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1770, 04, vol. 1-2
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NYPL RESEARCH
LIBRARIES
3 3433 08172051
2
いろ
Mercur
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
AVRIL1yyo .
NE
PREMIER VOLUME ..
Mobilitate viget. VIRGILE. DU
GHATEEY
THEOTE
Dr
BIBLIOT
7/ PALAIS
ΠΟΥΛΕ A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriſtine , près la rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de porr,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les pièces de vers ou de profe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdoévénemens
finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique .
tes
,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
quel'on payera d'avance pour ſeize volumes rendus
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pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
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On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
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Aij
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و ا
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in- 8°. d'environ 600 pag. avec fig . rel. 61.
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11. 161.
61.
Histoire d'Agathe de St Bohaire , 2 vol. in-
12. br. 31.
Conſidérations fur les Causes physiques &
morales de la diverſité dugénie , des moeurs
&du gouvernement des nations, in - 8 °.
broché. 41.
Traitéde l'Orthographe Françoife, en forme
de dictionnaire , in - 8 ° . nouvelle édition ,
rel.
Nouvelle traduction des Métamorphofes d'Ovide;
par M. Fontanelle , 2 vol. in - 8°.
br. avecfig.
71.
101 .
Parallele de la condition & des facultésde
l'homme avec celles des animaux , in- 8º br. 2 1.
Premier &fecondRecueils philofophiques &
litt. br. 21. 10 f.
LeTemple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités ſurlleebonheur, 3 vol. in-
8°. broch.
Traitéde Taftique des Turcs , in-89. br.
Traduction des Satyres de Juvenal ,
M. Duſaulx , in-89. br.
61.
11. 10f.
par
61.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1770 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS au sujet de la nouvelle traduction
des Georgiques de Virgile , en vers
françois ; par M. de Delille , profeffeur
en l'univerſité de Paris.
L'AUTRE jourj'invoquois le fublime Virgile
Pour obtenir le don d'entendre ſes écrits ,
Il me répond avec un doux ſouris :
La langue des Romains , pour vous , eſt inutile;
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mais liſez , liſez moi dans l'élégant Delille
Je n'ai rien perdu de monprix.
Mlle Cofſſon de la Creffoniere.
.... VERS à M. le Comte de en lui donnant
pour faire desjarretieres , des rubans
qui avoient fervi à deux jolies
femmes defa connoiſſance .
ENTNTRREE amis quelquefois on s'étrenne de riens ;
Prenez ces deux rubans , formez - en des liens :
Sur eux il eſt certain myſtere
Qui , ſans doute , à vos yeux leur donnera du
prix :
L'un fut l'heureux bandeau de l'enfant de Cythère
,
L'autre a ſervi de ceinture à Cypris.
Par la même..
O VENUS Regina Gnidi ; Ode 30° du
premier livre d'Horace.
DESCENDEZ , puiſſante Vénus ,
Quittez Gnide , quittez Cythere ,
Venez chez la belle Glicere
AVRIL. 1770. 7
Occuper un temple de plus.
Son encens , ſa voix vous appelle ,
Que l'ardent amour , ſur vos pas
Sans tarder ſe rende près d'elle.
Que les graces pleines d'appas
Ayant dénoué leur ceinture
Viennent dans toute leur parure,
Et que l'on voie en ce beau jour
De Maja , le fils agréable ,
Rendre notre jeuneſſe aimable
En la formant à votre cour.
Par Madame ***
VERS à Mlle du Plant , jouant le róle
d'Erinice dans l'opéra de Zoroastre.
DE tes rôles , du Plant , ô que tu fais bien
prendre
L'eſprit , le mouvement , le ton !
J'éprouve un grand plaiſir à te voir , à t'entendre,
Quoique le même ſexe , un peu jaloux , dit- on ,
Quoique le même emploi ſembleroit le défendre.
La vengeance n'a point l'oeil plus fier ni plus dur
Ta fureur plaît , ta haine engage !
L'empire des talens eſt infaillible & fûr ...
Homme , j'en dirois davantage,
Mais l'éloge ſeroit moins pur.
Par une defes Camarades.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. de Belloy fur Gaston &
Bañard ; par M. le Févre , auteur de la
tragedie de Cofroez, jouée avec füccès
en 1767.
J''AAII lu dix fois Baïard&le relis encore.
Chantre heureux des grands noms dont la France
s'honore ,
Tes nobles chevaliers , tes auguſtes héros
Admiroient la vertu juſques dans leurs rivaux ;
(Le véritable honneur ne connoît point l'envie. )
Delagloire , comme eux , amant ſans jaloufie ,
J'aime à voir tes lauriers : du coeur & de la voix
J'applaudis , ſans contrainte , àtes nouveaux exploits.
Que tes ſujets font grands ! que l'objet de tes
veilles
De l'art qui le remplit augmente les merveilles !
Ardent à rappeler par des accens vainqueurs
L'amour du nom François égaré dans les coeurs ,
Poëte citoyen , ton ſolidegénie
Avoué fes talens au bien de ta patrie.
Au ſein majestueux des antiques tombeaux ,
Ton crayon va chercher l'ame de nos héros
Et nous montre , en des traits qu'on aime à reconnoître
,
Parceque nous étions ce que nous pouvons être.
AVRIL. 1770. 2
Jepenſecomme toi : dès long-tems irrité
De l'oubli de lui-même au François imputé ,
J'ai tremblé que l'effet ne ſuivît le préſage ;
On parvient à flétrir l'ame qu'on décourage;
L'aveugle défiance a ſouvent abattu
D'un coeur né généreux la timide vertu.
Mais tu lui rends ſa force & ces fameux exemples
De Français que la Gréce eût placés dans ſestemples
,
Ces martyrs de Calais , ces illuftres Baïards ,
Sous lejour le plus noble offerts à nos regards ,
De la valeur guerriere ont rallumé les flames ,
Ont prouvé que l'honneur vit encor dans nos
ames;
Et d'un ſouffle ont détruit ce phantôme odieux
Dont un reproche injuſte épouvantoit nos yeux.
Acheve , &fais ſentir aux enfans de la gloire
Cegénéreux élan , gage de la victoire.
Qu'ils puiſent dans tes vers. Plus d'un fameux
guerrier
Dût aux fameux auteurs l'éclat d'un beau laurier.
La foudre dans les mains , le fier vainqueur d'Arbèle
Payoit aux chants d'Homère un hommage fidèle ,
Tout plein de ſa lecture il voloit aux hafards ,
Ets'aidoit d'Apollon pour mieux ſervir ſousMars.
Mais , hélas ! Quel dégout , quelle injuſtemanie
Veut encordenosjours décrier le génie !
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi que de l'honneur , j'entends de toutes parts
Reprocher aux François le déclin des beaux arts.
Quoi, nos grands écrivains , avares de leurgloire,
Nous auroient-ils fermé le temple de mémoire ?
Cenſeurs faftidieux , n'eſt- il plus de chemins
Que puiflent s'y percer d'infatigables mains ? ..
Marche au bruit des clameurs qu'envain pouſſe
l'envie ,
Importune ſes yeux de l'éclat de ta vie.
Pour moi qui , moins connu par de foibleseflais,
Ama ſeule jeuneſſe ai dû quelque ſuccès ,
J'apprends du moins, j'apprends , ſous tes heureux
۱ auſpices,
Aporter un pas ferme aux bordsdes précipices.
D'un cenſeur affligé dédaignant le courroux ,
Ambitieux émule & non rival jaloux ,
Plus il croît en vertu , plus j'aime ton génie ;
Plusje relis tes vers , plusj'aime ma patrie.
L'HOMME SANS JUGEMENT.
Proverbe dramatique. *
*On dira dans le mercure prochain , le proverbeque
l'auteur a eu en vue ; & nous donnerons
facceſſivement quelques - uns de ces petits drames
qui fervent de délaffement dans beaucoupde foAVRIL.
1770. 11
i
:
ACTEURS
LE MARQUIS DE BELMONT.
LA MARQUISE SA FEMME.
JUSTINE , femme de chambre de la
Marquife.
ST JEAN , laquais du Marquis..
BERGOGNON , cuifinier du Marquis.
FLAMAND , cocher du Marquis.
UN HUISSIER .
La scène se paffe dans la chambre à
coucher du Marquis.
SCÈNE PREMIERE.
St Jean eft feul dans la chambre de fon
maître , & y difpoſe tout ce qui est néceffaire
pour la toilette : comme il ne parle
point , ilpeut chanter ce qui lui viendra
dans la tête. Justine entre lorsque
cette ſcène muette a duré trois ou quatre
minutes.
JUSTINE , ST JEAN.
JUSTINE. St Jean... St Jean... Eh !
M. St Jean , fi tu voulois bien répondre
quand on te faith honneur de t'appeler!
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
ST JEAN. L'honneur ! l'honneur ! Eh !
bien qu'eſt - ce que Mamſelle Juſtine me
faitl'honneur de me demander ?
JUSTINE. Où eſt ton maître ?
ST JEAN. Il n'eſt pas ici .
JUSTINE . Je le vois bien ; mais quand
ily fera ,tu lui diras que ma maîtreffe le
priede paſſer chez elle.
ST JEAN. Il vaudroit mieux qu'elle ſe
donnât la peine de paſſer chez lui .
JUSTINE. Pour trouver ſa porte fermée;
car , les trois quarts du tems , ton maître
fe fait cacher , & cela eſt indigne : voilà
quatre jours qu'il n'a vu ſa femme.
ST JEAN. Elle eſt pourtant jeune &
jolie.
JUSTINE. Malheureuſement elle aime
fon mari , & elle ſe déſole.
ST JEAN. Beaucoup ?
JUSTINE. Elle ne fait autre chose que
de pleurer , jamais devant lui au moins ,
mais quand nous ſommes ſeules : ça m'attendrit
, & je pleure auffi... Si je tenois
cette danſeuſe , cette Mile Dupas , que
M. le Marquis entretient , je la déviſagerois.
ST JEAN. Cette fille là nous coûte
cher.
AVRIL. 1770. 13
JUSTINE. Ton maître ſe ruine avec
..
elle , & fi l'on dépenſe un écu dans ſa
maifon , il fait un train. un train.
Femme , cuifinier , cocher , laquais ; perfonne
, à fon avis , n'entend le ménage :
oh! c'eſt une belle économie que la
fienne!
ST JEAN. Ildonne cinquante louis pour
une fantaisie , & s'il trouve ſur mes mémoires
un fol de trop , il crie comme un
poſlédé. J'entends du bruit... C'eſt
Tui , ſauve toi .
..
JUSTINE . Et Madame ! ..
ST JEAN . Dis lui de venir le ſurprendre.
Je laiſſerai la premiere porte ouverte.
JUSTINE. Mais s'il te ditde la fermer.
ST JEAN. J'oublierai qu'il me l'aura
dit.
JUSTINE . Mais...
ST JEAN. Mais fauve toi. (Elle fort )
S'il la trouvoit ici , il me feroit plus de
queſtions , & moi plus de menfonges...
Chut , le voiei .
14 MERCURE DE FRANCE.
:
SCÈNE ΙΙ .
LE MARQUIS , BERGOGNON , FLAMAND,
ST JEAN.
LE MARQUIS. Voyons donc ces mémoires.
( Le cocher & le cuisinier les lui
donnent) Je n'entre jamais chez moi que
l'on ne m'y demande de l'argent. ( Il lit
bas un des mémoires.) Mons Bergognon ,
tout ceci commence à m'ennuyer, je vous
l'ai déjà dit , & je changerai , moi , ſi vous
ne changez pas.
BERGOGNON. Monfieur est le maître
mais je ne ſaurois ménager davantage ,&
à moins que vous ne diminuiez le nombre
des plats que vous voulez avoir tous
les jours.....
LE MARQUIS. Je ne veux rien diminuer;
mais vous , M. l'économe , ayez
plus de ſoin de vos proviſions ; vous en
perdez la moitié...
BERGOGNON. Comment voulez - vous
que j'en perde , Monfieur ? A peine en
ai-jeaffez.
LE MARQUIS. Et ces deux citronsque
vous aviez oubliés la ſemaine paſſée fur
votre buffer?
۱
AVRIL 1770: IS
BERGOGNON. Oubliés , Monfieur ? j'en
ai mis le jus dans un ſalmi de bécaſſes.
LE MARQUIS. Et cette livre de beurre
que je trouvai l'autre jour dans un coin
de votre cuifine ?
BERGOGNON . Je l'ai fondue avec celui
dont je me fers pour faire mes fritures.
LE MARQUIS. Vous aurez toujours raifon
, mais, encore une fois , je veux que
vous ménagiez davantage : Salez moins
vos ragouts , on n'aura pas beſoin de ſel
ſi ſouvent : n'y mettez pas tant de poivre ,
vos mémoires en ſont pleins... Le vinaigre
, par exemple ! vous devriez rougir de
la conſommation que vous faites en vinaigre.
BERGOGNON. Mais , Monfieur ...
LE MARQUIS. En voilà affez . ( à St
Jean ) Je ne m'habillerai point aujourd'hui
, ôtez moi tout cela. ( Il parcourt
l'autre mémoire. ) Et vous , M. Flamand,
je me ſuis apperçu vingt fois que mes
chevaux ne mangent pas la moitié du foin
&de la paille que vous leur donnez , ils
les jettent ſous leurs pieds , & vous aurez
la bonté d'y faire attention.
FLAMAND . Je vous réponds, Monfieur.
LE MARQUIS. Je vous réponds , moi,
16 MERCURE DE FRANCE.
quevousne metromperez pas fur cet article
là : je veux , à dater d'aujourd'hui ,
que d'une botte de foin vous en faſſiez
deux.
FLAMAND. Mais , Monfieur , il y a
confcience...
LE MARQUIS. Je veux auſſi que vous
foiez auprès d'eux , quand ils mangent
leur avoine , & que s'ils en laiſſent une
poignée , vous la ramaſſiez pour le lendemain.
FLAMAND. Oh ! bien , Monfieur , faites
les donc mener par un autre ; car ,
moi , je n'aurai pas ce coeur- la. Qu'est- ce
que vous voulez que je leur diſe quand
ils ont été depuis minuit juſqu'à cinq ou
fix heures du matin devant la porte de
Mamfelle Dupas ?
LE MARQUIS. Point de propos .
FLAMAND. C'eſt que cela crie vengeance
, & fi l'on vous coupoit vos morceaux
comme ça...
LE MARQUIS. Paix & laiſſez - moi :
vous aurez votre argent ce ſoir. ( Ils fortent.
)
SCÈNE III.
LE MARQUIS , ST JEAN.
LE MARQUIS. Une table... de l'en
AVRIL. 1770. 17
ere & du papier... vîte donc... on m'a
pris une de mes plumes , j'en avois fix
hier , &je n'en trouve que cinq... Jen'y
fuis pour perſonne .
ST JEAN. Et pour Madame ?
LE MARQUIS. Pour perſonne , vous
dis-je.
ST JEAN. ( à part) Madame entrera
pourtant , car je l'ai promis... Ma foi la
voici . (haut ) Madame la Marquiſe ,
Monfieur...
..
LE MARQUIS., Ma femme ! ... Je
t'avois dit , maraut... ( Il ſe leve & fait à
laMarquise des politeſſes forcées.
SCÈNE IV.
LA MARQUISE , LE MARQUIS ,
ST JEAN.
LE MARQUIS. Madame...
LA MARQUISE. J'étois inquiéte de
votre ſanté , Monfieur , il y a fi long tems
que je n'ai eu le plaiſir de vous voir...
LE MARQUIS. Madame , j'ai eu tant
d'affaires , depuis quelques jours , que ,
malgré moi , j'ai été contraint de vous
négliger.
LA MARQUISE. Ces négligences- là ſe
7
18 MERCURE DE FRANCE.
répétent ſouvent , Monfieur , & je fuc
comberois au chagrin qu'elles me donnent
, ſans la compagnie de vos enfans
avec leſquels je paffe mes journées entieres...
Ah! mon cher Marquis ! que
votre indifférence eſt cruelle !
LE MARQUIS. Madame , vous avez
tort de me ſuppoſer de l'indifférence .. je
vous aime ... & je voudrois ...
LA MARQUISE. Vous m'aimez &
vous m'abandonnez ... Mais pourquoi
me parler d'un ſentiment que vous ne
partagez point ? Le bonheur de vos
jours m'intéreſſe uniquement , & j'ai les
raiſons les plus preſſantes de vous en
parler ..
..
LE MARQUIS. Quelles ſont - elles , s'il
vous plaît ?
SCÈNE V.
Les mêmes , JUSTINE .
JUSTINE . Madame , on vous demande.
LA MARQUISE. Qui donc ?
JUSTINE . Je n'en fais rien , Madame ,
mais il faut que ce ſoit quelque choſe de
bien intéreſſant , car on ne veut parler
qu'à vous.
LA MARQUISE , au Marquis . Je vous
AVRIL.
1770. 19
:
rejoins dans l'inſtant , Monfieur , & nous
acheverons notre converſation .
LE MARQUIS . Madame , ne vous gênez
pas ... St Jean ...
SCÈNE VI .
LE MARQUIS , ST JEAN .
ST JEAN. Monfieur...
LE MARQUIS , écrivant . Une bougie..
(Il litbas) Ohn , ohn.ohn ... Je n'ai rien
oublié ? Vous êtes charmante , Mile Dupas
, & l'argent que vous me coûtez ne
peut être mieux employé.
St Jean apporte une bougie , & s'en va :
Son maître l'appelle.
LE MARQUIS. St Jean.
ST JEAN . Monfieur.
LE MARQUIS. Voici une lettre & cent
louis que vous porterez à Mlle Dupas.
ST JEAN. Oui , Monfieur .
LE MARQUIS. Vous ne les remettrez
qu'à elle .
ST JEAN. Oui , Monfieur : ( à part)
cent louis par mois , çà en fait juſtement
douze cens par an .
20 MERCURE DE FRANCE .
LE MARQUIS , cachetantfa lettre. Que
dis-tu?
ST JEAN. Rien , Monfieur ... Je dis
ſeulement que ſi j'étois Mamfelle Dupas ,
j'aurois douze cens louis au bout de l'an .
LE MARQUIS. Faites ce que je vous
ordonne , & taiſez vous.
ST JEAN . Oui , Monfieur.
LE MARQUIS. En fortant de chez elle,
vous irez au magaſin anglois , chez Granchez...
ST JEAN. Au bas du Pont- Neuf?
LE MARQUIS. Oui : vous lui direz que
je veux avoir , pour demain , ce queje lui
ai commandé.
ST JEAN. Oui , Monfieur.
LE MARQUIS. Delà vous paſſerez chez
Poirier , rue St Honoré , & vous me ferez
apporter ces deux vaſes de porcelaine ,
qu'il m'a vendus hier... tenez. ( Il lui
donne l'argent & la lettre. )
ST JEAN. Oui , Monfieur... Est- ce là
tour.
LE MARQUIS. Ah ! ah ! vous irez auffi
chez M. Verner, au louvre : vous lui ferez
mes complimens , & vous lui direz , qu'à
AVRIL. 21 1770 .
quelque prix que ce ſoit , je le prie de me
garder ſon dernier tableau .
ST JEAN. Oui , Monfieur. (Ilfort , la
Marquise entre au même inftant. )
SCÈNE VII.
LA MARQUISE , LE MARQUIS.
LA MARQUISE. (d'un ton ému) Monſieur,
je viens de recevoir des lettres qui
vous regardent : je vous priede les lire ,
& de dire à vos marchands que vous ne
m'avez pas chargée d'acquitter vos dettes.
(la Marquise prend une chaise. )
LE MARQUIS , jetant ces lettresfur la
table. Vous me patoiſſez bien émue ,
Madame! ..
LA MARQUISE. Eh ! qui ne le ſeroit ,
Monfieur , en voyant le peu de foin que
vous avez de vos affaires ,&la tournure
qu'elles prennent ?
LE MARQUIS. Le peu de foin , Madame
! je ne m'occupe d'autre choſe , & fi
vous vous en occupiez comme moi...
LA MARQUISE. Quel reproche avez
vous à me faire ?
LE MARQUIS. Mille , Madame : ayez
des robes de toute ſaiſon ,des dentelles ,
22 MERCURE DE FRANCE.
des diamans , vous le devez , mais épar
gnez ſur autre choſe.
LA MARQUISE. Sur quoi donc ?
LE MARQUIS. Sur quoi , Madame ? II
n'ya pas de ſemaine où votre femme-dechambre
ne faſſe pour vous des dépenſes
énormes : aujourd'hui c'eſt une aune de
ruban roſe , demain une aune de verd ...
Avant hier encore je la rencontrai qui
vous apportoit un pot de rouge & deux
paites de gands : mettez tout cela l'un au
bout de l'autre , & vous verrez ce que
vous me coûtez à la fin de l'année.
LA MARQUISE. Deux louis à-peu près
pour cet objet , Monfieur , je l'ai calculé.
Mais vous , qui , tous les jours , donnez
des foupers ici ,& ailleurs ; qui avez douze
chevaux dans votre écurie ; qui rempliſſez
votre maiſon & celle des autres de tous
les bijoux inutiles qui paroiſſent ; qui
avez une loge à tous les ſpectacles ; qui
prodiguez des cent louis pour être bien
reçu...quelque part... Mettez tout cela
l'un au bout de l'autre , & vous verrez ce
qu'il vous en coûte à la fin de l'année.
LE MARQUIS . Pas tant que vous l'imaginez
, parce que je fais économifer fur
mille autres objets. Voyez - vous le ſoir
AVRIL. 1770. 23
dix bougies dans mon appartement comme
dans le vôtre ? On n'y en brûle que
huit. Voyez vous quatre bûches dans ma
cheminée ? On n'y en met que trois. Voilà
comme l'on fait une bonne maiſon .
LA MARQUISE. Voilà comme on s'abuſe
ſoi-même , vous ne vous en appercevrez
que trop tard.
SCÈNE VIII.
Les mêmes , ST JEAN.
ST JEAN. ( à part ) Madame y eft , je
vais tout dire ... ( haut) Mamfelle Dupas
a les cent louis , Monfieur.
LE MARQUIS , à St Jean. Le traître !
ST JEAN. Je ne ſavois pas que Madame
étoit là ; car fi je l'avois ſu , je n'aurois
point parlé de Mamfelle Dupas.
LE MARQUIS. Sors.
ST JEAN. Ni des cent louis.
LA MARQUISE , à part. Que de chagrins
à dévorer !
ST JEAN. A propos , Monfieur , il y a
dans l'antichambre un homme qui a quelque
choſe à vous remettre .
LE MARQUIS , embarraffé. Faites- le
entrer.
24 MERCURE DE FRANCE .
ST JEAN . M. Granchez m'a dit que tout
feroit prêt pour demain .
LE MARQUIS. Eh ! c'eſt bon .
ST JEAN . Vos deux vafes font apportes.
LE MARQUIS. Le bourreau ! ..
ST JEAN. Pour M. Vernet , il n'étoit
pas chez lui . ( Ilfort. )
LA MARQUISE . Ne vous déconcertez
pas , Monfieur , vous êtes le maître , &
je fermerai les yeux ſur toutes vos dépenfes.
SCÈNE ΙΧ.
Les mêmes , UN HUISSIER.
LE MARQUIS. Que demandez vous ?
L'HUISSTER. M. le Marquis , je viens ,
ſous votre bon plaiſir , vous remettre une
affignation , pour comparoître à l'audience
dans la huitaine, aux fins de vous y ouïr
condamner à payer la ſomme de vingt
mille livres , ci- mentionnée ,&qui, comme
bien ſavez, eſt due depuis long- tems .
LA MARQUISE , appuyant ſa têtefur
Sa main. Une aflignation !
LE MARQUIS , avec dépit. M. l'Huiffier
! ..
L'HUISSIER.
AVRIL.
1770. 25
L'HUISSIER. Ce font, M. le Marquis ,
les termes de l'exploit auquel vous aurez
pour agréable de répondre , fi mieuxn'aimez
efluïer un défaut que nous ne pourrions
nous empêcher d'obtenir.
,
LE MARQUIS . Vous êtes bien hardi .
L'HUISSIER mettant l'exploit fur la
table . Pas trop , M. le Marquis , & j'ai
l'honneur de vous faire ma révérence . (Il
Sefauve.)
SCÈNE V.
LA MARQUISE , LE MARQUIS ,
LA MARQUISE , fortant de fon accablement.
Voilà le fruit de votre économie
, Monfieur ; vous voyez ce qu'elle
produit.
LE MARQUIS. Je viens de vous la démontrer
clairement , & cette affignation
ne prouve rien contre moi. Leshommes
les plus tangés font expoſés à en recevoir.
LA MARQUISE . On eſt bien loin de
réparer ſes torts lorſque l'on ne veut point
en convenir : je vous aime , je ne m'occupe
que de l'éducation de vos enfans , &
il eſt affreux , pour moi, de voir la con .
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
duite que vous tenez. Quel fort ferezvous
à votre fille ? Que deviendra votre
fils ? La raiſon ne les éclaire point encore
fur les malheurs dont ils font menacés...
Puiffent ils les ignorer toujours ! .. Je
vous offenſe , Monfieur , mais mon ame
eſt déchirée , & fi je ſuis coupable , n'en
accuſez que ma tendreiſe.
1
LE MARQUIS. Mais , Madame...
LA MARQUISE. Je ne ſuis pas tranquille
ſur les ſuites que tout ceci doit
avoir ; je ne puis l'être... Une affignation
, un décretde priſe de corps ... Ah !
Monfieur , cette image me fait frémir.
LE MARQUIS. Je payerai , Madame.
LA MARQUISE. Eh ! comment ,
Monfieur ?
LE MARQUIS. En banniſſant de ma
maiſon , comme je vous l'ai dit , le fuperflu
que j'y ai remarqué. En vous priant
vous même , Madame , de diminuer les
dépenſes dont je vous ai parlé tout-àl'heure
.
LA MARQUISE. En vérité , Monfieur ,
votre aveuglement me fait pitié. Eh !
bien , privez - moi de tout , j'y confens ;
mais vous , Monfieur , n'ayez plus la fureur
de ces bijoux de mode que le luxe
AVRIL. 1770. 27
n'a inventés que pour la ruine de ceux
qui les achettent ; fupprimez de votre table
ces mets extraordinaires qui ne fervent
qu'à vous attirer une foule de parafites
&de faux amis; défaites vous de
ces loges que vous avez au ſpectacle , où
mille autres plaiſirs vous empêchent d'aller
les trois quarts de l'année ; priez quelqu'un
de votre connoiſſance de ſe contenter
de vingt - cinq louis par mois :
après cela , brûlez dix bougies dans votre
appartement, faites mettre quatre buches
dans votre cheminée , laiſſez-moi acheter
une aune de tuban , un pot de rouge , une
paire de gands , lorſque j'en ai beſoin,&
vous ne recevrez pointd'affignation.
LE MARQUIS. Votretaiſonnement eft
fort beau , mais vous me permettrez de
ne pas l'adopter ; &, avant qu'il ſoit peu ,
je vous ferai voir la juſteſſe de mes principes.
, vous verrez
LA MARQUISE , en s'en allant. Avant
qu'il foit peu , Monfieur
vous même qu'ils font faux , &vous fen.
tirez , mais trop tard , que vous êtes préciſément
ceque ditle proverbe... le...
LE MARQUIS. Que fuis-je, Madame?
LA MARQUISE. Mile Dupas vous l'apprendra
. (Ellefort.)
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
LE MARQUIS. Cela pourroit être , car
elle a de l'efprit... St Jean , St Jean .
ST JEAN . Monfieur ?
J
LE MARQUIS. Mon caroffe. (Ilfort.)
VERS à la Rofiere de Salenci.
REÇOIS , jeune & belle Rofiere ,
Le tendre hommage de mon coeur.
Ainſi qu'à toi la ſageſle m'eſt chere :
Tu portes le prix de l'honneur.
Combien en ce moment jet'aime & te révére !
Avec ce titre glorieux
La plus ſimple bergere eſt princeſſe à mes yeux.
Endépit des amours dont l'eſſain t'environne ,
Tu ſus conſerver ta vertu.
Ah! pour obtenir la couronne
Ton jeune coeur ſans doute a combattu.
Avec certains amans d'humeur folle & légere ,
Dont notre eſprit eſt peu charmé ,
Il eſt aiſé d'être ſévere ;
Mais qu'il en coûte à l'être avec l'amant aimé !
Auſſi d'une brillante &douce récompenfe ,.
Salenci ſait payer un triomphe ſi beau
De roſes l'éclatant chapeau
Atteſtera toujours ta candeur , ta décence ,
Atous les habitans de cet heureux hameau.
1
13
:
AVRIL. 1770. 29.
Ah!dans cette gloire immortelle
Il eſt encore un droit charmant ,
Aubonheur d'un époux fidèle
Tu peux appeler ton amant.
Je vois auſſi ſur ta victoire :
S'exercer tour- à- tour les enfans d'Apollon ,
Etdans le temple de mémoire
Des écrits délicats * ont placé ton beau nom .
Aujourd'hui même encore une élégante muſe ,
Duprix de ta vertu nous offre le tableau :
Favart fait nous inftruire autant qu'il nous amube,
Voilà ce que j'admire en fon drame nouveau.
Puifle , pourcouronner ſes travaux & fon zèle ,
Puiffe-tu, mabergere , au temple heureux des ris ,
Des jeunes nymphes de Paris ,
Etre à jamais l'exemple & le modèle.
*M. l'abbé Coger , M. l'abbé de Maleſpine &
M. de Sauvigny ont composé des choſes charmantesà
l'occaſion de la Rofiere de Salenci
Par Mile Coffon de la Creffoniere.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL impromptu adreſsé à une
Dame d'une beautérare , qui prétendoit
que l'amour aveugloit presque tous les
hommes. 3.0%
1
IRIS , vous vous trompez , l'amour n'aveugle
pas ,
Que de fois par ſes yeux j'admirai vos appas ;
Et s'il nous aveugloit, c'eſt choſe reconnue
Que tous , en vous voyant , auroient perdu la
vue.
ParM. D. X. D. S. garde du corpsdu
Roi , compagnie de Noailles.
AUTRE à la même , fur les vers faits
àſa louange.
QUE de muſes , Cloris , te chantent dansleurs
vers?
Quand on a, comme toi, tant d'agrémens die
vers ,
La raiſon n'en eſt pas difficile à connoître ;
Soi- même en te louant , on mérite de l'être.
Parleméme.
AVRIL. 1770. 31
LES quatre Saiſons , en ariettes , pour
mettre en musique ; par M. de la Richerie
, membre de la fociété d'agricul
cure d'Angers.
LE PRINTEMS .
DE nos forêts l'ombrage & la fraîcheur ,
De ces ruiſſeaux le murmure enchanteur ,
De ces gafons la riante verdure ,
Tout nous annonce en ce brillant ſéjour
Le reveil de la nature ,
Etdu printems l'agréable retour.
Ici , les roſſignols , ſous de naiſſans feuillages ,
Agités par les doux zéphirs ,
Font entendre aux échos leurs différens ramages.
Que de douceurs , que de plaiſirs ;
Unedivine fainme
Pénétre au fond des coeurs ,
Et nous ſentons que notre ame
S'épanouit avec les fleurs.
De nos forêts , &c...
L'ÉTÉ.
De l'aſtre lumineux la brûlante chaleur ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
De Cérès annonce la préſence ;
Déjà les épisy enfans de l'abondance ,
Sont tranchés ſous la main de l'ardent moiſion
neur.
Que vois -je , & quels nuages ſombres
Obſcurciflent les cieux ;
L'éclair brille au milieu des ombres ;
La foudre éclate en tous lieux ;
Mais bientôt le ſoleil , d'un éclat radieux ,
Adiſſipé l'orage ,
Et les moiſſonneurs joyeux
Ont repris leur ouvrage.
Del'aſtre lumineux , &c ..
L'AUTOMNE.
Sur ces riants côteaux que le pampre couronne ,
On s'apprête à cueillir les raiſins précieux .
Doux préſensde l'automne ,
Vous faites le bonheur des mortels & des dieux!
Déjà la grappe entaflée ,
D'un pied leſte & vigoureux ,
Par le vendangeur est foulée ;
Auſſi-tôtle nectar , à nos yeux ,
AVRIL. 1770 . 33
Jaillit , écume , bouillonne ,
Et coule àgrands flots dans la tonne ;
Lesvignerons , contens, célébrent par desjeux ,
Du charmant dieu du vin les dons délicieux.
Sur ces rians côteaux , &c..
'L'HIVER .
Déjà du noir hiver on reſſent la froidure,
:
Laneigeacouvert nosguérets;
Les arbres defléchés ont quitté leur verdure ,
Toutn'offreà nos regards quede triſtes objets.
J'entends déjà mugir les vagues irritées
Par des vents impétueux ;
Des aquilons le ſifflement affreux
Porte l'effroi dans nos amesglacées ;
Leſoleildarde en vain ſes rayons lumineux ,
Et le dieu de Paphos aperdu tous ſes feux.
Déjà du noir hiver, &c.
i
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
| ORIGINE de bien des choses. Conte
2. i
DIRIREE aux hommes vous êtes tous nés
pour être égaux , c'eſt leur dire vous êtes
tous nés pour être malheureux. Si j'avois
le pouvoir d'aplanir toutes les montagnes
&de combler tous les vallons , je me gar
derois bien d'ufer de ce privilége. Ces
inégalités ſont utiles à la furface du globe;
elles en font l'ornement & peut-être
le foutien. C'eſt l'imagede lafociété. Ilya
moinsde philoſophie &de morale dans, 20
gros volumes écrits contre la fubordinationque
dans le petit apologue des membres
qui ſe révoltent contre l'eſtomac . Ce
fut l'orgueil qui enfantales gros volumes,
&la raifon qui dicta le petit apologue .
Voici une circonstance où elle employa
desmoyens preſque auſſi ſimples pour enchaîner
l'orgueil qui ſe révoltoit.
Il y eut jadis un peuple uniquement
compofé de ſages. C'étoient ,ſi l'on en
croit de graves auteurs , les Egyptiens. Ils
durent être bien préſomptueux & bien
raiſonneurs. Un de ces prétendus fages
perfuada aux autres qu'ils ne ſe devoient
xien entr'eux , qu'ils étoient nés libres ,&
AVRIL. 1770. 35
que la liberté confiſtoit dans une entiere
indépendance . Auſſi-tôt voilà l'Egypte
peuplée d'indépendans. Le cultivateur détela
deux de ſes charrues &dit : c'en eft
affez d'une pour moi. Le guerrier dit: je
ne veux défendre que mon terrein : le
fabriquant , je ne veux travailler la laine
& le lin que pour me couvrir. Chaque
poffeffeur ceſſa de ſe rendre utile aux autres
, & chaque individu ne s'occupa que
de ſes propres beſoins. Il en réſulta une
anarchie complette , une foule de crimes,
&unedifette univerſelle dans la plus fertile
de toutes les contrées .
Le Roi , qui n'avoit pu empêcher cette
révolution , ne ſavoit quel parti prendre
pour la réparer. Il confulta quelques ſages
qui trouverent que tout étoit bien. Le
monarque mécontent & attriſté , ſe promenoit
, fans fuite , hors des murs de fa
capitale. Il apperçut un homme qu'il n'eût
pas daigné appercevoir dans tout autre
tems. Cethomme avoit long-tems paffé
pour fou , parce qu'il faiſoit peu de cas
des fages; & comme en Egypte chacun
avoit le droit de ſe choiſir un nom , luimême
s'étoit fait furnommer Badin. Il
s'occupoit alors à chanter quelques couplets
ſur la nouvellerévolution. Ils étoient
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
de lui , car il avoit réellement la folie
d'en faire. Le Roi , malgré fon chagrin ,
les trouva ingénieux & piquans. Comment
fais tu , demanda-t-il au chanteur ,
comment fais-tu pour être toujours gai ?
C'eſt , répondit Badin , que je fais m'amuſerde
tout. Si vous m'en croyez,vous rirez
de même avec moide tout ce qui ſe paſle.
-Qui , moi tire ? -Sans doute ; c'eſt ce
qu'on peut faire de mieux en pareil cas.
Tu ne fais doncpoint que tout eſt perdu ?
que le laboureur refuſe de cultiver ; le
ſavant , d'écrire; le.... ? Tant mieux !
s'écria le prétendu fou , voilà précisément
cequ'il nousfaut. Raſſurez vous,Seigneur;
vous allez être plus abſolu que ne le fut
jamais Séfoftris.
-Hélas ! Séſoſtris ne perdit que pour
untems fon état , & peut- être ai je perdu
pour toujours mon état&ma maîtreſſe.
Ingrate Azéma !-Elle vous a quitté dans
• vos malheurs ? -Non ; j'étois encore
tout- puiffant lorſqu'elle diſparur. Ce
n'eſt rien : vous la recouvrerez avec le
refte.-Eh! quels moyens employer ? 11
en eſt un fort fiimple , reprit le confident;
ce feroit d'attendre l'effet même de cette
abſurde révolution; mais faiſons mouvoirun
autre reffort. Eſt- il bien puiſſant ,
AVRIL. 1770. 37
demanda le Roi ?-ll eſt des plus foibles .
tel, précisément qu'il le faut pour diriger
les hommes.
Il faut en eſſfaïer , diſoit le monarque
en lui-même. Cet homme qu'on a cru fou
peut avoir une idée heureuſe. J'ai tant
confulté de ſages que je ſuis las d'être mal
conduit.
Dès le jour ſuivant Badir publia que
leRoi ſon maître alloit récompenfer magnifiquement
ceux qui lui reſteroient
fidèles. Sapor ( c'étoit le nom du monarque
délaiſſé) comptoit peu fur l'effet de
cette promelle, encore moins fur celui
des récompenfes qu'il pouvoit donner.
Cependant le palais fut bientôt affiégé
par une foule d'Egyptiens de tout état.
Les uns y furent conduits par l'intérêt
les autres par la curiofité. Le premier qui
parla fut un de ces hommes qui fauroient
tout s'ils ſavoient ſe faire entendre ; c'eſt
ce qu'on nommoit dès - lors un docteur.
Celui- ci avoit tellement commenté les
loix , qu'on ne les reconnoiſſoit plus....
N'étoit - ce pas lui qui ſavoit tout quand
le reſte de l'Egypte ne ſavoit rien ? Cependant
, pourſuivoit- il , moi& mes pareils
, s'il en exiſte , nous sommes encore
ſans récompenfe. Un ignorant marche
38 MERCURE DE FRANCE.
ſans reſpect à côté d'un docteur , ſans même
que rien l'avertiſſe de le reſpecter.
Voici qui l'en avertira , interrompit le
miniſtre , en lui offrant la dépouille d'un
rat du Nil .
O Roi d'Egypte ! s'écrioit un poëte ;
que feras - tu pour me récompenfer de
mes veilles ? Les ſcavans écrivent pour
n'ètre point lus : moi j'écris pour qu'on
me life. J'inſtruis ton peuple &j'étends
la gloire de ton nom. Le tour & l'harmonie
de mes vers font goûter la morale
qu'on rebuteroit fous une autre enveloppe.
Je ſuis l'homme le plus utile aux
hommes. Je ſuis en même tems celui
qu'on néglige le plus. Tout travail exige
un ſalaire quel qu'il foit , & j'en veux un
qui me diftingue de la foule que j'éclaire&
que je mépriſe. En ce moment paffoit
le chef des cuiſinesdu prince. Il portoitdans
ſa main une branche de laurier.
Badin en détacha une feuille&la donna
au poëte. Celui-ci la reçut avec tranfport
, & publia qu'il la tenoit des mains
d'Apollon .
Les femmes avoient auſſi leurs prétentions
& ne paroiſſoient pas auſſi faciles
à contenter que les hommes. Comment
ſe tirer delà ,diſoit le Roi ? Soyez
AVRIL. 1770 . 39
A
tranquille , reprit le miniſtre. Celles qui
s'attribuoient la prééminence approcherent
les premieres. Leur harangue fut
vive& même un peu emportée. Badin ,
pour toute réponſe , leur barbouilla la
phyſionomie avec un rouge épais& foncé.
C'eſt le Roi , leur dit- il , qui vous dé.
core ainſi par mes mains. Il ne reſte plus
d'équivoque fur votre rang , & vous pourrez
même , en un beſoin , vous paffer de
beauté. A ces mots les cris des Dames
Egyptiennes redoublerent; mais c'étoient
des crisd'acclamation .
: Courage , diſoit le prince au diſtribureur
des graces ! voilà qui prend le tour
le plus heureux. J'apperçois encore bien
des mécontens , diſoit Badin ; mais il me
reſte plus d'un moyen pour les réduire.
Alors il prit en main une feuille de peau
de crocodille , préparée de maniere qu'on
avoit pu y graver quelques caracteres hiéroglyphiques.
Citoyens , leur dit-il, voici
le plus merveilleux des taliſmans. Il donne
àcelui qui le poſſéde la plus haute eftime
de lui - même ; il paſſera à ſes defcendans
qui s'eſtimeront encore davantage.
Il ſe fortifiera en vieilliſſant , &
aura le ſecret merveilleux de faire oublier
aux hommes leur commune origine. Ces
40 MERCURE DE FRANCE.
mots firent la plus vive impreſſion ſur un
grand nombre de ſages. Ils accoururent
en foule aux portes du palais. On leur
diftribua des taliſmans. L'effet en fut fi
prompt qu'avant la fin du jour ils étaloient
déjà plus d'orgueil que n'en montre
aujourd'hui un baron Allemand après
avoir prouvé ſoixante & douze quartiers.
On vit s'approcher enfuite une foule
de gens qui , d'une main , tenoient des
tablettes de cire&de l'autre un ſtilet. A
quoi deſtinez-vous ces inſtrumens , leur
demanda le miniſtre ?A chiffrer , répondirent-
ils . Oh ! pour ceux - ci , diſoit le
monarque , le parchemin n'auroit aucune
vertu : c'eſt de l'argent qu'il faut à ces
chiffreurs. Non , Sire , interrompit Badin,
laiſſez leur plutôt le ſoin de vous en procurer;
ils ne s'oublieront pas eux-mêmes.
Le Roi écrivit fur chaque tablette un mot
qui , à l'inſtant , combla de joie ces calculateurs
, & qui bientôt après les combla
dericheſſes.
Il reſtoit encore bien des ſpectateurs
indifférens , & d'autres qui ne daignoient
pas même être ſpectateurs. Ceux- là , di .
foit le monarque , ſeront difficiles à ramener.
J'eſpére bien , reprit Badin, qu'ils
reviendront d'eux- mêmes. Nos reffources
AVRIL. 1770.41
ne ſont pas épuiſées. Il inſtitua des jeux
de différente eſpéce ; mais pour y être admis
il falloit porter une couleur preſcrite
par le monarque. On vit beaucoup de
graves perſonnages dédaigner d'abord ces
vains amuſemens. Ils ne concevoient pas
comment la ſageſſe égyptienne pouvoit
s'accommoder de ces folies ; mais le nombre
des fous devint ſi grand qu'il en impoſa
aux ſages . Le ſon des inſtrumens ,la
gaïeté qui regnoit dans ces aſſemblées ,
l'air de fatisfaction que montroient encore
ceux qui venoient d'y figurer , tout
cela donnoit beaucoup à penſer à nos philoſophes.
La plupart commencerent à
croire que la philoſophie ne perdoit rien
à s'égaïer. On les vit donc ſe mêler aux
nouveaux divertiſſemens & fortir en rendant
graces aux dieux de leur avoir don-..
né un maître qui daignoit s'occuper de
leurs plaifirs .
Le miniſtre étendit encore plus loin ſa
prévoyance. Il avoit vu combien le génie
& l'éloquence inquoient ſur l'eſprit univerſel
d'un peuple : il voulut que l'éloquence&
le génie ramenaffent le reſtede
ces eſprits égarés. Appelons , difoit- il au
monarque , appelons auprès de nous ces
hommes qui peuvent faire tant de mal
42 MERCURE DE FRANCE .
quand on les néglige , & tant de biern
quand on fait les employer. Ils ſe rendirent
facilement à l'invitation .
Les métaphyficiens vantoient beaucoup
le mérite & l'importance de leurs
travaux . Je vous donne , diſoit l'un , une
idée claire du principe de vos idées , &
certainement ce n'eſt pas une médiocre
découverte. Moi , diſoit l'autre , je prétends
que nos idées n'appartiennent pas
plusà notre entendement que l'arbre que
réfléchit le Nil n'appartient au Nil. Badin
trouva que cette affertion offroit plus
de hardieffe que d'utilité. Les moraliſtes
foutinrent qu'ils étoient les vrais précepreurs
du genre humain. D'accord , leur
dit le miniſtre , quand vous rendrez la
morale utile aux hommes ; quand vous
* leur ferez aimer leurs devoirs, leur patrie ,
leurs ſemblables & eux - mêmes . Pour
moi , diſoit un conteur , je moraliſe comme
un autre. A la bonne heure , lui dit
le judicieux Badin; mais qu'on s'apperçoive
à peine que vous moraliſez. L'hiftotien
aſſura que la connoiſſance de l'hiftoire
étoit celle de l'homme. Oui , répliqua
le miniſtre , quand l'hiſtorien s'attache
à peindre ce qu'ont réellement dit &
fait les hommes dont il écrit l'hiſtoire.
AVRIL. 1770. 43
L'Egypte poffédoit alors un grand nombre
de poëtes légers. Tous affurerent le
miniſtre que les neuf Muſes préſidoient
à leurs productions. J'y conſens , répondit-
il , pourvû qu'elles y mettent plus de
goût que dans leur almanach *. Cette
réflexion n'empêcha point le miniſtre
d'exhorter les poëtes & les prófateurs à ſe
montrer bons citoyens. Ily joignit même
certains encouragemens propres à fortifier
le zèle.
1
Quelques - uns firent voir au miniſtre
des ellais de drames qui n'attendoient ,
pour être applaudis , que des acteurs &un
théâtre. Le théâtre ne ſe fit pas long tems
attendre : on fait que les Egyptiens ſe
plaifoient àconſtruire. Les acteurs furent
choiſis par les poëtes qui , depuis, ſe ſont
vus , à leur tour , cheifis par les acteurs .
Ce nouveau genre de ſpectacle enchanta
la nation; elle apprit à rire & à
pleurer au gré de l'auteur dramatique ;
docilité qui ne s'eſt pas toujours foutenue
dans d'autres climats. Un ſpectacle où
,
*C'étoit une compilation de vers ornéede
quelques remarques en profe. L'éditeur yprononçoitdes
jugemens aufli brefs &auſſi vrais que les
oracles d'Ammon,
44 MERCURE DE FRANCE.
dominoient la muſique & la danſe acheva
de terraſſer la gravité égyptienne. Il n'y
eut pas de danſeuſe dont le joli pied ne
fit tourner vingt têtes des plus ſages. Les
plaiſirs ſe ſuccédoient ; l'ennui diſparut :
on raiſonna moins , on jouit davantage ,
&toutn'en allaque mieux.
Frappons le dernier coup , diſoit le miniſtre
au monarque , toujours plus étonné
de cequ'il voyoit. Le prince lui demanda
s'il reſtoit encore quelque choſe àfaire.
Il nous en reſte une , répondit Badin ,
qui affermira pour toujours ce qui eſt fair.
La voici . Un vieux préjugé rend eſclave
parmi nous la plus belle moitié du genre
humain , celle qui , par nature , ſe croitla
moins faite pour l'eſclavage. Brifons fes
fers; elle nous en donnera de plus doux.
Ah ! diſoit Sapor , ſi je pouvois me
flatterque cette loi remît ſous les miennes
la belle Azéma ! N'en doutez point , répliqua
le miniſtre ; elle pourra vous aimer,
au lieu qu'elle devoit naturellement
vous craindre. On n'aime que par choix ,
&Azéma pourroit- elle manquer de vous
choiſir ? Laiſſez lui la liberté de vous
donner ſon coeur ; bientôt elle ambitionnera
le vôtre.
Sapor fit publier une loi qui déclaroit
AVRIL.
1770. 45
libres toutes les femmes. Leurs prifons
s'ouvrirent. On leur afligna les premieres
places dans toutes les aſſemblées. Elles
devinrent les juges du courage , des talens
, des actions utiles & des travers
agréables. Elles protégerent les uns comme
les autres. Ce mêlange donna aux
moeurs de l'Egypte une bigarrure piquante&
originale. Par- tout la gaïtéremplaça
le ſombre pédantiſme. On ne s'eſtima
que ce que l'on valoit, & l'on en valut
beaucoup mieux. Il y eut quelques perfidies
en amour comme en amitié ; mais il
y eut &de vrais amans &de vrais amis.
Les règles de la politeſſe furent érigées
en loix comme celles de la galanterie.
Ofoit-on les enfreindre ? On en étoit puni
par le ridicule , & ce châtiment parut
bientôt le plus terrible de tous. Il en réſulta
ce que n'avoient pu produire les au
zres loix ; de l'urbanité dans les moeurs ,
deségards danslecommerce; la crainte du
mépris , qui permet rarement qu'on s'y
expoſe; le defir d'être eſtimé , qui produit
toujours les actions eſtimables : enfin ,
ce qu'on peut raiſonnablement attendre
de l'homme , à qui il faut donner des entraves
, mais en lui laiſſant croire qu'il eft
libre.
46 MERCURE DE FRANCE.
On chantoit par-tout les louanges du
monarque . Chacun étoit ſoumis & content;
lui ſeul n'étoit point fatisfait. Il ne
pouvoit l'être, éloigné d'Azéma , & Azéma
le fuyoit toujours. Il venoit même de
lui en fournir un nouveau moyen. Laloi
qui rendoit aux femmes une entiere liberté
ne lui permettoit point d'attenter à
celle d'Azéma. De plus , il vouloit ne
devoir ſa poſſeſſion qu'à elle-même. Cette
idée l'occupoit: triſtement lorſqu'une
femme , qui ne ſe nomma point , lui fit
demander audience. Sapor ſe promenoit
ſeul alors dans les jardins de fon palais.
Il permit à l'inconnue de s'approcher.
Elle étoit couverte d'un voile, ſelon l'ancien
uſage des Egyptiennes. Seigneur ,
dit-elle d'une voix mal aſſurée , je viens
réclamer en ma faveur la loi que vous
venez de rendre en faveur de tout mon
ſexe. J'étois eſclave d'un homme qui
vouloit que je l'aimafle , quoiqu'il fût
monmaître. L'amour veut être libre dans
fon choix comme dans ſa perſévérance.
Je briſai mes fers&je diſparus. Vous ne
l'aimiez donc pas , lui demanda triſtement
Sapor ? Je l'euſſe aimé , reprit l'inconnue,
s'il n'eût pas voulu commander
àmes ſentimens : je leur fis même vio
.
AVRIL. 1770.* 47
lence en m'éloignant de lui. Enfin , il euc
pour jamais fixé mon coeur , s'il n'avoit
pas eu le droit de captiver ma perſonne.
Il ne l'a plus ce droit , ajouta le monarque,
vous pouvez lui rendre & votre coeur
&une félicité qu'il ne tiendra que de
vous ſeule. Ah ! ſi l'ingrate Azéma pouvoit
vous imiter , elle trouveroit l'amant
le plus tendre dans un Roi qu'elle regatda
injuſtement comme un maître impérieux
. -Quoi ! Azéma vous feroit encore
chere ? -Ah ! je l'adore malgré fon
ingratitude. Hé bien ! ajouta l'inconnue ,
en ôtant fon voile & ſe jetant aux genoux
du monarque , c'eſt Azéma , c'eſt
elle-même qui vous conſacre une liberté
que vous lui avez rendue. Mon coeur ne
fut jamais ingrat : il ne regretoit l'eſclavage
que pour ſe donner volontairement
àvous.
Le prince la releva avec tranſport. Il
connut bientôt que le véritable amour
naîtde la libertédu choix ; qu'il s'inſpire
&ne ſe commande pas. Le peuple connut
à fon tour qu'une liberté ſans limites
le rendroit miſérable. On laiſſa murmurer
quelques raiſonneurs chagrins, & l'on
grava ſur un obéliſque cette maxime dice
tée par un ſage qui n'en prenoit point le
48 MERCURE DE FRANCE.
titre. Il vaut mieux être heureux parfenti.
ment que malheureux parsystéme.
1
ParM. de la Dixmerie.
LA ROSE. Fable.
DANANSS un jardin riant&chéri des zéphirs ,
Regnoit jadis une brillante Roſe ,
Dont l'air & la fraîcheur inſpiroient les plaiſirss
Car elle étoitnouvellement écloſe.
Son charmant incarnat , ſes tendres agrémens ,
Joints à ſa beauté naturelle, '
Lui donnerent d'abord une foule d'amans.
L'OEillet fut le premier qui ſoupira pour elle ,
Enſuite le Jaſmin , le Pavot , le Lylas ,
Le Chevrefeuil à long ramage ,
Le ſéduiſantMuguet , le tendre Seringas ,
La recherchoient en mariage;
Mais tantd'hommages différens
:
Rendirent la Roſe orgueilleure ,
Et la firent prétendre à des partis plus grands.
Ellejoua la précieuſe;
Ellefur, pour ſes favoris , 1
Haut ,
AVRIL. 1770 . 49
Haute , fiére , dédaigneuſe ,
Et paya tous leurs voeux de rigoureux mépris.
Ua jour qu'ils eſſayoient de fléchir la cruelle ,
Et que tous employoient les propos les plus dous ;
Ce n'est qu'un Lys , leur dit- elle ,
Ou bien un Oranger que je veux pour époux ,
Ainſi , par cet aveu , ceſſez donc de prétendre
Aubonheur de me poſléder ,
Je ſuis encor jeunette& j'ai le tems d'attendre
Qu'un d'eux vienne me demander.
Cetrait choqua fi fort la troupe ſoupirante
Que , ſans rien répliquer , chacun fuit à grands
pas ,
Et labelle en parut contente ;
Mais de s'en repentir elle ne tarda pas ,
Car elle futdès lors de tous abandonnée.
Le Lys & l'Oranger , malgré tous ſes appas ,
Ne vinrent point lui parler d'hymenée :
Si bien qu'ayant paſſé tout ſon printems ,
Et voyant de ſes traits la fraîcheur éclipſée ,
Après mille regrets touchans ,
L'ambitieuſe fut forcée
Deprendre pour mari le Pas-d'Ane des champs.
1
ParM. Cabor.
IVol. C
So
MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMME.
Un jour Lubin diſoit à Paul ſon bon ami :
Je ſéche tout debout , je ne vis qu'à demi.
Ma femme toujours gronde & fait le diable
quatre;
J'ai beau la carceſſer , la menacer , la battre ;
Elle ne ſe rend pas , toujours me contredit ,
Et je crois à la fin que j'en perdrai l'eſprit :
Hom , notre ami , dit Paul , tu n'es donc guere
habile?
Ho ! vive moi , pour rendre une femme docile !
La mienne avec plaiſir fait tout ce que je veux ...
Ho! mon cher , dit Lubin , que je te trouve heureux!
Ce que tu veux ! hélas ! Comment donc peux-tu
faire?
C'eſt, dit Paul , en feignant de vouloir le contraire.
ParM. Chevalier , officier d'infanterie , ingén.
géographe des camps & armées du Roi.
AVRIL. 1770 . SE
L'ANE & LE DINDON.
Fable imitée de l'Allemand de Lichtwer.
Un Ane , un jour qu'il ſe ſentoit en voix ,
Youlut donner concert à tout ſon voiſinage ;
C'étoit un bruità faire abîmer le village :
De ſes accens il ébranla les toits .
On ne prit pas plaiſir à cette ſérenade ;
Alors Martin-Bâton de rofſſer le chanteur
Qui , tout furpris d'une telle boutade ,
Fut cacher dans un coin ſa honte & ſa douleur.
Un gros Dindon , témoin de la ſcène cruelle ,
Pleura ſur les humains d'avoir ſi peu de goût ,
Et dans l'art de chanter , le prenant pour modèle ,
Tâcha de l'imiter & le prôna par- tout.
Quel fruit , me direz - vous , faudra-t'il que je tire,
De ce chantre honni , de ſon imitateur ?
Boileau va vous le dire , écoutez-le , lecteur :
Un fot trouve toujours un plus ſot qui l'admire.
Par M. Lau... de B...
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
A M. le Comte DE PUGET , furfon
mariage avec Mile DE BOURBONCHAROLOIS.
COMTE , dont les deſtins ſont ſi beaux
res,
&fi ra-
Vous auriez en cejour un compliment bien doux ,
Si les muſes pour moi n'étoient pas plus avares
Que les dieux le ſont envers vous.
Tout m'intéreſſe à vos hoiries ,
Aux honneurs de votre maiſon ;
De mes ayeux , les armoiries
Ont ſurchargé votre écuſſon ;
Plus d'un monument fait connoître
Que nos blaſons furent unis ,
Mais devant la ſplendeur des lys
Tout autre objet doit diſparoître.
A la gloire du plus grand nom
Le vôtre aujourd'hui s'aſſocie ,
Quand on épouſe une Bourbon ,
C'eſt à l'Olympe qu'on s'allie :
N'allez pas trop tôt l'habiter
Lorſque l'on prend femme jolie ,
Sur la terre il fait bon reſter.
ParM. de Relongue la- Louptiere , de l'acad.
desArcades de Rome , au château de la
Louptiere , en Champagne.
AVRIL. 1770. 53
STANCES adreſſées à Mile Henriette
C *** , de Marseille , par deux amis
rivaux.
SI1 c'eſt un crime que d'aimer ,
Qui , plus que nous , ſcra coupable ?
Si c'en eſt un que d'être aimable ,
Qui , plus que vous , doit s'alarmer.
Depuis qu'aupouvoir de vos charmes
Le haſard a livré nos coeurs ,
Nous éprouvons les traits vainqueurs
Dudieudont nous bravions les armes.
Vos yeux ont fait en un inſtant
Ce que mille autres n'ont pu faire ;
Vous ſeule , ſans chercher à plaire ,
Avez fixé notre penchant.
Jamais beauté , dans aucune ame ,
N'alluma de fi tendres feux ;
Jamais amant , comme nous deux ,
N'ont ſçu ſi bien chérir leur flâme .
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE.
Si cet aveu peut vous armer
Contre un amour ſi raiſonnable ,
Ceffez vous-même d'être aimable ,
Nous cefferons de vous aimer.
Mais quand , pour ceſſer de nous plaire,
Vous feriez les plus grands efforts ,
Vous ne pourriez de nos tranſports
Cacher la cauſe involontaire.
Vos yeux , où brille la vertu ,
Vous trahiroient malgré vous- même;
Il faut par force qu'on vous aime ,
Dès le moment qu'on vous a vû.
Recevez donc , belle inſenſible ,
L'hommage de nos tendres coeurs ;
Et loin d'augmenter vos rigueurs ,
Ceflez plutôt d'être inflexible.
Quel ſeroit notre enchantement ,
Si nos voeux & notre conſtance
Nous faifoient luire l'eſpérance ,
De vous toucher un ſeul moment.
Mais non : du dieu de la tendreſſe
Vous mépriſez les douces loix ;
AVRIL.
1770 . 55
Et vous n'écoutez que la voix
De la plus auſtere ſageſle.
Quoique , fons eſpoir de retour ,
Nos coeurs foisat jaloux de leurs chaînes,
N'augmentez pas du moins nos peines
Par le mépris de notre amour.
Plaignez un couple miſérable
Réduit à ſe déſeſpérer ;
Etlaiſſez nous vous adorer.
Puiſque vous êtes adorable.
Par M. Fabre de Marseille , à Paris.
EPIGRAMME.
CLion de ſes nobles ayeux ,
Ne ceſſe de vanter les exploits glorieux ,
Lesdroits de ſa maiſon , les honneurs de ſa place ,
Son château , ſon parc , ſa tertafle ,
Son cuiſinier , ſa table , ſes cristaux......
J'admire de Cléon la modeſtie extrême ,
Il vante juſqu'à ſes chevaux ,
Et ne dit pas un ſeul mot de lui-même.
Par M. D ** à Quimper.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
NAHAMIR OU LA PROVIDENCE
JUSTIFIÉE. Conte Arabe .
Un petit homme boffa , borgne, boiteux
&manchot, demandoit l'aumône aux portes
de Bagdad : il ne pouvoit s'empêcher
d'éclater en murmures , & d'accufer la fage
Providence . Quelqu'un d'une taille
avantageuſe paroiſſoit- ilélevé ſurun char,
le mendiant de mauvaiſe humeur s'écrioit
dans ſon ame : Pourquoi n'ai-je pas
ce port noble & majestueux ? Qu'a fait
cet être ſi bien traité de la Sageſſe éternelle
pour avoir le corps droit & dominant
, tandis qu'une énorme boſle me
courbe vers la terre ? Une femme laiſſoitelle
entrevoir à travers ſon voile tranſparent
deux yeux plus brillans que les prunelles
reſplendiſſantes des Houris , il ne
manquoit pas de dire : voilà une femme
dont le fort me fait envie ; elle a deux
beaux yeux , & moi je ſuis borgne ; encore
l'oeit qui me reſte ne vaut-il pas la
peine d'en remercier le ciel. Avec quel
orgueil ce Satrape foule la terre à ſes
pieds ! il a l'uſage de ſes deux jambes pour
AVRIL. 1770 .
57
promener ſon luxe infolent & la fatiété
de tous les plaiſirs ; & moi , miférable ,
qui aurois beſoin de me tranſporter dans
les divers quartiers de la ville pour folliciter
la compaſſion pareſſeuſe , je ſuis boiteux
& traîne avec difficulté mon indigence.
Cet individu créé tout exprès pour
le malheur de Bagdad a deux mains longues
& crochues qui favent glaner amplement
fur les impôts qu'elles moiffonnent
au nom du commandeurdes croyans ;
& l'infortuné Nahamir n'a qu'une main
languiſlante que , ſouvent , il tend inutilement
àce concours de ſcélérats qui nagent
dans l'abondance & dans la richeſſe.
Mon fort eſt bien affreux ; ya- t'il une
créature plus accablée d'infortune , plus
fouffrante que moi ? Qu'on dife encore
que la Providence a tout fait pour le
mieux : quand la mort viendra-t'elle détruire
ma déplorable exiſtence ?
Un vieillard , d'une figure noble & impoſante
, paſſe auprès de Nahamir : il
avoit entendu quelques-unes de ſes plaintes
; il lui dit : Mon ami , ſuis - moi , tu
ne feras pas fâché de m'avoir obéi. Nahamir
, tout en boitant , marche ſur les
pas du vieillard , qui s'aſſied fous un
platane& fait ſigne au pauvre de prendre
place à ſes côtés.
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
Tes murmures ne m'ont point échappé,
dit le vieillard , raconte moi un peu ton
hiſtoire ; li je ne puis te foulager , du
moins je me flatte de te confoler. On
goûte une eſpéce de ſatisfaction à parler
de ſes peines .
Nahamir ſaiſit l'occaſion,&commença
de cette forte le recit de ſes calamités.
Mon nom eſt Nahamir. Je ſuis l'unique
& triſte reſte de vingt- cinq enfans
d'Abouffin , ce riche marchand de Damas
dont l'opulence avoit paffé en proverbe
; & je mendie aujourd'hui mon
pain aux portes de cette même ville , où
mes ayeux , dans une famine cruelle , répandirent
autrefois l'abondance. J'annonçois
, dans la fleur de ma jeuneſſe, une
raille élévée & élégante , des épaules bien
placées ; je marchois droit , mes jambes
étoient moulées ; j'avois deux yeux clairs
&perçans , & deux mains qui en valoient
trois pour l'adreſſe & la force.: ajoutez à
ces avantages une opulence dont les fources
paroiſſoient ne devoir jamais tarir.
C'eſt ainſi que je ſuis entré dans le monde...
Monami , interrompit le vieillard,
J'attends de toi un fincere aveu ; n'éprouvois
tu pas un ſecret orgueil qui te faifoit
comparer avec les autres ? Et cette
AVRIL.
1770. 59
comparaiſon de ton fort fortuné avec leur
fort malheureux n'étoit - elle point une
eſpéce de reflet qui rejailliſſoit fur ton
bonheur & l'augmentoit ? Ne diſois - tu
point dans ton coeur ; je ſuis droit ; j'ai
de beaux yeux , &c... Il est vrai , reſpectable
vieillard , je ne ſaurois vous le diſſimuler
; je nourriffois un orgueil intérieur
qui , tous les jours , faiſoit de nouveaux
progrès ; mais cet orgueil n'alloit point
juſqu'à la dureté. J'époufai une femme
jeune&jolie qui m'apporta un bien conſidérable
; j'en eus ſix enfans qui m'ont
été tous enlevés par une mort imprévue .
Hélas ! ſi quelques-uns, fi un ſeul m'étoit
refté il me foulageroit dans la pauvreté ,
il eſſuyeroit mes larmes ; je lui ouvrirois
mon ſein , il entendroit mes plaintes, mes
gémiſſemens ; je ſerois pere : c'eſt une
confolation , un plaiſir , que la fortune ,
quelque barbare qu'elle ſoit , ne diſpute
point aux plus malheureux des hommes.
Ma femme , que j'adorois ,ſuivit mes enfans
dans le tombeau. Tous les noeuds qui
m'attachoient aux autres créatures devoient
être rompus ; il falloit que je fupportaſſe
ſeul le poids de mes maux : à la
fuite d'une longue maladie une boſſe vint
me rendre difforme ; pour avoir paſſé la
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
nuit ſur ma terraſſe , je me relevai avec
un oeil de moins ; je vois de ma fenêtre
deuxhommes qui ſe battoient dans la rue,
je vole à leur ſecours , & je me caffe la
jambe ; mais ce qui va plus vous étonner,
jedonne un ſequin à un miſérable qui me
demandoit la charité ; il tire de deſſous ſa
robe un fabre , & m'abat le bras ; j'imaginois
avoit épuiſé toute la fomme des
malheurs que le Ciel , dans ſa colere , répand
ſur ce globe ; j'avois déjà eſſuyé plufieurs
banqueroutes , j'allois cependant
me retirer , content d'un bien modique
que j'avois à la campagne , & fur lequel
Fallurois ma ſubſiſtance ; je me faifois un
tableau philofophique ; je me voyois vivant
loindes hommes , jouiſſant du ſpectacle
de monjardin qui n'avoit qu'un demi
arpent , & où j'aurois renfermé tous
mes defirs : refpirant le parfumdes fleurs,
livré enfin à l'occupation de moi-même ,
offrant mes derniers foupirs à ce Dieu
dont les décrets font enveloppés d'une
nuit impénétrable; il m'enleve cette triſte
&derniere planche de mon naufrage ; des
parens avides&dénaturés ont des protections
auprès du cadi; il favorise leur injustice
& leur barbarie; ces foibles débris
de ma fortune paſſée me font arrachés...
AVRIL. 1770. 61
Je tombe dans toutes les horreurs de l'indigence
, accablé de vieilleſſe , d'infirmités
, & ne pouvant pardonner au Ciel de
m'avoir précipité dans un pareil abîme de
douleurs.
Voilà donc mon ami , dit tranquillement
le vieillard, le ſujetde tes murmures
? -Et , de par Mahomet , que voulez
vous d'avantage ? Vous me paroiffez
un étrange homme! vieux ,boffu, borgne,
boiteux, manchot, mourant de faim, vous
ne trouvez pas cette ſituation allez cruelle
, affez horrible ? Ne faudra-t'il pas que
jeme loue de la Providence ? -Affurément
tu lui dois des actions de grace ſans
nombre . Mais est- ce votre deſſein d'in.
fulter à ma mifere ? Votre phyſionomie
me promettoit une ame fenfible. -C'eſt
parce que je fuis fenſible que je veux te
confoler & te prouver ton bonheur .
Mon bonheur ! ... Notre boiteux fur tellement
ému d'indignation , qu'il oublia
qu'il n'avoit qu'une jambe, & fit un faut
en arriere. -Oui, ton bonheur , infenfé
mortel ! entends, connois la vérité &rends
juſtice à cette ſageſſe éternelle que ton
aveuglement & ta folie ofent accufer .
Nahamir regarde attentivement le vieillard;
il lui trouve dans les traits quelque
--
62 MERCURE DE FRANCE .
choſe de furnaturel & céleste . Le vieillard
pourfuit.
Je vais te prendre au berceau & examiner
ton exiſtence dans ſes diverſes modifications.
Une faveur de la ſuprême bienfaiſance
ſcelle , pour ainſi dire , tes premiers
jours ; le Ciel pouvoit te plonger ,
avec tes frerés , dans la nuit de la tombe ;
il t'a ſauvé de cette eſpéce de profcription
, & il s'eſt plû à te dérober à la fatale
deſtinée qu'a ſubi ta famille. Voilà donc
une marque de bonté ſignalée de la part
duCiel , dont tu me parois avoir été peu
reconnoiffant. -Comment l'existence .. ?
-Et comptes- tu pour rien d'être ? Mais
écoute ; tu avois dans ton enfance une
taille élégante : frémis du fort que t'auroit
occafionné ce foible avantage. La
femme d'un cadi devoit te voir au baïram;
les hommes bienfaits étoient du goût de
cette femme ; cette qualité dans ton extérieur
l'auroit frappée , elle fût devenue
amoureuſe de toi , t'eût ſollicité ; tu aurois
fuccombé , & l'on t'auroit empalé.
-Voilà une boſſe bien juſtifiée : Dieu
foit loué. Et mon oeil gauche , me perfuaderez
vous que je fuis fort heureux d'en
être débarraffé ?-Sans contredit , mon
ami; au moment que tu as perdu ton oeil,
AVRIL. 1770. 63
le débonnaire calife méditoit s'il ne te
feroit pas l'honneur de t'admettre au
nombre des glorieux miniſtres de ſes plaifirs.
Si tu avois donc eu tes deux yeux ,
tu aurois augmenté le vil troupeau des
eunuques , & à mon avis il vaut mieux
être borgne qu'eunuque ; qu'en penſestu
? ... A la bonne heure, paſſe pour mon
oeil ; mais ma jambe , je vous attends là...
Encore des actions de grace à l'Etre ſuprême;
te rappelles - tu un précipice où
tu te fuſſe fracaffé tous les membres ſans
ta jambe de bois qui t'a retenu ? Il eſt vrai
que j'ai quelqu'idée de cet événement. --
Tu en as quelqu'idée ? .. O hommes ingrats
! à peine vous ſouvenez - vous des
miracles qui s'opérent tous les jours en
votre faveur , & vous ne ceſſez de fatiguer
la Providence de vos plaintes , au
moindre accident que vous effuyez ... Accident?
en vérité , voilà bien le nom !
Vous appelez des accidens tant de revers
affreux ? Soit , je vous accorde tout ce que
vous voudrez; vous parlez comme le prophête
Ali ; mais comment excuſerez vous
mon bras ? Et encore en quelle occafion
l'ai je perdu ? Quand je ſecourois l'indigence....
Aufli leCiel t'a t'il récompenfé
aimplement , en te privant de ce bras que
64 MERCURE DE FRANCE.
tu regrettes : tu n'auras pas oublié un certain
jour de la fête d'Huſſein , où l'on
t'inſulta ?-Je m'en souviens , que n'aije
pu m'en venger ? .. Eh bien ! ſi tu avois
eu l'uſage de ce bras qui te manque , tu
aurois tiré ton fabre ? En pouvez - vous
douter ? Et tu aurois été percé de mille
coups.-Vous êtes un homme bien fingulier
! bientôt vous m'allez faire croire
que je ſuis un des favoris de la Providence.
Je vous abandonne ma taille , mon
oeil, majambe , mon bras ; mais du moins
s'il m'étoit reſté ma femme ? -Elle auroit
trahi fon honneur , & tu fuffes tombé
dans le déſeſpoir. -Et mes enfans ?
Ils devoient entraîner la perte de l'empire.-
Et ma pauvreté ?-Ta deſtinée , fi
tu fuſſes reſté opulent , étoit de faire un
déteſtable uſage de tes richeſſes , d'endurcir
ton coeur , de te livrer à tous les excès,
àtous les crimes , d'être en un mot en
horreur au genre humain .-Le Ciel m'a
tout ravi ; que m'a t'il laiſſé ? -La vertu
; tu n'as rien à te reprocher ; tu n'as
point de remords , tu n'as que des malheurs
: quand tu rentres en toi-même , ru
n'as point à rougir; ta confcience te confole:
Que disje , elle t'éleve au deſſus
de ces mortels que tu as la foibleſſe d'en-
-
AVRIL. 1776. 65
vier. Si tu ne manges qu'un morceau de
pain arrofé de tes larmes , il ne t'a point
coûté de crimes ; peut- être il latte ton
appetit plus que ces mets faſtueux qui ne
fauroient réveiller le palais émouſſé de
tant de riches déchirés par un vautour
éternel &qui brûlent d'une foif inalterable
que n'étanchent point les pleurs & le
fang des malheureux immolés à la fortune.
Mais je ne t'ai point montré l'immenſité
des voies de la Providence ; que
sa vue ſoit deſfillée , & d'un coup d'oeil
ſaiſis tout le ſpectacle de l'Univers .
Le vieillard auſſi - tôt met la main fur
les yeux de Nahamir ; & il voit des rois ,
des ſouverains légitimes renverſés du
trône& foulés aux pieds d'infames ufur
pateurs ; des riches couverts d'opprobres,
confumés d'ennui & aſſaſſinés ſur leurs
tréſors amoncelés ; des femmes ſans pudeur
qui , peu contentes de ſouiller le lit
de leurs époux , les égorgent ou les empoiſonnent
fans pitié; des enfans qui ,
fourds à la voix du ſang , plongent le
couteau dans le ſein paternel ; des villes
déſoléespar divers fléaux ; des empires entiers
abandonnés au génie de la deftruction
; tout l'Univers , theatre affreux du
crime & du malheur, Eh ! bien , oſe en66
MERCURE DE FRANCE.
core te plaindre , s'écrie le vieillard ; &
foudain ſes rides s'effacent & diſparoifſent.
La majeſté d'un Dieu s'aſſied ſur
ſon front reſplendiſſant de lumiere ; ſa
taille s'éleve comme un cédre ſuperbe ;
de ſes yeux fortent des éclairs , un ange ,
en un mot , de la premiere hiérarchie ſe
fait voir dans toute ſa ſplendeur. Nahamit
ſe proſterne dans la pouſſiere. L'ange
lui dit : Souffre patiemment ; après ta
mort tu recommenceras une nouvelle car.
riere , où toutes les félicités t'attendent ;
tu auras une femme qui ſera un prodige
de beauté , & qui n'aimera que toi , des
enfans foumis , tendres &dignes de leur
pere; des richeſſes immenfes qui ne corrompront
point ton coeur ,& tu laifferas
une réputation immortelle. Nahamir
voulut encore répliquer : l'ange s'envola ,
&Nahamir , après avoir murmuré pour la
derniere fois , retourna aux portes deBagdad
, en demandant l'aumône , & remerciant
leCiel de tout ſon coeur d'être vieux,
boſſu , borgne , boiteux & manchot , &
le tout pour la plus grande gloire de Dieu
&de ſes dignes ferviteurs Mahomet &
Ali.
Par M. d'Arnaud.
ROMANCE
de)
M.Gavinieto.
Pave
Avril
1770.
2
On craint un en -ga -ge: ment
Tant qu'on est jeu :nette: On rebute
ת
tendre amant Que le cavur regrette
க
Mais on a beau fuir l'amour , Il sca
nous surprendre Ah! s'ilfaut ce=der
Jour ,
Aquoi sert d'at = len= dre ?
nue de la Huchette, auPa
5
AVRIL. 1770 . 67
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Mars 1770 , eft
lesfens ; celle de la ſeconde eſt parole ;
celle de la troiſiéme eſt le lion ; celle de
la quatriéme eſt l'oeuf. Le mot du premier
logogryphe eſt portail , où se trouvent
port , ail , Lai , moine ; lia , trop , or :
Celui du ſecond eſt vérité , où l'on trouve
Tir , ver , Vire , ire , vie , rive , re , ri , rit,
re , Eve , rêve , Ive , été , étre , ivre : Celui
du troifiéme eſt Eve , où l'on trouve Eu:
Celui du quatriéme eſt boeuf, d'où ôtant
leB , reſte auf.
ÉNIGME
Dus fecrets des mortels , victime infortunée ,
Apérir par le feu le ſort m'a deſtinée ;
Auſſi ſuis-je fidèle : on ne fait leur fecret
Que quandla main m'a rompu tout-à-fait.
De moi ſe paſſe aiſément un avare ;
Je ſuis d'un grand uſage à la ville , à la cour ,
Et plus qu'aux champs , où je ſuis rare ;
J'y cours pourtant la nuit comme lejour ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis même propice au commerce, à l'amour.
Que trouves-tu , lecteur , à ce portrait bizarre ?
ParM. de la Rozerie.
AUTRE.
On me donne la queſtion
Avant que d'avoir pu mettre un pied dans le
monde;
J'exiſte à peine , & fans difcrétion
Onm'attache à des fers qui , vingt pas à la ronde ,
D'un bruit aigu font gémir le quartier :
Depuis le Sénateur juſques au Savetier ,
Excepté moi , chacun en gronde :
Mon tourment fait celui du voiſinage entier.
Et pourquoi tout ce tintamarre ?
Si pour moi l'on eſt dur , on n'eſt pas moins bizarre:
C'eſt pour me laiſſer imparfait ,
C'eſt pour me faire un corps ſans tête ,
Qu'avec tantde fracas chaque jour on s'apprête :
Quand on m'a fait le pied on croit m'avoir tout
fait.
De l'état abject où nous ſommes
Après tout pourquoi murmurer ?
Manquer de tête eſt commun chez les hommes ,
AVRIL. 1770. 619
Et les femmes , dit- on , devroient n'enpointmontrer.
Le plus fâcheux eſt que l'on n'est pas maître
De ſe placer comme il convient ;
De la perſonne à qui l'on appartient
Ondépend trop ; pour bien paroître ,
Nous prenons ſes défauts , nous partageons ſes
torts ,
Par trop d'attachement notre gloire eſt ternie ;
Ainſi voit- on ſouvent que , malgré ſes efforts ,
Leplus beau naturel ſe gâte en compagnic.
Du
AUTRE.
u bâtiment je ſuis la couverture ,
Ou , pour le moins , j'y bouche un trou ;
Et c'eſt précisément par où
Dans l'Univers , je fais figure.
Au ſexe je ne ſuis d'aucune utilité ;
Car je ne puis entrer dans ſa parure ,
Etdans le vrai je ſuis d'une nature
Contradictoire à la mondanité.
En conſervant mon nom , mais changeant de
ſtructure ,
Je protége l'humanité ,
Dans les combats & contre la froidure.
Ace tableau je joindrois bien des traits,
70 MERCURE DE FRANCE.
Mais je ſerois trop facile à connoître :
Il te ſuffit , lecteur , de ſavoir que , peut- être ,
Je pourrois te compter au rang de mes ſujets.
ParM. Parron , Capitaine d'infanterie.
AUTRE.
PLus d'un LUS ſavant s'eſt occupé
Ameſurer mon exiſtence ;
Plus d'un nigaud s'eſt amuſé
Atracer ma circonférence ;
Rien n'eſt plus regulierque moi.
De plus , dans Paris , à la mode ,
Aux hommes j'enſeigne le code
Pour faire un fat debon aloi.
LOGOGRYPH Ε.
Je n'ai qu'un nom , cependant
Ou mes différentes couleurs
ma figure ,
Changent mon être , ma nature ,
Au point d'embarraſſer un inſtant mes lecteurs :
Je ſuis de tout pays , je ſuis de tout étage ,
On me porte preſque en tout lieu ,
Au conclave , à la rote , en chaque aréopage ,
AVRIL . 1770 . 71
Sur mer , dans un collége , aux champs , à l'hôtel-
Dieu ,
Aux petites maiſons , en ſorbonne , à l'égliſe ,
A Malthe , à Luque , à Gênes , dans Veniſe ,
Dans les priſons , à la guerre , au comptoir ,
Al'écurie , à l'office , en voyage ,
Dans un bureau , dans preſque tout ouvroir ,
Aux forges , dans la rue , au lit , en cet ſtage
Dont on ne peut ſe ſauver qu'à la nage ,
A la cuiſine , à la vigne , au preſſoir ,
Au jeu de paume enfin , comme au jeu du batoir :
Je fus jadıs une arme défenſive :
Lamarque d'un infâme ou celle d'un Hébreu ;
Et quand on le ſauvoit d'une peine afflictive ,
L'armure d'un Feſſe-Mathieu :
Maintenant je ſuis un ouvrage
Adeux angles rentrans , à trois angles ſaillans
Dont la défenſe ou l'abordage
Coûtent cher à maints combattans.
Par M. de Bouſſanelle , Brigadier des armées
du Roi , ancien Capitaine au régiment du
Commiſſaire Général de la Cavalerie.
72 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
JE fuis ce qu'on m'a fait ; car je ne ſuis point né
Tout comme l'on me voit : mais quand je ſuis
formé ,
On me trouve à la ville , ainſi qu'à la campagne.
Je ſuis cauſe ſouvent que l'on perd ou l'on gagne ;
Je ſuis utile aux rois , aux grands comme aux petits;
Je cours après la gloire & je crains les mépris ;
J'habite les palais ainſi que les chaumieres ,
Pour m'éclairer fur- tout il faut bien des lumieres.
Si quelque fois j'ennuie , une autre fois je plais.
Je ſers à la diſcorde auſſi-bien qu'à la paix ;
Je produis très -ſouvent la joie & l'abondance ,
Mais je ſuis cauſe auſſi qu'on eſt dans l'indigence;
Je fais rire& pleurer , &dans le même inſtant
Je rends l'un ſatisfait & l'autre mécontent.
Souvent de ma fabrique il ſort un équipage ;
Je loge quelquefois dans un premier étage ,
Et plus ſouvent encore on me trouve au grenier.
Tel a le premier rang , je le mets au dernier ;
Mais en me combinant , voici bien d'autres cho-
)
fes:
Tranſpoſant mes fix pieds , que de métamorphoſes!
Si tu veux me trouver , lecteur , avec ſuccès ,
Cherche
AVRIL 1770. 73
Cherchebien douze mots , neuf latins , trois françois
;
J'offre d'abord en cinq , une fille avisée ,
Et perſonne expérimentée.
Quatre, forment le fonds de mille complimens ,
Cequ'on faitquand on veut vivre dans les couvens
;
Autrequatre aſlemblés font le nom d'une fille
Qui n'eſt pas fort ſouvent d'une grande famille ;
Plus , ceque fait chacun lorſqu'il va , qu'il agit ,
Etcertain officier , quand pour nous il écrit ;
Deux déſignent le ton d'un maître à ſon eſclave;
Une note , une clef, non celle de la cave.
Dans trois pieds , de mon tout , gît une qualité
Que donne un jeune enfant tout d'abord qu'il eſt
né.
Plus , une maladie aux brebis très - funeſte ,
Dont le ſon repété fait qu'on m'entend de reſte :
Plus , deux conjonctions , un verbe appellatif,
Unqui peint le loiſir , le même applicatif;
Enfin , me remettant dans ma premiere forme ,
Mon être indépendantdépend d'un droit énorme.
Faut- il , pour me trouver, parcourir tous les cieux;
Non , cher ami lecteur , car je ſuis ſous tes yeux .
I. Vol.
Par M Alleon des Gouſtes ,
avocat au parlement.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Avec cinq pieds , je ſuis fragile ;
Réduit à trois , je ſuis rempant :
1
Pour peu , mon cher lecteur , que vous foiez habile
,
Vous trouverez en moi cequ'on fait en dormant.
ParM. Cat. à Versailles.
AUTRE.
Avec fix piedsje ſuisutile au jardinage ;
Otez m'en lamoitié , je le ſuis davantage.
Par un Abonné eu Mercure.
AVRIL. 1770. 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Théâtre espagnol , avec cette épigraphe :
Cum flueret lutulentus , erat quod tollere velles.
Par M. L **.
HORAT.
A Paris , chez de Hanſy , le jeune , libraire
, rue St Jacques ; 1770. Avec
approbation & privilége du Roi. 4 vol.
in-12. chacund'environ soo pag.
La ſcène françoiſe doit fon premier
éclat au Théâtre Eſpagnol : le grand Corneille
en emprunta le Cid , & le Cid a
produit Polieučte & Cinna. Thomas , fon
frere , ne fut , à proprement parler , que
le traducteur des Caſtillans. Moliere pui.
ſa dans la même ſource. Quoique la régénération
des lettres ſoit généralement
attribuée à l'Italie , il eſt certain que les
proſateurs & les poëtes François ſe font
bien plus formés à l'école des Eſpagnols
qu'à celle des Italiens. Benferade , Voiture
& les autres beaux eſprits dont les
productions ont été comme l'aurore du
beau fiécle de Louis XIV , étoient , en
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
quelque forte , plus Eſpagnols que François.
La langue eſpagnole leur fut auffi
familiere que la langue françoiſe peut
l'être aux favans étrangers.On remarque
que les Nouvelles , genre auquel nous
avons fubftitué les Contes , preſque toutes
traduités ou imitées de l'eſpagnol , font
en général beaucoup mieux écrites que
les piéces de théâtre du même tems . Le
roman comique qui fait époque dans les
révolutions de notre langue eſt enrichi
de nouvelles eſpagnoles que le goût le
plus épuré ne déſavoueroit pas. Le Sage
a fondu dans Gilblas pluſieurs drames
efpagnols dont il n'a fait que mettre en
récit les ſcènes dialoguées. Les nouvelles ,
qui dans le ſiècle dernier eurent tantde
ſuccès , n'étoient auſſi que des drames
mis en narration .
Le traducteur de ce théâtre rend aux
Eſpagnols l'hommage qu'ils ont droit
d'attendre de notre reconnoiſſance . Il ouvre
à nos jeunes Auteurs un champ vaſte
dans lequel le génie trouvera de riches
moiffons à recueillir. La fécondité des
Ecrivains Eſpagnols eſt connue. On prétend
que Lopez de Véga a laillé plus de
deux mille deux cens piéces de théâtre ,
& Calderon , plus de quinze cens. Dans
AVRI L. 1770. 77
preſque toutes ces productions , on voit
briller , à travers les bifarreries d'une
imagination extravagante , des étincelles
de génie. On y trouve des ſituations neuves
; mais des intrigues compliquées, des
événemens invraiſemblables , de grands
mouvemens , des coups de main , des
tours de force leur promettent aujourd'hui
encore plus de ſuccès .
Ce theatre ne contient qu'un choix de
comédies eſpagnoles , dont trois font de
Lopez de Véga , fix de Calderon,& quelques
autres de différens auteurs moins
célèbres. La tragédie eſt preſqu'inconnue
aux Eſpagnols. Lorſqu'ils mettent fur la
ſcène des rois , des princes , des miniftres
, ces perſonnages ne font pas ordinairement
plus graves que les payſans &
les bourgeois ; & l'on rit ſouvent avec
eux , tandis qu'on pleure avec ces derniers
. Il paroît qu'avant ce fiècle , les termes
de tragédie & de comédie étoient indifféremment
employés l'un pour l'autre
en Caſtillan . Dom Montiano y Luyando
a donné en dernier lieu de vraies
tragédies ; ( Virginie &Ataulphe ) mais ,
quoiqu'on les life avec intérêt, les fuffrages
dela nation n'ont point confacré ce
genre. La traduction d'une tragédie de
Métaſtaſe n'a pas mieux réufli.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Ces comédies font diviſées enjournées
&non en actes. Cette méthode,enétendant
la ſcène au gré des ſpectateurs habitués à
parcourir un vaſte champ , justifie la complication
des événemens , les fréquens
changemens de lieux , & d'autres libertés
que notre regle étroite des vingt quatre
heures ne fupporteroit pas. Aufli chaque
comédie forme -t'elle un véritable roman.
Les pièces de ce recueil retracent,prefque
toutes , les moeurs & l'eſprit de l'ancienne
chevalerie. Preſque par- tout des
combats finguliers , des enlevemens ou
des fuites , une galanterie reglée. Toutes
lesintrigues nouées & dénouées avec des
efforts d'eſprit prodigieux tendent au
mariage ; & l'on ne voit guere ſur la ſcène
que des filles dont les démarches ne
font pas toujours décentes , quoique leur
honneur refte ordinairement intact. Les
freres y ont une très-grande autorité fur
les foeurs; & il ne faut pas oublier les
moeurs du pays , fſi l'on veut foutenir la
lecture de ces piéces. Le dénoûment eſt
auffi bruſque que l'action eſt embrouillée.
Le rêve eſt toujours étrange , & toujours
Silfinit par un coup de tonnerre .
Le premier volume du théâtre espagnot
contient quatre piéces ; la Constance à l'é
AVRIL. 1770. 79
preuve de Lopez de Véga Carpio ; le Précepteurfuppofé
, du même ; les Vapeurs ou
la Fille délicate , du même ; Il y a du
mieux , de Don Pedro Calderon de la
Barca. La premiere offre un beau caractere
dans Dona Helena , qui ſe fait eſclave
de Don Fernand , dans la vue de le
réconcilier avec Don Juan ſon fils , qu'elle
épouſe à la fin , après beaucoup de traverſes.
La ſeconde n'eſt qu'une mauvaiſe
parodie de la premiere ; la Fille délicate
formeroit un perſonnage d'un bon comique
, ſi la délicateffe n'étoit d'abord poufſée
juſqu'à l'extravagance. Un homme de
goût pourroit remanier heureuſement
l'idée d'une Isabelle qui , après avoir refuſé
les partis les plus fortables , finit par
s'amouracher d'un eſclave. Le ſujetde la
piéce eſt vraiment théâtral. Le dernier
drame eſt untiſſu d'incidens que la fortune
rend toujours favorables aux perfonnages
qu'ils ſemblent devoir accabler.
C'eſt l'ouvrage d'une belle imagination .
La premiere piéce du ſecond volume
eſt intitulée le Violpuni. C'eſt un drame
fingulier dans lequel un capitaine enleve
&viole la fille d'un payſan ; &le payſan ,
nommé à la place d'Alcalde fait arrêter
&étrangler le capitaine. Le roi Philip
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
pe II arrive à la fin de la pièce , & approuve
la conduite de l'Alcalde. Des ſcè .
nes plaiſantes y amenent des ſcènes nobles
& pathétiques dans leſquelles le pay.
fan Creſpo joue , avec ſa famille, un rôle
admirable. Dans la Cloison, des ſituations
fingulieres , tantôt comiques , tantôt intéreſſantes
, excitent la plus vive curiofité.
La troifiéme piéce a pour titre ,se dé.
fier des apparences . Elle eſt faite, ainſi que
la précédente , avec beaucoup d'art; mais
l'auteur a manqué les ſcènes attendriſſan .
tes qu'il s'étoit adroitement ménagées .
La Journée difficile préſente , ſur une intrigue
fort compliquée , des beautés de
détails , fondées en partie ſur une mépriſe.
Dans tous ces drames de Calderon,
le génie offre de riches matériaux au
goût.
Dans le 3º volume , la pièce de Calderon
, intitulée : On ne badine point avec
l'amour , paroît avoir fourni à Moliere
l'idée des Femmesfavantes , & quelques
traits des Précieuses ridicules . La chofe
impoffible , par DonAugustin Moreto , a
pour but de prouver qu'il n'eſt pas poffible
de garder une femme. Don Pedro
prétend qu'on ne lui enlevera pas ſa foeur
Dona Inès ; Don Félix la lui enleve par
AVRIL. 81
1770 .
les intrigues de ſon valet Tarago. Il ya
dans cette piéce , quelques ſcènes affez
plaiſantes . Dans la Reffemblance , par le
même , le bonhomme D. Pedro Lujan ,
trompé par une conformité de traits ,
prend D. Fernand de Ribera pour D. Lope
ſon fils qui , depuis long-tems , eſt aux
Indes . D. Fernand , embarraflé dans une
mauvaiſe affaire , confent , quoiqu'avec
peine , à entrer chez D. Pedro comme
fon fils ; & il y demeure parce qu'il y trouve
Dona Inès , beauté dont il étoit épris
fans la connoître. Le vrai D. Lope arrive
; le vieillard le renvoie ; D. Fernand
le reconnoît pour le cavalier qu'il croyoit
avoir tué chez ſa ſoeur Dona Juana . Celle
-ci éclaircit à la fin tout le myſtere , &
les deux amans épouſent leurs maîtreſſes .
L'occaſion fait le larron , par le même ,
eſt une des meilleures piéces de ce recueil
. D. Afanciel a pris le nom de D.
Pedro de Mendoça; le haſard fait tomber
entre ſes mains les papiers de celuici
; & avec ces titres , il va épouſfer Dona
Séraphine , deſtinée à D. Pedro . D. Pedro
eſt traité d'impoſteur ; on le prend pour
Manuel , dont les papiers ſe trouvent chez
lui ; il eſt forcé de ſe battre , pourſuivi ,
arrêté pour les affaires de D. Manuel .
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Dona Violente , ſéduite par ce dernier ,
trouve le moyen de ſuſpendre ſon mariage
avec Séraphine , de démaſquer l'impoſture
& de réconcilier les eſprits . Elle
épouſe D. Manuel ; & Dona Séraphine ,.
le vrai D. Pedro. On retrouve dans cette
comédie le fonds & quelques ſcènes des
Menechmes ; mais l'intrigue en eſt plus
vraiſemblable & plus intéreſſante.
4. vol. Le Sage dansfa retraite , par
D. Juan de Mathos Fragoſo , paroît avoir
ſervi de modèle à l'auteur Anglois que
M. Sedaine & M. Collé ont imité dans
le Roi &le Fermier, & la partie de chaffe
de Henri IV. La piéce eſpagnole auroit
fourni les ſcènes les plus intéreſſantes aux
auteurs François : les rôles du laboureur
Jean & du roi D. Alphonse font d'une:
grande beauté. Dans la Fidélité difficile ,
Je déguisement d'une femme en homme
produit des ſituations fingulieres . Lefou
incommode de D. Antonio de Solis eſt
dans le goût des comédies de Calderon ..
Enfin ce recueil eſt terminé par des intermedes
comiques dans le genre des farces .
Ce théâtre espagnol fera plus favorablement
accueilli on public que ne le fur,,
il y a trente ans , l'eſſai fur le même théâtre
de. M. du Perron de Caſtera ,,traduce
AVRIL. 1770. 83
teur du Camoens. Il mérite d'être placé à
la ſuite du théâtre des Grecs du P. Bru--
moy , & du théâtre anglois de M. de la
Place.
Dialogues ſur le commerce desbleds : In
vitium ducit culpæ fuga , fi caret arte.
HORAT. 1770. A Londres ; & à Paris,
chez Merlin , rue de la Harpe,brochure
in -8°. de 314 pag. petit caractere.
Prix 3 liv.
Un ſuccès éclatant met cet ouvrage audeſſusde
nos éloges. Nous oferons à peine
dire que la facilité du ſtyla,le naturel
du dialogue, des paſſages éloquens ,
des hiſtoriettes affez plaiſantes , le ton le
plus léger ſur le ſujet le plus grave , l'air
impoſant qui captive la confiance , l'art
de faire valoir pour raiſons ces petits
mots qu'on appelle bons mots; enfin mille
traits ingénieux juſtifient les ſuffrages
que ces dialogues ont obtenus. Mais ces
agrémens ne fauroient paſſerdans un extrait
, & nous ne pouvons en dépouiller
les opinions ſans faire beaucoup de tort
à l'ouvrage.
Quant à ce dernier objet , nous ne diffimulerons
pas qu'on reproche à l'auteur
(M. l'Abbé G... ) d'ignorer le ſyſteme
Divj
$4 MERCURE DE FRANCE.
qu'il entreprend de réfuter. Mais M. le
chevalier Zanobi, qui le repréſente, a foin
d'annoncer qu'il arrive d'Italie & qu'il
n'a rien lu ; est- il obligé de ſavoir fans
avoir lu & même pu lire ? Il confulte le
marquis de Roquemaure& le préſident
de... qui ont eu le tems& les moyensde
s'inftruire à fonds : mais malheureuſement
, s'il leur en ſouvient , il ne leur en
fouvient guere ; eſt- ce ſa faute ? on lui reproche
encoredes contradictions fréquentes
: Qu'est - ce que cela prouve ? Qu'en
difcutant la matiere , il a quelquefois
changé d'avis & rectifié ſes idées : c'eſt
un ſujet éloge. Enfin parce que l'auteur
a dit qu'il étoit inutile d'avertir que ces
entretiens n'étoient pas supposés ; on ne
veut pas ſe tenir pour averti qu'ils ne le
font pas . Cependant cet avertiſſement eſt
Tapologie de l'ouvrage ; les défauts des
dialogues ne font plus queles fautes ordinaires
de la converfation , & l'équité
même exige de l'indulgence dans les jugemens
du public.
L'objet du premier dialogue eſt de
prouver 1. que l'adminiſtration d'un
érat , par rapport au commerce des grains,
ne doit point ſervir de regle à un autre à
moins qu'ils ne foient parfaitement femAVRIL.
1770. 85
blables dans tous les points , ce qui eft
impoffible. 2 °. Que la plus légere variation
,telle que l'établiſſement d'une nouvelle
manufacture , fuffit pour obliger à
changer le régime entier d'un empire par
rapport à ce commerce ; ce ne feroit pas
une perite affaire pour le gouvernement.
Mais l'auteur adoucit dans la ſuite la févérité
de ces regles , en donnant des loix
invariables , & les mêmes loix à des états
très différens les uns des autres.
Dans le ſecond dialogue , M. le chevalier
veut que le gouvernement foit feud
chargé de l'approvisionnement des petits
états tels que Genéve , afin que la ville ne
puiſſe pas être ſurpriſe , ſans pain , par
une attaque imprévue. Ces états font
-d'ailleurs des eſpéces de couvens de Capucins;
donc il ne doit point yavoir de commerce
de bled.
Les deux dialogues ſuivans roulent fur
les états qui n'ont point ou qui ont peu
de territoire , comme la Hollande, L'auteur
leur accorde la liberté du commerce
; mais avec défenſe aux états qui ont
un tertitoire comme la France , de ſuivre
cet exemple , parce qu'on ſent bien qu'll
ne feroit pas avantageux alceux qui recueillent
du grain comme il l'eſt à ceux
$6 MERCURE DE FRANCE.
qui n'en recueillent pas , d'en vendre ; &&
que ſi les premiers en vendoient comme
les autres , ils pourroient à la fin en manquer
; ce qui ne peut pas arriver à ceuxci
, car leurs manufactures ne les laiſſeront
jamais manquer de rien. L'auteur en
répond.
On apprend , dans le 5º dialogue , la
différence d'un peuple agricole avec un
peuple manufacturier &commerçant. Un
peuple agricole eſt un joueur ; un joueur
riſque , & à la fin il meurt à l'hôpital. II
n'en eſt pas de même d'un peuple manufacturier
; il ne riſque rien ,& fes richefſes
croiffent avec ſes manufactures à l'infini.
Les interlocuteurs du chevalier n'en
doutent pas.
Le ſixieme dialogue tend à prouver
que la France n'a& ne peut avoir que peu
ou point de ſuperflu en grains. M. le
chevalier ne dit point ſur quoi il fonde
fes calculs , & il affure qu'il ne connoît
la France que pour l'avoir traversée dans
fes grandes routes; mais on fait qu'il a la
vue perçante & l'eſprit fubtil.
Dans le 7. dialogue , l'auteur balance
les avantages & les déſavantages du commerce
des bleds. De l'extrême difficulté
de ce commerce , on conclud qu'il faut
AVRIL. 1770. 87
le défendre au- dehors. Cependant M. le
Chevalier le permet , afin , fur- tout, d'avoir
une marine floriſſante par l'exportation
d'un ſuperflu peut - être imaginaire
ou du moins preſqu'inſenſible .
Le 8. dialogue couronne ce pénible
travail par deux impôts, l'un de so fols
ſur chaque ſeptier de bled exporté, droit
deſtiné à repouſſer le grain dans l'intérieur
, &dont l'effet naturel en ſera de le
faire tomber à vil prix ; l'autre , de 25 f.
fur chaque ſeptier de bled importé , droit
impoſé pour que le grain étranger ne
falle pas tomber à vil prix le grain du crû ,
& dont l'effet néceſſaire ſera de faire
payer les ſecours plus cher aux confommateurs
lorſqu'ils feront dans le beſoin.
Il eſt évident que l'auteur veut faire le
bien.
Nous n'avons expoſé que les réſultats
de chaque dialogue ; mais ils ſuffifent
pour faire fentir l'art prodigieux que M.
l'abbé G... doit avoir employé pour y
avoir tranquillement amené ſes lecteurs.
21
Effſai fur les moyens d'améliorer les études
actuelles des colléges. A Paris , chez Fétil
, libraire , rue des Cordeliers , près
cellede Condé. Avec approb . & pri
1
88 MERCURE DE FRANCE .
vilége. broch . in- 12 . de 127 p . Prix
1 liv. 4 f.
M. de la Galaiziere , intendant de Lorraine
, a excité , dans cette province , le
defir de contribuer à perfectionner l'éducation&
les études. M. Michel s'eſt efforcé
dans cette brochure de ſeconder les
vues de ce magiftrat. Il expoſe d'abord
ce que doit être l'éducation . Son premier
devoir a pour baſe la vertu ou la pratique
des loix naturelles non écrites ; le ſecond,
la pratique des loix naturelles écrites, ou
la probité. Telle doit être l'éducation de
l'homme. Le citoyen eſt , de plus , redevable
à ſa patrie , de ſa vie , de ſes talens
&de la inaniere de les employer : delà
les exercices du corps qui tendent à le
conferver ; les exercices de l'eſprit , qui
ont pour objet d'étendre ſes facultés;l'emploi
des connoiffances, complément & fin
de l'éducation.
Mais l'ordre des ſociétés n'est pas partout
le même : les qualités conftitutives
du françois ſe réduiſent 1º , à l'amour de
fon Roi , fondement de la valeur & du
courage de la nation ; 2°. Ala foumiffion
aux loix , baſe de l'ordre qui doit regner
dans l'état ; 3 ° . Au reſpect pour les magiftrats
, hommage indiſpenſable du ciAVRIL.
1770 . 89
toyen pour l'organe des loix. Il faut y
ajouter la religion .
Trois eſpécesd'auteurs occupent les enfans
; il faut les enviſager toutes relativement
aux moeurs. S'amufer des imaginations
du poëte , s'inſtruire par les tableaux
de l'hiſtorien , ſe juger avec les regles du
philofophe : cette école eſt complette.
Tels font les principes de l'auteur dont le
développement le conduit à des obferva .
tions fur les châtimens , fur la religion',
fur la maniere dont les parens peuvent
contribuer à l'amélioration des études, fur
les moyens de faire concourir les études
des colléges au but d'une bonne éducation
. Le dernier chapitre préſente des mo.
dèles d'inſtruction aux profeſſeurs .
Cet ouvrage a été inſpiré par le zèle du
bien public.
:
Calendrier des réglemens ou notice des
édits , déclarations , lettres patentes',
ordonnances , réglemens & arrêts tant
du conſeil que des parlemens , cours
fouveraines & autres jurifdictions du
royaume qui ont paru pendant l'année
1767 ; par A. Vallat- la-Chapelle. A
Paris , chez Vallat la-Chapelle, libraire
au palais , ſur le perron de la fainte
१० MERCURE DE FRANCE.
Chapelle, au château deChamplâtreux;
1770. Avec privil. br. in- 16. de plus
de 600 p . en deux parties.
L'utilité de ce calendrier eſt généralement
reconnue : il formera , un jour , un
fond de matériaux précieux pour l'hiſtoire
. Le recueil eſt diviſe ſuivant l'ordre
alphabétique des matieres : Adminiftration
de lajustice , amendes , apanage , artillerie
, arts & métiers , bois à brûler , capitation
, clergé , commenſaux , communautés&
octrois , compagniedes Indes , & c.
Une table bien faite indique à chaque lecteur
l'objet de ſes recherches.
Le rédacteur l'a enrichi cette année,des
arrêts du parlement de Bretagne & de la
chambre des comptes de Provence , les
deux ſeules cours dont il aitpu ſe procurer
les réglemens. Ilne négligera rien pour
obtenir dans la ſuite la communication
des réglemens des autres tribunaux. Les
calendriers de 1763 & 1769 paroîtront
dans le courant de cette année ; & tous
les dix ans on publiera une table générale
des matieres renfermées dans les dix calendriers
précédens.
Eloge de Pierre du Terrail, appelé le che.
valier Bayard ſans peur &fans reproche.
AVRIL. 1770. 91
Quis mortem tunicâ tectum adamantinâ dignè
Scripferit... aut Tydidem ſuperis parem.
HOR. Ode v.
AGenève ; & ſe trouve à Paris , chez
Valade , libraire , rue St Jacques , visà-
vis la rue de la parcheminerie , à St
Jacques , 1770 ; broch . in- 8 °. de 70 p .
avec le portrait de Bayard.
2
L'auteur conſidére Bayard comme méritant
par fes exploits &par fes vertus le
furnom de Chevalier fans peur &fans reproche.
La premiere partie eſt un récit rapide
des hauts faits du héros détaillés
dans des notes inſtructives. Ses vertus
font retracées dans la ſeconde partie avec
la chaleur du fentiment. L'auteur a placé
à la fuite de fon diſcours le chap . LXVI .
de Théodore Godefroy , des vertus qui
estoient au bon chevalier fans peur &Sans
reproche.
• Toute nobleſſe , dit cet Hiſtorien,ſe
>> debvoit bien veſtir de deuil , le jour du
>> treſpas du bon chevalier fans peur &
>> ſans reproche. Car je croy que depuis
>> la création du monde', tant en loi chref-
>> tienne que payenne , ne s'en est trouvé
>> un ſeul qui moins lui ait faict de des92
MERCURE DE FRANCE.
>> honneur, ne plus d'honneur... Oncques
>> n'euſt un eſcu qui ne feut au comman-
>> dement du premier qui en avoit à be-
>> fogner... Jamais foldat qu'il eut fous
>> fa charge ne feut deſmonté qu'il ne re-
>> montaſt , bien ſouvent changeoit un
>> courſier ou cheval d'Eſpaigne qui val-
>> loit deux ou trois cens eſcus à unde ſes
>> hommes d'armes contre un courtault de
>> fix efcus , & donnoit à entendre au gen-
>> tilhomme , que le cheval qu'il lui
>>>bailloit lui étoit merveilleuſement
>>propre... Il n'eſt rien ſi certain qu'il'a
>>marié en ſa vie, ſans en faire bruit , cent
>> pauvres filles orphelines , gentilsfem-
>> mes ou autres... Jamais ne feut en pays
>> de conqueſte , que s'il a été poſlible de
trouver homme ou femme de la mai-
>>fon où il logeoit , qu'il ne payât , ce
» qu'il penſoit avoir deſpendu. Et plu-
>> ſieurs fois lui a-t'on dit , Monſeigneur,
>> c'eſt argent perdu que vous baillez ; car
>>au partir d'ici on mettra le feu céans ,
>" & oftera- t'on ce que vous avez donné?
>> 11 reſpondoit , Meſſeigneurs , je fais ce
» que je doibs ... A quelque perſonne
» que ce feuſt , grand prince , ou autre ,
>>ne fleſchiſſoit jamais , pour dire autre
>>choſe que la raiſon. Des biens monAVRIL.
1770 .
93
>>dains , il n'y penſa en ſa vie , &bien l'a
>> monftré ; car à ſa mort , il n'eſtoit gue-
>> res plus riche que quand il feut né...
» Et fi a gaigné durant les guerres en ſa
>>vie cent mille francs en prifonniers ,
» qu'il a départis à tous ceulx qui en ont
>> eu beſoin... C'eſtoit le plus aſſeuré en
>>guerre qu'on ait jamais congneu , & à
>> ſes paroles , eut faict combattre le plus
>> couard homme du monde ... Jamais
>> on ne lui ſçeut bailler commiſſion qu'il
>> refuſaſt , & fi lui en a- t'on baillé de
>>bien eſtranges. Mais pour ce que tou-
>> jours a eu Dieu devant les yeulx , lui a
>> aydé à maintenir fon honneur ; & juf-
>> ques au jour de fon trefpas , on n'en
>> avoit pas ofté le fer d'une eſguillette...
>> Et oncques ne feut veu qu'il ait voulu
ſouſtenir le plus grand ami qu'il euſt
» au monde contre la raiſon ,& toujours
>>diſoit le bon gentilhomme , que tous
» empires , royaumes & provinces fans
>>justice , font foreſts pleines de brigands.
>> Es guerres a eu toujours trois excellen-
>> tes chofes , & qui bien affierent à par-
ود
رد fait chevalier, affault de levrier , dé-
> fenſe de ſanglier & fuite de loup- brict .
>> qui toures ſes vertus vouldroit defcrip-
>> re, ily conviendroit bien la vie d'un bon
>>> orateur . »
4
94
MERCURE DE FRANCE.
Difcours fur cette queſtion , lequel de ces
quatreſujets , le Commerçant ,le Cultivateur
, le Militaire & le Sçavant,fert
le plus effentiellement l'état , relativement
au degré de perfection où un prince
veut l'élever : fuivis de l'éloge du chevalier
Bayard; par M. le Boucq , prêtre,
Chanoine de l'égliſe collégiale de St
André de Chartres , & profeſſeur de
rhétorique au collège de ladite ville.
A Paris , chez Fetil , libraire , rue des
Cordeliers , près de celle de Condé , au
parnaſſe italien , in- 12 .
Les voyagesque le Roi de Dannemarck
vient de faire ont fourni à M. le Boucq
l'idée des quatre difcours que nous annonçons.
Il ſuppoſe un jeune monarque
qui vient de rentrer dans ſes états , après
avoir parcouru différens royaumes de
l'Earope ; il a vu le commerce fleurir chez
un peuple , l'agriculture chez un autre ;
dans un troiſième , l'art militaire & les
ſciences ,& les lettres dans un quatriéme.
Plein du deſir de rendre fon regne célèbre
, il demande lequel de ces quatre
objets eſt plus urile à un état; fon premier
miniſtre , chargé d'examiner cette queftion
, écoute les perſonnes qui font vaAVRIL.
1770. 95
loir devant lui les intérêts des quatre conditions
rivales . On parle d'abord en faveur
du Commerçant ; on enviſage ſa
profeſſion ſous un double point de vue ,
comme donnant tout à la fois à l'état une
grande richeſſe & une grande puiſſance.
La défenſe de l'Agriculteur eſt pleine de
force & de vérité ; on préſente en lui le
citoyen le plus néceſſaire , le plus laborieux
, le moins à charge à l'état & le plus
vertueux. On fait valoir également l'art
militaire , qui défend le peuple entier ,
qui affure les paſſages au commerçant &
conſerve les récoltes du cultivateur. On
peint le ſavant éclairant les eſprits , &
donnant par-là un nouveau luſtre à l'état ,
formant les hommes à la vertu & préparant
le bonheur des particuliers & la félicité
publique. Le jugement ſuit ces quatre
difcours ; on obſerve que la queſtion
eſt lequel des quatre concurrens eſt le
plus utile à l'état , relativement au degré de
perfection qu'un prince veut lui donner.
Cettequeſtion n'eſt propoſée qu'au moment
où les campagnes font cultivées par
de laborieux agriculteurs , où les frontieres
ſont bien. défendues & où le commerce
& l'induſtrie font chaque jour des progrès.
La préférence eſt donnée à la ſcien
ce.
96 MERCURE DE FRANCE .
L'éloge de Bayard , que l'on trouve à la
fin , a concouru pour le prix que l'académie
de Dijon a diſtribué l'année derniere
& a obtenu l'acceffit. Tous ces morceaux
font écrits avec chaleur&avec éloquence.
Piéces de théâtre , en vers & en proſe ,
-un volume in- 8 ° .
Les piéces contenues dans ce recueil
font connues ; leur réputation eſt faite
depuis long-tems ; elles paroiffent aujourd'hui
avec des augmentations conſidérables
; elles font de l'écrivain célèbre à
qui nous devons le nouveau théâtre françois
ou François II. Ce tableau ſublime
& vrai de l'ambition & de la politique
des courtiſans qui intriguoient à la cour
de ce jeune Roi , eſt un morceau tout-àfait
neuf,dont on ne trouve point d'exemples
chez les autres nations ; on y a joint
des notes précieuſes pour tous les amateurs
de l'hiſtoire. La premiere piéce de
ce recueil eft Cornelie Veſtale, tragédie
repréſentée àParis en 1713 , &imprimée
pour la premiere foisà Londres en 1718 .
C'eſt une production de la jeuneſſe de
l'auteur qui annonçoit le talent le plus
décidé ,& qui fait regretter qu'il n'ait pas
continué
AVRIL.. 1770 . 97
continué cette carriere ; il a préſenté d'une
maniere intéreſſante le premier effor
d'une ame pure , étonnée des ſentimens
qu'elle éprouve : il a uſé de la liberté accordée
aux auteurs dramatiquesde s'écarter
quelquefois de la vérité de l'hiſtoire ;
il ne s'eſt éloigné en quelques points de
celle des veſtales que pour donner plus
d'intérêt à ſon ouvrage , au reſte , cette
tragédie , ſagement écrite , n'a aucun rapport
avec une autre qui a paru il y a quelque
tems , & dont on a auſſi placé l'action
dans le temple de Veſta. La petite Maifon
& le réveil d'Epimenide ſont deux
comédies fort agréables qui peignent avec
beaucoup d'eſprit & de gaïté l'inconféquence
& la légereté de nos moeurs. Le
jaloux de lui même offre un caractere bizarre
affez commun dans tous les pays &
dans tous les tems ; cette piéce peut contribuer
à le corriger. Ce recueil eſt terminé
par le Temple des Chimeres , divertiſſement
lyrique en vers &en un acte;
c'eſt une allégorie charmante , qui nous
fait fentir combien l'illuſion eſt utile &
néceſſaire à notre bonheur; nous rapporterons
les vers que M. de Voltaire adreſſa
dans le tems à l'auteur.
Votre amusement lyrique
I. Vol. * E
MERCURE DE FRANCE.
M'a paru du meilleur ton.
Si Linus fit la muſique ,
Les vers ſont d'Anacreon.
L'Anacréon de la Gréce
Vaut- il celui de Paris ?
Il chanta la double ivrefle
De Syléne & de Cypris ;
Mais fit- il avec ſageſle
L'hiſtoire de ſon pays ?
Après des travaux auſteres ,
Dans vos doux délafſſemens ,
Vous célébrez les chymeres :
Elles ſont de tous les tems :
Elles nous font néceſſaires ;
Nous ſommes de vieux enfans ,
Les erreurs ſont nos lifiéres ,
Et les vanités légéres
Nous bercent en cheveux blancs.
1
Juftini Hiftoriarum ex Trogo Pompeio ,
libri XLIV. Parifiis , ex typographia
Joſephi Barbou , via Mathurinenfium.
Cette éditionde Juſtin eſt auſſi correcte
&auffi ſoignée que toutes celles des autres
auteurs latins qui ſont ſorties fucceffivement
des preſſes de Barbou ; elle eſt
• faited'après celle que donna , en 1737 , à
Léipſick, J. Fréderick Fiſcher , quoiqu'elle
paſsât pour la meilleure , elle contenoit
AVRIL. 1770.
99
cependant pluſieurs fautes qu'on a corrigées
avec ſoin en confultant les manufcrits
conſervés dans la bibliothèque du
Roi . Tout le monde connoît l'ouvrage
de Juſtin ; il n'a pas peu contribué à faire
perdre l'hiſtoire univerſelle de Trogue-
Pompée dont il eſt l'abrégé ; c'eſt un écrivain
eſtimé , mais qui n'eſt pas toujours
un hiſtorien exact .
Quintilien , de l'inſtitution de l'orateur ,
traduit par M. l'abbé Gedoyn , de l'académie
françoiſe ; édition faite d'après
un exemplaire corrigé par l'auteur.
AParis , de t'imprimerie de J. Barbou ,
rue des Mathurins , 4 vol. in 12 .
C'eſt à la décadence de l'éloquence romaine
que nous devons cet ouvrage de
Quintilien ; le mauvais goût , l'affectation
, l'obfcurité , l'enflure , les jeux de
mots avoient fait des progres rapides , de
ſon tems on avoit abſolument perdu la
nobleſſe , la ſimplicité & le goût du fiécle
d'Auguſte ; Quintilien s'attacha à faire
revivre la véritable éloquence ; le vrai
mérite a ſes droits qui ſe font reconnoître
tôt ou tard ; on applaudit à ſes efforts ,
on l'admira. Les Romains l'engagerent à
enfeigner un att qu'il poſſédoit au plus
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
haut degré de perfection ; ils lui firent
même un honneur qu'ils n'avoient encore
fait à perſonne ; ils lui affignerent desap.
pointemens fur le tréſor public. Quinti .
lien renonça au barreau , où il s'étoit acquis
beaucoup de gloire , & s'occupa à
former de jeunes orateurs ; après avoir
exercé cet emploi pendant vingt ans , il
obtint la permiſſion de le quitter ; il
compoſa alors les douze livres de l'inftitution
de l'orateur pour ſervir éternellement
de règle à ceux qui s'adonneroient
àl'éloquence , & de préſervatif contre le
mauvais goût qui eſt la ſource de tous les
vicesquil'empoiſonnent&qui entraînent
enfin ſa ruine.
L'abbé de Parc eſt le premier qui
ait entrepris de donner en France une
traduction de l'ouvrage de Quintilien; ſa
verſion a été oubliée en naiſſant ; & fon
nom feroit auffi peu connu , fi Defpréaux
ne l'avoit conſigné dans ſes ſatires ; la
verſion de M. Gedoyn eſt la ſeule que
nous ayons ; elle lui ouvrit les portes de
l'académie , & le tems n'a fait que confirmer
ſon ſuccès.
Principes de l'art du Tapiffier ; ouvrage
utile aux gens de cette profeſſion & à
ceux qui les emploient ; par M. BiAVRIL.
1770. 101
mont , maître & marchand tapiffier. A
Paris , de l'imprimerie de Lottin l'aîné,
imprimeur- libraire de Mgr le Dauphin
&de la ville , rue St Jacques , au Coq
& au livre d'or ; in 12. Prix 2 liv.br.
Cet ouvrage a déjà paru ſous le titre
de Manuel des Tapiffiers ; l'auteur le préfente
aujourd'hui fous une autre forme
& avec des augmentations conſidérables ;
il eſt diviſé en deux parties ; l'une traite
de la qualité , de l'uſage & des façons
qu'on doit donner aux étoffes &aux autres
marchandiſes qui ſervent à meubler
les'appartemens ; l'autre marque la quantité
& le prix des matieres , ainſi que celui
des façons . L'ouvrage peut être réellement
utile aux tapifiers & à leurs apprentifs
; les perſonnes qui les emploient
journellement feront auſſi bien aiſes de
prendre connoiſſance de tous les objets
qui font relatifs aux meubles dont ils ont
beſoin.
Le Début ou les premieres aventures du
Chevalier de *** , avec cette épigr.
Juvenilibus annis ,
Luxuriant animi , corporaque ipſa vigent.
OVID.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
A L *** ; & ſe vend à Paris , chez
Rozet , libraire , rue St Severin , au
coin de la rue Zacharie ; in- 12 .
Le chevalier de *** écrit lui - même
l'hiſtoire de ſes premieres années ; il la
commence au moment où il entre en rhétorique
; il s'étend plus ſur les plaiſirs
que ſur les progrès; il peint les premiers
d'une maniere très vive & très enjouée ;
ils fourniſſent une multitude de petites
aventures agréablement écrites &qui ne
font liées entr'elles que par celui qui en
eſt le héros. Après avoir pris long-tems
le plaiſir pour de l'amour, il éprouve enfin
ce dernier ſentiment ; une perſonne refpectable
en eſt l'objet ; il n'a point voulu
cacher l'hiſtoire de ſes égaremens à celle
qu'il aime ; c'eſt par l'expoſé ſincere de ſa
conduite qu'il prétend lui apprendre à juger
de ſon caractere. La derniere aventure
dont il lui rend compte eſt pleine
d'intérêt & en même tems très - finguliere
.
Le chevalier alloit ſouvent chez Mile
des Forts qui vivoit des bienfaits du duc
de... Unjour il trouve à ſa porte une jeune
enfant qui pleure parce qu'elle n'a pas de
pain , & parce que ſa mere ne peut lui en
donner ; elle demeure dans la maiſon de
AVRIL.
1770. 103
Mlle des Forts ; mais le grenier qu'elle
habite eſt le théâtre de la plus affreuſe
mifére . Le chevalier y monte ; il conſole
cette mere malheureuſe , & lui fait une
petite penſion. Il apprend d'elle qu'elle
n'a dû le titre de mere qu'à l'amour. Quelques
années s'écoulent ; cette femme vient
chez le chevalier & lui tient ce diſcours .
" Vous êtes mon appui , mon ſoutien , le
>> plus généreux des hommes ; daignez
>> m'écouter. Les années s'amaſſent fur
» ma tête ; bientôtje ne ſerai plus en état
» de m'aider . Je ne veux pas abuſer de
> vos bontés ; je vous dois tout , ma vie ,
>> celle de ma fille ... Ma fille ! Dieu
> veuille qu'elle foit plus heureuſe que
> ſa mere. Je l'ai élevée juſqu'ici dans
>> une entiere folitude; il y a trois jours
» que je la conduiſis au palais royal ; on
>> nous ſuivit; le courier de l'envoyé de ..
>>vint nous faire , de la part de fon maî-
>> tre , les plus belles propoſitions ; je les
>> rejetai ; hier l'envoyé lui-même eſt ve .
» nu chez nous , les mains pleines d'or
» & de bijoux . Que vous dirai-je ? Je lui
» demandai du tems & ne lui ôtai pas
>> toute eſpérance . O mon patron ! je n'ai
" que Dorothée , elle eſt jolie ; la mifére
>> ne lui laiſſe pas la liberté d'être ver
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> tueuſe ; il faut qu'elle m'acquitte, qu'el-
>>le s'acquitte envers vous , avant de paf-
>> fer en d'autres mains . ”
Cette femme avoit amené Dorothée ;
le chevalier alloit abuſer de ſa reconnoiffance
, mais Dorothée pleure ; elle aime
un garçon du pays de ſa mere ; il étoit
venu à Paris pour paſſer le bail d'une ferme;
d'autres ont obtenu la préférence ; il
a regretté cette fortune parce qu'elle l'auroit
mis en état d'épouſer Dorothée . Ce
jeune homme a porté de l'eau pour vivre,
&tous les foirs il remettoit ſon gain à la
mere de Dorothée. Son pere eſt mort, ſa
mere lui a écrit de revenir au pays ; il eſt
parti. Le chevalier eſt touché de cette
confidence naïve ; il fait donner une ferme
à ce bon payſan par un de ſes amis
dont la terre eſt voiſine de ce village ; il
le marie avec Dorothée , & jouit de la
reconnoiſſance de la mere , de la fille&
de l'époux .
Ce roman mérite d'être diftingué de la
foule des bagatelles qui paroiſſent dans
ce genre ; on y trouve de l'intérêt , de la
gaïté , & fur- tout beaucoup de légéreté.
Mémoires de l'Académie de Dijon. A
Dijon , chez Cauſſe , imprimeur - liAVRIL.
1770 . 1ος
1
braire du parlement & de l'académie ,
place St Etienne ; & ſe vend à Paris ,
chez Saillant & Nyon , rue St Jean de
Beauvais. Tome I. in- 8 ° .
Il y a longtems que l'académie de Dijon
defiroit donner ſes mémoires au public
; mais elle a éprouvé le fort de la
plupart des établiſſemens littéraires qui
n'ont acquis que lentement la conſiſtance
néceſſaire pour engager les aſſociés à faire
un fonds commun de connoiffances ; ce
n'eſt que depuis 1761 que les portefeuilles
de l'académie ſe ſont remplis fucceſſivement
; avant cette époque les académiciens
ſe contentoient de venir lire
leurs ouvrages , & le ſecrétaire en retenoit
ſeulement le titre avec la date des lectures.
Ce recueil eſt formé ſur le plan des
mémoires de l'académie royale des ſciences
; chaque volume ſera diviſé en deux
parties , l'une, ſous le titre de mémoires ,
contiendra les ouvrages imprimés en entier
, l'autre , fous celui d'hiſtoire , offrira
le recit exact de tout ce qui ſe ſera dit
dans les ſéances , un précis des obſervations
de différens genres qu'on y aura
lues , & l'extrait de pluſieurs ouvrages
qu'on n'imprimera point avec les mémoi-
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
res , parce que les auteurs auront voulu les
publier ſéparément , ou parce qu'ils auront
pour objets des matieres fur leſquelles
le goût du public eſt pour ainſi dire
raſſafié; on ne préſentera dans ces extraits
que les idées neuves & les détails qu'on
chercheroit inutilement ailleurs .
Le volume que nous annonçons offre
d'abord l'hiſtoire de l'académie depuis
fon établiſſement juſqu'à préſent , cette
hiſtoire eſt fort intéreſſante ; elle eſt ſuivie
de différens extraits qui ont pour objet
la phyſique , l'hiſtoire naturelle , les curiofités
naturelles , les belles - lettres , les
beaux arts , la deſcription de pluſieurs an- -
riques , des obſervations de médecine , &
les éloges de M. Fromageot &de M. d'Aulezy.
Les mémoires offrent une grande
variété ; ce ſont des morceaux curieux de
ſciences , d'hiſtoire , de littérature profonde
& légere , où tous les lecteurs peuvent
trouver de quoi s'inftruire & de quoi s'amufer
; ce premier volume ne peut que
faire defirer avec empreſſementla fuite de
cette collection ; &les gens de lettres fauront
toujours gré à l'académie de leur faire
part de ſes travaux.
AVRIL. 1770. 107
OEuvres choifies de Bernard de la Monnoye,
de l'académie françoiſe , en deux
vol. in-4°.
Ingenium cui fit , cui mens divinior , atque os
Magna ſonaturum .
HOR. fat. 4 , 1. 1 .
Tome II . A la Haye , chez Charles le
Vier , libraire , dans le Spuyſtract ; &
ſe trouve à Paris , chez Saugrain , libr .
ordinaire de Mgr le Comte d'Artois ,
quai des Auguſtins ; à Dijon , chez F.
Des Ventes , libraire de Mgr le Prince
de Condé , 1770 ; volume d'environ
soo pages.
Les libraires , chargés de la nouvelle &
riche collection des oeuvres de M. de la
Monnoye , in - 4°. & in . 8°. , ont rempli
leurs engagemens avec exactitude , tant
par rapport à la propreté de l'édition que
par rapport au tems de la livraiſon des
volumes. Celui ci eſt diviſé en quatre livres
, formant les 6 , 7 , 8 & 9 livres
de l'ouvrage . Le ſixieme contient les fonnets
héroïques& autres; le ſeptieme,des
piéces latines & grecques avec des traductions
; le huitieme ,une faite ou mélange
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
de différentes piéces & traductions françoiſes
, latines & grecques , en profe& en
vers; le neuvieme,des eſſais de critique&
de littérature, avis,&c. Nous tranferirons,
preſque ſans choix , quelques petites piéces
de vers de ce volume ; & nous y joindrons
quelques anecdotes tirées des lettres&
des diſſertationsde ce ſavant littérateur
.
M. de Monnoye rendoit compte de ſa
fituation , en 1670 , à un de ſes amis dans
ce fonner.
Ami , je ſuis mort , autant vaut ,
Ame déſoler tout conſpire.
Je joue & perds , c'eſt mon défaut ,
Et joueur qui perd ne peut rire.
:
J'ai toujours trop froid outrop chaud.
Si je choiſis je prends le pire.
J'ai moins de ſanté qu'ilne faut,
D'enfans , plus que je n'en defire.
Mes plus beaux jours s'en ſont paflés ;
Mes meilleurs contrats évincés ;
Un cruel traitant me dévore ,
Cependant je ſuis amoureux ,
EtCélimene m'aime encore :
Je ne ſuis pas trop malheureux.
AVRIL. 1770. 109
M. de la M. avoit fait , ſur l'anti- Baillet
de Ménage , des remarques qu'il auroit
communiquées à l'auteur , s'il ſe füt
trouvé un ami commun pour les lui préſenter
de fa part. Lorſqu'il vit M. Ménage
hors d'état de ſe défendre , il ne voulut
point l'attaquer.
Laiſſons en paix Monfieur Ménage ,
C'étoit un trop bon perſonnage
Pour n'être pas de ſes amis .
Souffrez qu'à ſon tour il repoſe ,
Lui , de qui les vers & la proſe
Nous ont ſi ſouvent endormis.
M. de la M. a traduit en vers latins
fon beau poëme ſur le duel , couronné par
l'académie françoiſe , quelques ſatires de
Deſpréaux , le commencement du lutrin,
&c . Defpréaux ayant dit un jour qu'on
avoit traduit de fes piéces en latin , en
eſpagnol , en portugais , en anglois & en
allemand , mais qu'on ne lui avoit pas fait
l'honneur de le traduire en grec , M. de
laM. pour lui procurer cette fatisfaction,
mit en vers grecs ſa ſatire fur Paris .
L'abbé Nicaiſe avoit un jour prodigué
les louanges à M. de la M. Ce franc &
IIO MERCURE DE FRANCE.
noble Bourguignon lui écrivit : « Il me
>> prend envie de vous refuſer les hym-
>> nes que vous ne demandez , pour vous
>> apprendre une autre fois à m'écrire.
»Où ... avez- vous pêché... ce que vous
» mejetez à la tête ? Moi , ſavant ! moi ,
>> le premier homme du ſiécle ! Savant ,
» vous - même ; je n'y prétends rien : &
>> pour ce qui eſt de l'autre éloge , il eſt
>> vrai que quand je me regarde dans mon
>>miroir & que je vois grifonner ma bar-
>> be , il me ſemble bien ,dont j'enrage ,
>> que je fuis , comme vous dites , un des
>> premiers hommes du ſiècle. Vous êtes
>> bien heureux de ce que mes vers ne
> ſont pas bons. Afurez vous , s'ils l'é-
>> toient , que , dans la colere où je fuis ,
>> je me garderois bien de vous les en-
» voyer . »
Ayant beaucoup perdu dans le temsdu
ſyſtême , M. le duc de Villeroi lui fit une
penſion de 600 liv. Lorſqu'il voulut remercier
ſon bienfaiteur... Oubliez cela,
lui dit il , c'est à moi de me ſouvenir que
jefuis votre débiteur.
La logique de Port Royal paſſa d'abord
pour être l'ouvrage de M. le Bon. M. de
la M. eſt comme perfuadé que Racine
dans le tems qu'il étoit brouillé avec
AVRIL. 1770 . III
MM. de Port - Royal , affecta , pour les
mortifier , de donner le nom de le Bon au
fergent des Plaideurs .
Il rapporte que le grand Corneille ayant
publié des ſtances affez libres ſous le titre
de l'Occafion perdue & recouvrée , le
chancelier Seguier, après lui en avoir fait
une douce reprimande , voulut le mener
à confefſe; & qu'en effet il le conduiſit à
fon confeſſeur qui lui ordonna , par forme
de pénitence , de mettre en vers françois
le premier livre de l'imitation de
Jeſus Chriſt ; la Reine Anne d'Autriche
lui demanda le ſecond. Dans une dangereuſe
maladie , il promit de traduire le
troiſiéme , ce qu'il fit après fon rétabliffement.
A la fin de ce volume , l'on trouve la
préface que M. de la M. compoſa , il y a
environ 45 ans , pour être miſe à la tête
d'une nouvelle édition des bibliothèques
françoiſes de la Croix- du Maine & de du
Verdier. On ſouſcrira juſqu'au mois
d'Août prochain , à Paris , chez Des Ven .
tes de la Doué , rue St Jacques ; à Lyon ,
chez Jacquenot fils , rue Merciere ; ADijon,
chez F. Des Ventes ; pour l'édition
de ces bibliothèques , enrichie des remarques
de M. de la Monnoye , de M. le
112 MERCURE DE FRANCE.
1 préſident Bouhier , de M. Falconnet&de
pluſieurs autres ſavans. Les premiers volumes
en feront délivrés au mois d'Octobre.
Les payemens de la ſouſcription feront
toujours 1º. de 12 liv. en prenant fon
numéro ; 2 °. De 21 liv. en prenant les
deux premiers tomes ; 3 ° . De 12 liv.en
prenant les 3 & 4tomes d'environ 800 p .
chacun.
Traité historique , dogmatique & pratique
des indulgences & du jubilé , où l'on
réfoud les principales difficultés qui
regardent cette matiere pour ſervir de
ſupplément aux conférences d'Angers;
par M. Collet , prêtre de la congrégagation
de la miffion , docteur en théologie
, derniere édition , revue & augmentée
. A Paris, chez N. M. Tilliard ,
libraire , quai des Auguſtins , à St Benoît
; & J. Th . Hériſfant , fils , libraire,
rue St Jacques , à St Paul & à St Hilaire;
2 vol . in- 12 .
L'auteur s'eſt attaché à préſenter des
notions préliminaires & des principes
généraux fur les indulgences ; il y a joint
un recueil de cas & de déciſions pour
le jubilé. Cet ouvrage a beaucoup acquis
AVRIL. 1770 . 113
dans cette nouvelle édition ; on a revu
avec ſoin les déciſions qu'on avoit déjà
données ; on en a rectifié pluſieurs qui
n'étoient pas juſtes ; en cherchant à en
fortifier d'autres par des piéces qu'on n'avoit
point connues auparavant , on en a
découvert quelques- unes qui forment des
augmentations conſidérables ; ce traité ,
deſtiné aux eccléſiaſtiques , ne peut manquer
de leur être très - utile ; il mérite
d'être préféré à la plupart de ceux que l'on
a déjà , & qui , avec beaucoup plus d'étendue
, offrent moins d'inſtruction .
Choix varié de poësies philofophiques &
agréables , traduites de l'anglois & de
l'allemand . A Avignon , chez la Veuve
Girard & Franç. Seguin , imprimeurslibraires
, près la place St Didier ; & à
Paris , chez Saillant & Nyon , rue St
Jean de Beauvais ; 2 vol . in- 12 .
La plupart des piéces qui compoſent ce
recueil font déjà connues ; elles ont paru
en différens tems , & fe trouvent répanduesdans
un grand nombre de volumes
où elles ſont confondues avec beaucoup
de morceaux médiocres ; on s'eſt attaché
à rendre ce choix agréable ; preſque toutes
ces poëfies ont été dictées par l'eſprit
114 MERCURE DE FRANCE.
philofophique qui en a banni les froides
plaifanteries & les idées infipides & ga-
Jantes qui déparent ſouvent les ouvrages
de cette eſpéce. Ily en a pluſieurs de M.
Zacharie , de M. Retz , de M. Haller, &c.
Ondistingue parmi ces pièces les 5 & 6 °
épîtres morales de Pope , traduites par M.
de St Lambert . La premiere eſt ſur l'homme
; nous en citerons un ou deux morceaux.
« Qui peut fonder notre profon-
>> deur , qui peut diftinguer ce que nous
>> ſommes & ce que nous voulons être ?
>> La légere inconſtance , le flux & le re-
>> flux de nos idées ? Qui peut fixer l'hom.
>> me pour l'obſerver ? Il paffe & fa route
>> n'eſt point tracée ; en vain nous vou-
>> lons faire fur ce ſujet de ſérieuſes ré-
>> flexions , il nous échappe. Nous pou-
>> vons , en raiſonnant ſur les actions des
>> autres , faire un ouvrage très-raifonna-
>>ble , mais néceſſairement le ſujet en ſera
>> manqué ſi vous cherchez le principe de
>> ſes actions .Dansl'inſtantoù vous croyez
>>le faifir , il varie &n'eſt plus le même;
» & ſi vous vous laſſez de ſuivre cet objet
>> inconſtant , le moment où vous le quit-
>> tez eſt celui où vous l'auriez connu ...
>> En vain le ſage leve le voile de l'appa-
>> rence & cherche la raiſon de tout ce
AVRIL. 1770 . 115
>> qu'il voit , en vain il distingue ce que
>> le hafard nous a fait faire , & ce que
>> nous avons fait quand des motifs nous
>> ont déterminés ; des mêmes motifs
>> naiſſent des actions différentes. Mal-
>> traité de la fortune& de ſa maîtreſſe ,
>> l'un ſe plonge dans les affaires , l'autre
>> ſe jette dans un cloître ; pour trouver le
>> repos de l'ame , l'un ſe démet de l'em-
>> pire , l'autre bouleverſe l'univers ; tous
>> deux également agités , Charles court à
>>>St Ildegonde , & Philippe à de nouvel-
>>les conquêtes. »
L'homme céde toujours à ſa paſſion dominante
, les efforts qu'il fait pour la détruire
ne fervent qu'à la fortifier ; elle le
maîtriſe juſqu'au dernier moment ; l'un
conſerve juſqu'à la mort l'amour effrené
du plaifir. « Ce gourmand célèbre , que
>>ſon intempérance réduit à l'extrêmité ,
>> fait appeler ſon médecin qui lui déclare
» qu'il faut mourir. Ah ! dit-il , puiſqu'il
» n'eſt plus de remedes , qu'on m'apporte
>> vîte le reſte de mon poiffon. Dans quel
>> état me vois-je , s'écrie ce Narciffe ex-
>>pirant , que le plus beau linge de Flan-
>> dre me pare encore ; qu'on releve l'é-
>>clat de ces joues , autrefois ſi charman-
>> tes; que ne puis-je étendre les bornes
116 MERCURE DE FRANCE.
>> de ma beauté au-delà de celle de ma
>>vie ! il agoniſe & meurt en ſe mettant
>>du rouge : de vieux politiques vantent
>> la prudence de l'ancien gouvernement ,
>>ils remarquent les fautes du préſent ,
>>ils font foibles, mourans ; mais toujours
>> triſtes raiſonneurs . Ils maintiennent la
>> gravité réfléchie , comme Lafleſbroce
>>conſerve dans ſa goutte ſa paſſion pour la
>>danſe. Ce vieillard affable qui fut pen-
>> dant 40 ans l'eſclave de la politeffe &de
>> la cour , un pied dans le tombeau, nous
>> dit en bégayant : Monfieur , que peut-
>>on faire pour votre ſervice ? Je donne
» & légue , dit en foupirant l'avare Ecu-
>> lion , je donne & légue mes fermes à
>> Medos... Et votre maiſon , dit le no-
>> taire ? Ma maiſon , Monfieur ? Il faut
>>donc tout quitter ? Il pleure & donne
>> la maison à Mevius .... Et votre ar-
>> gent , continue le notaire ? Mon
>> argent ! oh , pour celui-là , je ne puis
>> m'y réfoudre , il expire . »
...
L'autre épître eft adreſſée à une Dame;
Pope s'étend fur la légereté , l'inconféquence
du beau ſexe ; il fait pluſieurs portraits
qui font montés ſur le ton de la fatire
; & il finit , comme ceux qui diſent du
mal en général , par faire une exception
en faveurde celle à laquelle il écrit.
AVRIL. 1770. 117
:
Eloge de Dumoulin ; par M. Henrion de
Penſey , avocat au parlement. A Geneve
; & ſe trouve à Paris , chez Valade,
libraire , rue S. Jacques , vis-à-vis la
ruede la Parcheminerie , in- 8 ° . 36 р .
Le célèbre Dumoulin étoit de la famille
des Boulens qui a donné Elifabeth à l'Angleterre;
il s'eſt montré ſupérieur à cet
avantage en l'oubliant; dès ſon enfance ,
il fut deſtiné au barreau ; ſon génie répara
tout d'un coup dans la jurisprudence le
mal qu'avoient fait dix fiécles d'ignorance&
de barbarie. Il éclaira toutes les parties
de la légiflation , le droit eccléſiaſtique
, le droit françois , le droit romain.
On lui doit le premier & le meilleur
traité que nous ayons fur les fiefs; la réputation
ſe répandit dans toute l'Europe;
les puiſſances étrangeres l'appelerent de
tous côtés ; il céde à leurs deſirs , il ſe
rend en Allemagne , il y eſt confulté &
reçu avec la plus grande diſtinction. Les
troubles qui s'étoient allumés dans l'égliſe
fixerent auſſi l'attention de Dumoulin;
le jurifconfulte devint théologien ; il publia
le fameux livre de la concorde des
évangiles que Genéve fit brûler. Le tableau
des vertus de Dumoulin termine
cet éloge; il refuſa les dignités que lui
118 MERCURE DE FRANCE.
offroient les étrangers pour demeurer
dans ſa patrie. « Médiocres littérateurs ,
>> citoyens plus mauvais encore , vous qui
>> oſez calculer avec votre patrie , qui met-
>> tez vos petits talens à la plus haute en-
>> chere& qui ne ceſſez de crier à l'injuf-
>> tice , apprenez que lorſque Dumoulin
>>faiſoit à la France tant de généreux fa-
> crifices , il y étoit pauvre , malheureux
» & perfécuté. Il ſemble qu'après avoir
>> formé un grand homme , la nature fiere
>> de fon ouvrage , ſe plaiſe à accumuler
>> autour de lui les obſtacles de toute ef-
» péce , afin de montrer , ſous toutes ſes
>> faces , le ſpectacle utile de la vertu aux
>> priſes avec l'infortune. Dumoulin eut
» en effet des envieux & des perfécuteurs,
>>des hommes qui auroient dû l'honorer
>> comme leur maître &le ſuivre comme
>> leur guide , ſe crurent ſes rivaux , atta-
>> querent ſes écrits & ſouvent ſa per-
>> fonne. >>
Lettre écrite à Mde la Comteſſfe - Tation ;
par le Sr de Bois- flotté , étudiant en
droit- fil : ouvrage traduit de l'anglois ,
nouvelle édition , augmentée de plufieurs
notes d'infamie. A Amſterdam,
aux dépens de la compagnie de Perdreaux.
AVRIL. 1770. 119
Le ſeul titre de cette brochure de 42
pages , avec la préface& les notes , doit
annoncer ſuffiſamment le genre de plaifanterie
dont elle eſt . LeBacha Bilboquer
ſembloit de nos jours l'avoir épuiſée ,
mais l'hiſtorien de l'Abbé Quille l'a portée
plus loin encore , & fera problablement le
déſeſpoir de ceux qui voudroient après lui
ſe jeter dans la brillante carriere des pointes
, des jeux de mots , des équivoques&
des turlupinades .
Onaimeà conjecturer que le jeune écrivain
de cette bagatelle , connu pour un
homme d'eſprit,a eu deſſein de ſe moquer
de fes lecteurs &de guérir la ſociété d'une
contagion qui renaiſſoit parmi nous fous
Ale nomde Calembour & de Charade.
Cet écrivain , par la ſatiété de ſes nouveaux
rebus , produira peut- être l'effet heureuxdu
poëme de Dulotvaincu, auquel on
dutautrefois la défaite des Bouts- rimés.
Il faut que le goût des pointes & des
équivoques foit bien naturel à notre nation.
Le 16. fiécle les vit regner dans
tous les genres de l'eſprit. Le commencement
du 17. fiécle en fut infecté. Ce fut
en 1630 que parut l'original du Bacha
Bilboquet & de l'hiſtoire de l'Abbé Quille
, ſous le titre du Courtisan grotesque ,
par le Sr Devaux de Dos. Caros , p. 141 ,
120 MERCURE DE FRANCE .
८
des Jeux de l'Inconnu. Le courtiſan , dit
le Sr Devaux , prend le chemin de StJacques
où étoit ſa mie de Pain mallet , il la
trouva travaillant ſur la toile de Pénélope
avec l'aiguille d'un clocher , & c. En voilà
fans doute affez de ces deux lignes , priſes
au hafard , pour affurer au Sieur de Dos-
Caros la gloire d'être l'inventeur de cette
eſpéce de production.
Etrennes du Parnaffe. A Paris , chez Fetil
, libraire , rue des Cordeliers , près
decelledeCondé, au Parnaſle italien.
LesEtrennesduParnaſſe n'avoient point
été données au public comme un ouvrage
deftiné à être continué ; c'eſt le ſuccès qui
en aprouvé l'utilité. Pour le rendre encore
plus intéreſſant, on ſe propoſe d'en changer
la forme , d'y répandre plus de variétés,
de l'enrichir des plus belles pièces
qu'on pourrarecueillirdans les porte- feuilles
des gens de goût , d'y ſemer quelques
anecdotes littéraires , enfin de ſe rendre
difficile fur le choix des morceaux qu'ony
inférera. On ne ſe permettra aucune critique.
L'éditeur de cet ouvrage invite les
poffeffeurs de piéces fugitives àles adreſſer
ſous enveloppe à Fetil,libraire. Les lettres
feront envoyées franches de port avant le
premier Novembre.
La
AVRIL. 1770. 121
La Girouette ou Sanfrein , hiſtoire dont
le héros eſt l'inconféquence même ,
avec cette épigraphe :
Nitimur invetitum femper , cupimuſque negata.
HOR.
AGenéve; & ſe trouve à Paris , chez
Humaire , libraire , rue du marché Palu
, vis-à vis la Vierge de l'Hôtel Dieu,
in-12 .
Sanfrein étoit né avec le défaut de
courir avec ardeur à tout ce qui lui étoit
défendu, &de s'éloigner de tout ce qui lui
étoit preſcrit. Son précepteur avoit pris le
parti de ſe prêter à ſon caractere , & Sanfrein
avoit appris quelque choſe. Entré
dans le monde , il ne trouva pas dans ſes
connoiſſances la complaiſance de ſon pré .
cepteur , & fit beaucoup de fottiſes. Il
étoit cadet & peu riche , parce que fon
frere aîné l'étoit beaucoup ; il embraſfa
l'état eccléſiaſtique ,& obtint un bénéfice
qui le mit à ſon aiſe; ſon état exigeoit
qu'il eût de la prudence &de la ſageſſe ,
il n'eut ni l'une ni l'autre ; ſon frere mourut,
il devint riche; il rentra dans le mon-
1. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
de , & fut dévot ; il étoit généreux ; il
donnoit beaucoup aux pauvres. Son directeur
lui en fit une obligation , & Sanfrein
ceſſa d'être charitable. Il aimoit beau .
coup le poiſſon , mais les viandes les plus
groſſieres le tentoient fortement lorſqu'il
en voyoit le vendredi , & toujours il cédoit.
Il va s'établir à la campagne ; il devient
amoureux de la fille d'un gentilhomme
voiſin. Il la demande au pere qui
la lui accorde , l'amour de Sanfrein diminue
; il ſe ranime lorſqu'il apprend
que la mere de la Demoiselle n'eſt pas
de l'avis de ſon mari ; bientôt les obftacles
s'évanouiſſent; Sanfrein n'eſt plus
ſi preſſant ; un autre amant ſe préſente ,
il eſt aimé en ſecret de la Demoiſelle ;
Sanfrein l'ignore ; mais il craint de ſe
marier ; il retire ſa parole , & n'a pas plutôt
perdu l'eſpoir de poſſéder ſa maîtreſſe
qu'il en eſt plus paffionné que jamais . Il
tombe malade ; on le met au lait pour
toute nourriture ; c'eſt l'aliment qui le
flatte le plus ; mais l'obligation de s'en
tenir à celui-là l'en dégoûte , & il meurt .
Il y a de l'eſprit & de la gaïté dans ce
roman ; mais des digreſſions trop longues
, & trop de prétentions à la philofophie.
AVRIL. 1770. 123
OEuvres de Regnard , nouvelle édition ,
revue, exactement corrigée , & conforme
à la repréſentation . AParis , chez
les libraires aſſociés ; 4 vol. in. 12 .
Cette nouvelle édition des oeuvres de
Regnard eſt , ſans contredit , la plus exacte
, la plus foignée & la plus complette
que nous ayons ; l'éditeur a examiné toutes
les éditions anciennes & modernes ,
& les a comparées avec les manufcrits
conſervés dans le dépôt de la comédie ;
ce travail pénible l'a mis en état de faire
des corrections importantes & des changemens
qui rendent cette édition bien
différente des précédentes. Nous n'entrerons
dans aucun détail ſur les piéces de
Regnard , elles ſont appréciées depuis
long-tems ; la gaïté qui le diftingue , &
dont perſonne n'a approché depuis , l'a
placé immédiatement après Moliere ; &
fi ce pere de la comédie françoiſe n'a
point encore ſon ſucceſleur , Regnard at
tend auſſi le ſien .
Les libraires aſſociés ſe diſpoſent à don
ner une magnifique édition in - 8 °. des
oeuvres de Regnard; elles feront accompagnéesde
notes hiſtoriques & critiques ,
auxquelles travaille un homme de lettres
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
qui joint à des talens diſtingués une connoillance
profonde du théâtre dont il a
faitune étude particuliere ; il prépare aufi
un commentaire pour une belle édition
des oeuvres de Crébillon .
LaPogonotomie ou l'art d'apprendre àfe
raferfoi même , avec la maniere de connoître
toutes fortes de pierres propres
à affiler tous les outils ou inſtrumens ,
& les moyens de préparer les cuirs pour
repaſſer les raſoirs , & la maniere d'en
faire de très-bons, ſuivi d'une obſervation
importante ſur la ſaignée ; par
J. J. Perrel , maître & marchand coutelier
, ancien juré-garde. AParis, chez
Dufour , libraire , rue de la vieille Draperie
, vis -à - vis l'égliſe Sainte-Croix ,
au bon Pasteur , in- 12 .
Le titre de cet ouvrage en indique
l'objet ; l'auteur , dans une préface de 24
pages , s'étend ſur ſon utilité; ce n'eſt
qu'en tremblant qu'il entre dans une carriere
où tant de ſavans ſe ſont diſtingués ;
il n'aſpire pas à la gloire d'être auteur ; il
ſe borne à celle d'être utile à ſes concitoyens
; il s'attache à leur découvrir tout
ce que de longues expériences lui ont appris
dans l'art important de ſe raſer foi
AVRIL. 1770. 125
même. Cette opération eſt devenue indiſpenſable
; toutes les nations ſe raſent
à l'exception de quelques-unes qui croiroient
ſe deshonorer en fe privant de leurs
barbes. Il eſt ſurprenant , ajoute l'au-
>> teur , que parmi une foule innombra-
>>ble de volumes qui honorent notre lit-
>> térature , ainſi que dans toutes celles de
>> l'univers , on ne trouve pas une ſimple
>> brochure qui enſeigne à l'homme les
>>principes pour commencer dans ſa jeu-
>>neffe , une opération qu'il eſt obligé par
>>la ſuite de répéter pluſieurs fois la ſe-
>> maine. » Graces à M. Perrel , cette furpriſe
va ceſſer ; ſon livre eſt le premier
qui traite de cet art.
Traité de l'uſure & des intérêts. A Cologue
; & ſe trouve à Paris , chez Valatla-
Chapelle , libraire , au palais ſur le
perron de la Ste Chapelle , in- 12 . Prix
2liv.broch.
On ne connoît point l'auteur de cet
ouvrage ; il eſt , dit- on , d'un eccléſiaſtique
très - inſtruit qui le confia à un négociant
à qui l'on avoit donné des ſcrupules
ſur la queſtion des intérêts ; à la mort.
de ce négociant on a trouvé la copie de
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
ce traité parmi ſes papiers; il eſt diviſé en
trois parties , l'une traite du prêt & de
l'uſure , l'autre , des titres ſurajoutés au
prêt qui peuvent autorifer à retirer des
intérêts, & la derniere , des contrats différens
du prêt qui peuvent auſſi donner
lieu à des intérêts légitimes . L'auteur définit
l'uſure un intérêt exigé uniquement
par la force & en vertu du prêt ; mais il y
ades circonstances qui ſe joignent au prêt
&qui rendent les intérêts légitimes ; ce
font ces circonstances que l'on s'attache à
développer. L'auteur a montré d'une maniere
très - claire & très - fatisfaiſante le
point fixe où l'intérêt eſt ou n'eſt pas ufuraire.
Nouveau Traité des Vapeurs , ou Traité
des maladies des Nerfs , dans lequel on
développe les vrais principes des vapeurs
; par M. Preſſavin , gradué de
l'univerſité de Paris , membre du collége
royal de chirurgie de Lyon , &
démonstrateur en matiere medico chirurgicale
. A Lyon , chez la Veuve Reguilliat
, libraire , place de Louis- le-
Grand ; & à Paris , chez Des Ventes de
la Doué , rue St Jacques ; in 12.2 l . br.
Ce traité des maladies des nerfs eſt
AVRIL. 1770. 127
précédé de quelques recherches fur les
vrais principes de l'animalité ; les principaux
organes ſont le coeur , le diaphragme
, le canal inteſtinal&le cerveau , c'eſt
dans leur action réciproque que confifte
tout le jeu de la machine ; l'état parfait
de la ſanté réſide dans le juſte équilibre
de la réaction alternative de ces organes ;
dès que leur élasticité eſt augmentée ou
diminuée , l'équilibre eſt rompu , & il
furvient néceflairement un dérangement
dans l'économie animale proportionné à
l'intenſité de la cauſe ; M. Preſſavin entre
dans des détails intéreſſans & bien vus
fur ce ſujet, ils éclairciſſent ſes recherches
, & fervent de baſe à tout ce qu'il dit
de l'économie animale . Son traité lui
-fournit l'occaſion de revenir ſouvent fur
ſes principes &de multiplier les preuves
qui établiſſent ſon ſyſtème.
,
Recherches pratiques fur les différentes manieres
de traiter les maladies vénériennes
; par J. J. Gardane , docteur régent
de la faculté de médecine de Paris
médecin de Montpellier,cenſeur royal ,
des ſociétés royales des ſciences de
Montpellier , de Nanci &de l'académie
de Marseille , avec cette épigra-
Fiv
A28 MERCURE DE FRANCE.
phe : Quoddamfecretumfibi venditant,
panaceis omnibus , omnibus balfamis
longè præftantiùs , addo unicum , fingulare
, propè divinum , SILICET , CUM
RECTA RATIONE MEDERI , Naud.
de antiquit. & dignit. Schol. med. Parifiens.
A Paris , chez Didot le jeune ,
quai des Auguſtins , in. 8°.
Cet ouvrage eſt le réſultat des obfervations
que M. Gardane a eu l'occafion
de faire dans la pratique ; il a traité un
nombre conſidérable de perſonnes de tour
âge &de tout ſexe attaquées de cette maladie
dangereuſe , & malheureuſement
trop commune , qui eſt peut- être le fléau
le plus funeſte à la population ; n'étant
prévenu pour aucun traitement particulier
, il a eu pluſieurs fois occaſion de les
employer ou de les voir employer tous.
La préparation du fublimé corrofif lui a
paru procurer l'avantage pour lequel M.
Aſtruc faifoitdes voeux ; c'eſt de trouver
un remede facile& fans frais qui foulageât
à coup fûr les gens du peuple hors
d'état de faire la dépenſe , & qui pût quelquefois
les guérir. Il faut lire l'ouvrage
de M. Gardane ; c'eſt celui d'un médecin
éclairé qui a beaucoup obſervé, & qui für
de ſes expériences , propofe le moyen de
AVRIL . 1770 . 129
les rendre utiles à ſes concitoyens en formantun
établiſſement qui ne coûtera rien
au gouvernement , & où le pauvre trouvera
au plus bas prix poſſible les ſecours
dont il aura beſoin.
Hiftoire moderne des Chinois , des Japonnois
, des Indiens , des Perfans , des
Turcs , des Ruffes , & c . pour ſervir de
ſuite à l'hiſtoire ancienne de M. Rollin
; continuée par M. Richer depuis
le 12 volume. A Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue Saint Jean de
Beauvais , vis à- vis le college , & Deſaint,
rue du Foin ; in- 12 . Tom XVII .
& XVIII. Prix 3 liv. reliés .
Ces deux volumes que nous annonçons
contiennent la ſuite de l'hiſtoire des Ruffes;
ils commencent aux voyages de Pier.
re le Grand. Le législateur de la Ruffie
quitta ſon trône pour aller chercher dans
les différens royaumes de l'Europe les
ſciences& les arts qu'il vouloit tranſplanter
dans ſon pays; il envoya pluſieurs feigneurs
rufſes dans divers endroits , & leur
preſcrivit à chacun un genre d'étude ;
mais la plupart conſervant leurs anciens
préjugés qui leur faifoient regarder ces
F
130 MERCURE DE FRANCE.
voyages comme contraires aux loix & à
la religion , ne répondirent pas aux intentions
de leur maître ; quelques - uns par
délicateſſe de confcience ne voulurent
rien apprendre ; il y en eut un qui , forcé
d'aller à Venife , n'eut rien de plus preſſé
en arrivant dans cette ville que de louer
une chambre dans laquelle il s'enferma
pendant quatre années entieres ; deretour
àMofcou , il ſe fit une gloire de la conduite
qu'il avoit tenue.
Le Czar fut forcé d'interrompre fes
voyages & de revenir promptement dans
ſes états pour diſſiper les troubles que ſa
foeury avoit excités ; il détruifit la milice
redoutable des Strelitz qui ſouvent s'étoit
fait craindre des Czars , comme les
Janniffaires des Sultans; il continua enfuite
ſes grands projets pour tirer ſon peuple
de la barbarie , il attira les étrangers
en leur affurant des ſecours & la liberté
de leurs cultes ; le clergé ruſſe vit avec
douleur cette tolérance inconnue auparavant
dans la Ruſſie ; il voulut faire des
repréſentations à fon maître , & chargea
le prince Alexis de les porter à ſon pere.
Pierre le Grand crut que fon fils confpiroit
contre ſa vie ; il ordonna à Menzikoff
de faire dreſſer un échaffaud ſur la
AVRIL. 1770 . 131
place publique ,& qu'on y tranchât la tête
au jeune prince à l'entrée de la nuit. Quelque
ſecret qu'on apportât à l'exécution de
cet ordre , il tranſpira ; un jeune føldat ,
à peu près de l'âge &de la figure d'Alexis,
offrit de mourir à ſa place ; Menzikoff
confentit à l'échange ,&couvert des habits
du prince , le ſoldat fut exécuté fous
les yeux du Czar même , qui regardoit ce
ſpectacle affreux d'une fenêtre de fon palais
, & qui ne dostoit point qu'il ne vit
tomber la tête de ſon fils; la nature ſe fit
enfin ſentir ; il gémit de ſa barbarie; il
montra ſes regrets & fes remords à Menzikoff
qui lui apprit alors ce qu'il avoit
fait , & qui reçut des récompenfes proportionnées
au ſervice qu'il avoit rendu
&à la reconnoiſſance du Czar.
Ce fut quelque tems après que Pierre
fit connoiffance avec la fameuſe Catherine
; elle avoit été élevée par M. Glack ,
miniſtre de la Livonie ; elle avoit paru
aimable aux yeux du fils de fon bienfaiteur
, & n'avoit pas été inſenſible. Le
miniſtre qui s'apperçut de leur commerce,
la conduiſfit à Marienbourg où elle
inſpira de l'amour à un foldat Suédois
qui l'époufa ; trois jours après il la quitta
pour aller rejoindre l'armée de Suéde qui
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
paſſoit en Pologne. Marienbourg fur
bientôt affiégée par le général Baver ; M.
Glack alla dans ſon camp pour faire la
capitulation ; il mena avec lui Catherine;
elle plut au général Ruſſe qui la retint.
Le prince Menzikoff qui , quelque tems
après , paſſa à Marienbourg , ne vit pas
Catherine fans intérêt ; il la demanda au
général Baver qui n'oſa pas la lui refuſer.
Pierre le Grand paſſant dans la Livonie
s'arrêta chez le prince Menzikoff ; Catherine
ne mmanqua pas de luiplaire auffi.
« Charmé de la maniere dont elle répon-
>>>dit à pluſieurs queſtions , il lui dit qu'il
>>falloit qu'elle portât le flambeau dans
>> fa chambre lorſqu'il iroit ſe coucher ;
»elle exécuta ſes ordres & paffa la nuit
>>avec lui. Le lendemain , en partant , il
>> lui donna un ducat qui valoit 12 liv.
>> de France. Cette ſomme étoit modique
>>>pour un fouverain ; mais il s'étoit fait
>>une loi de ne pas donner davantage à
> toutes les femmes qu'il voyoit en paf-
>> fant , & l'on affure que cette dépenſe
>> étoit conſidérable. »
: « Le Czar ne tarda pas àdemander Ca-
>> therine à Menzikoff; il l'épouſa dans
>> la ſuite&la fit couronner impératrice;
•Catherine ſe montra digne du rang où
AVRIL. 1770. 133
>>la fortune l'avoit placée; elle ſeconda fon
>> époux dans ſes projets , & remplit avec
>> grandeur le trône que Pierre le Grand
>>avoit occupé.
Nous ne ſuivrons pas cette hiſtoiredans
tous ſes détails; nous nous contenterons
de rapporter quelques traits ; en fait que
le Czar donnoit en tout l'exemple à ſes
ſujets ; il vouloit que les grades & les
honneurs militaires ne s'obtinſſent que
par le ſervice ; dans la feconde entrevue
qu'il eut avec Augufte il l'engagea à prendre
le commandement de ſon armée &
de remplir deux places de colonel , qui
étoient vacantes ; Auguſte ſe fit nommer
les ſujets qu'on propoſoit ; c'étoient les
lieutenans- colonels Alexandre Menzikoff
&Pierre Alexiowitz ; Auguſte nomma
fur le champ le premier , &dit qu'à l'égard
de l'autre , il n'étoit pas affez informéde
ſes ſervices ; il ſe fit folliciter pendant
cinq ou fix jours & le lieutenantcolonel
Pierre Alexiowitz fut enfin élevé
au grade ſupérieur. Si c'étoit là une comédie
, dit M. de Fontenelle , elle étoit
instructive , & méritoit d'êtrejouée devant
tous les Rois.
Cetrait en rappelle un autre : leprince
avoit fait conſtruire un vaiſſeau de so
134 MERCURE DE FRANCE .
piéces de canon ; lorſqu'il fut achevé , il
endonna le commandement à Mus , ha .
bile marin qu'il avoit amené de Sardam;
ce fut fur ce vaiſſeau qu'il voulut paffer
par tous les emplois de la marine; il demanda
à Mus quel étoit la derniere fonc.
tion ſur un vaiſſeau , il lui répondit que
c'étoit celle de mouſſe. Je t'en fervirai
donc aujourd'hui , s'écria Pierre . Il monta
aufſi- tôt au haut du mât pour en détacher
une corde ; il alluma enſuite la pipe du
capitaine , & fit tout ce qu'on fait faire
ordinairement au dernier mouſſe.
Catherine étoit faire pour les aventures
extraordinaires; en voici une dont l'hiftoire
n'offre point d'exemples ; le Czar
aimoitbeaucoup Villebois,gentilhomme
de la Baffe Bretagne , qu'il avoit attaché
à ſon ſervice ; un jour que ce prince étoit
à Strelémoitz , maiſon de plaiſance fur la
baie de Petersbourg , il envoya Villebois
à la Czarine qui étoit alors à Crouflot ; il
faiſoit un froid exceffif ; Villebois but
quelques verres d'eau de vie pour ſe rechauffer
pendant la route ; arrivé à Crouflot
il trouva tout le monde endormi. Il
paſſa dans une chambre où il y avoit un
poële &y reſta juſqu'à ce que la Czarine
fut éveillée. La chaleur jointe à l'eau de
AVRIL. 1770. 135
vie qu'il avoit bue lui tourna la tête &
égara fa raiſon ; il aimoit aſſez à s'enivrer
, mais en faveur de ſes bonnes qualités
le Czar lui pardonnoit ce vice , & il
faifoit auſſi tous ſes efforts pour s'en corriger
; il étoit dans cet état lorſque Catherine
ſe réveilla ; inftruite que fon mari
lui envoyoit Villebois , elle le fit venir
dans ſa chambre; ſes femmes ſe retirerent
; Villebois étoit trop troublé pour
ſe ſouvenir des ordres de fon maître ;
il ne vit dans l'Impératrice qu'une belle
femme dans un lit ; il la viola ; l'effroi
ſaiſit cette princeſſe au point qu'elle
ne put crier ; revenue à elle - même ,
elle appela du ſecours , Villebois fut
arrêté & mis aux fers. Elle chargea un
officier d'aller annoncer au Czar cette
nouvelle & lui demander la punition du
coupable. Pierre aimoit la Czarine avec
pallion ; il étoit même jaloux ; tout le
monde s'attendoit que Villebois périroit
dans les tourmens les plus affreux . Mais
l'eſtime & l'amitié que Pierre avoit conçues
pour lui firent taire tout autre ſentiment.
" Au recir que lui fit l'officier des
>>>gardes , il reſta d'abord interdit , ſe leva,
>> ſe promena quelques momens dans ſa
>> chambre en ſe frottant la tête ; fe tour-
>> nant enſuite vers l'officier , il lui dit :
136 MERCURE DE FRANCE.
>> qu'eſt devenu Villebois ? On l'a lié ,
>> répondit l'officier , & on l'a mis en pri-
>> ſon où il s'eſt endormi ſur le champ. Je
>> parie , reprit l'Empereur , qu'à fon re-
>> veil il ne faura pas pourquoi il eſt arrê-
>>té , & que quand on lui dira ce qu'il a
>> fait, il n'en voudra rien croire. Ilgarda
>> enſuite le filence , & continua à ſe pro-
»mener dans ſa chambre avec un air rê-
> veur qui annonçoit plutôt le dépit que
>> la colere. Au bout de quelque tems il
>> dit : il faut cependant faire un exem-
>> ple , quoique cet animal foit innocent.
>> Qu'on le mette pour deux ans à la chaî
>> ne . » Villebois n'y reſta que ſix mois
l'Empereur le rappela auprès de lui &le
rétablit dans ſes dignités &dans ſa confiance.
Quelque tems après il le maria en
lui diſant : Jefais que vous avez besoin de
femme , & je vous en ai trouvé une què
ne vous déplaira pas.
M. Richer continue enfuite l'hiſtoire
des Ruſſes ſous les regnes de Pierre le
Grand , de Catherine , de Pierre II . Ce
fut fous ce prince que le célèbre Menzikoff
fut diſgracié; ſon ambition cauſa ſa
perte , & fes malheurs le rendirent philofophe.
L'hiſtoire de ſon exil eſt trèsintéreſſante
; il fut reconnu à Tobolsk
par deux ſeigneurs Ruſſes qu'il y avoir
AVRIL. 1770. 137
fait exiler , & qui s'en vengerent en l'accablant
d'injures; il dit à l'un d'eux : «Tes
>> reproches ſont juſtes , je les ai mérités.
>> Satisfais toi , puiſque tu ne peux tirer
>> d'autre vengeance de moidans l'état où
>> je ſuis. Je ne t'ai facrifié à ma politique
>> que parce que ta vertu& la roideur de
>>>ton caractere me faisoient ombrage . Se
>> tournant enſuite vers l'autre , il lui dit:
>> J'ignorois entierement que tu fuffes en
>> ces lieux. Ne m'impute point ton mal-
>> heur; tu avois ſans doute quelques en-
>> nemis auprès de moi qui m'ont furpris,
» & ont obtenu l'ordre de ton exil. J'ai
>> ſouvent demandé pour quelle raiſon je
>> ne te voyois plus , on me faiſoit des re-
>> ponſes vagues , & j'étois trop occupé
>> pour fonger aux affaires des particu-
>> liers. Si tu crois cependant que les in-
>> jures puiſſent adoucir ton chagrin , tu
>> peux te fatisfaire.>>>
Cette hiſtoire des Ruſſes finit à l'avenement
de Catherine II au trône. Nous en
connoiffons peu de plus curieuſe &de plus
intéreſſante ; M. Richer a puifé dans les
bonnes fources; il prometde donner enco .
re l'hiſtoire de l'Amérique qui formera
deux volumes ; on ne peut que l'exhorter
àne les pas faire attendre longtems.
138 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE fur l'ouvrage de M. Baretti ,
inféré dans le second volume du mois de
Janvier 1770 .
En rendant compte , Monfieur , dans N le ſecond
volume du Mercure de Janvier de l'ouvrage de
M. Baretti ſur la naiſſance , les progrès & l'état
préſent du théâtre italien , vous avez très - bien
jugé la partie qui concerne M. Goldoni , en diſant
qu'il paroiffoit qu'on devoit ſe défier des jugemens
de l'auteur , & qu'ils ſembloient dictés par
T'humeur plutôt que par la raiſon. Je me hatte que
vousen ſerez tout-à-fait convaincu par les éclairciſſemens
que je vais vous donner. L'eſtime & l'amitié
que j'ai vouées à M. Goldoni n'influeront
point ſur mes réflexions ;je ne me permettrai que
celles que me fourniront naturellement les propres
paroles de M. Baretti & ſes déciſions ; jelaifſerai
au lecteur leſoin de les apprécier.
Ce fut en 1768 que l'original anglois me tomba
entre les mains ; je me propoſai dès- lors ce que
j'exécute aujourd'hui. Depuis ce tems j'ai travaillé
à me procurer toutes les lumieres dont j'avois
beſoin. J'ai confulté un homme auffi cèlèbre par
fa profonde connoiſſance dans la littérature italienne
que par la riche bibliothèque qu'il poſléde
en ce genre , * & par l'affabilité avec laquelle il
* Cette précieuſe collection , qu'on pourroit
même dire unique, eft compoſé d'environ 15 mille
volumes .
AVRIL. 1770. 139
offreles ſecours qu'on en peut tirer . A ce portrait
vous nommez M. Floncel ; ſon nom fera le garant
des faits que j'avancerai. Mais avant que d'entrer
en matiere , il eſt à propos de vous faire connoître
M. Baretti ; cette connoiſſance pourroit ſeule
fervir de réfutation .
M. Baretti * connu par ſon goût pour les voyages,
après un premier léjour à Londres repaſſa en
Italie,& ſe fixa il y a cinq ou fix ans àVeniſe. A peine
y fut-il arrivé qu'il y érigea un nouveau tribunal
, prit modeftement le nom d'Aristarque ;
(étoit-ce là le mot ? ) & débuta par un ouvrage
périodique; intitulé : lafruſta letteraria ( le fouer
littéraire. ) Si vous étiez curieux de connoître ces
feuilles, vous les trouverez chez M. Floncel. Peutêtre
m'amuſerai-je quelque jour à vous en traduire
des extraits. Les meilleurs auteurs , anciens &
modernes , italiens & françois , tout a paflé par
ſes mains. Enfin la choſe alla fi loin que le magif
trat de Veniſe crut devoir arrêter cette licence effrénée.
Lafruſta letteraria fut fupprimée , & l'auteur
retourna ſans bruit à Londres pour y jouir
fans doute plus tranquillement de la liberté de la
preſſe , & pour ſe ſouſtraire prudemment à la
vengeance des fouettés. Ce fimple expoſé me
paroîtroit plus que ſuffisant pour décider le cas
qu'on doit faire des jugemens de M. Baretti ,
* Je ne ſais pourquoi , dans le nouveau voyage
d'Italie fait en 1765 & 1766 , M. Baretti eſt qualifié
de comte Jofeph Baretti. Je ne penſe pas que
notre auteur ſe ſoit jamais arrogé ce titre,ou qu'on
leprodigue ainſi en Italie.
140 MERCURE DE FRANCE.
mais le lecteur ne s'amuſera peut- être pas moins
d'un examen plus détaillé.
cc « Il y a dix - huit à vingt ans , dit M. Baretti ,
> que deux étranges mortels nommés Goldoni &
>> Chiari ont fait une révolution ſubite & éton-
>> nante dans le théâtre italien. Ils ont fait entie-
>> rement revenir la nation , juſqu'au peuple mê-
>> me , des comédies de l'art ( c'est - à - dire des
>> farces italiennes )&des perſonnages à maſque ;
>> ils ſont venus à bout de lui faire uniquement
>> goûter les comédies de caractere qu'ils ont les
>> premiers introduites en Italie .>> Je demande
ici à M. Baretti à qui il perfuadera qu'une femblable
révolution ſoit l'ouvrage de deux hommes
ſans eſprit , fans favoir , en un mot fans aucun
mérite a car c'eſt en ces termes polis qu'il parle de
ces deux auteurs . Comment concevoir qu'une nation
entiere , à qui l'on doit la renaiſſance des
lettres , qui les a toujours cultivées avec le plus
brillant ſuccès , qui a produit tant de grands hommes
en tout genre , applaudifle pendant une longue
ſuite d'années , des rapsodies abfurdes , ridicules,
scandaleuſes &dangereuses pour les moeurs?
Quelles font donc ces pieces abfurdes & ſcandaleuſes
de M. Goldoni ? * Seroit ce l'Avocat Vénitien
, Pamela fille , le Moliere , le Térence , le
Pere defamille , le véritable Ami , dont un de nos
* Je ne parlerai point des piéces de M. Chiari
que je ne connois pas. J'ignore ſur quoi eſt fondée
la préférence que M. Baretti donne à cet abbé
ſur M. Goldoni , je n'y répondrai que par un fait :
il n'y a eu qu'une édition des oeuvres de M. l'abbé
Chiari ; il y en a onze de M. Goldoni.
AVRIL. 1770. 141
1
plus grands philoſophes a fi bien ſu tirer parti
pour lon Fils naturel , ouvrage qui lui a fait tant
d'honneur ? Seroit- ce le Cavalier & la Dame ,
piéce à laquelle le théâtre françois eft redevable
de l'Ecoffaife ? Le Théâtre comique qui , quoique
ce ne ſoit , a proprement parler , que ce que nous
appelons piéce à tiroir , n'en eſt pas moins un
ouvrage remplides réflexions les plus judicieuſes
fur l'art dramatique , & d'excellentes leçons pour
les comédiens ? Voilà ces piéces qu'on traite d'abfurdes
& descandaleuſes. Je ne finirois pas , ſi je
citois toutes celles qui prouvent le contraire de
cette ridicule aflertion. M. Goldoni a entrepris de
purger le théâtre italien des plaiſanteries fades &
ſouvent indécentes des pièces à canevas , de réformer
legoût de ſes compatriotes , de les ramener
à la bonne , à la vraie comédie , & il il y a
réuſſi: tous ſes ouvrages ne tendent qu'à épurer
les moeurs & à rendre le vice odieux ; & voilà ſa
récompenſe ! Mais quelle tache peut faire à ſa
gloireune imputation fi fauſſe & fi hautement démentie
parl'approbation univerſelle de ſes compatriotes&
des étrangers ?
Selon M. Baretti , il n'y a pas une ſeule pièce
deM. Goldoni qui puiſſe ſoutenir la critique. Or ,
il eſt conſtant que M. Goldoni a fait un Menteur
d'après celui de Corneille , & un Joueur dans le
goût de celui de Regnard ; qu'on tire à préſent la
conféquence. Les François & les connoifleurs conviendront
- ils que le Menteur de Corneille & le
Joueurde Regnard ne foientque des fatras d'abfurdités
& d'impertinences?
Que devons-nous donc penſer du diſcernement
&du goûtde M. Baretti ? Il va nous l'apprendre
lui-même. Il ne connoît dans l'Univers que deux
142 MERCURE DE FRANCE.
génies , Shakeſpéar &le comte Carlo Gozzi. « Le
>> goût dominant de Gozzi eſt , dit- il , d'inven-
...
ter & de peindre des caracteres & des êtres qui
>> ne ſont point dans la nature , tels que celui de
>> Caliban dans la Tempête ( piéce de Shakef-
>> péar ) A cette force étonnante d'invention
qu'on ne trouve dans aucun des poëtes modernes,
> il joint la multiplicité des incidens... la varié-
>> té& la magnificence des décorations... En un
>> mot toutes les perfections auxquelles peut af-
>> pirer le drame moderne. Après un éloge ſi
pompeux & fi emphatique , qui ne s'attendroit à
trouver dans M. Carlo Gozzi le premier poëre de
l'univers , un génie ſupérieur aux meilleurs écrivains
modernes ? A quoi tout cela ſe rédait- il ?
Parturient montes , nascetur ridiculus mus.
Oui , Monfieur , il ne s'agit que d'une douzaine
de piéces à canevas & à machines qu'a données
au public le digne émule deShakespear , telles àpeu
près que le Prince de Salerne,la Soubrette ma
gicienne, lesMétamorphoses d'Arlequin , &c. ri-
Jum teneatis amici ? Un faiſeur de piéces à canevas
placé ſur le Parnafle à côté de l'immortel
Shakespear ! Les Anglois ont dû être bien flattés
de voirdonner un pareil pendant à leur poëte par
excellence ! malgré leur ſérieux naturel aurontils
pu s'empêcher de rire du ridicule parallèle par
lequel notre judicieux critique termine ſon ouvrage?
En vain M. Baretti exalte la pureté, l'énergie
du ſtyle de Gozzi , l'harmonie de ſa verſification
, il est très- inutile , Monfieur , que vous attendiez
l'impreſſion de ſes piéces pour en juger. Il
n'eſt abfolument queſtion , je le repète , que de
canevas, demachines & de décorations.
AVRIL. 1770. 143
Pour prouver combien M. Gozzi l'emporte ſur
M. Goldoni , M. Baretti allègue l'affluence du
monde qu'atrira la piéce des trois Oranges * , &
les applaudulemens avec lesquels elle fut reçue.
Eh! quel est le pays où la nouveauté n'attire pas
la foule ? Avec quelle fureur n'a- t'on pas couru
icidans le commencement aux Wauxhall de la
foire&des boulevards ? Ne voyons -nous pas tous
les jours abandonner les meilleures préces de Corneille&
de Racine , pour aller ſe faire étouffer
aux piéces à ariettes ;& les chefs-d'oeuvre deMoliere
renvoyés à ce que nous appelons les petits
jours ?En concluera- t'on que les opéra comiques
ſont ſupérieurs à ces chefs-d'oeuvre ? M. Baretti
n'a garde de nous dire que le principal ſuccès des
trois Oranges&des autres piéces du même auteur
a été dû à l'habileté & au génie du machinifte
italien. On n'a pu nous en donner qu'un eſſai trèsimparfait
dans le Turban enchanté. Vous ne trouverez
peut- être pas moins fingulier que M. Baretti
vante dans fon héros la variété& la magnificence
des décorations , & blâme dans M. Goldoni la
pompe & l'étalage du ſpectacle ; qu'il reproche à
celui-cide s'être vanté d'avoir fait ſeize piéces en
un an , lorſqu'il fait un mérite à M. Gozzi de n'avoir
mis que quelquesjours à compoſer une piéce
en cinq actes qui a fait tourner la tête à toutVenife
? Cela ne mérite pas , Monfieur , la moindre
attention; ce ſont de ces petites contradictions
fans conféquence qui échapent à l'impartialité
des écrivains périodiques. Je compte vous en donner
dans quelque tems une nouvelle preuve en
vous entretenant d'un de nos Journaliſtes.
* Conte de Fées dans le goût de la Barbe-bleue,
de Cendrillon , &c.
144 MERCURE DE FRANCE.
Voilà donc le principe de l'humeur & de l'acharnement
de M. Baretti contre M. Goldoni découvert&
bien établi : ſon goût décidé pour les
comédies de l'art , & fon antipathie pour celles de
caractere écrites. Après tout il faut convenir qu'il
parle & qu'il agit conféquemment. Un homme
qui traite d'infipide la ſublime ſimplicité des anciens
tragiques , qui trouve ennuyeuse jusqu'au
dégoût la peinture ſi noble & ſi variée des moeurs
grecques &romaines , qui ne reconnoît d'autres
chefs-d'oeuvre que les piéces où brillent les écarts
d'une imagination extravagante , la multiplicité
des incidens , la variété & la pompe des décorations
, qui n'aime enfin que les farces italiennes ,
doit être contre celui qui a eu la cruauté de l'en
priver ſi long-tems , & ſe croire tout permis pour
s'envenger.
Cequ'il rapporte de la rencontre de MM.Goldoni&
Gozzi chez un libraire , du défi qui a donné
l'être à la piéce des trois Oranges , eft abſolument
faux. M. Goldoni a été très - lié avec le
comte Galparo Gozzi * , il a toujours rendujuſticeà
ſon mérire , & lui a même dédié une de ſes
pieces; mais il connoît fort peu le comte Carlo
ſon frere , il ne lui a jamais parlé , ils ne ſe ſont
jamais rencontrés , en un mot il n'y a eu entr'eux
ni diſpute ni défi ; il en eſt de méme des autres
anecdotes. Jugez quelle foi on peut ajouter à un
hommequi avance hardiment de pareilles fauſletés
,& fi ſa critique peut porter la moindre atteinte
àla réputation de M. Goldoni. Non fans doute,
endépitde tous les Baretti de l'univers , ſes come
*Homme de lettres , auteur d'une tragédie
'Electre.
patriotes
AVRIL. 1770 . 145
patriotes & les étrangers qui connoîtront ſes ouvrages
le regarderont toujours comme le reſtaurateur
de la bonne , de la vraie comédie en Itahe.
En effet fans parler ici de ſa fécondité , de ſon
enjouement , de la force & de la vérité de ſes ca-
-racteres , je ne crains point d'avancer qu'il eſt peu
d'auteurs à qui il le céde pour la facilité , l'agré-
☑ment , la fineſſe , & fur-tout la préciſion du dialogue.
Que conclure donc , Monfieur , d'une critique
auſſi amere ? Qu'il y a par-tout des gens qui s'érigent
en Ariftarques ; qui croient ne pouvoir ſe
faire un réputation qu'en déchirant celle des auteurs
les plus eſtimables ; qui , au lieu d'éclairer
les eſprits par une critique ſaine , impartiale &
honnête , & d'encourager les jeunes athletes qui
ſe préſentent ſur l'arêne , ne cherchent qu'à les
vexer , àles rebuter par leurs (arcaſmes , & fe font
un mérite de les forcer à fortir de la lice.
Avant que de finir ma lettre , permettez - moi ,
Monfieur , quelques obſervations fur les reproches
que vous faites à M. Goldoni fur ſon ſtyle.
Vous lui reprochez d'abord d'avoir mêlé les dialectes.
Le fait est vrai , mais est- ce un reproche à
-faire à un italien ? Le Sr Baretti lui même ne nous
apprend il pas dans ſon ouvrage que Pantalon ,
Brighelle , doivent parler vénitien ; le Docteur ,
Bolonnois ; qu'il n'y a que les amoureux & les
ſoubrettes qui parlent toſcan ? Un auteur doit
écrire conformément au génie de ſa nation , &
pour en être entendu. Quoique le langage toſcan
ſoit fans contredit le meilleur de l'Italie , il n'en
eſt pas moins vrai qu'il y a quantité de mots dont
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
,
on ſe fertà Florence , capitale de la Toſcane,que
l'on n'entend pas dans te reſte de l'Italie. Une
preuvede ce que j'avance , c'est que Faginoli , au- teur moderne qui a publié pluſieurs comédies el- timées en langage purement pur Florentin n'a été
goûté que dans la Toſcane. Vous l'accufez, en ſecond lieu , d'avoir toscanisé des mots vénitiens.
Le reproche eſt plus grave , mais je ne fais ſiM. Goldoni conviendra qu'il ſoit fondé. Cela me paroît eneffet affez difficile à croire. On voit que M.Goldoni s'eſt nourri de la lecture des meilleurs
auteurs ; il a en outre fait un ſéjour de cinq an- nées confécutives en Toſcane. Indépendamment
de ces avantages , il eſt certain que l'édition qu'il afait faire de ſes oeuvres à Florence en l'année
1753 , édition à laquelle toutes les autres ſe rap- portent, a été revue & corrigée par le docteur Ricci , académicien de la Crufea , & l'undes plus
ſçavans & des plus eſtimés de cette illuftre acadénie.
Eft-il probable que de pareils défauts ayent
échapé à la lagacité du réviſeur & d'un Florentin
encore , nation connue pour être fi prévenue, fi jalouſe de la pureté&delala ſupériorité de fon
idiome? Pour moi , qui ne me pique pointde polféder
parfaitement la langue italienne , tout ce queje peux dire , c'eſtqueje ne m'en fuis pas apperçu.
Il faut croise , s'il y en a , que leplaifirque m'adonné la lecture des ouvragesdeM. Goldoni,
m'a fait paffer par- deſſus.
AVRIL. 1770. 147
4
Abrégé chronologique de l'histoire de Fran.
ce, en vers techniques , avec leur explication
; à l'uſage des éléves de la penfion
deM. Bertaud , fauxb. St Honoré;
parM. Fortier. AParis, chez Moutard,
libraire , quai des Auguſtins ; & Barbou,
imprimeur-libraire , rue des Mathurins
, 1770 ; avec approb . & privil.
du Roi ; broch . in - 80. de 130 p. Prix ,
1 liv. 16 f.
1
L'auteur de cet ouvrage utile s'eſt propoſé
d'apprendre l'hiſtoire à la jeuneſſe,
en n'exigeant d'elle que de légers efforts
de mémoire , & de la fixer dans fon efprit
, en y répandant l'agrément d'une
poëſie ſimple & facile. En 79 ſtrophes de
hait vers de ſept fyllabes ſur des airs
connus , il préſente les époques,les faits ,
les dates , les noms &les traits caractériſtiques
des perſonnages de l'hiſtoire de
France , depuis le commencement de la
monarchie juſqu'au regne de Louis XV.
Ces ſtrophes ſont ſuivies d'une explication
des faits que la préciſion de la poëfie
ne permettoit pas de développer. La bonté
de cette méthode a été conſtatée par
ſes ſuccès dans une des meilleures penſions
de Paris. On a composé à l'uſage de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
:
cette penſion divers autres ouvrages relatifs
à l'éducation de la jeuneſſe. S'ils répondent
à cet abrégé , ils ne pourront être
que très-agréables au public.
2
Traité de l'équilibre & du mouvement des
fluides ; par M. d'Alembert , de l'académie
françoiſe & de celle des ſciences
, &c. vol. in-4°. de près de soo p .
nouvelle édition. A Paris , chez Briaffon
, libraire , rue St Jacqués .
L'auteur a fait quelques additions à cettenouvelle
édition ;& il a , de plus, indiqué
les endroits de ſes autres ouvrages où
il a traité des queſtions relatives à l'équilibre
& au mouvement des fluides .
Effai mécanique , approuvé par l'académie
royale des ſciences , le 15 Mars
1769. Cet effar eft accompagné d'un
Traité relatif à un mécanisme applicable
aux ouvrages de blafon ,
lequel peut en faciliter , à peu de
frais , la réimpreffion & le bon ordre ;
Aetout compofé & exécuté par M.Montulay
de Bordeaux , graveur fur tous
métaux , cour du Mai du Palais. A Paris
, de l'imprimerie de d'Houry , im-
'primeur- libraire de Mgr le Duc d'Or
AVRIL. 1770 . 149
léans, rue de la Vieille-Bouclerie, 1769;
avec approb . & privil . du Roi .
Cette méthode propoſée & exécutée
par M. Montulay , à l'uſage des graveurs
de blafon , conſiſte à compofer une
grande planche de cuivre de pluſieurs
planches plus petites , dont on peut changer
à volonté la diſpoſition. Ces tranſpo.
fitions exigent un chaſſis de cuivre dans
lequel les petites planches doivent être
exactement jointes & aſſujetties , afin
qu'elles ne puiſſent avoir aucun mouvement
lorſqu'elles ſont en place ; c'eſt ce
queM. Montulay a exécuté d'une maniere
ſimple & ingénieuſe. Il eſt aiſé de fentir
que cette méthode peut être avantageuſe
aux graveurs de blaſon , qui font
ſouvent dans le cas de tranſpoſer des armoiries
, ou même dé les employer en
différentes fuites dans les nobiliaires généraux
ou particuliers . Cette mécanique
peut rendre la réimpreffion de ces fortes
d'ouvrages plus facile & moins difpendieuſe
. Tel eſt le rapport de MM. les
Commiſſairesde l'académie qui peut ſeul
faire connoître ſuffisamment l'utilité de
cet eſſai mécanique.
Giij
15. MERCURE DE FRANCE.
Le Marchand de Smyrne , comédie en un
acte & en proſe ; par M. de Chamfort,
&c . A Paris , chez Delalain , libraire ,
rue & à côté de la comédie françoiſe.
Haſſan , jeune Turc, habitantde Smyrne
, ſe trouvant eſclave à Marseille , a été
délivré par un Chrétien,&depuis ce tems
il a épousé une femme qu'il adore & qui
ſe nomme Zaïde. En mémoirede ſa cap.
tivité&de ſa délivrance il a fait voeude
délivrer tous les ans un eſclave Chrétien .
Un Arménien ſon voiſin en fait commerce.
Kaled , c'eſt le nom de ce marchand
, paroît avec ſes eſclaves. Nébi ,
qui lui a acheté un médecin Français ,
vient le ſommer de lui rendre ſon argent
ou d'aller chez le cadi .
KALED.
•Comment ! qu'a-t'il donc fait?
ΝΕΒΙ.
>>Ce qu'il a fait. J'ai dans mon ſerrail
>>une jeune Eſpagnole , actuellement ma
>> favorite ; elle eſt incommodée. Savez-
>> vous ce qu'il lui a ordonné.
KALED.
» Ma foi , non .
AVRIL. 1770. 151
NÉBI.
>>L'air natal . Cela ne m'arrange-t'il pas
>> bien, moi ?
Il ſe plaint d'avoir déjà été la dupe de
Kaled , qui lui a vendu un ſavant qui ne
ſavoit pas diſtinguer du maïs d'avec du
bled, & qui a fait perdre àNébi fix cens
ſequins en lui faiſant enſemencer fa terre
ſuivant une nouvelle méthode d'Europe.
Il lui reproche encore de lui avoir
venduungénéalogiſte. L'Arménien s'excuſe
ſur ce qu'il ne pouvoit pas deviner
que ceux qui coûtent le plus font les plus
inutiles. Excuſe de fripon ,dit Nébi.
KALED.
>>Excuſe de fripon ! ne croit-il pas que
>> tout eſt profit ? Et les mauvais marchés
>> qui me ruinent? N'ont- ils pas cent iné-
>>tiersoùl'on ne comprend rien?Et quand
>>j'ai acheté ce baron Allemand ,dont je
» n'ai jamais pu me défaire,&qui eſt en-
>>core là dedans à manger mon pain ? Et
> ce riche Anglois qui voyageoit pour fon
>>ſplin , dontj'ai refuſé cinq cens ſequins
» &qui s'eſt tué le lendemain à ma vue &
>> m'a emporté mon argent ? celane fait- il
> pas faigner le coeur ? Et ce docteur, com
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
>> me on l'appeloit , croyez vous qu'on
>>gagne là- deſſus ? & à la derniere foire
>> de Tunis n'ai-je pas eu la bêtiſe d'ache-
>> ter un procureur &trois abbés que je n'ai
>>pas ſeulement daigné expoſer ſur la pla-
>> ce &qui font encore chez moi avec le
>>baron Allemand ? »
Enfin , il perſiſte à tenir le marché pour
bon , & Nébi le quitte pour aller chez le
cadi . Un vieil eſclave qui appartient à
Zaïde vient voir ſi Kaled n'a pas de femmes
à vendre . C'eſt une ſurpriſe agréable
que Zaïde prépare à ſon mari , en délivrantde
ſon côté une eſclave chrétienne.
Le vieux Muſulman marchande Amélie,
que l'Arménien lui fait quatre cens ſequins.
C'est une Française , ça se vend
bien. Le marché ſe conclud. Dornal ,
jeune Français , amant d'Amélie & qui
devoit bientôt être ſon époux , ſe déſeſpére
en ſe voyant enlever ce qu'il aime.
Il tente inutilement de Aéchir le vieil efclave.
Il éclate en reproches contre la dureté
de Kaled qui trafique de ſes ſembla,
bles.
KALED.
"Que veut - il donc dire ? Ne vendez-
>>vous pas des négres ? Eh ! bien , moi, je
VRIL. 1770. 153
> vous vends . N'est- ce pas la même cho-
>> ſe ? Il n'y a jamais que la différence du
>> blanc au noir. >>
Halfan arrive à ſon tour pour acquitter
fon voeu. Il interroge pluſieurs eſclaves ,
un gentilhomme Eſpagnol , un Jurifconſulte
de Padoue , un domeſtique Français
nommé André. Il ſe détermine en faveur
de ce dernier ; mais André le ſupplie de
réſerver plutôt ſes bienfaits pour Dornal
, ſon maître & l'amant d'Amélie.
Dornal , accablé de ſa douleur,peut à peine
lever les yeux. Haſſan le reconnoît.
C'eſt ſon libérateur. Ils volent dans les
bras l'un de l'autre. Haſſan lui fait ôter
fes fers & demande à Kaled à quel prix il
fixe la rançon de Dornal. A cinq cens fequins
, dit Kaled. Cinq cens ſequins ! re.
prend Haſſan . Tenez , Kaled ; je ne marchande
point , mon ami ... Je vous dois
ma fortune ; car vous pouviez me la demander.
Que je ſuis une grande bête ,
s'écrie l'Arménien ! Bonne leçon !
Haffan délivre auſſi le généreux André.
Zaïde lui préſente l'eſclave chrétienne
qu'elle a achetée ; c'eſt Amélie qui retrouve
fon cher Dornal & qui lui eſt rendue.
La piéce finit par une fête .
Il faut lire cette petite comédie, dont
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
un extrait ne fauroitdonner unebien jufte
idée , parce qu'elle eſt ſemée de traits
heureux qui en rendent le dialogue trèsagréable
, & dont on ne peut rapporter
qu'un petit nombre. Le rôle de Kaled eſt
très - plaiſant , & a été fort bien joué par
M. Préville qui ſaiſit toujours avec beaucoup
de juſteſſe le caractere de tous ſes
rôles .
Almanach des Muſes. A Paris , chez De
lalain , rue & à côté de la comédie
françoiſe.
Cette collection , qui devient auffi utile
qu'agréable , a été commencée en 1765 .
On y trouve de très jolies piéces dans
tous les genres néceſſairement mêlées
avec d'autres fort médiocres. En voici
une de M. Dorat , qui a le mérite afſſez
rare de la préciſion &de la rapidité.
Oui , bien qu'au fiécle dix-huitiéme ,
J'ai des moeurs , j'oſe m'en vanter.
Je fais chérir & refpecter
La femme de l'ami qui m'aime.
Si fa fille ade la beauté ,
C'eſt une roſe que j'envie ;
Mais la roſe eſt en sûreté
Quand l'amitiéme laconfie.
AVRI L.
255 1770 .
Aprèsquelques foibles foupirs
Je me fais une jouiſlance
Du ſacrifice des deſirs ,
Etne veux point que mes plaiſirs
Coûtentdes pleurs àl'innocence.
M. le Prieur adreſſe à M. de Voltaire
des vers , dont pluſieurs font trop négligés&
dont les derniers font fort beaux .
De l'Homére françois reſpectons les vieux ans .
Auſſi fier , auſſi grand au boutde ſa carriere ,
Il fait entendre encor ſesfublimes accens
Qui , tant de fois , charinoient l'Europe entiere.
Fils des arts , ainſi qu'eux , il triomphe du tems.
Dévoré de chagrins , environné d'allarmes ,
De la publique joie un critique attriſté
Vainement dans mes yeux voudroit tarir les larmes
,
Par un charme plus fort mon coeur eſt emporté.
Ces larmes font pour lui des larmes criminelles ;
Mcs yeux pour le confondre en verſent de nouvelles.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
On admire en tout tems l'aſtre brillant des cieux .
On le bénit à ſon aurore ;
Au milieude ſon cours il marche égal aux dieux,
A fon coucher il nous étonne encore ,
Et ſon dernier rayon nous fait baiſſer les yeux.
Aufſfi fier , auſſi grand forme un ſens
fuſpendu qui n'eſt point fini. Parler de
fublimes accens après avoir parlé de carriere
, c'eſt changer de métaphore. Environné
d'allarmes eſt une expreſſion beaucoup
trop grave pour un critique tel qu'il
eſt ici dépeint. A fon déclin auroit été
plus noble & plus élégant qu'àfon coucher.
Voilà bien des fautes ; mais les derniers
vers réparent tout.
Un Abbé , auſſi aimable dans ſes ouvrages
que dans la ſociété , a fourni à ce
recueil une épître charmante contre la
raifon & en faveur de la mode ; mais toutes
deux ſe réuniront pour l'auteur.
Nous citerons encore ce couplet de M.
Dorat pourMde. de Caffini.
Sur l'AIR : L'avez- vous vû mon bien-aimé?
Tu veux des vers à l'amitié.
En chanfon que lui dire ?
AVRIL. 1770 . 157
C'eſt un ſentiment oublié
Dès qu'on te voit ſourire,
On n'a point d'amis à vingt ans.
Flore , Hébé , n'ont que des amans.
C'eſt aux zéphirs ,
C'eſt aux plaifirs
A treffer ſa couronne.
Du printems goûtons les loisirs ,
Avant ceux de l'automne.
Un heureux hafard a fait tomber entre
nos mains la réponſe à ce coupler , faite
fur le champ & ſur les mêmes rimes . Elle
eſt au moins auſſi jolie que les vers de
M. Dorat.
Je veux des vers pour l'amitié ,
L'Amour aura beau dire .
A ce ſentiment oublié
On me verra ſourire .
Hélas ! j'ai bien plus de vingt ans,
Je laiſſe à Flore les amans .
Que le zéphir ,
Quele plaifir
Lui treffe une couronne ;
158 MERCURE DE FRANCE.
Dèsmonprintems , je veux jouir
Des doux fruits de l'automne.
On a ſouvent célébré la beauté ; mais
il eſt rare qu'elle ait répondu avec autant
d'eſprit.
4
Nous voudrions pouvoir faire mention
de tous les morceaux eftimables ſemés
dans ce recueil; mais celui qui nous a
paru le meilleur de tous , c'eſt une épître
adreſſée par un de nos plus éloquens écrivains
, à une femme diſtinguée par fes
connoiſſances littéraires & fon amour
éclairé pour les arts autant que par ſes
graces perſonnelles , & qui étoit allée
prendre les eaux au Mont d'Or. Cette
piéce que les bornes d'un extrait ne nous
permettent pas de tranſcrire , a , par- deffus
preſque toutes les autres , l'avantage
d'être écrite également & foutenue d'un
bout à l'autre , qualité néceſſaire à ce genre
de poësie qui ne permet pas l'inégalité.
On excuſe des fautes dans un grand monument
d'architecture ; mais une boîte de
Germain ou d'Auguſte doit être finie.
Lucrèce , traduction nouvelle avec des notes
; par M. D. L. G. A Paris , chez
Bleuet , libraire , pont St Michel .
AVRIL. 1770. 159
Il manquoit à la littérature françoiſe
une bonne traduction de Lucréce. Nous
ne craignons point d'affirmerque celle que
nous annonçons ici , & qui parut il y a
environ un an , eſt reconnue , par les gens
de lettres , pour la meilleure qu'on ait
faitedans notre langue. Il eſt impoſſible
de ſe pénétrer davantage de la ſubſtance
de ſon original que ne l'a fait le traducteur.
Il développe le ſyſtème de Lucréce
avec la plus grande clarté , & s'il reſte
quelque nuage , il ſe trouve diſſipé dans
des notes courtes & instructives écrites
ſans verbiage & ſans prétention , ce qui
n'eſt pas commun. Enun mot le traducteur
entend très bien le latin & s'exprime
en françois avec pureté , préciſion&élégance.
Nous ne citerons que l'invocation
pour en donner une idée ; car il faut lire
l'ouvrage entier. Nous y joindrons une
partie de la traduction en versde Hénaut,
qui estdevenue fort rare .
" Mere des Romains, charme des hom-
» mes & des dieux , ô Vénus ! O déeſſe
>> bienfaiſante !du haut de la voûte étoi-
>> lée tu répands la fécondité ſur les mers
>> qui portent les navires , ſur les terres
>>qui donnent les moiſſons. C'eſt par toi
>> que les animaux de toute eſpéce font
160 MERCURE DE FRANCE.
>> conçus & ouvrent leurs yeux à la lu-
>>miere. Tu parais & les vents s'enfuient;
>> les nuages font diffipés ; la terre dé-
>>ploie la varieté de ſes tapis ; l'Océan
>> prend une face riante ; le ciel , devenu
>>ferein , répand au loin la plus vive
>> ſplendeur.
» A peine le printems a ramené les
>>beaux jours , à peine le zéphir a re-
>> couvré ſon haleine féconde , déjà les
>> habitans de l'air reffentent fon atteinte
>> & ſe preſſent d'annoncer ton retour ;
>> auffi- tôt les troupeaux enflammés bon-
>>diffent dans leurs pâturages & traver-
>> fent les fleuves rapides. Epris de tes
>>charmes , ſaiſis de ton attrait , tous les
>> êtres vivans brûlent de te ſuivre par-
>> tout où tu les entraines . Enfin dans les
» mers , fur les montagnes , au milieu des
>> fleuves impétueux , des bocages touffus ,
» des vertes campagnes , ta douce flamme
* pénétre tous les coeurs , anime toutes
>> les eſpéces du defir de fe perpétuer.
>> Puiſque tu es l'unique fouveraine de la
>> nature , la créatrice des êtres , la ſource
ود des graces&du plaifir , daigne , ô Vé-
» nus ! t'affocier à mon travail , & m'inf-
>> pirer ce poëme ſur la nature. Je le con-
>>facre à ce Memmius que tu as orné en
AVRIL. 1770. 161
>> tout tems de tes dons les plus rares , &
>> qui nous eſt également cher à tous deux .
» C'eſt en ſa faveur que je te demande
>> pour mes vers un charme qui ne ſe ffé-
>> triffe jamais.
» Cependant aſſoupis & ſuſpends fur
>> la terre & l'onde les fureurs de la guer-
>> re. Toi ſeule peux faire goûter aux
-> mortels les douceurs de la paix . Du
>> ſein des allarmes , le dieu des batailles
» ſe rejette dans tes bras. Là , retenu par
>> la bleſſure d'un amour éternel , les yeux
» levés vers toi, la tête poſée ſur ton fein,
» la bouche entr'ouverte , il repaît d'a-
>> mour ſes regards avides , & ſon ame
> reſte comme ſuſpendue à tes lévres .
>> Dans ce moment d'ivreſſe oùtes mem-
>>bres ſacrés le ſoutiennent , ô déeſſe !
>> penchée tendrement ſur lui , abandon-
>> née àſes embraſſemens , verſe dans ſon
>> ame la douce perfuafion & fois la puif-
>> ſante médiatrice de la paix.>>
Voici les vers de Hénaur.
Déeſle , dont le ſang a forménos ayeux ,
Toi , qui fais les plaiſirs des homines & des dieux,
Qui , par un doux pouvoir regnant fur tout le
monde,
162 MERCURE DE FRANCE.
Rends & la mer peuplée& la terre féconde :
Je t'invoque , ô Vénus ! ô mere de l'Amour !
C'eſt par toi qu'eſt conçu tout ce qui voit lejour.
Un feul de tes regards écarte les nuages ,
Chaſſe les aquilons , diffipe les orages ,
Redonne un air riant àNeptune irrité,
Et répand dans les airs une vive clarté.
Dès le premier beau jour que ton aftre ramene ,
Les zéphirs font ſentir leur amoureuſe halcine ;
Laterre orne ſon ſeinde brillantes couleurs ,
Et l'air eſt parfumé du doux eſprit des fleurs.
Onentendles oileaux frappés de ta puiſſance ,
Parmille fons laſcifs célébrer ta préſence .
Pour labelle génifle on voit les fierstaureaux
Ouboudir dans laplaine ou traverſer les caux.
Enfin les habitans des bois &des montagnes ,
Des fleuves&des mers & des vertes campagnes,
Brûlant à ton aſpect d'amour & de defir ,
S'engagent à peupler par l'attrait du plaifir ;
Tant on aime à te ſuivre , & ce charmant empire
Qu'exerce la beauté ſur tout ce qui reſpire.
Donc puiſque la nature eſttoute ſous ta loi ,
Que rien dans l'univers ne voit le jour ſans toi ,
Que ſans toi rien n'eſt beau , rien n'aime & n'eſt
aimable,
T
AVRIL. 1770. 163
Vénus , deviens ma muſe & ſois moi favorable ;
Je vais de l'univers étaler les ſecrets ;
J'écris pour un héros comblé de tes bienfaits.
Meminius eutde toi les graces en partage.
Fais-les, en ſa faveur , briller dans cet ouvrage.
Cependant des mortels arrête les terreurs ;
Ecarte loinde nous la guerre & ſes horreurs .
Tu peux tout mettre en paix & fur mer & fur
terre ;
Car , que ne peux- tu point ſur ledieu de la guer
re?
Souvent ce dieu fi fier , vaincu par tes appas ,
Dépoſe ſa fiertépour languir dans tesbras.
Satête eſt ſur ton ſein nonchalamment penchée ,
Etl'amour tient ſon ame à ta bouche attachée.
Ses yeux étincelans errent ſur ton beau corps ,
Et nourriſſent ſes feux en pillant tes tréſors.
Tant tu lais avec art bien placer tes careſſes ,
Allumer les defirs , provoquer les tendreſſes .
Parlepour les Romains dans ces momens fi doux ;
Nousdemandons la paix , demande la pournous.
&c. &c.
AnneBell , histoire anglaise ; par M. d'Arnaud.
AParis , chez le Jai , libraire A
164 MERCURE DE FRANCE.
)
rue St Jacques , au-deſſus de la rue des
Mathurins , au grand Corneille.
Cette hiſtoire , pleine de morale &
d'intérêt , & où l'auteur ſemble avoir accumulé
toutes les miſéres humaines ,
commence la ſeconde partie des Epreuves
du sentiment , que M. d'Arnaud fe
propoſe de completer bientôt. La beauté
des deffins & des gravures répond auxtalens
de l'écrivain & doit fatisfaire les
amateurs.
LETTRE deM. Bret,du11.Fev. 1770.
-2
UNE parité de nom m'expoſe , Monfieur, àdes
inconvéniens affez conſidérables pour m'engager
à vous prier d'inférer cette lettre dans votreJournal,
:
Un jeune homme du Hainaut , qui s'appelle
Bret , comme moi , &dont je ne fuis ni le parent,
ni l'allié , ni le compatriote ,ni l'ami,ſe fait un
jeu , dans la Champagne où il eſt actuellement reléguépardes
ordres ſupérieurs , d'être né , comme
moi , dans la capitale de la Bourgogne , d'être le
fils de mon pere , d'être moi-même enfin . J'ai déjà
reçu pluſieurs avis de Reims & de Soiflons de cette
ſuppoſitionpeupermife.
Qu'il s'attribue tous mes foibles ouvrages , ce
n'eſt pas là ce qui doit m'inquiéter ; mais je le
AVRIL. 17700 165
ſupplie du moins , s'il lit cette lettre , de s'informer
quel étoit le pere qu'il ſe donne , en s'emparant
du mien ; & il apprendra que le fils d'un pareil
homme , conſidéré dans ſa province & par ſes
talens & par ſa probité , eft fait pour defirer de
s'eſtimer lui-même & pour chercher ſon bonheur
dans l'eſtime de ſes amis.
Les auteurs du dernier nécrologe ont trouvé ſans
doute très- ingénieux & très -gai de citer dans l'éloge
de Mde Bontemps quelques vers du jeune
homme enqueſtion ſans avertir qu'ils étoient d'un
autre que de moi. Il peut être humiliant d'avoir à
ſedéfendre de pareils vers; mais j'avouerat que
je n'ai pas le courage de mon Menechme, qui s'approprie
mes minces productions , & qu'au contraire
je déſavoue toutes les ſiennes nées & à naî
tre chacun a dans ce monde affez de ſes propres
iniquités . Je déclare donc que je n'ai ni fait , ni
lú , ni connu Elife ou l'idée d'une honnéte Femme;
les quatre Saiſons , poëme en quatre chants ; l'Isle
des Fous , comédie lyrique ; les Bergers de Tivoli,
comédie que l'auteur affureenChampagne devoir
êtrejouée inceſſamment à Paris .)
Si je n'avois eu'à défendre que mon exiſtence
littéraire , Monfieur , je me ferois maintenu dans
lacraintequej'ai toujours eue de l'égoïſme ;mais
mon existence civile aadesdroitsplus facrés. C'eſt
elle que je cherche à protéger par la démarche
que je fais aujourd'hui. Que fais-je i le jeune poëte
de Maubeugea , comme mot , dans la tête que
ce n'eſt pas tout de faire des vers , & qu'il faut encore
être honnête homme !
J'ai l'honneur d'être , &c.
١٣٢٥٠ BRET
:
T
166 MERCURE DE FRANCE.
10 .
SPECTACLES.
CONCERT
En faveur de l'Ecole gratuite de Defin,
donné dans la galerie de la Reine aux
tuileries.
Si l'on peut dire avec raiſon que les
muſes ſont ſoeurs &qu'elles ſe tiennent
par la main , c'eſt ſurtout lorſqu'on les
voit s'empreffer à ſe donner des ſecours
mutuels. Un établiſſement auſſi utile que
celui de l'école gratuite , ne pouvoit manquer
d'exciter les ſentimens les plus noblesdans
les coeurs qui en étoient ſuſcep-
-tibles . Celui de M. Gaviniés fait éclater
dans cette circonſtance le zèle le plusgénéreux
, égalé par l'ardeur avec laquelle
les autres muficiens répondent à ſes invitations.
Le mercredi , 14 Mars , ces artiftes
eſtimables ont employé pour la troifiéme
fois leurs talens au profit d'un art
qui leur est étranger.
Le concert a commencé par une ſymphonie
de M. Goffec. De grands efters
d'harmonie , une mélodie expreſſive &
AVRIL. 1770. 167
rouchante , ont fait entendre avec un plai.
fir nouveau cette ouverture déjà exécutée
au dernier concert. Le St Himbault , jeune
élève de M. Gaviniés , ajoué un concertode
violon , dans lequel il a fait concevoir
les plus grandes eſpérances. M.
Jantſon a exécuté une fonate de violoncelle
, avez une perfection digne de la
putation que ſes talens lui ont méritée.
M. Raulta fait entendre enfuite un concertode
lutte. Ses talens , dont ſa modeftie
ſeule peut ignorer la ſupériorité ,doiventle
faire compter au nombre des plus
grands maîtresdecet inſtrument.
ré-
2
On a beaucoup applaudi M. Richer ,
ſi univerſellement connu par le goût &
l'adreſſe de ſon chant;Mde Philidor dans
laquelle le public a découvert avec plaiſir
des talens qu'il ignoroit. Une voix pleine
& fonore, & cependant intéreſſante,une
maniere de chanter légere & gracieufé ,
uneprononciation nette, articulée& fentie
, voilà ce que Mde Philidor a fait admirer
dans pluſieurs ariettes; entr'autres
dans le fuperbe monologue d'Ernelinde
qui , exécuté cette fois comme il a été
conçu , a paru mettre le ſceau du génie à
la réputation vainement conteſtée de fon
auteur. Le concert a fini par le même di-
:
168 MERCURE DE FRANCE.
vertiſſement qui a été exécuté au dernier.
Les paroles& la muſique ſont de M. de
Chabanon , & répondent au zèle de cet
illuſtre amateur , qui conſacre ſes talens à
l'avancement & à l'intérêt des arts .
:: OPERA.
いつ
ON continue les repréſentations de
Zoroastre , tragédie importante par la
pompe& la variété du ſpectacle. On n'a
rien épargné pour le rendre magnifique
&pittorefque. Le poëme , en général ,
pourroit être plus lyrique, plus intéreffant;
mais la muſique du 4º acte ne peutêtre
plus fublime. C'eſt un des plus grands
efforts dugénie du célèbre Rameau. Chacundesprincipaux
acteurs s'efforce àl'envi
de faire valoir ſon rôle. Celui d'Abramane
a été rendu avec énergie par M. Gélin ,
doublé avec ſuccès par M. Durand. M.
Muguet a auſſi remplacé avec applaudif.
fement , M. le Gros , toujours für luimême
d'être applaudi. Une indiſpoſition
avoit d'abord empêché Mile Dubois de
chanter le rôle d'Erinice , qui fut parfai-
-tement bien rendu par Mile Duplan.
Mile Dubois s'eſt depuis reſaiſie de ce
rôle ,
AVRIL. 1770. 169
rôle , & le public lui en a marqué fa fatisfaction
. Il n'en a pas moins témoigné
à Mlles Larrivée, Beaumenil & Rofalie ,
qui ont ſucceſſivement chanté le rôle de
la Princeſſe Amélite . Les balets forment
une partie conſidérable de cet opéra. On
fait que feuM. de Cahuſac avoit le talent
de bien amener les fêtes .
Chacun ſon lot ; nul n'a tout en partage.
Un pas de deux , danſé par Mlle Guimard
& M. Veſtris , contribue à faire
briller leurs talens. Celui de M. Gardel
ſe déploie avec éclat dans la chaconne du
dernier acte . Il ſuffit de citer les Dlles
Heinel , Allard & Peflin , MM. Lani &
Dauberval pour dire qu'ils ont réuni les
fuffrages du Public autant de fois qu'ils
ont paru.
Le balet des eſprits malfaifans , au 4 .
acte, a frappé par l'effet terrible des flambeaux
qui jettent des torrens de flamme ;
c'eſt une invention nouvelle que nous
croyons être du lycopodium ou fouffre
végétal , dont la pouſſiére s'embraſe , s'éteint&
ſe rallume fubitement en paſſant
par le feude l'eſprit de vin.
Parmi les riches décorations de cet opéra
, on a fur- tout admiré celle qui le termine.
Elle eſt de fer blanc peint & doré
IVol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
en partie ; mais où domine la couleur
d'argent. Elle repréſente un palais d'une
étendue immenfe , & dont la diſpoſition
eſtdu genre le plus noble& le plus neuf.
On a remis les jeudis , & quelquefois.
les autres jours, le balet héroïque de Zaīs,
paroles & muſique des mêmes auteurs
que Zoroastre . Mlles Beaumeſnil & Rofalie
ont chanté ſucceſſivement le rôle de
Zaïs avec le ſuccès qui réſulte du talent
animé par l'émulation. M. Tirot a rendu,
avec tout l'agrément & toute la ſenſibilité
de ſa voix , le rôle du Génie. On ne
ſe laſſe point de revoir le charmant pas
de deux tiré d'une ſcène de l'Oracle , &
exécuté par M. Gardel & Mlle Guimard.
Mlle Dervieux s'eſt eſſayée dans le genre
noble , & a été très-aplaudie dans un pas
danſé auparavant par Mlle Heinel . Mile
Mion vient de reparoître ſur ce théâtre ,
& a été accueillie d'une maniere à l'y
fixer.
C'eſt l'uſage, chaque année , de donner
trois repréſentations fur ce théâtre en faveur
des acteurs . On vient de repréſenter
à ce ſujet l'opéra de Théſée , paroles de
Quinaut , muſique de Lully ; mais on y a
joint une foule d'airs de danſe pris dans
différens opéras & fupérieurement choifis.
La premiere repréſentation eut lieu
AVRIL. 1770 . 171
le 10 du mois dernier. Ce fut M. Larrivée
qui chantale rôle d'Egée. Celui de Théfée
fut exécuté par M.Pilot àla place de M. Legros
, qui l'a chanté depuis. Le rôle d'Eglée
le fut par Mlle Arnoud , & celui de
Médée par Mlle Duplan. Les balets ont
été exécutés par les principaux danſeurs.
C'eſt dire , qu'à tous égards , ees trois repréſentations
ont été vues avec un grand
concours de ſpectateurs & avec beaucoup
d'applaudiſſement .
COMÉDIE FRANÇOISE.
On a fait reparoître ſur ce théâtre les
Scythes , tragédie de M. de Voltaire.
Mde Veſtris a été juſtement applaudie
dans le rôle d'Obéïde , qu'elle a rendu
avec beaucoup d'énergie & de vérité. Elle
a fait ſentir ſurtout les beautés fortes du
se. acte. Les connoiffeurs ont retrouvé
avec plaiſir dans beaucoup d'endroits de
cet ouvrage , composé à foixante-quinze
ans , la maniere riche & brillante du ſucceffeur
& du rival de Racine .
Ce n'eſt plus Obéïde , à la cour adorée ,
D'eſclaves couronnés à toute heure entourée.
!
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces grandsde la Perſe , à ma porte rampans ,
Ne viennentplus flatter l'orgueil de mesbeauxans.
D'un peuple induſtrieux les talens mercenaires ,
De mon goût dédaigneux ne ſont plus tributaires.
&c. &c.
De pareils vers , pleins d'harmonie ,
de naturel & d'élégance flattent les oreilles
exercées & délicates qui ne peuvent ſe
faire à la tournure pénible & forcée de
preſque toutes nos piéces modernes dont
le défaut le plus général & le plus inexcuſable
eſt une éternelle déclamation
qui eſt précisément l'oppoſé de la nature.
La rhétorique tue la tragédie , & l'on ne
peut trop répéter que le naturel eſt le plus
grand charme des beaux arts .
,
On a admiré fur-tout le contraſte heureuſement
tracé dans la ſcène du 4. acte
entre Athamare & Indatire , & la confidence
des deux vieillards au premier.
Les comediens François ont encore
donné une repréſentation de Cinna . M.
Brizard a paru ſe ſurpaſſer dans le rôle
d'Auguſte , l'un de ceux qu'il joue ordinairement
avec le plus d'expreſſion & de
nobleſſe.
On revoit toujours avec plaiſir laGouvernante
que l'on joue très-ſouvent. M.
Molé a bien faiſifle caractere du jeune
AVRIL. 1770. 173
Sainville : & le rôle d'Angélique , l'un
des plus aimables qu'ait tracés la Chaufſée
, s'embellit encore des graces naïves
deMlle Doligni .
Parmi les nouveautés qu'on arevues fur
ce théâtre il faut compter Béverlei , qui a
été applaudi avec tranſport & redemandé
avec acclamation .
COMÉDIE ITALIENNE.
SILVAIN , comédie nouvelle en un acte,
repréſentée , pour la premiere fois , le
lundi 19 Février 1770 .
SILVAIN a renoncé à tous les avantages
qu'une naiſſance illuſtre , une fortune
conſidérable pouvoient lui procurer pour
s'unir à une femme dont l'état& les biens
ne répondoient point aux vues de fa famille.
Deshérité , banni par ſon pere , il
s'eſt retiré dans une chaumiere , & le travail
de ſes mains a nourri pendant Is
ans l'épouſe tendre& vertueuſe à laquelle
il a tout facrifié . Deux filles ſont les fruits
de cette union que les malheurs & l'indigence
n'ont pu troubler ; l'aînée ſe nomme
Pauline , & fon pere eſt prêt à l'unir
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
àBafile,jeune homme digne de fon choix.
Silvain fatisfait , par ce mariage , le penchant
de fa fille & la reconnoiſſance qu'il
doit aux généreux parens de Baſile qui
l'ont aidé de leurs foins,lorſque ſes mains
n'étoient point encore endurcies au travail.
Il fort de chez lui pour aller chaffer
pour le repas ; mais ſa chere Helene, habituée
depuis long - tems à lire dans ſon
coeur , connoît aisément qu'il eſt ſurchargé
de quelque peine qu'il veut lui cacher;
elle le preſſe, il ſe rend& lui apprend que
ſon pere eſt celui qui vient d'acheter la
terre dans laquelle ils ſe ſont retirés. Le
jour même il doit venir en prendre pofſeſſion
avec ſon autre fils , jeune homme
arrogant & dont la jeuneſſe fougueuſe fait
le malheur des vieux ans de ce malheureux
pere . Cet événement imprévu obligera
Silvain d'abandonner ſa retraite &
de fuir ailleurs ; mais il engage ſa chere
Helene à renfermer ce ſecret dans ſon
coeur , afin de ne pas affliger leurs amisau
moment de la fêre.
Lorſqu'il eſt parti , Helene donne à
Pauline les conſeils qu'une mere ſage doit
offrir à une fille prête à s'engager dans les
noeuds du mariage; cette leçon eſt égaïée
par les naïvetés de Lucette qui la rendent
AVRIL. 1770. 175
encoreplus intéreſſante. Baſile arrive avec
toute la joie d'un amant qui va poſſéder
l'objet de ſes amours ; mais le retour fubit
de Silvain change les plaiſirs en allarmes.
Il eſt poursuivi par les gardes du
ſeigneur qui a interdit la chaſſe qui étoit
permiſe par ſon prédéceſſeur. Ils veulent
défarmer Silvain. Bafile ſe ſaiſit d'une
hache ; ils les contiennent , & les femmes
qui ſe jettent entr'eux font dans les tranſes
les plus terribles , lorſque le frere de
Silvain arrive & les congédie. Il traite
avec hauteur fon frere,qu'il ne connoît pas
&qui lui répond avec fierté ſans ſe déceler;
mais le malheureux Silvain eſt ac
cablé de la menace que ſon frere lui fait
de le faire punir par ſon pere. Cette ſitua
tion eſt théâtrale. Lejeune homme fort.
Silvain éloigne Baſile &fes fils pour ſe
livrer avec ſa femme aux juſtes allarmes
que leur cauſe l'arrivée de ſon pere . II
eſpére que les charmes & les vertus de
fon épouſe pourront l'attendrir lorſque ſa
préſence ne feroit que l'irriter ,& il fort :
nouvelles allarmes d'Helene en attendant
ce pere redoutable. Ses filles, que Silvain
envoie pour la ſeconder , arrivent & fe
diſpoſent , ainſi qu'elle , à ne rien oublier
pour adoucir lejuge de leur pere fans fa-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
voir que leur fort à elles -mêmes dépend
de ſa clémence. Il arrive : les premieres
paroles d'Helene lui font juger qu'elle
n'eſt point née ce qu'elle paroît. Elle en
convient & la colere de ce bon vieillard
fait bientôt place à la curioſité qu'il a d'apprendre
quels malheurs l'ont réduite en
cet état. Elle évite de les lui découvrir ;
mais elle lui fait une peinture ſi touchante
de leur ſituation préſente , qu'il ſe ſent
ému juſqu'au fond du coeur , &promet
de les aider de ſes ſecours. Helene& fes
filles tombent à ſes genoux ; il les releve
avec bonté & ordonne à la mere d'aller
chercher ſon époux. Elle y va en tremblant
, & laiſſe ſon beau- pere avec ſes
filles qui achevent de l'attendrir. Leurs
careſſes naïves& touchantes le pénétrent
du ſentiment le plus doux. Il les embraſſe
dans l'excès de ſenſibilité qu'elles lui font
éprouver. En ce moment Silvain tombe
à ſes genoux ; Helene s'y jette auſſi. Leur
repentir touche aisément un coeur ému
par tantde ſecouſſes douces & attendriffantes.
Il leur pardonne &conſent même
au mariagede ſa petite fille avec le jeune
Baſile qui , par ſes vertus& ſa généroſité,
s'eſt rendu digne de cette alliance qui ne
bleſſe que les préjugés & que d'Olman
juſtifiepar cette maxime reſpectable.
AVRIL. 1770. 177
Il eſt bon de montrer quelquefois
Que la ſimple vertu tient lieu de la naiſſance .
Cette piéce , intéreſſante juſqu'aux larmes
, eſt de M. Marmontel , de l'académie
françoiſe. C'eſt un grand avantage
pour le théâtre italien qu'un auteur de
cette diſtinction veuille bien y conſacrer
ſes talens, fur-tout lorſqu'ils feront unis à
ceux de M. Grétry , dont la muſique toujours
noble , pathétique & théâtrale ne
manque jamais d'ajouter aux paroles qu'il
anime,& au ſens qu'elles renferment.C'eſt
ſouvent une grande affaire pour un artiſte
célèbre que de foutenir une réputation
brillante ; celui- ci ajoute chaque jour à la
ſienne par autant de ſuccès que de productions.
Les acteurs n'ont pas moins contribué
àcelui de cette comédie dont ils partagent
les applaudiſſemens. Mde Laruette &M.
Cailleau ont mis dans leurs rôles tout
l'intérêtdont ils ſontſuſceptibles. M. Suin
a joué celui du vieillard d'une maniere à
prouver que ſes talens ſeront très - utiles
dans les rôles nobles & intéreſſans . Mde
Trial , ſi juſtement aimée du Public , a
reçu de nouveaux applaudiſſemens dans
le rôle d'Hélene. Mile Beaupré a joué ce
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
lui de Lucette avec une naïveté charmante
; & M. Clairval , cet acteur qui fait
embellir également les rôles les plus oppoſés,
a mis dans celui de Baſile beaucoup
plus d'intérêt qu'il ne paroiſſoit fufceptible
d'en procurer.
On a donné ſur le même théâtre , le
mardi 13 Mars , la premiere repréſentation
du Cabriolet volant , canevas en 4
actes , dont nous parlerons dans le volume
prochain , ainſi que des débuts de Mile
Reiter , qui les continue avec applaudiffement.
A Mde Rofambert , qui a débuté avec
fuccès à la comédie italienne , dans le
Peintre amoureux defon modèle.
DEPUIS long- tems&l'art& la nature
Etoient l'un de l'autre ennemis ;
Les talens , les plaiſirs qui leur font réunis ,
Tout ſouffroit de cette rupture.
La nature accuſoit ſon rival orgueilleux
De trop de luxe & d'impoſture..
L'art vouloit à ſon tour que , pour nous plaire
mieux ,
AVRIL. 1770. 179
La nature , moins ſimple , employant la parure ,
DeVénus même empruntât la ceinture ;
Sous des ornemens précieux
La beauté n'en est pas moins pure.
Duni * parut , ce moderne Linus ,
Qui prete aux paſſions les tons de l'harmonie ,
Er par une aimable nagie 6
1 :
Tient à ſes doux accens tous les coeurs ſuſpendus ;
Ala voix dépoſant leur haine ,
L'art & la nature à l'inſtant
Sont ſerrés d'une étroite chaîne.
Lesdeux rivaux qu'enflamme un même ſentiment
Ne connoiſſent plus de partage ,
Etde l'accord de ce couple charmant,
Roſambert fut l'heureux ouvrage.
*M. Duni a formé les talens de Mde Roſambert.
ParM. d'Arnaud. ;
Hvj
18. MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſfés à M. de la Harpe , après
une lecture de Mélanie.
Pour la fixieme fois , en pleurantMélanie,
Mon admiration ſe mêle à ma douleur.
Ton drame fi touchant , tes vers pleins d'har
monie
Retentiſſent encor dans le fondde mon coeur.
Pourſuis ta brillante carriere ;
Appelé par la gloire on t'y verra voler.
Tunous conſoleras quelque jour de Voltaire,
Siquelqu'un cependant nous en peut conſoſer.
ParM. Saurin , de l'Acad. françoise.
RÉPONSE faite fur le champ.
Votre ſuffrage eſt cher à ma muſe , àmon coeur.
Plaire à Thémire * , à vous , eſt mon bonheur
fuprême ,
Etmoneſpoir le plus flatteur
Eft de vous égaler vous-même.
Mde Saurin.
AVRIL. 1770. 181
ACADÉMIES.
I.
Séance publique de l'Académie de Chalons-
fur- Marne.
L'ACADÉMIE de Châlons - fur - Marne
tint ſa ſéance publique , le 20 de Décembre
dernier , en préſence de M. l'Evêque
Comte de Châlons, pair de France .
M. Sabbathier , ſecrétaire perpétuel , fit
l'ouverture de la ſéance par la lecture de
l'éloge hiſtorique de M.BBiilllet , écuyer ,
préſident tréſorier de France , ſeigneur de
la Pagerie , Moncets & autres lieux , mort
le 24 Mai 1768. Comme académicien ,
M. Billet avoit fourni un grand nombre
de mémoires qui ont tous pour objet l'agronomie.
La plupart de ces mémoires
font d'autant plus précieux , qu'ils font
fondés ſur des expériences faites parM.
Billet même. On trouve une analyſe de
chaque mémoire dans la premiere partie
de fon éloge. Ses qualités patriotiques
font expoſées dans la feconde partie. Les
malheurs d'autrui , & furtout ceux des
habitans de Champagne, faifoient ſur lui
182 MERCURE DE FRANCE.
la plus forte impreſſion. Il en donna de
grandes preuves en 1757 , au ſujet d'un
incendie arrivé dans un village à quelques
lieues de Châlons. Le miniſtere , informé
du zèle qu'il avoit montré dans
cette circonſtance , lui en fit des remercîmens.
M. Sabbathier lut encore un diſcours
qui doit ſervir de préface à un ouvrage
intitulé , les moeurs , coûtumes & usages
des anciens Peuples , pourfervir à l'éducation
de la jeuneſſe. Après avoir tracé un
portrait frappant des moeurs anciennes il
expoſe le plan de ſon ouvrage , & lamaniere
dont il l'a traité. Cet ouvrage ſera
bientôt rendu public.
M. Navier , docteur médecin , chancelier
de l'académie & correſpondant de
celle des ſciences , fit enſuite lecture d'un
mémoire far les attentions qu'exige l'uſage
du petit lait , & fur les moyens d'en
rendre la préparation facile , utile & peu
coûteuſe pour les pauvres.
M. Navier ſe propoſe de ſuivre ſes recherches
fur toutes les productions laiteufes
, & d'en faire un ouvrage ſuivi , auquel
il paroît avoir commencé de travailler il
y a quelque rems.
M. Rouffel , curé de la paroiſſe de St
AVRILL. 1770. 183
Germain de Châlons , lut auſſi un difcours
ſur l'amour de la patrie: il regarde
le vrai patriotiſme comme un mouvement
inſpiré par la nature , reglé par la
raiſon , ennobli par la vertu , & par conſéquent
inſéparable de l'amour du bien
public. C'eſt ſous ce point de vue qu'il
confidére ,dans la premiere partie de fon
difcours , les avantages de l'amour de la
patrie , & qu'il eſſaie dans la ſeconde de
chercher les cauſes qui l'affoibliſſent parmi
nous. Il rapporte à l'amour de la patrie
la gloire des anciens Grecs & des anciens
Romains , la manutention des loix,
la perfection des arts & des ſciences . Il
attribue l'affoibliſſement de l'amour patriotique
à l'amour exceſſif des plaiſirs &
de la frivolité , & dans une monarchie
chrétienne au relâchementdes liens de la
religion.
M. l'abbé de Malvaux , grand vicaire
&directeur de l'académie , lut enfuite un
mémoire fur les moyens de conduire à
Châlons la riviere de Moivre , qui ſe jerte
dans la Marne , à quatre lieuesau deffus
de la ville. Les avantages qui en refulteroient
pour les habitans font démontrésdans
ce mémoire.
M. Grignon , maître de forges & cor
134 MERCURE DE FRANCE.
reſpondant de l'académie des ſciences ,
termina la ſéance par la lecture d'un autre
mémoire ſur la néceſſité & la facilité de
rétablir la navigation ſur la riviere de
Marne , depuis St Dizier , en remontant
vers ſa ſource , juſqu'à Joinville.
M. Grignon prouve que la riviere de
Marne a été déjà navigable depuis Joinville
, & au - deſſus , juſqu'à St Dizier ;
1º. Par le témoignage d'hommes vivans
qui ont tranſporté les fers dans des batelets
, & c'étoit le ſeul moyen employé
pour conduire les fers de Joinville à St
Dizier avant que la route fût ouverte ;
2°. Par des monumens exiſtans conſtruits
pour la navigation ; 3°. Enfin , par des
traits d'hiſtoire authentiques. Iltire delà
des inductions pour montrer combien il
feroit facile de rétablir la navigationdans
cette partie de la Marne ; & il fait voir
que la dépenſe des ouvrages néceſſaires
pour cet effet n'excéderoit pas celle que
l'on fait en une année pour le charrois.
I I.
Ecole Vétérinaire.
:
Mardi , 13 Mars , il y eut à l'Ecole
royale vétérinaire de Paris , un concours
AVRIL. 1770. 185
dontl'objet fut l'examen& la démonſtration
des os du cheval , conſidérés en général&
en particulier.
M. Bertin , miniſtre &ſecrétaired'état,
préſida à cette ſéance qui fut honorée de
la préſence d'un nombre conſidérable de
perſonnes du premier rang .
Les élèves qui furent entendus , font ,
les Srs Rigogne , maréchal des logis du
régiment de Languedoc; Lombard, de la
province de Champagne , entretenu par
M. le comte de Brienne ; Mangienne ,
dragon du régiment d'Orléans ; duTronc,
de la provincede Normandie , entretenu
par M. de Meulan ; Drigon , maréchal
des logis du Colonel-Général Dragons ;
Barriere , de la province de Beauce , entretenu
par M. Thiroux, maître des requêtes
; Belval , cavalier du Colonel-Général
; Lefévre Cadet , de la province de
Normandie , entretenu par M. de Brige ;
Taillard , cavalier du régiment Royal-
Lorraine ; Dufour , dragon du régiment
de Damas ; Hugé, carabinier du régiment
du Roi ; Villaut , carabinier du régiment
Royal ; Chardin , cavalier de Royal Etranger
; Bravi cadet de la ville de Montargis
, entretenu par M. l'intendant d'Or-
Téans ; Miquel , dragon de Beaufremont;
186 MERCURE DE FRANCE.
Vaugien , de la province de Lorraine, entretenu
par M. l'intendant de cette généralité
; Girardin , brigadier du Mestre de
Camp-Général-Dragons ; Huſard, de Paris
, entretenu par fon pere ; Danin , cavalier
du régiment de Noailles ; Maranger
, de la province de Champagne , entretenu
par M. l'intendant ; du Cardonnel,
carabinier de Royal Rouſfillon ; Cante
, de la province de Poitou , entretenu
par M. l'intendant; Schmitz , huffard de
Bercheny ; Lafond, du Berry , entretenu à
fes frais.
Le Sr la Cueille , de la province de
Périgord , entretenu pat M. l'abbé Bertin ,
& l'un des chefs de Brigade qui ont concouru
à l'inſtruction de tous ces élèves ,
eut l'honneur de les préſenter à l'affemblée
& de la prévenir ſur la néceſſité dans
laquelle on feroit d'indiquer un ſecond
concours fur le même objet , attendu le
nombre conſidérable des élèves qui auroient
été en état de paroître dans celuici.
La capacité de tous ceux qui ſe ſont
montrés ne pouvoit que jeter dans le plus
grand embarras les perſonnes qui avoient
àprononcer fur le plusou le moins de mérite
des uns&des autres.
AVRIL. 1770. 187
:
De ces vingt-quatre élèves , dix ont tiré
le prix au fort , & neuf ont eu l'acceffit.
Ceux qui ont tiré le prix , font , les Sieurs
Rigogne , Belval , Drigon , Bravi , Dufour
, Hugé , Villaut , Mangienne , Lombard&
Girardin; le fort a favorifé ceder-
:
nier.
L'acceffit a été donné aux Srs Huſard ,
Chardin , Vaugien , Miquel , Lafond ,
Danin , Taillard & Schmitz .
ARTS.
GRAVURE.
I.
: -
:
:
L'Accordée de village , eſtampe d'environ
24 pouces de large fur 20 de haut, gravée
d'après le tableau original de M.
Greuze , peintre du Roi ; par J. J. Flipart
,graveur du Roi. Elle ſera en vente
le 18 Avril , à Paris , chez J. B. Greuze,
rue Pavée , la premiere porte cochere en
entrant par la rue St André des Arts.
Prix 16 liv.
GITTE nouvelle estampe nous repréſente
un des quatre âges de la vie que
188 MERCURE DE FRANCE.
M. Greuze ſe propofe de mettre en action.
La mere bien-aimée careſſée par ſes
enfans , nous offrira l'imagede l'enfance,
ou du premier âge. Le ſecond âge eſt déſigné
par l'Accordée de village , ou le
pere
de famille qui marie une de ſes filles;
c'eſt le ſujet de l'eſtampe que nous
annonçons. Le troifiéme âge qui a été publié
, il y a environ trois ans , nous repréſente
les infirmités de la vie ou le paralytique
ſervi par ſes enfans. La ſcène pathétique
de la mort du pere de famille ,
regretté par ſes enfans , formera le quatriéme
& dernier âge. Le tableau original
de l'Accordée de village , a été vu au ſalon
de 1761 , & l'on crut dès lors qu'il
n'étoit pas poſſible au pinceau de s'élever
àune expreffion plus vraie, plus naïve &
plus fine du ſentiment&des caracteres ;
mais M. Greuze , par les ouvrages qu'il
a faits depuis & par ceux qu'il prépare ,
ſemble nous prouver qu'un peintre qui a
une connoiſſance profonde de ſon art &
ſait interroger la nature , peut toujours ſe
furpaſſer. Cet artiſte , dans ſon Accordée
de village , a choiſi le moment que le pere
de famille , aſſis au milieu de ſes enfans
, délivre à ſon gendre l'argent de la
dot. Ce vieillard , dont l'air &la phyfio
AVRI L. 1770 . 189
nomie annoncent la franchiſe & inſpirent
la confiance , ſemble exhorter ſon futur
gendre à faire un emploi utile de cet argent.
Le prétendu , debout devant lui ,
l'écoute avec une attention reſpectueuſe.
L'Accordée a un bras entrelacé dans celui
du jeune homme ; ſon autre bras eſt embraſlé
par la mere aſſiſe vis-à-vis le vieillard.
L'expreſſion la plus vive de la tendreſſe
maternelle ſe fait remarquer dans
cette bonne femme. Elle craint le moment
qui va la ſéparer de ſa chere fille ;
une petite ſoeur , penchée ſur l'épaule de
l'accordée exprime encore par ſes pleurs
la douleur de cette ſéparation , tandis
qu'une foeur aînée , placée derriere le
vieillard, regarde avec des yeux intrigués
le prétendu& fon accordée que le jeune
homme a préférée. Dans un des coins de
la ſcène un petit frere s'éleve ſur la pointe
des pieds. Il voudroit bien voir une
cérémonie que la préſence du tabellion
lui fait juger très-curieuſe. Ce tabellion
a ce ton d'importance que les gens de
cette eſpéce affectent de donner à leur
profeſſion . Après avoir examiné tous les
perſonnages de cette ſcène , on revient
encore à l'accordée qui , par l'élégance de
ſa taille , le charme de ſa physionomie ,
1.90 , MERCURE DE FRANCE.
la modeſte contrainte avec laquelle elle
baiſſe les yeux vers ſa mere , nous rappelle
une de ces beautés naïves forties
des mains de la nature & qu'aucun artifice
n'a encore gâté. L'eſtampe eſt dédiée
à M. le marquis de Marigny. La gravure,
qui eft de M. Flipart , annonce un artiſte
qui fait furmonter les difficultés. Son burin
a della couleur & de l'effer .
I I.
Le Jugement de Paris , eſtampe d'environ
15 pouces de haut ſur 20 de large ,
gravée d'après le tableau de Fr. Trevifani.
AParis , chez Lacombe , libraire,
rue Chriftine ; & Vernet le jeune ,
marchand d'eſtampes , quai des Auguſtins.
Prix 3 liv .
Les Grecs , ſenſibles plus qu'aucun autre
peuple aux charmes de la beauté , lui
décernerent ſouvent des couronnes ; &
pour rendre fon triomphe plus éclatant
fur le Mont Ida , lui donnerent pour rivales
la reine des dieux & la déeſſe des
ſciences & des arts .
Deforma certant Venus , & cum Pallade Juno ;
Judicio Paridis vincit utramque Venus.
AVRIL. 1770.
191
>>SurJunon , ſur Pallas , Vénus a l'avantage .
>>Quand la beauté ſourit , il faut lui rendre hom
>>mage. >>
Trevifani , célèbre peintre de l'école de
Veniſe , n'ignoroit pas que ce ſujet , un
des plus rians de la mythologie , avoit
été traité en peinture bien des fois avant
lui. Il a cherché à le rendre neuf par les
attitudes variées & les expreffions différentes
qu'il a données aux trois déeſſes .
Vénus laiſſe appercevoir ſur ſon viſage
cette douce fatisfaction qu'une beauté
éprouve en recevant l'hommage qui lui
eſt dû. La draperie légere qui couvre la
déeſſe laiſſe encore voir une partie des
charmes qui lui ont mérité le prix que lui
donne le berger Pâris. Pallas exprime le
dépit qu'elle a de cette préférence par un
ſigne menaçant ; & la ſuperbe Junon, déjà
montée ſur ſon char, cherche à ſe ſouftraire
aux yeux d'une rivale qui l'irrite.
On retrouve dans la gravure le pinceau
onctueux du peintre vénitien & la belle
harmonie qu'il ſçavoit donner à ſes tableaux.
La ſuite des eſtampes de la vie de ſaint
Grégoire , dont nous avons déjà annoncé
les numéros 2 & 3 , eſt ſous preffe; &
192 MERCURE DE FRANCE.
Lacombe , libraire , ſe propoſe d'ouvrir
une ſouſcription en faveur des amateurs
qui defirent des épreuves choiſies .
:
III.
Troifiéme & quatrième vues du Mein, deux
eſtampes en pendantd'environ 9 poucesdehaut
fur 10 de large , gravées par
C. Guttemberg d'après les tableaux
originaux de F. E. Weiroter. A Paris ,
chez Wille , graveur du Roi , quai des.
Auguſtins.
Ces jolies vues offrent des chaumieres,
pluſieurs barques ſur la riviere du Mein
/ &des lointains que M. Gottemberg a
rendus avec eſprit.
IV.
Maiſons de Pêcheurs à Saint Valery-fur-
Somme , & maiſons de Pêcheurs à Abbeville
, deux eſtampes en pendant de
17 pouces de large ſur 12 de haut,gravées
parC. Levaſſeur , graveur du Roi,
d'après les tableaux de J. P. Hackert.
A Paris , chez l'auteur , rue des Mathucins
, vis- à- vis celle des Maçons.
Il y a une grande vérité de détails dans
ces
AVRII . 1770. 193
ces deux compoſitions , & la gravure en
eſt très-agréable & très- foignée.
M. Gautier Dagoty , fils de M. Gauthier
, anatomiſte penſionné du Roi , a
publié une eſtampe de ſa compoſition repréſentant
Sa Majesté LouisXV qui , accompagné
de la Famille Royale , montre
àMgr le Dauphin le médaillon de l'auguſte
Archiducheſſe ANTOINETTE. Ce
médaillon eſt foutenu par l'Ambaſſadeur
de l'Empire. Cette compoſition , intéreſſante
par elle-même puiſqu'elle nous retrace
une union deſirée , l'eſt encore par
les ſoins qu'a pris l'artiſte de rendre ſes
perſonnages reſſemblans. On lit au bas
ce vers latin:
Feædera , ſanguis , hymen nexu ſolidentur amori.'
L'eſtampe a étégravée en maniere noire
par l'auteur lui - même , & a environ 30
poucesde long fur 24 de haut; prix 24 liv .
On la diftribue à Paris , chez l'auteur , rue
Ste Barbe ; Levie , marchand d'eſtampes,
rue St André des Arts ; Chevillon , rue
Croix des petits Champs; Chereau , aux
deux Piliers d'or , près la rue de Bourbon ,
& àla boutique du Wauxhall , fauxbourg
StGermain.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
Six Sonates en trio pour deuxflûtes, ou
deux violons & violoncelle ; par Nicolas
Dothel , otdinaire de la chambre
de S. M. 1. OEuvre v18 .; prix 6 liv.
A Paris , chez M. Taillart l'aîné , rue
de la Monnoie , la premiere porte cochere
à gauche en defcendant du Pont
Neuf; chez M. Fabre , & aux adreſſes
ordinaires.
CES fonates confirment la réputation
que M. Dothel s'eſt déjà faite par ſes
précédentes compoſitions. Ses nouveaux
trio font dialogués avec goût. Ils ne peuvent
manquer de plaire à ceux qui préférent
aux difficultés d'une muſique baroque
un chant agréable , varié & ſemé de
traits neufs . M. Taillart l'aîné , qui en eſt
l'éditeur , eft un bon juge en cette partie,
& il profeſſe lui - même la muſique inftrumentale
, la flûte traverſiere fur-tour ,
avec une fupériorité qui , juſqu'ici , ne lui
a pas été conteſtée , & qui , vraiſembla
blement , ne le fera point.
AVRIL. 1770. 195
Deux Concerto pour le clavecin ou le
Piano forte avec accompagnement ; le
premier de deux violons , deux hautbois,
alto & baffe continue, dédiés à Mde la
Vicomteſſe de Laval Montmorency ; par
Mile Lechantre , oeuvre premier ; prix
9 liv. A Paris, chez l'auteur , rue du Sépulcre
, la porte cochere qui fait face à la
petite rue Taranne , & aux adreſſes ordinaires
de muſique,
Sixfonates pour le clavecin , avec accompagnement
de violon ad libitum ,
dédiéesàM. Ethis , commiſſaire des guerres;
par M. Tapray , maître de clavecin.
OEuvre premier ; prix 9 livres. A Paris ,
chez l'auteur , rue Poiſſonniere , dans la
maiſon du chandelier , & aux adreffes ordinaires.
ALyon , chez Caſtaut.
Ouvertures de Rofe & Colas , du Déferteur,
& ariette de la derniere piéce &
ſymphonie pour le clavecin ou le Fortepiano
, avec accompagnement de deux
violons&violoncelle , dédiées à Mde de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Glatigny ; par M. Tapray. Prix 3 liv . aux
adreſſes ci-deſſus .
Airs détachés de Sylvain , mis en mufique
par M. Gretry ; prix 1 liv . 16f. A
Paris , au bureau d'abonnement de muſique
, cour de l'ancien grand Cerf , rue St
Denis &des Deux- Portes St Sauveur , &
aux adreſſes ordinaires.
Six Quatuor pour deux violons , alto
&baſſe qui peuvent être exécutés par un
grand orchestre , dédiés à M. de StGeorges
, contrôleur des guerres ; par Carlo
Stamitz , fils du célèbre Stamitz , ordinaire
de la muſique de S. A. E. Palatine;
oeuvre premier ; prix 9 liv. A Paris , au
bureau d'abonnement ci- deſſus indiqué.
AVRILL. 1770. 197
SALLE DE SPECTACLE.
IzL vient de me tomber ſous la main une petite
brochure qui a pour titre : Mémoirefur la conftruction
d'un théâtre pour la Comédie Françoise ,
avec unplan ; je l'ai lu avec plaifir. Il est vraiſemblable
qu'un projet qui , en embelliflant une
ville, vivifie des quartiers peu fréquentés , doit
être accueilli , parce qu'il réunit l'utile à l'agréable;
on doit donc applaudir au choixde l'emplacement
de l'hôtel de Condé , par les avantages
qu'il procure , & que , par la ſuite , l'on pourroit
augmenter encore en traçant l'alignement de la
ruedes Foflés de M. le Prince avec celle de laComédie
, & celui qui prolongeroit le percé de la rue
Dauphine juſqu'à la rencontre dela rue de Tournon
; mais on doit , àplus juſte titre encore , des
élogesà l'architecte ſur la juſteſſe de ſon goût qui
lui a fait employer une diſpoſition heureuſe &
commode pour la comédie françoiſe . La principale
façade extérieure ſur un plan demi circulaire
annoncera à tout le monde le genre de l'édifice ,
quand même , dans les détailsde la décoration ,
de laquelle il ne parle point dans ſon mémoire , il
auroit employé des arcades au rez de chauſlée &
des croiſées dans la partie ſupérieure , ce qui ne
convient cependant qu'à une maiſon d'habitation .
Les portiques,qui l'environnerontde toutes parts,
acheveront de le caractériſer ; enfin les deux paſlages
pratiqués pour deſcendre à couvert des voitures
au pied des eſcaliers , font réellement une
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
commodité néceſſaire dans un climat tel que le
nôtre.
Je ſuis convaincu dès long-tems qu'il n'y a pas
d'autre parti à prendre dans la conſtruction de ces
édifices publics . J'ai entre les mains , depuis 9 ans,
refquifle d'un plan de théâtre deſtiné pour l'opéra
fur leterreinqui eſt entre les galeries du louvre&
lecarouſel ; la mafle &les diſpoſitions extérieures
en ſont précisément les mêmes , les détails intérieurs
ne le ſont pas; je n'en ferai point la comparaiſon
, parce que l'auteur du projet de théâtre
pour la comédie françoiſe eſt encore à portée de
fairedes changemens utiles , & même néceſſaires à
enjuger d'après ſes premieres indications.
M. Bugnietde Lyon , auteur du projet dontj'ai
l'eſquiſſe, eut l'honneurd'en préſenter , dans le
tems, lesdeſſinsàM. le Marquisde Marigny, avec
un exemplairedes gravures d'une priſonqu'ilavoit
précédemmentcompoſée. MM. Soufflor, Contant,
Luzzy , Rouflette , Boullée, & pluſieurs aurres
membres de l'académie d'architecture , ainſi qu'un
nombre d'élèves , connoiffent fon projet de théâ
the. 11 feroitgravé ſi des affaires de famille n'avoient
engagé M. Bugniet à quitter Paris pour retournerdans
ſa patrie. Deux planches commencées
font encore en dépôt ici chez un de ſes amis ,
&ildevoity en avoir fepr. Je ne me diffimule pas
qu'ileftpoſſible que les idées d'un artiſte quia fair
in long ſéjour à Rome , centre des grands monu
mens , fe rencontrent pour la compofition d'un
théâtre avec celles de M. Bugnier , qui n'a pas encore
voyagé ; mais comme ce dernier n'eſt pas
inſtruitde la publicité du nouveau projet pour la
comédie françoiſe , voudriez vousbien, Monfieur,
inférer dans vos Journaux la réclamation que je
AVRIL. 1770. 199
vous adreſſe pour prendre date en ſon nom vis-àvis
du Public , au cas qu'il voulût faire achever les
gravures commencées.
SURBLED.
DeParis, le 20 Mars 1770.
VERS adreſfés à M. de Casanova ,
Peintre du Roi.
LE brûlant amour de la gloire
A louvent trop d'activité ;
S'il voit un libelle effronté ,
Soudain, de frayeur agité ,
Il lejuge diffamatoire.
Un jour on verra notre hiſtoire
Blâmer cette timidité
Dans ce vaſte génie , où la poſtérité
Trouvera tous les dons des filles de mémoire.
Il auroit dû rire avec nous
Des efforts d'un nain mercenaire
Qui , n'atteignant que les genoux ,
Vouloit tous les dix jours le renverſer par terre ..
Ceci ſoitdit auſſi pour vous ,
BeauMichel-Ange des batailles , *
*On donne ce nom à Cerquozzi , fameux batailliſte
, d'une figure & d'un eſprit aimables.
Liy
200 MERCURE DE FRANCE.
Laillez tomber votre couroux ,
Et gardez vous des repréſailles .
Oui , je le fais ; pour votre art délicat
Lacritique eſt un attentat ,
C'eſt le comblede l'injustice.
Qu'un pédant , triſte en ſes écrits ,
Diffâme Alzire & la noirciſle ;
Alzire ira par-tout offrir aux yeux ſurpris
Ce qui la rend fi noble & fi touchante ,
Tandis que l'amateur jouit ſeul dans Patis
De votre tableau qui l'enchante :
N'importe. Il faut toujours ſe venger par des ris.
Pourles fleurs , dont votre parterre
Fait briller l'émail éclatant ,
Craignez vous l'inſecte ephemere
Qui naît & meurt dans un inſtant ?
Pourſuivez donc votre carriere ,
L'immortel Condé vous attend. (1 )
Condé , ce fier dieu de la guerre ,
Ce grand Condé qui , parmi nous ,
(1) M. Caſanove eſt chargé par Mgr le Prince
de Condé , de peindre deux des batailles de fon
aïeul immortel .
AVRIL. 1770 . 201
Sous les traits de ſon fils reprend un nouvel étre ,
Condé , que Friedberg a crû voir reparoître
En éprouvant la valeur de ſes coups .
Voilà pour vos talens ſans doute
Un aiguillon aſſez puiſlant.
Du Bourguignon ( 1) ſuivez toujours la route ,
Et la critique en frémiſſant ,
Sera pour jamais en déroute.
L'Adage Eſpagnol l'a promis , (2)
« Faisbien , & compte ſur l'envie ,
>>Fais mieux encore , & de ſes cris
>>Tu vaincras l'horrible furic.>>>>
( 1 ) Jacques Courtois dit le Bourguignon , fameux
peintre de bataille.
(2) Obra bieu , tendras embidiofos , obra mejor
yconfundir los as.
Par M. *
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour mettre au bas de l'eſtampe
de M. de Chevert.
I& ſout , par ſes vaillans travaux ,
Devenir plus qu'ungentilhomme.
Son courage en fit un héros ,
Son coeur en fit un honnête homme.
ParM. de L. T. hôtelde Conde.
:
MORT de M. Macquer , Avocat.
Nous devons payer publiquement le tributde
nos regrets à la perte d'un homme de lettres avee
qui nous avons été long-temsunis par le rapport
délicieux des mêmes goûts , desmêmes ſentimens
&des mêmes occupations .
Philippe Macquer , avocat en parlement, étoit
néà Paris le 15. Février 1720. Il vécut toujours.
avec Pierre - Joſeph Macquer ſon frere , ſavant
médecin & célèbre Chimiſte , de l'académie des
ſciences de Paris, de celles de Stockholm &de Turin
,&c. dans une intimité conſtante , & tella
qu'il y en a peud'exemple. Il étoit de même entierement
dévoué à un très - petit nombre d'amis
avec lesquels feuls il aimoit à dépenser ſon tems.
Douéd'un efprit actif & avide de connoiſſances,
ayant uncaractere patient, une ſenſibilité très
AVRIL. 1770. 205
grande, beaucoup d'énergie dans l'ame , une douceur
finguliere de moeurs , il y avoit toujours à
gagner pour l'eſprit& le coeur dans ſa ſociété. H
avoit le coup d'oeil de la ſagacité , la vivacité du
ſentiment , la délicateſſe du tact auxquels rien
n'échappe. Il ſaiſiſſoit avec une promptitude& une
juſteſle fingulieres les queſtions les plus difficiles ;
it devinoit en quelque forte la ſolution des problêmes
les plus compliqués des ſciences mêmes
qu'il n'avoitpas cultivées ; il avoit la tête froide
&certe patience de travail qui ne ſe fatiguepas de
Fétude & qui eft capable de pénétrer dans la profondeur
des connoiſlances ies plus abſtraites.
L'habitude d'être avec un frere , habile Chimiſte
&excellent Phyſicien, l'avoit inſtruitde ces deux
ſciences;mais ils'eſt particulierement adonné àdes
ouvrages propres àl'occuper , ſans trahir ſa modeſtie
naturelle. On lui doit l'abrégé chronologique
de l'hiſtoire eccléſiaſtique ,compoſé à l'imitationde
la méthode de M. le préſident Henault ,
qui a reçu tant d'éloges & fi bien mérités , dont il
a le premier ſenti l'utilité & dont il a donné un
nouveau modèle à fuivre. Ses annales romaines
faites fur ce plan, font rempliesde remarques &
de vues intéreſlantes fur toutes les parties dugouvernement
, des moeurs & des lois des Romains ;
il a eu part à l'abrégé du même genre des hiſtoires
d'Elpagne &de Portugal , à une traduction en
françois du poëme latin de Fracastor ; il a revu ,
corrigé& perfectionné beaucoup d'ouvrages érendus&
importans auxquels le public fait l'accueil
le plus favorable depuis qu'ils font imprimés &
dontpluſieurs ne le ſont pas encore. Il travailloit
àpluſieurs journaux , enrichis de ſes obſervations
&de les extraits faits avec beaucoup de goût&
de préciſion. Enfin il a conſacré ſa vie aux let
I vį
204 MERCURE DE FRANCE.
tres&aux gens de lettres. Il y en apeuquiayent
fait une plus grande quantité de ces travaux que
le public eſtime & recherche ſans en connoître ,
fans même en ſoupçonner les auteurs. Ceux qui
l'ont connu l'ont tous eſtimé , aimé & regretté.
L'ami qui trace ces mots ,fans ofer ici ſe livrerà
l'épanchement de ſon coeur , conſervera toujours
un ſouvenir cher & douloureux de cette perte
cruelle. Une mélancolie ſourde qui prenoit fon
origine dans des douleurs de nerfs habituelles;
une ame navrée de la difficulté d'être dans un
corps toujours ſouffrant , une terreur affreuſe de
lamaladie, plus terrible que la maladie même;
ſaréſiſtance continuelle contre les attaques d'un
mal qu'il s'efforçoit de cacher &de vaincre , ont
accéléré ſes derniers momens; enfin il a été rendu
au repos éternel , qu'il invoquoit , le 27 Janvier
1770, âgéde près de cinquante ans.
Multis ille bonis flebilis occidit,
L**.
ANECDOTES.
I.
COMME on parloit , dans uncercle, des
progrès de l'incrédulité , quelqu'un dit
devant Mde F ** , Je connois unefociété
où ceux qui croient qu'ily a un Dieu nefe
le diſent plus qu'à l'oreille; cette Dame
répliqua, d'un ton élevé , ce n'estpourtant
pasunſecrez.
AVRIL. 1770. 205
11.
Le Prince de **, charmé de la conduite
intrépide d'un grenadier au fiége dePhilisbourg
en 1734 ,lui jeta ſa bourſe en lui difant
qu'il étoit fâché que la ſomme qu'elle
contenoit, ne fût pas plus conſidérable. Le
lendemain le grenadier vint trouver le
Prince , & lui préſentant des diamans &
quelques autres bijoux : Mon général , lui
dit- il, vous m'avez fait préſent de l'or qui
étoit dans votre bourse , &je le garde ; mais
vous n'avezfúrement pasprétendu me donner
ces diamans , &je vous les rapporte. Tu
Les mérites doublement , répondit le prince ,
par ta bravoure &par taprobité. Ilsfont à
toi.
III.
Le célèbre Wicherlay , poëte comique,
avoit dit pluſieurs fois en plaiſantant ,
pendant ſa vie , qu'il ne ſe marieroit jamais
qu'il ne fût au lit de mort & dans
un état abfolument déſeſpéré. Lorſqu'il
ſentit que fon terme étoit arrivé , il ſe
maria effectivement. « Je viens de faire
>> deux actions qui me font grand plaiſir ,
>> dit-il enſuite à ſes amis ; je viens d'af-
>> ſurer une petite fortune à une jeune
>> femme qui la mérite , &je viens de
206 MERCURE DE FRANCE.
>>punir mon neveu qui , ſe croyant für
>>de mon héritage , m'a manqué ſouvent
>>de la maniere la plus indigne. Ilavoit
donné fon argent comptant à ſa femme ,
& il ne laiſſoit à ſon héritier qu'un bien
àdemi ruiné & preſqu'entierement engagé.
Une heure avant qu'il mourût , il
fat venir ſa jeune femme : Ma chere , lui
dit - il , accordez moi la demande que je
vais vous faire , c'est la feule importunité
que vous recevrez de moi ; mais ne me refufezpas.
Sa femme lui en donna ſa parole
; il exigea un ferment, elle le fir.Ja
weux , lui dit- il alors, que vous ne vous remariezpoint
à un vieillard après moi.
IV.
Charles Hulet , célèbre comédien Anglois,
avoit été mis en apprentiſflage chez
un libraire ; à force de lire despiéces de
théâtre , il prit du goût pour la comédie;
il apprenoit des rôles & les répétoit le
foir dans la boutique ; mais ces jeux ' alloient
toujours à la ruine de quelques
chaiſes qu'il mettoit à la place des perfonnages
des drames. Un foir il répétoit
le rôle d'Alexandre , il avoit pris une
grande chaiſe pour repréſenter Clytus ;
lorſqu'il en fut à l'endroit où le jeune
1
AVRIL. 1770. 207
monarque tue le vieux général , il frappa
un coup i violent fur cette chaiſe avec
unbâton qui lui ſervoitde javeline , que
le meuble qui repréſentoit Clytus , tomba
en piéces avec beaucoup de bruit ; le
libraire , ſa femme & ſes domeſtiques
étourdis du tapage , inquiets de ce qui
pouvoit l'avoir caufé , accoururent ; &
Hulet leur dit avec un grand ſens froid :
Ne vous effrayezpas ; ce n'est qu'Alexan
dre qui vient de tuer Clytus.
V.
L'éducation angloiſe ſe trouve , pour
ainſi dire , noyée dans les auteurs claffiques;
c'eſt un reproche qu'on lui fait depuis
long - tems ; le célèbre Bentley en
offre une preuve. Dans un voyage qu'il
fit en France , il alla voir la comteffe de
Ferrers . Il trouva chez cette Dame une
compagnie très - nombreuſe , au milieu
de laquelle il fut fi embarraſſe , qu'il ne
favoit quelle contenance tenir. Las de
cette fituation pénible , qu'il fentoit luimême
, il ſe retira ; dès qu'il fut forti , on
demanda à la comteſle ce que c'étoit que
set homme qu'on trouvoit très- ridicule ,
& ſur lequel chacun diſoit fon mot. C'eff
208 MERCURE DE FRANCE.
un hommefi sçavant , répondit la comteffe
, qu'il peut vous dire en grec & en
hébreu ce que c'est qu'une chaise , mais qui
nefaitpas s'enfervir.
:
DECLARATIONS , ARRÊTS , &c.
I.
DÉCLARATION du Roi , donnée à Versailles
le 9 Septembre 1769 , regiſtrée en la cour des
Monnoies le 24 Janvier 1770 ; concernant le
commerce des ouvrages d'or & d'argent venant de
l'étranger.
I I.
Arrêtdu conſeil d'état du Roi , du 13 Janvier
1770 ; qui proroge pour dix années , à compter
dupremier Janvier 1768 , le payement des Quatre
ſous pour liv. en ſus du don gratuit ordinaire
duclergédu comtéde Bourgogne.
III.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Janviet
1770; qui déclare héréditaires les maîtriſes ou
places de Barbiers- Perruquiers-Baigneurs &Etuviſtes
, établis dans les villes , bourgs & autres
lieux des duchés de Lorraine & de Bar , en payant
par ceux qui en ſont pourvus , la même finance
par doublement , que celle qu'ils peuvent avoir
payée.
celle
AVRIL. 1770. 200
1 V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Janvier
1770 ; qui ordonne la converfion des rentes de
contines en rentes purement viageres.
2
V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 20 Janvier
1770 ; qui fixe la portion d'arrérages qui , quantà-
préſent & juſqu'à ce qu'il en ſoit autrement
ordonné , ſera employée dans les états du Roi ,
pour les rentes & effets qui ſe payent à la caifledes
arrérages par le Sr Blondel de Gagny.
VI.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Février
1770 ; qui ordonne la ſuſpenſion du payement
des refcriptions ſur les recettes générales des finances
,& des affignations ſur les fermes généralesunies
, ferme des poſtes & autres revenus du Roi,
àcompterdupremiers Mars 1770.
VII.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Février
1770 ; qui ſuſpend le payement des billets des fermes
générales - unies , qui écheront , à compter
dumoisdeMars 1770.
VIII.
Edit du Roi , donné à Versailles au mois de
Février 1770 , regiſtré en parlement ; portant que
210 MERCURE DE FRANCE .
ledenier de la conſtitution ſera & demeurera fixé,
àraiſon du denier vingt du capital.
Ι Χ.
Editdu Roi , donné à Verſailles au mois de Février
1770 , regiſtré en parlement ; portant augmentation
de finance &de gages pour les officiers
dechancellerie.
X.
Editdu Roi , donné àVerſailles au mois de Fé
vrier 1770 , regiſtré en parlement; portant créationde
fix millions quatre cens mille livres d'augmentation
de gages au denier vingt , à répartir ſur
les différens offices y déſignés .
X I.
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de
Février 1770, regiſtré en parlement ;portant augmentation
de finance &de gages des confeillersfecrétairesdu
Roi de la grande chancelleric.
ΧΙΙ.
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de
Février 1770 , regiſtré en parlement ; portant
créationde fix millions quatre cents mille livres
de rentes à quatre pour cent ſur les aides & gabelles.
ΧΙΙΙ .
Lettres-patentes du Roi , données àVerſailles
le 17 Février 1770 , regiftrées en parlement;
AVRIL. 1770.
concernant la vérification des coutumes locales
&particulieres du comté de Ponthieu & de la ville
d'Abbeville.
XIV.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 19 Février
1770 ; qui ordonne que , ſans s'arrêter à l'arrêt
du parlement de Bordeaux , du 17 Janvier 1770 ,
il ſera libre à toutes perſonnes de vendre leurs
grains dans les provinces du Limofin &de Périgord,
tantdans les greniers que dans les marchés,
en exécution de la déclaration du 25 Mai
1763 , & de l'édit du mois de Juillet 1764.
X V.
1
1
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 25 Février
1770 ; qui ordonne que les payemens de tous les
contrats& effets au porreur,qui reſtent à rembour
fer àla caifledes amortiſſemens , ne feront effectués
que dans le quartier de Janvier 1771 ; & qui
accorde aux propriétaires ou porteeuurrss ,, lemême
intérêt que celui dont ilsjouiſfoient ci-devant.
:
212 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
১
Aux Soufcripteurs du Dictionnaire de
la Nobleſſe de France .
PAR le Profpectus de la ſeconde édition du
Dictionnaire de la Nobleſſe , publié au mois d'A-
* vril de l'année derniere , on avoit promis de donner
les deux premiers volumes au commencement
de cette année 1770; mais la quantitéde mémoires
de différentes familles nobles , ſurvenus depuis
l'annonce de ce Profpectus , & qui arrivent
encore tous les jours , a fait ſuſpendre l'impref.
fionde cet ouvrage, par la néceſſité où s'eſt nouvé
l'auteur de travailler à ces nouveaux mémoires
, pour les placer dans leur ordre alphabétique .
Aujourd'hui tout délai ceſſe , & l'on va mettre
fous preſſe l'ouvrage ; la diligence y fera portée
de maniere que dans ſix mois on feta en étatde
répondre aux engagemens contractés avec le public.
La premiere édition de cet ouvrage qui a paru
ſous le titre de Dictionnaire généalogique , héraldique
, historique & chronologique , en ſept volumes
in- 8" . néceſſaire à toute la noblefle du royaume
, & même à celle des pays étrangers , ne doit
être regardée que comme un eflai en ce genre.
Depuis la publication il a pris une telle conſiſtance
que nous le regardons aujourd'hui comme un
AVRIL. 1770. 213
ouvrage de bibliothèque , de maniere que , pour
répondre aux intentions de pluſieurs perſonnes de
la plus grande conſidération , nous avons jugé
convenable de lui donner la forme de l'in-4°. au
lieu de celle in - 8 °. ſuivant le Profpectus.
Dans ce changement de format, le public ne
perdra rien, parce qu'un volume in-4°. équivaut
àdeux volumes in- 8°. Ainſi on donnera d'abord
un volume in-4°. , & les autres ſuivront fucceffivement.
Il n'y a rien de changé à la ſouſcription , & on
fera encore à tems de ſouſcrire pendant le cours de
l'impreſſion du premier volume.
Chez l'auteur , rue St André des Arts , au coin
de celle des grands Auguſtins , près l'hôtel d'Hollande;
& chez la Veuve Ducheſne , libraire , rue
St Jacques , au Temple du Goût.
Lacombe , libraire , fournira les exemplaires à
ceux qui ont ſouſcrit chez lui .
Le premier volume , qui ſera environ de quatre
vingt-dix à cent feuilles d'impreſſion , paroîtra au
plustardau commencement du mois d'Octob. pro
chain.
I I.
Manufacture royale de vaiſſelle de cuivre
doublé d'argentfin, par adhésion parfaite
&fans aucune foudure ; établie à
Paris , à l'hôtel de Fére rue Beaubourg
au Marais , avec privilège du Roi,
registré au parlement & à la cour des
monnoies,
,
214 MERCURE DE FRANCE.
L'établiſſement qu'on annonce au public , mérite
, à plus d'un titre , ſon attention , ſa confiance
, on oſe même dire ſa reconnoiſſance. Il eſt
fondé fur une découverte précicuſe , laquelle préſentedeux
objets bieneſſentiels ; l'un , de fega.
rantir des dangers du verd-de-gris , & l'autre, un
moyend'économie.
D'après cette découverte , on peut doubler le
cuivre avec l'argent fin , ou l'argent avec le cuivre
, en telle proportion d'épaiſſeur & de poids
que l'on veut ; c'est-à-dire , au tiers , au quart,au
cinquiéme & au fixiéme d'argent fin ; & ces métaux
ainfi doublés & adhérés , font ſuſceptibles de
preſque toutes les formes , & de tous les uſages
auxquels on les employoit ſéparément.
Maisl'uſage le plus eſſentiel eſtde procurer au
publicdes uſtenfiles de cuiſine.
: Une caſſerole doublée d'argent fin ne laiflera
aucune inquiétude ſur le verd-de gris . Cette cafÍcrole
, doublée dans une proportion ſolide &
convenable , coûtera les deux tiers moins qu'une
en argent au titre ,&coûtera moins endix années
qu'une caſſerole de cuivre du même volume ,
dont, à la vérité , le premier achat n'eſt pas ſi conſidérable
, mais qu'il faut étamer & renouveler
très-ſouvent; dépenſes ſucceſſives & continues ,
dont le total , au bout d'un certain tems , monte
plus haut que la valeur primitive d'une caſlerole
doublée d'argent , achetée à la manufacture royale.
Enfin , les caſſeroles doublées d'argent fin offriront
encore , lorſqu'elles ſeront hors de ſervice
, en valeur , lamême proportion d'argent dont
elles auront été doublées , ſur le pied de 56 liv.
le marc , à l'exception du déchet , qui fera léger ,
AVRIL. 1770. 215
fi on a l'attention de n'employer , pour nétoyer
les cafferoles , que l'eau de ſavon , ou le blanc
d'eſpagne en poudre impalpable , & que l'on évite
toutes matieres graveleuſes , telles que le ſablon ,
legrès , &c .
La jonction des deux métaux n'apportant aucun
obſtacle à leur malléabilité , ni aux différentes
formes qu'on peut donner ſéparément à chacun
d'eux , en formera , en appliquant l'argent ſur le
cuivre , toute forre de vaiſlelle , flambeaux de
table, caffetiéres , theyéres , chocolatiéres , terrines,
pots à-oil ,plats ,affiettes , pots à bouillon ,
néceſſaires , chandeliers , lampes & bénitiers d'églife
, &c. Et pour joindre la propreté à l'utilité ,
toutes les ſurfaces en cuivre , ſoit à l'extérieur,
foitdans l'intérieur , ſeront recouvertes d'un vermi
imitant l'émail , qui ſera de la plus grandebeauté
,&qui réſiſtera àl'action du feu.
On peut de même en former des boutons d'habits
, des garnitures de harnois &d'équipages ,
des bas-reliefs , enfin tout ce qui peut ſervir , foit
aubeſoin , foit au pur agrément; & tous ces ouvrages
en argent ou en or feront infiniment plus
beaux&plus ſolides que ceux qui ne feront qu'argentés
oudorés.
Les poffefleurs du ſecret , pour s'aſſurer la confiance
du public , ont foumis , àdeux repriſes différentes
, leurprocédé à l'examen deMM. de l'Académie
des Sciences , qui ont donné en confé
quence l'approbation la plus authentique.
216 MERCURE DE FRANCE.
111.
Penfionnat.
Le Sr Rolin , qui a acheté le fondsde la penfion
deM l'Abbé Choquart , vient de faire imprimer
un Profpectus , où il développe en abrégé les
idées du plan de ſon nouvel établiſſement : il a
ſemé en quelques endroits des réflexions intéreſſantes
ſur le choix des perſonnes qui préſident à
l'éducation & ſur l'eſprit de nouveauté qui ſe gliſſe
ſouvent dans une tâche auſſi importante.
Uninconvénient dangereux, dit-il , eſt celuid'adopter
ſans réflexion les nouveaux ſyſtêmes d'éducation.
Paroîtil un livre ? il trouve les partiſans, &
malheureuſement plus il eſt mauvais en ſoi, plus il
fait fortune ; trop préoccupé de la beauté du ftyle,
on s'étourdit ſur les principes. L'eſprit des hommes
, porté à la nouveauté, ſe laiſſe éblouir par
de longsparalogiſmes artiſtement cachés ſous le
coloris de l'éloquence, &de là tous les maux dont
on cherche la ſource.
Un autre inconvénient , dit-il encore , s'oppoſe
aux fruits qu'on recueille d'une bonne éducation :
aujourd'hui on abandonne , ſans choix , les enfans
à des maîtres ſans talens , & les parens , à
l'ombre d'une tranquille confiance , voyent croître
ainſi ſous leurs yeux les triſtes victimes de leur
crédulité. Cependant le tems vient où il faut fonger
à occuper une place digne de ſon rang , on
fait déja jouer tous les refforts de la politique pour
yparvenir ; on obtient une parole , le ſujer eſt
préſenté, &pour confirmer ſahonte , celle de ſa
famille
AVRIL. 1770. 217
famille& de ceux qui ont veillé à ſon éducation ,
il eft proclamé incapable de remplir aucune place,
&c.
On peut voir , plus au long , le précis des idées
du Sr Rolin dans un Prospectus qu'on trouvera
chez lui ; ou chezGueffier , imprimeur , au basde
la ruede la Harpe , à la Liberté.
I V.
Vinaigres.
LeSt Maille , vinaigrier - diſtillateur ordinaire
du Roi , reçu , après la mort du Sr Lecomte, comme
le ſeul en état de le remplacer chez le Roi
vient de perfectionner deux nouveaux vinaigres
de rouge , l'un clair & l'autre foncé , dont la qualitécoſinétique
conſerve la peau , & lui donne
les plus belles couleurs que le ſang puifle produire
à tromper la vuc. Ce rouge eſt d'autant plus
agréable qu'il ne coule point malgré la chaleur ,
&qu'on peut s'efluyer ſans qu'il diſparoiffe ; il
s'emploie également pour les lévres & empêche
qu'elles ne gercent ; l'on peut coucher avec , &
peut ſe tranſporter par - tout ſans crainte que le
tems puifle en altérer la qualité. Lorſqu'on veut
oter ce vinaigre de rouge , on ſe ſert du vinaigre
de millepertuis ; la qualité balfamique de cette
- fleur conſerve le teint .
Le vinaigre romain , pour la conſervation de
la bouche ,le diftribue toujours avec les plus heureux
ſuccès. Ce vinaigre eſt ſpiritueux , pénétrant
, balfamique & antiſcorbutique , blanchit
les dents , arrête le progrès de la carie , empêche
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles ne ſe déchauſſent& les raffermitdans leurs
alvéoles ; ſon uſage eſt très-utile pour les perfonnes
qui voyagent ſur mer. L'on trouve dans ſon
magaſin toutes fortes de vinaigres , au nombre
de deux cens fortes , ſoit pour la table , les bains
& la toilette , qui font vinaigre de florax , qui
blanchit la peau & empêche qu'elle ne ride; le
vinaigre d'écailles , pour les dartres ; defleurs de
citrons, pour ôter les boutons ; de racines , pour
les taches de roufleur & maſque de couche ; de
turbie , qui guérit radicalement le mal de dent ;
de Séville , pour mouiller le tabat ; de Vénus, pour
les vapeurs ; deſcellitique , pour la voix ; vinaigre
royal , pour la piqûure des coufins ; le véritable
vinaigre des quatre voleurs , préſervauf de tout
air contagieux ; de cyprès , pour noirchir les cheveux
& ſourcils blans ou roux , & le parfait ſirop
de vinaigre. Les moindres bouteilles de vinaigre
de rougeen premiere nuance ſont de trois livres ,
jointe à celle de millepertuis , & de 4 liv. en ſeconde
nuance; toutes les autres fortes de vinaigres
énoncés ci deſſus ſont de 3 liv . les moindres
bouteilles , & 2 liv. celle de firop de vinaigre.
La demeure du Sr Maille eſt rue St André des
Arts , la troifiéme porte cochere en entrant à droite
par le pont St Michel. Les perſonnes de province
qui defireront faire uſage de ces vinaigres ,
en remettant l'argent à la poſte , franc de port
ainſi que la lettre ; on leur fera tenir exactement
avec la façon de s'en ſervir.
AVRIL. 1770 . 219
V.
Bagues contre la Goutte.
Le Sr Rouſſel , demeurant à Paris , rue Jean de
l'Epine , chez le Sr Marın , grenetier près la Grêve
, donne avis au public qu'il débite avec permiſſion
des bagues , dont la propriété eſt de guérir
la goutte. Ces bagues , qu'il faut porter au
doigt annullaire , guériffent les perſonnes qui ont
la goutte aux pieds & aux mains , & en peu de
tems celles qui en font moyennement attaquées .
Quant à cellesqui en font fort affligées , elles doivent
les porter avant ou après l'attaque de la goutte
, & pour lors elle ne revient plus . En les portant
toujours au doigt , elles préſervent d'apoplexie
& de paralyfie. Pluſieurs princes , ſeigneurs
& Dames ont été guéris de ce mal , & l'on en
donnera les noms lorſqu'il ſera néceſſaire.Le prix
de cesbagues,montées en or, eſt de 36 liv . &celles
en argent , de 24 liv.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Janvier 1770.
LE Grand Seigneur a envoyé à l'armée , le 18
dumois dernier , ſon écuyer avec soo , 000 dahlers
au lion , pour être diftribués aux Janiſſaires ; il
a auffi fait partir pour cette armée 200 canonniers
& 20 ingénieurs , leſquels feront inceſſamment
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
ſuivisde pluſieurs autres & d'une grande quantité
de munitions de guerre.
Abdi Pacha eſt en marche , à la tête d'un corps
de troupes confidérable , pour aller ravager la
Modalvie , dont les habitans ont été déclarés
rebelles.
Ibrahim Pacha eſt parti pour raſſembler , le
plutôt poſſible , une puiſſante armée enRomelie
&enBulgarie.
D'Erzerum , dans la Turquie Aſiatique ,
le 1 Novembre 1769 .
Legénéral Rufle , Tottleben , étant entré, il y
a environ quatre mois dans la Géorgie avec un
corps de près de 4 mille hommes , tant infanterie
que cavalerie reglée , il y fut joint par le prince
Héraclius , à la tête de is mille Géorgiens : la
Porte alloit recevoir un terrible échec , fi legénéral
eût pudiriger ſa marche ſur Trebizonde ; mais
leprince Salomon ne voulut point ſe joindre à lui,
cequi le détermina à venir affiéger Erivan d'où il
fut vigoureuſement repouílé par les affiégésjuſques
dans lesmontagnes intérieures de laGéorgie,
De Dantrick , le 24 Février 1770 .
Ilya eu un combat très-vif entre les Confédérés
&les Rufſes aux environs de Blonic , ceux- ci ſe
font retirés & ont brûlé le village de Gnatowie
&pluſieurs autres en continuant leur retraite jufqu'à
Blonic où ils ont occupé l'égliſe & la maiſon
des chanoines réguliers ; les confédérés ont fait
avancer deux piéces de canon. Les Ruſſes ſont
fortis l'épée à la main , mais la plupart d'entr'eux
ont été maſlacrés .
AVRIL. 1770. 221
Le général Romanzow a écrit que le général
Podhoroczani , à la tête de 600 huſſards , a diffipé
, le 3 , un corps de Turcs de deux mille hommes
de cavalerie &de cinq cens d'infanterie. Le
4, lesTurcs perdirent encore deux mille hommes,
6 canons de fonte , 2 drapeaux , 2 chariots chargés
de poudre. Le 14 , un corps de troupes Ottomanes
, de 15 à 20 mille hommes , a été battu près
de Buckareft , & la perté eſt, dit-on, confidérable ;
les Rufles n'ont eu que deux grenadiers bleflés &
untué.
Du 21 Février.
Onmande , par une lettre particuliere , que le
général Steffel a pris d'aflaut la citadelle de Breflaw
que défendoient les Turcs ; que ceux- ci ont
eudans cette occaſion deux mille hommes , tant
tués que bleſlés ; que trois mille autres ſe font jerés
dans des bateaux pour paſſer le Danube , mais
que la plupart de ces petits bâtimens ont été
détruits par l'artillerie ennemie ; que les Rufles
ont trouvé dans cette forterefle 150canons & un
magaſin conſidérable. On a déjà reçu d'autres avis
depuis qui confirment cette nouvelle.
1
De Vienne , le 10 Février 1770 .
On travaille avec beaucoup d'activité aux prée
paratifs des camps que la cour ſe propoſe de former
, & dont le plus conſidérable aura lieu le premier
Août prochain aux environs d'Olschau &
durerajuſqu'à la fin du même mois.
Suivant lejournal du voyage de l'Archiducheſſe
futureDauphine , cette Princeſſe ſera rendue le 16
Mai àVerfailles.
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Du 14 Février.
Les dernieres lettres de Conſtantinople continuent
d'annoncer qu'il n'y a aucune eſpérance de
voir rétablir de ſitôt la paix entre la Porte & les
Ruffes.
Du 17 Février.
On prépare , dans des fauxbourgs de cette capitale
,un logement pour un ambaſſadeur de la
✓ Porte , attendu dans le courant du mois de Mai
prochain. On ignore le motif de ſa miſſion.
De. Rome , le 21 Février 1770 .
Onapprend que les Jéſuites du ſéminaire &des
écolesdeFreſcati ont été expulfés par le cardinal
d'Yorck , en vertu d'un bref qu'il a obtenu du
Pape , & par lequel S. S. ſupprime tous les priviléges
que ſes prédéceſſeurs ont accordés au généralde
la ſociété à l'occaſion de l'érection de ce féminaire
&de ces écoles.
De Londres , le 9 Mars 1770.
La chambre des Communes ayant délibéré le 6
en comité, arrêta qu'il ſeroit néceſſaire de permettre
l'exportation de l'orge en grain ou en farine
. Le 7 , il fut ordonné de porter un bill pour
permettre cette exportation.
Les agens des colonies ont expédié des exprès à
leurs commettans pour les informer de la réſolution
que la chambre des Communes a priſe , les ,
de révoquer toutes les taxes en Amérique , à l'exception
de celle qui eſt établie ſur le the.
AVRIL. 1770 . 223
Le 13 Mars 1770.
Les ambaſladeurs de France & d'Eſpagne ont
déclaré de nouveau à notre miniſtere que leurs
ſouverains étoient conſtamment déterminés à éviter
tout ce qui pourroit altérer la bonne intelligencequi
ſubſiſte entre les cours reſpectives .
De Paris , le 12 Mars 1770 .
Les nouvelles deGenève nous apprennent que
les bruits d'un complot formé par les natifs n'avoient
aucun fondement , & ce qui paroît le prouver
, c'eſt que les violences que les bourgeois ſe
ſont permiſes contre plufieurs natifs n'ont été ſuiviesd'aucun
mouvement de la part de ceux - ci ;
mais le conſeilgénéral n'ayant pas jugé à-propos
de leur accorder les priviléges qu'ils réclamoient ,
les natifs en ont conçu tant de mécontentement &
tantd'animofité contre les bourgeois , que la plûpart
d'entr'eux ne voulant pas prêter le nouveau
ferment qu'on exigeoir d'eux , ont pris la réſolution
d'abandonner la ville .
LOTERIES.
Lecent dixiéme tirage de la Loterie de l'hôtelde-
ville s'eſt fait, le 23 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 45784. Celui de vingt mille
livres , au Nº. 44637 , & les deux de dix mille
aux numéros 54908 & 56017.
Le tirage de la loterie de l'école royale mili.
taire s'est fait les Mars. Les numéros ſortis de
la rouede fortune font , 22 , 82,1,3,62.
224 MERCURE DE FRANCE.
:
MORTS.
1
Joſeph -Marie-Carmelin-Henri de Bacza y Erzentelo
, marquis de Caſtromonte , Montemayor
yel Aguila , comte de Cantillana , chevalier de
l'ordre royal de St Janvier , grand d'Eſpagne de
la premiere claſſe , grand chancelier perpétuel du
confeil d'Hazienda , gentilhomme en exercice de
la chambre de S. M. Catholique & ambafladeur
extraordinaire de S. M. Sicilienne auprès du Roi,
eſt mort à Paris le 22 Février 1770 , âgé de 72 ans.
Claude - Gustave - Eleonord Palatin de Dio ,
marquis de Montperrous , mourut à Châlons -fur-
Saône , le 30 Janv. âgé de 56 ans .
Claude - Alexandre de Pons , comte de Rennepont
, eſt mort en ſon château de Roche enChampagne
, le 20 Février 1770 , âgé de so ans .
Robert Jannel , chevalier de l'ordre du Roi ,
intendant général des poſtes , couriers & relais de
France, eſt mort à Paris le s de Mars 1770 , dans
la 87e année de fon âge .
Louis - François marquis de Beauveau -Tigni ,
grand (énéchal du Maine , eſt mort le premierde
Mars 1770 , dans ſon château de la Treille , en,
Anjou , âgé de 68 ans. Il avoit époufé Lonife-
Marguerite le Sénéchal Carcado Molac, foeur
aînée du marquis de Molac , maréchal des camps
& armées du Roi , de laquelle il n'a eu qu'un fils.
Charles deGrimaldi d'Antibes , évêque de Rho
dès , né à Vence ,eſt mort , dans le mois deMars,
AVRIL. 1770 . 225
dans une petite ville de Provence , âgé de 65 ans.
Il avoit été nommé à cet évêché en 1746.
Marie - Antoinette de Matignon , épouſe de
Claude - Conſtant Juvénal de Harville , marquis
de Traiſnel , grand ſénéchal d'Ofterwar & lieutenant
- général des armées du Roi , eſt morteà
Paris , le8 Mars 1770 , âgée de 45 ans.
Dame Marie-Magdeleine-Françoiſe de Fiennes
leCarlier eſt décédée à Homblieres près St Quentin
en Picardie , le 17 de ce mois , âgée de près de
75 ans ; elle étoit veuve de René- François de la
Noue Vieuxpont , comte de Vair , capitaine au
régiment des Dragons de la Reine.
Il reſte de leur mariage , 1º. Gabriel - François
de la Noue Vieuxpont , comte de Vair , colonelinſpecteur
des milices Gardes-Côtes de Bretagne .
2°. Guillaume - Alexandre , vicaire- général du
diocèſe de Meaux , abbé de St Severin .
3º. Jean -Marie , lieutenant - colonel d'infanterie,
capitaine aux Grenadiers de France.
4°. René - Joſeph , auſſi capitaine aux Grenadiers
de France.
Et Anne- Marie-Claude, Damoiſelle dela Noue.
Elle étoit meredu chevalier de la Noue , capitaine
aide-major au régiment de cavalerie de Marcieu ,
tué àla bataille de Minden le premier Août 1759 ,
&du comtede Vair , lieutenant-colonel d'infanterie,
commandant les Volontaires de l'armée , tué
près Wolfagen , en Westphalie , le 25 Juillet
1760.
226 MERCURE DE FRANCE .
TABLE.
ibid.
6
PIEIECCES FUGITIVES en vers&en proſe , page
Vers ſur la traduction des georgiques ,
Vers à M. le comte de ... fur des rubans ,
Traduction de l'ode d'Horace , O Vénus !
Vers à Mile Duplant , ſur ſon rôle d'Erinice , 7
Vers à M. de Belloy , fur Gafton & Bayard ,
L'Homme ſans jugement , proverbe dramatique
,
Vers à la Rofiere de Salency ,
Madrigal à une Dame ,
Autre à la même , ſur des vers faits à fa
louange ,
د
Lesquatre Saiſons en ariettes ,
Origine de bien de choſes , conte ,
La Roſe , Fable ,
ibid.
:
8
10
28
30
ibid.
31
34
48
Epigramme , so
L'Ane &le Dindon , Fable,
SI
AM. le comte de Puget , ſur ſon mariage , 52
Stances à Mile Henriette C *** , 53
Epigramme , 55
Nahamir , ou la Providence juſtifiée , conte , 56
Explication des Enigmes , 67
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 70
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 75
Théâtre Eſpagnol , ibid.
Dialogue ſur le commerce desbleds , 83
Eſlai ſur les moyens d'améliorer les études , 87
AVRIL. 1770. 227
Calendrierdes réglemens ,
Eloge de Pierre du Terrail ,
Diſcours ſur la queſtion de ſavoir lequel des
quatre ſujets ; ſavoir , le Commerçant , le
Cultivateur , le Militaire & le Sçavant ,
eſt le plus utile à l'état ,
Piéces de théâtre en vers & en profe ,
Nouvelle édition de Juſtin ,
Quintilien de l'inſtitution de l'Orateur ,
Principes de l'art du Tapiflier ,
Ledébut du chevalier de *** ,
89
90
94
96
98
99
100
101
Mémoires de l'académie de Dijon , 104
OEuvres choiſies de M de la Monnoye , 107
Traité historique du Jubilé , 112
Choix de poëfies philoſophiques , 113
Eloge de Dumoulių , 117
Lettre à Mde la comteile Tation , 118
Etrennes du Parnafle , 120
La Girouette ou Sansfrein , 121
La Pogonotomie , ou l'art de ſe rafer , 124
Traité de l'uſure , 125
Nouveau traité des vapeurs , 126
Recherches fur les maladies vénériennes , 127
Hiſtoire moderne des Chinois , &c . 129
Lettre ſur l'ouvrage de M. Baretti , 138
Abrégé de l'hiſtoire de France , en vers techniques
, 147
Traité de l'équilibre , 148
228 MERCURE DE FRANCE.
Le Marchand de Smyrne , comédie ,
Almanach des Muſes ,
Lucrece , traduction avec des notes
Anne Bell , hiſtoire angloiſe ,
Lettre de M. Bret ,
SPECTACLES , Concert ,
Opéra ,
I5
154
158
163
164
166
168
Comédie françoiſe , 171
Comédie italienne , 173
AMde Roſambert , ſur ſon début , 178
Vers à M. de laHarpe, furMelanie, 180
L
ACADÉMIES , 181
ARTS , Gravure , 187 :
Muſique , + 194
Salle de Spectacle , 197
Vers à M. Calanova , peintre du Roi . 199
Vers pour le porrrair de M. de Chevert , 202
วง
Mort de M. Macquer , avocat, ibid.
ANECDOTES,
204
Déclarations , Arrêts , &c. 208
AVIS ,
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
Morts ,
212
219
223
224
De l'Imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
AVRIL 1ygo .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
Bevenci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , Rue
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
228 MERCURE
DE FRANCE .
Le Marchand de Smyrne , comédie ,
Almanach des Muſes ,
Lucrece , traduction avec des notes ,
Anne Bell , hiſtoire angloiſe ,
Lettre de M. Bret ,
SPECTACLES , Concert ,
Opéra ,
Comédie françoile ,
ISO
154
158
163
164
166
168
171
1 Comédie italienne ,
173
AMde Roſambert , ſur ſon début ,
Vers à M. de laHarpe fur Melanie ,
ACADÉMIES ,
ARTS, Gravure
Muſique ,
Salle de Spectacle ,
Vers à M. Calanova , peintre du Roi .
Vers pour le portrait deM
Mort de M. Macquer , avocat ,
ANECDOTES ,
Déclarations Arrêts ,&c .
AVIS ,
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
Morts ,
178
180
181
187
194
197
199
de M. deChevert , 202
35 1
ibid.
204
208
212
219
223
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De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
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AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités àconcourir à ſaperfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeizevolumes rendus francs de
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On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 ſols pour
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On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
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de chaque ſemaine , & qui donne la notice
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&méchaniques , des Spectacles , de l'Induſtrie
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Cosmographieméthodique&élémentaire , vol.
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Dona Gratiad' Ataïde , comteſſe deMénésès,
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Origine des premieres Sociétés , des peuples,
des ſciences , des arts&des idiomes anciens
& modernes , in- 8 °. rel .
11.161.
61.
Histoire d'Agathe de St Bohaire , 2 vol. in-
12. br. 31.
Confidérationsfur les Causes phyſiques &
morales de la diverſité dugénie, des moeurs
&du gouvernement des nations, in - 8 °.
broché.
Traité de l'Orthographe Françoise, en forme
de dictionnaire , in- 8° . nouvelle édition ,
rel.
Nouvelle traduction desMétamorphofes d'Ovide;
par M. Fontanelle , 2 vol. in - 8°.
br. avecfig.
41.
71.
101.
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des animaux , in-8º br. 2 1.
Premier &fecond Recueils philofophiques &
litt. br. 21. 101,
LeTemple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités ſur le bonheur , 3 vol. in-
8°. broch . 61.
Traité de Tactique des Turcs , in- 8°. br. 1 1. 1of.
Traduction des Satyres de Juvénal , par
M. Duſaulx , in-89. br. 61.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1770 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EXTRAIT du Printems , chant premier
du poëme des Saiſons ; imitation libre
de l'anglois de Thompson.
VIE
Invocation.
IENS , doux printems , embellir les côteaux ;
Viens ranimer la nature épuisée :
Deſcends auſſi , bienfaiſante roſée ,
Et de tes pleurs baigne les arbriſſeaux .
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Sur ces lilas , fur ces grouppes de roſes
Sont aflemblés les habitans des bois ;
Ils font déjà , ſous les feuilles écloſes ,
Retentir l'air des éclats de leur voix.
Dédicace.
Otoi , qui joins les qualité du ſage
Aux agrémens , aux graces deVénus ,
Daigne , B *** , agréer un hommage
Que doit ma muſe à tes rares vertus :
Daigne fixer la naïve peinture
Deta ſaiſon , dont je chante la loi s
Soutiens mon vol , je t'offre la nature
Simple , fleurie , & belle comme toi.
Retour&premiers effets du Printems .
Au fond du Nord l'hiver ſe précipite ,
It les autans , entraînés dans ſa fuite,
Ceflent enfin de ravager les champs.
Zéphir s'emprefle à déployer ſes aîles ,
Flore renaît dans ſes embraſſemens !
La neige fond &s'écoule en torrens ;
Les prés , les bois brillent de fleurs nouvelles ,
Et Pan fourit l'aſpect du printems.
Mais la ſaiſon eſt encore incertaine :
Le ſombre hiver retourne ſur ſes pas ;
Il livse Flore aux rigueurs des frimats ,
AVRIL. 1770 . 7
Et l'aquilon fait ſentir ſon haleine.
Un voile épais cache le Dieu du jour ;
Le roffignol interrompt ſon ramage
Et Progné craint d'avancer ſon retour.
Mais le ſoleil perce enfin le nuage
Qui paroifſſoit immobile dans l'air :
De ſes liens le printems ſe dégage ,
Et dans ſon antre il enchaîne l'hiver .
Semences de Mars.
Le laboureur , que l'eſpoir encourage,
Forçant au joug ſon robuſte attelage ,
Parcourt ſon champ qu'il couvre de fillons ,
Ses ſoins remplis , un ſemeur ſe promène
Jetant par-tout les germes des moiſlons ;
La herſe ſuit & termine la ſcène.
Fais , Dieu puiſſant ! éclater ta bonté :
L'homme attend tout de ton bras tutélaire !
Vents , précurſeurs de la fertilité ,
Répandez-la dans le ſein de la terre !
Pere du jour , découvre tes rayons ;
Roule ton char dans des flots de lumiere ,
Et de tes feux échauffe les fillons ?
Vous , qui vivez dans la molle indolence
Vous , que maîtriſe & fubjugue l'orgueil ,
,
Qui , dans le luxe & l'altiere opulence ,
Aiv
S MERCURE DE FRANCE.
Ne rencontrez qu'un dangereux écueil ,
De vos regards ce détail n'eſt pas digne ;
Grands , vous croiriez vous abaiſſer trop bas :
Virgile , avant de chanter les combats ,
A célébré les troupeaux & la vigne.
Jadis les grands , les héros & les rois
De la charrue alloient dicter des loix :
Rougiſloient-ils de cultiver leurs terres ?
Et vous , & vous , orgueilleux éphémeres ,
Vous qu'un inſtant & fait naître & détruit ,
Vous dédaignez de ruſtiques chaumieres ,
Et rejetez la main qui vous nourrit !
Ovous , chez qui fleurit l'agriculture ,
Heureux François , préparez vos côteaux
Arecevoir les biens que la nature ,
Pleine de ſoins , deſtine à vos travaux !
O France ! ô toi , dont la gloire m'eſt chere,
Que dans tes ports , des bouts de l'univers ,
Soient raſſemblés tous les tributs des mers l
Diſpenſe , accorde aux peuples de la terre
Le ſuperflu de tes riches guérets :
Du monde entier qu'ont'appelle la mère ,
Etdans tous licux regne par tes bienfaits !
Par M. Willemain d'Abancourt .
AVRIL. 1776.
L'ABSENCE DE VENUS ,
Allégorie à Mde de T***.
LORSQUE l'immortelle Cypris ,
Quittant les boſquets d'Idalie
Pour habiter les céleſtes lambris ,
Emmene les plaiſirs , les amours& les ris,
Et va , des mains d'Hébé , recevoir l'ambroiſie ,
Ses berceaux enchanteurs perdent tous leurs at
traits :
Son iſle eſt un déſert immenſe ;
Tout ſe reſſent de ſa fatale abſence ,
Et les ſombres ennuis habitent ſon palais.
De l'amoureuſe tourterelle
Onn'entendplus les doux roucoulemens ;
Sur ſa tige en naiſſant périt la fleur nouvelle,
Et l'hiver ſemble , au milieu du printems ,
Déchaîner ſa rage cruelle.
Ainſi languitPaphos , ainſi languitParis
Quand vous allez briller à la cour de Louis :
On ne peut vous blâmer de plaire ;
C'eſt le droit de Vénus , ce droit vous eſt acquis
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais après une abſence à nos voeux trop contraire
,
Jugez , belle &jeune Doris ,
Si le retour est néceſſaire .
Par le même.
VERS à un ami , pour le jour de ſa fête.
AVEC des ſentimens peut-être moins finceres ,
D'autres , pour ton bouquet , feroient plus de
fracas :
Si je ne puis t'offrir quedes fleurs paſſageres ,
Mon amitié du moins ne leur reſſemble pas .
Par le même.
L'AMOUR & LA MORT . Fable.
L'AMOURjadis s'égara dans unbois ,
Lorſque la nuit , en déploiant ſes voiles,
De la ſiniſtre Orfraye encourageoit la voix,
Etqu'ele ouvroit la carriere aux étoiles.
Tout dieu qu'il eſt , l'Amour est bientôt las
Il l'étoit donc : il voit une caverne
AVRI L. 11 1770 .
Propre à ſervir de retraite à Laverne. *
N'importe. Il y traîne ſes pas.
Et Laverne & l'amour ont des rapports enfemble,
Il craint peu de la rencontrer ;
Sidans ce lieu lehaſard les raſſemble ,
Ils ont à nos dépens des tours à fe montrer.
Il entre , mais dans la tanniere
Où ce dieu ſe couche & s'endort ,
Pour un inftant dormoit auſſi la mort.
Bourreaux , aflaſſins , gens de guerre
Et médecins dormoient ſans doute aufſi :
Quoi qu'il en ſoit , cette rencontre- ci
Fut hélas trop meurtriere.
De nos deux divinités ,
Les traits aux haſard jetés ,
Sont mêlés ſur la pouſſiére .
:
Or , tout-à- coup des vents fougueuz ,
Dans les entrailles de la terre ,
Par leurs élans impétueux
Se faifant une horrible guerre ,
Agitent notre globe & l'auroient renverſé ;
*Déefle des Voleurs.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Si l'effort vigoureux d'un ſouffle trop preflé
De leur priſon n'eût rompu la barriere.
Notre couple dormeur s'éveille avec effroi ,
Se leve , & fuit , en ramaſſant des armes
Que forgea le deſtin pour diverſes alarmes,
Mais que chacun penſe être àſoi :
Oh, de leurs traits mélange déplorable !
La mort en eut quelques-uns de l'amour ,
L'Amour, du monſtre impitoyable
En ſaiſit plus d'un à ſon tour :
Et c'eſt delà que , fans être coupable,
Enbleſſant un jeune homme il lui ravit le jour
Tandis qu'on voit la mort comme l'amourtreme
pée ;
Dans le coeur glacé d'un vieillard
Imprudemment lancer un dard
Dont ſon ame autrefois pouvoit être frappée ,
Mais qui vient l'atteindre trop tard.
Sur ma tête qui griſonne
Je vois tomber mon automne.
Omort ! tu vas bientôt lever les yeux ſur moi,
Le ridicule eſt mon plus grand effroi ,
Et tes rigueurs n'ont rien dont je m'étonnes
AVRIL. 1770. 13
Frappe , mais que ton trait ſoit ſûrement à toi ,
C'eſt le ſeul queje te pardonne.
Par M. B...
STANCES à une Receveuse des
Loteries.
FAVORITE du fort , prêtreſſe de ſon temple ,
Belle d'Hanonville , dis moi
De quel oeil ta raifoncontemple
Ceux que l'eſpoir du gain fait accourir chez toi.
Tandis que de nos veoeux la fortune fe joue ,
Tu l'applaudis d'un air malin & fatisfait ,
Tu dors au branle de ſa roue ,
Tu ris des maux qu'elle nous fait.
Pour former l'heureux aſſemblage
Desnombres proclamés par la voix du deſtin ,
Onte voit, la plume à la main ,
Aſſiſter à chaque tirage.
Tu peux , mieux que nos beaux eſprits,
Intéreſſer toute la villes
14
MERCURE DE FRANCE.
On fait du moins que tes écrits
Ne contiennent rien d'inutile.
Tuverras mon zèle empreſſé
Porter chez toi plus d'une miſe ,
Je veux prendre pour ma deviſe:
Vivent les traits qui m'ont bleſſé.
On en croit tes conſeils , & ſoudain on s'enivre
De la douceur d'un fol eſpoir ,
Mais ce qu'on peut perdre à les ſuivre ,
Vaut-il cequ'ongagne à te voir ?
Tu fais ſur le ſort même étendre ton empire ,
Ilmet toute ſa gloire à te faire du bien ,
Un dieu charmé de ton ſourire
Peut- il te refuſer le ſien ?
La chance à tes cliens devient- elle propice ,
Lagaïté ſur ton front ſemble s'épanouir
Tant de riches ducats n'ont rien qui t'éblouiffe,
Tu les coinptes fans en jouïr.
Tes tréſors ſont d'une autre eſpéce ,
Mille charmes en toi ſont faits pour nous tenter ;
AVRIL. 1770. I
:
:
Le tendre amour dans ſon ivrefle
En jouïroit fans les compter.
De la beauté la plus exquiſe
Il a pris ſoin de te doter ,
Je connois plus d'une marquiſe
Qui, de ton lot , pourroit ſe contenter.
Sans doute la fortune eſt belle;
Mais de mille rivaux elle remplit les voeux,
Ne fois pas aveugle comme elle ,
:
Parmi les afpirans un ſeul doit être heureux.
ParM. de la Louptiere.
ZAMAN. Histoire orientale.
Je ne fais rien de mon origine , & le
lecteur peut prendre à cet égard le parti
que j'ai toujours pris ; c'eſt de s'en peu
foucier. Souvent un eſclave (dit le poëte )
mérite plus d'eſtime que le noble qui n'a
pour lui que cetitre.
Peut être ma naifance fut elle le fecret
du calender qui m'éleva dans les
16 MERCURE DE FRANCE.
plaines de Diarbek * . Abandonné ſur les
bords du Tigre ** ; je dus la vie à ſon
humanité : voilà ſur ce point tout ce que
j'ai appris de Tachel , dont j'ai partagé la
retraite pendant ma premiere jeuneſſe.
Il chercha toujours à me perfuader
qu'une piété ſupérieure l'avoit ſeule confacré
au genre de vie qu'il avoit embraſfé :
mais ſes diſcours fréquens ſur le menſonge
& fur la calomnie dont il ſe diſoit la
victime , m'ont fait ſoupçonner qu'un peu
d'humeur avoit auſſi quelque part à ſa
vocation : d'ailleurs , il haïſſoit les hommes
, & n'obſervoit pas le jeûne du Ramazan
, quoiqu'il fût par coeur tout le li
vre faint.
Parmi les fingularités que j'obſervois
en lui , celle qui m'a conduit dans le cachot
où je languis , étoit la plus conſidérable
; mais elle a mérité long-tems mes
reſpects.
Le mot de vérité ſe liſoit par- tout en
gros caracteres ſur les murs de ſon habi-
(1 ) Ville de la Turquie Aſiatique , de la prov.
du même nom , arroſée par leTigre.
(2) Fleuve conſidérable d'Afſie , qui ſe jette avee
l'Euphrate dans legolfe deBaflora.
AVRIL. 1770. 17
tation. Ce mot étoit ſans ceſſe dans ſa
bouche ,& ce fut le premier qu'il m'apprit
à prononcer. Ses inſtructions ſe bornerent
preſque toutes à m'inſpirer la haine
la plus forte du menſonge & l'amour
le plus vifde la vertu qui lui eſt oppofće .
Aucune conſidération , aucun intérêt
( me diſoit - il ) ne doivent te porter à la
diſſimulation. Il faut être vrai , mon cher
Zaman , dût- il t'en coûter la vie. J'imagine
depuis fort peu de jours que le chagrin
Calender , né foible & n'oſant dire
aux hommes les vérités qui ne leur auroient
pas plû , medeftinoit à le venger
de ſa timidité& du mal qu'ils lui avoient
fair.
Il me conduiſoit ſouvent au haut des
lieux les plus élevés , pour y voir naître
cet aſtre ſi reſpecté du Parſis vagabond * ,
ceglobede lumiere qui paroît preſque toujours
dans l'éclat le plus pur aux champs
de la Syrie. Mon fils (s'écrivit - il) leve
tes yeux éblouis , admire , & fais toi l'image
de l'ame d'un mortel à qui la vérité
eſt précieuſe. Si la tienne abhorre
(1 ) Les Parſis ouGuebres , ſans aucune habitation
fixe en Perſe , comme les Juifs parmi nous ,
adorent toujours le ſoleil.
18 MERCURE DE FRANCE.
l'impoſture , elle ſera brillante aux yeux
de l'Eternel comme ce centre de feux
dont il dirige les mouvemens&la courſe;
&qu'il a revêtu de ſa ſplendeur.
: La limpidité d'un ruiſſeau fervoit une
autre fois d'emblême à ſes leçons. Ce duvet
précieux qui pare les dons de l'automne&
que le tact le plus léger peut détruire
, la fraîcheur ſi corruptible de la
roſe , tout étoit pour lui l'image de la
vérité.
Le dard vénimeux du reptile , l'haleine
empeſtéedes vents deſtructeurs étoient au
contraire les figures ſous leſquelles il me
peignoit le menſonge ; & bientôt je
conçus pour ce vice une haine dont il ſe
félicitoitde voir les progrès.
C'eſt ainſi (diſoit- il ) que la ſemence
des végétaux parfumés d'Aden * , repandue
fur une terre féconde &préparée, les
rendra plus odorans encore. Triſte illufion
duCalender ! il ne recueillit de cette
ſemence que la mort , & moi que l'infortune
qui m'accable.
Je fortois à peine de l'adolefcence lorfqu'un
jour , dans un jardin où nous allions
chercher des fruits , nous nous en-
(1) Villeconſidérable de l'Arabie Heureuſe.
AVRIL. 1770. 19
tretinmes dequelques nouvelles injuſtices
du pacha du pays. Le zélé Tachel , oubliant
qu'on n'eſt jamais ſeul ſous la tyrannie
, élevoit les mains au Ciel & le
dévouoit faintement à la colere du Très-
Haut. Son enthouſiaſme paſſoit aifément
dans mon ame & j'eus grande part aux
malédictions dont nous chargeâmes Albuffar,
c'étoit le nomdu gouverneur .
Le lendemain , tranquille au fond de la.
paitible demeure de Tachel , j'allujetiffois
le flexible oſier à des contours utiles ,
lorſque je vis entrer avec impétuofité le
barbare Albuffar.
Les yeux fulminans & le cimeterre àla
main , il s'avance vers le Calender , & lui
dit qu'il fait qu'hier , dans tel enclos , à
telle heure , il s'eſt permis des imprécations
contre lui , & qu'un paſteur l'a entendu
prononcer ces mots : Seigneur , obf.
curcisfon teint , que fa tige foit coupée ,&
quefon fangse répande comme un ruif-
Seau.
: Tachel , effraïé de l'air menaçant d'Albuſſar
, perd de vue tout- à- coup les grandes
leçons qu'il m'avoit données ſur la
vérité;&craignant pour ſa vie,il répond,
avec autant de lâcheté que d'adreſſe , que
le délateur s'étoit mépris ;que , ſe repo20
MERCURE DE FRANCE.
fant ſous une treille où il conſidéroit avec
moi des grapes de raiſin , loin encore d'être
cueillies , il avoit ſouhaité qu'elles
devinſſent bientôt mûres , qu'on les coupât
& qu'on en fit du vin ; & que fans
doute les expreſſions métaphoriques dont
il s'étoit ſervi , avoient été mal à propos
appliquées à ſa Grandeur.
Albuſſar , étonné de cette réponſe , me
voit fourire ; il me prend par la main , &
me demande s'il doit en croire le Calender.
Non, (lui dis je avec fermeté ) non,
Tachel te trompe , je fus témoin des imprécations
dont tu l'accuſes; c'eſt toi qui
en étois l'objet; c'eſt ſur toi que nous
voulions attirer les malédictions du Ciel .
A peine avois-je articulé ces mots , la
main féroce d'Albuſſar avoit fait rouler la
tête de Tachel à mes pieds.
Moins effraïé qu'indigné de ce ſpectacle
, j'offrois la mienne aux fureurs du
tyran. Jeune homme, ( me dit-il ) pourquoi
mépriſes - tu la mort ?-Parce que
jemépriſe encore plus le menfonge , je
ne puis t'abuſer ; Tachel m'apprit à te
haïr ainſi que l'impoſture : je fus auffi coupable
que lui dans le jardin où ton eſpion
nous entendit hier . -Et pourquoi me
hais-tu?-Parce que ta cour eſt celledes
AVRIL. 1770. 21
méchans , & parce que tu es un méchant
toi-même.
Les gens de la ſuite du pacha alloient
fondre fur moi. Albuſſar les arrête. Refpectez
ſa vie ( dit- il .) Le courage avec lequel
il confeſſe la vérité me le rend précieux.
Qu'il me ſuive à ma cour , je veux
m'en faire aimer. Quel eſt ton nom ? (me
dit-il) Zaman , ( répondis-je.) Viens Zaman
( ajouta - t'il. ) Albuſſar devient ton
protecteur; mais fois toujours vrai , ſi tu
trahis la vérité , puiſſe ton fort être celui
de Tachel !
Me voilà donc parmi des gens bien
éloignés de ma haine pour le menfenge ,
au milieu des courtiſans &des flatteurs
d'Albuſſar qui , lui- même n'en aimoit pas
mieux la vérité , malgré ce qu'il venoit de
faire en ma faveur.
Occupé du premier événement un peu
conſidérable de mon hiſtoire , je me di- .
fois , il eſt fort bon de dire la vérité. Le
menfonge de Tachel lui a coûté la vie ;
mon courage a ſauvé la mienne. Ainſi je
m'affermiſſois dans les principes que m'avoit
inſpirés leCalender , & qu'il avoit ſi
mal ſuivis lui- même
Le pacha , toujours cruel , toujours injuſte
, s'amuſa de ma franchiſe & de ma
1
22 MERCURE DE FRANCE.
fincérité qu'il trouva inébranlable même
à ſes propres dépens. La rareré de mon
caractere en étoit le ſeul mérite auprès de
lui ; c'eſt ainſi qu'un grand peut, dans ſa
ménagerie , entretenir avec foin un animal
étranger & redoutable , par la ſeule
raiſon qu'il n'eſt pas aiſé de s'en procurer
depareils.
Un jour que je m'étois expliqué avec
lui fur le compte d'un de ſes flatteurs &
que je lui avois démontré que ce favori
ne confultoit que ſon propre intérêt dans
toutes les choſes qu'il lui faifoit faire ,
j'allai me promener ſur le ſoir fans me
faire accompagner. Apeine la nuit defcendoit-
elle ſur l'horiſon, deux eunuques,
unbâton à leur main , m'environnent &
tombent ſur moi en me faluant de la part
du favori que j'avois peint le matin avec
tant de naïveté.
J'eus beaucoup de peine à regagner le
palais d'Albuſſar , à qui j'appris le traitement
indigne qu'on m'avoit fait. Il jura
de me venger; & en effet le cordon fatal
ayant terminé les jours du Satrape , j'apprisque
mon protecteur me donnoit fes
places &qu'il partageoit avec moi la confiſcation
de ſa fortune.
Mes douleurs furent vives pendant plaAVRIL.
1770 . 23
fieurs jours; mais mon élévation & mes
richeſſes me les firent bientôt oublier ſans
qu'il me vint une ſeule fois dans la tête
que j'avois déjà coûté la vie , en très- peu
de tems , à deux perſonnes ; que la mienne
avoit deux fois couru de grands rifques
, & qu'en dernier lieu fur-tout j'avois
été fort heureux que le bras de deux
eunuques fût moins robuſte que celui de
tout autre eſclave qu'on auroit pu choifir
; enforte que je continuai , fſoousle
bon plaiſir d'Albuſſar , à répandre la vérité
dans l'aſyle du menfonge.
د
L'orgueilleuſe inutilité des poëtes , la
dangereuſe charlatanerie des médecins
tout fourniſſoit une ample matiere à mes
obſervations. Albuſſar en rioit ſeul , mais
n'en profitoit pas .
De tous les ennemis que je me faifois
chaque jour , les poëtes me parurent les
plus incommodes. Les ténébres de ma
naiſſance , ma taille qui étoit un peu audeſſous
du médiocre , mon nez qui ne
deſſinoit pas fur mon viſage une ligne
exactement droite , & fur-tout ſes maudits
coups de bâton dont j'avois été regalé
ſur les bords du Tigre , étoient le
fonds inépuiſable de mauvaiſes plaiſanteries
rimées qui me ſuivoientpar-tour.
24 MERCURE DE FRANCE .
Le retour périodique des gazels * in.
folens me fatiguoit plus que je ne puis le
dire. Un voyageur , dans les ſables de la
Libye , eſt moins occupé du danger d'être
apperçu par quelque lion dévorant ou de
celui de tomber entre les mains d'une
troupe de brigands , que du ſoin continuel
de ſe défendre de la piqûre des inſectes
bourdonnans qui l'accompagnent.
Actuellementque le malheur me fait
réfléchir un peu plus ſenſément ſur le rôle
que je jouois à la cour d'Albuſſar , il me
paroît affez ſingulier que je me fuſſe arrogé
le droit de dire des vérités dures aux
dépens de qui il appartiendroit , & que
jene puſſe pardonner aux gens qui remarquoient
que mon nez n'étoit pas aufli
droit que celui d'un autre , ce qui étoit
pourtant évidemment démontré.
J'en eus , je crois , un peu plus d'humeur
& mes vérités en devinrent un peu
plus âcres. Je ne fis pas même grace à la
beauté quand elle eut à paſſer par ma critique.
Sélina m'avoitplu , &mon raviſſement
fut inexprimable lorſqu'elle daigna faire
tomber à mes yeux le voile qui me ca-
* Gazel , eſpéce de poëme arabe.
choit
AVRIL. 1770. 25
>
choit ſes charmes. Des treſſes argentées
qui ſe jouoient avec grace ſur ſon ſein
prêtoient le plus vif éclat aux lis & aux
roſes de ſa peau ; mais Sélina étoitun peu
boiteuſe en dépit de toutes les peines
qu'elle prenoit pour ne le point paroître .
Je l'adorai en defirant quelquefois ,
pour la rendre parfaite , qu'elle n'eût pas
la jambe droite plus courte que l'autre : la
charmante Sélina m'eût alors paru digne
de marcher à la tête du choeur des houris
éternelles.
Malheureuſement pour moi elle croyoit
en impoſer àtous les yeux , & bien loin
de ſoupçonner que ſon défaut pût être apperçu
, elle ſe piquoit d'un vif amour
pour la danſe. J'oſai lui dire unjour que
cet exercicedécouvroit encore plus le tort
qu'avoit en la nature avec elle : fon indignation
fut la récompenſe d'un avis que
je croyois lui devoir pour ſon intérêt
même.
J'étois aimé , je l'euſſe aimée plus boireuſe
encore ; je lui devins odieux . Que
d'efforts ne fis-je point pour me faire pardonner
mon crime ! elle fut inexorable ,
&m'accabla des mépris les plus forts. Vil
infenfé ! ( m'écrivit elle , en me jurantque
le dernier de mes eſclaves lui plairoit plus
II Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
que moi ) un instant de faveur t'éblouit ,
redoutes en le terme. Ignores-tu qu' Albuffar
ne tefouffre à ja cour que comme une
espèce defou qui l'amuse , mais qu'il peut
abandonner bientôt à la vengeance publique?
Oh! oh! ( me dis-je à la lecture de ce
billet ) les femmes reçoivent allez malla
vérité ; ce n'eſt donc pas à elles qu'il faut
ladire : Tachel auroit bien dû m'en avertir.
Je fouffris bien moins des invectives
de Şélina que de la perte de ſon coeur.
Long tems mon ame fut déchirée, &plus
d'une fois je me furpris à ſoupirer , en diſant
que je ne l'aimois plus. Heureux , fi
la réflexion que j'avois faite ſur le peu de
goût des femmes pour la franchiſe , m'avoit
garanti du nouvel écueil où me fit
tomber le funeſte caractere que m'avoit
formé Tachel .
Albuſſar avoit , au nombre de ſes eſclaves
favorites , deux femmes qui ſe diſputoient,
non pas l'empire de la beauté, mais
celui de l'eſprit , parce que le gouverneur,
tout cruel qu'il étoit , avoit l'orgueil de
dédaigner une eſclave qui n'étoit que
belle. Son indéciſion , entre ſes favorites,
étoit une preuve qu'il ſe connoiſſoit peu
r
AVRIL. 1770. 27
au ſujet de la querelle , auſſi voulut- il que
mon jugement terminât leurs débats. Je
vis donc pluſieurs fois Zédine & Fakeric,
c'étoient les noms des deux eſclaves.
La derniere , avec auſſi peu d'idées que
la plupart des poëtes du Diarbek , avoit ,
comme eux , l'incommode facilité d'arranger
des mots rimés à chaque déſinence.
Elleavoit,commeeux,le plusgrandreſpect
pour ce petit talent , &, comme eux , elle
me parut peu foutenable lorſqu'elle ne
parloit pas d'elle - même , ou des quinze
différentes façons d'empriſonner la penſée
de Merlana Giami ( 1 ) oude Sawly( 2 ). -
Pour Zédine , je lui trouvaide plus hautes
prétentions, mais bien autant de ridicules.
Elle croyoit avec Jbn abbas ( 3 ) que
les fix jours de la création étoient chacun
de 1000 ans. Elle connoiſſoit la longueur
& la largeur des ſept paradis du prophète ;
elle m'aſſura qu'elle étoit de 4383000
lieues. Elle me deſſina la figure du jeh-
(1 ) Poëte Perſan , auteur du Bahariſtan .
(2) Poëte Arabe fameux .
(3 ) Célèbre interprête de l'alcoran , mort l'an
67 de l'hégire. C'elt d'après ſon idée qu'étoit venue
f'opinion que le monde nedevoit durer que fix
mille ans.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
mout , énorme poiſſon , ſoutien de l'eſcarbot
, qui porte le boeuf de 4000 pieds , fur
lequel eſt la pierre de ſaphir , qui ſert de
marchepied à l'ange qui ſupporte les cieux
& la terre. Haffan El Basry ( 1) n'avoit
pas mieux ſu qu'elle le nom du génie qui
aſoin des nuages &des pluies. Il habite
(me diſoit - elle avec confiance ) le premier
ciel de la fumée; car c'eſt de fumée
que l'Eternel compoſa les ſept étages des
ſept cieux (2) .
J'eus beaucoupde peine à ne pas éclater
lorſqu'elle m'étala ſa doctrine ſur les
Hirz, (3) dont elle ſavoit tous les ſecrets.
Enfin Zédine me parut avoir parcouru la
chaîne de toutes les rêveries humaines
pour s'en faire un étalage d'érudition faftidieuſe
& pédanteſque qui me ſembloit
détruire tout ce qu'elle avoit de charmes .
Albuſſar, curieuxd'apprendre à laquelle
des deux j'avois donné la préférence , interrogea
bientôt ma ſincérité , &je n'héfitai
pas de lui dire que l'une & l'autre
(1) Haffan El-Bafry , premier ſcholaſtique des
Musulmans , allaité, pendant l'absence de ſamere,
parune des femmes du prophéte.
(2) Toutes ces rêveries ſe trouvent dans différens
ouvrages arabes.
(3 ) LesHirz, les Amulettes.
AVRIL. 1770. 29
étoient faites pour lui plaire par les graces
de la figure , mais que je n'avois point
remarquéd'eſprit à tout ce que j'avois entendu
, & qu'il devoit leur conſeiller
d'employer tant d'émulation àdevenirdes
femmes aimables , au lieu d'être l'une un
rimeur infipide , & l'autre un ennuyeux
pédant.
Le malin pacha ne laiſſa pas ignorer ma
déciſion aux deux rivales qui,réunies pour
ma perte , ſe vengerent de moi comme
on va le voir.
Arrêté par des hommes robuſtes qui me
fermerent la bouche , je me vis un jour
porré & attaché ſur le dos d'un chameau
d'où je ne pus defcendre qu'au bout de
deux jours aux conditions de ſuivre docilement
la caravane à laquelle j'avois été
livré , & qui faisoit route pour Bafra fur
le golphe Perſique.
J'avois tout promis,& quelques regrets
que je ſentiſſe de perdre le poſte & la fortune
que je tenois d'Albuſſar , je parvins
àm'éloigner ſans peine d'un pays où j'avois
été en fort peu de tems chanfonné
cruellement , abandonné barbarement par
Sélina , hai univerſellement , bâtonné ,
comme le lecteur l'a vu , & toujours en
danger de perdre la vie auprès du plus ca
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pricieux& du plus inhumain des gouver.
neurs qui , fans doute déjà las de moi, m'avoitlivré
au courrouxde ſes deux femmes.
Malheureuſement mes conducteurs n'ézoient
pas payés pour me mener juſqu'à
Bafra ; car m'ayant vu une nuit plongédans
un fommeil profond , ils prirent ce moment
pour continuer ſans moi leur chemin
; enforte qu'à mon réveil je me trouvai
ſeul dans les horreurs d'une immenfe
forêt, avec des proviſions très- légeres que
j'apperçus à mes côtés & que je devois
bien plutôt à l'humanité de quelqu'un de
mes compagnons , qu'aux ordres de Fakeric&
de Zédine. Tant il eſt imprudent de
refuſer de l'eſprit aux jolies femmes.
Je voulus d'abord ſuivre la trace des
chameaux ; mais une riviere qui ſe préſenta
devant moi & que je ne pus paller,
me força de renoncer à l'eſpoir de rejoindre
la caravanne.
Déjà pluſieurs jours s'étoient écoulés ,
&touchant au terme de mes fubſiſtances,
je me dévouois à la mort, lorſqu'unbruit
de chameaux & d'hommes me fit lever les
yeux que j'attachois triſtement à la terre.
Je ne me trompois point ; le Ciel qui
me deſtinoit à des peines plus longues ,
me fit appercevoir une troupede gens vers
AVRIL. 1770. 31
leſquels je courus en leur demandant la
vie.
J'en fus affez bien reçu ,& comme tous
les chemins m'étoient égaux , je confentis
volontiers à ſuivre la troupe qui alloit à la
capitale de la Syrie .
Mes nouveaux compagnons de voyage
étoient des pélerins qui revenoient de la
Mecque & qui devoient être reçus à Damas
avec le plus grand reſpect. J'imagine
pourtant que je fus fort heureux de n'avoir
rien qui tentât leur fainte avarice ; car je
m'apperçus , chemin faiſant, àla peur que
nous fimes à quelques marchands qui
croifoient notre route , &qui ſe ſauverent
à l'aſpect de nos bourdons ; que la
pieuſe cohorte dontje ſuivois les pas n'in
piroit pas une grande confiance.
La façon dont nous nous emparâmes
quelques jours après au nom du prophète,
des troupeaux que nous rencontrâmes
confirma mes idées à cet égard , & la néceflité
de faire ſubſiſter des gens qui
avoient vu le tombeau , ne me parut pas
ſuffifante pour juſtifier un vol que chacun
des pélerins auroit pu ne pas commettre
en reſtant chez lui .
Apeine eus-je fait part de mes réflexions
fur ce point , qu'il s'éleva un cri général
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
contre moi. Je fus traité de ſcélérat &
d'impie : la caravane ſuſpenditſa marche
&parla de me juger .
Les eſprits s'échauffent par mon obſtination
à foutenir ce que j'avois dit ; on
me lie ; on prend les voix , & je ſuis condamné
preſque unanimement à être enserré
vif.
Déjà la foſſe s'avançoit lorſqu'un des
Arabes qui , après avoir vu la maifon
quarrée , s'étoient privés de la vue pour ne
plus rien enviſager de terreſtre , vient auprès
de noi , promene ſes doigts ſur mes
traits , me ferre affectueuſement la main
&demande ma grace .
C...
L'autorité de cette victime du prophête
calma tout- à- coup l'indignation générale,
tut permis de suivre mon libéra
teur àDamas ſans rien appréhender de la
fureur que j'avois excitée.
Je m'impofai le plus rigoureux filence
juſqu'à notre arrivée dans cette grande
ville;car jenepus pas me diſſimuler après
ma derniere aventure , qu'il ne fût cent
fois plus dangereux de dire la vérité avec
de pareilles gens qu'avec les poëtes & les
belles du Diarbek.
La caravane avoit envoyé des députés
an gouverneur de Damas , afinde ſe faire
AVRIL. 1770. 33
rendre les hommages dûs en pareil cas ;
en effet notre entrée eut plus l'air d'un
triomphe que de l'arrivée d'une troupe de
pélerins. Les aveugles fur-tout , au nombrede
vingt , &que préſidoit mondéfenfeur
, eurent à leurs pieds tous les grands ,
toutes les beautés de la ville , &le pacha
même , pour implorer leurs bénédictions .
Après toutes les vaines cérémonies de
cette entrée , je ſuivis mon aveugle & fes
compagnonsdans la maiſon qui leur avoit
été préparée par legouvernement .
Il eſt aſſez fingulier de dire qu'on fuit
un aveugle , & cependant c'eſt ce qui
m'arriva . Quel est le vrai croyant qui doute
que les pas de ces gens qui ſe font volontairement
privé du plus utile de nos
fens , après avoir fait fept fois le tourde la
kaaba , ne foient guidés par une vertu ſecrete&
divine ?
Dès le lendemain Cobar ( c'étoit le
nom du chef des aveugles ) fut élu & proclamé
grand interprête de la loi ; & dès
lors le pacha Koutkou qui , d'ailleurs ,
étoit un homme ſimple&bon, ſe vit fous
ſadépendance religieufe.
On me croyoit fort heureux de lui être
attaché , & peu s'en falloit que je n'inſpisalle
moi - même quelque reſpect par
By
34 MERCURE DE FRANCE .
l'honneur que j'avois de ſervir le faint
interprête ; mais ce prétendu bonheur dura
peu , parce que je perdis ma vénération
pour mon maître. J'avois quelquefois
foupçonné qu'il étoit moins aveugle, qu'il
ne vouloit le faire croire , & différentes
épreuves réitérées toujours avec le même
ſuccès, ne me laiſſerent aucun doute fur
la pieuſe fraude de Cobar & de quelquesuns
de ſes diſciples. D'ailleurs., il n'avoit
pas été longtems fans me faire redouter
des dangers dont je n'oſe ici déſigner l'eſpéce
: je pris le parti de fuir & de chercher
un aſyle chez le pacha , dont la foibleſſe
m'avoit intéreſſé..
Je me crus obligé de lui révéler la charlatanerie
de Cobar ; mais loin de le perfuader
, je fus traité par le gouverneur de
téméraire & de fou , & le faux aveugle
m'ayant réclamé avec hauteur , Kourkou
me fit remettre entre ſes mains .
L'accueil careſſant qu'on me fit àmon
retour forcé dans la maiſon des aveugles,
ne me laiſſa rien entrevoir du traitement
qui m'y attendoit ; Cobar lui-même étoit
venu à la porte me recevoir avec tous les
témoignages du plaifir & de la bonté ;
mais à peine la nuit fut elle arrivée que
le plancher de la nouvelle chambre qu'on
AVRIL . 1770 .
35
m'avoit fait prendre , s'écartant des deux
côtés avec précipitation , je tombai à plus
de 50 pieds de profondeur dans un filet
fuſpendu qui m'empêcha de me brifer
contre terre .
La trape ſe referma auſſi-tôt au- deffus
demoi ,&je paſſai la nuit dans mon filer,
refpirant une odeur inſupportable , & n'ofant
en fortir dans la crainte de tomber
dans un autre abîme .
Le retour du ſoleil ne s'annonça que
par une foible clarté qui paſſoit à travers
la grille d'un cloaque qui étoit encore à
15 pieds au- deſſous.
Quelques heures après , je vis paroître
quatre hommesdans mon horrible cachot.
Quatre poulies font deſcendre juſqu'à eux
mon filet , & me livrent à leur barbarie.
On me dépouille ; on me déchire la peau
par mille coups de verge , & on me laiſſe
preſque expirant ſur quelques planches à
moitié pourries qui devoient me garantir
d'une plus grande humidité.
Ce fupplice dura quinze jours de ſuite,
parce que jefus aflez lâche au ſecond jour
pour faire uſage du ris & de l'eau qu'on
avoit laiſſés à mes côtés.
Ce terme révolu , je ne vis plus mes
bourreaux ordinaires , & ma provifion
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
defcendit de tems à autre par la trape
funeſte qui étoit ſi fort au-deſſus de ma
tête.
Enfin il y a quelque tems , un vieillard
parut à mes yeux . Ne t'effraïe point , Zaman
, (me dit- il ) ton fort m'a fait pitié;
je viens , s'il ſe peut , en adoucir l'amertume.
Malheureux ! ( ajouta - t'il ) quel
démon te ſuggéra le conſeil d'aller apprendre
au pacha que Cobar n'étoit pas
plus aveugle que toi !
Alors je lui fis part du penchant que
j'avois reçu par mon éducation à dire
toujours la vérité. Te la demandoit- on ?
(interrompit - il) Inſenſé ! comment le
danger que tu as couru avant d'arriver à
Damas ne t'a t'il pas corrigé ? Apprends
qu'il eſt des hommes implacables qu'il
ne faut jamais démaſquer ; tel eſt Cobar,
tel eſt ton ennemi. Adieu , je reviendrai
te voir , un événement peut te rendre la
liberté , crois que je veille à tes intérêts .
Il fortit en me laiſſant des ſachets d'une
odeur délicieuſe qui me rendit l'infection
de mon cachot plus foutenable , & un
vaſe d'une liqueur qui tanima mes efprits
, & qui me fit fupporter ma fatale
exiſtence .
Je revis bientôt mon ſecourable & tenAVRIL.
1770. 37
dre vieillard , une lampe & des papiers à
la main. Tiens (dit-il) tu vas apprendre
comment la vérité peut ſe préſenter à
fes ennemis ; lis &médite , tu me verras
dans peu.
C'étoit l'ouvrage du ſage Lokman
qu'il m'avoit laiſſé , & qui me pénétra de
la néceſſité d'envelopper la vérité pour
ofer l'offrir aux hommes. Oui , me disje
, après avoir lu les paraboles du vertueux
Arabe dont le nom immortel fert
de titre au 31º chapitre de l'alcoran , oui
déſormais Lokman ſera mon guide &
mon modèle .
Je prononçois cet engagement lorſque
mon vieillard reparut & me dit : prends
courage , Zaman , une maladie cruelle
menace les jours de Cobar , il mourra
fans t'avoir pardonné ; mais à fa mort
j'ouvrirai ta priſon , n'oublie jamais les
leçons de Lokman. En attendant ( ajouta-
t'il ) écris ton hiſtoire , c'eſt là ſeulement
qu'il ne faut jamais déguiſer la vérité.
J'écrivis en effet ce qu'on vient de lire
, & le tableau de mes malheurs fut
encore une leçon pour moi. J'attends le
moment d'en profiter. Oui , mortels !fi
je revois la clarté du jour , fi je revis
parmi vous ,je continuerai àrefpecter la
38 MERCURE DE FRANCE.
vérité ; mais j'adoucirai pour vos foibles
yeux ſon image effraïante.
Par M. B **..
LES VOLCANS .
Ode qui a remporté le prix de l'Académie
deMarseille en 1769 ; par M. Gaillard ,
de l'académie des infcip. & belles - lettres .
Ingens terrarum portentum. PLIN.
PARTENOPE ARTENOPE * regnoit ſur une mer tranquile :
D'innombrables cités , dans ſa plaine fertile,
S'élevoient autour d'elle & compoſoient ſa cour..
Virgile avoit chanté fur ces rives fleuries
Lavinie & Didon , les champs & les prairies ,
Les bergers & l'amour,
Le crime étoit puni ; la terre étoit vengée ,
Des Caïus , des Nérons heureuſement purgée ,
Rome voyoit les loix triompher à leur tour.
Titus , Titus regnoit ſur Rome & fur lui-même;
Titus , l'amour du ciel , dans la grandeur ſuprême
N'avoit perdu qu'unjour.
* Partenope ou Naples.
Hlo Virgilium me tempore dulcis alebat Partenope
AVRIL. 1770.
39
Afſuré des bienfaits d'un maître qu'il adore ,
Le laboureur joyeux a ſalué l'aurore ;.
L'eſpérance & l'amour brilloient dans tous les
yeux.
Heureux qui ſervira le prince & la patrie !
Tout aimoit , tourchantoit; la nature attendrie
Remercioit les dieux.
Ciel! o Ciel ! quels ... torrens de sendre&de
fumée!
LeVéſuve en fureur , de ſa cime enflammée
Vomit des rocs brûlans & des métaux fondus :
La lave roule au loin juſqu'aux mers écumantes;
Herculane eft couvert de ces maſſes fumantes ;
Pompeïa n'eſt plus..
Le ſoleil eſt éteint : les feux de ce tonnerre
Ont ſeuls droit d'éclairer & d'embraſer la terre .
Acette lueur ſombre , à ces longs tremblemens,
Neptune avec effroi s'élançant du rivage ,
Court aux bords africains annoncer ce ravage
Pardes mugiffemens.
Le choc des élémens a brifé ces montagnes ,
La ſolfatare ardente a brûlé ces campagnes ;
Ces pins font arrachés , ces murs ſont renverſés ;
Tous les vents échappés de leurs grottes profondes
,,
40 MERCURE DE FRANCE.
De cent vaiſſeaux épars ont femé fur les ondes
Les débris fracaffés .
Oterreur ! Ô vengeance ! ô dévorans abîmes !
Epargnez l'innocent , choiſiſſez vos victimes ,
Corrigez l'univers par ces calamités :
Ecraſez ce brigand qui défole la terre ;
Ce Sybarite affreux qui commande la guerre
Du ſein des voluptés.
Non: réſervez plutôt pour l'injufte & l'impie,
Le tourment de ſurvivre à leur triſte patrie ,
Aleur pere , à leur fille , à l'hymen , à l'amour ,
A tous ces noeuds charmans qui conſolent nos
ames.
mort ! ô paix profonde ! heureux qui , dans ces
flames ,
N'a perdu que le jour !
L'une , auprès d'un fils mort , tombe déſeſpérée:
L'autre appelle, en tremblant , ſa famille égarée ;
Il héſite , il friſſonne , il veut fuir , il revient :
De la chaumiere à peine il reconnoît la place ;
De ces bords abîmés l'épouvante le chaſſe ,
Et l'amour l'y retient.
La mort produit la mort. La famine & la pefte
Vontde ces malheureux conſumer ce qui reſte :
Des cadavres preſſés l'horrible exhalaiſon ,
L'air infecté par-tout d'une vapeur mortelle ,
AVRIL. 1770. 41
Un ciel impitoyable , une terre infidèle
N'ont plus que du poiſon.
Dieux ! on fuir ? Tout éprouve ou tout craint ſa
ruine ;
Les gouffres ſont ouverts de Lisbonne à la Chine;
L'effroi , d'un vol affreux , parcourt tous les climats;
La terre a ſes fléaux , la mer a ſes tempêtes ,
Le danger eſt par- tout; lafoudre eftfurnos têtes,
L'abíme estfous nos pas.
Le midi trop ſouvent , de ces triſtes lumieres ,
Voit briller au Pérou le front des Cordilleres ,
Il vit le Callao tomber avec Lima ;
Et des antres du Nord une flamme cruelle
Sillonne enmugiffant cette glace éternelle
Qui couronne l'Hécla.
Si, ſous un ciel plus doux je cherche un bord tranquile
,
Théocrite meguide aux champs de la Sicile ,
Aux ſources d'Arethuſe , aux beaux vallons d'Enna
Tout rit à mes regards dans cet aſyle aimable;
Mais Typhon y frémit , & ſa rage indomptable
Y louleve l'Etna .
La nature en courroux n'étonne point le vices
42 MERCURE DE FRANCE.
Voyez dans ces volcans l'intrépide avarice ,
D'uneļardeur téméraire , aller tenter le fort.
Des citoyens pilloient Lisbonne chancelante
L'intérêt demandoit à la terre tremblante ,
La fortune ou la mort.
Que dis - je ? .... Ô guerre! ô honte ! ô barbare
induſtrie!
Cesvolcans ont ſervi d'exemple à ta furie. 4
La race humaine habite au milieu des horreurs ;
Elle a multiplié ſes malheurs par ſes crimes.
Tombez , monftres , tombez , exéctables victi
mes
De vos propres fureurs.
Oh ! ne maudiflons point nos amis & nos freres ;
Déplorons ces fureurs à leur ame étrangeres.
Non , malheureux humains ! je ne puis vous haïr :
Ceflez de vous détruire , & même de vous craindre
;
Laiſſez - moi vous aimer , vous conſoler , vous
plaindre ;
Laiſſez - moi vous ſervir.
Venez : que nos beſoins, que nos maux nousunif
fent;
AVRIL. 1770. 43
Quede l'humanité tous les voeux s'accompliſlent ,
Que l'amour & la paix viennent tout ranimer :
Jurons par nos malheurs , par ces fléaux terribles
,
Jurons d'être àjamais bienfaiſans & paiſibles ,
Jurons de nous aimer.
CONTE.
Deux époux que l'amour avoit toujours unis ,
Filoient des jours heureux au ſein de l'innocence.
Ils vivoient chaque jour l'un par l'autre chéris,
Et ſe juroient tous deux la plus ferme conſtance .
Mais quel triffte revers ? Quel chagrin pour Themire
?
La pâle maladie , ô triſte coup du ſort !
S'empare de Lubin ; jugez de ſon martyre :
Elle voit ſon époux à deux doigts de la mort.
Son coeur eſt agité , qui pourra l'arrêter ,
Elle veut au tombeau fuivre fon cher Lubin.
Son pere la voyant ainſi ſe lamenter ,
Et craignant de la voir achever (on deſtin ;
Lui dit , en s'approchant , pourquoi tedéſoler
44 MERCURE DE FRANCE.
f
Si la parque cruelle emporte ton mari ,
Laiſle agir les deſtins , compte ſur un ami
Avec qui tu pourras dans peu te conſoler ;
Il eſt jeune & bien fait, ſa fortune & fon nom
Ne feront qu'aggrandir l'eſpoir de ta maiſon.
Un ſemblable propos ne ſert qu'à l'irgiter.
Son ame ſans effroi ne peut le ſoutenir ,
Et ſes ſanglots enfin ne font que redoubler
Lorſque ce cher Lubin rend le dernier ſoupir.
Thémire eſt aux abois; elle ſe déſeſpére.
J'ai tout perdu , dit-elle , en perdant monmari.
Hélas ! que devenir ? Puis regardant ſon pere ,
L'ami dont vous parlez loge-t'il loin d'ici .
:
ParM.C.
LA NAISSANCE DE L'AMITIÉ .
DANS ſon temple la Sagefle
Etoit , dit-on , ſeule un jour ;
Pour le dieu de la Tendrefle
Chacun déſertoit ſa cour ;
De tout tems à la Sageſſe
L'Amour a fait plus d'un tour.
AVRIL. 1770. 45
* Quoi donc ! un enfant , dit-elle ,
>>> Contre moi viendra s'armer !
>>> Oſons , pour vaincre un rebelle ,
>> Comme lui , plaire & charmer ;
>> Rendons la vertu plus belle ,
>>Donnons-lui le don d'aimer.
>>>Tendre amitié , viens ſourire
>> A l'homme , à la terre , aux dieux !
>>>Que les coeurs ſoient ton empire
>>E>t tes temples tous les lieux !
>> Qu'en toi l'univers admire
>>L>eplus beau préſent des cieux. >>
Elle dit : A ſa parole
L'Amitié naît & ſourit ;
Le Crime fuit & s'envole.
En choeur l'Olympe applaudit ,
Et de l'un à l'autre pôle
Tout le globe s'embellit.
Sa beauté touchante & fiere
Duméchant bleſſa les yeux ;
Sa voix , mieux que le tonnerre,
Fit des mortels vertueux ;
46 MERCURE DE FRANCE.
Et le ſage ſur la terre
Ne ſe crut plus malheureux.
L'Amour lui renditles armes
Et l'adopta pour ſa ſoeurs
Mais les feux , nourris de larmes ,
Ont encor quelque rigueur ,
Et l'Amitié ſans alarmes
Nous conduit ſeule au bonheur.
Amitié , que ta préſence
Brûle mon coeur enchanté !
Fais moi chérir l'existence
Au ſein de l'adverſité !
Que ta pure jouillance
Soit pour moi la volupté !
Par un Officier d'artillerie.
AVRIL. 1770. 47
SALLY OU L'AMOUR ANGLOIS .
Anecdote historique , par M. d'Arnaud.
L'AMOUR eſt une paffion qui ſe fait
ſentir à tous les coeurs ; mais il n'y eft
point caractériſé par les mêmes effets.
Chaque nation , chaque homme peutêtre,
a fa maniere d'aimer. L'Amour Anglois
paroît être le plusdécidé ; il y entre
de cette profondeur qui marque toutes les
impreffions de ce peuple , & qui produit
néceſſairement la mélancolie . Rarement
la tendreſſe , envisagée ſous ces traits ,
promet- elle un effet agréable ; mais elle
eſt ſure d'attacher , d'intéreſſer , & ce qui
mérite plus notre attention , de nous démontrer
les ſuites funeſtes de ce ſentiment
, quand il n'eſt point corrigé par la
raiſon , ni par le devoir.
Sally, fille d'un riche négociant de Londres
, avoit été élevée avec le fils d'un des
amis de fon pere ; ces deux enfans connurent
en quelque forte l'amour dans
leurs premiers jeux. Les parens de Sally ne
s'apperçurent point de cette inclination
naiſſante , qu'ils auroient dû détruire dans
48 MERCURE DE FRANCE.
ſes commencemens. La fortune médiocre
de Stanley ( c'eſt le nom du jeune hom .
me) ne lui permettoit pas d'eſpérer d'obtenir
la main de Sally , qui étoit regardée
comme un des meilleurs partis de Londres.
Malgré ces obſtacles , leur tendreſſe
ne fit que croître & ſe fortifier avec l'âge.
Sally avoit le caractere plus mélancolique
que ne l'ont ordinairement ſes compatriotes
: on doit donc s'attendre à toute la
violence de ſes tranſports. Elle aimoit
d'autant plus vivement qu'ayant reçu une
éducation cultivée , elle étoit contrainte
de ſe ſoumettre à toutes les obligations
de ſon ſexe. Il falloit que ſon extérieur
démentît ſans ceſſe le trouble de fon
ame.
Stanley donna à ſajeune maîtreſſe quelques
ſujets de jalouſie ; on ne fait s'ils
étoient fondés ; il n'eſt point de traits légers
pour un coeur ſenſible. Sally eut la
force de diſſimuler quelque tems & de
dévorer ſes chagrins ; elle ſe contentoit
de laiſſer tomber des pleurs dans ſon fein:
ſa douleur éclata; elle ſe plaignit avec
douceur , &dit un jour à ſon amant dans
l'abondance des larmes : « Vous ſçavez ,
>> Stanley , que je vous aime , & que je
» n'aime que vous ; ſi vous continuez à
» voir
AVRIL. 1770. 49
voir Miſs Jenny , vous ferez la cauſe de
» ma mort. »
Stanley promit tout pour raſſurer Sally ;
mais foit qu'il eût moins de vivacité &de
tendreſſe , ſoit que les ſoupçons de ſa
maîtreſſe lui paruſſent entierement injuftes
, il ne tint point parole , & certe malheureuſe
fille n'en fut que trop informée .
Elle ne fit point entendre la moindre
plainte , & affecta une tranquillité dont
Stanley , s'il avoit aimé comme Sally ,
eût aisément pénétré la diffimulation; elle
nourrit dans ſon coeur un fombre défefpoir
; l'oeil de la nature fut plus clairvoyant
que celui de l'amour. Les parens
de Sally , à qui elle étoit chere , ſurprirent
, ſi l'on peut le croire , l'agitation
ſecrette qu'elle éprouvoit; ils lui en demanderent
la cauſe; elle s'obſtina à garder
le filence. On obſerva ſeulement qu'elle
avoitles yeux égarés, qu'illui échapoit des
foupirs,&qu'elle cherchoirmêmeàrepouf
ſer ſes larmes: elle vient un foir , ſelon
l'uſage , recevoir la bénédiction de fon
pere & de fa mere ; elle les embrafle , retourne
plufieurs fois dans leurs bras , ne
ſauroit s'en ſéparer qu'en gémiſfant , fa
mere allarmée lui faitde nouvelles queftions:
Sally ne répond que par des pleurs;
II. Vol. C
50
MERCURE DE FRANCE.
ſes parens perſiſtent à l'interroger; elle ſe
rejette ſur une triſteſſe involontaire qu'elle
ne peut dompter ,& les quitte enfin,
comme accablée d'une profonde douleur,
La tendreſſe maternelle eſt peut- être la
plus inquiete de toutes. Le mere de Sally
, tourmentée toute la nuit de l'état où
elle avoit laiſſe ſa fille , ne peut réſiſter à
l'impatience de la voir. Le jour avoit à
peine paru qu'elle ſe leve pour courir à
fon appartement. Son mati s'efforce en
vain de la retenir , en lui diſant que ſes
craintes n'étoient point fondées. Vous ne
ſavez pas , répliqua - t'elle , ce que c'eſt
qu'une mere ; & elle fort avec précipitation.
Quel affreux ſpectacle la frappe !
Elle trouve ſa fille étranglée à une des colonnes
de fon lit avec un papier ſur ſa poitrine
, où étoient écrits ces deux mors :
for love , pour l'amour.
La mere , toute effraïée , vole à ſa fille
dans l'eſpérance qu'elle pourroit encore
la ſecourir; elle appelle ſon mari, ſes domeſtiques
: leurs foins furent inutiles : il
y avoit déjà cinq ou fix heures que cette
infortunée créature s'étoit détruite . Le
bruit de cette mort parvient bientôt aux
oreilles de Stanley ! Il s'élance vers la
chambre de Sally , en s'écriant : « C'eſt
AVRIL. 1770. 31
» moi qui fuis fon aſſaffin ! » Il ſe jette
ſur ſon corps , l'arroſe de ſes larmes. Les
parens de Sally arrachent Stanley de deffus
le cadavre , & croyant en effet qu'il
étoit le meurtrier de leur fille , s'abandonnent
à la fureur , le pere fond l'épée à la
main fur Stanley , qui ne ſe met point en
défenſe & reçoit un coup mortel.
Oui , pourfuit- il , c'eſt moi qui ſuis le
bourreau de Miſs Sally , & je rends grace
au Ciel de la ſuivre dans le tombeau . Il
raconte alors ce que la famille avoit ignoré
juſqu'à ce moment. Lorſqu'on vient à
ſavoir que Stanley n'a point porté la main
fur Sally , on veut lui donner du ſecours ;
non , continue -t'il , je n'abuſerai point
de votre humanité. Tout ce que j'attends
de vos ames généreuſes , c'eſt de hâter ,
s'il ſe peut , l'inſtant de ma mort ; j'ai
cauſé celle de votre fille , de tout ce que
j'adorois ; c'eſt moi qui l'ai imnolée , ne
l'aimant pas autant qu'elle le méritoit ;
mes imprudences ont excité ſa jaloufie ;
je meurs avec plaiſir de vos coups; j'implore
une ſeule grace : qu'il me ſoir permis
de tendre mes derniers ſoupirs à côté
de Miſs Sally. Le pere & la mere en pleu .
rant traînent ce jeune homme auprès de
leur fille ; il prend une de ſes mains , la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
porte à ſa bouche , & expire en diſante
O ma chere Sally , eſt ce affez de mourir
pour toi?
VERS au sujet du livre de la Théorie
des Sentimens agréables ; par feu M.
de Pouilly , inférés dans un recueil in.
titulé : le Temple du Bonheur.
ON met la théorie au temple du bonheur ,
Humains , pénétrez en vos ames ,
Et ſondez en l'utile profondeur ;
Là du génie elle montre les flammes ;
Ici de la nature elle dicte les loix.
A l'eſtime publique elle eut toujours des droits,
Et ſa place eſt marquée au temple de mémoire;
Aux mânes de Pouilli ce nouveaujour eſt doux ,
Mais ils en rejettent la gloire ,
S'iln'eſt pas un bienfait pour vous.
Par M. d'Origny, conſeiller en la
cour des Monnoies.
:
:
AVRIL. 1770. 53
VERS à Monfieur de ***.
VOTRE muſe vive & légère
Sait ſe plier à tous les tons ;
S'il eſt quelque fête à Cythère
L'on n'y chante que vos chanſons.
L'amour vous a remis la lyre
DesChapelles & des Chaulieux ;
L'on voit chaque belle ſourire
Avos couplets ingénieux.
De vos vers admirant les graces ,
Surpris , & preſque un peu jaloux ,
Je veux en vain ſuivre vos traces ;
Je reſte loin derriere vous.
Ah ! vous ferez toujours mon maître!
Je me borne à vous imiter .
Cen'eſt qu'en amitié peut être
Que jepuis vous le difputer.
Par M. d'Axemar , lieutenant an
régiment de Touraine.
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE..
LE SOPHI & LE POTIER .
Au fils de Tamerlan , un vil Potier de terre
Adreſla ce propos :
L'alcoran est- il faux ,
Quand il dit que du riche un indigent eſt frere ,
Et que malgré l'orgueil & ſa chimere
Tous les Muſulmans ſont égaux ?
Non , monami , c'eſt la vérité même ,
(Dit au manoeuvre le Sophi. )
Eh! bien , la choſe étant ainſi ,
(Reprendnotre Potier ) ma ſurpriſe eſt extrême,
Tandis que je ſuis fans un fou
Que vous nagiez dans l'argent juſqu'au cou.
Je vois que vous êtes ſincere ,
Yous convenez du principe avec moi ;
Soiez auffi de bonne foi ,
Et faites moi ma part de frere.
De huit aſpres * alors le Sophi lui faitdon..
Huit afpres feulement ( dit l'ouvrier qu'étonne
*Monnoie qui revient à notre pièce de deux
liards..
AVRIL. 1770. SS
Une ſi mince portion ? )
Quoi ! des tréſors de la couronne...
Paix , filence , interrompt Schahroch *
Nete vante de rien , ta part n'eſt que trop bonne ,
Jet'en ai fait le compte en bloc .
Soisbien certain qu'il faudroit rendre ;
Si , me faiſant la même loi ,
Chaque frere ici venoit prendre
Sa portion , ainſi que toi .
Par M. Bret.
ELEVES,
VERS .
LEVES , tendrement chéris
Du dieu qui préſide au Parnaſſe ,
Dont les mélodieux écrits ,
Des vers de Tibulle & du Taffe
Ont le féduiſant coloris ,
Et qui n'eſſuiez les mépris
Ni d'Aglaé ni de D ***;
*C'eſt ainſi que ſe nommoit le fils de Tamerlan.
M. Galand a écrit ſon hiſtoire.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
De rofes couronnez Cypris ,
Offrez des guirlandes aux Graces ,
Suivez incefſamment leurs traces ,
Soiez fans cefle avez les ris .
Pour vous les nymphes ſont parées
De leurs plus aimables atours :
Pour vous le carquois des amours
Eſt rempli de fléches dorées .
Sur les bords moufleux des ruiſſeaux ,
Folatrez avec les Nayades :
Les timides Hamadriades
Vous appellent fous ces ormeaux.
Peignez , dans vos tableaux champêtres,
Les bergers danſans ſous les hêtres ,
Animés par la volupté ;
Chantez les beautés du village ,
Leur air riant , leur maintien ſage ,
Leurs moeurs & leur fimplicité ;
Oubien prenez des panetieres ,
Er , ſur les verdoïans gafons ,
Faites redire vos chanſons
Aux plus jeunes de nos bergeres...
J'ai célébré , tout comme vous ,.
VRIL . 1770 . 57
Et l'âge d'or& les prairies,
Et les plaiſirs des bergeries ,
Plaiſirs ſi ſimples , mais ſi doux.
Les fleurs de la ſaiſon nouvelle,
Des rofſignols les ſons touchans ,
Le pinceau magique d'Apelle ,
Et le ciſeau de Praxitelle -
Ontfaitles ſujets de mes chants ,
Tantque Doris me fut fidelle;
Doris , l'objet de mes regrets ,
L'enchantement de la nature ,
Belle fans art & Lans parure ,
Etn'en ayant que plus d'attraits..
C'eſt Eglé , c'eſt Pſyché , c'eſt Flores
Elle a la jeuneſſe d'Hébe ,.
Et la taille de Terpſicore ,
Et tous les charmes de Thisbé.
Qui la voit, la veut voir encore..
Elle parle ſi tendrement !
Elle ſourit fi finement !
Qui la voit , pour toujours l'adore
Sur vingt rivaux plus beaux que moi
J'obtins la douce préférence ;
Etj'eus pour gage de fa foi
Cyv
18 MERCURE DE FRANCE..
Centbailers & fon innocence .
Que j'ai pafléde doux momens
Am'entretenir avec elle !
Quede tendres embraſſemens !
Quelle ardeur vive & mutuelle !!
Senſible ſans emportement ,
Et pourtant vivement charmée ,,
Elle ne ſembloit enflammée
Que des deſirs de ſon amant.
Un goût pareil d'indépendance ,.
L'Amour , une aimable décence .
Sembloient nous unit pour jamais
Tous deux remplis d'indifférence ,
Pour tout ce qui trouble la paix ,
Tous deux riches ſans opulence,,
Nous étions dans cette indolence
Où l'on goûte les biens parfaits.
Aimant fans borne , aimés de même ,
L'univers pour nous n'étoit rien:
Je faiſois fon bonheur ſuprême ,
Elle étoit auſſi tout mon bien .
Elle a rompu notre lien ;
Doris ne veut plus que je l'aime..
AVRIL. رو .. 1770
Chênes touffus , jeunes tilleuls ,
Qui nous vîtes ſi ſouvent ſeuls
AVénus rendre des hommages ;
Puiffiez -vous , des vents irrités ,
Et des frimats & des orages ,
Puiffiez - vous être reſpectés.
Et vous , hôtes de ces bocages ,
Je n'entendrai plus vos ramages ,
Oiſeaux , je vais vous dire adieu..
Adieu , boſquets fleuris & fombres
Oùj'allois rêver près des ombres
D'Anacreon & de Chaulieu ,
Vous ne m'offrirez plus l'image ,
De l'ingrate , de la volage
Qui dédaigne aujourd'hui mon feu.
Et toi , château , qui m'as vu naître,
Tu ne me vertas plus paraître
Au ſein de tes enchantemens.
Voirdes heureux & ne pas l'être ,
C'eſt vivre au milieu des tourmens
ParM. deStJuft.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure d'Avril 1770 , eſt
cire à cacheter; celle de la ſeconde eſt le
bas au métier ; celle de la troiſiéme eſt calotte;
celle de la quatrième eſt le cercle..
Lemotdu premier logogryphe est bonnet,
dont la forme & les couleurs diftinguent
les cardinaux , l'auditeur de rote , & tous
les gens de juftice , les matelots , habitans de
collège , les paysans , les malades , lesfols,
les docteurs , les prêtres , les bedeaux , &
enfans de choeur , le grand maître , le gon--
falonier les Doge de Genes & de Venise,
les prifonniers , les cavaliers , les grenadiers
, les dragons , les huffards , les marchands
, les palefreniers , les officiers de
maiſon dans leur office , les couriers &
nombre de voyageurs , les Financiers , les
artisans , les forgerons & maréchaux , les
mendians & les crieurs publics , les galériens
, les caifiniers , les vignerons , les
jqueurs de paume &de batoir; cafque,falade
, morion , armet , heaume & autres
habillemens de têre ; le bonnet verd du
banqueroutier , les bonnets orangés oujau
nos desJuifs pour les faire connoître dans
les pays où ils ne portent point de bar-
4
AVRIL. 1770. 61
be; en Italie , par exemple , avant qu'on
pendît les ufuriers , on les montroit au
peuple avec un certain bonnet ; bonnet à
prêtre , eſt une eſpéce de fortification à
deux angles rentrans&à trois angles faillans.
Le mot du ſecond logogryphe eſt
Avocat , dans lequel on trouve cauta , vota
, cato , acta , tu , ut , avo , tac , maladie
de brebis , tactac , aut , ou , vocat & vacat
, dans les deux ſens oppofés : Celui
du troifiéme eſt verre , dans lequel on trou
ve ver & rêve : Celui du quatrième eſt
rateau , d'où ôtant les trois premieres let
tres , reſte eau.
JE
ÉNIGME
E luis du genre féminin
Là plus inconſtante femelle ,.
Je changedu ſoir au matin .
Douce aux uns , aux autres cruelle.
On perd la tête en me voyant ,
Onſe la caſle en me perdant.
Au philoſophe qui m'offenſe ,
En me montrant , je fais la loi3;0
Et quoiqu'aveugle de naiſlance....
62 MERCURE DE FRANCE..
Par-tout on ne voit que par moi.
Je viens ſouvent ſans qu'ony penfe.
J'aime à vivre dans l'ignorance ;
Je donne , à qui m'a , des talens ,
N'eût- il pas l'ombre du bon fens.
Ami lecteur , ſi tu m'attrape ,
Saifis -moi bien , ou je m'échappe
ParM. L. ch. p. a. C. Q.d. no
AUTRE.
Pour régayer , ami lecteur ,
De mes combats &de mes guerres
Je t'offre le recit flatteur ;
Sans drapeaux& ſans cimeterres
Ony peut être grand vainqueur ::
Pour me donner plus de ſplendeur
Je vais parler en militaire :
Mon champ de bataille eſt étroit ,
Mon ſoldat n'eſt pas (anguinaire ,
Son chef lui commande du doigt.
Alorsà ſes ordres docile ,
Bien qu'inanimé,cet Achile
AVRIL . 1770 . 63;
Attaque , combat , le défend ,
Recule , avance , eſt pris ou prend.
Pour conquérir ſes adverſaires
Sans frapper , par des coups fecrets
On les ſurprend , ilsſont ſouſtraits ::
Ceſont là les loix ordinaires :
Sur eux trouve- t'il à donner ?
Par force il s'y fait un paflage,
Et chez eux cherche l'avantage
De ſe faire enfin couronner .
Y parvient- il ? Ah que de trouble !:
Sa valeur accroît & ſe double..
Sur ſon chemin c'eſt là le cas
Qu'il fait de tout côté fracas ;
Bien conduit c'eſt une amazone
Qui va triompher de Bellone ,
Et qui , pour en venir à bout ,
Pille , ravage & détruit tout ,
Juſqu'au moment qu'elle ait la gloire
De remporter pleine victoire :
C'est ainſi que l'action finit
Etqu'au chefeneſt le profit...
ParM**. de Paris:
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
THEMIRE , fous vos yeux, fous ceux d'une
créole ,
Il exiſte deux ſoeurs qui rendent la parole: -
L'humeur & la gaïté, ſur-tout le dieud'amour,
Dans tous leurs mouvemens ſe peignent tour-àtour.
La nature les fit , non debout , mais couchées;
Et quoiqu'elle les ait l'une à l'autre attachées ,
Un ſouffle néanmoins les diviſe ſouvent :
La même choſe arrive aux hommes fréquemment.
Lorſque la noire humeur s'empare de ces belles ,
Ondiroit qu'elle érend un crêpe affreux fur elles :
Lemême inſtant les voit , en cent replis hideux ,
S'approcher , s'élever , ſe froncer toutes deux.
Mais , ſi del'enjouement elles offrent l'image ,
Leur brillant coloris tire un grand avantage,
D'un charme intérieur qui , loin de l'afforblir ,
Par fa blancheur alors ne peur que l'embellir...
AVRIL. 1770. 65
Tendre amour , c'eſt ſur-tout en elles que tu fies
ges.
Leurs appas féducteurs font d'agréables piéges
Que tu tends au ſommet de l'arbre du plaiur ,
Poury prendre les coeurs au gré de ton deſir.
Par F.... Commis au greffe de
l'hôtel-de-ville de Paris.
AUTRE.
JE reglė les reſſorts de mon art infaillible ;
Je concerte fi bien leur jeu für & terrible ,
Que l'un , en ſe rompant , par un effort ſecret ,
De l'autre , tout- à- coup , précipite l'effet .
Et ce dédale , offrant des détours innombrables ,
Par-tout entrecoupés , par-tout impénétrables ,
Eſt plein de fils trompeurs , dont le ſombre embararas
Egare fans retour & conduit au trepas.
Par une ſociété de gens de lettres.
66 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
Jo t'avouerai , lecteur , de bonne foi ,
Que la raiſon ne va guère avec moi ;
Je t'offre auſſi deux notes de muſique ,
Un Saint d'Octobre , un homme qu'au levant
L'on priſe fort ; mais allons plus avant.
J'ai quatre pieds ; veux-tu que je m'explique
D'une façon qui me déſigne mieux ?
Tiens , me voilà... Je ſuis devant tesyeux.
ParM. Poulhariez,
AUTRE.
JE fuis toute de fer. On me troue ,
pe;
on me cou-
Chaque matin je trempe à moitié dans ton pot :
Dans ton pot ? Je m'entends , c'eſt celui de ta
foupe,
Car pour l'autre , ma foi , je ne t'en dirai mot.
Ma premiere partie eſt faite à la monnoie ,
Ma ſeconde eſt , lecteur , une étoffe de ſoie.
Par le méme.
AVRIL. 1770. 67
AUTRE.
Je marche , quoiqu'inanimée ,
Sous la crainte d'un raviſſeur ,
Mais fuis-je à mon but arrivée ,
Qu'à mon tour je cauſe ſa peur.
Lecteur , un moment de filence .
•Il faut me placer prudemment ;
Je fais le gaindu plus lavant;
Reconnois en la conféquence ?
Otant mon chef, j'offre à tes yeux,
Parma prompte métamorphoſe ,
Un eſprit qui , chez toi , repoſe
Raiſonnable & confcienticux.
?
Par M. W... àVersailles..
AUTRE.
LICTEUR, mMoOnnombreeſt grand , je n'en fais
point myſtere;
Tu m'as ſouvent devant les yeux ,
Je fais toutau gré de tes veux,
!
68 MERCURE DE FRANCE.
Situ n'es pas content , tu peux te fatisfaire.-
Fais de mon tout un mot latin .
Mes ſept pieds te feront connoître ,
Un aiguiere , un pot , un être .
Queje tiens ſouvent à la main;
Je ne dis plus qu'un motpour me faire compren--
dre ,
Peut- être quelque part ſuis-je las det'attendre.
Parle même.
NOUVELLES LITTÉRAIRES
Les Amoursde Lucile & de Doligny;par
M. de Laguerrie. AParis , chez le Jay,
libraire , rue St Jacques ; 2 part. in- 12 .
LUCILE & Doligny refpirent la paffion
la plus vive , la tendreſſe la plus pure , le
ſentiment le plus délicat. Lucile rappelle
à ſon amant , avec une douce fatisfaction,
le tems où ſes deſirs cherchoient un objet
dans toute la nature ,& où elle le rencon
tra. « Je ne t'avoisjamais vu ;& ce que je
>> ne conçois pas ,je crus te reconnoître..
>> Il faut pourtant que je l'oublie , me re-
>> pétois-je le ſoir en m'endormant....
AVRIL. 1770. 69
» Tu étois mon premier ſentiment àmon
>> reveil.>>
L'amour a commencé , & la confiance
acheve l'union de leurs coeurs . Ce n'eſt
pas ſeulement une bellefemme , c'eſt une
véritable amante qu'adore Doligny. Lucile
ne doute point que Doligny , pour
fon propre bonheur, ne laiſſe la pudeurfur
le front defon amante. Cependant le pere
de fon amant ſonge à le marier avec une
de ſes couſines , dans la vue de terminer
un long procès de famille. Lucile en eſt
alarmée ; Doligny la raſſure : il fent dans
fon coeur mille moyens de réſiſter à fon
perefans aliénersa tendreſſfe. Ils paſſent
enſemble des ſoirées délicieuses ; mais la
pudeur la couvre d'un voilefacré , & le ref.
pect que l'on doit à la vertu l'environne &
la défend... La jalouſie pénètre dans le
coeur de Doligny ; Lucile le calme. Je
n'acquiers point, lui dit-elle , un ſentiment,
une idée , une habitude heureuſe
-que je ne m'applaudiſſe d'avoit ajouté à
tonbonheur.
Dormond, ami de Doligny, tombe dans
undanger preſlant. Doligny accourtaumoment
où il attend ſon amante. Il vole ,
&il trouve , chez ſon ami , Lucile ellemême
dont le coeur pourroitsepaffer d'a70
MERCURE DE FRANCE .
...
mour , s'il étoit toujours occupé à quelque
bienfait. Ils font enſemble à la campagne,
heureux par le feul plaisir d'aimer.
Mais , une nuit ,Doligny pénètre dans la
chambre de ſon amante... Quelle ſituation
! .. La crainte de devenir coupable
l'emporte à la fin loin d'elle ; un feu dévorant
le deſſéche & le confume. Lucile
l'éloigne en lui ordonnant d'aller fervir
un malheureux. Elle lui preſcrit ou de la
reſpecter toujours ou de ne jamais la revoir
, en lui rappelant comme on ſeplaît
àfoi-même , quand on en a triomphé , &
comme on s'aime dans le bien qu'on a
fait.
Enfin , Doligny eſt preſſé par ſes parens
d'épouſer ſa coufine. Ses prieres ne
font point entendues. Ils ne parlent que
de reſpect & d'obéiſſance ... Du respect &
de l'obéiffance , & ilsfont fans amour&
fans entrailles ! .. Il propoſe à fon amantede
fuir : elle s'en offenfe , mais ellene
lehaitpoint affez, &fon indignation n'est
pas tout àfait fincere... Doligny va être
jeré dans le fond d'une prifon ; il n'a que
le tems d'écrire cette terrible nouvelle ...
Lucile pleure ſon amant dans les fers...
Il eſt dans ſes bras : lajoie & la douleur
qui combattent dans fon ame , la livrent
AVRIL. 1770. 71
ensemble aux tranſports de Doligny; quand
ils n'auroient eu qu'un inſtant pourjouir ,
&que la mort les eût attendus enfuite ,
elle neseferoit pas plus abandonnée à fon
amant. Il tâche de la raſſurer ſur les fuites
de ſa foibleſſe ... Lesfemmes honnêtes
&fenfibles t'excuseroient... C'eſtfur - tout
le vice qui est févère à la vertu... Le plaisir
deshonoreroit - il l'amour ? Avons - nous
moins de goût pour ce qui est honnête ? ..
Doligny n'a ſuſpendu la cruauté de fon
pere qu'en lui demandant un délai. Ce .
pere dénaturé l'enferme à la fin dans la
prifon de fon château , avec deux affaffins
, en l'accuſant d'avoir attenté à ſa
vie... Et où aurois-jefait l'apprentissage
du crime , s'écrie Doligny , je n'ai vécu
qu'avec lui ! On ne lui laiſſe que la vie
qu'on laiſſe à des affaffins.
Lucile eſt mere; elle ſent ſa honte ſe
développer & croître dans ſon ſein. Le
tems de l'opprobre s'avance. Elle va demander
à fon pere ſenſible fa pitié , &
implorerfon courroux. Il ne l'entend pas..
Il foupçonne enfin & l'accable de fa malédiction
... Il ne reſte bientôt plus à ce
bon pere que ſa douleur. Il parle à Lucile
, & l'on diroit que c'eſt pour l'appeler
du nom defa fille; les mains voudroient
72 MERCURE DE FRANCE.
volontiers la careffer ; les yeux s'abaiſſent
fur ellefans colere ... Elle le trouve dans
les larmes : elle ſe jette dans ſes bras, &
fes bras ne la repouſſent point. O mon
pere , quandje ne compterois dans ma vie
que cet inſtant de tendreſſe , jamaisje ne
pourrois m'acquitter envers toi!
Le pere de Doligny eſt inexorable.
Qu'il meure ou qu'il épouſe Mile de
Neumeſnil : c'eſt toute ſa réponſe. Son
fils eſt attaqué d'une fiévre violente. Lucile
, au déſeſpoir, forme le projet de le
mettre dans la néceſſité de ſe détacher
d'elle , pour qu'on le rende à la liberté
&à la vie. Cependant Doligny a ſcié les
barreaux de ſa priſon ; il s'échappe , on
l'apperçoit , on l'arrête; en ſe débattant
ila le malheur de bleſſer légerement ſon
pere qui oſe lui imputer un ſecond parricide.
Enfin Lucile ſe détermine à écrire
à la mere de ſon amant une lettre dans
laquelle elle lui raconte tous ſes malheurs
&la réſolution qu'elle a priſe de s'enfermerdans
le cloître pour que Doligny, dégagé
de ſespromeffes, renonce enfin à fon
amour. Cette lettre eſt montrée à ce mal.
heureux amant. Il eſt ſaiſi d'une douleur
ſi violente que ſes entrailles ſe déchirent.
Il tombe dans des convulfions horribles;
elles
AVRIL. 1770. 73
elles ſont ſuivies d'un vomiſſement de
fang; il meurt en prononçant le nom de
Lucile. Lucile apprend cette funeſte nouvelle
par une femme dont il noutrifloit
les enfans : elle s'évanouit. Sa vie eſt
chancelante : fa raiſon eſt aliénée. Quels
tourmens autour d'elle ! que de larmes !
ſes paroles , ſes geſtes , ſon filence arrachentà
ſes parens & à ſes amis ! .. Elle
vivra ; mais demeurera - t'elle à Paris dans
le ſein de ſa famille? Hélas ! elle a promis
qu'elle n'habitera plus qu'un cloître ...
Un tombeau : elle l'a promis , & à genoux
, elle demande au Ciel la grace de
mourir bientôt.
Cet extrait , en forme de conte , rend
aſſez fidèlement la maniere de l'auteur&
le caractere de l'ouvrage , pour que les
lecteurs jugent eux-mêmes du mérite de
ces lettres intéreſſantes .
Mémoire de Lucie d'Olbery , traduits de
l'anglois par Mde de B... G... auteur
des lettres de Milady Bedford. A Paris
, chez de Hanſy le jeune , libraire
rue St Jacques , 1770 ; 2 part. chacune
d'environ 300 pag.
,
Miſs Lucie eſt fille d'un François &
d'une Angloiſe . Elle a perdu fon pere ;
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
& ſa merequi ne l'aime pas , la laiſſe ,
pour ainſi dire , abandonnée en Angleterre
où elle eſt en prifon ,dans un village ,
chez Mde Vilmor , femme honnête.
Mde d'Olbe , qui lui tenoit lieu de mere,
meurt. Mylord Berch achetre la terrede
ſa bienfaitrice. Epoux trop malheureux ,
il ſe retire dans cet aſyle. Bientôt la ſociété
de Lucie le conſole; Lucie voit en
lui le plus honnête& le plus parfait des
humains. Leur commerce vertueux eſt
aſſez tranquille juſqu'au moment où Milady
d'Elfied , aimable couſine du tendre
&généreux Berch , détermine Lucie à venirhabiter
Londres avec elle.
L'action , un peu froide&languiſſante
juſqu'à ce moment, s'anime. Une foule
d'adorateurs rendent hommage aux charmes
& aux vertus de Lucie qui ne connoîtni
les ſentimens de Berch ni les ſiens.
Enfin ce lord , dans un accès dejalouſie ,
lui déclare la paſſion qu'elle lui a infpirée.
Frappé d'une dangereuſe maladie, la
ſenſible Lucie lui laiſſe voir tout ſon attachement.
Le lord rétabli vient lui proteſter
qu'il veut être heureux ou mourir à
fespieds. Luciedeſire fon bonheur. Berch
enflammé par cette expreſſion innocente..
Mais elle ſe ſauve avec horreur , & il fort
déſeſpéré.
AVRIL. 1770 . 75
Mylord Ofmond , frere de Mylady
Lorcet , amie de Milady d'Elfied , avoit,
été frappé de la beauté de Lucie ; & fa
foeur l'avoit engagé à voyager en France
pour l'oublier. Cette Lady emploie toutes
fortes de voies pour déterminer Lucie
à épouſer Sir Porteland ou le chevalier
d'Herric : Milady d'Elfied la ſeconde.
Lucie , pouſſée à l'extrêmité, ſe détermine
àfuir; mais tandis qu'elle doit être dans
unaſyle inconnu qu'elle avoit chargé ſa
femme de chambre Doly de lui découvrir
, elle ſe trouve dans une maiſon de
Milord Ofmond qui a gagné cette fille ,
trompé par de faux rapports ſur les ſentimens
de ſa maîtreſſe afon égard. Lucie
, malgré les reſpects d'Oſmond , ne
peut ſupporter l'horreur de ſon état ; elle
tombe dangereuſement malade. Tous
ceux qui la connoiſſent s'empreſſent autour
d'elle : on s'attendrit ſur ſon ſort ;
on admire la beauté de ſon ame. Son
amour pour Berch n'eſt plus un myſtere.
Oſmond repaſſe en France; Porteland &
d'Herric ſont congédiés. Peu de tems
après fon rétabliſſement , elle part , ſuivant
les conſeils de Milady d'Elfied , avec
Milady d'Erfort pour la France où elle
trouve une mere toujours dure &un frere
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
bien tendre . Milady Berch meurt d'une
chûte de cheval , mais Mylord Berch eſt
afſfaſfiné... Il n'eſt pas mort... Il guérit.
Miſs Lucie repaffe en Angleterre avec
ſa mere &fon frere. Elle épouſe le lord
Berch ; ſon frere épouſe ſon amie Camille,
à qui ces lettres ſont écrites : amans,
amis , les principaux acteurs de ce roman
ſe trouvent réunis & heureux.
L'auteur de ces lettres écrit pour faire
voir que ſi la vertu ne peut pas toujours
détruire une paffion trop naturelle ,
ellegarantit du moins, quand elle tient la
premiere place dans un coeur , dans quelque
ſituation que l'on ſe trouve , des foibleſſes
qui aviliffent ce ſentiment & en
détrüiſent l'intérêt.
Choix varié de poësies philofophiques &
agréables , traduites de l'anglois & de
l'allemand. AAvignon , chez la Veuve
Girard & Fr. Seguin , imprimeurs - libraires
, près la place St Didier , 1770;
avec permiffion ; 2 vol. petit in- 12 .
chacun de 2 à 300 pag.
LesquatreAges de la Femme, par M. Zacharie;
les quatre Saifons, par M. Kramer ;
les quatre Ages de la vie , l'Eſſaifur l'Art
AVRIL. 1770 . 77
d'étre heureux , de M. Utz , des épîtres
morales de MM. Haller , Schlegel , Kramer
, Withof , Hagedorn , Cronegk ,
Gellert , Pope , &c.; des pastorales de
MM. Kleist , Geffner , Roſt ; des odes ,
des fables , des chansons de MM. Kramer
, Hagedorn , Gellert , Lightwer ,
Gleim , Leffing , Zacharie , Pomfret, Cowelley
, &c . compoſent ce recueil choiſi
avec goût . Ces piéces ſont preſque toutes
connues;on en atiré une grande partie du
Journal étranger. C'eſt la philoſophie qui
inſtruit , en amusant , par l'organe de la
poësie. On y trouve un mêlange agréable
d'images fortes &douces , d'idées ſimples
&fublimes , de ſentimens analogues à
toutes les pallions; Non- feniement les
moeurs y font par - tout reſpectées , mais
touty refpire la vertu.
La nouvelle Lune ou hiſtoire de Pæquilon;
par M. le B ***. A Amſterdan ; & fe
trouve à Lille , chez J. B. Henry , imprimeur
- libraire , ſur la grand'place ;
&à Paris , chez de Hanty le jeune , libraire
, rue St Jacques , près les Mathurins
, &c . 1770 ; 2 part. d'environ
200 pag. chacune .
Selénos ,génie tutélaire de la Lune, fe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
trouve à la naiſſance de Pæquilon ,&déclare
que les voeux de cet enfant feront
tous accomplis , lorſqu'il aura atteint fa
quatorziéme année , à condition qu'il ne
formerapas deuxfois le mêmeſouhait, qu'il
ne demanderajamais le bien d'autrui ; &
qu'il ne pourra pafſfer de ſesſouhaits accomplis
à d'autres qu'après la révolution
de deux Soleils.
Pæquilon , à l'âge indiqué , demande
ane montagne d'or & la mange , comme
le lecteur peut le prévoir. Il ſouhaite que
la pouffiere de la planète ſoit pour lui
poudre de projection , & le voilà riche à
jamais. Cette pouffiere qu'il jette aux yeux
detout le monde lui attire une brillante
cour. Mais il vieillit; la FontainedeJouvence
ſe découvre à ſes deſirs. Rajeuni &
embelli , ſes eſclaves le traitent d'impofteur
, il eſt deſtiné à la garde de ſon propre
ferrail , & fes femmes le mettent dans
la confidence de leurs infidélités. Le mariage
ne lui réuffit pas , on l'imagine. Il
demande une force extraordinaire dont il
abuſe , comme on le fait. Il ne ſe tire des
mains de la juſtice qu'en demandant l'inviſibilité.
Dans cet état fingulier , il s'unit
àOlympia. Après diverſes métamorphofes,
ſes débauches & ſes liaiſons avec une
AVRIL. 1770. 79
fille de théâtre le mettent dans la nécefſité
de former un voeu qui ne peut être
accompli que quand il ſera auſſi formé
par Olympia que Sélenos lui a enlevée
avec tous les enfans.
Pæquilon voyage pour retrouver ſa
femme. Dans l'eſpace de trois cens ans ,
il découvre que dans tel royaume , quelques
particuliers ſe tuent ; que l'inquifition
eſt établie ailleurs , qu'un autre peuple
eſt avare , &c. Sélenos lui a rendu ſa
femme ; il la perd encore par une forte
d'infidélité. Enfin il eſt tranſporté dans le
royaume d'Eutoquie ; Olympia y regne ;
il s'aſſied enſuite à côté d'elle ſur le trône,
apparemment pour récompenſe de tant
de vertus. Dans ce royaume , on est heureux
, " parce que le trône eſt ſacré &
>> juſte; l'autorité paternelle , innocente
>>& pure ; & la religion inacceſſible aux
>> contradictions . »
L'auteur a employé , avec plus de gaïté
&de ſaillies que de philoſophie & de décence
, une bien grande &bien merveilleuſe
machine , pour opérer des choſes
bienpetites&bien communes .
Les Préſages de la fanté , des maladies &
dufort des malades ou Hiſtoire univer-
Div
SO MERCURE DE FRANCE .
felledesfignespronostics , dans laquelle
on a raffemblé , rapproché& exposé les
règles les plus conſtatées par l'obſervation
concernant la prévoyance des événemens
futurs , tant en ſanté qu'en maladie
, & où l'on a rapporté les ſentences
les plus certaines&les plus intéreſſantes
des pronoſtics d'Hippocrate,
auxquels cet ouvrage peut fervir de
commentaire, conformément à la théorie
la plus accréditée chez les modernes
; par M. *** :
Eft enim vis & natura quædam quæ tum obfervatis
longo tempore fignificationibus , tùm aliquo
instinctu futura prænuntiat.
Cic. lib. 1. , de divinit. :
AParis , chez Briaſſon , libraire , rue
St Jacques , à la Science , 1770 ; avec
approbation & priv. du Roi; brochure
in 12. de 388 pag.
La ſcience des pronoſtics , unedes plus
brillantes & des plus utiles parties de la
médecine , nous paroît traitée , dans cet
ouvrage , avec beaucoup de clarté , de fageffe&
de méthode. L'art de pronoſtiquer
publié par Hippocrate étoit encore, qua
AVRIL. 1770. τ
tre cens ans après , dans le même état ,
vers le tems de Celſe. Quelques fiécles
plus tard , il fut prodigieuſement enrichi
par Galien. Les médecins Grecs &Arabesn'y
ajouterent pas beaucoup de décou--
vertes. Il avoit fait ſi peu de progrès au
ſeiziéme ſiécle que Louis Duret, qui traduifit
& commenta Hippocrate , & ProfperAlpin
qui donna une collection complette
, méthodique & raiſonnée des pré--
ſages épars dans les écrits des anciens ,
tous les deux perſonnages très- favans qui
ont rendu de grands ſervices à la médecine
, n'offrent pas une collection confdérable
de nouveaux ſignes. La découverte
de la circulation du ſang , l'introduction
d'une nouvelle phyſique , les
progrès de l'anatomie , l'obſervation dess
rapports du pouls avec les criſes futures,
&c. ont étendu les connoiſſances ſemiologiques
. M. Malvieu , un oeilfur les livres
& l'autre fur la nature , a formé des
règles connues,& de ſes propres obferva--
tions un corps inftructif & utile à toutes
fortes de perfonnes ..
Son ouvrage eſt diviſé en trois livres.
Le premier réunit les ſignes dela ſanté
fignes phyfionomiques , humoraux , vi
taux fphychologiques, idioſynérafiques
Dw
82 MERCURE DE FRANCE.
commémoratifs , externes. Dans le ſecond
, l'auteur raſſemble les préſages des
maladies, par la nature des tempéramens,
l'état ou la profeffion des hommes , la
comparaiſon des tempéramens avec les
cauſes externes , l'action de ces caufes par
les cauſes internes , l'inſpection du corps
&de la face ; les qualités des excrémens,
les veilles , le ſommeil & les fonges , les
modifications des idées & des ſenſations,
les mouvemens mufculaires & vitaux .
Le troiſiéme livre contient les préſages
du fort des malades , préſages généraux
concernant la nature , la durée , la grandeur
& le danger des maladies , préfages
des divers événemens par différentes caufes
externes&internes, préſages de l'iffue
par les mouvemensdu corps , le tact,
les humeurs , les ſenſations , les opérations
de l'eſprit , l'état de l'ame , le caractere
même des maladies ; & ce livre
eſt terminé par les idées générales des
maladies d'un caractere bénigne , d'un
caractere dangereux , d'un caractere funeſte
, & par les préſages de l'iſſue des
maladies par l'obſervation des criſes .
Nous donnerons une idée de la maniè
re dont l'auteur expoſe dans le 2. chap.
du livre , les préſages de maladie tirés
de la profeſſion que l'on exerce.
AVRIL. 1770. 8;
« Les gens de lettres confſomment, pen-
>> dant leur application , une grand quan-
>> tité de fluide nerveux : leurs nerfs font
>> tendres & portés au - delà de leur ton
>> naturel ; les humeurs ontplus d'âcreté,
>& leur lymphe a plus d'épaiſſiſſement :
>> c'eſt pourquoi ils font très - fujets aux
>> indigeſtions , aux coliques , aux infom-
>> nies , aux hémorroïdes , aux migraines,
>> aux douleurs goutteuſes & aux affections
>> hypocondriaques . »
>> Les laboureurs livrés à des travaux
>> forcés& aux excès du chaud , du froid,
>> de l'humide& du ſet , & aux variations
>>> de l'air , ſont ſujets aux maux dépen-
>> dans de l'excès du mouvement mufculaire
& de la ſuppreſſion de la tranſpi-
>> ration : les pleuréſies , les péripneumo-
» nies & les rhumatismes font fur
> leur partage.
- tout
>>>Les intempéries de l'air , les marches
>>>forcées, de longues privations de fom-
>>>mei! & de repos , le mauvais air des
>> camps ,le défaut , la mauvaiſe qualité,
>> la nouveauté & les fréquens change-
>> mens des vivres & des boiſfons expo-
> fent les ſoldats aux maladies aigues &
>> inflammatoires , & aux fiévres tierces ,
>> quartes , continues , putrides &dyffen-
>> tériques.
D vj
34 MERCURE DE FRANCE.
» Les charrons , les charpentiers , les
» menuifiers font des efforts &des mou-
>> vemens continuels... Ils ſont ſujets aux
>> hernies , aux tremblemens , aux varices,
>> aux panaris...
» Les maçons & les plâtriers font fu-
>> jets à l'aſthme , à la phtifie & aux trem-
>> blemens , à cauſe des vapeurs de la
>> chaux & du plâtre qui agiffent d'une
>> maniere fort nuiſible fur le poumon ,
>> foit en deſſéchant les fibres , foit en les
irritant ou en fe gonflant dans les véli-
>> cules pulmonaires..
>>Les émanations des cuirs& des peaux
>> que les cordonniers travaillent , leur
>> donnentdes étouffemens&des asthmes,
» & l'exercice particulier des mains leur
>>cauſe fouvent des panaris..
>>L'intuſception de la vapeur du ſang
des animaux expoſe les bouchers aux
>> hémorragies , aux coups de ſang , aux
>> apoplexies , aux étouffemens ; & la va-
>>peur de l'air corrompu qu'ils reſpirent
>>>leur cauſe des maux de coeur , des dé-
>> goûts , des vomiſſemens , des maux de
>> têre & des maladies putrides & gangreneuſes...
د
Cet ouvrage eſt dédié à Mgr l'Archevêque
Dus. de Cambrai ,dont l'auteur
AVRIL. 1770. 85
peint, avec les traits du ſentiment , l'humanité,
la bienfaiſance , la générofité &
routes les vertus afſorties à la dignité de
fon rang & aux glorieuſes destinées defa
race..
Abrégé de l'histoirede Port - Royal'; par
M. Racine , de l'académie françoiſe.
Ouvrage ſervant de fupplément aux
trois volumes des oeuvresde cet auteur.
Nouvelle édition , imprimée à Vienne;
&ſe trouve à Paris, chez Lottin le jeu
ne , rue St Jacques , vis-à-vis celle de
Ja Parcheminerie , in- 12 .
Cet ouvrage de Racine, perdu pendant
pluſieurs années , n'a paru , pour la premiere
fois , qu'en 1742 , encore étoit - il
incomplet; des raiſons particulieres , de
petits ménagemens avoient engagé ceux
qui le poſſédoient de le laiffer dans l'oubli
; lorſqu'on ſe haſarda à le publier , on
n'en donna qu'une partie ; on regrettoit
la ſeconde ; elle étoit tombée entre les
mains de M. l'abbé Racine , qui fe contenta
d'en inférer quelques morceaux dans
fon abrégé de l'hiſtoire eccléſiaſtique ; on
l'a enfin imprimée en 1767.
Ce morceau précieux de la main d'un
grand maître qui ſavoit donner de l'intés
86 MERCURE DE FRANCE.
rêt à tout ce qu'il touchoit , eſt connu &
apprécié depuis long-tems. Boileau le re.
gardoit comme le plus parfait que nous
euſſions en notre langue ; M. l'abbé d'Olivet
a dit qu'il doit donnerà Racine,parmi
ceux de nos auteurs qui ont le mieux
écrit en proſe , le même rang qu'il tient
parmi nos poëres. Le ſtyle en eſt ſimple ,
uni, pur, élégant, mais moins vif&moins
brillant que fa poësie. 7
Nouveauſtyle criminel , contenant 1º. une
inſtruction ſur la procédure criminelle;
2°. les formules de tous les actes
qui ont lieu en cette matiere ; 3 °. des
procédures entieres fur le petit & le
grand criminel , le faux principal , le
faux incident , la reconnoiffance des
'écritures & l'inftruction conjointe ; par
M. Dumont , avocat. A Paris , chez la
Veuve Regnard, imprimeur de l'académie
françoiſe ; & Demonville , libraire
, rue baffe de l'hôtel des Urfins ;
2 vol . in- 12.
Il y a long- tems qu'on ſe plaint qu'il
nous manque un ſtyle de procédures criminelles
; avant de décider fi un accufé
eft coupable , fi on doit le renvoyer abfous
oule punir, il faut faireuunneeiinftruc
AVRIL. 1770. $7
tion; pour bien faire cette inſtruction ,
il eſt important de ſçavoir les règles de la
procédure , & d'en poſſéder la forme. M.
Dumont a dreſſé des formules pour tous
les cas & pour tous les incidens qu'il a pu
prévoir. Son ouvrage eſt diviſé en trois
parties; dans la premiere il préſente fur
les ordonnances des obſervations claires
& d'une juſte étendue qui peuvent tenir
lieu de commentaires : dans la ſeconde il
a mis les formules de tous les actes qui
peuvent avoir rapport aux différens titres
des ordonnances , & dans la derniere il
donne des procédures entieres , commencées,
ſuivies& finies furle petit&le grand
criminel .
Sommaire alphabétique des principales
queſtions de droit , de jurisprudence &
d'uſage des provinces dudroit écritdu
reffort du parlement de Paris. Par M.
Mallebay de la Mothe, conſeiller du
Roi , ſon avocat & procureur au fiége
royal de Bellac; nouvelle édition. A
Paris , chez Valade , libraire , rue St
Jacques , vis- à- vis la rue de la Parcheminerie
, à l'image St Jacques, in- 12 .
On defire ſouvent la paix avec ſes concitoyens
ſans avoir le bonheur de pouvoir
$8 MERCURE DE FRANCE.
こ
en jouir. La diſcorde triomphe ſouvent
des meilleures diſpoſitions ; c'eſt une vérité
prouvée par une trop grande multitude
de faits. Le mêlange du droit écrit
avec les différens uſages , fourniffentbien
ſouvent des moyens de divifions ; pour
prévenir un ſi cruel inconvénient , M.
Mallebay de la Mothe a entrepris de déſigner
d'une maniere claire & préciſe les
bornes du droit écrit ,& les uſages pratiqués
dans les provinces régies par cetre
loi dans le reffort du parlement de Paris .
Il a voulu donner une connoiſſance générale
de la loi , & apprendre à diſtinguer
les cas où l'uſage l'emporte au préjudice
du droit , & ceux où les loix font écoutées
au préjudice de l'uſage. Cet objet eft
très- intéreſſant ; l'auteur le remplit avec
fuccès , & on ne peut qu'applaudir à fon
travail& àfon zèle.
Inſtitutes de droit canonique , traduites en
françois , & adoptées aux uſages préfensde
l'Italie& de l'Eglife Gallicane,
par des explications qui mettent le texte
dans le plus grand jour & le lient
aux principes de la juriſprudence ecclé
fiaſtique actuelle , précédées de l'histoi
redu droit canon ,ouvrage élémentai
AVRIL. 1770.
re , utile à toutes fortes de perſonnes ,
mais indifpenfable pour l'étude du
droit canonique ; par M. Durand de
Maillane , avocat en parlement. A
Lyon , chez Jean- Marie Bruyſet , imprimeur-
libraire , rue S. Dominique ;
10 vol . in- 12 .
Il y a peu de ſciences dont les matieres
foient plus étendues & plus embarraffées
que celles du droit canonique ; la multitude
dés livres qui en traitent en rend
l'étude difficile ; &quand on auroit par- .
couru tout, quand on auroit ſu toutes les
loix , quel fruit en retireroit - on ſi l'on
n'avoit pas appris à les diftinguer entre
elles , à connoître l'origine de chacune ,
fes cauſes , ſes motifs , pour en faire la
juſte application dans la pratique ? » Se-
>> roit- ce en effet le corps du droit canon
>> qui rendroit fon lecteur capable de ce
>> difcernement ? Tout y eſt diffus & com-
>> me furanné ; nos recueils d'ordonnan-
>> ces dérogent à une partie des canons &
>> laiſſent ignorer ceux qu'elles admettent.
>>>Les ouvrages modernes des auteurs
>>françois apprennent véritablement laju-
>>rifprudence nouvelle & les vraies maxi
>>mes de notre gouvernement , foit ecclé
१० MERCURE DE FRANCE.
>> ſiaſtique , foit politique, ſur ces matiè-
>> res; mais c'eſt dans un ordre de com-
>> poſition qui ne convient pointàtoutes
>> fortes de lecteurs. La plupart de ces au-
>> teurs n'ont pas fait attention que les
>>>François ont , pour ainſi parler , deux
>>droits canoniques dans le ſens que nous
>> venons d'expliquer , une double légif-
>> lation qu'il eſt mal aifé de ne pas con-
>>> fondre quand on connoît l'une & l'au-
> tre autrement que par les principes
>> qui font particuliers à chacune ; car ob-
> ſervons que les grands ouvrages qui
>> traitent le droit en général dans l'unt-
>> verfité de ces déciſions , nuiſent plutôt
>> qu'ils ne profitent à ceux qui en igno-
»rent les élémens par où nous voulons
>>qu'ils commencent. >>>
Les inſtitutes de droit canon que nous
avons laiſſent beaucoupde choſes àdeſirer;
on y a mêlé , d'une maniere trop confuſe,
les canons avec les ordonnances &
les arrêts ; onn'ya point ſaiſi ſur-tout ce
ſtyle élémentaire qui conſiſte à réduire les
matieres en principes fondamentaux d'où
les déciſions particulieres découlent comme
des conféquences. M. Durand de
Maillane n'a trouvé que les inſtitutions
de Lancela qui répondiſſent à l'idée qu'il
AVRIL. 1770. 91
s'étoit formée d'un ouvrage de cette efpéce;
il en préſente la traduction , à laquelle
il ajoint un commentaire très bien
fait ſans laiſſer tien ignorer de ce qui s'eſt
pratiqué, il fait connoître ce qui ſe pratique
aujourd'hui ; il s'attache ſur tout à
fixer les idées du lecteur ſur l'origine des
canons , fur leurs progrès , leur deſtinée ,
&àle mettre en état d'en peſer la valeur
&d'en faire uſage avec certitude & connoiffance
de cauſe.
Ces inſtitutes ſont précédées d'une hiftoire
du droit canon qui forme un volume
à part; c'eſt une introduction neceffaire
àl'étude du droit canonique.
Mémoires d'un Citoyen on le Code de l'humanité.
AParis , chez Des Ventes de
la Doué , libraire , rue St Jacques , visà-
vis le collége de Louis le Grand ; 2
vol . in 12 .
Le héros de ce roman intéreſſant doit
le jour àun négociant très riche , qui l'envoie
à Smyrne pour y perfectionner ſes
connoiſſances dans le commerce. Le jeune
de Brieux est très - bien accueilli par
M. d'Ervan , conful françois; il devient
eperdument amoureux de Farmé , la fille
cadettedu conful; il obtient ſa main , &
8
92
MERCURE DE FRANCE.
:
peu de tems après le conſulat du Caire,
où il vit heureux de la poſſeſſion de Fatmé
, ne s'occupant qu'à fe rendre digne
de ſa place , en ménageant les intérêts de
fa nation. Il ſe rend ſi agréable aux Mufulmans
que les confuls des autres nations,
jaloux de ſes ſuccès , ne s'occupent que du
foin de le perdre ; ils ne peuventy parvenir.
De Brieux oppoſe la bonne foi &
Phonnêteté à toutes les intrigues ; les méchancetés
de ſes ennemis offrentpluſieurs
détails intéreſfans ; mais iſolés& qui perdroientà
être extraits .
Dans le tems où de Brieux eſt le plus
heureux , il apprend que M. d'Ervan eſt
très - malade , & qu'il a beaucoup à fe
plaindre de ſon fils à qui il a cédé ſa place;
il nebalance point ; il voleà Smyine
pour confoler fon beau-pere , & le rame.
ner avec lui ; ſes procédés , ſes diſcours ,
attendriſſent le jeune d'Ervan , qui éprouve
des remords de la maniere odieuſe
dont il en uſe avec un pere reſpectable;
le jeune homme revenu à lui , frémit de
voir fon beau- frere prêt à lui enlever fon
pere; il veut réparer ſa conduite paſſée ;
il demande en grace que l'éloignement
du vieux d'Ervan ne ſoit qu'un voyage ;
il obtient la permiffion de l'accompagner
AVRIL. 1770. 93
pour le ramener enſuite à Smyrne ; pendant
la route il eſt témoin de pluſieurs
événemens qui achevent de lui faire déteſter
ſa premiere conduite ; un ſolitaire
Muſulman donne l'hoſpitalité aux voyageurs;
il a perdu un pere & une mere
qu'il adoroit ; il leur a creuſé un tombeau
dans une caverne au milieu d'un déſert ;
il y paſſe ſes jours àles plearer , & regretter
dene pouvoir leur rendreles ſoins qu'il
leur a coûtés dans ſon enfance.
La nuit ſuivante les voyageurs font
reçus dans une métairie ; un vieillard leur
offre tous les ſecours qui dépendent de
lui ; ce n'est qu'un laboureur ; l'envie de
donner à fon fils un état plus élevé que le
fien l'a porté à le faire inſtruire dans la
ſcience de la religion; ce fils eſt Iman ;
fier de lire l'alcoran dans une moſquée ,
il mépriſe ſon pere ; il rougit de lui devoir
le jour ; il ſouhaiteroit qu'il ne fût
plus , dans l'eſpoir de faire oublier dans
quel rang il eſt né, & de jouir de ſon héritage.
Son avarice reproche au vieillard
l'emploi charitable qu'il fait de ſon ſuperflu;
cet indigne fils arrive un inſtant
après les voyageurs ; il veut qu'on les renvoie;
il maltraite ſon pere ; un de ſes oncles
vient heureuſement arrêter ſes vio
94
MERCURE DE FRANCE.
lences ; il porte des plaintes aux magiftrats&
le fait punir.
Ce tableau fi différent de celui qu'il a
vu la veille , acheve de changer le jeune
d'Ervan ; M. de Brieux , après avoir poffédé
fonbeau-pere pendant quelquetems,
le voit repartir ſans regret avec ſon fils;
il paſſe encore quelques années au Caire
& revient enfin en France ; il perd ſa
femme pendant le voyage , & s'établit à
Paris avec fa belle - foeur qui a éprouvé
auſſi des aventures funeſtes , & qui a été
réduire à la plus extrême miſere par un
mari que l'ambition plutôt que l'amour
lui avoit fait accepter.
Le fonds de ce roman eſt très - ſimple ;
les événemens ſont préſentés avec beau
coup d'intérêt & de ſenſibilité ; mais ils
ſont trop peu liés les uns aux autres.
Effaifur neufmaladies également dangereuses
; l'apoplexie , la paralyfie, l'aſthme
, la pulmonie , la catharre , lerhumatiſme
, la vérole , la goutte & la
pierre , avec un préſervatif aſſuré des
maladies vénériennes ; par M. de
Malon : Mille malifpecies , millefalutis
erunt. A Paris , chez Boudet , rue
St Jacques ; Valleyre l'aîné , rue de la
AVRIL. 1770. 95
Vieille Bouclerie ; Deſaint , rue du
Foin ; Didor , quai des Auguſtins ;Des
Ventes , rue St Jacques , 1770 ; avec
approbation & privil. du Roi ; broch.
in 12. de 376 pag. 4 liv. (
M. de Malon s'applique , dans cet ouvrage
, à débrouiller les complications&
les traitemens différens exigés dans les
maladies qui ſemblent , au premier coup
d'oeil , être du même genre. Après avoir
diftingué les diverſes ſortes de maladies
de la même eſpéce , marqué leurs caractères,
expoſé leurs ſymptômes , il indique
des remedes différens , afin que le médecin
prudent faſſe choix de celui qui pourra
convenir non - ſeulement à l'âge , au
ſexe , au tempérament , mais encore au
goûtde ſon malade. On fait que le philoſophe
péripatéticien, Brius, qui ne pouvoit
boire une cuillerée d'eau froide
ſans éprouver un hocquet affreux, mourut
dans d'horribles convulfions pour en avoir
bu un verre , dans une fiévre violente,par
l'ordonnancede ſon médecin & à la follicitationde
ſa famille. Une médecine ordinaire
n'auroit pas purgé Mithridate. Un
auteur moderne cite un général d'armée
qui ſe trouvoit mal lorſqu'il voyoit fer-
,
96 MERCURE DE FRANCE.
vir àtable un cochon de lait avec ſa tête.
Ces conſidérations montrent la néceſſité
de ſefaire un ami de ſon médecin .
Ala ſuite des remedes , M. de M. donne
quelquefois des préſervatifs. Voici
celui qu'il annonce dans le titre de fon
livre.
Mettez quatre cuillerées de vinaigre
ordinaire dans un vaſe qui tienne pinte ;
verſez par- deſſus une pinted'eau ; lavezvous
de cette eau en vous levant & en
vous couchant ; & ſeringuez - en dans la
partie matin & foir. Il eſt prudent de ſe
gargariſer auſſi le matin& le ſoir avec
cette liqueur.
Ou ( ſi l'on craint que le vinaigre ne
ſoit falfifié ) mettez demi- once d'alun de
roche , calciné bien en poudre , dans un
vaſe de terre ; verſez deſſus une pinte
d'eau bouillante ; remuez bien tant que
l'alun ſoit fondu , & fervez - vous en commedu
précédent.
<< Je rends , dit l'auteur , cette décou-
>> verte publique par pure charité , pour
>> les innocentes victimes que fait l'im-
>> prudence d'un mati trop léger ou
» d'une femme coquette , qui peuvent
> avoir du mal fans le ſavoir & troubler
»ainfi "
AVRIL. 1770. 97
ainſi l'union du ménage , quelquefois
>> pour jamais , ce qui devient la ſource
>>des plus grands déſordres. »
L'auteur , dans les traitemens qu'il indique
, ne conſeille jamais la faignée , jaloux
de ſe rendre de plus en plus digne du
glorieux titre de confervateur dusang humain
; * & avec un zèle vif & noble pour
la vérité & l'utilité publique , il invite
ceux qui ne le trouveroient pas affez clair
dans ſes raiſonnemens , à lui adreſſer leurs
objections , rue St Honoré , hoteld'Angleterre
, près la rue St Thomas du Louvre, en
face du palais royal.
A la tête de l'ouvrage eſt le portrait de
l'auteur , avec ces quatre vers :
Confervateur du ſang humain ,
Tu ſuis pas à pas la nature ,
Tu la vois de nos maux entreprendre la cure ,
Toujours avec douceur , jamais le fer en main.
* Cet ouvrage ſe trouve chez Boudet , rue St
Jacques.
Efais fur différens points de phyfiologie ,
de pathologie & de thérapeutique ; par
M. Fabre , maître en chirurgie , prevôt
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
2
du collége , & conſeillerdu comité de
l'académie royale de chirurgie. A Paris
, chez P. Fr. Didot le jeune , quai
des Auguſtins , 1770 ; avec privil. du
Roi ; 1 vol . in- 8 °. de plus de 400 p .
Il n'appartient qu'aux maîtres de l'art
de prononcer fur ce ſavant ouvrage dans
lequel l'auteur paroît s'être principalement
proposé de développer& de confirmer
la nouvelle doctrine de la ſenſibilité
& de l'irritabilité. L'art de guérir a fubi
les variations des ſyſtemes. Hyppocrate
prit pour baſe de la médecine l'obſervation.
Afclépiade de Laodicée dédaignant
l'expérience , fonda , ſur la raiſon, la ſecte
des méthodiques. Galien vengea Hippocrate
, mais fafciné de la philoſophie d'Ariſtote
, il établit un ſyſtème dogmatique
ſur les quatre élémens , les quatre tempé .
ramens & les quatre humeurs. Van- Hel.
mont reconnut un principe vital d'oùdépendent
les fonctions de la vie animale ,
&créa dans l'homme an être doué d'intelligence
qu'il appela archée , & qu'il
chargea de donner la vie , le ſentiment ,
le mouvement, la ſanté , la maladie& la
mort : il ne vouloit pas que l'on portât le
nom de médecin , ſi l'on ne ſavoit pas
AVRIL. وو . 1770
guérir une fiévre en quatre jours. Cette
opinion détruite par la découverte de la
circulation du fang , Boerhaave transforma
le corps humain en une machine ftato-
hidraulique ; & avec cette métamorphoſe
ildonna le plan& les règles d'une
théorie &d'une pratique invariables . Des
médecins de Montpellier ne voyant que
de foibles rapports entre les phénomènes
de l'économie animale & les loix de Thidraulique
& de la méchanique , revinrent
au principe vital de Van- Helmont &de
Staal; mais ils le rapporterent à l'irritabilité&
à la ſenſibilité , c'eſt à dire, qu'ils
regarderent les nerfs comme les principes
de tout mouvement & d'une forte de fentiment
néceſſaire à toutes les actions de la
vie.
Harvée avoit conſidéré les arteres& les
veines comme formant un cercle continu
que les fluides devoient néceſſairement
parcourir ſans s'arrêter ni rétrograder ;
mais on a reconnu à Montpellier qu'il y
avoit d'autres vaiffeaux & un organe dans
leſquels les fluides peuvent fluer & refluer
contre les loix de la circulation générale,
& ſe porter dans toutes les parties du
corps fans paffer par le coeur : ce qui détruit
le ſyſtème mécanique de Boërhaave.
E ij
১০০ MERCURE DE FRANCE .
M. Fabre répond ici aux obſervations
dont M. de Haller concluoit que certaines
parties du corps étoient inſenſibles.
Il penſe que l'irritabilité ou la propriété
qu'a la fibre animale de ſe contracter , a
fon principe dans le ſuc médullaire , féparé
dans le cerveau &diſtribué dans le
tiſſu intime , dans toutes les parties par la
voie des nerfs . Il préſume que le mécaniſme
de cette diſtribution dépend du
mouvement de la reſpiration & de l'action
du coeur , d'où il réſulte une preſſion alternative
exercée par le ſang veineux &
artériel fur le cerveau . Ainfi la circulation
du fang , l'action des poumons& le mouvement
du cerveau feront les trois principaux
refforts de la vie animale. M.
Schlichting , médecin hollandois , a découvert
ce mouvement du cerveau qui
monte dans l'expiration & qui deſcend
dans l'inſpiration.
Les loix particulieres de la circulation
des fluides dans les vaiſſeaux capillaires
&dans le tiſſu cellulaire font un autre
principe fondamental de la phyſique du
corps humain; tout organe , lorſqu'il exerce
ſes fonctions , eſt un centre vers lequel
les fluides font déterminés par l'actiondes
nerfs. Ainſi dans la maſtication , le fang
ſe porte avec plus d'abondance , par la
AVRIL . 1770. ΙΟΙ
voie des vaiſſeaux capillaires , vers les
glandes ſalivaires , pour leur fournir une
plus grande quantité de falive. Les affections
de l'ame & les ſtimules matériels
qui excitent l'irritabilité &la ſenſibilité
de nos organes dans l'état de ſanté , deviennent
des cauſes de maladies , lorfqu'ils
acquiérent les modifications telles
qu'ils excitent des mouvemens & des fenfations
extraordinaires qui dérangent les
fonctions & produiſent divers défordres .
M. Fabre applique ſes principes aux
maladies aigues & enſuite aux maladies
chroniques , après avoir traité de l'inflammation
, de la fuppuration , des plaies, des
amputations , de la cicatriſation des plaies
&des ulcères , des luxations de la cuiffe
&du bras. Tous ces chapitres font remplis
d'obſervations utiles & curieuſes. En
parlant des amputations , l'auteur approuve
la méthode d'étancher le ſang pratiquée
, au rapport de Ramper , au royaume
d'Achindans les Indes Orientales . On
ypunitles voleurs en leur coupant la main
droite , & quelquefois les deux mains &
même les pieds. L'opération faite , on
applique fur la plaie une pièce de cuir ou
une veſſie qu'on lie ſi ferme que le fang:
ne fauroit fortir. Le ſang bien étanché,,
Eiij.
102 MERCURE DE FRANCE.
on ôte la veſſie , le ſang caillé tombe de
lui-même & laiſſe la chair nette. Dampier
n'a point ouï dire que perſonne foit
mort de cette opération.
L'auteur défapprouve , avec M. Tiffor
&pluſieurs autres médecins , l'uſage des
bouillons de viande dans les maladies aigües.
Hippocrate n'ordonnoit que desti-
Cannes; il n'employoit la ſaignée que pour
modérer des accidens trop violens ; & il
abandonnoit la criſe à la nature. Il eſt
incontestable , fuivant M. Bordeu , que
fur dix maladies , il y en a les deux tiers.
aumoins qui guériſſent d'elles - mêmes.
En parlant des maladies chroniques ,
d'auteur appuie ſur les inconvéniens qui
réſultent quelquefois de la guériſon de
certaines incommodités telles que les ulcères
, les fistules , le flux hémorroïdal ,
&c. Combien de malades feroient à l'abri
de l'apoplexie , du catharre ſuffocant ,
de l'asthme , de la colique néphrétique .
&c . s'ils étoient ſujets à la goutte ? Le
flux hémorroïdal garantit , felon Hippocrate
, d'une infinité de maladies ; & fi
on l'arrête mal à propos , cette guérifon
lesfait naître . ;
M. F. penſe que la cuiſe artificielle que
le mercure cauſe, eſt le moyen unique par
AVRIL. 1770 . 103
lequel on puifle détruire le virus vénérien .
D'autres remedes ont quelquefois , dans
certains cas , des ſuccès éclatans ; mais ils
tombent bientôt , à ſon avis , parce qu'on
veut toujours en faire une méthode génerale
. Lorſqu'on diſoit à M. Dumoulin
qu'un nouveau remede anti-vénérien faifoit
des miracles : qu'on se hâte de s'en
Servir , répondait - il , car bientôt il n'en
fera plus.
C'eſt un principe d'Hippocrate de ne
point contrarier juſqu'à un certain point
le goût des malades ; lorſque, par un fentiment
intérieur , ils appelent vivement
dos alimens même qui paroiffent contraires
à leur état. Un habile médecin ,
>> établi dans une iſle de l'Amérique ,
>> avoit une hydropiſie aſcite , qui avoit
>> fuccédé à une maladie aigüe. Après
>> quatre ponctions & une infinité de re-
>> medes qu'on tenta vainement pour dé-
>> terminer les eaux à s'évacuer par les
>>ſelles ou par les urines , il fentit un goût
>> extraordinaire pour le fucre ; il le dé-
» voroit , pour ainſi dire , avec fureur ; il
>> en mangea dans l'eſpace de vingt jours,
>> plus de cent livres , qui le rétablirent
>> dans la plus parfaite ſanté. >>
Cet ouvrage nous paroît curieux & fa-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
vant. Le célèbre M. Louis , qui en a été
cenſeur , l'a jugé utile aux progrès des
différentes parties de l'art de guérir ; &
MM. les commiffaires nommés par l'académie
de chirurgie pour l'examiner , en
ont fait un rapport très-avantageux .
'L'Iliade d'Homère , traduite en versavee
des remarques :
Vatem egregium
Hunc qualem nequeo monftrare &fentio tantùm.
A Paris , chez Saillant , libraire , rue
St Jean- de- Beauvais , 4 part. in- 8 °.
Unebelle traduction de l'Iliade eſt ſans
doute le plus bel éloge que le génie puiffe
confacrer à la gloire du prince des poëtes..
C'étoit la meilleure apologie que les défenſeurs
de l'antiquité qui , ſeuls étoient
capables de la juger, euflent à oppofer à la
foule de ſes détracteurs , qui ne ſavoit
même pas lire dans ſes ouvrages. Racine
& Boileau tenterent cette grande entrepriſe;
mais en comparant leurs eſſais avec
leur modele , ils les jeterent au feu, comme
Platon avoit jeté au feu ſes poëlies en
les conſidérant à côté des oeuvres du même
poëte. Ce facrifice doit exciter nos,
AVRIL. 1770. 10-
regrets. A meſure que ces grands hom
mes auroient avancé dans leur travail, le
génie d'Homère leur feroit devenu plus
familier ; en s'élevant au-deſſus d'un obftacle
, ils auroient vu d'autres obſtacles
s'applanir d'eux mêmes ; à force de voir;
de penſer , de fentir &de peindre d'après.
cethomme divin ,ils auroient vu, penfe,
ſenti , peint comme lui ou d'une maniere
digne de lui ; & s'ils n'avoient pas réuffi
à donner l'Iliade à la France , ils nous
auroient du moins laillé un magnifique
poëme.
M. de Rochefort a fourni la carriere
dans laquelle ils s'arrêterent au premier
pas. Au lieu de brûler ſes eſſais , il les a
préſentés au public : il lui a demandédes
conſeils , des avis , des encouragemens.
Il en a reçus& il en a profité. L'académie
royale des inſcriptions & belles- lettres
après lui avoir permis de lui dédier fon
'premier eſſai , lui a permis encore de pubher
l'ouvrage entier fous fes aufpices..
C'eſt un augure bien favorable pour le
fuccès de cetre traduction . Cependant :
M. de R. connoît trop bien l'iliade greo--
que, pour ne pas s'appliquer volontiers ,,
àl'égard de fon modèle , ce que Virgile
dir du jeune Afcagne , qui fuit for peree
Είν
106 MERCURE DE FRANCE.
Enée d'un pas inégal. " Ah ! s'écrie t'il ,
>> s'il paroiffoit un homme de génie qui,
>> doué des talens uniques de Racine &de
>> la Fontaine, confacrât ſon tems & fes
>> peines à reproduire Homère dans no-
>> tre langue , je brûlerois mon ouvrage:
>> avec plaifir ! .. Pourrai-je , ajoute-t'il,
>> contribuer à foutenir l'honneur du prin-
>> ce des poëtes contre les cenſures de la
>> prévention & de la malignité ? Oui , fi
>>>oubliant leurs traductions (de ſes prédé
>> ceffeurs ) & la mienne , ceux qui veu-
>>lentjuger Homère ſe mettoient en érat
de l'entendre parler lur même. Voilà
>>mon, ambition , & j'oſe avouer que
>>mon intérêt propre ſe joint à mon zèle
pour ſa gloire. Plus on connoîtra Ho--
mere , plus on ſentira la difficulté de
>> won entrepriſe ; & ceux qui le poflé-
>>>dexont le mieux , ne feront peut - être
>> pasles plus féveres de mes cenfeurs.
Le Difcours , placé à la tête de cette
raduction fuffiroir ſeul à la gloire du favant
académicien. L'eſprit ,le goûr , l'é-
Tudicion , la critique , la poëfie y brillent
également. Ce morceau eft digne du fujer
&de toutes les diſſertations publiées fur
Homerespous n'en avons point lu dont
nous ayons éré plus fatisfaits : nous n'en
AVRIL. 1770. 107
exceptons pas celles de Pope. M. de R.
confidere d'abord fon auteur comme poë .
ze , hiſtorien & philofophe. Cet examen
eſt rempli d'excellentes obſervations fur
les moeurs , la langue & la Mythologie
des Grecs. En expoſant ſes idées ſur la
traduction , fur l'Epopée , &c. il releve
avec énergie les beautés de l'Iliade & repouſſe
avec force les critiques injustes...
Souvent le génie d'Homère ſemble l'infpiter.
<<Je ne connois , dit-il en parlant de
>> l'onomatopée , qu'une forte d'affecta-
>> tion dans Homere ; mais elle eſt de
> l'eſſence de la poësie , elle en fait toute
>>>la magie&toute la beauté. Par elle on
>> entend le tonnerre qui gronde dans les
> nues , les flots qui mugiſſent ſur leur
>>rivage, les voiles déchirés par les vents,
>>la trompette fonnant dans les combats,
>>les bleſſfés qui tombent avec leurs ar
>> mes , la fléche qui ſiffle dans les airs ,
>> le feu qui tourbillonne , éclaté & pé-
>> tille dans une forêt enflammée. L'ono-
>> matopée ou l'imitation des chofes par
>> les mots , rend toute la nature préſente :
» à nos fens, Où trouver dans nos lan--
>> gues modernes cette abondance de fonss
>> imitatifs , que nous trouverions à peines
>>dans notre muſique même ? ,
Elvjj
108 MERCURE DE FRANCE.
On a reproché à Homere des comparai
Sons à longue queue. " Tandis que ces ef-
>> prits froids & méthodiques infultent
>> par des railleries le prince des poëtes ,
>> je crois voir Homere fortir du tombeau
» pour venir leur répondre. La flamme
>> du génie étincelle fur fon front , ſa
>>grande ſtature s'éleve à l'égal d'un vieux
>> chêne dont la cime reçoit le foleil ,
>> long- tems avant le voyageur endormi.
>> fous ſon ombre ; ſes yeux pénétrans &
>> rapides embraffent un horifon immen-.
>> ſe ; il parle à ſes critiques & leur dit ::
>> Hommes amollis dans le ſein de vos
>> villes , qui avez peu vu , peu connu ,
>> peu fenti; quand vos regards fe fixent
>> fur un objet , vous ne voyez que lui ,,
>> j'en vois cent autres à la fois ; vous ne :
>> le voyez que d'un côté , je le vois dans
>> toutes les parties ; votre réflexion froi-.
>> de & lente compare cet objet avec un
>> autre , & n'y apperçoit qu'un rapport ,
>> j'en découvre mille; une ſimple ſenſation
fuffit à votre ame , un torrent de :
>> fentimens ne fauroit remplir la mien-
>> ne; ceffez donc de meſurer mon eſprit :
>> fur le vôtre. Les dieux , en trois pas ,,
arrivent au bout du monde...
>>>L'opinion , dit - il en parlant des ca
racteres , a répété depuis Horace juf
AVRIL. 1770 . 109
qu'à nous qu'Achille eſt bouillant....
>> Mais ceux là feuls qui ont ſçu étudier
>> Homere , favent combien la fougue de
>> ce guerrier devient intéreſſante & fu-
>>blime dans ſon amitié pour Patrocle.
>>Ah ! que de larmes tu m'as fait verfer,
>> brave & malheureux jeune homme ,
>> quand je t'ai vu dompter ta colere par
>> complaifance pour ton ami ! toi , qui
>>> avois refuſé àl'élite des héros Grecs ,
>>> de marcher au fecours de l'armée , tu
>> ne peux réſiſter aux prieres de Patrocle,
» tu lui prêtes tes armes , il va combat-
>> tre , ton coeur eſt dévoré d'inquiétudes.
> pour ſes jours , on vient t'apprendre
>> qu'il n'eſt plus ! ... Les gémiſſemens
>> me déchirent le coeur , je ſens tous tes
ود regrets , je partage ta fureur. Dieux !
>> quel excès de douleur, quand tu revois
>> cet ami , pâle , défiguré , couvert de
>> pouffiere & de fang ! tu l'inondes de
>> tes larmes , & tu compares à ce moment
>>- horrible les jours brillans où la gloire
> vous couronnoit tous deux. Ames de
>> bronze , fi ces traits fublimes vous ont
>> échappé , taiſez vous. fur le caractere
>>d'Achille , vous n'êtes pas dignes d'en
>>>>parler.
>>Ettoi , tendre & plaintive Hélene ,,
110 MERCURE DE FRANCE .
>> ils ſavent que tu es belle ; mais ils ne
>> ſavent pas que ton coeur eſt déchiré de
>> remords , qu'étant forcée de mépriſer
>>celui à qui l'amour t'a livrée , tu portes
>>dans ton ſein une punition terrible de
>> ta foibleſſe ; que tu reſſens dans ton
>>ame tous les maux que tu cauſes à
>>Troye ; que , timide& avilie , tu n'ofes
>> lever les yeux devant tes nouveaux pa-
» rens , & que , proſternée aux pieds du
>>pere de ton mari , tune trouvesque dans
>> la tendreſſe de ce vieillard & dans la
>> générofité d'Hector , la pitié que tout
>> le monde te refuſe. Que de nobleſſe
>>> dans Hector ! c'eſt le modele de l'hon-
>>>nête homme courageux. Qu'il me de-
>> vient intéreſſant , lorſque s'arrachant
>> des bras de ſa chere Andromaque , &
>> lui recommandant fon fils unique , il
>> va s'expoſer à la mort! Attendri par les
>> pleurs de cette malheureuſe princeſſe,
>> je me range avec les dieux du parti des
>> Troyens , je frémis des dangers de leur
>>chef. Il périt : que de larmes il va coû
»ter , &c. »
Nous allons tranſcrire ici la traduction
des paſſages ſur leſquels tombent les rés
flexions précédentes..
1
AVRIL. 1770. IMD
Andromaque adreſſe ces mots à Hestor
qui va combattre.
Pourquoi chercher la mort dans des périls nouveaux
?
Contemplez cet enfant , cher prince , & ma mi
fére ;
Regardez en pitié celle qui vous fut chere ,
Et qu'un veuvage affreux va bientôt déſoler. "
Mille Grecs conjurés voudront vous immoler....
S'il faut que mon époux tombe ſous leur furie ;
Grands dieux ! qu'en le perdant, je perde auſſi la
vie; 1
Tous mes jours ne ſeront que des jours de douleur
Etnul foulagement n'entrera dans mon coeur.
Ma mere ne vit plus ,& le cruel Achille
Afait mourirfon pere , a désoléja ville ,
Ce prince trop fameux dont le corps tout fan--
glantat
Obtintd'Achille mêmeun digne monument.
2
•
J'eus ſept freres , hélas ! dignes d'un meilleur:
fort;
Achille en un ſeul jour leur a donné la mort..
Des fiers Ciliciens la déplorable reine ,
Mamere , du vainqueur porta l'horrible chaîne
Et quand ſes triſtes yeux revirent fon palais,.....
Diane fans pitié la frappa de ſes traits...
112 MERCURE DE FRANCE.
Hector , mon cher Hector , je leur ſurvis encore;
C'eſt pour vous que je vis , vous que mon coeur
adore.
Pere , mere , parens , je trouve tout en vous ,
Vous êtes tout pour moi , vous êtes mon époux.
Un orphelin en pleurs , une veuvemourante
Nepourront- ils toucher votre ame indifférente ?
Pour veiller fur nos jours , demeurez dans nos
murs.
Trois fois Idoménée , Ajax & Ménélas ,
Dans ces lieux mal gardés ont porté le trépas.
Sansdoute quelque dieu conduiſoit leur attaque ;,
Hector , ils ontjuré la perte d'Andromaque.
Ala vuedu cadavre d'Hector , ſa dou
leur s'exhale en ces termes :
Cher époux , cher Hector , quelle eſt ma deſti--
née !
Dans la fleur de tes ans tu m'as abandonnée !
Et tu ne m'as laiſſé pour unique ſoutien
Qu'un foible& tendre fruit d'un malheureux hymen.
Encor , s'il me reſtoit quelque douce eſpérance
De voir un jour en paix croître ſa foible enfan
ce!
Mais,hélas ! tu n'es plus ; Ilion va périr ,
AVRIL. 1770 . 113
Tu n'es plus , toi qui, ſeul,pouvois nous ſecourir..
Mon fils . • dans l'ignominie ,
Nous traînerons tous deux une mourante vie.
Tous deux , hélas ! peut- être un de nos ennemis
Qui perdit par Hector ou ſon pere ou ſon fils ,
Pour venger à fon gré leurs triftes funérailles ,
Te précipiteront du haut de nos murailles .
Grands dieux ! que de vengeurs s'élevent contre
nous !
Hector , que de héros ont péri ſous tes coups !
De tes derniers ſoupirs , celle qui te fut chere ,
Ton épouſe n'a point été dépofitaire.
Quand tu fermois tes yeux ſous la nuit du trépas ,
Tu n'as point , cher époux , porté vers moi tes.
bras ;
Je n'ai point recueillli ſur ta bouche glacée
Quelque douce parole à moi ſeule adreſſée ,
Quelques mots conſolans dont j'aurois nuit &
jour
Entretenu ma peine & flatté mon amour.
Priam conſole ainſi la belle Hélene ..
Ma fille.. . venez à mes côtés ; •
Raflurez près de moi vos eſprits agités .
Du malheur des Troyens vous n'êtes point la
caufe..
114 MERCURE DE FRANCE.
La volonté des dieux de notre ſort diſpoſe ,
Seule elle a contre nous armé nos ennemis .
Venez voir votre époux , vos parens , vos amis....
Ah ! combien , dit Helene , à votre auguſte alpect
Mon coeur ſe ſent ému de honte &de reſpect !
Que n'ai-je ſçu mourir , quand loin de ma famille,
Laiſſant & mon époux & mon unique fille,
Pour ſuivre votre fils , je traverſai les mers.
J'ai vécu deſtinée aux maux les plus amers ;
Le remords me confume , & le cours de mes lar
mes
Adefléché la fleur de mes coupables charmes.
Elle dit à Vénus , qui la preſſe d'époufer
Pâris :
Inhumaine déeffe ,
Vous plaiſez-vous... à tromper ma foibleſle ?
En quels nouveaux climats voulez - vous m'en
traîner ?
De quels nouveaux liens voulez-vous m'enchalner
?
Sur les bords éloignés que regarde l'aurore ,
Aquel amant Vénus me promit - elle encore ?
Pour un prix odieux s'expoſant à périr ,
Le vaillant Ménélas vient de me conquérir ;
Il veut dans ſes vaiſſeaux ramener ſon épouſe ;
AVRIL . 1770 . II
Laiſſez moi dans ſesbras ſans en être jalouſe.
Allez revoir Pâris , foulagez ſon ennui ,
Renoncez à l'Olympe & pleurez avec lui.
Dans les liens d'hymen ou d'un lâche eſclavage,
Loin du ſéjour des dieux conſolez ſon veuvage .
Sen lit m'eſt en horreur. Quel opprobre pour
moi ,
S'il poflédoit encor mon amour & ma foi !
:
Quand je porte en mon coeur ſes fautes & less
miennes ,
Pourrois-je ſoutenir les regards des Troyennes?
Livrée à mes douleurs , étrangere aux plaiſirs ,
Je déteſte à jamais ſes amoureux defirs .
Ces vers donneront une idée juſte
de la traduction de M. de Rocheforr..
Elle eſt ornée de notes ſavantes & philofophiques.
L
Catalogue d'une collection de livres choifis,
provenans du cabinet de M... A
Paris , chez Guillaume de Bure , fils
aîné, libraire , quai des Auguſtins , à
St Claude & à la bible d'or , in- 8 °. d'environ
200 pag. Prix 1 liv. 10 f.
Labibliographie eſt devenueune ſcien
:
116 MERCURE DE FRANCE.
ce fans bornes , & les catalogues fontdes
livres de bibliothéque. Celui que nous
annonçons eſt destiné à annoncer une
vente publique qui ſe fera en détail , au
plus offrant & dernier enchériſſeur , le
lundi 11 Juin 1770 & jours ſuivans,de-
-puis deux heures de relevée juſqu'au fois,
en une maiſon ſiſe quai des Augustins ,
au coin de la rue Pavée . On vendra enſuite
des buſtes antiques &des vaſes de
porphyre. Les livres forment une collec
tion très- curieuſe & très-riche.
Le Nécrologe des hommes célèbres deFran
ce; par une ſociété de gens de lettres.
AParis , de l'imprimerie de G. Defprez
, imprimeur du Roi , 1770 ; avec
privilége du Roi ; brochure in- 12. de
415 pag.
Les gens de lettres , les arriſtes , les ac
teurs célèbres , tous ceux enfin qui , pen.
dant leur vie , auront mérité la reconnoiſſance
ou l'attention de leur fiécle, recevront
dans cet ouvrage , entrepris depuis
fix ans , un tribut d'éloges & deregrets.
On s'arrêtera moins aux anecdotes
communes de leur vie privée qu'à l'hiſ
toire de leur génie &de leurs talens. «La
>>vie d'un grand général eſt dans ſes camAVRIL.
1770. 117
>> pagnes ; celle d'un homme de lettres
>> ou d'un artiſte fameux eſt dans ſes ou-
» vrages. » Ce recueil pourroit contenir
les faſtes de la littérature & des arts, li les
perſonnes qui doivent s'intéreſſer à la
gloire des hommes célèbres , vouloient
bien concourir au but louable de nos zélés
nécrologues , en leur procurant les mémoires
& les infſtructions qu'ils ne ceſſent
de folliciter.
Ce volume renferme vingt-quatre éloges.
Nous avons déjà jeté quelques fleurs
ſur les tombeaux de pluſieurs écrivains
loués dans ce nécrologe d'une maniere
plus digne d'eux. Les noms des de l'Iſle,
des Sauvages , Ménard , d'Oliver , de Parcieux
, &c. feront encore conſacrés dans
l'hiſtoire des académies. Nous nous arrêterons
principalement aux éloges de deux
ſavans qui s'étoient retirés dans les pays
étrangers , MM. de Prémontval & Abauzit.
André Pierre le Guay , de Prémontval,
né à Charenton en 1716 , donna un cours
gratuit de mathématiques à Paris vers
l'année 1740. Son mérite , fon amour
propre & fa hardieſſe lui attirerent des
ennemis. Il alla rechercher des récompenſes
hors de ſa patrie , & après avoir erré
118 MERCURE DE FRANCE.
en Suifle & en Allemagne , il ſe fixa a
Berlin où il fut favorablement accueilli
par l'académie des ſciences , & honoré
des bienfaits du Roi de Pruffe. En 1751,
il publia un très- favant&très- fingulier
ouvrage , en 3 vol. in 8°. ſous le titre de
Monogamie ou l'unité dans le mariage.
Le mauvais ſuccès de ce livre l'engagea
à en brûler la fuite qu'il avoit annoncée
avec la plus douce confiance. Il nous apprendque
tel a été le fort de pluſieurs autres
productions de ſa plume. La fingularité
eſt le caractere distinctif des ouvrages
de ce ſavant. «Je ne fais pourtant ,
>>dit l'auteur de fon éloge , ſil'on doit
>> appeler fingularité ce qui tend à être
>> bizarre. Ce petit mérite a été fi fort re-
> cherché de nos jours ; tant d'auteurs ,
>>ſinges les uns des autres , ont cru ſe
>> rendre originaux , en heurtant de front
>> les opinions générales , que ce n'eſt plus
>> une fingularité, & que c'en fera bientôt
>> une au contraire , que de vouloir ſe rap-
>>procher des idées communes. »
M. de Prémontval , né avec un caractere
trop difficile & trop emporté , eut , à
Berlin , des procédés extraordinaires envers
M. Formey , fecrétaire perpétuel de
l'académie , qui ne les repouſſa jamais
AVRIL. 1770 .
qu'avec la douceur & la modération , &
qui a même conſacré la mémoire de M.
deP. par un éloge inféré dans le 25 vol.
des mémoiresde l'académie de Berlin .
Entr'autres livres de métaphyſique , il
publia la Théologie de l'Etre , eſpéce de
rêverie philofophique dans laquelle il rejette
les preuves ordinaires de l'exiſtence
de Dieu, pour y ſubſtituer des preuvesde
fon imagination. Vanini , accuſé d'athéifme
, ſe baiffa , ramaſſa un fétu , & dit :
Je n'ai besoin que de ce fétu pour meprouver
invinciblement ce qu'on m'accuse de
nier.
M. de P. eſt mort à Berlin en 1767.
L'Allemagne lui doit un écrit très - utile :
ce ſont ſes préſervatifs contre la corruptionde
la langue françoiſe en Allemagne.
>> Si le mauvais goût , l'amour des folles
>> innovations & l'oubli dédaigneux de
>> tous les anciens principes , continuent
>> à s'accréditer parmi nous , on aura bien-
>> tôt beſoin d'un pareil ouvrage en Fran-
>> ce& au ſein même de la capitale. >>
Firmin Abauzit naquit à Uzès, fur la
fin du ſiécle paflé. Ses parens l'emmenerent
de bonne heure à Genève , où on lui
confia , dès ſa jeuneſſe , la bibliotheque
de la ville. Jouiſſant de l'état de citoyen,
120 MERCURE DE FRANCE.
il conſacra ſes travaux à ſa patrie nouvelle
: il donna , en 1730 , une édition de
l'hiſtoire de cetteVille &de l'Etat, queJacob
Spon avoit publiée en 2 vol. in- 12 .
vers le dernier fiécle. Dans des notes
pleines d'une érudition vaſte & choifie
il éclaircit , il développe , il rectifie le
texte : quelques differtations &des remarques
fur l'hiſtoire naturelle des environs
de Genève , lui appartiennent en entier;
on lit ces morceaux avec plaifir & avec
fruit. Les auteurs de fon éloge regrettent
que la modestie de ce ſçavant nous ait
privés de les autres écrits : nous en jouirons
bientôt. Il s'en fait actuellement
deux éditions , l'une à Genève & l'autre
à Londres deſtinée pour Amſterdam ; la
premiere , fur les manufcrits trouvés dans
les papiers de M. Abauzit parſon exécuteur
teftamentaire , & la ſeconde fur des
copies que les libraires de Genève ſe ſont
procurées. M. Abauzit eſt mort en 1768
dans une petite folitude où il s'étoit retiré
près de Genève. Il étoit preſqu'inconnu
en France , avant que M. Routſeau
eût publié ſa lettre ſur les ſpectacles, dans
laquelle le philoſophe ſenſible parle de
fon ancien concitoyen , avec une admiration
& une vénération dont on a été furpris
AVRIL. 1770.. 121
pris , parce qu'on ne connoiffoit point
M. Abauzit.
Mde Bontems , MM. Denefle , Malfilâtre
, de la Grange , Macquart , l'abbé
Roger , le Fort de la Moriniere , Léonard
desMalpeines , de Montdorge , Maucomble
, de la Marche , l'abbé Laugier , Poinfinet
, de Saint- Maur, font les autres gens
de lettres loués dans ce recueil. Avec
leurs éloges , font mêlés ceux de MM.
Fournier le jeune , Blavet & François.
L'ouvrage eſt terminé par des obſervations,
&c. fur les deuils .
A
Le mérite de ce recueil eſt connu . On
pourroit appeler ces éloges des morts la
cenfure des vivans.
و
Géographie familiere du tour du Monde,
ou tableau précis & général du globe
terreſtre , pour l'intelligence facile
prompte & durable de la géographie
moderne ; adaptée à l'atlas des colléges
& des penſions , & fuivi de celui de
l'Enfant géographe , ou nouvelle mé
thode d'enſeigner cette ſcience ;dédiée
à la jeuneſſe, broch. petit in- 12. de 225
pag. prix 1 liv . 10 fols. A Paris, chez
Defnos , ingénieur géographe pour les
globes & fphères , & libtaire de S.M
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Danoiſe, rue St Jacques , au globe;avec
approbation &privilége du Roi.
La méthode nouvelle , ſuivie dans ce
petit livre , nous a paru très-propre à faciliter
aux jeunes gens l'étude de la géographie.
Des fuccès rapides l'ont juſtifiée.
Unglobe , une mappemonde , les cartes
générales de l'Europe , de l'Aſie , de l'Afrique
&de l'Amérique; les cartes de la
France& de quelques autres états , contenues
dans l'atlas des colléges du Sr Defnos
, ſuffiſent avec cette géographie pout
bien faire connoître à des commençans
les ſituations relatives des lieux , deſquelles
ſeules réſulte le tableau général.
On trouve chez le Sr Deſnos toutes
fortes d'atlas, de cartes&de livres relatifs
à la géographie & à l'hiſtoire. Il procurera
aux amateurs qui s'adreſſferont à
lui , tout ce qui paroîtra de nouveau en
géographie.
Fables allemandes & contes françois en
ς
vers; avec un eſſai fur la fable.
L'apologue eſt undonqui vientdes immortels ,
Ou ſi c'eſtun préſent des hommes ,
Quiconque nous l'a fait, mérite des autels.
T
LAFONT.
AVRI L. 1770. 123
AParis , chez Sébastien Jorry , imprimeur-
libraite , rue & vis- à- vis la Comédie
Françoiſe , au grand Monarque;
avec approb. & privil.duRoi.
L'Eſſai fur la fable eſt preſque tout
compoſé de citations. J'aime mieux , dit
l'auteurdans une note , rapporter des choſes
écrites ſupérieurement que de les narrer
mal. Il a raifon. Cependant il peint
le caractere des fabuliſtes àſa maniere; il
parle de lui- même en ces termes : « Que
> dirai-je de moi ? de mes fables ? de mes
> contes ? Rien. Je laiſſe à mes ennemis;
(qui n'en a pas! ) jaloux de magloire
>> à en dire tout le mal poſſible : & je
>> crains qu'ils n'en diſent point tout le
>> mal , à beaucoup près , qu'on pourroit
» en dire . » Nous ofons lui promettre
que l'envie ne flétrira point ſa gloire. Il
ne peut obtenir le laurier de poëte.
Pour mon amusement , (dit-il ,) je compoſe des
vers ;
Ettous ceux quej'ai faits , c'eſtafin de complaire
Acelledont lesyeuxplus que le jour m'éclaire.
Si l'on voit mes écrits , c'eſt ſon commandement.
La cruelle me fait ſoufftir très-conſtamment.
Ce touchant ayeu , ce defir de plaire,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
:
cette parfaite foumiffion , ces vers faits
la lumiere des yeux de la cruelle ne l'attendriront
- ils pas ? Du reſte l'auteur ſe
contente , comme Horace , d'unpetit nombre
de lecteurs.
L'Homme de lettres; par le Pere Daniel
Bartoli : ouvrage traduit de l'italien ,
augmenté de notes hiſtoriques & critiques;
par le P. de Livoy , Barnabite.
AParis , chez Hériſſant fils , libraire ,
rue St Jacques , 1769 ; avec approbat.
&privil . du Roi ; 3 vol. in- 12.
Le Pere Bartoli , Jéſuite , né à Ferrare
en 1608 , & morten 1685 , paſſe pour un
des meilleurs écrivains que la ſociété ait
eus en Italie . De ſes nombreux ouvrages,
l'Homme de lettres paroît être le plus eftimé.
Cet ouvrage eut un ſuccès prodigieux.
Dans l'eſpace d'une année , on en
fit huit éditions . Il a été , depuis,imprimé
pluſieurs fois , & on l'a traduit en différentes
langues. Ses compatriotes & fon
fiécle en admirerent les pointes , les comparaiſons
, les métaphores outrées , les cications
prodiguées & le ſtyle preſqu'oriental.
Parf- tout&dans tous les tems ,
on goûtera la ſaine critique , les ſages
leçons & la noble franchiſe de l'auteur ;
AVRIL. 1770.125
on ſera ſurpris de l'immenſe érudition
qu'il a fondue , ſouvent avec un art infini,
dans ſes préceptes . De la chaleur , de l'aménité
, de la force , de l'harmonie , des
images heureuſes , des tours vifs & piquans
rendront toujours la lecture de cet
ouvrage agréable ; il plaira par ſa ſingularité
même. L'auteur dit dans ſon introduction
, qu'il a compoſé fon livre dans
l'espace des deux mois les plus chauds d'un
été.
L'Homme de lettres eſt diviſé en deux
parties. La premiere préſente les avantages
de la ſcience & les défavantages de
P'ignorance . La ſeconde eſt une forte cenfure
des vices des gens de lettres. Le defſein
de l'auteur eſt de venger la gloire des
lettres flétrie par les calomnies de ceux
qui les négligent &par les défauts de ceux
quiles cultivent. Il fuffira d'en citer quelques
traits pour que nos lecteurs ſaiſiſſens
l'eſprit & la maniere duP. Bartoli .
L'auteur ſeplaintd'abordque les grands
ne recherchent pas les gens de lettres ; &
que ſi l'onrendencore hommage aux fimulacres
des divinités , on n'en dédaigne pas
moins les artiſtes . « C'eſt la faute des
>> grands, ſi on ne voit point des hommes
» qui, par l'étendue de leur ſçavoir, ayent
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE ...
> une réputation éclatante & qui faſſent
>> l'étonnement de l'Univers.Que ne for-
>> ment-ils leurs théâtres ſur la regle de
>> Vitruve , de maniere que les falles ne
>> foient point fourdes pour les repréſen-
> tations& les concerts,&que les acteurs
»& les muficiens n'y perdent pas leur
>>peine& leur voix . »
Ileſt , dit-il en parlant de l'ignorance
dans les dignités , des ſculpteurs imbécil
les au dernier degré qui ne ſaventdonner
à une ſtatue de géant un air terrible, qu'en
le repréſentant furieux , étendant les bras
& écartant exceſſivement les jambes ,
comme fi d'un ſeul pas ils euſſent dû lui
faire mefurer tout le monde. La même
choſe arrive , dit Plutarque , à ces princes
qui s'imaginent ſe donner un air de
majeſté à force d'en montrer un farouche
&terrible. LouisXI vouloit que ſon fils
Charles VIII fût uniquement inftruit que
qui ne fait pas diffimuler ne fait pas regner.
« S'il mettoit le ſceptre à la main
» du Roi , l'épée à ſon côté , il en faifoit
» en même tems un nouveau Midas , en
» lui donnant des oreilles d'âne . »
L'article de l'ignorance &des richeſſes
eſt curieux & amuſant. Aujourd'hui
>dans le monde , l'amour , l'honneur ,
1
AVRIL. 1770. 127
..
>> tout eſt à prix d'argent. Les lettres qui
>>font la meilleure recommandation font
→ les lettres de change , & la meilleure en-
>> cre eft celle des banquiers. Lesperles
>>bien rondes &bien groſſes , figures des
>>> riches ignorans, font la choſedu mon-
>> de la plus précieuſe & la plus eſtimée.
>*>Faites moi tout d'or , quand je ſerois
>> un boeuf , on m'adoreroit comme un
>> dieu. On peut faire remonter juſqu'à
>> l'antiquité la plus reculée , aux Ifraëli-
>> tes dans le déſert , l'origine de cette
>> apothéoſe qui ne ſe perdra jamais. »
L'auteur habille enſuite un riche ignorant
de la laine la plus fine teinte en pourpre,
pour lui dire avec Demonax , que cette
laine , une bête brute l'a portée avant lui,
&que comme la teinture ne l'a pas fait
ceſſer d'être laine , ſa figure humaine &
ſa pompe ne lui ôtent riende l'animal. II
le loge enſuitedans un ſuperbe hôtel pour
mettre ſur ſa porte , ci git Vatia.
Le P. B. ſouhaiteroit qu'ily eût un hiver
pour les livres comme pour les arbres
; & que comme dès l'automne les
arbres ſe dépouillent de leurs feuilles ,
les livres perdiſſent auſſi les leurs. Enſuite
il applique aux livres ornés de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
titres pompeux , la plaifanterie de Diogene
fur la grande porte d'un petit chateau
: Fermez cette porte de crainte que le
château ne s'enfuie & que vous n'ayezplus
où vous loger. Il les compare encore au
tableau de Parthafius , qui ne repréſentoit
qu'un rideau . Il reproche aux auteurs obfcurs
d'imaginer plus d'allégories & de
métaphores que l'Egypte n'eut d'hiéroglyphes
, pour faire croire que, fous les voiles
du myſtere, ils cachent de ſolides vérités...
Quelquefois , dit- il , ils font paroître
leurs penſées, comme les divinités ſe font
voir fur le théâtre enveloppées d'un groupe
de nuages : ils laiſſent échapper quelquesraiſonnemens
compaffés , pour donner
du poids au reſte d'un diſcours qui ſe
perd dans un tourbillon de penſées entortillées
& confufes. " En lifant leurs
>> ouvrages , il ſemble que l'on foit à la
>> pêche de certains poiſſons allés qui ſe
>> dérobent aux yeux& aux mains des pë.
» cheurs , en troublant l'eau & en la ren-
>>dant toute noire par le moyen de certai-
>> ne humeur dont ils font pleins & qu'ils
>> répandent. » A l'occaſion des ornemens
ambitieux & déplacés , il rappelle la belle
ſtatue d'Alexandre , faire en bronze par.
AVRIL. 1770 . 129
Leucippe , à laquelle Néron qui , même en
voulant faire du bien , ne fit que du mal ,
ôta , pour ainſi dire , la vie en la faifant
dorer. Il voudroit que quand on confulte
un ami fur quelque ouvrage , on lui dît
comme Célius : dites quelque chose de
contraire & nousferons deux. En parlant
des mauvais critiques , qui ne croiroit, dir
il , voir des rats , fortis de leurs trous ,portant
chacun une paille en guise de tance
pour combattre des lions & teur percer De
coeur ? Quand je vois de tels hommes ,
ajoute-t'il , déchirer de grands auteurs, il
me ſemble voir cet âne qui , des mêmes
dents dont il broutoit tous les jours des
joncs &des chardons , déchira& mangea
toute l'Iliade d'Homere, au granddeshonneur
de Troye , dit un poëte qui , ayant
été une fois noblément détruite par un
cheval , ſe trouvoit une féconde fois ,
mais honteuſement détruite par un âine.
L'art de voler , dit-il fur le plagiar, are
fi ancien qu'enfanta la néceffité , qua đe
puis adopté la commodité , s'exerce far
les lettres comme ſur l'argent. Les plas
beaux ouvrages ont été comme de belles
Hélenes qui , au premier coup d'oeil, ontt
excité la convoitife d'une infinité de Mé
nélas&de Pâris en ce genre qui les ravia
130 MERCURE DE FRANCE.
rent. Les plus grands génies ont honoré
ce grand art ; & l'on peut dire des lions
comme des fourmis , qu'ils aiment à ſe
nourrir de butin. On affure que les ouvrages
d'Ariftote ne font qu'une moſaïque
formée avec les écrits de Speufippe ,
de Démocrite , &c. Enforte que celui qui
paroitfoit un phénix avec tout ce qu'il
avoit pris des autres , n'auroit plus été
qu'un corbeau avec le ſien. Platon fut taxé
deplagiaire (& non deplagiat. ) Timon
l'accuſa d'avoir dérobé les idées de ſon
Timée à Philolais... Que n'a- t'on , s'écrie
l'auteur , un Archimede pour ſéparer
les idées comme les métaux ; unAriftophane
pour diftinguer le langage des
-morts dans la bouche des vivans; un Cratinus
pour mettre les livres à la queſtion
&leur faire leur procès ſur ces larcins,
comme il fit des poëſies de Ménandre ,
dont il tira fix livres de plagiats ? On verroit
, avec combien de raiſon , Mercure eft
réputé tout à- la fois le dieu les littérateurs
&des voleurs !
Dans les paſſages cités , nous avons
preſque toujours confervé la traduction
du P. de Livoy , excepté dans cedernier
extrait ſur le plagiat , où il nous paroît
avoir entierementmanqué le ſens de l'auAVRIL.
1776. 131
reur en pluſieurs endroits. Le P. Bartoli
dit , en parlant d'Ariftote : Si Speusippo ,
nella compra de' fui libri egliſpeſe trè talenti;
se Democrito , ſe altri ... repigliaffero
ognuno deſſi il loro ; c'eſt à dire , ſi
Speusippe dont il (Ariſtote ) acheta les
livres trois talens ; ſi Démocrite &autres
avoient repris ce qui leur appartenoit , le
P. L. traduit : il n'importe que Speusippe
aitmis trois talens pourſe procurer les ouvrages
d'Ariftote ; ſi Démocrite , &c .
Au ſujet de Platon , l'auteur cite cos
deux vers d'Aulu-Gelle.
Exiguum redimis grandi ære libellum
Scribere per quem orfus perdoctus abiadefuiſti.
Le P. L. traduit qu'il vous coûte char
cet ouvrage , lepremier que vous ayezfait!
Nous croyons que per quem fcribere orfus
ſignifie d'après lequel , au moyen duquel
vous avez commencé à écrire , & qu'il
s'agit non du premier onvrage de Platon ,
mais du petit livre de Philolaüs que Platon
acheta fort cher.
: Le P. B. defire un Cratinus qui mette
les livres à la torture , coméi fece dellepoëfie
di Menandro , de' cui ladronnecci ei
composefei libri . C'eſt Cratinus qui forma
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
fix livres des plagiats de Ménandre , &
non, Menandrè qui avoit compoféfix livres.
defes plagiats , comme le dit le traduc
teur, &c.
On pourroit auffi relever beaucoup de
négligences dans le ſtyle du P. L. En général
il afforblit & refroidit fon auteur.
Cependant cetravail ne lui fait pas moins
d'honneur que ſa traduction des Révolutions
de la littérature ancienne & moderne
de M. Denina ; & nous devons faire obferver
l'extrême difficulté qu'il y avoit à
rendredans notre langue un poëte qui nerefuſe
aucune idée , aucune expreſſion ,
aucun tableau , d'une imagination tourjours
ardente & fouvent déréglée . Le P..
de Livoy a enrichi l'ouvrage de notes
utiles...
Les Sens , poëme en cinq parties. A Genève
; & à Paris , chez le Jay , libraire,
broch, in-3º.
La nature , dit l'auteur dans ſå préfa
ce, eſt une ancienne maîtreffe dont le
nom ſeul , quelqu'engagement qu'on ait
contracté dans la fuite des tems , excite
toujours une agréable fenfation. C'eſt
fous la dictéedesfens, qu'il dit avoir écrit
fon počme diviſé en cinq chants. Le ſujeta
AVRIL. 1770. 133
de chaque chant eſt expoſé dans ces vers
auxquels le reſte de l'ouvrage eſt parfaite
mentaflorti..
Eglé , tes yeux ont vu Pâris
Ala beauté donner le prix ;
Zéphire , dansle fein de Flore ,.
S'emparer des douces faveurs
Que fes foupirs ont fait éclorre.
Près de fon Euridice en pleurs
Ils ont vu le chantre de Thrace..
Manier la lyre avec grace ,
Etpar ſes accens enchanteurs
Rendre ſon épouſe à la vie.
Vers Ariane évanouie
Ils ont conduit le dieu du vin ...
Et l'ont vu verſer dansfonfein
Ce nectar qui nous rend la vie.
Jupiter en Crète arrêté ,
Du taureau laiſſant l'effigie ,
Avec lon Europe ravie..
Partage ſa divinité.
Les plaiſirs dont le dieu s'enivre.
Nepeuvent pas être décrits ,
Qu'il nous ſuffiſe de les ſuivre .
"
7
134 MERCURE DE FRANCE.
Les poësies diverſes jointes à ce pоёте
ſont dans le même goût. « Je me ſuis
>>amuſé , dit l'auteur , à tracer quelques
>> figures ſur le ſable ; mon but eſt rem-
>>pli , fi quelqu'un les regarde en paf-
>> fant. »
Inftitutiones philofophicæ ad usumSeminarii
Tullenfis , illuftriff. ac reverendif.
in Chrifto PatrisDD. Claudii Drouas ,
Episcopi & Comitis Tullenfis , S. R. I.
Principis,juſſu & auctoritate editæ. Neocaftri,
ex typis Monnoyer , DD. Epifc.
Tullens. typogr. & Tulli Leucorum
apud J. Carez , DD. Epifc. Tull. Typogr.
cum privilegio Regis.
,
Inſtitutions philoſophiques à l'uſage du
féminaire de Toul , &c. A Neufchâteau
, de l'imprimerie de Monnoyer ;
& à Toul , chez Carez , 5 fort vol .
in- 12.
C'eſt ici une ſeconde édition des Inftitutions
philoſophiques , compoſées par
l'ordre de Mgr l'Evêque de Toul , à l'uſage
de ſon ſéminaire. On y trouve des
changemens & des augmentations confidérables.
Ces leçons, dans la forme ſcholaſtique
, font recommandables par lamé
AVRIL. 1770. 135
thode & la clarté. Il ſeroit à deſirer que
l'on ſuivitdans les autres diocèſes l'exempleque
l'on donne ici de faire imprimer
des cours de philoſophie , pour épargner
untems précieux que la dictée des cahiers
emporte. Cetteconfidération nous induiroit
à imaginer que l'éducation des ſéminaires
pourroit être perfectionnée comme
celle des colléges. Ce ſujet feroit bien
digned'exercer la plume d'un philofophe
chrétien.
Traité de la culture des péchers; nouvelle
édition revue , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Delalain , libraire , rue
& à côté de la Comédie Françoiſe ;
1770 , avec privil. du Roi ; brochure
in- 12. de 200 pag .
L'auteur de ce petit traité a acquis par
une longue expérience &par de mûres
réflexions , en cultivant le jardin de fa
maiſon de campagne ſituée aux portes de
Paris, les connoiſſances qu'il publie fur
un des plus excellens fruits de l'Europe.
La pêche coûte plus de foins &demande
plus d'intelligencedans le cultivateur que
tout autre fruit. Cependant les plantsde
pêchers ſont ſi mal gouvernés , qu'on ne
tire pas de cent arbres ce qu'on pourroit
136 MERCURE DE FRANCE.
tirer de vingt qui feroient conduits avec
un certain art. On prétend que M. Girardot
, ancien mouſquetaire du Roi, s'étoit
fait , par la culture des pêches , juſqu'a
30000 liv . de rentes dans un fort petit
eſpace de terre qu'il avoit à Bagnolet. Le
village de Montreuil , qui n'a , dit - on ,
d'autre production que ce fruit & quelques
fruits rouges , paye au Roi , tous les
ans , pour so mille liv. d'impoſitions ; &
l'arpent de terre s'y loue 200 & 300 livres .
Il eſt vrai que ſes habitans , au nombre de
quatre mille , ſe donnent , pour tirer parti
de leurs fruits , des peines inconcevables;
&que la ſituation du lieu & la qualité fonttrès-
favorables à ces eſpéces d'arbres .
L'auteur , en parlant des différentes efpéces
de pêches , met la violette au deffus
de toutes les autres , lorſqu'elle eſt
dans ſa perfection , quoique bien des gens..
l'eſtiment peu . Vitry , Fontenay-aux-Rofes
, le Pré-Saint-Gervais offrent des pépinieres
abondantes ; il y a plus de choix
à Vitry. Les pêches tendres ne peuvent
réuſſir qu'en eſpalier ; & dans ce climat ,
le levant& le midi font les ſeules expofitions
qui leur conviennent. Le treillage
eſt d'une indiſpenſable néceſſité pouravoir
des fruits bien conditionnés & en abon
AVRIL. 1770. 137
dance : on préſente ici le moyen d'en faire
avec économie. L'auteur s'éleve contre
la méthode générale de tailler les pêchers
lorſqu'ils font en fleurs , ou même après
que le fruit eſt noué ; & il prouve par le
raifonnement&par l'expérience , qu'il eſt
plus avantageux de faire cette opération
vers la fin de Janvier & au commencement
de Février. Il entre dans des détails
très - inſtructifs ſur l'ébourgeonnement ,
les paliſſades , les labours , le fumage , les
maladies des pêchers , &c. Enfin fon ouvrage
eſt terminé par l'expofition d'une
méthode particuliere pour une plantation
neuve : on ne la trouve pas dans la premiere
édition , & il faut la lire dans le
livre même. Ce traité fait avec clarté &
netteté ſera très-utile à ceux qui s'adonnent
à ce genrede culture. L'auteur a aufli
publié l'Ecole du Jardin potager , en deux
volumes ; elle ſe vend chez le même libraire..
Le nouveau Spectateur , ou examen des
nouvelles piéces de théâtre , tant françois
, italien, qu'opéra ,dans lequel on
a ajouté les ariettes notées ; par M. le
Prevôt d'Exmes ; 3. cahier , prix 24 f.
AGenève ; & ſe trouve à Paris, chez
138 MERCURE DE FRANCE.
Valade , libraire , rue St Jacques , visà-
vis la rue de la Parcheminerie , à St
Jacques , 1770 ; broch. in-8º, de 71 p.
M. le Prevôt d'Exmes rend compte ,
dans le 3º cahier , de la Rofierede Salenci,
parM. Favart , &du MarchanddeSmyrne,
par M. de Champfort. Le jugement
que nous avons porté de fes deux premieres
feuilles convient parfaitement à celleci.
Sa critique peut être utile aux auteurs ,
&doit être agréable au Public.
Avis au Public.
Le procès intenté par les libraires de
Paris à M. Luneau de Boisjermain avoit
fſuſpendu la vente de ſes ouvrages. Ce
procès ayant été jugé à ſon avantage , le
Public est averri qu'on trouve des exemplaires
de tous les livres dont il eſt auteur
ou éditeur , chez Delalain , libraire. Les
libraires étrangers ou nationaux & les
perſonnes qui habitent la province , s'adreſſeront
à M. Luneau de Boisjermain ,
àl'hôtel de la Fautriere à côté de la Comédie
Françoise. Lui ſeul ſe charge de leur
faire parvenir , port franc , fes ouvrages ,
&tous les livres imprimés avec permif
AVRIL. 1770. 139
fion , au même prix qu'elles les acheteroient
ſi elles étoient à Paris , fans rien
exiger d'elles pour fraisde caiſſe,d'emballage
& de commiſſion. La ſeule condition
qu'il met à ce ſervice gratuit , c'eſt
qu'elles lui feront payer d'avance le prix
detout cequ'elles demanderont. Pour les
mettre à portée de connoître à tems &
Sansfrais les livres nouveaux qui ſe vendent
chez les libraires de Paris , M. Luneau
offre de leur adreſſer gratuitement
tous les mois , à commencer du premier
Mai prochain , un catalogue de tout ce
qui eſt annoncé chaque mois dans tous
les journaux , gazettes , affiches , &c. Cet
ouvrage , commencé au premier Janvier
1769 , continuera de mois en mois.
Chaque perſonne qui voudra ſe le procurer
ou ſe faire adreſſer des livres , aura
l'attention , en ſe faiſant connoître , d'affranchir
les lettres qu'elle écrira .
Les livres dont M. Luneau de Boisjermain
eſt auteur ou éditeur , font :
Cours d'histoire universelle , in 8°. 2
vol . 3. édit. rel . 10 liv. broch. 9 liv . Cet
ouvrage eſt deſtiné à l'inſtruction des jeunes
perſonnes.
Commentaires ſurRacine , 3 vol . in- 12.
rel. 7 liv. 10 f. br. 6 liv.
140 MERCURE DE FRANCE.
Les mêmes , renfermés en une édition
de Racine in 8 ° . avecfig. 7 vol. rel . 54 1.
br. 44 liv.
Elite de poësies fugitives , s vol . rel.
12 liv. 10 f. br. 9 liv . Les IVe& Ve vol. fe
vendent ſéparément s, liv. rel . 4 liv . br.
Epoques élémentaires d'histoire univerfelle,
in fol. 2 liv. 10 f.
Avis aux gens de lettres , in. 8°. 18 f.
Fanny , roman , in- 12.1 liv. 4 f.
Soupirs du cloître; par M. Guymond
de la Touche , in - 8 °. gr. papier , I liv.
10 f.
L'inconnu , roman , in 12. 11.4f.
Dictionnaire de la langue romane , in-
8°. rel . 5. liv. 10 ſols. Il n'y en a plus de
brochés.
Tous ces livres font reliés en veau avec
filets en or fur la couverture .
On trouve chez le même libraire un
poëme françois du docteur Mathy , intitulé
le Vaux-Hall de Londres , adreſſéà
M. de Fontenelle & fuivi d'une jolie piéce
de vers de Mde Dubocage ſur le Re
nelagh , prix 15. ..
:
AVRIL. 1770. 141
SPECTACLES.
5
CONCERT SPIRITUEL.
LE concert du dimanche , It Avril , a
commencé par une ſymphonie. On a exécuté
enſuite Omnes gentes , motet à grand
choeur de M. Dauvergne , ſurintendant de
la muſique du Roi.M. Peré a chanté un
motet à voix ſeule de M. Botzon. Μ.
Leikhgeb , de la muſique de M. le prince
, évêque de Salkbourg , a reçu les applaudiſſemensdusau
talent ſupérieur avec
lequel il a donné un concerto de chaſſe de
ſa compoſition. Ona entendu avec le plus
grand plaiſir Mlle Duplant , qui a chanté
Diligam te Domine , &c. moter à voix
ſeule de M. Dauvergne. M. Cramer, de
la muſique de M. l'Electeur Palatin , a
exécuté, un concerto de violon de ſa compoſition,
dont la brillante exécution &
l'excellente muſique ont été également
applaudies . Le concert a été terminé par
Cantate Domino , motet à voix ſeule de
Lalande .
3
142 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
COMPLIMENT de clôture prononcépar
M. d'Alainval.
MESSIEURS ,
Le théâtre françois touche enfin à l'é.
poque la plus flatteuſe qu'il pouvoit efpérer.
Le gouvernement daigne fixer un
moment ſon attention fur lui&s'occuper
des moyens de faire élever un monument
digne des chefs -d'oeuvre des hommes de
génie qui vous ont fait l'hommage de
leurs veilles. La ſcène lyrique vient d'offrir
à vos yeux les reſſources de l'archirecture
: vous avez rendu juſtice , Meffieurs
, au travail de l'artiſte célèbre M.
Moreau , qui a eu le courage de s'écarter
des routes d'une imitation fervile , & qui
a été affez heureux pour vous plaire , en
oſant innover. Il eſt tems que le théâtre
national jouiffe des mêmes avantages ; il
eſt rems que les mânes de Corneille , de
Racine &de Moliere viennent.contempler
les changemens dont ce théâtre eſt
Luſceptible , & nous dire : « Voilà le temAVRIL.
1770. 143
» ple où nous aimons à être honorés , »
Il eſt tems enfin de faire ceſſer les teproches
trop fondés des autres nations jalouſes
de la gloire de la nôtre .
Accoutumés depuis long-tems , Meffieurs,
à votre bienveillance, nous ne cofferons
jamais de vous donner des preuves
de notre empreſſement à vous offrir des
productions dignes de vosfuffrages. Nous
deſirons , avec tous les coeurs vraiment
patriotiques , qu'aux grands exemples
d'héroïſme & de vertu que les faſtes de
l'antiquité ont fournis aux auteurs tragiques
, ſuccédent ceux qu'il eſt ſi aisé de
trouver dans nos annales & qui ne ſont
ni moins intéreſſans ni moins fublimes ;
gente neuf, fait pour être encouragé , &
dont un homme de génie a ouvert la carriere
avec le ſuccès le mieux mérité. *
C'eſt dans ces ſentimens , Meſſieurs ,
que nous quittons un théâtre où vous
avez tant de fois ſecondé nosefforts; c'eſt,
pénétrés de la plus vive reconnoiſſance
pour les bontés dont vous daignez nous
honorer , que nous ofons vous en demander
la continuation ſur la nouvelle ſcène
que nous allons occuper , heureux ſi nous
*M. de Beloy.
$44 MERCURE DE FRANCE.
les méritons de plus en plus par nos tra
vaux , notre reſpect & notte zèle.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a donné fur le théâtre italien, le
13 Mars , la premiere repréſentation du
Cabriolet volant , ou Arlequin Mahomer.
Ce canevas , en trois actes , paroît
tiréd'un opéra comique de l'ancien théâtre
de la foire , portant auſſi le dernier de
ces deux titres , && donné par le Sage en
1714 , avecle Tombeau de Nostradamus
qui lui fervoit de prologue .
Un magicien , protecteur d'Arlequin ,
le met à l'abri des pourſuites de ſes créanciers
, en lui donnant un cabriolet volant
dans lequel il fend les airs en leur préfence;
il s'en fert pour s'introduire dans
l'appartement de la fille du grand Seigneur
; trompe facilement ce pere des
Croyans , qui loi accorde la princeffe en
mariage. Nous ne donnerons pas un extrait
plus étendu de cette piéce dont le
mérite conſiſte dans le jeu d'Arlequin ,
dans celui de fon valet Pierrot , rôle très
bien rendu par le Sr Veroneſe , & dans
les détails critiques & plaiſans dont plufieurs
AVRIL. 1770. 145
fieurs portent fur les fituations outrées
que l'on répéte fans ceſſe dans nos drames
modernes , affectation blamable fur laquelle
on ne fauroit répandre trop de ridicule
; c'eſt le projet de l'auteur de ce
canevas , qui s'eſt diftingué ſur le théâtre
françois par des ſuccès mérités dans un
autre genre , & qui n'a voulu que s'égaïer
dans cette plaifanterie ; mais il a fait plus,
il a beaucoup amusé ſes ſpectateurs. II
prépare , dit- on , pour la rentrée du théâ
tre, une ſuite de cette piéce qui a paru
faire beaucoup de plaiſir.
On a continué toujours avec le même
ſuccès les repréſentations de Sylvain juſqu'à
la clôture du théâtre , qui s'eſt faite
par le compliment ordinaire adreffé au
Public par les acteurs du Tableau parlant.
Caſſandre en charge fon neveu Léandre
qui , quoiqu'il ait voyagé & qu'il foit
le marié , ne fait comment il faut s'y
prendre. Caflandre s'en acquitte par un
couplet où il met moins d'eſprit que de
fentiment.
Tandis qu'il le chante , Pierrot a l'air
préoccupé de quelqu'un qui compoſe ;
tout - à - coup il paroît accoucher de ſa
production , mais Colombine veut auffi
parler.
II Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE ,
COLOMBINE.
Cela m'eſt égal , il faut que je parle ;
c'eſt mondroit&je veux le foutenir.
PIERROT.
Ah! je t'en prie.
COLOMBINE.
(
Ah ! je t'en prie aufli , mon cher Pierrot.
PIERROT.
Mon cher Amour... veux- tu bien me
laiffer.
COLOMBINE.
Mon cher Pierrot... veux - tu bien te
taire , Meſſieurs ...
PIERROT .
Meſdames ,
COLOMBINE .
Ah! ... ce début m'en impoſe, je le
reſpecte infiniment .
PIERROT .
Vous permettez donc ? ..
AVRIL. 1770. 147
COLOMBINE.
Oui , dès que l'hommage que vous
rendrez s'adreſſe au beau ſexe , je vous
céde la préférence ; ces Meſſieurs fonttrop
galans pour me déſaprouver.
PIERROT.
Mesdames... & Meffieurs .
COLOMBINE.
Ah! le méchant , c'étoit une ruſe pour
m'eſcamoter mon tour .
PIERROT , déclamant avec emphase.
Il eſt certains momens où l'ame embaraflée
Ne ſe peut à ſoi- même expliquer ſa penſée ;
De ſentimens divers ... le choc... impétueux
Fait douter ſi l'on doit être triſte ou joyeux ...
Et fur le même objet , ſelon qu'on l'enviſage ,
L'eſprit reſte indécis & le coeur ſe partage.
COLOMBINE , ironiquement.
L'ame! le coeur ! l'eſprit !
PIERROT , embaraſſe.
Plaît- 11 ?
COLOMBINE .
Allons courage.
Gaj
148 MERCURE DE FRANCE.
PIERROT , continuant.
Pour moi...
COLOMBINE , l'interrompani,
Dites pour nous ,
PIERROT.
Pournous dans ce grandjour.
Depeine &de plaifir nous ſentons tour- à-tour
Une atteinte ſecrette... un certain...
COLOMBINE.
Quelque choſe.
PIERROT.
1
Desmouvemens confus que le devoir impoſe.:
Mais lorſque nous penſons à vos bienfaits pallés
Qui , jamais , de nos coeurs ne feront effacés ,
Lorſque , dans le înotifde la reconnoiflance ,
Nous découvrons encor un ſujet d'eſpérance...
L'allégreſſe triomphe ...
LÉANDRE , ISABELLE & CASSANDRE
applaudiffent ; mais COLOMBINE désar
prouvant , elle s'ecrie :
Oh ! quelle maladreſſe,
D'annoncer qu'en ce jour triomphe l'allégreſſes
Songez que les ennuis vont le ſuivre de près ,
Et qu'un jour de clôture eſt unjour de regrets.
1
AVRIL. 1770. 149
* Le reſte ſe continue de la part de Pier.
rot en chantant des vers très - empoulés
fur un grand air d'opéra que Colombine
interrompt à chaque inſtant par des airs
de vaudevilles qui le tranchent plaifamment
, à- peu - près comme dans la ſcène
de la nouvelle troupe , & le compliment
s'acheve par tous les acteurs ſur l'air du
quatuor charmant de Lucile .
M. Anféaume a nis beaucoup de gaïté
dans ce compliment ; & quand même il
auroit été moins applaudi , on devroit
toujours lui ſavoir gré de ſe charger d'une
befogne ſi ſtérile .
Mile Ruiter , dont nous avons annoncé
les débuts , les a continués dans les rôles
de Jenny , dans le Rot & le Fermier;
de Suſette , dans le Bucheron , &de Julie,
dans l'Amant déguisé , qu'elle a joués plu
fieurs fois. Le ſon de ſa voix a fait le plus
grand plaiſir ; mais ſa maniere de chanter
, quelquefois inégale , ſe ſent encore
des mauvaiſes habitudes qu'elle a pu
prendre fur un autre théâtre ; mais ces
défauts qui lui font étrangers diſpatoîtront
ſans doute bientôt , ſi l'on juge
des progrès qu'elle peut faire dans l'art du
chant , par ceux dont elle a donné des
preuves, qu'elle ne peut avoir acquiſes en
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
fi peu de tems que par beaucoup de goût
naturel&de docilité pour les bons conſeils
&les leçons de M. Richer.
: LETTRE de Rouen .
Vous êtes dans l'uſage , Monfieur , d'annoncer
au Public les talens & les ſuccès des acteurs & actrices
qui le diftinguent fur les théâtres de province
, lorſqu'on vous a mis à portée de les con
noître. C'eſt dans cette vue que j'ai cru pouvoir
vous adreffer cette lettre , & vous prier de la ren
dre publique par la voie de votre Journal.
Mile Fleury , qui a débuté à Paris l'année derniere
dans l'emploi des Reines , vient de ſe ſignaler
dans les mêmes rôles fur notre théâtre . Cette
actrice vraiment faite pour intereffer & qui n'a
encore joué que vingt fois , tant à Paris qu'en
province , nous a fait voir tout ce qu'on peut attendre
de pluſieurs années d'un travail affidu. J'ai
vu dans ſon jeu , de la noblefle , de la force , de
Tintelligence , & le don fi rare & fi précieux de répandre
des latines & d'en faire verfer .
C'eſt ſur tout dans le rôle d'Elifabeth que les
connoiffeurs ont pu juger de ce que j'avance ; car
vous ſavez que c'eſt de tous les rôles de cette efpéce,
celui qui exige le plus toutes ces qualités
qu'onatrouvées réunies dans lejeu de Mile Fleury.
Dans Agrippine , j'ai reconnu l'art de parler en
abandonnant la déclamation. C'eſt là fur - tout
qu'elle a le plus imité cette actrice célèbre , que
AVRIL. 1770. 151
nous admirons dans les rôles de ce genre . Mais
riende fervile dans ſon imitation ; quoiqu'on ne
puifle jamais lui faire un crime d'imiter celle qui
doit ſervir de regle a l'art. Mile Fleury a mis dans
le rôle de Médée tout le inélange de fureur , de
tendreſſe , de cruauté, d'ironie & de douleur dont
il eſt ſuſceptible ; en un mot la magie du rôle ,
qu'on ne joua jamais fans talent : elle a fait voir
dans Clitemneſtre la différence de l'amour d'une
mere à celui d'une amante , de ces paſſions également
vives & touchantes , mais qui exigent des
tons différens .
Je pourrois citer encore Mérope , Phédre , Sé
miramis & quelques autres pièces ; dans toutes
elle a montré , à leur place , les qualités particulieres
dont j'ai fait mention.
Il eſt à ſouhaiter que cette actrice qui n'a, comme
je l'ai dit , jamais joué que vingt- trois fois ,
foitencouragée& protégée. Il ne lui faut que l'habitude
du théâtre : la crainte baunie eſt l'époque
de la perfection. Alors elle échaufera plus la ſcène
,& donnera plus d'aſſurance à ſa marche. ( Elle
a fait , à cet égard , des progrès ſentibles a chaque
repréſentation. ) Alors elle hafardera les tons faillans
& hardis , fi ailés lorſqu'on eſt ſur de plaire,
&achevera de développer les dons de la nature
qui , chez elle , a laiflé à l'art peu de travail à
faire.
Je ſuis , &c.
ARouen , ce 10 Mars 1770 .
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
DISTRIBUTION
DES jours de Fêtes & Spectacles pour l
MARIAGE de Mgr le DAUPHIN .
Mercredi 16 Mai 1770 .
JOUR DU MARIAGE.
GRAND APPARTEMENT.
JEU DANS LA GALERIE.
FEU D'ARTIFICE avant louper.
FESTIN ROYAL.
ILLUMINATION après.
:
Le ROI voulant bien permettre aux Dames &
aux Hommes qui ſe trouverontà Paris de voir les
différentes Fêtes du Mariage de Mgr le DAUPHIN;
il ſera donné par M. le Duc d'Aumont , premicz
Gentilhomme de la Chambre en exercice , une certaine
quantité deBillets pour les perſonnes qui ſe
feront fait infcrire chezlui à Paris ou à Verſailles
avant le 20 Avril .
Il ſera diftribué chez M. le Duc d'Aumontà
Verſailles , à commencer du premier Mai juſqu'au
12 des Billets d'Appartement pour la Cérémonie
du matin.
On n'entrera que par la Galerie haute de la
Chapelle , & il n'y aura qu'aux barrières conduifant
à ladite Galerie haute , que l'on pourra faire
AVRIL. 1770. 153
ufage de ces Billets : ils ne feront point reçus aux
autres barrières deſtinées uniquement aux perfonnes
de la Cour & au ſervice .
Toutes les perſonnes qui auront ces Billets feront
placées dans les Appartemens , &verron:t
pafler le RO1 & la Cour en allant & revenant de
IaChapelle.
Uneheure avant la Cérémonie , ces Billets ne
feront plus d'aucun uſage. ...
Les perfonnes qui garderont leurs carrofles ,
pourront les faire placer où elles voudront , hors
les cours hautes de la Chapelle.
Il faut s'adreſſer chez M. le Capitaine des Gar--
des pour les Billets de la Chapelle.
Auſſi tôt que le Roi & la FAMILLE ROYALE
feront rentrés , tout le monde ſe retirera des Appartemens
, pour laiſſer le tems aux préparatifs
du foir.
APRES - MIDI.
こ
Il ſera diſtribué chez M. le Duc d'Aumont
Verſailles , du premier Mai juſqu'au 12-des Billets
d'une autre forme pour voir le ſoir les grands .
Appartemens , & Je Jeu du Roi. On n'entrera ,
comme le matin , que par la Galeriehaute de las
Chapelle&le Sallon d'Hercule , depuis cinq heu .
res juſqu'à fept ſeulement. Tout le monde fera
placé fur des gradins& banquettes dans les différentes
piéces qui précédent la grande Galerie , ou
fera le Jeu du Roi , & l'on y fera pafler fuccelli--
vementde chacune deſdites piéces.
On fortira par l'Appartement de Madame la
DAUPHINE au bout de la Galerie. Il n'y reſterat
gendant le Feu que les perſonnesde la Cour..
G
154 MERCURE DE FRANCE.
Iln'y aura ni Billets , ni places marquées pour
leFeu.
Il ſera donné chez M. le Duc d'Aumont àVerfailles
, du premier Mai au 12 das Billets particuliers
pour le Feſtm : ils indiqueront les places &
l'heure de l'entrée ; mais on prévient qu'il faudra
opter entre le Feu & le Feſtin , les mêmes perſonnes
nepouvant voir les deux , attendu que l'heure
eft à-peu-près la même.
Cejour ſera terminé par une Illumination dans
les Jardins.
Jeudi 17Mai.
SECONDE JOURNÉ I.
OPÉRA.
Ce font MM les Capitaines des Gardes qui difpoſent
des Loges , de la Salle & des Billets.
Samedi 19.
:
TROISIEME JOURNÉE.
BAL PARÉ.
Il ſera diſtribué chez M. le Duc d'Aumont ,
ainſi que pour le premier jour une certaine quantité
de Billets aux perſonnes qui ſe ſeront fait infcrire
chez lui avant le premier Mai.
Ces Billets indiqueront par où l'on entrera dans
la Salle , ainſi que l'heure. On obſervera les mêmes
arrangemens que le premier jour pour faire
placer tous les carroſſes.
AVRIL. 1770 . 155
Lundi 21 .
QUATRIÉME JOURNÉE .
BAL MASQUÉ .
On ne donnera pas de Billets. MM. les premiers
Gentilshommes de la Chambre feront aux
portes du Salon d'Hercule & de l'OEil de Boeuf.
Une perſonne de chaque compagnie ſe démalquera
, & dira ſon nom pour être inſcrite , & répondre
de ſa compagnie.
Mercredi 23 .
CINQUIEME JOURNÉS.
TRAGÉDIE.
MM. les Capitaines des Gardes diſpoſent des
Loges , de la Salle & des Billets.
Idem.
Idem.
Samedi 26.
SIXIEME JOURNÉE.
OPÉRA.
Mercredi 30.
SEPTIEME JOURNÉE.
OPÉRA.
Samedi 9 Juin.
HUITIÉME JOURNÉE.
TRAGÉDIE & BALLET.
MM. les Capitaines des Gardes diſpoſent des
Loges , de la Salle & des Billets.
Gvj
15 MERCURE DE FRANCE..
Idem
Samedi 16.
NEUVIÉME JOURNÉE.
OPÉRA.C
en de-
N. B. Il est néceffaire que lesperſonnes qui defi
reront des Billets , veuillent bien envoyer par écrit
le nom de toutes celles pour lesquelles elles en
manderont , & deſigner l'espèce de Billets qu'elles
Souhaiteront. Sçavoir si c'est pour Appartement
le matin pour Appartement le foir , pour le
Feftin ou pour le Balparé.
ACADÉMIES.
I.
AVERTISSEMENT de l'Académie royale:
dee Seiences , ausujet du prix qu'elle a
proposé pour l'année 1771 .
L'ACADÉMIE , en propoſant de nouveaue
pour le prix de l'année 1771 , de déterminer
la meilleure maniere de mesurer le
sems à la mer, déclara par fon programme
qu'elle exigeoit , comme une condition:
effentielle, les montres , pendules ou inftru .
mens qui lui feroient préſentés pour cet
AVRIL. 1770. 157
objet , euffent fubi à la mer des épreuves
Suffisantes &constatées pardes témoignages
authentiques . Comme pluſieurs perſonnes
, très- capables d'ailleurs de concourir
pour le prix qu'elle a propofé
pourroient en être détournées par la difficulté
de fatisfaire à cette condition ; l'A-'
cadémie s'empreſſe de publier les ordres
que le Roi abien voulu donner à ce fujer,
&dontM. le duc de Praflin , miniſtre &
ſecrétaire d'état au départementde la Mat
rine , lui a fait part.
Sur le rapport que ce miniſtre a fair
au Roi des avantages qui réſulteroienti
d'une épreuve générale & authentique
de tous les moyens propofés pour la détermination
des longitudes ; Sa Majesté,
toujours difpofée à favorifer les entrepriſes
qui peuvent contribuer au progrès des
fciences , & en particulier de l'aſtrono-1
mie & de la navigation , a ordonné l'ar--
mement d'une frégate , fur laquelle on
éprouvera dans un voyage entrepris uniquement
à cet effet , non - feulement les
montres marines qui ont déjà été examinées
dans deux voyages précédens ; mais
encore les autres montres , pendules &
inſtrumens qui pourront être envoyés à
l'académie , pour le prix qu'elle
polé...
a pro
Σ158 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence , l'académie avertit
tous les ſçavans & artiſtes de l'Europe ,
qui ont deſleinde concourir pour ce prix,
que les montres,pendules ou inſtrumens
qui lui ferontpréſentés àce ſujet , devant
être éprouvés ſur la frégate armée par les
ordres du Roi , elle n'exige plus la condition
fur laquelle elle avoit inſiſté dans
ſon programme ; il ſuffira que ces machines
ou instrumens foient remis avec les
mémoires , au ſecrétaire de l'académie ,
avant le premier Septembre 1770 , conformément
à l'uſage annoncé dans ce
programme.
I I.
Ecole Vétérinaire.
Vingt- un Eleves de l'école royale vétérinaire
de Paris ſedifinguerent le Mardi
3e Avril dans un concours dont l'objet
fut ia Conſidération des muſcles du cheval
en général , & la Démonſtration de
ees mêmes muſcles en particu'ier.
Ces Eleves font les ſieurs Tribout , de
Metz , entretenu par les trois évêchés ;
Tilleuil , de la Province de Normandie ,
par M. le Prince de Monaco ; Ardouin ,
par les états de provence ; Aubert , de
AVRI L. 1770. 159
Vitry-le-François , par la ville de Vitry ;
Gervi , Maillet , Barjon , du Bourbonnois
, par M. l'Intendant de Moulins ;
BraviCadet , de Montargis , par M. l'Intendant
d'Orléans ; Lombard , de la
Champagne , par M. le Comte de Brienne
; Vaugien , de la Lorraine , par M.
l'Intendant ; Habert du Berry , par M.
l'Intendant de Bourges; Guéand , de la
province d'Artois , par M. le Comte de
Neuville ; Huzard , par le ſieur Huzard
fon pere , Maréchal à Paris ; Bafin , de
la province de Champagne , par M. le
Marquis de Treſnel ; Auger , par les
états de Bourgogne ; Ceyrar , par M. le
Comte de Millet; Thorel , Carabinier ;
Gauvilliers , Cavalier du Meſtre- de camp
général ; Dufour , Dragon de Damas ,
par M. le Comte de Damas; Deguin &
Villaut , Carabiniers du Régiment Royal .
M. Bertin , Miniſtre & Sécrétaire
d'état , préſida à cette féance ; & elle fur
honorée de la préſence de pluſieurs perfonnes
de distinction .
Le ſieur Chauffour , de la province du
Limousin , l'un des chefs de Brigade ,
eut l'honneur de les préſenter à l'affemblée
, qui parut très fatisfaite de l'émulation&
de la capacité de chacun d'eux .
160 MERCURE DE FRANCE.
Le prix fut décerné au ſieur Villaut
au ſieur Huzard , âgé de 14 ans , & qui
avoit eu un acceffit dans le concours fur
l'hipoſtéologie , & aux fieurs Tilleuil
Gervi & Aubert ; le fort le déféra à ce
dernier.
2-
Les ſieurs Tribout , Dufour , Lombard
, Ardouïn , Vaugien , Bravi , Bafin ,
Auger & Mailler obtinrent l'acceffit , &
le Miniftre témoigna fon contentement
àtous les autres.
こ
III.
Le 31 Mars, lesElevesde l'Ecole royale
vétérinaire de Lyon ſe distinguerent dans
un concours , dans lequel ils démontre
rent les parties de la génération du cheval
&de la jument , ainſi que les viſcères
deſtinés à la fécrétion de l'urine , & ils
eurent ſoin d'établir les différences qui
exiſtent dans ces parties comparées avec
celles du boeuf , de la vache , du bé
lier , de la brébis , du bouc & de la che+
vre , &c.
Ces Eleves font les ſieurs Millet&
Damalix , de la Franche -Comté ; Las
borde , de la généralité de Bordeaux
Péan Cadet , de la généralité de Tours;
&Armand de celle de Lyon. Des fuf
AVRIL. 1770. 161
frages unanimes couronnerent les quatre
premiers : le fort déféra le prix au ſieur
Millet.
Le ſieur Armand obtint des applau
diffemens & l'acceffir .
ARTS.
GRAVURE.
1.
Le dédommagement de l'absence. Eſtampe
de 18 pouces de haut fur 13 de large ,
gravée d'après le tableau original du
ſieur Schenau , Peintre de S. A. E. de
Saxe , par G. Vidal . à Paris chez l'Auteur
, rue Ste. Hyacinthe , au deſſus
de la place S. Michel , maiſon d'un
Foureur , & chez- Jean- François Chereau
, rue S. Jacques , aux deux Piliers
d'or. Prix 4 liv.
UNE femme de- chambre vient d'apporter
une lettre à ſa maîtreſſe. Cette
jeune perſonne embraſſe ce précieux
gage du ſouvenir d'un époux chéri. Elle
s'en occupe , & diffipe par ce moyen les
162 MERCURE 1DE FRANCE.
ennuis de l'abſence. Deux petits enfans,
placés à côté de leur mete , ſemblent
prendre part à ſa ſatisfaction. Le Peintre
a enrichi ſon ſujet de pluſieurs détails
qui rendent cette compoſition très-amu
fante. La gravure en eſt ſoignée. Le
burin de M. Vidal nous rappelle le pinceau
gracieux du Peintre Saxon qu'il a
copié . On lit au bas de l'eſtampe quatre
versfrançois qui en expliquent le ſujet.
II.
On trouve chez de Marteau , rue de
la Pelleterie , à la Cloche , l'eſtampe du
Licurgue , d'après le deſſein de M. Cochin.
Ladite eſtampe a étégravée pour la réceptiondu
ſieur de Marteau à l'académie.
Le prix eſt de douze liv.
III.
Scènes VI & XV de Silvain , déffinées
par le ſieur Berteau , & gravées ſous
la direction de M. le Bas , Graveur du
Roi , prix 24 ſols chaque ſcène. A
Paris chez Mademoiselle Lemaire , rue
Ste. Hyacinthe , Porte S. Michel , &
1
AVRIL. 1770 .
163
chez le Bas , Graveur du Roi , rue de
la Harpe.
Il ſera ſans doute agréable à ceux qui
fréquentent le ſpectacle de voir fixées ſur
le papier deux des plus jolies ſcènes qu'ils
ont applaudies dans Silvain , piece mêlée
d'ariettes de M. Marmontel , jouée
fur le théâtre de la Comédie Italienne
cet hiver dernier. M Bertrand , qui a
deſſiné ces ſcènes , a copié , autant qu'il
a été poſſible de le faire en petit , jufqu'aux
traits caractéristiques des Acteurs.
La gravure en est très propre , trèsfoignée
; elle a ce fini précieux que demandent
ces fortes d'eſtampes exécutées
pour être vues de très- près. On lit au bas
de chacune les vers de la piece , relatifs
aux fituations répréſentées.
I V. A
Premiere& feconde vue de Tréport en
Normandie , gravées d'après les rableaux
originaux de Jacques- Philippe
Hackert par Nicolas Dufour. A Paris ,
chez l'auteur , rue des Maçons , maifon
de M. Perdreaux , maître maçon ,
& chez François Chereau , rue S. Jac
ques , aux deux Piliers d'or.
164 MERCURE DE FRANCE.
Ces deux estampes ont chacune 17
pouces de long ſur 13 de haut. Elles ont
L'avantage de nous remettre devant les
yeux deux des plus jolies vues d'un port
de mer , ſitué en Normandie dans le
pays de Caux. On y voit des lointains
agréables & des vaiſſeaux en mer. Des
figures répandues fur le devant rendent
ces vues intéreſſantes. Le Graveut s'eſt
appliqué principalement à rendre l'effer
des tableaux , & on peut dire qu'il y a
réuffi.
V.
Portrait de M. le Duc de Choiſeul ,
Miniſtre & Sécrétaire d'état , gravé
d'après le tableau de L. M. Vanlo ,
par le fieut Feffard , Graveur Ordinaire
du cabinet du Roi. A Paris , chez
l'auteur , Bute S. Roch , & à la bibliotheque
du Roi , rue de Richelieu .
La gravure s'applique toujours utilement
, en nous rappellant les traits d'un
Miniftre aimé & eſtimé. M. le Duc de
Choiſeul eſt ici repréſenté tenant un
papier entre ſes mains , & affis devant
un bureau fur lequel on apperçoit difféxens
plans de fortifications. L'eſtampe a
AVRIL. 1770. 165
environ 18 pouces de haut fur 15 de
large. Le burin de M. Feſſard a de la
couleur & de l'effet , & les travaux en
font variés avec intelligence. Cet artiſte
a faithommage de ſon travail à Madame
la Ducheſſe de Choiſeul .
PEINTURE.
ON doit des encouragemens aux jeunes
arciſtes qui ſe distinguent en entrant dans
la carriere des arts. M. Barthelemy , penſionnaire
du Roi , fait plus , il mérite
des éloges pour le plafond qu'il a exécuté
à l'hôtel S. Florentin. La penſée en eſt
ſimple , & convenable à la demeure d'un
miniſtre ſage & éclairé ; la force , accompagnée
de laprudence,portent à l'immortalité
le globe de la France , dont la
renommée va publier la gloire par tout
l'univers. Cette allégorie claire & juſte
eſt rendue dans un ſtyle noble & dans
une maniere libre qui annoncent un pinceau
facile ; la couleur agréable&céleste,
produit la plus grande illuſion ,& la voute
paroît vraiment percée ; les figures
paroiffent peut- être un peu fortes , mais
4
166 MERCURE DE FRANCE.
elles font bien groupées , & le tout eſt
bien traité de plafond.
On ne doit pas moins d'applaudiſſemens
au tableau que M. Vincent , autre
penſionnaire du Roi , vient d'expoſer
dans la galerie d'Apollon. Le ſujet eſt
la naiſſance de la Vierge ; ce tableau ,
destiné pourCambray , eft compoſé d'une
maniere riche & bien entendue ; il a
beaucoup d'effet , & le doit ſans doute
au vague qui s'y fait fentir par tout ; la
lumiere y eſt diſtribuée avec connoifſance
, quoique peut-être on eût pu defirer
qu'il y eût plus de parties ſacrifiées ;
mais chaque choſe eſt bien en ſon plan ,
chaque tête a l'expreſſion convenable , &
ce tableau ſe fera toujours regarder avec
plaifir.
MUSIQUE.
Deux concertos & quatre fonates pourle
clavecin , avec accompagnement de
violon ad libitum , dédiés à MADAME ,
compofés par M. Simon , maître de
clavecin des enfans de France . Prix en
blanc 12 1. Se vend chez l'auteur , que
* Ste Apoline , porte S. Denis , la cinAVRIL.
1770. 167
quieme porte cochere , & aux adreſſes
ordinaires .
CES concerts & ces fonates méritent
l'attention des amateurs , qui y trouveront
le genre de la bonne muſique , & le
goût du chant qui flatte & plaît en tout
tems , & chez toutes les nations.
Nouveau recueil de chanſons & ariettes ,
avec accompagnement de guitarre , par
M. Guichard , profeſſeurde cet inftrument.
A Paris , chez Hugard de S.
Guy , marchand de muſique de S. A.
S. Madame la Ducheſſe de Chartres.
On distribue chez le même marchand
les nouveaux concertos de M. l'abbé
Robineau , qui ont été exécutés au concert
ſpirituel.
:
,
L'amant timide, Romance avec accompagnement
, par M. Greffet ; prix
liv . 4 f. à Paris , au Bureau d'abonnement
muſical , cour de l'ancien grand cerf ,
rue S. Denis , & des deux portes S. Sauveur
, & aux adreſſes ordinaires de mufique.
168 MERCURE DE FRANCE.
TRAITS DE VALEUR
ET DE GÉNÉROSITÉ.
I.
UN cavalier du régiment de S. Aignan
venoit de recevoir un coup de ſabre ſur la
nuque dans les plaines de Stadeck en
1735 ; il apperçut en même tems le
commandant du détachement qui étoit
démonté & expoſé à être pris. Il met
piedà terre& force cet officier de prendre
ſon cheval ; des Huſſards arrivent , le
ſoldat ſe défend de fon mouſqueron &
de ſon ſabre juſqu'à ce que le commandant
ſoit ſauvé ; il vaut mieux , dit- il ,
qu'un cavalier périſſe oufoitfait prisonnier
que celui qui peut rétablir le combat. Il fut
en effet prifonnier lui - même.
II.
Au combat de Minorque en 1756 , un
canonier ayant eu le bras droit emporté
dans le moment qu'il alloit faire feu ,
ramaſſe la mêche de la main gauche , le
reporte à fon canon , & dit en faifant
feu:
AVRIL. 1770. 169
feu. Ces gens là croyoient donc quejen'avois
qu'un bras.
III.
M. de G *** maréchal des camps &
armées du Roi , commandant les carabiniers
, voit fon fils aîné tué à côté de lui à
la bataille de Fontenoi ; il le recommande
à quelques carabiniers ; il marche avec
ſes eſcadrons & fait des prodiges de valeur
; le Roi après la bataille lui témoigna
ſon admiration & ſa ſenſibilité. Sire ,
répondit M. de G *** les larmes aux
yeux. J'ai été citoyen avant d'être pere.
ANECDOTES.
I.
Un homme en dignité , fort léger dans
fon attachement , faiſoit peindre ſes
amis , & l'on s'appercevoit de la place
qu'ils avoient dans ſon coeur par celle
que leurs portraits occupoient dans ſa
chambre. Les tableaux de ceux qui étoient
en faveur , étoient d'abord au chevet de
fon lit ; mais peu- à-peu ils cédoient leurs
rangs à d'autres , reculoient juſqu'à la
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
porte , gagnoient l'antichambre , puis
lerenier , enfin il n'en étoit plus queftion.
II.
Une dame , qui pargoût pour le vin&
les liqueurs , avoit le teint échauffé & le
nez rouge , ſe conſidérant au miroir ,
diſoit : Mais où donc ai -je pris ce nez là?
quelqu'un lui dit , au buffer.
IIL
Sir Richard Steel faiſoit bâtir ſon
château ; il ne manqua pas de faire faire
une chapelle , & il voulut qu'elle fût
vaſte ; l'ouvrage avançoit lentement ,
parce qu'il ne payoit pas ſes ouvriers . Un
jour il alla les voir : ils le menerent dans
ſa chapelle qu'ils venoient de finir. Sir
Richard ordonna à l'un d'eux de monter
en chaire , & de parler , afin qu'on pût
juger ſi la ſalle étoit fonore. L'ouvrier
monte , & demande ce qu'il doit dire ,
qu'on fait bien qu'il n'eſt pas orateur. Sir
Richardlui permetde dire ce qu'il voudra.
Ehbien, s'écria l'ouvrier : Il y a fix mois ,
Sir Richard , que nous travaillons pour
vous , nous n'avons point vu de votre
১
AVRIL. 1770. 171
:
argent , quand nous payerez-vous ? Trèsbien
, très bien , dit Sir Richard , defcends
, deſcends, en voilà affez , tu parles
très -diſtinctement , mais je n'aime point
le ſujet que tu as choifi .;
I V.
Sir Richard Stéel avoit été deux fois
député au Parlement par deux différentes
villes; en 1722 il eut envie de repréſenter
encore une fois ; mais ſes affaires étoient
dans le plus grand défordre ; il ne pouvoit
faire autant de dépenſe que fon concurrent.
Il imagina un moyen qui pût y
fuppléer & le ſervir. Au lieu de ſuivre
la méthode ordinaire , qui eſt de tenir
table ouverte dans toutes les tavernes ,
il fit préparer dans la principale auberge
du lieu un repas élégant , auquel il invita
tous les électeurs mariés avec leurs
femmes . Sir Richard , qui étoit trèsgalant
& très- amuſant , eut ſoin de les
traiter fibien , & de leur procurer tant
d'agrémens , qu'ils auroient tous paffé
lejour& la nuit avec lui. Lorſou'il les vit
bien livrés à la joie , il éleva la voix
& s'adreſſant aux dames , il leur dit que
ſi ce qu'il avoit à leur offrir leur étoit
,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
agréable , il eſpéroit qu'elles s'intéref.
ſeroient pour lui auprès de leurs maris ,
&qu'elles les engageroient à le choific
pour leur repréſentant. Toutes les femmes
montrerent beaucoup d'empreſſement
de ſavoir ce que c'étoit que cette
offre. Sire Richard eut ſoin d'exciter leur
curioſité par de petits délais , & leur dit
enfin : Vous defirez toutes d'avoir un
fils; vous ne négligez sûrement rien pour
en obtenir un ; mais pour vous encourager
à faire de nouveaux efforts , je vous promets
vingt guinées pour chaque enfant
mâle que vous aurez d'ici à dix mois.
La maniere,dont il dit ces mots fit rire
toute la compagnie. Les dames devinrent
plus empreffées auprès de leurs maris
qui parurent auſſi plus tendres ; en reconnoiffance
elles parlerent vivement en
faveur de Sir Richard , qui fut élu , à la
pluralité d'un grand nombre de voix ,
malgré les efforts & les richeſſes de fon
curcurrent.
V.
Quelque tems après que le Lord Ch
Id fut entrédans le conſeil privé ,il vaqua
une place conſidérable à la difpofition du
confeil , & pour laquelle ſa majeſté &
AVRIL. 1770. 173
on
le Duc de D-T recommanderent deux
perſonnes différentes. Le Roi épouſa les
intérêts de fon protégé avec quelque chaleur
, & finit par dire qu'il vouloit être
obéi ; voyant cependant que le confeil
n'étoit pas diſpoſé à le fatisfaire , il
quitta la ſalle du conſeil avec un air trèsmécontent.
Lorſqu'il fut éloigné ,
difcuta long-tems ſi l'on devoit nommer
ſon protégé ; on décida enfin que non ,
parce que s'il donnoitune fois une place ,
il voudroit lesdonner toutes. Le perſonnage
propoſé par le Duc de D-Tl'emporta
; il s'agiſſoit de faire figner fa
commiffion au Roi ; ce meſſage étoit
délicat ; on en chargea le LordCh-ld.
Il alla trouver ſa majeſté , & au lieu de
la prier tout de ſuite de ſigner , il lui
demanda ſi elle vouloit lui permettre de
remplir le nom qui étoit en blanc , & lui
dire celui qu'elle ſouhaiteroit qui y fût
mis. Le Roi irrité répondit : Peu m'importe
, niettez le diable , ſi vous voulez.
Volontiers , répondit le Lord ; mais votre
majeſté veut-elle que l'on ſuive le
ſtyle ordinaire , & que j'écrive : Nommons
notre fidele & bien- aimé confeiller le
diable , &c . Le Roi fourit , iloublia ſa colere
, & figna la commiſſion avec beau
coupdebonté.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
REQUÊTE à M. le Duc d'Aumont.
Vous , dont les goûts brillans , dignes de
confiance ,
Préparentdes plaiſirs pour un auguſte hymen,
Duc aimable , comblez les voeux d'un citoyen
Que ſon zèle intéreſſe aux fêtes de la France.
Du ſuperbe palais des vertus &des arts
Vous pouvez m'aſſurer l'entrée ;
Jecontenterois mes regards
Par le touchant aſpect de la pompe ſacrée.
Je voudrois à loiſir contempler notre Roi
Avec ſon petit- fils , avec ſa belle-fille ,
On fentmieux la douceur de vivre ſous la loi
Quand on le voit dans ſa famille.
Lorſque la chance au jeu ſeroitde leur côté,
J'admirerois du fort la conſtante équité ,
En voyant leur bonheurje ſongerois au nôtre ;
Je ne formerois plus de voeux :
Enuniflantdeux coeurs ſi dignes l'un de l'autre ,
La fortune a tout fait pour nous &nos neveux.
C'eſt pour l'éclat du bal que mon fuffrage incli
ne ,
Plus d'un objet , paré d'une illuſtre origine ,
Aura des traits , des yeux dignes d'être vantés ,
La France ne verra , parmi tant de beautés
AVRIL. 1770. 175
Rien de plus beau que la Dauphine.
Que ne puis-je oüir une fois
Des Filles de Sion les fublimes cantiques !
Ce qui fut deſtiné pour l'oreille des Rois
Eſt le digne ornement de leurs fêtes publiques. **
Vos opéras ſont bien choiſis ,
Tout charmera nos fens , nos coeurs & nos efprits
;
L'Olympe raſſemblé ſur la ſcène lyrique ,
L'Olympe le plus magnifique ,
Brillera moins encor que la cour de Louis ;
Dans certe cour incomparable
On verra d'un oeil enchanté
Tout le merveilleux de la fable
Effacé par la vérité.
De l'allégreſſe la plus vive ,
La volante fuſée est un gage certain ;
Mais , puiſqu'il faut opter, je ſuis pour le feftin;
Que l'on n'épargne pas l'olive.
De tant de ſpectacles divers ,
Le feſtin , à mon gré , n'est pas le moins aimable
La paix regne dans l'Univers ,
Lorſque tous les dieux ſont à table.
Lemaſque prête au bal les plus piquans appas ,
On peut de Terpſicore animer le génie
Par quelques propos délicats ,
Dignes de l'enjoument d'une foule choiſſe;
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Les neuf ſoeurs y ſuivront mes pas ,
Je réponds de ma compagnie .
Par M. de la Louptiere.
A S. A. S. Mademoiselle d'ORLEANS ,
furfon mariage avec Mgr le Prince
DE CONDE , en Avril 1770.
LEs fêtes que nous attendons
D'une fi vive impatience ,
Ne pouvoient mieux s'ouvrir en France
Que par les noeuds de deux Bourbons.
Couple auguſte & charmant , agréez mon hommage
,
Que ce jour ſoit un bail de jours longs&fereins. -
Un politique mariage
N'aura point uni vos deſtins.
Souvent l'hymen des plus auguſtes têtes
Nous les ravit pour un lointain climat ;
Mais moi qui n'entens rien à la raiſon d'état ,
Des Bourbons , près de moi , j'aime mieux voir les
fêtes.
Par la Muſe Limonadiere , rue Croix
des Petits- Champs.
AVRIL. 1770. 177
PROJET MORAL.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
LETTRE de M. Linguet , auteur dis
Traité des Canaux navigables , àM.
de la Condamine ..
Ο
AParis, ce 14 Février 1770.0
:
N vient de me faire lire , Monfieur, le Journal
des Sçavans de Février. J'y trouve une lettre
de vous qui contient la critique d'un paſlage du
traité des Canaux navigables , dans lequel vous
êtes critiqué vous-même. Permettez moi de prendre
auſſi la voie des Journaux pour vous faire
parvenir ma réponſe & mes remercîmens.
J'ai de la reconnoiffance engénéralpour qui
AVRIL. 1770. 183
conque veut bien prendre la peine de me fait
re appercevoir des erreurs dans mes ouvrages.
C'eſtm'offrir le moyen de les perfectionner ; c'eſt
donc me rendre un vrai ſervice : je croirois me
fouiller par l'ingratitude , ſi je bałançois un momentàplacer
ceux à qui je le dois , au nombre de
mes bienfaiteurs.
Cependant pour me décider à facrifier ains
mon amour-propre , à le faire fléchir fi entierementdevant
la critique , j'exige qu'elle ſoit juſte
&honnête. Quand elle manque de ces deux qualités
, elle me révolte , parce qu'elle annonce du
mépris ou qu'elle le motive , parce qu'elle tombe
fur l'homme plus que fur l'ouvrage , parce qu'elle
peut induire en erreur le Public , qui examine rarement&
qui croit toujours le mal avec la plus
inconcevable facilité , parcequ'une calomniegroffiere
, groffierement exprimée , peut faire un tort
irréparable à l'homme le plus innocent parce
qu'enfin , pour un petit nombre de lecteurs qui
s'indignent contre le libelle , il y en a une foule
qui le regardent comme un titre irrécuſable , &
qui partentde ſes décifions pour apprécier un écri
vain qu'ils ne connoiffent pas.
,
Voilà pourquoi j'ai cru devoir relever deux ou
trois fois avec vivacité des ſatires indécentes que
l'on s'étoit permiſes contre moi à mon entrée
dans la carriere des lettres. J'ai voulu montrer
que la méchanceté étoit un petit mérite, puifqu'il
étoit fi facile d'être méchant ,& engager les
cenfeurs à être plus économesde leurs verges en
leur endonnant quelques coups. Je ne fuis d'aucune
fecte , je ne tiens à aucun parti , je les mépriſe
tous &j'en fais profeſſion: pour être ménagé
par les fanatiques de tous les partis& detoutes
184 MERCURE DE FRANCE .
les ſectes , il faut leur prouver qu'on a des dents
&des ongles comme eux. Quand ils veulent
égratigner,il faut les mordre aſlez bien pour gué
rir leurs pareils de l'envie de les imiter.
C'eſt ce que j'ai fait , mais par ſyſtême,& non
par caractere. Cette vivacité, àlaquelle la réflexion
m'a conduit , ne m'empêchera jamais de
recevoir avec docilité les conſeils dont on voudra
bienm'honorer. Quand ils me viendront , Mon
fieur, d'un homme tel que vous , que l'Europe
ſavante refpecte avec tant de raiſon ; quand ils
feront accompagnés de la politeſſe , des égards
auxquels vous avez bien voulu vous aftreindre
avec tant de prétextes pourvous endifpenfer,c'eſtà-
diremalgré votre âge , votre réputation , votre
ſupériorité ſur moi en tout genre , ils exciteront
toujours chez moi la plus vive reconnoiſtance.
Quand ils ne convaincroient pas mon eſprit , ils
enchaîneroient mon coeur. En fuppofant qu'après
m'en être bien rempli , je ne puifle augmenter le
nombre des partiſans de mon critique , au moins
ſerai-je toujours für de groſſir celui de ſes admirateurs
, &digne peut - être d'accroître celui de ſes
amis.
C'eſt ce qui m'arrive ici . J'ai lu votre lettre
avec la plus grande attention. J'ai fait tout ce qui
adépendu de moi pour être de votre avis . Je n'ai
pu y réuffir; mais pour me punir de cette opiniatrete
involontaire , je vais vous en expoſer les
raiſons & vous les ſoumettre.
Jepaſſe condannation ſur l'article du fort de
Pauxis métamorphofé enriviere. J'ai là un peu
imité le finge de la Fontaine. J'ai pris le Pyrée
pourunhomme: j'ai tort. Ce mot ne me coûte rien
aprononcer. Je n'en ſuis pasplus humilié que je ne
AVRIL. 1770. 185
ferois énorgueilli fi j'avois raiſon ſur les trois articles
ſuivans .
1º. J'ai dit que la Tamiſe & la Garonne étoient
les plus grands fleuves que l'Océan reçût en Europe:
je vous avoue que je le penſe encore. Les
exemples que vous me citez ne me ſemblent pas
capables de détruire mon opinion. Je n'ai vu ni la
Duina ni l'Oby que vous appelez comme des rémoins
qui dépoſent contre moi. Maisje vous prie
d'obſerver que l'Oby eſt un fleuve d'Afie , & que
la Duina ſe décharge dans la Mer Blanche : ainſi
ceci n'a rien de commun avec l'Europe , & l'autre
ne peutpas
être nommé parmi les rivieres qui
ont leur embouchure dans l'Ocean , ſans quoi
il faudroit dire que le Danube & le Nieper ont la
leur dans la Méditeranée , puiſque la Mer Noire
en eſt le prolongement , comme la Méditeranée
elle-même& la Mer Blanche ſont une portion de
l'Océan .
A l'égard de l'Elbe , je m'en rapporte aujugement
de tous les navigateurs qui l'ont vu fous
Hambourg; s'il eſt plus grand que la Tamiſe à
Douvres , & que la Gironde ſous la Tour de Cordouan
, j'ai tort encore , mais un tort qui tirera à
unebien petite conféquence , & qui dépendra de
quelques toiſes de plus ou de moins , ſur leſquelles
mes yeux m'auront fait illuſion .
2º . J'ai dit que la marée n'étoitſenſible dans la
Tamife & la Garonne qu'à 40 lieues de la mer au
plus , & que je ne croiois pas qu'il y eût dans le
monde aucun pays où ſon influence s'étendit plus
loin. Il est vrai , Monfieur , que je l'ai dit , & fi
vous le ſouhaitez , je vais vous prouver géométriquement
que cette aſſertion eſt un principe certain.
C'eſt un véritable axiome d'après lequel on
186 MERCURE DE FRANCE.
peut calculer dans cette matiere , comme on ope
re en trigonométrie , d'après le principe que les
côtésd'un trianglefont entreux comme lesfinus
des angles opposés.
Le flux, dans les plus hautes marées , ne s'élevé
jamaisplus de 2 à 30 pieds: la maſſe des eaux de
FOcéanquis'élance dans les terrespar l'embouchure
des fleuves, aà pouffer devant elle le poids énorme
deseauxdouces qui deſcendoient par cette embouchure.
Il fautque celles - ci foient perpétuellement
refoulées dans leur propre lit , qu'elles en foient
chaflées par une action toujours ſubſiſtante; mais
elles en diſputent la poſleſſion aux étrangeres qui
s'en emparent , &quoiqu'elles cédent à la force ,
ce combat diminue cependant prodigieuſement
de la viteſſe de leurs ennemies : leur marche en
devient plus lente & l'incurfion moins rapide.
D'ailleurs l'inclinaison du lit de la riviere eſt un
obſtacle. La mer ne s'éleve que ſucceſſivement à
lahauteur de 25 pieds , & n'y reſtepas long-tems.
En lui ſuppoſant la même vîteſſe qu'àune cau qui
tomberoit de dix pieds de haut uniformément, &
qui couleroit fans réſiſtance ſur un plan parfaitementhorisontal,
on ne s'éloigneroit pas beaucoup
dela vérité .
Or , la marée à cette hauteur & avec viteſſe ne
parcourroitque 24 pieds & demi parſeconde, ce qui
donneroit un cheminde 36à 40 lieues en fix henres
de tems. Pour qu'elle allât plus loin , il faudroit
que ſon élévation pût durer davantage; mais
dès que la nature en a fixé les limites , il eſt évident
qu'elle a de même déterminé la meſure de fon
influence dans les rivieres .
Dans le pays le plus plat , avec l'embouchure
laplus vafte , fur la riviere la plus large&la
AVRIL. 1770. 187
moins rapide, il n'eſt pas poſſible à la marée de
faire plus de 36 à 40 lieues : donc elle ne doit nulle
part être ſenſible au- delà de cet eſpace : donc la
regle que j'ai poſée eſt invariable & peut- être re
gardée comme la baſe ſur laquelle il faudra établir
tous les calculs en ce genre. Si cette partie de
P'hydroftatique valoit pour le brillant l'aſtronomie,
ſielle pouvoit ſe comparer à cette ſcience
fublimequidérobeàlanature à le ſecret de lamarchedes
étoiles , je placerois ma loi des 36 lieues à
côtéde celle de Kepler. J'aurois rendu aux ſavans
lemême ſerviceque lui ,&peut- être quelquejour
en connoîtra t'on l'utilité.
Cela poſé , Monfieur , que la riviere des Amazones
ſoit lente ou rapide , qu'elle coule fur un
lit incliné ou horisontal , qu'elle ait peu ou beaucoupd'eau
, l'impulfion rétrograde que la mer lui
fera éprouver n'irajamais au-delà du terme que
nous venons de découvrir ; par conféquent elle ne
s'étendra point à 200 lieues.
Au ſujetde l'inclinaiſon du lit de ce fleuve, permettez
moi de vous faire en paſſant une obſervation.
Vous avez dit dans votre relation que la
pente n'en étoitque de 10 pieds & demi fur 200
lieues de longueur depuis Pauxis juſqu'à la mer.
Mais obfervez donc , je vous prie , que cette pente
donne à peine 6 lignes par lieue : elle ne feroit
pas fufiſante pour faire couler les eaux de la riviere.
Le moindre caillou ſuffiroit pour y occafionner
des cataractes . Ce ſeroit bien autre choſe
fi au lieu de votre meſure on adoptoit celle du
Pere d'Acugna , & qu'on ſupposât à cet eſpace une
longueur de 360 lieues. Vous n'avez point nivelé
cette pente. Vous l'avez eſtimée d'après les
ſpéculations uſitées ſur les effets de la marée,&
188 MERCURE DE FRANCE.
d'après les réſultats , très- incertains , très-ſuſpects
des expériences faites avec le mercure dans le baromêtre.
Elles m'onttoujours paru fort douteuſes
, & cette épreuve me confirme dans ma défiance.
Ilme reſte à examiner une 3 propoſitionque
vous combattez . Vous avez vu l'eau s'élever dans
l'Amazone à 200 lieues de la mer , précisément
dans le même ordre auquel les marées font aflujeties.
Vous en avez conclu que le même effet pro
venoit de la même cauſe , & que l'introduction
de l'ean falée dans l'embouchure du fleuve étoit la
ſeule raiſon du gonflement des eaux douces près
du Pauxis; mais comme vous ſaviez qu'il étoit
impoſſible que la mer parcourût dans une ſeule
ofcillation , fi l'on peut ainſi parler , ce prodigieux
chemin , vous avez ſuppoſé , & vous avez dit
qu'elle y employoit pluſieurs jours .
J'ai cru voir une impoſſibilité phyſique à ce
voyage. J'ai justifié mon incrédulité par un raifonnement
bien ſimple. La mer montant & defcendant
deux fois en 24 heures , la partie de la riviere
qui continueroit à reculer pendant plufieurs
jours pour arriver au Pauxis, le flot confacré à cet
étrange pélerinage ſe ſépareroit néceffairement de
la partie que la mer cefle de preſſer & qui s'abandonneà
fon cours naturel , en recommençant à
couler vers l'embouchure. Il fe feroit donc entre
lesdeux maffes , dont l'une monteroit tandis que
l'autre deſcend,une folution de continuité entiere,
&le fleuve reſteroit à ſec d'eſpace en eſpace.
Vous me répondez aujourd'hui que cela n'arriveroit
pas , mais qu'il y auroit ſeulement des
ondulations , que la ſuperficie de l'Amazone ſeroit
diviſée par des eſpèces de boſſes qui n'empêchie
AVRIL. 1770. 189
roient pas l'eau d'en remplir les intervalles. Je
vous ſupplie, Monfieur , de vouloir bien confidérer
encore que cela eſt phyſiquement impoſſible ,
comme je l'ai prétendu .
Quelle est la cauſe du gonflement des rivieres
dans le tems de la marée ? Quelle est la puitlance
qui éleve leurs eaux au- deſſus de leur niveau ? II
y en a deux , l'afcenfion de la mer d'une part ,
&la furvenance , ſi l'on peut haſarder ce mot,
des eaux qui ſe précipitent de la ſource ; étant arrêtées
par la barriere impénétrable que leur oppoſe
le flux , elles s'amoncelent , elles s'élevent en
reculant de proche en proche , juſqu'à l'inſtant où
le vaſte baffin de l'Océan , rappelant cette eſpéce
de détachement qu'il a caché fur les côtes , les
laiſle en liberté de reprendre leur marche ordinaire.
L'impulsion rétrograde à laquelle elles ont cédé
aduré fix heures. L'affranchiſſement qui les rend
à leur penchant naturel dure autant. Pour reculer
, tout diminue leur viteſle; pour couler en
avant , tout l'augmente. La premiere ligne d'eau
qui a ſenti l'impreſſion du flux , ce qu'on appelle ,
dans la langue des habitans voiſins des rivieres
fujertes à la marée , leflot ou la barre, redeſcendra
donc beaucoup plus promptement qu'elle n'aura
monté Mais ſon mouvement influe de toute néceſſité
ſur celui des eaux qui la précédent ou qui
la ſuivent: quand elle ſe lance vers la mer , c'eſt
que toute la mafle qui la devance de ce côté- là, a
déjà pris le même chemin. Et comme le reſte de
la riviere vers la ſource ne pouvoit avoir d'autre
railon pour ſuſpendre ſon cours , que la force qui
la maîtriſoit , l'inſtant même où cette force ſe
relâche, eſt celui où la ſuſpenſion finit& où toutes
190 MERCURE DE FRANCE .
les eaux ſe précipitent vers l'Océan qui ceſſe de
les écarter de lui . En un mot , tout monte avec la
barre, toutdefcend avec elle. Iln'y a point d'impulſion
au-delà.
Detout ceque je viens de dire réfultent deux
conféquences , l'une qu'à une certaine diſtancede
la mer, l'aſeenfion doit durer beaucoup moins
que ſur la côte , parce qu'elle devient plus pénibleà
meſure que la marée s'éloigne du centre , &
que ladefcente eſt plus facile & plus rapide dans
la même proportion; c'eſt auſſi ce que l'expérien
ceconfirme: l'autre , que tout ce qui a fenti l'impreffion
du flux , cédeà celle du reflux fans exception
, & qu'ainſi rien ne peut reculer plus loin
que 36 lieues ni pendant plus de fix heures , ceque
j'ai avancé& ce qui détruit ſans reflource les marées
ondulantes de l'Amazone.
Vous ajoutez; Mais je les ai vues, c'eſt un fait
conftant. Les ondes que je ſuppoſe ſont unehypothèſe
qui , même, en la croyant peu fondée,
* n'empêche pas que l'élévation fucceſſive &
reglée des eaux dans cette riviere ne fois une
véritéavérée , puiſque j'en ai été le témoin oculaire.
» Je vousen crois , Monfieur, fans peine;
j'ai la foi la plus aveugle pour ce que vous me
garantiſlez ſous une caution auffi reſpectable.
Mais permettez moi de vous faire remarquer d'abord
que cette élévation n'est que de quelques
pouces, Vous en convenez vous même dans votre
lettre. Eft- il néceſſaire pour un gonflement a
peu important, de recourir à la marée à Le vent
feal ne fufaroit-il pas pour le produrre ? S'il enfiloit
directement le lit de l'Amazone , s'il étoit
fujet à des retours reglés& périodiques dans la
journée, comme cela peut être , c'en feroit allez
AVRIL. وہ . 1770
pouroccafionner l'effet que l'on ne peut révoquer
en doute d'aprèsvotre parole.
En Elpagne , &en général dans tous les pays
chauds, il y a le matin&le foir un vent très - fort
qui nemanque preſque jamais. L'ordre desMouffons
eft très - rarement interverti . Il ſe pourroit
que l'influence journaliere de cette cauſe néceffitât
dans l'Amazone le phénomène dont vous avez
éré le témoin .
fais
Quel que ſoit au reſte le principe auquel il faut
l'attribuer , je crois avoir prouvé que la marée
n'y entre pour rien . Je vous lejuge dema démonftration;
je l'aurois raccourcie& miſe peutêtre
dans un jour plus favorable , ſi j'avois cu
plus de tems; mais accablé comme je le ſuis par
ies travaux d'une profeſſion laborieuſe , j'ai bien
rarement une minute à donner aux ſciences qui
ont été l'objet de mes premieres études : ce ſont
des maîtreſſes que j'ai quittées pour une femme.
Celle- ci revendique avec empire tous mes inſtans:
elle ſe ſouleve defpotiquement contre le moindre
regard adreflé à de vieilles inclinations qui lui ſont
fulpectes.
Recevez , Monfieur , cette lettre comme un
hommage de mon reſpect&demon attachement.
J'ai vu , avec chagrin dans la vôtre , que vous
releviez ce que j'ai dit , qu'il n'a pas tenu à vous
que le monde se crút revenu au tems des Thalès
&des Platons : Vous ajoutez d'un air un peu fâché
, que vous nesçavezpas ce quej'entendsparlà
, ni ce que vous avezfait pour ramener ce tems.
Eh! Monheur, eſt-ce a moi à vous expliquer ce
que vous valez ? Thales & Platon étoient des
homines ſupérieurs comme vous. Ils avoient
beaucoup voyagé comine vous. Ilsavoient , com
192 MERCURE DE FRANCE.
mevous , rapporté de leurs courſes des connoiffances
utiles. Comme vous, ils vécurenthonorés,
reſpectés dans leur patrie , &ſont devenus l'objet
de l'admiration de la poſtérité. C'eſt ce qui ne
peut vous manquer , & je ſerai toute ma vie le
premier à donner l'exemple de la vénération reconnoiflante
qu'auront pour vous les fiécles àvenir.
J'ai l'honneur d'être, &c.
LINGUET,
ARRÊTS , DECLARATIONS , &c.
I.
ARRÊT du conſeil d'état du Roi , du 23 Janvier
1770 ; qui condamne les prieur & religieux
de l'abbaye de Cherlieu , en cinq cents livres d'amende
, pour s'être pourvus en la chambre des
comptes de Dôle , ſur la demande à eux faite d'un
droit d'amortiſſement , & au coût de l'arrêt liquidéà
cent vingt livres:caſſe l'arrêt rendu par ladite
chambre des comptes de Dôle , le 9 Août
1769 , comme incompétent ; & ordonne l'exécution
de celui du conſeil du4 Novembre 1710.
I I.
Arrêtdu conſeil d'état du Roi , du 23 Janvier
1770 ; qui condamne au payement du droit de
franc-fief des biens nobles par lui poflédés , le Sr
Naulleau , qui prétendoit l'exemption de ce droit
cn
AVRIL. 1770. 193
en ſa qualité de profeſſeur en droit de l'univerſité
de Poitiers : déboute de leur intervention , ſur la
demande dudit Sr Naulleau , les facultés de droit ,
tant de ladite univerſité que de celles de Bordeaux
&deMontpellier.
III.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles , le 3
Février 1770 , regiſtrée en la chambre des Compres
le 9 Mars 1770 ; qui fixe les délais dans lefquels
les receveurs généraux des Finances & les
receveurs des tailles , compteront de leurs exercices
des années 1766 , 1767 , 1768 & 1769 .
IV.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 8 Février
1773 , & lettres- patentes ſur icelui , regiſtrées en
lacour des monnoies le 7 Mars 1770 ; qui fixent
le prix des piaſtres aux deux globes , qui feront
apportées auxhôtels des monnoies.
V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 17 Février
1770 ; concernant la diſtribution de l'aumône qui
ſe fait à l'abbaye du Bec , un jour de chaque lemaine
, depuis la fête de la Chandeleur juſqu'à
celle de St Jean- Baptiste de chaque année.
VI.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le 25
Février 1770 , regiſtrée en parlement le 20 Mars
1770 ; qui ordonne que , pendant quatre années ,
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lesrembourſemens à faire des capitaux d'Emprunts
ſeront employés à rembourſer les reſcriptions &
aſſignations ſuſpendues.
VII.
Arrêtdu conſeil d'état du Roi , du 27 Février
1770 , qui ordonne que , ſans avoir égard à l'oppoſitionforméepar
les orfévres de la ville deBlois,
àl'arrêt du conſeildu 20 Juin 1769 , dont Sa Majeſté
les a déboutés , ni à la ſentence de l'élection
de ladite ville , du 2 Septembre ſuivant , qui ſera
annullée ; les articles VII & X du titre des droits
de marque ſur l'or & fur l'argent , de l'ordonnancede
1681 ; enſemble la déclaration du 26 Janvier
1749 , & l'arrêt du conſeil du 20 Juin 1769,
feront exécutés ſelon leur forme&teneur: condamne
leſdits orfévres en la confiſcation des ouvrages
faiſis les 28 Juillet , 1 & 2 Août dernier , ou à
la juſte valeur deſdits ouvrages , & en l'amende
portée par l'article IX de ladite déclaration , laquelle
a été modérée par grace à cent livres , payable
par leſdits orfévres : les condamne pareillement
à la reſtitution des ſommes que JulienAlaterre
, adjudicataire des fermes , auroit été contraint
de payer en exécution de ladite ſentence ,
ainſi qu'au coût de l'arrêt , liquidé à ſoixantequinze
livres.
VIII.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le 20
Mars 1770 , regiſtrée en parlement ; qui fixe les
ſommes que les bureaux des finances & différens
officiers , feront obligés de payer pour les augmentations
de finance , conformément à l'édit du
mois de Février 1770.
AVRIL. 1770. 195
LETTRES de M. Perronet à M. Souflot.
Premiere Lettre , du 22 Janvier 1770.
IL m'eſt revenu , Monfieur & cher confrere ,
que l'on me taxoit auprès de vous de n'avoir
point voulu dire à M. Patte mon avis ſur la poffibilité
de l'exécution du dôme de l'égliſe de Ste
Genevieve, parce que, fur l'étiquete dufac, j'avois,
àce que l'on prétend , jugé que je n'aurois pas eu
dubien à dire de cet ouvrage.
Il eſt bien vrai que M. Patte a voulu me conſulter
à ce ſujet. Sa principale objection étoit
pour lors que ce dôme porteroit à faux fur les
voûtes; je lui ai dit que l'on pouvoit l'établir aufſfi
folidement ſur les arcs doubleaux des voûtes dont'
la pouflee étoit bien retenue ( ainſi qu'elle doit
l'être à l'égliſe de Ste Genevieve ) que ſur les panaches
& les cintres des arcades de la croiſée de
l'égliſe qui doivent porter la plus grande partie du
dôme de Ste Genevieve , comme cela ſe pratique
aux autres égliſes .
J'ajoutai que , pour être en état de bien juger
cette queſtion , il faudroit avoir connoiſlance entiere
de votre projet & des moyens que vous comptez
employer pour la conſtruction du dôme. Je
conſeillai à M. Patte de vous faire part de ſes obſervations
pour vous mettre à portée de lever ſes
doutes; & lui ai dit que bien loin de me croire en
état de faire la critique de vos travaux , fij'avois
un dôme à faire , je m'adreſſerois àvous pour vous
confulter.
Voilà , Monfieur , en ſubſtance ce que je me
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
rappelle très -bien avoir dit à M. Patte , & cela eſt
bien différent de la façon dont on mefait parler.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , PERRONET.
Deuxième Lettre , du 26 Janvier 1770 .
Je m'acquitte , Monfieur & cher confrere , avec
grand plaiſir de la promeſſe queje vous ai faite de
vous écrire ce que je penſe ſur la conſtruction du
dôme de l'églife de Ste Geneviève.
J'ai examiné avec attention les plans & profils
de cette égliſe , que vous m'avez fait l'amitié de
me communiquer , & j'ai réfléchi ſur les moyens
particuliers que vous m'avez dit avoir l'intention
d'employer à la conſttruction du dôme. J'ai comparé
le tout avec les deſleins de pareils monumens
qui ſont conſtruits , ſoit dans le genre maſſif de
l'architecture antique , ſoit dans celuidu plusléger
gothique. J'ai reconnu qu'en donnant à vos
points d'appuis verticaux , & aux buttées latérales
affez de force pour affurer à votre dôme toute
la folidité convenable , vous avez pris un parti
moyen également ſage & économique entre les
deux genres de conſtruction dont je viens de parler.
Enſorte que les perſonnes qui voudroient ne
comparer votre projet qu'avec ceux des premiers
édifices , le trouveroient autant foible qu'il paroîtra
l'être peu à des gens qui choiſiroient pour
objet de leur comparaiſon ceux du dernier genre
que l'on voit cependant , quoique ſouvent avec
étonnement , ſubſiſter depuis plus de cinq à fix
fiécles.
AVRIL. 1770. 197
La magie de ces derniers édifices conſiſte principalement
à les avoir conſtruits en quelque forte
àl'imitation de la ſtructure des animaux. Les colonnes
élevées & foibles , les nervures , arcs doubleaux
, les oghives & tiercerons pourroient être
comparés à leurs os , & les petites pierres & voufſoirs
de 4 à 5 pouces ſeulement d'épaiffeur , & de
coupe à la chair des mêmes animaux . Ces édifices
pourroient ſubſiſter comme un ſquelete ou la careafſe
des navires qui paroît être conſtruite d'après
de pareils modèles.
En imitant ainſi la nature dans nos conſtructions
, on peut , avec beaucoup moins de matiere,
faire des ouvrages très - durables , des colonnes
ou des nervures foibles en apparence , fortifiées
par des piliers buttans de même eſpéce , ſoutiennent
aifément des voûtes légeres & des dômes en
porte-à- faux qui ne font point ici vicieux comme
le ſeroient deux des piliers ou des murs iſolés que
l'on n'auroit pas élevés à plomb , en obſervant les
retraites & le fruit ufités. 1
,
Des architectes qui connoîtroient moins bien
les loix de l'équilibre & l'art des conſtructions légeres
que ceux qui ont fait de pareils édifices
pourroient croire qu'ils rendroient les leurs plus
ſolides , en augatentant le volume des matériaux;
mais fi les voûtes qui tiennent lieu de puiſſances
agiffantes & deftructives font fortifiées en plus
grande raiſon que les murs & les piliers buttans
qui doivent réſiſter à leur pouflée , l'édifice ſera
moins ſolide ; c'eſt donc encore plus du rapport
des puiſſances agiſſantes à celles qui doivent leur
réſiſter que doit dépendre la folidité d'un édifice ,
que de la groſſeur des piliers ou des murs , & de
l'épaiffeurdiſproportionnée des voûtes qui tendent
à les renverfer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Nous avons l'avantage de pofléder à l'académie
des architectes inſtruits de ces principes qui ,
comine vous , Monfieur , laiſſeront des modèles
de conſtruction ſolide qui , ſans s'écarter des proportions
élégantes que nous donnent les monumens
antiques , approcheront de la hardiefle & de
la légereté des ouvrages gothiques ſans montrer ,
comme eux ,cette eſpéce de carcafle ou de ſquelette
que j'ai voulu leur attribuer en les comparantà
la ſtructure des vaiſleaux ou des animaux :
c'eſt d'après de pareilles réflexions que j'ai ofé
haſarder de faire des ponts d'une exécution plus
hardie , & avec beaucoup moins de matiere qu'on
ne l'avoit fait ci-devant. Je m'attends bien qu'ils
n'obtiendront pas tous les ſuffrages , & qu'en les
comparant avec d'autres ponts, on les croira moins
durables , je n'en aurai pas plus d'inquiétude ſur
leur folidité que vous ne devez en avoir , Monfieur,
ſur celle de votre beau & magnifique monument.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LETTRE de M. Antoine , architecte.
:
Je viens de lire dans l'inſtant , Monfieur , une
lettre inférée dans votre premier volume d'Avril ,
en forme de réclamation de M. Surbled , au nom
de M. Buignet de Lyon , d'un projet de théâtre
pour la comédie françoile ; je n'ai point l'honneur
de connoître ces Meſſieurs , mais je remercie bien
fincerement le premier de ſes éloges , & je vais
démontrer que je ne me fuis point enrichi des productions
de l'autre.
AVRIL. 1770. 199
Il eſt très-poſſible que M. Buignet ait fait , il y
a neuf ans , une etquifle & même un plan terminé
d'un théâtre à conſtruire ſur l'emplacement du
Carouſel , il eſt encore très - poſſible que ce plan
air été donné à graver ; qu'il dût compoſer ſept
planches ; qu'il y en ait deux de commencées , en
dépôt chez un de ſes amis ; que des affaires de famille
ayent empêché M. Buignet de mettre au
jour ſon projet. Je conviens de tout cela ; mais il
faudra auffi que M. Surbled m'accorde que j'ai pu
faire le mien fans me fervit du ſecours qu'auroit
pu me fournir la connoiffance de l'ouvrage de
M. Buignet , on va voir que cela ne peut pas trop
m'être conteſté ; cette probabilité, ſi je neme trompe
, peut en repouffer une autre; car la lettre de
M. Surbled ne contient elle- même qu'une probabilité.
Mais je ferai plus , &je vais détruire l'effet de
la réclamation , en oppoſant un fait bien connu ,
bien appuyé , dont les témoins exiſtent & font
gens de la plus grande conſidération ; heureuſement
pour moi m'a date eſt antérieure à la fienne
, & c'eſt une date qui a acquis une publicité
ſuffifante , comme vous allez enjuger.
En 1760 , l'hôtel de Conti , dont l'emplacement
a été ſujetà plus d'une deſtination avant la conftruction
de l'édifice qu'on y éleve , préſentoit aux
amateurs des monumens , pluſieurs idées différentes
, à l'une deſquelles je m'attachai ; on parloit
d'y élever le théâtre de la nation. Ce projet
m'intéreſla ; je fis mes deſſins , & j'eus l'honneur
de les préſenter , au mois de Mars de la même
année , à M. le maréchal de Richelieu. Ce ſeigneur
eut la bonté de me marquer la plus grande
latisfaction de mon travail , & de m'aflurer de
1 iy
200 MERCURE DE FRANCE.
ſon ſouvenir au cas que cet édifice eût lien fur
unterreinquelconquee;; l'exécutiondecette entrepriſe
ayant été retardée juſqu'à ce jour , j'ai fçu ,
commetout le monde , que le terrein de l'hôtel de
Condé étoit ſubſtitué à celui de Conti. Mes plans
étoient dans mon porte- feuille , connus de beaucoupde
perſonnes dont je puis revendiquer le témoignage:
je les ai ajuſtés ſur l'emplacement qui
ſemble être aujourd'hui irrévocablement déſigné;
voilàtout ce quej'ai fait de nouveau depuis l'efquiſſe
& les gravures commencées de M. Buigner,
donc je ne l'ai point imité ; je dirai même que je
ne connois pasplus ſon ouvrage que je n'ai l'honneur
de connoître ſa perſonne.
Mon intention , relativement au théâtre de la
comédie françoiſe , n'a été que d'indiquer des
choles extérieures , acceſſoires dans le fond , mais
qui feront beauté quand on voudra ou qu'on
pourra les exécuter. Je n'ai pas dit un mot des
détails de ce théâtre ; la forme.circulaire que je
montre ne me trahit en aucune façon , & ne donne
point à M. Surbled mon ſecret ſur la maniere
de le décorer ; ce n'eſt ordinairement qu'après
l'exécution qu'on eſt autorisé à louer un attiſte
ou à s'élever contre lui quand il a péché contre les
beautés des regles , ou négligé ce qui appartient
au goût & compté pour peu la commodité publique.
Je vous prie , Monfieur, de vouloir bien inférer
cette réponſe dans le prochain Mercure.
J'ai l'honneur , &c .
,
ANTOINE , Architecte.
1
Le 7 Avril 1770 .
AVRIL. 1770. 201
AVIS
I.
Médaillon de Mde la future Dauphine.
LAURAIRE , peintre & doreur de l'académie de
St Luc , rue des Prêtres St Germain- l'Auxerrois ,
publie le médaillon de Madame la future Dauphine
, ſur le modèle qui a été envoyé de Vienne
en Autriche; il a 22 lignes de largeur ſur 29 de
hauteur. Le prix eſt de 8 f. en blanc , de 12 f. en
rouge , de 2 liv . en bordure dorée , & de 3 liv.
dans une bordure de compofition .
Cet artiſte a très bien rendu les graces , & l'élégance
des traits de la Perſonne auguſte ſi attendue
& fi célébrée par les voeux de la France.
On trouve , chez le même , un aſſortiment de
toutes fortes de médaillons , & des cadres & bordures
pour les estampes .
I I.
Nouveau Thermometre.
Le thermometre royal à quatre tubes , marquant
les degrés un à un , & les minutes de cinq
en cinq , inventé par l'Abbé Soumille & approuvé
par l'académie royale des ſciences , commence de
ſe répandre dans cette ville. Ces quatre tubes ,
deſtinés pour ainſi dire aux quatre ſaiſons de
l'année , ne marquent jamais que l'un après l'au
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
tre : chacun commence précisément au même
point où ſon voiſin vient de finir. Les degrés ,
qui ont environ un pouce d'étendue , peuvent être
apperçus de fort loin ; on y distingue ſenſiblement
le plus petit changement qui s'opère dans
l'air. Il a été préſenté au Roi , & S. M. en a paru
fatisfaite. Onen trouvera quelques exemplaires ,
àjuſte prix , chez le Sr Dulac , marchand parfumeur
& bijoutier , rue St Honoré , au berceau d'or
près celle des Poulies ..
III.
Cabinet littéraire..
Après la faveur publique qu'a eu le bonheur
d'obtenir le magaſin littéraire du Sr Quillau , il
ſeroit ſuperflu d'en relever ici les avantages. Pouvoit-
on manquer de plaire , en formant un établiſſement
qui réunît l'agrément à l'utilité , qui
mît , pour ainſi dire , à la difpofition de chaque
particulier une bibliothèque nombreuſe & choifie
dont il jouit à peu de frais ; où l'homme de lertres
trouve à s'éclaircir de plus en plus , les gens
dumonde de l'un & de l'autre fexe à occuper leurs
loiſirs , les étrangers à prendre connoiſſance de
notre littérature , & les amateurs de nouvelles
politiques , économiques ou littéraires , à fatisfaire
leur curiofité , par la lecture des journaux &
des papiers publics ?
Mais le ſuccès , loin de ralentir le zèle du Sr
Quillau , n'a fait que l'encourager. Plus il voitla
bonne volonté du Public augmenter à ſon égard ,
plus il redouble d'efforts pour s'en rendre digne.
Le meilleur moyen d'y réuſſir eſt ſans doute d'enrichir
continuellement ſon fonds , ſoitd'ouvrages
AVRIL. 1770 . 203
anciens & connus qui pouvoient lui manquer ,
foitde nouveautés de toute eſpéce , les plus capables
de piquer & d'intéreſſer les lecteurs ; enſorte
que ſa collection de livres , quoiqu'il oſe dire
qu'elle eſt déjà la plus conſidérable qui exiſte dans
cegenre , devienne bientôt auſſi complette qu'il
ſe puifle. C'eſt à quoi il emploie journellement
tous les foins. Les acquiſitions ſucceſſives qu'il a
faites avoient donné lieu juſqu'aujourd'hui a deux
fupplémens dont il avoit accrú ſon premier catalogue.
C'est ici le troiſiéme qu'il offre à ſes abonnés
, & il ſe flatte qu'il ne leur ſera pas moins
agréable que les précédens , par le nombre des articles
intéreſlans & nouveaux qu'il contient.
Les conditions de l'abonnement fe trouvent expliquées
dans le premier avertiſflement du catalogue.
MM. les abonnés ſont priés d'y recourir pour
s'en inftruire, On ſe contentera de renouveler
une autre priere qu'on leur a déjà faite , comme
très - eſſentielle à leurs propres intérêts ; c'eſt de
retenir les livres le moins de tems qu'il leur ſera
poſſible , parce que l'exactitude du Sieur Quillau
àles ſervir dépend ſur-tout de la leur à obſerver
cepoint.
IV.
Magafin de papiers anglois , chez le Sr
Crepy l'aîné , rue St Jacques , la ze вой-
tique au - deſſus de la fontaine St Severin
, à St Louis.
Le Sr Crepy, l'aîné , donne avis qu'il tient en
magaſin des papiers anglois & tontiſſes d'ameublemens
dont la beauté des deſlios , la vivacité
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
foliditédes couleurs ſont ſupérieures & au même
prix de la fabrique : il eſt connu pour les petits
papiers à la main : il entreprend de raſſortir les
étoffes ; fournit la toile convenable , & fait coller
ſes papiers en ville ; vend des paravens & écrans ,
&fournit les baguettes dorées : il a une grande
quantité de différens deſſins variés pour fatisfaire
lesgoûts. Il yen a depuis 2 liv . juſqu'à 6 le rouleaude
9 aunes,juſqu'à 24 liv. en remontant toujoursde
20 fols à 20 1.
V.
Cabinet généalogique compoſé d'un grand
nombre de cartons remplis tant de titres , que de
renſeignemens généalogiques de toutes les maifons
ſouveraines de l'Europe , principalement
celles de la France , ainſi que de manuscrits,divifés
par provinces : le tout mis en ordre par le feu
ſieur Chevillard , généalogiſte & hiſtoriographe
de France , & augmenté par le ſieur Dubuiſſon ,
poflefleur dudit cabinet.
Cette collection renferme auſſi en cartes héraldiques
, les nobiliaires de Bretagne , en dix
feuilles , de Champagne en quatre feuilles , de
Picardie en deux feuilles , grand papier , deNormandie
en vingt-ſept feuilles grand in-fol . ainfi
que ceux des autres provinces ; en outre beaucoup
de manufcrits & recueils d'armoiries de toutes les
villes , bourgs , paroifles , couvens & communautés
de divers Royaumes .
S'addreſſer au ſieur Dubuiſſon , rue S. Jacques
vis-à- vis la porte de S. Benoît.
AVRIL. 1770. 205
VI.
Archives.
Comme le bon ordre , dans les archives des
Seigneurs , eſt d'une néceſſité pour le maintien de
leursdroits utiles & honoraires , &qu'au contraire.
le défordre entraîne infailliblement la perte de
quelques - uns de ces droits ; le ſieur Bauchart
poſlédant à fond ce talent , tant par un travail de
pluſieurs années , que par ſon application & fes
recherches fructueuſes , offre ſes ſervices aux perſonnes
qui pourront en avoir beſoin , & de leur
démontrer que ſa méthode d'opérer eſt ſi nette ,
que les titres ſe trouvent àl'abri de la confufion &
dubouleverſement quele laps de tems peut y occafioner
, ou du moins en état de rentrer dans leur
ordre primitif , ſans peine , ſans dépenſe & ſous
très-peu de tems.
Il demeure rue Dauphine à l'hôtel de Mouy, au
fond de la deuxieme cour : On le trouvera tous les
jours chez lui depuis deux heures de relevée juſqu'à
fix , excepté les fêtes & dimanches .
Ildonnera toute fatisfaction à ceux qui , deſirant
de plus amples détails , lui feront l'honneur
de lui écrire.
VII.
Lithotome pour la taille.
Nous Antoine & Guillaume Combaldien , maitres
en chirurgie du lieu deGarganuilla , & Dominique
Delpech auſſi maître en chirurgie du lieu de
LarraſetenGuienne ,dioceſe de Montauban , ſousſignés
certifions avoir été préſens à une opération
206 MERCURE DE FRANCE.
de la taille que le ſieur Lamarque cadet , maître
en chirurgie& lithotomiſte de la ville de Toulouſe
&penſionné, a faite le 29 Juillet dernier audit
lieu de Garganuilla , avec un inftrument qui
remplit trois objets ,laquelle opération a été faite
avec toute la dextérité poſſible , & bien plusbrievement
que celles que nous avons vu pratiquer
pard'autres lithotomiſtes , ledit malade a été parfaitement
guéri dans peu de jours , quoique la
pierre peſat trois onces deux dragmes : c'eſt pourquoi
nous donnons notre préſent certificat pour
lui ſervir entant que de beſoin & le cerrifions véritable
, àGarganuilla : ce 22 Août 1769.
COMBALDIEU aîné , DELPECH ,
COMBALDIEU.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Février 1770.
ΟN aſſure que le nouveaugrand Viſir a ſupplié
le Sultande vouloir bien lui donner pour adjoints
huit perſonnes en étatde le ſeconder dans les fonctions
de ſon miniftere On apprend que ton prédécefleur
est arrivé à Gallipoli , & l'on continue d'alfurer
qu'il ſera envoyé en exil à Lemnos ou à
Rhodes.
De Petersbourg , le 6 Février 1770 .
Le comte de Panin , conſeiller privé& chef du
département des affaires étrangeres , a déclaré aux
miniſtres étrangers qui réſident en cette Cour ,
AVRIL. 1770. 207
que les commandans de l'Eſcadre envoyée par
l'Impératrice dans la méditerranée , ont les ordres
lesplus précisde ne faire aucun mal aux Chrétiens
dequelque nation qu'ils ſoient. On croit que cer
ordre s'étend auffi à tous les Francs qui ſe trouvent
répandus dans les Iſles & les provinces del'empire
Ottoman.
De Stockholm , le 27 Février 1770 .
L'académie royale des ſciences de cette ville a
fait frapper , à l'occaſion des mauſolées érigés par
ordre de la Reine , aux ſieurs Dalin & Klingen(-
tierna , deux médailles repréſentant d'un côté
les buſtes de ces hommes de lettres & de l'autre la
ſtructure de leurs mauíolées.
Le 6 Mars.
En conféquence du ſyſtême des finances , approuvé
par la derniere diete , les directeurs de la
banque prennent des arrangemens propres à empêcher
que le cours du change ne monte jamais
au-deſſus de cinquante.quatre marcs par rixdaler
de banque , & ne baiffe au-deſlous de quarantehuit.
De Warfovie , le 7 Mars 1770 .
Onvient de recevoir ici la nouvelle de la levéc
du ſiége de Braïlow par les Rufles.
Le 17 Mars.
Suivant des nouvelles récentes publiées par les
Ruflcs , leurs troupes ſe ſont emparées de Cilianova
, place ſituée à l'embouchure du Danube ,
& après avoir tranſporté à Yafli une partie des
munitions & des proviſions qu'elles y ont trouvées
, elles ont brûlé le reſte ; on ajoute que la
208 MERCURE DE FRANCE .
garniſon Turque de Braïlow avoit abandonné
cette forterefle avec toute l'artillerie & les munitions.
Les mêmes avis portent que la Fortereſſe de
Bender eſt inveſtie , & que les Tartares Budziacs
ſe ſont retirés ſous le canon d'Oczakow .
De Coppenhague , le 17 Mars.
Le Roi a ordonné par un réglement du ro de
ce mois que le college de l'amirauté & celui du
commiflariat n'en formeroient d'orénavant qu'un
ſeul ſous lenom de college royal de l'amirauté&
decommiſſariatgénéral.
De Vienne, le 14 Mars 1770. :
On aſſure qu'immédiatement après le mariage
de la future Dauphine , l'Empereur ſe rendra en
Hongrie , pour y paſſer en revue tous les Régimens
de cavalerie qui y font en quartier d'hiver.
De Naples , le 10 Mars 1770.
Mardi au foir , don Juan Ciavaria , tréſorier
général de la maiſon du Roi , étant à ſon bureau
dans la grande cour du palais , a été affaffiné &
voléparun ſoldat des gardes italiennes . Ce ſcélérat
a été arrêté fur le champ & conduit dans les
priſons militaires , d'où après avoir été dégradé
&dépouilléde ſes armes , il a été transféré dans
les priſons de la vicairerie. Sa Majeſté a ordonné
qu'on en fît la plus prompte & la plus ſéverejuftice.
De Rome , le 7 Mars 1770.
Sa Sainteté , dans la vue d'augmenter les revenus
de la chambre apoftolique ,a jugé à pro
AVRIL. 1770. 209
pos de réduire à la moitié les ſomines que le feu
Pape , Benoît XIV , avoit accordées àà pluſieurs
communautés ſur le produit de la loterie établie
en cettecapitale.
Dans un confiſtoire ſecret tenu le 12 du même
mois on procéda à l'expédition des différens
fiéges vacans.
De Londres , le 16 Mars 1770 .
Avant-hier le lord maire , les Shérifs & une
centaine de membres de la bourgeoiſie de la cité ,
ſe rendirent au Palais Saint James , & ayant éré
admis dans la chambre du conſeil , où le Roi étoit
affis ſur ſon trône , entouré de ſes grands officiers ,
on fit à Sa Majesté la lecture de la remontrance de
la cité de Londres. Après que le Roi y eutrépondu,
le lord maire, les Sherifs & les Bourgeois qui l'accompagnoient
eurent l'honneur de baifer la main
de Sa Majelté , & s'en retournerentau milicu des
acclamations du peuple.
Le 14 , on lut , dans la chambre des Pairs , le
bill pour fournir à la folde & aux uniformes de
la milice fur les fonds provenans de la taxe des
terres. Il fut proposé de préſenter au Roi une adrefſe
pour ſupplier Sa Majefté de faire remettre à la
chambre un état des dépenſes de la liſte civile ,
contractées ou échues depuis le s Janvier 1769
juſqu'au ; Janvier 1770 .
Le 20 Mars.
Le 16 de ce mois , la chambre des communes
délibérant en comité ſur le ſubſide , réſolut d'accorder
sooo liv . ſterl. pour les réparations & améliorations
du Havre de l'iſle de Barbade aux Indes
Occidentales.
1
210 MERCURE DE FRANCE.
On a pris connoiſſance , dans la chambre des
/ communes , des lettres qui ont paru ſous le nom
de Junius , & d'une nouvelle feuille intitulée ,
Thowiſperer , & remplie des affertions & des réflexions
les plus hardies contre les perſonnes les
plus reſpectables , mais juſqu'à préſent on nes'eſt
pas encore accordé ſur la maniere de procéder à la
recherche des auteurs de ces écrits.
De Versailles , le 28 Mars 1770.
Le Sr de Maupeou , chancelier de France, ayant
été pourvu, ſur la démiſſion du comte de St Florentin
, de ſa charge de Chancelier commandeur
des ordres du Roi & furintendant des deniers deſd.
ordres , a prêté ferment , en cette qualité , entre
lesmains de Sa Majesté.
1
La princeſſe de Rohan , fille du prince deGuémené
, eut avant hier l'honneur d'être préſentée
au Roi & à la Famille Royale par la princeſſe de
Rohan .
Dimanche dernier , la baronne de Cruflol &
la marquiſe de Chamborant eurent l'honneur d'etre
préſentées au Roi & à la Famille Royale , la
premiere par la ducheſſe d'Uſez , & la ſeconde par
la comteſſe de Morie.
Le 31 Mars.
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de ſa
chambre au duc de Saint-Mégrin , colonel du régiment
Dauphin.
Le4Avril.
Aujourd'hui le Roi a tenu ici la cour desPairs.
Mlie de Condé , fille du prince de Condé , fut
AVRIL. 211 1770 .
préſentée avant-hier au Roi & à la Famille Royale,
par la princefle de Conti.
DeParis , le 26 Mars 1770 .
Vendredi dernier , le comte de St Florentin s'étant
rendu à l'aſſemblée générale du clergé , demanda
, au nom du Roi , un don gratuit de ſeize
millions , qui fut unanimement accordé ; le clergé
prit en même tems une délibération pour autorifer
l'emprunt de cette ſomme en conſtitution de
rente au denier vingt.
Le 6 Avril.
On a publié la bulle du Pape , par laquelle Sa
Sainteté accorde un jubilé univerſel , &le mandement
de l'archevêque de cette capitale à ce ſujet.
LOTERIES.
Le cent onziéme tirage de la Loterie de l'hôtelde-
ville s'eſt fait , le 30 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No.65254. Celui de vingt mille
livres , au No. 65743 , & les deux de dix mille
aux numéros 63564 & 67028 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'est fait les de ce mois. Les numéros ſortis
de la roue de fortune font , 42 , 17,62 , 21 , 13 .
212 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Le Sr Guerin de Bruſlars , ancien lieutenantcolonel
du régiment de Lyonnois , & brigadier des
armées du Roi , eſt mort à Troiſy en Champagne ,
les Mars , dans la 96e année de ſon âge.
Robert Dillon , comte de Roſcommon , pair du
royaumed'Irlande , maréchal des camps & armées
du Roi , eſt mort à Paris , le 25 Mars , dans la soe
année de fon âge.
Marie de. Janſlen , veuve de Charles Caloert ,
comte de Baltimore , mourut , le 4 Mars , à Chaillot
, près de Paris , âgée de 65 ans.
Marie Antoinette- Victoire de Gontaud , veuve
deLouis-Claude-Scipion de Beauvais deGrimoard,
comte du Roure , lieutenant - général des armées
duRoi , eft morre à Paris , le 26 Mars , dans la sie
année de fon âge.
Nicolas-Charles- Joſeph Trublet , archidiacre
& chanoine de St Malo , l'un des Quarante de
l'académie françoiſe , eſt mort à St Malo , le 14
Mars.
Séraphine de Beauveau, religieuſe Viſitandine,
foeur du prince de Beauveau , efſt morte à Paris
dans le courant du mois de Mars .
Marie - Marguerite de Caſtellane , épouſe de
Charles - Emmanuel de Vintimille , marquis du
Luc,colonel du régiment.Royal-Corſe , eſt morte
le 29 Mars , âgée de 23 ans.
Jean- François Marquis du Châtelet - d'Haraucourt
, lieutenant - Général des armées du Roi&
AVRIL . 1770 . 213
grand'croix de l'ordre royal &militaire de StLouis,
eſt mort , dans cette capitale , le 2 Avril , dans la
80e année de fon âge.
L'abbé Couturier , ſupérieur du ſéminaire de
St Sulpice , & abbé de l'abbaye de Chaumes, ordre
de St Benoît , eſt mort dans ce ſéminaire , lepreanierAvril
, âgé de 83 ans .
Meſſire Guillaume - Olympe-Rigoley de Puligny,
chevalier, conſeiller du Roi en ſes conſeils ,
premier préſident de la chambre des comptes de
Bourgogne , Breſſe , Bugey , Valromey & Gex ,
reçu en cette charge le 13 Janvier 1770 , eſt mort
àDijon le 16 Février ſuivant , âgé de 26 ans 7
mois & 10 jours .
Il avoit fuccédé audit office de premier préſident
de la chambre des Comptes à meſſire ClaudeDenis-
Marguerite Rigoley ſon frere aîné , mort à
Dijon le 2 Septembre 1769 , agé de 27 ans 3
mois & 26jours ; n'ayant exercé cette charge que
3 mois to jours , quoiqu'il y eût été reçu dès le
mois de Janvier 17.59 .
Ils étoient tous deux fils de feu Meſſire Jean
Rigoley , chevalier, conſeiller du Roi en ſes conſeils
, premier préſident de la chambre des comptes
de Bourgogne , Brefle , &c. mort, le 8 Mai
1758 , lequel avoit également ſuccédé en la mêine
charge à Meſſfire Claude Rigoley ſon pere dès le
mois de Février 1716 , & de Mde Philiberte-Françoiſe
de Siry.
Il ne reſte , de cette branche de la famillede
Rigoley , que Dame Anne- Marie Françoiſe-Théreſe
Rigoley , mariée le 29 du mois d'O&obre
1767 àMeffire Claude-Marc-Antoine de Pradier ,
Marquis d'Agrain .
214 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , pages
Extrait du printems , poëme des Sailons , ibid.
L'abſence de Vénus ,
Vers à un ami , le jour de ſa fête ,
L'Amour & la Mort , fable ,
Stance à une Receveuſe des loteries ,
9
IO
ibid.
13
IS
38
43
Zaman , hiſtoire orientale ,
Les Volcans , ode ,
Conte,
La naifſlance de l'Amitié ,
Sally , ou l'Amour anglois , 47
Vers ſur le livre de la Théorie des ſentimens
agréables , 52
Vers à M. de *** , 53
Le Sophi & le Potier , 54
:
Vers , 55
Explication des Enigmes , 60
ENIGMES , 61
LOGOGRYPHES , 66
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 68
AVRIL .
215 1770 .
Les amours de Lucile & de Doligny ,
- Mémoire de Lucie d'Olbery ,
Choix varié de poëfie ,
La nouvelle Lune ,
Les préſages de la ſanté ,
Nouveau ſtyle criminel ,
ibid.
73
76
77
79
86
Sommaire des principales queſtions de
droit,
87
Inſtitutes du droit canonique ,
88
Mémoires d'un citoyen , &c .
91
Eſſai ſur neuf maladies dangereuſes ,
94
Eſlai ſur différens points de phyſiologie , &c. 97
L'Iliade d'Homère en vers ,
104
Catalogue de livres choiſis ,
115
Le Nécrologe des hommes célèbres ,
116
Géographie du tour du monde ,
121
Fables allemandes & contes françois en
vers, 122
L'homme de lettres ,
124
Les ſens , poëine en cinq parties ,
132
Inſtitutions
philoſophiques ,
134
Traité de la culture des pêchers ,
135
Le nouveau Spectateur ,
137
Avis au Public ,
138
216 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES , Concert ſpirituel , 141
Comédie françoiſe , 142
Comédie italienne , 144
Lettre de Rouen , I50
Diſtribution des fêtes pour le mariage
MgrleDauphin , 152
ACADÉMIES ,
ARTS , Gravure ,
161
Peinture , 165
Muſique , 166
Traits de valeur &de générofité , 168
ANECDOTES , 169
Requête à M. le duc d'Aumont , 174
AS. A. S. Mlle d'Orléans , ſur ſon mariage , 176
Projet moral , 77
Lettre deM. Linguet , &c. 182
Arrêts ,Déclarations , & c . 194
Lettre de M. Petroner à M. Souflot 195
Autre lettre , 196
Lettre de M. Antoine , architecte , 198
AVIS , 201
Nouvelles Politiques , 206
Loteries , 211
Morts , 212
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morales de la diverſité dugénie , des moeurs
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de dictionnaire , in - 8 ° . nouvelle édition ,
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br. avecfig.
71.
101 .
Parallele de la condition & des facultésde
l'homme avec celles des animaux , in- 8º br. 2 1.
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litt. br. 21. 10 f.
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excellens traités ſurlleebonheur, 3 vol. in-
8°. broch.
Traitéde Taftique des Turcs , in-89. br.
Traduction des Satyres de Juvenal ,
M. Duſaulx , in-89. br.
61.
11. 10f.
par
61.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1770 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS au sujet de la nouvelle traduction
des Georgiques de Virgile , en vers
françois ; par M. de Delille , profeffeur
en l'univerſité de Paris.
L'AUTRE jourj'invoquois le fublime Virgile
Pour obtenir le don d'entendre ſes écrits ,
Il me répond avec un doux ſouris :
La langue des Romains , pour vous , eſt inutile;
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mais liſez , liſez moi dans l'élégant Delille
Je n'ai rien perdu de monprix.
Mlle Cofſſon de la Creffoniere.
.... VERS à M. le Comte de en lui donnant
pour faire desjarretieres , des rubans
qui avoient fervi à deux jolies
femmes defa connoiſſance .
ENTNTRREE amis quelquefois on s'étrenne de riens ;
Prenez ces deux rubans , formez - en des liens :
Sur eux il eſt certain myſtere
Qui , ſans doute , à vos yeux leur donnera du
prix :
L'un fut l'heureux bandeau de l'enfant de Cythère
,
L'autre a ſervi de ceinture à Cypris.
Par la même..
O VENUS Regina Gnidi ; Ode 30° du
premier livre d'Horace.
DESCENDEZ , puiſſante Vénus ,
Quittez Gnide , quittez Cythere ,
Venez chez la belle Glicere
AVRIL. 1770. 7
Occuper un temple de plus.
Son encens , ſa voix vous appelle ,
Que l'ardent amour , ſur vos pas
Sans tarder ſe rende près d'elle.
Que les graces pleines d'appas
Ayant dénoué leur ceinture
Viennent dans toute leur parure,
Et que l'on voie en ce beau jour
De Maja , le fils agréable ,
Rendre notre jeuneſſe aimable
En la formant à votre cour.
Par Madame ***
VERS à Mlle du Plant , jouant le róle
d'Erinice dans l'opéra de Zoroastre.
DE tes rôles , du Plant , ô que tu fais bien
prendre
L'eſprit , le mouvement , le ton !
J'éprouve un grand plaiſir à te voir , à t'entendre,
Quoique le même ſexe , un peu jaloux , dit- on ,
Quoique le même emploi ſembleroit le défendre.
La vengeance n'a point l'oeil plus fier ni plus dur
Ta fureur plaît , ta haine engage !
L'empire des talens eſt infaillible & fûr ...
Homme , j'en dirois davantage,
Mais l'éloge ſeroit moins pur.
Par une defes Camarades.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. de Belloy fur Gaston &
Bañard ; par M. le Févre , auteur de la
tragedie de Cofroez, jouée avec füccès
en 1767.
J''AAII lu dix fois Baïard&le relis encore.
Chantre heureux des grands noms dont la France
s'honore ,
Tes nobles chevaliers , tes auguſtes héros
Admiroient la vertu juſques dans leurs rivaux ;
(Le véritable honneur ne connoît point l'envie. )
Delagloire , comme eux , amant ſans jaloufie ,
J'aime à voir tes lauriers : du coeur & de la voix
J'applaudis , ſans contrainte , àtes nouveaux exploits.
Que tes ſujets font grands ! que l'objet de tes
veilles
De l'art qui le remplit augmente les merveilles !
Ardent à rappeler par des accens vainqueurs
L'amour du nom François égaré dans les coeurs ,
Poëte citoyen , ton ſolidegénie
Avoué fes talens au bien de ta patrie.
Au ſein majestueux des antiques tombeaux ,
Ton crayon va chercher l'ame de nos héros
Et nous montre , en des traits qu'on aime à reconnoître
,
Parceque nous étions ce que nous pouvons être.
AVRIL. 1770. 2
Jepenſecomme toi : dès long-tems irrité
De l'oubli de lui-même au François imputé ,
J'ai tremblé que l'effet ne ſuivît le préſage ;
On parvient à flétrir l'ame qu'on décourage;
L'aveugle défiance a ſouvent abattu
D'un coeur né généreux la timide vertu.
Mais tu lui rends ſa force & ces fameux exemples
De Français que la Gréce eût placés dans ſestemples
,
Ces martyrs de Calais , ces illuftres Baïards ,
Sous lejour le plus noble offerts à nos regards ,
De la valeur guerriere ont rallumé les flames ,
Ont prouvé que l'honneur vit encor dans nos
ames;
Et d'un ſouffle ont détruit ce phantôme odieux
Dont un reproche injuſte épouvantoit nos yeux.
Acheve , &fais ſentir aux enfans de la gloire
Cegénéreux élan , gage de la victoire.
Qu'ils puiſent dans tes vers. Plus d'un fameux
guerrier
Dût aux fameux auteurs l'éclat d'un beau laurier.
La foudre dans les mains , le fier vainqueur d'Arbèle
Payoit aux chants d'Homère un hommage fidèle ,
Tout plein de ſa lecture il voloit aux hafards ,
Ets'aidoit d'Apollon pour mieux ſervir ſousMars.
Mais , hélas ! Quel dégout , quelle injuſtemanie
Veut encordenosjours décrier le génie !
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ainſi que de l'honneur , j'entends de toutes parts
Reprocher aux François le déclin des beaux arts.
Quoi, nos grands écrivains , avares de leurgloire,
Nous auroient-ils fermé le temple de mémoire ?
Cenſeurs faftidieux , n'eſt- il plus de chemins
Que puiflent s'y percer d'infatigables mains ? ..
Marche au bruit des clameurs qu'envain pouſſe
l'envie ,
Importune ſes yeux de l'éclat de ta vie.
Pour moi qui , moins connu par de foibleseflais,
Ama ſeule jeuneſſe ai dû quelque ſuccès ,
J'apprends du moins, j'apprends , ſous tes heureux
۱ auſpices,
Aporter un pas ferme aux bordsdes précipices.
D'un cenſeur affligé dédaignant le courroux ,
Ambitieux émule & non rival jaloux ,
Plus il croît en vertu , plus j'aime ton génie ;
Plusje relis tes vers , plusj'aime ma patrie.
L'HOMME SANS JUGEMENT.
Proverbe dramatique. *
*On dira dans le mercure prochain , le proverbeque
l'auteur a eu en vue ; & nous donnerons
facceſſivement quelques - uns de ces petits drames
qui fervent de délaffement dans beaucoupde foAVRIL.
1770. 11
i
:
ACTEURS
LE MARQUIS DE BELMONT.
LA MARQUISE SA FEMME.
JUSTINE , femme de chambre de la
Marquife.
ST JEAN , laquais du Marquis..
BERGOGNON , cuifinier du Marquis.
FLAMAND , cocher du Marquis.
UN HUISSIER .
La scène se paffe dans la chambre à
coucher du Marquis.
SCÈNE PREMIERE.
St Jean eft feul dans la chambre de fon
maître , & y difpoſe tout ce qui est néceffaire
pour la toilette : comme il ne parle
point , ilpeut chanter ce qui lui viendra
dans la tête. Justine entre lorsque
cette ſcène muette a duré trois ou quatre
minutes.
JUSTINE , ST JEAN.
JUSTINE. St Jean... St Jean... Eh !
M. St Jean , fi tu voulois bien répondre
quand on te faith honneur de t'appeler!
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
ST JEAN. L'honneur ! l'honneur ! Eh !
bien qu'eſt - ce que Mamſelle Juſtine me
faitl'honneur de me demander ?
JUSTINE. Où eſt ton maître ?
ST JEAN. Il n'eſt pas ici .
JUSTINE . Je le vois bien ; mais quand
ily fera ,tu lui diras que ma maîtreffe le
priede paſſer chez elle.
ST JEAN. Il vaudroit mieux qu'elle ſe
donnât la peine de paſſer chez lui .
JUSTINE. Pour trouver ſa porte fermée;
car , les trois quarts du tems , ton maître
fe fait cacher , & cela eſt indigne : voilà
quatre jours qu'il n'a vu ſa femme.
ST JEAN. Elle eſt pourtant jeune &
jolie.
JUSTINE. Malheureuſement elle aime
fon mari , & elle ſe déſole.
ST JEAN. Beaucoup ?
JUSTINE. Elle ne fait autre chose que
de pleurer , jamais devant lui au moins ,
mais quand nous ſommes ſeules : ça m'attendrit
, & je pleure auffi... Si je tenois
cette danſeuſe , cette Mile Dupas , que
M. le Marquis entretient , je la déviſagerois.
ST JEAN. Cette fille là nous coûte
cher.
AVRIL. 1770. 13
JUSTINE. Ton maître ſe ruine avec
..
elle , & fi l'on dépenſe un écu dans ſa
maifon , il fait un train. un train.
Femme , cuifinier , cocher , laquais ; perfonne
, à fon avis , n'entend le ménage :
oh! c'eſt une belle économie que la
fienne!
ST JEAN. Ildonne cinquante louis pour
une fantaisie , & s'il trouve ſur mes mémoires
un fol de trop , il crie comme un
poſlédé. J'entends du bruit... C'eſt
Tui , ſauve toi .
..
JUSTINE . Et Madame ! ..
ST JEAN . Dis lui de venir le ſurprendre.
Je laiſſerai la premiere porte ouverte.
JUSTINE. Mais s'il te ditde la fermer.
ST JEAN. J'oublierai qu'il me l'aura
dit.
JUSTINE . Mais...
ST JEAN. Mais fauve toi. (Elle fort )
S'il la trouvoit ici , il me feroit plus de
queſtions , & moi plus de menfonges...
Chut , le voiei .
14 MERCURE DE FRANCE.
:
SCÈNE ΙΙ .
LE MARQUIS , BERGOGNON , FLAMAND,
ST JEAN.
LE MARQUIS. Voyons donc ces mémoires.
( Le cocher & le cuisinier les lui
donnent) Je n'entre jamais chez moi que
l'on ne m'y demande de l'argent. ( Il lit
bas un des mémoires.) Mons Bergognon ,
tout ceci commence à m'ennuyer, je vous
l'ai déjà dit , & je changerai , moi , ſi vous
ne changez pas.
BERGOGNON. Monfieur est le maître
mais je ne ſaurois ménager davantage ,&
à moins que vous ne diminuiez le nombre
des plats que vous voulez avoir tous
les jours.....
LE MARQUIS. Je ne veux rien diminuer;
mais vous , M. l'économe , ayez
plus de ſoin de vos proviſions ; vous en
perdez la moitié...
BERGOGNON. Comment voulez - vous
que j'en perde , Monfieur ? A peine en
ai-jeaffez.
LE MARQUIS. Et ces deux citronsque
vous aviez oubliés la ſemaine paſſée fur
votre buffer?
۱
AVRIL 1770: IS
BERGOGNON. Oubliés , Monfieur ? j'en
ai mis le jus dans un ſalmi de bécaſſes.
LE MARQUIS. Et cette livre de beurre
que je trouvai l'autre jour dans un coin
de votre cuifine ?
BERGOGNON . Je l'ai fondue avec celui
dont je me fers pour faire mes fritures.
LE MARQUIS. Vous aurez toujours raifon
, mais, encore une fois , je veux que
vous ménagiez davantage : Salez moins
vos ragouts , on n'aura pas beſoin de ſel
ſi ſouvent : n'y mettez pas tant de poivre ,
vos mémoires en ſont pleins... Le vinaigre
, par exemple ! vous devriez rougir de
la conſommation que vous faites en vinaigre.
BERGOGNON. Mais , Monfieur ...
LE MARQUIS. En voilà affez . ( à St
Jean ) Je ne m'habillerai point aujourd'hui
, ôtez moi tout cela. ( Il parcourt
l'autre mémoire. ) Et vous , M. Flamand,
je me ſuis apperçu vingt fois que mes
chevaux ne mangent pas la moitié du foin
&de la paille que vous leur donnez , ils
les jettent ſous leurs pieds , & vous aurez
la bonté d'y faire attention.
FLAMAND . Je vous réponds, Monfieur.
LE MARQUIS. Je vous réponds , moi,
16 MERCURE DE FRANCE.
quevousne metromperez pas fur cet article
là : je veux , à dater d'aujourd'hui ,
que d'une botte de foin vous en faſſiez
deux.
FLAMAND. Mais , Monfieur , il y a
confcience...
LE MARQUIS. Je veux auſſi que vous
foiez auprès d'eux , quand ils mangent
leur avoine , & que s'ils en laiſſent une
poignée , vous la ramaſſiez pour le lendemain.
FLAMAND. Oh ! bien , Monfieur , faites
les donc mener par un autre ; car ,
moi , je n'aurai pas ce coeur- la. Qu'est- ce
que vous voulez que je leur diſe quand
ils ont été depuis minuit juſqu'à cinq ou
fix heures du matin devant la porte de
Mamfelle Dupas ?
LE MARQUIS. Point de propos .
FLAMAND. C'eſt que cela crie vengeance
, & fi l'on vous coupoit vos morceaux
comme ça...
LE MARQUIS. Paix & laiſſez - moi :
vous aurez votre argent ce ſoir. ( Ils fortent.
)
SCÈNE III.
LE MARQUIS , ST JEAN.
LE MARQUIS. Une table... de l'en
AVRIL. 1770. 17
ere & du papier... vîte donc... on m'a
pris une de mes plumes , j'en avois fix
hier , &je n'en trouve que cinq... Jen'y
fuis pour perſonne .
ST JEAN. Et pour Madame ?
LE MARQUIS. Pour perſonne , vous
dis-je.
ST JEAN. ( à part) Madame entrera
pourtant , car je l'ai promis... Ma foi la
voici . (haut ) Madame la Marquiſe ,
Monfieur...
..
LE MARQUIS., Ma femme ! ... Je
t'avois dit , maraut... ( Il ſe leve & fait à
laMarquise des politeſſes forcées.
SCÈNE IV.
LA MARQUISE , LE MARQUIS ,
ST JEAN.
LE MARQUIS. Madame...
LA MARQUISE. J'étois inquiéte de
votre ſanté , Monfieur , il y a fi long tems
que je n'ai eu le plaiſir de vous voir...
LE MARQUIS. Madame , j'ai eu tant
d'affaires , depuis quelques jours , que ,
malgré moi , j'ai été contraint de vous
négliger.
LA MARQUISE. Ces négligences- là ſe
7
18 MERCURE DE FRANCE.
répétent ſouvent , Monfieur , & je fuc
comberois au chagrin qu'elles me donnent
, ſans la compagnie de vos enfans
avec leſquels je paffe mes journées entieres...
Ah! mon cher Marquis ! que
votre indifférence eſt cruelle !
LE MARQUIS. Madame , vous avez
tort de me ſuppoſer de l'indifférence .. je
vous aime ... & je voudrois ...
LA MARQUISE. Vous m'aimez &
vous m'abandonnez ... Mais pourquoi
me parler d'un ſentiment que vous ne
partagez point ? Le bonheur de vos
jours m'intéreſſe uniquement , & j'ai les
raiſons les plus preſſantes de vous en
parler ..
..
LE MARQUIS. Quelles ſont - elles , s'il
vous plaît ?
SCÈNE V.
Les mêmes , JUSTINE .
JUSTINE . Madame , on vous demande.
LA MARQUISE. Qui donc ?
JUSTINE . Je n'en fais rien , Madame ,
mais il faut que ce ſoit quelque choſe de
bien intéreſſant , car on ne veut parler
qu'à vous.
LA MARQUISE , au Marquis . Je vous
AVRIL.
1770. 19
:
rejoins dans l'inſtant , Monfieur , & nous
acheverons notre converſation .
LE MARQUIS . Madame , ne vous gênez
pas ... St Jean ...
SCÈNE VI .
LE MARQUIS , ST JEAN .
ST JEAN. Monfieur...
LE MARQUIS , écrivant . Une bougie..
(Il litbas) Ohn , ohn.ohn ... Je n'ai rien
oublié ? Vous êtes charmante , Mile Dupas
, & l'argent que vous me coûtez ne
peut être mieux employé.
St Jean apporte une bougie , & s'en va :
Son maître l'appelle.
LE MARQUIS. St Jean.
ST JEAN . Monfieur.
LE MARQUIS. Voici une lettre & cent
louis que vous porterez à Mlle Dupas.
ST JEAN. Oui , Monfieur .
LE MARQUIS. Vous ne les remettrez
qu'à elle .
ST JEAN. Oui , Monfieur : ( à part)
cent louis par mois , çà en fait juſtement
douze cens par an .
20 MERCURE DE FRANCE .
LE MARQUIS , cachetantfa lettre. Que
dis-tu?
ST JEAN. Rien , Monfieur ... Je dis
ſeulement que ſi j'étois Mamfelle Dupas ,
j'aurois douze cens louis au bout de l'an .
LE MARQUIS. Faites ce que je vous
ordonne , & taiſez vous.
ST JEAN . Oui , Monfieur.
LE MARQUIS. En fortant de chez elle,
vous irez au magaſin anglois , chez Granchez...
ST JEAN. Au bas du Pont- Neuf?
LE MARQUIS. Oui : vous lui direz que
je veux avoir , pour demain , ce queje lui
ai commandé.
ST JEAN. Oui , Monfieur.
LE MARQUIS. Delà vous paſſerez chez
Poirier , rue St Honoré , & vous me ferez
apporter ces deux vaſes de porcelaine ,
qu'il m'a vendus hier... tenez. ( Il lui
donne l'argent & la lettre. )
ST JEAN. Oui , Monfieur... Est- ce là
tour.
LE MARQUIS. Ah ! ah ! vous irez auffi
chez M. Verner, au louvre : vous lui ferez
mes complimens , & vous lui direz , qu'à
AVRIL. 21 1770 .
quelque prix que ce ſoit , je le prie de me
garder ſon dernier tableau .
ST JEAN. Oui , Monfieur. (Ilfort , la
Marquise entre au même inftant. )
SCÈNE VII.
LA MARQUISE , LE MARQUIS.
LA MARQUISE. (d'un ton ému) Monſieur,
je viens de recevoir des lettres qui
vous regardent : je vous priede les lire ,
& de dire à vos marchands que vous ne
m'avez pas chargée d'acquitter vos dettes.
(la Marquise prend une chaise. )
LE MARQUIS , jetant ces lettresfur la
table. Vous me patoiſſez bien émue ,
Madame! ..
LA MARQUISE. Eh ! qui ne le ſeroit ,
Monfieur , en voyant le peu de foin que
vous avez de vos affaires ,&la tournure
qu'elles prennent ?
LE MARQUIS. Le peu de foin , Madame
! je ne m'occupe d'autre choſe , & fi
vous vous en occupiez comme moi...
LA MARQUISE. Quel reproche avez
vous à me faire ?
LE MARQUIS. Mille , Madame : ayez
des robes de toute ſaiſon ,des dentelles ,
22 MERCURE DE FRANCE.
des diamans , vous le devez , mais épar
gnez ſur autre choſe.
LA MARQUISE. Sur quoi donc ?
LE MARQUIS. Sur quoi , Madame ? II
n'ya pas de ſemaine où votre femme-dechambre
ne faſſe pour vous des dépenſes
énormes : aujourd'hui c'eſt une aune de
ruban roſe , demain une aune de verd ...
Avant hier encore je la rencontrai qui
vous apportoit un pot de rouge & deux
paites de gands : mettez tout cela l'un au
bout de l'autre , & vous verrez ce que
vous me coûtez à la fin de l'année.
LA MARQUISE. Deux louis à-peu près
pour cet objet , Monfieur , je l'ai calculé.
Mais vous , qui , tous les jours , donnez
des foupers ici ,& ailleurs ; qui avez douze
chevaux dans votre écurie ; qui rempliſſez
votre maiſon & celle des autres de tous
les bijoux inutiles qui paroiſſent ; qui
avez une loge à tous les ſpectacles ; qui
prodiguez des cent louis pour être bien
reçu...quelque part... Mettez tout cela
l'un au bout de l'autre , & vous verrez ce
qu'il vous en coûte à la fin de l'année.
LE MARQUIS . Pas tant que vous l'imaginez
, parce que je fais économifer fur
mille autres objets. Voyez - vous le ſoir
AVRIL. 1770. 23
dix bougies dans mon appartement comme
dans le vôtre ? On n'y en brûle que
huit. Voyez vous quatre bûches dans ma
cheminée ? On n'y en met que trois. Voilà
comme l'on fait une bonne maiſon .
LA MARQUISE. Voilà comme on s'abuſe
ſoi-même , vous ne vous en appercevrez
que trop tard.
SCÈNE VIII.
Les mêmes , ST JEAN.
ST JEAN. ( à part ) Madame y eft , je
vais tout dire ... ( haut) Mamfelle Dupas
a les cent louis , Monfieur.
LE MARQUIS , à St Jean. Le traître !
ST JEAN. Je ne ſavois pas que Madame
étoit là ; car fi je l'avois ſu , je n'aurois
point parlé de Mamfelle Dupas.
LE MARQUIS. Sors.
ST JEAN. Ni des cent louis.
LA MARQUISE , à part. Que de chagrins
à dévorer !
ST JEAN. A propos , Monfieur , il y a
dans l'antichambre un homme qui a quelque
choſe à vous remettre .
LE MARQUIS , embarraffé. Faites- le
entrer.
24 MERCURE DE FRANCE .
ST JEAN . M. Granchez m'a dit que tout
feroit prêt pour demain .
LE MARQUIS. Eh ! c'eſt bon .
ST JEAN . Vos deux vafes font apportes.
LE MARQUIS. Le bourreau ! ..
ST JEAN. Pour M. Vernet , il n'étoit
pas chez lui . ( Ilfort. )
LA MARQUISE . Ne vous déconcertez
pas , Monfieur , vous êtes le maître , &
je fermerai les yeux ſur toutes vos dépenfes.
SCÈNE ΙΧ.
Les mêmes , UN HUISSIER.
LE MARQUIS. Que demandez vous ?
L'HUISSTER. M. le Marquis , je viens ,
ſous votre bon plaiſir , vous remettre une
affignation , pour comparoître à l'audience
dans la huitaine, aux fins de vous y ouïr
condamner à payer la ſomme de vingt
mille livres , ci- mentionnée ,&qui, comme
bien ſavez, eſt due depuis long- tems .
LA MARQUISE , appuyant ſa têtefur
Sa main. Une aflignation !
LE MARQUIS , avec dépit. M. l'Huiffier
! ..
L'HUISSIER.
AVRIL.
1770. 25
L'HUISSIER. Ce font, M. le Marquis ,
les termes de l'exploit auquel vous aurez
pour agréable de répondre , fi mieuxn'aimez
efluïer un défaut que nous ne pourrions
nous empêcher d'obtenir.
,
LE MARQUIS . Vous êtes bien hardi .
L'HUISSIER mettant l'exploit fur la
table . Pas trop , M. le Marquis , & j'ai
l'honneur de vous faire ma révérence . (Il
Sefauve.)
SCÈNE V.
LA MARQUISE , LE MARQUIS ,
LA MARQUISE , fortant de fon accablement.
Voilà le fruit de votre économie
, Monfieur ; vous voyez ce qu'elle
produit.
LE MARQUIS. Je viens de vous la démontrer
clairement , & cette affignation
ne prouve rien contre moi. Leshommes
les plus tangés font expoſés à en recevoir.
LA MARQUISE . On eſt bien loin de
réparer ſes torts lorſque l'on ne veut point
en convenir : je vous aime , je ne m'occupe
que de l'éducation de vos enfans , &
il eſt affreux , pour moi, de voir la con .
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
duite que vous tenez. Quel fort ferezvous
à votre fille ? Que deviendra votre
fils ? La raiſon ne les éclaire point encore
fur les malheurs dont ils font menacés...
Puiffent ils les ignorer toujours ! .. Je
vous offenſe , Monfieur , mais mon ame
eſt déchirée , & fi je ſuis coupable , n'en
accuſez que ma tendreiſe.
1
LE MARQUIS. Mais , Madame...
LA MARQUISE. Je ne ſuis pas tranquille
ſur les ſuites que tout ceci doit
avoir ; je ne puis l'être... Une affignation
, un décretde priſe de corps ... Ah !
Monfieur , cette image me fait frémir.
LE MARQUIS. Je payerai , Madame.
LA MARQUISE. Eh ! comment ,
Monfieur ?
LE MARQUIS. En banniſſant de ma
maiſon , comme je vous l'ai dit , le fuperflu
que j'y ai remarqué. En vous priant
vous même , Madame , de diminuer les
dépenſes dont je vous ai parlé tout-àl'heure
.
LA MARQUISE. En vérité , Monfieur ,
votre aveuglement me fait pitié. Eh !
bien , privez - moi de tout , j'y confens ;
mais vous , Monfieur , n'ayez plus la fureur
de ces bijoux de mode que le luxe
AVRIL. 1770. 27
n'a inventés que pour la ruine de ceux
qui les achettent ; fupprimez de votre table
ces mets extraordinaires qui ne fervent
qu'à vous attirer une foule de parafites
&de faux amis; défaites vous de
ces loges que vous avez au ſpectacle , où
mille autres plaiſirs vous empêchent d'aller
les trois quarts de l'année ; priez quelqu'un
de votre connoiſſance de ſe contenter
de vingt - cinq louis par mois :
après cela , brûlez dix bougies dans votre
appartement, faites mettre quatre buches
dans votre cheminée , laiſſez-moi acheter
une aune de tuban , un pot de rouge , une
paire de gands , lorſque j'en ai beſoin,&
vous ne recevrez pointd'affignation.
LE MARQUIS. Votretaiſonnement eft
fort beau , mais vous me permettrez de
ne pas l'adopter ; &, avant qu'il ſoit peu ,
je vous ferai voir la juſteſſe de mes principes.
, vous verrez
LA MARQUISE , en s'en allant. Avant
qu'il foit peu , Monfieur
vous même qu'ils font faux , &vous fen.
tirez , mais trop tard , que vous êtes préciſément
ceque ditle proverbe... le...
LE MARQUIS. Que fuis-je, Madame?
LA MARQUISE. Mile Dupas vous l'apprendra
. (Ellefort.)
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
LE MARQUIS. Cela pourroit être , car
elle a de l'efprit... St Jean , St Jean .
ST JEAN . Monfieur ?
J
LE MARQUIS. Mon caroffe. (Ilfort.)
VERS à la Rofiere de Salenci.
REÇOIS , jeune & belle Rofiere ,
Le tendre hommage de mon coeur.
Ainſi qu'à toi la ſageſle m'eſt chere :
Tu portes le prix de l'honneur.
Combien en ce moment jet'aime & te révére !
Avec ce titre glorieux
La plus ſimple bergere eſt princeſſe à mes yeux.
Endépit des amours dont l'eſſain t'environne ,
Tu ſus conſerver ta vertu.
Ah! pour obtenir la couronne
Ton jeune coeur ſans doute a combattu.
Avec certains amans d'humeur folle & légere ,
Dont notre eſprit eſt peu charmé ,
Il eſt aiſé d'être ſévere ;
Mais qu'il en coûte à l'être avec l'amant aimé !
Auſſi d'une brillante &douce récompenfe ,.
Salenci ſait payer un triomphe ſi beau
De roſes l'éclatant chapeau
Atteſtera toujours ta candeur , ta décence ,
Atous les habitans de cet heureux hameau.
1
13
:
AVRIL. 1770. 29.
Ah!dans cette gloire immortelle
Il eſt encore un droit charmant ,
Aubonheur d'un époux fidèle
Tu peux appeler ton amant.
Je vois auſſi ſur ta victoire :
S'exercer tour- à- tour les enfans d'Apollon ,
Etdans le temple de mémoire
Des écrits délicats * ont placé ton beau nom .
Aujourd'hui même encore une élégante muſe ,
Duprix de ta vertu nous offre le tableau :
Favart fait nous inftruire autant qu'il nous amube,
Voilà ce que j'admire en fon drame nouveau.
Puifle , pourcouronner ſes travaux & fon zèle ,
Puiffe-tu, mabergere , au temple heureux des ris ,
Des jeunes nymphes de Paris ,
Etre à jamais l'exemple & le modèle.
*M. l'abbé Coger , M. l'abbé de Maleſpine &
M. de Sauvigny ont composé des choſes charmantesà
l'occaſion de la Rofiere de Salenci
Par Mile Coffon de la Creffoniere.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL impromptu adreſsé à une
Dame d'une beautérare , qui prétendoit
que l'amour aveugloit presque tous les
hommes. 3.0%
1
IRIS , vous vous trompez , l'amour n'aveugle
pas ,
Que de fois par ſes yeux j'admirai vos appas ;
Et s'il nous aveugloit, c'eſt choſe reconnue
Que tous , en vous voyant , auroient perdu la
vue.
ParM. D. X. D. S. garde du corpsdu
Roi , compagnie de Noailles.
AUTRE à la même , fur les vers faits
àſa louange.
QUE de muſes , Cloris , te chantent dansleurs
vers?
Quand on a, comme toi, tant d'agrémens die
vers ,
La raiſon n'en eſt pas difficile à connoître ;
Soi- même en te louant , on mérite de l'être.
Parleméme.
AVRIL. 1770. 31
LES quatre Saiſons , en ariettes , pour
mettre en musique ; par M. de la Richerie
, membre de la fociété d'agricul
cure d'Angers.
LE PRINTEMS .
DE nos forêts l'ombrage & la fraîcheur ,
De ces ruiſſeaux le murmure enchanteur ,
De ces gafons la riante verdure ,
Tout nous annonce en ce brillant ſéjour
Le reveil de la nature ,
Etdu printems l'agréable retour.
Ici , les roſſignols , ſous de naiſſans feuillages ,
Agités par les doux zéphirs ,
Font entendre aux échos leurs différens ramages.
Que de douceurs , que de plaiſirs ;
Unedivine fainme
Pénétre au fond des coeurs ,
Et nous ſentons que notre ame
S'épanouit avec les fleurs.
De nos forêts , &c...
L'ÉTÉ.
De l'aſtre lumineux la brûlante chaleur ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
De Cérès annonce la préſence ;
Déjà les épisy enfans de l'abondance ,
Sont tranchés ſous la main de l'ardent moiſion
neur.
Que vois -je , & quels nuages ſombres
Obſcurciflent les cieux ;
L'éclair brille au milieu des ombres ;
La foudre éclate en tous lieux ;
Mais bientôt le ſoleil , d'un éclat radieux ,
Adiſſipé l'orage ,
Et les moiſſonneurs joyeux
Ont repris leur ouvrage.
Del'aſtre lumineux , &c ..
L'AUTOMNE.
Sur ces riants côteaux que le pampre couronne ,
On s'apprête à cueillir les raiſins précieux .
Doux préſensde l'automne ,
Vous faites le bonheur des mortels & des dieux!
Déjà la grappe entaflée ,
D'un pied leſte & vigoureux ,
Par le vendangeur est foulée ;
Auſſi-tôtle nectar , à nos yeux ,
AVRIL. 1770 . 33
Jaillit , écume , bouillonne ,
Et coule àgrands flots dans la tonne ;
Lesvignerons , contens, célébrent par desjeux ,
Du charmant dieu du vin les dons délicieux.
Sur ces rians côteaux , &c..
'L'HIVER .
Déjà du noir hiver on reſſent la froidure,
:
Laneigeacouvert nosguérets;
Les arbres defléchés ont quitté leur verdure ,
Toutn'offreà nos regards quede triſtes objets.
J'entends déjà mugir les vagues irritées
Par des vents impétueux ;
Des aquilons le ſifflement affreux
Porte l'effroi dans nos amesglacées ;
Leſoleildarde en vain ſes rayons lumineux ,
Et le dieu de Paphos aperdu tous ſes feux.
Déjà du noir hiver, &c.
i
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
| ORIGINE de bien des choses. Conte
2. i
DIRIREE aux hommes vous êtes tous nés
pour être égaux , c'eſt leur dire vous êtes
tous nés pour être malheureux. Si j'avois
le pouvoir d'aplanir toutes les montagnes
&de combler tous les vallons , je me gar
derois bien d'ufer de ce privilége. Ces
inégalités ſont utiles à la furface du globe;
elles en font l'ornement & peut-être
le foutien. C'eſt l'imagede lafociété. Ilya
moinsde philoſophie &de morale dans, 20
gros volumes écrits contre la fubordinationque
dans le petit apologue des membres
qui ſe révoltent contre l'eſtomac . Ce
fut l'orgueil qui enfantales gros volumes,
&la raifon qui dicta le petit apologue .
Voici une circonstance où elle employa
desmoyens preſque auſſi ſimples pour enchaîner
l'orgueil qui ſe révoltoit.
Il y eut jadis un peuple uniquement
compofé de ſages. C'étoient ,ſi l'on en
croit de graves auteurs , les Egyptiens. Ils
durent être bien préſomptueux & bien
raiſonneurs. Un de ces prétendus fages
perfuada aux autres qu'ils ne ſe devoient
xien entr'eux , qu'ils étoient nés libres ,&
AVRIL. 1770. 35
que la liberté confiſtoit dans une entiere
indépendance . Auſſi-tôt voilà l'Egypte
peuplée d'indépendans. Le cultivateur détela
deux de ſes charrues &dit : c'en eft
affez d'une pour moi. Le guerrier dit: je
ne veux défendre que mon terrein : le
fabriquant , je ne veux travailler la laine
& le lin que pour me couvrir. Chaque
poffeffeur ceſſa de ſe rendre utile aux autres
, & chaque individu ne s'occupa que
de ſes propres beſoins. Il en réſulta une
anarchie complette , une foule de crimes,
&unedifette univerſelle dans la plus fertile
de toutes les contrées .
Le Roi , qui n'avoit pu empêcher cette
révolution , ne ſavoit quel parti prendre
pour la réparer. Il confulta quelques ſages
qui trouverent que tout étoit bien. Le
monarque mécontent & attriſté , ſe promenoit
, fans fuite , hors des murs de fa
capitale. Il apperçut un homme qu'il n'eût
pas daigné appercevoir dans tout autre
tems. Cethomme avoit long-tems paffé
pour fou , parce qu'il faiſoit peu de cas
des fages; & comme en Egypte chacun
avoit le droit de ſe choiſir un nom , luimême
s'étoit fait furnommer Badin. Il
s'occupoit alors à chanter quelques couplets
ſur la nouvellerévolution. Ils étoient
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
de lui , car il avoit réellement la folie
d'en faire. Le Roi , malgré fon chagrin ,
les trouva ingénieux & piquans. Comment
fais tu , demanda-t-il au chanteur ,
comment fais-tu pour être toujours gai ?
C'eſt , répondit Badin , que je fais m'amuſerde
tout. Si vous m'en croyez,vous rirez
de même avec moide tout ce qui ſe paſle.
-Qui , moi tire ? -Sans doute ; c'eſt ce
qu'on peut faire de mieux en pareil cas.
Tu ne fais doncpoint que tout eſt perdu ?
que le laboureur refuſe de cultiver ; le
ſavant , d'écrire; le.... ? Tant mieux !
s'écria le prétendu fou , voilà précisément
cequ'il nousfaut. Raſſurez vous,Seigneur;
vous allez être plus abſolu que ne le fut
jamais Séfoftris.
-Hélas ! Séſoſtris ne perdit que pour
untems fon état , & peut- être ai je perdu
pour toujours mon état&ma maîtreſſe.
Ingrate Azéma !-Elle vous a quitté dans
• vos malheurs ? -Non ; j'étois encore
tout- puiffant lorſqu'elle diſparur. Ce
n'eſt rien : vous la recouvrerez avec le
refte.-Eh! quels moyens employer ? 11
en eſt un fort fiimple , reprit le confident;
ce feroit d'attendre l'effet même de cette
abſurde révolution; mais faiſons mouvoirun
autre reffort. Eſt- il bien puiſſant ,
AVRIL. 1770. 37
demanda le Roi ?-ll eſt des plus foibles .
tel, précisément qu'il le faut pour diriger
les hommes.
Il faut en eſſfaïer , diſoit le monarque
en lui-même. Cet homme qu'on a cru fou
peut avoir une idée heureuſe. J'ai tant
confulté de ſages que je ſuis las d'être mal
conduit.
Dès le jour ſuivant Badir publia que
leRoi ſon maître alloit récompenfer magnifiquement
ceux qui lui reſteroient
fidèles. Sapor ( c'étoit le nom du monarque
délaiſſé) comptoit peu fur l'effet de
cette promelle, encore moins fur celui
des récompenfes qu'il pouvoit donner.
Cependant le palais fut bientôt affiégé
par une foule d'Egyptiens de tout état.
Les uns y furent conduits par l'intérêt
les autres par la curiofité. Le premier qui
parla fut un de ces hommes qui fauroient
tout s'ils ſavoient ſe faire entendre ; c'eſt
ce qu'on nommoit dès - lors un docteur.
Celui- ci avoit tellement commenté les
loix , qu'on ne les reconnoiſſoit plus....
N'étoit - ce pas lui qui ſavoit tout quand
le reſte de l'Egypte ne ſavoit rien ? Cependant
, pourſuivoit- il , moi& mes pareils
, s'il en exiſte , nous sommes encore
ſans récompenfe. Un ignorant marche
38 MERCURE DE FRANCE.
ſans reſpect à côté d'un docteur , ſans même
que rien l'avertiſſe de le reſpecter.
Voici qui l'en avertira , interrompit le
miniſtre , en lui offrant la dépouille d'un
rat du Nil .
O Roi d'Egypte ! s'écrioit un poëte ;
que feras - tu pour me récompenfer de
mes veilles ? Les ſcavans écrivent pour
n'ètre point lus : moi j'écris pour qu'on
me life. J'inſtruis ton peuple &j'étends
la gloire de ton nom. Le tour & l'harmonie
de mes vers font goûter la morale
qu'on rebuteroit fous une autre enveloppe.
Je ſuis l'homme le plus utile aux
hommes. Je ſuis en même tems celui
qu'on néglige le plus. Tout travail exige
un ſalaire quel qu'il foit , & j'en veux un
qui me diftingue de la foule que j'éclaire&
que je mépriſe. En ce moment paffoit
le chef des cuiſinesdu prince. Il portoitdans
ſa main une branche de laurier.
Badin en détacha une feuille&la donna
au poëte. Celui-ci la reçut avec tranfport
, & publia qu'il la tenoit des mains
d'Apollon .
Les femmes avoient auſſi leurs prétentions
& ne paroiſſoient pas auſſi faciles
à contenter que les hommes. Comment
ſe tirer delà ,diſoit le Roi ? Soyez
AVRIL. 1770 . 39
A
tranquille , reprit le miniſtre. Celles qui
s'attribuoient la prééminence approcherent
les premieres. Leur harangue fut
vive& même un peu emportée. Badin ,
pour toute réponſe , leur barbouilla la
phyſionomie avec un rouge épais& foncé.
C'eſt le Roi , leur dit- il , qui vous dé.
core ainſi par mes mains. Il ne reſte plus
d'équivoque fur votre rang , & vous pourrez
même , en un beſoin , vous paffer de
beauté. A ces mots les cris des Dames
Egyptiennes redoublerent; mais c'étoient
des crisd'acclamation .
: Courage , diſoit le prince au diſtribureur
des graces ! voilà qui prend le tour
le plus heureux. J'apperçois encore bien
des mécontens , diſoit Badin ; mais il me
reſte plus d'un moyen pour les réduire.
Alors il prit en main une feuille de peau
de crocodille , préparée de maniere qu'on
avoit pu y graver quelques caracteres hiéroglyphiques.
Citoyens , leur dit-il, voici
le plus merveilleux des taliſmans. Il donne
àcelui qui le poſſéde la plus haute eftime
de lui - même ; il paſſera à ſes defcendans
qui s'eſtimeront encore davantage.
Il ſe fortifiera en vieilliſſant , &
aura le ſecret merveilleux de faire oublier
aux hommes leur commune origine. Ces
40 MERCURE DE FRANCE.
mots firent la plus vive impreſſion ſur un
grand nombre de ſages. Ils accoururent
en foule aux portes du palais. On leur
diftribua des taliſmans. L'effet en fut fi
prompt qu'avant la fin du jour ils étaloient
déjà plus d'orgueil que n'en montre
aujourd'hui un baron Allemand après
avoir prouvé ſoixante & douze quartiers.
On vit s'approcher enfuite une foule
de gens qui , d'une main , tenoient des
tablettes de cire&de l'autre un ſtilet. A
quoi deſtinez-vous ces inſtrumens , leur
demanda le miniſtre ?A chiffrer , répondirent-
ils . Oh ! pour ceux - ci , diſoit le
monarque , le parchemin n'auroit aucune
vertu : c'eſt de l'argent qu'il faut à ces
chiffreurs. Non , Sire , interrompit Badin,
laiſſez leur plutôt le ſoin de vous en procurer;
ils ne s'oublieront pas eux-mêmes.
Le Roi écrivit fur chaque tablette un mot
qui , à l'inſtant , combla de joie ces calculateurs
, & qui bientôt après les combla
dericheſſes.
Il reſtoit encore bien des ſpectateurs
indifférens , & d'autres qui ne daignoient
pas même être ſpectateurs. Ceux- là , di .
foit le monarque , ſeront difficiles à ramener.
J'eſpére bien , reprit Badin, qu'ils
reviendront d'eux- mêmes. Nos reffources
AVRIL. 1770.41
ne ſont pas épuiſées. Il inſtitua des jeux
de différente eſpéce ; mais pour y être admis
il falloit porter une couleur preſcrite
par le monarque. On vit beaucoup de
graves perſonnages dédaigner d'abord ces
vains amuſemens. Ils ne concevoient pas
comment la ſageſſe égyptienne pouvoit
s'accommoder de ces folies ; mais le nombre
des fous devint ſi grand qu'il en impoſa
aux ſages . Le ſon des inſtrumens ,la
gaïeté qui regnoit dans ces aſſemblées ,
l'air de fatisfaction que montroient encore
ceux qui venoient d'y figurer , tout
cela donnoit beaucoup à penſer à nos philoſophes.
La plupart commencerent à
croire que la philoſophie ne perdoit rien
à s'égaïer. On les vit donc ſe mêler aux
nouveaux divertiſſemens & fortir en rendant
graces aux dieux de leur avoir don-..
né un maître qui daignoit s'occuper de
leurs plaifirs .
Le miniſtre étendit encore plus loin ſa
prévoyance. Il avoit vu combien le génie
& l'éloquence inquoient ſur l'eſprit univerſel
d'un peuple : il voulut que l'éloquence&
le génie ramenaffent le reſtede
ces eſprits égarés. Appelons , difoit- il au
monarque , appelons auprès de nous ces
hommes qui peuvent faire tant de mal
42 MERCURE DE FRANCE .
quand on les néglige , & tant de biern
quand on fait les employer. Ils ſe rendirent
facilement à l'invitation .
Les métaphyficiens vantoient beaucoup
le mérite & l'importance de leurs
travaux . Je vous donne , diſoit l'un , une
idée claire du principe de vos idées , &
certainement ce n'eſt pas une médiocre
découverte. Moi , diſoit l'autre , je prétends
que nos idées n'appartiennent pas
plusà notre entendement que l'arbre que
réfléchit le Nil n'appartient au Nil. Badin
trouva que cette affertion offroit plus
de hardieffe que d'utilité. Les moraliſtes
foutinrent qu'ils étoient les vrais précepreurs
du genre humain. D'accord , leur
dit le miniſtre , quand vous rendrez la
morale utile aux hommes ; quand vous
* leur ferez aimer leurs devoirs, leur patrie ,
leurs ſemblables & eux - mêmes . Pour
moi , diſoit un conteur , je moraliſe comme
un autre. A la bonne heure , lui dit
le judicieux Badin; mais qu'on s'apperçoive
à peine que vous moraliſez. L'hiftotien
aſſura que la connoiſſance de l'hiftoire
étoit celle de l'homme. Oui , répliqua
le miniſtre , quand l'hiſtorien s'attache
à peindre ce qu'ont réellement dit &
fait les hommes dont il écrit l'hiſtoire.
AVRIL. 1770. 43
L'Egypte poffédoit alors un grand nombre
de poëtes légers. Tous affurerent le
miniſtre que les neuf Muſes préſidoient
à leurs productions. J'y conſens , répondit-
il , pourvû qu'elles y mettent plus de
goût que dans leur almanach *. Cette
réflexion n'empêcha point le miniſtre
d'exhorter les poëtes & les prófateurs à ſe
montrer bons citoyens. Ily joignit même
certains encouragemens propres à fortifier
le zèle.
1
Quelques - uns firent voir au miniſtre
des ellais de drames qui n'attendoient ,
pour être applaudis , que des acteurs &un
théâtre. Le théâtre ne ſe fit pas long tems
attendre : on fait que les Egyptiens ſe
plaifoient àconſtruire. Les acteurs furent
choiſis par les poëtes qui , depuis, ſe ſont
vus , à leur tour , cheifis par les acteurs .
Ce nouveau genre de ſpectacle enchanta
la nation; elle apprit à rire & à
pleurer au gré de l'auteur dramatique ;
docilité qui ne s'eſt pas toujours foutenue
dans d'autres climats. Un ſpectacle où
,
*C'étoit une compilation de vers ornéede
quelques remarques en profe. L'éditeur yprononçoitdes
jugemens aufli brefs &auſſi vrais que les
oracles d'Ammon,
44 MERCURE DE FRANCE.
dominoient la muſique & la danſe acheva
de terraſſer la gravité égyptienne. Il n'y
eut pas de danſeuſe dont le joli pied ne
fit tourner vingt têtes des plus ſages. Les
plaiſirs ſe ſuccédoient ; l'ennui diſparut :
on raiſonna moins , on jouit davantage ,
&toutn'en allaque mieux.
Frappons le dernier coup , diſoit le miniſtre
au monarque , toujours plus étonné
de cequ'il voyoit. Le prince lui demanda
s'il reſtoit encore quelque choſe àfaire.
Il nous en reſte une , répondit Badin ,
qui affermira pour toujours ce qui eſt fair.
La voici . Un vieux préjugé rend eſclave
parmi nous la plus belle moitié du genre
humain , celle qui , par nature , ſe croitla
moins faite pour l'eſclavage. Brifons fes
fers; elle nous en donnera de plus doux.
Ah ! diſoit Sapor , ſi je pouvois me
flatterque cette loi remît ſous les miennes
la belle Azéma ! N'en doutez point , répliqua
le miniſtre ; elle pourra vous aimer,
au lieu qu'elle devoit naturellement
vous craindre. On n'aime que par choix ,
&Azéma pourroit- elle manquer de vous
choiſir ? Laiſſez lui la liberté de vous
donner ſon coeur ; bientôt elle ambitionnera
le vôtre.
Sapor fit publier une loi qui déclaroit
AVRIL.
1770. 45
libres toutes les femmes. Leurs prifons
s'ouvrirent. On leur afligna les premieres
places dans toutes les aſſemblées. Elles
devinrent les juges du courage , des talens
, des actions utiles & des travers
agréables. Elles protégerent les uns comme
les autres. Ce mêlange donna aux
moeurs de l'Egypte une bigarrure piquante&
originale. Par- tout la gaïtéremplaça
le ſombre pédantiſme. On ne s'eſtima
que ce que l'on valoit, & l'on en valut
beaucoup mieux. Il y eut quelques perfidies
en amour comme en amitié ; mais il
y eut &de vrais amans &de vrais amis.
Les règles de la politeſſe furent érigées
en loix comme celles de la galanterie.
Ofoit-on les enfreindre ? On en étoit puni
par le ridicule , & ce châtiment parut
bientôt le plus terrible de tous. Il en réſulta
ce que n'avoient pu produire les au
zres loix ; de l'urbanité dans les moeurs ,
deségards danslecommerce; la crainte du
mépris , qui permet rarement qu'on s'y
expoſe; le defir d'être eſtimé , qui produit
toujours les actions eſtimables : enfin ,
ce qu'on peut raiſonnablement attendre
de l'homme , à qui il faut donner des entraves
, mais en lui laiſſant croire qu'il eft
libre.
46 MERCURE DE FRANCE.
On chantoit par-tout les louanges du
monarque . Chacun étoit ſoumis & content;
lui ſeul n'étoit point fatisfait. Il ne
pouvoit l'être, éloigné d'Azéma , & Azéma
le fuyoit toujours. Il venoit même de
lui en fournir un nouveau moyen. Laloi
qui rendoit aux femmes une entiere liberté
ne lui permettoit point d'attenter à
celle d'Azéma. De plus , il vouloit ne
devoir ſa poſſeſſion qu'à elle-même. Cette
idée l'occupoit: triſtement lorſqu'une
femme , qui ne ſe nomma point , lui fit
demander audience. Sapor ſe promenoit
ſeul alors dans les jardins de fon palais.
Il permit à l'inconnue de s'approcher.
Elle étoit couverte d'un voile, ſelon l'ancien
uſage des Egyptiennes. Seigneur ,
dit-elle d'une voix mal aſſurée , je viens
réclamer en ma faveur la loi que vous
venez de rendre en faveur de tout mon
ſexe. J'étois eſclave d'un homme qui
vouloit que je l'aimafle , quoiqu'il fût
monmaître. L'amour veut être libre dans
fon choix comme dans ſa perſévérance.
Je briſai mes fers&je diſparus. Vous ne
l'aimiez donc pas , lui demanda triſtement
Sapor ? Je l'euſſe aimé , reprit l'inconnue,
s'il n'eût pas voulu commander
àmes ſentimens : je leur fis même vio
.
AVRIL. 1770.* 47
lence en m'éloignant de lui. Enfin , il euc
pour jamais fixé mon coeur , s'il n'avoit
pas eu le droit de captiver ma perſonne.
Il ne l'a plus ce droit , ajouta le monarque,
vous pouvez lui rendre & votre coeur
&une félicité qu'il ne tiendra que de
vous ſeule. Ah ! ſi l'ingrate Azéma pouvoit
vous imiter , elle trouveroit l'amant
le plus tendre dans un Roi qu'elle regatda
injuſtement comme un maître impérieux
. -Quoi ! Azéma vous feroit encore
chere ? -Ah ! je l'adore malgré fon
ingratitude. Hé bien ! ajouta l'inconnue ,
en ôtant fon voile & ſe jetant aux genoux
du monarque , c'eſt Azéma , c'eſt
elle-même qui vous conſacre une liberté
que vous lui avez rendue. Mon coeur ne
fut jamais ingrat : il ne regretoit l'eſclavage
que pour ſe donner volontairement
àvous.
Le prince la releva avec tranſport. Il
connut bientôt que le véritable amour
naîtde la libertédu choix ; qu'il s'inſpire
&ne ſe commande pas. Le peuple connut
à fon tour qu'une liberté ſans limites
le rendroit miſérable. On laiſſa murmurer
quelques raiſonneurs chagrins, & l'on
grava ſur un obéliſque cette maxime dice
tée par un ſage qui n'en prenoit point le
48 MERCURE DE FRANCE.
titre. Il vaut mieux être heureux parfenti.
ment que malheureux parsystéme.
1
ParM. de la Dixmerie.
LA ROSE. Fable.
DANANSS un jardin riant&chéri des zéphirs ,
Regnoit jadis une brillante Roſe ,
Dont l'air & la fraîcheur inſpiroient les plaiſirss
Car elle étoitnouvellement écloſe.
Son charmant incarnat , ſes tendres agrémens ,
Joints à ſa beauté naturelle, '
Lui donnerent d'abord une foule d'amans.
L'OEillet fut le premier qui ſoupira pour elle ,
Enſuite le Jaſmin , le Pavot , le Lylas ,
Le Chevrefeuil à long ramage ,
Le ſéduiſantMuguet , le tendre Seringas ,
La recherchoient en mariage;
Mais tantd'hommages différens
:
Rendirent la Roſe orgueilleure ,
Et la firent prétendre à des partis plus grands.
Ellejoua la précieuſe;
Ellefur, pour ſes favoris , 1
Haut ,
AVRIL. 1770 . 49
Haute , fiére , dédaigneuſe ,
Et paya tous leurs voeux de rigoureux mépris.
Ua jour qu'ils eſſayoient de fléchir la cruelle ,
Et que tous employoient les propos les plus dous ;
Ce n'est qu'un Lys , leur dit- elle ,
Ou bien un Oranger que je veux pour époux ,
Ainſi , par cet aveu , ceſſez donc de prétendre
Aubonheur de me poſléder ,
Je ſuis encor jeunette& j'ai le tems d'attendre
Qu'un d'eux vienne me demander.
Cetrait choqua fi fort la troupe ſoupirante
Que , ſans rien répliquer , chacun fuit à grands
pas ,
Et labelle en parut contente ;
Mais de s'en repentir elle ne tarda pas ,
Car elle futdès lors de tous abandonnée.
Le Lys & l'Oranger , malgré tous ſes appas ,
Ne vinrent point lui parler d'hymenée :
Si bien qu'ayant paſſé tout ſon printems ,
Et voyant de ſes traits la fraîcheur éclipſée ,
Après mille regrets touchans ,
L'ambitieuſe fut forcée
Deprendre pour mari le Pas-d'Ane des champs.
1
ParM. Cabor.
IVol. C
So
MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMME.
Un jour Lubin diſoit à Paul ſon bon ami :
Je ſéche tout debout , je ne vis qu'à demi.
Ma femme toujours gronde & fait le diable
quatre;
J'ai beau la carceſſer , la menacer , la battre ;
Elle ne ſe rend pas , toujours me contredit ,
Et je crois à la fin que j'en perdrai l'eſprit :
Hom , notre ami , dit Paul , tu n'es donc guere
habile?
Ho ! vive moi , pour rendre une femme docile !
La mienne avec plaiſir fait tout ce que je veux ...
Ho! mon cher , dit Lubin , que je te trouve heureux!
Ce que tu veux ! hélas ! Comment donc peux-tu
faire?
C'eſt, dit Paul , en feignant de vouloir le contraire.
ParM. Chevalier , officier d'infanterie , ingén.
géographe des camps & armées du Roi.
AVRIL. 1770 . SE
L'ANE & LE DINDON.
Fable imitée de l'Allemand de Lichtwer.
Un Ane , un jour qu'il ſe ſentoit en voix ,
Youlut donner concert à tout ſon voiſinage ;
C'étoit un bruità faire abîmer le village :
De ſes accens il ébranla les toits .
On ne prit pas plaiſir à cette ſérenade ;
Alors Martin-Bâton de rofſſer le chanteur
Qui , tout furpris d'une telle boutade ,
Fut cacher dans un coin ſa honte & ſa douleur.
Un gros Dindon , témoin de la ſcène cruelle ,
Pleura ſur les humains d'avoir ſi peu de goût ,
Et dans l'art de chanter , le prenant pour modèle ,
Tâcha de l'imiter & le prôna par- tout.
Quel fruit , me direz - vous , faudra-t'il que je tire,
De ce chantre honni , de ſon imitateur ?
Boileau va vous le dire , écoutez-le , lecteur :
Un fot trouve toujours un plus ſot qui l'admire.
Par M. Lau... de B...
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
A M. le Comte DE PUGET , furfon
mariage avec Mile DE BOURBONCHAROLOIS.
COMTE , dont les deſtins ſont ſi beaux
res,
&fi ra-
Vous auriez en cejour un compliment bien doux ,
Si les muſes pour moi n'étoient pas plus avares
Que les dieux le ſont envers vous.
Tout m'intéreſſe à vos hoiries ,
Aux honneurs de votre maiſon ;
De mes ayeux , les armoiries
Ont ſurchargé votre écuſſon ;
Plus d'un monument fait connoître
Que nos blaſons furent unis ,
Mais devant la ſplendeur des lys
Tout autre objet doit diſparoître.
A la gloire du plus grand nom
Le vôtre aujourd'hui s'aſſocie ,
Quand on épouſe une Bourbon ,
C'eſt à l'Olympe qu'on s'allie :
N'allez pas trop tôt l'habiter
Lorſque l'on prend femme jolie ,
Sur la terre il fait bon reſter.
ParM. de Relongue la- Louptiere , de l'acad.
desArcades de Rome , au château de la
Louptiere , en Champagne.
AVRIL. 1770. 53
STANCES adreſſées à Mile Henriette
C *** , de Marseille , par deux amis
rivaux.
SI1 c'eſt un crime que d'aimer ,
Qui , plus que nous , ſcra coupable ?
Si c'en eſt un que d'être aimable ,
Qui , plus que vous , doit s'alarmer.
Depuis qu'aupouvoir de vos charmes
Le haſard a livré nos coeurs ,
Nous éprouvons les traits vainqueurs
Dudieudont nous bravions les armes.
Vos yeux ont fait en un inſtant
Ce que mille autres n'ont pu faire ;
Vous ſeule , ſans chercher à plaire ,
Avez fixé notre penchant.
Jamais beauté , dans aucune ame ,
N'alluma de fi tendres feux ;
Jamais amant , comme nous deux ,
N'ont ſçu ſi bien chérir leur flâme .
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE.
Si cet aveu peut vous armer
Contre un amour ſi raiſonnable ,
Ceffez vous-même d'être aimable ,
Nous cefferons de vous aimer.
Mais quand , pour ceſſer de nous plaire,
Vous feriez les plus grands efforts ,
Vous ne pourriez de nos tranſports
Cacher la cauſe involontaire.
Vos yeux , où brille la vertu ,
Vous trahiroient malgré vous- même;
Il faut par force qu'on vous aime ,
Dès le moment qu'on vous a vû.
Recevez donc , belle inſenſible ,
L'hommage de nos tendres coeurs ;
Et loin d'augmenter vos rigueurs ,
Ceflez plutôt d'être inflexible.
Quel ſeroit notre enchantement ,
Si nos voeux & notre conſtance
Nous faifoient luire l'eſpérance ,
De vous toucher un ſeul moment.
Mais non : du dieu de la tendreſſe
Vous mépriſez les douces loix ;
AVRIL.
1770 . 55
Et vous n'écoutez que la voix
De la plus auſtere ſageſle.
Quoique , fons eſpoir de retour ,
Nos coeurs foisat jaloux de leurs chaînes,
N'augmentez pas du moins nos peines
Par le mépris de notre amour.
Plaignez un couple miſérable
Réduit à ſe déſeſpérer ;
Etlaiſſez nous vous adorer.
Puiſque vous êtes adorable.
Par M. Fabre de Marseille , à Paris.
EPIGRAMME.
CLion de ſes nobles ayeux ,
Ne ceſſe de vanter les exploits glorieux ,
Lesdroits de ſa maiſon , les honneurs de ſa place ,
Son château , ſon parc , ſa tertafle ,
Son cuiſinier , ſa table , ſes cristaux......
J'admire de Cléon la modeſtie extrême ,
Il vante juſqu'à ſes chevaux ,
Et ne dit pas un ſeul mot de lui-même.
Par M. D ** à Quimper.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
NAHAMIR OU LA PROVIDENCE
JUSTIFIÉE. Conte Arabe .
Un petit homme boffa , borgne, boiteux
&manchot, demandoit l'aumône aux portes
de Bagdad : il ne pouvoit s'empêcher
d'éclater en murmures , & d'accufer la fage
Providence . Quelqu'un d'une taille
avantageuſe paroiſſoit- ilélevé ſurun char,
le mendiant de mauvaiſe humeur s'écrioit
dans ſon ame : Pourquoi n'ai-je pas
ce port noble & majestueux ? Qu'a fait
cet être ſi bien traité de la Sageſſe éternelle
pour avoir le corps droit & dominant
, tandis qu'une énorme boſle me
courbe vers la terre ? Une femme laiſſoitelle
entrevoir à travers ſon voile tranſparent
deux yeux plus brillans que les prunelles
reſplendiſſantes des Houris , il ne
manquoit pas de dire : voilà une femme
dont le fort me fait envie ; elle a deux
beaux yeux , & moi je ſuis borgne ; encore
l'oeit qui me reſte ne vaut-il pas la
peine d'en remercier le ciel. Avec quel
orgueil ce Satrape foule la terre à ſes
pieds ! il a l'uſage de ſes deux jambes pour
AVRIL. 1770 .
57
promener ſon luxe infolent & la fatiété
de tous les plaiſirs ; & moi , miférable ,
qui aurois beſoin de me tranſporter dans
les divers quartiers de la ville pour folliciter
la compaſſion pareſſeuſe , je ſuis boiteux
& traîne avec difficulté mon indigence.
Cet individu créé tout exprès pour
le malheur de Bagdad a deux mains longues
& crochues qui favent glaner amplement
fur les impôts qu'elles moiffonnent
au nom du commandeurdes croyans ;
& l'infortuné Nahamir n'a qu'une main
languiſlante que , ſouvent , il tend inutilement
àce concours de ſcélérats qui nagent
dans l'abondance & dans la richeſſe.
Mon fort eſt bien affreux ; ya- t'il une
créature plus accablée d'infortune , plus
fouffrante que moi ? Qu'on dife encore
que la Providence a tout fait pour le
mieux : quand la mort viendra-t'elle détruire
ma déplorable exiſtence ?
Un vieillard , d'une figure noble & impoſante
, paſſe auprès de Nahamir : il
avoit entendu quelques-unes de ſes plaintes
; il lui dit : Mon ami , ſuis - moi , tu
ne feras pas fâché de m'avoir obéi. Nahamir
, tout en boitant , marche ſur les
pas du vieillard , qui s'aſſied fous un
platane& fait ſigne au pauvre de prendre
place à ſes côtés.
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
Tes murmures ne m'ont point échappé,
dit le vieillard , raconte moi un peu ton
hiſtoire ; li je ne puis te foulager , du
moins je me flatte de te confoler. On
goûte une eſpéce de ſatisfaction à parler
de ſes peines .
Nahamir ſaiſit l'occaſion,&commença
de cette forte le recit de ſes calamités.
Mon nom eſt Nahamir. Je ſuis l'unique
& triſte reſte de vingt- cinq enfans
d'Abouffin , ce riche marchand de Damas
dont l'opulence avoit paffé en proverbe
; & je mendie aujourd'hui mon
pain aux portes de cette même ville , où
mes ayeux , dans une famine cruelle , répandirent
autrefois l'abondance. J'annonçois
, dans la fleur de ma jeuneſſe, une
raille élévée & élégante , des épaules bien
placées ; je marchois droit , mes jambes
étoient moulées ; j'avois deux yeux clairs
&perçans , & deux mains qui en valoient
trois pour l'adreſſe & la force.: ajoutez à
ces avantages une opulence dont les fources
paroiſſoient ne devoir jamais tarir.
C'eſt ainſi que je ſuis entré dans le monde...
Monami , interrompit le vieillard,
J'attends de toi un fincere aveu ; n'éprouvois
tu pas un ſecret orgueil qui te faifoit
comparer avec les autres ? Et cette
AVRIL.
1770. 59
comparaiſon de ton fort fortuné avec leur
fort malheureux n'étoit - elle point une
eſpéce de reflet qui rejailliſſoit fur ton
bonheur & l'augmentoit ? Ne diſois - tu
point dans ton coeur ; je ſuis droit ; j'ai
de beaux yeux , &c... Il est vrai , reſpectable
vieillard , je ne ſaurois vous le diſſimuler
; je nourriffois un orgueil intérieur
qui , tous les jours , faiſoit de nouveaux
progrès ; mais cet orgueil n'alloit point
juſqu'à la dureté. J'époufai une femme
jeune&jolie qui m'apporta un bien conſidérable
; j'en eus ſix enfans qui m'ont
été tous enlevés par une mort imprévue .
Hélas ! ſi quelques-uns, fi un ſeul m'étoit
refté il me foulageroit dans la pauvreté ,
il eſſuyeroit mes larmes ; je lui ouvrirois
mon ſein , il entendroit mes plaintes, mes
gémiſſemens ; je ſerois pere : c'eſt une
confolation , un plaiſir , que la fortune ,
quelque barbare qu'elle ſoit , ne diſpute
point aux plus malheureux des hommes.
Ma femme , que j'adorois ,ſuivit mes enfans
dans le tombeau. Tous les noeuds qui
m'attachoient aux autres créatures devoient
être rompus ; il falloit que je fupportaſſe
ſeul le poids de mes maux : à la
fuite d'une longue maladie une boſſe vint
me rendre difforme ; pour avoir paſſé la
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
nuit ſur ma terraſſe , je me relevai avec
un oeil de moins ; je vois de ma fenêtre
deuxhommes qui ſe battoient dans la rue,
je vole à leur ſecours , & je me caffe la
jambe ; mais ce qui va plus vous étonner,
jedonne un ſequin à un miſérable qui me
demandoit la charité ; il tire de deſſous ſa
robe un fabre , & m'abat le bras ; j'imaginois
avoit épuiſé toute la fomme des
malheurs que le Ciel , dans ſa colere , répand
ſur ce globe ; j'avois déjà eſſuyé plufieurs
banqueroutes , j'allois cependant
me retirer , content d'un bien modique
que j'avois à la campagne , & fur lequel
Fallurois ma ſubſiſtance ; je me faifois un
tableau philofophique ; je me voyois vivant
loindes hommes , jouiſſant du ſpectacle
de monjardin qui n'avoit qu'un demi
arpent , & où j'aurois renfermé tous
mes defirs : refpirant le parfumdes fleurs,
livré enfin à l'occupation de moi-même ,
offrant mes derniers foupirs à ce Dieu
dont les décrets font enveloppés d'une
nuit impénétrable; il m'enleve cette triſte
&derniere planche de mon naufrage ; des
parens avides&dénaturés ont des protections
auprès du cadi; il favorise leur injustice
& leur barbarie; ces foibles débris
de ma fortune paſſée me font arrachés...
AVRIL. 1770. 61
Je tombe dans toutes les horreurs de l'indigence
, accablé de vieilleſſe , d'infirmités
, & ne pouvant pardonner au Ciel de
m'avoir précipité dans un pareil abîme de
douleurs.
Voilà donc mon ami , dit tranquillement
le vieillard, le ſujetde tes murmures
? -Et , de par Mahomet , que voulez
vous d'avantage ? Vous me paroiffez
un étrange homme! vieux ,boffu, borgne,
boiteux, manchot, mourant de faim, vous
ne trouvez pas cette ſituation allez cruelle
, affez horrible ? Ne faudra-t'il pas que
jeme loue de la Providence ? -Affurément
tu lui dois des actions de grace ſans
nombre . Mais est- ce votre deſſein d'in.
fulter à ma mifere ? Votre phyſionomie
me promettoit une ame fenfible. -C'eſt
parce que je fuis fenſible que je veux te
confoler & te prouver ton bonheur .
Mon bonheur ! ... Notre boiteux fur tellement
ému d'indignation , qu'il oublia
qu'il n'avoit qu'une jambe, & fit un faut
en arriere. -Oui, ton bonheur , infenfé
mortel ! entends, connois la vérité &rends
juſtice à cette ſageſſe éternelle que ton
aveuglement & ta folie ofent accufer .
Nahamir regarde attentivement le vieillard;
il lui trouve dans les traits quelque
--
62 MERCURE DE FRANCE .
choſe de furnaturel & céleste . Le vieillard
pourfuit.
Je vais te prendre au berceau & examiner
ton exiſtence dans ſes diverſes modifications.
Une faveur de la ſuprême bienfaiſance
ſcelle , pour ainſi dire , tes premiers
jours ; le Ciel pouvoit te plonger ,
avec tes frerés , dans la nuit de la tombe ;
il t'a ſauvé de cette eſpéce de profcription
, & il s'eſt plû à te dérober à la fatale
deſtinée qu'a ſubi ta famille. Voilà donc
une marque de bonté ſignalée de la part
duCiel , dont tu me parois avoir été peu
reconnoiffant. -Comment l'existence .. ?
-Et comptes- tu pour rien d'être ? Mais
écoute ; tu avois dans ton enfance une
taille élégante : frémis du fort que t'auroit
occafionné ce foible avantage. La
femme d'un cadi devoit te voir au baïram;
les hommes bienfaits étoient du goût de
cette femme ; cette qualité dans ton extérieur
l'auroit frappée , elle fût devenue
amoureuſe de toi , t'eût ſollicité ; tu aurois
fuccombé , & l'on t'auroit empalé.
-Voilà une boſſe bien juſtifiée : Dieu
foit loué. Et mon oeil gauche , me perfuaderez
vous que je fuis fort heureux d'en
être débarraffé ?-Sans contredit , mon
ami; au moment que tu as perdu ton oeil,
AVRIL. 1770. 63
le débonnaire calife méditoit s'il ne te
feroit pas l'honneur de t'admettre au
nombre des glorieux miniſtres de ſes plaifirs.
Si tu avois donc eu tes deux yeux ,
tu aurois augmenté le vil troupeau des
eunuques , & à mon avis il vaut mieux
être borgne qu'eunuque ; qu'en penſestu
? ... A la bonne heure, paſſe pour mon
oeil ; mais ma jambe , je vous attends là...
Encore des actions de grace à l'Etre ſuprême;
te rappelles - tu un précipice où
tu te fuſſe fracaffé tous les membres ſans
ta jambe de bois qui t'a retenu ? Il eſt vrai
que j'ai quelqu'idée de cet événement. --
Tu en as quelqu'idée ? .. O hommes ingrats
! à peine vous ſouvenez - vous des
miracles qui s'opérent tous les jours en
votre faveur , & vous ne ceſſez de fatiguer
la Providence de vos plaintes , au
moindre accident que vous effuyez ... Accident?
en vérité , voilà bien le nom !
Vous appelez des accidens tant de revers
affreux ? Soit , je vous accorde tout ce que
vous voudrez; vous parlez comme le prophête
Ali ; mais comment excuſerez vous
mon bras ? Et encore en quelle occafion
l'ai je perdu ? Quand je ſecourois l'indigence....
Aufli leCiel t'a t'il récompenfé
aimplement , en te privant de ce bras que
64 MERCURE DE FRANCE.
tu regrettes : tu n'auras pas oublié un certain
jour de la fête d'Huſſein , où l'on
t'inſulta ?-Je m'en souviens , que n'aije
pu m'en venger ? .. Eh bien ! ſi tu avois
eu l'uſage de ce bras qui te manque , tu
aurois tiré ton fabre ? En pouvez - vous
douter ? Et tu aurois été percé de mille
coups.-Vous êtes un homme bien fingulier
! bientôt vous m'allez faire croire
que je ſuis un des favoris de la Providence.
Je vous abandonne ma taille , mon
oeil, majambe , mon bras ; mais du moins
s'il m'étoit reſté ma femme ? -Elle auroit
trahi fon honneur , & tu fuffes tombé
dans le déſeſpoir. -Et mes enfans ?
Ils devoient entraîner la perte de l'empire.-
Et ma pauvreté ?-Ta deſtinée , fi
tu fuſſes reſté opulent , étoit de faire un
déteſtable uſage de tes richeſſes , d'endurcir
ton coeur , de te livrer à tous les excès,
àtous les crimes , d'être en un mot en
horreur au genre humain .-Le Ciel m'a
tout ravi ; que m'a t'il laiſſé ? -La vertu
; tu n'as rien à te reprocher ; tu n'as
point de remords , tu n'as que des malheurs
: quand tu rentres en toi-même , ru
n'as point à rougir; ta confcience te confole:
Que disje , elle t'éleve au deſſus
de ces mortels que tu as la foibleſſe d'en-
-
AVRIL. 1776. 65
vier. Si tu ne manges qu'un morceau de
pain arrofé de tes larmes , il ne t'a point
coûté de crimes ; peut- être il latte ton
appetit plus que ces mets faſtueux qui ne
fauroient réveiller le palais émouſſé de
tant de riches déchirés par un vautour
éternel &qui brûlent d'une foif inalterable
que n'étanchent point les pleurs & le
fang des malheureux immolés à la fortune.
Mais je ne t'ai point montré l'immenſité
des voies de la Providence ; que
sa vue ſoit deſfillée , & d'un coup d'oeil
ſaiſis tout le ſpectacle de l'Univers .
Le vieillard auſſi - tôt met la main fur
les yeux de Nahamir ; & il voit des rois ,
des ſouverains légitimes renverſés du
trône& foulés aux pieds d'infames ufur
pateurs ; des riches couverts d'opprobres,
confumés d'ennui & aſſaſſinés ſur leurs
tréſors amoncelés ; des femmes ſans pudeur
qui , peu contentes de ſouiller le lit
de leurs époux , les égorgent ou les empoiſonnent
fans pitié; des enfans qui ,
fourds à la voix du ſang , plongent le
couteau dans le ſein paternel ; des villes
déſoléespar divers fléaux ; des empires entiers
abandonnés au génie de la deftruction
; tout l'Univers , theatre affreux du
crime & du malheur, Eh ! bien , oſe en66
MERCURE DE FRANCE.
core te plaindre , s'écrie le vieillard ; &
foudain ſes rides s'effacent & diſparoifſent.
La majeſté d'un Dieu s'aſſied ſur
ſon front reſplendiſſant de lumiere ; ſa
taille s'éleve comme un cédre ſuperbe ;
de ſes yeux fortent des éclairs , un ange ,
en un mot , de la premiere hiérarchie ſe
fait voir dans toute ſa ſplendeur. Nahamit
ſe proſterne dans la pouſſiere. L'ange
lui dit : Souffre patiemment ; après ta
mort tu recommenceras une nouvelle car.
riere , où toutes les félicités t'attendent ;
tu auras une femme qui ſera un prodige
de beauté , & qui n'aimera que toi , des
enfans foumis , tendres &dignes de leur
pere; des richeſſes immenfes qui ne corrompront
point ton coeur ,& tu laifferas
une réputation immortelle. Nahamir
voulut encore répliquer : l'ange s'envola ,
&Nahamir , après avoir murmuré pour la
derniere fois , retourna aux portes deBagdad
, en demandant l'aumône , & remerciant
leCiel de tout ſon coeur d'être vieux,
boſſu , borgne , boiteux & manchot , &
le tout pour la plus grande gloire de Dieu
&de ſes dignes ferviteurs Mahomet &
Ali.
Par M. d'Arnaud.
ROMANCE
de)
M.Gavinieto.
Pave
Avril
1770.
2
On craint un en -ga -ge: ment
Tant qu'on est jeu :nette: On rebute
ת
tendre amant Que le cavur regrette
க
Mais on a beau fuir l'amour , Il sca
nous surprendre Ah! s'ilfaut ce=der
Jour ,
Aquoi sert d'at = len= dre ?
nue de la Huchette, auPa
5
AVRIL. 1770 . 67
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Mars 1770 , eft
lesfens ; celle de la ſeconde eſt parole ;
celle de la troiſiéme eſt le lion ; celle de
la quatriéme eſt l'oeuf. Le mot du premier
logogryphe eſt portail , où se trouvent
port , ail , Lai , moine ; lia , trop , or :
Celui du ſecond eſt vérité , où l'on trouve
Tir , ver , Vire , ire , vie , rive , re , ri , rit,
re , Eve , rêve , Ive , été , étre , ivre : Celui
du troifiéme eſt Eve , où l'on trouve Eu:
Celui du quatriéme eſt boeuf, d'où ôtant
leB , reſte auf.
ÉNIGME
Dus fecrets des mortels , victime infortunée ,
Apérir par le feu le ſort m'a deſtinée ;
Auſſi ſuis-je fidèle : on ne fait leur fecret
Que quandla main m'a rompu tout-à-fait.
De moi ſe paſſe aiſément un avare ;
Je ſuis d'un grand uſage à la ville , à la cour ,
Et plus qu'aux champs , où je ſuis rare ;
J'y cours pourtant la nuit comme lejour ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis même propice au commerce, à l'amour.
Que trouves-tu , lecteur , à ce portrait bizarre ?
ParM. de la Rozerie.
AUTRE.
On me donne la queſtion
Avant que d'avoir pu mettre un pied dans le
monde;
J'exiſte à peine , & fans difcrétion
Onm'attache à des fers qui , vingt pas à la ronde ,
D'un bruit aigu font gémir le quartier :
Depuis le Sénateur juſques au Savetier ,
Excepté moi , chacun en gronde :
Mon tourment fait celui du voiſinage entier.
Et pourquoi tout ce tintamarre ?
Si pour moi l'on eſt dur , on n'eſt pas moins bizarre:
C'eſt pour me laiſſer imparfait ,
C'eſt pour me faire un corps ſans tête ,
Qu'avec tantde fracas chaque jour on s'apprête :
Quand on m'a fait le pied on croit m'avoir tout
fait.
De l'état abject où nous ſommes
Après tout pourquoi murmurer ?
Manquer de tête eſt commun chez les hommes ,
AVRIL. 1770. 619
Et les femmes , dit- on , devroient n'enpointmontrer.
Le plus fâcheux eſt que l'on n'est pas maître
De ſe placer comme il convient ;
De la perſonne à qui l'on appartient
Ondépend trop ; pour bien paroître ,
Nous prenons ſes défauts , nous partageons ſes
torts ,
Par trop d'attachement notre gloire eſt ternie ;
Ainſi voit- on ſouvent que , malgré ſes efforts ,
Leplus beau naturel ſe gâte en compagnic.
Du
AUTRE.
u bâtiment je ſuis la couverture ,
Ou , pour le moins , j'y bouche un trou ;
Et c'eſt précisément par où
Dans l'Univers , je fais figure.
Au ſexe je ne ſuis d'aucune utilité ;
Car je ne puis entrer dans ſa parure ,
Etdans le vrai je ſuis d'une nature
Contradictoire à la mondanité.
En conſervant mon nom , mais changeant de
ſtructure ,
Je protége l'humanité ,
Dans les combats & contre la froidure.
Ace tableau je joindrois bien des traits,
70 MERCURE DE FRANCE.
Mais je ſerois trop facile à connoître :
Il te ſuffit , lecteur , de ſavoir que , peut- être ,
Je pourrois te compter au rang de mes ſujets.
ParM. Parron , Capitaine d'infanterie.
AUTRE.
PLus d'un LUS ſavant s'eſt occupé
Ameſurer mon exiſtence ;
Plus d'un nigaud s'eſt amuſé
Atracer ma circonférence ;
Rien n'eſt plus regulierque moi.
De plus , dans Paris , à la mode ,
Aux hommes j'enſeigne le code
Pour faire un fat debon aloi.
LOGOGRYPH Ε.
Je n'ai qu'un nom , cependant
Ou mes différentes couleurs
ma figure ,
Changent mon être , ma nature ,
Au point d'embarraſſer un inſtant mes lecteurs :
Je ſuis de tout pays , je ſuis de tout étage ,
On me porte preſque en tout lieu ,
Au conclave , à la rote , en chaque aréopage ,
AVRIL . 1770 . 71
Sur mer , dans un collége , aux champs , à l'hôtel-
Dieu ,
Aux petites maiſons , en ſorbonne , à l'égliſe ,
A Malthe , à Luque , à Gênes , dans Veniſe ,
Dans les priſons , à la guerre , au comptoir ,
Al'écurie , à l'office , en voyage ,
Dans un bureau , dans preſque tout ouvroir ,
Aux forges , dans la rue , au lit , en cet ſtage
Dont on ne peut ſe ſauver qu'à la nage ,
A la cuiſine , à la vigne , au preſſoir ,
Au jeu de paume enfin , comme au jeu du batoir :
Je fus jadıs une arme défenſive :
Lamarque d'un infâme ou celle d'un Hébreu ;
Et quand on le ſauvoit d'une peine afflictive ,
L'armure d'un Feſſe-Mathieu :
Maintenant je ſuis un ouvrage
Adeux angles rentrans , à trois angles ſaillans
Dont la défenſe ou l'abordage
Coûtent cher à maints combattans.
Par M. de Bouſſanelle , Brigadier des armées
du Roi , ancien Capitaine au régiment du
Commiſſaire Général de la Cavalerie.
72 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
JE fuis ce qu'on m'a fait ; car je ne ſuis point né
Tout comme l'on me voit : mais quand je ſuis
formé ,
On me trouve à la ville , ainſi qu'à la campagne.
Je ſuis cauſe ſouvent que l'on perd ou l'on gagne ;
Je ſuis utile aux rois , aux grands comme aux petits;
Je cours après la gloire & je crains les mépris ;
J'habite les palais ainſi que les chaumieres ,
Pour m'éclairer fur- tout il faut bien des lumieres.
Si quelque fois j'ennuie , une autre fois je plais.
Je ſers à la diſcorde auſſi-bien qu'à la paix ;
Je produis très -ſouvent la joie & l'abondance ,
Mais je ſuis cauſe auſſi qu'on eſt dans l'indigence;
Je fais rire& pleurer , &dans le même inſtant
Je rends l'un ſatisfait & l'autre mécontent.
Souvent de ma fabrique il ſort un équipage ;
Je loge quelquefois dans un premier étage ,
Et plus ſouvent encore on me trouve au grenier.
Tel a le premier rang , je le mets au dernier ;
Mais en me combinant , voici bien d'autres cho-
)
fes:
Tranſpoſant mes fix pieds , que de métamorphoſes!
Si tu veux me trouver , lecteur , avec ſuccès ,
Cherche
AVRIL 1770. 73
Cherchebien douze mots , neuf latins , trois françois
;
J'offre d'abord en cinq , une fille avisée ,
Et perſonne expérimentée.
Quatre, forment le fonds de mille complimens ,
Cequ'on faitquand on veut vivre dans les couvens
;
Autrequatre aſlemblés font le nom d'une fille
Qui n'eſt pas fort ſouvent d'une grande famille ;
Plus , ceque fait chacun lorſqu'il va , qu'il agit ,
Etcertain officier , quand pour nous il écrit ;
Deux déſignent le ton d'un maître à ſon eſclave;
Une note , une clef, non celle de la cave.
Dans trois pieds , de mon tout , gît une qualité
Que donne un jeune enfant tout d'abord qu'il eſt
né.
Plus , une maladie aux brebis très - funeſte ,
Dont le ſon repété fait qu'on m'entend de reſte :
Plus , deux conjonctions , un verbe appellatif,
Unqui peint le loiſir , le même applicatif;
Enfin , me remettant dans ma premiere forme ,
Mon être indépendantdépend d'un droit énorme.
Faut- il , pour me trouver, parcourir tous les cieux;
Non , cher ami lecteur , car je ſuis ſous tes yeux .
I. Vol.
Par M Alleon des Gouſtes ,
avocat au parlement.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Avec cinq pieds , je ſuis fragile ;
Réduit à trois , je ſuis rempant :
1
Pour peu , mon cher lecteur , que vous foiez habile
,
Vous trouverez en moi cequ'on fait en dormant.
ParM. Cat. à Versailles.
AUTRE.
Avec fix piedsje ſuisutile au jardinage ;
Otez m'en lamoitié , je le ſuis davantage.
Par un Abonné eu Mercure.
AVRIL. 1770. 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Théâtre espagnol , avec cette épigraphe :
Cum flueret lutulentus , erat quod tollere velles.
Par M. L **.
HORAT.
A Paris , chez de Hanſy , le jeune , libraire
, rue St Jacques ; 1770. Avec
approbation & privilége du Roi. 4 vol.
in-12. chacund'environ soo pag.
La ſcène françoiſe doit fon premier
éclat au Théâtre Eſpagnol : le grand Corneille
en emprunta le Cid , & le Cid a
produit Polieučte & Cinna. Thomas , fon
frere , ne fut , à proprement parler , que
le traducteur des Caſtillans. Moliere pui.
ſa dans la même ſource. Quoique la régénération
des lettres ſoit généralement
attribuée à l'Italie , il eſt certain que les
proſateurs & les poëtes François ſe font
bien plus formés à l'école des Eſpagnols
qu'à celle des Italiens. Benferade , Voiture
& les autres beaux eſprits dont les
productions ont été comme l'aurore du
beau fiécle de Louis XIV , étoient , en
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
quelque forte , plus Eſpagnols que François.
La langue eſpagnole leur fut auffi
familiere que la langue françoiſe peut
l'être aux favans étrangers.On remarque
que les Nouvelles , genre auquel nous
avons fubftitué les Contes , preſque toutes
traduités ou imitées de l'eſpagnol , font
en général beaucoup mieux écrites que
les piéces de théâtre du même tems . Le
roman comique qui fait époque dans les
révolutions de notre langue eſt enrichi
de nouvelles eſpagnoles que le goût le
plus épuré ne déſavoueroit pas. Le Sage
a fondu dans Gilblas pluſieurs drames
efpagnols dont il n'a fait que mettre en
récit les ſcènes dialoguées. Les nouvelles ,
qui dans le ſiècle dernier eurent tantde
ſuccès , n'étoient auſſi que des drames
mis en narration .
Le traducteur de ce théâtre rend aux
Eſpagnols l'hommage qu'ils ont droit
d'attendre de notre reconnoiſſance . Il ouvre
à nos jeunes Auteurs un champ vaſte
dans lequel le génie trouvera de riches
moiffons à recueillir. La fécondité des
Ecrivains Eſpagnols eſt connue. On prétend
que Lopez de Véga a laillé plus de
deux mille deux cens piéces de théâtre ,
& Calderon , plus de quinze cens. Dans
AVRI L. 1770. 77
preſque toutes ces productions , on voit
briller , à travers les bifarreries d'une
imagination extravagante , des étincelles
de génie. On y trouve des ſituations neuves
; mais des intrigues compliquées, des
événemens invraiſemblables , de grands
mouvemens , des coups de main , des
tours de force leur promettent aujourd'hui
encore plus de ſuccès .
Ce theatre ne contient qu'un choix de
comédies eſpagnoles , dont trois font de
Lopez de Véga , fix de Calderon,& quelques
autres de différens auteurs moins
célèbres. La tragédie eſt preſqu'inconnue
aux Eſpagnols. Lorſqu'ils mettent fur la
ſcène des rois , des princes , des miniftres
, ces perſonnages ne font pas ordinairement
plus graves que les payſans &
les bourgeois ; & l'on rit ſouvent avec
eux , tandis qu'on pleure avec ces derniers
. Il paroît qu'avant ce fiècle , les termes
de tragédie & de comédie étoient indifféremment
employés l'un pour l'autre
en Caſtillan . Dom Montiano y Luyando
a donné en dernier lieu de vraies
tragédies ; ( Virginie &Ataulphe ) mais ,
quoiqu'on les life avec intérêt, les fuffrages
dela nation n'ont point confacré ce
genre. La traduction d'une tragédie de
Métaſtaſe n'a pas mieux réufli.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Ces comédies font diviſées enjournées
&non en actes. Cette méthode,enétendant
la ſcène au gré des ſpectateurs habitués à
parcourir un vaſte champ , justifie la complication
des événemens , les fréquens
changemens de lieux , & d'autres libertés
que notre regle étroite des vingt quatre
heures ne fupporteroit pas. Aufli chaque
comédie forme -t'elle un véritable roman.
Les pièces de ce recueil retracent,prefque
toutes , les moeurs & l'eſprit de l'ancienne
chevalerie. Preſque par- tout des
combats finguliers , des enlevemens ou
des fuites , une galanterie reglée. Toutes
lesintrigues nouées & dénouées avec des
efforts d'eſprit prodigieux tendent au
mariage ; & l'on ne voit guere ſur la ſcène
que des filles dont les démarches ne
font pas toujours décentes , quoique leur
honneur refte ordinairement intact. Les
freres y ont une très-grande autorité fur
les foeurs; & il ne faut pas oublier les
moeurs du pays , fſi l'on veut foutenir la
lecture de ces piéces. Le dénoûment eſt
auffi bruſque que l'action eſt embrouillée.
Le rêve eſt toujours étrange , & toujours
Silfinit par un coup de tonnerre .
Le premier volume du théâtre espagnot
contient quatre piéces ; la Constance à l'é
AVRIL. 1770. 79
preuve de Lopez de Véga Carpio ; le Précepteurfuppofé
, du même ; les Vapeurs ou
la Fille délicate , du même ; Il y a du
mieux , de Don Pedro Calderon de la
Barca. La premiere offre un beau caractere
dans Dona Helena , qui ſe fait eſclave
de Don Fernand , dans la vue de le
réconcilier avec Don Juan ſon fils , qu'elle
épouſe à la fin , après beaucoup de traverſes.
La ſeconde n'eſt qu'une mauvaiſe
parodie de la premiere ; la Fille délicate
formeroit un perſonnage d'un bon comique
, ſi la délicateffe n'étoit d'abord poufſée
juſqu'à l'extravagance. Un homme de
goût pourroit remanier heureuſement
l'idée d'une Isabelle qui , après avoir refuſé
les partis les plus fortables , finit par
s'amouracher d'un eſclave. Le ſujetde la
piéce eſt vraiment théâtral. Le dernier
drame eſt untiſſu d'incidens que la fortune
rend toujours favorables aux perfonnages
qu'ils ſemblent devoir accabler.
C'eſt l'ouvrage d'une belle imagination .
La premiere piéce du ſecond volume
eſt intitulée le Violpuni. C'eſt un drame
fingulier dans lequel un capitaine enleve
&viole la fille d'un payſan ; &le payſan ,
nommé à la place d'Alcalde fait arrêter
&étrangler le capitaine. Le roi Philip
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
pe II arrive à la fin de la pièce , & approuve
la conduite de l'Alcalde. Des ſcè .
nes plaiſantes y amenent des ſcènes nobles
& pathétiques dans leſquelles le pay.
fan Creſpo joue , avec ſa famille, un rôle
admirable. Dans la Cloison, des ſituations
fingulieres , tantôt comiques , tantôt intéreſſantes
, excitent la plus vive curiofité.
La troifiéme piéce a pour titre ,se dé.
fier des apparences . Elle eſt faite, ainſi que
la précédente , avec beaucoup d'art; mais
l'auteur a manqué les ſcènes attendriſſan .
tes qu'il s'étoit adroitement ménagées .
La Journée difficile préſente , ſur une intrigue
fort compliquée , des beautés de
détails , fondées en partie ſur une mépriſe.
Dans tous ces drames de Calderon,
le génie offre de riches matériaux au
goût.
Dans le 3º volume , la pièce de Calderon
, intitulée : On ne badine point avec
l'amour , paroît avoir fourni à Moliere
l'idée des Femmesfavantes , & quelques
traits des Précieuses ridicules . La chofe
impoffible , par DonAugustin Moreto , a
pour but de prouver qu'il n'eſt pas poffible
de garder une femme. Don Pedro
prétend qu'on ne lui enlevera pas ſa foeur
Dona Inès ; Don Félix la lui enleve par
AVRIL. 81
1770 .
les intrigues de ſon valet Tarago. Il ya
dans cette piéce , quelques ſcènes affez
plaiſantes . Dans la Reffemblance , par le
même , le bonhomme D. Pedro Lujan ,
trompé par une conformité de traits ,
prend D. Fernand de Ribera pour D. Lope
ſon fils qui , depuis long-tems , eſt aux
Indes . D. Fernand , embarraflé dans une
mauvaiſe affaire , confent , quoiqu'avec
peine , à entrer chez D. Pedro comme
fon fils ; & il y demeure parce qu'il y trouve
Dona Inès , beauté dont il étoit épris
fans la connoître. Le vrai D. Lope arrive
; le vieillard le renvoie ; D. Fernand
le reconnoît pour le cavalier qu'il croyoit
avoir tué chez ſa ſoeur Dona Juana . Celle
-ci éclaircit à la fin tout le myſtere , &
les deux amans épouſent leurs maîtreſſes .
L'occaſion fait le larron , par le même ,
eſt une des meilleures piéces de ce recueil
. D. Afanciel a pris le nom de D.
Pedro de Mendoça; le haſard fait tomber
entre ſes mains les papiers de celuici
; & avec ces titres , il va épouſfer Dona
Séraphine , deſtinée à D. Pedro . D. Pedro
eſt traité d'impoſteur ; on le prend pour
Manuel , dont les papiers ſe trouvent chez
lui ; il eſt forcé de ſe battre , pourſuivi ,
arrêté pour les affaires de D. Manuel .
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Dona Violente , ſéduite par ce dernier ,
trouve le moyen de ſuſpendre ſon mariage
avec Séraphine , de démaſquer l'impoſture
& de réconcilier les eſprits . Elle
épouſe D. Manuel ; & Dona Séraphine ,.
le vrai D. Pedro. On retrouve dans cette
comédie le fonds & quelques ſcènes des
Menechmes ; mais l'intrigue en eſt plus
vraiſemblable & plus intéreſſante.
4. vol. Le Sage dansfa retraite , par
D. Juan de Mathos Fragoſo , paroît avoir
ſervi de modèle à l'auteur Anglois que
M. Sedaine & M. Collé ont imité dans
le Roi &le Fermier, & la partie de chaffe
de Henri IV. La piéce eſpagnole auroit
fourni les ſcènes les plus intéreſſantes aux
auteurs François : les rôles du laboureur
Jean & du roi D. Alphonse font d'une:
grande beauté. Dans la Fidélité difficile ,
Je déguisement d'une femme en homme
produit des ſituations fingulieres . Lefou
incommode de D. Antonio de Solis eſt
dans le goût des comédies de Calderon ..
Enfin ce recueil eſt terminé par des intermedes
comiques dans le genre des farces .
Ce théâtre espagnol fera plus favorablement
accueilli on public que ne le fur,,
il y a trente ans , l'eſſai fur le même théâtre
de. M. du Perron de Caſtera ,,traduce
AVRIL. 1770. 83
teur du Camoens. Il mérite d'être placé à
la ſuite du théâtre des Grecs du P. Bru--
moy , & du théâtre anglois de M. de la
Place.
Dialogues ſur le commerce desbleds : In
vitium ducit culpæ fuga , fi caret arte.
HORAT. 1770. A Londres ; & à Paris,
chez Merlin , rue de la Harpe,brochure
in -8°. de 314 pag. petit caractere.
Prix 3 liv.
Un ſuccès éclatant met cet ouvrage audeſſusde
nos éloges. Nous oferons à peine
dire que la facilité du ſtyla,le naturel
du dialogue, des paſſages éloquens ,
des hiſtoriettes affez plaiſantes , le ton le
plus léger ſur le ſujet le plus grave , l'air
impoſant qui captive la confiance , l'art
de faire valoir pour raiſons ces petits
mots qu'on appelle bons mots; enfin mille
traits ingénieux juſtifient les ſuffrages
que ces dialogues ont obtenus. Mais ces
agrémens ne fauroient paſſerdans un extrait
, & nous ne pouvons en dépouiller
les opinions ſans faire beaucoup de tort
à l'ouvrage.
Quant à ce dernier objet , nous ne diffimulerons
pas qu'on reproche à l'auteur
(M. l'Abbé G... ) d'ignorer le ſyſteme
Divj
$4 MERCURE DE FRANCE.
qu'il entreprend de réfuter. Mais M. le
chevalier Zanobi, qui le repréſente, a foin
d'annoncer qu'il arrive d'Italie & qu'il
n'a rien lu ; est- il obligé de ſavoir fans
avoir lu & même pu lire ? Il confulte le
marquis de Roquemaure& le préſident
de... qui ont eu le tems& les moyensde
s'inftruire à fonds : mais malheureuſement
, s'il leur en ſouvient , il ne leur en
fouvient guere ; eſt- ce ſa faute ? on lui reproche
encoredes contradictions fréquentes
: Qu'est - ce que cela prouve ? Qu'en
difcutant la matiere , il a quelquefois
changé d'avis & rectifié ſes idées : c'eſt
un ſujet éloge. Enfin parce que l'auteur
a dit qu'il étoit inutile d'avertir que ces
entretiens n'étoient pas supposés ; on ne
veut pas ſe tenir pour averti qu'ils ne le
font pas . Cependant cet avertiſſement eſt
Tapologie de l'ouvrage ; les défauts des
dialogues ne font plus queles fautes ordinaires
de la converfation , & l'équité
même exige de l'indulgence dans les jugemens
du public.
L'objet du premier dialogue eſt de
prouver 1. que l'adminiſtration d'un
érat , par rapport au commerce des grains,
ne doit point ſervir de regle à un autre à
moins qu'ils ne foient parfaitement femAVRIL.
1770. 85
blables dans tous les points , ce qui eft
impoffible. 2 °. Que la plus légere variation
,telle que l'établiſſement d'une nouvelle
manufacture , fuffit pour obliger à
changer le régime entier d'un empire par
rapport à ce commerce ; ce ne feroit pas
une perite affaire pour le gouvernement.
Mais l'auteur adoucit dans la ſuite la févérité
de ces regles , en donnant des loix
invariables , & les mêmes loix à des états
très différens les uns des autres.
Dans le ſecond dialogue , M. le chevalier
veut que le gouvernement foit feud
chargé de l'approvisionnement des petits
états tels que Genéve , afin que la ville ne
puiſſe pas être ſurpriſe , ſans pain , par
une attaque imprévue. Ces états font
-d'ailleurs des eſpéces de couvens de Capucins;
donc il ne doit point yavoir de commerce
de bled.
Les deux dialogues ſuivans roulent fur
les états qui n'ont point ou qui ont peu
de territoire , comme la Hollande, L'auteur
leur accorde la liberté du commerce
; mais avec défenſe aux états qui ont
un tertitoire comme la France , de ſuivre
cet exemple , parce qu'on ſent bien qu'll
ne feroit pas avantageux alceux qui recueillent
du grain comme il l'eſt à ceux
$6 MERCURE DE FRANCE.
qui n'en recueillent pas , d'en vendre ; &&
que ſi les premiers en vendoient comme
les autres , ils pourroient à la fin en manquer
; ce qui ne peut pas arriver à ceuxci
, car leurs manufactures ne les laiſſeront
jamais manquer de rien. L'auteur en
répond.
On apprend , dans le 5º dialogue , la
différence d'un peuple agricole avec un
peuple manufacturier &commerçant. Un
peuple agricole eſt un joueur ; un joueur
riſque , & à la fin il meurt à l'hôpital. II
n'en eſt pas de même d'un peuple manufacturier
; il ne riſque rien ,& fes richefſes
croiffent avec ſes manufactures à l'infini.
Les interlocuteurs du chevalier n'en
doutent pas.
Le ſixieme dialogue tend à prouver
que la France n'a& ne peut avoir que peu
ou point de ſuperflu en grains. M. le
chevalier ne dit point ſur quoi il fonde
fes calculs , & il affure qu'il ne connoît
la France que pour l'avoir traversée dans
fes grandes routes; mais on fait qu'il a la
vue perçante & l'eſprit fubtil.
Dans le 7. dialogue , l'auteur balance
les avantages & les déſavantages du commerce
des bleds. De l'extrême difficulté
de ce commerce , on conclud qu'il faut
AVRIL. 1770. 87
le défendre au- dehors. Cependant M. le
Chevalier le permet , afin , fur- tout, d'avoir
une marine floriſſante par l'exportation
d'un ſuperflu peut - être imaginaire
ou du moins preſqu'inſenſible .
Le 8. dialogue couronne ce pénible
travail par deux impôts, l'un de so fols
ſur chaque ſeptier de bled exporté, droit
deſtiné à repouſſer le grain dans l'intérieur
, &dont l'effet naturel en ſera de le
faire tomber à vil prix ; l'autre , de 25 f.
fur chaque ſeptier de bled importé , droit
impoſé pour que le grain étranger ne
falle pas tomber à vil prix le grain du crû ,
& dont l'effet néceſſaire ſera de faire
payer les ſecours plus cher aux confommateurs
lorſqu'ils feront dans le beſoin.
Il eſt évident que l'auteur veut faire le
bien.
Nous n'avons expoſé que les réſultats
de chaque dialogue ; mais ils ſuffifent
pour faire fentir l'art prodigieux que M.
l'abbé G... doit avoir employé pour y
avoir tranquillement amené ſes lecteurs.
21
Effſai fur les moyens d'améliorer les études
actuelles des colléges. A Paris , chez Fétil
, libraire , rue des Cordeliers , près
cellede Condé. Avec approb . & pri
1
88 MERCURE DE FRANCE .
vilége. broch . in- 12 . de 127 p . Prix
1 liv. 4 f.
M. de la Galaiziere , intendant de Lorraine
, a excité , dans cette province , le
defir de contribuer à perfectionner l'éducation&
les études. M. Michel s'eſt efforcé
dans cette brochure de ſeconder les
vues de ce magiftrat. Il expoſe d'abord
ce que doit être l'éducation . Son premier
devoir a pour baſe la vertu ou la pratique
des loix naturelles non écrites ; le ſecond,
la pratique des loix naturelles écrites, ou
la probité. Telle doit être l'éducation de
l'homme. Le citoyen eſt , de plus , redevable
à ſa patrie , de ſa vie , de ſes talens
&de la inaniere de les employer : delà
les exercices du corps qui tendent à le
conferver ; les exercices de l'eſprit , qui
ont pour objet d'étendre ſes facultés;l'emploi
des connoiffances, complément & fin
de l'éducation.
Mais l'ordre des ſociétés n'est pas partout
le même : les qualités conftitutives
du françois ſe réduiſent 1º , à l'amour de
fon Roi , fondement de la valeur & du
courage de la nation ; 2°. Ala foumiffion
aux loix , baſe de l'ordre qui doit regner
dans l'état ; 3 ° . Au reſpect pour les magiftrats
, hommage indiſpenſable du ciAVRIL.
1770 . 89
toyen pour l'organe des loix. Il faut y
ajouter la religion .
Trois eſpécesd'auteurs occupent les enfans
; il faut les enviſager toutes relativement
aux moeurs. S'amufer des imaginations
du poëte , s'inſtruire par les tableaux
de l'hiſtorien , ſe juger avec les regles du
philofophe : cette école eſt complette.
Tels font les principes de l'auteur dont le
développement le conduit à des obferva .
tions fur les châtimens , fur la religion',
fur la maniere dont les parens peuvent
contribuer à l'amélioration des études, fur
les moyens de faire concourir les études
des colléges au but d'une bonne éducation
. Le dernier chapitre préſente des mo.
dèles d'inſtruction aux profeſſeurs .
Cet ouvrage a été inſpiré par le zèle du
bien public.
:
Calendrier des réglemens ou notice des
édits , déclarations , lettres patentes',
ordonnances , réglemens & arrêts tant
du conſeil que des parlemens , cours
fouveraines & autres jurifdictions du
royaume qui ont paru pendant l'année
1767 ; par A. Vallat- la-Chapelle. A
Paris , chez Vallat la-Chapelle, libraire
au palais , ſur le perron de la fainte
१० MERCURE DE FRANCE.
Chapelle, au château deChamplâtreux;
1770. Avec privil. br. in- 16. de plus
de 600 p . en deux parties.
L'utilité de ce calendrier eſt généralement
reconnue : il formera , un jour , un
fond de matériaux précieux pour l'hiſtoire
. Le recueil eſt diviſe ſuivant l'ordre
alphabétique des matieres : Adminiftration
de lajustice , amendes , apanage , artillerie
, arts & métiers , bois à brûler , capitation
, clergé , commenſaux , communautés&
octrois , compagniedes Indes , & c.
Une table bien faite indique à chaque lecteur
l'objet de ſes recherches.
Le rédacteur l'a enrichi cette année,des
arrêts du parlement de Bretagne & de la
chambre des comptes de Provence , les
deux ſeules cours dont il aitpu ſe procurer
les réglemens. Ilne négligera rien pour
obtenir dans la ſuite la communication
des réglemens des autres tribunaux. Les
calendriers de 1763 & 1769 paroîtront
dans le courant de cette année ; & tous
les dix ans on publiera une table générale
des matieres renfermées dans les dix calendriers
précédens.
Eloge de Pierre du Terrail, appelé le che.
valier Bayard ſans peur &fans reproche.
AVRIL. 1770. 91
Quis mortem tunicâ tectum adamantinâ dignè
Scripferit... aut Tydidem ſuperis parem.
HOR. Ode v.
AGenève ; & ſe trouve à Paris , chez
Valade , libraire , rue St Jacques , visà-
vis la rue de la parcheminerie , à St
Jacques , 1770 ; broch . in- 8 °. de 70 p .
avec le portrait de Bayard.
2
L'auteur conſidére Bayard comme méritant
par fes exploits &par fes vertus le
furnom de Chevalier fans peur &fans reproche.
La premiere partie eſt un récit rapide
des hauts faits du héros détaillés
dans des notes inſtructives. Ses vertus
font retracées dans la ſeconde partie avec
la chaleur du fentiment. L'auteur a placé
à la fuite de fon diſcours le chap . LXVI .
de Théodore Godefroy , des vertus qui
estoient au bon chevalier fans peur &Sans
reproche.
• Toute nobleſſe , dit cet Hiſtorien,ſe
>> debvoit bien veſtir de deuil , le jour du
>> treſpas du bon chevalier fans peur &
>> ſans reproche. Car je croy que depuis
>> la création du monde', tant en loi chref-
>> tienne que payenne , ne s'en est trouvé
>> un ſeul qui moins lui ait faict de des92
MERCURE DE FRANCE.
>> honneur, ne plus d'honneur... Oncques
>> n'euſt un eſcu qui ne feut au comman-
>> dement du premier qui en avoit à be-
>> fogner... Jamais foldat qu'il eut fous
>> fa charge ne feut deſmonté qu'il ne re-
>> montaſt , bien ſouvent changeoit un
>> courſier ou cheval d'Eſpaigne qui val-
>> loit deux ou trois cens eſcus à unde ſes
>> hommes d'armes contre un courtault de
>> fix efcus , & donnoit à entendre au gen-
>> tilhomme , que le cheval qu'il lui
>>>bailloit lui étoit merveilleuſement
>>propre... Il n'eſt rien ſi certain qu'il'a
>>marié en ſa vie, ſans en faire bruit , cent
>> pauvres filles orphelines , gentilsfem-
>> mes ou autres... Jamais ne feut en pays
>> de conqueſte , que s'il a été poſlible de
trouver homme ou femme de la mai-
>>fon où il logeoit , qu'il ne payât , ce
» qu'il penſoit avoir deſpendu. Et plu-
>> ſieurs fois lui a-t'on dit , Monſeigneur,
>> c'eſt argent perdu que vous baillez ; car
>>au partir d'ici on mettra le feu céans ,
>" & oftera- t'on ce que vous avez donné?
>> 11 reſpondoit , Meſſeigneurs , je fais ce
» que je doibs ... A quelque perſonne
» que ce feuſt , grand prince , ou autre ,
>>ne fleſchiſſoit jamais , pour dire autre
>>choſe que la raiſon. Des biens monAVRIL.
1770 .
93
>>dains , il n'y penſa en ſa vie , &bien l'a
>> monftré ; car à ſa mort , il n'eſtoit gue-
>> res plus riche que quand il feut né...
» Et fi a gaigné durant les guerres en ſa
>>vie cent mille francs en prifonniers ,
» qu'il a départis à tous ceulx qui en ont
>> eu beſoin... C'eſtoit le plus aſſeuré en
>>guerre qu'on ait jamais congneu , & à
>> ſes paroles , eut faict combattre le plus
>> couard homme du monde ... Jamais
>> on ne lui ſçeut bailler commiſſion qu'il
>> refuſaſt , & fi lui en a- t'on baillé de
>>bien eſtranges. Mais pour ce que tou-
>> jours a eu Dieu devant les yeulx , lui a
>> aydé à maintenir fon honneur ; & juf-
>> ques au jour de fon trefpas , on n'en
>> avoit pas ofté le fer d'une eſguillette...
>> Et oncques ne feut veu qu'il ait voulu
ſouſtenir le plus grand ami qu'il euſt
» au monde contre la raiſon ,& toujours
>>diſoit le bon gentilhomme , que tous
» empires , royaumes & provinces fans
>>justice , font foreſts pleines de brigands.
>> Es guerres a eu toujours trois excellen-
>> tes chofes , & qui bien affierent à par-
ود
رد fait chevalier, affault de levrier , dé-
> fenſe de ſanglier & fuite de loup- brict .
>> qui toures ſes vertus vouldroit defcrip-
>> re, ily conviendroit bien la vie d'un bon
>>> orateur . »
4
94
MERCURE DE FRANCE.
Difcours fur cette queſtion , lequel de ces
quatreſujets , le Commerçant ,le Cultivateur
, le Militaire & le Sçavant,fert
le plus effentiellement l'état , relativement
au degré de perfection où un prince
veut l'élever : fuivis de l'éloge du chevalier
Bayard; par M. le Boucq , prêtre,
Chanoine de l'égliſe collégiale de St
André de Chartres , & profeſſeur de
rhétorique au collège de ladite ville.
A Paris , chez Fetil , libraire , rue des
Cordeliers , près de celle de Condé , au
parnaſſe italien , in- 12 .
Les voyagesque le Roi de Dannemarck
vient de faire ont fourni à M. le Boucq
l'idée des quatre difcours que nous annonçons.
Il ſuppoſe un jeune monarque
qui vient de rentrer dans ſes états , après
avoir parcouru différens royaumes de
l'Earope ; il a vu le commerce fleurir chez
un peuple , l'agriculture chez un autre ;
dans un troiſième , l'art militaire & les
ſciences ,& les lettres dans un quatriéme.
Plein du deſir de rendre fon regne célèbre
, il demande lequel de ces quatre
objets eſt plus urile à un état; fon premier
miniſtre , chargé d'examiner cette queftion
, écoute les perſonnes qui font vaAVRIL.
1770. 95
loir devant lui les intérêts des quatre conditions
rivales . On parle d'abord en faveur
du Commerçant ; on enviſage ſa
profeſſion ſous un double point de vue ,
comme donnant tout à la fois à l'état une
grande richeſſe & une grande puiſſance.
La défenſe de l'Agriculteur eſt pleine de
force & de vérité ; on préſente en lui le
citoyen le plus néceſſaire , le plus laborieux
, le moins à charge à l'état & le plus
vertueux. On fait valoir également l'art
militaire , qui défend le peuple entier ,
qui affure les paſſages au commerçant &
conſerve les récoltes du cultivateur. On
peint le ſavant éclairant les eſprits , &
donnant par-là un nouveau luſtre à l'état ,
formant les hommes à la vertu & préparant
le bonheur des particuliers & la félicité
publique. Le jugement ſuit ces quatre
difcours ; on obſerve que la queſtion
eſt lequel des quatre concurrens eſt le
plus utile à l'état , relativement au degré de
perfection qu'un prince veut lui donner.
Cettequeſtion n'eſt propoſée qu'au moment
où les campagnes font cultivées par
de laborieux agriculteurs , où les frontieres
ſont bien. défendues & où le commerce
& l'induſtrie font chaque jour des progrès.
La préférence eſt donnée à la ſcien
ce.
96 MERCURE DE FRANCE .
L'éloge de Bayard , que l'on trouve à la
fin , a concouru pour le prix que l'académie
de Dijon a diſtribué l'année derniere
& a obtenu l'acceffit. Tous ces morceaux
font écrits avec chaleur&avec éloquence.
Piéces de théâtre , en vers & en proſe ,
-un volume in- 8 ° .
Les piéces contenues dans ce recueil
font connues ; leur réputation eſt faite
depuis long-tems ; elles paroiffent aujourd'hui
avec des augmentations conſidérables
; elles font de l'écrivain célèbre à
qui nous devons le nouveau théâtre françois
ou François II. Ce tableau ſublime
& vrai de l'ambition & de la politique
des courtiſans qui intriguoient à la cour
de ce jeune Roi , eſt un morceau tout-àfait
neuf,dont on ne trouve point d'exemples
chez les autres nations ; on y a joint
des notes précieuſes pour tous les amateurs
de l'hiſtoire. La premiere piéce de
ce recueil eft Cornelie Veſtale, tragédie
repréſentée àParis en 1713 , &imprimée
pour la premiere foisà Londres en 1718 .
C'eſt une production de la jeuneſſe de
l'auteur qui annonçoit le talent le plus
décidé ,& qui fait regretter qu'il n'ait pas
continué
AVRIL.. 1770 . 97
continué cette carriere ; il a préſenté d'une
maniere intéreſſante le premier effor
d'une ame pure , étonnée des ſentimens
qu'elle éprouve : il a uſé de la liberté accordée
aux auteurs dramatiquesde s'écarter
quelquefois de la vérité de l'hiſtoire ;
il ne s'eſt éloigné en quelques points de
celle des veſtales que pour donner plus
d'intérêt à ſon ouvrage , au reſte , cette
tragédie , ſagement écrite , n'a aucun rapport
avec une autre qui a paru il y a quelque
tems , & dont on a auſſi placé l'action
dans le temple de Veſta. La petite Maifon
& le réveil d'Epimenide ſont deux
comédies fort agréables qui peignent avec
beaucoup d'eſprit & de gaïté l'inconféquence
& la légereté de nos moeurs. Le
jaloux de lui même offre un caractere bizarre
affez commun dans tous les pays &
dans tous les tems ; cette piéce peut contribuer
à le corriger. Ce recueil eſt terminé
par le Temple des Chimeres , divertiſſement
lyrique en vers &en un acte;
c'eſt une allégorie charmante , qui nous
fait fentir combien l'illuſion eſt utile &
néceſſaire à notre bonheur; nous rapporterons
les vers que M. de Voltaire adreſſa
dans le tems à l'auteur.
Votre amusement lyrique
I. Vol. * E
MERCURE DE FRANCE.
M'a paru du meilleur ton.
Si Linus fit la muſique ,
Les vers ſont d'Anacreon.
L'Anacréon de la Gréce
Vaut- il celui de Paris ?
Il chanta la double ivrefle
De Syléne & de Cypris ;
Mais fit- il avec ſageſle
L'hiſtoire de ſon pays ?
Après des travaux auſteres ,
Dans vos doux délafſſemens ,
Vous célébrez les chymeres :
Elles ſont de tous les tems :
Elles nous font néceſſaires ;
Nous ſommes de vieux enfans ,
Les erreurs ſont nos lifiéres ,
Et les vanités légéres
Nous bercent en cheveux blancs.
1
Juftini Hiftoriarum ex Trogo Pompeio ,
libri XLIV. Parifiis , ex typographia
Joſephi Barbou , via Mathurinenfium.
Cette éditionde Juſtin eſt auſſi correcte
&auffi ſoignée que toutes celles des autres
auteurs latins qui ſont ſorties fucceffivement
des preſſes de Barbou ; elle eſt
• faited'après celle que donna , en 1737 , à
Léipſick, J. Fréderick Fiſcher , quoiqu'elle
paſsât pour la meilleure , elle contenoit
AVRIL. 1770.
99
cependant pluſieurs fautes qu'on a corrigées
avec ſoin en confultant les manufcrits
conſervés dans la bibliothèque du
Roi . Tout le monde connoît l'ouvrage
de Juſtin ; il n'a pas peu contribué à faire
perdre l'hiſtoire univerſelle de Trogue-
Pompée dont il eſt l'abrégé ; c'eſt un écrivain
eſtimé , mais qui n'eſt pas toujours
un hiſtorien exact .
Quintilien , de l'inſtitution de l'orateur ,
traduit par M. l'abbé Gedoyn , de l'académie
françoiſe ; édition faite d'après
un exemplaire corrigé par l'auteur.
AParis , de t'imprimerie de J. Barbou ,
rue des Mathurins , 4 vol. in 12 .
C'eſt à la décadence de l'éloquence romaine
que nous devons cet ouvrage de
Quintilien ; le mauvais goût , l'affectation
, l'obfcurité , l'enflure , les jeux de
mots avoient fait des progres rapides , de
ſon tems on avoit abſolument perdu la
nobleſſe , la ſimplicité & le goût du fiécle
d'Auguſte ; Quintilien s'attacha à faire
revivre la véritable éloquence ; le vrai
mérite a ſes droits qui ſe font reconnoître
tôt ou tard ; on applaudit à ſes efforts ,
on l'admira. Les Romains l'engagerent à
enfeigner un att qu'il poſſédoit au plus
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
haut degré de perfection ; ils lui firent
même un honneur qu'ils n'avoient encore
fait à perſonne ; ils lui affignerent desap.
pointemens fur le tréſor public. Quinti .
lien renonça au barreau , où il s'étoit acquis
beaucoup de gloire , & s'occupa à
former de jeunes orateurs ; après avoir
exercé cet emploi pendant vingt ans , il
obtint la permiſſion de le quitter ; il
compoſa alors les douze livres de l'inftitution
de l'orateur pour ſervir éternellement
de règle à ceux qui s'adonneroient
àl'éloquence , & de préſervatif contre le
mauvais goût qui eſt la ſource de tous les
vicesquil'empoiſonnent&qui entraînent
enfin ſa ruine.
L'abbé de Parc eſt le premier qui
ait entrepris de donner en France une
traduction de l'ouvrage de Quintilien; ſa
verſion a été oubliée en naiſſant ; & fon
nom feroit auffi peu connu , fi Defpréaux
ne l'avoit conſigné dans ſes ſatires ; la
verſion de M. Gedoyn eſt la ſeule que
nous ayons ; elle lui ouvrit les portes de
l'académie , & le tems n'a fait que confirmer
ſon ſuccès.
Principes de l'art du Tapiffier ; ouvrage
utile aux gens de cette profeſſion & à
ceux qui les emploient ; par M. BiAVRIL.
1770. 101
mont , maître & marchand tapiffier. A
Paris , de l'imprimerie de Lottin l'aîné,
imprimeur- libraire de Mgr le Dauphin
&de la ville , rue St Jacques , au Coq
& au livre d'or ; in 12. Prix 2 liv.br.
Cet ouvrage a déjà paru ſous le titre
de Manuel des Tapiffiers ; l'auteur le préfente
aujourd'hui fous une autre forme
& avec des augmentations conſidérables ;
il eſt diviſé en deux parties ; l'une traite
de la qualité , de l'uſage & des façons
qu'on doit donner aux étoffes &aux autres
marchandiſes qui ſervent à meubler
les'appartemens ; l'autre marque la quantité
& le prix des matieres , ainſi que celui
des façons . L'ouvrage peut être réellement
utile aux tapifiers & à leurs apprentifs
; les perſonnes qui les emploient
journellement feront auſſi bien aiſes de
prendre connoiſſance de tous les objets
qui font relatifs aux meubles dont ils ont
beſoin.
Le Début ou les premieres aventures du
Chevalier de *** , avec cette épigr.
Juvenilibus annis ,
Luxuriant animi , corporaque ipſa vigent.
OVID.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
A L *** ; & ſe vend à Paris , chez
Rozet , libraire , rue St Severin , au
coin de la rue Zacharie ; in- 12 .
Le chevalier de *** écrit lui - même
l'hiſtoire de ſes premieres années ; il la
commence au moment où il entre en rhétorique
; il s'étend plus ſur les plaiſirs
que ſur les progrès; il peint les premiers
d'une maniere très vive & très enjouée ;
ils fourniſſent une multitude de petites
aventures agréablement écrites &qui ne
font liées entr'elles que par celui qui en
eſt le héros. Après avoir pris long-tems
le plaiſir pour de l'amour, il éprouve enfin
ce dernier ſentiment ; une perſonne refpectable
en eſt l'objet ; il n'a point voulu
cacher l'hiſtoire de ſes égaremens à celle
qu'il aime ; c'eſt par l'expoſé ſincere de ſa
conduite qu'il prétend lui apprendre à juger
de ſon caractere. La derniere aventure
dont il lui rend compte eſt pleine
d'intérêt & en même tems très - finguliere
.
Le chevalier alloit ſouvent chez Mile
des Forts qui vivoit des bienfaits du duc
de... Unjour il trouve à ſa porte une jeune
enfant qui pleure parce qu'elle n'a pas de
pain , & parce que ſa mere ne peut lui en
donner ; elle demeure dans la maiſon de
AVRIL.
1770. 103
Mlle des Forts ; mais le grenier qu'elle
habite eſt le théâtre de la plus affreuſe
mifére . Le chevalier y monte ; il conſole
cette mere malheureuſe , & lui fait une
petite penſion. Il apprend d'elle qu'elle
n'a dû le titre de mere qu'à l'amour. Quelques
années s'écoulent ; cette femme vient
chez le chevalier & lui tient ce diſcours .
" Vous êtes mon appui , mon ſoutien , le
>> plus généreux des hommes ; daignez
>> m'écouter. Les années s'amaſſent fur
» ma tête ; bientôtje ne ſerai plus en état
» de m'aider . Je ne veux pas abuſer de
> vos bontés ; je vous dois tout , ma vie ,
>> celle de ma fille ... Ma fille ! Dieu
> veuille qu'elle foit plus heureuſe que
> ſa mere. Je l'ai élevée juſqu'ici dans
>> une entiere folitude; il y a trois jours
» que je la conduiſis au palais royal ; on
>> nous ſuivit; le courier de l'envoyé de ..
>>vint nous faire , de la part de fon maî-
>> tre , les plus belles propoſitions ; je les
>> rejetai ; hier l'envoyé lui-même eſt ve .
» nu chez nous , les mains pleines d'or
» & de bijoux . Que vous dirai-je ? Je lui
» demandai du tems & ne lui ôtai pas
>> toute eſpérance . O mon patron ! je n'ai
" que Dorothée , elle eſt jolie ; la mifére
>> ne lui laiſſe pas la liberté d'être ver
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
>> tueuſe ; il faut qu'elle m'acquitte, qu'el-
>>le s'acquitte envers vous , avant de paf-
>> fer en d'autres mains . ”
Cette femme avoit amené Dorothée ;
le chevalier alloit abuſer de ſa reconnoiffance
, mais Dorothée pleure ; elle aime
un garçon du pays de ſa mere ; il étoit
venu à Paris pour paſſer le bail d'une ferme;
d'autres ont obtenu la préférence ; il
a regretté cette fortune parce qu'elle l'auroit
mis en état d'épouſer Dorothée . Ce
jeune homme a porté de l'eau pour vivre,
&tous les foirs il remettoit ſon gain à la
mere de Dorothée. Son pere eſt mort, ſa
mere lui a écrit de revenir au pays ; il eſt
parti. Le chevalier eſt touché de cette
confidence naïve ; il fait donner une ferme
à ce bon payſan par un de ſes amis
dont la terre eſt voiſine de ce village ; il
le marie avec Dorothée , & jouit de la
reconnoiſſance de la mere , de la fille&
de l'époux .
Ce roman mérite d'être diftingué de la
foule des bagatelles qui paroiſſent dans
ce genre ; on y trouve de l'intérêt , de la
gaïté , & fur- tout beaucoup de légéreté.
Mémoires de l'Académie de Dijon. A
Dijon , chez Cauſſe , imprimeur - liAVRIL.
1770 . 1ος
1
braire du parlement & de l'académie ,
place St Etienne ; & ſe vend à Paris ,
chez Saillant & Nyon , rue St Jean de
Beauvais. Tome I. in- 8 ° .
Il y a longtems que l'académie de Dijon
defiroit donner ſes mémoires au public
; mais elle a éprouvé le fort de la
plupart des établiſſemens littéraires qui
n'ont acquis que lentement la conſiſtance
néceſſaire pour engager les aſſociés à faire
un fonds commun de connoiffances ; ce
n'eſt que depuis 1761 que les portefeuilles
de l'académie ſe ſont remplis fucceſſivement
; avant cette époque les académiciens
ſe contentoient de venir lire
leurs ouvrages , & le ſecrétaire en retenoit
ſeulement le titre avec la date des lectures.
Ce recueil eſt formé ſur le plan des
mémoires de l'académie royale des ſciences
; chaque volume ſera diviſé en deux
parties , l'une, ſous le titre de mémoires ,
contiendra les ouvrages imprimés en entier
, l'autre , fous celui d'hiſtoire , offrira
le recit exact de tout ce qui ſe ſera dit
dans les ſéances , un précis des obſervations
de différens genres qu'on y aura
lues , & l'extrait de pluſieurs ouvrages
qu'on n'imprimera point avec les mémoi-
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
res , parce que les auteurs auront voulu les
publier ſéparément , ou parce qu'ils auront
pour objets des matieres fur leſquelles
le goût du public eſt pour ainſi dire
raſſafié; on ne préſentera dans ces extraits
que les idées neuves & les détails qu'on
chercheroit inutilement ailleurs .
Le volume que nous annonçons offre
d'abord l'hiſtoire de l'académie depuis
fon établiſſement juſqu'à préſent , cette
hiſtoire eſt fort intéreſſante ; elle eſt ſuivie
de différens extraits qui ont pour objet
la phyſique , l'hiſtoire naturelle , les curiofités
naturelles , les belles - lettres , les
beaux arts , la deſcription de pluſieurs an- -
riques , des obſervations de médecine , &
les éloges de M. Fromageot &de M. d'Aulezy.
Les mémoires offrent une grande
variété ; ce ſont des morceaux curieux de
ſciences , d'hiſtoire , de littérature profonde
& légere , où tous les lecteurs peuvent
trouver de quoi s'inftruire & de quoi s'amufer
; ce premier volume ne peut que
faire defirer avec empreſſementla fuite de
cette collection ; &les gens de lettres fauront
toujours gré à l'académie de leur faire
part de ſes travaux.
AVRIL. 1770. 107
OEuvres choifies de Bernard de la Monnoye,
de l'académie françoiſe , en deux
vol. in-4°.
Ingenium cui fit , cui mens divinior , atque os
Magna ſonaturum .
HOR. fat. 4 , 1. 1 .
Tome II . A la Haye , chez Charles le
Vier , libraire , dans le Spuyſtract ; &
ſe trouve à Paris , chez Saugrain , libr .
ordinaire de Mgr le Comte d'Artois ,
quai des Auguſtins ; à Dijon , chez F.
Des Ventes , libraire de Mgr le Prince
de Condé , 1770 ; volume d'environ
soo pages.
Les libraires , chargés de la nouvelle &
riche collection des oeuvres de M. de la
Monnoye , in - 4°. & in . 8°. , ont rempli
leurs engagemens avec exactitude , tant
par rapport à la propreté de l'édition que
par rapport au tems de la livraiſon des
volumes. Celui ci eſt diviſé en quatre livres
, formant les 6 , 7 , 8 & 9 livres
de l'ouvrage . Le ſixieme contient les fonnets
héroïques& autres; le ſeptieme,des
piéces latines & grecques avec des traductions
; le huitieme ,une faite ou mélange
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
de différentes piéces & traductions françoiſes
, latines & grecques , en profe& en
vers; le neuvieme,des eſſais de critique&
de littérature, avis,&c. Nous tranferirons,
preſque ſans choix , quelques petites piéces
de vers de ce volume ; & nous y joindrons
quelques anecdotes tirées des lettres&
des diſſertationsde ce ſavant littérateur
.
M. de Monnoye rendoit compte de ſa
fituation , en 1670 , à un de ſes amis dans
ce fonner.
Ami , je ſuis mort , autant vaut ,
Ame déſoler tout conſpire.
Je joue & perds , c'eſt mon défaut ,
Et joueur qui perd ne peut rire.
:
J'ai toujours trop froid outrop chaud.
Si je choiſis je prends le pire.
J'ai moins de ſanté qu'ilne faut,
D'enfans , plus que je n'en defire.
Mes plus beaux jours s'en ſont paflés ;
Mes meilleurs contrats évincés ;
Un cruel traitant me dévore ,
Cependant je ſuis amoureux ,
EtCélimene m'aime encore :
Je ne ſuis pas trop malheureux.
AVRIL. 1770. 109
M. de la M. avoit fait , ſur l'anti- Baillet
de Ménage , des remarques qu'il auroit
communiquées à l'auteur , s'il ſe füt
trouvé un ami commun pour les lui préſenter
de fa part. Lorſqu'il vit M. Ménage
hors d'état de ſe défendre , il ne voulut
point l'attaquer.
Laiſſons en paix Monfieur Ménage ,
C'étoit un trop bon perſonnage
Pour n'être pas de ſes amis .
Souffrez qu'à ſon tour il repoſe ,
Lui , de qui les vers & la proſe
Nous ont ſi ſouvent endormis.
M. de la M. a traduit en vers latins
fon beau poëme ſur le duel , couronné par
l'académie françoiſe , quelques ſatires de
Deſpréaux , le commencement du lutrin,
&c . Defpréaux ayant dit un jour qu'on
avoit traduit de fes piéces en latin , en
eſpagnol , en portugais , en anglois & en
allemand , mais qu'on ne lui avoit pas fait
l'honneur de le traduire en grec , M. de
laM. pour lui procurer cette fatisfaction,
mit en vers grecs ſa ſatire fur Paris .
L'abbé Nicaiſe avoit un jour prodigué
les louanges à M. de la M. Ce franc &
IIO MERCURE DE FRANCE.
noble Bourguignon lui écrivit : « Il me
>> prend envie de vous refuſer les hym-
>> nes que vous ne demandez , pour vous
>> apprendre une autre fois à m'écrire.
»Où ... avez- vous pêché... ce que vous
» mejetez à la tête ? Moi , ſavant ! moi ,
>> le premier homme du ſiécle ! Savant ,
» vous - même ; je n'y prétends rien : &
>> pour ce qui eſt de l'autre éloge , il eſt
>> vrai que quand je me regarde dans mon
>>miroir & que je vois grifonner ma bar-
>> be , il me ſemble bien ,dont j'enrage ,
>> que je fuis , comme vous dites , un des
>> premiers hommes du ſiècle. Vous êtes
>> bien heureux de ce que mes vers ne
> ſont pas bons. Afurez vous , s'ils l'é-
>> toient , que , dans la colere où je fuis ,
>> je me garderois bien de vous les en-
» voyer . »
Ayant beaucoup perdu dans le temsdu
ſyſtême , M. le duc de Villeroi lui fit une
penſion de 600 liv. Lorſqu'il voulut remercier
ſon bienfaiteur... Oubliez cela,
lui dit il , c'est à moi de me ſouvenir que
jefuis votre débiteur.
La logique de Port Royal paſſa d'abord
pour être l'ouvrage de M. le Bon. M. de
la M. eſt comme perfuadé que Racine
dans le tems qu'il étoit brouillé avec
AVRIL. 1770 . III
MM. de Port - Royal , affecta , pour les
mortifier , de donner le nom de le Bon au
fergent des Plaideurs .
Il rapporte que le grand Corneille ayant
publié des ſtances affez libres ſous le titre
de l'Occafion perdue & recouvrée , le
chancelier Seguier, après lui en avoir fait
une douce reprimande , voulut le mener
à confefſe; & qu'en effet il le conduiſit à
fon confeſſeur qui lui ordonna , par forme
de pénitence , de mettre en vers françois
le premier livre de l'imitation de
Jeſus Chriſt ; la Reine Anne d'Autriche
lui demanda le ſecond. Dans une dangereuſe
maladie , il promit de traduire le
troiſiéme , ce qu'il fit après fon rétabliffement.
A la fin de ce volume , l'on trouve la
préface que M. de la M. compoſa , il y a
environ 45 ans , pour être miſe à la tête
d'une nouvelle édition des bibliothèques
françoiſes de la Croix- du Maine & de du
Verdier. On ſouſcrira juſqu'au mois
d'Août prochain , à Paris , chez Des Ven .
tes de la Doué , rue St Jacques ; à Lyon ,
chez Jacquenot fils , rue Merciere ; ADijon,
chez F. Des Ventes ; pour l'édition
de ces bibliothèques , enrichie des remarques
de M. de la Monnoye , de M. le
112 MERCURE DE FRANCE.
1 préſident Bouhier , de M. Falconnet&de
pluſieurs autres ſavans. Les premiers volumes
en feront délivrés au mois d'Octobre.
Les payemens de la ſouſcription feront
toujours 1º. de 12 liv. en prenant fon
numéro ; 2 °. De 21 liv. en prenant les
deux premiers tomes ; 3 ° . De 12 liv.en
prenant les 3 & 4tomes d'environ 800 p .
chacun.
Traité historique , dogmatique & pratique
des indulgences & du jubilé , où l'on
réfoud les principales difficultés qui
regardent cette matiere pour ſervir de
ſupplément aux conférences d'Angers;
par M. Collet , prêtre de la congrégagation
de la miffion , docteur en théologie
, derniere édition , revue & augmentée
. A Paris, chez N. M. Tilliard ,
libraire , quai des Auguſtins , à St Benoît
; & J. Th . Hériſfant , fils , libraire,
rue St Jacques , à St Paul & à St Hilaire;
2 vol . in- 12 .
L'auteur s'eſt attaché à préſenter des
notions préliminaires & des principes
généraux fur les indulgences ; il y a joint
un recueil de cas & de déciſions pour
le jubilé. Cet ouvrage a beaucoup acquis
AVRIL. 1770 . 113
dans cette nouvelle édition ; on a revu
avec ſoin les déciſions qu'on avoit déjà
données ; on en a rectifié pluſieurs qui
n'étoient pas juſtes ; en cherchant à en
fortifier d'autres par des piéces qu'on n'avoit
point connues auparavant , on en a
découvert quelques- unes qui forment des
augmentations conſidérables ; ce traité ,
deſtiné aux eccléſiaſtiques , ne peut manquer
de leur être très - utile ; il mérite
d'être préféré à la plupart de ceux que l'on
a déjà , & qui , avec beaucoup plus d'étendue
, offrent moins d'inſtruction .
Choix varié de poësies philofophiques &
agréables , traduites de l'anglois & de
l'allemand . A Avignon , chez la Veuve
Girard & Franç. Seguin , imprimeurslibraires
, près la place St Didier ; & à
Paris , chez Saillant & Nyon , rue St
Jean de Beauvais ; 2 vol . in- 12 .
La plupart des piéces qui compoſent ce
recueil font déjà connues ; elles ont paru
en différens tems , & fe trouvent répanduesdans
un grand nombre de volumes
où elles ſont confondues avec beaucoup
de morceaux médiocres ; on s'eſt attaché
à rendre ce choix agréable ; preſque toutes
ces poëfies ont été dictées par l'eſprit
114 MERCURE DE FRANCE.
philofophique qui en a banni les froides
plaifanteries & les idées infipides & ga-
Jantes qui déparent ſouvent les ouvrages
de cette eſpéce. Ily en a pluſieurs de M.
Zacharie , de M. Retz , de M. Haller, &c.
Ondistingue parmi ces pièces les 5 & 6 °
épîtres morales de Pope , traduites par M.
de St Lambert . La premiere eſt ſur l'homme
; nous en citerons un ou deux morceaux.
« Qui peut fonder notre profon-
>> deur , qui peut diftinguer ce que nous
>> ſommes & ce que nous voulons être ?
>> La légere inconſtance , le flux & le re-
>> flux de nos idées ? Qui peut fixer l'hom.
>> me pour l'obſerver ? Il paffe & fa route
>> n'eſt point tracée ; en vain nous vou-
>> lons faire fur ce ſujet de ſérieuſes ré-
>> flexions , il nous échappe. Nous pou-
>> vons , en raiſonnant ſur les actions des
>> autres , faire un ouvrage très-raifonna-
>>ble , mais néceſſairement le ſujet en ſera
>> manqué ſi vous cherchez le principe de
>> ſes actions .Dansl'inſtantoù vous croyez
>>le faifir , il varie &n'eſt plus le même;
» & ſi vous vous laſſez de ſuivre cet objet
>> inconſtant , le moment où vous le quit-
>> tez eſt celui où vous l'auriez connu ...
>> En vain le ſage leve le voile de l'appa-
>> rence & cherche la raiſon de tout ce
AVRIL. 1770 . 115
>> qu'il voit , en vain il distingue ce que
>> le hafard nous a fait faire , & ce que
>> nous avons fait quand des motifs nous
>> ont déterminés ; des mêmes motifs
>> naiſſent des actions différentes. Mal-
>> traité de la fortune& de ſa maîtreſſe ,
>> l'un ſe plonge dans les affaires , l'autre
>> ſe jette dans un cloître ; pour trouver le
>> repos de l'ame , l'un ſe démet de l'em-
>> pire , l'autre bouleverſe l'univers ; tous
>> deux également agités , Charles court à
>>>St Ildegonde , & Philippe à de nouvel-
>>les conquêtes. »
L'homme céde toujours à ſa paſſion dominante
, les efforts qu'il fait pour la détruire
ne fervent qu'à la fortifier ; elle le
maîtriſe juſqu'au dernier moment ; l'un
conſerve juſqu'à la mort l'amour effrené
du plaifir. « Ce gourmand célèbre , que
>>ſon intempérance réduit à l'extrêmité ,
>> fait appeler ſon médecin qui lui déclare
» qu'il faut mourir. Ah ! dit-il , puiſqu'il
» n'eſt plus de remedes , qu'on m'apporte
>> vîte le reſte de mon poiffon. Dans quel
>> état me vois-je , s'écrie ce Narciffe ex-
>>pirant , que le plus beau linge de Flan-
>> dre me pare encore ; qu'on releve l'é-
>>clat de ces joues , autrefois ſi charman-
>> tes; que ne puis-je étendre les bornes
116 MERCURE DE FRANCE.
>> de ma beauté au-delà de celle de ma
>>vie ! il agoniſe & meurt en ſe mettant
>>du rouge : de vieux politiques vantent
>> la prudence de l'ancien gouvernement ,
>>ils remarquent les fautes du préſent ,
>>ils font foibles, mourans ; mais toujours
>> triſtes raiſonneurs . Ils maintiennent la
>> gravité réfléchie , comme Lafleſbroce
>>conſerve dans ſa goutte ſa paſſion pour la
>>danſe. Ce vieillard affable qui fut pen-
>> dant 40 ans l'eſclave de la politeffe &de
>> la cour , un pied dans le tombeau, nous
>> dit en bégayant : Monfieur , que peut-
>>on faire pour votre ſervice ? Je donne
» & légue , dit en foupirant l'avare Ecu-
>> lion , je donne & légue mes fermes à
>> Medos... Et votre maiſon , dit le no-
>> taire ? Ma maiſon , Monfieur ? Il faut
>>donc tout quitter ? Il pleure & donne
>> la maison à Mevius .... Et votre ar-
>> gent , continue le notaire ? Mon
>> argent ! oh , pour celui-là , je ne puis
>> m'y réfoudre , il expire . »
...
L'autre épître eft adreſſée à une Dame;
Pope s'étend fur la légereté , l'inconféquence
du beau ſexe ; il fait pluſieurs portraits
qui font montés ſur le ton de la fatire
; & il finit , comme ceux qui diſent du
mal en général , par faire une exception
en faveurde celle à laquelle il écrit.
AVRIL. 1770. 117
:
Eloge de Dumoulin ; par M. Henrion de
Penſey , avocat au parlement. A Geneve
; & ſe trouve à Paris , chez Valade,
libraire , rue S. Jacques , vis-à-vis la
ruede la Parcheminerie , in- 8 ° . 36 р .
Le célèbre Dumoulin étoit de la famille
des Boulens qui a donné Elifabeth à l'Angleterre;
il s'eſt montré ſupérieur à cet
avantage en l'oubliant; dès ſon enfance ,
il fut deſtiné au barreau ; ſon génie répara
tout d'un coup dans la jurisprudence le
mal qu'avoient fait dix fiécles d'ignorance&
de barbarie. Il éclaira toutes les parties
de la légiflation , le droit eccléſiaſtique
, le droit françois , le droit romain.
On lui doit le premier & le meilleur
traité que nous ayons fur les fiefs; la réputation
ſe répandit dans toute l'Europe;
les puiſſances étrangeres l'appelerent de
tous côtés ; il céde à leurs deſirs , il ſe
rend en Allemagne , il y eſt confulté &
reçu avec la plus grande diſtinction. Les
troubles qui s'étoient allumés dans l'égliſe
fixerent auſſi l'attention de Dumoulin;
le jurifconfulte devint théologien ; il publia
le fameux livre de la concorde des
évangiles que Genéve fit brûler. Le tableau
des vertus de Dumoulin termine
cet éloge; il refuſa les dignités que lui
118 MERCURE DE FRANCE.
offroient les étrangers pour demeurer
dans ſa patrie. « Médiocres littérateurs ,
>> citoyens plus mauvais encore , vous qui
>> oſez calculer avec votre patrie , qui met-
>> tez vos petits talens à la plus haute en-
>> chere& qui ne ceſſez de crier à l'injuf-
>> tice , apprenez que lorſque Dumoulin
>>faiſoit à la France tant de généreux fa-
> crifices , il y étoit pauvre , malheureux
» & perfécuté. Il ſemble qu'après avoir
>> formé un grand homme , la nature fiere
>> de fon ouvrage , ſe plaiſe à accumuler
>> autour de lui les obſtacles de toute ef-
» péce , afin de montrer , ſous toutes ſes
>> faces , le ſpectacle utile de la vertu aux
>> priſes avec l'infortune. Dumoulin eut
» en effet des envieux & des perfécuteurs,
>>des hommes qui auroient dû l'honorer
>> comme leur maître &le ſuivre comme
>> leur guide , ſe crurent ſes rivaux , atta-
>> querent ſes écrits & ſouvent ſa per-
>> fonne. >>
Lettre écrite à Mde la Comteſſfe - Tation ;
par le Sr de Bois- flotté , étudiant en
droit- fil : ouvrage traduit de l'anglois ,
nouvelle édition , augmentée de plufieurs
notes d'infamie. A Amſterdam,
aux dépens de la compagnie de Perdreaux.
AVRIL. 1770. 119
Le ſeul titre de cette brochure de 42
pages , avec la préface& les notes , doit
annoncer ſuffiſamment le genre de plaifanterie
dont elle eſt . LeBacha Bilboquer
ſembloit de nos jours l'avoir épuiſée ,
mais l'hiſtorien de l'Abbé Quille l'a portée
plus loin encore , & fera problablement le
déſeſpoir de ceux qui voudroient après lui
ſe jeter dans la brillante carriere des pointes
, des jeux de mots , des équivoques&
des turlupinades .
Onaimeà conjecturer que le jeune écrivain
de cette bagatelle , connu pour un
homme d'eſprit,a eu deſſein de ſe moquer
de fes lecteurs &de guérir la ſociété d'une
contagion qui renaiſſoit parmi nous fous
Ale nomde Calembour & de Charade.
Cet écrivain , par la ſatiété de ſes nouveaux
rebus , produira peut- être l'effet heureuxdu
poëme de Dulotvaincu, auquel on
dutautrefois la défaite des Bouts- rimés.
Il faut que le goût des pointes & des
équivoques foit bien naturel à notre nation.
Le 16. fiécle les vit regner dans
tous les genres de l'eſprit. Le commencement
du 17. fiécle en fut infecté. Ce fut
en 1630 que parut l'original du Bacha
Bilboquet & de l'hiſtoire de l'Abbé Quille
, ſous le titre du Courtisan grotesque ,
par le Sr Devaux de Dos. Caros , p. 141 ,
120 MERCURE DE FRANCE .
८
des Jeux de l'Inconnu. Le courtiſan , dit
le Sr Devaux , prend le chemin de StJacques
où étoit ſa mie de Pain mallet , il la
trouva travaillant ſur la toile de Pénélope
avec l'aiguille d'un clocher , & c. En voilà
fans doute affez de ces deux lignes , priſes
au hafard , pour affurer au Sieur de Dos-
Caros la gloire d'être l'inventeur de cette
eſpéce de production.
Etrennes du Parnaffe. A Paris , chez Fetil
, libraire , rue des Cordeliers , près
decelledeCondé, au Parnaſle italien.
LesEtrennesduParnaſſe n'avoient point
été données au public comme un ouvrage
deftiné à être continué ; c'eſt le ſuccès qui
en aprouvé l'utilité. Pour le rendre encore
plus intéreſſant, on ſe propoſe d'en changer
la forme , d'y répandre plus de variétés,
de l'enrichir des plus belles pièces
qu'on pourrarecueillirdans les porte- feuilles
des gens de goût , d'y ſemer quelques
anecdotes littéraires , enfin de ſe rendre
difficile fur le choix des morceaux qu'ony
inférera. On ne ſe permettra aucune critique.
L'éditeur de cet ouvrage invite les
poffeffeurs de piéces fugitives àles adreſſer
ſous enveloppe à Fetil,libraire. Les lettres
feront envoyées franches de port avant le
premier Novembre.
La
AVRIL. 1770. 121
La Girouette ou Sanfrein , hiſtoire dont
le héros eſt l'inconféquence même ,
avec cette épigraphe :
Nitimur invetitum femper , cupimuſque negata.
HOR.
AGenéve; & ſe trouve à Paris , chez
Humaire , libraire , rue du marché Palu
, vis-à vis la Vierge de l'Hôtel Dieu,
in-12 .
Sanfrein étoit né avec le défaut de
courir avec ardeur à tout ce qui lui étoit
défendu, &de s'éloigner de tout ce qui lui
étoit preſcrit. Son précepteur avoit pris le
parti de ſe prêter à ſon caractere , & Sanfrein
avoit appris quelque choſe. Entré
dans le monde , il ne trouva pas dans ſes
connoiſſances la complaiſance de ſon pré .
cepteur , & fit beaucoup de fottiſes. Il
étoit cadet & peu riche , parce que fon
frere aîné l'étoit beaucoup ; il embraſfa
l'état eccléſiaſtique ,& obtint un bénéfice
qui le mit à ſon aiſe; ſon état exigeoit
qu'il eût de la prudence &de la ſageſſe ,
il n'eut ni l'une ni l'autre ; ſon frere mourut,
il devint riche; il rentra dans le mon-
1. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
de , & fut dévot ; il étoit généreux ; il
donnoit beaucoup aux pauvres. Son directeur
lui en fit une obligation , & Sanfrein
ceſſa d'être charitable. Il aimoit beau .
coup le poiſſon , mais les viandes les plus
groſſieres le tentoient fortement lorſqu'il
en voyoit le vendredi , & toujours il cédoit.
Il va s'établir à la campagne ; il devient
amoureux de la fille d'un gentilhomme
voiſin. Il la demande au pere qui
la lui accorde , l'amour de Sanfrein diminue
; il ſe ranime lorſqu'il apprend
que la mere de la Demoiselle n'eſt pas
de l'avis de ſon mari ; bientôt les obftacles
s'évanouiſſent; Sanfrein n'eſt plus
ſi preſſant ; un autre amant ſe préſente ,
il eſt aimé en ſecret de la Demoiſelle ;
Sanfrein l'ignore ; mais il craint de ſe
marier ; il retire ſa parole , & n'a pas plutôt
perdu l'eſpoir de poſſéder ſa maîtreſſe
qu'il en eſt plus paffionné que jamais . Il
tombe malade ; on le met au lait pour
toute nourriture ; c'eſt l'aliment qui le
flatte le plus ; mais l'obligation de s'en
tenir à celui-là l'en dégoûte , & il meurt .
Il y a de l'eſprit & de la gaïté dans ce
roman ; mais des digreſſions trop longues
, & trop de prétentions à la philofophie.
AVRIL. 1770. 123
OEuvres de Regnard , nouvelle édition ,
revue, exactement corrigée , & conforme
à la repréſentation . AParis , chez
les libraires aſſociés ; 4 vol. in. 12 .
Cette nouvelle édition des oeuvres de
Regnard eſt , ſans contredit , la plus exacte
, la plus foignée & la plus complette
que nous ayons ; l'éditeur a examiné toutes
les éditions anciennes & modernes ,
& les a comparées avec les manufcrits
conſervés dans le dépôt de la comédie ;
ce travail pénible l'a mis en état de faire
des corrections importantes & des changemens
qui rendent cette édition bien
différente des précédentes. Nous n'entrerons
dans aucun détail ſur les piéces de
Regnard , elles ſont appréciées depuis
long-tems ; la gaïté qui le diftingue , &
dont perſonne n'a approché depuis , l'a
placé immédiatement après Moliere ; &
fi ce pere de la comédie françoiſe n'a
point encore ſon ſucceſleur , Regnard at
tend auſſi le ſien .
Les libraires aſſociés ſe diſpoſent à don
ner une magnifique édition in - 8 °. des
oeuvres de Regnard; elles feront accompagnéesde
notes hiſtoriques & critiques ,
auxquelles travaille un homme de lettres
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
qui joint à des talens diſtingués une connoillance
profonde du théâtre dont il a
faitune étude particuliere ; il prépare aufi
un commentaire pour une belle édition
des oeuvres de Crébillon .
LaPogonotomie ou l'art d'apprendre àfe
raferfoi même , avec la maniere de connoître
toutes fortes de pierres propres
à affiler tous les outils ou inſtrumens ,
& les moyens de préparer les cuirs pour
repaſſer les raſoirs , & la maniere d'en
faire de très-bons, ſuivi d'une obſervation
importante ſur la ſaignée ; par
J. J. Perrel , maître & marchand coutelier
, ancien juré-garde. AParis, chez
Dufour , libraire , rue de la vieille Draperie
, vis -à - vis l'égliſe Sainte-Croix ,
au bon Pasteur , in- 12 .
Le titre de cet ouvrage en indique
l'objet ; l'auteur , dans une préface de 24
pages , s'étend ſur ſon utilité; ce n'eſt
qu'en tremblant qu'il entre dans une carriere
où tant de ſavans ſe ſont diſtingués ;
il n'aſpire pas à la gloire d'être auteur ; il
ſe borne à celle d'être utile à ſes concitoyens
; il s'attache à leur découvrir tout
ce que de longues expériences lui ont appris
dans l'art important de ſe raſer foi
AVRIL. 1770. 125
même. Cette opération eſt devenue indiſpenſable
; toutes les nations ſe raſent
à l'exception de quelques-unes qui croiroient
ſe deshonorer en fe privant de leurs
barbes. Il eſt ſurprenant , ajoute l'au-
>> teur , que parmi une foule innombra-
>>ble de volumes qui honorent notre lit-
>> térature , ainſi que dans toutes celles de
>> l'univers , on ne trouve pas une ſimple
>> brochure qui enſeigne à l'homme les
>>principes pour commencer dans ſa jeu-
>>neffe , une opération qu'il eſt obligé par
>>la ſuite de répéter pluſieurs fois la ſe-
>> maine. » Graces à M. Perrel , cette furpriſe
va ceſſer ; ſon livre eſt le premier
qui traite de cet art.
Traité de l'uſure & des intérêts. A Cologue
; & ſe trouve à Paris , chez Valatla-
Chapelle , libraire , au palais ſur le
perron de la Ste Chapelle , in- 12 . Prix
2liv.broch.
On ne connoît point l'auteur de cet
ouvrage ; il eſt , dit- on , d'un eccléſiaſtique
très - inſtruit qui le confia à un négociant
à qui l'on avoit donné des ſcrupules
ſur la queſtion des intérêts ; à la mort.
de ce négociant on a trouvé la copie de
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
ce traité parmi ſes papiers; il eſt diviſé en
trois parties , l'une traite du prêt & de
l'uſure , l'autre , des titres ſurajoutés au
prêt qui peuvent autorifer à retirer des
intérêts, & la derniere , des contrats différens
du prêt qui peuvent auſſi donner
lieu à des intérêts légitimes . L'auteur définit
l'uſure un intérêt exigé uniquement
par la force & en vertu du prêt ; mais il y
ades circonstances qui ſe joignent au prêt
&qui rendent les intérêts légitimes ; ce
font ces circonstances que l'on s'attache à
développer. L'auteur a montré d'une maniere
très - claire & très - fatisfaiſante le
point fixe où l'intérêt eſt ou n'eſt pas ufuraire.
Nouveau Traité des Vapeurs , ou Traité
des maladies des Nerfs , dans lequel on
développe les vrais principes des vapeurs
; par M. Preſſavin , gradué de
l'univerſité de Paris , membre du collége
royal de chirurgie de Lyon , &
démonstrateur en matiere medico chirurgicale
. A Lyon , chez la Veuve Reguilliat
, libraire , place de Louis- le-
Grand ; & à Paris , chez Des Ventes de
la Doué , rue St Jacques ; in 12.2 l . br.
Ce traité des maladies des nerfs eſt
AVRIL. 1770. 127
précédé de quelques recherches fur les
vrais principes de l'animalité ; les principaux
organes ſont le coeur , le diaphragme
, le canal inteſtinal&le cerveau , c'eſt
dans leur action réciproque que confifte
tout le jeu de la machine ; l'état parfait
de la ſanté réſide dans le juſte équilibre
de la réaction alternative de ces organes ;
dès que leur élasticité eſt augmentée ou
diminuée , l'équilibre eſt rompu , & il
furvient néceflairement un dérangement
dans l'économie animale proportionné à
l'intenſité de la cauſe ; M. Preſſavin entre
dans des détails intéreſſans & bien vus
fur ce ſujet, ils éclairciſſent ſes recherches
, & fervent de baſe à tout ce qu'il dit
de l'économie animale . Son traité lui
-fournit l'occaſion de revenir ſouvent fur
ſes principes &de multiplier les preuves
qui établiſſent ſon ſyſtème.
,
Recherches pratiques fur les différentes manieres
de traiter les maladies vénériennes
; par J. J. Gardane , docteur régent
de la faculté de médecine de Paris
médecin de Montpellier,cenſeur royal ,
des ſociétés royales des ſciences de
Montpellier , de Nanci &de l'académie
de Marseille , avec cette épigra-
Fiv
A28 MERCURE DE FRANCE.
phe : Quoddamfecretumfibi venditant,
panaceis omnibus , omnibus balfamis
longè præftantiùs , addo unicum , fingulare
, propè divinum , SILICET , CUM
RECTA RATIONE MEDERI , Naud.
de antiquit. & dignit. Schol. med. Parifiens.
A Paris , chez Didot le jeune ,
quai des Auguſtins , in. 8°.
Cet ouvrage eſt le réſultat des obfervations
que M. Gardane a eu l'occafion
de faire dans la pratique ; il a traité un
nombre conſidérable de perſonnes de tour
âge &de tout ſexe attaquées de cette maladie
dangereuſe , & malheureuſement
trop commune , qui eſt peut- être le fléau
le plus funeſte à la population ; n'étant
prévenu pour aucun traitement particulier
, il a eu pluſieurs fois occaſion de les
employer ou de les voir employer tous.
La préparation du fublimé corrofif lui a
paru procurer l'avantage pour lequel M.
Aſtruc faifoitdes voeux ; c'eſt de trouver
un remede facile& fans frais qui foulageât
à coup fûr les gens du peuple hors
d'état de faire la dépenſe , & qui pût quelquefois
les guérir. Il faut lire l'ouvrage
de M. Gardane ; c'eſt celui d'un médecin
éclairé qui a beaucoup obſervé, & qui für
de ſes expériences , propofe le moyen de
AVRIL . 1770 . 129
les rendre utiles à ſes concitoyens en formantun
établiſſement qui ne coûtera rien
au gouvernement , & où le pauvre trouvera
au plus bas prix poſſible les ſecours
dont il aura beſoin.
Hiftoire moderne des Chinois , des Japonnois
, des Indiens , des Perfans , des
Turcs , des Ruffes , & c . pour ſervir de
ſuite à l'hiſtoire ancienne de M. Rollin
; continuée par M. Richer depuis
le 12 volume. A Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue Saint Jean de
Beauvais , vis à- vis le college , & Deſaint,
rue du Foin ; in- 12 . Tom XVII .
& XVIII. Prix 3 liv. reliés .
Ces deux volumes que nous annonçons
contiennent la ſuite de l'hiſtoire des Ruffes;
ils commencent aux voyages de Pier.
re le Grand. Le législateur de la Ruffie
quitta ſon trône pour aller chercher dans
les différens royaumes de l'Europe les
ſciences& les arts qu'il vouloit tranſplanter
dans ſon pays; il envoya pluſieurs feigneurs
rufſes dans divers endroits , & leur
preſcrivit à chacun un genre d'étude ;
mais la plupart conſervant leurs anciens
préjugés qui leur faifoient regarder ces
F
130 MERCURE DE FRANCE.
voyages comme contraires aux loix & à
la religion , ne répondirent pas aux intentions
de leur maître ; quelques - uns par
délicateſſe de confcience ne voulurent
rien apprendre ; il y en eut un qui , forcé
d'aller à Venife , n'eut rien de plus preſſé
en arrivant dans cette ville que de louer
une chambre dans laquelle il s'enferma
pendant quatre années entieres ; deretour
àMofcou , il ſe fit une gloire de la conduite
qu'il avoit tenue.
Le Czar fut forcé d'interrompre fes
voyages & de revenir promptement dans
ſes états pour diſſiper les troubles que ſa
foeury avoit excités ; il détruifit la milice
redoutable des Strelitz qui ſouvent s'étoit
fait craindre des Czars , comme les
Janniffaires des Sultans; il continua enfuite
ſes grands projets pour tirer ſon peuple
de la barbarie , il attira les étrangers
en leur affurant des ſecours & la liberté
de leurs cultes ; le clergé ruſſe vit avec
douleur cette tolérance inconnue auparavant
dans la Ruſſie ; il voulut faire des
repréſentations à fon maître , & chargea
le prince Alexis de les porter à ſon pere.
Pierre le Grand crut que fon fils confpiroit
contre ſa vie ; il ordonna à Menzikoff
de faire dreſſer un échaffaud ſur la
AVRIL. 1770 . 131
place publique ,& qu'on y tranchât la tête
au jeune prince à l'entrée de la nuit. Quelque
ſecret qu'on apportât à l'exécution de
cet ordre , il tranſpira ; un jeune føldat ,
à peu près de l'âge &de la figure d'Alexis,
offrit de mourir à ſa place ; Menzikoff
confentit à l'échange ,&couvert des habits
du prince , le ſoldat fut exécuté fous
les yeux du Czar même , qui regardoit ce
ſpectacle affreux d'une fenêtre de fon palais
, & qui ne dostoit point qu'il ne vit
tomber la tête de ſon fils; la nature ſe fit
enfin ſentir ; il gémit de ſa barbarie; il
montra ſes regrets & fes remords à Menzikoff
qui lui apprit alors ce qu'il avoit
fait , & qui reçut des récompenfes proportionnées
au ſervice qu'il avoit rendu
&à la reconnoiſſance du Czar.
Ce fut quelque tems après que Pierre
fit connoiffance avec la fameuſe Catherine
; elle avoit été élevée par M. Glack ,
miniſtre de la Livonie ; elle avoit paru
aimable aux yeux du fils de fon bienfaiteur
, & n'avoit pas été inſenſible. Le
miniſtre qui s'apperçut de leur commerce,
la conduiſfit à Marienbourg où elle
inſpira de l'amour à un foldat Suédois
qui l'époufa ; trois jours après il la quitta
pour aller rejoindre l'armée de Suéde qui
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
paſſoit en Pologne. Marienbourg fur
bientôt affiégée par le général Baver ; M.
Glack alla dans ſon camp pour faire la
capitulation ; il mena avec lui Catherine;
elle plut au général Ruſſe qui la retint.
Le prince Menzikoff qui , quelque tems
après , paſſa à Marienbourg , ne vit pas
Catherine fans intérêt ; il la demanda au
général Baver qui n'oſa pas la lui refuſer.
Pierre le Grand paſſant dans la Livonie
s'arrêta chez le prince Menzikoff ; Catherine
ne mmanqua pas de luiplaire auffi.
« Charmé de la maniere dont elle répon-
>>>dit à pluſieurs queſtions , il lui dit qu'il
>>falloit qu'elle portât le flambeau dans
>> fa chambre lorſqu'il iroit ſe coucher ;
»elle exécuta ſes ordres & paffa la nuit
>>avec lui. Le lendemain , en partant , il
>> lui donna un ducat qui valoit 12 liv.
>> de France. Cette ſomme étoit modique
>>>pour un fouverain ; mais il s'étoit fait
>>une loi de ne pas donner davantage à
> toutes les femmes qu'il voyoit en paf-
>> fant , & l'on affure que cette dépenſe
>> étoit conſidérable. »
: « Le Czar ne tarda pas àdemander Ca-
>> therine à Menzikoff; il l'épouſa dans
>> la ſuite&la fit couronner impératrice;
•Catherine ſe montra digne du rang où
AVRIL. 1770. 133
>>la fortune l'avoit placée; elle ſeconda fon
>> époux dans ſes projets , & remplit avec
>> grandeur le trône que Pierre le Grand
>>avoit occupé.
Nous ne ſuivrons pas cette hiſtoiredans
tous ſes détails; nous nous contenterons
de rapporter quelques traits ; en fait que
le Czar donnoit en tout l'exemple à ſes
ſujets ; il vouloit que les grades & les
honneurs militaires ne s'obtinſſent que
par le ſervice ; dans la feconde entrevue
qu'il eut avec Augufte il l'engagea à prendre
le commandement de ſon armée &
de remplir deux places de colonel , qui
étoient vacantes ; Auguſte ſe fit nommer
les ſujets qu'on propoſoit ; c'étoient les
lieutenans- colonels Alexandre Menzikoff
&Pierre Alexiowitz ; Auguſte nomma
fur le champ le premier , &dit qu'à l'égard
de l'autre , il n'étoit pas affez informéde
ſes ſervices ; il ſe fit folliciter pendant
cinq ou fix jours & le lieutenantcolonel
Pierre Alexiowitz fut enfin élevé
au grade ſupérieur. Si c'étoit là une comédie
, dit M. de Fontenelle , elle étoit
instructive , & méritoit d'êtrejouée devant
tous les Rois.
Cetrait en rappelle un autre : leprince
avoit fait conſtruire un vaiſſeau de so
134 MERCURE DE FRANCE .
piéces de canon ; lorſqu'il fut achevé , il
endonna le commandement à Mus , ha .
bile marin qu'il avoit amené de Sardam;
ce fut fur ce vaiſſeau qu'il voulut paffer
par tous les emplois de la marine; il demanda
à Mus quel étoit la derniere fonc.
tion ſur un vaiſſeau , il lui répondit que
c'étoit celle de mouſſe. Je t'en fervirai
donc aujourd'hui , s'écria Pierre . Il monta
aufſi- tôt au haut du mât pour en détacher
une corde ; il alluma enſuite la pipe du
capitaine , & fit tout ce qu'on fait faire
ordinairement au dernier mouſſe.
Catherine étoit faire pour les aventures
extraordinaires; en voici une dont l'hiftoire
n'offre point d'exemples ; le Czar
aimoitbeaucoup Villebois,gentilhomme
de la Baffe Bretagne , qu'il avoit attaché
à ſon ſervice ; un jour que ce prince étoit
à Strelémoitz , maiſon de plaiſance fur la
baie de Petersbourg , il envoya Villebois
à la Czarine qui étoit alors à Crouflot ; il
faiſoit un froid exceffif ; Villebois but
quelques verres d'eau de vie pour ſe rechauffer
pendant la route ; arrivé à Crouflot
il trouva tout le monde endormi. Il
paſſa dans une chambre où il y avoit un
poële &y reſta juſqu'à ce que la Czarine
fut éveillée. La chaleur jointe à l'eau de
AVRIL. 1770. 135
vie qu'il avoit bue lui tourna la tête &
égara fa raiſon ; il aimoit aſſez à s'enivrer
, mais en faveur de ſes bonnes qualités
le Czar lui pardonnoit ce vice , & il
faifoit auſſi tous ſes efforts pour s'en corriger
; il étoit dans cet état lorſque Catherine
ſe réveilla ; inftruite que fon mari
lui envoyoit Villebois , elle le fit venir
dans ſa chambre; ſes femmes ſe retirerent
; Villebois étoit trop troublé pour
ſe ſouvenir des ordres de fon maître ;
il ne vit dans l'Impératrice qu'une belle
femme dans un lit ; il la viola ; l'effroi
ſaiſit cette princeſſe au point qu'elle
ne put crier ; revenue à elle - même ,
elle appela du ſecours , Villebois fut
arrêté & mis aux fers. Elle chargea un
officier d'aller annoncer au Czar cette
nouvelle & lui demander la punition du
coupable. Pierre aimoit la Czarine avec
pallion ; il étoit même jaloux ; tout le
monde s'attendoit que Villebois périroit
dans les tourmens les plus affreux . Mais
l'eſtime & l'amitié que Pierre avoit conçues
pour lui firent taire tout autre ſentiment.
" Au recir que lui fit l'officier des
>>>gardes , il reſta d'abord interdit , ſe leva,
>> ſe promena quelques momens dans ſa
>> chambre en ſe frottant la tête ; fe tour-
>> nant enſuite vers l'officier , il lui dit :
136 MERCURE DE FRANCE.
>> qu'eſt devenu Villebois ? On l'a lié ,
>> répondit l'officier , & on l'a mis en pri-
>> ſon où il s'eſt endormi ſur le champ. Je
>> parie , reprit l'Empereur , qu'à fon re-
>> veil il ne faura pas pourquoi il eſt arrê-
>>té , & que quand on lui dira ce qu'il a
>> fait, il n'en voudra rien croire. Ilgarda
>> enſuite le filence , & continua à ſe pro-
»mener dans ſa chambre avec un air rê-
> veur qui annonçoit plutôt le dépit que
>> la colere. Au bout de quelque tems il
>> dit : il faut cependant faire un exem-
>> ple , quoique cet animal foit innocent.
>> Qu'on le mette pour deux ans à la chaî
>> ne . » Villebois n'y reſta que ſix mois
l'Empereur le rappela auprès de lui &le
rétablit dans ſes dignités &dans ſa confiance.
Quelque tems après il le maria en
lui diſant : Jefais que vous avez besoin de
femme , & je vous en ai trouvé une què
ne vous déplaira pas.
M. Richer continue enfuite l'hiſtoire
des Ruſſes ſous les regnes de Pierre le
Grand , de Catherine , de Pierre II . Ce
fut fous ce prince que le célèbre Menzikoff
fut diſgracié; ſon ambition cauſa ſa
perte , & fes malheurs le rendirent philofophe.
L'hiſtoire de ſon exil eſt trèsintéreſſante
; il fut reconnu à Tobolsk
par deux ſeigneurs Ruſſes qu'il y avoir
AVRIL. 1770. 137
fait exiler , & qui s'en vengerent en l'accablant
d'injures; il dit à l'un d'eux : «Tes
>> reproches ſont juſtes , je les ai mérités.
>> Satisfais toi , puiſque tu ne peux tirer
>> d'autre vengeance de moidans l'état où
>> je ſuis. Je ne t'ai facrifié à ma politique
>> que parce que ta vertu& la roideur de
>>>ton caractere me faisoient ombrage . Se
>> tournant enſuite vers l'autre , il lui dit:
>> J'ignorois entierement que tu fuffes en
>> ces lieux. Ne m'impute point ton mal-
>> heur; tu avois ſans doute quelques en-
>> nemis auprès de moi qui m'ont furpris,
» & ont obtenu l'ordre de ton exil. J'ai
>> ſouvent demandé pour quelle raiſon je
>> ne te voyois plus , on me faiſoit des re-
>> ponſes vagues , & j'étois trop occupé
>> pour fonger aux affaires des particu-
>> liers. Si tu crois cependant que les in-
>> jures puiſſent adoucir ton chagrin , tu
>> peux te fatisfaire.>>>
Cette hiſtoire des Ruſſes finit à l'avenement
de Catherine II au trône. Nous en
connoiffons peu de plus curieuſe &de plus
intéreſſante ; M. Richer a puifé dans les
bonnes fources; il prometde donner enco .
re l'hiſtoire de l'Amérique qui formera
deux volumes ; on ne peut que l'exhorter
àne les pas faire attendre longtems.
138 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE fur l'ouvrage de M. Baretti ,
inféré dans le second volume du mois de
Janvier 1770 .
En rendant compte , Monfieur , dans N le ſecond
volume du Mercure de Janvier de l'ouvrage de
M. Baretti ſur la naiſſance , les progrès & l'état
préſent du théâtre italien , vous avez très - bien
jugé la partie qui concerne M. Goldoni , en diſant
qu'il paroiffoit qu'on devoit ſe défier des jugemens
de l'auteur , & qu'ils ſembloient dictés par
T'humeur plutôt que par la raiſon. Je me hatte que
vousen ſerez tout-à-fait convaincu par les éclairciſſemens
que je vais vous donner. L'eſtime & l'amitié
que j'ai vouées à M. Goldoni n'influeront
point ſur mes réflexions ;je ne me permettrai que
celles que me fourniront naturellement les propres
paroles de M. Baretti & ſes déciſions ; jelaifſerai
au lecteur leſoin de les apprécier.
Ce fut en 1768 que l'original anglois me tomba
entre les mains ; je me propoſai dès- lors ce que
j'exécute aujourd'hui. Depuis ce tems j'ai travaillé
à me procurer toutes les lumieres dont j'avois
beſoin. J'ai confulté un homme auffi cèlèbre par
fa profonde connoiſſance dans la littérature italienne
que par la riche bibliothèque qu'il poſléde
en ce genre , * & par l'affabilité avec laquelle il
* Cette précieuſe collection , qu'on pourroit
même dire unique, eft compoſé d'environ 15 mille
volumes .
AVRIL. 1770. 139
offreles ſecours qu'on en peut tirer . A ce portrait
vous nommez M. Floncel ; ſon nom fera le garant
des faits que j'avancerai. Mais avant que d'entrer
en matiere , il eſt à propos de vous faire connoître
M. Baretti ; cette connoiſſance pourroit ſeule
fervir de réfutation .
M. Baretti * connu par ſon goût pour les voyages,
après un premier léjour à Londres repaſſa en
Italie,& ſe fixa il y a cinq ou fix ans àVeniſe. A peine
y fut-il arrivé qu'il y érigea un nouveau tribunal
, prit modeftement le nom d'Aristarque ;
(étoit-ce là le mot ? ) & débuta par un ouvrage
périodique; intitulé : lafruſta letteraria ( le fouer
littéraire. ) Si vous étiez curieux de connoître ces
feuilles, vous les trouverez chez M. Floncel. Peutêtre
m'amuſerai-je quelque jour à vous en traduire
des extraits. Les meilleurs auteurs , anciens &
modernes , italiens & françois , tout a paflé par
ſes mains. Enfin la choſe alla fi loin que le magif
trat de Veniſe crut devoir arrêter cette licence effrénée.
Lafruſta letteraria fut fupprimée , & l'auteur
retourna ſans bruit à Londres pour y jouir
fans doute plus tranquillement de la liberté de la
preſſe , & pour ſe ſouſtraire prudemment à la
vengeance des fouettés. Ce fimple expoſé me
paroîtroit plus que ſuffisant pour décider le cas
qu'on doit faire des jugemens de M. Baretti ,
* Je ne ſais pourquoi , dans le nouveau voyage
d'Italie fait en 1765 & 1766 , M. Baretti eſt qualifié
de comte Jofeph Baretti. Je ne penſe pas que
notre auteur ſe ſoit jamais arrogé ce titre,ou qu'on
leprodigue ainſi en Italie.
140 MERCURE DE FRANCE.
mais le lecteur ne s'amuſera peut- être pas moins
d'un examen plus détaillé.
cc « Il y a dix - huit à vingt ans , dit M. Baretti ,
> que deux étranges mortels nommés Goldoni &
>> Chiari ont fait une révolution ſubite & éton-
>> nante dans le théâtre italien. Ils ont fait entie-
>> rement revenir la nation , juſqu'au peuple mê-
>> me , des comédies de l'art ( c'est - à - dire des
>> farces italiennes )&des perſonnages à maſque ;
>> ils ſont venus à bout de lui faire uniquement
>> goûter les comédies de caractere qu'ils ont les
>> premiers introduites en Italie .>> Je demande
ici à M. Baretti à qui il perfuadera qu'une femblable
révolution ſoit l'ouvrage de deux hommes
ſans eſprit , fans favoir , en un mot fans aucun
mérite a car c'eſt en ces termes polis qu'il parle de
ces deux auteurs . Comment concevoir qu'une nation
entiere , à qui l'on doit la renaiſſance des
lettres , qui les a toujours cultivées avec le plus
brillant ſuccès , qui a produit tant de grands hommes
en tout genre , applaudifle pendant une longue
ſuite d'années , des rapsodies abfurdes , ridicules,
scandaleuſes &dangereuses pour les moeurs?
Quelles font donc ces pieces abfurdes & ſcandaleuſes
de M. Goldoni ? * Seroit ce l'Avocat Vénitien
, Pamela fille , le Moliere , le Térence , le
Pere defamille , le véritable Ami , dont un de nos
* Je ne parlerai point des piéces de M. Chiari
que je ne connois pas. J'ignore ſur quoi eſt fondée
la préférence que M. Baretti donne à cet abbé
ſur M. Goldoni , je n'y répondrai que par un fait :
il n'y a eu qu'une édition des oeuvres de M. l'abbé
Chiari ; il y en a onze de M. Goldoni.
AVRIL. 1770. 141
1
plus grands philoſophes a fi bien ſu tirer parti
pour lon Fils naturel , ouvrage qui lui a fait tant
d'honneur ? Seroit- ce le Cavalier & la Dame ,
piéce à laquelle le théâtre françois eft redevable
de l'Ecoffaife ? Le Théâtre comique qui , quoique
ce ne ſoit , a proprement parler , que ce que nous
appelons piéce à tiroir , n'en eſt pas moins un
ouvrage remplides réflexions les plus judicieuſes
fur l'art dramatique , & d'excellentes leçons pour
les comédiens ? Voilà ces piéces qu'on traite d'abfurdes
& descandaleuſes. Je ne finirois pas , ſi je
citois toutes celles qui prouvent le contraire de
cette ridicule aflertion. M. Goldoni a entrepris de
purger le théâtre italien des plaiſanteries fades &
ſouvent indécentes des pièces à canevas , de réformer
legoût de ſes compatriotes , de les ramener
à la bonne , à la vraie comédie , & il il y a
réuſſi: tous ſes ouvrages ne tendent qu'à épurer
les moeurs & à rendre le vice odieux ; & voilà ſa
récompenſe ! Mais quelle tache peut faire à ſa
gloireune imputation fi fauſſe & fi hautement démentie
parl'approbation univerſelle de ſes compatriotes&
des étrangers ?
Selon M. Baretti , il n'y a pas une ſeule pièce
deM. Goldoni qui puiſſe ſoutenir la critique. Or ,
il eſt conſtant que M. Goldoni a fait un Menteur
d'après celui de Corneille , & un Joueur dans le
goût de celui de Regnard ; qu'on tire à préſent la
conféquence. Les François & les connoifleurs conviendront
- ils que le Menteur de Corneille & le
Joueurde Regnard ne foientque des fatras d'abfurdités
& d'impertinences?
Que devons-nous donc penſer du diſcernement
&du goûtde M. Baretti ? Il va nous l'apprendre
lui-même. Il ne connoît dans l'Univers que deux
142 MERCURE DE FRANCE.
génies , Shakeſpéar &le comte Carlo Gozzi. « Le
>> goût dominant de Gozzi eſt , dit- il , d'inven-
...
ter & de peindre des caracteres & des êtres qui
>> ne ſont point dans la nature , tels que celui de
>> Caliban dans la Tempête ( piéce de Shakef-
>> péar ) A cette force étonnante d'invention
qu'on ne trouve dans aucun des poëtes modernes,
> il joint la multiplicité des incidens... la varié-
>> té& la magnificence des décorations... En un
>> mot toutes les perfections auxquelles peut af-
>> pirer le drame moderne. Après un éloge ſi
pompeux & fi emphatique , qui ne s'attendroit à
trouver dans M. Carlo Gozzi le premier poëre de
l'univers , un génie ſupérieur aux meilleurs écrivains
modernes ? A quoi tout cela ſe rédait- il ?
Parturient montes , nascetur ridiculus mus.
Oui , Monfieur , il ne s'agit que d'une douzaine
de piéces à canevas & à machines qu'a données
au public le digne émule deShakespear , telles àpeu
près que le Prince de Salerne,la Soubrette ma
gicienne, lesMétamorphoses d'Arlequin , &c. ri-
Jum teneatis amici ? Un faiſeur de piéces à canevas
placé ſur le Parnafle à côté de l'immortel
Shakespear ! Les Anglois ont dû être bien flattés
de voirdonner un pareil pendant à leur poëte par
excellence ! malgré leur ſérieux naturel aurontils
pu s'empêcher de rire du ridicule parallèle par
lequel notre judicieux critique termine ſon ouvrage?
En vain M. Baretti exalte la pureté, l'énergie
du ſtyle de Gozzi , l'harmonie de ſa verſification
, il est très- inutile , Monfieur , que vous attendiez
l'impreſſion de ſes piéces pour en juger. Il
n'eſt abfolument queſtion , je le repète , que de
canevas, demachines & de décorations.
AVRIL. 1770. 143
Pour prouver combien M. Gozzi l'emporte ſur
M. Goldoni , M. Baretti allègue l'affluence du
monde qu'atrira la piéce des trois Oranges * , &
les applaudulemens avec lesquels elle fut reçue.
Eh! quel est le pays où la nouveauté n'attire pas
la foule ? Avec quelle fureur n'a- t'on pas couru
icidans le commencement aux Wauxhall de la
foire&des boulevards ? Ne voyons -nous pas tous
les jours abandonner les meilleures préces de Corneille&
de Racine , pour aller ſe faire étouffer
aux piéces à ariettes ;& les chefs-d'oeuvre deMoliere
renvoyés à ce que nous appelons les petits
jours ?En concluera- t'on que les opéra comiques
ſont ſupérieurs à ces chefs-d'oeuvre ? M. Baretti
n'a garde de nous dire que le principal ſuccès des
trois Oranges&des autres piéces du même auteur
a été dû à l'habileté & au génie du machinifte
italien. On n'a pu nous en donner qu'un eſſai trèsimparfait
dans le Turban enchanté. Vous ne trouverez
peut- être pas moins fingulier que M. Baretti
vante dans fon héros la variété& la magnificence
des décorations , & blâme dans M. Goldoni la
pompe & l'étalage du ſpectacle ; qu'il reproche à
celui-cide s'être vanté d'avoir fait ſeize piéces en
un an , lorſqu'il fait un mérite à M. Gozzi de n'avoir
mis que quelquesjours à compoſer une piéce
en cinq actes qui a fait tourner la tête à toutVenife
? Cela ne mérite pas , Monfieur , la moindre
attention; ce ſont de ces petites contradictions
fans conféquence qui échapent à l'impartialité
des écrivains périodiques. Je compte vous en donner
dans quelque tems une nouvelle preuve en
vous entretenant d'un de nos Journaliſtes.
* Conte de Fées dans le goût de la Barbe-bleue,
de Cendrillon , &c.
144 MERCURE DE FRANCE.
Voilà donc le principe de l'humeur & de l'acharnement
de M. Baretti contre M. Goldoni découvert&
bien établi : ſon goût décidé pour les
comédies de l'art , & fon antipathie pour celles de
caractere écrites. Après tout il faut convenir qu'il
parle & qu'il agit conféquemment. Un homme
qui traite d'infipide la ſublime ſimplicité des anciens
tragiques , qui trouve ennuyeuse jusqu'au
dégoût la peinture ſi noble & ſi variée des moeurs
grecques &romaines , qui ne reconnoît d'autres
chefs-d'oeuvre que les piéces où brillent les écarts
d'une imagination extravagante , la multiplicité
des incidens , la variété & la pompe des décorations
, qui n'aime enfin que les farces italiennes ,
doit être contre celui qui a eu la cruauté de l'en
priver ſi long-tems , & ſe croire tout permis pour
s'envenger.
Cequ'il rapporte de la rencontre de MM.Goldoni&
Gozzi chez un libraire , du défi qui a donné
l'être à la piéce des trois Oranges , eft abſolument
faux. M. Goldoni a été très - lié avec le
comte Galparo Gozzi * , il a toujours rendujuſticeà
ſon mérire , & lui a même dédié une de ſes
pieces; mais il connoît fort peu le comte Carlo
ſon frere , il ne lui a jamais parlé , ils ne ſe ſont
jamais rencontrés , en un mot il n'y a eu entr'eux
ni diſpute ni défi ; il en eſt de méme des autres
anecdotes. Jugez quelle foi on peut ajouter à un
hommequi avance hardiment de pareilles fauſletés
,& fi ſa critique peut porter la moindre atteinte
àla réputation de M. Goldoni. Non fans doute,
endépitde tous les Baretti de l'univers , ſes come
*Homme de lettres , auteur d'une tragédie
'Electre.
patriotes
AVRIL. 1770 . 145
patriotes & les étrangers qui connoîtront ſes ouvrages
le regarderont toujours comme le reſtaurateur
de la bonne , de la vraie comédie en Itahe.
En effet fans parler ici de ſa fécondité , de ſon
enjouement , de la force & de la vérité de ſes ca-
-racteres , je ne crains point d'avancer qu'il eſt peu
d'auteurs à qui il le céde pour la facilité , l'agré-
☑ment , la fineſſe , & fur-tout la préciſion du dialogue.
Que conclure donc , Monfieur , d'une critique
auſſi amere ? Qu'il y a par-tout des gens qui s'érigent
en Ariftarques ; qui croient ne pouvoir ſe
faire un réputation qu'en déchirant celle des auteurs
les plus eſtimables ; qui , au lieu d'éclairer
les eſprits par une critique ſaine , impartiale &
honnête , & d'encourager les jeunes athletes qui
ſe préſentent ſur l'arêne , ne cherchent qu'à les
vexer , àles rebuter par leurs (arcaſmes , & fe font
un mérite de les forcer à fortir de la lice.
Avant que de finir ma lettre , permettez - moi ,
Monfieur , quelques obſervations fur les reproches
que vous faites à M. Goldoni fur ſon ſtyle.
Vous lui reprochez d'abord d'avoir mêlé les dialectes.
Le fait est vrai , mais est- ce un reproche à
-faire à un italien ? Le Sr Baretti lui même ne nous
apprend il pas dans ſon ouvrage que Pantalon ,
Brighelle , doivent parler vénitien ; le Docteur ,
Bolonnois ; qu'il n'y a que les amoureux & les
ſoubrettes qui parlent toſcan ? Un auteur doit
écrire conformément au génie de ſa nation , &
pour en être entendu. Quoique le langage toſcan
ſoit fans contredit le meilleur de l'Italie , il n'en
eſt pas moins vrai qu'il y a quantité de mots dont
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
,
on ſe fertà Florence , capitale de la Toſcane,que
l'on n'entend pas dans te reſte de l'Italie. Une
preuvede ce que j'avance , c'est que Faginoli , au- teur moderne qui a publié pluſieurs comédies el- timées en langage purement pur Florentin n'a été
goûté que dans la Toſcane. Vous l'accufez, en ſecond lieu , d'avoir toscanisé des mots vénitiens.
Le reproche eſt plus grave , mais je ne fais ſiM. Goldoni conviendra qu'il ſoit fondé. Cela me paroît eneffet affez difficile à croire. On voit que M.Goldoni s'eſt nourri de la lecture des meilleurs
auteurs ; il a en outre fait un ſéjour de cinq an- nées confécutives en Toſcane. Indépendamment
de ces avantages , il eſt certain que l'édition qu'il afait faire de ſes oeuvres à Florence en l'année
1753 , édition à laquelle toutes les autres ſe rap- portent, a été revue & corrigée par le docteur Ricci , académicien de la Crufea , & l'undes plus
ſçavans & des plus eſtimés de cette illuftre acadénie.
Eft-il probable que de pareils défauts ayent
échapé à la lagacité du réviſeur & d'un Florentin
encore , nation connue pour être fi prévenue, fi jalouſe de la pureté&delala ſupériorité de fon
idiome? Pour moi , qui ne me pique pointde polféder
parfaitement la langue italienne , tout ce queje peux dire , c'eſtqueje ne m'en fuis pas apperçu.
Il faut croise , s'il y en a , que leplaifirque m'adonné la lecture des ouvragesdeM. Goldoni,
m'a fait paffer par- deſſus.
AVRIL. 1770. 147
4
Abrégé chronologique de l'histoire de Fran.
ce, en vers techniques , avec leur explication
; à l'uſage des éléves de la penfion
deM. Bertaud , fauxb. St Honoré;
parM. Fortier. AParis, chez Moutard,
libraire , quai des Auguſtins ; & Barbou,
imprimeur-libraire , rue des Mathurins
, 1770 ; avec approb . & privil.
du Roi ; broch . in - 80. de 130 p. Prix ,
1 liv. 16 f.
1
L'auteur de cet ouvrage utile s'eſt propoſé
d'apprendre l'hiſtoire à la jeuneſſe,
en n'exigeant d'elle que de légers efforts
de mémoire , & de la fixer dans fon efprit
, en y répandant l'agrément d'une
poëſie ſimple & facile. En 79 ſtrophes de
hait vers de ſept fyllabes ſur des airs
connus , il préſente les époques,les faits ,
les dates , les noms &les traits caractériſtiques
des perſonnages de l'hiſtoire de
France , depuis le commencement de la
monarchie juſqu'au regne de Louis XV.
Ces ſtrophes ſont ſuivies d'une explication
des faits que la préciſion de la poëfie
ne permettoit pas de développer. La bonté
de cette méthode a été conſtatée par
ſes ſuccès dans une des meilleures penſions
de Paris. On a composé à l'uſage de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
:
cette penſion divers autres ouvrages relatifs
à l'éducation de la jeuneſſe. S'ils répondent
à cet abrégé , ils ne pourront être
que très-agréables au public.
2
Traité de l'équilibre & du mouvement des
fluides ; par M. d'Alembert , de l'académie
françoiſe & de celle des ſciences
, &c. vol. in-4°. de près de soo p .
nouvelle édition. A Paris , chez Briaffon
, libraire , rue St Jacqués .
L'auteur a fait quelques additions à cettenouvelle
édition ;& il a , de plus, indiqué
les endroits de ſes autres ouvrages où
il a traité des queſtions relatives à l'équilibre
& au mouvement des fluides .
Effai mécanique , approuvé par l'académie
royale des ſciences , le 15 Mars
1769. Cet effar eft accompagné d'un
Traité relatif à un mécanisme applicable
aux ouvrages de blafon ,
lequel peut en faciliter , à peu de
frais , la réimpreffion & le bon ordre ;
Aetout compofé & exécuté par M.Montulay
de Bordeaux , graveur fur tous
métaux , cour du Mai du Palais. A Paris
, de l'imprimerie de d'Houry , im-
'primeur- libraire de Mgr le Duc d'Or
AVRIL. 1770 . 149
léans, rue de la Vieille-Bouclerie, 1769;
avec approb . & privil . du Roi .
Cette méthode propoſée & exécutée
par M. Montulay , à l'uſage des graveurs
de blafon , conſiſte à compofer une
grande planche de cuivre de pluſieurs
planches plus petites , dont on peut changer
à volonté la diſpoſition. Ces tranſpo.
fitions exigent un chaſſis de cuivre dans
lequel les petites planches doivent être
exactement jointes & aſſujetties , afin
qu'elles ne puiſſent avoir aucun mouvement
lorſqu'elles ſont en place ; c'eſt ce
queM. Montulay a exécuté d'une maniere
ſimple & ingénieuſe. Il eſt aiſé de fentir
que cette méthode peut être avantageuſe
aux graveurs de blaſon , qui font
ſouvent dans le cas de tranſpoſer des armoiries
, ou même dé les employer en
différentes fuites dans les nobiliaires généraux
ou particuliers . Cette mécanique
peut rendre la réimpreffion de ces fortes
d'ouvrages plus facile & moins difpendieuſe
. Tel eſt le rapport de MM. les
Commiſſairesde l'académie qui peut ſeul
faire connoître ſuffisamment l'utilité de
cet eſſai mécanique.
Giij
15. MERCURE DE FRANCE.
Le Marchand de Smyrne , comédie en un
acte & en proſe ; par M. de Chamfort,
&c . A Paris , chez Delalain , libraire ,
rue & à côté de la comédie françoiſe.
Haſſan , jeune Turc, habitantde Smyrne
, ſe trouvant eſclave à Marseille , a été
délivré par un Chrétien,&depuis ce tems
il a épousé une femme qu'il adore & qui
ſe nomme Zaïde. En mémoirede ſa cap.
tivité&de ſa délivrance il a fait voeude
délivrer tous les ans un eſclave Chrétien .
Un Arménien ſon voiſin en fait commerce.
Kaled , c'eſt le nom de ce marchand
, paroît avec ſes eſclaves. Nébi ,
qui lui a acheté un médecin Français ,
vient le ſommer de lui rendre ſon argent
ou d'aller chez le cadi .
KALED.
•Comment ! qu'a-t'il donc fait?
ΝΕΒΙ.
>>Ce qu'il a fait. J'ai dans mon ſerrail
>>une jeune Eſpagnole , actuellement ma
>> favorite ; elle eſt incommodée. Savez-
>> vous ce qu'il lui a ordonné.
KALED.
» Ma foi , non .
AVRIL. 1770. 151
NÉBI.
>>L'air natal . Cela ne m'arrange-t'il pas
>> bien, moi ?
Il ſe plaint d'avoir déjà été la dupe de
Kaled , qui lui a vendu un ſavant qui ne
ſavoit pas diſtinguer du maïs d'avec du
bled, & qui a fait perdre àNébi fix cens
ſequins en lui faiſant enſemencer fa terre
ſuivant une nouvelle méthode d'Europe.
Il lui reproche encore de lui avoir
venduungénéalogiſte. L'Arménien s'excuſe
ſur ce qu'il ne pouvoit pas deviner
que ceux qui coûtent le plus font les plus
inutiles. Excuſe de fripon ,dit Nébi.
KALED.
>>Excuſe de fripon ! ne croit-il pas que
>> tout eſt profit ? Et les mauvais marchés
>> qui me ruinent? N'ont- ils pas cent iné-
>>tiersoùl'on ne comprend rien?Et quand
>>j'ai acheté ce baron Allemand ,dont je
» n'ai jamais pu me défaire,&qui eſt en-
>>core là dedans à manger mon pain ? Et
> ce riche Anglois qui voyageoit pour fon
>>ſplin , dontj'ai refuſé cinq cens ſequins
» &qui s'eſt tué le lendemain à ma vue &
>> m'a emporté mon argent ? celane fait- il
> pas faigner le coeur ? Et ce docteur, com
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
>> me on l'appeloit , croyez vous qu'on
>>gagne là- deſſus ? & à la derniere foire
>> de Tunis n'ai-je pas eu la bêtiſe d'ache-
>> ter un procureur &trois abbés que je n'ai
>>pas ſeulement daigné expoſer ſur la pla-
>> ce &qui font encore chez moi avec le
>>baron Allemand ? »
Enfin , il perſiſte à tenir le marché pour
bon , & Nébi le quitte pour aller chez le
cadi . Un vieil eſclave qui appartient à
Zaïde vient voir ſi Kaled n'a pas de femmes
à vendre . C'eſt une ſurpriſe agréable
que Zaïde prépare à ſon mari , en délivrantde
ſon côté une eſclave chrétienne.
Le vieux Muſulman marchande Amélie,
que l'Arménien lui fait quatre cens ſequins.
C'est une Française , ça se vend
bien. Le marché ſe conclud. Dornal ,
jeune Français , amant d'Amélie & qui
devoit bientôt être ſon époux , ſe déſeſpére
en ſe voyant enlever ce qu'il aime.
Il tente inutilement de Aéchir le vieil efclave.
Il éclate en reproches contre la dureté
de Kaled qui trafique de ſes ſembla,
bles.
KALED.
"Que veut - il donc dire ? Ne vendez-
>>vous pas des négres ? Eh ! bien , moi, je
VRIL. 1770. 153
> vous vends . N'est- ce pas la même cho-
>> ſe ? Il n'y a jamais que la différence du
>> blanc au noir. >>
Halfan arrive à ſon tour pour acquitter
fon voeu. Il interroge pluſieurs eſclaves ,
un gentilhomme Eſpagnol , un Jurifconſulte
de Padoue , un domeſtique Français
nommé André. Il ſe détermine en faveur
de ce dernier ; mais André le ſupplie de
réſerver plutôt ſes bienfaits pour Dornal
, ſon maître & l'amant d'Amélie.
Dornal , accablé de ſa douleur,peut à peine
lever les yeux. Haſſan le reconnoît.
C'eſt ſon libérateur. Ils volent dans les
bras l'un de l'autre. Haſſan lui fait ôter
fes fers & demande à Kaled à quel prix il
fixe la rançon de Dornal. A cinq cens fequins
, dit Kaled. Cinq cens ſequins ! re.
prend Haſſan . Tenez , Kaled ; je ne marchande
point , mon ami ... Je vous dois
ma fortune ; car vous pouviez me la demander.
Que je ſuis une grande bête ,
s'écrie l'Arménien ! Bonne leçon !
Haffan délivre auſſi le généreux André.
Zaïde lui préſente l'eſclave chrétienne
qu'elle a achetée ; c'eſt Amélie qui retrouve
fon cher Dornal & qui lui eſt rendue.
La piéce finit par une fête .
Il faut lire cette petite comédie, dont
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
un extrait ne fauroitdonner unebien jufte
idée , parce qu'elle eſt ſemée de traits
heureux qui en rendent le dialogue trèsagréable
, & dont on ne peut rapporter
qu'un petit nombre. Le rôle de Kaled eſt
très - plaiſant , & a été fort bien joué par
M. Préville qui ſaiſit toujours avec beaucoup
de juſteſſe le caractere de tous ſes
rôles .
Almanach des Muſes. A Paris , chez De
lalain , rue & à côté de la comédie
françoiſe.
Cette collection , qui devient auffi utile
qu'agréable , a été commencée en 1765 .
On y trouve de très jolies piéces dans
tous les genres néceſſairement mêlées
avec d'autres fort médiocres. En voici
une de M. Dorat , qui a le mérite afſſez
rare de la préciſion &de la rapidité.
Oui , bien qu'au fiécle dix-huitiéme ,
J'ai des moeurs , j'oſe m'en vanter.
Je fais chérir & refpecter
La femme de l'ami qui m'aime.
Si fa fille ade la beauté ,
C'eſt une roſe que j'envie ;
Mais la roſe eſt en sûreté
Quand l'amitiéme laconfie.
AVRI L.
255 1770 .
Aprèsquelques foibles foupirs
Je me fais une jouiſlance
Du ſacrifice des deſirs ,
Etne veux point que mes plaiſirs
Coûtentdes pleurs àl'innocence.
M. le Prieur adreſſe à M. de Voltaire
des vers , dont pluſieurs font trop négligés&
dont les derniers font fort beaux .
De l'Homére françois reſpectons les vieux ans .
Auſſi fier , auſſi grand au boutde ſa carriere ,
Il fait entendre encor ſesfublimes accens
Qui , tant de fois , charinoient l'Europe entiere.
Fils des arts , ainſi qu'eux , il triomphe du tems.
Dévoré de chagrins , environné d'allarmes ,
De la publique joie un critique attriſté
Vainement dans mes yeux voudroit tarir les larmes
,
Par un charme plus fort mon coeur eſt emporté.
Ces larmes font pour lui des larmes criminelles ;
Mcs yeux pour le confondre en verſent de nouvelles.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
On admire en tout tems l'aſtre brillant des cieux .
On le bénit à ſon aurore ;
Au milieude ſon cours il marche égal aux dieux,
A fon coucher il nous étonne encore ,
Et ſon dernier rayon nous fait baiſſer les yeux.
Aufſfi fier , auſſi grand forme un ſens
fuſpendu qui n'eſt point fini. Parler de
fublimes accens après avoir parlé de carriere
, c'eſt changer de métaphore. Environné
d'allarmes eſt une expreſſion beaucoup
trop grave pour un critique tel qu'il
eſt ici dépeint. A fon déclin auroit été
plus noble & plus élégant qu'àfon coucher.
Voilà bien des fautes ; mais les derniers
vers réparent tout.
Un Abbé , auſſi aimable dans ſes ouvrages
que dans la ſociété , a fourni à ce
recueil une épître charmante contre la
raifon & en faveur de la mode ; mais toutes
deux ſe réuniront pour l'auteur.
Nous citerons encore ce couplet de M.
Dorat pourMde. de Caffini.
Sur l'AIR : L'avez- vous vû mon bien-aimé?
Tu veux des vers à l'amitié.
En chanfon que lui dire ?
AVRIL. 1770 . 157
C'eſt un ſentiment oublié
Dès qu'on te voit ſourire,
On n'a point d'amis à vingt ans.
Flore , Hébé , n'ont que des amans.
C'eſt aux zéphirs ,
C'eſt aux plaifirs
A treffer ſa couronne.
Du printems goûtons les loisirs ,
Avant ceux de l'automne.
Un heureux hafard a fait tomber entre
nos mains la réponſe à ce coupler , faite
fur le champ & ſur les mêmes rimes . Elle
eſt au moins auſſi jolie que les vers de
M. Dorat.
Je veux des vers pour l'amitié ,
L'Amour aura beau dire .
A ce ſentiment oublié
On me verra ſourire .
Hélas ! j'ai bien plus de vingt ans,
Je laiſſe à Flore les amans .
Que le zéphir ,
Quele plaifir
Lui treffe une couronne ;
158 MERCURE DE FRANCE.
Dèsmonprintems , je veux jouir
Des doux fruits de l'automne.
On a ſouvent célébré la beauté ; mais
il eſt rare qu'elle ait répondu avec autant
d'eſprit.
4
Nous voudrions pouvoir faire mention
de tous les morceaux eftimables ſemés
dans ce recueil; mais celui qui nous a
paru le meilleur de tous , c'eſt une épître
adreſſée par un de nos plus éloquens écrivains
, à une femme diſtinguée par fes
connoiſſances littéraires & fon amour
éclairé pour les arts autant que par ſes
graces perſonnelles , & qui étoit allée
prendre les eaux au Mont d'Or. Cette
piéce que les bornes d'un extrait ne nous
permettent pas de tranſcrire , a , par- deffus
preſque toutes les autres , l'avantage
d'être écrite également & foutenue d'un
bout à l'autre , qualité néceſſaire à ce genre
de poësie qui ne permet pas l'inégalité.
On excuſe des fautes dans un grand monument
d'architecture ; mais une boîte de
Germain ou d'Auguſte doit être finie.
Lucrèce , traduction nouvelle avec des notes
; par M. D. L. G. A Paris , chez
Bleuet , libraire , pont St Michel .
AVRIL. 1770. 159
Il manquoit à la littérature françoiſe
une bonne traduction de Lucréce. Nous
ne craignons point d'affirmerque celle que
nous annonçons ici , & qui parut il y a
environ un an , eſt reconnue , par les gens
de lettres , pour la meilleure qu'on ait
faitedans notre langue. Il eſt impoſſible
de ſe pénétrer davantage de la ſubſtance
de ſon original que ne l'a fait le traducteur.
Il développe le ſyſtème de Lucréce
avec la plus grande clarté , & s'il reſte
quelque nuage , il ſe trouve diſſipé dans
des notes courtes & instructives écrites
ſans verbiage & ſans prétention , ce qui
n'eſt pas commun. Enun mot le traducteur
entend très bien le latin & s'exprime
en françois avec pureté , préciſion&élégance.
Nous ne citerons que l'invocation
pour en donner une idée ; car il faut lire
l'ouvrage entier. Nous y joindrons une
partie de la traduction en versde Hénaut,
qui estdevenue fort rare .
" Mere des Romains, charme des hom-
» mes & des dieux , ô Vénus ! O déeſſe
>> bienfaiſante !du haut de la voûte étoi-
>> lée tu répands la fécondité ſur les mers
>> qui portent les navires , ſur les terres
>>qui donnent les moiſſons. C'eſt par toi
>> que les animaux de toute eſpéce font
160 MERCURE DE FRANCE.
>> conçus & ouvrent leurs yeux à la lu-
>>miere. Tu parais & les vents s'enfuient;
>> les nuages font diffipés ; la terre dé-
>>ploie la varieté de ſes tapis ; l'Océan
>> prend une face riante ; le ciel , devenu
>>ferein , répand au loin la plus vive
>> ſplendeur.
» A peine le printems a ramené les
>>beaux jours , à peine le zéphir a re-
>> couvré ſon haleine féconde , déjà les
>> habitans de l'air reffentent fon atteinte
>> & ſe preſſent d'annoncer ton retour ;
>> auffi- tôt les troupeaux enflammés bon-
>>diffent dans leurs pâturages & traver-
>> fent les fleuves rapides. Epris de tes
>>charmes , ſaiſis de ton attrait , tous les
>> êtres vivans brûlent de te ſuivre par-
>> tout où tu les entraines . Enfin dans les
» mers , fur les montagnes , au milieu des
>> fleuves impétueux , des bocages touffus ,
» des vertes campagnes , ta douce flamme
* pénétre tous les coeurs , anime toutes
>> les eſpéces du defir de fe perpétuer.
>> Puiſque tu es l'unique fouveraine de la
>> nature , la créatrice des êtres , la ſource
ود des graces&du plaifir , daigne , ô Vé-
» nus ! t'affocier à mon travail , & m'inf-
>> pirer ce poëme ſur la nature. Je le con-
>>facre à ce Memmius que tu as orné en
AVRIL. 1770. 161
>> tout tems de tes dons les plus rares , &
>> qui nous eſt également cher à tous deux .
» C'eſt en ſa faveur que je te demande
>> pour mes vers un charme qui ne ſe ffé-
>> triffe jamais.
» Cependant aſſoupis & ſuſpends fur
>> la terre & l'onde les fureurs de la guer-
>> re. Toi ſeule peux faire goûter aux
-> mortels les douceurs de la paix . Du
>> ſein des allarmes , le dieu des batailles
» ſe rejette dans tes bras. Là , retenu par
>> la bleſſure d'un amour éternel , les yeux
» levés vers toi, la tête poſée ſur ton fein,
» la bouche entr'ouverte , il repaît d'a-
>> mour ſes regards avides , & ſon ame
> reſte comme ſuſpendue à tes lévres .
>> Dans ce moment d'ivreſſe oùtes mem-
>>bres ſacrés le ſoutiennent , ô déeſſe !
>> penchée tendrement ſur lui , abandon-
>> née àſes embraſſemens , verſe dans ſon
>> ame la douce perfuafion & fois la puif-
>> ſante médiatrice de la paix.>>
Voici les vers de Hénaur.
Déeſle , dont le ſang a forménos ayeux ,
Toi , qui fais les plaiſirs des homines & des dieux,
Qui , par un doux pouvoir regnant fur tout le
monde,
162 MERCURE DE FRANCE.
Rends & la mer peuplée& la terre féconde :
Je t'invoque , ô Vénus ! ô mere de l'Amour !
C'eſt par toi qu'eſt conçu tout ce qui voit lejour.
Un feul de tes regards écarte les nuages ,
Chaſſe les aquilons , diffipe les orages ,
Redonne un air riant àNeptune irrité,
Et répand dans les airs une vive clarté.
Dès le premier beau jour que ton aftre ramene ,
Les zéphirs font ſentir leur amoureuſe halcine ;
Laterre orne ſon ſeinde brillantes couleurs ,
Et l'air eſt parfumé du doux eſprit des fleurs.
Onentendles oileaux frappés de ta puiſſance ,
Parmille fons laſcifs célébrer ta préſence .
Pour labelle génifle on voit les fierstaureaux
Ouboudir dans laplaine ou traverſer les caux.
Enfin les habitans des bois &des montagnes ,
Des fleuves&des mers & des vertes campagnes,
Brûlant à ton aſpect d'amour & de defir ,
S'engagent à peupler par l'attrait du plaifir ;
Tant on aime à te ſuivre , & ce charmant empire
Qu'exerce la beauté ſur tout ce qui reſpire.
Donc puiſque la nature eſttoute ſous ta loi ,
Que rien dans l'univers ne voit le jour ſans toi ,
Que ſans toi rien n'eſt beau , rien n'aime & n'eſt
aimable,
T
AVRIL. 1770. 163
Vénus , deviens ma muſe & ſois moi favorable ;
Je vais de l'univers étaler les ſecrets ;
J'écris pour un héros comblé de tes bienfaits.
Meminius eutde toi les graces en partage.
Fais-les, en ſa faveur , briller dans cet ouvrage.
Cependant des mortels arrête les terreurs ;
Ecarte loinde nous la guerre & ſes horreurs .
Tu peux tout mettre en paix & fur mer & fur
terre ;
Car , que ne peux- tu point ſur ledieu de la guer
re?
Souvent ce dieu fi fier , vaincu par tes appas ,
Dépoſe ſa fiertépour languir dans tesbras.
Satête eſt ſur ton ſein nonchalamment penchée ,
Etl'amour tient ſon ame à ta bouche attachée.
Ses yeux étincelans errent ſur ton beau corps ,
Et nourriſſent ſes feux en pillant tes tréſors.
Tant tu lais avec art bien placer tes careſſes ,
Allumer les defirs , provoquer les tendreſſes .
Parlepour les Romains dans ces momens fi doux ;
Nousdemandons la paix , demande la pournous.
&c. &c.
AnneBell , histoire anglaise ; par M. d'Arnaud.
AParis , chez le Jai , libraire A
164 MERCURE DE FRANCE.
)
rue St Jacques , au-deſſus de la rue des
Mathurins , au grand Corneille.
Cette hiſtoire , pleine de morale &
d'intérêt , & où l'auteur ſemble avoir accumulé
toutes les miſéres humaines ,
commence la ſeconde partie des Epreuves
du sentiment , que M. d'Arnaud fe
propoſe de completer bientôt. La beauté
des deffins & des gravures répond auxtalens
de l'écrivain & doit fatisfaire les
amateurs.
LETTRE deM. Bret,du11.Fev. 1770.
-2
UNE parité de nom m'expoſe , Monfieur, àdes
inconvéniens affez conſidérables pour m'engager
à vous prier d'inférer cette lettre dans votreJournal,
:
Un jeune homme du Hainaut , qui s'appelle
Bret , comme moi , &dont je ne fuis ni le parent,
ni l'allié , ni le compatriote ,ni l'ami,ſe fait un
jeu , dans la Champagne où il eſt actuellement reléguépardes
ordres ſupérieurs , d'être né , comme
moi , dans la capitale de la Bourgogne , d'être le
fils de mon pere , d'être moi-même enfin . J'ai déjà
reçu pluſieurs avis de Reims & de Soiflons de cette
ſuppoſitionpeupermife.
Qu'il s'attribue tous mes foibles ouvrages , ce
n'eſt pas là ce qui doit m'inquiéter ; mais je le
AVRIL. 17700 165
ſupplie du moins , s'il lit cette lettre , de s'informer
quel étoit le pere qu'il ſe donne , en s'emparant
du mien ; & il apprendra que le fils d'un pareil
homme , conſidéré dans ſa province & par ſes
talens & par ſa probité , eft fait pour defirer de
s'eſtimer lui-même & pour chercher ſon bonheur
dans l'eſtime de ſes amis.
Les auteurs du dernier nécrologe ont trouvé ſans
doute très- ingénieux & très -gai de citer dans l'éloge
de Mde Bontemps quelques vers du jeune
homme enqueſtion ſans avertir qu'ils étoient d'un
autre que de moi. Il peut être humiliant d'avoir à
ſedéfendre de pareils vers; mais j'avouerat que
je n'ai pas le courage de mon Menechme, qui s'approprie
mes minces productions , & qu'au contraire
je déſavoue toutes les ſiennes nées & à naî
tre chacun a dans ce monde affez de ſes propres
iniquités . Je déclare donc que je n'ai ni fait , ni
lú , ni connu Elife ou l'idée d'une honnéte Femme;
les quatre Saiſons , poëme en quatre chants ; l'Isle
des Fous , comédie lyrique ; les Bergers de Tivoli,
comédie que l'auteur affureenChampagne devoir
êtrejouée inceſſamment à Paris .)
Si je n'avois eu'à défendre que mon exiſtence
littéraire , Monfieur , je me ferois maintenu dans
lacraintequej'ai toujours eue de l'égoïſme ;mais
mon existence civile aadesdroitsplus facrés. C'eſt
elle que je cherche à protéger par la démarche
que je fais aujourd'hui. Que fais-je i le jeune poëte
de Maubeugea , comme mot , dans la tête que
ce n'eſt pas tout de faire des vers , & qu'il faut encore
être honnête homme !
J'ai l'honneur d'être , &c.
١٣٢٥٠ BRET
:
T
166 MERCURE DE FRANCE.
10 .
SPECTACLES.
CONCERT
En faveur de l'Ecole gratuite de Defin,
donné dans la galerie de la Reine aux
tuileries.
Si l'on peut dire avec raiſon que les
muſes ſont ſoeurs &qu'elles ſe tiennent
par la main , c'eſt ſurtout lorſqu'on les
voit s'empreffer à ſe donner des ſecours
mutuels. Un établiſſement auſſi utile que
celui de l'école gratuite , ne pouvoit manquer
d'exciter les ſentimens les plus noblesdans
les coeurs qui en étoient ſuſcep-
-tibles . Celui de M. Gaviniés fait éclater
dans cette circonſtance le zèle le plusgénéreux
, égalé par l'ardeur avec laquelle
les autres muficiens répondent à ſes invitations.
Le mercredi , 14 Mars , ces artiftes
eſtimables ont employé pour la troifiéme
fois leurs talens au profit d'un art
qui leur est étranger.
Le concert a commencé par une ſymphonie
de M. Goffec. De grands efters
d'harmonie , une mélodie expreſſive &
AVRIL. 1770. 167
rouchante , ont fait entendre avec un plai.
fir nouveau cette ouverture déjà exécutée
au dernier concert. Le St Himbault , jeune
élève de M. Gaviniés , ajoué un concertode
violon , dans lequel il a fait concevoir
les plus grandes eſpérances. M.
Jantſon a exécuté une fonate de violoncelle
, avez une perfection digne de la
putation que ſes talens lui ont méritée.
M. Raulta fait entendre enfuite un concertode
lutte. Ses talens , dont ſa modeftie
ſeule peut ignorer la ſupériorité ,doiventle
faire compter au nombre des plus
grands maîtresdecet inſtrument.
ré-
2
On a beaucoup applaudi M. Richer ,
ſi univerſellement connu par le goût &
l'adreſſe de ſon chant;Mde Philidor dans
laquelle le public a découvert avec plaiſir
des talens qu'il ignoroit. Une voix pleine
& fonore, & cependant intéreſſante,une
maniere de chanter légere & gracieufé ,
uneprononciation nette, articulée& fentie
, voilà ce que Mde Philidor a fait admirer
dans pluſieurs ariettes; entr'autres
dans le fuperbe monologue d'Ernelinde
qui , exécuté cette fois comme il a été
conçu , a paru mettre le ſceau du génie à
la réputation vainement conteſtée de fon
auteur. Le concert a fini par le même di-
:
168 MERCURE DE FRANCE.
vertiſſement qui a été exécuté au dernier.
Les paroles& la muſique ſont de M. de
Chabanon , & répondent au zèle de cet
illuſtre amateur , qui conſacre ſes talens à
l'avancement & à l'intérêt des arts .
:: OPERA.
いつ
ON continue les repréſentations de
Zoroastre , tragédie importante par la
pompe& la variété du ſpectacle. On n'a
rien épargné pour le rendre magnifique
&pittorefque. Le poëme , en général ,
pourroit être plus lyrique, plus intéreffant;
mais la muſique du 4º acte ne peutêtre
plus fublime. C'eſt un des plus grands
efforts dugénie du célèbre Rameau. Chacundesprincipaux
acteurs s'efforce àl'envi
de faire valoir ſon rôle. Celui d'Abramane
a été rendu avec énergie par M. Gélin ,
doublé avec ſuccès par M. Durand. M.
Muguet a auſſi remplacé avec applaudif.
fement , M. le Gros , toujours für luimême
d'être applaudi. Une indiſpoſition
avoit d'abord empêché Mile Dubois de
chanter le rôle d'Erinice , qui fut parfai-
-tement bien rendu par Mile Duplan.
Mile Dubois s'eſt depuis reſaiſie de ce
rôle ,
AVRIL. 1770. 169
rôle , & le public lui en a marqué fa fatisfaction
. Il n'en a pas moins témoigné
à Mlles Larrivée, Beaumenil & Rofalie ,
qui ont ſucceſſivement chanté le rôle de
la Princeſſe Amélite . Les balets forment
une partie conſidérable de cet opéra. On
fait que feuM. de Cahuſac avoit le talent
de bien amener les fêtes .
Chacun ſon lot ; nul n'a tout en partage.
Un pas de deux , danſé par Mlle Guimard
& M. Veſtris , contribue à faire
briller leurs talens. Celui de M. Gardel
ſe déploie avec éclat dans la chaconne du
dernier acte . Il ſuffit de citer les Dlles
Heinel , Allard & Peflin , MM. Lani &
Dauberval pour dire qu'ils ont réuni les
fuffrages du Public autant de fois qu'ils
ont paru.
Le balet des eſprits malfaifans , au 4 .
acte, a frappé par l'effet terrible des flambeaux
qui jettent des torrens de flamme ;
c'eſt une invention nouvelle que nous
croyons être du lycopodium ou fouffre
végétal , dont la pouſſiére s'embraſe , s'éteint&
ſe rallume fubitement en paſſant
par le feude l'eſprit de vin.
Parmi les riches décorations de cet opéra
, on a fur- tout admiré celle qui le termine.
Elle eſt de fer blanc peint & doré
IVol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
en partie ; mais où domine la couleur
d'argent. Elle repréſente un palais d'une
étendue immenfe , & dont la diſpoſition
eſtdu genre le plus noble& le plus neuf.
On a remis les jeudis , & quelquefois.
les autres jours, le balet héroïque de Zaīs,
paroles & muſique des mêmes auteurs
que Zoroastre . Mlles Beaumeſnil & Rofalie
ont chanté ſucceſſivement le rôle de
Zaïs avec le ſuccès qui réſulte du talent
animé par l'émulation. M. Tirot a rendu,
avec tout l'agrément & toute la ſenſibilité
de ſa voix , le rôle du Génie. On ne
ſe laſſe point de revoir le charmant pas
de deux tiré d'une ſcène de l'Oracle , &
exécuté par M. Gardel & Mlle Guimard.
Mlle Dervieux s'eſt eſſayée dans le genre
noble , & a été très-aplaudie dans un pas
danſé auparavant par Mlle Heinel . Mile
Mion vient de reparoître ſur ce théâtre ,
& a été accueillie d'une maniere à l'y
fixer.
C'eſt l'uſage, chaque année , de donner
trois repréſentations fur ce théâtre en faveur
des acteurs . On vient de repréſenter
à ce ſujet l'opéra de Théſée , paroles de
Quinaut , muſique de Lully ; mais on y a
joint une foule d'airs de danſe pris dans
différens opéras & fupérieurement choifis.
La premiere repréſentation eut lieu
AVRIL. 1770 . 171
le 10 du mois dernier. Ce fut M. Larrivée
qui chantale rôle d'Egée. Celui de Théfée
fut exécuté par M.Pilot àla place de M. Legros
, qui l'a chanté depuis. Le rôle d'Eglée
le fut par Mlle Arnoud , & celui de
Médée par Mlle Duplan. Les balets ont
été exécutés par les principaux danſeurs.
C'eſt dire , qu'à tous égards , ees trois repréſentations
ont été vues avec un grand
concours de ſpectateurs & avec beaucoup
d'applaudiſſement .
COMÉDIE FRANÇOISE.
On a fait reparoître ſur ce théâtre les
Scythes , tragédie de M. de Voltaire.
Mde Veſtris a été juſtement applaudie
dans le rôle d'Obéïde , qu'elle a rendu
avec beaucoup d'énergie & de vérité. Elle
a fait ſentir ſurtout les beautés fortes du
se. acte. Les connoiffeurs ont retrouvé
avec plaiſir dans beaucoup d'endroits de
cet ouvrage , composé à foixante-quinze
ans , la maniere riche & brillante du ſucceffeur
& du rival de Racine .
Ce n'eſt plus Obéïde , à la cour adorée ,
D'eſclaves couronnés à toute heure entourée.
!
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces grandsde la Perſe , à ma porte rampans ,
Ne viennentplus flatter l'orgueil de mesbeauxans.
D'un peuple induſtrieux les talens mercenaires ,
De mon goût dédaigneux ne ſont plus tributaires.
&c. &c.
De pareils vers , pleins d'harmonie ,
de naturel & d'élégance flattent les oreilles
exercées & délicates qui ne peuvent ſe
faire à la tournure pénible & forcée de
preſque toutes nos piéces modernes dont
le défaut le plus général & le plus inexcuſable
eſt une éternelle déclamation
qui eſt précisément l'oppoſé de la nature.
La rhétorique tue la tragédie , & l'on ne
peut trop répéter que le naturel eſt le plus
grand charme des beaux arts .
,
On a admiré fur-tout le contraſte heureuſement
tracé dans la ſcène du 4. acte
entre Athamare & Indatire , & la confidence
des deux vieillards au premier.
Les comediens François ont encore
donné une repréſentation de Cinna . M.
Brizard a paru ſe ſurpaſſer dans le rôle
d'Auguſte , l'un de ceux qu'il joue ordinairement
avec le plus d'expreſſion & de
nobleſſe.
On revoit toujours avec plaiſir laGouvernante
que l'on joue très-ſouvent. M.
Molé a bien faiſifle caractere du jeune
AVRIL. 1770. 173
Sainville : & le rôle d'Angélique , l'un
des plus aimables qu'ait tracés la Chaufſée
, s'embellit encore des graces naïves
deMlle Doligni .
Parmi les nouveautés qu'on arevues fur
ce théâtre il faut compter Béverlei , qui a
été applaudi avec tranſport & redemandé
avec acclamation .
COMÉDIE ITALIENNE.
SILVAIN , comédie nouvelle en un acte,
repréſentée , pour la premiere fois , le
lundi 19 Février 1770 .
SILVAIN a renoncé à tous les avantages
qu'une naiſſance illuſtre , une fortune
conſidérable pouvoient lui procurer pour
s'unir à une femme dont l'état& les biens
ne répondoient point aux vues de fa famille.
Deshérité , banni par ſon pere , il
s'eſt retiré dans une chaumiere , & le travail
de ſes mains a nourri pendant Is
ans l'épouſe tendre& vertueuſe à laquelle
il a tout facrifié . Deux filles ſont les fruits
de cette union que les malheurs & l'indigence
n'ont pu troubler ; l'aînée ſe nomme
Pauline , & fon pere eſt prêt à l'unir
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
àBafile,jeune homme digne de fon choix.
Silvain fatisfait , par ce mariage , le penchant
de fa fille & la reconnoiſſance qu'il
doit aux généreux parens de Baſile qui
l'ont aidé de leurs foins,lorſque ſes mains
n'étoient point encore endurcies au travail.
Il fort de chez lui pour aller chaffer
pour le repas ; mais ſa chere Helene, habituée
depuis long - tems à lire dans ſon
coeur , connoît aisément qu'il eſt ſurchargé
de quelque peine qu'il veut lui cacher;
elle le preſſe, il ſe rend& lui apprend que
ſon pere eſt celui qui vient d'acheter la
terre dans laquelle ils ſe ſont retirés. Le
jour même il doit venir en prendre pofſeſſion
avec ſon autre fils , jeune homme
arrogant & dont la jeuneſſe fougueuſe fait
le malheur des vieux ans de ce malheureux
pere . Cet événement imprévu obligera
Silvain d'abandonner ſa retraite &
de fuir ailleurs ; mais il engage ſa chere
Helene à renfermer ce ſecret dans ſon
coeur , afin de ne pas affliger leurs amisau
moment de la fêre.
Lorſqu'il eſt parti , Helene donne à
Pauline les conſeils qu'une mere ſage doit
offrir à une fille prête à s'engager dans les
noeuds du mariage; cette leçon eſt égaïée
par les naïvetés de Lucette qui la rendent
AVRIL. 1770. 175
encoreplus intéreſſante. Baſile arrive avec
toute la joie d'un amant qui va poſſéder
l'objet de ſes amours ; mais le retour fubit
de Silvain change les plaiſirs en allarmes.
Il eſt poursuivi par les gardes du
ſeigneur qui a interdit la chaſſe qui étoit
permiſe par ſon prédéceſſeur. Ils veulent
défarmer Silvain. Bafile ſe ſaiſit d'une
hache ; ils les contiennent , & les femmes
qui ſe jettent entr'eux font dans les tranſes
les plus terribles , lorſque le frere de
Silvain arrive & les congédie. Il traite
avec hauteur fon frere,qu'il ne connoît pas
&qui lui répond avec fierté ſans ſe déceler;
mais le malheureux Silvain eſt ac
cablé de la menace que ſon frere lui fait
de le faire punir par ſon pere. Cette ſitua
tion eſt théâtrale. Lejeune homme fort.
Silvain éloigne Baſile &fes fils pour ſe
livrer avec ſa femme aux juſtes allarmes
que leur cauſe l'arrivée de ſon pere . II
eſpére que les charmes & les vertus de
fon épouſe pourront l'attendrir lorſque ſa
préſence ne feroit que l'irriter ,& il fort :
nouvelles allarmes d'Helene en attendant
ce pere redoutable. Ses filles, que Silvain
envoie pour la ſeconder , arrivent & fe
diſpoſent , ainſi qu'elle , à ne rien oublier
pour adoucir lejuge de leur pere fans fa-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
voir que leur fort à elles -mêmes dépend
de ſa clémence. Il arrive : les premieres
paroles d'Helene lui font juger qu'elle
n'eſt point née ce qu'elle paroît. Elle en
convient & la colere de ce bon vieillard
fait bientôt place à la curioſité qu'il a d'apprendre
quels malheurs l'ont réduite en
cet état. Elle évite de les lui découvrir ;
mais elle lui fait une peinture ſi touchante
de leur ſituation préſente , qu'il ſe ſent
ému juſqu'au fond du coeur , &promet
de les aider de ſes ſecours. Helene& fes
filles tombent à ſes genoux ; il les releve
avec bonté & ordonne à la mere d'aller
chercher ſon époux. Elle y va en tremblant
, & laiſſe ſon beau- pere avec ſes
filles qui achevent de l'attendrir. Leurs
careſſes naïves& touchantes le pénétrent
du ſentiment le plus doux. Il les embraſſe
dans l'excès de ſenſibilité qu'elles lui font
éprouver. En ce moment Silvain tombe
à ſes genoux ; Helene s'y jette auſſi. Leur
repentir touche aisément un coeur ému
par tantde ſecouſſes douces & attendriffantes.
Il leur pardonne &conſent même
au mariagede ſa petite fille avec le jeune
Baſile qui , par ſes vertus& ſa généroſité,
s'eſt rendu digne de cette alliance qui ne
bleſſe que les préjugés & que d'Olman
juſtifiepar cette maxime reſpectable.
AVRIL. 1770. 177
Il eſt bon de montrer quelquefois
Que la ſimple vertu tient lieu de la naiſſance .
Cette piéce , intéreſſante juſqu'aux larmes
, eſt de M. Marmontel , de l'académie
françoiſe. C'eſt un grand avantage
pour le théâtre italien qu'un auteur de
cette diſtinction veuille bien y conſacrer
ſes talens, fur-tout lorſqu'ils feront unis à
ceux de M. Grétry , dont la muſique toujours
noble , pathétique & théâtrale ne
manque jamais d'ajouter aux paroles qu'il
anime,& au ſens qu'elles renferment.C'eſt
ſouvent une grande affaire pour un artiſte
célèbre que de foutenir une réputation
brillante ; celui- ci ajoute chaque jour à la
ſienne par autant de ſuccès que de productions.
Les acteurs n'ont pas moins contribué
àcelui de cette comédie dont ils partagent
les applaudiſſemens. Mde Laruette &M.
Cailleau ont mis dans leurs rôles tout
l'intérêtdont ils ſontſuſceptibles. M. Suin
a joué celui du vieillard d'une maniere à
prouver que ſes talens ſeront très - utiles
dans les rôles nobles & intéreſſans . Mde
Trial , ſi juſtement aimée du Public , a
reçu de nouveaux applaudiſſemens dans
le rôle d'Hélene. Mile Beaupré a joué ce
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
lui de Lucette avec une naïveté charmante
; & M. Clairval , cet acteur qui fait
embellir également les rôles les plus oppoſés,
a mis dans celui de Baſile beaucoup
plus d'intérêt qu'il ne paroiſſoit fufceptible
d'en procurer.
On a donné ſur le même théâtre , le
mardi 13 Mars , la premiere repréſentation
du Cabriolet volant , canevas en 4
actes , dont nous parlerons dans le volume
prochain , ainſi que des débuts de Mile
Reiter , qui les continue avec applaudiffement.
A Mde Rofambert , qui a débuté avec
fuccès à la comédie italienne , dans le
Peintre amoureux defon modèle.
DEPUIS long- tems&l'art& la nature
Etoient l'un de l'autre ennemis ;
Les talens , les plaiſirs qui leur font réunis ,
Tout ſouffroit de cette rupture.
La nature accuſoit ſon rival orgueilleux
De trop de luxe & d'impoſture..
L'art vouloit à ſon tour que , pour nous plaire
mieux ,
AVRIL. 1770. 179
La nature , moins ſimple , employant la parure ,
DeVénus même empruntât la ceinture ;
Sous des ornemens précieux
La beauté n'en est pas moins pure.
Duni * parut , ce moderne Linus ,
Qui prete aux paſſions les tons de l'harmonie ,
Er par une aimable nagie 6
1 :
Tient à ſes doux accens tous les coeurs ſuſpendus ;
Ala voix dépoſant leur haine ,
L'art & la nature à l'inſtant
Sont ſerrés d'une étroite chaîne.
Lesdeux rivaux qu'enflamme un même ſentiment
Ne connoiſſent plus de partage ,
Etde l'accord de ce couple charmant,
Roſambert fut l'heureux ouvrage.
*M. Duni a formé les talens de Mde Roſambert.
ParM. d'Arnaud. ;
Hvj
18. MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſfés à M. de la Harpe , après
une lecture de Mélanie.
Pour la fixieme fois , en pleurantMélanie,
Mon admiration ſe mêle à ma douleur.
Ton drame fi touchant , tes vers pleins d'har
monie
Retentiſſent encor dans le fondde mon coeur.
Pourſuis ta brillante carriere ;
Appelé par la gloire on t'y verra voler.
Tunous conſoleras quelque jour de Voltaire,
Siquelqu'un cependant nous en peut conſoſer.
ParM. Saurin , de l'Acad. françoise.
RÉPONSE faite fur le champ.
Votre ſuffrage eſt cher à ma muſe , àmon coeur.
Plaire à Thémire * , à vous , eſt mon bonheur
fuprême ,
Etmoneſpoir le plus flatteur
Eft de vous égaler vous-même.
Mde Saurin.
AVRIL. 1770. 181
ACADÉMIES.
I.
Séance publique de l'Académie de Chalons-
fur- Marne.
L'ACADÉMIE de Châlons - fur - Marne
tint ſa ſéance publique , le 20 de Décembre
dernier , en préſence de M. l'Evêque
Comte de Châlons, pair de France .
M. Sabbathier , ſecrétaire perpétuel , fit
l'ouverture de la ſéance par la lecture de
l'éloge hiſtorique de M.BBiilllet , écuyer ,
préſident tréſorier de France , ſeigneur de
la Pagerie , Moncets & autres lieux , mort
le 24 Mai 1768. Comme académicien ,
M. Billet avoit fourni un grand nombre
de mémoires qui ont tous pour objet l'agronomie.
La plupart de ces mémoires
font d'autant plus précieux , qu'ils font
fondés ſur des expériences faites parM.
Billet même. On trouve une analyſe de
chaque mémoire dans la premiere partie
de fon éloge. Ses qualités patriotiques
font expoſées dans la feconde partie. Les
malheurs d'autrui , & furtout ceux des
habitans de Champagne, faifoient ſur lui
182 MERCURE DE FRANCE.
la plus forte impreſſion. Il en donna de
grandes preuves en 1757 , au ſujet d'un
incendie arrivé dans un village à quelques
lieues de Châlons. Le miniſtere , informé
du zèle qu'il avoit montré dans
cette circonſtance , lui en fit des remercîmens.
M. Sabbathier lut encore un diſcours
qui doit ſervir de préface à un ouvrage
intitulé , les moeurs , coûtumes & usages
des anciens Peuples , pourfervir à l'éducation
de la jeuneſſe. Après avoir tracé un
portrait frappant des moeurs anciennes il
expoſe le plan de ſon ouvrage , & lamaniere
dont il l'a traité. Cet ouvrage ſera
bientôt rendu public.
M. Navier , docteur médecin , chancelier
de l'académie & correſpondant de
celle des ſciences , fit enſuite lecture d'un
mémoire far les attentions qu'exige l'uſage
du petit lait , & fur les moyens d'en
rendre la préparation facile , utile & peu
coûteuſe pour les pauvres.
M. Navier ſe propoſe de ſuivre ſes recherches
fur toutes les productions laiteufes
, & d'en faire un ouvrage ſuivi , auquel
il paroît avoir commencé de travailler il
y a quelque rems.
M. Rouffel , curé de la paroiſſe de St
AVRILL. 1770. 183
Germain de Châlons , lut auſſi un difcours
ſur l'amour de la patrie: il regarde
le vrai patriotiſme comme un mouvement
inſpiré par la nature , reglé par la
raiſon , ennobli par la vertu , & par conſéquent
inſéparable de l'amour du bien
public. C'eſt ſous ce point de vue qu'il
confidére ,dans la premiere partie de fon
difcours , les avantages de l'amour de la
patrie , & qu'il eſſaie dans la ſeconde de
chercher les cauſes qui l'affoibliſſent parmi
nous. Il rapporte à l'amour de la patrie
la gloire des anciens Grecs & des anciens
Romains , la manutention des loix,
la perfection des arts & des ſciences . Il
attribue l'affoibliſſement de l'amour patriotique
à l'amour exceſſif des plaiſirs &
de la frivolité , & dans une monarchie
chrétienne au relâchementdes liens de la
religion.
M. l'abbé de Malvaux , grand vicaire
&directeur de l'académie , lut enfuite un
mémoire fur les moyens de conduire à
Châlons la riviere de Moivre , qui ſe jerte
dans la Marne , à quatre lieuesau deffus
de la ville. Les avantages qui en refulteroient
pour les habitans font démontrésdans
ce mémoire.
M. Grignon , maître de forges & cor
134 MERCURE DE FRANCE.
reſpondant de l'académie des ſciences ,
termina la ſéance par la lecture d'un autre
mémoire ſur la néceſſité & la facilité de
rétablir la navigation ſur la riviere de
Marne , depuis St Dizier , en remontant
vers ſa ſource , juſqu'à Joinville.
M. Grignon prouve que la riviere de
Marne a été déjà navigable depuis Joinville
, & au - deſſus , juſqu'à St Dizier ;
1º. Par le témoignage d'hommes vivans
qui ont tranſporté les fers dans des batelets
, & c'étoit le ſeul moyen employé
pour conduire les fers de Joinville à St
Dizier avant que la route fût ouverte ;
2°. Par des monumens exiſtans conſtruits
pour la navigation ; 3°. Enfin , par des
traits d'hiſtoire authentiques. Iltire delà
des inductions pour montrer combien il
feroit facile de rétablir la navigationdans
cette partie de la Marne ; & il fait voir
que la dépenſe des ouvrages néceſſaires
pour cet effet n'excéderoit pas celle que
l'on fait en une année pour le charrois.
I I.
Ecole Vétérinaire.
:
Mardi , 13 Mars , il y eut à l'Ecole
royale vétérinaire de Paris , un concours
AVRIL. 1770. 185
dontl'objet fut l'examen& la démonſtration
des os du cheval , conſidérés en général&
en particulier.
M. Bertin , miniſtre &ſecrétaired'état,
préſida à cette ſéance qui fut honorée de
la préſence d'un nombre conſidérable de
perſonnes du premier rang .
Les élèves qui furent entendus , font ,
les Srs Rigogne , maréchal des logis du
régiment de Languedoc; Lombard, de la
province de Champagne , entretenu par
M. le comte de Brienne ; Mangienne ,
dragon du régiment d'Orléans ; duTronc,
de la provincede Normandie , entretenu
par M. de Meulan ; Drigon , maréchal
des logis du Colonel-Général Dragons ;
Barriere , de la province de Beauce , entretenu
par M. Thiroux, maître des requêtes
; Belval , cavalier du Colonel-Général
; Lefévre Cadet , de la province de
Normandie , entretenu par M. de Brige ;
Taillard , cavalier du régiment Royal-
Lorraine ; Dufour , dragon du régiment
de Damas ; Hugé, carabinier du régiment
du Roi ; Villaut , carabinier du régiment
Royal ; Chardin , cavalier de Royal Etranger
; Bravi cadet de la ville de Montargis
, entretenu par M. l'intendant d'Or-
Téans ; Miquel , dragon de Beaufremont;
186 MERCURE DE FRANCE.
Vaugien , de la province de Lorraine, entretenu
par M. l'intendant de cette généralité
; Girardin , brigadier du Mestre de
Camp-Général-Dragons ; Huſard, de Paris
, entretenu par fon pere ; Danin , cavalier
du régiment de Noailles ; Maranger
, de la province de Champagne , entretenu
par M. l'intendant ; du Cardonnel,
carabinier de Royal Rouſfillon ; Cante
, de la province de Poitou , entretenu
par M. l'intendant; Schmitz , huffard de
Bercheny ; Lafond, du Berry , entretenu à
fes frais.
Le Sr la Cueille , de la province de
Périgord , entretenu pat M. l'abbé Bertin ,
& l'un des chefs de Brigade qui ont concouru
à l'inſtruction de tous ces élèves ,
eut l'honneur de les préſenter à l'affemblée
& de la prévenir ſur la néceſſité dans
laquelle on feroit d'indiquer un ſecond
concours fur le même objet , attendu le
nombre conſidérable des élèves qui auroient
été en état de paroître dans celuici.
La capacité de tous ceux qui ſe ſont
montrés ne pouvoit que jeter dans le plus
grand embarras les perſonnes qui avoient
àprononcer fur le plusou le moins de mérite
des uns&des autres.
AVRIL. 1770. 187
:
De ces vingt-quatre élèves , dix ont tiré
le prix au fort , & neuf ont eu l'acceffit.
Ceux qui ont tiré le prix , font , les Sieurs
Rigogne , Belval , Drigon , Bravi , Dufour
, Hugé , Villaut , Mangienne , Lombard&
Girardin; le fort a favorifé ceder-
:
nier.
L'acceffit a été donné aux Srs Huſard ,
Chardin , Vaugien , Miquel , Lafond ,
Danin , Taillard & Schmitz .
ARTS.
GRAVURE.
I.
: -
:
:
L'Accordée de village , eſtampe d'environ
24 pouces de large fur 20 de haut, gravée
d'après le tableau original de M.
Greuze , peintre du Roi ; par J. J. Flipart
,graveur du Roi. Elle ſera en vente
le 18 Avril , à Paris , chez J. B. Greuze,
rue Pavée , la premiere porte cochere en
entrant par la rue St André des Arts.
Prix 16 liv.
GITTE nouvelle estampe nous repréſente
un des quatre âges de la vie que
188 MERCURE DE FRANCE.
M. Greuze ſe propofe de mettre en action.
La mere bien-aimée careſſée par ſes
enfans , nous offrira l'imagede l'enfance,
ou du premier âge. Le ſecond âge eſt déſigné
par l'Accordée de village , ou le
pere
de famille qui marie une de ſes filles;
c'eſt le ſujet de l'eſtampe que nous
annonçons. Le troifiéme âge qui a été publié
, il y a environ trois ans , nous repréſente
les infirmités de la vie ou le paralytique
ſervi par ſes enfans. La ſcène pathétique
de la mort du pere de famille ,
regretté par ſes enfans , formera le quatriéme
& dernier âge. Le tableau original
de l'Accordée de village , a été vu au ſalon
de 1761 , & l'on crut dès lors qu'il
n'étoit pas poſſible au pinceau de s'élever
àune expreffion plus vraie, plus naïve &
plus fine du ſentiment&des caracteres ;
mais M. Greuze , par les ouvrages qu'il
a faits depuis & par ceux qu'il prépare ,
ſemble nous prouver qu'un peintre qui a
une connoiſſance profonde de ſon art &
ſait interroger la nature , peut toujours ſe
furpaſſer. Cet artiſte , dans ſon Accordée
de village , a choiſi le moment que le pere
de famille , aſſis au milieu de ſes enfans
, délivre à ſon gendre l'argent de la
dot. Ce vieillard , dont l'air &la phyfio
AVRI L. 1770 . 189
nomie annoncent la franchiſe & inſpirent
la confiance , ſemble exhorter ſon futur
gendre à faire un emploi utile de cet argent.
Le prétendu , debout devant lui ,
l'écoute avec une attention reſpectueuſe.
L'Accordée a un bras entrelacé dans celui
du jeune homme ; ſon autre bras eſt embraſlé
par la mere aſſiſe vis-à-vis le vieillard.
L'expreſſion la plus vive de la tendreſſe
maternelle ſe fait remarquer dans
cette bonne femme. Elle craint le moment
qui va la ſéparer de ſa chere fille ;
une petite ſoeur , penchée ſur l'épaule de
l'accordée exprime encore par ſes pleurs
la douleur de cette ſéparation , tandis
qu'une foeur aînée , placée derriere le
vieillard, regarde avec des yeux intrigués
le prétendu& fon accordée que le jeune
homme a préférée. Dans un des coins de
la ſcène un petit frere s'éleve ſur la pointe
des pieds. Il voudroit bien voir une
cérémonie que la préſence du tabellion
lui fait juger très-curieuſe. Ce tabellion
a ce ton d'importance que les gens de
cette eſpéce affectent de donner à leur
profeſſion . Après avoir examiné tous les
perſonnages de cette ſcène , on revient
encore à l'accordée qui , par l'élégance de
ſa taille , le charme de ſa physionomie ,
1.90 , MERCURE DE FRANCE.
la modeſte contrainte avec laquelle elle
baiſſe les yeux vers ſa mere , nous rappelle
une de ces beautés naïves forties
des mains de la nature & qu'aucun artifice
n'a encore gâté. L'eſtampe eſt dédiée
à M. le marquis de Marigny. La gravure,
qui eft de M. Flipart , annonce un artiſte
qui fait furmonter les difficultés. Son burin
a della couleur & de l'effer .
I I.
Le Jugement de Paris , eſtampe d'environ
15 pouces de haut ſur 20 de large ,
gravée d'après le tableau de Fr. Trevifani.
AParis , chez Lacombe , libraire,
rue Chriftine ; & Vernet le jeune ,
marchand d'eſtampes , quai des Auguſtins.
Prix 3 liv .
Les Grecs , ſenſibles plus qu'aucun autre
peuple aux charmes de la beauté , lui
décernerent ſouvent des couronnes ; &
pour rendre fon triomphe plus éclatant
fur le Mont Ida , lui donnerent pour rivales
la reine des dieux & la déeſſe des
ſciences & des arts .
Deforma certant Venus , & cum Pallade Juno ;
Judicio Paridis vincit utramque Venus.
AVRIL. 1770.
191
>>SurJunon , ſur Pallas , Vénus a l'avantage .
>>Quand la beauté ſourit , il faut lui rendre hom
>>mage. >>
Trevifani , célèbre peintre de l'école de
Veniſe , n'ignoroit pas que ce ſujet , un
des plus rians de la mythologie , avoit
été traité en peinture bien des fois avant
lui. Il a cherché à le rendre neuf par les
attitudes variées & les expreffions différentes
qu'il a données aux trois déeſſes .
Vénus laiſſe appercevoir ſur ſon viſage
cette douce fatisfaction qu'une beauté
éprouve en recevant l'hommage qui lui
eſt dû. La draperie légere qui couvre la
déeſſe laiſſe encore voir une partie des
charmes qui lui ont mérité le prix que lui
donne le berger Pâris. Pallas exprime le
dépit qu'elle a de cette préférence par un
ſigne menaçant ; & la ſuperbe Junon, déjà
montée ſur ſon char, cherche à ſe ſouftraire
aux yeux d'une rivale qui l'irrite.
On retrouve dans la gravure le pinceau
onctueux du peintre vénitien & la belle
harmonie qu'il ſçavoit donner à ſes tableaux.
La ſuite des eſtampes de la vie de ſaint
Grégoire , dont nous avons déjà annoncé
les numéros 2 & 3 , eſt ſous preffe; &
192 MERCURE DE FRANCE.
Lacombe , libraire , ſe propoſe d'ouvrir
une ſouſcription en faveur des amateurs
qui defirent des épreuves choiſies .
:
III.
Troifiéme & quatrième vues du Mein, deux
eſtampes en pendantd'environ 9 poucesdehaut
fur 10 de large , gravées par
C. Guttemberg d'après les tableaux
originaux de F. E. Weiroter. A Paris ,
chez Wille , graveur du Roi , quai des.
Auguſtins.
Ces jolies vues offrent des chaumieres,
pluſieurs barques ſur la riviere du Mein
/ &des lointains que M. Gottemberg a
rendus avec eſprit.
IV.
Maiſons de Pêcheurs à Saint Valery-fur-
Somme , & maiſons de Pêcheurs à Abbeville
, deux eſtampes en pendant de
17 pouces de large ſur 12 de haut,gravées
parC. Levaſſeur , graveur du Roi,
d'après les tableaux de J. P. Hackert.
A Paris , chez l'auteur , rue des Mathucins
, vis- à- vis celle des Maçons.
Il y a une grande vérité de détails dans
ces
AVRII . 1770. 193
ces deux compoſitions , & la gravure en
eſt très-agréable & très- foignée.
M. Gautier Dagoty , fils de M. Gauthier
, anatomiſte penſionné du Roi , a
publié une eſtampe de ſa compoſition repréſentant
Sa Majesté LouisXV qui , accompagné
de la Famille Royale , montre
àMgr le Dauphin le médaillon de l'auguſte
Archiducheſſe ANTOINETTE. Ce
médaillon eſt foutenu par l'Ambaſſadeur
de l'Empire. Cette compoſition , intéreſſante
par elle-même puiſqu'elle nous retrace
une union deſirée , l'eſt encore par
les ſoins qu'a pris l'artiſte de rendre ſes
perſonnages reſſemblans. On lit au bas
ce vers latin:
Feædera , ſanguis , hymen nexu ſolidentur amori.'
L'eſtampe a étégravée en maniere noire
par l'auteur lui - même , & a environ 30
poucesde long fur 24 de haut; prix 24 liv .
On la diftribue à Paris , chez l'auteur , rue
Ste Barbe ; Levie , marchand d'eſtampes,
rue St André des Arts ; Chevillon , rue
Croix des petits Champs; Chereau , aux
deux Piliers d'or , près la rue de Bourbon ,
& àla boutique du Wauxhall , fauxbourg
StGermain.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
Six Sonates en trio pour deuxflûtes, ou
deux violons & violoncelle ; par Nicolas
Dothel , otdinaire de la chambre
de S. M. 1. OEuvre v18 .; prix 6 liv.
A Paris , chez M. Taillart l'aîné , rue
de la Monnoie , la premiere porte cochere
à gauche en defcendant du Pont
Neuf; chez M. Fabre , & aux adreſſes
ordinaires.
CES fonates confirment la réputation
que M. Dothel s'eſt déjà faite par ſes
précédentes compoſitions. Ses nouveaux
trio font dialogués avec goût. Ils ne peuvent
manquer de plaire à ceux qui préférent
aux difficultés d'une muſique baroque
un chant agréable , varié & ſemé de
traits neufs . M. Taillart l'aîné , qui en eſt
l'éditeur , eft un bon juge en cette partie,
& il profeſſe lui - même la muſique inftrumentale
, la flûte traverſiere fur-tour ,
avec une fupériorité qui , juſqu'ici , ne lui
a pas été conteſtée , & qui , vraiſembla
blement , ne le fera point.
AVRIL. 1770. 195
Deux Concerto pour le clavecin ou le
Piano forte avec accompagnement ; le
premier de deux violons , deux hautbois,
alto & baffe continue, dédiés à Mde la
Vicomteſſe de Laval Montmorency ; par
Mile Lechantre , oeuvre premier ; prix
9 liv. A Paris, chez l'auteur , rue du Sépulcre
, la porte cochere qui fait face à la
petite rue Taranne , & aux adreſſes ordinaires
de muſique,
Sixfonates pour le clavecin , avec accompagnement
de violon ad libitum ,
dédiéesàM. Ethis , commiſſaire des guerres;
par M. Tapray , maître de clavecin.
OEuvre premier ; prix 9 livres. A Paris ,
chez l'auteur , rue Poiſſonniere , dans la
maiſon du chandelier , & aux adreffes ordinaires.
ALyon , chez Caſtaut.
Ouvertures de Rofe & Colas , du Déferteur,
& ariette de la derniere piéce &
ſymphonie pour le clavecin ou le Fortepiano
, avec accompagnement de deux
violons&violoncelle , dédiées à Mde de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Glatigny ; par M. Tapray. Prix 3 liv . aux
adreſſes ci-deſſus .
Airs détachés de Sylvain , mis en mufique
par M. Gretry ; prix 1 liv . 16f. A
Paris , au bureau d'abonnement de muſique
, cour de l'ancien grand Cerf , rue St
Denis &des Deux- Portes St Sauveur , &
aux adreſſes ordinaires.
Six Quatuor pour deux violons , alto
&baſſe qui peuvent être exécutés par un
grand orchestre , dédiés à M. de StGeorges
, contrôleur des guerres ; par Carlo
Stamitz , fils du célèbre Stamitz , ordinaire
de la muſique de S. A. E. Palatine;
oeuvre premier ; prix 9 liv. A Paris , au
bureau d'abonnement ci- deſſus indiqué.
AVRILL. 1770. 197
SALLE DE SPECTACLE.
IzL vient de me tomber ſous la main une petite
brochure qui a pour titre : Mémoirefur la conftruction
d'un théâtre pour la Comédie Françoise ,
avec unplan ; je l'ai lu avec plaifir. Il est vraiſemblable
qu'un projet qui , en embelliflant une
ville, vivifie des quartiers peu fréquentés , doit
être accueilli , parce qu'il réunit l'utile à l'agréable;
on doit donc applaudir au choixde l'emplacement
de l'hôtel de Condé , par les avantages
qu'il procure , & que , par la ſuite , l'on pourroit
augmenter encore en traçant l'alignement de la
ruedes Foflés de M. le Prince avec celle de laComédie
, & celui qui prolongeroit le percé de la rue
Dauphine juſqu'à la rencontre dela rue de Tournon
; mais on doit , àplus juſte titre encore , des
élogesà l'architecte ſur la juſteſſe de ſon goût qui
lui a fait employer une diſpoſition heureuſe &
commode pour la comédie françoiſe . La principale
façade extérieure ſur un plan demi circulaire
annoncera à tout le monde le genre de l'édifice ,
quand même , dans les détailsde la décoration ,
de laquelle il ne parle point dans ſon mémoire , il
auroit employé des arcades au rez de chauſlée &
des croiſées dans la partie ſupérieure , ce qui ne
convient cependant qu'à une maiſon d'habitation .
Les portiques,qui l'environnerontde toutes parts,
acheveront de le caractériſer ; enfin les deux paſlages
pratiqués pour deſcendre à couvert des voitures
au pied des eſcaliers , font réellement une
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
commodité néceſſaire dans un climat tel que le
nôtre.
Je ſuis convaincu dès long-tems qu'il n'y a pas
d'autre parti à prendre dans la conſtruction de ces
édifices publics . J'ai entre les mains , depuis 9 ans,
refquifle d'un plan de théâtre deſtiné pour l'opéra
fur leterreinqui eſt entre les galeries du louvre&
lecarouſel ; la mafle &les diſpoſitions extérieures
en ſont précisément les mêmes , les détails intérieurs
ne le ſont pas; je n'en ferai point la comparaiſon
, parce que l'auteur du projet de théâtre
pour la comédie françoiſe eſt encore à portée de
fairedes changemens utiles , & même néceſſaires à
enjuger d'après ſes premieres indications.
M. Bugnietde Lyon , auteur du projet dontj'ai
l'eſquiſſe, eut l'honneurd'en préſenter , dans le
tems, lesdeſſinsàM. le Marquisde Marigny, avec
un exemplairedes gravures d'une priſonqu'ilavoit
précédemmentcompoſée. MM. Soufflor, Contant,
Luzzy , Rouflette , Boullée, & pluſieurs aurres
membres de l'académie d'architecture , ainſi qu'un
nombre d'élèves , connoiffent fon projet de théâ
the. 11 feroitgravé ſi des affaires de famille n'avoient
engagé M. Bugniet à quitter Paris pour retournerdans
ſa patrie. Deux planches commencées
font encore en dépôt ici chez un de ſes amis ,
&ildevoity en avoir fepr. Je ne me diffimule pas
qu'ileftpoſſible que les idées d'un artiſte quia fair
in long ſéjour à Rome , centre des grands monu
mens , fe rencontrent pour la compofition d'un
théâtre avec celles de M. Bugnier , qui n'a pas encore
voyagé ; mais comme ce dernier n'eſt pas
inſtruitde la publicité du nouveau projet pour la
comédie françoiſe , voudriez vousbien, Monfieur,
inférer dans vos Journaux la réclamation que je
AVRIL. 1770. 199
vous adreſſe pour prendre date en ſon nom vis-àvis
du Public , au cas qu'il voulût faire achever les
gravures commencées.
SURBLED.
DeParis, le 20 Mars 1770.
VERS adreſfés à M. de Casanova ,
Peintre du Roi.
LE brûlant amour de la gloire
A louvent trop d'activité ;
S'il voit un libelle effronté ,
Soudain, de frayeur agité ,
Il lejuge diffamatoire.
Un jour on verra notre hiſtoire
Blâmer cette timidité
Dans ce vaſte génie , où la poſtérité
Trouvera tous les dons des filles de mémoire.
Il auroit dû rire avec nous
Des efforts d'un nain mercenaire
Qui , n'atteignant que les genoux ,
Vouloit tous les dix jours le renverſer par terre ..
Ceci ſoitdit auſſi pour vous ,
BeauMichel-Ange des batailles , *
*On donne ce nom à Cerquozzi , fameux batailliſte
, d'une figure & d'un eſprit aimables.
Liy
200 MERCURE DE FRANCE.
Laillez tomber votre couroux ,
Et gardez vous des repréſailles .
Oui , je le fais ; pour votre art délicat
Lacritique eſt un attentat ,
C'eſt le comblede l'injustice.
Qu'un pédant , triſte en ſes écrits ,
Diffâme Alzire & la noirciſle ;
Alzire ira par-tout offrir aux yeux ſurpris
Ce qui la rend fi noble & fi touchante ,
Tandis que l'amateur jouit ſeul dans Patis
De votre tableau qui l'enchante :
N'importe. Il faut toujours ſe venger par des ris.
Pourles fleurs , dont votre parterre
Fait briller l'émail éclatant ,
Craignez vous l'inſecte ephemere
Qui naît & meurt dans un inſtant ?
Pourſuivez donc votre carriere ,
L'immortel Condé vous attend. (1 )
Condé , ce fier dieu de la guerre ,
Ce grand Condé qui , parmi nous ,
(1) M. Caſanove eſt chargé par Mgr le Prince
de Condé , de peindre deux des batailles de fon
aïeul immortel .
AVRIL. 1770 . 201
Sous les traits de ſon fils reprend un nouvel étre ,
Condé , que Friedberg a crû voir reparoître
En éprouvant la valeur de ſes coups .
Voilà pour vos talens ſans doute
Un aiguillon aſſez puiſlant.
Du Bourguignon ( 1) ſuivez toujours la route ,
Et la critique en frémiſſant ,
Sera pour jamais en déroute.
L'Adage Eſpagnol l'a promis , (2)
« Faisbien , & compte ſur l'envie ,
>>Fais mieux encore , & de ſes cris
>>Tu vaincras l'horrible furic.>>>>
( 1 ) Jacques Courtois dit le Bourguignon , fameux
peintre de bataille.
(2) Obra bieu , tendras embidiofos , obra mejor
yconfundir los as.
Par M. *
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour mettre au bas de l'eſtampe
de M. de Chevert.
I& ſout , par ſes vaillans travaux ,
Devenir plus qu'ungentilhomme.
Son courage en fit un héros ,
Son coeur en fit un honnête homme.
ParM. de L. T. hôtelde Conde.
:
MORT de M. Macquer , Avocat.
Nous devons payer publiquement le tributde
nos regrets à la perte d'un homme de lettres avee
qui nous avons été long-temsunis par le rapport
délicieux des mêmes goûts , desmêmes ſentimens
&des mêmes occupations .
Philippe Macquer , avocat en parlement, étoit
néà Paris le 15. Février 1720. Il vécut toujours.
avec Pierre - Joſeph Macquer ſon frere , ſavant
médecin & célèbre Chimiſte , de l'académie des
ſciences de Paris, de celles de Stockholm &de Turin
,&c. dans une intimité conſtante , & tella
qu'il y en a peud'exemple. Il étoit de même entierement
dévoué à un très - petit nombre d'amis
avec lesquels feuls il aimoit à dépenser ſon tems.
Douéd'un efprit actif & avide de connoiſſances,
ayant uncaractere patient, une ſenſibilité très
AVRIL. 1770. 205
grande, beaucoup d'énergie dans l'ame , une douceur
finguliere de moeurs , il y avoit toujours à
gagner pour l'eſprit& le coeur dans ſa ſociété. H
avoit le coup d'oeil de la ſagacité , la vivacité du
ſentiment , la délicateſſe du tact auxquels rien
n'échappe. Il ſaiſiſſoit avec une promptitude& une
juſteſle fingulieres les queſtions les plus difficiles ;
it devinoit en quelque forte la ſolution des problêmes
les plus compliqués des ſciences mêmes
qu'il n'avoitpas cultivées ; il avoit la tête froide
&certe patience de travail qui ne ſe fatiguepas de
Fétude & qui eft capable de pénétrer dans la profondeur
des connoiſlances ies plus abſtraites.
L'habitude d'être avec un frere , habile Chimiſte
&excellent Phyſicien, l'avoit inſtruitde ces deux
ſciences;mais ils'eſt particulierement adonné àdes
ouvrages propres àl'occuper , ſans trahir ſa modeſtie
naturelle. On lui doit l'abrégé chronologique
de l'hiſtoire eccléſiaſtique ,compoſé à l'imitationde
la méthode de M. le préſident Henault ,
qui a reçu tant d'éloges & fi bien mérités , dont il
a le premier ſenti l'utilité & dont il a donné un
nouveau modèle à fuivre. Ses annales romaines
faites fur ce plan, font rempliesde remarques &
de vues intéreſlantes fur toutes les parties dugouvernement
, des moeurs & des lois des Romains ;
il a eu part à l'abrégé du même genre des hiſtoires
d'Elpagne &de Portugal , à une traduction en
françois du poëme latin de Fracastor ; il a revu ,
corrigé& perfectionné beaucoup d'ouvrages érendus&
importans auxquels le public fait l'accueil
le plus favorable depuis qu'ils font imprimés &
dontpluſieurs ne le ſont pas encore. Il travailloit
àpluſieurs journaux , enrichis de ſes obſervations
&de les extraits faits avec beaucoup de goût&
de préciſion. Enfin il a conſacré ſa vie aux let
I vį
204 MERCURE DE FRANCE.
tres&aux gens de lettres. Il y en apeuquiayent
fait une plus grande quantité de ces travaux que
le public eſtime & recherche ſans en connoître ,
fans même en ſoupçonner les auteurs. Ceux qui
l'ont connu l'ont tous eſtimé , aimé & regretté.
L'ami qui trace ces mots ,fans ofer ici ſe livrerà
l'épanchement de ſon coeur , conſervera toujours
un ſouvenir cher & douloureux de cette perte
cruelle. Une mélancolie ſourde qui prenoit fon
origine dans des douleurs de nerfs habituelles;
une ame navrée de la difficulté d'être dans un
corps toujours ſouffrant , une terreur affreuſe de
lamaladie, plus terrible que la maladie même;
ſaréſiſtance continuelle contre les attaques d'un
mal qu'il s'efforçoit de cacher &de vaincre , ont
accéléré ſes derniers momens; enfin il a été rendu
au repos éternel , qu'il invoquoit , le 27 Janvier
1770, âgéde près de cinquante ans.
Multis ille bonis flebilis occidit,
L**.
ANECDOTES.
I.
COMME on parloit , dans uncercle, des
progrès de l'incrédulité , quelqu'un dit
devant Mde F ** , Je connois unefociété
où ceux qui croient qu'ily a un Dieu nefe
le diſent plus qu'à l'oreille; cette Dame
répliqua, d'un ton élevé , ce n'estpourtant
pasunſecrez.
AVRIL. 1770. 205
11.
Le Prince de **, charmé de la conduite
intrépide d'un grenadier au fiége dePhilisbourg
en 1734 ,lui jeta ſa bourſe en lui difant
qu'il étoit fâché que la ſomme qu'elle
contenoit, ne fût pas plus conſidérable. Le
lendemain le grenadier vint trouver le
Prince , & lui préſentant des diamans &
quelques autres bijoux : Mon général , lui
dit- il, vous m'avez fait préſent de l'or qui
étoit dans votre bourse , &je le garde ; mais
vous n'avezfúrement pasprétendu me donner
ces diamans , &je vous les rapporte. Tu
Les mérites doublement , répondit le prince ,
par ta bravoure &par taprobité. Ilsfont à
toi.
III.
Le célèbre Wicherlay , poëte comique,
avoit dit pluſieurs fois en plaiſantant ,
pendant ſa vie , qu'il ne ſe marieroit jamais
qu'il ne fût au lit de mort & dans
un état abfolument déſeſpéré. Lorſqu'il
ſentit que fon terme étoit arrivé , il ſe
maria effectivement. « Je viens de faire
>> deux actions qui me font grand plaiſir ,
>> dit-il enſuite à ſes amis ; je viens d'af-
>> ſurer une petite fortune à une jeune
>> femme qui la mérite , &je viens de
206 MERCURE DE FRANCE.
>>punir mon neveu qui , ſe croyant für
>>de mon héritage , m'a manqué ſouvent
>>de la maniere la plus indigne. Ilavoit
donné fon argent comptant à ſa femme ,
& il ne laiſſoit à ſon héritier qu'un bien
àdemi ruiné & preſqu'entierement engagé.
Une heure avant qu'il mourût , il
fat venir ſa jeune femme : Ma chere , lui
dit - il , accordez moi la demande que je
vais vous faire , c'est la feule importunité
que vous recevrez de moi ; mais ne me refufezpas.
Sa femme lui en donna ſa parole
; il exigea un ferment, elle le fir.Ja
weux , lui dit- il alors, que vous ne vous remariezpoint
à un vieillard après moi.
IV.
Charles Hulet , célèbre comédien Anglois,
avoit été mis en apprentiſflage chez
un libraire ; à force de lire despiéces de
théâtre , il prit du goût pour la comédie;
il apprenoit des rôles & les répétoit le
foir dans la boutique ; mais ces jeux ' alloient
toujours à la ruine de quelques
chaiſes qu'il mettoit à la place des perfonnages
des drames. Un foir il répétoit
le rôle d'Alexandre , il avoit pris une
grande chaiſe pour repréſenter Clytus ;
lorſqu'il en fut à l'endroit où le jeune
1
AVRIL. 1770. 207
monarque tue le vieux général , il frappa
un coup i violent fur cette chaiſe avec
unbâton qui lui ſervoitde javeline , que
le meuble qui repréſentoit Clytus , tomba
en piéces avec beaucoup de bruit ; le
libraire , ſa femme & ſes domeſtiques
étourdis du tapage , inquiets de ce qui
pouvoit l'avoir caufé , accoururent ; &
Hulet leur dit avec un grand ſens froid :
Ne vous effrayezpas ; ce n'est qu'Alexan
dre qui vient de tuer Clytus.
V.
L'éducation angloiſe ſe trouve , pour
ainſi dire , noyée dans les auteurs claffiques;
c'eſt un reproche qu'on lui fait depuis
long - tems ; le célèbre Bentley en
offre une preuve. Dans un voyage qu'il
fit en France , il alla voir la comteffe de
Ferrers . Il trouva chez cette Dame une
compagnie très - nombreuſe , au milieu
de laquelle il fut fi embarraſſe , qu'il ne
favoit quelle contenance tenir. Las de
cette fituation pénible , qu'il fentoit luimême
, il ſe retira ; dès qu'il fut forti , on
demanda à la comteſle ce que c'étoit que
set homme qu'on trouvoit très- ridicule ,
& ſur lequel chacun diſoit fon mot. C'eff
208 MERCURE DE FRANCE.
un hommefi sçavant , répondit la comteffe
, qu'il peut vous dire en grec & en
hébreu ce que c'est qu'une chaise , mais qui
nefaitpas s'enfervir.
:
DECLARATIONS , ARRÊTS , &c.
I.
DÉCLARATION du Roi , donnée à Versailles
le 9 Septembre 1769 , regiſtrée en la cour des
Monnoies le 24 Janvier 1770 ; concernant le
commerce des ouvrages d'or & d'argent venant de
l'étranger.
I I.
Arrêtdu conſeil d'état du Roi , du 13 Janvier
1770 ; qui proroge pour dix années , à compter
dupremier Janvier 1768 , le payement des Quatre
ſous pour liv. en ſus du don gratuit ordinaire
duclergédu comtéde Bourgogne.
III.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Janviet
1770; qui déclare héréditaires les maîtriſes ou
places de Barbiers- Perruquiers-Baigneurs &Etuviſtes
, établis dans les villes , bourgs & autres
lieux des duchés de Lorraine & de Bar , en payant
par ceux qui en ſont pourvus , la même finance
par doublement , que celle qu'ils peuvent avoir
payée.
celle
AVRIL. 1770. 200
1 V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Janvier
1770 ; qui ordonne la converfion des rentes de
contines en rentes purement viageres.
2
V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 20 Janvier
1770 ; qui fixe la portion d'arrérages qui , quantà-
préſent & juſqu'à ce qu'il en ſoit autrement
ordonné , ſera employée dans les états du Roi ,
pour les rentes & effets qui ſe payent à la caifledes
arrérages par le Sr Blondel de Gagny.
VI.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Février
1770 ; qui ordonne la ſuſpenſion du payement
des refcriptions ſur les recettes générales des finances
,& des affignations ſur les fermes généralesunies
, ferme des poſtes & autres revenus du Roi,
àcompterdupremiers Mars 1770.
VII.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 18 Février
1770 ; qui ſuſpend le payement des billets des fermes
générales - unies , qui écheront , à compter
dumoisdeMars 1770.
VIII.
Edit du Roi , donné à Versailles au mois de
Février 1770 , regiſtré en parlement ; portant que
210 MERCURE DE FRANCE .
ledenier de la conſtitution ſera & demeurera fixé,
àraiſon du denier vingt du capital.
Ι Χ.
Editdu Roi , donné à Verſailles au mois de Février
1770 , regiſtré en parlement ; portant augmentation
de finance &de gages pour les officiers
dechancellerie.
X.
Editdu Roi , donné àVerſailles au mois de Fé
vrier 1770 , regiſtré en parlement; portant créationde
fix millions quatre cens mille livres d'augmentation
de gages au denier vingt , à répartir ſur
les différens offices y déſignés .
X I.
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de
Février 1770, regiſtré en parlement ;portant augmentation
de finance &de gages des confeillersfecrétairesdu
Roi de la grande chancelleric.
ΧΙΙ.
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de
Février 1770 , regiſtré en parlement ; portant
créationde fix millions quatre cents mille livres
de rentes à quatre pour cent ſur les aides & gabelles.
ΧΙΙΙ .
Lettres-patentes du Roi , données àVerſailles
le 17 Février 1770 , regiftrées en parlement;
AVRIL. 1770.
concernant la vérification des coutumes locales
&particulieres du comté de Ponthieu & de la ville
d'Abbeville.
XIV.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 19 Février
1770 ; qui ordonne que , ſans s'arrêter à l'arrêt
du parlement de Bordeaux , du 17 Janvier 1770 ,
il ſera libre à toutes perſonnes de vendre leurs
grains dans les provinces du Limofin &de Périgord,
tantdans les greniers que dans les marchés,
en exécution de la déclaration du 25 Mai
1763 , & de l'édit du mois de Juillet 1764.
X V.
1
1
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 25 Février
1770 ; qui ordonne que les payemens de tous les
contrats& effets au porreur,qui reſtent à rembour
fer àla caifledes amortiſſemens , ne feront effectués
que dans le quartier de Janvier 1771 ; & qui
accorde aux propriétaires ou porteeuurrss ,, lemême
intérêt que celui dont ilsjouiſfoient ci-devant.
:
212 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
১
Aux Soufcripteurs du Dictionnaire de
la Nobleſſe de France .
PAR le Profpectus de la ſeconde édition du
Dictionnaire de la Nobleſſe , publié au mois d'A-
* vril de l'année derniere , on avoit promis de donner
les deux premiers volumes au commencement
de cette année 1770; mais la quantitéde mémoires
de différentes familles nobles , ſurvenus depuis
l'annonce de ce Profpectus , & qui arrivent
encore tous les jours , a fait ſuſpendre l'impref.
fionde cet ouvrage, par la néceſſité où s'eſt nouvé
l'auteur de travailler à ces nouveaux mémoires
, pour les placer dans leur ordre alphabétique .
Aujourd'hui tout délai ceſſe , & l'on va mettre
fous preſſe l'ouvrage ; la diligence y fera portée
de maniere que dans ſix mois on feta en étatde
répondre aux engagemens contractés avec le public.
La premiere édition de cet ouvrage qui a paru
ſous le titre de Dictionnaire généalogique , héraldique
, historique & chronologique , en ſept volumes
in- 8" . néceſſaire à toute la noblefle du royaume
, & même à celle des pays étrangers , ne doit
être regardée que comme un eflai en ce genre.
Depuis la publication il a pris une telle conſiſtance
que nous le regardons aujourd'hui comme un
AVRIL. 1770. 213
ouvrage de bibliothèque , de maniere que , pour
répondre aux intentions de pluſieurs perſonnes de
la plus grande conſidération , nous avons jugé
convenable de lui donner la forme de l'in-4°. au
lieu de celle in - 8 °. ſuivant le Profpectus.
Dans ce changement de format, le public ne
perdra rien, parce qu'un volume in-4°. équivaut
àdeux volumes in- 8°. Ainſi on donnera d'abord
un volume in-4°. , & les autres ſuivront fucceffivement.
Il n'y a rien de changé à la ſouſcription , & on
fera encore à tems de ſouſcrire pendant le cours de
l'impreſſion du premier volume.
Chez l'auteur , rue St André des Arts , au coin
de celle des grands Auguſtins , près l'hôtel d'Hollande;
& chez la Veuve Ducheſne , libraire , rue
St Jacques , au Temple du Goût.
Lacombe , libraire , fournira les exemplaires à
ceux qui ont ſouſcrit chez lui .
Le premier volume , qui ſera environ de quatre
vingt-dix à cent feuilles d'impreſſion , paroîtra au
plustardau commencement du mois d'Octob. pro
chain.
I I.
Manufacture royale de vaiſſelle de cuivre
doublé d'argentfin, par adhésion parfaite
&fans aucune foudure ; établie à
Paris , à l'hôtel de Fére rue Beaubourg
au Marais , avec privilège du Roi,
registré au parlement & à la cour des
monnoies,
,
214 MERCURE DE FRANCE.
L'établiſſement qu'on annonce au public , mérite
, à plus d'un titre , ſon attention , ſa confiance
, on oſe même dire ſa reconnoiſſance. Il eſt
fondé fur une découverte précicuſe , laquelle préſentedeux
objets bieneſſentiels ; l'un , de fega.
rantir des dangers du verd-de-gris , & l'autre, un
moyend'économie.
D'après cette découverte , on peut doubler le
cuivre avec l'argent fin , ou l'argent avec le cuivre
, en telle proportion d'épaiſſeur & de poids
que l'on veut ; c'est-à-dire , au tiers , au quart,au
cinquiéme & au fixiéme d'argent fin ; & ces métaux
ainfi doublés & adhérés , font ſuſceptibles de
preſque toutes les formes , & de tous les uſages
auxquels on les employoit ſéparément.
Maisl'uſage le plus eſſentiel eſtde procurer au
publicdes uſtenfiles de cuiſine.
: Une caſſerole doublée d'argent fin ne laiflera
aucune inquiétude ſur le verd-de gris . Cette cafÍcrole
, doublée dans une proportion ſolide &
convenable , coûtera les deux tiers moins qu'une
en argent au titre ,&coûtera moins endix années
qu'une caſſerole de cuivre du même volume ,
dont, à la vérité , le premier achat n'eſt pas ſi conſidérable
, mais qu'il faut étamer & renouveler
très-ſouvent; dépenſes ſucceſſives & continues ,
dont le total , au bout d'un certain tems , monte
plus haut que la valeur primitive d'une caſlerole
doublée d'argent , achetée à la manufacture royale.
Enfin , les caſſeroles doublées d'argent fin offriront
encore , lorſqu'elles ſeront hors de ſervice
, en valeur , lamême proportion d'argent dont
elles auront été doublées , ſur le pied de 56 liv.
le marc , à l'exception du déchet , qui fera léger ,
AVRIL. 1770. 215
fi on a l'attention de n'employer , pour nétoyer
les cafferoles , que l'eau de ſavon , ou le blanc
d'eſpagne en poudre impalpable , & que l'on évite
toutes matieres graveleuſes , telles que le ſablon ,
legrès , &c .
La jonction des deux métaux n'apportant aucun
obſtacle à leur malléabilité , ni aux différentes
formes qu'on peut donner ſéparément à chacun
d'eux , en formera , en appliquant l'argent ſur le
cuivre , toute forre de vaiſlelle , flambeaux de
table, caffetiéres , theyéres , chocolatiéres , terrines,
pots à-oil ,plats ,affiettes , pots à bouillon ,
néceſſaires , chandeliers , lampes & bénitiers d'églife
, &c. Et pour joindre la propreté à l'utilité ,
toutes les ſurfaces en cuivre , ſoit à l'extérieur,
foitdans l'intérieur , ſeront recouvertes d'un vermi
imitant l'émail , qui ſera de la plus grandebeauté
,&qui réſiſtera àl'action du feu.
On peut de même en former des boutons d'habits
, des garnitures de harnois &d'équipages ,
des bas-reliefs , enfin tout ce qui peut ſervir , foit
aubeſoin , foit au pur agrément; & tous ces ouvrages
en argent ou en or feront infiniment plus
beaux&plus ſolides que ceux qui ne feront qu'argentés
oudorés.
Les poffefleurs du ſecret , pour s'aſſurer la confiance
du public , ont foumis , àdeux repriſes différentes
, leurprocédé à l'examen deMM. de l'Académie
des Sciences , qui ont donné en confé
quence l'approbation la plus authentique.
216 MERCURE DE FRANCE.
111.
Penfionnat.
Le Sr Rolin , qui a acheté le fondsde la penfion
deM l'Abbé Choquart , vient de faire imprimer
un Profpectus , où il développe en abrégé les
idées du plan de ſon nouvel établiſſement : il a
ſemé en quelques endroits des réflexions intéreſſantes
ſur le choix des perſonnes qui préſident à
l'éducation & ſur l'eſprit de nouveauté qui ſe gliſſe
ſouvent dans une tâche auſſi importante.
Uninconvénient dangereux, dit-il , eſt celuid'adopter
ſans réflexion les nouveaux ſyſtêmes d'éducation.
Paroîtil un livre ? il trouve les partiſans, &
malheureuſement plus il eſt mauvais en ſoi, plus il
fait fortune ; trop préoccupé de la beauté du ftyle,
on s'étourdit ſur les principes. L'eſprit des hommes
, porté à la nouveauté, ſe laiſſe éblouir par
de longsparalogiſmes artiſtement cachés ſous le
coloris de l'éloquence, &de là tous les maux dont
on cherche la ſource.
Un autre inconvénient , dit-il encore , s'oppoſe
aux fruits qu'on recueille d'une bonne éducation :
aujourd'hui on abandonne , ſans choix , les enfans
à des maîtres ſans talens , & les parens , à
l'ombre d'une tranquille confiance , voyent croître
ainſi ſous leurs yeux les triſtes victimes de leur
crédulité. Cependant le tems vient où il faut fonger
à occuper une place digne de ſon rang , on
fait déja jouer tous les refforts de la politique pour
yparvenir ; on obtient une parole , le ſujer eſt
préſenté, &pour confirmer ſahonte , celle de ſa
famille
AVRIL. 1770. 217
famille& de ceux qui ont veillé à ſon éducation ,
il eft proclamé incapable de remplir aucune place,
&c.
On peut voir , plus au long , le précis des idées
du Sr Rolin dans un Prospectus qu'on trouvera
chez lui ; ou chezGueffier , imprimeur , au basde
la ruede la Harpe , à la Liberté.
I V.
Vinaigres.
LeSt Maille , vinaigrier - diſtillateur ordinaire
du Roi , reçu , après la mort du Sr Lecomte, comme
le ſeul en état de le remplacer chez le Roi
vient de perfectionner deux nouveaux vinaigres
de rouge , l'un clair & l'autre foncé , dont la qualitécoſinétique
conſerve la peau , & lui donne
les plus belles couleurs que le ſang puifle produire
à tromper la vuc. Ce rouge eſt d'autant plus
agréable qu'il ne coule point malgré la chaleur ,
&qu'on peut s'efluyer ſans qu'il diſparoiffe ; il
s'emploie également pour les lévres & empêche
qu'elles ne gercent ; l'on peut coucher avec , &
peut ſe tranſporter par - tout ſans crainte que le
tems puifle en altérer la qualité. Lorſqu'on veut
oter ce vinaigre de rouge , on ſe ſert du vinaigre
de millepertuis ; la qualité balfamique de cette
- fleur conſerve le teint .
Le vinaigre romain , pour la conſervation de
la bouche ,le diftribue toujours avec les plus heureux
ſuccès. Ce vinaigre eſt ſpiritueux , pénétrant
, balfamique & antiſcorbutique , blanchit
les dents , arrête le progrès de la carie , empêche
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles ne ſe déchauſſent& les raffermitdans leurs
alvéoles ; ſon uſage eſt très-utile pour les perfonnes
qui voyagent ſur mer. L'on trouve dans ſon
magaſin toutes fortes de vinaigres , au nombre
de deux cens fortes , ſoit pour la table , les bains
& la toilette , qui font vinaigre de florax , qui
blanchit la peau & empêche qu'elle ne ride; le
vinaigre d'écailles , pour les dartres ; defleurs de
citrons, pour ôter les boutons ; de racines , pour
les taches de roufleur & maſque de couche ; de
turbie , qui guérit radicalement le mal de dent ;
de Séville , pour mouiller le tabat ; de Vénus, pour
les vapeurs ; deſcellitique , pour la voix ; vinaigre
royal , pour la piqûure des coufins ; le véritable
vinaigre des quatre voleurs , préſervauf de tout
air contagieux ; de cyprès , pour noirchir les cheveux
& ſourcils blans ou roux , & le parfait ſirop
de vinaigre. Les moindres bouteilles de vinaigre
de rougeen premiere nuance ſont de trois livres ,
jointe à celle de millepertuis , & de 4 liv. en ſeconde
nuance; toutes les autres fortes de vinaigres
énoncés ci deſſus ſont de 3 liv . les moindres
bouteilles , & 2 liv. celle de firop de vinaigre.
La demeure du Sr Maille eſt rue St André des
Arts , la troifiéme porte cochere en entrant à droite
par le pont St Michel. Les perſonnes de province
qui defireront faire uſage de ces vinaigres ,
en remettant l'argent à la poſte , franc de port
ainſi que la lettre ; on leur fera tenir exactement
avec la façon de s'en ſervir.
AVRIL. 1770 . 219
V.
Bagues contre la Goutte.
Le Sr Rouſſel , demeurant à Paris , rue Jean de
l'Epine , chez le Sr Marın , grenetier près la Grêve
, donne avis au public qu'il débite avec permiſſion
des bagues , dont la propriété eſt de guérir
la goutte. Ces bagues , qu'il faut porter au
doigt annullaire , guériffent les perſonnes qui ont
la goutte aux pieds & aux mains , & en peu de
tems celles qui en font moyennement attaquées .
Quant à cellesqui en font fort affligées , elles doivent
les porter avant ou après l'attaque de la goutte
, & pour lors elle ne revient plus . En les portant
toujours au doigt , elles préſervent d'apoplexie
& de paralyfie. Pluſieurs princes , ſeigneurs
& Dames ont été guéris de ce mal , & l'on en
donnera les noms lorſqu'il ſera néceſſaire.Le prix
de cesbagues,montées en or, eſt de 36 liv . &celles
en argent , de 24 liv.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Janvier 1770.
LE Grand Seigneur a envoyé à l'armée , le 18
dumois dernier , ſon écuyer avec soo , 000 dahlers
au lion , pour être diftribués aux Janiſſaires ; il
a auffi fait partir pour cette armée 200 canonniers
& 20 ingénieurs , leſquels feront inceſſamment
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
ſuivisde pluſieurs autres & d'une grande quantité
de munitions de guerre.
Abdi Pacha eſt en marche , à la tête d'un corps
de troupes confidérable , pour aller ravager la
Modalvie , dont les habitans ont été déclarés
rebelles.
Ibrahim Pacha eſt parti pour raſſembler , le
plutôt poſſible , une puiſſante armée enRomelie
&enBulgarie.
D'Erzerum , dans la Turquie Aſiatique ,
le 1 Novembre 1769 .
Legénéral Rufle , Tottleben , étant entré, il y
a environ quatre mois dans la Géorgie avec un
corps de près de 4 mille hommes , tant infanterie
que cavalerie reglée , il y fut joint par le prince
Héraclius , à la tête de is mille Géorgiens : la
Porte alloit recevoir un terrible échec , fi legénéral
eût pudiriger ſa marche ſur Trebizonde ; mais
leprince Salomon ne voulut point ſe joindre à lui,
cequi le détermina à venir affiéger Erivan d'où il
fut vigoureuſement repouílé par les affiégésjuſques
dans lesmontagnes intérieures de laGéorgie,
De Dantrick , le 24 Février 1770 .
Ilya eu un combat très-vif entre les Confédérés
&les Rufſes aux environs de Blonic , ceux- ci ſe
font retirés & ont brûlé le village de Gnatowie
&pluſieurs autres en continuant leur retraite jufqu'à
Blonic où ils ont occupé l'égliſe & la maiſon
des chanoines réguliers ; les confédérés ont fait
avancer deux piéces de canon. Les Ruſſes ſont
fortis l'épée à la main , mais la plupart d'entr'eux
ont été maſlacrés .
AVRIL. 1770. 221
Le général Romanzow a écrit que le général
Podhoroczani , à la tête de 600 huſſards , a diffipé
, le 3 , un corps de Turcs de deux mille hommes
de cavalerie &de cinq cens d'infanterie. Le
4, lesTurcs perdirent encore deux mille hommes,
6 canons de fonte , 2 drapeaux , 2 chariots chargés
de poudre. Le 14 , un corps de troupes Ottomanes
, de 15 à 20 mille hommes , a été battu près
de Buckareft , & la perté eſt, dit-on, confidérable ;
les Rufles n'ont eu que deux grenadiers bleflés &
untué.
Du 21 Février.
Onmande , par une lettre particuliere , que le
général Steffel a pris d'aflaut la citadelle de Breflaw
que défendoient les Turcs ; que ceux- ci ont
eudans cette occaſion deux mille hommes , tant
tués que bleſlés ; que trois mille autres ſe font jerés
dans des bateaux pour paſſer le Danube , mais
que la plupart de ces petits bâtimens ont été
détruits par l'artillerie ennemie ; que les Rufles
ont trouvé dans cette forterefle 150canons & un
magaſin conſidérable. On a déjà reçu d'autres avis
depuis qui confirment cette nouvelle.
1
De Vienne , le 10 Février 1770 .
On travaille avec beaucoup d'activité aux prée
paratifs des camps que la cour ſe propoſe de former
, & dont le plus conſidérable aura lieu le premier
Août prochain aux environs d'Olschau &
durerajuſqu'à la fin du même mois.
Suivant lejournal du voyage de l'Archiducheſſe
futureDauphine , cette Princeſſe ſera rendue le 16
Mai àVerfailles.
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
Du 14 Février.
Les dernieres lettres de Conſtantinople continuent
d'annoncer qu'il n'y a aucune eſpérance de
voir rétablir de ſitôt la paix entre la Porte & les
Ruffes.
Du 17 Février.
On prépare , dans des fauxbourgs de cette capitale
,un logement pour un ambaſſadeur de la
✓ Porte , attendu dans le courant du mois de Mai
prochain. On ignore le motif de ſa miſſion.
De. Rome , le 21 Février 1770 .
Onapprend que les Jéſuites du ſéminaire &des
écolesdeFreſcati ont été expulfés par le cardinal
d'Yorck , en vertu d'un bref qu'il a obtenu du
Pape , & par lequel S. S. ſupprime tous les priviléges
que ſes prédéceſſeurs ont accordés au généralde
la ſociété à l'occaſion de l'érection de ce féminaire
&de ces écoles.
De Londres , le 9 Mars 1770.
La chambre des Communes ayant délibéré le 6
en comité, arrêta qu'il ſeroit néceſſaire de permettre
l'exportation de l'orge en grain ou en farine
. Le 7 , il fut ordonné de porter un bill pour
permettre cette exportation.
Les agens des colonies ont expédié des exprès à
leurs commettans pour les informer de la réſolution
que la chambre des Communes a priſe , les ,
de révoquer toutes les taxes en Amérique , à l'exception
de celle qui eſt établie ſur le the.
AVRIL. 1770 . 223
Le 13 Mars 1770.
Les ambaſladeurs de France & d'Eſpagne ont
déclaré de nouveau à notre miniſtere que leurs
ſouverains étoient conſtamment déterminés à éviter
tout ce qui pourroit altérer la bonne intelligencequi
ſubſiſte entre les cours reſpectives .
De Paris , le 12 Mars 1770 .
Les nouvelles deGenève nous apprennent que
les bruits d'un complot formé par les natifs n'avoient
aucun fondement , & ce qui paroît le prouver
, c'eſt que les violences que les bourgeois ſe
ſont permiſes contre plufieurs natifs n'ont été ſuiviesd'aucun
mouvement de la part de ceux - ci ;
mais le conſeilgénéral n'ayant pas jugé à-propos
de leur accorder les priviléges qu'ils réclamoient ,
les natifs en ont conçu tant de mécontentement &
tantd'animofité contre les bourgeois , que la plûpart
d'entr'eux ne voulant pas prêter le nouveau
ferment qu'on exigeoir d'eux , ont pris la réſolution
d'abandonner la ville .
LOTERIES.
Lecent dixiéme tirage de la Loterie de l'hôtelde-
ville s'eſt fait, le 23 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No. 45784. Celui de vingt mille
livres , au Nº. 44637 , & les deux de dix mille
aux numéros 54908 & 56017.
Le tirage de la loterie de l'école royale mili.
taire s'est fait les Mars. Les numéros ſortis de
la rouede fortune font , 22 , 82,1,3,62.
224 MERCURE DE FRANCE.
:
MORTS.
1
Joſeph -Marie-Carmelin-Henri de Bacza y Erzentelo
, marquis de Caſtromonte , Montemayor
yel Aguila , comte de Cantillana , chevalier de
l'ordre royal de St Janvier , grand d'Eſpagne de
la premiere claſſe , grand chancelier perpétuel du
confeil d'Hazienda , gentilhomme en exercice de
la chambre de S. M. Catholique & ambafladeur
extraordinaire de S. M. Sicilienne auprès du Roi,
eſt mort à Paris le 22 Février 1770 , âgé de 72 ans.
Claude - Gustave - Eleonord Palatin de Dio ,
marquis de Montperrous , mourut à Châlons -fur-
Saône , le 30 Janv. âgé de 56 ans .
Claude - Alexandre de Pons , comte de Rennepont
, eſt mort en ſon château de Roche enChampagne
, le 20 Février 1770 , âgé de so ans .
Robert Jannel , chevalier de l'ordre du Roi ,
intendant général des poſtes , couriers & relais de
France, eſt mort à Paris le s de Mars 1770 , dans
la 87e année de fon âge .
Louis - François marquis de Beauveau -Tigni ,
grand (énéchal du Maine , eſt mort le premierde
Mars 1770 , dans ſon château de la Treille , en,
Anjou , âgé de 68 ans. Il avoit époufé Lonife-
Marguerite le Sénéchal Carcado Molac, foeur
aînée du marquis de Molac , maréchal des camps
& armées du Roi , de laquelle il n'a eu qu'un fils.
Charles deGrimaldi d'Antibes , évêque de Rho
dès , né à Vence ,eſt mort , dans le mois deMars,
AVRIL. 1770 . 225
dans une petite ville de Provence , âgé de 65 ans.
Il avoit été nommé à cet évêché en 1746.
Marie - Antoinette de Matignon , épouſe de
Claude - Conſtant Juvénal de Harville , marquis
de Traiſnel , grand ſénéchal d'Ofterwar & lieutenant
- général des armées du Roi , eſt morteà
Paris , le8 Mars 1770 , âgée de 45 ans.
Dame Marie-Magdeleine-Françoiſe de Fiennes
leCarlier eſt décédée à Homblieres près St Quentin
en Picardie , le 17 de ce mois , âgée de près de
75 ans ; elle étoit veuve de René- François de la
Noue Vieuxpont , comte de Vair , capitaine au
régiment des Dragons de la Reine.
Il reſte de leur mariage , 1º. Gabriel - François
de la Noue Vieuxpont , comte de Vair , colonelinſpecteur
des milices Gardes-Côtes de Bretagne .
2°. Guillaume - Alexandre , vicaire- général du
diocèſe de Meaux , abbé de St Severin .
3º. Jean -Marie , lieutenant - colonel d'infanterie,
capitaine aux Grenadiers de France.
4°. René - Joſeph , auſſi capitaine aux Grenadiers
de France.
Et Anne- Marie-Claude, Damoiſelle dela Noue.
Elle étoit meredu chevalier de la Noue , capitaine
aide-major au régiment de cavalerie de Marcieu ,
tué àla bataille de Minden le premier Août 1759 ,
&du comtede Vair , lieutenant-colonel d'infanterie,
commandant les Volontaires de l'armée , tué
près Wolfagen , en Westphalie , le 25 Juillet
1760.
226 MERCURE DE FRANCE .
TABLE.
ibid.
6
PIEIECCES FUGITIVES en vers&en proſe , page
Vers ſur la traduction des georgiques ,
Vers à M. le comte de ... fur des rubans ,
Traduction de l'ode d'Horace , O Vénus !
Vers à Mile Duplant , ſur ſon rôle d'Erinice , 7
Vers à M. de Belloy , fur Gafton & Bayard ,
L'Homme ſans jugement , proverbe dramatique
,
Vers à la Rofiere de Salency ,
Madrigal à une Dame ,
Autre à la même , ſur des vers faits à fa
louange ,
د
Lesquatre Saiſons en ariettes ,
Origine de bien de choſes , conte ,
La Roſe , Fable ,
ibid.
:
8
10
28
30
ibid.
31
34
48
Epigramme , so
L'Ane &le Dindon , Fable,
SI
AM. le comte de Puget , ſur ſon mariage , 52
Stances à Mile Henriette C *** , 53
Epigramme , 55
Nahamir , ou la Providence juſtifiée , conte , 56
Explication des Enigmes , 67
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 70
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 75
Théâtre Eſpagnol , ibid.
Dialogue ſur le commerce desbleds , 83
Eſlai ſur les moyens d'améliorer les études , 87
AVRIL. 1770. 227
Calendrierdes réglemens ,
Eloge de Pierre du Terrail ,
Diſcours ſur la queſtion de ſavoir lequel des
quatre ſujets ; ſavoir , le Commerçant , le
Cultivateur , le Militaire & le Sçavant ,
eſt le plus utile à l'état ,
Piéces de théâtre en vers & en profe ,
Nouvelle édition de Juſtin ,
Quintilien de l'inſtitution de l'Orateur ,
Principes de l'art du Tapiflier ,
Ledébut du chevalier de *** ,
89
90
94
96
98
99
100
101
Mémoires de l'académie de Dijon , 104
OEuvres choiſies de M de la Monnoye , 107
Traité historique du Jubilé , 112
Choix de poëfies philoſophiques , 113
Eloge de Dumoulių , 117
Lettre à Mde la comteile Tation , 118
Etrennes du Parnafle , 120
La Girouette ou Sansfrein , 121
La Pogonotomie , ou l'art de ſe rafer , 124
Traité de l'uſure , 125
Nouveau traité des vapeurs , 126
Recherches fur les maladies vénériennes , 127
Hiſtoire moderne des Chinois , &c . 129
Lettre ſur l'ouvrage de M. Baretti , 138
Abrégé de l'hiſtoire de France , en vers techniques
, 147
Traité de l'équilibre , 148
228 MERCURE DE FRANCE.
Le Marchand de Smyrne , comédie ,
Almanach des Muſes ,
Lucrece , traduction avec des notes
Anne Bell , hiſtoire angloiſe ,
Lettre de M. Bret ,
SPECTACLES , Concert ,
Opéra ,
I5
154
158
163
164
166
168
Comédie françoiſe , 171
Comédie italienne , 173
AMde Roſambert , ſur ſon début , 178
Vers à M. de laHarpe, furMelanie, 180
L
ACADÉMIES , 181
ARTS , Gravure , 187 :
Muſique , + 194
Salle de Spectacle , 197
Vers à M. Calanova , peintre du Roi . 199
Vers pour le porrrair de M. de Chevert , 202
วง
Mort de M. Macquer , avocat, ibid.
ANECDOTES,
204
Déclarations , Arrêts , &c. 208
AVIS ,
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
Morts ,
212
219
223
224
De l'Imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
AVRIL 1ygo .
SECOND VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
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Chriſtine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
228 MERCURE
DE FRANCE .
Le Marchand de Smyrne , comédie ,
Almanach des Muſes ,
Lucrece , traduction avec des notes ,
Anne Bell , hiſtoire angloiſe ,
Lettre de M. Bret ,
SPECTACLES , Concert ,
Opéra ,
Comédie françoile ,
ISO
154
158
163
164
166
168
171
1 Comédie italienne ,
173
AMde Roſambert , ſur ſon début ,
Vers à M. de laHarpe fur Melanie ,
ACADÉMIES ,
ARTS, Gravure
Muſique ,
Salle de Spectacle ,
Vers à M. Calanova , peintre du Roi .
Vers pour le portrait deM
Mort de M. Macquer , avocat ,
ANECDOTES ,
Déclarations Arrêts ,&c .
AVIS ,
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
Morts ,
178
180
181
187
194
197
199
de M. deChevert , 202
35 1
ibid.
204
208
212
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Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port ,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
toutce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & piéces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités àconcourir à ſaperfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on payera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeizevolumes rendus francs de
port par lapoſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
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, in-4°. rel. وا
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Cosmographieméthodique&élémentaire , vol.
in- 8° . d'environ 600 pag. avec fig . rel. 61.
Dona Gratiad' Ataïde , comteſſe deMénésès,
hiſtoire portugaiſe , vol. in-8 °. br.
Origine des premieres Sociétés , des peuples,
des ſciences , des arts&des idiomes anciens
& modernes , in- 8 °. rel .
11.161.
61.
Histoire d'Agathe de St Bohaire , 2 vol. in-
12. br. 31.
Confidérationsfur les Causes phyſiques &
morales de la diverſité dugénie, des moeurs
&du gouvernement des nations, in - 8 °.
broché.
Traité de l'Orthographe Françoise, en forme
de dictionnaire , in- 8° . nouvelle édition ,
rel.
Nouvelle traduction desMétamorphofes d'Ovide;
par M. Fontanelle , 2 vol. in - 8°.
br. avecfig.
41.
71.
101.
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des animaux , in-8º br. 2 1.
Premier &fecond Recueils philofophiques &
litt. br. 21. 101,
LeTemple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités ſur le bonheur , 3 vol. in-
8°. broch . 61.
Traité de Tactique des Turcs , in- 8°. br. 1 1. 1of.
Traduction des Satyres de Juvénal , par
M. Duſaulx , in-89. br. 61.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1770 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EXTRAIT du Printems , chant premier
du poëme des Saiſons ; imitation libre
de l'anglois de Thompson.
VIE
Invocation.
IENS , doux printems , embellir les côteaux ;
Viens ranimer la nature épuisée :
Deſcends auſſi , bienfaiſante roſée ,
Et de tes pleurs baigne les arbriſſeaux .
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Sur ces lilas , fur ces grouppes de roſes
Sont aflemblés les habitans des bois ;
Ils font déjà , ſous les feuilles écloſes ,
Retentir l'air des éclats de leur voix.
Dédicace.
Otoi , qui joins les qualité du ſage
Aux agrémens , aux graces deVénus ,
Daigne , B *** , agréer un hommage
Que doit ma muſe à tes rares vertus :
Daigne fixer la naïve peinture
Deta ſaiſon , dont je chante la loi s
Soutiens mon vol , je t'offre la nature
Simple , fleurie , & belle comme toi.
Retour&premiers effets du Printems .
Au fond du Nord l'hiver ſe précipite ,
It les autans , entraînés dans ſa fuite,
Ceflent enfin de ravager les champs.
Zéphir s'emprefle à déployer ſes aîles ,
Flore renaît dans ſes embraſſemens !
La neige fond &s'écoule en torrens ;
Les prés , les bois brillent de fleurs nouvelles ,
Et Pan fourit l'aſpect du printems.
Mais la ſaiſon eſt encore incertaine :
Le ſombre hiver retourne ſur ſes pas ;
Il livse Flore aux rigueurs des frimats ,
AVRIL. 1770 . 7
Et l'aquilon fait ſentir ſon haleine.
Un voile épais cache le Dieu du jour ;
Le roffignol interrompt ſon ramage
Et Progné craint d'avancer ſon retour.
Mais le ſoleil perce enfin le nuage
Qui paroifſſoit immobile dans l'air :
De ſes liens le printems ſe dégage ,
Et dans ſon antre il enchaîne l'hiver .
Semences de Mars.
Le laboureur , que l'eſpoir encourage,
Forçant au joug ſon robuſte attelage ,
Parcourt ſon champ qu'il couvre de fillons ,
Ses ſoins remplis , un ſemeur ſe promène
Jetant par-tout les germes des moiſlons ;
La herſe ſuit & termine la ſcène.
Fais , Dieu puiſſant ! éclater ta bonté :
L'homme attend tout de ton bras tutélaire !
Vents , précurſeurs de la fertilité ,
Répandez-la dans le ſein de la terre !
Pere du jour , découvre tes rayons ;
Roule ton char dans des flots de lumiere ,
Et de tes feux échauffe les fillons ?
Vous , qui vivez dans la molle indolence
Vous , que maîtriſe & fubjugue l'orgueil ,
,
Qui , dans le luxe & l'altiere opulence ,
Aiv
S MERCURE DE FRANCE.
Ne rencontrez qu'un dangereux écueil ,
De vos regards ce détail n'eſt pas digne ;
Grands , vous croiriez vous abaiſſer trop bas :
Virgile , avant de chanter les combats ,
A célébré les troupeaux & la vigne.
Jadis les grands , les héros & les rois
De la charrue alloient dicter des loix :
Rougiſloient-ils de cultiver leurs terres ?
Et vous , & vous , orgueilleux éphémeres ,
Vous qu'un inſtant & fait naître & détruit ,
Vous dédaignez de ruſtiques chaumieres ,
Et rejetez la main qui vous nourrit !
Ovous , chez qui fleurit l'agriculture ,
Heureux François , préparez vos côteaux
Arecevoir les biens que la nature ,
Pleine de ſoins , deſtine à vos travaux !
O France ! ô toi , dont la gloire m'eſt chere,
Que dans tes ports , des bouts de l'univers ,
Soient raſſemblés tous les tributs des mers l
Diſpenſe , accorde aux peuples de la terre
Le ſuperflu de tes riches guérets :
Du monde entier qu'ont'appelle la mère ,
Etdans tous licux regne par tes bienfaits !
Par M. Willemain d'Abancourt .
AVRIL. 1776.
L'ABSENCE DE VENUS ,
Allégorie à Mde de T***.
LORSQUE l'immortelle Cypris ,
Quittant les boſquets d'Idalie
Pour habiter les céleſtes lambris ,
Emmene les plaiſirs , les amours& les ris,
Et va , des mains d'Hébé , recevoir l'ambroiſie ,
Ses berceaux enchanteurs perdent tous leurs at
traits :
Son iſle eſt un déſert immenſe ;
Tout ſe reſſent de ſa fatale abſence ,
Et les ſombres ennuis habitent ſon palais.
De l'amoureuſe tourterelle
Onn'entendplus les doux roucoulemens ;
Sur ſa tige en naiſſant périt la fleur nouvelle,
Et l'hiver ſemble , au milieu du printems ,
Déchaîner ſa rage cruelle.
Ainſi languitPaphos , ainſi languitParis
Quand vous allez briller à la cour de Louis :
On ne peut vous blâmer de plaire ;
C'eſt le droit de Vénus , ce droit vous eſt acquis
V
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais après une abſence à nos voeux trop contraire
,
Jugez , belle &jeune Doris ,
Si le retour est néceſſaire .
Par le même.
VERS à un ami , pour le jour de ſa fête.
AVEC des ſentimens peut-être moins finceres ,
D'autres , pour ton bouquet , feroient plus de
fracas :
Si je ne puis t'offrir quedes fleurs paſſageres ,
Mon amitié du moins ne leur reſſemble pas .
Par le même.
L'AMOUR & LA MORT . Fable.
L'AMOURjadis s'égara dans unbois ,
Lorſque la nuit , en déploiant ſes voiles,
De la ſiniſtre Orfraye encourageoit la voix,
Etqu'ele ouvroit la carriere aux étoiles.
Tout dieu qu'il eſt , l'Amour est bientôt las
Il l'étoit donc : il voit une caverne
AVRI L. 11 1770 .
Propre à ſervir de retraite à Laverne. *
N'importe. Il y traîne ſes pas.
Et Laverne & l'amour ont des rapports enfemble,
Il craint peu de la rencontrer ;
Sidans ce lieu lehaſard les raſſemble ,
Ils ont à nos dépens des tours à fe montrer.
Il entre , mais dans la tanniere
Où ce dieu ſe couche & s'endort ,
Pour un inftant dormoit auſſi la mort.
Bourreaux , aflaſſins , gens de guerre
Et médecins dormoient ſans doute aufſi :
Quoi qu'il en ſoit , cette rencontre- ci
Fut hélas trop meurtriere.
De nos deux divinités ,
Les traits aux haſard jetés ,
Sont mêlés ſur la pouſſiére .
:
Or , tout-à- coup des vents fougueuz ,
Dans les entrailles de la terre ,
Par leurs élans impétueux
Se faifant une horrible guerre ,
Agitent notre globe & l'auroient renverſé ;
*Déefle des Voleurs.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
Si l'effort vigoureux d'un ſouffle trop preflé
De leur priſon n'eût rompu la barriere.
Notre couple dormeur s'éveille avec effroi ,
Se leve , & fuit , en ramaſſant des armes
Que forgea le deſtin pour diverſes alarmes,
Mais que chacun penſe être àſoi :
Oh, de leurs traits mélange déplorable !
La mort en eut quelques-uns de l'amour ,
L'Amour, du monſtre impitoyable
En ſaiſit plus d'un à ſon tour :
Et c'eſt delà que , fans être coupable,
Enbleſſant un jeune homme il lui ravit le jour
Tandis qu'on voit la mort comme l'amourtreme
pée ;
Dans le coeur glacé d'un vieillard
Imprudemment lancer un dard
Dont ſon ame autrefois pouvoit être frappée ,
Mais qui vient l'atteindre trop tard.
Sur ma tête qui griſonne
Je vois tomber mon automne.
Omort ! tu vas bientôt lever les yeux ſur moi,
Le ridicule eſt mon plus grand effroi ,
Et tes rigueurs n'ont rien dont je m'étonnes
AVRIL. 1770. 13
Frappe , mais que ton trait ſoit ſûrement à toi ,
C'eſt le ſeul queje te pardonne.
Par M. B...
STANCES à une Receveuse des
Loteries.
FAVORITE du fort , prêtreſſe de ſon temple ,
Belle d'Hanonville , dis moi
De quel oeil ta raifoncontemple
Ceux que l'eſpoir du gain fait accourir chez toi.
Tandis que de nos veoeux la fortune fe joue ,
Tu l'applaudis d'un air malin & fatisfait ,
Tu dors au branle de ſa roue ,
Tu ris des maux qu'elle nous fait.
Pour former l'heureux aſſemblage
Desnombres proclamés par la voix du deſtin ,
Onte voit, la plume à la main ,
Aſſiſter à chaque tirage.
Tu peux , mieux que nos beaux eſprits,
Intéreſſer toute la villes
14
MERCURE DE FRANCE.
On fait du moins que tes écrits
Ne contiennent rien d'inutile.
Tuverras mon zèle empreſſé
Porter chez toi plus d'une miſe ,
Je veux prendre pour ma deviſe:
Vivent les traits qui m'ont bleſſé.
On en croit tes conſeils , & ſoudain on s'enivre
De la douceur d'un fol eſpoir ,
Mais ce qu'on peut perdre à les ſuivre ,
Vaut-il cequ'ongagne à te voir ?
Tu fais ſur le ſort même étendre ton empire ,
Ilmet toute ſa gloire à te faire du bien ,
Un dieu charmé de ton ſourire
Peut- il te refuſer le ſien ?
La chance à tes cliens devient- elle propice ,
Lagaïté ſur ton front ſemble s'épanouir
Tant de riches ducats n'ont rien qui t'éblouiffe,
Tu les coinptes fans en jouïr.
Tes tréſors ſont d'une autre eſpéce ,
Mille charmes en toi ſont faits pour nous tenter ;
AVRIL. 1770. I
:
:
Le tendre amour dans ſon ivrefle
En jouïroit fans les compter.
De la beauté la plus exquiſe
Il a pris ſoin de te doter ,
Je connois plus d'une marquiſe
Qui, de ton lot , pourroit ſe contenter.
Sans doute la fortune eſt belle;
Mais de mille rivaux elle remplit les voeux,
Ne fois pas aveugle comme elle ,
:
Parmi les afpirans un ſeul doit être heureux.
ParM. de la Louptiere.
ZAMAN. Histoire orientale.
Je ne fais rien de mon origine , & le
lecteur peut prendre à cet égard le parti
que j'ai toujours pris ; c'eſt de s'en peu
foucier. Souvent un eſclave (dit le poëte )
mérite plus d'eſtime que le noble qui n'a
pour lui que cetitre.
Peut être ma naifance fut elle le fecret
du calender qui m'éleva dans les
16 MERCURE DE FRANCE.
plaines de Diarbek * . Abandonné ſur les
bords du Tigre ** ; je dus la vie à ſon
humanité : voilà ſur ce point tout ce que
j'ai appris de Tachel , dont j'ai partagé la
retraite pendant ma premiere jeuneſſe.
Il chercha toujours à me perfuader
qu'une piété ſupérieure l'avoit ſeule confacré
au genre de vie qu'il avoit embraſfé :
mais ſes diſcours fréquens ſur le menſonge
& fur la calomnie dont il ſe diſoit la
victime , m'ont fait ſoupçonner qu'un peu
d'humeur avoit auſſi quelque part à ſa
vocation : d'ailleurs , il haïſſoit les hommes
, & n'obſervoit pas le jeûne du Ramazan
, quoiqu'il fût par coeur tout le li
vre faint.
Parmi les fingularités que j'obſervois
en lui , celle qui m'a conduit dans le cachot
où je languis , étoit la plus conſidérable
; mais elle a mérité long-tems mes
reſpects.
Le mot de vérité ſe liſoit par- tout en
gros caracteres ſur les murs de ſon habi-
(1 ) Ville de la Turquie Aſiatique , de la prov.
du même nom , arroſée par leTigre.
(2) Fleuve conſidérable d'Afſie , qui ſe jette avee
l'Euphrate dans legolfe deBaflora.
AVRIL. 1770. 17
tation. Ce mot étoit ſans ceſſe dans ſa
bouche ,& ce fut le premier qu'il m'apprit
à prononcer. Ses inſtructions ſe bornerent
preſque toutes à m'inſpirer la haine
la plus forte du menſonge & l'amour
le plus vifde la vertu qui lui eſt oppofće .
Aucune conſidération , aucun intérêt
( me diſoit - il ) ne doivent te porter à la
diſſimulation. Il faut être vrai , mon cher
Zaman , dût- il t'en coûter la vie. J'imagine
depuis fort peu de jours que le chagrin
Calender , né foible & n'oſant dire
aux hommes les vérités qui ne leur auroient
pas plû , medeftinoit à le venger
de ſa timidité& du mal qu'ils lui avoient
fair.
Il me conduiſoit ſouvent au haut des
lieux les plus élevés , pour y voir naître
cet aſtre ſi reſpecté du Parſis vagabond * ,
ceglobede lumiere qui paroît preſque toujours
dans l'éclat le plus pur aux champs
de la Syrie. Mon fils (s'écrivit - il) leve
tes yeux éblouis , admire , & fais toi l'image
de l'ame d'un mortel à qui la vérité
eſt précieuſe. Si la tienne abhorre
(1 ) Les Parſis ouGuebres , ſans aucune habitation
fixe en Perſe , comme les Juifs parmi nous ,
adorent toujours le ſoleil.
18 MERCURE DE FRANCE.
l'impoſture , elle ſera brillante aux yeux
de l'Eternel comme ce centre de feux
dont il dirige les mouvemens&la courſe;
&qu'il a revêtu de ſa ſplendeur.
: La limpidité d'un ruiſſeau fervoit une
autre fois d'emblême à ſes leçons. Ce duvet
précieux qui pare les dons de l'automne&
que le tact le plus léger peut détruire
, la fraîcheur ſi corruptible de la
roſe , tout étoit pour lui l'image de la
vérité.
Le dard vénimeux du reptile , l'haleine
empeſtéedes vents deſtructeurs étoient au
contraire les figures ſous leſquelles il me
peignoit le menſonge ; & bientôt je
conçus pour ce vice une haine dont il ſe
félicitoitde voir les progrès.
C'eſt ainſi (diſoit- il ) que la ſemence
des végétaux parfumés d'Aden * , repandue
fur une terre féconde &préparée, les
rendra plus odorans encore. Triſte illufion
duCalender ! il ne recueillit de cette
ſemence que la mort , & moi que l'infortune
qui m'accable.
Je fortois à peine de l'adolefcence lorfqu'un
jour , dans un jardin où nous allions
chercher des fruits , nous nous en-
(1) Villeconſidérable de l'Arabie Heureuſe.
AVRIL. 1770. 19
tretinmes dequelques nouvelles injuſtices
du pacha du pays. Le zélé Tachel , oubliant
qu'on n'eſt jamais ſeul ſous la tyrannie
, élevoit les mains au Ciel & le
dévouoit faintement à la colere du Très-
Haut. Son enthouſiaſme paſſoit aifément
dans mon ame & j'eus grande part aux
malédictions dont nous chargeâmes Albuffar,
c'étoit le nomdu gouverneur .
Le lendemain , tranquille au fond de la.
paitible demeure de Tachel , j'allujetiffois
le flexible oſier à des contours utiles ,
lorſque je vis entrer avec impétuofité le
barbare Albuffar.
Les yeux fulminans & le cimeterre àla
main , il s'avance vers le Calender , & lui
dit qu'il fait qu'hier , dans tel enclos , à
telle heure , il s'eſt permis des imprécations
contre lui , & qu'un paſteur l'a entendu
prononcer ces mots : Seigneur , obf.
curcisfon teint , que fa tige foit coupée ,&
quefon fangse répande comme un ruif-
Seau.
: Tachel , effraïé de l'air menaçant d'Albuſſar
, perd de vue tout- à- coup les grandes
leçons qu'il m'avoit données ſur la
vérité;&craignant pour ſa vie,il répond,
avec autant de lâcheté que d'adreſſe , que
le délateur s'étoit mépris ;que , ſe repo20
MERCURE DE FRANCE.
fant ſous une treille où il conſidéroit avec
moi des grapes de raiſin , loin encore d'être
cueillies , il avoit ſouhaité qu'elles
devinſſent bientôt mûres , qu'on les coupât
& qu'on en fit du vin ; & que fans
doute les expreſſions métaphoriques dont
il s'étoit ſervi , avoient été mal à propos
appliquées à ſa Grandeur.
Albuſſar , étonné de cette réponſe , me
voit fourire ; il me prend par la main , &
me demande s'il doit en croire le Calender.
Non, (lui dis je avec fermeté ) non,
Tachel te trompe , je fus témoin des imprécations
dont tu l'accuſes; c'eſt toi qui
en étois l'objet; c'eſt ſur toi que nous
voulions attirer les malédictions du Ciel .
A peine avois-je articulé ces mots , la
main féroce d'Albuſſar avoit fait rouler la
tête de Tachel à mes pieds.
Moins effraïé qu'indigné de ce ſpectacle
, j'offrois la mienne aux fureurs du
tyran. Jeune homme, ( me dit-il ) pourquoi
mépriſes - tu la mort ?-Parce que
jemépriſe encore plus le menfonge , je
ne puis t'abuſer ; Tachel m'apprit à te
haïr ainſi que l'impoſture : je fus auffi coupable
que lui dans le jardin où ton eſpion
nous entendit hier . -Et pourquoi me
hais-tu?-Parce que ta cour eſt celledes
AVRIL. 1770. 21
méchans , & parce que tu es un méchant
toi-même.
Les gens de la ſuite du pacha alloient
fondre fur moi. Albuſſar les arrête. Refpectez
ſa vie ( dit- il .) Le courage avec lequel
il confeſſe la vérité me le rend précieux.
Qu'il me ſuive à ma cour , je veux
m'en faire aimer. Quel eſt ton nom ? (me
dit-il) Zaman , ( répondis-je.) Viens Zaman
( ajouta - t'il. ) Albuſſar devient ton
protecteur; mais fois toujours vrai , ſi tu
trahis la vérité , puiſſe ton fort être celui
de Tachel !
Me voilà donc parmi des gens bien
éloignés de ma haine pour le menfenge ,
au milieu des courtiſans &des flatteurs
d'Albuſſar qui , lui- même n'en aimoit pas
mieux la vérité , malgré ce qu'il venoit de
faire en ma faveur.
Occupé du premier événement un peu
conſidérable de mon hiſtoire , je me di- .
fois , il eſt fort bon de dire la vérité. Le
menfonge de Tachel lui a coûté la vie ;
mon courage a ſauvé la mienne. Ainſi je
m'affermiſſois dans les principes que m'avoit
inſpirés leCalender , & qu'il avoit ſi
mal ſuivis lui- même
Le pacha , toujours cruel , toujours injuſte
, s'amuſa de ma franchiſe & de ma
1
22 MERCURE DE FRANCE.
fincérité qu'il trouva inébranlable même
à ſes propres dépens. La rareré de mon
caractere en étoit le ſeul mérite auprès de
lui ; c'eſt ainſi qu'un grand peut, dans ſa
ménagerie , entretenir avec foin un animal
étranger & redoutable , par la ſeule
raiſon qu'il n'eſt pas aiſé de s'en procurer
depareils.
Un jour que je m'étois expliqué avec
lui fur le compte d'un de ſes flatteurs &
que je lui avois démontré que ce favori
ne confultoit que ſon propre intérêt dans
toutes les choſes qu'il lui faifoit faire ,
j'allai me promener ſur le ſoir fans me
faire accompagner. Apeine la nuit defcendoit-
elle ſur l'horiſon, deux eunuques,
unbâton à leur main , m'environnent &
tombent ſur moi en me faluant de la part
du favori que j'avois peint le matin avec
tant de naïveté.
J'eus beaucoup de peine à regagner le
palais d'Albuſſar , à qui j'appris le traitement
indigne qu'on m'avoit fait. Il jura
de me venger; & en effet le cordon fatal
ayant terminé les jours du Satrape , j'apprisque
mon protecteur me donnoit fes
places &qu'il partageoit avec moi la confiſcation
de ſa fortune.
Mes douleurs furent vives pendant plaAVRIL.
1770 . 23
fieurs jours; mais mon élévation & mes
richeſſes me les firent bientôt oublier ſans
qu'il me vint une ſeule fois dans la tête
que j'avois déjà coûté la vie , en très- peu
de tems , à deux perſonnes ; que la mienne
avoit deux fois couru de grands rifques
, & qu'en dernier lieu fur-tout j'avois
été fort heureux que le bras de deux
eunuques fût moins robuſte que celui de
tout autre eſclave qu'on auroit pu choifir
; enforte que je continuai , fſoousle
bon plaiſir d'Albuſſar , à répandre la vérité
dans l'aſyle du menfonge.
د
L'orgueilleuſe inutilité des poëtes , la
dangereuſe charlatanerie des médecins
tout fourniſſoit une ample matiere à mes
obſervations. Albuſſar en rioit ſeul , mais
n'en profitoit pas .
De tous les ennemis que je me faifois
chaque jour , les poëtes me parurent les
plus incommodes. Les ténébres de ma
naiſſance , ma taille qui étoit un peu audeſſous
du médiocre , mon nez qui ne
deſſinoit pas fur mon viſage une ligne
exactement droite , & fur-tout ſes maudits
coups de bâton dont j'avois été regalé
ſur les bords du Tigre , étoient le
fonds inépuiſable de mauvaiſes plaiſanteries
rimées qui me ſuivoientpar-tour.
24 MERCURE DE FRANCE .
Le retour périodique des gazels * in.
folens me fatiguoit plus que je ne puis le
dire. Un voyageur , dans les ſables de la
Libye , eſt moins occupé du danger d'être
apperçu par quelque lion dévorant ou de
celui de tomber entre les mains d'une
troupe de brigands , que du ſoin continuel
de ſe défendre de la piqûre des inſectes
bourdonnans qui l'accompagnent.
Actuellementque le malheur me fait
réfléchir un peu plus ſenſément ſur le rôle
que je jouois à la cour d'Albuſſar , il me
paroît affez ſingulier que je me fuſſe arrogé
le droit de dire des vérités dures aux
dépens de qui il appartiendroit , & que
jene puſſe pardonner aux gens qui remarquoient
que mon nez n'étoit pas aufli
droit que celui d'un autre , ce qui étoit
pourtant évidemment démontré.
J'en eus , je crois , un peu plus d'humeur
& mes vérités en devinrent un peu
plus âcres. Je ne fis pas même grace à la
beauté quand elle eut à paſſer par ma critique.
Sélina m'avoitplu , &mon raviſſement
fut inexprimable lorſqu'elle daigna faire
tomber à mes yeux le voile qui me ca-
* Gazel , eſpéce de poëme arabe.
choit
AVRIL. 1770. 25
>
choit ſes charmes. Des treſſes argentées
qui ſe jouoient avec grace ſur ſon ſein
prêtoient le plus vif éclat aux lis & aux
roſes de ſa peau ; mais Sélina étoitun peu
boiteuſe en dépit de toutes les peines
qu'elle prenoit pour ne le point paroître .
Je l'adorai en defirant quelquefois ,
pour la rendre parfaite , qu'elle n'eût pas
la jambe droite plus courte que l'autre : la
charmante Sélina m'eût alors paru digne
de marcher à la tête du choeur des houris
éternelles.
Malheureuſement pour moi elle croyoit
en impoſer àtous les yeux , & bien loin
de ſoupçonner que ſon défaut pût être apperçu
, elle ſe piquoit d'un vif amour
pour la danſe. J'oſai lui dire unjour que
cet exercicedécouvroit encore plus le tort
qu'avoit en la nature avec elle : fon indignation
fut la récompenſe d'un avis que
je croyois lui devoir pour ſon intérêt
même.
J'étois aimé , je l'euſſe aimée plus boireuſe
encore ; je lui devins odieux . Que
d'efforts ne fis-je point pour me faire pardonner
mon crime ! elle fut inexorable ,
&m'accabla des mépris les plus forts. Vil
infenfé ! ( m'écrivit elle , en me jurantque
le dernier de mes eſclaves lui plairoit plus
II Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
que moi ) un instant de faveur t'éblouit ,
redoutes en le terme. Ignores-tu qu' Albuffar
ne tefouffre à ja cour que comme une
espèce defou qui l'amuse , mais qu'il peut
abandonner bientôt à la vengeance publique?
Oh! oh! ( me dis-je à la lecture de ce
billet ) les femmes reçoivent allez malla
vérité ; ce n'eſt donc pas à elles qu'il faut
ladire : Tachel auroit bien dû m'en avertir.
Je fouffris bien moins des invectives
de Şélina que de la perte de ſon coeur.
Long tems mon ame fut déchirée, &plus
d'une fois je me furpris à ſoupirer , en diſant
que je ne l'aimois plus. Heureux , fi
la réflexion que j'avois faite ſur le peu de
goût des femmes pour la franchiſe , m'avoit
garanti du nouvel écueil où me fit
tomber le funeſte caractere que m'avoit
formé Tachel .
Albuſſar avoit , au nombre de ſes eſclaves
favorites , deux femmes qui ſe diſputoient,
non pas l'empire de la beauté, mais
celui de l'eſprit , parce que le gouverneur,
tout cruel qu'il étoit , avoit l'orgueil de
dédaigner une eſclave qui n'étoit que
belle. Son indéciſion , entre ſes favorites,
étoit une preuve qu'il ſe connoiſſoit peu
r
AVRIL. 1770. 27
au ſujet de la querelle , auſſi voulut- il que
mon jugement terminât leurs débats. Je
vis donc pluſieurs fois Zédine & Fakeric,
c'étoient les noms des deux eſclaves.
La derniere , avec auſſi peu d'idées que
la plupart des poëtes du Diarbek , avoit ,
comme eux , l'incommode facilité d'arranger
des mots rimés à chaque déſinence.
Elleavoit,commeeux,le plusgrandreſpect
pour ce petit talent , &, comme eux , elle
me parut peu foutenable lorſqu'elle ne
parloit pas d'elle - même , ou des quinze
différentes façons d'empriſonner la penſée
de Merlana Giami ( 1 ) oude Sawly( 2 ). -
Pour Zédine , je lui trouvaide plus hautes
prétentions, mais bien autant de ridicules.
Elle croyoit avec Jbn abbas ( 3 ) que
les fix jours de la création étoient chacun
de 1000 ans. Elle connoiſſoit la longueur
& la largeur des ſept paradis du prophète ;
elle m'aſſura qu'elle étoit de 4383000
lieues. Elle me deſſina la figure du jeh-
(1 ) Poëte Perſan , auteur du Bahariſtan .
(2) Poëte Arabe fameux .
(3 ) Célèbre interprête de l'alcoran , mort l'an
67 de l'hégire. C'elt d'après ſon idée qu'étoit venue
f'opinion que le monde nedevoit durer que fix
mille ans.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
mout , énorme poiſſon , ſoutien de l'eſcarbot
, qui porte le boeuf de 4000 pieds , fur
lequel eſt la pierre de ſaphir , qui ſert de
marchepied à l'ange qui ſupporte les cieux
& la terre. Haffan El Basry ( 1) n'avoit
pas mieux ſu qu'elle le nom du génie qui
aſoin des nuages &des pluies. Il habite
(me diſoit - elle avec confiance ) le premier
ciel de la fumée; car c'eſt de fumée
que l'Eternel compoſa les ſept étages des
ſept cieux (2) .
J'eus beaucoupde peine à ne pas éclater
lorſqu'elle m'étala ſa doctrine ſur les
Hirz, (3) dont elle ſavoit tous les ſecrets.
Enfin Zédine me parut avoir parcouru la
chaîne de toutes les rêveries humaines
pour s'en faire un étalage d'érudition faftidieuſe
& pédanteſque qui me ſembloit
détruire tout ce qu'elle avoit de charmes .
Albuſſar, curieuxd'apprendre à laquelle
des deux j'avois donné la préférence , interrogea
bientôt ma ſincérité , &je n'héfitai
pas de lui dire que l'une & l'autre
(1) Haffan El-Bafry , premier ſcholaſtique des
Musulmans , allaité, pendant l'absence de ſamere,
parune des femmes du prophéte.
(2) Toutes ces rêveries ſe trouvent dans différens
ouvrages arabes.
(3 ) LesHirz, les Amulettes.
AVRIL. 1770. 29
étoient faites pour lui plaire par les graces
de la figure , mais que je n'avois point
remarquéd'eſprit à tout ce que j'avois entendu
, & qu'il devoit leur conſeiller
d'employer tant d'émulation àdevenirdes
femmes aimables , au lieu d'être l'une un
rimeur infipide , & l'autre un ennuyeux
pédant.
Le malin pacha ne laiſſa pas ignorer ma
déciſion aux deux rivales qui,réunies pour
ma perte , ſe vengerent de moi comme
on va le voir.
Arrêté par des hommes robuſtes qui me
fermerent la bouche , je me vis un jour
porré & attaché ſur le dos d'un chameau
d'où je ne pus defcendre qu'au bout de
deux jours aux conditions de ſuivre docilement
la caravane à laquelle j'avois été
livré , & qui faisoit route pour Bafra fur
le golphe Perſique.
J'avois tout promis,& quelques regrets
que je ſentiſſe de perdre le poſte & la fortune
que je tenois d'Albuſſar , je parvins
àm'éloigner ſans peine d'un pays où j'avois
été en fort peu de tems chanfonné
cruellement , abandonné barbarement par
Sélina , hai univerſellement , bâtonné ,
comme le lecteur l'a vu , & toujours en
danger de perdre la vie auprès du plus ca
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pricieux& du plus inhumain des gouver.
neurs qui , fans doute déjà las de moi, m'avoitlivré
au courrouxde ſes deux femmes.
Malheureuſement mes conducteurs n'ézoient
pas payés pour me mener juſqu'à
Bafra ; car m'ayant vu une nuit plongédans
un fommeil profond , ils prirent ce moment
pour continuer ſans moi leur chemin
; enforte qu'à mon réveil je me trouvai
ſeul dans les horreurs d'une immenfe
forêt, avec des proviſions très- légeres que
j'apperçus à mes côtés & que je devois
bien plutôt à l'humanité de quelqu'un de
mes compagnons , qu'aux ordres de Fakeric&
de Zédine. Tant il eſt imprudent de
refuſer de l'eſprit aux jolies femmes.
Je voulus d'abord ſuivre la trace des
chameaux ; mais une riviere qui ſe préſenta
devant moi & que je ne pus paller,
me força de renoncer à l'eſpoir de rejoindre
la caravanne.
Déjà pluſieurs jours s'étoient écoulés ,
&touchant au terme de mes fubſiſtances,
je me dévouois à la mort, lorſqu'unbruit
de chameaux & d'hommes me fit lever les
yeux que j'attachois triſtement à la terre.
Je ne me trompois point ; le Ciel qui
me deſtinoit à des peines plus longues ,
me fit appercevoir une troupede gens vers
AVRIL. 1770. 31
leſquels je courus en leur demandant la
vie.
J'en fus affez bien reçu ,& comme tous
les chemins m'étoient égaux , je confentis
volontiers à ſuivre la troupe qui alloit à la
capitale de la Syrie .
Mes nouveaux compagnons de voyage
étoient des pélerins qui revenoient de la
Mecque & qui devoient être reçus à Damas
avec le plus grand reſpect. J'imagine
pourtant que je fus fort heureux de n'avoir
rien qui tentât leur fainte avarice ; car je
m'apperçus , chemin faiſant, àla peur que
nous fimes à quelques marchands qui
croifoient notre route , &qui ſe ſauverent
à l'aſpect de nos bourdons ; que la
pieuſe cohorte dontje ſuivois les pas n'in
piroit pas une grande confiance.
La façon dont nous nous emparâmes
quelques jours après au nom du prophète,
des troupeaux que nous rencontrâmes
confirma mes idées à cet égard , & la néceflité
de faire ſubſiſter des gens qui
avoient vu le tombeau , ne me parut pas
ſuffifante pour juſtifier un vol que chacun
des pélerins auroit pu ne pas commettre
en reſtant chez lui .
Apeine eus-je fait part de mes réflexions
fur ce point , qu'il s'éleva un cri général
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
contre moi. Je fus traité de ſcélérat &
d'impie : la caravane ſuſpenditſa marche
&parla de me juger .
Les eſprits s'échauffent par mon obſtination
à foutenir ce que j'avois dit ; on
me lie ; on prend les voix , & je ſuis condamné
preſque unanimement à être enserré
vif.
Déjà la foſſe s'avançoit lorſqu'un des
Arabes qui , après avoir vu la maifon
quarrée , s'étoient privés de la vue pour ne
plus rien enviſager de terreſtre , vient auprès
de noi , promene ſes doigts ſur mes
traits , me ferre affectueuſement la main
&demande ma grace .
C...
L'autorité de cette victime du prophête
calma tout- à- coup l'indignation générale,
tut permis de suivre mon libéra
teur àDamas ſans rien appréhender de la
fureur que j'avois excitée.
Je m'impofai le plus rigoureux filence
juſqu'à notre arrivée dans cette grande
ville;car jenepus pas me diſſimuler après
ma derniere aventure , qu'il ne fût cent
fois plus dangereux de dire la vérité avec
de pareilles gens qu'avec les poëtes & les
belles du Diarbek.
La caravane avoit envoyé des députés
an gouverneur de Damas , afinde ſe faire
AVRIL. 1770. 33
rendre les hommages dûs en pareil cas ;
en effet notre entrée eut plus l'air d'un
triomphe que de l'arrivée d'une troupe de
pélerins. Les aveugles fur-tout , au nombrede
vingt , &que préſidoit mondéfenfeur
, eurent à leurs pieds tous les grands ,
toutes les beautés de la ville , &le pacha
même , pour implorer leurs bénédictions .
Après toutes les vaines cérémonies de
cette entrée , je ſuivis mon aveugle & fes
compagnonsdans la maiſon qui leur avoit
été préparée par legouvernement .
Il eſt aſſez fingulier de dire qu'on fuit
un aveugle , & cependant c'eſt ce qui
m'arriva . Quel est le vrai croyant qui doute
que les pas de ces gens qui ſe font volontairement
privé du plus utile de nos
fens , après avoir fait fept fois le tourde la
kaaba , ne foient guidés par une vertu ſecrete&
divine ?
Dès le lendemain Cobar ( c'étoit le
nom du chef des aveugles ) fut élu & proclamé
grand interprête de la loi ; & dès
lors le pacha Koutkou qui , d'ailleurs ,
étoit un homme ſimple&bon, ſe vit fous
ſadépendance religieufe.
On me croyoit fort heureux de lui être
attaché , & peu s'en falloit que je n'inſpisalle
moi - même quelque reſpect par
By
34 MERCURE DE FRANCE .
l'honneur que j'avois de ſervir le faint
interprête ; mais ce prétendu bonheur dura
peu , parce que je perdis ma vénération
pour mon maître. J'avois quelquefois
foupçonné qu'il étoit moins aveugle, qu'il
ne vouloit le faire croire , & différentes
épreuves réitérées toujours avec le même
ſuccès, ne me laiſſerent aucun doute fur
la pieuſe fraude de Cobar & de quelquesuns
de ſes diſciples. D'ailleurs., il n'avoit
pas été longtems fans me faire redouter
des dangers dont je n'oſe ici déſigner l'eſpéce
: je pris le parti de fuir & de chercher
un aſyle chez le pacha , dont la foibleſſe
m'avoit intéreſſé..
Je me crus obligé de lui révéler la charlatanerie
de Cobar ; mais loin de le perfuader
, je fus traité par le gouverneur de
téméraire & de fou , & le faux aveugle
m'ayant réclamé avec hauteur , Kourkou
me fit remettre entre ſes mains .
L'accueil careſſant qu'on me fit àmon
retour forcé dans la maiſon des aveugles,
ne me laiſſa rien entrevoir du traitement
qui m'y attendoit ; Cobar lui-même étoit
venu à la porte me recevoir avec tous les
témoignages du plaifir & de la bonté ;
mais à peine la nuit fut elle arrivée que
le plancher de la nouvelle chambre qu'on
AVRIL . 1770 .
35
m'avoit fait prendre , s'écartant des deux
côtés avec précipitation , je tombai à plus
de 50 pieds de profondeur dans un filet
fuſpendu qui m'empêcha de me brifer
contre terre .
La trape ſe referma auſſi-tôt au- deffus
demoi ,&je paſſai la nuit dans mon filer,
refpirant une odeur inſupportable , & n'ofant
en fortir dans la crainte de tomber
dans un autre abîme .
Le retour du ſoleil ne s'annonça que
par une foible clarté qui paſſoit à travers
la grille d'un cloaque qui étoit encore à
15 pieds au- deſſous.
Quelques heures après , je vis paroître
quatre hommesdans mon horrible cachot.
Quatre poulies font deſcendre juſqu'à eux
mon filet , & me livrent à leur barbarie.
On me dépouille ; on me déchire la peau
par mille coups de verge , & on me laiſſe
preſque expirant ſur quelques planches à
moitié pourries qui devoient me garantir
d'une plus grande humidité.
Ce fupplice dura quinze jours de ſuite,
parce que jefus aflez lâche au ſecond jour
pour faire uſage du ris & de l'eau qu'on
avoit laiſſés à mes côtés.
Ce terme révolu , je ne vis plus mes
bourreaux ordinaires , & ma provifion
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
defcendit de tems à autre par la trape
funeſte qui étoit ſi fort au-deſſus de ma
tête.
Enfin il y a quelque tems , un vieillard
parut à mes yeux . Ne t'effraïe point , Zaman
, (me dit- il ) ton fort m'a fait pitié;
je viens , s'il ſe peut , en adoucir l'amertume.
Malheureux ! ( ajouta - t'il ) quel
démon te ſuggéra le conſeil d'aller apprendre
au pacha que Cobar n'étoit pas
plus aveugle que toi !
Alors je lui fis part du penchant que
j'avois reçu par mon éducation à dire
toujours la vérité. Te la demandoit- on ?
(interrompit - il) Inſenſé ! comment le
danger que tu as couru avant d'arriver à
Damas ne t'a t'il pas corrigé ? Apprends
qu'il eſt des hommes implacables qu'il
ne faut jamais démaſquer ; tel eſt Cobar,
tel eſt ton ennemi. Adieu , je reviendrai
te voir , un événement peut te rendre la
liberté , crois que je veille à tes intérêts .
Il fortit en me laiſſant des ſachets d'une
odeur délicieuſe qui me rendit l'infection
de mon cachot plus foutenable , & un
vaſe d'une liqueur qui tanima mes efprits
, & qui me fit fupporter ma fatale
exiſtence .
Je revis bientôt mon ſecourable & tenAVRIL.
1770. 37
dre vieillard , une lampe & des papiers à
la main. Tiens (dit-il) tu vas apprendre
comment la vérité peut ſe préſenter à
fes ennemis ; lis &médite , tu me verras
dans peu.
C'étoit l'ouvrage du ſage Lokman
qu'il m'avoit laiſſé , & qui me pénétra de
la néceſſité d'envelopper la vérité pour
ofer l'offrir aux hommes. Oui , me disje
, après avoir lu les paraboles du vertueux
Arabe dont le nom immortel fert
de titre au 31º chapitre de l'alcoran , oui
déſormais Lokman ſera mon guide &
mon modèle .
Je prononçois cet engagement lorſque
mon vieillard reparut & me dit : prends
courage , Zaman , une maladie cruelle
menace les jours de Cobar , il mourra
fans t'avoir pardonné ; mais à fa mort
j'ouvrirai ta priſon , n'oublie jamais les
leçons de Lokman. En attendant ( ajouta-
t'il ) écris ton hiſtoire , c'eſt là ſeulement
qu'il ne faut jamais déguiſer la vérité.
J'écrivis en effet ce qu'on vient de lire
, & le tableau de mes malheurs fut
encore une leçon pour moi. J'attends le
moment d'en profiter. Oui , mortels !fi
je revois la clarté du jour , fi je revis
parmi vous ,je continuerai àrefpecter la
38 MERCURE DE FRANCE.
vérité ; mais j'adoucirai pour vos foibles
yeux ſon image effraïante.
Par M. B **..
LES VOLCANS .
Ode qui a remporté le prix de l'Académie
deMarseille en 1769 ; par M. Gaillard ,
de l'académie des infcip. & belles - lettres .
Ingens terrarum portentum. PLIN.
PARTENOPE ARTENOPE * regnoit ſur une mer tranquile :
D'innombrables cités , dans ſa plaine fertile,
S'élevoient autour d'elle & compoſoient ſa cour..
Virgile avoit chanté fur ces rives fleuries
Lavinie & Didon , les champs & les prairies ,
Les bergers & l'amour,
Le crime étoit puni ; la terre étoit vengée ,
Des Caïus , des Nérons heureuſement purgée ,
Rome voyoit les loix triompher à leur tour.
Titus , Titus regnoit ſur Rome & fur lui-même;
Titus , l'amour du ciel , dans la grandeur ſuprême
N'avoit perdu qu'unjour.
* Partenope ou Naples.
Hlo Virgilium me tempore dulcis alebat Partenope
AVRIL. 1770.
39
Afſuré des bienfaits d'un maître qu'il adore ,
Le laboureur joyeux a ſalué l'aurore ;.
L'eſpérance & l'amour brilloient dans tous les
yeux.
Heureux qui ſervira le prince & la patrie !
Tout aimoit , tourchantoit; la nature attendrie
Remercioit les dieux.
Ciel! o Ciel ! quels ... torrens de sendre&de
fumée!
LeVéſuve en fureur , de ſa cime enflammée
Vomit des rocs brûlans & des métaux fondus :
La lave roule au loin juſqu'aux mers écumantes;
Herculane eft couvert de ces maſſes fumantes ;
Pompeïa n'eſt plus..
Le ſoleil eſt éteint : les feux de ce tonnerre
Ont ſeuls droit d'éclairer & d'embraſer la terre .
Acette lueur ſombre , à ces longs tremblemens,
Neptune avec effroi s'élançant du rivage ,
Court aux bords africains annoncer ce ravage
Pardes mugiffemens.
Le choc des élémens a brifé ces montagnes ,
La ſolfatare ardente a brûlé ces campagnes ;
Ces pins font arrachés , ces murs ſont renverſés ;
Tous les vents échappés de leurs grottes profondes
,,
40 MERCURE DE FRANCE.
De cent vaiſſeaux épars ont femé fur les ondes
Les débris fracaffés .
Oterreur ! Ô vengeance ! ô dévorans abîmes !
Epargnez l'innocent , choiſiſſez vos victimes ,
Corrigez l'univers par ces calamités :
Ecraſez ce brigand qui défole la terre ;
Ce Sybarite affreux qui commande la guerre
Du ſein des voluptés.
Non: réſervez plutôt pour l'injufte & l'impie,
Le tourment de ſurvivre à leur triſte patrie ,
Aleur pere , à leur fille , à l'hymen , à l'amour ,
A tous ces noeuds charmans qui conſolent nos
ames.
mort ! ô paix profonde ! heureux qui , dans ces
flames ,
N'a perdu que le jour !
L'une , auprès d'un fils mort , tombe déſeſpérée:
L'autre appelle, en tremblant , ſa famille égarée ;
Il héſite , il friſſonne , il veut fuir , il revient :
De la chaumiere à peine il reconnoît la place ;
De ces bords abîmés l'épouvante le chaſſe ,
Et l'amour l'y retient.
La mort produit la mort. La famine & la pefte
Vontde ces malheureux conſumer ce qui reſte :
Des cadavres preſſés l'horrible exhalaiſon ,
L'air infecté par-tout d'une vapeur mortelle ,
AVRIL. 1770. 41
Un ciel impitoyable , une terre infidèle
N'ont plus que du poiſon.
Dieux ! on fuir ? Tout éprouve ou tout craint ſa
ruine ;
Les gouffres ſont ouverts de Lisbonne à la Chine;
L'effroi , d'un vol affreux , parcourt tous les climats;
La terre a ſes fléaux , la mer a ſes tempêtes ,
Le danger eſt par- tout; lafoudre eftfurnos têtes,
L'abíme estfous nos pas.
Le midi trop ſouvent , de ces triſtes lumieres ,
Voit briller au Pérou le front des Cordilleres ,
Il vit le Callao tomber avec Lima ;
Et des antres du Nord une flamme cruelle
Sillonne enmugiffant cette glace éternelle
Qui couronne l'Hécla.
Si, ſous un ciel plus doux je cherche un bord tranquile
,
Théocrite meguide aux champs de la Sicile ,
Aux ſources d'Arethuſe , aux beaux vallons d'Enna
Tout rit à mes regards dans cet aſyle aimable;
Mais Typhon y frémit , & ſa rage indomptable
Y louleve l'Etna .
La nature en courroux n'étonne point le vices
42 MERCURE DE FRANCE.
Voyez dans ces volcans l'intrépide avarice ,
D'uneļardeur téméraire , aller tenter le fort.
Des citoyens pilloient Lisbonne chancelante
L'intérêt demandoit à la terre tremblante ,
La fortune ou la mort.
Que dis - je ? .... Ô guerre! ô honte ! ô barbare
induſtrie!
Cesvolcans ont ſervi d'exemple à ta furie. 4
La race humaine habite au milieu des horreurs ;
Elle a multiplié ſes malheurs par ſes crimes.
Tombez , monftres , tombez , exéctables victi
mes
De vos propres fureurs.
Oh ! ne maudiflons point nos amis & nos freres ;
Déplorons ces fureurs à leur ame étrangeres.
Non , malheureux humains ! je ne puis vous haïr :
Ceflez de vous détruire , & même de vous craindre
;
Laiſſez - moi vous aimer , vous conſoler , vous
plaindre ;
Laiſſez - moi vous ſervir.
Venez : que nos beſoins, que nos maux nousunif
fent;
AVRIL. 1770. 43
Quede l'humanité tous les voeux s'accompliſlent ,
Que l'amour & la paix viennent tout ranimer :
Jurons par nos malheurs , par ces fléaux terribles
,
Jurons d'être àjamais bienfaiſans & paiſibles ,
Jurons de nous aimer.
CONTE.
Deux époux que l'amour avoit toujours unis ,
Filoient des jours heureux au ſein de l'innocence.
Ils vivoient chaque jour l'un par l'autre chéris,
Et ſe juroient tous deux la plus ferme conſtance .
Mais quel triffte revers ? Quel chagrin pour Themire
?
La pâle maladie , ô triſte coup du ſort !
S'empare de Lubin ; jugez de ſon martyre :
Elle voit ſon époux à deux doigts de la mort.
Son coeur eſt agité , qui pourra l'arrêter ,
Elle veut au tombeau fuivre fon cher Lubin.
Son pere la voyant ainſi ſe lamenter ,
Et craignant de la voir achever (on deſtin ;
Lui dit , en s'approchant , pourquoi tedéſoler
44 MERCURE DE FRANCE.
f
Si la parque cruelle emporte ton mari ,
Laiſle agir les deſtins , compte ſur un ami
Avec qui tu pourras dans peu te conſoler ;
Il eſt jeune & bien fait, ſa fortune & fon nom
Ne feront qu'aggrandir l'eſpoir de ta maiſon.
Un ſemblable propos ne ſert qu'à l'irgiter.
Son ame ſans effroi ne peut le ſoutenir ,
Et ſes ſanglots enfin ne font que redoubler
Lorſque ce cher Lubin rend le dernier ſoupir.
Thémire eſt aux abois; elle ſe déſeſpére.
J'ai tout perdu , dit-elle , en perdant monmari.
Hélas ! que devenir ? Puis regardant ſon pere ,
L'ami dont vous parlez loge-t'il loin d'ici .
:
ParM.C.
LA NAISSANCE DE L'AMITIÉ .
DANS ſon temple la Sagefle
Etoit , dit-on , ſeule un jour ;
Pour le dieu de la Tendrefle
Chacun déſertoit ſa cour ;
De tout tems à la Sageſſe
L'Amour a fait plus d'un tour.
AVRIL. 1770. 45
* Quoi donc ! un enfant , dit-elle ,
>>> Contre moi viendra s'armer !
>>> Oſons , pour vaincre un rebelle ,
>> Comme lui , plaire & charmer ;
>> Rendons la vertu plus belle ,
>>Donnons-lui le don d'aimer.
>>>Tendre amitié , viens ſourire
>> A l'homme , à la terre , aux dieux !
>>>Que les coeurs ſoient ton empire
>>E>t tes temples tous les lieux !
>> Qu'en toi l'univers admire
>>L>eplus beau préſent des cieux. >>
Elle dit : A ſa parole
L'Amitié naît & ſourit ;
Le Crime fuit & s'envole.
En choeur l'Olympe applaudit ,
Et de l'un à l'autre pôle
Tout le globe s'embellit.
Sa beauté touchante & fiere
Duméchant bleſſa les yeux ;
Sa voix , mieux que le tonnerre,
Fit des mortels vertueux ;
46 MERCURE DE FRANCE.
Et le ſage ſur la terre
Ne ſe crut plus malheureux.
L'Amour lui renditles armes
Et l'adopta pour ſa ſoeurs
Mais les feux , nourris de larmes ,
Ont encor quelque rigueur ,
Et l'Amitié ſans alarmes
Nous conduit ſeule au bonheur.
Amitié , que ta préſence
Brûle mon coeur enchanté !
Fais moi chérir l'existence
Au ſein de l'adverſité !
Que ta pure jouillance
Soit pour moi la volupté !
Par un Officier d'artillerie.
AVRIL. 1770. 47
SALLY OU L'AMOUR ANGLOIS .
Anecdote historique , par M. d'Arnaud.
L'AMOUR eſt une paffion qui ſe fait
ſentir à tous les coeurs ; mais il n'y eft
point caractériſé par les mêmes effets.
Chaque nation , chaque homme peutêtre,
a fa maniere d'aimer. L'Amour Anglois
paroît être le plusdécidé ; il y entre
de cette profondeur qui marque toutes les
impreffions de ce peuple , & qui produit
néceſſairement la mélancolie . Rarement
la tendreſſe , envisagée ſous ces traits ,
promet- elle un effet agréable ; mais elle
eſt ſure d'attacher , d'intéreſſer , & ce qui
mérite plus notre attention , de nous démontrer
les ſuites funeſtes de ce ſentiment
, quand il n'eſt point corrigé par la
raiſon , ni par le devoir.
Sally, fille d'un riche négociant de Londres
, avoit été élevée avec le fils d'un des
amis de fon pere ; ces deux enfans connurent
en quelque forte l'amour dans
leurs premiers jeux. Les parens de Sally ne
s'apperçurent point de cette inclination
naiſſante , qu'ils auroient dû détruire dans
48 MERCURE DE FRANCE.
ſes commencemens. La fortune médiocre
de Stanley ( c'eſt le nom du jeune hom .
me) ne lui permettoit pas d'eſpérer d'obtenir
la main de Sally , qui étoit regardée
comme un des meilleurs partis de Londres.
Malgré ces obſtacles , leur tendreſſe
ne fit que croître & ſe fortifier avec l'âge.
Sally avoit le caractere plus mélancolique
que ne l'ont ordinairement ſes compatriotes
: on doit donc s'attendre à toute la
violence de ſes tranſports. Elle aimoit
d'autant plus vivement qu'ayant reçu une
éducation cultivée , elle étoit contrainte
de ſe ſoumettre à toutes les obligations
de ſon ſexe. Il falloit que ſon extérieur
démentît ſans ceſſe le trouble de fon
ame.
Stanley donna à ſajeune maîtreſſe quelques
ſujets de jalouſie ; on ne fait s'ils
étoient fondés ; il n'eſt point de traits légers
pour un coeur ſenſible. Sally eut la
force de diſſimuler quelque tems & de
dévorer ſes chagrins ; elle ſe contentoit
de laiſſer tomber des pleurs dans ſon fein:
ſa douleur éclata; elle ſe plaignit avec
douceur , &dit un jour à ſon amant dans
l'abondance des larmes : « Vous ſçavez ,
>> Stanley , que je vous aime , & que je
» n'aime que vous ; ſi vous continuez à
» voir
AVRIL. 1770. 49
voir Miſs Jenny , vous ferez la cauſe de
» ma mort. »
Stanley promit tout pour raſſurer Sally ;
mais foit qu'il eût moins de vivacité &de
tendreſſe , ſoit que les ſoupçons de ſa
maîtreſſe lui paruſſent entierement injuftes
, il ne tint point parole , & certe malheureuſe
fille n'en fut que trop informée .
Elle ne fit point entendre la moindre
plainte , & affecta une tranquillité dont
Stanley , s'il avoit aimé comme Sally ,
eût aisément pénétré la diffimulation; elle
nourrit dans ſon coeur un fombre défefpoir
; l'oeil de la nature fut plus clairvoyant
que celui de l'amour. Les parens
de Sally , à qui elle étoit chere , ſurprirent
, ſi l'on peut le croire , l'agitation
ſecrette qu'elle éprouvoit; ils lui en demanderent
la cauſe; elle s'obſtina à garder
le filence. On obſerva ſeulement qu'elle
avoitles yeux égarés, qu'illui échapoit des
foupirs,&qu'elle cherchoirmêmeàrepouf
ſer ſes larmes: elle vient un foir , ſelon
l'uſage , recevoir la bénédiction de fon
pere & de fa mere ; elle les embrafle , retourne
plufieurs fois dans leurs bras , ne
ſauroit s'en ſéparer qu'en gémiſfant , fa
mere allarmée lui faitde nouvelles queftions:
Sally ne répond que par des pleurs;
II. Vol. C
50
MERCURE DE FRANCE.
ſes parens perſiſtent à l'interroger; elle ſe
rejette ſur une triſteſſe involontaire qu'elle
ne peut dompter ,& les quitte enfin,
comme accablée d'une profonde douleur,
La tendreſſe maternelle eſt peut- être la
plus inquiete de toutes. Le mere de Sally
, tourmentée toute la nuit de l'état où
elle avoit laiſſe ſa fille , ne peut réſiſter à
l'impatience de la voir. Le jour avoit à
peine paru qu'elle ſe leve pour courir à
fon appartement. Son mati s'efforce en
vain de la retenir , en lui diſant que ſes
craintes n'étoient point fondées. Vous ne
ſavez pas , répliqua - t'elle , ce que c'eſt
qu'une mere ; & elle fort avec précipitation.
Quel affreux ſpectacle la frappe !
Elle trouve ſa fille étranglée à une des colonnes
de fon lit avec un papier ſur ſa poitrine
, où étoient écrits ces deux mors :
for love , pour l'amour.
La mere , toute effraïée , vole à ſa fille
dans l'eſpérance qu'elle pourroit encore
la ſecourir; elle appelle ſon mari, ſes domeſtiques
: leurs foins furent inutiles : il
y avoit déjà cinq ou fix heures que cette
infortunée créature s'étoit détruite . Le
bruit de cette mort parvient bientôt aux
oreilles de Stanley ! Il s'élance vers la
chambre de Sally , en s'écriant : « C'eſt
AVRIL. 1770. 31
» moi qui fuis fon aſſaffin ! » Il ſe jette
ſur ſon corps , l'arroſe de ſes larmes. Les
parens de Sally arrachent Stanley de deffus
le cadavre , & croyant en effet qu'il
étoit le meurtrier de leur fille , s'abandonnent
à la fureur , le pere fond l'épée à la
main fur Stanley , qui ne ſe met point en
défenſe & reçoit un coup mortel.
Oui , pourfuit- il , c'eſt moi qui ſuis le
bourreau de Miſs Sally , & je rends grace
au Ciel de la ſuivre dans le tombeau . Il
raconte alors ce que la famille avoit ignoré
juſqu'à ce moment. Lorſqu'on vient à
ſavoir que Stanley n'a point porté la main
fur Sally , on veut lui donner du ſecours ;
non , continue -t'il , je n'abuſerai point
de votre humanité. Tout ce que j'attends
de vos ames généreuſes , c'eſt de hâter ,
s'il ſe peut , l'inſtant de ma mort ; j'ai
cauſé celle de votre fille , de tout ce que
j'adorois ; c'eſt moi qui l'ai imnolée , ne
l'aimant pas autant qu'elle le méritoit ;
mes imprudences ont excité ſa jaloufie ;
je meurs avec plaiſir de vos coups; j'implore
une ſeule grace : qu'il me ſoir permis
de tendre mes derniers ſoupirs à côté
de Miſs Sally. Le pere & la mere en pleu .
rant traînent ce jeune homme auprès de
leur fille ; il prend une de ſes mains , la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
porte à ſa bouche , & expire en diſante
O ma chere Sally , eſt ce affez de mourir
pour toi?
VERS au sujet du livre de la Théorie
des Sentimens agréables ; par feu M.
de Pouilly , inférés dans un recueil in.
titulé : le Temple du Bonheur.
ON met la théorie au temple du bonheur ,
Humains , pénétrez en vos ames ,
Et ſondez en l'utile profondeur ;
Là du génie elle montre les flammes ;
Ici de la nature elle dicte les loix.
A l'eſtime publique elle eut toujours des droits,
Et ſa place eſt marquée au temple de mémoire;
Aux mânes de Pouilli ce nouveaujour eſt doux ,
Mais ils en rejettent la gloire ,
S'iln'eſt pas un bienfait pour vous.
Par M. d'Origny, conſeiller en la
cour des Monnoies.
:
:
AVRIL. 1770. 53
VERS à Monfieur de ***.
VOTRE muſe vive & légère
Sait ſe plier à tous les tons ;
S'il eſt quelque fête à Cythère
L'on n'y chante que vos chanſons.
L'amour vous a remis la lyre
DesChapelles & des Chaulieux ;
L'on voit chaque belle ſourire
Avos couplets ingénieux.
De vos vers admirant les graces ,
Surpris , & preſque un peu jaloux ,
Je veux en vain ſuivre vos traces ;
Je reſte loin derriere vous.
Ah ! vous ferez toujours mon maître!
Je me borne à vous imiter .
Cen'eſt qu'en amitié peut être
Que jepuis vous le difputer.
Par M. d'Axemar , lieutenant an
régiment de Touraine.
Ciij
54
MERCURE DE FRANCE..
LE SOPHI & LE POTIER .
Au fils de Tamerlan , un vil Potier de terre
Adreſla ce propos :
L'alcoran est- il faux ,
Quand il dit que du riche un indigent eſt frere ,
Et que malgré l'orgueil & ſa chimere
Tous les Muſulmans ſont égaux ?
Non , monami , c'eſt la vérité même ,
(Dit au manoeuvre le Sophi. )
Eh! bien , la choſe étant ainſi ,
(Reprendnotre Potier ) ma ſurpriſe eſt extrême,
Tandis que je ſuis fans un fou
Que vous nagiez dans l'argent juſqu'au cou.
Je vois que vous êtes ſincere ,
Yous convenez du principe avec moi ;
Soiez auffi de bonne foi ,
Et faites moi ma part de frere.
De huit aſpres * alors le Sophi lui faitdon..
Huit afpres feulement ( dit l'ouvrier qu'étonne
*Monnoie qui revient à notre pièce de deux
liards..
AVRIL. 1770. SS
Une ſi mince portion ? )
Quoi ! des tréſors de la couronne...
Paix , filence , interrompt Schahroch *
Nete vante de rien , ta part n'eſt que trop bonne ,
Jet'en ai fait le compte en bloc .
Soisbien certain qu'il faudroit rendre ;
Si , me faiſant la même loi ,
Chaque frere ici venoit prendre
Sa portion , ainſi que toi .
Par M. Bret.
ELEVES,
VERS .
LEVES , tendrement chéris
Du dieu qui préſide au Parnaſſe ,
Dont les mélodieux écrits ,
Des vers de Tibulle & du Taffe
Ont le féduiſant coloris ,
Et qui n'eſſuiez les mépris
Ni d'Aglaé ni de D ***;
*C'eſt ainſi que ſe nommoit le fils de Tamerlan.
M. Galand a écrit ſon hiſtoire.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
De rofes couronnez Cypris ,
Offrez des guirlandes aux Graces ,
Suivez incefſamment leurs traces ,
Soiez fans cefle avez les ris .
Pour vous les nymphes ſont parées
De leurs plus aimables atours :
Pour vous le carquois des amours
Eſt rempli de fléches dorées .
Sur les bords moufleux des ruiſſeaux ,
Folatrez avec les Nayades :
Les timides Hamadriades
Vous appellent fous ces ormeaux.
Peignez , dans vos tableaux champêtres,
Les bergers danſans ſous les hêtres ,
Animés par la volupté ;
Chantez les beautés du village ,
Leur air riant , leur maintien ſage ,
Leurs moeurs & leur fimplicité ;
Oubien prenez des panetieres ,
Er , ſur les verdoïans gafons ,
Faites redire vos chanſons
Aux plus jeunes de nos bergeres...
J'ai célébré , tout comme vous ,.
VRIL . 1770 . 57
Et l'âge d'or& les prairies,
Et les plaiſirs des bergeries ,
Plaiſirs ſi ſimples , mais ſi doux.
Les fleurs de la ſaiſon nouvelle,
Des rofſignols les ſons touchans ,
Le pinceau magique d'Apelle ,
Et le ciſeau de Praxitelle -
Ontfaitles ſujets de mes chants ,
Tantque Doris me fut fidelle;
Doris , l'objet de mes regrets ,
L'enchantement de la nature ,
Belle fans art & Lans parure ,
Etn'en ayant que plus d'attraits..
C'eſt Eglé , c'eſt Pſyché , c'eſt Flores
Elle a la jeuneſſe d'Hébe ,.
Et la taille de Terpſicore ,
Et tous les charmes de Thisbé.
Qui la voit, la veut voir encore..
Elle parle ſi tendrement !
Elle ſourit fi finement !
Qui la voit , pour toujours l'adore
Sur vingt rivaux plus beaux que moi
J'obtins la douce préférence ;
Etj'eus pour gage de fa foi
Cyv
18 MERCURE DE FRANCE..
Centbailers & fon innocence .
Que j'ai pafléde doux momens
Am'entretenir avec elle !
Quede tendres embraſſemens !
Quelle ardeur vive & mutuelle !!
Senſible ſans emportement ,
Et pourtant vivement charmée ,,
Elle ne ſembloit enflammée
Que des deſirs de ſon amant.
Un goût pareil d'indépendance ,.
L'Amour , une aimable décence .
Sembloient nous unit pour jamais
Tous deux remplis d'indifférence ,
Pour tout ce qui trouble la paix ,
Tous deux riches ſans opulence,,
Nous étions dans cette indolence
Où l'on goûte les biens parfaits.
Aimant fans borne , aimés de même ,
L'univers pour nous n'étoit rien:
Je faiſois fon bonheur ſuprême ,
Elle étoit auſſi tout mon bien .
Elle a rompu notre lien ;
Doris ne veut plus que je l'aime..
AVRIL. رو .. 1770
Chênes touffus , jeunes tilleuls ,
Qui nous vîtes ſi ſouvent ſeuls
AVénus rendre des hommages ;
Puiffiez -vous , des vents irrités ,
Et des frimats & des orages ,
Puiffiez - vous être reſpectés.
Et vous , hôtes de ces bocages ,
Je n'entendrai plus vos ramages ,
Oiſeaux , je vais vous dire adieu..
Adieu , boſquets fleuris & fombres
Oùj'allois rêver près des ombres
D'Anacreon & de Chaulieu ,
Vous ne m'offrirez plus l'image ,
De l'ingrate , de la volage
Qui dédaigne aujourd'hui mon feu.
Et toi , château , qui m'as vu naître,
Tu ne me vertas plus paraître
Au ſein de tes enchantemens.
Voirdes heureux & ne pas l'être ,
C'eſt vivre au milieu des tourmens
ParM. deStJuft.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure d'Avril 1770 , eſt
cire à cacheter; celle de la ſeconde eſt le
bas au métier ; celle de la troiſiéme eſt calotte;
celle de la quatrième eſt le cercle..
Lemotdu premier logogryphe est bonnet,
dont la forme & les couleurs diftinguent
les cardinaux , l'auditeur de rote , & tous
les gens de juftice , les matelots , habitans de
collège , les paysans , les malades , lesfols,
les docteurs , les prêtres , les bedeaux , &
enfans de choeur , le grand maître , le gon--
falonier les Doge de Genes & de Venise,
les prifonniers , les cavaliers , les grenadiers
, les dragons , les huffards , les marchands
, les palefreniers , les officiers de
maiſon dans leur office , les couriers &
nombre de voyageurs , les Financiers , les
artisans , les forgerons & maréchaux , les
mendians & les crieurs publics , les galériens
, les caifiniers , les vignerons , les
jqueurs de paume &de batoir; cafque,falade
, morion , armet , heaume & autres
habillemens de têre ; le bonnet verd du
banqueroutier , les bonnets orangés oujau
nos desJuifs pour les faire connoître dans
les pays où ils ne portent point de bar-
4
AVRIL. 1770. 61
be; en Italie , par exemple , avant qu'on
pendît les ufuriers , on les montroit au
peuple avec un certain bonnet ; bonnet à
prêtre , eſt une eſpéce de fortification à
deux angles rentrans&à trois angles faillans.
Le mot du ſecond logogryphe eſt
Avocat , dans lequel on trouve cauta , vota
, cato , acta , tu , ut , avo , tac , maladie
de brebis , tactac , aut , ou , vocat & vacat
, dans les deux ſens oppofés : Celui
du troifiéme eſt verre , dans lequel on trou
ve ver & rêve : Celui du quatrième eſt
rateau , d'où ôtant les trois premieres let
tres , reſte eau.
JE
ÉNIGME
E luis du genre féminin
Là plus inconſtante femelle ,.
Je changedu ſoir au matin .
Douce aux uns , aux autres cruelle.
On perd la tête en me voyant ,
Onſe la caſle en me perdant.
Au philoſophe qui m'offenſe ,
En me montrant , je fais la loi3;0
Et quoiqu'aveugle de naiſlance....
62 MERCURE DE FRANCE..
Par-tout on ne voit que par moi.
Je viens ſouvent ſans qu'ony penfe.
J'aime à vivre dans l'ignorance ;
Je donne , à qui m'a , des talens ,
N'eût- il pas l'ombre du bon fens.
Ami lecteur , ſi tu m'attrape ,
Saifis -moi bien , ou je m'échappe
ParM. L. ch. p. a. C. Q.d. no
AUTRE.
Pour régayer , ami lecteur ,
De mes combats &de mes guerres
Je t'offre le recit flatteur ;
Sans drapeaux& ſans cimeterres
Ony peut être grand vainqueur ::
Pour me donner plus de ſplendeur
Je vais parler en militaire :
Mon champ de bataille eſt étroit ,
Mon ſoldat n'eſt pas (anguinaire ,
Son chef lui commande du doigt.
Alorsà ſes ordres docile ,
Bien qu'inanimé,cet Achile
AVRIL . 1770 . 63;
Attaque , combat , le défend ,
Recule , avance , eſt pris ou prend.
Pour conquérir ſes adverſaires
Sans frapper , par des coups fecrets
On les ſurprend , ilsſont ſouſtraits ::
Ceſont là les loix ordinaires :
Sur eux trouve- t'il à donner ?
Par force il s'y fait un paflage,
Et chez eux cherche l'avantage
De ſe faire enfin couronner .
Y parvient- il ? Ah que de trouble !:
Sa valeur accroît & ſe double..
Sur ſon chemin c'eſt là le cas
Qu'il fait de tout côté fracas ;
Bien conduit c'eſt une amazone
Qui va triompher de Bellone ,
Et qui , pour en venir à bout ,
Pille , ravage & détruit tout ,
Juſqu'au moment qu'elle ait la gloire
De remporter pleine victoire :
C'est ainſi que l'action finit
Etqu'au chefeneſt le profit...
ParM**. de Paris:
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
THEMIRE , fous vos yeux, fous ceux d'une
créole ,
Il exiſte deux ſoeurs qui rendent la parole: -
L'humeur & la gaïté, ſur-tout le dieud'amour,
Dans tous leurs mouvemens ſe peignent tour-àtour.
La nature les fit , non debout , mais couchées;
Et quoiqu'elle les ait l'une à l'autre attachées ,
Un ſouffle néanmoins les diviſe ſouvent :
La même choſe arrive aux hommes fréquemment.
Lorſque la noire humeur s'empare de ces belles ,
Ondiroit qu'elle érend un crêpe affreux fur elles :
Lemême inſtant les voit , en cent replis hideux ,
S'approcher , s'élever , ſe froncer toutes deux.
Mais , ſi del'enjouement elles offrent l'image ,
Leur brillant coloris tire un grand avantage,
D'un charme intérieur qui , loin de l'afforblir ,
Par fa blancheur alors ne peur que l'embellir...
AVRIL. 1770. 65
Tendre amour , c'eſt ſur-tout en elles que tu fies
ges.
Leurs appas féducteurs font d'agréables piéges
Que tu tends au ſommet de l'arbre du plaiur ,
Poury prendre les coeurs au gré de ton deſir.
Par F.... Commis au greffe de
l'hôtel-de-ville de Paris.
AUTRE.
JE reglė les reſſorts de mon art infaillible ;
Je concerte fi bien leur jeu für & terrible ,
Que l'un , en ſe rompant , par un effort ſecret ,
De l'autre , tout- à- coup , précipite l'effet .
Et ce dédale , offrant des détours innombrables ,
Par-tout entrecoupés , par-tout impénétrables ,
Eſt plein de fils trompeurs , dont le ſombre embararas
Egare fans retour & conduit au trepas.
Par une ſociété de gens de lettres.
66 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPΗ Ε.
Jo t'avouerai , lecteur , de bonne foi ,
Que la raiſon ne va guère avec moi ;
Je t'offre auſſi deux notes de muſique ,
Un Saint d'Octobre , un homme qu'au levant
L'on priſe fort ; mais allons plus avant.
J'ai quatre pieds ; veux-tu que je m'explique
D'une façon qui me déſigne mieux ?
Tiens , me voilà... Je ſuis devant tesyeux.
ParM. Poulhariez,
AUTRE.
JE fuis toute de fer. On me troue ,
pe;
on me cou-
Chaque matin je trempe à moitié dans ton pot :
Dans ton pot ? Je m'entends , c'eſt celui de ta
foupe,
Car pour l'autre , ma foi , je ne t'en dirai mot.
Ma premiere partie eſt faite à la monnoie ,
Ma ſeconde eſt , lecteur , une étoffe de ſoie.
Par le méme.
AVRIL. 1770. 67
AUTRE.
Je marche , quoiqu'inanimée ,
Sous la crainte d'un raviſſeur ,
Mais fuis-je à mon but arrivée ,
Qu'à mon tour je cauſe ſa peur.
Lecteur , un moment de filence .
•Il faut me placer prudemment ;
Je fais le gaindu plus lavant;
Reconnois en la conféquence ?
Otant mon chef, j'offre à tes yeux,
Parma prompte métamorphoſe ,
Un eſprit qui , chez toi , repoſe
Raiſonnable & confcienticux.
?
Par M. W... àVersailles..
AUTRE.
LICTEUR, mMoOnnombreeſt grand , je n'en fais
point myſtere;
Tu m'as ſouvent devant les yeux ,
Je fais toutau gré de tes veux,
!
68 MERCURE DE FRANCE.
Situ n'es pas content , tu peux te fatisfaire.-
Fais de mon tout un mot latin .
Mes ſept pieds te feront connoître ,
Un aiguiere , un pot , un être .
Queje tiens ſouvent à la main;
Je ne dis plus qu'un motpour me faire compren--
dre ,
Peut- être quelque part ſuis-je las det'attendre.
Parle même.
NOUVELLES LITTÉRAIRES
Les Amoursde Lucile & de Doligny;par
M. de Laguerrie. AParis , chez le Jay,
libraire , rue St Jacques ; 2 part. in- 12 .
LUCILE & Doligny refpirent la paffion
la plus vive , la tendreſſe la plus pure , le
ſentiment le plus délicat. Lucile rappelle
à ſon amant , avec une douce fatisfaction,
le tems où ſes deſirs cherchoient un objet
dans toute la nature ,& où elle le rencon
tra. « Je ne t'avoisjamais vu ;& ce que je
>> ne conçois pas ,je crus te reconnoître..
>> Il faut pourtant que je l'oublie , me re-
>> pétois-je le ſoir en m'endormant....
AVRIL. 1770. 69
» Tu étois mon premier ſentiment àmon
>> reveil.>>
L'amour a commencé , & la confiance
acheve l'union de leurs coeurs . Ce n'eſt
pas ſeulement une bellefemme , c'eſt une
véritable amante qu'adore Doligny. Lucile
ne doute point que Doligny , pour
fon propre bonheur, ne laiſſe la pudeurfur
le front defon amante. Cependant le pere
de fon amant ſonge à le marier avec une
de ſes couſines , dans la vue de terminer
un long procès de famille. Lucile en eſt
alarmée ; Doligny la raſſure : il fent dans
fon coeur mille moyens de réſiſter à fon
perefans aliénersa tendreſſfe. Ils paſſent
enſemble des ſoirées délicieuses ; mais la
pudeur la couvre d'un voilefacré , & le ref.
pect que l'on doit à la vertu l'environne &
la défend... La jalouſie pénètre dans le
coeur de Doligny ; Lucile le calme. Je
n'acquiers point, lui dit-elle , un ſentiment,
une idée , une habitude heureuſe
-que je ne m'applaudiſſe d'avoit ajouté à
tonbonheur.
Dormond, ami de Doligny, tombe dans
undanger preſlant. Doligny accourtaumoment
où il attend ſon amante. Il vole ,
&il trouve , chez ſon ami , Lucile ellemême
dont le coeur pourroitsepaffer d'a70
MERCURE DE FRANCE .
...
mour , s'il étoit toujours occupé à quelque
bienfait. Ils font enſemble à la campagne,
heureux par le feul plaisir d'aimer.
Mais , une nuit ,Doligny pénètre dans la
chambre de ſon amante... Quelle ſituation
! .. La crainte de devenir coupable
l'emporte à la fin loin d'elle ; un feu dévorant
le deſſéche & le confume. Lucile
l'éloigne en lui ordonnant d'aller fervir
un malheureux. Elle lui preſcrit ou de la
reſpecter toujours ou de ne jamais la revoir
, en lui rappelant comme on ſeplaît
àfoi-même , quand on en a triomphé , &
comme on s'aime dans le bien qu'on a
fait.
Enfin , Doligny eſt preſſé par ſes parens
d'épouſer ſa coufine. Ses prieres ne
font point entendues. Ils ne parlent que
de reſpect & d'obéiſſance ... Du respect &
de l'obéiffance , & ilsfont fans amour&
fans entrailles ! .. Il propoſe à fon amantede
fuir : elle s'en offenfe , mais ellene
lehaitpoint affez, &fon indignation n'est
pas tout àfait fincere... Doligny va être
jeré dans le fond d'une prifon ; il n'a que
le tems d'écrire cette terrible nouvelle ...
Lucile pleure ſon amant dans les fers...
Il eſt dans ſes bras : lajoie & la douleur
qui combattent dans fon ame , la livrent
AVRIL. 1770. 71
ensemble aux tranſports de Doligny; quand
ils n'auroient eu qu'un inſtant pourjouir ,
&que la mort les eût attendus enfuite ,
elle neseferoit pas plus abandonnée à fon
amant. Il tâche de la raſſurer ſur les fuites
de ſa foibleſſe ... Lesfemmes honnêtes
&fenfibles t'excuseroient... C'eſtfur - tout
le vice qui est févère à la vertu... Le plaisir
deshonoreroit - il l'amour ? Avons - nous
moins de goût pour ce qui est honnête ? ..
Doligny n'a ſuſpendu la cruauté de fon
pere qu'en lui demandant un délai. Ce .
pere dénaturé l'enferme à la fin dans la
prifon de fon château , avec deux affaffins
, en l'accuſant d'avoir attenté à ſa
vie... Et où aurois-jefait l'apprentissage
du crime , s'écrie Doligny , je n'ai vécu
qu'avec lui ! On ne lui laiſſe que la vie
qu'on laiſſe à des affaffins.
Lucile eſt mere; elle ſent ſa honte ſe
développer & croître dans ſon ſein. Le
tems de l'opprobre s'avance. Elle va demander
à fon pere ſenſible fa pitié , &
implorerfon courroux. Il ne l'entend pas..
Il foupçonne enfin & l'accable de fa malédiction
... Il ne reſte bientôt plus à ce
bon pere que ſa douleur. Il parle à Lucile
, & l'on diroit que c'eſt pour l'appeler
du nom defa fille; les mains voudroient
72 MERCURE DE FRANCE.
volontiers la careffer ; les yeux s'abaiſſent
fur ellefans colere ... Elle le trouve dans
les larmes : elle ſe jette dans ſes bras, &
fes bras ne la repouſſent point. O mon
pere , quandje ne compterois dans ma vie
que cet inſtant de tendreſſe , jamaisje ne
pourrois m'acquitter envers toi!
Le pere de Doligny eſt inexorable.
Qu'il meure ou qu'il épouſe Mile de
Neumeſnil : c'eſt toute ſa réponſe. Son
fils eſt attaqué d'une fiévre violente. Lucile
, au déſeſpoir, forme le projet de le
mettre dans la néceſſité de ſe détacher
d'elle , pour qu'on le rende à la liberté
&à la vie. Cependant Doligny a ſcié les
barreaux de ſa priſon ; il s'échappe , on
l'apperçoit , on l'arrête; en ſe débattant
ila le malheur de bleſſer légerement ſon
pere qui oſe lui imputer un ſecond parricide.
Enfin Lucile ſe détermine à écrire
à la mere de ſon amant une lettre dans
laquelle elle lui raconte tous ſes malheurs
&la réſolution qu'elle a priſe de s'enfermerdans
le cloître pour que Doligny, dégagé
de ſespromeffes, renonce enfin à fon
amour. Cette lettre eſt montrée à ce mal.
heureux amant. Il eſt ſaiſi d'une douleur
ſi violente que ſes entrailles ſe déchirent.
Il tombe dans des convulfions horribles;
elles
AVRIL. 1770. 73
elles ſont ſuivies d'un vomiſſement de
fang; il meurt en prononçant le nom de
Lucile. Lucile apprend cette funeſte nouvelle
par une femme dont il noutrifloit
les enfans : elle s'évanouit. Sa vie eſt
chancelante : fa raiſon eſt aliénée. Quels
tourmens autour d'elle ! que de larmes !
ſes paroles , ſes geſtes , ſon filence arrachentà
ſes parens & à ſes amis ! .. Elle
vivra ; mais demeurera - t'elle à Paris dans
le ſein de ſa famille? Hélas ! elle a promis
qu'elle n'habitera plus qu'un cloître ...
Un tombeau : elle l'a promis , & à genoux
, elle demande au Ciel la grace de
mourir bientôt.
Cet extrait , en forme de conte , rend
aſſez fidèlement la maniere de l'auteur&
le caractere de l'ouvrage , pour que les
lecteurs jugent eux-mêmes du mérite de
ces lettres intéreſſantes .
Mémoire de Lucie d'Olbery , traduits de
l'anglois par Mde de B... G... auteur
des lettres de Milady Bedford. A Paris
, chez de Hanſy le jeune , libraire
rue St Jacques , 1770 ; 2 part. chacune
d'environ 300 pag.
,
Miſs Lucie eſt fille d'un François &
d'une Angloiſe . Elle a perdu fon pere ;
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
& ſa merequi ne l'aime pas , la laiſſe ,
pour ainſi dire , abandonnée en Angleterre
où elle eſt en prifon ,dans un village ,
chez Mde Vilmor , femme honnête.
Mde d'Olbe , qui lui tenoit lieu de mere,
meurt. Mylord Berch achetre la terrede
ſa bienfaitrice. Epoux trop malheureux ,
il ſe retire dans cet aſyle. Bientôt la ſociété
de Lucie le conſole; Lucie voit en
lui le plus honnête& le plus parfait des
humains. Leur commerce vertueux eſt
aſſez tranquille juſqu'au moment où Milady
d'Elfied , aimable couſine du tendre
&généreux Berch , détermine Lucie à venirhabiter
Londres avec elle.
L'action , un peu froide&languiſſante
juſqu'à ce moment, s'anime. Une foule
d'adorateurs rendent hommage aux charmes
& aux vertus de Lucie qui ne connoîtni
les ſentimens de Berch ni les ſiens.
Enfin ce lord , dans un accès dejalouſie ,
lui déclare la paſſion qu'elle lui a infpirée.
Frappé d'une dangereuſe maladie, la
ſenſible Lucie lui laiſſe voir tout ſon attachement.
Le lord rétabli vient lui proteſter
qu'il veut être heureux ou mourir à
fespieds. Luciedeſire fon bonheur. Berch
enflammé par cette expreſſion innocente..
Mais elle ſe ſauve avec horreur , & il fort
déſeſpéré.
AVRIL. 1770 . 75
Mylord Ofmond , frere de Mylady
Lorcet , amie de Milady d'Elfied , avoit,
été frappé de la beauté de Lucie ; & fa
foeur l'avoit engagé à voyager en France
pour l'oublier. Cette Lady emploie toutes
fortes de voies pour déterminer Lucie
à épouſer Sir Porteland ou le chevalier
d'Herric : Milady d'Elfied la ſeconde.
Lucie , pouſſée à l'extrêmité, ſe détermine
àfuir; mais tandis qu'elle doit être dans
unaſyle inconnu qu'elle avoit chargé ſa
femme de chambre Doly de lui découvrir
, elle ſe trouve dans une maiſon de
Milord Ofmond qui a gagné cette fille ,
trompé par de faux rapports ſur les ſentimens
de ſa maîtreſſe afon égard. Lucie
, malgré les reſpects d'Oſmond , ne
peut ſupporter l'horreur de ſon état ; elle
tombe dangereuſement malade. Tous
ceux qui la connoiſſent s'empreſſent autour
d'elle : on s'attendrit ſur ſon ſort ;
on admire la beauté de ſon ame. Son
amour pour Berch n'eſt plus un myſtere.
Oſmond repaſſe en France; Porteland &
d'Herric ſont congédiés. Peu de tems
après fon rétabliſſement , elle part , ſuivant
les conſeils de Milady d'Elfied , avec
Milady d'Erfort pour la France où elle
trouve une mere toujours dure &un frere
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
bien tendre . Milady Berch meurt d'une
chûte de cheval , mais Mylord Berch eſt
afſfaſfiné... Il n'eſt pas mort... Il guérit.
Miſs Lucie repaffe en Angleterre avec
ſa mere &fon frere. Elle épouſe le lord
Berch ; ſon frere épouſe ſon amie Camille,
à qui ces lettres ſont écrites : amans,
amis , les principaux acteurs de ce roman
ſe trouvent réunis & heureux.
L'auteur de ces lettres écrit pour faire
voir que ſi la vertu ne peut pas toujours
détruire une paffion trop naturelle ,
ellegarantit du moins, quand elle tient la
premiere place dans un coeur , dans quelque
ſituation que l'on ſe trouve , des foibleſſes
qui aviliffent ce ſentiment & en
détrüiſent l'intérêt.
Choix varié de poësies philofophiques &
agréables , traduites de l'anglois & de
l'allemand. AAvignon , chez la Veuve
Girard & Fr. Seguin , imprimeurs - libraires
, près la place St Didier , 1770;
avec permiffion ; 2 vol. petit in- 12 .
chacun de 2 à 300 pag.
LesquatreAges de la Femme, par M. Zacharie;
les quatre Saifons, par M. Kramer ;
les quatre Ages de la vie , l'Eſſaifur l'Art
AVRIL. 1770 . 77
d'étre heureux , de M. Utz , des épîtres
morales de MM. Haller , Schlegel , Kramer
, Withof , Hagedorn , Cronegk ,
Gellert , Pope , &c.; des pastorales de
MM. Kleist , Geffner , Roſt ; des odes ,
des fables , des chansons de MM. Kramer
, Hagedorn , Gellert , Lightwer ,
Gleim , Leffing , Zacharie , Pomfret, Cowelley
, &c . compoſent ce recueil choiſi
avec goût . Ces piéces ſont preſque toutes
connues;on en atiré une grande partie du
Journal étranger. C'eſt la philoſophie qui
inſtruit , en amusant , par l'organe de la
poësie. On y trouve un mêlange agréable
d'images fortes &douces , d'idées ſimples
&fublimes , de ſentimens analogues à
toutes les pallions; Non- feniement les
moeurs y font par - tout reſpectées , mais
touty refpire la vertu.
La nouvelle Lune ou hiſtoire de Pæquilon;
par M. le B ***. A Amſterdan ; & fe
trouve à Lille , chez J. B. Henry , imprimeur
- libraire , ſur la grand'place ;
&à Paris , chez de Hanty le jeune , libraire
, rue St Jacques , près les Mathurins
, &c . 1770 ; 2 part. d'environ
200 pag. chacune .
Selénos ,génie tutélaire de la Lune, fe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
trouve à la naiſſance de Pæquilon ,&déclare
que les voeux de cet enfant feront
tous accomplis , lorſqu'il aura atteint fa
quatorziéme année , à condition qu'il ne
formerapas deuxfois le mêmeſouhait, qu'il
ne demanderajamais le bien d'autrui ; &
qu'il ne pourra pafſfer de ſesſouhaits accomplis
à d'autres qu'après la révolution
de deux Soleils.
Pæquilon , à l'âge indiqué , demande
ane montagne d'or & la mange , comme
le lecteur peut le prévoir. Il ſouhaite que
la pouffiere de la planète ſoit pour lui
poudre de projection , & le voilà riche à
jamais. Cette pouffiere qu'il jette aux yeux
detout le monde lui attire une brillante
cour. Mais il vieillit; la FontainedeJouvence
ſe découvre à ſes deſirs. Rajeuni &
embelli , ſes eſclaves le traitent d'impofteur
, il eſt deſtiné à la garde de ſon propre
ferrail , & fes femmes le mettent dans
la confidence de leurs infidélités. Le mariage
ne lui réuffit pas , on l'imagine. Il
demande une force extraordinaire dont il
abuſe , comme on le fait. Il ne ſe tire des
mains de la juſtice qu'en demandant l'inviſibilité.
Dans cet état fingulier , il s'unit
àOlympia. Après diverſes métamorphofes,
ſes débauches & ſes liaiſons avec une
AVRIL. 1770. 79
fille de théâtre le mettent dans la nécefſité
de former un voeu qui ne peut être
accompli que quand il ſera auſſi formé
par Olympia que Sélenos lui a enlevée
avec tous les enfans.
Pæquilon voyage pour retrouver ſa
femme. Dans l'eſpace de trois cens ans ,
il découvre que dans tel royaume , quelques
particuliers ſe tuent ; que l'inquifition
eſt établie ailleurs , qu'un autre peuple
eſt avare , &c. Sélenos lui a rendu ſa
femme ; il la perd encore par une forte
d'infidélité. Enfin il eſt tranſporté dans le
royaume d'Eutoquie ; Olympia y regne ;
il s'aſſied enſuite à côté d'elle ſur le trône,
apparemment pour récompenſe de tant
de vertus. Dans ce royaume , on est heureux
, " parce que le trône eſt ſacré &
>> juſte; l'autorité paternelle , innocente
>>& pure ; & la religion inacceſſible aux
>> contradictions . »
L'auteur a employé , avec plus de gaïté
&de ſaillies que de philoſophie & de décence
, une bien grande &bien merveilleuſe
machine , pour opérer des choſes
bienpetites&bien communes .
Les Préſages de la fanté , des maladies &
dufort des malades ou Hiſtoire univer-
Div
SO MERCURE DE FRANCE .
felledesfignespronostics , dans laquelle
on a raffemblé , rapproché& exposé les
règles les plus conſtatées par l'obſervation
concernant la prévoyance des événemens
futurs , tant en ſanté qu'en maladie
, & où l'on a rapporté les ſentences
les plus certaines&les plus intéreſſantes
des pronoſtics d'Hippocrate,
auxquels cet ouvrage peut fervir de
commentaire, conformément à la théorie
la plus accréditée chez les modernes
; par M. *** :
Eft enim vis & natura quædam quæ tum obfervatis
longo tempore fignificationibus , tùm aliquo
instinctu futura prænuntiat.
Cic. lib. 1. , de divinit. :
AParis , chez Briaſſon , libraire , rue
St Jacques , à la Science , 1770 ; avec
approbation & priv. du Roi; brochure
in 12. de 388 pag.
La ſcience des pronoſtics , unedes plus
brillantes & des plus utiles parties de la
médecine , nous paroît traitée , dans cet
ouvrage , avec beaucoup de clarté , de fageffe&
de méthode. L'art de pronoſtiquer
publié par Hippocrate étoit encore, qua
AVRIL. 1770. τ
tre cens ans après , dans le même état ,
vers le tems de Celſe. Quelques fiécles
plus tard , il fut prodigieuſement enrichi
par Galien. Les médecins Grecs &Arabesn'y
ajouterent pas beaucoup de décou--
vertes. Il avoit fait ſi peu de progrès au
ſeiziéme ſiécle que Louis Duret, qui traduifit
& commenta Hippocrate , & ProfperAlpin
qui donna une collection complette
, méthodique & raiſonnée des pré--
ſages épars dans les écrits des anciens ,
tous les deux perſonnages très- favans qui
ont rendu de grands ſervices à la médecine
, n'offrent pas une collection confdérable
de nouveaux ſignes. La découverte
de la circulation du ſang , l'introduction
d'une nouvelle phyſique , les
progrès de l'anatomie , l'obſervation dess
rapports du pouls avec les criſes futures,
&c. ont étendu les connoiſſances ſemiologiques
. M. Malvieu , un oeilfur les livres
& l'autre fur la nature , a formé des
règles connues,& de ſes propres obferva--
tions un corps inftructif & utile à toutes
fortes de perfonnes ..
Son ouvrage eſt diviſé en trois livres.
Le premier réunit les ſignes dela ſanté
fignes phyfionomiques , humoraux , vi
taux fphychologiques, idioſynérafiques
Dw
82 MERCURE DE FRANCE.
commémoratifs , externes. Dans le ſecond
, l'auteur raſſemble les préſages des
maladies, par la nature des tempéramens,
l'état ou la profeffion des hommes , la
comparaiſon des tempéramens avec les
cauſes externes , l'action de ces caufes par
les cauſes internes , l'inſpection du corps
&de la face ; les qualités des excrémens,
les veilles , le ſommeil & les fonges , les
modifications des idées & des ſenſations,
les mouvemens mufculaires & vitaux .
Le troiſiéme livre contient les préſages
du fort des malades , préſages généraux
concernant la nature , la durée , la grandeur
& le danger des maladies , préfages
des divers événemens par différentes caufes
externes&internes, préſages de l'iffue
par les mouvemensdu corps , le tact,
les humeurs , les ſenſations , les opérations
de l'eſprit , l'état de l'ame , le caractere
même des maladies ; & ce livre
eſt terminé par les idées générales des
maladies d'un caractere bénigne , d'un
caractere dangereux , d'un caractere funeſte
, & par les préſages de l'iſſue des
maladies par l'obſervation des criſes .
Nous donnerons une idée de la maniè
re dont l'auteur expoſe dans le 2. chap.
du livre , les préſages de maladie tirés
de la profeſſion que l'on exerce.
AVRIL. 1770. 8;
« Les gens de lettres confſomment, pen-
>> dant leur application , une grand quan-
>> tité de fluide nerveux : leurs nerfs font
>> tendres & portés au - delà de leur ton
>> naturel ; les humeurs ontplus d'âcreté,
>& leur lymphe a plus d'épaiſſiſſement :
>> c'eſt pourquoi ils font très - fujets aux
>> indigeſtions , aux coliques , aux infom-
>> nies , aux hémorroïdes , aux migraines,
>> aux douleurs goutteuſes & aux affections
>> hypocondriaques . »
>> Les laboureurs livrés à des travaux
>> forcés& aux excès du chaud , du froid,
>> de l'humide& du ſet , & aux variations
>>> de l'air , ſont ſujets aux maux dépen-
>> dans de l'excès du mouvement mufculaire
& de la ſuppreſſion de la tranſpi-
>> ration : les pleuréſies , les péripneumo-
» nies & les rhumatismes font fur
> leur partage.
- tout
>>>Les intempéries de l'air , les marches
>>>forcées, de longues privations de fom-
>>>mei! & de repos , le mauvais air des
>> camps ,le défaut , la mauvaiſe qualité,
>> la nouveauté & les fréquens change-
>> mens des vivres & des boiſfons expo-
> fent les ſoldats aux maladies aigues &
>> inflammatoires , & aux fiévres tierces ,
>> quartes , continues , putrides &dyffen-
>> tériques.
D vj
34 MERCURE DE FRANCE.
» Les charrons , les charpentiers , les
» menuifiers font des efforts &des mou-
>> vemens continuels... Ils ſont ſujets aux
>> hernies , aux tremblemens , aux varices,
>> aux panaris...
» Les maçons & les plâtriers font fu-
>> jets à l'aſthme , à la phtifie & aux trem-
>> blemens , à cauſe des vapeurs de la
>> chaux & du plâtre qui agiffent d'une
>> maniere fort nuiſible fur le poumon ,
>> foit en deſſéchant les fibres , foit en les
irritant ou en fe gonflant dans les véli-
>> cules pulmonaires..
>>Les émanations des cuirs& des peaux
>> que les cordonniers travaillent , leur
>> donnentdes étouffemens&des asthmes,
» & l'exercice particulier des mains leur
>>cauſe fouvent des panaris..
>>L'intuſception de la vapeur du ſang
des animaux expoſe les bouchers aux
>> hémorragies , aux coups de ſang , aux
>> apoplexies , aux étouffemens ; & la va-
>>peur de l'air corrompu qu'ils reſpirent
>>>leur cauſe des maux de coeur , des dé-
>> goûts , des vomiſſemens , des maux de
>> têre & des maladies putrides & gangreneuſes...
د
Cet ouvrage eſt dédié à Mgr l'Archevêque
Dus. de Cambrai ,dont l'auteur
AVRIL. 1770. 85
peint, avec les traits du ſentiment , l'humanité,
la bienfaiſance , la générofité &
routes les vertus afſorties à la dignité de
fon rang & aux glorieuſes destinées defa
race..
Abrégé de l'histoirede Port - Royal'; par
M. Racine , de l'académie françoiſe.
Ouvrage ſervant de fupplément aux
trois volumes des oeuvresde cet auteur.
Nouvelle édition , imprimée à Vienne;
&ſe trouve à Paris, chez Lottin le jeu
ne , rue St Jacques , vis-à-vis celle de
Ja Parcheminerie , in- 12 .
Cet ouvrage de Racine, perdu pendant
pluſieurs années , n'a paru , pour la premiere
fois , qu'en 1742 , encore étoit - il
incomplet; des raiſons particulieres , de
petits ménagemens avoient engagé ceux
qui le poſſédoient de le laiffer dans l'oubli
; lorſqu'on ſe haſarda à le publier , on
n'en donna qu'une partie ; on regrettoit
la ſeconde ; elle étoit tombée entre les
mains de M. l'abbé Racine , qui fe contenta
d'en inférer quelques morceaux dans
fon abrégé de l'hiſtoire eccléſiaſtique ; on
l'a enfin imprimée en 1767.
Ce morceau précieux de la main d'un
grand maître qui ſavoit donner de l'intés
86 MERCURE DE FRANCE.
rêt à tout ce qu'il touchoit , eſt connu &
apprécié depuis long-tems. Boileau le re.
gardoit comme le plus parfait que nous
euſſions en notre langue ; M. l'abbé d'Olivet
a dit qu'il doit donnerà Racine,parmi
ceux de nos auteurs qui ont le mieux
écrit en proſe , le même rang qu'il tient
parmi nos poëres. Le ſtyle en eſt ſimple ,
uni, pur, élégant, mais moins vif&moins
brillant que fa poësie. 7
Nouveauſtyle criminel , contenant 1º. une
inſtruction ſur la procédure criminelle;
2°. les formules de tous les actes
qui ont lieu en cette matiere ; 3 °. des
procédures entieres fur le petit & le
grand criminel , le faux principal , le
faux incident , la reconnoiffance des
'écritures & l'inftruction conjointe ; par
M. Dumont , avocat. A Paris , chez la
Veuve Regnard, imprimeur de l'académie
françoiſe ; & Demonville , libraire
, rue baffe de l'hôtel des Urfins ;
2 vol . in- 12.
Il y a long- tems qu'on ſe plaint qu'il
nous manque un ſtyle de procédures criminelles
; avant de décider fi un accufé
eft coupable , fi on doit le renvoyer abfous
oule punir, il faut faireuunneeiinftruc
AVRIL. 1770. $7
tion; pour bien faire cette inſtruction ,
il eſt important de ſçavoir les règles de la
procédure , & d'en poſſéder la forme. M.
Dumont a dreſſé des formules pour tous
les cas & pour tous les incidens qu'il a pu
prévoir. Son ouvrage eſt diviſé en trois
parties; dans la premiere il préſente fur
les ordonnances des obſervations claires
& d'une juſte étendue qui peuvent tenir
lieu de commentaires : dans la ſeconde il
a mis les formules de tous les actes qui
peuvent avoir rapport aux différens titres
des ordonnances , & dans la derniere il
donne des procédures entieres , commencées,
ſuivies& finies furle petit&le grand
criminel .
Sommaire alphabétique des principales
queſtions de droit , de jurisprudence &
d'uſage des provinces dudroit écritdu
reffort du parlement de Paris. Par M.
Mallebay de la Mothe, conſeiller du
Roi , ſon avocat & procureur au fiége
royal de Bellac; nouvelle édition. A
Paris , chez Valade , libraire , rue St
Jacques , vis- à- vis la rue de la Parcheminerie
, à l'image St Jacques, in- 12 .
On defire ſouvent la paix avec ſes concitoyens
ſans avoir le bonheur de pouvoir
$8 MERCURE DE FRANCE.
こ
en jouir. La diſcorde triomphe ſouvent
des meilleures diſpoſitions ; c'eſt une vérité
prouvée par une trop grande multitude
de faits. Le mêlange du droit écrit
avec les différens uſages , fourniffentbien
ſouvent des moyens de divifions ; pour
prévenir un ſi cruel inconvénient , M.
Mallebay de la Mothe a entrepris de déſigner
d'une maniere claire & préciſe les
bornes du droit écrit ,& les uſages pratiqués
dans les provinces régies par cetre
loi dans le reffort du parlement de Paris .
Il a voulu donner une connoiſſance générale
de la loi , & apprendre à diſtinguer
les cas où l'uſage l'emporte au préjudice
du droit , & ceux où les loix font écoutées
au préjudice de l'uſage. Cet objet eft
très- intéreſſant ; l'auteur le remplit avec
fuccès , & on ne peut qu'applaudir à fon
travail& àfon zèle.
Inſtitutes de droit canonique , traduites en
françois , & adoptées aux uſages préfensde
l'Italie& de l'Eglife Gallicane,
par des explications qui mettent le texte
dans le plus grand jour & le lient
aux principes de la juriſprudence ecclé
fiaſtique actuelle , précédées de l'histoi
redu droit canon ,ouvrage élémentai
AVRIL. 1770.
re , utile à toutes fortes de perſonnes ,
mais indifpenfable pour l'étude du
droit canonique ; par M. Durand de
Maillane , avocat en parlement. A
Lyon , chez Jean- Marie Bruyſet , imprimeur-
libraire , rue S. Dominique ;
10 vol . in- 12 .
Il y a peu de ſciences dont les matieres
foient plus étendues & plus embarraffées
que celles du droit canonique ; la multitude
dés livres qui en traitent en rend
l'étude difficile ; &quand on auroit par- .
couru tout, quand on auroit ſu toutes les
loix , quel fruit en retireroit - on ſi l'on
n'avoit pas appris à les diftinguer entre
elles , à connoître l'origine de chacune ,
fes cauſes , ſes motifs , pour en faire la
juſte application dans la pratique ? » Se-
>> roit- ce en effet le corps du droit canon
>> qui rendroit fon lecteur capable de ce
>> difcernement ? Tout y eſt diffus & com-
>> me furanné ; nos recueils d'ordonnan-
>> ces dérogent à une partie des canons &
>> laiſſent ignorer ceux qu'elles admettent.
>>>Les ouvrages modernes des auteurs
>>françois apprennent véritablement laju-
>>rifprudence nouvelle & les vraies maxi
>>mes de notre gouvernement , foit ecclé
१० MERCURE DE FRANCE.
>> ſiaſtique , foit politique, ſur ces matiè-
>> res; mais c'eſt dans un ordre de com-
>> poſition qui ne convient pointàtoutes
>> fortes de lecteurs. La plupart de ces au-
>> teurs n'ont pas fait attention que les
>>>François ont , pour ainſi parler , deux
>>droits canoniques dans le ſens que nous
>> venons d'expliquer , une double légif-
>> lation qu'il eſt mal aifé de ne pas con-
>>> fondre quand on connoît l'une & l'au-
> tre autrement que par les principes
>> qui font particuliers à chacune ; car ob-
> ſervons que les grands ouvrages qui
>> traitent le droit en général dans l'unt-
>> verfité de ces déciſions , nuiſent plutôt
>> qu'ils ne profitent à ceux qui en igno-
»rent les élémens par où nous voulons
>>qu'ils commencent. >>>
Les inſtitutes de droit canon que nous
avons laiſſent beaucoupde choſes àdeſirer;
on y a mêlé , d'une maniere trop confuſe,
les canons avec les ordonnances &
les arrêts ; onn'ya point ſaiſi ſur-tout ce
ſtyle élémentaire qui conſiſte à réduire les
matieres en principes fondamentaux d'où
les déciſions particulieres découlent comme
des conféquences. M. Durand de
Maillane n'a trouvé que les inſtitutions
de Lancela qui répondiſſent à l'idée qu'il
AVRIL. 1770. 91
s'étoit formée d'un ouvrage de cette efpéce;
il en préſente la traduction , à laquelle
il ajoint un commentaire très bien
fait ſans laiſſer tien ignorer de ce qui s'eſt
pratiqué, il fait connoître ce qui ſe pratique
aujourd'hui ; il s'attache ſur tout à
fixer les idées du lecteur ſur l'origine des
canons , fur leurs progrès , leur deſtinée ,
&àle mettre en état d'en peſer la valeur
&d'en faire uſage avec certitude & connoiffance
de cauſe.
Ces inſtitutes ſont précédées d'une hiftoire
du droit canon qui forme un volume
à part; c'eſt une introduction neceffaire
àl'étude du droit canonique.
Mémoires d'un Citoyen on le Code de l'humanité.
AParis , chez Des Ventes de
la Doué , libraire , rue St Jacques , visà-
vis le collége de Louis le Grand ; 2
vol . in 12 .
Le héros de ce roman intéreſſant doit
le jour àun négociant très riche , qui l'envoie
à Smyrne pour y perfectionner ſes
connoiſſances dans le commerce. Le jeune
de Brieux est très - bien accueilli par
M. d'Ervan , conful françois; il devient
eperdument amoureux de Farmé , la fille
cadettedu conful; il obtient ſa main , &
8
92
MERCURE DE FRANCE.
:
peu de tems après le conſulat du Caire,
où il vit heureux de la poſſeſſion de Fatmé
, ne s'occupant qu'à fe rendre digne
de ſa place , en ménageant les intérêts de
fa nation. Il ſe rend ſi agréable aux Mufulmans
que les confuls des autres nations,
jaloux de ſes ſuccès , ne s'occupent que du
foin de le perdre ; ils ne peuventy parvenir.
De Brieux oppoſe la bonne foi &
Phonnêteté à toutes les intrigues ; les méchancetés
de ſes ennemis offrentpluſieurs
détails intéreſfans ; mais iſolés& qui perdroientà
être extraits .
Dans le tems où de Brieux eſt le plus
heureux , il apprend que M. d'Ervan eſt
très - malade , & qu'il a beaucoup à fe
plaindre de ſon fils à qui il a cédé ſa place;
il nebalance point ; il voleà Smyine
pour confoler fon beau-pere , & le rame.
ner avec lui ; ſes procédés , ſes diſcours ,
attendriſſent le jeune d'Ervan , qui éprouve
des remords de la maniere odieuſe
dont il en uſe avec un pere reſpectable;
le jeune homme revenu à lui , frémit de
voir fon beau- frere prêt à lui enlever fon
pere; il veut réparer ſa conduite paſſée ;
il demande en grace que l'éloignement
du vieux d'Ervan ne ſoit qu'un voyage ;
il obtient la permiffion de l'accompagner
AVRIL. 1770. 93
pour le ramener enſuite à Smyrne ; pendant
la route il eſt témoin de pluſieurs
événemens qui achevent de lui faire déteſter
ſa premiere conduite ; un ſolitaire
Muſulman donne l'hoſpitalité aux voyageurs;
il a perdu un pere & une mere
qu'il adoroit ; il leur a creuſé un tombeau
dans une caverne au milieu d'un déſert ;
il y paſſe ſes jours àles plearer , & regretter
dene pouvoir leur rendreles ſoins qu'il
leur a coûtés dans ſon enfance.
La nuit ſuivante les voyageurs font
reçus dans une métairie ; un vieillard leur
offre tous les ſecours qui dépendent de
lui ; ce n'est qu'un laboureur ; l'envie de
donner à fon fils un état plus élevé que le
fien l'a porté à le faire inſtruire dans la
ſcience de la religion; ce fils eſt Iman ;
fier de lire l'alcoran dans une moſquée ,
il mépriſe ſon pere ; il rougit de lui devoir
le jour ; il ſouhaiteroit qu'il ne fût
plus , dans l'eſpoir de faire oublier dans
quel rang il eſt né, & de jouir de ſon héritage.
Son avarice reproche au vieillard
l'emploi charitable qu'il fait de ſon ſuperflu;
cet indigne fils arrive un inſtant
après les voyageurs ; il veut qu'on les renvoie;
il maltraite ſon pere ; un de ſes oncles
vient heureuſement arrêter ſes vio
94
MERCURE DE FRANCE.
lences ; il porte des plaintes aux magiftrats&
le fait punir.
Ce tableau fi différent de celui qu'il a
vu la veille , acheve de changer le jeune
d'Ervan ; M. de Brieux , après avoir poffédé
fonbeau-pere pendant quelquetems,
le voit repartir ſans regret avec ſon fils;
il paſſe encore quelques années au Caire
& revient enfin en France ; il perd ſa
femme pendant le voyage , & s'établit à
Paris avec fa belle - foeur qui a éprouvé
auſſi des aventures funeſtes , & qui a été
réduire à la plus extrême miſere par un
mari que l'ambition plutôt que l'amour
lui avoit fait accepter.
Le fonds de ce roman eſt très - ſimple ;
les événemens ſont préſentés avec beau
coup d'intérêt & de ſenſibilité ; mais ils
ſont trop peu liés les uns aux autres.
Effaifur neufmaladies également dangereuses
; l'apoplexie , la paralyfie, l'aſthme
, la pulmonie , la catharre , lerhumatiſme
, la vérole , la goutte & la
pierre , avec un préſervatif aſſuré des
maladies vénériennes ; par M. de
Malon : Mille malifpecies , millefalutis
erunt. A Paris , chez Boudet , rue
St Jacques ; Valleyre l'aîné , rue de la
AVRIL. 1770. 95
Vieille Bouclerie ; Deſaint , rue du
Foin ; Didor , quai des Auguſtins ;Des
Ventes , rue St Jacques , 1770 ; avec
approbation & privil. du Roi ; broch.
in 12. de 376 pag. 4 liv. (
M. de Malon s'applique , dans cet ouvrage
, à débrouiller les complications&
les traitemens différens exigés dans les
maladies qui ſemblent , au premier coup
d'oeil , être du même genre. Après avoir
diftingué les diverſes ſortes de maladies
de la même eſpéce , marqué leurs caractères,
expoſé leurs ſymptômes , il indique
des remedes différens , afin que le médecin
prudent faſſe choix de celui qui pourra
convenir non - ſeulement à l'âge , au
ſexe , au tempérament , mais encore au
goûtde ſon malade. On fait que le philoſophe
péripatéticien, Brius, qui ne pouvoit
boire une cuillerée d'eau froide
ſans éprouver un hocquet affreux, mourut
dans d'horribles convulfions pour en avoir
bu un verre , dans une fiévre violente,par
l'ordonnancede ſon médecin & à la follicitationde
ſa famille. Une médecine ordinaire
n'auroit pas purgé Mithridate. Un
auteur moderne cite un général d'armée
qui ſe trouvoit mal lorſqu'il voyoit fer-
,
96 MERCURE DE FRANCE.
vir àtable un cochon de lait avec ſa tête.
Ces conſidérations montrent la néceſſité
de ſefaire un ami de ſon médecin .
Ala ſuite des remedes , M. de M. donne
quelquefois des préſervatifs. Voici
celui qu'il annonce dans le titre de fon
livre.
Mettez quatre cuillerées de vinaigre
ordinaire dans un vaſe qui tienne pinte ;
verſez par- deſſus une pinted'eau ; lavezvous
de cette eau en vous levant & en
vous couchant ; & ſeringuez - en dans la
partie matin & foir. Il eſt prudent de ſe
gargariſer auſſi le matin& le ſoir avec
cette liqueur.
Ou ( ſi l'on craint que le vinaigre ne
ſoit falfifié ) mettez demi- once d'alun de
roche , calciné bien en poudre , dans un
vaſe de terre ; verſez deſſus une pinte
d'eau bouillante ; remuez bien tant que
l'alun ſoit fondu , & fervez - vous en commedu
précédent.
<< Je rends , dit l'auteur , cette décou-
>> verte publique par pure charité , pour
>> les innocentes victimes que fait l'im-
>> prudence d'un mati trop léger ou
» d'une femme coquette , qui peuvent
> avoir du mal fans le ſavoir & troubler
»ainfi "
AVRIL. 1770. 97
ainſi l'union du ménage , quelquefois
>> pour jamais , ce qui devient la ſource
>>des plus grands déſordres. »
L'auteur , dans les traitemens qu'il indique
, ne conſeille jamais la faignée , jaloux
de ſe rendre de plus en plus digne du
glorieux titre de confervateur dusang humain
; * & avec un zèle vif & noble pour
la vérité & l'utilité publique , il invite
ceux qui ne le trouveroient pas affez clair
dans ſes raiſonnemens , à lui adreſſer leurs
objections , rue St Honoré , hoteld'Angleterre
, près la rue St Thomas du Louvre, en
face du palais royal.
A la tête de l'ouvrage eſt le portrait de
l'auteur , avec ces quatre vers :
Confervateur du ſang humain ,
Tu ſuis pas à pas la nature ,
Tu la vois de nos maux entreprendre la cure ,
Toujours avec douceur , jamais le fer en main.
* Cet ouvrage ſe trouve chez Boudet , rue St
Jacques.
Efais fur différens points de phyfiologie ,
de pathologie & de thérapeutique ; par
M. Fabre , maître en chirurgie , prevôt
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
2
du collége , & conſeillerdu comité de
l'académie royale de chirurgie. A Paris
, chez P. Fr. Didot le jeune , quai
des Auguſtins , 1770 ; avec privil. du
Roi ; 1 vol . in- 8 °. de plus de 400 p .
Il n'appartient qu'aux maîtres de l'art
de prononcer fur ce ſavant ouvrage dans
lequel l'auteur paroît s'être principalement
proposé de développer& de confirmer
la nouvelle doctrine de la ſenſibilité
& de l'irritabilité. L'art de guérir a fubi
les variations des ſyſtemes. Hyppocrate
prit pour baſe de la médecine l'obſervation.
Afclépiade de Laodicée dédaignant
l'expérience , fonda , ſur la raiſon, la ſecte
des méthodiques. Galien vengea Hippocrate
, mais fafciné de la philoſophie d'Ariſtote
, il établit un ſyſtème dogmatique
ſur les quatre élémens , les quatre tempé .
ramens & les quatre humeurs. Van- Hel.
mont reconnut un principe vital d'oùdépendent
les fonctions de la vie animale ,
&créa dans l'homme an être doué d'intelligence
qu'il appela archée , & qu'il
chargea de donner la vie , le ſentiment ,
le mouvement, la ſanté , la maladie& la
mort : il ne vouloit pas que l'on portât le
nom de médecin , ſi l'on ne ſavoit pas
AVRIL. وو . 1770
guérir une fiévre en quatre jours. Cette
opinion détruite par la découverte de la
circulation du fang , Boerhaave transforma
le corps humain en une machine ftato-
hidraulique ; & avec cette métamorphoſe
ildonna le plan& les règles d'une
théorie &d'une pratique invariables . Des
médecins de Montpellier ne voyant que
de foibles rapports entre les phénomènes
de l'économie animale & les loix de Thidraulique
& de la méchanique , revinrent
au principe vital de Van- Helmont &de
Staal; mais ils le rapporterent à l'irritabilité&
à la ſenſibilité , c'eſt à dire, qu'ils
regarderent les nerfs comme les principes
de tout mouvement & d'une forte de fentiment
néceſſaire à toutes les actions de la
vie.
Harvée avoit conſidéré les arteres& les
veines comme formant un cercle continu
que les fluides devoient néceſſairement
parcourir ſans s'arrêter ni rétrograder ;
mais on a reconnu à Montpellier qu'il y
avoit d'autres vaiffeaux & un organe dans
leſquels les fluides peuvent fluer & refluer
contre les loix de la circulation générale,
& ſe porter dans toutes les parties du
corps fans paffer par le coeur : ce qui détruit
le ſyſtème mécanique de Boërhaave.
E ij
১০০ MERCURE DE FRANCE .
M. Fabre répond ici aux obſervations
dont M. de Haller concluoit que certaines
parties du corps étoient inſenſibles.
Il penſe que l'irritabilité ou la propriété
qu'a la fibre animale de ſe contracter , a
fon principe dans le ſuc médullaire , féparé
dans le cerveau &diſtribué dans le
tiſſu intime , dans toutes les parties par la
voie des nerfs . Il préſume que le mécaniſme
de cette diſtribution dépend du
mouvement de la reſpiration & de l'action
du coeur , d'où il réſulte une preſſion alternative
exercée par le ſang veineux &
artériel fur le cerveau . Ainfi la circulation
du fang , l'action des poumons& le mouvement
du cerveau feront les trois principaux
refforts de la vie animale. M.
Schlichting , médecin hollandois , a découvert
ce mouvement du cerveau qui
monte dans l'expiration & qui deſcend
dans l'inſpiration.
Les loix particulieres de la circulation
des fluides dans les vaiſſeaux capillaires
&dans le tiſſu cellulaire font un autre
principe fondamental de la phyſique du
corps humain; tout organe , lorſqu'il exerce
ſes fonctions , eſt un centre vers lequel
les fluides font déterminés par l'actiondes
nerfs. Ainſi dans la maſtication , le fang
ſe porte avec plus d'abondance , par la
AVRIL . 1770. ΙΟΙ
voie des vaiſſeaux capillaires , vers les
glandes ſalivaires , pour leur fournir une
plus grande quantité de falive. Les affections
de l'ame & les ſtimules matériels
qui excitent l'irritabilité &la ſenſibilité
de nos organes dans l'état de ſanté , deviennent
des cauſes de maladies , lorfqu'ils
acquiérent les modifications telles
qu'ils excitent des mouvemens & des fenfations
extraordinaires qui dérangent les
fonctions & produiſent divers défordres .
M. Fabre applique ſes principes aux
maladies aigues & enſuite aux maladies
chroniques , après avoir traité de l'inflammation
, de la fuppuration , des plaies, des
amputations , de la cicatriſation des plaies
&des ulcères , des luxations de la cuiffe
&du bras. Tous ces chapitres font remplis
d'obſervations utiles & curieuſes. En
parlant des amputations , l'auteur approuve
la méthode d'étancher le ſang pratiquée
, au rapport de Ramper , au royaume
d'Achindans les Indes Orientales . On
ypunitles voleurs en leur coupant la main
droite , & quelquefois les deux mains &
même les pieds. L'opération faite , on
applique fur la plaie une pièce de cuir ou
une veſſie qu'on lie ſi ferme que le fang:
ne fauroit fortir. Le ſang bien étanché,,
Eiij.
102 MERCURE DE FRANCE.
on ôte la veſſie , le ſang caillé tombe de
lui-même & laiſſe la chair nette. Dampier
n'a point ouï dire que perſonne foit
mort de cette opération.
L'auteur défapprouve , avec M. Tiffor
&pluſieurs autres médecins , l'uſage des
bouillons de viande dans les maladies aigües.
Hippocrate n'ordonnoit que desti-
Cannes; il n'employoit la ſaignée que pour
modérer des accidens trop violens ; & il
abandonnoit la criſe à la nature. Il eſt
incontestable , fuivant M. Bordeu , que
fur dix maladies , il y en a les deux tiers.
aumoins qui guériſſent d'elles - mêmes.
En parlant des maladies chroniques ,
d'auteur appuie ſur les inconvéniens qui
réſultent quelquefois de la guériſon de
certaines incommodités telles que les ulcères
, les fistules , le flux hémorroïdal ,
&c. Combien de malades feroient à l'abri
de l'apoplexie , du catharre ſuffocant ,
de l'asthme , de la colique néphrétique .
&c . s'ils étoient ſujets à la goutte ? Le
flux hémorroïdal garantit , felon Hippocrate
, d'une infinité de maladies ; & fi
on l'arrête mal à propos , cette guérifon
lesfait naître . ;
M. F. penſe que la cuiſe artificielle que
le mercure cauſe, eſt le moyen unique par
AVRIL. 1770 . 103
lequel on puifle détruire le virus vénérien .
D'autres remedes ont quelquefois , dans
certains cas , des ſuccès éclatans ; mais ils
tombent bientôt , à ſon avis , parce qu'on
veut toujours en faire une méthode génerale
. Lorſqu'on diſoit à M. Dumoulin
qu'un nouveau remede anti-vénérien faifoit
des miracles : qu'on se hâte de s'en
Servir , répondait - il , car bientôt il n'en
fera plus.
C'eſt un principe d'Hippocrate de ne
point contrarier juſqu'à un certain point
le goût des malades ; lorſque, par un fentiment
intérieur , ils appelent vivement
dos alimens même qui paroiffent contraires
à leur état. Un habile médecin ,
>> établi dans une iſle de l'Amérique ,
>> avoit une hydropiſie aſcite , qui avoit
>> fuccédé à une maladie aigüe. Après
>> quatre ponctions & une infinité de re-
>> medes qu'on tenta vainement pour dé-
>> terminer les eaux à s'évacuer par les
>>ſelles ou par les urines , il fentit un goût
>> extraordinaire pour le fucre ; il le dé-
» voroit , pour ainſi dire , avec fureur ; il
>> en mangea dans l'eſpace de vingt jours,
>> plus de cent livres , qui le rétablirent
>> dans la plus parfaite ſanté. >>
Cet ouvrage nous paroît curieux & fa-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
vant. Le célèbre M. Louis , qui en a été
cenſeur , l'a jugé utile aux progrès des
différentes parties de l'art de guérir ; &
MM. les commiffaires nommés par l'académie
de chirurgie pour l'examiner , en
ont fait un rapport très-avantageux .
'L'Iliade d'Homère , traduite en versavee
des remarques :
Vatem egregium
Hunc qualem nequeo monftrare &fentio tantùm.
A Paris , chez Saillant , libraire , rue
St Jean- de- Beauvais , 4 part. in- 8 °.
Unebelle traduction de l'Iliade eſt ſans
doute le plus bel éloge que le génie puiffe
confacrer à la gloire du prince des poëtes..
C'étoit la meilleure apologie que les défenſeurs
de l'antiquité qui , ſeuls étoient
capables de la juger, euflent à oppofer à la
foule de ſes détracteurs , qui ne ſavoit
même pas lire dans ſes ouvrages. Racine
& Boileau tenterent cette grande entrepriſe;
mais en comparant leurs eſſais avec
leur modele , ils les jeterent au feu, comme
Platon avoit jeté au feu ſes poëlies en
les conſidérant à côté des oeuvres du même
poëte. Ce facrifice doit exciter nos,
AVRIL. 1770. 10-
regrets. A meſure que ces grands hom
mes auroient avancé dans leur travail, le
génie d'Homère leur feroit devenu plus
familier ; en s'élevant au-deſſus d'un obftacle
, ils auroient vu d'autres obſtacles
s'applanir d'eux mêmes ; à force de voir;
de penſer , de fentir &de peindre d'après.
cethomme divin ,ils auroient vu, penfe,
ſenti , peint comme lui ou d'une maniere
digne de lui ; & s'ils n'avoient pas réuffi
à donner l'Iliade à la France , ils nous
auroient du moins laillé un magnifique
poëme.
M. de Rochefort a fourni la carriere
dans laquelle ils s'arrêterent au premier
pas. Au lieu de brûler ſes eſſais , il les a
préſentés au public : il lui a demandédes
conſeils , des avis , des encouragemens.
Il en a reçus& il en a profité. L'académie
royale des inſcriptions & belles- lettres
après lui avoir permis de lui dédier fon
'premier eſſai , lui a permis encore de pubher
l'ouvrage entier fous fes aufpices..
C'eſt un augure bien favorable pour le
fuccès de cetre traduction . Cependant :
M. de R. connoît trop bien l'iliade greo--
que, pour ne pas s'appliquer volontiers ,,
àl'égard de fon modèle , ce que Virgile
dir du jeune Afcagne , qui fuit for peree
Είν
106 MERCURE DE FRANCE.
Enée d'un pas inégal. " Ah ! s'écrie t'il ,
>> s'il paroiffoit un homme de génie qui,
>> doué des talens uniques de Racine &de
>> la Fontaine, confacrât ſon tems & fes
>> peines à reproduire Homère dans no-
>> tre langue , je brûlerois mon ouvrage:
>> avec plaifir ! .. Pourrai-je , ajoute-t'il,
>> contribuer à foutenir l'honneur du prin-
>> ce des poëtes contre les cenſures de la
>> prévention & de la malignité ? Oui , fi
>>>oubliant leurs traductions (de ſes prédé
>> ceffeurs ) & la mienne , ceux qui veu-
>>lentjuger Homère ſe mettoient en érat
de l'entendre parler lur même. Voilà
>>mon, ambition , & j'oſe avouer que
>>mon intérêt propre ſe joint à mon zèle
pour ſa gloire. Plus on connoîtra Ho--
mere , plus on ſentira la difficulté de
>> won entrepriſe ; & ceux qui le poflé-
>>>dexont le mieux , ne feront peut - être
>> pasles plus féveres de mes cenfeurs.
Le Difcours , placé à la tête de cette
raduction fuffiroir ſeul à la gloire du favant
académicien. L'eſprit ,le goûr , l'é-
Tudicion , la critique , la poëfie y brillent
également. Ce morceau eft digne du fujer
&de toutes les diſſertations publiées fur
Homerespous n'en avons point lu dont
nous ayons éré plus fatisfaits : nous n'en
AVRIL. 1770. 107
exceptons pas celles de Pope. M. de R.
confidere d'abord fon auteur comme poë .
ze , hiſtorien & philofophe. Cet examen
eſt rempli d'excellentes obſervations fur
les moeurs , la langue & la Mythologie
des Grecs. En expoſant ſes idées ſur la
traduction , fur l'Epopée , &c. il releve
avec énergie les beautés de l'Iliade & repouſſe
avec force les critiques injustes...
Souvent le génie d'Homère ſemble l'infpiter.
<<Je ne connois , dit-il en parlant de
>> l'onomatopée , qu'une forte d'affecta-
>> tion dans Homere ; mais elle eſt de
> l'eſſence de la poësie , elle en fait toute
>>>la magie&toute la beauté. Par elle on
>> entend le tonnerre qui gronde dans les
> nues , les flots qui mugiſſent ſur leur
>>rivage, les voiles déchirés par les vents,
>>la trompette fonnant dans les combats,
>>les bleſſfés qui tombent avec leurs ar
>> mes , la fléche qui ſiffle dans les airs ,
>> le feu qui tourbillonne , éclaté & pé-
>> tille dans une forêt enflammée. L'ono-
>> matopée ou l'imitation des chofes par
>> les mots , rend toute la nature préſente :
» à nos fens, Où trouver dans nos lan--
>> gues modernes cette abondance de fonss
>> imitatifs , que nous trouverions à peines
>>dans notre muſique même ? ,
Elvjj
108 MERCURE DE FRANCE.
On a reproché à Homere des comparai
Sons à longue queue. " Tandis que ces ef-
>> prits froids & méthodiques infultent
>> par des railleries le prince des poëtes ,
>> je crois voir Homere fortir du tombeau
» pour venir leur répondre. La flamme
>> du génie étincelle fur fon front , ſa
>>grande ſtature s'éleve à l'égal d'un vieux
>> chêne dont la cime reçoit le foleil ,
>> long- tems avant le voyageur endormi.
>> fous ſon ombre ; ſes yeux pénétrans &
>> rapides embraffent un horifon immen-.
>> ſe ; il parle à ſes critiques & leur dit ::
>> Hommes amollis dans le ſein de vos
>> villes , qui avez peu vu , peu connu ,
>> peu fenti; quand vos regards fe fixent
>> fur un objet , vous ne voyez que lui ,,
>> j'en vois cent autres à la fois ; vous ne :
>> le voyez que d'un côté , je le vois dans
>> toutes les parties ; votre réflexion froi-.
>> de & lente compare cet objet avec un
>> autre , & n'y apperçoit qu'un rapport ,
>> j'en découvre mille; une ſimple ſenſation
fuffit à votre ame , un torrent de :
>> fentimens ne fauroit remplir la mien-
>> ne; ceffez donc de meſurer mon eſprit :
>> fur le vôtre. Les dieux , en trois pas ,,
arrivent au bout du monde...
>>>L'opinion , dit - il en parlant des ca
racteres , a répété depuis Horace juf
AVRIL. 1770 . 109
qu'à nous qu'Achille eſt bouillant....
>> Mais ceux là feuls qui ont ſçu étudier
>> Homere , favent combien la fougue de
>> ce guerrier devient intéreſſante & fu-
>>blime dans ſon amitié pour Patrocle.
>>Ah ! que de larmes tu m'as fait verfer,
>> brave & malheureux jeune homme ,
>> quand je t'ai vu dompter ta colere par
>> complaifance pour ton ami ! toi , qui
>>> avois refuſé àl'élite des héros Grecs ,
>>> de marcher au fecours de l'armée , tu
>> ne peux réſiſter aux prieres de Patrocle,
» tu lui prêtes tes armes , il va combat-
>> tre , ton coeur eſt dévoré d'inquiétudes.
> pour ſes jours , on vient t'apprendre
>> qu'il n'eſt plus ! ... Les gémiſſemens
>> me déchirent le coeur , je ſens tous tes
ود regrets , je partage ta fureur. Dieux !
>> quel excès de douleur, quand tu revois
>> cet ami , pâle , défiguré , couvert de
>> pouffiere & de fang ! tu l'inondes de
>> tes larmes , & tu compares à ce moment
>>- horrible les jours brillans où la gloire
> vous couronnoit tous deux. Ames de
>> bronze , fi ces traits fublimes vous ont
>> échappé , taiſez vous. fur le caractere
>>d'Achille , vous n'êtes pas dignes d'en
>>>>parler.
>>Ettoi , tendre & plaintive Hélene ,,
110 MERCURE DE FRANCE .
>> ils ſavent que tu es belle ; mais ils ne
>> ſavent pas que ton coeur eſt déchiré de
>> remords , qu'étant forcée de mépriſer
>>celui à qui l'amour t'a livrée , tu portes
>>dans ton ſein une punition terrible de
>> ta foibleſſe ; que tu reſſens dans ton
>>ame tous les maux que tu cauſes à
>>Troye ; que , timide& avilie , tu n'ofes
>> lever les yeux devant tes nouveaux pa-
» rens , & que , proſternée aux pieds du
>>pere de ton mari , tune trouvesque dans
>> la tendreſſe de ce vieillard & dans la
>> générofité d'Hector , la pitié que tout
>> le monde te refuſe. Que de nobleſſe
>>> dans Hector ! c'eſt le modele de l'hon-
>>>nête homme courageux. Qu'il me de-
>> vient intéreſſant , lorſque s'arrachant
>> des bras de ſa chere Andromaque , &
>> lui recommandant fon fils unique , il
>> va s'expoſer à la mort! Attendri par les
>> pleurs de cette malheureuſe princeſſe,
>> je me range avec les dieux du parti des
>> Troyens , je frémis des dangers de leur
>>chef. Il périt : que de larmes il va coû
»ter , &c. »
Nous allons tranſcrire ici la traduction
des paſſages ſur leſquels tombent les rés
flexions précédentes..
1
AVRIL. 1770. IMD
Andromaque adreſſe ces mots à Hestor
qui va combattre.
Pourquoi chercher la mort dans des périls nouveaux
?
Contemplez cet enfant , cher prince , & ma mi
fére ;
Regardez en pitié celle qui vous fut chere ,
Et qu'un veuvage affreux va bientôt déſoler. "
Mille Grecs conjurés voudront vous immoler....
S'il faut que mon époux tombe ſous leur furie ;
Grands dieux ! qu'en le perdant, je perde auſſi la
vie; 1
Tous mes jours ne ſeront que des jours de douleur
Etnul foulagement n'entrera dans mon coeur.
Ma mere ne vit plus ,& le cruel Achille
Afait mourirfon pere , a désoléja ville ,
Ce prince trop fameux dont le corps tout fan--
glantat
Obtintd'Achille mêmeun digne monument.
2
•
J'eus ſept freres , hélas ! dignes d'un meilleur:
fort;
Achille en un ſeul jour leur a donné la mort..
Des fiers Ciliciens la déplorable reine ,
Mamere , du vainqueur porta l'horrible chaîne
Et quand ſes triſtes yeux revirent fon palais,.....
Diane fans pitié la frappa de ſes traits...
112 MERCURE DE FRANCE.
Hector , mon cher Hector , je leur ſurvis encore;
C'eſt pour vous que je vis , vous que mon coeur
adore.
Pere , mere , parens , je trouve tout en vous ,
Vous êtes tout pour moi , vous êtes mon époux.
Un orphelin en pleurs , une veuvemourante
Nepourront- ils toucher votre ame indifférente ?
Pour veiller fur nos jours , demeurez dans nos
murs.
Trois fois Idoménée , Ajax & Ménélas ,
Dans ces lieux mal gardés ont porté le trépas.
Sansdoute quelque dieu conduiſoit leur attaque ;,
Hector , ils ontjuré la perte d'Andromaque.
Ala vuedu cadavre d'Hector , ſa dou
leur s'exhale en ces termes :
Cher époux , cher Hector , quelle eſt ma deſti--
née !
Dans la fleur de tes ans tu m'as abandonnée !
Et tu ne m'as laiſſé pour unique ſoutien
Qu'un foible& tendre fruit d'un malheureux hymen.
Encor , s'il me reſtoit quelque douce eſpérance
De voir un jour en paix croître ſa foible enfan
ce!
Mais,hélas ! tu n'es plus ; Ilion va périr ,
AVRIL. 1770 . 113
Tu n'es plus , toi qui, ſeul,pouvois nous ſecourir..
Mon fils . • dans l'ignominie ,
Nous traînerons tous deux une mourante vie.
Tous deux , hélas ! peut- être un de nos ennemis
Qui perdit par Hector ou ſon pere ou ſon fils ,
Pour venger à fon gré leurs triftes funérailles ,
Te précipiteront du haut de nos murailles .
Grands dieux ! que de vengeurs s'élevent contre
nous !
Hector , que de héros ont péri ſous tes coups !
De tes derniers ſoupirs , celle qui te fut chere ,
Ton épouſe n'a point été dépofitaire.
Quand tu fermois tes yeux ſous la nuit du trépas ,
Tu n'as point , cher époux , porté vers moi tes.
bras ;
Je n'ai point recueillli ſur ta bouche glacée
Quelque douce parole à moi ſeule adreſſée ,
Quelques mots conſolans dont j'aurois nuit &
jour
Entretenu ma peine & flatté mon amour.
Priam conſole ainſi la belle Hélene ..
Ma fille.. . venez à mes côtés ; •
Raflurez près de moi vos eſprits agités .
Du malheur des Troyens vous n'êtes point la
caufe..
114 MERCURE DE FRANCE.
La volonté des dieux de notre ſort diſpoſe ,
Seule elle a contre nous armé nos ennemis .
Venez voir votre époux , vos parens , vos amis....
Ah ! combien , dit Helene , à votre auguſte alpect
Mon coeur ſe ſent ému de honte &de reſpect !
Que n'ai-je ſçu mourir , quand loin de ma famille,
Laiſſant & mon époux & mon unique fille,
Pour ſuivre votre fils , je traverſai les mers.
J'ai vécu deſtinée aux maux les plus amers ;
Le remords me confume , & le cours de mes lar
mes
Adefléché la fleur de mes coupables charmes.
Elle dit à Vénus , qui la preſſe d'époufer
Pâris :
Inhumaine déeffe ,
Vous plaiſez-vous... à tromper ma foibleſle ?
En quels nouveaux climats voulez - vous m'en
traîner ?
De quels nouveaux liens voulez-vous m'enchalner
?
Sur les bords éloignés que regarde l'aurore ,
Aquel amant Vénus me promit - elle encore ?
Pour un prix odieux s'expoſant à périr ,
Le vaillant Ménélas vient de me conquérir ;
Il veut dans ſes vaiſſeaux ramener ſon épouſe ;
AVRIL . 1770 . II
Laiſſez moi dans ſesbras ſans en être jalouſe.
Allez revoir Pâris , foulagez ſon ennui ,
Renoncez à l'Olympe & pleurez avec lui.
Dans les liens d'hymen ou d'un lâche eſclavage,
Loin du ſéjour des dieux conſolez ſon veuvage .
Sen lit m'eſt en horreur. Quel opprobre pour
moi ,
S'il poflédoit encor mon amour & ma foi !
:
Quand je porte en mon coeur ſes fautes & less
miennes ,
Pourrois-je ſoutenir les regards des Troyennes?
Livrée à mes douleurs , étrangere aux plaiſirs ,
Je déteſte à jamais ſes amoureux defirs .
Ces vers donneront une idée juſte
de la traduction de M. de Rocheforr..
Elle eſt ornée de notes ſavantes & philofophiques.
L
Catalogue d'une collection de livres choifis,
provenans du cabinet de M... A
Paris , chez Guillaume de Bure , fils
aîné, libraire , quai des Auguſtins , à
St Claude & à la bible d'or , in- 8 °. d'environ
200 pag. Prix 1 liv. 10 f.
Labibliographie eſt devenueune ſcien
:
116 MERCURE DE FRANCE.
ce fans bornes , & les catalogues fontdes
livres de bibliothéque. Celui que nous
annonçons eſt destiné à annoncer une
vente publique qui ſe fera en détail , au
plus offrant & dernier enchériſſeur , le
lundi 11 Juin 1770 & jours ſuivans,de-
-puis deux heures de relevée juſqu'au fois,
en une maiſon ſiſe quai des Augustins ,
au coin de la rue Pavée . On vendra enſuite
des buſtes antiques &des vaſes de
porphyre. Les livres forment une collec
tion très- curieuſe & très-riche.
Le Nécrologe des hommes célèbres deFran
ce; par une ſociété de gens de lettres.
AParis , de l'imprimerie de G. Defprez
, imprimeur du Roi , 1770 ; avec
privilége du Roi ; brochure in- 12. de
415 pag.
Les gens de lettres , les arriſtes , les ac
teurs célèbres , tous ceux enfin qui , pen.
dant leur vie , auront mérité la reconnoiſſance
ou l'attention de leur fiécle, recevront
dans cet ouvrage , entrepris depuis
fix ans , un tribut d'éloges & deregrets.
On s'arrêtera moins aux anecdotes
communes de leur vie privée qu'à l'hiſ
toire de leur génie &de leurs talens. «La
>>vie d'un grand général eſt dans ſes camAVRIL.
1770. 117
>> pagnes ; celle d'un homme de lettres
>> ou d'un artiſte fameux eſt dans ſes ou-
» vrages. » Ce recueil pourroit contenir
les faſtes de la littérature & des arts, li les
perſonnes qui doivent s'intéreſſer à la
gloire des hommes célèbres , vouloient
bien concourir au but louable de nos zélés
nécrologues , en leur procurant les mémoires
& les infſtructions qu'ils ne ceſſent
de folliciter.
Ce volume renferme vingt-quatre éloges.
Nous avons déjà jeté quelques fleurs
ſur les tombeaux de pluſieurs écrivains
loués dans ce nécrologe d'une maniere
plus digne d'eux. Les noms des de l'Iſle,
des Sauvages , Ménard , d'Oliver , de Parcieux
, &c. feront encore conſacrés dans
l'hiſtoire des académies. Nous nous arrêterons
principalement aux éloges de deux
ſavans qui s'étoient retirés dans les pays
étrangers , MM. de Prémontval & Abauzit.
André Pierre le Guay , de Prémontval,
né à Charenton en 1716 , donna un cours
gratuit de mathématiques à Paris vers
l'année 1740. Son mérite , fon amour
propre & fa hardieſſe lui attirerent des
ennemis. Il alla rechercher des récompenſes
hors de ſa patrie , & après avoir erré
118 MERCURE DE FRANCE.
en Suifle & en Allemagne , il ſe fixa a
Berlin où il fut favorablement accueilli
par l'académie des ſciences , & honoré
des bienfaits du Roi de Pruffe. En 1751,
il publia un très- favant&très- fingulier
ouvrage , en 3 vol. in 8°. ſous le titre de
Monogamie ou l'unité dans le mariage.
Le mauvais ſuccès de ce livre l'engagea
à en brûler la fuite qu'il avoit annoncée
avec la plus douce confiance. Il nous apprendque
tel a été le fort de pluſieurs autres
productions de ſa plume. La fingularité
eſt le caractere distinctif des ouvrages
de ce ſavant. «Je ne fais pourtant ,
>>dit l'auteur de fon éloge , ſil'on doit
>> appeler fingularité ce qui tend à être
>> bizarre. Ce petit mérite a été fi fort re-
> cherché de nos jours ; tant d'auteurs ,
>>ſinges les uns des autres , ont cru ſe
>> rendre originaux , en heurtant de front
>> les opinions générales , que ce n'eſt plus
>> une fingularité, & que c'en fera bientôt
>> une au contraire , que de vouloir ſe rap-
>>procher des idées communes. »
M. de Prémontval , né avec un caractere
trop difficile & trop emporté , eut , à
Berlin , des procédés extraordinaires envers
M. Formey , fecrétaire perpétuel de
l'académie , qui ne les repouſſa jamais
AVRIL. 1770 .
qu'avec la douceur & la modération , &
qui a même conſacré la mémoire de M.
deP. par un éloge inféré dans le 25 vol.
des mémoiresde l'académie de Berlin .
Entr'autres livres de métaphyſique , il
publia la Théologie de l'Etre , eſpéce de
rêverie philofophique dans laquelle il rejette
les preuves ordinaires de l'exiſtence
de Dieu, pour y ſubſtituer des preuvesde
fon imagination. Vanini , accuſé d'athéifme
, ſe baiffa , ramaſſa un fétu , & dit :
Je n'ai besoin que de ce fétu pour meprouver
invinciblement ce qu'on m'accuse de
nier.
M. de P. eſt mort à Berlin en 1767.
L'Allemagne lui doit un écrit très - utile :
ce ſont ſes préſervatifs contre la corruptionde
la langue françoiſe en Allemagne.
>> Si le mauvais goût , l'amour des folles
>> innovations & l'oubli dédaigneux de
>> tous les anciens principes , continuent
>> à s'accréditer parmi nous , on aura bien-
>> tôt beſoin d'un pareil ouvrage en Fran-
>> ce& au ſein même de la capitale. >>
Firmin Abauzit naquit à Uzès, fur la
fin du ſiécle paflé. Ses parens l'emmenerent
de bonne heure à Genève , où on lui
confia , dès ſa jeuneſſe , la bibliotheque
de la ville. Jouiſſant de l'état de citoyen,
120 MERCURE DE FRANCE.
il conſacra ſes travaux à ſa patrie nouvelle
: il donna , en 1730 , une édition de
l'hiſtoire de cetteVille &de l'Etat, queJacob
Spon avoit publiée en 2 vol. in- 12 .
vers le dernier fiécle. Dans des notes
pleines d'une érudition vaſte & choifie
il éclaircit , il développe , il rectifie le
texte : quelques differtations &des remarques
fur l'hiſtoire naturelle des environs
de Genève , lui appartiennent en entier;
on lit ces morceaux avec plaifir & avec
fruit. Les auteurs de fon éloge regrettent
que la modestie de ce ſçavant nous ait
privés de les autres écrits : nous en jouirons
bientôt. Il s'en fait actuellement
deux éditions , l'une à Genève & l'autre
à Londres deſtinée pour Amſterdam ; la
premiere , fur les manufcrits trouvés dans
les papiers de M. Abauzit parſon exécuteur
teftamentaire , & la ſeconde fur des
copies que les libraires de Genève ſe ſont
procurées. M. Abauzit eſt mort en 1768
dans une petite folitude où il s'étoit retiré
près de Genève. Il étoit preſqu'inconnu
en France , avant que M. Routſeau
eût publié ſa lettre ſur les ſpectacles, dans
laquelle le philoſophe ſenſible parle de
fon ancien concitoyen , avec une admiration
& une vénération dont on a été furpris
AVRIL. 1770.. 121
pris , parce qu'on ne connoiffoit point
M. Abauzit.
Mde Bontems , MM. Denefle , Malfilâtre
, de la Grange , Macquart , l'abbé
Roger , le Fort de la Moriniere , Léonard
desMalpeines , de Montdorge , Maucomble
, de la Marche , l'abbé Laugier , Poinfinet
, de Saint- Maur, font les autres gens
de lettres loués dans ce recueil. Avec
leurs éloges , font mêlés ceux de MM.
Fournier le jeune , Blavet & François.
L'ouvrage eſt terminé par des obſervations,
&c. fur les deuils .
A
Le mérite de ce recueil eſt connu . On
pourroit appeler ces éloges des morts la
cenfure des vivans.
و
Géographie familiere du tour du Monde,
ou tableau précis & général du globe
terreſtre , pour l'intelligence facile
prompte & durable de la géographie
moderne ; adaptée à l'atlas des colléges
& des penſions , & fuivi de celui de
l'Enfant géographe , ou nouvelle mé
thode d'enſeigner cette ſcience ;dédiée
à la jeuneſſe, broch. petit in- 12. de 225
pag. prix 1 liv . 10 fols. A Paris, chez
Defnos , ingénieur géographe pour les
globes & fphères , & libtaire de S.M
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Danoiſe, rue St Jacques , au globe;avec
approbation &privilége du Roi.
La méthode nouvelle , ſuivie dans ce
petit livre , nous a paru très-propre à faciliter
aux jeunes gens l'étude de la géographie.
Des fuccès rapides l'ont juſtifiée.
Unglobe , une mappemonde , les cartes
générales de l'Europe , de l'Aſie , de l'Afrique
&de l'Amérique; les cartes de la
France& de quelques autres états , contenues
dans l'atlas des colléges du Sr Defnos
, ſuffiſent avec cette géographie pout
bien faire connoître à des commençans
les ſituations relatives des lieux , deſquelles
ſeules réſulte le tableau général.
On trouve chez le Sr Deſnos toutes
fortes d'atlas, de cartes&de livres relatifs
à la géographie & à l'hiſtoire. Il procurera
aux amateurs qui s'adreſſferont à
lui , tout ce qui paroîtra de nouveau en
géographie.
Fables allemandes & contes françois en
ς
vers; avec un eſſai fur la fable.
L'apologue eſt undonqui vientdes immortels ,
Ou ſi c'eſtun préſent des hommes ,
Quiconque nous l'a fait, mérite des autels.
T
LAFONT.
AVRI L. 1770. 123
AParis , chez Sébastien Jorry , imprimeur-
libraite , rue & vis- à- vis la Comédie
Françoiſe , au grand Monarque;
avec approb. & privil.duRoi.
L'Eſſai fur la fable eſt preſque tout
compoſé de citations. J'aime mieux , dit
l'auteurdans une note , rapporter des choſes
écrites ſupérieurement que de les narrer
mal. Il a raifon. Cependant il peint
le caractere des fabuliſtes àſa maniere; il
parle de lui- même en ces termes : « Que
> dirai-je de moi ? de mes fables ? de mes
> contes ? Rien. Je laiſſe à mes ennemis;
(qui n'en a pas! ) jaloux de magloire
>> à en dire tout le mal poſſible : & je
>> crains qu'ils n'en diſent point tout le
>> mal , à beaucoup près , qu'on pourroit
» en dire . » Nous ofons lui promettre
que l'envie ne flétrira point ſa gloire. Il
ne peut obtenir le laurier de poëte.
Pour mon amusement , (dit-il ,) je compoſe des
vers ;
Ettous ceux quej'ai faits , c'eſtafin de complaire
Acelledont lesyeuxplus que le jour m'éclaire.
Si l'on voit mes écrits , c'eſt ſon commandement.
La cruelle me fait ſoufftir très-conſtamment.
Ce touchant ayeu , ce defir de plaire,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
:
cette parfaite foumiffion , ces vers faits
la lumiere des yeux de la cruelle ne l'attendriront
- ils pas ? Du reſte l'auteur ſe
contente , comme Horace , d'unpetit nombre
de lecteurs.
L'Homme de lettres; par le Pere Daniel
Bartoli : ouvrage traduit de l'italien ,
augmenté de notes hiſtoriques & critiques;
par le P. de Livoy , Barnabite.
AParis , chez Hériſſant fils , libraire ,
rue St Jacques , 1769 ; avec approbat.
&privil . du Roi ; 3 vol. in- 12.
Le Pere Bartoli , Jéſuite , né à Ferrare
en 1608 , & morten 1685 , paſſe pour un
des meilleurs écrivains que la ſociété ait
eus en Italie . De ſes nombreux ouvrages,
l'Homme de lettres paroît être le plus eftimé.
Cet ouvrage eut un ſuccès prodigieux.
Dans l'eſpace d'une année , on en
fit huit éditions . Il a été , depuis,imprimé
pluſieurs fois , & on l'a traduit en différentes
langues. Ses compatriotes & fon
fiécle en admirerent les pointes , les comparaiſons
, les métaphores outrées , les cications
prodiguées & le ſtyle preſqu'oriental.
Parf- tout&dans tous les tems ,
on goûtera la ſaine critique , les ſages
leçons & la noble franchiſe de l'auteur ;
AVRIL. 1770.125
on ſera ſurpris de l'immenſe érudition
qu'il a fondue , ſouvent avec un art infini,
dans ſes préceptes . De la chaleur , de l'aménité
, de la force , de l'harmonie , des
images heureuſes , des tours vifs & piquans
rendront toujours la lecture de cet
ouvrage agréable ; il plaira par ſa ſingularité
même. L'auteur dit dans ſon introduction
, qu'il a compoſé fon livre dans
l'espace des deux mois les plus chauds d'un
été.
L'Homme de lettres eſt diviſé en deux
parties. La premiere préſente les avantages
de la ſcience & les défavantages de
P'ignorance . La ſeconde eſt une forte cenfure
des vices des gens de lettres. Le defſein
de l'auteur eſt de venger la gloire des
lettres flétrie par les calomnies de ceux
qui les négligent &par les défauts de ceux
quiles cultivent. Il fuffira d'en citer quelques
traits pour que nos lecteurs ſaiſiſſens
l'eſprit & la maniere duP. Bartoli .
L'auteur ſeplaintd'abordque les grands
ne recherchent pas les gens de lettres ; &
que ſi l'onrendencore hommage aux fimulacres
des divinités , on n'en dédaigne pas
moins les artiſtes . « C'eſt la faute des
>> grands, ſi on ne voit point des hommes
» qui, par l'étendue de leur ſçavoir, ayent
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE ...
> une réputation éclatante & qui faſſent
>> l'étonnement de l'Univers.Que ne for-
>> ment-ils leurs théâtres ſur la regle de
>> Vitruve , de maniere que les falles ne
>> foient point fourdes pour les repréſen-
> tations& les concerts,&que les acteurs
»& les muficiens n'y perdent pas leur
>>peine& leur voix . »
Ileſt , dit-il en parlant de l'ignorance
dans les dignités , des ſculpteurs imbécil
les au dernier degré qui ne ſaventdonner
à une ſtatue de géant un air terrible, qu'en
le repréſentant furieux , étendant les bras
& écartant exceſſivement les jambes ,
comme fi d'un ſeul pas ils euſſent dû lui
faire mefurer tout le monde. La même
choſe arrive , dit Plutarque , à ces princes
qui s'imaginent ſe donner un air de
majeſté à force d'en montrer un farouche
&terrible. LouisXI vouloit que ſon fils
Charles VIII fût uniquement inftruit que
qui ne fait pas diffimuler ne fait pas regner.
« S'il mettoit le ſceptre à la main
» du Roi , l'épée à ſon côté , il en faifoit
» en même tems un nouveau Midas , en
» lui donnant des oreilles d'âne . »
L'article de l'ignorance &des richeſſes
eſt curieux & amuſant. Aujourd'hui
>dans le monde , l'amour , l'honneur ,
1
AVRIL. 1770. 127
..
>> tout eſt à prix d'argent. Les lettres qui
>>font la meilleure recommandation font
→ les lettres de change , & la meilleure en-
>> cre eft celle des banquiers. Lesperles
>>bien rondes &bien groſſes , figures des
>>> riches ignorans, font la choſedu mon-
>> de la plus précieuſe & la plus eſtimée.
>*>Faites moi tout d'or , quand je ſerois
>> un boeuf , on m'adoreroit comme un
>> dieu. On peut faire remonter juſqu'à
>> l'antiquité la plus reculée , aux Ifraëli-
>> tes dans le déſert , l'origine de cette
>> apothéoſe qui ne ſe perdra jamais. »
L'auteur habille enſuite un riche ignorant
de la laine la plus fine teinte en pourpre,
pour lui dire avec Demonax , que cette
laine , une bête brute l'a portée avant lui,
&que comme la teinture ne l'a pas fait
ceſſer d'être laine , ſa figure humaine &
ſa pompe ne lui ôtent riende l'animal. II
le loge enſuitedans un ſuperbe hôtel pour
mettre ſur ſa porte , ci git Vatia.
Le P. B. ſouhaiteroit qu'ily eût un hiver
pour les livres comme pour les arbres
; & que comme dès l'automne les
arbres ſe dépouillent de leurs feuilles ,
les livres perdiſſent auſſi les leurs. Enſuite
il applique aux livres ornés de
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
titres pompeux , la plaifanterie de Diogene
fur la grande porte d'un petit chateau
: Fermez cette porte de crainte que le
château ne s'enfuie & que vous n'ayezplus
où vous loger. Il les compare encore au
tableau de Parthafius , qui ne repréſentoit
qu'un rideau . Il reproche aux auteurs obfcurs
d'imaginer plus d'allégories & de
métaphores que l'Egypte n'eut d'hiéroglyphes
, pour faire croire que, fous les voiles
du myſtere, ils cachent de ſolides vérités...
Quelquefois , dit- il , ils font paroître
leurs penſées, comme les divinités ſe font
voir fur le théâtre enveloppées d'un groupe
de nuages : ils laiſſent échapper quelquesraiſonnemens
compaffés , pour donner
du poids au reſte d'un diſcours qui ſe
perd dans un tourbillon de penſées entortillées
& confufes. " En lifant leurs
>> ouvrages , il ſemble que l'on foit à la
>> pêche de certains poiſſons allés qui ſe
>> dérobent aux yeux& aux mains des pë.
» cheurs , en troublant l'eau & en la ren-
>>dant toute noire par le moyen de certai-
>> ne humeur dont ils font pleins & qu'ils
>> répandent. » A l'occaſion des ornemens
ambitieux & déplacés , il rappelle la belle
ſtatue d'Alexandre , faire en bronze par.
AVRIL. 1770 . 129
Leucippe , à laquelle Néron qui , même en
voulant faire du bien , ne fit que du mal ,
ôta , pour ainſi dire , la vie en la faifant
dorer. Il voudroit que quand on confulte
un ami fur quelque ouvrage , on lui dît
comme Célius : dites quelque chose de
contraire & nousferons deux. En parlant
des mauvais critiques , qui ne croiroit, dir
il , voir des rats , fortis de leurs trous ,portant
chacun une paille en guise de tance
pour combattre des lions & teur percer De
coeur ? Quand je vois de tels hommes ,
ajoute-t'il , déchirer de grands auteurs, il
me ſemble voir cet âne qui , des mêmes
dents dont il broutoit tous les jours des
joncs &des chardons , déchira& mangea
toute l'Iliade d'Homere, au granddeshonneur
de Troye , dit un poëte qui , ayant
été une fois noblément détruite par un
cheval , ſe trouvoit une féconde fois ,
mais honteuſement détruite par un âine.
L'art de voler , dit-il fur le plagiar, are
fi ancien qu'enfanta la néceffité , qua đe
puis adopté la commodité , s'exerce far
les lettres comme ſur l'argent. Les plas
beaux ouvrages ont été comme de belles
Hélenes qui , au premier coup d'oeil, ontt
excité la convoitife d'une infinité de Mé
nélas&de Pâris en ce genre qui les ravia
130 MERCURE DE FRANCE.
rent. Les plus grands génies ont honoré
ce grand art ; & l'on peut dire des lions
comme des fourmis , qu'ils aiment à ſe
nourrir de butin. On affure que les ouvrages
d'Ariftote ne font qu'une moſaïque
formée avec les écrits de Speufippe ,
de Démocrite , &c. Enforte que celui qui
paroitfoit un phénix avec tout ce qu'il
avoit pris des autres , n'auroit plus été
qu'un corbeau avec le ſien. Platon fut taxé
deplagiaire (& non deplagiat. ) Timon
l'accuſa d'avoir dérobé les idées de ſon
Timée à Philolais... Que n'a- t'on , s'écrie
l'auteur , un Archimede pour ſéparer
les idées comme les métaux ; unAriftophane
pour diftinguer le langage des
-morts dans la bouche des vivans; un Cratinus
pour mettre les livres à la queſtion
&leur faire leur procès ſur ces larcins,
comme il fit des poëſies de Ménandre ,
dont il tira fix livres de plagiats ? On verroit
, avec combien de raiſon , Mercure eft
réputé tout à- la fois le dieu les littérateurs
&des voleurs !
Dans les paſſages cités , nous avons
preſque toujours confervé la traduction
du P. de Livoy , excepté dans cedernier
extrait ſur le plagiat , où il nous paroît
avoir entierementmanqué le ſens de l'auAVRIL.
1776. 131
reur en pluſieurs endroits. Le P. Bartoli
dit , en parlant d'Ariftote : Si Speusippo ,
nella compra de' fui libri egliſpeſe trè talenti;
se Democrito , ſe altri ... repigliaffero
ognuno deſſi il loro ; c'eſt à dire , ſi
Speusippe dont il (Ariſtote ) acheta les
livres trois talens ; ſi Démocrite &autres
avoient repris ce qui leur appartenoit , le
P. L. traduit : il n'importe que Speusippe
aitmis trois talens pourſe procurer les ouvrages
d'Ariftote ; ſi Démocrite , &c .
Au ſujet de Platon , l'auteur cite cos
deux vers d'Aulu-Gelle.
Exiguum redimis grandi ære libellum
Scribere per quem orfus perdoctus abiadefuiſti.
Le P. L. traduit qu'il vous coûte char
cet ouvrage , lepremier que vous ayezfait!
Nous croyons que per quem fcribere orfus
ſignifie d'après lequel , au moyen duquel
vous avez commencé à écrire , & qu'il
s'agit non du premier onvrage de Platon ,
mais du petit livre de Philolaüs que Platon
acheta fort cher.
: Le P. B. defire un Cratinus qui mette
les livres à la torture , coméi fece dellepoëfie
di Menandro , de' cui ladronnecci ei
composefei libri . C'eſt Cratinus qui forma
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
fix livres des plagiats de Ménandre , &
non, Menandrè qui avoit compoféfix livres.
defes plagiats , comme le dit le traduc
teur, &c.
On pourroit auffi relever beaucoup de
négligences dans le ſtyle du P. L. En général
il afforblit & refroidit fon auteur.
Cependant cetravail ne lui fait pas moins
d'honneur que ſa traduction des Révolutions
de la littérature ancienne & moderne
de M. Denina ; & nous devons faire obferver
l'extrême difficulté qu'il y avoit à
rendredans notre langue un poëte qui nerefuſe
aucune idée , aucune expreſſion ,
aucun tableau , d'une imagination tourjours
ardente & fouvent déréglée . Le P..
de Livoy a enrichi l'ouvrage de notes
utiles...
Les Sens , poëme en cinq parties. A Genève
; & à Paris , chez le Jay , libraire,
broch, in-3º.
La nature , dit l'auteur dans ſå préfa
ce, eſt une ancienne maîtreffe dont le
nom ſeul , quelqu'engagement qu'on ait
contracté dans la fuite des tems , excite
toujours une agréable fenfation. C'eſt
fous la dictéedesfens, qu'il dit avoir écrit
fon počme diviſé en cinq chants. Le ſujeta
AVRIL. 1770. 133
de chaque chant eſt expoſé dans ces vers
auxquels le reſte de l'ouvrage eſt parfaite
mentaflorti..
Eglé , tes yeux ont vu Pâris
Ala beauté donner le prix ;
Zéphire , dansle fein de Flore ,.
S'emparer des douces faveurs
Que fes foupirs ont fait éclorre.
Près de fon Euridice en pleurs
Ils ont vu le chantre de Thrace..
Manier la lyre avec grace ,
Etpar ſes accens enchanteurs
Rendre ſon épouſe à la vie.
Vers Ariane évanouie
Ils ont conduit le dieu du vin ...
Et l'ont vu verſer dansfonfein
Ce nectar qui nous rend la vie.
Jupiter en Crète arrêté ,
Du taureau laiſſant l'effigie ,
Avec lon Europe ravie..
Partage ſa divinité.
Les plaiſirs dont le dieu s'enivre.
Nepeuvent pas être décrits ,
Qu'il nous ſuffiſe de les ſuivre .
"
7
134 MERCURE DE FRANCE.
Les poësies diverſes jointes à ce pоёте
ſont dans le même goût. « Je me ſuis
>>amuſé , dit l'auteur , à tracer quelques
>> figures ſur le ſable ; mon but eſt rem-
>>pli , fi quelqu'un les regarde en paf-
>> fant. »
Inftitutiones philofophicæ ad usumSeminarii
Tullenfis , illuftriff. ac reverendif.
in Chrifto PatrisDD. Claudii Drouas ,
Episcopi & Comitis Tullenfis , S. R. I.
Principis,juſſu & auctoritate editæ. Neocaftri,
ex typis Monnoyer , DD. Epifc.
Tullens. typogr. & Tulli Leucorum
apud J. Carez , DD. Epifc. Tull. Typogr.
cum privilegio Regis.
,
Inſtitutions philoſophiques à l'uſage du
féminaire de Toul , &c. A Neufchâteau
, de l'imprimerie de Monnoyer ;
& à Toul , chez Carez , 5 fort vol .
in- 12.
C'eſt ici une ſeconde édition des Inftitutions
philoſophiques , compoſées par
l'ordre de Mgr l'Evêque de Toul , à l'uſage
de ſon ſéminaire. On y trouve des
changemens & des augmentations confidérables.
Ces leçons, dans la forme ſcholaſtique
, font recommandables par lamé
AVRIL. 1770. 135
thode & la clarté. Il ſeroit à deſirer que
l'on ſuivitdans les autres diocèſes l'exempleque
l'on donne ici de faire imprimer
des cours de philoſophie , pour épargner
untems précieux que la dictée des cahiers
emporte. Cetteconfidération nous induiroit
à imaginer que l'éducation des ſéminaires
pourroit être perfectionnée comme
celle des colléges. Ce ſujet feroit bien
digned'exercer la plume d'un philofophe
chrétien.
Traité de la culture des péchers; nouvelle
édition revue , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Delalain , libraire , rue
& à côté de la Comédie Françoiſe ;
1770 , avec privil. du Roi ; brochure
in- 12. de 200 pag .
L'auteur de ce petit traité a acquis par
une longue expérience &par de mûres
réflexions , en cultivant le jardin de fa
maiſon de campagne ſituée aux portes de
Paris, les connoiſſances qu'il publie fur
un des plus excellens fruits de l'Europe.
La pêche coûte plus de foins &demande
plus d'intelligencedans le cultivateur que
tout autre fruit. Cependant les plantsde
pêchers ſont ſi mal gouvernés , qu'on ne
tire pas de cent arbres ce qu'on pourroit
136 MERCURE DE FRANCE.
tirer de vingt qui feroient conduits avec
un certain art. On prétend que M. Girardot
, ancien mouſquetaire du Roi, s'étoit
fait , par la culture des pêches , juſqu'a
30000 liv . de rentes dans un fort petit
eſpace de terre qu'il avoit à Bagnolet. Le
village de Montreuil , qui n'a , dit - on ,
d'autre production que ce fruit & quelques
fruits rouges , paye au Roi , tous les
ans , pour so mille liv. d'impoſitions ; &
l'arpent de terre s'y loue 200 & 300 livres .
Il eſt vrai que ſes habitans , au nombre de
quatre mille , ſe donnent , pour tirer parti
de leurs fruits , des peines inconcevables;
&que la ſituation du lieu & la qualité fonttrès-
favorables à ces eſpéces d'arbres .
L'auteur , en parlant des différentes efpéces
de pêches , met la violette au deffus
de toutes les autres , lorſqu'elle eſt
dans ſa perfection , quoique bien des gens..
l'eſtiment peu . Vitry , Fontenay-aux-Rofes
, le Pré-Saint-Gervais offrent des pépinieres
abondantes ; il y a plus de choix
à Vitry. Les pêches tendres ne peuvent
réuſſir qu'en eſpalier ; & dans ce climat ,
le levant& le midi font les ſeules expofitions
qui leur conviennent. Le treillage
eſt d'une indiſpenſable néceſſité pouravoir
des fruits bien conditionnés & en abon
AVRIL. 1770. 137
dance : on préſente ici le moyen d'en faire
avec économie. L'auteur s'éleve contre
la méthode générale de tailler les pêchers
lorſqu'ils font en fleurs , ou même après
que le fruit eſt noué ; & il prouve par le
raifonnement&par l'expérience , qu'il eſt
plus avantageux de faire cette opération
vers la fin de Janvier & au commencement
de Février. Il entre dans des détails
très - inſtructifs ſur l'ébourgeonnement ,
les paliſſades , les labours , le fumage , les
maladies des pêchers , &c. Enfin fon ouvrage
eſt terminé par l'expofition d'une
méthode particuliere pour une plantation
neuve : on ne la trouve pas dans la premiere
édition , & il faut la lire dans le
livre même. Ce traité fait avec clarté &
netteté ſera très-utile à ceux qui s'adonnent
à ce genrede culture. L'auteur a aufli
publié l'Ecole du Jardin potager , en deux
volumes ; elle ſe vend chez le même libraire..
Le nouveau Spectateur , ou examen des
nouvelles piéces de théâtre , tant françois
, italien, qu'opéra ,dans lequel on
a ajouté les ariettes notées ; par M. le
Prevôt d'Exmes ; 3. cahier , prix 24 f.
AGenève ; & ſe trouve à Paris, chez
138 MERCURE DE FRANCE.
Valade , libraire , rue St Jacques , visà-
vis la rue de la Parcheminerie , à St
Jacques , 1770 ; broch. in-8º, de 71 p.
M. le Prevôt d'Exmes rend compte ,
dans le 3º cahier , de la Rofierede Salenci,
parM. Favart , &du MarchanddeSmyrne,
par M. de Champfort. Le jugement
que nous avons porté de fes deux premieres
feuilles convient parfaitement à celleci.
Sa critique peut être utile aux auteurs ,
&doit être agréable au Public.
Avis au Public.
Le procès intenté par les libraires de
Paris à M. Luneau de Boisjermain avoit
fſuſpendu la vente de ſes ouvrages. Ce
procès ayant été jugé à ſon avantage , le
Public est averri qu'on trouve des exemplaires
de tous les livres dont il eſt auteur
ou éditeur , chez Delalain , libraire. Les
libraires étrangers ou nationaux & les
perſonnes qui habitent la province , s'adreſſeront
à M. Luneau de Boisjermain ,
àl'hôtel de la Fautriere à côté de la Comédie
Françoise. Lui ſeul ſe charge de leur
faire parvenir , port franc , fes ouvrages ,
&tous les livres imprimés avec permif
AVRIL. 1770. 139
fion , au même prix qu'elles les acheteroient
ſi elles étoient à Paris , fans rien
exiger d'elles pour fraisde caiſſe,d'emballage
& de commiſſion. La ſeule condition
qu'il met à ce ſervice gratuit , c'eſt
qu'elles lui feront payer d'avance le prix
detout cequ'elles demanderont. Pour les
mettre à portée de connoître à tems &
Sansfrais les livres nouveaux qui ſe vendent
chez les libraires de Paris , M. Luneau
offre de leur adreſſer gratuitement
tous les mois , à commencer du premier
Mai prochain , un catalogue de tout ce
qui eſt annoncé chaque mois dans tous
les journaux , gazettes , affiches , &c. Cet
ouvrage , commencé au premier Janvier
1769 , continuera de mois en mois.
Chaque perſonne qui voudra ſe le procurer
ou ſe faire adreſſer des livres , aura
l'attention , en ſe faiſant connoître , d'affranchir
les lettres qu'elle écrira .
Les livres dont M. Luneau de Boisjermain
eſt auteur ou éditeur , font :
Cours d'histoire universelle , in 8°. 2
vol . 3. édit. rel . 10 liv. broch. 9 liv . Cet
ouvrage eſt deſtiné à l'inſtruction des jeunes
perſonnes.
Commentaires ſurRacine , 3 vol . in- 12.
rel. 7 liv. 10 f. br. 6 liv.
140 MERCURE DE FRANCE.
Les mêmes , renfermés en une édition
de Racine in 8 ° . avecfig. 7 vol. rel . 54 1.
br. 44 liv.
Elite de poësies fugitives , s vol . rel.
12 liv. 10 f. br. 9 liv . Les IVe& Ve vol. fe
vendent ſéparément s, liv. rel . 4 liv . br.
Epoques élémentaires d'histoire univerfelle,
in fol. 2 liv. 10 f.
Avis aux gens de lettres , in. 8°. 18 f.
Fanny , roman , in- 12.1 liv. 4 f.
Soupirs du cloître; par M. Guymond
de la Touche , in - 8 °. gr. papier , I liv.
10 f.
L'inconnu , roman , in 12. 11.4f.
Dictionnaire de la langue romane , in-
8°. rel . 5. liv. 10 ſols. Il n'y en a plus de
brochés.
Tous ces livres font reliés en veau avec
filets en or fur la couverture .
On trouve chez le même libraire un
poëme françois du docteur Mathy , intitulé
le Vaux-Hall de Londres , adreſſéà
M. de Fontenelle & fuivi d'une jolie piéce
de vers de Mde Dubocage ſur le Re
nelagh , prix 15. ..
:
AVRIL. 1770. 141
SPECTACLES.
5
CONCERT SPIRITUEL.
LE concert du dimanche , It Avril , a
commencé par une ſymphonie. On a exécuté
enſuite Omnes gentes , motet à grand
choeur de M. Dauvergne , ſurintendant de
la muſique du Roi.M. Peré a chanté un
motet à voix ſeule de M. Botzon. Μ.
Leikhgeb , de la muſique de M. le prince
, évêque de Salkbourg , a reçu les applaudiſſemensdusau
talent ſupérieur avec
lequel il a donné un concerto de chaſſe de
ſa compoſition. Ona entendu avec le plus
grand plaiſir Mlle Duplant , qui a chanté
Diligam te Domine , &c. moter à voix
ſeule de M. Dauvergne. M. Cramer, de
la muſique de M. l'Electeur Palatin , a
exécuté, un concerto de violon de ſa compoſition,
dont la brillante exécution &
l'excellente muſique ont été également
applaudies . Le concert a été terminé par
Cantate Domino , motet à voix ſeule de
Lalande .
3
142 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
COMPLIMENT de clôture prononcépar
M. d'Alainval.
MESSIEURS ,
Le théâtre françois touche enfin à l'é.
poque la plus flatteuſe qu'il pouvoit efpérer.
Le gouvernement daigne fixer un
moment ſon attention fur lui&s'occuper
des moyens de faire élever un monument
digne des chefs -d'oeuvre des hommes de
génie qui vous ont fait l'hommage de
leurs veilles. La ſcène lyrique vient d'offrir
à vos yeux les reſſources de l'archirecture
: vous avez rendu juſtice , Meffieurs
, au travail de l'artiſte célèbre M.
Moreau , qui a eu le courage de s'écarter
des routes d'une imitation fervile , & qui
a été affez heureux pour vous plaire , en
oſant innover. Il eſt tems que le théâtre
national jouiffe des mêmes avantages ; il
eſt rems que les mânes de Corneille , de
Racine &de Moliere viennent.contempler
les changemens dont ce théâtre eſt
Luſceptible , & nous dire : « Voilà le temAVRIL.
1770. 143
» ple où nous aimons à être honorés , »
Il eſt tems enfin de faire ceſſer les teproches
trop fondés des autres nations jalouſes
de la gloire de la nôtre .
Accoutumés depuis long-tems , Meffieurs,
à votre bienveillance, nous ne cofferons
jamais de vous donner des preuves
de notre empreſſement à vous offrir des
productions dignes de vosfuffrages. Nous
deſirons , avec tous les coeurs vraiment
patriotiques , qu'aux grands exemples
d'héroïſme & de vertu que les faſtes de
l'antiquité ont fournis aux auteurs tragiques
, ſuccédent ceux qu'il eſt ſi aisé de
trouver dans nos annales & qui ne ſont
ni moins intéreſſans ni moins fublimes ;
gente neuf, fait pour être encouragé , &
dont un homme de génie a ouvert la carriere
avec le ſuccès le mieux mérité. *
C'eſt dans ces ſentimens , Meſſieurs ,
que nous quittons un théâtre où vous
avez tant de fois ſecondé nosefforts; c'eſt,
pénétrés de la plus vive reconnoiſſance
pour les bontés dont vous daignez nous
honorer , que nous ofons vous en demander
la continuation ſur la nouvelle ſcène
que nous allons occuper , heureux ſi nous
*M. de Beloy.
$44 MERCURE DE FRANCE.
les méritons de plus en plus par nos tra
vaux , notre reſpect & notte zèle.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a donné fur le théâtre italien, le
13 Mars , la premiere repréſentation du
Cabriolet volant , ou Arlequin Mahomer.
Ce canevas , en trois actes , paroît
tiréd'un opéra comique de l'ancien théâtre
de la foire , portant auſſi le dernier de
ces deux titres , && donné par le Sage en
1714 , avecle Tombeau de Nostradamus
qui lui fervoit de prologue .
Un magicien , protecteur d'Arlequin ,
le met à l'abri des pourſuites de ſes créanciers
, en lui donnant un cabriolet volant
dans lequel il fend les airs en leur préfence;
il s'en fert pour s'introduire dans
l'appartement de la fille du grand Seigneur
; trompe facilement ce pere des
Croyans , qui loi accorde la princeffe en
mariage. Nous ne donnerons pas un extrait
plus étendu de cette piéce dont le
mérite conſiſte dans le jeu d'Arlequin ,
dans celui de fon valet Pierrot , rôle très
bien rendu par le Sr Veroneſe , & dans
les détails critiques & plaiſans dont plufieurs
AVRIL. 1770. 145
fieurs portent fur les fituations outrées
que l'on répéte fans ceſſe dans nos drames
modernes , affectation blamable fur laquelle
on ne fauroit répandre trop de ridicule
; c'eſt le projet de l'auteur de ce
canevas , qui s'eſt diftingué ſur le théâtre
françois par des ſuccès mérités dans un
autre genre , & qui n'a voulu que s'égaïer
dans cette plaifanterie ; mais il a fait plus,
il a beaucoup amusé ſes ſpectateurs. II
prépare , dit- on , pour la rentrée du théâ
tre, une ſuite de cette piéce qui a paru
faire beaucoup de plaiſir.
On a continué toujours avec le même
ſuccès les repréſentations de Sylvain juſqu'à
la clôture du théâtre , qui s'eſt faite
par le compliment ordinaire adreffé au
Public par les acteurs du Tableau parlant.
Caſſandre en charge fon neveu Léandre
qui , quoiqu'il ait voyagé & qu'il foit
le marié , ne fait comment il faut s'y
prendre. Caflandre s'en acquitte par un
couplet où il met moins d'eſprit que de
fentiment.
Tandis qu'il le chante , Pierrot a l'air
préoccupé de quelqu'un qui compoſe ;
tout - à - coup il paroît accoucher de ſa
production , mais Colombine veut auffi
parler.
II Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE ,
COLOMBINE.
Cela m'eſt égal , il faut que je parle ;
c'eſt mondroit&je veux le foutenir.
PIERROT.
Ah! je t'en prie.
COLOMBINE.
(
Ah ! je t'en prie aufli , mon cher Pierrot.
PIERROT.
Mon cher Amour... veux- tu bien me
laiffer.
COLOMBINE.
Mon cher Pierrot... veux - tu bien te
taire , Meſſieurs ...
PIERROT .
Meſdames ,
COLOMBINE .
Ah! ... ce début m'en impoſe, je le
reſpecte infiniment .
PIERROT .
Vous permettez donc ? ..
AVRIL. 1770. 147
COLOMBINE.
Oui , dès que l'hommage que vous
rendrez s'adreſſe au beau ſexe , je vous
céde la préférence ; ces Meſſieurs fonttrop
galans pour me déſaprouver.
PIERROT.
Mesdames... & Meffieurs .
COLOMBINE.
Ah! le méchant , c'étoit une ruſe pour
m'eſcamoter mon tour .
PIERROT , déclamant avec emphase.
Il eſt certains momens où l'ame embaraflée
Ne ſe peut à ſoi- même expliquer ſa penſée ;
De ſentimens divers ... le choc... impétueux
Fait douter ſi l'on doit être triſte ou joyeux ...
Et fur le même objet , ſelon qu'on l'enviſage ,
L'eſprit reſte indécis & le coeur ſe partage.
COLOMBINE , ironiquement.
L'ame! le coeur ! l'eſprit !
PIERROT , embaraſſe.
Plaît- 11 ?
COLOMBINE .
Allons courage.
Gaj
148 MERCURE DE FRANCE.
PIERROT , continuant.
Pour moi...
COLOMBINE , l'interrompani,
Dites pour nous ,
PIERROT.
Pournous dans ce grandjour.
Depeine &de plaifir nous ſentons tour- à-tour
Une atteinte ſecrette... un certain...
COLOMBINE.
Quelque choſe.
PIERROT.
1
Desmouvemens confus que le devoir impoſe.:
Mais lorſque nous penſons à vos bienfaits pallés
Qui , jamais , de nos coeurs ne feront effacés ,
Lorſque , dans le înotifde la reconnoiflance ,
Nous découvrons encor un ſujet d'eſpérance...
L'allégreſſe triomphe ...
LÉANDRE , ISABELLE & CASSANDRE
applaudiffent ; mais COLOMBINE désar
prouvant , elle s'ecrie :
Oh ! quelle maladreſſe,
D'annoncer qu'en ce jour triomphe l'allégreſſes
Songez que les ennuis vont le ſuivre de près ,
Et qu'un jour de clôture eſt unjour de regrets.
1
AVRIL. 1770. 149
* Le reſte ſe continue de la part de Pier.
rot en chantant des vers très - empoulés
fur un grand air d'opéra que Colombine
interrompt à chaque inſtant par des airs
de vaudevilles qui le tranchent plaifamment
, à- peu - près comme dans la ſcène
de la nouvelle troupe , & le compliment
s'acheve par tous les acteurs ſur l'air du
quatuor charmant de Lucile .
M. Anféaume a nis beaucoup de gaïté
dans ce compliment ; & quand même il
auroit été moins applaudi , on devroit
toujours lui ſavoir gré de ſe charger d'une
befogne ſi ſtérile .
Mile Ruiter , dont nous avons annoncé
les débuts , les a continués dans les rôles
de Jenny , dans le Rot & le Fermier;
de Suſette , dans le Bucheron , &de Julie,
dans l'Amant déguisé , qu'elle a joués plu
fieurs fois. Le ſon de ſa voix a fait le plus
grand plaiſir ; mais ſa maniere de chanter
, quelquefois inégale , ſe ſent encore
des mauvaiſes habitudes qu'elle a pu
prendre fur un autre théâtre ; mais ces
défauts qui lui font étrangers diſpatoîtront
ſans doute bientôt , ſi l'on juge
des progrès qu'elle peut faire dans l'art du
chant , par ceux dont elle a donné des
preuves, qu'elle ne peut avoir acquiſes en
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
fi peu de tems que par beaucoup de goût
naturel&de docilité pour les bons conſeils
&les leçons de M. Richer.
: LETTRE de Rouen .
Vous êtes dans l'uſage , Monfieur , d'annoncer
au Public les talens & les ſuccès des acteurs & actrices
qui le diftinguent fur les théâtres de province
, lorſqu'on vous a mis à portée de les con
noître. C'eſt dans cette vue que j'ai cru pouvoir
vous adreffer cette lettre , & vous prier de la ren
dre publique par la voie de votre Journal.
Mile Fleury , qui a débuté à Paris l'année derniere
dans l'emploi des Reines , vient de ſe ſignaler
dans les mêmes rôles fur notre théâtre . Cette
actrice vraiment faite pour intereffer & qui n'a
encore joué que vingt fois , tant à Paris qu'en
province , nous a fait voir tout ce qu'on peut attendre
de pluſieurs années d'un travail affidu. J'ai
vu dans ſon jeu , de la noblefle , de la force , de
Tintelligence , & le don fi rare & fi précieux de répandre
des latines & d'en faire verfer .
C'eſt ſur tout dans le rôle d'Elifabeth que les
connoiffeurs ont pu juger de ce que j'avance ; car
vous ſavez que c'eſt de tous les rôles de cette efpéce,
celui qui exige le plus toutes ces qualités
qu'onatrouvées réunies dans lejeu de Mile Fleury.
Dans Agrippine , j'ai reconnu l'art de parler en
abandonnant la déclamation. C'eſt là fur - tout
qu'elle a le plus imité cette actrice célèbre , que
AVRIL. 1770. 151
nous admirons dans les rôles de ce genre . Mais
riende fervile dans ſon imitation ; quoiqu'on ne
puifle jamais lui faire un crime d'imiter celle qui
doit ſervir de regle a l'art. Mile Fleury a mis dans
le rôle de Médée tout le inélange de fureur , de
tendreſſe , de cruauté, d'ironie & de douleur dont
il eſt ſuſceptible ; en un mot la magie du rôle ,
qu'on ne joua jamais fans talent : elle a fait voir
dans Clitemneſtre la différence de l'amour d'une
mere à celui d'une amante , de ces paſſions également
vives & touchantes , mais qui exigent des
tons différens .
Je pourrois citer encore Mérope , Phédre , Sé
miramis & quelques autres pièces ; dans toutes
elle a montré , à leur place , les qualités particulieres
dont j'ai fait mention.
Il eſt à ſouhaiter que cette actrice qui n'a, comme
je l'ai dit , jamais joué que vingt- trois fois ,
foitencouragée& protégée. Il ne lui faut que l'habitude
du théâtre : la crainte baunie eſt l'époque
de la perfection. Alors elle échaufera plus la ſcène
,& donnera plus d'aſſurance à ſa marche. ( Elle
a fait , à cet égard , des progrès ſentibles a chaque
repréſentation. ) Alors elle hafardera les tons faillans
& hardis , fi ailés lorſqu'on eſt ſur de plaire,
&achevera de développer les dons de la nature
qui , chez elle , a laiflé à l'art peu de travail à
faire.
Je ſuis , &c.
ARouen , ce 10 Mars 1770 .
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
DISTRIBUTION
DES jours de Fêtes & Spectacles pour l
MARIAGE de Mgr le DAUPHIN .
Mercredi 16 Mai 1770 .
JOUR DU MARIAGE.
GRAND APPARTEMENT.
JEU DANS LA GALERIE.
FEU D'ARTIFICE avant louper.
FESTIN ROYAL.
ILLUMINATION après.
:
Le ROI voulant bien permettre aux Dames &
aux Hommes qui ſe trouverontà Paris de voir les
différentes Fêtes du Mariage de Mgr le DAUPHIN;
il ſera donné par M. le Duc d'Aumont , premicz
Gentilhomme de la Chambre en exercice , une certaine
quantité deBillets pour les perſonnes qui ſe
feront fait infcrire chezlui à Paris ou à Verſailles
avant le 20 Avril .
Il ſera diftribué chez M. le Duc d'Aumontà
Verſailles , à commencer du premier Mai juſqu'au
12 des Billets d'Appartement pour la Cérémonie
du matin.
On n'entrera que par la Galerie haute de la
Chapelle , & il n'y aura qu'aux barrières conduifant
à ladite Galerie haute , que l'on pourra faire
AVRIL. 1770. 153
ufage de ces Billets : ils ne feront point reçus aux
autres barrières deſtinées uniquement aux perfonnes
de la Cour & au ſervice .
Toutes les perſonnes qui auront ces Billets feront
placées dans les Appartemens , &verron:t
pafler le RO1 & la Cour en allant & revenant de
IaChapelle.
Uneheure avant la Cérémonie , ces Billets ne
feront plus d'aucun uſage. ...
Les perfonnes qui garderont leurs carrofles ,
pourront les faire placer où elles voudront , hors
les cours hautes de la Chapelle.
Il faut s'adreſſer chez M. le Capitaine des Gar--
des pour les Billets de la Chapelle.
Auſſi tôt que le Roi & la FAMILLE ROYALE
feront rentrés , tout le monde ſe retirera des Appartemens
, pour laiſſer le tems aux préparatifs
du foir.
APRES - MIDI.
こ
Il ſera diſtribué chez M. le Duc d'Aumont
Verſailles , du premier Mai juſqu'au 12-des Billets
d'une autre forme pour voir le ſoir les grands .
Appartemens , & Je Jeu du Roi. On n'entrera ,
comme le matin , que par la Galeriehaute de las
Chapelle&le Sallon d'Hercule , depuis cinq heu .
res juſqu'à fept ſeulement. Tout le monde fera
placé fur des gradins& banquettes dans les différentes
piéces qui précédent la grande Galerie , ou
fera le Jeu du Roi , & l'on y fera pafler fuccelli--
vementde chacune deſdites piéces.
On fortira par l'Appartement de Madame la
DAUPHINE au bout de la Galerie. Il n'y reſterat
gendant le Feu que les perſonnesde la Cour..
G
154 MERCURE DE FRANCE.
Iln'y aura ni Billets , ni places marquées pour
leFeu.
Il ſera donné chez M. le Duc d'Aumont àVerfailles
, du premier Mai au 12 das Billets particuliers
pour le Feſtm : ils indiqueront les places &
l'heure de l'entrée ; mais on prévient qu'il faudra
opter entre le Feu & le Feſtin , les mêmes perſonnes
nepouvant voir les deux , attendu que l'heure
eft à-peu-près la même.
Cejour ſera terminé par une Illumination dans
les Jardins.
Jeudi 17Mai.
SECONDE JOURNÉ I.
OPÉRA.
Ce font MM les Capitaines des Gardes qui difpoſent
des Loges , de la Salle & des Billets.
Samedi 19.
:
TROISIEME JOURNÉE.
BAL PARÉ.
Il ſera diſtribué chez M. le Duc d'Aumont ,
ainſi que pour le premier jour une certaine quantité
de Billets aux perſonnes qui ſe ſeront fait infcrire
chez lui avant le premier Mai.
Ces Billets indiqueront par où l'on entrera dans
la Salle , ainſi que l'heure. On obſervera les mêmes
arrangemens que le premier jour pour faire
placer tous les carroſſes.
AVRIL. 1770 . 155
Lundi 21 .
QUATRIÉME JOURNÉE .
BAL MASQUÉ .
On ne donnera pas de Billets. MM. les premiers
Gentilshommes de la Chambre feront aux
portes du Salon d'Hercule & de l'OEil de Boeuf.
Une perſonne de chaque compagnie ſe démalquera
, & dira ſon nom pour être inſcrite , & répondre
de ſa compagnie.
Mercredi 23 .
CINQUIEME JOURNÉS.
TRAGÉDIE.
MM. les Capitaines des Gardes diſpoſent des
Loges , de la Salle & des Billets.
Idem.
Idem.
Samedi 26.
SIXIEME JOURNÉE.
OPÉRA.
Mercredi 30.
SEPTIEME JOURNÉE.
OPÉRA.
Samedi 9 Juin.
HUITIÉME JOURNÉE.
TRAGÉDIE & BALLET.
MM. les Capitaines des Gardes diſpoſent des
Loges , de la Salle & des Billets.
Gvj
15 MERCURE DE FRANCE..
Idem
Samedi 16.
NEUVIÉME JOURNÉE.
OPÉRA.C
en de-
N. B. Il est néceffaire que lesperſonnes qui defi
reront des Billets , veuillent bien envoyer par écrit
le nom de toutes celles pour lesquelles elles en
manderont , & deſigner l'espèce de Billets qu'elles
Souhaiteront. Sçavoir si c'est pour Appartement
le matin pour Appartement le foir , pour le
Feftin ou pour le Balparé.
ACADÉMIES.
I.
AVERTISSEMENT de l'Académie royale:
dee Seiences , ausujet du prix qu'elle a
proposé pour l'année 1771 .
L'ACADÉMIE , en propoſant de nouveaue
pour le prix de l'année 1771 , de déterminer
la meilleure maniere de mesurer le
sems à la mer, déclara par fon programme
qu'elle exigeoit , comme une condition:
effentielle, les montres , pendules ou inftru .
mens qui lui feroient préſentés pour cet
AVRIL. 1770. 157
objet , euffent fubi à la mer des épreuves
Suffisantes &constatées pardes témoignages
authentiques . Comme pluſieurs perſonnes
, très- capables d'ailleurs de concourir
pour le prix qu'elle a propofé
pourroient en être détournées par la difficulté
de fatisfaire à cette condition ; l'A-'
cadémie s'empreſſe de publier les ordres
que le Roi abien voulu donner à ce fujer,
&dontM. le duc de Praflin , miniſtre &
ſecrétaire d'état au départementde la Mat
rine , lui a fait part.
Sur le rapport que ce miniſtre a fair
au Roi des avantages qui réſulteroienti
d'une épreuve générale & authentique
de tous les moyens propofés pour la détermination
des longitudes ; Sa Majesté,
toujours difpofée à favorifer les entrepriſes
qui peuvent contribuer au progrès des
fciences , & en particulier de l'aſtrono-1
mie & de la navigation , a ordonné l'ar--
mement d'une frégate , fur laquelle on
éprouvera dans un voyage entrepris uniquement
à cet effet , non - feulement les
montres marines qui ont déjà été examinées
dans deux voyages précédens ; mais
encore les autres montres , pendules &
inſtrumens qui pourront être envoyés à
l'académie , pour le prix qu'elle
polé...
a pro
Σ158 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence , l'académie avertit
tous les ſçavans & artiſtes de l'Europe ,
qui ont deſleinde concourir pour ce prix,
que les montres,pendules ou inſtrumens
qui lui ferontpréſentés àce ſujet , devant
être éprouvés ſur la frégate armée par les
ordres du Roi , elle n'exige plus la condition
fur laquelle elle avoit inſiſté dans
ſon programme ; il ſuffira que ces machines
ou instrumens foient remis avec les
mémoires , au ſecrétaire de l'académie ,
avant le premier Septembre 1770 , conformément
à l'uſage annoncé dans ce
programme.
I I.
Ecole Vétérinaire.
Vingt- un Eleves de l'école royale vétérinaire
de Paris ſedifinguerent le Mardi
3e Avril dans un concours dont l'objet
fut ia Conſidération des muſcles du cheval
en général , & la Démonſtration de
ees mêmes muſcles en particu'ier.
Ces Eleves font les ſieurs Tribout , de
Metz , entretenu par les trois évêchés ;
Tilleuil , de la Province de Normandie ,
par M. le Prince de Monaco ; Ardouin ,
par les états de provence ; Aubert , de
AVRI L. 1770. 159
Vitry-le-François , par la ville de Vitry ;
Gervi , Maillet , Barjon , du Bourbonnois
, par M. l'Intendant de Moulins ;
BraviCadet , de Montargis , par M. l'Intendant
d'Orléans ; Lombard , de la
Champagne , par M. le Comte de Brienne
; Vaugien , de la Lorraine , par M.
l'Intendant ; Habert du Berry , par M.
l'Intendant de Bourges; Guéand , de la
province d'Artois , par M. le Comte de
Neuville ; Huzard , par le ſieur Huzard
fon pere , Maréchal à Paris ; Bafin , de
la province de Champagne , par M. le
Marquis de Treſnel ; Auger , par les
états de Bourgogne ; Ceyrar , par M. le
Comte de Millet; Thorel , Carabinier ;
Gauvilliers , Cavalier du Meſtre- de camp
général ; Dufour , Dragon de Damas ,
par M. le Comte de Damas; Deguin &
Villaut , Carabiniers du Régiment Royal .
M. Bertin , Miniſtre & Sécrétaire
d'état , préſida à cette féance ; & elle fur
honorée de la préſence de pluſieurs perfonnes
de distinction .
Le ſieur Chauffour , de la province du
Limousin , l'un des chefs de Brigade ,
eut l'honneur de les préſenter à l'affemblée
, qui parut très fatisfaite de l'émulation&
de la capacité de chacun d'eux .
160 MERCURE DE FRANCE.
Le prix fut décerné au ſieur Villaut
au ſieur Huzard , âgé de 14 ans , & qui
avoit eu un acceffit dans le concours fur
l'hipoſtéologie , & aux fieurs Tilleuil
Gervi & Aubert ; le fort le déféra à ce
dernier.
2-
Les ſieurs Tribout , Dufour , Lombard
, Ardouïn , Vaugien , Bravi , Bafin ,
Auger & Mailler obtinrent l'acceffit , &
le Miniftre témoigna fon contentement
àtous les autres.
こ
III.
Le 31 Mars, lesElevesde l'Ecole royale
vétérinaire de Lyon ſe distinguerent dans
un concours , dans lequel ils démontre
rent les parties de la génération du cheval
&de la jument , ainſi que les viſcères
deſtinés à la fécrétion de l'urine , & ils
eurent ſoin d'établir les différences qui
exiſtent dans ces parties comparées avec
celles du boeuf , de la vache , du bé
lier , de la brébis , du bouc & de la che+
vre , &c.
Ces Eleves font les ſieurs Millet&
Damalix , de la Franche -Comté ; Las
borde , de la généralité de Bordeaux
Péan Cadet , de la généralité de Tours;
&Armand de celle de Lyon. Des fuf
AVRIL. 1770. 161
frages unanimes couronnerent les quatre
premiers : le fort déféra le prix au ſieur
Millet.
Le ſieur Armand obtint des applau
diffemens & l'acceffir .
ARTS.
GRAVURE.
1.
Le dédommagement de l'absence. Eſtampe
de 18 pouces de haut fur 13 de large ,
gravée d'après le tableau original du
ſieur Schenau , Peintre de S. A. E. de
Saxe , par G. Vidal . à Paris chez l'Auteur
, rue Ste. Hyacinthe , au deſſus
de la place S. Michel , maiſon d'un
Foureur , & chez- Jean- François Chereau
, rue S. Jacques , aux deux Piliers
d'or. Prix 4 liv.
UNE femme de- chambre vient d'apporter
une lettre à ſa maîtreſſe. Cette
jeune perſonne embraſſe ce précieux
gage du ſouvenir d'un époux chéri. Elle
s'en occupe , & diffipe par ce moyen les
162 MERCURE 1DE FRANCE.
ennuis de l'abſence. Deux petits enfans,
placés à côté de leur mete , ſemblent
prendre part à ſa ſatisfaction. Le Peintre
a enrichi ſon ſujet de pluſieurs détails
qui rendent cette compoſition très-amu
fante. La gravure en eſt ſoignée. Le
burin de M. Vidal nous rappelle le pinceau
gracieux du Peintre Saxon qu'il a
copié . On lit au bas de l'eſtampe quatre
versfrançois qui en expliquent le ſujet.
II.
On trouve chez de Marteau , rue de
la Pelleterie , à la Cloche , l'eſtampe du
Licurgue , d'après le deſſein de M. Cochin.
Ladite eſtampe a étégravée pour la réceptiondu
ſieur de Marteau à l'académie.
Le prix eſt de douze liv.
III.
Scènes VI & XV de Silvain , déffinées
par le ſieur Berteau , & gravées ſous
la direction de M. le Bas , Graveur du
Roi , prix 24 ſols chaque ſcène. A
Paris chez Mademoiselle Lemaire , rue
Ste. Hyacinthe , Porte S. Michel , &
1
AVRIL. 1770 .
163
chez le Bas , Graveur du Roi , rue de
la Harpe.
Il ſera ſans doute agréable à ceux qui
fréquentent le ſpectacle de voir fixées ſur
le papier deux des plus jolies ſcènes qu'ils
ont applaudies dans Silvain , piece mêlée
d'ariettes de M. Marmontel , jouée
fur le théâtre de la Comédie Italienne
cet hiver dernier. M Bertrand , qui a
deſſiné ces ſcènes , a copié , autant qu'il
a été poſſible de le faire en petit , jufqu'aux
traits caractéristiques des Acteurs.
La gravure en est très propre , trèsfoignée
; elle a ce fini précieux que demandent
ces fortes d'eſtampes exécutées
pour être vues de très- près. On lit au bas
de chacune les vers de la piece , relatifs
aux fituations répréſentées.
I V. A
Premiere& feconde vue de Tréport en
Normandie , gravées d'après les rableaux
originaux de Jacques- Philippe
Hackert par Nicolas Dufour. A Paris ,
chez l'auteur , rue des Maçons , maifon
de M. Perdreaux , maître maçon ,
& chez François Chereau , rue S. Jac
ques , aux deux Piliers d'or.
164 MERCURE DE FRANCE.
Ces deux estampes ont chacune 17
pouces de long ſur 13 de haut. Elles ont
L'avantage de nous remettre devant les
yeux deux des plus jolies vues d'un port
de mer , ſitué en Normandie dans le
pays de Caux. On y voit des lointains
agréables & des vaiſſeaux en mer. Des
figures répandues fur le devant rendent
ces vues intéreſſantes. Le Graveut s'eſt
appliqué principalement à rendre l'effer
des tableaux , & on peut dire qu'il y a
réuffi.
V.
Portrait de M. le Duc de Choiſeul ,
Miniſtre & Sécrétaire d'état , gravé
d'après le tableau de L. M. Vanlo ,
par le fieut Feffard , Graveur Ordinaire
du cabinet du Roi. A Paris , chez
l'auteur , Bute S. Roch , & à la bibliotheque
du Roi , rue de Richelieu .
La gravure s'applique toujours utilement
, en nous rappellant les traits d'un
Miniftre aimé & eſtimé. M. le Duc de
Choiſeul eſt ici repréſenté tenant un
papier entre ſes mains , & affis devant
un bureau fur lequel on apperçoit difféxens
plans de fortifications. L'eſtampe a
AVRIL. 1770. 165
environ 18 pouces de haut fur 15 de
large. Le burin de M. Feſſard a de la
couleur & de l'effet , & les travaux en
font variés avec intelligence. Cet artiſte
a faithommage de ſon travail à Madame
la Ducheſſe de Choiſeul .
PEINTURE.
ON doit des encouragemens aux jeunes
arciſtes qui ſe distinguent en entrant dans
la carriere des arts. M. Barthelemy , penſionnaire
du Roi , fait plus , il mérite
des éloges pour le plafond qu'il a exécuté
à l'hôtel S. Florentin. La penſée en eſt
ſimple , & convenable à la demeure d'un
miniſtre ſage & éclairé ; la force , accompagnée
de laprudence,portent à l'immortalité
le globe de la France , dont la
renommée va publier la gloire par tout
l'univers. Cette allégorie claire & juſte
eſt rendue dans un ſtyle noble & dans
une maniere libre qui annoncent un pinceau
facile ; la couleur agréable&céleste,
produit la plus grande illuſion ,& la voute
paroît vraiment percée ; les figures
paroiffent peut- être un peu fortes , mais
4
166 MERCURE DE FRANCE.
elles font bien groupées , & le tout eſt
bien traité de plafond.
On ne doit pas moins d'applaudiſſemens
au tableau que M. Vincent , autre
penſionnaire du Roi , vient d'expoſer
dans la galerie d'Apollon. Le ſujet eſt
la naiſſance de la Vierge ; ce tableau ,
destiné pourCambray , eft compoſé d'une
maniere riche & bien entendue ; il a
beaucoup d'effet , & le doit ſans doute
au vague qui s'y fait fentir par tout ; la
lumiere y eſt diſtribuée avec connoifſance
, quoique peut-être on eût pu defirer
qu'il y eût plus de parties ſacrifiées ;
mais chaque choſe eſt bien en ſon plan ,
chaque tête a l'expreſſion convenable , &
ce tableau ſe fera toujours regarder avec
plaifir.
MUSIQUE.
Deux concertos & quatre fonates pourle
clavecin , avec accompagnement de
violon ad libitum , dédiés à MADAME ,
compofés par M. Simon , maître de
clavecin des enfans de France . Prix en
blanc 12 1. Se vend chez l'auteur , que
* Ste Apoline , porte S. Denis , la cinAVRIL.
1770. 167
quieme porte cochere , & aux adreſſes
ordinaires .
CES concerts & ces fonates méritent
l'attention des amateurs , qui y trouveront
le genre de la bonne muſique , & le
goût du chant qui flatte & plaît en tout
tems , & chez toutes les nations.
Nouveau recueil de chanſons & ariettes ,
avec accompagnement de guitarre , par
M. Guichard , profeſſeurde cet inftrument.
A Paris , chez Hugard de S.
Guy , marchand de muſique de S. A.
S. Madame la Ducheſſe de Chartres.
On distribue chez le même marchand
les nouveaux concertos de M. l'abbé
Robineau , qui ont été exécutés au concert
ſpirituel.
:
,
L'amant timide, Romance avec accompagnement
, par M. Greffet ; prix
liv . 4 f. à Paris , au Bureau d'abonnement
muſical , cour de l'ancien grand cerf ,
rue S. Denis , & des deux portes S. Sauveur
, & aux adreſſes ordinaires de mufique.
168 MERCURE DE FRANCE.
TRAITS DE VALEUR
ET DE GÉNÉROSITÉ.
I.
UN cavalier du régiment de S. Aignan
venoit de recevoir un coup de ſabre ſur la
nuque dans les plaines de Stadeck en
1735 ; il apperçut en même tems le
commandant du détachement qui étoit
démonté & expoſé à être pris. Il met
piedà terre& force cet officier de prendre
ſon cheval ; des Huſſards arrivent , le
ſoldat ſe défend de fon mouſqueron &
de ſon ſabre juſqu'à ce que le commandant
ſoit ſauvé ; il vaut mieux , dit- il ,
qu'un cavalier périſſe oufoitfait prisonnier
que celui qui peut rétablir le combat. Il fut
en effet prifonnier lui - même.
II.
Au combat de Minorque en 1756 , un
canonier ayant eu le bras droit emporté
dans le moment qu'il alloit faire feu ,
ramaſſe la mêche de la main gauche , le
reporte à fon canon , & dit en faifant
feu:
AVRIL. 1770. 169
feu. Ces gens là croyoient donc quejen'avois
qu'un bras.
III.
M. de G *** maréchal des camps &
armées du Roi , commandant les carabiniers
, voit fon fils aîné tué à côté de lui à
la bataille de Fontenoi ; il le recommande
à quelques carabiniers ; il marche avec
ſes eſcadrons & fait des prodiges de valeur
; le Roi après la bataille lui témoigna
ſon admiration & ſa ſenſibilité. Sire ,
répondit M. de G *** les larmes aux
yeux. J'ai été citoyen avant d'être pere.
ANECDOTES.
I.
Un homme en dignité , fort léger dans
fon attachement , faiſoit peindre ſes
amis , & l'on s'appercevoit de la place
qu'ils avoient dans ſon coeur par celle
que leurs portraits occupoient dans ſa
chambre. Les tableaux de ceux qui étoient
en faveur , étoient d'abord au chevet de
fon lit ; mais peu- à-peu ils cédoient leurs
rangs à d'autres , reculoient juſqu'à la
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
porte , gagnoient l'antichambre , puis
lerenier , enfin il n'en étoit plus queftion.
II.
Une dame , qui pargoût pour le vin&
les liqueurs , avoit le teint échauffé & le
nez rouge , ſe conſidérant au miroir ,
diſoit : Mais où donc ai -je pris ce nez là?
quelqu'un lui dit , au buffer.
IIL
Sir Richard Steel faiſoit bâtir ſon
château ; il ne manqua pas de faire faire
une chapelle , & il voulut qu'elle fût
vaſte ; l'ouvrage avançoit lentement ,
parce qu'il ne payoit pas ſes ouvriers . Un
jour il alla les voir : ils le menerent dans
ſa chapelle qu'ils venoient de finir. Sir
Richard ordonna à l'un d'eux de monter
en chaire , & de parler , afin qu'on pût
juger ſi la ſalle étoit fonore. L'ouvrier
monte , & demande ce qu'il doit dire ,
qu'on fait bien qu'il n'eſt pas orateur. Sir
Richardlui permetde dire ce qu'il voudra.
Ehbien, s'écria l'ouvrier : Il y a fix mois ,
Sir Richard , que nous travaillons pour
vous , nous n'avons point vu de votre
১
AVRIL. 1770. 171
:
argent , quand nous payerez-vous ? Trèsbien
, très bien , dit Sir Richard , defcends
, deſcends, en voilà affez , tu parles
très -diſtinctement , mais je n'aime point
le ſujet que tu as choifi .;
I V.
Sir Richard Stéel avoit été deux fois
député au Parlement par deux différentes
villes; en 1722 il eut envie de repréſenter
encore une fois ; mais ſes affaires étoient
dans le plus grand défordre ; il ne pouvoit
faire autant de dépenſe que fon concurrent.
Il imagina un moyen qui pût y
fuppléer & le ſervir. Au lieu de ſuivre
la méthode ordinaire , qui eſt de tenir
table ouverte dans toutes les tavernes ,
il fit préparer dans la principale auberge
du lieu un repas élégant , auquel il invita
tous les électeurs mariés avec leurs
femmes . Sir Richard , qui étoit trèsgalant
& très- amuſant , eut ſoin de les
traiter fibien , & de leur procurer tant
d'agrémens , qu'ils auroient tous paffé
lejour& la nuit avec lui. Lorſou'il les vit
bien livrés à la joie , il éleva la voix
& s'adreſſant aux dames , il leur dit que
ſi ce qu'il avoit à leur offrir leur étoit
,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
agréable , il eſpéroit qu'elles s'intéref.
ſeroient pour lui auprès de leurs maris ,
&qu'elles les engageroient à le choific
pour leur repréſentant. Toutes les femmes
montrerent beaucoup d'empreſſement
de ſavoir ce que c'étoit que cette
offre. Sire Richard eut ſoin d'exciter leur
curioſité par de petits délais , & leur dit
enfin : Vous defirez toutes d'avoir un
fils; vous ne négligez sûrement rien pour
en obtenir un ; mais pour vous encourager
à faire de nouveaux efforts , je vous promets
vingt guinées pour chaque enfant
mâle que vous aurez d'ici à dix mois.
La maniere,dont il dit ces mots fit rire
toute la compagnie. Les dames devinrent
plus empreffées auprès de leurs maris
qui parurent auſſi plus tendres ; en reconnoiffance
elles parlerent vivement en
faveur de Sir Richard , qui fut élu , à la
pluralité d'un grand nombre de voix ,
malgré les efforts & les richeſſes de fon
curcurrent.
V.
Quelque tems après que le Lord Ch
Id fut entrédans le conſeil privé ,il vaqua
une place conſidérable à la difpofition du
confeil , & pour laquelle ſa majeſté &
AVRIL. 1770. 173
on
le Duc de D-T recommanderent deux
perſonnes différentes. Le Roi épouſa les
intérêts de fon protégé avec quelque chaleur
, & finit par dire qu'il vouloit être
obéi ; voyant cependant que le confeil
n'étoit pas diſpoſé à le fatisfaire , il
quitta la ſalle du conſeil avec un air trèsmécontent.
Lorſqu'il fut éloigné ,
difcuta long-tems ſi l'on devoit nommer
ſon protégé ; on décida enfin que non ,
parce que s'il donnoitune fois une place ,
il voudroit lesdonner toutes. Le perſonnage
propoſé par le Duc de D-Tl'emporta
; il s'agiſſoit de faire figner fa
commiffion au Roi ; ce meſſage étoit
délicat ; on en chargea le LordCh-ld.
Il alla trouver ſa majeſté , & au lieu de
la prier tout de ſuite de ſigner , il lui
demanda ſi elle vouloit lui permettre de
remplir le nom qui étoit en blanc , & lui
dire celui qu'elle ſouhaiteroit qui y fût
mis. Le Roi irrité répondit : Peu m'importe
, niettez le diable , ſi vous voulez.
Volontiers , répondit le Lord ; mais votre
majeſté veut-elle que l'on ſuive le
ſtyle ordinaire , & que j'écrive : Nommons
notre fidele & bien- aimé confeiller le
diable , &c . Le Roi fourit , iloublia ſa colere
, & figna la commiſſion avec beau
coupdebonté.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
REQUÊTE à M. le Duc d'Aumont.
Vous , dont les goûts brillans , dignes de
confiance ,
Préparentdes plaiſirs pour un auguſte hymen,
Duc aimable , comblez les voeux d'un citoyen
Que ſon zèle intéreſſe aux fêtes de la France.
Du ſuperbe palais des vertus &des arts
Vous pouvez m'aſſurer l'entrée ;
Jecontenterois mes regards
Par le touchant aſpect de la pompe ſacrée.
Je voudrois à loiſir contempler notre Roi
Avec ſon petit- fils , avec ſa belle-fille ,
On fentmieux la douceur de vivre ſous la loi
Quand on le voit dans ſa famille.
Lorſque la chance au jeu ſeroitde leur côté,
J'admirerois du fort la conſtante équité ,
En voyant leur bonheurje ſongerois au nôtre ;
Je ne formerois plus de voeux :
Enuniflantdeux coeurs ſi dignes l'un de l'autre ,
La fortune a tout fait pour nous &nos neveux.
C'eſt pour l'éclat du bal que mon fuffrage incli
ne ,
Plus d'un objet , paré d'une illuſtre origine ,
Aura des traits , des yeux dignes d'être vantés ,
La France ne verra , parmi tant de beautés
AVRIL. 1770. 175
Rien de plus beau que la Dauphine.
Que ne puis-je oüir une fois
Des Filles de Sion les fublimes cantiques !
Ce qui fut deſtiné pour l'oreille des Rois
Eſt le digne ornement de leurs fêtes publiques. **
Vos opéras ſont bien choiſis ,
Tout charmera nos fens , nos coeurs & nos efprits
;
L'Olympe raſſemblé ſur la ſcène lyrique ,
L'Olympe le plus magnifique ,
Brillera moins encor que la cour de Louis ;
Dans certe cour incomparable
On verra d'un oeil enchanté
Tout le merveilleux de la fable
Effacé par la vérité.
De l'allégreſſe la plus vive ,
La volante fuſée est un gage certain ;
Mais , puiſqu'il faut opter, je ſuis pour le feftin;
Que l'on n'épargne pas l'olive.
De tant de ſpectacles divers ,
Le feſtin , à mon gré , n'est pas le moins aimable
La paix regne dans l'Univers ,
Lorſque tous les dieux ſont à table.
Lemaſque prête au bal les plus piquans appas ,
On peut de Terpſicore animer le génie
Par quelques propos délicats ,
Dignes de l'enjoument d'une foule choiſſe;
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Les neuf ſoeurs y ſuivront mes pas ,
Je réponds de ma compagnie .
Par M. de la Louptiere.
A S. A. S. Mademoiselle d'ORLEANS ,
furfon mariage avec Mgr le Prince
DE CONDE , en Avril 1770.
LEs fêtes que nous attendons
D'une fi vive impatience ,
Ne pouvoient mieux s'ouvrir en France
Que par les noeuds de deux Bourbons.
Couple auguſte & charmant , agréez mon hommage
,
Que ce jour ſoit un bail de jours longs&fereins. -
Un politique mariage
N'aura point uni vos deſtins.
Souvent l'hymen des plus auguſtes têtes
Nous les ravit pour un lointain climat ;
Mais moi qui n'entens rien à la raiſon d'état ,
Des Bourbons , près de moi , j'aime mieux voir les
fêtes.
Par la Muſe Limonadiere , rue Croix
des Petits- Champs.
AVRIL. 1770. 177
PROJET MORAL.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
LETTRE de M. Linguet , auteur dis
Traité des Canaux navigables , àM.
de la Condamine ..
Ο
AParis, ce 14 Février 1770.0
:
N vient de me faire lire , Monfieur, le Journal
des Sçavans de Février. J'y trouve une lettre
de vous qui contient la critique d'un paſlage du
traité des Canaux navigables , dans lequel vous
êtes critiqué vous-même. Permettez moi de prendre
auſſi la voie des Journaux pour vous faire
parvenir ma réponſe & mes remercîmens.
J'ai de la reconnoiffance engénéralpour qui
AVRIL. 1770. 183
conque veut bien prendre la peine de me fait
re appercevoir des erreurs dans mes ouvrages.
C'eſtm'offrir le moyen de les perfectionner ; c'eſt
donc me rendre un vrai ſervice : je croirois me
fouiller par l'ingratitude , ſi je bałançois un momentàplacer
ceux à qui je le dois , au nombre de
mes bienfaiteurs.
Cependant pour me décider à facrifier ains
mon amour-propre , à le faire fléchir fi entierementdevant
la critique , j'exige qu'elle ſoit juſte
&honnête. Quand elle manque de ces deux qualités
, elle me révolte , parce qu'elle annonce du
mépris ou qu'elle le motive , parce qu'elle tombe
fur l'homme plus que fur l'ouvrage , parce qu'elle
peut induire en erreur le Public , qui examine rarement&
qui croit toujours le mal avec la plus
inconcevable facilité , parcequ'une calomniegroffiere
, groffierement exprimée , peut faire un tort
irréparable à l'homme le plus innocent parce
qu'enfin , pour un petit nombre de lecteurs qui
s'indignent contre le libelle , il y en a une foule
qui le regardent comme un titre irrécuſable , &
qui partentde ſes décifions pour apprécier un écri
vain qu'ils ne connoiffent pas.
,
Voilà pourquoi j'ai cru devoir relever deux ou
trois fois avec vivacité des ſatires indécentes que
l'on s'étoit permiſes contre moi à mon entrée
dans la carriere des lettres. J'ai voulu montrer
que la méchanceté étoit un petit mérite, puifqu'il
étoit fi facile d'être méchant ,& engager les
cenfeurs à être plus économesde leurs verges en
leur endonnant quelques coups. Je ne fuis d'aucune
fecte , je ne tiens à aucun parti , je les mépriſe
tous &j'en fais profeſſion: pour être ménagé
par les fanatiques de tous les partis& detoutes
184 MERCURE DE FRANCE .
les ſectes , il faut leur prouver qu'on a des dents
&des ongles comme eux. Quand ils veulent
égratigner,il faut les mordre aſlez bien pour gué
rir leurs pareils de l'envie de les imiter.
C'eſt ce que j'ai fait , mais par ſyſtême,& non
par caractere. Cette vivacité, àlaquelle la réflexion
m'a conduit , ne m'empêchera jamais de
recevoir avec docilité les conſeils dont on voudra
bienm'honorer. Quand ils me viendront , Mon
fieur, d'un homme tel que vous , que l'Europe
ſavante refpecte avec tant de raiſon ; quand ils
feront accompagnés de la politeſſe , des égards
auxquels vous avez bien voulu vous aftreindre
avec tant de prétextes pourvous endifpenfer,c'eſtà-
diremalgré votre âge , votre réputation , votre
ſupériorité ſur moi en tout genre , ils exciteront
toujours chez moi la plus vive reconnoiſtance.
Quand ils ne convaincroient pas mon eſprit , ils
enchaîneroient mon coeur. En fuppofant qu'après
m'en être bien rempli , je ne puifle augmenter le
nombre des partiſans de mon critique , au moins
ſerai-je toujours für de groſſir celui de ſes admirateurs
, &digne peut - être d'accroître celui de ſes
amis.
C'eſt ce qui m'arrive ici . J'ai lu votre lettre
avec la plus grande attention. J'ai fait tout ce qui
adépendu de moi pour être de votre avis . Je n'ai
pu y réuffir; mais pour me punir de cette opiniatrete
involontaire , je vais vous en expoſer les
raiſons & vous les ſoumettre.
Jepaſſe condannation ſur l'article du fort de
Pauxis métamorphofé enriviere. J'ai là un peu
imité le finge de la Fontaine. J'ai pris le Pyrée
pourunhomme: j'ai tort. Ce mot ne me coûte rien
aprononcer. Je n'en ſuis pasplus humilié que je ne
AVRIL. 1770. 185
ferois énorgueilli fi j'avois raiſon ſur les trois articles
ſuivans .
1º. J'ai dit que la Tamiſe & la Garonne étoient
les plus grands fleuves que l'Océan reçût en Europe:
je vous avoue que je le penſe encore. Les
exemples que vous me citez ne me ſemblent pas
capables de détruire mon opinion. Je n'ai vu ni la
Duina ni l'Oby que vous appelez comme des rémoins
qui dépoſent contre moi. Maisje vous prie
d'obſerver que l'Oby eſt un fleuve d'Afie , & que
la Duina ſe décharge dans la Mer Blanche : ainſi
ceci n'a rien de commun avec l'Europe , & l'autre
ne peutpas
être nommé parmi les rivieres qui
ont leur embouchure dans l'Ocean , ſans quoi
il faudroit dire que le Danube & le Nieper ont la
leur dans la Méditeranée , puiſque la Mer Noire
en eſt le prolongement , comme la Méditeranée
elle-même& la Mer Blanche ſont une portion de
l'Océan .
A l'égard de l'Elbe , je m'en rapporte aujugement
de tous les navigateurs qui l'ont vu fous
Hambourg; s'il eſt plus grand que la Tamiſe à
Douvres , & que la Gironde ſous la Tour de Cordouan
, j'ai tort encore , mais un tort qui tirera à
unebien petite conféquence , & qui dépendra de
quelques toiſes de plus ou de moins , ſur leſquelles
mes yeux m'auront fait illuſion .
2º . J'ai dit que la marée n'étoitſenſible dans la
Tamife & la Garonne qu'à 40 lieues de la mer au
plus , & que je ne croiois pas qu'il y eût dans le
monde aucun pays où ſon influence s'étendit plus
loin. Il est vrai , Monfieur , que je l'ai dit , & fi
vous le ſouhaitez , je vais vous prouver géométriquement
que cette aſſertion eſt un principe certain.
C'eſt un véritable axiome d'après lequel on
186 MERCURE DE FRANCE.
peut calculer dans cette matiere , comme on ope
re en trigonométrie , d'après le principe que les
côtésd'un trianglefont entreux comme lesfinus
des angles opposés.
Le flux, dans les plus hautes marées , ne s'élevé
jamaisplus de 2 à 30 pieds: la maſſe des eaux de
FOcéanquis'élance dans les terrespar l'embouchure
des fleuves, aà pouffer devant elle le poids énorme
deseauxdouces qui deſcendoient par cette embouchure.
Il fautque celles - ci foient perpétuellement
refoulées dans leur propre lit , qu'elles en foient
chaflées par une action toujours ſubſiſtante; mais
elles en diſputent la poſleſſion aux étrangeres qui
s'en emparent , &quoiqu'elles cédent à la force ,
ce combat diminue cependant prodigieuſement
de la viteſſe de leurs ennemies : leur marche en
devient plus lente & l'incurfion moins rapide.
D'ailleurs l'inclinaison du lit de la riviere eſt un
obſtacle. La mer ne s'éleve que ſucceſſivement à
lahauteur de 25 pieds , & n'y reſtepas long-tems.
En lui ſuppoſant la même vîteſſe qu'àune cau qui
tomberoit de dix pieds de haut uniformément, &
qui couleroit fans réſiſtance ſur un plan parfaitementhorisontal,
on ne s'éloigneroit pas beaucoup
dela vérité .
Or , la marée à cette hauteur & avec viteſſe ne
parcourroitque 24 pieds & demi parſeconde, ce qui
donneroit un cheminde 36à 40 lieues en fix henres
de tems. Pour qu'elle allât plus loin , il faudroit
que ſon élévation pût durer davantage; mais
dès que la nature en a fixé les limites , il eſt évident
qu'elle a de même déterminé la meſure de fon
influence dans les rivieres .
Dans le pays le plus plat , avec l'embouchure
laplus vafte , fur la riviere la plus large&la
AVRIL. 1770. 187
moins rapide, il n'eſt pas poſſible à la marée de
faire plus de 36 à 40 lieues : donc elle ne doit nulle
part être ſenſible au- delà de cet eſpace : donc la
regle que j'ai poſée eſt invariable & peut- être re
gardée comme la baſe ſur laquelle il faudra établir
tous les calculs en ce genre. Si cette partie de
P'hydroftatique valoit pour le brillant l'aſtronomie,
ſielle pouvoit ſe comparer à cette ſcience
fublimequidérobeàlanature à le ſecret de lamarchedes
étoiles , je placerois ma loi des 36 lieues à
côtéde celle de Kepler. J'aurois rendu aux ſavans
lemême ſerviceque lui ,&peut- être quelquejour
en connoîtra t'on l'utilité.
Cela poſé , Monfieur , que la riviere des Amazones
ſoit lente ou rapide , qu'elle coule fur un
lit incliné ou horisontal , qu'elle ait peu ou beaucoupd'eau
, l'impulfion rétrograde que la mer lui
fera éprouver n'irajamais au-delà du terme que
nous venons de découvrir ; par conféquent elle ne
s'étendra point à 200 lieues.
Au ſujetde l'inclinaiſon du lit de ce fleuve, permettez
moi de vous faire en paſſant une obſervation.
Vous avez dit dans votre relation que la
pente n'en étoitque de 10 pieds & demi fur 200
lieues de longueur depuis Pauxis juſqu'à la mer.
Mais obfervez donc , je vous prie , que cette pente
donne à peine 6 lignes par lieue : elle ne feroit
pas fufiſante pour faire couler les eaux de la riviere.
Le moindre caillou ſuffiroit pour y occafionner
des cataractes . Ce ſeroit bien autre choſe
fi au lieu de votre meſure on adoptoit celle du
Pere d'Acugna , & qu'on ſupposât à cet eſpace une
longueur de 360 lieues. Vous n'avez point nivelé
cette pente. Vous l'avez eſtimée d'après les
ſpéculations uſitées ſur les effets de la marée,&
188 MERCURE DE FRANCE.
d'après les réſultats , très- incertains , très-ſuſpects
des expériences faites avec le mercure dans le baromêtre.
Elles m'onttoujours paru fort douteuſes
, & cette épreuve me confirme dans ma défiance.
Ilme reſte à examiner une 3 propoſitionque
vous combattez . Vous avez vu l'eau s'élever dans
l'Amazone à 200 lieues de la mer , précisément
dans le même ordre auquel les marées font aflujeties.
Vous en avez conclu que le même effet pro
venoit de la même cauſe , & que l'introduction
de l'ean falée dans l'embouchure du fleuve étoit la
ſeule raiſon du gonflement des eaux douces près
du Pauxis; mais comme vous ſaviez qu'il étoit
impoſſible que la mer parcourût dans une ſeule
ofcillation , fi l'on peut ainſi parler , ce prodigieux
chemin , vous avez ſuppoſé , & vous avez dit
qu'elle y employoit pluſieurs jours .
J'ai cru voir une impoſſibilité phyſique à ce
voyage. J'ai justifié mon incrédulité par un raifonnement
bien ſimple. La mer montant & defcendant
deux fois en 24 heures , la partie de la riviere
qui continueroit à reculer pendant plufieurs
jours pour arriver au Pauxis, le flot confacré à cet
étrange pélerinage ſe ſépareroit néceffairement de
la partie que la mer cefle de preſſer & qui s'abandonneà
fon cours naturel , en recommençant à
couler vers l'embouchure. Il fe feroit donc entre
lesdeux maffes , dont l'une monteroit tandis que
l'autre deſcend,une folution de continuité entiere,
&le fleuve reſteroit à ſec d'eſpace en eſpace.
Vous me répondez aujourd'hui que cela n'arriveroit
pas , mais qu'il y auroit ſeulement des
ondulations , que la ſuperficie de l'Amazone ſeroit
diviſée par des eſpèces de boſſes qui n'empêchie
AVRIL. 1770. 189
roient pas l'eau d'en remplir les intervalles. Je
vous ſupplie, Monfieur , de vouloir bien confidérer
encore que cela eſt phyſiquement impoſſible ,
comme je l'ai prétendu .
Quelle est la cauſe du gonflement des rivieres
dans le tems de la marée ? Quelle est la puitlance
qui éleve leurs eaux au- deſſus de leur niveau ? II
y en a deux , l'afcenfion de la mer d'une part ,
&la furvenance , ſi l'on peut haſarder ce mot,
des eaux qui ſe précipitent de la ſource ; étant arrêtées
par la barriere impénétrable que leur oppoſe
le flux , elles s'amoncelent , elles s'élevent en
reculant de proche en proche , juſqu'à l'inſtant où
le vaſte baffin de l'Océan , rappelant cette eſpéce
de détachement qu'il a caché fur les côtes , les
laiſle en liberté de reprendre leur marche ordinaire.
L'impulsion rétrograde à laquelle elles ont cédé
aduré fix heures. L'affranchiſſement qui les rend
à leur penchant naturel dure autant. Pour reculer
, tout diminue leur viteſle; pour couler en
avant , tout l'augmente. La premiere ligne d'eau
qui a ſenti l'impreſſion du flux , ce qu'on appelle ,
dans la langue des habitans voiſins des rivieres
fujertes à la marée , leflot ou la barre, redeſcendra
donc beaucoup plus promptement qu'elle n'aura
monté Mais ſon mouvement influe de toute néceſſité
ſur celui des eaux qui la précédent ou qui
la ſuivent: quand elle ſe lance vers la mer , c'eſt
que toute la mafle qui la devance de ce côté- là, a
déjà pris le même chemin. Et comme le reſte de
la riviere vers la ſource ne pouvoit avoir d'autre
railon pour ſuſpendre ſon cours , que la force qui
la maîtriſoit , l'inſtant même où cette force ſe
relâche, eſt celui où la ſuſpenſion finit& où toutes
190 MERCURE DE FRANCE .
les eaux ſe précipitent vers l'Océan qui ceſſe de
les écarter de lui . En un mot , tout monte avec la
barre, toutdefcend avec elle. Iln'y a point d'impulſion
au-delà.
Detout ceque je viens de dire réfultent deux
conféquences , l'une qu'à une certaine diſtancede
la mer, l'aſeenfion doit durer beaucoup moins
que ſur la côte , parce qu'elle devient plus pénibleà
meſure que la marée s'éloigne du centre , &
que ladefcente eſt plus facile & plus rapide dans
la même proportion; c'eſt auſſi ce que l'expérien
ceconfirme: l'autre , que tout ce qui a fenti l'impreffion
du flux , cédeà celle du reflux fans exception
, & qu'ainſi rien ne peut reculer plus loin
que 36 lieues ni pendant plus de fix heures , ceque
j'ai avancé& ce qui détruit ſans reflource les marées
ondulantes de l'Amazone.
Vous ajoutez; Mais je les ai vues, c'eſt un fait
conftant. Les ondes que je ſuppoſe ſont unehypothèſe
qui , même, en la croyant peu fondée,
* n'empêche pas que l'élévation fucceſſive &
reglée des eaux dans cette riviere ne fois une
véritéavérée , puiſque j'en ai été le témoin oculaire.
» Je vousen crois , Monfieur, fans peine;
j'ai la foi la plus aveugle pour ce que vous me
garantiſlez ſous une caution auffi reſpectable.
Mais permettez moi de vous faire remarquer d'abord
que cette élévation n'est que de quelques
pouces, Vous en convenez vous même dans votre
lettre. Eft- il néceſſaire pour un gonflement a
peu important, de recourir à la marée à Le vent
feal ne fufaroit-il pas pour le produrre ? S'il enfiloit
directement le lit de l'Amazone , s'il étoit
fujet à des retours reglés& périodiques dans la
journée, comme cela peut être , c'en feroit allez
AVRIL. وہ . 1770
pouroccafionner l'effet que l'on ne peut révoquer
en doute d'aprèsvotre parole.
En Elpagne , &en général dans tous les pays
chauds, il y a le matin&le foir un vent très - fort
qui nemanque preſque jamais. L'ordre desMouffons
eft très - rarement interverti . Il ſe pourroit
que l'influence journaliere de cette cauſe néceffitât
dans l'Amazone le phénomène dont vous avez
éré le témoin .
fais
Quel que ſoit au reſte le principe auquel il faut
l'attribuer , je crois avoir prouvé que la marée
n'y entre pour rien . Je vous lejuge dema démonftration;
je l'aurois raccourcie& miſe peutêtre
dans un jour plus favorable , ſi j'avois cu
plus de tems; mais accablé comme je le ſuis par
ies travaux d'une profeſſion laborieuſe , j'ai bien
rarement une minute à donner aux ſciences qui
ont été l'objet de mes premieres études : ce ſont
des maîtreſſes que j'ai quittées pour une femme.
Celle- ci revendique avec empire tous mes inſtans:
elle ſe ſouleve defpotiquement contre le moindre
regard adreflé à de vieilles inclinations qui lui ſont
fulpectes.
Recevez , Monfieur , cette lettre comme un
hommage de mon reſpect&demon attachement.
J'ai vu , avec chagrin dans la vôtre , que vous
releviez ce que j'ai dit , qu'il n'a pas tenu à vous
que le monde se crút revenu au tems des Thalès
&des Platons : Vous ajoutez d'un air un peu fâché
, que vous nesçavezpas ce quej'entendsparlà
, ni ce que vous avezfait pour ramener ce tems.
Eh! Monheur, eſt-ce a moi à vous expliquer ce
que vous valez ? Thales & Platon étoient des
homines ſupérieurs comme vous. Ils avoient
beaucoup voyagé comine vous. Ilsavoient , com
192 MERCURE DE FRANCE.
mevous , rapporté de leurs courſes des connoiffances
utiles. Comme vous, ils vécurenthonorés,
reſpectés dans leur patrie , &ſont devenus l'objet
de l'admiration de la poſtérité. C'eſt ce qui ne
peut vous manquer , & je ſerai toute ma vie le
premier à donner l'exemple de la vénération reconnoiflante
qu'auront pour vous les fiécles àvenir.
J'ai l'honneur d'être, &c.
LINGUET,
ARRÊTS , DECLARATIONS , &c.
I.
ARRÊT du conſeil d'état du Roi , du 23 Janvier
1770 ; qui condamne les prieur & religieux
de l'abbaye de Cherlieu , en cinq cents livres d'amende
, pour s'être pourvus en la chambre des
comptes de Dôle , ſur la demande à eux faite d'un
droit d'amortiſſement , & au coût de l'arrêt liquidéà
cent vingt livres:caſſe l'arrêt rendu par ladite
chambre des comptes de Dôle , le 9 Août
1769 , comme incompétent ; & ordonne l'exécution
de celui du conſeil du4 Novembre 1710.
I I.
Arrêtdu conſeil d'état du Roi , du 23 Janvier
1770 ; qui condamne au payement du droit de
franc-fief des biens nobles par lui poflédés , le Sr
Naulleau , qui prétendoit l'exemption de ce droit
cn
AVRIL. 1770. 193
en ſa qualité de profeſſeur en droit de l'univerſité
de Poitiers : déboute de leur intervention , ſur la
demande dudit Sr Naulleau , les facultés de droit ,
tant de ladite univerſité que de celles de Bordeaux
&deMontpellier.
III.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles , le 3
Février 1770 , regiſtrée en la chambre des Compres
le 9 Mars 1770 ; qui fixe les délais dans lefquels
les receveurs généraux des Finances & les
receveurs des tailles , compteront de leurs exercices
des années 1766 , 1767 , 1768 & 1769 .
IV.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 8 Février
1773 , & lettres- patentes ſur icelui , regiſtrées en
lacour des monnoies le 7 Mars 1770 ; qui fixent
le prix des piaſtres aux deux globes , qui feront
apportées auxhôtels des monnoies.
V.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 17 Février
1770 ; concernant la diſtribution de l'aumône qui
ſe fait à l'abbaye du Bec , un jour de chaque lemaine
, depuis la fête de la Chandeleur juſqu'à
celle de St Jean- Baptiste de chaque année.
VI.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le 25
Février 1770 , regiſtrée en parlement le 20 Mars
1770 ; qui ordonne que , pendant quatre années ,
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lesrembourſemens à faire des capitaux d'Emprunts
ſeront employés à rembourſer les reſcriptions &
aſſignations ſuſpendues.
VII.
Arrêtdu conſeil d'état du Roi , du 27 Février
1770 , qui ordonne que , ſans avoir égard à l'oppoſitionforméepar
les orfévres de la ville deBlois,
àl'arrêt du conſeildu 20 Juin 1769 , dont Sa Majeſté
les a déboutés , ni à la ſentence de l'élection
de ladite ville , du 2 Septembre ſuivant , qui ſera
annullée ; les articles VII & X du titre des droits
de marque ſur l'or & fur l'argent , de l'ordonnancede
1681 ; enſemble la déclaration du 26 Janvier
1749 , & l'arrêt du conſeil du 20 Juin 1769,
feront exécutés ſelon leur forme&teneur: condamne
leſdits orfévres en la confiſcation des ouvrages
faiſis les 28 Juillet , 1 & 2 Août dernier , ou à
la juſte valeur deſdits ouvrages , & en l'amende
portée par l'article IX de ladite déclaration , laquelle
a été modérée par grace à cent livres , payable
par leſdits orfévres : les condamne pareillement
à la reſtitution des ſommes que JulienAlaterre
, adjudicataire des fermes , auroit été contraint
de payer en exécution de ladite ſentence ,
ainſi qu'au coût de l'arrêt , liquidé à ſoixantequinze
livres.
VIII.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le 20
Mars 1770 , regiſtrée en parlement ; qui fixe les
ſommes que les bureaux des finances & différens
officiers , feront obligés de payer pour les augmentations
de finance , conformément à l'édit du
mois de Février 1770.
AVRIL. 1770. 195
LETTRES de M. Perronet à M. Souflot.
Premiere Lettre , du 22 Janvier 1770.
IL m'eſt revenu , Monfieur & cher confrere ,
que l'on me taxoit auprès de vous de n'avoir
point voulu dire à M. Patte mon avis ſur la poffibilité
de l'exécution du dôme de l'égliſe de Ste
Genevieve, parce que, fur l'étiquete dufac, j'avois,
àce que l'on prétend , jugé que je n'aurois pas eu
dubien à dire de cet ouvrage.
Il eſt bien vrai que M. Patte a voulu me conſulter
à ce ſujet. Sa principale objection étoit
pour lors que ce dôme porteroit à faux fur les
voûtes; je lui ai dit que l'on pouvoit l'établir aufſfi
folidement ſur les arcs doubleaux des voûtes dont'
la pouflee étoit bien retenue ( ainſi qu'elle doit
l'être à l'égliſe de Ste Genevieve ) que ſur les panaches
& les cintres des arcades de la croiſée de
l'égliſe qui doivent porter la plus grande partie du
dôme de Ste Genevieve , comme cela ſe pratique
aux autres égliſes .
J'ajoutai que , pour être en état de bien juger
cette queſtion , il faudroit avoir connoiſlance entiere
de votre projet & des moyens que vous comptez
employer pour la conſtruction du dôme. Je
conſeillai à M. Patte de vous faire part de ſes obſervations
pour vous mettre à portée de lever ſes
doutes; & lui ai dit que bien loin de me croire en
état de faire la critique de vos travaux , fij'avois
un dôme à faire , je m'adreſſerois àvous pour vous
confulter.
Voilà , Monfieur , en ſubſtance ce que je me
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
rappelle très -bien avoir dit à M. Patte , & cela eſt
bien différent de la façon dont on mefait parler.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , PERRONET.
Deuxième Lettre , du 26 Janvier 1770 .
Je m'acquitte , Monfieur & cher confrere , avec
grand plaiſir de la promeſſe queje vous ai faite de
vous écrire ce que je penſe ſur la conſtruction du
dôme de l'églife de Ste Geneviève.
J'ai examiné avec attention les plans & profils
de cette égliſe , que vous m'avez fait l'amitié de
me communiquer , & j'ai réfléchi ſur les moyens
particuliers que vous m'avez dit avoir l'intention
d'employer à la conſttruction du dôme. J'ai comparé
le tout avec les deſleins de pareils monumens
qui ſont conſtruits , ſoit dans le genre maſſif de
l'architecture antique , ſoit dans celuidu plusléger
gothique. J'ai reconnu qu'en donnant à vos
points d'appuis verticaux , & aux buttées latérales
affez de force pour affurer à votre dôme toute
la folidité convenable , vous avez pris un parti
moyen également ſage & économique entre les
deux genres de conſtruction dont je viens de parler.
Enſorte que les perſonnes qui voudroient ne
comparer votre projet qu'avec ceux des premiers
édifices , le trouveroient autant foible qu'il paroîtra
l'être peu à des gens qui choiſiroient pour
objet de leur comparaiſon ceux du dernier genre
que l'on voit cependant , quoique ſouvent avec
étonnement , ſubſiſter depuis plus de cinq à fix
fiécles.
AVRIL. 1770. 197
La magie de ces derniers édifices conſiſte principalement
à les avoir conſtruits en quelque forte
àl'imitation de la ſtructure des animaux. Les colonnes
élevées & foibles , les nervures , arcs doubleaux
, les oghives & tiercerons pourroient être
comparés à leurs os , & les petites pierres & voufſoirs
de 4 à 5 pouces ſeulement d'épaiffeur , & de
coupe à la chair des mêmes animaux . Ces édifices
pourroient ſubſiſter comme un ſquelete ou la careafſe
des navires qui paroît être conſtruite d'après
de pareils modèles.
En imitant ainſi la nature dans nos conſtructions
, on peut , avec beaucoup moins de matiere,
faire des ouvrages très - durables , des colonnes
ou des nervures foibles en apparence , fortifiées
par des piliers buttans de même eſpéce , ſoutiennent
aifément des voûtes légeres & des dômes en
porte-à- faux qui ne font point ici vicieux comme
le ſeroient deux des piliers ou des murs iſolés que
l'on n'auroit pas élevés à plomb , en obſervant les
retraites & le fruit ufités. 1
,
Des architectes qui connoîtroient moins bien
les loix de l'équilibre & l'art des conſtructions légeres
que ceux qui ont fait de pareils édifices
pourroient croire qu'ils rendroient les leurs plus
ſolides , en augatentant le volume des matériaux;
mais fi les voûtes qui tiennent lieu de puiſſances
agiffantes & deftructives font fortifiées en plus
grande raiſon que les murs & les piliers buttans
qui doivent réſiſter à leur pouflée , l'édifice ſera
moins ſolide ; c'eſt donc encore plus du rapport
des puiſſances agiſſantes à celles qui doivent leur
réſiſter que doit dépendre la folidité d'un édifice ,
que de la groſſeur des piliers ou des murs , & de
l'épaiffeurdiſproportionnée des voûtes qui tendent
à les renverfer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Nous avons l'avantage de pofléder à l'académie
des architectes inſtruits de ces principes qui ,
comine vous , Monfieur , laiſſeront des modèles
de conſtruction ſolide qui , ſans s'écarter des proportions
élégantes que nous donnent les monumens
antiques , approcheront de la hardiefle & de
la légereté des ouvrages gothiques ſans montrer ,
comme eux ,cette eſpéce de carcafle ou de ſquelette
que j'ai voulu leur attribuer en les comparantà
la ſtructure des vaiſleaux ou des animaux :
c'eſt d'après de pareilles réflexions que j'ai ofé
haſarder de faire des ponts d'une exécution plus
hardie , & avec beaucoup moins de matiere qu'on
ne l'avoit fait ci-devant. Je m'attends bien qu'ils
n'obtiendront pas tous les ſuffrages , & qu'en les
comparant avec d'autres ponts, on les croira moins
durables , je n'en aurai pas plus d'inquiétude ſur
leur folidité que vous ne devez en avoir , Monfieur,
ſur celle de votre beau & magnifique monument.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LETTRE de M. Antoine , architecte.
:
Je viens de lire dans l'inſtant , Monfieur , une
lettre inférée dans votre premier volume d'Avril ,
en forme de réclamation de M. Surbled , au nom
de M. Buignet de Lyon , d'un projet de théâtre
pour la comédie françoile ; je n'ai point l'honneur
de connoître ces Meſſieurs , mais je remercie bien
fincerement le premier de ſes éloges , & je vais
démontrer que je ne me fuis point enrichi des productions
de l'autre.
AVRIL. 1770. 199
Il eſt très-poſſible que M. Buignet ait fait , il y
a neuf ans , une etquifle & même un plan terminé
d'un théâtre à conſtruire ſur l'emplacement du
Carouſel , il eſt encore très - poſſible que ce plan
air été donné à graver ; qu'il dût compoſer ſept
planches ; qu'il y en ait deux de commencées , en
dépôt chez un de ſes amis ; que des affaires de famille
ayent empêché M. Buignet de mettre au
jour ſon projet. Je conviens de tout cela ; mais il
faudra auffi que M. Surbled m'accorde que j'ai pu
faire le mien fans me fervit du ſecours qu'auroit
pu me fournir la connoiffance de l'ouvrage de
M. Buignet , on va voir que cela ne peut pas trop
m'être conteſté ; cette probabilité, ſi je neme trompe
, peut en repouffer une autre; car la lettre de
M. Surbled ne contient elle- même qu'une probabilité.
Mais je ferai plus , &je vais détruire l'effet de
la réclamation , en oppoſant un fait bien connu ,
bien appuyé , dont les témoins exiſtent & font
gens de la plus grande conſidération ; heureuſement
pour moi m'a date eſt antérieure à la fienne
, & c'eſt une date qui a acquis une publicité
ſuffifante , comme vous allez enjuger.
En 1760 , l'hôtel de Conti , dont l'emplacement
a été ſujetà plus d'une deſtination avant la conftruction
de l'édifice qu'on y éleve , préſentoit aux
amateurs des monumens , pluſieurs idées différentes
, à l'une deſquelles je m'attachai ; on parloit
d'y élever le théâtre de la nation. Ce projet
m'intéreſla ; je fis mes deſſins , & j'eus l'honneur
de les préſenter , au mois de Mars de la même
année , à M. le maréchal de Richelieu. Ce ſeigneur
eut la bonté de me marquer la plus grande
latisfaction de mon travail , & de m'aflurer de
1 iy
200 MERCURE DE FRANCE.
ſon ſouvenir au cas que cet édifice eût lien fur
unterreinquelconquee;; l'exécutiondecette entrepriſe
ayant été retardée juſqu'à ce jour , j'ai fçu ,
commetout le monde , que le terrein de l'hôtel de
Condé étoit ſubſtitué à celui de Conti. Mes plans
étoient dans mon porte- feuille , connus de beaucoupde
perſonnes dont je puis revendiquer le témoignage:
je les ai ajuſtés ſur l'emplacement qui
ſemble être aujourd'hui irrévocablement déſigné;
voilàtout ce quej'ai fait de nouveau depuis l'efquiſſe
& les gravures commencées de M. Buigner,
donc je ne l'ai point imité ; je dirai même que je
ne connois pasplus ſon ouvrage que je n'ai l'honneur
de connoître ſa perſonne.
Mon intention , relativement au théâtre de la
comédie françoiſe , n'a été que d'indiquer des
choles extérieures , acceſſoires dans le fond , mais
qui feront beauté quand on voudra ou qu'on
pourra les exécuter. Je n'ai pas dit un mot des
détails de ce théâtre ; la forme.circulaire que je
montre ne me trahit en aucune façon , & ne donne
point à M. Surbled mon ſecret ſur la maniere
de le décorer ; ce n'eſt ordinairement qu'après
l'exécution qu'on eſt autorisé à louer un attiſte
ou à s'élever contre lui quand il a péché contre les
beautés des regles , ou négligé ce qui appartient
au goût & compté pour peu la commodité publique.
Je vous prie , Monfieur, de vouloir bien inférer
cette réponſe dans le prochain Mercure.
J'ai l'honneur , &c .
,
ANTOINE , Architecte.
1
Le 7 Avril 1770 .
AVRIL. 1770. 201
AVIS
I.
Médaillon de Mde la future Dauphine.
LAURAIRE , peintre & doreur de l'académie de
St Luc , rue des Prêtres St Germain- l'Auxerrois ,
publie le médaillon de Madame la future Dauphine
, ſur le modèle qui a été envoyé de Vienne
en Autriche; il a 22 lignes de largeur ſur 29 de
hauteur. Le prix eſt de 8 f. en blanc , de 12 f. en
rouge , de 2 liv . en bordure dorée , & de 3 liv.
dans une bordure de compofition .
Cet artiſte a très bien rendu les graces , & l'élégance
des traits de la Perſonne auguſte ſi attendue
& fi célébrée par les voeux de la France.
On trouve , chez le même , un aſſortiment de
toutes fortes de médaillons , & des cadres & bordures
pour les estampes .
I I.
Nouveau Thermometre.
Le thermometre royal à quatre tubes , marquant
les degrés un à un , & les minutes de cinq
en cinq , inventé par l'Abbé Soumille & approuvé
par l'académie royale des ſciences , commence de
ſe répandre dans cette ville. Ces quatre tubes ,
deſtinés pour ainſi dire aux quatre ſaiſons de
l'année , ne marquent jamais que l'un après l'au
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
tre : chacun commence précisément au même
point où ſon voiſin vient de finir. Les degrés ,
qui ont environ un pouce d'étendue , peuvent être
apperçus de fort loin ; on y distingue ſenſiblement
le plus petit changement qui s'opère dans
l'air. Il a été préſenté au Roi , & S. M. en a paru
fatisfaite. Onen trouvera quelques exemplaires ,
àjuſte prix , chez le Sr Dulac , marchand parfumeur
& bijoutier , rue St Honoré , au berceau d'or
près celle des Poulies ..
III.
Cabinet littéraire..
Après la faveur publique qu'a eu le bonheur
d'obtenir le magaſin littéraire du Sr Quillau , il
ſeroit ſuperflu d'en relever ici les avantages. Pouvoit-
on manquer de plaire , en formant un établiſſement
qui réunît l'agrément à l'utilité , qui
mît , pour ainſi dire , à la difpofition de chaque
particulier une bibliothèque nombreuſe & choifie
dont il jouit à peu de frais ; où l'homme de lertres
trouve à s'éclaircir de plus en plus , les gens
dumonde de l'un & de l'autre fexe à occuper leurs
loiſirs , les étrangers à prendre connoiſſance de
notre littérature , & les amateurs de nouvelles
politiques , économiques ou littéraires , à fatisfaire
leur curiofité , par la lecture des journaux &
des papiers publics ?
Mais le ſuccès , loin de ralentir le zèle du Sr
Quillau , n'a fait que l'encourager. Plus il voitla
bonne volonté du Public augmenter à ſon égard ,
plus il redouble d'efforts pour s'en rendre digne.
Le meilleur moyen d'y réuſſir eſt ſans doute d'enrichir
continuellement ſon fonds , ſoitd'ouvrages
AVRIL. 1770 . 203
anciens & connus qui pouvoient lui manquer ,
foitde nouveautés de toute eſpéce , les plus capables
de piquer & d'intéreſſer les lecteurs ; enſorte
que ſa collection de livres , quoiqu'il oſe dire
qu'elle eſt déjà la plus conſidérable qui exiſte dans
cegenre , devienne bientôt auſſi complette qu'il
ſe puifle. C'eſt à quoi il emploie journellement
tous les foins. Les acquiſitions ſucceſſives qu'il a
faites avoient donné lieu juſqu'aujourd'hui a deux
fupplémens dont il avoit accrú ſon premier catalogue.
C'est ici le troiſiéme qu'il offre à ſes abonnés
, & il ſe flatte qu'il ne leur ſera pas moins
agréable que les précédens , par le nombre des articles
intéreſlans & nouveaux qu'il contient.
Les conditions de l'abonnement fe trouvent expliquées
dans le premier avertiſflement du catalogue.
MM. les abonnés ſont priés d'y recourir pour
s'en inftruire, On ſe contentera de renouveler
une autre priere qu'on leur a déjà faite , comme
très - eſſentielle à leurs propres intérêts ; c'eſt de
retenir les livres le moins de tems qu'il leur ſera
poſſible , parce que l'exactitude du Sieur Quillau
àles ſervir dépend ſur-tout de la leur à obſerver
cepoint.
IV.
Magafin de papiers anglois , chez le Sr
Crepy l'aîné , rue St Jacques , la ze вой-
tique au - deſſus de la fontaine St Severin
, à St Louis.
Le Sr Crepy, l'aîné , donne avis qu'il tient en
magaſin des papiers anglois & tontiſſes d'ameublemens
dont la beauté des deſlios , la vivacité
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
foliditédes couleurs ſont ſupérieures & au même
prix de la fabrique : il eſt connu pour les petits
papiers à la main : il entreprend de raſſortir les
étoffes ; fournit la toile convenable , & fait coller
ſes papiers en ville ; vend des paravens & écrans ,
&fournit les baguettes dorées : il a une grande
quantité de différens deſſins variés pour fatisfaire
lesgoûts. Il yen a depuis 2 liv . juſqu'à 6 le rouleaude
9 aunes,juſqu'à 24 liv. en remontant toujoursde
20 fols à 20 1.
V.
Cabinet généalogique compoſé d'un grand
nombre de cartons remplis tant de titres , que de
renſeignemens généalogiques de toutes les maifons
ſouveraines de l'Europe , principalement
celles de la France , ainſi que de manuscrits,divifés
par provinces : le tout mis en ordre par le feu
ſieur Chevillard , généalogiſte & hiſtoriographe
de France , & augmenté par le ſieur Dubuiſſon ,
poflefleur dudit cabinet.
Cette collection renferme auſſi en cartes héraldiques
, les nobiliaires de Bretagne , en dix
feuilles , de Champagne en quatre feuilles , de
Picardie en deux feuilles , grand papier , deNormandie
en vingt-ſept feuilles grand in-fol . ainfi
que ceux des autres provinces ; en outre beaucoup
de manufcrits & recueils d'armoiries de toutes les
villes , bourgs , paroifles , couvens & communautés
de divers Royaumes .
S'addreſſer au ſieur Dubuiſſon , rue S. Jacques
vis-à- vis la porte de S. Benoît.
AVRIL. 1770. 205
VI.
Archives.
Comme le bon ordre , dans les archives des
Seigneurs , eſt d'une néceſſité pour le maintien de
leursdroits utiles & honoraires , &qu'au contraire.
le défordre entraîne infailliblement la perte de
quelques - uns de ces droits ; le ſieur Bauchart
poſlédant à fond ce talent , tant par un travail de
pluſieurs années , que par ſon application & fes
recherches fructueuſes , offre ſes ſervices aux perſonnes
qui pourront en avoir beſoin , & de leur
démontrer que ſa méthode d'opérer eſt ſi nette ,
que les titres ſe trouvent àl'abri de la confufion &
dubouleverſement quele laps de tems peut y occafioner
, ou du moins en état de rentrer dans leur
ordre primitif , ſans peine , ſans dépenſe & ſous
très-peu de tems.
Il demeure rue Dauphine à l'hôtel de Mouy, au
fond de la deuxieme cour : On le trouvera tous les
jours chez lui depuis deux heures de relevée juſqu'à
fix , excepté les fêtes & dimanches .
Ildonnera toute fatisfaction à ceux qui , deſirant
de plus amples détails , lui feront l'honneur
de lui écrire.
VII.
Lithotome pour la taille.
Nous Antoine & Guillaume Combaldien , maitres
en chirurgie du lieu deGarganuilla , & Dominique
Delpech auſſi maître en chirurgie du lieu de
LarraſetenGuienne ,dioceſe de Montauban , ſousſignés
certifions avoir été préſens à une opération
206 MERCURE DE FRANCE.
de la taille que le ſieur Lamarque cadet , maître
en chirurgie& lithotomiſte de la ville de Toulouſe
&penſionné, a faite le 29 Juillet dernier audit
lieu de Garganuilla , avec un inftrument qui
remplit trois objets ,laquelle opération a été faite
avec toute la dextérité poſſible , & bien plusbrievement
que celles que nous avons vu pratiquer
pard'autres lithotomiſtes , ledit malade a été parfaitement
guéri dans peu de jours , quoique la
pierre peſat trois onces deux dragmes : c'eſt pourquoi
nous donnons notre préſent certificat pour
lui ſervir entant que de beſoin & le cerrifions véritable
, àGarganuilla : ce 22 Août 1769.
COMBALDIEU aîné , DELPECH ,
COMBALDIEU.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 3 Février 1770.
ΟN aſſure que le nouveaugrand Viſir a ſupplié
le Sultande vouloir bien lui donner pour adjoints
huit perſonnes en étatde le ſeconder dans les fonctions
de ſon miniftere On apprend que ton prédécefleur
est arrivé à Gallipoli , & l'on continue d'alfurer
qu'il ſera envoyé en exil à Lemnos ou à
Rhodes.
De Petersbourg , le 6 Février 1770 .
Le comte de Panin , conſeiller privé& chef du
département des affaires étrangeres , a déclaré aux
miniſtres étrangers qui réſident en cette Cour ,
AVRIL. 1770. 207
que les commandans de l'Eſcadre envoyée par
l'Impératrice dans la méditerranée , ont les ordres
lesplus précisde ne faire aucun mal aux Chrétiens
dequelque nation qu'ils ſoient. On croit que cer
ordre s'étend auffi à tous les Francs qui ſe trouvent
répandus dans les Iſles & les provinces del'empire
Ottoman.
De Stockholm , le 27 Février 1770 .
L'académie royale des ſciences de cette ville a
fait frapper , à l'occaſion des mauſolées érigés par
ordre de la Reine , aux ſieurs Dalin & Klingen(-
tierna , deux médailles repréſentant d'un côté
les buſtes de ces hommes de lettres & de l'autre la
ſtructure de leurs mauíolées.
Le 6 Mars.
En conféquence du ſyſtême des finances , approuvé
par la derniere diete , les directeurs de la
banque prennent des arrangemens propres à empêcher
que le cours du change ne monte jamais
au-deſſus de cinquante.quatre marcs par rixdaler
de banque , & ne baiffe au-deſlous de quarantehuit.
De Warfovie , le 7 Mars 1770 .
Onvient de recevoir ici la nouvelle de la levéc
du ſiége de Braïlow par les Rufles.
Le 17 Mars.
Suivant des nouvelles récentes publiées par les
Ruflcs , leurs troupes ſe ſont emparées de Cilianova
, place ſituée à l'embouchure du Danube ,
& après avoir tranſporté à Yafli une partie des
munitions & des proviſions qu'elles y ont trouvées
, elles ont brûlé le reſte ; on ajoute que la
208 MERCURE DE FRANCE .
garniſon Turque de Braïlow avoit abandonné
cette forterefle avec toute l'artillerie & les munitions.
Les mêmes avis portent que la Fortereſſe de
Bender eſt inveſtie , & que les Tartares Budziacs
ſe ſont retirés ſous le canon d'Oczakow .
De Coppenhague , le 17 Mars.
Le Roi a ordonné par un réglement du ro de
ce mois que le college de l'amirauté & celui du
commiflariat n'en formeroient d'orénavant qu'un
ſeul ſous lenom de college royal de l'amirauté&
decommiſſariatgénéral.
De Vienne, le 14 Mars 1770. :
On aſſure qu'immédiatement après le mariage
de la future Dauphine , l'Empereur ſe rendra en
Hongrie , pour y paſſer en revue tous les Régimens
de cavalerie qui y font en quartier d'hiver.
De Naples , le 10 Mars 1770.
Mardi au foir , don Juan Ciavaria , tréſorier
général de la maiſon du Roi , étant à ſon bureau
dans la grande cour du palais , a été affaffiné &
voléparun ſoldat des gardes italiennes . Ce ſcélérat
a été arrêté fur le champ & conduit dans les
priſons militaires , d'où après avoir été dégradé
&dépouilléde ſes armes , il a été transféré dans
les priſons de la vicairerie. Sa Majeſté a ordonné
qu'on en fît la plus prompte & la plus ſéverejuftice.
De Rome , le 7 Mars 1770.
Sa Sainteté , dans la vue d'augmenter les revenus
de la chambre apoftolique ,a jugé à pro
AVRIL. 1770. 209
pos de réduire à la moitié les ſomines que le feu
Pape , Benoît XIV , avoit accordées àà pluſieurs
communautés ſur le produit de la loterie établie
en cettecapitale.
Dans un confiſtoire ſecret tenu le 12 du même
mois on procéda à l'expédition des différens
fiéges vacans.
De Londres , le 16 Mars 1770 .
Avant-hier le lord maire , les Shérifs & une
centaine de membres de la bourgeoiſie de la cité ,
ſe rendirent au Palais Saint James , & ayant éré
admis dans la chambre du conſeil , où le Roi étoit
affis ſur ſon trône , entouré de ſes grands officiers ,
on fit à Sa Majesté la lecture de la remontrance de
la cité de Londres. Après que le Roi y eutrépondu,
le lord maire, les Sherifs & les Bourgeois qui l'accompagnoient
eurent l'honneur de baifer la main
de Sa Majelté , & s'en retournerentau milicu des
acclamations du peuple.
Le 14 , on lut , dans la chambre des Pairs , le
bill pour fournir à la folde & aux uniformes de
la milice fur les fonds provenans de la taxe des
terres. Il fut proposé de préſenter au Roi une adrefſe
pour ſupplier Sa Majefté de faire remettre à la
chambre un état des dépenſes de la liſte civile ,
contractées ou échues depuis le s Janvier 1769
juſqu'au ; Janvier 1770 .
Le 20 Mars.
Le 16 de ce mois , la chambre des communes
délibérant en comité ſur le ſubſide , réſolut d'accorder
sooo liv . ſterl. pour les réparations & améliorations
du Havre de l'iſle de Barbade aux Indes
Occidentales.
1
210 MERCURE DE FRANCE.
On a pris connoiſſance , dans la chambre des
/ communes , des lettres qui ont paru ſous le nom
de Junius , & d'une nouvelle feuille intitulée ,
Thowiſperer , & remplie des affertions & des réflexions
les plus hardies contre les perſonnes les
plus reſpectables , mais juſqu'à préſent on nes'eſt
pas encore accordé ſur la maniere de procéder à la
recherche des auteurs de ces écrits.
De Versailles , le 28 Mars 1770.
Le Sr de Maupeou , chancelier de France, ayant
été pourvu, ſur la démiſſion du comte de St Florentin
, de ſa charge de Chancelier commandeur
des ordres du Roi & furintendant des deniers deſd.
ordres , a prêté ferment , en cette qualité , entre
lesmains de Sa Majesté.
1
La princeſſe de Rohan , fille du prince deGuémené
, eut avant hier l'honneur d'être préſentée
au Roi & à la Famille Royale par la princeſſe de
Rohan .
Dimanche dernier , la baronne de Cruflol &
la marquiſe de Chamborant eurent l'honneur d'etre
préſentées au Roi & à la Famille Royale , la
premiere par la ducheſſe d'Uſez , & la ſeconde par
la comteſſe de Morie.
Le 31 Mars.
Sa Majesté vient d'accorder les entrées de ſa
chambre au duc de Saint-Mégrin , colonel du régiment
Dauphin.
Le4Avril.
Aujourd'hui le Roi a tenu ici la cour desPairs.
Mlie de Condé , fille du prince de Condé , fut
AVRIL. 211 1770 .
préſentée avant-hier au Roi & à la Famille Royale,
par la princefle de Conti.
DeParis , le 26 Mars 1770 .
Vendredi dernier , le comte de St Florentin s'étant
rendu à l'aſſemblée générale du clergé , demanda
, au nom du Roi , un don gratuit de ſeize
millions , qui fut unanimement accordé ; le clergé
prit en même tems une délibération pour autorifer
l'emprunt de cette ſomme en conſtitution de
rente au denier vingt.
Le 6 Avril.
On a publié la bulle du Pape , par laquelle Sa
Sainteté accorde un jubilé univerſel , &le mandement
de l'archevêque de cette capitale à ce ſujet.
LOTERIES.
Le cent onziéme tirage de la Loterie de l'hôtelde-
ville s'eſt fait , le 30 du mois dernier , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eſt échu au No.65254. Celui de vingt mille
livres , au No. 65743 , & les deux de dix mille
aux numéros 63564 & 67028 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'est fait les de ce mois. Les numéros ſortis
de la roue de fortune font , 42 , 17,62 , 21 , 13 .
212 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Le Sr Guerin de Bruſlars , ancien lieutenantcolonel
du régiment de Lyonnois , & brigadier des
armées du Roi , eſt mort à Troiſy en Champagne ,
les Mars , dans la 96e année de ſon âge.
Robert Dillon , comte de Roſcommon , pair du
royaumed'Irlande , maréchal des camps & armées
du Roi , eſt mort à Paris , le 25 Mars , dans la soe
année de fon âge.
Marie de. Janſlen , veuve de Charles Caloert ,
comte de Baltimore , mourut , le 4 Mars , à Chaillot
, près de Paris , âgée de 65 ans.
Marie Antoinette- Victoire de Gontaud , veuve
deLouis-Claude-Scipion de Beauvais deGrimoard,
comte du Roure , lieutenant - général des armées
duRoi , eft morre à Paris , le 26 Mars , dans la sie
année de fon âge.
Nicolas-Charles- Joſeph Trublet , archidiacre
& chanoine de St Malo , l'un des Quarante de
l'académie françoiſe , eſt mort à St Malo , le 14
Mars.
Séraphine de Beauveau, religieuſe Viſitandine,
foeur du prince de Beauveau , efſt morte à Paris
dans le courant du mois de Mars .
Marie - Marguerite de Caſtellane , épouſe de
Charles - Emmanuel de Vintimille , marquis du
Luc,colonel du régiment.Royal-Corſe , eſt morte
le 29 Mars , âgée de 23 ans.
Jean- François Marquis du Châtelet - d'Haraucourt
, lieutenant - Général des armées du Roi&
AVRIL . 1770 . 213
grand'croix de l'ordre royal &militaire de StLouis,
eſt mort , dans cette capitale , le 2 Avril , dans la
80e année de fon âge.
L'abbé Couturier , ſupérieur du ſéminaire de
St Sulpice , & abbé de l'abbaye de Chaumes, ordre
de St Benoît , eſt mort dans ce ſéminaire , lepreanierAvril
, âgé de 83 ans .
Meſſire Guillaume - Olympe-Rigoley de Puligny,
chevalier, conſeiller du Roi en ſes conſeils ,
premier préſident de la chambre des comptes de
Bourgogne , Breſſe , Bugey , Valromey & Gex ,
reçu en cette charge le 13 Janvier 1770 , eſt mort
àDijon le 16 Février ſuivant , âgé de 26 ans 7
mois & 10 jours .
Il avoit fuccédé audit office de premier préſident
de la chambre des Comptes à meſſire ClaudeDenis-
Marguerite Rigoley ſon frere aîné , mort à
Dijon le 2 Septembre 1769 , agé de 27 ans 3
mois & 26jours ; n'ayant exercé cette charge que
3 mois to jours , quoiqu'il y eût été reçu dès le
mois de Janvier 17.59 .
Ils étoient tous deux fils de feu Meſſire Jean
Rigoley , chevalier, conſeiller du Roi en ſes conſeils
, premier préſident de la chambre des comptes
de Bourgogne , Brefle , &c. mort, le 8 Mai
1758 , lequel avoit également ſuccédé en la mêine
charge à Meſſfire Claude Rigoley ſon pere dès le
mois de Février 1716 , & de Mde Philiberte-Françoiſe
de Siry.
Il ne reſte , de cette branche de la famillede
Rigoley , que Dame Anne- Marie Françoiſe-Théreſe
Rigoley , mariée le 29 du mois d'O&obre
1767 àMeffire Claude-Marc-Antoine de Pradier ,
Marquis d'Agrain .
214 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , pages
Extrait du printems , poëme des Sailons , ibid.
L'abſence de Vénus ,
Vers à un ami , le jour de ſa fête ,
L'Amour & la Mort , fable ,
Stance à une Receveuſe des loteries ,
9
IO
ibid.
13
IS
38
43
Zaman , hiſtoire orientale ,
Les Volcans , ode ,
Conte,
La naifſlance de l'Amitié ,
Sally , ou l'Amour anglois , 47
Vers ſur le livre de la Théorie des ſentimens
agréables , 52
Vers à M. de *** , 53
Le Sophi & le Potier , 54
:
Vers , 55
Explication des Enigmes , 60
ENIGMES , 61
LOGOGRYPHES , 66
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 68
AVRIL .
215 1770 .
Les amours de Lucile & de Doligny ,
- Mémoire de Lucie d'Olbery ,
Choix varié de poëfie ,
La nouvelle Lune ,
Les préſages de la ſanté ,
Nouveau ſtyle criminel ,
ibid.
73
76
77
79
86
Sommaire des principales queſtions de
droit,
87
Inſtitutes du droit canonique ,
88
Mémoires d'un citoyen , &c .
91
Eſſai ſur neuf maladies dangereuſes ,
94
Eſlai ſur différens points de phyſiologie , &c. 97
L'Iliade d'Homère en vers ,
104
Catalogue de livres choiſis ,
115
Le Nécrologe des hommes célèbres ,
116
Géographie du tour du monde ,
121
Fables allemandes & contes françois en
vers, 122
L'homme de lettres ,
124
Les ſens , poëine en cinq parties ,
132
Inſtitutions
philoſophiques ,
134
Traité de la culture des pêchers ,
135
Le nouveau Spectateur ,
137
Avis au Public ,
138
216 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES , Concert ſpirituel , 141
Comédie françoiſe , 142
Comédie italienne , 144
Lettre de Rouen , I50
Diſtribution des fêtes pour le mariage
MgrleDauphin , 152
ACADÉMIES ,
ARTS , Gravure ,
161
Peinture , 165
Muſique , 166
Traits de valeur &de générofité , 168
ANECDOTES , 169
Requête à M. le duc d'Aumont , 174
AS. A. S. Mlle d'Orléans , ſur ſon mariage , 176
Projet moral , 77
Lettre deM. Linguet , &c. 182
Arrêts ,Déclarations , & c . 194
Lettre de M. Petroner à M. Souflot 195
Autre lettre , 196
Lettre de M. Antoine , architecte , 198
AVIS , 201
Nouvelles Politiques , 206
Loteries , 211
Morts , 212
De l'Imp . de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères