malade ;
il vit une poutre embraſée , prête à s'écrouler
fur lui , il tenta d'aller juſque-là :
il eſpère que ſa promptitude lui fera éviter
ce danger , qui ſans doute eût arrêté
tout autre ; il s'élance auprès de fon voifin
, le charge ſur ſes épaules , & le
conduitheureuſement en lieu de sûreté .
La chambre économique de Copenhague,
touchée de cet acte d'humanité peu
commun , vient d'envoyer à ce payſan
un gobelet d'argent rempli d'écus danois
; la pomme du couvercle eſt ſurmontée
d'une couronne civique , aux
côtés de laquelle pendent deux petits
médaillons , fur leſquels cette action eſt
gravée en peu de mots. Plufieurs particu
liers de cette capitale lui ont fait paffer
auſſi des préſens pour l'indemnifer de la
perte de ſa maiſon & de fes effets : leur
bienfaifance mérite des éloges : récompenſer
la vertu , c'eſt encourager les hommes
à la pratiquer.
184 MERCURE DE FRANCE.
ANECDOTES .
I.
UN Etranger de diftinction , charge
d'une commillion honorable à Londres ,
ayant une ſanté foible , s'étoit lié avec
un célèbre Médecin Anglois , & l'invitoit
à venir manger chez lui , trois fois
la ſemaine.Cet Etranger valetudinaire ne
manquoit pas de confulter le docteur
pendant le repas ; mais ce dernier s'appercevant
que ces politeſſes étoient intéreffées
, envoya à l'Etranger un mémoire
de ſes viſites montant à 1200 livres ſterlings
,& lui donna en même temps quittance
diſantqu'il étoit ſuffisamment payé
par les dîners qu'il avoit pris , & qui
égaloient lenombre de ſes viſites.
I I.
Le Miniſtre luthérien de Schienfeld ,
aimé & eſtimé de ſes Paroiſſiens , leur
a donné un exemple affreux de frénéſie.
Un dimanche , au milieu de l'office
il paſſe derriere l'autel , & ne paroît
plus ; on l'attend , on lecherche , enfia
JUILLET. 1770. 185
on le découvre mort ; il s'étoit penda
lui -même , ayant devant lui la bible ouverte
au livredeJob , chapitre 7 , il avoit
fouligné de ſa main les trois premiers
verſets.
III.
Une Comédienne ,distinguée par ſes
talens&ſon eſprit adit très-ſerieuſement;
Surtout point de voix empruntée. La voix
ne fauroit avoir beaucoup d'étendue', fi
elle eſt privée de la varietédes fons. On
comprend que la voix empruntée n'eſt
pas toujours la voix imitée de quelqu'un ;
celle ci n'eſt pas ſupportable , parce qu'il
yfautcopier les tons d'un autre , & qu'on
ne peut les copier que ridiculement.
Mais la voix qu'on empruntede ſoi-même
, peut devenir très-utile ; enfler ſes
propres fons , les arondir en quelque manière,
lorſqu'elle eft grèle & trop delicate,
étoitun artde la célèbre Lecouvreur ; elle
donnoit à ſa voix naturellement douce ,
mais foible , un fon creux dont elle tiroit
cette variété , que les autres perdenten
l'imitant : quoiqu'il en ſoit, trop
de Comédiens n'ontde voix que dans la
têre , c'eſt de l'eſtomac qu'il faut parler.
Un jeune Acteur inquiet de ſa mauvaiſe
186 MERCURE DE FRANCE.
voix , demandoitdes conſeils : venez chez
moi , lui dit ſerieuſement Sarazin , je
vous ferai cracher lefang pendant quinze
jours.
EXTRAIT du Procès - verbal de ce qui
s'eft paffé au Lit de Justice , tenu par
Le Roi au château de Versailles , le
Mercredi 27 Juin 1770 .
Du mercredi 27 Juin 1770 , du matin.
LE ROI LOUIS XVe.
du nom , tenant ſon Lit de Juſtice , en fon
château de Versailles .
Afa droitefur unfiège placéfur letapis du Roi.
Monfieur LE DAUPHIN.
Sur deux plians fur le tapis de pied du Roi ,
joignant le banc des Princes & Pairs.
M. le Comte de Provence. M. le Comte d'Artois.
Sur ledit banc. Le duc d'Orléans , le duc de
Chartres , le prince de Condé , le duc de Bourbon ,
le prince de Conti , le comte de la Marche ,
Princes du Sang.
Sur le reſte du banc , &fur deux bancs en retourplacésjusqu'à
laplace du dernier Prince du
JUILLET. 1770. 187
Sang. Les Ducs de la Tremouille , de Luynes ,
Briflac, Richelieu , Rohan-Chabot , Saint-Aignan,
de Treſmes , d'Aumont , Béthune - Charoſt , de
Saint-Cloud , Harcourt , Rohan-Roban , Villars-
Brancas , Valentinois , de Nevers , Biron , La Vallière
, de Fleury , la Vauguyon , Choiſeul , la
Rochefoucault. Pairs laics
১
Afa gauche aux hautsfiéges , l'archevêque duc
de Reims , l'évêque comte de Noyon ,
Pairs Ecclésiastiques.
Les Maréchaux Clermont - Tonnerre , de Broglie.
Afes pieds , Charles - Henri - Godefroi de la
d'Auvergne , grand-chambellan .
Adroite fur un tabouret , Charles , prince de
Lambeſc , grand - écuyer de France , portant au
cou l'épée de parement duRoi.
Agauche fur un banc au-deſſous de celui des
Pairs Ecclésiastiques , le prince de Beauveau , le
ducdeNoailles,le duc de Villeroy, le princeTingry,
capitaines des gardes-du- corps du Roi ; & le
duc de Coflé , capitaine des Cent - Suifles de la
Garde.
Plus bas , affis fur le petit degré par lequel on
descend dans le parquet , le Sr Bernard de Boullainvilliers
, prevôt de Paris , tenant un bâton
blanc en ſa main.
En une chaiſe à bras , couverte de l'extrémitédu
tapis de velours violet , ſemé de fleurs de-lys d'er,
fervantde drap de pied au Roi , Monfieur René-
Nicolas-Charles-Auguſtin de Maupeou , chancelier
de France , vêtu d'une robe de velours violet ,
doublée de fatin cramoiſi .
188 MERCURE DE FRANCE.
Surun banc répondantà celui oùſiegentMM.
lesPréfidens au Confeil en la Chambre du Parlement
, Meffire Etienne- François d'Aligre , chevalier
, Premier ; MM. le Févre , de Lamoignon ,
Pinon , deGourgue , le Pelerier , Joly , préſidens .
Dans le parquet , devant M. le Chancelier. Sur
trois tabourets,le Grand- Maître , le Maître &
l'Aide des cérémonies.
Dans leparquet , au milieu , à genoux devant
leRoi, deux huiſſiers- mafſiers du Roi , tenant leurs
maſſes d'argent doré , & fix hérauts d'armes..
Sur les trois bancs couverts de tapiſſerie , for.
mant l'enceinte du parquet , les préſidens des enquêtes
& requêtes , & conſeillers de la grand
chambre.
Prefidens des Enquêtes&Requêtes, Bourrée ,
leMoyne,deMurard , Hocquart, Angran , Rolland,
Briffon,le Rebours , Chabenat , Anjorant.
Confeillers de la Grand - Chambre , Fermé ,
Gaultier, Hariague , Pasquier , Boucher , Laguillaumie,
Bretignières , Poitevin , de Sahuguet , de
Beze-de - lys , Roland , Brochant , Dubois , de
Beze-de-la-Belouſe , Pourcherefle , Bory , Pommyer
, Delpech , Chavannes , Roland , Degars ,
Boula , Goujon , Noblet , Duport , Blondeau , Nigon
, Sauveur , Rouflel , Regnault.
A côté droit, fur les deux bancs couverts de
tapisſemès defleurs de- lys , les conſeillers d'état
& maître des requêtes , vêtus en robes de ſatin
noir , venus avec M. le Chancelier.
Conseillers d'Etat , d'Agueſſcau , Le Fevre ,
JUILLET. 1770. 189
Feydeau de Marville , Pontcarré , Moreau de
Beaumont , de la Porte , Bertier , Joly de Fleury ,
l'Abbé Bertin , Bignon , d'Argouges.
Maîtres des Requêtes , Boula , Dedelay , Brochet
, Chaillon , Bertier , Dufour.
Sur une forme à gauche en entrant , vis-à vis
Meffieurs les Préſidens , MM. le duc de la Vrillière
&Bertin, fecrétaires d'état.
Sur trois autres bancs , à gauche dans le parquet,
vis-à-vis les Confeillers d'Etat.
LES SIEURS
Chevaliers de l'Ordre , le baron de Montmorency
, le comte de Broglie , le marquis du Chatelet
, le comte d'Estaing .
Gouverneurs & Lieutenans généraux des Provinces
, de Maillebois , le comte de Saulx , le
marquis d'Eſcars.
Acôté de la forme où étoient les Secrétaires
d'Etat, Yſabeau de Montval , ſecrétaire de la
Cour, faifant les fonctions de greffier en chef.
Acôté de lui , un des trois principaux commis
pour la grand -chambre , tenant la plume, ayan
chacun devant eux un bureau couvert de velours
violet.
Sur une autre forme derriere , Richard , greffier
en chef de la Tournelle ; & Dufranc , Savin&
Broufle , ſecrétaires de la Cour.
Surune autreforme , le grand Prevôt de l'hôtel.
دود MERCURE DE FRANCE.
Sur un fiège à l'entrée du parquet , Angely ,
premierhuiffier.
A l'entrée du parquet , les deux Huiſſiers de la
Chancellerie , avec leurs maſſes .
Me. Antoine-Louis Seguier , avocat
Me. Guillaume-François Louis Joly de
Fleury , procureur- général
Me. Charles - Louis - François-de-Paule du Roi.
Barentin , avocat
Me. Omer - Louis - François Joly de
Fleury , avocat
en la place répondante à celle qu'ils occupent
toutes les Chambres afſſemblées.
Sur le furplus des bancs , les Confeillers des
Enquêtes & Requétes , Nau , Bragelongne , Robert
, Berthelot , de Saint - Alban , Clement ,
Gayet , Thomé , Laguillaumie , Lemaiſtre , Clement
, Dionis , Ourſin , d'Outremont , Maulnor.
ry, Mauperché , Rolin , l'Eſcalopier , Deflandres
, Dubois , Lefèvre , Thevenin , Chavaudon ,
Letoi , Pernon , Dompierre , Ricouart , Clement ,
Nouveau , Hocquart , Amelot, Bitault , Marquet,
Chuppin , Richard , Gaultier , Forien , Clement ,
Camus, Noblet , Lambert , Tandeau , Anjorrant,
Freteau , De Cotte , Fredy , Degars , Goujon ,
Dupuis, Lallemant , Laurés , Coupard , Lambert,
Savalette , Radix , Dujouanel , Bougainville ,Le
Riche , Fumeron , Pinterel , Laguillaumie , Pafquier
, Boula , Brochant , Dutrouſſet , Langlois ,
Fourmeſtaux , Dudoyer , Heron , Barbier , Defponty
, Blondel , Haumer , Lepilleur , Lemairat ,
Lepeletier , Joly , Demaupcou , Philippe , Royer,
JUILLET . 1770. 19
Cachet , Bertin , Michau , Barillon , Bourgogne ,
Glatigni , Malefieu , Camus , Nouet , Robert ,
Bragelogne , Berthelot , Ferrand , Bourgevin ,
Marquet , Lerebours , Maſſon , Nicolaï , Talon ,
Bruant.
CE JOUR , la Cour , toutes les chambres af
ſemblées , en robes& chaperons d'écarlatte , dans
la grande ſalle des gardes-du-corps du Roi , préparée
pour tenir ſon lit de justice , Meſſieurs les
Préſidens, revêtus de leurs manteaux qu'ils avoient
été prendre dans une pièce voiſine , tenant leurs
mortiers à la main , ayant été avertis que M. le
Chancelier alloit arriver , a député MM. Paſquier
& Pourcherefle pour l'aller recevoir , ils étoient
précédés de deux huiſſiers ; ils ont été juſqu'au
milieu de la ſeconde piéce répondante à la grande
ſalle du palais , &ſe ſont mis l'un à droite , l'autre
à gauche de M. le Chancelier. M. le Chancelier
étoit accompagné de ſes ſecrétaires , de ſes
gentilshommes & du lieutenant de la prévôté de
Thôtel ſervant près ſa perſonne; devant lui marchoient
les huiſſiers de la chancellerie avec leurs
maſſes . Après lui , les conſeillers d'état & maîtres
des Requêtes ci-deſſus nommés ; les deux huiffiers-
maffiers de la chancellerie font reſtés à l'entrée
du parquet. M. le Chancelier l'a traverſé& a
pris ſa placedans un ſiége à bras placé aux pieds
duRoi, couvert de l'extrémité du tapis de velours
violet , ſemé de fleurs -de- lis qui ſervoit de tapis
de pied au Roi. Les conſeillers d'état & maîtres
des requêtes qui étoient venus avec lui ont paffé
fur la gauche derriere les bancs , & ſe ſont placés
ſur deux bancs , étant dans le parquet au-deſſous
des pairs laïcs.
192 MERCURE DE FRANCE.
Les chevaliers de l'ordre , gouverneurs & lieut.
généraux des provinces , avoient pris peu avant
Ieurs places , pour éviter la confufion , quoiqu'ils
n'aient droit que d'accompagner le Roi & d'entrer
àſaſuite, étant mandés.
Le maître des cérémonies ayant averti la compagnie
que le Roi étoit prêt , ont été députés pour
P'aller recevoir & faluer , MM. les préſidens Lefèvre,
de Lamoignon , Pinon, de Gourgue , & MM.
Paſquier , Laguillaumie , Bretignieres , Roland
deJuvigni , laïcs ; & Boucher & de Sahuguetd'Efpagnac
, clercs , conſeillers en la grand chambre ,
leſquels l'ont conduit en ſon lit de juſtice ,MM.
les Préſidens marchant à ſes côtés , MM. les Conſeillets
derriere lui , &le premier huiffier entre les
deux maſſiers du Roi , immédiatement devant la
perſonne. Le Roi étoit précédé de M. le Dauphin,
qui l'étoit de M. le comte de Provence , de M. le
comte d'Artois , fils de France ; & de M. le duc
d'Orléans , de M. le duc de Chartres , de M. le
prince de Condé , de M. le duc de Bourbon , de
M. le prince de Conti , de M. le comte de laMarche
, Princes du Sang , qui ont pris leurs places
traverſant le parquet. Le Roi étoit auſſi précédé
deM. le duc de Coffe , commandant la compagniedes
Cent- Suiſſes de la Garde, du Grand Chambellan
, du prince de Lambefc , grand - écuyer de
France ; & étoit ſuivi des capitaines de ſes Gardes.
Le Roi s'étant aſſis & couvert , M. le Chancelier
adit , par ſon ordre , que Sa Majesté commandoitqu'on
prît féance , après quoi le Roi ayant êté
&remis ſon chapeau , a dit :
•Meſſieurs , mon Chancelier va vous expliquer
>>>mes intentions . >>
Μ.
JUILLET. 1770. 193
M. le Chancelier étant enſuite monté vers le
Roi , agenouillé à ſes pieds pour recevoir ſes ordres
, defcendu , remis en ſa place , affis & couvert
, après avoir dit que le Roi permettoit que
l'on ſe couvrît , a prononcé un diſcours.
Après quoi M. le premier Préſident & tous les
préſidens & conſeillers ont mis le genou en terre ;
M. le Chancelier ayant dit : le Roi ordonne que
vous vous leviez , ils ſe ſont levés , & reſtés débour
&découverts , M. le premier Préſident a prononcé
un diſcours .
Enfuite M. le Chancelier eſt monté vers le
Roi pour prendre ſes ordres , le genou en terre ;
defcendu , remis en ſa place , aflis & couvert , a
fait ouvrir les portes , &a ordonné au fecrétaire
dela cour faiſant les fonctions de greffier en chef,
de faire lecture deſdites lettres -patentes .
Les portes ayant été ouvertes , & Ylabeau ,lecrétaire
de la cour s'étant approché de M. le Chancelier
pour prendre de ſes mains leſdites lettrespatentes
, lui , retiré à ſa place , en a fait lecture
debout & découvert ; après laquelle lecture, M. le
Chancelier a dit aux gens du Roi , qu'ils pouvoient
parler . Auſſi-tôt les gens du Roi ſe ſont
mis à genoux.
M. le Chancelier leur a dir que le Roi ordonnoit
qu'ils ſe levaſſent. Ils ſe ſont levés ; & debout &
découverts , M. Antoine - Louis Séguier , avocat
du Roi , portant la parole , ont dit :
II. Vol.
12
94 MERCURE DE FRANCE.
SIRE ,
Leslettres - patentes dont il vient d'être fait
>> lecture , ſont un acte abſolu de la puiſlance ſou-
>> veraine de Votre Majesté : Tout neus annonce
>>en ce moment vos volontés , & votre préſence,
>> Sire , nous ordonne d'en requérir l'exécution,
>> Puiffe notre ſoumiſſion paroître aux yeux de Votre
Majesté une nouvelle preuve de notre ref-
-pect.
>>NOUS REQUÉRONS qu'il ſoit mis au bas des
lettres -patentes , dont lecture a été faite , qu'ele
les ont été lûes & publiées , Votre Majesté léant
po en fon litdejustice , & enregiſtrées au greffe de
>>l>a cour , pour être exécutées ſelon leur forme&
teneur .
EnfuiteM. le Chancelier monté vers le Roi pour
prendre ſa volonté , ayant mis un genou en terre,
a été aux opinioonnss àM. leDauphin, àM. le comte
de Provence, à M. le comte d'Artois , à MM. les
Princes du Sang , àMM. les Pairs Laïcs , MM. les
Grand-Ecuyer & Grand-Chambellan , eſt revenu
paſſer devant leRoi , lui a fait une profonde révé
rence , a pris l'avis de MM. les Pairs Eccléſiaſtiques
& Maréchaux de France venus avec le Roi,
des quatre Capitaines des Gardes -du- corps du Roi
&duCapitainedes Cent- Suifles .
Puis defcendant dans le parquet à MM. les
préſidens de la cour , aux conſeillers d'érat &maîfres
des requêtes venus avec lui , aux ſecrétaires
d'état , aux préſidens aux enquêtes , requêtes &
conſeillers de la cour, est remonté vers le Roi
7
JUILLET. 1770. 195
comme ci- deſſus ; redeſcendu , aſſis & couvert ,
aprononcé:
33 nent
« LE ROI , ſéant en ſon lit de juſtice , a ordon-
>> né & ordonne que les lettres -patentes qui viend'être
lûes , ſeront enregiſtrées au greffe de
>> ſon parlement ; & que ſur le repli d'icelles , il
>>ſ>oitmis que lecture en a été faite &l'enregiſtre-
>>>ment ordonné , ce requérant ſon Procureur gé-
>>néral , pour être le contenu en icelles exécuté
>>felon leur forme & teneur.
>>>Pour la plus prompte exécution de cequi vient
>> d'être ordonné , le Roi veut que par le ſecrétaire
>>>de la cour , faiſant les fonctions de greffier en
>>chefde ſon parlement , il ſoit mis préſentement
>> ſur le repli des lettres - patentes qui viennent
>> d'êtrepubliées , ce que Sa Majeſté a ordonné qui
→yfût mis. >>
Ce qui a été exécuté à l'inſtant , après quoi le
Roi s'eſt levé , & eſt ſorti dans le même ordre qu'il
étoit entré. Signé YSABEAU.
Suivent les Lettres-patentes , publiées & enregiftrées
, le Roi tenantfon lit dejustice.
'ARRÊTS , LETTRES - PATENTES , & c.
I.
ARRÊT du confcil d'état du Roi , du 9 Mai
1770 ; qui caſſe l'ordonnance du lieutenant de
police de Tours , du 5 Mai 1770 , concernant le
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
commercedes grains : Et qui ordonne l'exécution
de la déclaration du 25 Mai 1763 & de l'édit du
mois de Juillet 1764 , auxquels elle eſt contraire.
I I.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , & Lettres-Patentes
ſur icelui , du 12 Mai 1769 , regiſtrées en
pariement le 4 Mai 1770 ; concernant la conftruction
de la nouvelle égliſe de Saint- Philippedu-
Roule , & l'acquiſition des terreins néceflaires
àcet effet.
III .
Lettres - patentes du Roi , données à Verſailles
le 24Mai 1770 , regiſtrées en parlement ; portant
règlement fur la forme de procéder aux requêtes
de l'hôtel & du palais .
1 V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 15 Mai
1770 ; pour la tenue du chapitre de l'ordre de
Prémontré.
V.
1
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 28 Mai
1770; qui cafle & annulle l'ordonnance de policerendue
par le bailli de la ville de Buſençois , le 6
Avril 1770 , comme contraire à la déclaration du
25 Mai 1763 , & à l'édit du mois de Juillet 17642
concernant le commerce des grains.
VI.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 28 Mai
:
JUILLET. 1770. 197
1770; qui cafle & annulle l'ordonnance de police
rendue par les officiers du bailliage de Chateauroux
le 3 Avril 1770 , comme contraire à la
declaration du 25 Mai 1763 & à l'édit du mois
de Juillet 1764 , concernant le commerce des
grains.
VII.
A du conſeil d'état du Roi , du 28 Mai
1770 ; qui cafle les ordonnances de police des officiers
de la ſénéchauffée de Saumur , des 3 & 7
Mai 1770 , concernant les grains : Et qui ordonne
que la déclaration du Roi du 25 Mai 1763 &
l'édit du mois de Juillet 1764 , feront exécutés
dans le reffort de ladite fénéchauffée de Saumur ,
comme dans tout le royaume.
VIII.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Juin
1770 ; portant aliénation à l'Ordre du Saint-Efprit
, de quatre cents mille livres de rente ſur les
poſtes : & qui permet audit Ordre , d'emprunter
juſqu'à concurrence de trois cents cinquante mille
livres de rente , ſoit à cinq pour cent en perpétuel ,
foit àneufpour cent en viager fur une tête , ou à
ſept & demi ſur deux têres , le tour exempt de retenues.
1 Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 23 Juin
1770 ; qui ordonne que les députés des religieux
de la regulière Obſervance de Saint- François s'afſembleront
àParis le 10 Septembre prochain , avec
les députésdes Freres mineurs conventuels , pour
parvenirà la réunion des deux obſervances.
Liij
r198 MERCURE DE FRANCE.
L
AVIS
I.
E JAY , Libraite , mettra en vente à lafinde
Juillet prochain les OEuvres diverſes d'Young ,
traduites par M. le Tourneur ; contenant l'eftimation
de la valeur de la vie ; Traité des Paſſions;
Lettres morales fur le plaiſir ; conjectures fur la
compoſition originale, &c . en deux volumes in- 8 °
& in- 12 , même format & même caractères que
les Nuits , avec le véritable portrait d Young ,
gravé par M. de S. Aubin .
Il vient de mettre ſous preffe une traduction du
même des Méditations d'Hervey ſur les tombeaux
, fur la nuit , ſur la création , ſurles aſtres,
&c. avec la vie & portrait de cet Auteur célébre &
d'autres Poëmes analogues dans le genre des
Nuits d'Young. 2 vol. in-8 ° & in- 12 .
L'Eloge hiftorique de Henri IVparM. leMarquis
de Villette , annoncé dans le premier volume
de Juillet ; ſe vend chez M. DELALAIN , Libraire,
rue de la Comédie Françoile..
I I.
Le ſieur le Brun , Marchand Epicier-Droguiſte
àParis , rue Dauphine , aux armes d'Angleterre ,
magaſin de Montpellier , hôtel de Mouy , continue
de vendre avec ſuccès l'effencede perles & la
perle dentifrice , de l'invention &de la compofition
du ſicur Hemet , Chirurgien-Dentiſte de Sa
JUILLET. 1770. 199
M. B. la Reine d'Angleterre &de la princefleAmélie.
Ces deux remédes connus de la noblefle Angloiſeàcauſe
de leurs effets merveilleux ont la
vertu de conſerver , de blanchir & de raffermir
lesdents. Ils confervent l'émail des dents , guériffent
le ſcorbut des gencives , arrêtent les progrès
de la carie , calment les douleurs de dents ,
&rendent l'haleine douce & agréable : L'Effence
de perle & la perle dentifrie ſe vendent ; livres
chaque ; on trouve auſſi au même endroit des
brofles d'une nouvelle invention pour l'ufage de
l'eſſence , à 12 fols la piéce.
IIL
Cosmétique , Pâte de propreté.
Le moindre des ſecrets propres à conferver fa
beauté ou à lui porter un nouvel éclat , nous paroît
digne d'être diftingué parmi les recctres préſentées
aux dames. Celui que nous leur offrons
eft dans tous les harems des Orientaux &des Ecvantins
, très - recherché des femmes , finon plus
belles que les nôtres, au moins également jalouſes
de l'éclat de leurs attraits. La compoſition que
nous leur avons annoncée déjà les années précédentes
, s'appelle Guzellik ou Ekmecq , nomarabe
qui lui vientde l'uſage que la propreté en fait
au ferrail & dans toute l'Afie. Elle est fort au-defſusde
la pâte d'amande deſtinée ſeulement à ſe laver
les mains. Le reſte du corps méritoit bien l'attention
du beau ſexe& par conféquent des artiſans
du luxe . Ce n'eſt point aſſez de ſe nettoyer :
blanchir , adoucir , raffermir les chairs & parfumer
la peau ſont des ſoins importans qu'il feroit
ſouventdangereux de négliger , s'il eſt vrai qu'em
Jiv
200 MERCURE DE FRANCE.
quelque forte ils puiſſent relever des charmes (éduiſans
que la nature donne avant l'art à cette
moitié chérie de l'eſpéce humaine. L'Ekmecq a
toutes les propriétés les plus defirées : il ſuffit pour
s'en frotter , de l'avoir fait tremper un inſtant dans
T'eau , laquelle ſert enſuite à ſe laver. Lorſqu'elle
eft tiéde , l'effet en devient plus prompt. C'eſt le
Sr Fagonde , marchand de parfums , qui la débite
ſeul. Il demeure rue St Denis , près de la rue des
Lombards , à la toilette. Tout ce qui s'achete ailleurs
eſt abſolument contrefait. Les pains valent
24 fols pièce. Ils ont une odeur très - agréable &
qui s'évapore peu ; mais pour la conſerver toujours
, il faut les ferrer dans un petit coffret doublé
d'étain ; ce qui ſe trouve auſſi chez le même
marchand. Un pain dure trois mois ſi l'on n'en fait
ufage que pour les mains , & le pain & le coffre ne
coûtent enſemble que 48 ſols .
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warsovie , le 6 Juin 1770.
ΟN mande de Latyczow par des lettres du 28
du mois dernier que l'armée du général Panin eft
en pleine marche; que celle que commande le
comte de Romanzow s'eſt approchée du Nieſter ,
dans le deſſein de paſſer outre Choczim & Suanitz
pour ſe rendre de- là en Moldavie.Ces lettres ajouient
que les habitans du pays , délivrés du ſéjour
de nos troupes , recommencent à cultiver leurs
terres .
Suivant des lettres de Podolie , les Turcs s'avancent
avec toutes leurs forces , du côté du Da
JUILLET. 1770. 201
nube , pour paſſer ce fleuve , malgré les troupes
Ruſſes qui en défendent les bords.
Onmandede Lublin que le prince de Brunswik
y eſt arrivé avec ſa ſuite & a continué ſa route
pour ſe rendre à l'armée Ruffle.
Du 12 Juin.
Nous apprenons que l'armée de Romanzow ,
après avoir paſſé le Nieſter , & s'être raſſemblée
àChoczim , a dirigé ſa marche vers le Pruth le
3 de ce mois. On affure , d'un autre côté , que le
Grand Viſir a paflé le Danube à Iſaccia avec toutes
les forces ; de forte que l'on s'attend à recevoir
inceſſamment la nouvelle d'une fanglante bataille.
DeConstantinople , le 17 Mai 1770 .
La Porte notifia le 4 de ce mois aux Miniſtres
étrangers qu'ils euſſent à communiquer non-feulement
à leurs Cours reſpectives , mais encore à
tous leurs Confuls dans les ports du Levant , la
réſolution qu'elle avoit priſe de défendre à tous
vailleaux de quelque nation qu'ils puſſent être de
fe rendre par les Dardanelles au port de cette ville,
àmoins que leurs paffeports , leurs lettres , leurs
cargaifons , leurs papiers n'euflent été préalablement
viſités , ſous peine d'être coulés à fond par
P'artillerie des châteaux .
Moldavangi Pacha , ci - devant Grand-Vifir , fe
trouve actuellement à Gallipoli , & non pas au
camp de l'armée , comme on l'avoit annoncé ; il
a adreflé delà au Sultan une relation de pluſieurs
excès commis par les mariniers de l'eſcadre de Sa
Hautefle , pendant que les vaiſſeaux ércient às'ar-
'mer dans la rade , où ils avoient été obligés de
relacher à cauſe du mauvais tems .
Iv
202. MERCURE DE FRANCE.
Norre eſcadre qui croiſe à préſent dans les en-
Virons de l'Archipel ſera renforcée de fix vaiffeaux
qu'on équippe à l'arſenal & de trois autres
qui font déjàprêts à mettre à la voile.
Il paroît que le gouvernement eſt ſans inquiétude
fur les opérations des Rufles dans la Morée ,
malgré les bruits déſavantageux que les Grecs:
répandent journellement à cet égard.
La peſte s'eſt manifeſtée dans cette Capitale &
dans ſes Fauxbourgs. On apprend qu'elle faitde
grands ravages en Egypte , fur-tout àAlexandrie.
De Petersbourg , le s Juin 1770.
L'Impératrice ſe propoſe de venirici dans quinze
jours , pour voir lancer à l'eau un nouveau :
vaifſleau de guerre.
De Stockolm , le 22 Juin 1770.
En vertu d'une déciſion des Etars on équippe
actuellement un vaifléau de ligne & deux frégates
qu'on fera croiſer dans la mer Baltique pour
exercer les officiers de la Marine & le corpsdes
Cadets qu'on éleve à Calſcrone. Les deux frégates
ſe rendront à Stralſund pour recevoir & con--
duire en ce Royaume le prince Henri de Pruſſe
qu'on attend'ici dans les premiers jours du mois
d'Août..
De Coppenhague , le 19 Juin 1770 .
Hier leurs Majestés ſont parties pour le Holſtcin
avec une ſuite peu nombreuſe. Le comte de Bernsrorf
eſt le ſeul des Miniftres du conſeil qui les
accompagne dans ce voyage dont on ignore là
durée.
JUILLET . 1770. 203
De Vienne , le 12 Juin 1770.
Hier , vers les onze heures du matin , l'Empereur
eſt arrivé ici en parfaite ſanté.
Le comte de Stainville , frère du duc de choiſeul
, eſt arrivé en cette Capitale le 2 de ce mois.
Le lendemain, il eut une audience de l'Impératrice-
Reine , à qui.il annonça que la célébration du
mariage du Dauphin avec l'Archiduchefle Antoinette
, s'étoit faite à.Verſailles le 16 du mois:
dernier.
Du 23 Juin.
Le 14 de ce mois , la Cour afſiſta icià la proceffion
de la Fête Dieu. Le dimanche ſuivant elle
aſſiſta auſſi à celle qui fe fait tous les ans , à pareil
jour , à Schombrun & qui a été inftituée par l'Impératrice-
Reine.Le Cardinal archevêque de cette
ville y a officié & porté le faint Sacrement. La
grande cour du château étoit tendue , dans tout
fon pourtour , des tapitleries de la Couronne.
Hier au foir , le prince Charles de Lorraine:
eſt arrivé ici de Bruxelles & a pris fon logement
au château de Hetzendorff avec la Princefle la
foeur. L'Archiduc Maximilien eſt allé à fa rencontre
juſqu'à Strenberg.
Le Grand-Duc & laGrande-Ducheffe de Tofcane
font attendus ici , le 30 de ce mois , ou le
1' du mois prochain .
Hier , le Prince- Evêque de Paſſau eſt arrivé en
cetteCapitale.
L'Impératrice Reine a permis qu'on érablît , à
l'eſſai , une Ecole- pratique de commerce , à laquelle
on a admis 26 élèves , tous fils de marchands
ou artifans.Il y a dans cette école quatre
profefleurs : les leçons , qui durent trois heures le:
matin& troisheutes l'après-midi, ont pour ob
I vj,
204 MERCURE DE FRANCE.
jet l'écriture , l'arithmétique , le deſſin , la partie
de la géographie relative au commerce , le ſtyle
mercantile& les langues les plus uſitées en Europe.
Elles font terminées par un cours de morale
toujours relatif au commerce. Sa majesté Impériale
& Royale a fixé à trois mois l'eflai de cet
établiſſement , dans le deſſein de lui donner toute
la ſtabilité & l'étendue dont il eſt ſuſceptible , fi
les progrès des premiers élèves répondent aux
vues qu'on s'eſt propoſées .
De Konigsberg , le 11 Juin 1770 .
On écrit du bailliagede Leshwangminnen que
le nommé Schiel laboureur , âgé de près de 108
ans , ayant été attaqué de la petite vérole , au
mois d'Avril dernier , a été parfaitement guéri &
jouit actuellement de la meilleure ſanté.
De Cadix , le 8 Juin 1770.
و
Une frégatede guerre Danoiſe , la Chriſtianſoë,
de trente piécesde canon , relacha ici , le 1 ' de ce
mois , venant de Cartagène. L'eſcadre Danoiſe
deſtinée contre les Algériens , ſous les ordres du
contre-Amiral Kaas & dont cette frégate fait partie
, parut , le 2 de ce mois , & vint mouiller
dans la rade à peu de diſtance de cette baie : elle
reſta deux jours dans ce mouillage où elle a pris
quelques rafraîchiſſemens qui lui font venus de
ce port , & remit , le 4 , à la voile pour entrer
dans la Méditerranée . Elle doit toucher à Gibraltar
pour y faire de l'eau , & delà elle dirigera ſa
courte vers Alger.
Ces jours derniers , un chebec du Roi du département
de Ceuta partit d'ici après avoir pris à
bord une centaine de malfaiteurs tirés des priſons
de Cadix & de Séville qu'il tranſporte enAfrique
pour y fervir comme forçats.
JUILLET. 1770. 205
De Naples , le 16 Juin 1770.
Le Roi a été indiſpoſé pendant quelquesjours :
-mais aujourd'hui ſa ſanté eſt entièrement rétablie.
De Rome , le 6 Juin 1770.
Par une conſtitution du Pape , qui eſt la pre
miere depuis fon exaltation , les priviléges &prérogatives
des auditeurs de Rote , viennent d'être
confirmés & même augmentés ; mais Sa Sainteté
a fixé à trente écus romains les taxes qu'on
exigeoit pour les déciſions de ce Tribunal , &qui
étoient quelquefois portées juſqu'à trois cens
écus.
On a arrêté ici un gentilhomme de la ville de
Tolentino , nommé Benaducci , allié aux premicres
familles de ſa province. Il eſt convaincu d'avoir
fait embarquer à Trieſte pluſieurs payſans
pour aller fervir ſur l'eſcadre de l'Impératrice de
Ruſſie; il les avoit attirés dans ce port ſous prétexte
de les employer aux travaux de la campagne.
Les parens de ce gentilhomme ont envoyé
un exprès au cardinal Alexandre Albani pour implorer
ſa protection en faveur du coupable.
Du 20 Juin.
Dimanche dernier le tonnerre tomba ſur la fléche
de l'Egliſe de l'Univerſité de la Sapience &
l'endommagea beaucoup. La foudre tomba aufli
preſque dans le même inſtant dans la cheminée
d'une maiſonde la rue de la place & tua une femme.
De Civita Vecchia , le 1 Juin 1770 .
On travaille àun plan pour mettre enbon état
les eſcadres du Pape.
204 MERCURE DE FRANCE.
jet l'écriture , l'arithmétique , le deſſin , la partie
de la géographie relative au commerce , le ſtyle
mercantile& les langues les plus uſitées enEurope.
Elles font terminées par un cours de morale
toujours relatif au commerce. Sa majeſté Impériale
& Royale a fixé à trois mois l'eſlai de cet
établiſſement , dans le deſſein de lui donner toute
la ſtabilité & l'étendue dont il eſt ſuſceptible , fi
les progrès des premiers élèves répondent aux
vues qu'on s'eſt propoſées .
De Konigsberg , le 11 Juin 1770.
On écrit du bailliagede Leshwangminnen que
le nommé Schiel laboureur , âgé de près de 108
ans , ayant été attaqué de la petite vérole , au
mois d'Avril dernier , a été parfaitement guéri &
jouit actuellement de la meilleure ſanté.
De Cadix , le 8 Juin 1770 .
د
Une frégate de guerre Danoiſe , la Chriſtianſoë,
de trente piéces de canon , relâcha ici , le r de ce
mois , venant de Cartagène. L'eſcadre Danoiſe ,
deſtinée contre les Algériens , ſous les ordres du
contre-Amiral Kaas & dont cette frégate fait partie
, parut , le 2 de ce mois & vint mouiller
dans la rade à peu de diſtance de cette baie: elle
reſta deux jours dans ce mouillage où elle a pris
quelques rafraîchiſſemens qui lui font venus de
ce port , & remit , le 4 , à la voile pour entrer
dans la Méditerranée . Elle doit toucher à Gibraltar
pour y faire de l'eau , & delà elle dirigera ſa
courſe vers Alger.
Ces jours derniers , un chebec du Roi du département
deCeuta partit d'ici après avoir pris à
bord une centaine de malfaiteurs tirés des priſons
de Cadix & de Séville qu'il tranſporte enAfrique
pour y fervir comme forçats,
JUILLET.
1770. 205
De Naples , le 16 Juin 1770.
Le Roi a été indiſpoſé pendant quelques jours :
mais aujourd'hui ſa ſanté eſt entiérement réta
blie.
De Rome , le 6 Juin 1770.
Par une conſtitution du Pape , qui eſt la pre
miere depuis ſon exaltation , les priviléges & prérogatives
des auditeurs de Rote , viennent d'être
confirmés & même augmentés ; mais Sa Sainteté
a fixé à trente écus romains les taxes qu'on
exigeoit pour les déciſions de ce Tribunal , & qui
étoient quelquefois portées juſqu'à trois cens
écus.
On a arrêté ici un gentilhomme de la ville de
Tolentino , nommé Benaducci , allié aux premicres
familles de ſa province. Il eſt convaincu d'avoir
fait embarquer à Trieste pluſieurs payſans
pour aller fervir ſur l'eſcadre de l'Impératrice de
Ruſſie; il les avoit attirés dans ce port ſous prétexte
de les employer aux travaux de la campagne.
Les parens de ce gentilhomme ont envoyé
un exprès au cardinal Alexandre Albani pour implorer
ſa protection en faveur du coupable.
Du 20 Juin.
Dimanche dernier le tonnerre tomba ſur la fléche
de l'Egliſe de l'Univerſité de la Sapience &
l'endommagea beaucoup. La foudre tomba aufli
preſque dans le même inſtant dans la cheminée
d'une maiſonde la rue de la place & tua une femme.
De Civita Vecchia , le 1 Juin 1770.
On travaille à un plan pour mettre enbon état
les eſcadres du Pape.
206 MERCURE DE FRANCE.
Il arrive journellentent des bâtimens qui viennent
y prendre des cargaiſons de bled pour la
Provence& le Languedoc. On a juſqu'à préſent
une belle apparence de récolte pour cette année ;
cequi donne lieu d'eſpérer qu'on y fera l'automne
prochaine une traite de bled très - conſidérable
d'autant que Sa Sainteté a augmenté la provifion
de grain pour la ville de Rome de plus de cinquante
mille rubres .
D'Amsterdam , le 23 Juin 1770 .
"
Onmande de l'iſſe de ſaint- Eustache , par des
lettres du II mars dernier , que les eſclaves Negres
y avoient formé le deſlein de maſſacrer tous
les Blancs , à l'exception des femmes , & d'élire
pour roi l'un d'entr'eux nommé Archy ; mais que
cetteconſpiration a heureuſement été découverte
& qu'on a arrêté trente - deux Negres qui ont
tour avoué & ont indiqué un endroit où ils
avoient amaflé des armes & des munitions de
guerre.
De Londres , le 22 Juin 1770.
Le parti de l'oppoſition vient de faire une grande
perte par la mort du ſieur Beckford , Lord-
Maire de la Cité , qui expira hier après une maladiede
douze jours. Pendant le cours de famaladie
, il fur viſité par les principaux membres de
L'oppofition Ses amis font , dit-on , dans la réſolution
de faire édiger , en ſon honneur , une
ſtatue pédestre , qui fera placée dans un licu
public.
Il eſt faux que le. vice-Roi d'Irlande ait été
infulté & maltraité par la populace en allant de
Dublin à Cork , ainſi qu'on l'avoit annoncé dans
tous les papiers publics.
JUILLET. 1770. 207
Du 29 Juin.
Il ya eu ici beaucoup de mouvement à l'occa
fion de l'élection d'un nouveau lord - Maire . Il
s'eſt mis ſur les rangs trois afpirans pour cette
place , le ſieur Trecothick& le ſieur Crosby , tous
deux Aldermans de la Cité & du parti de l'oppoſition
, & le chevalier Henri Banks , foutenu par
le ministère. Les ſuffrages ayant été recueillis aujourd'hui
, il a été reconnu que le ſieur Trecothiek
avoit eu ſeize cens une voix , le ſieur Crosby quatorze
cens trente -quatre & le chevalier Banks ,
quatre cens trente - fept . En conféquence , le premier
a été déclaré légitimement élu lord Maite.
Le25 , on procéda auſſi à l'élection d'un.Sheriff
de la Cité & à celle d'un Sheriff du Comté dé
Middleſex pour l'année prochaine: les ſuffrages
ſe réunirent en faveur de deux perſonnes du parti
de l'oppofition.
Ces jours derniers , les Miniſtres du Roiont
tenu entr'eux plufieurs conférences relativement
aux dernieres dépêches qu'on a reçues de l'Améri
que. Suivant ces dépêches , les habitans des Colonies
ont publiquement déclaré qu'ils ne ſe ſoumettrovent
à aucune taxe impoſée par le parlement
de la Grande- Bretagne. Cette déclaration
étant regardée par quelques Miniſtres comme
un acte de rébellion ouverte , ils ont propoſé
d'envoyer des troupes à Boſton pour intercepter
au-dehors le commerce de cette ville & contraindre
, au- dedans , ſes habitans à ſe ſoumettre à la
taxe du thé & à ſe conformer à l'acte de navigation
& autres loix du parlement de la Grande-
Bretagne , &c. Il y a cependant lieu de croire
que pendant les vacances du parlement on cherchera
à temporiſer avec les Colonies juſqu'à ce
208 MERCURE DE FRANCE.
qu'on puiſſe trouver quelque moyen capable de
les réconcilier avec la Métropole.
De Versailles , le 27 Juin 1770 .
Mgr le Dauphin , Mgr le comte de Provence ,
Mgr le comte d'Artois & Madame ſe rendirent , le
25 de ce mois , à l'égliſe royale & paroiſliale de
Notre- Dame de cette ville & y aſſiſtèrent au fervice
ſolemnel qu'on y célébra à l'occaſion de
l'anniverfaire de la mort de la Reine. Le même
jour , Madame Adelaide & Mesdames Victoire &
Sophie ſe rendirent à Saint Denis & y aſſiſtèrent
ainſique les grands Officiers & Officiers de la feue
Reine , au ſervice ſolemnel que le Roi a fondé ,
pour le même objet , en l'égliſe de l'abbaye
royale des Bénédictins . Après cette cérémonie
Mesdames font allées au monastère des Carmelites
pour y voir Madame Louiſe : elles font revenues
ici après leur dîner.
Le comte de Périgord , maréchal de camp ,
chevalier des ordres du Roi & Menin de feuMga
le Dauphin , prêta ſerment , le 24 , entre les mains
de ſa Majefté, pour le gouvernement de la province
de Picardie.
Dimanche dernier , le roi & la famille royale
fignèrent le contrat de mariage du marquis de
Champignelles , exempt des gardes de Sa Majesté,
compagnie de Villeroy , avec demoiselle de Yde
Seboncourt.
Le Roi vient de nommer pour ſon ambafladeur
auprés du Roi de la Grande-Bretagne le comte
de Guynes , ci-devant fon miniſtre plénipotentiaire
auprès de fa majesté Pruffienne. Le comte
deGuynes a fait , à cette occafion , ſes remercimens
à Sa Majesté à qui il a eu l'honneur d'être
préſenté , le 24 , par le duc de Choiſeul , miniftre
,
JUILLET. 1779. 209
& ſécretaire d'état , ayant le département des
affaires étrangères & de la guerre .
Le même jour , la baronne de Juigné & la baronne
deMontaut eurent l'honneur d'être préſentées
au Roi &à la famille royale , la première
par la Marquiſe de Juigné , & la ſeconde, par la
vicomteſſe d'Eſclignac.
Le Roi a nommé à l'évêché de Langres l'abbé
de la Luzerne , agent général du Clergé , & à
l'évêché de Rhodes , l'abbé de Cicé , auſſi agent
général du Clergé.
Sa Majesté a donné en même-temps l'abbaye
de la Grace-Dieu , ordre de Citeaux , diocèſe de
la Rochelle , à l'abbé de Vareilles , vicaire géné
ral du diocèſe de Metz .
L'évêque d'Orléans , inſtruit par l'évêque de
Bazas , des preuves de courage , de charité & de
zele que les fieurs de Boys , curé de Gironde , &
de Lugat , curé de Morirès , ont données lors de
l'inondation de la Garonne , en a rendu compte
au Roi qui , toujours porté à récompenſer les belles
actions , a accordé à chacun de ces Curés mille
livres de penſion ſur l'Evêché de Rhodes .
Madame la Dauphine a choiſi pour fon comfeſſeur
l'abbé Mandoux , confefleurdu Roi , lequel
a eu l'honneur d'être préſenté à cette Princefle ,
en cetequalité , le 24 de ce mois .
Le ſieur Pierre , chevalier de l'ordre du Roi ,
vient d'être nommé premier Peintre de Sa Majesté
à la place du feu ſieur Boucher : il a eu l'honneur
d'être préſenté à ſa Majesté , en cette qualité , le
24 , par le marquis dé Marigny , directeur ordonnateur
général des bâtimens.
110 MERCURE DE FRANCE.
DeMarly, le 30 Juin 1770.
Le Roi vient d'accorder au comte d'Erlach , brigadier
de ſes armées , chevalier da ſaint Louis &
capitaine au regiment des gardes Suifles , le commandement
de la compagnie générale des Suifles
& Grifons , vacante par la mort du chevalier
d'Erlach fon frère .
Du 4 Juillet.
Le Roi & la famille royale ont ſigné , le 1 ' de
ce mois , le contrat de mariage du marquis de
Tenance , officier du regiment du Roi , infanterie
, avec demoifelle de Charry d'Eſgouttes , fille
du marquis d'Eſgouttes , chef d'eſcadre.
Le même jour , le fieur de Saint- Lambert , meftre-
de-camp de cavalerie , ci-devant grand-maître
de la garderobe du feu Roi de Pologne, a eu l'honneur
de préſenter au Roi & à la familie royale le
Difcours qu'il aprononcé à l'académie Françoiſe
, lejour de la réception.
Le 26 du mois dernier , le ſieur Gerau de
Palenfield , profeſſeur de langue Allemande des
chevaux- légers & des pages du Roi & de Madame
la Dauphine , a eu l'honneur de préſenter à
cetre Princefle ſa grammaire & ſa nouvelle méhode
allemande.
Le marquis de Nagu ayant donné ſa démiſſion
de la premiere enſeigne de la ſeconde compagnie
desmouſquetaires , le marquis de Hallay , premier
cornette , y a été nommé & a été remplacé par le
marquis de la Riviere. Le comte de la Breteche a
été nommé auffi à la cornette de la premiere compagniedes
mouſquetaires , vacante par la démiſfondu
marquisdel'Efcure.
LeRoi a figué le contrat de mariage du marquis.
4
JUILLET. 2.1 . 1770.
de Melgrigny, fous-aide- major au régiment des
gardes françoiſes , avec demoiselle Marchal de
Sainſcy.
De Paris , le 29 Juin 1770 .
On a appris que le bateau chargé de la malle de
Paris pour Bordeaux , Bayonne & i'Eſpagne , a
péri , le 19 de ce mois , au foir , en traverſant la
Dordogne; que cet accident a été occafionné
tant par la violence du vent que par la mauvaiſe
manoeuvre d'un des matelots ; que la malle n'a
pu être retiréede l'eau que le lendemain , & qu'on
l'a fait parvenir au bureau de la poſte à Bordeaux,
où l'on le propoſoit d'examiner l'état des dépêches
qu'elle contenoir & de ſécher les lettres fans les
endommager. Le matelot qui a caufé ce malheur
a été noyé , ainſi que le poſtillon & deux foldats
qui s'étoient embarqués pour aider à tirer la
brouette du bateau .
Du 2 Juillet.
Lesprix que le Roi a bien voulu accorder à la
compagnie des chevaliers de l'arquebuſe de cette
capitale, à l'occaſion du mariage de Mgr le Dauphin,
ont ététirés, le 21 de ce mois, en leur Hôteľ,
ruede la Raquette S. Antoine. Le premier prix a
été remportépar le ſieur Regnault , fils : le duc de
Luynes , colonel de cette compagnie , a remporté
le ſecond , du coup du Roi.
Le 25 de ce mois , l'Académie Françoiſe a élu
l'Archevêque de Toulouſe pour remplir la place
vacante par la mort du duc de Villars .
Le ſuccès qu'a eu , l'année derniere , l'inocula .
tiondes Eleves del'Ecole-Royale-Militaire, ayant
déterminé le Roià ordonner que tous les enfans
quientreroientdorénavant au collége de la Fleche
212 MERCURE DE FRANCE .
ſans avoir eu la petite vérole , ſeroient inoculés ,
le fieur Boucher , maître- ès - arts & en chirurgie ,
chargé de l'inoculation des élèves de ce collége ,
en a inoculé , cette année , avec beaucoup de ſuccès
, trente- trois , ainſi qu'un beaucoup plus grand
nombre de ſujets qui font venus des Provinces
voifines à la Fleche pour profiterde cette méthode
falutaire.
Il paroît une nouvelle comete que le fieur Meffier
, aſtronome de la marine , a découverte , de
l'obſervatoire de la marine , le 14 de ce mois ,
vers les onze heures du ſoit : c'eſt la onzième que
cet aſtronome découvre depuis douze ans. Elle
paroiſloit le premier jour , dans la voie lactée,
entre la tête & l'arc du Sagittaire : on la voyoit
difficilement avec une lunette ordinaire de deux
pieds : le noyau brillant & de couleur blanchâtre
étoit environné également d'une pareille atmofphere
de fix minutes de diamettre. Il étoit difficilede
reconnoître fi c'étoit une comete à cauſe de
la lenteur de fon mouvement parmi les étoiles
fixes , & du grand nombre d'amas d'étoiles
nébuleuſes qu'on découvre dans cette partie du
ciel. La nuitdu 15 au 16 , l'aſcenſion droite de la
comete étoit de 272 degrés, 57 minutes , 43 secondes
, & fa déclinailon auſtrale , de 16 degrés 29
minutes , 12 fecondes. La nuit du 21 au 22 , fon
afcenfion droite étoit de 273 degrés , 26 minutes ,
28 ſecondes , & la déclinaiſon , de 13 degrés , 40
minutes , s ſecondes. On voit , par ces obſervations
, que fon mouvement est très lent , & qu'en
fix jours de temps , elle n'a parcouru que 28 minutes
, 45 ſecondes , en aſcenſion droite , & 2 degrés
49 minutes , 7 ſecondes en déclinaiſon . La nuit
du 24 au 25, elle a été en oppofition avec le ſoleil,
& a paffé au méridien , à minuit , I minute , 21
JUILLET. 1770. 213
ſecondes: fon aſcenfion droite étoit alors de 273
degrés , 57 minutes , ſo ſecondes , & fa déclinaiſon
auſtrale de 10 degrés , 24 minutes , 30 (econdes.
On la voyoit à la vue ſimple & elle égaloit les
étoiles de la ſeconde à la troiſieme grandeur.
Cette comete eſt très- éloignée de la terre . Elle paroît
s'en approcher , & il eſt à préſumer qu'elle
deviendra conſidérable : fon mouvement ſe fait ,
ſuivant l'ordre des ſignes , en s'écartant de l'Eclyprique
vers le pole boréal .
La cherté des grains qu'on éprouve en Franche-
Comté , a déterminé le maréchal de Lorges ,
commandant pour le Roi en cette Province , à
convertir la ſomme qu'il avoit deſtinée à des réjouiſſances
pour le mariagede Mgr le Dauphin ,
en une diſtribution gratuite & publique de bled
aux pauvres. Le Magiſtrat de Beſançon a ſuivi cet
exemple de bienfaiſance.
MORT S.
Louis-Henri Marquis d'Aubigné & de Tigny ,
maréchal de camp , gouverneur & lieutenantgénéral
des ville , château , fortereſſe , ſénéchaufſée
de Saumur & pays Saumurois &du haut Anjou,
eſt mort à Paris le 20 Juin , âgé de 54 ans.
LOTERIES.
Le cent quatorziéme tirage de la Loterie de l'hô
tel-de- ville s'est fait , le 25 du mois dernier , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 31015. Celui de vingt mille
livres au N° . 38161 , & les deux de dix mille aux
numéros 26626 & 26737 .
214 MERCURE DE FRANCE.
Le tiragede la loterie de l'école royale militaire
s'est fait le sde ce mois. Les numéros fortis de la
roue de fortune font , 67 , 81,30,82,79 .
ERRATA pour lepremier volume de Juillet.
PAC.1 AG.129 , lig. 26 , entrant , lifez rentrant.
P
145, 8 , en , lifez à
148 , 7& 8 , au Mars , liſer du 27 Février.
149. 21 , demandé , lifez demandée.
150 , 26, San à Babitch , lifez abitck , file
d'une chienne .
219, 1, des , lifex de
bid. 32 , a été aporté , lifez eſt originaire.
120,
ibid.
ibid.
3 , de, fupprimer ce mot.
3.1 , comme , lifez comme dans
33 , Stanana , lifez Stamma .
TABLE.
IECES FUGITIVES envers & en proſe , page
Suite du Printems. Chant I du poëme des Saiſons ,
Le Peintre embarraffé ,
Le Dogue & le Renard. Fable imitée de l'allemand ,
Suite des lettres de Henri IV.,
iibbiid.d.
13
14
15
Vers imités d'Eustache Manfredi , 29
Aun Poëte aimable en lui envoyant ſon porte-feuille , 21
AMadame de.F ..... , 22
AMadame de ***. L'Eſprit & le Bon Sens , ibid.
AMadame la Comteſſe de R... , 24
Ala même , 25
JUILLET. 1770. 215
AM. deVoltaire , par M. le François , 26
Réponſe de M. de Voltaire , 27
AMgr le Duc de la Vrilliere , 28
Antonio & Roger , anecdote historique , bid.
Portrait de Madame la Dauphine , 39
Vers à Mile de Villeneuve , ibid.
Sur le mariagede Mgr le Dauphin ,
A l'Auteur des Bouquets de nôce ,
AM. Marchand , célèbre violon ,
Le danger des Romans. Conte ,
Vers préſentés à Mde la Dauphine .
Sur le mariagede Mgt le Dauphin ,
Amyntas. Idylle ,
Le Perroquet & le Tourtereau . Fable ,
Epître à un poëte de quinze ans ,
L'Innocence ſauvée. Proverbe dramatique ,
Explicationdes énigmes & des logogryphes ,
42
42
ibid,
43
49
sa
55
52
53
54
66
ENIGMES , 67
LOGOGRYPHES , 72
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 75
Il Cinto di Venere , ibid.
Tablesgénéalogiques des auguſtes maiſons d'Autriche
& de Lorraine , 77
L'heureuse Pêche , comédie pour les Ombres , 78
Eloge de la ville de Moukden &de ſes environs, 80
Elémens de l'Art Vétérinaire , 85
Dictionnaire focial & patriotique , 87
Ecole de l'Officier , 88
Dictionnaire hiſtorique des cultes religieux , १०
L'Obſervateur François , 91
Les Elémens . Poème , 100
Panégyrique de Ste Jeanne-Françoiſe Fremiot, baronne
de Chantal , 105
Adelaïde , ou l'Amour & leRepentir , anecdote volée , τιο
216 MERCURE DE FRANCE .
Effai fur les maladies des gens du monde , par
M. Tiflot ,
La Sophonisbe de Mairet , réparée à neuf,
Zelmire , tragédie , par M. de Belloi ,
Fables de la Fontaine ,
ACADÉMIE Françoiſe ,
SPECTACLES . Opéra ,
Comédie françoiſe ,
114
122
135
137
146
151
157
Comédie italienne , 158
ARTS , Gravure , 159
Muſique , 163
Architecture , 165
Géographie ,
167
Versfur lamort de M. Boucher , 168
AM. le Maréchal de Richelieu & à Mde la Marquiſe
deMonconfeil , ibid.
Le Grand Seigneur & le Viſir. Conte moral, 169
Proceſſion & réjouiſſance publique à Dunkerque , 170
Traduction d'une Ode latine , 175
Fanatiſme de l'Amour , 177
Traits de Bienfaisance & d'Humanité , 180
Anecdotes , 184
Procès-verbal de ce qui s'eſt paſſé au lit de juſtice tenu
à Versailles , 186
Lettres -patentes du Roi , données à Verſailles , 199
Arrêts , Lettres - patentes , &c . 203
AVIS , 205
Nouvelles politiques , 208
Morts ,
201
Loteries , (ibid.
APPROBATIO Ν.
'Ar lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le ſecond vol.
du Mercure de Juillet 1770 , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion .
AParis , le 14 Juillet 1770 .
RÉMOND DE STE ALBINE.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO Ι .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
AOUST. 2770 .
Mobilitate viget . VIRGILE.
•
37
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les pièces de vers ou de proſe , la muſique,
les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , &généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection;
on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produitduMercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rene
dusfrancs de port ,
'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps,
Le prix de chaque volume eft de 36. fols pour
peux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui fontabonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Libraire , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auſſi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES SÇAVANS , in-4º ou in- 12 , 14 vol.
par an à Paris .
Franc de port en Province ,
16 liv.
201.4f.
L'AVANTCOUREUR , feuille qui paroît le Lundi
de chaque ſemaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Artslibéraux
&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
&de la Littérature. L'abonnement , ſoit à Paris,
ſoit pour la Province , port franc par la poſte,
eſtde 12liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol. par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
En Province , port franc par la poſte , 14liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE ; il en
paroît deux feuilles par ſemaine , port franc
par la poſte ; aux DEUX- PONTS & à PARIS ,
chez Lacombe , libraire , & aux BUREAUX DE
CORRESPONDANCE . Prix , 18 liv.
GAZETTE POLITIQUE des DEUX- PONTS , dont il
paroît deux feuilles par ſemaine ; on ſouſcrit
ſeulement à PARIS , au bureau général des gazettes
étrangeres , rue de la Jullienne. 36 liv.
EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN OU Bibliothéque raiſonnée
desSciences morales & politiques.in- 12.
1.2 vol. paran port franc , à Paris , 18 liv.
24liv.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en Pro-
En Province ,
vince , port franc , 33 liv 12 fo
JOURNAL POLITIQUE , port franc , 14liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire,
DICTIONNAIRE portatif de commerce ,
1770 , 4 vol . in 8 °. gr . format rel. 201.
Le Droit commun de la France & la Coutume
de Paris; par M. Bourjou , n. éd. in-f. br. 241.
Traitéde la jurisdiction eccléſiaſtique contentieuse,
2 vol. in - 4°. br.
211.
Effai fur les erreurs &fuperftitions anciennes
&modernes , 2 vol . in 8 °. br . 44
Le Diogène moderne , ou le Déſaprobateur ,
2 vol. in- 8 °. br . sliv.
Le Mendiant boîteux , 2 part. en un volume
in-8°. br.. 21.10 .
Confidérations fur les causes physiques ,
in-8°. rel. sl..
Mémoire fur la musique des Anciens ,
in-4 . br.
و
Mémoire fur la construction de la Coupole
projetée pour couronner la nouvelle
Eglise de Ste Genevieve , in- 4°. 11. 101.
Satyres de Juvenal ; par M. Duſaulx ,
in 8°. rel.
241.
71..
Recréations économiques , vol. in-89. br. 21. 101.
Nouvelles recréations phyſiques & mathématiques
, 4 vol . in - 8 ".
Mémoires fur les objets les plus importans
de l'architecture; par M. Patte , vol. in-
4°. enrichi de nombre de planches , br. isl,
Monumens érigés en France à la gloire de
LouisXV; par M. Patte , vol. in-fol. , gr.
papier avec beaucoup de figures , br.
:
361.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST . 1770 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE..
۱
EGINHART & IMMA , ou la Clémence
de Charlemagne.
J
Poëme ; chant premier.
E vais chanter ce héros fortuné
Qui , de ſon fort , renverſa la barriere ,
Qui combattit la beauté la plus fiere
Et vit ſon front de myrtes couronné.
Par une audace aux mortels peu commune ,
Aux pieds du trône il plaça ſes amours ;
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etce qu'on voit rarement dans les cours ,
Afon grand coeur s'égala ſa fortune.
O demi dieux ! & vous , heureux tyrans
Que la victoire a nommés conquérans ,
Si le courage , à la nuit éternelle ,
A pû ravir vos généreux combats ;
Si vous placez une palme immortelle
Dans le mépris des horreurs du trépas ,
Amon heros ne la refuſez pas.
Quand Charlemagne , aux deux bouts de la terre,
Eut répandu fon nom & la valeur ,
Et que , des rois l'arbitre & le vainqueur ,
Il eut laiſſé repoſer ſon tonnerre ,
Dans les douceurs d'une tranquille paix ,
Il ne fongea qu'au bien de ſes ſujets.
•
•
•
• •
•
Imma , ſa fille , au printems de ſon âge ,
Objet chéri du puiſſant Empereur ,
Fut confiée aux ſoins d'un précepteur
Jeune & bien fait ; c'eſt trop pour être ſage:
C'eſt Eginhart , ſecrétaire d'état ,
Bon orateur , philoſophe & point fat ;
Digne Germain , l'honneur de ſa patrie ,
Et le premier dont la plume hardie,
AOUST. 1770. 7
Des nations étudiant les droits ,
Oſa tracer la conduite des rois .
Je voudrois bien , d'une main ingénue ,
Montrer aux yeux d'un curieux lecteur
Les traits divins dont Imma fut pourvue
D'ame & de corps ; mais il n'eſt point de coeur
Qui ne ſe peigne au gré de ſa tendreſſe
Une charmante & ſenſible princefle ;
Chacun prenant le pinceau du defir
Peut ſe former un modèle à plaiſir.
Mon héroïne , aux deux bouts de la terre ,
Aura trouvé cet heureux don de plaire.
François & Maure en ſeront fatisfaits
Et mon Imma gardera ſes attraits.
Suffit enfin que les rois & les princes
Avec ardeur ſe diſputoient ſa main ,
Bien moins, pour voir augmenter leursprovince/
Que pour l'honneur d'échauffer ſon beau ſein.
Hâtons nous donc de mettre l'écoliere
Sur les cahiers de l'aimable docteur ;
C'eſt là qu'amour toucha cette ame altiere
Et fit baifler le front de la grandeur.
Mais , avant tout , cet amour téméraire
Mit Eginhart aux plus rudes abois ;
Car pouvoit- il s'imaginer de plaire
Ala beauté qui dédaignoit les rois ?
Il la voyoit , l'inſtruiſoit , & fon ame
Aiv
MERCURE DE FRANCE.
8
Avec effort diffimuloit ſa flamme ;
De la nature il lui montroit les loix ,
Des paffions il lui peignoit l'empire ;
Comme il n'oſoit ſoupirer , quelque fois
Il ſoutenoit ſes accens ſur ſa lyre.
Dans ces leçons Imma ſe complaifoit.
L'Amour caché dans les yeux de ſon maîtra
Dardoit ſes traits & soudain ſe voiloit .
Le coeur d'Imma , brûlant ſans ſe connoître,
Comprenoit peu ce qu'Amour lui diſoir.
De ſon côté , le précepteur timide
Pour réprimer ſes téméraires voeux
Fuit ces coups-d'oeil où l'amour ſe décide,
Penſe qu'Imma de ſcience eſt avide ,
Et des regards dont on flatte ſes yeux
Loue Ariftote & remercie Euclide.
C'étoit ainſi que nos jeunes amans
Perdoient leursjours dans ce cruel myſtère
L'Amour ne put ſe cacher plus long-tems.
Il éclata : teleſt ſon caractere .
Mais il fallut que ce dieu des grands coeurs
Et des petits , que ce dieu des miracles
Vint renverſer d'invincibles obſtacles
Et d'Eginhart diffiper les terreurs.
Ce tendre amant nourriſſant dans ſon ame
Sans nul eſpoir une funeſte flamme ,
Se parle ainfi : « Quoi ! d'affreuſes langueurs,
AOUST. 1770 و .
Vont moiſlonner le plus beau de ma vie!
>>Quoi ! pour jamais , mon ame eſt aſſervie "
>>A des appas qui feront mes malheurs!!
>> Divine Iinma , ton illustre naiſſance
>> Entre nous deux a mis trop de diſtance:
>> Je dois couvrir de la profonde nuit
Ce feu fatal , ce feu qui me pourſuit.
>> Si je fais voir cette flamme hardie ,
Quel attentat ! la mort & l'infamie
>> Seront les fruits de ma témérité....
>>M>ais je rougis de tant de lâcheté
>>Quoi! belle Imma , je tremble & je t'adore' .
>> La mort fait peur à ton indigne amant !
>>Q>uandje pourrois te cacher montourment
>> Puis je ſurvivre au trait qui me dévore?
>>N>on, tout entier, je me livre aux deſtins,
>>D>emonbonheur qu'ils tracent les chemins..
N'a- t'on pas vu ſouvent le même crime ,
Par deux ſentiers mener l'ambitieux ?
A l'échafaud l'un conduit la victime ,
>>L'autre l'éleve au rang des demi- dieux . **
>>U>n tendre amourfera-t'il moins heureux?
• Multi
Committunt eadem diverſo crimina fato :
Ille crucem pretium fceleris tulit , hic diadema....
JUV. SAT: 135103
Avi
10
MERCURE DE FRANCE.
Je braverai le courroux de ton pere ,
Et ne crains plus, Imma , que ta colere ;
>>S'il faut mourir , je ne perdrai le jour
>>Qu'en implorant ma princefle & l'amour.
La jeune Imma , que l'Amour a bleſtée ,
Sent à ſon tour d'auſſi rudes combats :
Elle ſoupire , & ce dieu pas- à pas
Vient doucement déméler ſa penſée.
Quoi ! j'aimerais , dit-elle , & demon fang
>>Je pourrois bien méconnoître le rang !
>>Eginhart ! dieux! c'eſt l'amant que me donne
>> L'aſtre brillant qui préſide àmes jours!
>>>Ai -je oublié que je dois mes amours
Au noble front qui porte une couronne ? ...
Mais , fi le Ciel a placé , dans mon coeur ,
>>Pour Eginhart une invincible ardeur ,
>Que peut ici la loi de manaiſſance ?
Puis- je lutter contre l'ordre des Cieux ?
J'aime Eginhart par ma ſeule puiſſance ,
>S'il peut m'aimer ,ils ont rempli mes voeux .
Me dira-t'on , pour l'honneur de ma race ,
>>>Qu'un prince doit m'épouſer tot outard ?
>>Qu'est- ce qu'un prince a de plus qu'Eginhart ?
> Je ne vois rien que cet amant n'efface.
>>Mais , fid'un Roi je partage les feux ,
Je donnerai des héros à la terre ;
>>Cet argument , à mon ſens , eſt doureux ,
Plus d'une Reine a prouvé le contraire.
AOUST. 1770. "
Je ne veux point en courir les haſards ,
Eginhart ſeul eſt le héros que j'aime ,
En lui je vois & fceptre & diadême ,
En ſes enfans je vois les fils de Mars .
Ah ! que ne puis je en ma tendreſſe extrême ,
O tendre Amour, fous tes chers étendards ,
Perpétuer le ſang des Eginharts!
>>>Mais je m'égare& ne ſuis qu'une eſclave ,
Le point d'honneur , le trône , tout mebrave.
>>Ah ! malheureuſe , eh ! pourquoi le deſtin
N'a-t'il pas fait mon amant ſouverain ?
>>>Ou ſi , pour moi , ſes mains moins libérales
>>Avoient rendu nos fortunes égales ,
Au rang obſcur, ſi nous rampions tous deux,
Cher Eginhart , nous ſerions plus heureux . >>>
Dans ces tranſports , cette illuftre Princeſſe
Livroit ſon ame à des réflexions
Qui nourriffoient encore fa foiblefle ;
Mais qui ne peut vaincre ſes paſſions ,
Nefait ſouvent que flatter fa molefte.
Onveut rentrer ſans rougir dans ſon coeur ;
Aux yeux du monde , imprudent interprête ,
Sous mille aſpects on reproduit l'honneur ,
Il faut du moins illuſtrer la défaite.
Par M. le B......
1
A vj
1,2 MERCURE DE FRANCE.
LE MAL- ENTENDU . Conte moral..
FLORIMONT & Leontis étoient amis
dès leur enfance ; le même lieu les
avoit vu naître; ils avoient paflé leurs
premières années ſous les mêmes maîtres .
Une conformité de caractère & de goûts
avoit encore affermi cette union . Ces
deux amis demeuroient dans le fond
d'une Province. Leur habitation n'étoit
qu'à une très-petite diſtance l'une de
l'autre . Uniquement occupés de leur famille
& de l'agriculture , ils n'envioient
point le fort de ceux qui alloient dans
les villes traîner l'ennui qui les accabloit
; ils plaignoient leur fort , & leš
regardoient comme des malheureux qui
ne connoilloient pas le doux plaifir dé
contempler la nature . Cesdeux familles ,
quoique ſéparées , ſembloient n'en faire
qu'une ; elles ſe raſſembloient fouvent
chez l'une ou chez l'autre . Leurs jours
partagés entre les occupations de la cam
pagne & les douceurs aimables de la fociéré
leur procuroient un contentement
délicieux , inconnu dans les villes où
règne un dégoût qui corrompt tous less
AOUST. 1770. 13
1
plaiſirs. Ils goûtoient un charme inexprimable
en voyant croître les arbres
qu'ils avoient plantés ; affis à l'ombrage
dont ils couvroient la terre , ils étoient
plus fatisfairs que dans ces palais magnifiques
, où l'art fait de vains efforts pour
imiter la nature. Ils mangeoient ſouvent
enſemble ſous les mêmes berceaux de
verdure qu'ils avoient eux- mêmes formés
; la franchiſe & la liberté préſidoient
à ces feſtins ; on n'y connoiloit point
cette contrainte qui bannit de nos repas
le plaifir & la gaité. Les convives n'étoient
point entourés de valets curieux
devant leſquels il faut garder le filence
on ne tenir que des diſcours vagues &
frivoles.
Florimont avoit un fils appelé Dorilas,
qui avoit heureuſement confervé fon innocence
& la pureté de ſes moeurs dans
Ie ſein même de la corruption. Quoique
élévé dansles écoles oùlajeuneſſe n'eſtque
trop ſouvent corrompue , le vice n'avoit
jamais eu de charmes pour lui ; l'horreur
qu'on lui en avoit inſpirée dans la maiſon
paternelle ; l'avoit garanti des piègesde
la ſéduction, il avoit rapporté chez fon
père la candeur & la fimplicité de l'enfance.
Mais cette heureuſe ignorance ne
dura pas long-tems. La vue de Lucinde
L
14 MERCURE DE FRANCE.
qui venoit du couvent , tit chez le jeune
Dorilas un changement dont il fut luimême
étonné. Le calme & la tranquillité
, qui juſqu'alors avoient régné dans
fon ame , firent place à des tranſports
qu'il n'avoitjamais éprouvés. Ses regards
dont la férénité annonçoit auparavant la
paix intérieure dont il jouiffoit , devine
rent enun momenttendres & paſſionnés ;
d'accord avec ſon coeur , ils exprimoient
les divers mouvemens dontil étoit agité.
Lucinde n'étoit pas dans un état moins
violent ; plus éclairée que ce jeune
homme , elle jugea par la rougeur dont
elle voyoit ſes joues colorées , par l'expreffion
affectueuſede ſes regards , qu'il
ſepaſfoit dans fon ame quelque choſe de
ſemblable à ce qu'elle éprouvoit ellemême.
Cette agréable idée augmentoit
encore fon embarras : timide , déconcertée
, voulant dérober à la connoiffance
des ſpectateurs la joie que fon
coeur goûtoit en fecret , elle baiſſoit
les yeux,ou les jetoit fur différens objets ,
comme pour faire accroire qu'elle n'étoit
point occupée de ce qui ſe paſſoitdevant
elle. Mais quand ils rencontroient ceux
de Dorilas , qui , dans livreſſe de ſa
paffion , ſembloit ne vivre&ne reſpirer
que par elle , ſon coeur étoit oppreffé
AOUST. 1770.
parune foule de ſentimens inconnus : la
blancheur de fon teint ſe changeoit dans
le plus vif incarnat ; des larmes étoient
prêtes à s'échapper. Heureuſement pour
elle , la nuit qui venoit& qui commençoit
à couvrir la terre de fon ombre ,
avertit Florimont & fon épouse de retourner
chez eux .
Dorilas auroit bien voulu reſter chez
Léontis , mais la crainte de découvrir à
ſon père la paſſion que Lucinde avoit
allumée dans ſon coeur , Fobligeoit à
garder le filence. Lorſque ſon ame tranquille
ne connoiſſoit point encore les
feux dévorans de l'amour , il ignoroit
l'art de feindre , le menfonge ne fouilloit
point ſes lèvres ; mais, en perdant
fon innocence , ildevint plus timide &
plus circonfpect ; il craignoit pour la
première fois le refus , ſans démêler cependant
le motifde ſa crainte ; il ſuivoit
fon père enpenfant à Lucinde , dont il
étoit entièrement occupé.
Florimont curieux de ſçavoir ce qui
ſe paſfoit dans l'eſprit de fon fils , qui
paroiſfoit rêveur , dit à fon époufe ; je
n'aijamais rien vu de ſi parfait que Lucinde
; à ce mot Dorilas ſe réveille ; il
s'approche pour entendre une converfation
qui doit l'intéreſſer. Florimont, fei16
MERCURE DE FRANCE .
gnant de ne pas s'en appercevoir , conti
nue ; j'avois des vues ſur cette fille charmante
; j'avois des idées ..... mais n'y
penfons plus , celles de Léontis ne s'accordent
pas avec les miennes ; il trouve
pour Lucinde un parti fort avantageux ,
& sûrement..... Ah ! mon père , interrompit
Dorilas en rougiſſant , Léontis
va marier Lucinde ? Mais acceptera -t elle
le parti qui lui eſt offert ? L'a- t-on conſultée
? Que vous importe , mon fils ,
reprit Florimont ? Quel intérêt prenez
vous à cette fille que vous venez de voir
pour la première fois ? D'ailleurs , ff.
vous aimez le père , ne devez vous pas
être fatisfait du bonheur de ſa fille ?
Dorilas ne répond pas ; mais les larmes
qui coulent de ſes yeux , expriment
beaucoup mieux que des paroles , l'état
où il eſt ; il fe tourna pour les eſſayer en
fecret. Florimont & fon épouſe qui les
apperçurent , changent de converſation
pour ne lui pas donner lieu de ſoupçonner
qu'ils l'euffent pénétré. Ce jeune
homme n'eſt plus occupé que de la perte
de Lucinde ; cette affligeante idée le
tourmente jour & nuit. Sagaité ſe change
en une triſteſſe mortelle qui lui ôte le repos.
Quelques jours après il retourna feut
chezLéontis ; il veut entretenirLucinde ,
AOUST. 1770. 17
il eſpère qu'elle aura pitié de lui ; il ſe
flatte de la rendre ſenſible à ſes larmes ,
&de faire naître dans ſon coeur l'amour
qui le conſume. Belle Lucinde , lui ditil
, lorſqu'ils furent ſeuls , eſt- il vrai que
vous nous quittiez ? A peine arrivezvous
dans ces lieux que vous les voulez
abandonner. Je pouvois goûter autrefois
les plaiſirs de la campagne ; ces bois ſolitaires
avoient pour moi plus de charmes
que les cercles nombreux des villes ;
mais Lucinde , il n'y a plus de bonheur
ici pour moi ; ces lieux ne feront plus
mes délices , ſi vous vous éloignez. Je
fçais que Léontis vous deſtine un parti
fort confidérable ; c'eſt de mon père que
jetiens cette nouvelle qui me déſole . Les
avantages de la fortune autoient- ils la
préférence furun coeur embraſé de l'amour
leplus tendre&le plus fincère?Ah!
Lucinde , ayez pitié de moi , je ne puis
plus vivre ſi je vous perds ! Lucinde interdite
baiſſoit les yeux , des larmes couloient
le long de ſes joues. Dorilas , ditelle
, fi vous croyez avoir à vous plaindre
du fort qui doit m'éloigner , il ne fera
pas moins fatal pour moi ; les pleurs que
je verſe en ce moment vous font voir
combien moncoeur s'oppoſe au choix de
Léontis . Lucinde finit une converſation
18 MERCURE DE FRANCE.
qui pouvoit la trahir en découvrant au
jeune Dorilas l'impreſſion qu'il avoit faite
fur fon ame , & le porter à de funeftes
entrepriſes.
Léontis voyant ſa fille plongée dans la
mélancolie , crut que le beſoin d'aimer
étoit la cauſe de cette triſteſle . Il eſt chez
les femmes un âge où le coeur ne peut
reſter ſolitaire , ſans être la proie du dégoût&
de l'ennui. C'eſt à cette révolution
qu'on doit attribuer ces momens
d'humeur , ces caprices , cette langueur ,
ces larmes involontaires qui coulent des
yeux d'une jeune fille que la nature a
tirée de l'ignorance. Lucinde , lui dit
Léontis avec cette adreſſe ſi naturelle
aux bons pères , vous dépérifſez chaque
jour , chaque jour je vois la paleur effacer&
flétrir la couleur de vos joues, une
nonchalance mortelle a pris la place de
cette vivacité qui vous étoit ſi ordinaire ,
vos yeux me paroiſſent ſouvent mouillés
de larmes. Lucinde , il eſt un tems où la
nature qui fait entendre ſa voix à tous
les êtres , éleve dans l'ame des deſirs
inconnusqu'on tente vainementde combattre.
Je ne vous ferai point un crime
d'éprouver des ſentimens qui peuplent
l'univers de mères tendres& vertueuſes.
Mais, comme votre inexpérience pourroit
AOUST . 1770. 19
vous expoſer à de longs repentirs , j'ai
jeté les yeux ſur un jeune homme dont
le caractère pourra faire votre bonheur .
Soname , qui ne connoît & qui n'aime
que le bien , remplira la vôtre d'une joie
pure & durable ; vos jours feront untiſſu
de plaiſirs , que le dégoût ne viendra jamais
corrompre ; mais quelle fut lafurpriſe
de Léontis , lorſque Lucinde lui
dit , les larmes aux yeux , que l'hymen
n'avoit point de charmes pour elle , &
qu'elle préféroit au mariage les douceurs
de la vie ſolitaire qu'elle avoit
menée juſqu'alors ; qu'elle le prioit dene
point uſer de fon autorité pour lui faire
embraffer un état contraire à ſon goût.
Cette jeune fille, perfuadée que celui
dont Léontis lui avoit parlé étoit un
autre que Dorilas , refuſoit conftamment
un hymen qui auroit fait fes délices.
Léontis affligé du refus de Lucinde &
du goût ſombre qu'elle avoit pour la ſolitude
, crut que le ſéjour de la ville
pourroit la tirer de cette mélancolie ; il
eſpéroit que les divers amuſemens de la
fociété diſſiperoient ce chagrin dont il
ignoroit la cauſe ,&que la compagnie des
jeunes gens de ſon âge , en banniſſant
deſon coeur une pernicieuſe indifférence ,
20 MERCURE DE FRANCE.
y feroit naître à ſa place une heureufe
ſenſibilité. Il étoit bien éloigné de ſoupçonner
la paſſion de ſa fille pour Dorilas.
La triſteſſe empreinte fur le viſage de
cejeune homme lui paroiſſoit même une
preuve certaine de l'indifférence de Lucinde.
Jeunes amans , un ſeul mot en
vous tirant d'erreur , vous auroit comblés
de plaiſirs !
Dorilas ayant appris que Lucinde
étoitſur le point de retourner à la ville
pour y demeurer quelque tems , vint
aufli tôt chez Léontis . Ah! Lucinde , lui
dit- il , que votre ſéjour à la ville me cauſe
de larmes ! Que je crains que vous n'oubliez
Dorilas ; Léontis ne vous y envoie
ſans doute , que pour y voir ce jeune
homme qu'il vous deſtine : s'il eſt tel
que votre père l'a peint , ah ! Lucinde ,
je vous perds pour toujours ! Mais , s'il a
plus de richeſſes que je ne puis vous en
offrir , s'il a des vertus que je n'ai point
encore acquifes , fon coeur n'éprouve pas
les tranſports qui m'agitent : non , fon
amour ne peut jamais égaler le mien,
J'ignore , lui dit Lucinde , ſi celui que
vous craignez habite la ville où je vais ,
mon père ne m'a dit ni fon nom , ni fa
demeure ; quoiqu'il en ſoit,ſon bonheur
n'eſt pas fi grand que vous l'imaginez ;
AOUST . 1770. 25
s'il a méritéla bienveillance de Léontis ,
jamais il n'aura le coeur de Lucinde ; je
ſouffrirai , ſans me plaindre , les reproches
de mon père , mais je ne puis former
des noeuds qui feroient mon fupplice
; j'aime mieux traîner dans la retraite
une vie malheureuſe , que d'époufer
un homme queje ne pourrai jamais
aimer.
Le diſcours de Lucinde fit renaître la:
joie dans le coeur du jeune Dorilas , mais
il n'oſoit ouvrir ſon coeur à Léontis ;
outre que Lucinde ne lui avoitjamais fait
connoître ouvertement ſon amour , elle
avoit encore exigé le filence.
Lucinde fut envoyée chez une parente
de Léontis , qui lui recommanda de la
conduire dans les différentes ſociétés ,
pour bannir fon humeur fombre & chagrine
, & ramener la joie dans ſon ame.
Cette parente , touchée de l'état de Lucinde
qu'elle aimoit tendrement , l'introduifit
dans les compagnies , lui chercha
des plaiſirs qui puſſent la diſtraire de
fes continuelles rêveries. La beauté de
Lucinde qui juſqu'alors avoit été
comme enfevelie dans un cloître , parut
dans la ville avec un éclat qui lui fit autantd'ennemiesde
celles qui prétendoient
و
22 MERCURE DE FRANCE.
àlabeauté. La triſteſſe lui donnoit même
un certain air de langueur , qui rendoit
ſes charmes plus touchans. Elle ſe vit
auſſi- tôt entourée d'une troupede jeunes
gens qui ſe diſputèrent ſa conquête , &
qui crurentque ſa vertu ne pourroit tenir
long-tems contre leurs agaceries ; ils s'imaginèrent
que cette ame toute neuve
céderoitfacilement aux impreſſions qu'ils
voudroient lui donner ; mais Lucinde
impoſa ſilence à cette jeuneſle effrénée ,
&la força bien-tôtde reſpecter ſa vertu.
Quelle différence , diſoit - elle , entre
Dorilas & ces jeunes gens ! Ennemis des
femmes dont ils tâchentde ſéduire l'innocence
& la crédulité , ils ne cherchent
que des victimes de leur mauvaiſe foi ;
leur bouche n'eſt l'organe que du menfonge
; leur coeur corrompu n'eſt dévoré
que par des feux criminels ; on lit dans
leurs regards enflamunés , l'amour de la
débauche . Ah ! Dorilas , ne crains riende
ces ames dépravées ! Jamais tu n'auras
de rivaux parmi cette foule de jeunes
inſenſés qui ne peuvent triompher que
de la foibleſſe d'une femme qui contribue
elle-même à ſa défaite. Ils ne m'infpirent
que des ſentimens de haine & de
mépris. C'eſt donc-là , difoit- elle quelAOUST.
1770. 23
quefoisà ſa parente , cette jeuneſſe pour
laquelle les femmes inventent chaque
jour de nouvelles parures ? C'eſt donc
pour lui plaire qu'elles paſſent des jours
entiers devant un miroir , où elles étudient
de nouvelles attitudes qui favoriſent
leurs charmes ? Cléonide ( c'étoit
le nomde cette parente ) prenoit toujours
le parti des jeunes gens ; elle excuſoit
leurs foibleſſes , attribuoit à l'impétuoſité
de l'âge cette frivolité , cette inconſtance ,
cette ardeur pour les plaiſirs que Lucinde
leur reprochoit. Perfuadée par Léontis
que cette jeune fille n'aimoit rien , elle
auroit voulu détruire cette odieuſe indifférence
, en lui inſpirant de l'amour
pour quelqu'un de ceux qui venoient dans
ſa maiſon. Lucinde , lui diſoit - elle ,
parmi les jeunes gens que vous voyez
dans la ville , il y en a qui méritent
votre eſtime ; tous n'ont pas le coeur
vicieux , il eſt des ames vertueuſes qui
gémiſſent en ſecret ſur les déſordres contre
leſquels vous vous élevez. Que penſez-
vous , par exemple , du jeuneAlétis ?
La modeſtie n'eſt-elle pas peinte ſur ſon
viſage ? Son coeur n'eſt - il pas ſenſible
&vertueux ? Pouvez- vous lui reprocher
avec raifon un ſeuldes vices qui rendent
८
24
MERCURE DE FRANCE.
les autres odieux & mépriſables ? Les
yeux des autres jeunes gens ſe paſſionnent
pour le crime , les ſiens ne s'enflamment
que lorſqu'il parle de la vertu.
Quoique ſa conduite ſoit la cenſure des
jeunes gens de ſon âge , ils l'aiment ,
ils l'eſtiment , ils le reſpectent ; ils n'en
parlent jamais , fans faire fon éloge ,
tant la vertu a de force ſur les ames
les plus viles. Je conviens , dit Lucinde
, qu'Aletis a des vertus qu'on
trouve rarement chez la jeuneſſe des
villes ; je rends juſtice à ſes moeurs ; je
ne le confonds pointavec ſes ſemblables ;
j'avouerai méme que j'ai du plaiſir à le
voir , c'eſt le ſeul dont l'entretien mérite
l'attention d'une femme honnête .
Cléonide qui n'avoit parlé d'Aletis que
pour découvrir les ſentimensde Lucinde ,
ſe flatta que ce jeune homme vaincroit
fon indifférence ; dans cette eſpérance ,
elle le pria de venir plus ſouvent dans ſa
maiſon : elle fit même enſorte qu'il ſe
trouvât dans celles que Lucinde fréqnentoit
: mais quoique cette jeune fille le
vît avec plaiſir ; quoiqu'elle marquât
même quelque joie lorſqu'il venoit chez
Cléonide , fa triſteſſe étoit toujours la
même; ſa parente la ſurprenoit quelquefois
AOUST. 1770. 25
fois effuyant des pleurs qu'elle vouloit
lui cacher.
Dorilas n'étoit pas plus heureux , il
craignoit toujours que ce rival imaginaire
ne lui enlevât le coeur de Lucinde , ou
qu'elle ne fût ſéduite par les difcours
d'un nouvel amant. Les promeſſesde Lucinde
rendoient cependant quelquefois
le calme à ſon ame ; il ſe rappeloit
avec plaiſir ſon dernier entretien ; mais
d'autres fois ſon coeur étoit déchiré par
la crainte. Hélas , diſoit- il , Lucinde a
peut-être formé de nouvelles chaînes !
Ce jeune homme que Léontis lui deftinoit
a peut- être déjà triomphe de ſa réſiſtance
; le nom de Dorilas eſt peutêtre
effacé de ſa mémoire : ah Lucinde ,
fi cela étoit , j'en mourrois de douleur!
Léontis voyoit avec attendriſſement
la triſteſſe de Dorilas ; perfuadé que fa
fille n'avoit aucun penchant pour ce
jeune homme, & qu'elle avoit même
de l'averſion pour le mariage , il le plaignoit
en fecret; il gémiſſoit fur le deſtin
malheureux qui s'oppoſoit à ſes deſſeins ;
mais il auroit cru ſe rendre coupable
d'injuſtice & de barbarie , s'il eût fait
contracter à ſa fille des engagemens que
fon coeur n'auroit pu remplir. Ce tendre
père regardoit les préjugés& les conven-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
tions humaines , comme les cauſes néceſſaires
de tous les malheurs que produiſent
des noeuds formés par violence.
Inquiet de ſçavoir ſi le tems & la raiſon
ont changé le coeur de Lucinde , il ſe
rend chez Cléonide : il apprend avec
douleur qu'elle ne cherche que la folitude
; que rien n'eſt capable de la tirer
de cette mélancolie qui la dévore ; qu'elle
fuit les plaiſirs les plus innocens ; qu'elle
éloigne , par une impoſante ſévérité , les
jeunes gens que fes charmes attirent auprès
d'elle ; qu'il n'y avoit qu'Alétis ,
qui juſqu'alors eût pu mériter ſa bienveillance
; qu'il étoit le ſeul qu'elle vit
avec plaiſir.
Léontis cherchoit envain le motifde la
triſteſſe de ſa fille , il ne pouvoit la concilier
avec cette aimable gaîté qui faiſoit
auparavant fon caractère. Il ne com
prenoit rien à ce changement extraordinaire.
Il faut , diſoit-il en lui- même ,
que j'éclairciſſe aujourd'hui ce myſtère ,
l'état de Lucinde me cauſe des craintes
que mon coeur ne peut fupporter plus
long-tems. Il fait venir ſa fille dans
l'appartement de Cléonide. Lucinde
lui dit ce père alarmé , j'eſpérois que la
ville diſſiperoit cette humeur ſombre
qui n'afflige. Je croyois que votre rai-
2
AOUST. 1770. 17
Ion& les conſeils de Cléonide rameneroient
dans votre caur cette charmante
gaîté qui me caufoit tant de joie ; j'elpérois
qu'un jour elle feroit les délices
de ma folitude. Mais j'apprends , avec
douleur , que toute entrée dans votre
ame eſt fermée à la joie. Lucinde , a
vous avez des chagrins , dépoſez - les
dans mon coeur ; ma tendreſſe ne vous
répond-elle pas du ſoin que je prendrai
de vous conſoler ? Mon enfant , ne fois
point injuſte envers ton père , ne lui
cache point le motif de cette triſteſſe qui
te conduitlentement au tombeau ; j'avois
des projets dont l'exécution m'auroit
comblé de joie , mais vos refus ont
changé mes idées : je ne vous conduirai
point malgré vous au pied des autels ;
ce crime que vous commettriez en prononçant
de bouchedes ſermens que votre
coeur démentiroit en ſecret , retomberoit
ſur moi . Je ſçais que vous avez diſtingué
le ſage Alétis de cette foule de jeunes
gens qui croyoient qu'aucune femme ne
leur peut réſiſter ; je ſçais que vous préférez
fon entretien , au jargon ridicule
de ſes ſemblables ; je connois les parens
de ce jeune homme ; je vous réponds
deleur conſentement ,&je vous promets
le mien, ſi vous le voulez pour époux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Lucinde étonnée de cette propoſition ,
l'interrompit avec vivacité: je vois , il
eſt vrai , quelquefois Alétis ; j'avouerai
même qu'il a des vertus que j'eſtime ;
mais mon coeur n'a jamais éprouvé pour
lui d'autres fentimens que ceux de l'amitié
: un époux a droit d'en exiger de
plus tendres. Mon père , que je ſuis à
plaindre , de ne pouvoir répondre à vos
defirs ! cette idée augmente encore mes
peines , j'en ſuis accablée. Lucinde , lui
dit Léontis , ſi je ne confultois que mes
intérêts , je vous engagerois à reſter dans
ma maiſon , à m'y tenir lieu de votre
mère ; bien loin de vous ſouhaiter un
époux , je vous ferois valoir les douceurs
du célibat; mais vos intérêts me font
plus chers que les miens. Les peines du
mariage ne font rienen comparaiſondes
chagrins fecrets d'une fille ſurannée ,
qui brûle intérieurement d'un feu dont
l'aveu la feroit rougir , qui verſe des
larmes amères , lorſqu'elle réfléchit fur
l'abandon où elle eſt . Lucinde , quoique
les noeuds de l'hymen ne ſoient plus facrés
aujourd'hui pour quelques jeunes
gens plongés dans la débauche , il eſt
encore des époux vertueux qui jouiffent
d'une félicité que le repentir ne trouble
jamais , qui , formés l'un pour l'autre ,
AOUST. 1770. 29
ne me
élèvent chaque jour leurs mains vers le
ciel pour le remercier de les avoir unis.
Mon enfant , la nature te donna des
qualités que tu ne pourrois négliger fans
crime ;elles feront les délices de l'homme
que tu choiſiras pour époux ;
fruftre pas d'un plaiſir qui rempliroit mon
ame de joie ; que je n'aie pas la douleur
d'entrerdans le tombeau , ſans avoir auparavant
vu le jour de ton bonheur. Lucinde
fondoit en larmes , ſon viſage étoit
inondé de pleurs ; elle vouloit répondre
, mais les ſanglots étouffoient fa
voix ; elle ne diſoit que ces mots : alr
mon père , que je ſuis malheureuſe !
Léontis prenant les mains de Lucinde
entre les fiennes , lui diſoit avec cette
tendreſſe invincible qui pénètre l'ame
des enfans bien nés; ma fille , tu voudrois
parler , & les mots expirent fur
tes lèvres ; ton coeur eſt oppreffé par
quelque ſecret dont il veut ſe délivrer ;
jet'enconjure par ces larmes que tu répands
, par ces mains que je tiens ferrées
dans les miennes ; ne cache rien
àton père dont tu n'éprouvas jamais la
ſévérité. Lucinde ſe jetant à ſes pieds ,
lui dit d'une voix entrecoupée de ſanglots
: ah mon père , mon coeur s'eſt
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
donné malgré moi! J'aime Dorilas , je
ne puis enviſager d'autre hymen , ſans
frémir. Ah Lucinde , lui dit Leontis ,
ſaiſi d'étonnement & de joie ! que vous
nous auriez épargné de chagrins & de
peines , ſi vous m'aviez ouvert votre
coeur ! Dorilas que vous aimez , eſt celui
que je vous deſtinois pour époux ; vous
refufiez Dorilas. Lucinde ne pouvoit
revenir de ſa ſurpriſe ; elle n'ofoit encore
ſe livrer à la joie ; elle baifoit en
filence les mainsde ſon père , qui la relevoit
en l'embraſſant avec tendreſſe. Pl
fit venir Florimont & Dorilas : celui - ci
ne ſe poſſédoit plus de plaiſir : Lucinde ;
diſoit- il dans ſes tranſports , nous ne ſerons
donc plus ſéparés ; je n'aurai plus
maintenant de rival à craindre ! Mesenfans
, leur diſoit Florimont , c'eſt moi
qui vous ai caufé tant de peines ; c'eſt
moi qui vous ai fait répandre despleurs;
mais ces chagrins vont être effacés par
un torrent de délices. Goûtez long-tems
enſemble les plaiſirs dus à de jeunes
époux aimables & vertueux .
Des bords de la Conie.
AOUST. 1770. 31
ODE SUR LA SOCIÉTÉ.
A M. le Comte de Menou .
ARTISAN de tes propres peines ,
Oui , mortel , ta félicité
Dépend de ces aimables chaînes
Qui forment la Société.
Aveugle, hélas ! en tes caprices ,
Sans honte par mille injuſtices
Tu cherches à briſer ces noeuds.
Que ton erreur eſt déplorable !
Sçais-tu qu'ente rendant coupable,
Tu vas te rendre malheureux...
Deces noeuds quelle eſt la puiſſance ?
Ils rapprochent tous les climats ,
Des vaſtes mers l'eſpace immenſe
Sépare& ne déſunit pas.
Sur l'un & ſur l'autre hémiſphere
Quelle contrée eſt étrangere ,
Quandl'Univers n'eſt qu'un pays ?
Doux effet de cette harmonie !
Tour ſéjour devient ma patrie ,
Tous les mortels ſont mes amis.
Sacrés liens que je révère ,
Société , chez les mortels ,
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
N'es-tu donc plus qu'une chimere ?
Où ſont aujourd'hui tes autels ?
Hélas ! ils s'élévoient à peine ,
Pour les brifer on vit la haine
Armer ſes homicides mains.
Tu reçus , funeſte préſage ,
Ce premier & ſanglant outrage :
Dequi? du ſecond deshumains.
Dignes héritiers de ſes crimes !
Ses enfans le furpalleront ,
Bourreaux tour-à-tour & victimes
Les cruels s'entregorgeront.
Déjà je vois ces ſanguinaites ,
Ces hommes nés pour être freres ,
Seplonger le fer dans le flanc :
Et craignant d'être inhabitée ,
Déjà la Terre révoltée ,
Frémit, voyant couler leur ſang.
Par quel favorable génie
Des mortels longtems diſperſés,
Vois-je la troupe réunie ;
Les peuples enfin policés ?
Société , c'eſt ton ouvrage.
Fortunés , ilsvont d'âge en âge
Jouir en paix de ta faveur,
Mais quoi ! honteuſe, désolée,
Tu fuis pour toujours exilée ,
Avec toi s'enfuit leur bonheur.
AOUST. 1770. 3.3
4
Quels ſanglants combats on te livre !
Que d'ennemis de toute part !
Toujours ardent à te pourſuivre
L'intérêt lève l'étendart..
L'indiſcrétion aux cent bouches ,
Les ſoupçons , monſtres plus farouches ,
Pour t'attaquer s'uniſlent tous.
Auſſi perfide qu'elle eſt lâche
LaMédiſance qui ſe cache,
Seule te porte mille coups .
Fuis loin de ce mortel qui s'aime
Juſqu'à rapporter tout à ſoi ;
Qui ne ſe cherche que ſoi-même
Ne peut être digne de toi .
Fuis ce miſantrope ſtupide ;
La férocité qui le guide
Ne fut jamais une vertu .
Si , ſans l'amour de nos ſemblables,
Il en étoit de véritables ,
Quel crime condamnerois-tu ?
Arrache des coupables têtes
Deces conquérans orgueilleux ,
Ces lauriers , fruits de leurs conquêtes
Leprix des crimes trop heureux.
Qu'ils vantent leur frivole gloire;
Unjour, da temple de mémoire,,
Cesgrands noms ſeront effacés..
Biw
34 MERCURE DE FRANCE.
Onn'yverra de noms durables ,
De noms chéris & reſpectables
Que ceux que ta main a tracés.
Sous le douxnom de la patrie
Jadis tu recevois des voeux :
Avec l'intrépide d'Ecie
Ont diſparu ces tems heureux.
Cent fois le démon de la guerre
A, de ſang , inondé la terre ;
Et tu vis à peine un Codrus.
Lisbonne , quand', dans tes abimes
Tu vis périr tant de victimes ,
Il n'étoit plus de Curtius.
Onature ! que l'onoutrage ,
En méconnoiflant ton pouvoir ;
Quand pourra ton divin langage ,
Ramener l'homme à ſon devoir ?
Quand lira -t il en traits de flamme
Cedevoir au fond de ſon ame
Ecrit par les mains de l'Amour ?
En vain dans ſa coupable audace ,
Il veut en effacer la trace ,
L'Amour n'écrit pas pour unjour.
D'une frivole indépendance
Ceſſons de nous parer en vain :
Nous ne reçûmes l'exiftence
Quepour le bien dugenre humain.
AOUST. 1770. 35
Dès le moment qui me vit naître
Il acquit des droits ſur mon être ;
Non , mes jours ne ſont point àmoi.
Prince , fier de ton diadême ,
Songe que dans le rang ſuprême
Les tiens ſont encor moins à toi .
Quevois-je ? Un mortel plein de zèle , *
En mourant nous livre ſon corps :
Une main , ſaintement cruelle ,
Lediſſéque , en ſuit les refforts.
Même , après ſa courſe finie ,
De l'art qui prolonge la vie
Il conduit les timides pas.
Dignes efforts d'un coeur fublime !
Son amour rare & magnanime
S'étend au- delà du trépas.
Puifle une légere étincelle
Decette généreuſe ardeur ,
Semence d'amour éternelle ,
Le rallumer dans notre coeur !
Aſavoix ſagement dociles ,
Goûtons le plaifir d'être utiles ,
Comptons nos jours par nos bienfaits ;
Et que forcée , un jour, l'Envie
*M. de la Peyronie.
Bvj
3.6 MERCURE DE FRANCE...
Comble d'éloges notre vie ,
Donne à notremort des regrets.
DeMenou reçois cet hommage ,.
Tu ſçais quel Dieu me l'a dicté.
Ah ! que dis-je , il eſt ton ouvrage,
Le fruit de ta ſociété.
Loinde ton épouſe chérie ,
Loin de toi va couler ma vie
Dans de triſtes & trop longsjours,
Seule reflource en ma triſteſſe !
A m'occuper de vous fans ceſſe ,
Je vais en conſacrer le cours .
ParM. la Bastide.
SIXIÈME LETTRE.
AM. le. Baron de Flers ..
Monfieur de Flers , ſçaichant comme
je fais l'affection que vous avez tousjours,
eu au ſervice du feu Roy Monſeigneur
& frère , & à moy particulièrement , je
me promets beaucoup de bons ſervices
de vous , maintenant que je ſuis votre
Roy , & m'afleure que cognoiffant ,
comme c'eſt à préſent que je cognois
par les effets, ceux qui me font bons fere
AOUST. 1770. 37
9
viteurs , vous n'en perdrez aucune occafion
; je vous prie donc continuer de
vous oppoſer de tout votre pouvoir aux
mauvais deſſeings de mes ennemys , &
vous affeurer que je ſçaurai bien recognoître
vos ſervices , ſelon vos mérites
en endroits qui s'en offriront; je renvoyerai
dans peu de jours de delà mon
coufin le Duc de Montpenſier avec les
forces qu'il en a amenées & d'avance ,
pour chaſtier ceux qui ont eu mépris
contremonfervice&qui ont troublé lere.
pos dudit pays : j'eſpère que Dieu me fera
la grace d'en venir aisément à bout
puiſque ma cauſe eſt juſte , & qu'il lui a
desja pleu favoriſer tellement mes affers ,
que d'avance dez la finde ceſte automne ,
ce que je n'eſpéroys qu'au commencement
du pryntems , qui eſt d'eſtre maiſtre
de la Campagne , ayant l'armée de mes
ennemys qui s'étoit acheminée de deça ,
penſant avoir quelque advantaige fur
moy , après avoir perdu grand nombre
d'hommes & eu de pire tous les jours
eſté contraincte de ſe retirer , ſentant
approcher les forces que mes couſins le
Comtede Soiffons ,Ducde Longueville ,
&Maréchal d'Aumont m'ont emmenées,
avec lesquelles & celles que la Royne
d'Angleterre m'a envoyées , je feray tout
38 MERCURE DE FRANCE.
ce que je pourray pour combattre mes
ennemys , ou au moings , je les rameneray
plus viſte qu'ils ne font venus ; &
fur ce , je prie Dieu qu'il vous ayt ,
Monfieur de Flers , ( 1) en ſa ſaintegarde
Eſcript au camp de Dieppe le xvj jour
d'Octobre 1589 .
HENRY.
SEPTIÉME LETTRE.
A Jacques It , Roi d'Angleterre.
Monfieur mon bon frère , le ſieur de
Vitry m'ayant dit , à ſon retour d'Angle-
(1 ) Le baron de Flers , auquel cette lettre eſt
adreflée , doit être Henri de Pellevé , Seigneur de
Tracy , &c. qui devint baron de Flers , par ſon
mariage avec Jeanne de Groſparmy , héritiere de
cette terre. Il étoit chevalier de l'ordre du Roi , &
avoit été chambellan du duc d'Anjou , frere du
Roi Henri III . Il eſt le quatriéme aïeul deHyacinthe-
Louis de Pellevé , comte de Flers , gouverneur
de Meudon , mort le dernier mâle de ſa maifon
, le 24 Avril 1736. -Voyez le Mercure de
France, du mois de Mai de cette année , p. 133 .
La généalogiede la maiſon de Pellevé eſt inſérée
dans l'Histoiredes Gr. Officiers de la Couronne ,
auſujetdu cardinal de Pellevé , archevêque ducde
Reims , tom. 11 , pag. 76& fuiv.
AOUST. 1770. 19
terre , que vous défiriez avoir des chevauxdreſſés
& ung écuyer choiſy de ma
main pour ayder à monter à cheval mon
cher nepveu , (1 ) votre fils , j'ay faict
ellection de celuy que vous préſentera
mon ambaſſadeur avec ma lettre , pour
l'avoir recognu expert au meſtier , de
bonnes moeurs& loyal , & tel en vérité
que je le voudrois donner à mon propre
fils ; auſſi tiens je le voſtre en ce rang là ,
& n'affectionne moings ſa bonne éducation
& fa proſpérité , que celle du
mien : je luy ai commandé le ſervir
comme cela , & de vous obéir entiérement
, de quoy je me promets qu'il
s'acquittera fidellement ; je prie doncques
de repcevoir ſon ſervice & les chevaux
qu'il vous préſentera de ma part à
l'égal de ma bonne volonté , qui n'a autre
but , que de vous tefmoigner en
cefte occaſion , comme en toutes autres ,
la perfection de l'amitié fraternelle que
continue à vous porter , & defire rendre
perdurable
Votre très- affectionné bon
frère , coufin& ancyen allié.
HENRY.
(1) Henri- Frederic Prince de Galles , né en
1594, & mort en 1612. C'eſt à ce prince queJean
Bond dédia les notes ſur Horace.
40 MERCURE DE FRANCE.
A Madame de MARVILLIERS , fille de
M. de Bastide.
SUR UR le ſommet du Pinde , où vous prêtes naif
ſance ,
Jeune Aiglon , votre effor n'a pas dégénéré ;
Corinnedans ſes vers eut moins d'art & d'aifance ,.
Sapho n'a pas mieux ſoupiré.
Pourſuivez la carriere où le goût vous appelle ,
Emparez- vousdu rang que la Suze occupa ,
Eſt- il une gloire plus belle
Que d'imiter votre papa ?
Les nymphes de ſon ſang doivent charmer legs
lages ,
Vos triomphes ſont aſſurés ,
C'eſt le deſtin de ſes ouvrages
De n'être jamais cenſurés .
Vos talens , vos attraits ſont autant de modèles
Pour les Muſes , pour les Amours;
Par eux vous regnerez toujours
Sur les amans & ſur les belles ...
Chacun , pour ſon repos , doit vous craindre &
vous fuir ;
(
Lorſque l'on eft coquette on maudit votre em
pire ,
Vous connoître , c'eſt vous hair ,.
Vous regarder , c'eſt vous ledire..
AOUST. 1770. 4
Votre coeur inſpiroit les ſons de votre lyre,
Ne ſçait-il plus que s'enflammer ?
Occupez-vous du ſoin d'écrire ,
Laiſſez -nous le tourment d'aimer.
ParM. de la Louptiere.
COUPLET faitfur le champ , pour une
jeune Dame qui demandoit , à l'auteur,
desparoles.
Surl'AIR: Quandun coeurfortde l'esclavage,&c.
IMITEZ la roſe nouvelle,
Elleouvre ſon ſein auxplaiſirs,
Vous êtes charmante comme elle ,
Ouvrez votre coeur aux plaiſirs. bis.
Les Amours font des dieux rebelles,
Onne les fixe qu'au printems ,
Comme leTems ils ont des aîles ,
Pourquoi ſeroient-ils plus conſtans ? bis.
Imitez , &c.
Les ris , les jeux volent ſur vos traces
Vous pouvez les y retenir,
42 MERCURE DE FRANCE .
L'artde fixer l'âge des Graces
N'eſt que l'heureux art de jouir.
Imitez , &c.
ParM. Parezart Durreſſoir.
LE VINGT - UN.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
M. VARSEUIL , médecin.
Mde VARSEUIL.
LOUISON , Filles de M. Varſeuil
HENRIETTE , âgées de 16 à 17 ans.
MINETTE , amies des fillesde M. Var-
CHONCHON , feuil .
Lascène est chez M. Varſeuil , dans une
ville de province.
Le théâtre repréſente une falle baſſe de la
maison de M. Varſeuil ; on y voit une
pendule , une montre d'or avecſa chaîne
accrochée à la tapiſſerie , une table à
quadrillefur laquelle est un petit métier
de tapiſſferie, unſopha , une commode,
&c.
AOUST. 1770.
SCÈNE PREMIERE.
Mde VARSEUIL ſeule : Ellefait pluſieurs
zours de falle , enſe regardant dans les
glaces , & finit par prendresa montre.
(Ceciſe dit lentement&parpauses. )
IL eſt trois heures & demie... Il n'eft
pas encore tems de me rendre chez Mde
la Fayette... Je la gênerois , elle me gêneroit...
L'étrange caractere ! le triſte &
minucieux détail de ſa maiſon , dont je
n'ai pu la débaraſſer , retrécit ſon ame ,
énerve ſon eſprit... Si elle eût voulu me
croire,j'en aurois fait la femme la plus aimable...
Je l'ai pourtant décidée à aller
ce ſoir à l'aſſemblée chez Mde de Courmont...
Il y aura fûrement grand jeu...
Voyons nos fonds , ( elle tire fa bourse. )
plus que huit louis ! Prendrai-je de l'argent...
Non ... Cela me meneroit peutêtre
trop loin. ( Elle ouvre le tiroir de la
commode& en tire une paire de gants avec
leurs braffelets & un paquet. ) Mais qu'eſtce
que c'eſt que ce paquet-là ? Epargnes
de Louiſon Varſeuil. (Elle laiſſeſes gants
fur la commode pour défaire le paquet qui
en contient pluſieurs. ) Ceci doit être curieux
, voyons donc. Pour avoir une coëf44
MERCURE DE FRANCE.
fure à la Dauphine , 36 liv. Ah , ah , petite
coquette ! Pourfaire garnir ma robede
rafetas des Indes , dix écus. Mais , en vérité
, j'aime affez ces petites folies là...
Je m'en vais voir un peu ce que cela ſignifie.
( elle appelle) Louiſon... Henriette...
LOUISON & HENRIETTE du dedans.
Ma chere mere.
Mde VARSEUIL . Qu'on defcende.
( Ellesejette fur leſopha.)
SCÈNE ΙΙ.
Mde VARSEUIL , LOUISON, HENRIETTE ,
Louiſon & Henriette entrent l'une après
l'autre immédiatement , & font chacune
une profonde révérence ; après quoi elles
restent debout , immobiles & en filence
devant Mde Varſeuil qui , à demi- couchéefur
leſopha , s'ajuste & parle à ses
fillesfans les regarder.
Mde VARSEUIL. Qu'est - ce que vous
faifiez là-haut , Meſdemoiselles ?
HENRIETTE. J'achevois de broder vos
manchettes , ma chere mere.
Mde VARSEUIL. Cela eſt-il fini ?
HENRIETTE. Oui , ma chere mere.
AOUST . 1770. 45
Mde VARSEUIL. Et vous , à quoi vous
occupiez - vous , Mlle Louiſon ?
LOUISON. Je montois votre bonnet...
Mde VARSEUIL , jerant un coup d'oeil
fur Louiſon. Qui eſt-ce qui vous a coëffée
aujourd'hui , petite fille ?
LOUISON . Mais .... ma chere mere ..
en vérité... ( bas àſafoeur) eſt- ce que je
ſuis fingulierement coëffée ,Henriette ?
Mde VARSEUIL. A qui eſt - ce donc
que je parle , Louiſon, qui eſt- ce qui vous
acoëffée ?
LOUISON. C'eſt moi , ma chere mere ,
&jamais...
Mde VARSEUIL. C'eſt vous , Mademoiſelle
, & votre coëffure à la Dauphine
de trente- fix livres , pourquoi ne l'avezvous
pas miſe ?
(Henrietteſe retire un peu derrierefa foeur
&ritfousfa main. )
LOUISON. (A part) Ah Ciel ! je ſuis
perdue. (haut) Ma chere mere... en vérité...
je ne fçais ce que vous voulez
dire.
Mde VARSEUIL. Vous ne ſavez pas ce
que je veux dire , impertinente , vous
m'entendez trop bien. C'eſt donc là l'em
46 MERCURE DE FRANCE.
ploi que vous faites de votre argent ? II
contribue à entretenir votre coquetterie.
J'y mettrai bon ordre ; certainementj'arrêteral
ces dépenſes extravagantes.... Il
feroit beau que j'autoriſaſſe votre petit
déſordre. ( Elle s'affied ſur le ſopha. ) Si
vous aviez envie de vous procurer une
coëffure , par exemple , que ne vous adreffiez-
vous à moi ? Vous ſavez que je ne
vous refuſe rien ; j'en ai une là haut qui
ne m'a ſervi qu'un été , je vous l'aurois
donnée... Je m'en ſerois privée pour
vous , car elle eſt très-propre... ) Elle regarde
fixement Louiſon qui pleure. ) Eh
bien , Mademoiselle , voilà ce qu'il falloit
faire ,& ce qu'auroit fait à votreplaceune
fille bien élevée ... Oui, pleurez ...
Mais je ſuis bonne , je veux bien oublier
votre faute , & vous faire préſent de ma
coëffure. Pour votre argent , il feroit dangereux
de vous le laiſſer; je veux en fixer
l'emploi à quelque choſe qui vous ſoit
utile & eſſentiel . C'eſt mon devoir. ( à
Henriette ) Qu'est-ce que vous avez à rire,
Mile Henriette ?
HENRIETTE , très sérieusement. Jeneris
point , ma chere mere .
Mde VARSEUIL. J'en impoſedonc ?
HENRIETTE . Je vous demande bien
pardon ; mais...
AOUST. 1770. 47
Mde VARSEUIL. Mais... mais ... taiſez-
vous . Vous ne pouvez ouvrir la boucheſans
perdre le reſpect. Votre ouvrage,
où est- il?
HENRIETTE. Elle tire une pièce de broderie
defon fac à ouvrage & s'affied d'un
air boudeur pour travailler. ( à part ) Sur
quelle herbe a-t'elle donc marché aujourd'hui?
Louiſon pendant ce tems , prendſon métier
de tapiſſerie , s'affied & travaille en s'effuyant
de tems en tems les yeux.
Mde Varfeuilse leve pourfortir , lance un
regard terrible fur Henriette , qui baiſſe
les yeux & les releve à l'inſtant avec un
Souris amer & en pliant les épaules.
Mde VARSEUIL , revenant fur ſes pas.
Où eſt votre pere ?
HENRIETTE . Il eſt ſorti ,
Mde VARSEVIL . Taiſez - vous , infolente
, je vous ai défendu de me parler.
Où eſt votre pere , Louiſon ?
LOUISON , effuyant ſes larmes. Il eſt forti
, je crois , avec M. Florelle.
Mde VARSEUIL regarde quelque tems
Louiſon d'un air courrouce. C'eſt bon ...
Vous aurez la bonté , Meſdemoiſelles, de
48 MERCURE DE FRANCE
travailler ici ... Oui , ici... toute la foirée.
Je ne prétens pas que vous paſſiez
le ſeuil de la porte , ni que vous montiez
dans vos chambres. Je vous défens auſſi
très-expreſſément de recevoir qui que ce
ſoit ; cette cohue d'amies , de connoifſances
qui ne finiſſent point, me déplaît
fouverainement. Le moindre mal qui en
réſulte eſt la perte de votre tems ... Songez
bien à ce que je vous dis... Songezybien...
entendez-vous ?
LOUISON. Oui , ma chere mere.
(Mde Varſeuil fort.)
SCÈNE ΙΙΙ.
LOUISON , HENRIETTE.
LOUISONpleurant. Que je ſuis malheureuſe!
HENRIETTE . Tu es bien fotte , Louifon
, de pleurer : eſt-ce que je ne ſuis pas
auffi à plaindre que toi ? Ce qui t'arrive
aujourd'hui , m'eſt arrivé hier ; mais cela
ne m'attriſte pas , & j'ai bientôt fait de
prendre mon parti.
LOUISON. Mes épargnes de dix - huit
mois ! Ah Ciel , eſt - il poſſible !
HENRIETTE . Et pourquoi as-tu la fimplicité
de les laiſſer traîner dans le tiroir
de
AOUST . 1770. 49
de la commode , où tu ſais que ma mere
fouille à chaque inſtant. En vérité , cela
n'eſt pas pardonnable , &je dirois preſque
que tumérites ce qui te vient d'arriver.
LOUISONSanglottant. Hélas ! mon enfant,
je venoisde recevoir la plus grande
partie de cet argent ; tu fais qu'il provient
des ouvrages que je fais en cachette &
quelquefois bien avant dans la nuit. Et
dans le moment où ... Ah Ciel ! ... Et
pour... ( Ses pleurs redoublent. )
د
au
HENRIETTE , riant. Et pour... acheve
donc ? la réflexion eſt plaiſante . Oh çà ,
ma petite foeur , écoute donc , tranquiliſe
toi , tes pleurs n'aboutiront à rien
contraire , avec tous ces maux tu auras
encore un chagrin par-deſſus le marché.
Tiens, imite moi , rien ne m'attrifte , je
me mets au- deſſusde tour; par ce moyen ,
je ſuis heureuſe. Je conſerve une gaîté
que rien ne peut altérer... Ma mere me
prive des petits profits que me procuroit
mon travail , Eh bien , ma chere amie ,
au lieu de me déſeſpérer inutilement , je
ne travaille plus, auſſi-bien est-il ridicule
de nous donner de grandes peines pour
augmenter les menus plaiſirs de Madame,
qui , au fond , ne nous en ſçait pas plus
degré.
So MERCURE DE FRANCE .
LOVISON. Quel fond charmantde gaieré
, ce caractere fait le bonheur de ta vie.
HENRIETTE. Imite moi , tu ſeras heureuſe.
Dédommageons nous en l'abſence
de Mde Varſeuil , des déſagrémens qu'elle
nous fai: éprouver lorſqu'elle eſt à la
maiſon ... Elle est actuellementalaffemblée
chez Mde de Courmont; je ſçavois
cette partie làdès ce matin . J'ai fait avertir
Mile Minette & la petite Chonchon ,
&nous pourrons prendre , de notre côté ,
un divertiſſement honnête.
LOUISON. Un peu contraint...
HENRIETTE. Tant mieux , il n'en ſera
que plus vif... Cela eſt ſingulier ; Mde
Varſeuil ne s'imagineroit jamais que ,
graces à ſes ſoins , nous nous divertiſſons
mieux que ſi elle s'empreſſoit de nous
choiſir des amuſemens.
LOUISON, Mais ſi ma mere alloit revenir
?
HENRIETTE. N'aie pas peur; elle s'amufe
: crois tu qu'elle penſe à nous ?
LOUISON. Mais, mon pere , s'il alloit
rentrer?
HENRIETTE. Pour celui- là , je te répons
que non ; il est forti avec l'éternel M. Florelle
l'apoticaire.
AOUST. 1770. S
LOUISON. Mais , fi ...
HENRIETTE. Oh tes mais , tes ſi , ne
finiront jamais;dès lors que je te dis d'être
tranquille , eſt ce que je ne riſque pas autantque
toi?
On entend touffer derriere le théâtre.
J'entends touffer dans la rue , c'eſt , je
crois , notre monde. (Ellefort. )
SCÈNE I V.
LOUISON , ſeule.
Qu'elle est heureuſe , ma ſoeur ! rien
ne l'inquiére , c'eſt toujours le même enjouement.
Pour moi je ſéche ſur pied , le
plus petit plaifir eſt accompagné de peines
i cruelles !
SCÈNE V.
LOUISON , HENRIETTE , MINETTE ,
CHONCHON , cette derniere eft petite ,
laide & grimaciere.
Minette & Chonchon entrent en marchant
fur la pointe du pied , & regardent de
tous côtés dans la chambre. Louiſon eft
rêveuse.
MINETTE , àHenriette qui lafuit. Ta
Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
.
mere eſt ſûrement fortie , Henriette ? ( d
Louiſon ) Bon jour , Mlle Louiſon ..
LOUISON. Bon jour, ma chere Minette.
CHONCHON graffeïant. Ah mon Dieu !
comme z'ai eu peur , z'ai cru voir là-bas
ta maman .
HENRIETTE. Paix donc , folle , elle eſt
bien loin , va ; elle eſt chez Mde de Courmont
, je crois qu'elle n'a pas envie de
revenir ſitôt.
CHONCHON. Avoue donc que c'eſt une
finguliere femme que ta maman; bien
me prend de n'en pas avoir une pareille.
HENRIETTE. Hé bien , ſi tu en avois
une pareille , tu t'y ferois. Voyez la belle
hiſtoire , nous nousy faiſons bien nous.
CHONCHON. Ah Ciel ! fi z'étois dans ce
cas là , ze la ferois tant enrazer , tant enrazer
, qu'elle feroit oblizée de me laiſſer
vivre à ma fantaisie .
HENRIETTE . Bon , bon, ſitu étois dans
ce cas là , tu verrois qu'elle en ſauroit
plus que toi pour faire enrager... Mais
neperdons point de tems , as tu des cartes?
CHONCHON. Non , c'eſt ma coufine Minette
qui s'eſt ſarzée d'en apporter.
MINETTE. Je ne fais pas fi j'en ai dans
AOUST. 1770. 53
mes poches ; pourquoi n'avez - vous pas
voulu garder celles que j'avois apportées
laderniere fois .
LOUISON. Iln'auroit plus fallu que cela.
Si ma mere les avoit trouvées , nous aurions
été de jolies filles .
MINETTE cherche danssespoches. Quelle
triſte vie !
CHONCHON. Vous êtes vraiment bien
àplaindre.
HENRIETTE. Encore... Ec bien
cartes?
, ces
MINETTE. En voici , heureuſement.
(Elle tire de fa poche deuxjeux de cartes
complets.).
HENRIETTE. Louiſon , avance un peu
la table à quadrille... çà ... plaçons nous.
Louiſon met la table au milieu du théâtre :
Minette jette les cartes deſſus ; elles se
placent toutes quatre autour , les deux
foeursfont vis à vis l'une de l'autre.
MINETTE . Quel jeu allons nous jouer ?
Le Reverfis on TWisch .
HENRIETTE . Non , non , le Vingt un ;
il eſt plus amuſant celui- là. Elle prend les
cartes &Sépare les deuxjeux pour le Vingtun.
)
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
CHONCHON. Oh ! votre vilain Vingtun,
ze ne l'aime pas , il me fait perdre
tout mon arzent. L'autre zour z'y ai perdu
un louis dor. Z'aime mieux zouer
l'As qui court.
HENRIETTE. Tais toi donc, imbécille,
avectonAs - qui court. Eſt- ce que tu nous
prends pour des enfans ? D'ailleurs au
Vingt un , fi l'on perd beaucoup, ongagne
beaucoup ; n'est- ce pas , ma soeur ?
LOUISON. Tu as raiſon .
CHONCHON. Allons done ; vous faites
de moi tout ce que vous voulez .
HENRIETTE. A çà , Meſdemoiselles ,
argent ſur jeu , s'il vous plaît. (bas àMipette.
) Prête - moi fix francs , ma bonne
amie Minette.
MINETTE. Tiens , ma bonne amie ;
mais tu me les rendras tout de ſuite an
moins , ſi tu gagnes.
HENRIETTE. C'eſt tout ſimple. (àChonchon.)
Chonchon , prête donc un demilouis
à ma foeur ; elle n'oſe pas te le demander.
LOUISON . Non , ma bonne amie Chonchon
, car je ne ſçais pas ſi je pourrois vous
lerendre .
CHONCHON. Dame , ſi je le prête ,je
AOUST. 1770.
fuis bien aiſe d'être sûre de le ravoir.
HENRIETTE . (A Louiſon ) Ham nigatde!
Pardi , Mlle Chonchon vous êtes bien
drôle , eſt ce que vous vous imaginez que
nous ne ſommes pas bonnes pour vous
rendre votre demi louis? Si ma ſoeur ne
le fait pas , je m'en charge moi .
CHONCHON. Tenez , mais fongez à ce
que vous me promettez toujours. ( Elle
donne le demi louis. )
MIVETTE . Oh ! mon Dieu , ma couſine
, comme tu obliges nos bonnes amies
de mauvaiſe grace !
CHONCHON. Dame , çà t'eſt bien aiſé
à dire , je n'ai pas plus d'arzent qu'il m'en
faut , moi ; & j'ai oüi dire que quand on
prêtoit au zeu , c'étoit d'un mauvais figne.
HENRIETTE. Finirez - vous , &commencerons
nous àjouer ? Il faut fixer les
fiches à trois ſols , le voulez- vous ?
MINETTE . Comme il vous plaira.
CHONCHON . Ze le veux bien .
LOUISON , àpart. Queje ſuis inquiére!
fma mere alloit revenir.
HENRIETTE. Qu'as- tu donc Louiſon ?
Tu ne dis rien, tu me parois triſte : allons
donc , fois un peu à ton jeu... Mettez
vos fiches , Meſdemoiselles , oh Mi
Civ
36
MERCURE DE FRANCE.
nette , deux! diantre tu fais la prudente ...
Et toi , Chonchon , trois! cela ne va guère
vite. ( à Louiſon)Aton tour : combien
mets- tu de fiches ?
LOUISON , diſtraite. Comme tu voudras.
HENRIETTE. Peſte ! tu es bien accomodante.
( à part) L'imbécille ! ( haut )
tiens , je ne t'en mets qu'une , parce que
c'eſt le commencement. ( Elle diftribue les
cartes.) T'y tiens tu , Chonchon .
CHONCHON , niaiſement. Dame , ze ne
fais pas , z'ai dix- fept .
HENRIETTE. Tiens, voilà encore une
carte,
CHONCHON. Un ſept! oh z'ai perdu , tu
aurois bien dû me donner un quatre touzours.
( Elle fait la moue.)
HENRIETTE , riant. Il falloit m'avertir
d'avance , à toi , Minette.
MINETTE. Je m'ytiens .
HENRIETTE. Et toi, Louiſon, t'y tiens-
τα ?
Louison , toujours diſtraite. Je crois
qu'oui .
HENRIETTE. Le trait eſt plaiſant , tu
crois.
LOUISON ,jetant les cartes & se levant
AOUST. 1770 . $7
avec précipitation. Tout eſt perdu ; voici
ma mere .
SCÈNE VI.
Mde VARSEUIL , LOUISON , HENRIETTE,
MINETTE , CHONCHON .
Mde Varfeuilfaluepoliment& d'un airriant
les étrangeres , lance des regards terribles
fur fes filles & va prendrefes gants qui
étoient reflésfur la commode.
Louiſonſe retire dans un coin de la falle
où ellese met àpleurer.
Les trois autresſe levent & restent debout å
leurplace.
৯ Mde VARSEUIL. Mais , voici une
joyeuſe compagnie; vous ne vous ennuïez
pas , Meſdemoiſfelles ?
HENRIETTE , d'un petit air hardi & mutin.
Ce font ces Demoiselles qui nous
ont fait l'honneur de nous rendre viſite ;
elles nous ont enſuite propoſé une petite
partie de jeu , que nous n'avons pas cru
qu'il fût décentde leur refuſer.
Mde VARSEUIL , févérement. C'eſt fort
bien fait , ma fille ; mais ilauroit dû vous
ſouvenir que je vous avois défendu d'introduire
ici perſonne en mon abfence , il
C
58 MERCURE DE FRANCE.
eſt vrai que cesdéfenſes ne pouvoient pas
regarder ces Demoiselles : mais je ne
m'attendois pas à l'honneur qu'elles vous
ont fait ;&en tout cas , vous deviez m'obéir
; elles ne s'en ſeroient fûrement pas
formaliſées.
CHONCHON. Oh ! pournous,Madame..
nous ne ſommespas... Nous ne nous formalifons
pas .
Mde VARSEUIL , d'un air gai. A propos
, Mile Chonchon , j'ai rencontré à
deux pas d'ici Mde votre mere , elle me
paroît fort en peine de vous ; vous ne l'avez
fûrement pas informée que vous étiez
ici ; & vous ne feriez pas mal d'aller calmer
ſes inquiétudes. ( Chonchon fort en
faisant une grande révérence à Mde Varfeuilqui
la lui rend d'un air gracieux. )
SCÈNE VII.
Mde VARSEUIL , LOUISON , HENRIETTE,
MINETTE .
Mde VARSEUIL. Mlle Minette , on
ſera peut être auſſi en peine de vous. Je
ſuis enchantée de vous voir , mais je partage
les alarmes de Mde votre mere , elle
ne faitprobablement pas où vous êtes.
AOUST. 1770. 59
MINETTE. Pardonnez-moi , Madame ,
je lui ai dit que je venois ici .
Mde VARSEUIL. Comment ſe porte-
■ elle , Mde votre mere?
MINETTE. Vouslui faitesbiende l'honneur
, Madame , elle eſt en très -bonne
fanté.
•
Mde VARSEUIL. J'en ſuis vraiment
charmée. Faites - lui bien mes complimens
, Mlle Minette, car c'eſt une femme
que j'eſtime beaucoup. Priez là , en même-
tems de vous envoyer ici lorſque j'y
ſerai . Je ſuis bien aiſe de vous voir auffi,
moi ; c'eſt un plaiſir que j'envie à mes filles,
de cette maniere- là nous ferons fatisfaites
toutes les trois. Votre ſervante ,
Mlle Minette .
(Minette fait une profonde révérence à
Mde Varfeuil &fort. )
SCÈNE VIII.
Mde VARSEUIL , LOUISON , HENRIETTE.
Mde VARSEUIL. Voilà donc de vos
tours , Meſdemoiſelles les impudentes ,
vous avez la hardieſſe d'introduire ici du
monde en mon abfence & de faire de ma
maifon une petite académie de jeu ! En
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
vérité je ne me ferois jamais attendue à
celui-là . At- on jamais pouffé plus loin
l'inſolence ? Mais vous avez donc perdu
toute pudeur , toute retenue?
HENRIETTE. Mais , mon Dieu , quel
grandmal avons-nous donc fait ? Ces Demoiſelles
viennent nous voir , & nous tachons
de les recevoir le plus gracieuſement
qu'il nous eſt poſſible. Où eſt le
crime?
Mde VARSEUIL . Quel grand mal ,
impertinente ! Premierement , celui de
medéfobéir.
HENRIETTE . Il falloitdonc leur fermer
la porte au nez.
Mde VARSEUIL. Oh ! je ne puis plus
tenir ; voilà de ces repliques qui affomment.
Petite effrontée ! vous ne pouviez
pas les congédier poliment , trouver pour
cela un prétexte honnête. Mes ordres , par
exemple...
SCÈNE IX . & DERNIERE.
M. & Mde VARSEUIL , HENRIETTE ,
LOUISON.
M. VARSEUIL. Que veut donc dire
tour ce vacarme-là ?
AOUST. 1770 . 61
Mde VARSEUIL. Entrez, entrez , Monſieur
, vous allez apprendre de jolies choſes.
Que diriez- vous de deux filles qui ,
pendant notre abſence , introduiſent ici
des je ne ſçai pas qui pour brelander. C'eſt
pourtant la conduite de vos filles. ( Elle
montre les cartes & l'argent qui fontfur la
table. ) Voyez quelles étoient leurs petites
occupations . Perdre leur tems & entretenir
leur paſſion pour le jeu , voilà
l'uſage qu'elles font de leur argent , ou
bien acheter des brimborions de coquetterie
; témoin , Mademoiselle , ( en mon.
trant Louiſon ) qui mettrente fix livres à
une coëffure .
LOUISON . Oh ! mon Dieu , & je ...
( Elle rencontre un coup d'oeil de fa mere
qui l'empêche de continuer. )
HENRIETTE . En vérité , ma chere mere,
vous nous traitez bien mal. Ces je ne fais
pas qui dont vous parlez , vous les cornoiſſez
auſſi bien que nous: ce fontChonchon
Plumeau , la fille du notaire , & Minette
Duval , fille de cette Mde Duval la
marchande que vous eſtimez tant.
Mde VARSEUIL. Mademoiselle , vous
plairoit-il de vous taire.
HENRIETTE. Si jamais de la vie...
61 MERCURE DE FRANCE.
Mde VARSEUIL. Taiſez-vous , Henriette.
HENRIETTE , avec la derniere vivacité.
Non , quand vous devriez me tuer , vous
ne m'empêcherez pas de dire , qu'il eſt indigne
de nous noircir comme vous le faites
auprès de mon pere .
Mde VARSEUIL. Pour le coup , je perds
patience . ( Elle s'avance pour donner un
foufflet à Henriette. )
M. VARSEUIL , l'arrêtant. Pointde vivacité
, ma bonne amie , je vous en prie.
( à Henriettefévèrement ) Silence ... ( àſes
filles) Vous avez tort , Meſdemoiſelles,
mais très- tort ; non que je trouve mauvais
que vous ayez fait venit Mlles Chonchon
&Minette , ce ſont d'aimables filles ; je
les croisbien élevées , elles appartiennent
à d'honnêtes gens , & il eſt à-propos que
vous vous délaſſiez en la compagnie de
quelques amies ; mais c'eſt le jeu que je
n'aime point : aujourd'hui ce n'eſt plus un
amuſement , c'eſt une fureur , une rage ;
& la feule manierede s'en garantir eſt de
ne point toucher de cartes abfolument...
Voilà précisément ce que j'exige de vous,
Meſdemoiſelles; car c'eſt à vous que je
parle : je n'entends pas qu'il entre de cartes
ici . Pour tous les autres divertiſſeAOUST.
1770. 63
mens , je vous les verrai prendre avec
plaifir. Voyez vos amies ; amuſez - vous
avec elles , chantez , danſez , mais furtout
point de jeu ( àſafemme. ) Vous devez
ſentir , ma bonne amie , l'inconvénient
de priver vos filles de toute eſpéce
d'amuſemens, & ce qui arrive aujourd'hui
doit vous confirmer le proverbe qui dir
que....
* Le Proverbe de l'Innocence vengée est qui
eime bien , châtie bien.
L'ASTRONOME & LE MENDIANT.
Fable.
Un des enfans de la docte Uranie ,
Gens dont l'eſprit audacieux
S'élève dans les airs , & vole juſqu'aux cieux
Avec les aîles du génie;
Un Aftronôme enfin fe promenoit un jour ,
Et rêvoit à ſon ordinaire
Qu'il côtoyoit de ſphère en ſphère
Du globe du ſoleil l'étincelant contour.
Un mendiant le voit , l'aborde & le ſupplie
D'aider ſa languiſſante vie.
Mais notre ſçavant taciturne
Qui , pour lors , dans ſon vol hardi
Alloit de Mars chez le fils de Saturne
64 MERCURE DE FRANCE.
Ne le vit ni ne l'entendit .
Il n'imaginoit pas , vous le croyez de reſte ,
En traverſantees vaſtes champs
Que, ſur une route céleſte ,
On pût trouver des Mendians.
Cependant l'homme au ſac , ſa main toujours
tendue ,
Demande , pleure , crie , & le réſout enfin
En voyant que la voix n'en peut être entendue ,
A le tirer par ſon pourpoint.
Le ſçavant tombe de la nue ,
Regarde autour de lui , voit le pauvre & ſe plaint
De ce qu'une audace importune
Le précipite au- deſſous de la lune ,
Quand il touchoit au ſeuil du palais de Jupin.
<<Monfieur , lui dit alors avec une voix fiere ,
Celui qu'il menaçoit de la main & des yeux ,
>>Est - ce donc être audacieux
>>Lorſque l'on meurt de faim , que d'implorer ſon
>>>frere ?
>>Non. Mais vous l'êtes-vous , dont l'eſſor cu-
>> rieux
>> Des célestes remparts veut franchir la barriere.
>>> Croyez - moi : laiſſez aux ſeuls dieux
>>Habiter le ſéjour d'où nous vient le tonnerre :
>>Q>u'allez-vous faire dans les cieux ?
> Les malheureux ſont ſur la terre. »
ParM.A. 1.
* AOUST. 1770. 65
LE FAVORI D'UN ROI
& fon Ombre. Fable .
PHOEBUS touchoit au
riere,
bout de ſa longue car-
Et du haut de ſon char d'Amphitrite voiſin
Il jetoit les ombres ſi loin ,
Que la plus petite chaumiere
Etendoit ſon image altiere
Juſqu'au point où nos foibles yeux
Uniflent la terre & les cieux .
Le Favori d'un Roi que , de la main peſante,
Le tems avoit courbé ſous quatre- vingt- dix ans ,
Recevoit du ſoleil les rayons expirans ,
Et voyant ſon ombre géante
Qui , des cieux abaiſlés , touchoit les fondemens.
Il s'enorgueilliſloit à cette aimable vue ,
Comme ſi l'ombre des ſeuls grands
Au coucher du ſoleil ſe perdoit dans la nue.
Vous avez bien raiſon , lui dit alors un ſage ,
Si dans cette ombre là vous voyez votre image.
Plus le ſoleil décroît & plus elle grandit ;
De même auſſi votre crédit ,
Ameſure que la vieilleſle
Affoiblit du monarque & le corps & l'efprit ,
S'augmente avec grande vîteſſe.
66 MERCURE DE FRANCE.
Mais le foleil ſe conche enfin ,
Erplongetoutdans la nuit ſombre.
Les ténébres bientôt effacerent votre ombre;
Craignez pour vousun ſemblable deſtin.
Parleméme.
L'EXPLICATION du mot de ta premiere
énigme du Mercure de Juillet 1770 ,
ſecond volume , eſt le Pauvre; celui de
la ſeconde eſt la Curiofité; celui de la
trofiéme eſt Fille. Le mot du premier
logogryphe eſt Bataille , dans lequel on
trouve bai , lit , bal , Baal , ballet , billet,
bille , Ali , baie , taille comme voix, taille
comme impôt , bil , lait , aîle , bile , lie,
balle , bat , blé , ail , laie , table , &c. Ce .
lui du ſecond eſt Angelique , dans lequel
on trouve angelique , plante , galénique ,
langue , Nil , lin , ail, gale , angle , lan.
ge , ligne , linge , lacque , Liège , gland ,
an , age , aigle , neige , génie , ange , lie ,
alle , nique. Celui du tioifiéme eſt Pieds ,
dans lequel on trouvepie& dies.
Pag. 6
ParM. DuvalMaître de Musique
Lentement.
1770.
Si deux cooeurs que la na tu -
Afor :més pour etre unis, D'une
joiein: time el. pure, Dans l'a
mour goutent le prix; Que Thy
-men ajoute aux charmes,Quaflatent lea
tendre ardeur. Lamour seul craintles a
-larmesLhy menfi...... xele bonhe
fi .......... xe le bon::heur .
AOUST. 1770. 67
:
Quz
ÉNIGME
les fous très- ſouvent s'occupent à
faire.
L'on peut , l'on doit leur pardonner;
Ils ſe repaiſſentde chinère ;
Leur fait n'eſt pasde raiſonner.
Mais qu'un homme ſenſé me donnedansfavie
Millemomensqu'il ôte à la philofophie ,
C'eſt ceque l'on ne croira point.
Néanmoins, lecteur, c'eſt unpoint
Conſtant , s'il en fut dans ce monde.
Dans le fond de ſon cabinet
Voyez cette tête profonde
Avec lon air méditatif:
Ce magiſtrat d'un pas tardif
Se promenerdans cette allée 2
Voyez ce général d'armée ,
Et ceprélat ſpéculatif ?
Eh bien, leur ame eſt occupée
A me faire actuellement.
Vous riez, lecteur ! doucement.
me
68 MERCURE DE FRANCE.
Quel que ſoit votre état , votre âge & caractere ,
Si vous voulez être fincere
Yous conviendrez ici d'en avoir fait autant :
Car , quel est l'homme fur la terre
Qui neme fafle fréquemment ?
Votre fortune alors ſe trouvoit faite :
Dans votre coeur plus de deſir.
Alors votre ame fatisfaite
N'avoit plus qu'à jouir.
Si , quoiqu'être idéal , d'une vertu fi grande
Je me vante à bon droit ; lecteur , je te demande
Quel feroit ton contentement
Si j'exiſtois réellement.
CELUI
AUTRE.
ELUI que je peins dans mes vers
Eſt ce grand maître à qui tout cede ;
Pere & tyran de l'Univers
Il fait la loix au quadrupede ,
Au reptile , à l'enfant des airs ,
Agite l'habitant de l'onde
Juſque dans le profond des mers
AOUST. 1770. 69
Et l'homme juſqu'au bout du monde ;
C'eſt un voleur qui veut ravir ,
Duquel on ne peut ſe défendre ,
Etqui vous refuſe de prendre
Les préſens qu'on lui vient offrir
Ala porte , en enfant timide ,
Souvent il n'ofe pas grater ,
Et ſouvent l'on voit l'intrépide
En maître audacieux fraper ;
Si l'on n'ouvre pas , il s'irrite ;
Et , ſi l'on ouvre , il prend la fuite ;
Evitant qui veut l'arrêter ,
Il cour à qui veut l'éviter.
Hier , d'un air d'indifférence ,
Sur les aîles de l'Inconſtance ,
Il voltigeoit dans le palais ,
LaDauphine eſt à ſon paſſage ,
Il voit , s'arrête , & le volage
Rentre & ſe fixe pour jamais.
ParM. Bonnefoy.
70 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
TANTÔT j'ai de longues orcilles
It tantôt mon eflence eſt de n'enpoint avoir.
Je ſuis vuide , Philis , alors que tu ſommeilles ,
Chez le Sultan , le Pape , &toi l'on peut me voir.
AUTRE.
LECTEUR , que mon fort eſt funeſte!
Toujours je promets le bonheur.
On me defire avec ardeur.
Quand on me tient , hélas! ſouvent on me dé
teſte.
ParM. Bapteftin.
LOGOGRYPH Ε.
mon cher CHERCHEZ, lecteur , dansunmoisde
l'année
Celui qui du bonheur afſure la durée.
Par le même.
AOUST. 1770. 71
AUTRE.
Ds fix côtés , lecteur ,je me préſente àtoi ,
Maisj'aurai beau changer , ce ſera toujours moi ,
Ou bien pour aliment on me réduit en poudre ;
Ou , j'enferme en mon ſein l'image de la foudre:
Ou bien d'un grand auteur je porte le ſurnom.
Veux-tu me voir amer , d'un abord peu traitable ;
Ou bien d'un peuple noir le reſte déplorable ;
Enfin friſé , poudré , venir parer ton front ,
Malgré ces changemens je conſerve mon nom,
Il eſt donc exagone en déſignant fax choſes ,
De fix lettres auſſi ſaches qu'il eſt formé.
Onyvoit cemétal dont on eſt affamé,
Qui fait tantde métamorphoſes.
Ce qui finit& renaît tour-a-tour ;
Qui ſur nous s'accumule & qui trop tôt s'envole,
Une production fabuleuſe ou frivole
Qui du ſexe a les voeux quand elle peint l'amous.
72 MERCURE DE FRANCE.
0
AUTRE.
Npeut me deviner ſans peine ,
Car je viens de finir la ſcène ,
Où peut- être , mon cher lecteur ,
Tu fus victime ou ſpectateur .
Mais ſi tu veux à coup für me connoître ,
Tu dois , dans onze piés qui compoſent mon
être ,
Trouver cette déeſſe encline à nos malheurs ;
Un tribunal romain ; un dieu des laboureurs ;
Atous les bâtimens la choſe néceſſaire ;
Unglobe lumineux ; l'ouvrage d'unnotaire;
Unton de lamuſique; un métal précieux ;
Un animal rongeur ; un des jeux ruineux ;
Je fais l'effet de l'eau mêlée à la farine ;
Uneville enPiémont ; ce qui dans une fouine
Rend une odeur de muſc ; ce qui briſe un vaifſleau ;
Un ſéjour fortuné ; ce qui plaît au troupeau ;
L'époule d'Abraham , l'équivalent d'injure ;
Plus , d'un triomphateur la pompeuſe voiture.
Un monarque Francois ; un ſurnom d'Apollon ;
Un troupeau dejumens avec leur étalon ;
Un
AOUST . 1770. 73
Un des poiſſons d'eau douce ; un vêtement d'églife
;
Une exclamation qui marque la ſurpriſe ;
Le contraire de l'eau ; l'arme à lancer un trait ;
Le fléau des ſouris ; un grand coup de piquet.
Pour découvrir mon nom , ces traits doivent fuffire.
Je ſuis tragique en tout , n'est- ce pas trop te dire ?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Causes amusantes & connues , tome II .,
prix 3 liv. relié. A Berlin ; & fe trouve,
à Paris , chez les Freres Etienne , rue St
Jacques.
LE Public a paru s'amuſer du premier
volume de ce recueil ; c'eſt ce qui a engagé
l'éditeur à lui en donner un fecond.
Il eſt , ainſi que le premier , orné de gravures
à l'eau- forte. Comme la plupart des
lecteurs avoient deſiré de voir à la fin de
chaque mémoire le jugement de la cauſe ,
on les a fatisfaits fur cet objet dans ce
nouveau volume . On y a même joint les
jugemens des cauſes contenues dans le
D
74 MERCURE DE FRANCE.
premier tome. Nous n'examinerons point
ſi la plaiſanterie , ſemée dans ces différens
mémoires , eſt toujours heureuſe , il faudroit
auparavant décider s'il eſt décentde.
l'employer devant un tribunal de juſtice .
Quoiqu'il en ſoit on fouffrira toujours
impatiemment qu'un orateur public faffe
le rôle de Turlupin , que cet orateur coure
inceſſament après la plaifanterie & la
répande aux dépens même de celui qui
lui a remis en mains fa défenſe. Ce nouveau
volume eſt , ainſi que le premier ,
terminé par des anecdotes relatives au bareau
, ou plutôt au ton qui règne dans les
différens mémoires de ce recueil. Un avocat
commença un jour ſon plaidoyer par
ces mots: Les Rois nos prédéceſſeurs, «Cou-
» vrez - vous, avocat, dit le préſident, vous
>> êtes de trop bonne famille. »
Un vitrier pourſuivoit un particulier
qu'il accuſoit d'avoir fuborné ſa fille . L'avocat
qui plaidoit pour l'accufé , commença
ainſi : « De toutes les marchandi-
>>ſes que la partie adverſe a dans ſa bou-
>> tique , il n'en eſt point de plus fragile
>> que la vertu de ſa fille.>> رد
Un avocat plaidant pour l'état d'un enfant
âgé de quatre à cinq ans , le fit trouver
à l'audience , & quand il en fut à fa
AOUST. 1770. 75
peroraifon , il le prit dans ſes bras , & le
préſentoit aux juges , en diſant des chofes
fort touchantes. L'enfant pleuroit,& fes
larmes ſecondant l'éloquence du défenſeur
, excitoient la compaffion de toute
l'aſſemblée . L'avocat adverſe , inquiet de
voir ainſi les coeurs émus , éleva la voix &
dit à l'enfant : Mon cher ami , qu'as- tu
donc à pleurer ? Il me pince , répondit le
petit innocent. Auſſi- tôt les pleurs ſe
changerent en huées ſur l'avocat , auteur
de la rufe; & tout ſon pathétique tourna
contre lui& contre ſa cauſe .
M. le Maître , après s'être fait le plus
grand nom par ſes plaidoyers , s'étoit retiré
à Port- Royal - des - Champs , & cet
homme célèbre avoit pris pour ſa fonetion
d'être l'économe du monastere &
d'acheter les proviſions néceſſaires pour
la maiſon . Il fut un jour pour cet effet à la
foirede Poiffy , & y acheta un certain
nombre de moutons. Celui qui les avoit
vendus ſuſcita quelques chicanes , & lui
fit un méchant procès ſur le prix de la
vente , prétendant en avoir plus d'argent
que M. le Maître , déguisé en marchand
ſous le nom de Dranſfé , ne lui en avoit
donné. Ils plaiderent eux - mêmes leur
cauſe devant le bailli de Poiſſy. Le mar-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
chandDranffé ſoutint fon droit avec cette
éloquence qui avoit fait tant de réputation
à M. le Maître ; il cita les loix , la
coutume , les ordonnances de nos Rois ,
&montra un ſavoir &une érudition qui
jeterent M. le Bailli dans le plus grand
étonnement. Sa partie adverſe l'interrompit
deux on trois fois , à tort & à travers ,
ſans ſavoir ce qu'il diſoit ; auſſi le juge lui
impoſa ſilence en lui diſant : " Tais toi ,
>> gros lourdaut , laiſſe parler ce mar-
>> chand. S'il falloit vuider le différend à
>> coups de poing , je crois bien que tu
>> en battrois une vingtaine comme lui ;
>> mais il s'agit ici de raiſon &de justice ,
» & il aura tes moutons malgré toi ; il te
>> les a bien payés. >> Puis ſe tournant du
» côté du prétendu Dranſſé , il prononça
» une ſentence en ſa faveur & lui dit :
» Je vois bien, marchand , que vous n'a-
>>vez pas toujours exercé le métier que
>> vous faites. Il faut que vous ayez été
>>>autrefois avocat & fils de maître : vous
>> avez la langue trop bien pendue ; vous
>> dites d'or ; vous favez le droit & la
coutume. Je vous conſeille de quitter
» le négoce & de vous faire avocat plai-
» dant ; vous y acquerrez autant de gloire
❤que le célèbre M. le Maître. »
AOUST. 1770. 77
lé-
C'eſt un mauvais brocard du palais , de
dire qu'il eſt permis à un plaideur qui a
perdu ſon procès , de ſe répandre pendant
vingt-quatre heures en injures contre ſes
juges ; à moins que l'injure ne fût ſi
gere , qu'elle pût être excuſée par le premier
mouvement de la perte du procès.
Un pareil plaideur s'étant aviſé de dire
en fortant de l'audience , que l'un de ſes
juges étoit un fou & l'autre un cocu ; l'un
vouloit ſe pourvoir ; l'autre plus patient,
diſoit qu'il mépriſoit l'injure. Après une
conteſtation à ce ſujet , le premier ſe facha
, & dit à l'autre qu'il étoit un fou.
Celui ci lui répondit : « Je ſuis ravi que
» vous ayez expliqué l'énigme ; puiſque
>> je ſuis le fou , vous êtes le cocu. »
Un avocat , dans une cauſe toute de
fait , citant l'autorité de Cujas , & difant
qu'il prenoit à témoin ce grave juriſconſulte
; la partie adverſe , qui étoit une
femme préſente à l'audience , s'écria :
>>Meſſieurs , l'avocat eſt un menteur , Cu-
>>jas n'y étoit pas . »
M. Fourcroy , avocat , plaidoit pourun
jeune homme qui s'étoit marié ſans le
conſentement de ſon pere , lequel demandoit
la caſſationdu mariage.Cet avo .
cat voyant que ſa partie perdroit infailli
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
blement fa cauſe , eſſaya de toucher les
coeurs. Il fit venir pour cela à l'audience,
le jour qu'il devoit plaider , deux enfans
nés de ce mariage. Il tâcha d'intéreſſer les
juges en leur faveur , & fachant que le
grand pere étoit préſent , il ſe tourna pathétiquement
vers lui , & lui montrant
de la main ces deux enfans , il l'attendrit
fi fort que celui qui demandoit la caffation
du mariage , déclara hautement qu'il
l'approuvoit. Ce trait a pu ſuggérer àM.
de la Mothe la ſcène de deux enfans qui,
dans Inès de Castro , ont produit des impreſſions
ſi touchantes.
Un avocat du parlement de Paris , ſe
trouvant à la campagne , réſolut de s'amuſer
à l'auditoire dubaillidu lieu , qui étoit
unpayſan renforcé. Il ſe chargeade plaider
la cauſe d'un habitant , & ſe mit à
plaider en latin. Le juge le laiſſa parler
tant qu'il voulut; enfuite il fit fermer la
porte de fon auditoire , & prononça gravement
ces mots : " Condamnons l'avο-
>> cat d'un tel à payer , ſur le champ , l'a.
>> mende d'un louis d'or , pour avoir parlé
>> devantnousunelangueque nous n'enten-
>> dons pas. L'avocat fut obligé de payer
ainſi ſa plaiſanterie ,&n'eut garde de ſe
pourvoir contre ce jugement ſur l'appel
AOUST. 1770. 79
duquel il n'auroit pas eu les rieurs de fon
côté.
Effaifur la Morale de l'Homme ou philolofophie
de la nature , 3 vol. in - 12 .
avec des gravures ; prix , liv . les trois
vol . reliés . A Amſterdam , chez Arkstée
& Merkus ; & à Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue St Jeande-
Beauvais.
La nature peut être conſidérée ſous une
multitude de faces , mais l'auteur de cet
eſſai ne l'enviſage ici que dans les rapports
que l'homme a avec les êtres intelligens.
Il ne prétend point faire des géomètres
, mais de bons parens , de bons
ſujets épris de l'amour de l'ordre & bien
perfuadés qu'obéir aux loix c'eſt obéir à
foi - même , des hommes enfin qui fachent
ſe plaire avec eux - mêmes & qui
apprennent à étudier la nature dans un
coeur pur & bienfaiſant & non dans les
livres. La philoſophie de la nature que
nous annonçons aura plus de trois volumes
, ceux que l'on publie aujourd'hui
forment néanmoins dans un ſens un ouvrage
complet , parce qu'ils renferment
en entier la théologie naturelle& le traité
de l'ame. Pour être convaincu de l'im
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
mortalité de cette ſubſtance ſpirituelle, il
fuffit de ſuivre l'auteur & de conſidérer
un moment avec lui le crime triomphant.
Le colonel Kirke , foldat de fortune ,
avoit été chargé parJacques II, Roi d'Angleterre
, de marcher contre les rebelles
du royaume. Ses armes furent par - tout
victorieuſes & le vaincu étoit fans pitié
dévoué à la mort. L'aimable & tendre
Jenny , inſtruite que le brave Sydnei âgé
de vingt- deux ans &qui avoit reçu ſa foi,
eft condamné , quoiqu'innocent à périr du
fupplice des rebelles , n'a point recours à
la froide reſſource des gémiſſemens ; elle
vole chez le colonel Kirke & lui demandeune
audience ſecréte. Dès qu'elle l'apperçoit
, elle- tombe à ſes genoux : Milord
, s'écrie- t'elle en reprenant haleine
preſque à chaque mot , vous avez condamné
à mort le chevalier Sydnei ....
C'eſt le plus vertueux des hommes ....
C'eſt mon époux... Elle ne put en dire
davantage ; mais les larmes , dont fon
viſage étoit inondé , le mouvement de
fes lévres tremblantes & les palpitations
de ſon ſein plaidoient éloquemment en
ſa faveur. Le féroce guerrier ne foutint
pas long - tems le ſpectacle de tant de
charmes&de tant de douleurs : MadaAOUST.
8 г
1770 .
me , dit- il , je ſuis ici le ſeul arbitre de
la deſtinée de votre époux ; mais ſi je le
rends à vos larmes , par quel prix ? ... Si
vous le rendez , grand Dieu ! vous ne ſerez
que juſte aux yeux du Ciel , mais
vous ferez au mien le plus généreux des
hommes. Chaque mot de Jenny enflam.
moit encore davantage le tyran ; il la releve
, la fait affeoir auprès de lui , & lui
ſaiſiſſant la main : Madame , dit- il , que
Sydnei eſt coupable à mes yeux ! Il eſt votre
époux ? ... Jenny rougit & recule
ſon ſiége ; le colonel rapproche le fien ;
&ferrant avec ardeur le bras de l'infortunée
: quoi , dit-il , tant de charmes ſeroient
au pouvoir d'un traître !
Sydnei un traître ! ... Eh bien ! milord
, s'il l'eſt , c'eſt ſa grace que je demande.
Belle étrangere , vous demandez ſa
grace : que ces regards ardens ſont bien
fürs de l'obtenir , mais par quel prix ? ..
Eh ! que peut une malheureuſe pour
fatisfaire le miniſtre des Rois ? Ah ! fi
j'étois moi - même ſur le trône , je croirois
avilir la vertu ſi j'oſois la récompenſer.
,
Femme adorable vous poſlédez un
tréſor que j'eſtime plus que la faveur des
:
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Rois; ce regard tendre .... Ce teint qui a
la fraîcheur de la roſe ... Ah ! fi j'ofois
l'efpérer...
Barbare , je t'entends ; c'eſt de mon
opprobre que tu attends le prix de ton
odieuſe clémence; tu feras adultere , afin
d'être juſte...
Idole de ma vie croyez...
Va , laiffe moi... Je conſens d'être
malheureuſe ; mais je ne veux pas être
vile... J'ai lu d'un ſeul regard dans les
replis de ton ame criminelle; tant d'iniquité
de ta part me démontre l'innocencede
mon époux : qu'il meure.... Lui
mourir ! ... homme barbare , je retombe
à vos genoux ; au nom de tout ce qui
vous eft cher ſur la terree ,, rendez à ma
douleut votre victime ; n'exigez pas d'une
femme éplorée le plus affreux des facrifices
; permettez que je puifle encore lever
vers le Ciel des regards fereins ; ne me
forcez pas à un attentat que les remords
d'une vie entiere ne fauroient effacer.
Untigre auroit reſpecté tant de vertus,
le tyran n'en devient que plus ivre d'amour&
plus avide de crimes. Non , ditil
, je ne ſçais point ſacrifier ma félicité à
de frivoles ſcrupules ; ce foir je ſerai le
plus fortuné des hommes , ou vous n'au
AOUST. 1770 . 83
rez plus d'époux... Je conſens cependant
àménager votre juſte délicateſſe ; ce palais
eſt expoſé aux regards du Public. C'eſt
chez vousque je veux tomberà vos pieds,
&vous entretenir de ma flamme ; ce ſoir
je m'y rendrai'en filence , & fans fuire :
ſi votre porte eſt ouverte , votre époux a
ſa grace : ſinon , tremblez .
Soldat féroce... & tu crois que la voix
d'un homme ſuffit pour me faire trembler
? Va , j'ai l'ame plus haute que toi ,
puiſque je n'ai point encore fait l'apprentiſſage
du crime. Ellaie de ſauver mon
époux , & de me faire ſubir à ſa place le
ſupplice des traîtres; tu verras ſi j'ai mon
innocence , avec quelle fiertéje monterai
fur l'échafaud ; l'épouſe de Sydnei craint
Dieu & l'opprobre, mais elle ſe croit faire
pour braver les tyrans.
Adorable furie , je me crois aſſez grand
pour vous pardonner ce ſoir tant d'outrages...
Ce foir...
Jenny fort la rage dans les yeux , & la
mortdans le ſein ; elle entre d'abord fous
un berceau , rémoin des derniers fermens
qu'elle fit à fon cher Sydnei , & ſe jetant
àgenoux : arbitre ſuprême de mes jours ,
s'écrie - t'elle , je ne t'impute point mes
malheurs . Tu es , ſans doute , le dieu du
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
bien , puiſque c'eſt moi qui l'atteſte...
Mais ſi ma vie fut pure , file coeur de
Sydnei eſt digne de toi , enleve moi dans
ton fein & ſauve moi d'affreux blafphêmes.
Cette priere terrible ne fait qu'aigrir
le fiel qui la dévore ; elle monte dans
fon appartement ; & jetant un regard fur
fon lit : voilà , dit-elle , la place que Sydnei
devoit occuper : ſa place n'eſt plus
que dans mon coeur... Sydnei ... Ah !
quand je ſerois affez malheureuſe pour
vivre encore , qui pourroit jamais remplir
cette place fatale ? Je n'eus qu'un
pere , je n'aurai jamais qu'un époux . Mon
époux ! ... Il mourra , &j'ai pu le ſauver!
&j'ai pu ! .. Quelle horrible alternative!
de ſubir la haine de la patrie ou de la
mériter . Mais ſi ma vertu étoit moins
cruelle ! ſi je ne livrois à mon tyran que
cecorps que la mort va bientôt engloutir !
, tandis que des amantes vulgaires facrifient
leur vie à un amant , je ſacrifiois
mon honneur à un époux ! .. je n'y ſurvivrois
pas... N'importe , ſoyons vile &
mourons.
Jenny ne laiſſe point à ſon délire le
tems de ſe calmer , elle ſe précipite vers
la porte de ſa maiſon , l'ouvre avec agitation
, remonte , & tombe évanouie aux
AOUST. 1770. 85
pieds dulit qu'elle alloit profaner. Quand
elle eut repris l'uſage de ſes ſens , elle appréhenda
un ſouvenir funeſte ; & prenant
un vaſe où étoit renfermée une liqueur
afloupiſſante , dont elle uſoit tous les foirs
pour ſe procurer quelques heures de fommeil
, elle double la doſe , ne prononce
que ces mots , Dieu ! Dieu ! avale le breuvage
& s'endort ſur un fauteuil.
Le colonel , vers le minuit , ſe rend
chez Jenny , trouve ſa porte entr'ouverte,
jouit du fruit de ſes crimes ... & le monftre
fe croitheureux.
Vers le point du jour le ſommeil léthargique
de Jenny ſe diſſipe ; elle voit à
ſes côtés le tyran& ne doute plus de fon
opprobre. -Barbare , s'écrie - t'elle , je
n'accuſe que moi de tant d'infamie , je
te pardonne , fuis & rends . moi mon
époux.
Votre époux , dit le colonel ; il vous
attend dans la place publique : venez ,
Jenny ... & voyez . A ces mots , il l'entraîne
vers la fenêtre du cabinet , l'entrouvre
, & lui montre le cadavre de Sydnei
, ſuſpendu à un gibet de trente pieds...
Ah! monftre , s'écrie-t'elle... Elle dit &
tombe morte à ſes pieds .
Ce recit eft fondé ſur un fait réel , &
la preuve morale qu'on en doit tirer en
86 MERCURE DE FRANCE.
-
faveur de l'immortalité de l'ame eſt plus
forte qu'aucun argument métaphysique.
Elle doit frapper le théologien comme le
philoſophe , & l'artiſan comme le géométre
, parce que tous ces êtres ſont ſenfibles.
Pour peu qu'on refléchiſſe , ajoute
l'auteur , fur ce mouvement d'oſcillation
dans la ſociété , qui tend à placer d'un
côté les biens & le bonheur , & de l'autre
la mifére & l'opprobre , on verra qu'il y
ades milliers d'hommes auſſi malheureux
que Jenny , & peut être moins coupables.
Quand il n'y en auroit qu'un ſeul,
l'induction contre la Divinité eſt auſſi
terrible ; fi ce malheureux eſt anéanti , ce
monde eſt l'ouvrage d'un mauvais principe
, la providence eſt une chimère &
Dieu est le plus affreux des tyrans. Je nais
avec le germe des maladies les plus cruelles;
je m'en conſole par la tendreſſe d'un
pere, & il medeshonore ; je me jette dans
les bras de ma patrie , & elle me perſécate;
je prie l'Etre Suprême de m'enlever
dans fon fein , & il m'anéantit. Quelle
eſt la religion où mon exiſtence ne ſoit
point alors le crime de la Divinité ?Quel
eſt le législateur qui ait droit de m'interdire
le blafphême de Brutus ? Mais ſil'ame
eſt immortelle , comme nous ne pouvons
en douter , qu'importe à l'homme
AOUST. 1770 . 87.
vertueux la nature & les hommes ? Dieu
lui reſte , & le problême eſt expliqué.
,
Le quatrieme volume de la philofophie
de la nature que l'auteur promet de
publier dans le courant de cette année
aura pour objet la théorie du corps humain.
Il y fera parlé des queſtions curieufes
de la circonciſion , de l'onaniſme, de
la mutilation , du ſuicide , &c . Ce volume
completera la partie du droit naturel
qui regarde les devoirs de l'homme envers
Dieu & envers lui- même . On pourra
auffi le regarder comme un volumedétaché.
Cette philofophie morale ſera également
le livre de l'homme inſtruit& de
celui qui ne l'eſt point , par le foin qu'a
pris l'interpréte de la nature de parler un
langage à la portée de tout le monde &
d'animer ce langage par des fictions& des
imagesqui ne peuvent manquer de plaire,
auxperſonnes fur tout qui nejugent leplus
ſouvent que par ſentiment.
Traité du légitime Ministere de l'Eglisfe ;
par M. l'Abbé Eymeric , docteur en
théologie , prieur- curé de Celle- neuvelès
Montpellier ; 2 vol . in- 12 . A Páris,
de l'imprimerie de C. Deſprez , 4
88 MERCURE DE FRANCE .
imprimeur du Roi & du Clergé de
France.
La lecture refléchie des Peres a inſpiré
à l'auteur le projet de cet ouvrage & fon
zèle ardent pour la religion l'a porté à le
développer. Le premier objet de M. l'abbé
Eymeric , dans cet ouvrage eſtimable ,
eſt de défarmer le ſchiſme en l'attaquant
fur l'irrégularité des pouvoirs de ſes miniftres.
Le reſpectable auteur établit à cet
effet des principes généraux dont l'évidence
porte tout le monde à les reſpecter;
& il tire de ces principes les conféquences
les plus claires , les plus lumineuſes
&les plus convainquantes par leur liaifon
&leur unité. Il caractériſe les légitimes
paſteurs , les montre où ils font& la
véritable égliſe ſe manifeſte d'elle même.
Comme l'objet de cet auteur eſt nonſeulement
de confondre les raiſonnemens
des ſchiſmatiques , mais encore de maintemir
dans de juſtes bornes les eccléſiaſtiques
du ſecond ordre , il examine les préréntions
d'un auteur qui , vivant extérieurement
dans l'unité, a voulu ſouſtraire
tous les eccléſiaſtiques du ſecond ordre à
l'autorité ſupérieure des évêques & les
porter à faire l'oeuvre de J. C. dans l'indépendance.
Il oppoſe à cet auteur les
AOUST. 1770. 89
loix les plus générales de l'égliſe , les
maximes les plus ſuivies , les autorités les
plus ſaintes , les faits hiſtoriques les plus
averés. A ces autorités qui font cellesde
la foi , de la raiſon & de l'évidence , il
réunit d'autres autorités qui conduifent
à des démonstrations ſenſibles.
Cette matiere importante peut être regardée
comme la ſeconde partie de cet
ouvrage qui, indépendamment desgrands
principes qu'il préſente , doit intéreſſer
tous les lecteurs par les ſavantes recherches
dont il eſt rempli .
L'Art de ſe traiterfoi même dans les Maladies
vénériennes , & de ſe guérir de
leurs différens ſymptomes ; ouvrage
fondé fur une nouvelle théorie de ces
maladies , & dans lequel on explique
d'une maniere plus vraiſemblable l'opération
des remedes employés à leur
traitement ; par M. *** , docteur- régentde
la faculté de médecine en l'univerfité
de Paris ; vol. in- 8° . A Paris ,
chez J. P. Coſtard , rue St Jean-de-
Beauvais .
Les maladies vénériennes auroient fait
moins de progrès dans la ſociété ſi l'ouvrage
que nous annonçons eût été publié
१० MERCURE DE FRANCE.
plutôt. En effet , la plupart de ceux qui
ſont attaqués de ſymptomes vénériens ne
laiſſentinvéterer leur maladie
e , que parce
qu'ils ne ſavent point diftinguer d'abord
ſes ſymptomes , ou parce qu'étant ſous la
ſévére difcipline de ſupérieurs auxquels
ils veulent dérober la connoiſſance de
leur état , ils ont recours à un charlatan
qui abuſe de leur ignorance. Ces bateleurs
font annoncer par-tout qu'avec leur
ſirop mercuriel , leurs tiſannes végétales,
leurs remedes antivénériens , il n'yani
régime à obſerver , ni ſaignée à faire , ni
purgatif à prendre. Ils cherchent à ſe concilier
la bienveillance des inalades pour
mieux attraper leur argent. Mais , fi ces
malades veulent ſuivre exactement les
règles qui leurs font ici preſcrites , ils ſe
déroberont à l'avidité des charlatans. Ils
obtiendront une guériſon ſûre , prompte
&facile , puiſque , ſous l'apparence d'une
légere incommodité , ils pourront ſe procurer
les remedes néceſſaires , ſans qu'on
puiſſe même ſoupçonner la cauſede leur
maladie réelle. Cet ouvrage leur préſente
encore l'avantage de pouvoir ſe traiter
dès que le plus léger ſymptôme de la maladie
ſe manifeſte, ce qui la rendra moins
opiniâtre , puiſqu'il eſt certain que la plu
AOUST. 1770.
وا
part des ſymptomes vénériens ne font
rebelles que parce qu'on ne s'eſt pas oppoſé
affez tôt à leurs cours par des remèdes
convenables .
Cet ouvrage utile eſt diviſé en deux
parties ; dans la premiere l'auteur donne
une nouvelle théorie des maladies vénériennes
, & il explique d'une maniere
également neuve l'opération des remedes
qui conviennent à ces maladies. La ſeconde
partie eſt deſtinée à décrire tous les
ſymptomes vénériens locaux , & les remedes
quiy conviennent. Commeils font
toujours des préludes d'une vérole générale
, il n'a rien négligé pour mettre le
malade en état d'y bien remédier & les
empêcher de dégénérer en vice habituel ,
fur-tout lorſqu'il eſt de ſon intérêt des'y
prendre de cette maniere ,& qu'il eſt poſfible
de le faire. L'habile médecin fait
mention des cas où , faute des remedes
néceſſaires , le malade peut ſe trouver
hors d'état de ſe traiter lui - même , &
obligé d'avoir recours , foit au médecin ,
foit au chirurgien. Alors il ne fait qu'indiquer
les opérations néceſſaires dans ces
circonstances. Cette ſeconde partie eſt
terminée par un appendix qui traite du
régime à obſerver pendant le cours des
92 MERCURE DE FRANCE .
remedes antivénériens. L'auteur y a joint
les recettes de quelques médicamens dont
il n'avoit point parlé dans le corps de
l'ouvrage , & qui néanmoins peuvent
quelquefois être employés avec ſuccès.
Voyage de France , d'Espagne , de Portugal
& d'Italie ; par M. S *** , 4 vol.
in- 12. A Paris , chez Merlin , rue de
la Harpe , à l'image St Joſeph.
Ce voyage , que l'on attribue à M. Silhouette
, eſt daté du 22 Avril 1729 jufqu'au
6 Fév. 1730. Ce n'eſt proprement
qu'une relation affez ſuccinte de ce qui a
pu fixer l'attention de l'auteur de cette
relation . La plupart des voyageurs ſe peignent
dans le recit qu'ils nous fontde ce
qu'ils ont le plus remarqué ; le ſavant ne
parle que d'inſcriptions & de médailles ;
le géographe , de poſitions de lieux & d'étimologies
de noms de villes ; le moine
n'oublie pas de citer toutes les reliques
qu'il a vues ; le politique s'applique particulierement
à nous faire connoître le
gouvernement , les moeurs & les uſages
des peuples qu'il a eu le tems d'étudier.
M. Silhouette s'étoit occupé pendant une
partie de ſon ſéjour dans les différentes
villes d'Eſpagne , à traduire en françois
AOUST. 1770. 93
1
,
les réflexions de Balthazar Gracian fur
les plus grands princes , & cette étude
devoit le porter naturellement à fixer
principalement ſon attention fur les
moeurs des peuples avec qui il ſe trouvoit.
C'eſt auſſi la partie la plus intéreſſante de
ſon voyage. Il faut voir dans cette relation
même la peinture qu'il nous fait du
caractere des Eſpagnols. Il nous les
peint , quant à l'extérieur , froids , réſervés
peu communicatifs : foit naturel
, ſoit affectation , ſoit l'un & l'au
tre enſemble , ils ont un grand air de gra.
vité qui en impoſe à ceux qui ne les connoiffent
pas : ce n'eſt pas leur uſagede ſe
donner à manger , mais ils ſe regalent de
chocolat : ils aiment les épiceries , le ſucre&
le ſafran. Ils mangent peu chez eux,
& avec modération ; mais s'ils font en
fête chez quelqu'un qui les invite , ils
mangent avec excès : doit on les louer
dans leur fobriété ? Si on peut les engager
à quitter leur gravité pour quelques
momens , on les trouve fort enjoués &
même fort vifs. Ils aiment avec paffion
la muſique , quoiqu'ils n'aient pasdebons
muficiens , & ils ont beaucoup de goût
pour laguittare. Notre voyageur rapporte
àce ſujet un trait qui paroîtra toujours
94 MERCURE DE FRANCE.
fingulier. Environ vingt- cinq après la révolution
du Portugal , dans le tems que
les deux couronnes voiſines étoient en
guerre , les Portugais firent une courſe
dans l'Andaloufie & pillerent le bourg de
Taineros : paſſant plus avant , ils laiſſerent
un cavalier en ſentinelle à la porte
de ce bourg ; & ce cavalier ſe mit à jouer
tranquillement de ſa guittare qui n'étoit
pas d'accord; un bourgeois du lieu qui
venoit d'être pillé , entendant la muſique
de ce ſoldat , & choqué de la diſſonance
de cet inſtrument , le pria civilement de
lui donner ſa guittare ; il la mit d'accord,
&la rendit au Portugais en lui diſant :
Agora fta templada , à présent elle est
d'accord; après quoi il continua froidement
de ſe promener comme auparavant.
Les Eſpagnols confervent dans leur
danſe un air de gravité &d'uniformité ;
leurs pas ni leurs geſtes ne ſont pas variés.
Ils danſent ordinairement avec des
caſtagnettes ; mais leur plus grand plaiſir,
&qu'ils préférent à celuide la comédie ,
quoiqu'ils en ſoient extraordinairement
&ridiculement jaloux , c'eſt la fête des
taureaux : elle ſe célèbre dans la place
Mayor. Cette place eſt au milieu deMadrid;
elle a quatre cens trente-quatre toiAOUST
. 1770. 95
ſes de largeur. Les maiſons dont elle eſt
environnée ſont décorées d'une architecture
uniforme. Les fêtes des taureaux ne
ſe font pas ſouvent à Madrid , parce qu'elles
font d'une grande dépenſe. Lorſque
notre voyageur étoit dans cette ville , on
en fit une à Caramchel Ariba , village
qui eſt à une grande lieue de Madrid.
- Comme M. Silhouette n'avance dans la
relation de cette fête aucune circonstance
dont il n'ait été lui - même témoin , on
verra fans doute cette relation avec plaifir
. La fêre ſe fit dans une grande place ,
environnée de tous côtés par des échafauds
en forme d'amphithéâtre &des loges.
Ily a des tambours, timbales & trom
pettes qui ſonnent l'attaque du taureau ,
&les autres circonstances du combat au
ſigne que le magiſtrat fait avec ſon mouchoir.
Ces taureaux font noirs & ne font
pas d'une grande taille. Premierement on
excite le taureau avec des dards qu'on lui
enfonce entre les deux cornes au - deffus
du col. Les Torréadores , c'eſt ainſi que
l'on nomme ceux qui combattent le taureau
à pied , badinent avec le taureau en
lui préſentant leur manteau. Ils favent
eſquiver avec adreſſe le coup de cet animal
furieux , preſque ſans bougerde leur
96 MERCURE DE FRANCE.
place. Le taureau ferme les yeux en frappant,
le Torréadore fait un demi-pas de
côté en effaçant le corps. Le taureau ne
frappe que l'air : il ſe retourne , revient
fur le Torréadore qui recommence le
même manége , & le fait ſouvent ſept à
huit fois de fuite. Lorſque les trompettes
fonnent pour la ſeconde fois , les Torréadores
quittent le dard , & prennent
l'épée avec laquelle ils attaquent le taureau
en face & le mettent à mort. Alors
les trompettes fonnent pour la troifiéme
fois: quatre mules caparaçonnées entrent,
& enlevent le taureau de la lice . Parmi
ces dards que l'on fiche au col du taureau
, il y en a un où il y a un petard attaché
afin de l'exciter de plus en plus . On
tua dans cette fête douze taureaux , &
pluſieurs ne durerent que quatre minutes
, & moins encore , ayant été atteints
mortellement du premier coup. Quand
un Torréadore fait un coup extraordinaire
, le magistrat lui jette une pièce d'argent.
Il y eut dans cette fête quatre ou
cinq Torréadores renverſés par terre, fans
qu'il leur arrivâtde mal. Un taureau ſauta
dans l'amphithéâtre qui eſt élevé de
plus de cinq pieds , mais il ne bleſſa perfonne.
Avant que de pouvoir ſe retourner
,
AOUST. 1770. 97
net , il reçoit plus de trente coups ou d'épées
ou de hallebardes qui le repouſſent
dehors & qui ſouvent le tuent roide.
Tous ceux qui font au premier rang onc
leurs épées nues à la main , & ils piquent
le taureau , lorſqu'il paſſe le long des barrieres.
Lorſqu'un Torréadore eſt pourſeivi
vivement , il ſaute au-delà de la barriere
ſur l'amphithéâtre ; il y a même le
longde la barriere une petite planche faillante
qui leur fert à appuyer le pied &
leur donne la facilité de franchir la barriere
. On lâche contre le dernier taureau
pluſieurs chiens vigoureux qui s'attachent
à ſes oreilles & à ſon col : alors beaucoup
d'Eſpagnols fortent de l'amphithéâtre ,
le piquent avec leur épée & cherchent
à lui porter le coup dans le coeur : ce détail
n'eſt pas gracieux , mais il eſt néceffaire
pour faire connoître les Eſpagnols.
Les Papes n'ont jamais pu venir à bout
d'interdire aux Eſpagnols ce plaifir barbare
& cruel . Il y eut dans cette même
fête un gentilhomme qui combattit
le taureau à cheval. Il fit , avant le combat
, trois fois le tour de la place dans le
caroſſe du duc d'Oſſone , qui lui ſervoit
de parrain dans cette fête. Il parut enſuite
à cheval : il étoit fort court ſur les étriers,
E
28 MERCURE DE FRANCE.
avoit une ſelle un peu plus forte qu'une
ſelle à la royale , moins forte qu'une felle
à piquer. Il avoit deux eſpéces de pages
à pied , habillés de damas blanc & rouge,
en pourpoint & en manteau , comme on
repréſente dans un tableau ou dans une
fête l'ancien habit d'un Eſpagnol galant.
Ces pages fervoient à préſenter les dards
&à tenir la ſelle , parce que la réſiſtance
du coup eſt fort grande. Les dards font
longs d'environ trois pieds : ils ſont d'un
bois fort léger & font armés de fer. Le
cavalier tient l'extrémité du dard dans la
paume de la main , & en efquivant le
taureau , lui enfonce le dard entre les
deux cornes , avec une ſi grande force ,
que le dard ſe briſe; la moitié reſte dans
la main du cavalier & l'autre moitié dans
le col du taureau. Le coup eſt rarement
frappé allez juſte pour être mortel , enforteque
ce font lesTorréadores qui achevent
le taureau .
M. Silhouette ſe plaint aucommence
ment de ſa relation de ce que nous n'avons
point de voyages intéreſſans d'Italie
; mais , lorſqu'il écrivoit ceci , MM.
Richard & Lalande n'avoient point encore
publié , le premier, ſes mémoires &
le ſecond, fon voyage d'Italie .
AOUST. 1770.
Mémoire fur les Argilles , ou recherches
fur les expériences chymiques & phyſiques
, fur la nature des terres les plus
propres à l'agriculture&fur les moyens
de fertiliſer celles qui ſont ſtériles ; par
M. Baumé, maître apothicaire de Paris
Sz démonſtrateur en chymie ; brochure
in- 12 . AParis, chez P. F. Didot le jeune
, libraire , quai des Auguſtins. Prix
1 liv .4f.
Ce mémoire avoit concouru à un des
prix que l'académie de Bordeaux avoit
propoſé pour l'année 1767 , fur les argilles
, en ces termes : Quelsfont les principes
qui conſtituent l'argille & les changemens
naturels qu'elle éprouve , & quels feroient
les moyens de la fertilifer. L'académie
n'ayatit point été fatisfaite des ouvrages
qui lui ont été préſentés , elle a remis
ce prix pour l'année 1769. L'auteur a refondu
fon mémoire , & après l'avoir confidérablement
augmenté , l'a envoyé une
ſeconde fois au concours ; mais il n'a pas
été plus heureux , & l'académie propoſe
de nouveau le même ſujet pour l'année
1773 .
L'auteur de ce bon mémoire , en renonçant
de concourir pour la troiſième fois ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
..
avoulu que ſon travail devint utile à ceux
qui voudroient prétendre à ce prix , c'eſt
ce qui l'a déterminé à faire imprimer ſa
diſſertation . Il fait obſerver dans un avertiſſement
qu'il auroit été à deſirer que l'académie
parrageât cette queſtion en deux
&en fît le ſujet de deux prix, parce que les
deux premiers membres de la queſtion
font hors de la portée des agriculteurs&
entierementdu reſſortdu chymiſte . Quoiqu'il
en ſoit, l'auteur diviſe en trois membres
la queſtion propoſée par l'académie;
il en fait autant d'articles particuliers ,
qu'il examine dans un très- grand détail.
Dans la premiere partie il fait voir que
la ſubſtance qui mérite véritablement le
nom d'argile eſt la combinaiſon de la terre
vitrifiable avec de l'acide vitriolique ;
par conféquent l'argile n'eſt point une
pure terre , elle eſt une felénite à baſe de
terre vitrifiable diſſoluble en entier dans
l'eau fans laiſſfer aucune réſidence. L'argile
admet dans ſa combinaiſon toutes
fortes de doſes d'acide vitriolique & forme
de l'alun avec une doſe convenable de
cet acide ; de même , dit M. Baumé , l'alun
faturé de ſa terre forme un fel neutre
qui n'a plus de ſaveur ; comme l'argile ,
il eſt auſſi peu diſſoluble dans l'eau , &c.
&c.
AOUST. 1770 . ΙΘΙ
Dans la ſeconde partie , l'auteur examine
l'origine & la formation des pirites
qu'on trouve dans preſque toutes les argilles.
Les changemens que les argilles
éprouvent dans le végétal & ceux qu'elles
reçoivent en paſſant du végétal dans le
corps animal , tous ces objets font traités
de la maniere la plus intéreſſante relativement
à l'économie animale & à la végétation
, &c. &c .
La troiſiéme partie n'eſt pas traitée avec
moins de ſoin. L'auteur fait l'analyſe de
plufieurs terres labourables. Il reconnoît
celles qui font les meilleures , par les proportions
des différentes terres dont elles
font compoſées. Il examine les terreins
que les laboureurs ont nommés froids ,
brûlans , &c. Il diſcute pourquoi l'argille
qui fait le fond de la végétation ne produit
rien lorſqu'elle eſt pure , il examine
la matiere des engrais , qui doivent être
différens , ſuivant la nature des terreins ;
il établit fur cette matiere des principes
généraux qui nous paroiffent des plus évidens
pour l'agriculture; cet article eſt terminé
par l'examen des différens fumiers.
Cet examen intéreſlant demandoit un habile
chymiſte & un bon phyſicien , & ces
deux qualités ſe trouvent réunies dans
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur de cette diſſertation . Sa théorie
fur la végétation & fur l'agriculture eſt
des plus lumineuses ; & fon mémoire , en
général , peut être regardé comme le meilleur
qui ait encore été publié ſur les argilles.
Eloge de Pierre du Terrail dit le Chevalier
Bayardfans peur &fans reproche , ſuivi
de notes hiſtoriques , morales & critiques
; par M. Coffon , profeſſeur en
l'univerſité de Paris , au collége Mazarin
. A Amſterdam ; & fe trouve
àParis , chez Barbou , vis à-vis la grille
des Mathurins .
L'auteur a dédié fon ouvrage à MM.
les Officiers Municipaux de la ville de
Meziéres ſa patrie , célèbre par la belle
défenſe du chevalier Bayard qui, pendant
un fiége long & opiniâtre , y tint ferme
contre les Impériaux malgré la famine,la
contagion & la ſupériorité des forces ennemies
. Cet événement fournit un exorde
très heureux au panégyriſte. « O !
>>Bayard, ton nom que mon enfance en-
>> tendit ſouvent répéter , me rappelle ces
>> lieux que l'on n'oublie jamais , les lieux
» qui m'ont vũ naître . J'admire ta vail-
>> lance , je ſuis touché de ton caractere
-
AOUST. 1770 . 103
>> généreux. Mais j'adore un titre plus fa-
>> cré , je vois en toi le défenſeur & le li-
» bérateur de ma patrie. Tu ravis à la
>> Aamme & à la deſtruction la chaumiere
>> de mes aïeux. Tu écartas de leurs têtes
>> fidèles & fiéres le joug honteux de l'ef-
>>>clavage. O ! mes compatriotes , c'eſt
>> dans vos murs , c'eſt au milieu de ces
>>> remparts où vous célébrez la fête de
>> votre délivrance , que je voudrois pro-
>>> noncer cet éloge. Si j'etois allez heu-
>> reux pour peindre aujourd'hui digne-
-> mentvotre reconnoiffance, & pour être
>> un organe que vous puſſiez avouer , je
>> ferois fûr d'un prix bien doux ; je le
>> trouverois dans vos coeurs. »
L'orateur tire ſa diviſion de ces deux
dénominations ſi honorables données à
Bayard ,fans peur&fans reprocherIlmontre
dans la premiere partie les qualités
guerrieres de Bayard , & dans l'autre ſes
vertus morales. Il peint ſon héros vainqueur
à dix-huit ans dans un tournoi &
couronné aux acclamations dubeau ſexe ,
qui s'écrioit dans le patoisde ce tems-là:
Vey vos cettui malotru , il a mieux fay
que tous los autres. Il trace avec force le
tableau des nations armées contre la France
& celui de l'armée françoiſe envoyée
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
en Italie pour les combattre. «Du fom-
>> met de ces monts ſourcilleux voyez
» Aotter les bannieres françoiſes ſur les
>> bords de l'antique Eridan ; voyez nos
>> pavillons dreffés dans les plaines du
>> Milanez que nous redemandons ; &
>> bientôt ſur les remparts de Naples où
>> nous appellent des prétentions légiti-
» mes. Confidérez la compofition de ces
>>troupes brillantes , cette gendarmerie
» célèbre , brave , impétueuſe , & tou-
>> jours invincible , ſi elle ſavoit mieux
>> ployer ſous le joug falutaire de la diſ-
>>cipline que nous connoiffons aujour-
>>d'hui & que nous devons à un grand
>>>homme. C'eſt le'fiécle des héros , & en
>> voici l'élite saſſemblée. Quelle foule
>> d'excellens capitaines ! on y distingue
>>>les Chatillons , les la Tremouilles , les
>> Nemours , les Lautrecs , les Chabanes,
>>les Crillons , les Créquis & tant d'au-
>> tres noms illuftres à jamais conſacrés
> dans les faſtes de la gloire , qu'il feroit
>> trop long de citer ici , mais qu'on ne
>> fauroit trop ſouvent répéterà ceux qui
> ſe deſtinent à leur noble & pénible
>> profeſſion. Mais,parmi tous cesſoldats
>> qui font autant de généraux , & tous
» ces généraux qui font autant de foldats,
AOUST. 1770 . 105
» quel eſt- ce guerrier triomphant &mo-
>> deſte qui n'a point de titres pompeux ,
>>impofans,& qui force la conſidération &
>> le respect , qui n'eſt point le chefde l'ar-
>>mée & qui voit tous les officiers à ſes
>>ordres , qui n'eſt point le favori du prin-
>> ce & qui eſt recherché avec empreſſe-
>> ment par toute la nobleſſe , dont la ſeule
>> préſence intimide l'ennemi & dont la
>>priſe vaut à ſes yeux une victoire figna-
>> lée ? A ces traits qui ne conviennent .
» qu'à lui , reconnoiſſez Bayard. "
Le héros eft caractériſé heureuſement
dans ce morceau. Nous avons pourtant
remarqué quelques expreſſions repréhenfibles.
On ne peut pas dire forcer la confidération&
le refpect , mais forcer à la confidération
& au refpect.
L'auteur s'étend beaucoup fur le fiége
de Meziéres . Le zèle patriotique ſe joint
en cet endroit à l'enthouſiaſme de l'orateur.
Il commence ainſi la ſeconde partie .
«C'eſt un grand ſpectacle ſans doute
» pour l'imagination vive& ardente , de
>>contempler les effets terribles de la
>> tempête & du tonnerre , tous les vents
> déchaînés & furieux qui bouleverſent-
>> les campagnes , la foudre étincelante
» qui vole d'un pôle à l'autre , les torrens
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
>>de pluie & de grêle qui ravagent , inon-
> dent les moiſſons, les cultivateurs trem-
» blans & les troupeaux diſperſés qui pré-
>>cipitent leur fuite , cherchent dans les
» antres des rochers un abri contre le Ciel
>> en courroux ; en un mot toute la nature
>> conſternée qui friffonne dans l'attente
>>d'une deſtruction prochaine. Mais pour
>> lame tendre &ſenſible , qu'il eſt doux
>> de repoſer ſes regards fatisfaits fur un
>> tableau plus riant , de voir un jour pur
» & fetein fuccéder aux ténébres orageu-
» fes ; les rayons d'un aftre bienfaifant
>> reparoître , embellir l'horifon , les ar-
>> brifleaux & les fleurs relever leurs ti-
>> ges abattues ; un parfum rafraîchiffant
>> s'exhaler dans les airs , enfin tous les
>>êtres raſſurés ſe livrer à la joie & goû-
» ter de nouveau le plaifir de l'exiſtence .
» Cette derniere impreſſion délicieuſe
>>plus conforme au coeur de l'homme ,
>>plus analogue à fon bonheur , nous al-
>>lons l'éprouver en conſidérant le Che-
» valier ſans reproche dans l'exercice des
>> rares qualités dont je viens d'offrir l'i-
>> mage. >>
,
Le meilleur morceau de cette ſeconde
partie eſt la deſcription de la peſte qui
ravageaGrenoble & le Dauphiné , & des
AOUST. 1770 . 107
foins bienfaiſans de Bayard qui ſauverent
la province. « Un fléau terrible qui ſe
>> communique avec rapidité , que trop
>> ſouvent on ne ſauroit ni prévenir ni
>>arrêter , ravage tout- à couple Dauphi-
=> né déſolé ; la mort ſous la forme la plus
>>>hideuſe moiſſonne en un jour des mil-
>> liers d'habitans ; Grenoble & les envi-
>> rons offrent aux yeux un de ces tableaux
>> ſombres & funèbres que l'imagination
>> qui groſſit tous les objets ne peut ſe
>> repréſenter avec affez d'horreur. On ne
>>> voit que des cadavres décharnés & li-
>> vides étendus ſur la terre , dont on n'a
>>pu encore les couvrir ou des moribonds
>> expirans au milieu des langueurs de la
>> foibleſſe ou des convulfions de la dou-
> leur. Tous les rithes & les grands ont
>>abandonné avec précipitation ces lieux
>> infortunés où règne le ſouffle impur de
→la contagion. Mais le devoir & l'hu-
» manité retiendront Bayard dans cette
>>province confiée à ſes ſoins. C'eſt alors
» qu'il veut ſe ſouvenir des titres honora-
>> bles dont l'a décoré fon maître. Quoi-
>>que familiariſé dans les fiéges & dans
>> les combats avec le ſpectacle de la def-
>> truction , il n'a point endurci fon coeur.
La compaflion la plus vive le pénérs
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
» & l'attendrit. Il ſe hâte de donner les
>> ordres les plus précis&les plus ſages.
» Il veille lui - même à leur exécution
>> ſe tranſporte par- tout , appelle , affem-
>> ble les gens de l'art , répand l'er & l'ar-
>> gent , diſtribue les médicamens , viſite
les malades , conſole les uns , recueille
>> le dernier ſoupir des autres,& ne craint
>> point d'être la victime de ſa charité ;
>>car c'eſt le nom qui convient au ſenti-
>> ment qui l'animoit alors , & c'eſt à la
• religion qui inſpire les motifs ſfublimes
>> à fournir l'expreffion énergique qui les
>>caractériſe. En voyant la pieuſe folli-
>> citude du bon chevalier , on l'eût
>> pris non pour un guerrier nourri dans
>> les camps &dans les armées , au milieu
>> du ſang & du carnage , mais pour un
>> de ces zélés & utiles cénobites qu'on
>> voit dans les triſtes aſyles de l'huma-
>> nité fouffrante , travailler au foulage-
> ment du pauvre avec une affection
>> une activité , un déſintéreſſement qui
>> ont mérité la reconnoiſſance des peu-
>>ples & les éloges de la philoſophie. »
Il paffeà la mort de Bayard trop connue
pour la rappeler ici , &la péroraiſon
mérite des éloges. « Le tombeau de
>> Bayard eſt grand & ſimple comme lui ;
AOUST. 1770. 109
> ſans inſcription faſtueuſe , ſans orne-
> ment pompeux ; il n'a pas beſoin des
>>reſſources de l'orgueil ; il eſt entou-
➤ ré de toutes ces vertus naïves & fu-
>> blimes dont nous n'avons pu qu'ébau-
>> cher foiblement le tableau. Au milieu
> d'elles paroît le géniedel'honneur em-
>>braſfant , les larmes aux yeux , l'urne
>> funéraire qui renferme une cendre pré-
>> cieuſe. Il ſemble nous dire d'un ton
>> triſte & languiſſant : Peuple cher à mon
» coeur , dont je fus toujours l'ido-
>> le , qui m'a élevé tant d'autels , qui a
>>brûlé pour moi l'encens le plus pur ,
» Français , s'il arrivoit jamais un fiécle
> où mon nom s'oubliat parmi vous , où
>>celui de la patrie ne fût plus qu'un mot
>> vide de ſens , où le luxe énervât les
>> courages , où la frivolité retrécît les ef-
>>prits , où la baſſeſſe dégradât les ames,
>>où le ſophiſme égarât la raiſon , où tout
>>juſqu'à la vertu , fût réduit en problê-
» me , ſi , disje , vous voyiez approcher
>>ces jours de décadence &d'ignominie,
» O ! mes enfans , accourez à ce monu-
> ment reſpectable ; c'eſt mon plus beau
>>trophée. Touchez ce marbre ſacré ; il
>>peut opérer un prodige , vous rappeler
>> à l'inftant mon ſouvenir , vous arra110
MERCURE DE FRANCE.
:
>> cher à l'aviliſſement & ranimer dans
> vos coeurs un feu prêt às'éteindre.>>>
L'académie de Dijon , à qui cet ouvrage
a été préſenté , l'a jugé la production
d'un homme vertueux dont l'ame eſt ſenſi.
ble & l'imagination brillante &fleurie. Ce
jugement d'une compagnie aufli éclairée
fuffit pour l'éloge de l'auteur.
Le Spectateur François , pour ſervir de
fuire à celui de M. de Marivaux. A Paris
, chez la Veuve Duchefne , rue St
Jacques ; chez le Jai , rue St Jacques ;
chez Regnard & Demonville, rue baffe
desUrfins .
«Il paroîtra , dit l'auteur de cet ouvra-
>> ge (dans le Profpectus) un cahier de trois
>> feuilles tous les mois. On y traitera
>>chaque fois une matiere différente ; les
>> pallions , la littérature , les moeurs oc-
>> cuperont tour-à- tour notre attention ...
>> Il nous arrivera de jeter de tems en
>> tems au hafard une anecdote,
» une fable , de propoſer quelque problêun
conte,
me amusant dont nous intérerons la ſo-
>>lution qui nous paroîtra la meilleure. »
L'auteur a un coopérateur dont il parle
ainſi dans ſon premier diſcours . « On
> ſaura bientôt s'il a de l'eſprit ou s'il n'a
AOUST. 1770. ITF
>> que des prétentions , s'ila vu le monde
>>>ou s'il aleulement cru le voir. Nous ne
>> ferions pas embarraſſés de nous créer
>> une histoire ; mais ce ſeroit bien mal
>> commencer une livre qui ne doit ren-
>> fermer que des vérités. »
On trouve dans ce premier cahier des
morceaux qui peuvent donner une bonne
idéede l'entrepriſe , une morale douce &
confolante , des portraits tracés avec vérité
, des hiſtoires intéreſſantes . Il y en a
une ſur le danger que les jeunes perfonnes
peuvent courir en lifant des romans ,
qui commence ainſi : « La morale pré-
>>fentée fans art attrifte& fatigue les lec-
>> teurs. Je me conformerai donc au goût
» de mon fiécle. Je deviendrai frivole
>> pour lui plaire. Mes diſcours ne feront
>>point hériſſés de fentences. Souvent je
>>renfermerai la vérité dans un conte ;
>> elie en plaira davantage à ceux qui
» n'aiment plus que le menſonge. Si je
> diſois froidement à ces jeunes perſon-
>> nes dont les charmes naiſſans commen.
>> cent à allarmer leur mere , ne lifez
>>point de romans parce qu'ils ouvri-
>> roient votre coeur à l'amour , & c'eſt
>>l'intérêt qui doit vous donner un époux;
» elles rejeteroient mon conſeil pour lire
» Clariffe , la nouvelle Héloïſe , les let
112 MERCURE DE FRANCE.
>> tres Péruviennes , celles de Catesbi,du
>>marquis de Roſelle ; mais la vue du
>>danger les effraiera peut- être. >>
Un ouvrage périodique de cette nature
s'il étoit bien exécuté , ſeroit d'une toute
autre importance &d'une difficulté bien
plusgrande que tous les journaux qui ſurchargent
la littérature. Ces journaux font
preſque toujours faits avec l'eſprit d'autrui
, & ce que le journaliſte y met du
fien vaut rarement la peine d'y être compré.
Mais ici il faut tout tirer de ſon propre
fonds & faire un bon ouvrage tous
les mois.
Les deux Amis ou leNégociant de Lyon ,
drame en cinq actes , en proſe ; par M.
de Beaumarchais. A Paris , chez la V.
Duchefne , rue St Jacques , & chez
Merlin , rue de la Harpe.
Nous avons donné une analyſe ſuccincte
de cet ouvrage dans le tems de la
repréſentation. Il eſt à préſumer que ceux
à qui ce drame a fait plaiſir au théâtre ,
n'en feront pas moins fatisfaits à la lecture.
Le Voyageur François ou la connoiſſance
de l'ancien & du nouveau Monde, mis
AOUST . 1770 . 113
au jour par M. l'Abbé de la Porte ; nouvelle
édition , tomes 11 & 12 ; chaque
volume relié ; liv. A Paris , chez L.
Cellot , imprimeur-libraire , rue Dauphine
, 1770 .
Nous rendrons compte de ces deux
nouveaux volumes qui répondent parfaitement
à l'intérêt & à l'utilité de ceux qui
ont précédé. L
Les deux Amis , conte iroquois.AParis,
chez Piſſot , libraire , quai de Conti ;
1770 ; brochure d'environ 90 pag.
Tolho & Mouza , deux jeunes Iroquois
du village d'Ontaio , étoient unis dès leur
plus tendre enfance. « Ils avoient l'am-
>> bition d'être les plus forts & les plus
>> adroits de leur village : mais Tolho ne
>> vouloit point ſurpaſler Mouza,& Mou-
>>zane vouloit point furpaſſer Tolho. Ils
>> devenoient de jour en jour plus chers
» & plus néceſſaires l'un à l'autre . Tous
>> les matins ils ſortoient de leur cabane,
>> ils élevoient les yeux au Ciel & di-
>>foient , grand Eſprit , je te rends graces
>> de tirer le ſoleil du fond du grand lac
» &de le porter ſur la chevelure des mon-
>> ragnes , ſoit qu'il forte du grand lac
» ſoit qu'il deſcende de la chevelure des
د
114 MERCURE DE FRANCE.
>> montagnes, il réjouira mon ami. Grand
>> Eſprit,donne la roſée à la terre, du poif.
>>fon à mes filets , la proie à mes léches,
>> la force à mon coeur & tous les biens à
>> mon ami . »
Les Iroquois font perfuadés que le
grand Eſprit donne à chacun d'eux un gé .
nie qui doit le protéger dans tout le cours
de leur vie. Ils ſe croient les maîtres d'attacher
ce génie à tout ce qu'ils veulent.
Ils l'appellent leur Manitou. Mouza fut
le Manitou de Tolho , & Tolho celui de
Mouza.
Les Iroquois ont pour principe de ne
point ſelivrer aux plaiſirs de l'amouravant
vingt ans. Mouza & Tolho n'en avoient
encore que dix - huit qu'ils étoient les
meilleurs chaffeurs d'Ontaio & l'objet
des agaceries des jeunes filles ſauvages
qui ne mettent point de honte à prévenit
les hommes . Erimé , fille de Chécico ,
vieillard reſpecté dans ſa nation paroît
plus ſenſible que les autres au mérite des
deux chaffeurs. Elle n'avoit que dix- ſept
ans , n'avoit point eu d'amans , étoit gaie ,
vive , aimable : elle eſſayoit de plaire alternativement
à chacun des deux amis.
Cependant le moment des pêches arrivoir.
Tolho & Mouza s'embarquent fur
le fleuve St Laurent.Aleur départ Erimé
AOUST. 1770. τις
chante la chanſon ſuivante , qui est abſolument
dans le goût des poëfies Erſes .
« Ils partent les deux amis. Les voilà
>> qui habitent le grand-Aeuve. Ils partent.
» & les filles d'Ontaïo ſoupirent. Pour-
>> quoi ſoupirez vous , filles d'Ontaïo ?
» Mouza & Tolho n'ont point veillé à la
>> porte de vos cabanes .
>>Les deux amis font deux mangliers
» en fleurs. Leurs yeux ont l'éclat de la
>> rofée au lever du foleil. Leurs cheveux
font noirs comme l'aîle du corbeau. Ils
> partent & les filles d'Ontaïo foupirent.
>>Ne ſoupirez pas , filles d'Ontaïo . Ils
>> reviendront les deux amis. Ils feront
>>>hommes , ils auront tout leureſprit , ils
>> viendront à vos cabanes & vous ferez
>>>heureuſes. »
Ils arriverent à l'entrée de la nuit dans
le golfe où ils vouloient tendre leurs filets.
>>Mouza s'endormit , mais après un mo-
> ment de ſommeil il s'éveilla . Son ami
>>l'entendit qui répétoit à demi - voix la
>> chanson d'Etimé. Tolho s'endormit
>>enfin. Il parut fort agité pendant fon
>>>ſommeil , &Mouza qui l'obſervoit crut
» l'entendre prononcer le nom d'Erimé . »
Leur pêche ne fut pas heureuſe. Ils réfolurent
de ſe rendre dans un golfe plus
abondant en poiffon , mais affez voifin de
116 MERCURE DE FRANCE.
la célèbre caſcade de Niagara , où le fleuve
St Laurent , large de près d'une lieue,
précipite ſes eaux de la hauteur de deux
cent toiſes. Le fleuve , aux environs du
golfe que cherchoient les jeunes Iroquois,
eſt ſerré entre des montagnes & femé de
rochers &d'écueils. Un vent violent s'éleve&
emporte le canot des deux amis
vers la caſcade. Ils ſont ſur le point de
périr , ils luttent contre le danger. . Its
>> ſe regardent & Mouza s'écria : Mouza
>> n'aura point à regretter Tolho. Tolho
» n'aura point à regretter Mouza. Pleu-
>> re , Erimé , pleure , ceux qui t'aiment
>>>vont mourir.
Ils échappent cependant en s'attachant
àdes branches d'arbres qui s'étendoient
d'un rocher juſque ſur les eaux. Ils prennent
terre , ſerepoſent ſur le gaſon, s'entretiennent
d'Erimé & s'avouent récipro
quement la paſſion qui les va rendre rivaux.
Mouza eſt le premier à qui Erimé
ait dit les paroles d'amour. Mais elle les
a dites auſſi à Tolho & lui a pris la main .
Leur converſation eſt pleine de candeur
&de ſenſibilité. Ils prennent le parti de
bâtir une cabane dans la forêt où ils ſe
trouvent &d'y vivre de leur chaffe &de
leur pêche juſqu'à ce qu'ils fentent leur
ame affez tranquille pour retourner à On
AOUST . 1770. 117
taïo. Ils ſe demandent de tems en tems
des nouvelles de l'état de leur coeur , &
ordinairement ils ſe répondent par un
foupir. Un jour Tolho qui ſe croit ſeul
veut ſe précipiter dans le fleuve & ſe trouve
dans les bras de ſon ami qui l'obſervoit.
Ils épanchent leurs chagrins dans le
ſein l'un de l'autre , & s'interrogeant ſur
les ſacrifices qu'ils peuvent faire , chacun
d'eux conſent à partager le coeur d'Erimé ,
ſi ce parrage lui convient & fi elle peut
n'y mettre aucune marque de préférence .
Pleins de cette idée ils retournent à Ontaïo
, & rencontrent dans leur route une
troupe de ſept ou huit Outaouais ( ce
font les ennemis des Iroquois) qui amenoit
cinq captifs . La nuit qui fuccédoit au
crépuscule laiſſoit à peine diftinguer les
objets, Mouza & Tolho tirent leurs fléches
, bleſſent deux Outaouais , dont l'un
fut hors de combat. Quatre de ces ſauvages
s'avancent & deux reſtent pour garder
les prifonniers. Mais les deux amis
échappent aux quatre Outaouais qui venoient
à eux& fondent fur les deux qui
gardoient les captifs , & qui ne fachant
pas le nombre de leurs ennemis , ne fongent
qu'à ſe ſauver , mais veulent auparavant
maſſacrer leurs prifonniers. Mouzale
premier arrive au ſecours& les deuxbour
IIS MERCURE DE FRANCE.
reaux prennent la fuite. Tolho les pourfait
un moment. Cependant deux captifs
avoient été aflommés , & dans ceux qui
reſtent , Mouza reconnoît Erimé &Checiko.
Les Outaouais réunis reviennent
les attaquer. Deux ſont tués. Un autre
veut retourner ſur les captifs.Tolho coure
à lui & le renverſe. Erimé lui tend la
main& le prie de rompre ſes liens. Tolho
, ivre d'amour & de joie lui rend ce
ſervice ; mais pendant ce tems , Mouza
diſparoît avec ce qui reſtoit des Outaouais.
«Tolho répéta pluſieurs fois de toutes
>> ſes forces le nom de Mouza. Onne lui
>> répondit point. Il prêta l'oreille & il
>> n'entendit que le bruit terrible de Nia-
>>gara . »-La phraſe eſt admirable & le
moment fait frémir. Erimé & Lotho ſe
livrent à la douleur. Le vieux Checiko
eſt d'avis de marcher ſur le champ vers
la demeure des Outaouais , où ſans doute
qu'ils auront amené leur victime pour la
faire périr dans les ſupplices qui ſignalent
les vengeances des ſauvages. Ils rencontrent
un gros d'Iroquois qui alloit à la
pourſuite des ennemis. Ils ſe joignent à
eux&marchent tous enſemble pour délivrerMouza,
tandis qu'Erimé étoit retournée
au village d'Ontaïo. Il y a chez ces
AOUST. 1770. 119
peuples une place deſtinée au fupplice des
prifonniers , & auprès de cette place une
logedans laquelle on garde ces malheureux
. Checiko & Tolho font reconnus à
l'entrée du village des Outaouais. L'allarmé
eſt donnée . Mais , ſans s'arrêter, ils
volent à la loge où l'on gardoit Mouza ,
caſſent la tête aux deux Outaouais qui
défendoient la loge & trouvent Mouza
étendu ſur une natte , pâle & couvert de
plaies & de fang. Tolho jete un cri & fe
précipite à côté de ſon ami qui fe releve,
lui demande des armes & combat avec
rage. Les Outaouais ſurpris font défaits .
Leur retraite eſt miſe à feu&à ſang; mais
Checiko eſt bleſſé dangereuſement d'un
coup de fléche dans la poitrine. On reprend
le chemin d'Ontaïo . Mouza raconte
àfon ami comment il a été ſaiſi par
derriere par deux Outaouais qui lui ont
lié les mains ; qu'une jeune veuve de leur
village l'a demandé pour époux , mais
qu'il a préféré la mort ; qu'il avoit déjà
fubi des fupplices cruels , &qu'au milieu
des tourmens il leur avoit chanté : « J'ai
» vu vos prifonniers chercher d'un oeil
>> inquiet la veuve qui viendroit les ſau-
>> ver ; mais les veuves des Iroquois ne
>> veulent point de vos guerriers pour
» époux. J'ai vu vos prifonniers; je les
120 MERCURE DE FRANCE.
:
>> ai vu rire dans la douleur; mais ils ne
>> vont point au- devant de la douleur
> comme le jeune Iroquois. Femmes, en-
» fans , guerriers d'Aoutan , prolongez
» mes ſupplices &je chanterai ma dou-
>> leur ; redoublez mes ſupplices & je cef-
> ſerai de vivre parmi vous. O ! vaillans
>> Iroquois mes freres ! O! Tolho , l'ami
» de mon coeur ! O ! belle Erimé , la plus
>> chere des filles ! je ne vivrai point par-
» mi vos ennemis , je me complais dans
» ma mort. Adieu . »
Cependant les bleſſures de Mouza ſe
guériffent , & la vie de Checiko paroît
en danger. Tolho&Mouza lui confient
leur amour & leur projet de partage. Le
vieillard l'approuve , en fait part à Erimé&
lui rappelle tout ce qu'elle doit aux
deux amis. Erimé répond qu'elle ne ſera
point coupable du grand crime. C'eſt le
nom que les Iroquois donnent à l'ingratitude
. Il s'agit pourtant de ſavoir à qui
elle accordera la premiere nuit. Checiko
de ſon autorité décide pour Mouza , mais
le lendemain lorſque Tolho lui ſuccède ,
Mouza,le ſenſible Mouza s'afflige. «Jeu-
» ne homme , lui dit le vieillard , tu as
>> chanté dans les fupplices &tu te laiſſes
>> abattre par la jalouſie ! .. Il eſt vrai , dit
» Mouza, mais je portois alors ma penſée
fur
AOUST. 1770. 121
>>>furTolho & fur Erimé. Je les vois dans
>> ce moment , je les vois&ce font eux qui
>> m'affligent. O! bon vieillard , où por-
>> terai je ma penſée ? Où pourra- t-elle
>> s'arrêter loin d'Erimé & de Tolho ?
>> Porte - là , dit Checiko , dans le paſſé
» & dans l'avenir... O ! jeune homme !
>> il nous eſt donné quelques momens
>> qu'il faut faifir avec avidité & dont il
>> faut jouir avec ivreſſe . Mais , dans le
>> plus grand nombre de nos momens ,
>> nous fouffrons , ſi nous ne favons
>> pas jouir de l'avenir & du paffé , du
>> ſouvenir & de l'eſpérance. Chéciko
guérit , & Tolho & Mouza furent heureux
avec Erimé , & leur union fut durable.
L'idée du partage entre Tolho &
Mouza eft précisément l'inverſe de l'1-
dille de M. Schmidts où Lamech partage
ſa tendreſſe entre Zilla & Ada , de
•l'aveu de toutes les deux. Le.conte des
deux Amis paroît être d'une main habile
& exercée. Les moeurs font peintes avec
beaucoup de vérité & de force , les caractères
foutenus , les ſituations intéreſſantes
ſans être extraordinaires ; le ſtyle eſt ani-
--mé , précis , énergique & d'un goût fûr .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE en réponse aux réflexions d'un
Anonyme , fur quelques traductions de
la Henriade en vers latins , inférées
dans le Mercure d'Octobre 1769 .
Jene ſçaispointde critique plus honnête & plus
littéraire , que celle qui me regarde & que je viens
de liredans votre Journal , au ſujetde la Henriade.
L'anecdote , qu'on y rapporte dès le commencement
, répandbeaucoup de grace&d'intérêt ſur
l'hiſtorique de la traduction latine que j'en ai
faite dans majeuneſſe. Mais je vous avoue avec
ma franchiſe ordinaire , que je ne connoiſlois pas
cette particularité ſi flatteuſe pour un traducteur,
Elle m'en a fait d'autant plus de plaifir , puifqu'elle
a pour moi tout le charme de la nouveauté
. Voici le morceau de la Henriade cité par l'anonyme
, & la traduction latine , telle qu'il la rapporte:
il faut remettre ſous les yeux les piéces du
procès , pour enjuger,
Prèsde ce capitole , où régnoient tant d'allarmes ,
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un portife eſt aſſis au trône des Céſars .
Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille
Les tombeaux des Catons & la cendre d'Emile .
Le trône eſt ſur l'autel , & l'abſolu pouvoir
Mer dans les mêmes mains le ſceptre& l'encenfoir.
...
AOUST. 1770. 123
Adcapitoli arces , loca tot vaſtata procellis ,
Inter disjectas , Martis ludibria , Pompas ,
Cæfareo infiftit folio vir pontificalis.
Turbafacerdotum pede fortunata quieto
Æmilii calcat cineres , tumuloſque Catonum .
Infidet altari thronus , &fuprema poteftas
Thuribulum fceptrumque manufuftentat eâdem:
Pour couronner par mon propre fuffrage la critique
aufli polie que judicieuſe dont il s'agit , je
pafle d'abord condamnation ſur le vir Pontificalis
, qui ſignifie en effet beaucoup plus l'homme
du Pontife que le Pontife lui-même : il faudroit
dire vir Pontifex , pour parler correctement. L'image
de ce pontificalis , qui rend la chûte du vers
ſi majestueuſe , précisémentquand il le faut, m'avoit
ſéduit , comme il en a ſéduit bien d'autres ; il
eſt impoſant à l'oreille. Mais en y réfléchiflant un
peu , j'ai vu qu'il n'exprimoit pas avec juſteſſe ce
que jevoulois repréſenter , un grand Pontife ; &
dèslong-tems je lui ai ſubſtitué, vir , Pontificum
Rex , préférant toujours pontifex à praful, qui
n'eſt pas à beaucoup près un terme ſi propre ni le
mot pittoreſque. Horace ne ſe ſert jamais que de
pontifex , & dans la même occaſion ila dit : dùm
capitolium ſcandet cum tacitâ virgine pontifex ;
comme dans une autre toute différente , en parlant
d'un vin exquis , pontificum potiore coenis. Je
ne veux pas dire pour cela que le præful du ſavant
Italien , que l'on cite en parallèle , ne foit d'une
bonne latinité , quoiqu'il ne ſe trouve , autant
que je puis me le rappeler ſans recherche , ni dans
Horace ni dans Virgile , qui , pour la poësie , fu
rent toujours mes deux oracles.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt pour faire image dans le même vers que
j'ai mis afſfurgit & non pas infiftit ; le premier marque
mieux l'exaltation pontificale , & l'anonyme
a trop de goût pour n'en pas convenir. En lui
ſubſtituant infiftit , a-t- il prétendu rendre le vers
meilleur ou plus pittoreſque ? Le mot regnata dans
le premier vers , au lieu de vaſtata , m'a ſemblé
plus propre , plus littéral , & c'eſt lui que j'ai mis
après la réforme de bacchata , qui fit tant de rumeur
au Parnaſſe latin , quand ce morceau vint à
paroître pour la premiere fois dans les feuilles de
Annaliste littéraire , qui voulut bien en parler
avec éloge , ainſi que du reſte de la traduction
qu'il avoit lue : Loca tot regnata procellis exprime
beaucoup mieux la métaphore françoiſe , où
régnoient tant d'allarmes. Mais l'anonyme rendilbien
le ſens & l'énergie du vers , en exprimant
cette métaphore par tanto olimfanguine tintas?
Pour Bellone & Mars unis enſemble , il m'a paru
que c'étoit un pléonalme en latin , & je ne vois
pas que Virgile les ait employés nulle part de cette
maniere: quand il s'en ſert , il les ſépare toujours
en pluſieurs vers. Mais en françois ce pléonaſme
eſt agréable à l'oreille , & M. de Voltaire , qui a le
goût le plus exquis pour la belle &grande poëfie,
ne les a réunis fans doute que pour augmenter l'image.
De plus , il falloit reſſerrer le vers latin
pour rendre le mot pompeux , par le terme qui lui
répond : ingentes ruinas du ſavant Italien marque
biende vaſtes ruines & non pas de pompeux débris
. Le Pontife Romain ſeroit fort mal aflis fur
des monceaux de décombres , fuſlent- ils des plus
vaſtes : il faut des débris qui offrent encore une
eertaine pompe. Quelle poësie , quelle peinture &
quedephilofophie dans ces deux vers !
AOUST. 1770. 125
Sur les pompeux débris de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eſt aſſis au trône des Célars .
Le fin critique , en habile homme , a reſpecté
les vers ; turbafacerdotum, &c . qu'il a même comblés
d'éloges. C'eſt trop me flatter , ce me ſemble;
&ces deux vers étoient fi faciles , qu'ils ſe ſont
faits comme d'eux- mêmes : combien d'autres qui
m'ont infiniment plus coûté , ſans être tournés ſi
heureuſement ! ce qui prouve bien que ce ne font
pas toujours les vers les plus difficiles qui ſont
auſſi les plus achevés. Avec la permiſſion du connoiffeur
qui me juge, le ſavant Italien qu'il cite
en parallèle , par ſon enjambement ſur les vers qui
ne finit point , enjambementqui , pour le dire en
paſſant , n'eſt dans cette rencontre qu'un perpétuel
entortillage & qu'une véritable confufion, malgré
l'exemple de Virgile dont on cherche à l'appuyer
, ne préſente pas , à beaucoup près , l'original
dans ſa copie , toute compoſée à la vérité de
mots d'une latinité qu'on appelle non ſuſpecte ,
mais qui me paroiſſent à moi , comme ils doivent
paroître à tous les connoifleurs , fans poësie , fans
peinture, fans effet ; outre la grande & belle harmonie
qui ne s'y trouve pas dans l'enſemble , &
qui ſeule peut rendre parfait le tableau poëtique.
Il eſt certain qu'en poësie , épique ſur-tout , ne
rendre que le ſens avec des termes foibles , vulgaires&
confus , c'eſt preſque ne rien rendre quand
on traduit: c'eſt en peinture mettre des couleurs
tout au plus d'uſage, mais fans faire de tableau .
M. de Voltaire peint toujours de la plus grande
maniere , mais principalementdans cet endroit de
la Henriade : le coloris en eſt admirable & la touche
en eſt divine. La force des penſées , l'harmo
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
•
nie des vers , la beauté des expreffions , tout s'y
trouve au plus haut degré de perfection dans le
genre d'Epopée. Chaque vers fait image , & chaque
image ſaiſit , frappe , étonne. C'eſt dans l'enſemble
un fublime tableau de Rubens , où l'oeil
admire toujours , ſur quelque partie qu'il porte ſes
regards & le charme ſe ſuccéde,pour ainfi dire , à
coups redoublés. En est- il ainſi dans le traducteur
d'Italie ; & moi - même , traducteur de France ,
ai-je rendu dans ma copie latine la grande & belle
poëfie del'original françois?Il eſt bien vrai que tout
Paris ſe reoria, frappé des deux vers , turbafacerdotum
, &c. Dès qu'ils parurentdans l'Année littéraire
, tout le monde les ſavoit par coeur & me
les répétoit comme paradmiration: mait qu'est- ce
que deux vers heureux , dans un poëme de plus de
quatre mille vers ?
Dans ſa citation , l'anonyme devoit mettre
incubat & non pas infidet , dont je n'ai point fait
uſage ; il a changé pluſieurs mots de ſon plein
pouvoir , ce qui n'eſt pas dans les règles. Pour le
mot thronus , j'ai cru pouvoir l'employer , après
folium , d'abord pour la variété du vers , puis enfuitepour
labeauté de l'image , le mot étant plus
pittoreſque. Thronus est toutgrec Φρονος , & nous
avons bien fait de l'adopter dans notre langue
françoiſe , en le rendant par thrône , qu'on a tort
d'écrire trône ; expreſſion noble & fonore pour
nous , au lieu que folium nous préfente plutôt
l'idée d'unfeuil de porte que d'un trône véritable :
en poësie, il faut toujours peindre à l'oreille. Quelques
Latins , écrivains conſidérables , l'ont bien
ſenti , quoiqu'ils ne fuſſent pas du ſiècle d'Augufte.
D'ailleurs , il eſt beaucoup d'endroits dans la
Henriade , imités de l'Ecriture ſainte , où folium
A'iroit pas auffi -bien que thronus , l'uſage le vou
AOUST. 1770 . 127
lant ainſi chez les Chrétiens , dont l'oreille eſt ac
coutumée aux termes de la religion. La Henriade
eſt , pour ainſi dire , le poëme du chriftianiſme &
letriomphe de la catholicité. L'auteur de ce beau
poëme s'étant ſervi des expreſſions qui leur font
familieres , il falloit que le traducteur en usât de
même; ſans quoi peut- être la Henriade latine ne
pourroit exifter ou du moins n'exiſteroit que fort
imparfaite . Thronus & altare mis en regard font
précilément dans le cas de convenance & de néceflité
de rapports où la grammaire doit céder : la
règle du goût , celle de la raiſon , plus forte que
tout, exige qu'on les mette ainſi quand le trone
&l'autel vont enſemble& font pris relativement.
En un mot ils ſe conviennent l'un à l'autre & doivent
être inſéparables , ſelon moi , ſoit au propre,
foit au figuré , dans un poëme de religion , qui les
confacre pour cet uſage. Subſtituez afa pour al
tare , &folium pour thronus , vous ne parlez plus
le langage de l'écriture quand il faut le parler , ni
celui de la raiſon , qui ſe décide pour l'uſage ; &
l'uſage , felon Horace, eſt l'arbitre fuprême en
ces fortes de difficultés : Quem penes arbitrium
eft&jus & norma loquendi.. Que feroit ce donc
fiM. de Voltaire cût employé , comme il le pouvoit
, dans ſa Henriade , les thrónes de l'hiérarchie
céleftes ? Ne faudroit - il pas les rendre ces
thrônes par le throni de l'écriture , & le motfolia
ne feroit - il pas inſoutenable par fon ridicule ?
Pourquoi cette différence ? L'uſage , ou plutôt le
goût , la raiſon même le veut ainfi.
J'en dis autant , de thuribulum , qui , tout
terme qu'il eſt du bréviaire , comme le remarque
fort bien l'anonyme qui me condamne en
conféquence, étoit pourtant le terme propre& le
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ſeul mot qui pût répondre à l'encenfoir , tel que
nous l'avons dans le facerdoce chrétien . Notre
mot encens , dont ſe forme celui d'encenfoir , ne
vient lui-même que du bréviaire , c'eſt-a- dire de
l'Egliſe latine , qui ſe ſert d'incenfum pour exprimer
ceque nous rendons d'après elle en françois
par encens , mot tout à fait ecclefiaftique , comme
on le voit dans fon principe. Ainſi nos manieres
de parler métaphoriques & figurées , encenfer
quelqu'un , lui donner de l'encens , porter la main
àl'encenſoir , & le vers de la Henriade , met dans
les mêmes mains lefceptre &l'encensoir , ne peuvent
ſans abſurdité ſe dire de l'acerra des anciens
Latins , qui n'étoit qu'une caſſolette , c'est-à-dire
un vaſe immobile , placé ſur l'autel ou ſur quelqu'autre
baſe conſacrée , où l'on brûloit de l'encens
en l'honneur des dieux; mais qui n'étoit pas,
à beaucoup près , ce petit inftrument en forme
d'urne & de figure pyramidale , dont ſe ſert l'égliſe
, orné de chaînes qui le retiennent , quand
on l'agite autour des autels , quand on le lance
par les airs dans les grandes cérémonies , en l'honneur
de Dieu , devant nos prêtres ou devant certains
particuliers laïes qu'on veut honorer : car
notre encens eft une eſpéce d'hommage qu'on leur
rend à tous , & les coups d'encenſoir en font reglés
ſelonles rangs qu'ils occupent , ſoitdans l'égliſe
, ſoit dans le monde ; cérémonies qui n'ont
pas le moindre rapport avec celles de l'acerra des
anciens. En conféquence , cet encenſoir à la moderne
qui , comme choſe nouvelle , devoit s'exprimer
par un terme nouveau, ſelon le précepte
d'Horace , licuit ſemperque licebit fignatum præfente
notâproducere nomen , eſt devenu la marque
ſymbolique de la puiſlance dans le facerdoce chré.
tien : L'acerra l'étoit-il & pouvoit-il l'être dans le
AOUST.. 1770 . 129
facerdoce payen ? Il faut répondre & philofophiquement.
Mettre donc acerra pour thuribulum dans la
Henriade latine , c'eſt dire précisément la caſlolette
pour l'encenſoir ; ce qui fait l'image la plus
abſurde, puiſque chez nous l'encenſoir eſt la mar.
que ſymbolique de la puiſſance du facerdoce ,
comme le ſceptre l'eſt lui - même de la royauté.
C'est ainſi que nous diſons par métaphore & par
ſymbole le trône & l'autel , façon de parler moderne
& qu'il faut rendre comme je l'ai déjà dit ,
par thronus & altare , pour exprimer auſſi la puiffance
eccléſiaſtique &la féculiere , l'autorité des
prêtres & celle des rois . Thuribulum & fceptrum
ſont dans le même rapport de convenance , ou
même ſi l'on veut de néceflité; car ce (ont autant
de règles pour la raiſon , ſans doute auſſi pour la
grammaire , qui doit être l'eſclave & non pas la
reine. Horace a dit : Quid velint flores & acerra
thuris plena,miraris , &c. Virgile dit auſſi d'Enée:
Farre pio& plenáfupplex veneratur acerra... ce
qui proave que les anciens n'entendoient , par leur
acerra, qu'un vale ou caſſolette pour brûler l'encens
, fans autre cérémonie; mais qui ne répond
nullement à notre encenſoir , que l'Egliſe Romaine
, qui l'inventa ſans doute quand la langue
du paganiſme romain ſubſiſtoit encore , avoulu
&pû rendre par thuribulum , comme qui diroit le
porte encens , le lance-encens, plutôt que par acerra
, qui ne ſignifioit qu'une caſſolette pour le brûler.
La choſe étoit nouvelle & différente; il falloit
un terme différent & nouveau. Ce terme eit
conſacré par l'égliſe qui peut en déterminer com.
me en autorifer l'uſage ; c'eſt ſon langage que l'on
parle en françois quand on dit l'encenfoir ; c'eſt
auſſi ſonlangage que l'on doitparlerenlatin, quand
Fy
130 MERCURE DE FRANCE .
on dit thuribulum , qui , d'ailleurs , ſe trouvedans
toute l'analogie latine, comme vestibulum & beaucoup
d'autres mots de cette langue. Je le répéte ;
mettre acerra pour thuribulum , dans l'occaſion
préſente , c'eſt mettre caſſolette pour encenſoir ,
c'eſtdire une abſurdité .
Combien de mépriſes pareilles à celle- ci ne devons-
nous pas faire lorſque nous écrivons en latin
, c'est - à - dire dans une langue morte ! On ne
peut aſſez le concevoir , & pourtant nul écrivain
n'eſt für de s'en garantir. Souvent même il nous
arriveroit d'en faire dans une langue vivante , fi
l'on ne ſe tenoit continuellement ſut ſes gardes ;
maisdu moins les fautes ſeroient - elles pour lors
manifeſtes & frappantes : c'eſt l'uſage & la règle
qui décideroient. Un Irlandois nouvellement fran.
ciſé , rendoit le vifcera mifericordiæ de l'Ecriture
fainte par les inteſtins de la miféricorde. On avoit
beau lui faire entendre qu'il falloit dire les entrailles
de la miféricorde , il foutenoit toujours
que c'étoit la même choſe &que ſon dictionnaire
mettoit indiſtinctement entrailles, inteftins pour
vifcera. Que répondre & comment faire ſentir
cettenuance de langage toujours délicate& fi peu
palpable pour un étranger ? Il fallut attendre que
le traducteur d'Irlande eût acquis plus d'uſage
dans notre langue & de lui même il s'apperçut du
ridicule. Ne fommes- nous pas , nous autres écri
vains en langue morte , cet Irlandois & pis encore,
puiſque nous ne pouvons nous flatter de reconnoître
nos fautes ? Mais ce qui conſole dans
cette diſgrace , c'eſt qu'il eſt fort difficile & prefque
impoffible que les autres nous en convainquent,
la langue étant morte pour eux comme
pour nous.
Quefera-cedonc, fi l'on traduit ſur une traduc
AOUST. 1770. 131
tion même , comme l'a fait dernierement un poëte
célèbre du pays , M. Schwartz de Heidelbergh
qui, pour mettre en vers allemands la Hentiade ,
s'eſt ſervi d'une copie de mon manufcrit , dont
j'avois fait préſent à S. A. S. E. P. ( qui pofféde
parfaitement la langue latine) me faiſant ainſi
T'honneur de traduire le poëme ſur ma traduction,
parce que le traducteur Allemand entendoit beaucoup
mieux le latın que le françois ? Il a pourtant
réutli , au jugement des connoifleurs du pays , &
laHenriade Françoiſe eſt en beaux vers allemands,
graces à la Henriade latine; ce qui tient un peu
du prodige. J'aurois toujours lieu de m'applaudir
en particulier , quand mon ouvrage n'auroit d'autre
mérite que d'avoir produit une telle merveille
en traduction , & je regarde comme un triomphe
d'avoir pû contribuer à la gloire de la Henriade
c'est- à- dire de la patrie. La Henriade eſt un chefd'oeuvre
à traduire dans toutes les langues : c'eſt
le temple du goût ; le génie en eſt l'architecte.
Quelle école pour tous les peuples , pour tous les
rois! Quel modèle pour tous les poëtes !
Il faut ſe rendre à la raiſon, & je crois que,dans
Ja grammaire , comme en tout , il faut un peu de
philofophie. J'avois fait le vers du thuributum ,
en le terminant par acerra , comme dans les deux
manieres de traduire , que l'anonyme a rapporrées
: lifdem cumfceptro manibus committit acerram
, vers affez littéral , précis & cadencé ; mais
par les raiſons précédentes ,je lui préfére de beaucouple
vers : Thuribulum fceptrum que manufuftentat
eâdem , comme plus propre , plus poëtique.
En y réfléchifſſant , on voit que thuribulum joue
aumieux la métaphore avecfceptrum qui le fust
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
immédiatement , ce qui fait beauté dans les vers
Jatins ; comme thronus joue lui même dans le vers
qui précéde avec altare , & qu'il falloit les employer
commes termes plus pittoreſques & plus
convenables , fur- tout au figuré , dans un poëme
de religion , qui ſouvent parle en françois le langage
même de l'égliſe. Thuribulum & fceptruZ
font les termes d'uſage ; ce font auſſi ceux de la
raiſon & du goût , & s'ils ne ſont pas abſolument
du fiécle d'Auguſte ni d'une fort ancienne latinité
reconnue , il ſuffit qu'ils foient dans l'analogie latine&
comme tels conſacrés par le chriftianiſme.
Ils deviennent alors les vrais termes de la poëfie
dans un poëme chrétien , & conféquemment doivent
paroître des expreffions réfléchies , raiſonnées
, indiſpenſables : ce qui n'empêche pas que
le critique n'ait raiſon de les reprendre , comme
n'étant pas du fiécle d'Auguſte , parce qu'il part
du principe que, dans nos ouvrages latins , on ne
doit employer que des expreſſions de ce fiécle ;
règle excellente , univerſellement reçue, mais qui
doit avoir ſes exceptions comme toutes les règles.
Or , je crois avoir fait voir d'une maniere
affez plausible que c'étoit ici le cas des exceptions,
par des raiſons victorieuſes de goût , de convenances
, de néceſſité même , qui font preuve contre
l'anonyme. Ses réflexions font tout au-plus de
grammaire , priſe à la lettre; & les miennes font
de grammaire envisagée par l'eſprit , c'est-à-dire
dephilofophie: auxquelles doit- on la préférence?
On fait d'ailleurs que la poësie a ſa grammaire à
part.Chofe étonnante! c'eſt qu'ici le bréviairedécide
tout&qu'il doit tout décider.
C'eſt pour les mêmes raiſons & ſur les mêmes
AOUST . 1770 . 133
principes quej'emploie dans la Henriade latine les
mots Altiffimus , Eternus , pour dire le Très-
Haut , l'Eternel de l'Ecriture ; fides pour la foi
chretienne , angelus , hærefis ,ſecta , politica , catholicus
, ecclefia , & tant d'autres expreffions ,
figurent très-bien dans le poëme, parce que ce font
les mots propres & d'uſage , les termes de l'égliſe
& du bréviaire , dont M. de Voltaire parle toujours
i à propos & fi éloquemment le langage
dans ſa Henriade , d'autant mieux que ce langage
eſt très-poëtique. Que l'on en juge par convenance
, par goût , par raiſon ; pouvois -je faire autrement
, &quand je l'aurois pu , devois-je le faire ?
Tous ces termes ne ſont pas à beaucoup près du
fiécle d'Auguſte , & font relégués par la grammaire
dans la clafle des termes d'une latinité ſuſpecte :
mais la philofophie qui parle plus haut que la
grammaire les rétablit & les réhabilite en quelque
forte pour les raiſons rapportées ci- deſſus , que je
crois , en bonne littérature , toujours ſupérieures
& toujours victorieuſes . Quelle en eſt la cauſe ? le
bréviaire .
J'ai beaucoup plus ofé , mais toujours par philofophie.
Catholicus & Politica , l'un commetitre
inséparable du Roi d'Eſpagne , appelé par l'Egliſe
& le Monde le Roi Catholique , & l'autre
comme un être moral perſonifié qui joue un fi
grand rôle dans le poëme , m'étant tous deux d'un
uſage indiſpenſable , j'ai cru pouvoir en altérer la
quantité même , en faiſant longues des ſyllabes
bréves de leur nature , pour que ces deux mots
puſſent entrer dans la poësie épique ; la néceſſité
n'a point de loi . Joignez -y encore le goût de l'Epopée
& mon ſyſtême particulier de traduction
qui le demandoit ainfi. Mais on trouve dans les
anciens , même du fiécle d'Auguſte , des exemples
134 MERCURE DE FRANCE .
de ces fortes d'altérations dans les cas auffi de ne
ceffité. Ce ſont des licences un peu fortes dans les
modernes qui ſont autoriſées par leurs modèles;
mais, quandmême elle ne le feroient pas , je ſoutiens
encore qu'elles devroient paffer , comme
étant indiſpenſables. J'ai donc mieux aimé pécher
contre la grammaire & la quantité que contre la
poësie & la raifon , ne pouvant avoir ici les refſources
ordinaires des équivalens nides périphraſes.
Comment exprimer la Politique , perſonifiée
fur-tout , autrement que par Politica , le feul mot
latin qui lui réponde & dont le mot françois ſe
dérive comme Politica latin ſe dérive du grec ?
On ne pouvoit dire autrement ; donc il a fallu dire
ainſi : voilà tout mon argument. Mais par goût ,
par raiſon même , je ſuis très perfuadé qu'on ne
devoit pas dire d'nne autre maniere. Selon ces principes
incontestables de traduction, voici comment
e morceau de ma Henriade latine,cité par l'anonyme
, doit ètre & doit reſter , ſans cependant
vouloir afflujettir perſonne à ma façon de penſer
&de traduire. Loin de la république littéraire tout
deſpotiſme ; c'eſt un pays de liberté : j'en aime la
jouiſlance plus qu'un autre. On pourra com
parer , les trois manieres de traduire , celle du
favant Italien , la mienne & la traduction même
du correcteur qui les a citées dans votre Journali
je ne donne içi que mon ouvtage.
Adcapitoli arces , loca tot regnata procellis ,
Inter disjectas , Martis ludibria , pompas ,
Cæfareo afſfurgit folio vir , Pontificum Rex.
Turba facerdotum pede fortunata quieto
Emilii calcat cineres tumuloſque Catonum.
AOUST. 135 1770 .
Incubat altari thronus , &fuprema potestas
Thuribulumfceptrumque manufuftentat eâdem.
Rien ne m'étoit plus facile que de mettre com
me on l'a vu ci deſſus :
Incubat altarifolium &fuprema poteftas
Lifdem cumfceptro manibus committit acerram.
Mais quelle différence , ſelon moi , pour l'oreille
principalement ? N'est - ce pas à l'oreille
qu'il faut peindre ? Et la poëfie n'eſt - elle pas
une muſique ? Il en eft ainfi de tout le poëme
latin , dont on peut juger par ce morceau , pour
le coloris , pour la manière , pour ce qu'on appelle
ſtyle , exécution dans la poëfie . J'ai voulu
que la Henriade latine pût répondre à la Henriade
françoiſe terme pour terme phraſe pour
phrafe , vers pour vers ; fans compter la même
chaleur , la même force , la même harmonie
aurant qu'il étoit poſſible , dans la copie d'un fi
parfait original: par mon ſyſtême , les phrafes
¶phrafes gâteroient tout. Elles ne feroient
qu'une imitation contrefaite , infidèle , énervée :
ce ne ſeroit plus le coloris , la manière , c'est-àdire
, le corps & l'ame , en quelque forte , de la
Henriade ; raiſons eſſentielles que je fais valoir
dans une préface , à la tête de ma traduction
latine , & que je crois victorieuſe , moins par
grammaire que par philoſophie. En un mot
comme je n'ai voulu rien diminuer du chefd'oeuvre
de notre poësie françoiſe dans l'expreffion
, dans le tour , & dans l'image ; auſi n'aije
voulu rien ajouter , me contentant pardevoir
&par raiſonde bien rendre tout , ou dumoins
136 MERCURE DE FRANCE.
d'y faire mon poſſible: lorſque je n'y ai pas
réuſſi , c'eſt que le ſuccès n'étoit pas en mon
pouvoir. Mais on ne me trouvera guére en défaut
du côté de la préciſion , de la juſteſſe & de la
littéralitéé ,, que je regarde comme les plus belles
qualités d'une traduction quelconque , ſoit en
vers , ſoit en proſe.
De toutes ces reflexions , il ſuit que les tours
de phrafe , les expreſſions ou termes qui ſont
d'une latinité ſuſpecte , parce qu'ils ne ſeroient
pas du ſiècle d'Auguſte mais ſeulement du
Bréviaire , c'est-à-dire , de la religion même ,
qui donne le ton & qui doit le donner dans la
Henriade , en tant qu'elle en eſt le poëme & le
triomphe , n'ayant été mis en uſage dans ma
traduction latine , que par des raiſons ſupérieures
aux règles grammaticales ordinaires , raiſons
fondées ſur le goût , ſur la poësie , ſur la convenance
ou même ſur la néceſſité , plus forte
que toutes les règles , je dois me croire justifié
pleinement à ce ſujet ; ce qui ſeroit encore peu
de choſe , dans une diſcuſion pareille : car fi
maméthode eſt au profit du poëme , fait beauté
dans le ſtyle & contribue à la perfection poërique
, pouquoi la juſtification même que je viens
d'établir , ne tourneroit-elle pas en éloge ? Mais
il faut être modeſte juſque dans ſes avantages .
,
C'eſt encore par les mêmes principes ,
que j'ai mis cælos pour cælum , quand il produiſoitplus
d'effet poëtique , & répondoit à l'écriture-
fainte. Les Romains du fiécle d'Auguſte
n'admettoient qu'un ciel , & faifoient bien de
dire coelum : les Romains d'aujourd'hui , c'eſtà-
dire les Chrétiens , ont admis plufieurs
cieux , à l'exemple des Hébreux & d'un grand
,
AOUST. 1770 . 137
nombre de philoſophes ; ils font tout auffi-bien
de dire cælos. Ainſidu reſte , que la convenance
autoriſe ou que la néceſſité juſtifie. Inclina calos ,
dit le Bréviaire ; abbaiſſez les cieux , dit M. de
Voltaire , d'après le Bréviaire , & qui , je le
répéte , parle ſouvent le langage de l'écriture
dans la Henriade , comme a fait le grand
Racine dans ſon Athalie , autre chef- d'oeuvre de
notre poësie françoiſe. Pouvoit- on mieux rendre ,
pour des oreilles chrétiennes , cet abbaiſſez les
cieux du Poëte , que par l'inclina cælos de l'écriture
? Le Traducteur ne doit-il pas prendre le
ton de ſon auteur : quand cet auteur est un
modèle? & pour traduire , va-t- on choiſir d'autres
ouvrages que des chef- d'oeuvres ?
Mais c'eſt trop inſiſter ſur des minuties de
grammaire , & leur donner ſans doute plus
d'importance qu'elles ne méritent. Pour l'ordinaire
, les critiques ne regardent pas les objets
par toutes les faces; ils ſe contententd'en laiſir
une qui prête à la cenſure , ſans trop pénétrer
toutes les vues d'un écrivain. Je ne puis toutefois
que me louer de l'Anonyme , homme de
goût & connoiſſeur , qui compare ma traduction
latine avec celle d'un ſçavant Italien , comme
il l'appelle ; puiſqu'il me donne la préférence ,
non fans connoiſſance de cauſe , & que , toute
réflexion faite , il convient de la ſupériorité de
mon travail. Mais , quand même le ſçavant Italien
n'auroit pas effectivement ſi bien réufſi que
moi , dans ce morceau de traduction , les autres
ſçavans d'Italie en conviendroient - ils de bonne
grace , ou plutôt , ne ſoutiendroient- ils pas le
contraire , pour venger l'honneur national ? Car
tel eſt ſur la plupart des peuples l'effet du patriotiſme
& le pouvoir de la prévention. En
138 MERCURE DE FRANCE.
général, les Italiens , ainſi que les Allemands ,
ſe croient bien ſupérieurs aux François pour la
langue latine , ſoit par le grand nombre des
écrivains , foit par la beauté du ſtyle même :
peut- être aufli penſons-nous , nous autres François
, les furpaſſer de beaucoup dans ce genre de
mérite & de gloire. Il règne en tout cela bien
de l'injuftice & du préjugé : les avantages , felon
mes petites lumières , paroiſlent allez balancés
de part & d'autre , pour qu'il ſoit impoſſible de
terminer la querelle en faveur de l'un des trois
peuples. Ainfi le procès durera toujours , faute de
preuves déciſives , & la prévention ne ceffera
pas d'éclater : lanecdote ſuivante ſuffit pour le
mettredans tout fon jour.
Arrivé nouvellement à la Cour Palatine, j'eus
occafion de voir un Italien germanisé , rempli
de ces préventions populaires. Est-ce que les
François ſçavent écrire en Latin , me dit- il aflez
bruſquement , comme nous parlions de cette
langue ? Je ne répondis à ſa queſtion que par
une autre encore plus extravagante , en le prenant
ſur le même ton ; Est- ce que les Italiens ,
lui répondis - je , un peu picqué , ſçavent écrire en
Italien? Il ſentit l'hyperbole , cria bravo , parla
d'autre choſe, & nous reſtâmes amis : c'eſt ici
que le ridiculum acri , &c. fit merveille. Les
plusſçavans hommes , qui liſent également les
ouvrages latins de leur pays & ceux des peuples
voiſins , n'ofent décider , & l'homme qui n'a
pas lu comme eux , décide Quelque génie univerſel
, impartial , ſupérieurement inſtruit de la
langue latine , fans préjugé , fans patriotiſme ,
fur -tout égalemene verſé dans les ouvrages
latins des trois peuples , a-t- il pris en main la
balance , pour péter le mérite des nations en
AOUST. 1770 .
139
concurrence à cet égard ; que celui-là prononce.
Mais , où trouver ce prodige , & quand même
il prononceroit , l'en croiroit- on ſur ſa parole ?
Nos voiſins , Meſſieurs , & vous l'apprendrez
de moi qui le ſçais par expérience; nos voiſins
(car ici je me ſuppoſe toujours en France ) font
plus adroits ou plus avantageux que nous: ils
nous prennent par nos propresjugemens fur nos
Ouvrages , & partent dela pour s'attribuer la
prééminence. Eh ! comment ne ſe croiroientils
pas ſupérieurs , en liſant les critiques innombrables
& fanglantes , que nous faiſons de nousmêmes,
fans épargner nos meilleures productions,
ce qui décrédite fingulièrement la patrie. Tel
eft encore le génie de la nation , d'admirer ſoavent
l'étranger au préjudice du compatriote ,
tandis que nos voiſins font tout le contraire ;
ce qui forme pour eux un corps de preuves ,
dont ils ſe ſervent contre nous dans l'occafion
mais dont le réſultat n'eſt dans le vrai qu'une
préſomption mal fondée , & qui ne décide rien
que le peu de patriotiſme François : quand deviendrons-
nous plus ſages , plus circonſpects ,
&, s'il le faut , plus politiques ? O ! ma chère
patrie , croyez- en mon zèle & votre gloire :
l'étrangerqui nous obſerve en littérature , comme
dans tout le reſte , met à profit tant de critiques
déplacées , mais que ſon intérêt lui fait
croire fort décifives : il nous juge ſur notre
propre rapport. Qu'avons- nous à lui reprocher ?
C'eſt nous - mêmes qui nous condamnons , & s'il
nous immole , c'eſt par nos armes.
Mais pour revenir à mon objet ( dont je ne
me ſuis écarté que par philoſophie) & pour
foutenir toujours le parallèle , voici la traduction
de l'autre endroit de la Henriade ſur l'Angle
140 MERCURE DE FRANCE.
terre , que cite l'Anonyme , juge aimable dans
ſa manière de prononcer , quoiqu'il m'ait un
peu condamné ſans m'entendre : heureuſement ſa
critique ne tombe que fur des misères gramma.
ticales , puiſqu'il convient de l'eſſentiel dans
une traduction poëtique. Peut- être ſera-til plus
fatisfait , comme grammairien , du morceau qui
fuit , où je crois encore avoir rendu l'original ,
ſelon mon ſyſtême de traduction , c'est- à- dire ,
avec juſteſle , préciſion , littéralité , ſans circonlocution
, ſans redondance , ſans rempliſſage :
il ſeroit plus flatteur pour moi , que l'Anonyme
en fût ſatisfait comme philoſophe. Mais pour
le tableau parfait , je crois devoir ajouter la
traduction des vers qui précédent : on ne peut
trop comparoître au tribunal des connoiffeurs.
Sur ce ſanglant théâtre où cent héros périrent ,
Sur ce trônegliſſant dont cent rois deſcendirent ,
Une femme à ſes pieds enchaînant les deſtins
Del'éclatde ſon règne étonnoit les humains.
C'étoit Elifabeth , elle dontla prudence
De l'Europe à ſon gré fit pencher la balance ,
Et fit aimer ſon joug à l'Anglois indompté ,
Qui ne fait ni ſervir ni vivre en liberté.
Ses peuples ſous ſon règne ont oublié leurs pertes;
De leurs troupeaux féconds leurs plaines ſont couvertes
,
Les guérêts de leurs bleds , les mers de leurs
vaiſſeaux ;
Ils font craints ſur la terre , ils font rois ſur les
caux.
AOUST. 1770 . 141
Leur flotteimpérieuſe aſſerviſſant Neptune ,
Des bouts de l'Univers appelle la fortune :
Londres jadıs barbare eſt le centre des arts ,
Le magaſin du monde & le temple de Mars.
Hoc tragico , heroes ubi tot periere , theatro ,
Fallaci hocfolio quo tot cecidere tyranni ,
Fæmina , compofitis frænans ludibriafatis,
Imperiifplendorefui ftupefecerat orbem .
Hac erat Elifabeth , cujus prudentia vitrix .
Europes facili depreſſit pondere libram ,
Aureaque indomitis adjecit vinela Britannis ,
Qui necfervitio nec libertate reguntur.
Regnatrice fovetſe tali oblita malorum
Anglia ; pafcunturper agros armenta patentes ;
Meſſe laborat humus ; circum latet unda carinis;
Subdita terra pavet ; dominam maris æquora norunt.
Imperioſa ,ſua Neptunum claſſe domando ,
Fortunam vocat extremis àfinibus orbis.
Urbs reginafinu colit artes , barbara quondam ,
Thecam aperit mundo , templumque dat hospita
Marti.
Quant à l'hiſtoire de la Henriade latine en
manufcrit , la voici telle que je la ſçais par
moi-même : vous la tiendrez , M. d'un homme
qui ne craint pas qu'on le démente. M. de
Voltaire avoit pris toutes les méſures pour faire
imprimer les deux Henriades , à côté l'une de
l'autre , attendu que je le laiſſois le maître ab
142 MERCURE DE FRANCE .
ſolu d'une traduction qui paroiſſoit lui plaire ,
& que vraiſemblablement il avoit fait examiner
parde bons connoiffeurs , quoiqu'il fût trés- capable
d'en juger mieux que perſonne , ayant au
degré le plus éminent , deux qualités excellentes ,
legoût &le génie. Mais il voulut dédier tout l'ouvrage
à Mgr le Dauphin , qu'il m'afluroit connoître
parfaitement les vers latins , avec un goût
bien rare dans les Princes , pour cette poëfie :
on trouve aſſez de Mécénes ; mais trouve- t- on
beaucoup d'Auguſtes ?
C'étoit ſous les auſpices d'un pareil protecteur
que l'édition devoit paroître. M. de Voltaire ſe
contentant , diſoit- il , de l'honneur que je lui
farfois de l'avoir traduit ; on ne fait cet honneur
qu'aux grands hommes. Sur ces entrefaites ,
il futpreſléde partir pour la Pruſſe , par un Roi
qu'il appeloit devant moi , comme dans ſes
écrits , le Salomon du nord. En partant , il me
rendit mon manufcrit , avecpromefle efledereprendre
cette affaire typographique à ſon retour. M. de
Voltaire ne revint point , & follicité par mes
amis , qui me faifoient entrevoir quelque gloire
à donner ma Henriade latine au public , je
m'arrangeai pour une belle édition , avec le libraire
de l'Académie Françoiſe. Comme il étoit
fur le point d'imprimer , il s'aviſa de vouloir
s'aſſurer auparavant , s'il pourroit introduire
cette Henriade françoiſe & latine dans les collèges
de Paris , en qualité de livre claſſique. Je
ne ſçais pas quel docteur il confulta fur ce point
critique ; mais il fut répondu que cela ne ſe
pouvoitpas : fans doute à cauſe des ſorties vives
que fait l'auteur de la Henriade contre les
Papes , les Prêtres , les Moines de ces tems
malheureux , & que le traducteur eft obligé de
و
AOUST. 1770. 143
faire avec lui ; peut-être encore à cauſe des
amours trop profanes du Héros avec la belle
d'Eſtrées , & qu'on ne pouvoit pas ſupprimer
dans un poëme de cette nature , ou M. de Voltaire
, avec une forte de complaiſance , ſembloit
répandre ſur ce morceau de prédilection , toutes
les graces & les richeſles de ſon génie vraiment
poëtique , en même tems que délicat : le moyen
de facrifier un pareil chant, qui figuroit ſi bien
parmi les ſcènes tragiques de ce beau poëme.
Quoi qu'il en ſoit , le libraire me remit le manuſcrit
, non ſans regret , en me diſant la réponſe
de ſonoracle. Peu fait à ces fortes d'intrigues , il
m'arriva de faire une autre tentative , dans un
projet de ſouſcription , qui ne réuffit pas: j'ai
toujours cru que certains rélateurs avoient influé
dans le peu de ſuccés de cette entrepriſe. Quelles
pouvoient être leurs véritables raiſons ; car ils
en avoient d'apparentes ? Je l'ignore.
Après ces deux ou trois petites révolutions ,
je renfermai fort tranquillement le manufcrit.
dans mon porte-feuille , où depuis ce tems il
répoſe toujours , ma philoſophie ne me permettant
pas de me donnerde grands mouvemens ,
pour les affaires de ce bas monde. J'en ai fait
accepter la dédicace , par S. A. S. E. P. quand
elle me fit la grace de me retenir à ſon ſervice ,
en qualité d'homme de lettres , étant fur le
point de m'en retourner de Manheim à Paris ,
&j'attends ici l'occaſion favorable de faire imprimer
la Henriade latine dans cette capitale de
la France , ſeul théâtre , ce me ſemble , où je
puifle déſormais la faire paroître avec avantage ;
elle peut delà ſe répandre ches nos voifins. De
tems entems je l'ai retouchée pour la traduction ,
144 MERCURE DE FRANCE.
la conformant toujours aux corrections , changemens
, additions même que faifoit M. de
Voltaire par intervalle. Elle eſt aujourd'hui dans
toute la perfection de poësie que je ſuis capable
de lui donner , nais non pas fans doute dont
elle eſt ſuſceptible , comme traduction latine :
c'eſt une eſpèce de bonheur pour elle , d'avoir
éprouvé des contradictions & des délais pour la
typographie , puiſqu'elle n'en ſera par ce moyen
que plus achevée & plus complette ; felon toutes
les apparences , M. de Voltaire n'ajoutera plus
rien à ſa Henriade , qui paroît être déſormais
un ouvrage trop fini ; l'on ne voit pas ce qu'il
pourroit y faire encore , & conféquemment ,
ma traduction latine , telle qu'elle eſt aujourd'hui
, reftera trujours la même.
Mais le plaiſir de parler de la Henriade m'emporte
bien au-delà des bornes d'une lettre:
toutefois , M. avant de la terminer , qu'il me
foit permis de propoſer par la voie de votre
journal , aux connoiffeurs latins , un ſeul vers
de ce poëme à traduire ; je le regarde comme un
des plus difficiles & des plus beaux de la Henriade:
Telbrille auſecond rang , qui s'éclipse aupremier.
Autrefois l'univerſel M. de Fontenelle s'exerça
lui-même avec ſes amis littérateurs , pour le
traduire , & felon moi ne réuflit guère , parce
qu'il avoit périphrafé , rejetant une partie du
ſensà l'autre vers Il en convint de bonne grace ,
& n'en fit que rire , m'avouant , pour me flatter
fansdoute & m'encourager , que j'étois l'homme
de la Henriade ; ce ſont ſes termes. Il aimoit
extrêmement
AOUST. 1770. 145
extrêmement ce poëme , parce qu'il eſt philoſophique
, fort de poësie & de choſes , & fans trop
d'acceſſoires fabuleux : ma traduction l'intéref
ſoit ; il m'en demandoit ſouvent des nouvelles .
Je le voyois comme enchanté , malgré fon grand
âge & la tête ſcientifique , quand , par une lecture
violente & forcée , j'en pouvois faire arriver
quelque morceau de fon goût , à travers les
très-fourdes oreilles. Il m'a fait répéter vingt
fois l'invocation du Poëte à la vérité , pour qui
je lui voyois une grande prédilection , parce
qu'elle est fort belle , & fans doute à cauſede
la rareté du fait dans un poëme épique : il trouvoit
ce morceau très- difficile à traduire dans
mon ſyſtême de traduction. Peut- être le public
ne ſera- t-il pas fâché de voir encore cet endroit
conſidérable , à la ſuitedes précédens , pourjuger
de tout l'ouvrage avec plus de certitude & de
connoiflance : quand ce ne ſeroit qu'en mémoire
de l'illustre M. de Fontenelle , ce grand homme
de lettres dans toute l'étendue du terme :
voulez - vous bien , M. l'inférer dans votre
journal?
Deſcends du haut des Cieux , auguſte Vérité ;
Répands ſur mes écrits ta force & ta clarté;
Que l'oreille des Rois s'accoutume à t'entendre ;
C'eſt à toi d'enſeigner ce qu'ils doivent appren
dre ;
C'eſt à toi demontrer , aux yeux des nations,
Les coupables effets de leurs diviſions.
Dis comment la difcorde a troublé nos provinces ;
146 MERCURE DE FRANCE.
Dis les malheursdu peuple & les fautes des princes
:
Viens , parle ; & s'il eſt vrai que la fable autrefois
Sut à tes fiers accens mêler ſa douce voix ;
Si la main délicate orna ta tête altiere ,
Si ſon ombre embellit les traits de ta lumiere,
Avec moi fur tes pas permets lui de marcher ,
Pour orner tes attraits & non pour les cacher...
Labere de Coelo tu , veri auguſta Satelles ,
Virgo ; facem attollens in carmina fuffice vires.
TeRegum affuefcant aures audirefuperba ;
Voce tuum eft dominos terrarum ambire magiſtrå;
Oftentare tuum eft , totum documenta per orbem ,
Dura rebellantum mala , dementesque ruinas.
Dic unde irruerit noftros Diſcordia fines ;
Dic tristes populorum iras & crimina regum.
Alloquere ipfa . Tibi potuitfifabula quondam
Cantûs illecebris voces mollire ſeveras ,
Artificemque manum famulans decus addere
fronti ,
Sifplendori umbrâ varios affudit honores ,
Illafinas mecumſacra perveftigia furgat ,
Ritè tui ornatrix , non invidiofa , decoris ...
AOUST.
1770. 147
Une anecdote curieuſe , M. que vous ne
Içavez peut - être pas , & que ſans doute l'Anonyme
qui mejuge en galant homme , ignorė
auſſi lui- même ; c'eſt que le ſecond vers de ce
poëme admirable , qui fait tant d'honneur à la
nation , ſe trouve environ le vingtième , dans
un petit poëme héroïque de l'Abbé Caffaigne
à la gloire du même Henri le Grand , poëme
qui , malgré les ſatyres du fameux Deſpréaux ,
me parut affez brillant , lorſque je le lus , fort
jeune encore , dans la bibliothèque des Pères
de l'Oratoire de Nantes. Autant que je peux
m'en ſouvenit , c'étoit un poëme de trois à quatre
cens vers , brochure , in- 12 .
Et par droit de conquête & par droit de naiſſance;
la
Eſt un vers affez frappant pour le remarquer
, mais fi convenable au ſujet , qu'il peut
venit à l'imagination de tout poëte , qui travaille
ſur cette matière. C'eſt en même tems un
vers trop remarquable , pour que l'auteur de
Henriade l'eût inféré dans ſon poëme , autrement
que par reminiscence , d'autant plus qu'on
y en trouve encore quelques-uns qui s'y ſont
gliflés mais beaucoup moins dignes d'atrention:
ce qui prouve ſeulement que M. de
Voltaire avoit lu le poëme de Caſſaigne , &
que , ſans y penſer , il en aura mis deux
ou trois vers dans ſa Henriade , ouvrage qui
engloutit ce petit poëme , comme un grand fleuve
abſorbe un petit ruiſſeau. C'eſt un ſecret queje
ne révèle qu'en juſtifiant M. de Voltaire , pour
que d'autres ne puiſſent pas en abuſer , s'ils font
la même découverte ; car je vois , à la honte de
patriotiſme & de l'équité littéraire , qu'on abuſe
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
de tout contre ce chef-d'oeuvre , celui dont il
tire le plus de gloire : peut- être ne convenoit-il
qu'à fon plus grand admirateur de publier une
pareille anecdote ; j'ai fait mes preuves en le
traduiſant. Au refte , je ne chercherai jamais à
rompre des lances pour un chef- d'oeuvre de notre
poëfiefrançoiſe,qui ſe défend ſi bien par lui-même:
c'est tource que je dois en dire pour finir .
J'ai l'honneur d'être avec les ſentimens les
plus diftingués ,M.
Votre très- humble
&très- obéifſant ſerviteur
DE CAUX DE CAPPEVAL ,
au ſervice de S. A. S. E.P.
AManheim , le 20 Novembre 1769.
LETTRE à M. de L *** ; & Réponse
de l'Anonyme à la Lettre précédente de
M. de Caux de Cappeval.
Paris, ce to Juin 1770.
Je vois , Monfieur , que mes réflexions , &
même ma critique de quelques vers de la traduction
latine de la Henriade par M. de Caux
de Cappeval , n'ont point déplu à cet auteur ,
& afſurément ce n'étoit point mon intention. Je
me ſçais bon gré de les avoir hafardées , puifqu'elles
m'ont valu la communication de deux
autres endroits de ſa traduction , qui me font
AOUST. 1770. 149
:
déſirer de plus en plus que l'ouvrage entier paroiffe
au grand jour , & de voir cefler les obftacles
qu'à trouvé l'auteur à ſa publication. En
vérité , Monfieur , ce ſeroit une choſe digne de
vous , que d'entreprendre cette édition , puiſque
M. de Voltaire y donne les mains , & qu'elle
ne peut qu'augmenter ſa gloire. Si les motifs
rapportés dans la lettre de M. de Cappeval ont
empêché que ſa traduction ne devint un livre
claſſique & d'un uſage commun dans les colléges
, une fois qu'elle feroit imprimée en entier
vous ne manqueriez pas de gens capables
& de bonne volonté qui s'offriroient pour en
faire une édition élaguée à la Jouvenci & à la
Sanadon , destinée uniquement pour les jeunes
étudians. M. de Cappeval même voudroit peutêtre
bien s'en charger , & perſonne n'y feroit
plus propre que lui.Je fouhaiterois fort que ce
projet put être de ſon goût & du vôtre , il applaniroit
les difficultés , & tout le monde ytrou
veroit lon compte.
,
Il ne me reſte qu'à joindre ici quelques obſervations
, ou plutôt quelques éclairciſſemens
fur les points diſcutés dans la réponſe de M. de
Cappeval.
Je commencerai par remarquer qu'il n'eſt pas
étonnant que l'anecdote du projet d'écrire à M.
de Voltaire , qu'on avoit trouvé l'original latin
dont fon poëme paroiffoit être la traduction ,
ait éré nouvelle pour M. de Cappeval , puiſque
c'eſt à moi-même qu'étoit venue l'idée de cette
plaifanterie , dont je ne crois pas avoir parlé à
perfonne , & qui n'a point en fon exécution.
J'ai quelque regret de ne l'avoir pas effectuée
ne doutant pasque la réponſe de M. de Voltaire
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
( s'il eût daigné paroître ſe juſtifier d'une auſh
burleſque accufation de plagiat ) n'eût été très .
plaiſante&marquée au coin de tout ce qui fort
de la plume.
Ad capitoliarces loca tot regnata procellis.
M. de Cappeval ſubſtitue regnata à vaſtata,
que je croyois avoir lu dans ſes vers , ou à
bacchata , qu'il avoit , dit-il , mis d'abord. Pour
moi , j'aimerois mieux vaſtata que regnata. Je
conviens que regnata répond mieux au françois
où regnoient tant d'alarmes ; mais peut- on
dire où régnoient tant de tempêtes ? J'avoueencore
qu'en françois même , l'expreſſion où régnoient
tant d'alarmes , ne me paroît pas heureuſe.
Je pense que l'intention du poëte dans ce
parallèle de Rome moderne avec Rome ancienne ,
a été d'oppoſer la tranquillité d'un ſéjour de
paix, au théâtre ſanglant de tant de révolutions
que nous préſente l'ancienne Rome , &
que c'eſt la tyrannie de la rime qui a exigé
qu'il rendît cette dernière idée moins rigoureuſement
par ces mots où régnoient tant d'alarmes.
C'eſt pour cette raiſon que j'avois traduit tanto
olim fanguine tinctas , en faiſant alluſion au
fang des Manlius , &c. tanto peut ſe prendre
pour tam multo , ou pour tam illuftri.
Inter disjectas, Martis ludibria , pompas.
J'aimerois mieux disjectas inter , que inter
disjectas , parce que ce dernier hémiſtiche rime
avec pompas de la fin du vers , & le fait refſembler
à un vers léonin. Le traducteur regarde
ici comme un pléonaſme le mot Beltone
AOUST. 1770. I
151
qu'il a ſupprimé , & remplacé heureuſement
par Martis ludibria . J'avois voulu dans mon
eflai conſerver le nom Bellone , en traduiſant
ingentes Bellona inter Martiſque ruinas. On
pourroit mettre illuftres pour rendre mieux le
ſens de Pompeux en françois .
Cafareo afſfurgit folio vir Pontificalis. M. de
Cappeval adopte ma cririque en abandonnant
l'expreffion vir Pontificalis , comme impropre.
Il y ſubſtitue vir Pontificum Rex , je ne ſçais
A celle- ci ſera généralement approuvée ; pour
moi , je la trouve très-heureule.
,
Quoique ma traduction du vers un Pontife
eſt aſſis au trône des Césars , que j'ai rendu
par Cafareo infiftit folio pro Cefare præful , me
paroiile bonne & ſoit très littérale , je préfère
celle de M. de Cappeval. Au reſte ce n'eſt
point le ſçavant Italien qui a rendu Pontife par
Præful, il a traduit Pontife par Sacrorum Antiftes.
Je ne répondrai point à la critique que
faitM. de Cappevalde la verſion du même endroit
de la Henriade de ce même ſçavant , l'un
des plus grands Poëtes d'Italie , qui , dans ſes
momens de loiſir , a fait les preuves de facilité
d'abondance , d'énergie & de pureté de langage
en divers ouvrages latins , & particulièrement
dans ſon poëme de Solis & Luna defectibus. Cer
auteur n'auroit aucun beſoin de ſecours pour ſe
défendre , s'il le jugeoit à propos. Je remarquerai
ſeulement à l'égard de ſon opinion ſur l'enjambement
d'un vers ſur l'autre , & qui , ſelon
lui , donne plus de grace & de variété à la
poëfie latine , ce qu'il autoriſe de l'exemple de
Virgile , qu'il ne s'enfuit pas delà qu'on doive
employer fréquemment ce méchaniſme dans
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
la traduction d'un poëme françois dans les vers
duquel cet emjambement eft & doit être plus
rare que dans les vers latins , fur- tout quand le
traducteur s'est fait une loi de rendre fon original
vers pour vers & qu'il y a réuffi .
Turba Sacerdotum peile fortunata quiete
Emilii calcat cineres tumuloſque Catonum .
Je ne répére ces deux vers que pour payer
un nouveau tribut d'admiration à leur beauté ,
à leur précision , & àleur élégance jointe à la
littéralité de la traduction .
Infidet altari thronus &fuprema poteftas ,
Thuribulumfceptrumque manufuftentat eâdem .
M. de Cappeval ſe plaint que dans ma citation
de ſes vers , j'ai mis infidet , au lieu d'incubat
, & fait d'autres changemens ; c'eft de ma
part un pur défaut de mémoire que je le prie
d'excufer.
J'avois cenfure dans la traduction de M. de
Cappeval d'après les remarques du ſçavant Italien
les mots thronus& thuribulum comme d'une
bafle latinité . Je me rens aux raiſons qu'expoſe
M. de Cappeval & qui l'ont déterminé à préférer
ces deux mots à folium & àacerra ; il eſt
certain que ce dernier ne ſignifie qu'une cafiolette
, & que l'encenſoir eſt un inſtrument moderne
dont les Romains ne faifoient point uſage.
Un nouvel objet doit avoir un nouveau nom :
Licuit ſemperque licebit fignatum præfente notâ
producere nomen.
L'original françois dit que l'abſolu pouvoir
AOUST . 153 1770 ,
metdans les mêmes mains leſceptre & l'encenſoir :
le traducteur dit que l'abſolu pouvoir manie le
fceptre & l'encenſoir de la même main. J'ai vu
quelques critiques blâmer l'expreſſion de l'original
, & préférer celle de la traduction .
Le nouvel échantillon que produit M. de
Cappeval de la verſion du bel endroit du premier
livre de la Henriade où de M. de Voltaire
fait le tableau de l'Angleterre , eſt un autre
chef-d'oeuvre , & la copie foutient le parallèle
avec l'original . Oferai je cependant demander à
M. de Cappeval , fi fur ce thrône gliffant ne feroit
pas mieux traduit par instabili hoc folio ,
que par fallaci. J'avoue encore que je ne trouve
pas le vers ſuivant ; Une femme àses pieds enchaînant
les deſtins , parfaitement reniu par
fæmina compofitis frænans ludibriafatis Je n'ofe
lui propoſer d'y ſubſtituer famina politicis conftringens
fata Catenis. Ou fæmina ad arbitrium
fatorum torquet habenas.
Ou
Famina fub pedibus conftringens fata fuperbis.
Ou enfin.
Famina proculcans ipfi addit vincula fato
Je cherche dans ces divers eflais à ſuivre la
loi que s'eſt impofée M. de Cappeval de s'écarter
le moins qu'il eſt poſſible , du ſens & de la
lettre même de l'auteur.
Avant que d'avoir vu la traduction de tout
ce morceau par M. de Cappeval , j'avois etlayé
* d'en traduire cinq vers qui m'étoient reſtés dans
la mémoire. Cet eſſai eſt dans le Mercure d'Oc
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
tobre 1769 , deuxième volume , pag. 90. J'y
avois depuis fait quelques changemens , &
j'eus fort content d'avoir rendu ce beau vers:
Ilsfont craints fur la terre , ils font Roisfur les
eaux, par celui- ci : Terrarum metusOceani gens
imperat undis Ou. Terrarum metus , æquoreas
Regina per undas Mais j'avoue que le vers
de M. de Cappeval eſt encore plus heureux.
Subdita terrapavet,dominam maris æquoranorunt.
Il n'y a que mes deux vers ſuivans que j'oſe
comparer aux fiens , en avouant encore que ſa
traduction eſt lus littérale que la mienne.
M. de Voltaire dit en parlant des Anglois.
Leur flotte impérieuſe aſſerviſſant Neptune,
Des bouts de l'univers appelle la fortune.
J'ai traduit.
Et fua dum claſſis Nereo imperiofa tridentem
Eripit, extremo fortunam accerfit ab orbe.
Voici la traduction de M.de Cappeval.
Imperiofa ,fuâ Neptunum claſſe domando
Fortunam vocat extremisafinibus orbis .
M. de Cappeval termine ſa lettre par fa verfion
de l'invocation de la Henriade , qui eſt de la
même force que les autres morceaux cités . Je
ne conçois pas , je le répéte , comment les libraires
ne ſe ſont pas diſputé l'honneur d'imprimer
cet ouvrage , à moins que laurear ne
fe foit rendu tropdifficile fur les conditions.
AOUST. 1770. ESS
M. de Cappeval remarque que le ſecond
vers de la Henriade , Et par droit de conquête
&par droit de naiſſance , eſt dans un poëme
de l'Abbé Caffaigne. Je ne crois pas que les
Zoïles ou méme les Ariſtarques de M. de Voltaire
puiſſent tirer un grand avantage de cette découverte.
Ce vers qui n'étoit pas dans la première
édition de la Henriade , peut s'être préſenté à
M. de Voltaire par reminiscence ; mais il ſe
pourtoit très-bien auſſi que M de Voltaire l'eût
fait ſans avoir connoiſſance de celui de Caffaigne.
La penſée ſe préſente naturellement en méditant
fur les objets. Quant à l'expreffion , elle est fi
fimple & fi naturelle , ce qui fait ton plus grand
mérite , qu'il feroit très- difficile de lui en fubftituer
une autre , & le hafard a fait qu'il n'y avoit
que la conjonction à répéter pour faire un
vers. Feu M de la Motte , en pareil cas dans
la préface de ſa tragédie d'Inès de Castro , s'excuſoit
envers le public d'une manière fort ingénieuſe
, d'avoir employé dans ſa piece le vers
ſuivant qui ſe trouve dans Corneille.
Vousparlez en foldat , je dois agir en Roi.
On trouvera , dit M. de la Motte , dans ma
tragédie un vers de Corneille , que la force de
mon ſujet m'a fait faire.
Enfin , M. de Cappeval propoſe de traduire
en un ſul vers celui- ci de la Henriade devenu
proveibe.
Tel brille aufecondrang qui s'éclipfe aupremier.
Ce que M. de Fontenelle , ajoute-t-il , avoit
tenté, & dont il avoit déſeſpéré. Il ne ſemble
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
qu'on pourroit rendre ce vers par l'un des trois
vers luivans .
Palluit afcendens fol quifulgebat'in ortu ...
Qui micat exoriensfol fæpè in verticepallet.
Ou enfin.
Interdum amittit ſplendorem in culmineſydus.
Je conviens que le mot de ſoleil ni celui d'aſtre
n'eſt pas dans Foriginal , mais les mots brille &
s'éclipse s'y trouvent , & ne conviennent qu'à un
aftre. Ainfi j'ai conſervé la penſée du Poëte , &
n'ai fait que foutenir la paraphrafe & continuer
l'allégorie.
Préféreriez vous une traduction preſque littésale
du vers propoſé ? La voici.
Deficit in primo , inferiore qui in ordineluxic.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ACADÉMIES.
I.
L'ACADÉMIE de l'Immaculée Concep
tion de la Ste Vierge a tenu ſon affemblée
publique le 21 Décembre 1769 dans
une falle des R. P. Carmes de la ville de
Rouen. Le ſujet du diſcours françois qui
devoit être couronné étoit : le danger de
la lecture des livres contre la Religionpar
AOUST. 1770 . 157
rapport à la ſociété. L'Académie a reçu
dix neuf difcours fur cette matiere importante
, & le prix , qui étoit une croix
d'or , a été adjugé à M. Simon Paris , de
Nevers , maître en l'univerſité de Paris
& profeffeur de réthorique au collége
royal de Bordeaux . On a beaucoup applaudi
à la lecture d'une ode de M. Durufley
, avocat au parlement de Paris , intitulée
, le Triomphe de l'Eglise fur la
Religion . Les vers de cette ode ont du
nombre , de l'harmonie & un fublime
lyrique qui répond très - bien à la grandeur&
à la nobleſſe du ſujet. L'aſſemblée
a paru également fatisfaite de la lecture
du poëme fur la fédition d'Antioche& de
celle de l'Idille , intitulée les Bergers.
M. le Pefant de Boisguilbert , qui a remporté
le prix du poëme , eſt arriere- neveu
du grand Corneille , dont la mere s'appelloit
Marthe le Peſant , & l'auteur de
l'Idille , intitulée les Bergers , eſt couſin
de M. de Boisguilbert , l'un & l'autre
font de Rouen &âgés de dix- huit ans au
plus. Toutes ces circonstances n'ont point
échappéà l'aſſemblée & ont excité les plus
vifs applaudiſſenens. Les autres prix ont
été remportés par différens auteurs , dont
pluſieurs font déjà connus par leurs fuccès
dans cette académie.
158 MERCURE DE FRANCE .
M. l'Abbé Cotton Deshouſſayes a prononcé
, dans cette même ſéance , l'éloge
de M. Maillet - du - Boullay. Ceux qui
n'ont point connu M. du Boullay liront
néanmoins fon éloge avec intérêt , parce
qu'il a cette éloquence du coeur qui
parle au coeur. Les lecteurs fauront gré à
M. Deshoutlayes de cette ſenſibilité qu'il
fait paroître pour la perte d'un homme
de lettres qui honora toujours la verru
& l'amitié. Ces différens morceaux d'éloquence
& de poësie , & d'autres qui
ont paru en 1768 , font raſſemblés dans
un recueil que l'académie vient de publier
, & qui ſe trouve à Rouen chez E.
V. Machuel , imprimeur- libraire , rue St
Lo , vis- à- vis le palais.
Cette académie tiendra ſa ſéance publique
le jeudi 20 Décembre 1770 , &
elle y diſtribuera les prix ordinaires . Le
fujet du difcours ſera l'indécence & le danger
de la raillerie en matiere ſérieuse & particulierement
en matiere de Religion. Toute
eſpèce de perſonalité eſt abſolument
proſcrite . Ce diſcours doit être rermine
par une priere à la fainte Vierge fur fon
Immaculée Conception , & être d'un
quart d'heure de lecture au moins& d'une
demie heure au plus. Les autres prix font
AOUST . 1770. 159
deſtinés à différentes pièces de poësie à
l'ordinaire , telles que le poëme françois
de cent vers héroïques au moins , l'ode
françoiſe , l'ode latine , l'allégorie françoiſe
, l'allégorie latine & les Stances.
Toutes ces pièces , ſuivant l'inſtitution de
l'académie , doivent être terminées par
une alluſion à la Conception de la ſainte
Vierge.
Toutes perſonnes font admifes à concourir,
à l'exception des académiciens juges.
Les fources où les auteurs doivent
puiſer leurs ſujets font l'écriture ſainte ,
P'hiſtoire eccléſiaſtique civile & naturelle
&jamais la mythologie. Les auteurs ne
pourront envoyer qu'une pièce de chaque
genre. Les ouvrages ſeront reçus au concours
juſqu'au jour de St Martin , onze
Novembre ; ils ſeront adreſlés doubles &
francs de port au R. P. Prieur desCarmes
de Rouen. Les auteurs auront ſoin d'écrire
liſiblement & correctement chacune
de ces deux copies. Ils mettront leurs
noms dans un biller cacheté avec une ſentence
dedans &deſſus qui fera repétée au
basde la compoſition. Les billets où font
les noms des auteurs ne ſont décachetés
que devant les juges. Les auteursdes ouvrages
qui n'ont point obtenu de prix
reftent inconnus.
160 MERCURE DE FRANCE.
Les perſonnes qui voudroient connoî
tre quels font les prix que l'académie dif.
tribue , l'eſprit de ſon inſtitution & fa
légiflation actuelle , peuvent confulter le
recueil que nous avons annoncé , ou le
programme que cette académie fit publier
l'année derniere & qui fut inféré dans le
Mercure de France du mois d'Octobre ,
premier volume , 1769 .
I I.
Pruffe.
L'académie royale des ſciences & belles-
lettres , dans ſon affemblée publique
du 31 Mai 1770 , devoit adjuger le prix
propoſé par la claſſe de mathématique fur
laqueſtion ſuivante :
Quellesfont les dimenſions des objectifs
compofés de deux matieres, telles que leverre
commun& le cristal d'Angleterre , les plus
propres àdétruire entierement , ou au moins
Sensiblement , les aberrations de réfrangibilité
& de fphéricité, tant pour les objets
placés dans l'axe que pour ceux quifont
hors de l'axe ? Et quel est le nombre & l'arrangement
des oculaires qu'il faudroit
adapter à de tels objets pour avoir les lu.
nettes lesplus parfaites qu'il eſt poſſible ?
AOUST. 1770. 161
L'académie n'ayant pas été fatisfaite
des mémoires envoyés ſur ce ſujet , elle
le propoſe de nouveau pour l'année 1772 .
Et comme cette queſtion en renferme
réellement deux , elle n'exige pas rigoureuſement
que les deux queſtions foient
traitées à la fois; elle fera fatisfaite fi
les auteurs qui voudronty travailler, donnent
, foit fur la perfection des objectifs
ou fur celle des oculaires , de bons mémoires
, fondés fur la théorie & fur l'expérience
, de maniere que la pratique en
puiffe retirer quelque fruit.
La claſſe de belles-lettres propoſe pour
le prix de l'année 1772 , la queſtion fuivante
:
Quand on approfondit l'histoire de Bran .
debourg , on trouve que les Margraves & les
Electeurs qui ont gouverné ce pays , les Alberts
, les Ottons , les Waldemar d'Anhalt,
les Louis de Baviere , &prefque tous
les Electeurs de la Maison de ZOLLERN ,
quoiqu'inférieurs en puiſſance primitive aux
quatre autres grands & anciens Ducs de la
Germanie , ſe font cependant toujours diftingués
dans une suite defiéeles par l'influenceSupérieure
que la grandeur perfonelle
de leur caractere& de leur génie leur a
procurée , non - feulement dans les affaires
162 MERCURE DE FRANCE.
de l'Empire , mais encore dans celles de
l'Europe en général , & particulierement
dans celles de la Bohême , de la Pologne ,
de la Pruffe , de la Slavie , de la Suède &
du Dannemarck. On trouve encore que fans
être Rois , ces Princes ont presque toujours
joué un rôle égal , & quelquefois fupérieur
à celui des Rois & des Souverains leurs
voiſins , tant dans les affaires de la paix
que dans celles de la guerre , & qu'ils ont
eu une part très effentielle aux grands événemens
qui font arrivés de leur tems ; on
voit que c'eſt par ce moyen & par la ſageſſe
de leur conduite qu'ilsse font frayé le chemin
à la royauté , & qu'ils ont fucceffive.
ment fondé la puiſſance de cet état qui ,
fans être une des anciennes monarchies de
l'Europe , &fans les égaler en étendue de
territoire , y tient aujourd'hui un rangtrès.
diftingué.
L'académie ſouhaite que cette vérité
>>ſoit développée dans un tableau géné-
>> ral , où , ſans entrer dans un détail mi-
>> nucieux de la vie de ces princes , on ne
>> mette en uſage que les circonstances ,
>> les faits & les anecdotes les plus pro-
>>pres à les caractériſer, à prouver ce qu'on
› vient d'avancer , à tirer les inductions
›naturelles qui en réſultent , & enfin à
AOUST . 1770. 163
>> faire diſparoître les préjugés que les
>> étrangers de l'hiſtoire ont communé-
>> ment fur l'origine & les progrès de ce
>> qu'ils appellent Monarchies nouvelles. »
Oninvite les ſavans de tout pays , excepté
les membres ordinaires de l'académie
, à travailler ſur cette queſtion. Le
prix qui conſiſte en une médaille d'or de
cinquante ducats , ſera donné à celui qui ,
au jugement de l'académie , aura le mieux
réuſſi . Les pièces , écrites d'un caractere
liſible , feront adreſſées à M. le profeffeur
Formey , fecrétaire perpétuel de l'académie.
Le terme pour les recevoir eſt fixé jufqu'au
1 de Janvier 1772 , après quoi on
n'en recevra abfolument aucune , quelque
raiſon de retardement qui puiſſe être
alléguée en ſa faveur.
On prie auffi les auteurs de ne point ſe
nommer , mais de mettre ſimplement une
deviſe , à laquelle ils joindront un billet
cacheté , qui contiendra , avec la deviſe ,
leur nom& leur demeure .
Le jugement de l'académie ſera déclaré
dans l'aſſemblée publique du 31 Mai
1772 .
On a été averti par le programme de
l'année précédente , que le prix de la claſſe
de philoſophie ſpéculative , qui ſera ad164
MERCURE DE FRANCE.
jugé le 31 Mai 1771 , concerne la queftion
fuivante.
Enfuppofant les hommes abandonnésà
leurs facultés naturelles , font - ils en état
d'inventer le langage ? Etparquels moyens
parviendront - ils d'eux - mêmes à cette invention
?
Ondemande une hypothèſe qui explique
la choſe clairement , & qui fatisfafle
àtoutes les difficultés.
L'académie a auſſi fondé un nouveau
prix, provenant d'un legs de feu M. Eller,
conſeiller privé & premier médecin de
Sa Majesté , directeur.de la claſſe de philofophie
expérimentale. Ce prix fera de
cinquante ducats , & ſe diſtribuera tous les
quatre ans.
On propoſe pour premiere queſtion :
La Theorie des transplantations .
Il s'agit de celles qui tranſportent les
plantes d'un climat, & fur tout de leur
terroir natal , dans un autre. Il réfulte de
ce tranſport divers changemens qui , généralement
patlant, détériorent les plantes.
On doit expoſer ces changemens &
les expliquer , tant par la nature des choſes
que d'après les expériences très -fréquentes
de ce genre qui ont déjà étéfaites.
*
AOUST. 1770. 165
La théorie demandée réduira les différens
cas à certaines eſpéces rélativement aux
cauſes qui y influent. Elle fournira en
même tems pour chaque eſpéce la méthode
requiſe , afin que les eſſais qu'on voudra
faire à l'avenir réuſſiſlent en grand , &
qu'on puifle s'atſurer ſuffiſamment d'avance
s'ils font praticables .
Le jugement de l'académie ſera déclaré
dans l'aſſemblée publique du 31 Mai
1771 ,
SPECTACLES.
OPÉRA.
LACADÉMIE Royale de Muſique contitinue
la repréſentation des fragmens compoſés
du Prologue des Indes Galantes ,
de l'acte d'Hilas & Zélis , paſtorale des
Caractères de la Folie , &de l'acte de la
Danse des Talens Lyriques.
Mile. Rofalie recueille dans ce Prologue
& dans la Pastorale les applau
diſſemens dus à fon zèle & àfes talens &
aux progrès qu'elle fait dans le chant &
dans l'action théâtrale .
On admire l'art & le goût de M. le
166 MERCURE DE FRANCE.
Gros dans le rôle de Mercure , ainſi que
fon attention à modifier ſa voix & à la
proportionner au foible organe de la
Bergere.
M. Thierot a été auſſi juſtement applaudi
dans ce rôle qui lui a donné l'occaſion
de développer une voix facile &
brillante.
Mlle. d'Ervieux ajoute dejour en jour
aux eſpérances qu'elle a fait concevoir
pour la danſe noble &gracieuſe.
Nous ne rappelons pas ici les plaiſirs
qui ſuivent les pas de Mlle. Affelin &
de Mlle. Pelin dans la danſe vive & légère
; de Mlle. Guimard dans le ſtyle
gracieux & amoureux ; de M. Gardel ,
le maître des graces qu'il forme pour ce
théâtre ; de M. Dauberval , qui maî
triſe ſon art , & lui donne toujours les
formes les plus marquées & les plus
agréables ; de M. Veftris , qui mettant
de nobleſſe & d'élévation dans le genre
où il excelle. :
Il a paru ſur la ſcène , àla fatisfaction
des amateurs & des connoiffeurs , une
jeune & aimable danſeuſe , d'une taille
avantageuſe , d'un maintien noble , d'une
figure ſvelte & théâtrale ; Mlle. Niel ,
quiabien étudié les principes de la danſe
AOUST. 1770. 167
majestueuſe , & en a ſaiſi le caractère ;
elle a reçu de la nature les plus heureuſes
diſpoſitions , perfectionnées par le travail
& par les conſeil d'un maître habile.
On peut lui annoncer le plus grand
ſuccès , lorſque moins timide , elle aura
la confiance & le ſentiment de ſon talent
, confirmée par l'exercice & par les
fuffrages du public.
Nous ne pouvons qu'applaudir aux vers
ſuivans d'un amateur éclairé , qui rend à
Mile Henel , dont le talent eſt ſi éminent,
l'hommage qui lui eſt dû.
EPITRE à Mile Heinel , de l'académie
royale de musique.
LONGTEMS l'Allemagne afloupie
Avoit négligé les beaux arts .
Elle eſt donc enfia leur patrie !
Enfin le deſtin les rallie
Sous l'aigle des nouveauxCéſars.
Qued'objets brillans , le génie
Yfaitnaître de toutes parts !
Ah ! combien aujourd'hui la France
Accueille avec reconnoiſſance
Le prodige nouveau qu'elle offre à ſes regards !
Sans doute qu'une même chaîne ,
168 MERCURE DE FRANCE.
4
De ſes divers anneaux , unit tous les talens .
Règne par eux , Heinel , tontrône eſt ſur la ſcènes
Viens y toujours en ſouveraine
Plaire& recevoir notre encens .
Semblable à la riante aurore
Qui vient nous annoncer le jour ,
Tu frappes , tu ſéduis , nouvelle Terpficore :
Au-devant de tes pas vole le tendre Amour.
De nos fens , de nos coeurs tu ravis le ſuffrage ;
C'eſt un double triomphe , & tu dois en jouir.
Mais l'on eſt plus heureux de t'offrir ſon hommage
Que toi même de l'obtenir.
Quels fons I quels doux concerts ! que d'attraits
en partage !
Eſt- ce la jeune Hébé qui ſe montre à nos yeux
Aumoment de ſervir & de charmer les dieux ?
Est - ce Atalante , à ce léger corſage?
Acemaintien modeſte & même un peu ſauvage
Eſt-ce Diane ? hélas Tremblez , tendres mortels .
Est - ce Vénus ? Dreſſons- lui des autels .
Tous les yeux , belle Heinel , attachés ſur tes
traces
Les ſuivent avec volupté:
Mais , ſi toujours dans toi l'on adore les graces ,
On y reſpecte auſſi toujours la majefté .
Tantôt un déploiment noble autant que facile
Fait errer mollement le regard enchanté ,
Et
AOUST. 1770. 169
Et tantôt ſur un pied demeurant immobile ,
Tu laiſſes quelque tems au regard plus tranquille
Le plaifir dangereux d'admirer la beauté.
Tu pars , & dans ta marche agile & toujours sûre ,
Telle que le léger zéphir
Qui , de la roſe au lys , paſſe ſans les flétrir ,
Tu nous peins par chaque figure,
Qu'un pas ſimple ou brillant concourt à varier ,
Le ſentiment , l'eſprit que tu ſçais allier ,
L'accord intéreſſant des dons de la nature ,
Et le don plus flatteur de les multiplier.
Auſſi ſçavante qu'agréable ,
Ta danſe à tout moment offre un charme nous
veau;
On croit voir l'aſſemblage aimable
Des chef-d'oeuvres fameux auGuide & de Vateau.
Muſes , Graces , Amour , ſecondez mon hommage
:
Je peins votre plus bel ouvrage.
Mais , ô charmante Heinel , hélas ! je veux envain
Tracerton image fidelle ;
Le pinceau tombe de ma main
Et lepeintre aux pieds dumodèle.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES COMÉDIENS François , ordinaires
du Roi , ont repréſenté , le 30 Juillet ,
la Veuve de Malabar, tragédie de M. Lemierre
, dont nous rendrons compte
dans le prochain Mercure.
On a revu avec le plus grand plaifir
fur ce théatre la tragédie de Sémiramis ,
dans laquelle Mlle . Dumeſnil développe
avec tant de ſupériorité la majeſté de
ſon talent & les reſſources de fon grand
art pour émouvoir , étonner, ravir un
Spectateur.
Cette actrice fublime qui puiſe fon
jeu dans le ſentiment a eu le plus grand
ſuccès dans la repréſentation de cette
tragédie donnée en préſence de toute la
Cour fur le théâtre de Choifi .
M. Molé met dans Arzace toute la
force , l'expreſſion & le pathétique que
demande ce grand rôle. Mile. Dubois a
joué Azema avec autant de nobleſſe que
d'intérêt. Le Grand Prêtre Oroës eſt impoſant
& majestueux par le jeu de M.
Brifard. On doit auſſi des éloges à M.
AOUST. 1770: 171
Dauberval , qui a ſaiſi & très-bien rendu
la fierté & l'ambition d'Allur.
N. B. Nous avons attendu des détails
fur les spectacles de la Cour , dont nous
espérons pouvoirparler dans le Mercure de
Septembre .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE 20 Juillet les Comédiens Italiens
ont donné la première repréſentation de
la Bague Enchantée canevas Italien en
trois actes de M. Goldoni . Arlequin veut
ſe précipiterdans la rivière par la douleur
que lui cauſe l'infidélité de ſa
femme , dont il n'a cependant d'autre
preuve, qu'une lettre fans ſignature & fans
adreſſe : un magicien veut le détourner
de ce funeſte deſſein ; mais Arlequin qui
ne peut vivre fans mourir , perſiſte dans
fon projet ; le magicien lui offre la refſource
d'une bague dont le pouvoir eſt
de faire oublier tout ce qui s'eſt paflé.
Arlequin accepte ce préſent précieux
dans la ſituation où il ſe trouve ; il en
éprouve l'effet ſur le champ ; il méconnoît
fon bienfaiteur; il oublie ſes dettes.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Juſque - là , la bague ne produit que
des chofes très ordinaires ; mais ce qui
prouve davantage ſon pouvoir , c'eſt
qu'Arlequin ne ſe ſouvient pas davanrage
de ce qui lui eſt dû: ſa femme qui
ſe préſente devant lui , paroît un nouvel
objet à ſes yeux ; il en devient amoureux
; mais comme on lui a dit que les
femmes qui vont audevant des hommes
pour leur prodiguer des cajoleries , font
des femmes dangereuſes , il ſe méfie de
la ſienne , qui le comble de careſſes par
la joie qu'elle a de ſon retour ; la conduite
qu'il tient avec elle la confirme,
&furprend tous les ſpectateurs ; mais
Pantalon plus ſage que les autres , prétend
que la douleur lui a tourné la tête ;
il ſe prête à ſa manie , approuve ſon inclination
, & leremarie avec ſa femme.
Arlequin pour faire un cadeau de nôces
à ſa prétendue , veut lui donner ſa bague
, comme le ſeul joyau qu'il poffède ;
mais il ne l'a pas plutôt tiréede ſon doigt,
qu'il reconnoît ſa femme , &que le déſeſpoir
ſe remparede fon ame : cependant
on parvient à lui prouver l'innocence de
ſon épouſe , & la pièce finit par leur reconciliation
. Si M. Goldoni avoit en plus
de connoiſſance de notre théâtre , il ſe
AOUST. 1770 . 175
feroit apperçu que ſon ſujetrentre trop
dans celui d'Arlequin Cocu imaginaire ,
que fon oubli de nos ufages les plus familiers
reſſemble à l'ignorance d'Arlequin
Sauvage ; que fa nouvelle inclination
pour ſa femme , lorſqu'il ne la reconnoît
point , & fon déſeſpoir lorſqu'il la reconnoit,
reviennent an Strabon de Démocrite
; enfin , il n'auroit point traité
un ſujet qui ne lui a fourni qu'une pièce
peu digne de ſa plume , mais qui ne
prouve rien contre les talens & la réputation
juſtement méritée de ce célèbre
auteur : quelques ſcènes cependant ont
fait plaifir par la vivacité d'Argentine &
par le jeu toujours naturel & vrai du
ſieurCarlin : cet acteur ſi juſtement aimé
du public , vient d'obtenir une récompenſe
bien flatteuſe de ſes talens , dans
la médaille d'or qu'il a reçue des mains
de notre auguſte Dauphine , qui ne ceſſe
d'encourager les arts , de combler de ſes
bontés tous ceux qui l'approchent ; enfin ,
de fe faire adorerde tous les coeurs .
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
1
ARTS.
ARCHITECTURE.
SALLE de Spectacle de Versailles .
La nouvelle falle de Spectacle du château de
Versailles , conſtruite ſous les ordres de M. le Marquisde
Marigny, conſeiller du Roi en les confeils,
commandeur de ſes ordres & ordonnateur- général
des bâtimens , jardins , arts , académies & manufactures
de Sa Majesté , & fur les deſſins& fous la
conduite de M. Gabriel , premier architecte du
Roi , inſpecteur - général des bâtimens de Sa Majeſté
, eſt établie au bout de l'aîle du Nord dans
l'emplacement qui avoit été deſtiné à cet uſage du
tems de Louis XIV , & fur lequel il avoit été jeté
précédemment quelques fondations extérieures ,
démolies depuis. Cette poſition termine l'aîle du
château , & procure par quatre galeries , l'une fur
l'autre , toutes les communications néceſſaires .
L'on a eu pour objet , en établiſlant cette ſalle ,
de former un monument qui répondît à la dignité
&majesté du Roi , à la magnificence du château
dans lequel il eſt pratiqué , aux uſages de la cour
de France , &particulierementde donner une idée
du progrès des arts ſous le règne de Louis XV.
Pour remplir ces intentions , après avoir confulté
toutes les meilleures formes connues des
plus beaux théâtres d'Italie, les avoir comparées
& s'être aſſuré de leurs effets ſur le rapport de
nombre d'artiſtes & d'étrangers qui les ont pratiquées
, l'on a adopté pour cette nouvelle ſalle la
AOUST. 1770. 175
forme d'un ovale , tronquée dans la partie des loges
& quarrée dans celle de l'avant- ſcène , forme
d'autant plus favorable , qu'étant moins fufceptibled'angles
& de reſlaults , écueil ordinaire de la
voix , elle lui fournit moins d'occaſions de ſe perdre
, devient conféquemment plus avantageuſe à
L'acteur , rapproche plus le ſpectateur de la ſcène
la lui fait embrafler davantage & donne à l'enſemble
du ſpectacle un coup d'oeil plus agréable & plus
général.
IdéeSommaire de la maſſe générale de
cette Salle.
Le bâtiment qui la renferme contient avec ſes
acceſſoires fix cent cinquante toiſes ſuperficielles .
Sa hauteur torale depuis le fond du théâtre jul
qu'au dernier entraitdu comble eſt d'environ vinge
toiſes. C'eſt dans cette étendue que le projet a été
formé , tant pour la ſalle que le théâtre & les acceſſoires.
Le pavillon ſe tiouvant placé à l'extrêmitéde
l'aîle du nord , l'on a aflujetti l'entrée du
parquet& la communication au théâtre , à la galerie
bafle de la chapelle; l'amphithéâtre , les premieres
& fecondes loges érant les places deſtinées
pour la cour ont été aflujetties à la galerie du plainpied
des appartemens du Roi , & au moyen d'un
grand degré qui a été conftruit à ſon extrêmité
l'on a formé une ſalle des gardes & une galerie décorée
pour l'introduction de la cour , tantà l'amphithéâtre
qu'aux premieres loges ; ces mêmes
galeries communiquent auſſi à tous les corridors
& à quatre degrés en pierre établis à l'uſage de
cette falle; troisde ces degrés montent du bas au
hautde tout l'édifice.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
La galerie deplain-pied des appartemensduRoi
ſetrouvant auffi à la hauteur des ſecondes loges ,
communique aux loges particulieres du Roi , précédée
d'un petit ſalon & d'une garderobe à fon
wlage.
Description des pièces qui précédent
l'Amphithéâtre.
La falledes gardes , de trente piedsde longueur
fur vingt&un pied de large , eſt décorée ſimplementd'un
lambris doré de douze pieds de hauteur,
le ſurplus de la piéce eſt tapiſſé d'un cuir doré , repréſentant
des trophées militaires .
La galerie précédant l'amphithéâtre de ſoixante
pieds de longueur ſur vingt& un pied de largeur
, eſt décorée d'un ſoubaſſement & d'un ordre
de pilaftres ioniques au deſſus , le tout richement
orné & terminé par une voûte décorée de compartimens
d'architecture & deſtinés à recevoir des
peintures.
Les parties entre les pilaſtres forment alternati
vement croisées & trumeaux .
Dans le trumeau au-deſlus de la porte de l'amphithéâtre
eſt un grouppe d'Apollon & de quatre
enfans repréſentans les arts .
Dans celui vis-à - vis eſt Vénus avec les Amours
Dans les quatre autres font repréſentées , par
des ſtatues , la Poësie Pastorale , la Poëſie lyrique,
la Poëfie Epique & la Poësie Dramatique. Un
grouppe à chaque bout de la galerie , l'un ſur la
cheminée repréſente l'Abondance & la Paix , l'autre
au-deſſus de la porte d'entrée repréſente la Jeunefle
& la Santé. Cette même porte & la cheminée
AOUST. 1770 . 177.
de marbre & bronze ſont décorées de cariatides
dans la hauteur du ſoubaffement.
,
Dans ce même ſoubaſſement ſont pratiquées ,
dans le flanc , trois portes , dont celle du milieu
fert d'entrée à l'amphithéâtre dans lequel
l'on deſcend cinq marches: les deux autres
donnent accès aux premieres loges & à tous les
degrés.
Les fondsde cette galerie ſont peints en marbre
de différentes couleurs ; les parties d'architecture
&de ſculpture formant ornement , font dorées &
les figures font peintes en marbre blanc.
Description des proportions & décorations
de la Salle .
Cette ſalle a , du fonds de l'amphithéâtrejufqu'au
rideau de l'avant - ſcène, ſoixante - douze
pieds de longueur ; ſa largeur , depuis le fond des
premieres loges , eſt de ſoixante pieds ; fa hauteur
totale , depuis le parquet& le fond de l'orchestre
juſqu'au plafond , eſt de cinquante & un pied ..
La partie d'ovale tronqué renferme l'ampithéâtre
, le parquet & les différens étages de loges ; la
partie quarrée formant l'avant- ſcène , contient
l'orchestre & une prolongation du théâtre d'environdouze
pieds .
L'avant- ſcène, conſidérée du plain- pied du théâ
tre , eft composé de la grande ouverture , de deux
pans coupés & de deux retours formant avantcorps
fur les loges , & eſt décorée d'un grand ordre
d'architecture de colonnes corinthiennes de
trois pieds de diamètre ; ſon ouverture entre des
colonnes grouppées, a quarante& un pied fur trea-
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
te-quatre de hauteur, compris les focles. Les deux
retours , décorés de colonnes du même ordre , forment
de grands balcons au niveau de l'amphithéâ
tre & deux hauteurs d'autres balcons faillans &
foutenus de conſoles , regnans avec les deuxièmes
& troiſièmes loges. Les fonds ſont décorés de portes
ornées d'architecture, ſculpture, arabeſques,&
rehauffés d'or ; les deux pans coupés font décorés
degrands trophées de muſique & d'autres arts , &
dorés fur un fond en marbre.
Toute cette partie d'avant ſcène eft couronnée
d'un grand entablement , dont tous les membres
font ornés de ſculpture & reliefs. Du deſſus de cet
entablement s'élève une voûte décorée d'ovales à
jour & grillés , richement ornés , diviſés par des
arcs-doubleaux qui vont ſe terminer à une plattebandequi
fait le tour de la ſalle & en défignela
forme. Au- deſſus de l'entablement , & dans le milieu
dudit avant-ſcène , ſont placées les armes du
Roi , accompagnées de deux anges & de nuages
qui les ſupportent ; elles font appuyées ſur des
rayons degloire qui s'échappent de tous côtés dans
le ceintre; fur les angles rentrans& faillans de ladite
corniche il y a quatre grouppes d'enfans &
trophées. Tous les arcs-doubleaux ci deflus font
ornés deſculpture dans les fonds avec les moulures
taillées .
En contrebas de cet avant-ſcène eſt l'orchestre
qui contient ſoixante- quinze à quatre - vingt inftrumens.
Le ſurplus de la ſalle , dans la partie ovale ,
comprend le parquet , l'amphithéâtre au- deſſus &
deux galeries en retour au même niveau , leſquelles
galeries ſeprolongent juſqu'au théâtre . Cette
partie, deftinée pour le Roi , la Famille Royale,
AOUST. 1770. 179
Princes du Sang , Ambaladeurs & ſervice , eſt décorée
d'une balustrade diviſée par travées & pilaftres
; les travées décorées d'entrelacs , les pilaftres
avec fleurs de lys entourées de guirlandes de lauriers.
Toute la partie en contrebas , dans la hauteur
du parquet contient dans ſon pourtour de petites
loges particulieres grillées. Ce parquet s'élève
dans tout fon entier avec des crics pour être mis à
hauteur du théâtre & de l'amphithéâtre dans les
occafions de bals & fêtes qui demandent toute
l'étendue.
Du deſſus de cet amphithéâtre , les premieres
loges font en faillie des murs; les ſecondes , moitié
en encorbellement & moitié en renfoncement
dans l'épaiſſeur du mur ; les trois du fond de ces
ſecondes font deſtinées pour loges particulieres
du Roi , elles prennent toute la profondeur des
corridors & font peintes en arabeſques colorées &
rehauffées d'or , l'on y communique de la galerie
publique par un ſalon ovale qui ſert d'entrée auxdites
loges.
Les devantures de ces deux hauteurs de loges
font , les premieres en ba - reliefs dorés avec figures
couchées , repréſentans des Divinités ; les piédeſtaux
ſont ornés de médaillons avec têtes de
Muſes peintes en lapis; les ſecondes font avec
jeux d'enfans , attributs de la fable & les piédeftaux
décorés des ſignes du Zodiaque , le tout auſſi
doré. Le fonds de ces loges & tous les corps ſont
en compartimens de marbre ; les moulures qui les
ençadrent & trophées de tous genres dans l'encorbellement
font dorés.
Du deflus de ces deux hauteurs de loges & à
plomb des murs , s'élève une galerie en colonnade
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
d'ordre ionique , dont la corniche architravée ſe
raccorde à la corniche de l'entablement de l'ordre
de l'avant ſcène. Cette galerie formant les troifiémes
loges , eſt diviſée pardes plattebandes de retour
ornées de ſculptures & décorées dans chaque
intervalle de plafonds de fix à ſept pieds quarrés ,
renfermant des tableaux qui repréſentent les
amours des Dieux caracteriſés par des enfans qui
ornent de fleurs les attributs de chaque Divinité.
Le fond de cette galerie eſt décoré d'arcades
avecglaces & peintdans les intervalles deſdites arcades
en ornement rehauffés d'or ; toutes les mou-
Jures & faillies d'architecture ſont dorées & les
fonds en maibre : la devanture de ces troifiémes
loges, entre les piédeſtaux des colonnes ioniques ,
eſt enbalustrades , & les piédeſtaux avec des urnes
de porphire portées ſur des conſoles dorées , des
volutes deſquelles partent des bras pour y placer
des bougies.
Cettecolonnade eſt interrompue dans ſon milieu
par une grande travée dans laquelle la corniche
tourne circulairement & forme au-deſſus un cul de
four ; cette partie eſt peinte en moſaïque avec
caifles& roſettes , & lunette dans le plafond , le
tout doré. Cet enfoncement a deux colonnes engagées
dans le fond circulaire & une arcade en
glace, de même décoration que les côtés. Un
grand luſtre de trente fix bougies garnit cette parzie
, & chaque entrecolonnementde la galerie eſt
garnid'un luftre de feizebougies .
Dans la largeur de cette galerie l'on a pratique
un corridor poſtiche , qui diftribue àdeslogesde
trois gradins de hauteur & au deflus de ce corridor
deux rangs de places qui forment paradis ; cette
conſtruction ſe démonte lorſque l'on veutjouir de
AOUST. 1770. 181
la galerie dans ſon entier pour bals & fêtes . Par
cette diſpoſition de loges tout le ſpectacle eſt en
amphithéâtre.
Le deflus de la corniche architravée de cette
galerie eſt avec voute décorée d'ovales , à jour
dans tout le pourtour comme à l'avant- ſcène , diviſés
par des arcs doubleaux qui vont ſe réunir
dans leplafondà une premiere plattebande qui fait
le tour de la ſalle& en défigne la forme ; à une
diſtancede cette premiere plattebande il y en a une
ſeconde qui joint la bordure ovale d'un grand tableaude
trente-fix pieds de longueur ſur une largeur
proportionnée.
Tous les ovales qui ſont dans le ceintre,comme
il eſt dit ci -deſſus , forment des loges grillées,dont
toutes les moulures& ſculptures quelconques font
dorées & les fonds en marbre de différentes couleurs.
Tout le ſurplus des compartimens des plafonds
eſt orné de ſculptures , entreellaaccss , chiffres
& fleurs de lys dorés ; les corps intermédiaires
font en marbre blanc avec ornemens arabeſques
rehauffés d'or.
Letableau repréſente Apollon, ayant à la droite
Vénus & l'Amour lui préparant des couronnes
qu'il deſtine aux arts , à ſa gauche Pégaſe s'élevantdans
les airs. Plus bas on voit différens grouppes
; la Comédie , la Tragédie & la Muſique en
forment un ; la Poësie paftorale , la Poëfie lyrique
& la Danſe en forment un autre. On trouve d'un
côté des auteurs ſe livrans à l'étude , de l'autre la
Peinture , la Méchanique & l'Architecture. Ces
différentes figures ſont accompagnées des attributs
qui les caractériſent & forment différens
plans .Les Plaiſirs &lesRis couronnent ce plafond,
'Ignorance & l'Envie foudroyées le terminent.
182 MERCURE DE FRANCE .
Toute cette décoration de ſalle en général , décrite
ci-deſſus , eſt en menuiſerie; les colonnes &
entablemens ſont creux , ainſi que les plafonds&
planchers.
Tous les corridors des loges ſont voûtés & communiquent
par quatre degrés en pierre , dont trois
prennentdes cours &du jardin juſqu'au comble.
Proportions du Théâtre.
La cage du théâtre a cent deux pieds de large du
fond des bas côtés ſur ſoixante- dix-huit pieds de
profondeur , ſans y comprendre les douze pieds
d'avant - ſcène. Sa hauteur du deſſous juſqu'au
plain -pied dudit théâtre eſt de quarante & un pied ,
du deſſus du théâtre juſques ſous les premiers entraits
cinquante- fix pieds .
La charpente de ce comble qui a ſoixante-trois
pieds de portée dans la grande travée , a été concertée
avec M. Arnoult , ingénieur & machiniſte
du Roi , pour l'accord de toutes les machines néceffaires
à ce théâtre. Cette charpente eft conftruite
avec tout l'art poffible , tant par ſa légereté
que par la préciſion & la propreté ; elle occupe
tout le deſſus du théâtre ainſi que le deſſusde la
• Lalle , & forme une galerie , dans cette étendue, de
huit pieds &demi de hauteur ſous les ſecondsentraits
pour la mancoeuvre & correſpondancede tout
le théâtre.
Il a été pratiqué près l'avant - ſcène deux degrés
en bois aux deux bouts des bas- côtés , qui montent
depuis le deſſous du théâtre juſque dans le
comble , tant pour le ſervice des machines que celui
des loges d'acteurs qui font dans le deſſous.
L'on ne fait aucuns détails d'autres bâtimens
AOUST . 1770 . 183
conſtruits à neuf pour loges d'acteurs & autres fervices
, ainſi que d'immenfes magaſins pour toutes
les décorations. L'on ſe contente de dire que tout
a été prévû.
M. IcMarquis de Marigny , toujours occupé du
ſoind'encourager les arts , a prouvé , par le choix
des ſujets employés à concourir à la confection de
cette falle , combien il defiroit que ce monument
ſervît à illustrer les talens confiés à ſon adminiftration
.
M. du Rameau , déjà connu par pluſieurs ou-'
vrages & chargé tant du grand plafond que
des douze petits de la galerie des troifiémes loges
, a réuni dans ces différens morceaux toutes
les parties qui caractériſent l'homme de génie , par
la correction du deſſin , la beauté des plans & la
magie des couleurs.
M. Pajou ne s'eſt pas moins diſtingué dans tous
les ouvrages de ſculpture , tant de la ſalle que de
la galerie qui la précéde ; la variété qui règne dans
ſes bas-reliefs & dans ſes grouppes , la beautédes
proportions , l'élégance des figures & le charme
delacompoſition, tout annonce la main du grand
maître.
M. Vernet , frere du célèbre Vernet , peintre de
marines , chargé de tous les rehauſſés d'or & des
peintures dont les loges particulieres du Roi font
ornées , ainſi que des parties du grand plafond &
autres , n'a pas moins répondu à la confiance accordée
à ſon mérite , & s'eſt également diftingué
par ſes ſoins & par ſon talent.
Les ornemens en ſculpture faits par M. Guibert,
variés à l'infani & auffi précieux par leur légereté
&leur élégance que par l'agrément de leur com
184 MERCURE DE FRANCE.
pofition, confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſedans
cegenre.
Al'égard des différentes couleurs de marbre &
dorure employées dans cette falle , M. Gabriel ,
avant de s'arrêter à un choix fixe& déterminé , a
cru devoir appuyer ſes idées des lumieres de différens
artiſtes des académies de peinture , ſculpture
& architecture , lesa confultés à cet effet , & le
parti qu'il a pris à éré le réſultat de leurs différens
avis réunis &combinés .
M. l'Ecuyer , architecte ordinaire du Roi , &
MM. Dwailly & Potain , aufli architectes de Sa
Majefté , chargés de concourir avec M. Gabriel à
l'exécution de ce monument , ont contribué par
leurs avis , leurs foins & leur intellignce au ſuccès
de cette falle , qui a été finie pour le mariage de
Mgr leDauphin.
GRAVURE.
I.
Première &Seconde vue de la Ville & du
Pont de l'Arche près de Rouen . Eſtampes
d'environ 16 pouces de long , fur
13 de haut , gravées par P. Ch. Nic.
Dufour , d'aprés les tableaux originaux
de Jac . Ph . Hackert ; prix 36 fols chacune.
A Paris , chez Dufour , rue des
Maçons ; & chez François Chereau ,
AOUST . 1770 . 185
Marchandd'Eſtampes , rue StJacques,
aux deux Piliers d'Or .
Ces deux vues peintes d'après une
mature choiſie , ſont animées par de
jolies figures , qui , ainſi que la partie
du payſage , ont été rendues par le Graveur
avec intelligence .
I I.
Portraits de Monseigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine. A Paris ,
chez Defnos , Ingénieur Géographe
& Libraire , rue St Jacques ; prix 24
fols chaque portrait.
Ces portraits font ſans nomde Graveur
, & renfermés chacun dans un médaillon
entouré d'une guirlande de
fleurs.
Le même Libraire diſtribue chez lui
un chiffre généalogique , contenant les
degrés de confanguinité entre Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine
, par Louis XII. Roi de France
René II . Duc de Lorraine & de Bar , &
Henri IV. auteur des deux branches
actuellement exiſtantes . Ce chiffre généa186
MERCURE DE FRANCE.
logique est accompagné d'un imprimé
in-4°. qui en donne l'explication .
III .
Recueil d'antiquités Romaines, ou Voyage
d'Italie , compoſé de 60 planches ,
vol. in -4°. prix 9 liv. A Paris , chez
Baſan , Graveur & Marchand d'Eftampes
, rue Du Foin St Jacques.
>
Ce recueil fera un ſupplement intéreffant
aux différens voyages d'Italie qui
ont été publiés. Il contient diverſes formes
de vafes , d'autels , de trépieds antiques
, des arabesques & quelques
ſujets gravés d'après les deſſeins que
pluſieurs artiſtes ont faits pendant leur
ſéjour en Italie. Au bas de chaque morceau
gravé eſt indiqué la Baſilique , le
Palais ou la Maiſon de plaiſance qui le
renferme.
I V.
Etudes de têtes de Chevaux , deſſinées
d'après nature par Wolmans , gravées
par Spintigen . AParis , chez Paſquier,
Graveur , rue St. Jacques , vis- à vis
le Collège de Louis le Grand , au
nom de Marie ; prix 24 fols.
AOUST. 1770 . 187
- Ces Etudes , à peu près grandes
comme nature , font au nombre de
cinq , non compris le titre. Elles ont
été faites d'après le cheval François ,
Normand, Limousin , Anglois & Pruffien
. La difficulté de deſſiner un animal
auffi vif , aufli pétulant que le cheval , a
pu faire perdre au Deffinateur quelques
détails; mais il a très-bien ſaiſi ſon caractère
principal , cette nobleffe & cette
ardeur qui le diftinguent. Le Graveur
s'eſt moins aſſervi à la distribution & à
l'arrangement des tailles qu'à bien
rendre l'eſprit des Etudes qu'il copioit,
د
SCULPTURE.
Portraits de MM. Voltaire & Rouſſeau.
ON trouve chez le ſieur Lauraire de
l'Académie Royale de St. Luc , rue des
Prêtres -St Germain l'Auxerrois , deux
médaillons en bas- rélief , repréſentant ,
l'un , M. de Voltaire ; l'autre , M.
Rouſſeau de Geneve : ils font très -refſemblans
& modèlés en plâtre très - fin ,
de la grandeur d'environ deux pouces &
demi de diametre.
188 MERCURE DE FRANCE.
Ces portraits , ſoit en blanc , ſoit en
rouge , font chacun de 12 fols ; ceux
dans une bordure de cuivre , ſe vendent
4 liv. Le même marchand continue de
vendre les médaillons de Monſeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine .
MUSIQUE .
RECUEIL de différentes Ariettes tirées
des opéra comiques avec accompagemens
de harpe , ſuivies de pluſieurs
petites pièces & menuets , & de celui
d'Exauder avec trois variations nouvelles
, le tout pour la harpe , par M.
Burckhoffer , prix 6 liv.
Six trio pour deux Violons & Violon
celes , dédiés aux amateurs de Muſique ,
compofés par Louis Boccherini , opéra
VII . prix 7 liv . 4 f. au Bureau d'abonnement
de muſique , cour de l'ancien
grand Cerf , rue St Denis & des deux
Portes St Sauveur aux adreſſes ordinaires
de muſique .
AOUST. 1770. 189
GÉOGRAPHIE.
NOUVEAU Plan de la Ville de Paris & de
ſes Fauxbourgs , diviſé en 20 Quartiers ,
par le ſieur Jaillot , Géographe ordinaire
du Roi , avec privilège du Roi , 1770 .
Ce Plan très-bien exécuté , eſt ſur une
feuille de grand aigle , prix 3 liv . Paris ,
chez l'Auteur , Quai & à côté des grands
Augustins.
LETTRE fur la maniere de prendre la
Reine des Mouches à miel.
Je n'ai pas été médiocrement ſurpris , Monſieur
, de voir dans une note du Poëte traducteur
des Géorgiques de Virgile , que les Naturaliſtes
ne connoiſſent point l'art de prendre la
reine des abeilles . Il ya près de vingt ans , que ,
parcourant les Mont-Jura , qui ſéparent la Franche-
Comté de la Suifle , aux environs de la ville
de Nozeroy , j'ai vu pratiquer la choſe par des
Eccléſiaſtiques , qui ne ſe doutoient pas qu'elle
fût ignorée ailleurs. Voici l'opération.
On poſe ſur unrechaut , où l'on fait brûler de
la tourbe , une planche mince & percée en plufieurs
endroits avec une vrille,de peur que les tourbilions
de famée n'étouffent les abeilles : la fumée
اود MERCURE DE FRANCE.
monte par ics petits trous ſuffisamment pour les
engourdir. Avant d'approcher le rechaut , il eſt
nécellaire d'attirer la reine hors de la ruche ; ce
qui ſe pratique au moyen d'un bâton dont on
frappe doucement la table où la ruche eſt poſée :
la fentinelle fort à l'inſtant ; & , comme le bruit
continue , l'alarme paſſe juſqu'au corps de garde :
les aides decaimp endonnent avis à leur ſouveraine:
on voit ces officiers venir à la porte de la ruche ,
& s'en retourner faire leur rapport. Enfin , le vacarme
ne ceffant pas , la reine eſt obligée de
defcendreelle même. Auſſi- tôt qu'elle paroît , on
approche le rechaut , & la fumée arrête la bonne
dame , qui voudroit bien remonter dans fon
appartement ; ellen'en a pas la force , & il eſt
facile de la prendre.
La perſonne qui fit cette expérience devant
moi , prit la reinedans ſa main , & la mit dans
la mienne , où elle couroit fort inquiette ; mais
avant qu'elle eût repris l'uſage de ſes aîles , on
la reporta à l'entrée de la ruche , où elle rentra
d'un pas grave , au milieu des acclamations.
-Comme je n'étois pas connu des abeilles , on
m'avoit fait d'abord placer derrière la ruche :
ſi j'étois reſté ſur le devant , je n'aurois pas
manqué d'être inſulté par celles qui venoient
la picorée. Le maître desruches n'eut pas beſoin
de tant de précaution , vu la connoiflance : cependant
pour plus grande fûreté , il ſe tenoit à
côté , pendant qu'il faiſoit le tintamarre.
de
Cet exercice n'avoit d'autre but que de contenter
ma curiofité. Il y a des cas où la ſcène eſt
plus tragique , parce qu'on tue la reine. Cela
arrive, fur-tout lorſqu'un eſſeim eſt trop foible ,
&qu'il est néceſſaire de le joindre à un autre qui
AOUST. 1770. 191
ale même défaut. La ſociété ne peut s'établir ,
à moins qu'on ne détruife un des chefs. Après
cette opération ſanglante on continue la ſuffumigation
, au moyen de quoi l'on fait paſſer les
mouches dans la ruche qu'on veut fortifier ; on
les prend aifément avec la main nue , pendant
qu'elles font engourdies. Après que la réunion eſt
achevée on couvre la ruche d'un drap qui deſcend
juſqu'à terre , & dont on leve le coin de tems en
tems , pour voir fi la guerre dure. Car les deuxeſfaims
étant revenus de leur afſoupiſſement, ſe font
des hoftilités ; les nouveaux venus n'ayant pas de
commandant , font les plus foibles , & ſe ſoumettent
enfin aux volontés de leurs hôtes . On doit
s'attendre à trouver pluſieurs cadavres étendus à
la porte de la ruche. Quand on s'apperçoit que la
paix eft faite , & que les eſcadrons aîlés ont moins
envie de ſe battre que d'aller fourager dans la
campagne , on ôte la couverture.
Une autre circonſtanceoù l'on prend la reine
desmouches , c'eſt lorſqu'il est néceſſaire de faire
paſſer l'eflaim dans une autre ruche. On fait que
la jeune abeille qui ſe dégage de ſon enveloppe ,
la laiſſe dans l'alvéole où elle s'étoit endormie .
L'année ſuivante il y ſeradéposé une ſeconde tunique
, & peut- être un plus grand nombre. Enfin
ces dépouilles , collées les unes ſur les autres , rétreciffent
la loge , rendent l'appartement mal fain,
il s'y engendre des vers , l'eflaim , au bout de trois
ans dépérit : & l'on ne peut le ſauver qu'en lui
donnant une maiſon neuve. On frotte l'intérieur
de la nouvelle ruche avec des herbes aromatiques :
ony tranſporte la reine ; puis ayant foulevé la ruche
d'où on l'a tirée , les petites colonnes de fumée
en challent les mouches ; celles - ci rencontrant
une retraite où elles ſeront à l'abri & dont la
I192 MERCURE DE FRANCE.
bonne odeur les attire , ne manquent pas de s'y
rendre : on ſecoue les opiniâtres , & l'on couvre
auſſi-tôt la ruche d'un grand drap , en attendant
que la colonie s'y ſoit accoutumée.
On ſe ſert encore de la fumée des mottes de terre,
qui eſt plus douce & moins contraire aux abeilles
que celle des autres matieres combustibles , fi
l'on veut tirer du miel des ruches , après qu'on a
reconnu , par leur peſanteur , qu'il y a du ſuperflu
dans la proviſion . On renverſe entierement la ruche
qu'on veut châtrer , avec la précaution de fumer
les mouches. Alors on enleve les rayons de
miel dont elles pourront ſe paſſer ou qu'elles au- .
ront le tems de remplacer. Cette opération ne
laifle pas de les incommoder & de les déranger :
ainſi l'on a recours à un moyen plus fimple , il
confifte à ſe fervir de ruches trouées au-deſlus ;on
débouche le trou , & à l'inſtant on met une ſeconde
ruche ſur la premiere. Les abeilles commencent
leur travail dans la plus haute. On retire celle- ci
après qu'elle eſt remplie , &ſouvent on en ſubſtitue
une troifiéme , ſi la ſaiſon n'eſt pas pluvieuſe
ni trop avancée. On appelle dans le pays miel de
capote, celui que l'on tire de la forte , & c'eſt le
meilleur , foit parce que les gâteaux qui le contiennent
ſont frais , & n'ont point ſervi de logement
aux jeunes abeilles , ſoit parce que c'eſt le
miel du printems , butiné ſur les fleurs de labelle
ſaiſon où la nature donne un parfum aux productions
de la terre .
Quelque fois la faignée ayant été trop forte, ou
Thiver étant trop long , l'eſlaim eſt menacé de périr
par la famine. On le nourrit avec la mie de
paindétrempée de miel , auquel on a mêlé un peu
devin pour empêcher que cet aliment inſolite ne
caufe
AOUST. 1770 . 193
cauſe un dévoiement qui le détruiroit. On préſente
cette nourriture dans un vaſe qui ait peu de
profondeur,de peur que les mouches ne s'y noient,
ou ne s'embarraffent. Il faut auſſi que le vaſe ſoit
propre; car elles redoutent les ſaletés : on les vilite
de tems en tems pour renouveller la proviſion ,
ſi l'on s'apperçoit que les ſouris yont touché.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très - humble ſerviteur ,
Fr. JOSEPH-ROMAIN JOLY , Capucin.
RÉPONSE à la question fur l'origine du
Jeu de Dames à la Polonoiſe , inférée
dans le Mercure de France (Juillet , 1
volume. )
r
Je m'étois propoſé , quand j'ai conçu le projet
de donner au Public un Effaifur le Jeu de Dames
àla Polonoiſe , * de ne rien laiſſer à defirer fur
l'origine de ce jeu & ſur le tems de ſon introduction
en France; mais , quelque peine que j'aie priſe
pour m'en inftruire , les connoiſſances que j'ai recueillies
ſontſi vagues que j'ai mieux aimé , dans
le premier chapitre de mon ouvrage , garder le
filence furces différens objets ,que d'en parler d'une
maniere peu fatisfaiſante , à mon avis , pour mes
-
* On l'imprime actuellement , & il paroîtra
dans quelques jours.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
lecteurs. Mon intention n'a pas été de donner
l'hiſtoire de ce jeu ; je n'ai voulu qu'en raſſembler
les règles & donner quelques préceptes pour le
bienjouer.
La queſtion inférée dans le Mercure m'a fait
ſentir que j'avois peut- être eu tort de ne faire aucune
mention de ce que j'avois appris ſur l'ancienneté
de ce jeu , & c'eſt pour réparer cette omiffion
, quoique volontaire de ma part , que conformément
au defir de l'anonyme ,je me fers de la
voie du Mercure pour lui faire parvenir mes découvertes&
mes remarques ſur quelques points de
laqueſtion.
J'ai conſulté les deux plus anciens joueurs de
Dames à la Polonoiſe que je connoiſſe , tous deux
honnêtes & vrais , & par conféquent dans le rapport
deſquels on peut avoir la plus grande confiance;
le premier m'a dit qu'il avoit particulierement
connu le Maître de tout. C'étoit ce qu'on
appelle un homme de plaiſir qui jouoit très bien
au jeu de Dames, communément appelé à la Françoiſe.
Il avoit adopté par plaiſanterie le ſobriquet
deMaître detout ; ſon véritable nom étoir Mars:
Il travailloit dans un bureau établi pour la liquidationdes
comptes de l'artillerie. C'étoit un facétieux
qui jouoit volontiers ſur le mot , & qui
répétoit tous les jours à qui vouloit l'entendre
que lachoſe qu'il craignoit le plus étoit la fin de
Mars , en faiſant alluſion à fon nom & àſa mort
que forn age avancé le forçoit de regarder comme
prochaine. Ce Mars étoit l'auteur du livre intitulé
l'Egide de Pallas , & il s'étoit dédié à lui-même
ſon propre ouvrage , ainſi que le remarque l'anonyme.
Ce même joueur de Dames m'a dit qu'il n'avoit
AOUST . 1770. 195.
vu jouer à Paris les Dames à la Polonoiſe qu'en
1727 ; que c'étoit un nommé Tavernier, marchand
jouaillier , Genevois d'origine , qui l'avoit joué
le premier dans la place Dauphine au café du commerceavecdes
perſonnes de ſa profeſſion.
Ce Tavernier pouvoit très - bien deſcendre de
Jean - Baptiste Tavernier , fameux voyageur &
Jouaillier qui , quoique originaire d'Anvers , s'étoit
retiré à Genève après plusieurs voyages , &..
qui , pour réparer le déſordre qu'un de ſes neveux
avoit mis dans ſes affaires de commerce , vendit ,
en 1687 , la baronnie d'Aubonne qu'il avoit achetée
proche le lac de Genève , & entreprit un nouveau
voyage pendant le cours duquel il mourut à
Mofcouen 1689 .
Ce fameux Tavernier avoit peut être rapporté,
de les premiers voyages dans le Levant ( que l'on
peut, je crois , regarder comme le berceau des
jeux d'échiquier ) le jeu de Dames à la Polonoife ,
qu'il avoit enfuite montré dans Genève à ſes defcendans
& à ſes amis. Ce qui pourroit ſervir de
preuve à ma conjecture , c'eſt que je me rappelle
dans le café quej'occupe aujourd'hui , d'avoir vu ,
il y a environ quinze ans , un jeune Turc nouvellement
converti à la Religion Catholique , qui
jouoit très-bien aux Dames Polonoiſes , & qui ,
fuivant les apparences , n'avoit point appris ce jeu
à Paris , à peine parloit- il françois : il me parla
même d'une autre façon de jouer aux Dames , en
uſageà Conftantinople Dans cette nouvelle façon
on pouvoit faire faire , ainſi qu'aux échecs , deux
pas directement à ſes premiers pions , je dis direc-
Tement, ce qui est un uſage contraire à la façon de
jouer ordinaire des Dames à la Polonoiſe , où les
pions ne peuvent faire qu'un pas diagonalement
1
1
4
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
du blanc fur le blanc: la Dame damée avoit la
même marche .
Le ſecond joueur quej'ai interrogé m'a dit qu'étant
venu à Paris en 1726 , avec la connoiflance
du jeu de Dames à la Françoiſe , il avoit bientôt
quitté cejeu pour celui des Dames à la Polonoife ,
& qu'il l'avoit joué pluſieurs fois en 1727 à l'hôtel
de Soiffons , au café qui étoit immédiatement
an-deſſous de la ſalle dans laquelle on jouoit àla
roulette.
D'après ce que je viens de dire , me voilà bien
d'accord avec l'anonyme ſur l'époque de l'introduction
à Paris du jeu de Dames à la Polonoiſe ;
il paroît conſtant que c'eſt en 1727 qu'on a commencé
de le jouer , mais, quant à ſon origine & au
nom de fon inventeur , je n'en fais pas plus que
lui , &je ne defire pas moins ardemment d'avoir
les éclairciſſemens qu'il a demandés. Il eſt réellement
fâcheux de ne pouvoir tirer de l'obſcurité
un fait qui s'eſt paflé ſous nos yeux, il y a moins de
quarante ans. Je pourrois cependant citer un fait
ſemblable &qui eſt beaucoup plus récent. Depuis
cinq ou fix ans onjoue dans preſque tous les cafés
de Paris unjeu qu'on appelle leDomino. Sans approfondir
fi ce jeu , quoique aſlez infipide, eſt ancien
ou moderne ; fi l'on vouloit connoître particulierement
ſon origine & le nom de fon inventeur
, on rencontreroit vraiſemblablement les
mêmes difficultés que celles qui ſe préſentent à
l'occaſio n du jeu de Dames à la Polonoiſe.
On appelle ce jeu à Paris Daines Polonoiſes & en
PologneDames Françoiſes , ſeroit ce par l'effet de
lamêmebiſarrerie qui fait appeler à Paris Laitue
AOUST. 1770 .
197
Romaine ce qu'on appelle à Rome Lactuca Fráncefe,
laitue françoiſe.
ParM. Manoury , Md Limonadier ,
au coin du Quai de l'Ecole.
FRAGMENT d'une Réponse de M. Patte;
à M. le Marquis de Marigny , relativement
au défi proposé par M. Souflot , &
inféré dans le premier Mercure de Juillet
1770.
MONSIEUR ,
J'ai l'honneur de vous remercier , d'avoir bien
voulu m'envoyer le pari de M. Souflot ; j'en avois
déjà entendu parler , &je ne pouvois croire qu'il
fût (érieux , n'imaginant pas qu'il pût jamais
être queſtion d'argent , pour juger de la vérité
d'un problême de mathématique: je ne releverai
pas ceque cet Architecte dit d'avantageux dans ſa
lettre ſur ſes études , & les ouvrages conſidérables
qu'il a exécutés.
Quant au pari de 24000 liv. que me fait
propoſer M. Souflot , ou il n'a certainement pas
compris mon problême , ou ce n'est qu'une pure
fanfaronade , à l'aide de laquelle il a eſpéréjeter
de la poudre aux yeux du public , car il offre de
montrer un fait , dont nous ſommes préciſément
tous deux d'accord ; ſçavoir , que l'équation
qui est dans mon mémoire est fauſſe , ( ce ſont ſes
termes ) vis-à- vis de fon dôme , & de la manière
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dont ilfera conſtruit. En effet , l'équation done
je ane luis ſervi , & qui n'eſt que la formule
employée par tous les Sçavans pour calculer la
poullée des voûtes les plus favorables pour les
Tupports , donnant des produits qui ne peuvent
être en rapport avec les piliers de Ste Genevieve,
déja exécutés , il faut néceſſairerent qu'elle
foit fauſſe vis- à vis de la manière dont M. Souflot
veut construire fon dôme ; & c'eft par cette
on- là même , que , conjointement avec les
exemples , j'ai été autolilneé àconclure l'impoſſibilité
de fon exécution. L'équation dont il
s'agit , n'eſt véritablement relative qu'à des coupoles
raiſonnées ſur leur baſe, coimme toutes
*celles qui fubfiftent , & non pas à des coupoles
idéales , arrangées contradictoirement aux loix
de l'équilibre & de la péfanteur , telles que les
denx projets déjà publiés par l'Architecte de
I'Egliſe de Ste Genevieve ; dont , par l'inſpection
ſeule , j'ai fait voir la nullité de l'exécution fur
ales fupports exiftans, page 22. & 23. de mon Mémoire.
Ainfi , dès qu'il n'y a pas oppoſition de
ſentimens , il ne sçauroit donc y avoir de pari ;
& il est bien fingulier que M. Souflot , par la
propofition , ne le foit pas apperçu qu'il prononçoit
maladroitement contre lui.
Cet Architecte ajoute qu'il y a des exemples
qui justifient l'exécution de ſon dôme fur ſes
piliers : je connoistous ceux qu'il peut alléguer;
ils ne font , & ne peuvent être dans ſon cas ; &
je m'offre à les prendre en preuves contre fon
projet , fans enexcepter nommément les domes
de St Charles du Cours à Rome & de St Augustin
à Plaisance , ſur lesquels on ſçait qu'il
fonde toutes les eſpérances .
AOUST. 1770. 199
Permettez - moi Monfieur , de vous faire
remarquer , que , fans avoir recours à un pari
infidieux , il y avoit , ce me ſemble , une réplique
à mon Mémoire , qui eût été à-la- fois horable
pour M. Souflot , & bien capable de prévenir
tout le monde en faveur de ſa cauſe ;
c'étoit d'abord d'expoſer publiquement ſes deffins
avec les détails de ſa conſtruction ;
puiſqu'il a de l'argent , d'annoncer enfuite dans
tous les papiers publics :
M. Souflotfaitfçavoir qu'ila déposé chez M***.
1.Claire, ia jomme de 24000 liv. pour être
délivrée à celui qui prouvera par la pratique
& la théorie , que le projet defa coupo
inexécutable fur les piliers déjà élevés ; &
dans ce cas il s'engage , en outre , à
faire faire àses dépens les changemens ou rectifications
qui feroientjugés néceſſaires , pour
mettre l'Eglisede Ste Genevieve en état d'élever
avec folidité la coupole promise.
Si M. Souflot ſe croit réellement für de ſes
procédés de conſtruction , il ne doit certainement
pas héſiter à accepter cette propoſition :
elle eft raiſonnable ; le public a droit d'exiger
qu'on lui réponde de la folidité d'un édifice ,
auquel il coopére par le moyen des loteries , &
que ſon auteur ne le continue pas fans être bien
afluré du ſuccés .
Au ſurplus , Monfieur , comme je n'ai en vue
dans toute cette affaire aucun intérêt particulier ,
mais uniquement celui du public , je défire de
tout mon coeur que l'Architecte de l'Egliſe de
Ste Genevieve , puiſſe produire des moyens de
conſtruction , qui , quoiquecontraires aux exem-
1
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
&
ples connus & aux principes établis, ſoient reputés
exécutables au dire des principaux Sçavans
des conſtructeurs les plus expérimentés ; ſeuls
juges véritablement compétens dans une pareille
matière .
J'ai l'honneur d'être , & c .
Ce 22 Juin 1770.
TRAITEMENT public & gratuit , des
enfans attaqués de la maladie vénérienne
, adminiftré par ordre de M. le Lieutenaut
- Général de Police.
IzLn'eſt pas de maladie plus redoutable que celle
que produit le virus vénérien. Ce poiſon ſubtil
infecte les ſources de la génération , il attaque les
enfans dans le ſein même de leurs meres , & s'oppoſe
directement à la propagation de l'eſpéce. Les
libertins qui ſe ſont volontairement expoſés à cettecontagion
, ne ſont point à plaindre , puiſqu'ils
ne l'ont contractée qu'après l'avoir bien mérité.
Mais les enfans qui en font infectés , exigent d'autantplus
de foin, qu'ils font la victime innocente
de ladébauchede leurs peres.
Les hôpitaux , il est vrai , ſont ouverts à ces
infortunés ; mais , quelque vaſtes que foient ces
aſyles , quelque vigilance qu'on y apporte à ſecourir
ces petits malades , les éruptions cutannées
qui ſont comme endémiques dans ces maiſons
charitables , & la contagion vénérienne qui quel
AOUST. 201 1770 .
que fois y fait de nouveaux progrès , en font périr
la plus grande partie. D'ailleurs tous les enfans
ne fauroienty être reçus ; le plus grand nombre
reſte à la charge des parens , qui preſque tous fans
fortune , ne fauroient leur donner le moindre ſecours,
Il importe cependant de conferver à l'état
ces citoyens naiſſans , qui doivent unjour être utiles
à la patrie.
Des motifs ſi intéreſſans ont fixé l'attention de
M. le Lieutenant Général de Police ; ce magiftrat ,
ayant fait traiter ſous ſes yeux avec ſuccès , plufieurs
de ces malades , vient de confier à M. Gardane
, docteur-régent de la faculté de médecine de
Paris , qu'il avoit chargé des premieres tentatives,
le ſoinde diſpenſer aux enfans des pauvres les
médicamens néceſſaires pour les guérir du mal vé--
nérien.
Le même médecin donnera des avis gratuits aux
adultes indigens de Paris , & des confultations
gratuites à ceux des provinces qui feromatraqués
de cette maladie; les uns & les autres doivent
s'adreſſer au magiftrat , premier diſpenſateur de ce
bienfait.
LETTRE de M. le Comte de Moncade à
M. *** ›fur la guérison du mal vénérien
.
S'il eſt vrai , Monfieur , comme on ne ſauroit
en douter , que nous ſommes reſponſables envers
le Public des talens , que la Providence nous a
départis , vous avez ſurement tort. Vous êtes -
faché , parce que j'ai ſouvent conſeillé d'autres
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
C
remèdes que les vêtres à des perſonnes atta--
quées des G. Vous faites plus , Monfieur ;
vous prêtez à des malades heureuſement guéris ,
&qui ne tiennentque le langage de la reconnoiffance,
des diſcours entiérement oppoſés à leur façon
de penſer.Ce qu'ils diſent uniquement,&ce que
je crois comme eux, c'eſt que les célèbres Médecins,
&Chirurgiens de la Ville & de la Cour , ſont trop
occupés à arracher à la mort des victimes , pour
pouvoir donner toute leur attention à la cured'un
mal , dont le danger leur paroît plus éloigné.
J'ajoute que , ou parce que j'ai voulu lire tout
ce qu'on a écrit ſur la G. ou parce que j'en
ai étudié à fond la nature & les progrès , ou parce
quej'ai profité d'un rare aflemblage de circonſtan- .
cesheureuſes, je ſuis enfin parvenu à découvrir une
méthode fûre de guérir radicalement cette incommodité
fâcheuſe &obſtinée,qui attaque les principes
de la vie. Je ſuis trop heureux de ne vous avoir
pasdonné plusde priſe ſur moi; ily a apparenceque
vous ne m'auriez guère plus épargné. Mais, puifquevous
êtes venu à bout de déchirer maligne-.
ment le voile , dont je couvrois le ſeul bien que je
ſuis en état de faire à l humanité , j'avoue ſans
détours, que je m'étois propoſé depuis long-temps
d'imiter en partie le zèle de M. le Comte de la.
Garaye. On (çait , que ce généreux Gentilhomme
fonda un Hôpital , ou des gens abandonnés trouvent
encore aujourd'hui leur rétabliſſement , au
moyen des préparations médécinales , qui leur
fontfournies , & dont il a publié les détails dans
fon excellente Chymie Hydraulique..
Je me bornai à faire dans la Terre , dont je por..
te le nom , un pareil établiſſement pour un petit
nombre d'infortunés atteints de maux vénériens ,..
qui auroient réfifté aux méthodes connues. Mais
AOUST. 1770. 203
une grande Ville fourniſſant plus d'occaſions de
faire le bien , je me ſuis encore rendu au conſeil
demes amis, en deftinant une heure par jour , pour
répondre * aux conſultations de cette forte de ma-
Jades. Cela vous a déplu , & vous avez fait tout ce
qui a dépendu de vous , pour me faire renoncer
à ce deflein. On ne s'y étoit cependant propoſé
d'autre but , que celui de choiſir toutes les fix ſemaines
, parmi
mile
le nombrede ceux qui ſe préſenteroient
, deux ſujets, les plus pauvres & les plus
accablés de ces maux , pour la guériſon deſquels -
un Seigneur de ma connoiffance , qui ne veut pas
abſolument être nommé , fait les frais tantdes remèdes,
que de leur logement, nourriture,&c. Vous
avez cherché a décrier encore ces actes de bienfaifance.
Heureuſement vos propos n'ont pu refroidir
le zèlede ce généreux citoyen. Bien loin de-là, il
m'a engagé à prévenir de nouveau MM. les Curés
desgrandes Paroles, aina que MM. les Médecins
&Chirurgiens les plus répandus , qu'on aura toujours
égard , comme on l'a déjà fait , aux recom--
mandations , dont ils honoreront ceux , qui auront
beſoin de eette reffource . Ces charitables
paſteurs , & ces miniſtres publics de la fanté, font
mieux inſtruits que perfonne , que ſouvent une
honnête femme n'a contracté le virus vénériens
quepar un nourriſſon , ſur lequel elle avoit fondé
l'eſpoir d'aider ſa famille, qu'un jeune homme
bien élevé , à qui de cruelles fouffrances empêchent
aujourd'hui de faire valoir fon talent pour
nourrir ſes parens pauvres , eſt dans ces triſtes cir-
* Rue de Condé , au coin de celle du Petit-
Lion , vis- à-vis le paflage du Riche Laboureur,
chez M. Jofle , marchand Epicier..
Divji
204 MERCURE DE FRANCE.
conſtances , moins par un eſprit de libertinage,
que par une ſuite de la foiblefle humaine. Les perfounes
qui ſe trouvent dans un de ces deux cas
fâcheux , méritent , ce me ſemble , d'être , toutes
choſes d'ailleurs égales , guéries par préférence.
Afinde m'éviter le déſagrément de refuſer ces ſecours
à d'autres malades , en faveur deſquelsje les
emploirois d'ailleurs très- volontiers , je ſuis obligé
dedéclarer,qu'ils ne ſontdeſtinés que pour ceux qui
font affligésdes maux vénériens , ou dont la cauſe
peut être ſoupçonnée avec raiſon vénérienne. En
revanche j'en conſole un grand nombre , en leur
indiquant un excellent remède pour les maladies ,
qui proviennent d'une grande acreté de la limphe,
ou commeondit vulgairement , d'un ſang appauvri
par l'âge , ou par les excès du travail , &c . 11
eft conſtant , que les dartres de toutes les eſpèces
cèdent à ſon efficacité , lorſqu'on en fait uſage ,
avec les précautions que j'y joins . Comme il eſt
encore analeprique , & fort agréable , j'en prefcris
toujours quelques doſes pendant la convalefcence
, aux perſonnes , qui ont été traitées par des
préparations mercurielles. On s'apperçoit bientôt,
qu'il fait des effets plus marqués , que ceux que
produit le lait coupé , ou écrémé , qu'onconſeille
pour l'ordinaire.
Je ne ſçais pas , Monfieur ,ſi tous ces petits
détails feront ſuffiſans pour calmer votre mauvaiſe
humeur. S'ils ne le font pas , je ſuis prêt d'accepter
le moyen qu'il vous plaira m'indiquer pour
y réuffir , pourvu cependant queje puifle faire valoir
en même tems , avec autant d'avantage pour
les pauvres , le droit que me donne ma charge de
Médecin de Mgr le duc d'Orléans. Je n'ai rien plus
àcoeurquede témoigner d'une maniere authentis
AOUST. 1770 .
205
quemaréconnoiſſance envers une Nation, ou j'ai
été ſi favorablement accueilli , &pour lebonheur
delaquelleje fais tous les jours les voeux les plus
ardens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Comte DE MONCADE.
ANECDOTES.
I.
UN Chymiſte Romain , nommé Poli ,
avoit découvert une compofition terrible ,
dix fois plus deſtructive que la poudre à
canon ; il vint en France en 1702 , &
offrit ſon ſecret à Louis XIV . Ce Prince
qui aimoit les découvertes chymiques ,
eut la curiofité de voir la compoſition
&l'effet de celle- ci. Il en fit faire l'expérience
ſous ſes yeux. Poli ne manqua
pas de lui faire remarquer les avantages
qu'on en pouvoit tirer pendant une
guerre. « Votre procédé eft ingénieux ,
>> lui dit le Roi , l'expérience en eft
>>terrible& furprenante; mais les moyens
ود
de deſtruction employés à la guerre
>> ſont ſuffifans ; je vous défends de pu-
» blier celui- là ; contribuez plutôt à en
206 MERCURE DE FRANCE .
>> faire perdre la mémoire ; c'eſt un fer-
- vice à rendre à l'humanité. » Ce fut
fous cette condition que Louis XIV. accorda
une récompenſe digne de lui au
Chymiſte.
II.
Joſeph Pardow , aide du chirurgien
major du vaiſſeau le Lancastre , raconte
une anecdote finguliere , qui , ſi elle eft
vraie , offre un obſervation curieuſe ſur
l'instinct desanimaux . Il étoit un matin
dans ſon lit occupé à lire ; un bruit femblable
à celui que font les rats en montant
entreunedouble cloiſon , & s'efforçant
de la percer , attira fon attention.
Il vit un trou ſe former lentement , &
un rat qui ſe préſenta für le bord , regarda
fans bruit dans la chambre , & fe
retira après avoir découvert ce qu'il dé
firoit; un inſtant aprés il revint , accompagné
d'on autre rat qui en tenoit un autre
par l'oreille ; ce dernier paroiſſoir
vieux : dès qu'ils furent tous trois arrivés
vers le trou , les deux jeunes l'y
laiſfèrent , & deſcendirent dans la chambre
où ils ramaffèrent les miettes de
biſcuit qui étoient tombées de la table
pendant le fouper de la veille : ils por
AOUST. 1770. 207
térent ces miettes au rat qu'ils avoient
laiſſé près du trou. Cette attention étonna
M. Pardow , & il obſerva avec ſoin ; il
remarqua que l'animal à qui les deux
autres portoientdes proviſions étoit aveugle
, & ne trouvoit qu'en tâtonnant
les proviſions qu'on lui préſentoit. Pendant
que le chirurgien conſidéroit , le
chirurgien major entra dans la chambre ;
les jeunes rats effrayés , pouſfèrent un cri
pour avertir le vieux , & ne ſe retirèrent
cependant qu'après qu'ils le virent en
fûreté. M. Pardow conjectura que ce
vieux rat étoit le père des deux autres quit
pourvoioient à ſa ſubſiſtance..
III.
1
M. Jervas étoit un fameux Peintre
pour les portraits ; ceux qu'on a de lui
portent un grand caractère de vérité. Une
Dame d'une très- haute qualité le pria un
jour de la peindre. Jervas employa tout
fon art pour la fatisfaire ; elle ne le fut
point ; elle trouva qu'elle étoit beaucoup
mieux que ſon portrait. Jervas la pria
de lui donner le temsde le corriget : il
avoit chez lui un tableau de la Ducheſſe
de Bridge- Wafter , une des filles du Duc.
de. Marlboroug , qui paffoit pour une
208 MERCURE DE FRANCE.
beautédans ſon tems ; il en fir une copie ,
en changeant ſeulement la couleur des
cheveux , & le porta à la Dame comme
fon portrait retouché. Elle en fut tréscontente.
Quelque tems après, elle tomba
malade : les Médecins l'ayant condamnée
, ſon mari déſirant avoir d'elle un
portrait reſſemblant pour ſe conſoler de
la perte qu'il alloit faire , en chargea
Jervas , & le lui paya dix guinées de plus
qu'il n'en auroitdonné ſi ſa femme avoit
vécu.
I V.
Un homme de lettres apprit qu'une
maîtreſſe qu'il avoit entretenue long- tems
s'étoit mariée ; à cette occaſion on lui
demanda s'il ne feroit point de viſite
aux nouveaux époux. Non , dit- il , ni
au mari , parce que je ne le connois pas ,
ni à la femme , parce que je la connois
trop.
AOUST . 1770. 209
COMPLIMENT fait par M. Jofeph
Xaupi , abbé de Jau , doyen de la faculté
de théologie de Paris , au nom de
Ja compagnie , à M. le Duc DE LA
VRILLIERE , au sujet de l'érection
de fa Terre de Châteauneuf fur Loire ,
en duché héréditaire.
Le 16 Juillet 1770.
MONSEIGNEUR ,
L'hommage que la Faculté de Théo
logie vous a décerné par acclamation >
eſt inſpiré par le reſpect & la reconnoifſance.
S'il a pour objet le rang éminent
auquel le Roi vient de vous élever , il
ne regarde pas moins les titres multipliés
&les qualités perſonnelles qui vous l'ont
obtenu .
De tous les genres de gloire qui
peuvent illuſtrer une maiſon , il n'en eft
aucun dont on ne trouve dans la vôtre ,
des époques & des exemples éclarans.
Une ancienne & illuſtre origine . ( 1 )
(1 ) La Maiſon de Phelypeaux remonte au com
mencement du XIII fiécle.
210 MERCURE DE FRANCE .
Les grades Militaires les plus relevés,
mérités & foutenus par les talens. (1 )
Des guerriers qui ont verfé , ſur mer
&fur terre , leur ſang pour la patrie. ( 2)
Un lieutenant - général des armées ,
homme de guerre , homme d'état , em.
ployé aux ambaſſades , & revêtu de la
dignité de Vice Roi. ( 3 )
(1)Pierre Phelypeaux , baron d'Hervi , meftrede
camp de Dauphin Etranger , mort en 1691 .
Balthafar Phelypeaux de la Vrilliere , chevalier
de Malte , colonel de dragons & brigadier des
armées du Roi, Jean- Louis Phelypeaux, feigneur
de Montſheri , guidon des gendarmes de la garde.
It Paul - Jerôme Phelypeaux , marquis de Pontchartrain
, lieutenant -général des armées du Roi ,
vivant.
(2) Auguſtin Phelipeaux de la Vrilliere , capitaine
de galeres, mort ſur ſonbord en 1673. Raymond
Phelypeaux, comte de Saint - Florentin ,
lieutenant-colonel du Colonel - Général des Dragons
, mort en 1692 des bieſlures qu'il avoit reçues
au combatde Steinkerque. Henri Phelipeaux
d'Herbaut , capitaine de valileau , tué au combat
de Malaga en 1704 ; & Antoine-François Phely.
peaux , ſeigneur d'Herbaut , intendant général de
la Marine, tué ſur le vaiſſeau Amiral , au même
combat de Malaga en 1704.
(3 ) Balthafar-Raymond Phelypeaux du Verger,
lieutenant-général des armées du Roi , confeiller
d'état d'épée , envoyé extraordinaire à Cologne ,
ambaſſadeur à Turin , & Viceroide Canada.
AOUST. 1770. 211
Un habile miniſtre , génie ſupérieur ,
qui , dans une grande jeuneſſe , a dirigé
avec autant de dextérité que de prudence ,
les négociations les plus délicates de la
minorité de Louis XIII . ( 1 )
Des maz...
د placés ciſtrats en nombre
dans le conſeil d'état ; &un chancelier
de France , dont le nom honorera , dans
tous les tems , les faſtes de la Monarchie.
(2)
Un phénomene unique : onze ſécrétaires
d'Etat , qui ont eu chacun un mé-
Tite& un caractère propre , & qui tous
généralement ont poſſédé le grand art
de gouverner.
Vous avez , Monſeigneur , renda
par vous-même ou par vos ancêtres .
aux Villeroi , aux Uxelles , aux d'Humieres
, aux du Guéſclin , aux Aubuffon ,
aux Rochechouart , aux Mailly , aux
(1 ) Paul Phelypeaux , ſeigneur de Pontchartrain,
ſecrétaire d'état , mortjeune en 1621 .
(2) Jean Phelypeaux , ſeigneur de Buzancois ,
conſeiller d'état , mort en 1660. Balthasar Phelypeaux
, feigneur d'Herbaut , conſeiller d'état ,
morten 1663. Antoine Phelypeaux , ſeigneur du
Verger , conſeiller d'état, mort en 1665. Et Louis
Phelypeaux , comte de Pontchartrain , premier
préſident du parlement de Rennes , contrôleur gé
néral des finances , & chancelier de France .
212 MERCURE DE FRANCE.
la Rochefoucault , aux Mancini , & aux
Maupeou tout l'éclat que vous aviez
reçu de leurs alliances.
,
Ce qui nous intéreſſe , & ce que nous
enviſageons avec complaiſance : nois
illuſtres Prélats , formés,dans notre ſein,
à la ſcience eccléſiaſtique. L'un , après
avoir géré ſupérieurement les affaires
du Clergé de France , a été dans l'Epifcopat
une des lumières de l'EglifeGallicane.
( 1) Un fecond , déſigné Evêque ,
a été enlevé , à la fleur de ſon âge , aux
eſpérances de ſa famille & à celle de
l'Eglife. (2) Le troiſième , élevé dans
notre maiſon de Navarre , dont il fait
l'ornement & les délices , décoré de
l'ordre du Roi , qui , marchant ſur les
traces de fon oncle , (3 ) remplit digne-
(1 ) Louis - Balthafar Phelypeaux &Herbaut ,
docteur en théologie de la faculté de Paris , agent
du clergé de France en 1701 , évêque de Riez en
1713 .
(2) Charles - Henri Phelypeaux de Pontchartrain,
docteur en théologie de la faculté de Paris,
nommé à l'évêché de Blois en 1734 , & mort la
même année .
(3 ) Michel Phelypeaux de la Vrilliere , archevêque
de Bourges , mort en 1694.
AOUST. 1770. 213
ment , comme lui , le Siège Primatial
de l'Aquitaine. (4)
Pour vous , Monſeigneur , le Miniftère
a été votre berceau : les affaires
d'Etat ont fait les amuſemens de votre
jeuneſſe. Excité par l'exemple de vos proches
, & animé de leur eſprit , vous
avez porté dans l'adminiſtration , la capacité
qu'elle exige , & celle qu'on peut
yacquérir.
Dans un département , auffi étendu
que varié , chaque partie a trouvé en
vous l'eſpèce d'intelligence qui lui eſt
analogue.
Chargé de l'adminiſtration ſuprême
dansune ville immenſe , vous y maintenez
l'harmonie & l'équilibre des différentes
compagnies , qui en font le
corps politique. Vous aſſurez la concorde
& le bien- être des citoyens , qui
en forment la ſociété. Vous pourvoyez
aux beſoins du peuple ; & vous dirigez
ces refforts puiſſans & inviſibles , qui
opèrent l'ordre , la fécurité & l'opulence
de cette ſuperbe capitale .
-
1.
(4) Jérôme- Louis Phelypeaux de Pontchartrain,
docteur en théologie de la faculté de Paris & de la
maiſon de Navarre , commandeur de l'ordre du
Saint- Efprit , & archevêque de Bourges , vivant.
214 MERCURE DE FRANCE.
Vous excitez les talens , vous encouragez
l'induſtrie , vous animez les fociétés
littéraires.
Vous veillez à la décence publique ; &
vous écartez tout ce qui peut ternir
l'honneur des familles , ou troubler l'ordre
ſocial.
La justice , qui vous guide dans ces
opérations , eſt tempérée par la modération
& la douceur; vous ne connoiſſez
ni le ton du commandement , ni cette
politeſſe ſtérile ou perfide , qui eſt le
maſque du ſentiment; votre affabilité fut
toujours l'expreffion d'une ame vraie
honnête& bienfaiſante : c'eſt cette droiture
& cette équité qui vous ont attiré
l'eſtime du public ; & de la part du Prince,
une confiance inaltérable.
Notre faculté en a reſſenti les plus
utiles influences. Votre bonté nous a
ſouvent prévenus; & nous avons obtenu
à l'inſtant le concours de votre autorité
pour le maintien de notre difcipline.
Senſibles à tant de bienveillance nous
faiſitfons le moment pour vous en marquer
notre gratitude. Affurés de votre
protection , nous ccoontinuerons , avec le
même zèle , un enſeignement , qui eſt
conſacré au ſoutien de la Religion , de
,
,
4
AOUST. 1770 .
215
nos faintes libertés , & de l'indépendance
de la Couronne.
VERS à Mgr le Duc de la Vrilliere ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat , & c. fur
IL
Sa nouvelle promotion.
Leſt beau d'obtenir les dons qu'un Roi diſpenfe,
Et plus beau de les mériter.
Combien ceux de Louis ont droit de vous flatter !
Chaque bienfait pour vous n'eſt qu'une récompenſe
;
EtLouis acquitte la France ,
Autant qu'elle peut s'acquitter.
Ce n'eſt pas au ſein du carnage ,
Ni par des triomphes ſanglans ,
Qu'on la ſervit toujours plus à ſon avantage
Son deſtin fur dans tous les tems
D'avoir cent héros pour un ſage.
Il eſt de paiſibles travaux
A notre bonheur plus utiles.
Non , l'art de détruire les villes
Ne vaut point l'art d'aſſurer leur repos.
Vous poflédez cet art fuprême ;
Vous le tenez de vos ayeux:
Votre nom feroit grand par eux
S'il ne l'eût été par vous-même.
216 MERCURE DE FRANCE .
Vous poſſédez encore un don plus précieux ,
On les reſpecte & l'on vous aime.
On yous aime ! .. Ah ! fut- il jamais
D'un digne miniftere une plus digne marque !
Pour plaire , comme vous , aux Sujets , au Monarque
,
Il faut ſavoir aimer le Prince & les Sujets.
Par M. de la Dixmerie.
E
ARRÊT DU CONSEIL.
L Roi ayant reconnu que le bled étoit parvenu
, dans toutes les provinces , au taux fixé par
l'édit du mois de Juillet 1764 pour en interdire la
fortie, & ayant conſidéré en même-tems que le
prix de cette denrée , de premiere néceſſité , étoit
monté , dans pluſieurs provinces , à un excès tel
que les Sujets, dans leſdites provinces , ont éprouvé
desbeſoins dont les ordres qu'Elle a donnés &
les dépenses qu'Elle a faites n'ont pu les affranchir
totalement , &qu'en pareille circonstance le
premier ſecours devoit être apporté par les provinces
voifines , & ainſi de proche en proche , ce
qui ne ſe peut que par la plus grande liberté de la
circulation & du commerce du bled dans l'intérieur;
d'où réſulte le double avantage de ſecou-
- rir les provinces dont les récoltes ont été mauvaiſes
, & de faciliter le débit des grains de celles
dont la récolte auroit été abondante . Sa Majefté
s'étant auſſi fait repréſenter l'état des grains que
le commerce a fait rentrer de l'étranger , principalement
AOUST. 1770. 217
palement pendant le cours de cette année , Elle a
reconnu combien une importation libre pouvoit
être utile en tout tems & ſouvent néceſlaire : en
conféquence , Sa Majesté , par un arrêt de ſon
conſeil d'état , du 14 de ce mois , défend , ſous les
peines portées par les ordonnances , de faire fortir
aucuns grains , froment , ſeigle & orge du
royaume , ſoit par mer ſoit par terre , juſqu'à ce
qu'il en ait été autrement ordonné par Sa Majesté;
& voulant favoriſer en même- tems la liberté du
commerce des grains dans l'intérieur , Sa Majeſté
fait défenſes à tous les particuliers de troubler
ceux qui portent & tranſportent leſdits grains &
farines d'un lieu à un autre ou d'une province à
l'autre de ſon royaume; ſe propoſantd'ailleursde
faire tels réglemens pour la police dudit commerce
intérieur qui ſerontjugéslesplus propres à concilier
la liberté néceflaire , avec les précautions à
prendre pour empêcher les abus dans ledit commerce.
Sa Majefté permet à tous ſes ſujets , même
aux étrangers , de faire entrer dans ſon royaume
des bleds, grains & farines, en telle quantité qu'ils
eſtimeront convenable , &de les emmagaſiner où
ils jugeront à propos ; voulant qu'il leur ſoit libre
, en tout tems , de faire fortir leſdits grains à
leur volonté , à quelque prix que leſdits bleds &
grains puiflent être montés , en rapportant les acquits
des droits à l'entrée.
AVIS.
I.
Horlogerie.
LE Sieur Tofenbach , horloger de S. A. S. Mgr
leComte deGlermont , demeurant dans le palais
K
218 MERCURE DE FRANCE.
abbatial de St Germain-des- Prés , a imaginé une
conſtruction nouvelle de montres à trois parties
qu'il a foumite à l'examen de l'académie royale
des ſciences. On ſçait que ces montres fonnent
l'heure à tous les quarts avec le quart actuel ;
qu'on peut arrêter cette fonnerie en tout ou en
partie , & ne faire fonner à l'heure que l'heure
ſans les quarts , & aux quarts que les quarts ſans
l'heure ; qu'on peut en outre faire repéter ces
montres comme toute autre repétition. Suivant
le certificat de l'académie , le Sieur Tofenbach eft
parvenu à exécuter ces effets d'une maniere également
fimple& facile. Ce certificat eſt conçu en
cestermes: Cette montre n'a que 26 pièces , ainfi
elle eft non-feulement beaucoup plusfimple que les
montres à trois parties qui en ont 44 , mais même
que lesrépétitions qui en ont 36 ; nous croyons en
conféquence que cette montre, d'une construction
ingénieuse , mérite l'approbation de l'Académie &
d'être inférée dans le recueildefes machines.
Le même artiſte a également des montres de
caroſſes à trois parties.
I I.
Chef- d'oeuvre de Serrurerie.
L'art de la Serrurerie a fait les plus grands progrès
dans ce ſiécle , & le Sieur Gerard , ferrurier
des bâtimens de la nouvelle égliſe de SteGenevieve
, ſemble l'avoir porté à ſa perfection ; il fait
voirdans l'enclos de cette égliſe , du côté de l'Eftrapade
, au bâtiment neuf attenant ſon attelier ,
unchef- d'oeuvre unique en ſon genre , qu'il a inventé
& exécuté de ſa main. C'eſt un tabernacle
oudaisconſtruit entierement en fer & acier polis ,
コ
D
L
F
AOUST. 1770. 219
&deſtiné ſoit à porter le St Sacrement dans les
proceſſions annuelles des Fêtes - Dieu , ſoit à décorer
un maître - autel à quatre faces ; il eſt élevé
fur un plan quarré de ſept pieds de largeur & de
16 pieds de hauteur, en y comprenant la gloire qui
couronne cette arche. On eſt ſans doute d'abord
étonné qu'une pareille maſle en fer ſoit annoncée
comme légere & portative ; mais l'admiration
ſuccède à l'étonnement quand on peut conſidérer
la délicateſſe & la légereté du travail ; enfin la
matiere en eſt épargnée , & l'ouvrage tellement
ménagé que huit hommes portent fans peine , &
promenent fans fatigue ce tabernacle. Les ornemens
& les acceſſoires ſont analogues au deſſin &
àladécoration générale; ils font multipliés fans
confufion , & variés avec goût & avec élégance.
Il eſt impoſſible d'entrer dans les détails prefque
infinis de ce chef-d'oeuvre de l'art. Il ſuffit de
dire qu'il y a un beau travail d'ornemens d'architecture
, allié à la ſculpture & à la ciſelure . Des
colonnes , des palmes , des fleurs , des fruits , des
Figures , & tout ce que l'orfévre le plus habile
pourroit mettre de recherches & de fineſſe dans ſes
ouvrages ſe trouvent ici réunis avec avantage.
Le Sieur Gerard a reçu les éloges des connoiſſeurs;
il a été honoré , dans ſon attelier , de la viſite de
Mgr le Duc de la Vrilliere , miniſtre & fecrétaire
d'état , qui abien voulu accueillir ſes talens . Ce
Miniſtre a eu la bonté de préſenter , le 4Décembre
dernier à Choiſi , l'artiſte & l'ouvrage à Sa Majeſté
qui a été ſurpriſe & charmée de ce monument ,
ainſi que Meſdames & pluſieurs grands Seigneurs,
témoins de la légereté & de la délicateflede cedais
en acier & fer polis . 1
Onmontre ce chef d'oeuvre trois jours de la ſemaine
, le lundi , le jeudi & le ſamedi dans l'atte
4
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
1
lier indiqué ci -deſſus , à raiſon de 1 liv. 4 ſolspar
perfonne ; & les autres jours en avertiſlant , a fa
demeure, comme les fêtes & dimanches après l'office.
III.
Sel de Seydschutz.
Le ſel de Seydſchutz , ſupérieur à celui de
Sedlitz , reconnu après l'examen fait le 25 Mai
1770 , par MM. Roux , Bertrand & Darcet ,
Commiſſaires nommés par la Faculté , pour être
un fel cathartique amer , trés- purgatif , par conféquent
très- propre aux uſages de la Médecine.
De même que la Magneſie tirée de l'eau de
Seydſchutz , reconnue par les mêmes Commiſfaires
, être préférable à celle de nirre , étant
foluble dans l'eau & faiſant avec l'acide vitriolique
un ſel très- ſoluble , au lieu que celui qui
réſulte de la Magneſie de nitre l'eſt très-peu.
Se vendent , avec la permiſſion de la Faculté ,
chez le tieu Blatzer , rue du Temple , à côté de la
Penfion de la Sagefle , à dix fols l'once , dans des
paquets muni de fon cachet.
Une once de ſel de Seydſchutz , ou tout au
plus deux onces pour le plus fort tempérament
font le même effet qu'une médecine ordinaire ;
ce fel eſt agréable à boire , en le diſſolvant dans
du thé , & ne donne aucune colique.
La Magnefie , outre lesuſages ordinaires de la
médecine , eft encore propre contre les âcretés de
l'ettomach ; pour cet objet , on en prend le matin à
jeun une demi-once , ou une once , juſqu'a une
once& demie diffoute dans du thé : elle procure
une douce tranſpiration , & purge facilement.
AOUST. 221
1770.
I V.
Obſervations chirurgicales fur les maladies
de l'urètre , traitées ſuivant la méthode
de M. Daran , écuyer , chirurgien ordi
naire du Roi , &c. vol. in - 12 , 1768 .
A Paris , chez Vincent , rue St Severin;
& Didot lejeune , quai des Augustins ;
cinquième édition , avec des obſervations
& des remarques nouvelles .
Il n'y a aucune cauſe de cette maladie , que
l'auteur ne diſcute avec toute l'étendue qu'elle
mérite; après avoir lu ſon ouvrage , il n'eſt plus
aiſé de douter de l'existence d'un mal fi longtems
conteſtée ; l'on voit avec frayeur , les accidens
fâcheux , auxquels a été expoſé plus d'un
malade.
Il n'eſt pas poſſible de ſuivre M. Daran dans la
diſcuſſion qu'il fair , des ſecours qui ont été employés
avant lui pour remédier à ces accidens ; il
prouve trés -bien qu'ils ne ſont que palliatifs ;
mais , comme tout le monde n'eſt pas à portée
de ſon remède , il s'étend ſur cet article , afin
qu'on ſache du moins la manière de rendre la vie
moins inſupportable aux malades en leur procurant
les ſecours les plus avantageux & les moins
capables de nuire. Il n'est pas éronnant qu'après
plus de 40 ans conſacrés au traitement des maladies
de l'urètre , M. Daran parle fur cette matière
d'une façon ſi ſatisfaiſante.
Il rapporte les témoignages qui conſtatent l'utilité
& l'efficacité de ſa méthode , tant en Angle
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
terre qu'en France , où il a fait preſque autant
de cures que de traitemens.
L'ouvrage de M. Daran fe trouve chez Vincent,
rue St Severin , & chez l'auteur , cul de ſac St
Thomasdu Louvre , maiſon de M. Henin , maitre
d'Hôtel du Roi .
ر
NOUVELLES POLITIQUES.
DeConstantinople , le 2 Juin 1770.
ON aſſure que l'armée ſera beaucoup plus
nombreuſe qu'on ne l'avoit penſé ; des lettres
particulières portent qu'il y eſt arrivé plus de
cinquante mille Volontaires & quinze Pachas ,
avec environ cent cinquante mille hommes ,
dont la plupart ſont nouvellement enrôlés .
Ces jours derniers , le Patriarche , les Archevêques
& Evêques Grecs , ainſi que les plus
notables de la Nation , furent mandés à la Porte ,
où , après avoir répondu ſur leur tête de la fidélités
de tous les Grecs qui ſe trouvent en cette
capitale , ils prêterent eux - mêmes ferment de.
fidélité.
La Porte a reçu avis que le pont établi ſur le
Danube près d'Iſaktcha eſt réparé , & que le
Seraskier Ibrahim Pacha a paffé cette rivière
pour ſe joindre aux Tartares & couper la communication
des Rufles avec les corps qu'ils ont
fur le Nieſter.
De Warsovie, le 6 Juillet 1770 .
On mande de Kaminiec que le général Romanzow
a fait tirer un cordon le long du Nieſter
AOUST. 1770. 223
pour empêcher le progrès des maladies contagieuſes
qui ravagent la Moldavie , & qu'on n'a
laillé ouverts que les paſſages de Choczim & de
Kalus , qui établiſſent la communication entre
les grandes armées & les troupes reparties dans la
Podolie.
Desfrontieres de la Valachie , le 1 Juillet 1770.
Une foule de déſerteurs Ruſſes arrivés ſur cette
frontière , nous ont annoncé , il y a quelques
jours , la défaite du Prince Repnin dans les environs
d' Yaffi . Cette nouvelle vient d'être confirmée
pat des lettres de la Moldavie même & de
la Podolie. Elles portent en ſubſtance , que le
Prince Repnin , après avoir reçueilli les débris
de l'armée du feu général Stoffeln , & les avoir
incorporés à la diviſion qu'il commandoit , s'étoit
poſté à une lieue & demie d'Yaſſi ſur le Prut ,
pour couvrir la communication entre les armées
de Romanzow & de Panin ; qu'il a été attaqué
dans ce camp par le fameux Ibrahim Pacha , &
qu'après une défenſe opiniâtre , il a été obligé
de céder à la ſupériorité des forces Ottomanes ;
que la perte des Rufles a été très -confidérable ;
qu'ils ſe ſont retirés au-delà du Prut ſur Girdeſty ,
toujours pourſuivis & harcelés par la cavalerie
Turque& Tartare , & que la déſertion les affoiblifloit
preſque autant que le fer des ennemis&
les maladies . On ne tardera pas à être informé ,
avec plus de préciſion , des détails de cette affaire :
ceux qu'on a pu recueillir juſqu'à préſent ſont
trop favorables aux Turcs pour ne pas mériter une
double confirmation .
De Presbourg , le 4 Juillet 1770 .
La Généralité de la Confédération a reçu , par
pluſieurs eſtafettes , la nouvelle de la défaite du
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
Prince Repnin auprès d'Yaſſi ; mais elle n'en a
point appris de détails. Quant à la prétendue
défaite de l'armée de Panin vers Bender , on ſçait
aujourd'hui qu'elle a été exagérée dans les premiers
rapports qu'on en a faits ; qu'il n'a encore
étéqueſtion ni du fiège ni de l'inveſtiſſement de
cetteplace; mais qu'un corps avancé de l'armée
dePanin s'en étant approché de trop près , il a
été attaqué & battu par les troupes Ottomanes
qui occupent la Palanka de Bender , la forterefle
ne pouvant pas contenir toutes les troupes
qu'on y a envoyées de Kilia-Nova pour la défendre.
De Francfort-fur- le-Mein , le 13 Juillet 1770.
Suivant les lettres de Vienne , les troupes Autrichiennes
qui doivent formerun camp enMoravie
, ſe rendront à leur deſtination vers le 15
du mois prochain. Ce camp ſera compoſé de
vingt-fix Bataillons & trente-quatre eſcadrons ,
commandés par le Baron de Laudohn , général
d'infanterie , qui aura ſous ſes ordres le Prince
de Lichtenſteim & le marquis de Botta , auxquels
le commandement de la ſeconde ligne fera confié
, les Prince Poniatowski & le ſieur Stampa qui
commanderont la ſeconde ligne , & les généraux
Burkhausen , Miſtrowsky , Wartenſleben , Tilliers
, Reſpon , le Prince Sulkowsky & Wallis ,
yferont les fonctions de brigadiers.
Dela Haye, le 18 Juillet 1770 .
Les différends qui ſubſiſtoient entre Leurs
Hautes Puiſſances & l'Electeur Palatin ſont enriérement
conciliés , & l'on va expédier incef-
(amment , de part & d'autre , les ordres néceſſaires
pour rétablir ſur l'ancien pied la navigation
&lecommercedes Etats reſpectifs.
AOUST. 1770. 225
Suivant des lettres d'Eſpagne , on y travaille
avec beaucoup d'activité à achever le canal Im
périal , qui avoit été entrepris par Charles V.
&qui fut enfuite abandonné. Il commence audeſſus
de la Tadella dans la Navarre , & fera
conduit juſqu'à Romana en Arragon. Ce canal ,
attendu (a largeur & ſa profondeur , pourra être
pouflé juſqu'à la Méditerranée.
De Venise , le 2 Juin 1770.
** Jeudi dernier , le Sénateur Angelo Querini
propofa au Sénat aflemblé de faire partir ſur
deux vaiſſeaux marchands le noble Paul Renier ,
Bayle de la République à Conſtantinople , & de
rappeler en même-tems le noble Giustiniani à
qui il ſuccède Mais le Sénat perſiſte à laiſſer
eelui-ci à la Porte , juſqu'à ce que nos vaiſſeaux
de guerre puiflent aller le reprendre & tranfporter
en même-tems le nouveau Bayle. Cependant
on veut mettre auparavant notre flotte fur
un pied reſpectable : elle ſera compoſée de onze
vaiſſeaux de ligne , dix-huit galères , deux chebecs
quatre tartanes , fix felouques & autres
petits bâtimens.
,
De Boulogne , le 4 Juillet 1770 .
Des lettres de Veniſe portent que le Sénat
vient de proſctire des Etats de la République
tous les Empyriques , comme détournant le
peuple de ſes travaux , abuſant de ſa crédulité
pour lui extorquer de l'argent & répandant des
drogues ſouvent dangereuſes. Le même édit
défend le débit de tout remède dont la compofition
n'eſt pas connue.
De Strasbourg , le 3 Juillet 1770.
On a publié ici , le 1 de ce mois , un man226
MERCURE DE FRANCE.
dement du Cardinal de Rohan , Evêque de ce
Diocèſe , lequel , dans la vue de favoriſer les
travaux de la campagne & de procurer le ſoulagementgénéral
de ſes Diocétains , transfère aux
Dimanches précédens treize différentes fêtes de
l'année , fupprime l'obligation d'entendre la
Meſſe , ces jours-là , & abroge l'abſtinence & le
jeûne qui s'oblervoient la veille de ces fêres.
De l'Orient , le 1 Juillet 1770 .
Le vaifleau le Beaumont , commandé par le
fieur du Pleſfis-Paumar & venant de la Chine ,
eſt entré dans ce port le 14 de ce mois. Ce vaifſeau,
du port deneuf cens tonneaux , eſt chargé
de porcelaines , de thés , de vernis , de rhubarbe ,
&de foies écrues & travaillées.-
De Versailles , le 24 Juillet 1770 .
LeRoi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au Duc de la Tremoille
,
Le ſieur Guerin , Huiffier de la Chambre de
feu Madaine la Dauphine eut Thonneur de
préſenter derniérement à la Famille Royale une
Carte Généalogique , accompagnée de preuves
juſtificatives , intitulée : Chiffre Généalogique ,
contenant les Degrés de Confanguicité entre
Monseigneur le Dauphin &Madame la Dauphine
, & formée des lettres initiales de leurs
noms.
Du 21 Juillet.
Le Roi s'étoit propoſé de partir pour Compiégne
le dix-sept de ce mois; mais pluſieurs
accès de fièvre ſurvenus à Monſeigneur le
Dauphin& occafionnés par un gros thume , ont
retardé le départ de Sa Majesté. La ſanté de ce
Prince ſe trouvant en meilleur état , le Roi eſt
AOUST. 1770. 227
parti le 20. Madame Adelaide & Mesdames
Victoire& Sophie ſe ſont rendues au monastère
des Carmelites de Saint- Denis pour y voir Madame
Louiſe & y ont attendu Sa Majefté. Monfeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine partiront
auſſi dans peu de jours pour Compiegne , où
Mgr le Comte de Provence & Mgr le Comte d'Artois
font arrivés dès le 16. Madame & Madame
Eliſabeth reſteront ici pendant le voyage.
De Compiegne , le 25 Juillet 1770.
Le marquis de Marigny,directeur & ordonnateur
général des bâtimens , ayant donné ſa démiſfionde
la charge de ſecrétaire des ordres du Roi ,
Sa Majesté en a diſpoſé en faveur de l'Abbé Terray
, contrôleur - général de ſes finances , qui a
prêté ſerment aujourd'hui entre les mains de Sa
Majefté : Elle a jugé à propos de faire paſſer en
même tems le cordon de l'ordre au Sieur d'Aligre,
premier Préſident du parlement de Paris , qui a
prêté ferment auſſi entre les mains de Sa Majeſté
le 22.
De Paris , le 16 Juillet 1770 .
Le Sieur le Roi a été élu par l'académie royale
des ſciences , penſionnaire méchanicien , à la place
de l'Abbé Nollet , &le chevalier d'Arcy a été nommé
penſionnaire ſurnuméraire dans la claſſede
géométrie.
La comete que le Sieur Meſſier a découverte , le
14 du mois dernier , eſt devenue fort grande en
s'approchant de la terre ; ſon mouvement a augmenté
confidérablement du Midi au Nord , de maniere
que la nuit du 4 aus de ce mois , elle s'eſt
abaiſſée ſous l'horiſon du côté du Nord . Elle n'a
pas été viſible depuis , étant ſur l'horiſon pendant
lejour.
228 MERCURE DE FRANCE.
Du 23 Juillet.
Le Sieur Meffier , aſtronome de la Marine , afſocié
des Académies de Londres , de Berlin , de
Stockholm , de Bologne , de Harlem , &c. a été
élu par l'Académie royale des Sciences , le 30 du
mois dernier , à la place d'adjoint , vacante dans
la claſſe d'aſtronomie, par la mort de l'Abbé Chap.
pe d'Auteroche. Cette élection a été confirmée par
leRoi.
MARIAGES .
De Versailles , le 15 Juillet 1770.
Le Roi & la Famille Royale ſignerent le contrat
de mariage du marquis de Biencourt de la
Fortilefle , officier aux gardes , avec Demoiselle
Chauvelın ; & le contrat de mariage du marquis
de Montfort , exempt des gardes du Corps , avec
Demoiselle Joly de Fleury, fille du procureur général
du parlement de Paris.
De Chinon.
Le 26 Juin 1770 , Meſſire Louis-Henri- François
Comte de Marcé , chevalier ſeigneur de Vaumenaiſe
près Chinon en Touraine , chevalier de
l'ordre royal & militaire de St Louis , colonel
d'infanterie , aide maréchal-général des logis de
l'armée du Roi en Corſe , lieutenant colonel des
Grenadiers- Royaux d'Artois , épouſa dans la chapelle
collégiale du château d'Uifé , élection de
Chinon , Damoiſelle Catherine- Louiſe le Royerde
la Sauvagere, fille de feu Meſſire L. Fr le Royer
de la Sauvagere , dit le chevalier d'Artelé , chevalier
Seigneur de Braye en Touraine & même élection
, chevalier de l'ordte royal & militaire de St
Louis , ancien directeur en chef dans le corps militaire
du génie & de Catherine Chevalier de la
Borde , niéce de Meſſire Felix - François le RoyerAOUST.
1770. 1229
de la Sauvagere , chevalier ſeigneur des Places ,
desHuilliers , Puyrigault , &c . aîné de cette maiſon
, chevalier de l'ordre royal & militaire de St
Louis , &c. de l'académie royale des belles - lettres
de la Rochelle ; connu dans la république des lettres
, entre autres dans ce moment par ſon recueil
d'antiquités dans les Gaules. Voyez la table du
Journal de Verdun , tom . VIII , pag. 252 , & de
Meffire François - Sebastien - Marc - Antoine le
Royer- de la Sauvagere , chevalier ſeigneur d'Arrefé,
chevalier de l'ordre royal & militaire de St
Louis , capitaine des grenadiers au régiment
d'Aulnis Voyez le Mercure de Novembre 1749. ,
pag. 212 .
Quant au comte de Marcé , il étoit fils de Meffire
Louis-Henri François Comte de Marcé , chevalier
ſeigneur de Vaumenaiſe , lieutenant des
maréchaux de France , au département de Chinon,
d'une ancienne noblefle , originaire d'Anjou , iflu
au XII . degré de N. de Marcé , qui avoit épousé
Guillemette de Villiers, lequel juſtifia ſa nobleſſe
de nom & d'armes depuis l'an 1350. Cette maiſon
noble ſe trouve établie à Chinon depuis le quatriéme
aïeul de celui qui donne lieu à cet article
par le mariage rapporté dans le nobiliaire deTouraine,
par l'Hermite Souliers , pag. 306 , imprimé
en 1665 , où on lit que Roland de Marcé , écuyer
ſeigneur de la Bouchetiere , épouſa Ancelotte de
la Barre , appelée Sancelotte de la Barre dans ſon
contrat de mariage daté du 30 Décembre 1596 ,
fillede Jean de la Barre , écuyer Seigneur de Naiz
&de la Bauſſeraye, lieutenant - général du ſiége
royal de Chinon .
Les armes de Marcé ſont d'argent à fix quintefeuilles
3 , 2 & 1 .
230 MERCURE DE FRANCE.
MORT S.
Jean de Durfort , duc de Duras , maréchal de
France , gouverneur du comté de Bourgogne &
des ville & citadelle de Besançon , eſt mort en
cette ville , le 8 de Juillet , dans la quatre-vingſeptieme
année de ſon âge , étant né le 28 Janvier
1684. Il avoit époulé , en 1706 , Angélique- Victoire
de Bournonville , Dame d'Honneur de Mefdames
Sophie & Louiſe. De ce mariage est né
Emmanuel - Félicité de Durfort , duc de Duras ,
pair de France , chevalier des ordres du Roi, lieutenant
- général de ſes armées , premier gentilhommede
la chambre , gouverneur en ſurvivance
du comté de Bourgogne , gouverneur du Château
- Trompette , & commandant en chef de la
provincede Bretagne.
Pierre .Nicolas Bonamy , de l'académie royale
des inferiptions & belles - lettres , hiſtoriographe
&bibliothécaire de la ville de Paris , cenſeur
royal , &c. eſt mort ici le 8 de Juillet , âgé d'environ
foixante-treize ans .
Joſeph Paris du Verney , conſeiller d'état , intendant
de l'Ecole-Royale-Militaite , eſt mort ici
le 16 de Juillet , âgé d'environ 87 ans .
Théreſe - Angélique de Ligniville, veuve de
Charles - Louis marquis de Lenoncourt & Blainville
, premier gentilhomme de la chambre des
Ducs de Lorraine Léopold I' & François III , eft
norte au château royal de Matimont ,en Hayhaut
, le 16 de Juillet , dans la ſoixante-dix- fepficme
année de ſon âge. Elle avoit été nommée
Dame d'Atours de la feue Duchefle de Lorraine en
713 , ſa Dame d'Honneur en 1737 & Grande-
Maîtrefle de la Princefle Anne- Charlotte de Loraine
en 1752 .
AOUST. 1770 .
231
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers & en proſe , page
Eginhard & Imma . Poëme ,
Le Mal-entendu. Conte moral ,
5
ibid.
12
Ode fur la fociété
,
Lettres de Henrt IV ,
3
36
Vers à Mde de Marvilliers ,
Couplets faits fur le champ ,
Le Vingt- un. Proverbe dramatique ,
L'Aſtronome &le Mendiant. Fable ,
Le Favori d'an . Roi & fon Ombre ,
40
41
42
63
65
Explication des énigmes & des logogryphes , 66
ENIGMES , 67
LOGOGRYPHES , 70
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 73
Cauſes amuſantes & connues , ibid.
Effai fur la morale de l'homme , 79
Traité du légitime Ministere de l'Eglife , 87
'Art de ſe traiter foi - même dans les maladies vénériennes
, 89
Voyage de France , d'Eſpagne , de Portugal & d'Italie
, 92
Mémoire fur les argilles , 99
Eloge de Pierre du Terrail , 102
Le Spectateur François , 110
Les deux Amis , Drame , 112
Le Voyageur François , ibid.
Les deux Amis Conte Iroquois , 113
Réponſe aux réflexions d'un Anonyms , kc. 122
Lettre à M. ** , 148
ACADÉMIES, 156
232 MERCURE DE FRANCE .
SPECTACLES. Opéra , 165
Epître àMile Heinel , 167
Comédie françoiſe , 170
Comédie italienne , 171
ARTS , Architecture ,
ibid.
Gravure ,
184
Sculpture ,
187
Muſique ,
188
Géographie ,
189
Lettre ſur la maniere de prendre la Reine des mouches
àmiel , ibid.
Réponſe à la queſtion ſur l'origine du jeu de Dames à
la Polonoife , 193
Fragment d'une réponſe de M. Patte , 197
Traitement gratuit des enfants attaqués dumal vénérien
,
200
Lettre de M. le comte de Moncade 201
Anecdotes , 205
Compliment de M. Xaupi, 209
Vers à M. le Duc de la Vrilliere 215
Arrêt du Conſeil ,
216
Avis , 217
Nouvelles politiques ,
212
Mariages,
228
Morts ,
230
J
APPROBATIO Ν.
'AI lu , par ordre de Mgr le Chancelier , le volume
du Mercure d'Août 1770 , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreſſion .
AParis , le 30 Juillet 1770.
GUIROΥ..
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères