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MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
Μ Α Ι.
MA I 1970 . 1770.✓
.
Mobilitate viget. VIRGED DU
RARY
CHÂTEAI
D'EU
estvil
ob adapt
A PARIS
,
Chez L'ACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
ROI
AVERTISSEMENT
.
C'EST
EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rae
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufianecdoque
, les annonces , avis , obfervations ,
tes , événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
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JOURNAL DES Sçavans , in-4° ou in-12 , 14 vol. par an à Paris.
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ANNÉE LITTÉRAIRE , compofée de quarante
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qui paroît
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de chaque
femaine
, & qui donne
la notice
des nouveautés
des Sciences
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& méchaniques
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& de la Littérature
. L'abonnement
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71.
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'Le Bon Fils , 4 part . in 12. br.
•
34 1.
41. 16 E
51.
9.1.
Confidérations fur les caufes phyfiques ,
in-8°. rel.
Mémoire fur la mufique des Anciens ,
in-4°. br.
Mémoire fur la conftruction de la Coupole
, projetée pour couronner la nouvelle
Eglife de Ste Genevieve , in -4° . 11. 10 f.
Satyres de Juvenal ; par M. Dufaulx ,
in- 8°. rel.
Variétés littéraires & politiques de Suéde ,
in- 12 .
Cours de Mathématiques de M. Bézout ,
in- 8°.2 vol. rel.
71.
11. 10 f.
161.
MERCURE
DE FRANCE.
M A I.
1770 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE de M. François de Neufchâteau
à M. M *** , fur fon mariage.
QUE vois- je ? l'Hymen à Cythère ,
Efcorté par tous les amours ,
Et n'ayant point d'autres atours
Que la ceinture de leur mere !
Eft- il poffible ? Est- ce bien lui ,
Lui , qu'on nous dépeint d'ordinaire
A iij
MERCURE DE FRANCE
Sous la figure de l'ennui ;
Ce dieu pefant, ce dieu vulgaire ,
L'Hymen enfin change aujourd'hui
De figure & de caractere ?
Son front refpire l'enjoûment ;
L'art d'aimer & le don de plaire
L'embelliffent également.
O prodige qu'on ne voit guère !
L'Hymen a l'air d'un tendre amant.
Il vient de cueillir une rofe
Dont il fait fon feul ornement.
Ami , d'un pareil changement ,
Tu peux feul m'expliquer la cauſe .
Dis- moi par quel enchantement
Tu fis cette métamorphofe ?
Mais je foupçonne là - deffous
Une agréable tromperie.
L'Hymen n'eût jamais , entre noùs ,
Cette mine gaïe & fleurie ,
Er les yeux fi vifs & fi doux.
On le croiroit , dans fon courroux ,
Bien moins un dieu qu'une furie :
L'intérêt , la tracafferie ,
Les foupçous compolent fa cour.
Ah ! ce n'eft pas lui ; je parie
Que ce n'eft ici qu'un détour ,
Une rufe , une efpiéglerie ,
Une malice de l'Amour.
Tu connois fon humeur fantafque ;
MMA
7
A I. 1770 .
Tour-à-tour le fripon le met
En robe , en cornette , en plumet :
Tout lui convient & tout lui plaît ,
Le froc , la foutane & le cafqne. ,
Voilà le myftere éclairci ,
Et je pense que ce dieu- ci ,
Cet Hymen au ton radouci ,
N'eft rien que l'Amour fous le mafque.
Mais dès long-tems , à ce qu'on dir ,
L'Amour a déferté la France ,
Et je n'ai pas trop d'eſpérance
De lui voir reprendre crédit.
Pourrions- nous fouffrir le cortége
Qui l'accompagnoit au vieux tems ?
Il lui falloit des coeurs conftans
Don't l'unique & hean privilége
Etoit de foupirer long- tems.
Or , la conftance nous ennuie ;
Il faut bien varier un peu
Les amulemens de la vie.
Si l'amour eft un joli jeu ,
C'eſt quand on le diverfific.
Brûler toujours du même feu ,
Refter toujours au même lieu ,
Former toujours le même voeu ,
Seroit une trifte manie :
Et pour te faire un libre aveu ,
L'Amour conftant feroit un dicu
*
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
De tres - mauvaise compagnie.
Oh! ce n'eft plus d'un tel vaurien
Que nos Français font leur idole :
L'Amour eft mort ; je le crois bien ;
Une divinité plus folle ,
A ce peuple de fous charmans ,
Adicté fon code frivole.
Il relegue dans les romans
Toutes ces phrafes faftucuſes
De loyauté , de fentimens ,
Tous ces éternels.complimens ,
Tous ces infipides fermens ,
Et ces fadeurs majestueufes
Dont s'accabloient les vieux amans.
Qu'ils devoient excéder leurs belles !
Qu'ils s'en fatiguoient à leur tour !
Ces Dames faifoient les cruelles ;
Vingt ans on attendoit le jour
Où leurs coeurs feroient moins rebelles.
D'honneur , on périffoit d'ennui.
A ces chimères folemnelles ,
Le plaifir fuccède aujourd'hui.
Brillans , féducteurs , infidèles ,
Nous adorons ce dieu nouveau
Par des ardeurs toujours nouvelles.
L'Amour , jadis , eut un bandeau ,
Un arc , un carquois , un flambeau ;
MA I. 1770 .
Mais le Plaifir n'a que des aîles.
O charmante Frivolité !
Par le caprice & par la mode
Ton empire eft accrédité .
Nous te devons la loi commode
Qui permet l'infidélité.
Des liens de fleurs font tes chaînes :
Tu rends les amans plus heureux ,
Les époux bien moins rigoureux ,
Et les femmes bien plus humaines.
Chacune peut en liberté
Braver avec étourderie
La conjugale autorité,
Et fuivre avec (écurité
Son goût pour la galanterie ;
Ce vernis de coquetterie
Eft le luftre de la beauté.
Autrement la Mélancolie ,
Fille de l'Uniformité ,
Viendroit , dans la fociété ,
Ternir les fleurs de la Gaïté ,
Et faire bailler la folie
Dans les bras de la Volupté.
Sans un peu de légereté ,
Que ferviroit d'être jolie ?
A ce compte , ami , j'ai conçu
Que le pauvre enfant de Cyprine
A v
ΙΘ MERCURE
DE FRANCE
,
Seroit ici fort mal reçu ,
Malgré la célefte origine.
Il s'eft cru réhabilité
Sous les dehors de l'hymenée ,
Je lui confeille , en vérité ,
De cacher dans l'obscurité
Sa figure & fa deſtinée.
Et
Eh ! d'un pareil déguiſement
N'a- t'il pas vu la maladreſſe ?
Ignore -t'il qu'en ce moment ,
L'Hymen très peu nous intéreſſe ?
que les feux de la tendreſſe
S'éteignent par le facrement ?
L'Amour ne tient point de ménage ,
Et l'on ne fonge au mariage
Que pour le quitter décemment.
Déjà ce difcours te fait rire ,
Damis , & même je te vois
Sur le point de me contredire.
Ce n'eft pas tout ; fi je t'en crois ,
Dans ce jour l'Hymen & ſonfrere ,
Ceflant leur éternelle guerre ,
Viennent fceller leur paix chez toi.
Quoi ? tu prétens aimer ta femme ?
Et ta femme veut t'adorer ?
Mais tu vas te deshonorer :
Ah ! puifle le monde ignorer
Une ridicule flamme !
M A I. 1770.
II
Il ne faut , pour t'humilier ,
Qu'une pareille extravagance.
A l'idole de ta conftance
Oleras- tu facrifier
Et l'ufage & la bienséance ?
Si tu pouvois les oublier ,
Je me verrois , en confcience ,
Obligé de le publier.
Tu fais que l'on peut , fans fcrupule ,
Rire aux dépens , de fes amis.
J'aurois done foin , mon cher Damis ,
De répandre ton ridicule.
Tu fais , qu'en nos cercles brillans ,
Par les farcalmes fémillans ,
La gaité s'éveille & circule.
Les gens d'efprit , comme les fots
Tous fourroient en ta préfence ;
On lâcheroit des demi - mots ;
Mais Dieu fait comme les propos
Redoubleroient en ton abſence !
On te mettroit au rang des fous ;
Pour le prix d'une ardeur fi vaine ,
On railleroit le pauvre époux,
D'une façon très- inhumaine.
On fe diroit : le croirez vous ?
C'est un mari qui prend la peine
D'être rendre & d'être jaloux.
Ah ! je frémis pour toi d'avance ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
En prévoyant tous ces malheurs .
Crois moi : les brocards des railleurs
Sont plus à craindre qu'on ne penfe.
Laifle là tes belles ardeurs ,
Et réforme tes vieilles moeurs
Pour défarmer la médifance.
Sans doute tu me répondras
Que tu naquis auffi fenfible ,
Que ta femme eft pleine d'appas,
Et que c'eft la chofe impoffible
De la voir & ne l'aimer pas.
Mafoi , dis ce que tu voudras ,
Du farcaſme & de l'épigramme
Tu dois toujours craindre les traits
A moins que d'abjurer ta flamme ;
Ce n'eft qu'à l'amant de ta femme ,
De lui parler de fes attraits.
Eh !jamais l'Hymen n'y voit goute ;
Il doit fe taire à tour propos ,
Ou bien parler fans qu'on l'écoute.
Le filence fut fait , fans doute ,
Pour les maris & pour lesfots.
Voilà le ton par excellence ,
Ami , voilà l'efprit du jour...
Ces moeurs , à la ville , à la cour ,
Sont de la derniere élégance.
On fe trahit avec aifance ;
MA I. 1770. 13
On fait le prendre tour- à- tour ,
Et le quitter avec décence ;
Et par un fingulier retour ,
L'art de brufquer la jouiffance
Eft l'équivalent de l'amour.
Mon cher ami , fois moins auftere ;
Il faut te conformer aux lois
Qu'on fuit maintenant à Cythère .
L'amour n'eft plus qu'une miſére ;
L'honneur étoit bon autrefois :
Des petits préjugés bourgeois
Dont fe coiffoient les bons Gaulois ,
Abandonne enfin la chimere.
Sur- tout pour ta moitié très - chere ,
Montre un peu moins d'empreflement;
Sache fouffrir tranquillement
Le Sigisbé jeune & charmant
Qui s'arrangera pour lui plaire ;
Cache tout jaloux mouvement ,
Et fonge , en dépit de ta flamine¸
Qu'un époux eft rout fimplement
Propriétaire de fa femme ,
Dont l'ufufruit eft pour l'amant.
En lifant ces folles maximes ,
Pourquoi trahir , me diras- tu
Tous les droits les plus légitimes ?
Pourquoi ta mufe , dans ces rimes pred
14
MERCURE DE FRANCE .
Joint- elle à l'éloge des crimes ,
La cenfure de la vertu ?...
Pardonne , ami , ce badinage.
N'eft point avoué par mon coeur ;
Il peint le délire moqueur
De nos héros du perſiflage.
Ces coupables égaremens ,
Ces crimes font les gens aimables ;
Et nos petits-maîtres charmans ,
S'ils vouloient fe rendre eftimables
Perdroient bientôt leurs agrémens.
Telle eft la démence des hommes.
Parmi ces êtres corrompus ,
Je vais plaignant l'âge où nous fommes;
Et criant en nouveau Brutus :
Amour , plaiſirs , honneur , vertus ,
N'êtes-vous donc que des fantômes !
VERS fur la mort de BIBLIS.
DESEs rofes du printems images féduifantes ,
Jeunes beautés , fuyez l'amour
Ainfi que le foleil , par fes ardeurs brûlantes
Il defféche les fleurs au midi de leur jour.
Beauté , vertu , jeuneſſe , un coeur naïf &rendre
MAL 1770.
Sont les dons que Biblis avoit reçus des dieux .
Après tant de bienfaits , pour aſſouvir nos voeux
Leur reftoit-il encor des bienfaits à répandre ?
Ainfi que dans nos champs on voit un jeune lis
S'embellir aux rayons d'une brillante aurore ,
Dans mon heureufe erreur j'avois cru voir Biblis
Aux rayons de l'amour naître plus belle encore .
O vous , peuple de fleurs , aimables fugitives ,
Vous , que fes belles mains fe plaifoient à cueil
lir;
Comme elle , vous faifiez l'ornement de ces rives ;
Comme elle, un feul matin vous vit naître & mourir.
Mais , hélas ! belles, fleurs que je vous porte envie
,
Les dieux ont fur moi feul épuifé leur rigueur ;
Les cruels aujourd'hui ne me laiffent la vie
Que pour éternifer & comblerma douleur.
Par M. d'Hermitte Maillanne.
16 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à Madame DE BAYARD.
QUOI
UOI ! tu veux être mon amie!
Tu fais taire la calomnie.
Ah ! devois-je eſpérer encor ,
Au fiécle de la jaloufie ,
De trouver ce rare tréfor.
Quoi ! Bayard , tơi , jeune & jolie ,
Toi , qui foumets tout à tes voeux ,
Tu ne porterois point envie
A cet art enchanteur que j'ai reçu des cieux.
Al'art des vers , à ce menfonge heureux
Qui fait le bonheur de ma vie ,
Tu mépriles les agrémens
Que donnent les pompons , le fard , le ton frivole.
Tu fais que leur effain s'envole
Comme font nos beaux jours fur les ailes du
rems.
Oui ,tu fais dédaigner tout utile avantage ,
Tu pourrois t'amufer de l'orgueil d'un grand
nom.
Qui peut , micux que Bayard , en vanter l'étalage
?
Mais au plus pur éloge , enfant de la Raiſon ,
Aceux qu'exigeroient tes attraits , ton bel âge ,
M A I. 1770. 17
Je te vois préférer la plus fimple leçon .
Viens & tâche d'être immortelle ,
C'eſt un fonge aflez féduifant ;
On n'eft rien quand on n'eft que belle ,
On exifte par le talent .
Viens donc , jeune Bayard , que mes foibles lumieres
Puiffent aider ton goût , qu'il m'éclaire à mon tour.
Viens , plaignons les Niñons & careffons l'amour
,
Mais , comme faifoit Deshoulieres ,
Viens embellir nos cercles amuſans ,
D'où nous chaſſons l'ennui , le jeu , la médiſance ,
Où nous fommes prefque favans ,
En faisant tous voeux d'ignorance ;
Où nous joignons à quelques agrémens
L'aimable gaïité , la décence ;
Où nos amis rougiffent d'être amans ,
Où le defir enfin que la raifon balance
Nous procure des jours charmans
Entre l'amour & l'innocence .
Viens fouvent embellir le tranquille tableau
De mon reduit philofophique ;
Quand le coeur eft content & que l'efprit s'appli
que ,
Chaque moment offre un plaifir nouveau .
1
Par Mde Guibert.
18 MERCURE DE FRANCE.
LE PERE de famille malheureux.
UN
?
perte
N riche négociant , qui depuis longtems
habitoit une de nos villes mariti
mes , & qui s'y étoit acquis par un défincéreffement
& une probité rare la bienveillance
& l'eftime générale de fes
compatriotes , fe vit obligé par la
de plufieurs vaiЛleaux & par des banqueroutes
confidérables qu'il effuya , de vendre
la plus grande partie de fon patri
moine pour fatisfaire fes créanciers , ne
voulant pas que fes malheurs propres leur
fuffent préjudiciables . Sa femme, auffi vertueufe
que lui , confentit fans peine à une
vente qui les alloit réduire à un état qui
approchoit de l'indigence. La pauvreté
étoit moins affreufe pour elle qu'une forqui
n'eût pu fubfifter que par la
ruine d'une multitude de familles ; mais
plus foible que fon mari , la douleur de
voir paffer en des mains étrangeres des
biens deftinés à l'éducation & à l'établiffement
de deux enfans qu'elle avoit , la
douleur , dis-je , que cette femme malheureufe
tâchoit de renfermer en ellemême
pour ne point augmenter encore
tune ,
MAI 1770 . 19
F'accablement de fon mari , détruifit en
peu de tems fa fanté & la mit au bord du
tombeau ; prête à rendre les derniers foupirs
, elle prit entre fes bras fes enfans
qu'elle arrofoit de fes larmes . Mes enfans ,
leur dit cette mere éplorée , oubliez que
vous êtes nés dans le fein des richeffes ;
toutes les marques de l'opulence que vous
voyez encore ici vont difparoître à vos
yeux. Des malheurs imprévus & fans remede
ont tout changé pour vous . Je ne
regrette pas ces biens pour moi- même ,
fi j'euffe été feule j'aurois eu affez de courage
pour fupporter l'infortune ; mais je
ne puis vous la voir partager : cette idée
eft un poids énorme qui m'accable & fous
lequel je fuis prête à fuccomber. L'épuiſement
dans lequel fe trouva cette femme
expirante la fit tomber dans une foibleffe
qui allarma les affiftans . Cléodon ( c'étoit
le nom du négociant ) fut appelé au fecours
de fon époufe qu'il trouva fans con
noiffance , fans mouvement & ne donnant
plus que des fignes incertains d'une
vie qui finiffoit ; fes enfans confternés
fanglottoient autour de fon lit. Cléodon
par le moyen de quelques liqueurs fortes
& fpiritueufes rappela fa femme à la lumiere
; elle r'ouvrit les yeux & d'une voix
mourante elle adreffa encore une fois la
20 MERCURE DE FRANCE.
parole à fes enfans . Mes enfans vous allez
être pauvres , le fort l'a voulu ainfi ;
mais aimez toujours la vertu , c'est un
bien que la méchanceté des hommes &
les caprices de la fortune ne pourront
jamais vous enlever . Sa voix qui s'éteignit
ne lui permait pas d'en dire davantage
, elle expira quelques inftans après
en tendant la main à fon mari fur lequel
fes regards demeurerent attachés. Cléodon
inconfolable fe jette fur ce lit qui
renfermoit les reftes froids & inanimés
de fon époufe ; il la prend dans fes bras ,
il l'appelle à haute voix . Quelques amis
l'arracherent de ce lieu fatal & l'éloignerent
d'un objet qui renouveloit encore
fa douleur.
Cléodon revenu à lui - même fe fit ame .
ner fes enfans ; il les reçut dans fon ſein
& les tenant ferrés contre fa poitrine ;
mes enfans , leur dit il , vous avez perdu
la meilleure des meres & moi la plus
vertneufe des époufes. Le ciel qui la forma
pour notre bonheur n'a pas voulu nous
en laiffer jouir plus long tems ; il a été
infenfible à nos voeux & à nos larmes .
Zélis c'étoit le nom de fa fille , âgée
de quatorze ans , vous qui me repréfentez
votre mere par les traits de votre
vifage & les qualités de votre ame , vous
MAI. 1770. 21
>
qui allez la remplacer dans ma maifon
aidez moi à foutenir le fardeau de la vie ;
il n'y a que votre frere & vous qui puiffiez
m'attacher encore à cette terre où je
vais traîner des jours malheureux & languiffans.
Sans vous j'invoquerois la mort.
comme le terme de mes maux je foupirerois
après l'inftant qui me réunira à
votre mere ; mais la jeuneffe & la beauté ,
dons précieux de la nature , pourroient
vous devenir funeftes. Des hommes opulens
& corrompus ne rougiffent pas d'offrir
des fecours à une jeune fille aux dépens
de fon honneur & de fa vertu ; ils
Le font un droit de l'indigence qu'ils devroient
refpecter , mes confeils vous font
encore néceffaires & l'enfance de votre
frere a befoin d'appui .
Cléodon vendit la maiſon qu'il avoit
à la ville ainfi que fes autres effets , &
il fe retira à la campagne dans une petite
métairie qu'il fit valoir lui même , tant
pour le procurer une vie plus commode ,
que pour le diftraire de fes chagrins par
de continuelles occupations . Quelle dif
férence entre cette chaumiere où l'on
ne trouve tout au plus que le Gimple né,
ceffaire , & ce palais fuperbe dont les
meubles rares & précieux excitoient l'ad22
MERCURE DE FRANCE .
miration & l'envie de tout le monde ,
où l'on voyoit briller de toutes parts les
travaux des plus célebres artiftes ? Quelle
différence entre cette table qui n'eſt cou
verte que d'un pain noir & groffier , de
quelques fruits & de laitage , & celle où
regnoient la magnificence , le luxe & la
fomptuofité , où l'on voyoit les mets les
plus exquis , les viandes les plus délicates
, qui mettoit à contribution tous les
pays & toutes les mers ? Cléodon qui ne
buvoit que d'un vin mûri par les années,
& qui en faifoit même venir à grands frais
des climats érrangers fe défaltere , mainte→
nant au premier ruiffeau . Lorfqu'il vivoit
dans l'opulence , fa maifon étoit remplie
d'une multitude de perſonnes qui ſe difoient
les amis. Tout ce qu'ils pollédoient
étoit à lui , il en pouvoit difpofer comme
de fon bien propre. Attentifs à lui plaire ,
leur gaïté , leur trittelle dépendoient de
la fituation de fon ame : l'indigence de
Cléodon les éloigna . La fenfibilité des
plus compatiffans fe borna à le plaindre.
C'étoit un honnête homme , difoient ils,
il ne méritoit pas que la fortune lui fût
fi contraire ; il avoit le coeur bon , il
étoit généreux , mais il s'eft piqué d'une
probité romanefque , il s'eft mis lui- même
dans la trifte fituation où il eft.
MA I. 1770. 23
Cléodon occupé des travaux de la campagne
, tâchoit d'oublier fon premier
état . L'aurore le trouvoit dans fes champs,
ainfi que le coucher du foleil. Il ne craignoit
plus comme auparavant les chaleurs
brulantes de l'été , ni les rigueurs exce
fives de l'hiver. Quoiqu'élevé mollement
dans le fein de l'abondance , fon corps
s'endurciffoit de jour en jour . La fatigue
bien loin d'altérer fa fanté le rendoit au
contraire plus fort & plus robufte , Mais
le chagrin l'avoit malheureufement fuivi
dans fa retraite ; il portoit dans fon coeur
un ennemi cruel dont il étoit la victime .
Si quelquefois à la fin d'un beau jour il
fe couchoit fur le gazon pour goûter
la fraîcheur que la nuit amene avec elle ,
une multitude d'idées affligeantes fe
préfentoient en foule à fon efprit
des larmes couloient malgré lui de
fes yeux ; il n'étoit plus maître de fa douleur.
Hélas , difoit - il , heureux ceux que
le ciel a fait naître ce que je fuis maintenant
! fans chagrin , fans inquiétude , ils
goûtent les charmes d'une vie fimple &
tranquille. A couvert de la perfidie des
hommes & de l'inconftance de la fortune,
ils n'éprouvent point ces malheurs qui
m'accablent aujourd'hui . Le foir lorfqu'après
avoir abandonné le travail ils
24 MERCURE DE FRANCE.
rentrent dans leur famille ; ils reçoivent
avec la joie la plus vive ces carreffes enjouées
de leurs enfans . Ah ! que ces plai.
firs que le remords n'accompagne jamais,
font au dellus des faux divertiffemens du
monde ! Mais il n'eft plus de bonheur
pour moi ; je vis au milieu des heureux
fans pouvoir le devenir . Le paflé me défefpere,
le préfent m'afflige, l'avenir m'ef
fraye .
Cléodon abandonné des amis que fon
opulence raffembloit chez lui , n'en recevoit
aucun fecours ; ils ne venoient pas
même le confoler dans fa retraite. Un camarade
de College avec lequel il avoit
été lié intimement & qui demeuroit de
puis bien des années à Saint Domingue ,
ayant appris les malheurs de fon ami , fut
allez fenfible & affez généreux pour formerle
deffein de les réparer. H lui écrit
& lui marque en peu de inots d'abandon
ner fa patrie , de venir partager fa fortune
& de ne faire enfemble qu'une même famille
par le mariage de Zélis avec fon
fils aîné. Cléodo : verfa des larmes dejoie
en lifant cette lettre . Ah , Zélis' , dit- il à
fa fille , il est encore fur la terre de véri
tables amis , la pitié n'eft pas éteinte dans
tous les coeurs ! Hommes vils dont j'étois
entouré dans les beaux jours de ma vie ,
.mes
MA I. 1770. 25
mes malheurs vous ont démafqués; je connois
maintenant combien vous êtes méprifables
; la baffeffe de votre caractere
vous rend indignes de mes regrets !
Cléodon déterminé à faire le voyage
des Antilles , vendit le peu de bien qui lui
reſtoit ; mais avant de s'embarquer il voulut
voir pour la derniere fois le tombeau.
de fon époufe. C'étoit le feul lien qui
l'attachoit encore aux lieux qui l'avoient
vu naître . O ma chere époufe , lui dit - il ,
le bonheur de mes enfans m'oblige de
m'éloigner ; je ne vis plus que pour eux.
Je ne vais point fous un autre hémiſphere
chercher des jours plus heureux , mon
ame ne peut plus goûter de plaifir . II
monta avec les deux enfans fur Le Victorieux
qui faifoit voile vers Saint Domingue.
A peine ce vaiffeau fortoit -il de
la Méditerrannée pour entrer dans l'Océan
, qu'il fut atteint par un corfaire Algérien
; fe fentant affez fort pour combattre
, il ne chercha point fon falut dans
la fuite , il prépara tout pour fa défenſe.
Le courage du capitaine paffa dans l'ame
des paffagers , qui firent tous des prodiges
de valeur ; mais aucun ne combattit
aufli courageufement que Cléodon . Il
avoit à défendre la fortune & la vie de
fes deux enfans ( car pour la fienne il en
B
26 MERCURE DE FRANCE .
faifoit peu de cas ) auffi le vit- on au milieu
du carnage s'élancer le premier danst
le vaiffeau ennemi , & préfenter aux vaincus
la mort ou l'efclavage. Mais que cette
victoire lui coûta cher ! Zelis inquiette
pour les jours de fon pere , étoit fortiè
de la chambre où on l'avoit enfermée ;.
rien n'avoit été capable de la retenir dans
un lieu d'où elle n'auroit pu le fecourir
s'il fût rombé fous le fer ennemi . A peine
cette fille généreufe parut - elle parmi les
combattans , qu'elle fut atteinte d'un
coup mortel qui la renverfa . Le nom de
Zélis paffe de bouche en bouche jufqu'à
l'infortuné Cléodon . Au milieu des cris
de joie des vainqueurs il apprend que fa
fille n'eft plus. Ses armes tombent de fes
mains , il refte immobile ; il roule des
yeux égarés fur tout ce qui l'environne ;
il voudroit parler , mais fa voix expire
fur fes levres ; la douleur a donné à fon
ame une fecouffe violente qui le rend
comme ftupide . Ses compagnons affemblés
autour de lui tâchoient de le confoler
; le courage extraordinaire qu'il avoit
fait paroître lui avoit mérité leur admiration
& leur eftime. Il rompt enfin le filence
, & pouffant un long foupir. Ah ,
mes amis , leur dit- il , ayez pitié d'un pere
malheureux ! que je voye ma fille ! ne me
MA I. 1770 . 27
privez pas de cetre confolation. On le
conduit auprès de Zelis , la vûe de fon
corps fanglant , de fon vifage pâle & défiguré
le tire de cette efpece d'anéantiſſement
où il étoit ; il fait des efforts pour
fortir des mains de ceux qui le retenoient ,
Hélas , ma chere Zelis , lui crioit- il , c'eſt
pour toi que j'avois entrépris ce voyage ;
il n'y avoit que ton bonheur & ta fortune
qui puffent m'engager à quitter ma patrie
! J'efpérois qu'un jour ta main fermeroit
mes yeux , cette idée étoit un foulagement
à mes maux. Mais non , le malheur
me pourfuit par tout , il n'eft aucun
endroit où je puiffe éviter fes coups .
Ah , mon ami , toi qui attends de jour en
jour une épouse pour ton fils , elle n'eft
plus , une mort cruelle nous l'a ravie !
La perte que venoit de faire Cléodon
r'ouvrit une plaie que le tems n'avoit encore
pu guérir. Le fouvenir de fon épouſe
fe joignoit néceffairement à celui de Zelis
. Retiré à l'écart dans le vaiffeau , il fe
refufoit à toute confolation . Livré tout
ențier à la douleur , il paffoit les jours à
foupirer. Les prieres , les avis , les remontrances
ne faifoient aucune impreſfion
fur fon efprit , il ne répondoit que
par des pleurs . Le fommeil qui fufpend
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
•
les chagrins des hommes fuyoit loin de
lui , il ne pouvoit plus en goûter les douceurs.
Lorfque fon fils venoit charmer
fes peines par d'innocentes careffes ; il le
regardoit en filence , puis le ferrant entre
fes bras , il fe penchoit fur lui en verfant
des larmes.
Cependant le vaiffeau avançoit toujours
vers S. Domingue ; déjà l'on appercevoit
cette ifle du Nouveau -Monde où la
fortune femble avoir établi fon empire.
Les paffagers marquoient leur joie par des
cris d'allégreffe ; ils fe félicitoient les
uns les autres d'avoir échappé aux dangers
auxqnels on eſt expofé fur un élément
orageux & terrible qui n'engloutit
que trop fouvent dans fes vaftes abîmes
la fortune & la vie de ceux que la foif
de l'or porte aux extrémités du monde.
Cléodon inconfolable ne partageoit point
leurs plaifirs , la trifteffe avoit fermé dans
fon aine toute entrée à la joie. Les yeux
immobiles & attachés fur l'onde , il gardoit
un morne filence. Lorfque le vaiffeau
fut entré dans le port & qu'on eut
débarqué , un inconnu qui étoit fur le rivage
& qui s'informoit avec curiofité
des noms de ceux qui defcendoient du
vaiffeau , vint fe jeter au col de CléoMA
I. 1770. 29
don : c'étoit fon ami. Ah Cléodon , lui
dit-il , que le tems m'a paru long depuis
le départ de la lettre que je vous ai
écrite ! Chaque jour je venois attendre
ici le vaiffeau qui vous devoit amener ,
& chaque jour je m'en retournois avec
l'efpérance d'être une autre fois plus heureux.
Mais enfin nous voilà réunis. Venez
, j'ai de quoi réparer vos pertes &
vous faire oublier vos malheurs : enfuite
fans attendre la réponse de Cléodon il
jette fes regards de côté & d'autre , il
cherche des yeux l'épouſe future de fon
fils . Ah , Méandre , lui dit Cléodon qui
l'avoit pénétré , Zélis n'eft point ici ; la
mer m'a été auffi funefte que ma patrie.
Vous voyez (en montrant fon fils) le feul.
bien qui me refte . Il ne put en dire davantage.
Les fanglots étoufferent fa voix.
Semblable à un voyageur qui marchant
dans la campagne pendant l'orage , voit
tomber la foudre à fes pieds : Méandre
interdit change de couleur ; fon vifage
où fe peignoit la joie de revoir fon ami ,
fe couvre de nuages fes yeux fe rempliffent
de larmes , un froid mortel qui
s'infinue dans fes veines lui ôte l'ufage des
fens ; il regarde Cléodon fans pouvoir
proférer une parole ; il eft oppreflé par la
.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
douleur. Il rompt enfin le filence & s'écrie
: Ah , Cléodon , c'eft moi qui fuis la
caufe de ce dernier malheur ; fans moi
vous jouiriez encore de la préſence de Zélis
, fans moi vous la verriez encore occupée
à calmer vos peines & à partager
vos travaux! Que ne me fuis - je embarqué
moi - même avec mes enfans pour repaffer
en France ! Que ne vous ai -je porté
ma fortune ! Mais fi l'amitié peut adoucir
vos maux car ils font d'une nature à ne
pouvoir être réparés ) vous trouverez une
nouvelle famille , votre fils fera le mien ,
mes enfans feront les vôtres. Il prit enfuite
Cléodon par la main & le condui .
fit avec fon fils à fon habitation qui n'étoit
pas éloignée. Il y fut reçu comme
l'intime ami de Méandre . Chacun s'empreffa
de lui donner les marques de la
bienfaiſance la plus tendre & la plus fincere.
Ce n'étoit point de ces difcours
vains & étudiés , fruits de la diffimulation
& de la fourberie . On ne connoiffoit
point dans cette généreufe famille cette
politeffe artificieufe que les hommes apprennent
aujourd'hui avec foin pour cacher
leurs défauts & tromper leurs femblables.
Elle ignoroit heureufement cet
art de fe mafquer fans ceffe & de cacher
M A I. 1770. 31
fous le voile d'une feinte douceur l'orgueil
le plus odieux.Méandre étoit regardé dans
l'ifle comme un homme fimple & franc
qui ne laiffoit échapper aucune occafion
d'obliger les malheureux . Les grands biens
qu'il avoit amaffés juftement n'excitoient
la jaloufie de perfonne , il en faifoit un
ufage fi faint & fi louable que chacun
fouhaitoit qu'ils augmentaffent tous les
jours. Aimé , refpecté de fes voiſins , il
étoit l'arbitre de leurs procès , fa décifion
étoit un arrêt contre lequel perfonne ne
fongeoit à s'élever . Sa bouche étoit l'organe
de la vérité , jamais le menfongen'avoit
fouillé fes difcours . Il raccommodoit
les familles que la difcorde avoit divifées
, il uniffoit des amans que l'indigence
obligeoit de garder le célibat ; il favorifoit
les beaux- arts , & n'épargnoit ni
foins ni dépenfes pour les porter de plus
en plus à la perfection . En un mot on eut
pu dire qu'il étoit le génie tutélaire de
i'le . Cléodon touché des vertus de
cette famille , fe livra aux douceurs d'une
fociété fi refpectable : les malheurs
même la lui rendoient néceffaire . Il trouvoit
dans la converfation de Méandre des
charmes qui calmoient de tems en tems
fa trifteffe. Les paroles de cet ami compatiffant
& fenfible étoient un baume fa-
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
lutaire verfé dans fes plaies. Mais fon
coeur fut pénétré de joie en voyant les
foins que Méandre prenoit de l'éducation
de fon fils ; il lui donna des maîtres
en tout genre . Les heureufes difpofitions
de cet enfant , jointes à une figure intéreffante
, le lui rendoient auffi cher que
les fiens . Il préfidoit fouvent à fes leçons ;
il n'oubloit rien de tout ce qui pouvoit
l'encourager & lui infpirer l'amour du travail.
Mais il ſe réſerva à lui feul le foin
de former fon ame. Les confeils d'un ami
ont fouvent plus de force que les préceptes
d'un maître , & même ceux d'un
pere. L'amitié prendun ton qui , fans être
févere , remue doucement le coeur & s'en
rend maître. Méandre étoit récompenfé
de fes foins par la reconnoiffance & les
progrès de Bléville ( c'eft ainfi qu'on appelloit
le jeune Cléodon ) . Jamais enfant
ne donna des efpérances plus flatteufes ;
il avoit une mémoire étonnante , une imagination
vive , une conception aifée ; tout
annonçoit de ce côté de grands fuccès.
Mais que de chofes à craindre de l'autre.
Il avoit un naturel bouillant & impétueux
; tout n'étoir chez lui que paffion.
Quelqu'objet excitoit - il fes defirs , c'étoir
avec une fureur qui lui ôtoit le jugement
; fon amé étoit toute entiere à ce
MAI. 1778. 33
qui l'avoit frappée . Il n'y avoit queMéandre
& Cléodon qui puffent modérer la
violence de fon caractere ; un de leurs regards
le ramenoit peu à peu à la raiſon.
Les leçons ne changerent cependant point
ce tempérament tout de feu , elles lui
apprirent feulement à ne pas s'y livrer &
à faire des efforts fur lui - même pour
vaincre fes inclinations naturelles . Lorfqu'il
etoit victorieux , Méandre lui faifoit
fentir alors combien il eft dangereux
d'écouter fes penchans & combien on
gagne à les dompter. Ce jeune homme
en convenoit de bonne foi ; il aimoit la
vertu ; & comment ne l'eût- il pas aimée ?
Il en avoit tous les jours des exemples
fous les yeux , mais cet amour s'évanouiffoit
dès que les plaifirs féducteurs
s'offroient à lui . Dans cet inftant la
bonne éducation qu'il avoit reçue n'étoit
pas capable de le foutenir ; il fe laiffoit
entraîner par la fougue & l'impétuofi →
té de fes defirs .
Il y avoit pour lors à S. Domingue
une fille d'une rare beauté. La douceur , la
modeftie , l'innocence étoient peintes fur
fon vifage. Elle joignoit à ces dons heureux
de la nature des talens enchanteurs
qui deviennent chez une jolie femme un
nouveau moyen d'enchaîner les hommes
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
mais fon ame étoit corrompue . Les vertus
dont elle empruntoit le mafque ,
n'étoient qu'un artifice dont elle fe fervoit
pour s'infinuer adroitement dans le coeur
des jeunes gens , qui prefque toujours
féduits par les dehors flatteurs , donnoient ,
dans le piege qu'elle leur tendoit . Plu- :
fieurs avoient été déjà punis de leur imprudence
par le renversement de leur,
fortune. On eût pu la comparer à ces fy-,
rênes fabuleufes qui par les doux accens
de leurs voix attiroient les nautonniers
pour les engloutir . Le hazard conduifit
le jeune Cléodon dans la maifon de Lu-,
cille , c'étoit le nom de cette fille , il la
vit , & en devint éperdument amoureux ,
Ce vifage , fur lequel on voyoit paroî
tre la candeur & l'ingénuité de l'enfance,
fe grava en traits ineffaçables dans fon
ame. La maifon de Méandre devint pour
lui une folitude où rien n'étoit plus capable
de l'amufer. Toujours occupé de
Lucille , il fe croyoit feul dans l'univers
dès qu'il n'étoit plus avec elle. Cette paffion
nailfante étoit trop vive pour échap
per aux regards pénétrans de Méandre.
Il s'apperçut bientôt du changement qui
s'étoit fait dans le caractère de Bleville.
Il n'avoit plus cette aimable gaieté qui
convient bien à la jeuneffe , pourvu
MA I. 1770. 35
qu'elle ne dégénere point en folie . Sombre
& mélancolique , rien ne pouvoit le
diftraire de fes rêveries . Méandre cherchoit
en vain la caufe de cette trifteſte :
c'étoit une labyrinthe où il fe perdoit.
Mais ayant appris que le jeune Cléodon
s'abfentoit fouvent fous prétexte de faire
quelques vifites , il obferva les démarches
de ce jeune homme , & découvrit
en peu de tems l'objet de fa nouvelle
paffion . Méandre affligé va trouver fon
époufe , il ne faifoit rien fans confulter
cette femme auffi prudente que fage.
Nous craignions avec raifon , lui dit- il ,
que la violence du tempérament de
Bléville ne l'entraînât dans le crime. Il
eft devenu l'efclave de Lucille , cette fille
auffi connue par fes défordres que par
fa beauté. Tous les jours il fe rend en
fecret dans fa maifon . C'eft là ce qui lui
donne ici cet air trifte & chagrin qui
nous allarmoir. Tâchons de rallumer dans
fon coeur l'amour que je lui ai infpiré
pour la vertu , les difcours féduifans de
Lucille ne l'ont peut- être pas détruit toutà
-fait. Mais cachons avec foin à Cléodon
les funeftes égaremens de fon fils . Ce
dernier coup le mettroit sûrement au tom .
beau. Méandre , qui connoiffoit la ten-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
dreffe & la fenfibilité de fon éleve , crut
ne devoir employer que la voie de la
douceur & de la perfuafion pour l'arra
cher d'une maifon où regnoit la débauche
la plus honteufe . Mon fils , lui dit- il , je
puis vous appeler ainfi , puifque j'ai pour
vous la tendreffe d'un pere ; je connois
la paffion fatale que vous nourriflez dans
votre coeur. Je fais que vous adorez Lucille.
Vous êtes tombé dans les piéges de
cette fille dangereufe ; elle s'eft jouée
de votre innocence & de votre crédulité
mais le mal n'eft pas fans remede
. Ecoutez la voix de la vertu qui
vous parle encore au fond de votre coeur
& qui vous reproche votre foibleffe.
Ces remords qui vous déchirent au milieu
des infâmes plaifirs auxquels vous
vous livrez , ne vous font- ils pas fentir
votre mifere préfente ? Ce feu mortel qui
vous dévore , ne vous fait- il pas regretter
ces tems heureux , ou , bien avec vousmême
, vous jouiffiez d'un plaifir pur &
fans mêlange. Mon fils , fi vous n'avez
pas encore effacé de votre mémoire le
fouvenir de mes leçons ; fi vous avez
encore quelque amour pour la vertu
rompez les liens qui vous attachent au
crime , fortez de cet efclavage honteux
où vous tient une femme déshonorée :
MA I. 1770. 37
ayez pitié de votre pere ; qu'il n'ait pas
la douleur de vous voir perdre par la
débauche votre honneur & fes efpérances.
N'eft- il pas affez malheureux ? 11 atrend
de vous fa confolation , il eſpere
que vous ferez un jour le foutien de fa
vieilleffe . Bléville interdit & confus n'ofoit
lever les yeux fur Méandre , il craignoit
les regards de cet homme jufte.
Après avoir gardé quelque tems le filen
ce , il fe jeta à fes pieds en fondant en
larmes. Ah ! Méandre , lui dit- il , je vois
l'abîme où je me fuis précipité , mais je
ne fuis plus maître de moi - même. Une
paffion cruelle s'eft élevée dans mon
coeur & le confume. Vertu , qui faifois
autrefois mes délices , & que j'ai abandonnée
pour me livrer au crime , reviens
dans mon ame , rends moi le repos & la
tranquillité ! Méandre touché des larmes
de ce jeune homme , le releva avec bonté ,
& lui dit en l'embraffant : Vous voyez ,
Bléville , les maux que le vice entraîne
à fa fuite. Lorfque vous n'aviez point
encore prêté l'oreille à fa voix enchantereffe
, l'inquiétude & les chagrins dévorans
n'habitoient point dans votre coeur.
Maintenant femblable à un malade qui ,
brûlé par les ardeurs de la fievre , you38
MERCURE DE FRANCE.
droit être à la fource d'une eau pure pour
étancher fa foif , vous foupirez après
la vertu . Mais lorsqu'une fois on a marché
dans les fentiers détournés du vice >
qu'il en coûte pour revenir fur fes pas !
La pente funefte qui nous entraîne vers
le mal eft douce & facile . Les précipices
dont cette route eft remplie font couverts
de fleurs qui nous attirent par un charme
fecret qu'on ne peut vaincre qu'en évitant
d'y porter les regards . Armez - vous
de courage. Que votre fituation préfente
deffille vos yeux ; il n'y a malheureuſement
que notre propre expérience qui
puiffe nous guérir de nos égaremens . Biéville
pénétré de douleur & de regret crut
pendant quelque tems avoir vaincu fa
paffion ; mais un regard de Lucille , qu'il
vit à la promenade , le détrompa ; il retourna
chez elle , & il oublia , dans les
bras de la volupté , les leçons de Méandre
& fes bonnes réfolutions .
Lucille , dont l'amour pour le luxe
égaloit celui qu'elle avoit pour les plaifirs
, ayant dépenfé avec profufion les
fruits de fes défordres , réfolut de profiter
de la paffion de fon amant ; elle lui pro.
pofe de dérober à Méandre une fomme
confidérable d'argent , de paffer avec elle
MAI. 1770 .
39
en France , & de s'aller établir dans quelque
ville où il n'auroir plus à craindre les
leçons d'un auftère ami qui lui faifoic
acheter fes bienfaits par de continuelles
réprimandes. Ce jeune homme frémit à
cette propofition . Ah , Lucille , lui ditil
, arrachez- moi la vie ; mais ne m'ordonnez
pas un crime qui me fait horreur !
Quoi ! j'irois enlever de l'argent à mon
bienfaiteur , à un homme qui me regarde .
comme fon fils ? quoi ! j'abandonnerois
mon pere qui n'a plus que moi , & qui
s'eft expatrié pour mon bonheur ? Lucille
voyant que la vertu combattoit encore
dans le coeur de fon amant , employa ,
tour-à-tour les prieres , les larmes & les
careffes . Elle faiffa tomber fur lui un de
ces regards tendres & paffionnés , dont
cette fille artificieuſe ne connoiffoit que
trop bien le fuccès. Bléville tranfporté
par les fureurs de l'amour confentit en
foupirant à tout ce qu'elle exigea de lui ,
& ils s'embarquerent auffi-tôt fur un vaiffeau
qui faifoit voile vers la France .
Méandre , qui croyoit Bléville en campagne
pour des affaires dont il l'avoit
chargé , ne put être inftruit de fa faite
qu'après quelques jours. Quelle fut la
urprife de cet ami vertueux , lorfqu'il
40 MERCURE
DE FRANCE.
apprit le départ de ce jeune homme ;
mais quelle fut fa douleur , lorfqu'il s'apperçut
que les loix de la probité n'étoient
plus refpectables pour cet ingrat !
Cléodon , qui ne voyoit plus revenir
fon fils , & qui n'ignoroit plus fa paffion
lut fur le vifage de Méandre les malheurs
dont il étoit menacé. Ah , Méandre , lai
dit- il , où eft mon fils ? Les pleurs qui
vous échappent jettent le trouble dans
mon ame. Méandre lui avoua que fon´
fils étoir paffé en France avec Lucille ;
mais il garda le filence fur le vol dont
il s'étoit apperçu ; if eût donné le coup
de la mort à ce pere infortuné ; il lui
confeilla d'oublier fon fils , & de ne pas
s'expofer au danger de la mer pour un
ingrat , indigne de fa tendreffe . Ah mon
ami , lui dit Cléodon ! quoi ? c'eſt vous
qui me confeillez d'oublier mon fils ?
Non , Méandre , non , j'irai , je fuivrai
fes pas : fi je ſuis affez heureux pour le
trouver , je le prierai , j'embrafferai fes
genoux , fes entrailles feront émues , fon
coeur n'eft peur être pas fermé pour toujours
à la vertu. Quelnes inftances que
lui fit Méandre , il perfifta dans le deffein
de paffer en France ; mais les gros tems
qui -retenoient alors les vaiffeaux dans le
MAI. 1770 . 41
port , ne lui permirent de s'embarquer
que quelque mois après . Le vaiffeau fur
lequel il étoit monté faifoit route vers
Breft . Il entra dans le port de cette ville
après une heureuſe navigation . Cléodon
fans prendre un moment de repos partit
pour Paris , où on lui avoit dit que fon
Els fe feroit peut-être retiré pour vivre avec
plus de liberté avec ſon infâme maîtreffe .
Quelques jours après fon arrivée , il rencontre
en paffant fur la place publique
un jeune homme que l'on conduifoit au
fupplice . Ses cheveux étoient épars , déjà
fon vifage étoit environné des ombres
de la mort ; il marchoit d'un pas chancelant
vers l'endroit où l'on devoit terminer
les jours. Cléodon leve les yeux
fur cet objet d'horreur , il reconnoît fon
fils , il fend auffi - tôt la foule en pouffant
des cris vers le ciel , il tombe à fes genoux
qu'il tient étoitement embraffés .
Bléville reconnut fa voix ; car fes yeux
éteints ne jouiffoient prefque plus de la
lumière . Ah ! mon pere , lui dit-il , laiffez
un malheureux fils indigne de votre
amour . Une paffion aveugle après m'avoir
rendu ingrat & dénaturé m'a fait encore
tremper la main dans le fang de mes
femblables. On vint arracher ce coupable
42 MERCURE DE FRANCE.
1
d'entre les mains de fon pere qui , accablé
par la douleur & le défefpoir , perdit
en même tems la connoiffance & la vie.
DARTOIS , Curé de Moléans .
EPITRE à Mde la Marquife d'A ** fur
les caufes qui empêchent les femmes de
réuffir dans le genre élevé , & fur tout
dans la tragédie.
Ce n'eft donc point affez pour vous
De chanter le plaifir qui monte votre lyre ,
Jufqu'aux brillans fuccès de l'auteur de Zaïre
Vous portez vos voeux les plus doux ;
Nos beaux efprits feront jaloux
Si , dédaignant les jeux , votre génie aſpire
Aux palmes qui croiffent pour nous.
La reine du printems , contente de fourire
Aux fleurs qui naiflent fous les pas ,
Les cueille & ne les change pas
Pour les lauriers dont la victoire
Couronne le dieu des combats .
L'enjoûment n'aime point l'appareil de la gloire s
Il cherche le plaifir & vole dans les bras .
Ce fexe à qui l'amour donna des ailes
Nefut propre jamais qu'aux écrits délicats ,
MA I. 1770 . 43
Et les ouvrages de nos belles
Sont femblables à leurs appas.
Quelques légeres étincelles
N'embrafent point un mur qui tombe avec fracas.
Jufques aux voûtes éternelles
L'aigle s'élance , & l'oiſeau de Cypris
Voltige fur les bords fleuris
Ou folâtrent les hirondelles
Parmi les rofes & les lis.
Le vol de l'hirondelle eft l'image parfaite
Des ouvrages que peut enfanter la beauté.
Belles , prenez une mufette ;
Mais que de Milton la trompette
N'enfle point une bouche où rit la volupté.
Avec le crêpe affreux de la tragique (cène
On allie encor moins pompons & falbalas ,
Et le poignard de Melpomene
Avec l'éguille de Pallas .
L'ingénieufe Deshoulieres
Qui , dans fes idilles légeres ,
Sait enchanter tous les lecteurs ,
Languit quand , du ftyle énergique ,
Elle veut faifir les couleurs :
En vain elle monta fur la scène tragique ,
Elle n'y put jamais faire verfer des pleurs ,
Malgré fa beauté defpotique .
Et cette mufe d'Orléans ,
Cette Barbier fi langoureuſe
44 MERCURE DE FRANCE.
Qui , d'abord , s'illuftra par des couplets charmans
,
Quoique de Pellegrin l'adrefle officieuſe
L'aidât dans fes vers languiffans ,
Melpomene froide , ennuyeuſe ,
Endormit tout Paris par fes drames glaçans.
Ce fexe , ami de la parure ,
Veut , de la tragédie , égaïer les couleurs ;
Il ne fait point tracer une fombre peinture ,
Allervi des l'enfance à des jeux féducteurs .
Mais comment exprimer les cruelles douleurs
Quandon ne peint qu'en mignature ?
C'eft offrir à nos yeux une vaine impofture ;
C'eft conftruire un joli roman ;
C'eft défigurer la nature
Et répandre des fleurs fur les bords d'un volcan...
Peut être le dur esclavage ,
Auquel par nous ce fexe eft condamné ,
Etouffe fon efprit ainfi que fon courage ,
Nous lui donnons les graces en partage
Pour tenir dans les fers fon génie enchaîné.
Peut-être un mafque politique ,
Dont il couvre toujours fon fentiment gêné ,
Peut le rendre moins énergique
En déguifant fon coeur vers l'amour entraîné.
Peut-être fa pudeur timide
L'arrête , parle & lui défend
De tracer , d'un crayon brûlant
Des paffions le feu rapide,
MA I. 1770.
45
La liberté fait l'ame , & l'ame le talent ;
Mais l'ame eft fans vigueur dans un corps foible
& lent.
Une voix par- tout refpectable ,
Oracle de ce monde & toujours écouté ,
Dit à la femme : fois aimable ,
A tes dehors brillans ton pouvoir eft femblable ;
On t'accorde l'adreffe & la fubtilité ;
Mais l'homme aura la force & la folidité.
Notre fexe à chacun affigne notre place.
Nos partages font différens ,
Oui belles , le dieu du Parnaffe
Imitant le dieu des amans ,
Vous fait des dons pareils à vos atours charmans.
Mais pour faire couler nos larmes
Vos yeux ont de plus fûres armes
Que nos écrits les plus touchans .
L'art de plaire vous intéreſle ;
Vous infpirez mieux la tendreffe
Que vous ne favez l'exprimer.
Cette fureur de tout charmer
Occupant vos loisirs , rend votre ame légere ,
Et chez vous le defir de plaire
Affoiblit le beſoin d'aimer.
Pour vous , jeune Sapho , qui ne favez que rire ;
Au dieu charmant qui vous infpire ,
Confacrez tous vos vers enfans de vos beaux
jours.
9
Oui , fans doute ils vivront toujours :
46
1
MERCURE
DE FRANCE
.
Le Plaifir faura les infcrire
Dans les archives des Amours.
Du fameux temple de mémoire
Les fublimes talens n'ont pas tous les honneurs ,
On peut arriver à la gloire
Par des fentiers femés de fleurs.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au collège de Tournon .
ZÉPHIR & LA ROSE. Fable.
DANS ANS un jardin , l'honneur de Flore,
A couvert des froids aquilons ,
Un rofier que Phébus colore
Recevoit les pleurs de l'aurore
Et voyoit les quatre faifons :
Et dans tous les tems quelques rofes
Paroiffoient fraîchement écloſes ,
Sans compter les jeunes boutons.
Mais Zéphir , cet amant volage
Dont l'agréable badinage
Détourne tout foupçon malin ,
Promenant fon foufle incertain
Dans les contours du voisinage,
S'ouvrit aisément le paflage
De ce délicieux jardin.
Soudain il voit la fleur chérie ,
MA I. 47 1770.
Une role à moitié fleurie
Dont la douce & naiflante odeur
Faifoit connoître , à fa couleur ,
Les pleurs dont elle fut nourrie.
Auffi- tôt le dieu qui ſourit ,
Déployant mollement fon aîle ,
S'élance , s'envole auprès d'elle ,
La careffe & la rafraîchit :
Et pour la rendre encor plus belle ,
Si vivement s'épanouit ,
Que par malheur elle y perdit
Une feuille de fon
ramage,
Que le dieu léger & volage ,
En fe jouant porte en les airs ;
Pour apprendre à tout l'univers ,
Etonné de fa perfidie ,
Le fort d'une roſe flétrie.
Jeunes beautés , dans vos plaifirs ,
Craignez le moindre badinage
Des papillons & des zéphirs....
Je n'en dirai pas davantage.
Par M. de la Soriniere
48
MERCURE
DE FRANCE
.
FATME & SALEM ; ou On aime pour
"
"
les autres.
Conte indien ; par M. d'Arnaud.
«Vous , m'aimez , belle Farmé ! -Si je
» vous aime , mon cher Salem ! Ah ! cruel ,
» ce n'eft pas à vous d'en douter ; quelles
preuves exigez - vous encore de cette
» tendreffe qui ne finira qu'avec ma vie,
qui eft mon ame même ? -Oui , je
» fuis le plus heureux des hommes , fi j'ai
» mérité un regard , un feul regard de la
» divine fatmé; mais , maîtreffe de mon
» coeur , pardonnez à ma délicateſſe , à
» mes inquiétudes ; le tendre amour fe
» nourrit d'alarmes ; vous êtes vous bien
interrogée ? Eft ce bien moi que vous
aimez ; oui , moi , détaché de tous ces
» foibles alentours qui m'environnent ?
>> On dit quelque bien de votre amant
» dans le monde ; j'ai eu la folle vanité ,
» le malheur d'être écouté des femmes à
» la mode ; mes amis m'accordent un peu
"
"
" d'efprit ; la fortune a daigné me favo-
» rifer ; je fais ce qu'on appelle du bruit
» à la cour. Pardonnez , encore une fois ,
» adorable
MA I. 1770.
49
•
n
"
-
» adorable Fatmé ; je crains que ces ba-
» gatelles , ces miféres ne corrompent la
»fource pure de cette paffion qui nous
unit ; le fentiment feul en doit être l'a-
» liment. Vous ne favez pas aimer ,
» Salem , il y a déjà long- tems que je
» m'en plains ; vos foupçons me défolent;
pouvez vous penfer que je ne vous ai-
» me pas pour vous - même ? Que m'im-
» porte la cour , la ville , toute la terre ?
Je ne vois que vous dans l'univers ; hors
» de vous , y a- til quelque chofe qui
» exiſte pour Fatmé? » Fatmé accompagna
ces derniers mots de ces larmes qui embelliffent
encore la beauté. Salem fe jette
à fes pieds, revient fans ceffe à lui demander
pardon de la fingularité de fon amour,
lui baiſe la main , fe rejette toujours fur
cette malheureufe délicateffe qui empoifonne
fes plaifirs , quitte les genoux de
Farmé , & court chez lui fe plonger dans
de nouvelles réflexions bien oppofées à
fon bonheur.
Salem avoit en effet de l'efprit , & l'efprit
fe plaît à tourmenter la fenfibilité ; on
pourroit le nommer le bourreau du coeur.
Les mémoires indiens nous difent même
que Salem étoit un peu philofophe ; le
moyen d'être heureux avec de la philo-
C
5.0
MERCURE DE FRANCE.
fophie? Il ne faut regarder les hommes
que de profil , fi l'on veut tirer parti de la
fociété , s'obftiner à les voir en face, c'eſt
chercher à faire évanouir l'illuſion , & l'illu
fion flatte. Salem , quoiqu'il eût la manie
de réfléchir , n'en étoit pas moins aimable ;
c'étoit une des plus agréables figures ,
dans lesquelles Brama eût répandu l'ame
la plus fenfible. Il étoit riche fans orgueil
; il appartenoit aux premiers de
l'empire , & n'avoit nulle fatuité , nul
vernis d'importance ; fa réputation s'étoit
étendue dans les Indes ; on n'y parloit
que de fes agrémens & de fes bonnes
qualités ; il n'étoit pas étonnant qu'avec
de pareils avantages , il eût les bonnes
graces de Fatmé , une des plus jolies
femmes d'Agra ; fon coeur , pêtri de tendreffe
, en impoſoit à ſon eſprit ; elle
croyoit à l'amour pur , comme les dévots
de fon pays croient à la tranfmigration
des ames : elle avoit dix-fept ans , & elle
égaloit fon amant à Brama.
La jeuneffe , livreffe inféparable de
cet âge , n'empêchoient pas Salem de rechercher
la compagnie des fages ; il étoit
eftimé des plus favans Bramines . Un des
plus diftingués par le rang & par les
Connoiffances gymnofophiques , Nirfa
MA I. 1770.
SI
aimoit beaucoup Salem ; il lui avoit , en
quelque forte , donné une nouvelle vie ;
il l'avoit arraché à cet égarement où fes
premiers pas alloient le précipiter. Salem
le chériffoit auffi comme fon tendre ami )
comme fon
"
pere .
Il vient chez le jeune homme , le
trouve enfeveli dans une efpèce de méditation
profonde . « Qu'avez- vous , Sa-
» lem , vous me paroiffez rêveur , occupé
; feriez -vous abîmé dans l'étude
» de la philofophie ? Ce ne font pas là
les nuages qui obfcurciffent les beaux
jours. Ah! Salem , parlez à votre ami
» ouvrez-lui votre ame ; une paffion vous
» dévore , & à vingt - deux ans , ce ne
peut être que celle de l'amour.-Oui ,
refpectable Nirfà , je vous offenferois
» j'offenferois l'amitié , la confiance , fi
» je vous cachois les moindres replis de
>> mon coeur ; il est votre ouvrage ; Nirfa ,
>> ;
j'aime , & vous ne favez pas ce qui
» me trouble en ce moment ; je voudrois
» être aimé pour moi -même. On me dit
» que je le fuis , ajoute Salem d'un ton
plus bas , & en " regardant le Bramine :
39-
Quoi , mon enfant , vous êtes en-
» core fi peu avancé dans les connoif-"
» fances de notre être ? Il n'y a point ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
» mon cher Salem , de pur amour , d'a-
» mour déſintéreffé qui fe concentre en
» foi-même , qui fe nourriffé de fa pro-
» pre fubftance ; ce font là de ces chi-
» mères , de ces rêves brillans qui ne
"
doivent point vous féduire , vous fur-
» tout à qui je me fuis plu d'ouvrir les
» yeux fur les infirmités de l'efprit hu-
» main ; je dirai plus , on n'aime que
» pour les autres ; j'en fuis fâché
» pour l'honneur de l'humanité , pour
» l'illufion des plaifirs ; mais c'eſt une
» vérité qui n'est que trop évidente , trop
établie ; elle eft palpable. - Vous me
déſeſperez , oui , mon efprit embratfe
» tout ce que vous dites : & c'eft ce qui
» fait mon malheur ; mais mon coeur ,
» Nirfa , mon coeur s'éleve contre vous ;
il me parle pour Farmé. Elle eft á
» belle. Eh oui , c'eft fa beauté que
» vous croyez aimer ; mais la beauté
» mon ami eft trompeuſe. Farmé fe
» trompe elle- même ; je me répandrois ,
» à ce fujet , dans les raifonnemens les
plus vertueux vous m'écouteriez : la
» vérité pafferoit dans votre ame , &
» vous garderiez votre amour. Un regard
» de Farmé , j'en conviens , eft plus perfuafif,
plus puiffant que tous nos dif-
99
"
MA I. 1770. 5.3
» cours ; mais , mon cher Salem , vous
>> rendrez - vous à l'expérience ? On ne
» rélifte pas à ce philofophe là .. Que
» dites- vous , mon ami , mon maître ?
ود
-
Que je vous prouverai aifément que
» Farmé ne vous aime pas pour vousmême.
Que dis- je , elle vous aime pour
les autres . J'en reviens toujours à cette
» malheureuſe vérité ; décidez vous ';
» vous fentez - vous affez de force pour
» vouloir être éclairé ? Il faut être de
» bonne foi ».
Salem , à ces mots , étoit tombé dans
une cruelle perplexité , il étoit impatient
d'être pénétré d'une vérité qu'un defit
auffi fort lui faifoit repouffer. Il s'écrioit :
Oui , te fuis bien perfuadé que Fatmé
» ne m'aime pas comme je le voudrois » .
Et puis un moment après dans le fond
de fon coeur , « elle m'aime fi tendre-
» ment ... Voyez , pourfoit Nirfa , dé-
» terminez vous , mon cher Salem , je
» vous convaincrai ».
Quelle terrible fituation pour un amant !
Quels orages dans l'ame de Salem ! Enfin
il tombe aux pieds du Bramine , comme
un homme égaré de douleur .... «" Eh
» bien cruel , arrachez- moi donc mon
» erreur que je détefte , & que j'adore
:
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE.
33
rendez - moi le plus malheureux des
» hommes.
و د
-
Je vous rendrai le plus
fage ». Nirfa dit , & auffi - tôt Salem , par
le pouvoir du favant Bramine , qui étoit
favorifé des génies élémentaires , prend
encore de nouveaux agrémens , un art
plus sûr de plaire , un ton plus féducteur .
Il devient le modele des amans , c'eftà-
dire , qu'il devoit réunir toutes les graces
, tous les charmes aux yeux de Fatmé ;
mais par le même enchantement , cac
c'en étoit un des plus prodigieux , Salem
devoit auffi fe montrer laid , défagréable
à tous les autres yeux , fans efprit , fans
confidération . Salem en quelque forte
n'alloit exifter que pour fa maîtreffe , &
il lui étoit défendu de révéler ce fecret ,
jufqu'à l'inftant qu'il reverroit Nirfa.
―
Salem , emporté par des defirs qui fe
combattoient , court chez Fatmé . « Vous
» m'aimez donc , Fatmé , d'un amour à
» toute épreuve ? Oh ! ne vous voilà-
» til pas encore auffi ridicule que vous
» étiez ce matin ? en vérité vous me fe-
» riez mourir de douleur. Eh ! Salem ,
» que voulez- vous que je faffe pour vous
raffurer ? Et Salem difoit dans fon
ame : « Quelle joie , quel triomphe pour
moi , fi Nirfa s'étoit trompé » !
"
cr
M A I. 1770 . 55
Jamais Farmé n'avoit tant aimé Salem ,
jamais il n'avoit fait voir plus d'agrémens.
Ils vont dans les cercles . Fatmé
entend dire par-tout que Salem eft mauſ.
fade , ennuyeux ; il eft laid à faire peur.
S'il ouvroit la bouche , on fe regardoit ,
& on fe difoit : Mais c'eft fingulier ,
comme il est devenu brutal , pefant ,
bête ! Salem pourtant n'avoit jamais eu
un meilleur ton , plus d'efprit , de feu
d'imagination , & Fatmé en avoit fenti
tous les charmes . Les habits de Salem
paroiffoient n'avoir nulle grace , nulle
élégance ; ils étoient de la façon la plus
gauche , de la couleur la plus fombre ,
fes éléphans , fes palanquins , fes bijoux
n'étoient plus cités comme modeles , ou
fi l'on en parloit , ils étoient tournés en
ridicule. On ne le regardoit point à la
cour , à peine l'appercevoit- on dans les
fociétés ; elles fe le renvoyoient comme
l'être le plus décrié par fon extérieur &
par tous les alentours... Pour cela , Madame
, difoient les begueules importantes
d'Agra à Fatmé : Je ne comprends pas
comment une femme telle que vous , a
pu fe prendre de paffion pour un homme
auffi infupportable que Salem ; mais remarquez-
vous qu'il eft d'une laideur hi-
Civ
$6 MERCURE DE FRANCE
deufe ? Il n'a pas la moindre idée d'efprit ;
c'eft l'ennui même. Onle nomme le Magot
de la cour; c'eft une horreur.
Farmé ne perdoit aucun de ces traits,
ils entroient tous dans fon coeur , & y
faifoient tous de profondes bleffures . Salem
, fi l'on peut parler ainfi , fuivoit des
yeux les moindres mouvemens de fon
ame ; il lui trouvoit de l'humeur , des
caprices , des froideurs ; ils augmentoient
de moment en moment ; elle
étoit moins vraie , moins paffionnée dans
les expreffions de la tendreffe , moins
occupée du foin de plaire à Salem. Il la
furprend plongée dans une mélancolie
profonde ; il frémit ... « Qu'avez- vous ,
» belle Farmé? - Rien . Rien ! Mais
» un fombre nuage eft fur votre front ..
( elle laiffe tomber une larme dans fon
» fein ) vous pleurez , mon adorable maî-
» treffe , & qui peut faire couler une
» larme des beaux yeux de Fatmé ? Ah !
» vous ne m'aimez plus. Eh quoi !
toujours vos extravagances ? ne fau-
» roit- on avoir du chagrin , fans ceffer
» de vous aimer ? Quoi ! vous auriez
des chagrins que vous m'envieriez la
douceur de partager? -Laiffez-moi ,
Salem , vous me défefpérez : vous êtes
"
"
39
-
MAI. 1770.
57
93
le plus cruel des hommes : il femble
» que vous épiez tous les fecrets de mon
» coeur. - Mais fi je vous fuis cher
¯» ·
devez vous avoir des fecrets pour le
plusfidele , le plus tendre des amans ?
encore une fois , ne voilà - t-il pas vos
» larmes qui vous trahiffent ? Fatmé pics
» te , & j'ignore le fajet de fes pleurs.
Que voulez-vous de moi , Salem ?
» le monde m'eft infupportable , odieux .
*33
و و
ود
-
Ah ! que vous importe le monde ?
» vous m'aimez , je vous adore ; vous
» êtes ma divinité . Comment , pour-
» ſuit Fatmé , en effuyant des pleurs qui
» la rendoient encore plus belle , plus
» touchante , être entourée de gens qui
» prennent plaifir à me tourmenter , à ...
vous favez conibien vous m'êtes cher
» je ne faurois fouffrir qu'on s'attache à
» vous déprimér . Me déprimer ? ah ' !
Que me font tous ces difcours , l'univers
entier , fi j'ai le bonheur de plaire
» à la belle Farmé. Sans doute , vous
» réuniffez à mes yeux tous les talens de
plaire ; mais .... je fuis indignée que
» les autres yeux ne voient pas comme
» les miens. Et vous m'aviez toujours
dit que vous m'aimiez pour vous mê-
» me , ajoute Salem avec des larmes.
""
""
و ر
-
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
.
Et qui vous dit le contraire ? Tenez ,
» Salem , vous devenez d'une humeur
» déteftable , d'un commerce affreux ,
» on ne fauroit plus vivre avec vous ; je
» fuis bien malheureufe , & ... !
Fatmé n'acheve pas , pleure encore ,
boude , repouffe fon amant qui lui baifoit
tendrement la main , & court s'enfermer
dans un cabinet , fans vouloir
entendre Salem ... Ah ! Nirfa , Nirfa ,
s'écrie - t - il , je crains bien que vous
n'ayez raiſon . De nouveaux propos afficgent
les oreilles de Fatme ; fes yeux
pourtant n'avoient jamais trouvé Salem
plus aimable ; mais de plus en plus il le
devenoit moins aux autres . Fatmé effuyoit
fur fon choix d'éternelles plaifanteries
; le moment approchoit où fon
goût alloit être facrifié à la vanité , & il
n'eft point de petites mortifications pour
l'amour-propre.
Nous paffons une infinité de détails ,
de gradations dans la mauvaiſe humeur
de Fatmé , que nous renvoyons à lire
dans l'original Indien. Nous nous contenterons
de dire que Salem , plus tendre
, plus paflionné , plus charmant en
effet , fut expofé aux duretés , aux emportemens
, aux invectives de la part
A
MAI. 1770.
59
de Fatmé . Il touchoit enfin à l'inftant
de ne plus douter de l'effet des menaces
de Nirfa , lorfqu'il reçoit ce billet :
"9
Il est inutile de nous tourmenter
» davantage l'un & l'autre ; ne me de-
» mandez point compte de mes fenti-
» mens ; j'aurois peine moi - même à les
développer ; je vous crois toujours fort
» aimable ; mais je fens que je ne vous
» aime plus ; point de reproches , je vous
prie ; j'ai combattu long tems pour
» vous épargner cet aveu ; il m'eft arra-
» ché ; j'attends de vous des procédés ;
» nous ne nous verrons plus ; comptez
» au moins fur mon eftime , Farmé » .
" · *
Salem n'a pas achevé la lecture de cet
écrit funefte , qu'il étoit déjà aux pieds
de la perfide. Ingrate , s'écrie- t il au
» milieu d'un torrent de larmes , voilà
» donc le terme de cet amour qui devoit
» être éternel ? Que vous ai - je fait ? quel
» eft mon crime ? n'ai - je plus ces agrémens
? Vous les avez tous ; je vous
l'ai écrit ; mais , Salem , fuffir- il
» d'être aimable , pour être aimé ? Qu'il
» eft cruel de voir inceffamment con-
» tratier fon choix , fes goûts ! Je vous
» entends ; vous vous expliquez affez ;
»je déplais à mes rivaux , à des méchans .
»
"
-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
-
» Oh ! à tout le monde. Et qu'est - ce
que le monde pour deux amans ?
» Mais on eft forcé de vivre un peu
» pour lui. Ah ! perfide , vous avez
» prononcé ma mort . Non , vous ne m'ai-
» mez pas pour vous- même : le voile
eft déchiré : triomphe , barbate Nirfa.
» Ah! Fatmé , fi vous faviez .... "
Salem , malgré la défenſe du Bramine
alloit parler , inftruire Fatmé du fatal
enchantement , lorſque le fage vieillard
paroît . « Eh bien ! mon cher Salem
ferez- vous encore le jouet des fonges
de la terre ? êtes- vous éclairé ? ... Ma-
» dame , vous étiez l'un & l'autre dans -
» l'aveuglement : vous , lorfque vous lui
avez promis un amour indépendant de
» la vanité ; & lui , quand il a cru à cette
» tendreffe , au- deffus des forces du coeur
humain. Croyez- moi , que cette petite
» aventure ne vous brouille pas : reffer .
rez- vous par de nouveaux noeuds , fans
que cela tire à conféquence ; je fuis
fatisfait , fi j'ai pu vous faire connoître
la vérité à tous deux , je mets fin à
» l'enchantement qui montroit Salem &
» différent de ce qu'il eft en effer ; roue
» le monde aura les yeux de Fatmé » .
Farmé aima Salem avec plus de tranfMA
I. 1770.
61
port que jamais ; elle fit même des folies
pour lui ; mais elle n'ofa plus lui dice
qu'elle l'aimoit pour elle - même . Ils burent
encore le doux poifon dans la coupe
de l'amour : l'ivreſſe , à la vérité , n'alla pas
jufqu'à faire tourner la tête à Salem , au
point d'oublier l'épreuve du Bramine.
Les mémoires ajoutent que Farmé enfin
quitta Salem pour un homme fans efprit ,
fans figure , de peu de naiffance , n'ayant
nul talent , nulle vertu , dénué de tout
mérite ; mais il étoit à la mode . On veut
auffi Salem fe foit confolé , il parut que
corrigé , il lui échapa cependant de dire
un jour à Nirfa : « Est - il bien vrai que
» Fatmé m'aimoit pour les autres »>?
•
LE MOUCHERON philofophe. Fable.
UN Moucheron philofophoit ,
Philofopher , c'est bien le fait
D'un Moucheron ; la pauvre bête
Sans doute radotoit
Et s'y cafloit la tête .
Soit ; mais enfin la chofe étoit
Commeje vous le dis , écoutez moi de grace.
62 MERCURE DE FRANCE .
Tantôt avec audace ,
Prétendant gouverner les peuples & les rois ,
Al'Univers entier il annonçoit fes lois ;
Tantôt fur le ciel même ,
Déployant , plein d'orgueil , fon vain & faux favoir
,
De l'Artiſte fuprême
Il attaquoit , par un hardi fyſtême ,
Et la fagefle & le pouvoir.
Le haſard , difoit-il , de la nature entiere
A formé les accords ;
Le halard feul des cieux & de la terre
Dirige les refforts .
Un ouvrage imparfait ne peut être l'ouvrage
D'un Dieu que l'on dit tour - puiffant ;
La raifon nous l'apprend ,
Et la raifon eft le guide du fage.
Raifon , fille du Ciel , daigne éclairer mes pas ;
Pendant qu'il tenoit ce langage ,
La Raifon defcendit , ( telle on peint fon image )
Un flambeau dans la main , diffipant up nuage.
Charmé de fes appas ,
Frappé de la vive lumiere
Que fon flambeau répand ,
M A I. 1770. 6.3
Notre philofophe imprudent
Réfléchiflant à ſa manière ,
Prend fon effor ,•
Vole autour d'elle ,
Se brûle une aîle ,
Puis l'autre encor ,
Enfin périt hélas ! parmi les hommes
:
Combien de moucherons dans le fiécle où nous
fommes.
Par M. l'Abbé de Vauroux
•
VERS SUR L'OR.
OTTOI , dont le pouvoir fatal
S'étend aux deux bouts de la terre !
Maudit Or ! funefte métal !
Seul dieu que le monde révere !
Profternes devant tes autels ,
Pour parvenir à l'opulence ,
Tous les jours on voit les mortels
Adorer ta toute puiffance.
On te croit l'unique reſſource
Du malheureux dans les revers ,
Tu n'es que l'infernale fource
64 MERCURE DE FRANCE.
De tous les maux de l'Univers.
L'infatiable qui t'envie ,
Loin du repos & de la paix ,
Te cherche aux dépens de la vie ;
Et ne s'en contentė jamais.
Pour toi le pauvre malheureux
Murmure au fond de fa chaumière ;
Er fans avoir rempli fes voeux ,
Se voit au bout de fa carrière .
Par toi feul la race des traîtres ,
Ce fléau de l'humanité ,
Supplante les bons Rois nos maîtres
Et regne avec impunité.
L'ambitieux dans fes projets ,
Le méchant dans fon ministère ,
Le fcélerat dans les forfaits ,
Et le héros pendant laguerre ,
Cruels tyrans de nos provinces ,
Ne reconnoiffent que ta loi ;
Abufent du pouvoir des princes ,
Et ne s'en fervent que pour toi.
En vain dans la prospérité |
On croit conferver l'innocence ;
Les moeurs , l'honneur , la probieć ,
MA I. 1770. 65
Ne font plus rien dans ta préſence.
De meurtres & d'aſſaſſinats ,
Quand les hommes en font capables ,
Moteur de tous leurs attentars ,
C'eſt-toi feul qui les rend coupables.
Par M. Burn , officier dans la
Marine Angloife.
L'INJUSTICE RÉPARÉE.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
M. DE VOLMAR.
UN BAILLI.
GERMAIN , vaffal de M. de Volmar.
LUCILE , fille de Germain.
Un premier Clerc du Bailli .
Un fecond Clerc.
La feènefe paffe dans l'étude du Bailli
à la campagne
.
SCÈNE PREMIERE.
LE BAILLI , le premier Clerc , le
fecond Clerc.
Le Bailli eft affis àfon bureau , où il écrit :
66 MERCURE DE FRANCE .
le premier Clerc travaille fur une petite
table , le fecond Clerc fur une autre : on
obferve un moment defilence.
Vo
LE BAILLI , àfon premier Clerc.
OTRE minute eft- elle bientôt finie ?
LE PREMIER CLERC . Oui , Monfieur.
LE BAILLI, Vous la porterez chez le
notaire, & de là vous irez fonder de procuration
chez mon confrere , pour le pro
cès du fermier de Mde la Comteffe.
LE PREMIER CLERC . On m'a dit que ce
fermier eft un fripon .
LE BAILLI. Tant mieux , il en plaidera
plus long - tems...Faites- lui politeffe
quand il viendra.
LE PREMIER CLERC . Je n'y manque jamais..
Voulez - vous figner. ( Il fe leve
& porte la minute au Bailli. )
LE BAILLI , lifant entre fes dents . Par
devant nous... heu heu ... furent préfens...
heu heu ... & cætera... & cætera..
C'eft bon . (Ilfigne. ) Faites votre liaſſe ,
& partez tout de fuite.
LE PREMIER CLERC . Qui , Monfieur.
LE BAILLI , au fecond Clerc. Si cette
veuve le préfente encore pour toucher le
M A I. 1770. 67
refte de fes deniers , vous la renverrez.
LE SECOND CL. Mais , Monfieur , je
n'en aurai pas le courage : elle eft dans le
plus grand befoin .
LE BAILLI. Vous n'en aurez pas le courage
! Etes vous mon Clerc ou non ? Faites
votre métier , & ne deshonorez pas mon
étude .
LE PREMIER CLERC . Je m'en charge ,
Monfieur , & cette veuve payera les peines
que vous vous êtes données , ou fon
argent vous demeurera en entier.
LE BAILLI. Bravo , mon ami , bravo ::
voilà une ame celle - là . ( au fecond Clerc)
Et vous , Monfieur , apprenez que je ne
veux pas me facrifier en vain pour le public
: je fais dans ce bourg le métier de
Bailli , d'Avocat , de procureur , de juge,
& je veux en être récompenfé.
LE PREMIER CLERC. Vous n'avez plus
rien à me dire.
LE BAILLI. Non ... allez. (Le premier
Clerc fort , M. de Volmar entre.ì
SCÈNE II
M. DE VOL MAR , LE BAILLY ,
le fecond Clerc.
M. DE VOLMAR , avec empreſſement.
68 MERCURE DE FRANCE.
Eh bien , mon cher , où en fommes . nous ?
LE BAILLI , lui faifant une grande révérence
& lui approchant une chaife. Je
travaille pour vous .
M.DE VOLMAR. Le pere & la fille vont
fe rendre ici dans un inftant.
LE BAILLI . Etes- vous toujours dans la
réfolution de vous emparer de leur petit
bien ?
M. DE VOLMAR. Toujours... Le terrein
fur lequel leur maiſon eſt bâtie fe
trouve compris , comme je vous l'ai dit ,
dans le plan de l'aîle gauche que je veux
faire ajouter à mon château ; vous voyez
bien que je ne puis m'en paffer.
LE BAILLI. Afurément.
M. DE VOLMAR. Ils ont l'impertinence
de m'en demander quatre mille livres.
LE BAILLI. J'ai taxé le tout à deux
mille francs , & je ne veux pas que vous
alliez au delà .
M. DE VOLMAR. Je crains qu'ils ne fe
mettent en tête de plaider.
LE BAILLI. Ils n'en ont pas le moyen.
M. DE VOLMAR . On peut leur fournir
de l'argent , & s'ils m'attaquent en
juſtice , je n'ai point de titres pour me
défendre.
M A I. 1770. 69
LE BAILLI. Vous êtes leur Seigneur ,
& ce titre eft plus que fuffifant... D'ail
leurs repofez vous fur moi , je fuis Bailli ,
& je leur ferai voir ce que c'eft qu'un
Bailli.
M. DE VOLMAR . Comptez fur la reconnoiffance
la plus vive.
LE BAILLI. Monfieur...
M. DE VOLMAR. Non , non , je fais ce
que mérite un pareil fervice , & je ne ferai
point ingrat.
LE BAILLI. Monfieur... Mais faites
moi l'honneur de paſſer dans mon cabinet
, nous traiterons cette affaire plus à
fond : (à fon fecond Clerc ) fi le pere & la
fille viennent , vous les ferez attendre un
moment .
LE SECOND CLERC. Oui , Monfieur.
(M. de Volmar & le Bailli fortent. )
SCÈNE III.
LE SECOND CLERC ,feul. Certainement
je les ferai attendre , & fi je puis être un
moment feul avec eux je les préviendrai
de ce qui fe paffe , je tâcherai de les garantir
de l'injuftice que l'on veut leur faire...
Quel métier l'on me fait apprendre
!... Oh it eft impoffible que tous
70 MERCURE DE FRANCE .
les Baillis reffemblent à celui - ci ! .. C'eft
le chicanneur le plus décidé , l'homme le
plus intéreflé ! .. Il n'y a qu'un mois que
je fuis avec lui ; mais mon oncle a beau
dire , je le quitterai.. Il faudroit tous les
jours y voir des procédés de cette eſpéce
& je ne m'y accoutumerai jamais ... Voici
apparemment ces deux infortunés ...
Leur vue feule m'intéreffe pour eux ! quel
refpectable vieillard ! ..
Germain arrive , appuyé d'un côté furfon
bâton , de l'autre fur le bras de fa fille.
Le Clerc fe leve & va présenter un fiége
au bonhomme.
SCÈNE I V.
LE SECOND CLERC , Monfieur... Vous
devez être fatigué ... Prenez cette chaiſe.
LUCILE. Ah ! Monfieur , ne vous don
nez pas la peine ...
LE SECOND CL. Je fuis trop heureux
de la prendre.
GERMAIN. Ma fille , remerciez Monfieur
pour moi... Je me trouve mieux .
LE SECOND CL. Seriez - vous incommodé?
GERMAIN. Mon âge, un quart de lieue
que j'ai fait à pied , la malheureuſe afMA
I. 1770 . 7 ፤
faire qui nous amene ici , tout cela épuiſe
mes forces.
LUCILE , au fecond Clerc. Vous êtes
inftruit , fans doute , des projets de M. de
Volmar... Faudra t'il donc que mon pere
en foit la victime ?
LE SECOND CL. Je le crains , Mademoiſelle
M. de Volmar eft riche &
puiffant.
GERMAIN . Je te l'ai dit , ma fille , nous
fommes perdus .
LUCILE. C'est le dernier malheur
que
le Ciel nous réfervoit ... ( avec chaleur. )
N'en craignez point les fuites , mon pere,
je vous refte , & mes ouvrages fuppléeront
bien que l'on va nous enlever. au
LE SECOND CL. , à part. La beauté de
fon ame égale les charmes de fa figure.
GERMAIN . Ah ! Lucile , tu me perces
le coeur. Etois-tu née pour fubfifter du tra
vail de tes mains !
LUCILE . Je n'en rougirai jamais , mon
pere , & je ne me reffouviendrai de ma
naiffance que pour remercier le Ciel de
m'avoir infpiré les fentimens qui doivent
l'accompagner. Différens malheurs vous
ont privé de votre fortune , vous êtes au
moment deperdre le peu qui vous en refte,
}
MERCURE DE FRANCE.
mais nous vivrons l'un pour l'autre ; votre
vertu foutiendra la mienne , & nous ferons
plus heureux que les tyrans qui nous
accablent.
LE SECOND CL. Mademoiſelle , je fuis
pénétré pour vous d'eſtime , de reſpect
d'admiration ; vous excitez dans mon ame
des fentimens... que je ne puis définir
& je veux... (au pere ) Oui , Monfieur ,
vous trouverez en moi un ami , mais un
ami vrai... M. de Volmar... Oh Ciel !
voici notre premier Clerc.
SCÈNE V.
Les Mêmes , le premier Clerc.
LE PREMIER CLERC. Ef- ce là le bonhomme
?
LE SECOND CLERC . Parlez avec plus de
refpect de quelqu'un que vous ne connoiffez
pas.
LE PREMIER CLERC. Qui ?
LE SECOND CLERC . Oui , Monfieur.
GERMAIN. Je ne mérite point vos
égards,
LUCILE. Vous en mériterez de tous ceux
qui vous connoî ront , mon pere ...( au
fecond Clerc. ) Monfieur , accordez - moi
une derniere grace : tâchez de nous faire
donner
MAI. 1770. 73
donner audience , & délivrez nous de
d'état d'incertitude & d'humiliation dans
lequel nous fommes .
Le SECOND CL. Je vous entends.
SCÈNE V I.
Les Mêmes, M. DE VOLMAR , LE BAILLI.
LE SECONDCLERC. J'allois vous avertit,
Meffieurs.
LE BAILLI , à fes Clercs. Approchez des
fiéges... ( à M. de Volmar) A côté de
moi... ( à Germain ) Mettez vous là ,bonhomme...
Mademoiſelle , voilà un fiége
auprès de votre pere. ( à Germain ) M. de
Volmar m'a rendu compte des propofitions
qu'il vous a faites au fujet de votre
maiſon : ces prepofitions , loin d'être déraifonnables
, font beaucoup plus avantageufes
que vous ne pourriez jamais l'efpérer,
& je vois , avec furprife , que vous
vous obſtinez à les refufer .
GERMAIN . Je n'ai que deux mots à vous
répondre, Monfieur : cette maifon eft le
feul bien qui me refte. Le jardin & le
morceau de terre qui y font joints , fourniffent
à ma fille & à moi la fubfiftance
dont nous avons befoin : M. de Volmar
m'en offre deux mille francs : voyez fi je
puis les accepter.
D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
LE BAILLI. Un homme comme vous
doit fe trouver fort heureux de pofféder
deux mille francs en argent .
LUCILE. Un homme comme mon pere,
Monfieur , ne peut fe trouver heureux
qu'en confervant une fortune qui , toute
médiocre qu'elle eft , le met au deflus du
befoin , & ne l'expofe point à la dure néceffité
d'avoir recours à des bienfaits qui
le feroient rougir , de quelque main qu'ils
lui vinffent.
LE BAILLI. Mademoiſelle , à votre âge,
on n'entend point les affaires . D'ailleurs,
c'eſt avec votre pere , & non avec vous ,
que nous avons à traiter.
GERMAIN. Mes intérêts font les fiens ,
Monfieur : malheur à celui qui ofe préſumer
que la cauſe d'un pere n'eft pas celle
de fes enfans.
M. DE VOLMAR. Tout ceci ne nous
mene à rien : (à Germain ) Vous favez
mes intentions : votre maifon eſt à ma
bienféance , & je prétends que vous me
l'abandonniez .
LUCILE. Quelle eft donc la loi qui peut
forcer?
nous y
LE BAILLI, M. de Volmar eft votre
Seigneur , & à ce titre , il a des droits fur
tout ce que vous poffédez : fi vous ne voulez
pas les reconnoître , plaidez contre
MA I. 1770. 75
que lui , fi vous l'ofez ; mais foyez fürs
votre témérité fera punie , & que votre
ruine entiere fera le fruit de votre audace.
LUCILE , à M. de Volmar. Pourfuivez
donc , Monfieur , & dépouillez un malheureux
vieillard , aux genoux duquel
vous devriez tomber fi vous étiez fenfible
à la vertu .
M. DE VOLMAR , avec colere. Mademoifelle...
LUCILE . Votre colere ne m'effraye point,
Monfieur , & duſſé-je en être la victime ...
GERMAIN . Ma fille , l'âge & l'expérience
t'apprendront que le foible eft toujours
accablé par le plus fort : les perſécutions
les plus cruelles feroient la fuite de
notre obſtination , je ne veux point t'y
expofer.
LUCILE. Quoi mon pere , vous céderiez
!
LE BAILLY. C'est ce qu'il peut faire de
mieux , & s'il ne figne de bon gré , l'acte
que voici , je faurai l'y faire contraindre
par la justice .
LUCILS . Par la justice , Monfieur !
Dites par l'indigence , qui nous ôtera les
moyens de pourfuivre ; par le crédit que
M. de Volmar employera contre nous ;
mais jamais par la juftice , qui foutient
Dij
MERCURE DE FRANCE.
le malheureux contre celui qui le perfécute
... Vous avez raifon , mon pere ;
fignez votre perte ... Un procès confumeroit
notre héritage en entier : Monfieur
a la bonté de nous en laiffer la
moitié ; nous fommes encore trop heureux
.
GERMAIN, allani figner. Soutiens moi,
mon enfant : j'ai befoin de tout mon courage
pour achever le facrifice que l'on me
fait faire .
LUCILE , à M. de Volmar , tandis que
fon perefigne. Puiffiez vous , Monfieur ,
être exempt des remords qu'une action
auffi odieufe doit entraîner après elle !
Puiffiez vous vivre tranquille dans un
Château que vous cimentez du fang d'un
malheureux !
M. DE VOLMAR. Je n'ai point de reproches
à me faire , & je vous paye votre
bien tout ce qu'il vaut. Voici les deux
mille francs.
LUCILE . La perfuafion où vous êtes de
ne rien devoir à mon pere , peut feule
vous excufer à vos yeux ; mais que vous
êtes éloigné de l'être aux miens ! Je ne
vois & ne puis voir en vous .... Je n'acheverai
point ; nous ne fommes pas les
premiers que le crédit a opprimés ; &
MA I. 1770. 77
vous juftifiez , dans tous fes points , le
proverbe qui
dit que ...
M. DE VOLMAR , au Bailli . Rentrons
dans votre cabinet , Monfieur ; je fuis las
de tant de propos .
LE SECOND CLERC . Je vais les terminer
en deux mots , Monfieur : J'ai gardé le
filence le plus profond fur tout ce qui s'eft
paffé ; j'avois mes raifons , & j'ofe à
préfent m'expliquer avec liberté. Oui ,
Mademoiſelle , ce qui vous arrive , vérifie
entierement le proverbe ; mais je
puis tout réparer , & votre fort dépend de
vous .
LUCILE. Comment ?
LE SECOND CLERC. Mes parens, que j'ai
perdus depuis quelques années , m'ont
laiflé mille écus de rente dont je jouis actuellement
.
LE BAILLI , au fecond Clerc. Je vois où
vous en voulez venir , & je vous confeille
de terminer : vous n'avez aucune
des vertus qu'il faut pour être mon Clerc.
( A M. de Volmar) . Reritrons , Monfieur.
LE SECOND CLERC. Je fuis entré chez
vous contre mon gré , & je m'applaudis
de n'être pas fait pour y refter.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
SCENE DERNIERE.
GERMAIN , LUCILE , premier Clerc ,
fecond Clerc.
LE SECOND CLEG. Mademoifelle , je
n'ai d'autre maître qu'un oncle qui m'aime
affez pour ne jamais contraindre mon
inclination ; c'eft un fervice que je lui rendrai
de lui procurer le bonheur de vous
connoître , & je vous en demande la permiffion
pour lui .
LUCILE . Monfieur...
LE SECOND CLERC. Je prévois tout ce
que vous allez me dire : vous m'object :-)
rez la médiocrité de votre fortune , la précipitation
de ma conduite à votre égard ;
mais rien n'eft capable de m'arrêter , fi
je fuis affez heureux pour parvenir un
jour à vous plaire.
LUCILE . Mon pere ! ...Je fuis fi confufe
.... fi pénétrée des bontés de Monfieur
, que je ne fçais comment lui répondre
.
GERMAIN. Je partage tes embarras ,
ma fille ; & tous les remercimens que je
ferois à Monfieur , n'égaleroient point la
reconnoiffance que nous lui devons .
( Au fecond Clerc ). Mais fongez vous.. ?
LE SECOND CLERC. Ce n'eft point ici le
M A I. 1770. 79
moment d'entrer dans les détails : j'aurois
pu vous fournir l'argent néceffaire pour .
plaider contre M. de Volmar ; j'ai eu
d'autres vues , & c'est au coeur de Mademoiſelle
à les juftifier : je veux le mériter
; & dès ce moment ci , je me ſoumets
à toutes les épreuves qu'elle exigera.
LUCILE. C'en est trop , Monfieur ; par
où ai je pu me rendre digne de ce que .
vous voulez faire pour moi ?
LE SECOND CLERC . Par votre vertu
Mademoiselle. ( à Germain ) Accordezmoi
l'honneur de vous reconduire chez
& j'aurai celui de vous expliquer vous ,
mes vues.
GERMAIN . Je n'ai rien à vous refufer.
LUCILE. Prenez le bras de Monfieur
& le mien , mon pere : pouviez- vous efpérer
que dans un lieu auffi funefte vous
retrouvriez le fils que vous avez perdu .
( Ils fortent ) .
LE PREMIER CLERC. Si jamais je trouve
une fille auffi jolie que celle - là , je lui
ferai gagner fon procès , à condition
qu'elle payera bien cependant ... Mais il
eft midi ; allons dîner.
* Le Proverbe du premier Mercure d'Avril eft le
Ménager de bouts de chandelles.
Div
$0 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du ſecond volume du Mercure
d'Avril 1770 , eft la Fortune ; celle de la
feconde eft le jeu de Dames à la polonor.
fe celle de la troifiéme , les levres ; celle
de la quatriéme eft mineur & mine. Le
mot du premier logogryphe eft la rime ,
où fe trouvent re , mi , notes de musique ,
faint Remi , Emir. Le mot du ſecond eft
écumoire , où font contenus écu & moire .
Celui du troifiéme eft la Dame à jouer,
dont ôtant le d , reste ame. Celui du quaariéme
eft laquais , où le trouvent le mot
latin aqualis , qui fignifie aiguiere ou por
l'eau.
Jz
ÉNIGME
fers journellement
Toute forte de maîtres ,
Blanc pour le plus ſouvent
Sans jamais changer d'être ,
Je change de couleur :
Mais vois , ami lecteur 2
Si je fuis bien à craindre ?
On fait de moi tout ce qu'on veu
P
May
1770 .
Air de la Provençale .
Gay
Von te que la beau ta ses conde
mour saou ben ecou la trou va
Ө
Son la gau , son l'ame dou mon de 1
o
su ni tout ci dous sont fa
Mineur.
Quant uno filletto ci pou li do Tar
*
de gaire de s'es cou ta
+
Car
toug
l'ou ple si li cri dou Quei din
ge
de Tou gous ta
De Imprimerie de
RuedelaHuchette d
--
M A I. 3 1770 .
Je puis bien allumer le feu.
Mais ma foi pour l'éteindre ,
Je ne le peux , on le fait bien :-
Je fuis bon & je n'en fais rien.
Je fers aux chofes les plus nobles ,
Aux plus falos , aux plus ignobles.
On fait de moi du feminin
Malgré que je fois mafculin.
Bon jour , je me retire ,
Ton plus court eft d'en rire.
Par M. H. C. A. B.
A UTR E.
Je fais la paix , je fais la guerre 3
E
J'exerce mon empire , & fur mer & fur terre.
Je porte à la campagne , à la ville , à la cour
Le chagrin , le plaifir , l'inimitié , l'amour.
Je fais fleurit les arts & j'embellis l'hiftoire.
Des grands hommes du tems j'honore la mé
moire.
Le noble , l'artifan , le fujet & le Roi ,
Tous fe fontun honneur d'obéir à ma loi .
Sans moi fur- tout les gens d'affaire
Feroient quelquefois maigre chere
Et tel qui fait le feigneur , l'opulent
Doit la fortune à mon talent.
Dv
32 MERCURE DE FRANCE.
Tout cela fait pourtant , je n'ai rien fait qui vaille,
On me jetre comme une paille.
J'ai paru dans les airs ; j'ai vogué fur les eaux.
Voici préfentement le fruit de mes travauì :
Ami lecteur , peux- tu le croire ?
Sans m'offrir à manger on me force de boire.
Par M. Metairie , Curé de St Maurice.
AUTRE.
AR la jeuneffe méprisée
Je fuis pour un faquin un fujet de rifée.
Toujours en fervitude , & fouvent en prifon.
( Peut- être à ce début devines- tu mon nom. )
J'ai néanmoins cet avantages nom
Quandl'homme eft ou doit être fage ,
Si j'enfeigne les ignorans ,
Je ne fers pas moins les fçavans.
Quoiqu'aveugle , fourde & muette,
Je mets à découvert une choſe fecrette,
Je fuis admife quelquefois
Dans le confeil des plus grands rois.
Pour vous , vous enragez , coquette , 2
Qu'on me trouve à votre toilette :
Je fixe l'aftre radieux ,
Je fais tomber le feu des cieux.
MAI. 1770.
83
Raffures -toi , mortel , ne crains rien pourta tête ,
Jen'excite jamais ni foudre ni tempête.
Par le même.
LOGO GRYPH E.
JEUNE , fraîche , graffe & polie ,
Je fuis l'honneur d'une prairie.
Tu trouveras en moi ces efprits enchanteurs
Communs dans les romans de l'antique féerie ,
Et rares parmi les auteurs :
Le portrait des imitateurs :
Dans la belle & tendre Sylvie,
Sous un voile léger , des appas féducteurs :
En la faifon où fe tait le tonnerre ,
Ce manteau blanc dont le couvre la terre !
Les meubles , qui font , à la cour ,
Les plus fujets à l'étiquette :
Cet état douloureux où le fexe rachette
Les plaifirs de l'hymen couronné par l'amour ;
Un fupplice : une république :
Ce qu'on fait de la main , en place de crier :
Enfin , pour ne rien oublier ,
Un des fept tons de la mufique.
Par M. C **.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Jz fuis frivole, inconftante, bifarre ;
Je plais toujours , même quand je dépare ;
Je n'ai de prix que par ma nouveauté ,
Par monpeu de valeur ou ma fragilité :
A ces traits , cher lecteur , peux - tu me recons
noître ?
Non ; ch bien , décompofès mon être ;
Mon front de moins : je préfente àtes yeux
Un poëme harmonicux ,
Fils énergique du génie ,
Chantre des héros ou des dieux ,
Et qui , moins élevé , mais non moins gracieux,
A la douceur uniflant l'harmonie ,
Peint les plaifirs & retrace les jeux.
Mon anagrame eft le nom d'un chef- d'oeuvre
Qui décore l'hôtel où nos braves guerriers
Viennent à Dieu confacrer leurs lauriers ,
Et du falut faire leur unique ceuvre.
Par M. l'Abbé Maillart Dupont
de Metz
MAI. 1770. 85
O
AUTR E.
N me fait de métal : aux champs comme à
la ville ,
Sans le fecours du feu je ferois inutile.
On voit dans douze piés que renferme mon nom,
Un oiſeau de paflage ; un poiffon de renom ;
Trois notes de musique ; un méts chéri des Dames
;
Le lieu , qu'en nous quittant , vont habiter nos
ames
Le nom de ce Romain qui vainquit les Gaulois 3.
Un rafraîchiffement connu chez les Anglois ;
Une fleur de printems , une pierre très - tendre ;;
Ce qu'on doit avec foin à fes enfans apprendre ;.
Un officier du Pape ; un nom de religieux ;
Cen eft affez , lecteur , pour vous ouvrir les,
yeux.
Par M Filbert:
86 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
4
Hiftoire générale de l'Amérique depuis fa
découverte , qui comprend l'hiftoire
naturelle , eccléfiaftique, militaire , mo,
rale & civile des contrées de cette gran
de partie du monde ; par le R. P. Tou .
ron , de l'ordre des Freres Prêcheurs ;
tomes 9 , 10 , 11 , 12 , 13 & 14es, in-
12. A Paris , chez Hériffant,fils , rue
St Jacques ; Delalain , rue & près de la
Comédie Françoife , 1769 , avec approb.
& privil . du Roi.
LE
.
EP. Touron a enviſagé l'hiſtoire de
l'Amérique en homme religieux qui rap,
porte tous les travaux à la gloire de Dieu
& à l'édification du Chrétien. S'il rappelle
les premiers fuccès & les établiffemens
des Européens dans différentes contrées
du nouveau monde , il abandonne bientôt
le fil des événemens politiques pour
fuivre celui des progrès & des révolutions
de l'églife fous ces climats. Les actions
éclatantes de l'apoftolat & les bonnes oeuvres
de la charité font la partie brillante
de fon vafte tableau chargé çà & là des
M. A I. 1770 . 87
ombres de la foibleffe & de la corruption
humaine. La prédication & la propaga
tion de la foi dans le Pérou , le Chili , le
Paraguay ; le Brefil, la Nouvelle Grenade ,
&c. font la matiere principale de ces derniers
volumes de fon hiftoire. On y eft
introduit par les détails connus de la découverte
& de la conquête du Pérou . Entre
les vies des faints perfonnages que
l'Amérique fe glorifie d'avoir portés dans
fon fein , on diftingue celle de l'illuftre
fainte Rofe de Lima , patrone de l'Amérique,
à laquelle l'auteur confacre un livre
entier de fon ouvrage.
On trouvera peut- être qu'une prédilec
tion trop marquée pour les religieux de
fon ordre qui ont rempli avec éclat leur
vocation dans ces contrées , a fait négliger
à l'auteur de préſenter à l'admiration
& à l'inftruction des fidèles , des hommes
non- moins dignes de figurer dans l'hiftoi
re. On fera , par exemple , fort furpris de
ne voir dans l'histoire de l'églife du Para
guay , rien de ce que toute l'Europe a vu
avec le plus grand étonnement. Nous
croyons encore que l'auteur n'auroit pas
dû fe borner à recueillir les mémoires que
l'Espagne lui fourniffoit. S'il avoit confulté
les relations des autres peuples , &
fur-tout les relations françoifes qu'il auદ
MERCURE DE FRANCE.
roit dû fans doute avoir fous les yeux , il
auroit donné une hiftoire eccléfiaftique
de l'Amérique beaucoup plus complette ,
plus exacte & plus intéreffante ; il auroit
pu même , en écrivant avec plus de précifion
, ne pas multiplier le nombre des volumes.
Quoique le pieux auteur foit bien loin
d'adopter indifféremment tous les prodiges
rapportés par les hiftoriens efpagnols,
cependant il lui échappe quelquefois de
donner pour de vrais miracles des événemens
qui ne paroiffent point être hors du
cours de l'ordre naturel . Un enfant tombe
dans une églife , évanouï aux pieds de
fa mere ; on le croit mort : un prêtre le
porte fur l'autel , & prie avec ferveur •
F'enfant reprend fes fens * . Cet événement
peut être fans doute miraculeux
mais comme il peut ne pas l'êrre , un hif
torien doit prudemment s'abstenir de jager.
Cette obfervation ne fert qu'à conarmer
les vrais miracles atteftés par dea
témoins dignes de foi , vérifiés par des
procès verbaux , & confacrés jufques dans
des bulles de canoniſation . L'hiftoire de
l'Amérique en offre un très grand nombre.
T.XIV. pag. 3.3 & 3:44
MAI. 1770.
Nous citerons quelques traits curieux de
cet ouvrage.
Alfonfe Ruiz , un des conquérans du
Pérou , étant de retour en Espagne, adreffa
le difcours fuivant à l'empereur Charles-
Quint.
«Sacrée Majefté , je fuis un des conqué-
≫rans du Pérou ; j'ai eu part aux dépouilles
des vaincus , & il m'en est revenu
» pour plus de so , oeo pefos * , que j'ai
» portés en revenant en Espagne , mais
» avec une très - vive crainte d'avoir mal
» acquis cette fomme. C'eft donc à vous,
» Sire , comme au fouverain de ce puiffant
empire , que je dois faire cette reftitution
je fupplie Vorre Majeſté de
» vouloir bien l'agréer. Si elle juge à propos
de m'en laiffer quelque chofe , je le
» tiendrai de la main de mon maître
finon je n'en ferai pas moins perfuadé ,
que rien ne m'eft dû & que je ne mérite
29.
22
»
» rien. »
L'empereur reçut la reftitution de Ruiz
& récompenfa fon zèle.
Dans les réglemens adreffés par Pie V
aux évêques du Pérou , ce fouverain pon-
Il s'agit ici de pefos d'or, valant, dit l'auteur,
8 liv. argent de France.
90 MERCURE DE FRANCE.
tife recommande fpécialement , fuivant
les intentions du Roi Catholique , que
tous les Péruviens , fidéles ou infidéles
foient maintenus dans leur liberté , protégés
contre toute vexation , attirés à la
foi par la perfuafion feule ; & qu'on oblige
uniquement les Gentils à vivre felon
la loi naturelle , en évitant tout ce qui
déshonore la raifon , tels que les facrifices
humains.
Les fauvages de Guaymi avoient une
pratique finguliere & peut- être inconnue
à toutes les autres nations de l'univers.
Une fille , le jour de -fa naiffance , étoit offerte
en mariage à l'homme que fes parens
lui choififfoient pour époux. Les Indiens
, quoiqu'avancés en âge & chargés
d'une multitude de femmes, ne refufoient
point ces époufes naiffantes. Peu de jours
après que l'enfant avoit été agréée , on la
portoit à fon mari qui la tenoit quelque
tems ferrée contre fa poitrine : c'étoit là
le contrat de mariage . Les parens la nourriffoient
& l'élevoient aux dépens de l'é→
poux , juſqu'à ce qu'elle eût atteint fa 12º.
année .
Pietro d'Oviedo , évêque de Guito ,
nourriffoit , par un efprit de charité , dans
fon propre palais , une foule d'hommes
inutiles à fon fervice . Son maître d'hôtel ,
MA I. 1770. 91
en lui repréfentant un jour la néceffité de
modérer fes largeffes , lui remit une lifte
des domestiques qu'il falloit conferver &
de ceux qu'il étoit à- propos de renvoyer
.
Le prélat , après l'avoir lu , lui dit : Je
garde les premiers parce que j'ai beſoin
d'eux , & les autres parce qu'ils ont befoin
de moi.
Lopez d'Aguirre avoit excité une révolte
dans le nouveau royaume de Grenade
. Pouffé dans fes derniers retranchemens
par les troupes du Roi , il poignar
da fa fille , parcequefi elle lui eût furvécu,
on n'auroit ceffé de l'infulter en l'appellant
la fille du traître. Un de fes propres foldats
lui caffa le bras d'un coup d'arquebufe
: Tu as mal tiré , lui dit d'Aguirre
un autre foldat lui tire un coup dans la
poitrine : Celui - là eft bon , eftefi , s'écrietil
, & il tombe mort .
"
le,
L'auteur retrace , d'après Zamora ,
fiége &la priſe de Carthagene par Dracke,
qu'il appelle avec l'auteur efpagnol , le
forban François Dracke. L'amiral anglois,
parur devant Carthagene le 9 Février 1586.
avec dix neuf vaiffeaux bien armés , dont
sous les drapeaux de taffetas noir annonçoient
de loin le carnage & la mort. Les,
habitans , inftruits de fon deffein depuis
un mois , s'étoient préparés à une vigou92
MERCURE DE FRANCE.
reuſe réſiſtance. On avoit tranfporté ſur
les montagnes les effets précieux , & les
perfonnes inutiles s'y étoient retirées . Les
Troupes reglées furent partagées en quatre
corps,dont un de 300 hommes fut chargé
de défendre le port fur les deux feules
galeres que l'on y eut armées ; & les autres
, d'environ cent hommes , furent dif
tribués dans le fortin , le marais & la
demi -lune. On confia la garde du pont
aux Négres , foutenus de 500 Indiens qui ,
fuivant l'ancien ufage des fanvages ,
avoient parfemé d'épines empoisonnées
les chemins par où l'ennemi pouvoit pénétrer
dans la ville.
Les Anglois éviterent ce piége , fur l'avis
de deux négres prifonniers. A la faveur
de la nuit , ils fe glifferent dans un
endroit marécageux . Ils furent découverts
& foudroyés par l'artillerie des galeres &
du frontin. Le brave Pedro de Vicque ,
avec les 309 foldats des galeres & &o cavaliers
, fondit enfuite fur eux l'épée à la
main. Les Anglois perdirent 200 hommes;
il ne périt que fept Efpagnols . Le
gouverneur Don Pedro Fernandez de
Buftos fut le feul officier qui ne fe diftin
gua pas dans cette importante occafion .
Après quarante - huit heures de petits
combats , la victoire , lorfqu'elle fenibloit
MAI.
93
1770.
prête à couronner les Efpagnols , fe décida
contr'eux par la fuite des Indiens , fuivie
de celle d'un capitaine de cavalerie
qui, en fe retirant fur les montagnes pour
rejoindre fa femme , entraîna tous les cavaliers
avec lui. La déroute devint générale,
Don Pedro de Vicque raffemble avec
peine vingt foldats , repouffe les Anglois
& met le feu aux galeres & fe fauve. Le
capitaine Martin Polo & des négres libres
avoient défendu le pont avec une
bravoure incroyable.
Les Anglois entrerent dans la ville le
2 Avril. Elle fut livrée au pillage ; & on
enleva jufqu'aux cloches des églifes . Pour
la racheter de l'incendie , l'amiral Dracke
demanda 400 , ooo ducats ; mais il fe
contenta d'une fomme un peu moins for
te qui lui fut payée en argent monnoyé
& en bijoux que l'on retira des montagnes.
Cette relation ne s'accorde pas parfaitement
avec les relations angloifes ; &
c'eſt ce qui nous a déterminés à en donner
une notice affez étendue ..
Les deux Freres, Hiftoire Morale. A Liége ,
& fe trouve à Paris chez Fétil , Libraire
, rue des Cordeliers , près celle
94 MERCURE DE FRANCE.
de Condé , au Parnaffe Italien , Broch ,
in 8 °. de 133 pag. Prix 1 liv. 4 f.
Deux freres qui s'aiment tendrement ,
aiment paffionnément leur coufine , fans
lui déclarer leur amour. Les plus grands
malheurs leur infpirent les actions les
plus généreufes . L'un d'eux fecharge d'un
crime & fe voue à une mort honteufe ,
pour procurer à fa mere & à fa coufine du
pain pour le prix que l'autre reçoit d'une
fauffe délation concertée entr'eux . Mais
le vrai coupable le juſtifie & le fauve.
Ce malheureux a été entraîné par la jaloufie
dans les plus horribles forfaits.
Le coeur fe déchire au récit de fes crimes
& de fes maux . Les deux freres fe relevent
de leur état d'humiliation & de mifere
par des exploits héroïques. Le gé
néreux Mainfroi & la vertueufe Alpaïde
s'avouent l'un à l'autre leurs fentimens ,
& le Roman finit. Mainfroi époufe Alpaïde
; Ebroïn qui facrifie fa paffion à
leur bonheur époufera dans la fuite la
fille du comte d'Angers.
Ce Roman eft tiré d'un ancien recueil
de Poëfies Françoifes. Il eft fuivi de l'extrait
du Fabliau qui en a fourni l'idée .
M A I. 1770. 95
,
Recueil de Contes & de Poëmes
, par
M. D ** , ci devant Moufquetaire ,
troisième Edition augmentée de
l'Hermitage de Beauvais . A la Haye ,
& fe trouve à Paris chez Delalain ,
Libraire , rue de la Comédie Françoiſe
, Broch . in- 8 ° . de 184 pag.
Nous avons déjà fait connoître , dans
divers volumès de ce Journal , les Poëfies
de M. Dorat . Cette nouvelle Edition ,
ornée de très- jolies gravures , eft augmentée
d'un conte , dont nous ne citerons
que quelques vers .
Certaine Agnès , aflez fimplement née ,
Par des parens , très - crédules bourgeois ,
Plus mal inftruite , employoit la journée
A végéter , à fouffler dans fes doigts .
Près la fenêtre , à chaque inftant oifive ,
Avec ardeur regardant haut & bas ,
Qui va , qui vient , qui dans la ville arrive ,
Elle entendoit & ne comprenoit pas.
Elle voyoit & ne diftinguoit guères ;
L'être penfant & l'être qui rampoit ,
Egalement affectoient les paupieres :
Sotte elle vint , & forte elle reftoit ;
Car l'habitude , en ces pauvres familles ,
د و
MERCURE DE FRANCE.
Tenant leur coeur conftamment attaché
Aux préjugés , l'efprit n'y vient aux filles
Qu'avec l'amour & qu'après le péché.
Ces vers annoncent le fujet du conte
qui avoit déjà couru manufcrit. L'Imprimeur
avertit le Public qu'il paroît à
Liége une collection en fix ou fept vo
lumes des ouvrages de M. Dorat , confondus
avec beaucoup d'autres. Cerre
compilation faite fans intelligence & farts
goût fourmille de fautes , & ne contient
que des pièces incorrectes. La plupart
de nos Ecrivains ant ainsi le malheur de
voir défigurer leurs oeuvres , à mefure
qu'ils travaillent à les perfectionner.
M. Dorat , dans cette troifième Edition
a corrigé , réformé & embelli fon Poëme
d'Irfa & Marfis.
Irza e Marfi, o fia l'Ifola Meravigliofa ,
Poema in due Canti tradotto del
Francefe , e dedicato al di lui Autore, &c .
Irza & Marzis , ou l'lfle Merveilleufe ,
Poëme en deux Chants , traduit du
François , & dédié à l'Auteur. A Paris,
chez Delalain , rue de la Comédie
Françoife , & chez Molini , rue Dauphine
, in- 8 °. 67 pag.
1
M.
MAI 1770. 97
M. Vefpafiano , dans une lettre à
M. Dorat , compare cette traduction du
Poëme dont nous venons de parler par
M. Tagliazucchi , à la belle con
re que le
Sarto a tirée du portrait de Léon X par
Raphaël . M. Tagliazucchi
eft un célèbre
improvifateur : c'eft un talent que fes ancêtres
lui ont tranfmis en héritage. Quelque
fujet qu'on lui préfente , hiftorique
ou moral , plaifant on férieux , on voit ,
pour ainfi dire , jaillir à l'inftant de fa
veine poëtique des vers ingénieux &
pleins de force ou d'agrément , fuivant
la matière qu'il traite. Sa traduction du
Poëme de l'Ile merveilleufe
nous a pàru
conferver , autant que la différence de
langue peut le permettre , les graces de
l'original . Nous nous bornerons à en
donner un exemple . M. Dorat raconte
dans ces termes un défi que l'Amour fait
aux autres Dieux.
Ce bel enfant d'une mere plus belle
De fon pouvoir s'applaudifloit un jour ,
Défioit Mars , fe mocquoit de Cybele ,
Et provoquoit tous les dieux à leur tour ;
De Jupin même il bravoit la colere ,
Lui foutenoit qu'infpirer un defir ,
C'étoit bien plus que lancer le tonnerre ;
上
98 MERCURE
DE FRANCE
.
Et que le droit d'épouvanter la terre
N'égale par le droit de l'embellir.
M. Tagliazzuchi traduit ainfi ces vers,
D'una più bella madre il bèl Fanciullo
Tutto d'un vane ardir gonfio , e ripieno
Sfidara Marte, efi prendea traftullo
·Di quanti numi il fommo empireo è pieno ;
Efoftenea di Giove il poter nullo ,
Dicendo , che il deftar defiri in feno ,
Ed il mondo abbellir , più poter ferra ,
Che il fulminar, e spaventar la terra.
Humblot , Libraire , rue S. Jacques ,
vient de recevoir le petit nombre d'exemplaires
qui reftoient de l'Hiftoire de l'Etablissement
du Chriftianifme , tirée des feuls
Auteurs Juifs & Payens , où l'on trouve
une preuve folide de la vérité de cette
religion , par M. Bullet , Vol . in- 4° .
Ce livre imprimé à Befançon manquoit
entiérement à Paris : il étoit demandé
avec empreffement par les perfonnes
religieufes qui aiment à raffembler les
ouvrages dans lefquels on trouve les preuves
les plus certaines & les plus fiappan
tes du Chriftianifme.
M A I. 1770 . 99
Le même Libraire a auffi reçu d'Allemagne
& de Hollande les Claffiques
fuivans , avec les précieux commentai
res d'illuftres Savans , fi recherchés des
gens de lettres.
Aula- Gele , de Conradi , 2 vol . in - 8 ° .
Cicéron , d'Ernefti , 6 vol . in - 8 °.
Claudien , de Gefner , 2 vol. in - 8°.
Homère , de Clarck & d'Erneſti , s vol . in 8 * .
Horace , de Baxter & de Geiner , 1 vol. in-8°.
Orphée , de Gefner , I vol. in-8 °.
Ovide , de Fiſcher & d'Ernefti , 4 vol. in- 8 %
Taçite , d'Ernefti , 2 vol. in- 8 °.
Tite-Live d'Ernefti , 3 vol . in- 8® .
Xenophon , d'Ernefti , 4 vol in - 8°.
Philofophie de Brucker , 6 vol.in 4º.
ટ્
Le mémoire de M. Muftel fur la culture
, l'ufage des pommes de terre , & la
maniere d'en faire de très - bon pain , publié
par la Société Royale d'Agriculture
de Rouen , a enfin produit l'effet que fon
zèle patriotique en attendoit : certe cul
ture commence à s'introduire & à réuffir
très-bien en Normandie & dans pluffeurs
autres Provinces de France , où elle
étoit ignorée & même méprisée par prẻ-
jugé. On commence à reconnoître, l'ati-
C
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
lité de cette bonne & faine mané pour la
fubfiftance des hommes , & celle des animaux
en général. Comme plufieurs cultivateurs
des environs de Paris faifoient
venir ce Mémoire de Rouen où il fe
débite chez Machuel , rue S. Lô , on
croit devoir avertir qu'il fe trouve à Paris
chez Saillant Libraire rue
-S. Jean de Beauvais , Prix 1 liv . 4 f.
,
? Eloge Hiftorique du Chevalier Bayard
par M. l'Abbé Talbert , Chanoine de
Pilluftre Chapitre Métropolitain de
Befançon . A Befançon , de l'Imprimerie
de Cl. Jof. Daclin , Imprimeur
du Rai , de l'Académie , &c , 1770 ,
avec Approbation , Brochure in 8 °.de
156 pages , fans la Préface.
>
Cet éloge fut envoyé l'année dernière
à l'Académie de Dijon ; mais l'Académie
ne l'admit point au concours vu qu'il
étoit arrivé trop tard. Je croyois , dit l'Auteur
à ce propos , avoir concouru pour le
prix de l'éloquence , & non pas pour le prix
de la courfe. L'Editeur a jugé à propos
d'apprendre au Public cette anecdote dans
une espèce d'Avertiffement. Il ajoute que
M. l'Ab. T. inftruit depuis des raifons
de l'Académie , n'a pu les blamer.
MA I. 1770. 101
L'Eloge Hiftorique du Chevalier
Bayard elt précédé d'un Précisfur la Chevalerie.
M. l'Abbé Talbert regrette cette
inftitution , dans laquelle on voyoit ,
dit-il , l'effet & le reméde de l'anarchie
qui régnoit dans le gouvernement ſous
les premières races de nos Rois. Elle
exiftoit déjà fous Charlemagne . C'étoit
tout à la fois une école de bravoure ', de
vertu , de religion & de galanterie.
Sans cette décoration , les enfans des
nobles n'avoient dans les premiers tems
aucune prérogative. Dans les Tournois
, les Héraults crioient aux jeunes
Chevaliers : Souviens toi de qui
tu es fils & ne forligne pas. Notre
expreflion proverbiale monter fur
fes grands chevaux vient de l'ufage
›
·
où étoient les chevaliers de monter
des chevaux fort hauts les jours de bataille.
Leur rançon , quand ils étoient
prifonniers , étoit communément fixée
à une année de leur revenu. " C'eſt
» peut être de là , dit l'Auteur , que
François I & Léon X ont tiré l'idée de
l'annate qui fe paye pour les bénéfi-
» ces ; efpèce de rançon , par laquelle
» on rachette auprès du pape le droit
» qu'il s'étoit attribué d'y nommer ».
»
33
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
Nous doutons que cette conjecture cri
tique paroiffe fort heureuſe .
La modeftie étoit une qualité diftine
tive des Chevaliers .
Un chevalier , n'en doute pas ,
Dois férir haut & parler bas,
Toutes leurs vertus avoient pour bale
la religion. Leur réception étoit une cérémonie
religieufe. Ils s'y préparoient par
des prières , des jeûnes , & la participation
aux facremens . On les armoit dans
l'églife , où un prêtre béniffoit l'épée , &
recevoit le ferment du candidat . Les
Tournois étoient proclamés aux noms
de Dieu & de la Vierge . Lorfqu'on dégradoit
un Chevalier , les prêtres faifoient
fur lui les mêmes prières que fur
les morts. ?
Les exercices des Chevaliers devinrent
fi violens & fi fanglans , que les
papes & les conciles prirent le parti de
les défendre , fous peine d'excommunication
. Plufieurs princes jugerent convenable
de les interdire , à caufe des exceffives
dépenfes qu'ils occafionnoient . Cependant
les moeurs prévaloient toujours
fur les loix. François I s'habilloit volon
tiers comme les anciens Preux , ce qui
MA I. 1770. 10 %
lai attira ce compliment de la part d'une
demoiselle : Sire , il me femble voir en
vous un des neuf Lepreux. Cependant il
porta un coup funefte à la Chevalerie ,
en prodiguant aux favans fes honneurs
& fes droits. Charles Quint ne fat pas
moins favorable aux gens de lettres .
L'empereur Sigifmond , au concile de
Bafle , avoit adjugé la préféance aux
docteurs fur les chevaliers d'armes , par
le motif qu'il pouvoit en un jour donner
l'accolade à cent guerriers , & qu'en mille
ans il ne pourroit faire un bon docteur.
Le Roi Charles V ayant befoin des
Parifiens leur avoit accordé une partie des
ornemens des Chevaliers , en leur permettant
de le devenir comme nobles. La
craffe ignorance des Chevaliers d'armes
repouffoit en quelque forte les diflicetions
vers les gens de lettres & de loix .
On créoit des Chevaliers Clercs , également
appelés Officiers de Lettres ou de
Juftice. Ceux qui préfidèrent aux jugemens
jouirent bientôt des premières prérogatives
de la l'écarlate & la fourrure
des préûdens .
Après François I , on vit peu de réceptions
de Chevaliers militaires . L'abolition
des Tournois , occafionnée par
la mort de Henri II , acheva la deftruc
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
tion de la Chevalerie Françoife , &
l'ordre du Saint Efprit s'éleva fur fes
ruines. Cependant Henri IV en aimoit
quelques pratiques. Après la bataille de'
Courtras , il alla , à l'exemple des anciens
Chevaliers , mettre fes trophées
aux pieds de la comteffe de Guiche .
Sully defiroit rétablir les exercices de
l'ancienne Chevalerie . Louis XIII honora
de l'accollade plufieurs officiers Suiffes
; & fes fucceffeurs la donnent encore ,
en certains cas , à l'ambaffadeur de Venife.
Dès le fiécle de Bayard , la chevalerie
avoit donc fouffert de grandes altérations .
Bayard en obferva les loix avec une exactitude
digne des beaux preux de l'ordre.
M. l'abbé Talbert , dans fon éloge , ramene
fans ceffe fes lecteurs aux pratiques &
aux moeurs de ce tems ; & en les envifageant
dans leurs rapports politiques , il fe
plaît à les mettre en contrafte avec les
coutumes & les vices de nos jours . Dans
les deux parties de fon difcours , il offre à
l'admiration de l'Europe une valeur éclairée
par les talens militaires , illuftrée par
des vertus fublimes ; un véritable Chevalier
, le Chevalier fans peur & fans reproche.
Son ftyle répond par la pompe aux
geftes héroïques de Bayard . Peut - être
MA 1. 1770. 105
auroit- il été convenable de l'alfortir dans
plufieurs circonftances à la fimplicité du
caractere du héros . Il femble que les panégyriftes
de ce preux Chevalier ont tous
défefpéré de le louer dignement , fans la
magnificence des paroles , & qu'ils auroient
craint de l'avilir , s'ils l'avoient
mis fur la fcène tel qu'il étoit , s'il s'étoit,
pour ainsi dire , peint lui -même aux yeux
du fpectateur. Lorfque Bayard , en fe
chargeant de défendre fans armes la foi.
ble place de Mezieres contre l'armée de
Charles Quint , dit à François I : il n'y a
point deplace foible où ily a des gens de
bien pour la défendre tout commentaire
affoiblit ces paroles. Lorfque le duc de
Ferrare lui propofe de faire empoifonner
par un traître le Pape Jules II , qui a
voulu le faire empoifonner lui- même ;
Bayard menace le Duc d'avertir le Pape
de fon deffein , s'il ne l'abandonne & demande
le traître pour le faire pendre :
ce trait n'a pas befoin d'ornement . C'eſt
fur-tour de Bayard que l'on peut dire
que
fon éloge ne doit être que le fimple récit
de fes actions & de fes paroles. On veut
toujours faire admirer les grands hommes
, il faut bien mieux les faire aimer.
Du refte le Difcours de M. l'Abbé
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Talbert auroit été fans doute diftingué
par l'Académie de Dijon , & il le fera par
le public . Nous en citerons un paffage
pour donner une idée de fon éloquence.
& de fa philofophie . A l'occafion du
maufolée érigé en l'honneur de Bayard
par un gentilhomme Dauphinois nominé
Polloud de Saint - Aguin , il s'écrie :
"
"
"
» Eh pourquoi ces monumens de la
» grandeur humaine font ils parmi nous
plus rares que les héros ? l'on diroit que
nous évitons le fouvenir des grandes
» chofes dans la crainte d'en faire. Déjà
» les portraits antiques , bannis de nos
appartemens , font devenus des orne
» mens de mauvais goût , des glaces monotones
, multipliées pour répéter des
riens , des tableaux qui me rappellenz
» des vendanges , des tempêtes ou des
» fables ; les eftampes qui repréfentent
» des marines , des actrices , des amans ,
» ont remplacé les plus auguftes images.
" Je rencontre un Hercule armé d'un fufeau
, où je devrois trouver le bufte de
» Henri le Grand , je vois le portrait d'un
» danfeur où devoit être celui de Montefquieu
, & l'amour travesti en régent;
» où je m'étois attendu à contempler Bol
fuer. Si je parcours les plus fuperbes
: 46
90
M A I. 1770. 107
19
-99
"
ود
jardins , je n'y vois que les divinités
» payennes ; on diroit qu'on ait voulu
» nous y apprendre la fable en nous fai-
» fant oublier l'hiftoire. Les places publi-
» ques offrent à mes regards les dieux des
» eaux , & quelques monarques autour
defquels je cherche envain les dignes
fujets qui ont illuftré leurs regnes ! Tu-
» renne & du Guefclin repofent dans le
» tombeau des Rois , où ils ne font vus
» de perfonne . Ne feroient - ils pas plus
» utilement placés aux pieds de leurs
» maîtres , à la face des peuples qu'ils one
» défendus & des grands qu'ils ont inf-
» truits ? J'habite une cité ( Eefançon ) où
» avec la ftatue d'un empereur ( Charles-
Quint ) qui ne pofféda rien de grand
que fes états , je ne vois de monument
» que celui du duc d'Albe repréfenté en
» Neptune . Mon imagination croit tou-
» jours voir couler le fang des malheureux
à la fontaine qu'il décore . O mes
concitoyens brifez la ftatue de ce ty-
» ran ! enlevez ce fcandale du milieu de
» vous ! Eh quoi ! manquez - vous de perfonnages
que vous puiffiez honorer ?
N'avez vous pas un Roi , dont vous
adorez la bienfaifance ? N'avez- vous:
pas des Jean de Vienne , des Vergy, des
22
و د
Evj:
108 MERCURE DE FRANCE.
» Grandvelle ? Ne font- ce pas leurs traits
» que nous devrions reproduire de toutes
parts , pour feconder les pinceaux de
» l'hiftoire qui fe voit forcée à les venger
» de nous ? H
Ces fentimens feront univerfellement
applaudis ; mais dans les premiers traits
de cette cenfure , on trouvera peut - être
trop de févérité ; quant à nous , nous defirerions
, par exemple , que l'auteur n'eût
pas mis en pendant les tableaux des vendanges
avec ceux des tempêtes ou des fables
, & qu'il n'eût pas lancé far les uns &
les autres le même anathême .
Les impoftures de l'Hiftoire ancienne & profane
; ouvrage néceffaire aux jeunes
gens , aux inftituteurs & généralement
à toutes les perfonnes qui veulent lite
l'hiftoire avec fruit. A Londres , & fe
trouve à Paris chez J. P. Coftard , libraire
rue Saint Jean de Bauvais , la
premiere porte cochere au- deffus du
College . 2 parties in- 12 . d'environ
Soo pag.
Le titre de cet ouvrage piquant n'eft
point exact. On y appelle impoftures les
erreurs mêmes dans lesquelles les anciens
hiftoriens font tombésde bonne foi & fans
MA I. 1770. 109
deffein de tromper la postérité. Plutarque
n'étoit que crédule ; il ne faut pas traiter
d'impofteur cet homme fimple , droit ,
ami de la vérité & plein de la vertu que
fes ouvrages infpirent : ainfi des autres.
L'auteur ne s'eft point apperçu qu'en dénigrant
l'hiftoire ancienne , il n'apprenoit
ſouvent la vérité que d'elle - même
en oppofant les témoignages des anciens
les uns aux autres ; il prouve feulement
qu'ils ne s'accordent pas toujours enfem .
ble & qu'il faut pefer les autorités dans
la balance de la critique. Ses favantes recherches
pouvoient conduire au pyrrhonifme
s'il attaquoit les événemens importans
, les grandes maffes de l'hiſtoire ;
mais il ne touche prefque qu'à des faits
indifférens en eux - mêmes , & il ne s'attache
qu'à dépouiller l'hiftoire de quel.
ques vains ornemens. Qu'importe qu'Héraclite
ait ou n'ait pas toujours pleuré , &
Démocrite toujours ri ? Qu'importe que
Paffienus Crifpus , beau- pere de Néron ,
ait ou n'ait pas aimé un hêtre avec une
forte de paffion ? Qu'importe qu'Anacréon
foit mort , étouffé par un grain de
raifin , ou d'une autre maniere ? Que le
poëte Philete n'ait pas eu befoin de porter
des femelles de plomb , pour que te
vent ne l'emportât pas; que Pomponius ait
ro MERCURE DE FRANCE.
eu dans fa vie des rapports , & qu'Anto-,
niade Drufe ait craché ; qu'Epimenide
n'ait pas dormi cinquante ans , & que
Mécene n'ait pas vécu trois ans fans dormir
& c. & c. &c ? La vérité ou la fauffeté
de ces faits intérelle peu , & un lecteur
ordinaire les apprécie fans peine à
leur jufte valeur ..
Il me femble qu'il ne feroit pas difficile
de juftifier les anciens fur divers reproches
de l'auteur. Il fe mocque par
exemple de Cicéron qui dit , que les peuples
établis près des Cataractes du Nil
continuellement frappés de leur bruit.
énorme , n'entendent plus rien . Comment
dit-il , tant de fourds pouvoient- ils converfer
enſemble ? Eft ce que Cicéron a prétendu
qu'ils étoient fourds ? il a voulu
feulement dire qu'ils n'entendoient pas le
bruit des Cataractes , comme on n'entend
pas pendant le jour le bruit confus & fourd
d'une ville dans laquelle on eft renfermé..
Le critique ne veut pas que Xercès air
écrit une lettre au Mont Athos , pour le
prier de ne pas s'oppofer à fes exploits & c.
Ce trait n'eft peut - être qu'une fable ;
mais il peut exifter un homme aflez fou
pour la réalifer , & l'on attribue bien
des folies à ce même Xercès..
•
Je crois que Spurina auroit bien fait:
MAL 1770 . FEI
de ne pas défigurer fon vifage dans la vue
d'arrêter les paffions qu'allumoit fa beauté
Je crois aufli qu'il a pu prendre un mauvais
parti fans l'aflurer.
Je fuis très perfuadé , quoi qu'en dife
Pauteur , que Marc-Antoine , l'orateur
a pu par fon éloquence arrêter la fureur
des foldats envoyés par Marius pour le
malfacrer ; mais je ne conçois pas com
ment des circonftances peuvent être plus
vraisemblables , fans être plus dignes de
foi comme il le dit .
Pourquoi s'étonner qu'on aille titer
Cincinnatus de la chartue pour le mettre
à la tête de l'armée ? Comment peut- on
blâmer l'hiftoire , de repréfenter Curius
faifant cuire des raves , pendant que fa
femme pêtrit le pain ?
Il eft permis de penfer qu'il n'y avoit
point de boulangers à Rome , lorfque cha
cun y faifoit fon pain ; & que ceux qui
faifoient leur pain n'étoient pas pour cela
boulangers ?
Il paroît encore très - poffible que Philopomen
, capitaine des Achéens , aig
éré affez mal bâti & mal vêtu , pour
que la femme d'un de fes amis l'ait invité
à fendre du bois & à faire la cuifine avec
elle..
112 MERCURE DE FRANCE .
Je ne nierois pas qu'en Corfe , lorfque
les femmes étoient accouchées , les maris
fe miffent au lit : Car cette bifarrerie eft
encore pratiquée chez quelques peuples
de l'Amérique.
Plufieurs auteurs affurent que les Habitans
des Illes Baléares étoient accou
tumés , dès leur enfance , à manier la
fronde , & qu'on les obligeoit à abbatre
avec cette armé , leur nourriture de deffus
quelque hauteur . « Que veut dire
» s'écrie le cenfeur , ce mot dès l'enfance ?
» Dès que les enfans étoient fevrés
» n'avoient - ils d'autre pain que celui
qu'ils abbatoient avec la fronde ? Ces
» enfans étoient bien à plaindre ; on leur
» donnoit du pain , avant même qu'ils
» euffent des dents ... Avoient - ils affez
de force pour tourner la fronde ? Leurs
» meres n'avoient - elles pas d'autres occupations
, que de mettre leur pain fur
» des arbres ? ... Le peuple étoit donc
obligé d'aller hors de la ville chercher
» un efpace propre à cet exercice ? » Je
ne crois pas que ces raifons détruiſent un
que
témoignage de quelque poids.
ود
""
Parmi les faits fabuleux ou incroyables
ou extraordinaires , juſtement relevés
par l'auteur , nous cirerons une finguliere
victoire. Elien & Athénée raconM
A I. 1770 . 1,13
tent que les Sybarites élevoient leurs chevaux
à danfer au fon des inftrumens &
fur- tout de la flûte . « Qu'en arriva -t- il ?
» fortis un jour contre les Crotoniates
» ceux-ci uferent de ftratagême : ils con
» noiffoient le talent des chevaux de leurs
» ennemis , & leur paffion pour la danſe
» & la flûte : ils ordonnerent qu'au lieu
» de fonner la trompette pendant le com.
» bat , on jouât fur la fute des rigau-
» dons & des menuets. A peine les che-
ود
vaux des Sybarites entendirent- ils ces
» airs , qu'ils fe mirent à danfer avec
plus de vivacité qu'à l'ordinaire , renverferent
leurs cavaliers , & jetterent
un tel défordre dans l'armée , que les
» ennemis les battirent à plate- cou-
» ture , & c.
Il y a dans cet ouvrage beaucoup d'érudition
légérement préfentée par une
imagination riante ; un choix d'événemens
curieux y eft affaiſonné. par le fel
de l'épigramme ; des faillies vives & un
ftyle familier temperent la févérité de la
critique . Il est très -bon à lire , mais avec
précaution. Il a eu plufieurs éditions en
France . L'Auteur , M. l'Abbé Lancello
ti , jouit d'une réputation diftinguée par
mi les favans Ultramontains : il étoit
tout à la fois littérateur , hiftorien , cri114
MERCURE DE FRANCE .
tique , philofophe. M. l'Abbé Oliva
connu en France par fes liaifons avec
M. de Montefquieu , avoit entrepris
cette traduction des Impoftures de l'Hif
toire : elle a été revue & corigée : elle
n'eft pourtant pas fans négligences. #
A
Réponse de M. de Saint-Foix au R. P.
Griffet , & Recueil de tout ce qui a été
écrit fur le Prifonnier maſqué . A Londres
, & fe trouve à Paris chez Vente ,
Libraire à la Montagne Sainte - Genevieve
, petit in- 12 de 131 pages.
>
Le P. Griffet , dans fon excellent Traité
des différentes fortes de preuves quifervent
à établir la vérité de l'hiftoire , a de
nouveau attiré la curiofité du public fur
le prifonnier connu fous le nom de Maf
que de fer. Les conjectures ne font pas encore
épuifées. Je ne défefpere pas de voir
par exemple foutenir un jour que ce cèlebre
inconnu , étoit le Sultan Mahomet
, détrôné en 1687. Le peuple , diraton
, fe fouleva contre lui à caufe des
mauvais fuccès des armes Ottomanes en
Allemagne , & l'on fait que la France ,
par fon Ambaffadeur , M. de Château
neuf , fit tous fes efforts pour engager le
fucceffeur de Mahomet à continuer la
MA I. 1770 .
guerre , & que fes promeffes
releverent
le courage
des Turcs. On fait auffi que le fort de ce Prince après fa dépofition
eft affez incertaine
, & que Kuprogli
qui lui fauva la vie , étoit dans les in- térêts de la France. L'on ajoutera
que le
prifonnier
paffoit
en Provence
pour un prince Tutc ; point de nom de baptême
; il eft appelé fur les regiftres
de Saint Paul Machialy
, nom Turc , au moins à de- mi. Sa taille , fon accent étranger
, &
quelques
autres circonftances
paroîtront
irès propres
à confirmer
cette conjecture
. Il eft facile de trouver
des vraisemblances
; & il n'eſt pas rare , quand on en a trouvé
, qu'on veuille
les prendre
pour
la vérité, quelque
frivoles
qu'elles
foient.
En attendant que de nouvelles découvertes
ayent fixé les incertitudes à cer
égard , les efprits font partagés entre le
comte de Vermandois & le duc de Monmouth.
M. de Saint Foix met fous les.
yeux du public les piéces du procès . S'il
nous étoit permis d'avoir un avis là - def
fus , nous difions que ce procès ne nous
paroît pas encore allez inftruit pour pouvoir
être jugé.22
L'auteur des Mémoires pour fervir à
Hiftoire de Perfe , s'eft évidemment
trompé dans plufieurs circonftances de
116 MERCURE DE FRANCE.
fon récit. M. de Saint Foix l'a très bien
prouvé mais nous ne croyons pas qu'il
faille en conclure qu'il fe foit trompé
quant au fait effentiel.
L'auteur des Mémoires a mal placé le
lieu de la fcène ; & cette faute a ôté pref,
que toute vraisemblance au reste de fon
récit. Ce fut , dit on , au camp devant
Courtrai , que M. le comte de Vermandois
eut une querelle avec M. le Dauphin.
Il est très-poffible qu'un jeune homme fort
emporté par fa vivacité ; il n'eft pas invraisemblable
que deux princes fe foient
trouvés avec peu de monde dans une
tente ; il eft facile d'imaginer pourquoi
des témoins auront gardé le plus profond
filence fur leur démêlé . Ce font , dit à ce
fujet Mademoiſelle de Montpenfier , de
ces hiftoires que l'on ne fçait point , & que
l'on ne voudroit pas fçavoir.
On affure que le jour même où le
corps du comte de Vermandois dût être
tranfporté à Arras , il fortit du camp une
litiere dans laquelle on crut qu'il y avoit
un prifonnier de conféquence , quoiqu'on
répandît le bruit que la caiffe mili
taire y étoit renfermée; & l'on ajoute que
cette litiere prit un chemin détourné . J'ai
lu quelque part que le caveau dans lequel
on dit que M. le comte de Vermandois
MA I. 1770. 117
fut inhumé à Arras , a été gardé très -ſoigneufement.
Il me femble encore qu'il y
avoit dans le même éctit diverfes anecdores
qui annonçoient un myftere enfeveli
dans cette tombe. Il y étoit parlé
d'une grand'meffe qu'on célébroit annuellement
pour le repos de l'ame de M.
le comte de Vermandois : cette circonftance
eft très - remarquable . Comment
Louis XIV , toujours religieux , & à là
fin fi pieux , anroit il non -feulement
fouffert , mais encore ordonné un fervice
annuel pour un homme vivant ? Nous
conviendrons encore avec M. de Saint-
Foix qu'il auroit été plus naturel de faire
paffer le comte de Vermandois pour fou.
Plus on approfondit , moins on s'éclaire
.
M. de Saint- Foix ne parle point des
faits précédens , que l'on ne peut ni rejeter
ni croire , fans inftructions plus certaines.
Il penfe pouvoir fixer à l'année
168, le tems où le prifonnier fut conduit
à la citadelle de Pignerol ; ce qui né
s'accorde pointavec l'époque de la difpa
rition de M. le comte de Vermandois ,
arrivée en 1683. M. de Saint- Mars ne
quittoit point le prifonnier ; or au com.
mencement de 1684 , ity eut une conIIS
MERCURE DE FRANCE.
.
teftation affez vive entre le gouverneur
de Pignerol & le lieutenant de roi de la
citadelle ; conteftation qui n'auroit point
eu lieu fi M. de Saint- Mars , commandant
de la citadelle , n'avoit été abſent.
Ce fait eft-il auffi contraire que M. de
Saint Foix le penfe à l'opinion qu'il combat
? Nous le prions de vouloir bien y
donner toute fon attention . M. le comte
de Vermandois n'eft fuppofé mort qu'à
la fin de l'année 1683. C'est le 26 No
vembre que le convoi & la litiere partent
du camp. Le duc d'Anjou vient au monde
le 19 Décembre : & c'eft à l'occafion des
réjouiffances pour la naiffance de ce
prince qu'il s'éleve une difpute entre le
gouverneur & le lieutenant de roi de Pignerol
. Si M. de Saint- Mars , à qui la
cour confia ce prifonnier , avoit été
mandé pour aller de Pignerol le prendre
vers Courtrai pour le conduire mystérieu
fement d'un bout du royaume à l'autre ,
n'auroit-il pas pu être abfent au commencement
de 1684 ? Son abfence à cette époque
n'eft-elle même pas une préfomption
nouvelle en faveur de l'opinion à la
quelle M. de Saint- Foix s'oppofe ?
Quant au duc de Monmouth , quoique
l'on puiffe penfer qu'il n'a réellement pas
M A I. 1770 . 119
été décapité , nous n'oferions conclure
qu'il ait été conduit en France & gardé
jufqu'à la mort , de la maniere dont l'a
été notre prifonnier, M. de Saint -Foix
voudra bien nous permettre de lui demander
encore pourquoi on l'auroit tenu
fi durement enfermé & avec tant de précautions
pour que fon nom ne fût pas
connu , après le détrônement & même
après la mort de Jacques II ? Son crime
étoit affez expié. Que pouvoit on craindre
de fon élargiffement ? Guillaume &
Marie étoient nos ennemis : peut- être auroit-
on pu l'employer utilement contre le
premier ; du moins en publiant fon exiftence
on auroit éteint le reffentiment que
fa mort avoit excité en Angleterre contré
Jacques II . On peut bien continuer de ca →
cher une chofe par la feule raifon qu'on l'a
cachée. Mais ne la divulguera t-on pas ,
quand il fera utile , ou honorable pour
ceux qu'on protége, de la faire connoître ?
Je crois que les partifans de Guillaume.
auroient pu faire des railleries & même
des comparaifons fur lafuppofition de l'officier
décapité fous le nom du duc ? Mais
la raillerie n'auroit été que mépriſable ;
& lodieufe comparaifon feroit bientôt
tombée ."
...
120 MERCURE DE FRANCE .
Il eft tems de terminer nos remarques.
Nous aurions lieu de nous en applaudir ,
fi elles engageoient M. de Saint Foix à
communiquer au public des recherches &
des réflexionsnouvelles.
Sophie ou le triomphe des graces fur la
beauté ; imitation de l'Anglois de Miftriff
Charlotte Lennox ; avec figures.
A Londres , & fe vend à Paris chez
'Coftard , rue Saint Jean de Beauvais ;
deux petites parties in- 1 2.
Ceux qui aimeront un récit fimple des
malheurs & des perfécutions ordinaires
que l'innocence & la vertu ont prefque
toujours à effuyer avant que d'être récompenfées
, liront avec fatisfaction ce
petit roman. Henriette Darnley eft belle
fans graces , la hauteur , la vanité , l'oftentation
forment fon caractere : elle reffemble
à fa mere : & fa mere l'aime uniquement.
Sophie Darnley , fa foeur , eft
pleine de graces , fans être belle ; la nature
l'a douée de mille bonnes qualités ,
relevées par un efprit fin & un jugement
folide : elle a pour appui un bon vieux
gentilhomme de fes ,parens nommé Habert.
M. Darnley laiffe à fa mort un bien
à peine fuffifant pour payer fes dettes . La
beauté
M'A I. 1770 .
121
beauté d'Henriette attire auprès d'elle ,
entre autres foupirans , fir Charles San-
Fey : mais il n'a pas plutôt vu Sophie qu'il
en devient amoureux . Stanley a déjà rendu
des fervices importans à fa mere ; il
eft aimable. Sophie eft touchée de fon
mérite & de fa paffion . Les fentimens
connus de Stanley expofent Sophie aux
outrages de fa foeur. Elle les fouffie ; elle
fouffre les injuftices de fa mere : mais
après s'être convaincue que les intentions
de Stanley ne font pas pures , elle fe retire
, avec le confentement de fa mere ,
& par les fecours de M. Habert , chez M.
Lawfon , curé de campagne . Pendant fon
abfence , Stanley a occafion de décou
vrir fes fentimens & toute l'étendue de fa
vertu ; il part dans l'intention de l'époufer
; mais les calomnies de fa foeur ; des
rapports équivoques & les plus fortes apparences
d'infidélité de la part de fa maî
treffe, le détournent de fon deffein , & il
paife en France. Sophie a perdu fon amant ,
elle eft fur le point de perdre fon bienfaiteur
, M. Habert. Pour ne plus être à
charge à ce digne homme , elle fe place
auprès d'une Dame qui cherche bientôt à
la déshonorer. Sa foeur Henriette s'eft
abandonnée au loid L.... Sa mere n'eft
122 MERCURE DE FRANCE.
plus avec cette fille impérieufe ; elle eft
dans la mifere . Sophie va la conſoler &
la nourrir du travail de fes mains . Stanley
a appris en France des nouvelles de
Sophie ; il revient en Angleterre dans le
deffein de lui faciliter , par fa générosité ,
les moyens d'époufer un homme qu'il a
pris pour fon rival . Arrivé chez M ,
Lawfon , fes foupçons font bientôt diffipés
; il ne fonge qu'à réparer fes injuſtices
, & il époufe Sophie. Henriette a été
délaiffée par le lord L ... On la marie à
un officier Irlandois qui l'emmene en
Amérique, Madame Darnley meurt :
après que tous les orages domestiques
font diffipés , Sophie reprend la jouif-
» fance des biens dont le ciel l'a com-
» blée. » "
Combien ilferoit dangereux de préférer les
talens agréables aux talens utiles . Difcours
:
Minimè artes ha probandæ quæ miniftræ funt
voluptatum,
Cic. lib . 1. offic.
A Lyon , de l'imprimerie d'Aimé de
la Roche , aux Halles de la Grenette .
A Paris , chez Durand , Libraire , rue
MAI. 1770.
123
"3
"
Saint Jacques à la Vertu . Broch. in - 12
de 40 pag.
L'auteur de ce difcours montre dans fa
premiere partie que la préférence accordée
aux talens agréables fur les talens
utiles décourage les vrais talens ; & dans
la feconde , qu'elle anéantit les vraies
vertus. De folides raifons y font confirmées
par des exemples convaincans.
Quand les Romains , dit l'auteur , fe
» furent adonnés avec paffion à la mufi-
" que , ils perdirent , fi l'on en croit
Quintilien , le refte des fentimens gé-
» néreux qu'ils avoient confervés . Il n'y
» eut plus de moeurs , dit Tite- Live ,
» auffi - tôt qu'ils abandonnerent les bibliothéques
publiques pour courir aux
fpectacles , & qu'ils préférerent la voix
» des comédiens aux leçons des philofophes.
Romains ! vos enfans fe forment
>> aux danfes loniennes , ils étudient l'art
» de féduire ; ils achettent à grands frais
» les inftrumens d'un luxe ruineux , & la
» honte de la débauche . Ah ! s'écrioit un
» de ces poëtes , ce n'eft point de cette
» fource impure qu'on vit fortir les vain-
» queurs de Carthage. »
19
Ce difcours eft du P. de la Serre , pro-
Fij ན
124 MERCURE DE FRANCE .
felfeur d'éloquence au college de la Trinité
de Lyon , déjà connu par d'autres
piéces d'éloquence que nous avons annoncées
avec éloge . Il a été prononcé le
25 Août dernier , avant la diftribution
des prix , en préfence de MM. le Prévôt
des Marchands & Echevins . Le recueil
de huit autres difcours du niême auteur fe
trouve chez les mêmes libraires , & à
Nimes chez Gaudes .
Traité des léfions de la tête par contre- coup,
& des conféquences pratiques ; par M.
Dupré- de - Lifle , docteur en médecine .
A Paris , chez J. B. Coftard , libraire ,
rue S. Jean de Beauvais , la porte cochere
au-deffus du college ; avec approbation
& privilege du Roi . Petit
in- 12 de 150 pag.
L'académie royale de chirurgie avoit
excité l'émulation des gens de l'art pour
les engager à traiter la matiere impor
tante & peu connue des contrecoups . Jaloux
de feconder des vues fi utiles à l'humanité
, M. Dupré de Lifle s'eft efforcé
d'éclaircir par des obfervations les diffi
cultés qu'il rencontroit für un fujet preſque
neuf. Son traité commence par la
définition ducontre coup. Il en démontre
MA I. 1770 . 125
enfuite la poffibilité par des raifons phyfiques
. De là il palle aux caufes qui peuvent
le produire , aux fymptômes qui
l'accompagnent , aux fignes pathognomoniques
ou certains qui le caractérisent.
Après avoir établi les raiſons qui font
diftinguer ces fignes des fignes équivoques
, il s'arrête au prognoftic , par lequel
on s'affure de ce qu'on doit attendre de la
bleffure par contre- coup. Enfin l'auteur
expofe les moyens curatifs. Son ouvrage.
nous a paru mériter l'attention des gens
de l'art.
Stances fur l'Induftrie , qui ont remporté
le prix à l'académie de Pau ; par M.
l'Abbé Talbert , chanoine de l'églife
de Befançon ; nouvelle édition . A la
Haye ; & fe trouve à Paris , chez Lottin
le jeune , libraire , rue St Jacques ,
vis -à - vis celle de la Parcheminerie ,
1770 .
Ces ftances ont été inférées dans notre
Mercure de Mai 1769 .
Effai d'une amitié patriotique , où l'on
propofe des moyens infaillibles pour
rendre les hommes plus vertueux &
meilleurs citoyens .
Fiij
#26 MERCURE DE FRANCE.
Unum corpus & unus fpiritus...
Unus Deus & pater omnium .
GAL. VI . I.
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Coftard , rue S. Jean de Beauvais , la
premiere porte cochere au deffus du
collége. petit in - 12 . d'environ 200 pag.
·
L'amitié que l'auteur defireroit infpirer
à tous les coeurs , c'est la loi d'aimerfes
concitoyens en faveur de la patrie . Son but
eft le bien de l'état. Il n'importe pas que
le coeur refufe d'obéir à cette loi , pourvú
que l'homme en rempliffe les devoirs . Cependant
le premier de fes devoirs , c'eſt
de réunir tous les coeurs pour les dépofer au
pied du trône qui en eft le foyer. Les moyens
d'infpirer l'Amitié patriotique , ce font
la crainte du blâme & la force de l'èxemple.
L'auteur les croit nouveaux & infaillibles
, à en juger par le titre de l'ouvrage .
Il ajoute que l'honneur , la crainte , la
vertu font des motifs trop foibles
engager le citoyen à facrifier à fa patrie
fes intérêts les plus chers : la Religion qui
perfectionne les vertus peut feule élever
l'homme au deffus de fes foibleffes &
lier fon coeur aux intérêts de la fociété. En-
·
pour
MA I. 1770 . 127
fin l'éducation doit être dirigée vers l'Amitiépatriotique
; delà les moeurs , & c.
L'auteur n'a point examiné fi l'exécution
d'une loi qui ordonneroit de perpétuelsfacrifices
eft poffible , & fi fa fanction
feroit jufte . L'amitié ne fe commande
pas ; & la loi civile ne peut ordonner l'ab.
négation de foi même . L'intérêt perſonnel
lie l'homme à la fociété ; & l'ordre
focial , c'eft qu'il jouiffe fûrement , librement
& pleinement de fes droits . Eclairez
les hommes fur leurs vrais intérêts ,
& vous en ferez de bons citoyens . Affurez
leur la liberté de difpofer de leurs
perfonnes , de leurs talens , de leurs biens,
&c. & vous aurez des peuples heureux &
des empires floriflans. Il eft dangereux de
s'abandonner à fon coeur , lorsqu'on igno
re ces vérités il égare l'imagination ; &
tous les projets qu'elle enfantera feront
contraires à la raifon & à la juftice , lors
même que l'on voudra les diriger à la plus
grande utilité publique .
Almanach de la ville de Lyon , & des provinces
de Lyonnois , Forez & Beaujolois
, avec la notice des paroiffes du
diocèfe pour l'année 1770. A Lyon ,
chez Aimé de la Roche , imprimeur de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Mgr l'Archevêque & du Clergé , de
Mgr le duc de Villeroy , du gouverne
ment & de la ville , aux halles de la
Grenette, in- 8 ° . d'environ 400 pag.
·
Cet almanach fait très bien connoître
une ville avec laquelle tout le royaume
& les pays étrangers ont de grandes relations
de commerce. Il a , par deffus les
ouvrages de ce genre , l'avantage de préfenter
la defcription topographique la
plus détaillée d'un diocèfe très étendu . Il
a été augmenté cette année de l'annonce
des foires & marchés , des noms des collateurs
des bénéfices , des paroiffes de Dauphiné
, de Breffe & de Dombes.
On en trouve des exemplaires à Paris
chez Durand , libraire , rue St Jacques , &
la vertu .
L'ami du prince & de la patrie , ou le bon
citoyen . A Paris , chez J. P. Coftard
1.braire , rue S. Jean- de Beauvais , la
premiere porte cochere au - deffus du
college , avec approbation & privilege
du Roi , broché , in 8 °. environ 250 p.
Depuis qu'un auteur illuftre a mérité
le furnom glorieux d'ami des hommes
plufieurs écrivains ou compilateurs ont
MAI. 1770. 129
afpiré à l'honneur d'être les amis des enfans
, des femmes , des mufes , &c. Le
prince & la patrie autont auffi leur ami ,
le bon citoyen ; on verra fi c'eft le citoyen
éclairé.
Un fage & un laboureur font les organes
par lesquels l'auteur qui aime le prince
& la patrie , leur donne des leçons & des
confeils. Le laboureur , fans fonger à fa
charrue , & ce fage , fans fonger aux droits.
naturels de l'homme & à l'autorité paternelle
, affurent que la corruption jeta
les premiers fondemens de la fociété
civile , & qu'un homme qui joignoit à
la force ducorps , l'adreffe , la fagacité &
l'art de la perfuafion , engagea les égaux
à fe reconnoître fes fujets . En differtant
fur le defpotifme , ils découvrent que
rien n'eft plus contraire à ce gouvernement
que la philofophie & les lumieres
& qu'il y a cette différence entre un Roi
& un defpote , que l'un n'eft point fupérieur
aux loix dont il eft le chef ; &
que l'autre ne reconnoît pour guide que
fes caprices . Ils apprennent enfuite aux
princes que la premiere de leurs qualités ,
c'eft l'humanité qui fe prête à tous les
devoirs de leur rang. Ils lear impofent
l'obligation d'étudier la nature du fol &
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
le génie de fes habitans , pour y adapter
des loix flexibles & variables fuivant les
circonftances. L'étude de l'homme leur
paroît la bafe de la politique ; & le grand
art du politique confifte , felon eux , à
faifir les paffions favorites des hommes
& à leur faire prendre le change , à l'exemple
de Cromwel , & c. Nous ne parlerons
pas de plufieurs diflertations étrangeres
au titre .
Les deux interlocuteurs font tour- àtour
maîtres ,& difciples dans ces entretiens
, fans qu'aucune différence , foit
dans la maniere de penfer , foit dans la
maniere de s'exprimer , diftingue les caracteres
de l'un & de l'autre. On peut
fubftituer par-tout le nom du laboureur
à celui du fage , & celui du fage à celui
du laboureur. C'étoient- là fans doute les
hommes faits pour inftruire les Rois;mais
le fage ne fait encore que des vérités &
des erreurs communes , & ce laboureur
ne fait même pas que c'eft fon travail
qui nourrit la fociété. L'auteur a du zele
& de l'efprit , & fon courage n'eft pas
fans mérite . Ses entretiens font précédés
d'un conte très-intéreffant pour les ames
vertueufes .
MAI.
131 1770.
L'Honneur François , ou Hiftoire des
vertus & des exploits de notre nation
depuis l'établiffement de la Monarchie
jufqu'à nos jours , 3 vol . in - 12 ,
chez Coſtard , Libraire , rue Saint - Jean
de Beauvais , avec approbation & privilége
du Roi.
Le but de l'auteur eft de rappeler les
hommes à la vertu par le récit des actions
vertueufes. Comparons , dit il , les
leçons des Philofophes & celles des Héros
, les uns démontrent la vertu , les
autres la font fentir ; ceux -ci parlent à
l'efprit , ceux-là parlent au cour ; un
grand homme paroît & la fienne attire
toutes les autres à elle , elle a une ſphere
d'activité à laquelle rien ne réfifte , elle
laiffe après elle une trace lumineufe , où
tout fe fent entraîné. L'auteur dépouille
notre histoire de tous les incidens dont
le hafard feul ou la politique peuvent
réclamer la gloire ; il ne loue les François
que de ce qu'ils ont fait & non de
ce que la fortune a fait pour eux ; il
écarte ces atrocités des Tyrans qui ont
déshonoré autant qu'opprimé leur pays ,
& qui profaneroient ce monument qui
n'eſt deſtiné qu'à la gloire ; il foutient
F vj
132 MERCURE DE FRANCE ,
qu'un Etat Monarchique eft plus propre
a former des Citoyens qu'une Républi
que ; parce que l'attachement de chaque
fujet pour fon prince eft plus immédiat
& moins divifé que les fentimens vagues
& incertains d'un républicain pour ceux
qui gouvernent fa patrie ; les preuves
qu'il en allégue font tirées de cet amour
ardent & immuable que les François ont
toujours porté à leur roi , & qui les ont
de tous les tems diftingués des autres.
nations. Nous ne rapporterons rien d'une
hiftoire qui n'ajoute rien à ce que les.
autres nous ont appris , mais dont le
mérite particulier eft de préfenter les.
événemens d'une maniere beaucoup plus.
intéreffante ; elle eft écrite avec chaleur ,.
quelquefois avec enthoufiafme & même
avec emphafe , mais toujours avec autant
de fentiment que de rapidité ; l'auteur
mérite des encouragemens , même
des éloges pour s'être ouvert une fi noble
carriere , & nous ne doutons pas que
lorfqu'il l'aura terminée , il ne recueille
à fon tour le prix de l'objet qu'il a célébré.
Les troifieme & quatrieme volumes
font fous preffe ; ceux que nous annonçons
finiffent à l'hiftoire de Charles VI
MA I. 1770. 133
ils font dédiés à M. le Baron d'Efpagnac ,
Maréchal de Camp , Commandant de
l'Ordre Royal de Saint- Louis , Gouverneur
des Invalides , & c . On ne peut
qu'applaudir à ce choix ; le nom de l'ami ,
du compagnon des travaux du Maréchal
de Saxe étoit digne de paroître au frontifpice
d'un monument confacré à l'Honneur
François , & c'eft avec raifon que
ce choix a été applaudi par l'auteur des
vers fuivans.
Aux dieux on porte des préfens ,.
On offre aux belles des fleurettes ,
Aux grands on donne de l'encens ,
Aux bergeres des chanfonnettes ,
Toute offrande eft faite à propos ,
C'eft de lauriers qu'on te couronne ;,
L'honneur eft le prix des héros ,
Tu le chéris , on te le donne.
Par M. Desboulmiers , anc. cap . de cavalerie.
C'est par inattention que l'épître dédicatoire
manque à quelques exemplaires
, & ceux qui ne l'ont pas , peuvent
l'envoyer prendre chez le Libraire qui la
donnera gratuitement.
Nouveaux Mélanges de Littérature , d'Hif-
Loire & de Philofophie du Centénaire,
134 MERCURE DE FRANCE .
&c. &c. &c. 1769. vol . in - 8 ° . de plus
de 250 pag. On en trouve des exemplaires
chez Coftard , Libraire , rue
Saint-Jean de Beauvais.
Ces Mélanges font nouveaux , fans
doute ; mais ils ne contiennent rien de
nouveau. C'est une forte d'efprit de M. de
Fontenelle , un peu brut , à confidérer
la diftribution & même le choix des matériaux
, unus & alter affuiturpannus . Cependant
une compilation des pensées ingénieufes
d'un auteur fi juftement célébré ,
formera toujours un recueil agréable . Il
eft à defirer que la critique & le goût
en banniffent des réflexions communes ,
inexactes , obfcures , fauffes , telles que
les propofitions fuivantes .
» Le public eft fait pour être la dupe
» de beaucoup de chofes ; il faut profiter
» des difpofitions où il eft ».
"
Nous aimerions mieux dire : Le Public
eft fait pour être la dupe de beaucoup de
chofes ; il faut donc que nous nous jugions
nous mêmes plus févérement qu'il ne nous
jugė.
» La fauffeté des raifonnemens ordi .
» naires confifte en ce qu'on ne met l'efprit
humain qu'au deffous de l'infini ;
"
MAI.
1770. 135
» il eft auffi au -deffous de beaucoup de
» chofes finies ».
Cette propofition auroit befoin d'un
long commentaire ; & un long commentaire
n'en feroit pas une vérité.
» La mémoire eft ennemie prefqu'irré-
» conciliable du jugement » .
La mémoire & le jugement font au
contraire auffi naturellement amis enfemble
que l'ignorance & la fottife font
amies l'une de l'autre ; quoiqu'il arrive
quelquefois qu'en furchargeant la mémoire
, on étouffe le jugement.
» En Philofophie , plus on penfe , plus
» on fait de progrès ; & un homme dans
» le même tems penfe beaucoup plus
qu'un autre ; mais pour les fciences de
» fait , un homme ne lit dans un tems
» que ce qu'un autre auroit pu lire. Ainfi
" le génie fait les Philofophes auffi bien
» que les Poëtes , & le tems fait les Sa-
» Vans » .
Cette propofition prêteroit à une longue
critique ; mais nous nous bornerons
à demander fi de dix hommes qui auront
également lu , il s'en trouvera deux quifachent
autant & auffi - bien l'un que l'autre .
La Religion établie fur les ruines de l'Ido-
Latrie. Poëme couronné par l'Acadé136
MERCURE DE FRANCE.
mie de la Conception de Rouen , par
M. Léonard. in - 12 de 13 pag. On en
trouve des exemplaires chez Des Ventes
de Ladoué , rue Saint-Jacques.
Un ftyle fimple & naturel forme le
principal mérite de ce poëme .
Les Soupirs d'Euridice aux Champs Elifées.
Par l'auteur de Garrick , ou les
Acteurs Anglois . A la Haye , & fe
trouve à Paris , chez Coftard , Libraire ,
rue Saint-Jean de Beauvais , la premiere
porte cochère au- deffus du collége
, broch. in- 8 °. de 129 pag. Belle
édition .
La fable de la defcente d'Orphée aux
Enfers , & de fon retour fur la Terre
coupée par l'amour épifodique de Pluton
pour Euridice , eft le fond fur lequel un
pinceau très élégant a répandu les couleurs
variées de la douleur, de l'eſpérance ,
de la crainte , de la trifteffe , de la joie ,
du défefpoir & de tous les fentimens que
la paffion la plus vive , la plus tendre , la
plus délicate & la plus pure peut éprouver.
On en jugera par les foupirs d'Eu--
ridice retombée dans les enfers par l'im
patiente curiofité de fon époux .
MA I. 1770 . 137
» Ciel ! jufte ciel ! arrêtez , démons
barbares ! vous m'enlevez un bonheur
» que les Dieux m'ont promis ! Attends-
» moi , cher époux , demeure ... Hélas !
» on t'entraîne , tu n'entends plus ma
" voix ! Malheureuſe ! c'en eft donc fait !
» je renailfois à la félicité , je rentre
» dans la mort ! Ah ! deux fois j'ai perdu
» la vie & mon époux ! Orphée ! tu m'a-
» bandonnes ! qui m'aidera déformais à
fupporter l'horrible paix des demeures
heureufes ? Dieux tout puillans ! quels
» font vos funeftes decrets ? vous tentez
» la vertu , & vous l'en puniffez ! Champs
» fortunés , je vous abhorre ! Innocens
» plaiſirs des ombres , vous irritez mon
»fupplice ! Trop malheureux Orphée !
» cher objet de mes peines à jamais re-
» naiffantes , tu t'éloignes en me tendant
» les bras , & tu fuis chez les hommes !
» Ils font fi durs à l'afpect du malheur !
» hélas ! tu fus fléchir un inftant les En-
» fers ! Ah! c'eft aux Enfers que je veux
habiter ; je vais fouler encore la trace
de tes pas ; & j'étendrai mon ombre
languiffante fur ces gazons avides où
» tu cherchois un afyle à tes peines ; je
» ferai près de toi , malgré la mort &
les Dieux du Tartare .... Quoi ! l'a-
"
138 MERCURE DE FRANCE.
mour même a mis le comble à tous
» nos maux ! Ah ! dois - je encore me le re-
» tracer ? ... Oui , le crime de l'amour
» peut foulever mes plaintes , & jamais
» tes remords ; oui , j'en chéris la caufe ,
» ton amour infini n'a pu marcher fans
» crainte, Souvenir glorieux à mon coeur ,
» fentimens précieux , adouciffez ma dou-
» leur profonde , jufqu'au moment for-
» tuné où nos ombres à jamais réunies ...
» Inhumaine ! où m'emporte un impru-
» dent efpoir ? Quoi ce bonheur fatal fe-
» roit payé des jours de mon époux !
Non , qu'il vive à jamais , qu'il vive
» pour immortalifer fur la terre le tendre
» fentiment & la fidélité . Que mon ima-
" ge toujours préfente à ton ame fidelle
» & pure trompe quelquefois ta douleur ;
» que les Cieux attendris t'entendent au
pied de mon tombeau t'écrier : Euri- .
» dice ! & dis-lui chaque jour : je t'aime ,
» je t'adore ! & c.
"
30
Nous croyons que l'auteur auroit pu
choisir un fajet plus heureux que cette
fable , un perfonnage plus intéreffant
qu'une ombre , & une maniere moins
monotone que ces foupirs.
Les Confeffions de Mlle de Mainville
Ducheffe de *** , à la Comteffe de N...
MA I. 1770. 139
fon amie. Six parties , nouvelle édit.
A Paris , chez J. P. Coftard , libraire ;
avec privilege du Roi .
La premiere édition de ce roman , fait
pour infpirer les bonnes moeurs , a été fitôt
épuifée que le libraire s'eft hâté d'en
donner une nouvelle pour fatisfaire l'empreffement
du public . L'auteur auroit retouché
fon livre , fi des travaux plus graves
lui euffent laiffé quelques inftans à employer
à d'autres foins. Cette circonftance
a engagé le libraire à redonner les
confeffions telles qu'elles ont déjà paru .
Il y a ajouté des réflexions très - fages fur
l'utilité des romans , avec un examen des
confeffions ; par M. le chevalier de ...
Cet examen juftifie les éloges que cet ingénieux
ouvrage a reçus du public.
Mandement de Mgr l'Archevêque de Lyon,
contenant des inftructions fur le carême
, & des difpenfes pour celui de
cette année. A Lyon , chez Aimé de la
Roche , imprimeur de Mgr l'Archevêque
& du Clergé. On en trouve des
exemplaires à Paris , chez Lotin l'aîné,
rue St Jacques , in- 12 . 10 pag.
L'illuftre Prélat , auteur de ce mande140
MERCURE DE FRANCE .
ment , y inftruit fes peuples avec cette
charité tendre , énergique & vraiment
paftorale qui caractériſe tous les ouvrages
du même genre.
Les Fafies de la Grande Bretagne , contenant
tout ce qui s'eft pafle d'intéreffant
dans les trois royaumes d'Angleterre
, d'Ecoffe & d'Irlande , depuis la
fondation de la monarchie jufqu'à la
paix de 1763. A Paris chez P. G. Coftard
, Libraire ; avec privilege. 2 gros
vol. in 8°. petit format.
" Je fçais , dit M. Contant d'Orville
dans la Préface de ces Faftes , que
» tous les Etats ont leurs hiftoires parti-
» culieres , foit générales , foit abrégées.
Je n'ignore pas qu'elles fe multiplient
» chaque jour ; mais les unes font trop
diffufes & les autres trop feches , pour
remplir mon objet . Je fouhaiterois un
précis qui remontant à l'origine de la
» nation , en parcourût rapidement tous
»
"
les régnes , & ne laiffât rien à defirer
» touchant les loix , les moeurs & les ufa-
» ges ; un précis qui faifant voir le point
» de médiocrité d'où un peuple eft parti ,
» me développât les caufes de fon accroif
» fement & de fa grandeur , & s'il eft néMAI.
1770. 141
2
» ceffaire , ce qui a produir fa chûte ou
fon abbaiffement. Ce n'eft qu'en me
» dévoilant fon caractere décidé , celui
» de fes Maîtres , & les circonstances
» dans lesquelles ils fe font trouvés ,
qu'on pourra parvenir à fixer mes réflexions
fur tous ces objets ».
C'eft fur ce plan que M. C. d'O. s'eft
propofé de retracer les Faftes des nations.
Il a commencé fon travail par l'hiftoire
d'Angleterre . Les Faftes de ce royaume
préfentent d'abord une table chronologique
de fes rois ; enfuite la fituation
de la Grande Bretagne vis à vis les Puiffances
de l'Europe , & la defcription géographique
des trois royaumes & de toutes
leurs colonies . Enfin l'hiftoire proprement
dite eft préparée par des remarques
générales fur la nation , & principalement
fur la puiflance du prince & les
droits du parlement. L'Anglomanie n'infecte
pas les réflexions politiques femées
dans ces divers morceaux & dans le
corps
de l'ouvrage c'est un jufte fujet d'éloges.
L'hiftoire conduit fes lecteurs depuis
l'an Soo jufqu'en 1762. Mais l'hiftoire.
du fiecle préfent remplit tout le fecond
volume & une grande partie du premier.
142 MERCURE DE FRANCE .
On reprochera peut- être à l'Auteur d'être
trop diffus par rapport à cette époque
& trop fec par rapport aux fiecles précédens
. Nous croyons en effet qu'il auroit
trouvé dans les tems antérieurs des faits
beaucoup plus curieux , par exemple , que
les détails des fubfides accordés d'année
en année par le parlement , & leur emploi.
Ces objets doivent fans doute être
remarqués , mais feulement aux époques
où leurs variations indiquent un changement
dans la fituation des peuples & l'étar
du royaume.
Nous ne citerons de ces Faftes qu'une
fuire de faits par lefquels les Anglois
prétendirent juftifier leur conduite à l'égard
de Jacques II .
Edouard - le - Vieux , difoient -ils , avoit
laiffé deux fils ; mais les Etats déférerent
la couronne à Adeftan , fon fils naturel ,
par la confidération que les vertus répa →
roient ce que fa naiſſance pouvoit avoir
de défectueux. Edwin & Edgar le Pieux
n'étant encore qu'enfans , & les affaires
du royaume demandant un chef expérimenté
, Elved , leur oncle , fut élu du
confentement de la nation . Les vexations
d'Edwin ayant révolté les peuples de
Chercie & de Northumberland , ils éle
M A L 1770.
143
verent fur le trône fon , frere Edgard. La
jeuneffe des enfans d'Edmond II leur fit
préférer Canut , prince Danois. Harold ,
s'étant rendu odieux à la nation , alloit
être détrôné , lorfque la mort l'enleva ,
Les Anglois n'eurent aucun égard au teſtament
de faint Edouard , fait en faveur
de Guillaume le Bâtard , duc de Normandie
, & prirent Harold pour leur roi ,
Etienne de Blois fut préféré à l'impératrice
Mathilde , fille de Henri I. Jean.
fans Terre ufurpa , du confentement de
la nation , la couronne fur Arthur , fils
de Geoffroy d'Angleterre , fon frere aîné.
Edouard fut dix - neuf ans en prifon , &
malgré les inftances de la reine & d'Edouard
fon fils , le peuple voulut que ce
jeune prince fût couronné , & ordonna
que le roi dépoferoit volontairement le
fceptre , finon qu'il y feroit forcé. Richard
Second fut arrêté ; le parlement
lui fit fon procès , l'obligea à abdiquer ,
& donna le trône au comte de Derby.
Edouard d'Yorck fut déclaré roi , & Henri
VI fe fauva en Ecoffe avec la reine & le
prince de Galles. On offrit le fceptre à
Richard III , oncle d'Edouard III . 'L'on
fçait les revers de Charles I. La fuite de
Jacques II fut regardée comme une abdication
formelle,
144 MERCURE
DE FRANCE
.
»
Le ftyle de ces Faſtes pouvoit être plus
exact , plus pur , plus élégant . On y lit ,
Montmouth .... invite le peuple de fe
joindre à lui ...Jacques II prit le parti
» de députer au prince pour le diffuader
» de s'approcher ....Guillaume III avoit
plus de réflexion dans l'efprit que d'ima-
» gination ....Ses défaites ne toucherent
» que médiocrement à fa réputation ....
» Une affaire encore auffi fanglante , &
» un fiége auffi meurtrier que celui de
Lille ... Le Suïcide & plus bas lefuï.
» cifme ) gagnoit tous les jours du terrein
» dans la nation , & c . & c . & c.
Les Faftes de la Pologne & de la Ruffie.
A Paris chez Coftard , lib. rue S.
Jean de Beauvais , avec appr . & privil.
2 vol. in-8°.
Ces Faftes font faits fur le même plan ;
& peut être avec plus de foin que les
Faftes de la Grande - Bretagne. L'Auteur
( M. Contant Dorville ) avoit ici fous
les yeux un bon modele , l'Abrégé chronologique
de l'hiftoire du Nord , par M.
Lacombe . En continuant fon travail , il
le perfectionnera . Son zèle & fes talens
méritent d'être encouragés.
Le premier volume contient l'hiftoire
de
MAI. 1770. 145
de Pologne depuis l'an 550 jufqu'en 1668 .
L'Auteur rapporte çà & là des traits remarquables
de la mâle éloquence , avec
laquelle les Polonois difcutent dans
leurs dières , les intérêts de la patrie. Au
milieu de ces nobles difcours , on eft
bien étonné de voir Gninski , palatin de
Calm , adreffer à Jean Sobieski ce compliment
bifarre le jour de fon couronnement.
« Comme autrefois faint Jean prépa-
» roit les voies du Meſſie , ainfi la République
, en donnant le diplôme de
"
19
.cer
royauté à Jean Sobieski , prépare les
» voies à fon feigneur , dont le nom eft
» Jean. La Vierge Marie fanctifia Jean
» dans le fein de fa Mere ; la reine Louife.
» Marie , épouſe de Cafimir , avoit rempli
de bénédictions le roi Jean en le
» mariant avec Marie d'Arquien ,
» océan de qualités angéliques. La république
s'étoit trompée dans fa précé-
» dente élection en choififlant Michel ;
-elle corrige fon erreur en prenant Jean .
» Jean eft un nom de grace qui rétablira
» la difcipline militaire & la fortune de
» la Pologne. Les Moldaves & les Valaques
ont adopté Jean , & nous ont
appris à l'adorer nous-mêmes , comme
» le fauveur de la chrétienté. Le foleil
N
G
146 MERCURE DE FRANCE.
"
fe montre après les nuages , mais fou-
» vent en produit d'autres. L'aftre nou-
» veau qui fe leve fur notre horifon nous
» promet du pain & non pas des foudres .
» Nous avons attendu le faint Efprit aux
» fêtes de la Pentecôte ; nous l'avons reçu
» dans la perfonne de Jean . Aujourd'hui
l'églife célebre la fête du Sauveur , ca-
» che fous les efpeces du pain : voilà que
» nous nous fommes donné un autre Sau-
» veur fous la forme d'un homme. C'eſt
» un Samedi veille de la Trinité
» nous nous fommes tous réunis pour
» élire Jean , il eſt lui - même une trini-
» té , notre enfant , notre pere & notre
» roi. Ce n'eft point le hafard qui a re-
» mis l'élection au tems de ces grandes
» fêtes , celle de la Trinité annonce que
» la maifon de Jean regnera au moins
» trois cens ans , & plût à Dieu trois
» mille! & c. & c.
t
que
A côté de ce difcours on lit ces belles
paroles de Samuel Chrafonowski , que
le grand vifir Cara Mustapha & fon prifonnier
Makowski invitoient à rendre
la fortereffe de Trembowla. Il mande à
Makowski : « Je ne fuis point furpris
qu'étant dans les fers , tu aies l'ame
» d'un efclave ; mais ce qui m'étonne ,
» c'eft que tu ofes me parler de la clé-
2
M A I. 1770. 147
"
**
» mence du vifir , après les malheurs de
Podhayec & les tiens . Adieu , tout le
» mal que je te fouhaites , c'eft de vivre
» long-tems dans l'infamie & les fers que
» tu mérites. La mort que tu ne fais pas
» te donner , feroit une grace pour toi .
Il écrit au vifir : « tu te trompes fi tu
» crois trouver ici de l'or , il n'y a que
» du fer & des foldats en petit nom-
» bre , mais leur courage eft grand. Ne
» te flattes pas que nous nous rendions ,
» il faut que tu nous prennes. Lorfque le
» dernier de nous expirera , je te prépares
une autre réponſe par la bouche
de mon canon » . Il dit à la nobleffe
affemblée dans le deffein de fe rendre :
« Il n'eft certain
pas
l'ennemi nous
» prenne ; mais il eft certain que je vais
vous brûler dans cette falle même , fi
» vous perfiftez dans votre lâche deffein .
» Deux foldats font aux portes la mêche
» allumée , pour exécuter mes ordres ».
Cependant après avoir effuyé quatre affauts
, Chrafonowski lui - même tremble.
Sa femme qui a toujours paru à la tête
des troupes , lui dit en tirant deux poignards
: en voilà un que je te deftine fi tu
te rends ; l'autre eft pour moi . Sobieski are
rive & la ville eft fauvée.
que
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
"
39
Le deuxieme volume contient l'hiftoire
de Ruffie depuis l'an 860 jufqu'en
1768. On croiroit que les arts étoient
déja très floriffans dans ce pays dès le
commencement du feizieme fiecle , fi l'on
ajoutoit pleinement foi au récit qu'Adam
Clément fait du fafte de la cour du
czar Bafile IV , dans la relation du voyage
des Anglois , qui découvrirent le port
d'Archangel fur la mer Blanche . « Rien
» n'eft comparable , dit il , à la richeffe
de cette cour . Chancelot ( capitaine
Anglois ) trouva Bafile fur un fuperbe
» trône ... La falle n'étoit qu'or & pierres
précieuſes . On lui donna un magnifique
» repas.... Le grand duc fait armer 900
» mille hommes , & cependant il n'eſt
» permis d'enrôler ni laboureurs ni marchands
... Le cavalier porte la cuiraffe
» & fouvent cette armure eft enrichie
» d'or. Il a la tête couverte d'un cafque....
» La tente du prince eft ornée de fuperbes.
tapis , tant en dedans qu'en dehors , &
» ces tapis font travaillés en or & ornés
» d'ouvrages de plumes & de pierres pré-
» cieufes ». C'eft , le même czar à qui
l'empereur Maximilien donnoit les qualités
de grand feigneur , empereur & dominateur
de toutes les Ruffies . Pierre I.
ne trouva pas les arts , les connoiffances
39
33
MA I. 1770 . 149
& le commerce que ce luxe fuppofe chez
ces peuples affez ftupides pour croire
qu'il changeoit le cours du foleil , lorfqu'il
plaçoit le commencement de l'année.
au premier Janvier. On a ſouvent relevé
la violence que cet homme extraordinaire
employa pour donner une nouvelle
tournure aux moeurs . On n'a pas remarqué
avec le même foin les artifices qu'il
mettoit en ufage pour jeter du ridicule
fur les manieres & les pratiques anciennes .
Tel étoit l'objet d'une fête qu'il donna
en 1703. Les habillemens anciens , les
voitures , les mêrs , les liqueurs , la mufique
, la danfe , le cérémonial , &c. des
fiécles précédens y formoient , avec les
nouvelles modes , un contrafte très - propre
à dégoûter les Ruffes des coutumes
& des divertiffemens de leurs ancêtres ."
L'Education de l'Amour ; par l'auteur des
mémoires du marquis de Solanges , 2
parties ; chez le Jay , libraire , rue St
Jacques , au grand Corneille , 2 1. 8.
Ce nouveau roman , auffi intéreffant
que tous ceux du même auteur , ne peut
manquer d'avoir le même fuccès que fes
autres ouvrages ; nous en donnerons l'extrait
dans le prochain Mercure.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Fragmentfur Juftin, Florus & Patercule.
Juftin vivoit fous les Antonins . Nous avons
de lui l'abrégé d'une hiſtoire univerſelle de Trogue
Pompée, abfolument perdue pour nous. Si on
nous l'eût confervée , nous faurions plus précifément
comment les anciens concevoient le plan
d'une histoire univerfelle , & quelle idée ils en
avoient ; mais l'abrégé de Juftin fuffit pour nous
faire penferque le nouveau fyftême d'hiſtoire introduit
par la philofophie , n'étoit pas celui des
hiftoriens de l'antiquité. Depuis que tous les efprits
font tournés vers la légiflation & l'économie
politique , ce que nous recherchons le plus dans
une hiftoire , c'eft l'étude des moeurs , des coûtumes
, des loix , que nous voulons comparer avec
celles de nos jours , & cette comparaifon eft vraiment
intéreffante. Notre curiofité ſur cet objet ne
trouve pas beaucoup à fe fatisfaire dans les hiftoriens
du fiécle paffé , ni même dans ceux de ce
fiécle , en exceptant l'abrégé chronologique de M.
le préfident Hénaut qui , dans fa marche rapide ,
ne laifle pas de s'arrêter de tems en tems fur les
variations importantes & tout ce qui fait époque
dans les moeurs de la nation. Il faut excepter furtout
l'Effaifur l'hiftoire générale qui , comme on
l'a dit ailleurs , eft le tableau le plus vafte que jamais
l'éloquence ait offert à la raifon.
Ce n'eft pas que nous n'ayons des écrivains qui
fe font principalement occupés de nos anciennes
coûtumes & des changemens dans nos moeurs.
Telles font les recherches de Pafquier , de Baluze,
&c. mais jamais ils ne fe font donnés pour hifto..
riens. Ce font de fimples differtateurs ; & de même
chez les anciens il faut chercher les moeurs roMA
I. 1770. 151
maines dans les antiquités de Denis d'Halicarnafle
qui n'a pas prétendu faire une histoire , & non
pas dans Tite-Live , dans Sallufte , dans Tacite
&c. Ces grands hommes croyoient avoir rempli
tous leurs devoirs quand ils étoient vrais & élo
quens. Parmi nous Boſluet , St Réal , l'Abbé de
Vertot ont écrit auffi des hiftoires anciennes ou
étrangeres avec plus d'éloquence que de philofo
phie. Mais Daniel , Mezerai , & les autres qui ont
écrit l'hiftoire de France , ne font pas plus diferts
que profonds , pas plus orateurs que philofophes ,
& ne fatisfont ni l'oreille , ni l'imagination , ni la
railon.
Tacite a fait un traité particulier des moeurs
des Germains. On demande aujourd'hui qu'un
hommequi compofe l'hiftoire d'une nation , entremêle
avec habileté & avec goût le recit des
faits avec l'examen des moeurs , qu'il nous mette
fans ceffe fous les yeux le rapport des uns avec
les autres , difcute lans peſanteur & raconte fans
emphale. Mais pourquoi ne voyons nous pas
chez les anciens un feul ouvrage de ce genre , &
ne voyons nous pas même qu'on l'ait exigé ? (Car
il faut regarder la ciropédie de Xénophon comme
un roman moral dans le goût du Télémaque &
non pas comme une hiftoire. ) Pourquoi , d'un
autre côté , ce nouveau genre de philofophie hif
torique nous paroît il aujourd'hui fi néceflaire ?
Voici peut-être la raison de cette différence entre
nous & les anciens. Nous avons été long- tems
barbares. Long - tems nous n'avons fu ni ce que
nous étions ni ce que nous devions être. L'Europe
entiere gouvernée arbitrairement & fans principes
, fans aucune limite marquée entre les pouvoirs
& les jurifdictions , livrée au mêlange bizarre
des conftitutions féodales interprétées par
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
la tyrannie , & de quelques loix romaines interprétées
par l'ignorance , Europe n'offre jufqu'au
commencement du dix- feptieme fiécle qu'un
chaos , un labyrinthe où fe heurte cette foule de
nations échappées aux fers des Romains & auffi
groffieres que leurs nouveaux vainqueurs , & fur
lefquelles l'oeil de la raifon ne fe fixe qu'avec peine
jufqu'au moment où la lumiere des arts vient les
éclairer. L'étude de ces nations barbares eft donc
de connoître leurs ancêtres dont ils n'ont rien
confervé , de chercher des traces de ce qui n'eft
plus , de voir à quel point ils font différens de
leurs peres. Mais les Romains , mais les Grecs ont
été toujours , à la corruption près , ce que leurs
peres avoient été. Les loix des douze tables étoient
en vigueur fous Augufte comme au tems desguerres
des Samnites . Le fénat , pendant fept cens ans ,
avoit eu la même forme , s'étoit gouverné par les
mêmes principes. Les magiftratures étoient les
mêmes. Le peuple de Rome & celui d'Athènes furent
toujours gouvernés , l'un par des tribuns ,
l'autre par fes orateurs . La difcipline militaire , la
ractique , la légion fubfifterent fans aucun changement
confidérable depuis Pyrrhus juíqu'à Théodofe.
Le luxe augmentoit fans doute avec les richeſſes
, & la table de Lucullus & de Mécene n'étoit
pas celle de Numa ni de Fabricius . Mais la
robe confulaire de Cicéron étoit la même que celle
de Brutus. Il avoit les mêmes droits , les mêmes
prérogatives , au lieu qu'aujourd'hui l'habillement
d'un grand feigneur qui fait la cour à Verfailles
ne reflemble pas plus à celui de les ayeux ,
que forrexiftence ne reffemble à celle des barons
de Philippe- Augufte , & qu'un régiment d'infanrie
ne reflemble à une compagnie d'hommes d'armes
de Charles Cinq.
MAI. 1770. 153
Il n'eft donc pas étonnant qu'on ait beaucoup à
nous apprendre fur nos ancêtres , & que les Romains
& les Grecs ne vouluflent favoir de leurs
peres que leurs exploits. Tout le refte leur étoit
fuffifamment connu. Tout citoyen fe promenant
à Rome dans la place publique , du tems des Céfars
, pouvoit montrer la tribune aux haranguess
où avoir parlé le premier tribun du peuple . S'il :
prétendoit au même honneur , il lui falloit faire
les mêmes démarches & obtenir les mêmes fuffrages.
Mais un brave homme qui chercheroit aujourd'hui
quelqu'un qui l'armât chevalier , ou une.
belle Dame qui lui ceignît fon épée, pourroit bien
être mis aux petites maifons.
Juftin , qui n'eft pas un peintre de moeurs , eft
un fort bon narrateur. Son ftyle en général eft
fage , clair , naturel , fans affectation , fans enflure
, & femé de morceaux fort éloquens . On lui
reproche quelques phrafes de latinité qui ne nous
paroît pas pure , c'eft à - dire que nous ne retrouvons
point dans les écrivains du fiécle d'Auguſte.
Mais fommes nous bien fûrs de parler mieux latin
qu'on ne le parloit fous les Antonins ? Un écranger
qui apprendroir notre langue & qui verroit
dans M. de Voltaire , dans Montefquieu , dans M.
de Buffon , des expreffions & des tournures dont
il n'y a peint d'exemples dans Boffuet , Fénelon &
les autres écrivains du fiécle de Louis XIV , feroit-
il bien fondé à affirmer que le langage des uns
n'eft pas auffi pur que celui des autres ?
Au refte , il ne faut pas chercher dans l'abrégé
de Juftin beaucoup de méthode ni de chronologie
. C'eft un tableau rapide des plus grands événemens
arrivés chez les nations conquérantes ou
qui ont fait quelque bruit dans le monde . Plufieurs
traits de ce tableau font d'un grande beauté
GY
154
MERCURE DE FRANCE .
& peuvent donner une idée de cette maniere antique
, de ce ton de grandeur fi naturel aux hiftoriens
Grecs & Romains , & de l'intérêt du ſtyle
qui anime leurs productions. Il s'agifloit de peindre
le moment où Alcibiade , long - tems exilé de
fa patrie , y rentre enfin après avoir été tour-àtour
le vainqueur & le fauveur de fes concitoyens.
כ כ
ל כ
55
« Les Athéniens fe répandent en foule au-devant
de cette armée triomphante. Ils regardent
> avec admiration tous les guerriers qui la compolent
, & fur-tout Alcibiade ; c'eft fur lui que
la république entiere a les yeux , que tous les
regards s'attachent avidement ; ils le contemplent
comme un envoyé de Ciel ; comme le
dieu de la victoire. On rappelle avec éloge tout
» ce qu'il a fait pour fa patrie , & même ce qu'il
a fait contre elle ; ils fe fouviennent de l'avoir
offenlé , & ils excufent fes reffentimens . Tel a
donc été l'afcendant de cet homme ; qu'il a pu
lui feul renverser un grand empire & le relever
que la victoire a toujours paflé dans le parti où
» il étoit , & qu'il femble qu'il y eut un accord
inviolable entre la fortune & lui. On lui prodigue
tous les honneurs , même ceux qu'on ne
rend qu'à la Divinité ; on veut que la postérité
ne puifle décider s'il n'a cu dans fon bannifle-
»ment plus d'ignominie , que d'éclat dans fon retour,
On porte au - devant de lui , pour orner
fon triomphe , ces mêmes dieux dont on avoit
autrefois appelé la vengeance fur la tête dévouée.
Athènes voudroit placer dans le ciel ce-
5 lui à qui elle avoit voulu fermer tout afyle für
la terre . Les affronts font réparés par les honneurs
, les pertes compenfées par les largeffes ,
» les imprécations expiées par les voeux. On ne
59
ဘ
53
MA I. 1770. 155
» parle plus des défaftres de Sicile qu'il a caufés ,
mais des fuccès qui l'ont fignalé dans la Grèce.
» On oublie les vaiffeaux qu'il a fait perdre pour
» ne fe fouvenir que de ceux qu'il vient de pren-
» dre fur les ennemis. Ce n'eft plus Syracufe que
» l'on cite , c'eft l'Ionie & l'Hellefpont ; tant il
» étoit impoffible à ce peuple de fe modérer jamais
à l'égard d'Alcibiade ou dans fa haine ou
» dans fon amour. »
Nous citerons encore le portrait de Philippe de
Macédoine , & la parallèle de ce prince avec fon
fils Alexandre.
כ כ
ככ
39
сс
Philippe mettoit beaucoup plus de recherche
» & de plaifir dans les apprêts d'un combat quedans
>> l'appareil d'un feftin. Les trésors n'étoient pour
→ lui qu'une arme de plus pour faire la guerre. Il
» favoit mieux acquérir des richeffes que les garder
, & fut toujours pauvre en vivant de brigandage.
Il ne lui en coûtoit pas plus pour par-
→ donner que pour tromper , & il n'y avoit point
» pour lui de maniere honteufe de vaincre. Sa
> converfation étoit douce & féduifante ; il étoit
prodigue de promefles qu'il ne tenoit pas , &
»foit qu'il fût férieux ou gai , il avoit toujours
un deffein . Il eut des liaifons d'intérêt & aucun
attachement. Sa maxime conftante étoit de careffer
ceux qu'il haïfloit , de brouiller ceux qui
» s'aimoient & de flatter féparément ceux qu'il
» avoit brouillés. D'ailleurs éloquent , donnant
» à tout ce qu'il difoit un tour remarquable &
→ plein de finefle & d'efprit , & ne manquant ni de
promptitude à imaginer, ni de grace à s'énoncer,
il eut pour fuccefleur fon fils Alexandre qui eut
» de plus grandes vertus & de plus grands vices
que lui. Tous deux triompherent de leurs enne-
ور
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
»
90
» mis , mais diverſement . L'un n'employoit que
» la force ouverte , l'autre avoit recours à l'arti-
» fice. L'un fe félicitoit quand il avoit trompé les
ennemis , l'autrequand il les avoit mis en déroute .
Philippe avoit plus de politique , Alexandre plus
» de grandeur. Le pere favoit diffimuler fa colere
& quelquefois même la furmonter ; le fils ne
» connoilloit dans les vengeances ni délais ni bor-
» ne's . Tous deux aimoient trop le vin , mais l'ivrefle
avoit en eux différens effets. Philippe
au fortir d'un repas , alloit chercher le péril &
» s'y expofoit témérairement ; Alexandre tour-
» noit fa fureur contre les propres fujets . Auffi l'un
revint fouvent du champ de bataille couvert de
bleffures ; l'autre fe leva de table fouillé du
fang de fes amis. Ceux de Philippe n'étoient
» point admis à partager fon pouvoir ; ceux d'Alexandre
fentoient le poids de fa domination .
Le pere vouloit être aimé ; le fils vouloit être
craint. Tous deux cultiverent les lettres , mais
3 Philippe par politique , Alexandre par penchant.
Le premier affe &toit plus de modération avec
afes ennemis ; l'autre en avoit réellement davanstage
, & mettoit dans fa clémence plus de grace
ככ
ככ
5
& de bonne foi . Celui ci étoit plus porté à la
débauche , celui - là à la tempérance . C'est avec
» ces qualités diverfes que le pere jeta les fondemens
de l'empire du monde , & que le fils eut la
gloire d'achever ce grand ouvrage. » 3
Nous avons d'auffi beaux paralleles dans nos
orateurs ; mais pour en trouver de femblables
dans nos hiftoriens , il faut ouvrir l'hiftoire de
Charles XII , l'un des morceaux de notre langue
le plus éloquemment écrits , & lire les portraits du
roi de Suéde & du Czar mis en oppoſition.
Florus , qui a compofé l'abrégé de l'hiſtoire ro
(
MA I. 1770 . 157
maine jufqu'au regne d'Augufte fous lequel il vivoit
ainfi que Patercule , a le mérite d'avoir refferré
, en un très- petit volume , les annales de fept
cens ans , fans omettre un feul fait confidérable.
Ce mérite eft auffi celui de Patercule , & il faut
avouer que nous autres modernes , nous ne fommes
pas tout-à fait fi laconiques ni fi pleins de fuc
& de fubftance. Les inutilités verbeufes prodiguées
dans nos hiftoires contribuent beaucoup à
en rendre la lecture dégoûtante , lur - tout pour les
amateurs des anciens. Tel regue contient chez
nous cinq ou fix volumes , & la plus grande partie
de l'hiftoire romaine , racontée avec tous les détails
effentiels , a été renfermée dans le même efpace
par Tite- Live ; encore y a t'il au moins la
valeur d'un volume en harangues de fon invention
qui font des modèles de l'art oratoire . Cette
différence n'eft pas à notre avantage . Nous fommes
bavards & théteurs. Encore aujourd'hui
l'ambition de quiconque écrit eft de ramener à fon
fujer tout ce qui n'en eft pas , de faire ce qu'on
appelle des morceaux : unus & alter affuitur pannus
Délayer s'appelle approfondir , & l'on ne fait
pas réflexion que Tacite & Montefquieu , auffi
profonds que d'autres , ne font point du tout proixes
. C'eft en fertant des idées & non pas en
amaflant des mots que l'on eft profond.
Le fecret d'ennuyer eft celui de tout dire.
Un autre inconvénient de toutes ces pièces de
rappot ajustées enfemble , c'eft de ne point faire
un tout , quia ponere totum nefciet , & la plupart
des ouvrages de cette espéce reflemblent à des ha
bits d'Arlequin.
a
-Florus a de l'énergie & de la préciſion ; cepen
158 MERCURE DE FRANCE.
dant il y a dans fon ftyle quelques traces de décla
mation ; par exemple en parlant de la guerre des
Latins , & comparant cette époque à la grandeur
des Romains fous Augufte , il s'étend fort longuement
fur cette comparaifon.
30
Sora & Argidum , qui le croiroit ? furent la
terreur des Romains. Satricum & Corniculum
furent les départemens des confuls . Nous avons
triomphe , ô honte ! de Vérule & de Boville. Ti-
» bur & Prénefte , aujourd'hui nos maiſons de
campagne , étoient les conquêtes que l'on demandoit
aux dieux du capitole. Les Etrufques
étoient pour nous ce que font aujourd'hui les
» Parthes ; le bois d'Aricie étoit la forêt Hercinienne
; Frégelle étoit Calaïs ; le Tibre étoit
l'Euphrate , &c. ∞
כ כ
כ כ
Cette figure eft trop prolongée & trop oratoire.
Mais Florus ne donne pas fouvent dans cet excès.
La conjuration de Catilina , racontée en deux pages
, eft un modèle de la rapidité & de la plénitude
hiftorique dans le genre de l'abrégé.
<<La débauche & les dettes qu'elle entraîne ,
l'éloignement des armées romaines occupées
» alors aux extrêmités de l'Orient , furent les motifs
qui engagerent Catilina à confpirer contre
» la patrie. Il vouloit maffacrer le fénat & les
39 confuls , embrafer Rome , piller le trélor &
» anéantir la république ; il vouloir tout ce qu'An-
❤ nibal lui – mêine auroit eu horreur de méditer.
Ce qui fait encore frémir davantage , c'eſt le
nom de fes complices ; lui - même étoit patticien
; mais c'eft peu. Les Curius , les Porcius
les Silla , les Céthégus , les Autronius , les Vargonteius
, les Longinus , quels noms illuftres
» dans le fénat Lentulus , alors prêteur , voilà
20
30
MA I. 1770. 159
"
ב כ
33
32
»ceux qui trèmperent dans le plus déteftable complot.
Le gage de leur union fut du fang humain
qu'ils bûrent dans la même coupe , crime affreux
, mais moindre que celui qui les unifoit.
» C'en étoit fait d'un fi bel empire , fi Rome n'eût
» pas eu alors pour confuls Antoine & Cicéron ;
» l'activité de l'un découvrit la confpiration , &
» les armes de l'autre l'étoufferent . On fut rede-
» vable du premier indice à Fulvie , méprifable
prostituée ; mais qui n'avoit point de part au
crime. Cicéron tonna contre le coupable qui
" avoit ofé s'afleoir en fa préſence dans l'affem-
» blée du ſénat. L'effet de fa harangue fut de far-
» cer Catilina à fortir de Rome ; mais il ne fortit
qu'en menaçant d'entraîner les ennemis dans fa
» ruine. Il vole à fon armée , qui s'aflembloit en
Etrurie fous les ordres de Manlius. Lentulus ,
perfuadé fur un oracle des Sibyles que fa famille
étoit deftinée à l'empire du monde , dif-
"poſe tout dans Rome , armes , flambeaux , affaffins
pour le jour marqué par Catilina. Ilfol
licite les députés des Allobroges qui étoient
» alors dans la ville , & la conjuration fe feroit
» étendue au delà des Alpes , fi Volturtius n'eût
trabi fes complices & livré les lettres du prêteur
Lentulus. Cicéron fait fur le champ arrêter les
députés des barbares. Le prêteur eft convaincu
en plein fénat. On délibére de leur fupplice.
Céfar vouloit qu'on eût égard à la dignité; Ca-
» ton , qu'on n'eût égard qu'au crime. Cer avis .
paffe , & les conjurés font étranglés dans la prifon.
Catilina voyant fes deffeins à moitié détruits
, n'y renonça pourtant pas. Du fond de
l'Etrurie il s'avance contre Rome , & rencontre
» l'armée d'Antoine . Il eft vaincu. Pour donner
∞ une idée de l'acharnement des combattans , il
•
כ כ
33
160 MERCURE DE FRANCE.
95
fuffit de dire qu'il ne le fauva pas du champ de
bataille un feul des foldats de Catilina . Tous
expirerent à la même place où ils avoient combattu.
Lui-même fut trouvé fort loin des fiens
» au milieu des cadavres des ennemis , fin glo-
→ rieufe , s'il fût mort ainfi pour la patrie. »
55
Il n'a pas omis dans ce recit une feule circonftance
importante , & tout eft raconté avec inté
rêt. Ce même intérêt ſe fait encore fentir plus vivement
dans la defcription de la journée de Munda.
« Munda fut la derniere bataille que livra
→ Célar. Là fon afcendant ordinaire parut l'abans
donner un moment. Le combat fut long - tems
> douteux & le danger éminent . Il fembloit que
la fortune délibérât avec elle - même. Céfar, fur
le point de combattre , avoit paru trifte contrefa
coutume , foit qu'il fit réflexion fur la fragilité
des choles humaines & qu'il fe méfiât
d'une trop longue profpérité , foit que , monté
auffi haut que Pompée , il craignit la même
chûte. Dans le fort du combat , dans le moment
où le carnage étoit égal des deux côtés , on vit,
ce qui n'étoit jamais arrivé , les deux armées
» s'arrêter comme de concert & demeurer en filen-
» ce Enfin Céfar eut la douleur de voir fes vété
rans éprouvés par 14 ans de victoires reculer
pour la premiere fois ; mais c'étoit plutôt un
refte de pudeur qu'un effort de courage . Céfar
defcend de cheval & s'élance , plein de fureur,
aux premieres lignes. Il arrête les fuyards ; it
court dans tous les rangs , raflure les foldats
par les cris , fes geftes , les regards . On dit que
dans ce moment de crife , il fongea à fe donner
la mort & qu'on vit même fur fon vifage la pen
fée funefte qui l'agitoit , & c.
25
Patercule a plus de génie que ces deux écriMA
I. 1770.
161
vaios ; mais il eft adulateur. Il ne parle jamais de
la maifon des Céfars qu'avec le ton d'une admiration
paffionnée. Il déchire Pompée & Brutus.
Cependant fon ouvrage eft un morceau précieux.
M. le préfident Hénaut l'a nommé avec juftice le
modèle des abréviateurs . Il y a dans fon abrégé
plus d'idées & d'efprit que dans celui de Florus ,
& fes portraits fur- tout , tracés en cinq ou fix lignes
, font d'une force & d'une fierté de pinceau
qui le rendent en ce genre fupérieur à tous les anciens
, même à Sallufte.
פכ
"
ec
«Mythridate , roi de Pont , qu'il ne faut point.
pafler fous filence , & dont il eft difficile de bien
parler , infatigable dans la guerre , terrible par
la politique autant que par fon courage , tou-
"jours grand par le génie , quelque fois par la
»fortune , foldat & capitaine , qui haïfloit les
Romains au point d'être pour eux un autre Annibal
, &c.
1
ם כ
Cicéron , qui ne dût fon élévation qu'à lui , qui
» fut illuftrer l'obſcurité de ſa naiſſance , à jamais
» mémorable par les actions & par fon génie , &
» à qui nous avons l'obligation de ne céder en
orien pour les talens aux peuples que nos armes
» ont vaincus , &c.
» Caton , l'image de la vertu , qui fût en tout
» plus près de la Divinité que de l'homme , qui
jamais ne fit le bien pour paroître le faire , mais
» parce qu'il n'étoit pas en lui de faire autrement ,
qui ne croyoit raisonnable que ce qui étoit juf
» te , qui n'eut aucun des vices de l'humanité &
fut toujours fupérieurà la fortune , & c . »
Un des traits de ce beau caractere de Caton eft
démenti par une très- jolie épigramme de Marà
laquelle il femble qu'il n'y a pas ring
162 MERCURE DE FRANCE.
réponſe. On célébroit à Rome les jeux de Flore ou
jeux floraux , ludi florales , ( fort différens des
jeux floraux de Touloufe où l'on couronne des
vers. ) On y faifoit paroître des filles nues qui
danfoient fur le théâtre & pouffoient l'indécence
auffi-loin que le peuple le demandoit. Caton vint
à ces jeux. Le refpect qu'on avoit pour lui contenoit
les acteurs & les fpectateurs. On n'ofoit rien
demander d'un côté ni rien rifquer de l'autre. Il
s'apperçut qu'il n'étoit qu'un vrai trouble fête. Il
fortit ; fur quoi Martial lui dit :
Tu favais de nos jeux quelle étoit la licence ,
Tout ce qu'aux yeux du peuple ils peuvent étaler.
Pourquoi leur accorder ta lévére préfence?
Es-tu venu pour t'en aller ?
-
Caton cependant auroit pu répondre qu'il étoit
venu pour donner un grand exemple , pour faire
rougir le peuple , pour entraîner après lui une
foule d'honnêtes gens. Mais on pourroit encore
Jui répliquer que puifque fon afpect avoit tant de
pouvoir , il falloit refter & ne pas laiffer le champ
libre à la diffolution . Refte à favoir fi le peuple
fe feroit contenu jufqu'au bout. Il ne faut abufer
de rien , fur tout de fa patience publique . Après
tout quand il y auroit eu un peu d'oftentation
dans la vertu de Caton , un peu d'avarice mêlé à
fon économie , un peu de dureté dans fa franchife
, & tout ce que Céfar a pu lui reprocher dans
fes Anti - Catons , il s'enfuivroit feulement que
Caton n'étoit pas parfait. Auffi Patercule dit - il
feulement qu'il étoit exempt de vices & non pas
de défauts. Je ne connois que Grandiſſon qui ait
toujours raiſon ; auffi eft- il par fois ennuyeux.
M A I. 1770.
163
SPECTACLES.
CONCERT SPIRIT UE L.
CE concert qui réunit les talens les plus
diftingués a eu beaucoup de fuccès durant
la vacance des fpectacles , & a fait
honneur au gout & au choix de MM . les
Directeurs .
M. Cramer , Ordinaire de la Mufique
de S. A. S. Monfeigneur l'Electeur Palatin
, s'eft montré au deffus de la réputation
qu'il s'eft acquife par fon jeu brillant
& rapide , & par les fons' toujours
purs & intéreffans de fon inftrument , &
par la charmante mufique qu'il compofe
& qu'il exécute avec une égale fupériorité.
Il a joué cinq fois , & toujours il
a étonné & enchanté les amateurs.
M. Caperon a exécuté fur le violon le
jour de Pâques & le Dimanche fuivant
deux concertos différens , dignes des applaudiffemens
qui lui ont été prodigués.
Meffieurs Rougeon & le Duc , jeunes
artiftes de beaucoup d'efpérance , ont
excité l'admiration par l'exécution d'un
concerto de violon . Celui de ce dernier
étoit de M. le Duc l'aîné , fon frere.
164 MERCURE DE FRANCE.
M. Bezzozi a joué hait différens con
certos de hautbois : l'exécution la plus
agréable & la plus étonnante l'ont fait
entendre chaque fois avec le plus grand
plaifir . Il a partagé deux fois les applaudiffemens
avec M. Eichner Maître de la
mufique de S. A. S. Monfeigneur le Duc
de deux Ponts , dans un duo en concert
de hautbois & de baffon ; ce dernier
joint à la compofition la plus agréable
l'exécution la plus brillante. Il a joué une
autre fois un concerto de baffon de fa
compofition , & a fait entendre une de
fes fymphonies. Sa mufique a l'avantage
de réunir de grands effets d'harmonie
avec des chants très- agréables.
M. Seikgeb , premier Cor de Chaffe
de S. A. S. Monfeigneur l'Archevêque de
Salkbourg , a donné deux concertos avec
tout l'art poffible. Il tire de cet inftrument
des intonations que les connoiffeurs
ne ceffent d'entendre avec furprife.
Son mérite eft fur - tout de chanter l'adagio
auffi parfaitement , que la voix la
plus moëlleufe , la plus intéreffante &
Ja plus juíte , pourroit faire.
Mademoiſelle Le Chantre, virtuofe d'un
mérite reconnu , élève de M. le Romain ,
a joué fur l'orgue deux concertos de fa
compofition.
M A I. 1770 . 105
M. Balbatre a renouvellé le plaifir que
donne fa brillante exécution .
Mademoiſelle Baur , élève de M. fon
Pere , a exécuté avec beaucoup de talent
plufieurs pièces de harpe.
M. Petrini a fait beaucoup de plaiſir
fur le même inftrument .
Il y a eu plufieurs petits motets , dont
quelques- uns nouveaux. M. Durand a
chanté Diligam te de M. l'abbé Jolier
Quam Dilecta de M. Hebert ; ces deux,
motets ont fait autant de plaifir que la
maniere dont ils ont été rendus . Il a auffi
chanté avec Mademoiſelle Dubois un
motet de Mouret. Le motet Ufquequo
a été très -bien chanté par Mademoiſelle ,
Duplant, & enfuite par Mademoiſelle
Dumont. Madame Julien a fait admirer
la beauté de fon organe & fon talent dans
plufieurs jolis motets de le Fevre.
Mademoiſelle Bourgeois a chanté avec
goût Cantate Domino de M. Dauvergne ,
fur-intendant de la Muſique du Roi . Mademoiſelle
Chenais a chanté un motet de
Mouret. On ne peut lui reprocher que fa
trop grande timidité . Mademoiſelle Delcambre
a exécuté un motet de M. Botfon
affez difficile pour qu'on ne puiffe le chanter
fans mérite . M. l'abbé le Valeur a
fait entendre une voix agréable & facile
166 MERCURE DE FRANCE.
dans un motet de M. l'abbé Girouft ; un
autre motet du même Maître a été chanté
par M. l'abbé Platel , l'une des plus belles
baffes - tailles qu'on puiffe entendre . L'harmonie
la plus favante , jointe à la mélodie
la plus flatteufe , font le mérite de
cette mufique. Elle a été donnée cinq
fois avec le plus grand fuccès.
Mademoiſelle la Magdelaine a chanté
le Lundi de Pâques deux ariettes de la
nouvelle Ecole des Femmes de M. Philidor
arrangées fur les verfers Contriftatus
fum & fuivant , du pleaume Diligam te.'
Le public a reçu avec enthouſiaſme ces
deux airs qui fans cela étoient perdust
pour lui. M. Philidor a chanté ce même
motet le vendredi , il a encore fait plaifit
, & peu de perfonnes ont reconnu ces
ariettes . Le dimanche d'enfuite Mademoiſelle
la Magdelaine a chanté deux autres
airs de M. Gretry pareillement arrangés
fur les paroles du pfeaume In te Domine
fperavi. Pour cette fois on n'y a pas
été trompé. Les applaudiffemens réitérés
ont affez fait connoître que le public
qui les reconnoiffoit , aime les chants
vraiment gracieux , joints à la bonne
harmonie. La maniere dont Mademoifelle
la Magdelaine a chanté ces deux
motets , n'a pas peu contribué à les faire
MAI. AI. 167 1770.
réuffir . Sa voix eft jufte , intéreflante ,
légère & d'un volume fuffifant & propre
à ce genre.
Il nous refte à parler des grands motets
. Nous commencerons par l'immortel
Stabat de Pergoleze . Il a été chanté comme
les autres années par M. Richer , dont le
talent fupérieur eft fi généralement connu.
Mademoiſelle Fel s'étant retirée cette
année ; Madame Philidor lui a fuccédé.
Sa voix touchante , harmonieuſe , intéreffante
a précisément toutes les qualités
qu'exige cece fuperbe ouvrage . Il a été
chanté quatre fois , & chaque fois Madame
Philidor a paru y faire plus de plaifir.
On a entendu Beatus vir , møtet nouveau
de M. l'Abbé Girouft Il est rempli
des effets d'une harmonie très - favante.
Les motets de M. d'Auvergne ont juſtifié
fa réputation. Le Te Deum , le Miferere ,
le De profundis , & c . excitent tous les ans
une nouvelle admiration.
Les moters de concours pour le prix
ont été au nombre de trois. Le premier
qui n'étoit qu'une imitation imparfaite
de la maniere italienne , n'a été donné
qu'une fois, Les deux autres ont été plufieurs
fois entendus. Le fecond , d'une
très bonne facture , a un choeur d'un fort
bel effet. Les recits ont fait peu de plai168
MERCURE DE FRANCE.
·
fir . Les recits du troifiéme ſont très gracieux
, très agréables , & par cela même
quelquefois peu communs. On voit que
l'auteur , qui a beaucoup d'idées , a étudié
le genre de la comédie italienne, qui n'eſt
point du tout la maniere italienne . Ses
choeurs , inférieurs peut - être à ceux du
fecond , font pourtant d'un très - bel effet.
Il paroît avoir réuni & mérité le plus
grand nombre de fuffrages . Le fujet de
ce motet étoit le pfeaume Deus nofter
refugium. Ceux qu'on a entendus cette année
étoient les mêmes que ceux de l'année
derniere , mais corrigés.
.
Les deux odes de concours , la gloire du
Seigneur , ont été données fans fuccès.
·
OPÉRA.
L'OUVERTURE du Théâtre s'eſt faite
par Zaïde , Ballet héroïque en trois
actes , avec fon prologue , Poëme de la
Marre , Mufique de Royer.
Quoique le fervice de la Cour, & l'indifpofition
de plufieurs des principaux
fujets , ayent empêché les Directeurs de
remetrecet ouvrage comme ils fe l'étoient
propofé ,
M A I. 1770 . 169
propofé , le public s'eft prêté à la circonftance
, & a paru fatisfait de leurs efforts
& de ceux des fujets qui ont été employés
tant dans le chant que dans la
danſe .
M. Caffaignade a chanté le rôle de
Mars , dans le Prologue . Mile Dapuis ,
celui de Venus , & Mlle Chateauneuf,
celui de l'Amour . Les rôles du ballet ont
été remplis par M. Gelin , qui à chanté
celui de Zulema , M. Durand , celui d'Almanzor
, qui étoit originairement compofé
pour une haute contre , & que M.
Berron , l'un des Directeurs , a refait pour
une baſſe - taille. MM . Muguet & Cavalier
, ont fucceffivement chanté le rôle
d'Octave ; le beau monologue de Zaïde ,
témoins de mon indifférence , a été trèsbien
rendu , ainſi que tout le rôle de cette
Princeffe , par Mile Duplant : Mile Rofalie
n'a pas eu moins de fuccès dans
celui d'Ifabelle . La danfe a été généralement
applaudie , on a fur- tout remarqué
le ballet de la chaffe , dont la compofftion
fait honneur à M. Dauberval , qui
y danfe un pas de deux avec Mlle Peflin
. MM. Veftris , Gardel , & Mlle Affelin
, danfent auffi dans cet Opéra , avec
le fuccès dont leurs talens font toujours
affurés.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
On a vu avec plaifir Mlle Duperey
danfer les pas qui étoient deſtinés à Mlle
Heinel .
A Mile GRANDI , de l'Académie royale
de mufique & de danfe.
LUNE Emule de Terpficore ,
Tu lui difputes les autels ;
Un triomphe , plus rare encore ,
Taflure l'encens des mortels.
Nos recits ne peuvent fuffire
Apeindre ta beauté , qui charme tout Paris ;
Le trouble fecret qu'elle infpire
En fait mieux connoître le prix.
Des riches diamans tu ternis l'aſſemblage ,
Ton éclat les efface , & d'un rouge emprunté
Tu dédaignes fouvent l'ufage ,
En faveur de la volupté.
L'air décent fut toujours la premiere parure ;
Il triomphe dans ton maintien ,
Ta victoire en devient plus touchante & plus
pure ,
Quel regard fut jamais plus tendre que le tien !
Ta plus brillante camarade ,
M A I. 1770. 171
Sur nos coeurs , fur nos fens , n'a pas les mêmes
droits ;
Tantôt Nymphe , tantôt Driade ,
Tu fembles refpirer l'innocence des bois.
Les dieux du Pinde & de Cythere
Deviennent bergers fur tes pas ,
Un berger digne de te plaire
Deviendroit undieu dans tes bras.
Par M. de la Louptiere:
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi , ont fait l'ouverture de leur Théâtre
le 23 Avril , dans la Salle du Palais des
Tuileries ; & ils ont repréfenté Phedre ,
Tragédie , & l'Ecole des Maris , Comédie.
Ce Spectacle qui fait tant d'honneur
à la Nation ; eft enfin placé convenablement
& honorablement .On a répété ſur ce
Théâtre , Athalie , avec les choeurs en
mufique , pour les Fêtes de la Cour.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
-
COMPLIMENT d'ouverture , prononcé
par le Sieur Dalainval , le 23 Avril
1770.
MESSIEURS ,
Ce théâtre , confacré aux grands effets .
de l'harmonie , va déformais retentir des
applaudiffemens que vous donnez aux
chef- d'oeuvres de la fcène françoife.
Aux productions de quelques artiftes
célèbres , dont les noms vous font chers ,
nous faifons fuccéder le fruit des veilles
des hommes de génie qui ont rendu Paris
rival d'Athènes & de Rome . Par eux
notre langue a été fixée ; par eux elle eſt
' devenue précieufe aux nations , chez lef
quelles le goût des arts a effacé l'empreinte
des fiécles d'ignorance & de barbarie.
Quelle reconnoiffance ne devonsnous
pas à ces hommes vraiment extraordinaires
dont la nature eft fipeu prodigue,
& qu'elle ne fait pour ainfi dire que
montrer!
Ce n'est point toujours à des recherches
auffi laborieufes que favantes que les
gens de goût accordent leurs fuffrages . Le
moralifte eft rarement utile , parce qu'il
ne parle qu'à la raifon. C'eſt en parlant
MA I. 1770 . 173
•
le poëte,
à l'imagination & au coeur que
dramatique peut influer fur le caractere,
d'une nation : c'eſt dans ces momens où
le fpectateur eft ému , qu'on peut mettre,
fa fenfibilité à profit , en lui préfentant ,
des préceptes que le fentiment grave pour
jamais . Tel a été de tout tems le but des
auteurs qui ont travaillé pour le théâtre
françois . Les grandes paffions peintes
avec autant de chaleur que d'énergie , un
caractère dont les moindres nuances font
faifies , un ridicule préfenté avec cette
fineffe qui n'appartient peut être qu'à
notre nation , voilà , Meffieurs , ce qui
vous intéreſſe , & ce que nous vous avons
fouvent offerr. Heureux fi les nouveautés
que nous foumettrons à votre goût & à
vos lumieres , augmentent les richelles
que nous poffédons , & que vous voyez
avec un plaifir que le tems ne fauroit af
foiblir !
·
Je ne me permettrai aucune réflexion
fur le genre de fpectacle que le nôtre remplace.
Tout ce qui porte le caractère du
grand & du fublime eft fans doute fufceptible
des mêmes efforts , la nature feule
fait ce qu'il lui en coûte pour former
un Rameau , un Quinault , un Corneille ,
un Moliere ; & c'eſt avec raifon qu'un
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
des meilleurs écrivains * de notre fiécle a
dit que quiconque auroit à choisir d'être
un de ces grands hommes , feroir bien.
d'être embaraffé , ou ne mériteroit pas
d'avoir à choifir.
J'aime à me rappeler , Meffieurs , les
bontés dont vous honorez mes camara
des , elles encouragent mes foibles talens
; & fi j'ofe à peine entrevoir l'inftant
heureux où je pourrai m'en rendre digne ,
que mes efforts pour vous plaire , mon
zèle & mon refpect trouvent au moins
grace à vos yeux .
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont fait l'ouverture
de leur théâtre par la Clochette &
le Bucheron ; ces deux pièces ont été précédées
d'un compliment fait par M. Anféaume
, & dialogué entre Mde Berard
fous le nom de la mere Bobi , & Mile
Beaupré fous celui de Lucette ; nous n'en
citerons que la fable fuivante , parce que
tout le refte femble n'être fait que pour
l'amener.
* M. D'Alambert , élémens de philofophie.
MAATI 1770. 1x75.
1
LUCET T E.
J'ai des petits oifeaux en cage :
Auffi-tôt que paroît le jour
Ils m'éveillent par leur ramage
Et du foleil m'annoncent le retour :
dans unb
novela
Plus le tems eft ferein , plus ils font de tapage ;
Et puis quandje m'approche d'eux ,
Car c'eft moi qui prens foin de leur petit ménage,
Ils font plus contens , plus joyeux ,
Its redoublent leur gafouillage ,
Comme s'ils me difoient dans ce charmant lan
gage :
Ovous , qui prenez foin de nous ,
Vous , dont la tendre prévoyance
Nous fait le deftin le plus doux ,
Venez , venez , approchez vous ,
Nous célébrons votre préſence ,
Et nos chants font dictés par la reconnoiſſance ,
Ils font le digne prix de votre attention.
Moi , j'entens leur petit jargon ,.
Et ça me fait plaifir ... Mais quand la nuit obfcure,
Sur toute la nature ,
Etend fon voile épais ;
" Quand un fombre nuage
Menace d'un orage ;
A
Mes petits oifeaux font muets.
le modèle , De notre fort en eux vous voyez le m
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Comme eux nous ne pouvons offrir que
Mais
fons ;
pour animer notre zèle
Il faut que la faifon foit belle ,
des chan-
Et qu'un beaujour fur nous répande les rayons ;
Nous avons tout cela quand nous vous poffédons
,
Et nous bravons la nuit & la bife cruelle ;
Accordez nous ce bien dont nous fommes jaloux
,
Meffieurs , fur cet efpoir notre bonheur fe fonde ,
Et votre préfence eſt pour nous
Ce que le foleil eſt au monde.
La mere Bobi prétend que pour rendre
cette application plus fenfible , il faut
chanter quelques couplets ; en effet ils
ont été applaudis ainfi que plufieurs traits
répandus dans le refte du compliment.
ACADÉMIES.
I.
L'ACADÉMIE Royale des Inferiptions
& Belles - lettres a tenu , le 24 Avril , fon
affemblée publique d'après pâque .
M. le Beau , Sécrétaire perpétuel , a
annoncé que le prix qui devoit être ad
MA I. 1770 . 177
jugé dans cette féance , étoit remis à la
S. Martin 1771. Il s'agit d'examiner quels
furent les noms & les attributs divers de
guerre chez les différens peuples de la Grece
& de l'Italie ; quelles furent l'origine &
Les raifons de ces attributs. Le prix confifte
en une médaille d'or de la valeur de
soo liv.
M. le Bean lut enfuite l'Eloge hiftorique
de M. l'Abbé Varry ; cette lecture
fut faivie ; 1. de celle d'une differtation
fur la marine des Phéniciens & des Egyp- .
tiens , par M. le Roy ; 2 °. de la traduction
de la huitieme Ode pythique de Pindare ,
avec des remarques , par M. Chabanon ;
3º. des recherches hiftoriques fur les édits
& ordonnances des Magiftrats Romains ,
par M. Bouchaud. M. l'Abbé le Batteux a
terminé la féance par la lecture de la préface
& de quelques morceaux , d'un ouvrage
qui aura pour titre : Les quatre
Poëtiques , celles d'Ariftote , d'Horace , de
Vida & Defpréaux , avec les traductions &
des remarques.
I L
L'Académie Royale des Sciences a fait
fa rentrée publique le 25 Avril .
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
M. de Fouchi , Sécrétaire perpétuel , a
lu l'éloge de M. Jars.
Enfuite M. Morand le pere a lu un mémoire
fur les Sexdigitaires , dans lequel
il prouve qu'il n'y a point de monftres
par confufion de germes.
Cette lecture a été fuivie de celle de
l'éloge de M. le Duc de Chaulnes , honotaire
de l'Académie.
M. Guettard a llau enfuite un mémoire
fur la carte minéralogique de la France ,
à laquelle il travaille depuis long - tems ,
aidé de M. Lavoifier , & fous les aufpices
de M. Bertin , Miniftre & Sécrétaire
d'Etat , ayant le département des mines
du Royaume. M. Guettard invite dans
ce mémoire tous les favans naturaliſtes
& voyageurs à concourir avec lui à cette
entreptife fi étendue & fi importante.
Après la lecture de ce mémoire , on
a entendu celle d'un mémoire de M.
Tenon fur les dents du cheval , dans.
lequel il expofe que cet animal a des dents
molaires de lait , qui tombent à un certain
âge , & font fuivies par des mo-
Jaires de remplacement , ce qu'aucun des
auteurs qui ont traité jufqu'à préfent de
l'anatomie du cheval , n'avoir apperço.
La féance a été terminée par la lecture
MAI. 1770. 179
d'un mémoire de M. Pingré , contenant
l'expofition des opérations que cet Aca
démicien a faites l'année derniere dans
un voyage maritime qu'il a entrepris
tant pour vérifier les horloges marines ,
propres à déterminer les longitudes en
mer , dont les épreuves fe faifoient far
fon vaiffeau , que pour faire dans l'île
de S. Domingue l'obfervation du paffage
de Venus fur le difque du ſoleil , du trois
Juin dernier. M. Pingré n'a pas eu le
tems d'achever la lecture de cette curieufe
& importante relation.
I I I.
Société littéraire d'Arras.
Le 18 Mars 1769 , veille du diman,
che des Rameaux , cette fociété tint fa
féance publique ordinaire , dont M. Binot
, avocat , directeur en exercice , fit
l'ouverture , par un difcours fur l'utilité
des belles - lettres , où il réfuta l'opinion
de ceux qui les regardent comme nuifibles
aux gouvernemens & aux moeurs.
M. Eulart de Grandval fils , procureur
général du confeil d'Artois , MM , Rouvroy
de Libeffart , & le Roi d'Hurtebize ,
Confeiller au même confeil , M. l'Abbé
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
Breuvart , profeffeur de rhétorique au
college d'Arras , & M. l'Abbé Jacquemont
, nouvellement reçus dans la compagnie
, firent leurs remercimens , auxquels
M. Binot répondit féparément , en
qualité de directeur.
M. l'Abbé Moulien de la Borere , prin
cipal du college, Chancelier de la fociété ,
lut enfuite une épître d'environ trois cens
vers fur l'éducation , qu'il fuppofe adreffée
par un jeune homme à fon gouverneur.
La fociété tint le 7 Avril 1770 une
pareille féance , qui commença par la
lecture de M. de la Borere , directeur ,
fur les préjugés qui s'oppofent à la réforme
de notre éducation publique .
M. Fruleux de Souchetz , M. le Baron
de Deslyons , M. de Harchies , & M. le
Comte de Lannoy , nouveaux affociés ,
prononcerent leurs difcours de réception ;
& le directeur leur répondit.
M. l'Abbé Breuvart lut une explication
du pfeaume Cæli enarrant , felon les régles
de la poéfie lyrique.
M. Hardouin , avocat , fecrétaire perpétuel
de la fociété , termina cette féance
par un mémoire , contenant des traits
d'hiftoire & anecdotes ', tirés des régiftres
de l'hôtel de ville d'Arras.
MA I. 1770.
181
PI V.
Ecole Vétérinaire.
Mardi , 24 Avril 1770 , il y eut un
fecond
concours
de l'Ecole
Royale
Vétérinaire
de Paris fur les os du cheval confidéré
en général
& en particulier
. Le
nombre
des éleves parfaitement
inftruits
de cette matiere
, étoit trop confidérable
pour les faire entendre
dans l'aflemblée
qui eut lieu le 13 Mars dernier. D'une
autre part ,, ceux qui n'y parurent
point
étoient
trop jaloux des fuffrages
publics
,
pour ne pas fouffrir
avec peine de s'en
voir exclus.
C
Les Concurrens furent les Sieurs
Doſmont , maréchal des logis du régiment de
Monteclerc.
Varnier , cavalier du Commiffaire général .
Auger , de la province de Bourgogne , entre-
Prieur, tenus par les états.
Doublet cadet , de la province de Champagne.
Marteau , de la Légion de Condé.
Maillet,
Barjon, dde la province du Bourbonnois.
Vincent , maréchal des logis du régiment de
Damas.
182 MERCURE DE FRANCE.
Gely , de la ville de Paris , entretenu par fan pere,
maréchal du Roi.
Mouton , cavalier du régiment de Clermont.
Pertat , entretenu par la ville de St Dizier.
Maréchal , de la province de Champagne , entretenu
par M. de Villiers.
Langevin , cavalier de Royal- Pologne .
Mauchand , cavalier de Royal-Champagne.
Charmaflon , cavalier de Royal- Picardie.
Dubois , cavalier du régiment de Bourgogne.
Legoulon , de Metz , entretenu par M. l'Inten
dant.
Caruel , dragon de Lanan.
Duché , maréchal des logis de Royal -Cravattes,
Bertaud , dragon de Cuftine.
Barthelemy , dragon de Dauphin.
Douze de ces éleves mériterent le
prix , & font les fieurs Vincent , Caruel ,
Mouton , Auger , Doublet , Barjon
Prieur , Berthaud , Barthelemy , Pertat ,
Dubois , Marteau. Le fort l'adjugea au'
freur Vincent.
L'acceffit fut accordé à fept autres , qui
font les fieurs Duché , Mauchand , Charmaffon
, Maillet , Maréchal , Langevin
& Legoulon.
L'affemblée douna par fes applaudiffemens
des preuves d'une fatisfaction qui
ne peut qu'exciter de plus en plus l'émuM
A I. 1770. 183
lation & l'ardeur dans le coeur de tous les
Sujets qui compofent l'école , les fuffrages
publics étant la plus flatteufe récompenfe
de leurs travaux.
V..
Le Mardi 10 Avril , il y eut un com ...
coursà l'Ecoleroyale vétérinaire de Lyon,
qui eut pour objet la démonſtration des
mufcles du cheval. Dix éleves y parurentà
la fatisfaction du public. Ces éleves
font les fleurs Varenard & Vial , de la
Généralité de Lyon , Vigneres & Laprent
de celle de Franche- Comté , Roy &
Mongin de celle de Champagne , Mayeur
de celle de Lorraine , David de celle de
Dauphiné ; Fournier , entretenu par M.
des Effards , & Antille par M. d'Ormef
fon , intendant des finances. Les fieurs
Vial , Varenard , Antille & Roy , ob
tinrent le prix que le fort décerna à ce
dernier. Les fieurs Fournier & David
eurent le premier acceffit ; le fecond fuz
accordé indiftinctement à tous les au
tres .
184 MERCURE DE FRANCE .
ART S.
GRAVURE.
I.
La crédulité fans réflexion. Eftampe d'environ
17 pouces de haut fur 14. de
large , gravée d'après le tableau original
de M. Schenau , peintre de S. A :
S. E. de Saxe , par Louis Halbou . A
Paris , chez l'auteur , rue de la Harpe ,
vis à vis celle des deux Portes.
UNE vieille femme ,
confultée par une
jeune perfonne , accompagnée
de fa femme
de chambre , cherche à
furprendre
leur
crédulité par des tours de cartes rangées
fur une table, Un petit bon - homme ,
placé fous cette table , & de concert avec
la vieille femme , fixe le fort. Cette fcène
eft amufante , & le peintre l'a enrichie de
plufieurs
accefforries
qui font plaifir. Le
burin de M. Halbou a de la couleur . Cetartiſte
a rendu avec
intelligence le brillant
, ou le terne des objets , relativement
à l'intérêt du tout-enlemble .
MA I. 1770. 185
11.
Lefoir. Eftampe d'environ 23 pouces de
large fur 19 de haut , gravée d'après le
tableau original de Philippe Jacques
Loutherbourg de l'Académie royale de
peinture & de fculpture par Charles-
Dominique Jofeph Mellini , graveur
du Roi. A Paris , chez l'auteur , Cloî-
-tre S. Benoît , vis - à- vis l'églife .
+
On applaudira aux foins qu'a pris le
graveur de varier les travaux de fon burin
pour mieux rendre les principaux
effets du tableau qu'il copioit. Le fite ,
repréſenté dans cette eftampe , offre plufeurs
roches & des chûtes d'eau qui le
rendent très pitorefque. On remarque
fur le premier plan un homme qui a
puifé de l'eau dans fon chapeau , & qui
boit. Plus loin , un pafteur & une paftourelle
conduifent leurs beftiaux à la riviere.
I IL
Cahier de fix feuilles in 4° . repréfentant
les différens jeux des petits poliffons
de Paris ; autre cahier de fept feuilles
in-4° . intitulé : Mes gens , oules Com
186 MERCURE DE FRANCE.
miffionnaires Ultramontains au fervice
de qui veut les payer. A Paris, chez
S. Aubin , graveur , rue des Mathurins,
au petit hôtel de Cluny , & chez Bafan
, marchand d'eftampes , rue du
Foin.
Ces études forment autant de fujets
variés & très- amufans . Elles ont été gravées
avec efprit par M. Tilliard & d'antres
graveurs , d'après les deffeius de M.
Auguftin de S. Aubin , qui a fçu donner
à fon crayon le caractere de naïveté propre
au fujet.
IV.
Portraits en pied dePascal Paoly , général
des Corfes & de Jean Wilkes , écuyer.
A Paris , chez Bonnet , graveur , rue
Galande , place Maubert , entre ur
Chandelier & un Layetier.
Ces deux portraits font pendant. Ils
ont environ chacun 8 pouces de haut fur
5 de large. Ils ont été gravés d'après les
originaux nouvellement envoyés de Londres
. Pafcal Paoly eft repréfenté fous l'habillement
militaire de fa nation , & Jean
Wilkes fous celui d'Alderman de Londres.
MA I. 1770. 187
Gravure dans la maniere du Paftel.
Le fieur Bonnet , bien connu par fa
nouvelle gravure dans la maniere de Paftel
, ne pouvoit mieux employer fes talens
, qu'en nous retraçant le portrait de
l'augufte princeffe Marie - Antoinette ,
archiducheffe , foeur de l'empereur . Ce
portrait eft une jolie miniature en forme
de médaillon que l'on peut placer dans
une boîte grande ou petite. Ce portrait
peut être auffi mis dans une bordure carrée
, en confervant le cartel qui fe renferme.
Le fieur Bonnet l'a gravé d'après
le tableau de Ktanzingen , qui eft dans
l'appartement de Mefdames. On le difribue
à Paris chez l'auteur , rue Galande
, vis-à- vis la rue du Fouare , entre
un Chandelier & un Laitier. Prix 3 liv.
MUSIQUE.
TRAITÉ de Muſique abrégé, divifé en trois
parties. La premiere traite du chant ; la
feconde , de l'accompagnement du clave
cin; & la troifieme , de la compofition ,
avec un traité de figures , par M. Biferi
188 MERCURE DE FRANCE.
fils , maître de Chapelle, Napolitain , prix
4 liv. 4 f. à Paris , chez l'auteur , rue
Montmartre , à l'hôtel d'Artois , près S.
Jofeph , & aux adreffes ordinaires.
Six fonates chantantes , ou ariettes de
différens opéras nouveaux , dialoguées
pour deux violons ; prix 6 liv. A Paris ,
chez Jolivet , éditeur & marchand de
mufique , rue Françoife , à côté de la petite
porte de la comédie Italienne , à la
mufe Lyrique.
Concertos de violon à grand orcheftre ,
dédiés à M. Bachelier , peintre du Roi ,
& directeur des écoles royales & gratuites
de deffin , compofés par l'Abbé Alexandre
Robineau ; prix 9 liv . A Paris ,
chez Hugard de S. Guy , marchand de
mufique de S. A. S. Madame la Ducheffe
de Chartres , place du Vieux Louvre , &
aux adreffes ordinaires.
MA I. 1770 . 189
ANECDOTES.
I.
M. de Turenne renvoya en France , du
pays de Heffe Caffel où étoit fon armée ,
un capitaine de cavalerie , qui avoit tué
en duel deux de fes camarades , parce que,
dit ce général , j'ai remarqué plus d'une
fois moi-même la trifte contenance d'un họ-
micide devant l'ennemi ; il nous tueroit
tous fi nous le laiffions faire , & pas un
feul ennemi du Roi.
ger
LI
Un cavalier du régiment Royal étran
déferte dans l'intérieur du royaume ,
& prend fon cheval pour aller voir fa
maîtreffe plus promptement ; on l'arrête ,
on le conduir au régiment ; on inftraït
fon procès ; on veut l'interroger dans fa
forme ordinaire ; c'eft inutile , dre il , je
fuis convaincu , j'ai déferté à cheval , j'ai
mérité d'être pendu ; mais comme je fills
un vieillard , honnête homme jufqu'ici
parpitié pour mon age & ma conduite paf
fee vous voudrez me bjen traiter; vtus me
190 MERCURE DE FRANCE .
"
cafferez la tête, &je ferai content . Quelque
tems avant le fupplice , an officier
voulut faire retirer un ancien camarade
du déferteur qui pleuroit à fes côtés . Laif
fez moi , dit le cavalier condamné , laiffez
moi mon ami Guichard , il s'afflige &
je leconfole.
IIL
Le Roi Charles I étant à Oxford , pendant
les Guerres civiles , alla voir un jour
la bibliothèque publique ; entr'autres livres
, on lui montra un Virgile fupérieurement
imprimé ; le Lord Falkland qui
accompagnoit Sa Majefté , voulant la divertir
, lui propofa de confulter les forts
Virgiliens fur la bonne fortune. On fait
que cette fuperftition étoit fort en ufage
il y a quelques fiécles ; Le Roi fourit
& ouvrit le livre ; & le premier paffage
qui fe préfenta à fes yeux fur celui - ci :
Et bello audacis , Æneid. Liv. IV. Que
vaincu par un peuple belliqueux , chaſſé
de fes Etats , arraché à fon fils Afcagne,
il foit forcé d'aller mendier des fecours
étrangers ; qu'il vote fes compagnons
» maffacrés à fes yeux ; qu'après avoir
» fait une paix honteufe , il ne puiffe
jouir de fon royaume , ni de la vie ,
"
"
M A I. 1770." 191
qu'il meure avant le tems , & que fon
corps foit à jamais privé de fépulture ».
On dit que le Roi ne fut pas trop fatiffait
de cette prédiction ; Falkland s'en
apperçut & s'empreffa de confulter luimême
le fort , dans l'efpérance qu'il comberoit
fur quelque paffage qui n'auroit
aucun rapport à fa fituation , & qui pourroit
diftraire Sa Majefté ; il ouvrit à fon
tour le livre , & trouva les regrets d'Evandre
à la nouvelle de la mort prématurée
de fon fils. Non hæc, ó Pallas, dederas
. &c. Eneid. L. II. » O Pallas , tu
» m'avois promis de ne t'expofer qu'avec
prudence aux dangers de la guerre ;
» eft ce ainfi que tu as tenu ta promeffe ?
Je favois combien la paffion naiffante
» de la gloire anime un jeune homme ,
& jufqu'où l'emporte le plaifir de fe
fignaler dans un premier combat. Déplorable
effai , funefte apprentiffage du
» métier des armes ! hélas ! tous les Dieux
» ont été fourds à mes voeux ». Le Lord
Falkland étoit fecrétaire d'Etar ; il fe
trouva à la premiere bataille de Newberry
; il chargea la cavalerie ennemie ,
& fut tué à l'âge de trente- quatre ans.
"
I V.
M. Whifton étoit un homme très- fa192
MERCURE DE FRANCE.
•
vant , un écrivain fécond & un bon Mathématicien
; à ces qualités il joignit la
foibleffe de vouloir être le réformateur
de l'églife. Cette manie lui fut préjudiciable
; il facrifia tous les emplois dans
T'Eglife & dans les Univerfités au chimérique
projet de rétablir le Chriftianifme
primitif, en s'efforçant d'introduite
les conftitutions apoftoliques fur
le même pied qu'elles étoient dans les
deux premiers fiécles de l'ère chrétienne .
It affecta outre cela une ardeur extraordinaire
pour expliquer les prophéties de
l'ancien & du nouveau teftament, I fe
hafarda de prédire le tems précis du commencement
des mille ans , où tous les
biens devoient être communs , & où les
Juifs fe réuniroient à l'Evangile . Après
avoir calcalé avec foin ce période , il
eut te malheur de furvivre à fa prédiction
; il revit fes calculs , corrigea fon
erreur , & furvécut encore ; enfin , après
un nouveau travail , il fixa le tems à
T'année 1766 qu'il étoit bien für de
pas voir. On rapporte à ce fujet une anecdore
afféz finguliere. Il difpofoit d'un
petit bien , il voulut le vendre , & le
propofa à une perfonne qui étoit bien
inftruite de l'attachement qu'il avoit à fa
prédiction . Il lui demanda la valeur de
ne
trente
MA I. 1770. 193
trente ans du revenu . L'acheteur affecta
le plus profond étonnement . Whiston
lui en demanda la caufe , puifqu'il ne
lui demandoit pas plus que les autres
vendeurs de fonds. » Je ne fuis pas fucpris
, répondit l'acquéreur , que les au-
» tres vendeurs demandent cela ; ils n'en
favent pas davantage ; mais vous ,
» M. Whiton , vous favez bien qu'avant
» la moitié de ce terme , tous les biens
>> feront communs , & les propriétés par-
H
"
ticulieres de chaque homme ne vau-
» dront pas un demi scheling ». Whifton
garda un moment le filence , il embraffa
enfuite l'acheteur , & en palla par
où il voulut.
V.
Le doyen Swift étoit d'un caractère
fingulier ; il avoit une certaine groffiéreté
dans les manieres que fes amis feuls
appeloient du nom de franchife . Dans
les dernieres années de fa vie , fe trouvant
à Londres , il alla dîner chez le
comte de Burlington qui étoit nouvellement
marié. Mylord voulant furprendre
fon épouse , & s'amufer , en introdui
fant le Doyen , eut foin de ne pas le
nommer. La Dame qui ne le connoif-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
">
foit pas , ne fit pas grande attention à fon
hôte; elle le jugea du premier coup d'oeil ,
& il lui parut un homme très groffier &
peu digne de lui être préfenté. Après le
diné , le doyen s'approcha d'elle , s'affied
fans façon à fes côtés , & lui prenant la
main , lui dit : Lady Burlington , on m’a
dit que vous aviez une belle voix ; chantezmoi
une chanfon. La Dame furprife de
cette demande , & fur- tout de la maniere
dont elle étoit faite , refuſa nettement .
Quoi , lui dit le Doyen , vous faites
» des façons , vous êtes folle ; me prenezvous
pour un petit miniftre de campagne
à qui votre grandeur croit ne
» devoit aucun égard ? Allons , allons ,
chantez quand je vous le demande » .
Le comte ne difoit mot pendant ce tems ;
il rioit feulement aux éclats ; fa femme
fe retire très- affligée du peu de part qu'il
fembloit prendre à fon humiliation ; le
doyen s'en alla très - mécontent d'elle ;
Mylord confola fa femme en lui apprenant
quel étoit celui dont elle fe plaignoit
, elle rit beaucoup elle - même de
cette fcène ; quelques jours après le
Doyen revint , & fon premier compliment
à Myladi fut celui- ci . Je vous prie
Madame , êtes - vous auffi fiere & auffi
peu complaifante aujourd'hui que l'autre
MAI. 1770. 195
fois. Non , Monfieur le Doyen , répoudit
elle en riant , je chanterai quand vous
voudrez.
M. Bofquillon , écuyer , fils de M. Bofquillon ,
confeiller , médecin du Roi à Mondidier , a remporté
le 18 d'Avril , la place fondée par M. Dieft ,
médecin pour recevoir tous les deux ans un doc.
teur gratis , après avoir fubi un examen de quatre
jours en préfence de toute la faculté.
LETTRE de M. l'Abbé Morellet..
Il fe répand dans Paris & dans les provinces un
ouvrage en trois parties , imprimé furtivement ,
& qui fe vend de même , intitulé : Mémoire fur la
Compagnie des Indes , en réponse aux compilations
de M. l'abbé Morellet, par M le comte de
***. J'y fuis infulté avec la plus grande violence
par un homme que je n'ai jamais offenfé . J'aurois
peut-être répondu à un ouvrage anonyme qui eûc
pu faire quelque impreffion fur l'efprit du public
mais , heureufement pour moi , l'auteur de celuici
s'eft nommé , & je ne me crois obligé de répondre
ni aux injures ni aux raifonnemens qui s'y
trouvent.
J'ai l'honneur , &c.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ARRÊTS , DÉCLARATIONS , &C.
I.
ARRET du confeil d'état du Roi , du 8 Avril
1770 ; qui homologue la délibération prife par
les députés , fyndics & directeurs de la Compagnie
des Indes , le 7 Avril 1779.
I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du premier
Avril , & lettres- patentes fur icelui , regiſtrées en
parlement les Avril 1770 ; qui homologuent la
délibération de la compagnie des receveurs géné
raux des finances , pour emprunter la fomine de
vingt & un millions buit cens mille livres , à conítitation
de rentes .
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 10 Avril
1770 ; qui ordonne qu'il fera fait pendant fix années
, dans les états des finances des recettes générales
, un fonds de quatre millions quatre cens
mille livres au profit de la compagnie des receveurs
généraux des finances , pour opérer le remboursement
en capital & intérêts des vingt & un
millions huit cens mille livres , qu'ils ont été autorifés
d'emprunter , par l'arrêt & lettres patentes
du premier du préfent mois , pour être employés
au payement des refcriptions par cux retirées,
MA I. 1770. 197
AVIS.
I.
Feuille d'Annonce des Voitures quelconques
de retour qui arrivent journellement
à Paris pour recharger , foit des perfonnes
, foit des marchandifes pour la province
& les pays étrangers.
IL
à
L arrive journellement à Paris des voitures de
retour , qui tranfportent dans cette capitale des
perfonnes & des marchandifes , qui repartent inmédiatement
pour la province & les pays étran
gers ; le public , n'en étant point informé , perd
les occafions les plus avantageufes , foit pour
envoyer des marchandifes , paquets , & c. foit
pour voyager peu de frais & commodément.
Le defir de concourir à l'utilité publique a inspire
un moyen , qui indiquera exactement les carofles,
chaifes , berlines de renvoi , qui arrivent tous les
jours à Paris , ainfi que toutes les autres voitures
pour le tranfport des marchandiſes , & qui annoncera
le jour qu'elles en partiront pour leur deftination.
On en informera le Public tous lesjourspar
une feuille d'Annonce. Les marchands , négocians
, commerçans , & autres qui font des envois
en province & dans les pays étrangers , trouveront
journellement par ce moyen l'occafion de faire
pafler à bon compte à leur deftination leurs marchandifes
& toutes autres choſes.
Cet établiſſement eft également utile à tous ceux
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
qui ont des terres ou des mailons de campagne
éloignées de Paris ; ils pourront y faire tranfporter
par cette voie leurs meubles , & profiter des
carroffes , chaifes & berlines de renvoi , qui paffent
à leur campagne , lorfqu'ils voudront y aller.
Cette feuille n'eft pas moins utile à toutes les
auberges , & fur-tout à celles où logent des Voituriers
& rouliers. Les auberges où les rouliers &
voituriers trouveront la commodité de le faire annoncer
gratis , s'accréditeront fans contredit , tous
les jours de plus en plus , ainfi que celles où les
étrangers voyageurs trouveront cette feuille , qui
leur apprendra quelle voie ils peuvent prendre
pour aller où ils defireront.
Ce que nous difons ici des auberges , eft également
applicable aux cafés & à toutes autres maifous
publiques. Celui qui cherche une voiture de
renvoi pour faire un voyage , ira de préférence
dans la maifon où il faura trouver cette feuille
d'Annonce , que dans toutes autres ; & ces produits
multipliés indemniferont à ufure les abonmataires.
Comme il eft intéreflant que l'on connoifle les
maifons publiques où l'on trouvera cette feuille à
lire , l'on remettra gratis à chaque foufcripteur
qui tient auberge ou café , une affiche qui l'annonsera
, qu'il placera fur la porte.
- L'abonnement par an pour cette feuille eft de
30 liv. On conviendra que l'utilité publique a
-plus de part à cet établiflement que l'intérêt particulier
, i l'on fait attention que cette feuille pa-
Joîtra tous les jours indiſtinctement, & qu'elle fera
remife à ce prix , franche de port aux Abonnataires
, ce qui eft fort difpendieux . On en commencera
la diftribution le is Mai de cette année . L'on
fouferira chez Lacombe, libraire , rue Chriftine. La
MA I. 1770 . 192
foufcription fera ouverte jufqu'au 14 du même
mois.
On invite MM . les Aubergiftes & Commiffionnaires
entrepreneurs de groffes voitures , de prévenir
les voitures & rouliers de cet établiſſement
pour qu'ilspuiflent le faire annoncer auffi- tôt leur
arrivée , à commencer dès le 13 Mai. On s'adreffera
pourfefaire annoncer au bureau de M. Thomas
, rue des Bourguignons , fauxbourg St Marcel.
On aura loin d'affranchir les lettres qu'on lui écri
ra à ce sujet , & de bien expliquer les auberges où
feront logés les voituriers & rouliers , que l'on
fera annoncer , & de défigner l'efpèce de leurs voitures
& leur deftination.
I I.
Taule vernie.
Le Sieur Clément , Maître Peintre -Verniſſeur ,
donne avis au Public qu'un de fes aſſociés dans fon
entreprise de la taule vernie de la petite Pologne
ayant defiré de retirer les fonds , il s'eſt vu obligé
d'expofer les marchandifes en vente , rue de la
Verrerie , fans cependant en fufpendre la fabrication.
Des arrangemens qui lui ont paru plus avantageux
, l'ont engagé à cefler cette vente , & à remettre
fon magafin chez le Sr Framery, marchand
bijoutier , rue St Honoré , où il étoit précédemment.
C'eft-là que le Public doit s'adrefler pour
le choix de ces marchandifes , qui s'y trouvent en
abondance , ou pour les commandes qui feront .
exécutées avec encore plus de foin & d'exactitude
qu'auparavant Les nouveaux efforts que le Sr
Clément a faits pour atteindre à la perfection font
déjà récompenfés par la quantité de fournitures
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a faites à des perfonnes de la premiere diftinction
, en voitures , baignoites , commodes &
autres meubles . Enfin , fes formes embellies , fes
couleurs perfectionnées ont achevé de rendre fes
Ouvrages dignes de la célébrité qu'ils avoient acquife.
Sa manufacture eft toujours à la petite Pologne.
I I I.
Extrait de jus de citron.
Le Sieur André , marchand Epicier , conno par
l'invention du firop de café & de la poudre de limonade
& d'orgeat , avertit le Public qu'il a trouvé
le fecret d'un Extrait de jus de citron rectifié
au fucre , bon à faire d'excellente limonade , fans
addition d'aucune chofe quelconque , ce qui fe- .
Ioit contraire à cette boiffon qui ne requiert qu'un
compofé fimple , & dans lequel il ne doit entrer
que du citron & du fucre. Pour faire un demi -fep
tier de limonade il faut une pleine cuiller à bouche
de cet extrait fur lequel on verfe un demi feptier
d'eau , & l'on y trouvera d'abord la couleur, puis
Je goût de la limonade fupérieur même à celle qui
fe fait felon la méthode ordinaire ; mais après
s'être affuré de la qualité , on ne fera pas moins
furpris , outre la commodité , d'y rencontrer un
avantage confidérable , lequel eft fi évident que
l'ulage de cet extrait tourne à compte , même aux
limonadiers , non - feulement dans les tems de difette
de citrons ; mais auffi dans ceux de la plus
grande abondance.
Si Paris trouve de l'économie dans l'ufage de
cet extrait , les provinces jouiront d'un avantage
beaucoup plus confidérable , puifque les citronsy
MA I. 1.770. 201
font toujours fort chers , & fouvent on n'en a pas
pour de l'argent,
Si le punch étoit à la mode en France , on pourroit
l'offrir pour cette boiffon , puifque , par le
moyen de cet extrait qui eft tout fucré , il n'y auroit
qu'à verfer deflus de l'eau & de l'eau de vie ,
de l'une & de l'autre proportionnément à la force
dont on voudroit le prendre , & l'on feroit du
punch parfait , & même fupérieur. Sa poudre de
limonade eft également bonne à cet ulage .
Cet extrait de jus de citron ſe vend chez le Sr
André , marchand épicier , au bas de l'Eftrapade ,
rue des Foflés St Jacques à Paris , en bouteilles éti
quetées , cachetées & fignées par lui - même. Le
prix eft de 3 liv . & ƒ fols pour la bouteille , on
n'en vend qu'en demi- livre & au - deflus . Avee
une livre de cet extrait on fait huit pintes de limomade
, mefure de Paris.
IV.
Remède contre les maux de dents.
Le Sieur David , demeurant à Paris , rue des
Orties , Butte Saint- Roch , au petit hôtel Notre-
Dame , en entrant par la rue Sainte- Anne à main
droite , vis - à - vis d'un perruquier , poffède feul
un fecret & remede infaillible pour guérir toutes
fortes de maux de dents , quelque gâtées qu'elles
foient & pour la vie , fans qu'on foit obligé d'en
faire jamais arracher aucune. Ce remede eft approuvé
par MM. les doyens de la faculté de médecine
, & autorifé par M. le lieutenant général
de police.
Il confifte , comme on la vu dans tous les journaux
, papiers publics , la gazette de Hollande ,
1 v
102 MERCURE DE FRANCE.
& dans les avis qu'il a fait diftribuer depuis fept
ans , en un topique que l'on applique le foir en fe
couchant fur l'artére temporale , du côté de là
douleur , qui , outre les maux de dents , guéric
radicalement les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche, ni dans le corps ;
auffi -tôt qu'il eft appliqué , il procure un tom
meil paifible , pendant lequel il fe fait une transpiration
douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie , & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque, ni dommage à la peau.
כ י
Mais comme ce remede n'opére la guérifon que
lorfque l'on eft couché , & que le mal de dents
prend dans tous les momens de la journée , & qu'il
faut vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en attendant
le moment de fe mettre au ht, c'eſt pour
cela que ledit Sieur David a de l'eau fpiritueufe
d'une nouvelle composition , très agréable au
goût & à l'odorat , & incorruptible , qui a les
qualités de faire pafler dans la minute les douleurs
de dents les plus violentes , purifie les
gencives gonflées , fait tranſpirer les férofités
raffermit les dents qui branlent , empêche le commencement
& la continuation de la carie , prévient
& guérit fans retour les affections fcorbutiques
quérit radicalement de cette maladie & de toutes
celles qui viennent dans la bonché elle empêche les
mauvaiſes odeurs caufées parles dents gâtées , fait
tomber le tartre , & mainuent les dents dans leur
blancheur ; beaucoup de perfonnes en font provi
ffon par précaucion , ainsi que des topiques , pour de
longs voyages fur terre & furmer , & punicipalemenuMMoles
Marins , Les perfonnes qui le ferweuc
de cerre sau deux ou trois fois la ſemaine
MAI. 1770. 203
fans être incommodées , ont toujours les gencives
& les dents faines & blanches Il y a des bouteilles
à trois livres & à fix ; & les topiques à 24fols
chaque. Il faut lui apporter pour les topiques , un
morceau de linge fin blanc de leffive , quand ce
fera pour Paris. Il donne un imprimé de la mamiere
de fe fervir du topique & de l'eau fpiritneufe.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouſe dans
la demeure indiquée ci- deflus tousles jours & à
toute heure , juſqu'à 10 heures du foir.
V.
Le Tréfor de la Bouche.
Le Sr Pierre Bocquillon , marchand Gantier-
Parfumeur , rue St Antoine à Paris , entre l'églife
St Louis de MM. de Ste Catherine & la rue Percée ,
vis-a- vis celle des Ballers , à la Providence , con◄
tinue de débiter avec un heureux fuccès , par permiffion
de M. le Lieutenant Général de Police
de MM. de la faculté de médecine de Paris , une
liqueur fouveraine , nommée le Véritable Tréfor
de la Bouche , dont il en eft feul poffefleur. Elle
guérit les maux de dents de telle forte qu'elles
foient , & ôte toutes corruptions qui pourroient
furvenir dans la bouche ; raffermit les gencives
rend l'haleine douce & agréable L'auteur fe Aatte,
par les recherches & épreuves continuelles
qu'il fat , s'acquérir de plus en plus les louanges
des gens de diftmation . Les bouteilles font à 1 ,
& 3 liv. & 24 fols.
Le Sr Bocquillon tient auffi magafin de la vértable
Eau de Cologne à 30 fols la bouteille.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Stomachique liquide du Sr Ray , privilégié
du Roi , & de la commiffion royale
de médecine.
Le Sr Ray , dont le zèle pour le bien de l'humanité
ne fe rallentit point , voit avec fatisfaction fes
études & fon travail couronnés par les plus grands
fuccès : il n'entreprendra pas de faire l'éloge de
fon remède & d'en vanter l'efficacité.
Le Sr Ray avertit que toutes les bouteilles feront
étiquetées : Stomachique liquide du Sr Ray ,
ainfi que (on adreffe , à Paris ; fon nom fera de fa
main fur les étiquettes ; on le trouvera auffi gravé
fur fon cachet , qui coëffera la bouteille , en trèspetit
caractère : c'eft une regle que le Sieur Raia
établi pour la fûreté. Elle eft exécutée chez lui ,
ainfi que dans tous les bureaux établis dans différentes
villes du royaume.
L'on donnera un imprimé avec chaque bouteille
, pour indiquer la maniere d'en faire ufage ; lédit
imprimé fera figné du Sr Ray , & dans les différens
bureaux où on en fera la diſtribution , ils
feront auffi contrefignés par eux .
Le prix de la bouteille de poiffon , qui contient
huit à neufprifes , eft de trois livres.
Il diftribue auffi la Créme de Beauté , dont il
eft inventeur. Elle eft fi parfaite pour la peau ,
qu'il eft impoffible de s'appercevoir que la beauté
qu'il lui donne vienne de l'art. Cette crême entretient
la peau dans fa fraîcheur , & la blanchit ;
elle répare le défordre qu'auroient caufé les différentes
drogues que l'on auroit pu mettre fur fon
vifage , telles que pommades ou autres prétendus
MA I. 1770 . 205
·
fecrets dont on fe fert , & qui , le plus fouvent,
font très nuifibles au teint. Les Dames qui
ufer du rouge , après l'avoir ôté , doivent en uler
le foir , & le matin avant de mettre leur rou
ge , & dans l'efpace de peu de jours elles feront
furprifes de l'effet qu'aura produit la crême de
beauté du Sr Ray , qui conferve la beauté , empêche
les rides & fillons qu'elle détruit. La bouteille
de demi - feptier fe vend 24 liv.
Le Sr Ray demeure rue Chapon au Marais , la
premiere porte cochere à gauche en entrant par la
rue Tranfnonain. On le trouve tous les matins
jufqu'à midi ; il y a toujours du monde pour en
faire la diftribution.
Il prie ceux qui lui feront l'honneur de lui écrire,
d'affranchirles lettres , ainfi que l'argent qu'on
lui fera tenir , pour faire les envois qu'on exigera
de lui .
Le Sr Ray continue toujours avec le plus grand
fuccès fon topique pour les entorfes & foulures de
telle nature qu'elles foient.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 17 Février 1770.
Le bruitcourt que le Kan des Tartares a été dépofé
, & qu'il eft remplacé par Kaplan Gueray , fils
de Selim Gueray. On ne fait à quoi s'en tenir fur
les caufes de la difgrace du premier.
On aflure que le Sr Obreskow , miniſtre de Ruffie,
a été transféré de Démotica à l'armée du Grand
Vifir ; mais on n'en dit pas le motif.
Le 3 Mars.
Avant hier le Grand Seigneur sint un divan t
206 MERCURE DE FRANCE
compofé du Muphti , de tous les gens de la loi &
des miniftres d'état.
Le nouveau Kan des Tartares qui eft venu ici &
ya gardé l'incognito , eft parti dernierement pour
aller prendre pofleffion de la nouvelle dignité.
Le Pacha de Candie a informé la Porte qu'une
efcadre Ruffe , compolée de feize vaifleaux , avoit
paru à la hauteur de l'iſle .
Le Sieur Rofowitzki , officier des Confédérés de
Pologne , eft arrivé dans cette ville , accompagné
d'un autre gentilhomme de la même nation . On
ignore le motif de leur arrivée.
De Smyrne , le 1 Février 1770.
En conféquence des ordres du Grand Seigneur ,
cette ville a été obligée de fournir récemment trois
cens bêtes de fomme pour la grande armée de Sa
Hauteffe , & l'on continue de faire des enrôlemens
pour le même armée .
De Petersbourg , le 13. Mars 1770.
On chanta ici , le 7 de ce mois , par ordre de la
cour , un Te Deum en actions de graces de l'avantage
que nos troupes ont remporté le is de ce
mois dernier , auprès de la ville de Schurfa en Valachie
, fur un corps de troupes Ottomanes.
Avant-hier , à quatre heures du matin , le feu
prit à la maifon du corps des Cadets . Tout ce bâtiment
fut en peu de tems réduit en cendres . Heu,
reufement perfonne n'a péri dans cette circonftance.
De Warfovie , le 17 Mars 1770.
Suivant une lettre écrite de Winnica , le 10 de
ce mois , les Tartares font entrés dans Joſefgorod
, & s'en font retirés précipitamment.
De Vienne , le 28 Mars 1770.
A la place des petits camps qu'on formoit tous
les ans en Bohême , il n'y en aura , dit-on , qu'on
feul aux environs de Prague , lequel fera compolé
MA I. 1770. 207
de trente-fix bataillons , & d'un nombre proportionné
d'efcadrons de cavalerie. Le corps d'artillefle
campera à part. Le grand camp , qui fe formera
en Moravic & où le Roi de Pruffe eft attendu , au
ra lieu vers la fin du mois d'Août.
On mande de Bohême que des parties confidéra →
bles de montagnes fe font détachées de leur centre,
& que d'autres ont été déplacées . On ajoute que
dans certains endroits de ce royaume la terre s'eft
affaiffée de plufieurs pieds ; & quelques indices
font craindre que les fources des eaux de Carlsbadt
n'ayent été altérées .
Du 4 Avril.
L'Archiducheffe , future Dauphine , a commencé
à recevoir les complimens fur fon prochain mariage.
Les gardes nobles Allemandes & Hongroifes
eurent l'honneur de lui baifer la main, a cette
occafion , lundi dernier. L'après-midi , fon Altefle
Royale accorda le même honneur aux membres
de l'Univerfité , qui fe rendit en corps à la cour.
Le recteur harangua en latin cette Princeffe , qui
Jui répondit dans la même langue.
De Naples , le 10 Mars 1770.
Le Roi a été très incommodé d'une fluxion .
qui l'a obligé de garder le lit pendant deux jours ;
mais aujourd'hui la fauté de Sa Majesté eft parfaitement
rétablic .
On travaille dans l'arfenal de cette ville au radoub
de fix chebecs , qui feront armés fans, délai
pour mettre a la voile , auffi tôt que le tems le
permettra . On ne fçait point encore quelle eft leur
deftination..
7
De Rome , le 7 Mars 1770.
Mercredi dernier , le tribunal de l'inquifition.
fit brûler qubliquement , par la main du beurreau
, divers mauvais ouvrages.
208 MERCURE DE FRANCE.
¿
Le 28 Mars.
Cesjours derniers , Don Céfar Lambertini, l'un
des neveux du feu Pape Benoît XIV , a été déclaré
Camérier d'honneur du St Pere.
Vendredi dernier , le prince Xavier de Saxe fut
introduit par le cardinal Jean-François Albani , à
l'audience du fouverain Pontife qui lui fit l'accueil
le plus diftingué.
De Londres , le 10 Avril 1770.
Les deux (hériffs du comté de Middlefex préfenterent
au Roi la requête de ce comté. Sa majeſté
la remit aux feigneurs de fervice , & n'y fit aucune
réponse ; elle reçut de même la requête du
comté de Kent , qui lui fut préfentée auffi le même
jour.
Le 13 Avril.
Le to les communes ordonnerent de porter un
bill pour autorifer la compagnie des Indes à lever
des troupes pour protéger les établiflemens & poffeffions
dans l'Inde.
Le 17 Avril.
Le 12 de ce mois , le maréchal de la prifon
du banc du Roi , reçut d'un officier de la couronne
un ordre d'élargir le fieur Wilkes , le 17 de ce
mois. On attend cettejournée avec beaucoup d'impatience.
Les préparatifs extraordinaires que le
peuple fait pour témoigner fa joie à cette occafion ,
donnent quelques inquiétudes au gouvernement ,
& lui font prendre toutes les précautions poffibles
pour maintenir l'ordre & la tranquillité . De fon
côté le fieur Wilkes a envoyé des fettres circulaires
à tous les amis , pour les engager à fe fervir
de toute l'influence qu'ils ont fur l'efprit du peuple
, pour l'empêcher de fe porter à aucune démarche
capable de troubler le repos public.
De Verfailles , le 11 Avril 1770 .
Avant-hier l'archevêque de Bordeaux prêta fer
ment entre les mains du Roi,
MA I. 1770. 209
Le 14 Avril.
Madame Louiſe de France , ayant depuis long
tems formé le projet de fe faire carmelite , s'eft
rendue au monaftere des Carmelites de Saint-
Denis , le 11 de ce mois , après en avoir obtenu la
permiffion du Roi.
Le 18 Avril.
Dimanche dernier , jour de Pâque , le Roi &
la Famille Royale entendirent le fermon , & affifterent
aux vêpres , après lefquelles Monseigneur
le comte d'Artois & Madame reçurent le facrement
de Confirmation des mains de l'archevêque
de Reims , grand aumônier de France . Le lendemain
Monfeigneur le comte d'Artois fit fa premiere
Communion , & Madame la fit hier.
Le même jour , 15 , la marquife de Bonnac &
la comteffe de Soran , nommées Dames , pour accompagner
Madame , ont eu l'honneur d'être préfentées
au Roi par cette Princeffe .
Le 25 Avril.
>
Le Roi ayant fixé au 24 le mariage du duc de
Bourbon avec Mademoiſelle Sa Majesté , aċcompagnée
de Monfeigneur le Dauphin , de Monfeigneur
le Comte de Provence , de Monfeigneur
le Comte d'Artois , de Madame , de Madame
Adélaïde , de Mefdames Victoire & Sophie , &
des Princes & Princefles , le rendit le 24 à midi à
la Chapelle. Le duc de Bourbon & Mademoiselle
s'avancerent jufqu'auprès de l'autel : Sa Majesté ,
fuivie des Princes & des Princeffes , s'en étant approchée
, l'archevêque de Reims , grand aumô
nier , fit la cérémonie du mariage en préfence du
fieur Allart , curé de la paroifle. Après la meffe ,
qui fut dite par l'archevêque de Reims , le regiſtre
des mariages , apporté par le curé de la paroifle
fut mis fur le Prie-Dieu du Roi , où fe firent les fi
natures de Sa Majeſté , de la Famille Royale ,
210 MERCURE DE FRANCE.
du duc d'Orléans , du prince de Condé , du duc &
de la duchefle de Bourbon , & de la princefle de
Conti.
MORT S.
Le fieur Blanchard , maître de musique de Sa
Majefté , chevalier de l'ordre du Roi , eft mort le
10 Avril à Verfailles.
Louife - Marguerite Poërier de Franqueville
d'Ozenville , eft morte à Valogne , le 31 Mars ,
âgée de cent deux ans .
N...de Cauchon , marquis de Sommiere , maréchal
des camps & armées du Roi , & capitais
de la ville de Reims , Y eft mort le 13 Maïs , âgé
d'environ foixante-fept ans.
Elifabeth- Henriette de Maugiron de Monléans,
abbefle de l'abbaye royale de Soyons , ordre de St
Benoît , ville & diocele de Valence , y eft morte.
le 9 d'Avril , âgée de quatre - vingt fept ans.
L'abbé Nollet , maître de phyfique des Enfans
de France , profefleur de phyfique expérimentale
au college royal , & membre de l'académie royale
des fciences , &c. , eft mort à Paris le 25 Avril .
Le 14 Décembre 1769 mourut à Paris en fon
hôtel , quai des Théatins , Marie - Antoinette
Charlote du Maine du Bourg , Veuve de Louis
de Loftanges , Comte de Loftanges & de Beduer.
La Comteffe de Loftanges étoit la derniere de la
Maifon du Maine , connue fous le nom de du
Maine du Bourg - l'Efpinaffe .
On voit par les Annales d'Aquitaine que les
Comtes du Bourg font iffus d'un fecond fils de
Raymond de Taillefer , Vicomte de Fronfac :
que ce Vicomte étoit frere puîné d'Aimard de
M A I. 1770. 271
Taillefer , Comte Souverain d'Angoulême , lequel
Aimard n'eut qu'une fille , nommée Elifabeth
, laquelle fut héritiere du Comté d'Angoulême
, & qui époufa Jean , furnommé fans- terre,
Roi de la Grande - Bretagne.
On voit encore dans les mêmes Annales de
l'Aquitaine , & même dans les antiquités de
France , compofées par Duchefne , qu'an des
defcendans d'un Seigneur du Bourg , fut caufe
que la Guienne fe déclara en faveur de Charles
VII , contre Henri IX furnommé l'Ufurpateur
Roi d'Angleterre , & qu'en reconnoiffance d'un
tel fervice , entre autres bienfaits que le Roi
Charles accorda au Seigneur du Bourg ; il lui
deona une fleur de lis pour armes aufli-bien
qu'à la Ville du Bourg.
Cette Ville , felon l'hiftoire du Perigord & de
Gafcogne , compofée par le Seigneur de Brantôme
, fut érigée en Comté par François Premier ,
& enfuite , felon le Pere Dupuy Minime , dans
la Généalogie qu'il a faite de la Maifon de Taillefer
, Comte d'Angoulême & de celle de Taleyran
, aujourd'hui Princes de Chalais & anciens
Comites Souverains de Perigord ; le Comté dú
Bourg fut uni à la Vicomté de Fronfac , lequel
fut érigé en Duché par le Roi Henri IV.
La Maifon du Maine , dont l'ancienneté remonte
aux fiécles les plus reculés , fat divifée en
trois branches , connues fous les noms diftinctifs
des Seigneurs du Maine de Scandillac : cette
branche a fini en Marie du Maine mariée à
Antoine-Arnaud de Pardailhan , Marquis de
Gondrin , de Montefpan & d'Antin , Chevalier
des Ordres du Roi , Capitaine de ſes Gardes , &
fon Lieutenant -Général en Guienne.
On ignore la poftérité de la feconde branche
212 MERCURE DE FRANCE.
connue fous les noms des Seigneurs du Bourg de
Divifac.
La troifiéme Branche , connue fous le nom de
du Maine du Bourg - l'Efpinace , & dont la Com-'
tefle de Loftanges étoit la derniere , remonte
fa filiation jufqu'à Guy du Maine , Chevalier ,
qui vivoit en 1345 , & qui figna comme arbitre
& témoin un acte paffé entre le Vicomte de
Turenne & Jean Comte de Boulogne & d'Au- ´
vergne. Cet acte eft daté d'Avignon du 13 Mars
7375.
Guy du Maine fut pere de François du Maine,
qui vivoit en 1406 , ainfi qu'il paroît par différens
actes fignés de lui : il eut pour fils Antoine
du Maine , qui fut pere en 1430 de
Jean premier du Maine , Chevalier de l'Ordre
du Roi , Seigneur de Scandillac , S. Germain ,
Tédinat & aurres lieux , qui eut pour femme
Marguerite de Ferrieres. Leur Contrat de Mariage
eft daté de 1462 , & le teftament de Jean
du Maine eft du 10 Mai 1496.
Son fils Jean II du Maine , Seigneur de Scandillac
, Baron du Bourg & de Malherbe , époufa
le 15 Février 1491 , Antoinette de Durfort , fille
d'Armand de Durfort , Seigneur de Royaumont ,
la Roquetimbaut , Montbalen , Falgairol , Caftel-
novel , la Motte - Vitrac , & c.
Jean III du Maine, Chevalier Baron du Bourg,
de Divifac , de Moiffaguel & de Séguy , quatriéme
fils de Jean II du Maine , Seigneur de Scandillac
, & d'Antoinette de Durfort , époufa le
10 Août 1715 Marguerite de Monceaux , fille
& héritiere de Jacques de Monceaux , Chevalier
Seigneur du Palan , Bort , la Porte & Lavaur , &
de Marguerite de Leftrie . Il eut pour fils Bertrand
du Maine, Chevalier de l'Ordre du Roi , BaMAI.
1770. 213
ron du Bourg , Seigneur de Séguy , de Moiffaguel
, de Palan & de Lavaur , qui épouſa le z1
Juillet 1557 , Jeanne de Fayol de Melet , fille de
Jean de Fayol de Melet , Seigneur de Neufri ,
Saint Pardoux , Saint Marciel , &c , & de Jeanne
de Frameche.
De ce Mariage il eut Jean qui continua la
Branche du Bourg de Divifac , & Antoine du
Maine Baron du Bourg- l'Efpinaffe de la Gardebioux
, Vicomte de Montiral , Seigneur de Changy,
S. Beran , S. Bonnet & de la Motte-Noailly,
Maréchal de Camp des Armées du Roi , Gouverneur
de la Ville & Château d'Antibes , époufa en
premieres nôces Anne de Boucet , héritiere de
T'Efpinaffe & de Changy , qui fit donation à
fon mari de tous fes biens , & mourut fans en>
fans.
Il époufa en fecondes nôces Marie de Boyer ,
fille de Jean de Boyer , Seigneur de la Motte-
Choify ; il en eut cinq fils & quatre filles ; fçavoir
:
1°. François qui fut tué à la bataille de Furnes,
Meftre de Camp du Régiment de la Reine , &
qui mourut fans alliance. 2 °. Philippe qui continua
la poftérité. 3 ° . Gabriel , Vicomte de Mon
tiral , Meftre de Camp de Cavalerie , qui mourut
des bleffures qu'il reçut à la bataille de Nort
lingue. 4° . François nommé Comte de Changy ,
premier Capitaine Major du Régiment de la
Reine , Cavalerie , tué en 1556 à Valenciennes,
& Jean- Claude , nommé le Marquis du Maine ,
mort après la paix des Pyrenées , avec un Brevet
de Meftre de Camp & mille écus de penfion du
Roi.
Les filles furent 1º . Anne , mariée au Seigneur
de Langeron, Marquis de Maulevrier. 2° . Eléo214
MERCURE DE FRANCE.
nore , mariée au Seigneur de S. Angoulain , de
la Maifon de Blot de Chauvigny en Auvergne,
3 °. Gabrielle , mariée au Seigneur de Farget de
S. Julien en Marche , tué à la bataille de Nortlingue
, Colonel d'un Régiment d'Infanterie.
4. Léonore , mariée au Seigneur de Bayant en
Dauphiné.
?
Philippe du Maine Comte du Bourg , Baron
de l'Efpinale & de la Gardebioux , Vicomte de
Montiral , Seigneur de Changy , S. Belan , la
Motte Noailly & autres Places , eut pour fem→
me Eléonore de Damas fille de Charles de
Damas , Marquis de Thianges , Chevalier des
Ordres du Roi , Maréchal de Camp de fes armées
, par Contrat du 14 Novembre 1651. Il
fut tué en 1658 à la bataille des Dunes , où il
commandoit les Chevaux Legers Etrangers de
M. le Cardinal Mazarin , qui avoient été créés
pour lui & qui finirent en lui. Il ne laiffa de ce
mariage qu'un fils , nommé Eléonor - Marie ,
& une fille mariée au Comte de Montmort de
la Maifon de Dio de Montperoux.
Eléonor- Marie du Maine , Comte du Bourg
Baron de l'Efpinaffe , Seigneur de Changy ,
S. Belan , S. Germain , S. Bonnet & Bouletieres
, Chevalier des Ordres du Roi , Directeur
Général de la Cavalerie , Maréchal de France
Gouverneur & Commandant Général de la haute
& baffe Alface , Gouverneur de Bapaume , gagna
la bataille de Rumerfcin le 26 Août 1709 , &
avoit époufé le 7 Avril 1675 Marie de Léogalès
, fille de Roland Léogalès , Seigneur de Méfobrun
, de K , Morvan & de Villeneuve , & de
Jeanne-Jacqueline d'Acigné. De ce mariage font
iffus Eléonor du Maine , & deux filles Religieufes.
Eléonor du Maine Marquis du Bourg
MA I. 1770. 215
Meftre de Camp du Régiment Royal , Brigadier
des armées du Roi , Infpecteur Général de
la Cavalerie , époufa en 1707 Marie-Jofephe
de Rebé , fille de Claude Hyacinthe , Marquis
de Rebé & d'Arques , & de Marie Thérèſe de
Pons de Guimera de Montclare.
De ce Mariage le Marquis du Bourg n'eut
que deux filles : l'aînée , Marie - Antoinette
Charlote , mariée au Comte de Loftanges
qui a donné lieu à cet article , & la cadete
Marie - Thérèſe - Eléonore , mariée à Claude-
François -Eleonor de Saint Maurice , Comte de
Montbarey , mort en 1751 Lieutenant Général
des Armées , ne laiffant qu'un fils , Alexandre-
Marie - Eléonor de S. Maurice Comte de
Montbarey , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , Infpecteur Général de l'Infanterie Françoife
, marié le 29 Octobre 1753 à Françoife-
Parfaite-Thaïs de Mailly -Nefle , Dame de Madame
Adélaïde de France , dont un fils & une fille.
P
TAB
>
L E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Epître à M. M * 4 * , fur fon mariage ,
Vers fur la mort de Biblis ,
Epître à Madame Bayard ,
Le Pere de famille malheureux
14
16
18
Epître à Mde la Marquife d'A ***
Zéphir & la Roſe , fable ,
Farmé & Salem , conte Indien ,
Le Moucheron philofophe , fable ,
Vers fur l'Or .
L'Injuftice réparée , Proverbe dramatique ,
Explication des énigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES
4.2.
46
48
61
3
65
80
ibid.
83
86
216 MERCURE DE FRANCE.
Hiftoire générale de l'Amérique
Les deux Freres , hiftoire morale ,
Recueil de Contes & de Poemes ,
ibid.
93
75
Irza & Marzis ,
Avis ,
Mémoire fur la culture des pommes de terre ,
Eloge hiftorique du Chevalier Bayard ,
Impoftures de l'hiftoire ancienne & profane ,
Réponſe de M. de St Foix au P. Griffet , au ſujet du
prifonnier mafqué ,
Sophie ou le Triomphe des Graces fut la beauté ,
Difcours fur le danger de préférer les talens agréables
aux talens utiles ,
Traité des léfions de la tête par contre- coup ,
Stances fur l'induſtrie ,
Eflai d'une amitié patriotique ,
Almanach de la ville de Lyon ,
96
98
99
100
108
114
120
322
124
125
ibid.
127
128
131
833
L'Ami du Prince & de la patrie ,
L'Honneur François ,
Nouveaux Mélanges de littérature , &c.
Les Soupirs d'Euridice aux Champs Eliſées ,
Les Confeffions de Mlle de Mainville ,
Mandement de M. l'Archevêque de Lyon ,
Les faftes de la Grande Bretagne ,
Les faftes de la Pologne & de la Ruffie .
L'Education de l'Amour ,
Fragment fur Juftin , Florus& Patercule,
Spectacles ; Concert fpirituel ,
Vers à Mlle Grandi ,
Opéra ,
Comédie françoiſe ,
Compliment d'ouverture ,
Comédie italienne ,
ACADÉMIES ,
ARTS , Gravure ,
Mufique ,
Anecdotes
Ordonnances , &c.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Morts ,
136
238
139
140
144
149
350
163
168
170
171
172
174
176
184
387
189
196
197
205
210
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JUI N. 1770 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
peugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine .
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les pièces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique,
Ce Journal devant être principalement l'ou
vrage des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fà perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv,
l'on payera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
que
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps,
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
seux qui n'ont pas fouferit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur Lacombe ,
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11. 10 f
161.
Recréations économiques , vol . in - 89 . br. 2 1. 19 f.
MERCURE
DE FRANCE.
JUI N. 1770.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE du Printems . Chant premier du
poëme des Saifons ; effai d'imitation
libre de Thompson.
PREMIERS PROGRÈS DU PRINTEMS.
Le ciel eft pur ; l'oeil du ſoleil achève
Ce qu'ébauchoit l'haleine du zéphir :
Des végétaux il fait monter la fève ,
Et peint des prés l'émail & le faphir.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Honneur des bois , agréable fougere ,
Renais ; ton regne eft celui des plaifirs :
Tu fers de trône à la fimple bergere
Et de Bacchus tu combles les defirs !
Le gaſon croît ; il veloute la terre ,
Et l'aubépine embaume les côteaux :
Le chêne altier , étendant fes rameaux
Rend aux forêts leur parure ordinaire .
Le cerf en vain cherche l'ombrage épais ;
Il fe trahit par le bruit du feuillage ,
Et les oifeaux , cachés dans le bocage ,
Sont découverts à leurs chants indifcrets .
Dans les boutons , enveloppés encore ,
Les fruits ne font que des germes naifans :
De jour en jour l'efpalier fe colore
Et le parterre étale fes préfens.
Puidé- je alors , loin du fracas des villes ,
Couler des jours fortunés & tranquilles ,
Et du printems favourer les douceurs !
Puiflé- je voir l'éclatante rofée ,
Que le matin fur l'herbe a déposée ,
Etinceler des plus vives couleurs !
Que des côteaux , où Bacchus & Pomone
Ont répandu leurs bienfaits précieux ,
L'avenir peigne & découvre à mes yeux ,
Parmi les fleurs , les tréfors de l'Automne !
JUIN. 1770 .
DERNIERS FROID S.
S'il ne s'éleve un vent fec & piquant
Des bois glacés de la froide Ruffie ,
Des dons de Flore une engeance ennemie ,
Fléau cruel , détruit l'efpoir naiffant :
Cultivateurs , ne perdez point courage ,
Ranimez -vous : ces vents , ces triftes vents,
Loin de caufer le plus léger dommage ,
Affureront la beauté du printems.
VENTS DU MIDI.
Mais l'Aquilon vient d'épuifer fa rage ;
Il gronde en vain dans fa prifon de fer :
Le Sud triomphe ; il s'empare de l'air ,
Et des beaux jours fon regne eft le préfage.
La terre s'ouvre à fon fouffle fécond ,
Pour recevoir ces bienfaifantes pluies
Dont il embraffe & charge l'horifon.
Lejour pâlit : les vapeurs épaiffies
De les rayons effacent la fplendeur .
Ce ne font point ces ténébres profondes
Qui , de Borée , annonçoient la fureur :
Ee ne font point ces glaciales ondes
Qui groffiffoient nos fources vagabondes ,
C'eft du printems le tribut bienfaiteur .
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Le vent s'appaife & les forêts tranquilles
Ne cédent plus à fon fouffle bruyant :
Les clairs ruiffeaux , paroiffant immobiles ,
Etonnent l'oeil qui cherche leur courant ,
Et les troupeaux , dédaignant leurs afyles ,
Vont à leur gré paître l'herbe des champs.
Tout eft paifible ': à l'ombre du feuillage ,
Pour nétoyer fon humide plumage ,
La troupe aîlée a fufpendu les chants.
L'homme , cet être au - deffus de tout être ,
Porte par- tout fes regards attendris :
De tant de biens il médite le prix
Et le repaît de la beauté champêtre.
Le fentiment qui regne dans fon coeur
Donnant l'effor à fa reconnoiffance ,
Il fe profterne & rend grace en filence
De ces bienfaits , à leur unique Auteur.
Par M. Willemain d'Abancourt
JUI N. 1770 .
VERS à Mlle de C ***
CES
en lui envoyant
un recueil de fables.
Es animaux , pleins de raiſon ,
Que le bonhomme la Fontaine
Sçut fi bien mettre en action ,
Vont reparoître fur la ſcène
Et recommencer leur jargon.
Jeune Zélis , vous aimez ce langage
Que l'efprit n'a point aprêté :
De la nature enfant gâté ,
Meffire Jean eut en partage
Le don heureux de la naïveté ;
Sans avoir le même avantage ,
Je vais offrir la vérité
Sous l'enveloppe d'un nuage :
Trop heureux fi j'ai pu conferver fa beauté !
Daignez , belle Zélis , agréer un hommage
Que le fentiment a dicté ;
Puiflent mes vers obtenir un fuffrage
Dont Apollon feroit flatté !
Par le même,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
LE SINGE , L'ANE & LA TAUPE.
Fable imitée de l'allemand.
Lx Singe & l'Ane un jour le plaignoient vivement
,
Bertrand d'être fans queue , Aliboron fans cornes
:
Il leur manquoit un fibel ornement :
*A vos defirs mettez donc quelques bornes ,
Leur dit la Taupe ayee emportement :
ב כ
Ingrats , rentrez dans la pouffière ;
Plus qu'une Taupe êtes-vous malheureux ?
» Vous jouiffez de la lumière ,
» Et le deftin m'a refufé des yeu£./»
Nous nous croyons fouvent fort miférables :
Souvent auffi nous nous plaignons à tort ;
Jetons les yeux far nos femblables :
Combien en verrons - nous de plus à plaindre en
cor !
1
Par le même,
JUI N. 1770 .
ZELIE , Opéra en un acte. *.
Salus Populi fuprema lex.
ACTEURS :
SELIM .
ZELIE.
URIEL , Génie .
Azorн, Meffager du Génie .
Un Grand Prêtre .
Peuples.
Le théâtre représente un temple décoré
pour le mariage du Roi : on voit un autel
dans le fond.
SCÈNE PREMIERE.
SELIM , en habit nuptial.
O MON Peuple , eft-ce un crime
De tarder un moment à me facrifier ,
* Ce drame engagera peut -être quelque Mufsien
à y joindre les charmes de fon art.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Lorfqu'avec ton bonheur celui de ta victime
Peut fe concilier ?
Par l'époule qui m'eſt donnée ,
J'ofe me croire , ôciel ! digne de tes bienfaits ;
Et ne crains point la deſtinée
Que doivent fous fon regne attendre mes fujets.
Le Bonheurfufpend fa guirlande
Au trône où la Vertu commande..
( Azoph defcend. )
Mais que vois-je ? Uriel pourfuit- il fes projets
SCÈNE I I.
SELIM , A z op H.
Az OP H.
Vous avez appris du Génie ,
Et fes fentimens pour Zélie
Et quel tréfor il vous donne en ce jour,
Si vous cédez l'objet de fon amour.
Qu'allez vous annoncer à celui qui m'envoie ?
Porterai-je à fon coeur la douleur ou la joie ?
SELIM.
Voyez la pompe de ces lieux :
Dans un moment l'hymen couronne ici mes feux.
Az o PH.
Ainfi vous dédaignez une faveur unique
JUI N. 1770. 13
Qui devroit combler tous vos voeux.
De la félicité publique ,
Selim , vous refufez le gage précieux.
SELIM.
Mon Peuple a fon Roi pour ôtage ,
Et fa félicité deviendra mon ouvrage.
Azo PH.
Si le zèle n'eft pur , à l'Olympe il déplaît.
Tremblez : quand le foleil , au haut de fa carrie
*
re,
Repandra fur ces lieux faplus vive lumiere ,
Uriel defcendra prononcer votre arrêt.
SELIM.
Par le deftin je l'ai fait rendre.
De ma bouche , Azoph peut l'entendre.
Si dans ce même jour
La clarté t'eft ravie ,
J'accorde à ton amour
Et le gage & Zélie.
5
AZO PH.
L'époufer & la perdre eft donc tout votre espoir
SELIM .
Et tout un iour encor l'adorer & la voir!
14 MERCURE DE FRANCE.
Az OP H.
Je pénétre , Seigneur , le fecret de votre ame.
Vous voulez enchaîner l'objet qui vous enflamme,
Pour forcer Uriel
A le rendre immortel .
Détrompez vous : l'attente eft vaine
Si vous n'infpirez du retour.
Les céleftes efprits ne connoiflent de chaîne ,
Que celle dont les noeuds font formés par l'amour.
SCÈNE II I.
SELIM.
O Divinité que j'adore !
Zélie :: on a lu dans mon coeur,
Hélas ! je nefais point encore
Si du tien je fuis le vainqueur.
Embrafez - la , grands dieux ! du feu qui me dévore.
Contraignez votre image à faire fon bonheur.
Amour ! à l'amant qui t'implore
Tu dois le prix de fon ardeur.
SCÈNE I V.
SELIM , ZELIE , en habit nuptial, entourée
de femmes : elles entrent par le
côtégauche, les hommes par le côté droit
& les miniftres du temple par le fond du
JUI N. 1770.
theatre ; le grand Prêtre tient une coupe
qu'ilpofe fur l'autel..
Choeur defemmes , pendant lequel Selim
va au- devant de Zélie , la falue & fe remez
au côté droit du théâtre.
Voici l'époufe defirée :
Empreflez vous , volez , heureux époux.
Dans la coupe facrée ,
Buvez tous deux le nectar le plus doux.
Choeur des hommes & des femmes.
De l'hymen , dieu des ames !
Ranime fans ceffe les flammes.
Hymen , dans ce beau jour ,
Coupe les alles de l'Amour.
Danfe des miniftres du temple.
Le grand Prêtre , tandis que deux miniftres
conduisent par la main Selim & Zelie
vers l'autel
Voici l'époufe defirée :
Empreffez vous , volez , heureux époux.
Leur préfentant la coupe.
Dans la coupe facrée ,
Buvez tous deux le nectar le plus doux.
16 MERCURE DE FRANCE .
Selim & Zelie tenant tous deux la coupe.
De l'hymen , dieu des ames !
Ranime fans ceffe les flames.
Hymen , dans ce beau jour ,
Coupe les aîles de l'Amour.
Chaur du Peuple , pendant lequel Selim
& Zelie boivent l'un après l'autre dans la
coupe. Selimfe remet enfuite àfa place avec
Zelie qui refte à fes côtés.
De l'hymen , dieu des ames !
Ranime fans ceffe les flammes.
Hymen , dans ce beau jour ,
Coupe les aîles de l'Amour.
Danfe du Peuple & ballet allégorique
de l'Hymen & de l'Amour.
SELIM , au peuple.
C'en eft affez ; mon ame eft inquiéte.
Pour la calmer je n'ai que cet inftant .
Allez du ciel le divin interprete :
Ya vous apprendre un fecret important.
JUIN. 1770. 17
SCÈNE V.
SELIM , ZELI I.
SELIM , à part.
Feignons.
ZELI È.
Dans un jour d'allégreffe ,
Hé ! qui peut de mon Roi , produire la triſteſſe ?
Quelsquefoient les foucis que caufe la grandeur
Vous avez une époule , cfpérez le bonheur.
SELIM.
Tant de vertus & tant de charmes
Rendroient trop heureux les mortels.
Mon fort eft de verfer des larmes
Au pied de ces autels !
ZELIE , Surpriſe.
L'Hymen l'un à l'autre nous lie ,
Que parlez vous , Selim , & d'autels & de pleurs ?
SELIM .
N'ignorez plus vos noeuds , Zélie ,
De mon empire le Génie
A vu , par cet Hymen , couronner fes ardeurs.
1
18 MERCURE DE FRANCE .
ZELIE , plus furprife & dans la douleur.
Qu'ai-je entendu !
SELIM .
Votre gloire eft extrême.
ZELIE.
Seigneur ! O Ciel ! -Møn malheur eft affreux.
SELIM .
Vous acquérez un plus beau diadême.
ZELIE.
Je perds un coeur , l'objet de tous més voeux.
SELIM .
Tranſports de mon ame ravie ,
Des airs percez la profondeur.
Volez annoncer au Génie
Son défefpoir & mon bonheur,
Non , non , l'adorable Zélie ,
A l'heureux Selim eft unie.
Je ne me fatois pas ,
Simple Roi fur la terré ,
D'être agréable à des appas
Dignes du maître du tonnerre :
J'ai fçu vous plaire ;
JUI N. 1770 . 15
Mon thrône eft dans les cieux :
Je brave la colere
Des demi-dieux.
ZELIE.
Hé ! comment l'ame la plus tendre ,
Cruel & cher époux ,
Auroit-elle fçu fe défendre
De s'enflammer pour vous ?
L'amour que vous faites éclore
Eft le plus vif des fentimens :
D'un peuple entier qui vous adore ,
Mon coeur a les emportemens.
1
SELIM.
Délicieux momens !
Uriel fur mes fujets veille
Et fait dépendre leur bonheur
De je ne fçais quelle merveille ,
Dont il fe dit le poflefleur.
Pour la voir il falloit... & demande orgueilleufe
!
ZELIE, avec inquiétude.
Achevez. (à part ) Je frémis.
SELIM .
Yous céder:
20 MERCURE DE FRANCE.
ZELIE , s'appuyant fur une colonne ..
Malheureuſe !
SELIM , vivement.
Ah ! je jure...
ZELIE , allant à lui avec précipitation .
Arrêtez.
Après un petit filence & du ton de la
douleur & de la réfignation.
Refpectons les décrets que les dieux ont portés.
SELIM
, vivement.
Ils les ont adoucis. Que mon bonheur m'encham
te !
Sans nuire à mes fujets , je vois combler mes voeux.
Le deftin a parlé : mon trépas le contente .
Je ferai votre époux , je périrai pour eux.
Barbare !
ZELIE.
SELIM , plus vivement.
Et fans être immortelle ,
Vous ne formerez point une chaîne nouvelle.
Uriel ! à ce prix tu peux te rendre heureux.
JUI N. 1770.
21
ZELIE.
Ah ! les enfans fur la tombe du pere
Trouvent- ils la félicité ?
Et par ta mort , cruel ! peux-tu me faire
Préfent de l'immortalité ?
Quand ton rival n'a plus que la puiſſance
De m'éloigner de toi ;
Pourquoi veux-tu flater fon efpérance
En dégageant ma foi ?
SELIM.
ว
Il est fans doute affreux de céder ce qu'on aime ;
Mais telle eft du deftin la volonté fuprême.
ZELIE .
Des moyens de fa gloire un héros n'a lechoix
Qu'afin de s'afferyir aux plus aufteres loix.
Prends ton épouse pour modèle ,
Et reçois fon ferment de te refter fidèle.
En te perdant , hélas ! mourir de ma douleur
Etoit l'unique efpoir qui foulageoit mon coeur,
Je rends complette ma victoire :
Jemecondamne à fupporter le jour ,
Pour me punir d'avoir , contre la gloire ,
Donné des armes à l'Amour.
SELIM.
Quede vertu ! que de tendreffe !
MERCURE DE FRANCE.
Puis - je vous obéir ?
Enfoncer le trait qui me bleſſe
Eft-ce là me guérir ?
SCÈNE V I.
Choeur du peuple entrant avec précipita
tion & entourant le Roi , pendant lequel
Selim paroît vivement ému de fa tendreffe
pour lui.
Hâtons - nous ! périffons pour notre augufte maître
:
Sa mort nous porteroit le coup le plus affreux.
Le Ciel ne nous fit naître
Que pour le rendre heureux,
ZELIE à Selim , dans un fens ironique.
Perfifte à leur offrir ta vie .
Nefais pour tes fujets que ce qu'ils font pour toi;
Et qu'un Peuple fe facrifie ,
Sans le voir en vertu furpaflé par fon Roi.
SELIM , levant les yeux vers les croisées
du temple.
Le tems fatal expire ,
Et mon coeur le déchire.
JUI N. 1770. 25
ZEL 1 E.
Bannis en le vautour :
Fais en fortir l'Amour.
SELIM.
Hercule contre lui n'a point trouvé d'Egide.
ZELIE.
Il convient à Selim d'être plus grand qu'Alcide.
SELIM .
D'épines , mon tyran a trop armé la fleur
Deftinée à parer le front de fon vainqueur,
ZELIE.
La palme de la gloire eſt toujours achetée :
Et la plus belle échape au deftructeur.
Elle embellit la main enſanglantée ,
Qui préfente aux mortels la rofe du bonheur.
Choeur dupeuple , qui redouble l'émotion
de Selim.
Non , non , périflons tous pour notre augufte
maître :
Sa mort nous porteroit le coup le plus affreux.
Le Ciel ne nous fit naître
Que pour le rendre heureux.
24 MERCURE DE FRANCE
Le Chaur eft interrompu par un coup de
tonnerre précédé d'un long éclair.
ZELI E.
Dans les airs ébranlés le feu célefte vole.
SELIM.
Uriel defcend dans ce lieu.
Tout le théâtre , à l'exception de l'avantfcène
, eft rempli de nuages derriere lefquels
un palais brillant s'élève .
ZELIE à Selim , en fe jetant dans les
nuages.
Triomphe.
"
Choeur du Peuple , allant au - devant du
Génie.
Périflons .
Les nuages s'ouvrent & laiffent voir le
Génie,
SELIM , au Génie .
Barbare ! je m'immole,
Tombant évanoui entre les bras du Peuple.
O mes amis !
Chaur
JUI N. 1770. 25
Chaur du Peuple , dont une partie tient
Selim entre fes bras , & l'autre tombe àfes
pieds.
notre Dieu !
ZELIE paroiffant tout - à- coup aufond du
théâtre s'élever dans les airs , & montrantle
Peuple & le Roi.
Le raviflant ſpectacle !
Les nuages qui fembloient la porterfe retirent
; on la voit fur un trône entourée de
Génies avec les attributs différens du bonheur.
URIEL , touchant Selim de fon fceptre.
Renais à la clarté du jour ,
Pour voir l'objet de ton amour.
Reconnois ma merveille & le fens de l'Oracle.
SELIM s'élançant vers le trône.
O Ciel !
URIEL.
Et
Il faut qu'un Roi commande à fon defir ,
que le bien public foit fon premier plaifir.
Honneur du diadême !
B
26 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt à ton dévoûment , Selim , que tu la dois.
Sujets ! elle eſt le prix de votre amour extrême
Pour le plus grand des Rois.
SELIM & ZELIE , alternativement avec
le Choeur.
Que nos chants d'allégreſſe
Percent la voûte de ces lieux.
De nos coeurs , juſque dans les cieux,
Faifons paffer l'ivrefle,
Lestranfports des heureux
Sont le nectar des dieux.
Danfe des Génies & du Peuple.
URIEL.
Du féjour du tonnerre ,
Beaux arts , brillans rivaux ¿
Defcendez fur la terre :
Illuftrez vos travaux.
Qu'Apollon vous infpire 3
Qu'il vous guide la main ;
Que le marbre reſpire ;
Qu'on anime l'airain.
JUI N. 1770 . 27
Exerce , pinceau , ta magie,
Sur la toile porte la vie.
Donne une voix , la penſée aux couleurs.
Burins , multipliez l'ouvrage :
Offrez à tous les yeux l'image
De deux époux gravés dans tous les coeurs. *
On danfe.
Pendant l'ariette , les Génies des artsfont
defcendus du ciel avec leurs attributs , &fe
font placés dans les travées de la galerie
qui regne autour du palais . Ils travaillent
tous pendant la danfe. Peu- à peu on voit
fe former dans le fonds du théâtre le portraits
de Selim & de Zélie : dans les deux
travées à côté, leurs buftes en marbre & en
bronze ; & de celles quifont les plus proches
de l'avant -fcène , les Génies de la gravure
jettent des eftampes au Peuple qui les
reçoit avidement en chantant :
Choeur du Peuple.
Que nos chants d'allégreſſe
Percent la voûte de ces lieux.
Ces fix vers font pris d'une pièce de l'auteur
inférée dans le Mercure il y a quelques années.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE.
De nos coeurs , juſque dans les cieux ,
Faifons paffer l'ivreffe.
Les tranſports des heureux
Sont le nectar des dieux.
Par M. Bronau.
VERS fur le mariage de Monfeigneur
QUAND
LE DAUPHIN..
UAND la nature ici fe renouvelle ,
Tout s'anime , tout rit , au féjour enchanté
Tout reprend maintenant une face nouvelle ,
Ce grand jour eft le fceau de la félicité .
L'Amour & l'Hymen , tout convie
A célébrer de doux inftans ;
Le temple des deftins s'ouvre , & déjà j'entends
2 ..
Des Clairons , des Pipeaux la douce mélodie.
Les bergers quittent les hameaux .
Sylvie & Coridon ont paré leurs houletes ;
De mille fleurs ils ont orné leurs têtes ,
Tout annonce en ce jour mille plaifirs nouveaux ;
Tout chante l'Amour & fa mere ,
Les Graces régnent auprès d'eux ,
JUI N. 1770. 29
Et les Nymphes bientôt ont déferté Cythère
Pour partager ces momens précieux .
Mille voir font parler les échos du bocage ,
Tout s'empreffe à former des voeux ;
Quand le Ciel affortit les noeuds ,
Quand des coeurs le plus tendre hommage ;
Du plus pur amour eſt le gage ;
Tout garantic les jour's les plus heureux ;
Et les doux fruits du mariage
Sont la récompenfe des Cieux..
t
Par M. Mouret , ancien Officier
d'adminiftration de la Marine.
3
LE SPECTACLE DES DUPES.
E Le feu Duc de Montagu ſe trouvant un
jour dans une compagnie de jeunes feigneurs,
dit en plaifantant que fi, un homme
mettoit dans les papiers publics qu'il
feroit la chofe la plus impoffible , il y au
roit un grand nombre d'imbécilles qui le
croiroient , & qu'on en trouveroit affez
pour remplir une falle de fpectacle . Le
comte de C- D ne fut point de cet avis.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Sûrement , dit- il , fi quelqu'un annonçoit
qu'il entreroit dans une bouteille qui ne
contiendroit que le le quart d'une pinte, qui
pourroit être affez fimple pour ſe laiffer
perfuader ? Le duc garda un moment le
filence ; une pareille expérience lui parut
plaifante , & il réfolut de la faire. En conféquence
l'avis fuivant parut dans les papiers
publics. « Demain , 17 Janv . 1749 ,
» on aura un fpectacle extraordinaire au
» théâtre de Hay - Marker, Un homme
» jouera fur une canne tous les airs poffi-
» bles , & imitera avec une perfection
finguliere les fons de tous les inftru-
» mens connus. Il entrera enfuite en pré-
» fence de tout le monde , dans une bou-
"
teille de quart de pinte , mefure ordi-
» naire , fans aucune équivoque ; lorfquil
» y fera il chantera plufieurs airs , & il
» fera permis , à tous les fpectateurs qui
» le defireront , de manier la bouteille
» pendant qu'il y fera renfermé. Le même
» homme , dans une chambre particulie-
» re , fera voir aux perfonnes qui le de-
» manderont, les morts qu'elles voudront
» voir , & pourront avoir avec eux une
» converſation de cinq minutes , comme
» s'ils étoient vivans. Si quelque curieux
» vouloit venir mafqué , il eft prié de ne
JUI N. 1770.
"
"
» pas refufer de dire fon nom à la porte ,
» fans cela il ne feroit pas admis. Ce fpec
» tacle rare fatisfera les fpectateurs ; on
is ne le donnera qu'une feule fois , à cinq
» heures . On ne prendra que le triple du
prix ordinaire des places du théâtre de
Hay Market. En conféquence de cet
avertiffement un grand nombre de perfonnes
fe hâterent de faire retenir des places
; la falle fut remplie dès trois heures.
après- midi , on attendit patiemment jufqu'à
7 heures. Enfin l'impatience prit les
fpectateurs , quelques- uns crierent qu'on
commençât, ou qu'on rendit l'argent; mais
leplus grandnombredemanda qu'aumoins
l'homme entrât dans la bouteille , & l'on of
frit de doubler fon argent : perfonne ne répondoit
à ces cris; le peuple le fache; on met
le feu au théâtre; tout le monde s'empreffe
de fuir ; pendant ce tumulte on avoit ea
foin de fauver l'argent. L'entrepreneur du
théâtre étoit dans la confidence & l'avoit
emporté; il eut le bonheur d'éteindre le feu
qui ne fit pas beaucoup de dommage . Les
filoux profiterent de la confufion pour
faire leurs affaires. Le duc de C- D perdic
fon épée , & fit publier une récompenſe
de 30 guinées pour celui qui la rapporteroit
; plufieurs autres avis de cette efpéce ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
donnés par les perfonnes de la plus haute
diftinction , parurent dans les papiers publics
; ce qui ne rejouit pas peu les auteurs
de la plaifanterie & ceux qui étoient
dans le fecret.
A une jolie Femme , qui lifoit up livre
de dévotion.
Pour expier tous les péchés
Que vos yeux , malgré vous , font commettre à
notre ame ,
Soeur Francine , vous ne prêchez
Que les douceurs d'une célefte flamme ;
Mais quand la loi nous force à vaincre nos defirs
Votre tendre beauté nous ramene aux plaifirs .
A votre âge on n'a pas les talens d'un apôtre ,
On régne fur des coeurs charnels :
Vous perfuadez moins qu'un autre
En parlant de n'aimer que les biens éternels,
Votre candeur enchante , elle invite à la fuivre ,
C'eſt un ſentiment pur & doux ,
C'est celui des bergers qui font à vos genoux :
Sous votre loi laiſſez les vivre ,
Ou, fivotre rigueur les condamne à fouffrir,
JUI N. 1770 . 33
Prêtez leur du moins votre livre
Pour qu'ils apprennent à mourir.
Par M. de la Louptiere.
BOUQUET à Mlle T *** , de la ville
de Sens.
LA Sainte dont ici nous honorons la tombe
Vécut vierge & martyre , ainfi que vous vivez ;
Vous le méritez bien , Colombe ,
Lejoli nom que vous avez !
Ne vous couronnez plus comme elle
Des épines du célibat ,
Choififfez , Colombe fidelle ,
Un époux tendre & délicat ;
Il faut qu'à fes defirs votre pudeur fuccombe ;
Les traits de la douceur dans vos traits font gra
vés ;
Vous le méritez bien , Colombe ,
Le joli nom que vous avez !
Par le même.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE à Mile M... , qui demandoit
ce que c'étoit que l'Amour.
V。ous demandez , charmante Iris ,
Ce qu'eft l'Amour , ce qu'il peut faire.
Ce qu'eft l'Amour ? Eh ! quoi la mere
Peut- elle ainfi méconnoître ſon fils !
Ce qu'il peut faire eſt autre choſe ;
En l'ignorant vous me l'avez appris.
De la mort même il peut être la cauſe
Quand un coeur feul s'en trouve envain épris ;
Mais quand deux coeurs font réunis ,
De captifon eft roi , l'on eft plus , fi l'on ofc.
Préfentement décidez de mon fort.
Vous favez fon pouvoir , prononcez , je vous
prie ,
J'attends de vous la vie ,
J'attends de vous la mort.
Par M. de L. de B.
JUI N. 1770. 35
L
LA FURIE.
Il y a quelques années que le comte de
Pembroke , fe promenant une nuit ſeul
dans les rues de Madrid , fut infulté par
un Eſpagnol , ſe battit avec lui & le tua.
Inquiet fur les fuites de ce meurtre , il fe
fauva vers la porte d'une églife ; il la pouffa
& fut furpris de la trouver ouverte, &
d'appercevoir une bougie allumée qui répandoit
une foible clarté dans un coin de
cette vafte églife ; il s'avançe vers cette
lumiere , & voit avec bien plus d'étonnement
une femme vêtue d'un habit blanc
fortant d'un tombeau qui paroifloit nouvellement
ouvert , & tenant un couteau
enfanglanté à la main . Le fantôme marcha
vers lui & lui demanda ce qu'il faifoit
là. Le comte s'imagina réellement
être interrogé par un revenant , & lui raconta
fon aventure dans la plus exactevérité.
Le fpectre prétendu fe fit connoître
à ſon tour , & lui dit : « Etranger, tu es en
» mon pouvoir; mais ne crains rien . Je
fuis une femme , & j'ai commis un
» meurtre comme toi . Née de parens no-
» bles & deſtinée au cloître , j'ai été ren-
"
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE .
ور
fermée de bonne heure dans celui - ci.
Lorfque je fuis parvenue à l'âge de con-
» noître & de fentir , j'ai éprouvé le be-
» foin d'aimer ; le choix de mon ame me
» fut dicté par mes yeux ; le perfide, après
avoir tout obtenu de moi , a ofé s'en ›
» vanter auprès d'une rivale ; inftruite de
» fa lâche indifcrétion , je lui ai donné un
"
"
nouveau rendez - vous ; il y eft venu , &
» dans le moment où il ne refpiroit que
» le plaifir , où la volupté l'occupoit tout
» entier , & le rendoit incapable de ſe dé-
» fendre , j'ai plongé mon poignard dans
fon fein ; je l'ai traîné dans ce tombeau.
qui étoit ouvett ; peu contente de l'a-
» voir immolé à ma rage , j'ai arraché , de
" fon corps , fon coeur perfide , & c'eft
» ainfi que je le traite. A ces mots elle
le déchira en piéces & le foula à fes pieds.
Le comte de Pembroke , effrayé, s'éloigna
de cette fúrie qui rentra paifiblement dans
fon couvent; il demeura quelques jours
dans cette églife , les religieufes fournirent
à fes befoins , & fon affaire ayant été
arrangée il revint en Angleterre.
ע و د
JUI N. 1770 . 37
L'HEUREUSE ARRIVÉE.
Proverbe dramatique .
PERSONNAGES :
SIMON , pere de Colette .
COLETTE.
DUPRÉ , amant de Colette .
LUCAS , payſan.
· La fcène fe paffe à la campagne , dans
une chambre de la maifon de Simon.
SCÈNE PREMIERE.
COLETTE feule.
C
Elle va & vient , regarde de tous les côtés ,
& a l'air impatient .
Où eft- il donc ?.. Lucas , Lucas ... J'ai
beau l'appeler , il ne répond point...Lucas...
Si je pouvois aller chez le notaire
! .. Lucas ...
* MERCURE . DE FRANCE .
SCÈNE I I.
COLETTE , LUCAS.
LUCAS , sans être vu. On y va.
COLETTE , avec joie . Le voici .. viens
donc.
LUCAS. Eh ! mon Dieu ! comme vous
êtes preffée Mamfelle Colette ? Que
voulez -vous ?
COLETTE. Vas , dans l'inftant , chez le
notaire , dis - lui de venir , d'apporter fes
papiers ; enfin , tout ce qu'il faut pour
dreffer un contrat.
LUCAS. De mariage ? ...
COLETTE. Vraiment oui. Mon père y
confent ; il me donne Dupré... Lucas ,
mon cher Lucas , tu devrois déjà être
revenu .
LUCAS. Palfangué, vlà que je pars, mais
je m'arrêterai en chemin , je vous en
avertis.
COLETTE. Pourquoi donc ?
LUCAS. Comment morgué , notre
Dauphine va paffer dans le village ; notre
Dauphine qui eft notre maîtreffe ,
JUI N. 1770. 39
notre fouveraine , notre amour , elle va
traverser l'avenue , & vous me demandez
pourquoi je m'arrêterai ?
COLETTE . Ah ! tu as raifon , Lucas , tu
as raiſon , mais auffi- tôt que tu l'auras
vue...
LUCAS . Je vous le promets... Vous
reftez donc ici vous ?
COLETTE. Il le faut bien , mon pere eft
feul ; il ne fauroit marcher , & je vais lui
tenir compagnie.
LUCAS. C'eft jufte ... Mais le tems fe
paffe... Adieu , Mamfelte Colette . Vous
aurez le notaire.
SCÈNE III.
COLETTE ,feule. On ne peut être heu
reufe de tous les côtés. J'époufe Dupré ;
mais je n'aurai pas le plaifir de voir notre
Dauphine , & cela me fait bien du cha
grin... Voici mon pere.
Simon , appuyéfur fon báton , marche
avec peine , & vient s'affeoirfur une chaife
que Colette place à côté d'une table.
f
40 MERCURE DE FRANCE.
SCENE I V.
SIMON , COLETTE.
SIMON. Je fuis fort bien .. A quoi revois-
tu ?
COLETTE. Je penfois à vous, mon pere,
& puis auffi au mariage que toute la France
célèbre .
SIMON. Et puis auffi à Dupré ?
COLETTE. Oui , mon pere , vous avez
la bonté de nous unir. Ah ! que nous allons
être heureux ! Que d'efforts nous allons
faire mutuellement , pour vous prouver
notre reconnoiffance , pour prolonger
vos jours.. Nous vous chérirons , nous
vous adorerons ... Mon pere , ( Elle lui
prend la main , Simon l'embraffe. ) je n'aurai
jamais que deux fentimens , une tendreffe
inviolable pour vous , & un amour
éternel pour Dupré.
SIMON. J'ai réfifté long - tems ; j'avois
mes raifons : je voulois être fûr du caractère
de Dupré , de fon attachement pour
toi : il m'en a donné des preuves , & je
n'hésite plus .
COLETTE. Ah ! qu'il va être content ,
JUI N. 1770. 4t
lorfqu'il va favoir que vous confentez à
tout.
SIMON. C'est un plaifir que je lui garde
pour fon retour.
COLETTE . Il est allé voir notre Dauphine
à fon paffage ; il en mouroit d'envie.
Il nous fera le récit de tout ce qui
s'y paffera , de fa réception , de la petite
fête que l'on va lui donner .
SIMON. Je crois qu'il a un peu travaillé
pour çà.
COLETTE. Vraiment oui , mon pere ;
car il a étudié , & il fait faire ... Attendez
donc , je ne fais pas fi je m'en reffouviendrai
... Il fait faire .. là .. d'une certaine
écriture , qui n'eft pas de la profe ...
On nomme çà .
SIMON . De la mufique ?
COLETTE . Non , non , c'eft...
SIMON. Des complimens ?
COLETTE . Non pas , non pas... Hà ,
hà , c'eft des vers .
SIMON . Je l'ai entendu dire...
COLETTE . Et puis des chanfons... Oh!
il a de l'efprit.
+
42 MERCURE DE FRANCE.
SIMON . Eh ! bien , je gage que s'il a fair
des vers pour la Dauphine , il n'y aura pas
d'efprit dedans.
COLETTE. Non , car c'eft le coeur qui
parlera.
SIMON. Juftement . L'amour que nous
avons pour le Roi , & pour tout ce qui
lui appartient , eft gravé dans notre ame,
& s'exprime tout feul , fans art ,
fans apprêt.
SCÈNE V.
Les Mêmes , LUCAS.
LUCAS. Morgué je fuis d'une joie ,
d'une joie!.. C'eft que je ne me connois
plus... Je l'ai vue ; oh ! vraiment oui , je
l'ai vue.... Le notaire va venir... Ily
avoit un monde... J'ai été obligé de
monter fur un arbre , & vlà que toutd'un
coup... Mais , tenez , j'apperçois
M. Dupré , qui va vous conter çà tout au
jufte.
·
SCENE V I.
Les Mêmes , DUPRÉ.
COLETTE. Ah ! que je fuis aife de vous
revoir.
JUIN. 1770.
43 ·
DUPRÉ. Et moi donc , Colette ?
SIMON , àfa fille. Chut , ne dis rien.
DUPRÉ . Je reviens pénétré de refpect ,
d'admiration ... Par où commencer ? M.
Simon , Colette , ah ! que n'avez - vous
partagé la fatisfaction que nous venons
d'éprouver !
SIMON. Tu vas nous faire le détail de
tout , & me dédommager de ce que j'ai.
perdu .
COLETTE. Oui , oui , voulez vous une
chaife ?
DUPRE. Non , non , ma chere amie...
Je n'ai jamais vu tant de payfans affemblés
; il n'en étoit pas refté un feul dans
fa maifon ; le grand chemin en étoit couvert
, & le village , depuis le premier
jufqu'au dernier , tous les jeunes gens
étoient fous les armes.
Le Syndic , en habit de fête ,
Sabre au côté , plume au chapeau ,
Le Syndic étoit à leur tête ,
Devant les portes du château .
Fier du difcours qu'il alloit faire ,
Legros Bailli , près du Bedeau ,
44 MERCURE DE FRANCE .
En perruque à la financiere ,
Se pavannoit fous fon manteau.
Pour honorer la Souveraine
Qurdoit s'offrir à ſes regards , 尊
Le laboureur franchit la plaine ,
On court , on vient de toutes parts.
Pleins de la même impatience ,
Jeunes & vieux , petits & grands ,
Se taifent , parlent , font filence ,
Soupirent , comptent les momens, ...
Des cris annoncent la préſence...
Aux armes , feu , mes chers enfaus...
C'eft- elle... on s'anime... on avance ,
Et l'on fait feu dans tousles rangs ,
Tandis que vingt jeunes fillettes ,
En jupon rofe , en corſet fin ,
Au fon du fiffre & des mufettes ,
Sément des fleurs fur fon chemin.
COLETTE. Ah ! que n'étois -je là.
SIMON , avec l'air de la curiofité. Enfuire
, Dupré.
DUPRÉ . Que vous dirai -je ! tous les
fpectateurs étoient enivrés de plaifir.
JU IN. 1770 .
45
Comme elle est belle ! comme elle a l'air
bon , fe difoient ils les uns aux autres !,
Maman , maman , s'écrioient les enfans ,
hauffez moi donc , que je la voie . Pendant
ce tems - là , le Bailli fend la preſſe ,
fait un figne avec la main pour demander
du filence , fe préfente gravement , tire
Les trois révérences & débite fon compliment
, que je puis vous lire ; car je l'ai
foufflé , & après j'ai mis le papier dans
ma poche.
COLETTE. Voyons , voyons.
SIMON . Tu me feras plaifir , Dupré :
on ne peut trop parler de ce qui regarde.
cette augufte Princeffe .
DURRÉ. Le voici . (Illit. ) .
MADAME ,
Étant , non- feulement , Bailli , mais
» même Greffier du préfent villa-
" ge , c'est à moi que l'on a décerné.
» l'honneur d'en être encore l'orateur.
» Comme Bailli , j'oſe vous adreffer ces
paroles ; & , comme Greffier , j'infcri-
» rai , dans le greffe du fufdit village , que
» ce jour eft le plus beau de tous les jours
» paffés , préfens & futars : Requiritur
အ
"
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
» confenfus partium in matrimonie ; vous
» le fçavez , Madame , & vous avez pour
» l'alliance que vous contractez , non-
» feulement , ce confenfus partium , mais
celui de tous les coeurs , qui volent au-
» devant de votre préfence . Il ne m'ap-
» partient pas de louer vos graces , plus
» que naturelles ; mais fi j'ofois en par-
» ler , je vous ferois voir , comme deux
» & deux font quatre , que vous reffem-
» blez à la roſe & au lys du matin , que
» vous êtes un aftre qui étendra fes rayons
fur toute la France ; car déjà tout s'ani-
» me à votre augufte afpect ; car la féli-
"
"9
-
cité vous accompagne ; car vous répan-
» dez autour de vous le baume le plus
» agréable de la joie & de la félicité.
Le Bailli a voulu continuer , & la mémoire
lui a manqué : j'ai ſoufflé , il ne
m'a pas entendu : la petite Rofe , voyant
qu'il étoit au bout de fon latin , s'eft avancée
à la tête de nos plus jolies filles , a
préfenté une corbeille de fleurs à la Dauphine
, & a chanté quelques couplets .
COLETTE. Les avez - vous ?
DUPRÉ . Non.
JUI N. 1770 .
47
SIMON. Tu les fçais par coeur , je le
parie.
DUPRÉ. Mais...
COLETTE . Oui , vous les fçavez , je le
vois , & je fuis fûre que c'eft vous qui les
avez faits.
DUPRÉ . Je ne fais point mentir... Eh !
bien oui , c'eſt moi ; mais ils n'ont d'autre
mérite que le fujet pour lequel ils ont
été composés.
SIMON. Allons , chante les,
DUPRÉ. Je le veux bien.
Il chante les couplets fuivans fur l'AIR :
Dans nos hameaux , la paix &
l'innocence,
mufette de Desbroffes.
Premier couplet.
Lesfimples fleurs que la faifon nous donne
Sont les feuls biens que nous puiffions offrir ,
Daignerez-vous en parer la couronne
Que fur nos bords vous venez embellir ?
A votre fang elle étoit deſtinée ,
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
Vous l'acceptez , & nos voeux font remplis ;
Mais file fort ne vous l'eût pas donnée ,
De vos attraits elle eût été le prix.
LUCAS. Oh ! c'eft bien vrai .
COLETTE . Tais toi donc.
DUPRÉ.
Second couplet.
Quand le printems vient , fur les pas de Fiore ,
Parer nos champs & dorer nos côteaux ;
Le doux plaifir , dont l'oeil fait tout éclorre ,
Le doux plaifir renaît dans nos hameaux :
Des mêmes biens vos yeux font le préſage ,
Votre préfence annonce le plaifir :
Du vrai bonheur votre hymen eft le gage,
Vous l'inſpirez , vous allez en jouir .
SIMON. A merveille .
DU PRÉ.
Troifieme couplet.
Ce vrai bonheur , dont vous êtes l'image ,
De vos fujets va filer les deftins .
Des lys , fur nous , vous répandrez l'ombrage ,
Tous
JUIN. 49 1770.
Tous nos inftans feront purs & féreins ;
Et chaque jour , au fon de la mufette ,
Nous chanterons , avec la même ardeur ;
Vive à jamais , vive , vive Antoinette ,
Vive l'époux qui regne dans fon coeur.
SIMON. Embraſſe moi , Dupré , tu me
rajeunis de dix ans , & tu mérites la récompenfe
que je te réſervois... Embraſſe
auffi ...
DUPRÉ. Qui donc ?
SIMON. Ta femme.
DUPRÉ , transporté dejoie. Comment?
quoi ? ma femme ?
( Colette & lui s'embraſſent. )
SIMON. Oui , ta femme , j'ai demandé
le notaire , & Colette eft à toi.
COLETTE. Je le fçavois , & j'ai eu bien
de la peine à ne pas vous le dire .
DUPRÉ. Mon pere !
SIMON. Je vous marie , fous les aufpices
les plus favorables : j'attendois ce moment
, & la félicité dont vous allez jouir
répondra aux efpérances que j'en ai con-
C
SQ:
MERCURE DE FRANCE.
çues imitez de loin l'augufte Princeſſe
que la France poffède , vous vous aimerez
toujours , vous ferez toujours vertueux ,
& jamais le moindre chagrin n'altérera
votre union.
DUPRÉ. Vous en êtes perfuadée comme
moi , ma chere Colette .
COLETTE. Si je le fuis , pouvez vous
me le demander?
SIMON. Vous vous répéterez tout cela
ce foir ; j'en reviens à la fête... Dupré ,
quand les couplets ont été chantés , qu'at'on
fait?
DuraÉ. La Dauphine... Oh ! ma Colette
! M. Simon ! comment vous exprimer
mareconnoiffance ...
SIMON. Je te rends heureux , & je ſuis
payé... Eh bien ! ..
DUPRE. La Dauphine... Je ne fçais
plus où j'en fuis ... La Dauphine a reçu cous
les petits préfens qu'on lui a fais ; Elle
a écouté le compliment du Bailli , les
couplers de Rofe... Enfans , vieillards ,
bourgeois , feigneurs , bergers , grands &
petits , Elle a parlé à tout le monde. Elle
a fait accueil au dernier des payfans ; en
JUI N. 5119 1770.
fin , il n'y a perfonne qui n'air été comblé
de fes bontés , de fon affabilité , &
Elle a bien vérifié le proverbe qui dit…………
Que le foleil luit pour tout le monde.
SIMON. Je le devinois.
COLETTE. Et moi auffi , mon pere ; car
je vous kai entendu répéter fouvent.
SIMON. Defcendons : le notaire ne tardera
pas , nous allons faire le contrat, fouper.
enfemble , boire , fauf leur refpect
à la fanté du Roi , du Dauphin , de fon.
augufte époufe , de toute la Famille Royale
; & demain je vous marierai , en chantant
avec vous : Vive le Roi.
-ENSEMBLE. Vive le Roi.
Par M. Desfontaines, fecét. intime de S. A.
S. Mgrle Duc regnant des Deux Ponts,
auteur des Proverbes dramatiques mis
dans les Mercures précédens.
NB. Le proverbe l'Injustice réparée, inféré dans le
Mercure de Mai , eft les Gros mangent les Petits.
Cij
52
MERCURE
DE
FRANCE
.
VERS fur le mariage de Mgr le Dauphin
avec Madame Antoinette
cheffe de Vienne.
DES
Archidu-
ES Germains , des Français tutélaires génies ,
De leurs princes chéris miniftres bienfaiſans ,
Liez étroitement deux Puiffances amies :
Que par un tendre hymen leurs auguftes Enfans
D'un pacte utile & cher à l'Empire , à la France
Serrent encor les noeuds ! Que l'amour & la paix,
De leurs coeurs vertueux couronnant l'alliance ,
Soient le préfage heureux du bonheur des fujets .
EPIGRAMME
Sur le mariage de Mademoiselle
***
PAR les Amours , par les Graces formée ,
Mais fe bornant encor aux feuls foins d'un troupeau
,
Céliméne étoit , du Hameau ,
La plus belle & la plus aimée :
Elle fe réfolut enfin à faire un choix.
Mille bergers alors ſe préſenterent ;
Tous , à l'envi , ſe diſputerent
La gloire & le bonheur de vivre fous fes loix.
JUIN. 1770 . 53
A leurs empreflemens , Céliméne attentive ,
Paroiffoit , fur fon choix , incertaine & craintive,
Les uns , de leur mufette animerent les fons ;
Les autres employoient de galantes chanfons :
Le feul Philinte , en proye aux plus vives allarmes
,
Ne faifoit parler que les yeux ;
Ce langage fi vrai réuffit toujours mieux ,
Et Céliméne y trouva tant de charmes ,
Que de l'heureux Philinte elle combla les voeux.
S'applaudiffant de fa victoire ,
L'Amour, de noeuds de fleurs , enchaîna ces amans;
Si l'Hymen en reçut les plus tendres fermens ,
Le Dieu qui les dictoit en eut toute la gloire.
Par M. Gaudet.
L'AGNEAU nourri par une Chèvre.
Fable.
PARMI des Chèvres , bêlant
Loin du troupeau , loin du maître ,
Un Agneau s'arrêtoit ; & le chien l'appellant , `
Lui crioit , petit fot , eft- ce là qu'il faut être ,
Qui cherches -tu ? Ta mere ? Elle eft ici :
Suis le troupeau , tu la pourras connoître.
Ma mere ? dit l'Agneau , je crois que la voici.
Ciij
$4
MERCURE DE FRANCE .
N'eft- ce pas certe Chèvre à qui je dois la vie?
Sans le fecours de fon lait
Elle m'eût été ravie .
Je reconnois ma mere à ce bienfait ,
Il en eft le caractere .
Une brebis fut ta mere ,
Reprit le chien , & tu lui dois tes jours.
Une brebis ! ah quel eft ce diſcours !
Qui ? moi ! j'aurois d'autre mere que celle
Dont la tendrefle & le zèle
M'a fauvé d'un promt trépas ?
Qui que ce foit , je ne le croirai pas.
Yousmocquez vous de moi ? Si ç'eut été ma mère,
M'auroit- elle ainfi négligée .
Quoi ! tandis qu'une étrangere
M'a nourri , m'a foulagé ,
Celle qui , dans fon fein , m'a formé , m'a fait
naître ,
A ce point m'a pû méconnoître.
On m'avoit laiffé feul , fans appui , fans fupport ,
Et réclamant les droits de la nature ,
Je périffois faute de nourriture ;
Mes yeux étoient couverts des ombres de la mort.
Près de mon heure derniere ,
JUI N. 1770.
3:35
J'effayois de pouffer des cris mal entendus :
Cette Chève me voit , fenfible à ma mifére ,
Accourt , & rend la vie à mes fens éperdus .
Que vous dirai-je de plus ?
Cette mere eft à l'autre préférable ,
Puifqu'elle s'eft montrée envers moi fecourable.
VERS à BABET , fur le jour defa
naiſſance.
LE voici donc cet heureux jour
Où tu commenças ton enfance ;
La nature & le tendre amour
L'avoient marqué pour ta naiflance :
Ils furent tes premiers parens ;
Belle Babet , tes jeunes ans
Sont dûs à la reconnoiflance.
Laifle-moi couronner de feuts
Ce front où régne l'innocence ;
Que long- tems leurs pures couleurs
Soient le fymbole de tes moeurs ,
De ta vertus, de ta décence :
Puiffent tes yeux fi féducteurs ,
Civ
56 MERCURE
DE
FRANCE
.
Si peu faits pour l'indifférence ,
Ne jamais répandre de pleurs
Sur l'ulage de ces faveurs
Que la nature te diſpenſe !
Déjà la naïve ignorance
Emporte loin de ton berceau ,
Ces petits riens , ces bagatelles ,
Ces hochets fi chéris des belles ,
Bientôt abandonnés par elles
Pour unplaifir bien plus nouveau.
L'inftant même de ton aurore
Eft l'âge des premiers foupirs ;
Le Dieu, qu'à Paphos on adore ,
Dans ton ame va faire éclore
L'effain timide des defirs ;
Cupidon va cacher fon aîle
Sous le voile d'un fentiment ;
Il te promet plus d'un amant,
Mais il te doit un coeur fidèle.
Quant on joint à tes quatorze ans
Tous les charmes de ta figure ,
Quand on fait parer la nature
De tes graces , de tes talens ,
Pag.
AIR
Chante au Concert de Reims le 4 may 1770.
HYLAS .
La musique est deM.Marc deReims.
Juin.
1770
Que le plaisir nous ras
-semble qu'ilpreside a nos concerts Quez
voix unies ensemble Retentis
-sent dans les airs Viens approche ma
rine Chante avec moi ces co
- plets
Time
vi - ve vive a
mais Notre auguste Dauphine
St
*
"
JUI N. 1770. S7
II n'eft pas aifé , je te jure ,
Babet , de maîtriſer les fens ,
Et ce feroit te faire injure.
C'est bien affez de tes attraits ;
Tu n'as pas besoin des caprices ,
Des mines ou des tons coquets
Dont tans de belles féductrices
Aveuglent ces amans novices
Quivont fe prendre à leurs filets.
Sois honnête , ſenſible & fage ;
Babet , t'en faut-il davantage
Pourfixer le coeur d'un Français
Et pour t'aflurer fon hommage ?
Par M. Havé.
me ;
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Mai 1770 , eſt
le papier ; celle de la feconde eft la plucelle
de la troifiéme eft lunettes . Le
mot du premier logogryphe eft Geniffe ,
où fe trouve génie , finge , fein , neige ,
fiéges , géfine ( vieux mot qui fignifie couches
) gêne , Gènes , fignes , fi. Celui da
Cy
is $ MERCURE DE FRANCE .
fecond eft mode , où l'on rencontre ode
& mode. Le mot du troifiéme eft cremailliere
, dans lequel font renfermés caille,
marée , re , mi , la , crême, ciel , Camille ,
ále , lila , craie , lire , écrire , Camerier &
Carme.
J.
ÉNIGME
E ne fuis point ce fonore intrument
Qui , du fond des forêts , au loin le fait entendre:
Et , quoiqu'en me lifant , on puiffe s'y méprendre ;
A me fentir on en juge autrement.
Dans la prifon d'un perfonnage faint,
Cachot dont , fans mentir , les murs ont des
oreilles ,
Qui n'a pas plus d'un pied , & fi ce n'eft merveilles,
J'ai pris naiſſance , encor s'en eft- on plains.
Ce que l'on fçait du Stylite Simon
Qui , trente ans , fur un pied fe tint , fuivant l'hif
toire ,
N'eft choſe tant étrange; & l'on peut bien y croire,
Car je m'y tiens plus long- tems : c'eft felon.
ParF....C. au greffe de l'hôtel- deville
de Paris.
1
JUI N. 1770. 5.9
JE
AUTRE.
E fuis au palais , chez Iris ,
Chez le roi , tout comme au collège ,
Ou dans la poche d'un commis :
Lorfque je fuis Chinois , je fuis d'un plus hau
prix ;
Mais ma beauté n'eſt pas mon plus grand privi-
C
lége.
A la fottife , auffi bien qu'à l'efprit
Je donne la confiftance .
Je confolide le crédit ,
Et j'établis la confiance.
Cependant d'un autre côté
Je dois être fans vanité .
C'eft de moi que la perfidie ,
L'injuftice , la calomnie
Font trop fouvent découler leurs venins :
De moi , j'ai vu naître des crimes ,
Et des remords , & des chagrins ,
Et des complots , & des projets fublimes ,
Tandis qu'en même tems , pour un plus noble
emploi ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je fers l'organe de la loi.
En un mot , fans vouloir étaler un vain faſte ,
L'usage que l'on fait à tout moment de moi
Avec l'abus inceflament contraſte.
Mettons le dernier trait à ces riches tableaux ,
Avant d'effuyer mes pinceaux ;
Si , de me connoître , on s'empreffe ,
On verra que je fuis armé de toute piéce
Et néanmoins garde des fceaux.
Par M. Parron , capitaine d'infanterie.
AUTRE.
Mon fort eft bien bizare , il le faut avouer. ON
On ne veut me fouffrir en place :
Celui qui ne m'a pas veut cependant m'avoir ,
Et dès qu'il m'apperçoit , auffi- tôt il m'efface.
Les héros paroîtroient moins bien ornés fans moi,
Etant de l'air guerrier annexe ;
7
Mais quoiqu'aux ennemis j'aide à caufer l'eftroi ,
Je ne fais pas peur au beau fexe .
Par M. D. L. P.
JUI N. 1770. 61
JE
AUTR E.
Je fuis un vrai tyran des mortels refpecté ,
Enfant chéri du goût & de la nouveauté ,
Qui , de l'Etat Français dont je tiens les fuffrages
,
Au-delà des deux mersdifperfe les ouvrages.
J'augmente avec fuccès leur immenfe cherté ,
Selon leur peu d'ufage ou leur fragilité.
Mon trône eſt un miroir , dont la glace infidelle
Donne aux mêmes objets une forme nouvelle.
Les Français inconftans admirent dans mes
mains
Des tréfors méprifés du refte des humains.
Affife à mes côtés , la brillante parure
Eflaye , à force d'art , de changer la nature.
La beauté me confulte , & par cet art qui plaît
J'ajoute un nouveau luftre à fes brillans attraits.
J'affujettis encor le fage à ma formule ,
Me fuivre eft un devoir , me fuir , un ridicule.
Du docte & du pédant guidant tous les écrits ,
Je les comble à mon gré d'eftime & de mépris.
Par de bizares loix , même fouvent difformes,
62 MERCURE DE FRANCE.
Je place enfin les fots & nomme les grands hommes.
Par M. FI**.
LOGO GRYPHE.
Je fuis un grand jardin , près d'un grand bâti-
E
ment ;
Je n'ai pourtant , lecteur , que quatre pieds d'ef
pace :
Raccourci d'un pied feulement ,
Je ne fuis plus qu'un inftrument
Propre , en certains pays , pour la guerre & la
chaffe.
Par M. Cat **.
ONNO
A U TR E.
Nnous trouve , mon frere & moi ,
Dans l'âtre d'un manant & dans celui d'un roi :
Si l'on retranche ma derniere ,
J'éleve aux cieux-ma tête altiere.
Par le même.
JUI N. 1770.
63
AUTRE.
MON pouvoir
ONpouvoir
en impofe aux feigneurs
les plus
grands ;
Mais , admirable effet de la métamorphofe !
Dans l'ordre de mes pieds , dérangeant quelque
chofe ,
Je nefais plus peur qu'aux enfans.
Par le même.
AUTRE.
RIEN n'eft plus doux que moi dans toute la nature.
Et cependant , fous un air enchanteur ,
Je fers fouvent de mafque à l'impoſture ,
D'un coeur mauvais je cache la noirceur.
Si ces feuls traits ne me font reconnoître ,
Je renferme en dix pieds , qui compofent mon être,
Ce qui , tous les matins , fert à l'habillement.
Un cri , l'expreffion d'un mal que l'on reflent ;
Un canton eftimé pour le bled qu'il rapporte
64 MERCURE DE FRANCE .
Et dont la France fe nourit.
Un nom , que tout Français & reſpecte & chérit ,
Par fon attachement pour celui qui le porte.
Oh ! c'en eft fait , vous allez me nommer ;
Cette douceur enchantereffe ,
Qu'on fent, & ne peut exprimer.
Péché mortel , & figne d'allegreffe ,
Un vent fougueux qui fouffle avec fracas.
Quoi ! tout cela ne vous fait point comprendre,
A me chercher , Eglé , ne vous fatiguez pas ,
De fçavoir qui je fuis vous faites quelque cas ,
Il fera doux de vous l'apprendre,
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
La premiere Nuit d'Young , traduite en
vers par M. Colardeau , fe vend à Paris
, chez Delalain , à côté de la Comédie
Françaife ; prix 1 liv . 4f.
CET ouvrage mérite fans doute les plus
grands éloges ; mais nous avons penfé
que la place qu'ils pourroient occuper
dans ce Journal feroit encore mieux rem.
plie par les fragmens que nous pourrons
JUIN. 1770:
en citer. Ce moyen , tout fimple & auquel
on devroit avoir plus fouvent recours
, fervira mieux l'auteur & fatisfera
davantage le lecteur ; un journaliſte ne
doit jamais être que le rapporteur , après
une expofition fidèle qu'il ajoute fes conclufions
, mais que le Public juge.
Le poëte appelle le fommeil qui fuic
les malheureux ; s'ils dorment , c'eft fans
tranquillité ; un fonge funefte a fatigué
fes fens par de triftes images , & lorfque
fes yeux fe font ouverts , ils fe font portés
fur trois maufolées où font enfermées
les cendres de fa fille , de fa femme & de
fon ami ; il s'écrie :
Le jour ne fuffit point aux peines que j'endure ,
Et la nuit ... oui la nuit... la nuit la plus obfcure ,
Alors que tout s'éteint dans fa noire épaiffeur ,
Eft moins trifte que moi , moins fombre
coeur.
Ce fantôme voilé que le filence mène ,
que mon
Affis , en ce moment , fur fon trône d'ébene ,
Du plus épais nuage enveloppe les airs
Et fon fceptre de plomb pefe fur l'univers.
Quelle ombre impénétrable & quel calme immebile
!
66 MERCURE DE FRANCE .
Lanature fe taît dans la marche tranquille!
L'oreille écoute en vain !... l'oeil ne voit plus ! ..
tout dort !
Tout femble annéanti ! .. rien n'eft mû... tour
eft mort !
De ce vafte repos combien l'ame eft frappée !
O des mondes détruits , image anticipée !
Trifte & dernier foleil ! .. jour affreux , hâte toi !
Viens tirer le rideau... Tout eft fini pour moi !
Il n'invoque point les vaines divinités ,
c'eft le Créateur de l'Univers qu'il appelle
; celui
Qui , du creux de l'abîme élevant l'univers ,
En globes enflammésle lança dans les airs.
Le premier objet & le plus digne de fes
vers eft l'homme.
Autant que fon auteur l'homme eft inconcevable
De deux êtres divers mêlange invraisemblable ,
Son bifarre deftin flotte indéterminé.
Vil & grand , pauvre & riche , infini mais borné ,
Rien par les vains tréfors , tout par fes efpéran
ces.
JUIN. 67 1770.
3
De l'un & l'autre extrême il franchit les diſtan
ces :
Il touche aux oppofés , dont il eft le milieu ,
"Et l'homme eft la nuance entre l'atôme & Dieu.
Noble & brillant anneau de la chaîne inégale ,
Qui du néant à l'être embraffe l'intervalle ,
De l'ange & de l'infecte il partage le fort.
Faible immortel , bleffé du glaive de la mort ,
Enfant de la pouffière , héritier de la gloire ,
Un ver , un Dieu ... dans lui tout eft contradictoire
!
Plus fier encore qu'il n'eft infortuné ,
tout apprend à l'homme que rien ne peut
conferver fa vie au - delà de l'efpace
qui lui eft marquée ; mais tout auffi lui
annonce que c'eſt dans le tombeau même
qu'il doit prendre l'immortalité . Le Ciel,
attentif au bonheur de l'homme , a diſpoſé
par tout des lumieres qui l'éclairent fur fon
être. Le fommeil même eft chargé de
l'inftruire .
Quand ce Dieu taciturne abandonne au repos
Mes fens appelantis fous de mornes pavots ,
Des fers de fa prifon libre & débarafféc ,
68 MERCURE DE FRANCE.
1
Mon ame fuit encor le vol de la pensée.
Sur un fol fugitif formant des pas trompeurs ,
Elle foule tantôt la verdure & les fleurs.
Tantôt trifte , penfive & s'enfonçant dans l'ombre
,
Elle fuit , effrayée , un bois lugubre & ſombre,
D'un rocher , quelquefois , elle roule foudain ;
Ses bras enfanglantés € s'y fufpendent en vain :
Elle retombe... un lac la reçoit dans fa chûte .
Sa peur oppoſe à l'onde une pénible lutte :
Elle le débat , nage , & regagnant le bord ,
Sur le roc efcarpé gravit avec effort.
Dans la courfe des vents quelquefois entraînée ,
Elle s'élance & croit planer , environnée
De ces filphes brillans , de ces efprits divers ,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs .
Mais , foit que fon erreur la confole ou l'afflige ,
De ces fonges confus le bizarre preftige
Lui dit que fon inftinct , fon vol impérieux
L'éleve vers fa fource en l'élevant aux cieux ,
Qu'aux plaines de l'Ether développant fon aîle ,
Elle abandonne un corps appefanti loin d'elle ,
Quefon être eft plus noble & qu'elle ne fort pas
De la vile pouffiere éparfe fous fes pas.
JUI N. 1770. 69
On s'occupe en veillant de fantômes
plus vains & de fonges plus funeftes , on
s'aveugle de fes propres mains ; on voudroit
établir des plaifirs ftables fur le théâtre
changeant du monde , des jours fereins
au milieu des tourmens de la vie : ce
n'eft qu'aux demeures céleftes que l'on
peut goûter le bonheur , parce qu'il n'eſt
plus troublé par la crainte de le perdre ;
mais fur la terre , on n'en peut trouver
que dans la vertu , elle fe le donne comme
le foleil fe donne la lumiere. Eh ! pourquoi
déplorer une deftinée commune à
tous les êtres : le malheur fur toujours la
loi de l'univers , la peine eft l'héritage
que la terre tranfmet à fes malheureux
enfans.
Combien , autour de nous , mugiffent de temà
pêtes !
Que d'écueils fous nos pas , de fléaux fur nos
têtes !
Le glaive des guerriers , le poignard des tyrans ,
Le feu de la difcorde & celui des volcans ,
La pefte infectant l'air des poifons qu'elle exhale ,
Des prompts embrafemens l'étincelle fatale ,
La faim , la pâle faim qui creufe des tombeaux ,
La mifére traînant fes horribles lambeaux ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Le défordre , le choc de la nature entiere
Tourmentent des mortels la penible carriere.
Là , privés du ſoleil , à jamais renfermés ,
Sous de noirs louterrains , des fpectres animés
S'enfoncent , loin du jour , dans une mine avare.
Là , fur le fein des mers , un defpote barbare ,
A la rame pefante enchaîne fes égaux :
Sans qu'un ordre plus doux fufpende leurs travaux
,
De la vague orageuſe ils brifent la colere ,
Et le feul défeſpoir eft leur affreux ſalaire.
Ici des malheureux , vieillis dans les combats ,
Epuifés , mutilés , pour des maîtres ingrats ,
Vont , le long des pays défendus par leurs armes ,
Mandier un pain noir qu'ils détrempent de larmes.
Là , d'éternels befoins , d'incurables douleurs ,
Dans un cruel accord uniflant leurs fureurs ,
A mille infortunés , preffés par l'indigence ,
Ne laiffent qu'un cercueil pour dernière espérance.
Vois- tu , fous ce parvis , cette foule de morts ?
Le fein des hôpitaux les rejette au dehors...
Entends-tu ces mourans qui demandent leur place
,
Et d'un lit douloureux follicitent la grace ?
Que d'hommes mollement élevés & nourris ,
Sur le feuil des palais font entendre leurs cris !
L'humiliant refus repouffe leur priere.
JUI N. 1770. 71
Riches voluptueux , courez fous la chaumiere ,
Et lorfque le plaifir s'émouſſe fur vos lens ,
Quand l'habitude éteint vos defirs languiſſans
Volez refpirer l'air de ces triftes a ( yles ! -
•
A la main qui demande , ouvrez des mains faci-^
les !
Le fpectacle touchant de tant de maux foufferts
Rendra vos goûts plus vifs & vos plaisirs plus
chers.
La fenfibilité s'éveille dans les larmes.
Mais , la pitié pour vous auroit-elle des charmes ?
Non barbares ! jamais elle n'émut vos coeurs !
Jamais vos froides mains n'ont efluyé de pleurs !
Encore fi le malheur n'étoit que la punition
du vice ; mais la prudence , la vertu
même ne peuvent nous défendre de fes
aveugles mains . On eft puni fans être coupable....
Le poëte revient fur lui - même
par un retour plein de fentiment.
1.
Me plaindre ! .. & le vieillard implore mon ap❤
pui !
Et l'enfant jette un cri qui m'appelle vers lui !
Ahvolons ! dans mes bras accueillons leur foibleffe
!
L'humanité me parle & pour eux m'intéreſſe.
La nature nous fit un coeur compâtillant.
Le cruel qui ne plaint que les maux qu'il reffent,
72 MERCURE
DE FRANCE .
Mérite que leur poids fur lui s'appefantiſſe ;
Mais , des peines d'autrui partager le (ſupplice ,
Mais , les fouffrir foi - même & leur donner des
pleurs ,
Cette pitié fublime ennoblit nos douleurs.
Que dis- je ? on fe confole en pleurant fur les autres
:
Les maux que nous plaignons adouciffent les nôtres.
✪ vous , vous , mes égaux , vous , malheureux
humaius ,
Vous qu'un deftin ſemblable unit à mes deſtins ,
Si , dans un coeur ſenſible , il eſt pour vous des
charmes ,
Montrez - moi vos douleurs & comptez fur mes
larmes !
Il s'adreffe à Lorenzo fon ami , qu'il
vondroit enlever aux funeftes difgraces
de la fortune trompeufe. Ne crois pas, lui
dit- il , que je me faffe une joie barbare
de troubler le bonheur dont tu jouis. Je
voudrois l'affurer. Les tendres foins qu'il
donne à la félicité de cet ami lui rappellent
celle dont il jouifloit avec un autre .
ami qu'il a perdu .
Cher Philandre , avec toi j'ai vu le mien périr ,
Sous le fouffle mortel de ton dernier foupir ,
J'ai
JUIN.
73 1770.
J'ai vu fe diffiper ce foible météore.
J'ai perdu tous mes biens ... la tombe les dévore.
L'Univers , à mes yeux flétri , défenchanté ,
Ne m'offre plus l'éclat qu'il t'avoit emprunté.
Ce charme qu'un ami répand fur la nature ,
Ces fantômes brillans , cette riche parure ,
Tout ce qui me fut cher , tout s'eft anéanti.
Vil rebut des humains , fous l'âge appefanti ,
Jeté dans un défert & perdu dans le vide ,
J'arrofe de mes pleurs le fol le plus aride.
Tout s'éteint , tout s'efface & l'enchanteur et
mort.
O mifére de l'homme ! ô déplorable fort !
Quoi : mon ami n'eft plus qu'une cendre glacée ,
Sous un marbre lugubre immobile & preffée !
Philandre , tu touchois au terme de tes voeux :
Tu prenois , vers la gloire , un vol impétueux.
Jeune triomphateur , des mains de l'immortelle
Déjà tu recevois la palme la plus belle ;
Tu montois fur fon char d'un air calme & ferein :
Mais , un monftre perfide & caché dans ton fein ,
La mort , l'affreufe mort , fe gliffant en filence ,
Riant de tes projets , de ta folle efpérance ,
A l'heure du triomphe , au moment de l'orgueil ,
Sous un froid maufolée enferma ton cercueil.
! C'eft en vain que la mort enleve au
tour de nous nos plus chers amis . Leur
exemple ne nous inftruit point . Ils ont à
D.
74 MERCURE DE FRANCE.
peine le premier tribut de nos pleurs que
nous enfermons leur fouvenir avec eux
dans leur tombeau ,
Philandre ! ah ! malheureux ! qui ? moi , que je
t'oublie !
Mânes chers & facrés , ô mon ami , jamais !
Rien ; non , rien dans mon coeur n'effacera tes
traits.
Ce coeur , plein d'amertume , eft plein de ton idée .
Crois- moi , l'aube du jour fût- elle retardée ,
Dans fon cours le plus lent , la plus longue des
nuits
Ne pourroit épuifer l'excès de mes ennuis ,
Et le cri matinal du chantre de l'aurore
Aux cris de ma douleur fe mêleroit encore;
On ne peut rappeler plus heureufement
ce vers fi touchant de Virgile :
Te , veniente die , te , decedente canebat.
que
M. Collardeau finit par une invocation
à l'homme , à Milton & à Pope, ainfi
le traducteur en profe dont il a faili toutes
les beautés ; mais qu'il a rendues plus
frappantes encore par les couleurs brillantes
de la poëfie. Employées avec force,
elles font diftribuées avec goût; l'effrayant
tableau des miféres humaines eft fuivi de
JUI N. 1770. 75
l'image touchante de la pitié ; les perfidies
de la fortune , des confolations de
l'amitié. La terreur ne frappe & n'ébranle
les coeurs que pour les difpofer à la fenfibilité
, que pour les écarter du vice &
les pouffer vers la vertu . Ils fe laiffent entraîner
fans réſiſtance parce qu'on ne leur
fait point violence ; l'art ne fe fait point
appercevoir ; c'eft la perfuafion qui fe fait
fentir ; toujours l'expreffion propre , jamais
un mot parafite , rien à defirer.
Après avoir lu cette nouvelle production
de M. Collardeau , combien on
fouhaite que fa foible fanté lui permette
d'acquitter les engagemens qu'il vient
enfin de reprendre avec le Public , dont
on peut , fans hésiter , lui promettre les
applaudiffemens les plus flatteurs!
Le bon Militaire ; par M. de Bouffanelle,
brigadier des armées du Roi , ancien
capitaine au régiment du Commiffaire-
Général de la Cavalerie , membre de
l'académie des fciences & beaux arts de
la ville de Beziers . A Paris , chez Cof
tard , rue St Jean - de- Beauvais ; avec
approbation & privil . du Roi ; broch.
in- 8°. d'environ 3co pag.
La plupart des hiftoriens modernes re-
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
tranchent de l'hiftoire les actions mêmes
les plus héroïques , lorfqu'elles ne font
pas , pour ainsi dire , recommandées par
le nom de leurs auteurs . Les hiſtoriens
Grecs & Romains recueillirent , au contraire
avec le plus grand foin , les faits
glorieux des hommes les plus obfcurs ,
des fimples foldats. On ne lit pas les uns
& les autres avec le même intérêt. Les
modernes , en ne peignant que les perfonnages
diftingués , femblent n'avoir écrit
que pour leurs pareils . Les anciens , en
peignant les nations & même le peuple ,
ont écrit pous tous les hommes. La haute
tragédie nous plaît fans doute ; mais nous
aimons à la voir entremêlée de comédies
& de drames bourgeois . Je ne fçais ce
qu'on entend par la majesté de l'histoire :
fi l'hiftoire doit repréfenter la fcène da
monde , fi elle doit peindre les moeurs , fi
elle doit tranfmettre ce qu'il faut imiter ,
fi elle doit rendre la justice aux morts , fi
elle doit inftruire tous les hommes , Sa
Majefté ne fouffrira - t'elle que des rois ,
des généraux & des miniftres ? Ne ferat'elle
pas au contraire , comme celle de la
vertu , familiere avec tout ce qui eft grand
& utile en foi , fans rapport aux rangs &
aux rôles des perſonnages ? Les anciens
JUI N. 1770. 77
hiftoriens , animés de l'efprit républicain
& accoutumés à mettre entre les citoyens
moins d'inégalité , confidéroient plutôt
l'action que l'homme . Il n'en eft pas de
même des hiftoriens modernes ; les mémoires
mêmes fur lefquels ils font réduits
à travailler ne leur permettent pas , en
quelque forte , de fe répandre dans tous
les ordres de l'état pour confacrer les faits
abforbés , pour ainfi dire , par les événemens
éclatans . Il eftjufte d'obferver pour
leur juftification que nos archives ne reffemblent
pas aux archives de la Gréce &
de Rome ; & que s'ils paroiffent rejeter
des traits dont les anciens auroient embelli
leur hiftoire , c'eft qu'ils ne les connoiffent
pas , & qu'il leur eft fouvent impoffible
de les tirer de l'oubli .
Les auteurs qui s'attachent à ramaſſet
& à conferver des faits par eux - mêmes
intéreffans , mais ignorés , méritent d'être
particulierement encouragés dans ce travail.
Le Public accueille prefque toujours
favorablement leurs ouvrages ; il applau
dira fans doute au plan que M. de Bouffanelle
a fuivi & bien exécuté dans le bon
Militaire. L'exemple y eft à côté de la leçon
, & le foldat le donne comme le général
. Nous en citerons quelques traits.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
A la bataille des Dunes , M. de Turenne
dit au comte de Buffi Rabutin , lorf
qu'il venoit de renverfer , avec cinq efcadrons,
la droite des ennemis , comman.
dée par le prince de Condé : En vérité ,
M. le Comte , vous êtes bien valeureux &
bien grand ; mais convenez que tout ce qui
vient de combattre avec vous , devroit bien
partager avec nous la gloire de ' cette journée
; il n'enfera pourtant rien ; ce fera nous
qui aurons toutfait , moi le premier.
Sous le regne de Louis XIV , un brave
officier du régiment d'Aubuffon , nommé
Duras , fils d'un payfan , préfenta fon pere
en habits de fon état & en fabots au comte
d'Aubuffon , fon colonel. Le Roi, inftruit
de la maniere dont il avoit reçu , reconnu
& honoré fon pere , tandis qu'on le croyoir
iffu de la maifon de Duras , le fit venir à
la cour & lui dit , en lui tendant la main :
Duras , jefuis bien aife de connoître le plus
honnéte homme de mon royaume , je vous
accorde mille écus de penfion; mariez vous,
j'aurai foin de vos enfans , les Duras les
reconnoîtront fans peine , & s'en feront
honneur.
Un homme, de la plus grande beauté ,
reçoit , d'un capitaine de dragons , cinq
cens livres pour fon engagement , & va
JUIN. 1770. 73
auffi tôt retirer de prifon fon pere , qu'un
créancier dur y retenoit pour une pareille
fomme. L'officier , inftruit & touché de
cette belle action , lui dit , en déchirant
l'engagement , qu'il eft libre. Le dragon
refufe fa liberté & jure qu'il fervira , le
tems prefcrit , avec autant de plaifir qu'il en
a eu à rendre àfon pere le repos , l'honneur
&peut- être la vie.
L'auteur a vu en 1759 à Strasbourg un
cavalier qui ne s'étoit engagé qu'aux conditions
qu'on ne lui donneroit point d'argent
& qu'on aflureroit à fa mere une rente
viagere de trois boiffeaux de bled par an .
à
La veille d'une grande bataille, un gre
nadier des Gardes - Françoifes promet
un de fes camarades qu'il voit dévoré
d'inquiétudes fur le fort dont fa femme
& fes enfans font menacés s'il vient à être
tué , de les faire vivre de fen travail . Let
pere de famille meurt ; fon camarade , de
retour à Paris , tient fa parole ; il fert de
pere aux malheureux enfans de fon ami.
C'eft par de pareils exemples que M. de
Bouffanelle anime , en quelque forte , les
leçons qu'il donne fur la vie militaire ,
la difcipline , l'émulation , la fubordina
tion , les devoirs d'un chef , les moeurs ,
les duels , la valeur , le luxe , la guerre , les
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
fciences , la religion , la mort , la défertion
, les écoles , les exercices & les corps
différens. Son ouvrage refpire l'honneur,
la vertu & la piété .
Mémoire fur la mufique des Anciens , où
l'on expofe les principes des proportions
authentiques , dites de Pythagore
, & de divers fyftêmes de mufique
chez les Grecs , les Chinois & les Egyptiens
; avec un parallèle entre le fyftême
des Egyptiens & celui des modernes
; par M. l'Abbé Rouffier.
Satis ftrata via eft, ut pofteri uno tractatu muficam
exponant.
Ariftid. quint. de muf. in fine lib. 3 .
AParis , chez Lacombe , libraire , rue
Chriftine ; avec approb. & privil . du
Roi , in 4° . de 276 p .
M. l'Abbé Rouffier a trouvé dans la
progreffion triple , les vrais fondemens du
fyftême des Grecs. La lyre de Mercure , le
fyftême des Chinois , l'heptacorde , l'octacorde
ou lyre de Pythagore , le fyftême
'de Gui d'Arezzo & notre harmonie , c'eſtà-
dire , l'ancienne routine du contrepoint,
élevée en fcience par Rameau , fe ranJUIN.
81 1770.
gent , pour ainfi dire , d'eux- mêmes fous
ce principe , & dans un ordre chronologique
qu'on n'eft pas libre d'intervertir.
L'inftituteur du fyftême des Egyptiens &
Rameau ont exactement , l'un & l'autre ,
établi leurs fyftêmes fur le même fonds
de proporrions , les mêmes nombres radicaux
, 1 , 3 , 9 , ou pour le dire en termes
modernes , qui rappelleront toujours
Rameau à la nation , fur la même baſſe
fondamentale. Ce principe unique donne
l'intelligence d'une infinité de matieres
qui n'avoient pas été entendues & qui ne
pouvoient pas l'être avec les idées reçues.
Comment connoître , en effet , la nature
de certains objets , dès que les erreurs ou
les opinions particulieres de quelques auteurs
Grecs touchant le fyftême fur lequel
ils écrivoient , formoient les définitions
de ces mêmes objets & la bafe de la
plupart de nos principes ?
Il faut lire les développemens & les
preuves des conjectures de l'auteur dans
l'ouvrage même qui eft rempli de recherches
profondes & de fçavantes obfervations
.
Mélanges de littérature orientale , traduits
de différens manufcrits turcs , arabes &
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
1.
perfans de la bibliothèque du Roi ; par
M. Cardonne , fecrétaire interprete du
Roi pour les langues orientales à la
marine & à la bibliothèque de S. M. ,.
& profeffeur en langue arabe au collége
royal. A Paris , chez Hériffant fils,
avec privilege , 2 vol . in - 12 . chacun
d'environ 300 pag
C
Ces mélanges forment un recueil choifi
de traits de grandeurs d'ame , de générófité
, de juftice & de courage , peu comnuns
mêlés avec des allégories , des
contes , des reparties ingénieufes , des
morceaux de morale & de pocfie . Ils ne
reffemblent point à la plupart des compilations
modernes qui n'offrent rien de
nouveau que leur titre , Loin d'avoir emprunté
de d'Herbelot , Galand , la Croix,
&c. des hiftoires plus ou moins connues ,
M. Cardonne a retranché de fon recueil
les matériaux que ces auteurs avoient déjà
mis en oeuvre , lorfqu'en puifant dans les
mêmes fources , fon goût avoit fait le
même choix. La plupart de ces anecdotes
offrent à l'admiration des peuples qui
s'appellent policés , les peuples qu'ils ap--
pellent Barbares.. On en jugera par
waits fuivans .
less
Sandjar , fixième fültan de la premiere:
JUI N. 1770 . 83
:
branche des Selgiucides , l'un des princes
de l'Orient les plus renommés , tua , par
mégarde , d'un coup de fléche le fils d'un
pauvre Dervich. Après avoir reconnu fon
erreur & arrofé de larmes le corps de ce
malheureux enfant , il fit venir dans fa
tente le Dervich ; & s'étant enfermé feul
avec lui : « Tu vois en moi , lui dit il, le
» meurtrier de ton fils. Je t'ai porté le
» coup le plus rude qu'on puiffe porter à
» un homme. Tu connois la loi fi tu
» veux que je rachete le fang de ton fils ,
» voilà de l'or : fi tu veux ufer envers
» moi de la rigueur de la juftice , voici
" mon fabre , frappe . Le Dervich fer
jette aux pieds du monarque , refuſe le
prix d'un crime involontaire , & protefte
qu'il feroit heureux de facrifier fa vie:
pour conferver celle d'un prince fi bon &
fi jufte . « Ton défintéreffement ne reftera
» pas fans récompenfe , lui dit le Sultan ,
» je te fais gouverneur de la ville de Za-
» lika . » Les hommes fupérieurs aux autres
par les fentimens , s'écrie l'auteur qui
rapporte ce trait , font faits pour les commander.
19
Békir avoit diffipé une fortune immenfe
; mais , de tous fes biens , il lui étoit
refté le plus précieux , la belle efclave:
D vj
84
MERCURE
DE FRANCE
.
000
Gulroi. L'extrême indigence contraint à
la fin ces deux amans à fe féparer. La
vente de Gulroi procurera des reffources
à Békir, en lui procurant à elle - même l'abondance.
L'émir Moter , frappé de la
beauté de l'efclave , en donne 200 ,
drachmes ; il ajoute même à ce prix de
riches préfens. Lorfque les deux amans
fe quittent , leurs pleurs , leurs fanglots ,
leurs difcours expriment toute la violence
de leur défefpoir. Moter , attendri par ce
fpectacle , prend la belle Gulroi par la
main & la remet à Békir , en lui difant :
A Dieu ne plaife que je fépare deux
» coeurs fi bien unis : je vous rends votre
» amante , & je la prie de garder , pour
» l'amour de moi , les 200 , 000 drach-
» mes que vous avez reçues . Soyez heu-
» reux l'un & l'autre ; & fouvenez vous
quelque fois dans votre bonheur de celui
qui y contribue aux dépens du
„ fien. »
"
»
Un miniftre difgracié par les intrigues
des femmes du ferrail de Méhémet , qui
vouloient gouverner l'état comme elles
gouvernoient le monarque , ne demanda.
pour prix de fes fervices que quelques
landes à défricher. Le fultan fit inutilement
chercher des terres en friche. Il offrit
JUI N. 1770.
85
à fon miniftre les terreins cultivés qu'il lui
plairoit choifir. Je fuis affez récompenſé ,
lui dit le vifit , par le bonheur d'avoir rendu
votre royaume floriffant . J'ai voulu que
mon maître connút l'état dans lequel je le
lui laiffois. Mon bonheur ne fera point altéré,
fi la profpérité de l'empire ne l'eft
pointpar mesfucceffeurs. Méhémet éclairé
par cette réponſe , rétablit le vifir dans fon
emploi & lui rendit toute fa confiance.
Un miniftre de Cofroës , roi de Perfe ,
en difcutant dans le confeil en préfence
du prince une affaire importante , fut piqué
à plufieurs reprifes par un fcorpion
fans que la douleur interrompît fon difcours
& fe peignît fur fon vifage. Cofroës
, inftruit de cet accident , lui deman
da comment il avoit pu étouffer une douleur
fi violente « Prince , répondit le mi-
» niftre , celui qui , en votre préfence ,
» n'auroit pas la force de fupporter un
" mal fi léger , pourroit - il un jour de
, combat affronter les traits & la mort qui
fe préfente fous tant de formes? » Cofroës
combla le vifir de biens & d'hon-
"
neurs.
Maan Benzaïd , roi de l'Arabie , avoit
condamné cent prifonniers qu'il avoit
faits dans un combat , à avoir la tête tranchée.
L'un d'entr'eux le fupplie de lui
86 MERCURE DE FRANCE.
faire donner de l'eau , à lui & à fes camarades
, pour étancher leur brûlante foif.
Le Roi ordonne à fon échanfon de leur
verfer à boire. Quand ils eurent bu , le
jeune homme dit à Maan : Prince , nous
fommes devenus vos hôtes ; ferez- vous pé
rir des gens que vous avez admis à un pareil
honneur ? Le Roi , admirant la fubtilité
de fon efprit , révoqua l'arrêt qu'il
avoit prononcé .
Nouchirevan demandoit à Bujurdjemher
quelles étoient dans la vie les trois
chofes que l'on devoit le plus eftimer . Le
vifir répondit , la femme , la mort , & le
befoin que les hommes ont les uns des autres.
Nouchirevan étonné , lui demanda
l'explication de ce difcours. Seigneur, reprit
le vifir , s'il n'y avoit point de femmes
, le monde ne vous poffederoit pas . Si
les hommes étoient immortels , vous ne régneriez
pas. Si les hommes n'avoient pas
befoin les uns des autres , je n'aurois pas
l'honneur d'être votre miniftre.
Des Turcs efclaves fur une galere chrétienne
, brifent leurs chaînes , malfacrent
les officiers & les foldats . L'un d'entr'euxayant
feint de ppooiiggnnaarrddeerr un jeune ſeigneur
Napolitain , âgé de dix ans , s'étoit
jeté avec lui à la mer ; il l'aidoit à gagner
la terre à la nage. Retirés l'un & l'autre
JUI N. 1770 . 87
du danger , le Turc dit au jeune feigneur
en l'embraffant les larmes aux yeux : « Je
» fuis toujours ton efclave , ou plutôr
» celui de ton pere , mon bon patron , qui
» m'a traité avec tant d'humanité. Je regrette
peu ma liberté , puifqu'elle eft le
prix de ta vie . Tu périffois , fi j'avois
voulu paroître t'épargner , & j'aurois eu
la douleur de te voir maffacrer par mes
compagnons fans pouvoir t'arracher de
» leurs mains . ".
20
Le calife Manfour ayant rencontré un
Arabe du défert , lui dit de rendre graces
à Dieu de ce qu'il avoit bien voulu faire
ceffer la pefte qui défoloit fon pays. Dieu
eft trop bon , lui dit le Bédouin , pour réunirfur
nos têtes deux fléaux auffi terribles
que la pefte & ton gouvernement.
Un député des habitans de la Mecque
portoit leurs plaintes au même calife ,
contre le gouverneur Ben - Ziad . Manſour
le traita de calomniateur , en faisant l'éloge
de cet officier . « Prince des vrais
"
Croyans , repartit le député , je recon-
» nois mon erreur . Ta parole a deffillé
» mes yeux. Ben - Ziad eft un homme
parfait. Punis les habitans de la Mec-
» que de leur crime , en leur ôtant un fi
» bon gouverneur & donne - le fucceffi-
>>>vement aux autres provinces de ton
"
88 MERCURE DE FRANCE.
K
empire , afin que chacun jouiffe à fon
» tour des précieux avantages de fon ad-
» miniftration. »
Aroun - Erréchid , prince très fage ,
avoit à fa cour , pour lui apprendre à l'ê
tre , un fou en titre , nommé Bahaloul,
Ce calife demanda un jour à Bahaloul ,
combien il y avoit de fous dans Bagdad.
La lifte feroit longue , dit Bahaloul. Je te
charge de la faire , & qu'elle foit exacte
repartit Aroun . Mon travail fera court ,
reprit Bahaloul , je vous donnerai celle des
Sages.
•
Le même Bahaloul s'étant un jour affis
fur le trône du calife , un huiffier lui
donna une volée de coups de bâton. Le
calife accourut à fes cris ; & comme il
entreprit de le confoler. « Ce n'est pas fur
» moi que je pleure , lui dit le fou , c'eſt
fur vous à qui je dois m'intéreffer. Si
"
j'ai reçu tant de coups pour avoir , un
» inftant , occupé votre trône, quelle grêlé
» il en pleuvra là - bas fur vous qui l'aurez
» occupé pendant une longue vie. »
Le calife lui ordonna d'époufer une
jeune fille , belle & vertueufe. Il obéit ;
mais à peine fut-il aux côtés de fon époufe,
qu'il fe leva & s'enfuit avec les apparences
de la frayeur . Aroun lui ayant de
mandé avec févérité la raifon de fa conJUIN.
1770 . 89
duite. « Seigneur , lui répondit Bahaloul,
» je n'ai point de reproches à faire à ma
» femme ; mais à peine ai je été dans le
» lit nuptial , que j'ai entendu fortir de
» fon fein mille voix confuſes . L'une me
» demandoit un turban ; l'autre , du pain ;
» celle- ci , des papouthes ; celle - là , une
» vefte. J'ai été faifi d'effroi , & malgré
» vos ordres & les charmes de mon épou
fe , je me fuis enfui de toutes mes for-
» ce , pour ne pas devenir plus malheu-
» reux & plus fou que je ne le fuis. »
La pratique du Jardinage ; par M. l'abbé
Roger Schabol , ouvrage rédigé après
fa mort fur fes mémoires, par M. D ***;
avec figures en taille douce , deffinées
& gravées d'après nature ; prixliv. 4
fols relié ; deux part. d'environ 700 p.
Nihil eft agriculturâ melius , nihil uberius , nihil
homine , nihil libero dignius.
Cic. de off. lib. 3.
A Paris , chez Debure pere , libraire ,
quai des Auguftins , à St Paul ; avec
privilége.
Feu M. l'abbé Roger Schabol nâquit à
Paris en 1691 de Roger Schabol , fondeur
& fculpteur , natif de Bruxelles. Deftiné
90 MERCURE DE FRANCE.
/
de bonne heure à l'état eccléfiaftique , il
reçut une éducation fupérieure à fa nailfance
. La nature l'avoit appelé au jardinage
. Dès fon enfance , il fe déroboit aux
amufemens pour confacrer fes loisirs à
l'étude de la phyfique & de l'hiftoire naturelle
des plantes , confidérée du côté de
l'économie champêtre . Les grands talens
s'annoncent & fe développent d'eux - mêmes
. Impatient de confulter la nature',
l'abbé Roger commença fes travaux dans
un jardin d'un fauxbourg de Paris , & les
continua dans une maifon de campagne à
Sarcelles. Le livre de la Quintinie le guidoit
; les leçons du Frere François , auteur
du Jardinierfolitaire , le plus fameux cultivateur
de fon tems , lui applaniffoit les
voies Habile dans des pratiques qui femblent
juftifiées par quelques fuccès , il
crut être un grand jardinier. Il ne jouit
pas long- tems de cette derniere opinion ;
trop inftruit pour ne pas fentir la néceffité
de s'inftruire davantage , il alla comparer
fon induftrie avec l'induftrie des
habitans de Montreuil. Il falloit qu'il
s'en défabusât pour mériter ce titre . Ces
laborieux cultivateurs , plus confommés
dans la pratique que dans la théorie de
leur art , ne l'auroient point affez éclairé
fur leur méthode , s'il n'avoit eu , pour en
JUI N. 1770 . 91
démêler le principe , la fagacité & la conftance
dont les préjugés & les obſtacles
n'arrêtent point les efforts . Il opéra comme
eux , & des expériences fans nombre
juftifierent à fes yeux leurs procédés .
Les fciences & les arts s'entr'aident &
fe perfectionnent réciproquement.. M.
l'abbé Roger avec des connoiffances
étendues , étoit capable de pénétrer plus
avant dans le fanctuaire de la nature que
la plupart de ceux qui avoient couru la
même carriere . Par une de ces idées heureuſes
qui n'appartiennent qu'à des efprits
vaftes & à des philofophes , il chercha
dans l'anatomie humaine, dans la pharmacie
, la chirurgie & la médecine , la
folution de divers problêmes de la végétation
, l'explication de plufieurs phénomenes
de l'intérieur & de l'extérieur des
plantes , des remedes pour la guériſon de
leurs maladies , &c. Sous fa main , les
végétaux femblerent en quelque forte
s'anoblir. Il les traita , comme les corps
humains , en les affujettiffant à la diéte
& à l'abftinence , en les faignant & les
fcarifiant , en leur appliquant des topiques
, des cataplafmes , des appareils , en
employant les écliffes , les bandages , les
ligatures. Cette méthode paroîtra folle à
92 MERCURE DE FRANCE.
quiconque ne l'admirera pas : l'expérience
même ne détruira qu'à la longue les
préjugés contraires. La faignée des arbres
eft utilement pratiquée depuis plus de
cinquante ans à Montreuil. Elle avoit été
propofée par le chancelier Bacon & dans
les actes philofophiques de la fociété
royale de Londres. Le célèbre Boerrhave
guérit par divers ingrédiens de gros arbres
de la promenade publique de Leyde,
qui avoient été fciés à quatre pieds de
haut & à moitié de leur diametre . Enfin
le traité de M. l'abbé Roger fur l'analogie
entre les plaies des végétaux & celle
des animaux , a mérité la plus honorable
approbation de l'académie royale de chirurgie
de Paris .
Le nom de l'abbé Roger devint célèbre
dans la capitale. Il s'éloigna d'abord
des grands qui le recherchoient. Lorfqu'il
eut confenti à fe charger de la direction
de leurs potagers , il refuſa leur
protection , qquuooiiqquu''iill nnee vécut que d'un
modique patrimoine. En 1762 , il eut
l'honneur de recevoir , à Choify , de Sa
Majefté les éloges les plus flatteurs . Son
ouvrage , fruit de cinquante ans de travaux
& de méditations , devoit être imprimé
au Louvres. Un an avant fa mort
JUI N. 1770. 93
il en publia le premier volume , qui contient
l'explication la plus inftructive des
termes du jardinage. La mort qui l'a enlevé
à l'âge de 77 ans , n'a pas privé la
nation de fes recherches ; mais elle lui a,
pour ainfi dire , ravi les élèves qu'il fe
propofoit de former pour perpétuer fa
méthode travail pour lequel il follicitoit
une penfion fur un bénéfice. Ce grand
agriculteur étoit plein de belles qualités.
On lui reproche d'avoir été fi prévenu en
faveur de fon mérite , qu'il difpenfoit volontiers
les autres de le louer. Sa franchife
, fa gaïté , fa vivacité , & des connoiffances
variées rendoient fa converſation
amufante. Il avoit fait fon épitaphe
dans deux vers qui lui conviennent parfaitement.
Ci gît qui fit tout pour autrui
Et jamais rien pour lui .
Nous avons cru devoir placer ici l'éloge
d'un homme diftingué dans un genre
auffi négligé qu'utile. Il nous a paru propre
à infpirer le defir de connoître la
méthode qu'il propofe de fubftituer à
l'ancienne. Cette méthode appartient
aux habitans de Montreuil , Bagnolet ,
Vincennes , Charoune , & autres lieux
94 MERCURE DE FRANCE.
adjacens qui , depuis plus d'un fiécle , excellent
dans la culture des arbres fruitiers.
D'après ces jardiniers induftrieux ,
l'auteur découvre des fecrets qu'ils s'étoient
réfervés jufqu'à nos jours ; & il trace
des routes nouvelles qui conduisent à
l'abondance . Ses principes & fes pratiques
ont pour but de tirer plutôt & à
moins de frais plus de profit qu'ils n'en
donnent ordinairement , & de les conferver
beaucoup au - delà du terme fatal
où l'impéritie des jardiniers avoit jufqu'à
préfent borné le cours de leur vie . L'art
important du jardinage peut prendre, par
le moyen de fa réforme une face nouvelle
, & multiplier la richeffe avec les
jouiffances. M. d'Argenville a bien voulu
refondre , réformer & rédiger les volumineux
manufcrits de l'auteur , chargés
de répétitions & de digreffions étrangeres
& écrits par demandes & par réponſes
dans un style incorrect & dénué d'élégance
.
L'ouvrage commence par des obfervations
fur le jardinage en général , fur fon
origine , fon établiffement & fes progrès.
Ces idées conduisent à reconnoître la néceffité
d'une phyfique inftrumentale & expérimentale
pour devenir bon jardinier.
On examine enfuite cette profedion du
JUIN. 1770.
95
côté de fes exercices ; & l'on remonte à
l'origine des diverfes pratiques de l'art.
Dans un difcours particulier fur Montreuil
, l'auteur prouve que le produit
immenfe des terres de ce village eft
moins l'effet de leur bonté que celui de
l'induftrie de fes habitans : cet article contient
des anecdotes curieuſes . Le traité
fuivant a pour objet le pêcher & les autres
arbres confidérés dans l'enfance , la
jeuneffe , l'âge formé & la vieilleffe ; ce
qui le partage en quatre chapitres curieux.
L'analogie entre les plaies des végétaux
& celle des animaux eft établie dans un
traité particulier fuivi de préceptes fur la
culture de l'oranger , des choux - fleurs ,
des cardons d'Espagne , des melons , des
couches à champignons , des fraifiers &
de la vigne. L'ouvrage eft terminé par un
projet de multiplication univerfelle des
végétaux. On trouve à la fin une fuite de
planches tirées du dictionnaire du jardinage.
ter ,
Les amateurs de la culture ne fauroient
trop fe hâter de fe procurer , de confuld'étudier
cet excellent ouvrage . Les
jardiniers ne peuvent être défabufés &
inftruits que par le canal des maîtres .
L'intérêt & l'agrément follicitent ces derniers
à apprendre & à effayer la nouvelle
96 MERCURE DE FRANCE .
puméthode.
Nous ne doutons pas que l'ouvrage
qui l'enfeigne ne foit goûté du
blic ; & que fon fuccès n'engage l'éditeur
à publier inceffamment la théorie dujardinage
du même auteur , qui y traite de
la terre en général , de l'air , de l'anatomie
des arbres , des graines , de la sève ,
& c.
Le Vauxhall de Londres , poëme . A Londres
; brochure in - 8 ° . de 40 pag.
Le vauxhall de Londres eft affez agréablement
décrit dans ce poëme , attribué
au célèbre docteur Maty , auteur du Journal
britannique. Nous citerons , pour en
donner une idée , le trait fuivant , qui paroîtra
peut -être convenir à quelqu'autre
vauxhall .
Ainfi dans la foule brillante
Des plaifirs que Vauxhall préfente
Et que l'art y fçait mélanger ,
Chacun aime à fe partager.
Au fond d'une ame indifférente
Le plaifir ne peut pénétrer ;
Et la volupté n'eſt piquante
Qu'autant qu'une infenfible pente)
Porte
JUIN. 1770 . 97
Porte le coeur à s'y livrer.
Dans ces lieux , bouffi d'opulence ,
Le financier fait admirer
Sa mauſſade magnificence ;
Le plumet , plein de confiance ,
Se contente de fe montrer ;
Tout enroué de l'audience ,
L'avocat y court difputer ;
Enveloppé de fuffifance
Le petit collet firoter ;
Lolotte , au fortir de l'enfance ,
Chercher une leçon d'aimer ;
Clarice , eflayer de charmer ;
La tendre & timide Conftance
Attendre & craindre la préſence
De l'amant qu'elle y doit trouver ;
Damon , ne voir que fon Hortenfe ;
Thémire tendrement rêver.
Le défaut des rimes en er de cette tirade
auroit pu facilement être corrigé. A
la fuite du vauxhall , on trouve de jolis
vers de M le du Boccage fur le rénélas
( ranelagi , ) autre lieu d'amufement, fitué
de même fur la Tamife .
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Caracteres des femmes ou aventures da
chevalier de Miran.
On ne doit point aimer quand on a le coeur tendre.
FONTENELLE.
A Londres ; & fe vend à Paris , chez
Deffain Junior , libraire , quai des Auguftins
, 2 petites parties in - 1 2 .
L'auteur de ce roman femble s'être pro
pofé de donner un cours de galanterie en
conduifant fon héros , le chevalier de
Miran , d'amours en amours avec la coquette
, la capricieufe , la dévote fuperftitieufe
, la dévote hypocrite , la méchante , la
dépravée , la perfide & la tendre. Ces caracteres
connus ( nous ne difons pas communs
) ne lui fourniffent que des aventu
res communes. Chaque caractere fait le
fujet d'un petit conte détaché de ce qui
précéde & de ce qui fuit. Tout y eft prévu.
On dira peut - être que l'auteur s'eft
trop borné dans un champ auffi vafte. On
pourroit lui demander pourquoi il a envoyé
fon chevalier chercher à Cagliari &
dans le Levant une femme méchante, une
maîtreffe dépravée , & une amante perfide;
On ne fait comment il a pu appeller coquette
une femme qui ne paroît pas l'être,
JUI N. 1770: 99
& capricieufe une autre qui paroîtra plutôt
libertine. Nous ne croyons pas que ces
lettres rempliffent l'objet que s'eft propofé
l'auteur , de modérer le pouvoir des charmes
des femmes , par la connoiffance de
leurs défauts : toutes les femmes ne reffemblent
pas ,fur- tout au premier afpect,
aux maîtreffes de M. de Miran ; & quand
elles leur reffembleroient
? .. On ne doit
point aimer quand on a le coeur tendre ,
n'eft qu'une expreffion
ingénieufe. Il y a
dans ces lettres de l'efprit , de la morale &
un ſtyle affez naturel.
L'Art de s'enrichir promptement par l'agriculture
, prouvé par des expériences ;
par M. Defpommiers , gouverneur de
la ville de Cheroy. Nouvelle édition ,
revue , corrigée & augmentée des découvertes
de l'auteur , depuis qu'il eſt
employé par le gouvernement à l'amélioration
de l'agriculture en France. A
Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins
, du côté du pont St Michel , an
lys d'or. Avec privil . broch. de près de
300 pag. prix i liv. 16 f.
Cet ouvrage , favorablement accueilli
dans le royaume , a été traduit en diverfes
langues. Les promeffes de l'auteur invi
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
tent à le lire ; fes expériences infpirent de
la confiance dans fes promeffes. Son art
confifte à faire des prairies artificielles de
fainfoin & de luzerne , & à défricher avec
la nouvelle charrpe à grandes roues de fon
invention. On a prétendu que ces prairies
occafionnerent dans les provinces du Nord
des maladies épidémiques ; mais on ne
voit pas dans la Flandre , la Normandie ,
le Maine & autres provinces couvertes
de luzerne & de fainfoin , des maladies
plus fréquentes que dans la Sologne , la
partie inférieure du Berry, & les autres
provinces qui n'ont point ou qui ont peu
de prairies de cette espéce. La Hollande
& l'Angleterre n'en fouffrent point , &
leur agriculture en a tiré les plus grands
avantages . Nous ne dirons pourtant pas ,
avec l'auteur , que le pays aujourd'hui
ftérile de la Paleftine , n'ait été autrefois
fi fécond & fi riche que par les prairies
artificielles : l'hiftoire ne le dit pas , & un
fyftême ne le prouve pas.
Quant à la charrue de M. Despommiers
, les effais en ont été très - heureux
en Gafcogne , en Bretagne , en Berry &
dans d'autres provinces où l'auteur a été
employé par le gouvernement & par des
perfonnes diftinguées. Sa charrue , avec
deux boeufs , a défriché des landes que
JUI N. 1770. ΙΟΥ
huit boeufs attelés à d'anciennes charrues
ne pouvoient rompre . L'auteur donne ici
la defcription & les dimenfions de ce nouvel
inftrument . Plufieurs laboureurs en
font eux- mêmes ; un métayer de Renier
près de la Trimouille , les conftruit avec
tant d'habileté que fes charrues font trèspropres
à fervir de modele .
que
-
L'auteur prouve très - bien les avantages
l'état recueilleroit de l'amélioration
de la culture , par l'augmentation du commerce
des laines , du fuif , du beurre , da
lin , des chanvres , &c. & fur tout des
bleds. Mais il n'a point obfervé que les
entraves impofées fur le commerce des
denrées , &c . oppofoient un obftacle invincible
aux progrès de l'agriculture ; car
fans un débit prompt , fùr & lucratif, on
ne fe chargera pas de nouveaux frais de
cultivation . Il est très- poffible que les
frais de défrichement & de culture foient
confidérablement diminués par des travaux
& des machines d'épargne : mais il
ne nous paroît pas fi aifé , quoique l'auteur
en dife , de parvenir à une grande
jouiffancefans dépenfe ; & il ne perfuade
pas qu'Hiéron n'ait rendu la Sicile floriffante
que parce qu'il connoiffoit des
moyens fimples de relever fans dépense
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'agriculture. Ce prince pouvoit rétablir
le royaume dans fa profpérité premiere ,
en procurant aux cultivateurs & aux propriétaires
du fol , le moyen de dépenfer
davantage à la terre , par la fuppreffion
des charges & des obftacles qui gênent &
ruinent l'agriculture & le commerce.
Quoiqu'il en foit , l'auteur démontre,
par le tableau qu'il donne de nos provin
vinces , la néceffité d'améliorer la culture
dans le royaume ; & quant à la pratique
du cultivateur , il expofe des idées & des
obfervations très - propres à contribuer à
fa perfection dans des circonftances favorables.
Almanach des Marchands , Négocians &
Commerçans de la France & du refte de
1 Europe, contenant par ordre alphabétique
les principales villes commerçantes
, les adreffes des principaux négocians
, commerçans , fabricans &
manufacturiers de l'Europe , auffi par
ordre alphabétique ; la nature de leur
commerce , les voies les plus faciles &
les moins difpendieufes pour le tranſ
port des marchandifes ; la réduction
des poids , mefures & aunages à ceux
& à celles de Paris ; la réduction des
JUI N. 1770. 103
monnoies étrangeres au cours de celles
de France ; les ufances des lettres de
change de chaque ville commerçante ,
les jours de grace que l'on y accorde &
les diligences à faire en conféquence ,
&c . Par M. Thomas. A Paris , chez
Valade , libraire , rue St Jacques , visà-
vis celle de la Parcheminerie. Avec
privil. vol . in- 8 °. de plus de 450 pag.
Prix 6 liv. pour Paris , & 7 pour la pro
vince & les pays étrangers , pour les
abonnés feulement .
Le titre de cet almanach en indique
fuffifamment l'utilité. Les Hollandois ,
les Anglois , & c. étoient déjà dans l'ufage
de publier des liftes particulieres de
leurs négocians & commerçans ; mais ces
liftes étoient peu connues de l'étranger ,
& elles ne les leur faifoient pas connoître .
Avec l'almanach de M. Thomas , il fera
facile d'étendre fes correfpondances , de
fe procurer de promptes lumieres & de
former de meilleures fpéculations . La
table alphabétique des villes & de leur
commerce occupe la plus grande partie
de ce volume . Elle eft fuivie d'une indication
des marchandifes par efpéces & des
marchands qui les débitent ; des obſerva
E iv
• 104 MERCURE DE FRANCE .
tions fur le change , l'état des foires & des
marchés les plus confidérables de l'Europe
, des fupplémens , &c. terminent cet
almanach . Cette diftribution eft très- bien
ordonnée .
Le premier effai d'un pareil recueil
ne peut être un tableau complet de l'étit
du commerce de l'Europe . Aufli M. Tho
mas , poffeffeur du privilege , invite t'il
MM . les négocians , manufacturiers ,
commerçans & fabricans , à lui adreſſer
des notes , rue des Bourguignons , fauxbourg
St Marcel à Paris. Les révolutions
journalieres du commerce l'obligent à
donner tous les ans un nouvel almanach
qui paroîtra le premier Janvier. Il fe propofe
d'y joindre des obfervations fur les
récoltes des productions des différentes
provinces du royaume , & des différens
états de l'Europe . Enfin il ne négligera
rien de ce qui pourra donner à fon recueil
un nouveau degré de perfection & d'utilité.
Effais hifloriques fur l'Inde , précédés d'un
journal des voyages & d'une defcription
géographique de la côte de Coramandel
; par M. de la Flotte . A Paris ,
chez Hériffant le fils , rue St Jacques ,
avecprivil. broch. in - 12 . de 360 p.
JUI N. 1770. 105
M. de la Flotte partit de France en 1757
fur le navire Malouin le Saint - Luc , frété
par le Roi , pour tranfporter des troupes
dans l'Inde . Le navire fuivit l'efcadre de
M. le comte d'Aché . La traversée fut heureufe
jufqu'à Rio - Janeiro. Le chevalier
de Dentillac , jeune officier très- aimable,
fut le premier qui apperçut la pointe du
Cap Frio ; & comme il s'écrioit dans un
tranfport de joie , terre , terre , il tombe
mort , par une de ces fortes révolutions
que les marins appellent révolutions de
terre. La ville de Rio Janeiro , & en général
le Bréfil , font fitués fous le ciel le
plus heureux , & habités par les hommes
les plus corrompus & les plus méchans.
Le peuple y eft très- devot à St Antoine.
L'auteur du journal portoit un jour fous
fon habit une petite ftatue de ce faint pour
la préfenter à une Dame Portugaife . La
garde l'arrêta pour fçavoir s'il ne cachoit
pas quelque marchandiſe de contrebande.
Sa réfiftance caufa quelque rumeur
la canaille fe raffembla autour de lui.
Pour s'en débarraffer , il tira fa ftatue avec
laquelle il donna la bénédiction aux fpectateurs
qui la reçurent à genoux , en s'écriant
qu'il étoit digne d'être Portugais.
Pendant fon féjour dans cette ville , ill
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
affifta à une comédie bourgeoife où les
moines donnoient la main à de fort jolies
pénitentes. La piéce étoit très obfcene.
Dans les entractes , de petites filles habil.
lées en ange chanterent les litanies de Ste
Anne. Le gouverneur donna au général
François une fête à laquelle il ne parut
pas une feule femme. La jaloufie portu
gaife ne permit pas aux maris de donner
les leurs en fpectacle à des François. L'inquifition
eft encore terrible dans cette
ville.
La fuite du voyage de l'auteur jufqu'à
l'Inde n'offre rien de remarquable . Son
féjour dans ce pays amene le recit des
événemens connus de la derniere guerre .
Il fut fait prifonnier à Chalembran. Ayant
obtenu la permiffion de paffer en Europe,
il s'embarqua fur le vaiffeau le Pocok
qui alloit d'abord faire un chargement à
la Chine. Curieux de voir la ville de Canton
, il en obtint l'agrément. Les carrefours
de la ville lui offrirent un coup
d'oeil qu'il compare à celui de la foire St
Germain. Mais ce qui fixa particulierement
fon attention , ce fut la rue de la
Porcelaine. Elle eft parfaitement regulie
re , parée de pierres de taille & bordée
d'un bout à l'autre de boutiques où l'on
trouve tout ce que la Chine offre de plus
JUI N. 1770 . 107
curieux en poteries de cette efpéce . Les
Chinois font , dans cette ville , la plus
grande chere. M. de la Flotte y mangea
d'un potage aux nids d'oifeaux fi renommés.
La matiere de ces nids defféchée ,
forme fans affaifonnement le mers le plus
délicieux pour l'odorat & pour le goût.
On en vend la livre jufqu'à 40 taëls ; le
taël vaut 7 liv. 10 f. de France . L'auteur
eut , à Macao , la curiofité de voir le pied
& la jambe d'une Chinoife. Une pauvre
femme la fatisfit pour de l'argent ; le pied
de cette femme ne formoit qu'une petite
maffe informe de chair dans laquelle il
n'étoit pas poffible de diftinguer la marque
d'un feul doigt ; & fa jambe qu'entortilloit
une ligature de plufieurs aunes
ne préfentoit exactement que l'os couvert
de la peau. L'auteur courut beaucoup
de dangers en retournant en Europe.
A la fuite de ce journal , on trouve une
defcription de la côte de Coromandel ,
ornée de remarques hiftoriques fur les
différens établiffemens des Européens.
De là l'auteur paffe à des obfervations fur
la religions & les moeurs des Indiens . Son
expofition de la théologie indienne ne retrace
que la croyance vulgaire à travers
laquelle quelques auteurs , tels que M.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Holwel & M. Dow ont entrevu les principes
fublimes du fyftême des anciens
Brames , peu connu même de la foule des
fucceffeurs de ces prêtres . M. de la Flotte
remarque que les Indiens donnent comme
les Grecs aux fept jours de la femaine
les noms des fept planetes que nous leur
donnons encore. La plus grande preuve ,
dit- il , que les Brames font originaires
de la partie feptentrionale de l'Alie , c'eſt
que la langue famafcroutam dans laquelle
ils ont compofé leurs livres myftiques ,
eft remplie d'expreffions grecques . Cette
conformité donneroit à peine lieu de conjecturer
une communication entre deux
peuples , loin d'établir une defcendance .
En expofant quelques ufages de pays ,
l'auteur rapporte , pour prouver l'horreur
de ces peuples pour l'ivrognerie , une hif
toire arrivée , dit - on , à Outremalour
pagode du Carnate. La fille d'un riche
bramine étoit devenue fi éperdûment
amoureuſe d'un foldat François , qu'elle
lui propofa de partir avec lui , munie
d'une groffe fomme d'argent pour l'Europe
, où il l'épouferoit fuivant fa religion.
Le foldat reçut d'elle un fac de pagodes
d'or . Trop content de fa bonne
fottune pour ne pas fe hâter d'en jouir ,
JUI N. 1770. rog
il paffa plufieurs jours dans la débauche
avec fes camarades . L'Indienne le rencontre
enfin , mais fi ivre qu'en tâchant
de fe juftifier il tombe à la renverſe . Cette
malheureufe amante en conçut tant d'horreur
& de douleur , qu'elle fe retira toute
en larmes , & qu'elle n'a jamais reparu
dans le pays .
Des particularités rapportées par M. de
la Flotte fur l'histoire naturelle de l'Inde ,
nous ne citerons que l'hiftoire des ferpens
apprivoifés , quelque dangereux qu'ils
puiffent être , jufqu'à danfer au fon des
inftrumens. L'auteur a été témoin de ce
fait. L'homme qui lui donna ce divertif
fement , reconnut à l'infpection d'une
touffe de grandes herbes , qu'elles cachoient
quelqu'un de ces reptiles. It fe
mit à jouer de fon efpéce de Alageolet . A
mefure qu'il enfloit les fons & qu'il s'approchoit
de la touffe , on entendit fiffler
un ferpent & bientôt on en vit paroître
la tête . Le Maure entortilla le ferpent autour
de fon bâton avec une adreffe furprenante
, le prit par le cou , lui creva la
veffie qui contient le venin , avec un morceau
de drap écarlate , & mit le ferpent
dans un panier , en affurant qu'en peu , de
jours il feroit aufli apprivoifé que les autres.
110 MERCURE DE FRANCE.
Ces effais , écrits avec facilité , feront
lus avec plaifir.
Etrennes fpirituelles en vers pour l'année
M. CC . LXX . fur les myfteres & principales
fêtes de l'année , dédiées à Mde
Françoife-Lucie de Montmorin de St
Herem , abbeffe de Nôtre Dame - aux-
Nonains à Troyes , avec la maniere de
deviner les pensées que quelqu'un aura
lú. A Troyes , chez la veuve Lefebvre ,
imprimeur-libraire , grande rue , près
St Urbin.
Penfées chrétiennes pour tous les myteres
& fêtes de l'année avec la maniere de
deviner les penfées qu'une perfonne
aura retenue ; corrigées & augmentées ;
dédiées à Mgr Michel - François Coret
du Vivier de Lorri , évêque de Tarbes,
préfident né des états de Bigorre ,
abbé de St Martin - ès-Aires , prieur du
St Sépulchre , &c. A Troyes , chez J.
Jacques Lefebvre , grande rue.
Ces deux brochures ne différent l'une
de l'autre que par des corrections & des
augmentations que M. Foreft , chanoine
régulier de l'abbaye de St Martin ès- Aires
, a faites dans la feconde . L'épître dé-
1
JUIN.
770.
III
dicatoire à M. l'évêque de Tarbes commence
par ces vers :
Je vous fais un aveu qui n'eſt pas ordinaire
De ces vers les plus beaux , je fuis un plagiaire
.
Ces morceaux
difperfés
, aux connoiffeurs
ont plu;
Ces morceaux
raflemblés
, des Chrétiens
feront
lu :
C'est le feul fruit que j'en efpére.
Nous ne chercherons pas ces plus beaux
vers dont parle l'auteur & le compilateur.
Ils nous ont prefque tous paru frappés au
même coin ; nous en prendrons quelquesuns
au hafard .
Sainte Agnès.
Dès l'âge de treize ans , en vertu très-féconde
Elle n'aime que Dieu , elle abhorre le monde.
Qui croiroit que l'époux dont elle a fait le choix
Eft celui qui contient l'univers fous les loix ?
Elle fubit la morr ; par ce trait de courage
Sont vaincus des tyrans les tourmens & la rage.
Juin.
La croix me fit horreur , elle me femble belle ,
Je voulois la détruire, je veux mourir pour elle.
112 MERCURE DE FRANCE :
Juillet.
Un enfant qui n'a pas encore vu le jour ,
A la mere témoigne fa joie & fon amour .
Août.
Il confond l'ennemi , par fa plume fubtile ,
Et du maître qu'il fert , il rend le champ fertile
Septembre.
Il arrache , & détruit les armes de la main
Du terrible dragon funefte au genre humain.
Nous nous fommes crus difpenfés de
faire des obfervations fur ces vers.
Recherches fur la théorie de la musique ;
par M. Jamard , chanoine régulier de
Ste Genevieve , prieur de Rocquefort ,
membre de l'académie des fciences ,
belles -lettres & arts de Rouen .
Hos natura modos primùm dedit.
VIRG GEORG .
A Paris , chez Jombert , libraire du Roi
pour l'artillerie & le génie , rue Dauphine
; & Mérigot pere & fils , quai
des Auguftins. A Rouen , chez Vire
JUI N. 1770 . 113
Machuel , rue St Lo , vis - à- vis le palais
; avec privilege du Roi , in - 8 °.
d'environ 300 p .
« La théorie de la mufique étant une
fois ce qu'elle doit être , dit l'auteur de
» ces Recherches , la nature & l'art ne doi-
» vent plus fe trouver en contradiction ;
» l'art doit s'emparer de toutes les richef-
» fes de la nature pour les rendre avec là
plus grande précifion , & ces richeffes
» ne doivent avoir d'autres bornes que
» celles de nos fenfations: Tout doit
être règle , rien ne doit être exception ,
» ou plutôt il ne doit y avoir dans cette
» théorie qu'une feule règle de laquelle
" toutes les autres doivent naturellement
"2
2
fe déduire. " La découverte de la baffe
fondamentale & les préceptes de cette
théorie ne nous ont pas donné une mufique
; les Italiens , fans s'aftreindre à l'obfervation
d'aucune regle , en ont une
parce qu'ils ne confultent que l'oreille &
qu'ils ne fuivent que les mouvemens du
coeur. Les principes font donc de trop ; &
ils ne font fans doute de trop que parce
qu'ils ne font point les vrais principes de
l'harmonie, & qu'à la véritable théorie de la
mufique, on en afubftitué une purement
114 MERCURE DE FRANCE.
arbitraire qui éloigne le muficien de fon
but & l'empêche d'y parvenirjamais.
Prévenu de ces idées contre le fyftême
de M. Rameau , M. Jamard fut frappé ,
en lifant la théorie de la mufique de M.
Balliere , de l'échelle des fons que ce
fçavant muficien y propofe comme la
feule naturelle . Cette échelle , connue
fous le nom d'échelle du cor- de - chaffe ,
perfonne , avant M. Balliere , n'avoit fongé
à la généralifer , ou à l'adapter à toute
la mufique comme beaucoup plus parfaite
que notre échelle diatonique . C'eſt – là ,
pour ainsi dire , le germe que M. Jamard
développe dans cet ouvrage curieux &
profond. A l'avantage d'une régularité
parfaite & d'une fimplicité admirable ,
l'échelle réunit , fuivant l'auteur , celui de
contenir la fuite des fons que les différentes
expériences prouvent être la plus
naturelle relativement au plaifir ou à l'effet
mufical. Ses recherches fingulieres méritent
toute l'attention des connoiffeurs.
Traité des Accouchemens , en faveur des
Elèves , dans lequel font traitées les
maladies des femmes groffes & accouchées
, & celles des petits enfans ; par
M. F. A. Deleurye , membre de l'acaJUI
N. 1770. 115
démie royale de chirurgie , confeiller .
chirurgien ordinaire du Roi en fon châtelet.
A Paris , chez M. Lambert , imprimeur
libraire , rue des Cordeliers
au collège de Bourgogne ; & P. F. Didot
le jeune , libraire , quai des Auguftins
, vol . in- 8 °. d'environ 440 pag.
L'art des accouchemens eft en quelque
forte un art nouveau , comme fi autrefois
des moeurs fimples n'avoient conduit qu'à
des accouchemens naturels & faciles . La
doctrine d'Hyppocrate fur cette matiere a
été la fource d'une infinité d'erreurs , c'eft.
à- dire , d'homicides . Ambroife Paré a , le
premier , donné des leçons utiles fur cet
art confervateur , & en quelque forte créateur
de l'humanité. Mauriceau s'eft acquis
beaucoup de gloire dans la même carrière .
Son ouvrage , tous les jours réimprimé ,
eft traduit en plufieurs langues. Perfonne ,
avant lui , n'avoit écrit fur la néceffité &
la maniere de retourner l'enfant , ainfi
que fur les maladies des femmes groffes
& des femmes accouchées . Viardel a expliqué
les différentes pofitions de l'enfant
& les différens procédés qu'il a fuivis pour
terminer le travail. La Motte eft le
premier
qui ait publié un corps de doctrine ;
& fon ouvrage eft peut - être encore le
116 MERCURE DE FRANCE.
meilleur livre que nous ayons en ce genre.
Après lui , Menard , Deventer , Smellie ,
Levret , Roederer , & c. ont écrit fur le
même fujet . Deventer , en expliquant l'obliquité
de la matrice , a rendu un fervice
très effentiel à l'art . M. Levret , par la
perfection qu'il a donnée au forceps que
Palfin avoit fait connoître en France , a
fauvé une infinité d'enfans des inftrumens
meurtriers des anciens . Le levier de Roonhuifen
, fi vanté par des praticiens nouveaux
, n'eft applicable qu'à une feule
pofition dans laquelle le forceps produit
le même effet . Il feroit à defirer que l'on
traduifit en françois un nouveau fyftême
des accouchemens , publié l'année derniere
à Londres.
Le traité de M. Deleurye eft divifé en
deux parties foudivifées en trois livres .
Dans le premier livre de la premiere partie
, l'auteur donne les defcriptions anatomiques
qu'un accoucheur doit parfaitement
connoître . Il décrit , dans le fecond,
les fignes des groffeffes , leurs différences
& leurs fubftances. Le troifiéme contient
les maladies des femmes groffes , leurs
fignes , & les moyens de les prévenir , de
les guérir ou de les pallier.
Le premier livre de la feconde partie
renferme l'art des accouchemens , les con
JUIN. 1770 . 117
noiffances qu'il exige , les procédés qu'il
faut fuivre. Le fecond traite des maladies
des femmes accouchées , de la maniere
de les conduire , des moyens de prévenir
ou de guérir l'état morbifique dans lequel
elles peuvent tomber. Enfin il s'agit , dans
le dernier , de l'enfant nouveau - né , des
accidens qui peuvent lui arriver , & de la
maniere de le conduire depuis ſa naiſſance
jufqu'à la dentition .
Cet ouvrage eft le fruit des lectures ,
des réflexions & de la pratique d'un maître
de l'art , dont les talens héréditaires & acquis
font connus. Deftiné aux leçons particulieres
de l'auteur , il doit être bien
accueilli de fes élèves aufquels il l'adreffe.
Les gouvernemens s'occupent, à l'envi ,
du foin de répandre la lumiere fur cet
objet important. Nous avons parlé ci - devant
des inftructions de M. Raulin , pour
Les Sages - Femmes , publiées par ordre du
miniftere . A Vienne en Autriche , le gou
vernement a établi une école de fagesfemmes
; & l'on pourroit croire que ce
projet a mieux réuffi dans ce pays qu'en
Bretagne , puifque plufieurs princes Allemands
fe difpofent à former , dans leurs
états , de pareils établiſſemens fur le modèle
de celui de Vienne .
118 MERCURE DE FRANCE.
Récréations économiques , ou lettres de
l'auteur des Repréſentations aux Magiftrats
à M. le Chevalier Zanobi , principal
interlocuteur des dialogues fur le
commerce des bleds .
Impunè diem confumpferit ingens Telephus !
JUVEN. SAT. 1 .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife ; & chez Lacombe
, libraire , rue Chriftine , broch.
in-8°. d'environ 250 p .
Les Dialogues de M. l'A. G..... fur
le commerce des bleds ont eu d'abord ce
grand débit que le vulgaire prend pour un
grand fuccès. L'auteur , avec le ton de la
confiance , a perfuadé ceux qui aiment à
croire ; avec l'éloquence du perfiflage , il
a entraîné ceux qui aiment à rire . L'ouvrage
a été trouvé plaifant , parce que
l'auteur l'a été quelquefois , & qu'il a
fouvent voulu l'être. Ila eu beau dire
qu'il ne fçavoit pas ce qu'il réfutoit, bien
des gens n'ont pas voulu l'en croire, quoiqu'ils
le cruffent volontiers fur fa parole,
& ils fe font perfuadé qu'il avoit refuté
victorieufement ce qu'il ne fçavoit pas,
JUI N. 1770: 119
4
M. l'Abbé Roubaud , après avoir traité
dans fes excellentes repréſentations aux
magiftrats , la matiere du commerce des
grains , fuivant la dignité & l'importance
du fujet , attaque dans les Récréations économiques
M. l'A. G. avec les propres armes.
« M. l'A . G. , dit- il , a jugé que le
» commerce des grains étoit une jolie
» matiere à plaifanteries ; & fon livre n'eft
» pas autre chofe. Pouvois - je lui répondre
gravement ? Bien des gens m'auroient
» condamné fans lire mon ouvrage , &
» M. l'A. G. n'auroit pas été récompenfé
» felon fes mérites . Il faut être prudent &
» équitable . »>
L'auteur des récréations répond à chaque
dialogue par une lettre familiere
adreffée à M. le chevalier Zanobi , le héros
de la pièce ; & pour lui témoigner
toute fa confiance, il lui dit fon avis auffi
librement que M. le Chevalier a dit le
fien au public : Entre gens faits pour s'eftimer
, cette confiance produit l'amitié.
Les erreurs de M. l'A. G. font fi fréquentes
& fi étranges , que fon critique a
jugé à propos de citer les propres paroles
du chevalier Zanobi & les pages d'où elles
font tirées. Il ne croit pas que , quand
il lui feroit échappé quelque inexactitude
à cet égard , la chofe pût tirer à confé120
MERCURE DE FRANCE.
quence aux yeux d'aucun de fes lecteurs:
On fentira très - bien , dit-il , que dix
» erreurs de plus ou de moins n'influent
pas fur le mérite des dialogues .
Dans la premiere lettre , M. l'Ab. Roubaud
examine les idées générales expofées
dans le premier dialogue de M. l'A . G. il
remarque d'abord que le chevalier Zanobi
a choifi un interlocuteur auffi fot
qu'ignorant, pour avoir raifon; & il prouve
enfuite que fes principes font faux &
contradictoires au refte de l'ouvrage.
Il s'agit , dans la feconde lettre , de la
légiflation du chevalier Zanobi par rapport
aux petites fouverainetés ; & le critique
en releve autant d'erreurs , que le
législateur peut raifonnablement l'exiger.
La troifiéme lettre roule fur les états
médiocres . L'auteur y montre que le chevalier
Zanobi juge convenable d'accorder
à la Hollande la liberté abfolue du commerce
des grains , par des raifons qui démontrent
qu'il eft néceffaire de l'accorder
à la France , quoique M. le chevalier conclue
le contraire.
Dans la quatrième lettre , M. l'A . R. ,
après avoir réfuté quelques nouvelles erreurs
du chevalier , apprécie fa maniere
de voir & de gouverner l'Angleterre ,
pendant que ledit chevalier cherche dans
la
JUIN. 1770. 12 [
la garderobe de fon marquis & à la friperie
les principes d'un bon gouvernement
.
La cinquième lettre tend à réconcilier
M.Zanobi avec les peuples agricoles qu'il
n'aime pas fans les connoître , quoique ;
fans connoître les peuples manufacturiers,
il les aime paffionnément.
Dans la fixième lettre , le critique propofe
à fon adverfaire un excellent marché
; c'est de lui accorder ou de lui nier ,
à fa fantaisie , toutes fes idées fur le fuperflu
de la France , & d'en déduire , quel
que parti qu'il prenne , la néceffité de la
liberté du commerce : & il lui tient parole.
Dans la feptième lettre , il démontre
que les raifons de M. le Chevalier pour
permettre l'exportation ne prouvent rien ,
& que fes raifons pour la prohiber prouvent
qu'il faut la permettre .
Enfia la derniere lettre a pour but d'expofer
comment M. Zanobi , qui ne voit
jamais les contradictions fréquentes dans
lefquelles il tombe , prévoit que l'édit de
1764 aura des effets contraires à ceux
qu'il a & qu'il doit néceffairement avoir;
& de prouver que les impôts qu'il établit
pour limiter l'exportation ruineroient le
F
122 MERCURE DE FRANCE.
royaume , fans limiter l'exportation plus
que la liberté du commerce ne la limiteroit
en enrichiflant fes peuples .
Cet ouvrage ne laiffe , à l'auteur des
Dialogues , aucune reſſource pour défendre
fes opinions. Auffi amuſant qu'inftructif,
il plaira à tous les genres de lecteurs.
La critique en eft toujours vive &
honnête. La plaifanterie , également foutenue
depuis le commencement jufqu'à
la fin , y est toujours du bon ton . A travers
la légèreté du ftyle , on y entre voit
la profondeur de la fcience . Les raifonnemens
toujours fimples & frappans y
font en quelque forte déguifés par la gaieté
avec laquelle l'auteur met fans ceffe
M. l'A. G. en contradiction avec lui- même
, en le réduifant à l'abfurde. L'auteur
a figné fes lettres & avoué tout l'ouvrage
dans l'idée qu'il devoit répondre envers le
Public & M. l'A. G. defa critique & de fes
engagemens.
L'Education de l'Amour ; par l'auteur des
mémoires du marquis de Solanges ; 2
parties ; chez le Jay , rue St Jacques ,
au grand Corneille ; prix 2 liv. 8 f.
Le chevalier de Monfort & Clairfons
font deux amis , unis par les liens du fang
JUIN. 1770. 123
moins encore que par les noeuds facrés de
l'amitié , de l'eftime & de la reconnoiffance
: une jeune fille que la nature a com .
blée de tous les avantages dont elle peut
douer fon fexe , excepté de ceux que le
préjugé attribue à la naiffance , eſt reſtée
fous la tutelle de ces deux jeunes gens ,
également aimables & vertueux . L'un &
l'autre concourent à former fon efprit &
fon coeur ; mais l'amour lui foumet bientôt
fes maîtres , & le fentiment qu'ils
éprouvent ne fert qu'à redoubler leurs
foins pour une éducation fi précieuſe .
La comteffe de Lozan , foeur du chevalier
de Montfort , vient rétablir à la campagne
, où fon frere vit retiré , une ſanté
qu'elle a épuifée dans le monde. Elle eſfaie
en vain , par les leçons d'une morale
relâchée , de détruire les principes refpectables
que Monfort & Clairfons ont
établi dans le coeur de la jeune Rofe. Ce
dernier craint que fa pupile ne préfére les
images riantes du plaifir qu'on lui préfente
aux préceptes aufteres de la fageffe
qu'il lui a infpirés ; il ne peut tenir à de fi
preffantes allarmes ; il interroge le coeur
de fa chere Rofe , & cette converfation
dont le but étoit de s'affarer de la fageſſe
de fa pupille , fert à lui faire connoître
Fij
124 MERCURE DE FRANCE
toute la tendreffe qu'elle a pour lui : le
développement de ces deux coeurs également
fimples & vertueux eft fait pour
intéreffer toutes les ames honnêtes ; mais
il ne fait qu'irriter la coupable comteffe
qui , fecrétement , en a été le témoin . Elle
n'avoit pas vu l'aimable Clairfons fans
former des projets fur ce jeune homme
qui réuniffoit les forces d'Hercule à la
beauté d'Adonis . Cette méchante femme
profite de cette découverte & de celle
qu'elle a faite de la paffion de fon frere
pour Rofe , pour allumer les flambeaux
de la haine & de la jaloufie entre deux
amis que les liens les plus facrés devoient
unir pour jamais. Elle atife fans ceffe dans
le coeur de fon malheureux frere le feu
fecret dont il eft confumé ; il ne peut plus
le contenir. Il céde enfin , & c'eft fon ami ,
fon cher Clairfons qu'il choifit pour confier
fes fentimens à celle qui en est l'objet.
Il ne doute pas un inftant que le zèle
de cet ami & le crédit qu'il lui connoît
fur l'efprit de cette fille reconnoiffante
n'en obtienne bientôt le confentement
pour un mariage fecret avec cette fille
charmante , fans laquelle il ne peut plus
vivre.
L'amour & l'amitié déchirent le coeur
JUI N. 1770. 125
"
de Clairfons qui prend la généreufe réfo
lution de facrifier fon bonheur à celui de
fon ami ; mais il ne trouve pas Rofe difpofée
à un dévouement fi peu naturel .
Non moins généreufe , elle eft plus tendre
, & les raifons victorieufes dont elle
combat cette réfolution romanesque ne
la rendent que plus chère à Clairfons.
Quelle cruelle perplexité pour cette ame
également noble & fenfible ! Quelle affreufe
néceffité , trahir un ami fi cher , une
amante fi tendre ! « Dans une circonftan-
» ce où il ne s'agit que de prendre le bon
parti , la fagefle pure éclaire de fes confeils
; mais , dans une fituation cruelle
» où l'on n'a que des peines à comparer,
» les lumieres font inutiles ; le fentiment
» même qui pourroit être le feul juge fe
» tait ou s'oppofe à lui - même. On ne
» peut fe déterminer ni refter indécis . On
» n'a ni la force de vouloir , ni la raiſon
» de choifir. Le coeur eft obligé de pefer
» tous les moyens douloureux , d'effayer
» fur lui -même la pointe de toutes les ar-
» mes parmi lefquelles il doit choifit
» celle qui percera le coeur de fon ami ;
» il en éprouve fucceffivement toutes les
» bleffures , »
"
"
พ
C'est en ce moment intéreffant qu'un
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
malheur imprévu fépare Clairfons de fa
maîtreffe & de fon ami . Il eft livré à toutes
les fituations capables d'éprouver l'ame
la plus ferme , fans que la fienne ,
toujours inébranlable fans ceffer d'être
fenfible , fe laiffe jamais accabler. Rofe ,
de fon côté, eft abandonnée aux perfidies
de la comteffe de Lozan , femme atroce
dont la haine active autant qu'ingénieufe
fait éprouver aux amans une fuite continuelle
de perfécutions , qui renouvelle
fans cefle la chaîne continuelle d'événemens
multipliés , & cependant toujours
naturels qui foutient l'attention du lecteur
jufqu'à la fin de ce roman .
Mémoire fur la conftruction de la Coupole
projettée pour couronner la nouvelle égli
fe de Sie Genevieve à Paris ; par M.
Patte , architecte de S. A. S. Mgr le
Duc des Deux-Ponts.
les
porter
Le but de cet ouvrage eft d'expofer
qu'il s'en faut près des deux tiers. que
piliers , déjà exécutés & deſtinés à
la coupole promife au centre de cette
églife , n'aient les dimenfions néceffaires
pour efpérer d'y élever un femblable ouvrage
avec folidité . Sans prendre aucun
parti ni prétendre prononcer fur une quefJUI
N. 1770. 127
tion auffi importante , nous nous bornerons
à indiquer la marche que l'on a fuivie
pour mettre les fçavans & les conftructeurs
en état de la juger.
Après avoir fait voir qu'il n'y a pas d'art
plus propre à être éclairé par les fciences
que celui de la conftruction , & que les
principes de la folidité dérivent effentiellement
des loix connues de l'équilibre &
de la péfanteur , M. Patte divife fon mémoire
en deux parties. Dans la premiere ,
il établit , en faifant marcher de pair la
pratique & la théorie , quels font les principes
de la conftruction des coupoles éle
vées fur pendentifs ; quelle doit être l'épailleur
de leur voûte , eu égard à leur po
fition & à leur étendue ; comment on
parvient à fixer les épaiffeurs des piédroits
ou contreforts ; quelles font les précautions
d'ufage pour contreventer le bas de
leur tour ou tambour à fa rencontre avec
les voutes de l'églife , à caufe de la différence
des plans fupérieurs & inférieurs.
De-là l'auteur examine quels doivent être
les rapports des gros piliers , cantonnés
dans les angles des bras de la croix d'une
églife , pour porter avec fûreté une coupole
fur pendentifs ; & quellesfont les largeurs
ou épaiffeurs qui leur convienneps
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
pour réfifter , foit à fon poids , foit à fa
pouffée. Il avance que le fuccès de ces
conftructions dépend abfolument du rapport
intime des parties inférieures avec
les fupérieures , qu'il ne fçauroit y avoir
d'exemples qui dérogent à ces règles ; & ,
dans l'intention de lever tout doute à cet
égard , il fait remarquer ces différens rapports
dans la conftruction des ouvrages
les plus eftimés , tels que les dômes de St
Pierre de Rome , de St Paul de Londres ,
des Invalides à Paris , du Val - de-Grace ,
de la Sorbonne , & c. dont les plans font
rapportés en parallèle .
Dans la feconde partie , M. Patte fait
l'application des principes qu'il a pofés , à
l'examen des piliers déjà élevés pour por
ter la coupole de fainte Genevieve il fou
tient qu'ils n'ont aucune des conditions
requifes ; que les exemples en parallèle ,
joints aux démonftrations mathématiques ,
prouvent leur infuffifance ; qu'ils fe déroberont
au poid & à la pouffée au lieu de
s'y oppofer directement comme ils le devroient
; & qu'enfin il faudroit condamner
tous les ouvrages célèbres exécutés en
ce genre pour approuver les dimenfions
des fupports en queftion , & prononcer
que les Michel- Ange , les Fontana ,
les
JUIN. 1770. 129
Uren , les Manfard , & tous les habiles
conftructeurs qui ont fait jufqu'ici des
dômes , ne fe font point douté de la force
qu'il falloit pour les foutenir , puifque,
comparée à celle des piliers deftinés à
porter la coupole de l'églife de Ste Genevieve
, ces derniers fe trouvent proportionellement
deux & trois fois moins confidérables
que les autres. Tout cela eſt
fuivi des figures deftinées à éclairer le
lecteur. Nous ne porterons aucun jugement
fur ce mémoire adreffé à toutes les
compagnies fçavantes , aux architectes ,
aux ingénieurs & à ceux qui fe connoiffent
en conftruction .
Non noftrum inter vos tantas componere lites.
Il fe vend à Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriftine , & chez Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe ; prix i liv.
10 fols.
Tragédies d'Efchile. A Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue St Jean
de Beauvais .
Efchile nâquit à Eleufine , bourg de l'Attique ,
vers le commencement de la foixantiéme Olym
piade. Son pere le nommoit Euphorion d'une famille
ancienne & illuftre. Il cut pour freres Ami-
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
nias & ce Cinégire fi fameux dans l'hiftoire grecque.
Lui - même ſe trouva à Marathon où il fur
bleffé , à Salamine & à Platée . Ainfi il fut à portée
de voir de près les événemens qu'il mit fur la ſcène
dans fa tragédie des Perfes. Après la journée
de Platée il fe livra abſolument au théâtre , & fit
quatre tragédies qui furent couronnées . Il avoit
alors plus de quarante ans. Il avoit été applaudi
à vingt dans fon coup d'eflai . Ariftote & Quintilien
le regardent comme le véritable inventeur de
la tragédie. Quintilien dit de lui : Il eft fublime ,
grave & pompeux jufqu'à l'enflure. ( C'est un rapport
allez frappant entre le fondateur du théâtre
grec & celui du théâtre françois. ) Il excelle furtout
à peindre les défaftres & les malheurs. C'eſt
le plus métaphorique & le plas figuré de tous les
poëres ; mais les figures qu'il emploie font quelquefois
fi forcées & fi confules qu'il en devient
obfcur & bien fouvent inintelligible . Les Athéniens
permirent aux poëtes des fiécles fuivans de
corriger les tragédies , ce qui valut à plufieurs
d'entr'eux l'honneur d'être couronnés. C'étoient
autant de triomphes pour Efchile . Outre l'élévation
du génie , la beauté des vers , un enthouſiaſ
me qui tient de la fureur , il avoit encore l'efprit
fertile en inventions dans tout ce qui concerne la
partie méchanique du fpectacle , les décorations ,
les habits , les machines & les ballets . Il forma
Agatharque , cet habile décorateur qui écrivit un
traité fur l'architecture fcénique. Il imagina pour
fes acteurs ces robes traînantes & majestueuses
que les prêtres & les miniftres des autels adopterent
enfuite dans les cérémonies de religion . Par
Les foins , le théâtre embelli de riches peintures ,
repréfenta tous les points de vue poffibles & les
ebjets les plus intéreflans. On y vit des temples ,
JUI N. 1770. 131
des fépulchres, des armées de terre , des débarquemens
de flottes, des chars volans, des apparitions,
des fpectres. Il enfeigna au choeur des danfes figurées
& des mouvemens animés dont l'expreflion
Lecondoit l'action théâtrale . On fçait qu'à la premiere
repréſentation dé fes Euménides , des femines
avorterent , des enfans moururent. Un jour
le peuple penfa l'aflommer en plein théâtre pour
avoir expofé fur la fcène les myfteres de la religion
des Initiés. On l'accufa devant l'Areopage ;
mais il fut abfous parce qu'on reconnut dans l'inftruction
du procès qu'il n'étoit point initié & qu'il
avoit parlé des myfteres fans les connoître . L'anonyme
Grec qui a écrit la vie lui donne foixantedix
tragédies & cinq drames fatyriques . Suidas
veut qu'il ait compofé quatre-vingt - dix piéces.
Le catalogue de leurs titres , recueilli par Fabricius
, lui en attribue un bien plus grand nombre.
Il ne nous en eft refté que lept. Toutes ne furent
pas repréſentées de fon vivant. Après la mortfon
fils Euphorion en fit jouer quatre qui remperterent
le prix. Il avoit puifé plufieurs de fes fujets
dans l'Iliade & dans l'Odiffée. Loin de le diffimuler
, il s'en faifoit honneur. Mes tragédies , difoitil
en plaifantant , ne font que des reliefs des feftins
d'Homère. Il fut quelquefois vaincu par des
adverfaires qu'il avoit formés & qui ne le valoient
pas. Enfin Sophocle parut. Le fceptre du théâtre
lui étoit réfervé. Son début fut de coinbattre Ef
chile & de le vaincre. Le vieux Efchile crut que
lejugement étoit injufte. Il fe retira en Sicile, chez
Hiéron , roi de Siracufe , dont la cour étoit l'a¬
fyle de tous les beaux efprits mécontens. Il y
trouva Simonide , Pindare , Epicharme. Hieron
lui affigna des domaines fur les bords de Gélaį
près de la ville qui portoit le même nom . Ceft
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
peut-être dans fa retraite que ce poëte compofa les
étégies dont parlent Théophrafte & Suidas . Il tra
vailloit en fe promenant & s arrêtoit pour écrire.
Une mort auffi finguliere qu'inopinée le furptit
dans cet exercice. Un jour qu'il étoit affis au ſoleil
& qu'il écrivoit fur les tablettes , un aigle
laiſla tomber fur la tête une grofle tortuë . Un devin
lui avoit prédit qu'il mourroit de la chûte
d'une maiſon . Peu de temps avant fa mort, il
avoit lui- même compofé fon épitaphe ; c'eft un
quatrain dont voici la traduction littérale : Ci
git Efchile , fils d'Euphorion Ileft mort dans les
campagnes fecondes de Géla Le bois de Marathon
&les Perfes rendront témoignage à ſa valeur.
Il ne daigne pas faire mention de fes tragédies.
Les Siciliens lui éleverent un tombeau . Les Athéniens
rendirent de grands honneurs à fa mémoire.
Ils la célébroient pendant les fêtes de Bacchus .
Un décret public , & c'eft le feul poëte qui ait ea
cette diftinction , ordonna que fes poëmes feroient
remis fur la fcène . On l'appela le pere de
la tragédie. Les auteurs tragiques l'alloient invo
quer fur fon tombeau & y déclamoient leurs piéces.
Il avoit foixante ans quand il mourut.
Ces détails fur Efchile font tirés de la vie de ce
poëte , écrite par le nouveau traducteur , & qui
précéde les fept tragédies qui nous reftent d'ÉLchile.
Cepndant il eft difficile de donner le nom
de tragédie à Promethée , qui n'eft qu'une espéce
de déclamation dans le goût de Sénéque le Tragique.
Le fujet de cette tragédie , dit le traducteur
lui même , eft monftrueux.
Prométhée eft , pendant cinq actes , cloué fue
parocher , exhalant fa fureur contre Jupiter qui
le punit ainfi pour avoir communiqué aux bemJUI
N. 1770. 133
mes le feu facré , & leur avoir enfeigné les arts.
Les nymphes de l'Océan qui compofent le choeur,
l'Océan lui - même l'exhortent à tempérer l'amertume
de fes plaintes & à craindre le courroux de
Jupiter. Io , pourfuivie par Junon , vient auffi
trouver Prométhée , lui raconte toutes les courles
& lui confeille de ménager Jupiter. Prométhée
menace toujours , & prédit que Jupiter contractera
un mariage qui le fera détrôner . Mercure
vient de la part de Jupiter fommer Prométhée de
déclarer quel eft ce mariage qui fera fi funefte au
fouverain des dieux . Il lui déclare que s'il ne révèle
ce fecret , Japiter va foudroyer ſon rocher &
l'enfevelir fous des montagnes de pierre , & que ,'
quand il reverra le jour , un aigle avide déchirera
cruellement fon corps. On n'entend pas trop com
ment Prométhée fçait des fecrets que ne fçait pas
Jupiter. Rien n'eft plus contraire à toutes nos notions
mythologiques. Quoi qu'il en (oit , Prométhée
s'obftine à fe taire & à braver Jupiter , & la
foudre tombe fur fon rocher. Le traducteur ad .,
mire le caractere de Prométhée. Il nous eft impof.
fible de partager cette admiration . Il ne peut y
avoir de louable dans cet ouvrage que l'énergie
de la diction grecque dont nous ne fommes pas des
juges très compétens. Lesfept Chefs devant Thebes
reflemblent un peu plus a une tragédie , parce
qu'au moins l'action eft vraisemblable & fe pafle
entre des perfonnages humains , au lieu que , dans
Prométhée , les interlocuteurs font Vulcain , la
Force , la Violence & l'Océan. A proprement parler
, dit le traducteur à propos des fept Chefs devant
Thebes , il n'y a point d'auteur dans cette tra
gédie. Etéocle ne fe montre que pour écouter des
ricits, pour gronder desfemmes & pour expliquer
des devifes. Ifméne & Antigone n'arrivent fur la
134 MERCURE DE FRANCE.
fcène qu'après le combat & la mort des deuxfreres;
mais ily adans ce poëme deux perſonnages invifibles
qui le rempliffent depuis le commencement
jufqu'à la fin ; la Terreur & la Pitié. Cela pouvoit
être vrai chez les Grecs pour qui le fiége de
Thébes étoit un grand événement , & qui prenoient
beaucoup d'intérêt à tous les héros dont il
y eft fait mention ; mais il eft certain que pour
tout autre lecteur , il n'y a ni terreur ni pitié. Nous
ne pouvons nous intérefler à un fiége qu'autant
que les affiégeans & les affiégés font relpectivement
dans des fituations critiques & attachantes
; mais de longs recits d'aflauts , de combats ;
des defcriptions , quelque brillantes de poëfie
qu'elles foient , & celles d'Efchile le font , ne peuvent
produire fur nous un intérêt foutenu pendant
cinq actes , & ce n'eft fûrement pas là l'art
dramatique dans fa perfection.
Pindare , ajoute le traducteur , n'a rien peutêtre
qu'onpuiffe comparerà de certains choeurs d'Ef
chile ; ce font de véritables odes. Nous fommes
entierement de fon avis . Le choeur du ſecond acte
des fept Chefs en peut être la preuve.
«Nos terreurs ne peuvent s'aſſoupir ; tout les
reveille , tout les augmente. Un peuple d'enne-
» mis nous environne. Quel fpectacle effrayant
» pour nous ! ainfi la trifte colombe craint pour
fes petits , le dragon qui fiffle autour d'elle.
Voyez les qui s'avancent vers nos retranchemens
en ordre de combat. Qu'allons - nous de-
»venir ? Quel nuage affreux de pierres & de traits!
"O dieux , ne différez point , fecourez la ville &
l'armée de Cadmus. Quelle contrée irez - vous
habiter préférable à celle-ci , quand vous aurez
» abandonné aux Argiens nos fillons fertiles & les
JUI N. 1773 . 135
»fources de Dircé , ces eaux fi célébres & les plus
pures que donnent aux mortels Neptune & les
enfans de Thétis . Envoyez à ceux qui nous af
fiégent l'effroi , la fuite & la mort. Affermiſlez
le courage de nos citoyens ; que nos voeux mê-
» lés de larmes vous retiennent parmi nous.
כ כ
33
35
,כ
Quoi ! la fameufe Thébes , quoi ! cette ville
antique réduite en fervitude par le tyran d'Argos
, ne feroit plus qu'un monceau de cendres !
Quelle horreur de voir des femmes & des filles
Thébaines chargées de fers , les cheveux épars ,
» les habits déchirés , traînées en esclavage comme
de vils troupeaux ! ô ville déferte , tu pouf-
>>fes des cris lugubres , tu pleures tes habitans cap-
» tifs.
ם כ
כ כ
20• Qu'il eft affreux pour de jeunes filles destinées
aux chaftes plaifirs de l'Hymen d'être la proie.
d'un vainqueur infolent , & de quitter leurs maifons
pour le fuivre en des terres étrangeres !
» Heureux ceux que la mort a déjà frappés ! ah !
qu'une ville prife d'affaut éprouve de rigueurs !
» la violence , le meurtre , le feu la défolent , des
tourbillons de fumée la couvrent. Le foldat al-
33
» téré de carnage fouille fes mains de facriléges
& de fang. Ce ne font par - tout qu'horribles mugiffemens
, que bruit de chaînes & de fers . Les
» hommes font maflacrés ; les enfans égorgés fur
5כ
အ
les mammelles qui les allaitent , meurent en
» pouflant de foibles cris . Des foldats Grecs
ravagent avec furie une ville grecque ; ceux- ci
font chargés de dépouilles , ceux - là courent au
pillage : tous veulent avoir part au butin. Que
» de crimes commis , & qui peut les concevoir ! La
sterre eft jonchée de grains & de fruits de toute efpéce
: difperfés au hafard ou entaflés confufé-
20
5כ
136 MERCURE DE FRANCE.
» ment , il font foulés aux pieds , diffipés comme
des tas mouvans de pouffiére. Des filles nourries
» dans l'abondance & dans le bonheur font con-
»damnées aux plus vils travaux . Un maître arrogant
les appelle dans fa couche , & leur unique
»foulagement eft de fervir les voluptés . »
33
La tragédie des Perfes eft abfolument dans le
même goût que les fept Chefs . Des récits , des def
criptions de combats , voilà le fond de l'ouvrage.
«Ce fpectacle , dit le traducteur , devoit d'autant
plus flatter les Grecs que c'étoit un véritaable
trophée pour eux . Ceux qui affiftoient à
cette repréfentation avoient eux - mêmes , quelques
années auparavant , remporté les victoires
qui y font décrites. Le fujet de la piéce eſt l'expédition
de Xercès contre les Grecs. C'eſt un
foldat qui met fur la scène une action dont il a
» été témoin. »
"
Et voilà précisément ce qui explique le plaifir
que ces fortes de tragédies , fi imparfaites pour
nous , devoient faire a des républicains & a des
vainqueurs. On aime à voir fes triomphes repréfentés
avec l'appareil théâtral & peints avec les
couleurs de la poëfie. Aufli la tragédie des Perfes
fut elle couronnée. Efchile y évoque l'ombre de
Darius . Le traducteur dit à ce sujet : Les Spectres
n'ont pu encore réuffirfur le théâtre français. Il a
oublié ou voulu oublier l'ombie de Ninus dans
Sémiramis qui , depuis que la fcène françaiſe eſt
débarraffée de la foule des fpectateurs & difpofée
avec plus d'art & d'illufion , produit toujours un
très grand effet.
cr
·Agamemnon , dit le traducteur , a le défaut
de plufieurs de nos piéces modernes, Ses premiers
actes ne font qu'une longue expofition.
JUI N. 1770. 137
L'action commence au quatrième. Le s'acte eſt
» du plus grand intérêt . Les perfonnages de Cli-
> temnestre & de Caflandre ne laiflent rien à de-
» firer. »
Il eft vrai que les prophéties de Caffandre, trèsheureufement
imitées dans les Troyennes de M.
de Chateaubrun font d'une grande beauté ; mais
nous fommes bien loin de penſer , avec le traducteur,
que le caractere de Clitemneftre ne laiffe rien
à defirer. Nous croyons au contraire qu'on n'y
peut rien tolérer . Il eft d'une atrocité froide &
dégoutante. Un grand crime n'eft théâtral qu'avec
une grande paffion ou de grands remords. Ici c'eft
une femine qui attend de lang froidfon mari pour
l'égorger , qui n'eft pas combattue un feul moment
, qui ne dit pas un mot qui reflemble à la
paffion ; qui , quand elle a aflaffiné fon époux ,
s'en vante avec une infolence tranquille. Il n'y a
point d'exemple d'une fcélératefle plus calme . Elle
fe contente de dire qu'Agamemnon a mérité la
mort en faiſant immoler fa fille . Il ne fort pas , de
cette ame que fon forfait devroit au moins troubler,
un cri de fureur ou de jaloufie contre Callandre
, un accent de violence qui pût au moins lui
fervir d'excufe. Nous ne pouvons pas ici tranícrire
tout le rôle pour prouver notre fentiment.
Nous nous en rapportons à ceux qui liront l'ouvrage.
Nous nous contenterons d'en rapporter
quelques traits. Clitemneftre , après le meurtre
commis , rentre fur la fcène & parle ainfi.
« Je ne rougirai point de défavouer ici mes prémiers
difcours. * Quand il faut le venger d'un
* C'eft qu'elle avoit témoigné beaucoup de tendrefle
à Agamemnon devant le Choeur à qui elle
parle.
138 MERCURE DE FRANCE.
و د
53
» ennemi qui femble nous être cher , ne doit- on
pas lui tendre un piége qu'il ne puifle éviter ?
» Je méditois depuis long - tems cette vengeance
»légitime. L'occafion s'en eft préfentée , je l'ai
» laifie avec ardeur. Agamemnon ne vit plus , je
» l'avouerai fans crainte . Tout étoit fi bien dif-
"pofé qu'il ne pouvoit ni fuir, ni fe défendre. IL
» s'eft trouvé pris dans un fuperbe voile comme
» dans des liens indiffolubles . Je l'ai frappé deux
fois , & deux fois il a gémi fous mes coups. Il
» tombe à mes pieds , je le frappe encore , & ce
»dernier coup l'envoie chez Pluton . Il expire ;
»fon fang a rejailli fur moi ; rofée qui m'a paru
plus douce que ne le font les eaux du ciel
les productions de la terre... J'annonce
fans effroi ce que j'ai fait ; il m'eft égal que vous
m'approuviez ou que vous me blâmicz. Voilà
le corps d'Agamemnon , le corps de mon époux ;
je n'ai rien commis que de jufte ; cette main l'a
poignardé. C'eft tout ce que j'avois à vous dire,>>
Voilà ce que le traducteur appelle un cinquième
acte du plus grand intérêt ; c'eft ainfi qu'Elchilefe
foutient parfaitement dans l'art des caracteres, Če
n'elt pas ainfi que Clitemnestre eft peinte dans lá
belle tragédie d'Orefte de M. de Voltaire.
၁၁ pour
55
55
"
C'eft dans les Caphores que l'on trouve des
fcènes d'une couleur vraiment tragique . C'est - là
feulement qu'on trouve des traces de l'art de Sophocle
. Racine avoit fait quelques remarques fur
les premieres fcènes des Cophores. « Elles font
écrites , dit le traducteur , fur les marges d'un
» exemplaire de l'édition de Stanlei , qui eft paflé
ǝ dans mes mains avec le cabinet de livres de ce
grand poëte que feu M. Boze me fit acheter . On
» s'apperçoit , en lifant ces notes , qu'elles ontété
1
JUI N. 1770.
139
35
jettées rapidement fur le papier. Ce font des
»coups de crayons d'un homme de génie & d'un
» maître de l'art . Quelquefois un vers eft traduit
» par un vers. On trouve des notes du même poë-
» te fur des exemplaires du Sophocle & de l'Euripide
de Paul Etienne. Il admiroit fur- tout, dans
» la tragédie des Cophores , la premiere ſcène du
,fecond acte. Il avoit raifon , c'eft une fcène remarquable.
Je ne crois pas qu'il y en ait de plus ,
» belle dans -Sophocle. »
35
55
ן כ
Nous allons mettre fous les yeux du lecteur
sette ſcène , qui eft en effet ce qu'Efchile a produit
de plus beau. On fçait que les Cophores font
précisément le même fujet qu'Orefte. Ils femblent
fervir de fuite à la tragédie d'Agamemnon . Il s'agit
de venger la mort de ce prince. Electre , fa
fille , ouvre la ſcène au ſecond acte avec un Choeur
de femmes , chargées par Clitemnestre de préfens
pour le tombeau d'Agamemnon .
ELECT RE .
Femmes efclaves , vous qui rempliflez avec
moi le devoir funèbre dont on m'a chargée , aidez
Electre de vos confeils. En faifant des libations
fur ce tombeau , pourrai - je adrefler des voeux à
mon pere ? Lui dirai je que ce font là les dons de
ma mere ; les dons qu'une époufe chérie envoie à
fon cher époux ? Non , je n'oferais , non , je ne le
puis . Dois - je le prier , comme le permet la juftice
, de payer ces dons d'une main barbare par le
châtiment qu'elle mérite ? Ou ne vaudroit - il pas
mieux garder un trifte filence , puifque mon pere
a perdu le jour par un affaffinat ; répandre fur la
terre la liqueur facrée , jeter le vafe comme s'il
étoit impur , détourner les yeux & m'enfuir ? Con140
MERCURE DE FRANCE.
feillez moi ; car nous avons une haine commune.
Ne diffimulez rien , parlez fans crainte. Dans la
liberté comme dans l'efclavage on eſt ſoumis aux
arrêts du fort. Quel parti prendrai je en cette occafion
?
LE CHUR.
Nous révérons le tombeau de votre pere autant
qu'un autel. Vous l'ordonnez : nous parlerons librement.
ELECT R I.
Quels relpects , quels voeux peuvent lui plaire ?
LE CHUR .
Faites vos libations en le priant de favoriſer tous
ceux qui lui font fidèles .
ELECTRE.
Et quels font-ils ?
·
LE CHE Ų R.
Vous même en premier & tous les ennemis
d'Egifte.
ELECT RE.
C'est donc pour vous & pour moi que je ferai
des voeux ?
LE CHUR.
Qui, mieux que yous , doit connoître vos amist
JUI N. 1770. 141
ELECTR E.
N'est- il perfonne que je doive leur afſocier ?
LE CHOE U R.
N'oubliez pas Orefte , quoiqu'il foit abſent.
ELECTR E.
Que cet avis m'eft cher & qu'il me touche !
LE CHCVR.
Parlez enfuite des meurtriers.
ELECTR E.
Hélas ! qu'en dois - je dire ? Apprenez- le moi.
LE CHUR.
Que quelque dieu ou quelque mortel vienne en
ces lieux...
ELECTR B.
Comme juge ou comme vengeur ?
LE CHUR.
Pour donner la mort à des affaflins.
ELECT RE.
Et la piété me permet- elle ce vou ?
I E CHE U R..
Pourquoi non ? Dolt - on épargner fes cnnemis?
Cette réponse eft dure dans la bouche da
142 MERCURE DE FRANCE.
ELECTR E.
Mercure Souterrain , apprends moi que mes
prieres ont touché les dieux infernaux dont les regards
font toujours attachés fur le palais d'Agamemnon
; qu'elles ont fléchi la terre qui produit
tout , nourrit tout & reprend tour. J'épanche cette
liqueur mystérieufe en l'honneur des mânes . Et
toi , mon pere , jette un regard de pitié fur Electre
& fur Orefte. Que ton fils foit rétabli fur ton
trône. Jouets de la tyrannie , nous fommes traités
indignement par une mere qui n'a pas rougi d'être
le meurtrier de fon époux. Je fuis cfclave ; Oreſte
eft fugitif. Tes affaffins diffipent infolemment les
fruits précieux de tes travaux. O mon pere ! délivre
Orefte de tout danger , & qu'il revoie bientôt
fa patrie. Obtiens fur-tout pour moi des dieux un
coeur chafte , des mains pures ; que ta fille hélas !
n'imite jamais fa mere ; c'eft ce que je demande
pour nous. Quant à nos ennemis , qu'ils te voient
paroître avec tout l'appareil d'un vengeur , & que
tes meurtriers foient immolés à leur tour. Puiffent-
ils éprouver l'effet de mes imprécations . Sois
propice à tes enfans. Intéreffe pour eux le Ciel ,
la Terre , la Vengeance. Voilà mes voeux , reçois
mes libations. Et vous , fidèles compagnes , mêlez
vos pleurs aux miens , offrez des chants lugubres
aux mânes d'Agamemnon.
LE CHE U R.
Pleurons , donnons au roi notre maître des regrets
hélas ! trop inutiles. Que ce devoir pieux ,
cheur , dont la morale doit toujours être de la
plus grande pureté ,
JUI N. 1770 . 143
que ces offrandes facrées nous préfervent de nouveaux
malheurs . Ombre vénérable , entends nos
voix du féjour des more Ah ! ne viendra - t'il
point un guerrier , un libérateur d'Argos à qui
Mars confie fes armes & qui en accable nos tyrans.
ELECTR E.
OMercure ! nos libations font faites . Mais que
vois-je ? Approchez & partagez ma ſurpriſe.
LI CHC U R.
Qu'eft- ce donc ? Nos coeurs treflaillent d'effroi :
ELECTR E.
J'apperçois fur le tombeau de mon pere une
boucle de cheveux.
LE CHOEUR.
Ces cheveux de qui font-ils ? Quel homme on
quelle femme les y a déposés ?
ELECTR E.
C'est ce qu'il eft facile d'éclaircir,
LE CHUR.
Daignez donc nous en inftruire.
ELECT RE.
Il n'y a que moi qui porte ici de pareils dons.
LE
CHOEUR.
Ah! princeffe , ces marques de deuil ne convien
ment qu'à vos ennemis.
144 MERCURE DE FRANCE.
*
ELECTRE .
Quelle conformité de couleur!
LE CHC V R.
Que voulez-vous dire?
ELECTR E.
On croiroit que ce font là de mes cheveux.
LE CHE V R.
Seroit- ce Drefte qui les auroit offerts en fecret ?
ELECTR E.
Ils reflemblent parfaitement aux fiens.
LE CHC U R.
Comment auroit- il oſé venir en ces lieux ?
ELECTR E.
Il a envoyé ce tribut de ſa jeuneſſe à ſon pere.
LE CHOEUR.
Quel malheur hélas! qu'il foit toujours abfent
de la patric !
ELECTR E.
Je tremble; un trait foudain pénétre mon coeur.
Des torrens de larmes coulent de mes yeux à la
vue de cet objet. Et quel autre Argien auroit mis
des cheveux fur ce tombeau ? Ce n'eft pas ma mere
, elle qui , malgré les dieux ... Ses enfans n'en
doivent
JUI N. 1770. 145
doivent pas dire davantage ; mais croirai - je en
effet que се foit la dépouille aimable de mon frere,
de ce frere qui m'eft fi cher ? Je lens des mouvemens
d'efpérance . Ah ! que ne peux - tu parler!
Que ne peux -tu te faire connoître à moi pour difper
mon incertitude , ornement de ce tombeau ,
offrande inconnue , es - tu le don d'un ennemi ? Estu
l'hommage de la tendreſſe & du fang , &c.
Orefte paroît auffi -tôt , & du premier mot fe
fait connoître en difant tout fimplement qu'il est
Orefte .
Au cinquiéme acte , il égorge fa mere auffi froi
dement qu'elle a égorgé Agamemnon ; & , dans la
piéce fuivante intitulée , les Euménides , qui n'eft
encore qu'une fuite de l'hiftoire de la famille des
Atrides , & dont le fujet eft Orefte pourſuivi par
les Furies , Apollon juftifie Orefte devant Minerve
, en difant : « L'enfant n'eft point l'ouvrage de
la mere , c'eft par le pere feul qu'il eft engendré ;
la femme eft fimplement dépofitaire du fruit &
» les dieux le confervent. »
»
C'eft fur ces belles raifons que Minerve abſout
le parricide Orefte . En général , dans cette tragédie
, dans les Suppliantes , la derniere des fept qui
nous reftent d'Efchile , & dans les autres dont nous
venons de parler , on ne trouve nul art dans la
texture , nulle fufpenfion , nulle intrigue , nul développement
des paffious . Auffi fommes- nous trèsfurpris
que le traducteur allure avec confiance.
qu'Efchile , qui a créé l'art dramatique , l'a auſſi
perfectionné. Certainement Efchile étoit un grand
poëte ; mais la tragédie a été portée à un bien plus
haur degré de perfection par Sophocle , & Sophocle
lui-même , que le traducteur prétend n'avoir
pas été furpallé , trouveroit dans les ouvrages de
G
1.46 MERCURE DE FRANCE.
Corneille , de Racine , de M. de Voltaire , und
foule de beautés dont il n'a pas eu l'idée . Le feul
rôle de Clitemnestre, dans la tragédie d'Orefte que
l'envie n'a pas pû étouffer & que l'ignorance déprécie
, ce feul rôle eft d'un genre de beauté fupérieur
à tout ce qu'ont fait les anciens dans la
tragédie. L'idée d'une mere criminelle , défendant
fes enfans contre le complice de fon crime , & employant
en faveur de la nature ce même courage
qu'elle avoit montré autrefois pour la fouler aux
pieds, ofant dire à fon époux meurtrier de fon premier
époux ,
Tremble , tu me connois , tremble de m'offenfer.
Je t'aimai , tu le fçais ; c'eft un de mesforfaits.
Ces traits fublimes font au rang des plus admirables
productions du génie dramatique , & décélent
d'ailleurs un art approfondi que les anciens
n'ont pas connu .
Le traducteur d'Efchile fe plaint dans un avertiflement
qui eft à la tête de fon ouvrage , que les
moeurs de la tragédie , parmi nous , font molles
& efféminées , qu'on donne à Melpomene la ceinture
de Vénus. Il y a long-tenis qu'on nous a fait
ce reproche. Il feroit intéreflant à difcuter ; mais
la difcuffion feroit trop longue.
Cette traduction d'Efchile paroît être en général
d'un très - bon littérateur. Il nous femble qu'on
doit la mettre fort au - deffus de l'efquiffe que le
Pere Brumoi nous a tracée du théâtre grec , & il
feroit à fouhaiter qu'Euripide & Sophocle fuffent
entierement traduits comme l'eft Efchile ; mais
nous ne pouvons diffimuler que l'auteur de cette
eftimable traduction affecte en faveur des anciens
une partialité chagrine qui femble naître d'un
fentiment de haine pour les contemporains . Il ne
JUI N. 1770 . 147
faut point être détracteur de ſa nation , ni de fon
fiécle , & s'il s'eft élevé dans le nôtre un homme
qui a parlé la langue de Racine , quand tous les
autres fembloient l'avoir oubliée , fi cet homme
elt encore vivant , il faut avoir le courage de déroger
au principe odieux d'une certaine claffe
d'hommes qui fe font promis à eux - mêmes de ne
jamais louer que les morts. Il ne faut point taire
le nom de cet homme à côté de celui de Racine ,
fur-tout fi l'on a eu des fujets de fe plaindre de
lui ; il faut fonger alors que l'éloge eft une vengeance
généreufe , que le filence eft timide & fufpect
, & que ce nom que l'on affecte d'omettre ne
Le préfente que plus vite au lecteur : Præfulgebant
Caffius & Brutus eo ipfo quòd ipforum effigies non
videbantur.
AVIS.
Une fociété de Sçavans , établie à Wittemberg
en Saxe , aa entrepris une nouvelle
édition des Tranfactions philofophiques
de la fociété royale de Londres . Cette
édition , dont il y a déjà quelques volumes
de publiés , & dont on donnera plufieurs
volumes tous les ans , coûtera deux
tiers de moins que l'édition d'Angleterre ,
& fera d'ailleurs exécutée avec beaucoup
de foin ; comme on peut s'en affurer
les volumes qui ont déjà paru . Ceux qui
voudront fe la procurer peuvent s'adreffer
à Wittemberg à MM. les Editeurs des
Tranfactions philofophiques.
par
G ij
148 MERCURE DE FRANCE
Lacombe , libraire , à Paris rue Chrif
tine , a mis fous preffe & doit publier incelfamment
L'HISTOIRE DES DOUZI
CÉSARS , traduite de Suétone par M. de
LA HARPE , avec des notes , des obfervations
fur chaque regne , & un difcours
fur les anciens hiftoriens. Cet ouvrage
formera deux volumes grand in- 8 ° . imprimés
avec foin fur de beau papier ; le texte
latin & la traduction françoife font en re
gard pour la facilité de la lecture & de la
comparaifon . On prie les amateurs de ne
point confondre cette verfion avec toute
autre plus volumineufe qui pourroit d'ail
leurs la précéder ou la fuivre , & ceux qui
veulent s'affurer d'exemplaires de cet ouvrage
tiré à petit nombre , font engagés à
fe faire infcrire chez le libraire.
་ ་་་ འ LETTRE fur le Prifonnier mafqué.
MADAME ;
J'ai écrit à Arras , comme vous le defiriez, pour
fçavoir pofitivement ce qui fe pafla aux funérailles
du comte de Vermandois , ou de la buche qu'on
enterra au lieu de ce prince , tandis qu'on le tianfféroir
à la citadelle de Pignerolle : Voici ce qui
eit conftaté par les regiftres capitulaires de la cathédrale
de cette ville,
JUI N. 1770.
142
DE PAR LE ROI.
Anos très- chers & bien amés les Doyen , Chanoines
& Chapitre de notre église cathédrale d' Ar-
Tas.
Très-chers & bien amés , ayant appris avec un
très-fenfible déplaifir que notre très - cher & trèsamé
fils , le comte de Vermandois , eft décédé en la
ville de Courtrai , & defirant qu'il foit mis dans
l'églife cathédrale de notre ville d'Arras , Nous
mandons au Sr Evêque d'Arras de recevoir le corps
de notredit fils lorfqu'il fera porté dans ladite égli
fe , & de lefaire inhumer avec les cérémonies qui
s'obfervent dans l'enterrement des perfonnes defa
naiffance , & que vous affiftiez en corps à cette cérémonie
, &c.
Signé Louis . Et plus bas LE TELLIER .
En 1600 , on avoit découvert qu'Elifabeth ,
comteffe de Vermandois , femme de Philippe d'Alface
comte de Flandres & arriere petite - fille de
Henri Premier , Roi de France , morte en 1182 ,
avoit été inhumée au milieu du choeur de la cathédrale
d'Arras , Louis XIV defira que le comte de
Vermandoisfut inhumé dans le méme caveau , comme
dans un caveau defamille , ce qui eft expreffément
exprimé à la fin de l'épitaphe de ce prince
au- deffous de fes armesfculptées en bas relieffur
un marbre blanc , au niveau du pavé de l'églife.
Le 28 Janvier 1684 , deux mois après les funérailles
du comte de Vermandois , fut paffé con-,
tratà Arras , par devant notaires , entre le Sr de
Chauvelin , intendant , ftipulant pour Louis XIV
& le chapitre de l'autre part , par lequel Sa Ma-·
น
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
jefé donne au chapitre lafomme de 10000 livres
pour la fondation d'un obit à perpétuité , dans
l'églife d'Arras , pour le repos de l'ame dudit
comte de Vermandois .
En 1687 , Louis XIV donna au chapitre d'Ar
ras un ornement complet de velours noir & de moire
d'argent avec un dais , aux armes du comte de
Vermandois , brodées en or : Cet ornement nefert
qu'aux enterremens des évêques & des chanoines
& lejour de l'anniverfaire dudit prince , qui fefait
très folemnellement le 25 Novembre , & auquel les
magiftrats & officiers municipaux de la ville font
avertis d'affifter , ainſi que le lieutenant de Roi ,
qui eft obligé de certifier la cour que leditfervice a
été célébré.
Dans le Mercure du mois de Mai dernier , pag.
116 , on dit que la querelle , entre Mgr le Dauphin
& M. de Vermandois , arriva au fiége de
Courtrai . Le maréchal d'Humieres fit inveftir
cette place le 31 Octobre 1683 ; l'affiégea le 2
Novembre ; elle capitula le 7. La gazette de Fran
ce , Octobre & Novembre 1683 , fait mention des
princes & des principaux feigneurs qui firent cette
campagne de Courtrai , elle auroit commencé par
nommer Mgr le Dauphin ; on y voit au contraire
qu'il étoit à Versailles le 31 Octobre ; qu'il y communia
le jour de la Touflaint , premier Novembre
, & que le 8 & le 10 du même mois , il y reçut
les complimens de condoléance de quelques ambaffadeurs
fur la mort de la Reine.
Le Pere Anfelme , tom . I , pag. 177 , parle de
toutes les campagnes qu'avoit faites Mgr le Dauphin
; ni lui , ni aucun autre n'ont jamais dit que
ce prince ait fait celle de Courtrai .
Pour tacher d'appuyer un fait auffi faux que
JUI N. 1770. 151
32
eclui de la querelle entre Mgr le Dauphin & M
de Vermandois au fiége de Courtrai , on ofe ajouter
dans ce même Mercure de Mai , que c'eft de
cette querelle dont Mlle de Montpenfier a voulu
parler en difant que ce font de ces hiftoires que
T'on nefçaitpas & qu'on ne voudroit pasfçavoir.
Voici ce que rapporte Mlle de Montpenfier. « M.
» de Vermandois partit pour aller au fiége de
» Courtrai , il y avoit peu de tems qu'il étoit re-
» venu à la cour ; le Roi n'avoit pas été content
» de fa conduite , & ne vouloit point le voir; il
» s'étoit trouvé dans des débauches ; il étoit fort
» retiré fans voir perfonne ; il ne fortoit que pour
» aller à l'académie , & le matin pour aller à la
» mefle ; ceux qui avoient été avec lui n'étoient
pas agréables au Roi ; ce font de ces hiftoires
» que l'on ne fçait point & qu'on ne voudroit pas
fçavoir. Cela donna beaucoup de chagrin à Mde
» de la Valiere ; il fut fort prêché ; il fit une con-
» feffion générale , & l'on croyoit qu'il fe fut fait
» un fort honnête homme. Après que le Roi fut
» guéri , j'allai à Eu. Mde de Montefpan m'écri
> vit que M. de Vermandois étoit mort : il tomba
» malade au fiége de Courtrai pour avoir bu trop
d'eau- de- vie. »
ود
כ כ
כ כ
Il n'y a perfonne qui ne voie que ces mots , ce
font de ces hiftoires que l'on ne fçait pas & que
l'on ne voudroit pas fçavoir , le rapportent à une
partie de débauche & d'une débauche infâme où
le comte de Vermandois s'étoit trouvé , & que ce
fut à caufe de cette partie de débauche que
Louis XIV le bannit de la cour & plufieurs autres
jeunes gens , neuf mois avant le fiége de Courtrai
, comme le rapportent tous les mémoires de
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ee tems - là. ( 1 ) N'eft - il pas fingulier d'imaginer
qu'on auroit fait faire une confeffion générale à ce
jeune prince, pour avoir voulu fè battre avec Mgr
le Dauphin .
L'auteur de cet extrait , inféré dans le Mercure ,
n'a pas pu fe tromper fur ce que dit Mlle de Montpenfier
; il a donc écrit le contraire de ce qu'il
voyoit & de ce qu'il penfoit . Quels noms donnet-
on à un pareil procédé?
Il eft conftaté , par le Journal de M. de Jones
, ( 2 ) que le Prifonnier mafqué étoit à la citadelle
de Pignerolle , en 1685 , puifque M. de St
Mars l'emmena avec lui aux lfles Ste Marguerite,
lorfqu'il alla en prendre le gouvernement en
1686. L'auteur de l'extrait , malgré ce Journal ,
piéce authentique & qu'il connoiffoit , dit qu'il ne
défefpere pas de voir foutenir que lePrifonnier mafqué
étoit Mahomet IV , détrôné en 1687. On le
croit très- capable de le foutenir & par des citations
auffi vraies que celle qu'il a faite des mémoires
de Mile de Montpenfier ; il nous fera voir
ee fultan allant régulierement à la meffe , & lorfqu'il
fe fentit prêt à mourir , demandant un confelleur
, comme M. de Jones le rapporte du Prrfonnier
mafqué.
Je fuis avec un profond refpect , Madame , vetre
très - humble & très- obéiflant ferviteur ,
**
(1) M. le Préfident Hénault , année 1682 .
(2 ) Etat de la France , années 1685 1686.
JUI N. 1770 . 153
LETTRE Jur l'exécution des Limaçons .
On ne fait , mon cher ami , que nous étourdir
d'exécution cruelles faites aux dépens des Liinaçons
: les Journaux font remplis de détails fur ce
qui a précédé & fuivi la décapitation de ces malheureux
animaux pour peu que la rage de faire
des expériences en ce genre continue , il en coûtera
la vie à tous les fujets qui peuvent les fournir :,
on détruira l'espéce pour s'inftruire de les propriétés
.
Ce feroit un bien , je l'avoue , pour les jardiniers
& les fleuriftes : l'enthouſialme qui transforme
tant de phyficiens en bourreaux plus ou moins
adroits , étant pris de ce côté , peut avoir fon avantage.
Mais, en travaillant à extirper une race d'infectes
nuifibles , il faut prendre garde de ne point
accréditer des fyftêmes ridicules : il n'y a point de
Phyficien qui ne dût avoir préfent à la mémoire le
trait de la dent d'or de Weftphalie , & qui, avant
que d'examiner comment un homme peut avoir
une dent d'or , ne dût examiner foigneufement ,
s'il eft bien vrai qu'il exiſte en effet un homme
avec une dent d'or. Je crains bien qu'il n'en fout
de la propriété tétifique des colimaçons, comme de
la dent molaire de....
Pour peu qu'on fe foit familiarifé avec l'efpéce
de reptiles, à qui l'on attribue une fi belle faculté,
on voit qu'il eft moralement impoffible qu'on leur
ait enlevé la tête , fans leur trancher en même
tems la moitié du corps , quelle que fût la dextérité
de l'opérateur. Au moindre danger qui les
GY
114 MERCURE DE FRANCE.
menace , ces animaux retirent leur tête & leurs
antennes , la partie d'eux - mêmes la plus précieuſe
dans le long fourreau dont la nature les a pourvus
plus le danger devient preffant & plus ils
concentrent ces organes ineftimables dont leur
existence dépend . Pour les leur arracher , il fau
droit les divifer par le milieu . Or c'est ce que n'a
fait probablement aucun des phyficiens qui les
décollent avec tant d'acharnement. J'incline fort
à croire qu'ils fe contentent fimplement de retran
cher une partie de l'extrêmité du fourreau où ils
s'imaginent que la tête eft contenue , quoiqu'en
effet elle ne le foit pas.
que
Ce qui confirme cette idée , c'eſt qu'on voit une
partie des infectes opérés furvivre à la mutilation
, & d'autres y périr : il eft plus que probable
les premiers font ceux qui n'ont fubi qu'une
efpéce de circoncifion , à qui l'inftrument tranchant
n'a enlevé que le prépuce , le bout du capu
chon que la nature leur a donné pour les défendre
contre les infuites du dehors : fi les autres périffent
, c'est parce que l'incifion a été plus profonde
, & qu'elle a bleflé jufqu'au fond de leur retraite
les organes de la vie.
On a beau citer à l'appui de ces expériences ou
pour les juftifier , l'exemple des polipes & des
écrévifles . Les premiers ne paroiffent être que des
végétaux organifés d'une maniere toute différente
des animaux : quant aux fecondes , il faut prendre
garde que les parties qui fe rétabliffent chez elles ,
après des fractures , font fimplement des parties
offeufes & charnues , fufceptibles de réparation ;
mais il eft décidément contre le fyftême de la nature
que des parties nerveufes , comme la tête, cù
eft même le centre des nerfs , puiffent être indifJUIN.
1770. 355
féremment coupées ou rétablies dans le même animal.
Je fuis fortement perfuadé que la nouvelle
renommée des colimaçons n'eft due qu'à la maladreffe
de leurs bourreaux.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LINGUET.
Le 20 Août 1769.
FÊTES & cérémonies à occafion de l'arrivée
en France de Madame l'Archiducheffe
MARIE - ANTOINETTE , & defon
mariage avec Mgr LE DAUPHIN.
L'AUGUS AUGUSTE HYMEN qui unit deux Puiffances &
qui aparente en quelque forte deux grandes Nations
, a été célébré avec une pompe & une alégrefle
dont le fimple recit doit plaire & intéreffer .
Ces fêtes ont commencé à Vienne avec autant
de goût que de magnificence.
Madame la Dauphine a pu remarquer à fon paffage
en France l'empreflement & l'enthoufiafme
des François pour la voir , l'admirer & l'aimer.
Cette Princeffe arriva le 7 de Mai , vers le midi ,
à STRASBOURG , à la maiſon de remife , qu'en conféquence
des ordres du Roi , les magiftrats de cette
ville avoient fait conftruire dans une des ifles du
Rhin , & que Sa Majefté avoit fait meubler de fon
garde-meuble.
Madame la Dauphine , fuivie de toute la cour
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Autrichienne , mit pied à terre dans la partie de ce
bâtiment deftiné pour cette cour , & , après s'être
habillée , elle fe rendit dans la falle deftinée à la
cérémonie de la remife. Le comte de Noailles ,
ambaffadeur extraordinaire du Roi pour la réception
de Madame la Dauphine , s'y trouva , accom
pagné du Sr Bouret , fecrétaire du cabinet de Sa
Majefté , & du Sr Gerard , premier commis des af
faires étrangeres, commiffaires nommés par le Roi
pour affifter à cet acte.
La lecture des pleins - pouvoirs ayant été faite &
les actes de remife & de réception de Madame la
Dauphine ayant été fignés par les commiffarres ref
pectifs , on ouvrit le côté où le tenoient les per-
Tonnes nommées par le Roi pour former la cour
de Madame la Dauphine. Toutes les perfonnes de
fa cour Autrichienne furent alors admifes à luibaifer
la main , puis elles fe retirerent.
Le comte de Noailles préfenta à Madame la
Dauphine le comte de Saulx - Tavannes , chevalier
d'honneur de cette princefle & la comtefle de
Noailles fa Dame d'honneur , qui lui préfenta en
fuite la ducheffe de Pequigny , la marquise de Duras
, la comteffe de Mailly & la comteffe de Tavannes
, Dames de Madame la Dauphine , ainfique le
comte de Teflé , fon premier écuyer ; le chevalier
de Saint - Sauveur , commandant le détachement
des gardes - du corps ; le marquis Defgranges ,
maître des cérémonies : le maréchal de Contades,
commandant dans la province ; le marquis de
Vogué , lieutenant- général , commandant en fecond;
le Sr de Blair , confeiller d'état , intendant
d'Alface ; le Sr baron d'Autigny , préteur royal de
la ville de Strasbourg , & quelques principaux of
ficiers de la maison de Madame la Dauphine...
JUI N. 售
157 1770.
Après ces préfentations , Madame la Dauphine
monta dans les caroffes du Roi pour entrer dans
la ville ; les régimens de cavalerie du Commiffaire-
Général & de Royal Etranger , qui s'étoient
mis en bataille dans la plaine , ayant à leur tête le
marquis de Vogué , eurent l'honneur de la faluer.
Son entrée dans la ville fut annoncée par une triple
décharge de toute l'artillerie des remparts ,
par le fon des cloches de toutes les églifes.
&
Le maréchal de Contades fe trouva à la porte
de la ville à la tête de l'état major de la place , qui
eut l'honneur de faluer Madame la Dauphine ; le
magiftrat eut enfuite celui de la complimenter , en
avant d'un magnifique arc de triomphe qu'il avoir
fait élever à l'entrée de la ville.
Madame la Dauphine traver fa toute la ville an
milieu des régimens d'infanterie de la garnifon,
qui bordoient la baie : en paffant devant l'hôtelde
- ville , elle vit couler les fontaines de vin que
le magiftrat faifoit diftribuer au peuple ; elle ſe
rendit au palais épifcopal où elle mit pied à terre.
Le cardinal de Rohan , à la tête des comtes de la
cathédrale , eut l'honneur de la recevoir & de la
complimenter ; tous les corps furent enfuite admis
à l'honneur de lui être préfentés. Les Dames de la
noblefie de la province , ainfi que Mde de Blair, curent
celui de lui être nommées.
Madame la Dauphine , après avoir dîné à fon
grand couvert , permit au magif rat de lui préfenter
les vins de ville ; cette cérémonie fut terminée
par une fête de Bacchus , exécutée par les tonneliers
qui formoient , en danfant avec leurs cerceaux
, différentes figures que Madame la Dauphine
parut prendre plaifir à voir exécuter. Elle fe
rendit enfuite , au milieu des cris redoublés de
158 MERCURE DE FRANCE.
Vive le Roi , à la comédie françoife , où elle vic
jouer Dupuis & Defronais & la Servante Maltreffe.
Au retour du fpectacle , Madame la Dauphine
trouva toutes les rues illuminées par les foins du
magiftrat : le bâtiment de la comédie & la promenade
du Broglie , qui eft vis-à- vis , furent pareillement
illuminés , ainfi qu'une décoration d'une
très -grande étendue , que le magiftrat avoit fait
élever vis -à- vis du palais épifcopal & qui repréfentoit
une vafte colonnade dont les arcades laiffoient
entrevoir des jardins en perfpective : cette
décoration qui durant le jour avoit fait illufion
aux yeux, ne produifit pas un moindre effet ,
le foir , par la difpofition des lampions qui l'éclairoient.
Elle étoit placée fur le quai & étoit féparée
de l'évêché par la riviere d'Ill qui baigue les
murs de la terraffe du palais : elle fut réunie à cette
terrafle par un parterre pratiqué fur des bateaux
que l'on fit defcendre pendant que Madame la
Dauphine étoit à la comédie. Cette Princeffe , avant
de fouper à fon grand couvert , daigna témoignet
fa fatisfaction d'un ſpectacle auffi nouveau que
bien exécuté.
Au moment où Madame la Dauphine fortit de
table , on mit le feu à des arbrifleaux qui ornoient
le parterre pratiqué fur les bâteaux : ces arbrif
feaux étoient formés de lampions , de feux de différentes
couleurs. On avoit exécuté en artifice ,
au haut de la décoration , les chiffres de Mgr le
Dauphin & de Madame la Dauphine , & fur le par
terre on avoit pratiqué un jet de feu , aufli en artifice
, au milieu de différens jets d'eau qui contrafterent
entr'eux merveilleuſement . L'enſemble
de ce fpectacle & l'exécution d'un choeur de Vive
JUI N. 1770. 159
le Roi , mis en mufique , parut plaire à Madame la
Dauphine. Elle fe rendit à minuit dans la falle de
la comédie où le maréchal de Contades donnoit
un bal , attendu que fon hôtel n'étoit pas aflez
fpacieux pour admettre à ce bal , comme il le fit ,
non feulement toutes les perfonnes confidérables
de la ville , les étrangers diftingués & les officiers
de la garnifon , mais encore un certain nombre de
bourgeois & de bourgeoifes , habillés à la Strafbourgeoife
& parés de rubans aux couleurs de
Madame la Dauphine : cette Princelle fe retira
après les avoir vu danfer quelque tems.
Le 8 , les perfonnes de confidération qui avoient
été préfentées à Madame la Dauphine , furent admiles
à lui faire leur cour. Elle reçut auffi les députations
du Canton & de l'évêque de Bafle , de la
ville de Mulhaufen , du confeil fupérieur d'Alface
, du corps de la nobleffe & des univerfités luthérienne
& catholique ; & toutes eurent l'honneur
de la complimenter. Elle fe rendit enfuite à la cathédrale
, à la porte de laquelle le prince Louis de
Rohan , coadjuteur , revêtu de fes habits pontificaux
& accompagné des comtes de la cathédrale
& de tout le clergé , vint la recevoir & eut l'honneur
de la complimenter.
Les Comtes qui compofoient le grand chapitre,
à la tête duquel étoit le cardinal de Rohan , lorf
que Madame la Dauphine , à ſon arrivée à Strafbourg
, defcendit au palais épifcopal , font le prin
ce Ferdinand de Rohan , archevêque de Bordeaux ,
grand prévôt ; le prince de Lorraine , grand doyen ;
le comte de Truckfés ; l'évêque de Tournay , les
comtes de Salm & de Mandrecheid ; le prince
Louis de Rohan , coadjuteur ; les trois princes de
Hohenlohe ; les deux comtes de Kenicgfec ; le
prince Guillaume de Salm & le jeune comte de
160 MERCURE DE FRANCE.
Truckfés. Madame la Dauphine embraffa le car
dinal de Rohan , le prince de Lorraine & les princes
Ferdinand & Louis de Rohan . Voici le difcours
que le prince Louis adrella à cette Princetle , le 8 ,
lorfqu'elle fe rendit à la cathédrale de Strasbourg.
« MADAME,
Les deux Nations , réunies dans ce Temple ;
s'empreffent de rendre d'immortelles actions de
graces au Dieu des Empires qui , par des neuds
auguftes & fi vivement defírés , va mettre le
fceau à leur félicité commune & cimenter une
alliance dont le but a été de protéger la religion
»& de faire regner la paix .
33
35
ל כ
«Vous voyez l'Alface faire éclater fa joie. La
France vous attend pour couronner les voeux ;
» dans les mouvemens d'alegrefle qui vont fe
»manifefter de toutes parts , reconnoiflez , Ma-
» dame le même fentiment qui a fait verfer des
larmes à Vienne & qui laiffe dans le coeur de ceux
» dont vous vous féparez , les plus vifs & les plus
» tendres regrets. Ainfi l'Archiduchelle Antoinette
» eft déjà connue , même où elle n'a pas encore été
vue : on ne doit fouvent cet avantage qu'à la
naiſſance ; pour vous , Madame , vous le devez
» à vos vertus ; vous le devez à la réputation de
»ces qualités naturelles & bienfaifantes que les
»foins d'une mere à jamais mémorable ont fçu
perfectionner en vous . Vous allez être parmi
nous la vivante immage de cette Impératrice chérie
, depuis long tems l'admiration de l'Europe ,
»comme elle le fera de la postérité : c'eſt l'ame de
» Marie-Thérefe qui va s'unir à l'ame des Bour-
»bons d'une fi belle union doivent naître les
»jours de l'âge d'or ; & nos neveux , fous l'heu
33
מ
JUIN. 1770 . 161
» reux empire d'Antoinette & de Louis - Augufte
» verront fe perpétuer le bonheur dont nous jouif
»fons fous le regne de Louis leBien-Aimé. »
Après la meffe qui fut exécutée en munique ,
Madame la Dauphine revint dîner à fon grand
couvert au palais épifcopal,d'où elle partit à quatre
heures pour fe rendre à Saverne , fuivie de toute fa
cour , ainfi que du maréchal de Contades , du marquis
de Vogué & du Sr de Blair . Le cardinal de
Rohan étoit parti , dès le matin , pour recevoir
Madame la Dauphine à Saverne. Cette princeffe ,
après le feu d'artifice que fit tirer le cardinal ,
foupa avec les Dames de ta maifon & celles qui
l'avoient accompagnée jufqu'en France.
y
Avant l'arrivée de Madame la Dauphine & pendant
le féjour qu'elle a fait à Strasbourg , le cardinal
de Rohan & le maréchal de Contades , le
marquis de Vogué & le baron de Wurmfer ont
donné tous les jours à dîner & à fouper aux perfonnes
de la fuite de Madame la Dauphine , ainfi
qu'aux étrangers que cette circonftance y a attirés.
Les fêtes de la ville avoient été ordonnées par
le Sieur baron d'Autigny , préteur royal , & par le
magiftrat.
On ne peut affez louer l'ordre qui a été observé
dans cette ville , malgré le grand concours que la
circonftance y a attire : cet ordre eft dû , tant aux
Lages mefures prifes par le maréchal de Contades ,
qu'à la police établie par le magiftrat de cette ville ,
dont la vigilance ordinaire a redoublé dans cette
occafion.
Madame la Dauphine a témoigné beaucoup de
fatisfaction des efforts que les Strasbourgeois ont
152 MERCURE DE FRANCE.
faits pour lui donner des preuves de leur amour
pour le Roi & pour la Famille Royale.
Madame la Dauphine arriva de Strasbourg à
SAVERNE le 8 de Mai , à fept heures du foir , & y
fut reçue par le cardinal de Rohan. Un bataillon
du régiment Dauphin , commandé par le duc de
Saint Megrin , colonel -lieutenant , & un détachement
du régiment Royal - Cavalerie , commandé
par le marquis de Serent , colonel , formoient une
double haie dans l'avenue du château. Après un
bal où Madame la Dauphine danfa jufqu'à neuf
heures , on tira un feu d'artifice . Les Dames de la
fuite de cette Princefle & les Dames Autrichiennes
eurent enfuite l'honneur de fouper avec elle . Il y
eur , le foir , chez le cardinal de Rohan , une table
de 200 couverts , fplendidement fervie . On avoit
illuminé , avec beaucoup de goût , une allée d'arbres
d'une longueur immenfe , qui étoit terminée
par un fuperbe arc de triomphe où l'on voyoit les
chiffres de France , de Lorraine & d'Autriche . Le
lendemain, Mde la Dauphine, après avoir déjeuné,
entendit la meffe & fit enfuite , avec beaucoup de
bonté , les adieux aux Dames & Seigneurs Autrichiens
qui avoient eu l'honneur de l'accompagner
jufqu'ici . Le cardinal de Rohan préfenta à Madame
la Dauphine une femme âgée d'environ cent -cinq
ans , qui n'a jamais été malade . Cette femme lui
dit en allemand : Princeffe , je fais des voeux au
Ciel pour que vous vivier auffi long - tems que moi
& auffi exempte d'infirmités ... Je le defere , répondit
Madame la Dauphine dans la même langue ,
fi c'est pour le bonheur de la France ; & , après lui
avoir donné la main à baifer , elle ordonna qu'on
lui remît une fomme d'argent.
Madame la Dauphine arriva le 9 à NANCY. Elle
fut reçue , à la
porte Saint - Nicolas , par l'EtatJUI
N. 1770. 163
major , à la tête duquel étoit le marquis de Choifeul-
la -Baume , commandant en Lorraine , & par
le Corps Municipal. Cette porte étoit magnifiquement
illuminée . Madame la Dauphine defcendit à
l'hôtel du gouvernement , dont les illuminations
répondoient à celles de la place de la Carriere . Le
lendemain , la Cour Souveraine , la Chambre des
Comptes , le Corps Municipal & l'Univerfité allerent
préfenter leurs refpects à cette princefle qui
dina en public . Après le dîner , Madame la Dauphine
fe rendit aux Cordeliers où eft la lépulture
de les ancêtres & partit pour aller coucher à BAR.
Le corps des Grenadiers de France bordoit la haie à
fon arrivée & à fon départ , & les régimens de
Schomberg , dragons , d'Orléans & de Chartres ,
cavalerie , fe font rendus fur fon paflage. Elle a
reçu , à LUNEVILLE , les honneurs militaires par le
corps de la Gendarmerie , commandé par le marquis
deCaftries & par le marquis d'Autichamps.
A COMMERCI , Amelie - Catherine Doublat , âgée .
de dix ans , fut préfentée à cette Princefle , par M.
de Riboulet , fon oncle , lieutenant - colonel au
fervice de S. M. I. Cette jeune perfonne offrit des
fleurs & recita avec grace ce compliment , de la
compofition du Sr Brigeat de Lambert , vicaire de:
Commerci.
« Princeffe Augufte , qui venez faire le bonheur
de la France , vous portez au plus haut
»période notre attachement pour nos Souve-
ל כ
> rains !
ל כ >>Les Lorrains font idolâtres de leurs maîtres ;
mais quelle fatisfaction n'éprouvent - ils pas
»lorfqu'ils fe voient la flateufe efpérance d'avoir
un jour pour Reine la defcendante d'une fa164
MERCURE DE FRANCE .
2
כ כ
mille qui , depuis près de mille ans , ne cefle de
régner fur leurs coeurs !
"
Que la province ne peut- elle vous donner ,
Madame , fur tous les endroits de votre paſſage
des marques de cette alegreffe dont vous venez
»d'entendre retentir la capitale de vos ancêtres !
» Notre zèle vous eft connu fûrement . Dès votre
aurore tout ce qui vous environnoit vous a dit
ce qu'étoient les Lorrains ; & tout le monde
fçait que rien n'égale les tranfports de la joie à
laquelle nous nous livrous , à la vue d'une alliance
où le Petit Fils du plus aimé des Rois s'unit
à une Princeffe dont les qualités auguftes
captiveroient feules nos coeurs, fi elle ne les avoit
reçus par héritage ! »
כ כ
35
Le 11 , jour de l'arrivée de Madame la Dauphi
ne à CHALONS , le Sr Rouillé d'Orfeuil , intendant
de cette province , fe rendit au- delà de Saint- Dizier
, fur les limites de la Champagne , où il eut
l'honneur de recevoir cette princeffe . Elle trouva
fur fon paffage deux efcadrons du régiment Royal-
Dragons , qui étoient rangés en bataille ; & , à
quelque diftance de CHALONS , un détachement de
gardes du corps du Roi , de la compagnie de Villeroy.
Defcendue à l'hôtel de l'intendance Mada -
me la Dauphine reçut les hommages des différens.
Corps & ceux de fix filles que la ville a dotées ,
qui lui firent ce compliment :
Princefle dont l'efprit , les graces ,
Viennent embellir nos climats ,
les appas,
En ce jour glorieux , quel bonheur cft le nôtre !
Nous devons notre Hymen à la fplendeur du vôtre .
Le Ciel fait à l'Etat deux faveurs à la fois :
1
JUIN. 1770. 165
Dans cette augufte & pompeufe alliance ,
Nous donnerons des fujets à la France
Et vous lui donnerez des Rois .
Cette Princefle le rendit à la falle de fpectacle
où elle vit repréfenter la Partie de Chaffe de Henri
IV, & la comédie de Lucille. Ces deux pièces,
ornées de divertiflemens & de ballets , ont été
exécutés par des acteurs des trois fpectacles de
Paris.
Le fouper de cette princeffe fut précédé d'un
magnifique feu d'artifice qui fut tiré au bruit d'une
mufique militaire , & elle ne fortit de table que
pour voir une fuperbe illumination , représentant
le temple de l'Hymen . Tous les quartiers de la
ville furent également illuminés , & particulierement
la nouvelle porte , qui vient d'être conſtruite
fur les deffins des plus grands maîtres , & dont
Madame la Dauphine a bien voulu agréer la dédicace.
Lepeuple participa auffi à la joie commune
; il y eut une abondante diftribution de pain ,
de vin & de viandes , & il témoigna fon alegrefle
par les acclamations réitérées de Vive le Roi &
Madame la Dauphine.
Cette fête , exécutée ſur les deffins du Sieur Durand
, architecte à Paris , mérita au Sieur Rouillé
d'Orfeuil de juftes applaudiflemens . Madame la
Dauphine partit le lendemain au matin pour continuer
la route par REIMS : le Sr Rouillé d'Orfeuil
eut l'honneur de l'accompagner jufqu'à FISMES.
Les Gardes du Corps ont fait le fervice auprès de
Madame la Dauphine auffi - tôt après fon arrivée
en cette ville .
Madame la Dauphine fe rendit à Soissons le ra ,
166 MERCURE DE FRANCE.
à huit heures & demie du foir , & y reçut de nou
veaux témoignages de l'alégrefle & de l'admiration
publiques . Elle fut reçue hors de la ville par
la bourgeoifie & par la compagnie de l'arquebule,
Le régiment de la Fere , ayant à la tête le marquis
de Beaumont , fon colonel , commandant de
la ville à la place du marquis de Barbanlon , & ug
détachement d'artillerie bordoient la haie depuis
l'entrée de la ville juſqu'à l'évêché . Il y eut une
illumination générale . L'intendant de la généralité
avoit fait décorer d'arbres fruitiers , de vingtcinq
pieds de hauteur , les trois rues qui conduifent
à l'évêché ; ces arbres , qui formoient une
avenue , étoient entrelacés par des guirlandes de
lierre , entourées de gazes d'or & d'argent & mêlées
de fleurs , & ces guirlandes fufpendoient des
luftres en lampions. Une feconde guirlande de
lanternes joignoit un arbre à l'autre. Cette décoration
a été exécutée d'après le deffin du Sr Radel,
architecte expert du Roi. L'évêque de cette ville
avoit fait oiner la porte de fon palais , de guirlandes
& du transparent des armes de Madame la
Dauphine on diftribua , par fes ordres , une grande
quantité de pain & de vin. Ce prélat reçut , au
bas de fon perion , Madame la Dauphine qui fe
rendit dans les appartemens par une grande gale.
rie éclairée avec autant de goût que de magnificence.
Après le fouper , Madame la Dauphine fut
conduite dans un falon conftruit exprès en face
d'un feu d'artifice qui fut très - bien exécuté . L'évêque
avoit fait élever un temple circulaire , au
fond du jardin , fur une n ontagne d'où fontoit
une grande quantité d'eau . Ce temple avoit quarante
pieds de hauteur ; le chapiteau & la bafe
étoient dorés ; les colonnes & la frife étoient entourées
de guirlandes de fleurs ; un groupe repré-
:
JUIN. 1770. 167
fentant la renommée annonçant la Princeſſe à la
France , & un génie portant fon portrait , formoient
le couronnement . Le lendemain , Madame
la Dauphine entendit , dans la chapelle de l'évêché
, la mefle qui fut célébrée par l'évêque , des
mains duquel cette Princeffe reçut la communion.
Madame la Dauphine reçut enfuite les préfens de
la ville , du chapitre & des corps L'après dîner ,
elle affifta à un Te Deum qui fut chanté en mufique
dans la cathédrale où l'évêque , à la tête de
fon chapitre , harangua cette Princefle ; après
cette cérémonie , Madame la Dauphine daigna fe
faire voir au Peuple. Le 13 au foir , on éleva en
face de l'appartement de cette Princeffe un arc de
triomphe couronné des armes du Roi & accompagné
d'une architecture qui embrasfoit l'enceinte
de tout le jardin . Il y eut un fecond bouquet d'artifice
. Le temple , dans lequel on voyoit la ftatue
du Roi fur un piédeſtal en bronze , fut éclaié
par une grande quantité de lampions qui formoient
un parterre . Le 14 , à deux heures aprèsmidi
, Madame la Dauphine partit pour Compiegne
au milieu des acclamations de toute la ville.
Le marquis de Chauvelin , maître de la garderobe,
que le Roi avoit envoyé à CHALONS pour y
complimenter Madame la Dauphine , & le Duc
d'Aumont, premier gentilhomme du Roi , que
Sa Majesté avoit envoyé pour le même objet , à
SOISSONS , fe trouverent à l'arrivée de Sa Majesté
à COMPIEGNE & lui donnerent des nouvelles de
cette Princefle .
Le Roi , étant informé de la marche de Madame
la Dauphine , partit de Verfailles , le 13 Mai vers
le midi , avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
Adelaide & Meldames Victoire & Sophie pour
168 MERCURE DE FRANCE.
fe rendre à COMPIEGNE. Le lendemain , Sa Majefté
, accompagnée de Monfeigneur le Dauphin ,
de Meldames & de fes principaux officiers , alla
au- devant de Madame la Dauphine jufqu'au
pont de BERNE, fitué dans la forêt de COMPIEGNE.
Les détachemens des troupes de la maiſon du
Roi , ainfi que le vol du cabinet , précéderent
& fuivirent le carroffe de Sa Majefté dans leurs
rangs ordinaires. Lorique Madame la Dauphine
apperçut le Roi , elle defcendit de fon carroffe &
elle marcha au- devant de Sa Majeſté , ayant auprès
d'elle le comte de Saulx-Tavannes , fon chevalier
d'honneur , & le comte de Teſſé , ſon premier
écuyer , qui lui donnoient la main : elle étoit
accompagnée de la comtefle de Noailles , fa Dame
d'honneur ; de la marquife de Duras , de la duchefle
de Pecquigny , de la marquife de Tavannes,
de la marquife de Mailly & de toutes les perfon
nes que le Roi avoit nommées pour l'aller recevoir
fur la frontiere : cette Princeſſe étant arrivée
auprès du Roi , qui étoit defcendu de fon carrofle,
fe jetta à fes pieds : Sa Majefté la releva & , après
l'avoir embrafiée avec beaucoup de tendrefle , lui
préfenta Mgr le Dauphin qui l'embrafla.
Ce fpectacle fi intéreffant , fi touchant, fit verfer
des larmes de joie & de fenfibilité à un peuple innombrable.
Le Roi , préfenta enfuite à Madame la Dauphi
ne , Madame Adelaide & Mefdames Victoire &
Sophie , qui embraflerent cette Princeefle . 4
Après cette entrevue , le Roi remonta en carroffe
pour retourner à COMPIEGNE. Il fit mettre
Madame la Dauphine dans le fond auprès de lui ,
& Monfeigneur le Dauphin fe plaça fur le devant
: la comteffe de Noailles monta dans le carroffe
JUIN. 1770. 169
roffe du Roi. Madame la Dauphine fut conduite ,
en arrivant au château de COMPIEGNE , dans l'appartement
qui lui avoit été préparé . Le Roi , ainfi
que Mgr le Dauphin, lui donna la main jufque dans
fon appartement , où le duc d'Orléans , le duc & la
duchefle de Chartres, le prince de Condé , le duc &
1a ducheffe de Bourbon , le prince de Conty , le
comte & la comteffe de la Marche , le duc de Penthievre
& la princefle de Lamballe furent préfentées
par Sa Majefté à cette Princeffe.
Sa Majesté étant retournée chez Elle , on préfenta
à Madame la Dauphine les feigneurs qui
avoient accompagné le Roi à Compiegne , & ceux
qui font dans l'ufage de faluer Madame la Dauphine
eurent cet honneur. Sa Majesté foupa , le
foir , en public avec Monfeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Mefdames & les Princes
& Princefles qui s'étoient rendus à Compiegne .
Monfeigneur le Dauphin coucha au château le
jour de fon arrivée à Compiegne , & le lendemain
, à l'hôtel du comte de Saint- Florentin , miniftre
& fecrétaire d'état. Le Roi , accompagné de
Mgr le Dauphin , de Madame la Dauphine & de
Meldames , partit de Compiegne le lendemain
pout fe rendre au château de la Muette , où Sa
Majefté fit apporter à Madame la Dauphine la magnifique
parure de diamans qu'il lui avoit deftinéc.
Mgr le Comte de Provence , Mgr le Comte
d'Artois & Madame s'y étoient rendus , l'aprèsmidi
, pour y recevoir Madame la Dauphine . Sa
Majefté , en revenant de Compiegne , mit pied à
, terre à Saint-Denis au monaftere des Carmelites ,
ainfi que Mgr le Dauphin , Madame la Dauphine
& Mefdames , pour voir Madame Louife . Le Roi
arriva vers les fept heures au château de la MUETH
170 MERCURE DE FRANCE.
TE ,d'où Sa Majefté , après avoir ſoupé , le rendit
à VERSAILLES , ainfi que Mgr le Dauphin , Mgr le
Comte de Provence , Mgr le Comte d'Artois , Madame
& Mefdames. Madame la Dauphine n'y arriva
que le lendemain vers les dix heures du ma :
tin. Le Roi pafla aufli-tôt chez cette Princefle , y
refta très-long- tems & lui préfenta Madame Elifabeth
, ainfi que le comte de Clermont & la
princefle de Conti. Vers une heure après - midi ,
Madame la Dauphine fe rendit à l'appartement
de Sa Majeſté , d'où l'on alla à la chapelle dans
l'ordre fuivant : le Grand - Maître , le Maître &
l'Aide des Cérémonies marchoient à la tête & précédoient
Mgr le Dauphin , qui donnoit la main à
Madame la Dauphine. Le Roi venoit enſuite ,
ayant devant lui Mgr le Comte de Provence , Mgr
le Comte d'Artois & les Princes du Sang : Sa Majefté
étoit fuivie de Madame , de Mefdames & des
Princefes du Sang , ainfi que des principaux Officiers
de Sa Majefté , & des Seigneurs & Dames de
la Cour. Le Roi ſe plaça fur fon prie-Dieu : Mgr
le Comte de Provence , Mgr le Comte d'Artois ,
Madame & Meldames , ainfi que les Princes &
Princeffes du Sang , prirent leurs places aux deux
côtés dans leur rang ordinaire : Mgr le Dauphin
& Madame la Dauphine , en arrivant à la chapelle
, s'avancerent au bas de l'autel & fe mirent
à genoux fur un carreau placé fur les marches
du Sanctuaire . L'archevêque de Reims , grand aumônier,
qui fortit de la facriftie au moment où
le Roi arriva à la chapelle , alla préſenter de l'eaubénite
à Sa Majeſté & monta enfuite à l'autel
duquel le Roi s'approcha , ainſi que Mgr le Comte
de Provence , Mgr le Comte d'Artois , Madame ,
Madame Elifabeth , Mesdames & les Princes &
Princeffes du Sang. Ce prélat , après avoir fait un
JUIN. 1770. 171
difcours à Mgr le Dauphin & à Mde la Dauphine,
commença la cérémonie par la bénédiction de
treize piéces d'or & d'un anneau d'or ; il les préfenta
à Monfeigneur le Dauphin , qui mit l'anneau
au quatriéme doigt de la main gauche de Madame
la Dauphine & lui donna les treize piéces d'or. Les
cérémonies du mariage ayant été achevées , &
Mgr le Dauphin & Madame la Dauphine ayant
reçu la bénédiction nuptiale , le Roi retourna à
fon Prie-Dieu , & le grand Aumônier commença
la meſſe , pendant laquelle la Mufique du Roi exécuta
un motet , de la compofition de l'abbé de
Gauzargues , maître de mufique de Sa Majeſté.
Après l'offertoire , Mgr le Dauphin & Madame
la Dauphine allerent à l'offrande , & à la fin du
Pater , on étendit au - deflus de leurs têtes un poële
de brocard d'argent ; l'évêque de Senlis , premier
aumônier du Roi , tenoit le poële du côté de Mgr
le Dauphin , & l'évêque de Chartres , premier aumônier
de Madame la Dauphine , le tenoit du côté
de cette Princeffe ; ils ne l'ôterent que lorsque le
grand Aumônier eut achevé les prieres ordinaires.
La mefle étant finie , le grand Aumônier s'approcha
du prie Dieu du Roi & préfenta à Sa Majeſté
les regiftres des mariages de la paroiffe royale ,
que le curé , qui avoit affifté à la cérémonie du
mariage , avoit apportés . Le Roi , accompagné
de Mgr le Dauphin , de Madame la Dauphine &
de la Famille Royale , des Princes & Princeffes du
Sang & des Seigneurs & Dames de la Cour , fut reconduit
à fon appartement dans le même ordre qui
avoit été observé en allant à la chapelle.
Au retour de la meffe les grands officiers de
Madame la Dauphine eurent l'honneur de prêter
ferment entre les mains de cette Princeſſe , en pré.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
2
fence du comte de Saint - Florentin , miniftre &
fecrétaire d'état ayant le département de la maiſon
du Roi.
Lorfque Madame la Dauphine fut rentrée chez
elle , après la cérémonie du mariage , le duc d'Aumont,
premier gentilhomme de la chambre du
Roi en exercice , eut l'honneur de remettre à cette
Princeffe , la clé d'un coffre rempli d'un grand
nombre de bijoux que Sa Majesté avoit ordonné
au duc d'Aumont de faire porter dans l'appartement
de Madame la Dauphine,
Les ambafladeurs & les miniftres des Cours
étrangeres ont eu l'honneur d'être préfentés à
Madame la Dauphine par la comteffe de Noailles.
Les Seigneurs & Dames de la cour , qui ne s'étoient
pas trouvés à l'arrivée de cette Princeſſe à
Compiegne , ont eu le même honneur le lendemain
du mariage.
Vers les fix heures du foir , le Roi , accompagné
de la Famille Royale , des Princes & Princefles du
Sang , des Seigneurs & Dames de la cour , pafa
dans fa grande galerie, où Sa Majefté tint apparrement
& joua au lanfquenet. Sa Majefté foupa
enfuite au graud couvert avec Mgr le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Mgr le Comte de Provence
, Mgr le Comte d'Artois , Madame , Madame
Adelaide , Mefdames Victoire & Sophie , & le Duc
d'Orléans , le Duc & la Ducheffe de Chartres , le
Prince de Condé , le Duc & la Ducheffe de Bourbon
,le Comte de Clermont , la Princefle de Conti ,
le Comte & la Comtefle de la Marche , le Duc de
Penthievre & la Princeffe de Lamballe.
Pendant le feftin royal , la mufique exécuta fférens
morceaux de fymphonie , fous la conduite
du Sr Rebel , chevalier de l'Ordre du Roi & furinJUI
N. 1770. 173
endant de fa mufique. Après le feſtin , le Roi
ayant mené Mgr le Dauphin & Madame la Dauphine
dans leur appartement , & la bénédiction
du lit ayant été faite par l'archevêque de Reims ,
grand aumônier , le Roi donna la chemife au Prin
ce , & la Ducheffe de Chartres à la Princeffe.
Le Roi , accompagné de la Famille Royale , fe
rendit le lendemain , vers les fix heures du foir ,
à la falle nouvellement conftruite pour les fpectacles
, où Sa Majeſté aſſiſta à la repréſentation de
l'opéra de Perfée. Sa Majeſté ſoupa enfuite à fon
grand couvert.
Le jour de la célébration du mariage fut pour
la capitale un jour de fête. Les boutiques furent
fermées , & le foir toutes les maifons furent illuminées.
Il y eut depuis ce jour une foire établie
fur le boulevard ; mais c'eſt le 30 que la ville a
fait des réjouiflances publiques dont nous parlerons
plus particulierement.
Les Gardes des Six Corps des Marchands de la
ville de Paris qui , dans toutes les occafions publiques
, ont toujours été des premiers à donner un
témoignage de leur zèle & de leur patriotisme ,
s'étoient propofé de faire les frais d'une fête pour
célébrer le mariage de Mgr le Dauphin & de Madame
la Dauphine ; ils fe font , à cet effet , adref
fés à M. de Sartine , confeiller d'état , lieutenant
général de police , fans l'autorisation duquel les
Gardes ne peuvent faire aucune dépenſe à la charge
deleurs corps refpectifs . Ce magiftrat patriore
qui a toujours en vue le bien de l'humanité &: des
citoyens , trouva dans fon propre coeur un moyen
plus propre de confacrer les fentimens & la joie
des coeurs généreux , & de célébrer cet augufte Hymen,
en leur propofant d'employer à un acte de
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
bienfaiſance la fomme qu'ils deftinoient à cette
fête ; il les engagea en conféquence à délivrer de
prifon les malheureux qui y étoient détenus faute
de payement des mois de nourrices : ce qu'ils ont
fait.
Le Corps des Marchands de Vins , & plufieurs
autres Communautés , ont fuivi le même exemple
, pareillement excités & autorifés par M. le
lieutenant -général de police.
Quels chants d'allégrefle font plus touchans &
plus intéreffans que de femblables traits de générofité
! Voilà comme les bons Princes aiment à être
célébrés .
Les Gardes des Six Corps des Marchands eurent
l'honneur de complimenter , le 20 de ce mois ,
Mgr le Dauphin & Madame la Dauphine , accompagnés
de M. le lieutenant- général de police , &
furent préfentés par M. le duc de Chevreule. Ils
ont prononcé les difcours qui fuivent :
Compliment à Mgr LE DAUPHIN.
MONSEIGNEUR ,
«Les Six Corps des Marchands de Paris s'empreffent
à vous offrir leur hommage : Sujets
fidèles , ils doivent fe montrer encore citoyens
utiles , & pour célébrer dignement une alliance
»qui promet de fi beaux jours àla Nation , ils ont
»imité la vertu qui diftingua toujours les Princes
» de votre Sang. Des peres de famille languifloient
» dans les fers ; ils font libres , MONSEIGNEUR
ils le font par vous , puifque le fentiment qui
les délivre eft dans votre coeur , & que par cet
,
JUI N. 175 1770.
» acte d'humanité nous ne fommes que les interde
votre bienfaisance. >>
» pretes
Compliment à Madame LA DAUPHINE.
သ
MADAME ,
«Les Marchands de la capitale apportent , à
vos pieds , le tribut de leurs hommages. Vous
> allez faire l'ornement & les délices de la France ;
» elle vous devra le bonheur d'un Prince qu'elle
>> chérit : quand le deftin ne vous auroit pas formée
pour le thrône , vous feriez aflurée de ré-
» gner fur nous par l'empire des vertus & par celui
» des graces. »
Les fix corps des Marchands voulant auffi attirer
la bénédiction duCiel fur cette augufte alliance,
ont fait célébrer , dans l'églife royale & paroiffiale
de St Germain-l'Auxerrois , une mefle folemnelle
à laquelle l'archevêque de cette ville a officié
tificalement. Le lieutenant- général de police &
les gens du Roi du châtelet y ont affiſté .
pon-
Le 18 de ce mois , le corps de ville , en robes de
cérémonies & ayant à ſa tête le duc de Chevreuſe,
eut l'honneur de complimenter Mgr le Dauphin
& Madame la Dauphine , à l'occafion de leur mariage,
& de leur offrir les préfens que la ville eſt
dans l'ufage de faire en pareille circonftance. Le
Sr Bignon , prévôt des marchands , porta la parole
au nom du corps de ville , lequel fut conduit
à l'audience de Mgr le Dauphin & de Madame la
Dauphine par le marquis de Dreux , grand maî-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
2
tre , le Sieur l'Allemant de Nantouillet , maître ,
& le Sieur de Watronville , aide de cérémonies.
Le 19, le Roi, accompagné de la Famille Royae,
fe rendit dans le talon qui avoit été préparé
pour le bal paré fur le théâtre de la nouvelle falle
de fpectacle. Cette magnifique falle avoit été difpofée
pour cet objer , en moins de 24 heures , par
les ordres du duc d'Aumont , preinier gentilhomme
de la chambre en exercice , fous la conduite.
du Sr Papillon de la Ferté , intendant des menusplaifirs
du Roi. La Cour fut très nombreuſe &
très-brillante. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine ouvrirent le bal qui dura juſqu'à
dix heures du foir,
-
- Sa Majesté revint enfuite dans la galerie d'ou
elle vit tirer le feu d'artifice qui avoit été préparé
pour le 16 , jour du mariage , & dont le mauvais
tems avoit fait retarder l'exécution. Il y eut une
affluence prodigieufe de fpectateurs. On tira ce
feu compofé de deux cens quatre - vingt fufées
d'honneur, de deux grandes girandoles pofées
dans les baffins avec fix fphères & fix pyrami
des , accompagnées d'une grande quantité de
piéces d'artifices d'eau ; il y eut une batterie repréfentant
une mofaïque avec 76 bombes de 9 pou→
ses de diamètre ; trente & un caprices de différen
tes grandeurs qui rempliffoient un espace de 80
toiles de face , 8400 fufées , 1000 gros pots à
feu & 24 bombes ; une grande caſcade avec plufeurs
grands foleils , une girande compofée de
20000 fufées , accompagnée d'une batterie de fix
mille gros marons & terminée par un bouquet
compofé de 4000, fulées de plufieurs grofleurs &
de 25 bombes de 12 pouces de diametre. Cetartifice
eft de la compofition des Srs Torré & More).
JUI N. 1770. 177
Toutes les parties de décoration qui compofoient
ce feu furent relevées en moins d'une heure
& bientôt on vit briller une fuperbe illumination
qui charma le Public , furpris de la promptitude
avec laquelle plus de cent mille lampions prirent
feu en moins de cinq minutes. On s'étonna de
voir tout-à coup fortir , comme de l'horifon , le
palais lumineux du foleil , quoique cet édifice.
élevé de plus de cent piés à l'extrémité du grand
canal , ne fût en effet qu'à treize cens toifes de la
galerie. Cette illufion d'optique fut due à la rapidité
de l'effet de plufieurs fortes de mêches de
communication dont l'invention & la préparation
font dues à M. Varennes de Béoft , receveurgénéral
des finances , correfpondant de l'académie
royale des fciences de Paris , à laquelle il a rendu
compte d'un fecret fiprécieux pour l'agrément
des fêtes . Il eft difficile que l'imagination ſupplée
au ſpectacle enchanteur que faifoit cette magnifique
illumination qui fe deffinoit dans l'immen
fité des parterres , dans la longueur du tapis verd ,
autour du grand canal , & dans les grandes allées
& les falons du parc. Le canal étoit couvert de
gondoles & d'une grande quantité de petits bateaux
garnis d'une infinité de lanternes , dont les
différens mouvemens offroient le coup d'oeil le plus
enchanteur. On pouvoit bien s'écrier : O nuit plus
belle qu'un beau jour !
Le jeu de toutes les eaux jailliffantes des jar
dins ajoutoit encore à l'agrément de ce fpectacle.
Tous les bofquets étoient illuminés ainfi que toutes
les avenues qui y aboutiflent . Plufieurs théâtres
de bateleurs , de danfeurs & de voltigeurs
étoient difperfés dans le parc , & le peuple danfort
dans les différens bofquets. Dans cette même nuit,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
4
toutes les maifons de la ville furent illuminées .Les
cris de joie , les danfes , l'empreflement de la multitude
, tout retraçoit les prodiges d'une féerie .
Le 21 , il y eut le foir un bal mafqué dans le
grand appartement , lequel étoit éclairé par un
très - grand nombre de lumieres diftribuées dans
des luftres & dans des girandoles pofées fur de fuperbes
guéridons. Ce bal fe pafla avec beaucoup
d'ordre , malgré le nombre prodigieux des mafques.
Nous donnerons , dans un autre Journal , les
détails des autres fpectacles & fêtes de la cour & de
la ville à l'occafion du mariage.
Nous ajouterons ici que Madame la Dauphine
arriva le 10 de Mai à BAR - LE - DUC , à dix
heures & demie du foir , aux acclamations du
Peuple & au fon de la mufique de la Légion
Royale , commandée par le comte de Coigny
fon colonel , & rangée en bataille fur la place
de l'hôtel - de- ville , où cette Princeffe defcendit.
Avant le fouper, Madame la Dauphine reçut les
hommages & les préfens du corps - de- ville & la
députation de la chambre des Comptes du duché
de Bar. On tira enfuite un très -beau feu d'artifice
qui fut fuivi d'une magnifique illumination, dont
l'architecture & la décoration repréfentoient le
triomphe de l'amour conjugal. Le milieu de l'illumination
formoit un portique repréfentant le temple
de Vénus , avec plufieurs figures emblématiques
, relatives au mariage de Madame la Dauphine.
La décoracion peinte en tranſparent fit fon
effet par le moyen d'une double illumination qui
fut exécutée d'un feul coup de feu. Le lendemain,
Madame la Dauphine , après avoir entendu la
meffe , reçut les complimens du Clergé & du Corps
militaire , & partit de cette ville vers les neufheuJUI
N. 1770. X 179
res du matin. Au moment de fon départ , les officiers
de l'hôtel - de- ville , dans la vue d'attirer les
bénédictions du Ciel fur le voyage de cette Princeffe
, firent diftribuer aux pauvres une grande
quantité de pains .
Le 14 , l'arrivée de Madame la Dauphine à Soiffons
fut annoncée au Peuple par le fon des cloches
de toutes les églifes. Tous les corps, tant féculiers
que réguliers , qui s'étoient rendus au château ,
formoient deux haies fur fon paffage lorfqu'elle y
monta. Une heure après , le corps- de- ville, ayant
à la tête le duc de Trefmes , gouverneur - général
-
de la province , fut préfenté à Madame la Dauphi
ne par le marquis de Dreux , grand - maître des
cérémonies , & le Maire de la ville eut l'honneur
de complimenter cette Princeffe . A neufheures du
foir , toutes les maifons furent illuminées . On
avoit placé en face de l'hôtel - de- ville deux tables,
de fix cens couverts chacune, pour le peuple , lef
quelles furent fervies avec profufion . Après ce
fouper , le peuple danfa jufqu'à cinq heures du
matin au bruit des inftrumens de deux orcheſtres
placés en cet endroit. Le corps - de - ville avoit auffi
envoyé à fouper aux pauvres de l'hôpital & aux
prifonniers .
Le comte de Tonnerre , lieutenant-général des
armées du Roi , lieutenant - général , en furvivance
, de la province du Daupliiné , où il commande
en cette qualité en l'abfence & fous les ordres du
maréchal de Tonnerre , donna , le 16 de Mai , vers
le foir , à l'occafion du mariage de Monfeigneur
le Dauphin , une très - brillante fête à laquelle il
invita toutes les perfonnes de diftinction de cette
ville. Toute la façade de fon hôtel & l'intérieur
des appartemens étoient illuminés,: on fervit un
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
fouper fplendide qui fut fuivi d'un très beau feu
d'artifice compofé par les artificiers du régiment
de Toul. Après ce feu il y eutun bal paré qui dura
fort avant dans la nuit & dont les honneurs furent
faits par la comteffe de Tonnerre , Dame du
palais de la feue Reine & Dame de Madame la
Dauphine , laquelle fe difpofe à fe rendre à la cour.
On avoit fait placer pour le peuple , aux deux côtés
du commandement , deux fontaines de vin qui
ont coulé pendant toute la nuit.
Les Mules Françoifes , bien plus nombreuſes
que celles du Parnafle , ont célébré , à l'envi , ce
grand événement. Nous n'entreprendrons pas
d'imprimer tout ce qui nous a été envoyé.
Tz
ENIGM E.
E faudra-t-il long- tems rêver ,
Cher Edipe , pour que tu nommes ,
Quels aftres tu vois le lever
Pour la félicité des hommes ?
Dois-je te dire dans ces vers
Que bientôt , par leur influence ,
Ils feront jouir l'Univers
Du bonheur que goûte la France ?
Eft-it befoin de dérailler
L'éclat dont on les voit briller
Pour que tu puifles les connoître ?
JUI N. 1770.
181
Le Ciel prit foin de les former ,
Ton coeur fuffic pour t'informer ,
Quels ils font...Quels ils doivent être?
Par M. Martin de Savigny , de Paris.
QUATRAINSs placés fur le revers de
quatre médaillons faits à l'occafion du
mariage de Mgr LE DAUPHIN.
Sur le médaillon repréſentant
PAR
LE ROI.
AR une haute alliance
Deux grands Peuples font unis ,
Il n'eft qu'un cri dans la France :
Vivent THERESE & LOUIS !
Sur le médaillon représentant
L'IMPERATRICE REIN E.
Quel doux objet on expofe
A nos regards éblouis !
C'eſt la tige d'une roſe
Qui vient s'unir à nos lis.
182 MERCURE DE FRANCE.
Sur le médaillon repréſentant
Monfeigneur LE DAUPHIN,
C'eſt un nouveau Télémaque ,
Le digne fils d'un bon Roi :
Et pour le bonheur d'Itaque
Une Antiope a fa foi.
Sur le médaillon représentant
Madame LA DAUPHINE.
Un augufte mariage
L'enlève aux voeux de fa cour :
C'eft Pfyché dans fon jeuneâge
Qu'on mene au lit de l'Amour.
Par Mlle Coffon de la Creffonniere.
VERS à Monfeigneur LE DAUPHIN
& à Madame LA DAUPHINE fur
leur mariage.
ОнH ! les jours fortunés que le printems amène !
Qu'il a d'appas & de trésors
Pour une mufe citoyenne ,
Qui fçait de fon pays partager les tranſports !
Unejeune Princefle embellira fes bords.
JUIN. 1770. 183
Verlailles s'enrichit des attraits que perd Vienne.
L'aigle pour un hymen fibeau
Aux rayons du foleil allume le flambeau .
Cette pompe , Amour , tu l'ordonnes ,
De nos lys tenant un faiſceau ,
Je te vois voltiger entre les deux Couronnes.
Par la Mufe Limonadiere , rue &
croix des Petits-Champs.
Hommage à L'IMPERATRICE REINE.
REINE , l'honneur de ton sèxe & du trône ,
L'Europe admire en toi la Minerve du Nord.
De ton génie altier la profondeur étonne ;
Tu veilles fous le dais , tu commandes av fort ;
Tu tiens le fceptre en main , la foudre & la ba
lance ,
Aux demi-Dieux dont Vienne autrefois prit la loi ,
Tu ne dois rien que la naiffance .
La couronne vient d'eux , mais ta gloire eft à toi.
Par la même.
184 MERCURE DE FRANCE.
NEL giorno dei Regi fponfali di Luigi
Delfino di Francia con Maria - Antonietta
, Arciducheffa d'Auftria , celebra
ti il dì 16 Maggio 1770.
DALL'
SONETT O.
ALL' alto Olimpo Imeno a noi diſcenda ,
Quefta Coppia Reale or colla face
Scorti al fuo Tempio , là del più verace
E cafto amore ambi i lor cuori accenda.
Gallia , felice te ! che omai s'attenda
Dal folo tuo volere o guerra o pace ;
L'Aquila i Gigli tuoi sù l' ali al Trace
Portando , il Fiero a riſpertarla apprenda.
Spofi , è già delle Grazie il coro intento
Di rofe e mirto a coronarvi , e vuole
Farvi guftar dolcezze a cento e cento.
Tu , nuovo Alcide , la tua vaga Iole
Scorta al Nuzziale toro , indi contento
Vedrai copiofae d'ambi degna Prole .
In fegno di profundiffimo rifpetto ,
M. A. Cardinal
JUI N. 1770. 1851
IN lode di LUIGI XV, Re di Francia,
all occafione dei denominati Regi
Sponfali.
SONET TO .
VAGO tuttor di nuove belle geſta ,
E di reprimere il marzial furore , 1
Luigi , della Patria ſua l'amore ,
Oggi nell' Aquila i fuoi Gigli innefta .
Lieta la Gallia ad acclamar s'appreſta
I Regi Spofi col più vivo ardore ;
Germani , Itali , Ifpani , ed Angli onore
Corrono a fare alla Nuzziale fefta.
Di lunghe pugne frà tumulti orrendi
Paflaſti , Europa , il più rabbioſo verno.
Or la più dolce primavera attendi .
Si , grand Luigi , Tù , di Marte à fcherno ,
Il fecol d'oro ravvivando rendi
Felice il Mondo , ed il tuo Nome Eterno.
Del Medefmo.
186 MERCURE DE FRANCE .
VERS à l'occafion du mariage de
Madame LA DAUPHINE.
Le front paré d'une noble décence , E
Les yeux baiflés & le coeur palpitant ,
Devant l'autel , Antoinette en filence
Attend , defire & craint l'inftant
Qui va combler les fouhaits de la France.
La foudre gronde , on fent le temple s'émouvoir
Au milieu des éclairs Minerve fe fait voir.
Vers la Princeffe elle s'avance.
Reconnois- moi , dit-elle , & raffure tes fens.
Je viens tenir ici la place de ta mere ,
Avec éclat depuis long - tems
Elle remplit la mienne fur la terre.
Par M. Delporte.
L'Impromptu fur le Mariage , par M. Huguenin
; l'Epitre à Madame la Dauphine , à Soiffons,
un Epithalame de M. Magnielle , avocat en parlement
, font l'heureule expreffion du fentiment ,
du zèle & de l'amour des François .
JUI N. 1770. 187
OPÉRA.
LACADÉMIE royale de muſique eft
principalement occupée dans les fêtes de
la Cour , qui ont interrompu plufieurs
de fes fpectacles à Paris. Nous rendrons
compte de ces fêtes dans le prochain
Mercure .
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François n'ont donné
aucune nouveauté depuis qu'ils font établis
au théâtre des Thuilleries . La mauvaife
fanté de M. le Kain & les voyages
de la Cour , retardent la repréſentation
des piéces reçues.
Mlle. Dubois a joué le rôle de Chimène
dans le Cid avec beaucoup d'intérêt
& de fenfibilité . Mde . Veftris a
développé dans le rôle de Rodogune
l'intelligence , la nobleffe & l'énergie qui
la caractérisent. M. Molé , qui , en l'abfence
du principal acteur , s'eft chargé du
premier emploi , a fait voir dans le Cid
188 MERCURE DE FRANCE.
& dans Antiochus , toutes les reflources
de fon art & la finguliére fléxibilité de
fes talens dramatiques.
On a fait le jeudi 3 Mai au théâtre
de la Comédie Françoife , Fauxbourg
St Germain , une répétition d'Athalie
avec un petit choeur.
Mlle. Clairon a joué le rôle d'Athalie ,
& l'a rendu avec cette intelligence cette
énergie & cette nobleffe qui caractériſent
fes talens.
On a emprunté d'Ernelinde le choeur
du ferment & plufieurs morceaux de différens
opéras , qui font un très- grand
effet dans les choeurs .
M. Goyon a débuté le vendredi 27
Avril dans le rôle de Damon dans le
Philofophe marié. Cet acteur s'eft rendu
lui - même juftice , & n'a pas continué
fon début .
M. Mouvel a commencé fon début
le 28 Avril par les rôles d'Egifte dans
Mérope , & d'Olinde dans Zénéide ;
il continue fon début , dans lequel il
eft encouragé par le public.
L'opéra de Perfée a été remis à la
Cour avec une magnificence impofante
.
Athalie a été repréſentée avec toute la
pompe de ce beau fpectacle ; on fe difpofe
JUIN. 1770. 189
à donner à la Cour Caftor & Pollux ,
opéra ; & Tancréde , tragédie. Nous
entrerons dans quelques détails de ces
fpectacles .
COMÉDIE ITALIENNES
LES Comédiens Italiens ont donné
t
pour
la premiere fois , le mardi 8 Mai , la
fuite du Cabriolet volant, canevas en trois
actes . Arlequin , cru Mahomet dans la
premiere pièce , eft reconnu pour un impofteur
dans la feconde , & feint d'être
fou pour éviter le fupplice auquel il eft
condamné ; c'est tout ce que nous dirons
de la fable de cette piéce , dont le plus
grand mérite eft de tourner en ridicule
les moyens impoffibles , les fituations forcées
& le pathétique outré que l'on affecte
d'employer dans les drames nouveaux.
De tour rems le théâtre italien a été en
droit de faire rire le Public de ce qui l'avoit
fait pleurer ailleurs , c'eft multiplier
fes plaifirs ; mais , cette fois , il a pouffé
plus loin la correction , il ne s'eft pas
épargné lui même , & l'on voit dans cette
piéce plus d'un auteur critiqué au lieu
même de fon triomphe ; toutefois cette
190 MERCURE DE FRANCE.
critique , dans laquelle il y a plus de gaîté
que d'amertume , ne doit nullement bleffer
ceux fur qui elle tombe . Ils partagent
en cela le fort de nos auteurs les plus diftingués.
Leur répuration , leurs ouvrages
même ne peuvent en fouffrir la moindre
atteinte. Après avoir ri jufqu'à la folie
aux anciennes parodies , les mêmes
fpectateurs alloient applaudir avec le
tranfport Inès , Zaïre & les chefd'oeuvres
de nos grands maîtres . Nous ne
devons pas oublier de parler auffi des applaudiffemens
que reçoit & mérite le Śr
Carlin qui devient chaque jour plus cher
au Public , & par le plaifir qu'il lui procure
& par la crainte que l'on a de fa retraite
.
ACADÉMIE S.
I.
Prix proposé par l'Académie des Sciences,
pour l'année 1772.
FEU M. Rouillé de Meſlay , ancien
confeiller au parlement de Paris , ayant
conçu le noble deffein de contribuer au
progrès des fciences & à l'utilité que le
JUIN. 1770.
191
Public en pouvoit retirer , a légué à l'académie
royale des fciences un fonds pour
deux prix , qui feront diftribués à ceux qui ,
au jugement de cette compagnie , auront
le mieux réuffi fur deux différentes fortes
de fujets qu'il a indiqués dans fon teftament
, & dont il a donné des exemples .
Les fujets du premier prix regardent le
fyftême général du monde , & l'aftronomie
phyfique.
Ce prix devroit être de 2000 livres , aux
termes du teftament , & fe diftribuer tous
les ans ; mais la diminution des rentes a
obligé de ne le donner que tous les deux
ans , afin de le rendre plus
confidérable ,
& il fera de 2500 liv .
Les fujets du fecond prix regardent la
navigation & le commerce.
Il ne fe donnera que tous les deux ans ,
& fera de 2000 liv.
L'académie avoit
propofé pour le fujet
du prix de 1768 , Deperfectionner les méthodesfur
lesquelles eftfondée la théorie de
la lune , de fixer par ce moyen celle des
équations de cette planète , quifont encore
incertaines , & d'examiner en
particulierfi
l'on peut rendre raifon , par cette théorie ,
de
l'équationféculaire du
mouvement moyen
de la lune.
192 MERCURE DE FRANCE.
N'ayant pas été fatisfaite des recherches
qu'elle avoit reçues fur ce fujet, elle l'a propofé
de nouveau pour cette année 1770 ,
avec un prix double.
Parmi les nouvelles piéces qui lui ont
été envoyées pour le concours , quelquesunes
, fans doute , renferment des recherches
très - eftimables à plufieurs égards ;
mais il a paru à l'académie , que les auteurs
avoient peu ajouté aux théories &
aux méthodes déjà connues ; qu'ils auroient
pu employer une analyfe plus fimple
& plus accommodée aux calculs aftronomiques
; qu'ils n'ont pas fuffifam-
'ment approfondi l'article de la queſtion
qui regarde les équations incertaines , &
à peine effleuré celui qui concerne l'équation
féculaire .
·
Cependant l'académie, confidérant l'extrême
difficulté de la queftion , & ne voulant
pas décourager les concurrens , a cru
devoir récompenfer le favoir & le travail
qui diftinguent fur tout une des piéces
qu'elle a reçues. En rendant cette juftice
aux efforts que les mathématiciens ont
déjà faits pour répondre à fes vues , elle
efpére les engager à en faire de nouveaux
& de plus efficaces , tels que l'importance
de la matiere femble l'exiger.
En
JUI N. 1773.
193
En conféquence , l'académie a cru pouvoir
adjuger la moitié du prix double propofé
, c'est-à - dire le prixfimple ordinaire,
à la piéce nº . i de 1770 , qui a pour devife
: Errantemque canit Lunam , & dont
les auteurs font conjointement M. Léonard
Euler , affocié étranger de l'académic
, & membre de celles de Berlin &
de Pétersbourg; & M. Jean Albert Euler
fon fils , aut membre des académies de
Berlin & de Pétersbourg.
Elle réferve l'autre moitié du prix propofé
, pour le joindre à celui qu'elle doit
donner en 1772 , & propofe de nouveau
pour cette année 1772 la même queſtion .
Le prix fera double , c'eſt - à - dire , de
4500 liv.
Les fçavans de toutes les nations font
invités à travailler fur ce fujet , & même
-les affociés étrangers de l'académie. Elle
s'eft fait la loi d'exclure les académiciens
regnicoles de prétendre aux prix .
Ceux qui compoferont font invités à
écrire en françois ou en latin , mais fans
aucune obligation. Ils pourront ecrire en
telle langue qu'ils voudront , & l'académie
fera traduire leurs ouvrages .
On les prie que leurs écrits foient fort
lifibles , fur-tout quand il y aura des calculs
d'algèbre.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
፡
Ils ne mettront point leur nom à leurs
ouvrages , mais feulement une fentence
ou devife. Ils pourront , s'ils veulent , attacher
à leur écrit un billet féparé & cacheté
par eux , où feront avec cette même
fentence , leur nom , leurs qualités & leur
adreffe ; & ce billet ne fera ouvert par l'académie
, qu'en cas que la piéce ait remporté
le prix.
Ceux qui travailleront pour le prix
adrefferont leurs ouvrages à Paris au fecrétaire
perpétuel de l'académie , ou les
lui feront remettre entre les mains . Dans
ce fecond cas le fecrétaire en donnera en
même tems à celui qui les lui aura remis,
fon récépiffé, où feront marqués la fentence
del'ouvrage & fon numéro , felon l'ordre
ou le tems dans lequel il aura été reçu .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Septembre 1771 exclufivement.
L'académie , à fon affemblée publique
d'après Pâques 1772 , proclamera la pièce
qui aura mérité ce prix .
S'il y a un récépiflé du fecrétaire pour la
piéce qui aura remporté le prix , le tréforier
de l'académie délivrera la fomme du
prix à celui qui lui rapportera ce récépiffé ,
Il n'y aura à cela nulle autre formalité.
JUI N. 1770. 195
S'il n'y a pas de récépiffé
du fecrétaire
,
le tréforier
ne délivrera
le prix qu'à l'aureur
même , qui fe fera connoître
, ou au
porteur d'une procuration
de fa part.
I I.
Prix de Mufique latine.
Le prix double de muſique latine , qui
devoit être donné cette année 1770 au
Concert fpirituel de la quinzaine de Pâques
, & qui confiftoit en deux médailles
d'or de la valeur de 300 livres chacune .
a été adjugé à M. Deformery , comédien ,
demeurant à Strasbourg , chez M. de Hautemer
, muficien de la cathédrale.
Le motet , No. 15 , eft celui qui a paru
approcher le plus du motet couronné.
Quantaux odes envoyées pour le prix
de mufique françoife , aucune n'en a été
jugée digne.
PROGRAMME adreffe aux Poëtes Italiens
, par S. A. R. l'Infant de Parme.
LAA nation italienne , qui a fçu jetter les premiè
res fémencés de tous les beaux arts , a le mérite
encore d'avoir ramené fur la fcène, après les Grecs
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
& les Romains , la mufe de la tragédie & celle de
la comédie. A la renaiffance des lettres parmi
nous , on vit paroître fucceflivement fur nos théâ
tres la douceur du genre paftoral , la gravité du
Cothurne & le mafque enjoué de Thalie. Les efprits
les plus cultivés s'occuperent dans ces heureux
tems de la poëfie dramatique , qui a été regardée
depuis comme le plus brillant , le plus
agréable & le plus important des arts d'imitation .
Les uns traiterent des fujets de tragédie qui
avoient été célèbres fur le théâtre d'Athènes ;
d'autres , dans la comédie , imiterent cette manière
ingénieufe de corriger les maurs , qui avoit
fait la réputation des comiques Grecs & Romains.
Plufieurs enfin penferent qu'il étoit inutile d'expliquer
les règles du théâtre tranfimifes par les
anciens , & enfeignerent l'art de les appliquer.
Grace ces écrivains , quand les autres nations
n'avoient d'autre plaifir que d'affifter à des repréfentations
de myfteres & de farces facrées , on en
tendoit lur nos théâtres Phédre , Médée , Thiefte
& Sémirainis , & nos acteurs diverufloient le peuple
, en mettant fous les yeux le Jaloux , les Rivaux
, le Médecin , l'Hypocrite , le Mari. Plufieurs
petits princes fe partageoient alors l'Italie ;
& leurs cours étoient l'afyle des gens de lettres &
le centre des arts : leur faveur entretenoit l'émulation
des poëtes , des architectes , des acteurs ;
& tous les drames qui paroifloient au jour étoient
joués fur le théâtre avec le plus grand éclat . C'eft
très-juftement que le regne de Leon X eft regardé
comme l'époque brillante des lettres . Quelle protection
n'accorda - t- il pas à la majesté tragique
lorfqu'elle reparut , & quels furent alors les ef
forts du cardinal Bibiena pour chafler les Hiftrions
Italie & y introduire la bonne comédie ?
JUI N. 1770. 197
loit
Mais foit que ce qui plaît dans un tems ne produife
pas le même effet dans un autre
qu'en nous éloignant de plus en plus des moeurs
anciennes , l'action théâtrale doive être propor
tionnée à la fituation actuelle des fpectateurs , foit
qu'une certaine délicatelle dans les efprits exige
aujourd'hui plus de perfection , ou foit une autre
cauſe enfin , il eft certain que le théâtre italien a
befoin de grands changemens . Ce n'eft pas la pre
miere fois qu'on parle de la néceffité de le perfectionner.
Si elle n'étoit pas fenfible, & prefque
évidente , deux génies illuftres de la nation l'auroient-
ils tenté ?
C'est le projet d'un prince qui regne avec éclat
dans cette belle partie de l'Europe , qui protége
les arts & les fciences , & qui , jaloux de la gloire
dù nom italien , veut rappeller le théâtre à fon
ancienne fplendeur & à un plan plus heureux . Ce
protecteur bienfaifant eft le Royal Infant Duc de
Parme , rival fortuné de ces fouverains qui furent
mériter le titre de peres des lettres : Pompée &
Augufte ont cherché une divinité tutélaire , un
génie qui préfidât à leurs nouveaux théâtres; mais,
par l'établiflement qu'on annonce dans ce programme
, c'eft déformais à Ferdinand ſeul d'être
la divinité protectrice & le génie du théâtre d'Italie.
On propofe done , de fa part & par fon ordre ,
un prix à tout Italien , quel qu'il foit , qui faura
compoler une tragédie ou une comédie digne d'ê
tre couronnée. Les piéces feront écrites en vers
& contiendront autant d'actes qu'il plaira au poëſuivant
la nature & le plan du drame:
te ,
On fait les railons qui ont engagé toutes les
nations policées à préférer conftamment la poefic
1 išj
198 MERCURE DE FRANCE.
à la profe dans ce genre de compofitions , & com
me on ne peut nier que nous n'ayons , à cet égard,
le rithme le moins gênant , le plus favorable &
le plus majestueux , demander qu'on écrive en
vers libres , c'eft demander qu'on donne à la comédie
& à la tragédie , toutel'énergie , toute l'expreffion
, tout le naturel , toute la dignité, toute
la pompe & tout l'ornement qu'elles doivent
avoir.
La premiere condition & la plus inviolable doit
être la pratique fcrupuleufe des règles preferites
à chaque genre de poëmes, & quelles que variétés
que le génie différent des nations doive produire
dans la texture de l'action théâtrale , & dans la
maniere de traiter les événemens , les loix fondamentales
doivent être communes à tous les peuples
, & ils font univerfellement d'accord fur ce
point . Il n'y a point de poëte , quelque médiocre
qu'on le fuppofe , qui ne foit inftruit des trois
unités néceflaires au poëme dont il s'agit. c. 6.
d. l'unité d'action , de tems , de lieu , précepte
que le célèbre Defpréaux , dans fon art poëtique ,
afu renfermer en deux vers :
Qu'en un lieu , qu'en un jour , un feul fait accompli
Tienne jufqu'à la fin le théâtre rempli .
On fçait auffi les fçavantes leçons qu'Horace ,
le maître de Boileau , a fu donner fur la tragédie,
fur la comédie , & fur tout autre genre de poëlie .
Cependant nous ditons ici , en faveur des jeunes
poëtes , que la tragédie eft la repréfentation d'une
action héroïque qui doit produire la terreur & la
pitié , & que la comédie n'eft que l'exacte imitaJUI
N. 1770. 199
tion des moeurs. L'action eft héroïque dans la tra
gédie , quand elle eft l'effet d'une ame extraordinairement
grande & élevée , & l'imitation eft fidèle
dans la comédie , quand les hommes y font peints
tels qu'ils font. Les difgraces , les dangers , les
fentimens au- deffus de l'ordre commun caractérifent
la tragédie ; les intérêts & les caracteres d'un
ordre moins élevé font le fujet de la comédie ; &
comme l'objet principal des deux genres eft d'inf
pirer l'averfion du vice & l'amour de la vertu
tout le monde voit quelle application & quelle
étude il faut pour y parvenir. Les tragédies grecques
, les meilleures des tragédies françoiles , celles
des nôtres qui ont le plus de réputation , voilà
les modeles qu'un jeune poëte drainatique peut fe
propofer.
On ne peut dire abfolument la même chofe de
la comédie , genre dont la difficulté confifte à fate
fir la nature fous fon véritable point de vue , &
dont l'utilité réelle eft de réformer les défauts des
perfonnes avec qui nous vivons. La fenfibilité
naturelle & une imagination vive peuvent fuffire
quelquefois à un bon poëte pour donner de l'inté
rêt aux grandes actions de la tragédie ; mais il
femble qu'il faille davantage au poëte comique :
s'il ne doit céder en rien au poëte tragique , s'il
doit avoir autant de génie , s'il doit être aufli bon
poëte , il faut qu'il foit de plus un obfervateur
attentif du coeur & des actions de fes femblables.
L'étude de la nature , dit le contemporain & l'ami
de Racine & de Moliere,eft le devoir du poëte comique
:
Que la nature donc foit votre étude unique ,
Auteurs , qui prétendez aux honneurs du comique.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Quoique dans le préfent établiffement on laiffe
aux concurrens le choix des fujets , tant pour la
tragédié que pour la comédie , cependant on entend
exclure tout ce qui tient de la farce & de la
bouffonnerie. Les feules comédies de caractere
feront admifes . Il femble que celles - ci puiffent fe
réduire à trois claffes . Celles qui nous peignent le
vice pour nous le rendre odieux , comédies de caractere
proprement dites , celles qui nous monfrent
l'homme dans l'état où il eft le jouet des viciffitudes
humaines , comédies de fituation ; celles
enfin qui nous montrent des vertus communes ,
expofées à des malheurs , & peintés avec des traits
qui nous paffionnent en leur faveur , comédies
farmoyantes. Les comédies de l'incomparable Moliere
, connoiffeur auffi profond des hommes que
cenleur délicat & railleur habile : celles de Dufreny,
de Renard , de Deftouches , & quelques unes
des nôtres peuvent fervir de modèle au poëte comique.
Mais , fi ce genre de fpectacle a toujours
eu & doit avoir le but honnête de cenfurer le ridicule
& le vice , & de faire également détefter l'un
& l'autre , il exige par conféquent une grande
décence dans l'expreffion , dans la conduite& dans
l'intrigue.
L'expérience prouve que la perfection defirée
au théâtre ne dépend pas tant de la bonté des drames
, que de l'art de la repréſentation qu'on a
fort bien nommé la magie de la fcène. L'ignoran
ce , le défaut de jugement & de talens dans les acteurs
défigurent louvent le drame le plus expreffif,
Je plus touchant , le mieux ordonné , & c'eft ainfi
qu'ils en font un ouvrage obfcur , froid & traînant.
On n'a peut- être jamais imité la délicatefle
des Grecs qui avoient formé des établiſſemens
pour l'inſtruction des acteurs tragiques & comi
1
JUI N. 1770. 201
ques d'où ils ne fortoient , pour monter fur le
théâtre , qu'après s'être exercés dans l'art de bien
repréfenter les perſonnages qu'ils devoient jouer,
Pout rétablir encore dans cette partie la gloire du
théâtre italien , Son Altefle Royale entretiendra
une fociété choific de perfonnes honnêtes & bien
élevées qui repréfenteront tous les ans les tragédies
& les comédies couronnées. Les acteurs feront
inftruits par une perfonne capable de leur
communiquer lejugement & le fentiment qui font
les deux points effentiels au fuccès qu'on defire .
Le directeur choif , connoiffant les beautés des
théâtres étrangers , fera enforte de réunir fur celui
de Parme tout ce qui convient principalement
à ces deux genres de repréfentations. Les auteurs
feront invités , & font fûrs d'être accueillis avec
bonté du royal Mécène , & n'auront point à fe
plaindre d'avoir vu leurs ouvrages dépouillés de
l'expreflion néceflaite .
Son A. R donne deux prix pour chaque genre.
Celui qui fera adjugé à la meilleure tragédie , fera
une médaille de la valeur & du poids de cent fequins.
L'acceffit fera également une médaille
mais de la valeur de so fequins . On traitera auffi
généreusement les auteurs des comédies qui auront
été couronnées . Cette égalité de récompenfe
devroit fervir à faire revenir de leurspréjugés ceux
qui croiroient la comédie moins digne des efprits
éclairés & des honneurs de la couronne que la tragédie,
Melpomène & Thalie font affifes au Par
naffe , l'une à côté de l'autre. Pourquoi voudroiton
les féparer?
Afin que ces productions théâtrales foient jugées
avec connoiflance de caufe & fans partialité,
Son A. R. a prépofé lept perfonnes d'un mérite
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
diftingué , dont l'emploi fera de lire & d'examiner
chaque tragédie & comédie du concours , & de
décider enfemble celles qui mériteront le prix.
Des hommes auffi recommandables par leur condition
, leur probité & leur intelligence , feront
fans doute à l'abri de tout foupçon dans leurs jugemens.
Tout concurrent enverra fon poëme bien écrit,
marqué d'uné maxime ou d'un vers ; fon nom fera
dans une lettre cachetée dont il accompagnera le
paquer. On n'ouvrira cette lettre qu'après la leczure
& le jugement de l'ouvrage , pour favoir à
qui appartient le prix & en donner avis à fon auteur.
Les drames qui n'auront rien obtenu refte
ront en dépôt chez le fecrétaire de l'académie des
fept juges. On ne décachetera point les noms des
autres auteurs pour leur ôter toute crainte d'être
reconnus.
Graces aux bienfaits du duc de Parme , notre
nation verra renouveler ces combats poëtiques
qui contribuerent tant à la fplendeur du théâtre
chez les Grecs . Elle verra un fouverain diftribuer
les couronnes auxquelles afpirerent autrefois Efchile
& Sophocle , & les efprits les plus favorifés
des Mufes latines ; ainfi le théâtre de Parme n'aura
rien à envier aux théâtres anciens.
Le tems preferit pour le concours eft d'un an. Il
sommencera le 30 Mai 1770. Les poëtes Italiens
qui voudront faifir cette occafion de s'illuftrer
pourront adreffer leurs piéces à l'Abbé Joſeph Rezzana
, fecrétaire de la députation académique ,
qui payera tous les frais de la pofte , de maniere
que les concurrens n'auront aucune efpéce de dépenfe
à faire..
JUI N. 1770. 203
¿
ARTS.
GRAVURE.
I.
Galerie Françoife , ou portraits des hom
mes & des femmes célèbres qui ont
paru en France ; par M. Gautier Dagoty
le fils . On y a joint un abrégé de
leur vie , puifé dans les meilleures fources
; volume grand in-4° . A Paris , chez
Hériffant le fils , libraire , rue St Jacq .
Le luxe typographique a été employé
avec fuccès pour rendre cet ouvrage auffi
agréable qu'utile. Tous les portraits font
gravés d'après les maîtres les plus habiles.
La gravure que M. Gautier à cru devoir
adopter comme la plus expéditive & la
plus propre au coloris qu'exige le portrait
tient le milieu entre le deffin eftampé
noir & blanc & la maniere noire. Les notices
, ajoutées à chacun de ces portraits ,
ont été puifées dans les auteurs les plus
accrédités. Souvent même on employe
leurs propres expreffions , quand elles peignent
avec force & avec vérité. Les per-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
fonnes du fiécle où l'on vit , intéreffent
davantage que celles qui ont brillé dans
des tems plus éloignés , foit parce qu'on
a été à portée de les voir , foit parce qu'on
les connoît par le récit de ceux qui les ont
vues. On s'eft donc propofé de commencer
cet ouvrage par les portraits des grands
hommes de notre fiècle dans tous les genres.
Les fiécles précédens viendront après;
mais toujours en prenant le plus voilin
du nôtre. Chaque cahier , comme il a été
annoncé dans le Profpectus , fera compofé
de fix fujets. On n'y inférera point les
perfonnes vivantes . On aura foin , autant
que l'on pourra , de ne pas préfenter à la
fois deux perfonnages qui ont parcouru
la même carriere avec faccès . Les talens
mettent de niveau tous les rangs ; ainG
l'on n'hésitera point de placer un fimple
artifte fans naiffance à côté d'un autre
grand homme recommandable par le
nombre de fes ayeux. On décorera auffi
de tems en tems cette collection , des por
traits des femmes les plus célèbres : ce fera
une occafion , pour les auteurs de cet ouvrage
, de rendre hommage aux graces &
à la beauté. Le premier cahier qui fe publie
actuellement eft compofe des portraits
du Dauphin dernier mort , du duc
d'Orléans régent , de Louis XIV , de
JU IN. 1770. 205
:
de Louis XIII , de Henri IV & d'un frontifpice
qui forme la premiere gravure.
I I.
Portrait de Madame la Comteffe du Barry,
negravé par Ch. Gaucher , d'après le tableau
original de M. Drouais , peintre
du Roi. A Paris , chez l'auteur , rue St
Jacques , maifon des Dames de la Vis
fitation ; prix 3 liv.
L'artiſte a renfermé ce joli portrait ,
qui eft gravé en petit , dans un médaillon
entouré d'une guirlande de fleurs . Au bas
eft attaché un carquois rempli de fléches.
L'heureufe difpofition du tout enfemble ,
le fini & la délicateffe de l'exécution af
furent à M. Gaucher le talent de multiplier
à fon gré les traits enchanteurs de la
beauté & des graces .
III.
Portrait de l'augufte Princeffe Marie-Antoinette
Archiducheffe d'Autriche, Dau
phine de France. A Paris , chez Croifey
, graveur , marchand d'eftampes &
de géographie , quai des Auguſtins , à
la Minerve ; prix 3 liv . en feuilles , &
206 MERCURE DE FRANCE.
6 liv. monté fous verre blanc , avec
bordure dorée & du dernier goût.
Ce portrait , qui nous rappelle les traits
d'une princefle de Vienne , l'objet chéri
des voeux de la nation , a été gravé avec
foin par le St Croifey qui a donné à fon
burin beaucoup de douceur & d'agrément.
Cet artiſte a copié ce portrait d'après les
tableaux originaux qui font dans les appartemens
de Sa Majefté , & l'a renfermé
dans un médaillon d'environ 8 pouces de
haut fur 6 de large . Ce médaillon eft entouré
de différens attributs fymboliques. "
On diftribue chez Niquet , place Maubert
, près la rue des Lavandieres , un
autre portrait en médaillon de l'augufte
Dauphine de France. Ce portrait eft de
profil , & beaucoup plus petit que celui
que nous venons d'annoncer. Il a été deffiné
& gravé par Lebert , d'après le tableau
original , peint à Vienne par Kernofchii ,
Polonois.
Defnos , ingénieur - géographe & li?
braire , rue St Jacques , au globe , vient
auffi de faire paroître un autre, portrait de
Paugufte Dauphine de France. Il est vu
des trois quarts & en forme de médaillon
de 6 pouces de haut fur cinq de large. Ce
JUI N. 1770. 207
médaillon eft orné de guirlandes. Au bas
font les armoiries de Mgr le Dauphin &
celles de Madame la Dauphine. Prix en
blanc 1 liv . 4 f. , & imprimée en carmin ,
2 liv. 8 f.
I V.
Portrait de Mgr Louis- Augufte Dauphin
de France , gravé par J. M. Moreau le
jeune , d'après le tableau original de M.
Hall , Suédois . A Paris , chez l'auteur ,
rue de la Harpe , vis- à - vis M. le Bas ,
graveur. Prix liv.
3
On diftinguera aifément ce portrait intéreffant
de tous ceux qui ont paru par la
beauté du caractere de tête , & par le
moëlleux avec lequel le graveur a fçu rendre
la touche enchantereffe du peintre
Suédois , agréé depuis peu à notre acadé
mie royale de peinture & de fculpture.
Ce portrait eft vu des trois quarts , & il
eft renfermé dans un médaillon d'environ
33 lig. de haut fur 27 de large.
M. Maffard s'eft diftingué des autres
artiftes qui ont gravé les portraits de Mgr
le Dauphin & de Madame la Dauphine
par le fini précieux qu'il a fçu donner à
fon burin. Les portraits publiés par cegra208
MERCURE DE FRANCE.
veur font de profil & de la grandeur d'une
bague . On peut cependant les placer fous
verre en leur laiffant les ornemens qui les
accompagnent. On les diftribue à Paris ,
chez l'auteur , rue des Francs- Bourgeois
près la porte St Michel , maiſon du marchand
de bois ; & chez Ponce , graveur ,
même maiſon; prix 3 liv . les deux.
V.
Portraits en médaillon de Mgr le Dau
phin & de Madame la Dauphine . A Paris
, chez Demarteau , graveur du Roi ,
rue de la Pelleterie , à la cloche . Prix ,
1 liv. 4 f. chaque portrait.
M. Demarteau a gravé ces médaillons
dans la maniere du deffin au crayon rouge,
& a fçu faire paffer dans fa gravure
le goût noble & fimple de l'habile artiſte
qu'il copioit.
V I.
Allégorie fur le mariage de Mgr le Dauphin,
gravée dans la maniere du crayon;
par Demarteau l'aîné, d'après le tableau
original de M. Guerin , peintre du Roi .
A Paris , chez Demarteau , graveur du
Roi , rue de la Pelleterie , à la cloche.
JU.IN. 1770. 209
Mgr le Dauphin , fous l'emblême de
l'Amour , tenant un flambeau , met le feu
fur l'autel de 1 Hymeu. Madame la Dauphine
, perfonnifiée par l'Amitié , préfente
un coeur enflammé qui en eft le fymbole.
Des rayons qui partent d'une Gloire
éclairent ces auguftes époux. La Ville de
Paris , tenant l'écuffon de la France , témoigne
la part qu'elle prend à cette union .
Différens attributs , portés par des génies,
annoncent à toute l'Europe la félicité que
les peuples doivent fe promettre d'un
Hymen fi defié. Cette compofition allégorique
& poëtique en même tems confirme
les talens de M. Guerin , dont le tableau
a été préfenté à Mgr le Dauphin , &
accepté avec bonté par ce prince.
VII.
Autre allégorie fur le mariage de Mgr le
Dauphin , gravée auffi dans la maniere
du crayon rouge par le Sr Briceau, d'après
le deffin du Sr Delorge. A Paris ,
chez Briceau , rue St Honoré , vis à vis
l'Oratoire.
Cette eftampe a environ 17 pouces de
haut fur de large. La Sageffe tenant un
lis , fymbole de pureté, réunit les médail-
13
210 MERCURE DE FRANCE .
lons de M. le Dauphin & de Madame la
Dauphine. L'Hymen préfide à cette fête
& ordonne aux Amours de porterfur fon
autel les couronnes des auguftes époux.
Plus loin on apperçoit le temple de Minerve
, des palmes & une pyramide de
gloire , heureux attributs d'une union qui
fait la joie de l'Europe.
VIII.
Cérémonie du mariage de Louis- Augufte
Dauphin de France avec l'Archiducheffe
Marie - Antoinette d'Autriche , célébré
dans la chapelle de Verfailles , le 16
Mai 1770 , par M. de la Roche- Aymon
, archevêque de Rheims. A Paris,
chez Coulubrier , graveur , maifon du
fayancier , vis - à - vis St Denis de la
Chartre .
La repréſentation de cette cérémonie a
été gravée à l'eau- forte par le St Germain,
d'après le deffin du Sr Derrais.
I X.
Mgr le Dauphin labourant & Mgr le Dau
phin chaffant , deux eftampes en pendant
d'environ 18 pouces de haut fur
15 de large . Prix 6 liv. la premiere &
JUI N. 1770. 211
3 liv. la feconde . A Paris , chez Croifey
, graveur , marchand d'eftampes &
de géographie , quai des Auguftins , à
la Minerve .
On aimera à fe rappeler , en voyant ces
deux eftampes , les deux traits de bienfaifance
rapportés dans notre Mercure du
mois de Septembre 1768 .
X.
Le danger de l'Amour , eftampe d'environ
17 pouces de haut fur ii de large ,
gravée par J. Aug. Patour , d'après le
tableau original de Noël Hallé , peintre
du Roi. A Paris , chez Patour , rue St
Jacques , vis-à- vis le collége de Louisle-
Grand , à côté d'un libraire . Prix ,
3 liv.
par Hercule eft ici repréſenté conduit
l'Amour aux pieds d'Omphale , & ou
bliant fes travaux & fa gloire pour s'amu
fer à filer ; exemple mémorable des dangers
auxquels on s'expofe en aimant , &
de l'afcendant qu'ont les femmes fur l'efprit
& le coeur des hommes.
212 MERCURE DE FRANCE.
X I.
Suite de Fontaines gravées par F. N. Sellier
, d'après les deffins & compofitions
de différens maîtres. A Paris , chez
l'auteur , rue Vieille Bouclerie , au bas
de la rue de la Harpe , maifon du marchand
de tabac ; & chez Vernet le jeune
, marchand d'eftampes , quai des
Auguftins. Prix 1 liv . 4 f.
. Cette fuite , y compris le frontifpice ,
contient fix modèles de fontaines qui ont
été rendus avec foin par le Sr Sellier ,
graveur en architecture , d'après les deffins
de MM . Dumont , Taraval & Ghéer.
brant .
Il vient de paroître deux médailles nouvelles
ordonnées par le Roi , au fujet du mariage de
Monfeigneur le Dauphin . Sur l'une des deux
font représentés les buftes de Monſeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine , avec la
légende : Ludovici Augufti Delphini , & Maria-
Antonia Jofephi Secundi Imperatoris Sororis
Connubium ; & à l'exergue : die x v1 . Maii
MDCCLXX. Sur l'autre font repréſentés les
deux Epoux qui fe donnent la main fur un
autel ; & dans le fond , la France & l'Autriche
qui s'embraffent . La légende : Sacrum æterna
concordiæ pignus; & à l'exergue : Maria-AntoJUI
N. 1770. 213
niaAuftriaca Ludovico Delphina nupta MDCCLXX .
Ces médailles ont chacune à leur revers le
portrait du Roi , & elles ont été exécutées de
la grandeur de 18 lignes de diamètre , par M.
Duvivier , des médailles du Roi. Elles
graveur
ont été préfentées à Sa Majefté , & ontfervi de
piéces de mariage.
MUSIQUE.
L'Avare , ariette nouvelle pour une
balle taille , avec accompagnement ; par
M. H. Tiffier , maître de chant ; prix 1 liv.
16 f. A Paris , chez l'auteur , rue St Honoré
,à la gerbe d'or , près l'Oratoire ; Broüin ,
marchand de mufique & de cordes d'inftrumens
, rue St Honoré près St Roch , au
gagne- petit ; Mlle Caftagnery , rue des
Prouvaires , à la mufique royale.
Parties féparées de Silvain , opéra comique
. A Paris , chez Jolivet , éditeur &
marchand de mufique , rue Françoiſe , à
côté de la petite porte de la comédie italienne
, & aux adreffes ordinaires . Prix
6 liv.
Six Trio à grand orcheftre , dédiés à
114 MERCURE DE FRANCE.
M. le Comte de Lowendal , comte du St
Empire , brigadier des armées du Roi ,
colonel d'infanterie allemande , compofés
par Jean Martini , Allemand , volontaire
au régiment de Chamborant; prix 9 l.
Concerto pour le violoncelle avec accompagnement
de violon ; alto viola &
baffe , par Louis Boccherini ; prix 3 liv .
12 f. À Paris , au bureau d'abonnement
de mufiqué , cour de l'ancien grand cerf,
rue St Denis & des Deux - Portes St Sauveur
, & aux adreffes ordinaires de mufique.
C
Six Symphonies à grand orchestre pour
deux violons , alto & baffe , 2 cors ad li
bitum, compofées par Miroglio , opéra 10 ;
prix 12 liv . A Paris , au bureau d'abonnement
mufical , cour de l'ancien grand cerf,
rue St Denis & des Deux- Portes St Sauveur
, & aux adrefles ordinaires de mufi .
que.
Les perfonnes qui ont fouferit pour la
partition d'Ernelinde font averties qu'on la
délivre chez l'auteur , rue de Clery , &
chez le Sr la Chevardiere , rue du Roule ;
ceux qui n'ont point foufcrit pourront la
JUI N. 1770. 215
trouver aux mêmes adreffes , en payant
30 livres , ainfi que les airs détachés avec
leur accompagnement complet ; ils fe
vendent i liv. 4 fols . Cet ouvrage , eftimé
des connoiffeurs , a eu le plus grand
fuccès dans différens concerts , où il a été
exécuté avec les nuances & le caractere
qui lui étoient convenables.
TRAIT DE VALEUR.
TROIs foldats Suedois , du régiment
de Wefterbothnie , ayant été faits prifonniers
par les Pruffiens & forcés de
fervir parmi eux pendant la derniere
guerre , trouverent moyen de s'évader ,
& arriverent à l'armée françoife la veille
de la bataille de Berghen , & demanderent
des paffeports pour aller rejoindre
l'armée fuédoife en Pomeranie .
Le régiment Royal Suédois leur offrit
de l'argent , leur fit les plus belles promeffes
pour les engager fous fes drapeaux
; ils répondirent qu'ils vouloient
retourner à ceux auxquels ils avoient
fait le premier ferment de fidélité : mais,
afin qu'on ne crût pas que c'étoit la peur
qui les empêchoit de s'engager , puifque
116 MERCURE DE FRANCE.
l'on étoit à la veille d'une bataille , ils
prierent qu'on leur donnât des armes
pour prouver qu'ils étoient de braves
gens. En effet , ils combattirent au premier,
rang du régiment Royal Suédois
avec la plus grande valeur ; & , lorfque
la bataille fut finie , ils redemanderent
des paffeports , & retournerent à leur armée
par la Hollande.
ANECDOTES.
I.
Le Roi Charles II . étoit familier de fon
'naturel, d'un accès très facile , & aimoit
affez à voir & à être vu ; plus d'une fois il
dîna avec les bons Sujets de Londres, chez
le Lord Maire . Lorfque Sir Robert Vi
ner eut été élu en cette qualité , il eut
l'honneur de donner à dîner à Sa Majeſté .
Sir Rober encouragé par fa bonté , &
portant des fantés continuelles à la Famille
Royale , devint à chaque raſade
plus paffionné pour fon Prince , & fa tendreffe
dégénéra en familiarité . Charles II .
qui
JUI N. 1770. 217
1
qui s'en laffa , fe leva de table , courut à
la porte fans bruit , & fit avancer fon
carroffe ; Sir Robert s'apperçut de fon
évalion , & trop fatisfait de fa com-.
pagnie pour le laiffer partir , il courut
après lui , le joignit fur l'efcalier ; &
lui frappant dans la main , oh parbleu
Sire , lui dit - il , vous refierez , s'il vous
plaît , vous ne me quitterez pas que
nous n'ayons vuidé encore une bouteille .
Le Roi fe mit à rire , le regarda avec
bonté & fe tournant vers ceux qui
étoient préfens , il leur dit ce vers d'une
vieille chanfon : celui qui eft ivre , eft égal
aux Rois. Il revint avec le Maire , &
eut la bonté de refter jufqu'à ce que le
bonhomme eût befoin d'un guide pour
trouver fon lit.
,
I I.
L'Abbé Desfontaines étant à la campagne
d'un de fes amis , celui- ci lui
demanda comment il trouvoit la fituation
de fa maiſon ; je critique , dit-il ,
cette montagne qui en dérobe la vue ;
c'eft dommage , lui dit - on , que votre
critique n'emporte pas la piece.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
I I I.
Thomas Fuller avoit beaucoup d'efprit
; il auroit mieux aimé perdre 20 amis
qu'un bon mot. Il avoit fait quelques vers
fur une femme grondeufe ; le docteur
Confius , fon bienfaiteur , les ayant
entendu réciter , lui en demanda une
COPIE: rien de plusjufte , lui dit Fuller ,
puifque vous avez l'original. Le docteur
fut d'autant plus piqué de l'épigramme ,
que fa femme ne paffoit pas pour être
douce ; il ceffa de protéger Fuller , &
devint fon enneini.
vrage ,
IV.
Feu M. M **. premier commis de M.
Pontchartrain , contrôleur général , le
follicita pour être reçu à l'académie françoife
: comme il n'avoit fait aucun ou
il alla trouver l'abbé Pellegrin
& lui propofa de faire une ode pour lui
& de la mettre fous fon nom ; la propofition
fut acceptée . Le jour que l'ode
fut publiée , l'abbé Pellegrin reçut une
lettre avec cette infcription . A M. l'abbé
Pellegrin , premier commis aux odes ,
chez M. M **. premier commis de M. de
Pontchartrain .
JUI N. 1770. 219
V.
M. Vergier , commiffaire de marine ,
étant à table chez Mme de Fontaine , fut
prié de faire un couplet de chanfon pour
cette Dame : il s'en défendit d'abord fur
ce qu'il avoit perdu l'habitude de faire de
vers , & qu'il n'étoit plus jeune ; il fe
rendit à des inftances réitérées , & fit les
vers fuivans :
Fontaine , par vous je commence
L'hommage que chacun vous doit."
Malgré mon déclin qui s'avance ,
Je rajeunis lorfque je vous vois ;
Et vos yeux feuls font pour moi
La fontaine de Jouvence.
Madame de Fontaine lui répondit par
ceux- ci:
Novice en l'art de Melpomene ,
Je le tiens de vous en ce jour ;
Si je fuis pour vous la fontaine
Qui rajeunit & donne de l'amour ,
Pour moi , Vergier, par un jufte retour
Vous êtes celle d'Hyppocrene ....
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
LETTRES- PATENTES , ARRÊTS , &c.
LETTRES - PATENT
I.
„ ETTRES - PATENTES du Roi , données à Verfailles
le 12 Mars 1770 , regiftrées en la chambre des
Comptes les Avril fuivant , qui confirment la per
ception des droits de mutation , la retenue du quinziéme
& du dixiéme réſultans de l'édit du mois de
Décembre 1764.
I I..
Arrêt du confeil d'état du Roi , & Lettres- Patentes
fur icelui , des 8 & 22 Mars 1770 , regifrrées
en la chambre des comptes le 7 Avril 1770 ;
portant établillement de trois ingénieurs des ponts
& chauffées , pour le fervice de la généralité de
Paris , aux appointemens de deux mille livres feulement
; & de cinquante infpecteurs en commiffion
pour le fervice des provinces , aux appointemens
de 18 cent liv. dont jouiflent les fous - inspecteurs.
I I I.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 16 Mars
1770 ; concernant la capture & le renfermement
des mendians dans la ville de Lyon.
1 V.
Déclaration du Roi , donnée à Versailles le 18
Mars 1770 , regiftrées en la chambre des Comptes
le Avrilfuivants qui accorde les délais, pour comJUI
N. 1770 . 221
pter, à différens tréforiers & payeurs , & à l'adju
dicataire des fermes générales .
V.
Déclaration du Roi , donnée à Versailles le 18
Mars 1770 , regiftrée en la chambre des Comptes
le 6 Avril fuivant ; portant prorogation en faveur
des receveurs- généraux des domaines & bois, pour
la préſentation des comptes des domaines & beis,
pour la préfentation des comptes des domaines &
de ceux des dixièmes , vingtiémes & deux fous
pour livre du dixiéme & capitation des officiers de
la Table de Marbre , & ceux de la maîtriſe des
eaux & forêts de Paris , de l'année 1766.
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 24 Mars
1770 ; qui ordonne la remife des quittances de
finance dépofées au Sr Blondel de Gagny par les acquéreurs
des rentes fur les deux fous pour livre en
fus du dixième , & qu'il fera paflé des contrats de
conftitution fur lefdites quittances , conformément
à l'édit de Novembre 1767 & l'arrêt du conſeil du
20 Janvier 1770 .
VII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Avril ; qui
ordonne , conformément à celui du premier Août
1733 , que la déclaration à laquelle font affujettis
les marchands & ouvriers qui deftinent de la vaiffelle
ou d'autres ouvrages d'or & d'argent pour
les pays étrangers & pour les colonies , contiendra
le nom & la demeure des habitans defd. pays étran
gers & des colonies , qui auront commandé lesdits
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
ouvrages , & auxquels ils devront être adreflés ;
ainfi qu'il en a été ufé par le paflé.
VIII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 7 Avril 1770;
qui ordonne l'exécution de la délibération prife par
le chapitre général de l'ordre de Câteaux le 15 Mai
1768 ; & en conféquence , que les abbés nommés
par ledit chapitre pour rédiger les ftatuts & conltitutions
dudit ordre , feront tenus de travailler
fans délai à la dite rédaction.
1 X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , đu 14 Avril
1770 ; qui proroge , jufqu'au premier Juillet prochain
, la liquidation des billets de caiffe de la colonie
de la Louifiane , que différentes circonftanees
ont empêché de rapporter au Sr Marigoier
commis pour en faire le payement.
X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 3 Mai 17703
qui ordonne que les porteurs de reconnoiffances
du caiffier de la compagnie des Indes , portant pro
mefle de fournir des billets de la derniere loterie
de la dire compagnie , qui n'auront pas retiré leurs
billets le 9 du préfent mois , feront déchus du fort
de la loterie , & ne jouiront que d'une rente viae
gere de dix pour cent du montant de leur reconnoiffance.
X I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 15 Mai
1770 ; qui ordonne que les fecrétaires du Roi du
1
JUI N. 1770. 223
grand- collége , feront tenus de payer , chacun en
particulier , une fomme de dix mille livres fur les
quarante mille d'augmentation de finance , à quoi
ils ont été taxés par édit de Février ; & qui fixe la
finance defdits offices pour l'avenir .
AVIS.
I.
GAZETTE Univerfelle de Literature de
Deux-Ponts ; avec privilege de Son Al-
Leffe Séréniffime.
LES
Es productions de la littérature , des feiences
& des arts , fe multiplient tous les jours , à la fatisfaction
du Public , fans doute , puifqu'il les recherche
: nous n'ofons dire à la gloire du fiécle,
Dans l'immenfe collection des ouvrages , ou
plutôt des livres nouveaux , que l'Europe voit
éclore fans cefle , les Journaux ne fauroient tout
embraffer. Il ne leur refte que le choix ; & ce choix
ne peut ni fatisfaire tous les lecteurs , ni former
l'hiftoire générale des efforts, des prétentions &
des fuccès de l'efprit hunain . Reflertés dans des
bornes étroites par leur plan , par la nature de leur
travail & par leur étendue, ils ne rempliffent pas,
même dans leur enfemble , le projet d'un Catalague
général & raifonné des productions nouvelles .
Publiés dans des périodes trop éloignées les unes
des autres , ils font rarement connoître les écrits
K iv
224 MERCURE DE FRANCE .
dans la nouveauté, & fouvent les livres ont vieilli ..
lorfqu'ils les annoncent.
Cependant la curiofité du Public , toujours impatient
de jouir , foit qu'il veuille s'inftruire , foit
qu'il veuille s'amufer , defireroit , pour ainſi dire,
faifir toutes les productions au fortir de la prefle :
on aime à connoître l'ouvrage du jour , dût- il être
oublié le lendemain .
Une Gazette univerfelle , françoife & étrangere,
dans laquelle toutes les nouvelles littéraires &
celles des fciences & des arts , feroient recueillies
avec exactitude , répandues avec rapidité , & publiées
dans des intervalles couits & invariables , répondroit
fans doute mieux que les autres Journaux
à l'attente & à l'empreffement du Public ;
cette Gazette feroit , en quelque forte , le dépôt
commun de l'Europe favante ; elle fembleroit réu
nir les membres de la république des lettres , en
réuniflant leurs travaux. C'eft d'après ces confidérations
que l'on a formé le plan de celle que nous
venons d'annoncer.
On y divife les annonces des nouveautés par
le nom des diverfes clafles ou facultés , adoptées
dans les catalogues des grandes bibliothèques ,
comme Théologie , Philofophie , Hiftoire , Sciences
, Belles Lettres , Poëfie , &c. &c. : par ce
moyen , chaque lecteur verra d'un coup d'oeil les
richeffés nouvelles de toutes les nations , dont la
communication ne fauroit manquer de lui être
avantageufe. Le Philofophe , le Sçavant , l'Homme
de lettres , l'Artifte , l'Amateur , feront promptement
avertis de tout ce qui peut les intérefler
dans la littérature , les fciences , les arts utiles &
agréables. Une notice fuccinte & une légere critique
annonceront l'objet , la maniere & le mérite
JUI N. 1770 . 225
des ouvrages , des inventions & des productions
de tous les genres.
Tel eft le plan de la Gazette univerfelle de la
Littérature , des Sciences & des Arts , dont il a
déjà paru plufieurs numéros depuis le premier de
Mai 1770. Des correfpondances fures & multipliées
dans toutes les parties de l'Europe , fecon-.
dent le zèle & les foins des auteurs .
Les Imprimeurs , les Libraites , les Amateurs
qui defireront qu'on annonce dans cette feuille
quelque nouveauté , font priés de faire leurs
envois , francs de port , aux DEUX - PONTS , à
M. FONTANELLE , à l'Imprimerie Ducale ; ou à·
PARIS , chez le Sieur LACOMBE , conſeiller & libraire
de S. A. S. Mgr le Duc regnant des Deux-
Ponts.
Chaque ordinaire contiendra une feuille entiere
d'impreffion , formant huit pag. in -4° . & lorfque
l'abondance des matieres l'exigera , on y joindra
des fupplémens , fans augmentation du prix de la
foufcription .
L'abonnement pour une année , port franc par
la pofte', eft de dix huit livres .
On s'abonnera en tout tems aux DEUXPONTS
, àl'Imprimerie Ducale ; & pour la France
, à PARIS , chez ledit Sr LACOMBE , libraire,
rue Chriftine , chez les DIRECTEURS DES
POSTES , dans le BUREAU GENERAL DE
CORRESPONDANCE , Place des Victoires à Paris
, & dans TOUS LES BUREAUX PARTICU.
LIERS DE CORRESPONDANCE des principales
villes de France.
Les Abonnés font priés d'affranchir le port de
l'argent & des lettres d'avis , & d'indiquer leurs
noms & leurs adrefles écrits lilibicment.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE ,
I I.
GAZETTE Politique des Deux- Ponts ;
avec privilége de S. Alteffe Séréniffime.
Cette Gazette a cours depuis le premier Mai
1770. Le principal mérite d'un ouvrage de cette
efpéce , confifte à répandre avec célérité , avec
préciſion , avec fidélité , des mémoires propres
à fervir à l'hiftoire du tems . Des correfpondances
sûres & multipliées , fecondent le zele &
les foins des auteurs. En fe hâtant de fatisfaire
la curiofité des lecteurs , ils donneront pour
certain ce qui fera certain , & comme douteux
ce qui fera douteux , & ils tâcheront à la fin de
fixer la vérité. S'il leur échape quelques erreurs
its mériteront de l'indulgence par leur empreffement
à les rétrafter dès qu'ils les connoîtront.
On be craint pas d'annoncer l'impartialité & la
décence les plus fcrupuleufes . La Gazette doir
ere plus eirconfpecte que l'hiftoire , elle parle
d'hommes vivans. On ne fe permettra d'avoir un
avis qu'avec beaucoup de réferve & de modération
, & lorfque les grands intérêts des na
tions & de l'humanité y inviteront . Les réfléxions
feront courtes ; l'abondance des mots
nuit à l'abondance des chofes.
Le plan de la Gazette des Deux-Ponts , s'écarte
de toutes les Gazettes connues ; les nouvelles y feront
rangées par ordre des matieres ; on préfentera
, par exemple , fous ces titres : Nouvelles des
Cours Affaires Eccléfiaftiques Gouvernement
Civil: Guerre: Traités & Négociations : Finances:
Commerce & Arts : Découvertes intéreſantes:
Caufes & Jugemens célébrés , Naiffances &
JUI N. 1776. 227
Morts, &c. tous les faits & les événemens du mémegenre
& des différens pays , en fuivant toujours
à chaque article le même ordre des lieux . Le lecteur
pourra voir ainfi d'un coup- d'oeil , ce que fon
goût , fon intérêt ou la curiofité recherchent ſpécialement
dans ces feuilles périodiques. Il nous
femble qu'une hiftoire générale doit être faite fur
ce plan , & la Gazette eft l'hiftoire générale du
jour . En divifant ainfi les matieres , on évitera unk
grande confufion , on formera un corps des événemens
& des chofes qui font analogues , & le
rapprochement de toutes ces parties compofera
l'hiftoire intéreffante & curieufe du monde. On
réunira à la fin fous le titre de variétés , les nouvelles
qui ne pourront être claflées dans les articles
précédens ; par ce moyen , on embraflera tous
les objets capables d'intérefler la curiofité des lecteurs
; on ne fupprimera pas même une foule d'objers
& de détails que l'hiftoire rejerte quelquefois ,
lorfqu'ils paroîtront avoir de l'agrément ou quelque
utilité; fouvent de légeres fecoufles préparent
de violentes commotions , & de petits refforts font
mouvoir de grands intérêts ; tout enfin fert à pein
dre les hommes , les nations & le fiécle.
On recevra avec la Gazette lorsqu'il y aura
lieu , les Traités , Pactes , Conventions , Manifeltes
, Bulles , Brefs , Décrers , Edirs , Bils , déclarations
, Adreffes , Arrêts , &c. qu'il eft agréable de
connoître & important de conferver. On les donnera
imprimés en entier ou par extraits fans aug
mentation du prix de la foufcription , & à part ,
pour qu'ils puiflent former enfemble un corps de
piéces juftificatives à la fuite de l'ouv age,
Cette Gazette paroîtra fucceffivement tous les
lundis & les jeudis , elle fera compofée chaque fois
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
d'ume feuille d'impreffion in-4°. On pourra fè la
procurer , franche de port , dans tout le royaume
de France , moyennant 36 livres , prix de l'année
d'abonnement , qui commencera le premier de
chaque mois , en s'adreffant à PARIS au Bureau
général des Gazettes étrangeres , rue de la Juffienne.
On peut l'avoir auffi pour le même prix , aux
Bureaux particuliers ci - après : (çavoir ,
à ABBEVILLE , chez M. Dumontoir.
à AMIENS , chez M. François
à ARRAS , chez M. Laureau.
à BETHUNE , chez M. Rameau.
à BESANÇON , chez M. Raymond.
à BORDEAUX , chez les freres Labottiere.
à BOULOGNE , chez M. Lennel.
à CALAIS , chez M. Caffiery.
à CAMBRAY , chez M. Berthoud.
à DOUAY , chez M. Dubois.
à DUNKERQUE , chez M. Fourcade.
à LILLE , chez M. Jacquez.
à LYON , chez M. Chomety.
à MAUBEUGE , chez M. Wilmet.
à NANCY , chez M. Varlet.
àST OMER , chez M. Huguet.
à VALENCIENNES , chez M. Quefnel.
LETTRE de M. le Comte de Moncade.
Terre de Mafra.
Permettez - moi , Monfieur de prévenir par vetre
Journal MM. les Médecins & Chirurgiens ,
cant du royaume , que des pays étrangers › que
JUI N. 1770. 229
c'eft en vain qu'ils s'obftinent à me faire payer
de gros paquets de confultations au fujer du
Cancer au fein . Ils me demandent fans cefle de
leur envoyer de l'excellente terre de Mafra , que
j'ai découverte , pour remplacer celle qu'on avoit
autrefois fort facilement de Portugal , & dont
l'efficacité pour la cure du Cancer ouvert eft
généralement reconnue . Je ne puis donc que leur
répéter , que je ne vends ni ne fais vendre par
qui que ce foit cette terre , mais que je la donne
gratis à toutes fortes de perfonnes qui fe trouvent
en avoir befoin , pourvu néanmoins que
l'application s'en falle fous mes yeux , & de la
maniere que je preferis , felon l'exigence & la
diverfité des cas . Je crois devoir tenir cette conduite
, jufqu'à ce que le nombre de fuccès
heureux fe foit confidérablement multiplié. Je
ferai alors plus en état de fixer le degré de
vertu de cette terre , & de décider par conféquent
jufqu'à quel point elle peut contribuer
à bâter la guérifon d'une maladie , contre laquelle
je ne connois jufqu'à préfent de meilleur
fpécifique , que la méthode qui m'eſt particuliere
, & que je vais publier inceflaminent pour
le bien de l'humanité . Je donnerai auffi au public
, ainfi que je l'ai promis , tous les détails
concernant la terre de Mafra , par la voie fur-tout
des célèbres Académies , auxquelles j'ai l'honneur
d'appartenir. Ces écrits & d'autres que j'ai publiés
en divers tems , font affez voir combien
je me fuis attaché à faire honneur à la charge
de Médecin ordinaire de Monfeigneur le Duc
d'Orléans que j'ai toujours gardée.
Mon intention n'eft pas cependant de porter
la moindre atteinte , par ce que je viens de dire ,
à la grande correfpondance que j'entretiens avec
230 MERCURE DE FRANCE .
les perfonnes du plus grand mérite , que mon
goût pour les fciences , & mes voyages prefque
par toute l'Europe m'ont fait connoître. Je me
ferai un vrai plaifir , un devoir même de rés
pondre à leurs ineftimables lettres . On voudroit
me faire entendre que mon extrême facilité à
accorder à tout le monde le fpécifique , que je
découvris il y a plufieurs années , pour la gué
rifon des G.... les plus rébelles , femble
autorifer ceux qui m'écrivent aujourd'hui à me
demander la terre de Mafra. Il y a cependant
une grande différence entre ces deux cas. La
terre en queſtion offre encore mille problêmes
à réfoudre , & auxquels je ne fçaurois parvenir
fans le fecours d'un grand nombre d'obfervations
nouvelles ; au lieu que le spécifique pour
la cure des G. ... s'eft rendu déjà récom➡
mandable dans toute l'Europe par fes fuccès
heureux dans des cas même défcfpérés.
J'ai l'honneur , &c.
le Comte DE Moncade,
III.
PLANCHES anatomiques en couleur , de
M. Gautier Dagoty , Anatomifte perfionné
du Roi , 1770.
Les obftacles qui avoient arrêté les fecondes
Editions de ces Planches ayant été furmontés ,
en fait les premieres diftributions de la grande
& petite Edition aux Souferipteurs , & on con
JUI N. 1770. 231
tinue de recevoir les Soufcriptions pour les dif
tributions fuivantes.
Il paroît que M. Gautier pere ne ceffe de
donner , dans fon genre de gravure , de nouvelles
productions utiles au public. Ses Planches en
couleur , dont il a eu l'honneur de faire voir
l'impreffion an Roi dans le Château de Ver-.
failles , font plus belles de jour en jour. Il
donne annuellement les deux éditions d'Anatomie
dont on vient de parler , avec des recherches
très fatisfaifantes pour les Etudians.
La couleur fait enfuite diftinguer toutes les
parties du corps humain avec facilité ; on peut
dire qu'elle enrichit toutes les productions de
FHiftoire naturelle.
La grande Edition eft compofée de dix Cartes
Anatomiques , out font repréſentées des figures
de couleur naturelle , de deux tiers de nature
qui démontrent les parties du Corps Humain.
Ces Cartes Anatomiques font compofées de deux
grandes Planches. On donne deux Cartes Anatomiques
à chaque diftribution , dont le prix
eft de 18 livres , & on foufcrit en même tems
pour la diftribution fuivante.
Les cinq diftributions de cette Edition montent
à go livres ; il y aura une diſtribution tous
les deux mois , la premiere eft faite depuis le
premier Avril 1775.
Ceux qui ne foufcrivent pas , paient chaque
diftribution 24 liv. au lieu de 18 liv.
La petite Edition fera compolée de 24 Plan
* Voyez les gazettes de France d'Octobre 1767.
232 MERCURE DE FRANCE
ches Anatomiques , qui repréfentent , comme
la précédente , des Figures difléquées , où toutes
les parties du Corps Humain font repréſentées
avec leurs couleurs naturelles ; chaque Figure
eft composée de deux Planches.
On donne à chaque diftribution 6 livres , &
on foufcrit pour la diftribution fuivante.
Les deux diftributions de cette Edition font
compofées de fix Planches , & par conséquent
de trois petites Cartes Anatomiques , & chaque
diftribution eft de trois Planches. Il y aura en
tout huit diftributions pour cette Edition , qui
monteront à 48 .
Il y aura une diftribution tous les deux mois ,
la premiere (e fera au premier Juin 1770 .
Les perfonnes qui ne fouferiront pas , payeront
chaque diftribution 8 liv. au lieu de 6 livres , ce
qui fera 64 liv.
La grande Edition peut être reliée , & on peut
auffi la mettre en Tableau , & orner les Amphithéâtres
, les grands Cabinets & les Salles
académiques ; elle forme avec les tables un
très-beau volume. 1
La petite Edition fe relie avec les tables qui
accompagnent les figures , & eft d'une grande
commodité pour les Amateurs & les Etudians
en Médecine & en Chirurgie.
L'Auteur qui demeure à Verfailles au Petit
Montreuil , prie les Etudians & les Amateurs
qui defirent foufcrire & avoir les Planches Anatomiques
, de lui écrire , en affranchiffant leurs
Lettres , & en indiquant à Paris leurs adreſſes
ou celles de leurs Commiffionnaires , pour faire
tenir les Planches & recevoir les diftributions.
JUI N. 1770. 233
On peut auffi s'adreſſer à PARIS , au Bureau
Royal de la Correfpondance
Générale , Place des
Victoires , & dans les Provinces à MM. les
Correfpondans
dudit Bureau , pour foufcrire &
pour recevoir les Planches , qui , fi on le defire ,
donneront les grandes Figures collées fur toile ,,
vernies & bordées , en payant la fomme de 5 liv.
de plus pour chaque Figure de la grande
Edition .
N. B. L'Auteur va pareillement continuer fon
entreprife des plantes en couleur naturelle , fur
des fonds blancs , & on annoncera inceffamment
le projet de cet Ouvrage , qui ſe diftribuera
aux mêmes adreffes ci- defus , & où l'on
recevra les Soufcriptions.
On peut auffi s'adrefler à M. BOURRET , au
Café Allemand , rue & Croix des Petits -Champs ,
& mettre par écrit ce que l'on defire du ſicur
GAUTIER.
I V.
Pommade curative.
Le Sieur Tarriol le jeune annonce au public
une pommade très - utile & néceflaire pour les
panfemens des cautères & des Vefficatoires :
l'ufage qu'on en a déjà fait pour les maladies
de poitrine , & dans toutes celles qui requierent
ces moyens curatifs démontre , que cette pommade
n'eft fufceptible d'aucun accident , & ne
fait éprouver aux malades aucun fentiment de
douleur ; par fon moyen , on entretient ces
fortes de fuppurations auffi long- tems & auf
abondamment que les maladies l'exigent.
234 MERCURE DE FRANCE:
On diftribue cette pommade chez ſon auteur ,
demeurant à Paris au palais royal , chez M. le
Comte de Moy.
TRAIT
MEMORABLE DE PIÉTÉ.
MADAME LOUISE de France s'étant confacrée
à la retraite & aux exercices d'une vie religieufe
, s'eft retirée dans le Couvent des Carmelites
de S. Denis. Cette Princeffe donne au monde
l'exemple de piété le plus augufte & le plus
frapant. I eft rare de voir la fille d'un grand
Roi renoncer à la pompe d'une Cour brillante ,
& fuir volontairement les délices & la magnifi→
cence de la naiffance la plus illuftre » pour s'enfevelir
dans l'humble afile des Vierges vouées à
la pénitence , & au fervice auftère du Seigneur,
Sa Majefté n'a pu réfifter à une vocation auff
marquée ; mais la bonté de fon coeur , & fa tendreffe
paternelle qu'il partage entre fon illuftre
Famille & fes Sujets , s'eft manifeftée dans les
vifites au Couvent des Carmelites de S. Denis.
Le 3 Mai , après la revue des Gardes Françoifes
& Suiffes, dans la plaine des Sablons , le Roi
fe rendit à S. Denis , au Monaftere des Carinelites
, où Sa Majeſté étant entrée dans l'intérieur
du Couvent , entretint long - tems Madame
Louife , fa fille , avec toute la tendreſſe d'une
affection vraiement remarquable.
Le 13 , le Roi étant arrivé fur le midi au
Couvent des Carmelites de S. Denis avec Monfeigneur
le Dauphin , Mefdames Adelaïde , Vic
toire & Sophie de France , entra aufſitôt dans
JUI N. 1770. 235
l'intérieur du Couvent ; d'où après un entretien
avec Madame Louife , Sa Majefté refortit pour
dîner dans une falle extérieure ; après le diné ,
Elle fut encore entretenir Madame Louiſe ,
repartit pour aller recevoir Madaine la Dauphine
à Compiegne.
&
Le 15 , fur les fix heures du foir , le Roi arriva
à S. Denis avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine & Mefdames de France ;
Sa Majesté fit entrer fon caroffe dans la cour du
Monaftere des Carmelites ; Elle étoit accompa
gnée feulement de la Famille Royale , dans le
Couvent , où Elle préfenta Madame la Dauphine
à Madame Louife , puis elle repartit pour aller
coucher au Château de la Muette .
M. le Comte d'Anés , Lieutenant Général du
Gouvernement
de Paris , & Gouverneur de Saint
Denis , s'eft toujours trouvé au Couvent , à la
tête du corps de Ville, pour avoir l'honneur de
recevoir Sa Majefté.
NOUVELLES
POLITIQUES
.
De Petersbourg , le 20 Avril 1770.
LE 8 de ce mois les Députés des Provinces de
Moldavie & de Valachie qui fe font foumifes
aux armes de l'Impératrice , furent admis à
l'audience de S. M. I. à qui ils adrefferent fé→
parement une harangue ; ils préfenterent enfuite
à l'Impératrice un Ecrit qu'elle remit à fon
Vice-Chancelier ; après quoi S. M. I. les admit à
T'honneur de lui baifer la main.
236 MERCURE DE FRANCE.
De Sthokolm , le 3 Avril 1770.
Le Prince Charles , accompagné du Sénateur
Comte de Schwerin & du fieur Skutte fon Cavalier
, eft parti d'ici pour aller aux eaux d'Aixla-
Chapelle. S. A. R. prendra dans fon voyage
le nom de Comte de Vafa .
De Trêves , le 3 Mai 1770.
Avant- hier la Cour fut informée par un Courrier
extraordinaire
, que l'Electeur avoir été élu d'une voix unanime Coadjuteur
du Prince - Abbé d'Elw angen
.
De Vienne , le 7 Avril 1770 .
On mande des frontieres de Turquie , qu'il
fe forme dans les environs de Conftantinople
un camp d'environ cent quarante mille Turcs ;
que,dans la Capitale feule , trente mille hommes
avoient pris les armes , & que, pour plus grande
fûreté , on avoit tranfporté du Serrail dans
une fortereffe retirée à trois journées de la Ville ,
la plus grande partie du tréfor du Grand - Seigneur.
Le 18 Avril 1770.
Le 16 de ce mois , vers les fix heures du foir ,
la Cour étant en gala , l'Ambaſſadeur de France ,
a eu de Leurs Majeftés Impériales & Royale
ane audience folemnelle , dans laquelle il a fait ,
au nom du Roi fon maître , la demande de
Madame l'Archiducheffe Antoinette pour future
époufe de Monfeigneur le Dauphin . Après cette
cérémonie , il y a eu grand appartement au
Palais. Lorfque l'Ambaſſadeur s'y eft rendu , il
a été reçu par les Grands Officiers de Leurs
Majefté : les Gardes du Palais bordoient le grand
JUI N. 1770. 237
efcalier , les Gardes- du - Corps à pied étoient
dans la premiere des antichambres , les Gardes
Nobles Allemandes & Hongroifes formoient
dans les autres une double haie , & la Cour
étoit auffi nombreuſe que brillante . L'Ambaffadeur
s'eft d'abord rendu à l'audience de l'Empereur
, & enfuite à celle de l'Impératrice-
Reine , à qui il a fait , au nom du koi Très-
Chrétien , la demande de Madame l'Archiducheffe.
Sa Majefté Impériale & Royale y ayant
donné fon confentement , Son Alteffe Royale
a été appelée dans la Salle d'audience , & après
avoir fait une profonde révérence à l'Impératrice
& reçu les marques de fon aveu , elle a
pris des mains de l'Ambaffadeur , une lettre de
Monfeigneur le Dauphin , & le portrait de ce
Prince , leque a été enfuite attaché à la poitrine
de l'Archiducheffe par la Comteffe de Trautmansdorf
, Grande- Maîtreffe de la Maifon de
fon Alteffe Royale. Vers les huit heures & demie
du foir , la Cour s'eft rendue à la falle
des Spectacles , qui étoit magnifiquement ornée
& illuminée . On y a repréfenté la Mere Confidente
, comédie de Marivaux ; après quoi on
a exécuté un ballet nouveau , de la compofition
du fieur Noverre , intitulé les Bergers de
Tempe.
Hier , l'Archiducheffe , en qualité de future
Dauphine , a fait , fuivant l'ufage obſervé en
parcille circonftance par la Maifon d'Autriche ,
fa renonciation folemnelle à la fucceffion héréditaire
, tant paternelle que maternelle. Tous
les Miniftres & les Confeillers d'Etat de la Cour i
Impériale & Royale fe font rendus pour cet ,
effet à la Salle du Confeil , ainfi que l'Ambaf238
MERCURE DE FRANCE.
fadeur de France : l'Empereur & l'Impératrice-
Reine y font venus enfuite avec l'Archiducheffe.
Sa Majefté Impériale & Royale , s'étant placée
fous le dais , y a déclaré par un difcours concis
le fajet pour lequel Elle avoit convoqué cette
affemblée , & a chargé enfuite le Prince de
Kautnitz -Rittberg , fon Chancelier de Cour &
d'Etat , de lire à haute voix l'acte de renonciation.
Après la lecture qui en a été faite ,
P'Archiducheffe a juré , fur un Autel qui avoit été
élevé pour cet effet , la formule de renouciation
, qu'elle a fignée , & l'Evangile lui a été
préfenté par le Comte de Herberftein , Coadjuteur
du Prince Evêque de Laubach . Le même
jour , la Cour a donné au Palais de Belveden
une très-brillante fête.
Le 30 Avril 1770.
Le voyage de l'Empereur en Hongrie durera
jufqu'au 15 Juin prochain. S. M. I. fe propofe
de paffer en revue tous les régimens qui forment
un cordon fur les frontieres de la Pologne.
Le Landgrave de Darmſtadt , à l'imitation de
plufieurs Princes Souverains , vient d'accorder
aux Proteftans le libre exercice de leur Religion .
Il leur a permis de bâtir une égliſe & de le
fervir , en attendant , de celle de la garnison.
De Neustadt , en Autriche , le 7 Avril 1770.
L'Impératrice ayant fait agrandir le Palais
de cette Ville , pour y loger commodément
l'Académic Militante Thérélienne , etablie ici
depuis plufieurs années & réunie à l'Ecole Militaire
, ci - devant établie à Vienne , on découvrit
le: 21 Février dernier , fous la maçonnerie
du Maître- Autol de l'Egliſe de cè Pa¬~
JUIN. 1770. 239
lais , en démoliffant cet Autel pour y en fubf
tituer trois autres de marbre , un cercueil déjà
fort endommagé. Comme on fçavoit , par tradition
& d'après l'Hiftoire , que le corps de
Maximilien I. l'un des ancêtres de la Maiſon
d'Autriche , avolt été inhumé dans cette Eglife ,
on obtint de l'Impératrice - Reine la permiflion
d'ouvrir le cercueil , & on reconnut , d'aprés
uue vérification exacte , que les offemens qu'il
renfermoit étoient ceux de ce Prince . Sa Majeſté
Impériale & Royale , en ayant été informée , a
ordonné qu'on fit un nouveau cercueil de
cuivre qui en enfermât un autre de bois de
chêne , dans lequel on dépoferoit ces offemens
pour être remis fous le Maître-Autel , & qu'on
fît en conféquence une feconde inhumation dans
le même lieu où ils répofoient depuis fi longtems.
En conféquence des ordres de l'Impératrice-
Reine , cette cérémonie s'eft faite aujourd'hui
avec la plus grande folemnité.
De Venife , le 28 Mars 1770.
Les Curés de cet Etat , après avoir été élus
par les Paroiffiens , ou plutôt par les poffeffeurs
de biens- fonds dans chaque Paroiffe , étoient
obligés d'aller dépofer au Tribunal du Patriarche ,
une certaine fomme pour leurs Bulles , & de fe
rendre enſuite à la Nonciature , d'y payer encore
pour les Bulles une demi annate , & de prêter
un ferment folemnel. Le Sénat ayant pris cet
objet en confidération , a rendu , jeudi dernier ,
un décret , à la pluralité de cent quatre- vingtfix
voix, par lequel il a décidé que déformais
les Curés , après avoir été mis en pofleffion pour
le fpirituel , feront mis aufli en poffeffion du
240 MERCURE DE FRANCE .
temporel , fans être obligés de s'adreiler à la
Nonciature .
Suivant les lettres du Levant , il s'eft élevé
quelques troubles à Céphalie , l'une des Iſles de
la Mer de Grece , appartenante a la République-
Le Comte Carraffa a offert au Provéditeur de
rifle fes armes & fes troupes. Celui- ci a envoyé
contre les mutins un Officier à la tête de cinquante
hommes ; & , après un combat opiniâtre , dans
lequel il y a eu quelques hommes de tués de
part & d'autre , on eft parvenu à rétablir le
bon ordre.
De Florence , le 23 Avril 1770.
Samedi dernier , à neuf heures & demie du
matin , la Grande- Ducheffe accoucha heureufement
d'une Princeffe , au château du Peggio
Imperiale. L'après - midi , l'Archevêque de cette
Ville , affifté de trois Chanoines de la cathédrale
, fe rendit à une falle de ce château & y
donna le Sacrement de Baptême à la nouvelle
Princeffe , qui eut pour parrein l'Archiduc Ferdinand
d'Autriche , repréfenté par le Comte de
Rofemberg , & l'Archiducheffe Marie - Anne
repréfentée par la Comteffe de Thurn . Ôn lui
donna les noms de Marie - Anne- Ferdinande-
Jofephe- Charlotte-Jeanne. Après cette cérémonie ,
à laquelle aflifta le Grand- Duc , précédé de fa
Cour , ainfi que la principale Nobleffe , on
chanta le Te Deum en mufique ; & pendant ce
chant , les troupes qui étoient rangées fur la
place du Saint- efprit , firent une triple décharge
de moufqueterie, à laquelle répondit l'artillerie
de château de Saint- Jean.
De Rome , le 11 Avril 1770 .
On a trouvé dernierement , en fou illa nt .
JUI N. 1770. 241
une vigne fituée hors la porte de Saint Paul ,
une magnifique Statue antique , repréfentant
Hercule . Elle est très -bien confervée , ainfi que
fon piédeftal.
Du 11 Avril 1770.
Le Souverain Pontife a acheté pour la fomme
de 6000 écus ro nains , payables en fix termes ,
d'une année chacun , la fameufe Statue grecque ,
répréfentant Méléagre. Sa Sainteté fe propole
de faire placer dans la galerie du Capitole cette
Statue , qui fe trouvoit au Palais Pichini , près
du Palais Farnefe .
Du 18 Avril 1770.
La Balle In coenâ Domini , qu'il étoit d'ufage
de publier tous les ans le Jeudi Saint , n'a point
été publiée , cette année , par Sa Sainteté. Quelques
Cardinaux lui ont fait , dit- on , des repréfentations
à ce fujet ; mais elles ont été inu- '
tiles.
De Paris , le 4 Mai 1770.
Le Roi , par égard au fervice des Gardes de la
Ville , lequel a paru à Sa Majefté établi fur le
pied militaire dès fa plus ancienne conſtitution ,
a bien voulu renouveler depuis peu leurs privileges
& les faire jouir de ceux qui font attribués
à la Gendarmerie & Maréchauffée de France.
Les Drapeaux , Guidons & Etendards de cette
troupe , qui vient d'être habillée à neuf, ont été
bénis , le 26 du mois dernier , avec les cérémonies
accoutumées , dans l'Eglife de Notre - Dame , par
l'Archevêque de cette Capitale.
La Faculté de Médecine de Paris a adjugé le
Prix du Concours inftitué par le feu fieur Dieft,
Docteur-Régent de ladite Faculté , au fieur Bofquillon
, de Mondidier , qui en conféquence a
été admis fans frais à la Licence.
L
242 MERCURE DE FRANCE.
Une maladie épizootique s'étant manifestée ,
l'année derniere , dans les Etats de l'Impératrice-
Reine , & particulierement dans la Province &
Duché de Luxembourg , le Roi jugea à propos
d'ordonner qu'un des Eleves de fes Ecoles Vétérinaires
y fût envoyé pour y offrir des fecours
& préferver en même- temps de ce fléau les fron
tieres du Royaume. En conféquence on fit partir
pour cette Province au mois d'Août , le fieur
Chanut , Eleve des Ecoles Royales Vétérinaires,
de Lyon & de Paris. Il en eft revenu le 16 de
ce mois avec plufieurs certificats , qui prouvent,
que dans l'étendue de ce Pays deux cens quarante-
trois bêtes à cornes étoient, niortes avant
fon arrivée ; que cent neuf font mortes entre fes
mains ; qu'il ena guéri trois cens quatorze , & en
a préfervé quatre mille fept cens quatre- vingtdix
-fept.
De Verfailles , le 25 Avril 1770 .
Dimanche dernier , le Roi admit pour la premiere
fois , à fon grand couvert Monfeigneur le.
Comte d'Artois & Madame.
Du 28 Avril 1770.
3
Le Roi a donné l'Abbaye de Soyon , Ordre .
de Saint Benoît , Diocèfe de Valence , à la Dame
de Saffenage , Religieufe de la même Abbaye ;
& celle de Sauvoir , Ordre de Cîteaux , Diocèle
de Laon , à la Dame de Breteuil , Religieufe .
de l'Abbaye de Saint Paul de Beauvais.
Du 2 Mai 1770 .
Le 26 du mois dernier , le Duc de Bourbon
prêta ferment entre les mains du Roi pour la
furvivance de la charge de Grand-Maître de la
Maiſon de Sa Majeſté.
Le Roi a accordé au Comte d'Anés , GouverJUIN.
1770. 243
heur de la Ville Royale de Saint Denis , la place
de Lieutenant - Général du Gouvernement de
Paris.
Le chevalier de Rus eut l'honneur d'être préfenté
au Roi par le Prince de Conty , en qualité
de premier Ecuyer de ce Prince.
La comteile d'Echenfeld eut l'honneur d'être
auffi préfentée , famedi , à Sa Majesté & à la
Famille Royale par la ducheſſe de Beauvilliers ,
Dame d'Honneur de Madame Adelaide.
La marquife de l'Eſcure eut l'honneur d'être
préfentée , le même jour , au Roi & à la Famille
Royale par la comteffe de l'Efcure.
4 Le 7 Mai.
Le Prince de Marfan , lieutenant -général des
armées du Roi & chevalier de fes Ordres , vient
d'être nommé gouverneur lieutenant - général en
Provence à la place du feu duc de Villars : le
fept , il a eu l'honneur de faire , à cette occa
fion , fes très-humbles remercimens à Sa Majesté.
Le Roi vient de nommer Menins de Monfeigneur
le Dauphin , le duc de Saint-Mégrin , colonel
du régiment Dauphin , infanterie ; le Prince
de Montmorency , maréchal de camp ; le
comte de Lorges , colonel aux grenadiers de
France ; le comte de Pons , colonel du régiment
de Dauphiné le comte de Coffé , colonel aux
grenadiers de France ; le comte de Bourbon-
Buffet , capitaine au régiment d'Artois , cavalerie
; le marquis de Choifeul maréchal de camp ;
le marquis de Saint -Hérem - Montmorin , cornette
des chevaux- légers de la garde de Sa Majesté ;
le marquis de Damas , brigadier des armées du
Roi & colonel du régiment de Limouſin ; le
marquis de la Roche Aimon , capitaine de cavalerie
au régiment de Noailles ; & le marquis
Lij
244 MERCURE DE FRANCE.
de Beaumont, brigadier d'infanterie & colonel
du régiment de la Fere. Sa Majefté n'a point
déclaré le douzieme Menin .
La comteffe de Cirvella , Grandé d'Espagne ,
eut l'honneur , le même jour , d'être préfentée
au Roi & à la Famille Royale par la comteffe
de Fuentes , Ambaſſadrice d'Eſpagne , & prit le
tabouret.
La marquife de Gontault & la marquise de
Seignelay ont eu auffi l'honneur d'être préfentées
au Roi & à la Famille Royale , la premiere
par la maréchale de Biron & la feconde par
la marquife de Croiffy.
Le fieur Bignon , fils du fieur Bignon , Confeiller
d'Etat Ordinaire , Prévôt & Maître des
Cérémonies de l'Ordre du Saint Efprit , vient
d'obtenir la furvivance de la Charge de Bibliothécaire
du Roi dont fon pere eft pourvu.
"
MARIAGES de Versailles. "
Sa Majefté ayant fixé au 24 d'Avril le mariage
du Duc de Bourbon avec Mademoiſelle , a donné
ordre au Marquis de Dreux , Grand - Maître des
Cérémonies , d'y inviter , de fa part , les Princes
& Princeffes du Sang , & les Princes & Princeſſes
légitimés.
Le 23 au foir , jour de la fignature du contrat
, Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur le
Comte de Provence , Monfeigneur le Comte
d'Artois & les Princes fe trouverent dans le Cabinet
du Roi , où Madame , Madame Adélaïde ,
Mefdames Victoire & Sophie arriverent immédiatement
après , accompagnées des Princeſſes ,
qui s'étoient rendues dans l'appartement de Ma
dame. Le Duc de Bourbon & Mademoifelle ,
dont la mante étoit portée par Mademoiſelle de
JUIN. 1770. 245
Condé , arriverent enfuite . Le Comte de Saint-
Florentin , Miniftre & Sécrétaire d'Etat , préfenta
la plume à Sa Majefté & à la Famille Royale
pour figner le contrat. L'Archevêque de Reims ,
Grand Aumônier , fit enſuite la cérémonie des
fiançailles , en préfence du fieur Allart , Curé
de la Paroiffe du Château.
Le 24 à midi , le Roi , accompagné de Monfeigneur
le Dauphin , de Monfeigneur le Comte
de Provence , de Monfeigneur le Comte d'Artois
, de Madame , de Madame Adélaide , de
Mefdames Victoire & Sophie & des Princes &
Princeffes , fe rendit à la Chapelle , étant précédé
du Grand - Maître des Cérémonies & du
fieur de Watronville , Aide des Cérémonies . Le
Duc de Bourbon & Mademoiſelle , qui ouvroient
la marche , s'avancerent , en entrant dans la
Chapelle , jufqu'auprès de l'Autel : Sa Majeſté ,
fuivie des Princes & des Princeſſes , s'en étant
approchée , l'Archevêque de Reims , Grand
Aumônier , fit la cérémonie du mariage en préfence
du fieur Allart , Curé de la Paroiffe. Les
Abbés de Clugny & de Luberfac , Aumôniers du
Roi , tinrent le poële. Après la Melle qui fut
dite par l'Archevêque de Reims , le Regiftre des
mariages , apporté par le Curé de la Paroiffe
fut mis fur le Prie-Dieu du Roi , où fe firent
les fignatures de Sa Majefté , de la Famille
Royale , du Duc d'Orléans , du Prince de Condé ,
du Duc & de la Ducheffe de Bourbon & de la
Princeffe de Conty ; après quoi Sa Majefté fut
reconduite chez Elle avec les mêmes cérémonies
qui avoient été obfervées lorfqu'Elle étoit allée
à la Chapelle : il y eut feulement cette différence
que le Duc de Bourbon , donnant la main à la
Ducheffe de Bourbon → la mena à fon nouveau
246 MERCURE DE FRANCE .
rang. Madame Elifabeth , foeur de Monſeigneur
le Dauphin , affifta à la cérémonie du mariage
dans la Tribune de la Chapelle.-
Le même jour 24 , au foir , il y eur appar
tement & jeu , dans le Sallon d'Hercule , jufqu'au
Sallon de la Guerre. Le Roi foupa en public dans
le Sallon d'Hercule , avec Monfeigneur le Dau
phin , Monfeigneur le Comte de Provence
Monfeigneur le Comte d'Artois , Madame ,
Madame Adélaïde , Meſdames Victoire & Sophie
, le Duc d'Orléans , le Duc & la Duchefſe
de Chartres , le Prince de Condé , le Duc & la
Ducheffe de Bourbon , le Comte de Clermont ,
la Princeffe de Conty , le Prince de Conty , la
Comte & la Comteffe de la Marche , Mademoi
felle , fille du Prince de Condé , le Comte d'Eu ,
le Duc de Penthievre & la Princeffe de Lamballe.
Au moment du fouper , lorsque le Prince
de Condé , en fa qualité de Grand- Maître de
France , dit au Roi que Sa Majefté étoit ſervie ,
Elle lui annonça qu'Elle donnoit au Duc de
Bourbon la furvivance de la charge de Grand-
Maître.
Aujourd'hui , à cinq heures après - midi , le
Roi & la Famille Royale font allés faire viſite
à la Ducheffe de Bourbon.
Sa Majesté & la Famille Royale fignerent , le
12 Avril , le contrat de mariage du Marquis de
Efcure , Colonel de Dragons , avec Demoifelle
de Sommyevre , fille du Comte de Sommyevre
, Maréchal de Camp ; celui du Marquis
de Seignelay , Brigadier des Armées & Colonel
du Régiment de Champagne , avec Demoiſelle
de Bethune , fille du Marquis de Bethune , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant - Général
de fes Armées & Colonel Général de la CavaJUI
N. 1770. 247
lerie Legere , Françoife & Etrangere ; & celui
du Marquis de Gontault , Aide-Major du Régiment
des Gardes Françoifes , avec Demoiſelle
de Palerne , fille du fieur de Palerne , Sécrétaire
du Cabinet du Roi.
On célébra à Paris le 25 d'Avril dans l'Eglife
Paroiffiale de Saint Euftache , le mariage du
Marquis de Gontault avec Demoiſelle de Palerne.'
La bénédiction nuptiale leur fut donnée par le
Nonce du Pape.
Sa Majefté & la Famille Royale fignerent , le
29 le contrat de mariage du Marquis de la Briffe ,"
Colonel dans le Corps des Grenadiers de France ,
avec Demoiselle de l'Averdy.
-
ཏི
Arnaud Barthélemi de la Briffe , Colonel
aux Grenadiers de France , époufa le 2 du mois
de Mai dans l'Eglife Paroifliale de Saint André
des Arcs à Paris , Demoiſelle Catherine - Eliza →
beth de l'Averdy . La bénédiction nuptiale leur
fut donnée par M. l'Archevêque Duc de Reims ,
premier Pair & Grand- Aumônier de France. Le
Marquis de la Briffe defcend d'une famille noble'
de la Gafcogne , connue dès 1400 , qui a produit
des Militaires & des Magiftrats . La Demoifelle
de l'Averdy eft fille de Clément Charles
François de l'Averdy , Miniftre d'Etat , iffu
d'une famille noble du Milanais , qui s'est établie
en France pendant le Regne d'Henri III .
MORTS.
La princeffe de Diesbach , née comteffe Fa-'
raone de Melline , dame de l'ordre de la Croix
Étoilée , eft morte le 18 Avril 1770 à Fribourg
en Suiffe , à l'âge de cent-quatre ans. Elle a con248
MERCURE DE FRANCE.
fervé la raifon & la mémoire jufqu'au dernier
moment de fa vie , Elle étoit veuve du prince
de Diesbach , général d'artillerie & colonel d'un
régiment d'infanterie au fervice de l'Impératrice-
Reine & confeiller honoraire de la République
de Fribourg : il avoit autrefois commandé les
troupes de l'Empereur Charles VI , en Sicile , &
avoit été gouverneur de Syracufe.
Elifabeth-Henriette de Maugiron de Monleans,
abbeffe de l'abbaye royale de Soyons , ordre de
S. Benoît , ville & diocèfe de Valence , y eft
morte le 9 d'Avril , âgée de 87 ans , elle en étoit
abbeffe depuis 1757 .
୨
De Vorms, le 21 Avril 1770.
Le cardinal François- Chriftophe , prince évêque
de Spirre , & prevôt- maître de Weiffenbourg,
eft mort , la nuit du 19 au 20 de ce mois ,
âgé de foixante-quatre ans. Il étoit de l'ancienne
famille de Hutten de Stolzenberg : il avoit été
nommé à l'évêché de Spirre , le 17 Novembre
1743 , facré le 14 Mars 1744 , & fait cardinal
le 24 Novembre 1761. Sa mort fait vaquer un
15 chapeau dans le facré collége.
De la Haye le 25 Avril.
Le prince héréditaire Guillaume- Louis- Charles
de Naffau Weilbourg , eft mort dans cette
principauté , dans la neuvième année de fon âge.
La place de colonel d'un régiment d'infanterie
& celle de capitaine d'une compagnie de grenadiers
, dont ce jeune prince étoit pourvu , ont
été données par le Stathouder au Prince Frédéric
Guillaume fon frere .
De Paris le 27 Avril.
N. de Cauchon , marquis de Somnieuvre ,
maréchal des camps & armées du Roi , & capiJUIN.
1770 . 249
taine de la ville de Reims , y eft mort le 13
Mars , âgé d'environ 67 ans.
L'abbé Nollet , maître de phyfique des enfans
de France , profeffeur de phyfique expérimentale
au collége royal de Navarre , & membre de l'académie
royale des fciences , &c. eft mort à Paris
le 25 Avril.
Le chevalier Deflalles , colonel aux grenadiers
de France , eft mort à Lauſanne à la fin du mois
d'Avril.
Catherine-Magdeleine Pecoil , ducheffe de
Briffac , Dame de Mefdames , eft morte le z
de Mai , âgée de foixante - trois ans . Elle étoit
veuve de Charles - Timoléon - Louis de Coflé ,
duc de Briffac , pair & grand panetier de France ,
mere de la ducheffe de Noailles & belle-foeur du
maréchal de Briffac.
Honoré- Armand de Villars , duc & pair de
France , grand d'Efpagne , chevalier de l'ordre
de la Toifon d'Or , brigadier de cavalerie , gouverneur
des pays & comté de Provence , l'un
des quarante de l'académie Françoife , &c. eft
mort ces jours derniers en Provence , dans la
foixante-huitième année de fon âge .
Claude - Guillaume Teftu , marquis de Balincourt
, premier maréchal de France , chevalier
des ordres du Roi , gouverneur des ville & citadelle
de Strasbourg , &c. eft mort à Paris le 12
Mai , dans la quatre- vingt - onzième année de
fon âge.
Perrette Chaalons , veuve de Nicolas Gouvence
, laboureur , eft morte à Fontainebleau le
12 Mai , dans la cent- fixième année de fon âge
étant née le 1 Janvier 1766 à Vefmieux , diocèfe
de Châlons en Champagne.
Catherine - Elifabeth l'Hermite d'Hieville ,
250 MERCURE DE FRANCE .
veuve de Pierre de Montefquiou , maréchal de
France , chevalier des ordres du Roi , lieutenant
général de la province d'Artois , gouverneur des
ville & citadelle d'Arras , & c. eft morte à Paris
le 15 de Mai , dans la quatre- vingt- douzième
année de fon âge .
Gilbert de Montmorin de Saint - Herem , évêque
de Langres , duc & pair de France , commindeur
de l'ordre du Saint - Efprit , eſt mort à
Paris le 19 de Mai , dans la quatre- vingtiéme
année de fon âge, Il étoit doyen des évêques.
L'abbé de la Prunarede , vicaire -général de
Montpellier , abbé de l'abbaye royale de Saint
Guilin du Défert , ordre de Saint Benoît , diocèle
de Lodeves , mourut à Montpelier le 4 da
même mois , dans la foixante-uniéme année de
fon âge.
Don François de Silva Alvarez de Toledo y
Portugal, duc de Hucfcar , comte d'Oropefa &
d'Alcaudere , grand d'Espagne de la premiere
claffe , chevalier de l'ordre de Calatrava , gentilhomme
de la chambre du Roi en exercice
grand chancelier des Indes , lieutenant-général
des armées de Sa Majeſté , commandant en chef
de la brigade royale des carabiniers & colonel
du régiment de dragons de la Reine , eſt mort à
Madrid le 26 de Mai , âgé de 37 ans.
LOTERIES.
Le cent onziéme tirage de la Loterie de l'hôtelde
- ville s'eft fait , le 25 Avril , en la maniere ac
coutumée. Le lot de cinquante mille livres eft échu
áu No. 81756. Celui de vingt mille livres , au
No. 86419 , & les deux de dix mille aux numéros
89551 & 98294.
JUI N.
1770.
251
Le tirage de la loterie de l'école royale mili
taire s'eft fait le de Mai. Les numéros fortis
S'
de la roue de fortune font , 36 , 43 , 41 , 2 , 28.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Suite du Printers , poëme des Saiſons ,
Vers à Mlle de C *** , en lui envoyant un recueil dé
Fables ,
Le Singe , l'Ane & la Taupe , fable imitée de l'allemand
,
Zélie , opéra en un acte ,
Le Spectacle des Dupes, hiftoire angloife ,
A une jolie Femme qui lifoit un livre de dévotion ,
= Bouquet à Mlle T *** de la ville de Sens ,
Réponse à Mlle M... qui demandoit ce que c'étoit
o que l'Amour ,
La Furie , nouvelle
L'Heureufe Arrivée , Proverbe dramatique
2
Vers fur le Mariage de Mgr. le Dauphin avec Madame
Antoinette , Archiduchefle de Vienne',
L'Agneau nourri par une chevre ,
ibid
10
Σ
3г
32
33
34
35
37.
Vers à Babetfur le jour de ſa naiſſance ,
Explication des énigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
La premiere Nuit d'Young ,
Le Bon Militaire ,
Mémoire fur la muſique des Anciens ,
Mêlanges de Littérature orientale ,
La Pratique du Jardinage,
Le Vauxhall de Londres ,
52
13
55
17
58
62
68
ibid.
75
80
252 MERCURE DE FRANCE .
Caracteres des Femmes ou Aventures du Chevalier de
Miran ,
L'Art de s'enrichir promptement par l'Agriculture ,
Almanach des Marchands , Négocians & Commerçans
de la France & du refte de l'Europe,
Iffais hiftoriques fur l'Inde ,
Ettennes fpirituelles en vers,
Penfées Chrétiennes ,
Recherches fur la Théorie de la Mufique ,
Traité des Accouchemens ,
Récréations Economiques
Education de l'Amour ,
Mémoire fur la conftruction de la Coupole de Ste.
Genevieve ,
Tragédies d'Efchile ,
Avis au Public ,
Lettre fur le Ptifounier mafqué ,
98
୨୨
102
104
110
ibid.
112
114
118
122
·
126
129
147
148
353 Lettre fur l'exécution des Limaçons ,
Fêtes à l'occafion de l'arrivée en France de Madame
l'Archiducheffe Marie- Antoinette , & de fon mariage
avec Monſeigneur le Dauphin ,
Spectacles ; Opéra ,
Comédie françoife ,
Comédie italienne,
ACADÉMIES ,
ARTS , Gravure ,
Programe ,
Mufique
Traits de Valeur ,
Anecdotes ,
Lettres- Patentes , & c.
AVIS ,
Lettre de M. Moncade
Trait mémorable de Piété
Nouvelles politiques ,
Morts ,
Loteries,
Delimp. de M. LAMBERT , Iue des Cordeliers
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
Μ Α Ι.
MA I 1970 . 1770.✓
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Mobilitate viget. VIRGED DU
RARY
CHÂTEAI
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Chez L'ACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
ROI
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C'EST
EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rae
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufianecdoque
, les annonces , avis , obfervations ,
tes , événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
& leurs travaux ils voudront bien le permettre ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv.
l'on payera d'avance pour leize volumes rendus
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Variétés littéraires & politiques de Suéde ,
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Cours de Mathématiques de M. Bézout ,
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71.
11. 10 f.
161.
MERCURE
DE FRANCE.
M A I.
1770 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE de M. François de Neufchâteau
à M. M *** , fur fon mariage.
QUE vois- je ? l'Hymen à Cythère ,
Efcorté par tous les amours ,
Et n'ayant point d'autres atours
Que la ceinture de leur mere !
Eft- il poffible ? Est- ce bien lui ,
Lui , qu'on nous dépeint d'ordinaire
A iij
MERCURE DE FRANCE
Sous la figure de l'ennui ;
Ce dieu pefant, ce dieu vulgaire ,
L'Hymen enfin change aujourd'hui
De figure & de caractere ?
Son front refpire l'enjoûment ;
L'art d'aimer & le don de plaire
L'embelliffent également.
O prodige qu'on ne voit guère !
L'Hymen a l'air d'un tendre amant.
Il vient de cueillir une rofe
Dont il fait fon feul ornement.
Ami , d'un pareil changement ,
Tu peux feul m'expliquer la cauſe .
Dis- moi par quel enchantement
Tu fis cette métamorphofe ?
Mais je foupçonne là - deffous
Une agréable tromperie.
L'Hymen n'eût jamais , entre noùs ,
Cette mine gaïe & fleurie ,
Er les yeux fi vifs & fi doux.
On le croiroit , dans fon courroux ,
Bien moins un dieu qu'une furie :
L'intérêt , la tracafferie ,
Les foupçous compolent fa cour.
Ah ! ce n'eft pas lui ; je parie
Que ce n'eft ici qu'un détour ,
Une rufe , une efpiéglerie ,
Une malice de l'Amour.
Tu connois fon humeur fantafque ;
MMA
7
A I. 1770 .
Tour-à-tour le fripon le met
En robe , en cornette , en plumet :
Tout lui convient & tout lui plaît ,
Le froc , la foutane & le cafqne. ,
Voilà le myftere éclairci ,
Et je pense que ce dieu- ci ,
Cet Hymen au ton radouci ,
N'eft rien que l'Amour fous le mafque.
Mais dès long-tems , à ce qu'on dir ,
L'Amour a déferté la France ,
Et je n'ai pas trop d'eſpérance
De lui voir reprendre crédit.
Pourrions- nous fouffrir le cortége
Qui l'accompagnoit au vieux tems ?
Il lui falloit des coeurs conftans
Don't l'unique & hean privilége
Etoit de foupirer long- tems.
Or , la conftance nous ennuie ;
Il faut bien varier un peu
Les amulemens de la vie.
Si l'amour eft un joli jeu ,
C'eſt quand on le diverfific.
Brûler toujours du même feu ,
Refter toujours au même lieu ,
Former toujours le même voeu ,
Seroit une trifte manie :
Et pour te faire un libre aveu ,
L'Amour conftant feroit un dicu
*
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
De tres - mauvaise compagnie.
Oh! ce n'eft plus d'un tel vaurien
Que nos Français font leur idole :
L'Amour eft mort ; je le crois bien ;
Une divinité plus folle ,
A ce peuple de fous charmans ,
Adicté fon code frivole.
Il relegue dans les romans
Toutes ces phrafes faftucuſes
De loyauté , de fentimens ,
Tous ces éternels.complimens ,
Tous ces infipides fermens ,
Et ces fadeurs majestueufes
Dont s'accabloient les vieux amans.
Qu'ils devoient excéder leurs belles !
Qu'ils s'en fatiguoient à leur tour !
Ces Dames faifoient les cruelles ;
Vingt ans on attendoit le jour
Où leurs coeurs feroient moins rebelles.
D'honneur , on périffoit d'ennui.
A ces chimères folemnelles ,
Le plaifir fuccède aujourd'hui.
Brillans , féducteurs , infidèles ,
Nous adorons ce dieu nouveau
Par des ardeurs toujours nouvelles.
L'Amour , jadis , eut un bandeau ,
Un arc , un carquois , un flambeau ;
MA I. 1770 .
Mais le Plaifir n'a que des aîles.
O charmante Frivolité !
Par le caprice & par la mode
Ton empire eft accrédité .
Nous te devons la loi commode
Qui permet l'infidélité.
Des liens de fleurs font tes chaînes :
Tu rends les amans plus heureux ,
Les époux bien moins rigoureux ,
Et les femmes bien plus humaines.
Chacune peut en liberté
Braver avec étourderie
La conjugale autorité,
Et fuivre avec (écurité
Son goût pour la galanterie ;
Ce vernis de coquetterie
Eft le luftre de la beauté.
Autrement la Mélancolie ,
Fille de l'Uniformité ,
Viendroit , dans la fociété ,
Ternir les fleurs de la Gaïté ,
Et faire bailler la folie
Dans les bras de la Volupté.
Sans un peu de légereté ,
Que ferviroit d'être jolie ?
A ce compte , ami , j'ai conçu
Que le pauvre enfant de Cyprine
A v
ΙΘ MERCURE
DE FRANCE
,
Seroit ici fort mal reçu ,
Malgré la célefte origine.
Il s'eft cru réhabilité
Sous les dehors de l'hymenée ,
Je lui confeille , en vérité ,
De cacher dans l'obscurité
Sa figure & fa deſtinée.
Et
Eh ! d'un pareil déguiſement
N'a- t'il pas vu la maladreſſe ?
Ignore -t'il qu'en ce moment ,
L'Hymen très peu nous intéreſſe ?
que les feux de la tendreſſe
S'éteignent par le facrement ?
L'Amour ne tient point de ménage ,
Et l'on ne fonge au mariage
Que pour le quitter décemment.
Déjà ce difcours te fait rire ,
Damis , & même je te vois
Sur le point de me contredire.
Ce n'eft pas tout ; fi je t'en crois ,
Dans ce jour l'Hymen & ſonfrere ,
Ceflant leur éternelle guerre ,
Viennent fceller leur paix chez toi.
Quoi ? tu prétens aimer ta femme ?
Et ta femme veut t'adorer ?
Mais tu vas te deshonorer :
Ah ! puifle le monde ignorer
Une ridicule flamme !
M A I. 1770.
II
Il ne faut , pour t'humilier ,
Qu'une pareille extravagance.
A l'idole de ta conftance
Oleras- tu facrifier
Et l'ufage & la bienséance ?
Si tu pouvois les oublier ,
Je me verrois , en confcience ,
Obligé de le publier.
Tu fais que l'on peut , fans fcrupule ,
Rire aux dépens , de fes amis.
J'aurois done foin , mon cher Damis ,
De répandre ton ridicule.
Tu fais , qu'en nos cercles brillans ,
Par les farcalmes fémillans ,
La gaité s'éveille & circule.
Les gens d'efprit , comme les fots
Tous fourroient en ta préfence ;
On lâcheroit des demi - mots ;
Mais Dieu fait comme les propos
Redoubleroient en ton abſence !
On te mettroit au rang des fous ;
Pour le prix d'une ardeur fi vaine ,
On railleroit le pauvre époux,
D'une façon très- inhumaine.
On fe diroit : le croirez vous ?
C'est un mari qui prend la peine
D'être rendre & d'être jaloux.
Ah ! je frémis pour toi d'avance ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
En prévoyant tous ces malheurs .
Crois moi : les brocards des railleurs
Sont plus à craindre qu'on ne penfe.
Laifle là tes belles ardeurs ,
Et réforme tes vieilles moeurs
Pour défarmer la médifance.
Sans doute tu me répondras
Que tu naquis auffi fenfible ,
Que ta femme eft pleine d'appas,
Et que c'eft la chofe impoffible
De la voir & ne l'aimer pas.
Mafoi , dis ce que tu voudras ,
Du farcaſme & de l'épigramme
Tu dois toujours craindre les traits
A moins que d'abjurer ta flamme ;
Ce n'eft qu'à l'amant de ta femme ,
De lui parler de fes attraits.
Eh !jamais l'Hymen n'y voit goute ;
Il doit fe taire à tour propos ,
Ou bien parler fans qu'on l'écoute.
Le filence fut fait , fans doute ,
Pour les maris & pour lesfots.
Voilà le ton par excellence ,
Ami , voilà l'efprit du jour...
Ces moeurs , à la ville , à la cour ,
Sont de la derniere élégance.
On fe trahit avec aifance ;
MA I. 1770. 13
On fait le prendre tour- à- tour ,
Et le quitter avec décence ;
Et par un fingulier retour ,
L'art de brufquer la jouiffance
Eft l'équivalent de l'amour.
Mon cher ami , fois moins auftere ;
Il faut te conformer aux lois
Qu'on fuit maintenant à Cythère .
L'amour n'eft plus qu'une miſére ;
L'honneur étoit bon autrefois :
Des petits préjugés bourgeois
Dont fe coiffoient les bons Gaulois ,
Abandonne enfin la chimere.
Sur- tout pour ta moitié très - chere ,
Montre un peu moins d'empreflement;
Sache fouffrir tranquillement
Le Sigisbé jeune & charmant
Qui s'arrangera pour lui plaire ;
Cache tout jaloux mouvement ,
Et fonge , en dépit de ta flamine¸
Qu'un époux eft rout fimplement
Propriétaire de fa femme ,
Dont l'ufufruit eft pour l'amant.
En lifant ces folles maximes ,
Pourquoi trahir , me diras- tu
Tous les droits les plus légitimes ?
Pourquoi ta mufe , dans ces rimes pred
14
MERCURE DE FRANCE .
Joint- elle à l'éloge des crimes ,
La cenfure de la vertu ?...
Pardonne , ami , ce badinage.
N'eft point avoué par mon coeur ;
Il peint le délire moqueur
De nos héros du perſiflage.
Ces coupables égaremens ,
Ces crimes font les gens aimables ;
Et nos petits-maîtres charmans ,
S'ils vouloient fe rendre eftimables
Perdroient bientôt leurs agrémens.
Telle eft la démence des hommes.
Parmi ces êtres corrompus ,
Je vais plaignant l'âge où nous fommes;
Et criant en nouveau Brutus :
Amour , plaiſirs , honneur , vertus ,
N'êtes-vous donc que des fantômes !
VERS fur la mort de BIBLIS.
DESEs rofes du printems images féduifantes ,
Jeunes beautés , fuyez l'amour
Ainfi que le foleil , par fes ardeurs brûlantes
Il defféche les fleurs au midi de leur jour.
Beauté , vertu , jeuneſſe , un coeur naïf &rendre
MAL 1770.
Sont les dons que Biblis avoit reçus des dieux .
Après tant de bienfaits , pour aſſouvir nos voeux
Leur reftoit-il encor des bienfaits à répandre ?
Ainfi que dans nos champs on voit un jeune lis
S'embellir aux rayons d'une brillante aurore ,
Dans mon heureufe erreur j'avois cru voir Biblis
Aux rayons de l'amour naître plus belle encore .
O vous , peuple de fleurs , aimables fugitives ,
Vous , que fes belles mains fe plaifoient à cueil
lir;
Comme elle , vous faifiez l'ornement de ces rives ;
Comme elle, un feul matin vous vit naître & mourir.
Mais , hélas ! belles, fleurs que je vous porte envie
,
Les dieux ont fur moi feul épuifé leur rigueur ;
Les cruels aujourd'hui ne me laiffent la vie
Que pour éternifer & comblerma douleur.
Par M. d'Hermitte Maillanne.
16 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à Madame DE BAYARD.
QUOI
UOI ! tu veux être mon amie!
Tu fais taire la calomnie.
Ah ! devois-je eſpérer encor ,
Au fiécle de la jaloufie ,
De trouver ce rare tréfor.
Quoi ! Bayard , tơi , jeune & jolie ,
Toi , qui foumets tout à tes voeux ,
Tu ne porterois point envie
A cet art enchanteur que j'ai reçu des cieux.
Al'art des vers , à ce menfonge heureux
Qui fait le bonheur de ma vie ,
Tu mépriles les agrémens
Que donnent les pompons , le fard , le ton frivole.
Tu fais que leur effain s'envole
Comme font nos beaux jours fur les ailes du
rems.
Oui ,tu fais dédaigner tout utile avantage ,
Tu pourrois t'amufer de l'orgueil d'un grand
nom.
Qui peut , micux que Bayard , en vanter l'étalage
?
Mais au plus pur éloge , enfant de la Raiſon ,
Aceux qu'exigeroient tes attraits , ton bel âge ,
M A I. 1770. 17
Je te vois préférer la plus fimple leçon .
Viens & tâche d'être immortelle ,
C'eſt un fonge aflez féduifant ;
On n'eft rien quand on n'eft que belle ,
On exifte par le talent .
Viens donc , jeune Bayard , que mes foibles lumieres
Puiffent aider ton goût , qu'il m'éclaire à mon tour.
Viens , plaignons les Niñons & careffons l'amour
,
Mais , comme faifoit Deshoulieres ,
Viens embellir nos cercles amuſans ,
D'où nous chaſſons l'ennui , le jeu , la médiſance ,
Où nous fommes prefque favans ,
En faisant tous voeux d'ignorance ;
Où nous joignons à quelques agrémens
L'aimable gaïité , la décence ;
Où nos amis rougiffent d'être amans ,
Où le defir enfin que la raifon balance
Nous procure des jours charmans
Entre l'amour & l'innocence .
Viens fouvent embellir le tranquille tableau
De mon reduit philofophique ;
Quand le coeur eft content & que l'efprit s'appli
que ,
Chaque moment offre un plaifir nouveau .
1
Par Mde Guibert.
18 MERCURE DE FRANCE.
LE PERE de famille malheureux.
UN
?
perte
N riche négociant , qui depuis longtems
habitoit une de nos villes mariti
mes , & qui s'y étoit acquis par un défincéreffement
& une probité rare la bienveillance
& l'eftime générale de fes
compatriotes , fe vit obligé par la
de plufieurs vaiЛleaux & par des banqueroutes
confidérables qu'il effuya , de vendre
la plus grande partie de fon patri
moine pour fatisfaire fes créanciers , ne
voulant pas que fes malheurs propres leur
fuffent préjudiciables . Sa femme, auffi vertueufe
que lui , confentit fans peine à une
vente qui les alloit réduire à un état qui
approchoit de l'indigence. La pauvreté
étoit moins affreufe pour elle qu'une forqui
n'eût pu fubfifter que par la
ruine d'une multitude de familles ; mais
plus foible que fon mari , la douleur de
voir paffer en des mains étrangeres des
biens deftinés à l'éducation & à l'établiffement
de deux enfans qu'elle avoit , la
douleur , dis-je , que cette femme malheureufe
tâchoit de renfermer en ellemême
pour ne point augmenter encore
tune ,
MAI 1770 . 19
F'accablement de fon mari , détruifit en
peu de tems fa fanté & la mit au bord du
tombeau ; prête à rendre les derniers foupirs
, elle prit entre fes bras fes enfans
qu'elle arrofoit de fes larmes . Mes enfans ,
leur dit cette mere éplorée , oubliez que
vous êtes nés dans le fein des richeffes ;
toutes les marques de l'opulence que vous
voyez encore ici vont difparoître à vos
yeux. Des malheurs imprévus & fans remede
ont tout changé pour vous . Je ne
regrette pas ces biens pour moi- même ,
fi j'euffe été feule j'aurois eu affez de courage
pour fupporter l'infortune ; mais je
ne puis vous la voir partager : cette idée
eft un poids énorme qui m'accable & fous
lequel je fuis prête à fuccomber. L'épuiſement
dans lequel fe trouva cette femme
expirante la fit tomber dans une foibleffe
qui allarma les affiftans . Cléodon ( c'étoit
le nom du négociant ) fut appelé au fecours
de fon époufe qu'il trouva fans con
noiffance , fans mouvement & ne donnant
plus que des fignes incertains d'une
vie qui finiffoit ; fes enfans confternés
fanglottoient autour de fon lit. Cléodon
par le moyen de quelques liqueurs fortes
& fpiritueufes rappela fa femme à la lumiere
; elle r'ouvrit les yeux & d'une voix
mourante elle adreffa encore une fois la
20 MERCURE DE FRANCE.
parole à fes enfans . Mes enfans vous allez
être pauvres , le fort l'a voulu ainfi ;
mais aimez toujours la vertu , c'est un
bien que la méchanceté des hommes &
les caprices de la fortune ne pourront
jamais vous enlever . Sa voix qui s'éteignit
ne lui permait pas d'en dire davantage
, elle expira quelques inftans après
en tendant la main à fon mari fur lequel
fes regards demeurerent attachés. Cléodon
inconfolable fe jette fur ce lit qui
renfermoit les reftes froids & inanimés
de fon époufe ; il la prend dans fes bras ,
il l'appelle à haute voix . Quelques amis
l'arracherent de ce lieu fatal & l'éloignerent
d'un objet qui renouveloit encore
fa douleur.
Cléodon revenu à lui - même fe fit ame .
ner fes enfans ; il les reçut dans fon ſein
& les tenant ferrés contre fa poitrine ;
mes enfans , leur dit il , vous avez perdu
la meilleure des meres & moi la plus
vertneufe des époufes. Le ciel qui la forma
pour notre bonheur n'a pas voulu nous
en laiffer jouir plus long tems ; il a été
infenfible à nos voeux & à nos larmes .
Zélis c'étoit le nom de fa fille , âgée
de quatorze ans , vous qui me repréfentez
votre mere par les traits de votre
vifage & les qualités de votre ame , vous
MAI. 1770. 21
>
qui allez la remplacer dans ma maifon
aidez moi à foutenir le fardeau de la vie ;
il n'y a que votre frere & vous qui puiffiez
m'attacher encore à cette terre où je
vais traîner des jours malheureux & languiffans.
Sans vous j'invoquerois la mort.
comme le terme de mes maux je foupirerois
après l'inftant qui me réunira à
votre mere ; mais la jeuneffe & la beauté ,
dons précieux de la nature , pourroient
vous devenir funeftes. Des hommes opulens
& corrompus ne rougiffent pas d'offrir
des fecours à une jeune fille aux dépens
de fon honneur & de fa vertu ; ils
Le font un droit de l'indigence qu'ils devroient
refpecter , mes confeils vous font
encore néceffaires & l'enfance de votre
frere a befoin d'appui .
Cléodon vendit la maiſon qu'il avoit
à la ville ainfi que fes autres effets , &
il fe retira à la campagne dans une petite
métairie qu'il fit valoir lui même , tant
pour le procurer une vie plus commode ,
que pour le diftraire de fes chagrins par
de continuelles occupations . Quelle dif
férence entre cette chaumiere où l'on
ne trouve tout au plus que le Gimple né,
ceffaire , & ce palais fuperbe dont les
meubles rares & précieux excitoient l'ad22
MERCURE DE FRANCE .
miration & l'envie de tout le monde ,
où l'on voyoit briller de toutes parts les
travaux des plus célebres artiftes ? Quelle
différence entre cette table qui n'eſt cou
verte que d'un pain noir & groffier , de
quelques fruits & de laitage , & celle où
regnoient la magnificence , le luxe & la
fomptuofité , où l'on voyoit les mets les
plus exquis , les viandes les plus délicates
, qui mettoit à contribution tous les
pays & toutes les mers ? Cléodon qui ne
buvoit que d'un vin mûri par les années,
& qui en faifoit même venir à grands frais
des climats érrangers fe défaltere , mainte→
nant au premier ruiffeau . Lorfqu'il vivoit
dans l'opulence , fa maifon étoit remplie
d'une multitude de perſonnes qui ſe difoient
les amis. Tout ce qu'ils pollédoient
étoit à lui , il en pouvoit difpofer comme
de fon bien propre. Attentifs à lui plaire ,
leur gaïté , leur trittelle dépendoient de
la fituation de fon ame : l'indigence de
Cléodon les éloigna . La fenfibilité des
plus compatiffans fe borna à le plaindre.
C'étoit un honnête homme , difoient ils,
il ne méritoit pas que la fortune lui fût
fi contraire ; il avoit le coeur bon , il
étoit généreux , mais il s'eft piqué d'une
probité romanefque , il s'eft mis lui- même
dans la trifte fituation où il eft.
MA I. 1770. 23
Cléodon occupé des travaux de la campagne
, tâchoit d'oublier fon premier
état . L'aurore le trouvoit dans fes champs,
ainfi que le coucher du foleil. Il ne craignoit
plus comme auparavant les chaleurs
brulantes de l'été , ni les rigueurs exce
fives de l'hiver. Quoiqu'élevé mollement
dans le fein de l'abondance , fon corps
s'endurciffoit de jour en jour . La fatigue
bien loin d'altérer fa fanté le rendoit au
contraire plus fort & plus robufte , Mais
le chagrin l'avoit malheureufement fuivi
dans fa retraite ; il portoit dans fon coeur
un ennemi cruel dont il étoit la victime .
Si quelquefois à la fin d'un beau jour il
fe couchoit fur le gazon pour goûter
la fraîcheur que la nuit amene avec elle ,
une multitude d'idées affligeantes fe
préfentoient en foule à fon efprit
des larmes couloient malgré lui de
fes yeux ; il n'étoit plus maître de fa douleur.
Hélas , difoit - il , heureux ceux que
le ciel a fait naître ce que je fuis maintenant
! fans chagrin , fans inquiétude , ils
goûtent les charmes d'une vie fimple &
tranquille. A couvert de la perfidie des
hommes & de l'inconftance de la fortune,
ils n'éprouvent point ces malheurs qui
m'accablent aujourd'hui . Le foir lorfqu'après
avoir abandonné le travail ils
24 MERCURE DE FRANCE.
rentrent dans leur famille ; ils reçoivent
avec la joie la plus vive ces carreffes enjouées
de leurs enfans . Ah ! que ces plai.
firs que le remords n'accompagne jamais,
font au dellus des faux divertiffemens du
monde ! Mais il n'eft plus de bonheur
pour moi ; je vis au milieu des heureux
fans pouvoir le devenir . Le paflé me défefpere,
le préfent m'afflige, l'avenir m'ef
fraye .
Cléodon abandonné des amis que fon
opulence raffembloit chez lui , n'en recevoit
aucun fecours ; ils ne venoient pas
même le confoler dans fa retraite. Un camarade
de College avec lequel il avoit
été lié intimement & qui demeuroit de
puis bien des années à Saint Domingue ,
ayant appris les malheurs de fon ami , fut
allez fenfible & affez généreux pour formerle
deffein de les réparer. H lui écrit
& lui marque en peu de inots d'abandon
ner fa patrie , de venir partager fa fortune
& de ne faire enfemble qu'une même famille
par le mariage de Zélis avec fon
fils aîné. Cléodo : verfa des larmes dejoie
en lifant cette lettre . Ah , Zélis' , dit- il à
fa fille , il est encore fur la terre de véri
tables amis , la pitié n'eft pas éteinte dans
tous les coeurs ! Hommes vils dont j'étois
entouré dans les beaux jours de ma vie ,
.mes
MA I. 1770. 25
mes malheurs vous ont démafqués; je connois
maintenant combien vous êtes méprifables
; la baffeffe de votre caractere
vous rend indignes de mes regrets !
Cléodon déterminé à faire le voyage
des Antilles , vendit le peu de bien qui lui
reſtoit ; mais avant de s'embarquer il voulut
voir pour la derniere fois le tombeau.
de fon époufe. C'étoit le feul lien qui
l'attachoit encore aux lieux qui l'avoient
vu naître . O ma chere époufe , lui dit - il ,
le bonheur de mes enfans m'oblige de
m'éloigner ; je ne vis plus que pour eux.
Je ne vais point fous un autre hémiſphere
chercher des jours plus heureux , mon
ame ne peut plus goûter de plaifir . II
monta avec les deux enfans fur Le Victorieux
qui faifoit voile vers Saint Domingue.
A peine ce vaiffeau fortoit -il de
la Méditerrannée pour entrer dans l'Océan
, qu'il fut atteint par un corfaire Algérien
; fe fentant affez fort pour combattre
, il ne chercha point fon falut dans
la fuite , il prépara tout pour fa défenſe.
Le courage du capitaine paffa dans l'ame
des paffagers , qui firent tous des prodiges
de valeur ; mais aucun ne combattit
aufli courageufement que Cléodon . Il
avoit à défendre la fortune & la vie de
fes deux enfans ( car pour la fienne il en
B
26 MERCURE DE FRANCE .
faifoit peu de cas ) auffi le vit- on au milieu
du carnage s'élancer le premier danst
le vaiffeau ennemi , & préfenter aux vaincus
la mort ou l'efclavage. Mais que cette
victoire lui coûta cher ! Zelis inquiette
pour les jours de fon pere , étoit fortiè
de la chambre où on l'avoit enfermée ;.
rien n'avoit été capable de la retenir dans
un lieu d'où elle n'auroit pu le fecourir
s'il fût rombé fous le fer ennemi . A peine
cette fille généreufe parut - elle parmi les
combattans , qu'elle fut atteinte d'un
coup mortel qui la renverfa . Le nom de
Zélis paffe de bouche en bouche jufqu'à
l'infortuné Cléodon . Au milieu des cris
de joie des vainqueurs il apprend que fa
fille n'eft plus. Ses armes tombent de fes
mains , il refte immobile ; il roule des
yeux égarés fur tout ce qui l'environne ;
il voudroit parler , mais fa voix expire
fur fes levres ; la douleur a donné à fon
ame une fecouffe violente qui le rend
comme ftupide . Ses compagnons affemblés
autour de lui tâchoient de le confoler
; le courage extraordinaire qu'il avoit
fait paroître lui avoit mérité leur admiration
& leur eftime. Il rompt enfin le filence
, & pouffant un long foupir. Ah ,
mes amis , leur dit- il , ayez pitié d'un pere
malheureux ! que je voye ma fille ! ne me
MA I. 1770 . 27
privez pas de cetre confolation. On le
conduit auprès de Zelis , la vûe de fon
corps fanglant , de fon vifage pâle & défiguré
le tire de cette efpece d'anéantiſſement
où il étoit ; il fait des efforts pour
fortir des mains de ceux qui le retenoient ,
Hélas , ma chere Zelis , lui crioit- il , c'eſt
pour toi que j'avois entrépris ce voyage ;
il n'y avoit que ton bonheur & ta fortune
qui puffent m'engager à quitter ma patrie
! J'efpérois qu'un jour ta main fermeroit
mes yeux , cette idée étoit un foulagement
à mes maux. Mais non , le malheur
me pourfuit par tout , il n'eft aucun
endroit où je puiffe éviter fes coups .
Ah , mon ami , toi qui attends de jour en
jour une épouse pour ton fils , elle n'eft
plus , une mort cruelle nous l'a ravie !
La perte que venoit de faire Cléodon
r'ouvrit une plaie que le tems n'avoit encore
pu guérir. Le fouvenir de fon épouſe
fe joignoit néceffairement à celui de Zelis
. Retiré à l'écart dans le vaiffeau , il fe
refufoit à toute confolation . Livré tout
ențier à la douleur , il paffoit les jours à
foupirer. Les prieres , les avis , les remontrances
ne faifoient aucune impreſfion
fur fon efprit , il ne répondoit que
par des pleurs . Le fommeil qui fufpend
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
•
les chagrins des hommes fuyoit loin de
lui , il ne pouvoit plus en goûter les douceurs.
Lorfque fon fils venoit charmer
fes peines par d'innocentes careffes ; il le
regardoit en filence , puis le ferrant entre
fes bras , il fe penchoit fur lui en verfant
des larmes.
Cependant le vaiffeau avançoit toujours
vers S. Domingue ; déjà l'on appercevoit
cette ifle du Nouveau -Monde où la
fortune femble avoir établi fon empire.
Les paffagers marquoient leur joie par des
cris d'allégreffe ; ils fe félicitoient les
uns les autres d'avoir échappé aux dangers
auxqnels on eſt expofé fur un élément
orageux & terrible qui n'engloutit
que trop fouvent dans fes vaftes abîmes
la fortune & la vie de ceux que la foif
de l'or porte aux extrémités du monde.
Cléodon inconfolable ne partageoit point
leurs plaifirs , la trifteffe avoit fermé dans
fon aine toute entrée à la joie. Les yeux
immobiles & attachés fur l'onde , il gardoit
un morne filence. Lorfque le vaiffeau
fut entré dans le port & qu'on eut
débarqué , un inconnu qui étoit fur le rivage
& qui s'informoit avec curiofité
des noms de ceux qui defcendoient du
vaiffeau , vint fe jeter au col de CléoMA
I. 1770. 29
don : c'étoit fon ami. Ah Cléodon , lui
dit-il , que le tems m'a paru long depuis
le départ de la lettre que je vous ai
écrite ! Chaque jour je venois attendre
ici le vaiffeau qui vous devoit amener ,
& chaque jour je m'en retournois avec
l'efpérance d'être une autre fois plus heureux.
Mais enfin nous voilà réunis. Venez
, j'ai de quoi réparer vos pertes &
vous faire oublier vos malheurs : enfuite
fans attendre la réponse de Cléodon il
jette fes regards de côté & d'autre , il
cherche des yeux l'épouſe future de fon
fils . Ah , Méandre , lui dit Cléodon qui
l'avoit pénétré , Zélis n'eft point ici ; la
mer m'a été auffi funefte que ma patrie.
Vous voyez (en montrant fon fils) le feul.
bien qui me refte . Il ne put en dire davantage.
Les fanglots étoufferent fa voix.
Semblable à un voyageur qui marchant
dans la campagne pendant l'orage , voit
tomber la foudre à fes pieds : Méandre
interdit change de couleur ; fon vifage
où fe peignoit la joie de revoir fon ami ,
fe couvre de nuages fes yeux fe rempliffent
de larmes , un froid mortel qui
s'infinue dans fes veines lui ôte l'ufage des
fens ; il regarde Cléodon fans pouvoir
proférer une parole ; il eft oppreflé par la
.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
douleur. Il rompt enfin le filence & s'écrie
: Ah , Cléodon , c'eft moi qui fuis la
caufe de ce dernier malheur ; fans moi
vous jouiriez encore de la préſence de Zélis
, fans moi vous la verriez encore occupée
à calmer vos peines & à partager
vos travaux! Que ne me fuis - je embarqué
moi - même avec mes enfans pour repaffer
en France ! Que ne vous ai -je porté
ma fortune ! Mais fi l'amitié peut adoucir
vos maux car ils font d'une nature à ne
pouvoir être réparés ) vous trouverez une
nouvelle famille , votre fils fera le mien ,
mes enfans feront les vôtres. Il prit enfuite
Cléodon par la main & le condui .
fit avec fon fils à fon habitation qui n'étoit
pas éloignée. Il y fut reçu comme
l'intime ami de Méandre . Chacun s'empreffa
de lui donner les marques de la
bienfaiſance la plus tendre & la plus fincere.
Ce n'étoit point de ces difcours
vains & étudiés , fruits de la diffimulation
& de la fourberie . On ne connoiffoit
point dans cette généreufe famille cette
politeffe artificieufe que les hommes apprennent
aujourd'hui avec foin pour cacher
leurs défauts & tromper leurs femblables.
Elle ignoroit heureufement cet
art de fe mafquer fans ceffe & de cacher
M A I. 1770. 31
fous le voile d'une feinte douceur l'orgueil
le plus odieux.Méandre étoit regardé dans
l'ifle comme un homme fimple & franc
qui ne laiffoit échapper aucune occafion
d'obliger les malheureux . Les grands biens
qu'il avoit amaffés juftement n'excitoient
la jaloufie de perfonne , il en faifoit un
ufage fi faint & fi louable que chacun
fouhaitoit qu'ils augmentaffent tous les
jours. Aimé , refpecté de fes voiſins , il
étoit l'arbitre de leurs procès , fa décifion
étoit un arrêt contre lequel perfonne ne
fongeoit à s'élever . Sa bouche étoit l'organe
de la vérité , jamais le menfongen'avoit
fouillé fes difcours . Il raccommodoit
les familles que la difcorde avoit divifées
, il uniffoit des amans que l'indigence
obligeoit de garder le célibat ; il favorifoit
les beaux- arts , & n'épargnoit ni
foins ni dépenfes pour les porter de plus
en plus à la perfection . En un mot on eut
pu dire qu'il étoit le génie tutélaire de
i'le . Cléodon touché des vertus de
cette famille , fe livra aux douceurs d'une
fociété fi refpectable : les malheurs
même la lui rendoient néceffaire . Il trouvoit
dans la converfation de Méandre des
charmes qui calmoient de tems en tems
fa trifteffe. Les paroles de cet ami compatiffant
& fenfible étoient un baume fa-
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
lutaire verfé dans fes plaies. Mais fon
coeur fut pénétré de joie en voyant les
foins que Méandre prenoit de l'éducation
de fon fils ; il lui donna des maîtres
en tout genre . Les heureufes difpofitions
de cet enfant , jointes à une figure intéreffante
, le lui rendoient auffi cher que
les fiens . Il préfidoit fouvent à fes leçons ;
il n'oubloit rien de tout ce qui pouvoit
l'encourager & lui infpirer l'amour du travail.
Mais il ſe réſerva à lui feul le foin
de former fon ame. Les confeils d'un ami
ont fouvent plus de force que les préceptes
d'un maître , & même ceux d'un
pere. L'amitié prendun ton qui , fans être
févere , remue doucement le coeur & s'en
rend maître. Méandre étoit récompenfé
de fes foins par la reconnoiffance & les
progrès de Bléville ( c'eft ainfi qu'on appelloit
le jeune Cléodon ) . Jamais enfant
ne donna des efpérances plus flatteufes ;
il avoit une mémoire étonnante , une imagination
vive , une conception aifée ; tout
annonçoit de ce côté de grands fuccès.
Mais que de chofes à craindre de l'autre.
Il avoit un naturel bouillant & impétueux
; tout n'étoir chez lui que paffion.
Quelqu'objet excitoit - il fes defirs , c'étoir
avec une fureur qui lui ôtoit le jugement
; fon amé étoit toute entiere à ce
MAI. 1778. 33
qui l'avoit frappée . Il n'y avoit queMéandre
& Cléodon qui puffent modérer la
violence de fon caractere ; un de leurs regards
le ramenoit peu à peu à la raiſon.
Les leçons ne changerent cependant point
ce tempérament tout de feu , elles lui
apprirent feulement à ne pas s'y livrer &
à faire des efforts fur lui - même pour
vaincre fes inclinations naturelles . Lorfqu'il
etoit victorieux , Méandre lui faifoit
fentir alors combien il eft dangereux
d'écouter fes penchans & combien on
gagne à les dompter. Ce jeune homme
en convenoit de bonne foi ; il aimoit la
vertu ; & comment ne l'eût- il pas aimée ?
Il en avoit tous les jours des exemples
fous les yeux , mais cet amour s'évanouiffoit
dès que les plaifirs féducteurs
s'offroient à lui . Dans cet inftant la
bonne éducation qu'il avoit reçue n'étoit
pas capable de le foutenir ; il fe laiffoit
entraîner par la fougue & l'impétuofi →
té de fes defirs .
Il y avoit pour lors à S. Domingue
une fille d'une rare beauté. La douceur , la
modeftie , l'innocence étoient peintes fur
fon vifage. Elle joignoit à ces dons heureux
de la nature des talens enchanteurs
qui deviennent chez une jolie femme un
nouveau moyen d'enchaîner les hommes
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
mais fon ame étoit corrompue . Les vertus
dont elle empruntoit le mafque ,
n'étoient qu'un artifice dont elle fe fervoit
pour s'infinuer adroitement dans le coeur
des jeunes gens , qui prefque toujours
féduits par les dehors flatteurs , donnoient ,
dans le piege qu'elle leur tendoit . Plu- :
fieurs avoient été déjà punis de leur imprudence
par le renversement de leur,
fortune. On eût pu la comparer à ces fy-,
rênes fabuleufes qui par les doux accens
de leurs voix attiroient les nautonniers
pour les engloutir . Le hazard conduifit
le jeune Cléodon dans la maifon de Lu-,
cille , c'étoit le nom de cette fille , il la
vit , & en devint éperdument amoureux ,
Ce vifage , fur lequel on voyoit paroî
tre la candeur & l'ingénuité de l'enfance,
fe grava en traits ineffaçables dans fon
ame. La maifon de Méandre devint pour
lui une folitude où rien n'étoit plus capable
de l'amufer. Toujours occupé de
Lucille , il fe croyoit feul dans l'univers
dès qu'il n'étoit plus avec elle. Cette paffion
nailfante étoit trop vive pour échap
per aux regards pénétrans de Méandre.
Il s'apperçut bientôt du changement qui
s'étoit fait dans le caractère de Bleville.
Il n'avoit plus cette aimable gaieté qui
convient bien à la jeuneffe , pourvu
MA I. 1770. 35
qu'elle ne dégénere point en folie . Sombre
& mélancolique , rien ne pouvoit le
diftraire de fes rêveries . Méandre cherchoit
en vain la caufe de cette trifteſte :
c'étoit une labyrinthe où il fe perdoit.
Mais ayant appris que le jeune Cléodon
s'abfentoit fouvent fous prétexte de faire
quelques vifites , il obferva les démarches
de ce jeune homme , & découvrit
en peu de tems l'objet de fa nouvelle
paffion . Méandre affligé va trouver fon
époufe , il ne faifoit rien fans confulter
cette femme auffi prudente que fage.
Nous craignions avec raifon , lui dit- il ,
que la violence du tempérament de
Bléville ne l'entraînât dans le crime. Il
eft devenu l'efclave de Lucille , cette fille
auffi connue par fes défordres que par
fa beauté. Tous les jours il fe rend en
fecret dans fa maifon . C'eft là ce qui lui
donne ici cet air trifte & chagrin qui
nous allarmoir. Tâchons de rallumer dans
fon coeur l'amour que je lui ai infpiré
pour la vertu , les difcours féduifans de
Lucille ne l'ont peut- être pas détruit toutà
-fait. Mais cachons avec foin à Cléodon
les funeftes égaremens de fon fils . Ce
dernier coup le mettroit sûrement au tom .
beau. Méandre , qui connoiffoit la ten-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
dreffe & la fenfibilité de fon éleve , crut
ne devoir employer que la voie de la
douceur & de la perfuafion pour l'arra
cher d'une maifon où regnoit la débauche
la plus honteufe . Mon fils , lui dit- il , je
puis vous appeler ainfi , puifque j'ai pour
vous la tendreffe d'un pere ; je connois
la paffion fatale que vous nourriflez dans
votre coeur. Je fais que vous adorez Lucille.
Vous êtes tombé dans les piéges de
cette fille dangereufe ; elle s'eft jouée
de votre innocence & de votre crédulité
mais le mal n'eft pas fans remede
. Ecoutez la voix de la vertu qui
vous parle encore au fond de votre coeur
& qui vous reproche votre foibleffe.
Ces remords qui vous déchirent au milieu
des infâmes plaifirs auxquels vous
vous livrez , ne vous font- ils pas fentir
votre mifere préfente ? Ce feu mortel qui
vous dévore , ne vous fait- il pas regretter
ces tems heureux , ou , bien avec vousmême
, vous jouiffiez d'un plaifir pur &
fans mêlange. Mon fils , fi vous n'avez
pas encore effacé de votre mémoire le
fouvenir de mes leçons ; fi vous avez
encore quelque amour pour la vertu
rompez les liens qui vous attachent au
crime , fortez de cet efclavage honteux
où vous tient une femme déshonorée :
MA I. 1770. 37
ayez pitié de votre pere ; qu'il n'ait pas
la douleur de vous voir perdre par la
débauche votre honneur & fes efpérances.
N'eft- il pas affez malheureux ? 11 atrend
de vous fa confolation , il eſpere
que vous ferez un jour le foutien de fa
vieilleffe . Bléville interdit & confus n'ofoit
lever les yeux fur Méandre , il craignoit
les regards de cet homme jufte.
Après avoir gardé quelque tems le filen
ce , il fe jeta à fes pieds en fondant en
larmes. Ah ! Méandre , lui dit- il , je vois
l'abîme où je me fuis précipité , mais je
ne fuis plus maître de moi - même. Une
paffion cruelle s'eft élevée dans mon
coeur & le confume. Vertu , qui faifois
autrefois mes délices , & que j'ai abandonnée
pour me livrer au crime , reviens
dans mon ame , rends moi le repos & la
tranquillité ! Méandre touché des larmes
de ce jeune homme , le releva avec bonté ,
& lui dit en l'embraffant : Vous voyez ,
Bléville , les maux que le vice entraîne
à fa fuite. Lorfque vous n'aviez point
encore prêté l'oreille à fa voix enchantereffe
, l'inquiétude & les chagrins dévorans
n'habitoient point dans votre coeur.
Maintenant femblable à un malade qui ,
brûlé par les ardeurs de la fievre , you38
MERCURE DE FRANCE.
droit être à la fource d'une eau pure pour
étancher fa foif , vous foupirez après
la vertu . Mais lorsqu'une fois on a marché
dans les fentiers détournés du vice >
qu'il en coûte pour revenir fur fes pas !
La pente funefte qui nous entraîne vers
le mal eft douce & facile . Les précipices
dont cette route eft remplie font couverts
de fleurs qui nous attirent par un charme
fecret qu'on ne peut vaincre qu'en évitant
d'y porter les regards . Armez - vous
de courage. Que votre fituation préfente
deffille vos yeux ; il n'y a malheureuſement
que notre propre expérience qui
puiffe nous guérir de nos égaremens . Biéville
pénétré de douleur & de regret crut
pendant quelque tems avoir vaincu fa
paffion ; mais un regard de Lucille , qu'il
vit à la promenade , le détrompa ; il retourna
chez elle , & il oublia , dans les
bras de la volupté , les leçons de Méandre
& fes bonnes réfolutions .
Lucille , dont l'amour pour le luxe
égaloit celui qu'elle avoit pour les plaifirs
, ayant dépenfé avec profufion les
fruits de fes défordres , réfolut de profiter
de la paffion de fon amant ; elle lui pro.
pofe de dérober à Méandre une fomme
confidérable d'argent , de paffer avec elle
MAI. 1770 .
39
en France , & de s'aller établir dans quelque
ville où il n'auroir plus à craindre les
leçons d'un auftère ami qui lui faifoic
acheter fes bienfaits par de continuelles
réprimandes. Ce jeune homme frémit à
cette propofition . Ah , Lucille , lui ditil
, arrachez- moi la vie ; mais ne m'ordonnez
pas un crime qui me fait horreur !
Quoi ! j'irois enlever de l'argent à mon
bienfaiteur , à un homme qui me regarde .
comme fon fils ? quoi ! j'abandonnerois
mon pere qui n'a plus que moi , & qui
s'eft expatrié pour mon bonheur ? Lucille
voyant que la vertu combattoit encore
dans le coeur de fon amant , employa ,
tour-à-tour les prieres , les larmes & les
careffes . Elle faiffa tomber fur lui un de
ces regards tendres & paffionnés , dont
cette fille artificieuſe ne connoiffoit que
trop bien le fuccès. Bléville tranfporté
par les fureurs de l'amour confentit en
foupirant à tout ce qu'elle exigea de lui ,
& ils s'embarquerent auffi-tôt fur un vaiffeau
qui faifoit voile vers la France .
Méandre , qui croyoit Bléville en campagne
pour des affaires dont il l'avoit
chargé , ne put être inftruit de fa faite
qu'après quelques jours. Quelle fut la
urprife de cet ami vertueux , lorfqu'il
40 MERCURE
DE FRANCE.
apprit le départ de ce jeune homme ;
mais quelle fut fa douleur , lorfqu'il s'apperçut
que les loix de la probité n'étoient
plus refpectables pour cet ingrat !
Cléodon , qui ne voyoit plus revenir
fon fils , & qui n'ignoroit plus fa paffion
lut fur le vifage de Méandre les malheurs
dont il étoit menacé. Ah , Méandre , lai
dit- il , où eft mon fils ? Les pleurs qui
vous échappent jettent le trouble dans
mon ame. Méandre lui avoua que fon´
fils étoir paffé en France avec Lucille ;
mais il garda le filence fur le vol dont
il s'étoit apperçu ; if eût donné le coup
de la mort à ce pere infortuné ; il lui
confeilla d'oublier fon fils , & de ne pas
s'expofer au danger de la mer pour un
ingrat , indigne de fa tendreffe . Ah mon
ami , lui dit Cléodon ! quoi ? c'eſt vous
qui me confeillez d'oublier mon fils ?
Non , Méandre , non , j'irai , je fuivrai
fes pas : fi je ſuis affez heureux pour le
trouver , je le prierai , j'embrafferai fes
genoux , fes entrailles feront émues , fon
coeur n'eft peur être pas fermé pour toujours
à la vertu. Quelnes inftances que
lui fit Méandre , il perfifta dans le deffein
de paffer en France ; mais les gros tems
qui -retenoient alors les vaiffeaux dans le
MAI. 1770 . 41
port , ne lui permirent de s'embarquer
que quelque mois après . Le vaiffeau fur
lequel il étoit monté faifoit route vers
Breft . Il entra dans le port de cette ville
après une heureuſe navigation . Cléodon
fans prendre un moment de repos partit
pour Paris , où on lui avoit dit que fon
Els fe feroit peut-être retiré pour vivre avec
plus de liberté avec ſon infâme maîtreffe .
Quelques jours après fon arrivée , il rencontre
en paffant fur la place publique
un jeune homme que l'on conduifoit au
fupplice . Ses cheveux étoient épars , déjà
fon vifage étoit environné des ombres
de la mort ; il marchoit d'un pas chancelant
vers l'endroit où l'on devoit terminer
les jours. Cléodon leve les yeux
fur cet objet d'horreur , il reconnoît fon
fils , il fend auffi - tôt la foule en pouffant
des cris vers le ciel , il tombe à fes genoux
qu'il tient étoitement embraffés .
Bléville reconnut fa voix ; car fes yeux
éteints ne jouiffoient prefque plus de la
lumière . Ah ! mon pere , lui dit-il , laiffez
un malheureux fils indigne de votre
amour . Une paffion aveugle après m'avoir
rendu ingrat & dénaturé m'a fait encore
tremper la main dans le fang de mes
femblables. On vint arracher ce coupable
42 MERCURE DE FRANCE.
1
d'entre les mains de fon pere qui , accablé
par la douleur & le défefpoir , perdit
en même tems la connoiffance & la vie.
DARTOIS , Curé de Moléans .
EPITRE à Mde la Marquife d'A ** fur
les caufes qui empêchent les femmes de
réuffir dans le genre élevé , & fur tout
dans la tragédie.
Ce n'eft donc point affez pour vous
De chanter le plaifir qui monte votre lyre ,
Jufqu'aux brillans fuccès de l'auteur de Zaïre
Vous portez vos voeux les plus doux ;
Nos beaux efprits feront jaloux
Si , dédaignant les jeux , votre génie aſpire
Aux palmes qui croiffent pour nous.
La reine du printems , contente de fourire
Aux fleurs qui naiflent fous les pas ,
Les cueille & ne les change pas
Pour les lauriers dont la victoire
Couronne le dieu des combats .
L'enjoûment n'aime point l'appareil de la gloire s
Il cherche le plaifir & vole dans les bras .
Ce fexe à qui l'amour donna des ailes
Nefut propre jamais qu'aux écrits délicats ,
MA I. 1770 . 43
Et les ouvrages de nos belles
Sont femblables à leurs appas.
Quelques légeres étincelles
N'embrafent point un mur qui tombe avec fracas.
Jufques aux voûtes éternelles
L'aigle s'élance , & l'oiſeau de Cypris
Voltige fur les bords fleuris
Ou folâtrent les hirondelles
Parmi les rofes & les lis.
Le vol de l'hirondelle eft l'image parfaite
Des ouvrages que peut enfanter la beauté.
Belles , prenez une mufette ;
Mais que de Milton la trompette
N'enfle point une bouche où rit la volupté.
Avec le crêpe affreux de la tragique (cène
On allie encor moins pompons & falbalas ,
Et le poignard de Melpomene
Avec l'éguille de Pallas .
L'ingénieufe Deshoulieres
Qui , dans fes idilles légeres ,
Sait enchanter tous les lecteurs ,
Languit quand , du ftyle énergique ,
Elle veut faifir les couleurs :
En vain elle monta fur la scène tragique ,
Elle n'y put jamais faire verfer des pleurs ,
Malgré fa beauté defpotique .
Et cette mufe d'Orléans ,
Cette Barbier fi langoureuſe
44 MERCURE DE FRANCE.
Qui , d'abord , s'illuftra par des couplets charmans
,
Quoique de Pellegrin l'adrefle officieuſe
L'aidât dans fes vers languiffans ,
Melpomene froide , ennuyeuſe ,
Endormit tout Paris par fes drames glaçans.
Ce fexe , ami de la parure ,
Veut , de la tragédie , égaïer les couleurs ;
Il ne fait point tracer une fombre peinture ,
Allervi des l'enfance à des jeux féducteurs .
Mais comment exprimer les cruelles douleurs
Quandon ne peint qu'en mignature ?
C'eft offrir à nos yeux une vaine impofture ;
C'eft conftruire un joli roman ;
C'eft défigurer la nature
Et répandre des fleurs fur les bords d'un volcan...
Peut être le dur esclavage ,
Auquel par nous ce fexe eft condamné ,
Etouffe fon efprit ainfi que fon courage ,
Nous lui donnons les graces en partage
Pour tenir dans les fers fon génie enchaîné.
Peut-être un mafque politique ,
Dont il couvre toujours fon fentiment gêné ,
Peut le rendre moins énergique
En déguifant fon coeur vers l'amour entraîné.
Peut-être fa pudeur timide
L'arrête , parle & lui défend
De tracer , d'un crayon brûlant
Des paffions le feu rapide,
MA I. 1770.
45
La liberté fait l'ame , & l'ame le talent ;
Mais l'ame eft fans vigueur dans un corps foible
& lent.
Une voix par- tout refpectable ,
Oracle de ce monde & toujours écouté ,
Dit à la femme : fois aimable ,
A tes dehors brillans ton pouvoir eft femblable ;
On t'accorde l'adreffe & la fubtilité ;
Mais l'homme aura la force & la folidité.
Notre fexe à chacun affigne notre place.
Nos partages font différens ,
Oui belles , le dieu du Parnaffe
Imitant le dieu des amans ,
Vous fait des dons pareils à vos atours charmans.
Mais pour faire couler nos larmes
Vos yeux ont de plus fûres armes
Que nos écrits les plus touchans .
L'art de plaire vous intéreſle ;
Vous infpirez mieux la tendreffe
Que vous ne favez l'exprimer.
Cette fureur de tout charmer
Occupant vos loisirs , rend votre ame légere ,
Et chez vous le defir de plaire
Affoiblit le beſoin d'aimer.
Pour vous , jeune Sapho , qui ne favez que rire ;
Au dieu charmant qui vous infpire ,
Confacrez tous vos vers enfans de vos beaux
jours.
9
Oui , fans doute ils vivront toujours :
46
1
MERCURE
DE FRANCE
.
Le Plaifir faura les infcrire
Dans les archives des Amours.
Du fameux temple de mémoire
Les fublimes talens n'ont pas tous les honneurs ,
On peut arriver à la gloire
Par des fentiers femés de fleurs.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au collège de Tournon .
ZÉPHIR & LA ROSE. Fable.
DANS ANS un jardin , l'honneur de Flore,
A couvert des froids aquilons ,
Un rofier que Phébus colore
Recevoit les pleurs de l'aurore
Et voyoit les quatre faifons :
Et dans tous les tems quelques rofes
Paroiffoient fraîchement écloſes ,
Sans compter les jeunes boutons.
Mais Zéphir , cet amant volage
Dont l'agréable badinage
Détourne tout foupçon malin ,
Promenant fon foufle incertain
Dans les contours du voisinage,
S'ouvrit aisément le paflage
De ce délicieux jardin.
Soudain il voit la fleur chérie ,
MA I. 47 1770.
Une role à moitié fleurie
Dont la douce & naiflante odeur
Faifoit connoître , à fa couleur ,
Les pleurs dont elle fut nourrie.
Auffi- tôt le dieu qui ſourit ,
Déployant mollement fon aîle ,
S'élance , s'envole auprès d'elle ,
La careffe & la rafraîchit :
Et pour la rendre encor plus belle ,
Si vivement s'épanouit ,
Que par malheur elle y perdit
Une feuille de fon
ramage,
Que le dieu léger & volage ,
En fe jouant porte en les airs ;
Pour apprendre à tout l'univers ,
Etonné de fa perfidie ,
Le fort d'une roſe flétrie.
Jeunes beautés , dans vos plaifirs ,
Craignez le moindre badinage
Des papillons & des zéphirs....
Je n'en dirai pas davantage.
Par M. de la Soriniere
48
MERCURE
DE FRANCE
.
FATME & SALEM ; ou On aime pour
"
"
les autres.
Conte indien ; par M. d'Arnaud.
«Vous , m'aimez , belle Farmé ! -Si je
» vous aime , mon cher Salem ! Ah ! cruel ,
» ce n'eft pas à vous d'en douter ; quelles
preuves exigez - vous encore de cette
» tendreffe qui ne finira qu'avec ma vie,
qui eft mon ame même ? -Oui , je
» fuis le plus heureux des hommes , fi j'ai
» mérité un regard , un feul regard de la
» divine fatmé; mais , maîtreffe de mon
» coeur , pardonnez à ma délicateſſe , à
» mes inquiétudes ; le tendre amour fe
» nourrit d'alarmes ; vous êtes vous bien
interrogée ? Eft ce bien moi que vous
aimez ; oui , moi , détaché de tous ces
» foibles alentours qui m'environnent ?
>> On dit quelque bien de votre amant
» dans le monde ; j'ai eu la folle vanité ,
» le malheur d'être écouté des femmes à
» la mode ; mes amis m'accordent un peu
"
"
" d'efprit ; la fortune a daigné me favo-
» rifer ; je fais ce qu'on appelle du bruit
» à la cour. Pardonnez , encore une fois ,
» adorable
MA I. 1770.
49
•
n
"
-
» adorable Fatmé ; je crains que ces ba-
» gatelles , ces miféres ne corrompent la
»fource pure de cette paffion qui nous
unit ; le fentiment feul en doit être l'a-
» liment. Vous ne favez pas aimer ,
» Salem , il y a déjà long- tems que je
» m'en plains ; vos foupçons me défolent;
pouvez vous penfer que je ne vous ai-
» me pas pour vous - même ? Que m'im-
» porte la cour , la ville , toute la terre ?
Je ne vois que vous dans l'univers ; hors
» de vous , y a- til quelque chofe qui
» exiſte pour Fatmé? » Fatmé accompagna
ces derniers mots de ces larmes qui embelliffent
encore la beauté. Salem fe jette
à fes pieds, revient fans ceffe à lui demander
pardon de la fingularité de fon amour,
lui baiſe la main , fe rejette toujours fur
cette malheureufe délicateffe qui empoifonne
fes plaifirs , quitte les genoux de
Farmé , & court chez lui fe plonger dans
de nouvelles réflexions bien oppofées à
fon bonheur.
Salem avoit en effet de l'efprit , & l'efprit
fe plaît à tourmenter la fenfibilité ; on
pourroit le nommer le bourreau du coeur.
Les mémoires indiens nous difent même
que Salem étoit un peu philofophe ; le
moyen d'être heureux avec de la philo-
C
5.0
MERCURE DE FRANCE.
fophie? Il ne faut regarder les hommes
que de profil , fi l'on veut tirer parti de la
fociété , s'obftiner à les voir en face, c'eſt
chercher à faire évanouir l'illuſion , & l'illu
fion flatte. Salem , quoiqu'il eût la manie
de réfléchir , n'en étoit pas moins aimable ;
c'étoit une des plus agréables figures ,
dans lesquelles Brama eût répandu l'ame
la plus fenfible. Il étoit riche fans orgueil
; il appartenoit aux premiers de
l'empire , & n'avoit nulle fatuité , nul
vernis d'importance ; fa réputation s'étoit
étendue dans les Indes ; on n'y parloit
que de fes agrémens & de fes bonnes
qualités ; il n'étoit pas étonnant qu'avec
de pareils avantages , il eût les bonnes
graces de Fatmé , une des plus jolies
femmes d'Agra ; fon coeur , pêtri de tendreffe
, en impoſoit à ſon eſprit ; elle
croyoit à l'amour pur , comme les dévots
de fon pays croient à la tranfmigration
des ames : elle avoit dix-fept ans , & elle
égaloit fon amant à Brama.
La jeuneffe , livreffe inféparable de
cet âge , n'empêchoient pas Salem de rechercher
la compagnie des fages ; il étoit
eftimé des plus favans Bramines . Un des
plus diftingués par le rang & par les
Connoiffances gymnofophiques , Nirfa
MA I. 1770.
SI
aimoit beaucoup Salem ; il lui avoit , en
quelque forte , donné une nouvelle vie ;
il l'avoit arraché à cet égarement où fes
premiers pas alloient le précipiter. Salem
le chériffoit auffi comme fon tendre ami )
comme fon
"
pere .
Il vient chez le jeune homme , le
trouve enfeveli dans une efpèce de méditation
profonde . « Qu'avez- vous , Sa-
» lem , vous me paroiffez rêveur , occupé
; feriez -vous abîmé dans l'étude
» de la philofophie ? Ce ne font pas là
les nuages qui obfcurciffent les beaux
jours. Ah! Salem , parlez à votre ami
» ouvrez-lui votre ame ; une paffion vous
» dévore , & à vingt - deux ans , ce ne
peut être que celle de l'amour.-Oui ,
refpectable Nirfà , je vous offenferois
» j'offenferois l'amitié , la confiance , fi
» je vous cachois les moindres replis de
>> mon coeur ; il est votre ouvrage ; Nirfa ,
>> ;
j'aime , & vous ne favez pas ce qui
» me trouble en ce moment ; je voudrois
» être aimé pour moi -même. On me dit
» que je le fuis , ajoute Salem d'un ton
plus bas , & en " regardant le Bramine :
39-
Quoi , mon enfant , vous êtes en-
» core fi peu avancé dans les connoif-"
» fances de notre être ? Il n'y a point ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
» mon cher Salem , de pur amour , d'a-
» mour déſintéreffé qui fe concentre en
» foi-même , qui fe nourriffé de fa pro-
» pre fubftance ; ce font là de ces chi-
» mères , de ces rêves brillans qui ne
"
doivent point vous féduire , vous fur-
» tout à qui je me fuis plu d'ouvrir les
» yeux fur les infirmités de l'efprit hu-
» main ; je dirai plus , on n'aime que
» pour les autres ; j'en fuis fâché
» pour l'honneur de l'humanité , pour
» l'illufion des plaifirs ; mais c'eſt une
» vérité qui n'est que trop évidente , trop
établie ; elle eft palpable. - Vous me
déſeſperez , oui , mon efprit embratfe
» tout ce que vous dites : & c'eft ce qui
» fait mon malheur ; mais mon coeur ,
» Nirfa , mon coeur s'éleve contre vous ;
il me parle pour Farmé. Elle eft á
» belle. Eh oui , c'eft fa beauté que
» vous croyez aimer ; mais la beauté
» mon ami eft trompeuſe. Farmé fe
» trompe elle- même ; je me répandrois ,
» à ce fujet , dans les raifonnemens les
plus vertueux vous m'écouteriez : la
» vérité pafferoit dans votre ame , &
» vous garderiez votre amour. Un regard
» de Farmé , j'en conviens , eft plus perfuafif,
plus puiffant que tous nos dif-
99
"
MA I. 1770. 5.3
» cours ; mais , mon cher Salem , vous
>> rendrez - vous à l'expérience ? On ne
» rélifte pas à ce philofophe là .. Que
» dites- vous , mon ami , mon maître ?
ود
-
Que je vous prouverai aifément que
» Farmé ne vous aime pas pour vousmême.
Que dis- je , elle vous aime pour
les autres . J'en reviens toujours à cette
» malheureuſe vérité ; décidez vous ';
» vous fentez - vous affez de force pour
» vouloir être éclairé ? Il faut être de
» bonne foi ».
Salem , à ces mots , étoit tombé dans
une cruelle perplexité , il étoit impatient
d'être pénétré d'une vérité qu'un defit
auffi fort lui faifoit repouffer. Il s'écrioit :
Oui , te fuis bien perfuadé que Fatmé
» ne m'aime pas comme je le voudrois » .
Et puis un moment après dans le fond
de fon coeur , « elle m'aime fi tendre-
» ment ... Voyez , pourfoit Nirfa , dé-
» terminez vous , mon cher Salem , je
» vous convaincrai ».
Quelle terrible fituation pour un amant !
Quels orages dans l'ame de Salem ! Enfin
il tombe aux pieds du Bramine , comme
un homme égaré de douleur .... «" Eh
» bien cruel , arrachez- moi donc mon
» erreur que je détefte , & que j'adore
:
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE.
33
rendez - moi le plus malheureux des
» hommes.
و د
-
Je vous rendrai le plus
fage ». Nirfa dit , & auffi - tôt Salem , par
le pouvoir du favant Bramine , qui étoit
favorifé des génies élémentaires , prend
encore de nouveaux agrémens , un art
plus sûr de plaire , un ton plus féducteur .
Il devient le modele des amans , c'eftà-
dire , qu'il devoit réunir toutes les graces
, tous les charmes aux yeux de Fatmé ;
mais par le même enchantement , cac
c'en étoit un des plus prodigieux , Salem
devoit auffi fe montrer laid , défagréable
à tous les autres yeux , fans efprit , fans
confidération . Salem en quelque forte
n'alloit exifter que pour fa maîtreffe , &
il lui étoit défendu de révéler ce fecret ,
jufqu'à l'inftant qu'il reverroit Nirfa.
―
Salem , emporté par des defirs qui fe
combattoient , court chez Fatmé . « Vous
» m'aimez donc , Fatmé , d'un amour à
» toute épreuve ? Oh ! ne vous voilà-
» til pas encore auffi ridicule que vous
» étiez ce matin ? en vérité vous me fe-
» riez mourir de douleur. Eh ! Salem ,
» que voulez- vous que je faffe pour vous
raffurer ? Et Salem difoit dans fon
ame : « Quelle joie , quel triomphe pour
moi , fi Nirfa s'étoit trompé » !
"
cr
M A I. 1770 . 55
Jamais Farmé n'avoit tant aimé Salem ,
jamais il n'avoit fait voir plus d'agrémens.
Ils vont dans les cercles . Fatmé
entend dire par-tout que Salem eft mauſ.
fade , ennuyeux ; il eft laid à faire peur.
S'il ouvroit la bouche , on fe regardoit ,
& on fe difoit : Mais c'eft fingulier ,
comme il est devenu brutal , pefant ,
bête ! Salem pourtant n'avoit jamais eu
un meilleur ton , plus d'efprit , de feu
d'imagination , & Fatmé en avoit fenti
tous les charmes . Les habits de Salem
paroiffoient n'avoir nulle grace , nulle
élégance ; ils étoient de la façon la plus
gauche , de la couleur la plus fombre ,
fes éléphans , fes palanquins , fes bijoux
n'étoient plus cités comme modeles , ou
fi l'on en parloit , ils étoient tournés en
ridicule. On ne le regardoit point à la
cour , à peine l'appercevoit- on dans les
fociétés ; elles fe le renvoyoient comme
l'être le plus décrié par fon extérieur &
par tous les alentours... Pour cela , Madame
, difoient les begueules importantes
d'Agra à Fatmé : Je ne comprends pas
comment une femme telle que vous , a
pu fe prendre de paffion pour un homme
auffi infupportable que Salem ; mais remarquez-
vous qu'il eft d'une laideur hi-
Civ
$6 MERCURE DE FRANCE
deufe ? Il n'a pas la moindre idée d'efprit ;
c'eft l'ennui même. Onle nomme le Magot
de la cour; c'eft une horreur.
Farmé ne perdoit aucun de ces traits,
ils entroient tous dans fon coeur , & y
faifoient tous de profondes bleffures . Salem
, fi l'on peut parler ainfi , fuivoit des
yeux les moindres mouvemens de fon
ame ; il lui trouvoit de l'humeur , des
caprices , des froideurs ; ils augmentoient
de moment en moment ; elle
étoit moins vraie , moins paffionnée dans
les expreffions de la tendreffe , moins
occupée du foin de plaire à Salem. Il la
furprend plongée dans une mélancolie
profonde ; il frémit ... « Qu'avez- vous ,
» belle Farmé? - Rien . Rien ! Mais
» un fombre nuage eft fur votre front ..
( elle laiffe tomber une larme dans fon
» fein ) vous pleurez , mon adorable maî-
» treffe , & qui peut faire couler une
» larme des beaux yeux de Fatmé ? Ah !
» vous ne m'aimez plus. Eh quoi !
toujours vos extravagances ? ne fau-
» roit- on avoir du chagrin , fans ceffer
» de vous aimer ? Quoi ! vous auriez
des chagrins que vous m'envieriez la
douceur de partager? -Laiffez-moi ,
Salem , vous me défefpérez : vous êtes
"
"
39
-
MAI. 1770.
57
93
le plus cruel des hommes : il femble
» que vous épiez tous les fecrets de mon
» coeur. - Mais fi je vous fuis cher
¯» ·
devez vous avoir des fecrets pour le
plusfidele , le plus tendre des amans ?
encore une fois , ne voilà - t-il pas vos
» larmes qui vous trahiffent ? Fatmé pics
» te , & j'ignore le fajet de fes pleurs.
Que voulez-vous de moi , Salem ?
» le monde m'eft infupportable , odieux .
*33
و و
ود
-
Ah ! que vous importe le monde ?
» vous m'aimez , je vous adore ; vous
» êtes ma divinité . Comment , pour-
» ſuit Fatmé , en effuyant des pleurs qui
» la rendoient encore plus belle , plus
» touchante , être entourée de gens qui
» prennent plaifir à me tourmenter , à ...
vous favez conibien vous m'êtes cher
» je ne faurois fouffrir qu'on s'attache à
» vous déprimér . Me déprimer ? ah ' !
Que me font tous ces difcours , l'univers
entier , fi j'ai le bonheur de plaire
» à la belle Farmé. Sans doute , vous
» réuniffez à mes yeux tous les talens de
plaire ; mais .... je fuis indignée que
» les autres yeux ne voient pas comme
» les miens. Et vous m'aviez toujours
dit que vous m'aimiez pour vous mê-
» me , ajoute Salem avec des larmes.
""
""
و ر
-
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
.
Et qui vous dit le contraire ? Tenez ,
» Salem , vous devenez d'une humeur
» déteftable , d'un commerce affreux ,
» on ne fauroit plus vivre avec vous ; je
» fuis bien malheureufe , & ... !
Fatmé n'acheve pas , pleure encore ,
boude , repouffe fon amant qui lui baifoit
tendrement la main , & court s'enfermer
dans un cabinet , fans vouloir
entendre Salem ... Ah ! Nirfa , Nirfa ,
s'écrie - t - il , je crains bien que vous
n'ayez raiſon . De nouveaux propos afficgent
les oreilles de Fatme ; fes yeux
pourtant n'avoient jamais trouvé Salem
plus aimable ; mais de plus en plus il le
devenoit moins aux autres . Fatmé effuyoit
fur fon choix d'éternelles plaifanteries
; le moment approchoit où fon
goût alloit être facrifié à la vanité , & il
n'eft point de petites mortifications pour
l'amour-propre.
Nous paffons une infinité de détails ,
de gradations dans la mauvaiſe humeur
de Fatmé , que nous renvoyons à lire
dans l'original Indien. Nous nous contenterons
de dire que Salem , plus tendre
, plus paflionné , plus charmant en
effet , fut expofé aux duretés , aux emportemens
, aux invectives de la part
A
MAI. 1770.
59
de Fatmé . Il touchoit enfin à l'inftant
de ne plus douter de l'effet des menaces
de Nirfa , lorfqu'il reçoit ce billet :
"9
Il est inutile de nous tourmenter
» davantage l'un & l'autre ; ne me de-
» mandez point compte de mes fenti-
» mens ; j'aurois peine moi - même à les
développer ; je vous crois toujours fort
» aimable ; mais je fens que je ne vous
» aime plus ; point de reproches , je vous
prie ; j'ai combattu long tems pour
» vous épargner cet aveu ; il m'eft arra-
» ché ; j'attends de vous des procédés ;
» nous ne nous verrons plus ; comptez
» au moins fur mon eftime , Farmé » .
" · *
Salem n'a pas achevé la lecture de cet
écrit funefte , qu'il étoit déjà aux pieds
de la perfide. Ingrate , s'écrie- t il au
» milieu d'un torrent de larmes , voilà
» donc le terme de cet amour qui devoit
» être éternel ? Que vous ai - je fait ? quel
» eft mon crime ? n'ai - je plus ces agrémens
? Vous les avez tous ; je vous
l'ai écrit ; mais , Salem , fuffir- il
» d'être aimable , pour être aimé ? Qu'il
» eft cruel de voir inceffamment con-
» tratier fon choix , fes goûts ! Je vous
» entends ; vous vous expliquez affez ;
»je déplais à mes rivaux , à des méchans .
»
"
-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
-
» Oh ! à tout le monde. Et qu'est - ce
que le monde pour deux amans ?
» Mais on eft forcé de vivre un peu
» pour lui. Ah ! perfide , vous avez
» prononcé ma mort . Non , vous ne m'ai-
» mez pas pour vous- même : le voile
eft déchiré : triomphe , barbate Nirfa.
» Ah! Fatmé , fi vous faviez .... "
Salem , malgré la défenſe du Bramine
alloit parler , inftruire Fatmé du fatal
enchantement , lorſque le fage vieillard
paroît . « Eh bien ! mon cher Salem
ferez- vous encore le jouet des fonges
de la terre ? êtes- vous éclairé ? ... Ma-
» dame , vous étiez l'un & l'autre dans -
» l'aveuglement : vous , lorfque vous lui
avez promis un amour indépendant de
» la vanité ; & lui , quand il a cru à cette
» tendreffe , au- deffus des forces du coeur
humain. Croyez- moi , que cette petite
» aventure ne vous brouille pas : reffer .
rez- vous par de nouveaux noeuds , fans
que cela tire à conféquence ; je fuis
fatisfait , fi j'ai pu vous faire connoître
la vérité à tous deux , je mets fin à
» l'enchantement qui montroit Salem &
» différent de ce qu'il eft en effer ; roue
» le monde aura les yeux de Fatmé » .
Farmé aima Salem avec plus de tranfMA
I. 1770.
61
port que jamais ; elle fit même des folies
pour lui ; mais elle n'ofa plus lui dice
qu'elle l'aimoit pour elle - même . Ils burent
encore le doux poifon dans la coupe
de l'amour : l'ivreſſe , à la vérité , n'alla pas
jufqu'à faire tourner la tête à Salem , au
point d'oublier l'épreuve du Bramine.
Les mémoires ajoutent que Farmé enfin
quitta Salem pour un homme fans efprit ,
fans figure , de peu de naiffance , n'ayant
nul talent , nulle vertu , dénué de tout
mérite ; mais il étoit à la mode . On veut
auffi Salem fe foit confolé , il parut que
corrigé , il lui échapa cependant de dire
un jour à Nirfa : « Est - il bien vrai que
» Fatmé m'aimoit pour les autres »>?
•
LE MOUCHERON philofophe. Fable.
UN Moucheron philofophoit ,
Philofopher , c'est bien le fait
D'un Moucheron ; la pauvre bête
Sans doute radotoit
Et s'y cafloit la tête .
Soit ; mais enfin la chofe étoit
Commeje vous le dis , écoutez moi de grace.
62 MERCURE DE FRANCE .
Tantôt avec audace ,
Prétendant gouverner les peuples & les rois ,
Al'Univers entier il annonçoit fes lois ;
Tantôt fur le ciel même ,
Déployant , plein d'orgueil , fon vain & faux favoir
,
De l'Artiſte fuprême
Il attaquoit , par un hardi fyſtême ,
Et la fagefle & le pouvoir.
Le haſard , difoit-il , de la nature entiere
A formé les accords ;
Le halard feul des cieux & de la terre
Dirige les refforts .
Un ouvrage imparfait ne peut être l'ouvrage
D'un Dieu que l'on dit tour - puiffant ;
La raifon nous l'apprend ,
Et la raifon eft le guide du fage.
Raifon , fille du Ciel , daigne éclairer mes pas ;
Pendant qu'il tenoit ce langage ,
La Raifon defcendit , ( telle on peint fon image )
Un flambeau dans la main , diffipant up nuage.
Charmé de fes appas ,
Frappé de la vive lumiere
Que fon flambeau répand ,
M A I. 1770. 6.3
Notre philofophe imprudent
Réfléchiflant à ſa manière ,
Prend fon effor ,•
Vole autour d'elle ,
Se brûle une aîle ,
Puis l'autre encor ,
Enfin périt hélas ! parmi les hommes
:
Combien de moucherons dans le fiécle où nous
fommes.
Par M. l'Abbé de Vauroux
•
VERS SUR L'OR.
OTTOI , dont le pouvoir fatal
S'étend aux deux bouts de la terre !
Maudit Or ! funefte métal !
Seul dieu que le monde révere !
Profternes devant tes autels ,
Pour parvenir à l'opulence ,
Tous les jours on voit les mortels
Adorer ta toute puiffance.
On te croit l'unique reſſource
Du malheureux dans les revers ,
Tu n'es que l'infernale fource
64 MERCURE DE FRANCE.
De tous les maux de l'Univers.
L'infatiable qui t'envie ,
Loin du repos & de la paix ,
Te cherche aux dépens de la vie ;
Et ne s'en contentė jamais.
Pour toi le pauvre malheureux
Murmure au fond de fa chaumière ;
Er fans avoir rempli fes voeux ,
Se voit au bout de fa carrière .
Par toi feul la race des traîtres ,
Ce fléau de l'humanité ,
Supplante les bons Rois nos maîtres
Et regne avec impunité.
L'ambitieux dans fes projets ,
Le méchant dans fon ministère ,
Le fcélerat dans les forfaits ,
Et le héros pendant laguerre ,
Cruels tyrans de nos provinces ,
Ne reconnoiffent que ta loi ;
Abufent du pouvoir des princes ,
Et ne s'en fervent que pour toi.
En vain dans la prospérité |
On croit conferver l'innocence ;
Les moeurs , l'honneur , la probieć ,
MA I. 1770. 65
Ne font plus rien dans ta préſence.
De meurtres & d'aſſaſſinats ,
Quand les hommes en font capables ,
Moteur de tous leurs attentars ,
C'eſt-toi feul qui les rend coupables.
Par M. Burn , officier dans la
Marine Angloife.
L'INJUSTICE RÉPARÉE.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
M. DE VOLMAR.
UN BAILLI.
GERMAIN , vaffal de M. de Volmar.
LUCILE , fille de Germain.
Un premier Clerc du Bailli .
Un fecond Clerc.
La feènefe paffe dans l'étude du Bailli
à la campagne
.
SCÈNE PREMIERE.
LE BAILLI , le premier Clerc , le
fecond Clerc.
Le Bailli eft affis àfon bureau , où il écrit :
66 MERCURE DE FRANCE .
le premier Clerc travaille fur une petite
table , le fecond Clerc fur une autre : on
obferve un moment defilence.
Vo
LE BAILLI , àfon premier Clerc.
OTRE minute eft- elle bientôt finie ?
LE PREMIER CLERC . Oui , Monfieur.
LE BAILLI, Vous la porterez chez le
notaire, & de là vous irez fonder de procuration
chez mon confrere , pour le pro
cès du fermier de Mde la Comteffe.
LE PREMIER CLERC . On m'a dit que ce
fermier eft un fripon .
LE BAILLI. Tant mieux , il en plaidera
plus long - tems...Faites- lui politeffe
quand il viendra.
LE PREMIER CLERC . Je n'y manque jamais..
Voulez - vous figner. ( Il fe leve
& porte la minute au Bailli. )
LE BAILLI , lifant entre fes dents . Par
devant nous... heu heu ... furent préfens...
heu heu ... & cætera... & cætera..
C'eft bon . (Ilfigne. ) Faites votre liaſſe ,
& partez tout de fuite.
LE PREMIER CLERC . Qui , Monfieur.
LE BAILLI , au fecond Clerc. Si cette
veuve le préfente encore pour toucher le
M A I. 1770. 67
refte de fes deniers , vous la renverrez.
LE SECOND CL. Mais , Monfieur , je
n'en aurai pas le courage : elle eft dans le
plus grand befoin .
LE BAILLI. Vous n'en aurez pas le courage
! Etes vous mon Clerc ou non ? Faites
votre métier , & ne deshonorez pas mon
étude .
LE PREMIER CLERC . Je m'en charge ,
Monfieur , & cette veuve payera les peines
que vous vous êtes données , ou fon
argent vous demeurera en entier.
LE BAILLI. Bravo , mon ami , bravo ::
voilà une ame celle - là . ( au fecond Clerc)
Et vous , Monfieur , apprenez que je ne
veux pas me facrifier en vain pour le public
: je fais dans ce bourg le métier de
Bailli , d'Avocat , de procureur , de juge,
& je veux en être récompenfé.
LE PREMIER CLERC. Vous n'avez plus
rien à me dire.
LE BAILLI. Non ... allez. (Le premier
Clerc fort , M. de Volmar entre.ì
SCÈNE II
M. DE VOL MAR , LE BAILLY ,
le fecond Clerc.
M. DE VOLMAR , avec empreſſement.
68 MERCURE DE FRANCE.
Eh bien , mon cher , où en fommes . nous ?
LE BAILLI , lui faifant une grande révérence
& lui approchant une chaife. Je
travaille pour vous .
M.DE VOLMAR. Le pere & la fille vont
fe rendre ici dans un inftant.
LE BAILLI . Etes- vous toujours dans la
réfolution de vous emparer de leur petit
bien ?
M. DE VOLMAR. Toujours... Le terrein
fur lequel leur maiſon eſt bâtie fe
trouve compris , comme je vous l'ai dit ,
dans le plan de l'aîle gauche que je veux
faire ajouter à mon château ; vous voyez
bien que je ne puis m'en paffer.
LE BAILLI. Afurément.
M. DE VOLMAR. Ils ont l'impertinence
de m'en demander quatre mille livres.
LE BAILLI. J'ai taxé le tout à deux
mille francs , & je ne veux pas que vous
alliez au delà .
M. DE VOLMAR. Je crains qu'ils ne fe
mettent en tête de plaider.
LE BAILLI. Ils n'en ont pas le moyen.
M. DE VOLMAR . On peut leur fournir
de l'argent , & s'ils m'attaquent en
juſtice , je n'ai point de titres pour me
défendre.
M A I. 1770. 69
LE BAILLI. Vous êtes leur Seigneur ,
& ce titre eft plus que fuffifant... D'ail
leurs repofez vous fur moi , je fuis Bailli ,
& je leur ferai voir ce que c'eft qu'un
Bailli.
M. DE VOLMAR . Comptez fur la reconnoiffance
la plus vive.
LE BAILLI. Monfieur...
M. DE VOLMAR. Non , non , je fais ce
que mérite un pareil fervice , & je ne ferai
point ingrat.
LE BAILLI. Monfieur... Mais faites
moi l'honneur de paſſer dans mon cabinet
, nous traiterons cette affaire plus à
fond : (à fon fecond Clerc ) fi le pere & la
fille viennent , vous les ferez attendre un
moment .
LE SECOND CLERC. Oui , Monfieur.
(M. de Volmar & le Bailli fortent. )
SCÈNE III.
LE SECOND CLERC ,feul. Certainement
je les ferai attendre , & fi je puis être un
moment feul avec eux je les préviendrai
de ce qui fe paffe , je tâcherai de les garantir
de l'injuftice que l'on veut leur faire...
Quel métier l'on me fait apprendre
!... Oh it eft impoffible que tous
70 MERCURE DE FRANCE .
les Baillis reffemblent à celui - ci ! .. C'eft
le chicanneur le plus décidé , l'homme le
plus intéreflé ! .. Il n'y a qu'un mois que
je fuis avec lui ; mais mon oncle a beau
dire , je le quitterai.. Il faudroit tous les
jours y voir des procédés de cette eſpéce
& je ne m'y accoutumerai jamais ... Voici
apparemment ces deux infortunés ...
Leur vue feule m'intéreffe pour eux ! quel
refpectable vieillard ! ..
Germain arrive , appuyé d'un côté furfon
bâton , de l'autre fur le bras de fa fille.
Le Clerc fe leve & va présenter un fiége
au bonhomme.
SCÈNE I V.
LE SECOND CLERC , Monfieur... Vous
devez être fatigué ... Prenez cette chaiſe.
LUCILE. Ah ! Monfieur , ne vous don
nez pas la peine ...
LE SECOND CL. Je fuis trop heureux
de la prendre.
GERMAIN. Ma fille , remerciez Monfieur
pour moi... Je me trouve mieux .
LE SECOND CL. Seriez - vous incommodé?
GERMAIN. Mon âge, un quart de lieue
que j'ai fait à pied , la malheureuſe afMA
I. 1770 . 7 ፤
faire qui nous amene ici , tout cela épuiſe
mes forces.
LUCILE , au fecond Clerc. Vous êtes
inftruit , fans doute , des projets de M. de
Volmar... Faudra t'il donc que mon pere
en foit la victime ?
LE SECOND CL. Je le crains , Mademoiſelle
M. de Volmar eft riche &
puiffant.
GERMAIN . Je te l'ai dit , ma fille , nous
fommes perdus .
LUCILE. C'est le dernier malheur
que
le Ciel nous réfervoit ... ( avec chaleur. )
N'en craignez point les fuites , mon pere,
je vous refte , & mes ouvrages fuppléeront
bien que l'on va nous enlever. au
LE SECOND CL. , à part. La beauté de
fon ame égale les charmes de fa figure.
GERMAIN . Ah ! Lucile , tu me perces
le coeur. Etois-tu née pour fubfifter du tra
vail de tes mains !
LUCILE . Je n'en rougirai jamais , mon
pere , & je ne me reffouviendrai de ma
naiffance que pour remercier le Ciel de
m'avoir infpiré les fentimens qui doivent
l'accompagner. Différens malheurs vous
ont privé de votre fortune , vous êtes au
moment deperdre le peu qui vous en refte,
}
MERCURE DE FRANCE.
mais nous vivrons l'un pour l'autre ; votre
vertu foutiendra la mienne , & nous ferons
plus heureux que les tyrans qui nous
accablent.
LE SECOND CL. Mademoiſelle , je fuis
pénétré pour vous d'eſtime , de reſpect
d'admiration ; vous excitez dans mon ame
des fentimens... que je ne puis définir
& je veux... (au pere ) Oui , Monfieur ,
vous trouverez en moi un ami , mais un
ami vrai... M. de Volmar... Oh Ciel !
voici notre premier Clerc.
SCÈNE V.
Les Mêmes , le premier Clerc.
LE PREMIER CLERC. Ef- ce là le bonhomme
?
LE SECOND CLERC . Parlez avec plus de
refpect de quelqu'un que vous ne connoiffez
pas.
LE PREMIER CLERC. Qui ?
LE SECOND CLERC . Oui , Monfieur.
GERMAIN. Je ne mérite point vos
égards,
LUCILE. Vous en mériterez de tous ceux
qui vous connoî ront , mon pere ...( au
fecond Clerc. ) Monfieur , accordez - moi
une derniere grace : tâchez de nous faire
donner
MAI. 1770. 73
donner audience , & délivrez nous de
d'état d'incertitude & d'humiliation dans
lequel nous fommes .
Le SECOND CL. Je vous entends.
SCÈNE V I.
Les Mêmes, M. DE VOLMAR , LE BAILLI.
LE SECONDCLERC. J'allois vous avertit,
Meffieurs.
LE BAILLI , à fes Clercs. Approchez des
fiéges... ( à M. de Volmar) A côté de
moi... ( à Germain ) Mettez vous là ,bonhomme...
Mademoiſelle , voilà un fiége
auprès de votre pere. ( à Germain ) M. de
Volmar m'a rendu compte des propofitions
qu'il vous a faites au fujet de votre
maiſon : ces prepofitions , loin d'être déraifonnables
, font beaucoup plus avantageufes
que vous ne pourriez jamais l'efpérer,
& je vois , avec furprife , que vous
vous obſtinez à les refufer .
GERMAIN . Je n'ai que deux mots à vous
répondre, Monfieur : cette maifon eft le
feul bien qui me refte. Le jardin & le
morceau de terre qui y font joints , fourniffent
à ma fille & à moi la fubfiftance
dont nous avons befoin : M. de Volmar
m'en offre deux mille francs : voyez fi je
puis les accepter.
D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
LE BAILLI. Un homme comme vous
doit fe trouver fort heureux de pofféder
deux mille francs en argent .
LUCILE. Un homme comme mon pere,
Monfieur , ne peut fe trouver heureux
qu'en confervant une fortune qui , toute
médiocre qu'elle eft , le met au deflus du
befoin , & ne l'expofe point à la dure néceffité
d'avoir recours à des bienfaits qui
le feroient rougir , de quelque main qu'ils
lui vinffent.
LE BAILLI. Mademoiſelle , à votre âge,
on n'entend point les affaires . D'ailleurs,
c'eſt avec votre pere , & non avec vous ,
que nous avons à traiter.
GERMAIN. Mes intérêts font les fiens ,
Monfieur : malheur à celui qui ofe préſumer
que la cauſe d'un pere n'eft pas celle
de fes enfans.
M. DE VOLMAR. Tout ceci ne nous
mene à rien : (à Germain ) Vous favez
mes intentions : votre maifon eſt à ma
bienféance , & je prétends que vous me
l'abandonniez .
LUCILE. Quelle eft donc la loi qui peut
forcer?
nous y
LE BAILLI, M. de Volmar eft votre
Seigneur , & à ce titre , il a des droits fur
tout ce que vous poffédez : fi vous ne voulez
pas les reconnoître , plaidez contre
MA I. 1770. 75
que lui , fi vous l'ofez ; mais foyez fürs
votre témérité fera punie , & que votre
ruine entiere fera le fruit de votre audace.
LUCILE , à M. de Volmar. Pourfuivez
donc , Monfieur , & dépouillez un malheureux
vieillard , aux genoux duquel
vous devriez tomber fi vous étiez fenfible
à la vertu .
M. DE VOLMAR , avec colere. Mademoifelle...
LUCILE . Votre colere ne m'effraye point,
Monfieur , & duſſé-je en être la victime ...
GERMAIN . Ma fille , l'âge & l'expérience
t'apprendront que le foible eft toujours
accablé par le plus fort : les perſécutions
les plus cruelles feroient la fuite de
notre obſtination , je ne veux point t'y
expofer.
LUCILE. Quoi mon pere , vous céderiez
!
LE BAILLY. C'est ce qu'il peut faire de
mieux , & s'il ne figne de bon gré , l'acte
que voici , je faurai l'y faire contraindre
par la justice .
LUCILS . Par la justice , Monfieur !
Dites par l'indigence , qui nous ôtera les
moyens de pourfuivre ; par le crédit que
M. de Volmar employera contre nous ;
mais jamais par la juftice , qui foutient
Dij
MERCURE DE FRANCE.
le malheureux contre celui qui le perfécute
... Vous avez raifon , mon pere ;
fignez votre perte ... Un procès confumeroit
notre héritage en entier : Monfieur
a la bonté de nous en laiffer la
moitié ; nous fommes encore trop heureux
.
GERMAIN, allani figner. Soutiens moi,
mon enfant : j'ai befoin de tout mon courage
pour achever le facrifice que l'on me
fait faire .
LUCILE , à M. de Volmar , tandis que
fon perefigne. Puiffiez vous , Monfieur ,
être exempt des remords qu'une action
auffi odieufe doit entraîner après elle !
Puiffiez vous vivre tranquille dans un
Château que vous cimentez du fang d'un
malheureux !
M. DE VOLMAR. Je n'ai point de reproches
à me faire , & je vous paye votre
bien tout ce qu'il vaut. Voici les deux
mille francs.
LUCILE . La perfuafion où vous êtes de
ne rien devoir à mon pere , peut feule
vous excufer à vos yeux ; mais que vous
êtes éloigné de l'être aux miens ! Je ne
vois & ne puis voir en vous .... Je n'acheverai
point ; nous ne fommes pas les
premiers que le crédit a opprimés ; &
MA I. 1770. 77
vous juftifiez , dans tous fes points , le
proverbe qui
dit que ...
M. DE VOLMAR , au Bailli . Rentrons
dans votre cabinet , Monfieur ; je fuis las
de tant de propos .
LE SECOND CLERC . Je vais les terminer
en deux mots , Monfieur : J'ai gardé le
filence le plus profond fur tout ce qui s'eft
paffé ; j'avois mes raifons , & j'ofe à
préfent m'expliquer avec liberté. Oui ,
Mademoiſelle , ce qui vous arrive , vérifie
entierement le proverbe ; mais je
puis tout réparer , & votre fort dépend de
vous .
LUCILE. Comment ?
LE SECOND CLERC. Mes parens, que j'ai
perdus depuis quelques années , m'ont
laiflé mille écus de rente dont je jouis actuellement
.
LE BAILLI , au fecond Clerc. Je vois où
vous en voulez venir , & je vous confeille
de terminer : vous n'avez aucune
des vertus qu'il faut pour être mon Clerc.
( A M. de Volmar) . Reritrons , Monfieur.
LE SECOND CLERC. Je fuis entré chez
vous contre mon gré , & je m'applaudis
de n'être pas fait pour y refter.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
SCENE DERNIERE.
GERMAIN , LUCILE , premier Clerc ,
fecond Clerc.
LE SECOND CLEG. Mademoifelle , je
n'ai d'autre maître qu'un oncle qui m'aime
affez pour ne jamais contraindre mon
inclination ; c'eft un fervice que je lui rendrai
de lui procurer le bonheur de vous
connoître , & je vous en demande la permiffion
pour lui .
LUCILE . Monfieur...
LE SECOND CLERC. Je prévois tout ce
que vous allez me dire : vous m'object :-)
rez la médiocrité de votre fortune , la précipitation
de ma conduite à votre égard ;
mais rien n'eft capable de m'arrêter , fi
je fuis affez heureux pour parvenir un
jour à vous plaire.
LUCILE . Mon pere ! ...Je fuis fi confufe
.... fi pénétrée des bontés de Monfieur
, que je ne fçais comment lui répondre
.
GERMAIN. Je partage tes embarras ,
ma fille ; & tous les remercimens que je
ferois à Monfieur , n'égaleroient point la
reconnoiffance que nous lui devons .
( Au fecond Clerc ). Mais fongez vous.. ?
LE SECOND CLERC. Ce n'eft point ici le
M A I. 1770. 79
moment d'entrer dans les détails : j'aurois
pu vous fournir l'argent néceffaire pour .
plaider contre M. de Volmar ; j'ai eu
d'autres vues , & c'est au coeur de Mademoiſelle
à les juftifier : je veux le mériter
; & dès ce moment ci , je me ſoumets
à toutes les épreuves qu'elle exigera.
LUCILE. C'en est trop , Monfieur ; par
où ai je pu me rendre digne de ce que .
vous voulez faire pour moi ?
LE SECOND CLERC . Par votre vertu
Mademoiselle. ( à Germain ) Accordezmoi
l'honneur de vous reconduire chez
& j'aurai celui de vous expliquer vous ,
mes vues.
GERMAIN . Je n'ai rien à vous refufer.
LUCILE. Prenez le bras de Monfieur
& le mien , mon pere : pouviez- vous efpérer
que dans un lieu auffi funefte vous
retrouvriez le fils que vous avez perdu .
( Ils fortent ) .
LE PREMIER CLERC. Si jamais je trouve
une fille auffi jolie que celle - là , je lui
ferai gagner fon procès , à condition
qu'elle payera bien cependant ... Mais il
eft midi ; allons dîner.
* Le Proverbe du premier Mercure d'Avril eft le
Ménager de bouts de chandelles.
Div
$0 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du ſecond volume du Mercure
d'Avril 1770 , eft la Fortune ; celle de la
feconde eft le jeu de Dames à la polonor.
fe celle de la troifiéme , les levres ; celle
de la quatriéme eft mineur & mine. Le
mot du premier logogryphe eft la rime ,
où fe trouvent re , mi , notes de musique ,
faint Remi , Emir. Le mot du ſecond eft
écumoire , où font contenus écu & moire .
Celui du troifiéme eft la Dame à jouer,
dont ôtant le d , reste ame. Celui du quaariéme
eft laquais , où le trouvent le mot
latin aqualis , qui fignifie aiguiere ou por
l'eau.
Jz
ÉNIGME
fers journellement
Toute forte de maîtres ,
Blanc pour le plus ſouvent
Sans jamais changer d'être ,
Je change de couleur :
Mais vois , ami lecteur 2
Si je fuis bien à craindre ?
On fait de moi tout ce qu'on veu
P
May
1770 .
Air de la Provençale .
Gay
Von te que la beau ta ses conde
mour saou ben ecou la trou va
Ө
Son la gau , son l'ame dou mon de 1
o
su ni tout ci dous sont fa
Mineur.
Quant uno filletto ci pou li do Tar
*
de gaire de s'es cou ta
+
Car
toug
l'ou ple si li cri dou Quei din
ge
de Tou gous ta
De Imprimerie de
RuedelaHuchette d
--
M A I. 3 1770 .
Je puis bien allumer le feu.
Mais ma foi pour l'éteindre ,
Je ne le peux , on le fait bien :-
Je fuis bon & je n'en fais rien.
Je fers aux chofes les plus nobles ,
Aux plus falos , aux plus ignobles.
On fait de moi du feminin
Malgré que je fois mafculin.
Bon jour , je me retire ,
Ton plus court eft d'en rire.
Par M. H. C. A. B.
A UTR E.
Je fais la paix , je fais la guerre 3
E
J'exerce mon empire , & fur mer & fur terre.
Je porte à la campagne , à la ville , à la cour
Le chagrin , le plaifir , l'inimitié , l'amour.
Je fais fleurit les arts & j'embellis l'hiftoire.
Des grands hommes du tems j'honore la mé
moire.
Le noble , l'artifan , le fujet & le Roi ,
Tous fe fontun honneur d'obéir à ma loi .
Sans moi fur- tout les gens d'affaire
Feroient quelquefois maigre chere
Et tel qui fait le feigneur , l'opulent
Doit la fortune à mon talent.
Dv
32 MERCURE DE FRANCE.
Tout cela fait pourtant , je n'ai rien fait qui vaille,
On me jetre comme une paille.
J'ai paru dans les airs ; j'ai vogué fur les eaux.
Voici préfentement le fruit de mes travauì :
Ami lecteur , peux- tu le croire ?
Sans m'offrir à manger on me force de boire.
Par M. Metairie , Curé de St Maurice.
AUTRE.
AR la jeuneffe méprisée
Je fuis pour un faquin un fujet de rifée.
Toujours en fervitude , & fouvent en prifon.
( Peut- être à ce début devines- tu mon nom. )
J'ai néanmoins cet avantages nom
Quandl'homme eft ou doit être fage ,
Si j'enfeigne les ignorans ,
Je ne fers pas moins les fçavans.
Quoiqu'aveugle , fourde & muette,
Je mets à découvert une choſe fecrette,
Je fuis admife quelquefois
Dans le confeil des plus grands rois.
Pour vous , vous enragez , coquette , 2
Qu'on me trouve à votre toilette :
Je fixe l'aftre radieux ,
Je fais tomber le feu des cieux.
MAI. 1770.
83
Raffures -toi , mortel , ne crains rien pourta tête ,
Jen'excite jamais ni foudre ni tempête.
Par le même.
LOGO GRYPH E.
JEUNE , fraîche , graffe & polie ,
Je fuis l'honneur d'une prairie.
Tu trouveras en moi ces efprits enchanteurs
Communs dans les romans de l'antique féerie ,
Et rares parmi les auteurs :
Le portrait des imitateurs :
Dans la belle & tendre Sylvie,
Sous un voile léger , des appas féducteurs :
En la faifon où fe tait le tonnerre ,
Ce manteau blanc dont le couvre la terre !
Les meubles , qui font , à la cour ,
Les plus fujets à l'étiquette :
Cet état douloureux où le fexe rachette
Les plaifirs de l'hymen couronné par l'amour ;
Un fupplice : une république :
Ce qu'on fait de la main , en place de crier :
Enfin , pour ne rien oublier ,
Un des fept tons de la mufique.
Par M. C **.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Jz fuis frivole, inconftante, bifarre ;
Je plais toujours , même quand je dépare ;
Je n'ai de prix que par ma nouveauté ,
Par monpeu de valeur ou ma fragilité :
A ces traits , cher lecteur , peux - tu me recons
noître ?
Non ; ch bien , décompofès mon être ;
Mon front de moins : je préfente àtes yeux
Un poëme harmonicux ,
Fils énergique du génie ,
Chantre des héros ou des dieux ,
Et qui , moins élevé , mais non moins gracieux,
A la douceur uniflant l'harmonie ,
Peint les plaifirs & retrace les jeux.
Mon anagrame eft le nom d'un chef- d'oeuvre
Qui décore l'hôtel où nos braves guerriers
Viennent à Dieu confacrer leurs lauriers ,
Et du falut faire leur unique ceuvre.
Par M. l'Abbé Maillart Dupont
de Metz
MAI. 1770. 85
O
AUTR E.
N me fait de métal : aux champs comme à
la ville ,
Sans le fecours du feu je ferois inutile.
On voit dans douze piés que renferme mon nom,
Un oiſeau de paflage ; un poiffon de renom ;
Trois notes de musique ; un méts chéri des Dames
;
Le lieu , qu'en nous quittant , vont habiter nos
ames
Le nom de ce Romain qui vainquit les Gaulois 3.
Un rafraîchiffement connu chez les Anglois ;
Une fleur de printems , une pierre très - tendre ;;
Ce qu'on doit avec foin à fes enfans apprendre ;.
Un officier du Pape ; un nom de religieux ;
Cen eft affez , lecteur , pour vous ouvrir les,
yeux.
Par M Filbert:
86 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
4
Hiftoire générale de l'Amérique depuis fa
découverte , qui comprend l'hiftoire
naturelle , eccléfiaftique, militaire , mo,
rale & civile des contrées de cette gran
de partie du monde ; par le R. P. Tou .
ron , de l'ordre des Freres Prêcheurs ;
tomes 9 , 10 , 11 , 12 , 13 & 14es, in-
12. A Paris , chez Hériffant,fils , rue
St Jacques ; Delalain , rue & près de la
Comédie Françoife , 1769 , avec approb.
& privil . du Roi.
LE
.
EP. Touron a enviſagé l'hiſtoire de
l'Amérique en homme religieux qui rap,
porte tous les travaux à la gloire de Dieu
& à l'édification du Chrétien. S'il rappelle
les premiers fuccès & les établiffemens
des Européens dans différentes contrées
du nouveau monde , il abandonne bientôt
le fil des événemens politiques pour
fuivre celui des progrès & des révolutions
de l'églife fous ces climats. Les actions
éclatantes de l'apoftolat & les bonnes oeuvres
de la charité font la partie brillante
de fon vafte tableau chargé çà & là des
M. A I. 1770 . 87
ombres de la foibleffe & de la corruption
humaine. La prédication & la propaga
tion de la foi dans le Pérou , le Chili , le
Paraguay ; le Brefil, la Nouvelle Grenade ,
&c. font la matiere principale de ces derniers
volumes de fon hiftoire. On y eft
introduit par les détails connus de la découverte
& de la conquête du Pérou . Entre
les vies des faints perfonnages que
l'Amérique fe glorifie d'avoir portés dans
fon fein , on diftingue celle de l'illuftre
fainte Rofe de Lima , patrone de l'Amérique,
à laquelle l'auteur confacre un livre
entier de fon ouvrage.
On trouvera peut- être qu'une prédilec
tion trop marquée pour les religieux de
fon ordre qui ont rempli avec éclat leur
vocation dans ces contrées , a fait négliger
à l'auteur de préſenter à l'admiration
& à l'inftruction des fidèles , des hommes
non- moins dignes de figurer dans l'hiftoi
re. On fera , par exemple , fort furpris de
ne voir dans l'histoire de l'églife du Para
guay , rien de ce que toute l'Europe a vu
avec le plus grand étonnement. Nous
croyons encore que l'auteur n'auroit pas
dû fe borner à recueillir les mémoires que
l'Espagne lui fourniffoit. S'il avoit confulté
les relations des autres peuples , &
fur-tout les relations françoifes qu'il auદ
MERCURE DE FRANCE.
roit dû fans doute avoir fous les yeux , il
auroit donné une hiftoire eccléfiaftique
de l'Amérique beaucoup plus complette ,
plus exacte & plus intéreffante ; il auroit
pu même , en écrivant avec plus de précifion
, ne pas multiplier le nombre des volumes.
Quoique le pieux auteur foit bien loin
d'adopter indifféremment tous les prodiges
rapportés par les hiftoriens efpagnols,
cependant il lui échappe quelquefois de
donner pour de vrais miracles des événemens
qui ne paroiffent point être hors du
cours de l'ordre naturel . Un enfant tombe
dans une églife , évanouï aux pieds de
fa mere ; on le croit mort : un prêtre le
porte fur l'autel , & prie avec ferveur •
F'enfant reprend fes fens * . Cet événement
peut être fans doute miraculeux
mais comme il peut ne pas l'êrre , un hif
torien doit prudemment s'abstenir de jager.
Cette obfervation ne fert qu'à conarmer
les vrais miracles atteftés par dea
témoins dignes de foi , vérifiés par des
procès verbaux , & confacrés jufques dans
des bulles de canoniſation . L'hiftoire de
l'Amérique en offre un très grand nombre.
T.XIV. pag. 3.3 & 3:44
MAI. 1770.
Nous citerons quelques traits curieux de
cet ouvrage.
Alfonfe Ruiz , un des conquérans du
Pérou , étant de retour en Espagne, adreffa
le difcours fuivant à l'empereur Charles-
Quint.
«Sacrée Majefté , je fuis un des conqué-
≫rans du Pérou ; j'ai eu part aux dépouilles
des vaincus , & il m'en est revenu
» pour plus de so , oeo pefos * , que j'ai
» portés en revenant en Espagne , mais
» avec une très - vive crainte d'avoir mal
» acquis cette fomme. C'eft donc à vous,
» Sire , comme au fouverain de ce puiffant
empire , que je dois faire cette reftitution
je fupplie Vorre Majeſté de
» vouloir bien l'agréer. Si elle juge à propos
de m'en laiffer quelque chofe , je le
» tiendrai de la main de mon maître
finon je n'en ferai pas moins perfuadé ,
que rien ne m'eft dû & que je ne mérite
29.
22
»
» rien. »
L'empereur reçut la reftitution de Ruiz
& récompenfa fon zèle.
Dans les réglemens adreffés par Pie V
aux évêques du Pérou , ce fouverain pon-
Il s'agit ici de pefos d'or, valant, dit l'auteur,
8 liv. argent de France.
90 MERCURE DE FRANCE.
tife recommande fpécialement , fuivant
les intentions du Roi Catholique , que
tous les Péruviens , fidéles ou infidéles
foient maintenus dans leur liberté , protégés
contre toute vexation , attirés à la
foi par la perfuafion feule ; & qu'on oblige
uniquement les Gentils à vivre felon
la loi naturelle , en évitant tout ce qui
déshonore la raifon , tels que les facrifices
humains.
Les fauvages de Guaymi avoient une
pratique finguliere & peut- être inconnue
à toutes les autres nations de l'univers.
Une fille , le jour de -fa naiffance , étoit offerte
en mariage à l'homme que fes parens
lui choififfoient pour époux. Les Indiens
, quoiqu'avancés en âge & chargés
d'une multitude de femmes, ne refufoient
point ces époufes naiffantes. Peu de jours
après que l'enfant avoit été agréée , on la
portoit à fon mari qui la tenoit quelque
tems ferrée contre fa poitrine : c'étoit là
le contrat de mariage . Les parens la nourriffoient
& l'élevoient aux dépens de l'é→
poux , juſqu'à ce qu'elle eût atteint fa 12º.
année .
Pietro d'Oviedo , évêque de Guito ,
nourriffoit , par un efprit de charité , dans
fon propre palais , une foule d'hommes
inutiles à fon fervice . Son maître d'hôtel ,
MA I. 1770. 91
en lui repréfentant un jour la néceffité de
modérer fes largeffes , lui remit une lifte
des domestiques qu'il falloit conferver &
de ceux qu'il étoit à- propos de renvoyer
.
Le prélat , après l'avoir lu , lui dit : Je
garde les premiers parce que j'ai beſoin
d'eux , & les autres parce qu'ils ont befoin
de moi.
Lopez d'Aguirre avoit excité une révolte
dans le nouveau royaume de Grenade
. Pouffé dans fes derniers retranchemens
par les troupes du Roi , il poignar
da fa fille , parcequefi elle lui eût furvécu,
on n'auroit ceffé de l'infulter en l'appellant
la fille du traître. Un de fes propres foldats
lui caffa le bras d'un coup d'arquebufe
: Tu as mal tiré , lui dit d'Aguirre
un autre foldat lui tire un coup dans la
poitrine : Celui - là eft bon , eftefi , s'écrietil
, & il tombe mort .
"
le,
L'auteur retrace , d'après Zamora ,
fiége &la priſe de Carthagene par Dracke,
qu'il appelle avec l'auteur efpagnol , le
forban François Dracke. L'amiral anglois,
parur devant Carthagene le 9 Février 1586.
avec dix neuf vaiffeaux bien armés , dont
sous les drapeaux de taffetas noir annonçoient
de loin le carnage & la mort. Les,
habitans , inftruits de fon deffein depuis
un mois , s'étoient préparés à une vigou92
MERCURE DE FRANCE.
reuſe réſiſtance. On avoit tranfporté ſur
les montagnes les effets précieux , & les
perfonnes inutiles s'y étoient retirées . Les
Troupes reglées furent partagées en quatre
corps,dont un de 300 hommes fut chargé
de défendre le port fur les deux feules
galeres que l'on y eut armées ; & les autres
, d'environ cent hommes , furent dif
tribués dans le fortin , le marais & la
demi -lune. On confia la garde du pont
aux Négres , foutenus de 500 Indiens qui ,
fuivant l'ancien ufage des fanvages ,
avoient parfemé d'épines empoisonnées
les chemins par où l'ennemi pouvoit pénétrer
dans la ville.
Les Anglois éviterent ce piége , fur l'avis
de deux négres prifonniers. A la faveur
de la nuit , ils fe glifferent dans un
endroit marécageux . Ils furent découverts
& foudroyés par l'artillerie des galeres &
du frontin. Le brave Pedro de Vicque ,
avec les 309 foldats des galeres & &o cavaliers
, fondit enfuite fur eux l'épée à la
main. Les Anglois perdirent 200 hommes;
il ne périt que fept Efpagnols . Le
gouverneur Don Pedro Fernandez de
Buftos fut le feul officier qui ne fe diftin
gua pas dans cette importante occafion .
Après quarante - huit heures de petits
combats , la victoire , lorfqu'elle fenibloit
MAI.
93
1770.
prête à couronner les Efpagnols , fe décida
contr'eux par la fuite des Indiens , fuivie
de celle d'un capitaine de cavalerie
qui, en fe retirant fur les montagnes pour
rejoindre fa femme , entraîna tous les cavaliers
avec lui. La déroute devint générale,
Don Pedro de Vicque raffemble avec
peine vingt foldats , repouffe les Anglois
& met le feu aux galeres & fe fauve. Le
capitaine Martin Polo & des négres libres
avoient défendu le pont avec une
bravoure incroyable.
Les Anglois entrerent dans la ville le
2 Avril. Elle fut livrée au pillage ; & on
enleva jufqu'aux cloches des églifes . Pour
la racheter de l'incendie , l'amiral Dracke
demanda 400 , ooo ducats ; mais il fe
contenta d'une fomme un peu moins for
te qui lui fut payée en argent monnoyé
& en bijoux que l'on retira des montagnes.
Cette relation ne s'accorde pas parfaitement
avec les relations angloifes ; &
c'eſt ce qui nous a déterminés à en donner
une notice affez étendue ..
Les deux Freres, Hiftoire Morale. A Liége ,
& fe trouve à Paris chez Fétil , Libraire
, rue des Cordeliers , près celle
94 MERCURE DE FRANCE.
de Condé , au Parnaffe Italien , Broch ,
in 8 °. de 133 pag. Prix 1 liv. 4 f.
Deux freres qui s'aiment tendrement ,
aiment paffionnément leur coufine , fans
lui déclarer leur amour. Les plus grands
malheurs leur infpirent les actions les
plus généreufes . L'un d'eux fecharge d'un
crime & fe voue à une mort honteufe ,
pour procurer à fa mere & à fa coufine du
pain pour le prix que l'autre reçoit d'une
fauffe délation concertée entr'eux . Mais
le vrai coupable le juſtifie & le fauve.
Ce malheureux a été entraîné par la jaloufie
dans les plus horribles forfaits.
Le coeur fe déchire au récit de fes crimes
& de fes maux . Les deux freres fe relevent
de leur état d'humiliation & de mifere
par des exploits héroïques. Le gé
néreux Mainfroi & la vertueufe Alpaïde
s'avouent l'un à l'autre leurs fentimens ,
& le Roman finit. Mainfroi époufe Alpaïde
; Ebroïn qui facrifie fa paffion à
leur bonheur époufera dans la fuite la
fille du comte d'Angers.
Ce Roman eft tiré d'un ancien recueil
de Poëfies Françoifes. Il eft fuivi de l'extrait
du Fabliau qui en a fourni l'idée .
M A I. 1770. 95
,
Recueil de Contes & de Poëmes
, par
M. D ** , ci devant Moufquetaire ,
troisième Edition augmentée de
l'Hermitage de Beauvais . A la Haye ,
& fe trouve à Paris chez Delalain ,
Libraire , rue de la Comédie Françoiſe
, Broch . in- 8 ° . de 184 pag.
Nous avons déjà fait connoître , dans
divers volumès de ce Journal , les Poëfies
de M. Dorat . Cette nouvelle Edition ,
ornée de très- jolies gravures , eft augmentée
d'un conte , dont nous ne citerons
que quelques vers .
Certaine Agnès , aflez fimplement née ,
Par des parens , très - crédules bourgeois ,
Plus mal inftruite , employoit la journée
A végéter , à fouffler dans fes doigts .
Près la fenêtre , à chaque inftant oifive ,
Avec ardeur regardant haut & bas ,
Qui va , qui vient , qui dans la ville arrive ,
Elle entendoit & ne comprenoit pas.
Elle voyoit & ne diftinguoit guères ;
L'être penfant & l'être qui rampoit ,
Egalement affectoient les paupieres :
Sotte elle vint , & forte elle reftoit ;
Car l'habitude , en ces pauvres familles ,
د و
MERCURE DE FRANCE.
Tenant leur coeur conftamment attaché
Aux préjugés , l'efprit n'y vient aux filles
Qu'avec l'amour & qu'après le péché.
Ces vers annoncent le fujet du conte
qui avoit déjà couru manufcrit. L'Imprimeur
avertit le Public qu'il paroît à
Liége une collection en fix ou fept vo
lumes des ouvrages de M. Dorat , confondus
avec beaucoup d'autres. Cerre
compilation faite fans intelligence & farts
goût fourmille de fautes , & ne contient
que des pièces incorrectes. La plupart
de nos Ecrivains ant ainsi le malheur de
voir défigurer leurs oeuvres , à mefure
qu'ils travaillent à les perfectionner.
M. Dorat , dans cette troifième Edition
a corrigé , réformé & embelli fon Poëme
d'Irfa & Marfis.
Irza e Marfi, o fia l'Ifola Meravigliofa ,
Poema in due Canti tradotto del
Francefe , e dedicato al di lui Autore, &c .
Irza & Marzis , ou l'lfle Merveilleufe ,
Poëme en deux Chants , traduit du
François , & dédié à l'Auteur. A Paris,
chez Delalain , rue de la Comédie
Françoife , & chez Molini , rue Dauphine
, in- 8 °. 67 pag.
1
M.
MAI 1770. 97
M. Vefpafiano , dans une lettre à
M. Dorat , compare cette traduction du
Poëme dont nous venons de parler par
M. Tagliazucchi , à la belle con
re que le
Sarto a tirée du portrait de Léon X par
Raphaël . M. Tagliazucchi
eft un célèbre
improvifateur : c'eft un talent que fes ancêtres
lui ont tranfmis en héritage. Quelque
fujet qu'on lui préfente , hiftorique
ou moral , plaifant on férieux , on voit ,
pour ainfi dire , jaillir à l'inftant de fa
veine poëtique des vers ingénieux &
pleins de force ou d'agrément , fuivant
la matière qu'il traite. Sa traduction du
Poëme de l'Ile merveilleufe
nous a pàru
conferver , autant que la différence de
langue peut le permettre , les graces de
l'original . Nous nous bornerons à en
donner un exemple . M. Dorat raconte
dans ces termes un défi que l'Amour fait
aux autres Dieux.
Ce bel enfant d'une mere plus belle
De fon pouvoir s'applaudifloit un jour ,
Défioit Mars , fe mocquoit de Cybele ,
Et provoquoit tous les dieux à leur tour ;
De Jupin même il bravoit la colere ,
Lui foutenoit qu'infpirer un defir ,
C'étoit bien plus que lancer le tonnerre ;
上
98 MERCURE
DE FRANCE
.
Et que le droit d'épouvanter la terre
N'égale par le droit de l'embellir.
M. Tagliazzuchi traduit ainfi ces vers,
D'una più bella madre il bèl Fanciullo
Tutto d'un vane ardir gonfio , e ripieno
Sfidara Marte, efi prendea traftullo
·Di quanti numi il fommo empireo è pieno ;
Efoftenea di Giove il poter nullo ,
Dicendo , che il deftar defiri in feno ,
Ed il mondo abbellir , più poter ferra ,
Che il fulminar, e spaventar la terra.
Humblot , Libraire , rue S. Jacques ,
vient de recevoir le petit nombre d'exemplaires
qui reftoient de l'Hiftoire de l'Etablissement
du Chriftianifme , tirée des feuls
Auteurs Juifs & Payens , où l'on trouve
une preuve folide de la vérité de cette
religion , par M. Bullet , Vol . in- 4° .
Ce livre imprimé à Befançon manquoit
entiérement à Paris : il étoit demandé
avec empreffement par les perfonnes
religieufes qui aiment à raffembler les
ouvrages dans lefquels on trouve les preuves
les plus certaines & les plus fiappan
tes du Chriftianifme.
M A I. 1770 . 99
Le même Libraire a auffi reçu d'Allemagne
& de Hollande les Claffiques
fuivans , avec les précieux commentai
res d'illuftres Savans , fi recherchés des
gens de lettres.
Aula- Gele , de Conradi , 2 vol . in - 8 ° .
Cicéron , d'Ernefti , 6 vol . in - 8 °.
Claudien , de Gefner , 2 vol. in - 8°.
Homère , de Clarck & d'Erneſti , s vol . in 8 * .
Horace , de Baxter & de Geiner , 1 vol. in-8°.
Orphée , de Gefner , I vol. in-8 °.
Ovide , de Fiſcher & d'Ernefti , 4 vol. in- 8 %
Taçite , d'Ernefti , 2 vol. in- 8 °.
Tite-Live d'Ernefti , 3 vol . in- 8® .
Xenophon , d'Ernefti , 4 vol in - 8°.
Philofophie de Brucker , 6 vol.in 4º.
ટ્
Le mémoire de M. Muftel fur la culture
, l'ufage des pommes de terre , & la
maniere d'en faire de très - bon pain , publié
par la Société Royale d'Agriculture
de Rouen , a enfin produit l'effet que fon
zèle patriotique en attendoit : certe cul
ture commence à s'introduire & à réuffir
très-bien en Normandie & dans pluffeurs
autres Provinces de France , où elle
étoit ignorée & même méprisée par prẻ-
jugé. On commence à reconnoître, l'ati-
C
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
lité de cette bonne & faine mané pour la
fubfiftance des hommes , & celle des animaux
en général. Comme plufieurs cultivateurs
des environs de Paris faifoient
venir ce Mémoire de Rouen où il fe
débite chez Machuel , rue S. Lô , on
croit devoir avertir qu'il fe trouve à Paris
chez Saillant Libraire rue
-S. Jean de Beauvais , Prix 1 liv . 4 f.
,
? Eloge Hiftorique du Chevalier Bayard
par M. l'Abbé Talbert , Chanoine de
Pilluftre Chapitre Métropolitain de
Befançon . A Befançon , de l'Imprimerie
de Cl. Jof. Daclin , Imprimeur
du Rai , de l'Académie , &c , 1770 ,
avec Approbation , Brochure in 8 °.de
156 pages , fans la Préface.
>
Cet éloge fut envoyé l'année dernière
à l'Académie de Dijon ; mais l'Académie
ne l'admit point au concours vu qu'il
étoit arrivé trop tard. Je croyois , dit l'Auteur
à ce propos , avoir concouru pour le
prix de l'éloquence , & non pas pour le prix
de la courfe. L'Editeur a jugé à propos
d'apprendre au Public cette anecdote dans
une espèce d'Avertiffement. Il ajoute que
M. l'Ab. T. inftruit depuis des raifons
de l'Académie , n'a pu les blamer.
MA I. 1770. 101
L'Eloge Hiftorique du Chevalier
Bayard elt précédé d'un Précisfur la Chevalerie.
M. l'Abbé Talbert regrette cette
inftitution , dans laquelle on voyoit ,
dit-il , l'effet & le reméde de l'anarchie
qui régnoit dans le gouvernement ſous
les premières races de nos Rois. Elle
exiftoit déjà fous Charlemagne . C'étoit
tout à la fois une école de bravoure ', de
vertu , de religion & de galanterie.
Sans cette décoration , les enfans des
nobles n'avoient dans les premiers tems
aucune prérogative. Dans les Tournois
, les Héraults crioient aux jeunes
Chevaliers : Souviens toi de qui
tu es fils & ne forligne pas. Notre
expreflion proverbiale monter fur
fes grands chevaux vient de l'ufage
›
·
où étoient les chevaliers de monter
des chevaux fort hauts les jours de bataille.
Leur rançon , quand ils étoient
prifonniers , étoit communément fixée
à une année de leur revenu. " C'eſt
» peut être de là , dit l'Auteur , que
François I & Léon X ont tiré l'idée de
l'annate qui fe paye pour les bénéfi-
» ces ; efpèce de rançon , par laquelle
» on rachette auprès du pape le droit
» qu'il s'étoit attribué d'y nommer ».
»
33
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
Nous doutons que cette conjecture cri
tique paroiffe fort heureuſe .
La modeftie étoit une qualité diftine
tive des Chevaliers .
Un chevalier , n'en doute pas ,
Dois férir haut & parler bas,
Toutes leurs vertus avoient pour bale
la religion. Leur réception étoit une cérémonie
religieufe. Ils s'y préparoient par
des prières , des jeûnes , & la participation
aux facremens . On les armoit dans
l'églife , où un prêtre béniffoit l'épée , &
recevoit le ferment du candidat . Les
Tournois étoient proclamés aux noms
de Dieu & de la Vierge . Lorfqu'on dégradoit
un Chevalier , les prêtres faifoient
fur lui les mêmes prières que fur
les morts. ?
Les exercices des Chevaliers devinrent
fi violens & fi fanglans , que les
papes & les conciles prirent le parti de
les défendre , fous peine d'excommunication
. Plufieurs princes jugerent convenable
de les interdire , à caufe des exceffives
dépenfes qu'ils occafionnoient . Cependant
les moeurs prévaloient toujours
fur les loix. François I s'habilloit volon
tiers comme les anciens Preux , ce qui
MA I. 1770. 10 %
lai attira ce compliment de la part d'une
demoiselle : Sire , il me femble voir en
vous un des neuf Lepreux. Cependant il
porta un coup funefte à la Chevalerie ,
en prodiguant aux favans fes honneurs
& fes droits. Charles Quint ne fat pas
moins favorable aux gens de lettres .
L'empereur Sigifmond , au concile de
Bafle , avoit adjugé la préféance aux
docteurs fur les chevaliers d'armes , par
le motif qu'il pouvoit en un jour donner
l'accolade à cent guerriers , & qu'en mille
ans il ne pourroit faire un bon docteur.
Le Roi Charles V ayant befoin des
Parifiens leur avoit accordé une partie des
ornemens des Chevaliers , en leur permettant
de le devenir comme nobles. La
craffe ignorance des Chevaliers d'armes
repouffoit en quelque forte les diflicetions
vers les gens de lettres & de loix .
On créoit des Chevaliers Clercs , également
appelés Officiers de Lettres ou de
Juftice. Ceux qui préfidèrent aux jugemens
jouirent bientôt des premières prérogatives
de la l'écarlate & la fourrure
des préûdens .
Après François I , on vit peu de réceptions
de Chevaliers militaires . L'abolition
des Tournois , occafionnée par
la mort de Henri II , acheva la deftruc
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
tion de la Chevalerie Françoife , &
l'ordre du Saint Efprit s'éleva fur fes
ruines. Cependant Henri IV en aimoit
quelques pratiques. Après la bataille de'
Courtras , il alla , à l'exemple des anciens
Chevaliers , mettre fes trophées
aux pieds de la comteffe de Guiche .
Sully defiroit rétablir les exercices de
l'ancienne Chevalerie . Louis XIII honora
de l'accollade plufieurs officiers Suiffes
; & fes fucceffeurs la donnent encore ,
en certains cas , à l'ambaffadeur de Venife.
Dès le fiécle de Bayard , la chevalerie
avoit donc fouffert de grandes altérations .
Bayard en obferva les loix avec une exactitude
digne des beaux preux de l'ordre.
M. l'abbé Talbert , dans fon éloge , ramene
fans ceffe fes lecteurs aux pratiques &
aux moeurs de ce tems ; & en les envifageant
dans leurs rapports politiques , il fe
plaît à les mettre en contrafte avec les
coutumes & les vices de nos jours . Dans
les deux parties de fon difcours , il offre à
l'admiration de l'Europe une valeur éclairée
par les talens militaires , illuftrée par
des vertus fublimes ; un véritable Chevalier
, le Chevalier fans peur & fans reproche.
Son ftyle répond par la pompe aux
geftes héroïques de Bayard . Peut - être
MA 1. 1770. 105
auroit- il été convenable de l'alfortir dans
plufieurs circonftances à la fimplicité du
caractere du héros . Il femble que les panégyriftes
de ce preux Chevalier ont tous
défefpéré de le louer dignement , fans la
magnificence des paroles , & qu'ils auroient
craint de l'avilir , s'ils l'avoient
mis fur la fcène tel qu'il étoit , s'il s'étoit,
pour ainsi dire , peint lui -même aux yeux
du fpectateur. Lorfque Bayard , en fe
chargeant de défendre fans armes la foi.
ble place de Mezieres contre l'armée de
Charles Quint , dit à François I : il n'y a
point deplace foible où ily a des gens de
bien pour la défendre tout commentaire
affoiblit ces paroles. Lorfque le duc de
Ferrare lui propofe de faire empoifonner
par un traître le Pape Jules II , qui a
voulu le faire empoifonner lui- même ;
Bayard menace le Duc d'avertir le Pape
de fon deffein , s'il ne l'abandonne & demande
le traître pour le faire pendre :
ce trait n'a pas befoin d'ornement . C'eſt
fur-tour de Bayard que l'on peut dire
que
fon éloge ne doit être que le fimple récit
de fes actions & de fes paroles. On veut
toujours faire admirer les grands hommes
, il faut bien mieux les faire aimer.
Du refte le Difcours de M. l'Abbé
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Talbert auroit été fans doute diftingué
par l'Académie de Dijon , & il le fera par
le public . Nous en citerons un paffage
pour donner une idée de fon éloquence.
& de fa philofophie . A l'occafion du
maufolée érigé en l'honneur de Bayard
par un gentilhomme Dauphinois nominé
Polloud de Saint - Aguin , il s'écrie :
"
"
"
» Eh pourquoi ces monumens de la
» grandeur humaine font ils parmi nous
plus rares que les héros ? l'on diroit que
nous évitons le fouvenir des grandes
» chofes dans la crainte d'en faire. Déjà
» les portraits antiques , bannis de nos
appartemens , font devenus des orne
» mens de mauvais goût , des glaces monotones
, multipliées pour répéter des
riens , des tableaux qui me rappellenz
» des vendanges , des tempêtes ou des
» fables ; les eftampes qui repréfentent
» des marines , des actrices , des amans ,
» ont remplacé les plus auguftes images.
" Je rencontre un Hercule armé d'un fufeau
, où je devrois trouver le bufte de
» Henri le Grand , je vois le portrait d'un
» danfeur où devoit être celui de Montefquieu
, & l'amour travesti en régent;
» où je m'étois attendu à contempler Bol
fuer. Si je parcours les plus fuperbes
: 46
90
M A I. 1770. 107
19
-99
"
ود
jardins , je n'y vois que les divinités
» payennes ; on diroit qu'on ait voulu
» nous y apprendre la fable en nous fai-
» fant oublier l'hiftoire. Les places publi-
» ques offrent à mes regards les dieux des
» eaux , & quelques monarques autour
defquels je cherche envain les dignes
fujets qui ont illuftré leurs regnes ! Tu-
» renne & du Guefclin repofent dans le
» tombeau des Rois , où ils ne font vus
» de perfonne . Ne feroient - ils pas plus
» utilement placés aux pieds de leurs
» maîtres , à la face des peuples qu'ils one
» défendus & des grands qu'ils ont inf-
» truits ? J'habite une cité ( Eefançon ) où
» avec la ftatue d'un empereur ( Charles-
Quint ) qui ne pofféda rien de grand
que fes états , je ne vois de monument
» que celui du duc d'Albe repréfenté en
» Neptune . Mon imagination croit tou-
» jours voir couler le fang des malheureux
à la fontaine qu'il décore . O mes
concitoyens brifez la ftatue de ce ty-
» ran ! enlevez ce fcandale du milieu de
» vous ! Eh quoi ! manquez - vous de perfonnages
que vous puiffiez honorer ?
N'avez vous pas un Roi , dont vous
adorez la bienfaifance ? N'avez- vous:
pas des Jean de Vienne , des Vergy, des
22
و د
Evj:
108 MERCURE DE FRANCE.
» Grandvelle ? Ne font- ce pas leurs traits
» que nous devrions reproduire de toutes
parts , pour feconder les pinceaux de
» l'hiftoire qui fe voit forcée à les venger
» de nous ? H
Ces fentimens feront univerfellement
applaudis ; mais dans les premiers traits
de cette cenfure , on trouvera peut - être
trop de févérité ; quant à nous , nous defirerions
, par exemple , que l'auteur n'eût
pas mis en pendant les tableaux des vendanges
avec ceux des tempêtes ou des fables
, & qu'il n'eût pas lancé far les uns &
les autres le même anathême .
Les impoftures de l'Hiftoire ancienne & profane
; ouvrage néceffaire aux jeunes
gens , aux inftituteurs & généralement
à toutes les perfonnes qui veulent lite
l'hiftoire avec fruit. A Londres , & fe
trouve à Paris chez J. P. Coftard , libraire
rue Saint Jean de Bauvais , la
premiere porte cochere au- deffus du
College . 2 parties in- 12 . d'environ
Soo pag.
Le titre de cet ouvrage piquant n'eft
point exact. On y appelle impoftures les
erreurs mêmes dans lesquelles les anciens
hiftoriens font tombésde bonne foi & fans
MA I. 1770. 109
deffein de tromper la postérité. Plutarque
n'étoit que crédule ; il ne faut pas traiter
d'impofteur cet homme fimple , droit ,
ami de la vérité & plein de la vertu que
fes ouvrages infpirent : ainfi des autres.
L'auteur ne s'eft point apperçu qu'en dénigrant
l'hiftoire ancienne , il n'apprenoit
ſouvent la vérité que d'elle - même
en oppofant les témoignages des anciens
les uns aux autres ; il prouve feulement
qu'ils ne s'accordent pas toujours enfem .
ble & qu'il faut pefer les autorités dans
la balance de la critique. Ses favantes recherches
pouvoient conduire au pyrrhonifme
s'il attaquoit les événemens importans
, les grandes maffes de l'hiſtoire ;
mais il ne touche prefque qu'à des faits
indifférens en eux - mêmes , & il ne s'attache
qu'à dépouiller l'hiftoire de quel.
ques vains ornemens. Qu'importe qu'Héraclite
ait ou n'ait pas toujours pleuré , &
Démocrite toujours ri ? Qu'importe que
Paffienus Crifpus , beau- pere de Néron ,
ait ou n'ait pas aimé un hêtre avec une
forte de paffion ? Qu'importe qu'Anacréon
foit mort , étouffé par un grain de
raifin , ou d'une autre maniere ? Que le
poëte Philete n'ait pas eu befoin de porter
des femelles de plomb , pour que te
vent ne l'emportât pas; que Pomponius ait
ro MERCURE DE FRANCE.
eu dans fa vie des rapports , & qu'Anto-,
niade Drufe ait craché ; qu'Epimenide
n'ait pas dormi cinquante ans , & que
Mécene n'ait pas vécu trois ans fans dormir
& c. & c. &c ? La vérité ou la fauffeté
de ces faits intérelle peu , & un lecteur
ordinaire les apprécie fans peine à
leur jufte valeur ..
Il me femble qu'il ne feroit pas difficile
de juftifier les anciens fur divers reproches
de l'auteur. Il fe mocque par
exemple de Cicéron qui dit , que les peuples
établis près des Cataractes du Nil
continuellement frappés de leur bruit.
énorme , n'entendent plus rien . Comment
dit-il , tant de fourds pouvoient- ils converfer
enſemble ? Eft ce que Cicéron a prétendu
qu'ils étoient fourds ? il a voulu
feulement dire qu'ils n'entendoient pas le
bruit des Cataractes , comme on n'entend
pas pendant le jour le bruit confus & fourd
d'une ville dans laquelle on eft renfermé..
Le critique ne veut pas que Xercès air
écrit une lettre au Mont Athos , pour le
prier de ne pas s'oppofer à fes exploits & c.
Ce trait n'eft peut - être qu'une fable ;
mais il peut exifter un homme aflez fou
pour la réalifer , & l'on attribue bien
des folies à ce même Xercès..
•
Je crois que Spurina auroit bien fait:
MAL 1770 . FEI
de ne pas défigurer fon vifage dans la vue
d'arrêter les paffions qu'allumoit fa beauté
Je crois aufli qu'il a pu prendre un mauvais
parti fans l'aflurer.
Je fuis très perfuadé , quoi qu'en dife
Pauteur , que Marc-Antoine , l'orateur
a pu par fon éloquence arrêter la fureur
des foldats envoyés par Marius pour le
malfacrer ; mais je ne conçois pas com
ment des circonftances peuvent être plus
vraisemblables , fans être plus dignes de
foi comme il le dit .
Pourquoi s'étonner qu'on aille titer
Cincinnatus de la chartue pour le mettre
à la tête de l'armée ? Comment peut- on
blâmer l'hiftoire , de repréfenter Curius
faifant cuire des raves , pendant que fa
femme pêtrit le pain ?
Il eft permis de penfer qu'il n'y avoit
point de boulangers à Rome , lorfque cha
cun y faifoit fon pain ; & que ceux qui
faifoient leur pain n'étoient pas pour cela
boulangers ?
Il paroît encore très - poffible que Philopomen
, capitaine des Achéens , aig
éré affez mal bâti & mal vêtu , pour
que la femme d'un de fes amis l'ait invité
à fendre du bois & à faire la cuifine avec
elle..
112 MERCURE DE FRANCE .
Je ne nierois pas qu'en Corfe , lorfque
les femmes étoient accouchées , les maris
fe miffent au lit : Car cette bifarrerie eft
encore pratiquée chez quelques peuples
de l'Amérique.
Plufieurs auteurs affurent que les Habitans
des Illes Baléares étoient accou
tumés , dès leur enfance , à manier la
fronde , & qu'on les obligeoit à abbatre
avec cette armé , leur nourriture de deffus
quelque hauteur . « Que veut dire
» s'écrie le cenfeur , ce mot dès l'enfance ?
» Dès que les enfans étoient fevrés
» n'avoient - ils d'autre pain que celui
qu'ils abbatoient avec la fronde ? Ces
» enfans étoient bien à plaindre ; on leur
» donnoit du pain , avant même qu'ils
» euffent des dents ... Avoient - ils affez
de force pour tourner la fronde ? Leurs
» meres n'avoient - elles pas d'autres occupations
, que de mettre leur pain fur
» des arbres ? ... Le peuple étoit donc
obligé d'aller hors de la ville chercher
» un efpace propre à cet exercice ? » Je
ne crois pas que ces raifons détruiſent un
que
témoignage de quelque poids.
ود
""
Parmi les faits fabuleux ou incroyables
ou extraordinaires , juſtement relevés
par l'auteur , nous cirerons une finguliere
victoire. Elien & Athénée raconM
A I. 1770 . 1,13
tent que les Sybarites élevoient leurs chevaux
à danfer au fon des inftrumens &
fur- tout de la flûte . « Qu'en arriva -t- il ?
» fortis un jour contre les Crotoniates
» ceux-ci uferent de ftratagême : ils con
» noiffoient le talent des chevaux de leurs
» ennemis , & leur paffion pour la danſe
» & la flûte : ils ordonnerent qu'au lieu
» de fonner la trompette pendant le com.
» bat , on jouât fur la fute des rigau-
» dons & des menuets. A peine les che-
ود
vaux des Sybarites entendirent- ils ces
» airs , qu'ils fe mirent à danfer avec
plus de vivacité qu'à l'ordinaire , renverferent
leurs cavaliers , & jetterent
un tel défordre dans l'armée , que les
» ennemis les battirent à plate- cou-
» ture , & c.
Il y a dans cet ouvrage beaucoup d'érudition
légérement préfentée par une
imagination riante ; un choix d'événemens
curieux y eft affaiſonné. par le fel
de l'épigramme ; des faillies vives & un
ftyle familier temperent la févérité de la
critique . Il est très -bon à lire , mais avec
précaution. Il a eu plufieurs éditions en
France . L'Auteur , M. l'Abbé Lancello
ti , jouit d'une réputation diftinguée par
mi les favans Ultramontains : il étoit
tout à la fois littérateur , hiftorien , cri114
MERCURE DE FRANCE .
tique , philofophe. M. l'Abbé Oliva
connu en France par fes liaifons avec
M. de Montefquieu , avoit entrepris
cette traduction des Impoftures de l'Hif
toire : elle a été revue & corigée : elle
n'eft pourtant pas fans négligences. #
A
Réponse de M. de Saint-Foix au R. P.
Griffet , & Recueil de tout ce qui a été
écrit fur le Prifonnier maſqué . A Londres
, & fe trouve à Paris chez Vente ,
Libraire à la Montagne Sainte - Genevieve
, petit in- 12 de 131 pages.
>
Le P. Griffet , dans fon excellent Traité
des différentes fortes de preuves quifervent
à établir la vérité de l'hiftoire , a de
nouveau attiré la curiofité du public fur
le prifonnier connu fous le nom de Maf
que de fer. Les conjectures ne font pas encore
épuifées. Je ne défefpere pas de voir
par exemple foutenir un jour que ce cèlebre
inconnu , étoit le Sultan Mahomet
, détrôné en 1687. Le peuple , diraton
, fe fouleva contre lui à caufe des
mauvais fuccès des armes Ottomanes en
Allemagne , & l'on fait que la France ,
par fon Ambaffadeur , M. de Château
neuf , fit tous fes efforts pour engager le
fucceffeur de Mahomet à continuer la
MA I. 1770 .
guerre , & que fes promeffes
releverent
le courage
des Turcs. On fait auffi que le fort de ce Prince après fa dépofition
eft affez incertaine
, & que Kuprogli
qui lui fauva la vie , étoit dans les in- térêts de la France. L'on ajoutera
que le
prifonnier
paffoit
en Provence
pour un prince Tutc ; point de nom de baptême
; il eft appelé fur les regiftres
de Saint Paul Machialy
, nom Turc , au moins à de- mi. Sa taille , fon accent étranger
, &
quelques
autres circonftances
paroîtront
irès propres
à confirmer
cette conjecture
. Il eft facile de trouver
des vraisemblances
; & il n'eſt pas rare , quand on en a trouvé
, qu'on veuille
les prendre
pour
la vérité, quelque
frivoles
qu'elles
foient.
En attendant que de nouvelles découvertes
ayent fixé les incertitudes à cer
égard , les efprits font partagés entre le
comte de Vermandois & le duc de Monmouth.
M. de Saint Foix met fous les.
yeux du public les piéces du procès . S'il
nous étoit permis d'avoir un avis là - def
fus , nous difions que ce procès ne nous
paroît pas encore allez inftruit pour pouvoir
être jugé.22
L'auteur des Mémoires pour fervir à
Hiftoire de Perfe , s'eft évidemment
trompé dans plufieurs circonftances de
116 MERCURE DE FRANCE.
fon récit. M. de Saint Foix l'a très bien
prouvé mais nous ne croyons pas qu'il
faille en conclure qu'il fe foit trompé
quant au fait effentiel.
L'auteur des Mémoires a mal placé le
lieu de la fcène ; & cette faute a ôté pref,
que toute vraisemblance au reste de fon
récit. Ce fut , dit on , au camp devant
Courtrai , que M. le comte de Vermandois
eut une querelle avec M. le Dauphin.
Il est très-poffible qu'un jeune homme fort
emporté par fa vivacité ; il n'eft pas invraisemblable
que deux princes fe foient
trouvés avec peu de monde dans une
tente ; il eft facile d'imaginer pourquoi
des témoins auront gardé le plus profond
filence fur leur démêlé . Ce font , dit à ce
fujet Mademoiſelle de Montpenfier , de
ces hiftoires que l'on ne fçait point , & que
l'on ne voudroit pas fçavoir.
On affure que le jour même où le
corps du comte de Vermandois dût être
tranfporté à Arras , il fortit du camp une
litiere dans laquelle on crut qu'il y avoit
un prifonnier de conféquence , quoiqu'on
répandît le bruit que la caiffe mili
taire y étoit renfermée; & l'on ajoute que
cette litiere prit un chemin détourné . J'ai
lu quelque part que le caveau dans lequel
on dit que M. le comte de Vermandois
MA I. 1770. 117
fut inhumé à Arras , a été gardé très -ſoigneufement.
Il me femble encore qu'il y
avoit dans le même éctit diverfes anecdores
qui annonçoient un myftere enfeveli
dans cette tombe. Il y étoit parlé
d'une grand'meffe qu'on célébroit annuellement
pour le repos de l'ame de M.
le comte de Vermandois : cette circonftance
eft très - remarquable . Comment
Louis XIV , toujours religieux , & à là
fin fi pieux , anroit il non -feulement
fouffert , mais encore ordonné un fervice
annuel pour un homme vivant ? Nous
conviendrons encore avec M. de Saint-
Foix qu'il auroit été plus naturel de faire
paffer le comte de Vermandois pour fou.
Plus on approfondit , moins on s'éclaire
.
M. de Saint- Foix ne parle point des
faits précédens , que l'on ne peut ni rejeter
ni croire , fans inftructions plus certaines.
Il penfe pouvoir fixer à l'année
168, le tems où le prifonnier fut conduit
à la citadelle de Pignerol ; ce qui né
s'accorde pointavec l'époque de la difpa
rition de M. le comte de Vermandois ,
arrivée en 1683. M. de Saint- Mars ne
quittoit point le prifonnier ; or au com.
mencement de 1684 , ity eut une conIIS
MERCURE DE FRANCE.
.
teftation affez vive entre le gouverneur
de Pignerol & le lieutenant de roi de la
citadelle ; conteftation qui n'auroit point
eu lieu fi M. de Saint- Mars , commandant
de la citadelle , n'avoit été abſent.
Ce fait eft-il auffi contraire que M. de
Saint Foix le penfe à l'opinion qu'il combat
? Nous le prions de vouloir bien y
donner toute fon attention . M. le comte
de Vermandois n'eft fuppofé mort qu'à
la fin de l'année 1683. C'est le 26 No
vembre que le convoi & la litiere partent
du camp. Le duc d'Anjou vient au monde
le 19 Décembre : & c'eft à l'occafion des
réjouiffances pour la naiffance de ce
prince qu'il s'éleve une difpute entre le
gouverneur & le lieutenant de roi de Pignerol
. Si M. de Saint- Mars , à qui la
cour confia ce prifonnier , avoit été
mandé pour aller de Pignerol le prendre
vers Courtrai pour le conduire mystérieu
fement d'un bout du royaume à l'autre ,
n'auroit-il pas pu être abfent au commencement
de 1684 ? Son abfence à cette époque
n'eft-elle même pas une préfomption
nouvelle en faveur de l'opinion à la
quelle M. de Saint- Foix s'oppofe ?
Quant au duc de Monmouth , quoique
l'on puiffe penfer qu'il n'a réellement pas
M A I. 1770 . 119
été décapité , nous n'oferions conclure
qu'il ait été conduit en France & gardé
jufqu'à la mort , de la maniere dont l'a
été notre prifonnier, M. de Saint -Foix
voudra bien nous permettre de lui demander
encore pourquoi on l'auroit tenu
fi durement enfermé & avec tant de précautions
pour que fon nom ne fût pas
connu , après le détrônement & même
après la mort de Jacques II ? Son crime
étoit affez expié. Que pouvoit on craindre
de fon élargiffement ? Guillaume &
Marie étoient nos ennemis : peut- être auroit-
on pu l'employer utilement contre le
premier ; du moins en publiant fon exiftence
on auroit éteint le reffentiment que
fa mort avoit excité en Angleterre contré
Jacques II . On peut bien continuer de ca →
cher une chofe par la feule raifon qu'on l'a
cachée. Mais ne la divulguera t-on pas ,
quand il fera utile , ou honorable pour
ceux qu'on protége, de la faire connoître ?
Je crois que les partifans de Guillaume.
auroient pu faire des railleries & même
des comparaifons fur lafuppofition de l'officier
décapité fous le nom du duc ? Mais
la raillerie n'auroit été que mépriſable ;
& lodieufe comparaifon feroit bientôt
tombée ."
...
120 MERCURE DE FRANCE .
Il eft tems de terminer nos remarques.
Nous aurions lieu de nous en applaudir ,
fi elles engageoient M. de Saint Foix à
communiquer au public des recherches &
des réflexionsnouvelles.
Sophie ou le triomphe des graces fur la
beauté ; imitation de l'Anglois de Miftriff
Charlotte Lennox ; avec figures.
A Londres , & fe vend à Paris chez
'Coftard , rue Saint Jean de Beauvais ;
deux petites parties in- 1 2.
Ceux qui aimeront un récit fimple des
malheurs & des perfécutions ordinaires
que l'innocence & la vertu ont prefque
toujours à effuyer avant que d'être récompenfées
, liront avec fatisfaction ce
petit roman. Henriette Darnley eft belle
fans graces , la hauteur , la vanité , l'oftentation
forment fon caractere : elle reffemble
à fa mere : & fa mere l'aime uniquement.
Sophie Darnley , fa foeur , eft
pleine de graces , fans être belle ; la nature
l'a douée de mille bonnes qualités ,
relevées par un efprit fin & un jugement
folide : elle a pour appui un bon vieux
gentilhomme de fes ,parens nommé Habert.
M. Darnley laiffe à fa mort un bien
à peine fuffifant pour payer fes dettes . La
beauté
M'A I. 1770 .
121
beauté d'Henriette attire auprès d'elle ,
entre autres foupirans , fir Charles San-
Fey : mais il n'a pas plutôt vu Sophie qu'il
en devient amoureux . Stanley a déjà rendu
des fervices importans à fa mere ; il
eft aimable. Sophie eft touchée de fon
mérite & de fa paffion . Les fentimens
connus de Stanley expofent Sophie aux
outrages de fa foeur. Elle les fouffie ; elle
fouffre les injuftices de fa mere : mais
après s'être convaincue que les intentions
de Stanley ne font pas pures , elle fe retire
, avec le confentement de fa mere ,
& par les fecours de M. Habert , chez M.
Lawfon , curé de campagne . Pendant fon
abfence , Stanley a occafion de décou
vrir fes fentimens & toute l'étendue de fa
vertu ; il part dans l'intention de l'époufer
; mais les calomnies de fa foeur ; des
rapports équivoques & les plus fortes apparences
d'infidélité de la part de fa maî
treffe, le détournent de fon deffein , & il
paife en France. Sophie a perdu fon amant ,
elle eft fur le point de perdre fon bienfaiteur
, M. Habert. Pour ne plus être à
charge à ce digne homme , elle fe place
auprès d'une Dame qui cherche bientôt à
la déshonorer. Sa foeur Henriette s'eft
abandonnée au loid L.... Sa mere n'eft
122 MERCURE DE FRANCE.
plus avec cette fille impérieufe ; elle eft
dans la mifere . Sophie va la conſoler &
la nourrir du travail de fes mains . Stanley
a appris en France des nouvelles de
Sophie ; il revient en Angleterre dans le
deffein de lui faciliter , par fa générosité ,
les moyens d'époufer un homme qu'il a
pris pour fon rival . Arrivé chez M ,
Lawfon , fes foupçons font bientôt diffipés
; il ne fonge qu'à réparer fes injuſtices
, & il époufe Sophie. Henriette a été
délaiffée par le lord L ... On la marie à
un officier Irlandois qui l'emmene en
Amérique, Madame Darnley meurt :
après que tous les orages domestiques
font diffipés , Sophie reprend la jouif-
» fance des biens dont le ciel l'a com-
» blée. » "
Combien ilferoit dangereux de préférer les
talens agréables aux talens utiles . Difcours
:
Minimè artes ha probandæ quæ miniftræ funt
voluptatum,
Cic. lib . 1. offic.
A Lyon , de l'imprimerie d'Aimé de
la Roche , aux Halles de la Grenette .
A Paris , chez Durand , Libraire , rue
MAI. 1770.
123
"3
"
Saint Jacques à la Vertu . Broch. in - 12
de 40 pag.
L'auteur de ce difcours montre dans fa
premiere partie que la préférence accordée
aux talens agréables fur les talens
utiles décourage les vrais talens ; & dans
la feconde , qu'elle anéantit les vraies
vertus. De folides raifons y font confirmées
par des exemples convaincans.
Quand les Romains , dit l'auteur , fe
» furent adonnés avec paffion à la mufi-
" que , ils perdirent , fi l'on en croit
Quintilien , le refte des fentimens gé-
» néreux qu'ils avoient confervés . Il n'y
» eut plus de moeurs , dit Tite- Live ,
» auffi - tôt qu'ils abandonnerent les bibliothéques
publiques pour courir aux
fpectacles , & qu'ils préférerent la voix
» des comédiens aux leçons des philofophes.
Romains ! vos enfans fe forment
>> aux danfes loniennes , ils étudient l'art
» de féduire ; ils achettent à grands frais
» les inftrumens d'un luxe ruineux , & la
» honte de la débauche . Ah ! s'écrioit un
» de ces poëtes , ce n'eft point de cette
» fource impure qu'on vit fortir les vain-
» queurs de Carthage. »
19
Ce difcours eft du P. de la Serre , pro-
Fij ན
124 MERCURE DE FRANCE .
felfeur d'éloquence au college de la Trinité
de Lyon , déjà connu par d'autres
piéces d'éloquence que nous avons annoncées
avec éloge . Il a été prononcé le
25 Août dernier , avant la diftribution
des prix , en préfence de MM. le Prévôt
des Marchands & Echevins . Le recueil
de huit autres difcours du niême auteur fe
trouve chez les mêmes libraires , & à
Nimes chez Gaudes .
Traité des léfions de la tête par contre- coup,
& des conféquences pratiques ; par M.
Dupré- de - Lifle , docteur en médecine .
A Paris , chez J. B. Coftard , libraire ,
rue S. Jean de Beauvais , la porte cochere
au-deffus du college ; avec approbation
& privilege du Roi . Petit
in- 12 de 150 pag.
L'académie royale de chirurgie avoit
excité l'émulation des gens de l'art pour
les engager à traiter la matiere impor
tante & peu connue des contrecoups . Jaloux
de feconder des vues fi utiles à l'humanité
, M. Dupré de Lifle s'eft efforcé
d'éclaircir par des obfervations les diffi
cultés qu'il rencontroit für un fujet preſque
neuf. Son traité commence par la
définition ducontre coup. Il en démontre
MA I. 1770 . 125
enfuite la poffibilité par des raifons phyfiques
. De là il palle aux caufes qui peuvent
le produire , aux fymptômes qui
l'accompagnent , aux fignes pathognomoniques
ou certains qui le caractérisent.
Après avoir établi les raiſons qui font
diftinguer ces fignes des fignes équivoques
, il s'arrête au prognoftic , par lequel
on s'affure de ce qu'on doit attendre de la
bleffure par contre- coup. Enfin l'auteur
expofe les moyens curatifs. Son ouvrage.
nous a paru mériter l'attention des gens
de l'art.
Stances fur l'Induftrie , qui ont remporté
le prix à l'académie de Pau ; par M.
l'Abbé Talbert , chanoine de l'églife
de Befançon ; nouvelle édition . A la
Haye ; & fe trouve à Paris , chez Lottin
le jeune , libraire , rue St Jacques ,
vis -à - vis celle de la Parcheminerie ,
1770 .
Ces ftances ont été inférées dans notre
Mercure de Mai 1769 .
Effai d'une amitié patriotique , où l'on
propofe des moyens infaillibles pour
rendre les hommes plus vertueux &
meilleurs citoyens .
Fiij
#26 MERCURE DE FRANCE.
Unum corpus & unus fpiritus...
Unus Deus & pater omnium .
GAL. VI . I.
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Coftard , rue S. Jean de Beauvais , la
premiere porte cochere au deffus du
collége. petit in - 12 . d'environ 200 pag.
·
L'amitié que l'auteur defireroit infpirer
à tous les coeurs , c'est la loi d'aimerfes
concitoyens en faveur de la patrie . Son but
eft le bien de l'état. Il n'importe pas que
le coeur refufe d'obéir à cette loi , pourvú
que l'homme en rempliffe les devoirs . Cependant
le premier de fes devoirs , c'eſt
de réunir tous les coeurs pour les dépofer au
pied du trône qui en eft le foyer. Les moyens
d'infpirer l'Amitié patriotique , ce font
la crainte du blâme & la force de l'èxemple.
L'auteur les croit nouveaux & infaillibles
, à en juger par le titre de l'ouvrage .
Il ajoute que l'honneur , la crainte , la
vertu font des motifs trop foibles
engager le citoyen à facrifier à fa patrie
fes intérêts les plus chers : la Religion qui
perfectionne les vertus peut feule élever
l'homme au deffus de fes foibleffes &
lier fon coeur aux intérêts de la fociété. En-
·
pour
MA I. 1770 . 127
fin l'éducation doit être dirigée vers l'Amitiépatriotique
; delà les moeurs , & c.
L'auteur n'a point examiné fi l'exécution
d'une loi qui ordonneroit de perpétuelsfacrifices
eft poffible , & fi fa fanction
feroit jufte . L'amitié ne fe commande
pas ; & la loi civile ne peut ordonner l'ab.
négation de foi même . L'intérêt perſonnel
lie l'homme à la fociété ; & l'ordre
focial , c'eft qu'il jouiffe fûrement , librement
& pleinement de fes droits . Eclairez
les hommes fur leurs vrais intérêts ,
& vous en ferez de bons citoyens . Affurez
leur la liberté de difpofer de leurs
perfonnes , de leurs talens , de leurs biens,
&c. & vous aurez des peuples heureux &
des empires floriflans. Il eft dangereux de
s'abandonner à fon coeur , lorsqu'on igno
re ces vérités il égare l'imagination ; &
tous les projets qu'elle enfantera feront
contraires à la raifon & à la juftice , lors
même que l'on voudra les diriger à la plus
grande utilité publique .
Almanach de la ville de Lyon , & des provinces
de Lyonnois , Forez & Beaujolois
, avec la notice des paroiffes du
diocèfe pour l'année 1770. A Lyon ,
chez Aimé de la Roche , imprimeur de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Mgr l'Archevêque & du Clergé , de
Mgr le duc de Villeroy , du gouverne
ment & de la ville , aux halles de la
Grenette, in- 8 ° . d'environ 400 pag.
·
Cet almanach fait très bien connoître
une ville avec laquelle tout le royaume
& les pays étrangers ont de grandes relations
de commerce. Il a , par deffus les
ouvrages de ce genre , l'avantage de préfenter
la defcription topographique la
plus détaillée d'un diocèfe très étendu . Il
a été augmenté cette année de l'annonce
des foires & marchés , des noms des collateurs
des bénéfices , des paroiffes de Dauphiné
, de Breffe & de Dombes.
On en trouve des exemplaires à Paris
chez Durand , libraire , rue St Jacques , &
la vertu .
L'ami du prince & de la patrie , ou le bon
citoyen . A Paris , chez J. P. Coftard
1.braire , rue S. Jean- de Beauvais , la
premiere porte cochere au - deffus du
college , avec approbation & privilege
du Roi , broché , in 8 °. environ 250 p.
Depuis qu'un auteur illuftre a mérité
le furnom glorieux d'ami des hommes
plufieurs écrivains ou compilateurs ont
MAI. 1770. 129
afpiré à l'honneur d'être les amis des enfans
, des femmes , des mufes , &c. Le
prince & la patrie autont auffi leur ami ,
le bon citoyen ; on verra fi c'eft le citoyen
éclairé.
Un fage & un laboureur font les organes
par lesquels l'auteur qui aime le prince
& la patrie , leur donne des leçons & des
confeils. Le laboureur , fans fonger à fa
charrue , & ce fage , fans fonger aux droits.
naturels de l'homme & à l'autorité paternelle
, affurent que la corruption jeta
les premiers fondemens de la fociété
civile , & qu'un homme qui joignoit à
la force ducorps , l'adreffe , la fagacité &
l'art de la perfuafion , engagea les égaux
à fe reconnoître fes fujets . En differtant
fur le defpotifme , ils découvrent que
rien n'eft plus contraire à ce gouvernement
que la philofophie & les lumieres
& qu'il y a cette différence entre un Roi
& un defpote , que l'un n'eft point fupérieur
aux loix dont il eft le chef ; &
que l'autre ne reconnoît pour guide que
fes caprices . Ils apprennent enfuite aux
princes que la premiere de leurs qualités ,
c'eft l'humanité qui fe prête à tous les
devoirs de leur rang. Ils lear impofent
l'obligation d'étudier la nature du fol &
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
le génie de fes habitans , pour y adapter
des loix flexibles & variables fuivant les
circonftances. L'étude de l'homme leur
paroît la bafe de la politique ; & le grand
art du politique confifte , felon eux , à
faifir les paffions favorites des hommes
& à leur faire prendre le change , à l'exemple
de Cromwel , & c. Nous ne parlerons
pas de plufieurs diflertations étrangeres
au titre .
Les deux interlocuteurs font tour- àtour
maîtres ,& difciples dans ces entretiens
, fans qu'aucune différence , foit
dans la maniere de penfer , foit dans la
maniere de s'exprimer , diftingue les caracteres
de l'un & de l'autre. On peut
fubftituer par-tout le nom du laboureur
à celui du fage , & celui du fage à celui
du laboureur. C'étoient- là fans doute les
hommes faits pour inftruire les Rois;mais
le fage ne fait encore que des vérités &
des erreurs communes , & ce laboureur
ne fait même pas que c'eft fon travail
qui nourrit la fociété. L'auteur a du zele
& de l'efprit , & fon courage n'eft pas
fans mérite . Ses entretiens font précédés
d'un conte très-intéreffant pour les ames
vertueufes .
MAI.
131 1770.
L'Honneur François , ou Hiftoire des
vertus & des exploits de notre nation
depuis l'établiffement de la Monarchie
jufqu'à nos jours , 3 vol . in - 12 ,
chez Coſtard , Libraire , rue Saint - Jean
de Beauvais , avec approbation & privilége
du Roi.
Le but de l'auteur eft de rappeler les
hommes à la vertu par le récit des actions
vertueufes. Comparons , dit il , les
leçons des Philofophes & celles des Héros
, les uns démontrent la vertu , les
autres la font fentir ; ceux -ci parlent à
l'efprit , ceux-là parlent au cour ; un
grand homme paroît & la fienne attire
toutes les autres à elle , elle a une ſphere
d'activité à laquelle rien ne réfifte , elle
laiffe après elle une trace lumineufe , où
tout fe fent entraîné. L'auteur dépouille
notre histoire de tous les incidens dont
le hafard feul ou la politique peuvent
réclamer la gloire ; il ne loue les François
que de ce qu'ils ont fait & non de
ce que la fortune a fait pour eux ; il
écarte ces atrocités des Tyrans qui ont
déshonoré autant qu'opprimé leur pays ,
& qui profaneroient ce monument qui
n'eſt deſtiné qu'à la gloire ; il foutient
F vj
132 MERCURE DE FRANCE ,
qu'un Etat Monarchique eft plus propre
a former des Citoyens qu'une Républi
que ; parce que l'attachement de chaque
fujet pour fon prince eft plus immédiat
& moins divifé que les fentimens vagues
& incertains d'un républicain pour ceux
qui gouvernent fa patrie ; les preuves
qu'il en allégue font tirées de cet amour
ardent & immuable que les François ont
toujours porté à leur roi , & qui les ont
de tous les tems diftingués des autres.
nations. Nous ne rapporterons rien d'une
hiftoire qui n'ajoute rien à ce que les.
autres nous ont appris , mais dont le
mérite particulier eft de préfenter les.
événemens d'une maniere beaucoup plus.
intéreffante ; elle eft écrite avec chaleur ,.
quelquefois avec enthoufiafme & même
avec emphafe , mais toujours avec autant
de fentiment que de rapidité ; l'auteur
mérite des encouragemens , même
des éloges pour s'être ouvert une fi noble
carriere , & nous ne doutons pas que
lorfqu'il l'aura terminée , il ne recueille
à fon tour le prix de l'objet qu'il a célébré.
Les troifieme & quatrieme volumes
font fous preffe ; ceux que nous annonçons
finiffent à l'hiftoire de Charles VI
MA I. 1770. 133
ils font dédiés à M. le Baron d'Efpagnac ,
Maréchal de Camp , Commandant de
l'Ordre Royal de Saint- Louis , Gouverneur
des Invalides , & c . On ne peut
qu'applaudir à ce choix ; le nom de l'ami ,
du compagnon des travaux du Maréchal
de Saxe étoit digne de paroître au frontifpice
d'un monument confacré à l'Honneur
François , & c'eft avec raifon que
ce choix a été applaudi par l'auteur des
vers fuivans.
Aux dieux on porte des préfens ,.
On offre aux belles des fleurettes ,
Aux grands on donne de l'encens ,
Aux bergeres des chanfonnettes ,
Toute offrande eft faite à propos ,
C'eft de lauriers qu'on te couronne ;,
L'honneur eft le prix des héros ,
Tu le chéris , on te le donne.
Par M. Desboulmiers , anc. cap . de cavalerie.
C'est par inattention que l'épître dédicatoire
manque à quelques exemplaires
, & ceux qui ne l'ont pas , peuvent
l'envoyer prendre chez le Libraire qui la
donnera gratuitement.
Nouveaux Mélanges de Littérature , d'Hif-
Loire & de Philofophie du Centénaire,
134 MERCURE DE FRANCE .
&c. &c. &c. 1769. vol . in - 8 ° . de plus
de 250 pag. On en trouve des exemplaires
chez Coftard , Libraire , rue
Saint-Jean de Beauvais.
Ces Mélanges font nouveaux , fans
doute ; mais ils ne contiennent rien de
nouveau. C'est une forte d'efprit de M. de
Fontenelle , un peu brut , à confidérer
la diftribution & même le choix des matériaux
, unus & alter affuiturpannus . Cependant
une compilation des pensées ingénieufes
d'un auteur fi juftement célébré ,
formera toujours un recueil agréable . Il
eft à defirer que la critique & le goût
en banniffent des réflexions communes ,
inexactes , obfcures , fauffes , telles que
les propofitions fuivantes .
» Le public eft fait pour être la dupe
» de beaucoup de chofes ; il faut profiter
» des difpofitions où il eft ».
"
Nous aimerions mieux dire : Le Public
eft fait pour être la dupe de beaucoup de
chofes ; il faut donc que nous nous jugions
nous mêmes plus févérement qu'il ne nous
jugė.
» La fauffeté des raifonnemens ordi .
» naires confifte en ce qu'on ne met l'efprit
humain qu'au deffous de l'infini ;
"
MAI.
1770. 135
» il eft auffi au -deffous de beaucoup de
» chofes finies ».
Cette propofition auroit befoin d'un
long commentaire ; & un long commentaire
n'en feroit pas une vérité.
» La mémoire eft ennemie prefqu'irré-
» conciliable du jugement » .
La mémoire & le jugement font au
contraire auffi naturellement amis enfemble
que l'ignorance & la fottife font
amies l'une de l'autre ; quoiqu'il arrive
quelquefois qu'en furchargeant la mémoire
, on étouffe le jugement.
» En Philofophie , plus on penfe , plus
» on fait de progrès ; & un homme dans
» le même tems penfe beaucoup plus
qu'un autre ; mais pour les fciences de
» fait , un homme ne lit dans un tems
» que ce qu'un autre auroit pu lire. Ainfi
" le génie fait les Philofophes auffi bien
» que les Poëtes , & le tems fait les Sa-
» Vans » .
Cette propofition prêteroit à une longue
critique ; mais nous nous bornerons
à demander fi de dix hommes qui auront
également lu , il s'en trouvera deux quifachent
autant & auffi - bien l'un que l'autre .
La Religion établie fur les ruines de l'Ido-
Latrie. Poëme couronné par l'Acadé136
MERCURE DE FRANCE.
mie de la Conception de Rouen , par
M. Léonard. in - 12 de 13 pag. On en
trouve des exemplaires chez Des Ventes
de Ladoué , rue Saint-Jacques.
Un ftyle fimple & naturel forme le
principal mérite de ce poëme .
Les Soupirs d'Euridice aux Champs Elifées.
Par l'auteur de Garrick , ou les
Acteurs Anglois . A la Haye , & fe
trouve à Paris , chez Coftard , Libraire ,
rue Saint-Jean de Beauvais , la premiere
porte cochère au- deffus du collége
, broch. in- 8 °. de 129 pag. Belle
édition .
La fable de la defcente d'Orphée aux
Enfers , & de fon retour fur la Terre
coupée par l'amour épifodique de Pluton
pour Euridice , eft le fond fur lequel un
pinceau très élégant a répandu les couleurs
variées de la douleur, de l'eſpérance ,
de la crainte , de la trifteffe , de la joie ,
du défefpoir & de tous les fentimens que
la paffion la plus vive , la plus tendre , la
plus délicate & la plus pure peut éprouver.
On en jugera par les foupirs d'Eu--
ridice retombée dans les enfers par l'im
patiente curiofité de fon époux .
MA I. 1770 . 137
» Ciel ! jufte ciel ! arrêtez , démons
barbares ! vous m'enlevez un bonheur
» que les Dieux m'ont promis ! Attends-
» moi , cher époux , demeure ... Hélas !
» on t'entraîne , tu n'entends plus ma
" voix ! Malheureuſe ! c'en eft donc fait !
» je renailfois à la félicité , je rentre
» dans la mort ! Ah ! deux fois j'ai perdu
» la vie & mon époux ! Orphée ! tu m'a-
» bandonnes ! qui m'aidera déformais à
fupporter l'horrible paix des demeures
heureufes ? Dieux tout puillans ! quels
» font vos funeftes decrets ? vous tentez
» la vertu , & vous l'en puniffez ! Champs
» fortunés , je vous abhorre ! Innocens
» plaiſirs des ombres , vous irritez mon
»fupplice ! Trop malheureux Orphée !
» cher objet de mes peines à jamais re-
» naiffantes , tu t'éloignes en me tendant
» les bras , & tu fuis chez les hommes !
» Ils font fi durs à l'afpect du malheur !
» hélas ! tu fus fléchir un inftant les En-
» fers ! Ah! c'eft aux Enfers que je veux
habiter ; je vais fouler encore la trace
de tes pas ; & j'étendrai mon ombre
languiffante fur ces gazons avides où
» tu cherchois un afyle à tes peines ; je
» ferai près de toi , malgré la mort &
les Dieux du Tartare .... Quoi ! l'a-
"
138 MERCURE DE FRANCE.
mour même a mis le comble à tous
» nos maux ! Ah ! dois - je encore me le re-
» tracer ? ... Oui , le crime de l'amour
» peut foulever mes plaintes , & jamais
» tes remords ; oui , j'en chéris la caufe ,
» ton amour infini n'a pu marcher fans
» crainte, Souvenir glorieux à mon coeur ,
» fentimens précieux , adouciffez ma dou-
» leur profonde , jufqu'au moment for-
» tuné où nos ombres à jamais réunies ...
» Inhumaine ! où m'emporte un impru-
» dent efpoir ? Quoi ce bonheur fatal fe-
» roit payé des jours de mon époux !
Non , qu'il vive à jamais , qu'il vive
» pour immortalifer fur la terre le tendre
» fentiment & la fidélité . Que mon ima-
" ge toujours préfente à ton ame fidelle
» & pure trompe quelquefois ta douleur ;
» que les Cieux attendris t'entendent au
pied de mon tombeau t'écrier : Euri- .
» dice ! & dis-lui chaque jour : je t'aime ,
» je t'adore ! & c.
"
30
Nous croyons que l'auteur auroit pu
choisir un fajet plus heureux que cette
fable , un perfonnage plus intéreffant
qu'une ombre , & une maniere moins
monotone que ces foupirs.
Les Confeffions de Mlle de Mainville
Ducheffe de *** , à la Comteffe de N...
MA I. 1770. 139
fon amie. Six parties , nouvelle édit.
A Paris , chez J. P. Coftard , libraire ;
avec privilege du Roi .
La premiere édition de ce roman , fait
pour infpirer les bonnes moeurs , a été fitôt
épuifée que le libraire s'eft hâté d'en
donner une nouvelle pour fatisfaire l'empreffement
du public . L'auteur auroit retouché
fon livre , fi des travaux plus graves
lui euffent laiffé quelques inftans à employer
à d'autres foins. Cette circonftance
a engagé le libraire à redonner les
confeffions telles qu'elles ont déjà paru .
Il y a ajouté des réflexions très - fages fur
l'utilité des romans , avec un examen des
confeffions ; par M. le chevalier de ...
Cet examen juftifie les éloges que cet ingénieux
ouvrage a reçus du public.
Mandement de Mgr l'Archevêque de Lyon,
contenant des inftructions fur le carême
, & des difpenfes pour celui de
cette année. A Lyon , chez Aimé de la
Roche , imprimeur de Mgr l'Archevêque
& du Clergé. On en trouve des
exemplaires à Paris , chez Lotin l'aîné,
rue St Jacques , in- 12 . 10 pag.
L'illuftre Prélat , auteur de ce mande140
MERCURE DE FRANCE .
ment , y inftruit fes peuples avec cette
charité tendre , énergique & vraiment
paftorale qui caractériſe tous les ouvrages
du même genre.
Les Fafies de la Grande Bretagne , contenant
tout ce qui s'eft pafle d'intéreffant
dans les trois royaumes d'Angleterre
, d'Ecoffe & d'Irlande , depuis la
fondation de la monarchie jufqu'à la
paix de 1763. A Paris chez P. G. Coftard
, Libraire ; avec privilege. 2 gros
vol. in 8°. petit format.
" Je fçais , dit M. Contant d'Orville
dans la Préface de ces Faftes , que
» tous les Etats ont leurs hiftoires parti-
» culieres , foit générales , foit abrégées.
Je n'ignore pas qu'elles fe multiplient
» chaque jour ; mais les unes font trop
diffufes & les autres trop feches , pour
remplir mon objet . Je fouhaiterois un
précis qui remontant à l'origine de la
» nation , en parcourût rapidement tous
»
"
les régnes , & ne laiffât rien à defirer
» touchant les loix , les moeurs & les ufa-
» ges ; un précis qui faifant voir le point
» de médiocrité d'où un peuple eft parti ,
» me développât les caufes de fon accroif
» fement & de fa grandeur , & s'il eft néMAI.
1770. 141
2
» ceffaire , ce qui a produir fa chûte ou
fon abbaiffement. Ce n'eft qu'en me
» dévoilant fon caractere décidé , celui
» de fes Maîtres , & les circonstances
» dans lesquelles ils fe font trouvés ,
qu'on pourra parvenir à fixer mes réflexions
fur tous ces objets ».
C'eft fur ce plan que M. C. d'O. s'eft
propofé de retracer les Faftes des nations.
Il a commencé fon travail par l'hiftoire
d'Angleterre . Les Faftes de ce royaume
préfentent d'abord une table chronologique
de fes rois ; enfuite la fituation
de la Grande Bretagne vis à vis les Puiffances
de l'Europe , & la defcription géographique
des trois royaumes & de toutes
leurs colonies . Enfin l'hiftoire proprement
dite eft préparée par des remarques
générales fur la nation , & principalement
fur la puiflance du prince & les
droits du parlement. L'Anglomanie n'infecte
pas les réflexions politiques femées
dans ces divers morceaux & dans le
corps
de l'ouvrage c'est un jufte fujet d'éloges.
L'hiftoire conduit fes lecteurs depuis
l'an Soo jufqu'en 1762. Mais l'hiftoire.
du fiecle préfent remplit tout le fecond
volume & une grande partie du premier.
142 MERCURE DE FRANCE .
On reprochera peut- être à l'Auteur d'être
trop diffus par rapport à cette époque
& trop fec par rapport aux fiecles précédens
. Nous croyons en effet qu'il auroit
trouvé dans les tems antérieurs des faits
beaucoup plus curieux , par exemple , que
les détails des fubfides accordés d'année
en année par le parlement , & leur emploi.
Ces objets doivent fans doute être
remarqués , mais feulement aux époques
où leurs variations indiquent un changement
dans la fituation des peuples & l'étar
du royaume.
Nous ne citerons de ces Faftes qu'une
fuire de faits par lefquels les Anglois
prétendirent juftifier leur conduite à l'égard
de Jacques II .
Edouard - le - Vieux , difoient -ils , avoit
laiffé deux fils ; mais les Etats déférerent
la couronne à Adeftan , fon fils naturel ,
par la confidération que les vertus répa →
roient ce que fa naiſſance pouvoit avoir
de défectueux. Edwin & Edgar le Pieux
n'étant encore qu'enfans , & les affaires
du royaume demandant un chef expérimenté
, Elved , leur oncle , fut élu du
confentement de la nation . Les vexations
d'Edwin ayant révolté les peuples de
Chercie & de Northumberland , ils éle
M A L 1770.
143
verent fur le trône fon , frere Edgard. La
jeuneffe des enfans d'Edmond II leur fit
préférer Canut , prince Danois. Harold ,
s'étant rendu odieux à la nation , alloit
être détrôné , lorfque la mort l'enleva ,
Les Anglois n'eurent aucun égard au teſtament
de faint Edouard , fait en faveur
de Guillaume le Bâtard , duc de Normandie
, & prirent Harold pour leur roi ,
Etienne de Blois fut préféré à l'impératrice
Mathilde , fille de Henri I. Jean.
fans Terre ufurpa , du confentement de
la nation , la couronne fur Arthur , fils
de Geoffroy d'Angleterre , fon frere aîné.
Edouard fut dix - neuf ans en prifon , &
malgré les inftances de la reine & d'Edouard
fon fils , le peuple voulut que ce
jeune prince fût couronné , & ordonna
que le roi dépoferoit volontairement le
fceptre , finon qu'il y feroit forcé. Richard
Second fut arrêté ; le parlement
lui fit fon procès , l'obligea à abdiquer ,
& donna le trône au comte de Derby.
Edouard d'Yorck fut déclaré roi , & Henri
VI fe fauva en Ecoffe avec la reine & le
prince de Galles. On offrit le fceptre à
Richard III , oncle d'Edouard III . 'L'on
fçait les revers de Charles I. La fuite de
Jacques II fut regardée comme une abdication
formelle,
144 MERCURE
DE FRANCE
.
»
Le ftyle de ces Faſtes pouvoit être plus
exact , plus pur , plus élégant . On y lit ,
Montmouth .... invite le peuple de fe
joindre à lui ...Jacques II prit le parti
» de députer au prince pour le diffuader
» de s'approcher ....Guillaume III avoit
plus de réflexion dans l'efprit que d'ima-
» gination ....Ses défaites ne toucherent
» que médiocrement à fa réputation ....
» Une affaire encore auffi fanglante , &
» un fiége auffi meurtrier que celui de
Lille ... Le Suïcide & plus bas lefuï.
» cifme ) gagnoit tous les jours du terrein
» dans la nation , & c . & c . & c.
Les Faftes de la Pologne & de la Ruffie.
A Paris chez Coftard , lib. rue S.
Jean de Beauvais , avec appr . & privil.
2 vol. in-8°.
Ces Faftes font faits fur le même plan ;
& peut être avec plus de foin que les
Faftes de la Grande - Bretagne. L'Auteur
( M. Contant Dorville ) avoit ici fous
les yeux un bon modele , l'Abrégé chronologique
de l'hiftoire du Nord , par M.
Lacombe . En continuant fon travail , il
le perfectionnera . Son zèle & fes talens
méritent d'être encouragés.
Le premier volume contient l'hiftoire
de
MAI. 1770. 145
de Pologne depuis l'an 550 jufqu'en 1668 .
L'Auteur rapporte çà & là des traits remarquables
de la mâle éloquence , avec
laquelle les Polonois difcutent dans
leurs dières , les intérêts de la patrie. Au
milieu de ces nobles difcours , on eft
bien étonné de voir Gninski , palatin de
Calm , adreffer à Jean Sobieski ce compliment
bifarre le jour de fon couronnement.
« Comme autrefois faint Jean prépa-
» roit les voies du Meſſie , ainfi la République
, en donnant le diplôme de
"
19
.cer
royauté à Jean Sobieski , prépare les
» voies à fon feigneur , dont le nom eft
» Jean. La Vierge Marie fanctifia Jean
» dans le fein de fa Mere ; la reine Louife.
» Marie , épouſe de Cafimir , avoit rempli
de bénédictions le roi Jean en le
» mariant avec Marie d'Arquien ,
» océan de qualités angéliques. La république
s'étoit trompée dans fa précé-
» dente élection en choififlant Michel ;
-elle corrige fon erreur en prenant Jean .
» Jean eft un nom de grace qui rétablira
» la difcipline militaire & la fortune de
» la Pologne. Les Moldaves & les Valaques
ont adopté Jean , & nous ont
appris à l'adorer nous-mêmes , comme
» le fauveur de la chrétienté. Le foleil
N
G
146 MERCURE DE FRANCE.
"
fe montre après les nuages , mais fou-
» vent en produit d'autres. L'aftre nou-
» veau qui fe leve fur notre horifon nous
» promet du pain & non pas des foudres .
» Nous avons attendu le faint Efprit aux
» fêtes de la Pentecôte ; nous l'avons reçu
» dans la perfonne de Jean . Aujourd'hui
l'églife célebre la fête du Sauveur , ca-
» che fous les efpeces du pain : voilà que
» nous nous fommes donné un autre Sau-
» veur fous la forme d'un homme. C'eſt
» un Samedi veille de la Trinité
» nous nous fommes tous réunis pour
» élire Jean , il eſt lui - même une trini-
» té , notre enfant , notre pere & notre
» roi. Ce n'eft point le hafard qui a re-
» mis l'élection au tems de ces grandes
» fêtes , celle de la Trinité annonce que
» la maifon de Jean regnera au moins
» trois cens ans , & plût à Dieu trois
» mille! & c. & c.
t
que
A côté de ce difcours on lit ces belles
paroles de Samuel Chrafonowski , que
le grand vifir Cara Mustapha & fon prifonnier
Makowski invitoient à rendre
la fortereffe de Trembowla. Il mande à
Makowski : « Je ne fuis point furpris
qu'étant dans les fers , tu aies l'ame
» d'un efclave ; mais ce qui m'étonne ,
» c'eft que tu ofes me parler de la clé-
2
M A I. 1770. 147
"
**
» mence du vifir , après les malheurs de
Podhayec & les tiens . Adieu , tout le
» mal que je te fouhaites , c'eft de vivre
» long-tems dans l'infamie & les fers que
» tu mérites. La mort que tu ne fais pas
» te donner , feroit une grace pour toi .
Il écrit au vifir : « tu te trompes fi tu
» crois trouver ici de l'or , il n'y a que
» du fer & des foldats en petit nom-
» bre , mais leur courage eft grand. Ne
» te flattes pas que nous nous rendions ,
» il faut que tu nous prennes. Lorfque le
» dernier de nous expirera , je te prépares
une autre réponſe par la bouche
de mon canon » . Il dit à la nobleffe
affemblée dans le deffein de fe rendre :
« Il n'eft certain
pas
l'ennemi nous
» prenne ; mais il eft certain que je vais
vous brûler dans cette falle même , fi
» vous perfiftez dans votre lâche deffein .
» Deux foldats font aux portes la mêche
» allumée , pour exécuter mes ordres ».
Cependant après avoir effuyé quatre affauts
, Chrafonowski lui - même tremble.
Sa femme qui a toujours paru à la tête
des troupes , lui dit en tirant deux poignards
: en voilà un que je te deftine fi tu
te rends ; l'autre eft pour moi . Sobieski are
rive & la ville eft fauvée.
que
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
"
39
Le deuxieme volume contient l'hiftoire
de Ruffie depuis l'an 860 jufqu'en
1768. On croiroit que les arts étoient
déja très floriffans dans ce pays dès le
commencement du feizieme fiecle , fi l'on
ajoutoit pleinement foi au récit qu'Adam
Clément fait du fafte de la cour du
czar Bafile IV , dans la relation du voyage
des Anglois , qui découvrirent le port
d'Archangel fur la mer Blanche . « Rien
» n'eft comparable , dit il , à la richeffe
de cette cour . Chancelot ( capitaine
Anglois ) trouva Bafile fur un fuperbe
» trône ... La falle n'étoit qu'or & pierres
précieuſes . On lui donna un magnifique
» repas.... Le grand duc fait armer 900
» mille hommes , & cependant il n'eſt
» permis d'enrôler ni laboureurs ni marchands
... Le cavalier porte la cuiraffe
» & fouvent cette armure eft enrichie
» d'or. Il a la tête couverte d'un cafque....
» La tente du prince eft ornée de fuperbes.
tapis , tant en dedans qu'en dehors , &
» ces tapis font travaillés en or & ornés
» d'ouvrages de plumes & de pierres pré-
» cieufes ». C'eft , le même czar à qui
l'empereur Maximilien donnoit les qualités
de grand feigneur , empereur & dominateur
de toutes les Ruffies . Pierre I.
ne trouva pas les arts , les connoiffances
39
33
MA I. 1770 . 149
& le commerce que ce luxe fuppofe chez
ces peuples affez ftupides pour croire
qu'il changeoit le cours du foleil , lorfqu'il
plaçoit le commencement de l'année.
au premier Janvier. On a ſouvent relevé
la violence que cet homme extraordinaire
employa pour donner une nouvelle
tournure aux moeurs . On n'a pas remarqué
avec le même foin les artifices qu'il
mettoit en ufage pour jeter du ridicule
fur les manieres & les pratiques anciennes .
Tel étoit l'objet d'une fête qu'il donna
en 1703. Les habillemens anciens , les
voitures , les mêrs , les liqueurs , la mufique
, la danfe , le cérémonial , &c. des
fiécles précédens y formoient , avec les
nouvelles modes , un contrafte très - propre
à dégoûter les Ruffes des coutumes
& des divertiffemens de leurs ancêtres ."
L'Education de l'Amour ; par l'auteur des
mémoires du marquis de Solanges , 2
parties ; chez le Jay , libraire , rue St
Jacques , au grand Corneille , 2 1. 8.
Ce nouveau roman , auffi intéreffant
que tous ceux du même auteur , ne peut
manquer d'avoir le même fuccès que fes
autres ouvrages ; nous en donnerons l'extrait
dans le prochain Mercure.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Fragmentfur Juftin, Florus & Patercule.
Juftin vivoit fous les Antonins . Nous avons
de lui l'abrégé d'une hiſtoire univerſelle de Trogue
Pompée, abfolument perdue pour nous. Si on
nous l'eût confervée , nous faurions plus précifément
comment les anciens concevoient le plan
d'une histoire univerfelle , & quelle idée ils en
avoient ; mais l'abrégé de Juftin fuffit pour nous
faire penferque le nouveau fyftême d'hiſtoire introduit
par la philofophie , n'étoit pas celui des
hiftoriens de l'antiquité. Depuis que tous les efprits
font tournés vers la légiflation & l'économie
politique , ce que nous recherchons le plus dans
une hiftoire , c'eft l'étude des moeurs , des coûtumes
, des loix , que nous voulons comparer avec
celles de nos jours , & cette comparaifon eft vraiment
intéreffante. Notre curiofité ſur cet objet ne
trouve pas beaucoup à fe fatisfaire dans les hiftoriens
du fiécle paffé , ni même dans ceux de ce
fiécle , en exceptant l'abrégé chronologique de M.
le préfident Hénaut qui , dans fa marche rapide ,
ne laifle pas de s'arrêter de tems en tems fur les
variations importantes & tout ce qui fait époque
dans les moeurs de la nation. Il faut excepter furtout
l'Effaifur l'hiftoire générale qui , comme on
l'a dit ailleurs , eft le tableau le plus vafte que jamais
l'éloquence ait offert à la raifon.
Ce n'eft pas que nous n'ayons des écrivains qui
fe font principalement occupés de nos anciennes
coûtumes & des changemens dans nos moeurs.
Telles font les recherches de Pafquier , de Baluze,
&c. mais jamais ils ne fe font donnés pour hifto..
riens. Ce font de fimples differtateurs ; & de même
chez les anciens il faut chercher les moeurs roMA
I. 1770. 151
maines dans les antiquités de Denis d'Halicarnafle
qui n'a pas prétendu faire une histoire , & non
pas dans Tite-Live , dans Sallufte , dans Tacite
&c. Ces grands hommes croyoient avoir rempli
tous leurs devoirs quand ils étoient vrais & élo
quens. Parmi nous Boſluet , St Réal , l'Abbé de
Vertot ont écrit auffi des hiftoires anciennes ou
étrangeres avec plus d'éloquence que de philofo
phie. Mais Daniel , Mezerai , & les autres qui ont
écrit l'hiftoire de France , ne font pas plus diferts
que profonds , pas plus orateurs que philofophes ,
& ne fatisfont ni l'oreille , ni l'imagination , ni la
railon.
Tacite a fait un traité particulier des moeurs
des Germains. On demande aujourd'hui qu'un
hommequi compofe l'hiftoire d'une nation , entremêle
avec habileté & avec goût le recit des
faits avec l'examen des moeurs , qu'il nous mette
fans ceffe fous les yeux le rapport des uns avec
les autres , difcute lans peſanteur & raconte fans
emphale. Mais pourquoi ne voyons nous pas
chez les anciens un feul ouvrage de ce genre , &
ne voyons nous pas même qu'on l'ait exigé ? (Car
il faut regarder la ciropédie de Xénophon comme
un roman moral dans le goût du Télémaque &
non pas comme une hiftoire. ) Pourquoi , d'un
autre côté , ce nouveau genre de philofophie hif
torique nous paroît il aujourd'hui fi néceflaire ?
Voici peut-être la raison de cette différence entre
nous & les anciens. Nous avons été long- tems
barbares. Long - tems nous n'avons fu ni ce que
nous étions ni ce que nous devions être. L'Europe
entiere gouvernée arbitrairement & fans principes
, fans aucune limite marquée entre les pouvoirs
& les jurifdictions , livrée au mêlange bizarre
des conftitutions féodales interprétées par
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
la tyrannie , & de quelques loix romaines interprétées
par l'ignorance , Europe n'offre jufqu'au
commencement du dix- feptieme fiécle qu'un
chaos , un labyrinthe où fe heurte cette foule de
nations échappées aux fers des Romains & auffi
groffieres que leurs nouveaux vainqueurs , & fur
lefquelles l'oeil de la raifon ne fe fixe qu'avec peine
jufqu'au moment où la lumiere des arts vient les
éclairer. L'étude de ces nations barbares eft donc
de connoître leurs ancêtres dont ils n'ont rien
confervé , de chercher des traces de ce qui n'eft
plus , de voir à quel point ils font différens de
leurs peres. Mais les Romains , mais les Grecs ont
été toujours , à la corruption près , ce que leurs
peres avoient été. Les loix des douze tables étoient
en vigueur fous Augufte comme au tems desguerres
des Samnites . Le fénat , pendant fept cens ans ,
avoit eu la même forme , s'étoit gouverné par les
mêmes principes. Les magiftratures étoient les
mêmes. Le peuple de Rome & celui d'Athènes furent
toujours gouvernés , l'un par des tribuns ,
l'autre par fes orateurs . La difcipline militaire , la
ractique , la légion fubfifterent fans aucun changement
confidérable depuis Pyrrhus juíqu'à Théodofe.
Le luxe augmentoit fans doute avec les richeſſes
, & la table de Lucullus & de Mécene n'étoit
pas celle de Numa ni de Fabricius . Mais la
robe confulaire de Cicéron étoit la même que celle
de Brutus. Il avoit les mêmes droits , les mêmes
prérogatives , au lieu qu'aujourd'hui l'habillement
d'un grand feigneur qui fait la cour à Verfailles
ne reflemble pas plus à celui de les ayeux ,
que forrexiftence ne reffemble à celle des barons
de Philippe- Augufte , & qu'un régiment d'infanrie
ne reflemble à une compagnie d'hommes d'armes
de Charles Cinq.
MAI. 1770. 153
Il n'eft donc pas étonnant qu'on ait beaucoup à
nous apprendre fur nos ancêtres , & que les Romains
& les Grecs ne vouluflent favoir de leurs
peres que leurs exploits. Tout le refte leur étoit
fuffifamment connu. Tout citoyen fe promenant
à Rome dans la place publique , du tems des Céfars
, pouvoit montrer la tribune aux haranguess
où avoir parlé le premier tribun du peuple . S'il :
prétendoit au même honneur , il lui falloit faire
les mêmes démarches & obtenir les mêmes fuffrages.
Mais un brave homme qui chercheroit aujourd'hui
quelqu'un qui l'armât chevalier , ou une.
belle Dame qui lui ceignît fon épée, pourroit bien
être mis aux petites maifons.
Juftin , qui n'eft pas un peintre de moeurs , eft
un fort bon narrateur. Son ftyle en général eft
fage , clair , naturel , fans affectation , fans enflure
, & femé de morceaux fort éloquens . On lui
reproche quelques phrafes de latinité qui ne nous
paroît pas pure , c'eft à - dire que nous ne retrouvons
point dans les écrivains du fiécle d'Auguſte.
Mais fommes nous bien fûrs de parler mieux latin
qu'on ne le parloit fous les Antonins ? Un écranger
qui apprendroir notre langue & qui verroit
dans M. de Voltaire , dans Montefquieu , dans M.
de Buffon , des expreffions & des tournures dont
il n'y a peint d'exemples dans Boffuet , Fénelon &
les autres écrivains du fiécle de Louis XIV , feroit-
il bien fondé à affirmer que le langage des uns
n'eft pas auffi pur que celui des autres ?
Au refte , il ne faut pas chercher dans l'abrégé
de Juftin beaucoup de méthode ni de chronologie
. C'eft un tableau rapide des plus grands événemens
arrivés chez les nations conquérantes ou
qui ont fait quelque bruit dans le monde . Plufieurs
traits de ce tableau font d'un grande beauté
GY
154
MERCURE DE FRANCE .
& peuvent donner une idée de cette maniere antique
, de ce ton de grandeur fi naturel aux hiftoriens
Grecs & Romains , & de l'intérêt du ſtyle
qui anime leurs productions. Il s'agifloit de peindre
le moment où Alcibiade , long - tems exilé de
fa patrie , y rentre enfin après avoir été tour-àtour
le vainqueur & le fauveur de fes concitoyens.
כ כ
ל כ
55
« Les Athéniens fe répandent en foule au-devant
de cette armée triomphante. Ils regardent
> avec admiration tous les guerriers qui la compolent
, & fur-tout Alcibiade ; c'eft fur lui que
la république entiere a les yeux , que tous les
regards s'attachent avidement ; ils le contemplent
comme un envoyé de Ciel ; comme le
dieu de la victoire. On rappelle avec éloge tout
» ce qu'il a fait pour fa patrie , & même ce qu'il
a fait contre elle ; ils fe fouviennent de l'avoir
offenlé , & ils excufent fes reffentimens . Tel a
donc été l'afcendant de cet homme ; qu'il a pu
lui feul renverser un grand empire & le relever
que la victoire a toujours paflé dans le parti où
» il étoit , & qu'il femble qu'il y eut un accord
inviolable entre la fortune & lui. On lui prodigue
tous les honneurs , même ceux qu'on ne
rend qu'à la Divinité ; on veut que la postérité
ne puifle décider s'il n'a cu dans fon bannifle-
»ment plus d'ignominie , que d'éclat dans fon retour,
On porte au - devant de lui , pour orner
fon triomphe , ces mêmes dieux dont on avoit
autrefois appelé la vengeance fur la tête dévouée.
Athènes voudroit placer dans le ciel ce-
5 lui à qui elle avoit voulu fermer tout afyle für
la terre . Les affronts font réparés par les honneurs
, les pertes compenfées par les largeffes ,
» les imprécations expiées par les voeux. On ne
59
ဘ
53
MA I. 1770. 155
» parle plus des défaftres de Sicile qu'il a caufés ,
mais des fuccès qui l'ont fignalé dans la Grèce.
» On oublie les vaiffeaux qu'il a fait perdre pour
» ne fe fouvenir que de ceux qu'il vient de pren-
» dre fur les ennemis. Ce n'eft plus Syracufe que
» l'on cite , c'eft l'Ionie & l'Hellefpont ; tant il
» étoit impoffible à ce peuple de fe modérer jamais
à l'égard d'Alcibiade ou dans fa haine ou
» dans fon amour. »
Nous citerons encore le portrait de Philippe de
Macédoine , & la parallèle de ce prince avec fon
fils Alexandre.
כ כ
ככ
39
сс
Philippe mettoit beaucoup plus de recherche
» & de plaifir dans les apprêts d'un combat quedans
>> l'appareil d'un feftin. Les trésors n'étoient pour
→ lui qu'une arme de plus pour faire la guerre. Il
» favoit mieux acquérir des richeffes que les garder
, & fut toujours pauvre en vivant de brigandage.
Il ne lui en coûtoit pas plus pour par-
→ donner que pour tromper , & il n'y avoit point
» pour lui de maniere honteufe de vaincre. Sa
> converfation étoit douce & féduifante ; il étoit
prodigue de promefles qu'il ne tenoit pas , &
»foit qu'il fût férieux ou gai , il avoit toujours
un deffein . Il eut des liaifons d'intérêt & aucun
attachement. Sa maxime conftante étoit de careffer
ceux qu'il haïfloit , de brouiller ceux qui
» s'aimoient & de flatter féparément ceux qu'il
» avoit brouillés. D'ailleurs éloquent , donnant
» à tout ce qu'il difoit un tour remarquable &
→ plein de finefle & d'efprit , & ne manquant ni de
promptitude à imaginer, ni de grace à s'énoncer,
il eut pour fuccefleur fon fils Alexandre qui eut
» de plus grandes vertus & de plus grands vices
que lui. Tous deux triompherent de leurs enne-
ور
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
»
90
» mis , mais diverſement . L'un n'employoit que
» la force ouverte , l'autre avoit recours à l'arti-
» fice. L'un fe félicitoit quand il avoit trompé les
ennemis , l'autrequand il les avoit mis en déroute .
Philippe avoit plus de politique , Alexandre plus
» de grandeur. Le pere favoit diffimuler fa colere
& quelquefois même la furmonter ; le fils ne
» connoilloit dans les vengeances ni délais ni bor-
» ne's . Tous deux aimoient trop le vin , mais l'ivrefle
avoit en eux différens effets. Philippe
au fortir d'un repas , alloit chercher le péril &
» s'y expofoit témérairement ; Alexandre tour-
» noit fa fureur contre les propres fujets . Auffi l'un
revint fouvent du champ de bataille couvert de
bleffures ; l'autre fe leva de table fouillé du
fang de fes amis. Ceux de Philippe n'étoient
» point admis à partager fon pouvoir ; ceux d'Alexandre
fentoient le poids de fa domination .
Le pere vouloit être aimé ; le fils vouloit être
craint. Tous deux cultiverent les lettres , mais
3 Philippe par politique , Alexandre par penchant.
Le premier affe &toit plus de modération avec
afes ennemis ; l'autre en avoit réellement davanstage
, & mettoit dans fa clémence plus de grace
ככ
ככ
5
& de bonne foi . Celui ci étoit plus porté à la
débauche , celui - là à la tempérance . C'est avec
» ces qualités diverfes que le pere jeta les fondemens
de l'empire du monde , & que le fils eut la
gloire d'achever ce grand ouvrage. » 3
Nous avons d'auffi beaux paralleles dans nos
orateurs ; mais pour en trouver de femblables
dans nos hiftoriens , il faut ouvrir l'hiftoire de
Charles XII , l'un des morceaux de notre langue
le plus éloquemment écrits , & lire les portraits du
roi de Suéde & du Czar mis en oppoſition.
Florus , qui a compofé l'abrégé de l'hiſtoire ro
(
MA I. 1770 . 157
maine jufqu'au regne d'Augufte fous lequel il vivoit
ainfi que Patercule , a le mérite d'avoir refferré
, en un très- petit volume , les annales de fept
cens ans , fans omettre un feul fait confidérable.
Ce mérite eft auffi celui de Patercule , & il faut
avouer que nous autres modernes , nous ne fommes
pas tout-à fait fi laconiques ni fi pleins de fuc
& de fubftance. Les inutilités verbeufes prodiguées
dans nos hiftoires contribuent beaucoup à
en rendre la lecture dégoûtante , lur - tout pour les
amateurs des anciens. Tel regue contient chez
nous cinq ou fix volumes , & la plus grande partie
de l'hiftoire romaine , racontée avec tous les détails
effentiels , a été renfermée dans le même efpace
par Tite- Live ; encore y a t'il au moins la
valeur d'un volume en harangues de fon invention
qui font des modèles de l'art oratoire . Cette
différence n'eft pas à notre avantage . Nous fommes
bavards & théteurs. Encore aujourd'hui
l'ambition de quiconque écrit eft de ramener à fon
fujer tout ce qui n'en eft pas , de faire ce qu'on
appelle des morceaux : unus & alter affuitur pannus
Délayer s'appelle approfondir , & l'on ne fait
pas réflexion que Tacite & Montefquieu , auffi
profonds que d'autres , ne font point du tout proixes
. C'eft en fertant des idées & non pas en
amaflant des mots que l'on eft profond.
Le fecret d'ennuyer eft celui de tout dire.
Un autre inconvénient de toutes ces pièces de
rappot ajustées enfemble , c'eft de ne point faire
un tout , quia ponere totum nefciet , & la plupart
des ouvrages de cette espéce reflemblent à des ha
bits d'Arlequin.
a
-Florus a de l'énergie & de la préciſion ; cepen
158 MERCURE DE FRANCE.
dant il y a dans fon ftyle quelques traces de décla
mation ; par exemple en parlant de la guerre des
Latins , & comparant cette époque à la grandeur
des Romains fous Augufte , il s'étend fort longuement
fur cette comparaifon.
30
Sora & Argidum , qui le croiroit ? furent la
terreur des Romains. Satricum & Corniculum
furent les départemens des confuls . Nous avons
triomphe , ô honte ! de Vérule & de Boville. Ti-
» bur & Prénefte , aujourd'hui nos maiſons de
campagne , étoient les conquêtes que l'on demandoit
aux dieux du capitole. Les Etrufques
étoient pour nous ce que font aujourd'hui les
» Parthes ; le bois d'Aricie étoit la forêt Hercinienne
; Frégelle étoit Calaïs ; le Tibre étoit
l'Euphrate , &c. ∞
כ כ
כ כ
Cette figure eft trop prolongée & trop oratoire.
Mais Florus ne donne pas fouvent dans cet excès.
La conjuration de Catilina , racontée en deux pages
, eft un modèle de la rapidité & de la plénitude
hiftorique dans le genre de l'abrégé.
<<La débauche & les dettes qu'elle entraîne ,
l'éloignement des armées romaines occupées
» alors aux extrêmités de l'Orient , furent les motifs
qui engagerent Catilina à confpirer contre
» la patrie. Il vouloit maffacrer le fénat & les
39 confuls , embrafer Rome , piller le trélor &
» anéantir la république ; il vouloir tout ce qu'An-
❤ nibal lui – mêine auroit eu horreur de méditer.
Ce qui fait encore frémir davantage , c'eſt le
nom de fes complices ; lui - même étoit patticien
; mais c'eft peu. Les Curius , les Porcius
les Silla , les Céthégus , les Autronius , les Vargonteius
, les Longinus , quels noms illuftres
» dans le fénat Lentulus , alors prêteur , voilà
20
30
MA I. 1770. 159
"
ב כ
33
32
»ceux qui trèmperent dans le plus déteftable complot.
Le gage de leur union fut du fang humain
qu'ils bûrent dans la même coupe , crime affreux
, mais moindre que celui qui les unifoit.
» C'en étoit fait d'un fi bel empire , fi Rome n'eût
» pas eu alors pour confuls Antoine & Cicéron ;
» l'activité de l'un découvrit la confpiration , &
» les armes de l'autre l'étoufferent . On fut rede-
» vable du premier indice à Fulvie , méprifable
prostituée ; mais qui n'avoit point de part au
crime. Cicéron tonna contre le coupable qui
" avoit ofé s'afleoir en fa préſence dans l'affem-
» blée du ſénat. L'effet de fa harangue fut de far-
» cer Catilina à fortir de Rome ; mais il ne fortit
qu'en menaçant d'entraîner les ennemis dans fa
» ruine. Il vole à fon armée , qui s'aflembloit en
Etrurie fous les ordres de Manlius. Lentulus ,
perfuadé fur un oracle des Sibyles que fa famille
étoit deftinée à l'empire du monde , dif-
"poſe tout dans Rome , armes , flambeaux , affaffins
pour le jour marqué par Catilina. Ilfol
licite les députés des Allobroges qui étoient
» alors dans la ville , & la conjuration fe feroit
» étendue au delà des Alpes , fi Volturtius n'eût
trabi fes complices & livré les lettres du prêteur
Lentulus. Cicéron fait fur le champ arrêter les
députés des barbares. Le prêteur eft convaincu
en plein fénat. On délibére de leur fupplice.
Céfar vouloit qu'on eût égard à la dignité; Ca-
» ton , qu'on n'eût égard qu'au crime. Cer avis .
paffe , & les conjurés font étranglés dans la prifon.
Catilina voyant fes deffeins à moitié détruits
, n'y renonça pourtant pas. Du fond de
l'Etrurie il s'avance contre Rome , & rencontre
» l'armée d'Antoine . Il eft vaincu. Pour donner
∞ une idée de l'acharnement des combattans , il
•
כ כ
33
160 MERCURE DE FRANCE.
95
fuffit de dire qu'il ne le fauva pas du champ de
bataille un feul des foldats de Catilina . Tous
expirerent à la même place où ils avoient combattu.
Lui-même fut trouvé fort loin des fiens
» au milieu des cadavres des ennemis , fin glo-
→ rieufe , s'il fût mort ainfi pour la patrie. »
55
Il n'a pas omis dans ce recit une feule circonftance
importante , & tout eft raconté avec inté
rêt. Ce même intérêt ſe fait encore fentir plus vivement
dans la defcription de la journée de Munda.
« Munda fut la derniere bataille que livra
→ Célar. Là fon afcendant ordinaire parut l'abans
donner un moment. Le combat fut long - tems
> douteux & le danger éminent . Il fembloit que
la fortune délibérât avec elle - même. Céfar, fur
le point de combattre , avoit paru trifte contrefa
coutume , foit qu'il fit réflexion fur la fragilité
des choles humaines & qu'il fe méfiât
d'une trop longue profpérité , foit que , monté
auffi haut que Pompée , il craignit la même
chûte. Dans le fort du combat , dans le moment
où le carnage étoit égal des deux côtés , on vit,
ce qui n'étoit jamais arrivé , les deux armées
» s'arrêter comme de concert & demeurer en filen-
» ce Enfin Céfar eut la douleur de voir fes vété
rans éprouvés par 14 ans de victoires reculer
pour la premiere fois ; mais c'étoit plutôt un
refte de pudeur qu'un effort de courage . Céfar
defcend de cheval & s'élance , plein de fureur,
aux premieres lignes. Il arrête les fuyards ; it
court dans tous les rangs , raflure les foldats
par les cris , fes geftes , les regards . On dit que
dans ce moment de crife , il fongea à fe donner
la mort & qu'on vit même fur fon vifage la pen
fée funefte qui l'agitoit , & c.
25
Patercule a plus de génie que ces deux écriMA
I. 1770.
161
vaios ; mais il eft adulateur. Il ne parle jamais de
la maifon des Céfars qu'avec le ton d'une admiration
paffionnée. Il déchire Pompée & Brutus.
Cependant fon ouvrage eft un morceau précieux.
M. le préfident Hénaut l'a nommé avec juftice le
modèle des abréviateurs . Il y a dans fon abrégé
plus d'idées & d'efprit que dans celui de Florus ,
& fes portraits fur- tout , tracés en cinq ou fix lignes
, font d'une force & d'une fierté de pinceau
qui le rendent en ce genre fupérieur à tous les anciens
, même à Sallufte.
פכ
"
ec
«Mythridate , roi de Pont , qu'il ne faut point.
pafler fous filence , & dont il eft difficile de bien
parler , infatigable dans la guerre , terrible par
la politique autant que par fon courage , tou-
"jours grand par le génie , quelque fois par la
»fortune , foldat & capitaine , qui haïfloit les
Romains au point d'être pour eux un autre Annibal
, &c.
1
ם כ
Cicéron , qui ne dût fon élévation qu'à lui , qui
» fut illuftrer l'obſcurité de ſa naiſſance , à jamais
» mémorable par les actions & par fon génie , &
» à qui nous avons l'obligation de ne céder en
orien pour les talens aux peuples que nos armes
» ont vaincus , &c.
» Caton , l'image de la vertu , qui fût en tout
» plus près de la Divinité que de l'homme , qui
jamais ne fit le bien pour paroître le faire , mais
» parce qu'il n'étoit pas en lui de faire autrement ,
qui ne croyoit raisonnable que ce qui étoit juf
» te , qui n'eut aucun des vices de l'humanité &
fut toujours fupérieurà la fortune , & c . »
Un des traits de ce beau caractere de Caton eft
démenti par une très- jolie épigramme de Marà
laquelle il femble qu'il n'y a pas ring
162 MERCURE DE FRANCE.
réponſe. On célébroit à Rome les jeux de Flore ou
jeux floraux , ludi florales , ( fort différens des
jeux floraux de Touloufe où l'on couronne des
vers. ) On y faifoit paroître des filles nues qui
danfoient fur le théâtre & pouffoient l'indécence
auffi-loin que le peuple le demandoit. Caton vint
à ces jeux. Le refpect qu'on avoit pour lui contenoit
les acteurs & les fpectateurs. On n'ofoit rien
demander d'un côté ni rien rifquer de l'autre. Il
s'apperçut qu'il n'étoit qu'un vrai trouble fête. Il
fortit ; fur quoi Martial lui dit :
Tu favais de nos jeux quelle étoit la licence ,
Tout ce qu'aux yeux du peuple ils peuvent étaler.
Pourquoi leur accorder ta lévére préfence?
Es-tu venu pour t'en aller ?
-
Caton cependant auroit pu répondre qu'il étoit
venu pour donner un grand exemple , pour faire
rougir le peuple , pour entraîner après lui une
foule d'honnêtes gens. Mais on pourroit encore
Jui répliquer que puifque fon afpect avoit tant de
pouvoir , il falloit refter & ne pas laiffer le champ
libre à la diffolution . Refte à favoir fi le peuple
fe feroit contenu jufqu'au bout. Il ne faut abufer
de rien , fur tout de fa patience publique . Après
tout quand il y auroit eu un peu d'oftentation
dans la vertu de Caton , un peu d'avarice mêlé à
fon économie , un peu de dureté dans fa franchife
, & tout ce que Céfar a pu lui reprocher dans
fes Anti - Catons , il s'enfuivroit feulement que
Caton n'étoit pas parfait. Auffi Patercule dit - il
feulement qu'il étoit exempt de vices & non pas
de défauts. Je ne connois que Grandiſſon qui ait
toujours raiſon ; auffi eft- il par fois ennuyeux.
M A I. 1770.
163
SPECTACLES.
CONCERT SPIRIT UE L.
CE concert qui réunit les talens les plus
diftingués a eu beaucoup de fuccès durant
la vacance des fpectacles , & a fait
honneur au gout & au choix de MM . les
Directeurs .
M. Cramer , Ordinaire de la Mufique
de S. A. S. Monfeigneur l'Electeur Palatin
, s'eft montré au deffus de la réputation
qu'il s'eft acquife par fon jeu brillant
& rapide , & par les fons' toujours
purs & intéreffans de fon inftrument , &
par la charmante mufique qu'il compofe
& qu'il exécute avec une égale fupériorité.
Il a joué cinq fois , & toujours il
a étonné & enchanté les amateurs.
M. Caperon a exécuté fur le violon le
jour de Pâques & le Dimanche fuivant
deux concertos différens , dignes des applaudiffemens
qui lui ont été prodigués.
Meffieurs Rougeon & le Duc , jeunes
artiftes de beaucoup d'efpérance , ont
excité l'admiration par l'exécution d'un
concerto de violon . Celui de ce dernier
étoit de M. le Duc l'aîné , fon frere.
164 MERCURE DE FRANCE.
M. Bezzozi a joué hait différens con
certos de hautbois : l'exécution la plus
agréable & la plus étonnante l'ont fait
entendre chaque fois avec le plus grand
plaifir . Il a partagé deux fois les applaudiffemens
avec M. Eichner Maître de la
mufique de S. A. S. Monfeigneur le Duc
de deux Ponts , dans un duo en concert
de hautbois & de baffon ; ce dernier
joint à la compofition la plus agréable
l'exécution la plus brillante. Il a joué une
autre fois un concerto de baffon de fa
compofition , & a fait entendre une de
fes fymphonies. Sa mufique a l'avantage
de réunir de grands effets d'harmonie
avec des chants très- agréables.
M. Seikgeb , premier Cor de Chaffe
de S. A. S. Monfeigneur l'Archevêque de
Salkbourg , a donné deux concertos avec
tout l'art poffible. Il tire de cet inftrument
des intonations que les connoiffeurs
ne ceffent d'entendre avec furprife.
Son mérite eft fur - tout de chanter l'adagio
auffi parfaitement , que la voix la
plus moëlleufe , la plus intéreffante &
Ja plus juíte , pourroit faire.
Mademoiſelle Le Chantre, virtuofe d'un
mérite reconnu , élève de M. le Romain ,
a joué fur l'orgue deux concertos de fa
compofition.
M A I. 1770 . 105
M. Balbatre a renouvellé le plaifir que
donne fa brillante exécution .
Mademoiſelle Baur , élève de M. fon
Pere , a exécuté avec beaucoup de talent
plufieurs pièces de harpe.
M. Petrini a fait beaucoup de plaiſir
fur le même inftrument .
Il y a eu plufieurs petits motets , dont
quelques- uns nouveaux. M. Durand a
chanté Diligam te de M. l'abbé Jolier
Quam Dilecta de M. Hebert ; ces deux,
motets ont fait autant de plaifir que la
maniere dont ils ont été rendus . Il a auffi
chanté avec Mademoiſelle Dubois un
motet de Mouret. Le motet Ufquequo
a été très -bien chanté par Mademoiſelle ,
Duplant, & enfuite par Mademoiſelle
Dumont. Madame Julien a fait admirer
la beauté de fon organe & fon talent dans
plufieurs jolis motets de le Fevre.
Mademoiſelle Bourgeois a chanté avec
goût Cantate Domino de M. Dauvergne ,
fur-intendant de la Muſique du Roi . Mademoiſelle
Chenais a chanté un motet de
Mouret. On ne peut lui reprocher que fa
trop grande timidité . Mademoiſelle Delcambre
a exécuté un motet de M. Botfon
affez difficile pour qu'on ne puiffe le chanter
fans mérite . M. l'abbé le Valeur a
fait entendre une voix agréable & facile
166 MERCURE DE FRANCE.
dans un motet de M. l'abbé Girouft ; un
autre motet du même Maître a été chanté
par M. l'abbé Platel , l'une des plus belles
baffes - tailles qu'on puiffe entendre . L'harmonie
la plus favante , jointe à la mélodie
la plus flatteufe , font le mérite de
cette mufique. Elle a été donnée cinq
fois avec le plus grand fuccès.
Mademoiſelle la Magdelaine a chanté
le Lundi de Pâques deux ariettes de la
nouvelle Ecole des Femmes de M. Philidor
arrangées fur les verfers Contriftatus
fum & fuivant , du pleaume Diligam te.'
Le public a reçu avec enthouſiaſme ces
deux airs qui fans cela étoient perdust
pour lui. M. Philidor a chanté ce même
motet le vendredi , il a encore fait plaifit
, & peu de perfonnes ont reconnu ces
ariettes . Le dimanche d'enfuite Mademoiſelle
la Magdelaine a chanté deux autres
airs de M. Gretry pareillement arrangés
fur les paroles du pfeaume In te Domine
fperavi. Pour cette fois on n'y a pas
été trompé. Les applaudiffemens réitérés
ont affez fait connoître que le public
qui les reconnoiffoit , aime les chants
vraiment gracieux , joints à la bonne
harmonie. La maniere dont Mademoifelle
la Magdelaine a chanté ces deux
motets , n'a pas peu contribué à les faire
MAI. AI. 167 1770.
réuffir . Sa voix eft jufte , intéreflante ,
légère & d'un volume fuffifant & propre
à ce genre.
Il nous refte à parler des grands motets
. Nous commencerons par l'immortel
Stabat de Pergoleze . Il a été chanté comme
les autres années par M. Richer , dont le
talent fupérieur eft fi généralement connu.
Mademoiſelle Fel s'étant retirée cette
année ; Madame Philidor lui a fuccédé.
Sa voix touchante , harmonieuſe , intéreffante
a précisément toutes les qualités
qu'exige cece fuperbe ouvrage . Il a été
chanté quatre fois , & chaque fois Madame
Philidor a paru y faire plus de plaifir.
On a entendu Beatus vir , møtet nouveau
de M. l'Abbé Girouft Il est rempli
des effets d'une harmonie très - favante.
Les motets de M. d'Auvergne ont juſtifié
fa réputation. Le Te Deum , le Miferere ,
le De profundis , & c . excitent tous les ans
une nouvelle admiration.
Les moters de concours pour le prix
ont été au nombre de trois. Le premier
qui n'étoit qu'une imitation imparfaite
de la maniere italienne , n'a été donné
qu'une fois, Les deux autres ont été plufieurs
fois entendus. Le fecond , d'une
très bonne facture , a un choeur d'un fort
bel effet. Les recits ont fait peu de plai168
MERCURE DE FRANCE.
·
fir . Les recits du troifiéme ſont très gracieux
, très agréables , & par cela même
quelquefois peu communs. On voit que
l'auteur , qui a beaucoup d'idées , a étudié
le genre de la comédie italienne, qui n'eſt
point du tout la maniere italienne . Ses
choeurs , inférieurs peut - être à ceux du
fecond , font pourtant d'un très - bel effet.
Il paroît avoir réuni & mérité le plus
grand nombre de fuffrages . Le fujet de
ce motet étoit le pfeaume Deus nofter
refugium. Ceux qu'on a entendus cette année
étoient les mêmes que ceux de l'année
derniere , mais corrigés.
.
Les deux odes de concours , la gloire du
Seigneur , ont été données fans fuccès.
·
OPÉRA.
L'OUVERTURE du Théâtre s'eſt faite
par Zaïde , Ballet héroïque en trois
actes , avec fon prologue , Poëme de la
Marre , Mufique de Royer.
Quoique le fervice de la Cour, & l'indifpofition
de plufieurs des principaux
fujets , ayent empêché les Directeurs de
remetrecet ouvrage comme ils fe l'étoient
propofé ,
M A I. 1770 . 169
propofé , le public s'eft prêté à la circonftance
, & a paru fatisfait de leurs efforts
& de ceux des fujets qui ont été employés
tant dans le chant que dans la
danſe .
M. Caffaignade a chanté le rôle de
Mars , dans le Prologue . Mile Dapuis ,
celui de Venus , & Mlle Chateauneuf,
celui de l'Amour . Les rôles du ballet ont
été remplis par M. Gelin , qui à chanté
celui de Zulema , M. Durand , celui d'Almanzor
, qui étoit originairement compofé
pour une haute contre , & que M.
Berron , l'un des Directeurs , a refait pour
une baſſe - taille. MM . Muguet & Cavalier
, ont fucceffivement chanté le rôle
d'Octave ; le beau monologue de Zaïde ,
témoins de mon indifférence , a été trèsbien
rendu , ainſi que tout le rôle de cette
Princeffe , par Mile Duplant : Mile Rofalie
n'a pas eu moins de fuccès dans
celui d'Ifabelle . La danfe a été généralement
applaudie , on a fur- tout remarqué
le ballet de la chaffe , dont la compofftion
fait honneur à M. Dauberval , qui
y danfe un pas de deux avec Mlle Peflin
. MM. Veftris , Gardel , & Mlle Affelin
, danfent auffi dans cet Opéra , avec
le fuccès dont leurs talens font toujours
affurés.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
On a vu avec plaifir Mlle Duperey
danfer les pas qui étoient deſtinés à Mlle
Heinel .
A Mile GRANDI , de l'Académie royale
de mufique & de danfe.
LUNE Emule de Terpficore ,
Tu lui difputes les autels ;
Un triomphe , plus rare encore ,
Taflure l'encens des mortels.
Nos recits ne peuvent fuffire
Apeindre ta beauté , qui charme tout Paris ;
Le trouble fecret qu'elle infpire
En fait mieux connoître le prix.
Des riches diamans tu ternis l'aſſemblage ,
Ton éclat les efface , & d'un rouge emprunté
Tu dédaignes fouvent l'ufage ,
En faveur de la volupté.
L'air décent fut toujours la premiere parure ;
Il triomphe dans ton maintien ,
Ta victoire en devient plus touchante & plus
pure ,
Quel regard fut jamais plus tendre que le tien !
Ta plus brillante camarade ,
M A I. 1770. 171
Sur nos coeurs , fur nos fens , n'a pas les mêmes
droits ;
Tantôt Nymphe , tantôt Driade ,
Tu fembles refpirer l'innocence des bois.
Les dieux du Pinde & de Cythere
Deviennent bergers fur tes pas ,
Un berger digne de te plaire
Deviendroit undieu dans tes bras.
Par M. de la Louptiere:
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ordinaires du
Roi , ont fait l'ouverture de leur Théâtre
le 23 Avril , dans la Salle du Palais des
Tuileries ; & ils ont repréfenté Phedre ,
Tragédie , & l'Ecole des Maris , Comédie.
Ce Spectacle qui fait tant d'honneur
à la Nation ; eft enfin placé convenablement
& honorablement .On a répété ſur ce
Théâtre , Athalie , avec les choeurs en
mufique , pour les Fêtes de la Cour.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
-
COMPLIMENT d'ouverture , prononcé
par le Sieur Dalainval , le 23 Avril
1770.
MESSIEURS ,
Ce théâtre , confacré aux grands effets .
de l'harmonie , va déformais retentir des
applaudiffemens que vous donnez aux
chef- d'oeuvres de la fcène françoife.
Aux productions de quelques artiftes
célèbres , dont les noms vous font chers ,
nous faifons fuccéder le fruit des veilles
des hommes de génie qui ont rendu Paris
rival d'Athènes & de Rome . Par eux
notre langue a été fixée ; par eux elle eſt
' devenue précieufe aux nations , chez lef
quelles le goût des arts a effacé l'empreinte
des fiécles d'ignorance & de barbarie.
Quelle reconnoiffance ne devonsnous
pas à ces hommes vraiment extraordinaires
dont la nature eft fipeu prodigue,
& qu'elle ne fait pour ainfi dire que
montrer!
Ce n'est point toujours à des recherches
auffi laborieufes que favantes que les
gens de goût accordent leurs fuffrages . Le
moralifte eft rarement utile , parce qu'il
ne parle qu'à la raifon. C'eſt en parlant
MA I. 1770 . 173
•
le poëte,
à l'imagination & au coeur que
dramatique peut influer fur le caractere,
d'une nation : c'eſt dans ces momens où
le fpectateur eft ému , qu'on peut mettre,
fa fenfibilité à profit , en lui préfentant ,
des préceptes que le fentiment grave pour
jamais . Tel a été de tout tems le but des
auteurs qui ont travaillé pour le théâtre
françois . Les grandes paffions peintes
avec autant de chaleur que d'énergie , un
caractère dont les moindres nuances font
faifies , un ridicule préfenté avec cette
fineffe qui n'appartient peut être qu'à
notre nation , voilà , Meffieurs , ce qui
vous intéreſſe , & ce que nous vous avons
fouvent offerr. Heureux fi les nouveautés
que nous foumettrons à votre goût & à
vos lumieres , augmentent les richelles
que nous poffédons , & que vous voyez
avec un plaifir que le tems ne fauroit af
foiblir !
·
Je ne me permettrai aucune réflexion
fur le genre de fpectacle que le nôtre remplace.
Tout ce qui porte le caractère du
grand & du fublime eft fans doute fufceptible
des mêmes efforts , la nature feule
fait ce qu'il lui en coûte pour former
un Rameau , un Quinault , un Corneille ,
un Moliere ; & c'eſt avec raifon qu'un
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
des meilleurs écrivains * de notre fiécle a
dit que quiconque auroit à choisir d'être
un de ces grands hommes , feroir bien.
d'être embaraffé , ou ne mériteroit pas
d'avoir à choifir.
J'aime à me rappeler , Meffieurs , les
bontés dont vous honorez mes camara
des , elles encouragent mes foibles talens
; & fi j'ofe à peine entrevoir l'inftant
heureux où je pourrai m'en rendre digne ,
que mes efforts pour vous plaire , mon
zèle & mon refpect trouvent au moins
grace à vos yeux .
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont fait l'ouverture
de leur théâtre par la Clochette &
le Bucheron ; ces deux pièces ont été précédées
d'un compliment fait par M. Anféaume
, & dialogué entre Mde Berard
fous le nom de la mere Bobi , & Mile
Beaupré fous celui de Lucette ; nous n'en
citerons que la fable fuivante , parce que
tout le refte femble n'être fait que pour
l'amener.
* M. D'Alambert , élémens de philofophie.
MAATI 1770. 1x75.
1
LUCET T E.
J'ai des petits oifeaux en cage :
Auffi-tôt que paroît le jour
Ils m'éveillent par leur ramage
Et du foleil m'annoncent le retour :
dans unb
novela
Plus le tems eft ferein , plus ils font de tapage ;
Et puis quandje m'approche d'eux ,
Car c'eft moi qui prens foin de leur petit ménage,
Ils font plus contens , plus joyeux ,
Its redoublent leur gafouillage ,
Comme s'ils me difoient dans ce charmant lan
gage :
Ovous , qui prenez foin de nous ,
Vous , dont la tendre prévoyance
Nous fait le deftin le plus doux ,
Venez , venez , approchez vous ,
Nous célébrons votre préſence ,
Et nos chants font dictés par la reconnoiſſance ,
Ils font le digne prix de votre attention.
Moi , j'entens leur petit jargon ,.
Et ça me fait plaifir ... Mais quand la nuit obfcure,
Sur toute la nature ,
Etend fon voile épais ;
" Quand un fombre nuage
Menace d'un orage ;
A
Mes petits oifeaux font muets.
le modèle , De notre fort en eux vous voyez le m
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Comme eux nous ne pouvons offrir que
Mais
fons ;
pour animer notre zèle
Il faut que la faifon foit belle ,
des chan-
Et qu'un beaujour fur nous répande les rayons ;
Nous avons tout cela quand nous vous poffédons
,
Et nous bravons la nuit & la bife cruelle ;
Accordez nous ce bien dont nous fommes jaloux
,
Meffieurs , fur cet efpoir notre bonheur fe fonde ,
Et votre préfence eſt pour nous
Ce que le foleil eſt au monde.
La mere Bobi prétend que pour rendre
cette application plus fenfible , il faut
chanter quelques couplets ; en effet ils
ont été applaudis ainfi que plufieurs traits
répandus dans le refte du compliment.
ACADÉMIES.
I.
L'ACADÉMIE Royale des Inferiptions
& Belles - lettres a tenu , le 24 Avril , fon
affemblée publique d'après pâque .
M. le Beau , Sécrétaire perpétuel , a
annoncé que le prix qui devoit être ad
MA I. 1770 . 177
jugé dans cette féance , étoit remis à la
S. Martin 1771. Il s'agit d'examiner quels
furent les noms & les attributs divers de
guerre chez les différens peuples de la Grece
& de l'Italie ; quelles furent l'origine &
Les raifons de ces attributs. Le prix confifte
en une médaille d'or de la valeur de
soo liv.
M. le Bean lut enfuite l'Eloge hiftorique
de M. l'Abbé Varry ; cette lecture
fut faivie ; 1. de celle d'une differtation
fur la marine des Phéniciens & des Egyp- .
tiens , par M. le Roy ; 2 °. de la traduction
de la huitieme Ode pythique de Pindare ,
avec des remarques , par M. Chabanon ;
3º. des recherches hiftoriques fur les édits
& ordonnances des Magiftrats Romains ,
par M. Bouchaud. M. l'Abbé le Batteux a
terminé la féance par la lecture de la préface
& de quelques morceaux , d'un ouvrage
qui aura pour titre : Les quatre
Poëtiques , celles d'Ariftote , d'Horace , de
Vida & Defpréaux , avec les traductions &
des remarques.
I L
L'Académie Royale des Sciences a fait
fa rentrée publique le 25 Avril .
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
M. de Fouchi , Sécrétaire perpétuel , a
lu l'éloge de M. Jars.
Enfuite M. Morand le pere a lu un mémoire
fur les Sexdigitaires , dans lequel
il prouve qu'il n'y a point de monftres
par confufion de germes.
Cette lecture a été fuivie de celle de
l'éloge de M. le Duc de Chaulnes , honotaire
de l'Académie.
M. Guettard a llau enfuite un mémoire
fur la carte minéralogique de la France ,
à laquelle il travaille depuis long - tems ,
aidé de M. Lavoifier , & fous les aufpices
de M. Bertin , Miniftre & Sécrétaire
d'Etat , ayant le département des mines
du Royaume. M. Guettard invite dans
ce mémoire tous les favans naturaliſtes
& voyageurs à concourir avec lui à cette
entreptife fi étendue & fi importante.
Après la lecture de ce mémoire , on
a entendu celle d'un mémoire de M.
Tenon fur les dents du cheval , dans.
lequel il expofe que cet animal a des dents
molaires de lait , qui tombent à un certain
âge , & font fuivies par des mo-
Jaires de remplacement , ce qu'aucun des
auteurs qui ont traité jufqu'à préfent de
l'anatomie du cheval , n'avoir apperço.
La féance a été terminée par la lecture
MAI. 1770. 179
d'un mémoire de M. Pingré , contenant
l'expofition des opérations que cet Aca
démicien a faites l'année derniere dans
un voyage maritime qu'il a entrepris
tant pour vérifier les horloges marines ,
propres à déterminer les longitudes en
mer , dont les épreuves fe faifoient far
fon vaiffeau , que pour faire dans l'île
de S. Domingue l'obfervation du paffage
de Venus fur le difque du ſoleil , du trois
Juin dernier. M. Pingré n'a pas eu le
tems d'achever la lecture de cette curieufe
& importante relation.
I I I.
Société littéraire d'Arras.
Le 18 Mars 1769 , veille du diman,
che des Rameaux , cette fociété tint fa
féance publique ordinaire , dont M. Binot
, avocat , directeur en exercice , fit
l'ouverture , par un difcours fur l'utilité
des belles - lettres , où il réfuta l'opinion
de ceux qui les regardent comme nuifibles
aux gouvernemens & aux moeurs.
M. Eulart de Grandval fils , procureur
général du confeil d'Artois , MM , Rouvroy
de Libeffart , & le Roi d'Hurtebize ,
Confeiller au même confeil , M. l'Abbé
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
Breuvart , profeffeur de rhétorique au
college d'Arras , & M. l'Abbé Jacquemont
, nouvellement reçus dans la compagnie
, firent leurs remercimens , auxquels
M. Binot répondit féparément , en
qualité de directeur.
M. l'Abbé Moulien de la Borere , prin
cipal du college, Chancelier de la fociété ,
lut enfuite une épître d'environ trois cens
vers fur l'éducation , qu'il fuppofe adreffée
par un jeune homme à fon gouverneur.
La fociété tint le 7 Avril 1770 une
pareille féance , qui commença par la
lecture de M. de la Borere , directeur ,
fur les préjugés qui s'oppofent à la réforme
de notre éducation publique .
M. Fruleux de Souchetz , M. le Baron
de Deslyons , M. de Harchies , & M. le
Comte de Lannoy , nouveaux affociés ,
prononcerent leurs difcours de réception ;
& le directeur leur répondit.
M. l'Abbé Breuvart lut une explication
du pfeaume Cæli enarrant , felon les régles
de la poéfie lyrique.
M. Hardouin , avocat , fecrétaire perpétuel
de la fociété , termina cette féance
par un mémoire , contenant des traits
d'hiftoire & anecdotes ', tirés des régiftres
de l'hôtel de ville d'Arras.
MA I. 1770.
181
PI V.
Ecole Vétérinaire.
Mardi , 24 Avril 1770 , il y eut un
fecond
concours
de l'Ecole
Royale
Vétérinaire
de Paris fur les os du cheval confidéré
en général
& en particulier
. Le
nombre
des éleves parfaitement
inftruits
de cette matiere
, étoit trop confidérable
pour les faire entendre
dans l'aflemblée
qui eut lieu le 13 Mars dernier. D'une
autre part ,, ceux qui n'y parurent
point
étoient
trop jaloux des fuffrages
publics
,
pour ne pas fouffrir
avec peine de s'en
voir exclus.
C
Les Concurrens furent les Sieurs
Doſmont , maréchal des logis du régiment de
Monteclerc.
Varnier , cavalier du Commiffaire général .
Auger , de la province de Bourgogne , entre-
Prieur, tenus par les états.
Doublet cadet , de la province de Champagne.
Marteau , de la Légion de Condé.
Maillet,
Barjon, dde la province du Bourbonnois.
Vincent , maréchal des logis du régiment de
Damas.
182 MERCURE DE FRANCE.
Gely , de la ville de Paris , entretenu par fan pere,
maréchal du Roi.
Mouton , cavalier du régiment de Clermont.
Pertat , entretenu par la ville de St Dizier.
Maréchal , de la province de Champagne , entretenu
par M. de Villiers.
Langevin , cavalier de Royal- Pologne .
Mauchand , cavalier de Royal-Champagne.
Charmaflon , cavalier de Royal- Picardie.
Dubois , cavalier du régiment de Bourgogne.
Legoulon , de Metz , entretenu par M. l'Inten
dant.
Caruel , dragon de Lanan.
Duché , maréchal des logis de Royal -Cravattes,
Bertaud , dragon de Cuftine.
Barthelemy , dragon de Dauphin.
Douze de ces éleves mériterent le
prix , & font les fieurs Vincent , Caruel ,
Mouton , Auger , Doublet , Barjon
Prieur , Berthaud , Barthelemy , Pertat ,
Dubois , Marteau. Le fort l'adjugea au'
freur Vincent.
L'acceffit fut accordé à fept autres , qui
font les fieurs Duché , Mauchand , Charmaffon
, Maillet , Maréchal , Langevin
& Legoulon.
L'affemblée douna par fes applaudiffemens
des preuves d'une fatisfaction qui
ne peut qu'exciter de plus en plus l'émuM
A I. 1770. 183
lation & l'ardeur dans le coeur de tous les
Sujets qui compofent l'école , les fuffrages
publics étant la plus flatteufe récompenfe
de leurs travaux.
V..
Le Mardi 10 Avril , il y eut un com ...
coursà l'Ecoleroyale vétérinaire de Lyon,
qui eut pour objet la démonſtration des
mufcles du cheval. Dix éleves y parurentà
la fatisfaction du public. Ces éleves
font les fleurs Varenard & Vial , de la
Généralité de Lyon , Vigneres & Laprent
de celle de Franche- Comté , Roy &
Mongin de celle de Champagne , Mayeur
de celle de Lorraine , David de celle de
Dauphiné ; Fournier , entretenu par M.
des Effards , & Antille par M. d'Ormef
fon , intendant des finances. Les fieurs
Vial , Varenard , Antille & Roy , ob
tinrent le prix que le fort décerna à ce
dernier. Les fieurs Fournier & David
eurent le premier acceffit ; le fecond fuz
accordé indiftinctement à tous les au
tres .
184 MERCURE DE FRANCE .
ART S.
GRAVURE.
I.
La crédulité fans réflexion. Eftampe d'environ
17 pouces de haut fur 14. de
large , gravée d'après le tableau original
de M. Schenau , peintre de S. A :
S. E. de Saxe , par Louis Halbou . A
Paris , chez l'auteur , rue de la Harpe ,
vis à vis celle des deux Portes.
UNE vieille femme ,
confultée par une
jeune perfonne , accompagnée
de fa femme
de chambre , cherche à
furprendre
leur
crédulité par des tours de cartes rangées
fur une table, Un petit bon - homme ,
placé fous cette table , & de concert avec
la vieille femme , fixe le fort. Cette fcène
eft amufante , & le peintre l'a enrichie de
plufieurs
accefforries
qui font plaifir. Le
burin de M. Halbou a de la couleur . Cetartiſte
a rendu avec
intelligence le brillant
, ou le terne des objets , relativement
à l'intérêt du tout-enlemble .
MA I. 1770. 185
11.
Lefoir. Eftampe d'environ 23 pouces de
large fur 19 de haut , gravée d'après le
tableau original de Philippe Jacques
Loutherbourg de l'Académie royale de
peinture & de fculpture par Charles-
Dominique Jofeph Mellini , graveur
du Roi. A Paris , chez l'auteur , Cloî-
-tre S. Benoît , vis - à- vis l'églife .
+
On applaudira aux foins qu'a pris le
graveur de varier les travaux de fon burin
pour mieux rendre les principaux
effets du tableau qu'il copioit. Le fite ,
repréſenté dans cette eftampe , offre plufeurs
roches & des chûtes d'eau qui le
rendent très pitorefque. On remarque
fur le premier plan un homme qui a
puifé de l'eau dans fon chapeau , & qui
boit. Plus loin , un pafteur & une paftourelle
conduifent leurs beftiaux à la riviere.
I IL
Cahier de fix feuilles in 4° . repréfentant
les différens jeux des petits poliffons
de Paris ; autre cahier de fept feuilles
in-4° . intitulé : Mes gens , oules Com
186 MERCURE DE FRANCE.
miffionnaires Ultramontains au fervice
de qui veut les payer. A Paris, chez
S. Aubin , graveur , rue des Mathurins,
au petit hôtel de Cluny , & chez Bafan
, marchand d'eftampes , rue du
Foin.
Ces études forment autant de fujets
variés & très- amufans . Elles ont été gravées
avec efprit par M. Tilliard & d'antres
graveurs , d'après les deffeius de M.
Auguftin de S. Aubin , qui a fçu donner
à fon crayon le caractere de naïveté propre
au fujet.
IV.
Portraits en pied dePascal Paoly , général
des Corfes & de Jean Wilkes , écuyer.
A Paris , chez Bonnet , graveur , rue
Galande , place Maubert , entre ur
Chandelier & un Layetier.
Ces deux portraits font pendant. Ils
ont environ chacun 8 pouces de haut fur
5 de large. Ils ont été gravés d'après les
originaux nouvellement envoyés de Londres
. Pafcal Paoly eft repréfenté fous l'habillement
militaire de fa nation , & Jean
Wilkes fous celui d'Alderman de Londres.
MA I. 1770. 187
Gravure dans la maniere du Paftel.
Le fieur Bonnet , bien connu par fa
nouvelle gravure dans la maniere de Paftel
, ne pouvoit mieux employer fes talens
, qu'en nous retraçant le portrait de
l'augufte princeffe Marie - Antoinette ,
archiducheffe , foeur de l'empereur . Ce
portrait eft une jolie miniature en forme
de médaillon que l'on peut placer dans
une boîte grande ou petite. Ce portrait
peut être auffi mis dans une bordure carrée
, en confervant le cartel qui fe renferme.
Le fieur Bonnet l'a gravé d'après
le tableau de Ktanzingen , qui eft dans
l'appartement de Mefdames. On le difribue
à Paris chez l'auteur , rue Galande
, vis-à- vis la rue du Fouare , entre
un Chandelier & un Laitier. Prix 3 liv.
MUSIQUE.
TRAITÉ de Muſique abrégé, divifé en trois
parties. La premiere traite du chant ; la
feconde , de l'accompagnement du clave
cin; & la troifieme , de la compofition ,
avec un traité de figures , par M. Biferi
188 MERCURE DE FRANCE.
fils , maître de Chapelle, Napolitain , prix
4 liv. 4 f. à Paris , chez l'auteur , rue
Montmartre , à l'hôtel d'Artois , près S.
Jofeph , & aux adreffes ordinaires.
Six fonates chantantes , ou ariettes de
différens opéras nouveaux , dialoguées
pour deux violons ; prix 6 liv. A Paris ,
chez Jolivet , éditeur & marchand de
mufique , rue Françoife , à côté de la petite
porte de la comédie Italienne , à la
mufe Lyrique.
Concertos de violon à grand orcheftre ,
dédiés à M. Bachelier , peintre du Roi ,
& directeur des écoles royales & gratuites
de deffin , compofés par l'Abbé Alexandre
Robineau ; prix 9 liv . A Paris ,
chez Hugard de S. Guy , marchand de
mufique de S. A. S. Madame la Ducheffe
de Chartres , place du Vieux Louvre , &
aux adreffes ordinaires.
MA I. 1770 . 189
ANECDOTES.
I.
M. de Turenne renvoya en France , du
pays de Heffe Caffel où étoit fon armée ,
un capitaine de cavalerie , qui avoit tué
en duel deux de fes camarades , parce que,
dit ce général , j'ai remarqué plus d'une
fois moi-même la trifte contenance d'un họ-
micide devant l'ennemi ; il nous tueroit
tous fi nous le laiffions faire , & pas un
feul ennemi du Roi.
ger
LI
Un cavalier du régiment Royal étran
déferte dans l'intérieur du royaume ,
& prend fon cheval pour aller voir fa
maîtreffe plus promptement ; on l'arrête ,
on le conduir au régiment ; on inftraït
fon procès ; on veut l'interroger dans fa
forme ordinaire ; c'eft inutile , dre il , je
fuis convaincu , j'ai déferté à cheval , j'ai
mérité d'être pendu ; mais comme je fills
un vieillard , honnête homme jufqu'ici
parpitié pour mon age & ma conduite paf
fee vous voudrez me bjen traiter; vtus me
190 MERCURE DE FRANCE .
"
cafferez la tête, &je ferai content . Quelque
tems avant le fupplice , an officier
voulut faire retirer un ancien camarade
du déferteur qui pleuroit à fes côtés . Laif
fez moi , dit le cavalier condamné , laiffez
moi mon ami Guichard , il s'afflige &
je leconfole.
IIL
Le Roi Charles I étant à Oxford , pendant
les Guerres civiles , alla voir un jour
la bibliothèque publique ; entr'autres livres
, on lui montra un Virgile fupérieurement
imprimé ; le Lord Falkland qui
accompagnoit Sa Majefté , voulant la divertir
, lui propofa de confulter les forts
Virgiliens fur la bonne fortune. On fait
que cette fuperftition étoit fort en ufage
il y a quelques fiécles ; Le Roi fourit
& ouvrit le livre ; & le premier paffage
qui fe préfenta à fes yeux fur celui - ci :
Et bello audacis , Æneid. Liv. IV. Que
vaincu par un peuple belliqueux , chaſſé
de fes Etats , arraché à fon fils Afcagne,
il foit forcé d'aller mendier des fecours
étrangers ; qu'il vote fes compagnons
» maffacrés à fes yeux ; qu'après avoir
» fait une paix honteufe , il ne puiffe
jouir de fon royaume , ni de la vie ,
"
"
M A I. 1770." 191
qu'il meure avant le tems , & que fon
corps foit à jamais privé de fépulture ».
On dit que le Roi ne fut pas trop fatiffait
de cette prédiction ; Falkland s'en
apperçut & s'empreffa de confulter luimême
le fort , dans l'efpérance qu'il comberoit
fur quelque paffage qui n'auroit
aucun rapport à fa fituation , & qui pourroit
diftraire Sa Majefté ; il ouvrit à fon
tour le livre , & trouva les regrets d'Evandre
à la nouvelle de la mort prématurée
de fon fils. Non hæc, ó Pallas, dederas
. &c. Eneid. L. II. » O Pallas , tu
» m'avois promis de ne t'expofer qu'avec
prudence aux dangers de la guerre ;
» eft ce ainfi que tu as tenu ta promeffe ?
Je favois combien la paffion naiffante
» de la gloire anime un jeune homme ,
& jufqu'où l'emporte le plaifir de fe
fignaler dans un premier combat. Déplorable
effai , funefte apprentiffage du
» métier des armes ! hélas ! tous les Dieux
» ont été fourds à mes voeux ». Le Lord
Falkland étoit fecrétaire d'Etar ; il fe
trouva à la premiere bataille de Newberry
; il chargea la cavalerie ennemie ,
& fut tué à l'âge de trente- quatre ans.
"
I V.
M. Whifton étoit un homme très- fa192
MERCURE DE FRANCE.
•
vant , un écrivain fécond & un bon Mathématicien
; à ces qualités il joignit la
foibleffe de vouloir être le réformateur
de l'églife. Cette manie lui fut préjudiciable
; il facrifia tous les emplois dans
T'Eglife & dans les Univerfités au chimérique
projet de rétablir le Chriftianifme
primitif, en s'efforçant d'introduite
les conftitutions apoftoliques fur
le même pied qu'elles étoient dans les
deux premiers fiécles de l'ère chrétienne .
It affecta outre cela une ardeur extraordinaire
pour expliquer les prophéties de
l'ancien & du nouveau teftament, I fe
hafarda de prédire le tems précis du commencement
des mille ans , où tous les
biens devoient être communs , & où les
Juifs fe réuniroient à l'Evangile . Après
avoir calcalé avec foin ce période , il
eut te malheur de furvivre à fa prédiction
; il revit fes calculs , corrigea fon
erreur , & furvécut encore ; enfin , après
un nouveau travail , il fixa le tems à
T'année 1766 qu'il étoit bien für de
pas voir. On rapporte à ce fujet une anecdore
afféz finguliere. Il difpofoit d'un
petit bien , il voulut le vendre , & le
propofa à une perfonne qui étoit bien
inftruite de l'attachement qu'il avoit à fa
prédiction . Il lui demanda la valeur de
ne
trente
MA I. 1770. 193
trente ans du revenu . L'acheteur affecta
le plus profond étonnement . Whiston
lui en demanda la caufe , puifqu'il ne
lui demandoit pas plus que les autres
vendeurs de fonds. » Je ne fuis pas fucpris
, répondit l'acquéreur , que les au-
» tres vendeurs demandent cela ; ils n'en
favent pas davantage ; mais vous ,
» M. Whiton , vous favez bien qu'avant
» la moitié de ce terme , tous les biens
>> feront communs , & les propriétés par-
H
"
ticulieres de chaque homme ne vau-
» dront pas un demi scheling ». Whifton
garda un moment le filence , il embraffa
enfuite l'acheteur , & en palla par
où il voulut.
V.
Le doyen Swift étoit d'un caractère
fingulier ; il avoit une certaine groffiéreté
dans les manieres que fes amis feuls
appeloient du nom de franchife . Dans
les dernieres années de fa vie , fe trouvant
à Londres , il alla dîner chez le
comte de Burlington qui étoit nouvellement
marié. Mylord voulant furprendre
fon épouse , & s'amufer , en introdui
fant le Doyen , eut foin de ne pas le
nommer. La Dame qui ne le connoif-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
">
foit pas , ne fit pas grande attention à fon
hôte; elle le jugea du premier coup d'oeil ,
& il lui parut un homme très groffier &
peu digne de lui être préfenté. Après le
diné , le doyen s'approcha d'elle , s'affied
fans façon à fes côtés , & lui prenant la
main , lui dit : Lady Burlington , on m’a
dit que vous aviez une belle voix ; chantezmoi
une chanfon. La Dame furprife de
cette demande , & fur- tout de la maniere
dont elle étoit faite , refuſa nettement .
Quoi , lui dit le Doyen , vous faites
» des façons , vous êtes folle ; me prenezvous
pour un petit miniftre de campagne
à qui votre grandeur croit ne
» devoit aucun égard ? Allons , allons ,
chantez quand je vous le demande » .
Le comte ne difoit mot pendant ce tems ;
il rioit feulement aux éclats ; fa femme
fe retire très- affligée du peu de part qu'il
fembloit prendre à fon humiliation ; le
doyen s'en alla très - mécontent d'elle ;
Mylord confola fa femme en lui apprenant
quel étoit celui dont elle fe plaignoit
, elle rit beaucoup elle - même de
cette fcène ; quelques jours après le
Doyen revint , & fon premier compliment
à Myladi fut celui- ci . Je vous prie
Madame , êtes - vous auffi fiere & auffi
peu complaifante aujourd'hui que l'autre
MAI. 1770. 195
fois. Non , Monfieur le Doyen , répoudit
elle en riant , je chanterai quand vous
voudrez.
M. Bofquillon , écuyer , fils de M. Bofquillon ,
confeiller , médecin du Roi à Mondidier , a remporté
le 18 d'Avril , la place fondée par M. Dieft ,
médecin pour recevoir tous les deux ans un doc.
teur gratis , après avoir fubi un examen de quatre
jours en préfence de toute la faculté.
LETTRE de M. l'Abbé Morellet..
Il fe répand dans Paris & dans les provinces un
ouvrage en trois parties , imprimé furtivement ,
& qui fe vend de même , intitulé : Mémoire fur la
Compagnie des Indes , en réponse aux compilations
de M. l'abbé Morellet, par M le comte de
***. J'y fuis infulté avec la plus grande violence
par un homme que je n'ai jamais offenfé . J'aurois
peut-être répondu à un ouvrage anonyme qui eûc
pu faire quelque impreffion fur l'efprit du public
mais , heureufement pour moi , l'auteur de celuici
s'eft nommé , & je ne me crois obligé de répondre
ni aux injures ni aux raifonnemens qui s'y
trouvent.
J'ai l'honneur , &c.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ARRÊTS , DÉCLARATIONS , &C.
I.
ARRET du confeil d'état du Roi , du 8 Avril
1770 ; qui homologue la délibération prife par
les députés , fyndics & directeurs de la Compagnie
des Indes , le 7 Avril 1779.
I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du premier
Avril , & lettres- patentes fur icelui , regiſtrées en
parlement les Avril 1770 ; qui homologuent la
délibération de la compagnie des receveurs géné
raux des finances , pour emprunter la fomine de
vingt & un millions buit cens mille livres , à conítitation
de rentes .
I I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 10 Avril
1770 ; qui ordonne qu'il fera fait pendant fix années
, dans les états des finances des recettes générales
, un fonds de quatre millions quatre cens
mille livres au profit de la compagnie des receveurs
généraux des finances , pour opérer le remboursement
en capital & intérêts des vingt & un
millions huit cens mille livres , qu'ils ont été autorifés
d'emprunter , par l'arrêt & lettres patentes
du premier du préfent mois , pour être employés
au payement des refcriptions par cux retirées,
MA I. 1770. 197
AVIS.
I.
Feuille d'Annonce des Voitures quelconques
de retour qui arrivent journellement
à Paris pour recharger , foit des perfonnes
, foit des marchandifes pour la province
& les pays étrangers.
IL
à
L arrive journellement à Paris des voitures de
retour , qui tranfportent dans cette capitale des
perfonnes & des marchandifes , qui repartent inmédiatement
pour la province & les pays étran
gers ; le public , n'en étant point informé , perd
les occafions les plus avantageufes , foit pour
envoyer des marchandifes , paquets , & c. foit
pour voyager peu de frais & commodément.
Le defir de concourir à l'utilité publique a inspire
un moyen , qui indiquera exactement les carofles,
chaifes , berlines de renvoi , qui arrivent tous les
jours à Paris , ainfi que toutes les autres voitures
pour le tranfport des marchandiſes , & qui annoncera
le jour qu'elles en partiront pour leur deftination.
On en informera le Public tous lesjourspar
une feuille d'Annonce. Les marchands , négocians
, commerçans , & autres qui font des envois
en province & dans les pays étrangers , trouveront
journellement par ce moyen l'occafion de faire
pafler à bon compte à leur deftination leurs marchandifes
& toutes autres choſes.
Cet établiſſement eft également utile à tous ceux
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
qui ont des terres ou des mailons de campagne
éloignées de Paris ; ils pourront y faire tranfporter
par cette voie leurs meubles , & profiter des
carroffes , chaifes & berlines de renvoi , qui paffent
à leur campagne , lorfqu'ils voudront y aller.
Cette feuille n'eft pas moins utile à toutes les
auberges , & fur-tout à celles où logent des Voituriers
& rouliers. Les auberges où les rouliers &
voituriers trouveront la commodité de le faire annoncer
gratis , s'accréditeront fans contredit , tous
les jours de plus en plus , ainfi que celles où les
étrangers voyageurs trouveront cette feuille , qui
leur apprendra quelle voie ils peuvent prendre
pour aller où ils defireront.
Ce que nous difons ici des auberges , eft également
applicable aux cafés & à toutes autres maifous
publiques. Celui qui cherche une voiture de
renvoi pour faire un voyage , ira de préférence
dans la maifon où il faura trouver cette feuille
d'Annonce , que dans toutes autres ; & ces produits
multipliés indemniferont à ufure les abonmataires.
Comme il eft intéreflant que l'on connoifle les
maifons publiques où l'on trouvera cette feuille à
lire , l'on remettra gratis à chaque foufcripteur
qui tient auberge ou café , une affiche qui l'annonsera
, qu'il placera fur la porte.
- L'abonnement par an pour cette feuille eft de
30 liv. On conviendra que l'utilité publique a
-plus de part à cet établiflement que l'intérêt particulier
, i l'on fait attention que cette feuille pa-
Joîtra tous les jours indiſtinctement, & qu'elle fera
remife à ce prix , franche de port aux Abonnataires
, ce qui eft fort difpendieux . On en commencera
la diftribution le is Mai de cette année . L'on
fouferira chez Lacombe, libraire , rue Chriftine. La
MA I. 1770 . 192
foufcription fera ouverte jufqu'au 14 du même
mois.
On invite MM . les Aubergiftes & Commiffionnaires
entrepreneurs de groffes voitures , de prévenir
les voitures & rouliers de cet établiſſement
pour qu'ilspuiflent le faire annoncer auffi- tôt leur
arrivée , à commencer dès le 13 Mai. On s'adreffera
pourfefaire annoncer au bureau de M. Thomas
, rue des Bourguignons , fauxbourg St Marcel.
On aura loin d'affranchir les lettres qu'on lui écri
ra à ce sujet , & de bien expliquer les auberges où
feront logés les voituriers & rouliers , que l'on
fera annoncer , & de défigner l'efpèce de leurs voitures
& leur deftination.
I I.
Taule vernie.
Le Sieur Clément , Maître Peintre -Verniſſeur ,
donne avis au Public qu'un de fes aſſociés dans fon
entreprise de la taule vernie de la petite Pologne
ayant defiré de retirer les fonds , il s'eſt vu obligé
d'expofer les marchandifes en vente , rue de la
Verrerie , fans cependant en fufpendre la fabrication.
Des arrangemens qui lui ont paru plus avantageux
, l'ont engagé à cefler cette vente , & à remettre
fon magafin chez le Sr Framery, marchand
bijoutier , rue St Honoré , où il étoit précédemment.
C'eft-là que le Public doit s'adrefler pour
le choix de ces marchandifes , qui s'y trouvent en
abondance , ou pour les commandes qui feront .
exécutées avec encore plus de foin & d'exactitude
qu'auparavant Les nouveaux efforts que le Sr
Clément a faits pour atteindre à la perfection font
déjà récompenfés par la quantité de fournitures
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a faites à des perfonnes de la premiere diftinction
, en voitures , baignoites , commodes &
autres meubles . Enfin , fes formes embellies , fes
couleurs perfectionnées ont achevé de rendre fes
Ouvrages dignes de la célébrité qu'ils avoient acquife.
Sa manufacture eft toujours à la petite Pologne.
I I I.
Extrait de jus de citron.
Le Sieur André , marchand Epicier , conno par
l'invention du firop de café & de la poudre de limonade
& d'orgeat , avertit le Public qu'il a trouvé
le fecret d'un Extrait de jus de citron rectifié
au fucre , bon à faire d'excellente limonade , fans
addition d'aucune chofe quelconque , ce qui fe- .
Ioit contraire à cette boiffon qui ne requiert qu'un
compofé fimple , & dans lequel il ne doit entrer
que du citron & du fucre. Pour faire un demi -fep
tier de limonade il faut une pleine cuiller à bouche
de cet extrait fur lequel on verfe un demi feptier
d'eau , & l'on y trouvera d'abord la couleur, puis
Je goût de la limonade fupérieur même à celle qui
fe fait felon la méthode ordinaire ; mais après
s'être affuré de la qualité , on ne fera pas moins
furpris , outre la commodité , d'y rencontrer un
avantage confidérable , lequel eft fi évident que
l'ulage de cet extrait tourne à compte , même aux
limonadiers , non - feulement dans les tems de difette
de citrons ; mais auffi dans ceux de la plus
grande abondance.
Si Paris trouve de l'économie dans l'ufage de
cet extrait , les provinces jouiront d'un avantage
beaucoup plus confidérable , puifque les citronsy
MA I. 1.770. 201
font toujours fort chers , & fouvent on n'en a pas
pour de l'argent,
Si le punch étoit à la mode en France , on pourroit
l'offrir pour cette boiffon , puifque , par le
moyen de cet extrait qui eft tout fucré , il n'y auroit
qu'à verfer deflus de l'eau & de l'eau de vie ,
de l'une & de l'autre proportionnément à la force
dont on voudroit le prendre , & l'on feroit du
punch parfait , & même fupérieur. Sa poudre de
limonade eft également bonne à cet ulage .
Cet extrait de jus de citron ſe vend chez le Sr
André , marchand épicier , au bas de l'Eftrapade ,
rue des Foflés St Jacques à Paris , en bouteilles éti
quetées , cachetées & fignées par lui - même. Le
prix eft de 3 liv . & ƒ fols pour la bouteille , on
n'en vend qu'en demi- livre & au - deflus . Avee
une livre de cet extrait on fait huit pintes de limomade
, mefure de Paris.
IV.
Remède contre les maux de dents.
Le Sieur David , demeurant à Paris , rue des
Orties , Butte Saint- Roch , au petit hôtel Notre-
Dame , en entrant par la rue Sainte- Anne à main
droite , vis - à - vis d'un perruquier , poffède feul
un fecret & remede infaillible pour guérir toutes
fortes de maux de dents , quelque gâtées qu'elles
foient & pour la vie , fans qu'on foit obligé d'en
faire jamais arracher aucune. Ce remede eft approuvé
par MM. les doyens de la faculté de médecine
, & autorifé par M. le lieutenant général
de police.
Il confifte , comme on la vu dans tous les journaux
, papiers publics , la gazette de Hollande ,
1 v
102 MERCURE DE FRANCE.
& dans les avis qu'il a fait diftribuer depuis fept
ans , en un topique que l'on applique le foir en fe
couchant fur l'artére temporale , du côté de là
douleur , qui , outre les maux de dents , guéric
radicalement les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche, ni dans le corps ;
auffi -tôt qu'il eft appliqué , il procure un tom
meil paifible , pendant lequel il fe fait une transpiration
douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie , & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque, ni dommage à la peau.
כ י
Mais comme ce remede n'opére la guérifon que
lorfque l'on eft couché , & que le mal de dents
prend dans tous les momens de la journée , & qu'il
faut vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en attendant
le moment de fe mettre au ht, c'eſt pour
cela que ledit Sieur David a de l'eau fpiritueufe
d'une nouvelle composition , très agréable au
goût & à l'odorat , & incorruptible , qui a les
qualités de faire pafler dans la minute les douleurs
de dents les plus violentes , purifie les
gencives gonflées , fait tranſpirer les férofités
raffermit les dents qui branlent , empêche le commencement
& la continuation de la carie , prévient
& guérit fans retour les affections fcorbutiques
quérit radicalement de cette maladie & de toutes
celles qui viennent dans la bonché elle empêche les
mauvaiſes odeurs caufées parles dents gâtées , fait
tomber le tartre , & mainuent les dents dans leur
blancheur ; beaucoup de perfonnes en font provi
ffon par précaucion , ainsi que des topiques , pour de
longs voyages fur terre & furmer , & punicipalemenuMMoles
Marins , Les perfonnes qui le ferweuc
de cerre sau deux ou trois fois la ſemaine
MAI. 1770. 203
fans être incommodées , ont toujours les gencives
& les dents faines & blanches Il y a des bouteilles
à trois livres & à fix ; & les topiques à 24fols
chaque. Il faut lui apporter pour les topiques , un
morceau de linge fin blanc de leffive , quand ce
fera pour Paris. Il donne un imprimé de la mamiere
de fe fervir du topique & de l'eau fpiritneufe.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouſe dans
la demeure indiquée ci- deflus tousles jours & à
toute heure , juſqu'à 10 heures du foir.
V.
Le Tréfor de la Bouche.
Le Sr Pierre Bocquillon , marchand Gantier-
Parfumeur , rue St Antoine à Paris , entre l'églife
St Louis de MM. de Ste Catherine & la rue Percée ,
vis-a- vis celle des Ballers , à la Providence , con◄
tinue de débiter avec un heureux fuccès , par permiffion
de M. le Lieutenant Général de Police
de MM. de la faculté de médecine de Paris , une
liqueur fouveraine , nommée le Véritable Tréfor
de la Bouche , dont il en eft feul poffefleur. Elle
guérit les maux de dents de telle forte qu'elles
foient , & ôte toutes corruptions qui pourroient
furvenir dans la bouche ; raffermit les gencives
rend l'haleine douce & agréable L'auteur fe Aatte,
par les recherches & épreuves continuelles
qu'il fat , s'acquérir de plus en plus les louanges
des gens de diftmation . Les bouteilles font à 1 ,
& 3 liv. & 24 fols.
Le Sr Bocquillon tient auffi magafin de la vértable
Eau de Cologne à 30 fols la bouteille.
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Stomachique liquide du Sr Ray , privilégié
du Roi , & de la commiffion royale
de médecine.
Le Sr Ray , dont le zèle pour le bien de l'humanité
ne fe rallentit point , voit avec fatisfaction fes
études & fon travail couronnés par les plus grands
fuccès : il n'entreprendra pas de faire l'éloge de
fon remède & d'en vanter l'efficacité.
Le Sr Ray avertit que toutes les bouteilles feront
étiquetées : Stomachique liquide du Sr Ray ,
ainfi que (on adreffe , à Paris ; fon nom fera de fa
main fur les étiquettes ; on le trouvera auffi gravé
fur fon cachet , qui coëffera la bouteille , en trèspetit
caractère : c'eft une regle que le Sieur Raia
établi pour la fûreté. Elle eft exécutée chez lui ,
ainfi que dans tous les bureaux établis dans différentes
villes du royaume.
L'on donnera un imprimé avec chaque bouteille
, pour indiquer la maniere d'en faire ufage ; lédit
imprimé fera figné du Sr Ray , & dans les différens
bureaux où on en fera la diſtribution , ils
feront auffi contrefignés par eux .
Le prix de la bouteille de poiffon , qui contient
huit à neufprifes , eft de trois livres.
Il diftribue auffi la Créme de Beauté , dont il
eft inventeur. Elle eft fi parfaite pour la peau ,
qu'il eft impoffible de s'appercevoir que la beauté
qu'il lui donne vienne de l'art. Cette crême entretient
la peau dans fa fraîcheur , & la blanchit ;
elle répare le défordre qu'auroient caufé les différentes
drogues que l'on auroit pu mettre fur fon
vifage , telles que pommades ou autres prétendus
MA I. 1770 . 205
·
fecrets dont on fe fert , & qui , le plus fouvent,
font très nuifibles au teint. Les Dames qui
ufer du rouge , après l'avoir ôté , doivent en uler
le foir , & le matin avant de mettre leur rou
ge , & dans l'efpace de peu de jours elles feront
furprifes de l'effet qu'aura produit la crême de
beauté du Sr Ray , qui conferve la beauté , empêche
les rides & fillons qu'elle détruit. La bouteille
de demi - feptier fe vend 24 liv.
Le Sr Ray demeure rue Chapon au Marais , la
premiere porte cochere à gauche en entrant par la
rue Tranfnonain. On le trouve tous les matins
jufqu'à midi ; il y a toujours du monde pour en
faire la diftribution.
Il prie ceux qui lui feront l'honneur de lui écrire,
d'affranchirles lettres , ainfi que l'argent qu'on
lui fera tenir , pour faire les envois qu'on exigera
de lui .
Le Sr Ray continue toujours avec le plus grand
fuccès fon topique pour les entorfes & foulures de
telle nature qu'elles foient.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 17 Février 1770.
Le bruitcourt que le Kan des Tartares a été dépofé
, & qu'il eft remplacé par Kaplan Gueray , fils
de Selim Gueray. On ne fait à quoi s'en tenir fur
les caufes de la difgrace du premier.
On aflure que le Sr Obreskow , miniſtre de Ruffie,
a été transféré de Démotica à l'armée du Grand
Vifir ; mais on n'en dit pas le motif.
Le 3 Mars.
Avant hier le Grand Seigneur sint un divan t
206 MERCURE DE FRANCE
compofé du Muphti , de tous les gens de la loi &
des miniftres d'état.
Le nouveau Kan des Tartares qui eft venu ici &
ya gardé l'incognito , eft parti dernierement pour
aller prendre pofleffion de la nouvelle dignité.
Le Pacha de Candie a informé la Porte qu'une
efcadre Ruffe , compolée de feize vaifleaux , avoit
paru à la hauteur de l'iſle .
Le Sieur Rofowitzki , officier des Confédérés de
Pologne , eft arrivé dans cette ville , accompagné
d'un autre gentilhomme de la même nation . On
ignore le motif de leur arrivée.
De Smyrne , le 1 Février 1770.
En conféquence des ordres du Grand Seigneur ,
cette ville a été obligée de fournir récemment trois
cens bêtes de fomme pour la grande armée de Sa
Hauteffe , & l'on continue de faire des enrôlemens
pour le même armée .
De Petersbourg , le 13. Mars 1770.
On chanta ici , le 7 de ce mois , par ordre de la
cour , un Te Deum en actions de graces de l'avantage
que nos troupes ont remporté le is de ce
mois dernier , auprès de la ville de Schurfa en Valachie
, fur un corps de troupes Ottomanes.
Avant-hier , à quatre heures du matin , le feu
prit à la maifon du corps des Cadets . Tout ce bâtiment
fut en peu de tems réduit en cendres . Heu,
reufement perfonne n'a péri dans cette circonftance.
De Warfovie , le 17 Mars 1770.
Suivant une lettre écrite de Winnica , le 10 de
ce mois , les Tartares font entrés dans Joſefgorod
, & s'en font retirés précipitamment.
De Vienne , le 28 Mars 1770.
A la place des petits camps qu'on formoit tous
les ans en Bohême , il n'y en aura , dit-on , qu'on
feul aux environs de Prague , lequel fera compolé
MA I. 1770. 207
de trente-fix bataillons , & d'un nombre proportionné
d'efcadrons de cavalerie. Le corps d'artillefle
campera à part. Le grand camp , qui fe formera
en Moravic & où le Roi de Pruffe eft attendu , au
ra lieu vers la fin du mois d'Août.
On mande de Bohême que des parties confidéra →
bles de montagnes fe font détachées de leur centre,
& que d'autres ont été déplacées . On ajoute que
dans certains endroits de ce royaume la terre s'eft
affaiffée de plufieurs pieds ; & quelques indices
font craindre que les fources des eaux de Carlsbadt
n'ayent été altérées .
Du 4 Avril.
L'Archiducheffe , future Dauphine , a commencé
à recevoir les complimens fur fon prochain mariage.
Les gardes nobles Allemandes & Hongroifes
eurent l'honneur de lui baifer la main, a cette
occafion , lundi dernier. L'après-midi , fon Altefle
Royale accorda le même honneur aux membres
de l'Univerfité , qui fe rendit en corps à la cour.
Le recteur harangua en latin cette Princeffe , qui
Jui répondit dans la même langue.
De Naples , le 10 Mars 1770.
Le Roi a été très incommodé d'une fluxion .
qui l'a obligé de garder le lit pendant deux jours ;
mais aujourd'hui la fauté de Sa Majesté eft parfaitement
rétablic .
On travaille dans l'arfenal de cette ville au radoub
de fix chebecs , qui feront armés fans, délai
pour mettre a la voile , auffi tôt que le tems le
permettra . On ne fçait point encore quelle eft leur
deftination..
7
De Rome , le 7 Mars 1770.
Mercredi dernier , le tribunal de l'inquifition.
fit brûler qubliquement , par la main du beurreau
, divers mauvais ouvrages.
208 MERCURE DE FRANCE.
¿
Le 28 Mars.
Cesjours derniers , Don Céfar Lambertini, l'un
des neveux du feu Pape Benoît XIV , a été déclaré
Camérier d'honneur du St Pere.
Vendredi dernier , le prince Xavier de Saxe fut
introduit par le cardinal Jean-François Albani , à
l'audience du fouverain Pontife qui lui fit l'accueil
le plus diftingué.
De Londres , le 10 Avril 1770.
Les deux (hériffs du comté de Middlefex préfenterent
au Roi la requête de ce comté. Sa majeſté
la remit aux feigneurs de fervice , & n'y fit aucune
réponse ; elle reçut de même la requête du
comté de Kent , qui lui fut préfentée auffi le même
jour.
Le 13 Avril.
Le to les communes ordonnerent de porter un
bill pour autorifer la compagnie des Indes à lever
des troupes pour protéger les établiflemens & poffeffions
dans l'Inde.
Le 17 Avril.
Le 12 de ce mois , le maréchal de la prifon
du banc du Roi , reçut d'un officier de la couronne
un ordre d'élargir le fieur Wilkes , le 17 de ce
mois. On attend cettejournée avec beaucoup d'impatience.
Les préparatifs extraordinaires que le
peuple fait pour témoigner fa joie à cette occafion ,
donnent quelques inquiétudes au gouvernement ,
& lui font prendre toutes les précautions poffibles
pour maintenir l'ordre & la tranquillité . De fon
côté le fieur Wilkes a envoyé des fettres circulaires
à tous les amis , pour les engager à fe fervir
de toute l'influence qu'ils ont fur l'efprit du peuple
, pour l'empêcher de fe porter à aucune démarche
capable de troubler le repos public.
De Verfailles , le 11 Avril 1770 .
Avant-hier l'archevêque de Bordeaux prêta fer
ment entre les mains du Roi,
MA I. 1770. 209
Le 14 Avril.
Madame Louiſe de France , ayant depuis long
tems formé le projet de fe faire carmelite , s'eft
rendue au monaftere des Carmelites de Saint-
Denis , le 11 de ce mois , après en avoir obtenu la
permiffion du Roi.
Le 18 Avril.
Dimanche dernier , jour de Pâque , le Roi &
la Famille Royale entendirent le fermon , & affifterent
aux vêpres , après lefquelles Monseigneur
le comte d'Artois & Madame reçurent le facrement
de Confirmation des mains de l'archevêque
de Reims , grand aumônier de France . Le lendemain
Monfeigneur le comte d'Artois fit fa premiere
Communion , & Madame la fit hier.
Le même jour , 15 , la marquife de Bonnac &
la comteffe de Soran , nommées Dames , pour accompagner
Madame , ont eu l'honneur d'être préfentées
au Roi par cette Princeffe .
Le 25 Avril.
>
Le Roi ayant fixé au 24 le mariage du duc de
Bourbon avec Mademoiſelle Sa Majesté , aċcompagnée
de Monfeigneur le Dauphin , de Monfeigneur
le Comte de Provence , de Monfeigneur
le Comte d'Artois , de Madame , de Madame
Adélaïde , de Mefdames Victoire & Sophie , &
des Princes & Princefles , le rendit le 24 à midi à
la Chapelle. Le duc de Bourbon & Mademoiselle
s'avancerent jufqu'auprès de l'autel : Sa Majesté ,
fuivie des Princes & des Princeffes , s'en étant approchée
, l'archevêque de Reims , grand aumô
nier , fit la cérémonie du mariage en préfence du
fieur Allart , curé de la paroifle. Après la meffe ,
qui fut dite par l'archevêque de Reims , le regiſtre
des mariages , apporté par le curé de la paroifle
fut mis fur le Prie-Dieu du Roi , où fe firent les fi
natures de Sa Majeſté , de la Famille Royale ,
210 MERCURE DE FRANCE.
du duc d'Orléans , du prince de Condé , du duc &
de la duchefle de Bourbon , & de la princefle de
Conti.
MORT S.
Le fieur Blanchard , maître de musique de Sa
Majefté , chevalier de l'ordre du Roi , eft mort le
10 Avril à Verfailles.
Louife - Marguerite Poërier de Franqueville
d'Ozenville , eft morte à Valogne , le 31 Mars ,
âgée de cent deux ans .
N...de Cauchon , marquis de Sommiere , maréchal
des camps & armées du Roi , & capitais
de la ville de Reims , Y eft mort le 13 Maïs , âgé
d'environ foixante-fept ans.
Elifabeth- Henriette de Maugiron de Monléans,
abbefle de l'abbaye royale de Soyons , ordre de St
Benoît , ville & diocele de Valence , y eft morte.
le 9 d'Avril , âgée de quatre - vingt fept ans.
L'abbé Nollet , maître de phyfique des Enfans
de France , profefleur de phyfique expérimentale
au college royal , & membre de l'académie royale
des fciences , &c. , eft mort à Paris le 25 Avril .
Le 14 Décembre 1769 mourut à Paris en fon
hôtel , quai des Théatins , Marie - Antoinette
Charlote du Maine du Bourg , Veuve de Louis
de Loftanges , Comte de Loftanges & de Beduer.
La Comteffe de Loftanges étoit la derniere de la
Maifon du Maine , connue fous le nom de du
Maine du Bourg - l'Efpinaffe .
On voit par les Annales d'Aquitaine que les
Comtes du Bourg font iffus d'un fecond fils de
Raymond de Taillefer , Vicomte de Fronfac :
que ce Vicomte étoit frere puîné d'Aimard de
M A I. 1770. 271
Taillefer , Comte Souverain d'Angoulême , lequel
Aimard n'eut qu'une fille , nommée Elifabeth
, laquelle fut héritiere du Comté d'Angoulême
, & qui époufa Jean , furnommé fans- terre,
Roi de la Grande - Bretagne.
On voit encore dans les mêmes Annales de
l'Aquitaine , & même dans les antiquités de
France , compofées par Duchefne , qu'an des
defcendans d'un Seigneur du Bourg , fut caufe
que la Guienne fe déclara en faveur de Charles
VII , contre Henri IX furnommé l'Ufurpateur
Roi d'Angleterre , & qu'en reconnoiffance d'un
tel fervice , entre autres bienfaits que le Roi
Charles accorda au Seigneur du Bourg ; il lui
deona une fleur de lis pour armes aufli-bien
qu'à la Ville du Bourg.
Cette Ville , felon l'hiftoire du Perigord & de
Gafcogne , compofée par le Seigneur de Brantôme
, fut érigée en Comté par François Premier ,
& enfuite , felon le Pere Dupuy Minime , dans
la Généalogie qu'il a faite de la Maifon de Taillefer
, Comte d'Angoulême & de celle de Taleyran
, aujourd'hui Princes de Chalais & anciens
Comites Souverains de Perigord ; le Comté dú
Bourg fut uni à la Vicomté de Fronfac , lequel
fut érigé en Duché par le Roi Henri IV.
La Maifon du Maine , dont l'ancienneté remonte
aux fiécles les plus reculés , fat divifée en
trois branches , connues fous les noms diftinctifs
des Seigneurs du Maine de Scandillac : cette
branche a fini en Marie du Maine mariée à
Antoine-Arnaud de Pardailhan , Marquis de
Gondrin , de Montefpan & d'Antin , Chevalier
des Ordres du Roi , Capitaine de ſes Gardes , &
fon Lieutenant -Général en Guienne.
On ignore la poftérité de la feconde branche
212 MERCURE DE FRANCE.
connue fous les noms des Seigneurs du Bourg de
Divifac.
La troifiéme Branche , connue fous le nom de
du Maine du Bourg - l'Efpinace , & dont la Com-'
tefle de Loftanges étoit la derniere , remonte
fa filiation jufqu'à Guy du Maine , Chevalier ,
qui vivoit en 1345 , & qui figna comme arbitre
& témoin un acte paffé entre le Vicomte de
Turenne & Jean Comte de Boulogne & d'Au- ´
vergne. Cet acte eft daté d'Avignon du 13 Mars
7375.
Guy du Maine fut pere de François du Maine,
qui vivoit en 1406 , ainfi qu'il paroît par différens
actes fignés de lui : il eut pour fils Antoine
du Maine , qui fut pere en 1430 de
Jean premier du Maine , Chevalier de l'Ordre
du Roi , Seigneur de Scandillac , S. Germain ,
Tédinat & aurres lieux , qui eut pour femme
Marguerite de Ferrieres. Leur Contrat de Mariage
eft daté de 1462 , & le teftament de Jean
du Maine eft du 10 Mai 1496.
Son fils Jean II du Maine , Seigneur de Scandillac
, Baron du Bourg & de Malherbe , époufa
le 15 Février 1491 , Antoinette de Durfort , fille
d'Armand de Durfort , Seigneur de Royaumont ,
la Roquetimbaut , Montbalen , Falgairol , Caftel-
novel , la Motte - Vitrac , & c.
Jean III du Maine, Chevalier Baron du Bourg,
de Divifac , de Moiffaguel & de Séguy , quatriéme
fils de Jean II du Maine , Seigneur de Scandillac
, & d'Antoinette de Durfort , époufa le
10 Août 1715 Marguerite de Monceaux , fille
& héritiere de Jacques de Monceaux , Chevalier
Seigneur du Palan , Bort , la Porte & Lavaur , &
de Marguerite de Leftrie . Il eut pour fils Bertrand
du Maine, Chevalier de l'Ordre du Roi , BaMAI.
1770. 213
ron du Bourg , Seigneur de Séguy , de Moiffaguel
, de Palan & de Lavaur , qui épouſa le z1
Juillet 1557 , Jeanne de Fayol de Melet , fille de
Jean de Fayol de Melet , Seigneur de Neufri ,
Saint Pardoux , Saint Marciel , &c , & de Jeanne
de Frameche.
De ce Mariage il eut Jean qui continua la
Branche du Bourg de Divifac , & Antoine du
Maine Baron du Bourg- l'Efpinaffe de la Gardebioux
, Vicomte de Montiral , Seigneur de Changy,
S. Beran , S. Bonnet & de la Motte-Noailly,
Maréchal de Camp des Armées du Roi , Gouverneur
de la Ville & Château d'Antibes , époufa en
premieres nôces Anne de Boucet , héritiere de
T'Efpinaffe & de Changy , qui fit donation à
fon mari de tous fes biens , & mourut fans en>
fans.
Il époufa en fecondes nôces Marie de Boyer ,
fille de Jean de Boyer , Seigneur de la Motte-
Choify ; il en eut cinq fils & quatre filles ; fçavoir
:
1°. François qui fut tué à la bataille de Furnes,
Meftre de Camp du Régiment de la Reine , &
qui mourut fans alliance. 2 °. Philippe qui continua
la poftérité. 3 ° . Gabriel , Vicomte de Mon
tiral , Meftre de Camp de Cavalerie , qui mourut
des bleffures qu'il reçut à la bataille de Nort
lingue. 4° . François nommé Comte de Changy ,
premier Capitaine Major du Régiment de la
Reine , Cavalerie , tué en 1556 à Valenciennes,
& Jean- Claude , nommé le Marquis du Maine ,
mort après la paix des Pyrenées , avec un Brevet
de Meftre de Camp & mille écus de penfion du
Roi.
Les filles furent 1º . Anne , mariée au Seigneur
de Langeron, Marquis de Maulevrier. 2° . Eléo214
MERCURE DE FRANCE.
nore , mariée au Seigneur de S. Angoulain , de
la Maifon de Blot de Chauvigny en Auvergne,
3 °. Gabrielle , mariée au Seigneur de Farget de
S. Julien en Marche , tué à la bataille de Nortlingue
, Colonel d'un Régiment d'Infanterie.
4. Léonore , mariée au Seigneur de Bayant en
Dauphiné.
?
Philippe du Maine Comte du Bourg , Baron
de l'Efpinale & de la Gardebioux , Vicomte de
Montiral , Seigneur de Changy , S. Belan , la
Motte Noailly & autres Places , eut pour fem→
me Eléonore de Damas fille de Charles de
Damas , Marquis de Thianges , Chevalier des
Ordres du Roi , Maréchal de Camp de fes armées
, par Contrat du 14 Novembre 1651. Il
fut tué en 1658 à la bataille des Dunes , où il
commandoit les Chevaux Legers Etrangers de
M. le Cardinal Mazarin , qui avoient été créés
pour lui & qui finirent en lui. Il ne laiffa de ce
mariage qu'un fils , nommé Eléonor - Marie ,
& une fille mariée au Comte de Montmort de
la Maifon de Dio de Montperoux.
Eléonor- Marie du Maine , Comte du Bourg
Baron de l'Efpinaffe , Seigneur de Changy ,
S. Belan , S. Germain , S. Bonnet & Bouletieres
, Chevalier des Ordres du Roi , Directeur
Général de la Cavalerie , Maréchal de France
Gouverneur & Commandant Général de la haute
& baffe Alface , Gouverneur de Bapaume , gagna
la bataille de Rumerfcin le 26 Août 1709 , &
avoit époufé le 7 Avril 1675 Marie de Léogalès
, fille de Roland Léogalès , Seigneur de Méfobrun
, de K , Morvan & de Villeneuve , & de
Jeanne-Jacqueline d'Acigné. De ce mariage font
iffus Eléonor du Maine , & deux filles Religieufes.
Eléonor du Maine Marquis du Bourg
MA I. 1770. 215
Meftre de Camp du Régiment Royal , Brigadier
des armées du Roi , Infpecteur Général de
la Cavalerie , époufa en 1707 Marie-Jofephe
de Rebé , fille de Claude Hyacinthe , Marquis
de Rebé & d'Arques , & de Marie Thérèſe de
Pons de Guimera de Montclare.
De ce Mariage le Marquis du Bourg n'eut
que deux filles : l'aînée , Marie - Antoinette
Charlote , mariée au Comte de Loftanges
qui a donné lieu à cet article , & la cadete
Marie - Thérèſe - Eléonore , mariée à Claude-
François -Eleonor de Saint Maurice , Comte de
Montbarey , mort en 1751 Lieutenant Général
des Armées , ne laiffant qu'un fils , Alexandre-
Marie - Eléonor de S. Maurice Comte de
Montbarey , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , Infpecteur Général de l'Infanterie Françoife
, marié le 29 Octobre 1753 à Françoife-
Parfaite-Thaïs de Mailly -Nefle , Dame de Madame
Adélaïde de France , dont un fils & une fille.
P
TAB
>
L E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Epître à M. M * 4 * , fur fon mariage ,
Vers fur la mort de Biblis ,
Epître à Madame Bayard ,
Le Pere de famille malheureux
14
16
18
Epître à Mde la Marquife d'A ***
Zéphir & la Roſe , fable ,
Farmé & Salem , conte Indien ,
Le Moucheron philofophe , fable ,
Vers fur l'Or .
L'Injuftice réparée , Proverbe dramatique ,
Explication des énigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES
4.2.
46
48
61
3
65
80
ibid.
83
86
216 MERCURE DE FRANCE.
Hiftoire générale de l'Amérique
Les deux Freres , hiftoire morale ,
Recueil de Contes & de Poemes ,
ibid.
93
75
Irza & Marzis ,
Avis ,
Mémoire fur la culture des pommes de terre ,
Eloge hiftorique du Chevalier Bayard ,
Impoftures de l'hiftoire ancienne & profane ,
Réponſe de M. de St Foix au P. Griffet , au ſujet du
prifonnier mafqué ,
Sophie ou le Triomphe des Graces fut la beauté ,
Difcours fur le danger de préférer les talens agréables
aux talens utiles ,
Traité des léfions de la tête par contre- coup ,
Stances fur l'induſtrie ,
Eflai d'une amitié patriotique ,
Almanach de la ville de Lyon ,
96
98
99
100
108
114
120
322
124
125
ibid.
127
128
131
833
L'Ami du Prince & de la patrie ,
L'Honneur François ,
Nouveaux Mélanges de littérature , &c.
Les Soupirs d'Euridice aux Champs Eliſées ,
Les Confeffions de Mlle de Mainville ,
Mandement de M. l'Archevêque de Lyon ,
Les faftes de la Grande Bretagne ,
Les faftes de la Pologne & de la Ruffie .
L'Education de l'Amour ,
Fragment fur Juftin , Florus& Patercule,
Spectacles ; Concert fpirituel ,
Vers à Mlle Grandi ,
Opéra ,
Comédie françoiſe ,
Compliment d'ouverture ,
Comédie italienne ,
ACADÉMIES ,
ARTS , Gravure ,
Mufique ,
Anecdotes
Ordonnances , &c.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Morts ,
136
238
139
140
144
149
350
163
168
170
171
172
174
176
184
387
189
196
197
205
210
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
JUI N. 1770 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
peugnet
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine .
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adrefler , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les pièces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique,
Ce Journal devant être principalement l'ou
vrage des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fà perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv,
l'on payera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
que
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps,
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
seux qui n'ont pas fouferit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
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par la pofte , ou autrement , au Sieur Lacombe ,
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Ss liv.
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Cours de Mathématiques de M. Bézout ,
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71.
11. 10 f
161.
Recréations économiques , vol . in - 89 . br. 2 1. 19 f.
MERCURE
DE FRANCE.
JUI N. 1770.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE du Printems . Chant premier du
poëme des Saifons ; effai d'imitation
libre de Thompson.
PREMIERS PROGRÈS DU PRINTEMS.
Le ciel eft pur ; l'oeil du ſoleil achève
Ce qu'ébauchoit l'haleine du zéphir :
Des végétaux il fait monter la fève ,
Et peint des prés l'émail & le faphir.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Honneur des bois , agréable fougere ,
Renais ; ton regne eft celui des plaifirs :
Tu fers de trône à la fimple bergere
Et de Bacchus tu combles les defirs !
Le gaſon croît ; il veloute la terre ,
Et l'aubépine embaume les côteaux :
Le chêne altier , étendant fes rameaux
Rend aux forêts leur parure ordinaire .
Le cerf en vain cherche l'ombrage épais ;
Il fe trahit par le bruit du feuillage ,
Et les oifeaux , cachés dans le bocage ,
Sont découverts à leurs chants indifcrets .
Dans les boutons , enveloppés encore ,
Les fruits ne font que des germes naifans :
De jour en jour l'efpalier fe colore
Et le parterre étale fes préfens.
Puidé- je alors , loin du fracas des villes ,
Couler des jours fortunés & tranquilles ,
Et du printems favourer les douceurs !
Puiflé- je voir l'éclatante rofée ,
Que le matin fur l'herbe a déposée ,
Etinceler des plus vives couleurs !
Que des côteaux , où Bacchus & Pomone
Ont répandu leurs bienfaits précieux ,
L'avenir peigne & découvre à mes yeux ,
Parmi les fleurs , les tréfors de l'Automne !
JUIN. 1770 .
DERNIERS FROID S.
S'il ne s'éleve un vent fec & piquant
Des bois glacés de la froide Ruffie ,
Des dons de Flore une engeance ennemie ,
Fléau cruel , détruit l'efpoir naiffant :
Cultivateurs , ne perdez point courage ,
Ranimez -vous : ces vents , ces triftes vents,
Loin de caufer le plus léger dommage ,
Affureront la beauté du printems.
VENTS DU MIDI.
Mais l'Aquilon vient d'épuifer fa rage ;
Il gronde en vain dans fa prifon de fer :
Le Sud triomphe ; il s'empare de l'air ,
Et des beaux jours fon regne eft le préfage.
La terre s'ouvre à fon fouffle fécond ,
Pour recevoir ces bienfaifantes pluies
Dont il embraffe & charge l'horifon.
Lejour pâlit : les vapeurs épaiffies
De les rayons effacent la fplendeur .
Ce ne font point ces ténébres profondes
Qui , de Borée , annonçoient la fureur :
Ee ne font point ces glaciales ondes
Qui groffiffoient nos fources vagabondes ,
C'eft du printems le tribut bienfaiteur .
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Le vent s'appaife & les forêts tranquilles
Ne cédent plus à fon fouffle bruyant :
Les clairs ruiffeaux , paroiffant immobiles ,
Etonnent l'oeil qui cherche leur courant ,
Et les troupeaux , dédaignant leurs afyles ,
Vont à leur gré paître l'herbe des champs.
Tout eft paifible ': à l'ombre du feuillage ,
Pour nétoyer fon humide plumage ,
La troupe aîlée a fufpendu les chants.
L'homme , cet être au - deffus de tout être ,
Porte par- tout fes regards attendris :
De tant de biens il médite le prix
Et le repaît de la beauté champêtre.
Le fentiment qui regne dans fon coeur
Donnant l'effor à fa reconnoiffance ,
Il fe profterne & rend grace en filence
De ces bienfaits , à leur unique Auteur.
Par M. Willemain d'Abancourt
JUI N. 1770 .
VERS à Mlle de C ***
CES
en lui envoyant
un recueil de fables.
Es animaux , pleins de raiſon ,
Que le bonhomme la Fontaine
Sçut fi bien mettre en action ,
Vont reparoître fur la ſcène
Et recommencer leur jargon.
Jeune Zélis , vous aimez ce langage
Que l'efprit n'a point aprêté :
De la nature enfant gâté ,
Meffire Jean eut en partage
Le don heureux de la naïveté ;
Sans avoir le même avantage ,
Je vais offrir la vérité
Sous l'enveloppe d'un nuage :
Trop heureux fi j'ai pu conferver fa beauté !
Daignez , belle Zélis , agréer un hommage
Que le fentiment a dicté ;
Puiflent mes vers obtenir un fuffrage
Dont Apollon feroit flatté !
Par le même,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
LE SINGE , L'ANE & LA TAUPE.
Fable imitée de l'allemand.
Lx Singe & l'Ane un jour le plaignoient vivement
,
Bertrand d'être fans queue , Aliboron fans cornes
:
Il leur manquoit un fibel ornement :
*A vos defirs mettez donc quelques bornes ,
Leur dit la Taupe ayee emportement :
ב כ
Ingrats , rentrez dans la pouffière ;
Plus qu'une Taupe êtes-vous malheureux ?
» Vous jouiffez de la lumière ,
» Et le deftin m'a refufé des yeu£./»
Nous nous croyons fouvent fort miférables :
Souvent auffi nous nous plaignons à tort ;
Jetons les yeux far nos femblables :
Combien en verrons - nous de plus à plaindre en
cor !
1
Par le même,
JUI N. 1770 .
ZELIE , Opéra en un acte. *.
Salus Populi fuprema lex.
ACTEURS :
SELIM .
ZELIE.
URIEL , Génie .
Azorн, Meffager du Génie .
Un Grand Prêtre .
Peuples.
Le théâtre représente un temple décoré
pour le mariage du Roi : on voit un autel
dans le fond.
SCÈNE PREMIERE.
SELIM , en habit nuptial.
O MON Peuple , eft-ce un crime
De tarder un moment à me facrifier ,
* Ce drame engagera peut -être quelque Mufsien
à y joindre les charmes de fon art.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Lorfqu'avec ton bonheur celui de ta victime
Peut fe concilier ?
Par l'époule qui m'eſt donnée ,
J'ofe me croire , ôciel ! digne de tes bienfaits ;
Et ne crains point la deſtinée
Que doivent fous fon regne attendre mes fujets.
Le Bonheurfufpend fa guirlande
Au trône où la Vertu commande..
( Azoph defcend. )
Mais que vois-je ? Uriel pourfuit- il fes projets
SCÈNE I I.
SELIM , A z op H.
Az OP H.
Vous avez appris du Génie ,
Et fes fentimens pour Zélie
Et quel tréfor il vous donne en ce jour,
Si vous cédez l'objet de fon amour.
Qu'allez vous annoncer à celui qui m'envoie ?
Porterai-je à fon coeur la douleur ou la joie ?
SELIM.
Voyez la pompe de ces lieux :
Dans un moment l'hymen couronne ici mes feux.
Az o PH.
Ainfi vous dédaignez une faveur unique
JUI N. 1770. 13
Qui devroit combler tous vos voeux.
De la félicité publique ,
Selim , vous refufez le gage précieux.
SELIM.
Mon Peuple a fon Roi pour ôtage ,
Et fa félicité deviendra mon ouvrage.
Azo PH.
Si le zèle n'eft pur , à l'Olympe il déplaît.
Tremblez : quand le foleil , au haut de fa carrie
*
re,
Repandra fur ces lieux faplus vive lumiere ,
Uriel defcendra prononcer votre arrêt.
SELIM.
Par le deftin je l'ai fait rendre.
De ma bouche , Azoph peut l'entendre.
Si dans ce même jour
La clarté t'eft ravie ,
J'accorde à ton amour
Et le gage & Zélie.
5
AZO PH.
L'époufer & la perdre eft donc tout votre espoir
SELIM .
Et tout un iour encor l'adorer & la voir!
14 MERCURE DE FRANCE.
Az OP H.
Je pénétre , Seigneur , le fecret de votre ame.
Vous voulez enchaîner l'objet qui vous enflamme,
Pour forcer Uriel
A le rendre immortel .
Détrompez vous : l'attente eft vaine
Si vous n'infpirez du retour.
Les céleftes efprits ne connoiflent de chaîne ,
Que celle dont les noeuds font formés par l'amour.
SCÈNE II I.
SELIM.
O Divinité que j'adore !
Zélie :: on a lu dans mon coeur,
Hélas ! je nefais point encore
Si du tien je fuis le vainqueur.
Embrafez - la , grands dieux ! du feu qui me dévore.
Contraignez votre image à faire fon bonheur.
Amour ! à l'amant qui t'implore
Tu dois le prix de fon ardeur.
SCÈNE I V.
SELIM , ZELIE , en habit nuptial, entourée
de femmes : elles entrent par le
côtégauche, les hommes par le côté droit
& les miniftres du temple par le fond du
JUI N. 1770.
theatre ; le grand Prêtre tient une coupe
qu'ilpofe fur l'autel..
Choeur defemmes , pendant lequel Selim
va au- devant de Zélie , la falue & fe remez
au côté droit du théâtre.
Voici l'époufe defirée :
Empreflez vous , volez , heureux époux.
Dans la coupe facrée ,
Buvez tous deux le nectar le plus doux.
Choeur des hommes & des femmes.
De l'hymen , dieu des ames !
Ranime fans ceffe les flammes.
Hymen , dans ce beau jour ,
Coupe les alles de l'Amour.
Danfe des miniftres du temple.
Le grand Prêtre , tandis que deux miniftres
conduisent par la main Selim & Zelie
vers l'autel
Voici l'époufe defirée :
Empreffez vous , volez , heureux époux.
Leur préfentant la coupe.
Dans la coupe facrée ,
Buvez tous deux le nectar le plus doux.
16 MERCURE DE FRANCE .
Selim & Zelie tenant tous deux la coupe.
De l'hymen , dieu des ames !
Ranime fans ceffe les flames.
Hymen , dans ce beau jour ,
Coupe les aîles de l'Amour.
Chaur du Peuple , pendant lequel Selim
& Zelie boivent l'un après l'autre dans la
coupe. Selimfe remet enfuite àfa place avec
Zelie qui refte à fes côtés.
De l'hymen , dieu des ames !
Ranime fans ceffe les flammes.
Hymen , dans ce beau jour ,
Coupe les aîles de l'Amour.
Danfe du Peuple & ballet allégorique
de l'Hymen & de l'Amour.
SELIM , au peuple.
C'en eft affez ; mon ame eft inquiéte.
Pour la calmer je n'ai que cet inftant .
Allez du ciel le divin interprete :
Ya vous apprendre un fecret important.
JUIN. 1770. 17
SCÈNE V.
SELIM , ZELI I.
SELIM , à part.
Feignons.
ZELI È.
Dans un jour d'allégreffe ,
Hé ! qui peut de mon Roi , produire la triſteſſe ?
Quelsquefoient les foucis que caufe la grandeur
Vous avez une époule , cfpérez le bonheur.
SELIM.
Tant de vertus & tant de charmes
Rendroient trop heureux les mortels.
Mon fort eft de verfer des larmes
Au pied de ces autels !
ZELIE , Surpriſe.
L'Hymen l'un à l'autre nous lie ,
Que parlez vous , Selim , & d'autels & de pleurs ?
SELIM .
N'ignorez plus vos noeuds , Zélie ,
De mon empire le Génie
A vu , par cet Hymen , couronner fes ardeurs.
1
18 MERCURE DE FRANCE .
ZELIE , plus furprife & dans la douleur.
Qu'ai-je entendu !
SELIM .
Votre gloire eft extrême.
ZELIE.
Seigneur ! O Ciel ! -Møn malheur eft affreux.
SELIM .
Vous acquérez un plus beau diadême.
ZELIE.
Je perds un coeur , l'objet de tous més voeux.
SELIM .
Tranſports de mon ame ravie ,
Des airs percez la profondeur.
Volez annoncer au Génie
Son défefpoir & mon bonheur,
Non , non , l'adorable Zélie ,
A l'heureux Selim eft unie.
Je ne me fatois pas ,
Simple Roi fur la terré ,
D'être agréable à des appas
Dignes du maître du tonnerre :
J'ai fçu vous plaire ;
JUI N. 1770 . 15
Mon thrône eft dans les cieux :
Je brave la colere
Des demi-dieux.
ZELIE.
Hé ! comment l'ame la plus tendre ,
Cruel & cher époux ,
Auroit-elle fçu fe défendre
De s'enflammer pour vous ?
L'amour que vous faites éclore
Eft le plus vif des fentimens :
D'un peuple entier qui vous adore ,
Mon coeur a les emportemens.
1
SELIM.
Délicieux momens !
Uriel fur mes fujets veille
Et fait dépendre leur bonheur
De je ne fçais quelle merveille ,
Dont il fe dit le poflefleur.
Pour la voir il falloit... & demande orgueilleufe
!
ZELIE, avec inquiétude.
Achevez. (à part ) Je frémis.
SELIM .
Yous céder:
20 MERCURE DE FRANCE.
ZELIE , s'appuyant fur une colonne ..
Malheureuſe !
SELIM , vivement.
Ah ! je jure...
ZELIE , allant à lui avec précipitation .
Arrêtez.
Après un petit filence & du ton de la
douleur & de la réfignation.
Refpectons les décrets que les dieux ont portés.
SELIM
, vivement.
Ils les ont adoucis. Que mon bonheur m'encham
te !
Sans nuire à mes fujets , je vois combler mes voeux.
Le deftin a parlé : mon trépas le contente .
Je ferai votre époux , je périrai pour eux.
Barbare !
ZELIE.
SELIM , plus vivement.
Et fans être immortelle ,
Vous ne formerez point une chaîne nouvelle.
Uriel ! à ce prix tu peux te rendre heureux.
JUI N. 1770.
21
ZELIE.
Ah ! les enfans fur la tombe du pere
Trouvent- ils la félicité ?
Et par ta mort , cruel ! peux-tu me faire
Préfent de l'immortalité ?
Quand ton rival n'a plus que la puiſſance
De m'éloigner de toi ;
Pourquoi veux-tu flater fon efpérance
En dégageant ma foi ?
SELIM.
ว
Il est fans doute affreux de céder ce qu'on aime ;
Mais telle eft du deftin la volonté fuprême.
ZELIE .
Des moyens de fa gloire un héros n'a lechoix
Qu'afin de s'afferyir aux plus aufteres loix.
Prends ton épouse pour modèle ,
Et reçois fon ferment de te refter fidèle.
En te perdant , hélas ! mourir de ma douleur
Etoit l'unique efpoir qui foulageoit mon coeur,
Je rends complette ma victoire :
Jemecondamne à fupporter le jour ,
Pour me punir d'avoir , contre la gloire ,
Donné des armes à l'Amour.
SELIM.
Quede vertu ! que de tendreffe !
MERCURE DE FRANCE.
Puis - je vous obéir ?
Enfoncer le trait qui me bleſſe
Eft-ce là me guérir ?
SCÈNE V I.
Choeur du peuple entrant avec précipita
tion & entourant le Roi , pendant lequel
Selim paroît vivement ému de fa tendreffe
pour lui.
Hâtons - nous ! périffons pour notre augufte maître
:
Sa mort nous porteroit le coup le plus affreux.
Le Ciel ne nous fit naître
Que pour le rendre heureux,
ZELIE à Selim , dans un fens ironique.
Perfifte à leur offrir ta vie .
Nefais pour tes fujets que ce qu'ils font pour toi;
Et qu'un Peuple fe facrifie ,
Sans le voir en vertu furpaflé par fon Roi.
SELIM , levant les yeux vers les croisées
du temple.
Le tems fatal expire ,
Et mon coeur le déchire.
JUI N. 1770. 25
ZEL 1 E.
Bannis en le vautour :
Fais en fortir l'Amour.
SELIM.
Hercule contre lui n'a point trouvé d'Egide.
ZELIE.
Il convient à Selim d'être plus grand qu'Alcide.
SELIM .
D'épines , mon tyran a trop armé la fleur
Deftinée à parer le front de fon vainqueur,
ZELIE.
La palme de la gloire eſt toujours achetée :
Et la plus belle échape au deftructeur.
Elle embellit la main enſanglantée ,
Qui préfente aux mortels la rofe du bonheur.
Choeur dupeuple , qui redouble l'émotion
de Selim.
Non , non , périflons tous pour notre augufte
maître :
Sa mort nous porteroit le coup le plus affreux.
Le Ciel ne nous fit naître
Que pour le rendre heureux.
24 MERCURE DE FRANCE
Le Chaur eft interrompu par un coup de
tonnerre précédé d'un long éclair.
ZELI E.
Dans les airs ébranlés le feu célefte vole.
SELIM.
Uriel defcend dans ce lieu.
Tout le théâtre , à l'exception de l'avantfcène
, eft rempli de nuages derriere lefquels
un palais brillant s'élève .
ZELIE à Selim , en fe jetant dans les
nuages.
Triomphe.
"
Choeur du Peuple , allant au - devant du
Génie.
Périflons .
Les nuages s'ouvrent & laiffent voir le
Génie,
SELIM , au Génie .
Barbare ! je m'immole,
Tombant évanoui entre les bras du Peuple.
O mes amis !
Chaur
JUI N. 1770. 25
Chaur du Peuple , dont une partie tient
Selim entre fes bras , & l'autre tombe àfes
pieds.
notre Dieu !
ZELIE paroiffant tout - à- coup aufond du
théâtre s'élever dans les airs , & montrantle
Peuple & le Roi.
Le raviflant ſpectacle !
Les nuages qui fembloient la porterfe retirent
; on la voit fur un trône entourée de
Génies avec les attributs différens du bonheur.
URIEL , touchant Selim de fon fceptre.
Renais à la clarté du jour ,
Pour voir l'objet de ton amour.
Reconnois ma merveille & le fens de l'Oracle.
SELIM s'élançant vers le trône.
O Ciel !
URIEL.
Et
Il faut qu'un Roi commande à fon defir ,
que le bien public foit fon premier plaifir.
Honneur du diadême !
B
26 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt à ton dévoûment , Selim , que tu la dois.
Sujets ! elle eſt le prix de votre amour extrême
Pour le plus grand des Rois.
SELIM & ZELIE , alternativement avec
le Choeur.
Que nos chants d'allégreſſe
Percent la voûte de ces lieux.
De nos coeurs , juſque dans les cieux,
Faifons paffer l'ivrefle,
Lestranfports des heureux
Sont le nectar des dieux.
Danfe des Génies & du Peuple.
URIEL.
Du féjour du tonnerre ,
Beaux arts , brillans rivaux ¿
Defcendez fur la terre :
Illuftrez vos travaux.
Qu'Apollon vous infpire 3
Qu'il vous guide la main ;
Que le marbre reſpire ;
Qu'on anime l'airain.
JUI N. 1770 . 27
Exerce , pinceau , ta magie,
Sur la toile porte la vie.
Donne une voix , la penſée aux couleurs.
Burins , multipliez l'ouvrage :
Offrez à tous les yeux l'image
De deux époux gravés dans tous les coeurs. *
On danfe.
Pendant l'ariette , les Génies des artsfont
defcendus du ciel avec leurs attributs , &fe
font placés dans les travées de la galerie
qui regne autour du palais . Ils travaillent
tous pendant la danfe. Peu- à peu on voit
fe former dans le fonds du théâtre le portraits
de Selim & de Zélie : dans les deux
travées à côté, leurs buftes en marbre & en
bronze ; & de celles quifont les plus proches
de l'avant -fcène , les Génies de la gravure
jettent des eftampes au Peuple qui les
reçoit avidement en chantant :
Choeur du Peuple.
Que nos chants d'allégreſſe
Percent la voûte de ces lieux.
Ces fix vers font pris d'une pièce de l'auteur
inférée dans le Mercure il y a quelques années.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE.
De nos coeurs , juſque dans les cieux ,
Faifons paffer l'ivreffe.
Les tranſports des heureux
Sont le nectar des dieux.
Par M. Bronau.
VERS fur le mariage de Monfeigneur
QUAND
LE DAUPHIN..
UAND la nature ici fe renouvelle ,
Tout s'anime , tout rit , au féjour enchanté
Tout reprend maintenant une face nouvelle ,
Ce grand jour eft le fceau de la félicité .
L'Amour & l'Hymen , tout convie
A célébrer de doux inftans ;
Le temple des deftins s'ouvre , & déjà j'entends
2 ..
Des Clairons , des Pipeaux la douce mélodie.
Les bergers quittent les hameaux .
Sylvie & Coridon ont paré leurs houletes ;
De mille fleurs ils ont orné leurs têtes ,
Tout annonce en ce jour mille plaifirs nouveaux ;
Tout chante l'Amour & fa mere ,
Les Graces régnent auprès d'eux ,
JUI N. 1770. 29
Et les Nymphes bientôt ont déferté Cythère
Pour partager ces momens précieux .
Mille voir font parler les échos du bocage ,
Tout s'empreffe à former des voeux ;
Quand le Ciel affortit les noeuds ,
Quand des coeurs le plus tendre hommage ;
Du plus pur amour eſt le gage ;
Tout garantic les jour's les plus heureux ;
Et les doux fruits du mariage
Sont la récompenfe des Cieux..
t
Par M. Mouret , ancien Officier
d'adminiftration de la Marine.
3
LE SPECTACLE DES DUPES.
E Le feu Duc de Montagu ſe trouvant un
jour dans une compagnie de jeunes feigneurs,
dit en plaifantant que fi, un homme
mettoit dans les papiers publics qu'il
feroit la chofe la plus impoffible , il y au
roit un grand nombre d'imbécilles qui le
croiroient , & qu'on en trouveroit affez
pour remplir une falle de fpectacle . Le
comte de C- D ne fut point de cet avis.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Sûrement , dit- il , fi quelqu'un annonçoit
qu'il entreroit dans une bouteille qui ne
contiendroit que le le quart d'une pinte, qui
pourroit être affez fimple pour ſe laiffer
perfuader ? Le duc garda un moment le
filence ; une pareille expérience lui parut
plaifante , & il réfolut de la faire. En conféquence
l'avis fuivant parut dans les papiers
publics. « Demain , 17 Janv . 1749 ,
» on aura un fpectacle extraordinaire au
» théâtre de Hay - Marker, Un homme
» jouera fur une canne tous les airs poffi-
» bles , & imitera avec une perfection
finguliere les fons de tous les inftru-
» mens connus. Il entrera enfuite en pré-
» fence de tout le monde , dans une bou-
"
teille de quart de pinte , mefure ordi-
» naire , fans aucune équivoque ; lorfquil
» y fera il chantera plufieurs airs , & il
» fera permis , à tous les fpectateurs qui
» le defireront , de manier la bouteille
» pendant qu'il y fera renfermé. Le même
» homme , dans une chambre particulie-
» re , fera voir aux perfonnes qui le de-
» manderont, les morts qu'elles voudront
» voir , & pourront avoir avec eux une
» converſation de cinq minutes , comme
» s'ils étoient vivans. Si quelque curieux
» vouloit venir mafqué , il eft prié de ne
JUI N. 1770.
"
"
» pas refufer de dire fon nom à la porte ,
» fans cela il ne feroit pas admis. Ce fpec
» tacle rare fatisfera les fpectateurs ; on
is ne le donnera qu'une feule fois , à cinq
» heures . On ne prendra que le triple du
prix ordinaire des places du théâtre de
Hay Market. En conféquence de cet
avertiffement un grand nombre de perfonnes
fe hâterent de faire retenir des places
; la falle fut remplie dès trois heures.
après- midi , on attendit patiemment jufqu'à
7 heures. Enfin l'impatience prit les
fpectateurs , quelques- uns crierent qu'on
commençât, ou qu'on rendit l'argent; mais
leplus grandnombredemanda qu'aumoins
l'homme entrât dans la bouteille , & l'on of
frit de doubler fon argent : perfonne ne répondoit
à ces cris; le peuple le fache; on met
le feu au théâtre; tout le monde s'empreffe
de fuir ; pendant ce tumulte on avoit ea
foin de fauver l'argent. L'entrepreneur du
théâtre étoit dans la confidence & l'avoit
emporté; il eut le bonheur d'éteindre le feu
qui ne fit pas beaucoup de dommage . Les
filoux profiterent de la confufion pour
faire leurs affaires. Le duc de C- D perdic
fon épée , & fit publier une récompenſe
de 30 guinées pour celui qui la rapporteroit
; plufieurs autres avis de cette efpéce ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
donnés par les perfonnes de la plus haute
diftinction , parurent dans les papiers publics
; ce qui ne rejouit pas peu les auteurs
de la plaifanterie & ceux qui étoient
dans le fecret.
A une jolie Femme , qui lifoit up livre
de dévotion.
Pour expier tous les péchés
Que vos yeux , malgré vous , font commettre à
notre ame ,
Soeur Francine , vous ne prêchez
Que les douceurs d'une célefte flamme ;
Mais quand la loi nous force à vaincre nos defirs
Votre tendre beauté nous ramene aux plaifirs .
A votre âge on n'a pas les talens d'un apôtre ,
On régne fur des coeurs charnels :
Vous perfuadez moins qu'un autre
En parlant de n'aimer que les biens éternels,
Votre candeur enchante , elle invite à la fuivre ,
C'eſt un ſentiment pur & doux ,
C'est celui des bergers qui font à vos genoux :
Sous votre loi laiſſez les vivre ,
Ou, fivotre rigueur les condamne à fouffrir,
JUI N. 1770 . 33
Prêtez leur du moins votre livre
Pour qu'ils apprennent à mourir.
Par M. de la Louptiere.
BOUQUET à Mlle T *** , de la ville
de Sens.
LA Sainte dont ici nous honorons la tombe
Vécut vierge & martyre , ainfi que vous vivez ;
Vous le méritez bien , Colombe ,
Lejoli nom que vous avez !
Ne vous couronnez plus comme elle
Des épines du célibat ,
Choififfez , Colombe fidelle ,
Un époux tendre & délicat ;
Il faut qu'à fes defirs votre pudeur fuccombe ;
Les traits de la douceur dans vos traits font gra
vés ;
Vous le méritez bien , Colombe ,
Le joli nom que vous avez !
Par le même.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE à Mile M... , qui demandoit
ce que c'étoit que l'Amour.
V。ous demandez , charmante Iris ,
Ce qu'eft l'Amour , ce qu'il peut faire.
Ce qu'eft l'Amour ? Eh ! quoi la mere
Peut- elle ainfi méconnoître ſon fils !
Ce qu'il peut faire eſt autre choſe ;
En l'ignorant vous me l'avez appris.
De la mort même il peut être la cauſe
Quand un coeur feul s'en trouve envain épris ;
Mais quand deux coeurs font réunis ,
De captifon eft roi , l'on eft plus , fi l'on ofc.
Préfentement décidez de mon fort.
Vous favez fon pouvoir , prononcez , je vous
prie ,
J'attends de vous la vie ,
J'attends de vous la mort.
Par M. de L. de B.
JUI N. 1770. 35
L
LA FURIE.
Il y a quelques années que le comte de
Pembroke , fe promenant une nuit ſeul
dans les rues de Madrid , fut infulté par
un Eſpagnol , ſe battit avec lui & le tua.
Inquiet fur les fuites de ce meurtre , il fe
fauva vers la porte d'une églife ; il la pouffa
& fut furpris de la trouver ouverte, &
d'appercevoir une bougie allumée qui répandoit
une foible clarté dans un coin de
cette vafte églife ; il s'avançe vers cette
lumiere , & voit avec bien plus d'étonnement
une femme vêtue d'un habit blanc
fortant d'un tombeau qui paroifloit nouvellement
ouvert , & tenant un couteau
enfanglanté à la main . Le fantôme marcha
vers lui & lui demanda ce qu'il faifoit
là. Le comte s'imagina réellement
être interrogé par un revenant , & lui raconta
fon aventure dans la plus exactevérité.
Le fpectre prétendu fe fit connoître
à ſon tour , & lui dit : « Etranger, tu es en
» mon pouvoir; mais ne crains rien . Je
fuis une femme , & j'ai commis un
» meurtre comme toi . Née de parens no-
» bles & deſtinée au cloître , j'ai été ren-
"
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE .
ور
fermée de bonne heure dans celui - ci.
Lorfque je fuis parvenue à l'âge de con-
» noître & de fentir , j'ai éprouvé le be-
» foin d'aimer ; le choix de mon ame me
» fut dicté par mes yeux ; le perfide, après
avoir tout obtenu de moi , a ofé s'en ›
» vanter auprès d'une rivale ; inftruite de
» fa lâche indifcrétion , je lui ai donné un
"
"
nouveau rendez - vous ; il y eft venu , &
» dans le moment où il ne refpiroit que
» le plaifir , où la volupté l'occupoit tout
» entier , & le rendoit incapable de ſe dé-
» fendre , j'ai plongé mon poignard dans
fon fein ; je l'ai traîné dans ce tombeau.
qui étoit ouvett ; peu contente de l'a-
» voir immolé à ma rage , j'ai arraché , de
" fon corps , fon coeur perfide , & c'eft
» ainfi que je le traite. A ces mots elle
le déchira en piéces & le foula à fes pieds.
Le comte de Pembroke , effrayé, s'éloigna
de cette fúrie qui rentra paifiblement dans
fon couvent; il demeura quelques jours
dans cette églife , les religieufes fournirent
à fes befoins , & fon affaire ayant été
arrangée il revint en Angleterre.
ע و د
JUI N. 1770 . 37
L'HEUREUSE ARRIVÉE.
Proverbe dramatique .
PERSONNAGES :
SIMON , pere de Colette .
COLETTE.
DUPRÉ , amant de Colette .
LUCAS , payſan.
· La fcène fe paffe à la campagne , dans
une chambre de la maifon de Simon.
SCÈNE PREMIERE.
COLETTE feule.
C
Elle va & vient , regarde de tous les côtés ,
& a l'air impatient .
Où eft- il donc ?.. Lucas , Lucas ... J'ai
beau l'appeler , il ne répond point...Lucas...
Si je pouvois aller chez le notaire
! .. Lucas ...
* MERCURE . DE FRANCE .
SCÈNE I I.
COLETTE , LUCAS.
LUCAS , sans être vu. On y va.
COLETTE , avec joie . Le voici .. viens
donc.
LUCAS. Eh ! mon Dieu ! comme vous
êtes preffée Mamfelle Colette ? Que
voulez -vous ?
COLETTE. Vas , dans l'inftant , chez le
notaire , dis - lui de venir , d'apporter fes
papiers ; enfin , tout ce qu'il faut pour
dreffer un contrat.
LUCAS. De mariage ? ...
COLETTE. Vraiment oui. Mon père y
confent ; il me donne Dupré... Lucas ,
mon cher Lucas , tu devrois déjà être
revenu .
LUCAS. Palfangué, vlà que je pars, mais
je m'arrêterai en chemin , je vous en
avertis.
COLETTE. Pourquoi donc ?
LUCAS. Comment morgué , notre
Dauphine va paffer dans le village ; notre
Dauphine qui eft notre maîtreffe ,
JUI N. 1770. 39
notre fouveraine , notre amour , elle va
traverser l'avenue , & vous me demandez
pourquoi je m'arrêterai ?
COLETTE . Ah ! tu as raifon , Lucas , tu
as raiſon , mais auffi- tôt que tu l'auras
vue...
LUCAS . Je vous le promets... Vous
reftez donc ici vous ?
COLETTE. Il le faut bien , mon pere eft
feul ; il ne fauroit marcher , & je vais lui
tenir compagnie.
LUCAS. C'eft jufte ... Mais le tems fe
paffe... Adieu , Mamfelte Colette . Vous
aurez le notaire.
SCÈNE III.
COLETTE ,feule. On ne peut être heu
reufe de tous les côtés. J'époufe Dupré ;
mais je n'aurai pas le plaifir de voir notre
Dauphine , & cela me fait bien du cha
grin... Voici mon pere.
Simon , appuyéfur fon báton , marche
avec peine , & vient s'affeoirfur une chaife
que Colette place à côté d'une table.
f
40 MERCURE DE FRANCE.
SCENE I V.
SIMON , COLETTE.
SIMON. Je fuis fort bien .. A quoi revois-
tu ?
COLETTE. Je penfois à vous, mon pere,
& puis auffi au mariage que toute la France
célèbre .
SIMON. Et puis auffi à Dupré ?
COLETTE. Oui , mon pere , vous avez
la bonté de nous unir. Ah ! que nous allons
être heureux ! Que d'efforts nous allons
faire mutuellement , pour vous prouver
notre reconnoiffance , pour prolonger
vos jours.. Nous vous chérirons , nous
vous adorerons ... Mon pere , ( Elle lui
prend la main , Simon l'embraffe. ) je n'aurai
jamais que deux fentimens , une tendreffe
inviolable pour vous , & un amour
éternel pour Dupré.
SIMON. J'ai réfifté long - tems ; j'avois
mes raifons : je voulois être fûr du caractère
de Dupré , de fon attachement pour
toi : il m'en a donné des preuves , & je
n'hésite plus .
COLETTE. Ah ! qu'il va être content ,
JUI N. 1770. 4t
lorfqu'il va favoir que vous confentez à
tout.
SIMON. C'est un plaifir que je lui garde
pour fon retour.
COLETTE . Il est allé voir notre Dauphine
à fon paffage ; il en mouroit d'envie.
Il nous fera le récit de tout ce qui
s'y paffera , de fa réception , de la petite
fête que l'on va lui donner .
SIMON. Je crois qu'il a un peu travaillé
pour çà.
COLETTE. Vraiment oui , mon pere ;
car il a étudié , & il fait faire ... Attendez
donc , je ne fais pas fi je m'en reffouviendrai
... Il fait faire .. là .. d'une certaine
écriture , qui n'eft pas de la profe ...
On nomme çà .
SIMON . De la mufique ?
COLETTE . Non , non , c'eft...
SIMON. Des complimens ?
COLETTE . Non pas , non pas... Hà ,
hà , c'eft des vers .
SIMON . Je l'ai entendu dire...
COLETTE . Et puis des chanfons... Oh!
il a de l'efprit.
+
42 MERCURE DE FRANCE.
SIMON . Eh ! bien , je gage que s'il a fair
des vers pour la Dauphine , il n'y aura pas
d'efprit dedans.
COLETTE. Non , car c'eft le coeur qui
parlera.
SIMON. Juftement . L'amour que nous
avons pour le Roi , & pour tout ce qui
lui appartient , eft gravé dans notre ame,
& s'exprime tout feul , fans art ,
fans apprêt.
SCÈNE V.
Les Mêmes , LUCAS.
LUCAS. Morgué je fuis d'une joie ,
d'une joie!.. C'eft que je ne me connois
plus... Je l'ai vue ; oh ! vraiment oui , je
l'ai vue.... Le notaire va venir... Ily
avoit un monde... J'ai été obligé de
monter fur un arbre , & vlà que toutd'un
coup... Mais , tenez , j'apperçois
M. Dupré , qui va vous conter çà tout au
jufte.
·
SCENE V I.
Les Mêmes , DUPRÉ.
COLETTE. Ah ! que je fuis aife de vous
revoir.
JUIN. 1770.
43 ·
DUPRÉ. Et moi donc , Colette ?
SIMON , àfa fille. Chut , ne dis rien.
DUPRÉ . Je reviens pénétré de refpect ,
d'admiration ... Par où commencer ? M.
Simon , Colette , ah ! que n'avez - vous
partagé la fatisfaction que nous venons
d'éprouver !
SIMON. Tu vas nous faire le détail de
tout , & me dédommager de ce que j'ai.
perdu .
COLETTE. Oui , oui , voulez vous une
chaife ?
DUPRE. Non , non , ma chere amie...
Je n'ai jamais vu tant de payfans affemblés
; il n'en étoit pas refté un feul dans
fa maifon ; le grand chemin en étoit couvert
, & le village , depuis le premier
jufqu'au dernier , tous les jeunes gens
étoient fous les armes.
Le Syndic , en habit de fête ,
Sabre au côté , plume au chapeau ,
Le Syndic étoit à leur tête ,
Devant les portes du château .
Fier du difcours qu'il alloit faire ,
Legros Bailli , près du Bedeau ,
44 MERCURE DE FRANCE .
En perruque à la financiere ,
Se pavannoit fous fon manteau.
Pour honorer la Souveraine
Qurdoit s'offrir à ſes regards , 尊
Le laboureur franchit la plaine ,
On court , on vient de toutes parts.
Pleins de la même impatience ,
Jeunes & vieux , petits & grands ,
Se taifent , parlent , font filence ,
Soupirent , comptent les momens, ...
Des cris annoncent la préſence...
Aux armes , feu , mes chers enfaus...
C'eft- elle... on s'anime... on avance ,
Et l'on fait feu dans tousles rangs ,
Tandis que vingt jeunes fillettes ,
En jupon rofe , en corſet fin ,
Au fon du fiffre & des mufettes ,
Sément des fleurs fur fon chemin.
COLETTE. Ah ! que n'étois -je là.
SIMON , avec l'air de la curiofité. Enfuire
, Dupré.
DUPRÉ . Que vous dirai -je ! tous les
fpectateurs étoient enivrés de plaifir.
JU IN. 1770 .
45
Comme elle est belle ! comme elle a l'air
bon , fe difoient ils les uns aux autres !,
Maman , maman , s'écrioient les enfans ,
hauffez moi donc , que je la voie . Pendant
ce tems - là , le Bailli fend la preſſe ,
fait un figne avec la main pour demander
du filence , fe préfente gravement , tire
Les trois révérences & débite fon compliment
, que je puis vous lire ; car je l'ai
foufflé , & après j'ai mis le papier dans
ma poche.
COLETTE. Voyons , voyons.
SIMON . Tu me feras plaifir , Dupré :
on ne peut trop parler de ce qui regarde.
cette augufte Princeffe .
DURRÉ. Le voici . (Illit. ) .
MADAME ,
Étant , non- feulement , Bailli , mais
» même Greffier du préfent villa-
" ge , c'est à moi que l'on a décerné.
» l'honneur d'en être encore l'orateur.
» Comme Bailli , j'oſe vous adreffer ces
paroles ; & , comme Greffier , j'infcri-
» rai , dans le greffe du fufdit village , que
» ce jour eft le plus beau de tous les jours
» paffés , préfens & futars : Requiritur
အ
"
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
» confenfus partium in matrimonie ; vous
» le fçavez , Madame , & vous avez pour
» l'alliance que vous contractez , non-
» feulement , ce confenfus partium , mais
celui de tous les coeurs , qui volent au-
» devant de votre préfence . Il ne m'ap-
» partient pas de louer vos graces , plus
» que naturelles ; mais fi j'ofois en par-
» ler , je vous ferois voir , comme deux
» & deux font quatre , que vous reffem-
» blez à la roſe & au lys du matin , que
» vous êtes un aftre qui étendra fes rayons
fur toute la France ; car déjà tout s'ani-
» me à votre augufte afpect ; car la féli-
"
"9
-
cité vous accompagne ; car vous répan-
» dez autour de vous le baume le plus
» agréable de la joie & de la félicité.
Le Bailli a voulu continuer , & la mémoire
lui a manqué : j'ai ſoufflé , il ne
m'a pas entendu : la petite Rofe , voyant
qu'il étoit au bout de fon latin , s'eft avancée
à la tête de nos plus jolies filles , a
préfenté une corbeille de fleurs à la Dauphine
, & a chanté quelques couplets .
COLETTE. Les avez - vous ?
DUPRÉ . Non.
JUI N. 1770 .
47
SIMON. Tu les fçais par coeur , je le
parie.
DUPRÉ. Mais...
COLETTE . Oui , vous les fçavez , je le
vois , & je fuis fûre que c'eft vous qui les
avez faits.
DUPRÉ . Je ne fais point mentir... Eh !
bien oui , c'eſt moi ; mais ils n'ont d'autre
mérite que le fujet pour lequel ils ont
été composés.
SIMON. Allons , chante les,
DUPRÉ. Je le veux bien.
Il chante les couplets fuivans fur l'AIR :
Dans nos hameaux , la paix &
l'innocence,
mufette de Desbroffes.
Premier couplet.
Lesfimples fleurs que la faifon nous donne
Sont les feuls biens que nous puiffions offrir ,
Daignerez-vous en parer la couronne
Que fur nos bords vous venez embellir ?
A votre fang elle étoit deſtinée ,
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
Vous l'acceptez , & nos voeux font remplis ;
Mais file fort ne vous l'eût pas donnée ,
De vos attraits elle eût été le prix.
LUCAS. Oh ! c'eft bien vrai .
COLETTE . Tais toi donc.
DUPRÉ.
Second couplet.
Quand le printems vient , fur les pas de Fiore ,
Parer nos champs & dorer nos côteaux ;
Le doux plaifir , dont l'oeil fait tout éclorre ,
Le doux plaifir renaît dans nos hameaux :
Des mêmes biens vos yeux font le préſage ,
Votre préfence annonce le plaifir :
Du vrai bonheur votre hymen eft le gage,
Vous l'inſpirez , vous allez en jouir .
SIMON. A merveille .
DU PRÉ.
Troifieme couplet.
Ce vrai bonheur , dont vous êtes l'image ,
De vos fujets va filer les deftins .
Des lys , fur nous , vous répandrez l'ombrage ,
Tous
JUIN. 49 1770.
Tous nos inftans feront purs & féreins ;
Et chaque jour , au fon de la mufette ,
Nous chanterons , avec la même ardeur ;
Vive à jamais , vive , vive Antoinette ,
Vive l'époux qui regne dans fon coeur.
SIMON. Embraſſe moi , Dupré , tu me
rajeunis de dix ans , & tu mérites la récompenfe
que je te réſervois... Embraſſe
auffi ...
DUPRÉ. Qui donc ?
SIMON. Ta femme.
DUPRÉ , transporté dejoie. Comment?
quoi ? ma femme ?
( Colette & lui s'embraſſent. )
SIMON. Oui , ta femme , j'ai demandé
le notaire , & Colette eft à toi.
COLETTE. Je le fçavois , & j'ai eu bien
de la peine à ne pas vous le dire .
DUPRÉ. Mon pere !
SIMON. Je vous marie , fous les aufpices
les plus favorables : j'attendois ce moment
, & la félicité dont vous allez jouir
répondra aux efpérances que j'en ai con-
C
SQ:
MERCURE DE FRANCE.
çues imitez de loin l'augufte Princeſſe
que la France poffède , vous vous aimerez
toujours , vous ferez toujours vertueux ,
& jamais le moindre chagrin n'altérera
votre union.
DUPRÉ. Vous en êtes perfuadée comme
moi , ma chere Colette .
COLETTE. Si je le fuis , pouvez vous
me le demander?
SIMON. Vous vous répéterez tout cela
ce foir ; j'en reviens à la fête... Dupré ,
quand les couplets ont été chantés , qu'at'on
fait?
DuraÉ. La Dauphine... Oh ! ma Colette
! M. Simon ! comment vous exprimer
mareconnoiffance ...
SIMON. Je te rends heureux , & je ſuis
payé... Eh bien ! ..
DUPRE. La Dauphine... Je ne fçais
plus où j'en fuis ... La Dauphine a reçu cous
les petits préfens qu'on lui a fais ; Elle
a écouté le compliment du Bailli , les
couplers de Rofe... Enfans , vieillards ,
bourgeois , feigneurs , bergers , grands &
petits , Elle a parlé à tout le monde. Elle
a fait accueil au dernier des payfans ; en
JUI N. 5119 1770.
fin , il n'y a perfonne qui n'air été comblé
de fes bontés , de fon affabilité , &
Elle a bien vérifié le proverbe qui dit…………
Que le foleil luit pour tout le monde.
SIMON. Je le devinois.
COLETTE. Et moi auffi , mon pere ; car
je vous kai entendu répéter fouvent.
SIMON. Defcendons : le notaire ne tardera
pas , nous allons faire le contrat, fouper.
enfemble , boire , fauf leur refpect
à la fanté du Roi , du Dauphin , de fon.
augufte époufe , de toute la Famille Royale
; & demain je vous marierai , en chantant
avec vous : Vive le Roi.
-ENSEMBLE. Vive le Roi.
Par M. Desfontaines, fecét. intime de S. A.
S. Mgrle Duc regnant des Deux Ponts,
auteur des Proverbes dramatiques mis
dans les Mercures précédens.
NB. Le proverbe l'Injustice réparée, inféré dans le
Mercure de Mai , eft les Gros mangent les Petits.
Cij
52
MERCURE
DE
FRANCE
.
VERS fur le mariage de Mgr le Dauphin
avec Madame Antoinette
cheffe de Vienne.
DES
Archidu-
ES Germains , des Français tutélaires génies ,
De leurs princes chéris miniftres bienfaiſans ,
Liez étroitement deux Puiffances amies :
Que par un tendre hymen leurs auguftes Enfans
D'un pacte utile & cher à l'Empire , à la France
Serrent encor les noeuds ! Que l'amour & la paix,
De leurs coeurs vertueux couronnant l'alliance ,
Soient le préfage heureux du bonheur des fujets .
EPIGRAMME
Sur le mariage de Mademoiselle
***
PAR les Amours , par les Graces formée ,
Mais fe bornant encor aux feuls foins d'un troupeau
,
Céliméne étoit , du Hameau ,
La plus belle & la plus aimée :
Elle fe réfolut enfin à faire un choix.
Mille bergers alors ſe préſenterent ;
Tous , à l'envi , ſe diſputerent
La gloire & le bonheur de vivre fous fes loix.
JUIN. 1770 . 53
A leurs empreflemens , Céliméne attentive ,
Paroiffoit , fur fon choix , incertaine & craintive,
Les uns , de leur mufette animerent les fons ;
Les autres employoient de galantes chanfons :
Le feul Philinte , en proye aux plus vives allarmes
,
Ne faifoit parler que les yeux ;
Ce langage fi vrai réuffit toujours mieux ,
Et Céliméne y trouva tant de charmes ,
Que de l'heureux Philinte elle combla les voeux.
S'applaudiffant de fa victoire ,
L'Amour, de noeuds de fleurs , enchaîna ces amans;
Si l'Hymen en reçut les plus tendres fermens ,
Le Dieu qui les dictoit en eut toute la gloire.
Par M. Gaudet.
L'AGNEAU nourri par une Chèvre.
Fable.
PARMI des Chèvres , bêlant
Loin du troupeau , loin du maître ,
Un Agneau s'arrêtoit ; & le chien l'appellant , `
Lui crioit , petit fot , eft- ce là qu'il faut être ,
Qui cherches -tu ? Ta mere ? Elle eft ici :
Suis le troupeau , tu la pourras connoître.
Ma mere ? dit l'Agneau , je crois que la voici.
Ciij
$4
MERCURE DE FRANCE .
N'eft- ce pas certe Chèvre à qui je dois la vie?
Sans le fecours de fon lait
Elle m'eût été ravie .
Je reconnois ma mere à ce bienfait ,
Il en eft le caractere .
Une brebis fut ta mere ,
Reprit le chien , & tu lui dois tes jours.
Une brebis ! ah quel eft ce diſcours !
Qui ? moi ! j'aurois d'autre mere que celle
Dont la tendrefle & le zèle
M'a fauvé d'un promt trépas ?
Qui que ce foit , je ne le croirai pas.
Yousmocquez vous de moi ? Si ç'eut été ma mère,
M'auroit- elle ainfi négligée .
Quoi ! tandis qu'une étrangere
M'a nourri , m'a foulagé ,
Celle qui , dans fon fein , m'a formé , m'a fait
naître ,
A ce point m'a pû méconnoître.
On m'avoit laiffé feul , fans appui , fans fupport ,
Et réclamant les droits de la nature ,
Je périffois faute de nourriture ;
Mes yeux étoient couverts des ombres de la mort.
Près de mon heure derniere ,
JUI N. 1770.
3:35
J'effayois de pouffer des cris mal entendus :
Cette Chève me voit , fenfible à ma mifére ,
Accourt , & rend la vie à mes fens éperdus .
Que vous dirai-je de plus ?
Cette mere eft à l'autre préférable ,
Puifqu'elle s'eft montrée envers moi fecourable.
VERS à BABET , fur le jour defa
naiſſance.
LE voici donc cet heureux jour
Où tu commenças ton enfance ;
La nature & le tendre amour
L'avoient marqué pour ta naiflance :
Ils furent tes premiers parens ;
Belle Babet , tes jeunes ans
Sont dûs à la reconnoiflance.
Laifle-moi couronner de feuts
Ce front où régne l'innocence ;
Que long- tems leurs pures couleurs
Soient le fymbole de tes moeurs ,
De ta vertus, de ta décence :
Puiffent tes yeux fi féducteurs ,
Civ
56 MERCURE
DE
FRANCE
.
Si peu faits pour l'indifférence ,
Ne jamais répandre de pleurs
Sur l'ulage de ces faveurs
Que la nature te diſpenſe !
Déjà la naïve ignorance
Emporte loin de ton berceau ,
Ces petits riens , ces bagatelles ,
Ces hochets fi chéris des belles ,
Bientôt abandonnés par elles
Pour unplaifir bien plus nouveau.
L'inftant même de ton aurore
Eft l'âge des premiers foupirs ;
Le Dieu, qu'à Paphos on adore ,
Dans ton ame va faire éclore
L'effain timide des defirs ;
Cupidon va cacher fon aîle
Sous le voile d'un fentiment ;
Il te promet plus d'un amant,
Mais il te doit un coeur fidèle.
Quant on joint à tes quatorze ans
Tous les charmes de ta figure ,
Quand on fait parer la nature
De tes graces , de tes talens ,
Pag.
AIR
Chante au Concert de Reims le 4 may 1770.
HYLAS .
La musique est deM.Marc deReims.
Juin.
1770
Que le plaisir nous ras
-semble qu'ilpreside a nos concerts Quez
voix unies ensemble Retentis
-sent dans les airs Viens approche ma
rine Chante avec moi ces co
- plets
Time
vi - ve vive a
mais Notre auguste Dauphine
St
*
"
JUI N. 1770. S7
II n'eft pas aifé , je te jure ,
Babet , de maîtriſer les fens ,
Et ce feroit te faire injure.
C'est bien affez de tes attraits ;
Tu n'as pas besoin des caprices ,
Des mines ou des tons coquets
Dont tans de belles féductrices
Aveuglent ces amans novices
Quivont fe prendre à leurs filets.
Sois honnête , ſenſible & fage ;
Babet , t'en faut-il davantage
Pourfixer le coeur d'un Français
Et pour t'aflurer fon hommage ?
Par M. Havé.
me ;
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Mai 1770 , eſt
le papier ; celle de la feconde eft la plucelle
de la troifiéme eft lunettes . Le
mot du premier logogryphe eft Geniffe ,
où fe trouve génie , finge , fein , neige ,
fiéges , géfine ( vieux mot qui fignifie couches
) gêne , Gènes , fignes , fi. Celui da
Cy
is $ MERCURE DE FRANCE .
fecond eft mode , où l'on rencontre ode
& mode. Le mot du troifiéme eft cremailliere
, dans lequel font renfermés caille,
marée , re , mi , la , crême, ciel , Camille ,
ále , lila , craie , lire , écrire , Camerier &
Carme.
J.
ÉNIGME
E ne fuis point ce fonore intrument
Qui , du fond des forêts , au loin le fait entendre:
Et , quoiqu'en me lifant , on puiffe s'y méprendre ;
A me fentir on en juge autrement.
Dans la prifon d'un perfonnage faint,
Cachot dont , fans mentir , les murs ont des
oreilles ,
Qui n'a pas plus d'un pied , & fi ce n'eft merveilles,
J'ai pris naiſſance , encor s'en eft- on plains.
Ce que l'on fçait du Stylite Simon
Qui , trente ans , fur un pied fe tint , fuivant l'hif
toire ,
N'eft choſe tant étrange; & l'on peut bien y croire,
Car je m'y tiens plus long- tems : c'eft felon.
ParF....C. au greffe de l'hôtel- deville
de Paris.
1
JUI N. 1770. 5.9
JE
AUTRE.
E fuis au palais , chez Iris ,
Chez le roi , tout comme au collège ,
Ou dans la poche d'un commis :
Lorfque je fuis Chinois , je fuis d'un plus hau
prix ;
Mais ma beauté n'eſt pas mon plus grand privi-
C
lége.
A la fottife , auffi bien qu'à l'efprit
Je donne la confiftance .
Je confolide le crédit ,
Et j'établis la confiance.
Cependant d'un autre côté
Je dois être fans vanité .
C'eft de moi que la perfidie ,
L'injuftice , la calomnie
Font trop fouvent découler leurs venins :
De moi , j'ai vu naître des crimes ,
Et des remords , & des chagrins ,
Et des complots , & des projets fublimes ,
Tandis qu'en même tems , pour un plus noble
emploi ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je fers l'organe de la loi.
En un mot , fans vouloir étaler un vain faſte ,
L'usage que l'on fait à tout moment de moi
Avec l'abus inceflament contraſte.
Mettons le dernier trait à ces riches tableaux ,
Avant d'effuyer mes pinceaux ;
Si , de me connoître , on s'empreffe ,
On verra que je fuis armé de toute piéce
Et néanmoins garde des fceaux.
Par M. Parron , capitaine d'infanterie.
AUTRE.
Mon fort eft bien bizare , il le faut avouer. ON
On ne veut me fouffrir en place :
Celui qui ne m'a pas veut cependant m'avoir ,
Et dès qu'il m'apperçoit , auffi- tôt il m'efface.
Les héros paroîtroient moins bien ornés fans moi,
Etant de l'air guerrier annexe ;
7
Mais quoiqu'aux ennemis j'aide à caufer l'eftroi ,
Je ne fais pas peur au beau fexe .
Par M. D. L. P.
JUI N. 1770. 61
JE
AUTR E.
Je fuis un vrai tyran des mortels refpecté ,
Enfant chéri du goût & de la nouveauté ,
Qui , de l'Etat Français dont je tiens les fuffrages
,
Au-delà des deux mersdifperfe les ouvrages.
J'augmente avec fuccès leur immenfe cherté ,
Selon leur peu d'ufage ou leur fragilité.
Mon trône eſt un miroir , dont la glace infidelle
Donne aux mêmes objets une forme nouvelle.
Les Français inconftans admirent dans mes
mains
Des tréfors méprifés du refte des humains.
Affife à mes côtés , la brillante parure
Eflaye , à force d'art , de changer la nature.
La beauté me confulte , & par cet art qui plaît
J'ajoute un nouveau luftre à fes brillans attraits.
J'affujettis encor le fage à ma formule ,
Me fuivre eft un devoir , me fuir , un ridicule.
Du docte & du pédant guidant tous les écrits ,
Je les comble à mon gré d'eftime & de mépris.
Par de bizares loix , même fouvent difformes,
62 MERCURE DE FRANCE.
Je place enfin les fots & nomme les grands hommes.
Par M. FI**.
LOGO GRYPHE.
Je fuis un grand jardin , près d'un grand bâti-
E
ment ;
Je n'ai pourtant , lecteur , que quatre pieds d'ef
pace :
Raccourci d'un pied feulement ,
Je ne fuis plus qu'un inftrument
Propre , en certains pays , pour la guerre & la
chaffe.
Par M. Cat **.
ONNO
A U TR E.
Nnous trouve , mon frere & moi ,
Dans l'âtre d'un manant & dans celui d'un roi :
Si l'on retranche ma derniere ,
J'éleve aux cieux-ma tête altiere.
Par le même.
JUI N. 1770.
63
AUTRE.
MON pouvoir
ONpouvoir
en impofe aux feigneurs
les plus
grands ;
Mais , admirable effet de la métamorphofe !
Dans l'ordre de mes pieds , dérangeant quelque
chofe ,
Je nefais plus peur qu'aux enfans.
Par le même.
AUTRE.
RIEN n'eft plus doux que moi dans toute la nature.
Et cependant , fous un air enchanteur ,
Je fers fouvent de mafque à l'impoſture ,
D'un coeur mauvais je cache la noirceur.
Si ces feuls traits ne me font reconnoître ,
Je renferme en dix pieds , qui compofent mon être,
Ce qui , tous les matins , fert à l'habillement.
Un cri , l'expreffion d'un mal que l'on reflent ;
Un canton eftimé pour le bled qu'il rapporte
64 MERCURE DE FRANCE .
Et dont la France fe nourit.
Un nom , que tout Français & reſpecte & chérit ,
Par fon attachement pour celui qui le porte.
Oh ! c'en eft fait , vous allez me nommer ;
Cette douceur enchantereffe ,
Qu'on fent, & ne peut exprimer.
Péché mortel , & figne d'allegreffe ,
Un vent fougueux qui fouffle avec fracas.
Quoi ! tout cela ne vous fait point comprendre,
A me chercher , Eglé , ne vous fatiguez pas ,
De fçavoir qui je fuis vous faites quelque cas ,
Il fera doux de vous l'apprendre,
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
La premiere Nuit d'Young , traduite en
vers par M. Colardeau , fe vend à Paris
, chez Delalain , à côté de la Comédie
Françaife ; prix 1 liv . 4f.
CET ouvrage mérite fans doute les plus
grands éloges ; mais nous avons penfé
que la place qu'ils pourroient occuper
dans ce Journal feroit encore mieux rem.
plie par les fragmens que nous pourrons
JUIN. 1770:
en citer. Ce moyen , tout fimple & auquel
on devroit avoir plus fouvent recours
, fervira mieux l'auteur & fatisfera
davantage le lecteur ; un journaliſte ne
doit jamais être que le rapporteur , après
une expofition fidèle qu'il ajoute fes conclufions
, mais que le Public juge.
Le poëte appelle le fommeil qui fuic
les malheureux ; s'ils dorment , c'eft fans
tranquillité ; un fonge funefte a fatigué
fes fens par de triftes images , & lorfque
fes yeux fe font ouverts , ils fe font portés
fur trois maufolées où font enfermées
les cendres de fa fille , de fa femme & de
fon ami ; il s'écrie :
Le jour ne fuffit point aux peines que j'endure ,
Et la nuit ... oui la nuit... la nuit la plus obfcure ,
Alors que tout s'éteint dans fa noire épaiffeur ,
Eft moins trifte que moi , moins fombre
coeur.
Ce fantôme voilé que le filence mène ,
que mon
Affis , en ce moment , fur fon trône d'ébene ,
Du plus épais nuage enveloppe les airs
Et fon fceptre de plomb pefe fur l'univers.
Quelle ombre impénétrable & quel calme immebile
!
66 MERCURE DE FRANCE .
Lanature fe taît dans la marche tranquille!
L'oreille écoute en vain !... l'oeil ne voit plus ! ..
tout dort !
Tout femble annéanti ! .. rien n'eft mû... tour
eft mort !
De ce vafte repos combien l'ame eft frappée !
O des mondes détruits , image anticipée !
Trifte & dernier foleil ! .. jour affreux , hâte toi !
Viens tirer le rideau... Tout eft fini pour moi !
Il n'invoque point les vaines divinités ,
c'eft le Créateur de l'Univers qu'il appelle
; celui
Qui , du creux de l'abîme élevant l'univers ,
En globes enflammésle lança dans les airs.
Le premier objet & le plus digne de fes
vers eft l'homme.
Autant que fon auteur l'homme eft inconcevable
De deux êtres divers mêlange invraisemblable ,
Son bifarre deftin flotte indéterminé.
Vil & grand , pauvre & riche , infini mais borné ,
Rien par les vains tréfors , tout par fes efpéran
ces.
JUIN. 67 1770.
3
De l'un & l'autre extrême il franchit les diſtan
ces :
Il touche aux oppofés , dont il eft le milieu ,
"Et l'homme eft la nuance entre l'atôme & Dieu.
Noble & brillant anneau de la chaîne inégale ,
Qui du néant à l'être embraffe l'intervalle ,
De l'ange & de l'infecte il partage le fort.
Faible immortel , bleffé du glaive de la mort ,
Enfant de la pouffière , héritier de la gloire ,
Un ver , un Dieu ... dans lui tout eft contradictoire
!
Plus fier encore qu'il n'eft infortuné ,
tout apprend à l'homme que rien ne peut
conferver fa vie au - delà de l'efpace
qui lui eft marquée ; mais tout auffi lui
annonce que c'eſt dans le tombeau même
qu'il doit prendre l'immortalité . Le Ciel,
attentif au bonheur de l'homme , a diſpoſé
par tout des lumieres qui l'éclairent fur fon
être. Le fommeil même eft chargé de
l'inftruire .
Quand ce Dieu taciturne abandonne au repos
Mes fens appelantis fous de mornes pavots ,
Des fers de fa prifon libre & débarafféc ,
68 MERCURE DE FRANCE.
1
Mon ame fuit encor le vol de la pensée.
Sur un fol fugitif formant des pas trompeurs ,
Elle foule tantôt la verdure & les fleurs.
Tantôt trifte , penfive & s'enfonçant dans l'ombre
,
Elle fuit , effrayée , un bois lugubre & ſombre,
D'un rocher , quelquefois , elle roule foudain ;
Ses bras enfanglantés € s'y fufpendent en vain :
Elle retombe... un lac la reçoit dans fa chûte .
Sa peur oppoſe à l'onde une pénible lutte :
Elle le débat , nage , & regagnant le bord ,
Sur le roc efcarpé gravit avec effort.
Dans la courfe des vents quelquefois entraînée ,
Elle s'élance & croit planer , environnée
De ces filphes brillans , de ces efprits divers ,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs .
Mais , foit que fon erreur la confole ou l'afflige ,
De ces fonges confus le bizarre preftige
Lui dit que fon inftinct , fon vol impérieux
L'éleve vers fa fource en l'élevant aux cieux ,
Qu'aux plaines de l'Ether développant fon aîle ,
Elle abandonne un corps appefanti loin d'elle ,
Quefon être eft plus noble & qu'elle ne fort pas
De la vile pouffiere éparfe fous fes pas.
JUI N. 1770. 69
On s'occupe en veillant de fantômes
plus vains & de fonges plus funeftes , on
s'aveugle de fes propres mains ; on voudroit
établir des plaifirs ftables fur le théâtre
changeant du monde , des jours fereins
au milieu des tourmens de la vie : ce
n'eft qu'aux demeures céleftes que l'on
peut goûter le bonheur , parce qu'il n'eſt
plus troublé par la crainte de le perdre ;
mais fur la terre , on n'en peut trouver
que dans la vertu , elle fe le donne comme
le foleil fe donne la lumiere. Eh ! pourquoi
déplorer une deftinée commune à
tous les êtres : le malheur fur toujours la
loi de l'univers , la peine eft l'héritage
que la terre tranfmet à fes malheureux
enfans.
Combien , autour de nous , mugiffent de temà
pêtes !
Que d'écueils fous nos pas , de fléaux fur nos
têtes !
Le glaive des guerriers , le poignard des tyrans ,
Le feu de la difcorde & celui des volcans ,
La pefte infectant l'air des poifons qu'elle exhale ,
Des prompts embrafemens l'étincelle fatale ,
La faim , la pâle faim qui creufe des tombeaux ,
La mifére traînant fes horribles lambeaux ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Le défordre , le choc de la nature entiere
Tourmentent des mortels la penible carriere.
Là , privés du ſoleil , à jamais renfermés ,
Sous de noirs louterrains , des fpectres animés
S'enfoncent , loin du jour , dans une mine avare.
Là , fur le fein des mers , un defpote barbare ,
A la rame pefante enchaîne fes égaux :
Sans qu'un ordre plus doux fufpende leurs travaux
,
De la vague orageuſe ils brifent la colere ,
Et le feul défeſpoir eft leur affreux ſalaire.
Ici des malheureux , vieillis dans les combats ,
Epuifés , mutilés , pour des maîtres ingrats ,
Vont , le long des pays défendus par leurs armes ,
Mandier un pain noir qu'ils détrempent de larmes.
Là , d'éternels befoins , d'incurables douleurs ,
Dans un cruel accord uniflant leurs fureurs ,
A mille infortunés , preffés par l'indigence ,
Ne laiffent qu'un cercueil pour dernière espérance.
Vois- tu , fous ce parvis , cette foule de morts ?
Le fein des hôpitaux les rejette au dehors...
Entends-tu ces mourans qui demandent leur place
,
Et d'un lit douloureux follicitent la grace ?
Que d'hommes mollement élevés & nourris ,
Sur le feuil des palais font entendre leurs cris !
L'humiliant refus repouffe leur priere.
JUI N. 1770. 71
Riches voluptueux , courez fous la chaumiere ,
Et lorfque le plaifir s'émouſſe fur vos lens ,
Quand l'habitude éteint vos defirs languiſſans
Volez refpirer l'air de ces triftes a ( yles ! -
•
A la main qui demande , ouvrez des mains faci-^
les !
Le fpectacle touchant de tant de maux foufferts
Rendra vos goûts plus vifs & vos plaisirs plus
chers.
La fenfibilité s'éveille dans les larmes.
Mais , la pitié pour vous auroit-elle des charmes ?
Non barbares ! jamais elle n'émut vos coeurs !
Jamais vos froides mains n'ont efluyé de pleurs !
Encore fi le malheur n'étoit que la punition
du vice ; mais la prudence , la vertu
même ne peuvent nous défendre de fes
aveugles mains . On eft puni fans être coupable....
Le poëte revient fur lui - même
par un retour plein de fentiment.
1.
Me plaindre ! .. & le vieillard implore mon ap❤
pui !
Et l'enfant jette un cri qui m'appelle vers lui !
Ahvolons ! dans mes bras accueillons leur foibleffe
!
L'humanité me parle & pour eux m'intéreſſe.
La nature nous fit un coeur compâtillant.
Le cruel qui ne plaint que les maux qu'il reffent,
72 MERCURE
DE FRANCE .
Mérite que leur poids fur lui s'appefantiſſe ;
Mais , des peines d'autrui partager le (ſupplice ,
Mais , les fouffrir foi - même & leur donner des
pleurs ,
Cette pitié fublime ennoblit nos douleurs.
Que dis- je ? on fe confole en pleurant fur les autres
:
Les maux que nous plaignons adouciffent les nôtres.
✪ vous , vous , mes égaux , vous , malheureux
humaius ,
Vous qu'un deftin ſemblable unit à mes deſtins ,
Si , dans un coeur ſenſible , il eſt pour vous des
charmes ,
Montrez - moi vos douleurs & comptez fur mes
larmes !
Il s'adreffe à Lorenzo fon ami , qu'il
vondroit enlever aux funeftes difgraces
de la fortune trompeufe. Ne crois pas, lui
dit- il , que je me faffe une joie barbare
de troubler le bonheur dont tu jouis. Je
voudrois l'affurer. Les tendres foins qu'il
donne à la félicité de cet ami lui rappellent
celle dont il jouifloit avec un autre .
ami qu'il a perdu .
Cher Philandre , avec toi j'ai vu le mien périr ,
Sous le fouffle mortel de ton dernier foupir ,
J'ai
JUIN.
73 1770.
J'ai vu fe diffiper ce foible météore.
J'ai perdu tous mes biens ... la tombe les dévore.
L'Univers , à mes yeux flétri , défenchanté ,
Ne m'offre plus l'éclat qu'il t'avoit emprunté.
Ce charme qu'un ami répand fur la nature ,
Ces fantômes brillans , cette riche parure ,
Tout ce qui me fut cher , tout s'eft anéanti.
Vil rebut des humains , fous l'âge appefanti ,
Jeté dans un défert & perdu dans le vide ,
J'arrofe de mes pleurs le fol le plus aride.
Tout s'éteint , tout s'efface & l'enchanteur et
mort.
O mifére de l'homme ! ô déplorable fort !
Quoi : mon ami n'eft plus qu'une cendre glacée ,
Sous un marbre lugubre immobile & preffée !
Philandre , tu touchois au terme de tes voeux :
Tu prenois , vers la gloire , un vol impétueux.
Jeune triomphateur , des mains de l'immortelle
Déjà tu recevois la palme la plus belle ;
Tu montois fur fon char d'un air calme & ferein :
Mais , un monftre perfide & caché dans ton fein ,
La mort , l'affreufe mort , fe gliffant en filence ,
Riant de tes projets , de ta folle efpérance ,
A l'heure du triomphe , au moment de l'orgueil ,
Sous un froid maufolée enferma ton cercueil.
! C'eft en vain que la mort enleve au
tour de nous nos plus chers amis . Leur
exemple ne nous inftruit point . Ils ont à
D.
74 MERCURE DE FRANCE.
peine le premier tribut de nos pleurs que
nous enfermons leur fouvenir avec eux
dans leur tombeau ,
Philandre ! ah ! malheureux ! qui ? moi , que je
t'oublie !
Mânes chers & facrés , ô mon ami , jamais !
Rien ; non , rien dans mon coeur n'effacera tes
traits.
Ce coeur , plein d'amertume , eft plein de ton idée .
Crois- moi , l'aube du jour fût- elle retardée ,
Dans fon cours le plus lent , la plus longue des
nuits
Ne pourroit épuifer l'excès de mes ennuis ,
Et le cri matinal du chantre de l'aurore
Aux cris de ma douleur fe mêleroit encore;
On ne peut rappeler plus heureufement
ce vers fi touchant de Virgile :
Te , veniente die , te , decedente canebat.
que
M. Collardeau finit par une invocation
à l'homme , à Milton & à Pope, ainfi
le traducteur en profe dont il a faili toutes
les beautés ; mais qu'il a rendues plus
frappantes encore par les couleurs brillantes
de la poëfie. Employées avec force,
elles font diftribuées avec goût; l'effrayant
tableau des miféres humaines eft fuivi de
JUI N. 1770. 75
l'image touchante de la pitié ; les perfidies
de la fortune , des confolations de
l'amitié. La terreur ne frappe & n'ébranle
les coeurs que pour les difpofer à la fenfibilité
, que pour les écarter du vice &
les pouffer vers la vertu . Ils fe laiffent entraîner
fans réſiſtance parce qu'on ne leur
fait point violence ; l'art ne fe fait point
appercevoir ; c'eft la perfuafion qui fe fait
fentir ; toujours l'expreffion propre , jamais
un mot parafite , rien à defirer.
Après avoir lu cette nouvelle production
de M. Collardeau , combien on
fouhaite que fa foible fanté lui permette
d'acquitter les engagemens qu'il vient
enfin de reprendre avec le Public , dont
on peut , fans hésiter , lui promettre les
applaudiffemens les plus flatteurs!
Le bon Militaire ; par M. de Bouffanelle,
brigadier des armées du Roi , ancien
capitaine au régiment du Commiffaire-
Général de la Cavalerie , membre de
l'académie des fciences & beaux arts de
la ville de Beziers . A Paris , chez Cof
tard , rue St Jean - de- Beauvais ; avec
approbation & privil . du Roi ; broch.
in- 8°. d'environ 3co pag.
La plupart des hiftoriens modernes re-
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
tranchent de l'hiftoire les actions mêmes
les plus héroïques , lorfqu'elles ne font
pas , pour ainsi dire , recommandées par
le nom de leurs auteurs . Les hiſtoriens
Grecs & Romains recueillirent , au contraire
avec le plus grand foin , les faits
glorieux des hommes les plus obfcurs ,
des fimples foldats. On ne lit pas les uns
& les autres avec le même intérêt. Les
modernes , en ne peignant que les perfonnages
diftingués , femblent n'avoir écrit
que pour leurs pareils . Les anciens , en
peignant les nations & même le peuple ,
ont écrit pous tous les hommes. La haute
tragédie nous plaît fans doute ; mais nous
aimons à la voir entremêlée de comédies
& de drames bourgeois . Je ne fçais ce
qu'on entend par la majesté de l'histoire :
fi l'hiftoire doit repréfenter la fcène da
monde , fi elle doit peindre les moeurs , fi
elle doit tranfmettre ce qu'il faut imiter ,
fi elle doit rendre la justice aux morts , fi
elle doit inftruire tous les hommes , Sa
Majefté ne fouffrira - t'elle que des rois ,
des généraux & des miniftres ? Ne ferat'elle
pas au contraire , comme celle de la
vertu , familiere avec tout ce qui eft grand
& utile en foi , fans rapport aux rangs &
aux rôles des perſonnages ? Les anciens
JUI N. 1770. 77
hiftoriens , animés de l'efprit républicain
& accoutumés à mettre entre les citoyens
moins d'inégalité , confidéroient plutôt
l'action que l'homme . Il n'en eft pas de
même des hiftoriens modernes ; les mémoires
mêmes fur lefquels ils font réduits
à travailler ne leur permettent pas , en
quelque forte , de fe répandre dans tous
les ordres de l'état pour confacrer les faits
abforbés , pour ainfi dire , par les événemens
éclatans . Il eftjufte d'obferver pour
leur juftification que nos archives ne reffemblent
pas aux archives de la Gréce &
de Rome ; & que s'ils paroiffent rejeter
des traits dont les anciens auroient embelli
leur hiftoire , c'eft qu'ils ne les connoiffent
pas , & qu'il leur eft fouvent impoffible
de les tirer de l'oubli .
Les auteurs qui s'attachent à ramaſſet
& à conferver des faits par eux - mêmes
intéreffans , mais ignorés , méritent d'être
particulierement encouragés dans ce travail.
Le Public accueille prefque toujours
favorablement leurs ouvrages ; il applau
dira fans doute au plan que M. de Bouffanelle
a fuivi & bien exécuté dans le bon
Militaire. L'exemple y eft à côté de la leçon
, & le foldat le donne comme le général
. Nous en citerons quelques traits.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
A la bataille des Dunes , M. de Turenne
dit au comte de Buffi Rabutin , lorf
qu'il venoit de renverfer , avec cinq efcadrons,
la droite des ennemis , comman.
dée par le prince de Condé : En vérité ,
M. le Comte , vous êtes bien valeureux &
bien grand ; mais convenez que tout ce qui
vient de combattre avec vous , devroit bien
partager avec nous la gloire de ' cette journée
; il n'enfera pourtant rien ; ce fera nous
qui aurons toutfait , moi le premier.
Sous le regne de Louis XIV , un brave
officier du régiment d'Aubuffon , nommé
Duras , fils d'un payfan , préfenta fon pere
en habits de fon état & en fabots au comte
d'Aubuffon , fon colonel. Le Roi, inftruit
de la maniere dont il avoit reçu , reconnu
& honoré fon pere , tandis qu'on le croyoir
iffu de la maifon de Duras , le fit venir à
la cour & lui dit , en lui tendant la main :
Duras , jefuis bien aife de connoître le plus
honnéte homme de mon royaume , je vous
accorde mille écus de penfion; mariez vous,
j'aurai foin de vos enfans , les Duras les
reconnoîtront fans peine , & s'en feront
honneur.
Un homme, de la plus grande beauté ,
reçoit , d'un capitaine de dragons , cinq
cens livres pour fon engagement , & va
JUIN. 1770. 73
auffi tôt retirer de prifon fon pere , qu'un
créancier dur y retenoit pour une pareille
fomme. L'officier , inftruit & touché de
cette belle action , lui dit , en déchirant
l'engagement , qu'il eft libre. Le dragon
refufe fa liberté & jure qu'il fervira , le
tems prefcrit , avec autant de plaifir qu'il en
a eu à rendre àfon pere le repos , l'honneur
&peut- être la vie.
L'auteur a vu en 1759 à Strasbourg un
cavalier qui ne s'étoit engagé qu'aux conditions
qu'on ne lui donneroit point d'argent
& qu'on aflureroit à fa mere une rente
viagere de trois boiffeaux de bled par an .
à
La veille d'une grande bataille, un gre
nadier des Gardes - Françoifes promet
un de fes camarades qu'il voit dévoré
d'inquiétudes fur le fort dont fa femme
& fes enfans font menacés s'il vient à être
tué , de les faire vivre de fen travail . Let
pere de famille meurt ; fon camarade , de
retour à Paris , tient fa parole ; il fert de
pere aux malheureux enfans de fon ami.
C'eft par de pareils exemples que M. de
Bouffanelle anime , en quelque forte , les
leçons qu'il donne fur la vie militaire ,
la difcipline , l'émulation , la fubordina
tion , les devoirs d'un chef , les moeurs ,
les duels , la valeur , le luxe , la guerre , les
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
fciences , la religion , la mort , la défertion
, les écoles , les exercices & les corps
différens. Son ouvrage refpire l'honneur,
la vertu & la piété .
Mémoire fur la mufique des Anciens , où
l'on expofe les principes des proportions
authentiques , dites de Pythagore
, & de divers fyftêmes de mufique
chez les Grecs , les Chinois & les Egyptiens
; avec un parallèle entre le fyftême
des Egyptiens & celui des modernes
; par M. l'Abbé Rouffier.
Satis ftrata via eft, ut pofteri uno tractatu muficam
exponant.
Ariftid. quint. de muf. in fine lib. 3 .
AParis , chez Lacombe , libraire , rue
Chriftine ; avec approb. & privil . du
Roi , in 4° . de 276 p .
M. l'Abbé Rouffier a trouvé dans la
progreffion triple , les vrais fondemens du
fyftême des Grecs. La lyre de Mercure , le
fyftême des Chinois , l'heptacorde , l'octacorde
ou lyre de Pythagore , le fyftême
'de Gui d'Arezzo & notre harmonie , c'eſtà-
dire , l'ancienne routine du contrepoint,
élevée en fcience par Rameau , fe ranJUIN.
81 1770.
gent , pour ainfi dire , d'eux- mêmes fous
ce principe , & dans un ordre chronologique
qu'on n'eft pas libre d'intervertir.
L'inftituteur du fyftême des Egyptiens &
Rameau ont exactement , l'un & l'autre ,
établi leurs fyftêmes fur le même fonds
de proporrions , les mêmes nombres radicaux
, 1 , 3 , 9 , ou pour le dire en termes
modernes , qui rappelleront toujours
Rameau à la nation , fur la même baſſe
fondamentale. Ce principe unique donne
l'intelligence d'une infinité de matieres
qui n'avoient pas été entendues & qui ne
pouvoient pas l'être avec les idées reçues.
Comment connoître , en effet , la nature
de certains objets , dès que les erreurs ou
les opinions particulieres de quelques auteurs
Grecs touchant le fyftême fur lequel
ils écrivoient , formoient les définitions
de ces mêmes objets & la bafe de la
plupart de nos principes ?
Il faut lire les développemens & les
preuves des conjectures de l'auteur dans
l'ouvrage même qui eft rempli de recherches
profondes & de fçavantes obfervations
.
Mélanges de littérature orientale , traduits
de différens manufcrits turcs , arabes &
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
1.
perfans de la bibliothèque du Roi ; par
M. Cardonne , fecrétaire interprete du
Roi pour les langues orientales à la
marine & à la bibliothèque de S. M. ,.
& profeffeur en langue arabe au collége
royal. A Paris , chez Hériffant fils,
avec privilege , 2 vol . in - 12 . chacun
d'environ 300 pag
C
Ces mélanges forment un recueil choifi
de traits de grandeurs d'ame , de générófité
, de juftice & de courage , peu comnuns
mêlés avec des allégories , des
contes , des reparties ingénieufes , des
morceaux de morale & de pocfie . Ils ne
reffemblent point à la plupart des compilations
modernes qui n'offrent rien de
nouveau que leur titre , Loin d'avoir emprunté
de d'Herbelot , Galand , la Croix,
&c. des hiftoires plus ou moins connues ,
M. Cardonne a retranché de fon recueil
les matériaux que ces auteurs avoient déjà
mis en oeuvre , lorfqu'en puifant dans les
mêmes fources , fon goût avoit fait le
même choix. La plupart de ces anecdotes
offrent à l'admiration des peuples qui
s'appellent policés , les peuples qu'ils ap--
pellent Barbares.. On en jugera par
waits fuivans .
less
Sandjar , fixième fültan de la premiere:
JUI N. 1770 . 83
:
branche des Selgiucides , l'un des princes
de l'Orient les plus renommés , tua , par
mégarde , d'un coup de fléche le fils d'un
pauvre Dervich. Après avoir reconnu fon
erreur & arrofé de larmes le corps de ce
malheureux enfant , il fit venir dans fa
tente le Dervich ; & s'étant enfermé feul
avec lui : « Tu vois en moi , lui dit il, le
» meurtrier de ton fils. Je t'ai porté le
» coup le plus rude qu'on puiffe porter à
» un homme. Tu connois la loi fi tu
» veux que je rachete le fang de ton fils ,
» voilà de l'or : fi tu veux ufer envers
» moi de la rigueur de la juftice , voici
" mon fabre , frappe . Le Dervich fer
jette aux pieds du monarque , refuſe le
prix d'un crime involontaire , & protefte
qu'il feroit heureux de facrifier fa vie:
pour conferver celle d'un prince fi bon &
fi jufte . « Ton défintéreffement ne reftera
» pas fans récompenfe , lui dit le Sultan ,
» je te fais gouverneur de la ville de Za-
» lika . » Les hommes fupérieurs aux autres
par les fentimens , s'écrie l'auteur qui
rapporte ce trait , font faits pour les commander.
19
Békir avoit diffipé une fortune immenfe
; mais , de tous fes biens , il lui étoit
refté le plus précieux , la belle efclave:
D vj
84
MERCURE
DE FRANCE
.
000
Gulroi. L'extrême indigence contraint à
la fin ces deux amans à fe féparer. La
vente de Gulroi procurera des reffources
à Békir, en lui procurant à elle - même l'abondance.
L'émir Moter , frappé de la
beauté de l'efclave , en donne 200 ,
drachmes ; il ajoute même à ce prix de
riches préfens. Lorfque les deux amans
fe quittent , leurs pleurs , leurs fanglots ,
leurs difcours expriment toute la violence
de leur défefpoir. Moter , attendri par ce
fpectacle , prend la belle Gulroi par la
main & la remet à Békir , en lui difant :
A Dieu ne plaife que je fépare deux
» coeurs fi bien unis : je vous rends votre
» amante , & je la prie de garder , pour
» l'amour de moi , les 200 , 000 drach-
» mes que vous avez reçues . Soyez heu-
» reux l'un & l'autre ; & fouvenez vous
quelque fois dans votre bonheur de celui
qui y contribue aux dépens du
„ fien. »
"
»
Un miniftre difgracié par les intrigues
des femmes du ferrail de Méhémet , qui
vouloient gouverner l'état comme elles
gouvernoient le monarque , ne demanda.
pour prix de fes fervices que quelques
landes à défricher. Le fultan fit inutilement
chercher des terres en friche. Il offrit
JUI N. 1770.
85
à fon miniftre les terreins cultivés qu'il lui
plairoit choifir. Je fuis affez récompenſé ,
lui dit le vifit , par le bonheur d'avoir rendu
votre royaume floriffant . J'ai voulu que
mon maître connút l'état dans lequel je le
lui laiffois. Mon bonheur ne fera point altéré,
fi la profpérité de l'empire ne l'eft
pointpar mesfucceffeurs. Méhémet éclairé
par cette réponſe , rétablit le vifir dans fon
emploi & lui rendit toute fa confiance.
Un miniftre de Cofroës , roi de Perfe ,
en difcutant dans le confeil en préfence
du prince une affaire importante , fut piqué
à plufieurs reprifes par un fcorpion
fans que la douleur interrompît fon difcours
& fe peignît fur fon vifage. Cofroës
, inftruit de cet accident , lui deman
da comment il avoit pu étouffer une douleur
fi violente « Prince , répondit le mi-
» niftre , celui qui , en votre préfence ,
» n'auroit pas la force de fupporter un
" mal fi léger , pourroit - il un jour de
, combat affronter les traits & la mort qui
fe préfente fous tant de formes? » Cofroës
combla le vifir de biens & d'hon-
"
neurs.
Maan Benzaïd , roi de l'Arabie , avoit
condamné cent prifonniers qu'il avoit
faits dans un combat , à avoir la tête tranchée.
L'un d'entr'eux le fupplie de lui
86 MERCURE DE FRANCE.
faire donner de l'eau , à lui & à fes camarades
, pour étancher leur brûlante foif.
Le Roi ordonne à fon échanfon de leur
verfer à boire. Quand ils eurent bu , le
jeune homme dit à Maan : Prince , nous
fommes devenus vos hôtes ; ferez- vous pé
rir des gens que vous avez admis à un pareil
honneur ? Le Roi , admirant la fubtilité
de fon efprit , révoqua l'arrêt qu'il
avoit prononcé .
Nouchirevan demandoit à Bujurdjemher
quelles étoient dans la vie les trois
chofes que l'on devoit le plus eftimer . Le
vifir répondit , la femme , la mort , & le
befoin que les hommes ont les uns des autres.
Nouchirevan étonné , lui demanda
l'explication de ce difcours. Seigneur, reprit
le vifir , s'il n'y avoit point de femmes
, le monde ne vous poffederoit pas . Si
les hommes étoient immortels , vous ne régneriez
pas. Si les hommes n'avoient pas
befoin les uns des autres , je n'aurois pas
l'honneur d'être votre miniftre.
Des Turcs efclaves fur une galere chrétienne
, brifent leurs chaînes , malfacrent
les officiers & les foldats . L'un d'entr'euxayant
feint de ppooiiggnnaarrddeerr un jeune ſeigneur
Napolitain , âgé de dix ans , s'étoit
jeté avec lui à la mer ; il l'aidoit à gagner
la terre à la nage. Retirés l'un & l'autre
JUI N. 1770 . 87
du danger , le Turc dit au jeune feigneur
en l'embraffant les larmes aux yeux : « Je
» fuis toujours ton efclave , ou plutôr
» celui de ton pere , mon bon patron , qui
» m'a traité avec tant d'humanité. Je regrette
peu ma liberté , puifqu'elle eft le
prix de ta vie . Tu périffois , fi j'avois
voulu paroître t'épargner , & j'aurois eu
la douleur de te voir maffacrer par mes
compagnons fans pouvoir t'arracher de
» leurs mains . ".
20
Le calife Manfour ayant rencontré un
Arabe du défert , lui dit de rendre graces
à Dieu de ce qu'il avoit bien voulu faire
ceffer la pefte qui défoloit fon pays. Dieu
eft trop bon , lui dit le Bédouin , pour réunirfur
nos têtes deux fléaux auffi terribles
que la pefte & ton gouvernement.
Un député des habitans de la Mecque
portoit leurs plaintes au même calife ,
contre le gouverneur Ben - Ziad . Manſour
le traita de calomniateur , en faisant l'éloge
de cet officier . « Prince des vrais
"
Croyans , repartit le député , je recon-
» nois mon erreur . Ta parole a deffillé
» mes yeux. Ben - Ziad eft un homme
parfait. Punis les habitans de la Mec-
» que de leur crime , en leur ôtant un fi
» bon gouverneur & donne - le fucceffi-
>>>vement aux autres provinces de ton
"
88 MERCURE DE FRANCE.
K
empire , afin que chacun jouiffe à fon
» tour des précieux avantages de fon ad-
» miniftration. »
Aroun - Erréchid , prince très fage ,
avoit à fa cour , pour lui apprendre à l'ê
tre , un fou en titre , nommé Bahaloul,
Ce calife demanda un jour à Bahaloul ,
combien il y avoit de fous dans Bagdad.
La lifte feroit longue , dit Bahaloul. Je te
charge de la faire , & qu'elle foit exacte
repartit Aroun . Mon travail fera court ,
reprit Bahaloul , je vous donnerai celle des
Sages.
•
Le même Bahaloul s'étant un jour affis
fur le trône du calife , un huiffier lui
donna une volée de coups de bâton. Le
calife accourut à fes cris ; & comme il
entreprit de le confoler. « Ce n'est pas fur
» moi que je pleure , lui dit le fou , c'eſt
fur vous à qui je dois m'intéreffer. Si
"
j'ai reçu tant de coups pour avoir , un
» inftant , occupé votre trône, quelle grêlé
» il en pleuvra là - bas fur vous qui l'aurez
» occupé pendant une longue vie. »
Le calife lui ordonna d'époufer une
jeune fille , belle & vertueufe. Il obéit ;
mais à peine fut-il aux côtés de fon époufe,
qu'il fe leva & s'enfuit avec les apparences
de la frayeur . Aroun lui ayant de
mandé avec févérité la raifon de fa conJUIN.
1770 . 89
duite. « Seigneur , lui répondit Bahaloul,
» je n'ai point de reproches à faire à ma
» femme ; mais à peine ai je été dans le
» lit nuptial , que j'ai entendu fortir de
» fon fein mille voix confuſes . L'une me
» demandoit un turban ; l'autre , du pain ;
» celle- ci , des papouthes ; celle - là , une
» vefte. J'ai été faifi d'effroi , & malgré
» vos ordres & les charmes de mon épou
fe , je me fuis enfui de toutes mes for-
» ce , pour ne pas devenir plus malheu-
» reux & plus fou que je ne le fuis. »
La pratique du Jardinage ; par M. l'abbé
Roger Schabol , ouvrage rédigé après
fa mort fur fes mémoires, par M. D ***;
avec figures en taille douce , deffinées
& gravées d'après nature ; prixliv. 4
fols relié ; deux part. d'environ 700 p.
Nihil eft agriculturâ melius , nihil uberius , nihil
homine , nihil libero dignius.
Cic. de off. lib. 3.
A Paris , chez Debure pere , libraire ,
quai des Auguftins , à St Paul ; avec
privilége.
Feu M. l'abbé Roger Schabol nâquit à
Paris en 1691 de Roger Schabol , fondeur
& fculpteur , natif de Bruxelles. Deftiné
90 MERCURE DE FRANCE.
/
de bonne heure à l'état eccléfiaftique , il
reçut une éducation fupérieure à fa nailfance
. La nature l'avoit appelé au jardinage
. Dès fon enfance , il fe déroboit aux
amufemens pour confacrer fes loisirs à
l'étude de la phyfique & de l'hiftoire naturelle
des plantes , confidérée du côté de
l'économie champêtre . Les grands talens
s'annoncent & fe développent d'eux - mêmes
. Impatient de confulter la nature',
l'abbé Roger commença fes travaux dans
un jardin d'un fauxbourg de Paris , & les
continua dans une maifon de campagne à
Sarcelles. Le livre de la Quintinie le guidoit
; les leçons du Frere François , auteur
du Jardinierfolitaire , le plus fameux cultivateur
de fon tems , lui applaniffoit les
voies Habile dans des pratiques qui femblent
juftifiées par quelques fuccès , il
crut être un grand jardinier. Il ne jouit
pas long- tems de cette derniere opinion ;
trop inftruit pour ne pas fentir la néceffité
de s'inftruire davantage , il alla comparer
fon induftrie avec l'induftrie des
habitans de Montreuil. Il falloit qu'il
s'en défabusât pour mériter ce titre . Ces
laborieux cultivateurs , plus confommés
dans la pratique que dans la théorie de
leur art , ne l'auroient point affez éclairé
fur leur méthode , s'il n'avoit eu , pour en
JUI N. 1770 . 91
démêler le principe , la fagacité & la conftance
dont les préjugés & les obſtacles
n'arrêtent point les efforts . Il opéra comme
eux , & des expériences fans nombre
juftifierent à fes yeux leurs procédés .
Les fciences & les arts s'entr'aident &
fe perfectionnent réciproquement.. M.
l'abbé Roger avec des connoiffances
étendues , étoit capable de pénétrer plus
avant dans le fanctuaire de la nature que
la plupart de ceux qui avoient couru la
même carriere . Par une de ces idées heureuſes
qui n'appartiennent qu'à des efprits
vaftes & à des philofophes , il chercha
dans l'anatomie humaine, dans la pharmacie
, la chirurgie & la médecine , la
folution de divers problêmes de la végétation
, l'explication de plufieurs phénomenes
de l'intérieur & de l'extérieur des
plantes , des remedes pour la guériſon de
leurs maladies , &c. Sous fa main , les
végétaux femblerent en quelque forte
s'anoblir. Il les traita , comme les corps
humains , en les affujettiffant à la diéte
& à l'abftinence , en les faignant & les
fcarifiant , en leur appliquant des topiques
, des cataplafmes , des appareils , en
employant les écliffes , les bandages , les
ligatures. Cette méthode paroîtra folle à
92 MERCURE DE FRANCE.
quiconque ne l'admirera pas : l'expérience
même ne détruira qu'à la longue les
préjugés contraires. La faignée des arbres
eft utilement pratiquée depuis plus de
cinquante ans à Montreuil. Elle avoit été
propofée par le chancelier Bacon & dans
les actes philofophiques de la fociété
royale de Londres. Le célèbre Boerrhave
guérit par divers ingrédiens de gros arbres
de la promenade publique de Leyde,
qui avoient été fciés à quatre pieds de
haut & à moitié de leur diametre . Enfin
le traité de M. l'abbé Roger fur l'analogie
entre les plaies des végétaux & celle
des animaux , a mérité la plus honorable
approbation de l'académie royale de chirurgie
de Paris .
Le nom de l'abbé Roger devint célèbre
dans la capitale. Il s'éloigna d'abord
des grands qui le recherchoient. Lorfqu'il
eut confenti à fe charger de la direction
de leurs potagers , il refuſa leur
protection , qquuooiiqquu''iill nnee vécut que d'un
modique patrimoine. En 1762 , il eut
l'honneur de recevoir , à Choify , de Sa
Majefté les éloges les plus flatteurs . Son
ouvrage , fruit de cinquante ans de travaux
& de méditations , devoit être imprimé
au Louvres. Un an avant fa mort
JUI N. 1770. 93
il en publia le premier volume , qui contient
l'explication la plus inftructive des
termes du jardinage. La mort qui l'a enlevé
à l'âge de 77 ans , n'a pas privé la
nation de fes recherches ; mais elle lui a,
pour ainfi dire , ravi les élèves qu'il fe
propofoit de former pour perpétuer fa
méthode travail pour lequel il follicitoit
une penfion fur un bénéfice. Ce grand
agriculteur étoit plein de belles qualités.
On lui reproche d'avoir été fi prévenu en
faveur de fon mérite , qu'il difpenfoit volontiers
les autres de le louer. Sa franchife
, fa gaïté , fa vivacité , & des connoiffances
variées rendoient fa converſation
amufante. Il avoit fait fon épitaphe
dans deux vers qui lui conviennent parfaitement.
Ci gît qui fit tout pour autrui
Et jamais rien pour lui .
Nous avons cru devoir placer ici l'éloge
d'un homme diftingué dans un genre
auffi négligé qu'utile. Il nous a paru propre
à infpirer le defir de connoître la
méthode qu'il propofe de fubftituer à
l'ancienne. Cette méthode appartient
aux habitans de Montreuil , Bagnolet ,
Vincennes , Charoune , & autres lieux
94 MERCURE DE FRANCE.
adjacens qui , depuis plus d'un fiécle , excellent
dans la culture des arbres fruitiers.
D'après ces jardiniers induftrieux ,
l'auteur découvre des fecrets qu'ils s'étoient
réfervés jufqu'à nos jours ; & il trace
des routes nouvelles qui conduisent à
l'abondance . Ses principes & fes pratiques
ont pour but de tirer plutôt & à
moins de frais plus de profit qu'ils n'en
donnent ordinairement , & de les conferver
beaucoup au - delà du terme fatal
où l'impéritie des jardiniers avoit jufqu'à
préfent borné le cours de leur vie . L'art
important du jardinage peut prendre, par
le moyen de fa réforme une face nouvelle
, & multiplier la richeffe avec les
jouiffances. M. d'Argenville a bien voulu
refondre , réformer & rédiger les volumineux
manufcrits de l'auteur , chargés
de répétitions & de digreffions étrangeres
& écrits par demandes & par réponſes
dans un style incorrect & dénué d'élégance
.
L'ouvrage commence par des obfervations
fur le jardinage en général , fur fon
origine , fon établiffement & fes progrès.
Ces idées conduisent à reconnoître la néceffité
d'une phyfique inftrumentale & expérimentale
pour devenir bon jardinier.
On examine enfuite cette profedion du
JUIN. 1770.
95
côté de fes exercices ; & l'on remonte à
l'origine des diverfes pratiques de l'art.
Dans un difcours particulier fur Montreuil
, l'auteur prouve que le produit
immenfe des terres de ce village eft
moins l'effet de leur bonté que celui de
l'induftrie de fes habitans : cet article contient
des anecdotes curieuſes . Le traité
fuivant a pour objet le pêcher & les autres
arbres confidérés dans l'enfance , la
jeuneffe , l'âge formé & la vieilleffe ; ce
qui le partage en quatre chapitres curieux.
L'analogie entre les plaies des végétaux
& celle des animaux eft établie dans un
traité particulier fuivi de préceptes fur la
culture de l'oranger , des choux - fleurs ,
des cardons d'Espagne , des melons , des
couches à champignons , des fraifiers &
de la vigne. L'ouvrage eft terminé par un
projet de multiplication univerfelle des
végétaux. On trouve à la fin une fuite de
planches tirées du dictionnaire du jardinage.
ter ,
Les amateurs de la culture ne fauroient
trop fe hâter de fe procurer , de confuld'étudier
cet excellent ouvrage . Les
jardiniers ne peuvent être défabufés &
inftruits que par le canal des maîtres .
L'intérêt & l'agrément follicitent ces derniers
à apprendre & à effayer la nouvelle
96 MERCURE DE FRANCE .
puméthode.
Nous ne doutons pas que l'ouvrage
qui l'enfeigne ne foit goûté du
blic ; & que fon fuccès n'engage l'éditeur
à publier inceffamment la théorie dujardinage
du même auteur , qui y traite de
la terre en général , de l'air , de l'anatomie
des arbres , des graines , de la sève ,
& c.
Le Vauxhall de Londres , poëme . A Londres
; brochure in - 8 ° . de 40 pag.
Le vauxhall de Londres eft affez agréablement
décrit dans ce poëme , attribué
au célèbre docteur Maty , auteur du Journal
britannique. Nous citerons , pour en
donner une idée , le trait fuivant , qui paroîtra
peut -être convenir à quelqu'autre
vauxhall .
Ainfi dans la foule brillante
Des plaifirs que Vauxhall préfente
Et que l'art y fçait mélanger ,
Chacun aime à fe partager.
Au fond d'une ame indifférente
Le plaifir ne peut pénétrer ;
Et la volupté n'eſt piquante
Qu'autant qu'une infenfible pente)
Porte
JUIN. 1770 . 97
Porte le coeur à s'y livrer.
Dans ces lieux , bouffi d'opulence ,
Le financier fait admirer
Sa mauſſade magnificence ;
Le plumet , plein de confiance ,
Se contente de fe montrer ;
Tout enroué de l'audience ,
L'avocat y court difputer ;
Enveloppé de fuffifance
Le petit collet firoter ;
Lolotte , au fortir de l'enfance ,
Chercher une leçon d'aimer ;
Clarice , eflayer de charmer ;
La tendre & timide Conftance
Attendre & craindre la préſence
De l'amant qu'elle y doit trouver ;
Damon , ne voir que fon Hortenfe ;
Thémire tendrement rêver.
Le défaut des rimes en er de cette tirade
auroit pu facilement être corrigé. A
la fuite du vauxhall , on trouve de jolis
vers de M le du Boccage fur le rénélas
( ranelagi , ) autre lieu d'amufement, fitué
de même fur la Tamife .
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Caracteres des femmes ou aventures da
chevalier de Miran.
On ne doit point aimer quand on a le coeur tendre.
FONTENELLE.
A Londres ; & fe vend à Paris , chez
Deffain Junior , libraire , quai des Auguftins
, 2 petites parties in - 1 2 .
L'auteur de ce roman femble s'être pro
pofé de donner un cours de galanterie en
conduifant fon héros , le chevalier de
Miran , d'amours en amours avec la coquette
, la capricieufe , la dévote fuperftitieufe
, la dévote hypocrite , la méchante , la
dépravée , la perfide & la tendre. Ces caracteres
connus ( nous ne difons pas communs
) ne lui fourniffent que des aventu
res communes. Chaque caractere fait le
fujet d'un petit conte détaché de ce qui
précéde & de ce qui fuit. Tout y eft prévu.
On dira peut - être que l'auteur s'eft
trop borné dans un champ auffi vafte. On
pourroit lui demander pourquoi il a envoyé
fon chevalier chercher à Cagliari &
dans le Levant une femme méchante, une
maîtreffe dépravée , & une amante perfide;
On ne fait comment il a pu appeller coquette
une femme qui ne paroît pas l'être,
JUI N. 1770: 99
& capricieufe une autre qui paroîtra plutôt
libertine. Nous ne croyons pas que ces
lettres rempliffent l'objet que s'eft propofé
l'auteur , de modérer le pouvoir des charmes
des femmes , par la connoiffance de
leurs défauts : toutes les femmes ne reffemblent
pas ,fur- tout au premier afpect,
aux maîtreffes de M. de Miran ; & quand
elles leur reffembleroient
? .. On ne doit
point aimer quand on a le coeur tendre ,
n'eft qu'une expreffion
ingénieufe. Il y a
dans ces lettres de l'efprit , de la morale &
un ſtyle affez naturel.
L'Art de s'enrichir promptement par l'agriculture
, prouvé par des expériences ;
par M. Defpommiers , gouverneur de
la ville de Cheroy. Nouvelle édition ,
revue , corrigée & augmentée des découvertes
de l'auteur , depuis qu'il eſt
employé par le gouvernement à l'amélioration
de l'agriculture en France. A
Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins
, du côté du pont St Michel , an
lys d'or. Avec privil . broch. de près de
300 pag. prix i liv. 16 f.
Cet ouvrage , favorablement accueilli
dans le royaume , a été traduit en diverfes
langues. Les promeffes de l'auteur invi
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
tent à le lire ; fes expériences infpirent de
la confiance dans fes promeffes. Son art
confifte à faire des prairies artificielles de
fainfoin & de luzerne , & à défricher avec
la nouvelle charrpe à grandes roues de fon
invention. On a prétendu que ces prairies
occafionnerent dans les provinces du Nord
des maladies épidémiques ; mais on ne
voit pas dans la Flandre , la Normandie ,
le Maine & autres provinces couvertes
de luzerne & de fainfoin , des maladies
plus fréquentes que dans la Sologne , la
partie inférieure du Berry, & les autres
provinces qui n'ont point ou qui ont peu
de prairies de cette espéce. La Hollande
& l'Angleterre n'en fouffrent point , &
leur agriculture en a tiré les plus grands
avantages . Nous ne dirons pourtant pas ,
avec l'auteur , que le pays aujourd'hui
ftérile de la Paleftine , n'ait été autrefois
fi fécond & fi riche que par les prairies
artificielles : l'hiftoire ne le dit pas , & un
fyftême ne le prouve pas.
Quant à la charrue de M. Despommiers
, les effais en ont été très - heureux
en Gafcogne , en Bretagne , en Berry &
dans d'autres provinces où l'auteur a été
employé par le gouvernement & par des
perfonnes diftinguées. Sa charrue , avec
deux boeufs , a défriché des landes que
JUI N. 1770. ΙΟΥ
huit boeufs attelés à d'anciennes charrues
ne pouvoient rompre . L'auteur donne ici
la defcription & les dimenfions de ce nouvel
inftrument . Plufieurs laboureurs en
font eux- mêmes ; un métayer de Renier
près de la Trimouille , les conftruit avec
tant d'habileté que fes charrues font trèspropres
à fervir de modele .
que
-
L'auteur prouve très - bien les avantages
l'état recueilleroit de l'amélioration
de la culture , par l'augmentation du commerce
des laines , du fuif , du beurre , da
lin , des chanvres , &c. & fur tout des
bleds. Mais il n'a point obfervé que les
entraves impofées fur le commerce des
denrées , &c . oppofoient un obftacle invincible
aux progrès de l'agriculture ; car
fans un débit prompt , fùr & lucratif, on
ne fe chargera pas de nouveaux frais de
cultivation . Il est très- poffible que les
frais de défrichement & de culture foient
confidérablement diminués par des travaux
& des machines d'épargne : mais il
ne nous paroît pas fi aifé , quoique l'auteur
en dife , de parvenir à une grande
jouiffancefans dépenfe ; & il ne perfuade
pas qu'Hiéron n'ait rendu la Sicile floriffante
que parce qu'il connoiffoit des
moyens fimples de relever fans dépense
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'agriculture. Ce prince pouvoit rétablir
le royaume dans fa profpérité premiere ,
en procurant aux cultivateurs & aux propriétaires
du fol , le moyen de dépenfer
davantage à la terre , par la fuppreffion
des charges & des obftacles qui gênent &
ruinent l'agriculture & le commerce.
Quoiqu'il en foit , l'auteur démontre,
par le tableau qu'il donne de nos provin
vinces , la néceffité d'améliorer la culture
dans le royaume ; & quant à la pratique
du cultivateur , il expofe des idées & des
obfervations très - propres à contribuer à
fa perfection dans des circonftances favorables.
Almanach des Marchands , Négocians &
Commerçans de la France & du refte de
1 Europe, contenant par ordre alphabétique
les principales villes commerçantes
, les adreffes des principaux négocians
, commerçans , fabricans &
manufacturiers de l'Europe , auffi par
ordre alphabétique ; la nature de leur
commerce , les voies les plus faciles &
les moins difpendieufes pour le tranſ
port des marchandifes ; la réduction
des poids , mefures & aunages à ceux
& à celles de Paris ; la réduction des
JUI N. 1770. 103
monnoies étrangeres au cours de celles
de France ; les ufances des lettres de
change de chaque ville commerçante ,
les jours de grace que l'on y accorde &
les diligences à faire en conféquence ,
&c . Par M. Thomas. A Paris , chez
Valade , libraire , rue St Jacques , visà-
vis celle de la Parcheminerie. Avec
privil. vol . in- 8 °. de plus de 450 pag.
Prix 6 liv. pour Paris , & 7 pour la pro
vince & les pays étrangers , pour les
abonnés feulement .
Le titre de cet almanach en indique
fuffifamment l'utilité. Les Hollandois ,
les Anglois , & c. étoient déjà dans l'ufage
de publier des liftes particulieres de
leurs négocians & commerçans ; mais ces
liftes étoient peu connues de l'étranger ,
& elles ne les leur faifoient pas connoître .
Avec l'almanach de M. Thomas , il fera
facile d'étendre fes correfpondances , de
fe procurer de promptes lumieres & de
former de meilleures fpéculations . La
table alphabétique des villes & de leur
commerce occupe la plus grande partie
de ce volume . Elle eft fuivie d'une indication
des marchandifes par efpéces & des
marchands qui les débitent ; des obſerva
E iv
• 104 MERCURE DE FRANCE .
tions fur le change , l'état des foires & des
marchés les plus confidérables de l'Europe
, des fupplémens , &c. terminent cet
almanach . Cette diftribution eft très- bien
ordonnée .
Le premier effai d'un pareil recueil
ne peut être un tableau complet de l'étit
du commerce de l'Europe . Aufli M. Tho
mas , poffeffeur du privilege , invite t'il
MM . les négocians , manufacturiers ,
commerçans & fabricans , à lui adreſſer
des notes , rue des Bourguignons , fauxbourg
St Marcel à Paris. Les révolutions
journalieres du commerce l'obligent à
donner tous les ans un nouvel almanach
qui paroîtra le premier Janvier. Il fe propofe
d'y joindre des obfervations fur les
récoltes des productions des différentes
provinces du royaume , & des différens
états de l'Europe . Enfin il ne négligera
rien de ce qui pourra donner à fon recueil
un nouveau degré de perfection & d'utilité.
Effais hifloriques fur l'Inde , précédés d'un
journal des voyages & d'une defcription
géographique de la côte de Coramandel
; par M. de la Flotte . A Paris ,
chez Hériffant le fils , rue St Jacques ,
avecprivil. broch. in - 12 . de 360 p.
JUI N. 1770. 105
M. de la Flotte partit de France en 1757
fur le navire Malouin le Saint - Luc , frété
par le Roi , pour tranfporter des troupes
dans l'Inde . Le navire fuivit l'efcadre de
M. le comte d'Aché . La traversée fut heureufe
jufqu'à Rio - Janeiro. Le chevalier
de Dentillac , jeune officier très- aimable,
fut le premier qui apperçut la pointe du
Cap Frio ; & comme il s'écrioit dans un
tranfport de joie , terre , terre , il tombe
mort , par une de ces fortes révolutions
que les marins appellent révolutions de
terre. La ville de Rio Janeiro , & en général
le Bréfil , font fitués fous le ciel le
plus heureux , & habités par les hommes
les plus corrompus & les plus méchans.
Le peuple y eft très- devot à St Antoine.
L'auteur du journal portoit un jour fous
fon habit une petite ftatue de ce faint pour
la préfenter à une Dame Portugaife . La
garde l'arrêta pour fçavoir s'il ne cachoit
pas quelque marchandiſe de contrebande.
Sa réfiftance caufa quelque rumeur
la canaille fe raffembla autour de lui.
Pour s'en débarraffer , il tira fa ftatue avec
laquelle il donna la bénédiction aux fpectateurs
qui la reçurent à genoux , en s'écriant
qu'il étoit digne d'être Portugais.
Pendant fon féjour dans cette ville , ill
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
affifta à une comédie bourgeoife où les
moines donnoient la main à de fort jolies
pénitentes. La piéce étoit très obfcene.
Dans les entractes , de petites filles habil.
lées en ange chanterent les litanies de Ste
Anne. Le gouverneur donna au général
François une fête à laquelle il ne parut
pas une feule femme. La jaloufie portu
gaife ne permit pas aux maris de donner
les leurs en fpectacle à des François. L'inquifition
eft encore terrible dans cette
ville.
La fuite du voyage de l'auteur jufqu'à
l'Inde n'offre rien de remarquable . Son
féjour dans ce pays amene le recit des
événemens connus de la derniere guerre .
Il fut fait prifonnier à Chalembran. Ayant
obtenu la permiffion de paffer en Europe,
il s'embarqua fur le vaiffeau le Pocok
qui alloit d'abord faire un chargement à
la Chine. Curieux de voir la ville de Canton
, il en obtint l'agrément. Les carrefours
de la ville lui offrirent un coup
d'oeil qu'il compare à celui de la foire St
Germain. Mais ce qui fixa particulierement
fon attention , ce fut la rue de la
Porcelaine. Elle eft parfaitement regulie
re , parée de pierres de taille & bordée
d'un bout à l'autre de boutiques où l'on
trouve tout ce que la Chine offre de plus
JUI N. 1770 . 107
curieux en poteries de cette efpéce . Les
Chinois font , dans cette ville , la plus
grande chere. M. de la Flotte y mangea
d'un potage aux nids d'oifeaux fi renommés.
La matiere de ces nids defféchée ,
forme fans affaifonnement le mers le plus
délicieux pour l'odorat & pour le goût.
On en vend la livre jufqu'à 40 taëls ; le
taël vaut 7 liv. 10 f. de France . L'auteur
eut , à Macao , la curiofité de voir le pied
& la jambe d'une Chinoife. Une pauvre
femme la fatisfit pour de l'argent ; le pied
de cette femme ne formoit qu'une petite
maffe informe de chair dans laquelle il
n'étoit pas poffible de diftinguer la marque
d'un feul doigt ; & fa jambe qu'entortilloit
une ligature de plufieurs aunes
ne préfentoit exactement que l'os couvert
de la peau. L'auteur courut beaucoup
de dangers en retournant en Europe.
A la fuite de ce journal , on trouve une
defcription de la côte de Coromandel ,
ornée de remarques hiftoriques fur les
différens établiffemens des Européens.
De là l'auteur paffe à des obfervations fur
la religions & les moeurs des Indiens . Son
expofition de la théologie indienne ne retrace
que la croyance vulgaire à travers
laquelle quelques auteurs , tels que M.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Holwel & M. Dow ont entrevu les principes
fublimes du fyftême des anciens
Brames , peu connu même de la foule des
fucceffeurs de ces prêtres . M. de la Flotte
remarque que les Indiens donnent comme
les Grecs aux fept jours de la femaine
les noms des fept planetes que nous leur
donnons encore. La plus grande preuve ,
dit- il , que les Brames font originaires
de la partie feptentrionale de l'Alie , c'eſt
que la langue famafcroutam dans laquelle
ils ont compofé leurs livres myftiques ,
eft remplie d'expreffions grecques . Cette
conformité donneroit à peine lieu de conjecturer
une communication entre deux
peuples , loin d'établir une defcendance .
En expofant quelques ufages de pays ,
l'auteur rapporte , pour prouver l'horreur
de ces peuples pour l'ivrognerie , une hif
toire arrivée , dit - on , à Outremalour
pagode du Carnate. La fille d'un riche
bramine étoit devenue fi éperdûment
amoureuſe d'un foldat François , qu'elle
lui propofa de partir avec lui , munie
d'une groffe fomme d'argent pour l'Europe
, où il l'épouferoit fuivant fa religion.
Le foldat reçut d'elle un fac de pagodes
d'or . Trop content de fa bonne
fottune pour ne pas fe hâter d'en jouir ,
JUI N. 1770. rog
il paffa plufieurs jours dans la débauche
avec fes camarades . L'Indienne le rencontre
enfin , mais fi ivre qu'en tâchant
de fe juftifier il tombe à la renverſe . Cette
malheureufe amante en conçut tant d'horreur
& de douleur , qu'elle fe retira toute
en larmes , & qu'elle n'a jamais reparu
dans le pays .
Des particularités rapportées par M. de
la Flotte fur l'histoire naturelle de l'Inde ,
nous ne citerons que l'hiftoire des ferpens
apprivoifés , quelque dangereux qu'ils
puiffent être , jufqu'à danfer au fon des
inftrumens. L'auteur a été témoin de ce
fait. L'homme qui lui donna ce divertif
fement , reconnut à l'infpection d'une
touffe de grandes herbes , qu'elles cachoient
quelqu'un de ces reptiles. It fe
mit à jouer de fon efpéce de Alageolet . A
mefure qu'il enfloit les fons & qu'il s'approchoit
de la touffe , on entendit fiffler
un ferpent & bientôt on en vit paroître
la tête . Le Maure entortilla le ferpent autour
de fon bâton avec une adreffe furprenante
, le prit par le cou , lui creva la
veffie qui contient le venin , avec un morceau
de drap écarlate , & mit le ferpent
dans un panier , en affurant qu'en peu , de
jours il feroit aufli apprivoifé que les autres.
110 MERCURE DE FRANCE.
Ces effais , écrits avec facilité , feront
lus avec plaifir.
Etrennes fpirituelles en vers pour l'année
M. CC . LXX . fur les myfteres & principales
fêtes de l'année , dédiées à Mde
Françoife-Lucie de Montmorin de St
Herem , abbeffe de Nôtre Dame - aux-
Nonains à Troyes , avec la maniere de
deviner les pensées que quelqu'un aura
lú. A Troyes , chez la veuve Lefebvre ,
imprimeur-libraire , grande rue , près
St Urbin.
Penfées chrétiennes pour tous les myteres
& fêtes de l'année avec la maniere de
deviner les penfées qu'une perfonne
aura retenue ; corrigées & augmentées ;
dédiées à Mgr Michel - François Coret
du Vivier de Lorri , évêque de Tarbes,
préfident né des états de Bigorre ,
abbé de St Martin - ès-Aires , prieur du
St Sépulchre , &c. A Troyes , chez J.
Jacques Lefebvre , grande rue.
Ces deux brochures ne différent l'une
de l'autre que par des corrections & des
augmentations que M. Foreft , chanoine
régulier de l'abbaye de St Martin ès- Aires
, a faites dans la feconde . L'épître dé-
1
JUIN.
770.
III
dicatoire à M. l'évêque de Tarbes commence
par ces vers :
Je vous fais un aveu qui n'eſt pas ordinaire
De ces vers les plus beaux , je fuis un plagiaire
.
Ces morceaux
difperfés
, aux connoiffeurs
ont plu;
Ces morceaux
raflemblés
, des Chrétiens
feront
lu :
C'est le feul fruit que j'en efpére.
Nous ne chercherons pas ces plus beaux
vers dont parle l'auteur & le compilateur.
Ils nous ont prefque tous paru frappés au
même coin ; nous en prendrons quelquesuns
au hafard .
Sainte Agnès.
Dès l'âge de treize ans , en vertu très-féconde
Elle n'aime que Dieu , elle abhorre le monde.
Qui croiroit que l'époux dont elle a fait le choix
Eft celui qui contient l'univers fous les loix ?
Elle fubit la morr ; par ce trait de courage
Sont vaincus des tyrans les tourmens & la rage.
Juin.
La croix me fit horreur , elle me femble belle ,
Je voulois la détruire, je veux mourir pour elle.
112 MERCURE DE FRANCE :
Juillet.
Un enfant qui n'a pas encore vu le jour ,
A la mere témoigne fa joie & fon amour .
Août.
Il confond l'ennemi , par fa plume fubtile ,
Et du maître qu'il fert , il rend le champ fertile
Septembre.
Il arrache , & détruit les armes de la main
Du terrible dragon funefte au genre humain.
Nous nous fommes crus difpenfés de
faire des obfervations fur ces vers.
Recherches fur la théorie de la musique ;
par M. Jamard , chanoine régulier de
Ste Genevieve , prieur de Rocquefort ,
membre de l'académie des fciences ,
belles -lettres & arts de Rouen .
Hos natura modos primùm dedit.
VIRG GEORG .
A Paris , chez Jombert , libraire du Roi
pour l'artillerie & le génie , rue Dauphine
; & Mérigot pere & fils , quai
des Auguftins. A Rouen , chez Vire
JUI N. 1770 . 113
Machuel , rue St Lo , vis - à- vis le palais
; avec privilege du Roi , in - 8 °.
d'environ 300 p .
« La théorie de la mufique étant une
fois ce qu'elle doit être , dit l'auteur de
» ces Recherches , la nature & l'art ne doi-
» vent plus fe trouver en contradiction ;
» l'art doit s'emparer de toutes les richef-
» fes de la nature pour les rendre avec là
plus grande précifion , & ces richeffes
» ne doivent avoir d'autres bornes que
» celles de nos fenfations: Tout doit
être règle , rien ne doit être exception ,
» ou plutôt il ne doit y avoir dans cette
» théorie qu'une feule règle de laquelle
" toutes les autres doivent naturellement
"2
2
fe déduire. " La découverte de la baffe
fondamentale & les préceptes de cette
théorie ne nous ont pas donné une mufique
; les Italiens , fans s'aftreindre à l'obfervation
d'aucune regle , en ont une
parce qu'ils ne confultent que l'oreille &
qu'ils ne fuivent que les mouvemens du
coeur. Les principes font donc de trop ; &
ils ne font fans doute de trop que parce
qu'ils ne font point les vrais principes de
l'harmonie, & qu'à la véritable théorie de la
mufique, on en afubftitué une purement
114 MERCURE DE FRANCE.
arbitraire qui éloigne le muficien de fon
but & l'empêche d'y parvenirjamais.
Prévenu de ces idées contre le fyftême
de M. Rameau , M. Jamard fut frappé ,
en lifant la théorie de la mufique de M.
Balliere , de l'échelle des fons que ce
fçavant muficien y propofe comme la
feule naturelle . Cette échelle , connue
fous le nom d'échelle du cor- de - chaffe ,
perfonne , avant M. Balliere , n'avoit fongé
à la généralifer , ou à l'adapter à toute
la mufique comme beaucoup plus parfaite
que notre échelle diatonique . C'eſt – là ,
pour ainsi dire , le germe que M. Jamard
développe dans cet ouvrage curieux &
profond. A l'avantage d'une régularité
parfaite & d'une fimplicité admirable ,
l'échelle réunit , fuivant l'auteur , celui de
contenir la fuite des fons que les différentes
expériences prouvent être la plus
naturelle relativement au plaifir ou à l'effet
mufical. Ses recherches fingulieres méritent
toute l'attention des connoiffeurs.
Traité des Accouchemens , en faveur des
Elèves , dans lequel font traitées les
maladies des femmes groffes & accouchées
, & celles des petits enfans ; par
M. F. A. Deleurye , membre de l'acaJUI
N. 1770. 115
démie royale de chirurgie , confeiller .
chirurgien ordinaire du Roi en fon châtelet.
A Paris , chez M. Lambert , imprimeur
libraire , rue des Cordeliers
au collège de Bourgogne ; & P. F. Didot
le jeune , libraire , quai des Auguftins
, vol . in- 8 °. d'environ 440 pag.
L'art des accouchemens eft en quelque
forte un art nouveau , comme fi autrefois
des moeurs fimples n'avoient conduit qu'à
des accouchemens naturels & faciles . La
doctrine d'Hyppocrate fur cette matiere a
été la fource d'une infinité d'erreurs , c'eft.
à- dire , d'homicides . Ambroife Paré a , le
premier , donné des leçons utiles fur cet
art confervateur , & en quelque forte créateur
de l'humanité. Mauriceau s'eft acquis
beaucoup de gloire dans la même carrière .
Son ouvrage , tous les jours réimprimé ,
eft traduit en plufieurs langues. Perfonne ,
avant lui , n'avoit écrit fur la néceffité &
la maniere de retourner l'enfant , ainfi
que fur les maladies des femmes groffes
& des femmes accouchées . Viardel a expliqué
les différentes pofitions de l'enfant
& les différens procédés qu'il a fuivis pour
terminer le travail. La Motte eft le
premier
qui ait publié un corps de doctrine ;
& fon ouvrage eft peut - être encore le
116 MERCURE DE FRANCE.
meilleur livre que nous ayons en ce genre.
Après lui , Menard , Deventer , Smellie ,
Levret , Roederer , & c. ont écrit fur le
même fujet . Deventer , en expliquant l'obliquité
de la matrice , a rendu un fervice
très effentiel à l'art . M. Levret , par la
perfection qu'il a donnée au forceps que
Palfin avoit fait connoître en France , a
fauvé une infinité d'enfans des inftrumens
meurtriers des anciens . Le levier de Roonhuifen
, fi vanté par des praticiens nouveaux
, n'eft applicable qu'à une feule
pofition dans laquelle le forceps produit
le même effet . Il feroit à defirer que l'on
traduifit en françois un nouveau fyftême
des accouchemens , publié l'année derniere
à Londres.
Le traité de M. Deleurye eft divifé en
deux parties foudivifées en trois livres .
Dans le premier livre de la premiere partie
, l'auteur donne les defcriptions anatomiques
qu'un accoucheur doit parfaitement
connoître . Il décrit , dans le fecond,
les fignes des groffeffes , leurs différences
& leurs fubftances. Le troifiéme contient
les maladies des femmes groffes , leurs
fignes , & les moyens de les prévenir , de
les guérir ou de les pallier.
Le premier livre de la feconde partie
renferme l'art des accouchemens , les con
JUIN. 1770 . 117
noiffances qu'il exige , les procédés qu'il
faut fuivre. Le fecond traite des maladies
des femmes accouchées , de la maniere
de les conduire , des moyens de prévenir
ou de guérir l'état morbifique dans lequel
elles peuvent tomber. Enfin il s'agit , dans
le dernier , de l'enfant nouveau - né , des
accidens qui peuvent lui arriver , & de la
maniere de le conduire depuis ſa naiſſance
jufqu'à la dentition .
Cet ouvrage eft le fruit des lectures ,
des réflexions & de la pratique d'un maître
de l'art , dont les talens héréditaires & acquis
font connus. Deftiné aux leçons particulieres
de l'auteur , il doit être bien
accueilli de fes élèves aufquels il l'adreffe.
Les gouvernemens s'occupent, à l'envi ,
du foin de répandre la lumiere fur cet
objet important. Nous avons parlé ci - devant
des inftructions de M. Raulin , pour
Les Sages - Femmes , publiées par ordre du
miniftere . A Vienne en Autriche , le gou
vernement a établi une école de fagesfemmes
; & l'on pourroit croire que ce
projet a mieux réuffi dans ce pays qu'en
Bretagne , puifque plufieurs princes Allemands
fe difpofent à former , dans leurs
états , de pareils établiſſemens fur le modèle
de celui de Vienne .
118 MERCURE DE FRANCE.
Récréations économiques , ou lettres de
l'auteur des Repréſentations aux Magiftrats
à M. le Chevalier Zanobi , principal
interlocuteur des dialogues fur le
commerce des bleds .
Impunè diem confumpferit ingens Telephus !
JUVEN. SAT. 1 .
A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Delalain , libraire , rue & à côté
de la Comédie Françoife ; & chez Lacombe
, libraire , rue Chriftine , broch.
in-8°. d'environ 250 p .
Les Dialogues de M. l'A. G..... fur
le commerce des bleds ont eu d'abord ce
grand débit que le vulgaire prend pour un
grand fuccès. L'auteur , avec le ton de la
confiance , a perfuadé ceux qui aiment à
croire ; avec l'éloquence du perfiflage , il
a entraîné ceux qui aiment à rire . L'ouvrage
a été trouvé plaifant , parce que
l'auteur l'a été quelquefois , & qu'il a
fouvent voulu l'être. Ila eu beau dire
qu'il ne fçavoit pas ce qu'il réfutoit, bien
des gens n'ont pas voulu l'en croire, quoiqu'ils
le cruffent volontiers fur fa parole,
& ils fe font perfuadé qu'il avoit refuté
victorieufement ce qu'il ne fçavoit pas,
JUI N. 1770: 119
4
M. l'Abbé Roubaud , après avoir traité
dans fes excellentes repréſentations aux
magiftrats , la matiere du commerce des
grains , fuivant la dignité & l'importance
du fujet , attaque dans les Récréations économiques
M. l'A. G. avec les propres armes.
« M. l'A . G. , dit- il , a jugé que le
» commerce des grains étoit une jolie
» matiere à plaifanteries ; & fon livre n'eft
» pas autre chofe. Pouvois - je lui répondre
gravement ? Bien des gens m'auroient
» condamné fans lire mon ouvrage , &
» M. l'A. G. n'auroit pas été récompenfé
» felon fes mérites . Il faut être prudent &
» équitable . »>
L'auteur des récréations répond à chaque
dialogue par une lettre familiere
adreffée à M. le chevalier Zanobi , le héros
de la pièce ; & pour lui témoigner
toute fa confiance, il lui dit fon avis auffi
librement que M. le Chevalier a dit le
fien au public : Entre gens faits pour s'eftimer
, cette confiance produit l'amitié.
Les erreurs de M. l'A. G. font fi fréquentes
& fi étranges , que fon critique a
jugé à propos de citer les propres paroles
du chevalier Zanobi & les pages d'où elles
font tirées. Il ne croit pas que , quand
il lui feroit échappé quelque inexactitude
à cet égard , la chofe pût tirer à confé120
MERCURE DE FRANCE.
quence aux yeux d'aucun de fes lecteurs:
On fentira très - bien , dit-il , que dix
» erreurs de plus ou de moins n'influent
pas fur le mérite des dialogues .
Dans la premiere lettre , M. l'Ab. Roubaud
examine les idées générales expofées
dans le premier dialogue de M. l'A . G. il
remarque d'abord que le chevalier Zanobi
a choifi un interlocuteur auffi fot
qu'ignorant, pour avoir raifon; & il prouve
enfuite que fes principes font faux &
contradictoires au refte de l'ouvrage.
Il s'agit , dans la feconde lettre , de la
légiflation du chevalier Zanobi par rapport
aux petites fouverainetés ; & le critique
en releve autant d'erreurs , que le
législateur peut raifonnablement l'exiger.
La troifiéme lettre roule fur les états
médiocres . L'auteur y montre que le chevalier
Zanobi juge convenable d'accorder
à la Hollande la liberté abfolue du commerce
des grains , par des raifons qui démontrent
qu'il eft néceffaire de l'accorder
à la France , quoique M. le chevalier conclue
le contraire.
Dans la quatrième lettre , M. l'A . R. ,
après avoir réfuté quelques nouvelles erreurs
du chevalier , apprécie fa maniere
de voir & de gouverner l'Angleterre ,
pendant que ledit chevalier cherche dans
la
JUIN. 1770. 12 [
la garderobe de fon marquis & à la friperie
les principes d'un bon gouvernement
.
La cinquième lettre tend à réconcilier
M.Zanobi avec les peuples agricoles qu'il
n'aime pas fans les connoître , quoique ;
fans connoître les peuples manufacturiers,
il les aime paffionnément.
Dans la fixième lettre , le critique propofe
à fon adverfaire un excellent marché
; c'est de lui accorder ou de lui nier ,
à fa fantaisie , toutes fes idées fur le fuperflu
de la France , & d'en déduire , quel
que parti qu'il prenne , la néceffité de la
liberté du commerce : & il lui tient parole.
Dans la feptième lettre , il démontre
que les raifons de M. le Chevalier pour
permettre l'exportation ne prouvent rien ,
& que fes raifons pour la prohiber prouvent
qu'il faut la permettre .
Enfia la derniere lettre a pour but d'expofer
comment M. Zanobi , qui ne voit
jamais les contradictions fréquentes dans
lefquelles il tombe , prévoit que l'édit de
1764 aura des effets contraires à ceux
qu'il a & qu'il doit néceffairement avoir;
& de prouver que les impôts qu'il établit
pour limiter l'exportation ruineroient le
F
122 MERCURE DE FRANCE.
royaume , fans limiter l'exportation plus
que la liberté du commerce ne la limiteroit
en enrichiflant fes peuples .
Cet ouvrage ne laiffe , à l'auteur des
Dialogues , aucune reſſource pour défendre
fes opinions. Auffi amuſant qu'inftructif,
il plaira à tous les genres de lecteurs.
La critique en eft toujours vive &
honnête. La plaifanterie , également foutenue
depuis le commencement jufqu'à
la fin , y est toujours du bon ton . A travers
la légèreté du ftyle , on y entre voit
la profondeur de la fcience . Les raifonnemens
toujours fimples & frappans y
font en quelque forte déguifés par la gaieté
avec laquelle l'auteur met fans ceffe
M. l'A. G. en contradiction avec lui- même
, en le réduifant à l'abfurde. L'auteur
a figné fes lettres & avoué tout l'ouvrage
dans l'idée qu'il devoit répondre envers le
Public & M. l'A. G. defa critique & de fes
engagemens.
L'Education de l'Amour ; par l'auteur des
mémoires du marquis de Solanges ; 2
parties ; chez le Jay , rue St Jacques ,
au grand Corneille ; prix 2 liv. 8 f.
Le chevalier de Monfort & Clairfons
font deux amis , unis par les liens du fang
JUIN. 1770. 123
moins encore que par les noeuds facrés de
l'amitié , de l'eftime & de la reconnoiffance
: une jeune fille que la nature a com .
blée de tous les avantages dont elle peut
douer fon fexe , excepté de ceux que le
préjugé attribue à la naiffance , eſt reſtée
fous la tutelle de ces deux jeunes gens ,
également aimables & vertueux . L'un &
l'autre concourent à former fon efprit &
fon coeur ; mais l'amour lui foumet bientôt
fes maîtres , & le fentiment qu'ils
éprouvent ne fert qu'à redoubler leurs
foins pour une éducation fi précieuſe .
La comteffe de Lozan , foeur du chevalier
de Montfort , vient rétablir à la campagne
, où fon frere vit retiré , une ſanté
qu'elle a épuifée dans le monde. Elle eſfaie
en vain , par les leçons d'une morale
relâchée , de détruire les principes refpectables
que Monfort & Clairfons ont
établi dans le coeur de la jeune Rofe. Ce
dernier craint que fa pupile ne préfére les
images riantes du plaifir qu'on lui préfente
aux préceptes aufteres de la fageffe
qu'il lui a infpirés ; il ne peut tenir à de fi
preffantes allarmes ; il interroge le coeur
de fa chere Rofe , & cette converfation
dont le but étoit de s'affarer de la fageſſe
de fa pupille , fert à lui faire connoître
Fij
124 MERCURE DE FRANCE
toute la tendreffe qu'elle a pour lui : le
développement de ces deux coeurs également
fimples & vertueux eft fait pour
intéreffer toutes les ames honnêtes ; mais
il ne fait qu'irriter la coupable comteffe
qui , fecrétement , en a été le témoin . Elle
n'avoit pas vu l'aimable Clairfons fans
former des projets fur ce jeune homme
qui réuniffoit les forces d'Hercule à la
beauté d'Adonis . Cette méchante femme
profite de cette découverte & de celle
qu'elle a faite de la paffion de fon frere
pour Rofe , pour allumer les flambeaux
de la haine & de la jaloufie entre deux
amis que les liens les plus facrés devoient
unir pour jamais. Elle atife fans ceffe dans
le coeur de fon malheureux frere le feu
fecret dont il eft confumé ; il ne peut plus
le contenir. Il céde enfin , & c'eft fon ami ,
fon cher Clairfons qu'il choifit pour confier
fes fentimens à celle qui en est l'objet.
Il ne doute pas un inftant que le zèle
de cet ami & le crédit qu'il lui connoît
fur l'efprit de cette fille reconnoiffante
n'en obtienne bientôt le confentement
pour un mariage fecret avec cette fille
charmante , fans laquelle il ne peut plus
vivre.
L'amour & l'amitié déchirent le coeur
JUI N. 1770. 125
"
de Clairfons qui prend la généreufe réfo
lution de facrifier fon bonheur à celui de
fon ami ; mais il ne trouve pas Rofe difpofée
à un dévouement fi peu naturel .
Non moins généreufe , elle eft plus tendre
, & les raifons victorieufes dont elle
combat cette réfolution romanesque ne
la rendent que plus chère à Clairfons.
Quelle cruelle perplexité pour cette ame
également noble & fenfible ! Quelle affreufe
néceffité , trahir un ami fi cher , une
amante fi tendre ! « Dans une circonftan-
» ce où il ne s'agit que de prendre le bon
parti , la fagefle pure éclaire de fes confeils
; mais , dans une fituation cruelle
» où l'on n'a que des peines à comparer,
» les lumieres font inutiles ; le fentiment
» même qui pourroit être le feul juge fe
» tait ou s'oppofe à lui - même. On ne
» peut fe déterminer ni refter indécis . On
» n'a ni la force de vouloir , ni la raiſon
» de choifir. Le coeur eft obligé de pefer
» tous les moyens douloureux , d'effayer
» fur lui -même la pointe de toutes les ar-
» mes parmi lefquelles il doit choifit
» celle qui percera le coeur de fon ami ;
» il en éprouve fucceffivement toutes les
» bleffures , »
"
"
พ
C'est en ce moment intéreffant qu'un
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
malheur imprévu fépare Clairfons de fa
maîtreffe & de fon ami . Il eft livré à toutes
les fituations capables d'éprouver l'ame
la plus ferme , fans que la fienne ,
toujours inébranlable fans ceffer d'être
fenfible , fe laiffe jamais accabler. Rofe ,
de fon côté, eft abandonnée aux perfidies
de la comteffe de Lozan , femme atroce
dont la haine active autant qu'ingénieufe
fait éprouver aux amans une fuite continuelle
de perfécutions , qui renouvelle
fans cefle la chaîne continuelle d'événemens
multipliés , & cependant toujours
naturels qui foutient l'attention du lecteur
jufqu'à la fin de ce roman .
Mémoire fur la conftruction de la Coupole
projettée pour couronner la nouvelle égli
fe de Sie Genevieve à Paris ; par M.
Patte , architecte de S. A. S. Mgr le
Duc des Deux-Ponts.
les
porter
Le but de cet ouvrage eft d'expofer
qu'il s'en faut près des deux tiers. que
piliers , déjà exécutés & deſtinés à
la coupole promife au centre de cette
églife , n'aient les dimenfions néceffaires
pour efpérer d'y élever un femblable ouvrage
avec folidité . Sans prendre aucun
parti ni prétendre prononcer fur une quefJUI
N. 1770. 127
tion auffi importante , nous nous bornerons
à indiquer la marche que l'on a fuivie
pour mettre les fçavans & les conftructeurs
en état de la juger.
Après avoir fait voir qu'il n'y a pas d'art
plus propre à être éclairé par les fciences
que celui de la conftruction , & que les
principes de la folidité dérivent effentiellement
des loix connues de l'équilibre &
de la péfanteur , M. Patte divife fon mémoire
en deux parties. Dans la premiere ,
il établit , en faifant marcher de pair la
pratique & la théorie , quels font les principes
de la conftruction des coupoles éle
vées fur pendentifs ; quelle doit être l'épailleur
de leur voûte , eu égard à leur po
fition & à leur étendue ; comment on
parvient à fixer les épaiffeurs des piédroits
ou contreforts ; quelles font les précautions
d'ufage pour contreventer le bas de
leur tour ou tambour à fa rencontre avec
les voutes de l'églife , à caufe de la différence
des plans fupérieurs & inférieurs.
De-là l'auteur examine quels doivent être
les rapports des gros piliers , cantonnés
dans les angles des bras de la croix d'une
églife , pour porter avec fûreté une coupole
fur pendentifs ; & quellesfont les largeurs
ou épaiffeurs qui leur convienneps
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
pour réfifter , foit à fon poids , foit à fa
pouffée. Il avance que le fuccès de ces
conftructions dépend abfolument du rapport
intime des parties inférieures avec
les fupérieures , qu'il ne fçauroit y avoir
d'exemples qui dérogent à ces règles ; & ,
dans l'intention de lever tout doute à cet
égard , il fait remarquer ces différens rapports
dans la conftruction des ouvrages
les plus eftimés , tels que les dômes de St
Pierre de Rome , de St Paul de Londres ,
des Invalides à Paris , du Val - de-Grace ,
de la Sorbonne , & c. dont les plans font
rapportés en parallèle .
Dans la feconde partie , M. Patte fait
l'application des principes qu'il a pofés , à
l'examen des piliers déjà élevés pour por
ter la coupole de fainte Genevieve il fou
tient qu'ils n'ont aucune des conditions
requifes ; que les exemples en parallèle ,
joints aux démonftrations mathématiques ,
prouvent leur infuffifance ; qu'ils fe déroberont
au poid & à la pouffée au lieu de
s'y oppofer directement comme ils le devroient
; & qu'enfin il faudroit condamner
tous les ouvrages célèbres exécutés en
ce genre pour approuver les dimenfions
des fupports en queftion , & prononcer
que les Michel- Ange , les Fontana ,
les
JUIN. 1770. 129
Uren , les Manfard , & tous les habiles
conftructeurs qui ont fait jufqu'ici des
dômes , ne fe font point douté de la force
qu'il falloit pour les foutenir , puifque,
comparée à celle des piliers deftinés à
porter la coupole de l'églife de Ste Genevieve
, ces derniers fe trouvent proportionellement
deux & trois fois moins confidérables
que les autres. Tout cela eſt
fuivi des figures deftinées à éclairer le
lecteur. Nous ne porterons aucun jugement
fur ce mémoire adreffé à toutes les
compagnies fçavantes , aux architectes ,
aux ingénieurs & à ceux qui fe connoiffent
en conftruction .
Non noftrum inter vos tantas componere lites.
Il fe vend à Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriftine , & chez Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe ; prix i liv.
10 fols.
Tragédies d'Efchile. A Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue St Jean
de Beauvais .
Efchile nâquit à Eleufine , bourg de l'Attique ,
vers le commencement de la foixantiéme Olym
piade. Son pere le nommoit Euphorion d'une famille
ancienne & illuftre. Il cut pour freres Ami-
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
nias & ce Cinégire fi fameux dans l'hiftoire grecque.
Lui - même ſe trouva à Marathon où il fur
bleffé , à Salamine & à Platée . Ainfi il fut à portée
de voir de près les événemens qu'il mit fur la ſcène
dans fa tragédie des Perfes. Après la journée
de Platée il fe livra abſolument au théâtre , & fit
quatre tragédies qui furent couronnées . Il avoit
alors plus de quarante ans. Il avoit été applaudi
à vingt dans fon coup d'eflai . Ariftote & Quintilien
le regardent comme le véritable inventeur de
la tragédie. Quintilien dit de lui : Il eft fublime ,
grave & pompeux jufqu'à l'enflure. ( C'est un rapport
allez frappant entre le fondateur du théâtre
grec & celui du théâtre françois. ) Il excelle furtout
à peindre les défaftres & les malheurs. C'eſt
le plus métaphorique & le plas figuré de tous les
poëres ; mais les figures qu'il emploie font quelquefois
fi forcées & fi confules qu'il en devient
obfcur & bien fouvent inintelligible . Les Athéniens
permirent aux poëtes des fiécles fuivans de
corriger les tragédies , ce qui valut à plufieurs
d'entr'eux l'honneur d'être couronnés. C'étoient
autant de triomphes pour Efchile . Outre l'élévation
du génie , la beauté des vers , un enthouſiaſ
me qui tient de la fureur , il avoit encore l'efprit
fertile en inventions dans tout ce qui concerne la
partie méchanique du fpectacle , les décorations ,
les habits , les machines & les ballets . Il forma
Agatharque , cet habile décorateur qui écrivit un
traité fur l'architecture fcénique. Il imagina pour
fes acteurs ces robes traînantes & majestueuses
que les prêtres & les miniftres des autels adopterent
enfuite dans les cérémonies de religion . Par
Les foins , le théâtre embelli de riches peintures ,
repréfenta tous les points de vue poffibles & les
ebjets les plus intéreflans. On y vit des temples ,
JUI N. 1770. 131
des fépulchres, des armées de terre , des débarquemens
de flottes, des chars volans, des apparitions,
des fpectres. Il enfeigna au choeur des danfes figurées
& des mouvemens animés dont l'expreflion
Lecondoit l'action théâtrale . On fçait qu'à la premiere
repréſentation dé fes Euménides , des femines
avorterent , des enfans moururent. Un jour
le peuple penfa l'aflommer en plein théâtre pour
avoir expofé fur la fcène les myfteres de la religion
des Initiés. On l'accufa devant l'Areopage ;
mais il fut abfous parce qu'on reconnut dans l'inftruction
du procès qu'il n'étoit point initié & qu'il
avoit parlé des myfteres fans les connoître . L'anonyme
Grec qui a écrit la vie lui donne foixantedix
tragédies & cinq drames fatyriques . Suidas
veut qu'il ait compofé quatre-vingt - dix piéces.
Le catalogue de leurs titres , recueilli par Fabricius
, lui en attribue un bien plus grand nombre.
Il ne nous en eft refté que lept. Toutes ne furent
pas repréſentées de fon vivant. Après la mortfon
fils Euphorion en fit jouer quatre qui remperterent
le prix. Il avoit puifé plufieurs de fes fujets
dans l'Iliade & dans l'Odiffée. Loin de le diffimuler
, il s'en faifoit honneur. Mes tragédies , difoitil
en plaifantant , ne font que des reliefs des feftins
d'Homère. Il fut quelquefois vaincu par des
adverfaires qu'il avoit formés & qui ne le valoient
pas. Enfin Sophocle parut. Le fceptre du théâtre
lui étoit réfervé. Son début fut de coinbattre Ef
chile & de le vaincre. Le vieux Efchile crut que
lejugement étoit injufte. Il fe retira en Sicile, chez
Hiéron , roi de Siracufe , dont la cour étoit l'a¬
fyle de tous les beaux efprits mécontens. Il y
trouva Simonide , Pindare , Epicharme. Hieron
lui affigna des domaines fur les bords de Gélaį
près de la ville qui portoit le même nom . Ceft
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
peut-être dans fa retraite que ce poëte compofa les
étégies dont parlent Théophrafte & Suidas . Il tra
vailloit en fe promenant & s arrêtoit pour écrire.
Une mort auffi finguliere qu'inopinée le furptit
dans cet exercice. Un jour qu'il étoit affis au ſoleil
& qu'il écrivoit fur les tablettes , un aigle
laiſla tomber fur la tête une grofle tortuë . Un devin
lui avoit prédit qu'il mourroit de la chûte
d'une maiſon . Peu de temps avant fa mort, il
avoit lui- même compofé fon épitaphe ; c'eft un
quatrain dont voici la traduction littérale : Ci
git Efchile , fils d'Euphorion Ileft mort dans les
campagnes fecondes de Géla Le bois de Marathon
&les Perfes rendront témoignage à ſa valeur.
Il ne daigne pas faire mention de fes tragédies.
Les Siciliens lui éleverent un tombeau . Les Athéniens
rendirent de grands honneurs à fa mémoire.
Ils la célébroient pendant les fêtes de Bacchus .
Un décret public , & c'eft le feul poëte qui ait ea
cette diftinction , ordonna que fes poëmes feroient
remis fur la fcène . On l'appela le pere de
la tragédie. Les auteurs tragiques l'alloient invo
quer fur fon tombeau & y déclamoient leurs piéces.
Il avoit foixante ans quand il mourut.
Ces détails fur Efchile font tirés de la vie de ce
poëte , écrite par le nouveau traducteur , & qui
précéde les fept tragédies qui nous reftent d'ÉLchile.
Cepndant il eft difficile de donner le nom
de tragédie à Promethée , qui n'eft qu'une espéce
de déclamation dans le goût de Sénéque le Tragique.
Le fujet de cette tragédie , dit le traducteur
lui même , eft monftrueux.
Prométhée eft , pendant cinq actes , cloué fue
parocher , exhalant fa fureur contre Jupiter qui
le punit ainfi pour avoir communiqué aux bemJUI
N. 1770. 133
mes le feu facré , & leur avoir enfeigné les arts.
Les nymphes de l'Océan qui compofent le choeur,
l'Océan lui - même l'exhortent à tempérer l'amertume
de fes plaintes & à craindre le courroux de
Jupiter. Io , pourfuivie par Junon , vient auffi
trouver Prométhée , lui raconte toutes les courles
& lui confeille de ménager Jupiter. Prométhée
menace toujours , & prédit que Jupiter contractera
un mariage qui le fera détrôner . Mercure
vient de la part de Jupiter fommer Prométhée de
déclarer quel eft ce mariage qui fera fi funefte au
fouverain des dieux . Il lui déclare que s'il ne révèle
ce fecret , Japiter va foudroyer ſon rocher &
l'enfevelir fous des montagnes de pierre , & que ,'
quand il reverra le jour , un aigle avide déchirera
cruellement fon corps. On n'entend pas trop com
ment Prométhée fçait des fecrets que ne fçait pas
Jupiter. Rien n'eft plus contraire à toutes nos notions
mythologiques. Quoi qu'il en (oit , Prométhée
s'obftine à fe taire & à braver Jupiter , & la
foudre tombe fur fon rocher. Le traducteur ad .,
mire le caractere de Prométhée. Il nous eft impof.
fible de partager cette admiration . Il ne peut y
avoir de louable dans cet ouvrage que l'énergie
de la diction grecque dont nous ne fommes pas des
juges très compétens. Lesfept Chefs devant Thebes
reflemblent un peu plus a une tragédie , parce
qu'au moins l'action eft vraisemblable & fe pafle
entre des perfonnages humains , au lieu que , dans
Prométhée , les interlocuteurs font Vulcain , la
Force , la Violence & l'Océan. A proprement parler
, dit le traducteur à propos des fept Chefs devant
Thebes , il n'y a point d'auteur dans cette tra
gédie. Etéocle ne fe montre que pour écouter des
ricits, pour gronder desfemmes & pour expliquer
des devifes. Ifméne & Antigone n'arrivent fur la
134 MERCURE DE FRANCE.
fcène qu'après le combat & la mort des deuxfreres;
mais ily adans ce poëme deux perſonnages invifibles
qui le rempliffent depuis le commencement
jufqu'à la fin ; la Terreur & la Pitié. Cela pouvoit
être vrai chez les Grecs pour qui le fiége de
Thébes étoit un grand événement , & qui prenoient
beaucoup d'intérêt à tous les héros dont il
y eft fait mention ; mais il eft certain que pour
tout autre lecteur , il n'y a ni terreur ni pitié. Nous
ne pouvons nous intérefler à un fiége qu'autant
que les affiégeans & les affiégés font relpectivement
dans des fituations critiques & attachantes
; mais de longs recits d'aflauts , de combats ;
des defcriptions , quelque brillantes de poëfie
qu'elles foient , & celles d'Efchile le font , ne peuvent
produire fur nous un intérêt foutenu pendant
cinq actes , & ce n'eft fûrement pas là l'art
dramatique dans fa perfection.
Pindare , ajoute le traducteur , n'a rien peutêtre
qu'onpuiffe comparerà de certains choeurs d'Ef
chile ; ce font de véritables odes. Nous fommes
entierement de fon avis . Le choeur du ſecond acte
des fept Chefs en peut être la preuve.
«Nos terreurs ne peuvent s'aſſoupir ; tout les
reveille , tout les augmente. Un peuple d'enne-
» mis nous environne. Quel fpectacle effrayant
» pour nous ! ainfi la trifte colombe craint pour
fes petits , le dragon qui fiffle autour d'elle.
Voyez les qui s'avancent vers nos retranchemens
en ordre de combat. Qu'allons - nous de-
»venir ? Quel nuage affreux de pierres & de traits!
"O dieux , ne différez point , fecourez la ville &
l'armée de Cadmus. Quelle contrée irez - vous
habiter préférable à celle-ci , quand vous aurez
» abandonné aux Argiens nos fillons fertiles & les
JUI N. 1773 . 135
»fources de Dircé , ces eaux fi célébres & les plus
pures que donnent aux mortels Neptune & les
enfans de Thétis . Envoyez à ceux qui nous af
fiégent l'effroi , la fuite & la mort. Affermiſlez
le courage de nos citoyens ; que nos voeux mê-
» lés de larmes vous retiennent parmi nous.
כ כ
33
35
,כ
Quoi ! la fameufe Thébes , quoi ! cette ville
antique réduite en fervitude par le tyran d'Argos
, ne feroit plus qu'un monceau de cendres !
Quelle horreur de voir des femmes & des filles
Thébaines chargées de fers , les cheveux épars ,
» les habits déchirés , traînées en esclavage comme
de vils troupeaux ! ô ville déferte , tu pouf-
>>fes des cris lugubres , tu pleures tes habitans cap-
» tifs.
ם כ
כ כ
20• Qu'il eft affreux pour de jeunes filles destinées
aux chaftes plaifirs de l'Hymen d'être la proie.
d'un vainqueur infolent , & de quitter leurs maifons
pour le fuivre en des terres étrangeres !
» Heureux ceux que la mort a déjà frappés ! ah !
qu'une ville prife d'affaut éprouve de rigueurs !
» la violence , le meurtre , le feu la défolent , des
tourbillons de fumée la couvrent. Le foldat al-
33
» téré de carnage fouille fes mains de facriléges
& de fang. Ce ne font par - tout qu'horribles mugiffemens
, que bruit de chaînes & de fers . Les
» hommes font maflacrés ; les enfans égorgés fur
5כ
အ
les mammelles qui les allaitent , meurent en
» pouflant de foibles cris . Des foldats Grecs
ravagent avec furie une ville grecque ; ceux- ci
font chargés de dépouilles , ceux - là courent au
pillage : tous veulent avoir part au butin. Que
» de crimes commis , & qui peut les concevoir ! La
sterre eft jonchée de grains & de fruits de toute efpéce
: difperfés au hafard ou entaflés confufé-
20
5כ
136 MERCURE DE FRANCE.
» ment , il font foulés aux pieds , diffipés comme
des tas mouvans de pouffiére. Des filles nourries
» dans l'abondance & dans le bonheur font con-
»damnées aux plus vils travaux . Un maître arrogant
les appelle dans fa couche , & leur unique
»foulagement eft de fervir les voluptés . »
33
La tragédie des Perfes eft abfolument dans le
même goût que les fept Chefs . Des récits , des def
criptions de combats , voilà le fond de l'ouvrage.
«Ce fpectacle , dit le traducteur , devoit d'autant
plus flatter les Grecs que c'étoit un véritaable
trophée pour eux . Ceux qui affiftoient à
cette repréfentation avoient eux - mêmes , quelques
années auparavant , remporté les victoires
qui y font décrites. Le fujet de la piéce eſt l'expédition
de Xercès contre les Grecs. C'eſt un
foldat qui met fur la scène une action dont il a
» été témoin. »
"
Et voilà précisément ce qui explique le plaifir
que ces fortes de tragédies , fi imparfaites pour
nous , devoient faire a des républicains & a des
vainqueurs. On aime à voir fes triomphes repréfentés
avec l'appareil théâtral & peints avec les
couleurs de la poëfie. Aufli la tragédie des Perfes
fut elle couronnée. Efchile y évoque l'ombre de
Darius . Le traducteur dit à ce sujet : Les Spectres
n'ont pu encore réuffirfur le théâtre français. Il a
oublié ou voulu oublier l'ombie de Ninus dans
Sémiramis qui , depuis que la fcène françaiſe eſt
débarraffée de la foule des fpectateurs & difpofée
avec plus d'art & d'illufion , produit toujours un
très grand effet.
cr
·Agamemnon , dit le traducteur , a le défaut
de plufieurs de nos piéces modernes, Ses premiers
actes ne font qu'une longue expofition.
JUI N. 1770. 137
L'action commence au quatrième. Le s'acte eſt
» du plus grand intérêt . Les perfonnages de Cli-
> temnestre & de Caflandre ne laiflent rien à de-
» firer. »
Il eft vrai que les prophéties de Caffandre, trèsheureufement
imitées dans les Troyennes de M.
de Chateaubrun font d'une grande beauté ; mais
nous fommes bien loin de penſer , avec le traducteur,
que le caractere de Clitemneftre ne laiffe rien
à defirer. Nous croyons au contraire qu'on n'y
peut rien tolérer . Il eft d'une atrocité froide &
dégoutante. Un grand crime n'eft théâtral qu'avec
une grande paffion ou de grands remords. Ici c'eft
une femine qui attend de lang froidfon mari pour
l'égorger , qui n'eft pas combattue un feul moment
, qui ne dit pas un mot qui reflemble à la
paffion ; qui , quand elle a aflaffiné fon époux ,
s'en vante avec une infolence tranquille. Il n'y a
point d'exemple d'une fcélératefle plus calme . Elle
fe contente de dire qu'Agamemnon a mérité la
mort en faiſant immoler fa fille . Il ne fort pas , de
cette ame que fon forfait devroit au moins troubler,
un cri de fureur ou de jaloufie contre Callandre
, un accent de violence qui pût au moins lui
fervir d'excufe. Nous ne pouvons pas ici tranícrire
tout le rôle pour prouver notre fentiment.
Nous nous en rapportons à ceux qui liront l'ouvrage.
Nous nous contenterons d'en rapporter
quelques traits. Clitemneftre , après le meurtre
commis , rentre fur la fcène & parle ainfi.
« Je ne rougirai point de défavouer ici mes prémiers
difcours. * Quand il faut le venger d'un
* C'eft qu'elle avoit témoigné beaucoup de tendrefle
à Agamemnon devant le Choeur à qui elle
parle.
138 MERCURE DE FRANCE.
و د
53
» ennemi qui femble nous être cher , ne doit- on
pas lui tendre un piége qu'il ne puifle éviter ?
» Je méditois depuis long - tems cette vengeance
»légitime. L'occafion s'en eft préfentée , je l'ai
» laifie avec ardeur. Agamemnon ne vit plus , je
» l'avouerai fans crainte . Tout étoit fi bien dif-
"pofé qu'il ne pouvoit ni fuir, ni fe défendre. IL
» s'eft trouvé pris dans un fuperbe voile comme
» dans des liens indiffolubles . Je l'ai frappé deux
fois , & deux fois il a gémi fous mes coups. Il
» tombe à mes pieds , je le frappe encore , & ce
»dernier coup l'envoie chez Pluton . Il expire ;
»fon fang a rejailli fur moi ; rofée qui m'a paru
plus douce que ne le font les eaux du ciel
les productions de la terre... J'annonce
fans effroi ce que j'ai fait ; il m'eft égal que vous
m'approuviez ou que vous me blâmicz. Voilà
le corps d'Agamemnon , le corps de mon époux ;
je n'ai rien commis que de jufte ; cette main l'a
poignardé. C'eft tout ce que j'avois à vous dire,>>
Voilà ce que le traducteur appelle un cinquième
acte du plus grand intérêt ; c'eft ainfi qu'Elchilefe
foutient parfaitement dans l'art des caracteres, Če
n'elt pas ainfi que Clitemnestre eft peinte dans lá
belle tragédie d'Orefte de M. de Voltaire.
၁၁ pour
55
55
"
C'eft dans les Caphores que l'on trouve des
fcènes d'une couleur vraiment tragique . C'est - là
feulement qu'on trouve des traces de l'art de Sophocle
. Racine avoit fait quelques remarques fur
les premieres fcènes des Cophores. « Elles font
écrites , dit le traducteur , fur les marges d'un
» exemplaire de l'édition de Stanlei , qui eft paflé
ǝ dans mes mains avec le cabinet de livres de ce
grand poëte que feu M. Boze me fit acheter . On
» s'apperçoit , en lifant ces notes , qu'elles ontété
1
JUI N. 1770.
139
35
jettées rapidement fur le papier. Ce font des
»coups de crayons d'un homme de génie & d'un
» maître de l'art . Quelquefois un vers eft traduit
» par un vers. On trouve des notes du même poë-
» te fur des exemplaires du Sophocle & de l'Euripide
de Paul Etienne. Il admiroit fur- tout, dans
» la tragédie des Cophores , la premiere ſcène du
,fecond acte. Il avoit raifon , c'eft une fcène remarquable.
Je ne crois pas qu'il y en ait de plus ,
» belle dans -Sophocle. »
35
55
ן כ
Nous allons mettre fous les yeux du lecteur
sette ſcène , qui eft en effet ce qu'Efchile a produit
de plus beau. On fçait que les Cophores font
précisément le même fujet qu'Orefte. Ils femblent
fervir de fuite à la tragédie d'Agamemnon . Il s'agit
de venger la mort de ce prince. Electre , fa
fille , ouvre la ſcène au ſecond acte avec un Choeur
de femmes , chargées par Clitemnestre de préfens
pour le tombeau d'Agamemnon .
ELECT RE .
Femmes efclaves , vous qui rempliflez avec
moi le devoir funèbre dont on m'a chargée , aidez
Electre de vos confeils. En faifant des libations
fur ce tombeau , pourrai - je adrefler des voeux à
mon pere ? Lui dirai je que ce font là les dons de
ma mere ; les dons qu'une époufe chérie envoie à
fon cher époux ? Non , je n'oferais , non , je ne le
puis . Dois - je le prier , comme le permet la juftice
, de payer ces dons d'une main barbare par le
châtiment qu'elle mérite ? Ou ne vaudroit - il pas
mieux garder un trifte filence , puifque mon pere
a perdu le jour par un affaffinat ; répandre fur la
terre la liqueur facrée , jeter le vafe comme s'il
étoit impur , détourner les yeux & m'enfuir ? Con140
MERCURE DE FRANCE.
feillez moi ; car nous avons une haine commune.
Ne diffimulez rien , parlez fans crainte. Dans la
liberté comme dans l'efclavage on eſt ſoumis aux
arrêts du fort. Quel parti prendrai je en cette occafion
?
LE CHUR.
Nous révérons le tombeau de votre pere autant
qu'un autel. Vous l'ordonnez : nous parlerons librement.
ELECT R I.
Quels relpects , quels voeux peuvent lui plaire ?
LE CHUR .
Faites vos libations en le priant de favoriſer tous
ceux qui lui font fidèles .
ELECTRE.
Et quels font-ils ?
·
LE CHE Ų R.
Vous même en premier & tous les ennemis
d'Egifte.
ELECT RE.
C'est donc pour vous & pour moi que je ferai
des voeux ?
LE CHUR.
Qui, mieux que yous , doit connoître vos amist
JUI N. 1770. 141
ELECTR E.
N'est- il perfonne que je doive leur afſocier ?
LE CHOE U R.
N'oubliez pas Orefte , quoiqu'il foit abſent.
ELECTR E.
Que cet avis m'eft cher & qu'il me touche !
LE CHCVR.
Parlez enfuite des meurtriers.
ELECTR E.
Hélas ! qu'en dois - je dire ? Apprenez- le moi.
LE CHUR.
Que quelque dieu ou quelque mortel vienne en
ces lieux...
ELECTR B.
Comme juge ou comme vengeur ?
LE CHUR.
Pour donner la mort à des affaflins.
ELECT RE.
Et la piété me permet- elle ce vou ?
I E CHE U R..
Pourquoi non ? Dolt - on épargner fes cnnemis?
Cette réponse eft dure dans la bouche da
142 MERCURE DE FRANCE.
ELECTR E.
Mercure Souterrain , apprends moi que mes
prieres ont touché les dieux infernaux dont les regards
font toujours attachés fur le palais d'Agamemnon
; qu'elles ont fléchi la terre qui produit
tout , nourrit tout & reprend tour. J'épanche cette
liqueur mystérieufe en l'honneur des mânes . Et
toi , mon pere , jette un regard de pitié fur Electre
& fur Orefte. Que ton fils foit rétabli fur ton
trône. Jouets de la tyrannie , nous fommes traités
indignement par une mere qui n'a pas rougi d'être
le meurtrier de fon époux. Je fuis cfclave ; Oreſte
eft fugitif. Tes affaffins diffipent infolemment les
fruits précieux de tes travaux. O mon pere ! délivre
Orefte de tout danger , & qu'il revoie bientôt
fa patrie. Obtiens fur-tout pour moi des dieux un
coeur chafte , des mains pures ; que ta fille hélas !
n'imite jamais fa mere ; c'eft ce que je demande
pour nous. Quant à nos ennemis , qu'ils te voient
paroître avec tout l'appareil d'un vengeur , & que
tes meurtriers foient immolés à leur tour. Puiffent-
ils éprouver l'effet de mes imprécations . Sois
propice à tes enfans. Intéreffe pour eux le Ciel ,
la Terre , la Vengeance. Voilà mes voeux , reçois
mes libations. Et vous , fidèles compagnes , mêlez
vos pleurs aux miens , offrez des chants lugubres
aux mânes d'Agamemnon.
LE CHE U R.
Pleurons , donnons au roi notre maître des regrets
hélas ! trop inutiles. Que ce devoir pieux ,
cheur , dont la morale doit toujours être de la
plus grande pureté ,
JUI N. 1770 . 143
que ces offrandes facrées nous préfervent de nouveaux
malheurs . Ombre vénérable , entends nos
voix du féjour des more Ah ! ne viendra - t'il
point un guerrier , un libérateur d'Argos à qui
Mars confie fes armes & qui en accable nos tyrans.
ELECTR E.
OMercure ! nos libations font faites . Mais que
vois-je ? Approchez & partagez ma ſurpriſe.
LI CHC U R.
Qu'eft- ce donc ? Nos coeurs treflaillent d'effroi :
ELECTR E.
J'apperçois fur le tombeau de mon pere une
boucle de cheveux.
LE CHOEUR.
Ces cheveux de qui font-ils ? Quel homme on
quelle femme les y a déposés ?
ELECTR E.
C'est ce qu'il eft facile d'éclaircir,
LE CHUR.
Daignez donc nous en inftruire.
ELECT RE.
Il n'y a que moi qui porte ici de pareils dons.
LE
CHOEUR.
Ah! princeffe , ces marques de deuil ne convien
ment qu'à vos ennemis.
144 MERCURE DE FRANCE.
*
ELECTRE .
Quelle conformité de couleur!
LE CHC V R.
Que voulez-vous dire?
ELECTR E.
On croiroit que ce font là de mes cheveux.
LE CHE V R.
Seroit- ce Drefte qui les auroit offerts en fecret ?
ELECTR E.
Ils reflemblent parfaitement aux fiens.
LE CHC U R.
Comment auroit- il oſé venir en ces lieux ?
ELECTR E.
Il a envoyé ce tribut de ſa jeuneſſe à ſon pere.
LE CHOEUR.
Quel malheur hélas! qu'il foit toujours abfent
de la patric !
ELECTR E.
Je tremble; un trait foudain pénétre mon coeur.
Des torrens de larmes coulent de mes yeux à la
vue de cet objet. Et quel autre Argien auroit mis
des cheveux fur ce tombeau ? Ce n'eft pas ma mere
, elle qui , malgré les dieux ... Ses enfans n'en
doivent
JUI N. 1770. 145
doivent pas dire davantage ; mais croirai - je en
effet que се foit la dépouille aimable de mon frere,
de ce frere qui m'eft fi cher ? Je lens des mouvemens
d'efpérance . Ah ! que ne peux - tu parler!
Que ne peux -tu te faire connoître à moi pour difper
mon incertitude , ornement de ce tombeau ,
offrande inconnue , es - tu le don d'un ennemi ? Estu
l'hommage de la tendreſſe & du fang , &c.
Orefte paroît auffi -tôt , & du premier mot fe
fait connoître en difant tout fimplement qu'il est
Orefte .
Au cinquiéme acte , il égorge fa mere auffi froi
dement qu'elle a égorgé Agamemnon ; & , dans la
piéce fuivante intitulée , les Euménides , qui n'eft
encore qu'une fuite de l'hiftoire de la famille des
Atrides , & dont le fujet eft Orefte pourſuivi par
les Furies , Apollon juftifie Orefte devant Minerve
, en difant : « L'enfant n'eft point l'ouvrage de
la mere , c'eft par le pere feul qu'il eft engendré ;
la femme eft fimplement dépofitaire du fruit &
» les dieux le confervent. »
»
C'eft fur ces belles raifons que Minerve abſout
le parricide Orefte . En général , dans cette tragédie
, dans les Suppliantes , la derniere des fept qui
nous reftent d'Efchile , & dans les autres dont nous
venons de parler , on ne trouve nul art dans la
texture , nulle fufpenfion , nulle intrigue , nul développement
des paffious . Auffi fommes- nous trèsfurpris
que le traducteur allure avec confiance.
qu'Efchile , qui a créé l'art dramatique , l'a auſſi
perfectionné. Certainement Efchile étoit un grand
poëte ; mais la tragédie a été portée à un bien plus
haur degré de perfection par Sophocle , & Sophocle
lui-même , que le traducteur prétend n'avoir
pas été furpallé , trouveroit dans les ouvrages de
G
1.46 MERCURE DE FRANCE.
Corneille , de Racine , de M. de Voltaire , und
foule de beautés dont il n'a pas eu l'idée . Le feul
rôle de Clitemnestre, dans la tragédie d'Orefte que
l'envie n'a pas pû étouffer & que l'ignorance déprécie
, ce feul rôle eft d'un genre de beauté fupérieur
à tout ce qu'ont fait les anciens dans la
tragédie. L'idée d'une mere criminelle , défendant
fes enfans contre le complice de fon crime , & employant
en faveur de la nature ce même courage
qu'elle avoit montré autrefois pour la fouler aux
pieds, ofant dire à fon époux meurtrier de fon premier
époux ,
Tremble , tu me connois , tremble de m'offenfer.
Je t'aimai , tu le fçais ; c'eft un de mesforfaits.
Ces traits fublimes font au rang des plus admirables
productions du génie dramatique , & décélent
d'ailleurs un art approfondi que les anciens
n'ont pas connu .
Le traducteur d'Efchile fe plaint dans un avertiflement
qui eft à la tête de fon ouvrage , que les
moeurs de la tragédie , parmi nous , font molles
& efféminées , qu'on donne à Melpomene la ceinture
de Vénus. Il y a long-tenis qu'on nous a fait
ce reproche. Il feroit intéreflant à difcuter ; mais
la difcuffion feroit trop longue.
Cette traduction d'Efchile paroît être en général
d'un très - bon littérateur. Il nous femble qu'on
doit la mettre fort au - deffus de l'efquiffe que le
Pere Brumoi nous a tracée du théâtre grec , & il
feroit à fouhaiter qu'Euripide & Sophocle fuffent
entierement traduits comme l'eft Efchile ; mais
nous ne pouvons diffimuler que l'auteur de cette
eftimable traduction affecte en faveur des anciens
une partialité chagrine qui femble naître d'un
fentiment de haine pour les contemporains . Il ne
JUI N. 1770 . 147
faut point être détracteur de ſa nation , ni de fon
fiécle , & s'il s'eft élevé dans le nôtre un homme
qui a parlé la langue de Racine , quand tous les
autres fembloient l'avoir oubliée , fi cet homme
elt encore vivant , il faut avoir le courage de déroger
au principe odieux d'une certaine claffe
d'hommes qui fe font promis à eux - mêmes de ne
jamais louer que les morts. Il ne faut point taire
le nom de cet homme à côté de celui de Racine ,
fur-tout fi l'on a eu des fujets de fe plaindre de
lui ; il faut fonger alors que l'éloge eft une vengeance
généreufe , que le filence eft timide & fufpect
, & que ce nom que l'on affecte d'omettre ne
Le préfente que plus vite au lecteur : Præfulgebant
Caffius & Brutus eo ipfo quòd ipforum effigies non
videbantur.
AVIS.
Une fociété de Sçavans , établie à Wittemberg
en Saxe , aa entrepris une nouvelle
édition des Tranfactions philofophiques
de la fociété royale de Londres . Cette
édition , dont il y a déjà quelques volumes
de publiés , & dont on donnera plufieurs
volumes tous les ans , coûtera deux
tiers de moins que l'édition d'Angleterre ,
& fera d'ailleurs exécutée avec beaucoup
de foin ; comme on peut s'en affurer
les volumes qui ont déjà paru . Ceux qui
voudront fe la procurer peuvent s'adreffer
à Wittemberg à MM. les Editeurs des
Tranfactions philofophiques.
par
G ij
148 MERCURE DE FRANCE
Lacombe , libraire , à Paris rue Chrif
tine , a mis fous preffe & doit publier incelfamment
L'HISTOIRE DES DOUZI
CÉSARS , traduite de Suétone par M. de
LA HARPE , avec des notes , des obfervations
fur chaque regne , & un difcours
fur les anciens hiftoriens. Cet ouvrage
formera deux volumes grand in- 8 ° . imprimés
avec foin fur de beau papier ; le texte
latin & la traduction françoife font en re
gard pour la facilité de la lecture & de la
comparaifon . On prie les amateurs de ne
point confondre cette verfion avec toute
autre plus volumineufe qui pourroit d'ail
leurs la précéder ou la fuivre , & ceux qui
veulent s'affurer d'exemplaires de cet ouvrage
tiré à petit nombre , font engagés à
fe faire infcrire chez le libraire.
་ ་་་ འ LETTRE fur le Prifonnier mafqué.
MADAME ;
J'ai écrit à Arras , comme vous le defiriez, pour
fçavoir pofitivement ce qui fe pafla aux funérailles
du comte de Vermandois , ou de la buche qu'on
enterra au lieu de ce prince , tandis qu'on le tianfféroir
à la citadelle de Pignerolle : Voici ce qui
eit conftaté par les regiftres capitulaires de la cathédrale
de cette ville,
JUI N. 1770.
142
DE PAR LE ROI.
Anos très- chers & bien amés les Doyen , Chanoines
& Chapitre de notre église cathédrale d' Ar-
Tas.
Très-chers & bien amés , ayant appris avec un
très-fenfible déplaifir que notre très - cher & trèsamé
fils , le comte de Vermandois , eft décédé en la
ville de Courtrai , & defirant qu'il foit mis dans
l'églife cathédrale de notre ville d'Arras , Nous
mandons au Sr Evêque d'Arras de recevoir le corps
de notredit fils lorfqu'il fera porté dans ladite égli
fe , & de lefaire inhumer avec les cérémonies qui
s'obfervent dans l'enterrement des perfonnes defa
naiffance , & que vous affiftiez en corps à cette cérémonie
, &c.
Signé Louis . Et plus bas LE TELLIER .
En 1600 , on avoit découvert qu'Elifabeth ,
comteffe de Vermandois , femme de Philippe d'Alface
comte de Flandres & arriere petite - fille de
Henri Premier , Roi de France , morte en 1182 ,
avoit été inhumée au milieu du choeur de la cathédrale
d'Arras , Louis XIV defira que le comte de
Vermandoisfut inhumé dans le méme caveau , comme
dans un caveau defamille , ce qui eft expreffément
exprimé à la fin de l'épitaphe de ce prince
au- deffous de fes armesfculptées en bas relieffur
un marbre blanc , au niveau du pavé de l'églife.
Le 28 Janvier 1684 , deux mois après les funérailles
du comte de Vermandois , fut paffé con-,
tratà Arras , par devant notaires , entre le Sr de
Chauvelin , intendant , ftipulant pour Louis XIV
& le chapitre de l'autre part , par lequel Sa Ma-·
น
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
jefé donne au chapitre lafomme de 10000 livres
pour la fondation d'un obit à perpétuité , dans
l'églife d'Arras , pour le repos de l'ame dudit
comte de Vermandois .
En 1687 , Louis XIV donna au chapitre d'Ar
ras un ornement complet de velours noir & de moire
d'argent avec un dais , aux armes du comte de
Vermandois , brodées en or : Cet ornement nefert
qu'aux enterremens des évêques & des chanoines
& lejour de l'anniverfaire dudit prince , qui fefait
très folemnellement le 25 Novembre , & auquel les
magiftrats & officiers municipaux de la ville font
avertis d'affifter , ainſi que le lieutenant de Roi ,
qui eft obligé de certifier la cour que leditfervice a
été célébré.
Dans le Mercure du mois de Mai dernier , pag.
116 , on dit que la querelle , entre Mgr le Dauphin
& M. de Vermandois , arriva au fiége de
Courtrai . Le maréchal d'Humieres fit inveftir
cette place le 31 Octobre 1683 ; l'affiégea le 2
Novembre ; elle capitula le 7. La gazette de Fran
ce , Octobre & Novembre 1683 , fait mention des
princes & des principaux feigneurs qui firent cette
campagne de Courtrai , elle auroit commencé par
nommer Mgr le Dauphin ; on y voit au contraire
qu'il étoit à Versailles le 31 Octobre ; qu'il y communia
le jour de la Touflaint , premier Novembre
, & que le 8 & le 10 du même mois , il y reçut
les complimens de condoléance de quelques ambaffadeurs
fur la mort de la Reine.
Le Pere Anfelme , tom . I , pag. 177 , parle de
toutes les campagnes qu'avoit faites Mgr le Dauphin
; ni lui , ni aucun autre n'ont jamais dit que
ce prince ait fait celle de Courtrai .
Pour tacher d'appuyer un fait auffi faux que
JUI N. 1770. 151
32
eclui de la querelle entre Mgr le Dauphin & M
de Vermandois au fiége de Courtrai , on ofe ajouter
dans ce même Mercure de Mai , que c'eft de
cette querelle dont Mlle de Montpenfier a voulu
parler en difant que ce font de ces hiftoires que
T'on nefçaitpas & qu'on ne voudroit pasfçavoir.
Voici ce que rapporte Mlle de Montpenfier. « M.
» de Vermandois partit pour aller au fiége de
» Courtrai , il y avoit peu de tems qu'il étoit re-
» venu à la cour ; le Roi n'avoit pas été content
» de fa conduite , & ne vouloit point le voir; il
» s'étoit trouvé dans des débauches ; il étoit fort
» retiré fans voir perfonne ; il ne fortoit que pour
» aller à l'académie , & le matin pour aller à la
» mefle ; ceux qui avoient été avec lui n'étoient
pas agréables au Roi ; ce font de ces hiftoires
» que l'on ne fçait point & qu'on ne voudroit pas
fçavoir. Cela donna beaucoup de chagrin à Mde
» de la Valiere ; il fut fort prêché ; il fit une con-
» feffion générale , & l'on croyoit qu'il fe fut fait
» un fort honnête homme. Après que le Roi fut
» guéri , j'allai à Eu. Mde de Montefpan m'écri
> vit que M. de Vermandois étoit mort : il tomba
» malade au fiége de Courtrai pour avoir bu trop
d'eau- de- vie. »
ود
כ כ
כ כ
Il n'y a perfonne qui ne voie que ces mots , ce
font de ces hiftoires que l'on ne fçait pas & que
l'on ne voudroit pas fçavoir , le rapportent à une
partie de débauche & d'une débauche infâme où
le comte de Vermandois s'étoit trouvé , & que ce
fut à caufe de cette partie de débauche que
Louis XIV le bannit de la cour & plufieurs autres
jeunes gens , neuf mois avant le fiége de Courtrai
, comme le rapportent tous les mémoires de
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ee tems - là. ( 1 ) N'eft - il pas fingulier d'imaginer
qu'on auroit fait faire une confeffion générale à ce
jeune prince, pour avoir voulu fè battre avec Mgr
le Dauphin .
L'auteur de cet extrait , inféré dans le Mercure ,
n'a pas pu fe tromper fur ce que dit Mlle de Montpenfier
; il a donc écrit le contraire de ce qu'il
voyoit & de ce qu'il penfoit . Quels noms donnet-
on à un pareil procédé?
Il eft conftaté , par le Journal de M. de Jones
, ( 2 ) que le Prifonnier mafqué étoit à la citadelle
de Pignerolle , en 1685 , puifque M. de St
Mars l'emmena avec lui aux lfles Ste Marguerite,
lorfqu'il alla en prendre le gouvernement en
1686. L'auteur de l'extrait , malgré ce Journal ,
piéce authentique & qu'il connoiffoit , dit qu'il ne
défefpere pas de voir foutenir que lePrifonnier mafqué
étoit Mahomet IV , détrôné en 1687. On le
croit très- capable de le foutenir & par des citations
auffi vraies que celle qu'il a faite des mémoires
de Mile de Montpenfier ; il nous fera voir
ee fultan allant régulierement à la meffe , & lorfqu'il
fe fentit prêt à mourir , demandant un confelleur
, comme M. de Jones le rapporte du Prrfonnier
mafqué.
Je fuis avec un profond refpect , Madame , vetre
très - humble & très- obéiflant ferviteur ,
**
(1) M. le Préfident Hénault , année 1682 .
(2 ) Etat de la France , années 1685 1686.
JUI N. 1770 . 153
LETTRE Jur l'exécution des Limaçons .
On ne fait , mon cher ami , que nous étourdir
d'exécution cruelles faites aux dépens des Liinaçons
: les Journaux font remplis de détails fur ce
qui a précédé & fuivi la décapitation de ces malheureux
animaux pour peu que la rage de faire
des expériences en ce genre continue , il en coûtera
la vie à tous les fujets qui peuvent les fournir :,
on détruira l'espéce pour s'inftruire de les propriétés
.
Ce feroit un bien , je l'avoue , pour les jardiniers
& les fleuriftes : l'enthouſialme qui transforme
tant de phyficiens en bourreaux plus ou moins
adroits , étant pris de ce côté , peut avoir fon avantage.
Mais, en travaillant à extirper une race d'infectes
nuifibles , il faut prendre garde de ne point
accréditer des fyftêmes ridicules : il n'y a point de
Phyficien qui ne dût avoir préfent à la mémoire le
trait de la dent d'or de Weftphalie , & qui, avant
que d'examiner comment un homme peut avoir
une dent d'or , ne dût examiner foigneufement ,
s'il eft bien vrai qu'il exiſte en effet un homme
avec une dent d'or. Je crains bien qu'il n'en fout
de la propriété tétifique des colimaçons, comme de
la dent molaire de....
Pour peu qu'on fe foit familiarifé avec l'efpéce
de reptiles, à qui l'on attribue une fi belle faculté,
on voit qu'il eft moralement impoffible qu'on leur
ait enlevé la tête , fans leur trancher en même
tems la moitié du corps , quelle que fût la dextérité
de l'opérateur. Au moindre danger qui les
GY
114 MERCURE DE FRANCE.
menace , ces animaux retirent leur tête & leurs
antennes , la partie d'eux - mêmes la plus précieuſe
dans le long fourreau dont la nature les a pourvus
plus le danger devient preffant & plus ils
concentrent ces organes ineftimables dont leur
existence dépend . Pour les leur arracher , il fau
droit les divifer par le milieu . Or c'est ce que n'a
fait probablement aucun des phyficiens qui les
décollent avec tant d'acharnement. J'incline fort
à croire qu'ils fe contentent fimplement de retran
cher une partie de l'extrêmité du fourreau où ils
s'imaginent que la tête eft contenue , quoiqu'en
effet elle ne le foit pas.
que
Ce qui confirme cette idée , c'eſt qu'on voit une
partie des infectes opérés furvivre à la mutilation
, & d'autres y périr : il eft plus que probable
les premiers font ceux qui n'ont fubi qu'une
efpéce de circoncifion , à qui l'inftrument tranchant
n'a enlevé que le prépuce , le bout du capu
chon que la nature leur a donné pour les défendre
contre les infuites du dehors : fi les autres périffent
, c'est parce que l'incifion a été plus profonde
, & qu'elle a bleflé jufqu'au fond de leur retraite
les organes de la vie.
On a beau citer à l'appui de ces expériences ou
pour les juftifier , l'exemple des polipes & des
écrévifles . Les premiers ne paroiffent être que des
végétaux organifés d'une maniere toute différente
des animaux : quant aux fecondes , il faut prendre
garde que les parties qui fe rétabliffent chez elles ,
après des fractures , font fimplement des parties
offeufes & charnues , fufceptibles de réparation ;
mais il eft décidément contre le fyftême de la nature
que des parties nerveufes , comme la tête, cù
eft même le centre des nerfs , puiffent être indifJUIN.
1770. 355
féremment coupées ou rétablies dans le même animal.
Je fuis fortement perfuadé que la nouvelle
renommée des colimaçons n'eft due qu'à la maladreffe
de leurs bourreaux.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LINGUET.
Le 20 Août 1769.
FÊTES & cérémonies à occafion de l'arrivée
en France de Madame l'Archiducheffe
MARIE - ANTOINETTE , & defon
mariage avec Mgr LE DAUPHIN.
L'AUGUS AUGUSTE HYMEN qui unit deux Puiffances &
qui aparente en quelque forte deux grandes Nations
, a été célébré avec une pompe & une alégrefle
dont le fimple recit doit plaire & intéreffer .
Ces fêtes ont commencé à Vienne avec autant
de goût que de magnificence.
Madame la Dauphine a pu remarquer à fon paffage
en France l'empreflement & l'enthoufiafme
des François pour la voir , l'admirer & l'aimer.
Cette Princeffe arriva le 7 de Mai , vers le midi ,
à STRASBOURG , à la maiſon de remife , qu'en conféquence
des ordres du Roi , les magiftrats de cette
ville avoient fait conftruire dans une des ifles du
Rhin , & que Sa Majefté avoit fait meubler de fon
garde-meuble.
Madame la Dauphine , fuivie de toute la cour
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Autrichienne , mit pied à terre dans la partie de ce
bâtiment deftiné pour cette cour , & , après s'être
habillée , elle fe rendit dans la falle deftinée à la
cérémonie de la remife. Le comte de Noailles ,
ambaffadeur extraordinaire du Roi pour la réception
de Madame la Dauphine , s'y trouva , accom
pagné du Sr Bouret , fecrétaire du cabinet de Sa
Majefté , & du Sr Gerard , premier commis des af
faires étrangeres, commiffaires nommés par le Roi
pour affifter à cet acte.
La lecture des pleins - pouvoirs ayant été faite &
les actes de remife & de réception de Madame la
Dauphine ayant été fignés par les commiffarres ref
pectifs , on ouvrit le côté où le tenoient les per-
Tonnes nommées par le Roi pour former la cour
de Madame la Dauphine. Toutes les perfonnes de
fa cour Autrichienne furent alors admifes à luibaifer
la main , puis elles fe retirerent.
Le comte de Noailles préfenta à Madame la
Dauphine le comte de Saulx - Tavannes , chevalier
d'honneur de cette princefle & la comtefle de
Noailles fa Dame d'honneur , qui lui préfenta en
fuite la ducheffe de Pequigny , la marquise de Duras
, la comteffe de Mailly & la comteffe de Tavannes
, Dames de Madame la Dauphine , ainfique le
comte de Teflé , fon premier écuyer ; le chevalier
de Saint - Sauveur , commandant le détachement
des gardes - du corps ; le marquis Defgranges ,
maître des cérémonies : le maréchal de Contades,
commandant dans la province ; le marquis de
Vogué , lieutenant- général , commandant en fecond;
le Sr de Blair , confeiller d'état , intendant
d'Alface ; le Sr baron d'Autigny , préteur royal de
la ville de Strasbourg , & quelques principaux of
ficiers de la maison de Madame la Dauphine...
JUI N. 售
157 1770.
Après ces préfentations , Madame la Dauphine
monta dans les caroffes du Roi pour entrer dans
la ville ; les régimens de cavalerie du Commiffaire-
Général & de Royal Etranger , qui s'étoient
mis en bataille dans la plaine , ayant à leur tête le
marquis de Vogué , eurent l'honneur de la faluer.
Son entrée dans la ville fut annoncée par une triple
décharge de toute l'artillerie des remparts ,
par le fon des cloches de toutes les églifes.
&
Le maréchal de Contades fe trouva à la porte
de la ville à la tête de l'état major de la place , qui
eut l'honneur de faluer Madame la Dauphine ; le
magiftrat eut enfuite celui de la complimenter , en
avant d'un magnifique arc de triomphe qu'il avoir
fait élever à l'entrée de la ville.
Madame la Dauphine traver fa toute la ville an
milieu des régimens d'infanterie de la garnifon,
qui bordoient la baie : en paffant devant l'hôtelde
- ville , elle vit couler les fontaines de vin que
le magiftrat faifoit diftribuer au peuple ; elle ſe
rendit au palais épifcopal où elle mit pied à terre.
Le cardinal de Rohan , à la tête des comtes de la
cathédrale , eut l'honneur de la recevoir & de la
complimenter ; tous les corps furent enfuite admis
à l'honneur de lui être préfentés. Les Dames de la
noblefie de la province , ainfi que Mde de Blair, curent
celui de lui être nommées.
Madame la Dauphine , après avoir dîné à fon
grand couvert , permit au magif rat de lui préfenter
les vins de ville ; cette cérémonie fut terminée
par une fête de Bacchus , exécutée par les tonneliers
qui formoient , en danfant avec leurs cerceaux
, différentes figures que Madame la Dauphine
parut prendre plaifir à voir exécuter. Elle fe
rendit enfuite , au milieu des cris redoublés de
158 MERCURE DE FRANCE.
Vive le Roi , à la comédie françoife , où elle vic
jouer Dupuis & Defronais & la Servante Maltreffe.
Au retour du fpectacle , Madame la Dauphine
trouva toutes les rues illuminées par les foins du
magiftrat : le bâtiment de la comédie & la promenade
du Broglie , qui eft vis-à- vis , furent pareillement
illuminés , ainfi qu'une décoration d'une
très -grande étendue , que le magiftrat avoit fait
élever vis -à- vis du palais épifcopal & qui repréfentoit
une vafte colonnade dont les arcades laiffoient
entrevoir des jardins en perfpective : cette
décoration qui durant le jour avoit fait illufion
aux yeux, ne produifit pas un moindre effet ,
le foir , par la difpofition des lampions qui l'éclairoient.
Elle étoit placée fur le quai & étoit féparée
de l'évêché par la riviere d'Ill qui baigue les
murs de la terraffe du palais : elle fut réunie à cette
terrafle par un parterre pratiqué fur des bateaux
que l'on fit defcendre pendant que Madame la
Dauphine étoit à la comédie. Cette Princeffe , avant
de fouper à fon grand couvert , daigna témoignet
fa fatisfaction d'un ſpectacle auffi nouveau que
bien exécuté.
Au moment où Madame la Dauphine fortit de
table , on mit le feu à des arbrifleaux qui ornoient
le parterre pratiqué fur les bâteaux : ces arbrif
feaux étoient formés de lampions , de feux de différentes
couleurs. On avoit exécuté en artifice ,
au haut de la décoration , les chiffres de Mgr le
Dauphin & de Madame la Dauphine , & fur le par
terre on avoit pratiqué un jet de feu , aufli en artifice
, au milieu de différens jets d'eau qui contrafterent
entr'eux merveilleuſement . L'enſemble
de ce fpectacle & l'exécution d'un choeur de Vive
JUI N. 1770. 159
le Roi , mis en mufique , parut plaire à Madame la
Dauphine. Elle fe rendit à minuit dans la falle de
la comédie où le maréchal de Contades donnoit
un bal , attendu que fon hôtel n'étoit pas aflez
fpacieux pour admettre à ce bal , comme il le fit ,
non feulement toutes les perfonnes confidérables
de la ville , les étrangers diftingués & les officiers
de la garnifon , mais encore un certain nombre de
bourgeois & de bourgeoifes , habillés à la Strafbourgeoife
& parés de rubans aux couleurs de
Madame la Dauphine : cette Princelle fe retira
après les avoir vu danfer quelque tems.
Le 8 , les perfonnes de confidération qui avoient
été préfentées à Madame la Dauphine , furent admiles
à lui faire leur cour. Elle reçut auffi les députations
du Canton & de l'évêque de Bafle , de la
ville de Mulhaufen , du confeil fupérieur d'Alface
, du corps de la nobleffe & des univerfités luthérienne
& catholique ; & toutes eurent l'honneur
de la complimenter. Elle fe rendit enfuite à la cathédrale
, à la porte de laquelle le prince Louis de
Rohan , coadjuteur , revêtu de fes habits pontificaux
& accompagné des comtes de la cathédrale
& de tout le clergé , vint la recevoir & eut l'honneur
de la complimenter.
Les Comtes qui compofoient le grand chapitre,
à la tête duquel étoit le cardinal de Rohan , lorf
que Madame la Dauphine , à ſon arrivée à Strafbourg
, defcendit au palais épifcopal , font le prin
ce Ferdinand de Rohan , archevêque de Bordeaux ,
grand prévôt ; le prince de Lorraine , grand doyen ;
le comte de Truckfés ; l'évêque de Tournay , les
comtes de Salm & de Mandrecheid ; le prince
Louis de Rohan , coadjuteur ; les trois princes de
Hohenlohe ; les deux comtes de Kenicgfec ; le
prince Guillaume de Salm & le jeune comte de
160 MERCURE DE FRANCE.
Truckfés. Madame la Dauphine embraffa le car
dinal de Rohan , le prince de Lorraine & les princes
Ferdinand & Louis de Rohan . Voici le difcours
que le prince Louis adrella à cette Princetle , le 8 ,
lorfqu'elle fe rendit à la cathédrale de Strasbourg.
« MADAME,
Les deux Nations , réunies dans ce Temple ;
s'empreffent de rendre d'immortelles actions de
graces au Dieu des Empires qui , par des neuds
auguftes & fi vivement defírés , va mettre le
fceau à leur félicité commune & cimenter une
alliance dont le but a été de protéger la religion
»& de faire regner la paix .
33
35
ל כ
«Vous voyez l'Alface faire éclater fa joie. La
France vous attend pour couronner les voeux ;
» dans les mouvemens d'alegrefle qui vont fe
»manifefter de toutes parts , reconnoiflez , Ma-
» dame le même fentiment qui a fait verfer des
larmes à Vienne & qui laiffe dans le coeur de ceux
» dont vous vous féparez , les plus vifs & les plus
» tendres regrets. Ainfi l'Archiduchelle Antoinette
» eft déjà connue , même où elle n'a pas encore été
vue : on ne doit fouvent cet avantage qu'à la
naiſſance ; pour vous , Madame , vous le devez
» à vos vertus ; vous le devez à la réputation de
»ces qualités naturelles & bienfaifantes que les
»foins d'une mere à jamais mémorable ont fçu
perfectionner en vous . Vous allez être parmi
nous la vivante immage de cette Impératrice chérie
, depuis long tems l'admiration de l'Europe ,
»comme elle le fera de la postérité : c'eſt l'ame de
» Marie-Thérefe qui va s'unir à l'ame des Bour-
»bons d'une fi belle union doivent naître les
»jours de l'âge d'or ; & nos neveux , fous l'heu
33
מ
JUIN. 1770 . 161
» reux empire d'Antoinette & de Louis - Augufte
» verront fe perpétuer le bonheur dont nous jouif
»fons fous le regne de Louis leBien-Aimé. »
Après la meffe qui fut exécutée en munique ,
Madame la Dauphine revint dîner à fon grand
couvert au palais épifcopal,d'où elle partit à quatre
heures pour fe rendre à Saverne , fuivie de toute fa
cour , ainfi que du maréchal de Contades , du marquis
de Vogué & du Sr de Blair . Le cardinal de
Rohan étoit parti , dès le matin , pour recevoir
Madame la Dauphine à Saverne. Cette princeffe ,
après le feu d'artifice que fit tirer le cardinal ,
foupa avec les Dames de ta maifon & celles qui
l'avoient accompagnée jufqu'en France.
y
Avant l'arrivée de Madame la Dauphine & pendant
le féjour qu'elle a fait à Strasbourg , le cardinal
de Rohan & le maréchal de Contades , le
marquis de Vogué & le baron de Wurmfer ont
donné tous les jours à dîner & à fouper aux perfonnes
de la fuite de Madame la Dauphine , ainfi
qu'aux étrangers que cette circonftance y a attirés.
Les fêtes de la ville avoient été ordonnées par
le Sieur baron d'Autigny , préteur royal , & par le
magiftrat.
On ne peut affez louer l'ordre qui a été observé
dans cette ville , malgré le grand concours que la
circonftance y a attire : cet ordre eft dû , tant aux
Lages mefures prifes par le maréchal de Contades ,
qu'à la police établie par le magiftrat de cette ville ,
dont la vigilance ordinaire a redoublé dans cette
occafion.
Madame la Dauphine a témoigné beaucoup de
fatisfaction des efforts que les Strasbourgeois ont
152 MERCURE DE FRANCE.
faits pour lui donner des preuves de leur amour
pour le Roi & pour la Famille Royale.
Madame la Dauphine arriva de Strasbourg à
SAVERNE le 8 de Mai , à fept heures du foir , & y
fut reçue par le cardinal de Rohan. Un bataillon
du régiment Dauphin , commandé par le duc de
Saint Megrin , colonel -lieutenant , & un détachement
du régiment Royal - Cavalerie , commandé
par le marquis de Serent , colonel , formoient une
double haie dans l'avenue du château. Après un
bal où Madame la Dauphine danfa jufqu'à neuf
heures , on tira un feu d'artifice . Les Dames de la
fuite de cette Princefle & les Dames Autrichiennes
eurent enfuite l'honneur de fouper avec elle . Il y
eur , le foir , chez le cardinal de Rohan , une table
de 200 couverts , fplendidement fervie . On avoit
illuminé , avec beaucoup de goût , une allée d'arbres
d'une longueur immenfe , qui étoit terminée
par un fuperbe arc de triomphe où l'on voyoit les
chiffres de France , de Lorraine & d'Autriche . Le
lendemain, Mde la Dauphine, après avoir déjeuné,
entendit la meffe & fit enfuite , avec beaucoup de
bonté , les adieux aux Dames & Seigneurs Autrichiens
qui avoient eu l'honneur de l'accompagner
jufqu'ici . Le cardinal de Rohan préfenta à Madame
la Dauphine une femme âgée d'environ cent -cinq
ans , qui n'a jamais été malade . Cette femme lui
dit en allemand : Princeffe , je fais des voeux au
Ciel pour que vous vivier auffi long - tems que moi
& auffi exempte d'infirmités ... Je le defere , répondit
Madame la Dauphine dans la même langue ,
fi c'est pour le bonheur de la France ; & , après lui
avoir donné la main à baifer , elle ordonna qu'on
lui remît une fomme d'argent.
Madame la Dauphine arriva le 9 à NANCY. Elle
fut reçue , à la
porte Saint - Nicolas , par l'EtatJUI
N. 1770. 163
major , à la tête duquel étoit le marquis de Choifeul-
la -Baume , commandant en Lorraine , & par
le Corps Municipal. Cette porte étoit magnifiquement
illuminée . Madame la Dauphine defcendit à
l'hôtel du gouvernement , dont les illuminations
répondoient à celles de la place de la Carriere . Le
lendemain , la Cour Souveraine , la Chambre des
Comptes , le Corps Municipal & l'Univerfité allerent
préfenter leurs refpects à cette princefle qui
dina en public . Après le dîner , Madame la Dauphine
fe rendit aux Cordeliers où eft la lépulture
de les ancêtres & partit pour aller coucher à BAR.
Le corps des Grenadiers de France bordoit la haie à
fon arrivée & à fon départ , & les régimens de
Schomberg , dragons , d'Orléans & de Chartres ,
cavalerie , fe font rendus fur fon paflage. Elle a
reçu , à LUNEVILLE , les honneurs militaires par le
corps de la Gendarmerie , commandé par le marquis
deCaftries & par le marquis d'Autichamps.
A COMMERCI , Amelie - Catherine Doublat , âgée .
de dix ans , fut préfentée à cette Princefle , par M.
de Riboulet , fon oncle , lieutenant - colonel au
fervice de S. M. I. Cette jeune perfonne offrit des
fleurs & recita avec grace ce compliment , de la
compofition du Sr Brigeat de Lambert , vicaire de:
Commerci.
« Princeffe Augufte , qui venez faire le bonheur
de la France , vous portez au plus haut
»période notre attachement pour nos Souve-
ל כ
> rains !
ל כ >>Les Lorrains font idolâtres de leurs maîtres ;
mais quelle fatisfaction n'éprouvent - ils pas
»lorfqu'ils fe voient la flateufe efpérance d'avoir
un jour pour Reine la defcendante d'une fa164
MERCURE DE FRANCE .
2
כ כ
mille qui , depuis près de mille ans , ne cefle de
régner fur leurs coeurs !
"
Que la province ne peut- elle vous donner ,
Madame , fur tous les endroits de votre paſſage
des marques de cette alegreffe dont vous venez
»d'entendre retentir la capitale de vos ancêtres !
» Notre zèle vous eft connu fûrement . Dès votre
aurore tout ce qui vous environnoit vous a dit
ce qu'étoient les Lorrains ; & tout le monde
fçait que rien n'égale les tranfports de la joie à
laquelle nous nous livrous , à la vue d'une alliance
où le Petit Fils du plus aimé des Rois s'unit
à une Princeffe dont les qualités auguftes
captiveroient feules nos coeurs, fi elle ne les avoit
reçus par héritage ! »
כ כ
35
Le 11 , jour de l'arrivée de Madame la Dauphi
ne à CHALONS , le Sr Rouillé d'Orfeuil , intendant
de cette province , fe rendit au- delà de Saint- Dizier
, fur les limites de la Champagne , où il eut
l'honneur de recevoir cette princeffe . Elle trouva
fur fon paffage deux efcadrons du régiment Royal-
Dragons , qui étoient rangés en bataille ; & , à
quelque diftance de CHALONS , un détachement de
gardes du corps du Roi , de la compagnie de Villeroy.
Defcendue à l'hôtel de l'intendance Mada -
me la Dauphine reçut les hommages des différens.
Corps & ceux de fix filles que la ville a dotées ,
qui lui firent ce compliment :
Princefle dont l'efprit , les graces ,
Viennent embellir nos climats ,
les appas,
En ce jour glorieux , quel bonheur cft le nôtre !
Nous devons notre Hymen à la fplendeur du vôtre .
Le Ciel fait à l'Etat deux faveurs à la fois :
1
JUIN. 1770. 165
Dans cette augufte & pompeufe alliance ,
Nous donnerons des fujets à la France
Et vous lui donnerez des Rois .
Cette Princefle le rendit à la falle de fpectacle
où elle vit repréfenter la Partie de Chaffe de Henri
IV, & la comédie de Lucille. Ces deux pièces,
ornées de divertiflemens & de ballets , ont été
exécutés par des acteurs des trois fpectacles de
Paris.
Le fouper de cette princeffe fut précédé d'un
magnifique feu d'artifice qui fut tiré au bruit d'une
mufique militaire , & elle ne fortit de table que
pour voir une fuperbe illumination , représentant
le temple de l'Hymen . Tous les quartiers de la
ville furent également illuminés , & particulierement
la nouvelle porte , qui vient d'être conſtruite
fur les deffins des plus grands maîtres , & dont
Madame la Dauphine a bien voulu agréer la dédicace.
Lepeuple participa auffi à la joie commune
; il y eut une abondante diftribution de pain ,
de vin & de viandes , & il témoigna fon alegrefle
par les acclamations réitérées de Vive le Roi &
Madame la Dauphine.
Cette fête , exécutée ſur les deffins du Sieur Durand
, architecte à Paris , mérita au Sieur Rouillé
d'Orfeuil de juftes applaudiflemens . Madame la
Dauphine partit le lendemain au matin pour continuer
la route par REIMS : le Sr Rouillé d'Orfeuil
eut l'honneur de l'accompagner jufqu'à FISMES.
Les Gardes du Corps ont fait le fervice auprès de
Madame la Dauphine auffi - tôt après fon arrivée
en cette ville .
Madame la Dauphine fe rendit à Soissons le ra ,
166 MERCURE DE FRANCE.
à huit heures & demie du foir , & y reçut de nou
veaux témoignages de l'alégrefle & de l'admiration
publiques . Elle fut reçue hors de la ville par
la bourgeoifie & par la compagnie de l'arquebule,
Le régiment de la Fere , ayant à la tête le marquis
de Beaumont , fon colonel , commandant de
la ville à la place du marquis de Barbanlon , & ug
détachement d'artillerie bordoient la haie depuis
l'entrée de la ville juſqu'à l'évêché . Il y eut une
illumination générale . L'intendant de la généralité
avoit fait décorer d'arbres fruitiers , de vingtcinq
pieds de hauteur , les trois rues qui conduifent
à l'évêché ; ces arbres , qui formoient une
avenue , étoient entrelacés par des guirlandes de
lierre , entourées de gazes d'or & d'argent & mêlées
de fleurs , & ces guirlandes fufpendoient des
luftres en lampions. Une feconde guirlande de
lanternes joignoit un arbre à l'autre. Cette décoration
a été exécutée d'après le deffin du Sr Radel,
architecte expert du Roi. L'évêque de cette ville
avoit fait oiner la porte de fon palais , de guirlandes
& du transparent des armes de Madame la
Dauphine on diftribua , par fes ordres , une grande
quantité de pain & de vin. Ce prélat reçut , au
bas de fon perion , Madame la Dauphine qui fe
rendit dans les appartemens par une grande gale.
rie éclairée avec autant de goût que de magnificence.
Après le fouper , Madame la Dauphine fut
conduite dans un falon conftruit exprès en face
d'un feu d'artifice qui fut très - bien exécuté . L'évêque
avoit fait élever un temple circulaire , au
fond du jardin , fur une n ontagne d'où fontoit
une grande quantité d'eau . Ce temple avoit quarante
pieds de hauteur ; le chapiteau & la bafe
étoient dorés ; les colonnes & la frife étoient entourées
de guirlandes de fleurs ; un groupe repré-
:
JUIN. 1770. 167
fentant la renommée annonçant la Princeſſe à la
France , & un génie portant fon portrait , formoient
le couronnement . Le lendemain , Madame
la Dauphine entendit , dans la chapelle de l'évêché
, la mefle qui fut célébrée par l'évêque , des
mains duquel cette Princeffe reçut la communion.
Madame la Dauphine reçut enfuite les préfens de
la ville , du chapitre & des corps L'après dîner ,
elle affifta à un Te Deum qui fut chanté en mufique
dans la cathédrale où l'évêque , à la tête de
fon chapitre , harangua cette Princefle ; après
cette cérémonie , Madame la Dauphine daigna fe
faire voir au Peuple. Le 13 au foir , on éleva en
face de l'appartement de cette Princeffe un arc de
triomphe couronné des armes du Roi & accompagné
d'une architecture qui embrasfoit l'enceinte
de tout le jardin . Il y eut un fecond bouquet d'artifice
. Le temple , dans lequel on voyoit la ftatue
du Roi fur un piédeſtal en bronze , fut éclaié
par une grande quantité de lampions qui formoient
un parterre . Le 14 , à deux heures aprèsmidi
, Madame la Dauphine partit pour Compiegne
au milieu des acclamations de toute la ville.
Le marquis de Chauvelin , maître de la garderobe,
que le Roi avoit envoyé à CHALONS pour y
complimenter Madame la Dauphine , & le Duc
d'Aumont, premier gentilhomme du Roi , que
Sa Majesté avoit envoyé pour le même objet , à
SOISSONS , fe trouverent à l'arrivée de Sa Majesté
à COMPIEGNE & lui donnerent des nouvelles de
cette Princefle .
Le Roi , étant informé de la marche de Madame
la Dauphine , partit de Verfailles , le 13 Mai vers
le midi , avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
Adelaide & Meldames Victoire & Sophie pour
168 MERCURE DE FRANCE.
fe rendre à COMPIEGNE. Le lendemain , Sa Majefté
, accompagnée de Monfeigneur le Dauphin ,
de Meldames & de fes principaux officiers , alla
au- devant de Madame la Dauphine jufqu'au
pont de BERNE, fitué dans la forêt de COMPIEGNE.
Les détachemens des troupes de la maiſon du
Roi , ainfi que le vol du cabinet , précéderent
& fuivirent le carroffe de Sa Majefté dans leurs
rangs ordinaires. Lorique Madame la Dauphine
apperçut le Roi , elle defcendit de fon carroffe &
elle marcha au- devant de Sa Majeſté , ayant auprès
d'elle le comte de Saulx-Tavannes , fon chevalier
d'honneur , & le comte de Teſſé , ſon premier
écuyer , qui lui donnoient la main : elle étoit
accompagnée de la comtefle de Noailles , fa Dame
d'honneur ; de la marquife de Duras , de la duchefle
de Pecquigny , de la marquife de Tavannes,
de la marquife de Mailly & de toutes les perfon
nes que le Roi avoit nommées pour l'aller recevoir
fur la frontiere : cette Princeſſe étant arrivée
auprès du Roi , qui étoit defcendu de fon carrofle,
fe jetta à fes pieds : Sa Majefté la releva & , après
l'avoir embrafiée avec beaucoup de tendrefle , lui
préfenta Mgr le Dauphin qui l'embrafla.
Ce fpectacle fi intéreffant , fi touchant, fit verfer
des larmes de joie & de fenfibilité à un peuple innombrable.
Le Roi , préfenta enfuite à Madame la Dauphi
ne , Madame Adelaide & Mefdames Victoire &
Sophie , qui embraflerent cette Princeefle . 4
Après cette entrevue , le Roi remonta en carroffe
pour retourner à COMPIEGNE. Il fit mettre
Madame la Dauphine dans le fond auprès de lui ,
& Monfeigneur le Dauphin fe plaça fur le devant
: la comteffe de Noailles monta dans le carroffe
JUIN. 1770. 169
roffe du Roi. Madame la Dauphine fut conduite ,
en arrivant au château de COMPIEGNE , dans l'appartement
qui lui avoit été préparé . Le Roi , ainfi
que Mgr le Dauphin, lui donna la main jufque dans
fon appartement , où le duc d'Orléans , le duc & la
duchefle de Chartres, le prince de Condé , le duc &
1a ducheffe de Bourbon , le prince de Conty , le
comte & la comteffe de la Marche , le duc de Penthievre
& la princefle de Lamballe furent préfentées
par Sa Majefté à cette Princeffe.
Sa Majesté étant retournée chez Elle , on préfenta
à Madame la Dauphine les feigneurs qui
avoient accompagné le Roi à Compiegne , & ceux
qui font dans l'ufage de faluer Madame la Dauphine
eurent cet honneur. Sa Majesté foupa , le
foir , en public avec Monfeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Mefdames & les Princes
& Princefles qui s'étoient rendus à Compiegne .
Monfeigneur le Dauphin coucha au château le
jour de fon arrivée à Compiegne , & le lendemain
, à l'hôtel du comte de Saint- Florentin , miniftre
& fecrétaire d'état. Le Roi , accompagné de
Mgr le Dauphin , de Madame la Dauphine & de
Meldames , partit de Compiegne le lendemain
pout fe rendre au château de la Muette , où Sa
Majefté fit apporter à Madame la Dauphine la magnifique
parure de diamans qu'il lui avoit deftinéc.
Mgr le Comte de Provence , Mgr le Comte
d'Artois & Madame s'y étoient rendus , l'aprèsmidi
, pour y recevoir Madame la Dauphine . Sa
Majefté , en revenant de Compiegne , mit pied à
, terre à Saint-Denis au monaftere des Carmelites ,
ainfi que Mgr le Dauphin , Madame la Dauphine
& Mefdames , pour voir Madame Louife . Le Roi
arriva vers les fept heures au château de la MUETH
170 MERCURE DE FRANCE.
TE ,d'où Sa Majefté , après avoir ſoupé , le rendit
à VERSAILLES , ainfi que Mgr le Dauphin , Mgr le
Comte de Provence , Mgr le Comte d'Artois , Madame
& Mefdames. Madame la Dauphine n'y arriva
que le lendemain vers les dix heures du ma :
tin. Le Roi pafla aufli-tôt chez cette Princefle , y
refta très-long- tems & lui préfenta Madame Elifabeth
, ainfi que le comte de Clermont & la
princefle de Conti. Vers une heure après - midi ,
Madame la Dauphine fe rendit à l'appartement
de Sa Majeſté , d'où l'on alla à la chapelle dans
l'ordre fuivant : le Grand - Maître , le Maître &
l'Aide des Cérémonies marchoient à la tête & précédoient
Mgr le Dauphin , qui donnoit la main à
Madame la Dauphine. Le Roi venoit enſuite ,
ayant devant lui Mgr le Comte de Provence , Mgr
le Comte d'Artois & les Princes du Sang : Sa Majefté
étoit fuivie de Madame , de Mefdames & des
Princefes du Sang , ainfi que des principaux Officiers
de Sa Majefté , & des Seigneurs & Dames de
la Cour. Le Roi ſe plaça fur fon prie-Dieu : Mgr
le Comte de Provence , Mgr le Comte d'Artois ,
Madame & Meldames , ainfi que les Princes &
Princeffes du Sang , prirent leurs places aux deux
côtés dans leur rang ordinaire : Mgr le Dauphin
& Madame la Dauphine , en arrivant à la chapelle
, s'avancerent au bas de l'autel & fe mirent
à genoux fur un carreau placé fur les marches
du Sanctuaire . L'archevêque de Reims , grand aumônier,
qui fortit de la facriftie au moment où
le Roi arriva à la chapelle , alla préſenter de l'eaubénite
à Sa Majeſté & monta enfuite à l'autel
duquel le Roi s'approcha , ainſi que Mgr le Comte
de Provence , Mgr le Comte d'Artois , Madame ,
Madame Elifabeth , Mesdames & les Princes &
Princeffes du Sang. Ce prélat , après avoir fait un
JUIN. 1770. 171
difcours à Mgr le Dauphin & à Mde la Dauphine,
commença la cérémonie par la bénédiction de
treize piéces d'or & d'un anneau d'or ; il les préfenta
à Monfeigneur le Dauphin , qui mit l'anneau
au quatriéme doigt de la main gauche de Madame
la Dauphine & lui donna les treize piéces d'or. Les
cérémonies du mariage ayant été achevées , &
Mgr le Dauphin & Madame la Dauphine ayant
reçu la bénédiction nuptiale , le Roi retourna à
fon Prie-Dieu , & le grand Aumônier commença
la meſſe , pendant laquelle la Mufique du Roi exécuta
un motet , de la compofition de l'abbé de
Gauzargues , maître de mufique de Sa Majeſté.
Après l'offertoire , Mgr le Dauphin & Madame
la Dauphine allerent à l'offrande , & à la fin du
Pater , on étendit au - deflus de leurs têtes un poële
de brocard d'argent ; l'évêque de Senlis , premier
aumônier du Roi , tenoit le poële du côté de Mgr
le Dauphin , & l'évêque de Chartres , premier aumônier
de Madame la Dauphine , le tenoit du côté
de cette Princeffe ; ils ne l'ôterent que lorsque le
grand Aumônier eut achevé les prieres ordinaires.
La mefle étant finie , le grand Aumônier s'approcha
du prie Dieu du Roi & préfenta à Sa Majeſté
les regiftres des mariages de la paroiffe royale ,
que le curé , qui avoit affifté à la cérémonie du
mariage , avoit apportés . Le Roi , accompagné
de Mgr le Dauphin , de Madame la Dauphine &
de la Famille Royale , des Princes & Princeffes du
Sang & des Seigneurs & Dames de la Cour , fut reconduit
à fon appartement dans le même ordre qui
avoit été observé en allant à la chapelle.
Au retour de la meffe les grands officiers de
Madame la Dauphine eurent l'honneur de prêter
ferment entre les mains de cette Princeſſe , en pré.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
2
fence du comte de Saint - Florentin , miniftre &
fecrétaire d'état ayant le département de la maiſon
du Roi.
Lorfque Madame la Dauphine fut rentrée chez
elle , après la cérémonie du mariage , le duc d'Aumont,
premier gentilhomme de la chambre du
Roi en exercice , eut l'honneur de remettre à cette
Princeffe , la clé d'un coffre rempli d'un grand
nombre de bijoux que Sa Majesté avoit ordonné
au duc d'Aumont de faire porter dans l'appartement
de Madame la Dauphine,
Les ambafladeurs & les miniftres des Cours
étrangeres ont eu l'honneur d'être préfentés à
Madame la Dauphine par la comteffe de Noailles.
Les Seigneurs & Dames de la cour , qui ne s'étoient
pas trouvés à l'arrivée de cette Princeſſe à
Compiegne , ont eu le même honneur le lendemain
du mariage.
Vers les fix heures du foir , le Roi , accompagné
de la Famille Royale , des Princes & Princefles du
Sang , des Seigneurs & Dames de la cour , pafa
dans fa grande galerie, où Sa Majefté tint apparrement
& joua au lanfquenet. Sa Majefté foupa
enfuite au graud couvert avec Mgr le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Mgr le Comte de Provence
, Mgr le Comte d'Artois , Madame , Madame
Adelaide , Mefdames Victoire & Sophie , & le Duc
d'Orléans , le Duc & la Ducheffe de Chartres , le
Prince de Condé , le Duc & la Ducheffe de Bourbon
,le Comte de Clermont , la Princefle de Conti ,
le Comte & la Comtefle de la Marche , le Duc de
Penthievre & la Princeffe de Lamballe.
Pendant le feftin royal , la mufique exécuta fférens
morceaux de fymphonie , fous la conduite
du Sr Rebel , chevalier de l'Ordre du Roi & furinJUI
N. 1770. 173
endant de fa mufique. Après le feſtin , le Roi
ayant mené Mgr le Dauphin & Madame la Dauphine
dans leur appartement , & la bénédiction
du lit ayant été faite par l'archevêque de Reims ,
grand aumônier , le Roi donna la chemife au Prin
ce , & la Ducheffe de Chartres à la Princeffe.
Le Roi , accompagné de la Famille Royale , fe
rendit le lendemain , vers les fix heures du foir ,
à la falle nouvellement conftruite pour les fpectacles
, où Sa Majeſté aſſiſta à la repréſentation de
l'opéra de Perfée. Sa Majeſté ſoupa enfuite à fon
grand couvert.
Le jour de la célébration du mariage fut pour
la capitale un jour de fête. Les boutiques furent
fermées , & le foir toutes les maifons furent illuminées.
Il y eut depuis ce jour une foire établie
fur le boulevard ; mais c'eſt le 30 que la ville a
fait des réjouiflances publiques dont nous parlerons
plus particulierement.
Les Gardes des Six Corps des Marchands de la
ville de Paris qui , dans toutes les occafions publiques
, ont toujours été des premiers à donner un
témoignage de leur zèle & de leur patriotisme ,
s'étoient propofé de faire les frais d'une fête pour
célébrer le mariage de Mgr le Dauphin & de Madame
la Dauphine ; ils fe font , à cet effet , adref
fés à M. de Sartine , confeiller d'état , lieutenant
général de police , fans l'autorisation duquel les
Gardes ne peuvent faire aucune dépenſe à la charge
deleurs corps refpectifs . Ce magiftrat patriore
qui a toujours en vue le bien de l'humanité &: des
citoyens , trouva dans fon propre coeur un moyen
plus propre de confacrer les fentimens & la joie
des coeurs généreux , & de célébrer cet augufte Hymen,
en leur propofant d'employer à un acte de
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
bienfaiſance la fomme qu'ils deftinoient à cette
fête ; il les engagea en conféquence à délivrer de
prifon les malheureux qui y étoient détenus faute
de payement des mois de nourrices : ce qu'ils ont
fait.
Le Corps des Marchands de Vins , & plufieurs
autres Communautés , ont fuivi le même exemple
, pareillement excités & autorifés par M. le
lieutenant -général de police.
Quels chants d'allégrefle font plus touchans &
plus intéreffans que de femblables traits de générofité
! Voilà comme les bons Princes aiment à être
célébrés .
Les Gardes des Six Corps des Marchands eurent
l'honneur de complimenter , le 20 de ce mois ,
Mgr le Dauphin & Madame la Dauphine , accompagnés
de M. le lieutenant- général de police , &
furent préfentés par M. le duc de Chevreule. Ils
ont prononcé les difcours qui fuivent :
Compliment à Mgr LE DAUPHIN.
MONSEIGNEUR ,
«Les Six Corps des Marchands de Paris s'empreffent
à vous offrir leur hommage : Sujets
fidèles , ils doivent fe montrer encore citoyens
utiles , & pour célébrer dignement une alliance
»qui promet de fi beaux jours àla Nation , ils ont
»imité la vertu qui diftingua toujours les Princes
» de votre Sang. Des peres de famille languifloient
» dans les fers ; ils font libres , MONSEIGNEUR
ils le font par vous , puifque le fentiment qui
les délivre eft dans votre coeur , & que par cet
,
JUI N. 175 1770.
» acte d'humanité nous ne fommes que les interde
votre bienfaisance. >>
» pretes
Compliment à Madame LA DAUPHINE.
သ
MADAME ,
«Les Marchands de la capitale apportent , à
vos pieds , le tribut de leurs hommages. Vous
> allez faire l'ornement & les délices de la France ;
» elle vous devra le bonheur d'un Prince qu'elle
>> chérit : quand le deftin ne vous auroit pas formée
pour le thrône , vous feriez aflurée de ré-
» gner fur nous par l'empire des vertus & par celui
» des graces. »
Les fix corps des Marchands voulant auffi attirer
la bénédiction duCiel fur cette augufte alliance,
ont fait célébrer , dans l'églife royale & paroiffiale
de St Germain-l'Auxerrois , une mefle folemnelle
à laquelle l'archevêque de cette ville a officié
tificalement. Le lieutenant- général de police &
les gens du Roi du châtelet y ont affiſté .
pon-
Le 18 de ce mois , le corps de ville , en robes de
cérémonies & ayant à ſa tête le duc de Chevreuſe,
eut l'honneur de complimenter Mgr le Dauphin
& Madame la Dauphine , à l'occafion de leur mariage,
& de leur offrir les préfens que la ville eſt
dans l'ufage de faire en pareille circonftance. Le
Sr Bignon , prévôt des marchands , porta la parole
au nom du corps de ville , lequel fut conduit
à l'audience de Mgr le Dauphin & de Madame la
Dauphine par le marquis de Dreux , grand maî-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
2
tre , le Sieur l'Allemant de Nantouillet , maître ,
& le Sieur de Watronville , aide de cérémonies.
Le 19, le Roi, accompagné de la Famille Royae,
fe rendit dans le talon qui avoit été préparé
pour le bal paré fur le théâtre de la nouvelle falle
de fpectacle. Cette magnifique falle avoit été difpofée
pour cet objer , en moins de 24 heures , par
les ordres du duc d'Aumont , preinier gentilhomme
de la chambre en exercice , fous la conduite.
du Sr Papillon de la Ferté , intendant des menusplaifirs
du Roi. La Cour fut très nombreuſe &
très-brillante. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine ouvrirent le bal qui dura juſqu'à
dix heures du foir,
-
- Sa Majesté revint enfuite dans la galerie d'ou
elle vit tirer le feu d'artifice qui avoit été préparé
pour le 16 , jour du mariage , & dont le mauvais
tems avoit fait retarder l'exécution. Il y eut une
affluence prodigieufe de fpectateurs. On tira ce
feu compofé de deux cens quatre - vingt fufées
d'honneur, de deux grandes girandoles pofées
dans les baffins avec fix fphères & fix pyrami
des , accompagnées d'une grande quantité de
piéces d'artifices d'eau ; il y eut une batterie repréfentant
une mofaïque avec 76 bombes de 9 pou→
ses de diamètre ; trente & un caprices de différen
tes grandeurs qui rempliffoient un espace de 80
toiles de face , 8400 fufées , 1000 gros pots à
feu & 24 bombes ; une grande caſcade avec plufeurs
grands foleils , une girande compofée de
20000 fufées , accompagnée d'une batterie de fix
mille gros marons & terminée par un bouquet
compofé de 4000, fulées de plufieurs grofleurs &
de 25 bombes de 12 pouces de diametre. Cetartifice
eft de la compofition des Srs Torré & More).
JUI N. 1770. 177
Toutes les parties de décoration qui compofoient
ce feu furent relevées en moins d'une heure
& bientôt on vit briller une fuperbe illumination
qui charma le Public , furpris de la promptitude
avec laquelle plus de cent mille lampions prirent
feu en moins de cinq minutes. On s'étonna de
voir tout-à coup fortir , comme de l'horifon , le
palais lumineux du foleil , quoique cet édifice.
élevé de plus de cent piés à l'extrémité du grand
canal , ne fût en effet qu'à treize cens toifes de la
galerie. Cette illufion d'optique fut due à la rapidité
de l'effet de plufieurs fortes de mêches de
communication dont l'invention & la préparation
font dues à M. Varennes de Béoft , receveurgénéral
des finances , correfpondant de l'académie
royale des fciences de Paris , à laquelle il a rendu
compte d'un fecret fiprécieux pour l'agrément
des fêtes . Il eft difficile que l'imagination ſupplée
au ſpectacle enchanteur que faifoit cette magnifique
illumination qui fe deffinoit dans l'immen
fité des parterres , dans la longueur du tapis verd ,
autour du grand canal , & dans les grandes allées
& les falons du parc. Le canal étoit couvert de
gondoles & d'une grande quantité de petits bateaux
garnis d'une infinité de lanternes , dont les
différens mouvemens offroient le coup d'oeil le plus
enchanteur. On pouvoit bien s'écrier : O nuit plus
belle qu'un beau jour !
Le jeu de toutes les eaux jailliffantes des jar
dins ajoutoit encore à l'agrément de ce fpectacle.
Tous les bofquets étoient illuminés ainfi que toutes
les avenues qui y aboutiflent . Plufieurs théâtres
de bateleurs , de danfeurs & de voltigeurs
étoient difperfés dans le parc , & le peuple danfort
dans les différens bofquets. Dans cette même nuit,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
4
toutes les maifons de la ville furent illuminées .Les
cris de joie , les danfes , l'empreflement de la multitude
, tout retraçoit les prodiges d'une féerie .
Le 21 , il y eut le foir un bal mafqué dans le
grand appartement , lequel étoit éclairé par un
très - grand nombre de lumieres diftribuées dans
des luftres & dans des girandoles pofées fur de fuperbes
guéridons. Ce bal fe pafla avec beaucoup
d'ordre , malgré le nombre prodigieux des mafques.
Nous donnerons , dans un autre Journal , les
détails des autres fpectacles & fêtes de la cour & de
la ville à l'occafion du mariage.
Nous ajouterons ici que Madame la Dauphine
arriva le 10 de Mai à BAR - LE - DUC , à dix
heures & demie du foir , aux acclamations du
Peuple & au fon de la mufique de la Légion
Royale , commandée par le comte de Coigny
fon colonel , & rangée en bataille fur la place
de l'hôtel - de- ville , où cette Princeffe defcendit.
Avant le fouper, Madame la Dauphine reçut les
hommages & les préfens du corps - de- ville & la
députation de la chambre des Comptes du duché
de Bar. On tira enfuite un très -beau feu d'artifice
qui fut fuivi d'une magnifique illumination, dont
l'architecture & la décoration repréfentoient le
triomphe de l'amour conjugal. Le milieu de l'illumination
formoit un portique repréfentant le temple
de Vénus , avec plufieurs figures emblématiques
, relatives au mariage de Madame la Dauphine.
La décoracion peinte en tranſparent fit fon
effet par le moyen d'une double illumination qui
fut exécutée d'un feul coup de feu. Le lendemain,
Madame la Dauphine , après avoir entendu la
meffe , reçut les complimens du Clergé & du Corps
militaire , & partit de cette ville vers les neufheuJUI
N. 1770. X 179
res du matin. Au moment de fon départ , les officiers
de l'hôtel - de- ville , dans la vue d'attirer les
bénédictions du Ciel fur le voyage de cette Princeffe
, firent diftribuer aux pauvres une grande
quantité de pains .
Le 14 , l'arrivée de Madame la Dauphine à Soiffons
fut annoncée au Peuple par le fon des cloches
de toutes les églifes. Tous les corps, tant féculiers
que réguliers , qui s'étoient rendus au château ,
formoient deux haies fur fon paffage lorfqu'elle y
monta. Une heure après , le corps- de- ville, ayant
à la tête le duc de Trefmes , gouverneur - général
-
de la province , fut préfenté à Madame la Dauphi
ne par le marquis de Dreux , grand - maître des
cérémonies , & le Maire de la ville eut l'honneur
de complimenter cette Princeffe . A neufheures du
foir , toutes les maifons furent illuminées . On
avoit placé en face de l'hôtel - de- ville deux tables,
de fix cens couverts chacune, pour le peuple , lef
quelles furent fervies avec profufion . Après ce
fouper , le peuple danfa jufqu'à cinq heures du
matin au bruit des inftrumens de deux orcheſtres
placés en cet endroit. Le corps - de - ville avoit auffi
envoyé à fouper aux pauvres de l'hôpital & aux
prifonniers .
Le comte de Tonnerre , lieutenant-général des
armées du Roi , lieutenant - général , en furvivance
, de la province du Daupliiné , où il commande
en cette qualité en l'abfence & fous les ordres du
maréchal de Tonnerre , donna , le 16 de Mai , vers
le foir , à l'occafion du mariage de Monfeigneur
le Dauphin , une très - brillante fête à laquelle il
invita toutes les perfonnes de diftinction de cette
ville. Toute la façade de fon hôtel & l'intérieur
des appartemens étoient illuminés,: on fervit un
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
fouper fplendide qui fut fuivi d'un très beau feu
d'artifice compofé par les artificiers du régiment
de Toul. Après ce feu il y eutun bal paré qui dura
fort avant dans la nuit & dont les honneurs furent
faits par la comteffe de Tonnerre , Dame du
palais de la feue Reine & Dame de Madame la
Dauphine , laquelle fe difpofe à fe rendre à la cour.
On avoit fait placer pour le peuple , aux deux côtés
du commandement , deux fontaines de vin qui
ont coulé pendant toute la nuit.
Les Mules Françoifes , bien plus nombreuſes
que celles du Parnafle , ont célébré , à l'envi , ce
grand événement. Nous n'entreprendrons pas
d'imprimer tout ce qui nous a été envoyé.
Tz
ENIGM E.
E faudra-t-il long- tems rêver ,
Cher Edipe , pour que tu nommes ,
Quels aftres tu vois le lever
Pour la félicité des hommes ?
Dois-je te dire dans ces vers
Que bientôt , par leur influence ,
Ils feront jouir l'Univers
Du bonheur que goûte la France ?
Eft-it befoin de dérailler
L'éclat dont on les voit briller
Pour que tu puifles les connoître ?
JUI N. 1770.
181
Le Ciel prit foin de les former ,
Ton coeur fuffic pour t'informer ,
Quels ils font...Quels ils doivent être?
Par M. Martin de Savigny , de Paris.
QUATRAINSs placés fur le revers de
quatre médaillons faits à l'occafion du
mariage de Mgr LE DAUPHIN.
Sur le médaillon repréſentant
PAR
LE ROI.
AR une haute alliance
Deux grands Peuples font unis ,
Il n'eft qu'un cri dans la France :
Vivent THERESE & LOUIS !
Sur le médaillon représentant
L'IMPERATRICE REIN E.
Quel doux objet on expofe
A nos regards éblouis !
C'eſt la tige d'une roſe
Qui vient s'unir à nos lis.
182 MERCURE DE FRANCE.
Sur le médaillon repréſentant
Monfeigneur LE DAUPHIN,
C'eſt un nouveau Télémaque ,
Le digne fils d'un bon Roi :
Et pour le bonheur d'Itaque
Une Antiope a fa foi.
Sur le médaillon représentant
Madame LA DAUPHINE.
Un augufte mariage
L'enlève aux voeux de fa cour :
C'eft Pfyché dans fon jeuneâge
Qu'on mene au lit de l'Amour.
Par Mlle Coffon de la Creffonniere.
VERS à Monfeigneur LE DAUPHIN
& à Madame LA DAUPHINE fur
leur mariage.
ОнH ! les jours fortunés que le printems amène !
Qu'il a d'appas & de trésors
Pour une mufe citoyenne ,
Qui fçait de fon pays partager les tranſports !
Unejeune Princefle embellira fes bords.
JUIN. 1770. 183
Verlailles s'enrichit des attraits que perd Vienne.
L'aigle pour un hymen fibeau
Aux rayons du foleil allume le flambeau .
Cette pompe , Amour , tu l'ordonnes ,
De nos lys tenant un faiſceau ,
Je te vois voltiger entre les deux Couronnes.
Par la Mufe Limonadiere , rue &
croix des Petits-Champs.
Hommage à L'IMPERATRICE REINE.
REINE , l'honneur de ton sèxe & du trône ,
L'Europe admire en toi la Minerve du Nord.
De ton génie altier la profondeur étonne ;
Tu veilles fous le dais , tu commandes av fort ;
Tu tiens le fceptre en main , la foudre & la ba
lance ,
Aux demi-Dieux dont Vienne autrefois prit la loi ,
Tu ne dois rien que la naiffance .
La couronne vient d'eux , mais ta gloire eft à toi.
Par la même.
184 MERCURE DE FRANCE.
NEL giorno dei Regi fponfali di Luigi
Delfino di Francia con Maria - Antonietta
, Arciducheffa d'Auftria , celebra
ti il dì 16 Maggio 1770.
DALL'
SONETT O.
ALL' alto Olimpo Imeno a noi diſcenda ,
Quefta Coppia Reale or colla face
Scorti al fuo Tempio , là del più verace
E cafto amore ambi i lor cuori accenda.
Gallia , felice te ! che omai s'attenda
Dal folo tuo volere o guerra o pace ;
L'Aquila i Gigli tuoi sù l' ali al Trace
Portando , il Fiero a riſpertarla apprenda.
Spofi , è già delle Grazie il coro intento
Di rofe e mirto a coronarvi , e vuole
Farvi guftar dolcezze a cento e cento.
Tu , nuovo Alcide , la tua vaga Iole
Scorta al Nuzziale toro , indi contento
Vedrai copiofae d'ambi degna Prole .
In fegno di profundiffimo rifpetto ,
M. A. Cardinal
JUI N. 1770. 1851
IN lode di LUIGI XV, Re di Francia,
all occafione dei denominati Regi
Sponfali.
SONET TO .
VAGO tuttor di nuove belle geſta ,
E di reprimere il marzial furore , 1
Luigi , della Patria ſua l'amore ,
Oggi nell' Aquila i fuoi Gigli innefta .
Lieta la Gallia ad acclamar s'appreſta
I Regi Spofi col più vivo ardore ;
Germani , Itali , Ifpani , ed Angli onore
Corrono a fare alla Nuzziale fefta.
Di lunghe pugne frà tumulti orrendi
Paflaſti , Europa , il più rabbioſo verno.
Or la più dolce primavera attendi .
Si , grand Luigi , Tù , di Marte à fcherno ,
Il fecol d'oro ravvivando rendi
Felice il Mondo , ed il tuo Nome Eterno.
Del Medefmo.
186 MERCURE DE FRANCE .
VERS à l'occafion du mariage de
Madame LA DAUPHINE.
Le front paré d'une noble décence , E
Les yeux baiflés & le coeur palpitant ,
Devant l'autel , Antoinette en filence
Attend , defire & craint l'inftant
Qui va combler les fouhaits de la France.
La foudre gronde , on fent le temple s'émouvoir
Au milieu des éclairs Minerve fe fait voir.
Vers la Princeffe elle s'avance.
Reconnois- moi , dit-elle , & raffure tes fens.
Je viens tenir ici la place de ta mere ,
Avec éclat depuis long - tems
Elle remplit la mienne fur la terre.
Par M. Delporte.
L'Impromptu fur le Mariage , par M. Huguenin
; l'Epitre à Madame la Dauphine , à Soiffons,
un Epithalame de M. Magnielle , avocat en parlement
, font l'heureule expreffion du fentiment ,
du zèle & de l'amour des François .
JUI N. 1770. 187
OPÉRA.
LACADÉMIE royale de muſique eft
principalement occupée dans les fêtes de
la Cour , qui ont interrompu plufieurs
de fes fpectacles à Paris. Nous rendrons
compte de ces fêtes dans le prochain
Mercure .
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François n'ont donné
aucune nouveauté depuis qu'ils font établis
au théâtre des Thuilleries . La mauvaife
fanté de M. le Kain & les voyages
de la Cour , retardent la repréſentation
des piéces reçues.
Mlle. Dubois a joué le rôle de Chimène
dans le Cid avec beaucoup d'intérêt
& de fenfibilité . Mde . Veftris a
développé dans le rôle de Rodogune
l'intelligence , la nobleffe & l'énergie qui
la caractérisent. M. Molé , qui , en l'abfence
du principal acteur , s'eft chargé du
premier emploi , a fait voir dans le Cid
188 MERCURE DE FRANCE.
& dans Antiochus , toutes les reflources
de fon art & la finguliére fléxibilité de
fes talens dramatiques.
On a fait le jeudi 3 Mai au théâtre
de la Comédie Françoife , Fauxbourg
St Germain , une répétition d'Athalie
avec un petit choeur.
Mlle. Clairon a joué le rôle d'Athalie ,
& l'a rendu avec cette intelligence cette
énergie & cette nobleffe qui caractériſent
fes talens.
On a emprunté d'Ernelinde le choeur
du ferment & plufieurs morceaux de différens
opéras , qui font un très- grand
effet dans les choeurs .
M. Goyon a débuté le vendredi 27
Avril dans le rôle de Damon dans le
Philofophe marié. Cet acteur s'eft rendu
lui - même juftice , & n'a pas continué
fon début .
M. Mouvel a commencé fon début
le 28 Avril par les rôles d'Egifte dans
Mérope , & d'Olinde dans Zénéide ;
il continue fon début , dans lequel il
eft encouragé par le public.
L'opéra de Perfée a été remis à la
Cour avec une magnificence impofante
.
Athalie a été repréſentée avec toute la
pompe de ce beau fpectacle ; on fe difpofe
JUIN. 1770. 189
à donner à la Cour Caftor & Pollux ,
opéra ; & Tancréde , tragédie. Nous
entrerons dans quelques détails de ces
fpectacles .
COMÉDIE ITALIENNES
LES Comédiens Italiens ont donné
t
pour
la premiere fois , le mardi 8 Mai , la
fuite du Cabriolet volant, canevas en trois
actes . Arlequin , cru Mahomet dans la
premiere pièce , eft reconnu pour un impofteur
dans la feconde , & feint d'être
fou pour éviter le fupplice auquel il eft
condamné ; c'est tout ce que nous dirons
de la fable de cette piéce , dont le plus
grand mérite eft de tourner en ridicule
les moyens impoffibles , les fituations forcées
& le pathétique outré que l'on affecte
d'employer dans les drames nouveaux.
De tour rems le théâtre italien a été en
droit de faire rire le Public de ce qui l'avoit
fait pleurer ailleurs , c'eft multiplier
fes plaifirs ; mais , cette fois , il a pouffé
plus loin la correction , il ne s'eft pas
épargné lui même , & l'on voit dans cette
piéce plus d'un auteur critiqué au lieu
même de fon triomphe ; toutefois cette
190 MERCURE DE FRANCE.
critique , dans laquelle il y a plus de gaîté
que d'amertume , ne doit nullement bleffer
ceux fur qui elle tombe . Ils partagent
en cela le fort de nos auteurs les plus diftingués.
Leur répuration , leurs ouvrages
même ne peuvent en fouffrir la moindre
atteinte. Après avoir ri jufqu'à la folie
aux anciennes parodies , les mêmes
fpectateurs alloient applaudir avec le
tranfport Inès , Zaïre & les chefd'oeuvres
de nos grands maîtres . Nous ne
devons pas oublier de parler auffi des applaudiffemens
que reçoit & mérite le Śr
Carlin qui devient chaque jour plus cher
au Public , & par le plaifir qu'il lui procure
& par la crainte que l'on a de fa retraite
.
ACADÉMIE S.
I.
Prix proposé par l'Académie des Sciences,
pour l'année 1772.
FEU M. Rouillé de Meſlay , ancien
confeiller au parlement de Paris , ayant
conçu le noble deffein de contribuer au
progrès des fciences & à l'utilité que le
JUIN. 1770.
191
Public en pouvoit retirer , a légué à l'académie
royale des fciences un fonds pour
deux prix , qui feront diftribués à ceux qui ,
au jugement de cette compagnie , auront
le mieux réuffi fur deux différentes fortes
de fujets qu'il a indiqués dans fon teftament
, & dont il a donné des exemples .
Les fujets du premier prix regardent le
fyftême général du monde , & l'aftronomie
phyfique.
Ce prix devroit être de 2000 livres , aux
termes du teftament , & fe diftribuer tous
les ans ; mais la diminution des rentes a
obligé de ne le donner que tous les deux
ans , afin de le rendre plus
confidérable ,
& il fera de 2500 liv .
Les fujets du fecond prix regardent la
navigation & le commerce.
Il ne fe donnera que tous les deux ans ,
& fera de 2000 liv.
L'académie avoit
propofé pour le fujet
du prix de 1768 , Deperfectionner les méthodesfur
lesquelles eftfondée la théorie de
la lune , de fixer par ce moyen celle des
équations de cette planète , quifont encore
incertaines , & d'examiner en
particulierfi
l'on peut rendre raifon , par cette théorie ,
de
l'équationféculaire du
mouvement moyen
de la lune.
192 MERCURE DE FRANCE.
N'ayant pas été fatisfaite des recherches
qu'elle avoit reçues fur ce fujet, elle l'a propofé
de nouveau pour cette année 1770 ,
avec un prix double.
Parmi les nouvelles piéces qui lui ont
été envoyées pour le concours , quelquesunes
, fans doute , renferment des recherches
très - eftimables à plufieurs égards ;
mais il a paru à l'académie , que les auteurs
avoient peu ajouté aux théories &
aux méthodes déjà connues ; qu'ils auroient
pu employer une analyfe plus fimple
& plus accommodée aux calculs aftronomiques
; qu'ils n'ont pas fuffifam-
'ment approfondi l'article de la queſtion
qui regarde les équations incertaines , &
à peine effleuré celui qui concerne l'équation
féculaire .
·
Cependant l'académie, confidérant l'extrême
difficulté de la queftion , & ne voulant
pas décourager les concurrens , a cru
devoir récompenfer le favoir & le travail
qui diftinguent fur tout une des piéces
qu'elle a reçues. En rendant cette juftice
aux efforts que les mathématiciens ont
déjà faits pour répondre à fes vues , elle
efpére les engager à en faire de nouveaux
& de plus efficaces , tels que l'importance
de la matiere femble l'exiger.
En
JUI N. 1773.
193
En conféquence , l'académie a cru pouvoir
adjuger la moitié du prix double propofé
, c'est-à - dire le prixfimple ordinaire,
à la piéce nº . i de 1770 , qui a pour devife
: Errantemque canit Lunam , & dont
les auteurs font conjointement M. Léonard
Euler , affocié étranger de l'académic
, & membre de celles de Berlin &
de Pétersbourg; & M. Jean Albert Euler
fon fils , aut membre des académies de
Berlin & de Pétersbourg.
Elle réferve l'autre moitié du prix propofé
, pour le joindre à celui qu'elle doit
donner en 1772 , & propofe de nouveau
pour cette année 1772 la même queſtion .
Le prix fera double , c'eſt - à - dire , de
4500 liv.
Les fçavans de toutes les nations font
invités à travailler fur ce fujet , & même
-les affociés étrangers de l'académie. Elle
s'eft fait la loi d'exclure les académiciens
regnicoles de prétendre aux prix .
Ceux qui compoferont font invités à
écrire en françois ou en latin , mais fans
aucune obligation. Ils pourront ecrire en
telle langue qu'ils voudront , & l'académie
fera traduire leurs ouvrages .
On les prie que leurs écrits foient fort
lifibles , fur-tout quand il y aura des calculs
d'algèbre.
I
194 MERCURE DE FRANCE .
፡
Ils ne mettront point leur nom à leurs
ouvrages , mais feulement une fentence
ou devife. Ils pourront , s'ils veulent , attacher
à leur écrit un billet féparé & cacheté
par eux , où feront avec cette même
fentence , leur nom , leurs qualités & leur
adreffe ; & ce billet ne fera ouvert par l'académie
, qu'en cas que la piéce ait remporté
le prix.
Ceux qui travailleront pour le prix
adrefferont leurs ouvrages à Paris au fecrétaire
perpétuel de l'académie , ou les
lui feront remettre entre les mains . Dans
ce fecond cas le fecrétaire en donnera en
même tems à celui qui les lui aura remis,
fon récépiffé, où feront marqués la fentence
del'ouvrage & fon numéro , felon l'ordre
ou le tems dans lequel il aura été reçu .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Septembre 1771 exclufivement.
L'académie , à fon affemblée publique
d'après Pâques 1772 , proclamera la pièce
qui aura mérité ce prix .
S'il y a un récépiflé du fecrétaire pour la
piéce qui aura remporté le prix , le tréforier
de l'académie délivrera la fomme du
prix à celui qui lui rapportera ce récépiffé ,
Il n'y aura à cela nulle autre formalité.
JUI N. 1770. 195
S'il n'y a pas de récépiffé
du fecrétaire
,
le tréforier
ne délivrera
le prix qu'à l'aureur
même , qui fe fera connoître
, ou au
porteur d'une procuration
de fa part.
I I.
Prix de Mufique latine.
Le prix double de muſique latine , qui
devoit être donné cette année 1770 au
Concert fpirituel de la quinzaine de Pâques
, & qui confiftoit en deux médailles
d'or de la valeur de 300 livres chacune .
a été adjugé à M. Deformery , comédien ,
demeurant à Strasbourg , chez M. de Hautemer
, muficien de la cathédrale.
Le motet , No. 15 , eft celui qui a paru
approcher le plus du motet couronné.
Quantaux odes envoyées pour le prix
de mufique françoife , aucune n'en a été
jugée digne.
PROGRAMME adreffe aux Poëtes Italiens
, par S. A. R. l'Infant de Parme.
LAA nation italienne , qui a fçu jetter les premiè
res fémencés de tous les beaux arts , a le mérite
encore d'avoir ramené fur la fcène, après les Grecs
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
& les Romains , la mufe de la tragédie & celle de
la comédie. A la renaiffance des lettres parmi
nous , on vit paroître fucceflivement fur nos théâ
tres la douceur du genre paftoral , la gravité du
Cothurne & le mafque enjoué de Thalie. Les efprits
les plus cultivés s'occuperent dans ces heureux
tems de la poëfie dramatique , qui a été regardée
depuis comme le plus brillant , le plus
agréable & le plus important des arts d'imitation .
Les uns traiterent des fujets de tragédie qui
avoient été célèbres fur le théâtre d'Athènes ;
d'autres , dans la comédie , imiterent cette manière
ingénieufe de corriger les maurs , qui avoit
fait la réputation des comiques Grecs & Romains.
Plufieurs enfin penferent qu'il étoit inutile d'expliquer
les règles du théâtre tranfimifes par les
anciens , & enfeignerent l'art de les appliquer.
Grace ces écrivains , quand les autres nations
n'avoient d'autre plaifir que d'affifter à des repréfentations
de myfteres & de farces facrées , on en
tendoit lur nos théâtres Phédre , Médée , Thiefte
& Sémirainis , & nos acteurs diverufloient le peuple
, en mettant fous les yeux le Jaloux , les Rivaux
, le Médecin , l'Hypocrite , le Mari. Plufieurs
petits princes fe partageoient alors l'Italie ;
& leurs cours étoient l'afyle des gens de lettres &
le centre des arts : leur faveur entretenoit l'émulation
des poëtes , des architectes , des acteurs ;
& tous les drames qui paroifloient au jour étoient
joués fur le théâtre avec le plus grand éclat . C'eft
très-juftement que le regne de Leon X eft regardé
comme l'époque brillante des lettres . Quelle protection
n'accorda - t- il pas à la majesté tragique
lorfqu'elle reparut , & quels furent alors les ef
forts du cardinal Bibiena pour chafler les Hiftrions
Italie & y introduire la bonne comédie ?
JUI N. 1770. 197
loit
Mais foit que ce qui plaît dans un tems ne produife
pas le même effet dans un autre
qu'en nous éloignant de plus en plus des moeurs
anciennes , l'action théâtrale doive être propor
tionnée à la fituation actuelle des fpectateurs , foit
qu'une certaine délicatelle dans les efprits exige
aujourd'hui plus de perfection , ou foit une autre
cauſe enfin , il eft certain que le théâtre italien a
befoin de grands changemens . Ce n'eft pas la pre
miere fois qu'on parle de la néceffité de le perfectionner.
Si elle n'étoit pas fenfible, & prefque
évidente , deux génies illuftres de la nation l'auroient-
ils tenté ?
C'est le projet d'un prince qui regne avec éclat
dans cette belle partie de l'Europe , qui protége
les arts & les fciences , & qui , jaloux de la gloire
dù nom italien , veut rappeller le théâtre à fon
ancienne fplendeur & à un plan plus heureux . Ce
protecteur bienfaifant eft le Royal Infant Duc de
Parme , rival fortuné de ces fouverains qui furent
mériter le titre de peres des lettres : Pompée &
Augufte ont cherché une divinité tutélaire , un
génie qui préfidât à leurs nouveaux théâtres; mais,
par l'établiflement qu'on annonce dans ce programme
, c'eft déformais à Ferdinand ſeul d'être
la divinité protectrice & le génie du théâtre d'Italie.
On propofe done , de fa part & par fon ordre ,
un prix à tout Italien , quel qu'il foit , qui faura
compoler une tragédie ou une comédie digne d'ê
tre couronnée. Les piéces feront écrites en vers
& contiendront autant d'actes qu'il plaira au poëſuivant
la nature & le plan du drame:
te ,
On fait les railons qui ont engagé toutes les
nations policées à préférer conftamment la poefic
1 išj
198 MERCURE DE FRANCE.
à la profe dans ce genre de compofitions , & com
me on ne peut nier que nous n'ayons , à cet égard,
le rithme le moins gênant , le plus favorable &
le plus majestueux , demander qu'on écrive en
vers libres , c'eft demander qu'on donne à la comédie
& à la tragédie , toutel'énergie , toute l'expreffion
, tout le naturel , toute la dignité, toute
la pompe & tout l'ornement qu'elles doivent
avoir.
La premiere condition & la plus inviolable doit
être la pratique fcrupuleufe des règles preferites
à chaque genre de poëmes, & quelles que variétés
que le génie différent des nations doive produire
dans la texture de l'action théâtrale , & dans la
maniere de traiter les événemens , les loix fondamentales
doivent être communes à tous les peuples
, & ils font univerfellement d'accord fur ce
point . Il n'y a point de poëte , quelque médiocre
qu'on le fuppofe , qui ne foit inftruit des trois
unités néceflaires au poëme dont il s'agit. c. 6.
d. l'unité d'action , de tems , de lieu , précepte
que le célèbre Defpréaux , dans fon art poëtique ,
afu renfermer en deux vers :
Qu'en un lieu , qu'en un jour , un feul fait accompli
Tienne jufqu'à la fin le théâtre rempli .
On fçait auffi les fçavantes leçons qu'Horace ,
le maître de Boileau , a fu donner fur la tragédie,
fur la comédie , & fur tout autre genre de poëlie .
Cependant nous ditons ici , en faveur des jeunes
poëtes , que la tragédie eft la repréfentation d'une
action héroïque qui doit produire la terreur & la
pitié , & que la comédie n'eft que l'exacte imitaJUI
N. 1770. 199
tion des moeurs. L'action eft héroïque dans la tra
gédie , quand elle eft l'effet d'une ame extraordinairement
grande & élevée , & l'imitation eft fidèle
dans la comédie , quand les hommes y font peints
tels qu'ils font. Les difgraces , les dangers , les
fentimens au- deffus de l'ordre commun caractérifent
la tragédie ; les intérêts & les caracteres d'un
ordre moins élevé font le fujet de la comédie ; &
comme l'objet principal des deux genres eft d'inf
pirer l'averfion du vice & l'amour de la vertu
tout le monde voit quelle application & quelle
étude il faut pour y parvenir. Les tragédies grecques
, les meilleures des tragédies françoiles , celles
des nôtres qui ont le plus de réputation , voilà
les modeles qu'un jeune poëte drainatique peut fe
propofer.
On ne peut dire abfolument la même chofe de
la comédie , genre dont la difficulté confifte à fate
fir la nature fous fon véritable point de vue , &
dont l'utilité réelle eft de réformer les défauts des
perfonnes avec qui nous vivons. La fenfibilité
naturelle & une imagination vive peuvent fuffire
quelquefois à un bon poëte pour donner de l'inté
rêt aux grandes actions de la tragédie ; mais il
femble qu'il faille davantage au poëte comique :
s'il ne doit céder en rien au poëte tragique , s'il
doit avoir autant de génie , s'il doit être aufli bon
poëte , il faut qu'il foit de plus un obfervateur
attentif du coeur & des actions de fes femblables.
L'étude de la nature , dit le contemporain & l'ami
de Racine & de Moliere,eft le devoir du poëte comique
:
Que la nature donc foit votre étude unique ,
Auteurs , qui prétendez aux honneurs du comique.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Quoique dans le préfent établiffement on laiffe
aux concurrens le choix des fujets , tant pour la
tragédié que pour la comédie , cependant on entend
exclure tout ce qui tient de la farce & de la
bouffonnerie. Les feules comédies de caractere
feront admifes . Il femble que celles - ci puiffent fe
réduire à trois claffes . Celles qui nous peignent le
vice pour nous le rendre odieux , comédies de caractere
proprement dites , celles qui nous monfrent
l'homme dans l'état où il eft le jouet des viciffitudes
humaines , comédies de fituation ; celles
enfin qui nous montrent des vertus communes ,
expofées à des malheurs , & peintés avec des traits
qui nous paffionnent en leur faveur , comédies
farmoyantes. Les comédies de l'incomparable Moliere
, connoiffeur auffi profond des hommes que
cenleur délicat & railleur habile : celles de Dufreny,
de Renard , de Deftouches , & quelques unes
des nôtres peuvent fervir de modèle au poëte comique.
Mais , fi ce genre de fpectacle a toujours
eu & doit avoir le but honnête de cenfurer le ridicule
& le vice , & de faire également détefter l'un
& l'autre , il exige par conféquent une grande
décence dans l'expreffion , dans la conduite& dans
l'intrigue.
L'expérience prouve que la perfection defirée
au théâtre ne dépend pas tant de la bonté des drames
, que de l'art de la repréſentation qu'on a
fort bien nommé la magie de la fcène. L'ignoran
ce , le défaut de jugement & de talens dans les acteurs
défigurent louvent le drame le plus expreffif,
Je plus touchant , le mieux ordonné , & c'eft ainfi
qu'ils en font un ouvrage obfcur , froid & traînant.
On n'a peut- être jamais imité la délicatefle
des Grecs qui avoient formé des établiſſemens
pour l'inſtruction des acteurs tragiques & comi
1
JUI N. 1770. 201
ques d'où ils ne fortoient , pour monter fur le
théâtre , qu'après s'être exercés dans l'art de bien
repréfenter les perſonnages qu'ils devoient jouer,
Pout rétablir encore dans cette partie la gloire du
théâtre italien , Son Altefle Royale entretiendra
une fociété choific de perfonnes honnêtes & bien
élevées qui repréfenteront tous les ans les tragédies
& les comédies couronnées. Les acteurs feront
inftruits par une perfonne capable de leur
communiquer lejugement & le fentiment qui font
les deux points effentiels au fuccès qu'on defire .
Le directeur choif , connoiffant les beautés des
théâtres étrangers , fera enforte de réunir fur celui
de Parme tout ce qui convient principalement
à ces deux genres de repréfentations. Les auteurs
feront invités , & font fûrs d'être accueillis avec
bonté du royal Mécène , & n'auront point à fe
plaindre d'avoir vu leurs ouvrages dépouillés de
l'expreflion néceflaite .
Son A. R donne deux prix pour chaque genre.
Celui qui fera adjugé à la meilleure tragédie , fera
une médaille de la valeur & du poids de cent fequins.
L'acceffit fera également une médaille
mais de la valeur de so fequins . On traitera auffi
généreusement les auteurs des comédies qui auront
été couronnées . Cette égalité de récompenfe
devroit fervir à faire revenir de leurspréjugés ceux
qui croiroient la comédie moins digne des efprits
éclairés & des honneurs de la couronne que la tragédie,
Melpomène & Thalie font affifes au Par
naffe , l'une à côté de l'autre. Pourquoi voudroiton
les féparer?
Afin que ces productions théâtrales foient jugées
avec connoiflance de caufe & fans partialité,
Son A. R. a prépofé lept perfonnes d'un mérite
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
diftingué , dont l'emploi fera de lire & d'examiner
chaque tragédie & comédie du concours , & de
décider enfemble celles qui mériteront le prix.
Des hommes auffi recommandables par leur condition
, leur probité & leur intelligence , feront
fans doute à l'abri de tout foupçon dans leurs jugemens.
Tout concurrent enverra fon poëme bien écrit,
marqué d'uné maxime ou d'un vers ; fon nom fera
dans une lettre cachetée dont il accompagnera le
paquer. On n'ouvrira cette lettre qu'après la leczure
& le jugement de l'ouvrage , pour favoir à
qui appartient le prix & en donner avis à fon auteur.
Les drames qui n'auront rien obtenu refte
ront en dépôt chez le fecrétaire de l'académie des
fept juges. On ne décachetera point les noms des
autres auteurs pour leur ôter toute crainte d'être
reconnus.
Graces aux bienfaits du duc de Parme , notre
nation verra renouveler ces combats poëtiques
qui contribuerent tant à la fplendeur du théâtre
chez les Grecs . Elle verra un fouverain diftribuer
les couronnes auxquelles afpirerent autrefois Efchile
& Sophocle , & les efprits les plus favorifés
des Mufes latines ; ainfi le théâtre de Parme n'aura
rien à envier aux théâtres anciens.
Le tems preferit pour le concours eft d'un an. Il
sommencera le 30 Mai 1770. Les poëtes Italiens
qui voudront faifir cette occafion de s'illuftrer
pourront adreffer leurs piéces à l'Abbé Joſeph Rezzana
, fecrétaire de la députation académique ,
qui payera tous les frais de la pofte , de maniere
que les concurrens n'auront aucune efpéce de dépenfe
à faire..
JUI N. 1770. 203
¿
ARTS.
GRAVURE.
I.
Galerie Françoife , ou portraits des hom
mes & des femmes célèbres qui ont
paru en France ; par M. Gautier Dagoty
le fils . On y a joint un abrégé de
leur vie , puifé dans les meilleures fources
; volume grand in-4° . A Paris , chez
Hériffant le fils , libraire , rue St Jacq .
Le luxe typographique a été employé
avec fuccès pour rendre cet ouvrage auffi
agréable qu'utile. Tous les portraits font
gravés d'après les maîtres les plus habiles.
La gravure que M. Gautier à cru devoir
adopter comme la plus expéditive & la
plus propre au coloris qu'exige le portrait
tient le milieu entre le deffin eftampé
noir & blanc & la maniere noire. Les notices
, ajoutées à chacun de ces portraits ,
ont été puifées dans les auteurs les plus
accrédités. Souvent même on employe
leurs propres expreffions , quand elles peignent
avec force & avec vérité. Les per-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
fonnes du fiécle où l'on vit , intéreffent
davantage que celles qui ont brillé dans
des tems plus éloignés , foit parce qu'on
a été à portée de les voir , foit parce qu'on
les connoît par le récit de ceux qui les ont
vues. On s'eft donc propofé de commencer
cet ouvrage par les portraits des grands
hommes de notre fiècle dans tous les genres.
Les fiécles précédens viendront après;
mais toujours en prenant le plus voilin
du nôtre. Chaque cahier , comme il a été
annoncé dans le Profpectus , fera compofé
de fix fujets. On n'y inférera point les
perfonnes vivantes . On aura foin , autant
que l'on pourra , de ne pas préfenter à la
fois deux perfonnages qui ont parcouru
la même carriere avec faccès . Les talens
mettent de niveau tous les rangs ; ainG
l'on n'hésitera point de placer un fimple
artifte fans naiffance à côté d'un autre
grand homme recommandable par le
nombre de fes ayeux. On décorera auffi
de tems en tems cette collection , des por
traits des femmes les plus célèbres : ce fera
une occafion , pour les auteurs de cet ouvrage
, de rendre hommage aux graces &
à la beauté. Le premier cahier qui fe publie
actuellement eft compofe des portraits
du Dauphin dernier mort , du duc
d'Orléans régent , de Louis XIV , de
JU IN. 1770. 205
:
de Louis XIII , de Henri IV & d'un frontifpice
qui forme la premiere gravure.
I I.
Portrait de Madame la Comteffe du Barry,
negravé par Ch. Gaucher , d'après le tableau
original de M. Drouais , peintre
du Roi. A Paris , chez l'auteur , rue St
Jacques , maifon des Dames de la Vis
fitation ; prix 3 liv.
L'artiſte a renfermé ce joli portrait ,
qui eft gravé en petit , dans un médaillon
entouré d'une guirlande de fleurs . Au bas
eft attaché un carquois rempli de fléches.
L'heureufe difpofition du tout enfemble ,
le fini & la délicateffe de l'exécution af
furent à M. Gaucher le talent de multiplier
à fon gré les traits enchanteurs de la
beauté & des graces .
III.
Portrait de l'augufte Princeffe Marie-Antoinette
Archiducheffe d'Autriche, Dau
phine de France. A Paris , chez Croifey
, graveur , marchand d'eftampes &
de géographie , quai des Auguſtins , à
la Minerve ; prix 3 liv . en feuilles , &
206 MERCURE DE FRANCE.
6 liv. monté fous verre blanc , avec
bordure dorée & du dernier goût.
Ce portrait , qui nous rappelle les traits
d'une princefle de Vienne , l'objet chéri
des voeux de la nation , a été gravé avec
foin par le St Croifey qui a donné à fon
burin beaucoup de douceur & d'agrément.
Cet artiſte a copié ce portrait d'après les
tableaux originaux qui font dans les appartemens
de Sa Majefté , & l'a renfermé
dans un médaillon d'environ 8 pouces de
haut fur 6 de large . Ce médaillon eft entouré
de différens attributs fymboliques. "
On diftribue chez Niquet , place Maubert
, près la rue des Lavandieres , un
autre portrait en médaillon de l'augufte
Dauphine de France. Ce portrait eft de
profil , & beaucoup plus petit que celui
que nous venons d'annoncer. Il a été deffiné
& gravé par Lebert , d'après le tableau
original , peint à Vienne par Kernofchii ,
Polonois.
Defnos , ingénieur - géographe & li?
braire , rue St Jacques , au globe , vient
auffi de faire paroître un autre, portrait de
Paugufte Dauphine de France. Il est vu
des trois quarts & en forme de médaillon
de 6 pouces de haut fur cinq de large. Ce
JUI N. 1770. 207
médaillon eft orné de guirlandes. Au bas
font les armoiries de Mgr le Dauphin &
celles de Madame la Dauphine. Prix en
blanc 1 liv . 4 f. , & imprimée en carmin ,
2 liv. 8 f.
I V.
Portrait de Mgr Louis- Augufte Dauphin
de France , gravé par J. M. Moreau le
jeune , d'après le tableau original de M.
Hall , Suédois . A Paris , chez l'auteur ,
rue de la Harpe , vis- à - vis M. le Bas ,
graveur. Prix liv.
3
On diftinguera aifément ce portrait intéreffant
de tous ceux qui ont paru par la
beauté du caractere de tête , & par le
moëlleux avec lequel le graveur a fçu rendre
la touche enchantereffe du peintre
Suédois , agréé depuis peu à notre acadé
mie royale de peinture & de fculpture.
Ce portrait eft vu des trois quarts , & il
eft renfermé dans un médaillon d'environ
33 lig. de haut fur 27 de large.
M. Maffard s'eft diftingué des autres
artiftes qui ont gravé les portraits de Mgr
le Dauphin & de Madame la Dauphine
par le fini précieux qu'il a fçu donner à
fon burin. Les portraits publiés par cegra208
MERCURE DE FRANCE.
veur font de profil & de la grandeur d'une
bague . On peut cependant les placer fous
verre en leur laiffant les ornemens qui les
accompagnent. On les diftribue à Paris ,
chez l'auteur , rue des Francs- Bourgeois
près la porte St Michel , maiſon du marchand
de bois ; & chez Ponce , graveur ,
même maiſon; prix 3 liv . les deux.
V.
Portraits en médaillon de Mgr le Dau
phin & de Madame la Dauphine . A Paris
, chez Demarteau , graveur du Roi ,
rue de la Pelleterie , à la cloche . Prix ,
1 liv. 4 f. chaque portrait.
M. Demarteau a gravé ces médaillons
dans la maniere du deffin au crayon rouge,
& a fçu faire paffer dans fa gravure
le goût noble & fimple de l'habile artiſte
qu'il copioit.
V I.
Allégorie fur le mariage de Mgr le Dauphin,
gravée dans la maniere du crayon;
par Demarteau l'aîné, d'après le tableau
original de M. Guerin , peintre du Roi .
A Paris , chez Demarteau , graveur du
Roi , rue de la Pelleterie , à la cloche.
JU.IN. 1770. 209
Mgr le Dauphin , fous l'emblême de
l'Amour , tenant un flambeau , met le feu
fur l'autel de 1 Hymeu. Madame la Dauphine
, perfonnifiée par l'Amitié , préfente
un coeur enflammé qui en eft le fymbole.
Des rayons qui partent d'une Gloire
éclairent ces auguftes époux. La Ville de
Paris , tenant l'écuffon de la France , témoigne
la part qu'elle prend à cette union .
Différens attributs , portés par des génies,
annoncent à toute l'Europe la félicité que
les peuples doivent fe promettre d'un
Hymen fi defié. Cette compofition allégorique
& poëtique en même tems confirme
les talens de M. Guerin , dont le tableau
a été préfenté à Mgr le Dauphin , &
accepté avec bonté par ce prince.
VII.
Autre allégorie fur le mariage de Mgr le
Dauphin , gravée auffi dans la maniere
du crayon rouge par le Sr Briceau, d'après
le deffin du Sr Delorge. A Paris ,
chez Briceau , rue St Honoré , vis à vis
l'Oratoire.
Cette eftampe a environ 17 pouces de
haut fur de large. La Sageffe tenant un
lis , fymbole de pureté, réunit les médail-
13
210 MERCURE DE FRANCE .
lons de M. le Dauphin & de Madame la
Dauphine. L'Hymen préfide à cette fête
& ordonne aux Amours de porterfur fon
autel les couronnes des auguftes époux.
Plus loin on apperçoit le temple de Minerve
, des palmes & une pyramide de
gloire , heureux attributs d'une union qui
fait la joie de l'Europe.
VIII.
Cérémonie du mariage de Louis- Augufte
Dauphin de France avec l'Archiducheffe
Marie - Antoinette d'Autriche , célébré
dans la chapelle de Verfailles , le 16
Mai 1770 , par M. de la Roche- Aymon
, archevêque de Rheims. A Paris,
chez Coulubrier , graveur , maifon du
fayancier , vis - à - vis St Denis de la
Chartre .
La repréſentation de cette cérémonie a
été gravée à l'eau- forte par le St Germain,
d'après le deffin du Sr Derrais.
I X.
Mgr le Dauphin labourant & Mgr le Dau
phin chaffant , deux eftampes en pendant
d'environ 18 pouces de haut fur
15 de large . Prix 6 liv. la premiere &
JUI N. 1770. 211
3 liv. la feconde . A Paris , chez Croifey
, graveur , marchand d'eftampes &
de géographie , quai des Auguftins , à
la Minerve .
On aimera à fe rappeler , en voyant ces
deux eftampes , les deux traits de bienfaifance
rapportés dans notre Mercure du
mois de Septembre 1768 .
X.
Le danger de l'Amour , eftampe d'environ
17 pouces de haut fur ii de large ,
gravée par J. Aug. Patour , d'après le
tableau original de Noël Hallé , peintre
du Roi. A Paris , chez Patour , rue St
Jacques , vis-à- vis le collége de Louisle-
Grand , à côté d'un libraire . Prix ,
3 liv.
par Hercule eft ici repréſenté conduit
l'Amour aux pieds d'Omphale , & ou
bliant fes travaux & fa gloire pour s'amu
fer à filer ; exemple mémorable des dangers
auxquels on s'expofe en aimant , &
de l'afcendant qu'ont les femmes fur l'efprit
& le coeur des hommes.
212 MERCURE DE FRANCE.
X I.
Suite de Fontaines gravées par F. N. Sellier
, d'après les deffins & compofitions
de différens maîtres. A Paris , chez
l'auteur , rue Vieille Bouclerie , au bas
de la rue de la Harpe , maifon du marchand
de tabac ; & chez Vernet le jeune
, marchand d'eftampes , quai des
Auguftins. Prix 1 liv . 4 f.
. Cette fuite , y compris le frontifpice ,
contient fix modèles de fontaines qui ont
été rendus avec foin par le Sr Sellier ,
graveur en architecture , d'après les deffins
de MM . Dumont , Taraval & Ghéer.
brant .
Il vient de paroître deux médailles nouvelles
ordonnées par le Roi , au fujet du mariage de
Monfeigneur le Dauphin . Sur l'une des deux
font représentés les buftes de Monſeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine , avec la
légende : Ludovici Augufti Delphini , & Maria-
Antonia Jofephi Secundi Imperatoris Sororis
Connubium ; & à l'exergue : die x v1 . Maii
MDCCLXX. Sur l'autre font repréſentés les
deux Epoux qui fe donnent la main fur un
autel ; & dans le fond , la France & l'Autriche
qui s'embraffent . La légende : Sacrum æterna
concordiæ pignus; & à l'exergue : Maria-AntoJUI
N. 1770. 213
niaAuftriaca Ludovico Delphina nupta MDCCLXX .
Ces médailles ont chacune à leur revers le
portrait du Roi , & elles ont été exécutées de
la grandeur de 18 lignes de diamètre , par M.
Duvivier , des médailles du Roi. Elles
graveur
ont été préfentées à Sa Majefté , & ontfervi de
piéces de mariage.
MUSIQUE.
L'Avare , ariette nouvelle pour une
balle taille , avec accompagnement ; par
M. H. Tiffier , maître de chant ; prix 1 liv.
16 f. A Paris , chez l'auteur , rue St Honoré
,à la gerbe d'or , près l'Oratoire ; Broüin ,
marchand de mufique & de cordes d'inftrumens
, rue St Honoré près St Roch , au
gagne- petit ; Mlle Caftagnery , rue des
Prouvaires , à la mufique royale.
Parties féparées de Silvain , opéra comique
. A Paris , chez Jolivet , éditeur &
marchand de mufique , rue Françoiſe , à
côté de la petite porte de la comédie italienne
, & aux adreffes ordinaires . Prix
6 liv.
Six Trio à grand orcheftre , dédiés à
114 MERCURE DE FRANCE.
M. le Comte de Lowendal , comte du St
Empire , brigadier des armées du Roi ,
colonel d'infanterie allemande , compofés
par Jean Martini , Allemand , volontaire
au régiment de Chamborant; prix 9 l.
Concerto pour le violoncelle avec accompagnement
de violon ; alto viola &
baffe , par Louis Boccherini ; prix 3 liv .
12 f. À Paris , au bureau d'abonnement
de mufiqué , cour de l'ancien grand cerf,
rue St Denis & des Deux - Portes St Sauveur
, & aux adreffes ordinaires de mufique.
C
Six Symphonies à grand orchestre pour
deux violons , alto & baffe , 2 cors ad li
bitum, compofées par Miroglio , opéra 10 ;
prix 12 liv . A Paris , au bureau d'abonnement
mufical , cour de l'ancien grand cerf,
rue St Denis & des Deux- Portes St Sauveur
, & aux adrefles ordinaires de mufi .
que.
Les perfonnes qui ont fouferit pour la
partition d'Ernelinde font averties qu'on la
délivre chez l'auteur , rue de Clery , &
chez le Sr la Chevardiere , rue du Roule ;
ceux qui n'ont point foufcrit pourront la
JUI N. 1770. 215
trouver aux mêmes adreffes , en payant
30 livres , ainfi que les airs détachés avec
leur accompagnement complet ; ils fe
vendent i liv. 4 fols . Cet ouvrage , eftimé
des connoiffeurs , a eu le plus grand
fuccès dans différens concerts , où il a été
exécuté avec les nuances & le caractere
qui lui étoient convenables.
TRAIT DE VALEUR.
TROIs foldats Suedois , du régiment
de Wefterbothnie , ayant été faits prifonniers
par les Pruffiens & forcés de
fervir parmi eux pendant la derniere
guerre , trouverent moyen de s'évader ,
& arriverent à l'armée françoife la veille
de la bataille de Berghen , & demanderent
des paffeports pour aller rejoindre
l'armée fuédoife en Pomeranie .
Le régiment Royal Suédois leur offrit
de l'argent , leur fit les plus belles promeffes
pour les engager fous fes drapeaux
; ils répondirent qu'ils vouloient
retourner à ceux auxquels ils avoient
fait le premier ferment de fidélité : mais,
afin qu'on ne crût pas que c'étoit la peur
qui les empêchoit de s'engager , puifque
116 MERCURE DE FRANCE.
l'on étoit à la veille d'une bataille , ils
prierent qu'on leur donnât des armes
pour prouver qu'ils étoient de braves
gens. En effet , ils combattirent au premier,
rang du régiment Royal Suédois
avec la plus grande valeur ; & , lorfque
la bataille fut finie , ils redemanderent
des paffeports , & retournerent à leur armée
par la Hollande.
ANECDOTES.
I.
Le Roi Charles II . étoit familier de fon
'naturel, d'un accès très facile , & aimoit
affez à voir & à être vu ; plus d'une fois il
dîna avec les bons Sujets de Londres, chez
le Lord Maire . Lorfque Sir Robert Vi
ner eut été élu en cette qualité , il eut
l'honneur de donner à dîner à Sa Majeſté .
Sir Rober encouragé par fa bonté , &
portant des fantés continuelles à la Famille
Royale , devint à chaque raſade
plus paffionné pour fon Prince , & fa tendreffe
dégénéra en familiarité . Charles II .
qui
JUI N. 1770. 217
1
qui s'en laffa , fe leva de table , courut à
la porte fans bruit , & fit avancer fon
carroffe ; Sir Robert s'apperçut de fon
évalion , & trop fatisfait de fa com-.
pagnie pour le laiffer partir , il courut
après lui , le joignit fur l'efcalier ; &
lui frappant dans la main , oh parbleu
Sire , lui dit - il , vous refierez , s'il vous
plaît , vous ne me quitterez pas que
nous n'ayons vuidé encore une bouteille .
Le Roi fe mit à rire , le regarda avec
bonté & fe tournant vers ceux qui
étoient préfens , il leur dit ce vers d'une
vieille chanfon : celui qui eft ivre , eft égal
aux Rois. Il revint avec le Maire , &
eut la bonté de refter jufqu'à ce que le
bonhomme eût befoin d'un guide pour
trouver fon lit.
,
I I.
L'Abbé Desfontaines étant à la campagne
d'un de fes amis , celui- ci lui
demanda comment il trouvoit la fituation
de fa maiſon ; je critique , dit-il ,
cette montagne qui en dérobe la vue ;
c'eft dommage , lui dit - on , que votre
critique n'emporte pas la piece.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
I I I.
Thomas Fuller avoit beaucoup d'efprit
; il auroit mieux aimé perdre 20 amis
qu'un bon mot. Il avoit fait quelques vers
fur une femme grondeufe ; le docteur
Confius , fon bienfaiteur , les ayant
entendu réciter , lui en demanda une
COPIE: rien de plusjufte , lui dit Fuller ,
puifque vous avez l'original. Le docteur
fut d'autant plus piqué de l'épigramme ,
que fa femme ne paffoit pas pour être
douce ; il ceffa de protéger Fuller , &
devint fon enneini.
vrage ,
IV.
Feu M. M **. premier commis de M.
Pontchartrain , contrôleur général , le
follicita pour être reçu à l'académie françoife
: comme il n'avoit fait aucun ou
il alla trouver l'abbé Pellegrin
& lui propofa de faire une ode pour lui
& de la mettre fous fon nom ; la propofition
fut acceptée . Le jour que l'ode
fut publiée , l'abbé Pellegrin reçut une
lettre avec cette infcription . A M. l'abbé
Pellegrin , premier commis aux odes ,
chez M. M **. premier commis de M. de
Pontchartrain .
JUI N. 1770. 219
V.
M. Vergier , commiffaire de marine ,
étant à table chez Mme de Fontaine , fut
prié de faire un couplet de chanfon pour
cette Dame : il s'en défendit d'abord fur
ce qu'il avoit perdu l'habitude de faire de
vers , & qu'il n'étoit plus jeune ; il fe
rendit à des inftances réitérées , & fit les
vers fuivans :
Fontaine , par vous je commence
L'hommage que chacun vous doit."
Malgré mon déclin qui s'avance ,
Je rajeunis lorfque je vous vois ;
Et vos yeux feuls font pour moi
La fontaine de Jouvence.
Madame de Fontaine lui répondit par
ceux- ci:
Novice en l'art de Melpomene ,
Je le tiens de vous en ce jour ;
Si je fuis pour vous la fontaine
Qui rajeunit & donne de l'amour ,
Pour moi , Vergier, par un jufte retour
Vous êtes celle d'Hyppocrene ....
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
LETTRES- PATENTES , ARRÊTS , &c.
LETTRES - PATENT
I.
„ ETTRES - PATENTES du Roi , données à Verfailles
le 12 Mars 1770 , regiftrées en la chambre des
Comptes les Avril fuivant , qui confirment la per
ception des droits de mutation , la retenue du quinziéme
& du dixiéme réſultans de l'édit du mois de
Décembre 1764.
I I..
Arrêt du confeil d'état du Roi , & Lettres- Patentes
fur icelui , des 8 & 22 Mars 1770 , regifrrées
en la chambre des comptes le 7 Avril 1770 ;
portant établillement de trois ingénieurs des ponts
& chauffées , pour le fervice de la généralité de
Paris , aux appointemens de deux mille livres feulement
; & de cinquante infpecteurs en commiffion
pour le fervice des provinces , aux appointemens
de 18 cent liv. dont jouiflent les fous - inspecteurs.
I I I.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 16 Mars
1770 ; concernant la capture & le renfermement
des mendians dans la ville de Lyon.
1 V.
Déclaration du Roi , donnée à Versailles le 18
Mars 1770 , regiftrées en la chambre des Comptes
le Avrilfuivants qui accorde les délais, pour comJUI
N. 1770 . 221
pter, à différens tréforiers & payeurs , & à l'adju
dicataire des fermes générales .
V.
Déclaration du Roi , donnée à Versailles le 18
Mars 1770 , regiftrée en la chambre des Comptes
le 6 Avril fuivant ; portant prorogation en faveur
des receveurs- généraux des domaines & bois, pour
la préſentation des comptes des domaines & beis,
pour la préfentation des comptes des domaines &
de ceux des dixièmes , vingtiémes & deux fous
pour livre du dixiéme & capitation des officiers de
la Table de Marbre , & ceux de la maîtriſe des
eaux & forêts de Paris , de l'année 1766.
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 24 Mars
1770 ; qui ordonne la remife des quittances de
finance dépofées au Sr Blondel de Gagny par les acquéreurs
des rentes fur les deux fous pour livre en
fus du dixième , & qu'il fera paflé des contrats de
conftitution fur lefdites quittances , conformément
à l'édit de Novembre 1767 & l'arrêt du conſeil du
20 Janvier 1770 .
VII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Avril ; qui
ordonne , conformément à celui du premier Août
1733 , que la déclaration à laquelle font affujettis
les marchands & ouvriers qui deftinent de la vaiffelle
ou d'autres ouvrages d'or & d'argent pour
les pays étrangers & pour les colonies , contiendra
le nom & la demeure des habitans defd. pays étran
gers & des colonies , qui auront commandé lesdits
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
ouvrages , & auxquels ils devront être adreflés ;
ainfi qu'il en a été ufé par le paflé.
VIII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 7 Avril 1770;
qui ordonne l'exécution de la délibération prife par
le chapitre général de l'ordre de Câteaux le 15 Mai
1768 ; & en conféquence , que les abbés nommés
par ledit chapitre pour rédiger les ftatuts & conltitutions
dudit ordre , feront tenus de travailler
fans délai à la dite rédaction.
1 X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , đu 14 Avril
1770 ; qui proroge , jufqu'au premier Juillet prochain
, la liquidation des billets de caiffe de la colonie
de la Louifiane , que différentes circonftanees
ont empêché de rapporter au Sr Marigoier
commis pour en faire le payement.
X.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 3 Mai 17703
qui ordonne que les porteurs de reconnoiffances
du caiffier de la compagnie des Indes , portant pro
mefle de fournir des billets de la derniere loterie
de la dire compagnie , qui n'auront pas retiré leurs
billets le 9 du préfent mois , feront déchus du fort
de la loterie , & ne jouiront que d'une rente viae
gere de dix pour cent du montant de leur reconnoiffance.
X I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 15 Mai
1770 ; qui ordonne que les fecrétaires du Roi du
1
JUI N. 1770. 223
grand- collége , feront tenus de payer , chacun en
particulier , une fomme de dix mille livres fur les
quarante mille d'augmentation de finance , à quoi
ils ont été taxés par édit de Février ; & qui fixe la
finance defdits offices pour l'avenir .
AVIS.
I.
GAZETTE Univerfelle de Literature de
Deux-Ponts ; avec privilege de Son Al-
Leffe Séréniffime.
LES
Es productions de la littérature , des feiences
& des arts , fe multiplient tous les jours , à la fatisfaction
du Public , fans doute , puifqu'il les recherche
: nous n'ofons dire à la gloire du fiécle,
Dans l'immenfe collection des ouvrages , ou
plutôt des livres nouveaux , que l'Europe voit
éclore fans cefle , les Journaux ne fauroient tout
embraffer. Il ne leur refte que le choix ; & ce choix
ne peut ni fatisfaire tous les lecteurs , ni former
l'hiftoire générale des efforts, des prétentions &
des fuccès de l'efprit hunain . Reflertés dans des
bornes étroites par leur plan , par la nature de leur
travail & par leur étendue, ils ne rempliffent pas,
même dans leur enfemble , le projet d'un Catalague
général & raifonné des productions nouvelles .
Publiés dans des périodes trop éloignées les unes
des autres , ils font rarement connoître les écrits
K iv
224 MERCURE DE FRANCE .
dans la nouveauté, & fouvent les livres ont vieilli ..
lorfqu'ils les annoncent.
Cependant la curiofité du Public , toujours impatient
de jouir , foit qu'il veuille s'inftruire , foit
qu'il veuille s'amufer , defireroit , pour ainſi dire,
faifir toutes les productions au fortir de la prefle :
on aime à connoître l'ouvrage du jour , dût- il être
oublié le lendemain .
Une Gazette univerfelle , françoife & étrangere,
dans laquelle toutes les nouvelles littéraires &
celles des fciences & des arts , feroient recueillies
avec exactitude , répandues avec rapidité , & publiées
dans des intervalles couits & invariables , répondroit
fans doute mieux que les autres Journaux
à l'attente & à l'empreffement du Public ;
cette Gazette feroit , en quelque forte , le dépôt
commun de l'Europe favante ; elle fembleroit réu
nir les membres de la république des lettres , en
réuniflant leurs travaux. C'eft d'après ces confidérations
que l'on a formé le plan de celle que nous
venons d'annoncer.
On y divife les annonces des nouveautés par
le nom des diverfes clafles ou facultés , adoptées
dans les catalogues des grandes bibliothèques ,
comme Théologie , Philofophie , Hiftoire , Sciences
, Belles Lettres , Poëfie , &c. &c. : par ce
moyen , chaque lecteur verra d'un coup d'oeil les
richeffés nouvelles de toutes les nations , dont la
communication ne fauroit manquer de lui être
avantageufe. Le Philofophe , le Sçavant , l'Homme
de lettres , l'Artifte , l'Amateur , feront promptement
avertis de tout ce qui peut les intérefler
dans la littérature , les fciences , les arts utiles &
agréables. Une notice fuccinte & une légere critique
annonceront l'objet , la maniere & le mérite
JUI N. 1770 . 225
des ouvrages , des inventions & des productions
de tous les genres.
Tel eft le plan de la Gazette univerfelle de la
Littérature , des Sciences & des Arts , dont il a
déjà paru plufieurs numéros depuis le premier de
Mai 1770. Des correfpondances fures & multipliées
dans toutes les parties de l'Europe , fecon-.
dent le zèle & les foins des auteurs .
Les Imprimeurs , les Libraites , les Amateurs
qui defireront qu'on annonce dans cette feuille
quelque nouveauté , font priés de faire leurs
envois , francs de port , aux DEUX - PONTS , à
M. FONTANELLE , à l'Imprimerie Ducale ; ou à·
PARIS , chez le Sieur LACOMBE , conſeiller & libraire
de S. A. S. Mgr le Duc regnant des Deux-
Ponts.
Chaque ordinaire contiendra une feuille entiere
d'impreffion , formant huit pag. in -4° . & lorfque
l'abondance des matieres l'exigera , on y joindra
des fupplémens , fans augmentation du prix de la
foufcription .
L'abonnement pour une année , port franc par
la pofte', eft de dix huit livres .
On s'abonnera en tout tems aux DEUXPONTS
, àl'Imprimerie Ducale ; & pour la France
, à PARIS , chez ledit Sr LACOMBE , libraire,
rue Chriftine , chez les DIRECTEURS DES
POSTES , dans le BUREAU GENERAL DE
CORRESPONDANCE , Place des Victoires à Paris
, & dans TOUS LES BUREAUX PARTICU.
LIERS DE CORRESPONDANCE des principales
villes de France.
Les Abonnés font priés d'affranchir le port de
l'argent & des lettres d'avis , & d'indiquer leurs
noms & leurs adrefles écrits lilibicment.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE ,
I I.
GAZETTE Politique des Deux- Ponts ;
avec privilége de S. Alteffe Séréniffime.
Cette Gazette a cours depuis le premier Mai
1770. Le principal mérite d'un ouvrage de cette
efpéce , confifte à répandre avec célérité , avec
préciſion , avec fidélité , des mémoires propres
à fervir à l'hiftoire du tems . Des correfpondances
sûres & multipliées , fecondent le zele &
les foins des auteurs. En fe hâtant de fatisfaire
la curiofité des lecteurs , ils donneront pour
certain ce qui fera certain , & comme douteux
ce qui fera douteux , & ils tâcheront à la fin de
fixer la vérité. S'il leur échape quelques erreurs
its mériteront de l'indulgence par leur empreffement
à les rétrafter dès qu'ils les connoîtront.
On be craint pas d'annoncer l'impartialité & la
décence les plus fcrupuleufes . La Gazette doir
ere plus eirconfpecte que l'hiftoire , elle parle
d'hommes vivans. On ne fe permettra d'avoir un
avis qu'avec beaucoup de réferve & de modération
, & lorfque les grands intérêts des na
tions & de l'humanité y inviteront . Les réfléxions
feront courtes ; l'abondance des mots
nuit à l'abondance des chofes.
Le plan de la Gazette des Deux-Ponts , s'écarte
de toutes les Gazettes connues ; les nouvelles y feront
rangées par ordre des matieres ; on préfentera
, par exemple , fous ces titres : Nouvelles des
Cours Affaires Eccléfiaftiques Gouvernement
Civil: Guerre: Traités & Négociations : Finances:
Commerce & Arts : Découvertes intéreſantes:
Caufes & Jugemens célébrés , Naiffances &
JUI N. 1776. 227
Morts, &c. tous les faits & les événemens du mémegenre
& des différens pays , en fuivant toujours
à chaque article le même ordre des lieux . Le lecteur
pourra voir ainfi d'un coup- d'oeil , ce que fon
goût , fon intérêt ou la curiofité recherchent ſpécialement
dans ces feuilles périodiques. Il nous
femble qu'une hiftoire générale doit être faite fur
ce plan , & la Gazette eft l'hiftoire générale du
jour . En divifant ainfi les matieres , on évitera unk
grande confufion , on formera un corps des événemens
& des chofes qui font analogues , & le
rapprochement de toutes ces parties compofera
l'hiftoire intéreffante & curieufe du monde. On
réunira à la fin fous le titre de variétés , les nouvelles
qui ne pourront être claflées dans les articles
précédens ; par ce moyen , on embraflera tous
les objets capables d'intérefler la curiofité des lecteurs
; on ne fupprimera pas même une foule d'objers
& de détails que l'hiftoire rejerte quelquefois ,
lorfqu'ils paroîtront avoir de l'agrément ou quelque
utilité; fouvent de légeres fecoufles préparent
de violentes commotions , & de petits refforts font
mouvoir de grands intérêts ; tout enfin fert à pein
dre les hommes , les nations & le fiécle.
On recevra avec la Gazette lorsqu'il y aura
lieu , les Traités , Pactes , Conventions , Manifeltes
, Bulles , Brefs , Décrers , Edirs , Bils , déclarations
, Adreffes , Arrêts , &c. qu'il eft agréable de
connoître & important de conferver. On les donnera
imprimés en entier ou par extraits fans aug
mentation du prix de la foufcription , & à part ,
pour qu'ils puiflent former enfemble un corps de
piéces juftificatives à la fuite de l'ouv age,
Cette Gazette paroîtra fucceffivement tous les
lundis & les jeudis , elle fera compofée chaque fois
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
d'ume feuille d'impreffion in-4°. On pourra fè la
procurer , franche de port , dans tout le royaume
de France , moyennant 36 livres , prix de l'année
d'abonnement , qui commencera le premier de
chaque mois , en s'adreffant à PARIS au Bureau
général des Gazettes étrangeres , rue de la Juffienne.
On peut l'avoir auffi pour le même prix , aux
Bureaux particuliers ci - après : (çavoir ,
à ABBEVILLE , chez M. Dumontoir.
à AMIENS , chez M. François
à ARRAS , chez M. Laureau.
à BETHUNE , chez M. Rameau.
à BESANÇON , chez M. Raymond.
à BORDEAUX , chez les freres Labottiere.
à BOULOGNE , chez M. Lennel.
à CALAIS , chez M. Caffiery.
à CAMBRAY , chez M. Berthoud.
à DOUAY , chez M. Dubois.
à DUNKERQUE , chez M. Fourcade.
à LILLE , chez M. Jacquez.
à LYON , chez M. Chomety.
à MAUBEUGE , chez M. Wilmet.
à NANCY , chez M. Varlet.
àST OMER , chez M. Huguet.
à VALENCIENNES , chez M. Quefnel.
LETTRE de M. le Comte de Moncade.
Terre de Mafra.
Permettez - moi , Monfieur de prévenir par vetre
Journal MM. les Médecins & Chirurgiens ,
cant du royaume , que des pays étrangers › que
JUI N. 1770. 229
c'eft en vain qu'ils s'obftinent à me faire payer
de gros paquets de confultations au fujer du
Cancer au fein . Ils me demandent fans cefle de
leur envoyer de l'excellente terre de Mafra , que
j'ai découverte , pour remplacer celle qu'on avoit
autrefois fort facilement de Portugal , & dont
l'efficacité pour la cure du Cancer ouvert eft
généralement reconnue . Je ne puis donc que leur
répéter , que je ne vends ni ne fais vendre par
qui que ce foit cette terre , mais que je la donne
gratis à toutes fortes de perfonnes qui fe trouvent
en avoir befoin , pourvu néanmoins que
l'application s'en falle fous mes yeux , & de la
maniere que je preferis , felon l'exigence & la
diverfité des cas . Je crois devoir tenir cette conduite
, jufqu'à ce que le nombre de fuccès
heureux fe foit confidérablement multiplié. Je
ferai alors plus en état de fixer le degré de
vertu de cette terre , & de décider par conféquent
jufqu'à quel point elle peut contribuer
à bâter la guérifon d'une maladie , contre laquelle
je ne connois jufqu'à préfent de meilleur
fpécifique , que la méthode qui m'eſt particuliere
, & que je vais publier inceflaminent pour
le bien de l'humanité . Je donnerai auffi au public
, ainfi que je l'ai promis , tous les détails
concernant la terre de Mafra , par la voie fur-tout
des célèbres Académies , auxquelles j'ai l'honneur
d'appartenir. Ces écrits & d'autres que j'ai publiés
en divers tems , font affez voir combien
je me fuis attaché à faire honneur à la charge
de Médecin ordinaire de Monfeigneur le Duc
d'Orléans que j'ai toujours gardée.
Mon intention n'eft pas cependant de porter
la moindre atteinte , par ce que je viens de dire ,
à la grande correfpondance que j'entretiens avec
230 MERCURE DE FRANCE .
les perfonnes du plus grand mérite , que mon
goût pour les fciences , & mes voyages prefque
par toute l'Europe m'ont fait connoître. Je me
ferai un vrai plaifir , un devoir même de rés
pondre à leurs ineftimables lettres . On voudroit
me faire entendre que mon extrême facilité à
accorder à tout le monde le fpécifique , que je
découvris il y a plufieurs années , pour la gué
rifon des G.... les plus rébelles , femble
autorifer ceux qui m'écrivent aujourd'hui à me
demander la terre de Mafra. Il y a cependant
une grande différence entre ces deux cas. La
terre en queſtion offre encore mille problêmes
à réfoudre , & auxquels je ne fçaurois parvenir
fans le fecours d'un grand nombre d'obfervations
nouvelles ; au lieu que le spécifique pour
la cure des G. ... s'eft rendu déjà récom➡
mandable dans toute l'Europe par fes fuccès
heureux dans des cas même défcfpérés.
J'ai l'honneur , &c.
le Comte DE Moncade,
III.
PLANCHES anatomiques en couleur , de
M. Gautier Dagoty , Anatomifte perfionné
du Roi , 1770.
Les obftacles qui avoient arrêté les fecondes
Editions de ces Planches ayant été furmontés ,
en fait les premieres diftributions de la grande
& petite Edition aux Souferipteurs , & on con
JUI N. 1770. 231
tinue de recevoir les Soufcriptions pour les dif
tributions fuivantes.
Il paroît que M. Gautier pere ne ceffe de
donner , dans fon genre de gravure , de nouvelles
productions utiles au public. Ses Planches en
couleur , dont il a eu l'honneur de faire voir
l'impreffion an Roi dans le Château de Ver-.
failles , font plus belles de jour en jour. Il
donne annuellement les deux éditions d'Anatomie
dont on vient de parler , avec des recherches
très fatisfaifantes pour les Etudians.
La couleur fait enfuite diftinguer toutes les
parties du corps humain avec facilité ; on peut
dire qu'elle enrichit toutes les productions de
FHiftoire naturelle.
La grande Edition eft compofée de dix Cartes
Anatomiques , out font repréſentées des figures
de couleur naturelle , de deux tiers de nature
qui démontrent les parties du Corps Humain.
Ces Cartes Anatomiques font compofées de deux
grandes Planches. On donne deux Cartes Anatomiques
à chaque diftribution , dont le prix
eft de 18 livres , & on foufcrit en même tems
pour la diftribution fuivante.
Les cinq diftributions de cette Edition montent
à go livres ; il y aura une diſtribution tous
les deux mois , la premiere eft faite depuis le
premier Avril 1775.
Ceux qui ne foufcrivent pas , paient chaque
diftribution 24 liv. au lieu de 18 liv.
La petite Edition fera compolée de 24 Plan
* Voyez les gazettes de France d'Octobre 1767.
232 MERCURE DE FRANCE
ches Anatomiques , qui repréfentent , comme
la précédente , des Figures difléquées , où toutes
les parties du Corps Humain font repréſentées
avec leurs couleurs naturelles ; chaque Figure
eft composée de deux Planches.
On donne à chaque diftribution 6 livres , &
on foufcrit pour la diftribution fuivante.
Les deux diftributions de cette Edition font
compofées de fix Planches , & par conséquent
de trois petites Cartes Anatomiques , & chaque
diftribution eft de trois Planches. Il y aura en
tout huit diftributions pour cette Edition , qui
monteront à 48 .
Il y aura une diftribution tous les deux mois ,
la premiere (e fera au premier Juin 1770 .
Les perfonnes qui ne fouferiront pas , payeront
chaque diftribution 8 liv. au lieu de 6 livres , ce
qui fera 64 liv.
La grande Edition peut être reliée , & on peut
auffi la mettre en Tableau , & orner les Amphithéâtres
, les grands Cabinets & les Salles
académiques ; elle forme avec les tables un
très-beau volume. 1
La petite Edition fe relie avec les tables qui
accompagnent les figures , & eft d'une grande
commodité pour les Amateurs & les Etudians
en Médecine & en Chirurgie.
L'Auteur qui demeure à Verfailles au Petit
Montreuil , prie les Etudians & les Amateurs
qui defirent foufcrire & avoir les Planches Anatomiques
, de lui écrire , en affranchiffant leurs
Lettres , & en indiquant à Paris leurs adreſſes
ou celles de leurs Commiffionnaires , pour faire
tenir les Planches & recevoir les diftributions.
JUI N. 1770. 233
On peut auffi s'adreſſer à PARIS , au Bureau
Royal de la Correfpondance
Générale , Place des
Victoires , & dans les Provinces à MM. les
Correfpondans
dudit Bureau , pour foufcrire &
pour recevoir les Planches , qui , fi on le defire ,
donneront les grandes Figures collées fur toile ,,
vernies & bordées , en payant la fomme de 5 liv.
de plus pour chaque Figure de la grande
Edition .
N. B. L'Auteur va pareillement continuer fon
entreprife des plantes en couleur naturelle , fur
des fonds blancs , & on annoncera inceffamment
le projet de cet Ouvrage , qui ſe diftribuera
aux mêmes adreffes ci- defus , & où l'on
recevra les Soufcriptions.
On peut auffi s'adrefler à M. BOURRET , au
Café Allemand , rue & Croix des Petits -Champs ,
& mettre par écrit ce que l'on defire du ſicur
GAUTIER.
I V.
Pommade curative.
Le Sieur Tarriol le jeune annonce au public
une pommade très - utile & néceflaire pour les
panfemens des cautères & des Vefficatoires :
l'ufage qu'on en a déjà fait pour les maladies
de poitrine , & dans toutes celles qui requierent
ces moyens curatifs démontre , que cette pommade
n'eft fufceptible d'aucun accident , & ne
fait éprouver aux malades aucun fentiment de
douleur ; par fon moyen , on entretient ces
fortes de fuppurations auffi long- tems & auf
abondamment que les maladies l'exigent.
234 MERCURE DE FRANCE:
On diftribue cette pommade chez ſon auteur ,
demeurant à Paris au palais royal , chez M. le
Comte de Moy.
TRAIT
MEMORABLE DE PIÉTÉ.
MADAME LOUISE de France s'étant confacrée
à la retraite & aux exercices d'une vie religieufe
, s'eft retirée dans le Couvent des Carmelites
de S. Denis. Cette Princeffe donne au monde
l'exemple de piété le plus augufte & le plus
frapant. I eft rare de voir la fille d'un grand
Roi renoncer à la pompe d'une Cour brillante ,
& fuir volontairement les délices & la magnifi→
cence de la naiffance la plus illuftre » pour s'enfevelir
dans l'humble afile des Vierges vouées à
la pénitence , & au fervice auftère du Seigneur,
Sa Majefté n'a pu réfifter à une vocation auff
marquée ; mais la bonté de fon coeur , & fa tendreffe
paternelle qu'il partage entre fon illuftre
Famille & fes Sujets , s'eft manifeftée dans les
vifites au Couvent des Carmelites de S. Denis.
Le 3 Mai , après la revue des Gardes Françoifes
& Suiffes, dans la plaine des Sablons , le Roi
fe rendit à S. Denis , au Monaftere des Carinelites
, où Sa Majeſté étant entrée dans l'intérieur
du Couvent , entretint long - tems Madame
Louife , fa fille , avec toute la tendreſſe d'une
affection vraiement remarquable.
Le 13 , le Roi étant arrivé fur le midi au
Couvent des Carmelites de S. Denis avec Monfeigneur
le Dauphin , Mefdames Adelaïde , Vic
toire & Sophie de France , entra aufſitôt dans
JUI N. 1770. 235
l'intérieur du Couvent ; d'où après un entretien
avec Madame Louife , Sa Majefté refortit pour
dîner dans une falle extérieure ; après le diné ,
Elle fut encore entretenir Madame Louiſe ,
repartit pour aller recevoir Madaine la Dauphine
à Compiegne.
&
Le 15 , fur les fix heures du foir , le Roi arriva
à S. Denis avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine & Mefdames de France ;
Sa Majesté fit entrer fon caroffe dans la cour du
Monaftere des Carmelites ; Elle étoit accompa
gnée feulement de la Famille Royale , dans le
Couvent , où Elle préfenta Madame la Dauphine
à Madame Louife , puis elle repartit pour aller
coucher au Château de la Muette .
M. le Comte d'Anés , Lieutenant Général du
Gouvernement
de Paris , & Gouverneur de Saint
Denis , s'eft toujours trouvé au Couvent , à la
tête du corps de Ville, pour avoir l'honneur de
recevoir Sa Majefté.
NOUVELLES
POLITIQUES
.
De Petersbourg , le 20 Avril 1770.
LE 8 de ce mois les Députés des Provinces de
Moldavie & de Valachie qui fe font foumifes
aux armes de l'Impératrice , furent admis à
l'audience de S. M. I. à qui ils adrefferent fé→
parement une harangue ; ils préfenterent enfuite
à l'Impératrice un Ecrit qu'elle remit à fon
Vice-Chancelier ; après quoi S. M. I. les admit à
T'honneur de lui baifer la main.
236 MERCURE DE FRANCE.
De Sthokolm , le 3 Avril 1770.
Le Prince Charles , accompagné du Sénateur
Comte de Schwerin & du fieur Skutte fon Cavalier
, eft parti d'ici pour aller aux eaux d'Aixla-
Chapelle. S. A. R. prendra dans fon voyage
le nom de Comte de Vafa .
De Trêves , le 3 Mai 1770.
Avant- hier la Cour fut informée par un Courrier
extraordinaire
, que l'Electeur avoir été élu d'une voix unanime Coadjuteur
du Prince - Abbé d'Elw angen
.
De Vienne , le 7 Avril 1770 .
On mande des frontieres de Turquie , qu'il
fe forme dans les environs de Conftantinople
un camp d'environ cent quarante mille Turcs ;
que,dans la Capitale feule , trente mille hommes
avoient pris les armes , & que, pour plus grande
fûreté , on avoit tranfporté du Serrail dans
une fortereffe retirée à trois journées de la Ville ,
la plus grande partie du tréfor du Grand - Seigneur.
Le 18 Avril 1770.
Le 16 de ce mois , vers les fix heures du foir ,
la Cour étant en gala , l'Ambaſſadeur de France ,
a eu de Leurs Majeftés Impériales & Royale
ane audience folemnelle , dans laquelle il a fait ,
au nom du Roi fon maître , la demande de
Madame l'Archiducheffe Antoinette pour future
époufe de Monfeigneur le Dauphin . Après cette
cérémonie , il y a eu grand appartement au
Palais. Lorfque l'Ambaſſadeur s'y eft rendu , il
a été reçu par les Grands Officiers de Leurs
Majefté : les Gardes du Palais bordoient le grand
JUI N. 1770. 237
efcalier , les Gardes- du - Corps à pied étoient
dans la premiere des antichambres , les Gardes
Nobles Allemandes & Hongroifes formoient
dans les autres une double haie , & la Cour
étoit auffi nombreuſe que brillante . L'Ambaffadeur
s'eft d'abord rendu à l'audience de l'Empereur
, & enfuite à celle de l'Impératrice-
Reine , à qui il a fait , au nom du koi Très-
Chrétien , la demande de Madame l'Archiducheffe.
Sa Majefté Impériale & Royale y ayant
donné fon confentement , Son Alteffe Royale
a été appelée dans la Salle d'audience , & après
avoir fait une profonde révérence à l'Impératrice
& reçu les marques de fon aveu , elle a
pris des mains de l'Ambaffadeur , une lettre de
Monfeigneur le Dauphin , & le portrait de ce
Prince , leque a été enfuite attaché à la poitrine
de l'Archiducheffe par la Comteffe de Trautmansdorf
, Grande- Maîtreffe de la Maifon de
fon Alteffe Royale. Vers les huit heures & demie
du foir , la Cour s'eft rendue à la falle
des Spectacles , qui étoit magnifiquement ornée
& illuminée . On y a repréfenté la Mere Confidente
, comédie de Marivaux ; après quoi on
a exécuté un ballet nouveau , de la compofition
du fieur Noverre , intitulé les Bergers de
Tempe.
Hier , l'Archiducheffe , en qualité de future
Dauphine , a fait , fuivant l'ufage obſervé en
parcille circonftance par la Maifon d'Autriche ,
fa renonciation folemnelle à la fucceffion héréditaire
, tant paternelle que maternelle. Tous
les Miniftres & les Confeillers d'Etat de la Cour i
Impériale & Royale fe font rendus pour cet ,
effet à la Salle du Confeil , ainfi que l'Ambaf238
MERCURE DE FRANCE.
fadeur de France : l'Empereur & l'Impératrice-
Reine y font venus enfuite avec l'Archiducheffe.
Sa Majefté Impériale & Royale , s'étant placée
fous le dais , y a déclaré par un difcours concis
le fajet pour lequel Elle avoit convoqué cette
affemblée , & a chargé enfuite le Prince de
Kautnitz -Rittberg , fon Chancelier de Cour &
d'Etat , de lire à haute voix l'acte de renonciation.
Après la lecture qui en a été faite ,
P'Archiducheffe a juré , fur un Autel qui avoit été
élevé pour cet effet , la formule de renouciation
, qu'elle a fignée , & l'Evangile lui a été
préfenté par le Comte de Herberftein , Coadjuteur
du Prince Evêque de Laubach . Le même
jour , la Cour a donné au Palais de Belveden
une très-brillante fête.
Le 30 Avril 1770.
Le voyage de l'Empereur en Hongrie durera
jufqu'au 15 Juin prochain. S. M. I. fe propofe
de paffer en revue tous les régimens qui forment
un cordon fur les frontieres de la Pologne.
Le Landgrave de Darmſtadt , à l'imitation de
plufieurs Princes Souverains , vient d'accorder
aux Proteftans le libre exercice de leur Religion .
Il leur a permis de bâtir une égliſe & de le
fervir , en attendant , de celle de la garnison.
De Neustadt , en Autriche , le 7 Avril 1770.
L'Impératrice ayant fait agrandir le Palais
de cette Ville , pour y loger commodément
l'Académic Militante Thérélienne , etablie ici
depuis plufieurs années & réunie à l'Ecole Militaire
, ci - devant établie à Vienne , on découvrit
le: 21 Février dernier , fous la maçonnerie
du Maître- Autol de l'Egliſe de cè Pa¬~
JUIN. 1770. 239
lais , en démoliffant cet Autel pour y en fubf
tituer trois autres de marbre , un cercueil déjà
fort endommagé. Comme on fçavoit , par tradition
& d'après l'Hiftoire , que le corps de
Maximilien I. l'un des ancêtres de la Maiſon
d'Autriche , avolt été inhumé dans cette Eglife ,
on obtint de l'Impératrice - Reine la permiflion
d'ouvrir le cercueil , & on reconnut , d'aprés
uue vérification exacte , que les offemens qu'il
renfermoit étoient ceux de ce Prince . Sa Majeſté
Impériale & Royale , en ayant été informée , a
ordonné qu'on fit un nouveau cercueil de
cuivre qui en enfermât un autre de bois de
chêne , dans lequel on dépoferoit ces offemens
pour être remis fous le Maître-Autel , & qu'on
fît en conféquence une feconde inhumation dans
le même lieu où ils répofoient depuis fi longtems.
En conféquence des ordres de l'Impératrice-
Reine , cette cérémonie s'eft faite aujourd'hui
avec la plus grande folemnité.
De Venife , le 28 Mars 1770.
Les Curés de cet Etat , après avoir été élus
par les Paroiffiens , ou plutôt par les poffeffeurs
de biens- fonds dans chaque Paroiffe , étoient
obligés d'aller dépofer au Tribunal du Patriarche ,
une certaine fomme pour leurs Bulles , & de fe
rendre enſuite à la Nonciature , d'y payer encore
pour les Bulles une demi annate , & de prêter
un ferment folemnel. Le Sénat ayant pris cet
objet en confidération , a rendu , jeudi dernier ,
un décret , à la pluralité de cent quatre- vingtfix
voix, par lequel il a décidé que déformais
les Curés , après avoir été mis en pofleffion pour
le fpirituel , feront mis aufli en poffeffion du
240 MERCURE DE FRANCE .
temporel , fans être obligés de s'adreiler à la
Nonciature .
Suivant les lettres du Levant , il s'eft élevé
quelques troubles à Céphalie , l'une des Iſles de
la Mer de Grece , appartenante a la République-
Le Comte Carraffa a offert au Provéditeur de
rifle fes armes & fes troupes. Celui- ci a envoyé
contre les mutins un Officier à la tête de cinquante
hommes ; & , après un combat opiniâtre , dans
lequel il y a eu quelques hommes de tués de
part & d'autre , on eft parvenu à rétablir le
bon ordre.
De Florence , le 23 Avril 1770.
Samedi dernier , à neuf heures & demie du
matin , la Grande- Ducheffe accoucha heureufement
d'une Princeffe , au château du Peggio
Imperiale. L'après - midi , l'Archevêque de cette
Ville , affifté de trois Chanoines de la cathédrale
, fe rendit à une falle de ce château & y
donna le Sacrement de Baptême à la nouvelle
Princeffe , qui eut pour parrein l'Archiduc Ferdinand
d'Autriche , repréfenté par le Comte de
Rofemberg , & l'Archiducheffe Marie - Anne
repréfentée par la Comteffe de Thurn . Ôn lui
donna les noms de Marie - Anne- Ferdinande-
Jofephe- Charlotte-Jeanne. Après cette cérémonie ,
à laquelle aflifta le Grand- Duc , précédé de fa
Cour , ainfi que la principale Nobleffe , on
chanta le Te Deum en mufique ; & pendant ce
chant , les troupes qui étoient rangées fur la
place du Saint- efprit , firent une triple décharge
de moufqueterie, à laquelle répondit l'artillerie
de château de Saint- Jean.
De Rome , le 11 Avril 1770 .
On a trouvé dernierement , en fou illa nt .
JUI N. 1770. 241
une vigne fituée hors la porte de Saint Paul ,
une magnifique Statue antique , repréfentant
Hercule . Elle est très -bien confervée , ainfi que
fon piédeftal.
Du 11 Avril 1770.
Le Souverain Pontife a acheté pour la fomme
de 6000 écus ro nains , payables en fix termes ,
d'une année chacun , la fameufe Statue grecque ,
répréfentant Méléagre. Sa Sainteté fe propole
de faire placer dans la galerie du Capitole cette
Statue , qui fe trouvoit au Palais Pichini , près
du Palais Farnefe .
Du 18 Avril 1770.
La Balle In coenâ Domini , qu'il étoit d'ufage
de publier tous les ans le Jeudi Saint , n'a point
été publiée , cette année , par Sa Sainteté. Quelques
Cardinaux lui ont fait , dit- on , des repréfentations
à ce fujet ; mais elles ont été inu- '
tiles.
De Paris , le 4 Mai 1770.
Le Roi , par égard au fervice des Gardes de la
Ville , lequel a paru à Sa Majefté établi fur le
pied militaire dès fa plus ancienne conſtitution ,
a bien voulu renouveler depuis peu leurs privileges
& les faire jouir de ceux qui font attribués
à la Gendarmerie & Maréchauffée de France.
Les Drapeaux , Guidons & Etendards de cette
troupe , qui vient d'être habillée à neuf, ont été
bénis , le 26 du mois dernier , avec les cérémonies
accoutumées , dans l'Eglife de Notre - Dame , par
l'Archevêque de cette Capitale.
La Faculté de Médecine de Paris a adjugé le
Prix du Concours inftitué par le feu fieur Dieft,
Docteur-Régent de ladite Faculté , au fieur Bofquillon
, de Mondidier , qui en conféquence a
été admis fans frais à la Licence.
L
242 MERCURE DE FRANCE.
Une maladie épizootique s'étant manifestée ,
l'année derniere , dans les Etats de l'Impératrice-
Reine , & particulierement dans la Province &
Duché de Luxembourg , le Roi jugea à propos
d'ordonner qu'un des Eleves de fes Ecoles Vétérinaires
y fût envoyé pour y offrir des fecours
& préferver en même- temps de ce fléau les fron
tieres du Royaume. En conféquence on fit partir
pour cette Province au mois d'Août , le fieur
Chanut , Eleve des Ecoles Royales Vétérinaires,
de Lyon & de Paris. Il en eft revenu le 16 de
ce mois avec plufieurs certificats , qui prouvent,
que dans l'étendue de ce Pays deux cens quarante-
trois bêtes à cornes étoient, niortes avant
fon arrivée ; que cent neuf font mortes entre fes
mains ; qu'il ena guéri trois cens quatorze , & en
a préfervé quatre mille fept cens quatre- vingtdix
-fept.
De Verfailles , le 25 Avril 1770 .
Dimanche dernier , le Roi admit pour la premiere
fois , à fon grand couvert Monfeigneur le.
Comte d'Artois & Madame.
Du 28 Avril 1770.
3
Le Roi a donné l'Abbaye de Soyon , Ordre .
de Saint Benoît , Diocèfe de Valence , à la Dame
de Saffenage , Religieufe de la même Abbaye ;
& celle de Sauvoir , Ordre de Cîteaux , Diocèle
de Laon , à la Dame de Breteuil , Religieufe .
de l'Abbaye de Saint Paul de Beauvais.
Du 2 Mai 1770 .
Le 26 du mois dernier , le Duc de Bourbon
prêta ferment entre les mains du Roi pour la
furvivance de la charge de Grand-Maître de la
Maiſon de Sa Majeſté.
Le Roi a accordé au Comte d'Anés , GouverJUIN.
1770. 243
heur de la Ville Royale de Saint Denis , la place
de Lieutenant - Général du Gouvernement de
Paris.
Le chevalier de Rus eut l'honneur d'être préfenté
au Roi par le Prince de Conty , en qualité
de premier Ecuyer de ce Prince.
La comteile d'Echenfeld eut l'honneur d'être
auffi préfentée , famedi , à Sa Majesté & à la
Famille Royale par la ducheſſe de Beauvilliers ,
Dame d'Honneur de Madame Adelaide.
La marquife de l'Eſcure eut l'honneur d'être
préfentée , le même jour , au Roi & à la Famille
Royale par la comteffe de l'Efcure.
4 Le 7 Mai.
Le Prince de Marfan , lieutenant -général des
armées du Roi & chevalier de fes Ordres , vient
d'être nommé gouverneur lieutenant - général en
Provence à la place du feu duc de Villars : le
fept , il a eu l'honneur de faire , à cette occa
fion , fes très-humbles remercimens à Sa Majesté.
Le Roi vient de nommer Menins de Monfeigneur
le Dauphin , le duc de Saint-Mégrin , colonel
du régiment Dauphin , infanterie ; le Prince
de Montmorency , maréchal de camp ; le
comte de Lorges , colonel aux grenadiers de
France ; le comte de Pons , colonel du régiment
de Dauphiné le comte de Coffé , colonel aux
grenadiers de France ; le comte de Bourbon-
Buffet , capitaine au régiment d'Artois , cavalerie
; le marquis de Choifeul maréchal de camp ;
le marquis de Saint -Hérem - Montmorin , cornette
des chevaux- légers de la garde de Sa Majesté ;
le marquis de Damas , brigadier des armées du
Roi & colonel du régiment de Limouſin ; le
marquis de la Roche Aimon , capitaine de cavalerie
au régiment de Noailles ; & le marquis
Lij
244 MERCURE DE FRANCE.
de Beaumont, brigadier d'infanterie & colonel
du régiment de la Fere. Sa Majefté n'a point
déclaré le douzieme Menin .
La comteffe de Cirvella , Grandé d'Espagne ,
eut l'honneur , le même jour , d'être préfentée
au Roi & à la Famille Royale par la comteffe
de Fuentes , Ambaſſadrice d'Eſpagne , & prit le
tabouret.
La marquife de Gontault & la marquise de
Seignelay ont eu auffi l'honneur d'être préfentées
au Roi & à la Famille Royale , la premiere
par la maréchale de Biron & la feconde par
la marquife de Croiffy.
Le fieur Bignon , fils du fieur Bignon , Confeiller
d'Etat Ordinaire , Prévôt & Maître des
Cérémonies de l'Ordre du Saint Efprit , vient
d'obtenir la furvivance de la Charge de Bibliothécaire
du Roi dont fon pere eft pourvu.
"
MARIAGES de Versailles. "
Sa Majefté ayant fixé au 24 d'Avril le mariage
du Duc de Bourbon avec Mademoiſelle , a donné
ordre au Marquis de Dreux , Grand - Maître des
Cérémonies , d'y inviter , de fa part , les Princes
& Princeffes du Sang , & les Princes & Princeſſes
légitimés.
Le 23 au foir , jour de la fignature du contrat
, Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur le
Comte de Provence , Monfeigneur le Comte
d'Artois & les Princes fe trouverent dans le Cabinet
du Roi , où Madame , Madame Adélaïde ,
Mefdames Victoire & Sophie arriverent immédiatement
après , accompagnées des Princeſſes ,
qui s'étoient rendues dans l'appartement de Ma
dame. Le Duc de Bourbon & Mademoifelle ,
dont la mante étoit portée par Mademoiſelle de
JUIN. 1770. 245
Condé , arriverent enfuite . Le Comte de Saint-
Florentin , Miniftre & Sécrétaire d'Etat , préfenta
la plume à Sa Majefté & à la Famille Royale
pour figner le contrat. L'Archevêque de Reims ,
Grand Aumônier , fit enſuite la cérémonie des
fiançailles , en préfence du fieur Allart , Curé
de la Paroiffe du Château.
Le 24 à midi , le Roi , accompagné de Monfeigneur
le Dauphin , de Monfeigneur le Comte
de Provence , de Monfeigneur le Comte d'Artois
, de Madame , de Madame Adélaide , de
Mefdames Victoire & Sophie & des Princes &
Princeffes , fe rendit à la Chapelle , étant précédé
du Grand - Maître des Cérémonies & du
fieur de Watronville , Aide des Cérémonies . Le
Duc de Bourbon & Mademoiſelle , qui ouvroient
la marche , s'avancerent , en entrant dans la
Chapelle , jufqu'auprès de l'Autel : Sa Majeſté ,
fuivie des Princes & des Princeſſes , s'en étant
approchée , l'Archevêque de Reims , Grand
Aumônier , fit la cérémonie du mariage en préfence
du fieur Allart , Curé de la Paroiffe. Les
Abbés de Clugny & de Luberfac , Aumôniers du
Roi , tinrent le poële. Après la Melle qui fut
dite par l'Archevêque de Reims , le Regiftre des
mariages , apporté par le Curé de la Paroiffe
fut mis fur le Prie-Dieu du Roi , où fe firent
les fignatures de Sa Majefté , de la Famille
Royale , du Duc d'Orléans , du Prince de Condé ,
du Duc & de la Ducheffe de Bourbon & de la
Princeffe de Conty ; après quoi Sa Majefté fut
reconduite chez Elle avec les mêmes cérémonies
qui avoient été obfervées lorfqu'Elle étoit allée
à la Chapelle : il y eut feulement cette différence
que le Duc de Bourbon , donnant la main à la
Ducheffe de Bourbon → la mena à fon nouveau
246 MERCURE DE FRANCE .
rang. Madame Elifabeth , foeur de Monſeigneur
le Dauphin , affifta à la cérémonie du mariage
dans la Tribune de la Chapelle.-
Le même jour 24 , au foir , il y eur appar
tement & jeu , dans le Sallon d'Hercule , jufqu'au
Sallon de la Guerre. Le Roi foupa en public dans
le Sallon d'Hercule , avec Monfeigneur le Dau
phin , Monfeigneur le Comte de Provence
Monfeigneur le Comte d'Artois , Madame ,
Madame Adélaïde , Meſdames Victoire & Sophie
, le Duc d'Orléans , le Duc & la Duchefſe
de Chartres , le Prince de Condé , le Duc & la
Ducheffe de Bourbon , le Comte de Clermont ,
la Princeffe de Conty , le Prince de Conty , la
Comte & la Comteffe de la Marche , Mademoi
felle , fille du Prince de Condé , le Comte d'Eu ,
le Duc de Penthievre & la Princeffe de Lamballe.
Au moment du fouper , lorsque le Prince
de Condé , en fa qualité de Grand- Maître de
France , dit au Roi que Sa Majefté étoit ſervie ,
Elle lui annonça qu'Elle donnoit au Duc de
Bourbon la furvivance de la charge de Grand-
Maître.
Aujourd'hui , à cinq heures après - midi , le
Roi & la Famille Royale font allés faire viſite
à la Ducheffe de Bourbon.
Sa Majesté & la Famille Royale fignerent , le
12 Avril , le contrat de mariage du Marquis de
Efcure , Colonel de Dragons , avec Demoifelle
de Sommyevre , fille du Comte de Sommyevre
, Maréchal de Camp ; celui du Marquis
de Seignelay , Brigadier des Armées & Colonel
du Régiment de Champagne , avec Demoiſelle
de Bethune , fille du Marquis de Bethune , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant - Général
de fes Armées & Colonel Général de la CavaJUI
N. 1770. 247
lerie Legere , Françoife & Etrangere ; & celui
du Marquis de Gontault , Aide-Major du Régiment
des Gardes Françoifes , avec Demoiſelle
de Palerne , fille du fieur de Palerne , Sécrétaire
du Cabinet du Roi.
On célébra à Paris le 25 d'Avril dans l'Eglife
Paroiffiale de Saint Euftache , le mariage du
Marquis de Gontault avec Demoiſelle de Palerne.'
La bénédiction nuptiale leur fut donnée par le
Nonce du Pape.
Sa Majefté & la Famille Royale fignerent , le
29 le contrat de mariage du Marquis de la Briffe ,"
Colonel dans le Corps des Grenadiers de France ,
avec Demoiselle de l'Averdy.
-
ཏི
Arnaud Barthélemi de la Briffe , Colonel
aux Grenadiers de France , époufa le 2 du mois
de Mai dans l'Eglife Paroifliale de Saint André
des Arcs à Paris , Demoiſelle Catherine - Eliza →
beth de l'Averdy . La bénédiction nuptiale leur
fut donnée par M. l'Archevêque Duc de Reims ,
premier Pair & Grand- Aumônier de France. Le
Marquis de la Briffe defcend d'une famille noble'
de la Gafcogne , connue dès 1400 , qui a produit
des Militaires & des Magiftrats . La Demoifelle
de l'Averdy eft fille de Clément Charles
François de l'Averdy , Miniftre d'Etat , iffu
d'une famille noble du Milanais , qui s'est établie
en France pendant le Regne d'Henri III .
MORTS.
La princeffe de Diesbach , née comteffe Fa-'
raone de Melline , dame de l'ordre de la Croix
Étoilée , eft morte le 18 Avril 1770 à Fribourg
en Suiffe , à l'âge de cent-quatre ans. Elle a con248
MERCURE DE FRANCE.
fervé la raifon & la mémoire jufqu'au dernier
moment de fa vie , Elle étoit veuve du prince
de Diesbach , général d'artillerie & colonel d'un
régiment d'infanterie au fervice de l'Impératrice-
Reine & confeiller honoraire de la République
de Fribourg : il avoit autrefois commandé les
troupes de l'Empereur Charles VI , en Sicile , &
avoit été gouverneur de Syracufe.
Elifabeth-Henriette de Maugiron de Monleans,
abbeffe de l'abbaye royale de Soyons , ordre de
S. Benoît , ville & diocèfe de Valence , y eft
morte le 9 d'Avril , âgée de 87 ans , elle en étoit
abbeffe depuis 1757 .
୨
De Vorms, le 21 Avril 1770.
Le cardinal François- Chriftophe , prince évêque
de Spirre , & prevôt- maître de Weiffenbourg,
eft mort , la nuit du 19 au 20 de ce mois ,
âgé de foixante-quatre ans. Il étoit de l'ancienne
famille de Hutten de Stolzenberg : il avoit été
nommé à l'évêché de Spirre , le 17 Novembre
1743 , facré le 14 Mars 1744 , & fait cardinal
le 24 Novembre 1761. Sa mort fait vaquer un
15 chapeau dans le facré collége.
De la Haye le 25 Avril.
Le prince héréditaire Guillaume- Louis- Charles
de Naffau Weilbourg , eft mort dans cette
principauté , dans la neuvième année de fon âge.
La place de colonel d'un régiment d'infanterie
& celle de capitaine d'une compagnie de grenadiers
, dont ce jeune prince étoit pourvu , ont
été données par le Stathouder au Prince Frédéric
Guillaume fon frere .
De Paris le 27 Avril.
N. de Cauchon , marquis de Somnieuvre ,
maréchal des camps & armées du Roi , & capiJUIN.
1770 . 249
taine de la ville de Reims , y eft mort le 13
Mars , âgé d'environ 67 ans.
L'abbé Nollet , maître de phyfique des enfans
de France , profeffeur de phyfique expérimentale
au collége royal de Navarre , & membre de l'académie
royale des fciences , &c. eft mort à Paris
le 25 Avril.
Le chevalier Deflalles , colonel aux grenadiers
de France , eft mort à Lauſanne à la fin du mois
d'Avril.
Catherine-Magdeleine Pecoil , ducheffe de
Briffac , Dame de Mefdames , eft morte le z
de Mai , âgée de foixante - trois ans . Elle étoit
veuve de Charles - Timoléon - Louis de Coflé ,
duc de Briffac , pair & grand panetier de France ,
mere de la ducheffe de Noailles & belle-foeur du
maréchal de Briffac.
Honoré- Armand de Villars , duc & pair de
France , grand d'Efpagne , chevalier de l'ordre
de la Toifon d'Or , brigadier de cavalerie , gouverneur
des pays & comté de Provence , l'un
des quarante de l'académie Françoife , &c. eft
mort ces jours derniers en Provence , dans la
foixante-huitième année de fon âge .
Claude - Guillaume Teftu , marquis de Balincourt
, premier maréchal de France , chevalier
des ordres du Roi , gouverneur des ville & citadelle
de Strasbourg , &c. eft mort à Paris le 12
Mai , dans la quatre- vingt - onzième année de
fon âge.
Perrette Chaalons , veuve de Nicolas Gouvence
, laboureur , eft morte à Fontainebleau le
12 Mai , dans la cent- fixième année de fon âge
étant née le 1 Janvier 1766 à Vefmieux , diocèfe
de Châlons en Champagne.
Catherine - Elifabeth l'Hermite d'Hieville ,
250 MERCURE DE FRANCE .
veuve de Pierre de Montefquiou , maréchal de
France , chevalier des ordres du Roi , lieutenant
général de la province d'Artois , gouverneur des
ville & citadelle d'Arras , & c. eft morte à Paris
le 15 de Mai , dans la quatre- vingt- douzième
année de fon âge .
Gilbert de Montmorin de Saint - Herem , évêque
de Langres , duc & pair de France , commindeur
de l'ordre du Saint - Efprit , eſt mort à
Paris le 19 de Mai , dans la quatre- vingtiéme
année de fon âge, Il étoit doyen des évêques.
L'abbé de la Prunarede , vicaire -général de
Montpellier , abbé de l'abbaye royale de Saint
Guilin du Défert , ordre de Saint Benoît , diocèle
de Lodeves , mourut à Montpelier le 4 da
même mois , dans la foixante-uniéme année de
fon âge.
Don François de Silva Alvarez de Toledo y
Portugal, duc de Hucfcar , comte d'Oropefa &
d'Alcaudere , grand d'Espagne de la premiere
claffe , chevalier de l'ordre de Calatrava , gentilhomme
de la chambre du Roi en exercice
grand chancelier des Indes , lieutenant-général
des armées de Sa Majeſté , commandant en chef
de la brigade royale des carabiniers & colonel
du régiment de dragons de la Reine , eſt mort à
Madrid le 26 de Mai , âgé de 37 ans.
LOTERIES.
Le cent onziéme tirage de la Loterie de l'hôtelde
- ville s'eft fait , le 25 Avril , en la maniere ac
coutumée. Le lot de cinquante mille livres eft échu
áu No. 81756. Celui de vingt mille livres , au
No. 86419 , & les deux de dix mille aux numéros
89551 & 98294.
JUI N.
1770.
251
Le tirage de la loterie de l'école royale mili
taire s'eft fait le de Mai. Les numéros fortis
S'
de la roue de fortune font , 36 , 43 , 41 , 2 , 28.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Suite du Printers , poëme des Saiſons ,
Vers à Mlle de C *** , en lui envoyant un recueil dé
Fables ,
Le Singe , l'Ane & la Taupe , fable imitée de l'allemand
,
Zélie , opéra en un acte ,
Le Spectacle des Dupes, hiftoire angloife ,
A une jolie Femme qui lifoit un livre de dévotion ,
= Bouquet à Mlle T *** de la ville de Sens ,
Réponse à Mlle M... qui demandoit ce que c'étoit
o que l'Amour ,
La Furie , nouvelle
L'Heureufe Arrivée , Proverbe dramatique
2
Vers fur le Mariage de Mgr. le Dauphin avec Madame
Antoinette , Archiduchefle de Vienne',
L'Agneau nourri par une chevre ,
ibid
10
Σ
3г
32
33
34
35
37.
Vers à Babetfur le jour de ſa naiſſance ,
Explication des énigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
La premiere Nuit d'Young ,
Le Bon Militaire ,
Mémoire fur la muſique des Anciens ,
Mêlanges de Littérature orientale ,
La Pratique du Jardinage,
Le Vauxhall de Londres ,
52
13
55
17
58
62
68
ibid.
75
80
252 MERCURE DE FRANCE .
Caracteres des Femmes ou Aventures du Chevalier de
Miran ,
L'Art de s'enrichir promptement par l'Agriculture ,
Almanach des Marchands , Négocians & Commerçans
de la France & du refte de l'Europe,
Iffais hiftoriques fur l'Inde ,
Ettennes fpirituelles en vers,
Penfées Chrétiennes ,
Recherches fur la Théorie de la Mufique ,
Traité des Accouchemens ,
Récréations Economiques
Education de l'Amour ,
Mémoire fur la conftruction de la Coupole de Ste.
Genevieve ,
Tragédies d'Efchile ,
Avis au Public ,
Lettre fur le Ptifounier mafqué ,
98
୨୨
102
104
110
ibid.
112
114
118
122
·
126
129
147
148
353 Lettre fur l'exécution des Limaçons ,
Fêtes à l'occafion de l'arrivée en France de Madame
l'Archiducheffe Marie- Antoinette , & de fon mariage
avec Monſeigneur le Dauphin ,
Spectacles ; Opéra ,
Comédie françoife ,
Comédie italienne,
ACADÉMIES ,
ARTS , Gravure ,
Programe ,
Mufique
Traits de Valeur ,
Anecdotes ,
Lettres- Patentes , & c.
AVIS ,
Lettre de M. Moncade
Trait mémorable de Piété
Nouvelles politiques ,
Morts ,
Loteries,
Delimp. de M. LAMBERT , Iue des Cordeliers
Qualité de la reconnaissance optique de caractères