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1769, 11-12
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE 1769.
Mobilitate viget. VIRGILE
ART
NEW
K.
FALAIS
ΚΟΛΙ
A PARIS
Chez LACOMBE Libraire > >
Chriftine , près la rue Dauphine.
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14 live
A ij

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151 .
301.
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251.
101.
51.
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Mémoire de M. le comte de Lauraguaisfur la
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Parallele de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des animaux , in - 8 ° br. 2 1.
Le Politique Indien , I l. 10 f.
Les deux áges du Goût & du Génie François
in- 8°. rel .
Zingha , Reine d'Angola , br.
sl.
21.
Premier &fecond Recueils philofophiques &
litt, br.. 2 1.10 1.
Le Temple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités fui le bonheur , 3 vol . in-
8°. broch.
Traité de Tactique des Turcs , in - 8 ° . br. I11. 10f.
6 1.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1769 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DORIS , imitation de Haller.
L'ASTRE brûlant vient de defcendre
Du fommet pourpré de ces monts :
La lune argente nos mouflons
D'une nuance foible & tendre :
La nuit épanche fes pavots ,
Et verfant fes perles humides
Défaltere nos champs arides
Et fertilife nos côteaux .
A iij
MERCURE DE FRANCE.
2
Viens , Doris , viens fous cet ombrage:
Suivons ce fentier tortueux
Du zéphir le foufle amoureux
Semble y careffer le feuillage .
Vois dans le fond ce faule épais
Que baigne une onde qui murmare :
Là , fans témoins , fur la verdure
Nous pourrons refpirer le frais .
L'émail varié des prairies ,
Ces fleurs , ces fimples odorans
En d'agréables revêries
Egarent & charment mes fens.
D'objets en objets fugitive
Mon ame , en ces momens heureux ,
A la fois diftraite & penfive ,
Ne le fixe fur aucun d'eux :
Partages- tu ce trouble extrême ,
Belle Doris , une douleur
Plus douce que le plaifir même
A-t-elle refferré ton coeur ?
L'a-t elle plongé dans l'ivrefle ?
Et le développant foudain ,
Donne- t-elle plus de vîteſſe
Au fang qui fouleve ton ſein ?
Que vois -je ! il s'émeut , il palpite
Doux momens ! tes yeux attendris.
45
NOVEMBRE. 1769.
7
Peignent le trouble qui t'agite.
Du délire qui t'a ſurpris
Tu voudrois démêler la caufe.
Tu ne peux
Moi , qui le reffens plus que toi ,
Je puis te la dire... & je n'ofc.
la trouver... & moi...
Sur ton front le peint la pudeur ,
Fard innocent de la jeunefle.
Tu crains d'abandonner ton coeur
Aux charmes d'une douce ivreſſe.
Il veut , ne veut plus tour-à-tour.
Du préjugé la voix cruelle
Voudroit le fermer à l'amour
Qu'un penchant fecret y rappelle..
Jette quelques regards fur moi ,
Vois , Doris , l'amant qui t'adore.
De fon deftin fubis la loi :
L'amour feul lui manquoit encore.
Crois-tu qu'on élude fes droits ?
Tu t'abuſes , fi tu le penfes :
En vain to doutes , tu balances :
Qui doute a déjà fait ſon choix.
Perdrois - tu dans l'indifférence
Desjours que tu peux rendre heureux ?
Non. Trop de feu brille en tes yeux,
C'eft de ton ame qu'il s'élance .
A iv
MERCURE DE FRANCE.
Faite pour plaire & pour charmer ,
Tu dois être fenfible & tendre :
De l'amour peut- on le défendre
Quand tout follicite d'aimer.
Diffipe l'effroi que t'imprime
Le cri d'un fcrupule importun :
On ne doit rougir que du crime ,
Et l'amour ne peut en être un.
Lorfque , de fa main immortelle ,
La nature dans notre coeur
En met la premiere étincelle ,
Elle affure notre bonheur.
Vois Cydalife , elle est heureuſe.
Par qui ? Par Lindor & l'Amour .
Ah ! fi tu connoiflois un jour
Son ivreffe délicieuſe ;
Plein de regrets & de deſirs ,
Ton coeur alors aux deftinées
Redemanderoit ces journées
Que tu dérobes aux plaifirs.
Aux tranfports d'un amant fidèle ,
Lorfque fe laiffant enflammer ,
Une belle vit pour aimer
Celui qui ne vit que pour elle :
Lorfque brûlant des mêmes feux
L'amante à la foi s'abandonne ,
NOVEMBRE. 1769 .
Et que de myrthes amoureux
La vertu même la couronne ;
Quand fes refus ne font qu'un jeu
Qu'elle céde fans violence ,
Et que l'amant obtient l'aveu ,
Prix defiré de fa conftance....
Amour ! pardonne ... je me tais .
Pardonnes , je veux te décrire ,
Lorfqu'à favourer tes bienfaits
Mon coeur à peine peut fuffire .
Je le vois. Jufqu'à cet inftant
Ma Doris ignoroit tes charmes .
Ses yeux fe rempliffent de larmes ,
Premier tribut qu'elle te rend.
Si ton image émeut fon ame
Et fait couler ces tendres pleurs ;
Que tu loi promets de douceurs
Quand elle fentira ta flamme !
Aime , jouis de ton printems ,
Ma Doris , le plaifir t'appelle ,
La nature ne te fit belle
Que pour ufer de fes préfens.
Si l'Amour , aux biens qu'il difpenfe ,
Mêle quelques légers foucis ,
Que font -ils auprès des ennuis
D'une infipide indifférence ?
A v
10
MERCURE
DE FRANCE.
Après avoir reçu ta foi ,
Crains-tu qu'un amant infidèle
Ofe , d'un coeur qui fut à toi ,
Faire hommage à quelqu'autre belle.
Doris , à de telles frayeurs
Peux- tu jamais ouvrir ton ame ?
Non , fi ta beauté nous enflamine ,
Ta vertu doit fixer nos coeurs .
Lorfque la diligente aurore
Paroît , & vient dorer nos champs ,
Chaque jour , elle voit encore
A tes pieds de nouveaux amans ,
Et lorfque nous ramenant l'ombre ,
La nuit invite au doux repos ,
Elle voit croître avec leur nombre:
L'empreffement de mes rivaux .
L'un fier d'une vaine richelle ,
Avec fon orcroit t'éblouir.
Plus propre à peindre qu'à fentir
Un autre t'érige en déefle ,
D'autresfont valoir les talens
Qu'ils ont reçus de la nature.
Peut- être même l'impofture
T'ole prodiguer les fermens.
Crains cette Syrene trompeufe ;
De fa voix & de fon encens ,
Crains , Doris, l'amorce flatteufes
NOVEMBRE .. 1769. LE
Sache connoître tes amans.
Parmi ceux qui veulent te plaire
Sous un air de fincérité ,
Plus d'un ne veut que fatisfaire
Son plaifir ou fa vanité.
Pour moi , ma tendreffe ingénue
Ignore le fecours de l'art.
Aurai-je befoin d'un vain fard
Pour te peindre mon ame émue ?
Non , mes regards fixés fur toi
Te prouvent plus combien je t'aime
Que fij'appelois le ciel même
Pour êcre garant de ma foi.
Efprit , talens , vaine opulence ,
Rien ne te parle en ma faveur ;
Je n'ai pour moi que ma conftance ,
Et ne puis t'offrir que mon coeur ;
Mais je me plais à tout attendre
De ma Doris & de mes feux .
Choifis , mais choifis le plus tendre ,
Et je ferai le plus heureux.
Le plus heureux ! ... Oui , je dois l'être !
Qui le mérite plus que moi ?
Qui , plus que moi t'a fait connoître
Qu'il ne refpire que pour toi??
Si je t'aimai plus que moi- même ,
Avjj
12 MERCURE DE FRANCE:
Si je t'ai tout facrifié ;
Un mot , de grace... dis , je t'aime :
Ton amant fera trop payé.
Quoi! toujours ta vue incertaine
Laifle errer les regards diftraits !
Crains -tu de rencontrer la mienne ?
Et d'y voir éclater les traits
De la flamme que tu m'infpires ?
Quoi !ne pourrai - je r'attendrir ?
Non , tu te tais... Mais tu foupires ,
Quel aveu vaudroit ce foupir !
Par M. de V ** , officier au régiment
du Roi, infanterie.
STANCES à Jeanne-Agathe , enfanstrouvé.
Toi , qui dans la foule des êtres ,
ΟΙ ,
Par les mains du haíard fus jetée ici -bas ,
Souveraine des coeurs , as-tu befoin d'ancêtres ?
Tu charmes la patrie , elle t'ouvre fes bras.
De mille feux nouveaux mon ame fut épriſe
Sitôt que j'apperçus tes fimples agrémens ,
Ta blanche colerette & ta jaquette grife ,
Tes grands yeux noirs & tes quinze ans.
NOVEMBRE. 1769. 13

Jeanne - Agathe , c'est toi que je chante & que
j'aime ;
On triomphe avec vérité
Quand on n'a d'autre nom que des noms de baptême
Et d'autre bien que la beauté.
Tu plais , voilà ta deſtinée ,
C'eſt le plus grand bienfait des dieux ;
Doit-on plaindre une infortunée
Qui , d'un regard , peut faire des heureux ?
Quand on a , comme toi , tant d'attraits en par
Eft-il
tage ,
Qu'importe de quel fang on ait reçu le jour !
pour une belle un plus digne avantage
Que d'être fille de l'amour ?
Si ta naiflance fut un crime ,
Ce fut le plus heureux de tous ,
Et le fentiment le plus doux
Eft toujours le plus légitime.
Par M. de la Louptiere.
14 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS du même auteur , à Mde Ste
Rofe , organifte au monaftere des religieufes
Hofpitalieres de Mantes - fur-
Seine.
AIR: Nous jouiſſons dans nos hameaus.
JaIUNE Rofine , vos talens-
Affurent votre gloire ,
Et votre nom dans tous les tems
Vivra dans ma mémoire ;
Sous vos doigts naiflent les concerts
Que David fit entendre ,
Mais fit-il retentir les airs
D'une voix douce & tendre ?
Quand vous avez pour cent raiſons
Gagné notre fuffrage ,
Ala fource de tous les dons
Vous en faites l'hommage y
Rofine , votre abord prévient ,
Votre candeur fait plaire ,
Le nom de Rofe vous convient:
En plus d'une maniere..
NOVEMBRE. 1769. IS
Dans le filence & dans la paix ,
Chaque jour femble accroître
La fraîcheur que vos doux attraits
Confervent dans le cloître ,
Vous verriez fouvent les mondains
Ternir cette innocence ,
Si vous aviez entre leurs mains.
Fait vou d'obéiflance.
Par le même
VERS à Madame de P * fur fon envie:
de connoître l'auteur dont elle avoit yu
le nom dans le Mercure..
NE cherchez point à le connoître ,
Marquile , cet individu
Dont le nom vous a dû paroître
Celui d'un rimeur peu connu :
Loin de Paris il eft tranquile ,
Content , ignoré , fans ennui ;
Le fein d'un pere eft ſon aſyle
De fa vieilleffe il eſt l'appui ;
Après Barthole il prend Virgile
Paffe du plaisant à l'utile ,
Et vit des fotifes d'autrui.
16 MERCURE DE FRANCE.
S'il a quelquefois la manie
D'importuner le dieu des vers ,
D'un rien , d'un mot , d'une faillie
Egayant fa philofophie ,
Il contente fes goûts divers.
Sans foins , fans foucis & fans femme ,
Ses jours font féreins , innocens ;
Un madrigal , une épigramme ,
Sont les plaiſirs & ſes enfans.
Lorfque des boufons de la Creufe *
La troupe comique & nombreuſe
Vous exprimoit le fentiment
Que lui dictoit votre préfence ,
Notre inconnu dans ce moment
Jaloux d'entrer en concurrence ,
Eut hafardé fon compliment ;
Mais il a gardé le filence ,
C'étoit pour lui le bon parti:
Daignant agréer fon hommage ,
Et voulant voir le perfonnage ,
Madame de P * a paflé une grande partie de
l'été à St Germain-fur- Creufe , dans la Marche :
elle s'y eft attirée , par la bienfaiſance & fa générofité
, les coeurs de tous les vaflaux qui fe font
empreffés de lui marquer , par des comédies & des
fêtes de village , combien ils étoient fenfibles au
plaifir de la voir.
NOVEMBRE . 1769 . 17
Son amour propre en eût pâti ;
Aux yeux du fexe pour paroître ,
Il n'eft pas ce qu'il faudroit être ,
Il n'eft ui bien-fait , ni joli .
Mais fi malgré cette peinture ,
Il peut de vous être accueilli ,
Sur les défauts de fa figure
Dès-lors vengé de la nature ,
Il met tous fes torts en oubli.
>
ParM. Dareau , à Gueret , dans la Marche.
UN
EPIGRAMME.
N grand feigneur , mais avare , voyant
Un bon curé qui , d'un air fuppliant ,
Sur fon portrait paroiffoit en filence.
Fixer la vue. Ah ! dit fon excellence ,
A mon portrait , je le vois , en ce jour ,
Vous voulez donc faire auffi votre cour.
N'eft- il pas vrai ? J'en devine la caufe.
En avez vous obtenu quelque chole ?
Non , Monfeigneur , répond en s'inclinant
Le vieux pafteur ... Il eft trop reflemblant.
Par M. G. •
18 MERCURE
DE FRANCE .
AUTRE. L'Amant heureux.
POUR OUR me livrer tout entier à l'amour ,
Je veux avoir maîtreffe jeune & fille ;
Je veux qu'elle ait coeur neuf & fans detour ,
Attraits mignons , taille libre & gentille ,
Qu'efprit fans fard en fes propos petille .
Ce n'eft le tout : fous les yeux des Argus
Je veux goûter des plaiſirs inconnus.
C'eft , me dit -on , chercher le phénix même,
Pour la trouver vos foins font fuperflus :
Or , je la tiens ; devinez fi je l'aime .
AUTRE. L'Avare converti.
SIRE Harpagon , confondu par le prône
De fon pafteur , dit : je veux m'amender ,
Rien n'eft fi beau , fi divin que l'aumône ;
It de ce pas je vais .... la demander.
NOVEMBRE. 1769 . 19
IL FAUT ÊTRE DEUX . Conte moral.
LUCUCIILLEE veuve à vingt-deux ans d'un
époux trifte & jaloux , goûtoit depuis
long-temps le charme de l'indépendance.
Attachée à cette chaîne brillante que
l'on nomme le grand monde , le plaifir
voloit à fa voix. Elle étoit riche & belle;
que de raifons pour être environnée
d'adorateurs. Tous flattoient fa vanité ,
mais pas un d'eux n'intéreffoit fon coeur ;
la trifte indifférence Aétriffoit les jeux
que l'opulence faifoit naître .
par
Fatiguée de ne voir que des femmes
dévorées de vapeurs , de petits abbés ridi
culement ennuyeux , des officiers mécon
tens , elle s'écria dans un moment de
vérité , oh la fotte chofe que le monde !
Ses yeux s'arrétèrent hazard- fur une
brochure du jour . Le charme d'une
agréable folitude y étoit heureuſement
peint je veux auffi le goûter, dit- elle , ce
charme fi vanté ; j'irai à ma campagne
toute feule , je parcourrai mon parc ;
mon efprit ne fera point troublé dans
fes douces chimères : hélas ! fouvent elles
font au- deffus de la réalité : je jouirai à
20 MERCURE DE FRANCE.
mon aife du fpectacle de la nature : ici
je fuis par-tout renfermée dans des prifons
:fi je vais au fpectacle je me trouve
ferrée dans une loge ; fi je refte chez moi
des murs dorés arrêtent mes regards ;
mes glaces ne me répétent que les mêmes
objets ; eh ! quels objets ! ...
Lucille étoit emportée dans fes defirs :
vite elle fonne , fes gens accourent , elle
fait porter quelques livres. Ses femmes
exécutent promptement fes ordres , la
fuivent , elle monte dans fon carofle &
s'éloigne de Paris ; elle voudroit déjà
être arrivée à fa petite campagne ; elle
brûle de refpirer l'air fuave qui s'élève du
fein des fleurs ; elle ne veut plus entendre
que le bruit des fources jailliffantes ; elle
découvre déjà les montagnes qui dominent
fur de vaftes plaines tapiffées de
verdure ; fes yeux fuivent dans la prairie
le gibier qui la parcoure fans crainte ,
l'air retentit du chant de l'alouette , qui
fuit & s'élève d'une aîle légere ; tous ces
objets qui fe fuccèdent raviffent fon ame.
C'étoit peut- être la premiere fois que
d'un oeil attentif elle avoit contemplé la
nature ; elle voit , elle éprouve qu'on ne
l'a point trompée ; déjà fur la pente du
côteau elle apperçoit une maifon ombraNOVEMBRE
. 1769. 1
21
gée d'arbres touffus ; fon coeur palpite ,
c'eft fa jolie retraite qui s'eft offerte à
fes regards ; fes chevaux d'un pas précipité
la portent en un inftant dans ce
lieu charmant ; à peine eft elle defcendue
de fa voiture qu'elle vole à fon ſalon ;
bientôt elle le quitte pour aller dans
fon jardin , fes yeux enchantés fondent
avec plaifir la profondeur des allées ; eile
les parcourt d'un air libre & d'un pas
léger , elie eft route furprife de fe voir
feule fous ces épailles charmilles que les
rayons du jour ne peuvent pénétrer . Fatiguée
de fa courſe , elle s'arrête fur une
petite élévation . Un gazon , dont l'éclat
de quelques fleurs coupe agréablement la
verdure, l'invite à s'affeoir ; elle fe repofe
fur ce tapis que la nature lui préfente ;
elle contemple long- tems , & la vaſte
étendue d'un ciel pur , & la terre que
le printems a parée de fes dons ; le filence
qui l'environne difpofe fon ame à une
douce mélancolie , mille idées confufes
enveloppent fon efprit. Etonnée de fon
trouble , elle fait quelques efforts pour le
diffiper , elle fe lève & traverſe lentement
les allées qu'elle avoit parcourues fi
rapidement la joie ne brille déjà plus
dans fes
:
yeux.
22 MERCURE DE FRANCE.
De retour dans fon falon , on lui couvre
fa table de mets auxquels elle touche
à peine , elle craint que l'ennui ne
la ramène à la ville : quelle légéreté ,
s'écrie-t-elle , quelle inconftance ! Ces
plaifirs fi doux que je me promettois ,
qui m'empêche de les goûter ! En diſant
cela elle fortit pour retourner à ſon jardin
, elle apperçut au loin deux enfans
qui jouoient dans un champ ; une petite
payfanne jettoit de l'herbe à fon frere
qui la pourfuivoit & la faifoit tomber
je le vois fe dit Lucile en foupirant ,
il faut être deux pour s'amufer , elle rougit
de cette réflexion , & pourſuivit ſa
promenade , le coeur pénétré, fans pouvoir
démêler le fujet de fa mélancolie .
Le hazard conduifit fes pas dans une
de fes avenues. Ses regards , éteints par
l'indifférence , n'étoient plus charinés du
fpectacle de la nature ; tous les objets lui
paroifloient confus . Enfevelie dans une
rêverie profonde , elle en fut arrachée par
des clameurs qui vinrent frapper fes oreilles
; elle leva les yeux , elle apperçur une
voiture renverfée que des chevaux furieux
emportoient , malgré les efforts du
poftillon ; faifie , émue , elle appelle fes
gens qui volent au fecours des voyageurs ;
NOVEMBRE . 1769. 23
elle s'approche : heureufement les foûpentes
de la voiture s'étant rompues , la
caiffe fe détacha , & celui qui étoit dedans
ne fut point bleflé. Lucile lui offric
fa maifon pour retraite , en attendant que
fa chaife fut racommodée. Un homme
d'une figure noble , d'une taille intéreffinte
, touché de fon honnêteté , accepta
fes offres & lui donna la main pour la ramener
chez elle. Il badina avec efprit fur
fon accident , fur l'heureux hafard qui
l'avoit expofé à fes regards compatiffans .
Il dit à Lucile mille chofes agréables qui
furent écoutées avec intérêt. Il admira la
fituation de fa petite maiſon ; il en trouva
les embelliffemens d'un goût exquis.
Cependant le jour commençoit à bailler ;
Lucile voyoit déjà avec inquiétude les
approches de la nuit. Cet homme fi aimable
, fi léger , qui oublioit près d'elle &
lui faifoit oublier les heures qui s'écouloient
trop rapidement , elle ne pouvoit
pas le garder chez elle ; que diroit- on ?
Le monde faifit & raffemble avec tant de
plaifir toutes les apparences du mal ! Son
efprit s'exerçe fi agréablement fur des
foupçons ; ce départ précipité & myſtérieux
, cette folitude rompue fi à propos
par un homme charmant , que de preu24
MERCURE DE FRANCE.
ves pour des petites maîtreffes , pour
des hommes du jour ! Tout cela faifoit
craindre à Lucile de retenir fon voyageur
qui ne penfoit plus ni à fes chevaux fougueux
, ni à fa chaife brifée. Mais comment
le renvoyer ? Le ciel fembloit être
pour lui ; il commençoit à fe charger de
nuages épais , des feux qui en éclairoient
le fombre , faifoient craindre un orage ;
bientôt le tonnerre fit entendre fes éclats
effrayans. Lucile étoit tremblante ; fon
jeune hôte la raffuroit avec tant de graces
, il lui prouvoit avec tant d'efprit
que la foudre ne devoit intimider que
les coupables ; qu'une femme qui exerçoit
une hofpitalité fi généreufe , don't
la maison étoit ouverte aux malheureux
voyageurs , ne devoit point craindre le
courroux du Ciel . Helas ! répondit Lucile ,
je crains bien que ce que vous louez
comme une vertu , ne paroiffe un crime
aux yeux des hommes. Son aimable hôte
lui fit fentir combien des êtres auffi prompts
dans leurs foupçons , fi inconféquens dans
leurs conjectures , méritoient peu d'égard
, Lucile l'écouta , le combattit , &
finit par fe rendre. Elle lui fit préparer
un lit dans un appartement fort éloigné
du fien . Quelle diftance pour l'amour !
Lui ,
NOVEMBRE . 1769 . 25
lui , qui de fes aîles rapides franchit ea
un inftant tous les intervalles.
Lucille qui s'intéreffoit déjà beaucoup
au fort du voyageur , dont elle enchaî
noit les pas , lui demanda s'il devoit aller
bien loin ? En partant de Paris , lai
répondit-il , je me propofois d'aller en
Italie pour admirer cette belle contrée
qui renferme tant de merveilles ; mais ,
ajouta - t il , quand je parcourrois tout le
globe , que verrois-je de plus intéreſſant
que ce qui s'eft offert à mes regards ? Ses
yeux s'arrêterent auffi tôt fur ceux de Lucille
qui baifla les fiens en rougiffant.
Tous deux garderent quelque tems le filence
; Lucille vouloit le rompre ; mais
fon embarras trahiffoit fon coeur. Eh!
bien , dit - elle , vous irez donc admirer
& les fuperbes tableaux de Raphaël , &
les horreurs du Vefuve. N'allez pas trop
vous approcher de fa bouche enflammée.
Il étoit pour moi fi doux de refter , repliqua
tendrement Valmour ( c'étoit le
nom du voyageur ) , pourquoi me renvoyez
- vous fi vîte en Italie ? Mais , reprit
Lucille , vous êtes bien libre de n'y
pas aller . Libre? .., ah ! continua - t - il
du ton le plus aimable , eft - il poffible de
yous voir & de l'être encore ? Lucille
B
26 MERCURE
DE FRANCE
.
détourna la tête & fonna pour faire fervir
le fouper ; elle fut pendant tout le repas
d'un enjouement , d'une gaieté délicieufe.
Valmour mettoit moins de légereté
dans fes idées , mais plus de fentiment,
Sa voix douce & pénétrante ajoutoit encore
aux charmes de fes expreffions , &
les rendoit plus féduifantes.
Après le fouper, Lucille engagea Valmour
à fe retirer de bonne heure dans fon appar
tement pout fe repofer . Valmour la fixa
tendrement fans lui répondre . Un inſtant
après, comme elle le preffoit encore , il prit
fur fa main un baifer & s'éloigna d'elle en
fouriant : de tous ces riens pas un feul n'échappoit
aux regards de Lucille , dont le
coeur étoit encore plus ému que celui
de Valmour. A peine fut- il parti que mille
idées vinrent charmer fon imagination
. Tout l'intéreffoit dans fa nouvelle
conquête , & fon air noble & honnête
& la jufteffe de fes idées , & la fenfibilité
de fon ame , & la douceur de fa voix
& l'heureux choix de fes expreffions ;
mais fi elle penfoit au hazard qui l'avoit
conduit chez elle , aux propos auxquels
cette aventure fi finguliere expoferoit fa
réputation , elle fremiffoit. Lorfqu'elle
abandonnoit enfuite fon efprit à l'affreufe
NOVEMBRE . 1769 : 27
penſée de voir difparoître pour des années
, peut-être pour toujours l'homme
qui l'avoit enchantée , alors fon coeur fe
fletriffoit ; le fourire s'envoloit de def
fus fes levres , & fes yeux brillans fe
couvroient de nuage de la douleur.
Lucille paffa dans fon appartement
pour prendre du repos : un tendre fouvenir
, un fentiment inquiet , portètent
le trouble dans fes fens ; elle fe leva pour
refpirer fur fon balcon un air plus frais :
l'orage étoit diffipé ; le Ciel parfemé d'étoiles
brilloit de l'éclat le plus pur , la
lumiere entrecoupée par les arbriffeaux ,
formoit fur le gazon des ombres inégales ;
tout invitoit à jouir de la fraîcheur de la
nait: Lucille fut tentée de defcendre dans
fon jadin , elle réfifta long-tems à fon defir
, mais le defit l'enttaina , elle fe promena
pendant quelques inftans avec fécurité;
au détour d'une allée , elle entendit
un bruit léger ; elle s'arrêta route
tremblante ; l'inftant d'après , elle entrevit
quelqu'un s'approcher , elle voulut
crier , mais la frayeur éteignit fa voix ',
elle voulut faire quelques pas , mais
fes genoux fléchirent fous eile ; elle fe
fentit auffitôt foutenue & doucement
preffée ; elle revint & reconnut qu'elle
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
étoit dans les bras de Valmour qui faifoit
tous les efforts pour la raffurer ; elle lui
fit des reproches de fon imprudence : il
s'excufa fi heureuſement , il lui fit fentir
avec tant d'art la caufe de fon infomnie
, il lui demanda pardon d'un air f
intéreffant , qu'on lui fçut gré de fa faute ;
il s'affit près de Lucille , & dans le filence
de la nuit , il ofa lui parler de l'amour
dont il éprouvoit les agitations ; il lui
peignit avec tant de grace & l'état de
fon coeur , & les charmes du bonheur auquel
il afpiroit ; il lui découvrit des deffeins
fi purs , fi honnêtes ; il fe montra fi
tendre, fi preffant ; il conjura fa chere maîtreffe
avec tant d'inftance , qu'elle lui répondit
en foupirant & d'une voix baffe ;
eft- il bien vrai que vous m'aimiez ? ....
Les plus tendres careffes furent les preuves
que Valmour donna à Lucille de fon
fincére attachement ; il lui jura , en prenant
le Ciel à témoin , qu'il n'avoit jamais
aimé qu'elle ; que toutes les femmes
ne lui avoient infpiré jufqu'alors
qu'un fentiment léger , que cette indiffé
rence avoit fait naître en lui le deffein
de voyager jufqu'à ce qu'une femme belle
& fenfible fixat fes pas errans ; helas !
pourfuivit Valmour , je n'ofois efpérer
NOVEMBRE . 1769 . 2.9
de le trouver ce tréfor précieux ! Un
autre me le raviroit- il ? En parlant , Valmour
couvroit de baifers la main de Lucille
; mais il n'eft pas encore à vous , lui
dit Lucille d'un air riant , ce tréfor fi
précieux ; en achevant elle fe leva pour
fe retirer . Valmour voulut l'arrêter ,
mais elle s'échappa de fes bras & monta
à fon appartement fans penfer au danger
qu'elle avoit couru ; le coeur rempli de
fon amant , elle s'endormit dans l'efpérance
de le voir bientôt fon époux .
Le lendemain , Valmour qui ne
vouloit plus voyager , demanda à Lucille
la permiffion de lui tenir compa
gnie elle le refufa , mais fon refus
valloit mieux qu'une invitation . Valmour
refta & tout occupé de fes projets ,
preffa Lucille d'accélérer fon bonheur.
Quoi ! fi vîte , lui répondit- elle ? Mais à
peine nous reconnoîtrions- nous fi nous
nous féparions ; eh ! puis fe marier à mon
âge.... Elle fourit , fixa Valmour en rougiflant.
Son teint animé par l'amour &
le defir étoit plus brillant que le tendre
éclat de la rofe . Pendant que Valmour
infiftoit , que Lucille fe défendoit , on entendit
le bruit d'un caroffe qui entroit
dans la cour ; deux femmes en defcen-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
dent , un chevalier de Malthe qui veur
leur donner la main , peut à peine les
fuivre le falon retentit de leur voix :
où eft - elle cette belle folitaire ? Ah !
dit l'une en appercevant Lucille & Valmour
qui s'avançent, voilà qui eft admirable
!un rendez -vous dans les formes . Eh !
mais , ma bonne amie 2 nous avons oublié
de demander fi vous étiez visible .
Je fais très-visible , répond Lucille ; &
fort difcrette , replique l'autre en l'embraffant.
Le chevalier de Malthe qui reconnoît
Valmour , n'en peut croire fes
yeux. Quoi ! s'écrie-t il , fommes- nous e
Italie ? Nous fommes bien mieux ici ,
répond Valmour ; il conte auffitôt à fon
ami fon heureux accident. Pendant qu'il
parle , les femmes l'examinent : dans les
tranfports de fa joie il laiffe entrevoir fes
efpérances ; je veux auffi aller à ma campagne
, dit une des amies de Lucille qui
étoit veuve depuis quelque tems ; pourquoi
un voyageur ne verferoit - il pas aufli
à ma porte ? Le hazard nous fert quelquefois
bien heureufement .
Après toutes ces petites agaceries qui fu
rent bientôt épuifées, on fe promena à l'entrée
du parc en attendant l'heure du dîner :
la jeune veuve ayant remarqué un endroit
NOVEMBRE. 1769. 31
où le gazon paroiffoit flétri , s'écria en
riant ne feroit- ce pas ici que le voyageur
auroit verfé ? C'étoit précisément
la place où Lucille & Valmour s'étoient
repofés la nuit derniere ; vous avez , lui
dit Lucille , une imagination affez folle ;
cette idée plaifante en fir naître mille plus
extravagantes encore.
Après s'être beaucoup promené , on ving
dévorer le repas qui étoit fervi. Lucille
fe difoit tout bas , en fixant Valmour : je
le vois , il faut être au moins deux pour
s'amufer; les amans retournerent le foir
à la ville & l'Hymen , quelques jours
après , ferra les nouds que l'amour avoit
formés .
Par l'auteur des Mémoires de Victoire.
4
A Mlle Angelique , âgée de treize ans ,
d'une figure très intéressante.
J
-
AI des confeils à vous donner :
Ce n'eft pas le moyen de plaire ;
Philis , on ne divertit guère ,
Quand on ne fait que railonner .
Auffi j'aurois gardé fagement le filence ,
Ou vous n'auriez de moi que de vaines chanfons ,
Biv
$32 MERCURE DE FRANCE .
Si je n'euffe connu qu'une heureuſe faiffance
Avoit dans votre coeur prévenu mes leçons.
Souffrez donc que mes vers aident à vous conduire
,
Dans cet âge charmant dont vous allez jouir.
Affez d'autres fans moi voudront vous réjouir ,
Mais peu le chargeront du foin de vous inftruire.
Commencez aujourd'hui le cours
D'une longue fuite d'années.
Efpérez , en croiffant , d'heureuſes deſtinées ,
Et qu'une belle humeur anime vos beaux jours .
Il fied mal à treize ans d'être trifte & rêveufe ;
Mais n'accordez à vos defirs ,
Si vous avez deffein d'être long- tems heureufe ,
Que ce que la nature a d'innocens plaifirs .
Vous n'avez pas befoin , Philis , que je m'arrête ]
A vous dire quelle eft cette févère loi
; Qui vous commande d'être honnête
Le fang dont vous fortez le fera mieux que moi.
Cet ordre fouverain n'admet point de difpenfes ,
Et l'honneur en eft fi jaloux
Quefur les moindres apparences
Ce juge rigoureux prononce contre vous .
Que dans tous vos habits , rien ne foit affecté ,
Qu'une noble fimplicité
En fafle l'ornement , la grace & la richeffe.
Fuyez dans vos difcours l'enflure & la baficfle.
Celles dont la témérité ,
De mille mots favans parent leur éloquence ,
NOVEMBRE . 1769. 33
Au lieu de montrer leur fcience
Ne font voir que leur vanité.
Evitez la plaifanterie
Dont les traits médifans pénétrent juſqu'au coeur;
Et pour divertir l'auditeur
Ne faites point de raillerie
Aux dépens de votre pudeur.
Si les paroles prononcées
Sont l'image de nos pensées ,
Voyez , fans vous flatter d'un traitement plus
doux ,
Ce que des perfonnes fenfées ,
Sur de pareils propos , doivent juger de vous.
Aux bons mots que l'on dit , joignez auſſi les vêg
tres ,
Mais faites quand vous en direz ,
Que ceux dont vous vous raillerez
Puiflent rire comme les autres .
Qui fouffre l'affiduité
D'un amant fier de fa beauté ,
Envain auprès de lui veut pafler pour cruelle :
Un homme qui fe voit d'une femme écouté ,
A droit de tout efpérer d'elle .
N'accoutumez point votre coeur ,
Séduit par la vertu de l'objet qui le tente ,
A s'attendrir par la douceur ,
Même d'une amitié qui peut être innocente.
L'honneur dans ce commerce eft fort mal affures
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
Ne vous y laiflez pas furprendre.
Ne difputez jamais avec trop de chaleur ;
Décidez de fang froid & du pour & du contre
Si vous vous trompez par malheur ,
Loin de foutenir votre erreur ,
Ne vous entêtez point en pareille rencontre 3
Mais par un noble aveu , plein de ſincérité
Revenez à la vérité ,
Qui que ce foit qui vous la montre.
Il ne faut pas chercher à voir
Les intérêts cachés d'une intrigue ſecrette ;
Etre trop curieuſe & vouloir tout ſavoir ,
C'est le donner pour indifcrette.
Si le fecret vous eft , malgré vous , révelé ,
Cachez le avec un tel filence
Même à celui dont l'imprudence
Vous en a fait la confidence ,
"
Qu'il doute quelquefois , s'il vous en a parlés.
Celle qui fouffre en fa préſence
Qu'on éleve trop fes appas ,
Ou des vertus qu'elle n'a pas
N'eft qu'une idole qu'on encenfe.
Une jufte louange a de quoi nous flatter;
Mais un efprit bien fait doit prendre
Bien moins de plaifir à l'entendre
Que de foin à la mériter.
Par M. B **
NOVEMBRE. 1769. 35
"
COMPLIMENT préfenté à S. A. S.
Madame de Bourbon Condé de Vermandois,
abbeſſe de Beaumont lès Tours,
le 25 Août 1769 , jour de la fête de
S. A.
PRINCESS RINCESSE , jufqu'à vous j'éleve mes talens
D'un regard de bonté recevez mon hommage.
Un jeune auteur vous offre fon encens
Et fon bonheur tient à votre fuffrage ;
Mais en ce jour on fait bien ce qu'on dit ,
Et le nom de Condé dans tous les coeurs s'im
prime.
Un militaire a toujours de l'efprit
Quand c'eſt un tel nom qui l'anime
Par M. Leclerc de la Motte , capitaine aw
régiment d'Orléans infanterie.
MADRIGAL à Mlle M.
PENDANT
ENDANT long - tems l'amour m'avoit para
perfide ,
Les traits qu'on m'en contoit me l'avoient fais
hair
B vj
36
MERCURE
DE
FRANCE
.
Je voyois à regret qu'on s'en laiffat trahir ,
Et blåmois tous les pas dont il étoit le guide.
Mais à tort ; à ce dieu je dois plus de juftice ,
En tremblant , dans tes yeux , Aminte , je le vis ,
Et trop puiflant alors il m'eut bientôt foumis ;
Mais je ne vis en lui qu'un vainqueur, doux ,
propice ,
Et non ce dieu méchant qu'il faut que l'on haïffe.
Pourquoi contre l'amour être fi prévenu ?
Pour les coeurs vicieux , hélas ! s'il eft un vice
Pour les coeurs vertueux il eft une vertu.
Par M. Delaville de Baugé,
aux fermes du Roi..
NON,
AUTRE.
ON , tous les coeurs , fous ton empire ,
N'éprouvent point , amour , un fort charmant
Le roffignol chante en aimant ,
Mais la tourterelle foupire.
Amour , je l'avouerai , mon coeur a toujours füü
Le fort du roffignol & de la tourterelle s
Je ne puis chanter comme lui ,
Te craindrois de gémir comme elle.
NOVEMBRE . 1769. 37
HENRIETTE .
LA beauté de miff Henriette égaloit
fa fortune ; elle devoit le jour à un riche
négociant de la ville de Corke . Plufieurs
amans foupiroient pour elle ; un feul avoit
touché fon coeur ; c'étoit un jeune homme
qui depuis quelque mois fembloit avoir
fixé fon féjour dans cette ville ; fa politeffe
& fes manieres annonçoient ane
naiffance diftinguée ; fa dépenfe étoit
celle d'un homme riche ; Delfort étoit
fon nom. Ses rivaux envioient fon
bonheur , & s'étonnoient qu'il différât
fon hymen . Delfort auroit voulu
jouir des droits de l'époux d'Henriette
& n'en être que l'amant ; il fe flattoit
d'en venir à bout ; il excufoit fur différens
prétextes les délais qu'il apportoit à
leur union , & employoit tous les moyens
poffibles pour la féduire. La vertu févère
d'Henriette s'oppofa à toutes fes entreprifes.
Delfort ne pouvant réuffir fans la
violence , enleva fa maîtreffe & la conduifit
dans une terre voifine , où il fe fit
connoître pour le fils du lord Shelton : il
dutà la force un bonheur criminel . Hen
38 MERCURE
DE FRANCE
.
riette au défefpoir eut la force de s'échapper
de fes mains. Elle trouva en
chemin des fecours dans les perfonnes
que fon pere avoit envoyées fur fes traces
; elle les guida elle -même au château
du lâche dont elle avoit à fe venger ; elle
revint porter fon malheur & fa honte
dans le fein de fon pere , & fit conduire
Delfort dans une prifon . Elle reclama les
loix & pourfuivit la punition du coupable.
Delfort commença à fentir des remords
de fon crime ; il attendoit fon arrêt
de mort ; il fupplia fes juges de lui
permettre de parler encore à la perfonne
qu'il avoit outragée ; on pria Henriette
d'y confentir ; elle fe préfenta à l'audience
; la ville entiere y étoit affemblée :
vous voyez , lui dit Delfort , à quelle extrêmité
je me trouve réduit ; j'ai mérité
la mort ; votre pitié auroit peine à me
fauver la vie : fi vous confentiez cependant
à m'époufer , peut- être que mes affaires
prendroient une autre face. Henriette
lança fur lui un regard d'indignation
: -Il n'a tenu qu'à vous , je l'avoue
d'obtenir autrefois ma main ; je vous eftimois
, je vous mépriſe aujourd'hui ; je
dois à tout mon fexe un exemple qui le
saffure. La mort que vous allez fubir ne
NOVEMBRE . 1769. 39
me rendra point l'honneur que vous m'avez
ôté , mais elle épouventera les lâches
qui feroient tentés de vous imiter un jour.
Tout le monde applaudit à cette réponse
les juges l'admirerent. Henriette recouvra
toute fa gloire , & parmi tous fes
amans il n'en fut aucun qui ne regardât
dès-lors fa main comme le bonheur le
plus flatteur. Je mourrai donc , s'écria
Delfort ? Dans ce moment on vit entrer
un vieillard qui fendoit la preffe avec effort
, & qui jetant un regard effrayé fur
les juges & fur le coupable , fe fit conneître
pour le lord Shelton. Inftruit de
Pentreprife criminelle de fon fils , & du
danger auquel il fe trouvoit expofé , il
étoit accouru pour tâcher d'obtenir fa
grace , en fatisfaifant ceux qu'il avoit
outragés. Le fpectacle qui s'offroit à fes
yeux le remplit d'effroi ; fa douleur & fa
vieilleffe intérefferent en fa faveur ; on le
plaignit , on eût voulu le confoler ; on
l'inftruifit de ce qui venoit de fe paffer
on lui apprit que la grace de Delfort étoit
entre les mains d'Henriette . Il courut
fe jeter à fes pieds ; il lui prit les mains ,
les baigna de fes larmes , la conjura de
ne pas le précipiter dans la tombe & de
pardonner au malheureux . Henriette
40 MERCURE DE FRANCE.
fut attendrie , fes pleurs fe mêlerent à
ceux du vieillard ; elle ne put repouffer
un pere qui l'imploroit pour fon fils :
que la nature eft éloquente , s'écria - telle
! elle l'emporte ; je cede : puiffe votre
fils revenir à lui - même , & fuivre la
vertu dont vous lui donnez l'exemple.
Il n'y a plus de crime , ajouta - t - elle ,
puifqu'il n'y a plus de plaignant , en s'adreffant
aux juges ; Delfort eft mon
époux . On foufcrivit à fon jugement ;
elle fut unie à l'inftant même à Delfort ,
qui ne ceffa de l'adorer , de détefter fes
erreurs & de les réparer .
VENUS ET ADONIS.
VENUS alloit d'Amathonte à Paphos ,
Elle étoit fur fon char : fes colombes fidèles
La traînoient par les airs , volant à tire - d'aîles:
La déefle cherchoit les douceurs du repos ;
Mais en laiflant tomber fes regards fur la terre ,
Elle voit au bord d'un ruiffeau ,
Sous un ombrage folitaire ,
J
Un berger près de fon troupeau.
Quel berger ! Non , jamais la reine de Cythere' ;
An ciel ne vit rien de fi beau !
Il dormoit , & déjà l'immottelle foupire
NOVEMBRE. 1769 . 41
Adonis n'avoit pas encore ouvert les yeux ,
Elle eft auprès de lui , le contemple & l'admire
Et forme en fecret mille voeux .
Il s'éveille , il regarde.... Oſurpriſe nouvelle !
Il voit , il adore Vénus !
L'amour , le tendre amour la rend encor plus belle;
Les regards du berger au coeur de l'immortelle
Portent des tranfports inconnus.
Viens à ma cour , mortel aimable !
Que ta pudeur eft adorable !
Viens , c'eft une divinité
Qui t'abandonne fon empire ,
Dit-elle avec ce doux fourire
Qui foumit tant de fois Jupiter enchanté !
Dans fon char auſſi - tôt la charmante déeffe
Emporte l'objet de les feux ;
Elle vole , elle arrive , & toute à la tendreffe ;
Elle oublie & l'Olympe & Mars & tous les dieux.
De tout ceci que faut- il que j'infére ?
L'amour égale tout , les bergers & les rois ,
Le ciel , l'enfer , l'onde & la terre.
Qui peut fe fouftraire à fes loix ?
De Minerve empruntez l'Egide toute fois.
Par l'auteur du fonge d'Irus. *
Le fonge d'Irus ou le bonheur , conte en vers
à J. J. Rouffeau , fuivi de Silveftre , conte en
42 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAM ME , tirée d'un conte
allemand.
A L'Aîné de deux fils , ( jeune homme plein
d'efprit )
Un moribond léguoit tout fon bien en partage ,
De quoi le notaire interdit
Difputoit pour que l'autre eût droit à l'héritage.
Mais le mourant lui dit : Monfieur , point de
chagrin ,
Ce que je fais n'eft pas chole inhumaine ,
Du premier feul , hélas ! je fuis en peine ,
Le fecond eft fi fot , qu'il fera fon chemin.
Par M. Lau ... de Boi...
MADRIGAL à Mlle de G...
TANDIS qu'Amour fait contre vous
L'inutile eflai de fes armes ,
profe , de quelques apologues , &c . C'est le titre
d'un ouvrage du même auteur qu'on trouvera inceffamment
chez J. P. Coftard , libraire , rue St
Jean de Beauvais
NOVEMBRE. 1769.
43
Je vois Cypris qui , de vos charmes ,
Détourne les regards jaloux ;
Soyez moins belle ou moins févère ;
N'eft - ce donc point aflez , Doris ,
De faire murmurer la mere
Sans encore irriter le fils ?
Par M. Bignicourt.
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. de Bignicourt , auteur d'un recueil
de poëfies , & de diverfes obfervations
relatives à la morale , à la politique , &
à la littérature.
De Catulle & d'Anacreon E
Il joignit l'enjoument aux Graces ,
Et du fentier de la raifon
Sa morale applanit les traces.
Par M. M ***
METAMORPHOSE.
APOLLON POLLON fouvent fe transforme.
Il eft berger , il eft oiſeau ,
Ileft homme , Dieu , puis corbeau;
44 MERCURE DE FRANCE.
Sous cette figure difforme
Il dicta les vers de Boileau ;
En berger , ceux de Deshouliere ;
Grand homme, il fut Racine , & Corneille & Rouffeau
;
Dieu pour Virgile & pour Voltaire.
Par Mde Guibert.
Avis au Lecteur.
Dans le tems que deux ou trois femmes
pleines d'efprit & d'agrément fembloient
confpirer contre le fouper , &
accoutumoient le public à ces caffès charmans
dont on a tant parlé dans Paris, une
fociété de bonne gens s'affembloit, toutes
les femaines deux fois, pour fouper à l'ancienne
mode . Chofe finguliere ! elle trouvoit
fouvent les foirées courtes fans le
fecours des cartes . Auffi la maîtreffe de
la maifon permettoit - elle à fes convives
d'apporter chez elle , au lieu des anecdotes
de la méchanceté ou de l'hiftoriete
de l'intrigue , cette franche & honnête
gaïté qui , pour plaifanter , n'a pas befoin
de médire . On faifoit chez elle de
bons & de mauvais vers , & toujours de
la profe affez paffable . Lorfque , dans le
NOVEMBRE . 1769. 45
mois de Mai , les convives furent fur le
point de fe féparer pour aller chacun à la
campagne , un d'entr'eux fut chargé de
faire , comme on dit au théâtre , le compliment
de clôture , & prononça le difcours
fuivant à la fin d'un foupé , calqué
fur les régles qu'il donne pour en faire de
bons.
DISCOURS , adreſſe à table , à Mde la
M. de **
tems, T
LES
› par un foupeur du vieux
Es amufemens de la campagne vont
interrompre , Madame , les délicieux foupers
qui nous raffembloient à Paris . Organe
des fentimens de vos convives , me
fera-t-il permis de joindre à l'hommage
de leur reconnoiffance quelques réflexions
qui peuvent l'étendre ? L'efprit ne differtę
fur le plaifir que lorfque l'ame le fent
échapper.
11 eft un befoin qui eft particulier à
l'homme , & par conféquent il eft un
genre de plaifir qui n'eft destiné qu'à lui
feul ; c'eft celui de vivre avec fes fembla
bles. L'homme feul en effet multiplie
fes plaifirs en les partageant ; la fatisfaç46
MERCURE DE FRANCE .
fa
tion dont il est témoin remplit fon coeur
& augmente la fienne ; l'on diroit que
félicité propre n'eft que l'admirable compofé
des plaiſirs de tous fes égaux .
Oui, aimables convives , il n'en eft aucun
dans l'homme qui ne reçoive de la fociété
la perfection à laquelle la nature l'a deſtiné.
Le delir nous eft commun avec tous les
êtres organifés . L'amour ne fut donné
qu'à nous. Le cerf furieux pourſuit ſa fémelle
, la joint , l'abandonne & l'oublie ;
l'homme vit avec fa compagne , & dans
le filence de fes fens fon ame brûlante lui
parle encore. La brute , en dévorant les
fruits qu'elle rencontre , ne céde qu'à
l'empire du befoin ; l'homme feul couvre
fa table de fleurs ; il aſſemble autour d'elle
& fa famille & fes amis ; il y voit avec
tranfport arriver la beauté dont il eft
épris , & à laquelle il n'ofe encore avouer
fon penchant: en verfant dans la coupe ,
que lui préfente cette main chérie , un vin
frais & délicieux , fes yeux fe mouillent
& s'enflamment ; l'amitié , qui y lit le
defir modefte & la tendreffe timide , applaudit
en fouriant : une gaité douce fe
communique dans toutes les ames ; elles
s'ouvrent toutes à la fois pour recevoir &
pour rendre les impreffions de la joie , &
NOVEMBRE. 1769. 47
l'imagination leur prête fes graces & fa
fécondité... Que le berceau fufpendu
fur cette table paroît alors agréable !
Quelle fraîcheur dans l'air qui en agite
doucement le feuillage & qui répand
le parfum des rofes ! Que le jour qui
l'éclaire eft pur & férein ! Que la nature
nous paroît alors belle ! O , mes amis
dans cette foule de fenfations agréables
diftinguez , fi vous le pouvez , celle qui
avertit votre palais de la bonté des mets
qui lui font offerts ! Je trouve dans mes
fens le germe des plaifirs , mais ce n'eft
que dans mon coeur que j'en découvre la
mefure.
Je viens de donner , fans y penfer , l'i
dée la plus jufte du plaifir de la table ; je
ne l'ai point crayonnée d'après mon imagination
, & c'eft au milieu de vous que
j'ai pris mon modèle. Ce plaifir , auffi ancien
que la fociété , étoit diftingué chez
les Romains par un mot qui ne fignifie
que la douceur de vivre enfemble. Il fut
dans tous les tems le lien des familles &
celui même des états . Les miniftres ont
fait la guerre de leur cabinet : les ambaffadeurs
ont figné à table des traités de
* Convivium,
*
48 MERCURE DE FRANCE.
paix. En un mot la table femble deſtinée
à maintenir parmi les hommes l'égalité
& la liberté , deux biens fans lesquels
l'orgueil même , s'il eft de bonne foi ,
conviendra qu'il n'eft point de véritable
fatisfaction .
Pourquoi donc , Meffieurs , ce plaifir
eft- il aujourd'hui fi rare ? C'eft que l'on
en oublie infenfiblement la véritable fin .
On a voulu qu'il fût principalement l'occupation
des fens ; & l'on n'a pas fait réflexion
que de plaifir de manger n'étoit
que la moindre partie du bonheur de fouper.
On a cru que les mêts devoient attirer
toute l'attention ; la table a été couverte
avec l'art le plus exquis , mais elle
a été mal environnée : tout l'efprit eft
paffé dans les ragoûts , tout le jugement
dans le palais , toute la chaleur dans les
eftomacs ; on a donc appliqué à la table
ce qu'avoit dit de l'amour un philofophe
célèbre ; c'est le physique qui en eft bon
ce n'eft point la peine de s'occuper du moral.
Čependant c'étoit le moral qui produifoit
la joie , & c'eft du phyſique que
font nées les indigeftions. J'aime les foupers
où l'on ne fe fouvient point de ce
que l'on a mangé , mais beaucoup de ce
que l'on a dit , & d'où l'on fort fans parler
NOVEMBRE. 1769. 49
fer du caifinier , mais en faifant l'éloge
des convives . La profution & ka magnificence
de la bonne chere ne vous fem
blent elles pas jeter dans l'ame une admiration
ftupide qui engourdit toutes les
facultés ? Frappée de ce fpe &t de impofant
, elle fent bien que le premier rôle
qu'il exige eft celui de digérer , & ce foin
ne la reg rde pas.
Auli , Meffieurs , prenez y garde , le
fouper fi agréable , fi recherché autrefois ,
femble menacé de cette révolution que
le luxe annonce toujours aux empires .
L'ennui eft pour les convives ce qu'étoit
pour les Romains le découragement qui
les détachoit de leur parrie ; la dépenfe
eft pour les maîtreffes de maifon ce qu'étoit
l'épuifement du fifc fous les empereurs
prodigues & inconſidérés .
Déjà la jeuneffe préfére à la faſtidieuſe
monotonie de nos feftins la licence des
orgies que l'on célèbre chez nos actrices .
On fent la néceffité de la rappeler . Ce
foin tient aux moeurs ; mais comme dans
certains états où l'on aime mieux détruire
de le réformer , au gouvernement que
lieu de rappeler le fouper à fon inftitution
primitive , quelques perfonnes ont
entrepris de le fupprimer. On s'eft ap-
C
le
*
So
MERCURE
DE FRANCE
.
perçu que l'on ne rioit plus en commun ,
& l'on a voulu effayer fi l'on pourroit fourire
par pelotons. Les grandes tables
étoient ennuyeufes , l'on a imaginé les
tables de toilette , & l'on n'a pas fait réflexion
qu'aux foupers comme fur nos
théâtres , l'unité d'action étoit la fource
de l'intérêt.
Laiffez , Madame , effayer ces nouveautés
; leur fuccès , fût-il encore plus brillant
, n'affoiblita point notre attachement
aux inſtitutions & aux tables de nos ancêtres.
Que la vôtre réuniffe encore longtems
& la loyauté de la vieille cuisine &
la franchiſe des moeurs anciennes ! Que la
joie y foit commune ainfi que la converfation
! Nous n'avons pas befoin d'efforts
pour vous plaire , il n'en faut point de
votre part pour nous rendre heureux . Les
beaux efprits d'Athènes avoient des cafés ,
mais le banquet étoit pour les fages,
NOVEMBRE. 1769. SI
VERS à M. de S ** fur fes deux premiers
volumes de l'Honneur François. *
IL eft bien doux , bien flatteur à votre âge
D'avoir fervi fon prince & chanté fon pays!
Vous jouillez de ce double avantage ,
Quand vous nous retracez les vertus , le courage
D'un peuple heureux par les foins de Louis ,
Des bons coeurs & des beaux efprits
Vous réuniffez le fuffrage.
L'Honneur , ce doux befoin du coeur de tout Français
,
Ce feu pur & facré qui l'anime & l'enflamme
;
L'honneur, fous vos pinceaux, prend de nouveaux
attraits :
Vous le peignez d'après votre ame.
De nos héros ne ceffez de parler ,
Bon citoyen , qui méritez d'en être ;
Continuez :: vous faites naître
Le defir de vous reflembler.
a
Par M, Coftard.
L'hiftoire des vertus & des exploits de notre
nation. Les deux premiers volumes de cet ouvrage
vont paroître inceflamment chez J. P. Coſtard,
libraire , rue S. Jean de Beauvais , la premiere
porte cochere au-deflus du collège.
Cij
$ 2
MERCURE DE FRANCE .
VERS à M. Lemiere , fur le poëme
de la peinture.
Ex deffinant fon immortel tableau N
De l'hiftoire de la peinture ,
Lemiere a dérobé l'auteur de la nature ,
Et le fublime effort de ce peintre nouveau
Donne une ame à chaque figure.
Par Mde Guibert.
A Mademoiſelle Rofalie , jouant le rôle
de l'Amour dans l'acte de Pfyché.
ONN vous a vu jouer bien des rôles d'amours ;
Mais c'étoient des marmots de la cour de Cythère
Qui ne defcendoient fur la terre
Que pour venir prefque toujours
Faire admirer aux regards du parterre
De votre taille les contours ,
Et s'en retourner fans rien faire ;
Ici c'est toute une autre affaire.
De l'aimable Plyché charmant adorateur ,
Sur les mers , aux enfers vous fuivez cette belle ,
Vous volez y calmer fon trouble , fa douleur;
Nelongeantplus au fpectateur ,
NOVEMBRE . 1769 . 53
Uniquement occupé d'elle ,
En vous je ne vois plus l'acteur
Mais un amant tendre & fidèle .
Malgré fon changement & fa difformité
Votre coeur lui trouve des charmes ,
Et votre fenfibilité
Afes pieds fait couler vos larmes ;
La vérité de votre jeu ,
De ce jeu qui touche , intéreſſe ,
En vous fait pafler tout le feu
Du dieu même de la tendreffe ;
`Non ; vous ne jouez pas l'amour ;
Par votre voix c'eſt lui - même qui chante ,
C'eft ce dieu defcendu de la célefte cour ,
Qui , fous vos traits , nous ravit , nous enchante;
Pour fon art & pour fes talens
On fait rendre juſtice à l'aimable Sophie ;
Mais voyant chaque jour vos progrès étonnans ,
On dit la jeune Rofalie ,
Si fa tête réfifte aux vapeurs de l'encens ,
Doit l'atteindre dans peu de tems
Et devenir une actrice accomplie.
Ah ! puifque pour Pfyché vous montrez tant
d'ardeur ,
Tant de vivacité , tant d'ame ,
Quel devroit être le bonheur
D'un objet qui , n'étant pas femme ,
Auroit fçu toucher votre coeur ?
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE à Madame la Marquife
d'Antremont.
Je faifois ferment chaque jour
De fuir les lieux où le fils de Latone
Fait d'ordinaire fon féjour :
Le Plaifir , enfant de l'Amour ,
Ceignoit mon front de fa couronne .
Je voulois jouir des faveurs
Qu'il nous prodigue au printems de notre âge :
Dans les jardins je cueillois quelques fleurs ;
Lui feul obtenoit mon hommage.
Mais Euterpe , à l'air enfantin ,
Pour me féduire a pris votre figure :
Elle m'a mis fa lyre en main ,
Et je fuis devenu parjure .
Comment pouvois - je réfifter
A vos attraits , aux charmes d'une mufe ?
On m'entendit auffi -tôt vous chanter.
Votre beauté me fert d'excufe.
Je ne fais point tirer d'un luth harmonieux
Des accords auffi doux , auffi délicieux
Que d'Antremont , que Bernard ou Voltaire ;
Et je crois qu'on feroit bien mieux
De les entendre & de fe taire ,
A moins que
Mais tous les jours dans le boccage
Du roffignol on admire les fons ;
Et l'on écoute
le ramage
de chanter comme eux .
NOVEMBRE . 1769. 55
Et des linots & des pinçons.
Pour vous , ô charmante bergere ,
Qui conduiſez aujourd'hui les moutons
Confiés autrefois aux foins de Deshouliere ,
Vous favez prendre tous les tons :
Vous pouvez être ou fublime ou légere ,
Vanter les exploits du guerrier ,
Accompagner les graces à Cythère ,
Et joindre le myrthe au laurier ,
Ornement qu'aux rubis une mufe préféré.
Sur le modefte front d'une jeune beauté
Sied bien ce double diademe .
Corine ni Sapho ne l'ont point mérité ;
Vous ne reflemblez qu'à vous même .
Je ne fais point fi vous favez aimer ;
C'eft pourtant un befoin à vingt ans néceffaire ,
Mais ce qu'on peut fûrement affirmer ,
C'eft que vous avez l'art de plaite ,
De féduire & de tout charmer.
Ah ! fi les dieux , à mes voeux favorables ,
Me laifoient l'emploi de mes jours ,
Le plaifir me les rendroit courts ;
Mais ils feroient bien agréables.
En trois égales parts je les diviferois :
Vous faites de beaux vers , & je voudrois les lire ;
Vous êtes fort aimable , & je vous aimerois ;
Et le reste du tems feroit pour vous le dire .
Par M. de St Just.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
VERS à Madame D.. G... de Montauban
, auteur de l'énigme inférée dans
le Mercure de Septembre 1769 , dont le
mor eft la Pomme.
Ce qui perdit le premier homme E
Et fa trifte poftérité ;
Vous le favez , ce fut la pomme ,
Qu'il prit des mains de la beauté :
Sans la pomme , divine Troye ,
Tes murs que défendoit Hector ,
Et qui des Grecs furent la proie ,
Subfifteroient peut - être encor.
Deviez -vous , nouvelle Minerve ,
Nous retracer tous ces malheurs ?
Falloit il donc que votre verve
R'ouvrit la fource de nos pleurs ?
Oui fans doute , de la plus belle
pomme autrefois fut le prix ;
L'on ne doit point être furpris
Que la beauté nous la rappelle ;
Je dis plus : tel étoit fon fort ,
Al'immortalıfer vous étiez deftinée ;
Adam de vous l'eût priſe avec tranſport

Et Pâris vous l'auroit donnée.
Par un Abonné au Mercure.

bembre
1769.
AIR
Page . 57.
3
de Bachus et Erigone.
Comme le souffle.....des Zé-
-phins,Embellit les traces de Flore,
W
Sur vos pas l'amour fait éco-re,
Les ris lesjeux et lesplaisirs : Qui ne vous
rendroit pas les armes En voyant bril
-ler tantd'attraits ?De Venus vous a
vez les charmes , De l'amour vous a
trvez les traits
1T La Récaillée rue du Foin S&Jacque
NOVEMBRE . 1769. 57
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure d'Octobre 1769 , lecond
volume , eft bourfe , défignée comme
bourſe à argent & bourfe à cheveux ;
celle de la feconde eft le fouci ; celle de
la troifiéme eft ame ; celle de la quatriéme
eft lif. Le mot du premier logogryphe
eft la Calomnie , où l'on trouve calme ,
cale , moi , Milan , mi , mine , loi , lion',
Io , mie , an , clio , ciel , Ino , coin , ami ,
Milon , Maine , Nil , main , lie , mil , milan.
Le mot du fecond eft canon , où l'on
trouve anon & non . Le mot du troisième
eft citerne , où l'on trouve nitre , cire , ire ,
tic , Crete , rit , terne , Nice , retine, nier.
ENIGM E.
Iz eft un monde en miniature ,
Qui du grand monde eſt l'abrégé ,
Monde magique , où la nature
N'a rien produit , rien arrangé.
Là , le mode eft loin de la chofe ,
L'effet ne tient point à la cauſe ,
Le milieu vient après la fin ,
Cv
MERCURE DE FRANCE.
Et Juillet arrive avant Juin.
Rien d'ailleurs ne lui manque à cet étrange
monde ,
Créé quelquefois par un fot.
On y trouve le feu , l'air , & la terre & l'onde ,
Efprit & corps , ange & magot ,
Plante , foffile , météore ;
On y trouve tour , en un mot ,
Et mille autres chofes encore.
AUTRE .
Pour certain fexe , à certain âge , OUR
Je fuis d'un grand amuſement.
Mais dès qu'on penfe mûrement
Je ne fuis plus d'aucun ufage.
J'ai des pieds , des mains & des bras ,
Un corps , un vifage , une tête ,
Et tout cela ne me fert pas .
Pourtant ne dites pas que je fuis une bête :
Quoi qu'il en foit, on me fait fête.
On m'habille vingt fois par jour ;
On me deshabille de même ;
On me boude ; on me fait la cour ;
On m'abandonne , puis on m'aime.
On me gronde , je ne dis mot ;
Mais je n'en vaux pas davantage :
NOVEMBRE. 1769. 5 ?
On me met dans un coin , j'y refte , mais bientôt
Je plais comme devant , c'eſt-là mon avantage.
Si l'on ment ou fi l'on fait mal ,
Oh ! c'est moi qui l'ait fait fans doute ,
Tout cela fans que je m'en doute.
Mais le dirai - je enfin ? Oui , cela m'eſt égal .
Je fuis fans coeur , je fuis fans ame ,
Et je n'ai pas le ſens commun.
Je fuis faite à peu près comme eft faite une
·
femme ,
Et comme vous verrez , j'occupe bien quelqu'un.
Souvent autour de moi plufieurs enfans s'aſſemblent
Alors , c'eft du caquet , du plaifir & du bruit.
Combien de femmes me reflemblent ,
Et combien d'hommes aujourd'hui.
Ce que je dis eft un peu rude ;
Je parle , & c'eft contre ma loi.
O vous , qui faites tant la prudel
Vous vous êtes fervi de moi.
1
AUTR E.
Jz reffemble au cheval de Troye ,
Je porte des gens dans mon corps.
Je fuis montéfur de mauvais reflorts ;
Quelquefois c'eft fur l'eau que je parcours ma
vaie.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
L'article me fait mafculin ;
Et fi j'étois du féminin
Je ferois femme d'une bête ,
Malpropre des pieds à la tête.
AVIC
AUTR E.
VEC un coeur bien noir , des dehors tout de
glace ,
Croiroit-on que je dufle avoir des courtiſans ?
Grand nombre auprès de moi néanmoins prennent
place :
Je dois en convenir ; ce n'eft que pour un tems
Car , lorsque le zéphir ramene le printems,
Jufqu'à ce qu'il s'envole il faut que je m'en paffe.
Mais , quand le fier Borée en leurs réduits les
chafle ,
Ils me trouvent alors des charmes éclatans...
Que dis-je ? ... Un feul fuffit pour les fixer longtems.
Par ma difcrétion , fur- tout , je me furpafle.
Rarement devant moi fe cachent deux amans :
Ils allument leurs feux au mien qui les agace ;
Et , tandis qu'en fes bras l'amour des entrelace ,
Les miens jettent du jour fur leurs raviflemens .
Mais fi je tiens fecrets de fi doux paffe - tems ,
Je fume de falloir auffi taire l'audace
De ces efprits pervers qui , fur l'humaine race ,
NOVEMBRE. 61
1769.
Tiennent , fous mon manteau , mille propos méchans.
Que ne préfèrent- ils de me tourner la face ,
Comme on voit qu'il arrive aux petits importans !
Je pardonne à ceux-ci leurs geftes impudens ,
Ainfi que d'un d'un magot je louffre la grimace ;
Car , pendant fon féjour , pour petit qu'il le faffe ,
Il n'apprête pas moins à rire aux bonnes gens.
ParF.... C. au greffe de l'hôtel- deville
de Paris.
A UTR E.
NATORUM ATORUM mihi multa manus : non omnibus
ætas
Eft eadem ; redeunt redivivi abeuntque viciffim .
Mors mea , mors ipfis ; & me furgente refurgunt ,
Prodigium mirare ! opus eft , ut vivere poffun ,
Ante mori , alternamque peto per funera vitam.
Par M. Lesbrouffart.
62 MERCURE DE FRANCE .
LOGO GRYPHE.
Mon corps , en fon entier inftrument de mu- ON
fique ,
Enchante les forêts & foutient les concerts ;
Renverſe le , lecteur , aux flots il fait la nicque.
Il eft , fa tête à bas , le dieu de l'univers .
Par M. Lan.. de B...
AUTR E.
Aux champs de Bellone , à la ville ,
Par- tout je m'annonce avec bruit :
Sans vent je ferois inutile ,"
Autant refter en mon étuit.
Mais lorfque quelque main légere ,
Méthodiquement me conduit ,
Sans mentir , lecteur , je fais plaire
Au grand cortège qui me fuit.
Porté fur mes dix pieds , je t'offre tour-à- tour
Le frere de Saturne ; un illuftre prophête ;
Elément , grain , le trône de l'amour ;
Ce qui , trop répété , nous fait pencher la tête ;
Animal , vafe , un pronom poffeffif ;
Un acte de commerce ; un terme de muſique ;
NOVEMBRE . 1769. 63
Le couteau d'Efculape ; un fleuve; un purgatif;
Un
organe dans l'homme ; un attribut bachique
;
Un fouverain de Rome ; un reptile rongeur ;
Un lens , une ſaiſon ; du chef une partie ;
Une riviere en France ; un figne de douleur ;
Une arme ; un lac fameux ; de Junon la patrie ;
D'Hercule un des parens ; de Lycurgue le fils 3
Lecteur , je t'offre encore un fleuve en Bithynie ;
Ce dont on te fait des habits ;
Tu trouveras , fans grand effort ,
D'un infecte le fruit ; le nom d'une grifette ;
Ce qui retient le vaiſleau dans le port ;
Ce qui le fait tenir à l'affaut le plus fort ;
La muſe d'Amphion ; un compte , une épithète ;
Régiment ,jeu ; le livre du hafard ;
Ce qui , des lieux connus , marque la latitude ,
Le rumb de vent , la longitude ;
Avant de joindre l'étendard ,
Plus clairement , veux- tu que je m'explique ,
Al'ennemi vaincu par fois je fais la nique .
Par M, de la Roferie.
64 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
BELLE Iris , vous ne connoiſſez pas
Ce que font à nos yeux vos appas.
Permettez que ma mule timide
Prife votre teint vermeil :
Il nous offre un élément perfide ,
Et l'ennemi du fommeil.
Parle même.
AUTR E.
De fept foeurs je fuis la derniere.
J'aime à changer de caractere ;
Et j'imite en cela mes foeurs
Qui , comme moi , font fort capricieuſes ;
Mais nous avons mille attraits enchanteurs
Qui nous foumettent tous les coeurs.
Nous fommes tantôt férieuses ,
Tantôt triftes , tantôt joyeuſes
Et prefque toujours amoureuſes.
Notre aînée , au lecteur , offre un mot dujargon
Qu'on parloit dans l'ancienne Rome.
Ce mor , particule on le nomme ,
Ou bien, fil'on veut, conjonction ;
NOVEMBRE . 1769 . 65
Bref en le retournant on y trouve un pronom .
Deux de nos foeurs viennent enfuite ,
Er qui , féparément , ne donnent rien de bon ;
Mais en les affemblant elles ont leur mérite.
On y voit aisément le nom de deux grands faints
Fort connus dans Paris. De plus cinq mots latins
Dont deux deſtinés à la chofe :
Deux font pour moi : l'autre eft à lui .
Pourfuivant la métamorphofe ,
On trouve un remede à l'ennui :
L'abîme aux nochers redoutable :
De Mahomet un defcendant :
Ce que je cherche en ce moment :
Ce qu'un vieillard demande à table :
Un fynonyme au mot courroux :
Un terme de l'artillerie ,
Et certain petit nom fort doux
Qu'on peut donner à fon amie.
La quatrième vient enfin
Où l'on ne trouve rien qu'un bout de faribole ;
Mais ce que la cinquiéme expofe en bon latin
Brille de l'un à l'autre pôle :
On n'y fauroit voir en François
Que ce qu'on foule aux pieds. Celle qui vient
après
Offre un article de grammaire.
On s'en fert quelquefois auffi
Pour défigner ce qui n'eft point ici .
Voilà de mes fix foeurs une efquiffe légere
66 MERCURE DE FRANCE.
Pour moi , je ne préſente , à mon lecteur furpris
D'abord , que les deux tiers de fix. :
Je pourrois cependant lui montrer fans myftere ,
Un mot avec lequel il eft aifé de faire
Les plus magnifiques projets
Dont je ne puis affurer le fuccès.
****
Je crois qu'il n'eft pas néceflaire
D'en dire davantage ; avant que d'achever
Je prétends cependant , au lecteur , me montrer
Qu'il ouvre bien les yeux , il va me voir paroître ;
Si , malgré ce qu'il voit , il ne peut me connoître ,
C'èn en vain qu'il s'obſtine à vouloir me chercher
,
Dans un fiécle peut - être il faura me trouver.
Par M. Lafite , de Lyon.
AUTRE.
QUOIQUE fort & puiffant , je commence mes
jours
A gémir dans la fervitude ,
Et pour comble d'ingratitude ,
Une main fanguinaire en termine le cours.
Un fatal inftrument me prive
Prelqu'auffi tôt que je fuis né
De la vertu générative ,
Et mon malheureux fort n'eft pas plus fortuné
NOVEMBRE. 1769 . 67
Sous la forme que l'on me prête ,
Lecteur , en me tranchant la tête.
Alors fans égard pour mon fruit ,
Chacun friand de ma fubftance ,
Me rompt le corps & m'engloutit.
O mortels inhumains , la fuprême puiflance ,
Unjour pour vous punir de vos crimes divers ,
Avec trois de mes pieds détruira l'univers.
Hélas , de cette ruine entiere ,
Avoit- elle conçu le funefte deffein ,
Quand fa main vous forma de la vile matiere
Queje renferme dans mon fein !
Par M. Rag... receveur des fermes
du Roi , à Chartres .
INTEGER ,
AUTRE.
NTEGER , en videor : me divide , lætior anni
Tempeftas fiam , fetigerumque pecus .
Par M. Lesbrouſſart.
68 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire ancienne de la Ruffie , d.puis
T'origine de la nation Ruife , jufqu'à
la mort du grand duc Jaroflaw I , par
Michel Lomonoffow , confeiller d'état
& membre des académies impériales
& royales de Saint Petersbourg ,
de Stockolm , & c , & c ; traduite de l'allemand
par M. E *** , augmentée de
deux cartes géographiqu.s. A Paris
chez Guillyn , libraire Quai des Auguftins
; & à Dijon , chez François Desventes
. in - 8°.
M. Lomonoffow a écrit cette hiftoire
en ruffe ; on l'a traduite bientôt en allemand
, & M. E *** vient de nous la donner
en françois d'après la verfion allemande.
L'auteur ruffe a puifé dans les
monumens que lui ont fournis les annaliftes
de fa nation , qui ne s'accordent
pas toujours avec les hiftoriens étrangers ,
mais qui fans doute méritent la préférence
à bien des égards . Il préfente d'abord
un état de la Ruffie avant Rurik ;
cette partie de fon ouvrage eft pleine de
NOVEMBRE . 1769. 69
recherches & de difcullions ; elle est peu
fufceptible d'extrait . Il regarde les Elclavons
& les Ezudes , comme les premiers
habitans de la Rullie , contre le fentiment
des écrivains étrangers qui veulent que
ce foit les Scythes & les Sarmates qui
l'ayent peuplée ; il s'étend fur l'antiquité
des peuples qu'il appelle les ancêtres des
Rulles ; ce fut en 862 , que Rurik fut
choifi pour commandes à fes compatriotes
; il fut le fondateur de la monarchie
Ruife. Oleg fon coufin lui fuccéda en
qualité de tureur de fou fils Igor , & conferva
l'autorité jufqu'à fa mort. L'auteur
à ce fujet raconte cette annecdote ; » Aleg
,, demanda à fon devin de quel genre de
❞ mort il mourroit ? Il lui répondit que
» le cheval dont il avoit coutume de fe
» fervir & qu'il aimoit paffionnément ,
» lui feroit perdre la vie , là - deffus il
réfolut de ne plus le voir , & il l'envoya
dans une province éloignée . Il
» s'en relfouvint au bout de quatre ans ; il
fit appeler fon écuyer & lui en demanda
» des nouvelles ; ayant appris qu'il étoit
mort ; il fe moqua du devin , votre prophétie
eft fauffe , lui dit - il , le cheval
eft mort & je fuis encore en vie . Je
» veux l'aller voir & vous démentir. Il
"
35
"2
"
70 MERCURE DE FRANCE .
"
» fe tranfporta fur le lieu où on l'avoit
» jeté , & voyant fa tête , il la foula aux
pieds en difant : fe pourroit- il que cer
» animal me causât la mort ? Comme il
» achevoit ces mots , il en fortit un fer-
» pent qui le mordit au pied avec tant de
» violence , qu'il tomba malade & mou-
" .
rut de fa bleffure , après avoir regné
» trente-trois ans , généralement regretté
» de fes fujets Le fils de Rurik monta
alors fur le trône ; fa veuve l'occupa après
lui , en attendant que fon fils fût en état
de le remplir : elle commença par venger
fon mari que les Drewieres avoient tué ;
ceux- ci ne craignant pas une femme , lui
propoferent d'époufer leur prince ; elle
ne leur répondit qu'en failant enterrer
leurs députés tout vifs : elle feignit de
confentir à cet hymen en priant les Drewieres
de lui envoyer quelques perfonnes
diftinguées pour le conclure ; les
Drewieres , fans s'inquieter du fort de
leurs premiers députés en envoyent de
nouveaux qui périffent ; Olga , par
une autre rufe les prive encore de leurs
généraux , leur livre enfuite bataille &
les foumet. Cette princeffe fe fit baptifer
à Conftantinople lorfqu'elle eut remis
les rènes du gouvernement à fon fils
NOVEMBRE . 1769. 7ft
Swatoslaw qui refta dans l'idolâtrie , &
qui dominé de la fureur de fes conquêtes
, périt enfin dans un combat ; fon
vainqueur fit enchâſſer ſon crâne dans
de l'or & fit mettre deffus l'infcription
fuivante : celui qui cherche à ravir le bien
d'autrui , perdfouvent le fien.
Wladimir fe vit pailible poffeffeur du
tout en 981. Sa fagefle le fit eftimer ;
les nations voisines crurent voir en lui
un nouveau Numa ; elles plaignirent fon
idolâtrie , & chercherent à l'engager à
prendre leur religion . Les Bulgares de
Nifowich furent les premiers qui lui envoyerent
des ambaffadeurs à ce fujet ; la
doctrine de la pluralité des femmes plaifoit
affez à Wladimir , mais il ne put
foutenir l'idée de la circoncifion ; ce mo.
tif contribua auffi à le dégoûter des propofitions
des Juifs qui fe mirent comme
les autres fur les rangs. Il répondit aux
ambaſſadeurs qui lui vinrent de Rome &
de Conftantinople , que leur religion ne
lui convenoit point. Enfin le philofophe
Conftantin lui fit goûter la vérité : ils dif
puterent quelque tems , mais à la fin de
la converſation , Conſtantin lui montra
un tableau qui repréfentoit le jugement
dernier , il fit impreffion fur le Prince :
72 MERCURE DE FRANCE.
Heureux , s'écria- t- il , ceux qui font à la
droite , malheureux ceux qui font à la gau
che! Il ne fe décida cependant pas fur le
champ ; de l'avis des grands de fon royaume
, il envoya dix perfonnes dans différens
endroits , avec ordre d'examiner
chaque religion parmi les peuples qui la
fuivoient ; les députés allerent d'abord
chez les Bulgares Mahometans établis
fur le Wolga , de là à Rome , & enfin à
Conftantinople ; Wladimir les difpenfa
d'examiner les Juifs , il les jugea indignes
de cet honneur , parce qu'ils n'avoient
ni roi , ni culte , & qu'il ne fe
foucioit pas de s'atfocier à un peuple qui ,
tombé dans la difgrace de fon Dieu , en
éprouvoit le châtiment. Les dépurés revinrent
& rendirent ainfi compte de leurs
voyages : » La religion des Bulgares nous
a paru entiérement méprifáble . Ils s'affemblent
dans une chetive mofquée ,
fans daigner mettre une ceinture autour
de leur corps ; après avoir fait une légere
», inclination de tête , ils s'affeyent par ter-
» re & tournent la tête de côté & d'autre
» comme des infenfés. Leur religion net
» fait aucune impreffion fur lecoeur , & n'élève
point l'efprit à Dieu . Le fervice fe
» fait beaucoup mieux à Rome , mais
"
» avec
NOVEMBRE . 1769. 73-
"
» avec moins d'ordre & de magnificence
» que chez les Grecs. En arrivant à Conftantinople
, nous avons été tellement
frappés de la magnificence de l'églife de
» Ste Sophie , que le grand Juftinien a fait
» bâtir en l'honneur de la Sageffe éternelle
, de la bonne odeur & de la lumiere
» que répandoient les cierges , de la beauté
des prieres , & de l'harmonie des
airs far lefquels on chantoit , que nous
» avons cru être tranfportés dans le féjour
célefte. Depuis que nous avons
» vu cette lumiere , Seigneur , nous ne
fçaurions refter plus long- tems dans les.
» ténébres où nous fommes , & nous vous
prions de nous permettre d'embraffer
" la religion des Grecs ».
39
L'affemblée fe fouvint alors que la fage.
Olga s'étoit fait baptifer à Conftantinople
; il fut décidé qu'on l'imiteroit. Wladimir
paffa dans l'empire Grec avec une
armée , il affiégea la ville de Théodofia ,
la prit fans prefque répandre une goutte
de fang & cette prife d'une ville chrétienne
lui parut être un préfage que fa,
converfion étoit agréable à Dieu. Il fit
demander en mariage la foeur des empereurs
Bafile & Conftantin , en les affurant
qu'à fon arrivée , il fe feroit bapti
D
74
MERCURE DE FRANCE.
fer: on raconte qu'il devint aveugle avant
fon baptême , que regardant cela comme
un châtiment de fes Dieux qu'il abandonnoit
, il fit venir fa femme pour la
confulter ; elle lui répondit que Dieu
l'éprouvoit & que le baptême lui rendroit
la vue , ce qui lui arriva auffi - tôt qu'il
l'eut rreçu à fon retour dans la Ruffie , il
fit tout ce qu'il put pour y établir le chriftianifme
; il fit détruire les idoles. Il
mourut en 1015. Ses fujets lui ont donné
le titre de grand , & fon églife l'a mis
au nombre de fes faints . Ses tils fe difputèrent
le trône après fa mort. Swatopolk
fit périr quelques - uns de fes freres ;
& fut enfin obligé de céder le rang fupreme
à Jaroflaws 1 , qui mourut en 1054.
C'est à ce prince que fe termine cette hiftoire
ruffe . La mort de M. Lomonoffow
étant arrivée en 1765 , ne lui permit
pas de l'achever ; elle contient les
tems le plus obfcurs & les plus difficiles
à développer ; fes recherches font confidérables
, & peuvent être utiles à ceux
qui voudront écrite fur l'hiftoire de la
Ruffie ; il indique toutes les fources origi
nales dans lesquelles il a puifé. Cet auteur
a réuni la critique à l'érudition .
NOVEMBRE . 1769. 75
Le Manuel des enfans , ou les Maximes des
vies des hommes illuftres de Plutarque ,
ouvrage dédié à Mgr le Dauphin ; par
M. Sabathier , profeffeur au collège de
Châlons -fur -Marne , & fecrétaire perpétuel
de la fociété littéraire de la même
ville ; avec cette épigraphe : Quod
munus Reipublicæ afferre majus meliusve
poffumus , quàm fi docemus atque
erudimus juventutem ? His præfertim
moribus atque temporibus , quibus ita
prolapfa eft, ut omnium opibus refrænanda
atque coercenda fut . CICER. DE DIVIN.
L. II. CAP. V. A Châlons- fur-
Marne , chez Bouchard , imprimeur
du Roi , de la ville & du college : & à
Paris , chez Dalalain , rue de la Comédie
Françoiſe , & Barbou , rue des
Mathurins : in - 12,
Cet ouvrage , deſtiné aux enfans , peut
convenir aufli aux hommes faits : l'auteur
a recueilli les maximes les plus philofophiques
des vies des hommes illuftres de
Plutarque , & les a jointes à des anecdotes
intéreffantes & bien choisies ; le tout
offre une lecture agréable & de l'inftruc- ,
tion . Nous citerons quelques traits. « Le
» Roi de Sparte allant au combat , menoit
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
» toujours avec lui quelqu'un des athletes
» qui avoient été victorieux à l'un des
» quatre grands jeux de la Grèce. On dit
"9
39
"
à ce propos , qu'il y eut un jour un athlete
» Lacédémonien à qui l'on offrit une
grande fomme d'argent pour l'empêcher
» d'entrer en lice aux jeux olympiques ;
» mais il la refufa . Après qu'il eut terraffé
» fon ennemi avec de grands efforts , quel
» qu'un lui demanda : Eh bien , quel avanstage
te revient il de ta victoire ? Il répondit
en riant : J'aurai l'honneur de
» marcher devant le Roi dans les combats. »
Les Romains envoyoient une ambaffade
au Roi de Bithynie . Des trois miniſtres ,
l'un avoit été trépané , l'autre avoit la
goutte , & le dernier paffoit pour fol . Caton
le cenfeur dit à ce fujet : Cette ambaſſade
n'a ni pied , ni tête , ni Jens. Il difoit
auffi de ceux qui cherchoient à copier
quelques unes de les actions : En vérité ,
voilà des Caton's bien gauches .
Confidius , fénateur Romain , dit un
jour à Céfar que tous les autres fénateurs
n'ofoient pas venir chez lui , parce qu'ils
craignoient fes armes & fes foldats. Et
toi , lui demanda Céfar , pourquoi la
même crainte ne te retient- elle pas dans
ta maifon ? C'est que la vieilleffe la ban
NOVEMBRE . 1769. 77
nit loin de moi , répondit Confidius ; le
tems qui me reste à vivre eft fi court ,
qu'il ne demande ni ménagement ni
prévoyance.
Déjotarus , Roi de Galatie , avancé
» en âge , faifoit bâtir une nouvelle
» ville , lorfque Craffus traverſa fon
Royaume ; fur quoi Craffus le raillant ,
» lui dit : Seigneur Roi , vous vous pre-
93
nez bien tard à bâtir une ville vers la dou-
» zieme heure dujour. Et vous même, fei-
» gneur capitaine , lui répondit Déjotarus ,
» vous ne vous êtes pas pris trop matin pour
» allerfaire la guerre aux Parthes. » Craffus
avoit alors foixante ans paffés.
Les richeffes de Lucullus , & fes repas
faftueux ont paffé en proverbe . Un jour
Pompée étoit malade ; fon médecin lui
ordonna de manger une grive ; il n'y en
avoit pas ; fes domestiques après en
avoir cherché inutilement , lui vinrent
dire qu'il feroit impoffible d'en trouver à
moins que d'en faire demander à Luculcr
-
lus
, qui en élevoit un grand nombre ,
afin d'en avoir dans toutes les faifons.
Pompée ne le permit pas , & dit à fon
médecin , « ordonne - moi quelqu'autre
» chofe ; une grive eft - elle fi abfolument
» néceffaire à mon existence, qu'il me fût
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
» impoffible de vivre , fi Lucullus n'étoit
pas un gourmand.
Lyfandridas fut au nombre des prifon .
niers que l'on fit à Megalopolis. On le
mena d'abord à Cléomene , & d'auffi loin
qu'il apperçut ce prince , il lui cria :
» Roi de Sparte , vous avez aujourd'hui
» entre vos mains une grande occafion de
vous rendre le plus glorieux homme du
» monde, en faifant une action encore plus
» belle & plus royale que celle que vous
» venez d'exécuter. Cléomene qui fe
»douta de la priere qu'il vouloitlui faire ,
lui répondit : que voulez - vous donc me
ود
"9
"
dire , Lyfandridas , car apparamment
» vous ne me demanderez pas que je vous
» rende la ville ? Au contraire , lui re-
→ partit Lyfandridas , c'eft cela même que
» je vous demande , que vous ne ruiniez
point cette ville , mais que vous la rem.
pliffiez d'amis & d'alliés fûrs & fideles ,
en rendant aux Megalopolitains leur
patrie , & en devenant le fauveur de
tout le peuple qui en eft forti . Cléo-
» mene , après avoir gardé , quelques mo-
» mens , le filence ; il eft difficile , dit il ,
» de s'affurer de ce que vous me dites là
» mais à Sparte , ce qui eft glorieux
l'emporte toujours fur ce qui eft utile . »
ور
NOVEMBRE. 1769. 79
Au moment que Périclès montoit fur
fon vaiffeau , le foleil vint à s'éclipfer
entiérement ; les Athéniens effrayés , prirent
ce phénomene pour un préfage funefte
. Périclès remarqua fur-tour que fon
pilote étoit plongé dans la confternation
la plus profonde ; il s'approcha de lui , &
lui mit fon manteau fur les yeux ; trouves
tu cela bien terrible , demanda Périclès
? Non , répondit le pilote ; eh bien ,
reprit Périclès , quelle différence mets- tu
entre mon manteau & ce qui cauſe cette
éclipfe ? L'effet de l'un & de l'autre eft le
même le corps qui produit ces tenebres ,
eft feulement plus grand que mon manteau
.
Phocion avoit été marié deux fois ; fa
feconde femme reçut un jour la vifite
d'une de fes amies , qui lui montra les bijoux
dont fon mari lui avoit fait préfent .
Je fuis encore plus riche , lui dit la femme
de Phocion ; mon mari fait mon or
nement ; depuis vingt ans il est toujours
élu général des Athéniens ; quelle parure
une femme peut- elle oppofer à celle - là ?
Phocion fut condamné à la mort ; Tha
dippe fe défefpéroit en voyant broyer la
ciguë , & crioit que c'étoit à tort qu'on
le faifoit périr avec Phocion : eh quoi ,
Div
So MERCURE DE FRANCE .
lui dit le vieillard , n'eft- ce pas une gramde
confolation pour an homme comme
toi de mourir avec Phocion . Nicoclès , qui
l'aimoit beaucoup , lui demanda en grace
de lui permettre de boire le poifon avant
lui. « Ah , Nicoclès , répondit Phocion
tu me fais là une demande bien dure
» & bien trifte pour moi ; mais puifque
je ne t'ai jamais rien refufé pendant ma
» vie , je t'accorde encore ce dernier
» plaifir avant ma mort . Quand tous les
autres eurent bu , il fe trouva que le
poifon manqua , & qu'il n'y en avoit
plus pour Phocion . L'exécuteur dit
qu'il n'en broyeroit pas davantage , fi
» on ne lui donnoit douze dragmes , qui
» étoient le prix que chaque dofe coûtoit .
» Comme cela emportoit du tems &
caufoit quelque retardement , Phocion
appela un de fes amis , & lui dit , que
puifqu'on ne pouvoit pas mourir gra-
» tis à Athènes , il le prioit de donner
» ce peu d'argent à l'exécuteur . »
>>
"
"
»
Valerie , dame Romaine , fe trouvant
un jour au ſpectacle des gladiateurs , s'approcha
de Sylla , arracha un fil de fa
robe & fe remit à fa place. Sylla parut
choqué de cette familiarité : je n'ai pas eu
deffein de vous manquer , lui dit elle ,
NOVEMBRE . 1769. 81
"
"
je voudrois feulement avoir part à la bonne
fortune qui vous accompagne. « Ce
» paffage eft remarquable . Il prouve que
» cette fuperftition , qui engage à fe
» frotter à un homme heureux , dans l'efpoir
de participer à fon bonheur , eft
» très ancienne. Il y a auffi dans ce mot
plus de fineffe qu'il n'en paroît d'abord.
Sylla venoit de faire divorce avec Me-
» tella , & Metella étoit morte. Valerie
» venoit de faire divorce avec fon mari ,
» & fon mari n'etoit pas mort : elle auroit
» voulu avoir le même bonheur & l'en-
» terrer , ou mettre Sylla à fa place. »
93
"
Nouvelles récréations phyfiques & mathématiques
, contenant toutes celles qui
ont été découvertes & imaginées dans
les derniers tems fur l'aimant , les noinbres
, l'optique , la chymie , & c. &
quantité d'autres qui n'ont jamais été
rendues publiques , où l'on a joint leurs
caufes , leurs effets , la maniere de les
conftruire , l'amufement qu'on peut en
tirer pour étonner agréablement ; quatre
volumes in 8 °, ornés de planches ;
par M. Guyot , de la fociété littéraire
& militaire de Befançon ; à Paris chez
Gueffier , au bas de la rue de la Harpe .
& Lacombe, lib. rue Chriftine , Tom. I.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
>
Sous ce titre de recréations phyfiques &
mathématiques , on préfente une infinité
d'expériences curieufes , ingénieufement
combinées , & faites pourfurprendre ceux
qui ne connoiffent pas les caufes phyfiques
qui fervent à les produire . Chaque expérience
eft appelée récréation ; on indique
les procédés néceffaires avec le
plus grand détail , & à la defcription exacte
des machines , on joint leur figure gravée
; il n'en eft aucune qui ne puiffe être
exécutée à peu de frais , il faut feulement
avoir foin de fe fervir d'ouvriers.
intelligens. M. Guyot dévoile dans cet
ouvrage tous les preftiges que quelquefois
des perfonnes adroites ont employé
pour en impofer au Public. Ce premier
volume préſente les jeux de l'aimant ; on
commence par donner une idée de cette
pierre minérale , de fes propriétés : il eft
effentiel de bien connoître fa direction ,ſon
attraction , fa communication , & l'effet
des tourbillons magnétiques , pour bien
concevoir les effets des pièces de récréation
dont on donne ici la defcription ;
les expériences qui font contenues dans
ce volume font au nombre de quarantefept
; le puits enchanté eft un badinage
très-curieux ; la recréation que M. Guyor
appelle la découverte inconcevable , ne l'eft
NOVEMBRE. 1769. 83
pas moins . On propofe à une perfonne
de difpofer à fon gré les mots de ce vers
latin :
Tottibi funt dotes quot coeli fidera , Virgo .
Ces mots peuvent fe combiner de quarante
mille trois cens vingt combinaiſons
différentes ; la perfonne qui les a arrangés
, le fait en fecret & à fa fantaiſie , &
on trouve le moyen de voir fur le champ
la maniere dont elle l'a conçue . Cette expérience
demande des boîtes faites avec
foin , & dans lefquelles les aiguilles aimantées
foient placées auffi exactement
qu'il eft poffible ; l'effet eft immanquable
quand toutes les précautions ont été
bien prifes. Ce volume ne peut manquer
d'être accueilli favorablement , & de faire
defirer ceux qui doivent fuivre. Le fecond
contiendra toutes les expériences qui
font l'effet des propriétés , des propor
tions , des progreffions , des combinaifons
& des nombres . M. Guyot y promet
des coups extraordinaires d'échecs &
de piquet. Les preftiges de l'optique reas
pliront le troifiéme , & le quatriéme fera
compofé des effets des mélanges des
compo fitions chymiques . Les quatre volumes
coûteront livres ; on pourra la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
me ;
les procurer à mesure qu'ils paroîtront en
foufcrivant , & le prix fera alors de 24 liv .
feulement ; on payera neuf francs en recevant
chacun des deux premiers volumes
, & fix francs en recevant le troifiéle
quatriéme fera délivré gratis . Les
fouscripteurs , outre la diminution du
prix , auront encore l'avantage d'avoir
les planches coloriées . On foufcrira chez
l'auteur rue Tiquetone chez l'ét énffte ,
ou chez Gueffier , imprimeur rue de la
Harpe , & chez Lacombe , rue Chriftine.
Traitéfur la calomnie en forme de lettres ,
à M. le chevalier de C..... ; à Paris
chez P. Lefclapart , libraire rue de la
Barrillerie , près le Palais Marchand ,
in-8°.-
Cette lettre eft une réponse au cheva
lier de C.... qu'on fuppofe avoir écrit
à l'auteur pour le féliciter d'avoir fait la
conquête d'une femme eftimable ; l'auteur
en prend occafion de faire rougir
fon ami de fe livrer fi légerement à la
calomnie ; il fait un tableau effrayant de
ce vice , mais il n'ajoute aucun trait nouveau
au portrait que l'on en connoît ; on
doit toujours lui fçavoir gré d'avoir taché
NOVEMBRE . 1769. 85
"
de le rendre odieux ; parmi fes réflexions
il mêle quelquefois des anecdotes ; noust
citerons celle - ci dont l'intérêt fera dif
paroître la longueur. » Un citoyen qui
joignoit l'érudition au génie , fut in-
» vité par un ordre monaftique , d'enrichir
de fes talens une fociété d'hom-
» mes qui feroit charmée de le pofféder.
» Le fçavant avoit un pere très-âgé ; lui-
» même étoit valétudinaire , & fes ma-
» ladies interrompoient fouvent fes tra
» vaux , il fouffroit de ne pouvoir pro-
» curer à ce pere , l'objet de fa tendreſſe
» & de fes complaifances , tous les biens
» dont il eût defiré le combler . On lui
» offrit de faire une penfion à ce vieil-
» lard fi chéri ; à cette condition il em-
» braffa , fans héfiter , un état qui lui
» coûtoit fa liberté ; mais il la facri-
» fioit pour fon pere ; quand une fois
» il eut prononcé les derniers voeux ,
fes fupérieurs , bien affurés qu'il ne
pouvoit plus leur échapper , cefferent
» de faire tenir au bon vieillard les fecours
qu'ils lui avoient promis , Acca-
» blé fous le poids des années , privé de
» la préfence de fon fils , réduir à la plus
horrible indigence , ce refpectable pere
» recueille le peu de forces qui lui ref
"
86 MERCURE DE FRANCE.
"
93
"
» tent pour tracer à fon fils dans une let-
» tre , fes regrets , fon dernier adieu ,
fa reconnoiffance , & la mifere affreu-
» fe qui lui donne la mort. La lettre
parvint au vertueux cenobite . Quel
moment fon coeur que celui où pour
lifant le billet fatal il fe repréfente ce
» pere qu'il aime , mourant , mourant , appelant
en vain fon fils , & tendant les bras
» vers le Ciel pour fe plaindre des bar-
» bares qui lui avoient ravi le bienaimé
qui devoir fermer fa paupiere ! I fe
» devoit à la nature , il fe devoit à fon
"
29
39
état ; mais les monftres arrachoient par
» avarice , la vie à un malheureux à qui
» peu d'années , peut-être quelques mois ,
» reftoient encore . Cette idée lui fit oublier
» le fermentqu'il avoit prononcé pour ne fe
»fouvenirque de l'engagement qu'il avoit
» contracté avec le plus chéri des peres . Il
quitte le féjour affreux qu'il habitoit ,
» vole vers le réduit où les ombres de
» la mort enveloppoient déjà l'objet de
» fes faintes terreurs. Il frappe , on l'in-
» terroge , il eft reconnu , on lui ouvre ,
il entre , il fe précipite fur ce lit funè
bre où il croit appercevoir & embraf-
»fer l'ombre de ce qu'il aimoit , tant
» la famine & la douleur l'avoient défi
NOVEMBRE . 1769. 87
guré. Sa préfence rend la vie à ce corps
déjà prefque inanimé , le prix du fa-
» crifice augufte attaché à fon miniftere ,
» fut d'abord la reffource qui lui fervit
33
à nourrir fon pere ; mais enfin toujours
» allarmé fur les befoins urgens que l'âge
» & les maladies faifoient éprouver à
» celui dont il avoir reçu le jour , fans
» connoiffances , fans protecteurs , il ne
trouva d'autre expedient que de joindre
le travail de fes mains aux émolumens
» de fon étar ; devenu gagne deniers , & ca-
» chant ce qu'il étoit par un déguifement
total , il gagnoit à la fueur de fon front ,
» de quoi procurer à fon pere, mille aifan-
»
ces qui prolongeoient fes jours & qui
» les lui rendoient chers . Le malheur
» voulut qu'il fût reconna ; fa fuite
» avoit fufcité contre lui un peuple de
"
calomniateurs ; la débauche feule en
» étoit la caufe . Dénoncé dans tous les
» tribunaux , diffamé , peint fous les plus
» noires couleurs , il eft arrêté en allant
» un jour à fon travail ordinaire . Il fut
» plongé dans un cachot & regardé com-
» me un facrilege digne du plus grand
» châtiment ; quinze jours fe paffent , on
l'interroge enfin ; frappé de l'idée que
pendant cet intervalle de tems fon
» pere eft mort de chagain & de befoin ,
*
88 MERCURE DE FRANCE.
"
"


» il demande la mort comme une grace ;
» il veut fe réunir à ce qu'il aime , &
n'exige , avant de mourir , que de fça-
» voir , depuis combien de tems le mal-
» heureux vieillard a terminé fes regrets
» & fa vie. Ses larmes , fon éloquence ,
» fes fanglots , fes traits ingénus , fes
» détails fur fon pere , attendriſſent les
juges; on le preffe de s'expliquer mieux ,
» de narrer tous fes malheurs ; il y con
» fent , croyant rendre hommage à la
» mémoire de celui qu'il a perdu , en
» racontant combien il en étoit aimé &
» combien il l'aimoit . Ses juges mêlent
» leurs larmes aux fiennes ; ils brifent
fes fers & vont avec lui voir l'homme
» infortuné dont ils croyent ne plus trou-
» ver que le cadavre ; il étoit tems , fa
» vie n'étoit plus qu'un fouffle errant. Il
» meurt de joie en voyant fon fils , &
"
و د
preffant de fes bras défaillans , fon
» cou qu'il inonde de fes pleurs ; il expire
& de ce qu'il a fouffert en ne le
» voyant pas , & de ce qu'il éprouve en
» le retrouvant. Ce fils fi rendre mourut
» lui même quelque tems après. Ses bar-
» bares calomniateurs ne fe reprocherent
» point d'avoir caufé cette double mort ,
» en faifant jeter dans les fers par leurs
» accufations , un homme dont ils im
NOVEMBRE. 1769 . 89
” putoient la fuite à une caufe criminelle
».
Traité des Bois , & des différentes manieres
de les femer , planter , cultiver ,
exploiter , tranfporter & conferver
à Paris chez Hocherau , libraire Quai
de Conti , vis- à - vis les marches du
Pont - Neuf , au Phenix ; in - 12 ,
2 volumes .
L'utilité des bois & l'agrément que l'on
en retire , font fuffifamment connus : cette
production de la terre eft au nombre de celles
de premiere néceffité ; elle fert à la
conftruction de nosbâtimens , à notre chauf
fage , à la préparation de nos alimens .
Un pays dénué de bois feroit inhabitable
fans la reffource de la houille & de la
tourbe. Nous avons plufieurs ouvrages
fur le bois : les uns font trop concis , les
autres trop prolixes ; on a évité ces deux
écueils dans celui que nous annonçons ;
il eft de l'auteur du dictionnaire portatif
des eaux & forêts . On a mis à la têre de
ce traité, un précis hiſtorique de différens
droits fur les bois , tels que ceux de tiers
& danger , gruerie , grairie , cire &
greffe. Ces objets maintenant font pour
la plupart de Gimple curiofité , mais ils
90 MERCURE
DE FRANCE.
offrent de l'intérêt. Ce précis hiftorique
eft fuivi d'un extrait bien fait des mémoi
res de M. de Buffon fur la culture , l'amélioration
& la confervation des bois ,
à la fuite duquel l'auteur a mis un autre
extrait détaillé de l'ordonnance de 1669.
Il eft divifé en quatre parties : la premiere
offre un abrégé des connoiffances les
plus fures que nous avons acquifes
jufqu'à préfent fur l'économie végétale .
Dans la feconde on expofe les différentes
méthodes qu'on peut employer pour éle
ver un grand nombre d'arbres en pepiniere
à haute tige , pour planter des avenues
& pour former des maffifs . Ces détails
de culture font fuivis d'autres auffi
intéreffans & qui concourent à completer
ce traité. L'auteur parle enfuite des différentes
manieres d'exploiter les forêts , d'eftimer
la valeur d'un tailli ou d'une futaie ,
felon l'âge & l'efpéce des arbres & la qualité
du terrein , c'eft l'objet de la 3 partie.
Dans la derniere , il indique les moyens
les plus convenables de tianfporter , de
deffécher & de conferver les bois. Il
n'a rien oublié de ce qui y a rapport ;
le cultivateur , le propriétaire , le marchand
, l'ouvrier qui les emploie , trouvent
dans fon livre tous les détails dont
il eft effentiel qu'ils foient infruits . On
NOVEMBRE. 1769.
ne peut gueres réunir plus d'objets , & plus
de recherches avec plus de précision.
Effai fur la putréfaction des humeurs animales
, fur la fuppuration & fur la croûte
inflammatoire , traduit du latin de
différens auteurs , auxquels on a réuni
toutes les expériences détachées , relatives
à cette queftion , avec une differtation
fur la falive , & des réflexions
fur tous ces objets . Par J. J. Gardane ,
cenfeur royal , docteur régent de la faculté
de Paris , médecin de Montpellier
, de la fociété royale des fciences
de cette derniere ville & de celle de
Nancy . Avec cette épigraphe : origo
medicina , & quidquid folidioris eidem
ineft , ab experientia potiffimùm
provenit. BAGLIv . op. A Paris chez la
veuve d'Houry , imprimeur-libraire de
Monfeigneur le duc d'Orléans , rue Se
Severin , près la rue Saint- Jacques , un
volume in- 12.
Le célèbre Bacon regardoit les caufes
qui accélèrent la putréfaction comme un
fujet important de recherches dont le réfultat
pouvoit être utile à l'humanité .
Tous les dérangemens qui furviennent
à notre machine , la conduifent plus ou
$2 MERCURE DE FRANCE,
"
"
'"
moins vers la diffolution putride ; cette
vérité démontrée par l'expérience a dû
être entrevue de bonne heure , & ceux
qui fe deftinoient à l'art de guérir , ont
fenti en même tems la néceffité de ne
point ignorer la marche de cette diffolution
. Bacon eft le premier qui ait jeté
les fondemens folides de l'hiftoire de
la putréfaction ; il avoit obfervé plufieurs
phénoménes , dont on a fait depuis
honneur à d'autres phyficiens. » Ce
qu'il en dit fur - tout dans fon hiſtoire
» naturelle , mérite d'être lu ; la chaleur ,
l'humidité , la diffipation des efprits ,
» font , felon lui , les caufes de la corrup-
» tion des corps ; la fermentation putride
» détruit en entier l'arrangement des parties
, d'où il réfulte néceffairement une
" nouvelle combinaifen qui n'échappa
» pas à ce phyficien , puifqu'il avoit déjà
» obfervé à la fuite de la putréfaction
» l'odeur d'ambre , de mufc , de civette
qui en font fouvent les produits . 'Dans
» un autre endroit , il s'étend beaucoup
» fur les caufes de cette même putréfaction
, il infifte fur la néceffité de les con-
» noître ; il entre encore dans le détail
» des moyens de la modérer ou d'en pré-
» ferver les corps , très- perfuadé que cette
6199
و د
و
"
NOVEMBRE. 1769 . 93
" .
connoiffance n'eft pas moins effentielle
» que la premiere M. Gardane a
raffemblé dans ce recueil les ouvrages
qu'ont écrits fur ce fujet Becker , Gaber ,
M. Navier ; les opinions différentes de
MM, de Haen & Pringle , les expériences
de M. Coulas fur les fubftances feptiques
& antifeptiques , & celles de M.
Cigna. A la fuite de chacun de ces morceaux
qu'il a traduits du latin , il a joint.
des réflexions qui les éclairciffent & fixent
les idées que l'on doit avoir fur ces
matieres. Ce recueil doit être précieux
aux médecins , & fait honneur aux talens
& aux lumieres de M. Gardane .
Lettre aux académiciens du Royaume & à
tous les François fenfés ; à Paris chez
Lejay , libraire rue Saint - Jacques au
grand Corneille , in- 8 ° 66 pages.
Cette lettre préfente une peinture agréa
ble & philofophique de plufieurs ufages,
ridicules ; on les dénonce aux académies,
du royaume , en regrettant que la fublimité
des occupations de ces fçavantes
compagnies ne leur permette pas d'en faire
la recherche & de les combattre . L'auteur
commence par fe mocquer de celui ,
qu'on a contracté de finit toutes les lettres
94 MERCURE DE FRANCE.
indiftinctement par je fuis votre très huma
ble& tres obéiffant ferviteur , cet ulage eft ,
commun à tous les états , le fupérieur- eft
le très - humble ferviteur de fon inférieur ;
les financiers ne manquent pas de finir
par cette expreffion affectueufe , après
avoir affuré ceux qui manient leurs de- .
niers , qu'ils les feront mettre en prifon
s'ils ne font pas exacts à vuider leurs
mains ; les amoureux feuls fe font fouftraits
à cette prétendue fervitude : un je
vous aime , je vous adore , leur tient lieu
de cette formule ridicule. L'auteur.compare
enfuite la frivolité de nos ufages ,
notre légereté,avec les moeurs de nos ayeux
qui avoient moins d'efprit & plus de fens ;
nous les critiquons amérement , mais s'ils
ont confervé la faculté de s'occuper de
nous , ils nous le rendent bien ;
fi ces
bonnes gens pouvoient revenir fur la terre
, il en eft peu qui ne s'armât d'un bâton
pour corriger fa defcendance . L'auteur
leur met dans la bouche une vefperie
affez vive & qui ne laifferoit pas d'avoir
du poids au tribunal de la raifon.
Nos peres bâtiffoient pour leurs enfans ,
nous ne fongeons point aux nôtres . >> Des
» murailles de trois pieds , les garantif-
» foient du froid en hiver & du chaud
NOVEMBRE . 1769. 95
» en été ; nos murailles de fix pouces ,
» font des glacieres où des tourtieres , fai-
» tes pour redouter la mauvaiſe humeur
» des vents ou de la chaleur ; leurs jardins
» étoient offuſqués par de hautes charmil-
» les , mais la fraîcheut s'y maintenoit , ils
» s'y trouvoient à l'abri des regards cu-
» rieux ; & nous au contraire , nous met-
» tons tout en percées , comme fi nous ne
*
"
faifions jamais que des chofes bonnes
» à voir. Le foleil nous careffe ou nous
martyriſe à ſon aife , & l'amour mur-
» mure de n'y plus trouver ces retraites
enchantées qui faifoient l'ornement de
fon empire . Nous excellons fur nos
peres dans la confommation des denrées ;
une foule innombrable de citoyens dans
les villes & dans les campagnes ne mangeoient
point de viande , ceux qui en
ufoient le faifoient avec fobriété ; ils obfervoient
le carême exactement , l'efpéce
des animaux avoit le tems de fe renouveller
; à préfent l'homme dévore plus de
chair que tous les animaux carnaciers enfemble.
Le bois devient rare ; autrefois les
plus grandes maifons n'avoient à Paris
que deux ou trois feux tout au plus ;
la famille entiere fe raffembloit autour
96 MERCURE DE FRANCE.
d'une vafte cheminée , les enfans fous
les yeux de leurs parens en prenoient les
moeurs ; aujourd'hui il y a du feu par
tout , les domeftiques ont le leur comme
les maîtres trois ou quatre ménages
honnêtes pouvoient habiter la même maifon
, maintenant un feul fe trouve à
l'étroit dans celle qu'il occupe , fans la
partager avec perfonne . Après avoir parcouru
la plupart de nos ufages ruineux ,
on s'étend fur l'efprit du fiécle & fur fes
nouvelles découvertes : la petite pofte ,
l'eau qu'on promene dans Paris dans des
tonneaux & c. , tiennent le premier rang ;
c'est une branche de profit que nous avons
ôtée aux Savoyards & aux porteurs d'eau .
L'auteur termine fa lettre par ces mots :
" Ouvrez donc les yeux , mes chers com-
» patriotes , fi vous le pouvez ; le mal
» vous affiége & le tems preffe. Rappelez
votre fermeté antique , armezvous
de flegme & de patience , banniſ-
» fez la molleffe , tempérez le luxe , réformez
la vanité frivole , enchaînez
l'efprit dans les liens de la réflexion ,
» rétabliffez le jugement dans la pleni-
» tude de fes droits ; ne courez plus
mais penfez ; n'imaginez plus , mais
» faites des combinaifons ; ne volez plus
93
ود
après
NOVEMBRE . 1769. 97
après des bagatelles nouvelles ; mais attachez
vous aux vrais principes ; en-
» fin , ne differtez plus en l'air ; mais
agilfez comme des hommes. Ce font
» comme dans votre être critique , les
» feuls remèdes pout, fauver votre vaif-
" feau du naufrage où le vent de la frivo-
» lité eft prêt à le fubmerger . Adieu , je
» ne fuis le très -humble ferviteur que
» de ceux que je connois & que j'ef-
" time
Prospectus de la nouvelle édition des
OEuvres de Meflire Jacques Benigne
Boffuet , évêque de Meaux , in- 4°.
-
Le projet de cette édition des ouvrages
de M. Boffuet a été annoncé en 1766 ;
les éditeurs encouragés par le fuffrage du
public , ont travaillé à fe mettre en état
de fatisfaire bientôt l'empreffement général
. Ils n'ont rien négligé pour fe procurer
beaucoup de manufcrits de M.
Boffuet qui n'ont pas encore vu le jour;
il eft peu de matieres fur lefquelles on
n'ait recouvré des pièces , confidérables ,
la plupart écrites de la main du prélat.
Toutes ces oeuvres feront diftribuées felon
leurs différentes claffes ; on donnera
de fuite , & felon l'ordre des dates , tout
E
98 MERCURE
DE FRANCE.
1
ce qui a rapport au même fujet ; on conférera
les manufcrits avec les anciennes.
éditions , & fi l'on remarque quelque
différence confidérable , on en avertira le
lecteur , ainfi que des corrections qu'on
feroit autorifé à faire dans le texte ; on
vérifiera les citations & les dates pour reformer
celles qui feront fautives , toute
la collection fera fuivie d'une table générale
& raifonnée des matieres ; elle
forme une analyſe fuccinte & méthodique
des ouvrages de M. Boffuer , & contiendra
un volume in- 4°. On fe propoſe
de donner dans le courant de l'année 1770
fix volumes qui comprendront l'écriture
fainte , les fermons , & c .; & fix autres.
volumes environ un an après , & les autres
fucceffivement : on ne peut pas encore
en fixer le nombre , mais on ne croit
pas exagérer en le portant à vingt- quatre
ou vingt- cinq volumes in-4°. Les foufcripteurs
payeront 48 liv . en affurant leur
exemplaire ; ils donneront la même fomme
en recevant les fix premiers volumes ,
pareille fomme lorfqu'on leur délivrera
les fix fuivans , & ainſi juſqu'à la fin , proportionnellement
au nombre des volumes
qui leur feront remis , à raiſon de
huic livres chacun ; les fix derniers leur
NOVEMBRE. 1769 . 99
feront délivrés gratis . On a tiré quelques
exemplaires en grand papier ; ceux qui
en feront curieux payeront en foufcrivant
72 livres. Les autres payemens fe feront
enfuite relativement au nombre de volumes
qui feront diftribués à raifon de
douze livres le volume. La foufcription
fera ouverte jufqu'au mois de Janvier
prochain inclufivement ; ce terme paflé ,
ceux qui n'auront pas fouferit payeront
chaque volume du format ordinaire la
fomme de 12 livres , & pour le grand
papier celle de 18 livres , le tout en feuilles.
On foufcrira à Paris chez Antoine
Boudet , imprimeur du Roi , rue Saint-
Jacques.
Obfervations far les ufages des provinces
de Breffe , Bugey , Valromey & Gex ,
& fur plufieurs matieres féodales &
autres , tant pour le pays de droit écrit
que pour les pays coutumiers , en qua
tre volumes in 4 ; par M. Perret ,
avocat au parlement , confeiller du
Roi , premier juge - garde de la ville
de Dijon , de l'académie des fciences
arts & belles lettres de la même ville ;
à Dijon chez L. N. Frantin , imprimeur
- libraire ordinaire du Roi , rue
Saint -Etienne.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
»
>>
La plupart des coutumes ont fuppléé
à la loi de certains pays , quelquefois
elles lui ont fuccédé dans bien des endroits
, tels que la Breffe , le Bugey , & c .
Elles n'ont jamais été écrites ; on eft en
conféquence obligé de recevoir à la preu-
've vocale lorfqu'on a à prononcer fur des
points importans . » C'eſt à cette occafion
» que le préfident Bouhier dit : que notre
» parlement a étéfouvent réduit àforcer les
» incertitudes,foit par turbes ou autres, foit
par des actes de notoriété. Ce magiftrat
» en reconnoit lui - même l'infuffifance &
» les inconvéniens ; d'ailleurs l'auteur de
l'efprit des loix obferve très - judicieu-
» fement qu'une preuve vocale mife par
» écrit , n'eft jamais qu'une preuve vocale ,
» tandis que l'écriture eft un terrein qui
eft difficilement corrompu. Ainfi ces avantages
généraux & particuliers que pro-
» curent des loix écrites , font prefque
inconnus fur plufieurs matieres en Bref
" fe & en Bugey ». M. Perret dans fon
euvrage fe propofe de jeter quelque jour
fur cette matiere obfcure ; il a fait de longues
recherches à ce fujet , & reçu des
fecours de ces différentes provinces qui
le mettent en état d'exécuter ce qu'on a
craint de tenter avant lui. Son ouvrage
formera quatre volumes in - 4° : le premier
NOVEMBRE. 1769. 101
traite des mains mortes , des conditions
taillables en général , de celles établies
& en Breffe & en Bugey en particulier
du droit de foufferte. Le fecond contiendra
différentes differtations fur les
cens , les fervis , les lods , les corvées
, fur plufieurs autres droits feigneu
riaux , généraux & particuliers. Le troifiéme
, tout ce qui eft relatif aux fubhaftations
, aux difcuffions , au bénéfice
d'inventaire , aux contrats de mariage ,
aux dots , aux donations de furvie , aux
bagues & joyaux , à l'augment de dot
& au droit de rétention . Le dernier enfin
traitera de l'intérêt du prêt fimple ,
de l'action hypothécaire , du droit d'offrir
, des chetels , des baux à grangeage
, & des tailles. La foufcription pour
cet ouvrage n'eft ouverte que jufqu'au premier
Février prochain ; on payera en foufcrivant
huit livres pour le premier volume
; qui fera délivré fix mois après la
clôture des foufcriptions ; ceux qui n'auront
pas fonferit payeront chaque volume
dix livres en feuille . On pourra s'adreffer
à Paris chez Delalain , rue & à côté
de la Comédie Françoife ; à Lyon chez
Jean-Marie Bruyfet , imprimeur libraire
rue Saint- Dominique ; & à Dijon chez
Frantin.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Difcours fur la queftion fuivante : Si l'on
peut détruire les penchans qui viennent
de la nature &c. A Paris chez Grangé
au cabinet littéraire , Pont - Notre Dame
, près la Pompe ; in - 8 ° , quarante
pages.
L'académie de Berlin avoit propofé
pour le fujet du prix qu'elle a diftribué
le mois de Mai dernier de déterminer :
fi l'on peut détruire les penchans qui vien
nent de la nature , ou en faire naître qu'elle
n'ait pas produits , & quelsfont les moyens
defortifier les penchans lorfqu'ils font bons
ou de les affoiblir lorfqu'ils font mauvais ,
fuppofé qu'ils foient invincibles . Des raifons
particulieres ont empêché l'auteur
d'envoyer fon ouvrage au concours ;
il.
a été obligé de l'interrompre , ill'a terminé
depuis la diftribution du prix & il fe
foumet aujourd'hui au jugement du pa- .
blic. Il commence par examiner ce que ,
c'eft que ce penchant ; on donne ce nom
à tous les goûts , à toutes les affections.
qui nous portent vers quelqu'objet ; nous
avons defiré les honneurs , nous avons recherché
ce qui pouvoit nous plaire ; mais
l'ambition doit-elle être regardée comine
an penchant de la nature , tenant à la
NOVEMBRE . 1769. 103
conftitution de l'homme ; l'auteur entre
à ce fujet dans une difcuffion profonde
qu'il termine ainfi : » Nous conferver &
» nous reproduire , voilà les deux pen-
» chans qui font en nous , les feuls qui
» méritent cette dénomination ; tous les
» autres mouvemens de l'ame ne font
» que les moyens que la nature a pris
» pour opérer fa fin : elles ne font
les fentimens différens que notre
" que
» ame reffent à la préfence d'un objet
» qui frappe nos fens & notre imagina-
» tion . Ne croyez pas que ce foit autant
» de caufes particulieres qui ayent une
» existence propre en notre ame ; elles
و د
dépendent , pour exifter , des circonf-
» tances , des objets qui nous environ-
» nent , leur caufe occafionnelle . Eh ! ne
» trouvons - nous pas dans ces deux pen.
» chans la caufe de toutes nos actions
» de ces affections elles - mêmes ? Ne
» nous donnent- ils pas la clef de tout ce
" que nous fommes & de tout ce que
» nous devons être »? L'auteur ajoute que
ces deux penchans font invincibles ; il
examine dans la feconde partie fi l'on
peut les fortifier ou les affoiblir . Ses ré-
Alexions à ce fujet font fimples & précifes
, puitées dans la conftitution de l'hom-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
"
me , dans fon penchant pour fa confervation
, ce font les récompenfes ; elles
l'animeront à la vertu , au bien ; qu'il y
en ait pour tous les états. La légiflation
de Rome naiffante prépara fa grandeur à
venir ; le plebeïen ne fut pas un vil efclave
que la force feule pouvoit conduire,
il eut comme le patricien fes prérogatives
, fes marques de diftinction . » Ne
» vous imaginez pas avoir tout fait ; ne
» croyez pas que tous les hommes attirés
par ces récompenfes , par cet inté
» rêt , fuivront d'eux - mêmes & à votre
gré l'ordre que vous aurez preferit.
» Non , outre qu'il eft une efpéce d'hom
» mes qui femblent être nés pour le mal-
» heur des autres & le leur même , qui
» ennemis de tout ce qu'on appelle or-
» dre , vont jufqu'à faire le mal pour fe
» mal ; il en eft d'autres qui , fans être
» aufli ennemis de la fociété , respecteront
peu les loix pofitives dont ils ne
» voient pas le fondement & la néceffité ,
» & méconnoîtront l'obligation qu'elles
impofent ; alors comment retenir les
premiers & obliger les derniers à ref-
» pecter les loix ? Que dis - je , veut- on
régler cet intérêt & en arrêter la puif-
» fance ? Il eft encore un moyen pris éga-
"
>>
39
>
NOVEMBRE. 1769. 105 .
" lement dans la conftitution de l'hom-
» me ». Les peines offrent ce nouveaur
moyen ; c'est par elles & par les récompenfes
qu'on peut affoiblir les penchans
qui deviendroient dangereux . Ce Difcours
mérite de juftes éloges par la maniere
dont l'auteur a conçu fon fujet &
fimplifié les principes qu'il a établis ; il
y a répandu beaucoup de philofophie , &
on y trouve en même tems de l'élégance
& de la chaleur,
Le Poëme de la Peinture , en trois chants;
par M. le Mierre . A Paris , chez Lejay ,
libraire , rue St Jacques , au - deffus de
celle des Mathurins , au grand Corneille.
L'auteur s'exprime ainfi dans fon avertiflement.
« J'avois deffein de traduire en
» vers le poëme de l'abbé de Marf fur la
» peinture. Les beautés dont il eft rempli
» font regretter qu'elles ne foient pas con-
» nues de tous les lecteurs ; mais les meil
» leures traductions ne font guères que
» les réverbérations des ouvrages origi-
" naux. D'ailleurs ayant réfléchi fur les
» circonstances où l'auteur avoit écrit fon
poëme , j'ai cru m'appercevoir qu'elles
» l'avoient empêché de lui donner une
"
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
» jufte étendue , & que le fujet débordoit
» pour ainfi dire l'ouvrage. Je me fuis
» donc déterminé à commencer le mien ,
»fans renoncer pourtant à profiter de
tout ce qui m'avoit frappé dans le poëte
» latin. »
Il eft certain que M. le Mierre a effectivement
profité beaucoup du poëme de
F'abbé de Marfi , puifque la marche du
fien eft exactement la même , qu'il traite
comme lui d'abord du deflin , enfuite des
couleurs , puis de l'invention & de ce
qu'on appelle la poësie d'un tableau
qu'il donne les mêmes préceptes & cite
les mêmes exemples ; que les idées , les
tranfitions , les images font prefque partout
celles de l'auteur latin , fur tout
dans le premier chant & dans une grande
partie du fecond , qui ne font réellement
qu'une efpéce de traduction ,
nous allons le prouver.
-
comme
L'exorde & l'invocation appartiennent
à l'auteur françois. Nous allons les tranf
crire , en nous interdifant toute réflexion
fur le ftyle . Nous n'avons d'autre
but que de rapprocher- quelques uns des
morceaux que M. le Mierre a empruntés
du latin , afin de mettre le lecteur à portée
de juger lui-même entre l'original &
l'imitateur.
NOVEMBRE. 1769. 107
Je chante l'art heureux dont le puiflant génie
Redonne à l'univers une nouvelle vie ;
Qui , par l'accord favant des couleurs & des
traits ,
Imite & fait faillir les formes des objets ,
Et prêtant à l'image une vive impoſture ,
Laifle héfiter nos yeux entre elle & la nature.
Toi , qui , près d'une lampe & dans un jour obfcur
,
Vis les traits d'un amant vaciller fur le mur ,
Palpitas & courus à certe image fombre ,
Et de tes doigts légers traçant les bords de l'ombre
,
Fixas avec tranfport fous ton oeil captivé ,
L'objet que dans ton coeur l'amour avoit grave ;
C'est toi dont l'inventive & fidéle tendrefle
Fit éclorre autrefois le deffin dans la Gréce .
Du fein de ces déferts , lieux jadis renommés ,
Où parmi les débris des palais confumés ,
Sur les tronçons épars des colonnes rompues ,
Les traces de ton nom font encore apperçues ;
Leve-toi , Dibutade , anime mes accens ,
Embellis les leçons éparfes dans mes chants ;
Mets dans mes vers ce feu qui , fous ta main divine
,
Fut d'un art enchanteur la premiere origine .
L'abbé de Marfi dédie fon poëme à
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
M. de Nicolaï , & entrant en matiere il
commence par examiner les différens
genres que le peintre peut choifir felon
fon génie & fon caractere .
Hiftoria largos alter devectus ad amnes ;
Confertas acies , pugnataque pingere gaudet
Pralia , combuftas flammis populantibus arces;
Pallentefque nurus , pueros ante oraparentum
Dulcem exhalantes crudeli funere vitam ;
"Pingit oves alius , fata læta , virentia mufco
Gramina , pendentes fummâ de rupe capellas ,
Saltantes Driadas , redeuntem ex urbe Nearam ,
Et vacuam late referentem vertice teftam.
" L'un fe plaît à puifer dans les fources
» abondantes de l'hiftoire . Il aime à
peindre le choc des bataillons , l'hor
» reur des combats , les murs ravagés pat
» les feux dévorans , les époufes pâliffan-
» tes , & les enfans arrachés aux dou-
» ceurs de la vie par un trépas cruel ,
» fous les yeux mêmes de leurs parens .
» L'autre peint les troupeaux , les moif-
» fons riantes , les gazons & la mouffe ;
» les chèvres qui , dans le lointain , paroiffent
fufpendues fur le penchant
» d'une colline ; les danfes des Driades
99
"
NOVEMBRE . 1769. 109
» & la jeune Nééra revenant de la ville ,
» & rapportant gaïment fur fa tête une
» cruche vide . »
Voici l'imitation de M. le Mierre .
L'un , né pour moiffonner dans le champ de l'his
toire ,
Nous peindra les héros courans à la victoire ,
Le front des combattans , leur choc impétueux ,
Les courfiers écumans , la pouffiere , les feux ,
Le vol du plomb rapide & plus prompt que la
fléche ,
Les remparts foudroyés , le vainqueur fur la bréche.
Un autre eft attiré par de plus doux ſujets ;
Il aime à nous tracer de paifibles objets ;
Il peint les bois , les prés , les ruifleaux , les campagnes
,
Et les troupeaux errans au penchant des montagnes
,
Sylvandre ingénument par Annette agacé ,
Et la jeune laitiere , en jupon retrouflé ,
Rapportant fon pot vide , un bras paffé dans
l'anfe ,
Et de la ville aux champs retournant en cadence .
M. le Mierre fuit de même le poëte
latin dans la peinture de portrait , dans la
peinture à frefque , dans la miniature ,
110 MERCURE DE FRANCE
dans le gente grotefque. Ce dernier morceau
eft charmant dans le latin.
Ille Calotana referens deliria dextræ
Perfonis tabulas amat exhilarare jocofis.
Nunc inducit anum rigidis cui plurima fulcis
Ruga cavat frontem ; gibbofo lignea dorfo
Capfa fedet , geminum poples finuatur in arcum ,
Ora tamen rictus diftendit ludicra mordax ,
Riforefque fuos prior irridere videtur.
Nuncfumofa refert filveftris tecta popine ,
Ruftica porrigitur nudo fuper affere cana ;
Infidet ille cado , tripodem premit ille falignum ,
Imminet hic menfa cubitis defixus acutis ,
Hic bibit , ille canit , cum Phillide faltat Iolas ,
Cumque fuâ Licidas Nifâ, dum raucus utrifque
Dividit indotti Coridon modulamina pleƐtri.
« Celui- ci nous retraçant les fantaifies
» de Callot , égaie fes tableaux de perfonnages
burlefques . Tantôt c'eft une
" vieille au front fillonné de rides , cour-
» bant un des bollu fous une hotte &
pliant les deux genoux fous le far-
» deau. Un rire malin ouvre fa large bou-
» che ; elle femble fe mocquer la pre-
» miere de ceux qui fe mocquent d'el-
ود
"
NOVEMBRE . 1769. TIL
» le. Tantôt c'est un cabaret de village
aux murs noircis par la fumée ; un re-
» pas ruftique eft fervi fur une table nue;
» un des conviés eft affis fur un tonneau ,
» un autre fur un trépied de bois ; celui-
» ci s'avance fur la table , appuyé fur
» deux coudes pointus ; celui-là boit , un
» autre chante ; lolas danfe avec Philis ,
» Licidas avec fa Nife , pendant que l'enroué
Coridon leur diftribue des airs fous
» un archet groffier.
ر د
L'imitateur françois n'eft pas tout - àfait
fi riche en images.
Là le peintre joyeux égayant fon tableau ,
De les crayons badins , dans fes peintures vives ,
Fait mouvoir plaifamment les figures naïves.
Dans ce ruftique enclos que de peuple danſant !
On va , l'on vient , l'on court , on ſe heurte en
paffant.
Onjoue , on chante , on rit , on boit fous la verdure
;
Nice danfe avec Blaife , Alain prend la future ,
Et le ménétrier , debout fur un tonneau ,
Sous fon archer aigu fait détonner Rameau .
Suivent des préceptes fur la difpofiII
2 MERCURE DE FRANCE .
tion des figures , empruntés encore du latin
; & un morceau fur l'anatomie qui eſt
tout entier de M. le Mierre & que voici .
Au temple d'Efculape une école eft placée ;
Au milieu de l'enceinte une table dreffée
Etale un corps
fans vie , & fouftrait au tombeau.
Ferrein obferve auprès , la mort tient le flambeau.
Le fcalpel à la main , l'oeil fur chaque vertèbre ,
L'obſervateur pénétre avec ſa clé funèbre
Les recoins de ce corps , triſte reſte de nous ,
Objet défiguré dont l'être s'eft diffous ,
Pur chef - d'oeuvre des cieux quand l'ame l'illumine
,
Vil néant quand ce feu rejoint ſon origine.
Tu frémis , jeune artifte , ah ! furmonte l'horreur
Que porte dans tes fens cet objet de terreur ,
Et fi ce n'eft point là que l'homme entier s'enferme
,
Si ton efpoir s'étend au -delà de ce terme ,
Viens , reconnois encor , jufques dans ces débris ,
Tout ce qu'au fort humain tu dois mettre de prix ;
Ces tubes , ces léviers , organes de la vie ,
Ce corps où la nature épuifa fon génie ,
Par elle fut conftruit dans un ordre fi beau ,
Que même , quand la mort l'a marqué de fon
fceau ;
NOVEMBRE. 1769. 113
Tant qu'il n'eft pas détruit dans fon dernier
atome ,
Il fert aux arts de baſe & de modèle à l'homme.
Nous n'avons rien à dire fur ces vers ;
mais il nous paroît très - difficile de comprendre
ce que l'auteur a voulu dire en
nous faifant admirer le prix du fort humain
, dans l'avantage que nous avons de
pouvoir être difféqués , tant que nous ne
fommes pas abfolument pourris , avantage
que nous partageons avec les chiens
& les chats , qui peuvent , comme nous ,
fervir de bafe aux arts. Il y a fans doute
quelque chofe de fublime caché fous
cette obfcurité apparente ; mais il faut
être clair , même quand on veut être fublime.

Les leçons fur le jeu des mufcles , fur
la légereté des draperies font prifes auffi
de l'auteur latin , M. le Mierre a tranfporté
dans la defcription du Milon , ce
chef d'oeuvre du Puget , une partie des
traits dont l'abbé de Marfi peint le Démoniaque
de Raphaël dans le tableau de
la transfiguration .
Sic Raphaëljuvenemftigii quem fæva tyranni
Vincla premunt , ftimulifque urget ferus hoftis
acerbis ,
114 MERCURE DE FRANCE .
Pinxit anhelanti fimilem , contenta rigefcunt
Brachia , corda tument ; hinc plurimus extat &
illinc
Mufculus , ac multo coëuntibus agmine ramis
Venarum , impliciti tollit fefilva lacertis.
Cætera conveniunt , pellis riget arida , crinis
Horret , hiant oculi , patulo ftant guttura ritu ,
Torquentur miferè vultus , clamare putares .
« Ainfi Raphaël a peint ce jeune hom-
» me enchaîné fous le jong du tyran des
» enfers , & preffé de fon cruel aiguil-
» lon ; vous le voyez haletant , les bras
» roidis , la poitrine gonflée : vous distin-
ور
guez fur fon corps une forêt de vei-
» nes qui fe croifent & s'entrelacent en ra-
» meaux; fa peau eft defféchée , fes cheveux
» fe hériffent , fes yeux font fixes , fa bou-
» che ouverte laiffe voir fon gofier , tout
» fon vifage exprime les convulfions de la
fouffrance ; vous diriez qu'il crie . »
39
C'est au lecteur à juger fi l'auteur françois
eft aufli énergique dans la peinture.
du Milon , tracée d'après celle que nous
venons de rapporter.
Milon entrouvre un chêne auffi vieux que la
terre ;
Mais l'arbre tout - à- coup le rejoint & l'enferre ;
NOVEMBR E. 1769. 115
Un lion qui fe drefle & s'attache à ſon flanc ,
De l'athlete entravé boit à loifir le fang.
Sur le marbre animé le Puget défigure
Tout le corps du lutteur fous les maux qu'il en
dure.
Ses cheveux font dreffés , fes membres font roidis
,
Vous reculez d'effroi , vous entendez les cris .
L'étude du coftume , des médailles
des antiques , eft traitée dans l'auteur
françois d'après l'original latin , & le premier
chant eft terminé par une efpéce
d'épifode fur le fort de la peinture & de
la fculpture chez les Romains , dans le
tems de l'inondation des barbares . Ce
morceau , qui eft tout entier dans le latin
, eſt eft quelquefois bien rendu dans le
françois .
Tempus erat cum regificos pictura penates ,
Et fculptura foror fato meliore tenebant.
Utraque romulea quondam regnabat in urbe.
Altera marmoreis cingebat compita fignis ,
Et capitolina dabat olim numina rupi ,
Clara Deum genitrix latéque trementibus aureum
Monftrabat populis , quem fecerat ipfa , Tonantem.
Altera nobilium decorabat clara Quiritum
116 MERCURE DE FRANCE.
'Atria , vel thermas , vel circi immenfa theatra,
Templa deofque etiam pingens aut Cæfaris ora
Dis potiora ipfis & primum numen in urbe.
Aft ubi barbaries peregrino ex orbe profecta
Numinafub templis , cives tumulavit in urbe ,
Diffugere Dea: laceras pictura tabellas
Incenfis rapuit laribus , fragmentà laboris
Exigua immenfi ; mutilas fculptura columnas ,
Semirutos portarum arcus , avulfaque fulcris
Signa , pedes partim , partim truncata lacertis
Abftulit & penitùs tellure recondidit imâ.
Inde tenebrofis latuere receffibus ambæ
Fornicibufque cavis & adhuc fibi quæque fuperfles
In tumulis fpirat , mutoque in marmore vivit.
Dum tumulos circum Michaël ftudiofus oberrat
Et veteris Romafublimem interrogat umbram ,
Antique pretiofa artis documenta reportat.
99
86
Il fut un tems qu'une deftinée plus
heureufe plaçoit la peinture & fa foeur
» la fculpture dans le palais des rois .
» Toutes deux regnoient dans Rome.
L'une prodiguoit le marbre dans les
places publiques , donnoit des divinités
au capitole & offroit au culte des
peuples le Jupiter d'or qu'elle avoit
» taillé de fes mains. L'autre ornoit les
galleries des principaux citoyens , les
» bains , le cirque & les théâtres immen
"3
"
"
NOVEMBRE. 1769. 117
» fes ; elle peignoit les dieux , & Céfar
» plus grand que les dieux & plus puiffant
>> dans Rome . Mais lorsque les Barbates
» accourant du fond du Nord , eurent enfeveli
les divinités fous les débris de
» leurs temples , & les citoyens fous leurs
» remparts , ces deux déeffes s'enfuirent ;
» la peinture fauva des flammes fes ta-
» bleaux à demi confumés , miférables
» reftes d'un fi grand travail ; la fculpture
» emporta fes colonnes brifées , les dé-
» bris de fes arcs triomphaux , les ftatues
» arrachées de leurs bafes & mutilées ;
» ces monumens furent enfouis fous la
» terre , & les deux foeurs demeurerent
"
cachées darts de fombres retraites , &
» n'exifterent plus que fous des ruines &
» dans des tombeaux. C'eft -là que Mi-
» chel - Ange alla les chercher ; il´erra au
» tour de ces monumens , accompagné de
» la méditation , il interrogea la grande
» ombre de Rome antique & revint chargé
des tréfors de l'art, »
و د
33
O temps ! ôcoups du fort ! la peinture autrefois ,
La fculpture avec elle habitoient près des rois .
Des Romains toutes deux furent long- tems l'idole
.
L'une , de tous les dieux peuplant le Capitole ,
Fit ployer le genou des crédules humains.
118 MERCURE DE FRANCE.
Devant le Jupiter qu'avoient taillé les mains.
L'autre orna ces palais & ces bains qu'on renomme
,
Des portraits de Céfar, le premier dieu dans Rome.
Toutes deux triomphoient , mais loríqu'en d'autres
tems
Rome eût tendu fes inains aux chaînes des tyrans;
Quand le luxe en fes murs eût creuſé tant d'abîmes
,
+
Elle perdit les arts pour expier fes crimes .
Le Tibre préfageant fon déplorable fort ,
Vit l'orage de loin fe former vers le Nord ..
La peinture & fa foeur , dans cette nuit fatale ,
Pleurerent leurs tréfors foulés par le Vandale.
Tout fuit , tout difparut ; l'une , de fes tableaux ,
Au travers de la flamme emporta les lambeaux.
L'autre , fous les remparts enfouit les ftatues ,
Les vafes mutilés , les colonnes rompues ;
Ces reftes précieux au pillage arrachés ,
Sous la terre long- tems demeurerent cachés.
Michel- Ange courut , il perça ce lieu fombre ,
De la favante Rome il interrogea l'ombre.
Au flambeau de l'Antique à demi confumé
Il alluma ce feu dont il fut animé.
De la perte des arts fon pinceau nous confole ,
Et fur leur tombeau mêmeil fonda leur école.
Le fecond chant commence par une
invocation au foleil. 2 .
NOVEMBRE. 1769. 119
Globe refplendiflant , océan de lumiere ,
De vie & de chaleur fource immenfe & premiere ,
Qui lances tes rayons par les plaines des airs
De la hauteur des cieux aux profondeurs des
mers ,
Et feul fais circuler cette matiere pure ,
Cette léve de feu qui nourrit la nature ;
Soleil , par ta chaleur l'univers fécondé ,
Devant toi s'embellit de lumiere inondé ;
Le mouvement renaît , les diſtances , l'eſpace;
Tu te leves , tout luit ; tu nous fuis , tout s'efface.
Le poëte fans toi fait entendre les vers ;
Sans toi la voix d'Orphée a modulé des airs.
Le peintre ne peut rien qu'aux rayons de ta ſphère
;
Pere de la couleur , auteur de la lumiere ,
Sans les jets éclatans de tes feux répandus ,
L'artiſte , le tableau , l'art lui-même n'eft plus.
Il y a des vers bien tournés dans ce
morceau ; mais il eft fâcheux que l'auteur
remarque qu'on peut faire des vers & de
la mufique fans l'aide du foleil . Ces fortes
de vérités font du nombre de celles
qui ne font pas bonnes à dire . Le morceau
de la chymie , améné naturellement
au fujet de la compofition des couleurs ,
vaut beaucoup mieux que cette invoca120
MERCURE DE FRANCE .
tion & fait honneur à M. le Mierre qui
ne le doit pas à l'auteur latin .
Il fallut féparer , il fallut réunir.
Le peintre à fon fecours te vit alors venir ,
Science fouveraine , ô Circé bienfaifante !
Qui , fur l'être animé , le métal & la plante
Regnes depuis Hermès, trois fceptres dans la maing
Tu foumets la nature & fouilles dans ſon ſein ,
Interroges l'infecte , obſerves le foffile ,
Divifes par atôme & repaîtris l'argile ,
Recueilles tant d'efprits , de principes , de fels ,
Des corps que ta diflous moteurs univerſels ,
Diftilles fur la flamme en filtres falutaires
Le fuc de la ciguë & le fang des viperes ,
Par un fubtil agent réunis les métaux ,
Dénatures leur être au creux de tes fourneaux ,
Du mélange & du choc des fucs antipathiques
Fais fortir quelquefois des tonnerres magiques ,
Imites le volcan qui mugit vers Enna ,
Quand Tiphon s'agitant fous le poids de l'Etna ,
Par la cime du mont qui le retient à peine
-Lance au ciel des rochers noircis par fon haleine,
Nous retrouvons encore M. le Mierre
fur les traces de l'abbé de Marfi dans la
defcription des couleurs dont la nature a
varié fes ouvrages , & dans l'endroit où
il parle du clavecin imaginé par le pere
Caftel
NOVEMBRE . 1769. 121
Caftel , qui enchaînoit enſemble les couleurs
& les fons.
Dans le troifiéme chant il eft queſtion
d'animer les figures , de parvenir au rapport
exact des fentimens avec les traits &
le gefte. L'ouvrage latin , dont la diftribution
eft la même fans être marquée par
la féparation des chants , traite auffi certe
partie de l'art. Il trace quelques regles générales.
Lætitia oftendat frontem tranquilla ferenam ,
Ancipitem variamque metus ; furor iraque torvam.
Pallefcat tacitá livor ferrugine ; vultus
Efferat ambitio , demittat lumina maror.
2
« Donne à la joie un front ferein , à la
» crainte un vifage égaré & incertain ,
» la fureur des traits menaçans ; mers la
pâleur & la rouille livide fur le teint de
» l'envie ; que l'ambition éleve le regard,
que la trifteffe baiffe les yeux . »
""
"
»
L'imitateur françois eft ici plus étendu
que l'original ; mais fes idées & ſes expreffions
ne font pas toujours auffi juftes.
Peins fous un air penfif l'ardente ambition ;
Donne à l'effroi l'oeil trouble & que ſon teint pâ-
.liffe.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Mets comme un double fonds dans l'oeil de l'arti
fice.
Que le front de l'eſpoir paroifle s'éclaircir ;
Fais pétiller l'ardeur dans les yeux du defir .
Compofe le vifage & l'air de l'hypocrite ;
Que l'oeil de l'envieux s'enfonce en fon orbite ;
Elève le fourcil de l'indomptable orgueil ;
Abaifle les regards de la triftefle en deuil .
Peins la colere en feu , la furprife immobile
Et la douce innocence avec un front tranquille,
Nous pafferions les bornes d'un extrait
fi nous voulions rapporter tous les endroits
où l'auteur françois traduit ou imite
le poëte latin , les préceptes fur la différence
qui doit fe trouver dans l'expreffion
d'un même fentiment , fuivant la
différence des perfonnes , le tableau de la
chûte des géans , l'énumération des plus
célèbres peintres qui compofent les diverfes
écoles de l'art , & leurs caracteres
diftinctifs , &c. &c . M. le Mierre a joint
à ces morceaux quelques exemples tirés
des plus fameux tableaux ; une defcription
de l'ignorance ; des leçons fur le
genre allégorique , & une violente invective
contre les tableaux des martyrs.
expofés dans les églifes . Il s'éleve encore
plus fortement contre ce genre de peinNOVEMBRE.
1769. 123
-
tures dans une note très longue ; mais
quoiqu'il dife en vers & en profe , on a
beaucoup de peine à voir fur quoi peutêtre
fondée cette déclamation . Tout fe
réduit à dire qu'il ne faut pas repréfenter
l'humanité fouffrante ni peindre des atrocités
. En ce cas il ne faut pas faire de
ragédies. Nous fommes bien fûrs
M. le Mierre n'admertra pas la conclufion
, & nous en ferions bien fâchés . Il
n'eſt pas plus facile d'entendre les vers qui
terminent le poëme.
que
Moi-même , je le fens , ma voix s'eft renforcée,
Des efprits plus fubtils montent à ma penſée.
Mon fang s'eft enfammé plus rapide & plus pur ,
Ou plutôt j'ai quitté ce vêtement obſcur :
Ce corps mortel & vil a revêtu des aîles ,
Je plane , je m'éleve aux fphères éternelles .
Déjà la terre au loin n'eſt plus qu'un point fous
moi.
Génie ! oui , d'un coup d'oeil tu m'égales à toi.
Un foyer de lumiere éclaire l'étendue .
Artifte , fuis mon vol au deffus de la nue.
Un feu pur dans l'Ether jailliffant par éclats ,
Trace en fillons de flamme , invente , tu vivras.
Certainement ce n'eft pas notre faute
fi nous ne voyons pas pourquoi la voix de
l'auteur s'eft renforcée lorsqu'il n'a plus
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
rien à dire , ce que c'eft que des efprits
fubtils qui montent à la penfee , comment
un fang enflammé devient plus pur ; comment
après avoir quitté ce vêtement obfcur,
qui ne peut être que fon corps , il fe
trouve avoit revêtu des ailes ; ce que veut
dire le génie qui l'égale à lui d'un coup
d'ail ; ni pourquoi il veut que l'artiſte
fuive fou vol pour apprendre à inventer ,
lorfque lui - même n'a rien inventé du
tout . Nous ne parlons , comme on le
voit , que des idées dont nous avons dû
rendre compte. Quant à la partie qui fait
le poëte , c'est- à- dire le ftyle , nous avons
choisi les meilleurs morceaux , mais fans
vouloir les juger le Public feul a cè
droit ; c'eft lui qui peut , comme a dit
Boileau ;
Si le Roi des Huns ne lui charme l'oreille ,
Traiter de Vifigoths tous les vers de Corneille.
Saugrain Jeune , libraire , quai des Auguftins
près le pont St Michel , donne
avis au Public qu'il vient de faire acquifition
de l'agronomie ou de l'agriculture
réduite en principes , in - 8 °. 6 vol . avec
figures en taille douce. Ce livre , en fon
genre , peut être regardé comme le meilNOVEMBRE.
1769. 125
leur qui ait paru fur ce fujet , étant une
collection extraite des meilleurs auteurs ,
tant de France que des pays étrangers qui
ont travaillé fur l'agriculture. Il contient
encore les arts & le commerce provenant
de l'agriculture. L'on y trouve un nombre
d'expériences qui n'ont été données
qu'après en avoir fait les épreuves trèsexactement.
Pour en faciliter l'acquifition , le libraire
propofe de le donner au Public
pour la fomme de 12 liv. jufqu'au premier
Janvier 1770 , paflé lequel tems on
le payera 18 liv.
L'on trouve auffi chez lui l'hiftoire littéraire
de la France , 11 vol . in-4°. pour
la fomme de 36 liv .
Traduction d'une Lettre de Brutus à
Cicéron.
« Cette lettre a toujours été regardée
» comme un des plus précieux monumens
» de l'ancienne littérature . C'eſt un chef-
» d'oeuvre d'éloquence , & l'épanchement
» d'une ame républicaine. Elle fut écrite
l'année qui fuivit la mort de Céfar , dans
» le tems que le jeune Octave venoit de
» défaire Antoine devant Modéne , l'an
» de Rome 710.».
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
Vous avez écrit à Octave . Il y a dans
votre lettre un article qui me concerne
& qu'Atticus m'a fait tenir. Je l'ai lu . Il
n'y avoit rien dans l'attachement que
vous me témoignez & dans l'intérêt que
vous prenez à ma confervation , qui pût
me procurer un nouveau plaifir . En effet
ne fuis je pas accoutumé à entendre dire
tous les jours que vous avez fait quelque
nouvelle démarche pour me prouver votre
zèle , & pour foutenir ma dignité ?
Mais ce même morceau de votre lettre
m'a caufé la douleur la plus vive qu'il me
fût poffible d'éprouver . Vous le remerciez
de ce qu'il a fait pour la république ;
mais avec tant de foumiffion ! ( le diraije?
J'ai honte de l'état où nous réduit la
fortune ; mais enfin il faut le dire ; ) vous
lui recommandez ma vie avec tant de
baffeffe , que vous femblez annoncer évidemment
que la tyrannie n'eft pas détruite
, & que nous n'avons fait que chan .
ger de maître ma vie ! & quelle mort
me feroit plus affreufe que la vie achetée
à ce prix ! Pefez vos termes , & oſez nier
que ce ne foient ceux d'un efclave fuppliant
devant un Roi . Il n'y a , dites - vous,
qu'une feule grace que vous lui demandiez
, & qu'on doive attendre de lui ; c'eſt
qu'il veuille bien laiffer vivre des ci-
:
NOVEMBRE. 1769. 127
*
toyens qui ont obtenu l'eftime des honnêtes
gens & du peuple Romain. C'eſt
donc à dire qu'à moins qu'il n'y confente ,
nous ne ferons plus ? Mais il vaut mieux
n'être pas que de lui devoir l'existence .
Certes je ne crois pas encore que les dieux
foient affez ennemis du peuple Romain
pour qu'il faille demander à Octave la
vie d'aucun citoyen , encore moins celle
des libérateurs du monde. Car j'ai quelque
plaifir à rappeler ce titre magnifique ,
& fur-tout à ceux qui paroiffent ignorer ce
qu'ils ont à craindre & ce qu'il faut demander.
Vous , Cicéron , vous reconnoif. ·
fez dans Octave un auffi grand pouvoir ,
& vous êtes fon ami ! Vous êtes le mien,
dites vous , & pour me voir à Rome ,
Vous croyez avoir beſoin de me recome
mander à un enfant ? Et de quoi donc le
remerciez -vous , fi vous croyez qu'il faille
le fupplier pour que je vive ? Lui favez-
vous beaucoup de gré d'avoir mieux
aimé qu'on eût à demander une pareille
grace à lui qu'à Marc-Antoine ? Est - ce au
deftructeur ou à l'héritier de la tyrannie
que l'on demande de laiffer vivre des citoyens
qui ont bien fervi la république ?
* Brutus & Caffius & les Conjurés .
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt cette foibleffe qui nous fait déſefpérer
de nous mêmes , & que je reproche
tous les autres autant qu'à vous , c'eſt
elle qui a infpiré à Céfar l'ambition de
dominer , à Marc - Antoine celle de le
remplacer après fa mort ; c'eft elle qui a
élevé ce jeune Octave au point que vous
croyez devoir obtenir de lui qui eft encore
à peine un homme , le falut d'hommes
tels que nous , & que vous ne voyez
pour moi de reffource que dans fa pitié.
Si nous nous fouvenions que nous fommes
Romains , nous ne verrions pas les
derniers des mortels avoir plus de courage
pour nous opprimer , que nous n'en
avons pour nous défendre , & Antoine
ne feroit pas plus jaloux de fuccéder à
Céfar qu'effrayé de fa punition . Vous
homme confulaire , vous , qui avez puni
les crimes de Catilina, ce qui , peut-être ,
fi j'en crois mes craintes , n'a pas différé
notre perte pour long tems , comment
pouvez vous jeter les yeux fur ce que
vous avez fait , & approuver ce que
l'on fait aujourd'hui ; ou du moins le
fouffrir avec tant de patience & de douceur
que vous avez l'air de l'approuver ?
Et d'où eft venue votre haine pour Antoine
? N'est- ce pas de ce qu'il avoit les
mêmes prétentions que fait voir aujour-
-
·
NOVEMBRE. 1769. 129
d'hui le jeune Octave ? N'est- ce pas parce
qu'il vouloit que nous lui demandaffions
la vie ; que ceux à qui il devoit la liberté
n'euffent qu'une exiſtence dépendante &
précaire ; que fes volontés fuffent des
loix dans la république ? Vous avez été
d'avis de prendre les armes pour l'empêcher
de regner : étoit- ce pour prier un autre
de vouloir bien fe mettre à fa place ?
de regarder l'état comme fon patrimoine
, & les citoyens comme fes efclaves ?
A ce compte nous n'avons difputé que
før telle ou telle eſpèce de fervitude , &
non pas fur la fervitude elle- même . Mais
en ce cas Antoine étoit un auffi bon maître
qu'un autre fous lui non-feulement
notre condition étoit tolérable , mais mê
me nous euffions eu part à fa puiffance ,
à fes bienfaits , aux honneurs ; car que
refuferoit - il à ceux dont il fçait que la
foumiffion feroit le plus grand appui de
fon pouvoir ? Mais nous n'avons point
voulu mettre de prix à la vertu & à la liberté
; aujourd'hui même cet enfant, que
le nom de Céfar paroît animer contre les
meurtriers de Céfar , combien croyezvous
qu'il donnât , s'il étoit queſtion de
marchander , pour avoir de notre confentement
le pouvoir qu'après tout il aura
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
bientôt , puifque nous ne voulons que
vivre , avoir de l'argent & jouir du titre
de confulaires ?
Au furplus que la mort de Céfar foit
inutile ; que nous n'ayons conçu qu'une
fauffe joie de cette mort puifqu'elle ne
devoit pas nous rendre plus libres ; que
tout le monde nous abandonne , les dieux
m'ôteront tout avant de m'ôter la réfolution
où je fuis non - feulement de ne jamais
fouffrir dans l'héritier de Céfar que
j'ai tué , ce que je n'ai pas fouffert dans
Céfar ; mais de ne pas fouffrir dans mon
pere même , s'il revenoit au monde
qu'un citoyen foit de mon aveu plus puiffant
les loix & le fénat. Et croyezque
vous que les autres Romains foient libres,
fi je ne puis ête dans Rome , fans
la permiffion d'Octave ? Que dis -je ? Ce -
que vous lui demandez pour nous, comment
croyez vous pouvoir l'obtenir ?
Vous lui demandez notre confervation
mais fuffit- il pour cela de nous accorder
la vie ? Et reçoit- on la vie fans la liberté
& l'honneur ? Appelez - vous jouir de la
vie , d'être dans l'enceinte de Rome? Eftce
le lieu où je fuis qui décide mon état ?
Je ne vivois pas tant que Célar a vécu ,
fi ce n'eft depuis le moment où j'eus dans
;
NOVEMBRE. 1769. 131
lieu
l'ame le deffein de l'immoler ; & en quelque
que je fois , je ne me croirai jamais
exilé tant que la fervitude & les
affronts me paroîtront les plus odieux de
tous les maux .
Dans quelles ténébres fommes - nous
retombés ! Chez les Grecs la postérité des
tyrans eft condamnée à périr avec eux ; &
chez nous on fupplie celui qui a ofé pren
dre le nom d'un tyran , d'épargner les
vengeurs de la liberté ; & je defiterois de
revoir ma patrie ! & je croirois qu'il y a
encore une patrie , quand Rome fe refufe
à la liberté qu'on lui offre , qu'on lui
inculque , & redoute plus dans un enfant
le nom d'un tyran qui n'eft plus , qu'elle
n'a de confiance en elle même , après
avoir vu détruit , par un petit nombre
d'hommes , celui qui avoit des forces fi
puiffantes !
que
fi
Ne me recommandez plus à votre
Céfar ; ni moi , ni vous - même ,
vous m'en croyez . Vous prifez beaud'années
la nature
coup le peu
vous laiffe encore efpérer , fi vous croyez
qu'elles vaillent la peine de s'abaiffer à la
priere. Prenez garde d'ailleurs que vos
démarches contre Antoine , fi juftement
Jouées jufqu'ici , ne paroiffent avoir été
F
vj
132 MERCURE DE FRANCE.
dictées par la crainte plutôt que par les
principes d'un citoyen ; car fi vous trouvez
bon qu'Octave foit dans le cas d'être
fupplié en ma faveur , on croira que vous
n'avez pas craint d'avoir un maître , mais
que vous avez voulu en avoir un qui fûc
votre ami. Quant aux louanges que vous
lui donnez pour ce qu'il a fait , je les approuve
, fi c'eft pour détruire la puiffance
d'autrui qu'il a combattu & non pas pour
établir la fienne . Mais s'il en eft au point
qu'il faille lui adreffer des prieres pour
nous , fi vous jugez vous - même qu'on
lui doive tant accorder , vous lui décernez
une trop grande récompenfe car
vous lui attribuez un droit qu'il paroiffoit
avoir rendu à la république. Vous ne
fongez pas que fi , pour avoir fait la guerre
à Marc- Antoine , Octave mérite de fi
grands honneurs , nous qui avons abbattu
un pouvoir dont Antoine n'a recueilli
que les débris , nous ne pouvons jamais
être affez récompenfés , quand on nous
prodigueroit tous les honneurs réunis ;
mais la crainte peut bien plus fur les
hommes que la reconnoiffance . Antoine
eft vivant & a les armes à la main ; & à
l'égard de Céfar , on ne fe fouvient plus
de ce qu'on a pu ou de ce qu'on a dû faire.
;
NOVEMBRE. 1769. 133
C'eftOctave aujourd'hui dont le jugement
fur nous décidera celui du peupleRomain ,
& on nous méprife affez pour regarder un
feul homme comme l'arbitre de notre vie.
Jefuis fait , puifqu'il faut répondre , nonfeulement
pour ne pas fupplier , mais même
pour réprimer ceux qui prétendent
qu'on les fupplie. Je me tiendrai éloigné
de la fervitude & tout lieu oùje ferai libre
fera Rome pour moi . J'aurai pitié de
vous tous en qui ni l'âge , ni les honneurs
, ni l'exemple de la vertu d'autrui
n'ont pu diminuer l'amour de la vie ; &
je me croirai heureux tant que je demeurerai
attaché à ce principe , qu'on eft récompenfé
par fes propres actions ; car
quel bonheur plus folide que celui qui ,
indépendant des chofes humaines , ne réfide
que dans la confcience & dans la liberté
? Quoi qu'il en foit , je ne me foumettrai
pas à ceux
à ceux qui fe foumettent , &
je ne ferai pas vaincu par ceux qui fe
laiffent vaincre. Je tenterai & je fupporterai
tout pour délivrer la république . Si
je réuffis , nous nous réjouirons tous ; fi
je ne réuffis pas , je me réjouirai encore ,
puifque j'aurai paffé ma vie à m'occuper
des moyens de rendre la liberté à ma patrie.
Quant à vous , Cicéron , je vous exhor134
MERCURE DE FRANCE.
te à ne point vous laffer de faire bien , &
à ne point vous défier de la vertu . Songez
, en écartant les maux actuels , à prévenir
ceux qui pourroient naître , fi ont
n'alloit pas au - devant. Croyez que l'efprit
courageux & libre qui vous a animé
à la défenfe de la république contre Catilina
& contre Antoine , n'eft rien fans
la conftance & l'égalité . J'avoue que la
vertu qui s'est déjà fignalée a plus à faire
que la vertu qui n'a pas été éprouvée ; ce
qu'elle fait , eft regardé comme une dette
qu'elle acquitte ; ce qu'elle ne fait pas ,
comme une efpérance qu'elle trompe.
Ainfi quoiqu'il foit beau à Cicéron de
réfifter à Antoine , on fe fouvient de fon
confulat , & l'on n'eft point furpris . Mais
fi ce même Cicéron ne montre pas en
tout la fermeté & la grandeur d'ame qu'il
a employée pour abbattre Antoine , nonfeulement
il s'ôtera la gloire qu'il pourroit
encore acquérir , mais même il perdra
celle qu'il avoit acquife : car il n'y a
rien de grand que ce qui eft fondé fur des
principes invariables ; & votre génie, vos
actions & les voeux de tous les citoyens ,
vous obligent plus que perfonne à aimer
la république & à défendre la liberté :
ainfi au lieu de prier Octave de nous
prendre fous fa protection , exhortezNOVEMBRE.
1769. 135
vous vous - même , relevez votre courage
& foyez fûr que cette république pour
laquelle vous avez fait de fi grandes chofes
, fera libre & glorieufe , quand le peuple
aura des chefs qui l'aideront à repouffer
les entrepriſes des méchans .
Lettre de M. le Comte DE LAURĀGU AIS
à l'auteur du Journal des Ephémerides
du Citoyen.
La lecture & même l'étude que mérite votre
journal m'avoient fait préfumer , Monfieur , que
Vous chercheriez moins à confidérer chacun des
objets que j'ai embraflés , pour ainsi dire , d'un
feul regard dans mon difcours fur le commerce
en général ; que leur rapport univerfel . Vous
avez cru qu'il exigeoit un examen qui vous a
empêché d'en rendre compte dans les premieres
Ephémerides qui ont paru depuis mon ouvrage.
Permettez-moi de prévenir quelques- unes de vos
réflexions.
Si j'ai faifi , dans l'étendue des principes de la
doctrine économique , des points de vue fous
lefquels on ne les avoit point encore envisagés
vous ne ferez pas furpris , Monfieur , qu'en diffé
rant fur quelques vérités du fecond ordre ; les ex
trémités de la chaîne qui les lie me donnent less
mêmes principes ; la production , la liberté en
font les extrêmes . Mais ce fera dans la compofition
de ces deux principes que nous ferons entrer
peut- être des élémens différeus , & cette différen
ee peut dépendre de l'acception fous laquelle on
conçoit les mots,
Plufieurs économistes ont tâché d'éviter en
136 MERCURE DE FRANCE.
écrivant l'abus des mots . M. Abeille a plus fait ,
il a écrit fur cet abus ; & l'ouvrage dans lequel
il traite de ceux que le premier avoit introduit
dans les idées qu'on a fur le commerce dès grains ,
n'eft pas le moins bon des ouvrages qui lui font
honneur.
Un homme moins inftruit que vous , Monfieur,
eût cru répondre à ce que j'avance fur le commerce
, que le vrai moyen , le moyen utile de ne
lui pas donner de bornes , eft celui de rendre l'état
de l'agriculteur & du producteur le meilleur ,
comme il eft déjà le plus refpectable de tous .
Mais vous n'avez pas voulu faire une critique feulement
apparente. L'importance & la gravité des
matieres économiques vous ont accoutumé à une
profondeur & à une vérité qui tient à leur carac
tère ; mais vous avez fenti qu'on ne pouvoit pas
inférer de mon filence fur plufieurs chofes, que je
les ignore , ou que je les rejette comme étant fauffes;
quand je n'établis rien qui foit en contradiction
avec celles dont je ne parle point. Vous
faites le Journal , que vous donnez au Public fur
les matieres d'adminiſtration , comme Bayle compofoit
fa république des lettres ; quand un philofophe
eft journaliſte , le jugement qu'il porte
fur les contemporains qu'il condamne peut- être
à l'oubli , paffe à la postérité . Il eft vrai que fi un
écrivain médiocre eft digne encore d'extraire les
ouvrages futiles dont la littérature moderne
abonde aujourd'hui dans tous les genres ; il faut
qu'un philofophe fafle le Journal des écrits dont
le mérite eft d'approcher de l'élévation , de l'importance
de l'agriculture & du commerce. Vous
êres fi accoutumé à paîtrir toutes les idées économiques
que chacun jette dans le moule de fa
tête , que vous avez fenti que le moyen réel de
ве pas donner de bornes à la concurrence , au lieu
NOVEMBRE. 1769. 137
être contre mes principes , y entroit néceffairement.
Avouer qu'il feroit avantageux pour la
maffe générale d'accroître le nombre producteur,
c'eft convenir qu'il eft utile de reftreindre la concurrence
des débitans ; je defirerois , ainsi que
vous , voir le tems où il feroit inutile de déterminer
par le calcul le nombre des débitans ; cela
peut arriver , & l'époque où il feroit inutile d'écrire
, feroit en même tems celle où le meilleur
livre feroit fait d'après l'expérience qui auroit
établi les principes ; mais quand nous ferions à
oe tems , d'où nous fommes fi éloignés , vous
conviendrez encore que les grandes vérités du
fyftême économique , livrées à leur mouvement
naturel dans le vide de la liberté , feroient comparables
aux mouvemens aftronomiques , & c'eft
affurément une belle chofe que de calculer fur la
terre les loix des corps céleftes . Il y a plus , fi les
planettes ont des loix invariables dans tous les
tems , il n'en eft point ainfi dans le ſyſtême moral
& politique , où toutes les vérités ne font pas
encore connues , où plufieurs qui l'ont été ne le
font peut-être plus , & dans lequel enfin l'homme
peut altérer à chaque inftant l'ouvrage de ſa raifon
, incerti quo fata ferant , ubi fiftere detur :
vous fentez de - là combien il feroit utile de former
des cartes économiques ( fi l'on peut s'exprimer
ainfi ) qui , fondées fur les méditations , &
fur-tout fur l'expérience , puffent fervir de guide
aux gens chargés de l'adminiftration , qu'on peut
comparer aux navigateurs auxquels l'aftronomie
ne feroit pas utile , fi elle n'avoit pouflé fon utilité
au point de les en faire jouir fans exiger de
leur part les connoiffances d'un aftronome.
Je travaille actuellement à un ouvrage dans
138 MERCURE DE FRANCE .
lequel j'efpére indiquer des écueils dangereux
dans cette mer de l'opinion , où nous voyageons
tous , & dans lequel j'examine le droit , l'effet &
le rapport de plufieurs chofes que le haſard , ou
une néceffité aveugle en elle - même , ou fur laquelle
nous n'avons pas encore ouvert les yeux ,
ont établis dans les fociétés . Vous vous doutez bien
que j'y examine quelle eft la nature des privileges
exclufifs & celle des prétendus privileges accordés
aux membres des communautés différentes
.
J'aurai du moins le tems de me tromper avant
de donner cet ouvrage au Public ; je ne connoiffois
, parmi les économistes , que M. Quenay que
je n'ai pas même pu confulter avant de donner
mon difcours fur le commerce. C'eft en grandiffant
moi-même fous les yeux de ce philofophe ,
que j'ai vu les progrès des idées dont il a formé un
fyftême en faifant remonter les vérités écoromiques
aux principes d'adminiftration ; dût - il laifler
à un autre Newton ou à un nouveau Léibnitz la
gloire de trouver le calcul différentiel , il auroit
au moins , comme Defcartes , la gloire d'avoir
appliqué une fcience à l'autre , celle de produire à
celle de jouir ; ce qui prouve bien que jufqu'à lui
on n'avoit pas l'idée qui leur eft propre , c'eft
qu'il paroît qu'on le conduifoit comme fi ces deux
chofes n'avoient aucun rapport. Du moins on fait
aujourd'hui qu'il exifte.
Quandles principes économiques s'élevent à ce
point , ils deviennent réellement une fcience
mais n'éprouvent-ils pas alors l'efpèce de fatalité
attachée à la plupart d'elles , & qui les rend une
fçavante inuulité fociale.
Peu d'économiſtes ſe font élevés heureuſement
NOVEMBRE . 1769. 139
à ce degré. Il y avoit tant de bons ouvrages à
faire fur les objets qui defcendent à une utilité
commune , & que plufieurs économistes ont traités
avec un luccès qui a fait apprécier leur importance
, qu'on ne peut pas regreter qu'ils n'ayent
point employé leurs talens à écrire fur le defpotifme
de l'évidence , ni fur la vérité de la co -propriété
pré-existante du fouverain & des peuples
par laquelle il eft démontré que les Suifles qui
n'ont point de Rois , prefque point d'impôts , &
qui ne connoiffent guères plus le defpotifme de
l'évidence que l'évidence du defpotiíme , font le
peuple le plus malheureux de l'Europe.
>
Il y a d'autres écrivains tels que M. l'abbé
Baudeau & M. l'abbé Roubaud ** qui , toujours
auffi clairs & auffi fimples que les matieres
qu'ils ont choifies , leur donnent une chaleur & une
force qu'ils puifent dans leur coeur quand ils par
lent des befoins du peuple , & dans leur efprit
quand ils parlent des moyens de foulager leurs
miléres.
Ces deux écrivains font les moraliftes de l'économie
politique ; ce qu'ils difent eft lumineux &
preffant ; mais ne conviendrez - vous pas qu'il y a
* Avis au peuple , par M. l'abbé Baudeau . Nous
n'ignorons pas qu'il a donné une brochure intitulée:
Expofition de la Loi Naturelle . Mais nous penfons
que cet eflai dans le genre dogmatique , eft
une preuve que fon vrai talent eft le genre dans
lequel il avoit pris fon effor.
** Reprefentations aux magiftrats , par M. l'abbé
Roubaud.
140 MERCURE DE FRANCE.
bien moins de fcience économique dans leurs
écrits que de faine raifon & de logique univerfelle
: ils ont laiflé jufqu'à préfent l'honneur aux
évangeliftes économiques d'écrire fur les profondeurs
du dogme ; Dieu merci , on n'eſt pas encore
obligé de s'y foumettre en attendant qu'on puiffe
le comprendre, mais je ne peux pas m'empêcher de
leur favoir bon gré , fur - tout ayant déjà éprouvé
la vocation de l'état qu'ils ont embraflé , de n'avoir
pas profité de l'occafion pour fe croire appelés à
devenir des prophètes.
Pour moi , vous le favez , defcendu d'Iſmaël ,
Je ne fers ni Baal , ni le Dieu d'Ifraël .
Il y a long- tems que je connois & que j'honore
M. Quenay , que j'admire fes travaux & qu'ils
m'occupent ; mais avec le feul defir de découvrir
la vérité : & c'eft je crois celui qu'il veut m'inſpirer
; c'eft auffi , Monfieur , le caractere qu'on
reconnoît avec tant de plaifir dans les écrits ,
mais permettez moi de le dire , c'eft encore plus
ou moins celui de tous les écrivains qui s'occupent
de l'économie. Vous croyez-vous des adverfaires
! & feriez - vous fecrétement leur ennemi
parce que vous foupçonneriez qu'ils font les vôtres
Quoique je vous connoifle à peine , Monfieur
, je crois que vous penfez , ainfi que moi
que tous ceux qui cultivent les lettres pour ellesmêmes
, font une grande famille iflue originairement
de l'expérience : c'eft l'androgine philofophique
; cet être devoit avoir tous les fexes afin
de pouvoir s'unir à tous les individus qui font
diftingués par celui qui leur eft particulier. Sa
fécondité devoit être immenfe , puifque l'univers

NOVEMBRE . 1769. 141
eft immenſe. Heureux ceux qui font nés d'elle &
de l'imagination. Malheur à celui dont la mere
eft l'orgueil où l'intérêt , mais le même fang
coule dans nos veines , & le même but ( le bonheur
) conduit nos pas , chacun y tend. Enfin ,
parmi les opinions très différentes de ceux qui
s'occupent de l'économie , je vois dans leurs écrits
un caractere de bienfaiſance prefqu'égal . Seriezvous
étonné , Monfieur , que le caractere des
écrivains participât des fujets qu'ils traitent. Ily
a , parmi les littérateurs comme dans la peintu
re , des peintres d'hiftoire. Ceux - là font des hommes
rares , ils font animés d'une étincelle trèsvive
du feu univerfel , de cette matiere que les
anciens appeloient l'ame du monde . Ils rendent
la nature attentive aux actions des hommes . Les
autres , ceux qui peignent des plaines , des troupeaux
, des bois , rendent l'homme fenfible au
Ipectacle touchant de la nature ; mais ces objets
doux & tranquilles qui ravitent Théocrite , Vir
gile & la Fontaine , Wauwermans , Berghem ,
Claude le Lorain , infpirent à leurs ames une amenité
que n'ont point eu Juvenal , qui déchira les
Romains dans fes fatyres , ni Michel - Auge qui
coloria l'enfer dans la chapelle du Pape .
De tous les objets extérieurs qui nous frappent
enfin, & qui peuvent fe lier plus intimement & plus
promptement au fyftême de la ſociété , ou du
moins à l'état dans lequel elle exifte , n'est- ce pas
l'aridité ou la fécondité des alpects que vous confiderez
? Votre vue eft - elle bornée au midi par des
côteaux chargés de vignes que le coucher du foleil
femble enflammer ? Le cours tranquille de la riviere
qui les baigne enfonce -t-il vos regards dans les
champs qu'elle fertilife ? Plus près de vous l'odeur
142 MERCURE DE FRANCE.
agrefte des fleurs attire - t - elle vos pas ? Vous
voyez des infectes précieux convertir en un fuc
utile leurs parfums agréables. Enfin , l'ombre &
la fraîcheur que les bois répandent fur vous , la
foupleffe du gafon que vous foulez , les troupeaux
épars ou bondiflans dans cette étendue
prodigieufe & verdoyante , cette mélodie qui réfulte
des mouvemens impofans & doux de la nature
, répandent dans votre coeur une volupté ,
une bienfaifance dont le fouvenir enchante encore
l'imagination ; quand vos fens font privés
de ce ſpectacle raviflant , ou qui l'a conſole lorfque
vos yeux font attachés fur des ruines & que
Votre efprit fe demande fi c'eſt le deſpotiſme , ou
la foudre qui les ont frappés.
Le C. DE LAURAGUAIS.
Lettre de M. DE BEAUMARCHAIS , fur
la lettre d'un jeune homme.
Je reçois à l'inftant une brochure intitulée :
Lettre d'un jeune homme à l'auteur d'Hamlet .
Après y avoir loué , critiqué , corrigé , refondu à
la maniere l'ouvrage de M. D ** , dont les beautés
tragiques méritoient peut - être un examen
plus réfléchi & des encouragemens plus férieux :
& après avoir confeillé à cet auteur de ne jamais
paroître fi le parterre le redemande , le jeune home
ajoute ces mots :
Il est enfin du mouvais ton de fefaire voir , c'eft
ce que m'a dit un auteur qui a auffi donné une
piéce traduite ou imitée de l'Anglo -François Mifs
NOVEMBRE . 1769 . 143
Jeany , & quiva nous enrichir d'une nouvelle (le
Négociant ) après la vôtre ; & il m'a bien aſſuré
qu'il laifferoit protefter toutes les lettres de change
quele parterre tireroitfurlui.
Sans entrer dans la queſtion fi les auteurs honoés
du laurier dramatique doivent y venir offrir
glorieufement leur tête , ou s'ils feroient mieux
de s'y dérober avec modeftie ; l'auteur d'Eugenie
& d'un nouveau drame qu'il va foumettre au jugement
du Public , fe croit obligé , pour l'honneur
de la vérité , de déclarer qu'il ne connoît point le
jeune homme auteur de la lettre , ni qu'il ne s'eſt
jamais donné le ridicule de dire les choſes qu'on
lui attribue.
Affurer , à la veille de produire un onvrage au
théâtre , que quel que foit l'empreflement du Public
pour nous voir , on s'y refufera conftamment,
c'eft décider d'avance que l'on méritera d'être demandé
. L'auteur le plus vain a'oferoit pas le penfer
, & l'homme le plus fot craindroit de le dire ,
Quant à la comparaifon que le jeune homme fair
de la curiofité du parterre avec des lettres de change
, & celle de la modeftie d'un auteur avec un
proteft , on fe permettra de lui dire que ce ſtyle
d'huiffier eft bien loin du ton fpirituel & léger du
refte de fa lettre , & ne méritoit pas d'y trouver
fa place. A-t-il cru faire une plaifanterie méchante
? J'ai peur qu'elle ne foit que mauvaiſe .
L'auteur d'Eugenie invite le jeune homme à
jetter un coup d'oeil fur le difcours imprimé à la
tête de ce drame. Le ton grave & décent avec lequel
fon auteur y parle du public aflemblé fous le
nom de parrerre qu'il reconnoît pour juge naturel
des ouvrages deftinés à fon amufement , eft fort
144 MERCURE DE FRANCE .
éloigné de l'inconfidération qu'on lui prête aujourd'hui
.
Il eft poffible qu'un très - jeune homme , comme
paroît l'être l'auteur de la lettre , connoiffe
affez peu les ufages reçus pour ignorer que dans
une feuille deſtinée à l'impreffion , c'eſt une incivilité
que de citer quelqu'un fans avoir pris fon
attache,
> Mais ce qu'on ne doit ignorer à aucun âge
e'eft que s'il eft permis quelquefois de rappeler ce
qu'un auteur a écrit , il ne l'eft jamais d'attribuer
à quelqu'un ce qu'il n'a point dit . En tout autre
tems le filence eût été ma réponſe ; mais quelques
amis m'ont fait entendre que cette imputation
m'étoit pas fans maligniré , & qu'elle avoit pour
but d'indifpofer d'avance le Public contre le nouvel
Eflai Dramatique que j'ai l'honneur de lui
préfenter. Je n'en fais rien. J'ai même de la peine
à me prêter à cette idée ; mais , quoi qu'il en idit ,
je vous prie de vouloit bien inférer cette lettre &
mon défaveu dans votre prochain Journal , & de
me faire la grace de me croire avec toute la reconnoiffance
poffible , & c,
BEAUMARCHAIS.
Déclaration de M. le Marquis DE
FENELON.
C'EST à tort que dans la France littéraire , ſecond
volume , à l'article des morts , on attribue
la tragédie d'Alexandre à fen M. le Marquis de
Fénelon ,
NOVEMBRE. 1769. 145
Fénelon , lieutenant - général des armées du Roi
mort en 1767. Son véritable auteur , qui vit encore
, eft M. de Fénelon , capitaine de cavalerie ,
ainfi qu'il eſt écrit au bas du titre de la piéce : feu
M. de Fénelon , lieutenant-général , n'a jamais été
capitaine de cavalèric.
ACADEMIE.
I.
Affemblée publique de l'Académie des
Belles-Lettres de Montauban.
L'ACADEMIE des Belles - Lettres de
Montauban a célébré , felon fon ufage ,
la fête de S. Louis. Elle a affifté le matin
à une meffe qui a été fuivie de l'Exaudiat
pour le Roi , & du panégyrique du
Saint , prononcé par le R. P. la Quintinie
, Cordelier , lecteur de morale au
Couvent des RR. PP . Cordeliers de Toulouſe.
D'un pinceau auffi léger que rapide
, il a tracé le portrait fidèle du grand
Saint & du grand Roi .
L'Académie a tenu le 25 Août une
affemblée publique dans la grande falle
de l'Hôtel de Ville , où elle a été reçae,
fuivant le réglement donné par le Roi.
G
146 MERCURE DE FRANCE .
M. Feulieres , directeur de quartier , a
ouvert la féance par un difcours, où après
avoir fait obferver que la diftribution des
prix attachée à la folemnité de ce jour ,
eft deftinée à exciter l'émulation , il a
donné aux orateurs & aux poëtes les
leçons les plus importantes , en leur préfentant
les principes inaltérables du goût
qui feul imprime aux ouvrages les
caractères d'unité , de variété & d'hatmonie
confacrés par les fuffrages unanimes
de tous les fiécles ; en appuyant fur
la néceffité du concours du génie & du
goût dans les productions des beauxarts
, en réclamant la confervation du
naturel dans les ouvrages , à l'exclufion
des faux ornemens de l'art , en montrant
que c'est à la puérilité & à l'affectation
de l'efprit qu'il faut attribuer la courre
durée du règne brillant de l'éloquence &
de la poêlie dans les quatre célèbres époques
que nous offre l'hiftoire des nations ,
en faveur des lettres ; en déplorant la
chûre de l'une & de l'autre parmi nous ,
depuis que l'efprit & l'art y ont pris
fiérement la place du génie & de la nature;
en rappellant avec force les partifans du
goût moderne , à l'imitation des grands
modèles de l'antiquité ; & en infiftant
NOVEMBRE. 1769. 147
fur l'obligation où font les corps académiques
, de s'oppofer au torrent des nouveautés
funeftes à l'accroiffement & à
la fplendeur de l'empire littéraire .
M. l'abbé Feulieres a lu enfuite une
ode fur la fingularité de la fête de la
Rofe , fujer propofé aux poëtes par une
Académie du Royaume .
M. l'abbé Bellet a lu des obfervations
fur le ridicule qu'on relève fi cruellement
dans la fociété , & dont la crainte fait
plus d'impreffion fur les efprits que
l'horreur qu'on doit avoir de la plûpart
des vices.
Et M. de Saint Hubert a récité des
vers fur l'abus de l'efprit : il en a peint
agréablement les travers , & il a donné
à la fois la preuve & l'exemple de la préférence
qui eft due aux beautés naturelles
fur les preftiges de l'art.
On a lu l'Ode à laquelle le prix a été
adjugé , & dont le P. Hellies , Dominicain
, s'eft déclaré l'auteur .
La féance a été terminée par la diftribution
du programme fuivant.
·
L'Académie des Belles Lettres de
Montauban diftribue tous les ans le 25
Août , fête de S. Louis , un prix d'éloquence,
fondé par M. de Latour , Doyen
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
du chapitre , l'un des trente de la même
Académie . Ce prix eft une médaille d'or
de la valeur de deux cens cinquante liv.
portant d'un côté les armes de l'Académie
, avec ces paroles dans l'exergue ;
Academia Montalbanenfis fundata aufpice
Ludovico XV, P. P. P. F. d . imperii
anno XXIX : & fur le revers ces
mots renfermés dans une couronne de
laurier : Ex munificentiâ viri Academici
D. D. Bertrandi de la Tour , Decani
Eccl. Montalb. M. DCC . LXIII.
L'Académie a regretté de n'avoir pų
adjuger le prix de cette année ; & comine
le fujet qu'elle avoit donné , lui a paru
mériter d'être plus approfondi & prouvé
d'une maniere plus directe , & dans un
ftyle plus foutenu , elle s'eft déterminée
à le propofer de nouveau aux auteurs.
Ainfi le fujet du prix d'éloquence pour
l'année 1770 , fera :
Le vrai Citoyen ne prend point l'indé
pendance pour la liberté : conformément
à ces paroles de l'Ecriture : Omnis anima
poteftatibus fublimioribus fubdita fit,
Rom . XIII . I.
Le prix de 1769 ayant été refervé ,
l'Académie le deftine à une Ode ou à
un poëme dont le fujet fera ;
NOVEMBRE. 1769. 149
La religion a formé les plus grands
hommes dans tous les genres.
Le prix de poësie qu'elle a diſtribué , a
été adjugé à une Ode qui a pour fentence
: Dùm fuavitate carminis mulcetur
auditus , divini fermonis etiam utilitas
inferitur. Prolog. in lib. Pfalm.
L'Ode qui a pour fentence : Eructabant
labia mea hymnum. Pf. 118 , a eu
l'acceffit.
Les auteurs font avertis de s'attacher
à bien prendre le fens du fujet qui leur
eft propofé , d'éviter le ton de déclamateur
, de ne point s'écarter de leur plan ,
& d'en remplir toutes les parties avec
juſtelle & avec préciſion .
Les difcours ne feront , tout au plus
que de demie heure de lecture , & finiront
par une courte priere à Jefus - Chrift
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les auteurs ne mettront point leut
nom à leurs ouvrages , mais fentement
une marque ou paraphe, avec un paffage
de l'écriture fainte , ou d'un père de
T'églife , qu'on écrira auffi fur le regiftre
du Secrétaire de l'Académie .
Ils feront remettre leurs ouvrages pen-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.

dont tout le mois de Mai prochain, entre
les mains de M. l'abbé Beilet , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , en ſa maiſon ,
rue Cour de-- Touloufe.
Le prix ne fera délivré à aucun qu'il
ne fe nomme , & qu'il ne fe préſente en
perfonne , ou par procureur , pour le
recevoir & figner le difcours .
Les auteurs font priés d'adreffer à M.
le Secrétaire trois copies bien lifibles de
leurs ouvrages , & d'affranchir les paquets
qui feront envoyés par la poſte.
I I.
Académie royale des fciences , belles - lettres
& arts de BORDEAUX,
Le 25 du mois dernier , jour de Saint
Louis , l'académie royale des fciences ,
belles lettres & arts de cette ville , célébra
cette fête dans l'églife des Peres Recollers
. L'abbé Beauregard , chanoine régulier
de la Chancelade & prieur de l'abbaye
de Verteuil , prononça le panégyrique
du Saint ; & pendant la meffe qui
fut dite enfuite , le fieur Matoulet , maître
de mufique de l'églife collégiale de Saint
Seurin , fit exécuter un motet de fa compolition
.
NOVEMBRE. 1769. IST
L'après-midi , cette compagnie tint
felon l'ufage , fon affemblée publique.
M. de Lamontaigne , fecrétaire perpétuel
, ouvrit la féance par la lecture du
programme fuivant.
L'académie avoit , cette année , trois
prix à diftribuer ; l'un double , réſervé de
1767 , fur la queftion de fçavoir , Quels
font les principes qui conftituent l'argile
& les différens changemens qu'elle éprouve ;
& quels feroient les moyens de la fertiliſer :
le ſecond ſimple , réſervé de 1768 , fur la
queftion de fçavoir , Quelle eft la meilleure
maniere d'analyfer les eaux minérales
, & fi l'analyfe fuffit feule pour en déterminer
exactement la vertu & les propriétés
: & le troifieme , prix fimple cou
rant , fur la queftion , S'il n'y auroit point
de moyens phyfiques pour détruire les li
chen & la mouffe des arbres , & les garantir
du ravage que peut leur caufer cette
efpece de maladie ; & quels font les meil
leurs de ces moyens.
I. Sur la question concernant l'argile ,
fi cette compagnie avoit borné fa demande
à ce qui regarde les principes conftituans
de cette fubftance & les divers changemens
qu'elle éprouve , elle auroit eu peutêtre
la fatisfaction , toujours bien fenfible
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
pour elle , de pouvoir décerner la couronne
qu'elle avoit deftinée à ce sujet ;
quoique cependant , dans la piéce qui , à
cet égard , auroit pu réunir fes fuffrages ,
elle ait apperçu des réfultats directement
oppofés à ceux que les plus fçavans chymiftes
modernes ont obtenus des mêmes
procédés. Mais convaincue des fecours
& des lumieres que les fciences peuvent
fe prêter les unes aux autres pour les befoins
des hommes ; & mettant toujours
fa gloire à les ramener toutes à des objets
d'utilité publique , elle avoit encore
voulu , en invitant , pour ainfi dire , la
chymie à fortir de fa fphere ordinaire ,
l'engager à jeter quelques regards fur
l'agriculture , & à étendre les bienfaits de
fon art fur cette partie & intéreſſante pour
l'humanité . Lorfqu'elle réferva ce prix en
1767 , elle ne laifa même plus ignorer
que c'étoit- là le principal objet qu'elle
avoit eu en vue , en propofant ce fujet
dans les termes de fon programme.
Elle avoit en conféquence pour lors
invité les auteurs qui voudroient concourir
pour ce prix , & notamment celui
d'une differtation qui lui avoit été envoyée
avec cette épigraphe , on ne s'imagine
point qu'on puiffe , avec le tems , parNOVEMBRE
. 1769. 153
venir au point de reconnoître tous ces différens
objets , à donner plus de foins &
d'attention à la troifieme partie de la
question propofée , & à appuyer , furtour
du fecours de l'expérience , les
moyens qu'ils auroient à indiquer pour
remplir les vues qu'elle préfentoit .
Dans les pieces qu'elle a eues , cette
année , à examiner , elle a vu avec regret
que cette partie avoit encore été trop négligée
par la plupart de leurs auteurs ; &
que fi celui de la differtation indiquée ,
y a fait , particuliérement à cet égard ,
des additions confidérables , y a même
tracé le plan des expériences , qu'une
théorie profonde & éclairée lui fuggéroit
, il s'eft néanmoins contenté de préfenter
cette théorie feule & privée du témoignage
de la pratique , en laiffant à
defirer que , non moins fenfible à la gloire
de mériter par fes travaux la reconnoiffance
des hommes , qu'à celle d'obtenir
une,couronne littéraire , il eût voulu luimême
exécuter les procédés qu'il indiquoit
, & qui peut- être dans fes mains ,
plutôt que dans celles de tout autre , auroient
forcé la nature à lai dévoiler le
fecret des combinaifons qu'elle emploie
pour rendre les terres propres à la végétation.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Ne trouvant donc point encore fon ob.
jet parfaitement rempli , l'académie a été
obligée de réferver une feconde fois ce
prix ; mais , dans l'efpérance que de nouveaux
efforts de la part des auteurs qui
fe font déjà préfentés , ou que de nouveaux
ouvrages de la part de ceux qui
voudroient auffi fe mettre fur les rangs ,
pourront enfin pleinement fatisfaire fes
vues , elle en a confervé la deftination au
même fujet qu'elle repropofe dès aujourd'hui
pour 1773 , afin de donner aux auteurs
le tems qui pourroit leur être néceffaire
pour faire les expériences relatives
à la queftion propofée.
ayant
II. A l'égard du fujet concernant les
moyens de garantir les arbres du ravage
de la mouffe , les pieces que l'académie
a reçues fur cette queftion , ne lui
préfenté que très peu de recherches , que
des notions fimples & généralement connues
, que des expédiens , dont les uns
lui ont paru peu sûrs & fort équivoques ,
les autres peu praticables ou trop difpendieux
; & ne lui ayant non plus préfenté
aucune expérience qui ait pu confirmer
l'efficacité d'aucun de ces expédiens , elle
a auffi réfervé ce prix & a délibéré de le
réunir au prix courant de l'année 1771 .
NOVEMBRE. 1769. 155
III. Quant à la queftion fur l'analyse
des eaux minérales , l'académie a trouvé
avec fatisfaction , même au - delà de ce
qu'elle avoit pu defirer en la propofant ,
(elle regarde comme un devoir d'en faire
l'aveu dans un mémoire portant pour.
devife ce paffage d'Hippocrate , Neque verò
negligentiorem fe circà aquarum facultates
cognofcendas exhibere convenit ;
quemadmodùm enim guftu differunt &
pondere , & ftatione ; fic quoque virtute
alia aliis longè præftant : & elle lui a adjugé
le prix .
Dans les mains de l'auteur , la queſtion
propofée , en lui développant fucceffivement
les différens objets auxquels elle
pouvoit conduire , s'eft convertie en un
traité complet , dont la premiere partie
préfente , dans le détail le plus inftructif,
les procédés analytiques qui peuvent le
mieux découvrir les différens principes
des eaux minérales ; & la feconde , plus
intéreffante encore , la meilleure méthode
d'adminiftrer ce genre de remede ,
fuivant la différente maniere d'agir de
chacun de ces principes , & fuivant le
genre des maladies auxquelles il peut être
appliqué traité dans lequel marchant
toujours à la lumiere de l'expérience , &
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
ne prenant qu'elle pour guide , l'auteur fe
montre par-tout homme inftruit & verfé
depuis long - tems dans la matiere qu'il
traite , obfervateur attentif , artiſte confommé
, praticien prudent & éclairé ; &
où par-tout , fans crainte de profaner les
myfteres de fon art , il s'eft rendu également
utile , & à ceux qui peuvent y être
les plus exercés , & à ceux qui chercheroient
à y être initiés.
L'auteur de cet ouvrage eft le fieur
Marteau , docteur en médecine des univerfités
de Rheims & de Caen , & membre
de l'académie des fciences d'Amiens :
c'eft pour la feconde fois que l'académie
lui décerne une récompenfe juftement mé .
ritée .
un
Mais en rendant ainfi à cet auteur le
tribut d'éloges qui eft dû à fes travaux ,
cette compagnie croit cependant ne devoir
point laiffer ignorer qu'elle a lu auffi
avec plaifir , fur la même matiere ,
mémoire ayant pour devife ces mots ,
parmi les différens corps que nous voyons
tous les jours , il n'y en a aucun qui foit
plus commun que l'eau , & qui , en lui
préfentant la même netteté dans les idées ,
la même méthode dans les procédés , le
même jour répandu fur la queftion , au
NOVEMBRE. 1769. 157
roit pu balancer fes fuffrages , fi plus renfermé
dans les bornes du fujet propolé .
il ne lui avoit para en cela préfenter moins
d'avantages , que la piece avec laquelle il
fe trouvoit en concours .
Les fujets pour les deux prix , qu'elle
aura à diftribuer l'année prochaine , ont
été annoncés par fon programmne de l'année
derniere .
Elle demande aujourd'hui pour ſujet
de celui qu'elle aura à diftribuer en 1771 ,
& qui fera double , que l'on donne un
procédé plus fimple & moins difpendieux
que ceux qui font connus , & qui d'ailleurs
foit le plus fain 】pour obtenir , par le
raffinage , le fucre de la plus belle qualité
, & dans la plus grande quantité pof
fible.
Elle avertit les auteurs qu'elle ne recevra
plus les differtations qui lui feront
envoyées pour les prix , que jufqu'au premier
d'avril de l'année pour laquelle les
fujets font propofés . Les paquets feront
affranchis de port & adreffés à M. de Lamontaigne
fils , confeiller au parlement &
fecrétaire de l'académie.
Les auteurs auront toujours attention
de ne point fe faire connoître , & de
mettre feulement leur nom & leurs qual
158 MERCURE DE FRANCE.
lités dans un billet cacheté , joint à leur
ouvrage .
Après la lecture de ce programme , M.
te président Loret , directeur , lut un difcours
relatif aux différens fujets qui
avoient été propofés pour le prix , & dans
lequel il fit l'analyſe des différentes pièces
qui avoient été préfentées au concours , &
fit en particulier l'éloge de l'ouvrage couronné
fur la queftion concernant l'analyse
des eaux minérales.
Ce difcours fut fuivi de la lecture que
fit M. le fecrétaire , de quelques morceaux
de cet ouvrage , pour en donner
une idée au public , fon étendue ne permettant
point alors de le lire en entier.
M. Lafargue , receveur des tailles à
Dax, qui pour la premiere fois depuis fon
élection , fe trouvoit à une affemblée de
l'académie , prononça enfuite fon difcours
de réception , dans lequel ayant
heureuſement amené les éloges de Michel
de Montaigne & de M. de Montefquieu
, il peignit ces deux grands hommes
des couleurs qui leur font propres , & caractérifa
d'une maniere ingénieufe , les
ouvrages qui les ont à jamais rendus célebres.
Après quoi , pour fon tribut acaNOVEMBRE.
1769 159
démique , il lut un poëme fur l'art de la
navigation. Ces deux pieces furent extrêmement
applaudies. M. le directeur
répondit à fon difcours de réception , &
jeta encore quelques fleurs fur le tombeau
de l'illuftre Montefquieu , dont la
mémoire fera toujours , à tant de titres ,
fichere , particuliérement à l'académie de
Bordeaux .
M. l'abbé Baurein fit après cela lecture
de quelques recherches fur la maiſon
noble de Puy Paulin. Ce morceau parut
curieux , & contenir des chofes utiles pour
l'hiftoire de la province de Guienne , &
fur-tout pour celle de la ville de Bordeaux
en particulier.
M. Babot , profeffeur des humanités
au collège de la Magdeleine , termina la
féance par la traduction qu'il lut , d'une
partie du quatrieme livre de Strabon ,
& fur-tout de l'endroit où cet ancien
géographe parle de la ville de Marfeille
, de fa fondation , de fon commerce
, de fes loix & des moeurs des
habitans. Le ſtyle pur , noble & élégant
de cette traduction , en fait defirer la continuation.
160 MERCURE DE FRANCE,
SPECTACLES.

OPÉRA.
L'OPÉRA continue avec fuccès la repréfentation
des actes d'Erigone , de Pfyche
& de la Provençale , dans lequel Mde
Day a débuté par le rôle de Florine . Elle
a reçu des applaudiffemens mérités &
qu'obtiennent toujours les prémices des
talens , fur tout lorfqu'ils font joints à
une figure charmante ; ceux que Mlle
Beaumenil a reçus dans le rôle de Pſyché
ne font pas dûs à ce feul avantage . Son
jeu animé & fa déclamation touchante
infpirent le plus grand intérêt , & fans
doute elle n'en feroit pas moins éprouver,
quand même elle auroit en effet perdu
tous les attraits don't la nature l'a fi abondamment
pourvue.
1
NOVEMBRE. 1769. 161
VERS à M. LEKAIN , jouant à
Touloufe.
Toi , qui fur les bords de la Seine ,
Naquis pour les plaifirs d'un monarque chéri !
Toi , dont Thalie & Melpomene
Ont fait depuis quinze ans leur digne favori !
Trop fenfible Tancrede , implacable Zamore ;
Adorable Lekain dont Toulouſe s'honore ,
Qui , dans la vérité , nous peints également
L'horreur du défefpoir & le doux fentiment ?
A ton afpect la critique eſt muette :
De ta fierté nos yeux font éblouis ;
Et les fens , par ta voix féduits ,
Prêtent rarement au poëte
L'émotion que tu produis .
Mais dans deux jours le charme ceffe ;
Je vois , de ton départ , les funeftes apprêts.
Tous les coeurs te fuivront fans ceffe :
Qui , plus que roi , mérita nos regrets ?
Heureufe cette capitale !
Où de Thalie arborant les drapeaux ,
162 MERCURE DE FRANCE.
Tu fçus forcer l'envie & la caballe ,
De te choifir parmi tant de rivaux .
A ces divinités qu'on adore à Cythère ,
Continue à montrer un oeil fombre & févère ,
Réfifte à leur amenité :
Quand on a tes attraits, on eft trop für de plaire.
Pour moi , de tes talens admirateur auftere ,
Jaloux de ta félicité ,
Je t'ezhorte à voler à l'immortalité.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont fait plaifir
aux amateurs de la fcène italienne en leur
donnant dans le mois de Septembre dernier
, les Intrigues d'Arlequin , cannevas
en deux actes ; cette petite piéce ne roule
que fur les déguifemens dont Arlequin
fe fert pour remettre une lettre à la maîtreffe
de fon maître ; mais M. Colatto
qui en eft l'auteur , a fçu tirer de cette
intrigue commune des fcènes très- comiques
; celle fur-tout où Arlequin fe défefpére
pour ne pouvoir fe faire donner
des coups de bâtons que Celio a promis
NOVEMBRE. 1769. 163
de lui payer un louis la piece , eft trèsplaifante
, & l'idée de fe déguiſer en
boîte de la petite pofte eft abfolument
neuve .
ECRITS SUR LE SALON.
LETTRE
ETTRE fur le falon de peinture de
1769 , par M. B *** avec cette épigraphe
tirée du poëme de la peinture de Dufrefnoi.
• ·
Nec fperne fuperbus ,
Difceri quæ de te fuerit fententia vulgi.
Brochure in- 12 de 34 pages . A Paris ,
chez Humaire , libraire , rue du Marché-
Palu.
Lettres fur les peintures , gravures &
fulptures qui ont été expofées cette année
au Louvre , par M. Raphael , peintre de
l'académie de S. Luc , entrepreneur général
des enfeignes de la ville , fauxbourgs &
banlieue de Paris ; à M. Jérôme , fon ami ,
rapeur de tabac & riboteur , brochure in 8°
de 40 pages ; fe trouve à Paris , chez Delalain
, Libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoife.
164 MERCURE DE FRANCE.
Réponse de M. Jérôme , rapeur de tabač j
M. Raphael , brochure in - 8 ° de 33 pag.
fe trouve à Paris , chez Jombert , fils , Libraire
, rue Dauphine .
Lettre fur l'expofition des ouvrages de
peinture & defculpture aufalon du Louvre ,
1769 , brochure in- 12 de 52 pages. A
Rome , & fe trouve à Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne Sainte
Genevieve.
Sentimens fur les tableaux expofès au
falon , brochure in- 8 ° de 30 pages . A
Paris , chez les Libraires qui débitent les
nouveautés.
Le Chinois au falon , brochure in- 8 ° de
15 pages , chez les mêmes Libraires.
L'expofition des tableaux du Louvre ,
faite en l'année 1769 , poëme en vers par
M. de Camburat , avec cette épigraphe tirée
d'Horace.
Pictoribus atque Poetis
Quid libet audendi femper fuit æqua poteftas .
Brochure in- 8° de 22 pages. A Genéve , &
fe trouve à Paris , chez Valade , Libraire,
rue S. Jacques , vis à- vis celle de la Parcheminerie
, à S. Jacques.
NOVEMBRE . 1769. 165
La lettrefur le falon de peinture , par
M. B . *** eſt d'une critique tranchante ,
mais d'un écrivain qui connoît les arts .
La lettre de Raphael à Jérôme eft plaifante.
C'eſt le Vadé de la peinture , qui
amufe & inftruit en riant,
La réponse de Jérôme , paroît être d'un
connoiffeur , qui juge fainement des arts ,
excepté lorsqu'il critique M. Cochin
dont il doit , avec tout le public impartial
, refpecter le talent & le génie .
La lettre fur l'expofition des ouvrages
de peinture & de feulpture au falon du
Louvre , 1769 , eft d'un ftyle trop mor
dant ; les arts font des enfans dont il faut
ménagér la délicateffe , lors même qu'on
veut être leur précepteur.
1 -
à
Les fentimens fur les tableaux expofes
au falon , font d'an amateur inftruit , qui
defire le progrès des arts ,
Le Chinois au falon , a le goût du beau
& montre des connoiffances .
Le poëme de M. de Camburat fur
l'expofition des tableaux , fait eftimer fon
166 MERCURE DE FRANCE.
amour pour les arts , & fon goût pour la
poësie .
ARTS.
GRAVURE.
I.
GRAVURE AU LAVIS.
Nouvelle maniere de gravure au lavis , imi
tant le dellein lavé dans une fi grande
perfection , que les plus habiles artiſtes
peuvent s'y tromper,
DEPEPUUIISS très-long- tems & peut- être
même depuis que l'on grave au burin ,
on a cherché dans toutes les écoles les
moyens d'imiter les différentes manieres
de deffiner , foit au crayon , foit au lavis :
on a trouvé plus facilement la premiere ,
parce que la taille du burin approche
plus de la touche du crayon ; mais la feconde
avoit toujours été tentée inutilement
par un grand nombre de perfonnes
qui s'étoient rebutées , par des difficultés
qui leur avoient paru infurmontables.
NOVEMBRE. 1769. 167
Les matériaux & les outils n'obéiffant
point affez facilement à la main , ne rendoient
qu'imparfaitement l'efprit de la
chofe ; & la lenteur de l'opération , laiffa
éteindre la penſée de l'artifte : la maniere
que M. le Prince vient de décou
vrir , n'eft fujette à aucun de ces inconvéniens
; la plupart de fes gravures étant
compofées fur la planche même avec la
promptitude & par le même procédé qu'il
employe pour faire un deffein , c'eſt- àdire
, la plume & le pinceau ; de forte
qu'à l'exemple de Rembrant , on peut les
retoucher tant que l'on veut , fans en
perdre l'efprit , avantage confidérable
pour l'artifte qui fe trouve , par ce moyen ,
en état de multiplier lui même à l'infini
fes productions , fans craindre de les voir
eftropiées par un burin peu correct , qui
fouvent n'a d'autre talent que celui de
bien couper le cuivre ; mais cette exécution
libre ne peut être que le fruit de
longues & penibles recherches ; ce n'eft
qu'à force de veilles & de peines que
l'on parvient à fimplifier les opérations :
plus elles font faciles , plus elles ont coû
té de travaux & de foins ; cependant
M, le Prince , moins jaloux de fon intérêt
particulier que de ce qui peut con163
MERCURE DE FRANCE.
tribuer à l'avantage des arts , n'attend ,
pour faire part de fa découverte au public,,
que d'avoir produit un affez grand
nombre d'ouvrages pour en conftater la
perfection & le fuccès . Les éloges qu'il
a recu de l'académie , à laquelle il fait
honneur par fes productions , n'auroient
dû lui laiffer aucune incertitude à ce fujet
: peu d'artistes ont obtenu un accueil
auffi flatteur , & les applaudiffemens
qu'ont mérité fes talens doivent lui promettre
les récompenfes qui font dues à
fes travaux & à fon défintéreſſement . *
I I.
Les oeufs caffes , eftampe d'environ 18
pouces de large fur is de haut , gravée
par P. E. Moitte graveur du Roi , d'après
le tableau original de M. Greuze.
A Paris , chez l'auteur , rue S. Victor ,
la troifieme porte cochere à gauche
en entrant par la place Maubert , priz
12 liv.
* On rendra compte ,dans le Mercure prochain ,
du falon peint à St Cloud par M Pierre , peintre du
Roi. Cet article eft de M. des Boulmiers, qui a déjà
parlé de l'expofition des tableaux.
Une
NOVEMBRE . 1769. 169
Une bonne femme furprend l'amant
de fa fille & montre les oeufs qu'il lui
a caffés ; la jeune fille aflife à côté de ſes
oeufs & les yeux baiffés , paroît confternée
de l'accident qui lui eft arrivé . Dans
le coin de la fcène , un petit garçon femble
vouloir réparer le mal qui a été fait ;
il tente de raccommoder un des oeufs
caffés , épisode d'une naïveté ingénieufe
& qui rend cette fcène domeftique trèspiquante.
Cette eftampe , d'ailleurs , peut
intérefler par la variété des caracteres &
des âges qu'elle préfente ; elle a été gravée
par M. Moitte , d'un burin très doux
& très agréable. Elle eft dédiée à S. A. S.
Mgr le prince de Condé .
I I I.
L'amour des fleurs & l'amour du travail ,
deux eftampes en pendant , d'environ
18 pouces de haut fur 12 de large ,
gravées d'après M. le Prince , peintre
du Roi , par Chevillet. A Paris , chez
Wille , graveur du Roi , quai des Auguftins.
Ces deux eftampes fort agréables , repréfentent
deux jeunes demoifelles , dont
l'une s'amufe avec des fleurs & l'autre
H
170 MERCURE DE FRANCE.
s'occupe à travailler. Le burin de M.
Chevillet a de la couleur , de la netteté
& même ce brillant que l'on admire dans
les eftampes de M. Wille .
I V.
Deux eftampes faifant pendant , d'environ
11 pouces de haut fur 8 de large ,
gravées par M. L. A. Boizot , d'après
G. Netfcher. A Paris , chez J. J. Flipart
, graveur du Roi , rue d'Enfer ,
près la place S. Michel , & chez JoulÎain
, marchand d'eftampes , quai de
la Mégifferie , prix , 3 livres les
deux .
Ces deux eftampes font compofées ,
chacune d'une feule figure ; l'une repréfente
un jeune Turc , & l'autre un enfant
qui joue avec un oifeau . L'artifte , Mademoiſelle
Boizot , a cherché à rendre ,
par une gravure foignée , la touche fine
& délicate du peintre Allemand qu'elle
copioit.
NOVEMBRE. 1769. 174
MUSIQUE. -
I.
Six quatuor concertans à deux violons
, alto & baffe , compofés par M. Gebart
, de la mufique de l'Empereur , mis
au jour par Huberty ; oeuvre premier ;
prix 9 liv. A Paris , chez Huberty , rue
des Deux Ecus , au pigeon blanc.
II.
Quartetto à flauto violino alto- viola
col baffo del fignor Roze , mis au jour
& gravés par Mlle Vendôme & le St
Moria ; prix livre 16 fols . A Paris ,
chez l'éditeur , rue des Foffés M. le
Prince , vis-à- vis le riche laboureur ; &
aux adreffes ordinaires de mufique. A
Lyon , à Rouen & à Dunkerque , chez
les marchands de musique.
I I I.
Sei Sonatte à due violini , o mandolini
, o altri inftrumenti , dédiés à M. de
Rochebrune , confeiller du Roi & com-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
miffaire du châtelet , compofte dal fignor
Gaetano Dingli , per amatori ; prix 4 1 .
A Paris , chez M. Pietro Denis , maître
de Mandoline , rue Poiffonniere , en face
de la croix de fer , & aux adreffes ordinaires
de mufique .
Suite des confeils d'un Pere à fon Fils
fur la Mufique,
Des Paffions.
Rien n'eft fi difficile à bien peindre
que les paffions ; il feroit à fouhaiter .
qu'un auteur les eûr toutes ( fauf à n'en
pas faire un mauvais ufage ) pour les
mieux exprimer , lorfqu'elles fe préfentent
: mais comme la nature ne les diftribue
qu'à fon gré , qu'il ne dépend pas
de notre volonté de nous les approprier,
il faut bien les examiner dans nos femblables
pour en connoître les effets .
Les caracteres doux & tranquilles font
fufceptibles d'amour , d'amitié , d'eftime ,
de vertus , d'honneur , de générofité , de
grandeur d'ame ; d'élévation d'efprit ,
& c .
Les coeurs durs ne fe nourriffent que
de jaloufie , de haine , de colere , de venNOVEMBRE.
1769. 173
geance , de fureur , de défefpoir , de rage ,
d'ambition , &c. Ce contrafte forme ,
prefqu'en général , le fujet de tous les
poëmes , & produit ce vifintérêt qui nous
attache.
Comme on peint toujours fon caractere
dans fes productions , on voit que
ceux qui ne connoiffent point les paffions ,
ne compofent que des chants froids ,
communs , monotones & fauvent pillés.
Ceux dont le coeur eft tendre , fenfible
, affectueux , leurs chants font agréables
, fins , délicats , touchans & remplis
de goût.
Ceux dont l'humeur eft inégale , impétueufe
, colere ; leurs chants font efcarpés
, leurs modulations font dures , leur
harmonie eft feche & févere . Deftitués
des graces de la mélodie , ils ne fe plaifent .
que dans le tumulte & le fracas .
Les productions de ces derniers font
plus d'effet que les autres , fur les perfonnes
dont les connoiffances font bornées ,
parce qu'elles croyent que ce qui fait le
plus de bruit eft roujours le plus beau ,
comme s'il étoit plus difficile de peindre
un Hercule qu'une Venus .
Que de chofes je laiffe à penfer dans
Hiij
$ 74 MERCURE DE FRANCE.
ce chapitre & que je ne dis point , pour
ne pas fortir des bornes que je me fuis
prefcrites , de ne point ennuyer mon lecteur.
Il me fuffit de les lui faire entrevoir.
Si j'ai pu lui donner des idées dont
il puifle profiter , j'aurai rempli mon objet.
Des Tableaux.
Le compofiteur qui peint le mieux les
divers effets de la nature , eft fans contredit
le plus habile. Son mérite eft en proportion
des images plus ou moins fublimes
qu'il repréfente par fes fons. Les
tableaux qui annoncent avec le plus de
grandeur la puidance divine , font les
plus difficiles. Il y en a de deux fortes ;
les premiers ont une action ; les feconds.
nous paroiffent immobiles. Ceux qui
agiffent font , la courfe du foleil , le lever
de l'aurore , la rapidité des vents , le
mouvement des nuages , les éclats du
tonnerre , la vivacité des éclairs , les ondes
de la mer , le cours des rivieres , le murmure
des ruiffeaux , la pluie , la grêle
la neige , &c. Ceux qui femblent fixes
font , l'éclat du jour , l'azur des cieux , les
campagnes fertiles , le filence des bois ,
NOVEMBRE. 1769. 175
la fraîcheur des eaux , la verdure , la nuit ,
les étoiles , &c. Chaque tableau exige
des traits particuliers , qu'il faut fçavoir
diftinguer. On ne fçauroit les imiter parfaitement
, fi on ne les confidére avec la
plus grande attention . C'eft au génie à
développer tout ce qui peut caractériſer
l'objet que l'on veut peindre , en cherchant
dans les phrafes muficales celles
qui font relatives au tableau . C'eft de
leurs concours que fe forme ce beau tout
qui frappe , qui enchante & qui entraîne
les fuffrages.
Ce genre eft fi peu perfectionné , que
l'on trouve à peine dans toute la mufique
Françoife quelques- unes de ces images
rendues avec vérité. Heureux le compofiteur
qui dans fes ouvrages en raffemble
le plus.
GEOGRAPHI E.
Cours annuel & gratuit de Géographie
& d'Hiftoire.
L'HISTOIRE univerſelle moderne , à
commencer depuis J. C. jufqu'au tems
courant , a fait , l'année derniere , l'objet
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.

des conférences de M. Philippe , cenfeur
royal , profeffeur d'hiftoire & de l'acadé
mie d'Angers : mais cette matiere n'ayant
pu être traitée dans toute fon étendue
il offre , avec fa bonne volonté & fon
défintéreffement ordinaire , de continuer
fon plan , avec cette différence , qu'après
avoir donné les élémens de la géographie
, le partage des fiécles en fix grandes
époques , quelques notions de chronologie
fur le commencement des années ,
l'ancien & le nouveau ftyle , &c . il parcourra
un peu plus rapidement rout ce
qui s'eft paffé en Europe jufqu'au tems
de François I. Parvenu à ce regne , il infiftera
avec toute l'étendue néceffaire fur
les affaires générales de l'Europe & même
des autres parties du monde , quand
les événemens y feront liés . L'hiftoire de
France en fera toujours le fujet principal
, & rien ne fera traité qu'à l'aide des
cartes mifes fous les yeux des auditeurs.
Les perfonnes de l'un & de l'autre fexe
ont toujours fuivi avec empreffement ces
leçons publiques , auffi agréables qu'utiles.
Si l'on fouhaite d'y être admis , il faut
avoir l'attention de venir s'infcrire d'avance
chez M. Philippe , rue de la Harpe ,
vis- à- vis la rue des Deux- Portes . Ce 23 °
NOVEMBRE. 1769. 177
cours fera ouvert le Dimanche matin ,
à 10 heures au plus tard , & durera jufqu'à
midi , pour continuer les Fêtes &
Dimanches à la même heure , jufqu'à la
Notre-Dame de Septembre 1770.
PHYSIQUE.
Cours de Phyfique expérimentale.
M. Sigaud de la Fond , profeſſeur de
mathématiques , démonftrateur de phyfique
expérimentale , de la fociété royale
des fciences de Montpellier , des académies
royale des fciences & belles- lettres
d'Angers , électorale de Baviere , &c. re.
commencera un cours de phyfique expérimentale
Lundi 13 Novembre , dans fon
cabinet de machines , rue des foffés S.
Jacques , près de l'Etrapade . Il prie ceux
qui voudront le fyivre de vouloir bien
fe faire infcrire. On trouve fes leçons
imprimées , chez Des Ventes de la Doué ,
rue S. Jacques.
Rv
178 MERCURE DE FRANCE.
MATHÉMATIQUES.
Cours de Mathématiques.
M. Dupont , profeffeur de mathéma—
tiques , continue fes leçons , & recommenceta
, dans fon école , rue Neuve S..
Méderic , le premier de Novembre 1769 ,
fes cours fuivans , fçavoir :
Les lundis , mercredis & -famedis ,
huit heures du matin , jufqu'à dix , le
deffein pour la figure , le payfage & la
carte ..
Le même jour , à 11 heures du matin ,
le cours de M. Camus ; il y ajoute l'algèbre
de M. Bezout & la dynamique de
M. l'abbé le Boffu.
Tous les jours , l'après -midi , depuis
deux heures & demie jufqu'à ſept du :
foir , il donne le cours de M. Bezout ,
fçavoir : fon arithmétique , fa géométrie
& fon algèbre , & lorfque l'algèbre eft
finie , il donne , en place , la mécanique du
même auteur ; chaque leçon eft de trois :
quarts d'heure , & le refte du tems eft
employé pour faire opérer fes éleves..
Les fêtes il va en campagne avec fes
NOVEMBRE. 1769. 179
éleves , faire des opérations de pratique
far le terrein ; le prix de fes leçons eft
de 12 liv. par mois , fans y comprendre
le maître de deffin ; il ne reçoit perfonne
qui ne lui foit adreffé par gens qui
répondent de leur conduite.
Les Dimanches , depuis fept heures
du matin jufqu'à neuf, il donne un cours
gratuit pour trente ouvriers , dont le
nombre eft fixe ; ce cours eft fuivant les
oeuvres de M. l'abbé de la Chapelle.
ÉCOLE DE DESSIN.
ON
N vient d'ériger à Dunkerque , par la
voie d'une foufcription , une école de
deffin & de peinture , fous la protection
de Meffieurs de Montmorency , prince:
de Robecq , lieutenant général des armées
du Roi & commandant en chef de
la Flandre maritime , & de Caumartin ,
marquis de S. Ange , intendant de la
Flandre & Artois .
Cette école eft dirigée par un préfident
, huit confeillers , un fecrétaire &
un tréforier.
M. de Bonte , feigneur de Recques , '
Zeltun , Vroilant , & c. maire de la ville ,
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
a été élu , d'une voix unanime , préfident
de la direction , dans une affemblée des
foufcripteurs à l'hôtel- de ville , & c'eft
au fieur Truit , habile peintre , natif de
ladite ville de
Dunkerque , que la direction
des éleves eft confiée ; ils font déjà
environ cent : ce nombre accroîtra encore
; ils pourront être au nombre de cent
foixante.
L'ouverture s'en eft faite le premier du
mois d'Octobre de la préfente année ,
par une meffe folemnelle , célébrée à la
paroiffe , où tous les directeurs & foufcripteurs
, ainfi que les éleves , ont af
fifté .
Meffieurs du magiftrat ont donné une
belle & grande falle au - deffus de la
bourfe , que la direction a fait très bien
approprier pour ce fujet ; les éleves s'y
rendront tous les jours, à commencer du
premier Octobre jufqu'au dernier Mars ,
quatre heures de l'après- midi , jufqu'à
huit , & y feront inftruits gratis , en tout
ce qui concerne le deffin & la peinture
, tant d'après copie que d'après le naturel
.
Il y a auffi dans la même ville une
école d'architecture gratuite , où les éleves
NOVEMBRE. 1769. 181
fe forment avec beaucoup de fuccès : les
frais s'en font aux dépens de la ville .
Ainfi qu'une école d'hydrographie
pour la navigation , pour y former d'habiles
pilotes & navigateurs , fi néceffaires
à l'état & au commerce.
PENSION NAT.

M. le duc de Choiſeul , dans fes vues
fages & profondes , regardant l'éducation
de la jeuneſſe deſtinée au ſervice , com .
me un des objets les plus dignes de fon
zèle pour la gloire de l'état , a bien voulu
accorder au fieur Douchet , ancien
profeffeur royal , & actuellement inftituteur
de la jeune nobleffe , à l'hôtel du
Roule , près la grille des champs élifées ,
une diftinction militaire pour ceux de fes
éleves qui montreroient le plus de difpofitions
& d'ardeur . En conféquence
des bontés de ce miniftre , le fieur Dou
chet fit foutenir le s du préfent mois ,
en préfence de M. l'abbé de la Chapelle ,
de M. Coulin & d'autres fçavans , un
exercice fur l'arithmétique , la géométrie
, la fortification aifongée & l'algèbre.
Les éleves qui fè font le plus dif182
MERCURE DE FRANCE .
tingués dans cet examen , font Meffieurs ,
le vicomte de Buzancy ( Puységur ) , le
marquis d'Herbouville , le comte de
Cugnac , le marquis de Tilly , le cheva--
lier de Baraffy , le baron de Vellexon , le.
comte de Durfort , le baron de Laur
le baron de Montcalm , le marquis de
Molac.
ANECDOTES.
Is
UN Breton étant venu à Paris , alla voir
M. de S ** , fon compatriote , auquel il
demanda par occafion un écu de 6 francs
qu'il lui avoit prêté , il y avoit environ
une quinzaine d'années ; à cette demande
, M. de S** appelle fon laquais ; la
Brie , lui dit- il , voyez dans cette armoire
fi vous n'y trouverez pas un livre?
Le domeftique obéit , & remit à fon
maître un bouquin à demi rongé des rats ,
& couvert de pouffiere . M. de S ** le
préfente à fon créancier , qui ouvroit de
grands yeux : prenez , Monfieur , lui ditil
, prenez ; c'est un prix de mémoire que
NOVEMBRE. 1769. 183
j'ai remporté dans ma jeuneffe ; vous le
méritez mieux que moi .
II.
Deux hommes de lettres , l'abbé M **
& N ** , s'étant échauffés dans la converfation
: parbleu , dit l'abbé , voilà une
grande abfurdité qui vient de vous échap
per tant mieux , reprit l'autre , il y a
long-tems que je vous la devois.
II I.
La tragédie de Childéric , par M. de
Morand , n'eft pas fans mérite , mais il y
a trop de billets . Un acteur apportant lafeconde
lettre , ne pouvant paffer , parce
que le théâtre étoit rempli de jeunes gens,
Dumont , vieux plaifant , qui feul avoit
le droit qu'il s'étoit arrogé d'avoir une
chaife au parterre de la comédie , s'écria
: place au facteur , & la tragédie tomba
.
I V.
Le Sac , maître de danfe François , qui
avoit long - tems montré fon art à Londres ,
du tems de la reine Anne , de retour danss
184 MERCURE DE FRANCE.
que
fa patrie , cherchoit toujours les Anglois
le hazard y amenoit , pour s'informer
des nouvelles de ce pays . Eft - il bien vrai ,
demanda- t- il un jour à quelqu'un , que
M. Harley a été fait comte d'Oxford &
lord tréforier ? On le lui certifia. En vérité
, reprit il , je ne conçois pas ce que
diable votre Reine a pu trouver en lui
pour l'élever ainfi ; je l'ai eu entre les mains
pendant deux ans entiers , & il m'a toujoursparu
le plus lourd de mes écoliers.
V.
Thomas Fuller avoit beaucoup d'efprit
; il auroit mieux aimé perdre vingt
amis qu'un bon mot ; il avoit fait quelques
vers fur une femme grondeufe ; le
docteur Coufins , fon bienfaiteur , les
ayant entendu réciter , lui en demanda
une COPIE ; rien n'eft plus jufte , lui dit
Fuller , puifque vous avez l'original . Le
docteur fut d'autant plus piqué de l'épigramme
, que fa femme ne paffoit pas
pour être fort douce ; il ceffa de protéger
Fuller & devint fon ennemi .
NOVEMBRE. 1769. 185
ÉCOLE VÉTÉRINAIRE.
Lettre de M. Danguin à M. Bourgelat.
Au grand Maffigny , ce 11 Septembre 1769.
M Au - tôt après les traitemens que j'ai faits
à Carlepont , dont l'état doit vous être parvenu ,
je me fuis rendu ici à l'effet de tranquillifer l'efprit
du nommé Lobbé , laboureur ; ce particulier ,
comme vous le fçavez , a préſenté plufieurs requêtes
à Mgr l'Evêque de Noyon , prétendant que depuis
environ douze années il a fucceffivement perdu
cent douze chevaux & mulets, dont la mort , felon
le rapport des Maréchaux qui les ont vifités &
traités , ne peut être attribuée à une cauſe naturelle,
mais à un maléfice.
1º . Ces animaux étoient , difoit - il , deux jours ,
après leur féjour dans fon écurie , couverts d'une
vermine qui ne cédoit à aucuns des remedes ordinaires
& qui difparoiffoir auffi- tôt qu'ils pafioient
dans une autre main que la fienne.
20. Ils languiffoient pendant quinze jours ou
trois semaines en fe nourriflant bien ; ils tomboient
tout à coup dans cette même écurie , jamais
au dehors ; ils pouflo ent des cris horribles ; fi ap
poient la terre & les paliflades , & alloient toujours
tous expirer dans un coin déterminé de ce
même lieu.
3º. A l'ouverture des cadavres on voyoit la
18G MERCURE DE FRANCE.
coeur, le foie, les poumous , & autres viſcères percés&
déchirés par des bêtes vénimeules telles que
des couleuvres , des lézards , & autres animaux
ayant des têtes de brochets & étant d'une espèce
connue , &c. &c.
Dans cet état le nommé Lobbé fupplioit Mgr
l'Evêque de Noyon d'ordonner des exorcifmes
dans fa maifon & dans fes bâtimens.
Trois objets principaux ont fixé mon attention
, le premier a été celui de la vérification des
faits allégués , non - feulement par Lobbé & les
Maréchaux , mais par plufieurs perfonnes qui
difent en avoir été les témoins oculaires.
La vermine qui a réfifté , dit-on , à tous les
efforts , & qu'on a regardée comme un fymptôme
général , a été une fuite néceflaire de la malpropreté
& du défaut de panfement de la main , ainfi
que de la communication des animaux couverts
de cette vermine avec d'autres animaux qu'on foignoit
auffi peu.
La caufe de la mort de ces animaux n'eft point
une caufe feule , unique & abfolue ; quelques - uns
font morts dans l'efpace de deux ou trois jours ,
d'auties dans l'espace de trois ſemaines, un mois ,
plufieurs au bout d'un bien plus long intervalle
de tems , & enfin ce laboureur en à confervé,
au milieu même des ravages de la mort ,
certain nombre pendant plufieurs années .
un
La couleuvre , qui a été obſervée dans la majeure
partie des cadavres , n'eft autre chole que la
portion fibreufe de la lymphe coagulée, dans les
vailleaux , & qui leur a paru être ce reptile ; ils
» l'ont vue , elle avoit deux pieds & demi de lonNOVEMBRE.
1769. 187
gueur & quatre ou cinq lignes de diamètre ; elle
>> étoit dans un canal de couleur jaunâtre , & rouge
dans quelque endroit , fitué le long de l'épine
du dos , ayant fon principe dans le coeur dont
elle rongeoit la fubftance & y creuſoit les cavités
; elle étoit fufceptible d'extinction , dépour-
» vue d'offemens & d'une ſubſtance homogène 33.
D'après cette defcription , qui m'a été faire
plus de cent fois par plufieurs perfonnes , vous
voyez que le reptile prétendu eft vraiment une
concrétion polypeufe , & le canal dans lequel il
étoit logé , l'artère connue fous la dénomination
d'aortes il en eft de même des crapauds qu'ils ont
cru appercevoir dans le coeur & qui n'étoient que
des maffes coagulées dans les oreillettes .
Le fecond objet que je me fuis propofé a été la
découverte des caufes de cette cruelle mortalité ;.
je ne pouvois y parvenir ailément , foit parce que
Lobbé étoit toujours imbu de l'idée d'un maléfice ,
foit parce qu'il ne m'étoit pas poflible de prononcer
fur la nature & fur la qualité des alimens dont
ce laboureur nourriffoit fes chevaux il y a fix ans ;
j'ai feulement fçu que la mifere , jointe au peu
d'attention , l'ont porté à leur donner chaque
année du foin avant qu'il eut fué & dans le mioment
où il le fermoit dans les fenils ; à les laiffer
fans jamais les panfer ou faire panfer de la main ,
à ne leur donner à manger que très irrégulierement
& à des heures toujours différentes , à ne
leur diftribuer que de mauvais fourrage , à les
excéder de travail , à ne mettre que deux chevaux
à une charrue qui en auroit exigé quatre ,
à les réduire au point de n'avoir plus ni force ,
ni vigueur , enfin à ſubſtituer fans choix aux bêtes
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'il perdeit des chevaux que des laboureurs les
voifins croyoient devoir réformer.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai appris des habitans
les plus fenfés du pays , & des lors les caufes
que je recherchois fe font préfentées bientôt à
mon efprit.
Il falloit néanmoins fatisfaire Lobbé & voir
fi deux chevaux placés dans cette écurie , devenue
célèbre par le maléfice , feroient emportés comme
les autres ; c'étoit le troifiéme & dernier objet
que j'avois à remplir. Cette écurie pouvoit être
infectée , j'eus donc la précaution de la faire
nétoyer devant moi , d'y introduire du nouvel
air , de l'y laifler circuler & d'y faire des fumigations
pour en affurer la pureté & la falubrité . Je
fis de plus laver tous les harnois , j'examinai la
qualité des fourrages , j'en réglai la quantité fur la
fomme du travail que je fixai d'apies la force &
l'âge des animaux à préterver , & je recommandai
le pantement de la main avec la même attention ;
le maléfice a été impuiflant , Monfieur , & les
deux chevaux auffi intacts au bout de quinze jours
qu'ils l'étoient lors de leur entrée chez Lobbé.
L'ignorance des habitans de ce pays eft auffi
finguliere que l'opiniatreté des payfans de la plûpart
des Provinces qui s'oppolent au bien que
nous voudrions leur faire en leur rendant ou en
préfervant leurs beftiaux . Ce même Lobbé ne
prétendoit-il pas avoir vu entrer l'oreille d'un de
fes chevaux dans fon crâne ? Sa femme n'avoit
elle pas vu marcher la couleuvre ? Une autre
perfonne , qui blamoit la crédulité de l'un & de
l'autre , ne me foutenoit elle pas que le remede le
plus für contre la colique étoit de faire coucher
NOVEMBRE. 1769. 189
l'exla
perfonne qui en étoit atteinte en travers fur une
orniere ? Et que pour guérir les animaux de ce
mal il falloit les faire pafler dans un chemin
croilé par un autre ; plufieurs ajoutoient que
périence leur avoit fuffisamment prouvé l'efficacité
de cette méthode , & qu'ils ne craignoient pas à
cet égard d'êrre contredits par qui que ce foit ;
mais ils obfervoient en même tems que fi l'homme
s'étend fur l'orniere felon fa longueur , & fi
l'animal eft promené dans la partie des chemins
non croisée , on ne fçauroit en tirer nul avantage.
Je rougis , Monfieur , de vous faire perdre un
tems précieux & que vous confacrez tout entier à
notre instruction ; mais nous devons vous rendre
compte de ce que nous faiſons , de ce que nous
voyons & de ce que nous entendons,
D'ailleurs vous jugerez par l'ignorance profonde
qui regne encore dans nombre de Provinces
, du bien que vous avez à faire à l'humanité
en diffipant les ténèbres épaitles qui obfcurciflent
un art qui ne fût jamais connu par ceux mêmes
qui l'exercent.
Je fuis , &c.
DANGUIN.
190 MERCURE DE FRANCE.
Une maladie epifootique débutant par de vrais
ravages dans la paroifle de Briord en Bugey,
généralité de Bourgogne , le nommé Falconnet ,
éleve de l'Ecole Royale Vétérinaire de Lyon , y
fut envoyé le 11 Septembre dernier, il y a demeuré
jufqu'au 10 Octobre ; trente bêtes à cornes étoient
mortes avant fon arrivée , cinq font péries entre
fes mains , il en a guéri trente- huit très - malades
& il en a préferv cinquante-deux ; c'est ce qui
eft attefté par le certificat de M. Robas , Chape
lain de Verifieux , & par M. le Marquis d'Haraucourt.
Quelque tems auparavant le même éleve avoit
fauvé tout le bétail appartenant au Chapitre de
Belleville en Beaujolois , & fit difparoître la maladie
, pour ainfi dire , fur le champ ; ce qui eft
attefté par le certificat de M. Teiffier , Chanoine
de Belleville & Syndic du Chapitre.
Une autre maladie epifootique jettant la terreur
parmi les habitans de la paroifle de S.Véran ,
élection de la Brêle , généralité de Lyon , le
nommé la Borde , éleve de l'Ecole Royale Vété→
rinaire , a traité les animaux malades avec le
plus grand fuccès ; plufieurs étoient morts avant
fon arrivée , aucun n'eft péri entre fes mains
il en a guéri dix -fept & en a préfervé ſept ; c'eſt
ce que l'on voit par le certificat de M. Margaron,
Seigneur de S. Véran ; par celui de M. Durand ,
Curé de la paroiffe ; & par celui du fieur Thermette
, Syndic. Parmi les dix - fept bêtes guéries
il y avoit deux mulets & un mouton , les autres
étoient des bêtes à cornes.
NOVEMBRE. 1769. 191
La maladie traitée à Verifieux étoit une véritable
peripneumonie que l'éleve a combattue par
le traitement indiqué dans les notes que M. Bourgelat
a inférées à la fuite du difcours de M. Barberet
, qui remporta le prix de la Société Royale
d'Agriculture dans l'année 1765 .
D
LETTRE de M. SALLOT ,
Maire de St Florentin.
EPUIS long- tems M. le comte de St Florentin,
Miniftre & fecrétaire d'état , fe propofoit
de venir voir les terres de St Florentin & d'Ervy ,
fans avoir pû jufqu'à préfent exécuter fon projet
par la multitude des affaires dont ce miniftre eft
accablé ; enfin il trouva le moment de ſe ſouſtraire
à fes férieufes occupations , & fon arrivée en
cette ville fut fixée au cinq d'Octobre.
Ses habitans , au comble de la joie , fe difpo
foient à le recevoir de leur mieux & autant que le
peu de jours qu'ils eurent pour le préparer le leur
permit: on forma plufieurs compagnies de milice
bourgeoife , l'une de dragons , une autre de gre
nadiers , une autre d'artillerie , toutes en uniforme
, qui camperent & coucherent fous la toile
dès le deux Octobre , dans un lieu occupé autrefois
par Céfar lors de la conquête des Gaules &
qui le nomme encore aujourd'hui Latrecey , atrium
Cefaris , le long du chemin par où le miniſtre
devoit arriver.
Environ vers les onze heures du matin le minif
192 MERCURE DE FRANCE.
tre parut à la tête du camp précédé des maréchauf-
Lécs de Tonnerre & de St Florentin commandées
par leurs officiers , les dragons ayant à leur tête
la mufique du régiment de royal Champagne
cavalerie , s'emparerent du carroffe ainfi que la
compagnie de grenadiers , & on fe mit en marche ;
l'entrée le fit au bruit du canon , de toutes les
cloches & aux acclamations d'une foule de peuple
que le defir de voir un miniftre fi chéri avoit
attiré de tous les environs. Le miniftre étoit
accompagné de plufieurs perfonnes de la premiere
diftinction ; à fon arrivée à la porte , les
clefs lui furent préfentée par M. Sallot , maire
perpétuel & les échevins ; il mit pied a terre chez
M. Gachet de Sainte- Suzanne , Lieutenant de
la maréchauffée , où il reçut le compliment du
Corps de Ville & les préfens ; il fut complimenté
enfuite par tous les corps & communautés , &
l'on recita plufieurs piéces de vers en fon honneur
; la ville d'Auxerre y envoya auffi des dépu
tés qui le complimenterent & offrirent leur préfent
; le miniftre répondit à tout avec cette politeffe
& cette affabilité qui lui eſt ſi naturelle . Après
quelques momens de repos il fe mit en marche ,
mais à pied , dans le même ordre qui vient d'être
dit & accompagné de tous les corps & la nobleffe
des environs ; les rues étoient bordées par trois
autres compagnies de milice bourgeoife qui formoientplus
de deux cens hommes , tambours battans
, avec drapeaux .
Le miniftre s'arrêta d'abord à l'Hôtel-Dieu , où
le bureau extraordinairement aflemblé le reçur à
la porte. Il vifita les malades , leur parla à tous ,
Le fit préfenter les comptes & le regiftre des délibérations
, fit l'éloge de l'adminiftration , & promit
NOVEMBRE EM . 1769. 193
mit de pofer la premiere pierre du bâtiment qu'on
fe propofe de conftruire pour y placer les malades,
&figna l'acte qui fut dreflé de la vifite qu'il a bien
voulu faire de la maifon.
De là il fe tranfporta à l'églife de la paroiffe ,
où ilfut reçu par le curé en chape à la tête de fon
clergé qui lui préfenta de l'eau benite & le com-`
plimenta ; il fut conduit à la place qui lui avoit
été préparée dans le fanctuaire , ou le curé lui
donna l'encens . Le Te Deum fut chanté par le
choeur &la musique. La bénédiction du St Ciboiredonnée
, & la cérémonie finie , il defira voir le chef
de St Florentin que l'églife pofféde depuis trèslong-
tems. Il fit enfuite le tour de l'égle , & fortit
dans le même ordre . Il alla vifiter l'hôtel- deville
, & ſe rendit chez le fubdélégué de M. l'inrendant,
Sur les trois heures le miniftre alla vifiter l'és
glife & le couvent des Révérends Peres Capucins
dans le même ordre que le matin: la communauté,
le gardien à la tête , le reçut à la principale porte ;
il fe promena dans plufieurs jardins & fur le
prieuré où il admira la beauté de la vue ; il fe fit
voir à tout le peuple , qui , ne pouvant fe laffer
de l'admirer , fe trouvoit par-tout fur fon chemin ;
le foir il y eur jeu à plufieurs tables chez le Subdé
légué où le miniftre foupa ; la mufique exécuta
plufieurs piéces pendant le repas , & la Ville fut
illuminée .
Le lendemain vers les dix heures du matin il
partit pour Ervy accompagné des dragons ; les
grenadiers , l'artillerie & la mufique l'avoient
précédé ; il y fut reçu avec tous les honneurs par
une nombreuſe cavalcade en uniforme bleu ayant
I
194 MERCURE DE FRANCE.
à leur tête huit Chevaliers de St Louis , commandés
par M. le Comte de l'Efpinafle , lieutenant des
grenadiers à cheval & gouverneur de la Ville ;
le cérémonial a été de même qu'à St Florentin où
le miniftre eft revenu fur les cinq heures du foir.
Il y eut jeu chez M. de Sainte- Suzanne & foupé ,
pendant lequel la mufique joua comme la veille ;
après le fouper il y eut feu d'artifice, enfin le minif
tre eft remonté au logement où il avoit couché
la veille , chez le Subdélégué ; en paflant fur la
place publique , il voulut bien allumer un feu qui
y avoit été préparé ; toute la ville fut illuminée
& il fut temoin encore une fois de la joie & de
l'allegrefle de fes fidéles vaffaux , qui , pénétrés
de refpect , de reconnoiffance & d'amour , crierent
, tous à l'envi , de toutes leurs forces , vive ,
Mgr le Comte de Saint Florentin . Enfin le Samedi
fept ,le miniftre partit à neufheures pourFontainebleau
, non fans voir couler bien des larmes .
:
On fe fouviendra long- tems du féjour qu'il a
fait en cette Ville qui nous a paru bien court ; fa
douceur fon affabilité lui ont gagné tous les
coeurs , les pauvres fur- tout n'ont point été
oubliés , & tous fes vaflaux le font reflentis de
fes bontés.
A Mgr le Comte de ST FLORENTIN
Miniftre & Secrétaire d'état , le jour de
fon entrée à Saint Florentin , 5 Octobre.
1769. I
De la France augufte miniſtre Ela
Oracle de la nation ,
NOVEMBRE. , 1769. 195
De tous nos coeurs , à plus d'un titre ,
Venez prendre poffeffion .
Monſeigneur , dans tous vos domaines
Que votre afpect eſt conſolant !
Chacun met en oubli fes peines;
L'eſpoir renaît en vous voyant.
Autour de vous , les jeux , les graces
Se reproduisent tour-à- tour ;
Vous n'apperçevez fur vos traces
Que le refpect & que l'amour.
Mes citoyens , féchez vos pleurs ,
Ou plutôt verlez-en de joie ;
Le ciel fenfible à vos douleurs ,
Accorde un pere , & yous l'envoie .
Vous faites le bonheur du monde ,
}
De concert avec un grand Roi ;
Votre activité le feconde ,
La bienfaifance eft votre loi.
De tout l'état dépofitaire ,
Vous engouvernez le timon ;
Semblable à l'étoile polaire ,
Vous éclairez ſon horiſon.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE,
Que votre grandeur s'intéreſſe
Pour les profeffeurs de latin ;
Tout doit reffentir la tendreffe
D'un comte de Saint - Florentin.
Je fuis , feigneur , un foible lierre ,
Vous , un cédre majestueux ;
Daignez étendre notre ſphère
Et changer notre fort en mieux.
Par M. Thierriat , profeffeur des humanités
à Saint - Florentin.
Cours de Belles - Lettres.
M. L'Abbé de Perravel de St Beron , auffi con
nu par fes talens que par le fuccès de fes cours
précédens , avertit le Public que le 27 de Novembre
, depuis fix heures du foir jufqu'à huit , il fera
l'ouverture de fes deux cours de langue italienne
& de langue françoife ; le premier , par une méthode
de fon invention ; méthode auffi courte que
lumineufe , claire & facile ; le fecond , par celle
de MM. Girard & du Marfais , dans laquelle on
ne s'attache qu'à fuivre le fil de la nature & qu'à
confulter le fyftême de l'ufage & du goût , où les
opérations de l'efprit fourniflent les vrais principes
de la grammaire pour en faire l'application
sonvenable à la pratique.
Le 28 , à la même heure , il fera l'ouverture de
NOVEMBRE . 1769. 197
Les deux autres cours d'hiftoire univerfelle & de
géographie naturelle , aftronomique & politique.
Le prix de fes leçons eft de 18 liv. pour chaque
au mois de douze leçons , & de 36 en
cours ,
ville.
Les amateurs de ces fciences font priés de ſe
faire inceflamment inferire. Il eft logé dans la nouvelle
halle , au numéro 54 , entre la rue Mercier
& celle de Sartine , aux deux entrefols fur le devant.
On le trouve chez lui tous les matins jufqu'à 11.
heures exclufivement.
LETTRE de M. Commerfon , docteur en
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
·
I vj
204
MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
Bonâ fuâ fortuna ,
Gallorum navigantium duæ cohortes ,
A clariffimo Buginvillæo ductæ ,
Septimeftris terrarum Americanarum receffu
Penitus exhaufta ,
Siti fcilicèt ac fame confumptæ ,
Irati Neptuni omnes jàm cafus expertæ ,
Viribufque corporis tantum ferè deficientes.
Quantum animis erectæ ,
In hanc-ce tandem Infulam appulêre
206 MERCURE DE FRANCE.
Omni beatæ vitæ fuppellectili ditiffimam ,
Rex nomine Utopiam nuncupandam ,
Quà nempè Themis , Aftræa , Venus ,
Et omnium rerum pretiofiffima libertas ,
Procul à reliquorum Mortalium vitiis ac diffentionibus
Eternam inconcuflamque pofuere fedem :
Quà inviolata intereft habitantibus pax
Sanctiffimaque Philadelphia ;
Nec aliud fentitur nifi patriarchale regimen ;
Quà demum integerrima debetur & perfolvitur
Advenis , ut ut ingratis ! Fides , hofpitalitas ,
Gratuitaque omnigenarum terræ divitiarum profufio.
Hæc gratitudinis & admirationis (ua teftimonia
Tabellis plumbeis undequàque per infulam dif-
&
jectis
Properante manu exaravit
Philibertus Commerfon , Caftellionenfis *
Doctor Medicus , in naturalibus rebus Obfervator
A Rege Chriftianiffimo delegatus
* Châtillon-lès-Dombes , près Bourg en Breffe ,
cft le pays de M. Commerfon.
NOVEMBRE . 1769. 207
Gentis & naturæ adeò benigna
Adorator perpetuus.
Idibus Aprilis M. DCC. LXVIII
AVIS .
I.
HORLOGERIE.
Extrait des Régiftres de l'académie royale
MESSIEURS
des Sciences.
Du 3 Juin 1769.
ESSIEURS DE VAUCANSON & LE ROY , qui
avoient été nommés pour examiner une Nouvelle
maniere de faire mouvoir le cylindre du carillon
d'une groffe horloge , pour qu'elle puiſſe jouer à
chaque heure un air différent , préfentée par M.
Courtois , horloger , en ayant fait leur rapport ,
l'académie a jugé que le moyen qu'il emploie eft
fimple & ingénieux ; qu'il exige une grande précifion
: mais que l'exécution étant telle qu'elle
devoit être , le moyen propofé pourra être utile
dans les groffes horloges où l'on voudra qu'elle
jouent plufieurs airs , qui fe changent par l'horloge
même; & qu'enfin on avoit tout lieu de juger
que M. Courtois étoit en état d'exécuter de
pareilles machines en grand , par un carillon de
cette efpéce en petit & deftiné pour une pendule ,
208 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a fait voir à l'académie , & qui a paru exés
cuté avec toute la précifion poffible.
30
50 .
Signé, GRANJEAN DE FOUCHY.
«C'eft d'après le jugement de l'académie que le
» Sr Courtois s'annonce au public. Il ofe fe flatter
» de donner à ces gros carillons autant de préci
» fion & d'harmonie qu'aux petits ; 1º. en diminuant
le volume de la machine ; 2º . en ſupprimant
les fils d'archal , tel que l'on pourroit
faire à toutes les horloges dont les timbres ou
»cloches feroient difpofés comme ceux de la Sa-
2 maritaine de Paris , d'où il réfulteroit plus de
» précifion & d'harmonie , les fils d'archal ne faifant
que mettre. obſtacle à la juſteſſe & au mérite
de l'ouvrage. On trouvera toujours chez le
Sr Courtois de petits carillons finis & prêts à
être livrés ; & les perfonnes qui defireront y
20 avoir des airs de leur choix , doivent être perfuadées
qu'on les exécutera fur les carillons
» avec toute la diligence poffible & à leur fatisfaction
, pourvû cependant que ces airs foient
» de nature à pouvoir être employés fur ces fortes
d'ouvrages. Si l'on eft curieux de faire faire de
> gros carillons , le Sr Courtois les entreprendras
& il fe flatte de leur donner la même perfection
» & d'y faire entendre des cadences auffi nettes
qu'on peut fe le promettre des petits. >> Ses carillons
font dans le goût de ceux de feu M. Stolenwerk.
La demeure du Sr Courtois eft rue S. Jac
ques , vis-à-vis le collège du Pleffis , à Paris.
כ כ
NOVEMBRE. 1769. 209
I I.
Optique perfpective du Sr Zaller , qui n'a
pas paru en France , rue Dauphine , à
l'hôtel d'Espagne , dans une falle trèspropre
& bien décorée , au rez de chauffée.
" Le Sr Zaller , Allemand , fait voir une machine
très -curieufe , nommée l'optique perspective , il
l'a portée au plus haut degré de perfection , & l'a
rendue digne de fixer l'attention des connoiflcurs
& des perfonnes les plus difficiles .
Cet ouvrage , unique dans fon genre , offre des
objets très- curieux . La nuit embellie par la lune
& les étoiles , eft parfaitement imitée . On yvoit
auffi plufieurs fuperbes palais , ainfi que des arcs
de triomphe du couronnement de l'empereur ; le
tout de grandeur naturelle , illuminé par plufieurs
milliers de lampions : ce qui forme un coup d'oeil
très- agréable.
Le Sr Zaller donne la premiere repréfentation
à trois heures , & les autres fans interruption .
Le Public n'attend pas . Les places font à 12 &
à24 fols.
L'on donne ce ſpectacle en particulier pour les
compagnies , en avertiflant.
Ce riche cabinet eft compofé d'un grand nombre
de pièces , que l'on pourra voir en totalité , en une
repréſentation particuliere.
210 MERCURE DE FRANCE.
I I I.
Foire Saint- Ovide.
Cette foire , confidérablement embellie & rendue
célèbre depuis quelques années , n'a pas aɛtiré
moins de concours celle - ci . Tous les matchands
fe font empreffés d'offrir au Public les
nouveautés les plus agréables que leur imagination
ait pu leur faire inventer. Le Sieur Framery
femble fur tour avoir fixé chez lui depuis trois
ans tous les amateurs de nouveautés. C'eſt à lui
qu'on eft redevable , finon de l'invention , du
moins de la vogue des bougeoirs de bois de roſe ,
& l'année fuivante des petits bijoux de bois gris.
A ces jolies bagatelles il a fait fuccéder cette fois
une manufacture de plus grande conféquence ,
puifqu'elle fatisfait également les fantaiſies & le
goût des connoiffeurs . Elle confike en toutes fortes
d'ouvrages en taule couverte du plus beau
vernis , imitant tantôt le laque , tantôt la porce.
laine , le lapis , &c. Ce vernis a des qualités qui
paroiflent tenir du merveilleux . Il réâſte au feu ,
il ne donne aucun goût aux liqueurs ; d'après les
épreuves faites par plufieurs pharmaciens , entre
autres M. Cadet , il a été jugé nullement nuisible
a la fanté. De plus il eft malléable , & fi la piéce
de taule , fe bofieloit , on la racommoderoit fans
T'endommager. L'affluence des perfonnes de la
premiere confidération ont achevé de donner à
cette manufacture la célébrité qu'elle mérite ; la
complaifance & Fhonnêteté des Sr & Dame Framery
paroillent devoir la lui conferver : leur magafin
, rempli d'autres bijoux de toute espéce , cft
NOVEMBRE. 1769. 211
rue St Honoré, vis- à- vis celle du Four , aux armes
de Villeroi,
I V.
Chez M. Briatlon & chez M. Lacombe , libraires
, fe diftribueront des exemplaires d'un catalogue
de livres rares & recherchés , en plufieurs
langues , fur toute forte de matieres , qui le ven-,
dront à Bâle en Suifle , dans la librairie de M.
Jean-Henri Harschez . Le prix de chaque ouvrage
eft marqué dans le catalogue diftribué en plufieurs
parties , pour la commodité de MM. les Amateurs
, enforte qu'on n'aura qu'à demander un
exemplaire complet , ou telle partie qu'on en fouhaitera
. On commencera à vendre en Novembre
prochain.
V.
Teinture.
Le Sieur Martin , Maître Teinturier en foye à
Lyon , qui a fait la découverte des teintures (ponceau
fin & mordoré inaltérables ) approuvées par
un jugement de l'académie royale des fciences ,
du 17 Décembre 1768 , a commencé à exercer
pour le Public . Ces nouvelles teintures , auffi parfaites
que les rouges , (bon teint des Indes )
feront par dégradation de nuances , depuis le
mordoré le plus foncé , jufqu'au rouge le plus
rendre.
212 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Remède conere les maux de dents.
Le Sieur David , demeurant à Paris , rue des
Orties , Butte Saint- Roch , au petit hôtel Notre-
Dame , en entrant par la rue Sainte- Anne à main
droite , vis a vis d'un perruquier , poffède feut
un fecret & remede infaillible pour guérir toutes
fortes de maux de dents , quelque gâtées qu'elles
foient & pour la vie , fans qu'on foit obligé d'en
faire jamais arracher aucune. Ce remede eft ар-
prouvé par MM. les doyens de la faculté de médecine
, & authoriſé par M. le lieutenant général
de police .
Il confifte , comme on la vû dans tous les journaux
, papiers publics , la gazette de Hollande ,
& dans les avis qu'il a fait diftribuer depuis fept
ans , en un topique que l'on applique le foir en fe
couchant fur l'artére temporale , du côté de la
douleur , qui , outre les maux de dents , guérit
radicalement les fluxions qui en proviennent , les
maux de tête , migraine & rhume de cerveau, fans
qu'il entre rien dans la bouche, ni dans le corps ;
auffi -tôt qu'il eft appliqué , il procure un fommeil
paifible , pendant lequel il fe fait une transpiration
douce ; on dort bien toute la nuit fans
fentir de douleur ; au reveil on eft guéri pour la
vie , & au lever ce topique tombe de lui - même ,
fans laiffer aucune marque, ni dommage à la peau.
Mais comme ce remede n'opére la guériſon que
lorfque l'on eft couché , & que le mal de dents.
prend dans tous les momens de la journée , & qu'il
faut vaquer à fes affaires, fans fouffrir , en attenNOVEMBRE
. 1769. 213
dant le moment de fe mettre au lit , c'eft pour
cela que ledit Sieur David a de l'eau fpiritueufe
d'une nouvelle compotition , très agréable au
goût & à l'odorat , & incorruptible , qui a les
qualités de faire pafler dans la minute les douleurs
de dents les plus violentes , purifie les
gencives gonflées , fait tranfpirer les férofités ,
raffermit les dents qui branlent , empêche le commencement
& la continuation de la carie, prévient
& guérit fans retour les affections fcorbutiques
guérit radicalement de cette maladie & de toutes
celles qui viennent dans la bouche, elle empêche les
mauvaiſes odeurs caufées par les dents gâtées , fait
tomber le tartre , & maintient les dents dans leur
blancheur ; beaucoup de perfonnes en font provifion
par précaution , ainfi que des topiques , pour de
longs voyages fur terre & fur mer , & principale
ment MM. les Marins. Les perfonnes qui fe fervent
de cette eau deux ou trois fois la femaine
fans être incommodées , ont toujours les gencives
& les dents faines & blanches. Il y a des bouteil
les à trois livres & à fix ; & les topiques à 24 fols
chaque. Il faut lui apporter pour les topiques , un
morceau de linge fin blanc de leffive , quand ce
fera pour Paris. Il donne un imprimé de la maniere
de fe fervir du topique & de l'eau fpiritueufe.
On trouve ledit Sieur David ou fon épouſe dans
la demeure indiquée ci- deflus tousles jours & à
toute heure , jufqu'à 10 heures du foir.
214 MERCURE DE FRANCE.
VII.
2
LETTRE du Sieur Thillaye , pompier
privilégié du Roi , demeurant à Rouen,
en réplique aux affertions de M. de Linieres
auxquelles il a joint le prix com.
paratif qu'ilfait de fes pompes avec celles
du Sr Thillaye.
Tout ce qui intérefle la fûreté publique mérite
une attention particuliere : les pompes à incendie
font eflentiellement de ce genre ; chaque artifte
dans l'efpéce fe glorifie & annonce fes ouvrages
comme les meilleurs .
Que M. de Linieres publie des merveilles & ne
prétende avoir d'autres témoins & d'autres garans
que lui , je n'en fuis pas jaloux , je ne lui porte
aucune envie ; il fe fait plus de tort que ne pour
roient lui faire l'envie & la jaloufie qu'il redoute ;
mais que M. de Linieres paroiffe fur la scène pour
dénigrer les productions d'autrui , qu'il en taffe
mépris , qu'il leur attribue des défauts infépara
bles de conftruction , qu'il les anéantiffe , qu'il
vienne enfin comparer le prix de fes pompes avec
les autres , & qu'il prétende leur impofer filence ,
on qu'il penfe que prenant une défenfe légitime
en main , ils ne combattront pas les erreurs & les
illufions , & ne le défendront point des préjugés
qu'il donne au Public contre le fruit de leurs recherches
& d'un travail affidu ſoutenu des plus
juftes éloges ; c'eft tomber dans une erreur auffi
groffiere qu'elle eft plus oppofée au droit & au fens
commun.
NOVEMBRE. 1769. 215
Defcription comparative de la pompe de M. de
Linieres & de la mienne.
La pompe de M. de Linieres eft composée comme
la mienne de deux corps , ayant chacun quatre
pouces un quart de diamêtre , & de deux foupapes
pour chaque corps , l'une d'aſpiration &
l'autre de refoulement ; ces foupapes font à coquilles
à l'ordinaire , mais elles ne peuvent fe démonter
; la coquille de la foupape d'afpiration eft
foudée au pied du corps de pompe , & la foupape
eft mife à volonté dans fon axe ; la coquille de la
Loupape de refoulement eft loudée dane le récipient
en forme d'urne qui enveloppe chaque corps
de
pompe , & la foupape eft foutenue en - deffus
par une traverſe avec des clavettes,
Les foupapes de ma pompe au contraire ſe viſfent
, celles d'afpiration avec leurs coquilles , à
la bale du corps de pompe , celles de refoulement
ou communication fe montent auffi à vis , de
maniere que fi l'une ou l'autre fe trouvoit offenfée
, on la démonte fans frais , & on a toute la liberté
requise pour y remédier au befoin.
Chaque corps de la pompe du Sr de Linieres eft
revêtu & comme enveloppé de fon récipient ; mais
comme ces corps & récipiens ne peuvent opérer
fans communication , il la procure par le moyen,
1º.d'un tuyau foudé des deux bouts à chaque corps
par lequel l'afpiration eft communiquée auxdits
corps ; 2º. par un fecond tuyau placé dans le premier
par lequel le refoulement eft communiqué
aux récipiens. Le premier tuyau eft ouvert & reçoit
une vis à laquelle s'adapte une boete en cuivre
qui fert d'écrou à un tuyau d'afpiration fait
216 MERCURE DE FRANCE .
en cuir garni intérieurement de viroles de cuivre
; le fecond eft pareillement ouvert à travers le
premier , & reçoit auffi une vis à laquelle s'adapte
de la même maniere un tuyau de fortie auffi de
cuir auquel s'adapte la branche d'ajuſtoir .
Les
corps de ma pompe
au contraire
font fimples
& fans enveloppe
, ils afpirent
l'eau dans un
réfervoir
dont je parlerai
ci- après. L'eau
refoulée
dans chaque
corps
fe communique
auffi - tôt à un
feul récipient
placé
entr'eux
au moyen
d'un tuyau
de communication
qui le raccorde
audit
récipient
par un écrou
mobile
; dudit
récipient
part un
tuyau
de refoulement
au haut duquel
eft placé
un
genouil
tournant
, au moyen
d'écrous
mobiles
qui lui procurent
un mouvement
oriental
& vertical
fans qu'il puiffe
fe déranger
: la précifion
de
ces écrous
mobiles
eft fi parfaite
que nonobftant
les mouvemens
, l'air le plus comprimé
ne peut
'fortir. Toutes
ces piéces
font de cuivre
, & confervent
chacune
leur jufte & exacte
piécifion
fans:
aide d'aucune
garniture
de cuivre
ou de feutre
; à
ce genouil
fe vifle la branche
d'ajuftoir
au moyen
duquel
on dirige
l'eau où l'on veur.
Les pompes de M. de Linieres ne peuvent agir
fans cuir : fi la juftefle ou la précifion viennent à
manquer à quelques - unes de les pièces , il faut ,:
dit-il , avoir recours au cuir ou feutre enduit,
de fuif: les miennes au contraire n'ont ni cuir ni
boyau , c'est donc à tort & contre l'évidence qu'il
qualifie fes pompes , Pompes fans cuir.
En vain prétendra- t- il qu'elles méritent ce titre
à caufe de fon pifton fans cuir. Je réponds à cette
*Pag. 33 de fon in quarto.
objection ,
NOVEMBRE. 1769. 217
objection , 1. que l'invention eft plus ancienne
que lui ; 2 ° . qu'elle eft préjudiciable M. Janel ,
intendant-général des poftes & relais du royau
me,fit venir il Y a feize ou dix- huit ans pour fon
ufage une pompe de Genêve , dont le pifton étoit
de cuivre fans cuir , & voulut bien , dans ce même
tems en faire venir une pour mon compte. J'en
fis l'ellai , & les expériences répétées me démontrerent
que ce pifton ne pouvoit fervir utilement
qu'avec de l'eau claire & exempte de fable , ce
qui ne fe rencontre jamais dans les incendies . M.
de Linieres fent lui même cet inconvénient , &
en conféquence confeille , pag. 73 de fon in-quar
to , d'ajouter au crible ordinaire qu'il met à fes
pompes pour arrêter le paffage des groffes ordures
, un furcroît de précaution en mettant le bas
de chaque pompe dans un panier d'ofier ou mannequin
entouré d'un gros linge ce qui fait un
nouvel embarras fans donner un remede efficace
au mal , parce qu'il pafle toujours du gravier fin
qui offenfe le pifton & le corps de pompe , & met
Fun & l'autre à la longue hors d'état de fervirs
dans cet étar que devient l'invention du piſton
ſans cuir , fût- elle invention nouvelle ? ' N'aï je
pas raifon d'ajouter qu'elle est préjudiciable la
choſe eſt trop évidente pour que je m'étende fur
cet article., "1
Mon piſton au contraire left un cône tronqué
en cuivre entouré de cuir , imaginé & conftruit de
maniere que s'il perd la préciſion , foit par un
frottement long - tems continué , foit par la féchereffe
, ou les rétablit en un inftant par un feul
tour de clef, donné à un écrou en forme de coin
qui eft viflé dans ledit cône pour dilater , engroffir
le pifton entier qui fe prête au befoin & le
K
218 MERCURE DE FRANCE.
cuir eft il ufé , le propriétaire y en met lui - même
ou ca fait mettre un autre. Un fecond avantage
réfultant de ce pifton , eft que le fable ou gravier,
lorfqu'il s'infinue entre le pifton & les parois du
corpsde pompe , s'applique au cuir dont la réfiftance
eft moins forte que celle du cuivre , &
épargne par ce moyen le corps de pompe , dont le
pifton , par fa conſtruction , devient en quelque
forte la fauve, gardepowania dre
!
Cette démonftration paroîtra peut - être ou peu
évidente ou fufpecte à M. de Linieres , elle eft
cependant auffi conftante & certaine que fon utilité
il a mérité les applaudiffemens de MM. de
Tacadémie des fciences & les plus grands éloges
fors de l'examen qu'ils en ont fait.
::
་་་
2 Je n'ai fait aucune difestation fur l'ufage des
boyaux de cuir que M. de Linieres applique à fes
pompes , l'une d'afpiration & l'autre de forties
il est évident que l'un des deux le trouve percé
lors d'un incendie , la pompe ne peut fervir ni
l'incendie être arrêté , & il ne faut qu'un fimple
accident pour que cela arrive l'ufage de ces
boyaux eft vraiment pernicieux, ko ?
Les pompes de M. de Linieres ainfi conftruites
font polées a nud & arrêtées fur un chaffis de bois,
elles portent l'eau , ſuivant lui , de 60 à 70 pieds,
& en donnent 320 liv. en une minute; le prix eft
de 1400 liv. 1 }
? * Le prix de mes pompes eft de 2300 liv.; mais
réduites au même état que celles de M. de Linie
res , ' ne coûtent au citoyen que 1170 liv. La différence
provient des augmentations indifpenfables
pour P'utilité , la folidité & la durée ; fça
yoir , un réſervoir en bois de chêne doublé en
NOVEMBRE . 1769. 219
Cuivre qui met tout l'ouvrage à l'abri , & coûte
200 liv.; deux auges de cuivre percées de mille
trous , & fermant le réſervoir dans la partie fu
périeure , & deux battans auffi de cuivre percé ,
pofés dans le réfervoir contre les corps de pompe ,
enfemble du prix de 130 liv.; un genouil , piéce
effentielle qui procure à cette pompe l'avantage
de s'en fervir fans l'aide d'aucuns boyaux de cuir,
feul du prix de 300 liv . , en tout 630 liv.
C'eſt donc avec autant de tort que d'injuftice
que M. de Linieres décrie mon ouvrage pour faire
valoir le fien. Toutes les piéces de fes pompes font
foudées enfemble ; toutes les miennes fe démontent
à vis , & donnent la facilité de les vifiter
nétoyer & réparer ; fes corps de pompe font revêtus
de récipiens ; les miens font fimples . Tout
fon ouvrage eft à découvert ; le mien eft folidement
à l'abri. Ses pompes font toutes garnies de
cuir ; les miennes n'ont de cuir que la petite en
veloppe du pifton .: Son pifton fans cutr eft la perte
de fes pompes ; la confervation des miennes eft
qu'il en foit revêtu . Elles élevent l'eau de 60 à 70
pieds ; les miennes l'élevent de 90 à 100 fans
l'aide d'aucuns boyaux de cuir ; les fiennes donnent
320 livres d'eau par minutes ; les miennes
en donnent 560 ; les fiennes coûtent au citoyen
1400 liv. les miennes ne lui coûtent que 1 170 1 .
ce font donc mes pompes qui font à meilleur marché
, rendent plus d'eau & s'élevent plus haut ;
ce font elles enfin qui font fans cuir & folidement
établies , fimples & fans étranglement d'eau, d'une
durée prefqu'inaltérable & fans engorgemens ,'
d'un fervice afluré & fans entretien . Ce font les
qualités que le Sr de Linieres prodigue à fes pompes
, que je réclame avec juftice pour les mien-
Kij
220. MERCURE DE FRANCE.
nes. Leur effet comparatif rendroit ma démonftration
encore plus fenfible ; il dépend de lui , je
Luis prêt de donner cette fatisfaction au Public.
VIII.
Véritables cuirs de la Chine , fans pareils & à
Pépreuve , fervans pour les rafoirs du Roi , des
princes & feigneurs de la cour , de la compofition
du Sr Lamy. Ils font approuvés par MM . les Syndics
des perruquiers & baigneurs ; & ils donnent
aux rafoirs un tranchant en même tems vif &
doux. Ils fe vendent à Paris , chez le Sr Marcillac,
marchand de tabac , rue St Honoré , vis- à- vis la
grande porte de l'Oratoire . Chez le Sr Alquier ,
marchand bonnerier , rue du Bacq , entre la rue
de Grenelle & la rue St Dominique , vis - à - vis le
pâtiffier. Chez le Sr Hennecart , marchand bourher
, rue Dauphine , en entrant du côté du Pont
Neuf. Il y en a de grands & de moyens , à juſte
prix.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 4 Septembre 1769.
L'UN 'UN des capigis -bachis apporta le 19 de ce
mois au grand feigneur la tête de Karaman Pacha .
Sa Hauteffe a été très-affligée de la perte de cet
officier qui avoit gagné depuis long- tems toute
fa confiance ; voici comme on raconte l'événement
qui a occafionné la mort. Le vifir l'ayant
mandé peu de tems après la perte qu'avoit faite
NOVEMBRE . 1769. 221
l'armée du feraskier , dont Karaman Pacha avoit
commandé l'avant - garde ; il parut avec fon porte
glaive & fon kiaya auprès de ce premier miniftre
qui lui reprocha d'abord cette perte ; indigné d'un
pareil reproche , ce pacha lui répondit qu'elle
auroit été beaucoup plus grande fi lui , vifit , qui
n'entendoit rien à l'art de la guerre , avoit commandé
cette armée. Sur cette réponſe le premier
miniftre le menaca de mort , le porte glaive de
Karaman Pacha , emporté par une telle menace ,
lâcha fon piftolet fur le vifir ; mais le coup ne
partit point. Alors les gardes du premier miniftre
étant accourus maffacrerent le pacha avec les deux
officiers.
De Warfovie , le 30 Septembre 1769.
Aujourd'hui le fénat a fait l'ouverture de fes
féances ; le roi lui a communiqué les objets fuivans
de délibération , fur lefquels Sa Majefté
demande les avis du confeil. 1 ° . Le grand feigneur
ayant déclaré la guerre à la Pologne & l'ayant
accufée dans fon manifefte d'avoir enfreint le
traité de Carlowitz ; qu'elle réponſe convient- il
de faire à Sa Hautelle pour juftifier à cet égard
la république & prouver qu'elle n'a jamais rien
fait pour troubler la bonne intelligence entre
elle & la Porte . 2°. La diette ordinaire des états
du royaume n'ayant pu s'affembler l'année der
niere , quels font les moyens les plus efficaces
pour rétablir l'ordre & la tranquillité dans le
royaume fans nuire ni à la religion , ni à la li
berté ? 3. Sa Majefté ayant employé jufqu'ici ,
fans fuccès , fes bons offices pour procurer la li
berté aux évêques , fénateurs & nonces qui ont
été arrêtés & décenus par les Ruffles , a quel moye
Kiijj
222 MERCURE DE FRANCE.
peut- on avoir recours pour obtenir cet objet ? 4°
Les troupes qui forment la garn ifon de Kaminiec ,
place très -importante pour la république , ainfi
que celles de la garniſon de Lemberg, n'ayant pas
reçu leur folde depuis quelque teins , peut-on tirer
du tréfor de la couronne les fonds néceflaires pour
faire çe payement ?
De Madrid , le 3 Octobre 1769. 3.
D'après l'avis de la junte générale du commerce
, de la monnoie & des mines , le Roi à accordé
au comte de Guevara , propriétaire des
fabriques de foieries établies à fes frais au por : de
Ste Marie , la permiffion de prendre , pour hâter:
les progrès de fes manufactures , les engagemens
qu'ils jugera les plus convenables . En conféquen-
& pour fe conformer aux vues de la junte
générale du commerce fous la protection de la--
quelle il a établi fes manufactures , il a ouvert
une foufcription d'actions de 200 écus chacune
às pour cent d'intérêt provifionnel par chaque
année ; ceux qui voudront s'en procurer s'adrefferont
à Madrid aux fieurs Zapater & Aguilar , &
au port Ste Marie à don Jofeph de la Guerra ,,
directeur defdites manufactures.
De Rome, le 4 Octobre 1769.
Le fouverain Pontife jouit à Caftel - Gandolfe
de la meilleure fanté. Sa Sainteté y prend chaque
jour le divertiffement de la promenade à che
vali exercice qu'elle fait depuis long- tems dauss
cette faifon ci & qui eft abfolument néceflaire
fa fanté.. Le peuple de la campagne le fuit en
foula & témoigne , par des cris de joie , le plaifire
NOVEMBRE. 1769. 223.
que lui caufe la fuppreffion de l'impôt fur la mouture
des menus grains , fuppreffion qui vient
d'être ordonnée par le Saint Pere.
Du 6 Octobre.
Ces jours derniers le cardinal de Bernis a remis,
de la part du roi de France , une magnifique
boîte d'or émaillée , ornée du portrait de Sa Majef
té au cardinal Orfini , qui , depuis la mort du
cardinal Sciarra , a exercé , à la fatisfaction de
Sa Majefté , les fonctions de protecteur des Eglifes
de France, lefquelles font actuellement remplies
par le cardinal de Bernis ..
De Londres , le 8 Octobre 1769.
Le Roi a reçu de l'Inde , un préfent de la part de
Mahomed Alikan , notre allié , nabab de Carnate;:
il confifte en une pagode d'argent maffif , artiftement
travaillée & enrichie de diamans & d'autres
pierres précieuſes ; on l'eſtime 20 000 liv. fterl..
Du 10 Octobre:
Le colonel Coote , qui a été nommé comman
dant en chef des troupes de la compagnie des Indes
fur la côte de Coromandel , fe difpofe à partir
pour l'Inde , où il remplacera le colonel Smith:
qui a demandé la permiſſion de revenir en Europe.
Suivant les dernières nouvelles qu'on a reçues de
cette partie de l'Inde , il y a eu entre nos troupes
& celles d'Hider Ali Kan de fréquentes & vives
efcarmouches , dans lesquelles les Anglois ont
prefque toujours eu l'avantage ; mais où ils ont
perdu beaucoup de monde , & für- tout un grandi
nombre d'officiers..
224 MERCURE DE FRANCE.
De Fontainebleau , le 18 Octobre 1769 .
Le Roi vient de nommer au gouvernement d'A
miens le chevalier de la Ferriere , inaréchal de fes
camps & armées , fous - gouverneur de Monteigneur
le Dauphin , de Mgr le Comte de Provence
& de Mgr le Comte d'Artois ; cet officier a eu
l'honneur de faite à cette occaſion ſes remercîmens
à Sa Majeſté , le 17 de ce mois.
Du 21 Octobre.
Le 18 de ce mois le Roi s'étant rendu fur la
terraffe du Tibre , où le quartier des chevaux - légers
de la garde de fervice étoit affemblé & rangé
en bataille , ayant à fa tête le duc d'Aiguillon &
les officiers fupérieurs , Sa Majefté , à cheval &
accompagnée du maréchal de Richelieu & du maréchal
prince de Soubile , reçut le duc d'Aiguillon:
capitaine lieutenant des chevaux - légers de la
garde , & le fit reconnoître par la compagnie en
cette qualité. Le maréchal de Richelieu à cheval
& l'épée au côté fit prêter en même-tems , au duc
d'Aiguillon qui étoit auffi à cheval , le ferment de
fidélité au Roi.
-
Evénement fingulier.
De Dreux.
Le 22 du mois d'Août fe font préfentés , ac
compagnés du maire & échevins de la ville de
Dreux , Pierre le Prince , marchand tanneur en
ladite ville , & Louife Gignet de Boiscouard ilfue
de la famille de Vieuxpont , fuivis de toute
leur famille , qui confifte en dix enfans , & d'au
tres parens & amis , à l'églife St Pierre de la
NOVEMBRE. 1769. 225
dite ville , après cinquante ans de mariage , pour
rendre grace à Dieu des faveurs fignalées qu'il
leur a accordées pendant un fi long efpace . Nicolas
le Prince , curé de Jaudrais en Thimerais ,
leur fils , a prononcé un difcours touchant cette
augufte cérémonie , avant la mefle qui a été chantée
par lui. Il avoit pour diacre & fous-diacre
Pierre le Prince , vicaire perpétuel de l'églide de
Nôtre- Dame de Mantes , & Touflaint le Prince ,
vicaire de la paroiffe de Guineville près Annet , fes
freres , & tous trois enfans des fufdits époux &
épouſe.
MORT S.
·
La Dame de Flavigny de Renanfart , abbefle
de l'abbaye du Parc aux - Dames , ordre de Cîteaux
, diocèfe de Senlis , eft morte le 29 Septembre
, âgée de 75 ans.
Abel marquis de Montcheau , maréchal des
camps & armées du Roi , eft mort à Grenoble le
12 Octobre dans la foixante & uniéme année de
fon âge.
André Potier de Novion , préfident à mortier
honoraire du parlement de Paris , ett mort dans la
terre de Grignon le 17 Octobre , âgé de 59 ans .
Le comte de Joven de la Blachette , chevalier de
l'ordre royal & militaire de St Louis , maréchal des
camps & arinées du Roi , ancien lieutenant colonel
du régiment de Flandres , eft mort le 4 Octobre
dans fa terre de Moneftier du Perci près de
Grenoble , âgé d'environ 58 ans.
226 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page s
Doris , imitation de Haller ,
Stances à Jeanne- Agathe , enfant trouvé , '
Vers à Madame de P ***
Epigrammes ,
Ilfaut être deux , conte moral ,
A Mile Angelique ,
Compliment à Mde l'abbeffe de Beaumontlès-
Tours ,
Madrigal à Mlle M ***
ibid.
14
15
17
19
31
35
ibid.
*
Autre ,
Henriette ( nouvelle )
Vénus & Adonis ,
Epigramme tirée de l'allemand ,
Madrigal à Mlle de G *** >
Vers pour le portrait de M. de Bignicourt ,
Métamorphofe ,
Avis au lecteur ,
Difcours par un foupeur du vieux tems ,
Vers à M. de S *** ,
Vers à M. Lemierre ,
Vers à Mile Rofalic ,
Réponse à Mde la Marquife d'Antremont ,
Vers à Mde G *** de Montauban ,
Chanfon notée ,
36
37.
49
42
ibid.
43
ibid.
44
45
52
ibid.
54
5.6
ibid.
NOVEMBRE . 1769. 227
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiftoire ancienne de la Ruffie ,
Le manuel des enfans , & c.
Nouvelles récréations phyfiques , &c.
Traité fur la calomnie ,
Traité des bois ,
Effai fur la putrèfaction ,
Lettre aux académiciens du royaume ,
Profpectus de l'édition des oeuvres de M.
Bofluet ,
Obfervations fur les ufages des provinces ,
Difcours fur les penchans naturels ,
Le poëme de la peinture ,
57
ibid.
62
68
ibid.
75
91
93
97
99
102
105
124
Avis fur l'édition de l'agronomie ,
Traduction d'une lettre de Brutus à Cicéron , 125
Lettre de M. le comte de Lauraguais à l'auteur
du journal des Ephémérides , 135-
Lettre de M. de Beaumarchais , & c. 142
Déclaration de M , le marquis de Fénelon , 144
ACADÉMIES , 145
169
SPECTACLES ,
ibid.
Opéra ,
Vers à M. le Kain , jouant à Toulouſe ,
161
Comédie italienne , 162
Ecrits fur le falon , 163
ARTS ,
1166
228 MERCURE DE FRANCE .
Gravure ,
Nouvelle maniere de graver au lavis ,
Mufique ,
ibid.
ibid.
171
Suite des confeils d'un pere à fon fils , 172
Cours de Géographie , 175
Phyfique ( cours 177
Mathématiques (cours )
178
Ecole de deffin , 279
Penfionnat ,
181
ANECDOTES ,
182
Ecole vétérinaire ,
185
Lettre de M. Sallot , maire de St Florentin , 191
Vers à M. le comte de St Florentin ,
Cours de belles- lettres ,
194
50.571 .189
Découverte de la nouvelle ifle de Cythère , 187
AVIS ,
C
Lettre de M. Thillaye fur fes pompes ,
Nouvelles Politiques ,
Evénement fingulier ,
Morts ,
0
207
214
1,220
1 224
2
225
APPROBATION
.
114'7
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le volume du Mercure de Novembre 1769 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puifle en empêcher l'im
preffion. A Paris , le 30 Octobre , 1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
DECEMBRE 1769.
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Prvanci
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi .
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriftine , que l'on prie d'adreffer , francs de port,
les paquets & lettres , ainsi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la muſique
, les annonces , avis , oblervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique .
?
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv .
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
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de chaque
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& de la Littérature
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des Femmes
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5 vol. gr. in- 8°, rel. avec
une gravure
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Variétés
littéraires
, 4 vol . in- 12 . rel.
'Nouvelles
recherches
fur les Ètres
microfcopiques
, &c in 8°. br. avec
fig.
251
10 l.
51.
91.
Dictionnaire de l'Elocution françoife , 2 vol.
in- 8°. rel.
Repréfentationsfur le commerce des grains, vol.
grand in - 8 °. br .
41. Mémoire de M. le comte de Lauraguaisfur la
Compagnie des Indes , in -4”. 3 1.
Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in- 8 ° . b. 30 f.
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des animaux , in - 8 ° br. 2 1,
Le Politique Indien , I l, 10 f.
Les deux ages du Goût & du Génie François
in- 8°. rel .
Zingha , Reine d'Angola , br.
51.
21.
Premier & fecond Recueils philofophiques &
litt. br.
2 1. 10 f.
Le Temple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités fur le bonheur , 3 vol, in-
8°. broch.
Traité de Tactique des Turcs , in - 8 ° . br. 1 1. 10 f,
61.
MERCURE
DE FRANCE.
DÉCEMBRE 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES NOMS
ET LES
ECOUTEZ
CRAYON S. Conte
JTEZ MOI , filles à marier ,
Ce conte- ci ne nuira point aux vôtres ;
Et tous les jours on vous en fait bien d'autres.
Ecoutez moi : vous pouvez vous fier
Et
A votre ami , qui de l'être fait gloire ,
pour cela n'en eft pas plus heureux :
Votre intérêt vous engage à me croire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Dans vos beaux jours l'objet de tous vos voeux
Eft un époux ... Mais , pourquoi me dédire ?
J'entends ... La feinte ajoute à vos appas ;
Aux jeunes coeurs la nature l'inſpire :
Vous mentiriez fi vous ne mentiez pas .
Mais parlons vrai , quand il faut vous inftruire ;
Et laillant là vos petites raiſons ,
Avouez moi qu'au printems de votre âge ,
Tous vos defirs tendent au mariage.
Autre chofe eft de la part des garçons ;
Et quand l'un d'eux vous dit tout le contraire ,
Il dit trop vrai contre vos intérêts .
Hélas ! ce fiécle eft tout célibataire ;
Mille raifons que je vous déduirois
Vous ennuyeroient , quand je cherche à vous
plaire.
Pour obvier à cette humeur légere
:
Qui , tous les jours , croît & fraude vos droits ,
Vous demandez ce qu'il convient de faire.
( Jeunes beautés je vous tiens cette fois. )
Vous le faurez mais , pour ma récompenſe
J'ofe cípérer... Quoi ? Ce regard fi doux
Dont quelquefois j'éprouvai l'influence ,
Lorfque j'aimois... un objet ! .. Taifons -nous.
Ce fouvenir me fâche contre vous..
Ah ! loin de moi ces charmes que j'adore ,
Dont je redoute & chéris les effets.
Amour , amour , s'il faut que j'aime encore ;
Viens effacer d'abord tes premiers traits !
DECEMBRE. 1769. 7
Sexe charmant , m'en ferez - vous un crime !
Plus qu'à vos goûts je crois à votre eftime.
Elle eft plus jufte. Un fage me l'a dit .
Eftimez moi : je pourſuis mon récit .
Dans chaque ville il eft un perfonnage
Qui , de vos noms , vos traits particuliers ,
De vos humeurs & vos goûts finguliers ,
Pour votre bien & pour un bon uſage ,
Ainfi que moi , tient un regiſtre exact .
Moi qui vous parle , avec mon almanach
J'ai joint un blanc où j'ai grand foin d'inscrire
Vos noms divers ; tels , que qui veut les lire ,
Voit d'un coup d'oeil tout ce qu'il doit penſer ,
Tout ce qui peut en vous l'intérefler.
Vous admirez comment on peut vous peindre
Par le nom feul ; vous qu'on ne connoît point ,
Quand on vous voit , tant vous favez bien fein
dre?
Deux mots pourront vous éclaircir ce point.
Je veux tracer le nom d'une coquette ?
Un crayon fin qui s'efface aifément ,
De trois couleurs bigarré plaifamment ,
Peint fon humeur aux caprices fujette.
Je veux parler d'une prode jalonfe
Qui volontiers hait quiconque n'épouse ,
Et dans l'ennui féche éternellement.
Son nom paroît de couleur de ſafran.
Chryfotelis , moins belle qu'opulente ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Plus que fon coeur veut placer fon tréfor
J'écris fon nom en caracteres d'or.
Le fage voit l'enfeigne impertinente ,
Tourne la tête & ne s'arrête pas ;
Mais le faquin marchande fes appas.
Pour celle-là qu'on rencontre à toute heure
Diftribuant un funefte poiſon ,
Cette méchante , elle eft peinte en charbon ;
Le nom s'efface & la tache demeure.
Si , choififfant un plus joli crayon,
A cette Eglé qui croît dans la retraite ,
Mon coeur content préfage un beau deftin ;
Je la défigne avec la violette.
Ce bel enfant promet dans fon matin ?
Je prends pour lui le verd de l'efpérance ;
Ainfi chacune a les traits , fa nuance,
Lorfque je viens à cet objet fi rare ,
Pour qui l'efprit avec les fens s'égare ;
E qui voit tout fuivre fon tourbillon ,
Quand la beauté paroît fur l'horifon ,
Dont le nom feul fait chercher la préfence ,
Semblable aux fleurs que leur parfum devance ;
Le plus riant , le plus tendre crayon
Eft employé pour tracer fon beau nom .
C'eft le feu doux , le feu doux de la rofe
Qui nous fourit & qui nous en impofe.
Sur la tablette où vos noms ſont infcrits
Honorez vous d'un heureux coloris ,
Jeunes beautés ; favorable ou funefte ,
DECEMBRE. 1769 .
Des premiers ans toujours la couleur refte .
Craignez fur -tout qu'on n'ait quelque raiſon ,
Si l'on oublie à marquer Votre nom .
Je vous l'ai dit : dans ce fiécle bizare ,
L'art d'affurer une inclination
Eft difficile ; & la nature avare ,
Pour mille fleurs n'offre qu'un papillon.
Par M. Girard Raigné , de Diape.
VERS fur la
Reconnoiffance .
D'UN être bienfaisant l'univers eft le temple.
D'un amour mutuel tout y donne l'exemple ,
Et par un même noeud fe raffemble & fe tient.
Cette vigne enrichit l'ormeau qui la foutient.
* Penché ſur le ruiffeau , cet arbriffeau lauvage
De la reconnoiffance offre une belle image .
Si le ruiffeau , de l'arbre entretient la fraîcheur ,
L'arbre, des traits du jour , défend fon bienfai
teur.
L'homme feul , mépriſant la loi de la nature ,
Joint la plus tendre écorce à l'ame la plus dure.
Il ne voit qu'un devoir dans les bienfaits d'autrui.
La vanité lui fait rapporter tout à lui.
Comparaifon prife de Métaftafe.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Cependant à l'entendre , il fuit l'ingratitude.
Le bonheur du prochain eft fa plus douce étude
Il s'écrie , affectant une extrême bonté ;
Si l'on hait l'inhumain , l'ingrat eft déreſté.
» L'homme ne naquit point avec un coeur bar-
>> bare ,
» Autant que l'amitié l'ingratitude eft rare.
L'homme s'aime fur tout ; fes bienfaits , il les
» vend ,
» Et par fes propres mains fe paye aflez fouvent.
Cependant s'il existe un mortel miſérable
Qui repouffe la main qui lui fut fecourable ;
Il ne mérite pas de voir les feux du jour
Fertilifer fes champs cultivés fans retour
De trouver un ami qu'à ſa table il convie ,
De repofer la nuit fur le fein d'une amie.
Et lofque , furchargé de travaux & de jours ,
La mort vient lentement en terminer le cours ;
Ilne mérite pas qu'une époufe fidèle ,
Que d'honnêtes enfans empreflés avec elle ,
Au chevet de fon ht recueillent en pleurant
Le foufle précieux fur la bouche expirant.
Mais , que toujours porté fur des mers orageufes
,
Sesjours foient éclipfés par des nuits plus affrenfes
; 1
Que fon vaiffeau , long-tems balloté par le fort ,
Par un coup imprévû rejeté loin du port ,
Sebrife en abordant une terre étrangers ;
DECEMBRE . 1769 .
Et que cet ennemi de la nature entiere ,
N'y trouve , pour mourir de douleur & d'ennui ,
Qu'une roche ftérile & dure autant que lui.
Par le même.
LES ECOLIERS
& la Boule de neige. Fable. *
DEs enfans fortoient du collége .
On étoit en hiver , & , malgré le pédant ,
La bande s'émancipe , & courant fur la neige ,
Chacun vous en ramafle , & s'en fert à l'inftant .
Boules de fe former , de voler au plus vite
Des mains de l'engeance maudite ;
Tant pis pour le premier paſſant.
Las enfin de jeter fans ceffe ,
Un de nos écoliers , pour varier le jeu ,
Dit à fon voifin ; vois un peu ,
Toi , qui nous vantes ton adrefle ,
* Cette fable eft tirée du recueil imprimé de
fauteur du Songe d'Irus , qui va paroître inceffamment
chez J. P. Coftard , libraire , rue St Jean
de Beauvais , ainfi que les fuivantes.
A vj
12 MERCURE
DE
FRANCE
.
Yois ce globe de neige , il eſt de ma façon ;
Pourrois-tu le rendre plus rond ?
L'autre effaie & prétend mieux faire ;.
Pais un troifiéme poliffon
Se moque , & d'un air de myftere
Prend la boule à fon tour ; la voilà bien ! oh , non a
Lui répond en riant un autre fanfaron ,

Qui plus que perſonne s'empreſſe ,
Et s'empare du globe , & le tourne & le preſſe ,
Tant qu'enfin le chef- d'oeuvre entre les doigts le
fond..
L'ouvrage le plus énergique ,
Bien penſé, bien écrit , élégant , régulier,
Se fondroit ainfi tout entier
Entre les mains de la critique. *
Quelqu'un me difoit , l'application eft juftes
mais je ne lais fi d'autres que vous l'euflent trouvée.
Cette remarque me fait imaginer une quef
tion ; les fables dont la morale faute aux yeux fans
qu'on l'ait exprimée font - elles autant de plaifir
qu'en cauferoient celles où l'on trouveroit une
application jufte , mais imprévue ?
DECEMBRE. 1769. 13
EMILE * ET LE SATRAPE , **
Des rois & des bergers la fortune ſe joue ; ES
Il fuffit d'un tour de fa roue.
J'ai lu qu'un Satrape jadis ,
Nourri dans l'extrême molleffe ,
Perdit tout à-coup fa richeffe.
Il implora les grands , recourut aux petits5
Il efluya par-tout des refus , des mépris.
Et des affronts de toute espéce.
L'infortuné dans la détreffe
Eut beau payer les gens du peu qui lui reftoit ,
Le financier , fon fuifle & fa maîtreffe encore ,
Et les encenfer , qui pis eſt ,
On ne prit à fon fort qu'un ftérile intérêt.
Plein du chagrin qui le dévore ,
Il va maudiftant fon deftin ,
Lorsqu'il fait rencontre en chemin
D'un jeune homme au teint frais , à la démarche
vive ,
Un air fimple & content ; c'étoit Emile enfin.
Le Satrape l'aborde , & d'une voix plaintive
Il lui raconte fes malheurs ,
* On connoît l'émile de J. J. Rouffeau.
**Cette piéce eft du même recueil .
14 MERCURE DE FRANCE.
Non fans répandre quelques pleurs .
Vous ne m'étonnez point , lui dit le bon Emile ;
Moi-même , comme vous , je fus riche autrefois ,
Et j'ai fubi du fort les rigoureufes loix.
Hélas ! ici tout eft mobile
Et dans un Aux continuel.
Toutefois je rends grace au ciel !
J'eus un maître chéri ; c'étoit plutôt un pere ,
Il me tint lieu de l'auteur de mes jours.
Son zèle & fes foins pour toujours
M'ont armé contre la mifére.
Il exerça mon corps ; il forma mon eſprit ,
Et prévenant du fort la fatale inconſtance ,
Sans tant de myftere il m'apprit
A trouver en tous lieux la paix & l'abondance ,
A conferver l'honneur avec la probité.
Mes bras m'ont fecouru dans la néceffité ,
Sans manége , fans impofture.
Rapprochons nous de la nature
Pour écarter la pauvreté.
Venez , partagez mon aſyle ,
Bravez les préjugés , & devenez tranquille.
Pourquoi d'un fimple menuifier
Dédaigneriez - vous le métier ?
Vous n'étiez qu'un feigneur ; vous fortez de l'ivrefle
,
Soyez homme ; vivez honnête & fans baffeffe ,
Au lieu de foupirer fans cele
DECEMBRE. 1769. 15
Après un faux bonheur , & qui d'ailleurs n'eft
plus.
Chaffez des regrets fuperflus.
Travaillons. Vous avez rampé fans affiftance ,
J'ai vécu dans l'indépendance :
Sans vous reprocher rien , lequel des deux partis
Eft le plus noble , à votre avis ?
Le Satrape fuivit ce confeil falutaire" :
Il embrafla fon hôte , il apprit fon métier ;
Il eut bientôt le néceflaire ,
Et ne voulut plus mendier.
LE Bourgeois & la Colonne de marbre.
CERTAIN bourgeois vint à la cour ,
Curieux de voir ce féjour .
De marbre un fuperbe portique
S'élevoit au fond d'un jardin ,
Et le bourgeois affez ruſtique
Admire une colonne , il y porte la main.
Le poli de ce marbre & fa hauteur extrême
Lui donnent du plaifir & de l'étonnement.
Tandis qu'il s'extafie & raiſonne en lui - même,
Le pied giifle au pauvre homme , il tombe lourde
ment
Son front va heurter la colonne ,
Lebourgeois fort bleffé fe plaint amérement ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Si vous êtes polis , vous ères durs vraiment ,
O marbres orgueilleux , que l'éclat environne
Adieu donc , je pars dès ce jour ,
Et ne revient plus à la cour.
LE ROSIER & les Tulippes.
Le jardinier Robert aimoit fur toutes chofes E
Les roles ,
Et le bonhomme avoit un foin particulier
De fon rofier.
J'aime fort la rofe moi - même :
Mais Robert , je l'avoue , avoit un tort extrême
Il négligeoit les autres fleurs ,
Qui fouvent du foleil reffentoient les ardeurs.
A Robert fuccéde Philippe ,
Qui préfère à tout la tulippe .
Tulippes donc vantoient le nouveau jardinier ,
Il étoit haï du rofier.
Ah ! difoit celui - ci , Robert étoit un homme!
J'étois arrofé le premier.
Tulippes répondoient ; votre difcours afſomme
Non , jamais fous le foleil
( De mémoire de tulippe )
On ne vit homme pareik
Au grand jardinier Philippe
DECEMBRE. 1769. 17
-
VERS à M. de Fénelon , capitaine de
cavalerie ,furfa tragédie d'Alexandre.
T.EL qu'autrefois Augufte cut befoin de Virgile
,
Tel le héros du monde a befoin de ton ſtyle
Pour adoucir les farouches vertus ;
Vous les peignez tous deux fous l'habit de Titus.
Ce fou , cet enragé qui mit la terre en cendre ,
Eft grand , eft fage , eft vrai dans ton drame charmant.
L'aimable Fénelon , fi vaillant & fi tendre ,
Afaifi fon héros dans fon plus beau moment.
Par Mde Guibert.
VERS à M. le Comte de Périgord ,
nommé au gouvernement général de la
Picardie,
Le premier des Céfars ,
Celui dont la valeur vous eft fi familiere ,
En parlant des Picards ,
Exalte leur candeur & leur vertu guerriere
18 MERCURE DE FRANCE.
Fiers comme leurs ayeux , vifs , mais fans aucum
fiel ,
Ennemis déclarés des traîtres ,
Soumis aux volontés du ciel ,
Ils ont toujours aimé leuss maîtres
Et chéri leur vivante image .
De ces braves & francs Gaulois ,
Périgord , recevez l'hommage ;
Ils fentent le bonheur de vivre fous vos loix.
Par l'Abbé Jacquin.
ALONZO & CARLOS ,
Hiftoire espagnole.
ALONZO , âgé de vingt- quatre ans , com
mandoit déjà les armées efpagnoles dans
la derniere guerre , qu'il eurent avec les
Maures. La jeuneffe , la naiffance , la valeur
, les graces faifoient de ce jeune
prince un héros , & fes vertus faifoient
un grand homme . Senfible à l'amitié ,
Alonzo reffentoit pour Carlos la plus vive
tendreffe , & Carlos aimoit paffionnément
Alonzo . L'amour extrême que
Carlos avoit pour Léonore fille d'AlvaDECEM
3R E. 1769. 19
rès , ne faifoit que difpofer davantage
fon coeur à cette fenfibilité douce dont
l'amitié profite dans les amės vertueufes .
Alonzo n'en étoit que plus aimé.
Ces deux amis partirent enfemble pour
l'Afrique. Ils parurent comme deux aftres
tutelaires à la tête des bandes eſpagnoles.
Alonzo ne pouvant faire partager
å Carlos fon titre de général , en partageoit
au moins l'autorité . Leurs ordres
étoient également refpectés. Des armées
conduites par de tels chefs ne marchoient
jamais que pour vaincre . Enfin arriva
cette mémorable journée d'Oran , qui décida
du deftin des Maures & mit fin à la
guerre d'Afrique . Perfonne n'ignore les
cruautés qui fuivirent cette fanglante ba
taille. Le fang coula par- tout. La famille
royale fut détruite. Zanga , jeune homme
de dix - huit ans , refta feul . Il avoit vu
fon pere & fes freres égorgés , fes foeurs
deshonorées , fon pays ravagé , fes palais
réduits en cendres : lui- même étoit dans
l'efclavage , accablé de mépris & le jouer
du dernier foldat . Alonzo ignoroit que
ce prince fût en fon pouvoir. Dès qu'il le
fut , il alla lui - même le dégager de fes
fers. I le traita avec le refpect dû à fa
naiffance & à fes malheurs ; mais la féro20
MERCURE
DE FRANCE.
cité & l'orgueil de ce jeune Africain faifoient
tomber fur Alonzo feul la haine
& l'indignation que lui caufoient toutes
les barbaries dont il venoit d'être la victime.
·
Cette grande victoire qui remplifoit
l'armée de joie , coûtoit bien des larmes
à Alonzo. Il la payoit du fang de fon
ami. Carlos , pour décider la victoire , s'étoit
trop expofé . Il avoit été bleffé & pris ;
entraîné par les fuyards il laiffoit les vainqueurs
incertains de fon fort & le défefpoir
dans l'ame d'Alonzo. Enfin du fond
de fa prifon il écrivit à fon ami . Dix mille
Miares furent auffi tôt le prix de fa rançon
. Carlos libre fe fit porter à Oran . Quel
moment que celui où ces deux amis fe
revîrent ! Alonzo ne quittoit pas Carlos ,
dont les bleffures , quoique dangereufes ,
n'étoient pas mortelles . Il efpéroit même
partir bientôt avec lui pour l'Efpagne ,
lorfqu'il reçut un ordre preffant de la
cour de fe rendre fur le champ à Madrid.
Il fe vit contraint de quitter fon ami. Ils
pleurerent en fe féparant. Il fembloit
qu'ils fe quittaffent pour ne plus fe revoir
. Carlos, en l'embraſſant , lui dit : « Al-
» lez , mon cher Alonzo , allez jouir des
» honneurs qui vous attendent. Je ne les
"
DECEMBRE. 1769. 21
» envie point . Je ne regrette que ma che-
» re Léonore. Voyez la & veillez fur
"
fon coeur. Je vous confie ce que j'ai de
» plus cher au monde. » Ii tomba en foibleffe
en prononçant ces mots , & Alonzo
, le coeur ferré , partit pour l'Espagne ,
emmenant avec lui Zanga dont il s'efforçoit
d'adoucir les malheurs. En arrivanr
à Madrid , avant que de voir le Roi,
il vola où l'amitié l'appeloit. Il alla chez
Léonore , chez cette amante chérie de
Carlos dont il avoit parlé tant de fois ,
& que jamais il n'avoit vue. Son goûr
pour la chaffe & pour les lettres , fon caractere
un peu fauvage , fa timidité naturelle
& la tournure de fon efprit l'avoient
jufqu'alors fort éloigné du commerce
des femmes auprès de qui il étoit
toujours embarraffé . D'ailleurs Léonore
vivoit fort retirée chez un pere avare &
ambitieux . Alvarès reçut Alonzo comme
le héros de l'Espagne & comme l'ami de
celui à qui il deftinoit fa fille . Il eut la
permiffion de la voir chaque fois qu'il le
voudroit. Alonzo la vit tous les jours. Il
ne ceffoit de lui parler de l'amour de Carlos
. La douceur , la modeftie , l'efprit ,
l'ame de Léonore l'enchantoient . Son
ami lui parut bien beureux . Il trouvoit un
22 MERCURE DE FRANCE.
charme infini à parler de Carlos avec une
perfonne fi belle . C'étoit pour ce jeune héros
un plaifir qui lui avoit été jufqu'alors
inconnu Il avoit toujours vu les femmes
fans trouble & prefque fans plaifir. Il
ignoroit que leurs plus grands avantages
font dans notre ame. Il intéreffoit le coeur
de Léonore par les réflexions tendres que
lui offroit naturellement la peinture de
l'amour de Carlos, & détournoit fur luimême
des mouvemens qu'il ne vouloit
exciter qu'en faveur de fon ami . Bientôt
il lui parla moins de fon amant , & ne
lui parla prefque plus que d'elle. Il aimoit
déjà Léonore. Il l'aimoit éperdument
& ne fe l'étoit pas encore avoué à
lui même ; mais Léonore le favoit depuis
long- tems. Dès qu'il s'en apperçut , fa
conduite changea . Il devint fombre , dif
trait , mélancolique ; mais fan humeur ,
dont le principe n'échapa point à Léonore,
ne fervit qu'à la lui faire aimer davantage .
Il ne s'éloignoit d'elle que pour en parler
avec Zanga qui , s'étant prêté à fes foins
& à fes avances obligeantes , avoit gagné
fa confiance . Alonzo paffa ainfi plufieurs
mois , fe nourriffant d'un amour qu'il déteftoit
& croyant toujours le vaincre ;
mais lorsqu'il apprit que Carlos arrivoit,
DECEMBRE. 1769. 23
mais ,
toute l'horreur de fon état s'offrit à fes
yeux . Il cella de s'abufer . Il frémit . Il
appela à fon fecours cette vertu qui , jane
l'avoit abandonné ; elle lui dit
de fuir . Déterminé à faire ce grand facrifice
, il ne put fe refufer la trifte fatisfaction
d'inftruire Léonore des motifs de
fon éloignement. Il fut long- tems devant
elle fans prononcer un feul mot. Il trembloit.
Enfin il lui fit la peinture la plus
touchante de fon amour , de fes remords
& de fes tourmens. Vous connoiffez
mon crime , lui dit- il , & vous êtes vengée.
Je pourrois l'être , répondit- elle ,
fi vous fouffriez feul de ce crime. - Et
qui fouffre avec moi ? -Ignorez -le toujours
& laiflez moi aller. Vous pleurez
, Léonore ! Parlez. Qui fait couler vos
larmes? Je ne fais . Mes pleurs n'ont
pas d'objet ; mais lorfque , pour la premiere
fois , je vis couler les pleurs d'Alonzo
, j'entendis bien ce qu'ils fignifioient
. Alonzo fe jeta aux pieds de Léonore.
Il arracha le fecret de fon coeur. Il
en étoit adoré. O vertu ! eft - il donc des
inftans où tu fais le malheur de ceux qui
te chériffent ! Léonore lui avoua qu'elle
n'avoit jamais aimé Carlos , qu'elle
n'avoit fait qu'obéir à fon pere ; mais
24
MERCURE DE FRANCE .
que
qu'Alvarès la voyant affligée & fçachanɩ
d'ailleurs que la fortune de Carlos étoit
détruite par les pertes qu'il avoit faitas
dans les Indes , avoit promis de fe
déterminer par les confeils lui
donneroit Alonzo . Il frémit. Il falloit
prononcer le fupplice de fon ami ou le
fien ; & dans quel moment ! lorfque la
fortune l'accabloit . Carlos ne lui laifoit
de reffource que l'amitié . Il gardoit le
filence , -Vous tremblez , lui dit - elle.
Ah ! c'eft pour moi fans doute . Quel
autre pourroit vous faire trembler ?
Mais enfin répondez , mon pere a remis
fon pouvoir entre vos mains . Eft il en
mon pouvoir d'affafliner mon ami ? —En
effet vous feriez barbare . Eh ! bien , épargnez
le & tuez moi ... Ces mots vous
troublent ; ils m'effrayent moi même.
Ma faute eft grande , je l'avoue ; mais ne
me blâmez pas feule. Faites tomberauffi
quelques reproches fur celui qui a pris
tant de foins pour me rendre coupable.
-
-
Alonzo avoit les yeux fixés fur elle .
Aucun mot ne fortoit de fa bouche . A la
fin il rompit le filence. -Léonore , je
fuis à vous pour toujours ... En dépit de
Carlos , oui , en dépit de Carlos. Où eftil
, mon ami ? Je le vois couvert des pâleurs
DECEMBRE. 1769 .
25
leurs de la mort .. Il déchire fes bleffures..
Non , c'eft inoi .. C'eſt moi.. Barbare !.
Ah ! Léonore , prenez ma vie & laiſſezmoi
ma vertu .
Ce fut dans cet inftant terrible que
Carlos s'offrir à leurs yeux . La tendreffe
d'Alonzo pour fon ami étoit extrême.
Elle s'exprima avec tant de vivacité que
Carlos ne put s'appercevoir du trouble de
Léonore . Les embraflemens d'Alonzo
étoient finceres. Il vit dans fon ami le
foutien de fa vertu. Il la fentit s'affermir
dans fon ame . Carlos avoit appris en arrivant
la perte fatale de fes poffeffions
dans les Indes ; la guerre & les naufrages
l'ui avoient tout enlevé . De l'homme le
plus riche de l'Espagne , il devenoit le
plus miférable ; mais ce n'étoit pas fes
biens qu'il regrettoit , c'étoit Léonore
qu'il trembloit de perdre . Il ne jetoit fur
elle que de triftes regards . Il n'ofoit lui
parler. Alvarès parut . Carlos vit d'abord
dans le froid accueil qu'il en reçut tout
ce qu'il avoit à craindre . Alonzo l'arracha
d'un lieu où fon ame fouffroit trop.
Il l'entraîna chez lui . Tout n'eft pas défefpéré
, lui difoit - il. Qu'efpérez vous
encore , dit Carlos ? Vous connoiffez Alvarès.
Sa fille eft perdue pour moi . J'en
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mourrai , oui , j'en mourrai . O , mon
ami , que je vous regretterai ! Alonzo le
quitta en l'affurant qu'il alloit travailler
à fon bonheur , & le laiffa un peu plus
calme. Il avoit formé un projet digne de
fon ame. Il alla trouver le Roi , demanda
pour Carlos le gouvernement de Caftille
& l'obtint. De là il fe tranfporta chez
Alvarès ; lui rappela fes engagemens , lui
apprit ce que le Roi venoit de faire pour
Carlos & offrit d'y joindre des terres immenfes
qu'il poffédoit dans l'Andaloufie.
Alvarès furfurprisde l'héroïfmed'Alonzo .
Il avoit pénétré fon amour & fondé fur cette
paffion les espérances de la plus haute
fortune. Il lui laiffa toute la gloire de fon
action , & rompit ouvertement avec Carlos.
Le malheureux Carlos acheva de lire
fon infortune dans les yeux de Léonore ,
& alla épancher fa douleur dans les bras
de fon ami.
Cependant Alvarès , déterminé à faire
éclater la paffion d'Alonzo , fit répandre
le bruit qu'il alloit donner fa fille à Dom
Pédre , feigneur Caftillan , & ce fut Zanga
qui lui donna ce confeil. Zanga fit entendre
d'un autre côté à Alonzo que puifque
Léonore étoit perdue pour Carlos , il
valoit mieux que ce fût lui qui l'épousât
DECEMBRE . 1769 . 27
que Dom Pédre , & que Carlos lui-même
, forcé de renoncer à ce bonheur
jouiroit au moins de celui de fon ami.
Vous croyez , dit Alonzo , qu'il y confentiroit
fi je le lui demandois ? Mais
n'eft- il cruel de lui faire cette deman
pas
de? Il me femble , dit Zanga , que vous
préfumez trop peu de ves droits fur un
ami qui vous doit fa liberté & fon exiffence.
Je me charge de les faire valoir
auprès de lui . En effet , il parla à Carlos,
lui repréſenta tout ce qu'Alonzo avoit fait
pour lui , lui avoua la paffion qu'il avoit
pour Léonore & qu'il avoit facrifiée à l'amitié
; que tous deux alloient la perdre
fans retour , fi Carlos , par une jufte reconnoiffance
, n'imitoit la générosité de
fon ami. Carlos étoit cruellement combattu.
Mettre lui - même Léonore entre
les bras d'un autre , il ne pouvoir s'y réfoudre.
Il quitta Zanga fans lui rien promettre.
1
C'est dans les momens de folitude &
de réflexion que l'ame peut fe déterminer
d'elle - même à ces efforts pénibles
que les prieres , les raifons , les larmes
'obtiendroient jamais. Alonzo vint trouver
Carlos qui étoit plongé dans l'amertume
de fes réflexions. N'auriez - vous
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
--
rien à me demander , lui dit Carlos ? Cette
queftion inattendue troubla Alonzo . Il
la prit pour un reproche . Il oublia ce qui
l'avoit amené & répondit qu'il ne defiroit
rien que de voir fon cher Carlos
heureux. Eh ! bien , mon cher Alonzo ,
puifque ta grande ame dédaigne de me
demander une grace , reçois avec bonté
celle que je te fais . En te donnant Léonore
, je ne m'en fépare point. Fais fon
bonheur , fais le tien , & fois fùr que tu
auras plus fait pour moi que tout ce que
tu as encore fait jufqu'ici . Alonzo l'embraffa
en pleurant. Vous vous faites vio- ,
lence , lui dit- il ; votre ame eft déchirée.
Non , elle eft en paix , dit Carlos. Vous
aimerez toujours Léonore , & elle ſera
heureuſe .
Alonzo & Léonore furent unis ; mais
leur bonheur ne devoit pas être de longue
durée. Une lettre tombe entre les
mains d'Alonzo ; elle eft de Carlos . Elle
eſt adreffée à Léonore & remplie des affurances
les plus tendres d'un amour éternel.
Une lumiere affreufe paffe dans fon
coeur. Il ne voit plus dans Carlos qu'un
rival perfide qui , affuré du coeur de Léonere
& ne pouvant l'époufer , a eu l'adreffe
de paroître généreux en donnant
DECEMBRE . 29 1769.
un bien qu'il étoit fûr de conferver. Il
court trouver Zanga . Il lui lit cette lettre.
Zanga paroît indigné en la lifant ; il
frémit & la déchire . Il s'efforce pourtant
de guérir fes foupçons ; mais quelque
tems après Alonzo voit dans l'appartement
de fa femme une boîte qu'il ne lui
connoiffoit pas. Il l'ouvre . Elle eft à double
fonds . Il y trouve le portrait de Carlos
. Son imagination s'allume. Les foupçons
fe changent en certitude dans fon
efprit égaré. La jalousie & la rage s'emparent
de fon coeur. Carlos lui paroît un
monftre d'ingratitude & de perfidie . Il
donne ordre à Zanga d'affaffiner Carlos ,
& fe charge de punir fon époufe. Il vole
chez elle , le poignard à la main , Il Paccable
de reproches . Elle ne fait que répondre.
Surpriſe , épouvantée , elle lui
demande quel eft fon crime. Il lui montre
la boîte fatale. Hélas ! dit - elle , c'eft
Carlos. Il m'auroit mieux connue ; il n'eût
pas fait mon malheur. Le furieux Alonzo
ne voit dans ces paroles que l'aveu du
crime . Il la poignarde & tombe évanoui
à côté d'elle . Cependant on le fait revenir
à lui pour recevoir Zanga qui venoit
d'exécuter fon ordre & avoit verfé le fang
de Carlos . Alonzo demeure abîmé dans
B iij
30 MERCURE
DE FRANCE.
-
une douleur morne & muette. Il a perdu
tout ce qu'il avoit de plus cher. Il fort
enfin de cet accablement pour déplorer
fes malheurs . Vous ne les connoiffez pas
tous , lui dit Zanga , & voici le moment
d'y mettre le comble. Comment ! s'écrie
Alonzo. Je t'ai compé , dit Zanga. Ton
époufe étoit innocente. O ciel , fuis je
éveillé ! -Pour toujours. J'ai forgé la lettre.
J'ai difpofé le portrait. J'ai fait fon
malheur & je perdrai la vie fans regrer ;
mais avant que je périfle , avoue que je
fuis jufte . Je t'ai vu maffacrer mon pere
& mes freres . J'étois Roi & je me ſuis vu
ton efclave. Vil Chrétien , as- tu pu croire
que le fils d'Abdalla pût s'abaiffer à te fervir
, fi ce n'avoit été pour te percer le
coeur ? J'aurois pu cent fois y plonger mon
poignard ; mais tu aurois été trop peu
puni. J'ai voulu te faire fentir l'infortune
comme je l'ai fentie ; & fi tes froids
compatriotes , fi tes pâles Européens me
condamnent , c'eft qu'il ne leur appartient
pas de juger des ames de feu , des êtres
fupérieurs à eux, qui comptent la vengeance
parmi les vertus. En achevant ces mots
il s'enfonça le poignard dans le coeur &
expira fur le champ.
Alonzo étoit refté immobile d'horDECEMBRE.
1769 . 31
reur. Il fut long - tems à revenir de l'état
affreux où l'avoit jeté le difcours terrible
de Zanga . Il fe retira dans une folitude
où il paffa de triftes jours entre les
ombres menaçantes de fa femme & de
fon ami qui fe reprèfenterent encore à lui
dans fes derniers momens .
LES OISEAUX. Ode.
LIE roffignol , par fes chanſons ,
Devançant la brillante aurore ,
S'ettorce avec les plus doux fons
D'amufer l'objet qu'il adore.
Le tourtereau tendre & conſtant
Soupire une trifte élégie ;
Cet amour plaintif eft touchant,
On enfait cas , mais il ennuie.
Le paon , fuperbe en fes atours ,
Tout fier des dons de la nature ,
Ne fait expliquer fes amours
Qu'en montrant ſa riche parure.
Le coq , tyran de fon férail ,
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
D'un rival vante la défaite ;
Et chantant fon heureux travail ;
Fatigue l'air de fa trompette.
Le moineau ne chante jamais ;
Jamais ne prône la conftance ;
Il parle fort peu d'amour , mais.
Qu'il le fait bien en récompenfe !
Par M. l'Abbé Ygou de l'academie des
belles -lettres de Caën.
L'AMOUR DÉGUISÉ.
JIE rencontrai l'autre jour
Cupidon , ce petit traître 3:
D'abord pour le dieu d'amour
J'eus peine à le reconnaître.
Il n'avoit arc ni carquois ,
Ni traits pour lancer aûx belles ;
Et pour la premiere fois
S'étoit fait couper les aîles.
Ses yeux étoient fans bandeau
La tête de fleurs ornée , ::
DECEMBRE . 1769 .
35
Il fe paroît d'un flambeau
Surpris au dieu d'Hymenée.
Amour , ainfi
déguilé ,
Avoit
tout l'air de fon frere ;
Le fourbe , qu'il eft rufé !
Il ne fait rien fans myftere.
Belles , il veut vous tromper ,
Telle a toujours été fage
Qu'un féducteur peut dupper
Par l'efpoir du mariage.
Errore fub illo
Pro vitio virtus crimina fæpè tulit.
OVID .
LES DEUX AMOÚR § .
DEUX
EUX Voyageurs qu'on ne rencontre guere,
Mais l'un des deux fur tout plus rare en tout pays,
Par des fentiers peu connus d'ordinaire ,
Venoient , l'un d'un village & l'autre de Paris.
Tous les deux à la fleur de l'âge ,
Légers , ailés comme l'oiſeau ,
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Dépourvus d'ailleurs de plumage ,
Cheminoient par les airs , fpectacle affez nouveau.
Né dans le tumulte des villes ,
L'impétueux enfant de l'art ,
Celui-ci tout pêtri de fard ,
Dédaigne les plaifirs tranquilles.
Il montre un air libre & mutin ,
Impudent même & libertin
Dans les yeux & fur fon vilage.
L'autre paroît beaucoup plus fage.
La finefle & le ſentiment
Animent fa douce figure ,
Et l'on reconnoît aifément
L'aimable fils de la nature.
Faut-il mettre les noms au bas de ces portraits ?
De deux amours ce font les traits.
Ils alloient , pour certaine affaire ,
Trouver la reine de Cythere ;
Chacun d'eux fe difoit fon fils.
Dame Nature , à votre avis ,
Ou Vénus , n'eft- ce pas la même.
Vénus fait tout éclore , & fon pouvoir ſuprême
Peuple la terre , emplit les cieux.
Les deux Amours à peine arrivent devant elle ,
DECEMBRE. 1769. 35
Qu'un fourire échappé des yeux ,
Et des lévres de l'immortelle
Termine toute la querelle
En faveur de l'Amour honnête & délicat.
Elle embrafle fon fils ; l'autre fuit fans éclat ,
Repouffé , quoiqu'il en murmure ,
Et peut flatté de l'aventure .
vous , pour qui l'amour n'eſt qu'un groffier
plaifir ,
Vous ignorez l'attrait d'une volupté pure !
Vous croyez fuivre la nature ;
Etes vous faits pour la fentir ?
Vos defirs effrénés ne font point fon ouvrage.
Toujours douce , paiſible & fage ,
Elle agit fans effort ; tout excès lui fait peur.
De nos coeurs , de nos fens , par une heureufe
adreffe ,
Mefurant les tranſports & tempérant l'ivreffe ,
C'eſt par le fentiinent qu'elle mene au bonheur:
* Quoique la nature humaine foit corrompue
il nous eft refté quelque attrait pour ce qui eft
honnête & beau . Le méchant même admire, la
vertu qu'il trahit , & perfonne ne fait le mal pour
le mal.
B vj
36. MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE entre Diane de Poitiers
& Ircilie. *
D LOAN E.
Oui , je le fçais , nous fauvâmes l'une UI ,
& l'autre la vie à notre pere.
IRCILI E.
Vous favez auffi que ce fut
moyens très- différens ....
DIANE.
par des
Qu'importe cette différence , quand le
réfultat eft le même ?
IR CILI E.
› Cerre différence fait tout. Elle fert à
mefurer le degré d'eftime qui nous eft dû
& qui devient la récompenfe de nos act
tions. Ce degré n'eſt pas le meme entre
* Ircilie , fille de Simon le Romain , qui a
laita fon pere pour le nourrir dans fa prifons
fujet fameux de la piété filiale qui a été fouvent
repréfenté par les plus grands peintres , fous le
titre de la Charité Romaine,
DECEMBRE. 1769. 37
vous & moi. Je me prefcrivis une marche
entierement oppofée à la vôtre .
DIANE.
i
Dites plutôt que ni vous , ni moi ,
n'eûmes le pouvoir de nous rien preſcrire.
IRCILI
Mon pere étoit condamné à la mort la
plus affreufe , au fupplice de mourir de
faim dans une prifon. J'avois la permiffion
de le voir ; mais non de lui porter
aucune forte d'alimens . La tendreſſe filiale
y fuppléa ; j'alaitai de mon fein l'auteur
de mes jours , & parvins de la forte
à conferver les fiens .
DIANE
Et vous étiez fille ?
IRCILI E.
1
L'Europe entiere n'en est - elle pas perfuadée
?
DIANE.
Voilà qui tient un peu du prodige.
IR CILI E.
Un prodige ne gâte rien en pareil cas.
7.
38 MERCURE DE FRANCE.
DIANE.
Il vaudroit mieux pouvoir s'en paffer :
on peut trouver des incrédules .
IR CILI E.
J'en appelle à cette foule de tableaux
dont j'ai fourni le ſujet.
DIANE.
Ne pourriez- vous pas mieux choifir vos
garans ?
IR CILI E.
Les vôtres font plus authentiques ; mais
je ne foupçonne aucun prodige dans votre
hiſtoire.
DIANE.
N'en eft- ce pas un que d'avoir fçu ne
point vieillir , & tout fubjuguer à foixante
ans comme à vingt ? Je n'en avois que
feize lorfque je parus aux yeux de François
I. Je lui demandai la grace de mon
pere & je l'obtins .
IR CILI E.
Je ne vous queftionnerai pas fur les
conditions.
DECEMBRE . 1769. 39
DIANE.
Tout comme il vous plaira . Mon pere
étoit coupable & condamné. Il ne s'agiffoit
pas de le nourrir dans fa priſon ; mais
de le fouftraire à l'échafaut. Je me jetai
en larmes aux pieds du monarque.
IR CILI E.
On dit que vous comptiez plutôt fur
vos yeux que fur vos larmes.
DIANE.
J'ai toujours préfumé que vous ne
comptiez nullement fur les vôtres . Le
premier devoir , en pareil cas , eft de conferver
la vie à qui nous l'a donnée . Ce
fut alors mon unique point de vue , & je
n'eus pas le choix fur les moyens . Combien
de vertus qui doivent tout aux circonftances
! Combien de circonftances qui
maîtrifent la vertu !
IR CILI E.
La mienne , au moins , n'aura jamais
été maîtrisée.
DIANE.
C'eft qu'elle n'eut rien à démêler avec
les circonftances. A quoi tient le plus fou
40 MERCURE DE FRANCE.
vent cette forte de vertu ? Un rien la dérange
; un rien la fortifie. Telle fuccombe
aujourd'hui qui eût réfifté hier .Tel femontre
auftere dans un moment d'humeur ,
qui feroit voluptueux dans un accès de
gaïté . Que de graves perfonnages ont fini
par déroger à ce titre ! Déteftons le crime
& plaignons les foibleffes. D'ailleurs,
mettez- vous un inftant à ma place : figurez-
vous d'une part un Roi jeune , bienfait
, galant & magnifique .
Hé bien !
IRCILI E.
DIANE.
Voyez , d'un autre côté votre pere
coupable envers fon prince , juftement
condamné par les loix , prêt à périr fous
la main d'un boureau..... Qu'euffiezvous
fait alors ?
IR CILI E.
Je me ferois jetée aux pieds du memarque
, je lui aurois demandé la grace
de mon pere.
DIANE.
Hélas !rce fút
par où je commençai
DECEMBRE . 1769. 4I
IRCILI E.
Je n'euffe épargné ni larmes , ni prières
pour fléchir le fouverain.
DIANE.
J'étois à fes pieds . Il me releva avec
empreffement. , me combla d'éloges , fe
plaignit amérement du coupable & finit
par me demander à moi même la grace
de mon pere.
·
IR CILI E.
Ah ! j'entends.
DIANE.
Pour moi j'eus d'abord peine à l'entendre.
Il s'expliqua mieux , & je vis que
pour m'accorder une grace il en exigeoit
une autre .
IR CILI E.
Voilà qui n'eft pas généreux pour un
grand Roi.
DIANE.
Ses raisonnemens étoient captieux ; its
m'embarrafferent. Votre pere , me difoitil
, a troublé le repos de mes états , &
42 MERCURE DE FRANCE .
vous même vous allez troubler le repos
de mes jours . Ce font deux confpirations
au lieu d'une. Je lui pardonne la premiere
: il eft juste que vous ne perféveriez
pas dans la feconde ; & en parlant ainfi
le monarque étoit à mes genoux.
IR CILI E.
A vos genoux ? lui !
Lui-même.
DIANE.
IR CILI E.
J'avouerai qu'un monarque à genoux
eft bien dangereux pour une femme née
fa fujette. Il le feroit moins s'il confèrvoit
le ton de la majefté. Etiez - vous
feuls ?
Hélas ! oui.
DIANE.
IR CILI E.
Mais quoi ? ne pouviez - vous pas temporifer
?
DIANE.
L'échafaut étoit dreffé , le monarque
étoit preflant.
DECEMBRE . 1769. 43
IR CILI E.
Je commencé à croire , avec vous ,
qu'il eft des circonftances bien épineufes
pour la vertu , & qu'il ne faut s'enorgueillir
de rien. Je rends graces aux dieux de
ce que pour fauver la vie à mon pere je
n'eux befoin que de l'alaiter.
Par M. de la Dixmerie .
VERS adreffés à M, le Prince & Mde la
Princeffe de Læveftein, à l'occafion d'une
fête qu'elle a bien voulu donner aux
grenadiers de la compagnie de Foucault
au corps des grenadiers de France , où
M. le Prince , leur fils , âgé defept ans ,
fert en qualité de volontaire.
Sur l'AIR : Du veaudeville de Tom-Jones.
CHASSER l'ennui , le chagrin , l'humeur noire ;
Etre toujours joyeux , content :
Sçavoir aimer , fe batrre , vaincre & boire,
D'un grenadier c'eſt le talent.
D'un Roi chéri , défendre la querelle ;
Faire triompher fes drapeaux ,
44 MERCURE DE FRANCE.
Quand Mars à la gloire l'appelle ,
Tour grenadier eft un héros.
Honneur au Prince , à la Princeſſe aimable
Qui donnent à Mars un nourriffon.
Eft il pour nous plaifir plus délectable
Que de l'avoir pour compagnon .
Afa fanté , tous enſemble il faut boire ;
dans l'art que nous lui montrons ,
Bientôt animé par la gloire ,
Car,
Il nous donnera des leçons.
1
VERS préfentés à M. Decrofne , intendant
de Rouen , au moment du département
fait à Magny en 1769 .
Tor dont le bonheur fuit les traces ,
Tendre ami des humains qui vivent ſous ta lot,
Prudent difpenfateur des tributs & des graces ,
Magiftrat citoyen , Decrofne , écoute moi .
Une province infortunée *
Pour te peindre les maux ofe emprunter ma voix :
* La portion du Vexin - François qui , quoique
du parlement de Paris , dépend & fait partie de la
généralité de Rouen.
DECEMBRE. 1769. 45
Ses voeux , entre tes mains , ont mis la deſtinée ;
De l'impôt rigoureux adoucis lui le poids.
Notre espoir déchu par Pomone
Se tournoit vers Cerès , & fes préfens chéris :
Le colon fue envain ; la terre qu'il fillonne ,
De fon travail ingrat lui refufe le prix.
De poinçeaux la plaine eſt jonchée ;
Bacchus , fur nos côteaux , ne verfe plus fes dons :
De fa douce liqueur la fource defféchée ,
Las ! ne fait plus couler la joie en nos vallons.
Phébus , dont la chaleur profpére ,
Faifoit germer nos bleds & mûrir nos raiſins ,
Se cachant à nos yeux , fur un autre hémisphère
Va porter les regards bienfaifans & fereins,
Les vents , la grêle , les orages ,
Sur nos champs , à l'envi , déchaînent leurs fureurs
;
Et la foudre perçant les plus épais nuages ,
De ces fléaux unis auginente les horreurs.
Du fein des campagnes stériles
Avec les jeux ont fui les innocens plaiſirs :
L'amour même , l'amour , dans nos triftes aſyles ;
Ne fait plus à fa voix éclorre les defirs .
* Mauvaiíes herbe s .
46 MERCURE DE FRANCE.
Les troupeaux qui , dans la prairie ,
Bondifloient fur les fleurs , fouloient le vert gaſon,
Paiflent nonchalament l'herbe féche & flétric
Par le fouffle empefté du fâcheux aquilon.
Au lieu de ces chanſons naïves ,
Où les jeunes bergers peignoient leurs tendres
feux ,
On n'entend , en nos bois , que des clameurs plaintives
,
De longs gémiflemens , des accens douloureux.
Sous le fardeau de la mifére
Les efprits & les coeurs languifient abbatus ;
L'efpérance a fait place à la triftefle amere ,
Et le dépit s'exhale en regrets fuperflus.
C'eſt à toi , magiftrat aimable ,
De changer nos deftins , de combler nos fouhaits :
A des infortunés que le malheur accable ,
Oui , tu dois ta pitié , tes foins &tes bienfaits.
Viens donc , vole , fage Décrofne ,
Aux peuples défolés tends des bras paternels ;
Entends leurs cris , leurs voeux , porte les jufqu'au
throne ,
L'amour dans tous les coeurs te promet des autels.
Par M. Lemarié,
DECEMBRE. 1769 .. 47
VERS préfentés à M. de Miroménil ,
premierpréfident du parlement de Rouen,
le lendemain du département.
Sous l'humble toît d'un pauvre hêre ,
Solon a couché cette nuit ;
Solon , l'ami du prince & des peuples le pere ,
Dont en tous lieux le nom fait bruit.
Du fafte & des honneurs fuyant la pompe vaine ,
Sur les lis il fe croit moins grand ,
Que quand fur le gazon , à l'ombre d'un vieux
chêne
Entre deux malheureux il règle un différend.
Son front , auftere fans nuage ,
Fait pâlir l'opprefleur , raffure l'innocent.
Par un rare & doux aſſemblage ,
Ferme , févere , humain , compâtiflant,
En fa fimplicité noble & majeſtueuſe
Il retrace à nos yeux furpris ,
Des premiers tems l'image heureufe ,
De ces tems où l'afur n'ornoit point les lambris ,
Où la richeffe audacieuſe ,
Au mérite indigent a'ofoit point infulter ,
48 MERCURE
DE FRANCE.
Où du vice hardi , la vertu généreufe
Etoit fûre de triompher.
O pays Neuftrien , * province fortunée ,
De ton fort quelle eft la douceur !
Bénis le ciel dont la faveur ,
En de fi dignes mains , a mis ta deſtinée .
De ta félicité le Vexin eft jaloux.
Qu'ilfoit au moins de part dans les tendres hom
mages
Que ton amour porte aux genoux
Du chef augufte de tes fages.
Par le même
"
EPIGRAMME.:
AH! craignez l'eau fur toute choſe ,
Dit un devin des plus fameux
A certain homme très - peureux ;
De votre mort l'eau fera caufe.
Mor. homme alors renonce à l'eau ,
Craint la riviere , & déjà n'ofe
S'approcher du moindre ruiffeau .
* Normandie.
Boit
DECEMBR E. 1769 . 49
Boit fon vin pur , double la doſe ;
Devient ivrogue , croit par - là
Détourner le moment critique.
Qu'arriva- t-il de tout cela ,
Hélas ! il mourut hydropique.
Par M. G.....
LE RENDEZ - VO U S.
VALSAIN s'étoit livré de bonne heure
à toutes les diffipations de la jeuneffe ;
on l'avoit marié , comme on dit , pour le
rendre plus raifonnable. Il ne l'étoit point
devenu ; mais on le croyoit fage . parce
qu'il cachoit fes folies . Madame Valfain
étoit aimable , & n'auroit pas été contente
de partager avec quelque autre fon
coeur ni fes plaifirs ; elle avoit de grandes
difpofitions à la jaloufie , & fon époux
craignoit de la reveiller ; il l'eftimoit ; il
auroit voulu lui - même qu'elle le fixât
uniquement ; il faifoit de beaux projets
de conduite , qui s'évanouiffoient à la premiere
occafion. Il réfolut d'aller s'établir
pendant quelque tems à la campagne
pour s'accoutumer à une vie plus rangée .
Mde Valfain l'y accompagna ; elle ne
C
So
MERCURE
DE FRANCE.
craignit point d'y trouver des rivales , &
cette idée lui rendit fa folitude précieuſe.
Valfain, pour fe diffiper, alloit voir quelquefois
les travaux de fes fermiers ; il les
encourageoit par fa préfence , s'en faifoit
aimer par fa bonté , & s'inftruifoit en les
écoutant ; il revenoit avec plaifir le foir
auprès de fon époufe ; l'empreffement
qu'il lui témoignoit à fon retour , la confoloit
de fes abſences , & lui faifoit defirer
qu'il confervât ce goût naiffant
les occupations champêtres . Il augmenta
bientôt dans Valfain.
pour
?
En vifitant fes fermiers , il apperçut
une petite fermiere très - jolie . Suzette
c'étoit fon nom , avoit ces graces piquantes
& naïves que l'on ne trouve point à
la ville , & qui font toujours impreffion
fur les coeurs ufés ; les Aeurettes de fon
feigneur la firent rougir , elle en parut
plus belle ; mais elle y répondit en payfanne
; Valfain ne fe rebuta point ; il efpéra
que le tems adouciroit cette beauté
farouche. Depuis le moment où fa paffion
avoit commencé , il fut moins tendre
auprès de fon époufe ; elle s'en apperçut
& s'en plaignit ; les excufes de
Valfain ne la fatisfirent point ; elle réfolut
de l'épier , tandis que fon mari fans
DECEMBRE. 1769.
défiance , uniquement occupé de fes nou
velles amours , ne s'occupoit que des
moyens de les faire réuffir ; fes difcours ,
fes prometfes n'étoient point écoutés ;
on refufoit fes préfens ; on confentit enfin
à les recevoir , Suzette parut s'attendrir ;
Valfain devint plus preffant ; il obtint
un rendez vous ; on exigea qu'il fe déguifetoit
, qu'il ne fe feroit accompagner de
perfonne , & qu'il confentiroit à être reçu
au milieu de la nuit dans une chambre
qui ne feroit point éclairée ; Valſain ſe
foumit à toutes ces conditions ; il feignit
d'être malade & d'avoir befoin de repos ,
pour écarter fa furveillante époufe , &
être libre cette heureuſe nuit ; il vole à la
maifon où il eft attendu , y arrive à l'heur
re preferire , cherche fa chere Suzette, la
trouve & lui adreffe les difcours les plus
tendres & les plus touchans; fon filence lui
femble être l'effet de fa timidité ; l'obfcurité
où il eft , le fecret qui accompagne
cette démarche , prêtent un nouveau
charme à ce rendez- vous . Il preffe enfin
fa maîtreffe de lui répondre ; elle cbéit ;
il reconnoît la voix de Mde Valfain , &
refte comme un homme frappé d'un coup
de foudre . Il fe remet enfin. Il faut convenir
, Madame , que vous êtes bien fin-
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
guliere ; je ne puis faire un pas fans être
fuivi . Qui vous amene ici ?
- Aflurément
vous ne m'y attendiez point , mais
Suzette qui m'eft venue avertir que vous
deviez paffer la nuit chez elle , m'a priée
de venir vous y tenir compagnie . -Suzette
, Madame , c'eft elle qui vous auroit
inftruite ? Je ne vois pas pour quoi
vous en doutez , à moins que vous
n'ayez fait confidence de votre visite à
quelqu'autre qui auroit pu m'en inftruire.
Suzette elt une perfide . -Vous devez
la remercier au contraire de s'être adreffée
à moi plutôt qu'à fon mari qui , peutêtre
, n'auroit pas été fatisfait de voir
chez lui fon feigneur à cette heure &
feul. Valfain confondu ne répondit rien ;
Madame Valfain ufa amplement du droit
qu'a toujours une femme fur un mari qui
a tort ; il écouta fes reproches , s'avoua
coupable , demanda pardon & l'obtint ;
le rendez - vous ne fut pas perdu pour
l'un & pour l'autre ; Madame Valfain
fouhaita d'être toujours appelée à ceux
qu'on lui pourroit donner encore ; il jura
qu'il n'en auroit jamais qu'avec elle ; il
promit d'être fage & tint parole ,
DECEMBRE. 1769. 53
VERS à l'occafion d'un bufte de
Mlle Dangeville.
Oui , la poſtérité dira qu'à tant d'appas , UI ,
Aces traits pleins de feu , quelque illuftre mortelle
,
Que Pâris adoroit , a fervi de modèle ,
Et la poftérité ne fe trompera pas .
Par M. de S....
A
AUTRE.
CES traits fi charmans , une illuftre morrelle
,
Que Pâris adoroit , a fervi de modèle :
Son nom , fi juftement vanté ,
Confacrera ce bufte à l'immortalité .
Par le même.
C iij
34
MERCURE DE FRANCE .
VERS à M. Couftou , fur fa ftatue de
Vénus , exécutée en marbre pour S. M.
le Roi de Pruffe , & représentée dans
l'inftant où elle vient de recevoir la
pomme.
L'oeil
' oeil ne peut froidement fixer tant de tréfors ,
Ce marbre eft de la chair , une ame eft dans ce
corps ;
Des Graces j'y vois la foupleſſe ,
Quel caractere fage & quel noble maintien !
Couftou , voilà les rraits d'une déeffe :
Ta Vénus a la pomme & la mérite bien .
Par M. Guichard.
VERS à LISE , à fa fête.
PLUS n'eft le réms , où dans mes feuls couplets,
Ma Life aimoir à fe voir célébrée ;
Plus n'eft le tems , où de mes feuls bouquets
Je la voyois toujours parée :
Alors les vers que l'amour me dictoit
Ne répétoient que le nom de Lifette ,
Et Lifette les écoutoit ;
DECEMBRE. 1769. SS
Puis d'un baifer payoit ma chanfonnette :
Otems heureux que mon coeur chériſſoit ,
Au même prix qui n'eût été poëte !
Depuis que Life écoute d'autres chants
D'autres bouquets ornent fa colerette ,
Ma voix ne forine plus que de triftes accens
Et ma mufe plaintive en foupirant repéte :
o Plus n'eft le tems , où dans mes feuls couplets ,
» Ma Life aimoit à ſe voir célébrée ;
» Plus n'eft le tems , où de mes feuls bouquets
» Je la voyois toujours parée . :
כ כ
Toujours nos coeurs fuivoient la même loi ,
*
Le fien feroit-il infidèle ?
Qui jamais me plairoit comme elle
Et fauroit l'aimer comme moi !
Eloignons cette trifte image.
Pour la fêter , Amour , daignes me fecourir.
De ce bouquet courons lui faire hommage.
Qu'il eft heureux elle va l'embellir.
Triomphez , belles fleurs , vous n'aurez plus d'égales
:
Allez avec fon fein difputer de fraîcheur ,.
Il vous pourra peut - être offrir quelque rivale ;
Mais ma Life jamais n'en aura dans mon coeur.
Par M: Davefnes , peintre de
Pacadémie romaine.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
LE TABLEAU , conte , adreffé à fon
procureur ; par M. Desforges Maillard,
membre de plufieurs académies .
UN peintre , dont le genre étoit l'allégorie ,
Repréfenta dans un tableau
Deux hommes : l'un nud, pâle , en proie à ſa furie ,
Levoit au ciel les yeux plein d'eau ;
L'autre n'avoit que la chemife ,
Son air , fon gefte , tout exprimoit fa ſurpriſe.
Il fembloit au naufrage arracher au furplus
Unfac gros & pefant, Notre pauvre bon homme ,
Sous fon vieux bras , le ferroit comme
S'il eût été pln d'or , ou tout au moins d'écus .
Vingt curicux fe rencontrerent
Chez notre peintre , & tous lui demanderent
Le mot de fon énigme. Il ne faut pas , dit il,
Pour l'expliquer un efprit bien fubtil .
Ces deux bizares perfonnages
Sont des plaideurs . L'un d'eux a gagné fon procès;
Mais il a dépensé tant & tant , en faux frais ,
En menus coûts , en préfens , en voyages ,
Qu'il ne lui refte plus , de ce gain malheureux ;
Que fa chemife & ce fac monftrueux ,
Vuide de lens commun , mais plein de griffonages
:
DECEMBRE. 57 1769 .
L'autre eft (on adverfaire , outré de le voir nu ,
La fureur dans les yeux , il enrage , il murmure ;
Au premier état de nature
Dame Juftice l'a rendu .
A fe concilier forcés par leurs miféres ,
Ainfi jurant tous deux contre un fort fi fatal ,
Le vainqueur , le vaincu , réunis comme freres ,
En fe donnant le bras s'en vont à l'hôpital .
Cher habitant des confins de Neuftrie,
Toi , qui préviens d'un air benin ,
Mortel en qui mon coeur fe fie ,
Et qui , depuis trente ans que d'un procès fans
fin
La trame eft de mon fuc entre tes mains nourrie ,
Parois toujours avec chagrin
Profiter des revers qui tourmentent ma vie ;
Toi , qui , fans jamais faire aucune acception
Du noble , du bourgeois & de l'homme champê
tre ,
Vois l'écu du même ceil : toi , pour conclufion ,
Fidèle autant qu'au monde un procureur peut
l'être ,
De mon procès termine les longueurs .
Fais que ton vieil ami , pardonne moi ce titre ,
De la paix , à la fin , connoifle les douceurs ,
Sans être le héros de la fable de l'huitre ,
Ni le portrait de l'un de ces plaideurs.
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
LE PERE TROP GÉNÉREUX.
N
Un tiche marchand de L ** qui avoit
deux filles , voulant quitter le commerco
, les maria avantageufement & leur
partagea également fes biens ; fe propofant
de paffer alternativement fix mois
chez l'une & fix mois chez l'autre , juſqu'à
la fin de fa vie. Avant la fin de la
premiere
année il vit bien que fes filles le
trouvoient un hôte très - incommode ; il
feignit de ne point s'en appercevoir , &
prit un joli logement ailleurs ; il confia
enfuite fes embarras à un ami qu'il pria
de lui prêter la fomme de cinquante
mille livres pour quelques heures . L'ami
bien inftruit n'hélita pas. Le marchand
en conféquence invita le lendemain fesfilles
à dîner chez lui avec leurs maris.
Précisément à la fin du repas fon ami arsiva
, d'un air fort affairé , & lui demanda s'il
pourroit lui rendre le fervice de lui prêter
50000 liv .; le marchand lui répondit fans
Léfiter qu'il pouvoit difpofer du double
& du triple , & paffant dans la chambre
prochaine , il lui remit la fomme dont il
paroiffoit avoir befoin. Ses filles & fes
DECEMBRE . 1769. 59
gendres ouvrirent de grands yeux ; ils ne
fouffrirent pas qu'il gardât le nouveau logement
qu'il avoit pris ; les attentions ,
les foins , les complaifances furent extrêmes
; les deux foeurs fe difputerent à l'envi
le plaifir de le pofléder ; elles fe plaignoient
quand il demeuroit un jour de
plus chez l'une que chez l'autre. Il vécut
plufieurs années dans cette fituation agréable
; auffi - tôt qu'il fut mort , fes filles
n'eurent rien de plus preffé que de courir
à fon coffre fort ; mais au lieu des richef
fes qu'elles attendoient , elles ne trouverent
que ce billet avec cette adreſſe : à
mes filles. Celui qui a éré la victime de
» fa générofité , a droit de tromper l'avarice
de ceux qui abufent de fa tendreffe
» pour lui manquer : un pere qui aime fes
enfans ne doit point leur facrifier ce
» qu'il fe doit à lui - même. Profitez de
» mon exemple , & ne vous dépouillez
» pas en faveur de vos enfans , fi vous de
» voulez en être la dupe , comme j'ai
failli d'être la vôtre . »>
t
Cvj
69 MERCURE DE FRANCE.
·
VERS à Mile DE SURVILLE .
JIUN IUNI Sapho , dont les écrits
Ort je ne fçais quoi de fi tendre ;
Je reflens , lorfque je vous lis ,
Plus d'un plaifir à vous entendre ;
Dans vos vers , c'est vous que je vois ,
De la main des amours j'y reconnois la touche ,
Ilm: femble ouïr à la fois
Les fons de votre lyre & ceux de votre bouche ;
Que ne peut on dans mon pays
Efpérer ce bonheur fuprême !
Votre empire eft par-tout le même ,
Mais votre temple eſt à Paris.
Emule de la Creffonniere ,
Ofez , comme elle déformais ,
Du meflager des dieux embellir la carriere ,
Par vos poëtiques eflais :
Dans ce choix des fruits du génie
Déposez à l'envi le tribut d'une fleur ,
Et qu'on doute toujours , en voyant fa fraîcheur ,
Qui de vous deux l'aura cueillie .
Par M. de la Louptiere.
DECEMBRE. 1769. 61
STANCES du même auteur , à une jolie
femme qui obfervoit une comete .
UOI ! Philis , vos regards mefurent des eſpa-
Quo
ces ,
Ils fe perdent dans l'infini ,
Er je vois dans la foeur des Graces
La rivale de Caflini.
Que cherchez vous dans l'Empyrée ?
Son azur eft peint dans vos yeux ,
De fes dons votre ame eft parée ,
Le bonheur n'eft plus dans les cieux.
Parmi les feux de toute espéce
Qui , dans le firmament , brillent de toutes parts ,
L'étoile dont la loi nous force à la tendrelle
Mérite feule vos regards.
Dût-il nous préfager la famine & la guerre ,
Un aftre pâliflant ne doit pas nous troubler ,
Quels que foient les malheurs qu'il annonce à la
terre ,
Votre aspect peut la confoler.
Au lieu d'effraïer la nature ,
Ce nouveau phénomene en feroit la douceur ,
62 MERCURE DE FRANCE.
S'il offroit à nos yeux le fpectacle enchanteur
De votre blonde chevelure.
Un télescope en main vous charmez vos ennuis ,
Mais pour un tel emploi les dieux vous ont - ils
faite ?
1
Et ne font- ils regner le filence des nuits
Que pour lorgner une comete ?
ON
vembre.
On a inféré dans le Mercure de No-
, pag. 56 , un Madrigal adreffé à
Mde D.. G .. de Montauban , à l'occafion
de l'énigme inférée dans celui de
Septembre , dont le mot eft la Pomme ;
mais l'auteur n'a fait qu'imiter ce joli
Madrigal , attribué à Danchet. Le voici.
* Er la fable & la vérité T
Font voir ce que peut la beautéqez le 12
1.00 of an aquife
* Il y a encore une autre pièce de
de vers adreflée
à Mlle Angelique , pag. 31 du même Mercure ,
qui n'eft qu'une copie exacte d'anciens vers de Pavillen
, inférés dans le choix des Mercures tome
92. Nous croyons devoir faire juftice de ces larcins
auxquels il eft difficile de ne pas fe laiffer
quelque fois tromper , malgré notre attention à
à les reconnoître ."

ecembre
1769 ..
Page
63.
ROMANCE.
"D'où
vient que mon
coeur soupire , Et
qu'il
aime sou
pirer ? Je ne
scar
que
desirer, Et. sans
cesse je
desire; Je ne
sçai scar
que
desirer, Et sans
je seje de: :si:: :re .
DECEMBRE. 1769. 63
Adam , trop épris de fes charmes ,
Renonce à de célestes biens ;
Pâris met l'Afie en allarmes ,
Et fait périr tous les Troyens.
C'est une pomme infortunée
Qui , d'une affreufe deſtinée ,
Sur eux fit tomber le courroux ;
En voyant ces attraits fi doux
Dont les Graces vous ont ornée ,
Adam l'auroit prife de vous
Et Paris vous l'auroit donnée.
ROMANCE.
D'où vientque mon coeur ſoupire
Et qu'il aime à foupirer ?¨´
Je ne fais que defirer,
Et fans ceffe je defire.
Trifte , inquiette , rêveule ,
J'ignore ce que je fens .
Ah ! qu'eft devenu le tems
Où tout me rendoit heureuſe !
Une fleur , une careffe
Sufffoit à mon bonheur :
Une careffe , une fleur ,
N'ont plus rien qui m'intére
64
MERCURE
DE FRANCE
.
Tous les plaifirs qu'au village ,
Depuis quelques jours , on prend ,
D'un plaifir encor plus grand ,
Ne font pour moi que l'image .
Mais ce plaifir que j'ignore ,
Qui me le fera fentir ?
Faudra-t-il , pour en jouir ,
Attendre long-tems encore ?
Si je rencontre , au bocage ,
Lifette que j'aime tant ;
Je la baife plus fouvent
Sans l'en aimer davantage.
Mais file berger Sylvandre
Mêle fes troupeaux aux miens ;
Dès ce moment je deviens
Plus animée & plus tendre.
Mon coeur s'émeut , il palpite ,
Et tout mon corps treffaillit ;
Je l'évite , s'il me fuit ,
Et je le fuis , s'il m'évite..
Il m'intérefle , il me touche ,
Lors même qu'il eft abfent ;
Et fon nom , à chaque inftant ,
Vient le placer fur ma bouche.
Oui, du mal qui me pofléde,
DECEMBRE. 1769. 65
Je veux l'inftruire aujourd'hui ;
Heureuſe, fi c'eſt à lui
Que j'en devrai le remede.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du volume du Mercure du mois.
de Novembre 1769 , eft Dictionnaire ;
celle de la feconde eft la poupée ; celle de
la troifiéme eft coche ; celle de la quatriéme
eft la cheminée ; celle de la cinquiéme
eft l'année . Le mot du premier logogryphe
eft cor , qui , renverfé , fait roc , &,
la premiere lettre ôtée , donne or. Le
mot du fecond logogryphe eft clarinette ,
où l'on trouve Titan , Elie , air , lin , lit,
an , âne , térine , tien , traite , ré , lancette,
Nil, nitre , rate , liere , Tite , rat , tact ,
été, crâne , lice , cri , lance , Lerne , Crete ,
Alcée , Ancée , Alcé , laine , cire , Annette,
ancre , anciere , lire , tace , dcre , Clare ,
trie , carte à jouer , carte de géographie.
Celui du troffiéme eft merveille , où l'on
trouve mer & veille; celui du quatriéme eft
fi , & les autres notes de mufique , où l'on
trouve ut , tu , Remi , Meri , Rei , re , mei ,
me , ei , rie , mer , emir , rime , mie de pain ,
ire, mire , mie , fol,fol pour terrein , la &fi.
66 MERCURE DE FRANCE.
Celui du cinquième elt boeuf , dans lequel
on trouve auf, feu & boue. Celui du
fixiéme eft le mot latin Verfus , qui , divifé
, donne ver , printems , &fus , porc.
E
É NIG ME.
Je fuis un courfier d'Angleterre ,
Plus vigoureux , plus fort de reins
Que la jument des quatre Paladins ,
Qui les portoit tous quatre en guerre.
Je bois fouvent fans nul befoin ;
Mais je fais mainte & mainte lieue ,
Sans manger avoine ni foin .
On me ferre , on me frotte , on m'équippe avec
foin ,
Et l'on me bride par la queue.
AUTRE.
MODESTES Plébéïens , mais courageux foldats ,
Les premiers de la troupe & marchant à la tête ,

D'aller au combat nous nous faifous fêre ;
* On a affecté ici de placer l'hémistiche après la
cinquiéme fyllabe pour peindre autant qu'il eft
poffible le mouvement du foldat qui va combattre.
DECEMBRE. 1769 . 67
Car au premier choc nous doublons le pas.
Seuls , nous pouvons hârer la conquête ,
Du Roi nous fommes le foutien ,
Entre les mains de qui nous conduit bien.
Par nous la république étant fi bien fervie ,
Il eft bon que le conquêrant
Sache à propos ménager notre vie .
Ne reculant jamais , & toujours en avant ,
De côté nous portons une atteinte mortelle
A l'ennen i qui préfente le Alanç.
Auffi , pour couronner une ardeur fi fidèle ,
L'on nous voir quelquefois atteindre au premier
rang ,
Et revêtir une marque nouvelle.
Par M. de Prait , de Dijon.
AUTR E.
JE fuis un homme à double panſe . Ε
Pour remplir celle- là , je vuide celle -ci.
De ma maifon fuis - je forti ,
Plus je recule & plus j'avance .
Vive moi pour guérir un coeur défefpéré !
Chez moi , chez la fortune e roujours une roue ;
Mais la mienne prépare un remède affuré
Au malheureux dont la fienne fe joue.
Par le même.
68 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
SANS éprouver aucun revers
Je me place fur le Saint Siége ,
Et fouvent je fuis à l'envers ,
Devant un cuiftre de collége.
Cher lecteur , dans tout l'univers
Si je n'ai pas pu m'introduire ,
Tu plains bien les peuples divers
Qui ne m'ont pas dans leur empire.
Les Chrétiens & les Mufulmans
Font un grand honneur à mon être.
Je fais le defir des enfans ,
L'ajustement d'un petit maître ;
Je ſuis utile au magiſtrat ,
Quoique fort loin de fon rabat ;
It me prend dans fa garderobe
Pour me cacher deflous fa robe.
Je me tiens en lieu circonfpect .
La femme a pour moi du refpect.
Enfin fi tu veux me connoître ,
Deux mots vont dire qui je ſuis ;
Donne moi ce que je décris ,
J'en ai grand befoin pour paroître.
Par Mde ✶✶✶
1
DECEMBRE. 1769. 69
AUTRE.
MILLE ILLE mouvemens nous font naître ,
Souvent entre les mains d'Iris ;
Quelque fois des doigts moins polis ,
Travaillent à nous donner l'être,
Nous recevons d'un autre maître ,
Et le luftre & le coloris
Qui nous rendent les favoris ,
De tous ceux qui veulent paraître ,
Nous fommes d'utiles prifons
Pour les captifs que nous tenons
Plus de la moitié de leur vie :
Lecteur , ne nous élevez pas ;
Le fort veut que nous foyons bas ,
Chez Tircis, comme chez Sylvie.
Par M. T.. :
LOGO GRYPH E.
FILLE ILLE de joie & de triftefle ,
De la perfide Eglé j'embellis les appas ,
Amans , ne vous y trompez pas ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Souvent je fuis un art de la faufſe tendreſſe.
Sans chefje fuis propre au combat ,
Et fi mon centre prend la place ,
Des ondes je fends la furface
Par la manoeuvre du forçat.
Sans mon centre & mon chef je deviens inviſible ;
Mais je n'en fuis que plus fenfible .
Rendez moi mon chef feulement ,
Alors je fuis , lecteur , un cruel inſtrument.
Supprimez , fi le jeu vous pique ,
Le péaultieme de mes piés ,
Chacune de mes deux moitiés
Offre une note de mufique.
Defirez vous encore d'autres combinaiſons ;
Otez le premier de ces fons ,
Vous verrez auffi- tôt mon refte
Produire un élément funefte.
Enfin l'on trouve auffi dans mon individu
Un coffre de voyage ; un oifeau de prairies
Le fexe poffeffeur du germe de la vic ,
Et ce qui , par les loix , eft envain défendu.
Par M. Rag, receveur des fermes
du Roi , à Chartres.
DECEMBRE . 1769. 71
AUTR E.
Je fuis au voyageur un meuble bien commode ,
Pour lui je vaux & buffet & commode.
De huit lettres , Lecteur , mon être eſt fabriqué.
Par de noires vapeurs quand le ciel offufqué
Menace un vaiffeau du naufrage ,
Il faur voir comme l'équipage ,
Mécontent de s'être embarqué ,
S'occupe de mes cinq premieres :
Et rarement trouvera - t- on
Dans le barreau les gens d'affaires ;
Dans les cercles brillans , les Dames du bon ton
Affemblés fans mes trois dernieres.
Par M. R. D. L, G.
ܐ7܂
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire naturelle de l'air & des météores ;
par M. l'abbé Richard . A Paris , chez
Saillant & Nyon , libraires , rue S. Jean
de Beauvais ; 6 vol . in 12. Prix 18 liv .
brochés en cartón.
L'OBJET de M. l'abbé Richard , dans cet
ouvrage , eft de donner une histoire fuivie
de la plupart des phénomènes de l'air
& du feu , fondée fur les grands principes
dont la folidité eft généralement reconnue
, dépouillée d'hypothèſes & de calculs
; il ne la regarde point comme une
étude de fimple ſpéculation ; il fait voir
qu'elle tient à toutes les fciences & aux
arts , au génie des peuples , à leur caractere
, à leur tempérament . " Elle inté-
» reffe également la navigation , l'agri-
» culture , la médecine ; elle eft même
utile au grand art de gouverner les
» hommes ; fes phénomènes variés dans
» les différens climats de la terre , of-
» frent un spectacle particulier à chaque
région ; qui conduit à la connoillance
» de leur température , de leur fertilité ,
"
" de
DECEMBRE . 1769. 73
"
de leurs relfources. Les obfervations
» des voyageurs , des géographes , des
» aftronomes ; les relations confignées
» dans les mémoires des différentes aca-
» démies , les travaux des fçavans qui ſe
font exercés fur ce fujet dans les diver-
» fes parties du monde , les réflexions &
» les fyftêmes des philofophes comparés
» entr'eux , nous fourniffent des faits par-
» ticuliers relatifs à l'ordre général , &
d'après lefquels il eft poffible d'en éra-
» blir la théorie . C'eft fous ce point de
vue que M. l'abbé Richard confidere
l'histoire naturelle de l'air ; cela lui donne
l'occafion de promener fon lecteur
dans toutes les parties de la terre , de s'étendre
fur leurs productions & d'apprécier
les moeurs & les ufages de leurs habitans.
"
19
Les météores font formés de la matiere
des élémens ; ce font des mixtes
imparfaits à la vérité , mais dont la compofition
a une analogie réelle avec celle
des mixtes parfaits . L'auteur commence
par expliquer ce que l'on doit entendre
par le terme d'élément ; c'eſt un premier
principe qu'il étoit effentiel de développer
avant d'en venir à fes effers ; c'eſt
l'objet de fon premier difcours ; il paſſe
D
74
MERCURE DE FRANCE.
enfuite à la théorie générale de l'air ; elle
fournit cinq difcours qui rempliffent les
quatre premiers volumes. L'auteur donne
d'abord une idée de l'air & des matieres
dont l'athmofphere eft formée ; il en
explique la hauteur & en préfente la figure
; les caufes des variations qu'elle éprouve
ne font qu'accidentelles ; elles offrent
des détails curieux & conduifent l'auteur
à parler de l'action de la matiere fur les
corps , & à s'étendre fur la température ,
des pays fitués fous différens climats.
» Le Monoémugi , royaume peu connu
>> fur la côte orientale de l'Afrique au fud
39
39
ל כ
de la ligne ; le Monomotapa , prefque
» à l'autre extrêmité du Tropique , & en
général tout le pays des Caffres font
» dans une température affez douce . Les
pluies & les vents contribuent égale-
» ment à la falubrité de l'air & à la ferti-
» lité du fol , qui produit beaucoup de
» grains ; on dit même que ces régions
font fort riches en or & en argent ; mais
la difficulté de pénétrer dans les mon-
» tagnes qui renferment les mines , la
» défiance des naturels du pays fur les entrepriſes
des étrangers , font caufe que
» l'on ne juge de l'abondance des mines
» que fur la quantité de poudre d'or que
39
99
DECEMBRE . 1769. 75
» les Négres de ces côtés apportent aux
Européens en échange d'autres mar-
» chandiſes ; on ofe d'autant moins s'y
» engager que les forêts & les rochers de
» ce pays font peuplés d'une multitude
» de lions & de tigres furieux qui en ren-
» dent les approches difficiles & périlleu
» fes. Ce font les dragons de la fable qui
gardent les pommes d'or des Hefpé-
» rides . »
"
On attribue ici à l'air la caufe de la
couleur des Négres ; cette opinion eſt appuyée
fur des faits & des raifonnemens .
L'existence des Négres blancs dans l'intérieur
de l'Afrique aide encore à la confirmer
; l'auteur entre dans quelques détails
au fajet de l'une & de l'autre efpéce ;
il cite auffi quelques anecdotes . On a vu
» à Carthagene en Amérique un négre
» & une négreffe bien noirs l'un & l'au-
» tre , dont tous les enfans étoient nés
blancs à l'exception d'un feul qui étoit
» blanc & noir; les jéfuites auxquels il ap-
» partenoit en 1740 , le deftinoient à la
» reine d'Eſpagne ; mais cette bigarrure
» n'étoit-elle pas artificielle ? Ou fi c'étoit
» une bifarrerie de la nature , l'idée que
» l'on s'en forme ne repréfente un hom-
» me avec ces deux teintes tranchantes
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
» que comme un individu très - laid &
» très rebutant. " ·
Le tableau des climats brûlans & tempérés
eft fuivi de celui des climats du
Nord ; ce font de nouvelles mers & un
autre firmament ; le froid , ce tyran de la
nature , exerce fon empire rigoureux au
milieu des neiges & des glaces parmi la
confufion & les tempêtes qui fe forment
dans ces régions pour ſe répandre enfuite
fur le reste du globe. Les hommes , difperfés
dans ces contrées fauvages & défertes
, ne fe montrent que fous une forme
brute & groffiere. « A peine font - ils
» animés , privés pendant la plus grande
.39
partie de l'année de la lumiere du fo-
» leil , & prefque toujours de fa chaleur
» vivifiante , ils font auffi languiffans ,
» auffi triftes que les feux , à l'aide defquels
ils confervent leur miférable exiftence
dans les ténébres & auffi loin
qu'ils peuvent de la furface de la terre ,
» où le défordre & la deftruction de tous
» les êtres regnent prefque continuellement.
Quelque rerribles cependant
que paroiffent les phénomènes du froid ,
les climats où il regne font ceux où l'on
vit le plus long-tems & le plus tranquillement
; on ne s'est point encore avifé
19
DECEMBRE. 1769. 77
"
d'enlever les Eskimaux & les Lapons
pour les employer à tirer des mines , du
Pérou , l'or qu'ils ne connoiflent
pas. C'eft
en général dans le Nord que l'on trouve
le plus de centenaires . « Le rommé Dra◄
chenberg d'Aarhnus en Jutland , fi con
nu par fon grand âge fous le nom de
vieux homme du Nord , exiftoit encore
» en 1768. Il avoit célébré l'anniverfaire
» de fa naiffance avec beaucoup de pré-
» fence d'efprit le 6 Novembre 1767 ,
» jour auquel il accompliffoit la 142º an-
» née de fon âge ; il s'étoit rendu ce jour-
» là à pied de la baronnie de Marfoliefbourg
au château de Rofenholm , fans
» fe reffentir d'aucune fatigue , quoiqu'il
» eût fait environ quatre lieues . On ne
» peut affez admirer les forces de ce vieil-
» lard ; excepté fa vue qui étoit affoi-
» blie , il jouiffoit encore d'une parfaite
» fanté . »
""

L'auteur , après avoir parlé du Nord
s'étend vers l'Orient ; par tout il offre
des détails curieux ; il fuit rigoureuſement
le fyftême de l'influence des climats fur
les caracteres & les moeurs ; il cite un
nombre prodigieux de faits qui tendent à
le prouver. La chaleur qui regne dans
l'Orient , la fertilité de la terre , contri-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
7
buent également à énerver les hommes &
à les entretenir dans la molleffe ; l'inaction
eft , felon eux , l'état le plus parfait
& l'objet de tous leurs defirs ; le repos &
l'anéantiffement font leur fouverain bonheur
; les Siamois
n'ont point imaginé
de
titre qui exprimât
mieux la félicité dont
devoit jouir leur monarque
, que celui
d'immobile
. La température
du climat des
différentes
contrées de l'Europe
vient enfuite
; en parlant de l'Angleterre
, l'auteur
rapporte
plufieurs
révolutions
fingulieres
auxquelles
fon fol eft expofé ; on y a vu
des parties confidérables
de terrein changer
de place , des montagnes
s'élever
au
milieu des plaines , d'autres
montagnes
s'engloutir
dans la terre & laiffer
des
gouffres
à leur place . Les tranfactions
philofophiques
de 1688 fent mention
d'un
courant
de fable qui s'eft emparé fucceffivement
d'un grand efpace de terrein
dont il a totalement
changé la face en le
couvrant
. « Le premier
obftacle
que ce
» courant
rencontra
fut une ferme ſituée
" à une lieue & demie de l'endroit
de fa
» premiere
irruption
; le propriétaire
de
» la ferme fit tous fes efforts pour la ga-
» rantir , en conftruifant
autour des espé
» ces de boulevards
; mais voyant que
DECEMBRE. 1769. 79
» cette précaution étoit inutile , il aban-
» donna tout , & le fable mouvant trou-
» vant un chemin plus libre , coula plus
» loin , & s'accumula de façon qu'il ne
» refte plus aucun veftige de cette ferme.
» S'il étoit poffible que la mémoire de
» ce fait fe perdît entierement & que l'on
fouillât un jour dans ce terrein : les
» maiſons , les arbres que l'on y trouve-
» roit enfouis , pafferoient fans doute
» pour avoir été couverts par les eaux de
» la mer, & ne manqueroient pas d'entrer
» dans les preuves de l'antiquité du mon-
» de. » Il y a beaucoup d'apparence que
la plupart des preuves de cette antiquité
n'ont pas eu une autre origine ; il en eft
de même de plufieurs de celles qu'on ap.
porte en faveur de l'opinion que la mer
a couvert fucceffivement la furface de la
terre en changeant de lit.
Nous ne nous arrêterons pas fur les détails
dans lesquels entre M. l'abbé Richard
au fujet des climats ; ils font liés
naturellement à la théorie générale de
l'air , & il a fu les rendre intéreffans &
curieux par les faits hiftoriques qu'il y a
joints . A la fuite de ces difcours on en
trouve deux qui traitent , l'un de l'évaporation
en général , & l'autre de fes ef-
Div
MERCURE DE FRANCE .
fets ; ils font fuivis d'un difcours fur la
pluie & de deux autres fur les vents ; la
maniere dont l'auteur traite chaque matiere
l'éclaircit & en rend la lecture plus
agréable ; fon ouvrage peut être regardé
comme la fuite de celui de M. de Buffon.
Ce célèbre naturalifte a traité de la
théorie de la terre . M. l'abbé Richard embraffe
le fyftême général des effets de l'air
& des météores fur le globe terreftre ; il
a fait ufage des vues & des principes de
M. de Buffon , fans s'y aftreindre fervi
lement ; il ne s'éleve contre aucun auteur
en particulier , il ne les fuit pas non plus
Toujours ; il a cherché dans leurs écrits ce
qu'ils ont dit relativement à l'objet de fes
recherches ; il en a rapproché les faits, en
a développé les caufes , diftingué les caracteres
, établi les différences ; il a fortout
comparé avec foin les anciens & les
modernes , & a levé les contrariétés fouvent
plus apparentes que celles qui fe
trouvent dans les divers témoignages
qu'ils nous ont tranfmis ; en étudiant les
uns & les autres , il a cherché à ſefe garantir
des excès où ils font tombés , & y a
réuffi , en ſe défendant de tout efprit de
fyftême , en prenant dans chacun ce qu'il
a de bon , formant le plan de fes obfer
DECEMBRE . 1769 .
81
vations fur les leurs , & vérifiant leurs
conjectures par fon expérience . On ne
peat qu'attendre avec empreffement la
fuite de cet ouvrage qu'on nous annonce
pour l'année 1771. Ce fera ce que nous
avons de meilleur , dé plus exact & de plus
complet fur l'hiftoire naturelle de l'air.
Principes philofophiques pour fervir d'introduction
à la connoiffance de l'efprit
& du coeur humains ; ouvrage propre à
former les jeunes gens qui entrent dans
le monde. A Amfterdam , chez Barthelemi
Vlam ; & fe trouve à Paris ,
chez Saillant & Nyon , rue S. Jean de
Beauvais ; un vol. in - 12 . Prix 2 liv.
broché.
L'étude de l'homme eft une des plus
néceffaires ; elle eft très - difficile lorfqu'on
eft réduit à fes feules réflexions ; on rifque
fouvent de lui facrifier toute fa vie ,
& de n'avoir des connoiffances à cet égard
qu'au moment où il eft impoffible d'en
faire ufage ; l'expérience feule peut les
procurer ; la jeuneffe en conféquence ne
doit voir que dans un avenir bien éloi
gné le fruit de fes travaux & de fes études
; on fe propofe de fuppléer à cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
expérience par de bons principes qui leur
préfentent avec des couleurs véritables la
nature des chofes , les efprits , les coeurs,
les paffions , les vertus & les vices. C'eſt
l'objet de l'ouvrage que nous annonçons ;
l'auteur avertit lui- même qu'il s'eft moins
attaché à dire des chofes neuves qu'à raffembler
dans un petit volume ce que les
écrivains les plus eftimés ont dit de
meilleur fur les différens objets dont il
traire. Quoique je me borne au feul
a titre de compilateur , je n'ai pourtant
و د
"
fuivi fervilement aucun auteur ni au-
» cune autorité ; la méthode que j'ai employée
eft moins une efpece de plagiat
» qu'un ufage libre & commode des obfervations
d'autrui , qui raffemble en
» un centre commun les lumieres de plu-
» fieurs âges pour éclairer le genre hu-
» main plus fûrement & avec plus d'avantage.
Du refte , j'ai tout approprié à
» ma façon de penfer , m'attachant avec
» foin à donner de la confonnance aux
différentes idées que j'ai adoptées &
» mêlées aux miennes , afin d'en former
» un tout qui fût lié & fans difparates .
J'ai quelquefois cité les fources où j'ai
puifé ; quelquefois auffi j'ai été obligé
» de m'en difpenfer , faute de mémoire ,
*
20.
ע
DECEMBRE. 83
1769 .
"
» parce que cet ouvrage avoit été com-
» mencé pour mon feul ufage , & que je
ne fongeois guères d'abord à le rendre
public . Mais ayant recueilli ces maté-
» riaux épars dans mon porte- feuille
» ayant joint mes réflexions & obfervations
particulieres à celles d'autrui
» ayant mis le tout en ordre , j'y ai ap-
» perçu un enchaînement de matieres
formé comme par la main du hafard
qui m'a paru pouvoir fervir de fil
» conduire un jeune homme dans le labyrinthe
des fciences & du monde. »
"
""
pour
L'auteur , dans ces mots , a donné une
idée de fon ouvrage & l'a apprécié , il a
effectivement beaucoup lu & beaucoup
penfé ; il traite fucceffivement d'une infinité
de matieres différentes ; fur chaque
objet , il donne des penfées & des maximes
détachées qu'il a cependant eu l'art
de lier enfemble de maniere que leur
réunion forme un tout affez généralement
régulier qui fatisfait le lecteur & l'inftruit.
Il faudroit un extrait fort étendu
pour faire connoître cet ouvrage , & il
ne le feroit encore qu'imparfaitement ;
les bornes que nous nous fommes prefcrites
nous empêchent d'entrer dans des
détails ; il mérite d'être lu de fuite & me
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
dité par les jeunes gens auxquels il eft
principalement deftiné .
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs
claffiques , Grecs & Latins , tant facrés
que profanes , contenant la géographie,
l'histoire , la fable & les antiquités , dédié
à Mgr le Duc de Choifeul ; par
M. Sabbathier , profefleur au collége
de Châlons- fur Marne , & fecrétaire
perpétuel de la fociété littéraire de la
même ville . A Châlons- fur Marne ,
chez Seneuze , imprimeur du Roi, dans
la grande rue ; & fe trouve à Paris ,
chez Delalain rue de la Comédie
Françoife ; Barbou rue des Mathuzins
; Hériffant , fils , rue St Jacques ;
tom. VI. in- 8°.
>
Cet ouvrage de M. Sabbathier eft déjà
connu dans la république des lettres ; les
cinq premiers volumes qui ont paru l'ont
annoncé de la maniere la plus avantageufe
, & ont fait defirer avec impatience
que la fuite ne s'en faffe pas attendre
long-tems ; ce fixiéme volume a tout le
mérite des précédens ; la géographie ,
T'hiftoire , la fable & les antiquités y font
développées avec beaucoup d'ordre & de
profondeur; la plupart des articles de ce
"
DECEMBRE. 1769. 85
dictionnaire forment des differtations
remplies de recherches & de difcuffions
éclairées par une critique judicieuſe , &
qui jettent une nouvelle lumiere fur une
infinité de parties de l'hiftoire qui étoient
encore obfcures faute d'avoir été fuffifamment
approfondies . L'étendue de ces
articles & les bornes de nos extraits ne
nous permettent pas d'en inférer quelques-
uns ; nous y renvoyons nos lecteurs;
ils verront dans prefque tous des differtations
intéreffantes & curieufes qui forment
un tout complet , qu'on auroit pu
imprimer féparément , & qui auroient
fuffi pour faire à M. Sabbathier une réputation
diftinguée ; les mots Baal , Babylone
, Bacchus , Bactriane , bagues ,
Baléares , bâtiment , Belde , Benadad II ,
Befançon, Bethulie , & une infinité d'autres
font de cette efpéce. Il n'en eft aucun
qui ne préfente des détails curieux
nous nous arrêterons un inftant fur celui
baguette fa brieveté nous détermine
beaucoup plus que fon importance. La
baguette , portée devant les anciens , étoit
une marque d'autorité. Le Gymnáfiarque,
c'eft à- dire l'officier qui préfidoir au gouvernement
des athletes , avoit droit de
la porter & de la faire porter devant lui
86 MERCURE DE FRANCE.
par des bedeaux prêts à exécuter fes ordres.
Les anciens avoient aufli des baguettes
magiques. Nabuchodonofor venant
avec fon armée vers la Paleſtine
s'arrêta à l'entrée de deux chemins , &
mêla des fléches dans un carquois pour
en tirer un augure de la route qu'il devoit
prendre ; cette fuperftition est trèsancienne.
Les Chaldéens , lorfqu'ils vouloient
entreprendre quelque voyage , écrivoient
fur des baguettes ou fur des fléches
le nom des villes où ils vouloient
aller; ils les mêloient enfuite dans un carquois
, & ils fe déterminoient à fe rendre
dans celle dont le nom étoit écrit fur la
baguette ou fur la fléche qui venoit la
premiere. « Cet ufage de deviner par les
» baguetres eft très - ancien dans l'Orient ;
les Scythes & les Alains devinoient
» par le moyen de certaines branches de
» faule ou de myrthe . Les Arabes encore
» aujourd'hui fe fervent de trois flèches
» enfermées dans un fac. Sur l'une , ils
» écrivent : commandez - moi , Seigneur ;
fur l'autre , empêchez , Seigneur ; ils n'é-
» crivent rien ſur la troifiéme . Si la fé-
» che
que l'on tire la premiere du fac
» porte , empêchez, Seigneur , on n'entreprend
point la chofe dont il s'agit. On
DECEMBRE . 1769. 87
"
»
"
» voit auffi quelque chofe de pareil chez
» les Turcs & chez les Chinois ; & cela
» fe pratiquoit anciennement chez les
» Médes & les Hébreux. Tacite le re-
» marque chez les Germains ; ils coupoient
en plufieurs piéces une branche
d'arbre fruitier , & les marquant de cer-
» tains caracteres , ils les jetoient fur un
drap blanc. Alors le pere de famille
levoit les branches les unes après les
autres , & en tiroit des augures pour
l'avenir , par l'infpection des caracteres
qui y étoient. On parle d'une baguette
magique avec laquelle on fait les cer-
» cles qui fervent aux opérations magi-
» ques. Elle doit être de coudrier , de la
» pouffe d'une année. Il faut la couper
» le premier mercredi de la lune , entre
» onze & douze heures de nuit ; en la
coupant il faut prononcer certaines paroles
; il faut que le couteau foit neuf,
» & il faut le retirer en haut en coupant
» la baguette. Il faut la benir & écrire au
" gros bout , Agla , au milieu , v , & le
Tetragrammaton au petit bout , avec
une croix à chaque mot , & dire : con
juro te citò mihi obedire. Venias per
» Deum vivum ; une croix : per Deum ve-
» rum , une feconde ; per Deum fanctum,
» une troifiéme. »
88 MERCURE DE FRANCE.
Mémoire fur un marbre des Juifs que l'on
voit à Befiers ; par M. Mailhol , chanoine
régulier , de l'académie royale
des fciences & belles lettres de Befiers
, in-4°. 21 pag.
-
Ce marbre des Juifs n'eft qu'une pierre
commune ; M. Mailhol l'appelle marbre
en fuivant l'ufage des antiquaires qui
donnent ordinairement ce nom à toute
efpece de pierre chargée d'une infcription
antique. Celle ci a été trouvée dans la
maifon de M. Chalandier à Befiers , au
bourg de Maureillan , & l'infcription a
été traduite en 1608. Cette traduction eft
confervée dans le chapitre de Befiers ; il
y en a une autre faite par M. Andoque
& qui eft inférée dans le catalogue des
évêques de Beliers , année 165 , pag. 37.
M. Mailhol donne ces deux traductions
& yjoint deux autres qu'il a faites. L'une
latine & l'autre françoife ; nous rappor
terons cette derniere. *« Cette pierre a été
» gravée pour fervir de monument aux
* Les lignes de l'infcription font au nombre de
dix ; la pierre n'eft pas tout- à-fait entiere , & le
commencement de chaque ligne manque , M.
Mailhol a marqué les vuides par des points.
DECEMBRE. 1769 . 89
"
"
» enfans d'Ifraël , afin que nos defcendans
» fachent ce que.... . Il a empêché
» par fa toute puiffance , & les merveil-
» les qu'il a opérées pour fe faire connoî-
» tre à nous habitans de cette ville - ci ;
» car , parce que nous avions péché...
» Et il détruifit notre fanctuaire , la mai-
» fon qui faifoit notre gloire , dans laquelle
nous avions coutume de chanter
» les louanges de notre Dieu ; & nous
» fumes bannis de notre terre ... Et ils
❞ comprendront : & en un inftant , par
» l'opération de notre Dieu , il fut en-
» Aammé d'ardeur pour la ville ; & il
» abolit notre captivité ; il ent compaf-
» fion de nous , & nous fit retourner à...
» Nous trouvons grace aux yeux de nos
» Rois & de nos princes ; enforte qu'ils
» nous laifferent un refte de nation &
qu'ils nous donnerent la vie , pour éri-
» ger la maifon de notre Dieu. . . fes
» mafures & rétablir fon bâtiment , nos
» mains furent donc remplies d'une très-
» grande force ; & par le fecours de notre
» Dieu , qui nous étoit favorable , le bâ-
» timent fut réfolu & tracé... Ses ruines
» furent réparées & le Saint des Saints ,
» lieu de cette arche dans laquelle font
» les livres de la loi de notre Dieu , fut
"
୨୦ MERCURE
DE FRANCE
.
» bâti ; & à la ville... une forme nou-
» velle. Les principaux des grands de no-
» tre ville firent des donations au lieu de
» la maifon de notre Dieu , & fon bâti-
» ment devint auffi éclatant que la neige.
C'est pourquoi ... apprenez à dif-
» tinguer notre Dieu . Or , cet édifice fut
» achevé le 13 jour du dernier mois de
» l'année 4900 ... Qu'il daigne , tandis
»
qu'il conduit le monde à la fin , faire
» fentir conftamment à fon peuple les ef-
» fets de fa miféricorde ; qu'il fe hâte de
» nous venger ; qu'il raffemble & rame-
» ne nos freres difperfés ; qu'il falſe ve-
» nir notre Meffie... Qu'il rende la pa-
» reille aux autres par un femblable ren-
» verfement ; qu'il bâtiffe fa maifon dans
» la ville , & qu'il habite au milieu d'elle
comme dans les tems reculés . Enfin
qu'il y ait de tous les côtés un cordeau
» tendu fur lequel repofe la paix , & où
» il répande d'abondantes rofées ,
puiffions - nous avoir la joie de voir la
» conftruction de la maifon du fanctuai-
» re ! Amen . »
La traduction de M. Mailhol eft différente
des deux autres , fur- tout en ce
qu'il rend au paffé ce qui y eft dit au fujet
de la conftruction du temple , au lieu que
DECEMBRE. 1769. 91
les deux premiers traducteurs ont employé
le futur , ce qui avoit fait penfer aux fçavans
que ce marbre étoit la production
de quelques Juifs enthoufiaftes qui fe mêloient
de prédire le jour , le mois & l'année
où leur temple feroit rebâti & achevé.
M. Mailhol entre dans des difcuffions
au fujet du lieu & du tems où cette pierre
a été gravée ; fes recherches le conduifent
à penfer que ce fut à Jerufalem même
où les Juifs fe raffemblerent quelque
tems après qu'elle eut été ruinée par Vefpafien
, & la releverent affez bien pour
la mettre en état de faire quelque réfiftance
fous Adrien . L'époque de l'infcription
lui paroît devoir être placée dans cet
intervalle de tems , & peut être fous
Trajan , pendant qu'on maffacroit les
Juifs revoltés dans les provinces de l'empire.
C'eft de là que viennent les voeux
des Juifs pour que le Seigneur venge la
nation , la raſſemble , envoie le Meffie &
rende la pareille aux autres , c'eſt - à - dire
aux Romains leurs ennemis , qui avoient
détruit leur ville. Jufqu'ici l'on peut être
de l'avis de M. Mailhol ; mais fi quelques
Juifs fanatiques ont enfin emporté
cette pierre de Jerufalem , pourquoi l'ont
ils tranfportée à Befiers plutôt qu'ailleurs ;
-
92 MERCURE DE FRANCE.
nous ignorons fi cette conjecture fera généralement
adoptée , la voici . « Ceux qui
» favent que cette nation eft capable d'ap-
" puyer fes frivoles efpérances fur un
rien , pourront goûter ma conjecture ;
» c'eft que Befiers portoit en latin & en
» grec un nom fort reffemblant ( Bater-
» ra ) à celui de Béther , où les Juifs
» avoient eſpéré de pouvoir fe défen-
» dre contre les armées de l'empereur
» Adrien. "
L'auteur s'attache à prouver enfuite
que cette reconstruction du temple dont
il est parlé , eft celle qui fut faite après la
grande captivité des Juifs à Babylone , &
qui fut achevée la fixième année de Darius
; la date qu'en donne l'infcription eft
précife , elle eft fixée à l'an de la création
4900 ; ce calcul eft exactement conforme
à la chronologie des Septantes ; l'auteur
entre dans des détails pour montrer cette
conformité , il en résulte des conféquences
importantes , c'eft que la chronologie
de Moïse a été altérée dans le texte hébreu
, & que celle de la verfion grecque
eft la feule que l'on doive fuivre. Cette
propofition a befoin de preuves ; M. Mailhol
compte les donner inceffamment.
Elles formerout l'objet d'un autre méDECEMBRE.
1769. 93
moire qui ne fera ni moins intéreffant, ni
moins fçavant , ni moins curieux
lui - ci .
que ce-
Eloge de M. le Cat ; par M. Valentin , du
college royal de chirurgie de Paris . A
Paris. A Londres , in 8 ° . 59 pag .
Les fervices importans que M. le Cat
a rendus aux fciences , aux arts & à l'hu
manité , méritent la reconnoillance des
hommes ; elle ne peut fe manifefter que
par des éloges publics ; c'eft un tribut
qu'on doit à la mémoire des citoyens utiles
dont on regrette la perte ; ils ont travaillé
pour le mériter ; s'ils ne peuvent
en jouir eux- mêmes , les effets en réjailliffent
du moins fur leurs familles ; ils
encouragent les autres à marcher fur leurs
traces & à fe rendre dignes d'être loués à
leur tour. Claude Nicolas le Cat nâquit à
Blerancourt le 6 Septembre 1700. Son
pere étoit un chirurgien eftimé ; fa mere
étoit la fille d'un homme qui s'étoit rendu
célèbre dans la même profeffion . M. le
Cat fe deftina d'abord à l'état eccléfiaftique
; ce goût fe diffipa bientôt , & il embrafla
avec ardeur l'architecture militaire
; il trouva des obitacles qui l'engagerent
à fe tourner du côté de la chirurgie;
94 MERCURE DE FRANCE.
cette profeflion lui devint d'autant plas
chere que la phyfique à laquelle il s'étoit
voué en eft la bafe ; M. de Treffan , archevêque
de Rouen , fe l'attacha en 1729
comme médecin & comme chirurgien ,
quoiqu'il n'ait pris que trois ans après , le
konnet de docteur. En 1731 M. le Cat
obtint la furvivance de chirurgien major
de l'Hôtel -Dieu de Rouen ; il fixa bientôt
fa réfidence dans cette ville . Dès les
commencemens de fon établiſſement il
enfeigna l'anatomie. En 1746 il ajouta à
fes leçons un cours de phyfique expérimentale.
Pour exciter l'émulation parmi
fes éleves , il fonda trois prix en faveur
de ceux qui fe diftingueroient dans l'étu
de de l'anatomie. Cette générofité , rare
alors , fut d'autant plus admirable dáns
M. le Cat que fa fortune étoit modique;
l'envie , qui tâche de tout fléttir , a voulu
envain empoifonner cette action de M.
le Cat , en l'attribuant à une avidité infatiable
de gloire. « En appréciant ces griefs,
» tout ce qui en réfalte , c'eft que M.le
» Cat étoit homme & que la fupériorité
» de fon génie n'avoit pu le préferver de
toutes les foiblefles attachées à l'humanité
; mais par combien de vertus ne
» les a - t- il pas rachetées ! Il aimoit les
DECEMBRE. 1769. 95
arts & la gloire , il n'avoit pas d'autres
pallions ; c'étoient celles- là qui le ren-
» doient quelquefois critique , ardent
» envers les autres , & apologifte chaud
» ou plutôt naïf de lui - même. Quand il
» auroit donné à cet égard dans quelques
» excès , quand il auroit trop fait valoir
» fes talens & leurs productions , fa mé-
» moire en doit - elle être moins chérie
» & moins refpectée ? » Il étoit inutile de
rappeler ce reproche ; on peut le faire à
tous les grands talens ; mais faut il regarder
l'amour de la gloire comme un défaut
? N'est - ce pas lui qui a fait faire les
plus grandes chofes ? Otez ce reffort , que
deviendront les fciences ?
M. Valentin donne une idée des ouvrages
de M. le Cat ; la continuité de fes
travaux épuifa fes forces , il mourut après
une courte maladie le 20 Août de l'année
derniere . Il n'a laiffé qu'une fille qui
eft mariée à M. David , maître en chirurgie
à Paris , connu par fes talens & par
des ouvrages eftimés tant en phyfique
qu'en chirurgie.
Thamar , tragédie , tirée de l'écriture fainte
; par M. L. C. R. , officier Irlandois.
A Bruxelles , & à Abbeville , chez L.
96 MERCURE DE FRANCE.
A. de Vérité , libraire ; & à Paris , chez
Lacombe , rue Chriſtine , in - 8 ° . 71 p.
Le célèbre Defpréaux avoit dit :
De la religion les myfteres terribles ,
D'ornemens égayés ne font pas fufceptibles.
L'auteur de la tragédie que nous annonçons
n'eft point de l'avis du légiflateur
du Parnaffe françois ; il a raifon de
penfer qu'un fujet qui , au grand & au
pathétique , joindroit le mérite de la vérité
, & d'une vérité auffi généralement
reconnue & confacrée que les faits tirés
de l'écriture , n'en pourroit devenir que
plus augufte & plus intéreffant ; les myfteres
repréſentés autrefois par les confreres
de la Paffion , l'emploi ridicule & bi
farre que quelques écrivains en faifoient
encore dans leurs poëmes , ont dicté le
jugement de Defpréaux ; mais il étoit
bien éloigné de penfer ainfi lorfqu'il lifoit
Polieucte , Efther , Athalie. L'abus
feul dont il ne voyoit que trop d'exemples
de fon tems , lui avoit infpiré cette
maxime févere , faite pour retenir les
auteurs qui , avec plus de zèle que de gé
nie , aviliffent quelquefois & rendent
ridicule ce qui doit être refpectable. Nous
citerons
DECEMBRE. 1769. 97
"
citerons un paffage de fa préface placée à
la tête de Thamar. « Dans les réflexions
» que j'ai faites fur la maniere dont on
pourroit mettre fur la fcène les faits
» intére fans de l'hiftoire facrée , je ne
déguiferai pas que j'ai eu le malheur
» de trouver que la tragédie d'Athalie
» n'avoit pas atteint le but . On ne peut
» être plus admirateur que je le fuis de
» la perfection de cette piéce à bien des
"
ןג
égards ; le feul reproche que j'oferai lui
» faire , c'eft que les paflions qui y agi-
» tent les fpectateurs n'ont ni là chaleur ,
» ni la violence de celles que l'on voit
» dans les fujets profanes , traités par le
» même auteur. Les refforts de l'ame font
» bien plus agités par les égaremens de
» Phédre que par les reffentimens d'A-
ور
thalie ; l'efpece de conformité que j'ai
» trouvée entre Thamar & cette premie-
» re , m'a décidé pour le fujet. »
Thamar avoit époufé fucceffivement
Her & Onan , fils de Juda . Her fut mé
chant devant l'Eternel & il mourut ; l'écriture
, qui ne nous laiffe pas ignorer le
crime d'Onan , ne nous apprend point
celui de fon aîné ; on a formé plufieurs
conjectures à ce fujet ; la plûpart font vagues
; celle qui eft reçue généralement
E
98
MERCURE DE FRANCE .
eft que tous deux s'étoient rendus coupa
bles du même crime ; cette idée cependant
laifle quelques difficultés après
elle ; l'écriture explique les motifs de la
conduite d'Onan avec Thamar ; il ne
vouloit point avoir d'enfans , parce que
le premier né devoit porter le nom de
fon frere , & être cenfé lui appartenir.
Her ne pouvoit pas avoir ce motif; les
Rabins , qui font merveilleux en fait de
conjectures abfurdes , n'ont pas manqué
de lui en donner un ; ils affurent gravement
que Thamar étoit belle & bien faite
, & que fon premier mari craignoit de
lui gâter la taille.
L'auteur de la tragédie fuppofe que les
deux freres avoient traité leur époufe de
la même maniere . Veuve de deux maris ,
Thamar étoit encore fille ; Sela . le troifiéme
fils de Juda , lui étoit deftiné; mais
il étoit trop jeune , & dans la fuite le pe
re craignant pour lui le fort de fes aînés ,
avoit retardé le mariage , au grand regret
de Sela qui étoit éperdument amoureux
de Thamar. Celle- ci , méprifée déjà par
les deux freres , ne devoit gueres être tentée
d'en époufer un troifiéme . L'auteur
lui donne une paffion violente pour Juda
même : cet amour , & la maniere dont fes
DECEMBRE . 1769. 99
maris en ont ufé à ſon égard , la juſtifient
à fes propres yeux , & excufent en
partie la fupercherie qu'elle fit à fon beaupere
, lorfqu'elle fe préfenta devant lui
dans un carrefour , couverte d'un voile ,
& qu'elle mit un prix aux faveurs qu'elle
lui accorda. Cette aventure & les fuites
qu'elle eut pour Thamat forment l'expofition
de la tragédie.
Juda ignore abfolument ce qui s'eft
paffé entre lui & fa bru ; preffé par Mefraïm
, pere de Thamar , de conclure l'hymen
projeté entr'eux , il eft épouvanté
par des fonges qui lui annoncent que
Dieu eft irrité ; Mefraïm , piqué de fes
délais , croit qu'ils lui font infpirés par
l'orgueil qui lui fait dédaigner de s'allier
une troifiéme fois avec un Chananéen .
Thamar , de fon côté , approuve ces délais
, & fait tous fes efforts pour les prolonger
; elle frémit à l'idée feule d'époufer
le fils de l'homme qu'elle aime & qui
l'a rendue mere ; elle met inutilement
tout en ufage pour fufpendre encore cet
hymen. Le jour en eft fixé au lendemain ;
défefpérée , ne fachant comment éviter
l'incefte , n'ofant avouer la caufe du refus
qu'elle fait d'époufer Sela , elle fe réfout
à la mort. Elle va trouver Juda ; elle lui
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
apprend qu'elle eft indigne de fon fils ,
qu'elle eft adultere , & qu'elle porte dans
fon fein le fruit d'un amour criminel.Cette
fcène offre de l'intérêt & une forte de
grandeur. Juda gémit du crime de Thamar
, & de la néceffité cruelle qui l'oblige
à la punir ; il doit lui - même venger
l'honneur & la mémoire de fes fils , &
condamner fa belle fille au bucher ; il la
pleure , il cherche à s'affermir auprès
d'Hiras fon confident , qu'il inftruit ainſi
de la nouvelle terrible qu'il vient d'apprendre.
Plus hardie & plus profane encor
Que deux époux pervers , l'opprobre déplorable
De ma race à la fois malheureuſe & coupable ,
L'infâme nous trompoit , & fon coeur corrompu
Sous un front innocent où brilloit la vertu ,
Ne cachoit qu'une lâche & perfide adultere ;
Ses flancs font... cher Hiras , que veux tu que
j'espère ?
Mefraïm demande grace pour fa fille
& trouve Juda inexorable ; il devient furieux
& blafphême le Dieu de Jacob qui,
après avoir affuré que le Meffie defcendroit
des fils de Thamar , trompe cette
DECEMBRE . 1769. 101
efpérance & exige fa mort ; il tente de la
fauver en employant la force ; Thamar
délivrée , revient elle -même fe remettre
entre les mains de Juda , qui admire fon
courage & retarde fon fupplice pour confulter
encore le Seigneur fur ce qu'il doit
faire ; il fe croit enfin obligé de l'ordonner
, parce qu'il n'a point reçu de répon
fe. Au moment où Thamar eft fur le bucher
, la foudre gronde , éclate , le difperfe
& l'embrafe ; les flammes refpectent
la victime. Elle voit dans cette merveille
une preuve des bontés du ciel pour elle ;
elle envoie à Juda le gage qu'elle en avoir
reçu lorfqu'elle s'étoit préfentée à lui dans
le carrefour ; Juda le reconnoît , s'avoue
coupable , & remercie le ciel qui lui pardonne
; il termine la piéce par quelques
vers prophétiques qui défignent le Mcffie
, dont un des fils que porte Thamar
doit être l'ancêtre .
Les remords & le trouble de Thamar
forment les grands mouvemens de cette
piece ; c'eft par eux que l'auteur a voulu
toucher ; c'est la paffion inceftueufe de la
fille de Mefraïm pour Juda qu'on oppofe
à celle de Phédre pour le fils de fon époux;
c'est ainsi qu'elle eft exprimée.
• • Non , non , plutôt de ces fens enivrés ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
En aveugle fuivant la honteufe foibleffe ,
Inconnue , à Juda j'infpirai mon ivreffe.
Mesflancs infortunés de ce tranſport coupable ,
Portent en frémiſſant le fruit abominable ,
Je fuis enfin... tu trembles à cet affreux recit.
Thamar juftifie ainfi fa paffion.
Par cette flamme affreufe ,
Malgré toute l'horreur qu'elle excite à tes yeux ,
Ni Juda , ni Thamar n'étoient inceftueux .
Par fes fils criminels fans cefle repouffée ,
Je n'étois en fecret qu'amante méprifée ;
Mon amour dédaigné ne partagea jamais
Leur lit déjà fouillé par affez de forfaits .
Te le dirai - je ? Alors dans ce jour favorable ,
Dès l'inſtant mon ardeur parut moins condamnable.
Les vertus de Juda fervoient à l'augmenter.
Ses freres , que Sela pouvoit trop imiter ,
De les jours languiflans l'enfance & la foibleffe ;
Tout enfin , jufqu'au ciel dont j'avois la promeffe
Que fou peuple , à mes fils , obéiroit un jour ,
Semblóir approuver mon amour.
par cet oracle
DECEMBRE. 1769. 103
Et bientôt trop livrée à cette ardeur funefte ,
J'ofois... Ah ! j'ofois tout.
Mémoire fur les moyens de perfectionner les
études publiques & particulieres , où l'on
montre en quoi il paroît que conſiſte
la perfection de la méthode d'enfeigner.
A Paris , chez la veuve Mequignon
, libraire , rue de la Juiverie ,
in - 12 .
Ce mémoire a déjà paru dans un recueil
publié en 1763 ; on vient de le réim
primer avec des augmentations confidérables
& importantes ; on s'y propofe de
rendre les études moins pénibles aux jeunes
gens , & de leur donner un attrait
qu'elles n'ont pas ordinairement pour
eux ; de les rendre plus utiles , en indiquant
les moyens par lefquels elles peuvent
développer plus fûrement la pénétration
, la jufteffe & la fagacité. On y
joint ceux d'exciter l'émulation & de former
le coeur & les moeurs. Ce mémoire
eft plein d'excellentes vues ; il exige quelques
changemens confidérables dans les
claffes & dans leur ordre ; il n'eft pas
étonnant que les maîtres qui font accoutumés
à la vieille routine , qui deman-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
de moins de foin de leur part , ne ſe preffent
pas de la changer contre une méthode
qui tourneroit à la vérité au profit de
leurs écoliers , mais qui leur donneroit à
eux plus de peine ; les réformes fe font
lentement dans les colléges ; elles commencent
à s'y infinuer , mais leurs progrès
font médiocres , & ils le feront longtems
fi l'autorité ne vient à l'appui de la
raifon ; envain cette derniere combat la
routine antique & barbare ; dès qu'elle
ne produit que de foibles effets , il eſt
néceffaire d'employer une autre force ;
dans quelques années enfuite on rougira
d'avoir attendu des ordres pour fe déterminer
en faveur de ce qui étoit raiſonnable
, & on ne s'en confolera qu'en refléchiffant
que de tous tems & en toutes
chofes il en a été de même.
Le Zinzolin , jeu frivole & moral , avec
cette épigraphe : Ludendo pingimus . A
Amfterdam , chez les Libraires afſociés
, in - 8°. 101 pag.
Le Zinzolin eſt un nouveau jeu dont
on explique les regles dans cette brochure.
Elle eft dédiée à M. de M .... qui
vraisemblablement , eft un magiftrat ; le
ton de la dédicace fera juger de celui de

DECEMBRE. 1769. 105
"
"
""
l'ouvrage ; c'eft ainfi qu'elle debute . « On
» convient affez unanimement que vous
» favez raifonner ; mais on fe rétracte
» lorfque vous vous avifez de differter fur
» nos jeux. On vous accuſe hautement
» d'en ignorer les principes ; on a cru
» même remarquer , quand vous tenez
» des cartes au vingt & un , qui ne devroit
» pas être un jeu très- effrayant pour vo-
» tre intelligence , que vous vous égarez
» dans fa marche , & y faites les fautes
» les moins tolérables ; on pouffe le reproche
bien plus loin : vous jouez , dit-
» on , fans attention & fans intérêt. » A
ce reproche fi grave on joint celui ci ;
M. de M. employe depuis vingt cinq ans
la moitié du jour à rendre la juftice à des
plaideurs qu'il n'a jamais vus , à concilier
des compatriotes qui n'ont pas les moyens
d'obtenir cette juftice en fuivant les formes
ruineuſes , à protéger des veuves
qu'il n'a point connues , des orphelins
dont il n'eft pas le pere : il partage l'autre
moitié du jour en deux parts , dont l'une
eft confacrée à des péculations profondes
qui n'ont pour ob er que l'utilité publique
; il donne l'autre à la fociété. L'auteur
, affligé du ridicule que fe donne M.
de M. , compofe exprès pour lui un jeu
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
moral dans l'eſpérance de le reconcilier
avec ceux qui font en ufage dans le monde
, & qui font le charme de toutes les
fociétés.
Nous ne nous arrêterons point fur les
regles du jeu , ni fur l'hiftoire de l'invention
, ni fur l'explication morale de
toutes les parties ; on a voulu piaifanter;
quelquefois on a réuffi , mais bien fou
vent on a manqué le but. Quant au jeu ,
il vaut les autres que l'on joue , & peut
occuper agréablement. Nous renvoyons
au livre même qui en traite , ceux de nos
lecteurs qui feront curieux d'en connoître
les regles.
Recherches fur les ruines d'Herculanum &
fur les lumieres qui peuvent en résulter
relativement à l'état préfent des fciences
& des arts , avec un traité fur la fabrique
des mofaïques ; par M. Fougeroux
de Bondaroy , de l'académie roya
le des fciences , de l'inftitut de Bologne,
de la fociété royale d'Edimbourg ,
&c. A Paris , chez Defaint , libraire
rue du Foin , in- 8 °. >:
La ville d'Herculanum a été enſevelie
pendant environ 1700 ans fous des monaux
de laves & de cendres ; le haſarda
DECEMBRE. 1769. 107
fait découvrir quelques antiquités à des
particuliers qui creufoient dans la terre ,
ou pour jeter des fondemens de maiſon
ou pour former des puits ; des curieux
firent continuer les fouilles ; le Roi de
Naples réclama les ouvrages commencés
& les fit pourfuivre à fes frais. M. de
Bondaroy donne , dans cet ouvrage , le détail
des antiquités qu'il a vues dans le mu
feum Herculanenfe , à Naples ; il s'arrête
principalement fur les morceaux qui peuvent
fervir à l'hiftoire des fciences & des
arts ; il décrit enfuite les ouvrages de
peinture qu'on a tirés des ruines de cette
ville , & finit par parler des beaux morceaux
de fculpture qu'on y a auffi découverts
. Les anciens favoient faire le verre
avant la ruine d'Herculanum ; mais ils ne
favoient pas l'étamer ; leurs miroirs
étoient de métal ; on a trouvé plufieurs
bouteilles dont la plupart avoient une
forme longue. « Le verre eft de couleur
» verte , mais moins foncée que celle de
» nos carrafons ; elles font d'inégale
épaiffeur , & beaucoup plus pefantes
» que celles qu'on fait aujourd'hui . Je
crois que le bon état où elles fe font
» confervées doit prouver que les anciens
» favoient le vrai mêlange de fels & de
300
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
» fable qui pouvoit donner le bon verre.
Nos bo tenies enfoutes dans des ter-
» res talines , comme l'ont été celles d'Her-
» culanum , fubfifteroient elles auffi long-
» tems que l'ont fait les bouteilles des
» anciens , qui fe trouvent aujourd'hui
» feulement ternies avec des couleurs
» d'iris répandues fur différentes parties
» de ce verre . »
ود
M. de Bondaroy s'étend fur les manuferits
qu'on a trouvés dans les ruines ..
d'Herculanum & fur la maniere dont on
eft parvenu à les dérouler. Il a vu quatre
de ces manufcrits déroulés & mis fur roile.
Dans l'un il s'agit de favoir fi la
mufique eft une fcience de pur agré
» men , on fi elle eft utile à la fociété, les
» autres manufcrits font un traité de rhé-
» torique , un de philofophie & un ouvrage
de morale . Le hafard nous auroit
» plus favorifés dans le choix de ces qua-
» tre manufcrits , s'il nous eût procuré
quelques uns des ouvrages anciens que
» nous regrettons d'avoir perdus , & dont
» il ne nous refte aujourd'hui que les ti-
» tres , ou d'autres auxquels il fe trouve
» beaucoup de lacunes .
»
"
ود
L'article où l'aureur traire des tableaux
eft très-curieux ; une grande partie des
DECEMBRE. 1769. 109
peintures d'Herculanum eft fur une efpece
de ftuc ; en paffant de l'eau fur la
couleur elle s'efface , ce qui prouve qu'el
le n'eft qu'en détrempe ; comme elle a pénétré
peu profondement dans le mortier,
on conjecture qu'elle a été faite avec de
la gomme. Les proportions des figures
dans la plupart de ces tableaux paroiffent
régulieres ; mais elles font d'une compofition
froide. Il leur manque deux perfections
que nous avons ajoutées à l'art
de peindre la diminution des objets à
mefure qu'ils s'éloignent de notre vue &
la dégradation dans les teintes . Plufieurs
de ces tableaux offrent auffi beaucoup.
d'inftrumens de mufique ; le plus grand
nombre confifte en lyre . Cet inftrument
approche beaucoup de notre harpe. Les
ftatues qu'on a découvertes femblent prouver
que les anciens, plus corrects que nous
dans le deffein & les prop rtions des figures
, entendoient moin bien l'ensemble
d'un grouppe. Ils réuffiffoient fingulierement
dans les draperies , & s'étudioient
d'après des étoffes mouillées.
Nous ne nous arrêterons pas fur toutes
les parties de cet ouvrage qui mérite d'être
lu , airfi que le traité de l'auteur fur
la fabrique des mofaïques. M. de Bon110
MERCURE DE FRANCE .
daroy a rempli fon livre de recherches &
d'obfervations très- curieufes ; il parle de
beaucoup d'objets dont on n'a point encore
fait mention dans le recueil des antiquités
d'Herculanum , imprimé à Naples , &
fon ouvrage peut dédommager en partie
ceux qui n'ont point ce recueil qui ne ſe
vend point & qui , par conféquent, eft fort
rare .
S. Felix Faucon , imprimeur du Clergé
du diocèfe de Poitiers , vient de mettre
en vente une nouvelle édition du Traité
de l'Orthographe Françoife , revue par M.
Reftaut , confidérablement augmentée
vol. in- 8°. On en trouve des exemplaires à
Paris, chez Lacombe, libraire, rue Chriftine.
Le libraire croit devoir avertir le
Public qu'il y a plufieurs éditions de ce
traité d'orthographe qui ont été contrefaites
tant en France que dans les pays
étrangers ; on les reconnoît aux papiers ,
caracteres , & principalement à l'italique
qui font effroyables ; aux vignettes , qui
font en fonte , tandis que celles de l'édition
de Poitiers font en bois du fameux
le Sueur , & que celle de l'épître dédica
toire porte les armes de Mgr le cardinal
de Rohan. Les éditions contrefaites font
DECEMBRE . 1769. 100
remplies de fautes , comme ayant été faites
par des imprimeurs ignorans , & par
des étrangers qui ne favent ni lire ni parler
françois.
Lettre de Brutus à Atticus. Certe lettre
roule fur le même fujet que celle qui
a été inférée dans le dernier Mercure
& peut en être regardée comme la
fuite & le complément .
"
Cicéron s'étonne , dites- vous , du filence
que je garde fur la conduite qu'il
tient dans le gouvernement . Puifque vous
m'en preffez , je vous dirai mon avis uniquement
pour céder à vos inftances . Je
fais que Cicéron n'a rien fait qu'avec de
bonnes intentions , & tien ne m'eft plus
connu que fes fentimens à l'égard de la
république. Cependant il a fait des démarches
, dirai - je , mal adroites ? Mais:
c'eft le plus prudent de tous les hommes ;
dirai- je , complaifantes ? Mais il n'a pas
craint de s'attirer fur les bras , pour l'intérêt
de l'état , un ennemi auffi puiſſant
qu'Antoine. Quoi qu'il en foit , il eft cer
tain que Cicéron a irrité plutôt que réprimé
la cupidité & la licence de cet en
112 MERCURE DE FRANCE
fant ; * qu'il accorde tout à fes liaiſons
avec Octave , jufqu'au point d'invectiver
contre nous , ce qui retombe fur lui doublement
; car fi Cafca eft un aflaffin pour
avoir tué Céfar , comme Cicéron l'a dit ;
Cicéron lui - même mérite bien plus ce
nom , puifque Caſca n'a tué qu'un homme
& que Cicéron en a fait périr plufieurs
. D'ailleurs lui convient il de parler
de Cafca , comme Beftia ** parle de
Cicéron ? Parce que nous ne citons pas à
tout propos nos ides de Mars , comme il
a à tout moment dans la bouche fes nones
de Décembre , aura- t-il meilleure grace
à blâmer une belle action que Beſtia &
Clodius n'en ont à blâmer fon confulat ?
Notre ami Cicéron fe vante d'avoit fait
la guerre en toge à l'armée de Marc- Antoine.
Que m'importe fi , pour récompenfe
d'avoir défait Antoine , on veut le
remplacer & fi celui là même qui a détruit
ce fléau , en produit un autre plus
difficile à exterminer ? Toute fa conduite
eft d'un homme qui ne refufe pas d'avoir
un maître , mais qui ne veut pas que ce
foit Antoine. Et quel gré dois je lui ſa-
.
* Octave.
** Un des ennemis de Ciceron.
DECEMBRE . 1769. 113
voir de ne craindre d'un tyran que fa colere
? Voilà qu'on décerne à Octave le
triomphe , une paye pour fes foldats &
une foule d'autres honneurs ; & vous
croyez qu'il ne voudra pas avoir la place
de celui dont il a déjà pris le nom ? Eftce
ainfi qu'a dû fe conduire un homme
confulaire , un homme tel que Cicéron ?
Puifque vous m'avez forcé de parler, il
faut vous réfoudre à entendre des chofes
défagréables . Je fouffre moi même à
vous les dire ; je fais vos fentimens pour
la république, & que toute défefpérée qu'elle
paroît , vous ne croyez pas les chofes
fans remede.
-
Je ne blâme point d'ailleurs votre oifiveté.
Votre âge , vos enfans , le plan de
vie que vous vous êtes fait , tout vous y
autorife ; & j'ai vu dans l'affaire de mon
ami Flavius que vous ne vouliez pas vous
faire d'ennemis . Mais , pour revenir à
Cicéron , quelle différence y a- t - il entre
fa conduite & celle d'un Salvidiénus ?
Qu'est - ce que celui ci auroit fait de
plus pour Octave . Cicéron craint , ditesvous
, que la guerre civile ne foit pas encore
éteinte . Fort bien . Il redoute un ennemi
battu , & ne redoute pas dans Octave
une armée victorieufe & la témérité
de la jeuneffe ! Peut- être le croit- il déjà
114 MERCURE DE FRANCE.
affez puiffant pour qu'on doive lui déférer
par avance tout ce qu'il eft en état d'envahir
. Que la crainte raifonne mal ! Quelle
précaution mal entendue que d'aller
au- devant des maux que l'on peut encore
éviter ! Mais c'eft que nous craignons la
mort , l'exil , la pauvreté. Voilà ce que
Cicéron regarde comme le plus grand
malheur , & pourvû qu'on lui accorde ce
qu'il demande , qu'il foit flatté , confidéré
, il accepte un efclavage honorable ,
fi pourtant l'honneur peur fe concilier
avec le dernier degré de l'opprobre . Octave
a beau appeler Cicéron fon pere , le
confulter fur tout , le louer , lui rendre
des actions de grace : les effets démentiront
les paroles.
il n'eft pas poffible de regarder comme
fon pere un homme qui n'eft pas libre ;
& c'eft pourtant à quoi travaille Cicéron ,
tour honnête homine qu'il eft ; voilà ce
que lui vaudra l'envie de plaire à Octave .
Je commence à avoir bien mauvaiſe idée
de la philofophie & des lettres dont Cicéron
a fait profeffion jufqu'ici . De quoi
fert tout ce qu'il a écrit pour la liberté , tous
ces traités fi étendus fur l'honneur , fur la
mort , l'exil , la pauvreté ? Philippe , le
beau pere d'Octave , eft bien plus philofophe
que Cicéron. Philippe n'a rien fait
DECEMBRE. 1769. 315
·
pour fon beau fils , & l'autre a tout fait
pour un homme qui ne lui eft rien . Qu'il
ceffe donc de fe glorifier lui - même &
d'aigrir nos douleurs. Que nous importe
qu'Antoine foit vaincu , fi un autre prend
fa place ? Sa défaite cependant n'eft pas
encore bien fûre , fi j'en crois ce que vous
m'écrivez . Au furplus , que Cicéron vive
efclave & fuppliant , puifque cette vie eft
de fon goût , & qu'il ne fe fouvient
plus ni de fon âge , ni de fes actions ,
ni de fes dignités . Mais moi , rien
ne m'empêchera de faire la guerre à la
tyrannie , quelle qu'elle foit , à la puiffance
, à la domination , à tout pouvoir
illégal , à tout ce qui voudra être au - def
fus des loix. Je ne ferai point de marché
pour la fervitude. Vous prétendez qu'Antoine
eft un honnête homme , je n'en
crois rien ; mais vos ancêtres ne vouloient
pas même de leur pere pour tyran . Je ne
vous aurois point écrit fi franchement fi
je ne vous aimois autant que Cicéron
croit être aimé d'Octave . Je fuis fâché
de vous affliger ; car vous aimez vos amis,
& fur- tout Cicéron . Soyez perfuadé que
je n'ai rien diminué de mon attachement
pour lui , mais beaucoup de l'opinion que
j'en avois
116 MERCURE DE FRANCE .
De la confervation des Enfans , ou les
moyens de les fortifier , de les préferver
& guérir des maladies , depuis l'inftant
de leur exiftence jufqu'à l'âge de
puberté ; par M. Raulin , docteur en
médecine , confeiller - médecin ordinaire
du Roi , cenfeur royal , de la fociété
royale de Londres , des académies
des belles - lettres , fciences & arts
de Bordeaux & de Rouen , & de celle
des arcades de Rome. A Paris , chez
Merlin , libraire , rue de la Harpe ;
tomes I & II , in- 12 .
L'enfance eft la faifon la plus délicate
de la vie ; les maladies auxquelles elle eft
expofée , font les plus funeftes ; elles arrêtent
la population dans fa fource ; chaque
enfant qu'elles enlevent eft un hom
me dont elles privent l'état ; rien n'intéreffe
plus l'humanité que les moyens de
diminuer leurs dangers , s'il n'eft pas poffible
de les anéantir entierement ; c'eft
l'objet des recherches de M. Raulin ; fon
zèle & fon travail méritent les plus grands
éloges . Il divife le tems où les foins font
néceſſaires à l'enfance , en quatre époques ;
la premiere renferme tout ce qui a rapport
à la génération , à la conception &
aux maladies du foetus jufqu'au moment
DECEMBRE . 1769. 117
de l'accouchement ; elle remplit le premier
volume qui forme deux parties affez
étendues , & qui ne laillent rien à defiret.
M. Raulin ne manque pas de rapporter
en paffant divers phénomènes qu'on
attribue généralement à l'imagination des
meres , il en donne quelquefois des explications
phyfiques ; mais il a la fageffe
de s'arrêter au point où les lumieres naturelles
ne trouvent plus qu'obfcurité , &
il ne tente point d'expliquer ce qui n'en
eft pas fufceptible. La feconde époque
n'eſt pas moins intéreſſante : ici l'enfant
eft né ; il ne partage plus les incommodités
de fa mere ; il forme un être diftinct
qui exige des foins particuliers & perfonnels
. On s'étend fur ceux qui lui convien.
nent jufqu'au fevrage . Ces deux volumes
ne tarderont pas d'être fuivis de deux autres
qui contiendront la méthode curative
des maladies ordinaires à ces deux époques
. M. Raulin publiera après cela fon
traité théorique des maladies de la troifiéme
& de la quatrième auquel il joindra
enfuite le traité pratique. Peu de médecins
avant lui s'étoient occupés de cet
objet effentiel ; & aucun n'avoit donné un
ouvrage auffi complet fur les maladies des
enfans & fur les moyens de les guérir ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft un fervice qu'il rend à l'humanité &
qui lui en affure les éloges & la reconnoiffance
.
Amuſemens de fociété , ou proverbes dramatiques.
A Paris , chez Sebaftien Jorry
, imprimeur - libraire , rue & vis-àvis
la Comédie Françoife , au grand
monarque & aux cigognes ; in 8°. VII
partie. Prix 36 fols.
Ces proverbes dramatiques font de la
même main que ceux que nous avons
déjà annoncés ; on y trouve la gaïté, l'efprit
& la facilité du dialogue qui ont fait
le fuccès des précédens. Cette feptiéme
partie en contient fix ; le premier a pour
titre , l'Ecrivain des charniers . Mile Jeanneton
, fille de Mde de l'Aiguille , marchande
lingere , aime beaucoup M. Dubois
, commis des barrieres ; mais fa mere
l'a promife à M. Difcret , écrivain , qui
a placé le tonneau qui lui fert de bureau
auprès de fa boutique ; M. Dubois , pour
fe débarraffer de ce rival , va le trouver
avec un bras en écharpe , & le prie de lui
écrire une lettre pour une Mlle Jeanneton
qu'il aimoit & qui vient de l'éconduire ;
par un rafinement d'amour propre , il veut
Le donner l'air d'être celui qui quitte &
梁 DECEMBRE. 1769. 119
non celui qui eft quitté ; M. Difcret fait
la lettre , elle eft auffi impertinente que
M. Dubois le defire ; la mere y eft furtout
traitée d'une maniere affez groffiere .
Le commis fait figner & dit qu'il s'appelle
Difcret ; l'écrivain , furpris de cette reffemblance
de nom , croit retrouver un parent
qu'il croyoit mort ; il accepte une
chopine de vin qu'on lui propofe ; la lettre
eft portée pendant ce tems ; elle ne
manque pas de faire fon effet ; Mde de
l'Aiguille eft fâchée qu'on lui dife que le
piédeſtal de fa vertu a fait fouvent des
faux pas ; elle ne veut pas d'un gendre qui
lui dit de fi dures vérités ; elle marie fa
fille à Dubois , qui fe trouve être le fils
d'une de fes anciennes connoiffances. Il
fe fert de la patte du chat pour tirer les ma
Tons dufeu : voilà le proverbe.
Le Suiffe deporte & le Portrait. La mar
quife aimoit beaucoup le comte ; une infidélité
de ce dernier l'a fait chaffer ; l'amante
irritée ne veut plus le voir ; elle
défend à fon fuiffe de le laiffer entrer , &
lui donne fon portrait afin qu'il ne fe méprenne
pas. Quelques mois fe paffent ; le
fuiffe eft renvoyé ; le portrait eft remis à
fon fucceffeur qui laiffe entrer le comte ,
parce qu'il ne le reconnoît pas ; la douleur
120 MERCURE DE FRANCE.
a changé fes traits ; la marquife piquée
veut congédier fon fuiffe qui fe juftifie en
tirant le portrait , & en difant qu'il faut
quereller le peintre ; le comte profite toujours
du moment , fon repentir touche la
marquife qui lui pardonne & l'épouſe.
Le proverbe eft : face d'homme , porte vertu;
il n'eft pas fi heureufement rendu que
les autres.
L'étranger. M. Trotberg , banquier Allemand
, arrive à Paris & va loger chez
M. Dubreuil , banquier François ; l'Allemand
montre beaucoup d'ardeur pour
apprendre la langue , & il écrit fur fes tablettes
tous les mots qu'il entend pour la
premiere fois. M. Dabreuil lui offre tous
fes fervices. « Si vous voulez envoyer
ور
quelque part , dites , où. . . . Si vous
» voulez manger , dites quoi. Si vous
» voulez boire , dites-le ... & c. » L'Allemand
ne manque pas d'écrire où , quoi ,
le. M. Dubreuil fort ; l'étranger veut faire
porter une lettre à fon adreffe ; il dit
au valet : où ? Celui- ci eft fort embarraffé
; il a foif , & reprenant fes tablettes
il cherche le mot qu'il a appris , & c'eft
le ; le domeftique ne l'entend point ; il fe
fâche , & cela fait une fcène plaiſante ;
l'arrivée de M. Dubreuil termine la querelle
,
DECEMBRE. 1769. 121
Telle , par les explications qu'il donne à
M. Trotberg. L'entente eft au difeur , c'eſt
le proverbe.
Le liévre. M. Dubuc , avocat de province
, donne fes confeils pour rien aux
pauvres ;
fa gouvernante eft fâchée de ce
qu'il ne fe fait pas payer fa fcience ; elle
exige de lui qu'il fafle comme les autres .
Un payfan arrive avec un lievre ; il veut
confulter l'avocat fur un procès qu'il veut
faire ; fi celui cile lui confeille il lui fera
préfent du liévre ; s'il ne le lui confeille pas,
il le remportera. L'avocat elt un homme
droit , il manque le liévre ; la gouver
nante furieufe veut le quitter ; pour la
confoler il fait revenir le payfan , lui confeille
de plaider , & reçoit le préfent; dès
que fa gouvernante l'a emporté , il dit au
payfan de s'en tenir au premierconfeil ; que
le fecond ne vaut rien . Le proverbe eſt
il faut gratter les gens où il leur demange ..
Les bons. M. de Granville , financier ,
a deux emplois vacans dans fon département;
l'un eft un grenier à fel , l'autre un
entrepôt de tabac ; fon fecrétaire les de
mande pour lui & pour fon frere ; il eft
refufé ; fa mere & fa four lui font la même
demande pour deux de leurs proté
gés ; il promet , mais il n'en fait rien
F
;
122 MERCURE DE FRANCE .
une dame de qualité fait une ſemblable
démarche , il répond qu'ils font donnés ;
enfin un valet - de chambre de Mde de
Franville , que le financier aime , vient
avec le parent de la femme- de chambre
de cette Dame ; M. de Granville fait for
le champ mettre leurs noms fur les bons.
Aux derniers , les bons. Ce font les détails
qui font l'agrément de ce petit drame.
L'Avocat confultant eft le dernier . M.
de S. Hilaire , officier , aime une Demoifelle
chez laquelle M. Galand de la Riverie
va fouvent; il va trouver cet avocat , & lui
demande fon avis ; il s'agit de fçavoir s'il
donnera cent coups de bâton à fon rival ,
ou s'il le jetera par la fenêtre . M. de la
Riverie confeille d'attendre quelque tems
& affure que le rival ne fe montrera plus .
M. de S. Hilaire promet de fuivre cet
avis & d'attendre deux jours ; il ne manque
pas en fortant de payer cette confultation
finguliere. Un bon averti en vaut
deux.
Abhandlungen und Erfahrungen , & c .
c'est-à- dire , recueil de traités & d'expériences
publiées , par la fociété phyfico
économique de la Haute Luface ;
DECEMBRE. 1769.
123
années 1766 & 1767. A Drefde , chez
Walther , libraire de la cour , in - 8º.
2 vol .
·
On a fouvent mis en queftion l'utilité des académies
& des affociations littéraires ; peut - être
eût- on concilié les opinions oppofées fur ce fujet
, fi au lieu d'agiter une queftion vague & de
la propofer fi généralement , on fût defcendu
dans les détails ; fi on eût examiné ces divers établifemens
par rapport aux lieux où ils font pla
cés , aux objets auxquels ils font deftinés , à la
forme de leur inftitution , à l'émulation qu'ils
pouvoient faire naître , &c . La fociété qui s'eft
formée dans la Haute Luface fous le titre de fo
ciété Phyfico économique pour la culture des
abeilles , n'a confulté que les moyens les moins
équivoques de fe rendre vraiment utile ; c'eft une
affociation patriotique qui doit fa naiſlance autant
à des vues de bienfaiſance qu'au defir de perfectionner
l'art des abeilles. Elle admet dans fon
fein , fous le titre d'honoraires , les favans , foit
nationaux , foit étrangers , qui s'occupent de l'étude
de la nature ; & fous celui de membres ordinaires
les cultivateurs qui poflédent des ruches.
Son objet eft l'inftruction commune , la protection
de ces derniers , l'anéantiflement des préjugés qui
regnent dans cette partie & fur tout de cette jaloufie
, de cette envie de fe nuire qui perpétuent
l'ignorance dont elles proviennent elles - mêmes ;
elle s'applique à faire naître au contraire parmi
eux l'émulation de fe rendre les uns aux autres
des fervices mutuels. Cette forme d'inftitution
tend ainfi doublement à perfectionner la branche
de la ſcience économique à laquelle s'eft restreint
la fociété , d'une part en éclairant immédiatement
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la routine du cultivateur , de l'autre en irritant fa
curiofité , en le mettant à portée de voir lui- même,
en l'intéreffant à épier , à obferver des faits qui
peut- être euflent échappé encore long tems à des
obfervateurs attentifs . A cet égard les travaux de
cette fociété promettent d'autant plus de fuccès
que la meilleure maniere de contribuer aux progrès
de l'art économique eft fans doute de perfectionner
d'abord les agens qu'il emploie.
Le recueil que nous allons faire connoître eft
la meilleure preuve de ce que nous avançons , les
premiers efforts du zèle patriotique ont été recompenfés
par l'utilité des recherches & des dé-
Couvertes intéreflantes auxquelles il a donné lieu .
Parmi les morceaux que renferme cette collection ,
nous choifirons , pour en donner un extrait , ceux
qui en feront les plus fufceptibles , & paroîtront
en même-tems les plus propres à fatisfaire la curiofité
du lecteur. Nous nous bornerons à indiquer
les autres.
La premiere partie renferme :
I. Les réglemens de la fociété & le plan de fon
inftitution .
II. Deux difcours prononcés dans les deux affemblées
de 1766 .
III . Réflexions fur la capacité qu'il eſt le plus
avantageux de donner aux ruches , par M. Wilhelmi
, pafteur de Diehfa en Haute Luface.
Les réflexions qui forment l'objet de ce mémoire
dont la fuite fe trouve dans le fecond volume ,
tendent à déterminer les dimenfions les plus avantageuſes
à donner aux ruches. Ce fujet , trop peu
approfondi , eft néanmoins très- important ; un
logement trop fpacieux décourage la petite co
DECEMBRE. 1769. 125
lonie , l'expofe pendant l'hiver à la rigueur d'une
faifon dangereule , forme un obftacle à la multiplication
des eflains ; d'autre part , une ruche trop
petite peut priver le cultivateur d'une partie de fa
récolte , & faire eflainer les abeilles trop fréquemment
, d'où réfulte l'appauvriffement & quelquefois
la ruine totale de la ruche . Ces confidérations
ont engagé le chevalier Gedde , en Angleterre ;
M. de Réaumur , en France ; M. Palteau , à Metz ,
& Madame Vicat , à Laulanne , qui a renchéri fur
les idées de ce dernier , à s'occuper de la forme des
ruches la plus avantageufe . M. le pafteur Wilhelmi
compare , examine leurs travaux , & c'eft ſur
leurs obfervations ainsi que fur l'expérience qu'il
fonde fes calculs.
IV. Mémoire fur une maniere aifée & avantageufe
de produire des effains ; par M. Schirach de
Kleinbautzen , fecrétaire de la fociété .
On connoiffoit déjà en Luface une maniere de
former les effains fans attendre qu'ils fortiffent
d'eux -mêmes ; au lieu de les recueillir lorfqu'ils
abandonnent la mere ruche , on faifoit éclore le
couvain dans une ruche à part , on y enfermoit
- les abeilles néceflaires à fon développement , la
-petite colonie fe formoit en peu de tems & produifoit
une reine . C'eft cette méthode que M. Schirach
s'eft propofé de perfectionner , de rendre plus
fimple & moins coûteufe. Nous allons décrire ,
autant que les bornes d'un extrait peuvent le permettre
, les procédés qu'il a fuivis , & nous nous
* C'eft ainfi qu'on appelle les oeufs , les vers &
les nymphes des abeilles .
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
attacherons d'autant plus volontiers à détailler
cette expérience intéreſſante , qu'elle est l'occaſion
des recherches curieufes que M. Schirach a faites
fur la génération de la mere abeille & que nous
rapporterons dans la ſuite,
M. Schirach a fait pratiquer trois petites hauffes
à peu-près femblables à celles décrites dans la conftruction
des ruches de bois de M. Palteau . Le 10
Mai il plaça dans chacune un gâteau de cire vuide
, un de couvain & un troifiéme rempli de
miel. Le morceau de couvain contenoit des oeufs ,
des vers & des nymphes ; mais il ne s'y trouvoit
aucune cellule royale. Il ajouta à ces gâteaux environ
trois cens abeilles ouvrieres qu'il enferma.
Dès le troifiéme jour on n'entendoit plus que ce
léger bourdonnement qui annonce dans ces cas - là
la formation de la petite république & les préparatifs
qu'elle fait pour la naiffance des reines.
Les abeilles prifonnieres ayant une quantité de
provifions fuffifante pour fubfifter quatorze jours ,
M. Schirach ne les laifla fortir que le huitieme ; dès
le lendemain elles allerent , comme à l'ordinaire ,
faire leur récolte . Le dernier de Mai il ouvrit enfin
les hauffes , & vit que chacune fe difpofoit à produire
une reine. Des jours humides & froids s'étant
fuccédés l'efpace d'une femaine & ayant empêché
les abeilles de fortir , M. Schirach y fuppléa
en les nourriflant avec du miel clarifié juſqu'au
retour de la chaleur.
しい
Le 9 Juin , jour clair & ferein , il entreprit de
former l'eflain. De grand matin , il chercha dans
les hauffes les trois reines , qu'il enferma dans leur
cellule natale ; fur les dix heures il fit reporter
dans fon rucher trois anciennes ruches qu'il en
DECEMBRE. 1769. 127
ou
avoit déplacées à deflein , dès le mois de Mars ,
pour les mettre dans fon jardin . Il leur fit auffitôt
fubftituer dans le même endroit du jardin ,
elles fe trouvoient auparavant , trois ruches exactement
femblables , mais vuides & frottées dans
l'intérieur avec de la mélifle. Les abeilles , parties
des premieres ruches & qui retournoient à leur demeure
chargées de leur butin , ſe rendirent aux
nouvelles ruches qu'on leur avoit fubftituées.
Plufieurs d'entr'elles s'apperçurent qu'elles avoient
été trompées & fortirent auffi - tôt , mais dans la
demi- heure fuivante M. Schirach ayant mis dans
chacune des trois nouvelles ruches , une des reines
toujours détenue dans la cellule , & y ayant fait
entrer en même tems les ouvrieres qui l'avoient
fait éclore , elles fe raffemblerent peu - à - peu , ainfi
que celles qui revenoient des champs , autour de
la reine , en un monceau. Dès le foir même ce n'étoit
qu'un peuple , qu'une fouveraine , qu'une
même armée.
Le lendemain les abeilles ouvrieres fe répandirent
avec empreflement dans les champs. Trois
jours après , leur travail étoit devenu fi confidérable
qu'elles avoient muré , pour ainfi dire , la reine
emprisonnée , de forte que M. Schirach eur.
allez de peine à la dégager pour la tirer de fa captivité.
Chaque ruche contenoit neuf gâteaux &
du miel. M. Schirach aflure que bien des effains
font à peine auffi riches que l'ont été les nouvelles
colonics.
Les anciennes ruches qu'avoient dû affoiblir
cette délertion furent vifitées le jour même de
leur déplacement . Suivant un ufage admirable de
la petite république , il ne fort guères d'une ruche
pour aller à la récolte que le quart des abeilles
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
qui la compofent : aufli M. Schirach ne trouva-
-il pas les fiennes extrêmement affoiblies ; elles
n'avoient perdu que ce quart d'ouvrieres qui le
trouvoient abfentes lors du déplacement . Mais
elles n'offrirent pas le fpectacle de la même activité
observée dans les trois nouvelles ruches ;
dans les anciennes au contraire on cût dit pendant
quatre jours que des fentinelles exactes en
fermoient la fortie ; ce ne fut que le cinquiéme
jour que leur couvain ayant commencé à éclore ,
& la ruche étant peuplée de jeunes abeilles , elles
fortirent en auffi grande quantité qu'auparavant.
V. Moyen d'écarter les fourmis des ruches.
Ce moyen eft le même que celui qu'on emploie
en Angleterre pour défendre les arbres des incurfons
de cet infecte ; on entoure l'arbre ou la ruche
de lanieres de peau demouton couvertes de la laine .
VI . Expérience fur une nouvelle maniere de
nourrir les abeilles dans des tems de difette .
Si les efpeces des animaux utiles que l'homme
a pris fous fa protection , lui font fouvent redevables
de leur confervation , de leur propagation
de leur fécurité ; d'une autre part , l'aflujettiflement
des foins qu'il s'impofe à lui - même eft un
tribut qu'il doit aux avantages qu'il en retire. En
forçant les abeilles à un travail qui fourniſle à la
fois à leur nourriture & à nos befoins , en nous
emparant du fruit de leurs travaux , nous expofons
des peuplades entieres à reffentir les extrêmités de
la faim. Des pluies fréquentes qui auront abattu
les fleurs , des fraîcheurs qui ont formé un obftacle
à la végétation , un hiver trop doux qui , retirant
cet infecte précieux du fommeil léthargique
qu'il éprouve dans cette faiſon , l'aura livré au
DECEMBRE . 1769. 129
befoin de recourir à des provifions infuffilantes ,
font autant de caufes d'où dérivent les dilettes qui
dévaftent quelquefois les ruches.
C'eft alors que l'homme vient au fecours de
l'infecte qui l'enrichit & lui rend les dons qu'il en
a reçus ; le miel , dont le cultivateur s'eft emparé ,
fupplée alors à une nourriture que la ruche ne
peut plus fournir ; mais il eft des tems où la cherté
, la rareté , la difette même du miel rendent
cette reffource ou difpendieufe ou difficile : on
l'a éprouvé en 1765. M. Reich de Sablath a tenté
avec fuccès de fubftituer au miel , du jus de poires;
l'efpece qu'il a choifie eft de celles connues fous
le nom de poires de Liefsdorff & de Freyſtadt , remarquables
par la douceur de leur goût &Ta quantité
de jus que leur pulpe renferme.
·
On en a pris une certaine quantité , & après les
avoir fait cuire au four , on a répandu deflus environ
fept ou huit pintes d'eau . On a fait bouillir
le tout jufqu'à ce que l'eau réduite à peu-près à fix
pintes eût pris une confiftance de fyrop égale à
celle du miel . Alors on a débarraffé cette efpeee
de rob des parties groffieres qui pouvoient s'y
trouver , & après avoir ajouté une très légere
quantité de fucre , on l'a laiflé réfroidir pourTufage
On en a donné aux abeilles en guife de miel
fur de petits plats placés dans le voifinage des
ruches avec le foin de répandre à la furface de la
liqueur , des brins de paille & de bois fur lefquels
l'abeille pût repofer fans danger de le noyer. Ce
moyen a confervé dans toute leur vigueur les ruches
de M. Reich, & fa dépenſe pou nourrir douze
ruches eft , fuivant le calcul qu'il en donne , moins
confidérable des trois quarts que celle qu'il eût
faite s'il eût employé du miel .
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
·
Les poires , employées par M. Reich , étant plus
communes dans le canton de Sorau que dans les
autres parties de la Luface , la fociété a fait venir
des entes pour multiplier cette forte de poires,
& fe propofe de nouveaux eflais , foit pour conftater
l'utilité qu'on peut en retirer , foit pour trouver
d'autres fruits qui rempliffent le même objet.
* .
VII . Réflexions fur le langage & le chant des
abeilles.
Il ne feroit pas moins abfurde de refuſer aux
animaux toute faculté de fe communiquer entre
eux que de vouloir déterminer ou étendre les bornes
qu'elle peut recevoir de l'organiſation & des
moeurs particulieres à chaque efpece . Si le langage
d'action entre pour beaucoup dans la maniere
dont les animaux fe communiquent leurs émotions
, le langage ne fauroir en être totalement
exclus. Les cris de la peur ne feroient - ils pas diftingués
du cri qui exprime l'amour ? Une mere
allarmée pour la famille , n'auroit - elle qu'une inflexion
de voix indéterminée pour avertir les petits
du péril , leur faire tantôt précipiter leur fuite
& tantôt leur prefcrire de fe cacher en filence
&c. ? Comment expliquer la diverfité des mouve-
* La fociété donne , dans le volume fuivant , le
réfultat de fes eflais à cet égard; le jus de la poire
beurrée très - mûre , exprimé fans aucune cuiflon
antérieure , a été fubftitué avec avantage à celui
des poires de Liefsdorff & de Freyſtadt : on le fait
cuire lentement, fans ajouter de fucre , jufqu'à confiftance
de fyrop. Cette nourriture eft également
agréable & faine pour les abeilles.
DECEMBRE. 1769. 131
mens qu'on obferve parmi eux , fi l'ordre donné
par la mere eût été le même ? Cherchons les traces
de la nature dans les cas même où , pliant
fous les efforts de l'induftrie humaine , elle fe
rapproche davantage de nous. Voyez avec quelle
promptitude le chien , docile à la voix du chaffeur,
fuit les mouvemens qui lui font preferits ; voyez
comment s'eft établie la communication du langage
entre l'homme & l'animal que fes foins ont
élevé jufqu'à lui.
L'auteur de ces réflexions ne croit pas auffi
qu'on doive regarder le langage des abeilles comme
un paradoxe nouveau . Les Hébreux , les Grecs,
les Latios , les Anglois , les Allemands avant lui ,
dit -il , en ont attribué un à cet infecte . Son nom
hébreu debhora fignifie la parleufe ; Ovide dit :
Bombilar ore legens munera mellis apes.
Bombus ou Boße , mot grec qui exprime le bour
donnement des abeilles , fignifie le fon d'une trompette
, expreffion qui ne peut être relative qu'à la
voix. Thorley , parmi les anglois , n'en parle
point comme d'une choſe douteuse. Le docteur
Buttler va plus loin encore , il a voulu noter ie
chant des abeilles . Enfin le protelleur Winckler de
Léipzig accorde à cet égard aux abeilles la même
prérogative que leur attribue l'auteur de ces ré-
Alexions.
On entend en effet , dit ce dernier , des fons
bien différens parmi les abeilles fuivant la diverfité
des tems & des circonftances ; c'eſt par là qua
le cultivateur connoît la fituation de la ruche , &
c'eft fur-tout au tems où elles effainent qu'on
l'apperçoit fenfiblement . Les fons que rendenz ka
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
mere abeille , l'abeille ouvriere & le faux bourdon
font très -différens ; la reine , qui ne fait que de
naître , en produit d'autres que ceux d'une reine
plus âgée ; tantôt on diftingue dans le murmure
de la république, des fons clairs , tantôt ils deviennent
plus graves . Seroit ce , comme on l'a penfé
jufqu'à préfent , dans l'agitation des aîles de l'infecte
qu'il faut chercher la raison de ce phénomène
? Non , puifque les trois efpeces d'abeilles
avec des ailes égales , ou à - peu- près , produifent
des fons différens , que d'ailleurs l'âge y apporte
quelque différence ; que la vieille abeille , dont
les ailes font rapetiffées ou déchirées , ne différe
à cet égard en rien de celle qui ne fait que de naître
, que le foir d'un beau jour on entend le même
murmure dans la ruche , dans un tems où les
abeilles , fufpendues en grouppe & amoncelées
les unes fur les autres , ne peuvent fe fervir de
leurs aîles. Une raifon plus décifive eft qu'un faux
bourdon dont on a coupé les aîles rend les mêmes
fons à peu près qu'auparavant.
Ces confidérations ont engagé l'auteur à chercher
ailleurs l'organe qui fert à l'abeille pour rendre
les fons qu'elle fait entendre ; fon coreelet eft
pourvu de quatre ftigmates dont l'ouverture reffemble
à l'extrémité d'une trompette : le corcelet
lui-mênie eft d'une confiftance de corne ou d'écaille
; fon intérieur eft rempli d'un cartilage élaftique
, dur , propre à réfonner lorfqu'il eft mis
en jeu . Pourquoi chercher ailleurs le principe de la
voix , s'il eft permis de s'exprimer ainfi ? Pourquoi
fon organe feroit - il différent de celui de la refpiration
?
.
VIII . Examen des livres nouveaux qui ont par
fur les abeilles .
DECEMBRE. 1769. 133
IX. L'abeille , øde , par M. Fr. R. Petſchken.
L'éditeur du recueil que nous analyfons a placé
à la tête du fecond volume une lettre de M. Hornboftel
, pafteur de l'églife de S. Nicolas à Hambourg
, à M. Stieglitz de Pafewalk qui roule far
un fait dont la découverte avoit échappé à la fagacité
de Maraldi , de l'immortel Réaumur & des
obfervateurs qui les ont fuivis ; on avoit cru avec
eux que les abeilles , après s'être nourries de la
pouffiere des étamines ou cire - brute , dégorgeoient
par leur bouche la vraie cire élaborée
dans un de leurs eftomacs , & féparée de la partie
alimenteufe deftinée à la nutrition. Il y a environ
vingt ans que M. Hornbostel apperçut au tems ou
les abeilles prennent le plus de nourriture , des
feuilles minces & d'une matiere blanche , dans le
recouvrement inférieur des fix anneaux écailleux
qui compofent le corps de l'abeille .
que
Des recherches exactes lui apprirent que cette
matiere n'étoit autre de la vraie cire , & que
l'infecte la produifoit fous cette forme par tranfpiration.
Ilconfigna fa découverte dans le fecond
volume du recueil intitulé , bibliothèque d'Hambourg
, mais fous le nom emprunté de Melitophi
lus Theofebaftus. M. Stieglitz publia , dans le ze
volume du même recueil , quelques obfervations
fur cette découverte , & contefta que ce fûr par la
tranfpiration que la cire fût produite entre les
jointures des anneaux écailleux de l'abeille . M.
Hornbostel ayant gardé le filence , fon adverfaire
a cherché & réuffi à découvrir l'auteur caché de la
piéce inférée dans la bibliothèque d'Hambourg; il
lui a écrit , & c'eft la réponſe qu'on a imprimée
ici.
Cette lettre , quoique précédée de celle de M.
134 MERCURE DE FRANCE .
Stieglitz qui y a donné lieu , répondant à des obfervations
faites ailleurs ou confignées dans la bibliothèque
d'Hambourg qui n'eft pas fous nos
yeux , il nous eft impoffible de mettre fous ceux
du lecteur , d'une maniere exacte , les raifons dout
M. Hornbostel appuye fon fentiment. Nous nous
bornerons à remarquer que le fait conſtaté , comme
il l'a été depuis par d'autres obfervateurs , il
feroit difficile d'expliquer autrement que par la
tranfpiration de l'infecte l'origine de la cire qu'on
trouve entre les anceaux & la forme fous laquelle
elle s'y montre ; d'ailleurs , c'eftici M. Hornboftel
qui parle la cire eft une matiere graffe ; la
chaleur de l'eftomac de l'infecte la ramollit après
que la digeftion en a opéré la fecrétion. Pourquoi
s'étonneroit - on de cette exfudation , qui nous .
paroîtroit peut -être très naturelle fi l'état de la
cire, immédiatement après la fecrétion , nous étoit
mieux connu ?
L'auteur de cette lettre entretient M. Stieglitz
fur des faits non moins intéreffans . Il le diffuade
de l'idée où l'on a été , où l'on eft encore en France
à l'heure qu'il eft , que les couvercles qui forment
les alvéoles du couvain & du miel font les
uns & les autres de cire ; les cellules où font les
nymphes font , dit- il , fermées avec une matiere
filamentenfe qui n'a aucune reflemblance avec la
cire . C'eft cedont on s'eftafiuré plufieurs fois depuis
que la lettre de M. Hornbostel a été écrite . On a
foumis à l'action du feu les opercules des alvéoles
des nymphes & ceux des alvéoles du miel , les derniers
feuls ont été mis en fufion.
Tous les naturaliftes s'étoient accordés à attribuer
le fexe mafculin aux faux bourdons ; l'honneur
de féconder la teine leur étoir inconteſtableDECEMBRE.
1769. 135
ment dévolu ; une expérience , citée par M. Hornboſtel
, leur enleve cette prérogative . Prenez , ditil
, un effain de l'arriere faifon , lorsqu'il eft formé
ou le lendemain , tems où les reines furnuméraires
ont péri , enlevez à l'effain la feule mere
abeille qui lui refte . Au moyen du bain inventé
par M. de Réaumur , enlevez également jufqu'au
dernier tous les faux bourdons qui s'y trouvent ,
fubftituez à la reine que vous avez enlevée une
autre mere abeille que vous aurez prife dans la cellule
au moment où la mouche commence à en
percer le couvercle , & placez votre eflain à une
telle diſtance des autres ruches que les faux bourdons
qui s'écartent ordinairement peu ne puiflent
y parvenir; la virginité de la fouveraine eft alors
fans aucun doute à l'abri de tout ſoupçon, & néanmoins
vous verrez cet effain produire du couvain
de nouvelles ouvrieres , des reines & de faux bourdons.
II. L'écrit qui fuit roule fur le même objet. Depuis
l'expérience de M. Hornbostel que nous venons
de citer , les diverfes circonftances dans lefquelles
on a éprouvé la nouvelle maniere de former
des eftains & des reines en enfermant des
abeilles avec du couvain , ( Voy. le mémoire 4 du
premier volume ) ont fourni de nouvelles raifons
pour enlever aux faux bourdons la prérogative de
féconder les reines. On a vu celles de l'eflain ainfi
formé produire des oeufs fans le concours des faux
bourdons. Ce phénomène , qui fait exception aux
loix les plus générales de la nature , a engagé M.
Lehmann à propofer ici des doutes & des quef
tions aux naturaliſtes . Quelle est donc la maniere
dont s'opère la fécondation des reines fans le con
cours d'aucun mâle ? Quelle est alors la deftination
des faux bourdons ? La mere abeille peut- elle
136 MERCURE DE FRANCE .
perpétuer fon efpece par d'autres moyens que ceux
communs aux autres animaux ? Faudroit- il la regarder
comme un grain de femence qui porte à la
fois & la plante qu'il doit produire & tout ce qu'il
faut pourla fécondation du germe qui doit la reproduire
encore , lorfque la chaleur & les fucs de
la terre auront achevé fon développement ? La
cellule royale , plus fpacieufe que les autres , feroit
- elle le lieu de ce développement & de la fécondation
? Pourquoi , M. de Réaumur feul excepté
, aucun de ceux qui ont obfervé les abeilles
avec des yeux attentifs n'auroit-il apperçu l'afte
par lequel le faux bourdon rend mere la reine
abeille ? Ces mâles prétendus n'auroient - ils que
l'emploi de couver , que les anciens leur ont attribué
? Seroit - ce parce qu'ils n'auroient plus cette
fonction à remplir aux approches de l'automne ,
que les abeilles , à cette époque , les maffacreroient
impitoyablement ?
III. Au morceau que nous venons d'analyſer
fuccéde un difcours dans lequel M. Schirach de
Kleinbautzen expofe les recherches heureuſes.
qu'il a faites fur la procréation de la reine dans la
nouvelle maniere de former des eflains , & de l'influence
qu'elle peut avoir fur cette partie de l'économie
ruftique. Il eft fans doute bien étonnant
dans l'hiftoire des abeilles , de voir la propagation
de l'efpece & la prérogative de la maternité réfervée
à un petit nombre d'individus & confinée à un
feul dans chaque colonie ; cet exemple démenti
roit- il la prodigalité que la nature affecte par -tout
ailleurs L'expérience de M. Schirach prouve le
contraire. Les conféquences qui en résultent naturellement
font , 1 °. Que tout ver deſtiné à
duire une abeille ouvriere , & éclos depuis trois
proDECEMBRE
. 1769. 137
jours , peut également produire une reine , d'où il
fuit que les abeilles ouvrieres peuvent être regar.
dées comme femelles , en ce fens que leur premiere
organiſation n'a befoin que d'être développée
par les circonftances pour caractériſer leur fexe.
Si donc Réaumur a vainement cherché des ovaires
dans les ouvrieres , c'eft fans doute parce qu'il
ne s'y trouvoient que fous une forme infenfible ,
& l'on doit regarder ces dernieres plutôt comme
condamnées à jamais à l'état de veſtales , que comme
des infectes neutres . La feconde conféquence
eft que la reine abeille ne pond point ainfi qu'on
l'avoit cru , d'oeuf deſtiné fpécialement à produire
d'autres reines. La ftructure de ſon ovaire , diviſé
feulement en deux branches , vient à l'appui de ce
que M. Schirach avance à cet égard ; fans doute
une troifiéme efpece d'oeufs exigeroit dans cette
partie un troifiéme réfervoir ; mais l'expérience
que nous allons rapporter le prouve bien mieux .
Dans la vue d'épier les progrès & les circonf
tances de la procréation ſpontanée de la reine dans
la nouvelle maniere de former des eflains , M.
Schirach fit conftruire fix petites hauffes à couvain
pour examiner fucceffivement les différens états
du ver appellé à la fouveraineté , pendant les fix à
fept jours qui précédent l'état de nymphe. Elles
furent garnies le 12 Mai au matin , comme les
haufles du mémoire 4, de différens gâteaux de cire
, de miel & de couvain fans cellule royale ; on
y enferma également une poignée d'abeilles . M.
Schirach ne fongeoit à vifiter fes haufles que le
jour fuivant , mais un accident imprévû lui prélagea
ce qu'il devoit attendre de fon eflai . Ayant
enfumé avec trop peu de précaution les abeilles
d'une ruche qu'il vouloit dégraifler , un gros de
138 MERCURE DE FRANCE.
mouches s'échappa avec la reine ; les recherches
tardives qu'il en fit dans les environs furent vaines
; ce ne fut que le lendemain que , par un hafard
heureux , la reine égarée fe retrouva eſcortée
encore de quelques fujets fidèles. Le premier foin
de M. Schirach fut de rendre à la petite colonie fa
fouveraine. Quel fut fon étonnement lorsqu'ayant
voulu examiner l'état de la ruche , il apperçut fur
les angles des gâteaux , trois cellules royales à demi
formées. Il enleva une portion du gâreau qui
en contenoit deux . Chaque coupole à deri conftruite
étoit appuyée fur le côté de quelques cellu
les ordinaires , dont les ouvrieres avoient enlevé
les parois Elles avoient mis dans chacune de ces
deux cellules ébauchées un ver éclos depuis trois
jours. La nourriture avoit été prodiguée à l'un
& à l'autre. Tous deux nageoient dans la liqueur
qui devoit leur fervir d'aliment.
Le morceau de gâteau que M. Schirach avoit
enlevé contenoit d'autres vers ordinaires placés
dans les cellules qui devoient fervir de berceaux
aux ouvrieres. Ils égaloient en groffeur ceux deftinés
à la royauté , & leur âge fans doute étoit le
même. M. Schirach en prit deux dans le nombre,
pour les comparer ceux des deux cellules royales
, & les fit pafler tous quatre fous l'objectif d'un
microfcope. Ils y furent obfervés dans toutes les
fituations , mefurés , comparés pendant plufieurs
beures fans qu'aucune différence s'y fit appercevoir.
Enfin M. Schirach ouvrit un ver de chaque
à
* Le lendemain le ver qui fe trouvoit dans la
troifiéme cellule en avoit été arraché depuis le retour
de la reine égarée.
DECEMBRE. 1769. 139
efpece , & retrouva dans leur intérieur la même
uniformité. Son attention s'étoit portée à examiner
également la fituation des deux vers placés
dans les cellules royales. Ils n'y étoient point la
tête tournée vers le fond , comme l'avoit annoncé
M. de Réaumur dans fes mémoires ; mais les
obſervations de M. Schirach lui confirmerent tout
ce que cet illuftre naturalifte rapporte de l'infipidité
& de la blancheur de la gêlée deſtinée à la
nourriture des ouvrieres , comme de la couleur
jaune & de la douceur de celle deftinée à nourrir
les reines.
Le récit qui vient de précéder annonce au lecteur
l'iffue de l'expérience de M. Schirach. La premiere
hauſle , qu'il vifita le 14 Mai , lui offrit dans
deux cellules les mêmes réſultats , & des vers dans
le même état de ceux de la grande ruche. Les gâ
teaux de la feconde , vifitée le 15, n'avoient qu'une
feule cellule royale placée dans l'endroit où les
vers de trois jours étoient le plus abondans . Celui
qu'elle contenoit étoit un peu plus gros que le
premier. La haufle fuivante , qui fut ouverte le
lendemain , contenoit de ces cellules placées de
même ; dans l'une le ver furpaffoit par la groffeur
celle des précédens ; dans l'autre il étoit plus petit
, & fon habitation étoit bien moins avancée ,
peut- être fon élection avoit elle été plus tardive .
Enfin le 17 , M. Schirach ouvrit une nouvelle
hauffe il y trouva trois grandes cellules ; les
vers qui les habitoient étoient très - gros , mais
ceux des ouvrieres avoient très- peu avancé ; on
pourroit penfer que les foins prodigués aux vers
appelés à la royauté avoient privé les autres de
ceux qui leur euffent été dus dans d'autres circonftances
. Letems de la formation des nymphes approchant
, M. Schirach borna là fes recherches.
:
140 MERCURE DE FRANCE .
Cette expérience , repétée depuis par fon auteur
& par une foule d'autres , préfente , quant à l'hiftoire
des infees , un vafte champ de recherches
pour tous ceux qui étudient la nature , & un fait
intéreflant en faveur de la perfectibilité des animaux.
Nous voyons tous les jours la nature cédant
à l'art fe reproduire fous une nouvelle forme
dans lesplantes qu'a altérées la culture ; on ne s'attendoit
pas fans doute à retrouver les mêmes effets
dans le regne animal , à voir dans un infecte
la prérogative ou la privation du fexe attaché à
la volonté de l'obfervateur , & dépendre d'une
feule circonftance. Quant à l'utilité économique
de cette découverte , elle fera très grande , fil'on
confidére combien elle facilite la multiplication
d'un infecte qui eft du plus grand produit pour le
cultivateur ; la récolte des effains , toujours halardeufe
, en devient plus affurée ; on peut les former
de meilleure beure & augmenter par- là les travaux
des abeilles & leur produit.
La fuite de ce volume contient
IV. Lettre de M. de Mezrad à la fociété phyfico-
économique , où l'on prouve que le froid , &
non le défaut d'air , a fait périr la plupart des ruches
qu'on a perdues dans l'hiver de 1766 .
V. Suite des réflexions de M. Wilhelmi , fur la
capacité qu'il eft le plus avantageux de donner
aux ruches.
VI. Quelques éclairciflemens pour l'intelligence
du mémoire de M. Schirach , fur la maniere de
produire des effains. Nous en avons parlé en rendant
compte de ce mémoire placé dans le tom . Ier,
VII. Mémoire de M. Reich de Chriftianſtadt
DECEMBRE . 141 1769 .
fur quelques changemens utiles à pratiquer dans
les haulles à couvain , & fur la maniere de rétablir
les ruches qui ont perdu leur reinc.
VIII. Nouvelles expériences de la fociété , fur
une maniere peu coûteufe de nourrir les abeilles
dans des tems de difette . Nous en avons indiqué
le réfultat , en parlant du mémoire de M. Reich
fur le même fujet inféré dans le volume précédent.
IX. Expérience fur un moyen aſſuré de guérir
par le jeûne le faulbrut ou pefte des abeilles.
Cette maladie dangereufe qu'occafionne la putréfaction
du couvain fe divife en trois efpeces , à
raifon des caufes différentes qui donnent lieu au
couvain de fe corrompre. La premiere a lieu lorf
que la fuite des abeilles , la faim , le froid , des
fumigations mal ménagées , ou quelqu'autre accident
, a fait périr le couvain, La feconde provient
de la mauvaiſe fituation des oeufs , lorfqu'au
tems de la ponte ils fe trouvent placés à rebours
dans les cellules ; cette mauvaiſe difpofition eft
indiquée par l'élévation du couvercle de la cellule.
Loriqu'au contraire les oeufs étant bien plasés
, le ver périt avant d'être parvenu à l'état de
nymphe par la mauvaiſe qualité de la nourriture
que lui donnent les ouvrieres , le faulbrut eft de
la troifiéme elpece ; fi le ver meurt dans les premiers
tems , on remarque dans le corps de la cellule
un petit point noir ; fi au contraire il eft plus
formé , la cellule eft remplie a moitié d'une matiere
noire & fétide.
La plus grande partie de ceux qui ont écrit fur
les abeilles n'opposent à cette funefte maladie que
la resource cruelle de faire périr par le feu les
142 MERCURE DE FRANCE.
abeilles infectées & leur demeure. Il eſt fans doute
plus ailé de prévenir que de guérir la premiere
efpece ; on ne connoft encore aucun moyen de
guérir la feconde. Quant à ce qui regarde la troifiéme
, M. de Seydel , de Freyburg près Schweidnitz,
vient d'indiquer un remède qui a eu tout le
fuccèsqu'on pouvoit defirer. Voici le procédé qu'il
a employé.
Ayant , au mois de Mai , une mere ruche extrêmement
infectée de cette maladie , M. Seydel lui
enleva le to au foir tous les gâteaux qu'elle contenoit
, & n'y laiffa abfolument que les abeilles.
Il s'empara de la reine , qu'il emprifonna dans une
cellule royale & qu'il fixa dans le haut de la ruche
; les ouvrieres s'y raffemblerent bientôt en
monceau. M. Seydel les enferma fans leur donner
la plus légere nourriture , avec la feule précaution
de les garantir de la grande chaleur , & de leur
laiffer de l'air. Elles refterent ainfi privées de nourriture
jufqu'au furlendemain. Sur les dix heures
du matin on déplaça cette ruche ; on la mit visà-
vis la place qu'elle avoit occupée juſqu'alors ,
& on lui fubftitua une autre ruche totalement
femblable dans laquelle on avoit mis quelques
gâteaux. Alors M. Seydel tranfporta dans la nouvelle
la reine , toujours emprisonnée , & ouvrit
l'ancienne. Les abeilles ne tarderent pas à l'abandonner
& à fe fixer dans la nouvelle où M. Seydel
leur donna un peu de miel. Elles fe remirent au
travail comme auparavant.
X. Obfervations fur une ruche dont les abeilles
qui paroiffoient avoir entierement péri par le froid
furent rappelées à la vie .
XI. Nouvelle maniere d'adminiftrer la fumigation
aux ruches qu'on veut châtrer ; de donner de
DECEMBRE. 1769. 143
la nourriture aux abeilles , avec la defcription
d'un inftrument propre à détruire les faux bour
dons , par M. Schirmer .
XII . Sentiment de la fociété phyfico - économique
fur un procès élevé au fujet d'un empoifonnement
d'abeilles , avec un mémoire de M. Stieglitz
fur les abeilles prétendues voleuſes.
XIII. Remarques fur les ruches de verre & fur
les ruches de bois , de la conſtruction de M. Palteau
; par M. Stieglitz.
XIV. Traité hiftorico- médicinal de l'origine &
des propriétés du miel ; par M. H. A. Venturi ,
docteur en médecine & en philofophie à Avia.
XV. Examen de quelques livres nouveaux fur
les abeilles.
LETTRE de M. Baron , fecrétaire de l'académie
de Montauban , au Pape CLEMENT
XIV.
BEATISSIME PATER ,
Sanctae Sedis ad folium evecto liceat gratulari
tibi digniffimo , & mihi indigno fi gratulationem
hanc humillimè oblatam benignè acceperit SANCTITAS
VESTRA. Æterna , que rebus invigilat ,
Providentia , Ecclefiæ te adminiftrandæ præficiens,
imperio fimul ac facerdotio , politix non minus
quàm religioni confuluit. Hinc non fine eâdem
providentiâ adæquatum hoc anagramma :
Laurentius - Francifcus Ganganellius.
Francifcanus Galli unus erit Angelus.
144 MERCURE DE FRANCE.
Nomen , Felix omen non tantum Gallis primogenitis
tuis , fed aliis omnibus natis qui te , Beatiffime
Pater, Angelicis virtutibus , invito modef
ftiæ velo , præclarum venerantur , diligunt , prædicant.
Ultimo inter eos fervo Dominus ignofcat
primus , cui pro meritis adprecari libet fauftos dies
& augurari annos ultra annos Petri .
Pedes veftros ofculatur & in manus veftras fe
Commendat ,
Beatiffime Pater , Sanctitatis Veftræ ,
Obfequentiffimus Filius , BARONIUS , in curia
Ambianenfi caufarum patronus &
academiæ fecretarius.
'Ambiani XV. Kal. Jul . an.
ref. falut. M. DCC. LXIX.
Beatiffimo Patri noftro CLEMENTI XIV ,
Papæ , Romam .
Molt ill . Sig . Ha gradito Noftro Sig" . il
figliale rispettofo ufficio , che V. S. ha umiliato
al Pontificio trono per la fua gloriofa ezal
tazione al fupremo Pontificato. Per una prova
ben convincente del buon'incontro , che ha aouto
un tal ufficio , m'ingiunge la Sita fua di compartitle
la meritata ricompenfa dell ' Apoftolica
Benedizione. Ed io efequendo ben volentieri il comando
del S. Padre , le auguro verè profperita.
Roma, 9 Agoſto 1769.
Afimo di V. S. L. Carl . PALLAVICINI
S. S. D. N. PP. à fecret . ftat.
Al Molt. ill. Sign. il Sign.
Avvocato BARONIO , Amiens.
D
LE
DECEMBRE. 1769. 145
Le bon Fils ou les Mémoires du Comte de Samarande,
en 4 parties , 4 liv. 16 fols . A Paris ,
chez Delalain , libraire , rue & près de la Comédie
Françoife ; & Lacombe , libraire , rue
Chriftine.
Ce roman , écrit ayec chaleur & avec intérêt ,
eft de l'auteur des Mémoires de Solanges , dont
on publie une nouvelle édition.
10 1.
Bibliotheque eccléfiaftique par forme d'introductions
dogmatiques & morales fur toute la religion
; par M. l'abbé Guyon , 7 vol in -12. dont
il en paroît quatre préfentement ,
Cofmographie méthodique & élémentaire ; par M.
Buy de Mornas , géographe du Roi & des Enfans
de France , in- 8 ° . avec fig . rel.
6 liv .
Les Economiques , par l'Ami des hommes , 2 vol .
in- 12 . broché ,
I vol. in-4°. broché ,
4 liv.
71.
Origine des premieres Sociétés , des peuples , des
fciences , des arts , & des idiomes anciens &
modernes , in - 8 ° . rel.
ALMANACHS. Etrennes à la Nobleſſe.
6 liv.
Calendrier intéreflant , chez Lacombe , libraire,
rue Chriftine .
.
Etrennes chantantes , les Paffe tems lyriques ,
le Caur à troquer , les opufcules du deftin ou
les petits Horofcopes , le Temple galant de l'Amour,
Reflexions amoureufes ou les deux Loifirs
d'un Amant ; à Paris , chez Langlois , li
braire , rue du Petit Pont.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIE S.
SCIENCES.
Rentrée de l'Académie Royale des Sciences
, le Mercredi 15 Novembre.
M: DE FOUCHI , fecrétaire perpétuel , a
annoncé , à l'ouverture de la féance ,, que
l'on avoit appris par un vaiffeau arrivé
de la Havane , que M. l'abbé Chappe
étoit arrivé , le 19 de Mai , à la Californie
, & que par conféquent on a tout lieu
d'efpérer qu'il a été à portée de bien obferver
le paffage de Vénus fur le Soleil ,
le 3 Juin dernier . Il a lu enfuite l'éloge
de M. Delifle , qui avoit acquis la plus
grande célébrité , tant dans l'aftronomie
que dans la géographie , & qui avoit été
appelé par le Czar Pierre en Ruffie , où
il a féjourné pendant vingt- deux ans .
Le mémoire dont la lecture a fuivi eft
de M. le Monnier ; il contient une comparaifon
des obfervations faites en Amérique
fur le paffage de Vénus avec celles
qui ont été faites dans le Nord de l'Europe
. Cet aftronome infere de ces obferDECEMBRE.
1769. 147
vations comparées que le foleil eft plus
éloigné de la terre qu'on ne l'avoit cru
jufqu'à préfent.
M. Dalembert a fait lecture d'un mémoire
, où M. d'Aubanton rend compte
des nouvelles obfervations qu'il a faites
fur des bêtes à laine parquées pendant
toute l'année. Les expériences de cet Académicien
confirment tou : cequ'il avoit annoncé
dans un piécédent mémoire fur les
avantages qu'on retire de cette méthode.
On a entendu enfuite l'éloge de M. Ferrein
, célèbre anatomifte , auteur de plufieurs
découvertes importantes , & fingulierement
de celle qui a fait connoître
que dans l'organe de la voix , la nature ,
par un mécanisme admirable , a réuni &
combiné les effets d'un inftrument à cordes
& à vent en même tems. Cet éloge ,
lu par M. de Fouchi , a été fuivi d'une
differtation chymique , dans laquelle M.
Cadet réfute par l'expérience le fentiment
de M. Roederer qui , dans une thèſe imprimée
à Strasbourg en 1768 , avoitavancé
que la bile contient un acide développé.
Dans le mémoire par lequel la féance
a été terminée , M. Adanfon examine la
queftion fi les efpeces fe changent parmi
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
les plantes , & il conclud négativement
contre le fentiment de M. Linnæus .
Nous ne pouvons qu'indiquer ici trèsfommairement
ces différens objets ; mais
nous espérons pouvoir revenir plus au
long par la fuite fur plufieurs de ces mémotres.
I I.
Rentrée publique de l'Académie royale des
infcriptions & belles lettres , le Mardi
14 Novembre 1769 .
-
M. de Guignes a lu la préface qui doit
accompagner la traduction de Chou-
King, un des livres facrés des Chinois, recueilli
par Confucius , & qui eft actuellement
fous preffe .
M. Bouchaud , un mémoire fur les teftamens
des Romains , faits in Calatis comitiis.
M. l'abbé Ameilhon , des obfervations
fur les preuves faites par l'eau froide.
M. l'abbé Belley , un mémoire dans
lequel il fait connoître la différence qu'il
y avoit entre les villes éleutheres & les
villes autonomes , titres donnés par les
Romains à plufieurs villes de la Gréce &
de l'Afie .
7
DECEM.BR E. 1769 . 149
Le prix de la St Martin de cette année ,
dont le fujet étoit : Quels furent les noms
& les attributs divers de Saturne & de Rhée
chez les différens peuples de la Grèce & de
l'Italie? Quelles furent l'origine & les raifons
de ces attributs ? a été adjugé au mémoire
de M. Jerôme Zenetti , bibliothé
caire de St Marc de Venife .
L'académie avoit propofé pour fajet
du prix qu'elle devoit donner à Pâque de
la préfente année 1769 , d'examiner :
Quelles ont été , depuis les tems les plus
reculésjufqu'au ive , fiécle de l'Ere Chrétienne
, les tentatives des différens peuples
pour ouvrir des canaux de communication
, foit entre diverfes rivieres , foit entre
deux mers différentes , foit entre des riviè
res & des mers , & quel en a été le fuccès.
Comme les mémoires qui lui ont été envoyés
ne lui ont pas paru remplir ce fujet,
elle le propofe de nouveau pour Pâque
de l'année 1771 .
Le prix fera double , & confiftera en
deux médailles d'or , chacune de la valeur
de quatre cens livres.
Toutes perfonnes , de quelque pays &
condition qu'elles foient , excepté celles
qui compofent l'académie , feront admifes
à concourir pour ce prix , & leurs ou-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
vrages pourront être écrits en françois ou
en latin , à leur choix .
Les auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages ; mais , pour fe
faire connoître , ils y joindront , dans un
papier cacheté , & écrit de leur propre
main , leur nom , demeure & qualités , &
ce papier ne fera ouvert qu'après l'adjudication
du prix .
Les pieces , affranchies de tout port ,
fetont remifes entre les mains du fecrétaire
de l'académie , avant le premier Décembre
1770.
I I I.
Toulouse.
L'Académie royale des fciences , inf
criptions & belles lettres de Toulouſe ,
avoit propofé , pour le fujet du prix de
1769 , les moyens de reconnoître les contrecoups
dans le corps humain & d'en prévenir
lesfuites ; aucun des ouvrages préſentés
n'a été jugé digne du prix ; mais com-,
me d'un côté ce fujet comprend celui que
l'académie de chirurgie de Paris avoit
donné l'année derniere , & celui qu'elle .
a proposé pour l'année prochaine , & que
DECEMBRE. 1769. 157
-
de l'autre le prix médico phyfique que
l'académie propofera cette année ne pourra
être diftribué qu'en 1772 , il a paru
convenable de changer de fujet. En conféquence
elle propofe pour le prix de
1772 , de déterminer les avantages & la
meilleure méthode de l'inoculation de la
petite vérole.
On fut informé l'année derniere , que
l'académie propofoit pour le prix de 1771 ,
de déterminer les loix du retardement qu'éprouvent
les fluides dans les conduites de
toute espéce.
Quant au prix de 1770 , on fut informé
il y a deux ans , que plufieurs parties de
l'hiftoire des Volces & Tectofages ayant
été déjà traitées avec fuccès dans les ouvages
qui ont été couronnés en 1759 ,
1761 & 1767 , l'académie dont l'objet
eft de rendre cette hiftoire complette ,
propofoit pour le prix de 1770 , de déterminer
, 1 ° . Les révolutions qu'éprouverent
les Tectofages , la forme que prit leur gouvernement
, & l'état de leur pays fous la
domination fucceffive des Romains & des.
Vifigoths : 2 °. Leurs loix & leur caractere
fous la puiffance des Romains .
Le prix que l'académie diftribue eft de
la valeur de soo liv . Il est dû aux libéra-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
lités de la ville de Toulouſe , qui le f&nda
en 1745 , pour contribuer toujours de
plus en plus au progrès des fciences & des
lettres.
Les fcavans font invités à travailler
fur les fujets propofés. Les membres de
l'académie font exclus de prétendre au
prix , à la réſerve des affociés étrangers.
Ceux qui compoferont font priés d'écrire
en françois ou en latin , & de remettre
une copie de leurs ouvrages qui foit
bien lifible , fur- tout quand il y aura des
calculs algébriques.
Ceux qui travailleront pour le prix
pourront adreffer leurs ouvrages à M. l'abbé
de Rey , confeiller au parlement , fecrétaire
perpétuel de l'académie , ou les
lui faire remettre par quelque perfonne
domiciliée à Touloufe . Dans ce dernier
cas il en donnera fon récépiffé , fur lequel
fera écrite la fentence de l'ouvrage , avec
fon numéro , felon l'ordre dans lequel il
aura été reçu .
Les paquets adreffés au fecrétaire doivent
être affranchis de port.
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
dernier jour de Janvier des années
pour le prix defquelles ils auront été com
pofés.
DECEMBRE. 1769. 153
L'académie proclamera dans fon affemblée
publique du 25 du mois d'Août de
chaque année , la piece qu'elle aura couronnée.
Si l'ouvrage, qui aura remporté le prix,
a été envoyé au fecrétaire en droiture , le
tréforier de l'académie ne délivrera le prix
qu'à l'auteur même qui fe fera connoître ,
ou au porteur d'une procuration de fa
part.
S'il y a un récépiffé du fecrétaire , le prix
fera délivré à celui qui le repréfentera.
L'académie , qui ne preferit aucun fyftême
, déclare auffi qu'elle n'entend point
adopter les principes des ouvrages qu'elle
couronnéra.
I V.
Lyon.
L'académie de Lyon a tenu , le 29 Août
dernier , la féance publique deftinée à la
diftribution du prix de mathématique ,
fondé par M. Chriftin , dont le fujet étoit,
pour la préfente année , de déterminer les
moyens les plus convenables de moudre les
bleds néceffaires à la ville de Lyon. De
trente-quatre mémoires envoyés au concours
, fept ont fixé particulierement l'at- -
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
tention de l'académie. Elle s'eft félicitée
de ce que la générofité de MM . les Of
ficiers du confulat l'avoit mife dans le cas
de décerner deux couronnes ; elle eût defiré
d'en avoir un plus grand nombre à
diftribuer , & de ne point prononcer de
partage entre des ouvrages également ef
timables ; mais elle fait que leurs auteurs ,
plus fenfibles à la gloire qu'à la récompenſe
, ont eu en vue le bien de la fociété
plutôt que la valeur du prix . L'objet du
problême étant principalement de trouver
des moyens applicables à la fituation
de la ville de Lyon , l'académie s'eft vit
contrainte à regret de ne pouvoir donner
que des éloges à plufieurs théories favantes
qui font honneur à leurs auteurs , fans
remplir fuffifamment les vues qu'elle s'étoit
propofées.
La médaille d'or , de la valeur de 300
liv . , a été adjugée , en forme de premier
prix , au mémoire , coté N° . 17 , qui a
pour devife : Le crayon doit tracer les travaux
de l'équerre. Il contient le projet ,
les plans & les devis d'une construction
de moulin , qui auroit pour force motrice
la vapeur de l'eau bouillante , à l'inftar
des pompes à feu. L'auteur eft M. Faure
l'aîné , architecte & géometre , ci devant
DECEMBRE . 1769. 155
l'un des profeffeurs de l'école de deffin ,
géométrie & architecture de la ville de
Lyon , actuellement à Paris , rue de la
Jullienne .
Le fecond prix , de la fomme de 300 1.
proposé par le confulat , a été accordé à
trois mémoires , cotés N°. 15 , 22 & 23
fuivant l'ordre de leur réception.
Le mémoire No. 15 , portant pour devife
, Des Arts qu'on inventa c'eft le plus
néceffaire , a pour objet un moulin qui eft
mis en mouvement par des boeufs , placés
fur une roue inclinée ; ce méchanifme ,
en ufage dans quelques parties de l'Allemagne
, eft fufceptible de plufieurs changemens
utiles , qui font indiqués , avec
des plans , par l'auteur , M. Hoff , maître
foreur de canon , & machinifte au fervice
de S. A. S. E Palatine , à Manheim.
Le N°. 22 , avec cette épigraphe , Il eft
heureux de pouvoir être utile , indique la
maniere de perfectionner deux efpeces de
moulins , l'un à eau , mu par une roue à
auger ; l'autre mis en mouvement par des
chevaux , avec un courfier de so pieds de
diametre . Ce mémoire eft de M. du Petit
Vendin , ancien capitaine d'infanterie,
correfpondant de l'académie royale des
fciences , à St Pol en Artois.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le No. 23 , fous la devife : Producit
ventos de thefauris fuis , Pf. donne le méchanifme
d'un moulin à vent , d'une conf
truction nouvelle , ingénieufe & applicable
aux lieux où les vents font irréguliers ;
par M. Aubery , chanoine régulier de Ste
Génevieve , au collège royal de Nantere,
près de Paris.
L'académie a décerné l'acceffit à trois
mémoires , ci- après cotés , fuivant la date
de leur réception , favoir :
Le N° . 14 , Ne quâ populuslaboret. M.
Paucton a envoyé ce mémoire à la faite de
la favante théorie de la vis d'Archimede ,
qu'il a publiée. Il propofe pour force motrice
, deux portions d'hélice fous le nom
de Sciadique ; l'une pour fubftituer aux
roues à aubes des moulins à eau , l'autre
aux aîles des moulins à vent .
Le No. 24 , Sumite Materiam veftris
qui fcribitis , &c. Les auteurs n'ont indiqué
leurs noms que par des lettres initiales
Fr. F. & A. Fr. Ils ont donné les projets
, les plans & devis d'un canal , dont
les eaux feroient prifes dans le rhône , &
feroient mouvoir vingt - cinq moulins.
Enfin le N°. 25 , portant pour devife :
Curis mufarum , fumptibus urbis . L'auteur
eft M. Pierre - Julien Thenadey , archi
DECEMBRE . 1769. 157
tecte de cette ville ; il préfente un autre
projet & de très - beaux plans , d'un canal
pratiqué fur un des bords du Rhône, pour
y placer des moulins .
Prix propofés pour l'année 1770 .
L'académie des fciences , belles lettres
& arts de Lyon propofa l'année derniere
, pour le prix de phyfique , fondé par
M. Chriftin , qui fera diftribué à la fête
de St Louis en 1770 , le fujet fuivant :
Déterminer quels font les principes qui
conftituent la lymphe ; quel eft le véritable
organe qui la prépare ; fi les vaiffeaux qui
la portent dans toutes les parties du corps,
font une continuation des dernieres divifions
des arteres fanguines , ou fi ce font
des canaux totalement différens & particuliers
à ce fluide ; enfin quel eft fon ufage
dans l'économie animale .
Toutes perfonnes pourront aſpirer à ce
prix . Il n'y aura d'exception que pour les
membres de l'académie , tels que les académiciens
ordinaires & les vétérans . Les
affociés , réfidans hors de Lyon , auront la
liberté d'y concourir.
Ceux qui enverront des mémoires , font
priés de les écrire en françois ou en latin ,
& d'une maniere lifible .
158 MERCURE DE FRANCE .
Les auteurs mettront une devife à la
tête de leurs ouvrages. Ils y joindront un
billet cacheté qui contiendra la même de .
vife , avec leurs nom , demeure & qualités.
La piece qui aura remporté le prix,
fera la feule dont le billet fera ouvert.
On n'admettra point au concours les
mémoires dont les auteurs fe feront fait
connoître , directement ou indirectement
avant la décifion .
Les ouvrages feront adreffés , franc de
port , à Lyon:
A M. de la Tourrette , confeiller à la
cour des monnoies , fecrétaire perpétuel
pour la claffe des fciences , rue Boiffac ;
Ou à M. Bollioud Mermet , fecrétaire
perpétuel pour la claffe des belles- lettres ,
rue du Plat.
Ou chez Aimé de la Roche , libraireimprimeur
de l'académie , aux Halles de
la Grenette .
Les fçavans étrangers font avertis qu'il
ne fuffit pas d'acquitter le port de leurs
paquets jufqu'aux frontieres de la France ,
mais qu'ils doivent auffi commettre quelqu'un
pour affranchir ces paquets , depuis
la frontiere jufqu'à Lyon , fans quoi leurs
mémoires ne feroient point admis au concours.
Aucun ouvrage ne fera reçu après le
DECEMBRE. 1769. 159
premier Avril 1770. L'académie , dans
fon aflemblée publique qui fuivra immédiatement
la fête de St Louis , proclamera
la piéce qui aura mérité les fuffrages .
Le prix eft une médaille d'or , de la valeur
de 300 livres . Elle fera donnée à celui
qui , au jugement de l'académie , aura
fait le meilleur mémoire fur le fujer propofé.
Cette médaille fera délivrée à l'auteur
même , qui fe fera connoître , ou au porteur
d'une procuration de fa part , dreffée
en bonne forme.
Autre Prix propofé pour la même année
1770.
On demande des recherches fur les caufes
du vice cancereux , qui conduisent à
déterminerfa nature , fes effets , & les meil
leurs moyens de le combattre.
M. Pouteau le fils , chirurgien gradué
de l'académie royale de chirurgie de Paris
, de celle de Rouen , & l'un des membres
de l'académie de Lyon , après s'être
occupé de traiter ce fujet dans des lettres
qu'il eft fur le point de publier , n'a pas
cru l'avoir épuifé ; & pénétré de l'impor
tance dont il eft pour l'humanité , il a
defiré de le voir foumis à de nouvelles
160 MERCURE DE FRANCE.
recherches. En conféquence , il s'eft engagé
vis - à - vis de l'académie des fciences ,
belles - lettres & arts de Lyon , à donner
la fomme de 600 liv . à l'auteur qui aura
compoféfur ce fujet le meilleur ouvrage,
au jugement de la même académie . Cette
compagnie a agréé l'engagement de M.,
Pouteau , & s'empreffe d'annoncer ce prix .
pour l'année 1770 , aux mêmes conditions
énoncées dans le programme précédent ;
il fera diftribué à la même époque.
Obfervations. L'ancienne médecine pa-:
roiffoit avoir décidé que tout cancer qu'on,
ne peut extirper , eft d'une nature incura
ble. On a introduit depuis quelques an
nées l'ufage interne de quelques plantes ,
jufques - là réputées vénéneufes . On a effayé
de la Bella - dona ; la Ciguë lui a fuccédé
, & l'Europe entiere en a conçu les
plus grandes efpérances . D'autres médicamens
inconnus ont obtenu des fuffrages;
mais les fuccès des uns & des autres n'ont
pu réunir les efprits , & décider la queftion
.
Les auteurs qui voudront concourir
doivent donc s'attacher fpécialement à
fixer les bornes de la poffibilité phyfique
de détruire par des médicamens , tant internes
qu'externes , les caufes & les effets
du virus cancereux ; confidération faite
DECEMBRE. 1769. 161
de l'âge , du fexe , du tempérament du
fujet , & des divers fujets d'acrimonie
dont ce virus eft fufceptible. L'académie
exige que les auteurs qui auront des guérifons
à rapporter , entrent dans le détail
de toutes les circonftances , & que , fans
néanmoins fe faire connoître , ils ne négligent
rien , pour donner aux faits toute
l'authenticité poffible .
Avis concernant le Prix des arts , pour
l'année 1771 .
L'académie avoit propofé pour le
fujet qui devoit être couronné en 1765 ,
de trouver le moyen de durcir les cuirs ,
&c. Elle continua le même fujet pour
l'année 1768 , le prix étant double ; mais
aucun des mémoires qui lui ont été adreſfés
, n'ayant rempli fes vues , elle s'eft
trouvée dans le cas de réferver un prix
triple pour l'année 1771. Cette confidération
l'a engagée à délibérer de ne fixer
dans cette occafion aucun fujet déterminé
aux fçavans & aux artiftes qui voudront
concourir ; elle a arrêté en conféquence
de décerner en 1771 , le prix à celui qui ,
fous la forme des mémoires qu'on adreffe
aux académies , lui aura communiqué la
découverte la plus utile dans les arts , en
162 MERCURE DE FRANCE.
établiſſant que cette découverte lui appartient
, & n'eftpas antérieure à la publication
du préfent programme .
*
Signé , LA TOURRETTE , fecrét. perp.
Ecole Vétérinaire.
M. de Fleffelles , intendant de la généralité
de Lyon, ayant été informé qu'une
maladie épizootique faifoit périr nombre
de bêtes à cornes dans la paroiffe de Valfonne
, élection de Lyon , ainfi
que dans
celle de Rono & dans le bourg de Thizy ,
élection de Villefranche en Beaujolois ,
a demandé à l'Ecole royale vétérinaire
établie à Lyon , les fecours les plus
prompts. Le nommé Faure , élève de cette
école , a été envoyé auffi - tôt fur les
lieux. Vingt fept bêtes étoient mortes
avant fon arrivée ; quarante & une , trèsmalades
, ont été guéries par lui , & il en
a préfervé cent vingt- quatre. C'est ce qui
eft prouvé par les certificats qui lui ont été
donnés au bas de fes états par MM. Betchoux
, fubdélégué ; Rivoire & Duboſt ,
fyndics , Beraud , vicaire , & Jalabert ,
-
* Il a été publié pour la premiere fois , le 30
Août 1768.
DECEMBRE . 1769. 163
curé de Valfonne ; Monferand , conful ,
& Papillon , fyndic du bourg de Thizy ;
& Farget , fyndic de Rono.
En calculant le nombre des animaux
guéris ou préfervés cette année , tant par
les élèves de l'Ecole royale vétérinaire de
Lyon que par ceux de l'Ecole royale vétérinaire
de Paris , on peut juger de l'efficacité
des lumieres reçues dans ces écoles
, & de la rapidité des fuccès de ces deux
établiffemens.
SPECTACLES.
OPERA.
L'OPERA continue les dimanches , mardi
, jeudi & vendredi les repréfentations
des actes de la Provençale & de Pfyché ,
auxquels il vient de joindre celle d'Anacréon.
Parmi les jeunes débutantes qui ont
paru dans le rôle de la Provençale , Mlle
Garus eft celle dont la voix donne le plus
d'efpérances , & les progrès qu'elle a faits
en fi peu de tems dans le jeu théâtral lui
ont mérité de juftes applaudiflemens ;
ceux de Mlle Châteauneuf, qui s'est trèsbien
acquittée du rôle de l'Amour dans
164 MERCURE DE FRANCE.
Pfyché n'ont pas paru moins rapides &
moins étonnans. Quant à Mile Durancy
qui a rendu de la maniere la plus pathétique
le rôle de Pfyché , elle a caufé plus
de fatisfaction que de furprife , puifqu'elle
n'a fait que nous rappeler des talens déjà
connus & applaudis fur la fcène françoife.
Les fpectacles que l'académie royale
de mufique a donnés à Fontainebleau ,
font l'acte des Sauvages , Ifmene , Zelindor
, Iphis & Yanthe , Erofine & Dardanus
; les deux derniers ont eu le plus de
fuccès.
Dans une réimpreffion d'Erofine , faite
en dernier lieu pour la repréfentation à
Fontainebleau , cet acte finit par quatre
vers très-étrangers à l'acte . Ces vers ne font
pas de M. de Moncrif. Voici comment il
eft terminé dans l'édition de cet auteur.
Un Favori du Dieu des richeffes.
QUE de vos dons , verlés fans cefle ,
Naiflent les jeux , ce charme des beaux jours ;
Le triomphe de la Richelle ,
C'est d'embellir le temple des Amours.
DECEMBRE. 1769. 165
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont repréfenté
à Fontainebleau , fur le théâtre de Sa
Majefté , Mérope , la Fauffe Agnès, Tancréde
& le Dédit ; le Menteur , Electre ,
de M. de Crébillon , les Fauffes Infidélités
, le Mariage interrompu , Crifpin médecin
, Crifpin rival & le Cercle.
M. le Kain a reparu fur le théâtre de
Paris & la tragédie avec lui . Il a joué les
rôles de Gengis , de Néron , de Mahomet
, de Vendôme & d'Orofmane avec
une chaleur & une nobleffe dignes de ces
ouvrages fublimes . Mile Dubois s'eft diftinguée
principalement dans le rôle d'Alzire
, & Mde Veftris dans celui d'Ariane
.
On prépare fur ce théâtre des nouveautés
& des pieces remifes.
COMÉDIE ITALIENNE.
Las Comédiens Italiens continuent les
repréfentations du Tableau parlant , dont
166 MERCURE DE FRANCE
-
I
la gaïté cauſe toujours le même plaifir ,
& dont la mufique eft toujours applaudie
avec le même tranfpott. Its ont cependant
été obligés d'en fufpendre quelquefois
les repréfentations pour le ferviće
de la cour , où ils ont donné , le 11 Oc
tobre , Ifabelle & Gertrude ; le 18 , Rofe
& Colas,& Lucile ; le 25 , la Roftere , comédie
nouvelle en trois actes , mêlée de
vaudevilles & d'ariettes ; par M. Favart ,
compofiteur des fpectacles de la cour . Le
4 Novembre , la Clochette & le Huron &
Tom Jones , le 8 du même mois . Les
pieces qui paroillent avoir le mieux réaffì,
autant qu'on peut en juger dans un lieu
où le refpect interdit les acclamations ,
font Rofe & Colas , la Rofiere , Lucile , le
Huron , & fur tout Tom Jones ; le Déferteur
a fait éprouver plus de peine & de
trifteffe que d'intérêt & d'attendriffement.
On a cherché à remplir l'abfence des principaux
fujets fur le théâtre de Paris par
des divertiffemens dans lefquels Mile
Niel a toujours fait applaudir fes talens.
On ne peut qu'inviter cette jeune & agréable
danfeufe à profiter des avantages
qu'elle a reçus de la nature & des excellentes
leçons de M .. Lepy , auxquelles
nous fommes redevables des talens de
Mlle Heinel .
DECEMBRE .
1769. 167 .
ARTS.
DESCRIPTION du nouveau plafond
de St Cloud.
LE plafond que M. Pierre a peint dans
le falon qui termine l'aîle droite du château
de St Cloud ne doit point être regardé
comme un objet de
pur embelliffement
, c'eſt un monument qui ajoute à la
gloire des arts , qui fait honneur à la nation
& qui eft digne du Prince augufte
auquel il appartient . Si nous avons remis
depuis long- tems à l'annoncer , c'eſt parce
qu'on a defité voir auparavant terminer
toutes les parties d'ornemens qui devoient
concourir à l'effet général .
Le falon , décoré par ce plafond , a 48
pieds de long fur 38 de large , mais la
hauteur n'étant que de 26 pieds fous clef,
cette fujetion , néceffitée par les étages
déjà
conftruits , a décidé Mgr le Duc
d'Orléans à demander à M. Pierre , fon
premier peintre , un projet de compofition
divifé par
compartimens : indépendamment
de la richeffe & de la variété
qu'il procure , il réſulte pluſieurs avanta
168 MERCURE DE FRANCE.
ges de ce parti ingénieux , les corps d'architecture
qui s'y trouvent employés aident
à l'élévation de la vouffure , donnent
plus de légereté aux différentes parties
qui le compofent , & la proportion
des figures fe trouvant en raifon de leur
éloignement fuppofé , l'oeil trompé par
l'interpofition des différens corps , admet
fans peine une diſtance plus étendue .
Ce grand ouvrage eft donc divifé en
cinq tableaux , dont le plus capital , placé
au milieu de la voûte , eft un quarré long
de 20 pieds fur 12 , dont les angles font
tronqués . Ce parallélograme , orné d'une
bordure mate à feuilles de chênes , rehauffé
en or , eft accompagné d'un aftragale compofé
d'un filet & d'une baguette taillée à
grains de chapelet , & foutenue par quatre
corps d'architecture qui s'élevent de
deffus deux focles qui font pofés fur la
corniche dans tout fon pourtour . M. Pierre
a évité de mettre aucun corps d'architecture
fur les angles , parce que fon projet
étoit d'y placer des grouppes allégoriques
qui exigeoient un fond dont le
liffe fit un repos qui laiffât briller les travaux
de ces grouppes , & ces angles font
plus heureufement remplis par un fond
de mofaïque avec des caillons o&ogones.
DECEMBRE . 1769. 19
nes. La voute n'eft fenfée percée que dans
le grand plafond , & les autres fujets fant
des tableaux attachés & pofés fur un focle
imité de marbre blanc veiné , que
porte un autre focle de vert campan. Les
deux tableaux ovales des grands côtés , font
de fept pieds & demi fur dix de largeur ,
& les deux des petits côtés font ronds
dans la même proportion . Le haut de
leurs bordures eft couronné par des guirlandes
de fleurs & de fruits feints , & rehauffé
d'or vert. Da derriere & aux côtés
des bordures fortent des feftons qui font
foutenus par des enfans,fuppofés en fculpture
de ftuc ; groupés fur toute la corniche
avec des vafes de marbres les plus rares ,
des métaux les plus précieux , des fruits
coloriés & des draperies de la plus grande
richeffe.
Les fujets des cinq tableaux paroiffent
plus immédiatement tirés de l'opéra d'Atmide
que de la Jérufalem délivrée ; le
premier , qui s'offre en entrant au- deffus
des fenêtres , repréfente Renaud , & Armide
prête à percer ce héros que le fommeil
livre à fa vengeance . Le mouvement
de tendreffe dans lequel elle fe
furprend , eft très - bien exprimé , & l'on
retrouve fur fa figure le fentiment rendu
dans ce vers de Quinault :
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Qu'est- ce qu'en la faveur la pitié me veut dire ?
La figure de Renaud eft bien faite pour
juftifier la foibleffe d'Armide : il eft couché
fur le gafon directement en face du
fpectateur. Le raccourci en eft hardi, mais
n'a rien qui fatigue . La figure d'Armide ,
dans la demi- teinte fait valoir celle
du héros fans rien perdre de la beauté de
couleur que les maffes d'ombres foutiennent
dans le fond du tableau qui repréfente
un bois toufu & mystérieux propre
à la fcène qui s'y paffe . Deux enfans ,
feints de ftuc , accompagnent ce tableau ;
l'un , qui fe regarde dans un miroir , repréfente
l'emblême de la beauté , & l'autre
l'inconftance qui change comme elle ;
dans le cartel qui décore l'angle à gauche,
on voit un vaiffeau qui vogue à pleines
voiles : les emblèmes dont il eſt entouré
défignent la force & la fageffe du gouvernement.
Le fecond tableau eft ovale , & repréfente
Ubalde & le chevalier Danois qui
viennent rappeler Renaud à fes devoirs ;
trois nymphes demi nues leur offrent les
fymboles des plaifirs ; ce grouppe de femmes
eft ingénieufement compofé & peint
d'une couleur très brillante ; derriere les
DECEMBRE. 1769. 171
chevaliers on voit en oppofition les monftres
dont ils ont bravé la furie . Le fond
eft un païfage , dont les tons fourds foutiennent
très - bien les figures qui ſont ſur
le devant. A droite font des trophées militaires
compofés d'armes & de drapeaux.
traités dans un beau ftyle . Sur la gauche
font des jeux d'enfans . L'angle eft occupé
par une pyramide & une couronne d'or
qui défignent la nobleſſe du fang : & un
enfant faifant un arc avec la maffue d'Hercule
, fait connoître que les plus grands
princes ont cédé à la force de l'amour.
e
Le 3 tableau rond offre le héros abandonné
à la volupté dans les jardins enchantés
d'Armide ; des amours jouent avec fes
armes , & les chevaliers , cachés derriere
un rideau , s'indignent de le voir livré à
la molleffe . Le fond mêlé d'architecture
& de paysage , & la richeffe des draperies,
rendent ce tableau très - piquant . Les côtés
font ingénieufement remplis par des
fruits , des fleurs & des vafes d'où s'exhalent
des parfums : le cartel qui remplit
l'angle renferme une étoile brillante , &
d'autres étoiles plus petites encore cachées
des nuages.
par 1
Le départ d'Armide eft le fujet du 4°.
tableau , qui eft ovale. Les amours cher-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
chent à l'arrêter , & les plaifirs fe difpofent
à confoler Renaud pendant fon abfence
. Ce tableau , d'une compofition riche
& d'une couleur brillante , l'emporte
peut - être fur tous les autres par fa belle
harmonie. A droite , un enfant exprime
la douleur en s'enveloppant dans fa draperie
; à gauche , un autre enfant tenant
un coq annonce l'inquiétude .
Ce cartel du 4. angle eft décoré par
des grouppes de livres qui défignent l'étude
par l'élévation de l'efprit dont l'aigle
eft le fymbole , & par la corne d'abondance
, emblême ordinaire de la bienfaifance
.
Armide , détruifant fon palais , eft le
fujet du grand plafond ; on la voit fur fon
char tiré par des dragons , elle est précédée
par le défefpoir & fuivie par la vengeance.
Elle eft entourée des furies & des
démons armés de flambeaux , qui viennent
d'embrafer fon palais que l'on voit
encore dévoré par les flâmes ; ce tableau
eft peint d'une maniere vague & d'une
couleur vraiment céleste .
M. Pierre , jaloux de plaire au Prince dont
il a l'honneur d'être le premier peintre , a
foigné cegrand ouvrage autant qu'il auroit
pu le faire dans un tableau de chevalet . La
DECEMBRE. 1769. 173.
couleur en eft aimable & tranfparente partout
, & cet artiſte habile a prouvé qu'on
pouvoit faire beaucoup d'effet fans ces
grandes maffes noires & ces tons obfcurs
dans lefquels on croyoit autrefois
que le
fecret de l'art étoit renfermé . Sa compofition
est toujours bien enchaînée , fes
grouppes ingénieufement agencés ; fon
deffein coulant & plein de graces ; fon
exécution large , facile & d'un fi bel accord
, qu'on diroit que cet ouvrage im .
menfe , qui a dû coûter plufieurs années ,
eft fait d'une feule palette ; le tout eft
bien traité de plafond , & produit un effet
également fatisfaifant pour les artiſtes
& féduifant pour les amateurs : les uns
& les autres y ont donné les plus grands
applaudiffemens ; mais les plus fateurs
de tous , pour M. Pierre , ont fans doute
été ceux qu'il a reçus du Prince auquel il
a l'honneur d'être attaché , & qui protége
les arts d'une maniere fi généreufe & fi
encourageante.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Cafanova , Peintre du
Roi , en réponse à un Critique de fes
tableaux.
COMME je ne pense pas que M. F ***
joigne à fes connoiffances profondes &
multipliées celle d'un art auffi difficile
que la peinture , j'imagine qu'il doit lui
être fort indifférent que je repouffe en
peu de mots les attaques injurieufes du
critique anonyme qui a rendu compte
dans fes feuilles des Tableaux exposés au
Salon . Ileft probable que cet extrait eft d'un
Apprentif en peinture , d'un peintre de
deffus de porte , qui n'avoit pas de
Tableaux au Louvre , & qui ne manie
pas mieux la plume que le pinceau . Car
Les phrafes font à peine françoiſes
témoin celle- ci : M. Amédée Vanloo a
donné lafatisfaction au public de lui faire
voir, &c. Il est bien évident que c'eft un
barbarifme de phraſe , & qu'il faudroit
la fatisfaction de voir , puifque fatisfac
tion fe rapporte au public , & non pas
à M. Vanloo . Je n'ai relevé cette faute
que pour prouver que ce morceau n'eſt pas
de M. F. reconnu pour l'un des grands

DECEMBRE. 1769. 175
écrivains que nous ayons dans notre
langue , & qui en eft bientôt au deux
centieme volume de fes immortels écrits.
L'anonyme après avoir diftribué à fon
gré l'éloge & la cenfure & loué même
ceux qui n'ont rien donné , par exemple
M. Renou , dont il fupprime , dit- il
avec déplaifir les éloges que fans doute il
eût mérité , n'ufe pas de la même bienveillance
envers moi. Il m'attribue un
faire hardi , mais force & au- delà du vrai :
Je n'ai point de réponse à un reproche
auffi vague. Mais je dois en faveut de
ceux qui n'ont pas approfondi l'art de la
peinture répondre aux reproches qui font
détaillés . Mes Tableauxfont obfcurs . C'eſtà-
dire , que je n'ai pas de beaux bleux ,
de beaux rouges , de beaux jaunes . Je les.
crois néceffaires à un Teinturier, mais non
pas à un peintre; fur- tout dans le genre de
payfage, de chaffe & autres femblables qui
demandent un ciel lumineux . On a beaucoup
de peine à faire ce ciel brillant
malgré d'outremer & le blanc qu'on y
employe ; & un fracas de belles couleurs
mifes à côté les unes des autres ne ferviroit
qu'à le détruire . On trouve fouvent un
homme , un animal éclairés de la tête aux
pieds , tandis que le terrein où ils font
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
placés eft tout à fait dans l'ombre. Il eft
vrai qu'il m'arrive de peindre une vache
blanche arrêtée ou marchant fur une terraffe
brune ; mais on peut remarquer que
les jambes de la vache font glacées par
gradation de la même couleur que la terraffe
, ce qui les lie enfemble. Ainfi faifoient
Pauter , Both , Vauvermans , Berghem
, & c. D'ailleurs une vache blanche
qui fe promeneroit dans les carrières de
Montmartre dont la terre eft d'un gris
blanc , paroîtroit- elle auffi blanche , en
la fuppofant éclairée d'un jour égal ,
que fi on la repréfentoit fe promenant
dans les Alpes, ou dans les montagnes de
Tofcane dont la terre eft d'un jaunâtre
très- foncé ? Lors donc que j'affecte de
rendre cette figure lumineufe , lorfque je
me donne beaucoup de peine pour mener
le jour fur elle , doit- on me reprocher
ce qu'on admire dans les Tableaux
de Rembrant , de Scalken & de tant
d'autres , qui fouvent ont facrifié étoffe ,
bras , mains , pour rendre une tête plus
brillante ? Ma façon de peindre peut- être
peu durable , a quelque chofe de glutineux ,
& de luifant qui n'eft point dans la nature .
Je ne fçais ce que le luifant peut avoir de
commun avec la durée . Ce luifant n'eft
DECEMBRE . 1769. 177
autre chofe qu'un vernis à retoucher, dont
je me fers pour finir fur l'ébauche , qui ne
change aucunement les couleurs , & qui
s'évapore tout feul . A l'égard des tons
bruns , olivatres , des roux affectés , que le
critique me reproche , & qu'il compare
ingénieufement à du caramel , comme
il compare mes feuillages à du verjus ;
je lui répondrai pour l'inftruire , que les
peintres Flamands dont on fait tant de
cas & que je fais gloire d'imiter , ont
toujours mis leurs Tableaux en clair
obfcur , comme on met un deffein au
biftre , c'est- à- dire , avec une feule couleur
d'ombre telle qu'ils l'avoient adoptée;
que pour faire des verts tranfparens , il
faut fe fervir de couleurs qui n'ont pas de
corps , parce qu'ils font fujets à rembrunir
; qu'il faut donc en tenir les tons
plus vagues , le temps les mettant d'accord
avec les autres parties du tableau
qui faites avec des terres & de l'outremer,
couleurs plus folides, éprouvent un
changement moins prompt & moins
fort.
Encore une fois , il n'eft pas poffible
que M. F. foit l'auteur d'un pareil article.
Je tombe fur une autre ineptie dont
il n'eft fûrement pas capable. On dit en
Hv
178 MERCURE
DE FRANCE.
parlant de M. Rolland de la Porte : on
ne peut defirer une exécution plus jufte ,
plus vraie, plus foignée. Que peut- il donc
manquer à cet artifte ? le je ne fçais quoi
certaine magie dans le faire , encore fautil
avouer qu'il en poffede la meilleure partie.
Enforte que voilà M. Rolland déclaré
poffeffeur de la meilleure partie du je ne
fais quoi . Voilàun Artifte bien partagé.
Je ne puis penfer que M. F. retiré aujourd'hui
dans fa petite maifon , fituée
entre quatre moulins , & appellée fantaifie
, ait encore la fantaisie de fe formalifer
de ma petite juftification . Il ne doit
pas prendre un grand intérêt à la peinture ,
& s'il est évident que la postérité n'aura
rien de mieux à faire que de feuilleter les
mille & un volumes de l'Année Littéraire
, pour favoir au jufte ce qu'elle doit
penfer de MM. de Voltaire , de Montefquieu
, d'Alembert
& autres ; il est trèsprobable
qu'on n'ira pas y chercher le
mérite & le prix des Tableaux.
J'ai l'honneur , & c.
CASANOVA.
9
DECEMBRE . 1769. 179
Divertiffement exécuté au Concert que
l'on a donné en faveur de l'Ecole gratuite
de deffein ; brochure in - 4 ° . de l'Imprimerie
de P. Delormel , Imprimeur
de l'Académie Royale de Mufique
rue du Foin , à Paris.
>
L'ETABLISSEMENT de cette Ecole eft
le fujet de ce divertiffement , dont les
paroles & la mufique font de M. Chabanon
, de l'Académie des Infcriptions &
Belles - Lettres . Cet amateur éclairé ne
pouvoit faire un emploi plus noble de
fes talens que de les confacrer à célébrer,
& même à favorifer un établiffement que
le patriotifme & l'amour des Arts ont
formé.
Le divertiffement que nous annonçons
a été exécuté avec le plus grand
fuccès , dans le Concert donné le
Mercredi 22 Novembre , au profit de
l'Ecole gratuite de Deflein . Il y a trois
perfonnages chantans dans cette efpèce de
dgame ; Apollon , la France & un enfant.
Les deux choeurs font compofés l'on
d'en fans , & l'autre des fuivans d'Apotlon.
Le Dieu des beaux - arts fenfible aux
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
voeux que forme la France pour des
enfans malheureux nés dans fon fein
femble par un récit plein de noblefle lui
reprocher de s'être adreffé au Dieu des
richeffes pour les fecourir.
Que fais - tu nymphe ? & quel foin téméraire !
Eft-ce au dieu des métaux à fervir tes defleins?
Les biens qu'il verfe fur la terre ,
Ne font que trop fouvent le malheur des humains.
J'affure à tes enfans une faveur plus belle ,
La fcience des arts ; qu'ils triomphent par elle
Du tems & de l'adverfité :
Et que leur prompte intelligence
Se dérobant à l'indigence ,
Sc fauve dans les bras de l'immortalité.
Des airs remplis d'images & de fenti
mens accompagnent les récits.
Fête de Shakespear.
Nous avons annoncé , il y a quelques
mois , une fêre qui devoit fe célébrer à
Strat-Ford- Sur - Avon , en l'honneur de
Shakefpear. La patrie de ce pere du théâtre
Anglois , en donnant des lettres de bourDECEMBRE
. 1769. 181 .
geoifie à M. Garrick , l'avoit prié d'en
accepter l'intendance ; les dépenfes qu'on
a faites à cette occafion font immenfes , &
montrent l'enthoufiafme desAnglois pour
leurs grands hommes , & leur admiration
pour leurs talens . Indépendamment de
l'édifice élevé à la mémoire de Shakef
pear , la Ville avoit fait conftruire une
falle de bal , dans le goût de celle de
Ranelagh ; elle étoit d'une architecture
fimple , mais élégante , & contenoit environ
deux mille perfonnes. Au premier
coup d'oeil , on ne pouvoit fe perfuader
qu'elle ne fût bâtie qu'en bois , en planches
& en carton ; elle étoit ornée de
peintures ; les Artistes regretterent que
les matériaux n'en fuffent pas plus folides,
& qu'un édifice auffi agréable dût avoir fi
peu de durée ; car il a été démoli après
la fêre.
On avoit préparé à grands frais des
artifices & des illuminations ; pour ces
dernieres on avoit fait venir les lampes
de verre de différentes couleurs qu'on
avoit faites l'année derniere , pour la
fète que la Reine d'Angleterre avoit
donnée au Roi de Dannemarck.
Les habitans de Strat Ford & des
environs , s'attendant à voir une grande
182 MERCURE DE FRANCE.
affluence de monde dans cette ville ,
n'ont rien épargné pour en rendre l'accès
facile ; ils ont fait travailler avec beaucoup
d'activité à un grand chemin , commencé
depuis quelque tems & qui ne
devoit être fini que l'année prochaine ;
ils l'ont achevé en peu de jours ; il abrége
beaucoup la route de Londres à Wolverhampton
, Salop & Chefter. L'ancien
chemin qui traverfe le nouveau , & dans
lequel on apperçoit des reftes des ouvrages
des Romains , ayant été long - tems
négligé , étoit devenu très - difficile &
très -dangereux ; on l'a rétabli & on lui
a donné le nom de chemin de Shakeſpear.
La fête a commencé le 6 Septembre
dernier. Auffi-tôt que le jour parut , les
curieux ont été réveillés par une fymphonie
agréable qui s'eft fait entendre dans
toutes les rues de la ville ; Elle s'arrêtoit
quelquefois , & alors de très belles,
voix chantoient différens couplets adreffés
aux Dames : on les exhortoit à fe lever
avec le Soleil pour payer leur tribut
à Shakespear & à honorer la fête de leurs
regards. Vos fouris , ajoutoit- on galam-
» ment , doivent protéger fon nom ; per-
» fonne n'ofera dans ce jour montrer un
vifage fombre ; l'envie même con-
رد
DECEMBRE. 1769. 183
» trainte de fe taire , refpectera la répu-
» tation d'un Poëte , que la beauté dai-
" guera couronner » .
La fymphonie fut interrompue par le
bruit du canon. A huit heures les magiftrats
s'affemblerent dans les principales
rues ; ils fe rendirent de là à l'hôtel de
ville , où ils trouverent M. Garrick à
qui ils firent un compliment , & lui remirent
le médaillon de Shakeſpear , gravé
fur un morceau du bois du murier
planté par le poëte ; il étoit enrichi d'or.
M. Garrick le reçut avec reconnoiffance
& le pendit fur le champ à fon col ;
les portes de l'hôtel de ville s'ouvrirent
après cette cérémonie ; on y avoit préparé
un dejeûné , confiftant en thé , en café &
en chocolat , auquel on admit ceux qui
fe préfenterent avec des billets. Pour
éviter la cohue pendant les différentes rejouiffances
qui devoient avoir lieu dans
des endroits fermés ; on avoit pris le parti
de diftribuer des billers , chacun coûtoit
une guinée , & donnoit droit d'affifter à
tous les divertiffemens , excepté au bal
pour lequel il falloit payer encore une
demi - guinée . Les inftrumens exécuterent
plufieurs morceaux de mufique pendant
le dejeûné184
MERCURE DE FRANCE.
A dix heures & demie on ſe rendit à la
principale églife où l'on eut encore de la
mufique , exécutée par l'orchestre de Drury
. Lane . On revint enfuite à l'hôtel de
ville où l'on fervit à dîner , à l'iffue duquel
ceux qui le defirerent , allerent dans
la falle du bal .
quer
Le lendemain , la fête recommença
comme la veille ; M. Garrick monta fur
un amphithéâtre dreffé à la porte de l'hôtel
de ville , & récita une ode qu'il avoit
compofée pour cette occafion , & dont
plufieurs parties furent exécutées par la
mufique. Il prononça enfuite un éloge
de Shakeſpear ; il le termina par un défi
fait aux ennemis du poëte , d'ofer attafa
gloire. M. King fe préfenta alors
& demanda la permiffion de parler : il fe
déclara l'ennemi de Shakeſpear , ce qui
donna lieu à une ſcène très - vive & trèsgaie
, à laquelle on ne s'attendoit point
& qui fit beaucoup de plaifir à l'affemblée.
A ce divertiffement devoit en fuccéder
un autre dont on fe promettoit la
plus grande fatisfaction ; c'étoit une maſcarade
, compofée de tous les perfonnages
des piéces de Shakefpear , qui devoient
promener fa ftatue par la ville dans
un char de triomphe ; s'arrêter enfuite
DECEMBRE . 1769 . 185
dans la principale place , où M. Garrick
étoit chargé de couronner de laurier l'effigie
du poëte. Le mauvais tems empêcha
cette proceffion finguliere ; plufieurs
fe mafquerent cependant ; Ladi Pembroke
, Miftriff Bouverie & Miftriff Crewe
, prirent l'habillement des forcieres
que Shakespear a miſes plus d'une fois fur
la fcène ; ce déguiſement qui contraſtoit
avec la jeuneffe & la beauté de ces Dames
fit un effet très- agréable ; beaucoup
de perfonnes fe contenterent de prendre
des dominos. M. Bofwel , connu par fon
admiration enthoufiafte pour Paoli & par
fon livre fur la Corfe , vint avec un habit
conforme à celui des Montagnards
de cette ifle , les piftolets & le couteau
à la ceinture , & le moufquet fur l'épaule
; il avoit écrit en gros caractères
fur fon bonnet : Paoli & la liberté, Lorfque
la nuit fut venue on tira un feu d'artifice
; mais il avoit été fi mouillé que
les principales piéces manquerent ; les
curieux s'en confolerent en danfant juſqu'au
lendemain que la fête fut encore
continuée . M. Garrick répéta fon ode ,
fit la dédicace du temple de Shakeſpear
& couronna fa tatue. Ce fut le dernier
jour de la fête que les Anglois auroient
bien voulu prolonger ; elle ne fera célé186
MERCURE DE FRANCE.
brée de nouveau que dans fept ans , pour
être recommencée après un pareil nombre
d'années ; il y a apparence qu'on ne
s'en laffera point ; le plaifir qu'a fait celleci
garantit l'empreffement qu'on aura à
la renouveller ; la mémoire de Shakefpear
eft chere à l'Angleterre , elle le fera
tant qu'on y confervera du goût pour le
théâtre ; l'hommage qu'on vient de rendre
à la mémoire de ce grand homme
eft fans doute inoui ; il doit faire . honneur
à la nation qui en a donné l'exemple
; un pays où l'on honore aing les
talens , doit les voir naître & multiplier
dans fon fein .
Comédie Bourgeoife .
Il s'eft formé l'hiver dernier , en la Ville
de Troyes en Champagne , une fociété
de jeunes perfonnes des deux fexes qui
jouent la Comédie ; ils ont d'abord été
expofés à la fatyre des gens ennemis de
la nouveauté , & aux mauvais propos ;
mais la décence & l'honnêteté qui font la
bafe de cette fociété , l'ont foutenue contre
fes ennemis , & les ont forcés à reconnoître
, du moins tacitement , le tort qu'ils
DECEMBRE . 1769. 187
avoient d'attaquer une fociété auffi honnête
qu'agréable . Elle eft compofée de
gens lettrés & à talens , & de Dames qui
joignent à des graces naturelles , un efprit
fin & beaucoup de difcernement ; ils
fe font acquis un degré de perfection ,
qui n'eft pas commun en province , &
l'on peut dire , en rendant juſtice à cette
fociété , qu'elle fait honneur aux lettres ,
aux talens & au bon goût ; elle compte
parmi les membres des Auteurs ; & c'eſt
avec fatisfaction de la part des connoiffeurs
qu'on leur a vu jouer des piéces de
leur compofition .
Il feroit à fouhaiter que tous les jeunes
gens des grandes Villes , au lieu de s'occuper
d'amufemens & de plaifirs frivoles
, & defquels on ne peut recueillir aucune
utilité , puffent imiter l'exemple de
cette fociété , & cultiver un art qui a
déjà formé d'excellens fujets , & où l'on
puife le goût des beaux Arts & les talens.
188 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. Monot , fur le bufte de
Mlle Dangeville .
Tu tranfmets Dangeville à la poſtérité ,
Monot , ce n'eft pas peu de gloire :
Ce marbre par le tems fe verra refpecté ,
Et ton nom déjà fi vanté

Y brillera bien mieux dans l'histoire.
que
Ah! fides dieux éprouvant la bonté ,
Tu voyois tout- à- coup la ftatue animée ,
Nouveau Pigmalion , ton ame trop charmée
Voleroit avec elle à l'immortalité ;
Alors tu trouverois de ta félicité
Plus de jaloux que de ta renommée .
Par M. P. de S. A. P.
VERS à Mlle Durancy , jouant le rôle
de Pfyché , dans l'acte de ce nom.
J'A ' A1 vu Pfyché ; ſentir ne fuffit pas pour peindre:
Ma mufe , à ce tableau déſeſpérez d'atteindre !
Volons avec l'amour qui ne peut la quitter ,
Apprenons à nous taire en l'écoutant chanter ...
Mais quel trouble foudain ! ô déplorable amante !
Du tourment , du danger quelle image effrayante!
DECEMBRE. 1769. 180
Je m'abîme avec toi dans le gouffre des mers ,
Avec toi je reflens tous les maux des enfers.
Melpomène le dit : j'ai fait une fottife ,
J'aurois dû conferver ce tréfor que je priſe : *
Sonjeu , toujours nouveau , n'eft jamais concerté ,
Il dédaigne de l'art la contrainte vulgaire ,
Il naît du fentiment & de la vérité ,
Franc , varié comme eux , il plaît fans vouloir
plaire.
Ses bras ne lavent point agir fans action ,
Ni fes yeux , pour forcer de rebelles éloges ,
Errer fur le parterre , & minauder aux loges ,
De fon ame elle fuit la feule impulfion ,
Oui , Durancy , toute entiere à la ſcène ,
Saifit le ſpectateur , fe l'attache & l'entraîne .
Par M. Guichard.
COUPLETS à Mlle GUIMARD .
Sut l'AIR : L'Amant frivole & volage.
Vous ous devez , à la nature ,
Plus d'une espece d'attraits ;
Mais l'art comble la meſure
* Mlle Durancy a debuté avec ſuccès à la Comédie
Françoife.
190 MERCURE DE FRANCE.
Des dons qu'elle vous a faits :
Et le public équitable
Doute à qui , belle Guimard ,
Vous êtes plus redevable
De la nature ou de l'art.
De Vénus les trois fuivantes
Sont jaloufes de vos pas ,
Des expreffions charmantes
De vos mains & de vos bras :
Vos attitudes lavantes
Nous découvrent des
appas
Et des finefles piquantes ,
Que Vénus ne connoît pas.
Parmi les jeunes merveilles
Qui brillent dans ces beaux lieux ,
L'une enchante nos oreilles
Er l'autre charme nos yeux :
Guimard fonde la puiflance
Sur des droits multipliés ;
Mais , furtout quand elle danfe ,
Tous les coeurs font à les pieds.
DECEMBRE . 1769. 191
Cours d'Hiftoire Naturelle , concernant les minéraux
, les végétaux , les animaux & les différens
phenomènes de la nature ; par M. Valmont
de Bomare , cenfeur royal , maître en
pharmacie , démonftrateur d'hiftoire naturelle
avoué du gouvernement , membre de plufieurs
académies des fciences , belles - lettres beaux
arts ; directeur des cabinets d'hiftoire naturelle,
& de phyfique de S. A. S. Mgr le Prince de Condé
, inftituteur d'hiftoire naturelle de S. A. S.
Mgr le Duc de Bourbon ; en fon cabinet , rue
de la Verrerie , près la rue du Coq , le lundi 4
Décembre 1769 , à dix heures & demie très -préciles
du matin , & fera continué les mercredi ,
vendredi & lundi de chaque femaine , à la même
heure.
M. VALMONT DE BOMARE a été le premier
démonftrateur d'hiftoire naturelle qui ait ofé embrafler
toutes les parties des trois regnes de la
nature. Four mieux s'inftruire , il a voyagé avec
l'aveu & la protection du gouvernement dans les
différentes contrées de l'Europe qui lui ont paru
les plus riches & les plus propres à fon objet . Il a
converfé avec tous les principaux favans , & a eu
l'avantage d'être préfenté aux différens fouverains
des états par où il pafloit. Ses cours , qu'il
a commencés à Paris , il y a 14 ans , ont eu le plus
grand fuccès. On y compte annuellement des perfonnes
de tout âge , de tout ordre & de l'un & de
l'autre fexe. L'affluence des auditeurs de diftinc-.
tion l'ont obligé à faire plufieurs cours chaque
192 MERCURE DE FRANCE.
hiver , faifon qu'il paffe à Paris. Ses ouvrages fur
l'hiftoire naturelle ont été accueillis généralement
& traduits dans plufieurs langues. Plufieurs
fouverains l'ont appelé dans leurs états , en lui
faifant des offres : il n'a pas voulu s'expatrier.
Il a eu l'honneur , l'année derniere ,de montrer au
Roi de Dannemarck les cabinets d'histoire naturelle
& de phyfique qu'il a mis en ordre dans le
petit château de Chantilly , & de préfenter fes ou
vrages au même potentat qui lui témoigna fa fatisfaction
en les recevant. Cette année , le 11 Juillet
, il a eu l'honneur de montrer ces mêmes cabinets
au Roi de France , à Mefdames , aux Princes
du Sang & aux Seigneurs de la cour. Le 16
Août fuivant , il a préfenté les ouvrages au même
Monarque qui daigna l'accueillir & les recevoir
avec bonté. Tous les voyageurs qui s'arrêtent
à Chantilly voient avec plaifir ces belles collections
d'histoire naturelle & de phyfique. On y
admire fur-tout la belle expofition du doquillier.
Quant au cabinet d'hiftoire naturelle de M.
Valmont de Bomare , à Paris , c'eſt une collection
fort riche , très- fuivie & propre à l'inftruction .
Toutes les perfonnes qui ont fuivi les cours de ce
démonftrateur , defireroient cependant que fon cabinet
fût mieux fitué & moins reflerré .
NB. On ouvrira un fecond cours d'hiftoire naturelle
le jeudi 7 Décembre 1769 , à onze heures
& demie très préciles du matin. Ce cours particulier
fera continué les famedi , mardi & jeudi de
chaque femaine , à la même heure , Ceux qui voudront
y prendre part , font avertis d'entendre le
difcours général fur le fpectacle & l'étude de la
nature
DECEMBRE . 1769. 193
nature , qu'on fera le 7 de Décembre , à l'heure
indiquée.
Cours de Chymie .
M. de Machy , maître apothicaire, membre des
académies impériale des Curieux de la nature , &
royale des fciences de Berlin , & c . a fait l'ouverture
de fon cours de chymie le jeudi 16 du mois
de Novembre 1769 , à trois heures de relevée ,
dans fon laboratoire , rue du Bacq , vis- à- vis la
Vifitation.
On trouvera chez Lottin le jeune , rue St Jacques
, les Inftituts de Chymie , 2 vol . de l'auteur ,
néceffaires pourfuivre ce cours.
Le même libraire vient d'acquérir les Prieres &
Inftructions fur les O de l'Avent , fur les fept
Dons du St Efprit & fur les huit Béatitudes ,
Yol. in- 12.
2 liv.
Réflexions fur la critique , par rapport
à l'art de la Peinture.
C'E'ESSTT encore un problême pour certaines per
fonnes de favoir fi la critique en général eft de
quelqu'utilité , & il me femble que quelqu'un a
dit , de nos jours , qu'un journal fervoir à nous
apprendre fi l'auteur qui le rédige étoit l'ami ou
l'ennemi de tel écrivain.
Cette obfervation , qui peut être vraie , tombe
I
194 MERCURE DE FRANCE,
beaucoup plus fur le journaliſte que fur l'art de la
critique , fouvent très - néceflaire , lorfqu'elle eft
éclairée par le goût & guidée par la vérité .
On ne fauroit fe refuſer à l'évidence des obli
gations qu'eut le fiécle de Louis le Grand aux critiques
de Defpréaux & à celles de Moliere . C'eſt à
leurs efforts réunis que la littérature françoife
dut fes beaux jours fous ce regne immortel .
Le ridicule que répand une critique judicieuſe
fur les productions foibles d'un homme à qui fou
vent la parelle a fait aimer la gloire , eſt de la
plus grande équité . C'eft rappeler à cet ambitieux
qu'il eft dans la fociété des manieres d'exifter
plus utiles pour elle & pour lui , c'eft l'avertir
que le génie même eft à peine une difpenfe des
travaux différens auxquels elle a droit de contraindre
tous les individus.
D'ailleurs l'ouvrage critiqué eft auffi public
que la critique qu'il effuie ; chaque lecteur peut
comparer & juger à fon tour. La Henriade ira
triompher à Moskou , comme ici , des vaines déclamations
que répandent fes ennemis contre elle;
mais en est- il ainfi des jugemens imprimés qu'on
porte contre les productionsde nos peintres ?
Leurs ouvrages deftinés à fervir d'ornement
aux cabinets de nos amateurs , font perdus pour
l'Europe , à qui on fe preffe d'en reveler de prétendus
défauts dont elle ne pourra jamais s'aflurer
par elle -même.
On ne grave que la plus petite partie de ces ouvrages.
Toutes les gravures difent - elles ce qu'il
faudroit dire ? S'en rapporter à elles ne feroit - ce
pas juger Homère ou Anacreon fur les traductions
? Traduttori , traditori.
A n'envisager l'art de la peinture que du côté
DECEMBRE. 1769. 195
de fes prétentions à la renommée , il femble devoir
être alujetti aux inconvéniens inléparables
des faufles prétentions ; mais fi l'on confidére
que cet état lie plus étroitement à la chofe publique
, celui qui le profefle , que le métier des lettres
, on verra qu'il doit être plus garanti des inculpations
perfonnelles de la critique , parce qu'il
eft de l'eflence du corps politique de couvrir de
fan bouclier tous les membres conftitutifs.
Un peintre eft communément un pere de fa
mille ; il fupporte en cette double qualité les
charges de l'état ; il a donc droit au pailible exercice
de fa profeffion . Il auroit une action légitime
à exercer contre celui de fes confreres qui
chercheroit à le priver des moyens de ſa ſubſiſtance.
Pourquoi donc fouffrir que le premier particulier,
prefque toujours fans une connoiflance aflez
parfaite de la chofe , puifle faire un tort réel à
un artifte ? On le fouvient que , (il y a quelques
années , ) la critique d'un tableau de M. Natoire ,
destiné pour une églife de Marfeille , expofa ce
célèbre peintre à des difficultés rebutantes.
Combien de fois nos petites feuilles fur les différens
falons n'ont-elles pas produit ce mal véritable
? Et combien de fois ne le produiront- elles
pas encore , file refpectable magiftrat qui préfide
auffi heureuſement aux lettres qu'à la tranquillité
publique , ne prend le parti d'en arrêter déformais
l'indifcrétion , & fur- tout ce ton de plaifanterie
qui ne prouve rien , mais qui nuic plus que des
obfervations judicieuſes .
Ce qui doit y déterminer fa juftice , c'eſt que
l'art du deffin , fource de tant d'autres arts , & en
faveur duquel ce magiftrat a fondé une Ecole gra
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
tuite qui doit à jamais perpétuer fa bienfaisance
& fon nom , c'est que cet art , dis-je , a fes principes
, fes règles & même les myfteres qui ne
peuvent être connus fans les avoir pratiqués , &
que prefque toujours nos petites brochures critiques
annoncent autant d'ignorance que de malignité.
On va fe perfuader fans doute que l'intérêt
perfonnel a dicté ces réflexions ; elles font cependant
d'un fimple citoyen qui fait , à la vérité , un
desplus beaux arts qu'ait inventé l'adrefle humaine,
mais qui aime encore plus & l'ordre & la juftice .
LETTRE fur la collection des Plantes
PERMETTEZufuelles.
MOI , Monfieur , de configner
dans votre Journal quelques obfervations eflentielles
fur la collection des nouvelles eftampes ,
repréfentant les plantes ufuelles dont vous avez
annoncé le Profpe&tus , & qui paroît intéreffer
vivement les bons citoyens & les amateurs éclairés.
Il eft certain que la découverte de M. Regnauld
eft étonnante. Ses planches ont bien plutôt l'air
d'un deffin lavé ou d'un tableau que d'une gravure
, & tous les connoifleurs ont jugé que cet habile
artifte avoit pu intituler fa collection : la Botanique
mife à la portée de tout le monde , fans
être foupçonné d'aucune forte de vanité & de char
latanifme.
C'est ce qui eft encore plus certain , & qui pa¬
DECEMBRE. 1769. 197
roîtra tel à tous les bons juges en cette partie , par
l'infpection des cinq nouvelles eftampes que M.
Regnauld vient d'expofer chez lui à la curiofité &
à la cenfure du Public . Elles enchériflent de beaucoup
fur le mérite & la vérité de celle qui accómapagnoit
fon profpectus . M. Roux , auteur du Journal
de médecine , lui avoit reproché avec raiſon
d'avoir négligé , dans la planche de la mauve , les
différentes parties de la fructification. L'artiſte a
prévenu ce reproche pour toutes les autres , & je
ne faurois donner trop d'éloges à la docilité avec
laquelle il a reçu les critiques qu'on lui a faites
fur les premiers fruits de fa découverte.
Ses talens n'ont donc pas befoin d'apologifte
auprès du Public , & ce n'eft point non plus l'objet
de cette lettre , deftinée feulement à éclaircir & à
développer ce que plufieurs perfonnes ont femblé
defirer dans le profpectus.
Plufieurs ont été choqués de l'indifférence avec
laquelle on y parle des différens fyftêmes imaginés
jufqu'à préfent pour faciliter l'étude de la betanique.
D'autres ont dit que Lemery & Geoffroy
étant entre les mains de tout le monde , il feroit
inutile de donner les nouveaux détails fur la botanique
que l'on a promis de joindre aux eftampes
de M. Regnauld.
Ces remarques & quelques autres n'ont été faites
que parce qu'on ne s'étoit pas affez étendu
dans le profpectus fur cet objet , & fur la nature
de ces détails . Voici ce qu'il eft bon d'obſerver à
cet égard. La feuille d'impreffion , qui fera correfpondante
à chacune des planches de M. Regnauld
, préfentera exactement la phraſe botanique
& les caracteres fous lefquels Tournefort &
Linnæus , les deux oracles de cette fcience , aurons
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
défigné la plante repréſentée dans la gravure. On
ne négligera pas les phrafes des autres botaniftes.
eftimés , & d'ailleurs l'article de chaque plante
finira par la citation la plus exacte des auteurs
qui en auront traité , & dont on rapportera les
fentimens , les erreurs & les contradictions.
Ceci préfente aux foufcripteurs deux avanta
ges. Premierement , aucun fyftême n'étant adopté
ou prefcrit dans cet ouvrage , & tous étant bien
indiqués , chacun fera libre de ranger les eftampes
de M. Regnauld dans l'ordre & d'après la nomenclature
qui lui plaira. En fecond lieu , la citation
des auteurs & le renvoi aux différentes
fources où l'on aura puifé , feront de ces détails ,
une forte de table raifonnée de l'infinie multitude
de livres publiés fur la botanique , qu'aucun
particulier ne pourroit guères & ne doit pas même
réunir.
D'ailleurs , on fe propofe de foumettre auffi ce
travail au jugement du Public , & je vous prie ,
Monfieur , de vouloir bien accorder une place
dans le Mercure du mois prochain à l'hiftoire de
deux ou trois plantes. Ces effais fuffiront pour
donner une idée de la maniere dont tout fera czécaté.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DECEMBRE . 1769. 199
GRAVURE.
I:
Les Sevreufes . Eftampe d'environ 16 pou
ces de large fur 4 de haut , gravée
d'après le tableau original de même
grandeur , de Jean - Baptifte Greuze ,
peintre du Roi , chez lequel elle fe
diftribue rue Pavée ; la premiere
porre cochère à droite en entrant par
la rue S. André des Arts. prix 6 liv .
EU
,
Deux femmes qui font ici l'office de
mere ont plufieurs enfaus autour d'elles .
On ne voit point fans un fecret retour
fur foi-même les jeux & les amuſemens
de ce premier âge . Cette cftampe ne peut
donc manquer d'intéreffer. La gravure
en a été commencée par le fieur Tilliard,
& finie par Pierre-Charles Ingouf , qui
lui a donné beaucoup de couleur & un
effet très- brillant.
I I.
L'Adoration des Mages . Eftampe cintrée
d'environ 20 pouces de haut fur 1
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de large , gravée par C. le Carpentier
d'après l'efquiffe du tableau deſtiné
pour la Chapelle de Bellevne , peint
par M. Doyen , peintre du Roi , &
l'un des Profeffeurs de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture .
A Paris , chez Joullain , Quai de la
Megifferie , à la Ville de Rome , prix
I liv . 16 fols .
Cefujet quoique fouvent traité , plaira
néanmoins par la richeffe de la compofition
& la nobleffe du ftyle . L'étoile qui
a conduit les Mages forme une eſpèce
de gloire d'où partent des rayons qui
éclairent le fujet &le rendent très piquant
d'effer. La gravure en eft à l'eau forte &
d'un bon goût. Cette nouvelle eſtampe
fera d'autant plus recherchée que c'eſt la
premiere qui foit publiée d'après M.
Doyen , dont les talens pour le grand
genre d'hiftoire font bien connus.
I I I.
Suite de fix Marines. Inventées & gravées
par Lemay , élève de M. Louterbourg
, peintre du Roi ; format in-4°.
oblong ; prix 12 fols. Le premier cahier
des vues de Paris , deffiné d'après
DECEM BR E. 1769. 201
nature par Poiffon , & gravé par Ch .
Beurlier ; format in- 12 , prix 12 fols ;
à Paris chez Dubois , Marchand d'Eftampes
, rue de Grenelle S. Honoré ,
vis -à -vis celle des deux écus.
Le même marchand a acquis les planches
d'un livre d'ornemens , de fleurs ,
cadres , tables , & c. gravées par J. J.
Balechous , c'eft un des premiers ouvrages
de gravure de ce célèbre Artiſte dans
lequel cependant on reconnoit fon burin
ferme & brillant.
Le fieur Dubois débite auffi chez lui
l'eftampe d'une grande Bacchanale , gravée
d'après un bas - relief antique de
Rome , par le Pautre . Cette eftampe a
9 pouces 7 lignes de haut , fur 31 pouces
10 lignes de large ; prix i liv . 4 fols.
Les quatre heures du jour , inventées
& gravées par Ch . le Brun . C'eft le feul
ouvrage de gravure que l'on ait de ce
grand peintre. La touche en est trèsbonne
; prix i liv. 4 fols .
Un cahier de quatre foires , répréfentant
des jeux d'enfans , inventées &
gravées par Tetelin ; prix 12 fols.
Un faune panfé par une femme fatyre,
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
gravé d'après Sprangers , par J. Muller ,
dont le goût de gravure paroît avoir guidé
celui du célèbre Mellan ; prix 8 fols .
Nouveautés chez le Sr Lattré , graveur or_
dinaire de Mgr le Dauphin , rue Saint-
Jacques , près la fontaine de S. Severin,
à la ville de Bordeaux , à Paris.
L'ICONOLOGIE , premiere fuite ; les arts , deffinée
par M. Gravelot , avec l'explication des allégories
, dédiée à M. le marquis de Marigni , année
1765 , broché en papier ,
relié en maroquin ,
s liv.
7
4f.
Les Sciences
, deuxieme
fuite
; année
1766
,
même
prix
.
Les Vertus , troifieme fuite ; année 1767 , méme
prix.
Les Etres métaphyfiques , quatrième fuite ; année
1768 , même
prix.
Le Parnaffe , cinquieme fuite ; année 1769 ;
même prix.
Les Elémens , les Quatre Parties du monde , les
Quatre Saifons , année 1770 , même prix.
Six Ecrans , choifis fur l'hiſtoire de France ;
d'un côté eft le fujet d'une belle compofition &
bien gravé ; de l'autre , eft l'abregé de l'hiftoire.
On en trouvera de montés en bois ordinaire &
très-bien coloriés en plein , à 2 liv. 10 fols piéce ;
les fix , is liv.
DECEMBRE. 1769. 203
En bois de paliflandre , 12 liv . 14 fols piéce ;
les fix ,
En bois de roses , à 3 liv . les fix ,
16 liv. 4 L.
18
Seulement la bordure colorée , bois ordinaire ,
2 liv. piéce ; les fix , 12 liv.
Six Ecrans des plus jolies fables de M. l'abbé
Aubert , en bois ordinaire ; les fix , 12 liv.
Seulement les bordures colorées , 1 1, 10 f . piéce
Douze Ecrans géographiques & élémentaires ,
contenant la mappemonde , les quatre parties du
monde & les états d'Europe , liv. 4 f. piéce.
Six Ecrans , lefquels , fous les agrémens d'une
ingénieufe fiction , repréfentent fur des cartes
géographiques , qu'on peut appeller morales , les
vertus & les vices des principaux états de la vie .
Ils font très-propres à infpirer l'amour de la vertu
& l'horreur du viče : montés , 1 liv : 4 f. piece.
·
Un nouveau théâtre de guerre entre les Rufles
les Turcs & les Polonois , en peuf moyennes
feuilles , très détaillées ; par M. Bonne , maître
de mathématiques. Cet ouvrage contient des détails
géographiques très précieux', dont M. Bonne
doit rendre compte dans un mémoire particulier
:
En feuille ,
Collé fur toile ,
Avec étui ,
4 liv.
7
8
Plan général de la ville de Reims , préſenté au
Roi & à la cour , le 2 Juillet dernier , par MM .
les députés de la ville : ce plan , qui eft très - bien
gravé , eft orné des plus beaux édifices tant anciens
que modernes , fur les déffins de M , le Gendre
, chevalier de l'ordre du Roi , infpecteur gé
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
*
néral des ponts & chauffées . On trouve autour
de ce plan , la ftatue & les beaux bâtimens de la
nouvelle place royale de cette ville , avec un trèsbeau
cartouche allégorique ; par M. Cochin ,
quatre feilles d'aigle ,
6 liv .
Cofmographie univerfelle , Phyfique & Aftronomique
, pour l'étude de tous les âges de l'hiftoires
dirigée par M. Philippe , de l'académie
royale des fciences & belles lettres d'Angers ,
cenfeur royal & profeffeur d'hiftoire : in- 4°.
grand papier , 1768 & 1769 .
>
Cet ouvrage , qui eft au jour depuis Noël dernier
, eft actuellement compole de 36 cartes enluminées
en plein , à la maniere des ingénieurs ,
& le prix eft de 30 francs , la reliûre en carton
comptife. Il eft deftiné à l'ufage de nos meilleures
méthodes pour étudier la géographie . La,
fuite au mois d'Avril 1776.
по
Il fe vend à Paris , chez Saillant & Nyon , rue,
St Jean de Beauvais ; Defaint , rue du Foin St-
Jacques , & Lacombe , rue Chriftine.
T
L'Enfant géographe , ou nouvelle méthode d'apprendre
la géographie , dédié à Mde la Cointeffe
de Narbonne - Pelet. A Paris , chez M.
Bellin , ingénieur de la marine , cenfeur royal,
de l'académie royale de marine , & de la fociété
royale de Londres , rue du Doyenné , du
côté de la rue St Thomas du Louvre ; prix
livres.
DECEMBRE . 1769. 205
"
Cet ouvrage renferme les élemens de la géographie
en fix leçons , avec des cartes & des defcriptions
relatives
d'un ordre & d'une clarté fatis
faifante.
Les maîtres de géographie peuvent adopter
cette méthode , qui peut les foulager dans les
premieres leçons . Les peres & meres peuvent
auffi , avec ce fecours , s'amufer & inftruire leurs
enfans.
Carte de Ruffie.
Le Sr le Rouge , ingénieur géographe du Roi,
vient de publier une nouvelle Carte de la Ruffie
méridionale , en trois feuilles , contenant une partie
de la Pologne , le gouvernement de Kiovie ,
celui de Bielgorod & de Woronefch , pour fervir
de fuite à fonThéâtre de la guerre, en deux feuilles ,
publié en Mai dernier ; ces cartes font infiniment
plus détaillées que celles qui ont paru juſqu'à
préfent fur cette partie. Elles fe trouvent chez
l'auteur , rue des Grands Auguftins , vis - à - vis
l'hôtel St Cyr. Prix , 6 liv . lavée , 3 liv. en blanc.
MUSIQUE .
1.
Solfege ou leçons de mufique fur toutes les clefs
& dans tous les tons , modes & genres ; avec
une baffe chiffrée , très utile aux perfonnes qui
veulent apprendre l'accompagnement du cla106
MERCURE DE FRANCE.
vecin , & acquérir l'ufage de s'accompagner
elles mêmes ; avec un précis des règles de la
Mufique , par P. C. Gibert , A Paris , chez l'au
teur , rue S. Honoré , près l'Aflomption ; &
aux adreffes ordinaires de mufique ; prix 12 liv .
avec privilége du Roi .
FEUEU M. Rameau a dit , dans fon Code de Mufique
, qu'il feroit utile que les leçons qu'on don
ne aux commençans fuflent accompagnées d'un
inftrument , pour leur former l'oreille à l'harmonie.
Cet objet eft parfaitement rempli par une
baile chiffrée , accompagnant la partie du chant ,
& fufceptible d'être jouée par le clavecin , par la
harpe , ou enfin par quelqu'autre inftrument à
corde , comme baffe , violon , &c. L'ouvrage que
M. Gibert préfente au Public eft le premier ou
l'on ait joint aux leçons une pareille bafle . L'auteur,
qui a déjà donné dans plufieurs genres de mufique
des ouvrages que les connoiffeurs ont approuvés
, a d'ailleurs tâché que le chant des leçons
intérefsât les commençans par une mélodie agréa
ble , & par des caracteres d'expreffion différens .
Les fuccès que M. Gibert a déjà obtenus comme
compofiteur , répondent de ceux qu'il doit avoir
comme maître.
I I.
VI Quartetti per due violini , alto e violoncello,
dedicati à S. A. R. Don Luigi Infante di Spagna
, da Luigi Boccherini , opera VI. libro fecondo
di quartetti : mis au jour par M. Venier,
feul éditeur defdits ouvrages. Prix 9 liv. A Paris
, chez le Sr Venier , éditeur de plufieurs ou
DECEMBRE. 1769. 207
vrages de mufique , à l'entrée de la rue St Thomas
du Louvre , vis - à - vis le château d'eau.
Avec privilége du Roi .
·
Ce fecond oeuvre de Quatuor a été exécuté ,
avant d'être gravé , en préfence de très grands
connoiffeurs qui ne l'ont pas jugé inférieur au
premier oeuvre de Quatuor qui a déjà paru du
même auteur , & pour lequel le Public a témoigné
le plus vif empreffement . Le Sr Venier a apporté
à l'édition de ce deuxième oeuvre le même foin
que l'on remarque dans les ouvrages qu'il a donnés
précédemment au Public , & dont le choix a
été juftifié par l'approbation générale qu'il a reçue
pour la propreté du papier , l'exactitude & la
netteté de l'impreffion & la beauté de la gravure.
I I I.
Sinfonia à piu firomenti compofta dall Signor
Giuseppe Toefchi , Nº . 33. Prix 2 liv . 8 fols ,
chez le même éditeur .
I V.
,
Dix-neuvième livre de Guitarre , contenant des
menuers & des allemandes connus & variés , &
plufieurs airs nouveaux avec accompagnement
de violon , compofés par Merchi ; priz
9 liv. A Paris , chez l'auteur , rue St Thomas
du Louvre , en entrant du côté du château
d'eau , à côté de M, Godin , & aux adreſſes ordinaires
de mufique.
Ces airs peuvent s'exécuter fur les guitarres allemandes
& angloifes. Les duos avec violon &
208 MERCURE DE FRANCE.
guitarre , oeuvre 12e , & les pièces , oeuvre 21e
auffi avec accompagnement de violon , ne ſe vendent
que chez l'auteur.
V.
Recueil d'airs choifis pour la harpe , propres à
former la main des écoliers , par C. Moreau ,
ordinaire de l'académie royale de mufique ; prix
7 liv . 4. A Paris , chez Coufineau , luthier &
marchand de mufique , rue des Poulies , vis-àvis
le Louvre , & aux adrefles ordinaires.
V I.
Six quatuor concertans , pour deux violons , alto
& bafle , compofés par Asplmayr , de la mufique
de l'Empereur , oeuvre 6e ; prix 9 liv. à Paris
, chez Huberty , rue des Deux - Ecus , au
pigeon blanc.
SUITE des confeils d'un Pere à fon Fils ,
Sur la musique.
Du Sublime.
LE Sublime en mufique , confifte à
exprimer avec énergie , par un chant neuf,
grand , noble & élevé , par l'élégance des
phrafes , par la tournure des modulations
& par la richeffe des traits faillans , l'ima
DECEMBRE. 1769. 209
ge d'une grande penfée. C'eft dans cette
occafion qu'il faut développer , & répandre
avec profufion tous les tréfors de l'harmonie
. Peindre Dieu dans fa gloire , eft
le tableau le plus fublime qu'on puiffe
repréfenter. Ce genre comprend tout ce
qui eft merveilleux dans le ciel & fur la
terre .
Pour bien rendre ces images , il faut
un beau génie , une fcience profonde , &
une connoiffance parfaite de la nature .
Du Génie.
Exprimer les plus fublimes chofes ,
ainsi que les moindres dans la plus grande
vérité , d'une maniere neuve , élégante
& fenfible , voilà le génie . La poëfie , la
mufique & la peinture font les Arts les
plus fufceptibles de ce feu divin qui
échauffe l'imagination. Il n'eft point de
genre en mufique où il ne doive briller.
C'est lui qui apprend à arranger l'harmonie
de diverfes façons pour repréfenter à
l'oreille tous les objets que l'on veut peindre
. C'eft lui qui produit les beaux deffins,
qui fait trouver des routes nouvelles dans
la modulation , qui infpire des traits de
chants heureux , qui fait naître un beau
210 MERCURE DE FRANCE.
monologue , des duos faillans , des ri
tournelles ingénieufes , des chours brillans
, des trios harmonieux , une belle
ariette , des accompagnemens expreffifs,
des airs de violons caractérifés : enfin c'eſt
Jui qui vivifie tout en lui donnant une forme
nouvelle . C'est en vain qu'on le flatte
de réuffit s'il ne nous infpire. Sans lai tout
eft commun , froid & infipide , femblable
à ces mets qui manquent d'affaifonnemens
& qui ne piquent point le goûr.
Un muficien fans génie eft un auteur
très-médiocre . Il devroit plutôt renoncer
à fon talent , que de gr offit le nombre des
mauvais ouvrages.
HORLOGERIE.
APRES les progrès fucceffifs que l'art ingénieux
de l'horlogerie a faits en France , on ne
croyoit pas qu'on pût ajouter à la perfection
où il a été porté , mais les fuccès obtenus jufqu'à
ce jour , femblent n'avoir fait qu'ouvrir
la voie à nos artiftes ; tous ont perfectionné &
la main d'oeuvre & la compofition , & plufieurs
d'entr'eux , fortant des routes connues , ont inventé
à l'envi , & exécuté de nouveaux mécanilmes
qui ont porté l'art de mefurer le temps à un point
de précision inconnu aux anciens.
Parmi les artiſtes célébres qui fe diſtinguent
DECEMBRE . 1769. 211
de nos jours , M. de l'Epinne , horloger du Roi ,
place Dauphine , mérite d'être cité avec éloge
par la quantité de découvertes utiles dont il a
enrichi l'horlogerie.
Affurer les effets en fimplifiant les moyens
eft le but qu'il s'eft propofé d'atteindre ; déjà
connu par le perfectionnement d'un nouveau régulateur
, ou échappement à repos & à cheville ,
quel'académie avoit jugé le meilleur de tous ; plus
eftimé encore par fes répétitions à roulette , def
quelles il retranche la chaînette , la furprife ,
plufieurs doigts levés & toutes les piéces fauti
ves & délicates qui rendent les anciennes peu fu
res , & dont la Tuppreffion donne une fonnnerie
plus fimple & immanquable dans fes effets : découverte
qui lui a valu les éloges & les certificats
les plus honorables de l'académie des íciences
.
Il a augmenté fa réputation par une nouvelle
compofition de montres dans lefquelles il fupprime
la fufée la chaîne & une foule de piéces
devenues déformais inutiles . L'avantage de les
montres eft d'être plus folides & moins fujettes
à réparation. La nature & la conftruction de leur
échappement rend l'accident de leurs chûtes , fort
peu dangereux. Le grand reffort , du double plus
long , moins replié fur fon centre par la groffeur
de fon arbre & moins tendu de trois quarts
par l'immenfe étendue de fon barrillet , n'eft
point fujet au double inconvénient fi commun
dans les autres , de caffer ou de perdre fon élafticité.
A toutes ces perfections il ajoute celle
de les faire remonter fans clef, même les répéti
tions , de maniere que n'étant plus forcé de les
ouvrir , le tabac ou les corps étrangers ne s'y
212 MERCURE DE FRANCE
introduilent que difficilement , ce qui maintient
fes montres en bon état un grand nombre d'années
: objet intérellant pour les voyages de long
cours & pour les habitans des deux Indes , qui
manquant d'artiftes intelligens font obligés de
les renvoyer en Europe & d'en être privés longtems.
Il a de plus inventé de nouvelles montres à
fecondes dont l'éguille bat exactement les quarts
des fecondes au centre du cadran fans roue de
renvoi & qui marchant toujours en les montant
fans clefs , rend fes montres aufli sûres pour les
obfervateurs & les aftronomes qu'elles l'ont été
peu jufqu'à préfent.
Pouvant faire fes montres auffi plattes qu'il
veut par la fimplicité de leur compofition , il
vient d'en appliquer en braffelet que l'on remonte
aufli fans clef , & qui ne prennent pas
plus d'épaiffeur qu'un portrait ordinaire ; le detfus
peut être orné d'un chifre ou d'un trophée
en diamans ; le propriétaire feul y voit l'heure
d'une maniere auffi fimple qu'ingénieufe ; ces
fortes de montres font particuliérement agréables
pour les Dames , & commodes pour les courfes
des chevaux .
Ne s'occupant pas moins d'embellir fes montres
, il vient d'en difpofer les charnieres fi artiftement
, qu'elles font invifibles & n'interrompent
plus l'harmonie des deffins .
Cet artiſte joint à fes talens le mérite attaché
à la célébrité bien acquife , une modeftie fingu
liere , & cette probité rigoureufe que le véritable
génie annonce & qu'il ne donne pas tou
jours.
DECEMBRE . 1769. 213
UNN
ANECDOTES.
I
Un homme de beaucoup d'efprit , &
qui avoit une extrême ſenſibilité , étoit
fort lié avec un grand Seigneur , qui lui
offrit cent piftoles ; ce qui fut accepté
avec reconnoiffance. Mais cet ami voyant
que la fomme étoit comptée très- exactement
, il en conçut tant de dépit qu'il la
jeta dans un puits en préfence de fon
bienfaiteur , & lui dit brufquement :
qu'il apprêt à ne plus lui compter fes bienfaits
I I.
Le Comte de Stair , lorfqu'il étoit
Ambaffadeur en Hollande , donnoit fouvent
des fêtes auxquelles il invitoit tous
les autres miniftres érrangers , qui de leur
côté l'invitoient auffi aux leurs. Un jour
qu'ils fe trouvoient tous raffemblés chez
l'Ambaffadeur de France , celui - ci faifant
allufion à la devife ide Louis XIV ,
porta la fanté du foleil levant . Tout
le monde fit raifon . Le miniftre de l'Impératrice
Reine , but enfuite à la lune &
214 MERCURE DE FRANCE.
aux étoiles fixes ; on attendoit comment
le Comte de Stair boiroit la fanté de fon
maître ; il fe lève , & dit en invitant les
autres à Jofué, qui arrêta le foleil , la
Lune & Les étoiles,
:
I I I.
Dion Caffius rapporte que. Céfar reçut
une députation
du Sénat fans fe lever de
fon fiége , parce qu'en cemoment il lui furvint
un befoin preffant qui l'empêcha de
prendre une autre pofture . On crut que
c'étoit par mépris plufieurs Sénateurs
réfolurent dès- lors fa mort : Voilà un
grand événement par une petite caufe.
I V.
Un poëte dans une difpure avec un
mufiçien , lui dit : qu'il n'étoit qu'un violon.
Le muficien dit :
Nous sommes tous égaux , étant fils d'Apollon,
V.
Il n'eft que trop ordinaire aux acteurs
de corrompre les vers qu'ils récitent , &
de faire des méprifes ridicules. Telle fut
cette inverfion d'une actrice , qui jouant
le rôle d'Agrippine dans Britannicus ,
dit :
DECEMBRE. 1769. 215
Met Rome dans mon lit & Claude à mes genoux
.
Au lieu de :
Met Claude dans mon lit & Rome à mes ge
noux .
V I.
Un acteur de l'Opéra étant malade fut
remplacé par une voix très -inférieure, Ce
double fut mal recu du partère , & fort
hué; mais cet homme fans fe déconcerter ,
s'avança fur le bord du théâtre , & dit
aux fpectateurs : En vérité , Meffieurs, je ne
vous conçois pas , de vouloir exiger d'une
voix de 600 liv. le plaifir d'une voix de
mille écus. Cette faillie défarma le public,
& lui valur des applaudiffemens .
VII,
Quand la reine Elifabeth propofa au
docteur Dale de l'employer en Flandres
elle lui dit pour l'encourager qu'il auroit
20 fchelings à dépenter par jour. Alors ,
Madame , dit-il , j'en dépenferai dixneuf.
Que ferez vous de l'autre , lui demanda
la Reine ? Je le réſerve pour
ma Katty & pour Tom & Dick . C'étoient
216 MERCURE DE FRANCE.
les noms de fa femme & de fes enfans .
La Reine augmenta fes appointemens
pour rendre Katty , Tom & Dick plus
aifés . Pendant le féjour du Docteur en
Flandres , il mit dans un paquet du Miniftre
deux lettres l'une adreffée à fa femme
& l'autre à la reine . Mais il s'étoit
trompé en mettant les adreffes ; il y avoit
fur la lettre de la Reine pour ma chere
femme , & fur celle de fa femme , pour fa
Majefté ; de maniere que la Reine en
ouvrant fa lettre trouva d'abord Sweet
heart,mon cher coeur , & une infinité d'autres
expreffions tendres & cavalieres
avec des plaintes fur fon éloignement &
fur une difette d'argent. La Reine fe fit
donner l'autre lettre , jugeant que ce devoit
être la fienne , elle écrivit elle-même
au Docteur fa méprife , & elle finiffoit
ainfine foyez pas affligé fi votre
» erreur m'a fait connoître le fecret de
» vos affaires particulières ; je fuis bien
» aife de les connoître & je m'empreffe
"
»
d'y remédier , vous recevrez défor-
» mais quarante fchelings par jour.
Lorfqu'il fe fit des ouvertures pour la
paix, les Miniftres demandèrent en quelle
langue on écriroit le traité ; le Miniftre
Efpagnol propofa la Françoife , parce
que
>
DECEMBRE . 1769. 217
que dit-il à Dale , votre maîtreffe fe qualife,
de reine de France . Si vous le voulez
, reprit le Docteur , nous le ferons
aufli en Hébreu , car votre maître prend
le titre de roi de Jérusalem .
ARRÊTS , LETTRES - PATENTES , &c.
I.
ARRÊT du confeil d'état du Roi , du 5 Avril
1769 ; qui fixe le prix du cuivre qui fera employé
à la fabrication des efpeces de cuivre , ordonnée
par l'édit du mois d'Août 1768 , & l'arrêt du confeil
du 5 Avril fuivant , ainfi que les droits des
officiers.
I I.
Lettres -patentes du Roi , données à Versailles.
le 25 Juin 1769 ; qui accordent au collège de
Louis - le - Grand , la jouiffance de tout ce qui a
appartenu au collège de Grandmont de Paris , aux
charges y portées.
I I I.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 3 Septembre
1769 ; qui permet aux conditions y énoncées
l'entrepôt dans le port de Rofcoff, des Tafias qui
y font apportés des autres ports faifant le commerce
des Ifles.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Déclaration du Roi , donnée à Verſailles le 1Ò
Septembre 1769 ; concernant la forme du compte
du trélorier - général de l'argenterie & menus
plaifirs.
V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 13 Octobre
1769 ; portant établiffement d'un feul & unique
bureau pour l'enregistrement des titres de propriété
des bourgeois de Paris , & autres privilé
giés , qui veulent jouir de l'exemption des droits
fur les denrées provenant de leurs terres , & deftinées
à la confommation de leurs maiſons .
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 14 Octobre
1769 ; concernant les religieux Céleftins.
LETTRE fur la tranflation des cimetieres
hors les villes.
LE Parlement de Paris a rendu le 21 Mai 1765
un Arrêt qui ordonne la tranflation des cimetie
res hors de cette capitale , & ce réglement , dont
l'utilité a été généralement reconnue , n'a point
été fuivi , une foule de difficultés s'étant d'abord
préfentées à fon exécution.
L'immensité des objets d'adminiftration auxDECEMBRE
. 1769. 219
quels les gens en place confacrent leurs veilles
ne leur permet pas toujours une difcuffion pénible
de chacun de ces objets ; ils reconnoiffent
l'avantage d'un établiſſement , ils annoncent le
defir qu'ils ont d'y concourir ; & lorfqu'il n'eft
pas urgent , & qu'ils rencontrent trop d'obſtacles ,
entraînés par d'autres objets , ils font louvent
obligés d'abandonner le premier. Il me femble
que dans ces circonftances chaque citoyen jaloux
de concourir au bien général , devroit s'appliquer
à combattre ces obftacles , & chercher des moyens
capables d'applanir toutes les difficultés .
La tranflation des cimetieres hors des villes
importe tellement à la falubrité de l'air & à la
confervation des habitans que j'ofe avancer
qu'à cet égard le voeu des citoyens éclairés eft
général . Je ne doute pas qu'il n'y en ait plufieurs
dans le royaume que des fentimens d'hunanité
engagent à quelques travaux & à quelques
demarches pour rappeler les foins du gouvernement
fur un objet qui intérefle chaque individu
; & c'eſt dans cet efpoir que je vais leur
faire part de ce qui s'eft pallé à Verſailles pour
la tranflation du cimetiere de la paroiffe de S.
Louis hors de cette ville .
Ce Cimetiere eft fitué aux coins des rues Satory
& des Bourdonnois , dans un quartier
fort airé , & environné de maifons dont les habitans
( quoique beaucoup moins expolés que
ceux qui avoifinent les cimetieres de Paris ) ont
avec confiance élevé la voix , &ont demandé for
changement , ils ont à cet effet préſenté un mémoire
à M. Le comte de Saint - Florentin ; ce
miniftre , qu'a toujours animé l'amour du bien
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
public a favorablement accueilli cette demande §*
il a été ordonné des aflemblées de communauté
pour qu'il fut délibéré fur cet objet ; quelques
difficultés préfentées ont cédé aux yeux de ce
miniftre lorfqu'il étoit queftion d'un bien général
, & le 24 Février dernier a été rendu un
arrêt du confeil d'état qui ordonne que le cimetiere
de la paroifle Saint - Louis fera transféré hors
de la ville de Verſailles , dans un terrein dépendant
des domaines du Roi , que Sa Majefté , par
un effet de la bonté paternelle , accorde aux fupplians
, pour qu'il y foit établi un nouveau cimeriere
, & cet arrêt s'explique ainfi :
Pour prévenir le danger inévitable qu'il y
» auroit à faire un pius long ufage du cimetiere
» actuel , attendu la quantité de maifons qui
» l'environnent de toutes parts , .... Sa Majefté
>> ordonne que fans aucun délai on travaille à
» l'établiſſement du nouveau cimetiere , & que * dès que les murs
en feront
élevés
, la porte
du cimetiere
actuel
fera murée
, pour
ref-
» ter en cet état jufqu'à
ce que les corps
qui y
» font inhumés
loient
jugés
fuffifamment
confommés
»,
Je defire , Meffieurs , que cet exemple ranime
le zèle des citoyens , auffi perfuadés que moi de
l'utilité d'un pareil changement dans toutes les
villes du royaume. Que peuvent craindre de
leurs démarches ceux qui en feront pour folli
citer l'exécution de l'arrêt du Parlement de Paris
? Ils font affurés du fuffrage de leurs concitoyens
, de la protection d'un miniftre qui
s'eft toujours montré fenfible au bien général ;
j'ofe les affurer du concours de ce magiſtrat refDECEMBRE
. 1769. 221
pectable à qui Paris doit déjà tant d'établif
femens utiles , & qui par fes foins vigilans
& cette heureuſe activité à prévenir les befoins
du peuple , & à adoucir fes maux , laiffera un
nom cher à la poftérité ; enfin ils feront appuyés
de cet arrêt du confeil d'état , où le Roi défigne
d'une maniere fi particuliere combien eft cher à
fon coeur tout ce qui intérefle la confervation de
fes peuples , & qui paffera à nos neveux com
me un gage de cette bonté & de cette fenfibilité
qui caractériſent toutes les actions.
J'ai l'honneur , & c.
L.
AVIS.
I.
Nouveaux Diamans.
Es diamans fins de l'Afie & du Bréfil font
fans contredit , les plus précieux ; mais ils font
'un prix auquel il eft difficile d'atteindre . Ceux
du Canada & de l'Europe ont moins de dureté &
d'éclat. Les diamans factices étant néceflairement
trop tendres , trop fragiles & trop fujets à fe
rayer , perdent bientôt leur jeu & leur brillant ;
mais il y a une nouvelle efpéce de diamans blancs
d'eau , dont la découverte fupplée aux autres efpéces
connues de diamans . Ce nouveau diamant
n'a pas la belle eau féche & criftalline du diamant
oriental ; mais il eft dur , transparent &
fufceptible d'un poli parfait ; il donne des re-
K iij ·
222 MERCURE DE FRANCE.
fets plus vifs que le diamant commun , & n'eft
point fujet à fe rayer comme le diamant factice.
Ce nouveau diamant coupe le verre , preuve de
fon extrême dureté , & lorſqu'il eft monté il imi
te le diamant parfait : toutes ces qualités ont été
éprouvées par des connoiffeurs & devant des perfonnes
de confidération. On trouve des affor
timens de ces nouveaux diamans blancs & de
toutes couleurs , chez le fieur Roger , orfévre-
joaillier , au Chapelet d'or , fur le Pont au
Change . On prévient que le fieur Roger eſt ſeul
poffeffeur de ces nouveaux diamans , qu'il n'en
a cédé & n'en cédera à aucun marchand , & que
c'eft à lui feul qu'il faut s'adreffer pour en avoir
de véritables.
I I.
Tabatieres optiques pour étrennes .
On a donné aux tabatieres toutes fortes de
formes & d'ornemens ; mais eft - il une invention
plus ingénieufe & plus amufante que celle des tabatieres
optiques que nous annonçons ? Elle confifte
dans la forme du couvercle qui offre une
efpéce d'optique où plufieurs defleins de portraitsi,
de paysage de marine , d'architecture s'accordent
avec l'ornement fixe du deflus de la boîte
, & viennent s'offrir fucceffivement à la volonté
& à la curiofité , au moyen d'un cercle
qui fait mouvoir un tableau mobile au- deffous du
Couvercle. L'inventeur de ces boîtes nouvelles &
fingulieres en a un affortiment très - riche & trèsvarié
, à différens prix ; il en a même ménagé
un certain nombre où les deffins ne font point
placés , pour les perfonnes qui voudroient y met-
1
DECEMBRE . 1769. 223.
tres des portraits ou des fujets à leur fantaific,
On peut faire jouer jufqu'à quatre de ces portraits
ou deffins qui font d'ailleurs fufceptibles
d'être variés & remplacés par d'autres . Ces boîtes
optiques feront en vente à commencer du 20
Décembre préfent mois chez le feur Roger , orfévre-
Joaillier , au Chapelet d'or , fur le Pont au
Change , le même qui à les nouveaux diamans
annoncés ci- deffus .
I I I.
Diamans.
:
Le fieur Lobjoy , demeurant rue Saint - Louis , à
l'enſeigne de la répétition garnie de diamans , vis-
-à - vis la rue Saint- Anne , ci - devant Place Dauphine
, continue toujours avec fuccès les ouvrages
en diamant , & particuliérement les boîtes
demontre garnies en diamant , à fecret & a changement
de différente forte il tient des éguilles
en diamant , des boutons de reffort : des pouffoirs
pour les répétitions , de la plus grande lége
reté & de toute délicateffe . On eft toujouts
sûr de le faire garnir une montre de ce qui eft
ci - deflus annoncé & en moins de cinq heures
il fe charge de faire des cercles en diamans pour
lefdites montres , des chifres & c. le tout
en très - peu de tems , comme il a fait depuis
plufieurs années avec l'applaudiffement de tout
le monde.
,
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Odontalgie.
Le fieur Pierre Bocquillon , marchand gantier
parfumeur , rue Saint- Antoine , entre la rue Percée
& l'églife Saint-Louis , vis- à- vis la rue des
Balets , à la Providence , à Paris , continue de
débiter avec fuccès , par permiffion de M. le Lieutenant-
général de Police , & de MM . de la faculté
de médecine de Paris , une liqueur merveilleufe
, nommée le véritable tréfor de la bouche,
dont il eft le feul compofiteur : elle guérit les
maux des dents les plus forts & les corruptions
qui pourroient furvenir dans la bouche , raffermit
les gencives , rend l'haleine douce &
agréable , ayant le foin de s'en gargarifer tous les
jours ; l'auteur fe flatte que par les foins & par
les épreuves continuelles qu'il fait de fon reméde
, il s'acquerra de plus en plus les fuffrages
des gens de diftinction. Ses bouteilles font de
10 livres , s livres , 3 livres , 24 fols. Le public
eft prié de fe tenir en garde contre ceux qui
contrefont cette liqueur ; la véritable ne fe
vend que chez lui , & il a la précaution de mettre
fur les bouchons & fur l'étiquette des bouteilles
, ainfi que fur les imprimés qu'il donne
pour indiquer la maniere de s'en fervir , fon nom
de baptême & de famille , figné & paraphé de la
main ; il a fon tableau à ſa porte. al
V.
Le grand fuccès du reméde pour les cors , inDECEMBRE.
1769. 225
venté par les Montagnards d'Ecoffe , ayant induit
des perfonnes mal intentionnées à le contrefaire
, il eft néceffaire d'avertir le public que
ledit reméde qui guérit & déracine les cors de
toute efpéce ne le vend nulle à Paris que
part
chez Obry , marchand épicier - dtoguifte au Magafin
d'Angleterre , rue Dauphine , vis - à - vis le
bottier du Roi , à 36 fols la boîte .
C'eft auffi le feul bureau pour le véritable
tafetas d'Angleterre , à 24 fols la pièce.
Les tablettes pectorales & ftomachales pour
guérir toutes fortes de rhumes , à36 fols la boîte,
Les teintures pour blanchir & guérir les dents ,
3.6 fols la bouteille . 2
L'eau de perle pour le teint , à 3 liv . la bouseille.
L'effence volatile d'ambre gris dans des flacons
diamantaires , & l'elixir de Stougton , qui fe
vend au même prix qu'à Londres , à 24 fols la
bouteille .
L'eau de Cologne , à 36 fols la bouteille.
On trouve chez le même marchand le véritable
élixir de Garus.
V I.
Le Sr Defprez , avocat , fait diftribuer actuel
lement la premiere partie du Journal de Législa
tion pour
l'année 1768. Elle eft précédée d'une
préface intéreffante. On donnera le furplus incef
famment & fucceffivement ; & on finira par une
table chronologique , & une des matieres qu'om
donnera fans retard.
t
126 MERCURE DE FRANCE.
Il eft d'autant plas avantageux pour ceux qui
fe font procuré l'année 1769 de foufcrire pour
Fannée 1768 , que cette année forme le commencement
de l'ouvrage , que le Public regarde comme
le plus utile , le plus commode & le plus com--
plet qu'il y ait eu jufqu'à préfent en ce genre..
Ceux de MM . les Abonnés , pour l'année 1769 ,
qui n'ont pas encore foufcrit pour l'année 1768 ,
& qui font dans l'intention de le faire , font priés
d'envoyer promptement le montant de leur abonnement
au commis du Journal , au bureau reyal
de correfpondance , place des Victoires à Paris ,
ou à MM. fes correfpondans en province.
Le prix de l'abonnement eft de 30 liv. pone
Paris & de 36 liv , pour la province : le tout franc
de port.
La foufcription cft auffi ouverte pour l'année.
1770
Ce Journal contient les loix générales & particulieres
pour tout le royaume , leurs enregistremens
dans tous les tribunaux fupérieurs , les arzêts
de réglement de toutes les cours , & les arrêts
particuliers qui , étant imprimés par ordre dés:
tribunaux qui les ont rendus , font deftinés à devenir
publics & de nature à inftruire les gens de .
loix.
VII
Lampes de nuit.
On peut le procurer de petites lampes qui con--
fervent la lumiere pendant la nuit , au moyen de
méches que le Sr Perrin prépare à cet effet, pour:
DECEMBRE . 1769. 227
tous les jours de l'année , moyenant 30 fols par
boîte. Il fuffit de placer ces petites méches dans
un vale avec de l'huile.
Le Sieur Perrin demeure même maifon du Sicur
Lacombe , rue Chriftine.
VII.
Acier poli.
Le 24 Septembre , le Sieur Perret , maître &
marchand coutelier , a eu l'honneur de préfenter
au Roi trois ouvrages : 1 ° . Un miroir d'acier
, de la hauteur de fix pouces fur trois & demi
de large , qui rend l'objet très- naturel , qualité
qui lui vient d'un poli noir . 2 ° . Deux rafoirs
d'un poli femblable au miroir. 3 °. Un livre intitulé
: la Pogonotomie , ou l'art d'apprendre à fe
rafer foi- même , & c.
Le beau poli que les Anglois donnent à leurs
ouvrages d'acier n'eft plus un fecret pour perfonne
, le Sr Perret ayant fait ce miroir pour
prouver qu'il avoit , comme les Anglois , l'art
de polir toutes fortes d'ouvrages d'acier. Il a eu
T'honneur de le préfenter à l'académie royale des
fciences , qui , précédé d'un mémoire fur les méraux
, fut reçu tel qu'on peut le voir par
rificat de l'académie , rapporté dans fon livre ,
de même qu'on y trouve la compofition de fa po
tée pour donner à Facier le poli noir.
le cer-
Comme ce miroir a para flatter bien des gens ,
le Sr Perret fe difpofe à en faire quelques - uns
pour les curieux.
K vj
223 MERCURE DE FRANCE.
Sa demeure eft rue de la Tixeranderie , à l'a
Coupe d'or.
NOUVELLES POLIFIQUES .
De Conftantinople , le 3 Octobre 1769 .
LeE Grand Seigneur a dépêché fon felictar en
Moldavie , avec ordre de remettre de fa part au
comte Potocki , une peliffe de famour , un fäbre
& 300 bourſes ,, en récompenfe des fervices que
ce régimentaire des Confédérés a rendus à l'armée
Ottomane.
On apprend que Mehemed Pacha , feraskier de
Bofnie , qu'on avoit cru tué ou fait prifonnier à
l'affaire du 13 Août dernier , a éte fauvé du danger
où il fe trouvoit , par fon banquier , Armenien
de nation , lequel a tué dans cette circonf
tance cinq Rufles , ce qui lui a mérité le titre de
Cazi ou vainqueur , & le préfent d'une riche ai
grette d'argent. Le bruit court qu'un capigi-bafchia
ordre d'aller faire couper la tête à ce même
feraskier.
De Warfovie , le 21 Octobre 1769.
Le confeil a décidé qu'on enverroit des ambaſ
fadeurs en Hollande & en Angleterre comme
puiflances garantes du traité de Carlowitz , & un
en Ruffie , lequel fera chargé de demander l'évacuation
des troupes de cette couronne ,
payement des dommages qu'elles ont caufé , &
I liberté des évêques , fénateurs & nonces qui
le
DECEMBRE. 1769. 229
"
ont été arrêtés & détenus par les Rufles ; que le
Roi auroit le pouvoir de députer des ambaſſadeurs
auprès des puiflances garantes de la paix
Oliva ; que chacun d'eux auroit trois mille ducats
pour la miffion , & qu'on affigneroit cent
mille florins pour mettre en état de défenſe les
villes de Lemberg & de Kaminiec.
Du 18 Octobre.
On affure que la cour a mandé ici plufieurs
confeillers , & entr'autres , le palatin de Kiovie ,
dans la vue de former une confédération générale
, & de tenir fous la protection de cette confédération
une diete qui aura pour objet le maintien
de la religion & de la liberté.
1
De Dantzick, le 29 Octobre 1769.
Le tréfor du Roi fe trouvant épuisé par une
fuite des troubles actuels de l'état , on a été obligé
de licencier dix hommes par compagnie du régiment
de la garde de la couronne.
De Vienne , le 31 Octobre 1769.
On voit ici la copie d'une lettre écrite le 26 de
ce nois des frontieres de la Tranfilvanie ; en voi.
ci l'extrait : Si l'on a lieu d'être furpris des der-
33
niers échecs des Turcs & de la prife inattendue
» de Choczim ; on ne le fera pas moins de la
promptitude avec laquelle ils viennent de réprendre
leurs avantages. Les Rufles s'étant
» enfoncés dans la Moldavie , & s'étant rendus
» maîtres d'Yafly , d'où les Turcs s'étoient rétirés
après y avoir mis le feu eux - mêmes ; la
grande armée ottomane qui étoit reſtée à Kan-
20
230 MERCURE DE FRANCE.
29

tepeffi , les a pris à dos , & a mis en déroute
tout le corps chargé de l'expédition d'Yaffy. Le
comte Stoffel a été fait prifonnier , & le prin-
∞ce Proforowski a eu beaucoup de peine à fe
fauver. Toutes les troupes rufles ont abandon-
» né Yafly ainfi que Choczim , & ont repaßlé le
Niefter en grand défordre . On mande de Ka-
» miniec que dans l'affaire qui s'eft paflée auprès
d'Yaffy & du Niefter , il eft refté des deux cô-
» tés fix mille hommes fur le champ de bataille ,
» & qu'on a trouvé plus de deux mille corps
ruffes fans tête. Suivant d'autres nouvelles qui
» confirment pleinement les précédentes ; l'armée
rulle , après avoir repaflé le Niefter , s'et
léparée en plufieurs corps , dans le deffein d'entrer
en quartier d'hiver en Pologne , & les Turcs
» ne font pas des mouvemens ultérieurs , quatre

20
mille hommes féjourneront à Szambos , d'autres
feront répartis dans Suyatin , Jarohaw &
Staniflaw. On doit auffi détacher vers la gran
de Pologne un corps ruffe , dont une partie
marchera vers Cracovie ».
De Malte , le 10 Septembre 1769.
Il eft arrivé dernierement ici un fecrétaire de
l'empereur de Maroc avec trente- fept efclaves
Tolcans, qu'il étoit chargé de préfenter au Grand-
Maître , en lui remettant une lettre de ce Prince ,
écrite en italien , dont voici la traduction : » Au
nom de Dieu , feul tout - puiffant. L'empereur
» de Maroc , Mez , Miknez , Taffilez , Odras
& Sus , & fouverain d'autres états ; au prince
» de Malthe , grand - maîrre de la religion de S.
Jean , & de tout fon confeil , Salut.
»Vous fçaurez qu'ayant été touché de comDECEMBRE.
1769 . 1769. 231
39
n
paffion fur le fort de plufieurs efclaves Livournois
qui depuis long- tems fe trouvent en mon
pouvoir, & pour lesquels on ne m'a fait aucune
demande , j'ai pris la réfolution de vous
les envoyer tous pour vous être préſentés par
» mon fecrétaire Abladi Saleiti , me procurant
deux fatisfactions , l'une de vous faire un préfent
, & l'autre d'accorder la liberté à ces malheureux
. Si vous n'aviez point d'esclaves en
» votre pouvoir , je ne defirerois rien de vous ;
mais comme je fçais que vous en avez , je recevrai
avec beaucoup de plaifir ceux que vous
» aurez la bonté de m'envoyer par la voie du
même fecrétaire. Donné à Maroc le 8 de la
solune de Saffar de l'an 1683.
22

Le Grand-Maître a reçu cet envoyé de Maroc
dans une audience publique. On lui rend les honneurs
de miniftre plénipotentiaire ; il eft logé &
traité aux dépens de la Religion , laquelle a fait
nolifer fur le champ deux bâtimens , l'un pour conduire
les 37 Tofcans dans leur patrie , où ils
feront préfentés au grand Duc par le miniftre
de Malthe ; l'autre pour envoyer à Maroc le
même nombre d'efclaves Turcs , avec quelques.
préfens que le Grand-Maître fe propofe de faire
au prince Maure , ainfi qu'au fecrétaire qui eft
venu de fa part.
De Venife , le 21 Octobre 1769.
Le Senat a réfolu d'augmenter les forces mari
times de la République. On n'en fçait pas précifément
la raison . On conjecture feulement que
cette réfolution peut être fondée fur les troubles
qui regnent du côté de la Dalmatie , ou fur les
événemens qui pourroient avoir lieu dans l'Ar232
MERCURE DE FRANCE .
chipel , où l'efcadre doit , dit- on , fe rendre pour
attaquer les poffeflions ottomanes.
De Londres , le 20 Octobre 1769.
Le bruit court que le Parlement ne fera convoqué
que le 16 Janvier prochain . Il y a beaucoup de
fermentation dans toutes les provinces du royaume
qui fe réuniflent à demander la diſſolution du
parlement actuel . Le miniftere , dont la chûte
feroitnéceflairement la fuite de cette diffolution ,
cherche à préparer des moyens capables de calmer
les efprits . On dit que dans la prochaine
feffion du parlement , certaines annuités de la
banque à trois & demi pour cent de l'année 1756,
feront portées à la claffe générale des annuités de
trois pour cent , & qu'on prendra auffi d'autres
arrangemens pour foutenir le crédit public , &
pour réduire les dettes nationales qui montest
encore à plus de cent quarante millions fterling.
Du 27 Octobre.
Le 28 du mois dernier , anniverſaire de la naiffance
du fieur Wilkes , il y eut parmi les partifans
de grandes réjouiflances publiques , plufieurs
d'entr'eux fe rendirent , dès le matin , en carofle
à la prifon du Banc du Roi , & le complimenrerent
à cette occafion . La fociété établie ici fous
le titre de défenfeurs du bill des droits , lui fit préfent
d'un magnifique gobelet , d'argent de la valeur
de cent livres fterling , contenant fept à huit
pintes , & fur lequel eft gravé , en bas relief, le
portrait du fieur Wilkes : il y eft repréfenté foutenu
par la Grande Bretagne , & ayant fur la tête le
bonnet de la liberté & devant lui la grande
DECEMBRE . 1769. 273
1
charte & le bill des droits. Il y eut dans les diffé- .
rens quartiers de la ville des feux de joie & plufieurs
maifons furent illuminées . Cette fête s'eft
paflée fans défordre ; le gouvernement avoit pris
la précaution de donner ordre aux bataillons des
gardes de fe tenir dans leurs quartiers , prêts à
piêter main forte en cas de befoin aux officiers
civils qui avoient été apoftés dans différens endroits
pour le faifir de ceux qui fe feroient portés
à quelque violence.
Du 7 Novembre.
Le vaifleau de la compagnie des Indes , le
Grenville, eft arrivé de Bengale aux Dunes , &
a apporté à la compagnie plufieurs dépêches intéreflantes
, par lefquelles on apprend que tout
eft parfaitement tranquille dans cette partie de
l'Inde. Cette compagnie a été informée par des
lettres de Madras que Hider - Ali Kan avoit rejeté
les propofitions de paix qui lui avoient été
faites , & qu'on faifoit en conféquence toutes les
difpofitions néceflaires pour réduire cet ennemi
dangereux & implacable .
De Paris , le 20 Octobre 1769.
Le 24 , le ciel étant ferein , il a paru le foir une
grande aurore boréale qui a été de longue durée.
Elle s'étendoit depuis l'oueft jufqu'au nord-eft ;
il y avoit beaucoup de jets de lumiere dans cet
efpace du ciel ; les plus fréquens & les plus conftans
étoient les gerbes qui occupoient l'efpace
depuis l'oueft jufqu'au nord- oueft , & depuis le
nord jufqu'au nord - eft. Ces jets étoient de couleur
de feu , & s'élevoient à une très -grande hau
234 MERCURE DE FRANCE
teur au deflus de l'horifon . Une autre aurore boréale
, à - peu - près ſemblable , a paru le lendemain.
Du 17 Novembre.
On apprend , par les lettres particulieres de
Londres , que le célèbre procès intenté contre le
lord Halifax par le Sr Wilkes , a été jugé le 10
de ce mois. Ce lord a été condamné en 4000 liv.
fterlings de dommages & intérêts en faveur du Sr
Wilkes , & à tous les dépens.
Du 20 Novembre.
On mande de Reims que depuis le mois d'Avril
dernier il regnoit au bourg de Suippes , élection
de cette ville , une maladie épidémique qui
eft enfin ceffée , grace aux fecours prompts &
multipliés que l'archevêque de Reims & M.
Rouillé d'Orfeuil , intendant de cette province ,
ont fait adminiftrer aux pauvres malades . Cette
épidémie a été caractérisée de fiévre inflammatoire
patride , venimeufe & pourprée : 1200 perfonnes
en ont été attaquées . Le médecin qui avoit
d'abord été appelé à leur fecours , fut lui - même
attaqué de cette maladie dont il mourut. Le chirurgien
en étant mort auffi , le Sieur Maupoint ,
médecin de Châlons - fur - Marne , a été envoyé à
ce bourg par ordre de M. Rouillé d'Orfeuil , &
pendant tout le cours de l'épidémie , il n'eſt mort
entre fes mains qu'une quarantaine de perfonnes.
DECEMBRE. 1769. 235:
LETTRE fur l'épreuve des canons
ON 2
de M. Feutri.
Na furpris votre confiance , Monfieur , en
vous faisant mettre dans le Mercure du mois
d'Octobre dernier , article de Rochefort , le 4
Septembre , la réuffite de l'épreuve que l'on a faite
des canons de l'invention du Sieur Feutry ; vous
pouvez , Monfieur , en toute fûreté en défabuſer
le Public , puifque non - feulement ils n'ont pas
en le fuccès qu'il en efpéroit , mais qu'ils ont été
regardés comme très- mauvais à tous égards , &
comme tels condamnés, & les tourillons caffés par
l'ordre de M. le duc de Praflin. C'eſt ce qui me
fait vous prier de ne le pas laiffer ignorer au Public
, en le mettant dans le Mercure prochain .
J'ai l'honneur d'être très - fincerement ,
MONSIEUR ,
at
Votre très- humble & très - obéiffant ,
ferviteur , Le Ch . DE BRACH , cap .
des vaifleaux du Roi , commandant
l'artillerie,
236 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIE S.
Le cent fixiéme tirage de la Loterie de l'hôtelde
ville s'eft fait le 25 d'Oftobre en la maniere accoutumée.
Le lot de cinquante mille livres eft
échu au No. 71939. Celui de vingt mille livres ,
au No. 60456 , & les deux de dix mille livres
aux numéros 67895 & 76496 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 6 Novembre. Les numéros fortis
dela roue de fortune font , 78 , 52 , 54 , 59 , 9.
MORT S.
Le Baron de Montchenu de Thodure , colonel
de dragons , chevalier de l'ordre royal & militaire
de Saint-Louis , eft mort à Grenoble le 17
Octobre ; il étoit frere aîné du marquis de Montchenu
, maréchal de camp , mort dans la même
ville le 12.
Elifabeth-Marguerite de St Georges de Verac ,
veuve de Louis- Antoine de la Rochefontenilles ,
marquis de Rambures , maréchal des camps &
armées du Roi , eft morte à Paris le 27 Octobre ,
âgée de 56 ans.
François- Charles - Alexandre de Grieu , chevalier
de l'ordre de St Jean de Jérufalem , ci-devant
commandeur des commanderies de Caftres
& de Saint - Maurice , & procureur- général &
receveur du même ordre au grand prieuré de
France , eft mort dernierement à Paris dans l'abbaye
de St Victor.
DECEMBRE . 1769. 237.
On mande de Legenbourg que la Princefle
Eléonore , douainiere de Hoenloë , comtefle de
Gleichen , née princeffe de Nallau - Saarbruck , y
eft morte le 15 Novembre , âgée de 63 ans.
Etienne de Saint - Quentin Dudoignon , brigadier
des armées du Roi , ancien lieutenant- colonel
du régiment d'infanterie de la Fere , ci-devant
lieutenant pour Sa Majefté au gouvernement
de Bergues - Saint - Vinox , eft mort à Poitiers
le 6 Novembre dans la quatre - vingt- neuviéme
année de fon âge. Il avoit été reçu chevalier
de St Louis en 1705 dans la chapelle de Verfailles
par Louis XIV , pour fes actions de guerre ;
il étoit feul de cette promotion . Il a fervi au régiment
de la Fere , pendant cinquante- fept ans entiers
: fon fils aîné M. Dudoignon de Saint-Quentin
eft aujourd'hui premier capitaine des grenadiers
dans le même corps , & le chevalier de
Saint- Quentin , fon frere , fert dans le régiment-
Royal-la-Marine,
Almanach des Rendez - vous .
Almanach des Rendez-vous pour l'année 1770.
à Paris , chez Lambert , imprimeur libraire , rue ,
des Cordeliers au collège de Bourgogne. Cet almanach
eſt un ſouvenir ou tablettes très commodes
pour toutes fortes de perfonnes qui , à chaque
jour du mois , trouveront la place néceffaire pour
faire leurs notes ; il eft terminé par un almanachde
perte & gain , & un nombre fuffifant de pages
blanches pour écrire des adrefles.
Le prix broché eft de 12 fols . On en trouve auffi
en maroquia de différentes façons , & même avec
des boîtes.
238 MERCURE DE FRANCE.
PIECES
TABLLEE..
IECES FUGITIVES en vers & en profe , pages
Les noms & les crayons , conte ,
Vers fur la reconnoiffance ,
Les Ecoliers & la boule de neige , conte ,
Emile & le Satrape , fable ,
ibid.
9
II
13
Le Bourgeois & la colonne de marbre , fable , is
Le rofier & les tulippes , fable ,
Vers à M. de Fénelon ,
Vers à M. le comte de Périgord ,
Alonzo & Carlos , hiftoire espagnole ,
Les oifeaux , ode ,
L'Amour déguifé ,
Dialogue entre Diane de Poitiers & Ircilie ,
Vers au prince & à la princefle de Læveftein ,
Vers à M. Defcrones ,
16
17
ibid.
18
31
32
36
43
44
47
48
49
53
· 54
56
58
60
Vers à M. de Miromenil ,
Le rendez vous ,
Epigramme ,
Vers fur le bufte de Mlle d'Angeville ,
Vers à M. Coufteu , fur fa ftatue de Vénus ,
Le tableau , conte ,
Le pere trop généreux ,
Vers à Mlle de Surville ,
Vers à une Dame qui obfervoit une comete ,
Avis fur fur les vers de l'auteur de l'énigme
de la Pomme ,
Note fur les confeils envers unejeune Dlle.
Romance ,
Explication des Enigmes ,
" ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
61
62
ibid.
63
65
66
69
DECEMBRE. 239 1769. 1769.
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiftoire de l'air & des Météores ,
72
ibid.
Principes de la connoiflance du coeur hu
main ,
Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs
grecs & latins ,
84
Mémoire fur un marbre des Juifs , trouvé à
Befiers ,
88
Eloge de M. le Cat , 93
Thamar, tragédie , 95
1031
104
106
Mémoire pour perfectionner les études ,
Le Zinzolin ,
Recherches fur les ruines d'Herculanum ,
Avis fur une édition du traité de l'orthographe
de Felix Faucon ,
Lettre de Brutus à Atticus ,
Amuſemens de fociété ,
Recueil d'expériences de la fociété phyficoéconomique
de la Haute Luface ,
Lettre de M Baron au Pape Clément XIV ,
Réponse à cette lettre ,
ΙΙΟ
III
118
122
143
144
Le bon Fils , ou hiftoire du comte de Samarande
,
145
Bibliothèque eccléſiaſtique ,
ibid.
Cofmographie ,
ibid.
Les économiques , ibid.
Origine des premieres fociétés , ibid.
Etrennes à la nobleffe , ibid.
Etrennes chantantes , & c. ibid.
ACADÉMIES , 146
SPECTACLES ,
Opéra ,
163
ibid.
Comédie françoiſe ,
165
Comédie italienne ,
ibid.
ARTS ,
167
Lettre de M. Caſanová , 174
240 MERCURE DE FRANCE.
Divertiffement exécuté aux tuileries en faveur
des Ecole de defia >
4
.179
Fête de Shakeſpear , 180
Comédie bourgeoile ,
186
Vers à M. Monot fur le bufte de Mlle Dangeville
, 188
Vers à Mlle Durancy ,
ibid.
Couplets à Mlle Guimard , 189
Cours d'hiſtoire naturelle , 191
Réflexions fur les critiques de la peinture , 193
Lettre fur les plantes ufuelles , 196
Gravure ,
199
Mufique , 201
Suite des confeils d'un Pere à ſon fils , fur la
mufique ,
208
Horlogerie ,
210
ANECDOTES , 213
Arrêts , lettres - patentes , &c. 217
Lettre fur les cimetieres , 218
AVIS 221 .
>
Nouvelles Politiques , 228
Lettre fur les canons de M. Feutri , 235
Loteries , 236
Morts ,
ibid.
Almanach des Rendez- vous , 237
APPROBATION.
J'AI fu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le volume du Mercure de Décembre 1769 :
& je n'y ai rien trouvé qui puifle en empêcher l'im
preffion. A Paris , le 30 Novembre , 1769.
GUIROY,
De l'Inp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le