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MERCURE
OR
N
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES .
OCTOBRE 1769..
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGI
K.
A PARIS
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
PALAIS
ROYAL
AVERTISSEMENT.
C'EST 'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreffer , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
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que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
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par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
libraire , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auffi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES Sçavans , in-4° ou in-12 , 14 vol .
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.4 f.
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En Province , port franc par la Pofte ,
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, feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induftrie & de la Littérature.
L'abonnement
, foit à Paris foit pour
la Province, port franc par la pofte, eft de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE
, par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
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EPHEMERIDES
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desSciences morales & politiques.in
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12 vol. par an port franc , à Paris ,
En Province ,
vince , port franc ,
18 liv.
24 liv.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en pro-
JOURNAL POLITIQUE , port franc ,
33 liv. 12 f.
14 liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire
LESES Guebres , tragédie ,
301.
30
1:
Hiftoire
du
Patriotifme
François
; ou
nouvelle
hiftoire
de
France
, 6 vol
. in - 12 . rel.
15
l.
Pratique
de l'Art
de
l'Equitation
, in- 8º.
Hiftoire
anecdotique
& raifonnée
du
Théâtre
Italien
&
de
l'Opéra
comique
9
vol
. in- 12 . rel .
22
1. 10
f.
Hiftoire
littéraire
des
Femmes
Françoifes
Svol
.
in- 8 °. rel
. avec
une
gravure
,
Variétés
littéraires
, 4 vol
. in - 12. rel .
Nouvelles
recherches
fur
les
Etres
microfcopiques
, &c. in- 8 °. br . avec
fig.
gr .
2516
101.
Dictionnaire de l'Elocution françoiſe , 2 vol.
in - 8 °. rel .
51.
91.
4 1 .
Repréfentationsfur les commerce des grains,vol.
grand in- 8° . br.
Mémoire de M. le comte de Lauraguaisfurla
Compagnie des Indes , in- 4” . 3 1.
Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in 8 ° . b.30 ſ.
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des animaux , in- 8 ° br, 2 1 .
Le Politique Indien , I l. 10 f.
Les deux áges du Goût & du Génie François
in-8°. rel.
Zingha , Reine d'Angola , br .
51.
2 1.
2 1. 10 f.
Premier &fecond Recueils philofophique's &
litt. br.
Le Temple du Bonheur , ou recucil des plus
excellens traités fur le bonheur , 3 vol. in-
8°. broch .
Traité de Tactique des Turcs , in 8 ° . br. 1 1. 10 f.
6 1.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1769 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE ROI , le Dervis & le Chirurgien .
Conte oriental,
JADIS
ADIS un Roi puiflant , jufte , ami de la paix ,
Nommé Benferidoun , regnoit en Tartarie.
Ce prince un foir , dit - on , fortit de fon palais
Pour aller prendre l'air & refpurer le frais
Dans une riante prairie ,
Qu couloit un ruifleau dont la rive fleurie
Etaloit aux yeux mille attraits .
Comme il marchoit , fuivi d'une cour magnifique,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Il rencontra dans la place publique
Un vieux Dervis qui s'en alloit criant :
«Pour cent dinars un bon confeil je donne : »
La foule fur les pas accouroit en riant ;
Mais pour conclure un marché fi plaifant
Il ne fe préfentoit perfonne.
Du grand Benferidoun la curiofité
Fut , par ce cri , vivement excitée .
Voyons , dit-il , fi cette nouveauté
Mérite d'être auffi cher achetée.
Ce prince alors s'avance , & dit au vieux Dervis :
«Souvent d'un bon conſeil naît le bonheur de
» l'homme ,
כ כ
Je veux avoir le tien. »
lomme ,
Comptez d'abord la
Sire , & je vous promets un excellent avis.
Au lieu de cent dinars , le Roi doubla la doſe.
Le Dervis enchanté lui dit : « Grand fouverain ,
» Avant d'entreprendre une choſe ,
> Examinez en bien la fin . »
Les courtisans qui l'entendirent ,
Crierent à l'envi , ce confeil merveilleux
Eft bien digne d'un homme infpiré par les cieux !
Ce Dervis eft unique ! & tous au nez lui rirent.
Le Roi , plus fenfé qu'eux , leur cria : paix- là ;
paix .
Loin que de ce vieillard le confeil foit mauvais ,
Je trouve la maxime & fi fage & fi belle ,
OCTOBRE 1769. 7
Que pour ne l'oublier jamais ,
J'ordonne qu'on l'écrive autour de mon palais ,
Et qu'on la grave auffi fur toute ma vaiſlelle.
Les rieurs furent fots , & l'ordre fut rempli :
A fix lunes de là , le vifir Saouli ,
Flateur ambitieux , miniſtre habile & traître
Qui devoit à fon Roi fa fortune & fon être ,
Et que Benferidoun combloit toujours de bien ,
Cherchant en fecret le moyen
D'exciter , fans trop le compromettre ,
Le noir deffein de détrôner ſon maître ,
Flatta , du Roi , le premier chirurgien ,
L'appella fon ami , lui fit très-grande fête ,
Et comme à l'avarice il le connut enclin ,
L'adroit vifir , par des préfens fans fin ,
Irrita de fon coeur la paffion fecrette ;
Puis lui montrant un jour une riche caffette ,'
Elle contient , dit-il , trente mille écus d'or ;
Je te fais à l'inftant maître de ce tréſor ,
Si tu veux te prêter à ce que je projette.
A cet objet charmant notre avare prit feu :
Comptez fur moi , dit- il , le falaire eft honnête .
Quelque foit le deffein que vous avez en tête ,
Vous pouvez hardiment m'en faire un libre avcu.
Hé bien ! dit le vifir , il faut faigner dans peu
Benferidoun avec cette lancette.
Ate parler confidemment
La pointe en eft empoisonnée ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi mourra dans le moment.
Tu fais que la couronne alors m'eſt deſtinée.
Je fuis de tous les grands le feul qu'on peut choifir,
Et pour récompenfer ton zèle
Tu feras le foutien de ma grandeur nouvelle.
Je te ferai mon grand vifir.
Le Chirurgien , féduit par une offre fi belle ,
Prit la lancette & l'or , jura de le fervir :
L'un & l'autre garans d'un complot parricide
S'applaudifloient de leurs fureurs ;
La foif de l'or & des grandeurs
Dévoroit ce couple perfide.
L'aveugle ambition , l'avarice fordide
Avoient foufflé fur eux leurs poifons féducteurs .
Bientôt une fiévre légere ,
Caufée au Roi par une fluxion ,
Au chirurgien fournit l'occafion
D'exercer fon noir miniftere.
On le manda pour le faigner.
Il difoit en lui-même , en accourant fort vîte ,
La fortune m'appelle , il faut que j'en profite.
Je vais être vifir. Saouli va regner .
En abordant le Roi , nul remords ne l'arrête.
Il fembloit que ce prince étoit un vil tyran
Dont les dieux à fa rage abandonnoient la tête.
Il lui bande le bras , d'une ame fatisfaite ;
On porte un baffin d'or pour recevoir fon fang .
Le chirurgien , du pli de fon turban ,
OCTOBRE . 1769. ୭
Tire la fatale lancette .
Benferidoun touchoit à fon dernier inftant.
A le piquer , tandis qu'il ſe diſpoſe ;
En jetant par hafard les yeux fur le baffin ,
Il voit ces mots gravés par une habile main :
«Avant d'entreprendre une chofe ,
Examinez - en bien la fin, »
Une réflexion (oudaine
Le frappe , l'intimide & lui retient le bras.
Malheureux , fe dit - il cout bas :
Si le Roi meurt, ta mort n'eft- elle pas certaine ?
Pauvre infenfé , quand tu ne feras plus ,
A quoi te ferviront les trente mille écus .
Il remet à ces mots la lancette maudite
Dans le pli du turban , & prenant ſon étui ,
Il en fort une plus petite.
Le Roi , dont l'oeil étoit fixé fur lui ,
Soupçonnant à fon air quelque trame fecrette ,
Lui dit je veux favoir pourquoi
Tu changes ainfi de lancette ?
Sire, c'eft qu'elle étoit peu pointue & peu nette :.
Voyons- la , répondit le Roi.
A ces mots prononcés d'une voix courroucée ,
Le chirurgien pâlit d'effroi ;
Il veut répondre , & fa langue eft glacée.
Son filence confus , fa mine embarraſſée ,
Du monarque tartare augmentent le foupçon.
Du trouble oùje te vois je faurai la raiſon ,
A v
ΤΟ MERCURE DE FRANCE.
Ou bien , pour te punir de me l'avoir cachée ;
Tuvas , de ton palais , voir ta langue arrachée.
Ce malheureux alors tombant à ſes genoux ,
Lui dit , la larme à l'oeil : ô mon fouverain maître !
Je livre ma tête à vos coups ,
Frappez , exterminez un traître :
Je ne le céle pas , je fuis digne de mort ;
Et lans prétendre aucune grace ,
Je vais , de tout ce qui fe paffe ,
Vous faire un fidéle rapport.
Ne me déguiſe rien de cet affreux myftere ,
Reprit Benferidoun , tout ému de colere .
Alors de Saouli racontant le projet ,
De l'horrible complot de cet ingrat fujet
Il lui fit un tableau fincere .
Ciel ! s'écria le Roi. C'eft d'une main fi chere
Que part un fi lâche attentat.
Saouli n'eft qu'un ſcélerat !
Lui que j'avois tiré du ſein de la mifére
Pour en faire , après moi , le premier de l'état.
Ah ! plus tant de bienfaits n'en ont fait qu'un ingrat
,
Et plus fon châtiment fera prompt & févére ;
Mais pourfuis , apprends - moi quel Dieu m'a préfervé
Des fureurs de ce traître & de ton bras coupable.
Sire , prêt à commettre un crime abominable ,
J'ai lu le fage avis fur ce baffin gravé.
OCTOBRE. 1769. II
Cette lecture , en glaçant mon courage ,
M'a d'un forfait fi noir montré toute l'horreur.
La crainte & le remords ont paffé dans mon coeur ,
De Saouli j'ai détesté la rage.
J'ai cru du ciel , fur moi , voir le bras irrité ,
C'eſt lui qui , m'éclairant au bord du précipice ,
Vous a fauvé : grand Roi ! voilà la vérité ,
Et j'attends de votre juſtice
Le trépas que j'ai mérité.
Non , non , je fuis content de ta fincérité ;
Il fuffit , dit le Roi , que Saouli périfle .
Ce perfide vifir , par fon ordre arrêté ,
Mourut dans les horreurs du plus cruel fupplice.
Le chirurgien fut renvoyé.
LeDervis , à la cour , vécut très - fêtoyé.
Benferidoun lui fit un fort digne d'envie.
Il difoit : un confeil qui fauve aux Rois la vie
Ne fçauroit être trop payé.
Par M. Le François , ancien officier
de cavalerie.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
VERS à Mde la Marquife d'Antremont.
NOBLE Reine des arts , jeune & brillante fée ,
Tous les trésors du Pinde à tes yeux font ouverts.
Qui , de ta lyre , entend les doux concerts
Croit être au tems d'Amphion & d'Orphée .
Minerye admire tes beaux vers ;
Voltaire leur éleve un immortel trophée :
La critique à tes pieds abbatue , étouffée ,
Ne peut plus mordre que les fers .
En vain la pâle envie ofe lever la tête
Pour te prêter quelques légers défauts ;
L'aimable vérité qui fait ce que turvaux ,
Confond le noir venin de fa langue indiſcrete.
Le dieu des vers , à tes genoux ,
Pofe fon fceptre , & l'amour , la couronne.
A l'aspect des beaux jours que ce dernier te donne
Je ne fuis pas furpris qu'on fe montre jaloux
De la gloire qui t'environne
Et du bonheur de ton époux ;
Si je metâtois bien le poulx ,
Je le ferois plus que perfonne.
Par le même.
OCTOBRE . 1769. 13
RÉPONSE de Madame la Marquife
D'ANTREMONT.
FN VAIN N VAIN la critique farouche ;
En vain l'envie au regard louche ,
Sur mes écrits diftillent leur poiſon .
Le François applaudit , que faut-il davantage !
La fleur qui plaît au papillon
Ne recherche pas d'autre hommage ,
Et n'appellera pas outrage
Le mépris forcé du frélon.
Oui , malgré les cris & le ton
Du cenfeur jaloux & ſauvage ,
Je ſuivrai les erreurs d'un goût vif & volage ;
Le plaifir a toujours raiſon.
Eft- il un art , faut - il un Apollon ,
Quand on n'écrit que pour le badinage ?
Je ne veux pas me faire un nom ;
J'amufe les jours du bel âge ,
Et le coeur eft mon Hélicon.
Je laifle au célébre Voltaire ,
Je laiffe aux Le François la gloire de courir
Dans une plus belle carriere.
Leur fort eft de briller ; le mien eft de jouir.
La jeune & fenfible bergere
Ne voit dans l'univers que le lit de fougere
Que les amours deftinent au plaifir.
14 MERCURE DE FRANCE.
*
VERS fur la médaille de HENRI IV,
gravée par M. DU VIVIER , & exposée
aufalon du Louvre .
LE voilà ce Henri que l'Univers adore ;
Qu'on s'empreffe de voir , qu'on veut revoir encore
!
Oui , du Vivier , oui , grace à toi ,
Il vit , il parle en ce métal fidèle :
De tout artiſte , ainfi que de tout Roi ,
Il eft aujourd'hui le modèle.
Par M. Guichard.
* C'eſt M. Mercier du Paty , avocat - général
au parlement de Bordeaux , qui a fait graver à ſes
frais cette grande & belle médaille dont une en
or a été deftinée pour le prix propofé par l'académie
de la Rochelle , dout le fujet étoit l'Eloge
de Henri IV. Ce prix a été remporté par M. Gaillard
de l'académie des infcriptions .
M. du Vivier a gravé dans la même grandeur
le portrait de Louis XV , qui eft auffi expofé au
falon ; on ne peut rien voir de plus fatisfaisant
que les portraits de ces deux grands Rois mis en
regard.
OCTOBRE. 1769. 15
·
A M. DUPATY , avocat général au
parlement de Bordeaux , à l'occafion
de fon mariage avec Mlle FRETEAU ;
célébré à Paris le 7 de Septembre.
J'A'AI vû l'Hymen , j'ai vû le tendre Amour ,
Tous deux rivaux , ordonner une fête ;
Tous deux jaloux & fiers de leur conquête ,
Se difputer l'honneur de ce beau jour.
L'Hymen difoit : venez orner ma cour ,
Heureux époux ; la modefte Franchiſe
Y menera la Candeur qui rougit ,
Et l'Amitié qui doucement fourit ,
Et les Vertus , compagnes de Louife ,
Et les Talens que fon goût embellit ,
Et les Defirs que l'honneur autorife ,
Et les Plaifirs qu'elle-même conduit.
Auprès de vous on verra la Prudence
Par votre voix annonçant fes arrêts ,
Et l'Equité confultant fa balance ,
Et la Raiſon méditant fes décrets ,
L'Intégrité protégeant l'Innocence ,
La Vérité dévoilant fes attraits ,
L'Humanité répandant fes bienfaits ,
Un fier Génie animant l'Eloquence
Qui tonne , frappe , écarte par fes traits
16
MERCURE
DE FRANCE
.
Le crime adroit , l'audace & la licence .
Seigneur Hymen , je fais quels font vos droits
Sur ces époux , dit l'enfant de Cythere ;
Prenez cet arc , mes aîles , mon carquois ,
Et triomphez de mon humeur légere.
Toujours amans , & toujours fürs de plaire ,
Unis par moi , qu'ils vivent fous vos loix ,
Moi- même enfin j'ai guidé votre choix ;
Et je ne veux jamais les y fouftraire.
Dieu de l'hymen , parez la jeune Hébé ,
Dans ce grand jour , ( chaque jour eſt la fête )
Des dons brillans que l'Induſtrie apprête ,
Pour embellir , s'il ſe peut , la Beauté.
Mais quand la Nuit & le tendre Mystere
Ecarteront les témoins curieux ;
Souffrez alors que les Dieux de Cythere ,
Que les Plaifirs rendent ce couple heureux ;
Et que l'Amour , que l'Amour feul difpofe
De cette fleur qu'anime le defir :
C'eft à l'Amour de cueillir cette rofe
Epanouie aux rayons du Plaifir .
L'accord fut fait. Les Nymphes ingénues ,
L'effain des Jeux , les Graces demi -nues
En font garants. L'Hymen regne le jour ;
Mais pour la nuit elle eſt toute à l'Amour.
Par M. Lacombe,
OCTOBRE. 1769. 17
f
A Mile DES COINGS , actrice , chantant
dans l'opéra comique ; à Rouen , chez
le Sieur Bernaut.
QUE les vertus de Rofine & Lucile ,
Tendre des Coings * , par toi favent intéreſſer ;
De tes heureux accens l'expreffion facile ,
Comme ton coeur y paroît ajouter.
Ton art , fans le montrer , embellit la nature.
Dans ton jeu naïf & charmant
Du plaifir , du bonheur on trouve la peinture ,
A ta voix on connoît celle du ſentiment.
Par M. G. . . .
EPIGRAMME.
DEVEAVANNTT un philofophe on foutenoit unjour
Qu'un homme de bon fens ne devoit à l'amour
Jamais céder , rendre les armes.
Le philofophe , à ce propos ,
* Mlle des Coings qui fait honneur à ſon état
par fes vertus & fes talens en fait encore à
T'humanité par les qualités de fon coeur dont on
pourroit faire connoître la bienfaifance , fi on ne
craignoit de révéler ce que fa modeftie cache avec
tant defoin.
18 MERCURE DE FRANCE.
Répondit : quoi ! malgré leur eſprit & leurs charmes
,
Les femmes n'auront donc pour amis que des fots.
Par M. G.
AUTRE.
CLÉON , d'un faux ami qui , dans une aventure,
L'avoit , fans nul égard , trahi cruellement ,
Seplaignoit fort. «Il faut lui pardonner pourtant,
»Dit un faint homme. Eh ! mais je lis dans l'écriture
Qu'il nous faut pardonner à tous nos ennemis,
De bonne foi , dir-il , fans excepter perfonne ,
Etje l'obferve auffi : mais quant à nos amis ,
Je ne vois nulle part que la loi nous l'ordonne.
Par le même.
VERS préfentés à M. Louis B. parfes
enfans & petits - enfans , le jeudi 24
Août 1769.
VOTR OTRE patron fut Roi ; de vos enfans vous
l'êtes ;
Vos états font leurs coeurs ; vos tributs leur amour.
OCTOBRE. 1769 . 19
Au gré de leurs defirs , regnez fur vos conquêtes ;
Mille ans ,fous un tel Roi , ne forment qu'un beau
jour.
L'INNOCENCE. Hiftoire angloife,
DANS un hameau prefqu'inconnu quoi .
qu'il ne fût éloigné de Londres que de
trente milles , le bon laboureur Follops ,
trop tôt épuisé par de pénibles travaux ,
fe repofoit fur le fein de fes chers enfans ,
John , jeune homme qui venoit d'entrer
dans fa vingtieme année , & Beth , jeune
fille qui n'avoit pas encore quinze ans
accomplis. Aux foins que la tendreffe
filiale prenoit de la vieilleffe de Follops ,
on reconnoiffoit ce que l'enfance de John
& de Beth avoient reçu de l'amour paternel
; & l'on béniffoit la Providence.
On voyoit dans le vieillard la vertu qui
n'a rien à fe reprocher , & dans les enfans
l'innocence qui ne foupçonne pas même
le mal . Jonh & Beth étoient heureux par
fentiment. Follops l'étoit par fentiment
& par réflexion . Au milieu de leurs careffes
, il oublioit fes infirmités ; fon air
toujours ferein & fa converfation toujours
20 MERCURE DE FRANCE.
gaie leur faifoient quelquefois oublier
fon âge. Allez riche pour fatisfaire les
fimples befoins de la nature par le moyen
du travail , cette fainte famille ne defiroit
rien .
Beth n'étoit point belle ; mais fa phyfionomie
douce & riante , la candeur
peinte fur fon front , la fraîcheur de fon
teint , la vivacité de fes yeux & la lége
reté de fa taille étoient des attraits affez
puiffans , pour que le coeur ne cherchât
point dans fa figure la régularité des traits :
à côté d'elle , la beauté n'auroit pas diftrait
les regards que fes charmes auroient
attirés . Sans ceffe occupée de foins domeftiques
, fes devoirs étoient fes plaifirs
; bornée prefqu'entierement à un com.
merce de tendreffe & de vertu avec fon
excellent pere & fon tendre frere , elle
croyoit que tous les hommes étoient bons
& bienfaifans ; & il lui paroiffoit naturel
d'aimer & d'être aimée .
Dans la faifon des fruits , elle alloit ,
tous les matins , cueillir les plus mûrs &
les plus favoureux , à quelque diſtance de
la chaumiere paternelle , pour les préfenter
au bon vieillard . Elle étoit un jour ,
fur un arbre , appliquée à garnir fa corbeille
, lorfqu'un jeune chaffeur , élégamOCTOBRE
. 1769 . 21
ment vêtu , vint lui propofer affectueufement
de l'aider dans fa recherche. La
préfence inopinée de cet inconnu ne la
troubla point ; en le remerciant de fon
honnêteté , elle le pria , s'il vouloit obliger
fon de choifir dans le verger &
pere ,
d'agréer fans façon les fruits qu'il pourroit
trouver de fon goût . Le chaffeur étonné
la confidére avec attention . Agréablement
affecté de fes offres , il la voit beaucoup
plus belle qu'elle ne lui avoit paru
d'abord . Un inſtant après , elle defcend
de l'arbre. Il s'approche avec émotion , la
reçoit dans fes bras & lui baife la main.
Beth ne fe refufe point à fes empreffemens
; il l'embraffe , elle ne rougit pas ,
elle ne s'en offenfe pas .. O Ange du
Ciel ! s'écrie- t- il , avec tranfport... Non,
je n'abuferai pas. O divine enfant...
Qu'elle me rendroit heureux. . . Beth furprife
, agitée , confufe... Eh ! Monfieur,
lui dit- elle d'une voix embarraffée, qu'estde
pauvres gens , comme nous , peuvent
faire pour le bonheur d'un homme riche
, comme vous paroiffez l'être... Le
chafleur immobile , la regardoit avec des
yeux enflammés... Elle s'en apperçoit .
Ah ! quels regards , s'écrie Beth route
tremblante , aurois - je donc eu le malheur
de vous offenfer ? Je vous en demande
ce que
22 MERCURE DE FRANCE.
pardon , Monfieur. . . En difant ces paroles
, elle prenoit l'attitude de l'humiliation
. Le chaffeur , hors de lui , ſe précipite
fur elle avec une impétuofité effrénée
; il la ferre dans fes bras , elle tombe....
Eh ! quel mal vous ai - je fait ?
Pourquoi , pourquoi , pourquoi ? .. Ah !
voulez-vous m'ôter la vie ? O mon pere ,
ô mon frere! .. La brutalité ne l'entendoit
pas , & ne la ménagea point . Elle s'évanouit...
Le raviffeur reprit bientôt après
l'ufage de fes fens ; il rappella ceux de
Beth avec des eaux fpiritueufes. Elle ouvrit
les yeux , mais en l'appercevant elle
les referma, & détourna la tête. Les noms
tendres qu'il lui prodigua , les vives careffes
dont il l'accabla , les foins empreffés
avec lefquels il la releva la raſſurerent...
Eh ! non , fille adorable , je ne fuis
point votre ennemi, je fuis votre eſclave.
Votre vie n'a point couru de danger , &
la mienne eft à vous . Entraîné par les
tranfports les plus violens ... Eh ! qui auroit
pu y réfifter !
J'ai fouillé... Mon ame... Oui , vous
êtes pure comme le ciel , pardonnez moi
ma témérité , divine enfant ! ... Il étoit
aux genoux de Beth, lorfqu'il prononçoit
ces paroles étouffées par des fanglots.
Beth l'entendoit à peine ; fa fimple raiſon
OCTOBRE. 1769. 23
étoit comme évanouie dans tous ces myfteres
; & l'état du jeune chaffeur l'attendriffoit...
Soyez en paix , Monfieur , lui
dit - elle , en fe mettant en chemin , ſi
vous n'avez pas voulu me faire du mal ,
je ne dois point m'offenfer ; & fi vous
avez voulu m'en faire , je dois vous pardonner...
Je le réparerai, le mal que j'aurai
fait , lui dit - il ; ma fortune me le
permet & l'honneur vous en affure. Je
m'appelle Clinfort , & je fuis fils de Mylord
Humfrid , feigneur du château voifin.
Mon devoir m'oblige à partir demain
pour Londres ; je reviendrai bientôt
vous offrir les réparations & les hommages
que vous méritez . Daignez , en
attendant que je puiffe m'acquitter envers
vous , accepter ce gage..
Vous ne
me devez rien , lui répondit- elle en refufant
la bague que lui préfentoit Clinfort
; ces bijoux ne me conviennent point;
il ne m'appartient pas de recevoir des
préfens ; & fi j'avois eu le bonheur de vous
rendre quelque fervice , je ne le vendrois
pas. Allez , Monfieur , remplir vos devoirs
; vous y manqueriez fi vous m'enpêchiez
de remplir les miens ; mon pere
m'attend , il eft peut- être inquiet ; mon
bon pere!.. Monfieur , ne me retenez pas,
& puiffiez- vous être heureux ! A ces mots,
..
24 MERCURE DE FRANCE.
elle lui échappe & vole vers la chaumiere .
Clinfort demeure confondu .
C'étoit un de ces hommes fans caractere
qui font ce que les occafions les invitent
à être. Dans la chaumiere de Follops
, il eût paru digne d'être l'époux de
Beth . Au milieu du peuple des grands ,
il étoit comme fes pareils . Capable de
fenfations vives , il ne l'étoit pas de paffions
durables . Son âge l'attachoit aux
plaifirs ; fa futilité s'amufoit du changement.
L'aventure qui venoit de lui arriver,
le tint , pendant quelque tems , com
me abſorbé dans une rêverie profonde ;
enfin il fortit de cet état comme d'un
fonge agréable , partit & l'oublia.
Beth , agitée de mille idées & de mille
fentimens confus , s'en retournoit à fa demeure
, avec le deffein de raconter à ſon
pere un événement qu'elle ne pouvoit &
n'ofoit peut - être pénétrer. Lorfqu'elle
eut baifé la main à Follops , en lui préfentant
fa corbeille , elle ouvrit plufieurs
fois la bouche pour commencer fon recit
; mais une crainte involontaire l'arrêta...
& fi par hafard fon digne pere en
concevoit de l'inquiétude ou du chagrin! ..
fi elle alloit inconfidérément troubler le
calme qui foutenoit la vie ! .. Une faute
qu'elle auroit commife , elle ne la céleroit
point ;
OCTOBRE. 1769 . 25
point ; elle la contefferoit en la pleurant
& en le foumettant à une jufte peine , elle
en mériteroit le pardon . Elle ne fe fentoit
point coupable ; & fi Chinforr n'étoit
pas innocent , étoit- ce à elle à l'accufer ?
Beth garda donc le filence.
Quelques mois s'écoulerent pendant lefquels
fon ame paroilloit , fi je puis hafarder
l'expreflion , faire des efforts pour
prendre un nouvel être ; elle éprouvoit
des fenfations qu'elle n'avoit point connues
jufqu'alors : lorfqu'elle étoit feule ,
la trifteffe l'abbattoit , elle verfoit des
larmes , fans en ſavoir la cauſe , fans en
démêler la nature . Avec Follops & John ,
fon coeur fe calmoit & fe dilatoit de leur
joie ; elle exiftoit en eux .
Cependant la faifon commençoit à être
dure les premiers froids porterent de
mortelles atteintes à la fanté du débile
vieillard. Ses enfans défolés épuiferent
toutes les reffources de la tendrelle pour
l'éloigner de fa tombe ; ils auroient verfé
leur fang dans fes veines , fi le ciel les eût
exaucés ; ils croyoient tout perdre en perdant
un pere ; Follops étoit un pere. Beth
ne le quittoit point.
Accoutumée à s'habiller avec la liberté
que des coeurs purs & des moeurs fimples
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
autorifent ; les foins auxquels elle étoit livrée
lui permettoient à peine de jeter fur
elle quelques vêtemens légers . Cette négligence
laifoit entrevoir un changement
dans fa taille. Le vieillard mourant s'en
apperçut , & l'attribuant à des indifpofitions
caufées par les peines exceflives
qu'elle prenoir , il l'invitoit paternellement
à fe ménager , du moins pour ne
pas augmenter le chagrin qu'il avoit de
fe féparer d'elle. Beth lui afluta qu'elle
n'étoit point malade ; mais elle ajouta que
depuis quelque tems elle n'étoit point
fujette à des accidens qu'elle éprouvoit
autrefois , & qu'elle fentoit dans fes entrailles
de vives émotions qu'elle n'avoit
jamais éprouvées . Cette réponſe donna
lieu à plufieurs queftions ; l'ingénuité de
Beth y fatisfit . Enfin Follops lui demanda ,
comme une queftion inutile , fi elle n'au
roit point été embraffée par un autre
homme que par fon pere & par John,
Alors elle raconta , autant qu'elle le pouvoit
, ce qui s'étoit paflé dans le verger.
Son coeur fe foulageoit par ce recit.
Mais quelle fut fa furprife , quelle fut
fa fraïeur , lorfqu'en levant les yeux fur
fon tendre pere , elle le vit interdit &
plongé dans la douleur la plus proOCTOBRE.
1769. 27
-fonde. Trumbrante , elle fe jetta fur
fon lit pour embraffer fes genoux , en
fondant en larmes , & le conjurant de lui
pardonner fon filence . . . . Le vénérable
vieillard , élevant les mains au ciel , s'é-
- cria, ô Providence ! j'adore tes impéné
trabics décrets ; reçois mon affl ction , en
-expiation de mes fautes... Ma fille... Ma
: chete file... Venez , embraffez votre
pere , mêlez vos larmes aux miennes. Un
méchant ( ô ciel ! pardonne moi fi j'accufe
mon femblable ) ce jeune homme
¿ vous a deshonorée... Ne vous défefpé-
-rez point ; mon enfant , ne vous défefpérez
pointi Vous êtes un ange... Vɔ-
-tre innocence vous a perdue , le ciel vous
bénira , il fera votre défenfeur & votre
appui.
John arrive ; il venoit de chercher des
> remedes dont fon pere avoit befom . Quel
fpectacle ! Beth eft fans connoiffance ;
Follops a le vifage inondé de pleurs ... A
cet afpect , John recule ; il demeure immobile.
O mon pere . Que vois je?
Secourez votre four , mon fils ... John
pleure , prend fa foeur dans fes bras, l'appeile
, l'einbraffe , lâche les cordons de
fes vêtemens lui feite de l'eau :' elle eft
long- tems à reprendre fes efprits. Mon
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
fils , un homune a pu abufer de fon innocence
& lui enlever un bien plus précieux
que la vie . Il lui a ravi l'honneur , & elle
porte un enfant dans fon fein. Indigné ,
défolé , furieux , John profeffe qu'il arrachera
la vie à ce miférable s'il refuſe de rendre
à Beth fon honneur . -Oh , mon cher
Jonh , où vous emporte l'ardeur de la jeuneffe
? Ecoutez moi ; c'eſt à nous à fouffrir:
la vengeance appartient au ciel . Si la vertu
ne pardonnoit pas , quel avantage auroitelle
fur le vice ? Allez , mon fils , Dieu
eft notre juge , il voit tout , il peut tour;
la réfignation eft le caractere de l'inno
cence , repofez vous fur fa juftice
En achevant ces mots , le bon vieillard
, accablé par une crife fi violente ,
tomba dans une agonie paifible comme
le fommeil . John & Beth étoient à côté
de fon lit , étouffés de douleur & couverts
de larmes , refpirant fon fouffle comme
pour recevoir fon ame dans leur fein ;
s'uniffant étroitement à lui , comme pour
defcendre avec lui dans le tombeau , s'ils
ne pouvoient l'en arracher.
Deux heures s'écoulerent fans que Follops
fortît de cet état, A la fin , il ouvrit
les yeux , & d'une voix qu'on avoit peine
à entendre ; mes enfans , dit - il , je me
OCTOBR E. 1769. 29
meurs, j'ai affez vécu , & je n'ai pas trop
vécu d'un jour puifque la Providence m'a
donné la force de foutenir une fi terrible .
épreuve , & qu'elle daigne terminer mes
jours par fes bienfaits... Modérez votre
douleur , mes enfans , confolez vous l'un
& l'autre. John , confervez vous pour votre
foeur ; Beth confervez vous pour votre
enfant le ciel vous l'ordonne , &
votre pere mourant vous en conjure. Vous
êtes pure , ma fille , aux yeux de Dieu ;
vos vertus vous juftifieront aux yeux des
hommes. John fervira de pere à votre
enfant. Je vous laifle à l'un & à l'autre
affez de bien pour vous mettre , par le
travail , à l'abri de la néceffité . Aimez
vous , foyez toujours unis , chériflez ma
mémoire & fervez Dieu : toute la malice
humaine ne vous ravira pas votre bonheur
; elle ne peut vous ravir la vertu ...
Er toi , Etre Suprême , à qui je dois tout
le bien que j'ai pu faire , & toutes les dou
ceurs que j'ai pu goûter ; toi à qui je dois
ces enfans , leurs foins & leur innocence ;
toi , mon pere & le leur , exauce la priere
que
le coeur d'un fidéle adorateur t'adreſſe
fur fes lévres mourantes pour ces pauvres
enfans ... Soutiens les dans la pratique
du bien ... & reçois mon ame dans ton
fein paternel... A ces mots , il expira .
Biij
30
MERCURE DE FRANCE .
Les meilleurs des enfans ont perdu le
meilleur des peres , & la derniere heure
a été précipitée par le malheur dans lequel
le plus foible eft innocemment plong
. Je n'ai point d'autre trait pour peindre
le défefpoir de Joh , & de Beth.
Pendant plufieurs mois Bh ne ceffa de
verfer des larmes que John ne celloit
deifuver. Loin de cacher fa groffelle , elle
avoit rendu fon aventure publique dans
le hameau. Elle n'y fut que plus refpectée
. Les fimples habitans de ces chaumieres
croyoient à la vertu ; ils étoient trop
juftes & crop purs pour douter de celle de
Beth Enfin elle arriva au terme de fa
groffelle , & elle accoucha heureufement
d'un garçon
. f
Apeine cette tendre mere eut - elle repris
quelques forces,qu'elle fit part à John
du projet qu'elle avoit formé d'aller au
château du feigneur Humfrid rappeller à
Clinfort fon aventure , lui préfenter fon
enfant & lui remontrer fes promeffes .
John n'approuva point fa réfolution .
Quoi , ma foeur , vous irez courir après un
malheureux homme qui vous a fitôt oubliée
, après vous avoir traitée fi indignement
? Qu'attendez - vous d'un infâme raviffeur
? En croyez vous les fermens
qu'un méchant fait dans la paffion & dans
OCTOBRE. 1769. 31
-–
le crime? Quand ce lâche tiendroit les
fermens , quel fort attendriez vous d'an
époux qui ofa brutalement fléttir.. Ah ! na
foeur, qu'allez vous chercher ? Un pere
à mon enfant. Vous ne le trouverez
pas , & fi vous le trouviez , hélas , vous
n'auriez peut être rencontré que votre
bourreau. J'aurai rempli les devoirs de
mere , dit elle en baifant fon enfant.
-
John défefpérant de détourner fa foeur
de fon projet , tacha de l'engager à ſouffrir
qu'il l'accompagnât dans fon voyage.
Beth ne voulut jamais y confentir . On refpectera
, dit elle, mon fexe & mon malheur;
quant à vous , votre vivacité vous emporteroit
peut - être , & rien n'arrêteroit le
rellentiment de ces hommes que vous me
peignez fi fiers & fi intraitables . Non , mon
frere , je ne vous expoferai point à un
pareil danger. Nos champs demandent
votre préfence ; & votre abfence , ajouta-
t-elle en fouriant , affligeroit Lucy...
Lucy étoit l'amante de John. Le ciel foit
avec vous , dit à Beth fon tendre frere ,
Lucy ne me fépareroit jamais de ma foeur ,
mais votre volonté foit faite ; je vous ai→
me & je vous honore trop pour n'y pas
céder.
Beth partit avec fon enfant dans les
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
bras pour tout appui . Arrivée au château
du lord Humfrid , elle demanda à parler
à Clinfort : il parut . Les chagrins & les
fouffrances avoient tant altéré les traits de
Beth , qu'il ne la reconnut point. Mais
après avoir confidéré attentivement fa
figure & entenau le fon de fa voix , il fe
rappella l'aventure du verger & la conduifit
dans fon appartement. Quel ſujet
vous amene ici , charmante , lui dit - il
avec le ton de la légereté ? Par quel hafard
ai- je le bonheur de vous revoir , &
qu'est ce que cet enfant que vous portez
dans vos bras ? -Monfieur , c'est votre
fils qui vient réclamer fon pere. Mon
fils... Il eft gentil , il reffemble à ſa mere
; que je l'embraffe... E la mere auffi .
-Arrêtez , Monfieur , lui dit-elle en prenant
de longs ciſeaux pendus à ſa ceinture
, votre crime m'a fait connoître mes
devoirs. N'approchez pas de moi . Le défefpoir
me préferveroit de vos attentats .
Oferiez vous encore fouiller la préfence
de votre enfant ? Vous avez pu abufer de
l'innocence , mais vous ne triompherez
pas de la vertu. Ecoutez , Monfieur , vous
avez attefté l'honneur que vous répareriez
le tort que vous m'auriez fait ; vous
ne le pouvez qu'en m'époufant. EtesOCTOBRE
. 1769. 33
vous un honnête homme ou un fcélérat ?
Répondez.
Clinfort , étonné de fa hardieffe & de
fa fermeté , tâcha de la calmer & de l'adoucir.
En quittant le ton léger qu'il avoit
pris d'abord , il lui repréfenta qu'il n'étoit
pas le maître de difpofer de la main,
fes parens ne confentiroient jamais
à une alliance fi difproportionnée ,
d'autant plus... Beth ne l'écouta pas plus
long-tems , elle fortit pour aller chercher
le lord Humfrid .
·&
que
Ce feigneur joignoit à une haute naiffance
les qualités les plus diftinguées.
Depuis qu'il n'étoit plus dans le miniftere
où il n'avoit pu contenter perfonne
il vivoit dans fes terres où il faifoit tous
les jours des heureux . Cependant il étoit
tombé dans une fombre mélancolie que
les courtisans , qui ne le voyoient que de
loin , attribuoient au fentiment de fa difgrace
, & que fes amis ou fes vaffaux qui
le voyoient de plus près, attribuoient à la
mauvaiſe conduite de fon fils . Ce fils
avoit été d'abord l'objet de toutes fes attentions
; depuis quelque tems il ne paroiffoit
prendre à lui qu'un très - foible
intérêt. Comme fa porte étoit toujours
ouverte à fes payfans , Beth s'introduifit
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
facilement chez lui . Elle entre , elle eſt
à fes pieds , & en lui mettant fon enfant
fur les genoux , elle lui raconte fes malheurs
, elle implore fa justice , elle follicite
fa bonté avec l'éloquence fimple &
pathétique qui n'appartient qu'à la vérité
& à la vertu. Le lord , touché jufqu'aux
larmes , careffa l'enfant , releva la mere ,
reconnut la justice de fa demande , & lui
affura que s'il ne pouvoit pas forcer Clinfort
à lui donner la main , il n'y mettroit
du moins aucun empêchement.
Pendant qu'il proféroit ces paroles ,
Lady Humfrid étoit entrée avec Clinfort.
Cette femme vaine & impérieufe l'interrompit
pour accabler la pauvre Beth , dont
fe coeur commençoit à s'ouvrir à l'efpérance
, des injures que la brutalité prodigue
à la prostitution . Qu'on chaffe cette
infolente créature , dit elle avec furie ,
& qu'on lui paye le prix de fon libertinage
. Qu'on reconduife cette honnête
fille , dit froidement mylord , on ne peut
fui payer le prix de fes vertus. Mais il
faut auparavant que M. Clinfort dife s'il
veut l'époufer ou non ; il eft le maître de
choifir. Clinfort répondit que puifque
fon pere daignoit lui laiffer le choix , il
étoit obligé de s'en rapporter au jugement
OCTOBRE. 1769. 35
de fa mere. C'eft affez , Monfieur , lui
dit le lord , retirez- vous. Mylady fortit
avec Clinfort. Ja
Pendant cette trifte fcène , Beth n'avoit
eu,ni la force ni le tems de prononcer
une parole. Lorfqu'elle fut feule avec
Humfrid , elle lui dit , en verfant un torrent
de larmes : Oh ! mylord , qu'ai - je
entendu ? A quelles humiliations j'étois
réservée ? Je viens réclamer la juftice ,
l'honneur & la nature ; & la calomnie
m'accable d'injures que je n'avois pas encore
entendu proferer , & que je n'aurois
jamais cru qu'une femme pût mériter , fi
la bouche d'une femme ne les avoit vo
mies fur moi. Pardonnez moi , Mylord,
je n'infulte point Mylady ; fon fils l'avoit
prévenue , & après s'être fouillé du crime
,
•
il n'a pu , pour fe difpenfer de le réparer
, qu'en commettre un nouveau . .
Mais quoi , Mylord , la noblete & l'opulence
donnent- elles le droit d'être impunément
criminels envers la fimplicité &
la pauvreté ? Est - ce le fang d'un bon laboureur
, le fang de Follops qui feroit
deshonoré par une alliance avec ... Pardonnez
- moi , Mylord , encore un coup ,
mon refpect pour vous égale vos vertus
& vos bontés pour moi ; mais ma raiſon
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
eft égarée. Je ferois morte de douleur , fi
votre préfence ne m'avoit foutenue. Renvoyez
moi dans ma chaumiere , & daignez
me donner une eſcorte ; je crois voir
fur mon chemin des bêtes féroces qui m'attendent
pour me dévorer.
Raffurez vous , ma fille ; vous êtes fous
ma protection , vous & votre enfant. Je
vous fervirai de pere à l'un & à l'autre ; fi
vous avez affez de confiance en moi pour
agréer mes fervices , vous n'aurez qu'à
demander , & vos voeux feront remplis !
Je les préviendrois , fi je les connoiffois.
Renoncez à Clinfort , il eft trop indigne
de vous. Allez , ma fille , voilà des domeftiques
qui vous accompagneront jufqu'à
votre hameau ; fongez que tôt ou
rard la vertu & le vice reçoivent leur récompenſe.
}
Beth alla s'affliger avec John, Malgré
le mauvais fuccès de fa démarche & fon
horreur pour Clinfort , elle ne put étouffer
dans fon coeur le defir & l'efpoir d'effacer
la tache dont la naiſſance de fon fils
étoit fouillée . Mon frere , dit - elle un
jour à John , il y a des loix contre les coupables
en faveur des innocens , & des
hommes puiffans qui veillent à leur exécution
; j'ai réfolu d'aller dans la capitale
OCTOBRE. 1769. 37
les implorer. Les loix qui font juftes doivent
venger les petits ; & les hommes
qui font leurs miniftres doivent être équitables.
Je pars ; n'entreprenez pas , mon
cher frere , de combattre mon deffein ou
de vouloir m'accompagner dans mou
yoyage. Je me fuis déjà dit tout ce que
yous pouviez me dire ; mais envain . Donnez-
moi feulement ; je vous prie , l'argent
que vous pouvez avoir au delà de
vos befoins . Je dois encore ce foin à mon
enfant , & rien ne pourroit m'engager
y renoncer. Beth pleura , & partit pour
Londres.
-
à
pu-
Beth , en arrivant dans la capitale , ne
fonge qu'à demander à voir les hommes
puiflans de qui elle peut obtenir juſtice
contre un jeune feigneur qui l'a deshonorée
. Sa queftion étonne , fa figure plaît ,
fa candeur intéreffe , fes larmes touchent.
Bientôt elle est l'objet de la curiosité
blique. La populace la refpecte ; la bourgeoifie
lui offre fes fervices ; elle accepte
ceux d'une femme d'un âge mûr & fimplement
vêtue qu'elle voit attendrie juf
qu'aux larmes ; mais elle ne les accepte
qu'à condition qu'elle pavera toute la dépenfe
qu'elle pourra lui occafionner . Cette
femme s'appelloit Hofty. Lorfqu'elle
eut conduit Beth dans fon appartement ,
3.8 MERCURE DE FRANCE.
,
elle lui dit , en l'embraffant avec beaucoup
de tendreffe : Ma fille , élevée comme
vous à la campagne malheureufe
comme vous par le crime d'autrui , je n'ai
pu vous voir & vous entendre fans parta
ger vos peines ; je voudrois bien les foulager.
La méchanceté humaine vous a
chargée d'un enfant ; elle m'enleva mon
fils unique dans l'âge le plus tendre . Vous
venez ici chercher un époux , j'y étois venue
pour y chercher mon fils ;je ne l'ai pas
trouvé , & des circonftances que je ne puis
détailler m'ont engagée à y fixer mon féjour
, & j'y vis d'une penfion que je reçois
d'une main inconnue . Puiffiez - vous
être plus heureufe ? Tout ce que je puis
pour feconder vos projets , c'eft de vous
conduire chez un miniftre dont mon mari
fut autrefois le fermier , & qui daigne
quelquefois m'accueillir avec bonté .
Beth fur menée par la Dame Hofty chez
le miniftre. Le fpectacle de la ville & de
la cour ne la frappoit point ; fes penfées
étoient fixées fur un feul objet ; elle étoit
accoutumée à voir la nature . Elle n'avoit
des yeux que pour voir fon enfant qu'elle
portoit toujours dans fes bras. Chez'le
miniftre ,fa figure & fes difcours firent au
tant de fenfation qu'ils en avoient fait
dans les rues de Londres : une fille qui
OCTOBRE. 1769. 39
charmoit , fans le favoir , par les feules
graces de la nature ; qui , dans les habits
les plus fimples , n'étoit ni déparée ni
éblouie par le luxe dont elle étoit entou
rée; qui confervoit au milieu d'un monde
étranger & brillant l'air d'affurance & le
ton de décente familiarité qu'elle auroit
eus avec les payfans de fon village ; qui
parloit au public , fans rougir , de malheurs
qu'on voudroit fe cacher à foi - même
; qui enfin par fa naïve innocence
fembloit prendre une forte d'afcendant &
d'empire fur tout ce qui l'approchoit ; c'étoit
un prodige dans ce pays. Le murmure
qu'elle excita paffa jufqu'à l'oreille du
miniftre ; il vint lui - même dans fon antichambre
pour la voir & l'interroger.
Beth lui raconta fes difgraces avec tous
les charmes de l'ingénuité. Le miniftre
qui l'avoit écoutée avec intérêt , la com
bla d'éloges , en l'affutant de fa protection
; mais il lui dit que comme les loix
ne condamnoient point Clinfort à l'époufer
, attendu l'inégalité des rangs , il ne
pouvoit lui faire efpérer qu'une fomme
d'argent pour elle & une penfion pour fon
fils... Beth fut frappée d'un coup de foudre.
Qui eft ce donc qui a fait ces loix ?
Pourquoi tant de différence entre un homme
& fon femblable ? Qui donne tant
40 MERCURE DE FRANCE.
d'avantage au vice puiffant fur l'humble
vertu ? L'argent des uns vaudroit-il l'honneur
des autres ? Soutenez moi , ma mere ,
& fuyons.
Sa fanté ne réfifta point à de fi rudes
affauts : elle tomba malade , mais la force
de fon tempérament la fauva . Ne voulant
point être à charge à fa généreufe
amie , elle eut bientôt dépensé tout l'argent
que fon frere lui avoit remis . Auffitôt
elle écrivit à John un billet dans lequel
, fans lui parler de fa fanté , elle lui
annonçoit que fes efpérances étoient évanouies
, qu'elle avoit befoin d'une petite
fomme pour partir , & qu'elle iroit dans
peu de jours le rejoindre pour ne le plus
quitter. John lui répondit que la récolte
avoit été abondante , qu'il alloit ſe hâter
de vendre fes grains , & qu'elle recevroit
dans peu de tems tous les fecours qu'elle
pouvoit efpérer d'un frere .
Beth s'efforçoit d'engager fa bienfaitrice
à l'accompagner dans fon hameau & à
y vivre avec elle comme une mere & ſa
fille. Elle la preffoit un jour avec les plus
vives inftances , lorfqu'on annonça un
étranger qui demandoit à parler à Madame
Hofty. C'étoit un jeune homme , vêtu de
noir & d'une maniere fort unie . En entrant
, il paroiffoit ému . En confidérant
OCTOBRE. 1769 . 4!
Hofty & Beth , alfifes l'une à côte de l'autre
, fon trouble augmenta ; il garda quel
ques momens le filence ; & tombant enfuite
à leurs pieds , en pofant une de fes
mains fur les genoux d'Hofty & l'autre fur
les genoux de Beth , il s'écria : oh ! ma
mere : oh ! ma femme ! Elles étoient immobiles
l'une & l'autre . Le jeune homme
fe releva & fe jetta au cou d'Hofty. - Reconnoiffez
le fils qui vous a été ravi dans
fon enfance , & donnez lui une feconde
fois la vie en intercédant pour lui. Il prit
enfuite la main de Beth .. reconnoiffez
charmante Beth , le malheureux qui vous
a outragée , & daignez fouffrir qu'il répare
fes torts ... Dieu ! s'écria Beth , en
reculant avec une forte d'horreur , c'eft
Clinfort, c'eft lui - même . Non , ce n'eſt
pas Clinfort , c'eft Peters , le fils de la bonne
Dame Hofty. Le ciel a brifé ſon orgueil
; une foibleffe le rendir coupable
envers vous ; une fauffe vanité & la volonté
d'une femme , alors trop refpectable
pour lui , l'empêcherent d'effacer fa
faute . Aujourd'hui qu'il eft ce qu'il doit
être , il eft à vous . Daignerez - vous ou
blier fon attentat & fon injuftice ? Daignerez
vous lui donner votre main ?
Clinfort fut méchant , mais l'époux de
---
42 MERCURE DE FRANCE.
Beth pourroit- il ne pas être bon ? Auprès
de vous , il ne cetlera de refpirer la vertu .
Enett-ce pas le ciel qui vous a conduit
auprès de ma mere pour me rendre à la
probité , & vous rendre votre repos.
Holly & Beth n'ofoient croire ce qu'elles
entendoient : Hefty, toure tremblante ,
fembloit chercher à s'affurer G erreur
d'un fonge ne la féduifoit pas ; Beth étoit
dans la plus vive agitation . Peters fe hâta
de leur eclaircir ce myftere , en leur difart
que le lord Humtrid étant tombé
dangereufement malade quinze jours auparavant
, avoit fait aflembler fes parens
& les miniftres de la juftice des environs ,
pour révéler avec toute l'authenticité pof
fible un fecret important ; & qu'en préfence
de tous ces témoins , il avoit déclaré
que , n'ayant point de poftétiré & defirant
perpétuer fon nom , il avoit fuppofe
un enfant qu'il avoit fait enlever à un
payfan d'un canton éloigné, nommé Hof
ty. Enfuite , en s'adreffant à moi , continua
Peters , il me conjura de lui pardonner
le crime qu'il avoit commis à
mon égard en m'élevant fi fort au - deflus
de mon état , pour m'y replonger après
m'avoir donné une éducation & inſpiré
des fentimens peu conformes à mon oriOCTOBRE.
1769. 43
gine & au fort qui m'attendoit. Il y a déjà
long - tems , ajouta t- il , que ce crime me
tourmente , il ne me refte plus que quelques
inftans pour en demander pardon à Dieu ,
à ma famille & à vous, Peters. Je rends au
Seigneur la gloire qui lui eft due , je rends à
mes parens les biens que j'ai voulu leur ravir
; & à vous , Peters , je vous rends le
moyen d'être heureux en époufant l'aima
ble Beth. Je vous laiffe par mon teftament
un bien affez honnête à cette condition , &
je légue une penfion viagere à votre fils.
Ces papiers , ajouta- t -il , en me remettant
un paquet , vous fourniront des inflructions
Suffifantes pour retrouver votre famille. Le
Lord , continua Peters , mourut peu de
jours après ; les lumieres que ces papiers
me donnoient m'ont conduit auprès de
ma mere , & j'y trouve ma chere Beth!
Pendant qu Hofy revenue de fa furpriſe
donnoit un libre cours à fa tendreſſe,
Beth adoroit la Providence. Ce qu'elle
avoit fi ardemment cherché s'offroit à
elle lorfqu'elle avoit perdu tout espoir
de le trouver. Mais quoi ? ... Son coeur
peut-il s'unir au coeur d'un méchant ? Flétrie
, humiliée , dédaignée , calomniée
par cet homme , fi elle laiffe tomber fur
par
lui fes regards , une fecrette horreur s'em44
MERCURE DE FRANCE.
pare de fes fens , & il faudra l'aimer & ne
vivre que pour lui ? Na t - il pas abrégé
les jours de fon excellent pere ? Et s'il la
recherche , n'est ce pas pour jouir du bien
qu'Humfrid lui a laiffe ? Ne doit elle pas
confulter fon cher John ... O ciel ! inf
pire moi , montre moi mes devoirs & je les
Templirai. Au milieu de ces penfées. , fon
enfant étend les mains pour la careffer.
-Oui, monfils , je te dois un pere . —Elle
le baife , elle pleure . Peters , pénétré du
fentiment de fon indignité , s'éloigne ; il
n'ofe lui parler. La boune Hofty la follicite
par fes careffes & fes larmes . Beth
ne diffimule point fa répugnance ; elle
n'auroit jamais d'époux fi fon enfant
n'avoit befoin d'un pere : fi elle peut
forcer fon coeur à s'unir à Peters , ce ne
fera que fous la condition qu'il ne vivra
jamais avec elle que comme un frere . Elle
ne peut plus donner ce qu'on lui a ravi ?
Et peut on jamais pofféder légitimement
& jouir fans remords d'un bien que l'on
n'a acquis que par un crime ?
Peters fut obligé de fortir pour arranger
quelques affaires. Sur les neuf heures
du foir , on le rapporta baigné dans fon
fang. Quel fpectacle pour la pauvre Hofty
! Quelles révolutions dans une feule
OCTOBRE . 1769. 45
•
journée ? Peters'a été arrêté dans un endroit
folitaire par un inconnu qui l'a forcé
de mettre l'épée à la main . Cet homme
a fondu fur lui avec une furie fans éga
le ; & ils font tombés l'un fur l'autre percés
d'un coup fourré. Le chirurgien, après
avoir fondé fa plaie , déclare que fa bieffure
eft mortelle , & qu'il n'a vraiſemblablement
pas vingt- quatre heures à vivre.
Je fubis mon arrêt avec réfignation , dit
Peters d'une voix foible , il eft juſte . .
Mais Beth daignera- t- elle l'adoucir ? Ah !
elle a l'ame trop grande & le coeur trop
bon pour refufer cette grace au repentir
& à la rendreffe d'un homme expirant !
Je me meurs : Beth , accordez- moi votre
main , & l'inftant de ma mort fera le plus
heureux de ma vie. Tous vos voeux feront
remplis , votre enfant aura un pere & un
héritage , & vous n'aurez point d'époux .
Oh ! ma mere , ne vous défefpérez pas ,
vous avez à peine connu votre fils , &
c'étoit un homme coupable. Intercédez
pour lui; & vous aurez une fille digne de
vous , digne du ciel ; vos entrailles maternelles
fe rempliront de votre petit fils;
formé parffaa mmeerree , il fera pour vousl'ange
de la confolation
, & votre vieilleffe
fera bien - heureufe . Beth pleuroit fur le
46 MERCURE
DE FRANCE
.
fils & fur la mere ; elle ne répondit point;
fon filence remit fa volonté dans leurs
mains. Le miniftre fut auffi- tôt appellé ;
Peters & Beth reçurent la bénédiction
nuptiale.
vée
A peine la cérémonie étoit - elle acheque
John fit fçavoir à Beth que Gelle
vouloit recevoir les derniers embraffemens
de fon frere , elle n'avoit pas un
moment à perdre. Quelle ame ne feroit
abymée dans ce cours rapide d'événemens
fi extraordinaires ? Beth ne fe connoît
plus ; au chevet d'un époux mourant , elle
apprend que fon frere fe meurt ! O femme
trop infortunée , lui dit Peters ! allez ,
allez , il est trop julte , rendre vos foins à
un frere digne de vous , & revenez , s'il
eft pollible , recevoir les derniers foupirs
d'un époux qui n'en auroit pas été indigne
, s'il avoir eu le bonheur de vivre
avec vous. Beth fe traîne jufqu'au logis
où le meffager de fon frere la conduifoit.
Ma tendre foeur, lui dit Juhn en l'appercevant
, je me meurs mais je vous ai
vengée. Après avoir lu votre derniere
lettre , je n'ai refpiré que la mort de votre
ennemi : dès que j'ai en ramaffé quelqu'argent
, je l'ai cherché , je l'ai fuivi
pour le punir de fes outrages , au péril de
OCTOBRE. 1769. 47
ma vie. Mais ma main n'étoit faite que
pour manier la béche ; & en lui donnant
le coup de la mort , je l'ai reçu . Voilà
une boule que j'ai apportée . Il n'eut
pas la force de parler plus long - tems.
Beth tombe dans le plus affreux défelpoir.
Oh ! mon frere , qu'avez vous fait ?
Il est mon époux ! mon époux & mon
frere meurent par la main l'un de l'autre !
O John , ô mon cher John ! toute ma
confolation eft de ne pas vous furvivre.
-Cependant la plaie de ce bon frere n'étoit
pont morteile ; il n'y avoit rien à
craindre que de fa foiblefle ; & après
qu'on eut mis le premier appareil , il s'af
foupit, Beth étoit tombée dans une espéce
de délire & d'anéant fement . On l'empor
ta chez la Dame Hofty, où un accablement
profond la préferva jufqu'au lendemain
du fentiment de fa douleur.
Dès qu'elle fur en état d'entendre la
voix de la bonne Hofty , cette f mme qui
avoit la force de foutenir une fi terrible
crife , lui annonça d'abord que fon frere
n'étoit point en danger. Quelque tems
après , elle lui dit que Peters n'étoit pas
fans efpérance. Le courage de Beth fe ranime
; elle va voir fon époux , & fa franchife
ne lui permet pas de diffimuler que
48 MERCURE DE FRANCE.
c'eft fon frere qui s'eft battu avec lui .
C'est ainsi , Beth , que vous méritez d'être
aimée , lui dit Peters ; qu'il vive , ce
généreux frere , qu'il vive pour votre confolation
! S'il ne me croyoit plus digne de
fa haine , je l'embrafferois avec joie . Beth,
il me pardonnera... Vous m'avez pardonné.
Ce violent orage commençoit à fe calmer.
Cependant Peters flottoir entre la
vie & la mort , mais avec une aine tranquille
; heureux d'être le fils d'Hofty & l'époux
de Beth. Il voyoit auprès de lui ces
femmes comme deux anges tutelaires ;
leur préfence fembloit éloigner de lui les
horreurs du trépas ; il fentoit combien ,
dans fon état , les foins de la tendreffe
font doux , falutaires & confolans ; fon
coeur fatisfait lui promettoit de plus longs
jours , & ce calme intérieur fecondoit
l'efficacité des remedes . Infenfiblement
le danger diminua .
Le ciel exauçoit Beth qui , dans fes
prieres ferventes , le conjuroit fans ceffe
de lui rendre un époux & un frere ; un
frere en qui elle ne vit que fon généreux
bienfaiteur ; un époux en qui elle ne vit
plus que le fils de fa vertueufe bienfaitrice.
Active comme l'amour , elle fembloit
OCTOBRE . 1769. 49
bloit ne fe féparer jamais de l'un & ne
s'éloigner jamais de l'autre. Enfin le fort
de Peters eft décidé , il vivra, Dès lors la
bonne Hofty exige que Jonh foit tranfporté
dans fa maifon . Jonh & Peters
Hofty & Beth , tous fatisfaits , tous heureux
, fe confondent dans leurs embraffemens
; ils n'ont qu'un coeur & qu'une
ame . Peters a oublié fa fauffe grandeur ; ou
s'il fe la rappelle , ce n'eft que pour mieux
goûter les douceurs de la pure médiocrité.
Aufli- tôt après que fa fanté eſt rétablie
, ils partent tous enfemble pour aller
habiter le féjour de l'innocence , de la
paix & du bonheur , la demeure de Follops.
Hofty remplacera ce vénérable laboureur.
John voit fa foeur heureuſe , il
fonge enfin à être heureux , en époufant
fa chere Lucy : ils defcendent tous enfemble
chez fon amante : il l'époufe.
L'arrivée de John & de Beth & leur double
mariage font célébrés par les habitans
du hameau , comme l'entrée d'une ame
fainte dans le ciel l'eft par les bienheureux
leur félicité fe répand comme leur
vertu fur tout ce qui les environne.
I. Vol. C
50
MERCURE DE FRANCE.
EPITAPHE DE COLIN.
Sous ce marbre , Colin xepoſe ,
La mort le prit en fon printems;
S'il vécût l'âge d'une roſe ,
Son deftin fut auffi brillant .
Il vit, fans regret , fans envie ;
Les Parques terminer fon fort. : ;
Le plaifir lui donna la vie ,
Le plaifir lui donna la mort..
Ne le taxez point de folie ,
Paffans, qui plaignez fon deftin ;
Que n'avez -vous pû voir Sylvie ,
Vous voudriez être Colin.
COUPLET à mettre en musique,
Sr deux coeurs que la naturę
Aformés pour être unis ,
D'une joie intime & pure
Dans l'amour goûtent le prix ;
Que l'hymen ajoute aux charmes
Qui flattent leur tendre ardeur ;
L'amour feul craint les allarmes
L'hymen fixe le bonheur .
Par M. de la Ville de Baugé.
OCTOBRE . 1769. ST
L'EFFET DES REMORDS.
Le coupable échappe rarement au châtiment
qu'il mérite ; le bras vengeur de
la divinité le pourfuit fans ceffe ; il porte
le remords au fond de fon coeur , & ce
bourreau fecret le traîne bien ſouvent aux
pieds de la juftice humaine.
Fitforth étoit né pauvre , & fe deftinoit
à la fervitude ; un riche joaillier , obligé
de faire un voyage , le prit à fon fervice
& le chargea de fon porte - manteau ; il
eut l'imprudence de montrer à fon valet
ce qu'il contenoit ; une fomme confidérable
, des diamans du plus grand prix
frapperent les regards de Fitforth ; fa fortune
étoit faite s'il s'en emparoir ; le cri
de fa confcience ne tint point contre cet
efpoir ; fon ame s'ouvrit au crime , il fuivit
fon maître avec le deffein de l'affaffiner
, & l'exécuta au fond d'un bois qui fe
trouvoit fur leur route. Il fe ſaiſit auffitôt
du porte- manteau précieux , fuit fans
être arrêté , va s'établir à N. . . . . ville
très- éloignée où il étoit bien für que fon
maître , ni lui ne pouvoient être connus.
Maître d'une fortune confidérable , mais
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE .
craignant qu'on ne foupçonnât les moyens
par lefquels il l'avoit acquife , il la cacha
foigneufement à tout le inonde , entreprit
un petit commerce , & fe conduifit
avec tant de prudence que fes biens parurent
augmenter chaque année par le fuccès
de fon négoce ; il fe fit eftimer , & on
regarda dans la fuite fes richeffes comme
les fruits de fon induftrię & la récompenfe
de fa vertu ,
Fitforth profita de la confidération dont
il jouifloit ; il trouva une femme dans
une famille honnête , & devint enfin le
premier magiftrat de la ville où il s'étoit
établi . Il en remplit les fonctions d'une
maniere irréprochable , & fa réputation
ne fit qu'augmenter. Un jour on conduifit
à fon tribunal un malheureux domeftique
accufé d'avoir tué fon maître ; le
crime étoit avéré , le coupable l'avouoit;
les juges qui affiftoient Fitforth avoient
donné leurs avis ; c'étoit au préfident à
prononcer la fentence. Il paroiffoit dans
une agitation extraordinaire , fon vifage
pâliffoit & rougiffoit fucceffivement ; enfin
il fe leve de fon fiége avec précipitation
, defcend aux pieds du tribunal , va
fe placer à côté du coupable qu'il devoit
condamner à la mort , vous voyez , dit
OCTOBRE. 1769. - 53
il aux magiſtrats , un exemple terrible de
la juftice du ciel ; elle vous préfente, après
trente ans d'impunité , un homme plus
criminel que celui qu'on amene aujourd'hui
devant vous .
Les juges étonnés garderent le filence ,
& Fitforth confefla fon crime avec toutes
fes circonstances ; il entra dans le détail
des moyens qu'il avoit employés pour le
dérober à tous les yeux . Je l'ai caché jufqu'à
préfent fous le mafque de la vertu ;
j'efpérois qu'il feroit éternellement ignoré
, mais auffi-tôt que ce malheureux prifonnier
a paru devant nous; mon forfait s'eft
retracé à mon imagination dans toute fon
horreur; il ne m'a pas été poffible de condamner
un infortuné moins coupable que
moi ; j'ai frémi ; je fuis defcendu d'une
place que je fuis indigne d'occuper , & je
demande les fupplices qui me font dus ;
magiftrats , que ma compagnie a fouillés
trop long - tems , c'eſt devant l'Etre qui
voit tout , devant ce Dieu terrible , feul
témoin de mon crime , devant cette affemblée
refpectable , trompée par mon
hypocrifie , que je m'avoue coupable , &
que je me livre à la jufte rigueur des loix.
Les juges gémirent de cette déclara-
Ciij54
MERCURE DE FRANCE.
tion ; ils chercherent à le fauver ; trente
ans de fagelle & de vertu leur parurent
mériter quelqu'indulgence ; Fitforth ofa
plaider contre lui- même , & les ramener
à la févérité ; il leur fit fentir les conféquences
d'une grace qu'il pouvoit obtenir
du fouverain . Quel domeftique , affuré
de s'enrichir par la mort de fon maître ,
en ménagera la vie , s'il peut efpérer d'éviter
le fupplice en fe conduifant mieux
à l'avenir ? Les juges convaincus pleurerent
& fignerent l'arrêt , & Fitforth les
bénit & le fubit .
VERS au fujet d'une Machine hydrau
lique très - puiffante , dont l'exécution
vainement tentée par differens méchaniciens
, fut regardée comme impoffible
pendant plus de cinq ans , & mife enfin
àfa perfection , contre l'attente des gens
de l'art ; par M. Gallonde , horloger du
Roi , aux galeries du Louvre , pour M.
le Comte de la Tour- Dupin , àfon château
de Saint - André- de - Cufac près
Bordeaux.
Loin du maître chéri qui regne fur ces rives ,
La nature , contraire à nos voeux les plus chers ,
OCTOBRE . 1769 .
5.5
Au fein de ces vallons nous retenoit captives.
Archimede nouveau , Gallonde rompt nos fers ;
Il commande , & nos flots élancés dans les airs ,
Au Dieu de ces climats vont porter notre hom
mage.
La Dordogne furprife accourt de fes rofeaux ,
Pour admirer de près ces prodiges nouveaux ,
Et Neptune indigné contre un art qui l'outrage ,
Dans les mains d'un mortel voit le fceptre des
caux .
MADRIGAL à Mlle Ratel , qui venoit
de chanter quelques couplets fur l'AIR
du Vaudeville d'Epicure.
EPICURE
philofophoir ,
Et par fes leçons vouloit plaire ;
Vous chantez , aimable Glycère ,
Vous faites ce qu'il apprenoit.
Par une route bien plus fûre ;
On vous voit obtenir un fuccès plus brillant ,
Et ce même plaifir que cherchoit Epicure
Vous le procurez en chantant.
Par M. Aviffe.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. de B.... auteur d'un recueil de
poëfies latines & françoifes , & de diverfes
obfervations relatives à la morale , à
la politique & à la littérature.
De l'art charmant d'Ovide il orna fon prin- E
tems ,
Mais bientôt , abjurant les goûts de fa jeuneſſe ,
Rival des lages de la Gréce ,
Il fçut braver la faulx du tems ,
Par M. le chevalier de L. · ·
DISTIQUE LATIN.
HUNC UNC Sophiæ femper traxerunt cultus , amor
que ;
Verum olli ingenium , veraque vita fuit.
Par M. S. C. R. D. S. A.
OCTOBR. E. 1769." 57
A S. E. Mgr le Marquis DE PAULMY
fur fa dignité de Lieutenant Général de
la Touraine.
Vos bontés , votre nom me font préfens fans
celle ,
Reconnoiffante & fenfible aux bienfaits ,
Mamufe eft toujours aux aguets
Sur tout ce qui vous intéreſſe .
D'un nouveau titre on vient de vous dotér.
Je vous dois compliment ; mais je fuis incertaine
Qui je dois aujourd'hui le plus féliciter
Ou de vous ou de la Touraine.
Parla Mufe limonadiere :
VERS de M. de la Louptiere à Mlle le
C ***
, qui quétoit à la paroiffe de St
Pierre-aux-Liens.
BELLE ELLE Quêteuſe , objet charmant ,
Pour gagner tous les cours , quels fecrets font les
vôtres ?
Etes -vous cet ange brillant-
C v
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Qui vint rompre les fers du prince des apôtres?
En fêtant les liens vous nous en donnez d'autres.
Une bourle à la main , un bouquet au côté ,
C'étoit toute votre parure ,
Vos charmes n'avoient pas un éclat emprunté,
Vous les tenez de la nature .
Une libérale ferveur
A notre ame ſe communique
Lorfque l'on vous voit prendre à coeur
Les intérêts de la fabrique ;
Comment refufer à vos voeux
Une affiftance fi légere !
L'avare devient généreux
Dans l'espérance de vous plaire.
Ce charitable don que vos mains ont reçu ,
Il faut qu'avec bonté vos regards nous le rendent
Ils feront indulgens , s'ils ont bien apperçu
Ce que les nôtres vous demandent.
A la même , fur ce qu'elle a brûlé des vers
compofés à fa louange.
LORSQUE votre main livre aux flammes
Le téméraire écrit qui vous peint notre ardeur,
Par ce modefte attrait vous enchantez nos ames
Mais que vous fert tant de rigueur
Et ce refus de nous entendre ?
OCTOBRE. 1769 . 59
Les tranfports que vos yeux ont fçu nous infpirer
Ont un caractére trop tendre ,
La fureur du bucher ne peut les dévorer ,
Vous les verrez toujours renaître de leur cendre.
MADRIGAL du même auteur , à Mefde
moifelles M*** , de Mantes fur Seine.
CHACUN , Voyant en vous l'heureux talent de
plaire ,
Vous prend pour les trois foeurs qui regnent à
Cythere.
Mais pour moi qui m'y connois bien ,
Je décide qu'il n'en eft rien ;
Votre deftin n'eſt pas femblable ,
Leur triomphe n'a l'air que d'une vérité ,
Le vôtre auroit l'air d'une fable
S'il étoit quelque jour fidélement conté.
PRIERE au laurier qui croit fur la
tombe de Virgile , dont M. D. L. C.
m'a envoyé des feuilles , qu'il en a cueillies
lui- même le 7 Août 1769 .
O RNEMENT fimple & précieux.
De la tombe où repofe un fublime génie ,
C vj
60
MERCURE
DE FRANCE
.
Et qui dois à fon feu de conferver ta vie
Dans des lieux où la mort tient fon empire af
freux ;
Laurier , que la foudre revère ;
Si jamais de mes pleurs , je mouillai les écrits
Du demi-Dieu qui dort fous ton ombre légere ;
De toutes leurs beautés , fi je fentis le prix ,
Accorde à mon efprit une noble affiſtance ;
Ecarte loin de lui le faux goût , l'ignorance ,
Fléaux plus dangereux que les brûl ins carreaux ,
Fais germer dans mon coeur cette ardeur ferme &
grande
Qui vainc tous les dangers que la gloire demande;
Fais que la bafle envie,au front double, à l'oeillfaux ,
N'y fouffle , en aucun tems , fon haleine étran
gere ;
Des amans des beaux arts donne moi le ſalaire ,
L'eftime du grand homme & la haine des fots .
Par M. Chố
D'UN
MADRIGAL.
UN inconnu , Life devient la femme:
Ses faveurs , que l'hymen enleve à mon efpoir ,
Que fes timides voeux deftinoient à ma flamme ,
Sa haine envain les difpute au devoir,
OCTOBRE. 1769 .
Loin de les exiger fans cefle ,
Si l'inftin& généreux d'une tendre pudeur
Guidoit ta defpotique ardeur ,
O rival de l'amour ! une amere triftefle
Remplaceroit foudain ton aveugle tranſport ,
Hymen , & ta délicateſſe
Seroit , entre fes bras , jaloufe de mon fort.
Par M. Repons , officier au régiment
des Gardes- Suiffes.
L'AMANT PASSIONNÉ. Ode.
AMOUR , dans quel défordre as - tu jetté mon
ame ?
Que je connoiffois mal tes dangereux plaifirs !
Loin de la fatisfaire , ils irritent ma flamme ,'
Et d'une ardeur plus vive animent mes defirs.
Rien n'éteindra jamais les feux que je refpire ;
Daigne au moins , Dieu propice , en foulager
l'excès,
De mes fens éperdus je te cêde l'empire.,
Siguale mon bonheur par de nouveaux fuccès.
Qu'an torrent de faveurs enivre ma tendreffe ;
Que mon coeur à longs traits en boive le poiſon
62 MERCURE DE FRANCE.
Amour , dans les tranſports d'une fi douce ivreffe
Non , tu ne faurois trop égarer ma raiſon.
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Septembre 1769 ,
eft pomme ; celle de la feconde eft la lettre
R ; celle de la troifiéme eft voyelle ,
& celle de la quatriéme eft lacet. Le mot
du premier logogryphe eft char , dans le
quel on trouve arc , car , ah , pour
la
crainte ; ah , pour la joie . Le mot du fecond
eft abeille , où fe trouve belle , Elie,
Bel , roi d'Affyrie , Abel , lie , ia , ail,
aîle , allée , Ea , nymphe métamorphofée
en ifle , Lia , Albi . Le troifiéme eft
chandelier , où l'on trouve lard de porcean
, de marfouin ou de baleine , Ali ,
chêne , ance , rade , haine , ancre , ancre de
vaiffeau , ancre du blazon , laine , ride, cidre
, an , cran , nid , l'air , air , morceau
de mufique , air du vifage , air de manége ,
l'enſemble de l'homme & du cheval ,
Elan , ail , Die , chien , ire , aine , partie
du corps , char , cire , cri , chaîne , reine ,
rene , Arc en Barrois ; Nil , Dile , cène ,
dernier repas de Jefus Chrift ; le Cid , -
1769. 63
Octob
1769
- vn
per
- tan
mo
lan
mon
, idée , chair ,
E.
nt belle ,
:r.
is aimer.
ondance ,
t ;
na réfidence.
e différence
délices ,
defirs ,
ices ,
ux plaifirs.
loufie ,
mes faveurs ,
des grands fei-
1
ndigent.
e les délivre,
ra
cat.
62 MERC
Amour, dans l
Non , tu ne fau
3
L'EXPLICA
énigme du l
eft pomme ;
tre R; cell
& celle de l
du premier
quel on tri
crainte ; ah
cond eft abi
Bel , roi d
aîle , allée ,
fée en ifle
chandelier ,
> ceau de n
chêne , ance
vaiffeau , ai
dre , an , c
de muſique
l'ensemble
Elan , ail
du
corps ,
rene; Arc
dernier re
OCTOBRE. 1769. 63
Inde , Laie , Cane , Elie , car , iiddééee ,, chair,
chaire , ciel.
ÉNIGM E.
TANTÔT laide , plas fouvent belle ,
Par mon utilité je me fais eftimer.
Tantôt douce , tantôt cruelle ,
Je me fais craindre , & je me fais aimer.
Je feme la terreur ainfi que l'abondance ,
Je ravage la terre en la fertilifant ;
A Paris coinme aux champs je fais ma réſidence.
Aux deux fexes par fois , fans nulle différence
J'offre un exercice amufant.
J'ai mille amans dont je fais les délices ,
De tous en même tems j'appaife les defirs ,
Je me prête à tous leurs caprices ,
Et je les fais nager dans les plus doux plaiſirs .
Sans exciter entr'eux la moindre jalousie ,
J'offre au premier venu mes fuprêmes faveurs ,
Du dernier des humains comme des grands feigneurs
,
Je contente la fantaisie.
1
Je reçois dans mon lit le riche & l'indigent.
De la faim , de la foif, tous deux je les délivre ,
2
Et je leur donne de quoi vivre ,
Sans leur prendre jamais d'argent.
54
MERCURE
DE FRANCE.
Avis au Lecteur.
Lecteur , fi de m'aimer il te prenoit envie
Que ce foit de loin feulement ,
Agis avec moi prudemment
Si tu veux conferver ta vie.
Par M. C. D. M.
LES
AUTRE.
Es doigs induftrieux de la frivolité
Pour orner votre tête , Aminte , me formerent , '
Et , pour en relever les charmes , la beauté ,
Les mains du dieu du goût fur elle me placerent.
Si vous vous remettez cet opéra bouffon
Que très-ingénument vous a conté Voltaire ,
Vous vous rappellerez facilement mon nom :
Car en moi d'Ifabelle on reconnoît la mere.
Ce n'eft pas , néanmoins , qu'entre elle & moi le
fort
Ait mis , pour cet effet , la moindre reflemblance;
Non , nous n'eûmes jamais auffi peu de
rapport :
Jugez vous- même ici de cette différence.
Elle parloit beaucoup ; je n'ai que peu de bec :
L'oeil contemploit fon fein s'agiter fans grimace ;
OCTOBRE . 1769 . 65
Mais, à l'aide d'un dard qui fe vend à l'i grec ,
Avec précaution on cache ma carcafle .
Pour n'avoir pas de barbe elle pafla , je crois ,
Quant àmoi jereflemble au plus horrible faune 3
Car, à peine j'exifte , Aminte , que , par fois ,
J'en ai , vous le favez , longue de demi -aune.
Si quelques papillons près d'elle voltigeoient ,
Elle prenoit plaifir à leur donner la chafle.
Pourrois- je être fans eux ! ah ! quel mal qu'ils fe
roient ,
J'y fuis trop attachée , & je les laiffe en place.
Je n'ai pas , je l'avoue , un fonds bien merveilleux,
Et c'eft-là feulement par oùje lui reffemble .
Quant à de tels défauts , on fait tout de fon
mieux ,
Ainfi qu'elle faifoit , pour les cacher , ce ſemble.
que
Lorſqu'ainfi que fa fille elle avoit dix - fept ans ,
Sans doute de fleurs elle étoit couronnée :
Pour moi , dès que je nais , je le fuis de rubans ,'
Et certes , en cela , je fuis fort bien montée .
ParF.... C. au greffe de l'hôtel- deville
de Paris.
66 MERCURE DE FRANCE .
J₁
AUTR E.
I ne fuis point de tout pays :
Mais dans ceux où je fuis en vogue ,
Je fuis utile au pédagogue
Autant & plus qu'aux amis de Cypris :
Je fuis pourtant l'objet d'une profonde étude
Pour ces derniers : la mode auffi bien que le goût
Combattent contre l'habitude
Pour me donner une attitude.
On n'en fçauroit venir à bout :
J'ai beau donner l'air ridicule ,
> Les vieux ne me reforment pas:
Les petits maîtres & les fats
Ont fur cela moins de fcrupule.
L'acceffoire chez moi l'emporte fur le fond,
Ma couleur eft preſque toujours la même
Mais dans plus d'une occafion
Je fuis d'une richefle extrême.
Le plus fouvent je ne fuis bon à rien.
Auffi , le plus fouvent , je fuis fans confiftance ,
Cependant je fais contenance
Et même je fers au maintien .
En eft - ce affez , Lecteur , pour me faire connoître
,
Qui , fûrement ; mais en tout cas ,
OCTOBRE. 1769. 67
S'il pleut, tu feras bien le maître
De t'enthumer ou ne t'enrhumer pas .
Par M. Parron , capitaine d'infanterie.
MON
AUTR E.
ON nom t'eft bien connu , bien fouvent q
le lis .
J'affemble les jeux & les ris ,
Et la cour & la ville.
Sans trop de vanité , je peux me dire utile :
Je vivois autrefois aux dépens de Vulcain ,
Il est vrai que non pain
Sentoit le goût de la fumée :
Mais à préfent , je vis d'une belle vallée.
Par Madame ***
LOGO GRYPH E.
Si j'avois plus d'un point d'appui ,
Je deviendrois tout -à-fait inutile ;
Je fuis fixe à mon domicile ,
Et cependant , où je fuis aujourd'hui
Sans avoir changé de demeure ,
On ne me verra plus , demain , dans un quarte
d'heure.
68 MERCURE DE FRANCE.
Je donne des avis certains
Aux plus favans phyficiens :
Quoique j'en change , on fe conforme ,
Et fans raifonner , l'on foufcrit ,
A tout ce que marque & preſcrit
Ma conduite qui n'eft nullement uniforme,'
Et c'eft précisément ce qui fait mon objet.
Mais fans chercher tant de tournure ,
Lecteur , allons d'abord au fait.
Neufs pieds compofent ma ftructure ,
En combinant tu trouveras le lieu
Qu'un voyageur cherche & defire
Avec bonne chere & bon feu .
Le fupplice effrayant , où l'affaffin expire ,
Un métier qui produit des ouvrages parfaits ,
Le fynonyme d'ouverture ,
Un bâtiment qui n'eft point un palais ,
Ni même , fans lui faire injure ,
Un beau morceau d'architecture :
Ce qu'on fait quand on va de Paris à Lyon ,
Dans le cheval , une allez rude allure ,
Un inconvénient , effet de la boiflon ,
L'amour du cerf, l'oifeau fymbole de la dupe
Un acteur dont on fait la réputation ,
Une fête où l'on ne s'occupe
De fes moeurs ni de fa raifon .
C'en eft affez , lecteur , il eft tems de me taire ,
Je retourne à ma fonction :
OCTOBRE . 1769. 69
Mets pourtant à profit ce confeil falutaire ;
Ne me reffemble pas , fi de ton caractere
Tu veux donner opinion .
Par M. Parron , capitaine d'infanterie,
AUTRE.
LECTEUR , ECTEUR , veux -tu me deviner ?
Je m'offre à tes regards & j'obícurcis ta vue ,
Je confonds la terre & la nue.
Dans mes replis , veux -tu m'examiner }
Je te donne un triple denier ;
Dans cette valeur numéraire
Tu trouveras l'utile & bonne chere ,
Et pour completer ton feftin ,
Un vin de vignoble lorrain.
Sans te donner la peine
De battre les bois & la plaine
Je t'offre un gibier rare , eftimé d'un gourmand ;
Et , comme on dit , après la panfe
Je te regale de la danfe ;
Ou bien d'un autre amusement,
Où l'on fait briller fon adrefle
En pratiquant la phyfique jufteffe.
Par un autre côté je ne fuis pas fi beau :
Car jefuis en proie au bourreau ,
Pour raifon de double baſſeffe,
70 MERCURE
DE FRANCE
.
En quatre lettres , l'on me fait
Du parlement anglois , un édit , un arrêt.
Avec trois , je deviens de ton fils l'époufée ,
Enfin je me tourne en rofée .
Mon effet , quelquefois , eft heureux ou fatal ,
En guerre, à plus d'un général .
Par Madame ***
AUTR E.
Sex pedibus, nafcor , fi me natura fecundet , EX
Optimus ; auxilium fi neget illa , malus.
In partes me fcinde duas : tibi prima fuavem
Dat tempeftatem ; turpe fecunda pecus.
Par M. R. D. L. G.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Recueil de Mémoires & Differtations qui
établiffent que c'eft par erreur & un
mauvais ufage que l'on nomme l'augufte
maifon qui regne en France , la
maifon de Bourbon , que fon nom elt
de France , & qu'entre toutes les maifons
impériales & royales regnantes ,
OCTOBRE. 169. 71
elle eft la feule qui ait pour nom de
famille le nom même de fa couronne ,
&c. avec cette épigraphe : Beata terra
cujus Rex nobilis eft. ECCLES . CAP . 10.
v . 8. A Amfterdam ; & fe trouve à
Paris , chez J. B. G. Mufier , fils , libraire
, quai des Auguftins , au coin de
la rue Pavée , in- 12. 183 pag.
CE recueil contient plufieurs piéces intéreffantes
; la premiere eft un mémoire
de M. Sallo qui examine fi on doit nommer
la Reine , Marie - Thérefe d'Espagne
ou Marie- Thérefe d'Autriche. Ce mémoi
re fut compofé en 1665 ; l'auteur , en
prouvant que le dernier nom eft celui qui
convenoit à la Reine , s'étend en mêmetems
fur les raifons qui doivent faire
donner le nom de France à la famille qui
en occupe aujourd'hui le trône ; on développe
ces raifons dans une differtation
qui fuit & qui eft de M. de Réal . La troifiéme
piéce eft un difcours lu le 25 Août
1760 dans une académie qui traite le
même fujet . Lorfque la nation éleva Hugues
Capet à la fouveraineté , les aînés
de fa maifon portoient depuis près de
deux fiécles le nom de France , à caufe du
duché ou marquifat de France qui leur
72 MERCURE DE FRANCE.
avoit été donné vers l'an 861. Hugues
Capet qui le portoit lui - même , le conferva
en changeant feulement fa qualité ,
au lieu de duc de France , il s'appella Roi.
Robert fon fils , Henri fon petit fils &
Philippe I qui regnerent fucceffivement
ne porterent aufi que leurs noms propres
avec l'addition du titre de leur dignité
royale . Cette coutume , établie fous la
premiere & la feconde race de nos Rois ,
fe maintint au commencement de la troifiéme.
Les defcendans de ces princes &
les maifons qu'ils ont formées ne furent
diftingués auffi que par leurs noms propres
& le furnom de quelque grand fief.
Au commencement du douzième fiécle
les furnoms tirés de la feigneurie , de la
dignité ou de l'office devinrent des noms
génériques & diftinctifs ; chaque chef de
famille en adopta un . Louis le Gros n'en
put prendre de plus illuftre que celui du
trône que fes ancêtres avoient occupé . Sa
branche s'appropria donc le nom de France.
Dans ce tems aucune des maiſons
fouveraines d'aujourd'hui n'exiftoit encore
dans ce rang fuprême . Robert, comte
de Clermont en Beauvoifis , fixiéme
fils de Louis IX , & par conféquent de la
maifon de France ne fut connu pendant
fa
OCTOBRE. 1769. 73.
fa vie que fous le nom de fon apanage.
Béatrix fa femme lui apporta la baronnie
de Bourbon l'Archambault , dont elle
avoit hérité ; cette baronnie paffa à l'aîné
de leurs trois fils en faveur duquel Charles
IV l'érigea enfuite en duché- pairie.
Cet aîné quitta alors le nom de Clermont
pour celui de Bourbon qui devint le titre
de fa famille , c'eft de lui qu'eft defcendu
Henri IV qui , en montant fur le trône ,
dûr prendre le nom diſtinctif de la fa •
mille , puifqu'il entroit dans tous les
droits de l'aîné & du chef. Ce volume eft
terminé par un extrait de la fcience du
gouvernement de M. de Réal , chap. IV.
fect. 2. n. 2. où il établit que le nom de
la maifon qui regne en France , en Espa
gne , & fur les Deux- Siciles eft de Fran
ce & non de Bourbon. Ces morceaux font
extrêmement curieux ; on ne peut que
favoir gré à l'éditeur qui les a raffemblés
dans ce recueil .
Expériences phyfiques & chymiques fur
plufieurs matieres relatives au commerce
& aux arts : ouvrage traduit de l'anglois
de M. Lewis de la fociété royale
de Londres ; par M. de Puifieux . A faris
, chez Defaint , libraire , rue du
Foin St Jacques,33 vol. in- 12.
I. Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eft un recueil d'expérien
ces relatives aux arts chymiques , faites.
dans le cours de plufieurs années . M. Lewis
ayant reconnu que le plus grand obftacle
qui s'oppofe aux recherches de cette
efpéce , eft le défaut d'un laboratoire
convenable , commence par indiquer les
moyens de fe procurer à peu de frais un
appareil de fourneaux commodes & faci-.
les à manier . Il préfente enfuite l'hiftoire
de l'or & des différens arts & métiers qui
en dépendent . Il entre d'abord dans des
détails fur la couleur , la pefanteur & la
ductilité de ce métal : ce qui le conduit
à traiter de la maniere dont l'employent
les batteurs , les tireurs d'or & les do-
Leurs ; les expériences chymiques viennent
après ; il s'arrête fur l'hiftoire minérale
de ce métal & fur la chymie. Cette
branche de chymie eft la premiere qu'on
ait confidérée comme une fcience philofophique.
Dans toutes les autres , les faits
ont précédé les raifonnemens & les fpéculations,
L'alchymie étoit fpéculative
dès fon origine ; les adeptes ont fuppofé
que la nature tendant à la perfection dans
tous fes ouvrages , vifoit à produire de
l'or en formant les métaux ; que les plus
vils n'avoient manqué à être de l'or que
par la furabondance ou le défaut de quelOCTOBRE
1769. 75
que élément particulier dans leur compo
firion , & que l'art pouvoit corriger ces
défauts & perfectionner l'ouvrage qu'elle
avoit commencé. Cette partie de l'ouvrage
de M. Lewis eft très- curieufe ; elle
eft fuivie d'expériences fur la converfion
des vaiffeaux de verre en porcelaine, qui
fervent à établir les principes de cet art.
L'auteur examine enfuite les différentes
machines à vent dont on fe fert pour faire
paffer un courant d'air dans les fourneaux
par le moyen d'une chûte d'eau ; ces détails
tendent à la perfection de ces machines
, & à les rendre capabies de fournir
commodément les quantités confidérables
d'air que demandent les fourneaux à
fufion . L'hiftoire des couleurs eft traitée
avec beaucoup d'étendue ; il en eft de
thême de la platine , cette fubftance métallique
finguliere qui a du rapport avec
For dans plufieurs particularités remarquables
, & que quelques - uns ont appellé
pour cette raifon or blanc ou huitième
métal. M. Lewis ne laiffe rien à deficer
fur cet objet ; il recueille tous les traités .
qu'on a publiés fur la platine ; il jette un
cil attentif fur toutes les expériences
qu'on a faites ; il approfondit lui-même
quelques- unes des propriétés de c métal
Bij
76 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire , qu'on n'avoit encore fait
qu'entrevoir ; & lorſque les détails & les
mémoires qu'il ramaffe , diffèrent entre
eux & lui laiffent des doutes ; il fait de
nouvelles expériences à l'aide defquelles
il parvient à les lever. Nous nous bornons
à indiquer les matieres de cet ou
vrage curieux & favant ; il mérite d'être
lu ; il joint à la chymie l'hiftoire des arts
qui en dépendent : il peut être utile aux
Quvriers , aux artistes & aux commercans
.
Etat actuel ou tableau de l'Empire Ottoman
, où l'on trouve tout ce qui concerne
la guerre , le gouvernement civil
des Turcs , la religion , les grandes
charges & dignités de l'empire , nouvelle
édition . A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez la veuve Duchefne
, rue St Jacques , au - deffous de la
fontaine St Benoît , au temple du goût
in-12. 310 pag, Prix 1 liv, 10 f.br.
Le but de cet ouvrage eft de donner
une idée de l'Empire Ottoman ; on y trai
te fucceffivement de la religion , de la
milice , du gouvernement civil & des
charges & premieres dignités de l'empire;
l'auteur à prifé dans les relations les plus
OCTOBRE . 1769. 77
eftimées , & dans les écrits de ceux qui
ont pallé plufieurs années en Turquie.
Quoique le mariage ne foit chez les Turcs
qu'un contrat civil où leurs prêtres ont
peu de part , on ne laiffe pas que de le
mettre dans la partie de la teligion . Les
contrats ne font fignés que par le juge qui
y appoſe fon fceau ; ils ne renferment que
les noms des contractans , & la fomme
que le mari promet de donner à la femmepour
le prix de fa virginité. Les Turcs,
comme l'on fçair , peuvent avoir juſqu'à
quatre femmes légitimes qui doivent
chacune être admifes dans le lit de leur
mari une fois par femaine . « Lorfque les
» femmes ne font pas contentes de leurs
" maris, & qu'elles demandent la diffo-
» lution de leur mariage , elles vont trou
» ver le juge pendant l'audience ; elles
» déchauffent un de leurs fouliers & le
renverfent pour fignifier ce qu'elles n'o-
» feroient dire. Le juge envoie auffi-tôt
» chercher le mari : il entend les raifons
» de part & d'autre ; & fi la femme per-
» fifte à demander la diffolution du mariage
, il la condamne à perdre fa dot ,
» rompt le contrat , & lui permet de fe
pourvoir d'un autre époux : le mari a un
femblable privilége , mais il eft obligé
19
"
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE.
de
payer à la femme qu'il répudie , la
» dot qu'il lui a promife . » Les émirs fe
difent tous parens de Mahomet ; ils por
tent up turban vert qui eft la couleur du
prophète, Le Nakib , qui eft leur chef , a
droit de vie & de mort fur tous ceux qui
lui font foumis ; l'envie d'acquérir de
nouveaux fujets le rend très - facile à faire
des émirs ; il y en a très- peu qui foient en
état de prouver qu'ils defcendent de Mar
homet , auffi font- ils moins refpectés aujourd'hui
, il en coûte la main à celui qui
frappe un émir ; mais on trouve le moyen
d'éluder cette loi , en lui ôtant fon turban
vert qu'on baife avec refpect ; on le bat
enfuite tant que l'on veut , & lorfqu'on
eft fatisfait, on baife de nouveau le turban
qu'on lui remet fur la tête .
On trouvé quelques détails fut le ferrail
du grand Seigneur : les femmes qui
font deſtinées à fes plaifirs font féparées
de toutes les autres & renfermées dans de
grands appartemens qui ne s'ouvrent
qu'au fultan. Des eunuques noirs veillent
fans ceffe far elles , & puniffent féverement
leurs moindres fautes ; à peine
leur accordent - ils la permiffion de fe
promener dans les jardins ; alors ils font
fermés à toutes les autres femmes ; les
OCTOBRE. 1769 . 49
"
jardiniers fe rangent autour des murailles
avec de longs bâtons au bout defquels
font attachées de longues piéces de toile
qui forment une efpéce de murs entr'eux
& ces filles ; les eunuques font i jaloux
que s'ils s'apperçoivent qu'un jardinier
regarde par les ouvertures de la toile , ils
lui coupent fur le champ la tête. « Quand
le grahd . Seigneur paffe dans l'appar
tement des femmes , tons ceux qui le
fuivoient , demeurent à la premiere
porte qui eft gardée par les eunuques
» noirs , & il eft même défendu aux eunuques
blancs d'y entrer. S'il arrive
» que quelque fultane tombe malade ,
» il faut avoir la permiffion du prin-
» ce pour y faire entrer le médecin qui
eft toujours accompagné de quatre eus
naques noirs , fans compter ceux qui
» marchent devant pour faire retirer tou
» tes les filles , de peur que le médecin
» n'en voie quelqu'une. Celle qui eft
» malade s'enferme de telle forte dans le
» lit qu'elle a le vifage tout couvert auffi
» bien que le corps . Elle a feulement le
bras droit hors du fit , convert d'un
» crêpe noir , & lorfque le médecin veut
» lui tâter le poulx au travers du crêpe ,
» il faut qu'il tourne la tête de l'autre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» côté , ne lui étant pas permis de la voir,
» ni même de l'interroger. » Les femmes
ne fortent jamais du ferrail que lorfque
le grand Seigneur les mene à la promenade
avec lui ; leur carroffe eft fermé
quoiqu'elles foient toutes voilées avec
foin ; & lorfqu'elles entrent dans le carroffe
, on rend des toiles depuis la porte
du ferrail jufqu'à la portiere , afin que le
cocher ne les voie point. Vingt cinq ou
trente muets courent devant à toute bride
, l'arc à la main, pour faire retirer tout
le monde. Les eunuques font toujours
choifis extrêmement hideux ; on leur
donne le nom des plus belles fleurs , comme
narciffe , hyacinthe, rofe , & c. afin que
les femmes qui les appellent ne prononcent
rien qui ne foit agréable. Nous ne
nous arrêterons pas davantage fur cette
production qui offre des détails intéreſſans
& curieux .
Correfpondance familiere & politique entre
Mylord R*** & le général C *** fur la
Atuation préfente de l'Angleterre. A
Amfterdam ; & ſe trouve à Paris , chez
Prault , fils aîné , libraire , quai des
Auguftins ; in 12. 463 pag. Prix 2 liv.
10 fols broché.
OCTOBRE. 1769. 81
Le lord R *** & le général C ***
font depuis long tems unis par l'amitié ;
le dernier a été miniftre pendant quelques
années ; il ne s'eft retiré que pour le délivrer
du chagrin de fe voir fubordonné
à un miniftre qui , peut- être avec de bonnes
intentions , ne paroît avoir que des
projets dangereux , & ne confulte'& n'écoute
perfonne ; il parle du célébre M. P.
Il en donne une hiftoire affez préciſe
mais qui montre les routes qui l'avoient
conduit à ce rang. Il déclamoit avec véhémence
dans la chambre des communes
contre toute guerre fur le continent ; il
rappeloit la ftipulation faite avec la maifon
d'Hanovre lorfque George I. monta
fur le trône , par laquelle il fut arrêté définitivement
que l'Angleterre ne feroit
tenue d'entrer ni directement ni indirectement
dans aucune guerre pour la confervation
des poffeffions de cette maiſon
en Allemagne. La cour le craignit , &
fous le prétexte de récompenfer fes talens
fupérieurs elle l'appela au miniftere ; il
changea de langage ; à la fin de la guerre
on le remercia de fes fervices ; fon inaction
lui déplur ; il fidufage de fon crédit
fur le peuple , parut à la tête des mécontens
; la cour crut devoir le rappeler au
Dv
32 MERCURE DE FRANCE
maniement des affaires ; il ne voulut reprendre
le gouvernail qu'à certaines conditions
; fon éloquence parla long- tems
dans la chambre des communes en faveur
des colonies ; il fit abolir les droits du
papier timbré. Son crédit augmenta ; la
cour voulut ſe l'attacher , & l'arracher à
fa popularité ; on l'éleva à la pairie ; on
lui ferma par là la chambre baffe où il
avoit beaucoup d'afcendant ; il monta à
la haute , où il éprouva fouvent des con
tradictions : cette élévation diminua la
confiance que le peuple avoit en lui . Les
deux Anglois , dans cette correfpondance
familiere , s'entretiennent librement des
affaires publiques de l'Angleterre , exa→
minent ce qui fe paffe ; approuvent ou
blâment la conduite des miniftres ; rai
fonnent fur les motifs de leurs entrepri
fes , fur les fuites qu'elles peuvent avoir;
parcourent routes les branches de l'admi
niftration , & s'expliquent en hommes.
inftruits , avec cette liberté qu'infpirent
la confiance & l'amitié. Témoins des évé
nemens , ils fe communiquent les réflexions
qu'ils leurent naître , & ne crai
gnent point d'avou u'ils fe font frompés
quelquefois dans les jugerens qu'ils
ent portés ils entrent dans beaucoup de
th
OCTOBRE. 1769. 83
détails fur l'affaire du Siear Wilkes ; dès
le commencement ils le regardent comme
un homme dangereux , que des perfonnes
font agir en fe cachant derriere le
rideau ; ils changent enfuite d'avis ; ils
admirent fa fermeté , & citent quelques
traits qui lui font honneur , tel eft entre
autres l'emploi qu'il fit des 1000 livres
fterling qu'un homme lui laiffa par teſtament.
Il chargea fur le champ fon avocat
de les diftribuer à vingt - quatre pauvres
familles du comté de Middleſex . Cette
affaire finguliere qui dure encore & fait
l'entretien de toute l'Angleterre , eft envifagée
de mille manieres différentes ; les
deux amis qui s'élevent quelquefois audeffus
des préjugés , l'examinant avec une
forte d'impartialité , penfent qu'elle peut
fervir au maintien des libertés de la nation
, parce qu'un jugement fera loi &
confirmera l'ancienne , qui peut en avoir
befoin , puifqu'on a porté jufqu'à préfent
bien des atteintes à la grande chartre du
roi Jean. Cet ouvrage eft très intéreſſant;
les circonstances préfentes ajoutent furtout
beaucoup à cet intérêr ; il fait connoître
l'état actuel de l'Angleterre , fes
embarras , fes reffources ; les deux cordefpondans
font inftruits , mais ils paroi
D vj
34 MERCURE DE FRANCE.
fent quelquefois fe livrer trop à leur imagination
, lorfqu'ils fe mêlent de prévoir
les événemens , de pénétrer les projets
des miniftres ; fouvent ils leur en fuppofent
auxquels vraisemblablement ils n'ont
jamais penfé ; on peut en enfanter quel-.
ques-uns , mais il faut pour qu'un miniftre
s'y livre & les fuive , qu'il voie la
poffibilité de l'exécution ; un homme accoutumé
à réfléchir fur les chofes qui fe
paffent devant fes yeux & auxquelles il a
fouvent part , ne néglige pas de confidérer
les moyens , & rarement il fe détermine
fans en avoir de certains. Les auteurs
n'ont pas affez fait cette réflexion ;
ils femblent être toujours partis de celleci
, quoiqu'ils ne l'aient appliquée qu'au
Sieur Wilkes. « La nature ébauche beaucoup
de grands hommes , mais il en eft
» peu qu'elle acheve . Mere équitable ,
» elle s'attache à diftribuer fes dons avec
égalité . Ce n'eft donc que par un effort
» extraordinaire qu'elle raffemble des
» qualités fupérieures dans certains hom-
» mes dont elle fait des enfans privilégiés
; mais il lui faut des fiécles pour
»fe fatisfaire fur ce point » La réflexion
des deux amis eft juſte , mais les conféquences
qu'ils en tirent ne l'eft point. I
99
OCTOBRE. 1769. 85
n'eft pas néceffaire d'être un de ces enfans
privilégiés de la nature pour fentir
les difficultés d'un projet. Un grand
homme travaille à les vaincre , & pour
cela il a befoin d'être aidé par les circonftances.
Un demi - grand homme eſt rebuté
par les obftacles , & abandonne tour;
l'homme ordinaire peut imaginer de
grandes chofes , mais il ne fe charge pas
de l'exécution ; celui qui s'y laiffe féduire
& s'en charge ne voit rien d'impoffible ,
& n'eft qu'un fot ou un fou.
.
Hiftoire naturelle & civile de l'ifle de Minorque
, traduite fur la feconde édition
angloife de J. Armstrong. A Amfterdam
, chez Arkftée & Merkus ; & à
Paris , chez de Hanfy le jeune , rue St
Jacques , in- 12 . 288 pag .
C'eſt le féjour que l'auteur anglois de
cet ouvrage a fait dans l'ifle de Minorque
qui lui a infpiré le deffein d'en écrire
l'hiftoire. Il commence par donner une
courte defcription de l'ifle ; elle étoit une
de celles qui compofoient autrefois le
royaume des Baléares , connue depuis
fous le nom de Majorque ; elle pafla avec
les autres fous la domination des peuples
du Nord , qui y regnerent depuis la 421 °
86 MERCURE DE FRANCE.
année de l'ére chrétienne jufqu'à la 790 €.
que les Sarrafins s'en rendirent maîtres ;
;;
ceux - ci en furent chaffés par Charlemagne
, fur qui ils les conquirent de nou- .
veau. Jacques I ' , roi d'Arragon , foumit,
les ifles Baléares qui , en 1343 , furent:
enfin abſolument réunies à la couronne
d'Arragon ; les Anglois firent la conquête
de Minorque en 1708 , pendant la guerre
de la fucceffion d'Espagne , & la conferverent
à la paix d'Utrecht. Telle est l'hiftoire
de cette ifle ; l'auteur en donne en-.
fuite la defcription topographique ; it
s'étend fur les moeurs des habitans , le
gouvernement , le commerce , l'hiſtoire
naturelle , les antiquités , ce qui lui fournit
des chapitres affez intérellans . Les
Minorquains vivent aujourd'hui dans
l'indolence ; ils ont perdu la valeur de
leurs ancêtres , dont à peine peut- être ils
confervent le fouvenir , leurs femmes ne
favent ni lire ni écrire , c'eft à la jaloufie
des hommes qui craignent qu'elles ne
deviennent intrigantes qu'il faut attribuer
leur incapacité. « Leurs amans font
très affidus auprès d'elles ; ils paffent la
» nuit fous leurs fenêtres , à rafraîchir
comme dit Shakefpéar , l'air de leurs
» foupirs , & celui- là s'eftime tres heu
reux qui en eft quitte pour an rhume
1
OCTOBRE . 1769 87
"
99
» ou pour un membre caffé dans ces aven-
» tures nocturnes. Car les Dames favent
» que plus elles maltraitent leurs amans,
plus ils font bons maris . Mais cette
complaifance eft pour l'ordinaire de
» courte durée , & le mariage n'eft pas
» plutôt célébré que l'époux leve le maf-
» que & traite fa femme en vrai tyran . »
Pendant le carnaval les Dames s'amufent
à jeter des oranges à leurs amans ; celui
qui en a un oeil poché , ou une dent caffée
, regarde cela comme une faveur . Tous
ces infulaires ont le teint très bafanné ;
mais les femmes & les enfans ont les
traits réguliers , les yeux & les cheveux
noirs , les dents extrêmement blanches .
Lorfqu'un enfant a les yeux gris ou bleux
& les cheveux blonds , le pere ne manque
pas de foupçonner fa femme d'infidélité,
& chaque Anglois qui vient chez lui , lui
femble un amant fecret & favorifé . Les
femmes fe marient à treize ou quatorze
ans , quelquefois plutôt , & ceffent d'avoir
des enfans à vingt - quatre ou vingtcinq
ans. « Lorfqu'on falue une femme ,
elle fe contente de répondre à votre
politeffe par une inclination de tête.
» Le plus grand affront qu'on puiffe leur
faire , eft de les embraffer on de leur
baifer la main en préfence de témoins,
"
"
88 MERCURE DE FRANCE.
» & elles vous diſent : mira y no toca,
regardez moi , mais ne me touchez
» point. »
" ·
Difcours fur le préjugé qui note d'infamie
les parens des fuppliciés , avec une lettre
fur l'éloquence ; par M. Sabatier ,
profeffeur d'éloquence au collège de
Tournon. A Lyon , chez les Fr. Periffe ,
in 4°. 35 pages .
Ce difcours , qui réunit la force du
ftyle & les mouvemens pathétiques eft
fur un fujet bien intéreffant ; on voit avec
plaifir que M. Sabatier tourne les belleslettres
vers des objets utiles ; il a tenu
cette route dans la compofition de fes
odes ; il attaque aujourd'hui un préjugé
cruel , & fait voir dans ce difcours qu'il
eft contraire à la juſtice & au bien de l'état.
Dans l'exorde , l'orateur s'éleve contre
les préjugés , en avouant qu'on doit
refpecter ceux mêmes qui font barbares ,
lorfqu'ils tiennent à la conftitution de la
monarchie ; ils font , dit- il , comme ces
colones de mauvais goût dans un bâtiment
; elles choquent la vue , mais on ne
fauroit les ôter fans caufer la ruine de l'édifice
. Le préjugé qui note d'infamie
les
parens des fuppliciés , ne mérite pas
OCTOBRE. 1769. 89
*
le moindre ménagement. Je vais par-
> ler en faveur des malheureux qu'un vil
» préjugé condamne à l'opprobre , leurs
>> gémillemens ont retenti dans le fond
» de mon ame ; c'eft donc toi que je dois
» invoquer , ô tendre humanité ! inſpiremoi
ces élans du coeur qui font triompher
la raifon ; fais- moi fentir ces mou-
» vemens rapides & vigoureux , qui font
» les plus fûres armes de l'éloquence. »
Dans la premiere partie, M. Sabatier s'attache
à faire rougir les hommes de leur
injuftice à l'égard des parens des fuppliciés
, & raflemble une infinité de raifons
pour détruire ce préjugé. « Je ne puis
"
"
penfer au fort des perfonnes qu'il op-
» prime , fans être ému de compaffion .
» Souffrir l'opprobre qu'on mérite eft un
» état horrible & pourtant jufte ; mais
» endurer l'humiliation pour les crimes
» d'un autre , partager fon infamie , effuyer
, quoiqu'innocent , une peine
plus rigoureufe que la mort ; attirer fur
» foi , quoique vertueux , les dedains &
» les mépris d'une nation entiere ; être
privé du droit le plus cher à un citoyen ,
» celui d'être eftimé de fes femblables
» qu'on a fervis ; être obligé de les fuir
» comme des ennemis & des perfécuteurs
; fe confiner dans la folitude la
"
90 MERCURE DE FRANCE.
"
plus affreufe , & trembler que fon filen
» ce ne parle ; être pur comme le jour &
» n'ofer le regarder , de peur qu'il ne re-
» trace l'opprobre qu'on traîne par - tout
cet état fait frémir ; c'eft pourtant celui
» qu'éprouvent des citoyens vertueux.
» Eft- ce chez des Sauvages , chez les Hu-
» rons ou les Hottentots que la vertu fup
bit le fort du crime ? Non , c'eft parmi
» une nation polie qui fait gloire d'aimer
» les arts & l'humanité , & qui pourtant
» fe deshonore fous le joug du préjugé le
» plus barbare. »
Dans la feconde partie l'orateur prouve
combien ce préjugé eft contraire au bien
de l'état , il fait fortir de la patrie, des citoyens
dont elle pourroit avoit befoin un
jour. M. Sabatier cite l'exemple de Camille
, fans lequel Rome étoit prife par
les Gaulois , & voici comme il préfente
ce trait. « Les Gaulois font aux portes de
Rome; ce capitole qui lui promettoit
» l'empire de la terre eft prêt de tomber
» en poudre ; tremble , orgueilleufe répu-
» blique : la foudre que tu lançois va re-
» tomber fur toi - même : envain tu com-
» ptes autant de foldats que d'hommes
» autant de héros que de foldats , tu tends
» les mains aux fers qu'on te deftine ; un
feul bras peut te fauver : c'eft celui de
>>
OCTOBRE . 1769. ༡༣
» Camille qui , mécontent de ton ingra- .
» titude , languit chez les Ardeates . Le
» malheur éclaire le peuple & le fénat ,
» on répare les torts faits à Camille ; il
39
"
révient ; la gloire le précéde , la con-
» fiance fait les Romains , la terreur les
» Gaulois ; la mort retourne vers ceux
qui la répandoient ; les murs du capi-
» tole s'arrêtent fur le penchant de leur
ruine , la victoire y vole , les releve ,
» s'y aflied , & l'afpect de Camille fait
» fuir ces armées nombreufes que la waleur
alloit couronner . Si Camille eut
» été inflexible , Rome périffoit pour s'ê-
» tre privée du feul foutien qu'elle pou-
» voit attendre . Que favons nous fi nous
» ne ferons pas dans le cas d'un homme
qu'une opinion injufte oblige de s'expatrier
? Le préjugé qui le bannit eft
donc contraire au bien de l'état ; il doit
également envifager les reffources qu'il
» a , & celles qu'il peut avoir »
"
Ce difcours eft fuivi de notes que les
lecteurs liront avec plaifir , & d'une lettre
fur l'éloquence à M. Auger , profeſfeur
au collège de Rouen , dans laquelle
M. Sabatier combat quelques réflexions
que le profeffeur a mifes dans une lettre
inférée dans le Journal d'Education ; les
bornes de cet extrait ne nous permettent
92 MERCURE DE FRANCE.
point d'entrer dans des détails à ce sujet ;
le difcours , les notes & la lettre méritent .
d'être lus.
C
Continuation des caufes célèbres & intéreffantes
, avec les jugemens qui les ont
décidées ; par M. J. C. de la Ville
avocat au parlement de Paris , & affocié
de l'académie royale des belleslettres
de Caen. A Paris , chez Leclerc,
libraire , quai des Auguftins , in - 12 .
tome 3. Prix 3 liv. rel.
Ce troifiéme volume de la continuation
des caufes célébres n'eft pas moins
intéreffant que les deux premiers dont
nous avons rendu compte dans le tems ;
les deux caufes qu'il renferme font trèscurieufes
; dans la premiere il s'agit de
décider fi des voeux de religion arrachés
par la contrainte , & contre lefquels la
victime avoit réclamé , pouvoient rendre
nul un mariage contracté après cette réclamation
, & fi les enfans qui en étoient
nés devoient être privés du droit de citoyens
, parce que leur pere étoit mort
avant la décifion de cette affaire . Nous
rapporterons fuccinctement le fait. Chrif.
tophe de Aubrior avoit perdu de bonne
heure fes parens ; fon pere étoit mort emOCTOBRE.
1769. 93
1
poifonné ; fa mere , de concert avec un
amant, avoit commis le crime ; tous deux
avoient été condamnés à la mort ; l'amant
feul l'avoit fubie ; la femme avoit
évité le fupplice par la fuite, Son beaufrere
Jean de Bonneval , qui avoit eu l'adreffe
avant que le crime fût découvert ,
de marier fon fils à Mlle de Aubriot , lui
donna un afyle dans lequel il la fit bientot
périr par fes mauvais traitemens.
Chriſtophe , pendant ce tems , étoit dans
l'abbaye des chanoines reguliers de Saint
Jacques à Provins ; on lui avoit fait prendre
l'habit de novice ; on youloit abfo
lument en faire un religieux pour laiffer
tout le bien de fa maifon à fa foeur
époufe d'Antoine de Bonneval . On lui
avoir donné un précepteur qui étoit chatgé
de lui infpirer du goût pour la vie religieufe
; les moines , complices du projet
de l'oncle , le traitoient avec la plus
grande douceur ; on l'admettoit à la table
des profès ; on le difpenfoit des offices ,
& il paffa , à chaffer , tout le tems de fan
noviciat : le jour où il devoit faire profeffion
arriva ; il montra encore de la répugnance
; fon oncle le fit venir chez lui,
& jura qu'il le poignarderoit s'il refufoie
de prononcer fes voeux le lendemain :
Chriftophe n'avoit que feize ans ; il étoit
94 MERCURE DE FRANCE.
accoutumé à trembler devant fon oncle ;
il promit ce que l'on voulut ; on le reconduifit
, non pas au couvent , mais dans
un cabaret voifin , qui a encore pour enfeigne
la levrette ; on lui fait paffer la
nuit à boire ; le lendemain , on be revêt
d'une foutane & d'un furplis , on le conduit
du cabaret à l'églife , où le malheureux
, étourdi encore par les vapeurs du
vin , prononça les voeux qu'on lui dicta ;
l'acte de cette prétendue profeffion fut
écrit fur une feuille volante , & ne fut
point inféré dans les regiftres de l'abbaye.
M. de Bonneval obligea fon neveu
de lui écrire qu'il étoit content de fon
fort , & mourut peu de tems après . Auffitôt
des oncles maternels de Chriftophe
vinrent reclamer l'héritage du jeune
moine en vertu d'un teftament qu'ils lui
avoient fait faire avant fa profeffion .
Antoine de Bonneval le leur refufa : la
querelle s'échauffa , & Chriftophe , pour
les mettre d'accord , protefta contre fes
voeux , rentra dans le monde où il fe maria.
On lui difputa fes biens ; il fe pourvut
à Rome , & obtint un bref adreffé à
Pofficial de Sens , contenant tout à la fois
la difpenfe de fes voeux , la claufe de la
réhabilitation de fon mariage & de légi-*
timation d'un enfant qu'il venoit d'avoir;
OCTOBRE. 1769. 95
l'official jugea qu'il étoit moine ; de Aubriot
appella ; fon beau - frere obtint un
refcrit de la cour de Rome qui déléguoit
l'official de Laon pour faire droit fur l'appel
; de Aubriot en appella comme d'abus
; le parlement ordonna qu'à frais
communs , les parties feroient venir un
nouveau refcrit adreffé à l'official de Paris
& au fupérieur du monaftere de Sainte
Genevieve de la même ville. Le refcrit
fur obtenu ; les juges délégués rendirent
de Aubriot au fiécle , lui permirent de
célébrer de nouveau fon mariage ; ce
qu'il fit effectivement. Son beau frere obtint
un quatriéme refcrit qui délégua de
nouveaux juges ; de Aubriot appeila encore,
& mourut fans voir la fin de fon
procès ; fa veuve , qu'il laiffoit avec trois
enfans , le pourfuivit avec fermeté ; elle
le gagna enfin
par un arrêt du 11 Juillet
1658.
La feconde caufe eft récente ; elle fut
jugée au grand confeil le 7Septemb . 1763 .
Il y étoit queftion de Balthafar Caftille
qui , après avoir paffé trente-fix ans dans
le monde , s'étant marié , ayant eu trois
enfans , avoit été réclamé par l'abbaye
d'Orval , commereligienx profès , enlevé
par lettre de cachet , conduit dans ce cou
96 MERCURE
DE FRANCE
.
vent où il étoit mort . Sa veuve qu'on
avoit traitée auffi cruellement , en l'enfermant
à Sainte- Pelagie , & qui avoit été
dépouillée de toute fa fortune , demanda
à l'abbaye de Clairvaux des dommages &
intérêts. Cette affaire finguliere eft affez
connue pour que nous nous difpenfions
de nous y arrêter, Ms Gerbier , qui plaidoit
pour la veuve , défendit fes intérêts
avec cette éloquence & cette force de raifonnement
qui lui font fi naturelles. M.
l'Oiseau de Mauléon publia un mémoire
en fa faveur que M. de la Ville a confervé
, anh que le difcours éloquent de M.
de la Briffe , avocar général . L'arrêt con,
damna l'abbé de Clairvaux aux dépens &
àpayer 60000 livres à la veuve & à fa fille.
Le recueil des caufes célébres offre peu
de volumes auffi intérellant que celuici
; on ne peut que favoir gré de fon
travail au continuateur , & l'exhorter à le
continuer. I invite MM . les avocats fes
confreres à lui faire paffer leurs mémoires
dans les grandes affaires , & de les lui
adreffer , en affranchiffant les paquets , rue
Beaubourg , vis - à - vis le cut de fac des
Anglois à Paris , ou chez fon libraire qui
vend les deux autres volumes de cette
continuation , dont le premier vient d'être
OCTOBRE . 1769. 97
tre réimprimé , & augmenté de piéces intéreflantes
qui n'ont été recouvrées que
depuis la premiere édition .
L'Ecole de la Fortification , ou les élémens
de la fortification permanente ,
reguliere & irréguliere , mis dans un
ordre plus méthodique qu'il ne s'eft
pratiqué jufqu'à préfent, pour fervir de
fuite àla fcience des ingénieurs deM.Belidor
: avec deux nouvelles méthodes de
fortifier une place , plufieurs nouveaux
ouvrages , beaucoup de remarques , de
planches , &c. par Jofeph de Fallois ,
major du corps des ingénieurs , inftructeur
dans les mathématiques & l'art
militaire de S. A. S. Electorale de Saxe,
&c. membre de l'académie des Arcades
à Rome , & membre honoraire de la
fociété électorale d'agriculture . A Leip
fick ; à Drefde , chez George - Conrad
Walther , in-4°•
La plupart des ouvrages que nous avons
fur la fortification ne préfentent pas des
principes fuivis & développés avec méthode
pour les jeunes militaires ; le traité
de la fcience des ingénieurs , par M. de
Belidor , tout ample qu'il eft , n'eft point
encore complet , puifqu'il ne traite point
I. Vol. E
48 MERCURE DE FRANCE .
des principes & des régles de la fortification.
Cette partie de la fcience du génie
fe divife en fortification paffagere & en
fortification permanente. M. le chevalier
de Clairac a parlé fuffifaminent de la premiere
dans fon Ingénieur de campagne ;
M. de Fallois y renvoie fes lecteurs , &
fe borne à la fortification permanente qui
fe divife en réguliere & irréguliere . Son
ouvrage traite fucceffivement de l'une &
de l'autre ; il commence par définir les
parties qui forment les ouvrages de fortifications
, & celles qui compofent l'enceinte
d'une place ; il fait marcher l'hiftoire
de l'art avec les principes ; ceux - ci
font naturellement déduits de celle - là .
Il s'étend enfuite fur la maniere de tracer
fur le papier tous les ouvrages de
fortification , felon les trois fystêmes
de M. de Vauban , ce qui le conduit
à la pratique. Il termine cette premiere
partie par propofer deux nouvelles
méthodes de fortifier une place , pour parer
l'effet du ricochet & rallentir confidérablement
celui des bombes Selon ces
nouvelles méthodes la fortification ferviroir
encore à deux fins ; la premiere à
dérober la difpofition réciproque des différens
ouvrages à l'ennemi , à le forcer
d'éloigner fon camp & la circonvallation
OCTOBRE. 1769. 99
le plus loin poffible , & à le contraindre par.
là à de plus grands travaux, & à avoir plus
de monde. La feconde , à garder , pour
ainfi dire , fa plus grande défenſe en ellemême
, de maniere que l'ennemi feroit
obligé de détailler fes attaques , de s'établir
fur un ouvrage pour pouvoir attaquer
l'autre qui , jufqu'alors , n'auroit pu
être découvert par fes batteries . Il faut
lire ces détails dans l'ouvrage même . La
fortification irréguliere eft l'objet de la
feconde partie ; l'auteur la divife en plufieurs
articles , & y applique les principes
de la fortification réguliere dans tous les
cas qui peuvent fe préfenter. Cette efpéce
de fortification eft le plus en ufage ,
parce qu'on a rarement l'occafion de bâtir
fur un terrein régulier ; cette partie de
l'art eft auffi la plus difficile , parce que la
figure des places eft fouvent très - bifarre .
Nous ne nous arrêterons pas davantage
fur cet ouvrage dont l'auteur paroît être
très-inftruit , & avoir approfondi les principes
& les règles de la fortification ; c'eft
aux ingénieurs à prononcer fur le mérite
des méthodes qu'il propofe .
Amuſemens de fociété , ou proverbes dramatiques.
A Paris , chez Sébastien Jorry
, imprimeur- libraire , rue & vis - à-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
vis la comédie françoife , au grand
monarque & aux cicognes , in- 8°. Prix
36 fols.
Ces proverbes dramatiques font de la
même main que ceux que nous avons aǹnoncés
l'année derniere , en quatre parties.
Ce volume forme la cinquième ; il
contient fept petits drames du genre des
précédens qui , tous , ont un titre particulier
, & forment chacun un proverbe.
Les pleureurs d'Homère. M. de l'Epine
pleure la mort de M. Cinq pieds qui s'étoit
échauffé le fang pour deviner un logogriphe
. M. Degrais obferve qu'Homère
eft mort de la même maniere. Ces
deux amis oublient M. Cinq pieds & ne
s'occupent plus que d'Homère qui devient
l'objet de tous leurs regrets . M. Du.
chefne les joint & eft forcé de pleurer
avec eux ; il n'a point de mouchoir , il en
marchande un d'une femme qui paffe ,
s'en fert & lerendparce qu'il ne s'en accommode
pas. Le proverbe eft : qui fe fent
morveux fe mouche mais il n'eft pas
affez bien amené. Le petit drame eſt trèsplaifant
; il rappelle une petite anecdote
qui peut en avoir fourni l'idée . M. &
Madame Dacier venoient de lire enfemble
quelques odes de Pindare ; ils étoient
OCTOBR E. 1769 . 101
dans l'enthouſiaſme ; du mérite de l'ouvrage
, ils pafferent à celui de l'auteur ,
ils dirent que ce feroit un grand honneur
pour la France s'il étoit né de leur tems ;
ils fongerent avec regret qu'il étoit mort,
& d'encore en encore , en parlant de fon
mérite , il s'attendrirent fi fort qu'ils fondirent
en larmes ; leur fervante vint pour
fervir le foupé furprife de l'état où elle
voyoit fes maîtres , elle en demanda le
fujet nous pleurons Pindare . -Eft ce
un de vos parens ? -Non. -C'est peutêtre
un de vos amis . Ah ! je vous en
réponds.Et depuis quand eft il mort ?
Il y a plus de deux mille ans .
-
Le petit Maître par philofophie offre des
détails très agréables . Le chevalier eft
aimé de la comteffe ; il fent fon bonheur
& en jouir ; le marquis , qui eft un philofophe
, lui prouve qu'il n'eft pas heureux,
& qu'il ne le fera pas toujours , & lui
donne des confeils qui peuvent affurer la
durée de fa félicité ; le chevalier les fuit ,
& fe brouille avec fa maîtreffe. Le proverbe
eſt : que chacun faſſe fon métier &
les vachesferont bien gardées.
Le Chanteur italien . M. de la Marre
propofe à fon ami M. de St Hygin , un
parti très - riche pour fa fille. C'eft un Ita-
E iij
102 MERCURE
DE FRANCE.
lien qui vient s'établir à Paris . M. de St
Hygin le prie de le lui envoyer dès l'inf
tant même ; un concert que fa fille donne
ce jour- là eft un prétexte affez raiſonnable
dont il veut profiter. M. de la Marre a
des affaires qui ne lui permettent pas de
l'a mener , mais il promet de l'envoyer.
Un inftant après arrive M. Octavini ; le
pere ne doute pas que ce ne foit le gendre
qu'on lui a propofé ; il le reçoit avec
de grands égards , lui parle de mariage &
eft très étonné de voir M. Octavini refufer
formellement & fe plaindre de ce
qu'on fe mocque de lui . M. de la Marre
arrive , & apprend à M. de Saint- Hygin
que la perfonne dont il lui a parlé eft à
St Cloud , & que M. Octavini eft un
muficien italien qui ne peut pas faire un
mari , précisément parce qu'il eft un excellent
chanteur. Le proverbe de ce drame
, qui offre beaucoup de gaïté , eft : à
l'impoffible , nul n'eft tenu.
Nous ne nous arrêterons pas fur le petit
Poucet ; le conte qui porte ce titre en
a fourni le fujet.
L'Auteur avantageux préfente un ridicule
affez ordinaire . L'abbé a fait
une tragédie ; il promet au chevalier
de la lui montrer , la vante beaucoup ,
OCTOBRE. 1769. 103
affute que les comédiens employent
des puiffancés auprès de lui pour l'engager
à la leur donner. Malheureufement
arrive un comédien qui confond l'abbé
en apprenant au chevalier qu'on les a forcés
de lire cette piéce & qu'ils l'ont refufée.
Le proverbe ne fera peut - être pas
trouvé bien décent ; c'eft , il ne faut pas
péter plus haut que le cul.
Le Boudoir . M. de Boneval a une pupille
rès jeune , très-aimable qu'il veut époufer ;
pour la déterminer en fa faveur , il a fait
faire unboudoir très élégant , très- voluptueux;
il fe propofe de profiter de l'inftant
de trouble où la vue de ce lieu charmant
la jetera pour obtenir fon aveu ; malheureufement
pour lui le chevalier de
Gorville le prévient & en profite : il bat
les buiffons , & les autres prennent les oifeaux
, voilà le proverbe ,
Le Pari. Quelques jeunes gens , dans
un café , fe propofent de faire parler M.
le Doux qui , depuis long - tems , vient
dans le café & n'a jamais dit un mor ; ils
parient ; un troifiéme fe charge de l'argent
pour le remettre au gagnant . M. le
Doux vient & réfifte à tous les efforts
qu'on fait pour l'engager à rompre le
filence ; le dépofitaire de l'argent parié le
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
rend à chaque parti , en difant que M. le
Doux eft fourd & muet. Le proverbe eft :
on ne fauroit tirer de l'huile d'un mur. I
y a beaucoup de facilité , de graces & de
gaïté dans ces proverbes.
Eloge de Moliére , Difcours qui a remporté
le prix de l'Académie Françaiſe :
par M. de Champfort. Qui mores hominum
infpexit. A Paris, chez la Veuve
Regnard , imprimeur de l'Académie ,
Grand'fale du Palais , à la Providence ,
. & rue baffe des Urfins .
M. de Champfort déjà couronné en
vers à l'Académie Françaiſe il y a quelques
années , vient de prouver par ce
nouveau triomphe qu'il joint le mérite
d'un profateur & les connoiffances
d'un homme lettré au talent de la poëfie.
L'éloge de Moliere doit lui faire d'autant
plus d'honneur que le fujet , quoique
fécond , offroit de grandes difficultés &
demandoit à être traité avec beaucoup
de délicateffe . Les grands mouvemens
de l'éloquence & la pompe oratoire s'y
refufoient néceffairement , & il falloit
foutenir l'attention & l'intérêt , fans fortir
du ton d'un traité de littérature , ce
OCTOBRE. 1769. 105
qui demandoit de l'art & de l'efprit. L'auteur
a employé beaucoup de l'un & de
l'autre. Il promene rapidement le lecteur
, de la fcéne grecque à la fcéné latine
; il defcend aux théâtres Efpagnol ,
Anglais & Italien ; en fait obferver d'un
coup d'oeil les défauts & les beautés , &
au milieu de tous ces édifices ou groffiers
ou imparfaits , il éleve un monument à
la gloire de Moliére , créateur de la vraie
comédie fondée fur l'obfervation des
caracteres , la peinture & la réforme des
moeurs , & l'imitation fidele de la nature
.
Il commence par le contrafte qui ſe
préfentoit affez naturellement de l'honneur
que le premier corps littéraire de
l'Europe rend aujourd'hui à Moliére ,
avec l'efpéce de flétriffure attachée à la
profeffion de comédien qu'il exerçoit.
Tant qu'il vêcut , on vit dans fa per-
» fonne un exemple frappant de la bifarrerie
de nos ufages . On vit un ci-
» toyen vertueux , réformateur de fa pa-
» trie , défavoué par fa patrie & privé
» des droits de citoyen ; l'honneur vé-
» ritable féparé de tous les honneurs de
» convention , le génie dans l'aviliffe-
» ment & l'infamie affociée à la gloire ;
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
33
33
mélange inexplicable à qui ne connoi
troit point nos contradictions , à qui ne
fçauroit point que le théâtre , refpecté
» chez les Grecs , avili chez les Romains,
» reffufcité dans les états du fouverain
» Pontife , redevable de la premiere tragédie
à un archevêque , de la premiere
»comédie à un cardinal , protégé en France
par deux cardinaux , y fut à la fois ana-
» thématifé dans les chaires , autorisé
» par un privilége du Roi & profcrit
» dans les Tribunaux . »
Ce précis hiftorique de la deftinée du
théâtre eft fait avec jufteffe & rapidité.
Le portrait d'Ariftophane eft tracé d'une
maniere femblable & auffi heureufe.
« Satire cynique , cenfure ingénienfe, pa-
» rodie , vrai comique , fuperftition ,
» blafphême , faillie brillante , bouffon-
» nerie froide , Rabelais fur la fcéne ,
» tel eft Ariftophane : il attaque le vice
» avec le courage de la vertu , la vertu
» avec l'audace du vice . Traveftiffemens
» ridicules ou affreux ; perfonnages métaphyfiques
, allégorie révoltante , rien
» ne lui coûte ; mais de cet amas d'ab-
» furdités naiffent des beautés inatten-
» dues . D'une feule fcène partent mille
» traits de fatire qui fe difperfent & frap-
"
OCTOBRE. 1769. 107
» pent
à la fois. En un moment il a démafqué
un traître , infulté un magiftrat ,
» Aétri un délateur , calomnié un Juge
99.
L'auteur définit ainfi la bonne comédie.
« C'est la repréſentation naïve d'une ac-
» tion plaifante , où le poëte , fous l'appa-
» rence d'un arrangement facile & natu-
» rel , cache les combinaifons les plus
profondes ; fait marcher de front d'une
»maniere comique , le développement
de fon fujet , & celui de fes caracteres ,
» mis dans tout leur jour par leur mêlange
» & leur contrafte avec les fituations ;
» promenant le fpectateur de furprife
» en furprife , lui donnant beaucoup &
» lui promettant davantage ; faifant fer-
» vir chaque incident , quelquefois cha-
» que mor , à nouer ou à dénouer ; pro-
» duifant avec un feul moyen plafients
effers , tous préparés & non prévus ;
jufqu'à ce qu'enfin le dénouement dé-
» cèle , par fes réfultars , une utilité mo-
» rale , & laiffe voir le philofophe caché
» derriere le poëte ».
"
I juftifie très bien Moliere du reproche
injufte que lui font des rigoriftes inconféquens
, d'avoir enfeigné une morale
perverfe , & de s'être égaïé aux dépens de
la vieilleffe & de la verta. « Il n'immola
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"
»
ود
"
"3
:
» point tout à la vertu ; donc il immola la
» vertu même telle fut la logique de la
prévention ou de la mauvaife foi. On fe
prévalut de quelques détails néceffaires'
» à la conftitution de fes pièces , pour
l'accufer d'avoir négligé les moeurs ,
comme fi des perfonnages de comédie
» devoient être des modeles de perfec-
» tion ; comme fi l'austérité , qui ne doit
» pas même être le fondement de la mo-
» rale , pouvoit être la bafe du théâtre.
» Eh ! que réfulte - t- il de fes pièces les
plus libres , de l'Ecole des Maris & de
» l'Ecole des Femmes ? Que le fexe n'eſt
point fait pour une gêne exceffive ; que
» la défiance l'irrite contre des tuteurs &
» des maris jaloux . Cette morale eſt - elle
» nuifible ? N'eft - elle pas fondée ſur la
» nature & fur la raifon ? Pourquoi prêter
" à Moliere l'odieux deffein de ridiculifer
la vieilleffe ? Est -ce fa faute fi un jeune
>> homme amoureux eft plus intéreffant
» qu'un vieillard ? fi l'avarice eft le défaut
» d'un âge avancé , plutôt que de la jeu-
» neffe ? Peut- il changer la nature & ren-
» verfer les vrais rapports des chofes ? Il
» eft l'homme de la vérité : s'il a peint
»des moeurs vicieufes , c'eft qu'elles exiftent
; & quand l'efprit général de la
OCTOBRE. 1769. 109
» pièce emporte leur condamnation , il a
rempli fa tâche ; il eſt un vrai Philofophe
& un homme vertueux ».
"
»
"
"
"
Il confidere l'homme , dans Moliere ,
après avoir canfidéré l'écrivain . « Il paroît
» qu'il méprifoit , ainfi que le grand Corneille
, cette modeftie affectée , ce menfonge
des ames communes , manége
» ordinaire à la médiocrité , qui appelle
» de fauffes vertus au fecours d'un petit
» talent. Auffi déploya- t- il toujours une
» hauteur inflexible à l'égard de ces hom-
» mes qui , fiers de quelques avantages
» frivoles , veulent que le génie ne le foit
» pas des fiens , exigent qu'il renonce
» pour jamais au fentiment de ce qui lui
» eft dû , & s'immole fans relâche à leur
» vanité. A cette raifon impartiale , il
joignoit l'efprit le plus obfervateur qui
» fût jamais. Il étudioit l'homme dans
" toutes les fituations ; il épioit fur tout
» ce premier fentiment fi précieux , ce
» mouvement involontaire qui échappe
» à l'ame dans fa furpriſe , qui révèle le
» fecret du caractère , & qu'on pourrait
appeler le mot du coeur . La maniere
» dont il excufoit les torts de fa femme ,
"
"
"
fe bornant à la plaindre , Gi elle étoit
» entraînée vers la coquetterie par un
» charme auffi invincible qu'il étoit lui110
MERCURE DE FRANCE.
""
» même entraîné vers l'amour , décèle à
» la fois bien de la tendreffe , de la force
»d'efprit & une grande habitude de réflexion.
Mais fa philofophie ni l'aſcen
» dant de fon efprit fur fes paffions , ne
pût empêcher l'homme qui a le plus
» fait rire la France , de fuccomber à la
» mélancolie ; deſtinée qui lui fut com-
" mune avec plufieurs poëtes comiques ;
» foit que la mélancolie accompagne na-
» turellement le génie de la réflexion ,
" foit que l'obfervateur trop attentif du
» coeur humain , en foit puni par le mal-
» heur de le connoître .
Les circonstances qui fuivirent la mort
de Moliere , font tracées avec force &
fenfibilité. Il meurt , & tandis que Paris
étoit inondé , à l'occafion de fa mort ,
" d'épigrammes folles & cruelles , fes
» amis font forcés de cabaler pour lui ob-
» tenir un peu de terre. On la lui refufe
» long temps ; on déclare fa cendre indigne
de fe mêler avec celle des Hat-
» pagons & des Tartuffes dont il a vengé
"fon pays ; & il faut qu'un corps illuftre
attende cent années pour apprendre à
» l'Europe que nous ne fommes pas tous
des barbares » .
Le panégyrifte de Moliere n'épargne
pas ceux qui ont fubftitué au comique
OCTOBRE. 1769. 111
. و و
>
vrai & profond de ce grand homme , le
genre mixte , que l'on appelle comique
larmoyant , dont lemodele exiftoit depuis
long - temps dans l'Andrienne , que la
Chauffée à développé , & auquel on a
joint depuis l'art de la pantomime. « La
trempe vigoureufe de fon génie le mit
» fans peine au- deffus de deux genres qui
depuis ont occupé la fcène : l'un eft le
» comique attendriffant , trop admiré
- trop décrié ; gente inférieur , qui n'eft
» pas fans beauté ; mais qui fe propofant
» de tracer des modeles de perfection
» manque fouvent de vraisemblance , &
» eft peut-être forti des bornes de l'art en
» voulant les reculer : l'autre , eft ce genre
plus foible encore qui fubftituant à
» l'imitation éclairée de la nature , à cette
» vérité toujours intéreffante , feul but de
» tous les beaux arts , une imitation puérile
, une vérité minutieufe , fait de la
fcène un miroir où fe répétent froide-
» ment & fans choix les détails les plus
» frivoles , exclud du théâtre ce bel af-
» fortiment de parties heureufement com-
» binées , fans lequel il n'y a point de
» vraie création , & renouvellera parmi
» nous ce qu'on a vu chez les Romains ,
» la comédie changée en fimple panto-
99
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» mime, dont il ne restera rien à la poſté
rité , que le nom des acteurs , qui , par
» leurs talens , auront caché la mifere &
» la nullité des poëtes ".
"
"
M. de Champfort finit par quelques
réflexions fur les difficultés & les épines
fans nombre dont on a femé la carriere
de la comédie , qu'il prétend cependant
n'être pas encore abfolument fermée.
» Des conditions entieres qui autrefois
payoient fidélement un tribut de ridi-
» cules à la ſcène , font parvenues à fe
fouftraire à la justice dragmatique ; privilége
que ne leur eût point accordé le
» fiécle précédent , qui ne confultoit point
»en pareil cas les intéreffés , & n'écou-
» toit pas la laideur déclamant contre l'art
» de peindre. Certains vices ont formé
» les mêmes prétentions , & ont trouvé
» une faveur générale ; ce font des vices
protégés par le public , dans la poffef-
»fion defquels on ne veut point être in-
» quiété , & le poëte eft forcé de les mé-
» nager , comme des coupables puiffans ,
» que la multitude des complices met à
l'abri des recherches » .
Malgré ces obftacles , l'auteur eft perfuadé
que nous fommes encore en fonds
pour pouvoir fournir à un poëte comique
OCTOBRE. 1769. 113
de quoi nous faire rire à nos dépens : il
attend ce poëte comique , & nous l'attendons
avec lui.
Nous aurions voulu pouvoir placer ici
un plus grand nombre de morceaux de
ce difcours , qui eft en général bien penſé
& bien écrit , où le mérite de Moliere eft
fenti & n'eft jamais exagéré , & où l'auteur
ne fort jamais de fon fujet , & le
remplit.
On vend chez la veuve Regnard un
autre éloge de Moliere , qui n'a point
concouru pour l'académie Françoiſe , &
dont la dévife , tirée de l'Héloïſe de J. J.
Rouffeau , eft : Les moeurs ont changé ;
mais il n'eft plus revenu de peintre.
Les Protégés , comédie en trois actes &
en vers. A Paris , chez Delalain , rue
& à côté de la comédie Françoife.
Le fond de cette pièce eft très fimple :
l'auteur même l'annonce comme un ouvrage
de fociété , dans une épître dédicatoire
à M. le prince de Pâar , écrite avec
beaucoup de nobleffe & d'intérêt .
Dorimon eft un de ces prétendus protecteurs
chez qui la baffeffe & l'intrigue
trouvent aisément une place , & dont les
talens fe tiennent fort loin ; un de ces
auteurs de qualité , qui au lieu de fe don114
MERCURE DE FRANCE.
ner la peine de faire de mauvais vers
ce qui n'eft pas fi difficile , aiment mieux
prendre fur leur compte les mauvais vers
d'un gagifte bel efprit . Valère & Philotas
, deux fripons parafites , font établis
chez lui à titre d'hommes de lettres , uniquement
parce qu'ils lui font accroire
que lui-même en eft un . Bélife fa foeur ,
& Florimon , fon amant & l'ami de la
maifon , ne font point dupes du manége
& des prétentions des deux intrigans :
ils voudroient guérir Dorimon de fa manie
& de fon aveuglement ; ils voient
avec douleur les travers qu'il fe donne
dans le monde , & n'imaginent point de
moyen pour lui faire mener une vie plus
fage & plus honnête , que de le marier.
Ils propofent la fille de Cléon . Les deux
beaux efprits font appelés au confeil , &
opinent contre ce mariage. Dorimon eſt
de leur avis . Bélife , indignée , fe détermine
à exécuter un projet qu'elle a conçu ,
qui doit démafquer Valere & Philotas ,
& les faire chaffer de la maifon . Ce projet
eft de les perdre l'un par l'autre , malgré
leur amitié appatente , à laquelle elle
n'a pas beaucoup de foi, comme de raifon.
Elle s'eft apperçue que Philotas , avoit
des vues fur elle ; elle feint de s'y prêter
; mais elle lui déclare qu'elle ne peut
OCTOBRE. 1769. 115
fouffrir de le voir l'ami d'un homme tel
que Valere , qu'elle détefte & qui a ofé
lui faire une déclaration . Philotas , qui
avoit confié à Valere fes deffeins fur Bélife
, le regarde comme un traître , & ,
pour s'en venger , en dit à Bélife tout le
mal qu'il en fçait ; lui avoue que Valere
eft un homme faux & ingrat , qui vit avec
Hortenfe , la maîtreffe de Dorimon , &
qui trompe tous les jours fon bienfaiteur .
Bélife exige qu'il faffe les mêmes confidences
à Dorimon ; & Philotas , qui ne
fut jamais l'ami de perfonne , dit-il , &
qui fur- tout n'eft point celui de Valere ,
promet à Bélife tout ce qu'elle veut .
Valere vient , & Bélife dit à Philotas
d'obferver ce qui va fe paller : elle fait
des agaceries à Valere qui produifent leur
effer ; il lui parle de Philotas à peu près
comme celui- ci a parlé de lui : il finit par
fe mettre aux genoux de Bélife , & Philotas
l'y furprend. Il eſt réfolu à fe venger
de Valere , & pour y parvenir , il
feint de fe réconcilier avec lui . Valere ,
qui veut s'affurer un afyle en cas d'accident
, a écrit à un autre protecteur , nommé
Licidas , de la même trempe que Dorimon
; & comme il faut toujours faire
fa cour au dernier qu'on voit aux dépens
des autres , Dorimon eft très - maltraité
116 MERCURE DE FRANCE.
dans cette lettre. Valere la montre à Phi
lotas , après avoir conclu enfemble un
petit traité , en vertu duquel ils doivent
fe défendre mutuellement envers & contre
tous. Philotas , qui ne perd point de
vue fes projets de vengeance, blâme quelques
endroits de la lettre , & prie Valere
de la lui laiffer pour la retoucher. Dorimon
vient en ce moment propofer à celui
des deux protégés qui fera le plus preffé
de fe faire un fort , d'époufer fa maîtreffe
Hortenfe , jeune fille qu'il a enlevée de
chez fes parens , dont il eft dégoûté , &
dont il veut faire une honnête femme. Il
lui donne deux mille écus de rente , &
va même enfuite jufqu'à trois mille : il
penche d'abord pour Philotas , & enfuite
il donne la préférence à Valere ; mais celui
- ci qui a cette préférence depuis longtemps,
& qui d'ailleurs compte fur Bélife,
fe refufe aux propofitions de Dorimon
ainsi que Philotas qui a les mêmes efpérances.
Ils indiquent à Dorimon un
certain Damis , qui eft le fait d'Hortenfe
& le fien. Il fe rend à leur avis , & Valere
fe charge des arrangemens. Toujours occupé
du foin d'éconduirefon rival d'auprès
de Bélife & de faire bannir Philotas , il
montre à Dorimon un écrit de fon cher
ami, où le protecteur eft peint des couOCTOBRE.
1769. 117
leurs les plus ridicules. De fon côté ,
Philotas a remis la lettre de Valere dans
les mains de Bélife , qui affure à Florimon
que les deux protégés feront bientôt
difgraciés. En effet , Dorimon , furieux
contre Philotas , vient s'en plaindre à fa
foeur , en fe louant beaucoup du zèle de
Valere , qui l'a éclairé fur le compte d'un
perfide. Bélife l'affure que Philotas lui
donnera les mêmes lumieres fur Valere ,
& que l'un ne vaut pas mieux que l'autre.
Dorimon eft prêt à en tomber d'accord ,
fi Philotas lui tient fur Valere les mêmes
propos que celui - ci a tenus fur Philotas :
ce qui ne manque pas d'arriver . Mais
Valere , qui a découvert le complot formé
contr'eux , entre au moment où Philotas
exerce la fatyre fur lui , l'embraffe
& avoue qu'il en fçait plus que lui , qu'il
fe tient pour battu , que cette épreuve lui
fuffit ; il fait accroire à Dorimon que ce
n'eſt qu'un jeu , qu'ils ne font point du
tout méchans; mais qu'ils ont voulu prouver
qu'il ne tiendroit qu'à eux de l'être .
Pour leur malheur , Bélife montre la
lettre de Valere , qui ne peut fe tirer de
ce dernier pas. Les deux fourbes font
chaffés. Florimon , qu'ils avoient brouillé
avec Dorimon , eft rappellé pour épouſer
118 MERCURE DE FRANCE.
Bélife , & Dorimon renonce aux protégés.
Cet ouvrage n'eft qu'une efquiffe , qu'il
feroit à fouhaiter que l'auteur achevât .
Le fujet est heureux , fur - tout fi on lui
donnoit l'étendue dont il eſt ſuſceptible ,
& fi le caractère d'un faux protecteur &
le mal qu'il peut faire aux lettres , étoient
mis dans tout leur jour , en contraſtant
avec le protecteur éclairé , qui eft le bienfaiteur
des arts ; ce tableau feroit beaucoup
plus intére fant & plus utile que
celui des friponneries de deux barbouilleurs
de papier , qui rentrent , quant à
l'intrigue & au dénouement , dans le Méchant
& dans quelques autres comédies .
L'auteur de celle - ci paroît avoir tout
le talent néceſſaire pour exécuter ce plan ;
fon dialogue eft naturel & facile , & fon
ftyle a de la légéreté & de l'élégance : on
en pourra juger par quelques morceaux
que nous allons rapporter.
Ce titre faftueux ( de protecteur ) donné par la
baffeffe ,
Des riches infolens flatte la petiteffe.
On veut fur foi du monde attirer les regards ,
Et c'est par vanité qu'on protége les arts.
Je connois de ces gens , & leur afpect m'irrite ,
Dont la faveur infulte aux hommes de mérite ,
OCTOBRE. 1769. 119
Et dont l'orgueil flatté de ſe les afſervir ,
Même en les protégeant ofe les avilir.
Je plains l'homme à talens qui n'a pas le couragé
De cacher la mifére & de fuir un outrage ;
Qui , dans fon noble état , ne fauroit , fans fouffrir
,
Se paffer d'un bienfait dont ſon front doit rougir.
Valere dit à Dorimon , qui s'eft fait
peindre.
Fi donc , Monfieur , j'eſpére
Que vous ferez changer cette maniere -là ;
Cette perruque énorme & l'habit que voilà ,
Sous leur volume épais cachant votre figure ,
Vous donnent l'air pefant de la magiftrature.
C'eft fous un autre afpect qu'on doit à mes regards
Offrir dans un tableau le protecteur des arts,
J'aime à le voir affis d'un air de nonchalance ,
Dans un déshabillé qui peint la négligence ,
Un toupet de cheveux fur la tête planté ,
La gorge découverte & le col de côté,
Entouré d'attributs , invoquant Uranie ,
Et portant fur fon front l'empreinte du génie.
Nous pourrions en citer beaucoup d'autres
, & fur- tout ce vers charmant , qui
peint d'un feul trait l'efprit des fociétés.
Chez un peuple poli , les moeurs font les plaifirs .
120 MERCURE DE FRANCE.
Panegyrique de St Louis , Roi de France ,
prononcé dans la chapelle du Louvre ,
en préfence de MM. de l'Académie
Françoife , le 25 Août 1769. Par M.
l'abbé le Coufturier , docteur en Théologie
, prédicateur du Roi , chanoine
de l'égliſe royale de St Quentin . A Paris
, chez la V. Regnard , imprimeur
de l'académie ; & Demonville , libraite
, grand'falle du palais & rue Baffe
des Urfins , in- 8 °. 74 pag.
Le panégyrique de St Louis , qui ſe
prononce tous les ans en préſence de Mrs
de l'académie françoife , eft devenu un
ouvrage très-difficile ; c'eft un fujet épuifé
fur lequel il y a peu de chofes nouvelles
à dire ; on a célébré fucceffivement
toutes les vertus de ce grand Roi ; les
orateurs aujourd'hui font réduits à fe repéter
les uns les autres ; ce n'eft qu'à force
de talens qu'ils parviennent à donner un
air neuf à leurs ouvrages par le choix des
traits qu'ils faififfent & par les réflexions
dont ils les accompagnent. Le difcours
de M. le Couturier mérite de grands éloges
à cet égard , & doit être diftingué de
la foule de ceux qui ont paru jufqu'ici ;
il préſente dans cet ouvrage la vérité &
la
OCTOBRE. 1769. 121
30
39
"
la bonté guidant un Roi ; c'eft ainfi que
la vérité s'exprimoit par la bouche de la
mere de Louis IX. « Souvenez vous que
» la grandeur n'eſt rien , fi la justice ne
» l'honore. N'eftimez la vie que par le
bien que vous ferez ; ne redoutez la
» mort que comme un terme où il n'eſt
plus permis d'ajouter à fes vertus . Quoi-
» que Roi, l'infortune vous attend ; foyez
» affez grand pour mériter un jour d'être
» malheureux avec dignité ; c'est dans le
» malheur fur - tout que la vérité eft ter-
» rible. J'obferve tous les Rois en filen.
» ce , & je les juge ; & quand la mort a
» fermé la bouche aux flatteurs , je m'éleve
alors fur leurs tombeaux pour les
» livrer tous , comme les autres hommes,
au jugement incorruptible de Dieu &
» de la postérité . » Nous ne fuivrons pas
ce difcours dans tous fes détails ; nous
nous contenterons de nous arrêter fur
quelques- uns ; on lira avec plaifir le portrait
que l'orateur fait du législateur. « Un
législateur eft l'homme de tous les tems
» & de tous les états ; il femble que ce
» doive être une intelligence fupérieure ,
» affez éclairée pour découvrir toutes les
paffions humaines , affez heureuſe pour
» n'en éprouver aucune ; occupée du bon-
I. Vol.
"
"
39
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
» heur des autres , prête , s'il le faut , à
»facrifier le fien ; affez grande fur- rout
» pour échanger fes travaux contre l'eſpé-
» rance d'une gloire éloignée . Quelles
» lumieres pour faifir le meilleur plan !
Quelle étendue d'efprit pour réunir
» toutes les parties , & en compofer un
» enſemble ! Obferver les inconvéniens ,
» étudier les refources , prévoir les obf-
» tacles , balancer les rapports , connoître
» l'influence des caufes phyliques & mo-
» rales , prévenir ou l'excès de l'engour-
» diffement ou la trop grande activité des
refforts , preffentir ce qu'un peuple peut
» & doit devenir , affoiblir ou augmen-
» ter chez lui l'empire de l'opinion & des
و د
ufages , faire naître l'égalité , en arrê-
» ter les abus , transformer chaque parti-
» culier en une partie du tout , & par - là ,
» lui donner , pour ainfi dire , un nouvel
» être , vaincre la réfiftance des paffions
» par des contrepoids , réunir tous les efprits
fous l'empire d'une volonté géné-
» rale , enchaîner la liberté par l'appas de
» la fûreté & du repos , corriger le mal
» fans l'irriter par les remedes , connoî-
» tre les limites du bien & s'y arrêter ,
apprécier les forces , les lumieres , les
» talens , & les employer au bonheur de
"
"
OCTOBRE. 1769. 123
"
"
و د
18
ן כ
» tous , enfin à force de combinaifons &
» de foins , dirigeant toujours, fans jamais
» paroître forcé , donner à la maſſe en-
» tiere vers la félicité publique , une impulfion
générale d'autant plus victo-
» rieufe , que dans chacun elle femble
plus volontaire ; voilà , Meffieurs , le
» tableau préfenté d'un côté. L'orateur
demande enfuite ce que c'eft qu'un homme
prince & législateur tout à la fois ?
" C'eft réunir les avantages de ces deux
pouvoirs fi diftingués , & dont l'action
» eft fi defirable ; comme législateur , il
médite , il invente les refforts qui don-
» nent le mouvement au corps entier ;
» comme Roi , il communique ce mou-
» vement , il le régle , il l'arrête ; comme
légiflateur , il propofe des loix ; com-
» me Roi , il les fait exécuter. Légiflateur
, il trouve leur origine dans l'or-
» dre focial ; il voit leur néceffité dans la
» fûreté publique , leur autorité dans leur
évidence , leur durée dans la certitude
» de leur équité & de leur fageffe. Roi ,
» il leur prête l'appareil de fa dignité ,
» l'unité de fa fouveraineté , le fceau de
"
و ر
"
fa puiffance. Législateur , il donne à ces
» loix un empire irréſiſtible. Roi , il tient
» dans fa main la chaîne qui unit fes fu-
» jets à lui , & lui à fes fujets. Comme
Fij
124 MERCURE DE FRANCE,
légiflateur , en un mot , il fait regner
» les loix ; comme Roi , il fait plus , il
regne par les loix. » Il y auroit beaucoup
à citer dans cette partie du diſcours ;
les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de rapporter tout ce qui mérite
de l'être , nous dirons un mot de l'article
des Croisades , article bien intéreſlant &
bien délicat , fur lequel la plupart des
orateurs ont gliffé , n'ofant les condamner
à caufe du motif , n'ofant pas non
plus les juftifier , à préfent qu'on les a appréciées
; M. le Coufturier a fçu fe mettre
au deffus des préjugés timides de ceux
qui l'ont précédé. Les croifades ont fait
les malheurs de Louis ; on les blâme aujourd'hui
, il n'entreprend pas de juftifier
ces brigandages facrés. « Oferons - nous
» cependant , Meffieurs , condamner St
» Louis ? Ne peut- on du moins l'excufer ?
» Cenfeurs rigides de ce prince , fortez
de votre fiécle , & tranfportez vous
dans ces tems éloignés. Voyez la Religion
dont le nom étoit alors fi impo-
» fant & fi augufte , la Religion égarée
S
par fon zèle , appelant tous les peuples
» à ces guerres facrées ; l'éloquence , dans
» ces tems , groffiere peut- être , mais impétueufe
, peignant la tombe & le berceau
d'un Dieu profanés ; les outrages
OCTOBRE. 1769. 123
des Mufulmans , leur mépris ftupide ,
» leur hauteur infultante , leur rapacité
exercée contre les Chrétiens ; toutes les
chaires , pendant deux cens ans , retertiffant
des mêmes cris , & retraçant les
» mêmes idées ; les fouverains Pontifes
priant , exhortant , commandant à tous
» les Rois , ouvrant les tréfors fpirituels
» de l'églife pendant la vie , & les cieux
après la mort ; la nobleffe oifive , tu-
» multueufe , ignorante & guerriere , en-
» traînée par le fanatifme de la valeur &
"
35
par le befoin des combats ; le peuple
» toujours peuple , toujours fufceptible
d'agitations & d'impreffions fortes , &
» toujours augmentant par fon délire le
» mouvement qu'il a reçu . Voyez des
» devoirs & des foibleffes , des vertus &
» des vices , concourant également à cès
grandes entrepriſes ; le fuccès de la prémiere
croifade , fuccès plus funefte que
» des malheurs parce qu'il irritoit l'efpé
rance ; les défaites fuivantes qu'il fal-
93 loit venger ; une émulation funefte de
l'Europe contre l'Afie , & la fierté de
» l'honneur excitée encore par la religion
qui la confacroit. Vous le favez , Mef-
» fieurs ; dans chaque grande époque , le
» genre humain eft dominé par une idée
"3
""
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
99
» principale qui le maîtrife & l'entraîne.
» Alors tout confpire à fédaire ; un mou-
» vement univerfel pouffe & précipite
» les efprits du même côté. Alors l'er-
» reur même femble vérité , & l'opinion
générale accroît & fortifie l'opinion
particuliere. Voilà ce qu'ont été les
» hommes dans tous les tems ; voilà ce
» qu'ils font encore ; & tel qui , pouſſé
» par fon fiécle , fourit dédaigneufement
au pieux délire des croifades , au fiécle
» des croifades même , n'eut peut - être
été qu'un fanatique . L'erreur de Saint
» Louis , je l'avoue , eft donc de n'avoir
» pas réfifté à un préjugé de 200 ans , à la
voix de tous les Pontifes , au cri de
» tous les peuples , à la religion , à l'honneur
, à la plus touchante des féductions
, celle de faire le bonheur du peuple
même qu'il alloit combattre. »
Nous nous bornerons à ces morceaux ; ils
fuffifent pour donner une idée de ce difcours
. Il y a de la chaleur , de la vérité &
du fentiment. M. le Couturier a raffemblé
beaucoup de traits intéreflans qu'il a
rendus d'une maniere neuve , & toujours
avec fageffe .
"
La Botanique , mife à la portée de tout le
OCTOBRE. 1769. 127
monde , ou collection de planches repréfentant
les plantes ufuelles d'après
nature , avec le port , la forme & les
couleurs qui leur font propres , gravées
d'une maniere nouvelle par M.
Regnault , de l'académie de peinture
& fculpture , & accompagnées de détails
effentiels fur la botanique.
per aurem
Segnius irritant animos demiffa
Quam quæ funt oculis fubjecta fidelibus. HOR .
UNE invention nouvelle dans les arts.
agréables n'eft qu'un objet de luxe pour
les riches & de curiofité pour quelques
amateurs ; une découverte dans les arts
utiles , eft un droit qu'on s'acquiert fur la
reconnoiffance de tous les hommes. L'ins
venteur d'une pareille découverte eft réellement
le bienfaiteur de l'humanité ; il
contribue à la gloire de fa patrie & au bien
des nations.
Nous ne craignons pas que ces réflexions
paroiffent déplacées , en annonçant au public
une nouveauté auffi digne du fuccès
le plus brillant , que celle dont il eft ici
queftion. Il s'agit de mettre la botanique
à la portée de tout le monde , & rien ne
pouvoit mieux fervir à cette vue , que les
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
planches dont nous propofons la foufcription
.
On fait affez que la botanique , ou la
connoiffance des plantes , eft une des premieres
parties de la philofophie naturelle
, & l'une des branches les plus effentielles
de l'art de guérir. On fait auffi
combien , par cette raiſon même , cette
connoiffance mérite d'être répandue univerfellement
, & c'eſt une vérité qui n'a
pas befoin de befoin de preuves .
Pour rendre l'étude de cette fcience
plus aifée & plus certaine , d'excellens
obfervateurs ont formé jufqu'à préfent
beaucoup de fyftêmes , tous plus finguliers
& plus ingénieux les uns que les autres.
Ils ont examiné les végétaux avec
une attention fcrupuleufe , afin de faifir &
de rapprocher les reflemblances & les diffemblances
les plus frappantes ; ils ont'
cherché à faire l'hiftoire de chaque plante
d'après le caractere que portoient fes différentes
parties , fes racines , fes feuilles ,
fes fleurs , fes étamines , même d'après fa
couleur & fa faveur ; & des caracteres
particuliers , ils ont remonté aux caractères
généraux. Prefque tous ont chargé ces
diftinctions d'un appareil fcientifique ; &
de ces fyftêmes différens , aucun n'eft enOCTOBRE
. 1769. 129
core affez fimple , affez facile , affez précis
, affez fatisfaifant pour donner à tous
les efprit des notions fimples , faciles ,
précifes , fatisfaifantes fur la botanique ,
fans le fecours que les planches de M.
Regnault offrent aujourd'hui à la curiofité
éclairée du public.
Avec quel étonnement ne verra- t- on
pas les planches gravées de la maniere
nouvelle que nous annonçons ? Ce n'eft
point une image de la plante , c'eſt la
plante elle même attachée au papier ,
pour ainfi dire , avec fes plus petites ramifications
, & tout ce qui peut la faire
reconnoître.
Ce qui eft far- tout remarquable dans
cette heureufe imitation de la nature ,
c'eft qu'elle eft le réfultat de plufieurs arts
à la fois , & qu'elle dépendoit immédiatement
de leur réunion ; elle emprunte
du deffein , l'exactitude & l'élégance des
formes ; de la peinture , le mélange , & ,
s'il étoit permis de parler ainfi , la juftefle
des couleurs ; de la gravure , l'efprit & la
fineffe du burin ; & , outre cela , du bon
goût de l'artifte , cette vérité de détail &
d'enſemble qui ne laiffe rien à defirer , ni
dans l'un ni dans l'autre.
Au reste , les plantes dont les parties
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
importantes à obferver feroient .rop petites
pour l'être facilement à l'oeil feul
feront développées au microfcope , &
l'on indiquera foigneufement ce qu'on
aura été obligé de repréfenter plus petit
ou plus grand que nature.
S'il fe rencontre des plantes d'un volume
trop petit pour occuper deux plane
ches à elles feules , on les réunira dans
une même eftampe ; & c'eft ce qu'on aura
foin de faire encore pour les variétés
d'une même plante , lorfqu'on pourra les
rapprocher ainfi fous les yeux des amateurs
: on n'oubliera rien pour les fatisfaire
, & pour rendre cette foufcription de
plus en plus utile aux progrès de la botanique.
C'eft dans cette vue qu'on fera graver
au bas de chaque eftampe une infcription
qui renfermera la nomenclature de chaque
plante , dans les différentes langues
les plus ufitées en Europe . On ne le borme
pas là ce petit détail n'apprendroit
rien ; & pour parler à l'efprit en mêmetems
qu'aux yeux , on joindra aux figures
la defcription des qualités phyfiques des
plantes , qu'aucun deffein ne fauroit rendre;
comme la faveur , l'odeur , le dur , le
liffe , le lieu , les vertus , &c. :
OCTOBRE. 1769. 131
On évitera également dans ces détails
la faftidieufe furabondance des traités
trop longs , & la féchereffe technique des
abrégés trop courts. Il s'agit de rappeller
aux gens inftruits ce qu'il favent déjà , &
d'inftruire les autres de ce qu'ils ne favent
pas encore. Pour remplir ce double but ,
on cherchera à ne rien dire d'inutile & à
ne rien omettre d'effentiel ; on ne perdra
jamais de vue le titre de l'ouvrage , & l'on
tâchera que l'ouvrage ne foit pas au- def
fous du titre .
On s'eft borné aux plantes ufuelles ,
parce que ce font celles qu'il nous importe
le plus de bien connoître. Il est même
affez bizarre que nous n'ayons pas fait
connoiffance avec elles dès l'âge le plus
tendre , & que cette fcience utile n'entre
pas dans l'éducation publique & particuliere
autant que les autres objets dont on
occupe notre enfance : c'eft le tems où
l'on doit préparer l'homme à toutes les
études dignes de lui ; & dans tous les tems
il ne fauroit donner trop d'attention à celle
de la nature .
Conditions de la foufeription..
Oh livrera foixante planches de botanique
par an , avec leur explication.
F vj .
132 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de chaque planche eft de i liv.
fols pour les abonnés . 4
On délivrera aux foufcripteurs un cahier
de cinq planches dans les premiers
jours de chaque mois .
On s'abonnera pour une année ; la foufcription
eft ouverte jufqu'au premier de
Décembre exclufivement , pour l'année
fuivante , & pareillement d'année en année.
On dépofera 12 liv . en fe faifant infcrire
, qui feront imputées fur les deux
derniers cahiers de chaque année , pour
lefquels il n'y aura dès lors rien à payer en
les retirant.
Le premier cahier paroîtra au commencement
de Janvier 1770. Les foufcripteurs
payeront 6 liv. en l'envoyant chercher
, & ainfi de fuite de mois en mois
pour les autres cahiers qui fe fuccéderont
fans interruption . Ceux qui n'auront pas
foufcrit la premiere année , payeront 9 liv.
au lieu de 61. pour les cahiers déjà diſtribués
, & ne jouiront de l'avantage de l'abonnement
qu'un mois après qu'ils fe feront
fait infcrire .
On aura l'attention de donner les premieres
épreuves fuivant la date des fouf
criptions
&
OCTOBRE. 1769. 133
On fera libre de payer l'année entiere
en fe faifant infcrire.
On fouferit à Paris.
L'Auteur , rue Croix - des- Petits - Champs ,
au magafin de chapeaux des troupes du
Roi.
Chez Deflain , Junior , libraire , quai des Aug.
Delalain , libraire , rue de la Com. Franc.
Lacombe , libraire , rue Chriftine , près de
la rue Dauphine.
Lettre de M. de Saint - Foix , hiftoriogra
phe des ordres du Roi .
Je viens de lire , Monfieur , dans le fiécle de
Louis XIV , tom. 1 , p . 27 , nouvelle édition , que
le marechal Fabert refufa le cordon bleu , quoiqu'on
Le difpenfat de faire des preuves de nobleſſe ; c'eſt
une erreur & que je fuis d'autant plus obligé de
relever , qu'elle ne manqueroit pas de s'accréditer,
en paroiflant adoptée par un écrivain auffi illuftre
que l'eft M. de Voltaire. Voici ce que j'ai dit dans
mon hiftoire de l'ordre du S. Efprit , p. 176.
Le pere de Fabert , maître échevin de la ville
» de Metz & fils d'un libraire de Nanci , avoit été
anobli par Henri IV. Fabert , par ſes ſervices &
fes actions , mérita d'être & fut élevé à la digni-
» té de maréchal de France en 1658. Trois ans
après , Louis XIV lui écrivit qu'il ne l'oublie
roit pas dans la promotion qu'il alloit faire de
» chevaliers de fes ordres . Le maréchal Fabert
montra cette lettre à M. de Termes , fon intime
mi , & lui dit qu'un gentilhomme d'une très-
9
134 MERCURE DE FRANCE.
ancienne nobleffe , mais pauvre , & qui s'appe
loit Fabert comme lui , avoit voulu plufieurs
» fois lui perfuader qu'ils étoient de la même famille
, mais que comme il étoit très certain que
» c'étoit une pure flatterie de la part de ce gentil-
» homme , il avoit toujours refulé les titres qu'il
» lui avoit offerts : Or , ajoura - til , je ne veux
»pas qu'aujourd'hui mon manteau foit décoré par
une croix , & que mon ame foit deshonorée par
une impofture ; je vais écrire au Roi. »
Lettre du maréchal Fabert au Roi.
SIRE ,
Agréez que je renonce à la grace que Votre Majefté
veut me faire en me nommant pour être che
valier de fes ordres : un obftacle infurmontable s'y
oppofe. On ne peut qu'avec beaucoup de peine refu
fer un honneur préfenté par fon Roi ; mais , Sire ,
pour recevoir celui- là , il faudroit que je mentifle à
Votre Majefté: la feule penfée m'en fait horreur, Si
F'on pouvoit , par quelque fervice , fuppléer à cet
obftacle , j'entreprendrois tout ce qui fe peut faire,
& mes efforts feroient voir combien j'eftime l'honneur
qui m'eft offert , & combien la vie m'eſt peu
confidérable en comparaifon de me rendre digne
des graces dont il plaît à Votre Majefté de m'honorer.
Je fuis , &c.
A Sedan , le 11 Décembre 1661,
OCTOBRE. 1769. 133
Réponse du Roi.
Mon Coufin ,
Je ne faurois vous dire avec quelle eftime pour
vous , j'ai lu , par votre lettre du 11 de ce mois
l'exclufion que vous vous donnez vous - même
pour le cordon bleu dont j'avois réfolu de vous
honorer. Ce rare exemple de probité me paroît fi
admirable , que je le regarde comme un ornement
de mon regne ; mais j'ai un extrême regret de
voir qu'un homme qui , par fa valeur & la fidélité
, eft parvenu fi dignement aux premieres charges
de ma couronne , le prive lui - même de cette
nouvelle marque d'honneur par un obftacle qui
me lie les mains. Ne pouvant faire davantage
pour rendre justice à votre vertu ; je vous aflurerai
du moins par ces lignes que jamais il n'y auroit
eu de difpenfe accordée avec plus de joie que
celle que je vous enverrois de mon propre mou
vement , fi je le pouvois fans renverser le fondement
de mes ordres. Ceux à qui je vais en donner
le collier ne fauroient jamais en recevoir plus de
luftre dans le monde , que vous en acquerez par
le refus que vous en faites par un motif fi vertueux.
Je prie Dieu qu'il vous ait , mon Coufin ,
en fa fainte & digne garde ,
LOUIS
A Paris , le 29 Décembre 1665.
Tous ceux qui ont écrir que nos Rois ont quel
quefois nommé , pour être chevaliers du St Efprit
, des perfonnes qu'ils difpenfoient en même
tems de faire leurs preuves de nobleſſe , ou à qui
136 MERCURE DE FRANCE.
6
ils accordoient cent ans pour les faire , le font
donc trompés , & l'on vient de voir , par la lettre
même de Louis XIV , que la nomination du maréchal
Fabert , l'unique exemple qu'ils citent ,
prouve le contraire de ce qu'ils ont trop légerement
avancé.
J'ai l'honneur d'être , &c.
SAINT - FOIX.
Réponse de M. Godeheu , à une lettre de
M. le comte de Lauraguais , inférée
dans le Mercure du mois de Septembre.
En feuilletant le Mercure de ce mois , M. le
comte , j'ai trouvé la réponſe que vous me faites
l'honneur de m'adreffer. J'y répons en peude
mors.
Je fais , M. le Comte , que je n'ai jamais eu le
droit de me plaindre de ce que vous n'avez pas
combattu une opinion que M. l'abbé Morellet peut
avoir eue. J'ai voulu dire feulement que vous ne
vous feriez pas fervi de l'expreffion dont je me
fuis plaint , fi vous aviez bien voulu faire fur cet
objet les mêmes recherches, que vous aviez faites
avec raifon , fur la caufe de la différence du port
des vaiffeaux , évaluée par le conftructeur à la
quantité de tonneaux de marchandiſes que ces
mêmes vaiffeaux ont emportées pour le comptede
la Compagnie ; j'ai voulu dire encore que cette
expreffion paroifloit autorifer l'allégation de M.
L. M. & la faire réputer pour un fait bien conftaté
.
Pour que les directeurs ayent pu fe partager
OCTO BR E. 1769. 137
pendant neuf ans I , co5 , 661 liv .
pour leur tenir
lieu d'honoraires , vous me dites , M. le Comte ,
qu'il faut que je prouve que les actionnaires
avoient réellement gagné pendant tout ce tems- là
33 , 514 , 063 liv . fuivant le calcul de M. L. M.
Je ne prouverai pas fans doute que les actionnaires
ont partagé réellement entr'eux 33 , $ 14 ,
063 de bénéfice que les ventes ont dû produire
fuivant le même auteur. Je prouverai feulement
que les directeurs ont pu , fans être taxés de mauvaile
foi , partager entr'eux I , c05 , 661 liv, prodait
de 3 pour cent à eux accordé par le Roi fur le
bénéfice net du commerce de la compagnie.
1° . Il eft certain que chaque vente , dans cet intervalle,
a produit l'une dans l'autre 3,723,784 1 .
de bénéfice net, déduction faite des frais d'achapts,
d'armemens , de comptoirs & de régie , ce qui
comprend les frais de commerce. * Cela fuffit pour
légitimer les 1,005 , 661 liv. que les directeurs
Lefont partagés.
2º. En fuivant toujours le même calcul , il eft
démontré que les directeurs n'ont rien touché fur
le bénéfice net du commerce d'exportation , ni de
la vente des Négres aux Ifles de France & de Bourbon
, dont la Compagnie avoit , ainfi que de tout
le refte , le privilege exclufif ; c'eft une preuve de.
leur défintéreffement & de leur bonne foi .
* 30. M. Orry, qui connoifloit toutes les dépenfes
extraordinaires , puifqu'il en ordonnoit l'exécution
, qui voyoit exactement les bilans avant que
de les arrêter , & à qui on repréfentoit le montant
* Ces dépenfes du commerce monterent à 25 o
.398 , 164 l. 12 f. 2 den ,
138 MERCURE DE FRANCE.
du bénéfice net du commerce , ( toutes dépentes
relatives au commerce prélevées ) en auroit luimême
défalqué toutes les dépenfes extraordinaires
& étrangeres au commerce , avant que de permettre
aux directeurs de s'approprier 3 pour cent
fur ce bénéfice .
4°. Enfin lorfqu'il fut décidé par autorité fupérieure
de faire faire à la compagnie des dépenfes
extraordinaires pour des établirlemens folides jugés
néceffaires pour un grand commerce , & qui
devoient toujours repréfenter un fonds , non circulant
, ainfi que les vaiffeaux , les canons & autres
approvifionnemens en tout genre ; lorſque le miniftere
& le commiflaite du Roi jugerent que l'on
pouvoit employer à ces dépenfes , ce qui reftoit
du bénéfice net du commerce de la compagnie ( les
3 pour cent prélevés . ) ; je vous le demande , M. le
Comte , auriez vous trouvé jufte que des directeurs
qui , par état , doivent facrifier leur tems
leurs plaifirs , & même leurs propres affaires à
celles de la Compagnie , fe fuffent trouvés vis -àvis
de rien. Si en avoit compris dans les dépenfes
du commerce proprement dites , les frais énormes
d'établiffement , dont l'arrêt ne parle pas , je crois
rendre justice à votre façon de penfer , en affurant
que vous auriez dit vous - même ; on les a trompés
; ces 3 pour cent ne font qu'une illufion , remettons
les à 12000 liv.comme ci - devant.
Après cela que l'on trouve à redire à ce que le
refte de ce bénéfice a été employé depuis 1732 juf
qu'à 1740 , & même bien au--delà , à bârir à l'Orient
des magafins vaftes & folides pour la marine
& le commerce.
Que l'on dife que les établiſſemens de Mahé &
de Karikal étoient plus difpendieux qu'utiles ;
que tous ces travaux , & ces projets qui le font
OCTOBRE. 1769. 139
fuccédé les uns aux autres à l'Ile de France , ont
jeté la Compagnie dans des dépenfes trop fortes ;
hélas ! très volontiers ; mais il ne s'enfuit
*
-
pas
que par des calculs forcés , les directeurs , qui
n'ont reçu par an que 1967 liv . au - delà de leurs
anciens honoraires de 12000 liv . ont volé le bien
des actionnaires , ce qu'il falloit démontrer pour
l'honneur de cette adminiftration , & non pour la
gloire de la Compagnie des Indes.
GODEHEU.
Réponse à un Mémoire intitulé : Réflexions
fur le projet de M. de Parcieux
de faire venir à Paris la riviere d'Yvette
, par le Pere Félicien de St Norbert
, Carme Déchauffé , lue à l'académie
royale des fciences , le 26 Juillet
1769. Par M. Lavoifier , de la même
académie .
Le projet proposé par M. de Parcieux pour proeurer
à cette capitale une quantité d'eau falubre
fuffifante pourfournir aux befoins de fes habitans ,
a fait trop de fenfa ion dans le Public pour ne pas
être en buite à la critique. Quelque peu fondée que
m'ait paru celle du P.Félicien , je n'ai pas cru qu'elle
dût refter fans réponſe. Sur un objet auffi intéreffant
il ne fuffit pas d'avoir convaincu les Phyfieiens
, il faut éclairer tous les ordres de l'état , &
* Expreffion de M. L. M. pag. 41 de fon mémoire.
140 MERCURE DE FRANCE .
1
fur- tout cette claffe de citoyens qui, par leur rang,
leurs charges ou leurs emplois , font plus à portée
que les autres de contribuer au bien de la fociété .
M. de Parcieux , toujours animé d'un zèle patriotique
, fouffroit depuis long-tems de voir la
capitale prefqu'entierement privée d'eau , d'un élément
fi néceflaire à la falubrité & à la proprété
d'une grande ville , à la commodité & à la fanté
des citoyens . Il avoit parcouru long- tems les environs
de Paris pour y découvrir des eaux , foit de
fources , foit de rivieres , qui puffent être amenées
pour les ufages de cette ville. Parmi toutes celles
qu'il avoit examinées , les unes n'étoient pas d'une
qualité fuffifamment bonne , les autres n'avoient
pas affez de pente , d'autres enfin ne pouvoient
parvenir aux endroits les plus élevés de la ville
qu'après avoir traverfé des vallées immenfes , des
rivieres même , & il falloit , pour les y conduire ,
conftruire des ponts - aqueducs d'une étendue
prodigieufe , dont la dépenfe ne permettoit pas
même d'en projeter l'exécution .
Enfin après un grand nombre de recherchesinutiles
, il crut appercevoir dans la riviere d'Yvette
toutes les qualités néceflaires pour répondre à fes
vues. Quelqu'importante que lui parut cette découverte
, M. de Parcieux ne fe permit pas de l'annoncer
tout d'un coup au Public ; il vouloit fe
mettre auparavant en état de lui démontrer la poffibilité
du projet qu'il méditoit . Il s'affura d'abord
que la pente étoit fuffifante pour que l'eau pût
parvenir aux quartiers les plus élevés de la ville.
Il prit la peine de tracer lui - même la route que
devoit fuivre le canal , & d'en drefler une carte.
II
eut la fatisfaction de voir que la nature en avoit
fait tous les frais. Dans tout l'efpace que le canal
OCTOBRE. 1769. 141
avoit à parcourir , deux vallées de peu d'étendue ,
celle de Rougis près Courvoy & celle de la riviere
de Biévre étoient les feules qui s'oppofaflent au libre
cours de l'eau , & les ponts - aqueducs néceffaires
pour les traverfer ne formoient pas un objet
de dépenfes très - confidérable , du moins relativement
à la grandeur & à l'utilité du projet.
Si l'eftime & la reconnoiffance du Public font la
véritable récompenfe que doivent ambitionner les
fçavans qui travaillent pour le bien de la fociété ;
M. de Parcieux n'eut rien à defirer à cet égard ; fon
projet reçut du public l'accueil le plus favorable.
Un feul point , & c'étoit un des plus effentiels , ne
paroiffoit pas fuffisamment éclairci , c'étoit la qualité
de l'eau de l'Yvette . Un jugement folemnel
diffipa tous les doutes. Ce jugement fut rendu par
deux corps les plus capables de décider la queftion ,
T'académie des fciences & la faculté de médecine
de Paris. Le public a entre les mains le détail des
expériences faites féparément par ces deux compagnies
: il en résulte que l'eau de la riviere d'Y
vette eft plus pure que celle d'Arcueil , & même
que celle de Villedavray, & qu'elle approche beau
coup de la pureté de celle de la Seine.
C'est ce projet que le Pere Félicien attaque aujourd'hui
, après la mort de fon auteur . Si fon
objet eft d'éclairer la fociété , il faut fans doute
louer fon intention ; mais a - t- il rempli cet objet ?
la lecture de ce qui va fuivre mettra le public à
portée d'en juger.
Après quelques réflexions préliminaires le Pere
Félicien débute , p. 6 & 7 , par un tableau pathétique
des ravages que caufera la riviere d'Yvette
dans fes débordemens. Elle paffera , fuivant lui ,
par - deſſus les bords du canal qui aura été conf142
MERCURE DE FRANCE.
truit pour la conduire à Paris ; elle inondera les
campagnes , entraînera les moiffons , formera des
inarais au milieu des plaines , elle y entretiendra
des eaux croupiffantes qui infecteront l'air par leur
mauvaiſe odeur. Ne diroit- on pas , à entendre le
Pere Félicien , que la riviere d'Yvette , conduite
par le nouveau canal , traverfera des plaines immenfes
éloignées de toute vallée , de toute riviere
& de tout ruifleau ? Cependant s'il avoit la moindre
idée du local , s'il avoit feulement jeté les
yeux fur la carte jointe au mémoire de M. de Parcieux
, il auroit remarqué que le canal projeté
cotoye dans un efpace de plus de fix mille toifes
le lit actuel de la riviere d'Yvette , qu'il cotoye
dans un elpace de fix mille autres toifes celui de la
riviere de Biévre , & qu'il s'écarte à peine pendant
tout cet intervalle de i 50 ou de 200 toifes de l'une
ou l'autre de ces rivieres . Quand il feroit donc
poffible qu'il fe trouvât dans quelques circonftances
plus d'eau dans le canal qu'il n'en pourroit
contenir , il feroit toujours facile de lui ménager
une iffue , en la dégorgeant dans l'une des deux
rivieres qu'on vient de nommer. Mais une autre
réponse beaucoup plus fimple encore , & que le
Pere Félicien auroit dû prévoir , c'eft qu'on n'introduira
jamais dans le canal que la quantité d'eau
nécefaire pour la confommation habituelle de Paris
. L'excédent qui pourra fe trouver dans la faifon
pluvieufe fera rejeté dès Volgien même , c'eftà
- dire dès l'origine du canal , & coulera paiſiblement
par le lit actuel de la riviere.
Cette premiere objection eft fuivie d'une autre
qué le Pere Félicien regarde comme beaucoup plus
folide , il prétend , pag. 8 & 9 , que le cours de
l'eau contenue dans le nouveau canal fera extrêmement
lent , & c'eft d'après les expreffions mê
OCTOBRE. 1769. 143
mes de M. de Parcieux qu'il cherche à le prouver.
Je ne m'arrêterai pas à juſtifier M. de Parcieux de
la contradiction apparente dans laquelle on l'accule
d'être tombé. Il n'eft point ici queftion de
difputer fur les mors, il s'agit d'examiner des faits ;
c'est ce queje vais faire d'après les opérations mê
mes de M. de Parcieux que je fuppofe exactes , &
d'après les nivellemens de M.Picard, faits en 1664.
Mém. acad. t . 6.
J'ai déjà dit que la premiere opération de M. de
Parcieux avoit été de déterminer la pente de la riviere
d'Yvette. Il s'affura d'abord par des mefures
exactes , & dont on peut voir les détails aux
pages 33 & 34 de fon mémoire , que les chûtes des
différens moulins qui font fitués en grand nombre
le long de cette riviere formoient un total de 111
pieds 5 pouces . Il obferva enfuite que la vîteffe de
l'eau qui couloit librement de moulin à moulin
étoit d'environ 10 à 12 pouces par fecondes , ce
qui donne pour la pente de la riviere environ un
pied par mille toifes. D'où il fuit que la riviere
d'Yvette ayant à parcourir environ 30000 toifes
depuis Vofgien jufqu'à la Seine , la feule pente qui
la fait couler de moulin à moulin eft de 30 pieds
environ . La Seine , depuis l'endroit où elle a reçu
la riviere d'Yvette qui porte alors le nom de riviere
d'Orge , parcourt encore dix mille toifes
avant d'arriver à Paris , ce qui donne dix pieds de
pente d'après les nivellemens faits par M. Picard.
Si l'on ajoute enfemble toutes ces quantités , on
aura 15 pieds 5 pouces pour la quantité dont la
riviere d'Yvette , pile à Vofgien , eft plus élevée
que la Seine à Paris . Mais le point où arrivent les
caux d'Arcueil près l'Obfervatoire eft plus élevé
que le fol de Notre - Daine de 67 pieds 9 pouces , &
plus élevé que le niveau de la Seine de 95 pieds 5
144 MERCURE DE FRANCE.
pouces , d'où il fuit que la différence de niveau
entre la riviere d'Yvette prife à Volgien , & l'arrivée
des eaux près l'obfervatoire eft de 56 pieds.
La totalité de l'efpace que le canal aura à parcourir
fera au plus de 16000 toifes ; la pente qu'on pourra
lui donner fera donc de 3 pieds & demi par mille
toiles , c'est -à-dire en mettant tout au plus bas au
moins triple de celle de la Seine: Ces faits font
bien éloignés de cadrer avec ce qu'avance le Pere
Félicien ; c'eft cependant du mémoire même de
M. de Parcieux que je les ai tirés.
D'après ce qui vient d'être dit de la pente confidérable
du canal & fur la rapidité du courant qui ,
toutes chofes d'ailleurs égales , en eft une fuite; je
pourrois me difpenfer de répondre à une objection
du Pere Félicien fur la congélation de l'Yvette ,
pendant les froids de l'hiver . Tout le monde fait
que la riviere de Seine ne prend jamais que par
l'embarras des glaçons . Ils fe forment & s'accroif
fent peu-à-peu , jufqu'à ce qu'arrêtés par quelque
obftacle , ils foient forcés de fe réunir & de former
une mnafle continue . Jamais , fans cette circonftance
le cours des eaux ne feroit fufpendu .
L'hiftoire de cette académie , pour l'année 1709 ,
nous en fournit un exemple bien frappant . Pendant
cet hiver le plus rigoureux qu'on ait éprouvé
dans nos climats depuis l'ufage du thermometre
la Seine ne prit pas entierement entre le pont neuf
& le pont royal ; le milieu du courant refta libre .
On a pu oblerver encore la même choſe pendant
les froids de 1768. Il est toujours refté même pendant
le tems de la gêlée la plus forte , un courant
d'eau non interrompu entre le pont neuf& le pont
Loyal. Des hivers d'ailleurs aufli rigoureux que
ceux de 1709 , de 1740 & de 1768 ne font pas
communs
OCTOBRE. 1769. 145
communs dans nos climats ; les froids y font rarement
continus . Et quand il feroit vrai qu'il pût
furvenir des gêlées allez fortes pour former quelques
pouces de glace à la ſurface d'une eau auffi
vive ; quand elle pourroit acquérir jufqu'à 6 pouces
d'épaifleur , l'eau qui couleroit par deflous
feroit encore allez abondante pour fournir à la
confommation de Paris .
Je pafle à une autre objection fur le déchet qu'éprouvera
, fuivant le Pere Félicien , le volume de
l'eau de l'Yvette pendant les féchereffes de l'été.
Je ne puis m'empêcher de lui reprocher ici d'avoir
altéré le texte du mémoire de M. de Parcieux , ou
du moins de ne l'avoir pas entendu . Je vais rapprocher
les expreffions de l'un & de l'autre , afin
que le public puifle juger de ce qu'il doit penfer de
cette objection . il
On lit , à la pag. 9 du mémoire du Pere Félicien
, « le déchet que les eaux de l'Yvette éprouveront
pendant l'hiver ne fera pas moins inévi-
» table en été , & le lecteur ne pourra voir fans
quelque furprife que c'eft le même M de Parcieux
qui va m'en fournir la preuve ; l'Yvette
»fait aller dit- il ,plufieurs moulins : mais trois mois
» s'étant écoulés fans pluie , & les eaux étant deve-
" nues trop baffes , ils arrêtoient pendant neufà
כ כ
כ כ
·
dix heures par jour , & vers la fin de Juillet &
» au commencement d'Août ils chomerent entieɔɔrement
ɔɔ ... Ne fembleroit-il pas , d'après
cet expolé , que la riviere d'Yvette a été abfolument
à fec pendant une partie des mois d'Août &
de Juillet , ou plutôt peut - on interpréter différemment
les expreffions du Pere Félicien ? Rien
n'eft cependant moins conforme à la vérité ; c'eſt
M. de Parcieux lui - même qui va nous l'appren
dre.
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
55
On lit à la pag. 35 de fon mémoire : « Les moulins
de Vofgien font de l'efpèce de ceux qui vont
par-deffus , & ils alloient jour & nuit fans s'arrêter
chaque fois que je les ai vus , mais ils
» avoient chômé vers la fin de Juillet & au com-
» mencement d'Août ( 1762 ) , parce qu'il s'étoit
»écoulé trois mois fans pluie. Ils ne chômoient
" pas à des heures réglées ; lorfque l'eau devenoit
trop bafle , ils arrêtoient pendant neuf à dix
heures , après quoi ils alloient vingt - quatre
heures de fuite : c'eft comme s'ils avoient chômé
>>fept heures par jour ou à-peu- près . »
2
לכ
C'eft ainfi que le Pere Félicien prête des erreurs
à M. de Parcieux pour les combattre enfuite . Heureufement
il ne fera pas difficile au public de fe
tenir en garde fur cet objet ; il reconnoîtra aifément
la contradiction manifefte qui fe trouve à la
même page du mémoire du Pere Félicien. En effet,
après avoir formellement avancé que la riviere
d'Yvette étoit abfolument à fec pendant les fécherefies
de l'été , il reconnoît , l'inftant d'après ,
qu'elle coulera par intervalle. La conféquence
qu'il tire de ce paffage eft bien plus fingulière encore.
«L'eau de l'Yvette , ajoute - t- il , pag. 10 ,
» manquera donc à Paris pendant neufà dix heures
par jour. » Le Pere Félicien peut - il ignorer
dans l'exécution du projet de M. de Parcieux
les moulins de Gif & de Vofgien feront fupprimés
? Comment a-t-il donc pu fe perfuader qu'on
laifferoit fubfifter les vannes & les retenues d'eau
néceflaires à ces moulins , puifque dès lors elles
n'auront plus d'objet ? Les moulins , une fois fupprimés
, le cours de la riviere d'Yvette cellera
d'être interrompu , elle fera rendue à elle - même ,
elle coulera librement & d'un mouvement unifor
me depuis Vofgien juſqu'à Paris.
que
OCTOBRE. 1769. 147
Tlferoit trop long de m'arrêter à examiner l'une
après l'autre les différentes raifons par lesquelles
le Pere Félicien prétend que le volume de la riviere
d'Yvette fera réduit prefqu'à rien dans les
chaleurs de l'été . Ce n'eft pas par des raifonnemens
qu'on détruit des faits , fur tout quand ils
font atteſtés par un phyficien auffi exact que l'étoit
M. de Parcieux . On peut voir , aux pages 35
& 36 de fon premier mémoire , le détail des mefures
qu'il a prifes aux moulins de Volgien & de
Gif, elles prouvent que pendant les mois de Juillet
& d'Août 1762 , tems où les eaux de la riviere
d'Yvette étoient auffi balles qu'on les eût jamais
vues , elle fourniffoit encore plus de 1000 pouces
d'eau . Les mêmes opérations ont été repérées pendant
les féchereffes de l'été 1767 , les plus grandes
qu'on eût éprouvées depuis long tems ; & il en a
réfulté que le volume des eaux de la riviere d'Y
été réduit au deffous de 1100 vette n'avoit pas
pouces.
·
J'avouerai que j'avois d'abord peine à concevoir
comment le Pere Félicien pouvoit prononcer
avec tant d'affurance fur un article fur lequel l
n'avoit fait aucune expérience . Cependant en
comparant entr'eux les différens paflages de fon
mémoire , j'ai cru appercevoir ce qui avoit pu
l'induire en erreur. On lit , à la pag. 4 , « le projet
de faire venir à Paris une riviere , dans l'efpérance
de lui fournir douze cents pouces ou cent
» pieds d'eau. offre au premier coup d'oeil
de tropgrands avantages pour le regarder avec
» indifférence. . On voit , par ce paffage,
que le Pere Félicien regarde douze cens pouces &
cent pieds d'eau comme deux expreffions fynony
mes . De ce que douze pouces font un pied , il a
cru pouvoir conclure que douze cens pouces d'eau
5)
33
•
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
faifoient cent pieds . Il n'eft pas étonnant qu'à ce
compte il fe trouve fi peu d'accord avec M. de
Parcieux . Cependant s'il avoit étudié un peu plus
la matiere dont il traite , il fauroit qu'on entend
par un pouce d'eau , non la quantité continue qui
s'écoule par un trou d'un pouce quarré , mais par
un trou rond d'un pouce de diametre , la furface
de l'eau étant toujours fuppofée entretenue à fept
lignes au-deſſus du centre du trou . Il fauroit encore
, qu'en conféquence de cette convention
l'eau ne fe calcule pas par pieds quarrés , comme
ille fuppofe , mais que la mefure des eaux courantes
le réduir toujours en pouces ronds , quelque
grande que foit la quantité d'eau dont on veut
déterminer la maffe.
>
M. de Parcieux avoit propofé comme une reffource
propre à augmenter beaucoup en été le volume
des eaux de l'Yvette , de faire le long du canal
deftiné à la conduire à Paris , des étangs ou
réfervoirs dans lefquels on pourroit détourner
les caux pendant la faifon pluvieufe pour les laiffer
enfuite écouler dans les tems de féchereffe . Le
Pere Félicien n'approuve point ce moyen , & cet
article eft un des plus longs de fon mémoire. Je
ne m'arrêterai point , pag. 11 juſqu'à la 18 ° , à -
difcuter les raifons par letquelles il combat l'idée
de M. de Parcieux ; elles ne touchent point au
fond du projet , & en fuppofant qu'il pût réfulter ·
quelqu'inconvénient d'approvifionner la ville de
Paris d'une eau qui auroit ainfi féjourné dans ces -
réfervoirs plufieurs mois , il n'en feroit pas moins
vrai qu'en tout état de cauſe il arriveroit au moins
à Paris 1000 à 1200 pouces d'eau pendant les plus
grandes fécherefles de l'année.
On ne doit pas s'attendre que l'eau de l'Yvette
foit également claire pendant les différentes fai--
OCTOBRE. 1769. 149
fons .Les matieres qu'elle chariera avec elle feront
de deux espèces : où elles feront plus légeres que
T'eau , & alors elles nageront à la furface ; ou bien
elles feront plus lourdes , mais devenues prefqu'é-
-quiponderantes à l'eau par leur grande divifion ,
elles feront entraînées avec elle . M de Parcieux
Le débarrale des premieres par le moyen de grilles
de fer ou de bois qui n'entreront dans l'eau que
de 15 à 18 pouces , & qui arrêteront tous les corps
flottans qui fe préfenteront à la furface . Par rap-
-port aux fecondes , pag . 21 & 22 , celles qui font
fpécifiquement plus pefantes que l'eau , il fe propofe
d'établir de diftance en diftance des efpéces
de baffins de quatre à cinq toifes de long , plus
larges & plus profonds que le refte du canal. L'eau
venant à féjourner dans ces repos , ou du moins à
y perdre une partie de fon mouvement , elley dépofera
la plus grande partie des corps étrangers
qui le trouveront mêlés avec elle. Enfin après
avoir acquis par le dépôt une pureté preſqu'abſo- '
lue , elle parviendra à un encaillement de gravier
de plufieurs pieds d'épaiffeur , à travers lequel
elle fe filtrera , & dans lequel elle dépofera le refte
des matieres qui pourroient altérer la tranfparence.
I fera néceffaire de nettoyer de tems en tems
ces repos , & quelquefois le canal lui - même .
M. de Parcieux donne dans fon mémoire des
moyens également fürs & faciles pour y parvenir :
il pratique latéralement à chaque repos une ou
plufieurs vannes , qu'on levera pour le nettoyer ,
& par lefquelles on laiffera couler l'eau qui aura
fervi à le laver .
Le Pere Félicien renouvelle , pag . 23 , encore
ici fes craintes fur le dégât que les eaux éconduites
du canal pourront occafionner dans les terres . Ces
inquiétudes ne viennent , comme je l'ai déjà dit ,
Gij
150 MERCURE DE FRANCE .
que du défaut de connoiffance du local . On a déjà
vu que le canal projeté ne s'éloignoit au plus ,
dans un efpace de 12000 toifes , que de 150 ou
200 toifes de la riviere de Biévre ou de celle d'Yvette
, qu'il traverfoit d'ailleurs fucceffivement
les ruiffeaux de Gif , de Palaiſeau , de Maffy , de
Tourvoye , enfin la riviere de Biévre ; ilfera donc
toujours ailé de ménager des rigoles qui aboutif
fent à quelques uns de ces ruiffeaux.
Le Pere Félicien porte l'efprit de critique jufqu'à
douter s'il fera poffible de filtrer l'eau de l'Yvette
à travers un encaiflement de fable ou de
gravier, « Car , ajoute til , pag. 19 & 20 , ou les
trous pratiqués dans la muraille deſtinée à retenir
le fable feront grands , ou ils feront petits.
» S'ils font grands , les eaux entraîneront une
grande partie du gravier , & en détruiront la
mafle en peu de tems ; s'ils font petits , le graavier
les bouchera , & l'eau de l'Yvette ou ne s'y
»filtrera point, ou ne s'y filtrera que difficilement:
ه د
s'ils font médiocres ils participeront de l'un &
» l'autre inconvénient. » Ne diroit- on pas que le
Pere Félicien ne connoît pas l'exiſtence des fontaines
domeftiques fablées ? Peut- il ignorer cependant
que ces fontaines fervent des fix mois , &
même des années entieres fans qu'on foit obligé
de les nettoyer ? Ne fait-il pas d'ailleurs que l'eau.
fera déjà très-pure en arrivant à l'encaiflement de
gravier , qu'elle n'y dépofera , par conféquent ,
qu'une très - petite quantité de limon. S'il avoit
réfléchi fur la maniere dont l'eau fe filtre à travers
le fable, il fe feroit apperçu que les premieres portions
d'eau peuvent bien entraîner à la vérité les
parties les plus divifées ; mais que bientôt les parties
plus groffieres venant à fe préfenter vis- à - vis
des trous , elles s'opposent à la fortie des plus.
OCTOBRE . 1769. 151
fines & ne laiffent plus pafler que l'eau pure & débarraflée
de tout ce qu'elle charioit avec elle . Ce
mécanisme eft précisément celui qui s'observe
lorfqu'on filtre à travers du verre pilé les acides
minéraux. On met , au fond de l'entonnoir , trois
ou quatre morceaux de verre irréguliers , affez
gros feulement pour qu'ils ne puiffent s'échapper
par l'ouverture ; enfuite on répand par- deffus du
verre réduit en poudre groffiere , enfin on réserve
les parties les plus fines pour en former la couche
fupérieure.
ל כ
Après avoir beaucoup argumenté fur la prétendue
difficulté de filtrer l'eau de l'Yvette , le Pera
Félicien trouve une nouvelle objection dans la filtration
même de cette eau « M. de Parcieux ,
» dit-il , pag. 20 , n'a - t-il pas fujet de craindre
que le préjugé contre l'eau filtrée e le réveille
» & ne fafle tort à fon projet. Quelle altération
Le Pere Félicien penfe-t-il donc que puifle caufer à
l'eau la filtration à travers une maffe de cailloux
& de matieres vitrifiables ? Les eaux des fources
celles mêmes qui paflent pour les plus falubres ,
font- elles autre chofe que de l'eau filtrée , & n'ontelles
pas traversé dans l'intérieur de la terre des
encaiflemens immenſes de fable , de pierres & de
différentes matieres ?
Je ne finirois pas fi je voulois m'arrêter à une
infinité de petites chicanes que fait le Pere Félicien
contre le projet de M. de Parcieux. Qu'on le ſerve,
par exemple , d'un moyen plutôt que d'un autre
pour balayer l'aqueduc , qu'on le fafle à pied ou
en bateau , qu'on foit obligé de le faire une ou
plufieurs fois pendant l'année , peu importe , & ce
ne fera pas , je penfe , ces petites confidérations
qui feront admettre ou rejeter le projet de M. de
Parcieux. Sans entrer dans tous les détails , je me
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
contenterai de dire que la plupart des moyens
qu'il propofe m'ont paru praticables ; je le dis
avec d'autant plus de confiance qu'ils ont déjà paru
tels à l'académie .
Les objections que j'ai parcourues jufqu'ici font
celles qui font particulieres au projet de M. de
Parcieux. J'ai tâché de faire voir combien elles
étoient peu fondées. La fin du mémoire du Pere
Félicien en contient d'un autre gente ; ces dernieres
font communes à tous les projets qu'on peut
propofer pour fournir de l'eau à Paris . Ces objections
ne regardant qu'indirectement celui de M.
de Parcieux , j'ai cru pouvoir me difpenfer de les
difcurer : elles ne font point d'ailleurs de nature à
faire beaucoup d'impreflion fur le public . On ne
pourroit admettre en effet les raisonnemens du
Pere Félicien , fans être obligé d'en conclure
qu'il eft non - feulement inutile , mais défavantageux
même dans une grande ville de jouir
d'une grande quantité d'eau ; je doute fort que le
public foit de cet avis . Enfin le Pere Félicien va
jufqu'à foutenir cet étrange paradoxe , pag 32 ,
que l'eau de la riviere d'Yvette , qui feroit diftribuée
non feulement dans les divers quartiers ,
mais dans la plus grande partie des maiſons même
de Paris , ne rendroit ni plus prompts ni plus
commodes les fecours contre les incendies . Cette
partie de l'adminiſtration publique , telle qu'elle
eft aujourd'hui , eft peut - être le chef d'oeuvre de
la police de cetre capitale ; il eft certain que dans
l'état préfent des chofes , on a fait tout ce que
pouvoit faire ; mais on aura , je crois , de la peine
à perfuader au public qu'il feit plus commode de
charier l'eau dans des tonneaux , comme on eft
obligé de le faire dans les incendies , que de la tirer
des fontaines & réfervoirs publics qui fe trou-
·
l'on
OCTOBRE. 1769. 153
veroient par- tout fous la main , & qui feront placés
particulierement dans la partie la plus élevée
de chaque quartier.
C'eft affez avoir entretenu le public d'un projet
dont les avantages font prouvés jufqu'à l'évidence
, & dont l'exécution a été démontrée poffible
par une fuite d'opérations & d'obiervations
faites avec la plus grande exactitude . Flus on refléchira
fur cet objet , plus ou fera convaincu que
de tous les moyens propolés pour fouruir de l'eau
à Paris , celui de M. de Parcieux eft celui qui réunit
le plus d'avantages , & qu'il eft , à la fois , le
moins difpendieux , eu égard a la mafle d'eau qu'il
procure & le plus digne de la capitale .
Nous croyons devoir apprendre au Public
, à l'occafion de ce mémoire , que les
ordres du Roi font donnés pour l'exécution
du projet de feu M. de Parcieux .
C'eft M. Perronnet , de l'académie des
fciences , & premier ingénieur des ponts
& chauffées , qui eft chargé de toutes les
opérations néceflaires à cet objet ; & c'eft
à M. le Contrôleur général que l'Etat , la
Ville de Paris & l'Académie des fciences
ont cette obligation .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
ACADEMIE..
ROUE No.
A
t
L'ACADÉMIE de l'Immaculée Concep
tion de la Ste Vierge , fondée en 1486
dans l'églife paroilliale de St Jean de
Rouen , transférée en 155 au monaſtere :
des RR: PP . Carmes de ladite ville , propofe
des prix pour différens ouvrages ,
tant en latin qu'en françois ..
Parmi ces prix , les uns font ordinaires :
& fondés depuis un temps plus ou moins
confidérable ; les autres font extraordinaires
& dépendent de différentes circonf
tances particulieres ..
Prix ordinaires & fondés .
Les fondateurs de ces prix ordinaires
avoient affigné relativement au tenis de
leur fondation différens genres de poësie
qui étoient alors en ufage , mais qui ont
prefqu'entierement ceflé dans la littérarure
de nos jours . Tels font le chant royal,,
la ballade , le fonner . D'après cette confidération
, l'académie , pour exciter l'é
mulation garmi les auteurs ,, fans s'écar
OCTOBRE . 1769. 155
ter de l'efprit des fondations , a jugé à
propos de fubftituer à ces anciennes poëfies
des ouvrages d'un genre plus moderne.
C'est un des objets dont elle s'eft occupée
dans plufieurs affemblées extraordinaires
qu'elle a tenues depuis le commencement
de cette année , pour renouveller,
faire & arrêter différens réglemens
relatifs à ſon honneur , & plus particuliérement
encore à celui de la religion à laquelle
elle eft confacrée. Parmi les réglemens
qu'elle a faits fuivant le pouvoir
& l'autorité que lui en donnent la bulle
de Léon X de 1520 & plufieurs arrêts du
parlement de Normandie rendus dès les
premiers tems de cet établiſſement , elle
a arrêté définitivement que le premier
prix du chant royal feroit donné à une allégorie
en vers françois de trente à quarante
vers , avec une a'lufion à l'Immaculée
Conception ; le fecond prix du
chant royal à une ode latine , le prix de la
ballade à une idylle en vers françois , celui
du fonnet à un poëme héroïque de cent
vers françois au moins.
L'académie confidérant pareillement
qu'il eft encore beaucoup plus utile de
contribuer , autant qu'il eft poffible ,
former des orateurs pour la chaire
Gr
al
que des
156 MERCURE DE FRANCE.
poëtes , a arrêté que le difcours françois
de la fondation de M. de Bonnetot , premier
président de la chambre des Compptes
de Rouen , fera remis au concours ,
mais fous une forme nouvelle qui ne s'écarte
point de l'efprit de la fondation , ni
même de la lettre autant qu'il fe peut ; &
qu'en conféquence ce prix fera donné à un
difcours françois d'un quart d'heure de
lecture au moins , & d'une demi - heure
au plus fur un fujet de religion qui fera
indiqué chaque année par l'académie , &
qui fera toujours terminé par une prière à
la Ste Vierge fur fon Immaculée Conception
. Conféquemment à ces réglemens
voici l'ordre des prix ordinaires à diftribuer
le jeudi qui précédera la fête de Noël
1769.
I. La croix d'or , de la fondation de M.
de Bonnetot, au meilleur difcours françois
Jur le danger de la lecture des livres contre
la religion , par rapport à iafociété . Il doit
être terminé par une prière à la Ste Vierge
fur fon Immaculée Conception , &
être d'un quart d'heure de lecture au
moins , & d'une demi - heure au plus . II .
L'anneau d'or , de la fondation de M. le
Pigny , pour un poëme françois de cent
vers héroïques au moins. III . Le miroir
OCTOBRE. 1769. 157
d'argent, de la fondation de M. Hallé de-
Rouville , pour premier prix d'Ode françoife.
IV . Un des prix ci deffus , on le
montant de la fomme donnée par la fondation
de M. l'abbé le Gendre , pour un
fecond prix d'ode françoiſe . V. La ruche
d'argent , de la fondation de M. François
de Harlay , archevêque de Rouen , pour
un premier prix d'ode latine . VI . Le lys
de la fondation de M. de la Roque , abbé
de la Noë, pour un fecond prix d'ode latine
. VII. La palme , de la fondation du
même , pour une allégorie françoife de
trente à quarante vers . VIII. La tofe , de
la fondation de M. le Pigny , pour une
idylle en vers françois de la même étendue
que l'allégorie françoife . IX . La tour
d'argent , de la fondation de M. Groulard,
premier préfident au parlement de Ronen ,
pour un premier prix de ftances . X Le
foleil , de la même fondation , pour un
fecond prix de ftances . XI . Le laurier , de
la fondation de M. de Bretteville , pour
u premier prix d'épigramme ou allégorie
latine , XII . L'étoile , de la fondation du même
, pour un fecond prix d'ép gramme ou
allégorie latine. Les poetes termineront
toujours leurs pieces par une allufion à la
Conception de la Ste Vierge , à moins
158 MERCURE DE FRANCE .
que leur fujet ne roulât tout entier fur
quelques uns de fes mytteres . Cette allufion
fera exprimée en deux vers , ou même
en un feul , pour les épigrammnes latines
, en quatre pour les allégories françoifes
& les idylles , en fix au plus pour
le poëme françois de cent vers héroïques ,.
en une ftrophe pour les odes latines &
françoifes.
Prix extraordinaires & non fondés .
L'académie propofe quelquefois des
prix extraordinaires , parmi lesquels le
prix donné par le prince élu , lorfqu'il y
en a un , tient le premier rang. Depuis
long tems le fujet de ce prix étoit une
hymne latine fur un des myfteres de la
Ste Vierge ; mais par des raifons tirées du
plus grand avantage des lettres & de la
religion , il a été arrêté que dorénavant
il fera libre aux poëtes de choilir , foir
dans l'hiftoire de l'ancien teftament , foit
dans la vie de Jefus - Chrift & celle de la
Ste Vierge ; foit même dans l'hiftoire ;
les dogmes , les cérémonies & la morale
de l'églife , relle circonftance ou relle vé
rité qu'ils jugeront à propos pour en faire
le:fujet d'une pièce de goëfie : latine on
OCTOBRE. 1769. I.S9
françoife , au choix du prince élu , de cent
vers héroïques au moins , ou de dix ftrophes
, fi c'eft une ode , en y comprenant
Fallufion accoutumée , laquelle , fuivant
l'ufage établi pour conferver l'efprit de:
Pinftitution de l'académie , terminera la
piéce de poëtie , fi le fujet n'en eft pas pris
dans la vie de la Ste Vierge.
M. le Couteulx , premier préfident de
la chambre des Comptes , Aides & Finances
de Normandie , prince élu pour l'année
1769 , a décidé en conféquence de la
liberté que lui en laiffe le réglement cideffus
, que la piéce , pour le prix du prince
à couronner à la féance publique du
mois de Décembre 1769 , feroit en vers
françois
L'académie propofe encore cette année
un prix extraordinaire , fourni par
une perfonne qui aime la religion &
les lettres & qui a la modeftie
de ne vouloir pas être nommée. Il - fera
donné le même jour que les autres à une
øde françoiſe , dont le fujet fera le triomphe
de l'Eglife fur l'héréfie , fuivant les
paroles de Jefus Chrift , & les portes de
P'enfer ne prévaudront point contrielle..
Cette ode doit être terminée par une al
lufion à l'Immaculée Conception. Ce prix:
160 MERCURE DE FRANCE.
confifte en une médaille d'argent où eft
empreinte l'image de la Ste Vierge .
Réglemens pour les Auteurs,
I. Toutes perfonnes feront admifes à
concourir , excepté les juges de l'académie.
II. Les auteurs auront toute liberté
convenable dans le choix & la forme de
leurs compofitions pour tous les genres :
il faut en excepter le difcours françois ,
dont le fujet fera indiqué chaque année
, & le prix du prince élu , lorſqu'il y
en a un. III. Les fources , où les auteurs
doivent puifer leurs fujets , font l'écriture
fainte , l'hiftoire eccléfiaftique , civile &
naturelle , & jamais la mythologie. IV.
L'académie renouvellant , autant qu'il eft
néceffaire , un ancien réglement conforme
à la religion , à la raiſon , à la décence
, déclare qu'elle n'admettra au concours
aucun ouvrage deshonnête , fatyrique
ou diffamatoite . V. Elle déclare encore
que , fuivant un ancien réglement ,
les poëtes , pour prétendre au prix , ne
pourront envoyer qu'une pièce de chaque
genre , qu'ils ne pourront même fuppofer
aucun nom , à peine d'être privés du
prix mérité pour la premiere fois , &
OCTOBR E. 1769. 161
pour la feconde d'être déclarés indignes
de concourir. VI . Ceux qui enverroient
des ouvrages déjà couronnés , feroient
dévoilés comme plagiaires. VII . Les auteurs
s'attacheront à travailler par préférence
fur quelque fujet nouveau : leurs
piéces en feront beaucoup plus favorablement
reçues. VIII . Les ouvrages feront
reçus au concours juſqu'au jour de Saint
Martin exclufivement ( 11 Novembre ) ils
feront adreffés doubles & francs de port
au R. P. Prieur des Carmes de Rouen.
Les auteurs auront fein d'écrire lifiblement
& correctement chacune de ces deux
copies. Ils mettront leurs noms dans un
billet cacheté , avec une fentence dedans
& deffus qui fera répétée au bas de la compofition
.
Réglemens pour les juges , les examens
& le couronnement.
I. Les juges - académiciens nés & élus
au nombre de dix- neuf réfidans à Rouen ,
décident du mérite des piéces : quatorze
font élus par fcrutin , les autres font juges
en vertu des places qu'ils occupent .
Les princes actuels & anciens , ainfi que
les juges vétérans , lorfqu'ils fe trouvent
aux affemblées , ont aufli droit de fuffra162
MERCURE DE FRANCE.
ge qui fe donne par fcrutin. II . Les billets
où font les noms des auteurs ne font
décachetés que devant les juges , & le
nom eft mis auffi tôt au bas du manufcrit
, figné par le préſident de l'affemblée
& par le juge fecrétaire. Les auteurs des
ouvrages qui ne méritent point le prix ,
reftent inconnus. III. S'il arrivoit qu'il
ne fe trouvât point de piéces qui méritaffent
le prix en quelque genre ,
il est per.
mis aux juges de le transférer à quelqu'au
tre piéce dans un autre gente , quoique
les prix en foient remplis . Par exemple,
le prix du poëme de cent vers françois
dans le cas où il n'y auroit pas d'ouvrage
fatisfaifant en ce genre , pourroit être donné
à une ode françoife de plus. IV . Les
auteurs qui auront mérité les prix feront
couronnés publiquement le jeudi d'avant
Noël. C'est le jour marqué pour la féance
publique de l'académie. Cette féance
commencera toujours par la lecture du
difcours françois fur le fujet de religion ,
& continuera par celle des ouvrages de
poësie latine & françoiſe. V. Les prix feront
remis aux auteurs couronnés , ou aux
perfonnes qui auront d'eux un pouvoir
valable. Leurs ouvrages feront imprimés
dans le recueil de l'année . VI. L'académie
a jugé à propos de fupprimer un ancien
OCTOBRE. 1769. 163
réglement qui obligeoit les auteurs couronnés
à lui faire un remercîment en
vers.
SPECTACLES.
CONCERT
E
SPIRITUEL.
Le vendredi , & Septembre , on a donné
au concert fpirituel une fymphonie . Enfuite
Mlle Plantin a chanté avec goût un
motet à voix feule , compofé dans le genre
italien par M. Milandre. M. Balbaftre
a très bien exécuté fur l'orgue un concerto
de fa compofition . M. l'abbé Platel
, très belle baffe- taille , a chanté Jubilate
Deo , &c. motet à voix feule de la
compofition de M. l'abbé Brouin . M.
Cramer , premier violon de la muſique
de S. A. S. Mgr l'Electeur Palatin , a exé
cuté un concerto de fa compofition fuivi
de la chaffe qui avoit été redemandée.
Ce jeune virtuofe a fait le plus grand
plaifir par fon exécution étonnante , hardie
, & en même tems jufte & précife.
On a pareillement beaucoup applaudi la
beauté de fa mufique , & fon art à rendre
les différentes expreffions du fentiment .
164 MERCURE DE FRANCE.
Mlle Leclerc a chanté avec beaucoup de
talent un air italien . Le concert a fini par
Exaudi Deus , motet à grand choeur de
M. l'abbe Girouft , maître de mulique de
l'églife des SS . Innocens .
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de muſique continue
avec fuccès les repréfentations des
Fragmens , compofés des actes de la Provençale
, d'Hippomene & Atalante , &
d'Anacréon. Le ballet de la Provençale
eft de la plus grande gaïté , encore animée
par la danfe pittorefque de M. d'Au
berval & de Mlle Allart. Celui d'Hippomene
eft agréablement deffiné . Mlle Hei
nel & M. Veftris y font très - applaudis .
On doit aufli les plus grands éloges à M.
Gardel qui a un caractere de danfe fi noble
, fi précis & fi impofant . Dans le ballet
d'Anacréon , Mlle Guymard a routes
les graces de Lycoris ; & Mlle Affelin y
rend avec la plus grande vérité la force ,
l'emportement & l'expreffion de la Menade.
OCTOBRE. 1769. 165
COMÉDIE FRANÇOISE.
M. DUEL DE NEUVILLE , acteur qui
vient de Ruffie , a continué avec fuccès
fon début dans les principaux rôles de la
tragédie & de la comédie . Il a un jeu naturel
, qui lui eft propre , dans lequel il
montre beaucoup d'intelligence , d'ame
& de fentiment . Il eft à defirer que cet
acteur foit retenu fur ce théâtre , & c'eſt
ce que le Public a témoigné d'une maniere
très fenfible , en applaudiffant ce
que lui dit un perfonnage de l'impromptu
de campagne , qu'il mérite d'être reçu parmi
les Comédiens du Roi,
-
COMÉDIE ITALIENNE.
L'AMANT DÉGUISÉ .
LES Comédiens Italiens ont donné pour
la premiere fois , le 2 Septembre , le
Jardinier fuppofe , dont ils continuent
les repréfentations avec fuccès ; la ſcène
fe palle dans la maifon de campagne de
la comteffe. L'efpiégle Julie en fait les
166 MERCURE DE FRANCE.
honneurs. Elle s'eft déguiſée en robin
pour fe fouftraire à l'ennui dont une foule
de fots amans l'obsède .
Il fe préfente une nouvelle occafion
d'exercer fa gaïté aux dépens d'une Mde
de Marfillane , vieille folle Provençale ,
très - preffée de fe remarier avec le frere
de Julie. Celle- ci profitant de fon déguifement
projette de faire l'amour à la place
de fon frere. Cette Mde de Marfillane
amene avec elle fa fille Lucile , dont Clitandre
eft amoureux . Pour fe procurer la
facilité de la voir , ce jeune cavalier s'eft
auffi déguifé en garçon jardinier , nouveau
fujet d'amufement pour Julie qui
jouit de fon embarras ; car il fe décele à
chaque queftion qu'on lui fait fur le jardinage.
Son agitation redouble en voyant
arriver fa maîtreffe avec la mere.
Clitandre apporte des bouquets aux
Dames , en fa qualité de garçon jardinier ,
& même par ordre de Julie. C'eſt à genoux
qu'il préfente celui qu'il offre à Lucile.
Mde de Marfillane eft enthouſiafmée de
l'efprit du garçon jardinier ; elle ordonne
à fa fille de lui répondre. Cette fituation
eft d'un excellent comique. Lucile répond
comme elle le doit , & Clitandre fe retire
fatisfait. Julie confeille à Mde de
Marfillane de fe remarier pour fe débarOCTOBRE
. 1769. 167
raffer du foin des affaires . Celle - ci lui
avoue que c'eſt le but de fon voyage , &
c'eſt en ce moment que Julie lui fait accroire
qu'elle eft celui qui lui eſt deſtiné.
Mde de Marfillane en eft ravie. Le prérendu
mari de Mde de Marfillane voudroit
auffi que Lucile fût mariée . Afa recommandation
la mere préfère Clitandre
, quoiqu'elle ne le connoiffe pas ; un
notaire mandé pour paffer un bail arrive
heureuſement , & Mde de Marfillane fe
retire avec lui pour hâter la nôce. La nuit
eft des plus obfcures. Lucile inquiette
comme elle doit l'être dans la fituation
où elle fe trouve , fe met à la fenêtre pour
exhaler fes tendres plaintes. Clitandre
qui étoit aux aguets , s'approche doucement
du balcon , & Julie fe cache pour
les écouter. Lucile reproche à Clitandre
fon imprudence ; & lui , de fon côté , l'accufe
d'infidélité , & de vouloir époufer le
petit maître aux cheveux longs.
Julie, cachée , contrefait la voix de Mde
de Marfillane . Clitandre veut fe fauver.
Elle l'arrête ; lui apprend qu'elle le connoît
, & lui dit qu'elle veut elle - même
l'époufer. Lucile , qui a tout entendu de
fon balcon , le conjure de n'en rien faire,
& defcend pour fe jeter à fes genoux.
168 MERCURE DE FRANCE.
Pendant ce tems-là Julie fe retire à l'écart
, & la véritable Mde de Marfillane
paroît avec le notaire & deux laquais qui
portent des lumieres. Les deux amans fe
jettent à fes genoux . Elle ne fait ce qu'ils
veulent dire l'un & l'autre : enfin Lucile
reparoît & explique l'équivoque en reprenant
le ton provençal dont elle s'eft fervie
pour allarmer les deux amans . Elle fait connoître
Clitandre , auquel Mde de Marfillane
accorde fa fille dans la joie de faire un
double mariage . Elle figne les deux contrats
, & ne refte pas médiocrement furprife
lorfque celui qu'elle comptoit époufer
figne fon nom de Julie , & lui explique
la méprife ; mais elle la confole en
lui apprenant que fon frere doit arriver
bientôt pour la dédommager de cette fupercherie.
En effet , on l'annonce , & il
paroît fuivi de Mde la Comteffe , à qui
appartient le château , & dont la fuite
forme le divertiffement qui termine la
piéce. Elle fait beaucoup de plaifir par la
maniere vive & fpirituelle dont elle eſt
dialoguée ; elle fut d'abord donnée au
même théâtre au mois de Juin 1756 , fous
le titre de la Plaifanterie de campagne , &
ne fut interrompue que par la maladie
fuivie de la mort qui nous a enlevé les
talens
OCTOBRE . 1769. 169
talens juftement regrettés de Mlle Silvia.
On a cru pouvoir l'arranger dans la maniere
qui eft en poffeflion de plaire au
public. On l'a remife pour cet effet en
des mains qui ont coutume d'embellir
tout ce qu'elles touchent , & qui y ont fçu
mêler avec adreffe les ariettes dont la mufique
gaïe , agréable & tout- à - fait convenable
au fujet , eft de M. Philidor.
Mde Favart , par la vivacité de fon jeu ,
& Mde Trial , par les fons féduifans de
fa voix , contribuent beaucoup au fuccès
de cette piéce . Nous étendrions davantage
les éloges qui leur font dûs s'ils n'étoient
plus agréablement célébrés dans les
vers fuivans qui leur font adreflés .
VERS à Mde Favart , jouant le rôle de la
Provençale dans le Jardinier fuppofé.
QUE
E de bon coeur tu m'as fait rire ,
Favart , cet ouvrage eft charmant.
Ton jeu naturel & plaifant
M'inſpire ton joyeux délire ;
Je te dois un remercîment :
Hélas ! on rit fi rarement !
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Sous les crêpes enfevelie ,
Chez nos froids & triftes auteurs
La vive & riante Thalie
Eft une veuve , dont les pleurs
Flétriflent la mine jolie :
Le feu piquant de la faillie
Lui rend fon éclat , fes couleurs ;
L'enjoument , la coquetterie
Font briller fes traits enchanteurs ;
C'eſt une fille qu'on marie
Que l'amour couronne de fleurs :
Oui , nos plaifirs font ton ouvrage 3
L'efprit , les talens , la gaïté ,
Favart , dans ton heureux ménage
Sont un bien de communauté
Dont au Public tu fais hommage.
Jouis de tes fuccès flatteurs ;
Chaque jour tu nous es plus chere
L'art d'amufer eft l'art de plaire ,
Je te réponds de tous les coeurs.
OCTOBRE . 1769. 178
A Madame Trial , jouant le rôle de Robin
dans la même piéce.
Sous les traits de ce magiſtrat ,
Quelle jeune beauté m'enchante !
Son teint eft frais & délicat ,
Son oeil vif , ſa bouche riante ;
C'eſt Hebé ... mais quel doux accens!
Quelle voix brillante & légere ?
C'eſt l'amour même que j'entends !
Oui , c'eft lui : voici le myftere.
Vénus , jaloufe de Trial ,
Lui difpute le droit de plaire ;
La caufe fe plaide à Cythere :
L'Amour , en juge impartial ,
Lui-même condamne fa mere ,
Et le Public , dans cette affaire ,
Eft de l'avis du tribunal.
ART S.
Prix de Peinture & de Sculpture.
L'ACADÉMIE royale de peinture & de
fculpture s'eft affemblée , le famedi 26
Hij
172 MERCURE DE FRANCE:
Août 1769 , pour procéder au jugement
des grands prix . Six peintres & fix fculpteurs
formoient le nombre des concurrens.
Les premiers ont repréfenté dans
leurs tableaux Achille qui , après avoir
tué Hector , & l'avoir traîné trois fois au
tour des murs de Troye , amene fon cadavre
aux pieds de Patrocle , en difant à
celui - ci mon ami , vous voilà vengé.
L'académie a jugé que le Sr Jofeph-
Barthelemi le Bouteux , Flamand de nation
, & éleve de M. Hallé , profeffeur ,
méritoit le premier prix de peinture ; &
le Sr Jean - Jofeph Foucou , de Riez en
Provence , éleve de M. Caffieri , adjoint
à profeffeur , le premier prix de fculpture.
Ils font dès lors admis l'un & l'autre
parmi les penfionnaires du Roi pendant
trois ans à l'école royale des éleves protégés
, établie à Paris , & doivent enfuite
paffer à Rome pour y jouir encore pendant
quatre ans des mêmes bienfaits de
Sa Majefté. Le fecond prix de peinture a
été adjugé au Sr Pierre la Cour , natif de
Bordeaux , éleve de M. Vien , profeffeur ;
& le fecond prix de ſculpture au Sr Jean-
Baptifte Stouf , de Paris , éleve de M.
Couftou , adjoint à recteur. Ces deux éleves
auront , comme les précédens , une
OCTOBRE . 1769 .
173.
médaille d'or pour récompenſe ; mais ne
participent point encore , comme eux, aux
privileges de penfionnaires du Roi .
Le prix de peinture a été indiqué par
M. Doyen ; & celui de fculpture , par M.
Adam.
ARCHITECTURE.
On a vu le jour de la St Louis , & les ON
jours fuivans, à l'académie royale d'architecture
au Louvre , les huit grands prix
que les éleves ont expofés cette année .
L'académie leur avoit donné au mois de
Mai dernier pour programme , le projet
d'une fête fur la terre ou fur l'eau au choix
des éleves , mais dont l'objet principal
devoit être le temple de l'hymen accompagné
de tous les acceffoires qui peuvent
embellir une telle fête . Les Srs Luffault ,
Paris , Pinaut , Guern , Lemit , Facier ,
Chabouillée & Lefevre , tous éleves de
l'académie , font les concurrens qui ont
expofé leurs ouvrages aux regards du public
qui y eft venu en foule , & qui paroît
avoir été fatisfait des efforts de ces
jeunes artistes .
Dans la piéce qui précédoir cette falle
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
le profeffeur avoit fait aufli expofer les
douze prix d'émulation , pour autant de
projets d'architecture , couronnés chacun
féparément pendant les douze mois de
cette année .
GRAVUR E.
I.
Le Concert de Famille , eftampe d'environ
18 pouces de haut fur 14 de large , gravée
d'après le tableau original de G.
Schalken ; par J. G. Wille , graveur du
Roi & de S. M. Impériale & Royale.
A Paris , chez l'auteur , quai des Auguftins.
Il falloit un burin auffi pur , auffi net & auffi
brillant que celui de M. Wille pour copier
la touche précieuſe de Schalken , fi fupérieur
dans l'intelligence des teintes , dans
l'harmonie des couleurs & dans le fini des
détails . On admirera fur- tout l'art avec
lequel l'artiſte a rendu les différens habillemens
des acteurs de ce concert , vêtus
felon le coftume flamand. L'eftampe eft
dédiée à S. M. le Roi de Dannemarck.
OCTOBRE . 1769. 175
I I.
Les adieux d'Hector & d'Andromaque.
Le Médecin Erafiftrate découvre l'amour
d'Antiochus. Deux eftampes d'environ
-23 pouces de large fur 18 de haut , gravées
par Ch . le Vaffeur , graveur du
Roi & de l'académie impériale & royale
de Vienne ; la premiere , d'après M.
Reftout ; la feconde , d'après M. Colin
de Vermont . A Paris , chez l'auteur ,
rue des Mathurins , vis- à- vis celle des
Maçons. Prix 6 liv . chacune .
Ces deux fujets hiftoriques , rendus
avec beaucoup d'intelligence par le graveur
& dans le grand ftyle de l'hiſtoire ,
ont été exposés aux regards des amateurs
dans le falon du Louvre . C'eft fur la
miere , repréfentant les adieux d'Hector ,
que M. le Vaffeur a été agréé à l'acadé
mie. Elle peut fervir de pendant à la continence
de Scipion , publiée précédemment.
I I I.
pre-
Portrait , en forme de médaillon , de M. le
Duc de Choifeul. A Paris , chez de Lau-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
f
nay , graveur , rue de la Bucherie , la
porte cochere au coin de la rue des Rats.
Prix i liv . 4 f.
Les artiftes ont des droits à notre reconnoiffance
lorfqu'ils publient les portraits
des hommes en place aimés & eftimés
. M. de Launay , qui diftribue celui
que nous annonçons , l'a deffiné & gravé
avec beaucoup de foin d'aprés le tableau
peint , en 1760 , par L. M. Vanloo .
I V.
Gravure dans la maniere du crayon rouge
ou noir rehauffé de blanc .
Le Sr Bonnet , qui demeure à Paris rue
Gallande , place Maubert , vient de publier
dans ce nouveau genre de gravure
une famille , compofée de quatre figures ,
d'après M. Boucher ; la cage dérobée , d'après
M. Hallé , & une belle tête de ca-
Lactere d'après feu M. Deshayes. C'eſt
l'étude de la tête de Jofeph qu'il avoit
faite pour fon tableau de la chaſteté de
Jofeph.
OCTOBRE. 1769. 177
GEOGRAPHIE.
Quatre feuilles de la carte de Normandie.
A Paris , chez Denis , rue St Jacques
vis- à vis le collège de Louis le Grand .
Cette derniere feuille , exécutée avec
le même foin que les précédentes , contient
entr'autres les villes de Dreux , Nonancourt
, Châteauneuf en Timerois
Chartres , Estampes , Rambouillet , Ver
failles , & c.
Le Sr Denis a profité des plans & des
obfervations qu'on lui acommuniqués au
fujet de fa nouvelle carte. Ces inftructions
ont accéléré fon travail , qu'il fe
flatte de terminer plutôt qu'il n'ofoit
l'efpérer. Pour remplir les blancs formés
par la Manche , il donnera les plans des
villes de Rouen & de Caën .
1
EXPOSITION des Peintures , Sculptures
& Gravures de MM . de l'Académie
royale , dans le falon du Louvre 1769. *.
UN fimple détail des tableaux qui ont
*Il paroît deux critiques , 1º. Lettre de M. Ra-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
été expofés cette année au Salon du
Louvre , mêlé de quelques louanges qui
font dues à leurs auteurs , ne produiroit
qu'un catalogue faftidieux . Si la critique
amère doit être bannie d'un examen impartial
, les avis falutaires doivent marcher
à côté des éloges ; c'eft la voix du
Public qui doit difpenfer les uns & les
autres ; c'eft elle auffi que nous emprunterons
dans cette analyfe.
M. Boucher premier peintre du Roi ,
dont le génie fécond a fçu réunir tous
les genres , n'a donné cette année qu'une
caravane de Bohémiens dans le goût de
Bénédette , ou plutôt dans le fien . Ce
tableau d'une compofition très riche
demande à être détaillé ; la variété des
caractères & des airs de tête le rend
extrêmement intéreffant , & il n'y en a
pas une qui ne gagne à l'examen du critique
le plus févère ; la maniere dont
chaque grouppe s'enchaîne à la compofi
sion générale n'eft pas moins ingénieufe.
phaël, peintre, &c. chez Delalain , libraire , rue
& à côté de la Comédie Françoiſe ; 2 °. Lettre
fur le falon , chez Humaire , rue du March
Palu
OCTOBRE. 1769. 179
(
Quoique le tableau foit très- clair; les gran
des maffes de lumieres & de demi-teintes
font i bien ménagées , qu'il produit un ef.
fet auffi agréable qu'on puiffe le dérer. S'il
paroît moins vigoureux que ceux qui ont
coutume de fortir de la même main , c'eſt
parce que la fcène fe pafe en plein air &
qu'ainfi les teintes doivent en être plus vagues
; mais la jufteffe des plans & l'illufion
de la perfpective aerienne n'en contribuent
pas moins à l'effet . L'exécution facile &
la touche fpirituelle que les connoiffeurs
y admirent , font fur tout regarder ce
tableau comme un des plus précieux qui
foit forti des mains de M. Boucher : cer
artite chéri de fa nation qu'il enrichit
par fes travaux & qu'il honore
par fes
talens , ne doit point fuppofer une inten
tion méchante à ceux qui femblent priver
fes derniers ouvrages des éloges qu'ils
méritent , pour les prodiguer à ceux qui
les ont précédés ; c'eft moins une affectation
maligne de l'envie qu'une inconftante
foibleffe de l'efprit humain qui toujours
errant dans fes goûts , aime mieux
regréter les chofes pallés que de jouir de
celles qui font préfentes.
01.
>
Une allemande jouant de la harpe ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
une espagnole jouant de la guittare , &
le portrait de M. & de Mde de Marigny
ont mérité les fuffrages du public; une
compofition nette , un ftyle noble , un def
fein correct & des draperies de la plus
grande vérité , rendront toujours les
tableaux de M. Vanloo extrêmement précieux
ainfi que la parfaite reffemblance
de fes portraits.
M.Jeaurat nous a offert l'image joyeuſe
d'unpreffoir de Bourgogne & d'une veillée
de payfannes du même canton ; ces deux
petits tableaux préfentent avec beaucoup
de vérité les fcènes qu'il a voulu peindre :
on y retrouve le portrait de la chofe ,
mais il eût peut - être été poffible de le
rendre avec autant d'exactitude en la
traitant d'une maniere un peu plus tranfparente..
Le grand tableau de M. Hallé deftiné
à être exécuté en tapilferie pour faire
pendant à celui d'Hippomène & Atalante,
repréfente Achille reconnu par Uliffe qui
le découvrit dans l'ifle de Scyros à la
cour du roi de Lycoméde . Ce tableau eſt
du plus grand effet par la vivacité des
couleurs & fur tout par la magie de la
perfpective ; les figures toutefois ont
paru un peu trop jeunes ; celle d'Achille ,
OCTOBRE. 1769. 181
quoique dans un mouvement énergique ,
n'annonce qu'un enfant de douze a treize
ans , & la fable dit que cet enfant avant
de quitter Déidamie , la rendit mere
d'un fils qui s'appella Pyrrus : le fage
Ulyffe auroit auffi pu conferver plus de
nobleffe à travers fon déguiſement &
l'expreffion de fa figure devoit être une
fatisfaction fecrete du fuccès de fon ftratagême
, lorfque le jeune Achille fe décele
mais en écartant ces petites réflexions
; ce tableau d'une compofition très
riche & d'une maniere très agréable ne
manquera pas de faire beaucoup de plaifir
au premier coup d'oeil & même par
l'examen des détails parmi lefquels on
remarque fur tout une jeune fuivante qui
effaie un collier de perles fur fon bras &
dont l'intention eft très fpirituelle .
Le grand tableau repréfentant l'inauguration
de la ftatue équestre du Roi
étoit fans doute un fujet rempli de
difficultés par la proportion des figures
qui eft indiquée & le nombre de
portraits qu'il falloit néceffairement y
employer : une telle contrainte ne peut
manquer de donner des entraves au génie
de l'artifte. Plus libre dans fa compofition
, illui auroit donné cet air d'allégreffe
182 MERCURE DE FRANCE.
qui caractérise une fête publique & n'auroit
point été obligé d'avoir recours à
l'épifode de deux favoyards pour repréfenter
le peuple. On ne peut pas non
plus exiger que des chevaux dans une
marche lente & contrainte foient auffi
agréables que dans une bataille où il eſt
aifé de développer toute la beauté des
mouvemens d'ailleurs l'étude de ce
noble animal eft extrêmement difficile
& peu de peintres font parvenus à les
rendre comme Wandermeulen & Wauwernans
: mais quand même il y auroit
dans le tableau de M. Vien autant de.
défauts qu'on y peut remarquer de beautés
dans les détails ; ils ne prouveroient rien
contre les talens de cet artiſte dont la
réputation eft établie par un affez grand
nombre d'autres ouvrages.
Tous les tableaux que M. de la
Grenée , peintre auffi gracieux qu'abondant
, a expofés cette année , ont paru
mériter des fuffrages ; mais parmi tant
de productions agréables , on a préféré les
deux deffus de porte deftinés pour l'appartement
du Roi ; & particulierement
celui dont le fujet eft Vénus & Mars
furpris par Vulcain ; ces tableaux ont
paru d'une compofition plus noble , d'un
OCTOBRE. 1769. 183
deffein plus correct & d'une couleur plus
vraie ; le fujet de Cérés eft heureuſement
choifi & d'un détail très agréable . Entre
les petits tableaux , on a fur-tout admiré
ceux de Bacchus & Ariane , & de Diane
& Endymion. La petite Vierge aux Anges
, le bain de l'Enfant Jefus , & la
Vierge qui fait jouer fon fils avec le
mouton de S. Jean , ont auffi eu leurs partifans.
Quand M. de la Grenée voudra
fe donner la peine de finir un peu plus
fes petits tableaux , d'éviter les tons rougeâtres
dans lesquels il tombe quelquefois
; quand enfin il voudra les traiter
comme ceux qu'il avoit mis au Salon
dernier , nulle obfervation ne fera mêlée
aux juftes éloges qu'il mérite , & on le
regardera comme l'Albane de la France.
Le portrait de S. M. le roi de Pruffe ,
peint par M. Amédée Vantoo , ne peut
qu'être très- intéreffant par le grand Prince
qu'il repréfente & par la maniere dont
il eft . traité . al 1
Le fentiment de notre incapacité redouble
en arrivant à l'article de M. Chardin
: il faudroit avoir fon talent pour
louer dignement fes ouvrages; quelle couleur
vigoureufe & quelle connoiffance
du clair obfcur dans le tableau qui repré
184 MERCURE DE FRANCE.
fente les attributs des Arts & les récompenfes
qui leur font accordées ; quel
effet magique dans fes bas reliefs ; comme
chaque plan eft fenti dans fa petite femme
qui revient du marché ; comme chaque
objet eft bien à fa place ; que de
vérité dans les fruits & dans la hure de
fanglier touchée largement & faite avec
rien! Quel accord harmonieux & féduifant
dans tous fes tableaux & que nos
foibles éloges font au-deffous de leur
mérite ! Un Peintre d'hiſtoire qui raſſem .
blant toute les parties qu'elle demande ,
l'exécuteroit avec une pareille intelli
gence de couleur , feroit le plus grand
Artifte de fon fiécle : mais il n'est point
de petit genre quand il eft traité d'une fi
grande maniere.
On retrouve toujours auffi la touche
fpirituelle & la grande vérité qui caractérifent
les portraits de M. de Latour ,
dans ceux qu'il a expofés cette année .
On ne defire rien dans ceux de M.
Roslin : le choix heureux des attitudes ,
la parfaite reflemblance & fur-tout la
grande vérité des effets les rendent extrêmement
précieux : peu de Peintres ont
auffi bien traité cette partie effentielle
du portrait ; aucun hafi bien rendu les
OCTOBRE. 1769. 185
dorures . Parmi les portraits qu'il a expofés
, ceux qui lui ont fait le plus d'honneur
, font ceux de M. Pajou , d'une
femme ajustée à la Bolonoife , d'un jeune
homme habillé d'une étoffe de foie couleur
d'abricot changeant ; une compofition
dans laquelle on voit un Chevalier
de l'étoile polaire , habillé de velours
ponceau qui fort entiérement du tableau ,
& fur- tout le portrait de M. l'archevêque
de Rheims qui eft de la plus grande beauté
dans l'exécution générale comme dans
les détails . Les deux têtes de caractère du
même artifte , font auffi connoître qu'il
eft en état de traiter des fujets nobles.
Tandis que nous fommes au milieu
des portraits , nous parlerons de tous ceux
qui le méritent& parini ceux de M. Drouais
nous applaudirons ceux de Mde la Comteffe
du Barry , celui de l'Archevêque de
Rouen , qui nous a paru de la plus grande
beauté : il eft traité d'une maniere noble
& fçavante qui fait connoître que l'artiſte
fçait quitter , quand il le veut, ce coloris
qu'il eft quelquefois forcé d'employer
pour rendre , felon leur goût , des femmes
enduites de blanc & de carmin .
Le portrait que M. Deshayes a donné,
186 MERCURE DE FRANCE.
de Mde fon époule mérite d'être diftinguć
des autres ; il eft peint d'une maniere
agréable , & le petit chien qui la careffe
eft touché fpirituellement .
Mais un portrait étonnant eft celui de
M. l'abbé Arnauld par M. Dupleffis ,
nouvellement agréé. Ce portrait de la
couleur la plus vigoureufe eft plein de vie;
la main est belle & la tête digne de
Rembrant. Le portrait de M. le marquis
de Rafilly eft auffi de la plus parfaite reffemblance
, & celui de M. le Ras de
Michel eft de la plus grande vérité ; on
voit que la robe de chambre de fatin
blanc eft certainement ouatée , & que
la propreté regne autour de cet aimable
vieillard.
Tous ceux de M. Hall , auffi nouvellement
agréé , font de la plus grande
beauté ; ils font traités d'une toute autre
maniere que celle que les Peintres en
miniature ont coutume d'employer : on
n'y voit point la fatigue du pointillé; rien
de gêné , rien de laborieux ; la touche
eft libre & la maniere large comme celle
d'un peintre d'hiftoire ; fes têtes font auffi
correctement deffinées & fes étoffes rendues
avec autant de goût que de facilité.
OCTOBRE. 1769. 187
M. Hall , très jeune encore , montre les
plus grands talens dans un âge où les autres
ne donnent encore que des efpérances &
peut être regardé comme le Van- Dick
de la miniature .
Pallons à un genre plus agréable &
plus varié. Celui que M. Vernet traite
depuis long- tems avec tant de fuccès
offre entre fes mains des imitations bien
juftes & bien intéreffantes de la nature ;
la vérité fur-tout guide toujours fes pinceaux
& perfonne n'a fçu rendre mieux
que lui l'air de la campagne . Si quelques
envieux répandent l'opinion faufle dont
nous avous juftifié M. Boucher , & prétendent
auffi que fes premiers ouvrages
font fupérieurs aux derniers
nous
n'avons d'autre réponse à leur faire que
de les prier d'aller voir le foleil couchant
qui étoit encore embu lorfqu'on a ouvert
le Salon ; on ne pourroit mettre à côté
de cette belle marine , un tableau du
Claude Lorrain , d'une plus riche couleur
, d'un plus bel accord , d'un effet
plus piquant & plus harmonieux , d'une
compofition plus noble , d'une perfpective
aerienne mieux entendue . Si les ciels
& les fonds de quelques autres tableaux
font un peu bleuâtres , les fabriques en
188 MERCURE DE FRANCE.
font fi belles , les figures fi intéreffantes
qu'elles défarment le cenfeur trop févère
qui étoit venu pour critiquer & qui
s'en retourne en admirant.
"
C'eft auffi le fentiment qu'on éprouve
en voyant les tableaux de M. Cafanove,
& furtout en faveur de fes deux fujets de
chaffe : les fites en font vrais & annoncent
un lieu vafte qui annoblit fur le
champ la compofition ; les grouppes font
bien entendus , les chevaux bien deffinés ;
& joignant à tous ces avantages une touche
facile & la magie d'une couleur
féduifante , il eft fûr de réunir les fuffrages
des artiſtes & ceux des amateurs.
A côté des myſtères de l'Evangile qui
font repréfentés fur plufieurs feuillets
du livre deftiné à la chapelle du Roi , &
qui font d'un ſtyle très noble ; on admire
le modele honnête , fujet voluptueux &
moral du même auteur , avec cette épigraphe
: Quid non cogit egeftas . Cette
fcène intéreffante offre la peinture de la
pudeur réduite aux derniers abois , dans
une fille que fa mifere force à fervir de
modele . Le fentiment de cette fituation
touchante eft rendu d'une maniere trèsattendriffante
; l'on y reconnoît la compofition
toujours ingénieufe de M. BauOCTOBRE.
1769. 189
douin, & l'on regrette que la foible fanté
de cet artifte ne lui ait pas permis de
multiplier davantage des productions que
l'on voit toujours avec tant de plaifir.
On a retrouvé dans les tableaux de M.
Rolland de la Porte , la vérité qui les
caractérife . Celui qui repréfente le défordre
d'un cabinet , eft d'un effet trèsjufte
: & l'on a vu avec le même plaifir
les fleurs & les fruits de M. Bellengé ,
qui font d'une couleur très - fraîche & trèspiquante
.
M. Le Prince , dont les tableaux font
en poffeflion de plaire depuis qu'ils font
connus , s'eft encore furpaffé cette année .
Sa guinguette Mofcovite eft une des compolitions
les plus agréables qui foient
forties de fon pinceau : elle eſt ſi bien
balancée , que le grand nombre des figures
n'y apporte aucune confufion ; les grouppes
s'y lient d'une maniere ingénieufe ; le
deffein en eft correct , la touche fpirituelle ,
& la couleur très agréable : ce tableau
eft encore très précieux par la grande variété
des différentes nations qui s'y rencontrent
; Tartares , Mofcovites , Cofaques
, Finlandois , Turcs , Georgiens ,
Calmoucks , Kamchadais , Chinois , tous
y donnent une idée très exacte de leurs
190 MERCURE DE FRANCE .
différens coftumes . La balançoire & la
danfe Ruffe , font auffi deux tableaux trèsagréables
, & dans lefquels il y a beaucoup
de vérité . Nous parlerons des eftampes
du même auteur & de fa nouvelle
maniere de graver , dans l'article
confacré à cette partie.
Le pinceau facile de M. Robert , en
multipliant nos plaiſirs , nous prive de la
faculté de pouvoir donner féparément à
chacun de fes tableaux les éloges qu'ils
méritent. La variété , l'efprit & le goût
qui toujours ont préfidé à fes compofitions
ingénieufes , s'y font admirer plus
que jamais . La grande connoiffance qu'il
2 de la perfpective aërienne , aide encore
à la perfpective linéale ; & le charme
d'une couleur féduifante leur donne un
effet piquant qui les dédommage amplement
du fini qu'on pourroit y defirer.
Si quelque chofe peut étonner de là
part de M. Loutherbourg , ce font les
progrès inconcevables qu'il a faits depuis
le fallon dernier : fes tableaux font
extrêmement finis fans être froids , brillans
fans être durs , riches fans être confus
; fes compofitions font toujours va
riées , fa couleur toujours vigoureuſe ,
fes effets toujours furs , fa touche , quoiOCTOBRE
. 1769. 191
qu'extrêmement ferme , ne fe peur diftinguer
; c'eft un de ces peintres qu'il faut
renoncer à copier. Parmi le grand nombre
de marines qu'il a expofées , celle où l'on
ne voit que le ciel & l'eau , infpire plus
de terreur que toutes les defcriptions de
tempêtes enſemble . Son tableau dans le
goût de Wauvermans , celui dans le ſtyle
de Berghem , fes maraudeurs , fa tempête
par le vent de midi ; il faudroit les nommer
tous , car tous méritent les plus
grands éloges , excepté toutefois les pélerins
d'Emmaüs , qui font d'un effet trop
dur , & dont les figures ne font pas correctes
mais ce tableau , qu'il a voulu
faire dans le genre de Dietrich , ne pouvant
ajouter à fon mérite , ne peut rien
ôter à fa réputation , & nous pouvons
prédire que
les tableaux de cet excellent
artifte , feront un jour d'un grand prix
puifqu'il augmente chaque jour l'admiration
qu'il infpire par fes talens.
:
Magon , envoyé par fon frere Annibal ,
après la bataille de Cannes , vient demander
au fénat de Carthage de nouveaux
fecours , en lui apportant les anneaux
des chevaliers Romains . Ce fujet
héroïque , traité d'une maniere noble &
févere , eft le morceau de réception de
192 MERCURE DE FRANCE.
M. Amand , que la mort a trop tôt enlevé.
Ce tableau , d'une compofition riche ,fage ,
& d'une belle exécution , eft tout à fait
dans le goût de l'école d'Italie , & eût fait
honneur à de grands maîtres ; mais l'eftimable
artiste à qui nous le devons , n'a
pu en recueillir la gloire. Quede regrets
viennent fe mêler aux juftes éloges que
nous lui devons ; de l'efprit , des moeurs ,
du goût pour les lettres , des talens pour
fon art , il eft mort victime de fon ardeur.
infatigable pour le travail , emportant
l'eftime de tous fes confreres & le regret
de fes amis qui arrofent de leurs larmes
les lauriers dont ils vont orner fon tombeau
.
La naiffance de Vénus , de M. Briard ,
rappelle des idées plus riantes : ce tableau
eft auffi agréable que le fujet qu'il repréfente.
Il pourroit cependant être plus piquant
, fi moins égal de ton , il avoit des
maffes plus folides d'ombres & de lumieres
qui l'ameneroient davantage à
l'effet : on y retrouve une femme éparpillant
des fleurs , qui rappelle l'ange de la
Sainte Famille, de Raphael , tant mieux ;
mais il a rifqué d'expofer une Magde-
Jaine pénitente , tant pis . Nous ne dirons
pas de même de fa mort d'Adonis ; elle
eft
OCTOBRE. 1769. 193
eft compofée d'une maniere très ingénieufe
, c'est une idée très poëtique d'ayoir
fait évanouit Vénus entre les bras
des Graces , & une penfée très- fpirituelle
de faire pourfuivre le fanglier par les
Amours , qui le relancent à coups d'épieu .
Quant à fon tableau d'Herminie , il mérite
fans doute les honneurs qu'il a obtenus
, en procurant à M. Briard fa réception
à l'académie.
Celle de M. Brunet a été bien méritée
par le tableau qu'il annonce ainſi dans lẹ
livre qui contient l'explication des tableaux
du falon : « Etra , dit il , mere de
33
"
"
Théfée , le conduit au lieu où fon pere
» avoit caché fon épée & les fouliers ,
» il leve facilement la pierre , prend
l'épée , & fe difpofe à aller fe faire
» reconnoître à Athenes ». Il est étonnant
qu'un artifte fait pour connoître les
fujets pitorefques , en choififfe un ſi négatif
, qui ne fournit aucune expreffion à
les figures , aucun fentiment à fes têres .
Comment a- t - il efpéré rendre un homme
qui fe difpofe à partir pour Athenes ? On
exige du mouvement & des paffions dans
un tableau d'hiftoire , & que l'efprit & le
coeur y retrouvent les fentimens qu'ils
y cherchent. S'il n'étoit queftion que de
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
groupper quelques figures enfemble ;
un peu d'étude & de pratique , feroit un
peintre d'histoire ; il faut de l'inven
tion , du goût , de l'efprit , du genie , de
l'enthouſiaſme , cette flamme active qui
fait le peintre & le poëte , qui éclaire en
même temps qu'elle embrafe. Mais fi
nous blåmons M. Brunet fur le choix de
fon fujet , nous fommes loin de refuser à
l'exécution les éloges qu'elle mérite. Sa
compofition eft fage , l'effet eft net , & la
couleur très-vigoureufe & très - harmonieufe
. Ses deux grandes allégories font
auffi d'un ſtyle très- noble ; mais dans celle
qui repréfente le Tems qui découvre la
vérité, il n'auroit pas dû, malgré les licences
accordées à la peinture & à la poëfie,fe
permettre de repréfenter le Tems fous
une autre forme que celle d'un vieillard ;
c'eft une idée confacrée , parce qu'elle eft
jufte , & c'est vouloir trop abréger le tems,
que de l'offrir fous la figure d'un enfant.
Le grand nombre de chofes eftimables
que l'on trouve dans les ouvrages de M.
Lépicié , & fur tout dans le tableau qui
repréfente la Peinture , nous engagent à
avertir cet artifte qu'il eft dans un prin
cipe de couleur qui n'eft pas toujours
jufte. Le rouge & le violet y dominent
OCTOBRE. 1769. 195
trop , & même dans fon tableau de ré
ception , qui a mérité l'honneur qu'il lui
a obtenu .
Le tableau de réception de M. Tarával ,
repréfentant le triomphe de Bacchus , eſt
véritablement ce qu'on appelle un tableau
d'hiftoire ; nobleffe , fagetfe , fimplicité ,
font ce qui caractérifent les gran les compofitions.
En détachant des figures claires
fur un fond clair , M. Taraval a pris
un parti très - difficile , que peu de peintres
ont ofe tifquer , mais qui étoit néceffaire ,
fon tableau ne devant être éclairé que de
reflets dans la place à laquelle il ett deftiné.
D'ailleurs , placé à contre- jour ,
comme il l'eft , il ne peut produire tout
l'effet qu'il ne manquera pas d'avoir lorfqu'il
fera éclairé convenablement . Mais
cer inconvénient n'empêche point d'admirer
la beauté des formes , la correction
du deffein & la jufteffe des plans. Les
intentions des figures font bien rendues ,
les animaux bien touchés , & les enfans
grouppés avec efprit. Enfin , le meilleur
& le plus jufte éloge que nous puiſſions
lui donner , c'eft qu'il mérite d'occuper
dans la galerie d'Apollon la place qui lui
eft deftinée . On voit auffi du même auteur,
& avec beaucoup de plaifir, un Adam
Iij
196 MERCURE DE FRAN CE.
.
& Eve , dans le paradis terreftre ; & une
petite baigneufe , dont l'intention exprime
très bien le friffonnement que l'on
éprouve en entrant dans l'eau , Sa grande
académie peinte , prouve qu'il fait bien
rendre compte des mufcles & des proportions
; mais c'eft un ouvrage dont le
mérite ne peut être fenti que par les artiftes
& par un très - petit nombre d'amateurs.
เ
Le genre qu'a choifi M. Huet , eft plus
à la portée de tout le monde ; mais il n'en
gagne pas moins aux yeux des vrais connoiffeurs
fes animaux , toujours dans un
beau mouvement , font bien deffinés &
d'une très-belle couleur. On admire des
études de cet artifte , qui font auffi belles
que celles de Berghem : il peint auffi les
oifeaux & le païfage avec fuccès : fon reard
dans le poulailler , eft fur tout le
tableau qui lui fait le plus d'honneur , &
qui peut le mettre à côté de tout ce qu'il
y a d'habiles peintres dans ce genre,
-
La Vierge du Réfuge , peinte par M.
Jollain , ne lui offroit qu'un fujer ſtérile
& peu important pour le public ; cependant
la maniere dont il l'a traitée , a
fu rendre intéreffantes les pénitentes
qui joignent leurs prieres à celles de leur
OCTOBRE. 1769. 197
fondatrice. Les intentions des têtes ont
beaucoup de fentimens & de variété , &
l'on trouve dans ce tableau des vérités
d'étoffes qui lui donnent tout l'effet
qu'il peur avoir : cependant le Pere
Eternel , qui occupe la partie fupérieure ,
nous a paru d'une proportion trop forte ,
& fa draperie n'eft peut être pas affez
aerienne. Les deux deffus de porte deftinés
pour Marly , repréfentent Clytie ,
changée en tournefol ; & Hyacinte , chan
gé dans la fleur de fon nom . Si le Dieu
des poëtes ne fut pas heureux dans fes
amours , M. Jollain l'a été davantage
dans la maniere dont il a traité ces deux
fujets il a fu les rendre intéréffans , fans
avoir rien de trifte ; mais ceux qui repré
fentent l'hiftoire de Diane , ont encore
quelque chofe de plus piquant , par la richeffe
& la variété de leurs compofitions ;
l'un repréfente la cruauté de cette déeffe
envers Actéon ; l'autre , la févérité avec
laquelle elle traite l'Amour , qu'elle a fait
fon captif; & le troifiéme , la maniere
dont ce Dieu fait s'en venger , en lui lançant
le trait dont elle fe fentit bleffée à
la vue du bel Endymion . Le premier de
ces tableaux eft peint avec beaucoup de
chaleur ; les deux autres offrent des fites.
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
plus frais tous trois font très agréables
par la maniere ingénieufe des grouppes ,
& par l'élégance des contours . Cet artifte
réullit très - bien à peindre les femmes
nues , & cette partie féduifante fera toujours
valoir fes tableaux .
Les converfations , ou promenades
champêtres de M. Olivier , font finies
d'une maniere très- précieufe , & doivent
avoit beaucoup plus d'effet dans un cabinet
que dans un endroit vafte , où elles fe
trouvent dévorées par un efpace immenfe.
Les draperies en font faites avec un foin
étonnant ; mais les têtes pourroient avoir
plus de vérité , fi elles étoient moins
émaillées de rouge & de blanc , & fi elles
rournoient un peu plus par le fecours des
demi teintes. Quoi qu'il en foit , ces
tableaux , traités dans le goût de Vatteau
, font extrêmement agréables ; &
rappellent un peintre qui fera tonjours
l'objet de notre admiration & de nos
regrets .
-
Les gouaffes de M. Clériffeau , agréé
& reçu en même tems , ne doivent point
être regardées comme des deffeins de
fantaisie & de pur agrément , ce font des
tableaux d'une belle couleur , & fur- tout
d'un grand mérite pour l'exactitude de la
1
OCTOBRE . 1769. 199
perfpective ; les figures cependant y font
inférieures à l'architecture , & la touche
en et fi différente , qu'on foupçonneroit
qu'elles font d'une autre main.
Parmi les productions de M. Bounieu ,
le public a trouvé de la vérité dans l'enfanc
qui dort fous la garde d'un chien ,
& a regardé avec plaifir l'enlevement du
foulier de Rhodope.
L'article de M. Greuze eft le plus important
de cette analyfe , fes ouvrages
étant faits pour paffer à la postérité. L'empereur,
Severe , reprochant à fon fils Caracalla
d'avoir voulu l'aflaffiner , eft le fujet
que M. Greuze a préféré pour fon tableau
de réception . Ce trait d'hiftoire , noble &
pathétique , eft bien choifi ; mais , cet
habile artifte , marchant dans une carriere
qui lui étoit nouvelle , s'eft un peu égaré.
Les Romains étoient de grands hommes ,
mais l'empereur Severe n'avoit certainement
pas dix têtes de proportion . L'Apollon
, qui eft la figure antique la plus nuble,
n'a que huit têtes , & chez eux comme à
préfent , la longueur de la main étoit fixée
à celle du vifage . L'affectation de rendre
compte de tous les mufcles & de toutes
les parties du corps , eft trop marquée
dans celui de Severe : la contraction ter-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
rible du Laocoon autorife ces formies ontrées
; mais celles d'un homme paifible
dans fon lit , dont les bras ne font pas
plus élevés que la hauteur de l'épaule ,
doivent être moins fortement prononcées .
Ce ne peut être encore que par une faute
d'attention que M. Greuze a fait fa figure
fi longue depuis le fternum jufqu'au nom .
bril , qu'il a defcendu jufqu'aux aînes. La
couleur fombre & violette qui domine
dans ce tableau , n'eft pas moins outrée
que le deffein : les têtes n'ont pas toute
l'expreffion que l'on acoutume de trouver
dans les figures de cet habile artiſte , fi ce
n'eft celle de Caracalla , qui eſt très- jufte,
& dans laquelle on reconnoît la honte.
fans le repentir. Quant à la compofition ,
elle eft fimple à la vérité , mais on a fuivi
trop fervilement celle du teftament d'Eudamidas.
Le Pouffin , peignant la mort
d'un Spartiate , avoit raifon de placer fon
fite dans un lieu d'où le faſte étoit banni ;
mais la magnificence des Romains eſt
une des chofes qui les caractérisent le
plus , & l'on ne fait pas mourir un empereur
entre quatre 'murailles . Quoique
fondés , par les raiſons que nous avons
données , à parler ainfi de cette production
de M. Greuze , nous nous ferions
OCTOBRE. 1769. 201
interdit cette jufte critique , fi nous n'étions
intimement perfuadés que nos réflexions
ne peuvent l'offenfer..
La figure de fon offrande à l'Amour
offre une intention intéreffante dans la
tête & dans les mains de la jeune fille ;
mais l'épaule droite eft beaucoup trop
petite , & l'on ne trouve point dans ce
tableau la fraîcheur d'un bofquet confacré
à l'Amour. La jeune perfonne , qui ne paroît
pas moins de 30 ans , & qui , dit-on ,
envoie un baifer , ne préfente que foiblement
cette idée galante ; elle a l'air de
flairer fes doigts après avoir écrafé les
fleurs qu'elle brife. Jufqu'ici , les envieux
de la gloire de M. Greuze doivent s'applaudir
; mais leur triomphe fera de peu
de durée : fi nos obfervations ont été févères
, c'eft qu'on doit juger un grand
homme à la rigueur ; & fi nos cenfures
ont été étendues , nous mettrons encore
moins de bornes aux éloges que nous prodiguerons
avec autant de juftice & plus
de fatisfaction , au tableau qui repréſente
l'enfant qui joue avec un chien ; c'eft un
chef- d'oeuvre qui fera mis à côté des plus
grands maîtres , & qui , par fa grande
202 MERCURE DE FRANCE.
vérité , mérite d'être eftimé comme un
des plus beaux de Wandick. M. Greuze
lui même , éprouvant la fatisfaction inté
rieure qu'infpire une telle production ,
ne refufera pas de convenir que l'objet
de notre admiration doit être celui de la
fienne propre , après l'avoir été de tout
le monde . On a encore expofé de cet
artiste plufieurs têtes d'étude , & des portraits
bien peints. Quant au genre qu'il
paroît vouloir fuivre , il eft à defirer qu'il
s'y livre & ne fe décourage point par une
erreur pardonnable à l'effai d'une fi grandes
entreprife.
le
Nous défirerions que la forme de cet
ouvrage nous permît de nous étendre da
vantage fur les éloges que méritent beaucoup
d'autres artiftes ; mais nous fomines
obligés de nous reftreindre à dire que
public a paru voir avec plaifir le grand
paylage de M. Juliart , ceux de MM .
Millet , Francifque & Antoine Lebel ;
les portraits de MM. Perroneau & Pafquier
, &c. qu'il a reconnu le mérite du
Chrift de M. Beaufort ; qu'il a trouvé de la
fagelle dans la compofition & de l'accord
dans la couleur ; & que les Saxones de M.
Hutin , & les différens fujets de M. Guérin
en ont été très bien accueillis. Mais c'eft.
OCTOBRE . 1769. 203.
avecbeaucoup de chagrin que ce même publics'eft
vu privé du tableau de la merebien
aimée , annoncé par M. Greuze , & de quelques
autres qui auroient fait l'ornement
du falon. Après le bonheur de pofféder
les chefs d'oeuvres des artiftes illuftres,
il femble que la plus grande jouiffance des
riches amateurs , doit être celle de les
partager avec la nation , que ces artiſtes
honorent : les plus grands feigneurs & les
princes d'Italie ne refufent point cette ſatisfaction
aux étrangers .
Nous parlerons de la ſculpture , de la
gravure & des deffeins dans le Mercure
fuivant.**
FETE du Roi , célébrée par MM. les Elè
ves de la penfion académique & militaire
de MM. Choquart & Partiau , rue &
barriere St Dominique , à Paris , le 2.5.
Août 1769.
* Cet article eft de M. DES BOULMIERS , ancien'
capitaine de cavalerie , qui n'a écrit fur le falon
que cet article , & celui qui fera inféré dans le
Mercure prochain .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
'Au fon des inftrumens militaires, une troupe de
jeunes gens , en coftume françois , fortirent du
fond du bofquet fous la forme de deux colonnes
par deux allées oppofées , & s'étendirent fous une
feule ligne dans le grand ovale du centre. M. le
chevalier de Langeac , un d'entr'eux , ayant fait
deux pas en avant , prononça le diſcours fuivant.
*
INSIGNI Argivos , belli incitamen , afenâ
Mos erat & durâ heroes celebrare paleſtrâ ,
Belligeri quotiès de cæde madentia Perfe
Signa Mycenas miles referebatad arces.
O Lodoïx , ô tu , teneros , qui , numen amicum,
Aufpiciis animos regis , afpirafque labori :
Semina virtutum , ftudio fallente laborem
Felici bene fundit amor , fi plurima partu
Jam neque vos , Graiis quondam loca dara coronis
,
Eliades campi , aut bimaris famofa Corinthi
Littora , nec tot Cæfaribus fpectacula magnis ,
Maxime pandebas rerum miracula circe .
Aft , heu vaua loquor , coeptifque ingentibus
impar
Surgentes ætas puerili in pectore fenfus
Balbutit , primoque infans in timine vitæ
* Ce difcours renferme plufieurs penfées répandues
en différentes piéces de M. de la Dixmeric .
OCTOBRE. 1769. 205
Pigra fequi documen diſcit claro Auſpice * Muſa.
Hunc tu perpetuo , Lodoix , extollis honore ,
Famofæ gentis fobolem , noftri ille Lycei
Præfidiumque decufque , viret noftra inclyta lau
rus.
Qualis felici quæ fidere germinat.arbos
Audet inaffuetas zephyris concredere frondes ,
Mens fic noftra viget , laudis ſtudioque futuræ ,
Emicat impatiens ; læti Mavortia figna ,
Signaque jam fequimur prudentis docta Minerva,
Ludicra quos clarâ fortuna in luce locavit ,
Infano , vani tituli celebramus honore :
At qui , feu folii metuendus jura paterni
Defendit , regesve ultor , populosve tuetur
Armipotens , hoftisve minas faftufque fuperbi ,
Et fruftrà oppofitos disjecit fulmine muros ,
Pacis amans, belloque potens, hoftique verendus ,
Et timidas gladio affuetus defendere lances .
Hoc virtutis opus ; hunc fè , cum territa campis
Agmina diffugerent & vani confcia coptûs
Belgia proftrati fumaret code Britanni ,
Magnanimus Lodoïx veneranti præftitit hoſti.
Hæc vos , heroes , evexit ad æthera virtus ,
Non furor , aut infana trahens vecordia finxit ,
Aut fæcunda ducum rabies : gens quæque fuorum
Facta canat , dum tu Trajano , Roma, frueris,
12
* Mgr le comte de St Florentin.
206 MERCURE DE FRANCE.
Felix romanis non invida Gallia fæclis...
Jamque accenfæ artes claro mercedis honore
Emula rivali mifcent certamina plaufu .
Mufarum infcriptus templis fulgebit ubique
Auguftus Lodoïx ; jactet le Græcia partu :
Gallia non Phidiam votis , non pofcis Apellem.
En prodit lauro ornarus meliore Sophocles si
Mufarumque chorus coelo delabitur alto, i
Virtutem intereà difcit verumque laborem
Bellonæ facrata colors * olimque cruentis
Hoftibus horrendos animarum temperat æftus.
Dulcia fic quando victoribus otia Gallis
Et ftabili Martem placuit compexere nexu ,
Bella fover Lodoix ; regni tutela decufque
Mars viget his olim ſtudiis aſperrima bello
Heroum alina parens orbem fibi Roma fubegit.
1
Dicabat M. Sartiau milit.
pad. inft, collega.
A ce difcours fuccéda l'exercice qui fut tout
commandé en langue al'emande , ainfi que toutes
les marches & les évolutions que le terrein pou
voit permettre. Une table couverte fut - enfuite
dreflée , & les élèves fouperent au milieu de
Paflemblée. Durant le repas un orquestre bien
compofe occupoit alternativement le tens avec la
mufique militaire.
* Ecoles académiques..
OCTOBRE. 1769. 207
Lorfqu'on cur deffervi , les fymphoniſtes fe di
viferent en deux corps & l'on forma deux quadrilles
qui fe renouvellerent fans interruption
jufqu'à trois heures du matin. L'illumination donnoit
à cette falle quelque chofe de féduilant ,
& les ombres paroiffoient étendre à l'infini la pro
fondeur du bois .
Il faut avouer que jamais aucune école n'a
montré tant de zèle & d'attachement pour fon
prince ce fut , dès fon berceau , le caractere diftinctif
de celle - ci . L'abbé Choquart fe peint bien:
conftamment dans les élèves .
Comme les leçons de mathématiques relatives
à la profeffion des armes n'occupent que l'aprèsdîner
de deux à fept heures , on ouvrira le premier
Octobre prochain , dans la même école , un cours
de commerce ; & les leçons s'en donneront tous
les jours , le mercredi excepté , depuis neuf heures
du matin jufqu'à onze. On recevra des externes ,
pour l'un & l'autre cours.
LETTRE de M. Maret , docteur en médecine
, fecrétaireperpétuel de l'academie
de Dijon , à M. de la Condamine.
V
MONSIEUR ,
ous avez tant de part aux progrès de l'1ª
noculation en France , qu'on manqueroit à la re
connoillance , fi l'on vous lailloit ignorer ceux
qu'elle fait dans les différentes provinces . C'eft .
pour ne pas encourirce blâme & pour remplir une
208 MERCURE DE FRANCE.
obligation auffi effentielle , que je viens aujour
d'hui dérober quelques momens à vos travaux
philofophiques ; je vous prie même de rendre ma
lettre publique, fi vous la jugez de quelqu'utilité.
Vous favez , Monfieur , qu'au mois d'Avril
1756 , j'allai à Genève pour juger par mes yeux
des avantages de l'inoculation , & connoître la inéthode
fuivie par les inoculateurs de cette ville ,
qui eux- mêmes avoient été endoctrinés par les
inoculateurs Anglois : vous favez que , de retour
en ma patrie , j'élevai la voix en faveur de l'inoculation
de la petite vérole. Mais les préjugés qui ,
par-tour , fe font foulevés contre cette découverte
, étoient alors fortifiés par l'oppofition de
prefque tous ceux qui , par état , devoient les
combattre. Les mieux intentionnés fe contentoient
de montrer de l'incertitude fur fon impor
tance. J'étois un des plus jeunes de ceux qui auroient
dû la préconifer. Les hommes plient , fans
y penfer, fous le joug de l'autorité des médecins
d'un certain âge. Le mien étoit une mauvaiſe recommandation
pour l'inoculation ; & fi je convainquis
quelqu'un, je ne perfuadai perfonne . Enfn
, jufqu'au mois de Mai dernier , il n'y avoit eu
dans cette ville que deux inoculations , & même
faites fans fuccès.
J'ai déjà eu l'honneur de vous faire part de ces
deux événemens , & vous vous rappellerez aifément
, Monfieur , que le fujet de l'une de ces inoculations
, qui fut faite en 1757 , étoit un enfant
J'une famille où la petite vérole étoit meurtriere ;
que deux infertions furent fans effet , & que cet
enfant , qui a toujours joui , & qui jouit encore
de la meilleure fanté poffible , a été depuis ce
temps- là expofé à plufieurs épidémies varioliques
, fans qu'il ait pris la petite vérole.
f
OCTOBRE. 1769. 209
en
L'autre inoculé , dont j'ai eu auffi l'honneur de
vous parler , eft mon fils aîné . Nous eûmes
ce pays- ci , il y a quatre ans , une épidémie mêlangée
de petite vérole & de vérolette . Mon fils
eut une eruption de quelques puftules fort groffes,
mais peu nombreuſes. Cette éruption avoit été
précédée des accidens ordinaires à la petite vérole
; la fuppuration & l'exficcation des puftules
affimiloient encore fa maladie à celle - là , mais
elle me parut avoir été trop difcrette ; j'eus des
inquiétudes , & je parvins à furmonter les répugnances
d'une mere tendre.
La diete & les remédés que l'état du malade
avoit exigés , formoient une préparation des plus
complettes . Mon fils fut inocule ; il ne prit pas
la petite vérole ; les plaies furent guéries en dix à
douze jours. L'inoculé s'eft porté à merveille depuis
ce tems-là , & annonce encore par fon extérieur
, une fanté prefque athlétique.
Ces deux inoculations infructueufes n'étoient
pas capables d'accréditer l'infertion de la petite.
vérole; auffi n'ont- elles produit aucun effet en fa
faveur , & s'il s'eft trouvé deux ou trois perfonnes
qui ont eu affez de philofophie pour vouloir mettre
leurs enfans fous la fauve- garde de cette précieufe
découverte , c'eft à Paris & à Lyon qu'elles
font allées les faire inoculer. J'aurois peut - être
hâté les progrès de cette méthode , fi j'euffe cherché
à inoculer des enfans du peuple ; mais je voulois
que la conviction déterminât les parens à
demander l'infertion , & je me fuis contenté de,
la préconifer toutes les fois que j'en ai trouvé
l'occafion . Le tems eft probablement venu où la
perfuafion va multiplier les inoculations en cette
ville , & il y a eu ce printemps quatre inoculés ,
dont trois ont pris la petite vérole.
110 MERCURE DE FRANCE .
Un philofophe qui aime fa patrie avec une ardeur
dont il donne chaque jour des preuves , M.
Legouz de Gerlan * , a exigé de moi que , pour
joindre la force de l'exemple à celle des raifonnemens
, & faire voir que l'inoculation pouvoit être
pratiquée avec fuccès parmi nous , a exigé , disje
, que j'inoculaffe quelques enfans . J'ai cédé à
Les inftances ; j'ai préparé deux fujets , un garçon
& une fille , tous deux âgés de tept à huit ans
tous deux pris dans des familles où la petite vé
role s'eft fignalée par les ravages ** .
M. Enaux , maître en chirurgie , un de mes
amis , & qui depuis long- tems a de faines idées
de l'inoculation , les a inoculés l'un & l'autre à la
méthode Suttoniene. Le petit garçon a eu une
petite vérole très difcrette bien caractérisée , &
qui a eu la plus heureufe iffue la petite fille
:
* Cet académicien a donné à l'académie un
cabinet d'histoire naturelle , a transformé la falle
des affémblées ordinaires en une galerie patriotique
, où il a raflemblée les buftes de plufieurs des
hommes célébres que cette ville & la Bourgogne
ont produits , & a fondé l'année derniere des prix
pour les élèves de l'école de Deflein , que MM . les
élus généraux de la province ont établie , fous
La protection de Monfeigneur le Prince de Condé,
** Le petit garçon eft fils du nommé Barbier,
bourrelier , demeurant au fauxbourg d'Ouche ,
rue de la Chartreufe .
Le pere de la petite fille , qui fe nomme Devenet ,
aft vigneron , & demeure au- dellus de la rue
Saint-Philibert.
OCTOBRE. 1769. 211
quoiqu'inoculée deux fois , n'a pas pris cette maladie
Ses freres & foeurs avoient la galle ,je m'étois
apperçu, peu de tems après la premiere infertion
, de quelques puftules pforiques fur les mains
de cette petite fille : il en paroifloit peu lors de la
feconde , & j'avois même hésité à l'inoculer . Se
roit - ce cette maladie qui fe feroit oppoſée à l'infection
variolique ? Cela n'eft peut - être pas lans
vraisemblance.
Dans le même tems la fille puînée de M. Enaux,
âgée de neuf ans , étoit préparée pour fubir la
même épreuve. M. Dechaux , non confrere & mon
ami , indécis autrefois fur le mérite de l'inoculation
, mais fon partifan aujourd'hui , prépatoit
mademoiſelle de Courtivron , fille du marquis
de ce nom , membre de votre académie des Sciences.
L'une & l'autre ont été inoculées felon la
méthode des Suttons , par M. Enaux ; toutes
deux ont eu la petite véole du meilleur carac
tère poffible ; & toutes deux , de même que le
petit garçon & la petite fille dont j'ai parlé plus,
haut , fe portent on ne peut pas mieux .
Si cette lettre tomboit entre les mains de M.
Power , il ne manqueroit pas fans doute de blâ
mer la confiance avec laquelle je dis que nos inoculations
ont été faites à la méthode de M. Sutton.
En qualifiant ainfi celle que nous avons fuivie
je fuis bien éloigné de prétendre contredire ce
que M. Power allure des différences qui fe trouvent
entre la véritable méthode Suttonienne &
celle que nous avons pratiquée . Je prétends encore
moins nier que ce célébre inoculateur foit ,
en France , le feul poffeffeur du fecret de MM.
Surton ; mais j'ai cru pouvoir donner ce nom à la
méthode que nous ont fait connoître Mrs Dimf→
}
212 MERCURE DE FRANCE.
dale & Midleton , & , d'apres eux , Mrs Deforeux
& Gandoger ; à celle que Mrs Dimsdalle & Engelhaufen
ont pratiquée avec le plus grad fuecès
à Petersbourg & à Vienne ; enfin à celle qui
confifte principalement à laiffer refpirer un air
libre , & même un peu frais , aux inoculés , à
les purger plufieurs fois pendant la durée des
préparations & aux approches de l'éruption ;
enfin , à inférer le levain variolique par des piqûres
très fuperficielles , faites en foulevant horifontalement
l'épiderme , environ d'une ligne.
Cette méthode , de l'aveu même de M. Power,
approche beaucoup de celle de Mrs Sutton ; elle
a de grands avantages fur toutes celles qu'on a
fuivies jufqu'à préfent : ils nous ont frappé. C'eft
ce qui nous a décidé à l'adopter , & qui me déterminera
à la pratiquer cette Automne fur trois
de mes enfans . Cependant , malgré la confiance
que m'infpirent pour cette méthode le fuccès des
inoculations pratiquées fur les auguftes enfans
de l'impératrice Reine de Hongrie , fur l'Impératrice
de toutes les Ruffies , fur le Grand Duc fon
fils , & fur toute la famille royale de Suede ; malgré
les fuccès particuliers de Mrs Midleton
Hawkins , Defoteux , Gandoger & les nôtres , je
ne diffimulerai pas que je vois avec regret que
M. Sutton ait obligé M. Power au fecret . Faut- il
que
ce célèbre inoculateur ne foit pas affez flatté
du titre de bienfaiteur de l'humanité , pour faire
connoître une méthode qu'il lui eft impoffible de
pratiquer en même - tems partout l'univers. Puifle
le gouvernement Anglois , puifle le nôtre , qui,
déjà plus d'une fois est allé récompenſer le mérite,
jufques dans les pays étrangers ; puiflent l'un &
l'autre, dis -je, par leurs bienfaits , engager M. Suttonà
révéler ce mystère,puifqu'on nous affure qu'il
•
OCTOBRE. 1769. 215
en a un. Je le defire comme homme , comme
inédecin , & comme pere. Je vous avouerai même
, Monfieur , que ma fille , que je me propole
d'inoculer , étant déjà dans fa treizieme année , je
donnerois beaucoup pour que le fecret fût découvert
avant le mois de Septembre , tems que j'ai fixé
pour faire cette inoculation * . Voilà une bien
longue lettre , Monfieur ; il y a de l'indifcrétion
à vous interrompre , fi long- tems ; mais la confiance
rend prolixe . Eh ! comment n'en aurois - je
pas dans une perfonne dont j'ai déjà plufieurs fois
éprouvé les bontés ?
ANECDOTES.
I
LOUIS XIV difoit à um prédicateur qui
lui avoit adreffé la parole : j'aime à prendre
ma part dans un fermon , mais je ne
veux point qu'on me la faffe.
I I.
M. du Harlay, premier préfident , étant
allé aux eaux de Bourbon , dont M. Bour
dier médecin célébre étoit intendant ; M.
Ma-
* C'eſt par déférence pour la mere que M.
ret n'a pas fait inoculer la fille dans un âge plus
tendre ; & depuis qu'elle a l'âge de railon , on a
attendu qu'elle-même le defirât.
214 MERCURE DE FRANCE.
le premier Préfident affembla tous les médecins
de la ville , il les fit affeoir dans des
fauteuils & voulut être aflis tur un fimple
tabouret en leur difant qu'il étoit leur
jufticiable.
I I I.
M.P. a toujours plaifanté fur les Comédies
attendriffantes ; il les comparoit à
de froids fermons ; tu vas donc entendre
prêcher le pere de la Chauffée , dit-il un
jour à un de fes amis qu'il rencontra
allant à une repréſentation de Mélanide.
I V.
Un avocat fe mêloit de faire des vers
& y réuffiffoit fort mal : il entra un jour
dans une compagnie , arrivant de campagne
, tout crotté. On lui reprocha l'excès
de fa malpropreté pour un homme
de fon état . M. du C. feignant de prendre
fon parti , ce n'eft pas , dit il , comme
avocat , que Monfieur eft crotté , c'eft comme
poëte.
V.
Un ami de Defpréaux lui difoit : ah !
Monfieur , je lis maintenant un auteur
qui eft bien mon homme , c'eft DémofthêOCTOBRE
. 1769. 215
nes ; fi c'est votre homme , dit Def
préaux , ce n'eft pas le mien ; comment
l'entendez - vous , reprit l'autre , c'eſt répliqua
Defpréaux , qu'il me fait tomber la
plume des mains.
3
V I.
Un poëte dont la femme étoit connue
pour coquette , gageoit avec Dancher
un caftor : Danchet lui dit : il faut
que celui qui vous coëffe m'en réponde.
LETTRE d'une Dame fur un projet
pour garantir du vent
Le nombre d'établiffemens nouveaux dont l '■-
tilité eft reconnue ; plufieurs autres non adoptés
encore , mais qui le feront problablement un jour;
& notamment celui que nous devons tout récemment
au zèle d'un compatriote rempli d'attention,
qui a vu de quelle importance il étoit de préferver
les crânes délicats , des rayons dangereux du foleil
dont l'ardeur peut , dans la traversée d'un
pont d'une grande longueur , déranger plus d'une
cervelle , prouvent évidemment combien l'efpric
de bienfaifance fait tous les jours de progrès fur
les Parifiens . Mon sèxe , Monfieur , elt jaloux de
voir que les hommes feuls ayent été jusques à préfent
en poffeflion de procurer de fi grands biens.
Ce n'eft point le defir de prouver que les femmes
ne font pas auffi peu réfléchies & auffi peu capa216
MERCURE DE FRANCE.
bles de combinaifons qu'on les fuppofe , qui me
met la plume à la main ; mais celui de me nontrer
citoyenne , qui m'engage à vous faire part
d'un projet dont le Public retirera les plus grands
avantages.
Le foleil n'eft pas le feul ennemi qu'ayent à redouter
ceux qui , pour leurs affaires ou leurs plaifirs
, traverfent le Pont- Neuf ou le Pont- Royal.
Le vent , ce météore inviſible , dont la violence eft
cependant fi connue , mérite au moins autant notre
attention je pourrois dire qu'il la mérite
d'aut nt mieux que , dans ce climat , fon empire
eft d'une bien plus longue durée. Que de perruques
naiflantes, artiftement flottantes , que de toupers
à la grecque élégamment élevés , que de bonnets
à la monte au ciel imperceptiblement foûtenus
, ne voyons- nous pas fubitement les victimes
d'un fouffle imprévu ? Quel chagrin n'en réfuitet-
il pas pour ceux qu'un tel accident a mis hors
d'état de paroître dans les maifons où ils dirigeoient
leur courfe ! Quelles inquiétudes & quelle
privation pour les perfonnes qui les attendoient !
La fortune ne peut fourire à tous les honnêtes
gens & leur procurer des chars commodes &
bien fermés. J'ai donc imaginé & combiné avec
fuccès , non fans un grand nombre d'eflais difpendieux
, des boëtes légeres , & cependant folides
de plufieurs formes , fuivant le befoin , & garnies
de verres de Bohême des plus diaphanes . Ces boëtes
font conftruites de façon que l'on peut y mettre
la tête entiere , fans être privé de la faculté de
refpirer , au moyen de conduits pratiqués avec
art.
Elles le fixeront naturellement fur les épaules
par une échancrure demi- circulaire , pratiquée au
bas de chacun de fes deux côtés. Elles auront plus
ou
OCTOBRE . 1769. 217
ou moins de hauteur fuivant celles des toupets
grecs ou des coëffures à la monte- au - citl ; la queue
des perruques naillantes fera préfervée par une
autre combinaiſon auffi certaine , enforte que l'on
ne perdra pas un grain de poudre par le vent le
plus impétueux. Il y aura des glaces devant & fur
les côtés qui s'ouvriront facilement fi l'on a befoin
pour parler à quelqu'un.
Quoique la principale deftination de cette mai
chine foit pour les deux ponts défignés , cependant
ceux qui voudront être plus certains d'arriver décemment
dans l'endroit où ils font attendus , pourront
s'en fervir , s'ils le jugent à propos .
Je vous prie done , Monfieur , d'annoncer dans
votre Mercure cette invention nouvelle , pour que
je puiffe favoir fi j'aurai le bonheur d'avoir le
fuffrage du Public. Si ce projet eft goûté , comme
j'ole m'en fatter , il ne dépendra pas de l'activité
de mon zèle , qu'il n'y ait bientôt des bureaux de
location . Les prix ferout modiques & à la portée
de tout le monde ; l'on pourra même confulter un
tarif imprimé des prix différens fuivant le nombre
des rues à traverfer & leur longueur, & le public
fera à l'abri de toute malverfation.
Ce premier fuccès in'enhardira à communiquer
un fecond projet non noins important , concernant
la chauflure ; mon ambition étant de mériter
à juste titre la reconnoiflance de mes concitoyens.
J'ai l'honneur d'être , & c.
ORINIE SURBELLE .
1. Vol. K
118 MERCURE DE FRANCE.
LETTRES - PATENTES , ARRêts ,
CONVENTIO
I.
ION entre le Roi & l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , concernant les
états refpectifs aux Pays- Bas & les contellations
y relatives , du 16 Mai 1769 .
I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 23 Juin
1769 ; qui proroge pour dix années , à compter du
premier Janvier 1768 ,le payement des Quatre lous
pour livre , en fus du don gratuit ordinaire du
Clergé de Rouffillon .
I II;
Lettres - patentes du Roi , données à Versailles
Je 24 Juin 1759 ; concernant les évaluations des
domaines du Roi , refpectivement échangés entre
Sa Majefté & le Comte d'Eu .
I V.
Lettres -patentes du Roi , données à Versailles
Je premier Juillet 1769 ; pour la réformation de
la coutume de Ponthieu .
..V...
Déclaration du Roi , donnée à Compiegne le 24
Juillet 1769 ; concernant les Recommandereffes
& Nourrices , & l'établiffement d'un bareau général
dans la ville de Paris .
OCTOBRE. 1769. 214
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du ro Août
1769 ; concernant l'imprimerie & la librairie d'Avignon
& du Comtat Vénaiffin , & qui fixe le nome
bre des imprimeries à fix .
*b..
VII.
Déclaration du Roi , donnée à Compiegne le 15
Août 1769 ; portant fuppreffion du droit de Six
deniers port franc du prix des marchandifes &
denrées qui fe vendent , revendent & échangent
"dans le Clermontois , & du droit de Petit paſtage
d'une prevôté à l'autre du Clermontois ; & établitlement
ou augmentation de différens droits ,
pour tenir lieu desdits droits fupprimés.
VIII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Septembre
17693 portant réglement pour le commerce de
l'Inde.
DISSERTATIO
A VIS .
I.
ISSERTATION en forme de lettre , fur l'effet
des topiques dans les maladies internes , en particulier
fur celui de M. Arnoult , contre l'apoplexie ;
écrite par un médecin de Paris , à un médecin de
province. Septième édition , augmentée de plufieurs
piéces intéreflantes. A Paris , chez P. de
Lormel , imprimeur- libraite de l'académie royale
de mufique , rue du Foin , à Ste Genevieve .
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
On lit , à la fuite de cette diflertation , une gran
de quantité de lettres & de certificats , d'où il réfulte
que le fachet antiapoplectique de M. Arnoult
continue d'avoir le meilleur effet comme préfervatif
de l'apoplexie . Le raifonnement , l'expérien
ce & les plus graves témoignages femblent établir
la démonftration la plus évidente de l'infaillibilité
de ce fachet.
1 I.
Pierres pour les Meules .
Le Public eft averti que les bonnes pierres pour
les meules , files au lieu de la fermeté , paroifle de
Cicogne en Nivernois , à cinq quarts de lieue dela
Loire , s'y vendent journellement depuis qu'on a
rouvert les pierrieres. Il faut , pour en acheter ,
s'adrefler à M. Mineau , au château de Cicogne
près Nevers , qui les fera voir fur lapierriere , qui
fe chargera de les conduite jufqu'au port d'Emphy
fur la Loire , & en fera & recevra le prix .
I I I.
L'inftitution , dont on a annoncé le proſpectus
dans le Mercure du mois de Mai dernier , ayant
acquis la célébrité que lui méritent les talens & le
zèle des inftituteurs , il a été impoffible de trouver
dans la ville de la Fléche un logement affez étendu
pour le nombre des élèves qu'on annonce de
tous côtés , & on a été obligé de transférer cet
établiſſement dans la ville d'Angers , où les infti
tuteurs ont pris l'hôtel d'Anjou , dans la rue du
Figuier. Il eft intéreflant que le Public foit inftruit
de ce déplacement.
OCTOBRE. 1769. 221
NOUVELLES POLITIQUES .
D'Alger , le 17 Août 1769.
LE 14 de ce mois , le dey annonça lui - même au
conful de Danemarck qu'il déclaroit la guerre à la
Nation Danoiſe , & fui commanda en même tems
de fe retirer de cette ville dans l'efpace de trois
jours. En conféquence , ce conful s'eft embarqué
aujourd'hui fur un navire qui doit le tranfporter à
Marſeille. :
De Dantzick , le . 3 Septembre 1769.
On a reçu des nouvelles plus pofitives des opérations
des armées Ruffes & ottomanes , & l'on ne
peut plus guères douter que les Ruffes n'ayent été
forcés de lever le fiége de Choczim . On dit que les
Turcs font entrés en Pologne au nombre de cinquante
mille hommes , & qu'ils marchent vers
Snyatin du Niefter fans caufer le moindre dommage
aux habitans.
De Vienne, le 9 Septembre 1769 .
L'Impératrice- Reine a déclaré ports francs ceux
de Fium & de Triefte , relativement à l'importation
& l'exportation réciproques des marchandifes
des Pays - Bas Autrichiens dans les Etats d'Italie ,
& de celles d'Italie dans les Pays Bas Autrichiens .
Les fabricans italiens qui regardent l'importation
des marchandifes étrangeres comme défavantageeufe
pour eux , ont déjà fait des repréſentations
fur cet objet.
De Hambourg , le 12 Septembre 1769 .
On mande de Petersbourg que l'Impératrice a
donné au comte de Romanzow le commandement
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
de la grande armée Ruffe en Pologne , qu'avoit le prinze
Galliczin , & au comte Panin celui de l'armée que le comte
de Romanzow commandoit en Ukraine . On ajoute que ces
deux nouveaux commandans font partis pour leur destination
refpective.
De Madrid, le 29 Août 1769.
L'archevêque de Valladolid ayant remis au confeil du
Roi un exemplaire imprimé d'un bref d'indulgences , expédié
en cour de Rome , le 12 Juillet dernier, en faveur des
Jéfuites , les Fifcaux ont déclaré dans le confeil que ce bref
contient des vices d'obreption & de fubreption , & doit être,
par là même , fupprimé , qu'il eft adreffé aux patriarches ,
primats , archevêques & évêques du Monde Chrétien , &
ne peut cependant avoir fon effet en Efpagne ni dans les
autres royaumes où lefdits religieux font profcrits & entierement
décrédités par leurs faits & doctrine.
De Cadix , le 1 Août 1769.
On travailloit depuis long - tems en vertu d'un décret authentique
du confeil fouverain de Caſtille à l'établillement
d'un fpectacle françois en cette ville ; cette entreprife eft
achevée , & l'ouverture du théâtre s'eft faite le 2 du mois
dernier avec le plus grand fuccès dans la magnifique falle
que la Nation Françoife a fait conftruire pour cet objet.
De Rome , le 32 Août 1769.
Le St Pere vient d'accorder un jubilé général qui commencera
le 17 de Septembre prochain . Il a fixé au 27 dư
Imême mois fon départ pour la campagne , & a reglé avec
la plus grande cérémonie les dépêches relatives au féjour
qu'ily fera ; il n'y retiendra auprès de lui que très- peu de
perfonnes , & les cardinaux qui l'iront vifiter , ne dineront
point avec Sa Sainteté , comme ils le faifoient ci - devant.
Du 7 Septembre.
On a imprimé ici une relation des ravages caufés à Bref
cia , dans l'Etat Vénitien , par l'explofion d'un magafirà
poudre auquel le tonnerre a mis le feu , le 18 du mois dernier.
Ce magafin contenoit deux mille huit cens barrils de
poudre , deftinés pour Venife & dépofés dans un fouterrein
voûté. Cette explosion fut fi violente que toute la ville en
fut ébranlée , & la fixiéme partie de fès édifices renversés
de fond en comble. D'abord une tour de pierre de taille ,
bâtie fur le fouterrein où la poudre étoit remfermée , fauta
OCTOBRE . 1769. 223
toute entiere en l'air , & fes diverfes parties , en retombant
comine une grêle de pierres , abîmerent un grand nombre
d'églifes , de palais & de maifons particulieres. On fait
monter à plus de deux mille le nombre de ceux qui ont péri ,
& l'on évalue à plus de cinq millions de ducats la perte occafionnée
par ce défaſtre.
Extrait d'une Lettre écrite de Fettin , ( dans la
Marche Trevifane en Italie , en datte du zo
Juin 1769.
Le 26 de ce mois vers les trois heures après- midi , il s'éleva
tout- à- coup une tempête horrible. Le ciel qui , juſqu'alors
avoit été très- ferein , fut obfcurci par d'épais nuages ;
tout l'horifon étoit en feu par la multitude des éclairs qui
fe fuccédoient fans interruption , & la pluie tomboit avec
tant de violence qu'il fut impoffible à la plupart de ceux qui
étoient forti de chez eux de regagner leurs habitations . Plus
de fix cent perfonnes étoient alors renfermées dans la falle
de fpectacle. La comédie n'étoit pas encore au 3me acte ,
lorfque le tonnerre tomba fur le théâtre par une grande ouverture
qui fe fit au comble du bâtiment . La foudre parut
fous la forme d'un boulet de canon du plus fort calibre. La
falle étoit éclairée par un grand nombre de lumieres qui ,
toutes , furent éteintes en un inftant . Au morne filence , premier
effet de la frayeur , fuccéderent bientôt des cris affreux,
lorfqu'au retour de la lumiere , on apperçut l'horrible tableau
des ravages du tonnerre. De tous côtés , on ne voyoit
que des hommes , des femmes & des enfans privés de vie ou
de fentiment. Six perfonnes , à la fleur de leur âge , furent
entierement réduites en cendres par le feu du ciel ; foixante
& dix autres en furent atteintes. Don Carlo Paolowich ,
chancelier , prêteur & préfet , dont le palais étoit voifin de
la falle du fpectacle , y fit tranfporter tous les bleffés.
De Londres , le 2 Septembre 1769 .
Il y eut, le 26 du mois dernier une affemblée des électeurs
de Weftminster , au nombre de plus de 7000. On y lut &
approuva le projet d'une requête qui doit être préfentée au
Roi pour le redreffement des griefs du peuple. On fit rapport
à l'affemblée d'une réfolution de la chambre des Communes
en date de la 14e année du regne de Guillaume III ,
portant que le peuple d'Angleterre a un droit inconteſtable
de préfenter des requêtes au Roi pour la convocation , l'affemblée
ou la diffolution des parlemens & pour le redreffe224
MERCURE DE FRANCE .
ment des griefs. Les électeurs de Weftminster demandent au
Roi , par leur requête , la diffolution d'un parlement actuel
& la convocation d'un nouveau .
D'Amfterdam , le 4 Septembre 1769 .
Pafchal Paoli, qui eft arrivé en Hollande depuis plufieurs
jours , le rendit dernierement à Lao pour repréfenter fes
refpects au Stathouder , avec qui il eut l'honneur de dîner
à une table de vingt deux couverts.
De Verfailles , le 10 Septembre 1769.
Les Sicurs de Caffigni , Montigny & Peronnet de l'académie
des fciences , eurent l'honneur dé préfenter au Roi ,
â Monfeigneur le Dauphin & à Mgr le Comte d'Artois , les
89, 90 & 91es feuilles de la carte générale au royaume.
L'abbé de Fleury eut l'honneur de préfenter au Roi & à la
Famille Royale une eftampe repréfentant Monfeigneur le
Dauphin labourant , dédiée à ce prince , & compofée &
exécutée par le Sieur Boizot. Le Sieur Cadiat a eu l'honneur
de préfenter ces jours derniers à Mgr le Dauphin ,
Mgr le Comte de Provence & à M. le Comte d'Artois , un
livre intitulé : P'Indicateur pour la guerre des Polonois , des
Ruffes & des Turcs.
De Paris , le 28 Août 1769 .
à
La comete que le Sieur Meflier a découverte le 8 de ce
mois , augmente confidérablement de lumiere ; le noyeau ,
fans être terminé , paroît prefqu'auffi grand que Jupiter ,
& eft environné de nébulofités qui s'en éloignent en s'évafant.
Cette comete , qu'on apperçoit très - diftinctement à
la vue fimple , paroît actuellement dans le figne du Taureau
, au deffous des Pléiades ; elle fe leve vers les 10 heures
du foir , & paroît le reste de la nuit. La nuit du 25 au 26 ,
fon afcenfion droite àtoit à minuit , 47 min . 42 fecondes ,
de 2 deg 37 min. 38 fec. & fa déclinaifon boréale de 10 d.
33 m. 18 fecondes.
Du 18 Septembre.
On mande de Rochefort que le 4 de ce mois , on y a
-éprouvé 3 piéces de canon ( de 12 , de 6 & d'une livre de
balle ) de trois fyftêmens différens, de l'invention du Sr
Feutry qui les a exécutés à la forge de Bon Recueil en Périgord,
chez le St de la Gouge. Deux de ces piéces ( celles
de 12 & d'une livre ) ont foutenu l'épreuve avec fuccès;
&
OCTOBRE. 225 1769 .
elles fe chargent par la culaffe. Leurs avantages ont été
décrits dans le journal encyclopédique de Juin de l'année
derniere. L'auteur fe propofe de re faire une nouvelle piéce
de fix livres & de la rendre plus folide que celle d'ufage .
LOTERIES.
Le cent quatriéme tirage de la loterie de l'hôtel - de ville
s'eft fait le 24 Août dernier en la maniere accoutumée . Le
lot de cinquante mille livres eft échu au N°. 21359 ; celui
de vingt mille liv. au N° . 21、99 , & les deux de dix mille
livres aux numéros 25252 & 26971 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire s'est fait
les de Septembre ; les numéros fortis de la roue de fortune
font 35 , 80 , 89 , 16 , 39.
MORT S.
Gafpard François Belon de Fontenay , lieutenant - géné.
ral des armées de l'Electeur de Saxe , & fon miniftre plénipotentiaire
auprès du Roi , eft mort à Paris le 25 Août dans
fa quatre- vingt quatrième année .
Ifabelle Françoife - Magdeleine de Damas d'Anlezy ,
veuve de Mamers - François Marquis de Couzić , & mere
de l'évêque d'Arras , eft morte le premier Septembre à St
Germain-en- Laye , âgée de 66 ans .
Louis- François- Charles de Cruffol - d'Uzèz , marquis de
Mautaufier , eft mort dans fon château de Salles , le premier
Septembre , âgé de 63 ans . Il avoit époufé Marie- Elifabeth,
fille d'André Jofeph , comte d'Aubuflon - la - Feuillade .
refte , de ce mariage , le comte de Montaufier , le chevalier
de Montaufier & la marquife du Terrail.
Claude-Henri de Heere , chevalier de l'ordre de St Louis,
maréchal de camp & gentilhomme ordinaire du Duc d'Or
léans , eft mort à Paris le 31 Août , âgé de 72 ans .
Paul Alexandre de Guenet , évêque de Saint - Pons de
Thomieres , eft mort en fon diocèfe le 3 Septembre , dane
la quatre-vingt-deuxième année de fon âge .
L'Abbé du Bailleul , ancien vicaire- général d'Embrun,
126 MERCURE DE FRANCE.
bbé de l'abbaye royale de Barzelles , eft mort à Paris le 1
Septembre , dans a foixante & uniéme année .
Antoine Semifle , laboureur du village du Puy , paroiffe
de Châteauneuf , élection de Limoges , y est mort âgé de
cent onze ans. Il labouroit encore quinze jours avant fa
mort; il avoit fes cheveux & toutes fes dents , & fa vué
n'étoit point afforblie ; il fe noutrifloit le plus ordinairement
de chataignes & de bled farrafin ; il n'avoit jamais été
ni faigné ni pnrgé.
PLE
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page s
Le Roi , le Dervis & le Chirurgien , conte
oriental ,
Vets à Mde la Marquife d'Autremont ,
Réponse de Mde la Marquile d'Autremont ,
Vers fur la médaille d'Henri IV ,
A M. Du Pati , fur fon mariage ,
A Mlle Des Coings ,
Epigrammes ,
Vers à M. Louis B ... par fes enfans ,
L'Innocence , hiftoire angloile ,
Epitaphe de Colin ,
Couplets à mettre en muſique ,
Vers fur une machine hydraulique ,
Madrigal à Mlle Ratel ,
ibid
12
13
14
Is
17
ibid.
18
19
50
si
54
55
56
ibid.
57
Vers pour le portrait de M. de B...
Diftique latin ,
Vers à M. de Paulmy ,
Vers à Mile C *** par M. de la Louptiere , ibid
2
OCTOBRE. 1769. 227
A la même fur des vers brûlés , 58
Madrigal à Mlle M *** 59
Priere au laurier du tombeau de Virgile , ibid.
Madrigal ,
L'amant paffionné , ode ,
61
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
62
63
67
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Recueil de mémoires & differtatio is ,
Expériences phyfiques , & c.
Etat de l'Empire Ottoman , & c.
Correfpondance familiere & politique , &c.
Hiftoire naturelle de l'ifle de Morque ,
Difcours fur le préjugé qui note d'infamie les
parens des fuppliciés ,
Continuation des caules célébres ,
70
ibid.
73
76
8w
85
L'Ecole de la fortification ,
Amuſemens de fociété ,
Eloge de Moliere ,
Les protégés , comédie ,
Panegyrique de St Louis ,
88
92
97
99
104
113
120
La Botanique , mife à la porte de tout le
monde ,
Lettre de M. de Saint -Foix ,
Réponse de M. Godchey à M. le Comte
de Lauraguais ,
126
133
136 Réponse au mémoire fur la riviere d'Yvette , 139
Académies , 154
228 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES ,
16.1
CONCERT fpirituel ,
ibid.
Opéra ,
164
Comédie françoile ,
165
Comédie italienne ,
ibid.
Vers à Mlle Favart ,
169
Vers à Mde Tijal , 171
ibid.
ARTS ,
Architecture ,
173
Gravure , 174
Géographie ,
177
Expofition des peintures au Louvre ,
ibid.
Fêtes du Roi , célébrée , &c. 203
Lettre de M. Maret fur l'inoculation , 207
ANECDOTES ,
213
Lettre fur un projet , 215
Lettres-patentes & arrêts , 218
AVIS ,
2.19
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
221
225
ibid.
Morts ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance, A1
lier , le premier vol , du Mercure d'O&obre 1769 ,
& je n'y a rien trouvé qui puifle en empêcher l'im
preffion, A Paris , le 30 Sept. 1769 ,
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE 1769.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST ' EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreffer, francs de port ,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv .
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
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pareillement pour feize volumes rendus francs de
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On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas fouferit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE
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Compagnie des Indes , in-4° . 3 1.
'Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in 8 ° . b. 30 f.
Parallele de la condition & des facultés de
Phomme avec celles des animaux , in - 8 ° br. 2 1.
Le Politique Indien ,
Les deux áges du Goût & du Génie François
in- 8 °. rel .
Zingha , Reine d'Angola ,
br.
I 1. 10 f.
51.
21.
Premier & fecond Recueils philofophiques &
litt. br. 2 1. 10 f.
Le Temple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités fur le bonheur , 3 vol. in-
8°. broch.
Traité de Tactique des Turcs , in - 8 ° . br. 1 l . 10 f.
61 .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à M. Thiery de Buffy , médecin,
qui a délivré l'Auteur d'une maladie
dangereufe.
ECHAPPÉ du néant , mais tout prêt d'y rentrer ;
Aux voiles de la mort , qui vouloient m'entourer,
J'oppofois une main par la douleur flétrie ;
J'ofois défendre encor les reftes de ma vie ;
Je luttois en tombant : mais à mon oeil féduit
S'offre un fpectre hideux , trifte enfant de la nuit.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Je crus entendre alors , dans les accens terribles ,
De mon jaloux deftin les décrets inflexibles .
Malheureux , me dit- il , à quoi bon réfilter ?
Quel feroit ton efpoir ? Qu'ofes-tu regretter ?
Vas , renonce à des jours noyés dans l'amertume ,
Que le travail abforbe ou que l'ennui confume ,
Des jours tumultueux , de nuages chargés ,
Et trop fouvent , hélas ! en nuits fombres changés
!
Le bonheur eft un aftre incertain dans fa courſe;
On le cherche au lion , il chemine vers l'ourſe .
Tu l'appelles , il fuit , il te fuira toujours.
As-tu , pour le fixer , as tu dans tes difcours
Cet orgueil infolent qu'on blâme & qu'on écoute ?
Ce ton qui méconnoît la réferve & le doute ?
Qui tranche avec audace , & fubjugue à la fin
Et le lecteur crédule & le frondeur malin ?
Tu dédaignas toujours ce vain charlataniſme ;
Tu fuis le paradoxe & l'impudent fophifme.
De lauriers à ce prix ne crois pas te couvrir :
Il faut les arracher & non pas les cueillir.
Meurs , dis - je ; qu'en ton coeur la raiſon faffe
naître
Le mépris d'un vain nom , le dégoût de ton être.
Par moi- même féduit , je céde à ce difcours ;
Je touche , fans regret , au terme de mes jours.
La mort eft dans mon fein ; mes entrailles brûlantes
OCTOBRE 1769. 7
Semblent livrer mon coeur aux flammes dévorantés
:
Mon fang impétueux veut brifer ſes canaux ,
Et l'air que je refpire accroît encor mes maux .
Déjà mon oeil éteint , couvert d'ombres funèbres ,
Dans le jour qui nous luit ne voit que des ténè
bres.
Tu parois , cher Thiery ; ton génie éclairé
Porte dans ce dédale un regard affuré :
De ton favoir profond le tréfor fe déploie :
Tucommandes ; la mort abandonne fa proie .
Je refpire & renais ; ton art eft triomphant :
Plus le combat fut vif , plus le triomphe cft
grand.
1
Mais c'eft peu de lutter , avec tant d'avantage ,
Contre ces maux cruels dont le trifte affemblage
De nosjours malheureux obfcurcit le flambeau,
Et fous nos pas tremblans creufe notre combeau .
Le corps eft foulagé ; tu confoles notre ame ;
De ta vive éloquence un rayon nous enflame .
La raison par ta voix embollit fes difcours :
On croit à tes confeils , on croit à tes fecours .
Tu m'as vu contempler , d'un oeil tranquille &
ferme ,
De mes jours menacés le redoutable terme.
L'auteur étoit attaqué d'une pleuréfie .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Te le dirai - je enfin ? La mort a fon attrait.
Tantôt de la braver l'orgueil eft fatisfait ,
Tantôt l'ame trompée , éloignant toutes craintes,
D'un paisible fommeil croit fentir les atteintes.
On s'éteint par degrés , & fans l'avoir prévu .
L'inftant fatal arrive & n'eft point apperçu.
Grace à ton art vainqueur , j'ai fçu tromper la
Parque :
Caron , en murmurant , s'éloigne avec fa barque.
Je le vis approcher fans trouble , fans effroi ;
Mais fa fuite , pourtant , eut des charmes pour
moi.
La nature attentive , & toujours bienfaifante ,
Nous fait cherir les dons que fa main nous préfente.
Les jours qu'elle nous rend aux portes du trépás ,
Pour nous d'un nouvel être ont les nouveaux
appas.
Tout change à nos regards : notre ame foulagée
D'un fommeil léthargique eft enfin dégagée.
Ce qu'elle dédaignoit enflame fes defirs :
Ses fouhaits font des biens , fes travaux des plaifirs.
Le calme eft dans mon coeur , la joie y va renaîtrc.
J'appris à l'oublier , j'apprends à la connaître.
L'on prend , pour me charmer , de plus puiffans
attraits :
OCTOBRE . 1769 .
Cet afyle eft plus doux , cet ombrage eft plus frais;
Life eft encor plus belle & m'eft encor plus chere :
Un nouveau jour me luit , un nouveau ciel m'éclaire.
La nature déploie à mes yeux éperdus
Cent trésors précieux qu'ils avoient méconnus.
La fortune pour moi cefle enfin d'être avare ;
Ce qui frappe mes fens mon ame s'en empare.
C'est pour moi que Vertumne a planté ces jardins ;
Que Zéphire s'y joue à travers les jaſmins .
C'est pour moi que de l'art épuifant les preftiges ,
Vernet , Greuze , Pigale , enfantent leurs prodiges
;
Que leurs dignes rivaux imitent leurs efforts ;
Que plus d'un Amphion ranime fes accords.
J'applaudis Melpomene & ris avec Thalie ;
Therpficore me charme autant que Polymnie :
Tout ce qui peut nous plaire eft fûr de m'enchanter.
Je favoure les biens que j'eus peine à goûter.
Ainfi le Nautonier , échappé du naufrage ,
D'un oeil plus fatisfait contemple le rivage.
Epris de fes foyers , abjurant fon erreur ,
Sur ces bords , qu'il fuyoit , il trouve le bonheur.
Jouiffons du préfent , jouillons de nous- même :
Telle eft de la raiſon la maxime fuprême.
Tel doit être l'objet de nos voeux , de nos foins,
Αν
10 MERCURE DE FRANCE.
C'eft à nous de créer nos plaifirs , nos beſoins.
Le malheur qui nous fuit eſt ſouvent notre ou
vrage.
L'écueil de l'infenfé devient le port du ſage.
Corrigeons nos deftins ; leur funefte concours
D'un voile moins lugubre obfcurcira nos jours .
Toi , qui de les étendre as l'heureux privilege ,
Cher Thiery , quand la mort nous pourſuit , nous
affiége ,
Ton art fait la combattre & fufpendre fes coups :
Mais contre ceux du fort quelle Egide avons
-nous ?
La fermeté ; c'eft - là ce qui peut nous défendre.
Elle vengea Porus des lauriers d'Alexandre :
Par elle de fes fers , Porus eft affranchi.
Imitons cet exemple , & le fort eſt fléchi .
Cette épitre eft de M. de la Dixmerie.
J
Aux Réverends Peres de la Doctrine
Chrétienne.
1 ne fuis pas tout-à- fait retiré ,
I
Mais feulement éloigné du grand monde.
Je n'ai pas pris un parti trop outré ,
L'un m'applaudit , quand un autre me fronde.
OCTOBR E. 1769. 11
Je ne fuis plus habitant de Paris ,
Et ne fuis pas tout-à fait en campagne ;
Dans le fauxbourg j'ai choifi mon logis ,
Tout au fommet d'une haute montagne.
Je ne fuis pas encore décrepit ,
Mais on le peut dire vieux à mon âge ;
Il n'eft plus jour , & n'eft pas encor nuit ,
Je fuis moins fou fans être encor trop fage.
Je me fuis mis , pour être décemment ,
Dans un couvent qui n'eft pas monaftere ,
Où chacun vit libre , mais faintement ,
Sans adopter aucune regle auftere.
Là , l'on ne fait que les plus fimples voeux ;
De ce faint lieu les très- révérends Peres ,
Ne font que gens favans & vertueux ,
Mais nullement farouches ni févéres.
Prédicateurs fans être prédicans ,
Ils font vonés au talent de la chaire ;
Beaucoup d'entr'eux paffent pour éloquens
Et menent tous une vie exemplaire .
Pour ma fanté que je dois ménager ,
Leurs repas font d'un bon exemple à fuivre;
On ne vit pas dans ces lieux pour manger ,
Mais feulement on y mange pour vivre.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Les mêts n'y font ni fins ni délicats ,
Mais fimples , fains & fans cérémonie ;
Grand appetit afſaiſonne les plats
Que rend meilleurs la bonne compagnie.
Notre vin n'eft d'Ay ni de Dijon ,
Mais ce n'eft pas non plus du vin de Brie ;
Tout naturel , & quoique toujours bon ,
On n'en boit pas juſqu'à l'intempérie .
Si l'on y tient quelques propos joyeux ,
Ce n'eft jamais le vin qui les infpire ,
Ce font des traits toujours ingénieux ,
En amusant qui peuvent même inftruire.
Ici l'on joue à des jeux innocens
Pour exercer le génie ou l'adreffe ,
Pour fe diftraire & pour pafler le tems
Sans que la perte ou le gain intéreſſe.
On n'y médit de la cour ni des grands ,
On n'y veut point régler le miniftere ;
On parle peu des affaires du tems ,
Chacun y peut penfer à fa maniere.
Avec raiſon je vous vois enchanté ,
Me dira-t- on , de cet heureux aſyle ,
Et des douceurs de la fociété ;
Mais votre coeur y fera-t-il tranquille .
OCTOBRE . 1769. 13.
On vous a vu fi galant autrefois
Tant célébrer de Graces , de Sirenes !
Nouvellement déferteur de leurs loix ,
N'aurez-vous point de regret à vos chaînes ?
Ne craignez rien , je brave tous les traits
De ces beautés , déeffes de la fable ;
J'ai trop vanté leurs dangereux attraits ,
J'en viens ici faire amende honorable.
Mes foibles yeux , qu'a trop long-tems couverts
L'épais bandeau de l'enfant de Cythere ,
Ala raiſon enfin ſe font ouverts ;
Qu'avec plaisir je revois fa lumiere !
Je vous implore , ôgénéreux amis ,
Soyez pour moi des anges tutelaires ;
Par votre exemple & vos fages avis
Je fens combien vous m'êtes néceffaires .
Par M. l'Abbé Lattaignant.
EPIGRAM ME.
Au grand jour du théâtre , un jeune homme
expola
Un ouvrage brillant d'efprit ; malgré cela ,
Cette piéce n'eut pas beaucoup de réuffite;
Elle manque , difoit le Public , de conduite,
14
MERCURE
DE FRANCE
.
Afon pere bientôt le propos fut rendu :
C'eft bien de lui , dit -il , il n'en a jamais cu.
Par M. G. . . .
UN
AUTRE.
N pauvre , fans mot dire , alloit tendant la
main ,
Et demandant l'aumône . Eh quoi ! dit un badia ,
Qui fe doura d'abord de quelque tromperie :
Vous êtes donc muet ? Depuis quand & comment ?
Le prétendu muet répond ingénument :
Depuis deux ans , Monfieur , d'une paralyfie.
Par le même.
PORTRAIT de Mademoiselle ***
Je compte deux Vénus , quatre Graces , dix Mus
fes ;
Si fur cela , Banier me difoit : tu t'abuſes ;
Ami , ton calcul ne vaut rien ;
Je lui répliquerois : pauvre Mythologiſte
Tiens , regarde , écoute Caliſte ,
Tu verras queje compte bien.
Imité de Sannazar.
OCTOBRE. 1769. IS
VERS fur un Portrait.
Ce beau portrait a pris à Flore
Et fa fraîcheur & ſon éclat ;
Il s'eft faifi de l'incarnat
Et de la blancheur de l'Aurore ;
L'original fait encor pis ,
Car , au royaume de Cythere ,
Il a pris les armes du fils
Et la ceinture de la mere.
Par M. de B *:
ZADILA. Anecdote turque.
OSALED ! puiffe l'ange de lumiere
être toujours avec toi ! puiffe Mahomet
te protéger & te donner place dans ce féjour
de délices annoncé dans le divin alcoran
! tu veux favoir mon hiſtoire , tu
veux connoître la main bienfaifante qui
a verfé un baume falutaire dans mes bleffures
; écoute , homme cher au prophête ,
lis & humilie toi devant Alla.
Zadila , la belle Zadila , fille d'Ali ,
m'étoit promiſe dès le berceau . Ses pa16
MERCURE DE FRANCE.
rens me permettoient , pendant mon enfance
.d'entrer au haram qui renfermoit
cette houris. Je l'adorois , j'en étois aimé
; quelques années de féparation , pendant
lefquelles j'appris tout ce qui convient
à un defcendant de Mahomet, n'affoiblirent
point mon amour. Déjà nos
peres penfoient à nous lier pour jamais ;
déjà les pompes d'hymen étoient préparées
, lorfqu'une révolution foudaine
m'arracha cette belle fleur , & ravit à mes
yeux cette éclatante lumiere. Muftapha ,
ce malheureux prince , tour- à- tour empereur
, derviche & toujours inſenſé ,
adonné à des plaifirs qui le fuyoient , me
ravit Zadila. Ses miniftres , empreffés à
le plonger dans la volupté , ne pouvant
trouver affez d'efclaves pour affouvir fa
paffion , vinrent arracher Zadila des bras
d'une mere éplorée & la conduifirent au
férail .
Cette jeune beauté eut en vain recours
aux cris & aux larmes , elle fe vit renfer
mée avec un nombre infini d'efclaves
dignes de l'être par leurs fentimens. Ali
défefpéré du fort de fa fille , connoiſſant
l'imbécillité du Sultan , & les crimes qu'on
commettoit en fon nom , fe plaignit au
vilir Azem , d'un attentat qui ne s'étoit
OCTOB R E. 1769. 17
jamais pratiqué parmi les Mufulmans.
Daoût , cet indigne favori , fembla prendre
part à fa douleur , lui promit de faire
rendre Zadila ; & faifit cette occafion
pour fatisfaire la haine qu'il lui portoit.
Ali , qui le connoiffoit , s'affura d'un
grand nombre de bachas , & traita avec
Abaza , gouverneur d'Erzerom , qui s'avançoit
pour venger le meurtre d'Ofman.
Pour moi , incapable de prendre aucune
réfolution , je me bornois à rôder autour
du férail , attendant que quelqu'événement
inopiné me rendît Zadila , ou me
fit perdre une vie qui me devenoit à charge
fans elle. Ce fut en vain que mon
pere me permit d'entrer dans fon haram,
qu'il fit paffer en revue devant moi les
plus belles fleurs de la Géorgie , de la
Circaffie ; leurs attraits m'éblouirent, mais
ne toucherent pas mon coeur.
Un jour que je me promenois en rêvant
à mes infortunes , une vieille femme
m'aborda & me dit à l'oreille qu'une
houris defiroit me parler & m'accorder
une faveur qu'aucun mortel n'ofoit defirer.
Je lançai un regard terrible fur la
vieille , & je la quittai fans daigner lui
répondre. Je rentrai dans le palais de mon
pere , je le trouvai plongé dans une pro18
MERCURE DE FRANCE.
fonde mélancolie . Il me dit que Mufta
pha le mandoit au férail , qu'il vouloit le
confulter fur plufieurs affaires de la derniere
importance . Jamais ces ordres ne
venoient fans porter avec eux quelque
chofe de finiftre. D'ailleurs , Daoût n'ignoroit
pas la révolte d'Abaza . Mon pere
étoit fon ami ; il craignoit tout de la bar
barie du grand vifir. Il fallut pourtant
obéir. Je l'accompagnai , & je vis encore
la vieille qui me faifoit les mêmes fignes .
Pour cette fois , la curiofité , le defir d'apprendre
ce qu'on me vouloit , l'idée quel
ce meffage venoit peut être de Zadila
, me fit naître l'envie de lui parler.
Elle comprit le langage de mes yeux , elle
fe retira dans une petite rue où elle attendit
mon retour. Mon pere m'embraffa
tendrement ; je le quittai , agité du plus
funefte preffentiment . J'abordai ma vieille
; elle me conjura de me trouver à la
porte du férail du côté de la grande mofquée,
m'aflurant que tout fe trouveroit dif
pofé pour m'introduire dans l'appartement
d'une fultane , qu'elle n'ofa me nommer.
-
Plein d'efpoir , imaginant que ce ne
pouvoit être que Zadila , je me rendis au
lieu & à l'heure indiqués . Un eunuque
noir , gagné par la vieille , me fit paller
OCTOBRE. 1769. 19
dans fa chambre , me fit prendre un de
fes habits ; & me mena au quartier des
femmes , en me recommandant le filence.
Je le fuivis partagé entre la joie de
revoir Zadila & la crainte d'expofer fa
vie & celle de mon pere que je favois être
dans l'appartement du fultan .
Après avoir attendu près de deux heures
, on me conduifit dans un appartement
où tout refpiroit la volupté . L'impatience
dans laquelle j'étois m'empêcha de faire
attention à la richeffe des meubles , mais
je ne pus refufer mon admiration à la fultane
qui entra dans ce moment. Malgré
le voile qui la couvroit , fa taille , fa démarche
, tout en elle m'enchanta . Elle fit
un figne , l'efclave fe retira ; elle leva fon
voile , & je vis enfin mon adorable Zadila.
Ah , Saled ! il m'eft impoffible de te
rendre les tranſports dont je fus faiſis à
cette vue ! Je me précipitai à fes pieds ;
elle me ferra dans les bras ; nous éprouvâmes
le plaifir indicible de nous revoir
après une féparation que nous croïons être
éternelle.
Deux heures s'écoulerent dans cet entretien
charmant : on nous avertit qu'il
étoit tems de nous féparer. Ce ne fut
qu'en ce moment que nous penfâmes à
nos malheurs. J'appris à Zadila la révolte
20 MERCURE DE FRANCE .
d'Abaza , le traité qu'Ali & mon pere
avoit fait avec lui , & mes craintes pour
ces deux hommes fi chers à mon coeur.
Elle me dit que Daoût l'ayant préfentée
à Muftapha , fes larmes avoient touché ce
prince , qu'il avoit ordonné qu'on la rendît
à fes
parens ; mais que le grand vifir
en étant devenu amoureux , avoit donné
des raifons fi fpécieufes pour la garder au
férail , que le foible fultan n'avoit ofé le
contredire ; & qu'il n'y avoit qu'une grande
révolution qui pût la tirer des mains
de Daoût & de celles de la fultane Validé
qui gouvernoit abfolument l'odieux
Muftapha.
Comme j'étois prêt à fortir de ce lieu
confacré aux plaifirs , nous entendimes
un murmure étrange . L'eunuque accourut
tout éperdu nous dire que les janiffaires
avoient forcé le férail , fur la nouvelle
que le fultan n'avoit mandé plufieurs
grands de la Porte que pour les faire exécuter
devant lui , comme partifans du jeune
Ofman * , dont on lui imputoit la fin
* Ofman , après avoir fouffert divers fupplices ,
fut traîné dans une efpéce de tombereau , enfermé
dans le château des fept Tours , étranglé & maf
facré , par Daoût , vifir & favori de Muſtapha ,
le 20 Mai 1621 .
OCTOBRE . 1769. 21
tragique . Tout mon fang fe glaça à ce recit
, je craignis pour mon pere , pour Ali ;
je voulus fortir , les fauver ou mourir
avec eux . Zadila me retint ; elle crut avoir
trouvé un moyen d'appaifer le fultan ou
plutôt le grand vifir. Elle m'ordonna de
me retirer chez la vieille qu'elle m'avoit
envoyée, & d'y refter jufqu'à ce que j'euſſe
de fes nouvelles . Je paffai une nuit cruelle.
Sur le matin m'étant affoupi , mon
pere m'apparut fanglant , percé de coups ;
il tenoit le malheureux Ofman par la
main. Leurs vifages étoient couverts de
fang. Derriere eux , la Vengeance , les Furies
s'emparoient de Daoût , de la fultane
Validé , de Muſtapha lui - même , & les
livroient à l'ange noir , pour les rendre à
jamais infortunés. Je me reveillai faifi
d'horreur ; je pouffai un cri perçant . La
vieille accourut : fauvez vous , ine ditelle
, votre pere eft mort , le cruel Daoût
l'a fait périr. Allez trouver Abaza ; Zadila
vous l'ordonne. Combattez avec lui ,
pour venger votre pere , rompre les fers
d'Ali & déchirer les cruels qui veulent
vous ravir votre amante. Je ne fus pas
capable d'entendre le refte de fon difcours,
je courus comme un forcené par tout le
féraih Les janiffaires l'avoient forcé ; je
22 MERCURE DE FRANCE.
me mis à leur tête , les conjurant de m'aider
à délivrer mon amántę , mon épouſe
& à venger Ofman & Achmet.
Nous entrâmes dans l'appartement du
fultan . Il changea de couleur , & n'ofa
nous parier. La fultane Validé s'avança
vers nous , nous pria les larmes aux yeux
d'épargner fon fils , de nous contenter du
tefterdan qu'on nous livra à l'heure même,
& qui fut mis en pièces. Chaque janifaire
reçut une augmentation de paye,
comme à l'avènement d'un nouveau fultan.
Ces gens , qu'aucune vengeance particuliere
' animoit , s'appaiferent, retourne
rent à leur pofte , & me laifferent prefque
feul .
Ma fureur s'accrut encore ; j'allois me
perdre , i quelques fpahis ne m'euffent
forcé de me retirer . Zadila trouva encore
moyen de me faire dire d'aller au devant
d'Abaza , qui affiégeoit Caraïfar , ville
affez forte à dix journées de Conftantinople
. Je me déguifai en marchand arménien
, & tout en frémiffant je joignis
Abaza ; je lui contai mes malheurs , la
perte de mon pere , la prifon d'Ali , les
cruautés de Daout , & je le conjurai de
me permettre de fervir fous lui & de
venger les miens. Hybraïm , me répondit
OCTOBRE . 1769. 23
le Bacha , je fçais tout , tu peux me fuivre
je te jure par Alla de te venger , de
détruire tout l'empire plutôt que de laiffer
les cendres d'Ofman fans vengeance , &
ceiles de ton pere dont l'amitié fit mon
bonheur. Ne crains rien pour Zadila ; fuis
moi ; élevons l'étendard du profhête
courons à la victoire , rien ne pourra réfif
ter anos coups ; je rendis grace au Bacha ,
je m'attachai à lui & l'honorai comme
un fecond pere. Nous reftâmes quinze
jours au fiége de Caraïfar , nous prîmes
enfin la ville , y mîmes une forte garnifon
& vinmes camper à quelques milles
de Conftantinople.
Daout nous vint préfenter la bataille ,
Abaza la refufa , & fit répandre dans la
ville & dans le camp , qu'il ne prenoit les
armes que pour venger Ofman , punic
fes affallins , & donner aux peuples un
maître qui pût leur commander & faire
regner parmi eux la juftice & l'abondance
. Les janiffaires , les fpahis fe débanderent
, accablerent Daout d'imprécations
, firent ouvrir les portes de la ville :
environ huit mille y entrerent ; ils cou
rurent en foule au palais du grand vifir ,
le pillerent ; ils pafferent au férail ; les
portes leur furent ouvertes ; ils trou24
MERCURE DE FRANCE.
verent le fultan au milieu de fes muets
& de fes boufons ; ce malheureux prince
leur infpira une pitié bien rare à une
foldatefque mutinée ; ils fe bornerent à
demander qu'on leur livrât Daout , le
grand boftangi & quelques autres qui
avoient trempé dans le meurte d'Ofman .
Muftapha tremblant , interdit , leur pro
mit tout & fe retira .
Pendant qu'ils s'occupoient inutilement
à chercher Daout , j'étois dans la
tente d'Abaza où je me confumois de
trifteffe ; cet homme généreux me confoloit
& me faifoit efpérer de pofféder
Zadila ; j'attends tout de vos foins , lui
répondois je , mais vous ne pourrez me
rendre mon pere maflacré par les ordres
du cruel Daour , ni tirer Ali de fes mains
perfides ; qui fçait s'il n'expire pas en ce
moment , fi fa fille n'eft pas entre les bras
de ce traître , qui confomme fon crime ,
qui en jouit ; tandis que je péris d'ennui
& que j'attends une vengeance auffi lente
qu'incertaine.
Nous fumes interrompus par un janiffaire
qui vint avertir Abaza qu'une troupe
de fpahis , ayant avec eux une femme
voilée , s'emparoit des faïques du grand
Seigneur. Un preffentiment me fit conjurer
OCTOBRE. 1769. 25
farer Abaza d'envoyer quelques troupes
leur couper le pallage , & de m'en donner
le commandement ; il fourit de mon
empreffement , & je volai fur le bord
de la mer. Le premier objet qui frappa
ma vue fut Zadila ; mon coeur la reconnut
plutôt que mes yeux ; l'émotion que
j'éprouvai ne peut fe comparer qu'à mon
amour pour elle ; elle alloit entrer dans
une faïque , je l'arrêtai , la pris dans mes
bras , la defcendis fur le rivage & je vou.
lus la conduire au camp ; plufieurs fpahis
fondirent fur moi & m'obligerent de la
laiffer pour défendre ma vie ; je reconnus
Daout parmi eux ; ma fureur m'emporta ,
je le joignis , il s'échappa , fauta à bord
de fa faïque & fit ramer avec diligence .
Zadila accourut à moi toute éperdue ;
Seigneur , me dit- elle, fauvez mon pere,
que Daout emmene pour le facrifier à fa
barbarie ! je devois beaucoup à Ali , mais
je tenois à fa fille par des liens plus forts ;
je balançai . Elle redoubla ſes inſtances ,
ce fut envain ; je ne pus me réfoudre à
la perdre encore ; je me contentai d'envoyer
après Daout & je forçai Zadila de
me fuivre au camp d'Abaza .
Ce général , averti de ce qui fe paffoit ,
fit attaquer la faïque qui portoit Daout ;
II. Vol. B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
on la prit , mais le traître le fauva après
avoir fait malfacrer Ali . Abaza , qui le
reconnut , le fit porter dans fa tente ;
nous arrivâmes dans cet inftant . On ne
put cacher à Zadila le danger de fon
pere , elle vola dans la tente où on l'avoit
mis ; je l'y fuivis ; nous le trouvâmes
percé de coups , mais refpirant encore.
Voilà donc ce que me gardoit ton amour ,
me dit Zadila avec des yeux étincelans
de couroux ; je te jure par Mahomet que
fi mon pere meurt , il n'eft plus de Zadila
pour toi ; ce poignard me délivrera d'une
vie qui m'eft odieufe fans mon pere !
Abaza la força de fe retirer , donna fes
ordres pour ranimer Ali & pour fouftraire
Zadila aux yeux de fon armée .
Tandis que je donnois mes foins à
Ali , Abaza apprit ce que les janiffaires
avoient fait à Conftantinople ; il prit
une partie de fes troupes , déploya l'étendard
du prophéte & marcha vers Conftantinople
où il me contraignit de le
fuivre. Nous nous attendions à voir regner
le carnage & l'horreur ; nous fumes furpris
de la profonde tranquilité , de la
fécurité des habitans ; pas un ne s'étoit
dérangé ; les troupes n'avoient commis
aucun excès ; on fe contentoit de garder
OCTOBR E. 1769. 27
le férail & de vifiter par tout pour trouver
l'infâme Daout . Ce monftre s'étoit
réfugié dans la grande mofquée : ne
s'y trouvant pas en fureté , il étoit
entré dans le vieux férail , avoit paffé
la nuit dans l'appartement de la fu'tane
Validé , & laillant Muftapha dans les
mains des révoltés , il s'approcha du pavillon
où Amurat , Bajazet & Hibraïm ,
freres d'Olman , étoiest gardés .
Le tumulte n'avoit pas encore pénétré
ces lieux . Les cubuques le laifferent entrer.
Lorfqu'il vit que tout efpoir lui étoit
interdit , il réfolut , de concert avec Validé
, de faire périr les jeunes princes ,
de mettre le feu au férail , & de fe fauver
pendant la confufion ; il envoya chercher
les muets & leur fit figne d'étrangler
Amurat.
Ce jeune prince n'avoir que dix ans ;
Eh quoi , s'écria t'il , ne fe trouvera t'il
perfonne qui ait mangé le pain de mon
pere , de mon frere , qui veuille prendre'
ma défenfe & me délivrer de ce vil efclave
qui en veut à mes jours . Un des eunuques
qui étoient préfens , fut touché de ces
paroles , il faifit un cimeterre , couvrit
Amurat de fon corps & le défendit longtems
contre les muets , Daout & la ful-
B ij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
tane qui les encourageoit à ce meurtre.
Les autres eunuques accoururent au bruit ;
tous fe jetterent fur Daout , le maffacrerent
, ouvrirent les portes & proclamerent
Amurat * fultan. Ce bruit fe
répandit bientôt ; les troupes entrerent ,
faluerent leur maître , traînerent le corps
de Daout jufques dans la place de l'Hypodrome
& déchirerent fes membres en
criant qu'ils vengeoient Ofman à qui il
avoit fait fouffrir le même fupplice.
Tout fut pacifié en un moment. Abaza
obligea le Moufti à préfenter le cafta à
Mustapha ; ce prince le déchira & répondit
des chofes fi hors de fens , qu'on le
prit ; on le remena dans fa premiere prifon
où il finit fes jours peu de tems
après. La fultane Validé mourut de douleur
de la perte de Daout ; on mena la
jeune fultane hors de Conftantinople ,
où on difpofa tout pour fon entrée.
Lorfque qu'Abiza fe vit tranquille il
m'accompagna à llaa tteennttee dd''AAllii que nous
Brouvâmes rendant les derniers foupirs.
Zadila le tenoit ferré dans fes bras , elle ne
pleuroit pas ; fes larmes n'euffent pu
exprimer fon défefpoir. A peine fumes
* Amurat IV,
OCTOBRE . 1769 . 29
nous entrés , qu'il expira . Zadilà fe leva
d'un air farouche ; elle attacha fes yeux
fur moi & me reconnoiffant , elle me
demanda fi Daout vivoit encore ; je lui
répondis que non , c'eft affez , me dit elle ,
je fuis vengée , cela me fuffit ; fouvienstoi
de Zadila , tu as préféré ton amour à
tes devoirs , je t'en punis en me donnant
la mort pour fatisfaire aux miens ! elle
dit , & s'enfonça fon poignard dans le
coeur & expira.
O Saled , Saled ! quel fut l'excès de
mon défeſpoir ! je fus long-tems privé de
fentiment ; je ne revins à moi que pour
proférer les plaintes les plus lamentables.
Abaza me fit emporter & ne me quitta
pas un inftant ; il effaya , non de remettre
le calme dans mon ame ; le tems pou
voit feul faire ce miracle , mais de m'exciter
à exhaler ma douleur par des plaintes
qui foulagent le malheureux & qu'il
eft fi dangereux de contraindre. Las de
me tourmenter , je m'affoupis . Le prophéte
m'envoya un fonge ; ce fonge le
voici.
Je me crus tranfporté dans ce jardin
délicieux , où mille fontaines criftalines .
jailliffent & forment des cafcades ; des
ruiffeaux argentés coulent fur des fables
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
dorés & ferpentent au travers des prairies
émaillées de fleurs ; des bofquets
de myrthe , de rofes , confacrés aux céleftes
amours , s'offrirent à ma vue ;
mille parfums enchanterent mes fens ;
des effains d'Houris parurent fe tenant par
la main & chantant des hymnes en l'honneur
du prophete ; au milieu d'elles s'avança
Zadila plus radieufe que la lune
quand elle eft dans fon plein , plus brillante
que le foleil lorfqu'il monte fur
l'horifon ; elle s'élança vers moi , & fes
baifers de feu embraferent mon ame ;
je goûtai pour la premiere fois cette
volupté fi douce à éprouver , fi difficile
à exprimer. Ah Saled ! que ne puis je
faire part des lumieres que j'ai puifées
dans mes raviffemens ! Mahomet
parut , non entouré de foudres , précédé
d'éclairs , mais enveloppé d'un nuage
tranfparent , la tête couronnée d'étoiles.
» Hibraïm , retourne for la terre , tu
» m'eſt cher , je t'ai choifi pour annoncer
» ma grandeur , je t'ai fait voir & fentir
33
une partie de la félicité réfervée à un
» petit nombre de mufulmans ; que l'ima-
» ge de fes biens entretienne ton ame
» dans une douce contemplation : cours
» recevoir les honneurs qui t'attendent
OCTOBRE. 1769. 31
و د » à la cour d'Amurat : fois jufte , bon ,
foulage mon peuple & montre toi digne
» de la faveur inouie que tu reçois
99
» . 11
dit , pofa fa main fur ma tête & je m'éveillai
; tout mon corps exhaloit une
odeur fuave ; mon efprit , debarraffé des
vapeurs du fommeil , fe calma : je m'humiliai
devant le prophete , & je fentis
une douce mélancolie prendre la place
du défetpoir.
,
Abaza , qui entra alors dans ma chambre
, fut agréablement furpris de la tranquillité
qu'il remarqua en moi . Je lui
contai mon fonge : il fe profterna pour
adorer Alla & fon prophete ; nous fumes
enfemble au divan où le fublime Sultan
rae fit appeller & me nomma Baffa
gouverneur du grand Caire. Abaza , qui
avoit eu part à fes bienfaits , me vint
voir avant mon départ. Hibraïm , me
dit -il , fuis moi ; il me mena à fon palais
, me fit entrer dans l'appartement
des femmes ; deux jeunes perfonnes vinrent
au- devant de moi , fans voile ; leur
beauté approchoit de celle de Zadila ; j'en
fus furpris : jamais rien ne m'avoir paru
fi beau; choifis , me dit le Baffa ; Fatmé
& Sélime font mes filles , je m'eſtimerois
heureux de m'allier à un favori du
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pere des croyans . Je rendis grace à Abaza ;
mes yeux fe tournerent fur Fatmé , elle
baiffa les fiens , rougit & voulut fe retirer
. Abaza qui nous examinoit fourit ,
la prit par la main & me la donna pour
époufe. Peu de jours après je partis , je
vins ici où je goûte une félicité que rien
n'interrompt. Fatmé fait mon bonheur ,
je n'aime qu'elle ; nous nous entretenons
fouvent de Zadila dont la mémoire m'eſt
fi chere & j'attends en paix l'heure de
mon trépas , ou plutôt celle de ma parfaite
félicité. I
Puiffe cet exact recit , ô Saled ! t'amufer
dans ta folitude , accroître l'amitié
que tu m'as jurée fur le tombeau du faint
prophéte , & fervir à augmenter la gloire
d'Alla.
Traduit de l'allemand par Mlle Matné
de Morville,
OCTOBRE . 1769. 33
*
A M. Borie , médecin , qui a traité Mde
de Frenilly d'une petite vérole naturelle
, dans la quatorziéme année après
qu'elle a été inoculée .
SUR la rive de l'Acheron
Je me fentois entraîné par la Parque ,
Lorfque , du nautonier Carou ,
Tu fis à fond couler la barque.
Ami docteur , je dûs à tes fecours
L'éclat d'une nouvelle aurore ,
Je dus à ton art d'autres jours ,
Et je te dois ceux que je file encore.
Cent fois depuis mon coeur rempli de toi ,
Voulut t'en faire un éclatant hommage :
Le feul danger de trop parler de moi
Cent fois fufpendit mon courage .
Mais aujourd'hui que ta favante mais
Aprotégé les beaux jours de Victoire ,
Mon efprit n'eft plus incertain ,
Il fe confacre à publier ta gloire.
Ah ! que de pleurs tu féches à la fois !
* M. Borie a traité M. Bret , auteur de ces vers ,
d'une maladie très - dangereufe il y a plufieurs années.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
Ceux d'un époux dont l'amour feul fit choix
Pour le bonheur de notre amie ;
Ceux d'une mere , & ceux de vingt amis
Qui te prioient , autour d'elle attendris ,
De conferver le charme de leur vie.
Heureux docteur ! la mort à ton regard
Cache la pointe de ſes armes.
Sa fuite a calmé nos allarmes ,
Et
grace au pouvoir de ton art ,
Nous reverrons Victoire avec les charmes .
Tu la verras pour la gloire des moeurs
>
Malgré nos jolis corrupteurs
Etre auffi fidelle
que tendre ;
Avec nous tu viendras entendre
L'harmonie étonner fous fes doigts enchanteurs;
Un autre jour tu la verras reprendre
Et les crayons & fes couleurs .
De fon efprit où la belle nature
L'emporte encor fur l'heureufe.culture
Tu fentiras l'attrait vainqueur.
Ajoute encor le charme féducteur
De la plus aimable figure ,
Et fi tu peux , tu défendras ton coeur.
Par M. B **
OCTOBRE . 1769. 35
LE Berger & le Loup . Fable.
UN mal contagieux , du malheureux Colin
Détruifoit chaque jour l'efpoir le plus certain ;
C'eft fon troupeau que je veux dire.
De défefpoir le pauvre fire
S'arrachoit les cheveux ; un vieux loup patelin
Le rencontra ; lui dit : je prends , mon cher voiſin,
Toute la part poffible à ta douleur amere .
Je te le jure fur ma foi ;
Je fuis affligé comme toi:
Oui , je le crois , ami fincere ,
Répondit le berger , tu perds autant que moi.
Par M. G ·
VIEIL
VERS fur le Vauxhall
IEILLARDS , maris jaloux , philofophes grondeurs
,
Vous tous , triftes fuppôts de la mélancolie ,
Venez diffiper vos humeurs
Dans le palais de la Folie.
Le goût , par les mains de Torré ,
Vient de conftruire un temple aux Graces ,
Et l'Amour qui l'a décoré
B vj
36
MERCURE DE FRANCE.
Y conduit les plaifirs & les Jeux fur les traces.
C'eſt-là que le coeur enchanté
Du ſpectacle nouveau que le François admire ,
S'émeut , éprouve ce délire ,
Qui fait naître la volupté.
C'est dans ce lieu que Polymnie,
Par de doux & tendres accens ,
Excite dans l'ame attendrie ,
Ces defirs , ces feux raviſlans
Qui font le bonheur de la vie
Et les délices des amans.
De vingt archets favans la cadence fonore ,
Par des fons tantôt lents , tantôt précipités ,
Guide les pas légers de cent jeunes beautés ,
Les rivales de Terpficote. .
Dans ce charmant & magique palais
Tous les agrémens ont leurs places ,
La coquette y trouve des glaces
Où fa vanité vient exprès
D'un coup d'oeil fourire à fes graces
Et s'applaudir de fes attraits .
Celfe dont les appas ont befoin d'artifice
Ou qu'une ride , hélas ! avertit du retour ,
Y vient montrer encor , graces au demi jour ,
Tout l'éclat du bel âge & l'air preſque novice.
Combien d'Agnès viennent adroitement ,
Malgré l'oeil vigilant d'une duegne auſtere ,
Y prendre un billet doux des mains de leur amant
Le tumulte fouyent cft ami du myftere !
OCTOBRE . 1769. 37
Enfin la douce égalité
Confond tous les états , rend la scène commune ,
Sans égard pour le nom , le rang , ni la fortune ,
Les éloges flatteurs y font pour la beauté.
Tendre Amour ! toi qu'on y révère ;
Dieu du Plaifir & pere du Bonheur,
Viens regner chez Torré , c'eft- là ton fanctuaire ,
Combien d'encens syy brûle en ton honneur !
Quel autre lieu plus digne de ton trône
Que ce falon magnifique , enchanté ,
Dont la richefe nous étonne ,
Et qui femble être fait pour la Félicité !
Quitte Paphos , abandonne Cythére ,
Viens au Vauxhall dépoſer tous tes traits :
Qu'il foit dit par toute la terre ,
L'Amour enfin renonce à ſon humeur légere ,
Il s'eft fixé chez les Français.
Par Mlle D. · ::
LES DIABLES RAMONNEURS .
LE capitaine Mac- Ap - Fitz avoit été
dans fa jeuneffe ce que le monde appelle
un aimable fcélérat ; il avoit tué fon
homme , maltraité fa femme , ruiné fes
créanciers & battu fes valets ; c'étoit un
38 MERCURE DE FRANCE.
beau parleur , un parafite délicat , l'ame
de toutes les fêtes , l'arbitre des fpectacles
, l'orateur des cafés , l'oracle de Vaux-
Hall . A ces qualités intéreffantes , il joignoit
celle d'efprit fort ; il la devoit au
docteur Space , fon médecin & fon ami ,
qui fe faifoit furnommer le Libre Penfeur.
Le Capitaine , qui étoit un élégant , ne
fe donnoit pas la peine de penfer luimême
; il écoutoit fon ami , & prenoit
fes opinions avec la même docilité qu'il
prenoit fes remedes . Le jeu , le vin & les
femmes , ne tarderent pas à ruiner fa fortune
& fa fanté ; il n'avoit point d'autre
afyle que celui que lui donnoit la charité
d'un publicain ; celui - ci , obligé d'aller
paffer quelques mois à la campagne , &
ne pouvant y conduire fon hôte parce
qu'il étoit dangereufement malade , le
confia aux foins d'une vieille domeftique
qu'il chargeoit de la garde de fa maiſon
toutes les fois qu'il s'en abfentoit . La
bonne femme un matin vint voir de trèsbonne
heure fon malade , parce qu'elle
avoit rêvé qu'il étoit mort pendant la
nuit : raffurée , en le trouvant dans le mê.
me état que la veille , elle le quitta pour
aller vaquer à fes affaires , & oublia de
fermer la porte après elle.Les ramonneurs
OCTOBRE. 1769 . 39
à Londres , ont coutume de fe giffer dans
les maifons qui ne font pas habitées , pour
s'emparer de la fuie , dont ils font un
petit commerce ; quelques uns avoient
fu l'abfence du publicain , & deux épioient
le moment de s'introduire chez lui ; ils
virent fortir la concierge , & entrerent
dès qu'elle fe fut éloignée : ils trouverent
la chambre du capitaine ouverte ,
& , fans prendre garde à lui , ils grimperent
tous les deux dans la cheminée . Mac-
Ap- Fitz étoit dans ce moment affis fur
fon féant ; le jour étoit fombre : la vue
de deux créatures auffi noires que ces ramoneurs
, lui caufa une frayeur inexprimable
; il retomba dans fes draps , fermant
les yeux , & n'ofart faire aucun
mouvement. Le docteur Space arriva un
inftant après ; tous les jours il venoit à
cette heure ordonner des remedes à fon
ami , & fortifier fon ame par fes difcours :
il étoit en même tems le médecin de fon
corps & celui de fon efprit : il entre avec
fa gravité ordinaire , s'approche du lit &
appelle le Capitaine . Celui - ci , reconnut
fa voix , fouleva fes couvertures , le regarda
d'un oeil égaré , fans avoir la force
de parler. Le docteur lui prit la main &
lui demanda comment il fe trouvoit ?
40 MERCURE DE FRANCE.
Mal , très- mal ; mes affaires font dans
l'état le plus déplorable ; je fuis perdu ;
les Diables fe préparent à m'emporter;
ils font là , dans ma cheminée ....... Malheureux
que je fuis ! n'y a -t- il plus de
remedes ? Le docteur regarda fon ami ,
fecoua la tête , lui tâta le poux , & lui
dit gravement : vos idées font coagulées ;
votre pie- mere & votre dure mere agiſfent
inconclufivement ; le cenforium de votre
glande pinéale eft couvert de nuages ,
& les valves de votre imagination font
relâchées ; vous avez un lucidum caput ,
capitaine. -Ceflez votre galimathias ,
docteur , il n'eft plus tems de plaifanter ;
les Diables font ici ; il y en a deux ....
fans doute l'un doit fe charger de vous; un
feul fuffifoit pour moi ; mais ils fçavoient
que vous viendriez ; ils vous emporteront
avec votre ami ; vous le méritez autant
que moi . -Vos idées font inchoérentes ,
mon ami ; je vais vous le démontrer :
nous n'avons point d'ame , ce qu'on appelle
de ce nom eft une vapeur qui s'exhale
de nos organes ; & quant au Diable ,
c'est un conte ; vous en verrez tout le
roman dans le Paradis Perdu : votre effroi
elt donc.....
Dans ce moment les ramonneurs ayant
OCTOBRE. 1769. 41
rempli leur fac , le laifferent tomber au
bas de la cheminée & le fuivirent bientôt;
leur apparition rendit le docteur muet ;
le capitaine fe renfonça fous fa couverture
, & fe coulant au pied de fon lit , fe
gliffa deffous avec promptitude & fans
bruit , en priant mentalement les Diables
de fe contenter d'emporter fon ami.
Space , immobile d'effroi , cherchoit dans
fa mémoire toutes les prieres qu'il avoit
apprifes dans fa jeuneffe ; fe tournant vers
fon ami pour lui demander fon aide , il
fut épouvanté de ne le plus voir dans fon
lit ; il apperçut dans ce moment un des ra
monneurs qui fe chargeoit du fac de fuie ;
il ne douta point que le capitaine ne
fût dans ce fac tremblant d'en remplir
un autre à fon tour , il ne fit qu'un faut
jufqu'à la porte de la chambre , & de - là
au bas de l'efcalier . Arrivé dans la rue ,
il s'écria de toute fa force , au fecours ,
au fecours , le diable emporte mon ami .
La populace accourt à fes cris ; il lui
montre la maifon ; on fe précipite en
foule vers la porte , mais perfonne ne veut
entrer le premier . Le docteur , un peu
raffuré par le grand nombre , invite chacun
en particulier de donner un exemple ,
qu'il ne donneroit pas pour tous les tréfors
42 MERCURE DE FRANCE.
des Indes . Les ramonneurs , en entendant
le bruit pofent leur fac fur l'efcalier , &
de crainte d'être furpris , remontent à
quelques étages plus haut. Le capitaine ,
mal à fon aife fous fon lit , ne voyant
plus les Diables , fe hâte de fortir de fa
retraite & veut quitter la maifon ; ſa peur,
fa précipitation , ne lui permettent pas
de voir le fac , il le heurte , tombe deffus ,
fe couvre de fuie , fe releve & defcend
avec rapidité. L'effroi de la populace
augmente à fa vue ; elle recule & lui fait
un paffage. Le docteur reconnoît fon ami ,
le croit revenu avec un Diable invifible
pour le chercher , & fe cache dans la
foule. Enfin , un miniftre qu'on avoit été
chercher pour conjurer l'efprit malin ,
entre dans la maifon , la parcourt , trouve
les ramonneurs , les force à defcendre , &
montre les prétendus diables au peuple
affemblé . Le docteur & le capitaine les
voient fans être raffurés : ils fe rendent
enfin à l'évidence : celui - ci retourne dans
fon lit ; le docteur élève la voix & dit
qu'il faut roffer ces coquins , qui ont fait
une fi grande peur à fon ami , & fe charge
de l'exécution . Dès qu'elle eſt faite , il
monte chez le capitaine : j'avois bien
raifon , s'écria- t - il en entrant & d'un air
OCTOBRE. 1769. 43
triomphant , de vous dire qu'il n'y a
point de Diables ; je viens de punir ceuxci
de la peur qu'ils vous ont caufée . -il
me femble que vous l'avez affez partagće.
Moi ! vous vous moquez ; rien
ne peut m'effrayer , & la preuve en eſt
facile ; fuivez bien ce raifonnement : ce
dont on ne croit pas l'exiftence eft comme
s'il n'exiftoit pas : je ne crois pas qu'il y
ait des Diables , donc ils n'ont pu m'effrayer.
Le fait , docteur , le fait dément
votre raifonnement ; croyez moi , changezde
langage , parlez enfin conformément
à votre penfée ; nous fommes aufii fouz
l'un que l'autre ; je veux ceffer de l'être ,
ce moment vient de m'éclairer . Si l'apparence
du Diable a penfé me faire
mourir , que ne feroit pas la réalité ? Je
fuis trop heureux de n'en avoir vu que
l'image. Le docteur alloit répliquer ,
lorfque le miniftre entra pour offrir fes
fecours au malade. Space frémit à fa vue ,
& alla débiter ailleurs la differtation qu'il
préparoît à fon ami . Le capitaine ne le
revit plus , & trouva dans le miniftre un
ami qui l'éclaira & le confola.
་
44 MERCURE DE FRANCE.
LA SOLITUDE , imitation de Pope.
HEUEUREUX
, qui fans foin , fans affaires ,
Méprifant
des grandeurs
le féjour dangereux
,
Fait choix d'un ami fûr * & borne tous fes voeux
A vivre indépendant
fous le toît de fes peres.
Le lait de fes brebis & les fruits de fes champs
Lui donnent
une faine & douce nourriture
;
La toifon des agneaux
, de fimples
vêtemens
;
La fougere
, un lit de verdure.
Il refpire le baume & la fraîcheur de l'air ,
Al'abri du foleil , couché fous le feuillage
Du chêne qui , l'été , lui donne de l'ombrage ,
Et du feu , dans l'hiver.
Pour égayer fa folitude ,
S'il s'abandonne aux charmes de l'étude ,
La méditation des travaux modérés
Occupent les inftans de les jours ignorés.
Loin des mortels , au fein de l'innocence ,
Exempt de paffions , de foucis , de reinords ,
Il jouit de fon exiſtence
* M. Pope , dans fon ode fur la folitude , ne
demande point d'ami ; mais comme à mon âge on
n'eft pas affez philofophe pour vivre feul , je demande
au moins un ami.
OCTOBRE . 1769. 45
Et joint la paix de l'ame à la fanté du corps.
Que je vive inconnu ! que je meure de même !
Que j'emporte au tombeau les pleurs de mon ami !
Queje fois regretté du feul mortel que j'aime
Et qu'aucun monument ne dife : il gît ici .
ABreft , par M. Maiſtral , fils ,
âgé de 17 ans.
EPIGRAM ME , contre un Avare.
J'AI ' AI perdu cent louis d'un air indifférent ,
Nous difoit , l'autre jour , l'avare Celimetes ;
Je n'en fuis pas furpris , repartit un plaifant ,
Les grandes douleurs font muettes.
Par le même.
COUPLETS fur le mariage d'un
Avocat - Général.
AIR : Fanfare de l'ifle d'amour.
L'HYMEN difputoit à fon frere
Une jeune & tendre beauté ,
Mais le dieu malin de Cythere
Eut recours à l'autorité,
A Thémis , dit- il , je m'adreſſe
46
MERCURE
DE
FRANCE
. Pour finir nos divifions ;
Que l'organe de la déefle
Donne ici les conclufions .
Dans le fein de l'indifférence ,
Damon fuyoit un doux lien ;
La liberté , l'indépendance ,
Lui fembloient le fouverain bien.
Tout-à- coup fon ame ravie
Renonce à ces illufions ;
Il dit qu'on m'uniffe à Sylvie ,
Ce font là mes conclufions .
Thémis , accordant la demande ,
Termine ce galant procès ;
L'hymen prépare fa guirlande
Et triomphe de fon fuccès .
Et l'amour , malgré la défaite ,
Refpecte ces décifions ,
Bien content d'être de la fête ,
Il s'en tient aux conclufions.
Par Mile Coffon de la Creffoniere.
STANCES à Mlle Rofe ***
Si je devenois zéphir ,
O douce métamorphose !
OCTOBRE . 1769 . 47
Mille fleurs pourroient s'offrir ,
Il n'eft qu'une aimable Rofe
Dont j'aimerois à jouir.
Ce n'eft point parmi les fleurs
Qu'eft la Rofe que j'adore ;
Pour fes attraits enchanteurs ,
Hélas ! ce n'eft point l'aurore ;
C'est moi qui verfe des pleurs.
Digne objet d'un nom fi doux ,
Roſe , agréez mon hommage :
Mes voeux plairont aux jaloux ;
Car on croit Zéphir volage ,
Mais il changeroit pour vous.
Par M. Dainvilliers .
PORTRAIT DU SAGE ,
Stances qui ont remporté le premier prix
au palinod de Caën en 1768 .
J'AI vû les infenfés au char de la fortune
ΑΙ
Attacher , en pleurant , leurs ftupides regards :
Le Sage fe dérobe à la foule importune
Qui fuit les étendards.
48 MERCURE DE FRANCE.
Ce fantôme inconftant que lui feul fait connof
tre ,
Aux pieds des fouverains en vain l'a pû placer ;
La main de la faveur ne l'élève peut- être
Que pour le renverfer
Il fe bannit lui - même , avec indifférence ,
De ces palais pompeux , qu'habitent des ingrats :
Du même oeil , dont il vit s'affermir fa puiffance ,
Il la voit en éclats .
Que l'opprimé gémiffe , & que l'orphelin pleure ;
Ils perdent par fa chûte un généreux foutien....
Mais lui : qu'a- t-il perdu ? Sa vertu lui demeure ,
Et le refte n'eft rien .
Tu reconduis fes pas vers fa cabane augufte ,
Amitié folitaire : au fein de fon
verger
Tule revois chéri de l'homme fimple & jufte
Qu'il a fçû protéger.
A l'heure de minuit , fon fommeil pacifique
Par le bruit du tonnerre eft-il interrompu ?
Telqu'un Dieu bienfaifant dans fa grotte ruftique,
Il n'en eft point ému ..
·
Je l'ai vu le matin , fenfible à la nature ,
De fon fils tendrement agiter le berceau :
Je l'ai revû le foir méditer fans murmure
Affis fur fon tombeau ! . .
Le
OCTOBRE . 1769. 49
Le cruel fanatifme aveugla fa jeuneffe ;
Mais la vérité douce a deffillé fes yeux :
Il termine fans crainte , au fein de l'allégreſſe ,
Sesjours pleins & nombreux,
Il n'a point abufé du tréfor de la vie :
Il n'a point profané les dons du Créateur :
Il remet le dépôt de fon ame aggrandie
Aux mains de fon auteur.
De rendre à l'avenir fa mémoire célèbre
Il n'a point en mourant le frivole fouci .
Son corps a difpara... Nulle pierre funèbre
N'a dit : « Il gît ici. »
Mais ſa vertu reſpire , & revit d'âge en âge
Dans les fils , dont lui - même il a formé les moeurs
Et la patrie en deuil conferve fon image
Empreinte au fond des coeurs.
Par M. Boifard , fecrétaire de l'intendance
& de l'académie de Caën.
L'HYMEN & MOMUS. Fable,
MESSIRE Hymen , dit - on , vint s'établir un
jour
Sur les bords applanis d'une douce montagne.
II. Vol. C
50
MERCURE DE FRANCE .
Mille chofes rendoient attrayant ce féjour :
Des roffignols chantans par toute la campagne ,
Des ruifleaux argentés propres à le mirer ,
Un frais délicieux qu'on venoit refpirer ,
Des tourtereaux , exemple de fimplefle ,
Aux jeunes coeurs infpirant la tendreffe :
Le dieu d'Hymen croyoit engager les mortels ,
A venir déformais encenfer les autels .
( Quelle étoit fon erreur ! dans le fond un peu
bête ,
D'ailleurs homme de bien n'en faisant qu'à fa
tête. )
C
Aufli - tôt à l'envi , de tous les environs ,
Et même du plus loin accoururent les filles ,
Jeunes , vicilles , laides , gentilles
Ainfiqu'on le peut indiquer;
Befoin n'eft de le remarquer.
Ce qu'on aura peut- être peine à croire ,
Quoique pourtant véritable eft l'hiſtoire ,
Dans leur logis , au fond de leurs maiſons
Tranquillement refterent les garçons.
Du dieu d'Hymen , ainfi l'efpérance fut vaine.
Momus paffant par - là , lui cria : « Romps la
55
chaîne
Que tu fais aux mortels pour toujours contracɔɔter.
Des gars difpos , joyeux , tu verras par douzaine
Embraffer tes genoux ; heureux de la porter
OCTOBRE. 1769 . 51
Pour un an, pour un mois, ou pour une femaine,
» Tout ainſi qu'ils voudront par contract feulement.
Il faut un terme à tout ; non éternellement .
» Liberté fur ce point : tes loix font indifcrettes ;
jé
>>
Frere, alors tu pourras marier ces fillettes .
» Un galant les prendra , les rendra fans façon ;
» C'eft un mal pour un bien : à l'inftant, je le gage,
Les nouveaux mariés s'aimeront davantage..
Le confeil de Momus lui fembloit affez bon ;
Mais connoiflaut le dieu de la plaifanterie ,
Il penfa que c'étoit une adroite ironie
Pour le berner encor : l'hymen donc n'en fit rien.
Meldames , répondez , fit- il mal , fit- il bien ?
VERS à Madame *** un jour de
départ.
Il faut nous quitter aujourd'hui !
Dans mon coeur , il eft vrai , j'emporte ton image ;
Mais le fon de ta voix n'ira plus jufqu'à lui
Porter du tien le doux langage.
Le tems eft un vieillard pour la peine & l'ennui ;
Pour le plaifir , c'est un enfant volage.
De la vie , en aimant , fi l'on fixoit le cours ;
Je ne vieillirois plus , je t'aimerai toujours.
Cij
52
MERCURE
DE FRANCE.
Mais plus on aime , & plus on en preffe la fuite.
Des ailes qu'on coupe aux amours ,
Le tems vient s'emparer & s'échape plus vîre.
Les plus beaux jours , hélas ! font les plus courts.
Par M. D. P.
VERS à la même fur fon fils.
QUEL eft ce jeune enfant , que
mable !
fon air eft ai
Que fon oeil eft vif & perçant !
Pourquoi tremblé-je en l'embraffant ?
Seroit-ce par hafard , cet enfant redoutable
Qui s'ennuyant un jour aux céleftes lambris ,
Quitta les genoux de Cypris ,
Et defcendit charmer & ravager la terre.
Oui c'eft lui , charmante Glicere.
Qui te connoît , peut -il méconnoître ton fils?
Je m'avançai d'abord d'un pas lent & timide.
Je craignois fon carquois , je fentis mon erreur .
Depuis longtems il étoit vide ;
Tous les traits pour toujours font reftés dans mon
coeur.
Par le même.
OCTOBRE. 1769. 53
la
VERS à Madame *** , écrits d'une campagne
où l'auteur l'avoit connue pour
premiere fois.
Je l'ai revu ce féjour folitaire ,
Oùj'ai connu cet enfant féduifant
Qui demeuroit autrefois à Cythere ,
Quefur tes pas on rencontre à préfent.
Comme mon coeur , ma mémoire eft fidèle ;
Lorfque j'y vins , depuis plus de feize ans
La jeune Rofe avoit paru moins belle;
Moi , j'avois vu fleurir dix- neuf printems.
Je l'ai revu le fortuné bocage ,
De mes tranfports confident & témoin ,
Où , loin de vous , j'apportois votre image ;
Où , près de vous , je m'en trouvois trop loin .
Là , d'un regard j'ai connu la puiſſance ;
Je fus ici tout le prix d'une fleur ;
Là , pour parler j'eus recours au filence ;
Je vis ici répondre la Rougeur.
Je l'ai revu le noyer , dont l'ombrage
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
Des feux du jour mit nos jeux à l'abri ;
Toute ma vie il aura mon hommage
Et fur le myrthe il obtiendra le prix.
Refpectez le , fer , aquilon , orage ,
A cent étés qu'il donne encor du fruit
Ecarte , amour , de fon heureux feuillage .
Le vieux jaloux qui tout mine & détruit.
Je l'ai revu , le ruiffeau , la prairie ,
Le tapis verd & le riant côteau
Où j'égarai ma douce rêverie ;
J'ai revu tout , j'avois vu tout plus beau.
Vous étiez loin ! loin de ce qu'on adore
Tout fe ternit ; mais quelle eft mon erreur !
Où j'ai paffé , je vous voyois encore ;
Où j'ai paflé , j'étois avec mon coeur.
Pourquoi voit-on la fleur qu'on fit éclore ,
S'épanouir dans un autre terroir ,
Et d'un beau jour lever pour foi l'aurore ,
Quand pour un autre on voit briller le foir ..
Par le même.
OCTOBRE . 1769. 55
VERS fur les deux portraits de Mde la
Comteffe du Barri , expofés au falon ;
où elle eft repréfentée , dans l'un en Flore,
& dans l'autre en Amafone .
QUEL
UEL eft cet Adonis aux regards enchanteurs ?
Quelle eft cette beauté qui me frappe & m'entraîne
?
Là , c'eft l'Amour qui foumet tous les coeurs ;
C'eft Flore ici qui les enchaîne.
Par M. Brizard.
VERS fur les mêmes tableaux .
Pour le premier où Mde la Comteffe du
Barri eft peinte en Flore.
QUE
UELS yeux ! que d'attraits ! quelle eft belle !
Eft- ce une divinité ?
Non , c'eft une fimple mortelle
Qui le difpute à la beauté.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Pour le fecond , où elle eft peinte ex
ENTRE
Cavalier.
NTRE vous qui décidera ?
Beau cavalier , aimable Flore ;
L'Olympe jaloux fe taira ,
It l'Univers furpris admire & doute encore.
Par M. du B ***
LE PRINTEMS , traduit de l'italien
de Metaftaze.
Le ciel fe colore
D'un éclat nouveau ;
L'Amour à l'Aurore
Prête fon flambeau ;
La timide Flore
Sortant du tombeau ,
Au dieu qui l'adore ,
Revient fans bandeau
Se livrer encore.
L'air moins attriſté ,
Déjà la Nature
Reprend la fierté ,
Les bois leur
parure ,
OCTOBRE. 1769. 57
Les prés leur verdure ,
Les fleurs leur beauté ,
Et mon coeur trop
Toujours agité ,
tendre ,
Seul ne peut reprendre
Sa tranquillité.
Les tyrans du monde
Sont dans leurs prifons ;
Phoebus fur les monts
Rompant des glaçons
La mafle profonde ,
Vient dans nos vallons ,
De cette eau féconde
Mûrir nos moiſſons .
Ce ruiffeau qui file
Entre ces cailloux ,
Prête à cet afyle
Un charme plus doux ;
Son onde groffie
Emaillant fes bords ,
Fait de la prairie
Germer les trélors .
Les chênes fauvages
Qui , dans nos déferts ,
Ont de cent hivers
Bravé les outrages ;
Vainqueurs des orages ,
Sont débarraflés
Cv
$8 MERCURE
DE
FRANCE
.
Des liens glacés
Dont tous leurs branchages,
Etoient enlacés.
Par-tout vont éclore
Ces bouquets dont Flore:
Se plaît à s'orner ,
Que la faulx encore
N'a pu profaner.
La fage hirondelle
Qui craint les hivers ,
A paffé les mers ,
Et revient fidèle
Voir ces lieux fi chers.
Où l'amour l'appelle .
Trop funefte erreur !
Le jour qui fait naître
L'efpoir du bonheur ,
t Pour elle eft peut- être
Un jour de douleur .
Le plaifir t'entraîne ,
Tu hâtes tes pas ,
Et tu ne vois pas
Ta perte certaine.
Là chaque matin
Le coeur moins lévère ,
Le front plus ferein ,
La jeune bergere ,
Sur les bords heureux
OCTOBRE. 1769. 19
De cette onde pure ,
De fa chevelure
Vient treffer les neuds.
De leur bergerie
Sortent les troupeaux.
Sur l'herbe fleurie
Sautent les agneaux.
Le pêcheur avide
A quitté les toits ,
Et l'homme intrepide
Errant à fon choix ,
Du dieu qui le guide
Suit enfin la voix.
Le nocher qui brave
Les maux & la mort ,
Gémit d'être efclave
Des rigueurs du fort ;
Jouet de l'orage
En vain le naufrage
L'a remis au port ;
De l'humide plaine
Voyant le repos
Il vole des flots
Affronter la haine :
Et l'attente vaine
D'un doux avenir ,
Bannir de fa peine
Jufqu'au fouvenir.
Tout vit tout refpire
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
En ce nouveau jour :
L'univers foupire
Et naît pour l'amour.
Toi , Philis , paisible ,
Tu refte infenfible ;
Pour ce dieu charmant
Ton coeur inflexible
Rit de mon tourment :
Les maux que j'endure
Te paroiflent doux ,
Et c'eft de tes coups
Que vient ma bleflure.
Si de mes liens
J'adoucis la gêne ,
Si je romps la chaîne
Où tu me retiens ,
La nature entiere
Tombera für moi,
Avant que pour toi
Brûle un coeur fincere
Dont ton ame altiere
Dédaigne la foi.
Dans l'ardeur ſecrétte
Que ta m'infpireis ,
Cent fois ma mufette
Chanta tes attraits ;
Dans cette retraite
J'ai gravé ton nom
L'écho le repéta
OCTOBRE . 1769 .
61
D'après ma chanſon ;
Mais fi de ma flâne
Ta haine eft le prix ,
J'inftruirai mon ame
A fuir tes mépris :
Chaque jour , rébelle ,
Tu veux m'outrager,2
Tu verras , cruelle ,
Si ce coeur fidèle
Sait bien le venger. . .
Que dis-je !.. pardonne
Mon égarement ;
Ces noms qu'à préfent
Ma fureurte donne ,
Mon coeur les dément :
Mes pleurs , mon martyre,
Le voeu que j'ai fait ,
Sont de mon délire
La preuve & l'effet;
S'ils peuvent te plaire ,
Accepte mes voeux ;
Ou bien fois févére ;
Toujours malheureux
Je ferai fidèle
Et pour mon ardeur
Senable ou cruelle ;
Tu feras , ma belle ,
L'ame de mon coeur.
62 MERCURE DE FRANCE .
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure d'Octobre 1769 , eft
riviere; celle de la feconde eft la Gertrude
, coëffure en vogue ; celle de la troifiéme
eft chapeau ; & celle de la quatrième
eft Torré , entrepreneur du vauxhall. Le
mot du premier logogryphe eſt la Girouette,
où l'on trouve gîte , que , tour, métier ,
trou , tour , route , trot , rot , rat , grue ,
Ruette ( la ) Orgie : le mot du fecond eft
Brouillard , où l'on trouve liard , lard ,
barre , bal ( oiſeau ) bal , billard , vio!
vol, bill, Brie ; celui du logogryphe latin
eft verfus , dans lequel on trouve ver ,
(printems ) & fus , (porc. )
ENIGM E.
DANS la finance ,
Où l'Abondance
Fait fon féjour
Et tient fa cour,
Mére féconde ,
Je mers au monde
Nombre d'enfans
OCTOBRE . 1769 . 63
Beaux , blonds & blancs.
Mais vois-tu comme ,
Chez un pauvre homme,
Mon ventre eft creux
Sec & crafleux ?
Ah ! miférable !
Chez moi le diable
Gîte fouvent !
Si l'on me prend
D'une autre forte ,
Plus d'un me porte
Sur le Chignon
Avec raiſon ;
Bien qu'il n'entaſſe
Dans ma béface
Qu'un fuperflu
Foible & menu:
Tu crois connoître
Quel est mon être ,
Lecteur fubtil:
Ainfi foit-il.
91
Par M. Maffinet.
AUTR E.
Je fuis , lecteur E , un être très - fâcheux,
Affez commun dans la nature humaine ;;
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Devine- moi , fi tu le peux ,
Tu n'y prendras pas grande peine.
Car pour ne point tant diſcourir ,
Je te dirai qu'on peut me découvrir .
Où ? Dans quel tems ? En tous lieux , à toute
heure ,
Puifqu'indifféremment j'établis ma demeure
Chez l'artifan , le laboureur ,
Le financier , le procureur ,
L'homme d'état , l'homme de robe:
J'habite enfin par tout le globe.
Peut-être auffi chez toi , lecteur ,
Mais ici tour-à-coup je change ;
D'être moral je deviens fleur ;
L'un de tes fehs me traite avec froideur ;
Mais un de fes freres me venge.
Par Jean-Louis Baillio , de Montauban,
âgé de quatorze ans.
AUTRE.
SANS moi tu ne peux vivre , & je vivrai ſans
toi ,
Sans me voirtu me fens. Ainfi définis moi.
Par M. Bouchard.
OCTOBRE. 1769 . 65
AUTR E.
QUOIQUE fans fruits & fans fleurs ,
Je fais des jardins la parure ;
Je fais , malgré l'hiver , conſerver ma verdure ,
Et l'aquilon fur moi n'étend point fes rigueurs .
A tailler je fuis très - commode ;
J'étois jadis fort à la mode ,
Mais les tems font changés , je ne dis pas pourquoi
,
Cher lecteur , tu le fais peut-être mieux que moi.
Par un Etudiant en droit à Rennes.
LOGO GRYPHE.
Le vrai par moi n'eft jamais reſpecté , E
Je produis en tous lieux le trouble & l'injustice ,
Du fourbe & du méchant j'entretiens la malice ,
Et fans confidérer vertu ni probité ,
Abufant les mortels , j'ai fervi plus d'un traître ;
Par ce tableau fincere & non flatté ,
Tu dois , ami lecteur , a fément me connoître.
Huit lettres font mon nom , place les à propos ,
Sous tes yeux , à l'inſtant , vont naître bien des
mots.
66 MERCURE DE FRANCE .
J'offre d'abord , le tems qui rend la mer tranquille
,
Un terme de marine , un pronom , une ville ,
Une note , l'endroit où viennent les métaux ,
Ce qu'on cite au barreau , le roi des animaux
Une vache qu'Ovide a rendu très - fameufe ,
Et ce que dans le pain aiment gens à dent creufe ,
- Le tems que le foleil , en diverfes laifons ,
Emploie à parcourir les conftellations ,
Celle des doctes foeurs qui préfide a l'hiftoire ,
Le féjour où , de Dieu , les faints chantent la
gloire ;
La femine d'Athamas ; certain enfoncement ;
Un tréfor qu'en ce fiécle ón trouve rarement ;
Un athlette fameux , une province en France ;
Un fleuve dont les eaux procurent l'abondance ;
Ce que jadis au camp de Porfenna ,
Si l'on en croit l'hiftoire , un Romain fe brûla ;
Ce qu'un buveur ne voit point avec joie ;
Une graine , un oiseau de proie ,
Maisje me cache en vain , que fert de t'amufer ?
J'en ai trop dit , tu dois me deviner.
Par le même.
OCTOBRE . 1769 . 67
AUTRE.
DANS les calamités , au riche citoyen ,
Comme au plus indigent , je deviens néceflaire.
Sans le fecours du ciel , je ne fuis bonne à rien ;
Communément je fuis fous terre .
En moi la fuperfluité
N'eft point chofe dont on fe plaigne .
S'il eft , à mon fujer , un accident qu'on craigne ,
C'eft feulement la médiocrité .
Le filence & l'obfcurité
Habitent avec moi ; je fuis , par ma ftructure ,
En fûreté dans tous les tems
Contre la tempête , les vents
Et plufieurs des fléaux qui troublent la nature .
Sept pieds forment mon tout : j'offre le nom d'un
fel ;
Utile & fort commun , ce qui contient le miel ,
Un péché capital , ainfi qu'une habitude ,
Le pays où regnoit unjuge des enfers ,
Ce qui fait le fujet d'une importante étude
Dans les religions de ce vafte univers ;
Un terme de trictrac ; une ville frontiere ;
Certaine portion des yeux ,
Ce que l'on peut faire de mieux
Quand on a fur les bras une mauvaiſe affaire.
C'en eft affez , mon chez lecteur ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Ne vas point me chercher aux lieux où la nature ,
Offrant un (peacle enchanteur ,
Fait couler des ruifleaux avec un doux murmure.
Je fuis enfant de l'art , & pour bonne raiſon
Mon afyle ordinaire eft une garnifon.
Par M. Parron , capitaine d'infanterie.
A VT RE.
A une Demoifelle de vingt -fix ans , qui
va fe marier.
Le héros le plus intrépide E
Feroit contre mes coups des efforts impuiflans :
J'aurois fait reculer Alcide ,
Si j'euffe exifté de fon tems .
Je vois que ce début , Iris , vous intimide.
Raflurez vous ; tranchez ma tête hardiment ;
Alors , de meurtrier que j'étois ci- devant ,
Je deviendrai paifible & bonne créature ,
Et je vous fervirai , s'il vous plaît , de monture.
Sous les loix de l'hymen vous allez vous ranger ;
C'estbien fait : à votre âge , il eft tems d'y fonger .
Le parti vous convient ; que rien ne vous retienne
.
Mais il faudra pourtant , en cette occafion ,
Que votre bouche , Iris , s'abftienne
OCTOBRE . 1769. 69
De prononcer le mot qui termine mon nom ;
Sans quoi , je vous le dis , il n'eft contrat qui
tienne.
Si vous vous obftiniez à le dire toujours ,
Yous effaroucheriez les Ris & les Amours .
Par M. Maffinot.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
La piété filiale , piéce en cinq actes , par
M. Courtial. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris chez le Jai , libraire ,
rue St Jacques , au grand Corneille.
in-8°.
LE facrifice d'un fils qui s'est dévoué
pour fon pere , & s'eft chargé de fes fers ,
eft un événement récent ; cette action
héroïque a déjà fait le fujet d'un drame.
M. Courtial nous la préfente aujourd'hui ,
après M. Fenouillot de Falbaire , fous le
titre de la piété filiale , qui eft plus convenable
que celui de l'honnête criminel. Il
nous dit dans fa préface qu'il n'a pas prétendu
faire mieux , mais que le pathétique
& l'intérêt de ce fujet l'ont féduit ,
70
MERCURE DE FRANCE .
& qu'il n'a pu refifter au defir de le traiter.
Il a fuivi une route différente de celle
de M. Fenouillot ; il a confervé tout
ce que la fituation a de touchant , & en
a écarté les acceffoires qui lui ont paru
trop romanefques. La fcène fe paſſe
à Marſeille . M. Pamphile , capitaine de
galeres , attend parmi les perfonnes que
la chaîne doit lui amener , Fabre pere ,
qui a été condamné pour caufe d'affemblées
illicites ; il eft étonné de voir
Fabre fils ; touché de fon fort , il oublie
l'inimitié qui eft entre leurs familles , &
lui donne les confolations les plus tendres
; c'eft ainfi qu'agit l'honnête homme
; & les officiers du Roi ne craignent
point de ne pas fe conformer à fon intention
en fe montrant généreux ; quoi !
mon ami , lui dit - il , vous verfez des
larmes ?
FABR E.
Voilà les feules que vous me verrez
répandre ; il n'en fut jamais de fi juftes .
La louange eft à peine permife dans ma
bouche pour mon pere & pour ma patrie....
Ce fentiment cruel accable mon
coeur en ce moment.
OCTOBR.E . 1769 .
71
PAMPHILE.
Non , mon ami , votre vertu eft telle
que rien ne peut la dégrader ; je vois
avec tranfport que votre infortune ne
vous rend point injufte.
FABR E.
O vous , qui voulez être mon ami ,
mon pere , je fais trop que d'anciens
préjugés , des maximes d'état , peut - être
mal entendues , des loix
antérieurement
fubfiftantes , ont rendu ma
condamnation
comme néceffaire . Je fubirai mon fort fans
murmure. Que toute patrie ait en exécration
, qu'elle rejette à jamais de fon ſein
tout citoyen qui n'a pas affez de vertu
pour fouffrir une injuftice , fans ceffer de
l'aimer.
Fabre ne peut réfifter aux inftances de
Pamphile , qui le preffe de l'inftruire de
la caufe de fon malheur ; il lui apprend
qu'il a fuivi la chaîne qui conduifoit fon
pere , qu'il a obtenu du conducteur la
permiffion d'être mis à fa place ; que
fon pere à refufé d'y confentir , & qu'il
a profité d'un
évanouiffement dans lequel
il est tombé , pour fe faifir de fes fers &
pour partir . Cette narration eft très pathé
72 MERCURE
DE FRANCE .
tique. M. Courtial y a ajouté un grand
intérêt en rendant Fabre fils extrêmement
amoureux & prêt à époufer ſa maîtreffe
; plus il lui a donné de motifs pour
defirer d'être libre , plus il a donné de
prix au facrifice . La maîtreffe de Fabre ,
Agathe eft avec fa mere à Marseille où
des affaires l'ont conduite avant la difgrace
de Fabre ; elle fe préparoit à retourner
à Nifmes pour confoler fon amant
& lui donner fa main ; le malheur de
fon pere ne la détourne point de cette
réfolution ; que devint- elle en le trouvant
dans les fers ? Son action héroïque
le lui rend plus cher ; elle conjure fa
mere de prendre les mêmes fentimens
& de ne pas changer le projet de leur
hymen.
FABRE .
Madame , il faut vous armer de fermeté
; fongez que le devoir vous prefcrit
une réfiftance inébranlable. La taifon &
le tems...
AGATH E.
Arrête , barbare ! plonge moi plutôt
le poignard dans le fein , fçache que trop
de févérité dégrade la vertu . Vous , ma
mere ,
OCTOBRE. 1769. 73
mere , à votre tour , porterez -vous fans
pitié , le défefpoir dans ce coeur infortuné
qui ne reclame vos bontés que par
devoir.
Madame
REGNIER .
Non , ma fille , fi l'amour feul , cette
paffion aveugle , fi fouvent fuivie da
repentir , fi l'amour feul vous infpiroit
un pareil deffein , je m'y oppoferois ;
mais puifqu'une vertu fi louable en eft
la premiere caufe , je l'approuve ; cette
réfolution eft irrévocable ; toutefois différez
en l'exécution. Cet hymen pourra
fe confommer fous de meilleurs aufpices
. La bonté vraiment royale du monar
que peut adoucir le fort des fujets , qui
n'ont d'autre crime que de fuivre les
dogmes qu'ils ont fucés avec le lait .
Le cas même de Monfieur rédame fa
grace avec plus de force que tous les
autres . M. Pamphile conçoit la deffus
les plus flatteufes efpérances. En attendant
nous habiterons ces lieux , nous y
tranfporterons notre commerce ; approchez
mes enfans , recevez dans mes bras ,
en préfence du ciel , le fceau de mon
approbation .
Pendant que la mere confole Fabre ,
& que Pamphile s'occupe à brifer fes
II. Vol. D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
fers , un ennemi fecret cherche à le perdre
. C'eft Melandre , qui né avec des
richefles confidérables , a fçu s'attirer
l'eftime publique par fon hypocrifie . Il
s'eft introduit chez Agathe fous le prétexte
de travailler à fa convertion ; il en
eft éperdument amoureux ; il ne tarde
pas à fçavoir qu'il a un rival ; il tâche
de l'empoifonner en lui envoyant un
panier de fruits ; ce projet affreux ne
réulit pas ; il employe un fcélérat , qu'il
paye , à ce crime & à noircir la réputation
d'Agathe & de fa mere ; il obtient
un ordre pour les arrêter , & vient le
faire exécuter lui même ; mais la mefure
de fes crimes eft au comble ; on l'arrête
avec fon complice . Fabre pere qui
eft arrivé , le préfente, Auffi - tôt qu'il fut
revenu à lui - même , qu'il eut vu fon
fils éloigné , il fe rendit à Paris , implora
l'autorité pour faire rompre fes fers
& obtint fa grace ; il l'apporte , & il eft
témoin de l'union de fon fils avec Agathe.
·
>
Ce drame est très - intéreffant ; la conduite
en eft peut - être plus fimple
que celle de l'honnête criminel ;
l'auteur a refferré les événemens &
a rapproché le tems où ils font arrivés ;
cela rend néceffairement fon expofition
OCTOBRE . 1769 . 75
plus vive , plus animée ; fes principaux
caractères font puifés dans la nature &
mis dans des fituations favorables , il
n'y a que celui de Mélandre qui paroîtra
trop affreux ; exifte-t'il réellement des
monflres de cette efpéce ? L'hypocrifie
n'en impofe plus à perfonne aujourd'hui .
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme , avec la condition & les facultés
des autres animaux , contenant
des obfervations critiques fur l'ufage
qu'il fait des facultés qui lui font propres
, & les avantages qu'il en pourroit
retirer pour rendre fa condition meilleure
ouvrage traduit de l'Anglois ,
fur la quatrième édition , par J. B. Robinet.
A Bouillon , aux dépens de la
Société typographique , & fe trouve à
Paris , chez Lacombe , rue Chriſtine ,
in 12.
Ce nouvel ouvrage , forti des preffes
de Bouillon , eft dû aux foins d'un des
membres de la fociété typographique qui
vient de s'y établir. L'auteur Anglois ne
s'eft point diffimulé qu'il ne donnoit pas
tout ce que promettoit fon titre . Le parallele
de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des autres animaux ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
n'eft qu'ébauché ; en confidérant les avantages
qu'elles donnent à l'homme fur les
êtres qui lui font inférieurs , on a recherché
l'ufage qu'il en fait ; cette recherche
a conduit l'auteur à examiner l'homme
dans l'état fauvage , & enfuite dans
les divers progrès de la fociété humaine ;
elle a différentes claffes , qui offrent plus
ou moins de bonheur , & d'autres qui
n'en offrent point du tout. Cette vue de
la nature humaine , confidérée dans les
états fucceffifs de la fociété , a fait naître
l'idée de réunir enfemble les avantages
particuliers à chaque état , & de les cul- .
tiver de maniere à rendre plus heureux
le fort de l'homme civil : tel eft le plan
général de l'auteur. L'ouvrage eft divifé
en cinq fections. La nature humaine a
été envifagée de plußeurs manieres différentes
; les uns en ont fait le panégyrique
, les autres la fatire , & prefque
tous le roman : le parti le plus fûr , feroit
de lui fuppofer une conftitution.
bonne , de ne point mettre de bornes à
l'étendue de fes facultés , & de croire
que fon état actuel eft fort au - deffous de
ce qu'il peut être. Pour connoître l'efprit
humain , il faudroit approfondir la ftructure
du corps & les loix de l'économię
OCTOBRE. 1769. 77
>
animale ; l'efprit & le corps ont une liai
fon fi intime , une influence fi marquée
l'un fur l'autre , qu'il n'eſt pas poffible de
connoître à fond la conftitution de l'un
fi l'on fe contente de l'examiner à part &
féparément de l'autre on n'a pas , jufqu'à
préfent , affez confidéré l'homme
comme un être qui a une analogie marquée
avec le refte du monde animal ; en
comparant les différentes efpèces , on remarque
que chacune a fes facultés , convenables
au rang qu'elle tient dans fa nature
, & proportionnées à la fphère de
fon activité. L'homme eft au haut de
l'échelle animale ; il eft capable de tous
les plaifirs dont les animaux jouiſſent
& de beaucoup d'autres qui leur fopt inconnus.
« La gradation infenfible , fi marquée
dans tous les ouvrages de la na-
» ture , dit M. de Buffon , fe dément lorf
» que l'on compare l'homme avec les
» autres animaux. Il y a une diſtance in-
» finie entre les facultés de l'homme &
» celles de l'animal le plus parfait , entre
» la puiffance intellectuelle & la force
» méchanique ; entre l'ordre & le deffein ,
» & une impulfion aveugle , entre la ré
» Alexion & l'appétit ». L'auteur examine
les départemens particuliers de l'inſtinct
ກາ
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
& de la raifon ; il fait voir les inftin&ts
naturels à l'homme , & leur analogic avec
ceux des animaux : ces détails le conduifent
à des obfervations très - fages fur les
inconvéniens de la méthode qu'on fuit
communément pour l'éducation corporelle
des enfans. Faute de confulter la
nature dans la maniere dont on gouverne
leur fanté & leurs facultés intellectuelles ,
on les rend fujets à plufieurs maladies du
corps & de l'ame . La raifon , la fociabilité
, le goût & la religion , font les
avantages qui élevent l'homme au deffus
des autres animaux : c'eft le fujet des
quatre fections , dans lesquelles l'auteur
examine combien chacun de ces avantages
contribue à rendre la vie plus heureufe.
Les philofophes François ont
» rendu un fervice effentiel au genre hu-
» main , par leur attention à dépouiller
toutes les branches de la fcience de ce
qu'elles avoient de rebutant , & à faire
fervir la phyfique aux arts utiles &
agréables ; ils ont encore un autre mé-
» rite , celui de communiquer leurs con-
» noiffances & d'expofer leurs découver-
» tes de la maniere la plus attrayante. Si
» la nature nous révéloit elle même fes
fecrets , elle emprunteroit leur langage ,
93
t
OCTOBRE . 1769. 79
و د
stant il eft naïf & convenable. M. de
» Buffon n'a pas feulement fait la meil-
» leure hiftoire naturelle , mais il a fçu ,
» par la beauté de fa compofition & la
légéreté de fon ftyle , donner des graces
» infinies à un fujet que d'autres n'avoient
» pu traiter que d'une maniere feche &
» aride ». L'auteur continue à préfenter
les différens plaifirs que la fociété peut
procurer par le goût & par les productions
du génie ; il s'étend à ce fujet fur la mu
fique. Le charme de la mélodie ancienne
dépendoit beaucoup de fon union avec
la poësie ; elle dépendoit auffi de quelques
autres circonftances. Les paffions
s'expriment narurellement par différens
fons ; mais cette expreffion eft fufceptible
d'une plus grande étendue : une habitude
vicieufe , contractée de bonne heure, peur
Faltérer. Lorfqu'une fuite de fons particuliers
frappe une ame encore tendre
comme l'expreffion muficale de certaines
paffions énoncées dans une pièce de poëfie
, cette affociation réguliere fait que les
fons deviennent , avec le tems , une eſpèce
de langage naturel & expreffifde ces paf
hions : nous écoutons avec plaifir la mufique
à laquelle nous fommes accoutumés
dès notre jeuneffe , peut- être parce qu'elle
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
•
,د
"
و ر
و د
nous rappelle les jours de notre innocence
& de notre bonheur. Si , par un heureux
hafard, on retrouvoit quelques mor-
» ceaux de cette ancienne mufique Grecque
, qui avoit tant d'influence fur les
» ames , elle ne feroit point fur nous une
pareille impreffion , comme quelques
grands admirateurs de l'antiquité fè l'i-
» maginent. La mufique inftrumentale
fans danfe & fans paroles , n'a été en
» vogue que dans le dernier âge de l'antiquité
, lorfque les trois arts de la mufique
, de la danfe & de la poëfie , firent
» une efpèce de divorce entr'eux . Platon
» appelle la mufique inftrumentale , une
» chofe abfurde & un étrange abus de la
» mélodie . Les plaifirs que produifent
les ouvrages qui parlent à l'imagination
& au coeur , forment l'objet de la quatrieme
fection . Ces plaifirs dépendent
fou ventde la difpofition de l'efprit, qui
le rend , au moment de la lecture , plus ou
moins capable de goûter ceux qu'elle peut
procurer. « Il y a des chagrins trop pro
و د
fonds pour pouvoir permettre à l'ame
» de raifonner : il y en a de trop vifs
» pour admettre aucune diftraction ; on
» peut en affoiblir le fentiment , mais on
» ne fauroit le fupprimer. Les Penfées
OCTOBRE . 1769. 81
29
» Nocturnes , ( ou les Nuits d'Young , }
» conviennent à cet état de l'ame : la mélancolie
qui les caractériſe , flatte fa difpofition
préfente , & en même tems lui
offre des motifs de confolation , qui
» peuvent feuls la lui faite fupporter . Il
» y a un charme fecret & merveilleux que
» la nature a attaché aux fentimens , qui
"
ود
fympatifent avec la difpofition préfente
» de notre ame , fur tout lorfqu'elle eft
plongée & comme abîmée dans une
" affliction profonde . Ces fentimens nous
» font éprouver alors une douce langueur ,
» infiniment au - deflus de toutes les dé-
» lices de la joie folle & diffipée . La
religion procure à fon tour à l'homine
des plaifirs & des confolations dès cette
vie : c'eft par leur examen que l'auteur
termine cet ouvrage : il eft rempli de
réflexions folides, & annonce un homme
qui connoît parfaitement la nature humaine.
Peut -être fon idée de réunir toutes
les espèces de bonheur que chaque
état peut procurer à l'homme , n'eſt elle
qu'un rêve ingénieux ; ce rêve eft du moins
flatteur , & ne peut être que celui d'un
homme fenfible & d'un véritable ami de
l'humanité.
Dv
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
Obfervations fur l'Anafarque , fur les Hy
dropifies de poitrine , du Péricarde , &c .
avec des réflexions fur ces maladies
& des additions à ces obfervations ;
par MM. Bouillet , pere & fils , docteurs
en l'univerfité de médecine de
Montpellier , correfpondans de l'académie
royale des Sciences de Paris ,
& c. A Béfiers , chez Barbut , imprimeur
du Roi , avec approbation &
privilege. 1 vol. in 12. contenant un
difcours préliminaire de xv pages , les
obfervations de M. B. pere , de 154
pag. celles de M. B. fils , de 166 pag.
& les additions , de 54 pages , & fe
trouve à Paris , chez Hériffant , fils ,
libraire , rue Saint-Jacques.
IL feroit à fouhaiter que quelqu'un
nous donnất , fur l'hydropifie du bas - ventre
, ( afcite ) un recueil d'obfervations
pareil à ceux que nous ont donnés MM .
Bouillet , pere & fils ; l'un fur l'anafarque
, & l'autre fur les hydropifies de poiarine
, du péricarde , & c. Il feroit auffi à
fouhaiter qu'on y joignît des obfervations
fur l'hydrocéphale , l'hydrocele , &c.
On auroit bientôt , autant que le peut
comporter l'état actuel de nos connoiffances
, un corps complet de doctrine
OCTOBRE . 1769. 83
théorique & pratique fur toutes les efpèces
d'une maladie affez commune
& pour l'ordinaire très- rebelle. Ce qui
a déjà été obfervé fur ce fujet , foit par
les anciens , foit par les modernes
fourniroit bien des matériaux ; & il y
a tout lieu d'efpérer que quelque médecin
, également verfé dans la théorie
& dans la pratique , ne tardera
s'impofer cette tâche , & à s'en acquitter
dignement . En attendant , nous allons
donner une idée très - fuccinte des obfervations
de MM . Bouillet , fur deux ou
trois efpèces d'hydropifies.
pas
à
D'abord , il paroît , par la premiere
obfervation fur l'anafarque , tirée du
fecond tome * des Elémens de Méde
eine -pratique , imprimés en 1746 , que
M. B. le pere a été des premiers à reconnoître
le vrai fiége de cette hydropifie ,
& à le fixer dans le tiffu cellulaire , où
s'amaffe une humeur aqueufe qui tranfude
des vaiffeaux fanguins & lymphatiques,
ou qui découle des artères exhalantes,
& qui n'est pas repompée par les pores
afpirans , ou par les veines abforbantes .
Nous ne fuivrons pas l'auteur dans ce
Pag. 125 & fuiv.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
qu'il dit des caufes de cette maladie , de
fes fignes , de fon pronoftic & de fon
traitement il faut voir tout cela dans
fon ouvrage
.
Pour faire connoître l'écrit de M. B.
le fils , nous n'avons qu'à tranfcrire l'extrait
des tegiftres de l'académie royale
des Sciences , qu'on a imprimé à la fin .
Nous avons , difent MM. Morand &
Marquer , examiné , par ordre de l'académie
, un ouvrage de M. Bouillet , le
fils intitulé : Obfervations fur les hydropifies
de poitrine , du péricarde , &c. avec
des Réflexions fur ces maladies . Seconde
édition . Cet ouvrage , dont la premiere
édition a été très - bien reçue du public , ſe
trouve confidérablement augmenté , & mérite
l'approbation de l'académie. Nous
ajouterons feulement que le but principal
de l'auteur , eft d'encourager les Médecins
à pratiquer de bonne heure la paracentèfe
, dans l'hydropifie de poitrine par
épanchement , toutes les fois que cette
opération eft praticable. Dans cette vue
il n'omet aucun des fignes qui peuvent
faire connoître cette hydropifie , & la
faire diftinguer de toutes les autres eſpèces
de cette maladie , dont les auteurs
ont fait mention ; ce qui n'avoit pas été
jufqu'ici bien exécuté.
OCTOBRE. 1769. 85
Les additions que le pere & le fils
viennent de faire imprimer & de joindre
à leurs écrits , renferment les obfervations
& réflexions que la lecture des livres
de médecine , qui ont paru depuis
1760 , leur ont donné occafion de faire .
Tout cela forme un recueil qui ne laiffe
rien d'effentiel à defirer fur la matiere qui
en fait l'objet , & dont la lecture ne peut
être que très - utile aux jeunes médecins .
Lettre fur quelques ouvrages de M. de Voltaire
, avec cette épigraphe : Nolite legere
admirantesfedjudicantes . QV1NTILIEN
A Amfterdam , chez Aikſtée
& Merkus , in 8°. 122 pagės.
و د
Voici ce qu'on nous écrit à ce fujet.
« Il m'eft tombé fous la main une brochure
qui ne fera pas grand bruit , fans
doute ; mais qui cependant m'a paru
» mériter une courte réponſe . Vous ferez
» de cette réponfe l'ufage qu'il vous
plaira ; je l'ai écrite au courant de la
plume , & dans ce premier mouvement
d'une jufte indignation contre un inconnu
, qui attaque le premier de nos
» écrivains avec autant d'indécence que
» d'abfurdité ».
"
39
"
N. B. On a fouligné les propres paro
86 MERCURE DE FRANCE .
les du critique , qui font rapportées fidé
lement .
S'il faut avoir beaucoup de connoiffan
ces & de mérite pour apprécier les beautés
d'un ouvrage ; l'auteur de cette lettre pouvoit
s'épargner les frais de l'impreffion .
En fait d'ouvrages d'efprit & de goût.
On juge par fentiment & avec efprit ,
quand on en a , fans qu'il foit néceffaire
de juger par comparaifon. Ainfi , par
exemple , la Henriade a plu & plaira
long- tems à des lecteurs François , qui ne
s'embarrafferont gueres de la comparer à
l'Enéïde .
Peu de gens regrettent que M. de Voltaire
ait donné au public une fi grande
quantité d'ouvrages ; & nul homme de
bon fens n'exige tyranniquement que les
défauts de cet illuftre écrivain foient ado
rés. Il est vrai que fes admirateurs ont
regardé fes faccès comme une fuite des
progrès de la raifon ; & l'auteur anonyme
de la lettre que nous examinons , regarde
peut- être cet emploi de la raifon comme
une tyrannie infupportable .
Qu'il fe confole , la raifon ne prétend
pas au droit de le fubjuguer , & lui permettra
de refter au nombre des rebellesqui
lui ont déclaré une guerre intermi
nable.
OCTOBRE. 1769 . 87
Quand M. de Voltaire a demandé au
public la permiffion d'obferver ce qui le
bleffoit dans les fix derniers chants de l'Enéide
; M de Voltaire avoit mérité , par
beaucoup de chefs - d'oeuvres , que cette
permiffion lui fût accordée . C'étoit un
Michel - Ange qui avoit acquis le droit
de juger Raphael .
L'auteur de la lettre nous paroît loin
d'avoir fait fes preuves , & s'il a des titres
en littérature , il faut convenir qu'il fait
bien fe déguifer.
Quelle Difference , s'écrie t-il , entre
cette difcorde & l'Alecto de Virgile ! C'eſt
dans cette différence que confifte le plus
grand mérite de la difficulté vaincue .
Virgile né dans une religion dont les fables
ingénieufes avoient paffé de la Grece
dans Rome , fans perdre leur crédit &
leurs charmes , embelliffoit fon poëme
fans bleffer les préjugés de fes contemporains
. M. de Voltaire ne pouvoit employer
les mêmes ornemens ,
ni fe per
mettre d'aufli brillantes fictions en célébrant
un héros chrétien.
Voici une critique d'un autre genre ,
moins grave & non moins injufte. On
demande fi l'emploi de la Renommée a
jamais été de donner une armée ? Sans
doute, la renommée d'un grand Roi eft
88 MERCURE DE FRANCE.
ce qui contient fes ennemis & ce qui raf.
fermit fes alliés . Auffi les Princes habiles
n'épargnent - ils ni leurs foins , ni leurs
tréfors pour acquérir cette renommée
qui leur tient lieu fouvent d'une puiffance
effective.
» Quandpourront les François
ל כ
» Réunir comme vous la gloire avec lapaix ?
Qui croiroit que ces deux vers font
l'occafion d'une brufque incartade contre
les Anglois , avec lefquels nous vivons
en paix ?
L'auteur craint il que cette rivalité
entre deux nations éclairées & puiffantes
ne produife pas affez tôt de nouveaux
germes de difcorde ?
M. de Voltaire fait des fouhaits pour,
que ces deux peuples réuniffent l'un &
l'autre la gloire avec la paix , & le Criti
que voudroit apparemment les voir exterminés
l'un par l'autre.
Si ce dernier fouhait eft d'un bon patriote
& d'un profond politique , il n'eft
pas du moins d'un philofophe , ni d'un
chrétien : cet efprit patriotique emporte
l'auteur bien plus loin . Il ne fait pas l'apologie
de la Saint- Barthélemi , comme
l'abbé de C *** , mais il ne pardonne
OCTOBRE . 1769 . ст 89
pas à M. de Voltaire d'en avoir feulement
hafardé la peinture.
Eh! pourquoi falloit- il s'abftenir de
rappeler cette cruelle journée à des François
qui la déteftent ?
De quel oeil , ajoute- t - il , Augußte auroit
il regardé l'Enéïde , fi le poëte y avoit
fait indiferettement le récit des profcriptions
qui s'étoient paffées pendant fa jeuneffe
? Est- il permis d'abufer à ce point de
la raifon & de la patience de fes lecteurs ?
Octave s'étoit fouillé du fang des Ro-
'mains , & quarante ans d'un regne heureux
ne pouvoient effacer la honte dont
fes profcriptions couvrent encore fa mémoire
; & Virgile , qui daigna être fon
flatteur , fit très fagement de tirer le rideau
fur les horrents du triumvirat .
Mais que pouvoit avoir de commun
Charles IX avec Louis XV? Le premier
ordonna le maffacre de la Saint- Barthélemi
, & condamna cent mille François
à la mort ; l'autre s'eft illuftré par fa clémence
, & n'a pas fait périr un feul
homme. On ne prononce qu'avec horreur
le nom de Charles IX , & Louis XV
a mérité le nom de Bien- Aimé : fon regne
eft la plus belle leçon d'humanité
qu'un fouverain ait pu donner au monde.
Je fuis las de relever des inepties que
90 MERCURE
DE FRANCE
.
perfonne ne lita . Je finis par un trait qui
regarde l'amital de Coligny. Peu s'en
faut qu'on ne veuille faire un crime d'état
à M. de Voltaire pour avoir rendu juftice
aux mânes de ce grand homme , fr lâchement
profcrit par le Néron de la
France.
Le Critique demande arrogamment
quelles grandes actions avoit fait l'amiral
de Coligny ? Il n'avoit qu'à lire un hiftorien
, qui ne doit pas lui être fufpect ,
Hardouin de l'erefixe , précepteur du feu
Roi . Voici fes propres paroles , page 25
édition de 1661 .
""
Toute l'autorité & la croyance du
parti demeura à l'amiral de Coligny ,
qui , à dire vrai , étoit le plus grand
» homme de ce tems- là , à la religion
près >>.
n
"
Traduction littérale de quelques vers de la
Henriade.
II
›
parut il y a quelques années dans
un Journal un échantillon de la traduction
de la Henriade en vers latins ,
par M. de Caux de Cappeval , bien propre
à donner une grande idée du talent du
traducteur. On admira fur -tout la fidélité
d'une verfion en beaux vers & prefOCTOBRE.
1769. 9I
que littérale ; il y avoit des vers fi heureufement
rendus & prefque mot pour
mot , que quelqu'un imagina d'écrire à
M. de Voltaire qu'on avoit trouvé l'original
latin de fon poëme , & qu'il ne
lui reftoit plus que le mérite d'un traducteur
élégant & fidele. Mettons le
morceau fuivant fous les yeux du lecteur
pour faciliter la comparaifon de l'original
à la copie.
Auprès du capitole où regnoient tant d'alarmes ,
Sur les débris pompeux de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eft affis au trône des Célars . .
Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille
Le tombeau des Carons & les cendres d'Emile;
Le trône eft fur l'autel , & l'abfolu pouvoir
Met dans les mêmes mains le fceptre & l'encen
foir.
Ad capitoli arces , loca tot vaftata procellis ,
Disjetas inter , Martis ludibria, pompas ,
Cafareo infiftit folio vir pontificalis.
Turba facerdotum , pede fortunata quieto ,
Emilii calcat cineres , tumulofque Catonum.
Infidet altari thronus , &fuprema poteftas
Thuribulum ,fceptrumque manu fuftentat eâdem.
Avant que de paffer outre , voyons s'il
n'y a rien à defirer dans cette traduction.
92
MERCURE
DE
FRANCE
. L'auteur du Journal fe récrioit fur la
beauté de l'expreffion vir pontificalis.
Je doute qu'il y ait beaucoup de gens
de fon avis ; vir pontificalis ne fignifie
pas plus un pontife que vir regius fignifie
un roi ; à cela près les deux premiers
vers font beaux , & le fens eft bien rendu .
Je ne vois rien de plus heureux que les
deux vers fuivans : Turba facerdotum ,
pedefortunata quieto , Emilii calcat cineres
tumulofque Catonum ; il eft impoſſible
de diftinguer la copie de l'original , tant
pour le fens que pour la beauté de l'expreffion
; j'en dirois autant des deux derniers
vers : infidet altari thronus , & fuprema
poteftas thuribulum fceptrum que manu
fuftentat eâdem ; fi thronus & thuribulum
étoient bien latins mais thronus ne fe
trouve dans aucun auteur du fiécle d'Augufte
, & feulement dans Pline ; thuribulum
eft du latin de bréviaire .
Il y a actuellement à Paris un favant
italien qui fait des vers latins avec la
même facilité que M. de Voltaire en fait
de françois ; on a propofé à cet étranger
de traduire ce même endroit de la Henriade
, fans lui dire que nous en avions
déjà une bonne traduction. Voici celle
du poëte italien .
OCTOBRE . 1769. 93
Illa olim ad tanto capitolia preſſa tumultu ,
Fractafuper fedet horrifici monumenta Gradivi ,
Sacrorum antiftes pro Cæfare : tranquilloque
Turbafacerdotumfelix , magna offa Catonum
Emilii & cineres calcat pede : fuftinet altum
Ara nitens folium , & regni fuprema poteftas
Unâ eâdemque manu fceptrum conjungit acerræ.
Je remarque d'abord que cette nouvelle
traduction ne contient aucun mot
qui ne foit de la belle latinité ; le laconifme
de la langue latine , qui exige
moins de mors que la nôtre , s'y fait fentir
, puifque l'auteur , pour conferver le
même nombre de vers , comme on l'avoit
exigé de lui , a été obligé d'ajouter à
chaque vers quelque mot , & en tout , trois
épithétes qui ne font point dans le françois
; il a ajouté elim dans le premier
vers ; dans le fecond monumenta , pour
rendre le feul mot débris ; ( je ne compte
point horrifici parcequ'il remplace pompeux
, ) dans le troifiéme facrorum antif
tes , au lieu du mot unique pontife & la
conjonction que ; dans le quatrième vers
magna ; dans le cinquième altum ; dans
le fixiéme nitens ; dans le feptiéme und.
Voilà donc fept ou huit mots de plus
dans les fept vers latins , que dans les fept
94 MERCURE DE FRANCE.
vers françois ; fans compter que le poëte à
traduit le monofyllable Mars , par le
mot Gradivus de trois fyllables. On lui
a objecté que eádem avoit la ſeconde fyllable
longue & la premiere brève , & que
fon feptiéme vers commencoit par un
trochée ; il a fur le champ répliqué par
ce vers de l'Enéïde : und eademque vid
fanguifque animufque fequuntur , dans lequel
les deux premieres fyllables d'eádem
font une diphtongue ; le vers fpondaïque ,
qui finit par tranquilloque , a de la grace
& femble peindre la gravité de la marche
des prêtres fortunés ; il prétend aufi
que les vers dont le fens , enjambe de l'un
al'autre , comme les fiens ont plus d'élégance
en latin , que ceux où la penfée
finit avec le vers ; il eft vrai que ce feroit
un défaut en françois même , fi cela étoit
trop continu , & dans les vers même de
M. de Voltaire , le fens eft fufpendu à
la fin du quatriéme & du fixiéme vers ,
& la phrafe eft coupée au milieu du
fixième.
Malgré tout cela , il faut convenir que
la premiere traduction eft plus précife
& plus littérale , & que cette copie ,
malgré fés défauts , eft plus reffemblante
à l'original que la feconde . Remarquez
encore qu'aucune des deux verfions latiOCTOBRE.
1769. 95
mes n'a rendu le mot de Bellone , qui ett
dans le vers françois , qui n'eft pas néceffaire
au fens , à la vérité , mais qui embellit
l'image.
Voici une troifiéme traduction , tirée
en grande partie des deux précédentes ,
qui , conferve tout le mérite de la littéralité
qui rend le françois vers pour vers
& pour ainfi dire mot à mot , fans qu'on
en ait hazardé aucun d'une latinité fufpecte
.
Ad capitoli arces , tanto olim fanguine tintas ,
Ingentes Bellona inter Martifque ruinas ,
Romuleo infiflit folio pro Cafare , præful.
Turba facerdotum , pede fortunata quieto ,
Emilii calcat cineres , tumulofque Catonum.
Infidet altari folium , & fuprema poteftas
Una eâdemque manu fceptrum conjungit acerræ.
On prétend que la traduction de M.
de Caux de Cappeval eft de la même
force que le morceau cité. Cependant
il n'a pas , dit - on , trouvé de libraire
à Paris qui voulût fe charger de l'impreffion
de fon ouvrage : ce qui prouve
bien que le goût de la poëlie latine eft
affé de móde en France . Dans le fiécle
paffé les imprimeurs fe feroient difputé
96 MERCURE DE FRANCE.
l'honneur de faire connoître le chefd'oeuvre
du Virgile françois aux autres
pations de l'Europe. Il eft vrai que la
plupart des étrangers entendent notre
langue , mais peu la poffédent à fond &
fur tout le langage de la poëtie.
Voici enfin un nouvel effai de traduction
des cinq beaux vers de la Henriade
fur les Anglois . On ne connoît point
celle de M. Cappeval du même endroit.
De leurs nombreux troupeaux les plaines font
couvertes ,
Les guérets de leurs bleds , les mers de leurs vaiffeaux
:
Ils font craints fur la terre , ils font rois fur les
caux .
Leur flote impérieufe afferviflant Neptune ,
Des bouts de l'Univers appelle la fortune.
Illic mille premunt campos armenta gregefque ,
Latafeges tegit arva , latet fub puppibus æquor ;
Gens terris metuenda mari dominatur & aufa
Neptuni antiquum rapere imperiofa tridentem ,
Extremo claffis fortunam accerfit ab orbe.
Le Pornographe , ou Idées d'un honnête
homme für le projet de réglement pour
les
OCTOBRE. 1769. 97
les proftituées , propre à prévenir les
malheurs qu'occafionne le publicifme
des femmes , avec des notes hiftoriques
& juftificatives ; avec cette épigraphe
: prenez le moins de mal pour
un bien. MACHIAVEL , Livre du Prin.
ce , chap . XXI . A Londres , ch.z Jean
Noule , Libraire dans le frand ; à
la Haye , chez Joffe Junior & Pinet ,
Libraires de S A. S. & fe trouve à
Paris , chez Delalain , rue & à côté de
la Comédie Françoife. in- 8° .
Cet ouvrage fingulier traite de la
proftitution anfi que le titre l'annonce ;
ofuppofeun M. d'Alzan qui a vêcu longtems
dans la débauche , & qui revenu
de fes erreurs devient amoureux de la
foeur de la femme de M. d Eftanges fon
ami ; il écrit à celui ci les progrès de fa
paffion , fon but & fes espérances ; il
parle enfuite de fon ancien libertinage ,
s'étend fur les dangers de la protitution ,
& cherche les moyens de la rendre
moins funefte ; il croit les avoir trouvés
& il en fait part à fon ami ; il voudroit
qu'on établit un lieu où toutes les filles
publiques feroient raffemblées fans pouvoir
fortir; les règles de cet établiffement
fingulier rempliffent la plus gran
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
,
de partie de cet ouvrage , ainfi que les
raifonnemens de l'auteur pour en prouver
l'utilité & la néceffité. Les femmes
font rangées en huit claffes ; on fixe le
prix de chacune depuis fix fols juſqu'à
quatre louis. Elles doivent rendre par
jour , 47 , 640 liv . & par an 17 , 388 ,
600 liv . Toutes les dépenfes de l'établiffement
montent felon le calcul de l'Auteur
à 14 , 545 , 500 liv . Il donne à cet
établiffement le nom de Parthenion
Conclave Virginum ou Puellarum , qui
ne lui conviendroit pas parfaitement ; il
propofe de le faire régir par un confeil
compofé de douze citoyens , remplis de
probité, qui auront été honorés de l'Echevinage
pour la ville de Paris , du Capitoulat
, ou de la qualité de Maires dans
les autres grandes villes du Royaume.
Il n'y a pas apparence qu'aucun voulût fe
charger d'une pareille régie ; cela peutêtre
ne feroit pas abfolument décent.
L'auteur répond cependant à cette objec
tion , ainfi qu'à plufieurs autres ; mais
il n'a pas toujours le talent de perfuader ;
il rappelle les anciens ftatuts de Jeanne I,
Reine de Naples ; il cite plufieurs autres
exemples qui prouvent que les femmes
publiques ont fouvent fixé l'attention du
gouvernement.La
Faille, dans fon hiftoiOCTOBRE.
1769. 99
""
33
re de Toulouſe , rapporte les lettres que
donnèrent en 1389 & en 1424 , Charles
VI & Charles VII , pour faire régner
le bon ordre dans les lieux de proffitution.
Cet auteur dit qu'il y avoit an-
" ciennement dans cette ville , & dans
plufieurs autres , un lieu de débauche
qui étoit non- feulement toléré , mais
» autorifé même par les Magiftrats qui
» en tiroient un revenu annuel . L'an
» 1424, fur ce que l'on infultoit fouvent
» cette maifon qu'on nommoit le chatel
verd , & que par le défordre qu'y occa-
» fionnèrent de jeunes débauchés , la
ville étoit privée de ce revenu , les
Capitouls s'adreffèrent au Roi Charles
VII , pour mettre cette maiſon fous fa
protection , ce que le Roi leur accor-
» da . La requête des Capitouls paroîtroit
finguliere aujourd'hui ; ils repréfentent
» au Roi , que certaines gens de mau-
» vaife vie entreprennent d'aller caffer
" les vitres de cette maifon , fans aucu-
» ne crainte de Dieu , Non verentes
» Deum ». Il eft dit dans l'acte des Coutumes
de Narbonne , que le Conful &
les habitans avoient l'adminiftration de
toutes les affaires de Police , & le droit
d'avoir dans la jurifdiction du vicomte
•
,,
ود
"
ود
E ij
ΙΘΟ MERCURE DE FRANCE.
UNE RUE CHAUDE , c'est - à- dire , un lieu
public de prostitution. Nous ne nous
arrêterons pas davantage fur cette production
; l'auteur du projet d'Alzan finit
par époufer la foeur de fon ami , il vit
heureux avec elle , en attendant que fon
projet foit goûté & mis à exécution ; il
y a apparence qu'il ne le fera jamais ;
s'il empêchoir quelques inconvéniens ,
il en produiroit beaucoup d'autres & de
plus grande conféquence ; il n'eft pas
toujours raifonnable de vouloir qu'on
faffe une chofe parce qu'elle a été faite
autrefois ; il faut avoir égard au tems &
aux moeurs différentes ; ces idées peuvent
être propofées comme plaifante.
rie ; l'auteur les a peut être préfentées
trop férieufement.
Amuſemens de Société , ou Proverbes
dramatiques . A Paris , chez Sébaſtien
Jorry , Imprimeur Libraire , rue &
vis-à-vis la Comédie Françoife , in 8 ° .
Cette fuite des Proverbes Dramatiques
forme la fixieme partie de ceux
que nous avons déjì annoncés ; le nombre
total de ces petits drames fe trouve
actuellement de quarante fept , & l'auseur
y a répandu la gaïté qu'on a remarOCTOBRE
. 1769. ΙΟΙ
quée dans les premiers . Nous en donnerons
une idée . La médaille d'Othon .
M. de Verberie vient de faire du chocolat
; il le trouve fi bon qu'il veut en
faire prendre à tous ceux qui le viennent
voir ; M. de la Merci arrive chez
lui fur le foir , il y a donné rendez - vous
à l'abbé de Lexergue , parce qu'il veut
acheter une médaille d'Othon trèsrare
, que cet abbé a trouvée à un inven .
taire . M. de Verberie veut abfoluinent
leut faire goûter fon chocolat , il ordonne
qu'on le prépare , mais les autres fans
l'écouter parlent de la médaille & conviennent
du prix ; par malheur l'abbé
craignant d'être volé l'a avalée , & ne
peut la remettre fur le champ ; l'acquéreur
qui eft forcé de partir le ldemain
le conduit chez un Apothicaire, pour lui
demander quelque drogue , qui le mette
en poffeffion d'une pièce auffi précieuſe .
Ce qui eft bon à prendre eft bon à rendre.
L'homme qui craint d'aimer. Ce conte
conduit le chevalier chez la comteſſe des
Glantieres ; c'eft une femme aimable &
remplie d'efprit ; le chevalier tremble
de la voir ; il craint d'en devenir amoureux
; il raconte à fon ami qu'on l'avoit
conduit de même autrefois chez une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Dame aimable , elle l'avoit mené au
fpectacle , enfuite à la campagne , lui
avoit fait jouer la comédie , & lui avoit
donné un role tendre , dont il avoit trop
bien pris l'efprit . Le comte fe moque
de fes craintes. La comteffe arrive &
propofe au chevalier la comédie, la campagne,
& d'y jouer une pièce avec elle; il la
fuit , fans vouloir l'entendre ; chat échaudé
craint l'eau froide. Le dialogue de
ce petit drame , eft très - agréable .
La Rofe rouge. M. Vinon , marchand
de vin , commande une enfeigne à M.
Broffard , maître Peintre. Ils conviennent
du prix qui fera payé en vin , à
12 fols la bouteille ; le peintre doit faire
un lion d'or. Il fait une rofe rouge , parce
qu'il ne fçait faire que cette fleur , &
qu'il n'a pas d'autre couleur , le garçon
du marchand de vin apporte les bouteilles
, on , lui demande s'il eft bon ; il
répond qu'il eft excellent eft excellent , & que
c'eft le meilleur de la cave , car fon
bourgeois n'en a pas au- deflus de dix
fols . Le marchand vient voir fon enfeigne
& fe plaint , de n'avoir pas un lion .
Le peintre lui dit qu'il ne fait faire que
des rofes , & qu'il lui avoit d'abord propofé
de lui en faire une . Il fe plaint à
OCTOBRE. 1769. 103
fon tour du vin , & le cabaretier répond
auffi qu'il lui en avoit propofé à dix ,
& qu'il n'en a pas de plus cher ; tout
s'accommode. Cette piéce a beaucoup
de gaîté ; il faut la lire toute entiere : un
extrait n'offre pas les détails , & ce font
eux qui en font le mérite. Le proverbe
eft : qui dit ce qu'il fçait , qui donne ce
qu'il a , qui fait ce qu'il peut , n'eft pas
obligé à davantage .
L'Auteur & l'amateur. M. Paftoureau
va confulter M. de Loureville , fur un
opéra qu'il vient de faire. L'amateur à
chaque mot dit ce n'eft pas cela ; toutes
les critiques n'ont pas plus de tournure ;
il arrête le poëte à chaque vers , & veut
le refaire ; il finit par le laiffer tel qu'il
eft , & par le trouver bien . Ce drame
doit être encore lu pour en goûter l'agrément
; plus de bruit que de befogne , voilà
le proverbe.
La veuve avare . Le chevalier de Saint
Rieul a perdu fon oncle ; il eft étonné
qu'il n'ait rien laiffé, parce qu'il étoit trèsrangé.
Mais fa veuve le dit : il confulte
un avocat qui fait venir la veuve , qui
fe plaint d'être réduite à l'Hôpital . Dans
le moment le laquais de l'avocat crie
au feu ; il dit qu'il eft dans la maifon de
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
la veuve ; elle elt fort inquiéte , elle a
fix cens mille francs , cachés dans l'épaiffeur
d'un mur ; elle veut les aller fauver
& fe trahit ; on la force de partager avec
fon neveu . A trompeur , trompeur &
demi.
Les époux malheureux , forment la
derniere pièce de ce recueil , elle eſt
très intéreffante , & a le ton des drames .
Saint Firmin s'eft marié fans le confentement
d'un oncle très riche qui l'abandonne;
il fe trouve trompé par un homme
qu'il croit fon ami , & pour lequel
il a répondu ; tous fes meubles font faifis
; on les tranfporte pour les vendre ,
fon tapiffier vient lui demander fon payement
& le voyant dans la mifère il le
plaint & fe retire ; quelques momens
après on lui annonce que fon oncle eft
mort , & qu'il hérite de fes biens ; le
tapiffier revient avec mille écus qu'on
lui a prêtés , & qu'il veut partager avec
lui ; Saint Firmin reconnoiffant lui promet
de le fervir de toute fa fortune.
Le diable n'eft pas toujours à la porte d'un
pauvre homme.
Morale de l'Hiftoire . Par M. de Mopinot
, Lieutenant - Colonel de CavaleOCTOBRE.
1769. 105
rie , Ingénieur à la fuite des Armées
de Sa Majefté très - Chrétienne, rédigée
& publiée par M. *** , à Bruxelles ,
chez Boubers , Imprimeur Libraire ,
marché aux herbes ; & à Paris , chez
Delalain Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoife , in- 12.Tome 2 .
Nous avons annoncé dans le mois
d'Août dernier le premier volume de
cet ouvrage ; le fecond qui vient de paroître
juftifie le jugement que nous en
avons d'abord porté ; il a pour objet
l'éducation à ce titre il mérite l'accueil
du public ; les pères de familles , les inftituteurs
de la jeuneffe en pourront tirer
de grands avantages ; ce volume renferme
un grand nombre de traits hiftoriques
depuis l'an 400 jufqu'à l'an 216
avant Jefus- Chrift ; tous font bien choifis
, & les réflexions qu'on y joint ne
laiffent rien à defirer ; nous citerons deux
articles . » Depuis les journées fi brillantes
de Platée , de Salamine , de
» Marathon , Athènes étoit déchue de
» fa gloire . Cette ville autrefois l'exemple
des autres , l'afyle des beaux arts , des
» fciences & des vertus , alloit tomber fous
un conquérant ambitieux. Philippe
99
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
و د
30
18
vainqueur la menaçoit ; fes murs étoient
» dans un état déplorable ; il falloit un ci-
» toyen affez généreux , affez riche pour entreprendre
de les réparer . Démosthènes
» fut ce citoyen ; il offrit fes fecours qui
» furent acceptés . En très peu de tems
» Athènes fe trouva hors d'infultes , &
» la patrie lui décerna une couronne d'or
» en plein théâtre » . La réflexion de M.
de Mopinot fur ce fait nous en rappelle
un autre d'autant plus curieux qu'il eft
de nos jours. Il est en France quelques
particuliers auffi riches que Démosthè-
» nes ; mais ni la nature , ni l'éduca-
» tion , ni l'exemple , ne leur ont donné
l'amour de la patrie qu'eut ce gé-
» néreux citoyen d'Athènes . M. de Parcieux
a préfenté un projet de canal trèsfacile
à exécuter avec la dépenfe de quel-
» ques millions ; il embelliroit Paris &
» fur-tout le rendroit infinimentplus falu-
» bre cet académicien a démontré fon
» projet poffible , en a donné les plans ,
» a fait connoître les avantages précieux
» & certains qui réfulteroient de fon
و د
ود
:
exécution ; il a follicité & cherché des
» Démosthènes , & n'en a pas encore
» trouvé. Dans le même tems il s'eft
formé un grand projet en faveur des
OCTOBRE. 1769. 107
وو
ود
» arts ; il s'agiffoit d'établir des écoles
gratuites , & des prix pour nombre
» de jeunes gens qu'on inftruiroit des
connoiffances propres aux arts. On pu-
» blia qu'on manquoit de fonds pour
» exécuter le projet ; on invita les citoyens
» riches à les fournir . Sur le champ plu-
» fieurs Démosthènes fe font préfentés
» & l'établiffement s'eft fait. Pourquoi
» cette différence ? C'eft que le grand
» luxe a porté les citoyens à l'amour des
» arts , & a détruit le véritable amour
» de la patrie ; ce qu'on fait pour avoir
quelques ftatues , quelques tableaux ,
quelques meubles , quelques jouiffances
enfin plus magnifiques , plas
agréables & plus douces ; on ne le fera
» pas pour la fanté , la fureté , la commo-
» dité & la félicité publique » .
ود
""
و د
>>
Nous finirons notre extrait par cette
citation. Bogoris, premier Roi chrétien
» des Bulgares , voyant que Théodora
gouvernoit l'empire pour Michel fon
» fils , perfuadé qu'elle ne pourroit point
» faire de réfiftance , envoya des ambaf-
» fadeurs à Conftantinople pour lui déclarer
la guerre ; mais Théodora répon-
» dit aux Ambaffadeurs : dires à votre
» maître qu'il me trouvera en perfonne
و د
"
ود
E vj
103 MERCURE DE FRANCE.
"
39
"
>>
» à la tête des troupes Romaines , les
» armes à la main , pour le punir d'avoir
» lâchement violé la paix , &attaqué l'Em-
» pire , lorfqu'il n'a qu'un enfant pour
» monarque , & une femme pour régen-
» te ; affurez- le que je fuis certaine de la
protection du ciel , vengeur du par-
» jure & de l'infidélité ; mais quel que
puiffe être le fort de nos armes , avertiffez
le qu'il ne peut être qu'à fa honte ;
» fi la fortune fe déclare pour lui , com-
» mentofera- t- il fe glorifier d'avoir vain.
» cu une femme ? Et je remporte la
victoire, comment pourra- t - il s'enten-
» dre reprocher qu'une femme l'a vaincu ?
» Bogoris frappé de cette réponſe auſſi
pleine d'efprit que de courage , con-
» çut une haute idée de Théodora , &
» renvoya fes ambaffadeurs pour lui
» demander la continuation de la paix ».
Théodora , ajoute M. de Mopi-
» not, mérite par fa grandeur d'ame , fa
fagefle , fon amour maternel , fa fer-
» meté , d'être placée avec les hommes
qui fe font rendus célèbres dans le rang
fuprême. Mais l'Impératrice-reine que
≫ nous avons vue dans une fituation à peuprès
femblable , & beaucoup plus critique
, qui , à fa plus grande gloire , fut
"
"
"}
.CC
39
»
OCTOBRE. 1769. 109
» violemment attaquée par plufieurs fou-
» verains puiffans , qui les a combattus ,
qui leur a réfifté , qui a confervé fes
» Etats , & qui à force de vertu a con-
" traint fes agreffeurs à mettre bas les
» armes , & à devenir fes admirateurs &
» fes alliés , préfente au monde un ſpec
» tacle infiniment plus éclatant ; ce qui
» ne peut être célébré par trop d'é-
» crivains contemporains , pour que la
postérité y ajoute foi . Puiffe cet ou-
" vrage foible , mais confacré à la vérité,
paffer à la postérité , pour être un ga-
» rant de plus de fa gloire. Je ne fuis
43
19
פכ
point fujet de Marie - Thérèfe , j'ai
» même porté les armes contre elle , &
» j'ai lieu de croire que jamais elle
» ne connoîtra ce que j'écris d'elle en
» ce moment ; mais fa grandeur &
» fes vertus ont fait fur moi une impreffion
fi vive & fi profonde , que
» j'avoue que j'éprouve actuellement une
" fatisfaction infinie d'avoir une occafion
» de me tracer à moi même , le moins
» mal qu'il m'eft poffible , les fentimens
que fa conduite conftamment héroïque
a mis dans mon coeur. » Nous
ne pouvons qu'exhorter M. de Mopinot
à continuer cet ouvrage intéreffant &
atile ; le fecond volume a fuivi de près
110 MERCURE DE FRANCE.
le premier , & il y a lieu de penfer que les
autres ne tarderont pas.
Traité méthodique & dogmatique de la
goutte , divifé en trois parties , où l'on
fait voir par le mécanisme du corps ,
par l'autorité des favans médecins , &
par quantité d'obfervations , que la
goutte n'eft point incurable , principalement
la goutte inflammatoire qui
eft la plus cruelle , & qu'on en fait
ceffer les fymptômes par un moyen
fûr & facile qui produit le même effet
fur toutes les tumeurs inflammatoires ,
qui ont quelque rapport à la goutte ;
ouvrage utile aux goutteux ; par M.
Paulmier , Docteur Profeffeur & ancien
Doyen de la Faculté de Médecine
d'Angers. A Angers , chez Louis-
Charles Barriere , Imprimeur- Libraire
; & à Paris , chez Guillyn , Quai
des Auguftins . I vol . in- 12 ,prix, 50 f.
relié.
•
Cet ouvrage est dédié aux goutteux ;
il ne peut manquer d'en être bien accueilli
, les remedes qu'on leur propofe ſont
auffi efficaces que l'auteur l'affure . Dans la
premiere partie , il traite de la goutte
en général , & en particulier de la goutte
OCTOBRE . 1769. 111
inflammatoire ; après en avoir fait connoître
les fignes , il paffe aux remèdes ;
il recommande l'ufage des fangfues ,
d'après plufieurs célèbres médecins qui
lui fervent d'autorité. La feconde partie
traite des accidens qui furviennent aux
gouttes & aux goutteux , & des remèdes
prophilactiques , qui conduisent à leur
guérifon. La troifiéme partie eſt un réfumé
des deux autres dont l'auteur a réduit
les matieres effentielles en aphorifmes.
Il termine fon volume pat le détail
des obfervations qu'il a faites pendant
quarante ans fur l'effet excellent des fangfues
, qui ont également guéri des gouttes
récentes & des gouttes invétérées . Il ne
fe borne pas à ce remède , il en indique
auffi plufieurs autres avec la maniere de
s'en fervir fuivant les circonftances . Nous
ne jugerons point cette production ; c'eft
aux médecins à l'apprécier ; s'il offre
réellement des remèdes efficaces pour la
goutte , M. Paulmier a rendu un fervice
important à l'humanité; fi fes remèdes
ne réuffiffent pas , il a toujours l'avantage
de s'être occupé du bien public , & il
mérite à ce titre les plus grands éloges ;
fon ouvrage rempli de recherches & de
connoiffances , ne lui en attirera pas moins
comme médecin .
112 MERCURE DE FRANCE.
L'Obfervateur François à Londres , ou lettres
fur l'état préfent de l'Angleterre
relativement à fes forces , à fon commerce
& à fes moeurs , avec des notes
& des remarques hiftoriques , critiques
& politiques de l'éditeur,
Felix qui potuit rerum cognofcere caufas.
VIRG.
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Merlin , rue de la Harpe , vis- à- vis la
rue Poupée in 12. tom. I
miere partie.
›
·
, pre-
Cet ouvrage eft , dit- on , d'un François
qui réfide à Londres depuis plufieurs années
; il écrit à un de fes amis qu'il veut
faire revenir de fa prévention pour les
Anglois ; il n'eft point étonné du progrès
de l'anglomanie en France ; il y a vu plufieurs
goûts de cette efpéce fe fuccéder les
uns aux autres. Les femmes qui fe bornoient
d'abord à plaire & à s'amufer , devinrent
favantes , politiques , agromanes,
pruffiomanes pendant la derniere guerre ,
anglomanes à la paix. « Les éloges que les
» traductions donnoient aux productions.
» politiques des Anglois , rappellant aux
François ceux que MM. de Voltaire ,
Prévôt , Silhouette , du Renel , de la
OCTOBRE . 1769. 113
" Place , du Pré de Saint Maur & Yard
» avoient juftement donnés aux poëtes ,
» aux moraliftes , aux romanciers & aux
philofophes de l'Angleterre ; ils produi
» firent dans toute la nation françoife ce
» fentiment d'admiration qui communiqué
aux femmes , les rendit toutes an-
» glomanes , à tel point que la cominu-
» nication s'étant rétablie entre les deux
99
""
و د
nations par la paix de 1762 , elles n'y eut
» plus à Paris d'autre émulation que celle
» d'imiter les Anglois jufques dans les
plus petites chofes . Le chapeau devint
» la coëffure des petites maîtreffes , & la
» perruque ronde celle des petits maîtres ;
» le grand tablier & la grande cravate fu-
» rent une des parures des uns & des au-
» tres ; on avoit dit que les femmes Angloifes
alloient à pied dans les rues de
» Londres , qu'elles fe promenoient feu-
» les dans le Parc de S. James ; toutes les
» femmes de Paris en firent de même ,
» tandis que les hommes du bon ton ne
» vouloient plus avoir que des chevaux
anglois , que des voitures à l'angloife &
» des fracs ; ils effayerent d'établir des
» courfes à l'imitation de celles de Newmarck
; il fe fit des paris ; on but du
punche ; on mangea avec délices le roft-
ود
n
و د
30
114 MERCURE DE FRANCE.
bif& le pudding ; on préféra le vin de
1 » Bordeaux au Champagne & au Bour-
" gogne ; on lutta avec les forts de la Hal-
» le , & on fe compromit avec les fiacres ;
il n'y eut que les foufcriptions charitables
qu'on ne fit point. »
L'auteur des lettres fait profeffion d'im
partialité ; il s'attache à prouver à fon ami,
que s'il eft jufte d'imiter les Anglois dans
plufieurs points , il eft équitable auffi de
les condamner dans une infinité d'autres .
Il commence par traiter du gouvernement
britannique , qu'il appelle le chefd'oeuvre
de l'efprit humain ; fil'on y voit
des défauts , ils font , dit - il , la fuite de
l'infuffifance de l'homme , dont les ouvrages
ne peuvent être parfaits. L'éditeur
à ce fujet fait une remarque que nous rapporterons
; c'est un paffage du chevalier
Temple qui la lui fournit. « Le cheva-
» lier compare un gouvernement éclairé
» à ces pyramides dont la bafe eft fort
» large & occupe un grand terrein ; & s'il
» vient , ajoute- t- il , à fe terminer à l'au-
» torité d'un feul homme , il fait alors la
pointe la plus parfaite de la pyramide ,
» & il forme ainfi la figure la plus ferme
» & la plus affurée qu'il puiffe avoir ;
» mais à le prince où le gouvernement
و د
OCTOBRE. 1769. 115
» protége ou laiffe étendre les rangs les
» plus élevés , privativement aux plus bas ,
» la pyramide devient tour , & puis cône
» renverfé , qui ne fe foutient que par un
» miracle . »
On donne une idée jufte du parlement
d'Angleterre , des perfonnes dont il eft
compofé , de l'état & de la fortune de
celles qui peuvent être reçues dans les
deux chambres . L'auteur préfente furtout
un détail affez curieux des élections
& de la maniere dont les candidats cherchent
à s'attirer les fuffrages ; cela le conduit
à parler de l'élection du Sr Wilkes ,
& de l'enthoufiafme de la nation pour cet
homme célèbre , dont on a fait un martyr
de la liberté nationale parce que la loi a
févi contre lui . Prefque tout le peuple
mit cette deviſe à fon chapeau : for Wilke
and liberty , pour Wilkc & la liberté.
" Moi - même , Monfieur , j'ai porté cette
» fameufe devife , & j'aurois été fort imprudent
de ne pas le faire , je me ferois
expofé aux huées , aux pierres & à des
» nuées de boue ; fans la cocarde bleue
& la devife qui étoit attachée fur le
chapeau en beaux caracteres d'or , il
fûr de marcher dans la ville
» de Londres le jour de l'élection . Que
de caroffes j'ai vu brifer pour n'avoir
""
ود
»
n'étoit pas
116 MERCURE DE FRANCE.
"
» pas inferit fur leurs portieres le N° .45 ! *
Que d'hommes j'ai vu défigurés par la
» boue & par les contufions pour avoir
négligé la cocarde & la devife de Jean
» Wilkes! Cette attention que j'avois eue
» de prendre l'une & Fautre , a valu à la
» nation françoife mille louanges agréa-
"9
bles , & à moi , mille carelles de la part
» des Blagards ; ils remarquerent la co-
» carde de mon chapeau ; mon ardeur
» à crier avec eux , for Wilke and liberty
» les toucha , & ce fut fans doute pour
» m'encourager & pour prévenir l'enroue
» ment dont j'étois menacé , que ces hon-
» nêtes Blagards m'enleverent & me por-
» terent dans une taverne , où il fallut
" boire avec eux du porte ( groffe biere )
» & manger une belle & bonne tranche
» de boeuf fallé & froid ; ils burent à ma
fanté , à celle de Wilkes ; vint enfuite
» celle du Roi de France ; je leur portai
» celle de leur fouverain , ils ne s'y refuferent
pas , mais avant que de boire , il
» falloit jetter le cri triomphal de for
» Wilke and liberty. »
"
»
L'auteur s'étend beaucoup fur la cha-
* C'eſt celui du North- Briton qui a attiré l'attention
du gouvernement fur le Sr Wilkes.
OCTOBRE. 1769. 117
leur effrénée des Anglois dans cette circonftance
; il affure qu'il a vu les freres
du Roi , forcés par la populace , de crier
for Wilke and liberty. Le foir que fon
héros fut élu , on fit des illuminations
dans toutes les rues ; on cafla les vîtres
des maifons aux fenêtres defquelles on
n'avoit point mis de lumieres ; celles du
lord maire furent fracallées ; on n'eut pas
épargné le palais du Roi , celui de fa mere
& de fes freres , fi l'on eût négligé de
les illuminer.
Nous ne nous arrêterons pas davantage
fur cet ouvrage qui eft très -intéreffant &
très -curieux , cette premiere partie contient
fix feuilles d'impreflion ; on annonce
qu'il en paroîtra une pareille tous les
quinze jours ; ceux qui voudront fe les
procurer les trouveront chez Merlin , rue
de la Harpe. Les cahiers qui doivent fuivre
contiendront des détails approfondis
fur le commerce , les moeurs & les forces
de l'Angleterre.
Hiftoire Roma ne de Tite Live , contenant
T'hiftoire de la feconde guerre punique,
traduite en François par M. Guerin ,
ancien profeffeur d'éloquence dans l'ūniverfité
de Paris . A Paris , chez Barbou
, rue des Marhurins ; Brocas , rue
S. Jacques ; Delormel , rue du Foin ;
118 MERCURE DE FRANCE.
Delalain , rue de la Comédie - Françoiſe
; & Valleyre , fils aîné , rue de la
Vieille - Bouclerie . 3 vol. in- 12 .
CETTE traduction de Tite- Live , eft
la meilleure qui ait paru en Francois . On
fuit dans cette nouvelle édition l'ordre
que M. Guerin adopta lorfqu'il en publia
la premiere ; il commença par donner la
troifieme Décade : c'eft la partie la plus
intérellante de cette hiftoire , au jugement
de Tite-Live lui- même. La feconde
guerre punique eft une des plus mémorables
que les Romains aient foutenues ;
celle qui offre le plus de faits importans
de toute efpèce , & une plus grande variété.
M. Guerin l'avoit traduite dans le
tems qu'il profeffoit l'éloquence : rendu
à lui-même , il employa fon loifir
à finir l'ouvrage de Tite Live , & c'eft
un fervice qu'il a rendu aux Lettres
& à la langue ; fon ftyle eft fimple , concis
, élevé quand les circonftances l'éxigent
; il a fu le varier felon les objets
qu'il avoit à décrire . La premiere décade
eft fous preffe & ne tardera pas à patoître
, ainfi que la feconde. Les libraires ,
pour en faciliter l'acquifition , fe font
déterminés à les publier & à les vendre
féparément. Cette édition eft faite avec
OCTOBRE. 1769. 119
beaucoup de foin , & n'eft point au-def
fous de celles qui fortent des preffes de
Barbou.
Lettres fur l'efprit du fiècle , avec cette
épigraphe : 0 tempora ! o mores ! A
Londres , chez Edouard Young ; & à
Paris , chez les libraires qui vendent
les nouveautés. in- 8 ° . de 61 pages.
L'AUTEUR de ces lettres , qui font au
nombre de quatre , s'efforce de répondre
aux écrivains qui attaquent la religion ;
il leur montre les dangers des changemens
qu'ils voudroient amener ; il ne
trouve dans leurs clameurs contre les
moines , que le defir de commencer par
leur fuppreffion , pour porter atteinte aux
autres ordres du clergé ; il leur répete le
reproche qu'on leur a fait fi fouvent , de
ne s'occuper qu'à détruire , fans fonger à
rien édifier à la place ; il leur rappelle
encore que la religion eft le plus folide
appui du gouvernement , & qu'attenter
envers l'une , c'eft fe rendre coupable envers
l'autre. « Si la raifon exprimée dans
» ces lettres , ajoute- t - il , eft écoutée , les
» grands changemens , loin de paroître
» néceffaires aux hommes , ne feront
plus pour eux que des objets d'effroi .
120 MERCURE DE FRANCE.
» Mais pour écouter cette raiſon ,
il faut
» plus s'occuper d'elle que de fon expref-
» lion ; car l'art d'écrire lui manque , &
» peut- être parce qu'il eft un art . S'il ne
» manque pas à notre fauffe philofophie,
» c'est qu'il eft fait pour elle , qui ne fe-
" roit rien fans lui . L'auteur montre
du zèle & des connoiffances ; on ne peut
que louer l'emploi qu'il en fait.
Lettres fur quelques points de la difcipline
de l'Eglife , où l'on expofe ce qui a été
reglé par les faints Canons , touchant
la conduite des eccléfiaftiques ; par M.
le Coq , directeur du féminaire de
Caen , avec cette épigraphe : Ne tranfgredieris
terminos antiquos , quos pofuerunt
patres tui. PROV. 22 , 28. A
Caën , chez le Roi , imprimeur du Roi ;
& à Paris , chez Delalain , rue & à côté
de la Comédie Françoife , in- 12.
Ces lettres font au nombre de neuf;
les trois premieres roulent fur la fcience
& l'obfervation des faints Canons ; ce
font des loix de l'églife émanées de l'Efprit
Saint , qui commencent toutes par
ces mots : Vifum eft Spiritui Sancto , &
nobis , &c. & qu'un eccléfiaftique eft coupable
d'ignorer. Les deux lettres fuivantes
OCTOBRE . 1769. 121
res traitent de l'habit eccléfiaftique ; elles
commencent ainfi « Il n'eft , Monfieur,
» que trop ordinaire d'entendre de cer
» taines gens décider , d'un ton magiftral ,
» que chacun peut fe mettre comme il le
ود
"
"
juge à propos , que peu importe de
quelle maniere on s'habille pourvû que
l'on foit homme de bien. Ce raifon-
» nement ne peut faire impreffion que
» fur des efprits fuperficiels , qui n'ont
» aucune connoiffance des réglés de l'églife
, &c. » L'auteur entre enfuite dans
une difcuffion hiſtorique au fujet des habits
eccléfiaftiques ; ils ne différoient pas
de ceux des laïques pendant les cinq premiers
fiécles . Leurs vêtemens changerent
par degrés , & les loix de l'églife en reglèrent
enfuite la forme . Dans les autres
lettres on traite fucceffivement de la
chaffe , des jeux défendus , des danfes
publiques qui font interdits aux eccléfiaftiques
& aux laïques , & qui , quoique
tolerés pour les derniers , n'en font pas
moins condamnés. Dans la derniere lettre
l'auteur s'étend fur les écoles ; il
montre les abus qui réfulteroient fi elles
étoient communes aux deux fexes , & la
fageffe de la loi qui ordonne qu'elles
foient féparées.
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
1
Géométrie de l'Arpenteur , ou pratique de
la géométrie , en ce qui a rapport à
l'arpentage , aux plans & aux cartes topographiques
, avec une introduction
à la renovation des terriers , & des tables
de toutes les différentes mefures
comparées les unes aux autres. Ouvra
ge dans lequel on trouve ces trois parties
traitées dans toute leur étendue ,
avec méthode & par un calcul trèsfacile
; par M. Doyen . A Paris , chez
Charles - Antoine Jombert , pere , libraire
du Roi pour le génie & l'artillerie
, rue Dauphine , in - 8 °.
M. Doyen a réuni dans cet ouvrage
tout ce qu'il eft néceffaire de favoir en
géométrie pour les opérations de la campagne
; fa méthode conduit en même
tems à la théorie & à la pratique ; il tranf
porté fon élève fur les lieux , lui propofe
de mefurer un terrein , & lui explique le
principe d'après lequel il doit opérer ;
par ce moyen il fait naître la néceffité du
problême , dont il donne enfuite la folution
, en s'appuyant fur les régles invariables
de la géométrie. Son ouvrage eft
divifé en trois parties qui ont des liaiſons
les unes avec les autres , & qui ne laiffent
pas d'avoir en même tems chacune
OCTOBRE . 1769. 123
fon objet féparé. Dans la premiere M.
Doyen préfente la maniere de mefurer
toutes fortes de fuperficies planes , régulieres
ou irrégulieres bornées par des lignes
droites ou par des lignes courbes
tant fur le terrein que fur le papier . Les
divifions de ces mêmes fuperficies , en
plufieurs parties égales & inégales , les
calculs relatifs & les inftrumens néceffaires
entrent encore dans cette premiere
partie & font traités de la maniere la plus
claire & la plus fatisfaifante ; la levée &
le rapport des plans , tant géométriques
que vifuels , leur réduction de grand en
petit & de petit en grand , leur origine
leur utilité font l'objet de la feconde partie.
La troifiéme traite des cartes topographiques
, des calculs des obfervations
trigonométriques , de la mefure des hauteurs
& de celle des folides . Elle eft fuivie
de trente huit tables dans lefquelles il
compare les unes aux autres les différen
tes mefares .
Nous nous bornons à donner une idée
de ce que contient cet ouvrage ; il eft peu
fufceptible d'extrait ; il doit être lu tout
entier; & ceux qui fe deftinent à l'arpentage
ne peuvent fe difpenfer de l'étudier;
ils trouveront difficilement ailleurs plus
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
de lumieres & d'inftructions relatives à
cette profeffion .
·
Phyfico chymie théorique , en dialogue ;
par L. J. de Croix , apothicaire à Lille,
avec cette épigraphe :
Ars mea totiùs rimatur vifcera terræ :
Et liquat & mutat mille metalla modis.
A Lille , chez P. S. Lalau , imprimeurlibraire
, près de l'hôtel - de- ville ; & à
Paris , chez Delalain , rue & à côté de
la Comédie Françoiſe , in- 8 ° .
M. de Croix a écrit ces dialogues pour
l'inftruction de fes élèves ; leur publication
étend leur utilité ; les jeunes gens &
les perfonnes qui n'ont aucune connoiffance
de la chymie , en apprendront les
principes ; cette lecture les mettra en état
de confulter les ouvrages des plus habiles
maîtres de l'art ; les dialogues de M. de
Croix peuvent y fervir d'introduction
& en faciliter l'intelligence ; fous ce
point de vue ils ont droit à nos éloges
; tout le monde connoît l'importance
des livres élémentaires : quelque néceffaires
qu'ils foient on y a attaché peu d'eftime
& peu d'honneur ; cette inconfé-
›
OCTOB R E. , 1769 . 125.
quence a fouvent détourné les hommes
inftruits d'un travail dont on ne fait pas
un cas égal à fa néceffité ; il en eft bien
peu qui préférent le mérite d'être utile ,
en travaillant pour tout le monde , à la
gloire de fe faire un nom en n'écrivant
que pour les favans . On ne peut que
favoir
gré à M. de Croix de n'avoir pas eu
cette manie ; il eft très- beau à lui d'avoir
choifi le premier mérite , lorfqu'il étoit
en état d'afpirer au fecond.
Le goût de bien des gens , ou recueil de
contes tant en vers qu'en profe. A
Amfterdam , chez Changuion , libraire ;
& fe trouve à Paris , chez Lejay , libraire
, rue St Jacques , au- deffus de la
rue des Mathurins , au grand Corneille ,
3 vol. in- 12 .
On trouve dans ce recueil plufieurs
contes agréables en profe & en vers ;
parmi les derniers , les lecteurs retrouveront
avec plaifir le rendez- vous inutile de
M. de Champfort ; & le van tiré des cent
nouvelles nouvelles de la Reine de Navarre
; les contes en profe offrent beaucoup
d'intérêt & de variété ; il y en a plufieurs
qui n'avoient point encore paru ,
& qui font imprimés pour la premiere
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fois dans ce recueil . Un des premiers de
cette efpéce eft la Reconnoiffance à propos.
Dorval a toujours été livré à fes plaifirs
; il féduit la fille d'un de fes fermiers
qu'il quitte après avoir vécu quelque tems
avec elle , ce qui le rend pere pendant
fon abfence ; plufieurs années s'écoulent.
Il a perdu de vue fa maîtreffe ; d'autres la
lui ont fait oublier ; il revient en France ;
une de ces femmes méprifables qui font
commerce des charmes des perfonnes de
leur fexe , vient lui propofer la jeune Sophie
, & conclut avec lui un marché infâ
me . Sophie au défefpoir a recours à un
magiftrat refpectable qui lui donne ſa
protection ; il la fauve du malheur qui la
menace , & Dorval étonné reconnoît fa
fille dans cette jeune perfonne que le libertinage
& l'intérêt alloient mettre dans
fes bras ; on a fçu tirer le plus grand parti
de cette anecdote qui , dit- on , eft fondée
fur un fait , on y a jeté des détails trèstouchans
& en même tems très - philofophiques.
Le Temple de la Mort eft un autre
conte d'une efpéce différente , plein d'imagination
, de chaleur & de fenfibilité.
Le Roi de Perfe Thamas eft un tyran ; un
fage vit cependant à fa cour ; il doit fa
OCTOBRE. 1769. 127
faveur aux connoiffances profondes qu'il
a dans la médecine ; ce tyran qui crains
la mort , voit en Firnat un protecteur
dont il a tiré fouvent des fecours ; il lui a
confié l'éducation de fes fils Zetim &
Idamore ; Zetim devient amoureux d'Elife
, la fille de Firnat ; pendant qu'il fe
livre au bonheur d'aimer & d'être aimé ;
le tyan eft frappé de la beauté d'Elife
fes paflions font fes loix . Firnat voit les
larmes de fa fille & la délivre de fes
craintes en lui donnant un breuvage qui
la plonge dans un fommeil profond ,
image de la mort ; il en préfente un femblable
à Zerim ; on les porte dans le tombeau
des Rois de Perfe , dont l'accès eft
défendu à tout le monde , excepté au
medecin du Roi . Les deux amans fe reveil .
lent dans cette demeure lugubre où l'amour
leur fait trouver le bonheur. Firnat vient
les en arracher ; il leur fait mettre à profit
le préjugé qui fait croire aux Perfans qu'à
la nouvelle lune les princes quittent leur
tombeau pour monter au ciel : il leur
donne des robes blanches parfemées d'étoiles
d'or ; fous ce déguifement ils paffent
à travers de la garde qui veille autour
du tombeau , &: qui fe profterne
devant eux ; ils vont jouir de leur féli-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
cité dans une retaite folitaire & tranquille
; Thamas meurt ; Idamore lui fuccède
le hafard lui fait retrouver fon
;
frere , il le force à quitter la folitude &
à venir partager fon trone avec lui.
Parmi les contes nouveaux de cette
collection , il y en a quatre de madame
de Puifieux qui font fort intéreflans ; on
reverra avec plaifir ceux qui font déjà conhus:
on fçaura gré à l'éditeur de les avoir
mis dans ce recueil.
les
>
Difcours fur l'obligation de prier pour
Rois , prononcé dans l'églife des chanoines
réguliers de Saint Louis de la
Culture les Septembre 1769 , par le
R. P. Bernard , chanoine régulier
prieur- curé de Nanterre ; à Paris de
l'imprimerie de Ph . D. Pierres , imprimeur
ordinaire de la Congrégation
de France , rue Saint Jacques , in- 3.º ,
prix 18 fols.
·
Les chanoines réguliers de Saint - Louis
'de la Culture , en reconnoiffance du don
que le Roi leur a fait de cette Eglife ,
ont inftitué une fête folemnelle qui fera
célébrée tous les ans le 5 Septembre , &
qui fera confacrée à faire des prieres publiques
pour la confervation du Roi &
OCTOBRE. 1769. 129
la profpérité de fon regne ; le R. P. Bernard
a été chargé de prononcer un difcours
à l'occafion de cette folemnité ; il a
pris ce texte : je vous conjure deprier pour
les Rois afin que nous menions une vie païfible
& tranquille. Ces paroles contiennent
un précepte & la promielle de la
récompenfe attachée à fon accompliffement
; & le développement des deux
parties de ce texte , forme l'objet de la
divifion du difcours du R. P. Bernard .
En montrant ce que la Religion fait pour
les Rois , il montre auffi ce qu'ils doivent
à cette Religion , & combien il eft
important qu'ils foient décidés en fa faveur.
Plus les Rois font craints & révérés
, plus ils ont de à diftribuer
, d'appas à offrir à la cupidité ,
plus auffi l'afcendant de leur autorité
» eft dangereufe , quand féduits par l'a-
» mour , ils s'écartent des fentiers de la
» vraie foi , pout embraſſer de nouveaux
dogmes. L'intérêt , ce méprifable tyran
des ames ferviles , tient lieu de con-
„ viction , ne confulte que la fortune
» pour oracle , croit toujours appercevoit
le vrai où fe trouve l'agréable &
l'utile ; tous ceux qui ne s'affectent
que légerement des chofes fpirituel
"
"
"
»
graces
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
99
"9
» les ( & c'est par malheut le grand nom
bre ) fe laiffent entraîner au torrent
» avec une ftupide indifférence ; Baal ou
» le Dieu d'Ifraël , peu importe ; on fe
» fait une espèce d'honneur d'être de la religion
du Prince . Que l'impie Jéro-
» boam , pour affarer le fruit de fon ufurpation
, éleve deux veaux d'or , & dife
» à fes fujets : voilà le Dieu que je veux
que vous adoriez ; aufli - tôt la terre de
» promiffion vit avec douleur dix Tribus
devenues idolâtres , & pour un Tobie
qui , déteftant ce culte facrilége , court
» au temple adorer le Dieu de fes peres ,
» une multitude innombrable affiége les
» autels encenfés par le monarqne ; il eſt
» de
ود
"
peu courages à l'épreuve de ce repro-
» che d'un roi de Babylonne : eft il bien
» vrai que vous méprifiez les Dieux que je
» fers ? Verè- ne Deos meos non colitis » →
Fortraits des rois de Dannemarck de la
maifon d'Oldembourg.
Il y a plufieurs années qu'on travaille
à ce grand ouvrage qui contient les
portraits des rois de Dannemarck ; il a été
commencé par feu M. de Lode , & fini
enfuite , pour la plus grande partie , pas
OCTOBRE. 1769. 131
M. Preifler , graveur du Roi , & profeffeur
de l'académie de peinture , fculpture
& architecture ; on a joint à ces portraits
gravés des précis hiftoriques , écrits.
en allemand par M. Schlegel , profeffeur
de l'univerfité de Copenhague , & fecrétaire
de la chancellerie Danoife. Le premier
volume qui fe débite actuellement
à Copenhague , contient l'hiftoire &
les portraits des fix premiers rois de la
maifon d'Oldenbourg jufqu'à la mort de
Frédéric II en 1588. Le fecond volume
contiendra les portraits & les vies des
autres Rois , & finira à celle de Frédéric
V , en 1766 ; on y trouvera' auffi le portrait
du Roi actuellement fegnant , peint
& gravé par fon ordre, expreffément pour
cet ouvrage. La libéralité de Sa Majeſté
a mis les éditeurs en état de le donner
prix modique. L'exemplaire imprimé
fur le plus beau papier , coûtera
huit écus danois , ( 36 livres , argent de
France ) ; on en tire fur du papier de
moindre qualité pour la commodité du
public , qui ne coûtera que cinq écus &
demi argent danois ( environ 25 livres
de France ) En payant le prix du premier
volume , on donnera un écu danois d'avance
pour le fecond en papier ordinaire ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
& deux écus danois pour le même fes
cond en beau papier. Les deux fortes
d'exemplaires fe trouvent à Copenhague
chez l'auteur M. Schlegel , dans le
Stadienftrof ; à Leipfig , chez Breitkops ,
libraire , & M. Heine , docteur en médécine
; & à Paris , chez Briaffon , libraire
rue Saint - Jacques. Pour fatisfaire les
amateurs auxquels le nom de M. Preifler
n'eft pas inconnu , on vendra auffi féparément
les portraits de chaque Roi
au prix de deux livres. Les fix premiers
paroiffent actuellement , & les fept derniers
, y compris celui de Sa Majesté glorieufement
regnante , paroîtront au plus
tard vers le commencement de l'année
prochaine .
*
REPONSE de l'Auteur des Repréfentations
aux Magiftrats fur le commerce
des grains , à la lettre de M. DE VOL
TAIRE , imprimée dans le Mercure
d'Août , fur les moyens de relever l'agriculture
, d'extirper les mendians , &c.
MONSIEUR ,
Le luffrage dont vous avez honoré mes Repre
fentations aux Magiftrats fur la liberté du com
OCTOBRE. 1769. 133
merce des grains , eft d'autant plus flatteur & plas
précieux pour un citoyen animé du zèle du bien
public , qu'il doit étendre les progrès des vérités
les plus importantes pour le falut & la profpérité
des nations. La philofophie qu'un grand homme
vient de tirer du lein de la terre ne le céde pas , même
dans l'ordre moral, à la philofophie queSocrate
fit defcendre du ciel ; car la premiere bafe des bonnes
moeurs , c'eft le pain . La nature vous la réve
le , cette philofophie , à vous , Monfieur , qui cultivez
, qui défrichez , & qui favez également
l'interroger & l'entendre . En ouvrant des fillons ,
on découvre les loix ; & c'eft au philofophe - laboureur
qu'il appartient d'en être l'interprête .
Il n'eft point furprenant , Monfieur , que le citadin
, dans fa prifon , foit profondément occupé
du foin d'une Araignée ; il pourra même , s'il parvient
à apprivoifer cet infecte , le croire capable
de gouverner le monde. Tout ce qui borne notre
vue , borne nos idées , fans réprimer notre préfomption
: tout ce qui nous dérobe la nature ,
nous dérobe la vérité ; & en aflujettiffant l'efprit
qui ne voit plus , à l'imagination qui voit tout en
elle-même. Il ne faut pas chercher les fources de
la joie dans les tombeaux , ni les fources de la
profpérité dans les villes . Les villes font comme
les feuilles de l'arbre ; les racines , le tronc , les
branches , les fruits , on les trouve dans les campagnes
. Là eft l'oracle de la légiflation ; elle doit
donc , Monfieur , confulter les cultivateurs éclairés
que vous lui donnez pour guides . Nos peres tenoient
les affemblées nationales dans les champs ,
comme s'ils vouloient prendre le voeu & recevoir la
loi de la nature , fur les vrais intérêts des peuples :
en ne peut dumoins douter que l'afpect des campa
134 MERCURE DE FRANCE .
gnes ne leur infpirât une forte de refpect religieuz
pour la terre , pour l'agriculture , le cultivateur
les richeffes d'exploitation ; & ce reſpect en étoit
la fauvegarde.
Il est bien vrai , Monfieur , que nos magiftrats
font malheureuſement entraînés par le torrent des
affaires loin de ces objets fi dignes de leur follicitude.
Abforbés dans une étude ingrate ( je dirois
même dans un miniftere ingrat , s'il étoit rien de
plus doux pour l'homme de bien que d'aflurer à fes
freres leur fortune , leur honneur & leur vie ) ils
n'ont pas des jours aflez longs pour les partager
entre tous les travaux utiles . Ce que la nation a
droit d'exiger d'eux , lorfqu's ont à ftipuler pour
fes intérêts , c'eft qu'ils l'écoutent , c'eft qu'ils
écoutent ceux qui parlent pour elle , c'eft qu'ils les
écoutent avec toute l'attention & l'impartialité
que la chofe publique demande . Ses voeux , à cet
égard , ont été remplis. Quelque peu digne que
je fuffe de défendre la caufe des peuples , ces citoyens
diftingués ont daigné , Monfieur , favorablement
accueillir mes Repréſentations , &je leur
dois des témoignages éclatans de ma reconnoilfance.
Déja ils réclament eux -mêmes la liberté du
commerce , & quiconque en fent & connoît la juftice
, l'utilité , la néceffité , pour quelque objet
que ce puifle être , elt forcé d'en conclure avec
vous , Monfieur , que le pays où le commerce eft
le plus libre , fera toujours le plus floriffant ; & que
le premier des commerces, le commerce le plus propre
à rendre un pays floriffant , le commerce des
Bleds , veut plas impéneufement , s'il eft poffible,
qu'aucun autre , jouir de la plus abfolue & de la
plus parfaite liberté . On a toujours parlé de la liberté
du commerce , comme de la liberté du c
OCTOBRE . 1769. 135
toyen , fans favoir ce que c'étoit. Combien de vérités
que l'on répete fans ceffe & que l'on ignore !
Mais nous commençons à vouloir pénétrer le fens
de nos expreffions .
Le
Le gouvernement , chofe bien remarquable ,
Monfieur ! le gouvernement a été beaucoup plutôt
éclairé fur ces matieres que la nation. Il a
compris que pour encourager & relever l'agricul
ture , il n'avoit pas de meilleurs moyens à employer
que ceux dont l'efficacité lui étoit garantie
par la longue expérience que les Anglois en
avoient faite , les vrais moyens par lefquels cette
nation eft parvenue à une haute profpérité : à favoit
, d'une part la liberté de l'exportation des
grains , fans laquelle cette denrée tombant en
non valeur , il faut que le laboureur abandonne
la culture fondamentale ; & de l'autre , Timmunité
des richeftes d'exploitation , fans laquelle
Kimpofition dévorant fans ceffe les avances de
route culture , il faut qu'à la fin le labouteur abandonne
la terre . Mais quelle entreprife que celle de
changer entierement l'affiette de l'impôt pour en
décharger le cultivateur ! Le gouvernement , quoique
convaincu de l'abfolue & indifpenfable néceflité
de cette grande opération , a jugé conve
nable d'aller pas à pas , & de reftituer d'abord à la
terte une veine d'argent , en rétabliflant le prix
naturel de la premiere denrée par la liberté du
commerce des grains , liberté qu'il eft évidemment
jufte , utile & néceflaire de rendre également à
toutes les autres espéces de productions.
C'eft , Monfieur , un puiflant encouragement
pour l'agriculture que la certitude du débit & du
bon prix des denrées . , Vous défrichez aujourd'hui
des terres ingrates ; on défriche de tous côtés :
136 MERCURE DE FRANCE.
avant la liberté du commerce des grains , les mauvailes
terres ne pouvoient être cultivées , les terres
médiocres celloient de l'être , les bonnes terres
l'étoient mal. Que l'on foit afluré de recueillir
avec ufure , on fémera , même fans autre encouragement
. L'agriculture deviendra donc floriflante
, quand on n'empêchera pas le cultivateur de
recueillir les gros intérêts que la terre lui paye ,
l'état agricole fera donc bientôt en pleine profpérité
, quand tous les genres de culture & de commerce
feront tout à la fois entierement libres &
immunes ; car la liberté & l'immunité feront re-.
cueillir au cultivateur les fruits les plus abondans
de fes travaux , par le meilleur débit poſſible de
fes productions.
Nihil agriculturá melius , nihil uberius , nihil
lætius , nihil homine libero dignius . L'état du laboureur
fera fans doute le plus heureux , fi on ne
l'opprime pas la profeffion du laboureur fera la
plus lucrative , fi l'on ne le fpolie pas : l'agriculture
s'encouragera , pour ainfi dire d'elle - même , fi on
ne la décourage pas , fi les avances ou les repriſes
du cultivateur ne lui font plus dérobées par une
impofition défaftreufe , fi une taille arbitraire ne
le force pas d'enfouir fa fortune & de dévorer
dans fon fein jufqu'à fa joie , fi l'on n'avilit pas le
prix & fi l'on n'arrête pas le débit de fes denrées
par des taxes & des réglemens de toute espéce , fi
la milice n'oblige pas les domeftiques & les enfans
à fe réfugier dans la livrée , fi la corvée ne le condamne
pas à pêrrir de fes richeffes de mauvais.
chemins , fi la juftice le rétablit dans tous les droits
de citoyen & les prérogatives de citoyen utile .
Aux premiers pas que fait le gouvernement vers
cet ordre profpére , quels obftacles ne lui oppofe
OCTOBRE. 1769. 137
pas le préjugé ? Le préjugé du peuple eft le tyran
des rois ; la force ne le détruit point ; c'eft à la
lumiere à le diffiper : les Rois ne feront donc libres
& puillans que pard'inftruction des peuples.
Je penfe , Monfieur , qu'il n'y a point de bien à
faire , fans tourner d'abord vers la terre les moeurs
& les dépenfes. Les hommes que l'on y jeteroit ,
fans richefles , ne feroient qu'arracher l'épi naiffant
pour en fucer le lait ; ce feroit déchaîner l'indigence
contre la pauvreté , car ils n'ont quitté les
campagnes que parce qu'elles ne pouvoient pas
les nourrir. Où fera l'argent , là fera la population
: qu'il coule avec abondance & rapidité dans
les campagnes , elle fera bientôt entraînée dans
fon cours ; & alors employée à des travaux productifs
, elle multipliera les fubfiftances , & les
fubfiftances la multiplieront. S'il manque des bras
à nos terres , quoique le royaume foit ſurchargé
de bouches inutiles , c'eft parce qu'elles manquent
de richeffes . Mettez un pain fur une borne , vous
y verrez un homme. La France , quoiqu'en effet
plus peuplée que divers états de l'Europe fitués
fous un ciel moins propice ou dévaſtés par
des erréurs
plus funeftes , ne cefle pour ainfi dire , de
vomir hors de fon fein une population furabondante
qui attefte une dépopulation réelle , & qui
lutte encore quelque tems contre la mort , après
qu'elle a vu tarir pour elle les fources ordinaires
de la vie.
Cette multitude prodigieufe de mendians dont
vous parlez , Monfieur , publie à grands cris dans
tous les coins du royaume lá mifère , c'eft-à- dire ,
la diminution des fubfiftances & des revenus ,
c'eft-à- dire , la dégradation de la culture & le dépériflement
des campagnes , c'eft-à - dire l'impuif138
MERCURE DE FRANCE.
fance de les falarier & de les nourrir , ou l'arrêt
de profcription porté par la nature contre la portion
des confommateurs , autrefois fubfiftante fur
la partie des denrées & des revenus ſouftraite à
la réproduction dans la décadence de l'agriculture
. On en comptoit , ce me ſemble , juſqu'à 3 50
mille avant la derniere guerre. Ces miférables
peuvent continuer d'être mendians par habitude
& par goût , mais ils ne le font devenus que par
néceffité. Les édits contre cette profeffion ne fçauroient
l'extirper , parce qu'on ne fe foumet pas
volontairement à un ordre de mourir de faim .
Les édits ne nourriflent perfonne , & fi le royaume
n'a du pain que pour quinze millions d'hommes,
tous les réglemens contre la mendicité n'en donneront
jamais à feize millions. Quel crime ont
commis ces malheureux pour que les loix décerment
contr'eux des châtimens ? Eft - ce un crime
que de demander du paio quand on n'en a pas ,
& quand les calamités , je devrois dire les mauvaifes
loix vous l'ont ravi ? En eft -il qui refulent
d'en gagner par le travail ? Il ne faudroit pas ,
pour la folie de quelques- uns , les punir tous indiftinctement
& fans inſtruction ; il faudroit donc
prouver, pour pouvoir les punir , fuivant l'ordre
de la juftice , que leur mendicité eft volontaire :
& comment punir celui qui refuſe du travail , fi
ce n'eft en lui refufant des aumônes ? Car enfin il
eft libre ; c'eſt à lui que nuit fon oifiveté ; fa peine
fera la faim , la douleur & la mort : il ne faut
pas le plaindre , s'il s'y condamne ainfi luimême.
Quand il ne me paroîtroit pas évidemment injufte
d'attenter à la liberté d'un homme qui n'attente
aux droits de perfonne , je ne croirois pas ,
OCTOBRE 1769. 139
Monfieur , qu'il fût bien avantageux pour la nation
que tous ces miférables fuflent enfermés &
entaffés dans des bagnes. On ne les nourriroit (je
pourrois dire , on ne les empoilonneroit ) dans
ces maifons de force qu'avec un nouvel impôt ,
c'eft-à- dire avec la fubfiftance ou le falaire d'une
foule d'hommes de travail ; & l'on engendreroit
fans celle de nouvelles races de pauvres , & le
royaume ne feroit à la fin qu'un vafte & meurtrier
hôpital. Tout ce que l'on donne à l'homme oifif
& onéreux , on l'ôte à l'homme laborieux & utile.
Et les alyles de la mifére , comme ils l'étendent
& l'aggravent ! Quelque riche que foit un hôpital,
en cinquante ans il s'écroule , fi on ne l'étaye à
grands frais. Les hôpitaux empêcheront que la
mifére ne pullule dans un pays , comme ils empêchent
que l'Indoftan ne fourmille d'infectes .
Je fuppofe , Monfieur , que les pauvres valides
(je ne parle que de ceux - là ) enfermés dans des
retraites quelconques , y travaillent à des ouvrages
d'induftrie , des vêtemens , par exemple ,
qu'en arrivera - t- il ? Le débit de ces ouvrages ,
toujours donnés à meilleur marché , reftreindra
néceflairement beaucoup le débit des fabriques du
même genre , & par conféquent les reflources.
d'une multitude d'ouvriers ; car on ne portera pas ,
pour cela , plus d'habits . Privés de falaires , ces
Ouvriers viendront en foule frapper à la porte
l'hôpital déjà rempli , & avec eux une infinité
d'artifans & de journaliers de toure profion dont
l'emploi fera intermittent , la condition dure , l'état
précaire : l'égoût flera toujours plein & le royaume
toujours inondé.
ww
de
L'hôpital général de Lyon nous préfente aujourd'hui
, Monfieur, la preuve de ce que j'avance.
140 MERCURE DE FRANCE.
Ses adminiſtrateurs , en interrogeant les philofophes
fur les moyens de le foulager , demandent
dans le programme publié là - deflus , à quels travaux
l'on pourroit employer fes pauvres , fans
nuire à aucune efpéce d'ouvriers ; fans doute parce
qu'ils ont éprouvé que les travaux auxquels on
les occupoit déjà faifoient d'autres malheureux.
J'ofe aflurer , en louant le zèle de ces bons citoyens
, que leur voeu à cet égard , ne fera point
fatisfait. Que l'on varie tant qu'on voudra l'emploi
des hommes dans les hôpitaux , le royaume
n'aura pas pour cela plus de fubfiftances & de falaires
à diftribuer ; & s'il y a aujourd'hui cinq cens
mille habitans fans travail & fans pain ; lorfque
ces miférables trouveront à gagner leur vie , de
quelque maniere que ce puifle être , fans que les
productions de la terre foient accrues , il y en aura
cinq cens mille autres fans travail & fans pain.
Si je ne puis , fur ma dépenfe , faire vivre qu'un
feul homme , il aura beau s'en préfenter, une foule
, ils auront beau me préfenter des fervices différens
, je n'en ferai vivre qu'un feul . La confommation
ne peut excéder la production & la dépenfe.
Il faut donc , pour que les hôpitaux & autres
afyles de la miféle ne la perpétuent pas , employer
leurs revenus & leurs pauvres à la culture
des terres ; il faut donc , pour extirper les mendians
, accroître les fubfiftances & les revenus
par l'augmentation des richeffes rurales & des tra
vaux productifs ; il faut donc procurer aux campagnes
le meilleur prix poffible , la circulation la
plus facile , le commerce le plus libre & la confommation
des denrées la plus voiſine de la production.
Il feroit bien à fouhaiter , Monfieur , que les
feigneurs , par leur féjour dans leurs terres , ré
OCTOBRE. 1769. 141
pandiffent la joie , l'argent & la vie dans le fein
de leurs pauvres & des campagnes . Mais on ne
pourroit ni les contraindre d'aller dans leurs domaines
offrir du travail aux malheureux , fans
blefler la propriété facrée qu'ils ont de leur perfonne
& de leurs richefles , ni les autorifer à contraindre
les malheureux à accepter du travail ,
fans blefler la propriété facrée qu'ont ceux- ci de
leur perfonne. On ne peut qu'attirer fur les terres
, les regards & les dépenfes des riches , par tous
les appas poffibles , fur- tout en les éclairant fur
leurs vrais intérêts , en leur inculquant de faines
idéés de l'ordre & de la grandeur , en honorant ,
en béniffant , en élevant ceux qui donneront aux
autres un exemple fi falutaire. Les miférables accourront
bientôt par-tout où des reflources conf
tantes leur feront hautement offerres : il en eft accouru
du fond du Palatinat dans nos provinces
méditerranées ; il en eft accouru de toute l'Allemagne
, de la Suéde & autres états du Nord en
Ruffie ; il en accourt fans cefle de toute l'Europe
dans les colonies du nouveau Monde.
Je fais , Monfieur , que les feigneurs fecourent
leurs pauvres dans les calamités ; ah ! qu'ils foient
charitables , non -feulement envers quelques malheureux
; mais envers tous , mais envers la nation
, envers leurs propres enfans , envers euxmêmes
! il ne leur en coûtera que de bien dépen
fer leur revenu , à leur profit & au profit de tous.
Qu'ils foient fages & juftes , qu'ils rempliffent les
devoirs de propriétaire ; les devoirs de propriétaire
font de tendre fans ceffe à améliorer fon hérirage
, de préparer de nouvelles fubfiftances à la
nouvelle population projetée par la nature , de
travailler toujours pour l'état & l'humanité en
142 MERCURE DE FRANCE.
travaillant pour foi , &c. Avec du pain , on fou
lage un indigent ; pour extirper la mifére , il faut
que le pain fe multiplie. Il ne s'agit pas d'afloupir
, pour un inftant , une des têtes de l'hydre , il
faut anéantir pour jamais l'hydre toute entiere . Il
faut donc donner à la culture toute l'étendue & la
vigueur poffible. Toutes les fois que j'apperçois
des ronces , je dis , le coeur plein d'amertume ,
voilà des pauvres , des mendians , des malfaiteurs;
leurfeve eft lefang de mes femblables.
Quoique j'honore infiniment avec vous , Monfieur
, la perfonne de M. Colbert , je ne puis m'empêcher
de regarder ce célèbre miniftre comme un
des principaux auteurs de la dépopulation & de la
ruine des campagnes , & comme un des peres de
cette immenfe famille de mendians . On a cru que
la France lui devoit fa gloire , il étoit digne d'en
faire le bonheur ; mais l'erreur trompa fon zèle &
le voeu de la nation . Je crois bien , Monfieur , qu'il
ne fut pas le maître dans le confeil , & que plufieurs
édits furent rendus malgré lui : cependant
il me femble que dans le projet qu'il avoit de mettre
le royaume en manufactures , de fonder en
tie fa puiflance fur le luxe , & d'enrichir la nation
par les courfes des marchands regnicoles , il étoit
naturellement induit à facrifier le commerce des
denrées à celui des marchandifes de main- d'oeule
commerce de la nation à celui de fes traficans
, le commerce intérieur au commerce maritime
. Pour exhauffer ainfi l'édifice , il prit la pierre
des fondemens. Afin que nos marchandifes
l'emportaffent dans la concurrence fur les marchandifes
étrangeres , il jugea néceflaire de baiſler
le prix de la main- d'oeuvre , en attirant aux arts
beaucoup d'ouvriers , & en aviliflant le prix des
vre ,
par.
OCTOBRE . 1769. 143
fubfiftances , & par conféquent en dépcuplant
& dévaftant les campagues Il s'imagina que le
royaume ne pourroit avoir un grand commerce ,
fi les habitans n'alloient eux - mêmes acheter &
vendre , & par conféquent s'il ne reftreignoit le
commerce par des privileges exclufifs ; comme fi
une nation qui feroit chez elle le plus grand nombre
poffible d'échanges , ne feroit pas le plus
grand commerce poflible , fans fortir de les ports .
Ses idées étoient fi loin de la liberté du commerce
, qu'il affaiffa fous un poids énorme de réglemens
& ces manufactures & cette marine marchande
qu'il avoit tant à coeur d'élever , à quelque
prix que ce fut. Ses opérations prefloient néceflairement
la ruine de l'agriculture , puifque fes vues
la fubordonnoient aux arts . Il en apperçut avec
douleur les funeftes effets ; & je pense qu'il auroit
remédié au mal , s'il l'avoit pu . Je pense que s'il
avoit vécu plus long- tems , il auroit abandonné
fon fyfteme; je crois que s'il avoit vécu dans un
tems de lumiere , il ne l'auroit jamais embraffé.
J'ai la même opinion , Monfieur , du chancelier
de l'Hopital , & je l'ai expofée dans mes Repréfentations.
Des efprits défintéreflés , des coeurs
droits , des patriotes ardens , des citoyens dignes
du miniftere , il fuffit de les avertir de la vérité ,
pour qu'ils s'y foumettent . Nous en avons la preu
ve fous nos yeux.
1
Je ne fais , Monfieur , fi j'ai eu le bonheur de
réfoudre d'une maniere fatisfaifante , autant
que les bornes d'une lettre le permettoient , les
problêmes économiques que vous avez
avez bien
voulu me propofer. Votre confiance m'honore
; je tacherai toujours d'y répondre avec le
144 MERCURE DE FRANCE.
plus vif empreflement & par l'hommage le plus
fincere.
J'ai l'honneur d'être avec les fentimens les plus
diftingués , Monfieur ,
Votre très-humble & très - obéiſlant
ferviteur , l'Abbé ROUBAUD.
REFLEXIONS fur l'Education. *
Ne feroit- il pas inutile d'écrire fur un fujet
dont tant de plumes femblent avoir épuifé & les
principes & l'objet ? Peut - être nous ont elles jufqu'ici
préfenté plutôt un fyftême chimérique ,
qu'impoffibilité évidente ; les moeurs de l'enfance
en font-elles plus cultivées , l'efprit plus orné &
le coeur plus formé ?
L'honnête homme & le bon citoyen doivent être
le point de vue de l'éducation. Tout autre objet
lui eft étranger , & l'état dans lequel la naiflance
où le fort appelle les jeunes gens , n'eft point conféquemment
rempli . Que fervent en effet tant
de préceptes , tant de formules qui ne font pas à
la portée de ceux pour lesquels ils ont été produits
. Leur fpéculation eft peut- être trop frappante
, elle s'obfcurcit & devient impraticable ;
* Ce morceau intéreffant a eu quelque publicité
en 1747 , & paroît avoir donné licu aux ouvrages
qui ont été imprimés depuis fur cet objet.
оп
OCTOBRE . 1769. 145
on ne peut refufer à beaucoup de maîtres le zele ,
l'application : mais peut être ont-ils plutôt pris
une efpéce d'habitude que la véritable voie.
On ne trouve fouvent que l'honnête homme où
l'on devroit trouver l'homme expérimenté. La
conduite de bien des parens n'eft pas un moindre
obftacle. Développons , s'il eft poſſible , la conduite
& des uns & des autres , nous y trouverons
le principe & la caufe du peu de fuccès de
l'éducation
Des Parens .
Il ne faut que penfer , pour fentir la néceffité
d'une folide éducation . Si la fortune s'y oppofe ,
on eft plus à plaindre qu'à blâmer : auffi eft - ce
aux événemens à en décider ; mais avoir de la
forrune & la refufer à l'éducation de fes enfans >
c'eft fe couvrir de honte , c'est une infamie ; ces
fortes d'exemples font aflez familiers pour que
je fois difpenfé de les rapporter.
Suppofons donc des parens déterminés
à tout
facrifier pour aflurer à leurs enfans un fi folida
bien. Le fuccès dépend du choix qu'ils fçauront
faire. Heureux , s'ils trouvent un fujet qui
réponde à leur intention , qui remplifle leurs
vues ! Et quels moyens efficaces ne doiventils
pas employer pour le l'attacher fincérement
? Car , quelle carrière à parcourir pour
l'homme le plus déterminé ! Que de monftres à
combattre fouvent, fans pouvoir les vaincre ! Et
les parens font pour l'ordinaire plus coupables
que ces enfans mêmes. Combien de défauts naiffans
paflent pour des bagatelles ! La brutalité
l'emportement ne font que des fougues innocen
II. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
tes de l'enfance. Tout prend une teinture favora
ble. La colere eft vivacité ; la défobéillance , le
gereté , & la complaifance va fouvent jufqu'à
Aater le vice qui , devenu plus fort par la tolérance
, devient invincible par l'habitude. Ce font
autant de fleuves formés du concours de différens
ruifleaux empoisonnés , dont les eaux deftinées
à porter l'abondance & la fertilité , ne portent
plus que le poifon & la mort. L'enfance eft
une cire molle & flexible , capable de toutes fortes
d'impreffions . Les premieres font donc d'une
conféquence infinie , puifqu'elles font le germe
du vice ou de la vertu , & qu'elles femblent décider
de la deftinée des hommes dans la fociété ,
Mais , dira - t-on , ne faut -il rien accorder à la nature
? Les larmes d'un enfant pe font - elles pas
une expreffion bien touchante ? Elles ne font que
trop équivoques & n'annoncent pas toujours la
fenfibilité ! Mais , pour ne pas condamner ici la
nature , je dis feulement qu'il ne faut pas tout accorder
à ces faufles démonftrations de douleur,
L'habileté confifte à lui donner un meilleur objet
& à tourner infenfiblement les defirs & la volonté
d'un enfant au véritable but de l'éducation .
Si les larmes au contraire d'un enfant font leur
effet , elles ont bientôt celui d'être fans remede
& ne font plus que les interprêtes d'une volonté
impérirufe. L'habitude de tout obtenir , donne
infenfiblement le droit de tout exiger. Faut - il
donc abandonner aveuglement l'autorité que donne
la nature à des mains étrangeres , ou n'en confier
qu'une partie ? On ne le diffimule pas , l'un &
l'autre parti eft embari aflant & demande de la
part des parens une conduite bien réfléchie ; car
comment fe perfuader qu'un enfant écoute un
homme à qui l'on ne donne pas des marques d'une
OCTOBRE. 1769. 147
fincere confiance & une espéce de defpotifme ?Vrais
camaleons , les enfans n'eftiment que ceux qu'ils
voyent eftimer , & mefurent toujours leur con
duite fur celle de leurs parens à l'égard des maîtres
. La confiance des parens eft donc indifpenfablement
néceflaire , ils ne fçauroient la refufer
fans manquer à eux - mêmes , à leurs enfans &
aux règles de la bienféance . D'un autre côté ,
comment fe déterminer fur le choix ? Est - ce par
recommandation ? Doit- elle avoir lieu dans l'af
faire la plus intéreffante , la plus délicate ? Fautil
donner à la brigue & au refpect humain ce
qu'on ne doit qu'à un mérite décidé ?
Il eft encore des parens qui , à la honte de la
raifon , portent l'aveuglement , & peut -être l'avarice
, jufqu'à refuſer à leurs enfans les fecours
qui perfectionnent l'éducation . Tranquilles fur
tout le refte , ils n'épargnent ni foins ni peine
pour leur aflurer use poffeffion bien moins réelle
que fugitive. Fatale fécurité ! Trop cruelle tendreffe
, qui n'ouvre les yeux que fur la fortune
& qui s'aveugle volontairement fur le feul bien
folide & véritable , l'éducation ; fi l'on ne craignoit
de contefter aux parens des titres glorieux ,
on pourroit dire que la naiflance eft un véritable
bénéfice de la nature , la fortune un jeu de
hazard mais la formation du coeur & de l'efprit
eft un avantage . qui leur eft tellement propre ,
qu'on ne fçauroit leur en refufer tout l'honneur.
Mais , dira - t - on , il y a des caractères rebelles
& féroces , bizarres & cruels qui tiennent contre ,
la dextérité de la main la plus habile ; qu'Ariftote
, par exemple , ne forma qu'un héros fortuné
& vicieux ; que Séneque ne put étancher
la foif du crime dans le coeur de Néron . Ces
Gij .
148 MERCURE DE FRANCE.
:
exemples font trop connus , on ne les contefte
pas mais Alexandre qui traite Porus en roi ,
n'eft plus Alexandre , c'est l'élève d'Ariftote ; & le
tyran de Rome , dans les premieres années de fon
regne , formé fur les leçons & les règles de Séneque
, c'eft le triomphe de l'éducation . Il n'eft
pas difficile de faire l'application . On fçait affez
quel doit être l'empire d'une bonne éducation
fur un caractère doux & porté naturellement au
bien & à la vertu . "
Je ne dois pas oublier une réflexion effentielle ,
c'eft qu'il ne faut jamais fe laiffer frapper par
l'extérieur dans le choix d'un gouverneur. S'en
rapporter à un eflai , eft encore un inconvenient ,
parce que ces fortes d'épreuves ne préfentent
qu'un tableau en raccourci qui ne développe
pas tout l'homme.
Il est inutile d'infifter fur le genre de mérite ,
on fçait affez les talens que doivent avoir ceux
qui fe deftinent au pénible emploi de l'éducation.
Pour moi je crois qu'il leur faut un mérite compofé
de toutes fortes de mérites , avec un véritable
& folide fond de piété. Après l'examen
de la conduite des parens , paflons à celle des
maîtres , & par ce parallèle , concluons.
Des Maîtres,
On fçait affez en quoi la plupart des maîtres
font confifter ce qu'ils appellent l'éducation .
Les uns fe contentent d'enfeigner les langues mortes,
comme ils les ont apprifes ; d'autres y joignent
quelques traits pris au hazard , fans ordre ni
méthode : les plus hardis y ajoutent une idée
fuperficielle de géographie qu'ils ignorcat ; &
OCTOBRE. 1769. 149
le travail des uns & des autres fe réduit à préfenter
prefque toujours inutilement à l'efprit des
mots toujours nouveaux & montés fur des préceptes
auxquels l'imagination fe refufe , parce
qu'ils lui font préfentés avec féchereffe & ftérilité
. Loin d'inftruire un enfant , on le fatigue. Les
agrémens & les avantages de l'hiſtoire lui font
toujours inconnus. Il la regarde comme un fardeau
plus propre à l'accabler qu'à le fortifier.
La géographie n'eft pas plus heureuſe , ces détails
faftidieux lui en font détefter les préceptes
les plus amufans : fa captivité l'occupe tout
entier.
Pour prévenir ces dégoûts & ramener l'efprit
& le coeur à des principes plus fürs & plus
folides , fuivons les maîtres eux - mêmes dans les
opérations ordinaires , il ne fera pas difficile de
prouver que leur conduite ne fait pas moins d'obftacle
à l'éducation que celle des parens, & que l'une
& l'autre n'eft pas fans remede. Les erreurs fe
réduisent à trois principales , elles font trop intéreffantes
& trop peu connues pour ne pas entrer
dans quelques détails.
1. Les maîtres , perfuadés que la gêne eft la
mere du fuccès dans l'éducation , le croyent en
droit de commander à la vivacité de l'enfance , &
qu'elle doit toujours être prête à écouter des ordres
effrayans fous le nom de règles & de préceptes
. Ce n'eft affurément pas connoître la nature
: & vouloir fixer le mouvement & l'inconftance
à cet âge , eft une entreprife folle & inutile
. On peut bien à la vérité obtenir d'un enfant
de fixer les yeux fur un livre ; mais fon
imagination pour venger cette docilité forcée
ne s'y occupe que des moyens de s'en diftraire ;
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
efclaves de la crainte & des châtimens , les enfans
peuvent- ils fe prêter férieufement à des préceptes
qui font le trouble de leurs jours naiſſants .
Ce n'eft pas que je veuille qu'on les laifle à
eux mêmes , ce feroit abandonner un vaiffeau fans
pilote , à la merci des vents & des flots . L'un &
l'autre excès deviendroient funefte . Il faut ici
plus qu'en toute autre occafion , ce jufte milieu ,
ce difficile tempérament d'où dépend le fuccès
des entreprifes les plus délicates ; car il ne faut
que confulter l'efprit de l'homme pour s'appercevoir
que la liberté lui eft naturelle & par con
féquent néceflaire ; que fans elle , il ne fçauroit
rien faire qui porte les caractères de la perfection.
Dire qu'il n'y a que le corps qui foit à la gêne ,
c'eft ne pas connoître la nature de l'enfance &
fes foiblefles : c'est une erreur de croire que les enfans
foient les maîtres de retenir ou de ne pas
oublier ; il ne faut qu'avoir été enfant pour convenir
, fi l'on eft de bonne foi , que la crainte
des châtimens paffe en habitude & produit en eux
l'entêtement dans le faux préjugé par la honte
qu'on leur a infpirée d'ignorer quelque chofe ou
de ne l'avoir pás retenue ; ainfi , bien loin de
faire un crime à un enfant d'ignorer quelque chofe,
ne doit on pas plutôt l'engager à s'instruire &
à demander ce qu'il a oublié ? On eft fûr de réuſ
fir pour peu qu'on fuive fes inclinations .
dans une
Les enfans font autant de voyageurs
terre étrangere ; ils veulent tout fçavoir, tout cons
noître ; leur cacher quelque chofe fuffit pour leur
infpi er l'envie de voir . Pourquoi donc ne pas
profiter de ces difpofitions naturelles. Un ma
OCTOBRE. 1769. 151
tre želé & ingenieux ne peut- il pas tirer de grands
avantages de leur fincérité & même de leur amour
propre : les louanges & les récompenfès attent
à tout âge , & il n'eft pas d'enfans qui ne foient
jaloux d'être élevés au - deffus des autres .
Quel progrès ne pourroit on pas attendre , fi
l'on pouvoit leur faire envifager l'étude comme
un amuſement cette poflibilité n'eft cependant
pas un paradoxe . Je remonte au principe , tout
dépend des commencemens ; j'en appelle à l'expé
rience , & il n'y a , j'ole le dire , que la contrainte
qui donne aux enfans du dégout pour l'étude . i
Il en eft de l'étude comme des alimens . Par
une fagefle infinie de l'auteur de la nature , tour
ce qui eft néceffaire à la vie eft tellement à la
portée de notre fentiment , que nous nous en
Tervons fans prefqu'aucun examen de la raiſon ;
ainfi toute méthode qui s'écartera de la nature ,
ne fera pas la véritable . La poëfie & la philofophie
conviennent unanimement que les préceptes
de l'art doivent être conformes à ceux de la nature
, & leur fuffrage eft ici d'un grand poids.
Sur le pied qu'eft l'éducation , il ne faut rien.
moins que changer de conduite à l'égard des enfans
,c'est-à - dire, qu'il ne faut préfenter l'étude que
par le côté le plus avantageux , & jamais ne la
faire fervir de punition ; il y aura bien plus de
fureté à faire naître d'abord le fentiment. Le
fentiment fera naître à fon tour l'amour de l'étude
. Alors la honte attachée à l'ignorance , fera"
une punition d'autant plus efficace , qu'elle affecte
l'efprit plus fenfiblement. Il ne faut que fuivre
la nature de l'homme & fon penchant à la
liberté ; c'eft elle qui règle prefque tous les actes
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de la volonté. Cette détermination libre devient
un plaifir & s'applaudit de fes efforts ; l'efprit
fait tout & n'épargne rien en faveur de la liberté ,
& les opérations de la liberté tournent toujours
au profit de l'efprit ; le plaifir qu'il y trouve le
dédommage de la peine que lui faifoit d'abord
la néceffité de s'appliquer. Il s'y accoutume facilement
, & ce qui n'étoit d'abord qu'un effort
de complaifance devient une occupation qu'il ne
quitte qu'à regret , d'où il fuit néceffairement
que l'idée qu'on le forme des chofes , porte plus
ou moins la volonté fur l'objet que l'efprit lui
préfente.
Après ces réflexions il ne paroîtra plus étonnant
que le jeu ait fur l'étude de fi grands avantages
aux yeux des enfans : comme il ne fe préfente
à leur imagination que fous les formes les
plus féduifantes , leur volonté s'y porte toujours
avecplaifir. Il feroit difficile de rectifier leurs idées
à cet égard , le jeu ne fauroit avoir pour eux des
formes effrayantes. Tout le fecret confifte donc
à chercherdes moyens inconnus d'en ralentir l'ardeur
: il feroit, je crois , plus aifé d'ôter à l'idée du
travail ce qu'elle a de pénible & de rebutant , il
eft encore des moyens propres à en aſſurer le
fuccès.
La contrainte eft le principe de tout ce défordre
; la volonté ne veut point être forcée , il ne
faut que l'encourager , & c'eft un für moyen de
porter comme d'eux-mêmes les enfans au travail ,
& les enfans , je le répète , en agiflant volontairement
, feront plus de progrès ; car il femble que
la nature fafle mouvoir en nous des refforts qui
nous portent toujours à ce qui nous plaît davan
tage.
OCTOB R E. 1769. 153
2º. La maxime & la régle des maîtres ordinaires
eft de charger les écoliers de devoirs , toujours
en vue du progrès dans les langues mortes:
mais ces fortes d'études longues & pénibles n'opérent
pas toujours la rapidité du fuccès , & c'eft
ce que l'expérience confirme tous les jours ; jufqu'à
préfent elles n'ont été fuivies que d'un dégoût
invincible ; il n'y a pas lieu d'en être furpris ; ce
n'eft pas la multitude des mers qui donne l'embonpoint
, elle ne fait que charger l'eftomac fans
le fortifier ; & les préceptes multipliés , loin d'or
ner l'efprit & de former le jugement , n'apportent
que la confufion & le défordre. Il n'y a , j'ofe
l'avancer , que l'ordre & la méthode qui éclairent
l'étude & qui lui affurent les lumieres que l'on
attribue en vain au travail long & fuivi ; pourquoi
ne pas abréger ou du moins partager le tems de
l'étude pour
laifler quelque tems les jeunes gens
à leurs idées. On peut , je crois , comparer une
longue étude à une pluie d'orage abondante
; elle n'amollit point la terre , elle ne fait
que couler fur la furface fans la pénétrer ; il eft
donc d'une conféquence infinie de remédier à
l'ennui prefque toujours fuivi du dégoût. Dans
une étude volontaire & courte , la bonne volonté
peut fuppléer aux difpofitions . Cet article n'a
pas befoinde plus longs détails.
3. Enfin fi les maîtres fçavoient proportionner
le raiſonnement & les préceptes aux forces de
leurs élèves ; la raifon & l'éducation fe perfectionneroient
davantage . Tous , je le fuppofe , ont
de bonnes intentions & ne cherchent qu'à faire
briller un enfant . Leur zéle eft louable , mais à
pure perte. Il est évident qu'ils commencent l'édu
Eation par où ils devroient la finir ; dès qu'un
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
enfant commence à lire , les rudimens de la lan
gue latine font les premiers livres qu'on lui met
entre les mains ; c'eft une régle établie par l'ufage ,
&ce livre tout inutile qu'il eftàcetâge, a toujours eu
l'honneur de la préférence ; on ne s'avife gueres de
luidifputer fa poffeffion ; je ne prétends pas nonplus
la lui difputer toute entière , mais en partie ; &je
crois qu'on gagneroit bien du tems fi l'on s'en
tenoit à faire décliner & conjuguer feulement.
Ce que l'enfant ne comprendroit pas pourroit bien
lui être expliqué par des exemples fenfibles
& familiers : mais paffer brufquement & fans
préparation à des traductions informes de latin
en françois & de françois en latin dans une profonde
ignorance d'une infinité de connoiffances
curieufes & indifpenfables pour l'intelligence de
la langue latine , c'eft préfenter les ténébres pour
la lumiere , c'eft enfeigner laborieufement l'ignorance,
c'eft fermer les voies fimples & naturelles
de l'éducation . Que de peines ! que de difficultés
pour mettre en pratique les régles obfcures de la
fyntaxe ; les thêmes comme les verfions ne font
qu'un amas de mots impropres & de folécifmes
qui cependant ont coûté bien des recherches dans
un dictionnaire. On corrige les fautes fans les faire
fentir ; puis on diete un latin façonné qui pour
être expliqué n'en eft pas moins inintelligible .
D'ailleurs commencer par la compofition , c'eft
aller contre l'ordre naturel ; la compofition des
thêmes ne doit être qu'une imitation des façons
de parler des Auteurs latins , & toute imitation
doit fuivre fon original.
Il s'en trouve qui avouent de bonne foi que la
traduction du latin en françois eft un exercice plus
maturel & plus utile pour les commençans. Ce
OCTOBRE. 1769. 155
n'eft point lever la difficulté , c'eft quitter .
une route égarée , mais ce n'eft pas prendre la
véritable ; car quel embarras pour un enfant qui
ne fçait faire ni conftruction , ni choifir dans fon
dictionnaire la vraie fignification de la plupart
des mots qui varient fous différens rapports ; fon
auteur n'eft pour lui qu'un tiffu d'énigmes & fes
efforts n'annoncent qu'un travail inutile & l'ignorance
de certaines connoiflances qui auroient dû.
précéder cette opération .
Comment un enfant pourroit- il entendre une
langue que les maîtres mêmes n'entendent qu'avec
le fecours de plufieurs autres fciences . Les poëtes
& les hiftoriens fourniflent ordinairement le fujer
& la matiere de l'explication ; on ne fauroit difconvenir
que cette carriere devient extrêmement
difficile fans les principes de la géographie & la
mythologie ; il y a donc de l'injuftice d'obliger
un enfant à développer les fens d'un auteur toujours
enveloppé de myfteres impénétrables , fans
le fecours des fciences queje viens d'indiquer.
Je ne prétends pas ici m'ériger en cenfeur ; je n'ai
ni affez de capacité , ni aflez de présomption pour
vouloir corriger le genre humain : qu'il me foit
cependant permis de demander à ceux qui ont tang
de déférence pour les anciens , pourquoi ils les
abandonnent lorsqu'il s'agit de l'éducation ? Les
Perfes & les Lacédémoniens ne nous fourniffentils
pas des moyens de la perfectionner ; ils n'avoient
pas d'autres objets que nous . Tous leurs
préceptes ne tendoient qu'à former de bons
citoyens par la pratique des vertus morales . Nous
n'avons qu'à les fuivre dans leurs écoles publiques
& voir l'objet de leurs exercices .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Les Romains , ces maîtres du monde , dignes
objets de notre admiration & notre modele dans les
vertus militaires & civiles , commençoient-ils l'édu
cation par l'étude de la langue grecque qui étoit
à leur égard ce que la langue latine eft par rapport
à nous.On ne voit pas qu'ils ayent envisagé cette
langue comme le fondement de leur éducation :
leur langue maternelle fut toujours l'objet de
leurs premiers travaux ; ils ne pafloient à d'autre
exercice qu'après en avoir appris les principes &
les beautés. Voilà fur quel fondement ils afluroient
le fuccès de leur éducation , & ce n'eft pas
fans railon ; les avantages qu'ils en retiroient
font affez confidérables & je ne fçai pourquoi on
ne les a pas imités jufqu'à préfent ?
Pour ne pas fortir des bornes d'un effai , n'ayant
pour objet que d'indiquer les moyens de bonne
éducation ; qu'on me permette ici une réflexion
que me fournit l'expérience : on gagneroit beaucoup
à ouvrir la carrière de l'éducation par les
principes de la langue maternelle . A envifager les
deux langues du côté des principes , les rapports
font fenfibles & infinis .
Ces grands maîtres ne bornoient pas là leurs
premiers exercices. Ils trouvoient dans leur propre
fonds de quoi occuper les jeunes Romains. La
forme du gouvernement , leurs intérêts avec les
autres peuples , leur politique , leur commerce ,
leurs loix , leur religion , la guerre enfin faifoient
la matiere & le fujer de leurs leçons . Ce font ces
connoiffances qui ont formé ces grands capitarnes
, ces magiftrats éclairés , ces habiles politi
ques , & ces fiers ambaſſadeurs qui faifoient trem
bler les plus grands princes jufques fur leurs
thrônes,
OCTOBRE. 1769. 157
Voilà aufli quels devroient être les premiers
exercices de notre éducation . Il ne nous importe
pas moins d'avoir ces connoiffances . Nous fommes
tous nés pour fervir , chacun dans notre état ,
notre patrie. On pourroit enfuite , à l'exemple
des anciens Romains , paffer à la connoiffance des
langues mortes ; mais il faut toujours auparavant
préparer un enfant aux régles qu'on veut lui donner
, lui faire connoître l'ordre & la liaison des
principes , & lui infpirer d'avance ceux dont les
autres dépendent & qu'ils fuppofent. Ce n'eft pas
pour l'ordinaire , dit un maître de l'art , la capacité
naturelle qui manque aux jeunes gens : c'eſt
la méthode de là naiffent ces dégoûts dangereux
qui fouvent ont fait abandonner l'étude à ceuxmêmes
qui avoient les meilleures difpofitions , &
cela n'eft pas furprenant. Plus un enfant a de difpofition
, plus il eft rebuté de ne rien comprendre.
L'inexpérience lui cache le défaut de méthode , il
Le décourage & croit manquer de lumiere , parce
qu'il n'apperçoit que des ténèbres.
On pourroit donc employer utilement les premieres
années de l'éducation , à donner aux jeunes
gens les connoiffances générales par les fecours
de la géographie , de l'hiftoire & de la mythologie.
Ces principes pourroient encore être utilement
accompagnés d'une idée générale du gouvernement
, du commerce , de la religion , de la
politique , des principaux états , fur- tout de l'Europe
, de quelques traits choisis de l'hiftoire & de
la fable amenés naturellement , & des époques les
plus remarquables de la chronologie , fans ou-
Blier de faire voir fur des cartes géographiques.,
les états dont on veut donner une idée. La mytho
logie , la doctrine chrétienne, en un mot tous les
158 MERCURE DE FRANCE.
principes généraux qui peuvent faciliter Fintelli
gence des fciences qu'on doit leur enfeigner dans
la fuite , doivent être folidement établis , parce
que c'eft au fenfible de ces (ciences , qu'il faut d'abord
appliquer l'enfant , & c'eft là ce qui doit
fervir à exercer fa mémoire. On connoît aflez
l'avantage des leçons préfentes fur des cartes .
Cette méthode eft d'un grand fecours & doit être
d'autant plus fuivie qu'elle eft plus conforme à
l'inclination de l'enfance. La leçon ainfi abregée ,
ne caufe ni l'ennui , ni le découragement inféparables
du travail ; tant il eft vrai que ce qui n'a pas
un air d'étude est toujours für de plaire, & l'efprit,
dans tous les âges , eft toujours avide de nouveautés.
Tout le monde convient de l'utilité de ce fyftê→
me ; mais perfonne n'en veut avouer la néceffité .
Les uns , effrayés de la nouveauté , ou entêtés du
préjugé , n'ofent rifquer le plus léger examen, pas.
même le moindre eflai ; d'autres plus raifonnables
, mais auffi condamnables , conviennent bien
qu'il y a beaucoup à rectifier dans la méthode or
dinaire ; mais ils craignent de violer le reſpect dû
aux anciens , en abandonnant la route dans la
quelle ils les ont précédés.
J'avoue qu'on ne fauroit trop fe tenir en garde
contre cette foule de novateurs , dont les principes
n'ont de mérite que la nouveauté , & qui fe
trouvent prefque toujours détruits par l'expérien
ce ; mais il faut leur tenir compte d'avoir cherché
& propofé des moyens qu'ils ont cru propres à perfectionner
l'éducation.
Ce que je viens de propofer ne convient pas
moins à l'éducation publique ; il n'y auroit pref
que rien à changer dans l'Univerfité de Paris.
OCTOBRE . 1769. 189.
Les exercices & la fagefle de fes réglemens fort.
honneur à la raifon il y auroit trop de dan
ger à les abandonner entierement. Les élèves
qu'elle a formés & les grands hommes qui en
ont été & la gloire & le foutien , lui affurent
pour toujours l'honneur de la bonne éducation
mais ne pourroit- on pas , fans déranger fes
exercices , procurer à la jeuneffe confiée à fes foins
quelqu'utile foulagement dans l'étude . Oui , j'ofe
le dire , & ceux qui préfident à fes exercices le fenrent
affez pour ne nie pas défavouer.
Si MM. les profeffeurs trouvoient dans leurs
écoliers une certaine connoiflance de la géogra
phie , de l'hiftoire & de la mythologie , & fi cette
étude ne coûtoit que quelques inftans deftinés aux
exercices ordinaires ; quelle joie ! quelle fatisfaction
pour ces maîtres zélés , de voir ces jeunes
plantes s'embellir chaque jour entre leurs mains
Il en résulteroit des avantages conſidérables .
1º. Les traductions feroient beaucoup moins
vicieufes.
2º. Les explications plus faciles pour les écoliers
, & moins pénibles pour les profefleurs.
30. Les exercices publics feroient honneur aux
maîtres & aux élèves .
4°. Enfin les jeunes gens fortiroient du collége
beaucoup plus formés , & ne fe trouveroient pasfi
étrangers dans la fociété.
Mais quel tems de la journée donner à ces exer
cices ? On en eft fi avare dans les colleges , qu'il
ne paroît pas trop poffible de trouver des inftants
qui ne foient utilement remplis . Il ne faudroit que
retrancher quelques petits exercices qui , quoique
bons en eux - mêmes , pourroient certainement
160 MERCURE DE FRANCE.
être fupprimés, au moins en partie , fans s'éloigner
du but que le propofe l'Univerfité . Ses travaux
n'eurent jamais d'autre objet que de rendre par la
connoiffance des langues mortes , les jeunes gens
vertueux & bons citoyens. C'eft auffi pour entrer
dans les vues que je propofe ces petits exercices.
L'étude de la langue latine n'aura rien à craindre
de cette nouveauté. La géographie , l'hiſtoire &
la mythologie , loin d'en retarder le progrès ,
doivent au contraire l'aider & en être aidées ,puifque
ces fciences lui fervent comme d'interprétes.
MM. les profeffeurs fentent eux - mêmes qu'il
n'y a que ces connoiffances qui ayent appłani les
difficultés qui les ont arrêtés ; il feroit donc nécellaire
d'établir tous les jours , ou au moins les
jours de congé , une conférence fur les fciences`
dont je viens de parler. Cet exercice , au lieu de
détourner les écoliers de leur application aux étu
des ordinaires , les porteroit par curiofité à étudier
avec plus d'ardeur.
Mais concluons par une réflexion fur les défauts
dont on accufè les jeunes gens. Les maîtres
le retranchent ordmairement fur l'indocilité &
fur le défaut de difpofitions. Double invention
de l'ignorance & de la négligence . La conduite
des parens & des maîtres préfente mieux le principe
du défordre. L'indocilité de l'enfance eft de
deux fortes . L'une formelle & l'autre matérielle.
La molle complaifance des parens pour leurs enfans
& le défaut de confiance aux maîtres font
naître la premiere : l'impatience & la mauvaiſe
humeur de la part des maîtres ne donnent que
trop fouvent lieu à la feconde ; enfin le peu de
fuccès dans l'éducation ne vient pas pour Fordr
maire du défaut de difpofitions . Les préceptes des
OCTOBRE. 1769. 161
maîtres trop multipliés , & prefque toujours audeffus
de la portée des enfans , en font la caufe
& le principe ; d'où il eft aifé de conclure que les
maîtres & les parens doivent prefque toujours
´s'imputer le mal d'une mauvaife éducation.
ParM. Buy de Mornas , géographe
du Roi & des Enfans de France.
ACADEMIE.
I.
Befançon.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Letres
& Arts de Befançon , après avoir
affifté le 24 Août à une meffe , fuivie
du Panégyrique de S. Louis , prononcé
par M. l'Abbé Guillemin l'aîné ,
tint l'après - midi une féance publique
pour la diftribution des prix .
Celui d'éloquence fut déféré à M.
l'abbé Duprey , profeffeur de réthorique
au Collège à Befançon . L'acceffit à M.
l'abbé Dégrainville du Havre.
Le prix d'histoire à M. Perreciot ,
maire de Beaune , auteur d'un mémoire
confidérable fur l'hiftoire de Beaune ,
& de plufieurs autres villes de la province
162 MERCURE DE FRANCE.
de Franche- Comté. L'acceffit à M. Miroudot
, ancien maire de Vefoul , auteur
d'une defcription topographique & hiftorique
des principaux bourgs , abbayes
& feigneuries du bailliage de Vefoul .
L'Académie diftribuera le 24 Août
trois prix différens .
Le premier fondé par feu M. le duc
' de Tallard , eſt deſtiné pour l'éloquence;
il confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 liv . Le fujet du difcours
fera :l'éloge de Jean de Vienne , amiral de
France.
Le difcours doit être d'environ une
demi - heure de lecture.
Le fecond prix , également fondé par
feu M. le duc de Tallard , eſt deſtiné à
une differtation littéraire , il confifte en
une médaille d'or de la valeur de 250 liv.
L'Académie continuera de le donnet:
Au meilleur mémoirefur l'hiftoire d'une
des villes ou abbayes du Comté de Bourgogne.
Il fera de trois quarts d'heure de lecture
, fans y comprendre les preuves.
Les auteurs qui auront à faire quelques
digreffions de certaine étendue , font
invités à les renvoyer au chapitre des
preuves ; & ceux qui citeront des charOCTOBRE
. 1769. 163
tres non encore imprimées , ou quelques
monumens inconnus du moyen âge , font
priés de les tranfcrire , & d'indiquer le
dépôt où ils fe trouvent , pour mettre
l'Académie à portée de mieux apprécier
les preuves qui en réfulteront.
Le troifiéme prix , fondé par la ville
de Befançon , eft deftiné pour les arts ; il
confifte en une medaille d'or de la valeur
de 200 liv. L'Académie propofe pour
fajet :
Peut-on rendre le Doubs navigable , &
former un canal de communication de
cette riviere au Rhin ? Quels en feroient
les avantages , les inconvéniens & les
moyens ?
Ceux qui préfenteront des mémoires
fur ce fujet , font avertis d'y ajouter des
plans & devis , pour que l'Académie
puiffe juger de la poffibilité des projets ,
& combiner l'utilité avec la dépenfe .
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence , à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté , qui
contiendra leur nom & leur adreffe ; &
ceux qui fe feront connoître feront exclus
du concours.
164 MERCURE DE FRANCE.
de port,
Les ouvrages feront adreffés , francs
à M. Droz , confeiller au Parlement
, fecrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1770.
Les mémoires les plus conûdérables
fur les embelliffemens de Befançon n'ayant
été remis au concours qu'après le délai
fixé dans les programmes , l'Académie a
jugé à propos de furfeoir la diftribution
du prix des arts de 1769 jufqu'au mois
d'avril 1770 , tems auquel elle tiendra
une affemblée publique ; & il fera permis
de préfenter , avant le premier Février
prochain , de nouveaux mémoires
fur le même fujet , ou de joindre des
fupplémens à ceux qui ont déjà été envoyés.
I I.
Aemblée publique de l'Académie des
Sciences Belles Lettres & Arts ,
d'Amiens.
>
·
Cette féance tenue le 25 Août , fut
ouverte par M. Petyft , avocat du Roi
& maire de la ville , dont le difcours
avoit pour fujer : l'amour de la patrie.
M. d'Ermery , docteur en médecine ,
}
OCTOBRE. 1769. 165
lut des réflexions fur le phyficien Rohault,
né à Amiens.
M. Buquet , procureur du Roi à Beauvais
, donna la fuite de fes mémoires
fur l'hiftoire du Beauvoifis.
M. Marteau , docteur en médecine
qui le même jour remporta le prix de
l'Académie de Bordeaux , lut la préface
d'un ouvrage fur les eaux minérales.
M. Vallier , colonel d'infanterie , fit
en vers l'éloge de M. de Chevert , lieutenant
général des armées du Roi .
M. Greffet , de
l'Académie Françoiſe,
termina la féance par la lecture d'une
épitre en vers à M. de Monregard , Intendant
des poftes , en lui envoyant un
pâté de canards.
L'Académie a donné le prix de poëfie ,
dont le fujet étoit : les
avantages de l'adverfité
, à la piéce qui a pour devife :
ab ipfo ducit opes
animumque ferro
Horat. & dont l'auteur eft M. l'abbé
Talbert ,
chanoine de l'égliſe
métropolitaine
de
Befançon .
Les deux piéces qui ont le plus approché
de l'ouvrage
couronné , font de M,
Maillart du Pont de Metz ,
d'Amiens ,
maître ès- arts en l'Univerfité de Paris.
166 MERCURE DE FRANCE.
On avoit propofé pour fujet d'un autre
prix :
Les moyens de rendre le port de Saint
Valery, plus commode ou plus für? Ou
les moyens d'en faire un autre au Bourg
d'Auz , ou dans quelqu'autre endroit intermédiaire
de la côte , toujours avec communication
à la Somme ?
Le prix a été réfervé : mais comme ce
fujet eft le plus grand peut- être , & certainement
le plus utile pour la province ,
l'Académie efpérant enfin obtenir quelque
ouvrage qui rempliffe fes vues , propofe
encore le même fujet pour l'année
1770.
Le prix fera deux médailles d'or , valant
chacune , 300 liv. & 600 liv . par
foufcription de quelques Négocians zelés
pour le bien public .
Pour fujet d'un autre prix qui fera une
médaille d'or de la valeur de 300 liv.
L'influence des moeurs fur la fanté ?
De quelles maladies anciennes elles nous
ont délivrés? Quelles maladies nouvelles
elles nous ont données ?
Et pour fujet d'un autre prix de pareille
valeur :
La defcription de la fiévre miliaire , fes
OCTOBRE. 1769. 167
Jymptômes , Jes périodes , jes fignes diagnoftics
&prognoftics ? Son levain morbifique
eft - il inflammatoire ou putride ?
L'éruption eft elle une crife , une dépuration
de la maffe du fang , ou un symptôme
factice? Quelle doit être la méthode cura.
tive ? doit-on attendre , préparer , favori .
fer l'éruption , ou la prévenir , & par quels
moyens? Quellesfont les maladies ou les
indifpofitions que la miliaire laiffe après
elle , & quels font les moyens de les prévenir
ou de les guérir?
L'Académie avertit qu'elle ne donnera
fes attentions qu'à un mémoire fondé
fur l'obfervation clinique : la propofition
de ce fujet fera plus détaillée dans
le Journal de médecine .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
1 Juillet 1770 ; ils feront affranchis
de port , & adreffés à M. Baron ,
Secrétaire de l'Académie , à Amiens .
Le prix de l'Ecole de Botanique , tenue
par l'un des Académiciens , a été donné
à M. Tavenet , employé dans l'Ecole
Vétérinaire , de la compagnie de Luxembourg
,
2
168 MERCURE DE FRANCE.
I I I.
Ecole Vétérinaire.
Le 26 Septembre dernier , un noɑveau
concours qui eut lieu à l'Ecole Royale
Vétérinaire de Paris , engagea M.
Bertin , Miniftre & Secrétaire d'état , à
s'y rendre. L'objet de ce concours fut ,
1º. La confidération des belles proportions
du cheval ; 2 ° . la recherche des raifons
& de la néceffité de ces proportions;
3 °. l'étude de la jufteffe de l'aplomb & de
la direction de fes membres ; 4° . l'examen
du méchanifme de fa conforma
tion, en ce qui concerne la faculté qu'il a
de fe tranfporter d'un lieu à un autre , &
des moyens employés pour le folliciter
à des allûres plus ou moins promptes &
plus ou moins tardives , fans exiger de fa
volonté une contention continuelle pour
leur exécution ; 5 °. l'établiffement des
principes fur la maniere la plus fûre d'en
confidérer l'action & de juger , par fes
différens mouvemens , de fes qualités &
de fa nature , & c .
Neuf Elèves fe montrèrent fi bien
inftruits , que l'on fut dans le plus grand
embarras fur le choix de ceux à qui le
prix
OCTOBRE. 1769. 169
prix feroit adjugé . On fe décida en faveur
des nommés Tribout , de la province
de Lorraine , Aubert , de celle de
Champagne , Geryy , de celle de Bourbonnois
, & Tilleüil , élève entretenu par
M. le Prince de Monaco ; le fort l'adjugea
au fieur Gervy .
On ne donna aucun acceffit , par la
difficulté de juger de celui qui le méritoit
le mieux ; ou plutôt on l'accorda aux
cinq autres qui font les nommés Ardouin ,
de la généralité d'Aix , Villaut & Milan ,
cavaliers au régiment Royal , Thorel
carabinier , & Habert , de la généralité
de Bourges.
Cette école dont l'inftitution a préfenté
les plus grands avantages , bien loin.
de démentir les efpérances qu'on en
avoit conçues , annonce toujours de plus
en plus fon utilité , foit par le fuccès des
Elèves dans le traitement des maladies
épifootiques dans différentes provinces,
foit par une confiance qui l'honore , puifqu'elle
eft ouverte aujourd'hui à des
Élèves de chaque régiment , & qu'elle
s'occupe de leur inftruction .
11. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPER A.
Le premier Octobre on joignit à l'acte
E
de la Provençale , dont les ballets font le
fuccès , ceux d'Erigone & de Pfyché , tirés
des fêtes de Paphos , données pour la
premiere fois en 1758. Les fujets de ces
deux poëmes font trop connus , & le dernier
fur-tout a été remis trop fouvent &
avec trop de fuccès pour avoir befoin de
le replacer fous les yeux du Public. Le
premier , dans lequel M. Durand & Mlle
Rofalie ont rempli les rôles de Bacchus
& d'Erigone , a paru faire plaifir . M. Veftris
, M. Gardel , Mlle Guimard & Mile
Heynel y ont reçu les applaudiffemens
que méritent leurs talens dans le ballet
qui eft de M. Lany ; mais les tranfports
ont été portés au plus haut degré , & cependant
n'ont exprimé qu'imparfaitement
le plaifir qu'a fait éprouver Mlle
Arnoult dans le rôle de Plyché. Quelle
douleur noble , quel intérêt preffant ,
quelles graces touchantes accompagnent
cette actrice inimitable ! Chaque fpectaOCTOBRE
. 1769. 171
teur partage les allarmes qu'elle inſpire à
l'Amour. Mlle Rofalie qui paroît li juf- G
tement en poffeffion de ce rôle y met
cette féduction invincible qui fait triompher
ce dieu & l'actrice charmante qui
le repréfente. M. Gelin rend le rôle de
Tifiphone avec toute la force Sz la terreur
qu'il eft capable de mettre dans ces fortes
de caracteres , & nous ne pouvons que
répéter les éloges que nous avons déjà
donnés à Miles Heynel & Alelin , qui
ne les méritent pas moins dans ce ballet
qui eft de M. Veſtris .
Le poëme d'Erigone eft de feu la Bruere
, mais il eft bien loin de celui de Dardanus
du même auteur ; la mufique eft
de M. Mondonville , ainfi que celle de
Pſyché , dont la force & l'énergie ont depuis
long -tems confacré la réparation!
On lui attribue même le poëme de ce
dernier acte , mais fans prétendre lui en
enlever la gloire , on croit y reconnoître
des traits qui décelent un académicien
dont le ftyle facile & fpirituel plaît depuis
trop long - tems pour n'être
connu .
pas re-
La Dlle la Neuville , femme du Sr la
Neuville , qui vient de finir fes débuts à
la comédie françoife , a commencé les
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fiens fur le théâtre de l'opéra par une loure
qui a été ajoutée dans l'acte d'Anacréon
. Cette danfeufe paroît avoir reçu
de bonnes leçons , & nous l'invitons à
continuer d'en profiter. Mlle Châteauneuf,
née dans la terre dont elle porte le
nom & qui appartient à Mgr le comte de
St Florentin , doit à la protection que ce
miniftre accorde aux arts , les talens dont
elle a donné l'effai dans le rôle de Florine
de la Provençale . Quoique la timidité
naturelle aux débutans ait beaucoup altéré
fa voix , on n'en a pas moins applaudi
à l'intelligence qu'elle montre pour la
fcène . Elle a le maintien noble , la taille
& la figure théâtrales , & les efpérances
qu'elle donne méritent les encouragemens
qu'elle a reçus,
COMÉDIE FRANÇOISE.
ONN a donné fur ce théâtre , le 25 Septembre
, la premiere repréfentation de la
reprife du Faux Savant , comédie en trois
actes ; par M. Duvaure , ancien officier
de cavalerie . Cette piéce avoit été jouée
avec quelque fuccès en Août 1749. Le
OCTOBRE. 1769. 173
caractere du faux Savant eft faiblement
deffiné . L'auteur n'a crayonné en effet
qu'un pédant imbécille & ridiculement
impertinent ; mais il y a un rôle charmant
de Timantoni , maître de langue italienqui
eft l'intrigant & le meffager d'amour
de la piéce. Ce rôle eft parfaitement
joué par M. Préville , qui rend d'une
maniere fort comique l'accent , l'air & le
gefte italien . Il y a auffi dans cette piéce
une bonne fcène de tableau , où fous le
prétexte d'expliquer une allégorie de l'Hymen
& de l'Amour , peinte par Lucile ,
Lifidor fon amant , déguifé en précepteur ,
lui fait , en préfence du pere , la déclaration
de fa paffion . Le rôle de foubrette ,
déguifée en comteffe pour tromper le faux
Savant , eft d'un comique gai & très bien
rendu par Mde Belcourt. Mde Préville ,
M. Auger , M. Bonneval & M. Dalainville
ont auffi obtenu les applaudiffemens
dûs à leurs talens .
Les Curieux de Compiegne , autre piéce
que les circonstances du camp de Compiegne
ont fait remettre fur la fcène , a
été revue avec plaifir . On y trouve le comique
, la gaïeté & le ftyle vif & plaifant
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
de Dancourt . Cette comédie préfente
avec affez de vérité la ridicule curiofité
des bourgeois qui abandonnent leurs affaires
pour aller être maltraités dans un
camp . Il y a des fcènes fort plaifantes ,
entr'autres celle où une intrigante trouve
le moyen de déclarer à une jeune fille les
fentimens de fon amant , & de recevoir
fa réponse en paroiffant donner des éloges
à fa vertu en préfence même de fa
mere qui palle pour très - févére . Cette
fcène eft jouée avec beaucoup de fineſſe
par Miles Lufi & Doligni. Les rôles de
Badauds font rendus dans la derniere vé.
rité par MM. Bouret & Bonneval ; & la
ridicule bourgeoife eft repréfentée au naturel
& avec gaieté par Mde Belcourt.
Cette comédie eft terminée par un joli
ballet de la compofition de M. Deshaies ;
les foldats y font parfaitement l'exercice,
& font commandés par un jeune danfeur
qui montre beaucoup d'intelligence & de
précifion .
Ces pièces ont fait d'autant plus de
plaifir qu'elles ramenent la gaïeté fur ce
théâtre. Leur fuccès doivent engager les
Comédiens à recourir quelquefois à leur
riche répertoire comique.
OCTOBR E. 1769. 175
Le 30 Septembre les Comédiens François
ont donné la premiere repréfentation
d'Hamlet , tragédie tirée de Shakeſpear ,
mais fort différente de l'original anglois.
On ignore communément que ce Shakefpéar,
que l'on regarde comme un génie
très-inventeur , a pris chez les Italiens fes
fujets les plus tragiques & les plus intéreflans.
Hamlet & Romée , entr'autres ,
font tirés des hiftoires tragiques de Bandello
. Les Italiens ont toujours eu beaucoup
d'imagination , & les Anglois qui
affectent de nous en refufer , en ont beaucoup
moins que nous .
Le fujet d'Hamlet eft fi généralement
connu que ce n'eft pas la peine de le rapporter
ici. Nous nous propofons de donner
un extrait détaillé de l'ouvrage , lorfqu'il
fera imprimé. Il nous fuffit de dire
qu'il a été en général favorablement accueilli
, qu'on a paru y trouver des beautés
tragiques & des morceaux bien écrits
qui ont foutenu l'attention du fpectateur
malgré le défaut d'action , où l'auteur n'eft
peut être tombé qu'en voulant éviter l'extrêmité
contraire , c'eft à dire la complication
d'intérêts & d'événemens qui eft
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
un des grands défauts de l'ouvrage anglois.
Le Public a demandé l'auteur (M.
Duffis ) & il a paru fur le théâtre.
COMÉDIE ITALIENNE .
LE 20 Septembre , les Comédiens Italiens
ont donné pour la premiere fois le
Tableau parlant , piéce en un acte , tenant
le milieu entre la comédie & la parade , &
qui a beaucoup réuffi .
Callandre , tuteur d'Ifabelle , eft amoureux
de fa pupille , qui fe réfoud à l'époufer
par le confeil de Colombine fa
fuivante , malgré l'amour qu'elle a pour
Léandre ; mais les abfens ont tort , & fon
amant eft parti pour la Cayenne. Caffandre
, toutefois fe méfie d'un fi prompt
changement , & feignant un voyage, il fe
cache dans un cabinet , d'où il peut tout
obferver. Pierrot , valet de Léandre , arrive
, il reconnoît Colombine dont il étoit
amoureux avant fon départ ; lui apprend
le retour de fon maître qui eft le neven
de Caffandre , & eft inftruit à fon tour par
Colombine des projets du vieillard . Après
avoir renouvellé leurs anciennes amours,
OCTOBRE. 1769. 177
ils promettent de favoriter celles de leurs
maîtres qui fe pardonnent de bonne grace
leurs petites infidélités réciproques ; on
profite de l'abfence du vieillard ; on ne
fonge qu'à bien s'amufer , & l'on ſe prépare
à faire un repas agréable . Callandre ,
qui rentre furtivement , eft bien étonné
de trouver une table dreffée pour quatre
couverts. Après avoir cherché par - tout
où fe cacher , il imagine de fe placer derriere
fon portrait ; après avoir découpé fa
figure il paffe fa tête à travers le tableau ,
& fubftitue l'original à la copie..Les amans
qui reviennent, fe mettent à table, & Caffandre
ainfi placé fe mêlant à leur converfation
par fes àparte, rend la fituation
très - plaifante . Pour s'égayer davantage ,
Léandre engage Ifabelle d'aller déclarer
l'amour qu'elle a pour lui au portrait du
bonhomme Caffandre. Cette idée folle
eft exécutée , & Caffandre , en fe faifant
connoître tout- à- coup , change la joie en
allarmes , mais elles durent peu ; il les
unit pour fe venger & les punir.
Cette piéce a beaucoup de rapport avec
la Tête à perruque qui eft inférée dans le
théâtre de M. C... Mais elle paroît plus
immédiatement tirée d'une anecdote
que l'on trouve dans la vie des peintres.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Ranc , ennuyé de voir que de prétendus
connoiffeurs trouvoient toujours quelque
chofe à redire à fes portraits , imagina
d'avoir recours à la même rufe dont fe
fert le pere Caffandre , & attendit ainfi
les jugemens qui ne lui furent pas plus.
favorables ; les yeux étoient plus grands ,
la bouche plus petite , le coloris étoit outré
, la figure n'étoit point enfemble , enfin
il n'avoit qu'une fauffe reſemblance . . .
Vous en avez menti , dit- il aux critiques ,
car c'eft moi- même.
De quelqu'endroit que M. Anféaumeait
tiré fon fujer , il l'a traité d'une maniere
très plaifante , fans fe permettre
rien qui bleffe le bon goût , qui n'eft que
trop fouvent outragé dans ces fortes d'ouvrages.
Quelques perfonnes même ſe ſont
avifées de lui reprocher d'avoir écrit ſa
pièce d'un ton trop élevé ; cette tracafferie
porte à faux , le ſtyle n'eft point noble ;
il est familier & fpirituel , & l'auteur a
bien fenti que lorfque la bonne compagnie
fe livre à la plaifanterie , elle le doir
faire fans baffeffe . Son projet a été de
rappeller la gaieté fur un théâtre qui lui
eft confacré , & dont elle est peut - être
trop fouvent bannie . Ce n'eft pas que
nous voulions en exclure les fcènes noOCTOBRE.
1769. 179
fe
bles & pathétiques ; tous les genres font
bons , mais il faut qu'ils foient variés . Il
faut avoir bien de l'humeur pour
plaindre de ce qu'un auteur a lçu faire
entrer dans fon fujet des détails tels que
celui- ci , le feul que nous cirerons , pour
donner une idée du ftyle.
La nature a fur nous une force invincible ,
Elle indique à nos coeurs tout ce qui nous convient
Par un charme qui nous attire ;
Et fi fur votre compte elle ne nous dit rien ,
C'eſt qu'elle n'a rien à nous dire.
Si le poëte , à travers les applaudiffe .
mens qu'il a ménités , a effuyé quelques
critiques injuftes , le muficien n'a reçu
que des éloges ; que de gaire, de graces &
variété dans fes airs ! M. Gretry femble
créer un genre nouveau pour chaque
nouvelle production , ne s'écartant jamais
du fens de fes paroles , il trouve le moyen
d'ajouter encore à Lur expreffion ; fon
génie abondant & facile fe prête à rout
fans effort , & l'on voir que les compofitions
lui coutent auffi peu de peine
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles procurent de plaifir à les entendre.
Les talens des acteurs n'ont moins
pas
contribué au fuccès de cette pièce ; madame
Trial , dont les progrès font fenfibles
de jour en jour , s'est très bien acquittée
du rôle d'Ifabelle ; dans celui de
Colombine , madame la Ruette a fait
connoître un nouveau talent pour les
foubrettes , qu'elle dialogue avec beaucoup
d'efprit ; & M. Clairval a mis la
plus grande gaieté dans celui du Pierrot ;
les avantages extérieurs que cet acteur a
reçus de la nature , fembloient l'avoir
uniquement deftiné à l'emploi d'amoureux
; mais il eft aifé de voir que fon caractère
le porte aux rôles comiques , &
l'on peut en trouver la preuve dans la
maniere dont il a rendu celui de Mon.
tauciel & celui- ci , dans lequel il ne reçoit
pas moins d'applaudiflemens..
OCTOBRE. 1769. 181
ART S.
GEOGRAPHIE.
Nouveau théâtre de la guerre en Pologne ,
Turquie & Ruffie , par M. ** chevalier
de St Louis , ancien capitaine
d'infanterie au régiment de ** ; fe
vend à Paris chez Croifey , graveur &
marchand d'eftampes & de géogra
phie , quai des Auguftins à la Minerve.
CETTE nouvelle carte eft très- propre à
mettre toutes perfonnes en état de fuivre
les marches des combattans , & de con-
* noître les opérations de guerre annoncées
dans les papiers publics.
GRAVURE.
I.
La Botanique à la portée de tout le monde,
ou expofition des plantes ufuelles , gravées
d'après nature , & d'une maniere
182 MERCURE DE FRANCE.
M. REYNAULT , de l'aca- nouvelle , par
démie de peinture.
Nous avons annoncé il y a quelque
›
tems le profpectus de cette belle & utile
entrepriſe avec les juftes éloges qui
font dus aux talens de cet artifte . Il veut
donner au public une preuve de fon zèle
& de fa docilité à profiter des confeils
des amateurs éclairés en expofant les
cinq eftampes de botanique qu'il doit
délivrer aux foufcripteurs le premier Jan.
vier 1770. Ces eftampes feront exposées
chez le feur Reynault , rùe Croix des
Perits Champs , au magafin de chapeaux
des troupes du Roi , où on pourra les voir
l'après dîné , excepté les dimanches &
fêtes , & dans toute la journée chez LACOMBE
, libraire , rhe Chriftine.
On diftribuera Go planches de botaniques
par an avec leur explication.
On délivrera aux foufcripteurs un
cahier de cinq planches dans les premiers
jours de chaque mois , à compter de Janvier
1770 .
On s'abonnera pour une année. La
foufcriptioneft onverre, jufqu'au premier
de Décembre exclufivement pour l'année
OCTOBRE . 1769. 183
fuivante , & pareillement d'année en année.
On dépofera 12 livres en fe faifant
infcrire , qui feront imputées fur les
deux derniers cahiers de chaque année
pour lesquels il n'y aura rien à payer en
les retirant.
Les foufcripteurs payeront 6 livres en
envoyant chercher leur cahier , & ainfi de
fuite de mois en mois pour les autres
cahiers qui fe fuccéderont.
Ceux qui n'auront pas foufcrit la premiere
année payeront 9 livres au lieu de
6 pour les cahiers déjà diftribués , & ne
jouiront de l'avantage de leur abonnement
qu'un mois après qu'ils fe feront
fait infcrire.
I I.
Tombeau de M. le comte de Caylus , de la
compofition de M. Vafé , gravé par
P. Chenu . A Paris , chez l'auteur , rue
de la Harpe , à côté du paffage des Jacobins
, vis à - vis le café de Condé.
Suivant l'explication qui eft jointe à
l'eftampe , ce tombeau qui eft antique ,
& de porphyre , a paffé du palais Vé184
MERCURE DE FRANCE.
!
rofpi en France , où M. de Caylus en
avoit fait l'acquifition ; il l'a laiffé par
fon teftament à fa paroiffe dans l'intention
qu'il lui fervît de monument fépulcral
. M. le comte de Maurepas , prié
par M. de Caylus , fon ami , d'exécuter
fes dernieres volontés , a fait transférer ce
tombeau à l'églife de St Germain l'Auxerrois
, où MM. les curé & marguilliers
ont eftimé devoir en décorer la chapelle
du grand Confeil ou des Patrons . M. de
Maurepas a choifi le fieur Vallé , fculpteur
du Roi , & deffinateur de l'académie
des infcriptions & belles - lettres , pour
faire les ornemens jugés convenables à la
place que ce morceau d'antiquité devoit
occuper dans une égliſe , & à la mémoire
de fon ami . Ces augmentations confiftent
dans un médaillon de bronze entourré
de deux branches de cyprès tombantes
, & appliquées fur une nappe de
marbre noir , fur laquelle on lit cette
infcription : Hicjacet A. Cl . Ph. de Thubieres
, comes de Caylus , utriufque & litterarum
& artium academiæ focius ; obiit
die VI Septembris A. M. D. CC. LXV.
ætatis fuæ LXXIII. Une lampe à l'antique
, placée fur le farcophage , ajoute à
l'effet lugubre de ce monument , dont la
OCTOBRE. 1769. 185
hauteur eft de 3 pieds 1 pouce 6 lignes ;
la largeur de 3 pieds 3 pouces 9 lignes .
La gravure , avec l'échelle des augmen
tations , porte 14 pouces de haut fur 9
de large.
I I I.
Monfeigneur le Dauphin labourant , eftampe
d'environ 20 pouces de large
fur 16 de haut ; à Paris chez Boizot ,
architecte , rue St Martin , au coin
de la rue de Venife . Prix 6 liv.
Un fait que les agriculteurs citeront
toujours avec joie , & qui eft rapporté
dans un de nos Mercures du mois de
Septembre dernier , a fourni à M. Poulin
de Fleins de fujet de cette eftampe.
Il en a confié le deffein & la gravure à
M. Boizot architecte , qui l'a exécutée
dans la maniere du lavis. Cette eſtampe
a été préfentée à Mgr le Dauphin , par
M. Poulin de Fleins , avec ces quatre
vers mis au bas.
Quel eft donc , ô Cerès , ce nouveau Triptolême?
Quelles mains de ton art eflayent les leçons ?
D'un pere bienfaisant c'eft le plus doux emblême ,
L'image de Louis , l'héritier des Bourbons.
186 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Les Graces , eftampe d'environ 18 pou
ces de haut fur 14 de large ; à Paris ,
chez Pafquier , rue Saint Jacques ,
vis à - vis le college de Louis le grand.
Prix 6 liv .
On fe rappelle d'avoir vu au falon de
1765 ce fujet traité par Carle Vanloo .
C'est d'après l'efquiffe de fon grand tableau
que la nouvelle eftampe a été gravée.
M. Pafquier a mis dans fa gravure
beaucoup de douceur & de pureré.
V.
Le Maître de guitarre & le Retour defiré ;
deux eftampes en pendant d'environ
18 pouces de haut fur 13 de large. A
Paris , chez Duflos , graveur , rue Gallande
, chez M. Faucherau chapelier.
Prix , 4 liv . chacune .
La premiere de ces eftampes repréfente
un muficien Efpagnol , qui apprend à
une jeune demoiſelle à toucher de la
guitarre . La feconde offre la fcène intéreffante
d'un guerrier , qui , chargé des
OCTOBRE. 1769. 187
dépouilles de l'ennemi , vient fe repofer
dans le fein de fa famille . Ces deux eftampes
ont été gravées par C. Duflos
d'après les tableaux de J. E. Schenau , qui
mérite de plus en plus l'eftime des amateurs
, par les études qu'il fait d'après na
ture .
V I.
Loifeau privé & la Colombe chérie, deux
eftampes en pendant , & renfermées
dans un ovale . A Paris , chez Flipart ,
montagne Ste Genevieve , chez M.
Levié , orfévre . Prix 16 fols chacune .
Ces deux eftampes , la premiere d'après
M. Boucher , & la feconde d'après M.
Carefme , ont été gravées d'un burin
agréable , & foigné par M. Flipart le
jeune. La premiere repréfente une fille
aimable & naïve qui s'amufe avec fon
oifeau ; & la feconde , une jeune fille
qui careffe fa colombe avec beaucoup de
tendrefle .
>
188 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. ***
MONSIEUR ,
J'apprends avec plaifir , car j'aime la
mufique , que MM. les Dilettanti , de
Troyes en Champagne , donnent , chaque
femaine , à MM . les gardes du corps
de la compagnie de Bauveau , en quartier
dans leur ville , un concert mêlé de chant
& de fymphonie . Le lieu de la fcène eft
le falon de l'hôtel municipal , où font
déjà placés quatre des buftes d'illuftres
Troyens , dont M. Groley fait les frais ,
que j'exécute en marbre , & qui ont fuccellivement
paru à l'expofition du Lou
vre. Ces buftes accompagnent un magnifique
médaillon , compofé & exécuté
par le célebre Girardon , qui en a auffi
fait préfent à fa patrie , médaillon que
vous connoiffez fans doute par l'eftampe
de Sébastien le Clerc , qui le repréfente
avec tous les accompagnemens,
J'apprends en même tems , avec quelque
douleur , qu'à ces concerts où la muOCTOBRE.
1769. 189
que eft placée dans le quarré que cantonnent
les quatre buftes , les concertans
ont l'attention de les coëffet chacun d'un
chapeau à la cavaliere jeté fur l'oreille ;
ce qui leur donne un air fort drôle , furtout
au P. le Cointe , repréfenté avec
l'habit oratorien .
Or , cette plaifanterie , fi fréquemment
renouvellée , peut & doit agir fur le mar
bre blanc , fufceptible par fa nature de
l'impreffion du fimple tact , & à plus
forte raifon de la pommade dont font
impregnés ces chapeaux , qui n'étant
point faits pour de pareilles têtes , n'y
entrent qu'avec effort,
Ainfi , il en résultera néceffairement
des taches , que les perfonnes qui prennent
ou prendront quelque intérêt à ces
buftes , regarderont comme des effets de
la négligence de l'artifte , foit dans le
choix du marbre , foit dans l'exécution .
Il me fuffit , pour ma juftification , de
leur avoir expofé le fait , qui eft l'objet
de la préfente lettre .
Je la finis en priant MM . les journaliftes
, qui en auront connoiffance par la
voie du Mercure , de fe joindre à vous
pour me donner acte de ma réclamation
190 MERCURE DE FRANCE.
en faveur de monumens qui fembloient
faits pour en impofer par eux - mêmes.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Vaflé , fculpteur du Roi , pro-.
feffeur de l'académie royale de
peinture , & deffinateur de l'académie
royale des infcriptions
& belles-lettres .
SUITE de l'expofition des peintures , fculptures
& gravures de MM. de l'académie
royale dans le falon du Louvre ,
1769.
M. Le Moine , directeur & recteur de
l'académie , n'a point démenti fa grande
réputation par les deux buftes en marbre
qu'il a expofés ; l'un eft le portrait de
Madame la comteffe d'Egmont , l'autre
celui de M. le chancelier de Maupeou
le pere ; ce dernier joint au mérite de la
parfaite reffemblance , un faire gras &
& moëlleux , & des chairs de la plus
grande beauté , cette tête eft pleine de
vie .
OCTOBRE . 1769. 191
Les deux bas- réliets de M. Allegrain ,
compofés chacun d'une figure de femme ,
l'une repréfentant le fommeil , l'autre
l'inftant du reveil , font d'un ftyle trèsnoble.
Le portrait de la feu Reine , repréfentée
par M. Pajou , avec les fymboles de
la piété , de la prudence , de la charité ,
rappelle le fouvenir de cette augufte princeffe
; & l'efquifle du tombeau du roi Staniflas
étoit digne de renfermer les cendres
de ce roi philofophe : ce monarque ,
foutenu & couronné par l'immortalité ,
prêt de defcendre dans la tombe , montre
le génie de la France à la Lorraine défolée.
Une fphére , des livres , des plans &
d'autres attributs figurent le goût de ce
prince pour les fciences & pour les arts .
Les quatre figures qui repréfentent Mars ,
Apollon , la Prudence & la Liberalité que
le même artiſte a placés fur l'avant - corps
du bâtiment neuf du côté du jardin du
Palais royal , étant fous les yeux du public
nous n'en rendrons aucun compte.
M. Caffieri a expofé le modele d'un
grouppe dont la penfée eft que le génie
de la France infpire au Roi le deffein
d'unir les différentes branches de la
maifon de Bourbon & lui préfente le
190 MERCURE DE FRANCE.
>
pacte de famille , le Roi adopte cette entrepriſe
intéreffante & glorieufe ; un autre
Génie affis aux pieds du Roi , tenant
d'une main la corne d'abondance &
de l'autre l'olive & le laurier , montre
que l'alliance de ces auguftes princes
va procurer la paix & la concorde aux nations
foumifes à leur empire. M. Caffieri
eft très- en état d'exécuter cette ingénieufe
allégorie ; cependant on croit
devoir l'avertir que la nobleffe qu'il a
voulu mettre dans la figure du Roi , a
peut-être quelque chofe d'affecté qui l'éloigne
de l'effet qu'il s'eft propofé . On
demande auffi comment l'amour eft fufpendu
au fein de l'efpérance qui le nourrit
cette idée est très- poëtique , mais
elle n'eft pas neuve ; M. Doyen en a déjà
fait un tableau charmant qui fut exposé
au falon il y a quelques années. Le portrait
de M. de la Faye eft très- reffemblant
& fait avec beaucoup d'efprit.
On a trouvé dans les ouvrages de M.
d'Huès un cifeau facile & des graces ,
mais celles qu'il a placées autour de fa
fontaine ont paru d'une proportion trop
petite pour l'enſemble de la compofition.
La figure de réception de M. Mouchy
OCTOBRE. 1769. 193
chy à bien mérité l'honneur qu'elle lui a
obtenu , ainfi que le Milon de M. Dumont.
C'est une belle académie , bien
deffinée & exécutée d'une maniere trèsprecieufe.
La jambe & la cuiffe gauches
font dans la même attitude que celui
de Verfailles , mais il étoit difficile d'éviter
cette rencontre, dans un fujet d'une
feule figure dont on ne peut varier le mouvement
qui , malgré la différence d'expreflion
, retombe nécellairement dans
la même intention ; celle de la tête eft
belle , la force & la vigueur y font par
tout écrites ; mais elle ne peut avoir un
fentiment auffi intéreffant que celui du
Puget , & de M. Falconet , après lefquels
il étoit dangereux de traiter ce fujet.
On a admiré la Juftice & la Prudence
de M. Gois ; ces deux figures exécutées
au couronnement de l'hôtel de M. le
comte de Saint Florentin , font belles ,
nobles & drapées dans un bon genre .
L'esclave de M. Lecomte a beaucoup
de fentiment ; fon repos de la Vierge eft
bien compolé ; fon offrande au Dieu Pan
n'eft pas moins agréable , & fa tête d'après
nature eft traitée dans le goût de l'antique
.
La Bacchante & la Jardiniere Grecque
II. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
de M. Monot ne font pas moins bien
exécutées , que fon Amour décochant des
traits ; les portraits de cet artiſte ont auffi
beaucoup de vérité .
Nous ne devons pas omettre les juftes
éloges qui font dûs à M. Houdon qui a
été agréé dans le tems de l'ouverture du
falon : les ouvrages qu'il a expofés ont attiré
les yeux des vrais connoiffeurs : fon
Saint Jean fait voir que cet artifte connoît
les belles proportions , & qu'il fçait
rendre compte des mufcles & des différentes
parties du corps ; fon petit Luperque
eft une figure charmante ; elle eſt
prife dans un mouvement jufte , c'eſt la
nature faife fur le fait & embellie par
l'exécution .
Les deffeins & les gravures de M. Cochin
deftinés à l'hiftoire de France de M.
le préfident Hénault doivent affurer à cet
artifte une gloire auffi folide que celle
de cet immortel ouvrage ; on ne peut mettre
plus de richeffes & de génie dans les
compofitions , plus de chaleur , plus de
richelles & de vérité dans les expreffions ,
plus de correction & de pureté dans le
deffein un caractere noble & digne de
l'hiftoire , eft fur - tout ce qui diftingue
fes productions de cette foule de vignetOCTOBRE.
1769. 195:
tes , de frontispices , de fleurons deffinés
fans efprit & fans vérité , dont on farcit
tous nos ouvrages modernes ; c'eft dans
l'ouvrage & non pas à la tête que les auteurs
devroient chercher à mettre des
images.
C'est avec regret que l'on voit le ta
lent fupérieur de M. le Bas , employé à
rendre les pitoyables deffeins qui lui ont
été envoyés de la Chine ; nulle entente
des plans , nulle idée de la perfpective
nulle connoiffance du clair obfcur. C'eſt
une chofe bien ridicule qne l'affectation
que l'on a depuis quelques années d'élever
cette nation au delfus de celles de
l'Europe. Que l'on examine fans prévention
, leurs papiers peints , leurs étoffes ,
leurs porcelaines ; le mauvais goût eft le
fceau de tout ce qui vient de ce pays li
vanté ; mais on a entendu dire que les prémiers
du royaume s'appelloient lettrés ,
& l'on a conclu qu'un tel pays étoit la
patrie des lettres & des arts : fi toutefois
on en juge par les échantillons qu'on
en apporte & qui ne font pas certainement
ce qu'il y a de plus mauvais , tous
ces fçavans & ces lettrés font à peu près
des gens de lettres comme beaucoup
qui prennent ce titre & qui n'ont
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
jamais produit & ne produiront jamais
rien .
La petite eftampe de M. Wille repré
fentant le concert de famille d'après le
tableau de Scalken eft plus précieufe que
tous les magots de la Chine : quelle douceur
dans fon burin , quel floux dans fes
étoffes ! jamais on n'a coupé le cuivre plus
facilement que cet artifte étonnant : la
faite de fes oeuvres fera un jour une chofe
bien précieufe.
Nous ne devons pas moins d'éloge au
portrait de M. le prince Galitzin , gravé
par M. Tardieu , de même qu'aux médailles
de M. Roettiers fils : fes deffeins
font d'un effet très net & très- agréable ,
ils rappellent ceux de M. Bouchardor .
M. Lempereur a trouvé le moyen de
conferver la couleur de Rubens dans l'eftampe
intitulée le Jardin d'Amour qu'il
a gravée d'après ce grand maître , & M.
Moitte a mis toute la vérité de M. Greuze
dans les oeufs caffés , tirés du tableau
fi connu de ce peintre de la nature . Le
matin & le foir de M. Mellini , d'après
M. Loutherbourg , offrent le vague de
la campagne , & font auffi d'un très- agréa
ble effet.
La converfation de M. Beauvarlet
OCTOBRE. 1769. 197
> d'après M. Vanloo eft d'une grande
beauté & d'un taille très fpirituelle , on
n'en fera point étonné en voyant les
deffeins de cet habile graveur , dans ceux
qu'il a faits d'après Teniers & M. Boucher
; il a fçu conferver tout l'efprit &
la finele de fes originaux ; malgré le fini
précieux qu'il leur a donné , rien de
froid , rien de fec ne s'y fait remarquer ;
la mariere correcte dont ils font traités ,
lui donnent un grand avantage fur beau.
de fes confreres qui négligent peutêtre
trop la partie la plus effentielle de
leur art , le deifein.
coup
Les médailles & les jettons de M. Dur
vivier font , ainfi que tout ce qui a coutune
de fortir de fon burin , de la plus
grande beauté.
L'eftampe de Licurgue , par M. De
Marteau , mérite tous les éloges qui ont
été donnés au deffein de M. Cochin , d'après
lequel elle eft gravée ; car il en a confervé
toutes les beautés ; elle eft gravée
dans la maniere du crayon rouge , qu'elle
imite , ce qui eft très agréable. Nous parlerons
incellamment de celle au lavis ,
inventée par M. le Prince , dont les détails
font trop confidérables pour trouver
place en ce volume.
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
La continence de Scipion , d'après M.
Lemoine ; les adieux d'Hectot , d'après
M. Reftou ; & le médecin Erafiftrate , qui
découvre l'amour d'Antiochus , d'après
le tableau de M. Colin de Vermont ,
gravés par M. le Vaffeur , prouvent ,
par la maniere facile & noble dont ces
trois eftampes font traitées que
le
burin
de M. le Vaffeur
doit
fe confacrer
à l'hiftoire
, trop
négligée
depuis
quelque
rémps
.
Les ouvrages en tapifferie de M. Cozette
, excitent toujours l'étonnement.
Nous leur devons l'avantage d'une fupériorité
bien décidée dans ce genre fur
toutes les autres nations , & par conféquent
les louanges que méritent ceux
dont les talens font honneur à leur patrie
.
Avant de quitter cet article confacré à
l'éloge des arts , nous ne pouvons nous
difpenfer de parler de ceux que nous
avons justement prodigués à M. Loatherbourg
, & que nous n'avons pas
donnés à fon dernier tableau. Cet artifté
, toujours étonnant , a expofé peu de
jours avant la clôture du falon , une tem .
pête , qui offre l'image la plus effrayante
d'un naufrage : il eft traité d'une maniere
OCTOBRE . 1769. 199
plus grande & plus terrible que tout ce
qu'il a donné jufqu'à préfent ; les figures
infpirent le plus grand intérêt . On y voit
fur- tout un homme qui , malgré les efforts
qu'on fait pour le retenir , veut fe
précipiter dans la mer , à la vue du corps
de fa femme qui flotte fur les vagues :
fon défefpoir fait éprouver la compaffion
la plus tendre. Mais fur le devant du tableau,
àl'afpect des jambes d'unhomme qui
fe noye, & qui ne peuvent appartenir qu'à
un géant ; & malgré l'attendriffement
dont on n'a pu fe défendre à la vue de
cette fcène touchante , on ne fauroit s'empêcher
de fe rappeller ce couplet : Ah !
cachez vos jambes , car on les voit.
Les grandes occupations de quelques .
uns de nos plus célébres artiftes les ont
empêchés d'orner le falon de leurs produc
tions. Telles font le maufolée de Mr le
Dauphin & de Madame la Dauphine ,
qu'exécute M. Conftou ; la chapelle de
Saint Grégoire , dont M. Doyen s'occupe
aux Invalides ; & le plafond de Saint-
Cloud , que M. Pierre vient d'achever ,
& dont nous parlerons dans le prochain
Mercure .
Cet article eft de M. DES BOULMIERS ;
ancien capitaine de cavalerie.
200 MERCURE DE FRANCE .
UN
ANECDOTES.
I
N jeune abbé qui avoit du talent
pour la chaire , demanda un jour à Defpréaux
ce qu'il falloit qu'il fit pour apprendre
à bien prêcher . Il lui confeilla
d'aller entendre le P. Bourdaloue & l'abbé
Cottin. Le jeune abbé furpris de
voir mettre en paralèle l'abbé Cottin &
Bourdaloue , s'écria : mais , Monfieur ,
comment l'entendez - vous , & que puisje
apprendre aux fermons de l'abbé Cot
tin ? Il faut pourtant que vous l'entendiez
, repliqua Defpréaux . Le P. Bourdaloue
vous apprendri ce qu'il faut faire ,
& l'abbé Cottin ce qu'il faut éviter .
I I.
Théophile étant à Saintes eut prife
avec le philofophe Pittard : celui - ci ennuyé
des méprifes & des équivoques du
poëte : Monfieur Théophile , lui dit- il ,
me ſemble que vous avez beaucoup
d'efprit ; c'eft dommage que vous ne fçail
OCTOBRE. 1769. 201
chiez rien . Théophile , fans s'étonner ,
lui répliqua : c'eft qu'on ne peut pas avoir
tout à la fois ; par exemple , Monfieur
Pitrart , vous paroiffez fçavoir beaucoup ,
c'eft dommage que vous n'ayez point
d'efprit
C
I
I I I.
Le comte de Mechatin eut quelques
difcuffions avec une de ces femmes d'intrigues
qui , à l'abri des changemens
de quartier qu'elles font obligées de faire
de tems en tems , le donnent pour femmes
de condition . Le comte , qui étoit
connoiffeur , parloit haut à celle ci , &
ne prétendoit pas en être la dupe. La
Dame de fon côté , le menaça de le
faire jeter par les fenêtres ; apparemment ,
lui tépondit le comte , que vous me prenez
pour un de vos ineubles .
I.V.
Mademoifelle..... difoit que M. de
Ville .... étoit auli honnête que galant, &
que pour toute chofe au monde il ne vou
droit pas perdre une fille . Non , répondit
M. du C.... il aimeroit mieux la
gagner.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
V.
Une Dame qui a le regard rude , fe
trouva dans une compagnie un cava.
lier qui étoit du nombre , demanda à fon
voifin qui elle étoit ; c'eft , répondit- il ,
la marquife de .... à qui le duc de .....
a fait les yeux doux ; ily a , répliqua t - il ,
fort mal réuffi .
LETTRES - PATENTES , ARRÊTS.
LETTRE ETTRES PATENTES du Roi , données à Verfailles
le 9 Octobre 1768 , 1egiftrées en la chambre
des comptes de Rouen le 16 Juin 1769 ; por
tant établiflement d'une commiffion à Caen , pour
juger les contrebandiers.
I I.
Edit du Roi , donné à Compiegne au mois de
Juillet 1769 , regiftré en parlement le 4 Septembre
fuivant ; qui éteint & fupprime le bailliage de
la Ferté- Aleps , & en ordonne la réunion à celui
d'Étampes.
I II.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 28 Juillet
1769 ; qui ordonne , à commencer du premier
OCTOBRE. 1769. 203
Octobre 1769 , l'augmentation du prix marchand
du papier Por filigrané , fourni par le régifleur du
droit fur les cartes , aux cartiers du royaume , en
exécution de l'arrêt du 9 Novembre 1751 .
I V.
Edit du Roi , donné à Compiegne au mois
d'Août 1769 , regiftré en parlement le 31 du même
mois : portant abolition du droit de parcours ,
permiffion de clorre les terres , prés , champs ou
héritages dans le duché de Bar.
V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 10 Août
1769 ; concernant la congrégation de St Maur ,
pour ordonner la remife à la caffe économique
établie par le chapitre général des fommes auxquelles
les monafteres de ladite congrégation ont
été impolés.
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi,du 16 Août 1769;
qui ordonne que les armes blanches étrangeres
payeront , pendant fix années , foixante livres du
cent pefant à toutes les entrées du royaume , &
que celles de la manufacture de Glingental en Alface
, pourront librement circuler par tout le
royaume , jufqu'à la concurrence de douze milliers
pefant .
VII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 19 Août
1769 ; portant réglement fur les demandes on
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
'caflation , en contrariété & en réviſion , qui font
portées eu fon confeil d'état privé.
VIII.
Edit du Roi , donné à Verfailles au mois de
Septembre 1769 , regiftré en parlement le 4 Septembre
; portant attribution aux officiers des bailliages
& ténéchauffées du reflort du parlement de
Paris , de la connoiffance en dernier rellort , des
caufes pures perfonnelles qui n'excéderont pas
quarante livres.
AVIS.
I.
Aux Soufcripteurs du recueil de planches
fur les fciences , arts , métiers , manufactures
, &c à l'occafion de la fixième
livraifon faifant le feptiéme volume A
Paris , chez Briaffon & ie Breton . Avec
approbation &privilége du Roi.
CET avis eft l'avant- dernier , le prochain devant
annoncer aux foufcripteurs , foit en une ,foit
en deux parties , mais en une feule livraiſon , la
fin de toutes les planches qui font fuite à la premiere
édition de l'encyclopédie françoile.
On prévient le petit nombre des foufcripteurs
qui ont négligé , ou qui n'ont pas jugé à propos
de retirer ou le recueil entier des planches ou
OCTOBRE . 1769. 205
quelques volumes féparés . qu'ils courent le rilque
de ne plus être feivis des premieres épreuves;
& que trois mois après la derniere livraiſon , on
ne donnera plus aucun corps complet de ces premieres
épreuves , qu'à raifon de 72 livres le vo-
Jume , & les volumes téparés à raiſon des prix
établis ci - devant .
Le prix de ce volume , compofé de 259
planches , feia donc de
Brochure ,
56 1. 10 f.
10 f.
Total , 58 liv.
I; I.
Le Sr Onfroy , diftillateur ordinaire du Roi ,
rue St Honoré à l'hôtel d'Aligre , donne avis aux
négocians qui peuvent faire des a memeus pour
l'Inde , qu'ayant fourni beaucoup de liqueurs &
d'autres marchandifes de toa commerce à des
officiers de marine de la compagnie des Indes ,
elles te fort vendues , fuivant leur rapport , Frèsavantageufement
dans les établiſſemens européens
; or , le Sr Onfroy allurane qu'il les fourmira
toujours de même , on fera afluré qu'elles
arriveront aux Indes dans le méme état qu'on les
trouve à Paris dans les magafins a un prix railon
nable. Mais pour donner plus de facilité aux
négocians & aux armateurs qui voudront le charger
de leurs ordres , il piendra la moitié de fes
fournitures en bon papier fur Paris à 4 ou 5 ufances
& l'autre moitié à la groffe a 25 pour cent
payable fuivant Fufage ordinaire.
206 MERCURE DE FRANCE.
Ledit Sr Onfroy le charge encore pour la France
, ainfi que pour les pays étrangers , de procurer
des marchandifes de toutes efpéces provenantes
de Paris , fur lesquelles il ne prend qu'une modique
commiffion ; & pour que les perfonnes qui
voudront bien le commettre fachent à quoi s'en
tenir par rapport au prix des marchandiſes dont
elles auront befoin , en lui adreflant les demandes
, il en remplira les prix & les leur renverra . Il
ne pourra y avoir d'excédent que les frais de douane
& autres menus frais qu'on ne peur prévoir.
Quant au payement on lui en fera remife , en lui
donnant des ordres , en bon papier fur Paris à
court terme , ce qui procurera le meilleur marché.
Les lettres qu'on lui écrira feront affranchies.
I I I.
Le Sr Rouffel donne avis au Public qu'il a trouvé
un remède efficace pour les cors des pieds. Un
morceau de toile noire ou de foie , enduit du médicament
dont il s'agit a la vertu d'ô er trèspromptement
la douleur des cors , de les amollir
& de les faire mourir par fucceffion de tems. On en
forme un emplâtre un peu plus large que le mal ,
que l'on enveloppe d'une bandelette après avoir
coupé le cors. Au bout de huit jours on peut lever
ce premier appareil , & remettre un autre emplâtre
pour autant de tems.
Le prix des boëtes à douze mouches eft de 3 1..
Celui des boëres à fix eft de ༡༠ fols.
Le Sr Rouffel donne aufli avis qu'il débite avec
permiffion des bagues , dont la propriété eft de
guérir la goutte. Ces bagues qu'il faut porter au
OCTOBRE. 1769. 207
doit annulaire , guériffent les perfonnes qui ont la
goutte aux pieds & aux mains , & en peu de tems
celles qui en font moyennement attaquées. Quant
à celles qui en font fort affligées , elles doivent les
porter avant ou après l'attaque de la goutte , &
pour lois elle ne revient plus . En les portant toujours
au doigt , elle préfervent d'apoplexie & de
paralyfie Le prix de ces bagues , montées en or ,
eft de 36 liv , & celles en argent , de 24 .
La demeure du Sr Rouffel eft à Paris , rue Jean
de l'Epine , chez le Sr Marin , grenetier , près la
Grève.
I V.
ESSENCE virginale du Sr G. Cattinée ,
ci- devant à Bergues , & préfentement à
Paris , rue St Martin , vis à - vis St Julien
des Ménétriers , chez M. Duchesne ,
marchand mercier , au premier fur le
devant . Son tableau eft fur la porte.
1
Le St Catrinée a feul le privilége de compofer ,
vendre & débiter dans toute l'étendue du royaume
l'Effence Virginale , dont la propriété eft d'adoucir
la peau elle a auffi pour la barbe les avansages
des meilleures favonnettes , fans en avoir
les inconvéniens.
Le prix des bouteilles eft de 24 fols jufqu'à
12 livres.
208 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Petersbourgles Septembre 1769.
( i
DEPUIS
EPUIS quelque tems il ne tranfpire rien de
ce qui le pafle dans nos armées . Avant hier le
comte Pannin prit congé de Sa Majesté Impérialė
pour aller prendre le commandement de l'armée
d'Ukraine à la place du comte de Ronanzow qui
commandera la grande armée .
De Warfovie , le 16 Septembre 1769.
Les nouvelles du 26 Aoit & d'autres Lettres
plus récentes encore marquent que les Turcs
ont de nouveau paflé le Nielter dans plufieurs
endroi s , & qu'ils ont établi deux batteries a Zwaneck
, l'une en-deçà de ce A uve pourro éger
la tête du pont , & l'autre au - delà , que le pince
Gali zin s'étoit oppofé lui même a ke pailage
& qu'on entendoit a Kaminiec une canonade
très - vive en cet endroit la . On a encore appris
qu'un grand nombre de Rulles ont reculé plus
avant dans la Pologne , jufqu'à Scarbowe d'Olina
, entre le Misnice & le fort de la Sainte- Trinité
, & que des Turcs ayant padlé le Nichter , ont
combatru avec fuccès quelques corps de Rutles.
De Dantzick , le 3 Septembre 1769 .
Les Confédérés de la gran te Pologne ort for
mé un confeil fupérieur , compofé de trois fenateurs
& des principaux de la noblefle , ayant
poor préfident le Starote de Zitomir . Ce confeil
cft allemblé en Pofnanie , où il y a une forte gar
OCTOBRE. 1769. 209
nifon de Confédérés & où l'on fait quelques ou
vrages de fortifications . C'eft ce confeil qui re
glera , par interim , toutes les affaires , non feulement
de la confédération de la grande Pologne
, mais encore celles de Cujavie , de Plock ,
de Dobrzin. Tous les maréchaux , & nommément
le fieur Malezewski , doivent être foumis
à les ordres
On dit que la Ruffie offre de confentir à l'abo
lition de la garantie des dernieres conftitutions ,
pourvu que les Polonois veuillent travailler de concert
avec elle pour en rédiger de nouvelles ; & qu'à
l'égard des Diffidens , elle paroît difpofée à le
contenter de quelques conditions raisonnables
qu'on voudra leur accorder ; mais on ajoute que
tous les Polonois à qui on a fait cette propofition
, ont refufé d'y foufcrire .
De Berlin , le 26 Septembre 1769 .
On a inféré dans la Gazette de cette ville , un
avertiffement par lequel on prévient le public
que Sa Majesté ayant permis par un octroi expédié
le 4 Août dernier l'établiflement d'une compagnie
pour la pêche du hareng à Embden en
Ooftfrife ; tous ceux qui voudront s'intéreffer par
une ou plufieurs actions , pourront s'adrefler à
la banque établie en cette capitale.
De Lubeck , le 23 Septembre 1769 .
Suivant les lettres de Copenhague , on y parle
beaucoup de la deftination de l'efcadre ruffe : les
uns croyent qu'une partie de ces vaiffeaux hivernera
dans la rade de catre capitale, & que le refte fera
réparti à Kiel & dans d'autres ports des états de Sa
Majefté. Quelques principaux officiers de cette efcadre
furent préfentés le 14 au Roi qui étoit à Fré
210 MERCURE DE FRANCE.
dérichsberg par le général major Philofophow,
miniftre plenipotentiaire de Rufie.
De Naples , le 9 Scptembre 1769.
Il eſt arrivé de Palerme en ce port le 14 de ce
mois , un petit bâtiment d'environ douze pieds
de quille , mâté à trois mars , avec tous les
aggrêts d'un vaifleau & conduit par un feul hom
me. Le bâtiment eft le modele d'un vaificau
de guerre de foixante piéces de canon. ; l'homme
qui le conduifoit eft un charpentier qui étoit ·
employé à l'arfenal de Trapani , & qui , mécontent
de fes fupérieurs , a paílé à Triefte , où il
a conftruit ce petit bâtiment avec lequel il s'eft
embarqué avec deux hommes pour Meline. Delà
il a paflé feul à Palerme , & eft venu ici pour
préfenter fon chef-d'oeuvre au Roi ; Sa Majefté
a fait manoeuvrer deux fois ce fingulier bâtiment
devant efle , & en préfence des pricipaux officiers
de la marine , & en paru très- fatisfaite .
De Rome , le 20 Septembre 1769.
Le Saint - Pete a permis qu'on tirât des greniers
publics , trente mille char
arges de bled pour
être diftribuées à différens cultivateurs de la
province de Rome , qui avoient beſoin de ce fecours
pour pouvoir enfemencer une grande quantité
de terrein qui eft resté en friche depuis trèslong
- tems . Sa Sainteté voulant encourager l'agri
culture a accordé en même tems l'exportation des
grains à condition qu'on fournira aux greniers
publics trois charges par chaque cent qu'on voudra
exporter.
De Londres , le 22 Septembre 1769.
Il paroît décidé que le parlement ne s'aflemblera
pas avant la fin de cette année pour travail-
1
OCTOBRE . 1769. 211
ker aux affaires. Comme il feroit néceflaire qu'il
s'occupât des requêtes que plufieurs provinces
ont préfentées au Roi , le ministère efpere trouver
un moyen d'appailer les plaintes & les clameurs
publiques avant la convocation de cette
aflemblée.
Du 29 Septembre.
Suivant les avis reçus par le navire le Dutton
de la compagnie des Indes , il paroît qu'à ſon
départ , Hider- Alikan parcouroit encore la Catnatie
, fans cependant vouloir rifquer une action
avec nos troupes qui avoient tenté plufieurs fois
de les engager dans un combat. Le gouvernement
- le confeil de Madrafl lui avoient envoyé un
député pour traiter avec lui ; mais ils n'ont pu
s'accorder fur les conditions . Notre armée étoit
campée à quarante mille de Madraff , & celle de
ider- Alikan à trente mille de Pondichery. Le
colonel Sonites , après avoir dépofé fes bagages
en lieu de fureré , s'étoit mis en marche avec
toutes les troupes légeres & fa cavalerie pour
tâcher de l'attirer au combat , & l'on ne doutoit
point qu'il ne parvint à le vaincre ou à le foicer
de repaffer les montagnes . Quant aux habitans
Maures de Madraft , ils ont donné les preuves
des plus marquées de leur attachement aux intérêts
de la compagnie , par les mefures qu'ils ont
prifes pour mettre la place à couvert de toutes
les entreprifes de Hider- Alikan . Dans l'affemblée
que la compagnie tint le 27 , en conféquence de
ces nouvelles , il fut arrêté , pour prévenir les impreffions
défavantageufes , cauiées par les faux
bruits qui pourroient fe diftribuer fur l'état des
affaires de la compagnie au dehors, que toutes les
dépêches des particuliers , apportées par les navi212
MERCURE DE FRANCE.
1
res de la compagnie , feroient dorénavant remifes
à leurs adrefles en même tems que celles des
directeurs. Hier dans une aflemblée générale ,
on accorda un dividende de cinq pour cent pour
la demi- année d'intérêt ..
De Verfailles , le 27 Septembre 1769.
Le fieur Cotterel , curé de Saint- Laurent , eut
l'honneur de préfenter au Roi le 23 une eftampe
repréfentant le médaillon de Sa Majeſté avec cette
légende , Paftoris & gregis amor , & contenant
cette infcription fuaufpiciis Ludovici XV, feliciter
regnantis & liberaliter opitulantis , presbyte
rio S Laurentii à fondamentis excitato primum
lapidem P. P On lit enfuite les noms & qualités
de l'Archevêque de Paris ; du comte de Saint-
Florentin , miniftre & fcétaire d'état ; de M.
Bertin , ' miuiftre & fecrétaire d'état ; de M. de
Sartine , heutenant général de police , qui ont
pofè la premiere pierre de la communauté.
De Paris , le 29 Septembre 1769 .
On mande de Berlin que le roi de Pruffe a
nommé affcié étranger de fon académie royale
des fciences & belles lettres , le fieur Meffier' ,
' aftronome de la marine de France , de plufieuts
aca lémies d'Angleterre , de Suede , de Hollande
& d'Italie.
LOTERIE S.
Le cent cinquiéme tirage de la Loterie de l'hôtel-
de- ville s'eft fait le 25 Septembre dernier en la
maniere accoutumée Le lot de cinquante mille livres
eft échu au N° , 58431. Celui de vingt mille
OCTOBRE . 1769. 213
livres , au No. 55907 , & les deux de dix mille
aux numéros 55870 & 59171 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 5 de ce mois. S Les numéros fortis
dela roue de fortune font , 86 , so , 21 , 89 , 49.
MORTS.
Marie Savaniac , veuve de Jean Saint - Avic
de la Garde , habitant de la paroiffe de la Sauvetat
, diocèle d'Auch , y elt morte le 15 Juillet
dernier , âgée de 103 ans , à la fuite d'une chûte
qui lui a caflé la cuifle.
·
Michel Ferdinand d'Albert Dally , duc de
Chaulnes , pair de France , chevalier des ordres
du Roi , lieutenant - général de fes armées , gouverneur
& lieutenant général pour Sa Majeſté
en la province de Picardie , pays reconquis &
d'Artois , gouverneur particulier des ville & citadelle
de Corbie , capitaine lieutenant des chevauxlégers
de la garde de Sa Majefté , & honoraire de
l'académie royale des fciences , eft mort à Paris le
23 Septembre , âgé de 55 ans.
Jean - François Conftantin de Morniere de Cuer,
lieutenant général des armées du Roi , commandeur
de l'ordre royal & militaire de St Louis , gouverneur
de Landrecy & ancien - lieutenant colonel
du régiment des Gardes - Françoiſes , eſt mort à
Paris le 27 du mois dernier , âgé de 81 ans .
Anne d'Orzalska , ducheffe de Holftein Beck ,
eft morte à Grenoble le 27 du mois dernier dans
la foixante-deuxième année de fon âge , étant née
le 26 Novembre 1707. Elle laiffe de fon mariage
avec Charles - Louis duc de Holſtein- Beck , Char214
MERCURE DE FRANCE .
les - Fréderic prince héréditaire , maréchal des
camps & armées du Roi , & colonel du régiment
Royal Allemand. Elle étoit allée à Grenoble pour
fe faire traiter de la maladie dont elle eft morte ;
elle y a été enterrée dans l'églife royale & paroiffiale
de St Louis .
Jean Antoine d'Agoult , prêtre docteur en théo
logie de la faculté de Paris , de la maiſon & fociété
royale de Navarre , chanoine & doyen de
l'églife de Paris , abbé commandataire de l'abbaye
de Bonneval , eft mort à Paris le 4 de ce mois,
âgé de 74 aus.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Epître à M Thiery de Buffi , médecin ,
Aux RR . PP. de la Doctrine Chrétienne ,
Epigrammes ,
Portrait de Mlle *** ›
Vers fur, un portrait ,
Zadila , anecdote turque ,
A M. Borie , médecin ,
Le Berger & le Loup , fable ,
Vers fur le Vauxhall ,
Les Diables Ramonneurs ,
ibid.
ΤΟ
13
14
15
ibid.
-3-3
35
ibid.
37
44
45
ibid.
Stances à Mlle Rofe ,
46 Portrait du Sage , 47
Vers à Mde .
L'Hymen & Momus , fable ,
a
49
un jour de départ , SI
La folitude , imitation de Pope ,
Epigramme contre un avare ,
Couplets fur le mariage d'un avocat général
,
OCTOBRE. 1769. 215.
Vers à la même , fur fon fils , 52
Vers à Mde *** , $3
Barry ,
Vers fur les portraits de Mde la comtelle du
Vers fur les mêmes tableaux ,
Le printems , traduit de Métaſtaſe ,
SS
ibid.
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
56
62
ibid.
65
69
ibid.
La piété filiale ,
Parallele de la condition de l'homme & des
brutes ,
Obfervations fur l'Anafarque ,
Lettres fur quelques ouvrages de M. de Vol--
taire ,
Le Pornographe ,
Amuſemens de fociété ,
Morale de l'hiftoire ,
Traité méthodique de la goutte ,
L'Obfervateur François à Londres ,
Hiftoire romaine de Tite-Live ,
Lettres fur l'efprit du fiécle ,
Lettres fur la difcipline de l'égliſe ,
Géométrie de l'Arpenteur
Phyfico-chymie théorique ,
Le goût de bien des gens ,
Difcours fur l'obligation de prier pour les
Rois ,
75
82
85
96
100
104
110
112
117
119
120
122
124
125
128
216 MERCURE DE FRANCE.
Portraits des Rois de Dannemarck ,
Réponse de l'auteur des repréfentations fur
130
le commerce des grains , à M. de Voltaire , 132
Réflexions fur l'éducation , 144
ACADEMIES ,
157
SPECTACLES , 166
Opéra , ibid.
Comédie françoile , 168
Comédie italienne , 172
ARTS ,
177
Géographie ,
ibid.
ibid.
Gravure ,
Lettre à M. *** 184
Suite de l'expofition des peintures , &c. 190186
ANECDOTES ,
Lettres- patentes & arrêts
AVIS ,
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
Morts ,
200
202
204
208
212
213
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance- AI
lier , le fecond vol . du Mercure d'O&obre 1769 ,
& je n'y a rien trouvé qui puifle en empêcher l'impreffion
A Paris , le 14 Octobre , 1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
OR
N
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES .
OCTOBRE 1769..
PREMIER VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGI
K.
A PARIS
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
PALAIS
ROYAL
AVERTISSEMENT.
C'EST 'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreffer , francs de port,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv .
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour
feize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas foufcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
libraire , à Paris , rue Chriftine.
On trouve auffi chez le même Libraire
les Journaux fuivans.
JOURNAL DES Sçavans , in-4° ou in-12 , 14 vol .
par an à Paris.
Franc de port en Province ,
16 liv.
20 1.4 f.
ANNÉE LITTÉRAIRE , compofée de quarante
cahiers de trois feuilles chacun , à Paris , 24 liv.
En Province , port franc par la Pofte ,
9
32 liv.
L'AVANTCOUREUR
, feuille qui paroît le Lundi
de chaque femaine , & qui donne la notice
des nouveautés des Sciences , des Arts libéraux
& méchaniques , de l'Induftrie & de la Littérature.
L'abonnement
, foit à Paris foit pour
la Province, port franc par la pofte, eft de 12 liv.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE
, par M. l'Abbé Dinouart
; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
En Province , port franc par la pofte , 14 liv
EPHEMERIDES
DU CITOYEN Ou Bibliothéque
raifonnée
desSciences morales & politiques.in
12.
12 vol. par an port franc , à Paris ,
En Province ,
vince , port franc ,
18 liv.
24 liv.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , à Paris & en pro-
JOURNAL POLITIQUE , port franc ,
33 liv. 12 f.
14 liv.
A ij
Nouveautés chez le même Libraire
LESES Guebres , tragédie ,
301.
30
1:
Hiftoire
du
Patriotifme
François
; ou
nouvelle
hiftoire
de
France
, 6 vol
. in - 12 . rel.
15
l.
Pratique
de l'Art
de
l'Equitation
, in- 8º.
Hiftoire
anecdotique
& raifonnée
du
Théâtre
Italien
&
de
l'Opéra
comique
9
vol
. in- 12 . rel .
22
1. 10
f.
Hiftoire
littéraire
des
Femmes
Françoifes
Svol
.
in- 8 °. rel
. avec
une
gravure
,
Variétés
littéraires
, 4 vol
. in - 12. rel .
Nouvelles
recherches
fur
les
Etres
microfcopiques
, &c. in- 8 °. br . avec
fig.
gr .
2516
101.
Dictionnaire de l'Elocution françoiſe , 2 vol.
in - 8 °. rel .
51.
91.
4 1 .
Repréfentationsfur les commerce des grains,vol.
grand in- 8° . br.
Mémoire de M. le comte de Lauraguaisfurla
Compagnie des Indes , in- 4” . 3 1.
Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in 8 ° . b.30 ſ.
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des animaux , in- 8 ° br, 2 1 .
Le Politique Indien , I l. 10 f.
Les deux áges du Goût & du Génie François
in-8°. rel.
Zingha , Reine d'Angola , br .
51.
2 1.
2 1. 10 f.
Premier &fecond Recueils philofophique's &
litt. br.
Le Temple du Bonheur , ou recucil des plus
excellens traités fur le bonheur , 3 vol. in-
8°. broch .
Traité de Tactique des Turcs , in 8 ° . br. 1 1. 10 f.
6 1.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1769 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE ROI , le Dervis & le Chirurgien .
Conte oriental,
JADIS
ADIS un Roi puiflant , jufte , ami de la paix ,
Nommé Benferidoun , regnoit en Tartarie.
Ce prince un foir , dit - on , fortit de fon palais
Pour aller prendre l'air & refpurer le frais
Dans une riante prairie ,
Qu couloit un ruifleau dont la rive fleurie
Etaloit aux yeux mille attraits .
Comme il marchoit , fuivi d'une cour magnifique,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Il rencontra dans la place publique
Un vieux Dervis qui s'en alloit criant :
«Pour cent dinars un bon confeil je donne : »
La foule fur les pas accouroit en riant ;
Mais pour conclure un marché fi plaifant
Il ne fe préfentoit perfonne.
Du grand Benferidoun la curiofité
Fut , par ce cri , vivement excitée .
Voyons , dit-il , fi cette nouveauté
Mérite d'être auffi cher achetée.
Ce prince alors s'avance , & dit au vieux Dervis :
«Souvent d'un bon conſeil naît le bonheur de
» l'homme ,
כ כ
Je veux avoir le tien. »
lomme ,
Comptez d'abord la
Sire , & je vous promets un excellent avis.
Au lieu de cent dinars , le Roi doubla la doſe.
Le Dervis enchanté lui dit : « Grand fouverain ,
» Avant d'entreprendre une choſe ,
> Examinez en bien la fin . »
Les courtisans qui l'entendirent ,
Crierent à l'envi , ce confeil merveilleux
Eft bien digne d'un homme infpiré par les cieux !
Ce Dervis eft unique ! & tous au nez lui rirent.
Le Roi , plus fenfé qu'eux , leur cria : paix- là ;
paix .
Loin que de ce vieillard le confeil foit mauvais ,
Je trouve la maxime & fi fage & fi belle ,
OCTOBRE 1769. 7
Que pour ne l'oublier jamais ,
J'ordonne qu'on l'écrive autour de mon palais ,
Et qu'on la grave auffi fur toute ma vaiſlelle.
Les rieurs furent fots , & l'ordre fut rempli :
A fix lunes de là , le vifir Saouli ,
Flateur ambitieux , miniſtre habile & traître
Qui devoit à fon Roi fa fortune & fon être ,
Et que Benferidoun combloit toujours de bien ,
Cherchant en fecret le moyen
D'exciter , fans trop le compromettre ,
Le noir deffein de détrôner ſon maître ,
Flatta , du Roi , le premier chirurgien ,
L'appella fon ami , lui fit très-grande fête ,
Et comme à l'avarice il le connut enclin ,
L'adroit vifir , par des préfens fans fin ,
Irrita de fon coeur la paffion fecrette ;
Puis lui montrant un jour une riche caffette ,'
Elle contient , dit-il , trente mille écus d'or ;
Je te fais à l'inftant maître de ce tréſor ,
Si tu veux te prêter à ce que je projette.
A cet objet charmant notre avare prit feu :
Comptez fur moi , dit- il , le falaire eft honnête .
Quelque foit le deffein que vous avez en tête ,
Vous pouvez hardiment m'en faire un libre avcu.
Hé bien ! dit le vifir , il faut faigner dans peu
Benferidoun avec cette lancette.
Ate parler confidemment
La pointe en eft empoisonnée ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi mourra dans le moment.
Tu fais que la couronne alors m'eſt deſtinée.
Je fuis de tous les grands le feul qu'on peut choifir,
Et pour récompenfer ton zèle
Tu feras le foutien de ma grandeur nouvelle.
Je te ferai mon grand vifir.
Le Chirurgien , féduit par une offre fi belle ,
Prit la lancette & l'or , jura de le fervir :
L'un & l'autre garans d'un complot parricide
S'applaudifloient de leurs fureurs ;
La foif de l'or & des grandeurs
Dévoroit ce couple perfide.
L'aveugle ambition , l'avarice fordide
Avoient foufflé fur eux leurs poifons féducteurs .
Bientôt une fiévre légere ,
Caufée au Roi par une fluxion ,
Au chirurgien fournit l'occafion
D'exercer fon noir miniftere.
On le manda pour le faigner.
Il difoit en lui-même , en accourant fort vîte ,
La fortune m'appelle , il faut que j'en profite.
Je vais être vifir. Saouli va regner .
En abordant le Roi , nul remords ne l'arrête.
Il fembloit que ce prince étoit un vil tyran
Dont les dieux à fa rage abandonnoient la tête.
Il lui bande le bras , d'une ame fatisfaite ;
On porte un baffin d'or pour recevoir fon fang .
Le chirurgien , du pli de fon turban ,
OCTOBRE . 1769. ୭
Tire la fatale lancette .
Benferidoun touchoit à fon dernier inftant.
A le piquer , tandis qu'il ſe diſpoſe ;
En jetant par hafard les yeux fur le baffin ,
Il voit ces mots gravés par une habile main :
«Avant d'entreprendre une chofe ,
Examinez - en bien la fin, »
Une réflexion (oudaine
Le frappe , l'intimide & lui retient le bras.
Malheureux , fe dit - il cout bas :
Si le Roi meurt, ta mort n'eft- elle pas certaine ?
Pauvre infenfé , quand tu ne feras plus ,
A quoi te ferviront les trente mille écus .
Il remet à ces mots la lancette maudite
Dans le pli du turban , & prenant ſon étui ,
Il en fort une plus petite.
Le Roi , dont l'oeil étoit fixé fur lui ,
Soupçonnant à fon air quelque trame fecrette ,
Lui dit je veux favoir pourquoi
Tu changes ainfi de lancette ?
Sire, c'eft qu'elle étoit peu pointue & peu nette :.
Voyons- la , répondit le Roi.
A ces mots prononcés d'une voix courroucée ,
Le chirurgien pâlit d'effroi ;
Il veut répondre , & fa langue eft glacée.
Son filence confus , fa mine embarraſſée ,
Du monarque tartare augmentent le foupçon.
Du trouble oùje te vois je faurai la raiſon ,
A v
ΤΟ MERCURE DE FRANCE.
Ou bien , pour te punir de me l'avoir cachée ;
Tuvas , de ton palais , voir ta langue arrachée.
Ce malheureux alors tombant à ſes genoux ,
Lui dit , la larme à l'oeil : ô mon fouverain maître !
Je livre ma tête à vos coups ,
Frappez , exterminez un traître :
Je ne le céle pas , je fuis digne de mort ;
Et lans prétendre aucune grace ,
Je vais , de tout ce qui fe paffe ,
Vous faire un fidéle rapport.
Ne me déguiſe rien de cet affreux myftere ,
Reprit Benferidoun , tout ému de colere .
Alors de Saouli racontant le projet ,
De l'horrible complot de cet ingrat fujet
Il lui fit un tableau fincere .
Ciel ! s'écria le Roi. C'eft d'une main fi chere
Que part un fi lâche attentat.
Saouli n'eft qu'un ſcélerat !
Lui que j'avois tiré du ſein de la mifére
Pour en faire , après moi , le premier de l'état.
Ah ! plus tant de bienfaits n'en ont fait qu'un ingrat
,
Et plus fon châtiment fera prompt & févére ;
Mais pourfuis , apprends - moi quel Dieu m'a préfervé
Des fureurs de ce traître & de ton bras coupable.
Sire , prêt à commettre un crime abominable ,
J'ai lu le fage avis fur ce baffin gravé.
OCTOBRE. 1769. II
Cette lecture , en glaçant mon courage ,
M'a d'un forfait fi noir montré toute l'horreur.
La crainte & le remords ont paffé dans mon coeur ,
De Saouli j'ai détesté la rage.
J'ai cru du ciel , fur moi , voir le bras irrité ,
C'eſt lui qui , m'éclairant au bord du précipice ,
Vous a fauvé : grand Roi ! voilà la vérité ,
Et j'attends de votre juſtice
Le trépas que j'ai mérité.
Non , non , je fuis content de ta fincérité ;
Il fuffit , dit le Roi , que Saouli périfle .
Ce perfide vifir , par fon ordre arrêté ,
Mourut dans les horreurs du plus cruel fupplice.
Le chirurgien fut renvoyé.
LeDervis , à la cour , vécut très - fêtoyé.
Benferidoun lui fit un fort digne d'envie.
Il difoit : un confeil qui fauve aux Rois la vie
Ne fçauroit être trop payé.
Par M. Le François , ancien officier
de cavalerie.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
VERS à Mde la Marquife d'Antremont.
NOBLE Reine des arts , jeune & brillante fée ,
Tous les trésors du Pinde à tes yeux font ouverts.
Qui , de ta lyre , entend les doux concerts
Croit être au tems d'Amphion & d'Orphée .
Minerye admire tes beaux vers ;
Voltaire leur éleve un immortel trophée :
La critique à tes pieds abbatue , étouffée ,
Ne peut plus mordre que les fers .
En vain la pâle envie ofe lever la tête
Pour te prêter quelques légers défauts ;
L'aimable vérité qui fait ce que turvaux ,
Confond le noir venin de fa langue indiſcrete.
Le dieu des vers , à tes genoux ,
Pofe fon fceptre , & l'amour , la couronne.
A l'aspect des beaux jours que ce dernier te donne
Je ne fuis pas furpris qu'on fe montre jaloux
De la gloire qui t'environne
Et du bonheur de ton époux ;
Si je metâtois bien le poulx ,
Je le ferois plus que perfonne.
Par le même.
OCTOBRE . 1769. 13
RÉPONSE de Madame la Marquife
D'ANTREMONT.
FN VAIN N VAIN la critique farouche ;
En vain l'envie au regard louche ,
Sur mes écrits diftillent leur poiſon .
Le François applaudit , que faut-il davantage !
La fleur qui plaît au papillon
Ne recherche pas d'autre hommage ,
Et n'appellera pas outrage
Le mépris forcé du frélon.
Oui , malgré les cris & le ton
Du cenfeur jaloux & ſauvage ,
Je ſuivrai les erreurs d'un goût vif & volage ;
Le plaifir a toujours raiſon.
Eft- il un art , faut - il un Apollon ,
Quand on n'écrit que pour le badinage ?
Je ne veux pas me faire un nom ;
J'amufe les jours du bel âge ,
Et le coeur eft mon Hélicon.
Je laifle au célébre Voltaire ,
Je laiffe aux Le François la gloire de courir
Dans une plus belle carriere.
Leur fort eft de briller ; le mien eft de jouir.
La jeune & fenfible bergere
Ne voit dans l'univers que le lit de fougere
Que les amours deftinent au plaifir.
14 MERCURE DE FRANCE.
*
VERS fur la médaille de HENRI IV,
gravée par M. DU VIVIER , & exposée
aufalon du Louvre .
LE voilà ce Henri que l'Univers adore ;
Qu'on s'empreffe de voir , qu'on veut revoir encore
!
Oui , du Vivier , oui , grace à toi ,
Il vit , il parle en ce métal fidèle :
De tout artiſte , ainfi que de tout Roi ,
Il eft aujourd'hui le modèle.
Par M. Guichard.
* C'eſt M. Mercier du Paty , avocat - général
au parlement de Bordeaux , qui a fait graver à ſes
frais cette grande & belle médaille dont une en
or a été deftinée pour le prix propofé par l'académie
de la Rochelle , dout le fujet étoit l'Eloge
de Henri IV. Ce prix a été remporté par M. Gaillard
de l'académie des infcriptions .
M. du Vivier a gravé dans la même grandeur
le portrait de Louis XV , qui eft auffi expofé au
falon ; on ne peut rien voir de plus fatisfaisant
que les portraits de ces deux grands Rois mis en
regard.
OCTOBRE. 1769. 15
·
A M. DUPATY , avocat général au
parlement de Bordeaux , à l'occafion
de fon mariage avec Mlle FRETEAU ;
célébré à Paris le 7 de Septembre.
J'A'AI vû l'Hymen , j'ai vû le tendre Amour ,
Tous deux rivaux , ordonner une fête ;
Tous deux jaloux & fiers de leur conquête ,
Se difputer l'honneur de ce beau jour.
L'Hymen difoit : venez orner ma cour ,
Heureux époux ; la modefte Franchiſe
Y menera la Candeur qui rougit ,
Et l'Amitié qui doucement fourit ,
Et les Vertus , compagnes de Louife ,
Et les Talens que fon goût embellit ,
Et les Defirs que l'honneur autorife ,
Et les Plaifirs qu'elle-même conduit.
Auprès de vous on verra la Prudence
Par votre voix annonçant fes arrêts ,
Et l'Equité confultant fa balance ,
Et la Raiſon méditant fes décrets ,
L'Intégrité protégeant l'Innocence ,
La Vérité dévoilant fes attraits ,
L'Humanité répandant fes bienfaits ,
Un fier Génie animant l'Eloquence
Qui tonne , frappe , écarte par fes traits
16
MERCURE
DE FRANCE
.
Le crime adroit , l'audace & la licence .
Seigneur Hymen , je fais quels font vos droits
Sur ces époux , dit l'enfant de Cythere ;
Prenez cet arc , mes aîles , mon carquois ,
Et triomphez de mon humeur légere.
Toujours amans , & toujours fürs de plaire ,
Unis par moi , qu'ils vivent fous vos loix ,
Moi- même enfin j'ai guidé votre choix ;
Et je ne veux jamais les y fouftraire.
Dieu de l'hymen , parez la jeune Hébé ,
Dans ce grand jour , ( chaque jour eſt la fête )
Des dons brillans que l'Induſtrie apprête ,
Pour embellir , s'il ſe peut , la Beauté.
Mais quand la Nuit & le tendre Mystere
Ecarteront les témoins curieux ;
Souffrez alors que les Dieux de Cythere ,
Que les Plaifirs rendent ce couple heureux ;
Et que l'Amour , que l'Amour feul difpofe
De cette fleur qu'anime le defir :
C'eft à l'Amour de cueillir cette rofe
Epanouie aux rayons du Plaifir .
L'accord fut fait. Les Nymphes ingénues ,
L'effain des Jeux , les Graces demi -nues
En font garants. L'Hymen regne le jour ;
Mais pour la nuit elle eſt toute à l'Amour.
Par M. Lacombe,
OCTOBRE. 1769. 17
f
A Mile DES COINGS , actrice , chantant
dans l'opéra comique ; à Rouen , chez
le Sieur Bernaut.
QUE les vertus de Rofine & Lucile ,
Tendre des Coings * , par toi favent intéreſſer ;
De tes heureux accens l'expreffion facile ,
Comme ton coeur y paroît ajouter.
Ton art , fans le montrer , embellit la nature.
Dans ton jeu naïf & charmant
Du plaifir , du bonheur on trouve la peinture ,
A ta voix on connoît celle du ſentiment.
Par M. G. . . .
EPIGRAMME.
DEVEAVANNTT un philofophe on foutenoit unjour
Qu'un homme de bon fens ne devoit à l'amour
Jamais céder , rendre les armes.
Le philofophe , à ce propos ,
* Mlle des Coings qui fait honneur à ſon état
par fes vertus & fes talens en fait encore à
T'humanité par les qualités de fon coeur dont on
pourroit faire connoître la bienfaifance , fi on ne
craignoit de révéler ce que fa modeftie cache avec
tant defoin.
18 MERCURE DE FRANCE.
Répondit : quoi ! malgré leur eſprit & leurs charmes
,
Les femmes n'auront donc pour amis que des fots.
Par M. G.
AUTRE.
CLÉON , d'un faux ami qui , dans une aventure,
L'avoit , fans nul égard , trahi cruellement ,
Seplaignoit fort. «Il faut lui pardonner pourtant,
»Dit un faint homme. Eh ! mais je lis dans l'écriture
Qu'il nous faut pardonner à tous nos ennemis,
De bonne foi , dir-il , fans excepter perfonne ,
Etje l'obferve auffi : mais quant à nos amis ,
Je ne vois nulle part que la loi nous l'ordonne.
Par le même.
VERS préfentés à M. Louis B. parfes
enfans & petits - enfans , le jeudi 24
Août 1769.
VOTR OTRE patron fut Roi ; de vos enfans vous
l'êtes ;
Vos états font leurs coeurs ; vos tributs leur amour.
OCTOBRE. 1769 . 19
Au gré de leurs defirs , regnez fur vos conquêtes ;
Mille ans ,fous un tel Roi , ne forment qu'un beau
jour.
L'INNOCENCE. Hiftoire angloife,
DANS un hameau prefqu'inconnu quoi .
qu'il ne fût éloigné de Londres que de
trente milles , le bon laboureur Follops ,
trop tôt épuisé par de pénibles travaux ,
fe repofoit fur le fein de fes chers enfans ,
John , jeune homme qui venoit d'entrer
dans fa vingtieme année , & Beth , jeune
fille qui n'avoit pas encore quinze ans
accomplis. Aux foins que la tendreffe
filiale prenoit de la vieilleffe de Follops ,
on reconnoiffoit ce que l'enfance de John
& de Beth avoient reçu de l'amour paternel
; & l'on béniffoit la Providence.
On voyoit dans le vieillard la vertu qui
n'a rien à fe reprocher , & dans les enfans
l'innocence qui ne foupçonne pas même
le mal . Jonh & Beth étoient heureux par
fentiment. Follops l'étoit par fentiment
& par réflexion . Au milieu de leurs careffes
, il oublioit fes infirmités ; fon air
toujours ferein & fa converfation toujours
20 MERCURE DE FRANCE.
gaie leur faifoient quelquefois oublier
fon âge. Allez riche pour fatisfaire les
fimples befoins de la nature par le moyen
du travail , cette fainte famille ne defiroit
rien .
Beth n'étoit point belle ; mais fa phyfionomie
douce & riante , la candeur
peinte fur fon front , la fraîcheur de fon
teint , la vivacité de fes yeux & la lége
reté de fa taille étoient des attraits affez
puiffans , pour que le coeur ne cherchât
point dans fa figure la régularité des traits :
à côté d'elle , la beauté n'auroit pas diftrait
les regards que fes charmes auroient
attirés . Sans ceffe occupée de foins domeftiques
, fes devoirs étoient fes plaifirs
; bornée prefqu'entierement à un com.
merce de tendreffe & de vertu avec fon
excellent pere & fon tendre frere , elle
croyoit que tous les hommes étoient bons
& bienfaifans ; & il lui paroiffoit naturel
d'aimer & d'être aimée .
Dans la faifon des fruits , elle alloit ,
tous les matins , cueillir les plus mûrs &
les plus favoureux , à quelque diſtance de
la chaumiere paternelle , pour les préfenter
au bon vieillard . Elle étoit un jour ,
fur un arbre , appliquée à garnir fa corbeille
, lorfqu'un jeune chaffeur , élégamOCTOBRE
. 1769 . 21
ment vêtu , vint lui propofer affectueufement
de l'aider dans fa recherche. La
préfence inopinée de cet inconnu ne la
troubla point ; en le remerciant de fon
honnêteté , elle le pria , s'il vouloit obliger
fon de choifir dans le verger &
pere ,
d'agréer fans façon les fruits qu'il pourroit
trouver de fon goût . Le chaffeur étonné
la confidére avec attention . Agréablement
affecté de fes offres , il la voit beaucoup
plus belle qu'elle ne lui avoit paru
d'abord . Un inſtant après , elle defcend
de l'arbre. Il s'approche avec émotion , la
reçoit dans fes bras & lui baife la main.
Beth ne fe refufe point à fes empreffemens
; il l'embraffe , elle ne rougit pas ,
elle ne s'en offenfe pas .. O Ange du
Ciel ! s'écrie- t- il , avec tranfport... Non,
je n'abuferai pas. O divine enfant...
Qu'elle me rendroit heureux. . . Beth furprife
, agitée , confufe... Eh ! Monfieur,
lui dit- elle d'une voix embarraffée, qu'estde
pauvres gens , comme nous , peuvent
faire pour le bonheur d'un homme riche
, comme vous paroiffez l'être... Le
chafleur immobile , la regardoit avec des
yeux enflammés... Elle s'en apperçoit .
Ah ! quels regards , s'écrie Beth route
tremblante , aurois - je donc eu le malheur
de vous offenfer ? Je vous en demande
ce que
22 MERCURE DE FRANCE.
pardon , Monfieur. . . En difant ces paroles
, elle prenoit l'attitude de l'humiliation
. Le chaffeur , hors de lui , ſe précipite
fur elle avec une impétuofité effrénée
; il la ferre dans fes bras , elle tombe....
Eh ! quel mal vous ai - je fait ?
Pourquoi , pourquoi , pourquoi ? .. Ah !
voulez-vous m'ôter la vie ? O mon pere ,
ô mon frere! .. La brutalité ne l'entendoit
pas , & ne la ménagea point . Elle s'évanouit...
Le raviffeur reprit bientôt après
l'ufage de fes fens ; il rappella ceux de
Beth avec des eaux fpiritueufes. Elle ouvrit
les yeux , mais en l'appercevant elle
les referma, & détourna la tête. Les noms
tendres qu'il lui prodigua , les vives careffes
dont il l'accabla , les foins empreffés
avec lefquels il la releva la raſſurerent...
Eh ! non , fille adorable , je ne fuis
point votre ennemi, je fuis votre eſclave.
Votre vie n'a point couru de danger , &
la mienne eft à vous . Entraîné par les
tranfports les plus violens ... Eh ! qui auroit
pu y réfifter !
J'ai fouillé... Mon ame... Oui , vous
êtes pure comme le ciel , pardonnez moi
ma témérité , divine enfant ! ... Il étoit
aux genoux de Beth, lorfqu'il prononçoit
ces paroles étouffées par des fanglots.
Beth l'entendoit à peine ; fa fimple raiſon
OCTOBRE. 1769. 23
étoit comme évanouie dans tous ces myfteres
; & l'état du jeune chaffeur l'attendriffoit...
Soyez en paix , Monfieur , lui
dit - elle , en fe mettant en chemin , ſi
vous n'avez pas voulu me faire du mal ,
je ne dois point m'offenfer ; & fi vous
avez voulu m'en faire , je dois vous pardonner...
Je le réparerai, le mal que j'aurai
fait , lui dit - il ; ma fortune me le
permet & l'honneur vous en affure. Je
m'appelle Clinfort , & je fuis fils de Mylord
Humfrid , feigneur du château voifin.
Mon devoir m'oblige à partir demain
pour Londres ; je reviendrai bientôt
vous offrir les réparations & les hommages
que vous méritez . Daignez , en
attendant que je puiffe m'acquitter envers
vous , accepter ce gage..
Vous ne
me devez rien , lui répondit- elle en refufant
la bague que lui préfentoit Clinfort
; ces bijoux ne me conviennent point;
il ne m'appartient pas de recevoir des
préfens ; & fi j'avois eu le bonheur de vous
rendre quelque fervice , je ne le vendrois
pas. Allez , Monfieur , remplir vos devoirs
; vous y manqueriez fi vous m'enpêchiez
de remplir les miens ; mon pere
m'attend , il eft peut- être inquiet ; mon
bon pere!.. Monfieur , ne me retenez pas,
& puiffiez- vous être heureux ! A ces mots,
..
24 MERCURE DE FRANCE.
elle lui échappe & vole vers la chaumiere .
Clinfort demeure confondu .
C'étoit un de ces hommes fans caractere
qui font ce que les occafions les invitent
à être. Dans la chaumiere de Follops
, il eût paru digne d'être l'époux de
Beth . Au milieu du peuple des grands ,
il étoit comme fes pareils . Capable de
fenfations vives , il ne l'étoit pas de paffions
durables . Son âge l'attachoit aux
plaifirs ; fa futilité s'amufoit du changement.
L'aventure qui venoit de lui arriver,
le tint , pendant quelque tems , com
me abſorbé dans une rêverie profonde ;
enfin il fortit de cet état comme d'un
fonge agréable , partit & l'oublia.
Beth , agitée de mille idées & de mille
fentimens confus , s'en retournoit à fa demeure
, avec le deffein de raconter à ſon
pere un événement qu'elle ne pouvoit &
n'ofoit peut - être pénétrer. Lorfqu'elle
eut baifé la main à Follops , en lui préfentant
fa corbeille , elle ouvrit plufieurs
fois la bouche pour commencer fon recit
; mais une crainte involontaire l'arrêta...
& fi par hafard fon digne pere en
concevoit de l'inquiétude ou du chagrin! ..
fi elle alloit inconfidérément troubler le
calme qui foutenoit la vie ! .. Une faute
qu'elle auroit commife , elle ne la céleroit
point ;
OCTOBRE. 1769 . 25
point ; elle la contefferoit en la pleurant
& en le foumettant à une jufte peine , elle
en mériteroit le pardon . Elle ne fe fentoit
point coupable ; & fi Chinforr n'étoit
pas innocent , étoit- ce à elle à l'accufer ?
Beth garda donc le filence.
Quelques mois s'écoulerent pendant lefquels
fon ame paroilloit , fi je puis hafarder
l'expreflion , faire des efforts pour
prendre un nouvel être ; elle éprouvoit
des fenfations qu'elle n'avoit point connues
jufqu'alors : lorfqu'elle étoit feule ,
la trifteffe l'abbattoit , elle verfoit des
larmes , fans en ſavoir la cauſe , fans en
démêler la nature . Avec Follops & John ,
fon coeur fe calmoit & fe dilatoit de leur
joie ; elle exiftoit en eux .
Cependant la faifon commençoit à être
dure les premiers froids porterent de
mortelles atteintes à la fanté du débile
vieillard. Ses enfans défolés épuiferent
toutes les reffources de la tendrelle pour
l'éloigner de fa tombe ; ils auroient verfé
leur fang dans fes veines , fi le ciel les eût
exaucés ; ils croyoient tout perdre en perdant
un pere ; Follops étoit un pere. Beth
ne le quittoit point.
Accoutumée à s'habiller avec la liberté
que des coeurs purs & des moeurs fimples
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
autorifent ; les foins auxquels elle étoit livrée
lui permettoient à peine de jeter fur
elle quelques vêtemens légers . Cette négligence
laifoit entrevoir un changement
dans fa taille. Le vieillard mourant s'en
apperçut , & l'attribuant à des indifpofitions
caufées par les peines exceflives
qu'elle prenoir , il l'invitoit paternellement
à fe ménager , du moins pour ne
pas augmenter le chagrin qu'il avoit de
fe féparer d'elle. Beth lui afluta qu'elle
n'étoit point malade ; mais elle ajouta que
depuis quelque tems elle n'étoit point
fujette à des accidens qu'elle éprouvoit
autrefois , & qu'elle fentoit dans fes entrailles
de vives émotions qu'elle n'avoit
jamais éprouvées . Cette réponſe donna
lieu à plufieurs queftions ; l'ingénuité de
Beth y fatisfit . Enfin Follops lui demanda ,
comme une queftion inutile , fi elle n'au
roit point été embraffée par un autre
homme que par fon pere & par John,
Alors elle raconta , autant qu'elle le pouvoit
, ce qui s'étoit paflé dans le verger.
Son coeur fe foulageoit par ce recit.
Mais quelle fut fa furprife , quelle fut
fa fraïeur , lorfqu'en levant les yeux fur
fon tendre pere , elle le vit interdit &
plongé dans la douleur la plus proOCTOBRE.
1769. 27
-fonde. Trumbrante , elle fe jetta fur
fon lit pour embraffer fes genoux , en
fondant en larmes , & le conjurant de lui
pardonner fon filence . . . . Le vénérable
vieillard , élevant les mains au ciel , s'é-
- cria, ô Providence ! j'adore tes impéné
trabics décrets ; reçois mon affl ction , en
-expiation de mes fautes... Ma fille... Ma
: chete file... Venez , embraffez votre
pere , mêlez vos larmes aux miennes. Un
méchant ( ô ciel ! pardonne moi fi j'accufe
mon femblable ) ce jeune homme
¿ vous a deshonorée... Ne vous défefpé-
-rez point ; mon enfant , ne vous défefpérez
pointi Vous êtes un ange... Vɔ-
-tre innocence vous a perdue , le ciel vous
bénira , il fera votre défenfeur & votre
appui.
John arrive ; il venoit de chercher des
> remedes dont fon pere avoit befom . Quel
fpectacle ! Beth eft fans connoiffance ;
Follops a le vifage inondé de pleurs ... A
cet afpect , John recule ; il demeure immobile.
O mon pere . Que vois je?
Secourez votre four , mon fils ... John
pleure , prend fa foeur dans fes bras, l'appeile
, l'einbraffe , lâche les cordons de
fes vêtemens lui feite de l'eau :' elle eft
long- tems à reprendre fes efprits. Mon
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
fils , un homune a pu abufer de fon innocence
& lui enlever un bien plus précieux
que la vie . Il lui a ravi l'honneur , & elle
porte un enfant dans fon fein. Indigné ,
défolé , furieux , John profeffe qu'il arrachera
la vie à ce miférable s'il refuſe de rendre
à Beth fon honneur . -Oh , mon cher
Jonh , où vous emporte l'ardeur de la jeuneffe
? Ecoutez moi ; c'eſt à nous à fouffrir:
la vengeance appartient au ciel . Si la vertu
ne pardonnoit pas , quel avantage auroitelle
fur le vice ? Allez , mon fils , Dieu
eft notre juge , il voit tout , il peut tour;
la réfignation eft le caractere de l'inno
cence , repofez vous fur fa juftice
En achevant ces mots , le bon vieillard
, accablé par une crife fi violente ,
tomba dans une agonie paifible comme
le fommeil . John & Beth étoient à côté
de fon lit , étouffés de douleur & couverts
de larmes , refpirant fon fouffle comme
pour recevoir fon ame dans leur fein ;
s'uniffant étroitement à lui , comme pour
defcendre avec lui dans le tombeau , s'ils
ne pouvoient l'en arracher.
Deux heures s'écoulerent fans que Follops
fortît de cet état, A la fin , il ouvrit
les yeux , & d'une voix qu'on avoit peine
à entendre ; mes enfans , dit - il , je me
OCTOBR E. 1769. 29
meurs, j'ai affez vécu , & je n'ai pas trop
vécu d'un jour puifque la Providence m'a
donné la force de foutenir une fi terrible .
épreuve , & qu'elle daigne terminer mes
jours par fes bienfaits... Modérez votre
douleur , mes enfans , confolez vous l'un
& l'autre. John , confervez vous pour votre
foeur ; Beth confervez vous pour votre
enfant le ciel vous l'ordonne , &
votre pere mourant vous en conjure. Vous
êtes pure , ma fille , aux yeux de Dieu ;
vos vertus vous juftifieront aux yeux des
hommes. John fervira de pere à votre
enfant. Je vous laifle à l'un & à l'autre
affez de bien pour vous mettre , par le
travail , à l'abri de la néceffité . Aimez
vous , foyez toujours unis , chériflez ma
mémoire & fervez Dieu : toute la malice
humaine ne vous ravira pas votre bonheur
; elle ne peut vous ravir la vertu ...
Er toi , Etre Suprême , à qui je dois tout
le bien que j'ai pu faire , & toutes les dou
ceurs que j'ai pu goûter ; toi à qui je dois
ces enfans , leurs foins & leur innocence ;
toi , mon pere & le leur , exauce la priere
que
le coeur d'un fidéle adorateur t'adreſſe
fur fes lévres mourantes pour ces pauvres
enfans ... Soutiens les dans la pratique
du bien ... & reçois mon ame dans ton
fein paternel... A ces mots , il expira .
Biij
30
MERCURE DE FRANCE .
Les meilleurs des enfans ont perdu le
meilleur des peres , & la derniere heure
a été précipitée par le malheur dans lequel
le plus foible eft innocemment plong
. Je n'ai point d'autre trait pour peindre
le défefpoir de Joh , & de Beth.
Pendant plufieurs mois Bh ne ceffa de
verfer des larmes que John ne celloit
deifuver. Loin de cacher fa groffelle , elle
avoit rendu fon aventure publique dans
le hameau. Elle n'y fut que plus refpectée
. Les fimples habitans de ces chaumieres
croyoient à la vertu ; ils étoient trop
juftes & crop purs pour douter de celle de
Beth Enfin elle arriva au terme de fa
groffelle , & elle accoucha heureufement
d'un garçon
. f
Apeine cette tendre mere eut - elle repris
quelques forces,qu'elle fit part à John
du projet qu'elle avoit formé d'aller au
château du feigneur Humfrid rappeller à
Clinfort fon aventure , lui préfenter fon
enfant & lui remontrer fes promeffes .
John n'approuva point fa réfolution .
Quoi , ma foeur , vous irez courir après un
malheureux homme qui vous a fitôt oubliée
, après vous avoir traitée fi indignement
? Qu'attendez - vous d'un infâme raviffeur
? En croyez vous les fermens
qu'un méchant fait dans la paffion & dans
OCTOBRE. 1769. 31
-–
le crime? Quand ce lâche tiendroit les
fermens , quel fort attendriez vous d'an
époux qui ofa brutalement fléttir.. Ah ! na
foeur, qu'allez vous chercher ? Un pere
à mon enfant. Vous ne le trouverez
pas , & fi vous le trouviez , hélas , vous
n'auriez peut être rencontré que votre
bourreau. J'aurai rempli les devoirs de
mere , dit elle en baifant fon enfant.
-
John défefpérant de détourner fa foeur
de fon projet , tacha de l'engager à ſouffrir
qu'il l'accompagnât dans fon voyage.
Beth ne voulut jamais y confentir . On refpectera
, dit elle, mon fexe & mon malheur;
quant à vous , votre vivacité vous emporteroit
peut - être , & rien n'arrêteroit le
rellentiment de ces hommes que vous me
peignez fi fiers & fi intraitables . Non , mon
frere , je ne vous expoferai point à un
pareil danger. Nos champs demandent
votre préfence ; & votre abfence , ajouta-
t-elle en fouriant , affligeroit Lucy...
Lucy étoit l'amante de John. Le ciel foit
avec vous , dit à Beth fon tendre frere ,
Lucy ne me fépareroit jamais de ma foeur ,
mais votre volonté foit faite ; je vous ai→
me & je vous honore trop pour n'y pas
céder.
Beth partit avec fon enfant dans les
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
bras pour tout appui . Arrivée au château
du lord Humfrid , elle demanda à parler
à Clinfort : il parut . Les chagrins & les
fouffrances avoient tant altéré les traits de
Beth , qu'il ne la reconnut point. Mais
après avoir confidéré attentivement fa
figure & entenau le fon de fa voix , il fe
rappella l'aventure du verger & la conduifit
dans fon appartement. Quel ſujet
vous amene ici , charmante , lui dit - il
avec le ton de la légereté ? Par quel hafard
ai- je le bonheur de vous revoir , &
qu'est ce que cet enfant que vous portez
dans vos bras ? -Monfieur , c'est votre
fils qui vient réclamer fon pere. Mon
fils... Il eft gentil , il reffemble à ſa mere
; que je l'embraffe... E la mere auffi .
-Arrêtez , Monfieur , lui dit-elle en prenant
de longs ciſeaux pendus à ſa ceinture
, votre crime m'a fait connoître mes
devoirs. N'approchez pas de moi . Le défefpoir
me préferveroit de vos attentats .
Oferiez vous encore fouiller la préfence
de votre enfant ? Vous avez pu abufer de
l'innocence , mais vous ne triompherez
pas de la vertu. Ecoutez , Monfieur , vous
avez attefté l'honneur que vous répareriez
le tort que vous m'auriez fait ; vous
ne le pouvez qu'en m'époufant. EtesOCTOBRE
. 1769. 33
vous un honnête homme ou un fcélérat ?
Répondez.
Clinfort , étonné de fa hardieffe & de
fa fermeté , tâcha de la calmer & de l'adoucir.
En quittant le ton léger qu'il avoit
pris d'abord , il lui repréfenta qu'il n'étoit
pas le maître de difpofer de la main,
fes parens ne confentiroient jamais
à une alliance fi difproportionnée ,
d'autant plus... Beth ne l'écouta pas plus
long-tems , elle fortit pour aller chercher
le lord Humfrid .
·&
que
Ce feigneur joignoit à une haute naiffance
les qualités les plus diftinguées.
Depuis qu'il n'étoit plus dans le miniftere
où il n'avoit pu contenter perfonne
il vivoit dans fes terres où il faifoit tous
les jours des heureux . Cependant il étoit
tombé dans une fombre mélancolie que
les courtisans , qui ne le voyoient que de
loin , attribuoient au fentiment de fa difgrace
, & que fes amis ou fes vaffaux qui
le voyoient de plus près, attribuoient à la
mauvaiſe conduite de fon fils . Ce fils
avoit été d'abord l'objet de toutes fes attentions
; depuis quelque tems il ne paroiffoit
prendre à lui qu'un très - foible
intérêt. Comme fa porte étoit toujours
ouverte à fes payfans , Beth s'introduifit
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
facilement chez lui . Elle entre , elle eſt
à fes pieds , & en lui mettant fon enfant
fur les genoux , elle lui raconte fes malheurs
, elle implore fa justice , elle follicite
fa bonté avec l'éloquence fimple &
pathétique qui n'appartient qu'à la vérité
& à la vertu. Le lord , touché jufqu'aux
larmes , careffa l'enfant , releva la mere ,
reconnut la justice de fa demande , & lui
affura que s'il ne pouvoit pas forcer Clinfort
à lui donner la main , il n'y mettroit
du moins aucun empêchement.
Pendant qu'il proféroit ces paroles ,
Lady Humfrid étoit entrée avec Clinfort.
Cette femme vaine & impérieufe l'interrompit
pour accabler la pauvre Beth , dont
fe coeur commençoit à s'ouvrir à l'efpérance
, des injures que la brutalité prodigue
à la prostitution . Qu'on chaffe cette
infolente créature , dit elle avec furie ,
& qu'on lui paye le prix de fon libertinage
. Qu'on reconduife cette honnête
fille , dit froidement mylord , on ne peut
fui payer le prix de fes vertus. Mais il
faut auparavant que M. Clinfort dife s'il
veut l'époufer ou non ; il eft le maître de
choifir. Clinfort répondit que puifque
fon pere daignoit lui laiffer le choix , il
étoit obligé de s'en rapporter au jugement
OCTOBRE. 1769. 35
de fa mere. C'eft affez , Monfieur , lui
dit le lord , retirez- vous. Mylady fortit
avec Clinfort. Ja
Pendant cette trifte fcène , Beth n'avoit
eu,ni la force ni le tems de prononcer
une parole. Lorfqu'elle fut feule avec
Humfrid , elle lui dit , en verfant un torrent
de larmes : Oh ! mylord , qu'ai - je
entendu ? A quelles humiliations j'étois
réservée ? Je viens réclamer la juftice ,
l'honneur & la nature ; & la calomnie
m'accable d'injures que je n'avois pas encore
entendu proferer , & que je n'aurois
jamais cru qu'une femme pût mériter , fi
la bouche d'une femme ne les avoit vo
mies fur moi. Pardonnez moi , Mylord,
je n'infulte point Mylady ; fon fils l'avoit
prévenue , & après s'être fouillé du crime
,
•
il n'a pu , pour fe difpenfer de le réparer
, qu'en commettre un nouveau . .
Mais quoi , Mylord , la noblete & l'opulence
donnent- elles le droit d'être impunément
criminels envers la fimplicité &
la pauvreté ? Est - ce le fang d'un bon laboureur
, le fang de Follops qui feroit
deshonoré par une alliance avec ... Pardonnez
- moi , Mylord , encore un coup ,
mon refpect pour vous égale vos vertus
& vos bontés pour moi ; mais ma raiſon
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
eft égarée. Je ferois morte de douleur , fi
votre préfence ne m'avoit foutenue. Renvoyez
moi dans ma chaumiere , & daignez
me donner une eſcorte ; je crois voir
fur mon chemin des bêtes féroces qui m'attendent
pour me dévorer.
Raffurez vous , ma fille ; vous êtes fous
ma protection , vous & votre enfant. Je
vous fervirai de pere à l'un & à l'autre ; fi
vous avez affez de confiance en moi pour
agréer mes fervices , vous n'aurez qu'à
demander , & vos voeux feront remplis !
Je les préviendrois , fi je les connoiffois.
Renoncez à Clinfort , il eft trop indigne
de vous. Allez , ma fille , voilà des domeftiques
qui vous accompagneront jufqu'à
votre hameau ; fongez que tôt ou
rard la vertu & le vice reçoivent leur récompenſe.
}
Beth alla s'affliger avec John, Malgré
le mauvais fuccès de fa démarche & fon
horreur pour Clinfort , elle ne put étouffer
dans fon coeur le defir & l'efpoir d'effacer
la tache dont la naiſſance de fon fils
étoit fouillée . Mon frere , dit - elle un
jour à John , il y a des loix contre les coupables
en faveur des innocens , & des
hommes puiffans qui veillent à leur exécution
; j'ai réfolu d'aller dans la capitale
OCTOBRE. 1769. 37
les implorer. Les loix qui font juftes doivent
venger les petits ; & les hommes
qui font leurs miniftres doivent être équitables.
Je pars ; n'entreprenez pas , mon
cher frere , de combattre mon deffein ou
de vouloir m'accompagner dans mou
yoyage. Je me fuis déjà dit tout ce que
yous pouviez me dire ; mais envain . Donnez-
moi feulement ; je vous prie , l'argent
que vous pouvez avoir au delà de
vos befoins . Je dois encore ce foin à mon
enfant , & rien ne pourroit m'engager
y renoncer. Beth pleura , & partit pour
Londres.
-
à
pu-
Beth , en arrivant dans la capitale , ne
fonge qu'à demander à voir les hommes
puiflans de qui elle peut obtenir juſtice
contre un jeune feigneur qui l'a deshonorée
. Sa queftion étonne , fa figure plaît ,
fa candeur intéreffe , fes larmes touchent.
Bientôt elle est l'objet de la curiosité
blique. La populace la refpecte ; la bourgeoifie
lui offre fes fervices ; elle accepte
ceux d'une femme d'un âge mûr & fimplement
vêtue qu'elle voit attendrie juf
qu'aux larmes ; mais elle ne les accepte
qu'à condition qu'elle pavera toute la dépenfe
qu'elle pourra lui occafionner . Cette
femme s'appelloit Hofty. Lorfqu'elle
eut conduit Beth dans fon appartement ,
3.8 MERCURE DE FRANCE.
,
elle lui dit , en l'embraffant avec beaucoup
de tendreffe : Ma fille , élevée comme
vous à la campagne malheureufe
comme vous par le crime d'autrui , je n'ai
pu vous voir & vous entendre fans parta
ger vos peines ; je voudrois bien les foulager.
La méchanceté humaine vous a
chargée d'un enfant ; elle m'enleva mon
fils unique dans l'âge le plus tendre . Vous
venez ici chercher un époux , j'y étois venue
pour y chercher mon fils ;je ne l'ai pas
trouvé , & des circonftances que je ne puis
détailler m'ont engagée à y fixer mon féjour
, & j'y vis d'une penfion que je reçois
d'une main inconnue . Puiffiez - vous
être plus heureufe ? Tout ce que je puis
pour feconder vos projets , c'eft de vous
conduire chez un miniftre dont mon mari
fut autrefois le fermier , & qui daigne
quelquefois m'accueillir avec bonté .
Beth fur menée par la Dame Hofty chez
le miniftre. Le fpectacle de la ville & de
la cour ne la frappoit point ; fes penfées
étoient fixées fur un feul objet ; elle étoit
accoutumée à voir la nature . Elle n'avoit
des yeux que pour voir fon enfant qu'elle
portoit toujours dans fes bras. Chez'le
miniftre ,fa figure & fes difcours firent au
tant de fenfation qu'ils en avoient fait
dans les rues de Londres : une fille qui
OCTOBRE. 1769. 39
charmoit , fans le favoir , par les feules
graces de la nature ; qui , dans les habits
les plus fimples , n'étoit ni déparée ni
éblouie par le luxe dont elle étoit entou
rée; qui confervoit au milieu d'un monde
étranger & brillant l'air d'affurance & le
ton de décente familiarité qu'elle auroit
eus avec les payfans de fon village ; qui
parloit au public , fans rougir , de malheurs
qu'on voudroit fe cacher à foi - même
; qui enfin par fa naïve innocence
fembloit prendre une forte d'afcendant &
d'empire fur tout ce qui l'approchoit ; c'étoit
un prodige dans ce pays. Le murmure
qu'elle excita paffa jufqu'à l'oreille du
miniftre ; il vint lui - même dans fon antichambre
pour la voir & l'interroger.
Beth lui raconta fes difgraces avec tous
les charmes de l'ingénuité. Le miniftre
qui l'avoit écoutée avec intérêt , la com
bla d'éloges , en l'affutant de fa protection
; mais il lui dit que comme les loix
ne condamnoient point Clinfort à l'époufer
, attendu l'inégalité des rangs , il ne
pouvoit lui faire efpérer qu'une fomme
d'argent pour elle & une penfion pour fon
fils... Beth fut frappée d'un coup de foudre.
Qui eft ce donc qui a fait ces loix ?
Pourquoi tant de différence entre un homme
& fon femblable ? Qui donne tant
40 MERCURE DE FRANCE.
d'avantage au vice puiffant fur l'humble
vertu ? L'argent des uns vaudroit-il l'honneur
des autres ? Soutenez moi , ma mere ,
& fuyons.
Sa fanté ne réfifta point à de fi rudes
affauts : elle tomba malade , mais la force
de fon tempérament la fauva . Ne voulant
point être à charge à fa généreufe
amie , elle eut bientôt dépensé tout l'argent
que fon frere lui avoit remis . Auffitôt
elle écrivit à John un billet dans lequel
, fans lui parler de fa fanté , elle lui
annonçoit que fes efpérances étoient évanouies
, qu'elle avoit befoin d'une petite
fomme pour partir , & qu'elle iroit dans
peu de jours le rejoindre pour ne le plus
quitter. John lui répondit que la récolte
avoit été abondante , qu'il alloit ſe hâter
de vendre fes grains , & qu'elle recevroit
dans peu de tems tous les fecours qu'elle
pouvoit efpérer d'un frere .
Beth s'efforçoit d'engager fa bienfaitrice
à l'accompagner dans fon hameau & à
y vivre avec elle comme une mere & ſa
fille. Elle la preffoit un jour avec les plus
vives inftances , lorfqu'on annonça un
étranger qui demandoit à parler à Madame
Hofty. C'étoit un jeune homme , vêtu de
noir & d'une maniere fort unie . En entrant
, il paroiffoit ému . En confidérant
OCTOBRE. 1769 . 4!
Hofty & Beth , alfifes l'une à côte de l'autre
, fon trouble augmenta ; il garda quel
ques momens le filence ; & tombant enfuite
à leurs pieds , en pofant une de fes
mains fur les genoux d'Hofty & l'autre fur
les genoux de Beth , il s'écria : oh ! ma
mere : oh ! ma femme ! Elles étoient immobiles
l'une & l'autre . Le jeune homme
fe releva & fe jetta au cou d'Hofty. - Reconnoiffez
le fils qui vous a été ravi dans
fon enfance , & donnez lui une feconde
fois la vie en intercédant pour lui. Il prit
enfuite la main de Beth .. reconnoiffez
charmante Beth , le malheureux qui vous
a outragée , & daignez fouffrir qu'il répare
fes torts ... Dieu ! s'écria Beth , en
reculant avec une forte d'horreur , c'eft
Clinfort, c'eft lui - même . Non , ce n'eſt
pas Clinfort , c'eft Peters , le fils de la bonne
Dame Hofty. Le ciel a brifé ſon orgueil
; une foibleffe le rendir coupable
envers vous ; une fauffe vanité & la volonté
d'une femme , alors trop refpectable
pour lui , l'empêcherent d'effacer fa
faute . Aujourd'hui qu'il eft ce qu'il doit
être , il eft à vous . Daignerez - vous ou
blier fon attentat & fon injuftice ? Daignerez
vous lui donner votre main ?
Clinfort fut méchant , mais l'époux de
---
42 MERCURE DE FRANCE.
Beth pourroit- il ne pas être bon ? Auprès
de vous , il ne cetlera de refpirer la vertu .
Enett-ce pas le ciel qui vous a conduit
auprès de ma mere pour me rendre à la
probité , & vous rendre votre repos.
Holly & Beth n'ofoient croire ce qu'elles
entendoient : Hefty, toure tremblante ,
fembloit chercher à s'affurer G erreur
d'un fonge ne la féduifoit pas ; Beth étoit
dans la plus vive agitation . Peters fe hâta
de leur eclaircir ce myftere , en leur difart
que le lord Humtrid étant tombé
dangereufement malade quinze jours auparavant
, avoit fait aflembler fes parens
& les miniftres de la juftice des environs ,
pour révéler avec toute l'authenticité pof
fible un fecret important ; & qu'en préfence
de tous ces témoins , il avoit déclaré
que , n'ayant point de poftétiré & defirant
perpétuer fon nom , il avoit fuppofe
un enfant qu'il avoit fait enlever à un
payfan d'un canton éloigné, nommé Hof
ty. Enfuite , en s'adreffant à moi , continua
Peters , il me conjura de lui pardonner
le crime qu'il avoit commis à
mon égard en m'élevant fi fort au - deflus
de mon état , pour m'y replonger après
m'avoir donné une éducation & inſpiré
des fentimens peu conformes à mon oriOCTOBRE.
1769. 43
gine & au fort qui m'attendoit. Il y a déjà
long - tems , ajouta t- il , que ce crime me
tourmente , il ne me refte plus que quelques
inftans pour en demander pardon à Dieu ,
à ma famille & à vous, Peters. Je rends au
Seigneur la gloire qui lui eft due , je rends à
mes parens les biens que j'ai voulu leur ravir
; & à vous , Peters , je vous rends le
moyen d'être heureux en époufant l'aima
ble Beth. Je vous laiffe par mon teftament
un bien affez honnête à cette condition , &
je légue une penfion viagere à votre fils.
Ces papiers , ajouta- t -il , en me remettant
un paquet , vous fourniront des inflructions
Suffifantes pour retrouver votre famille. Le
Lord , continua Peters , mourut peu de
jours après ; les lumieres que ces papiers
me donnoient m'ont conduit auprès de
ma mere , & j'y trouve ma chere Beth!
Pendant qu Hofy revenue de fa furpriſe
donnoit un libre cours à fa tendreſſe,
Beth adoroit la Providence. Ce qu'elle
avoit fi ardemment cherché s'offroit à
elle lorfqu'elle avoit perdu tout espoir
de le trouver. Mais quoi ? ... Son coeur
peut-il s'unir au coeur d'un méchant ? Flétrie
, humiliée , dédaignée , calomniée
par cet homme , fi elle laiffe tomber fur
par
lui fes regards , une fecrette horreur s'em44
MERCURE DE FRANCE.
pare de fes fens , & il faudra l'aimer & ne
vivre que pour lui ? Na t - il pas abrégé
les jours de fon excellent pere ? Et s'il la
recherche , n'est ce pas pour jouir du bien
qu'Humfrid lui a laiffe ? Ne doit elle pas
confulter fon cher John ... O ciel ! inf
pire moi , montre moi mes devoirs & je les
Templirai. Au milieu de ces penfées. , fon
enfant étend les mains pour la careffer.
-Oui, monfils , je te dois un pere . —Elle
le baife , elle pleure . Peters , pénétré du
fentiment de fon indignité , s'éloigne ; il
n'ofe lui parler. La boune Hofty la follicite
par fes careffes & fes larmes . Beth
ne diffimule point fa répugnance ; elle
n'auroit jamais d'époux fi fon enfant
n'avoit befoin d'un pere : fi elle peut
forcer fon coeur à s'unir à Peters , ce ne
fera que fous la condition qu'il ne vivra
jamais avec elle que comme un frere . Elle
ne peut plus donner ce qu'on lui a ravi ?
Et peut on jamais pofféder légitimement
& jouir fans remords d'un bien que l'on
n'a acquis que par un crime ?
Peters fut obligé de fortir pour arranger
quelques affaires. Sur les neuf heures
du foir , on le rapporta baigné dans fon
fang. Quel fpectacle pour la pauvre Hofty
! Quelles révolutions dans une feule
OCTOBRE . 1769. 45
•
journée ? Peters'a été arrêté dans un endroit
folitaire par un inconnu qui l'a forcé
de mettre l'épée à la main . Cet homme
a fondu fur lui avec une furie fans éga
le ; & ils font tombés l'un fur l'autre percés
d'un coup fourré. Le chirurgien, après
avoir fondé fa plaie , déclare que fa bieffure
eft mortelle , & qu'il n'a vraiſemblablement
pas vingt- quatre heures à vivre.
Je fubis mon arrêt avec réfignation , dit
Peters d'une voix foible , il eft juſte . .
Mais Beth daignera- t- elle l'adoucir ? Ah !
elle a l'ame trop grande & le coeur trop
bon pour refufer cette grace au repentir
& à la rendreffe d'un homme expirant !
Je me meurs : Beth , accordez- moi votre
main , & l'inftant de ma mort fera le plus
heureux de ma vie. Tous vos voeux feront
remplis , votre enfant aura un pere & un
héritage , & vous n'aurez point d'époux .
Oh ! ma mere , ne vous défefpérez pas ,
vous avez à peine connu votre fils , &
c'étoit un homme coupable. Intercédez
pour lui; & vous aurez une fille digne de
vous , digne du ciel ; vos entrailles maternelles
fe rempliront de votre petit fils;
formé parffaa mmeerree , il fera pour vousl'ange
de la confolation
, & votre vieilleffe
fera bien - heureufe . Beth pleuroit fur le
46 MERCURE
DE FRANCE
.
fils & fur la mere ; elle ne répondit point;
fon filence remit fa volonté dans leurs
mains. Le miniftre fut auffi- tôt appellé ;
Peters & Beth reçurent la bénédiction
nuptiale.
vée
A peine la cérémonie étoit - elle acheque
John fit fçavoir à Beth que Gelle
vouloit recevoir les derniers embraffemens
de fon frere , elle n'avoit pas un
moment à perdre. Quelle ame ne feroit
abymée dans ce cours rapide d'événemens
fi extraordinaires ? Beth ne fe connoît
plus ; au chevet d'un époux mourant , elle
apprend que fon frere fe meurt ! O femme
trop infortunée , lui dit Peters ! allez ,
allez , il est trop julte , rendre vos foins à
un frere digne de vous , & revenez , s'il
eft pollible , recevoir les derniers foupirs
d'un époux qui n'en auroit pas été indigne
, s'il avoir eu le bonheur de vivre
avec vous. Beth fe traîne jufqu'au logis
où le meffager de fon frere la conduifoit.
Ma tendre foeur, lui dit Juhn en l'appercevant
, je me meurs mais je vous ai
vengée. Après avoir lu votre derniere
lettre , je n'ai refpiré que la mort de votre
ennemi : dès que j'ai en ramaffé quelqu'argent
, je l'ai cherché , je l'ai fuivi
pour le punir de fes outrages , au péril de
OCTOBRE. 1769. 47
ma vie. Mais ma main n'étoit faite que
pour manier la béche ; & en lui donnant
le coup de la mort , je l'ai reçu . Voilà
une boule que j'ai apportée . Il n'eut
pas la force de parler plus long - tems.
Beth tombe dans le plus affreux défelpoir.
Oh ! mon frere , qu'avez vous fait ?
Il est mon époux ! mon époux & mon
frere meurent par la main l'un de l'autre !
O John , ô mon cher John ! toute ma
confolation eft de ne pas vous furvivre.
-Cependant la plaie de ce bon frere n'étoit
pont morteile ; il n'y avoit rien à
craindre que de fa foiblefle ; & après
qu'on eut mis le premier appareil , il s'af
foupit, Beth étoit tombée dans une espéce
de délire & d'anéant fement . On l'empor
ta chez la Dame Hofty, où un accablement
profond la préferva jufqu'au lendemain
du fentiment de fa douleur.
Dès qu'elle fur en état d'entendre la
voix de la bonne Hofty , cette f mme qui
avoit la force de foutenir une fi terrible
crife , lui annonça d'abord que fon frere
n'étoit point en danger. Quelque tems
après , elle lui dit que Peters n'étoit pas
fans efpérance. Le courage de Beth fe ranime
; elle va voir fon époux , & fa franchife
ne lui permet pas de diffimuler que
48 MERCURE DE FRANCE.
c'eft fon frere qui s'eft battu avec lui .
C'est ainsi , Beth , que vous méritez d'être
aimée , lui dit Peters ; qu'il vive , ce
généreux frere , qu'il vive pour votre confolation
! S'il ne me croyoit plus digne de
fa haine , je l'embrafferois avec joie . Beth,
il me pardonnera... Vous m'avez pardonné.
Ce violent orage commençoit à fe calmer.
Cependant Peters flottoir entre la
vie & la mort , mais avec une aine tranquille
; heureux d'être le fils d'Hofty & l'époux
de Beth. Il voyoit auprès de lui ces
femmes comme deux anges tutelaires ;
leur préfence fembloit éloigner de lui les
horreurs du trépas ; il fentoit combien ,
dans fon état , les foins de la tendreffe
font doux , falutaires & confolans ; fon
coeur fatisfait lui promettoit de plus longs
jours , & ce calme intérieur fecondoit
l'efficacité des remedes . Infenfiblement
le danger diminua .
Le ciel exauçoit Beth qui , dans fes
prieres ferventes , le conjuroit fans ceffe
de lui rendre un époux & un frere ; un
frere en qui elle ne vit que fon généreux
bienfaiteur ; un époux en qui elle ne vit
plus que le fils de fa vertueufe bienfaitrice.
Active comme l'amour , elle fembloit
OCTOBRE . 1769. 49
bloit ne fe féparer jamais de l'un & ne
s'éloigner jamais de l'autre. Enfin le fort
de Peters eft décidé , il vivra, Dès lors la
bonne Hofty exige que Jonh foit tranfporté
dans fa maifon . Jonh & Peters
Hofty & Beth , tous fatisfaits , tous heureux
, fe confondent dans leurs embraffemens
; ils n'ont qu'un coeur & qu'une
ame . Peters a oublié fa fauffe grandeur ; ou
s'il fe la rappelle , ce n'eft que pour mieux
goûter les douceurs de la pure médiocrité.
Aufli- tôt après que fa fanté eſt rétablie
, ils partent tous enfemble pour aller
habiter le féjour de l'innocence , de la
paix & du bonheur , la demeure de Follops.
Hofty remplacera ce vénérable laboureur.
John voit fa foeur heureuſe , il
fonge enfin à être heureux , en époufant
fa chere Lucy : ils defcendent tous enfemble
chez fon amante : il l'époufe.
L'arrivée de John & de Beth & leur double
mariage font célébrés par les habitans
du hameau , comme l'entrée d'une ame
fainte dans le ciel l'eft par les bienheureux
leur félicité fe répand comme leur
vertu fur tout ce qui les environne.
I. Vol. C
50
MERCURE DE FRANCE.
EPITAPHE DE COLIN.
Sous ce marbre , Colin xepoſe ,
La mort le prit en fon printems;
S'il vécût l'âge d'une roſe ,
Son deftin fut auffi brillant .
Il vit, fans regret , fans envie ;
Les Parques terminer fon fort. : ;
Le plaifir lui donna la vie ,
Le plaifir lui donna la mort..
Ne le taxez point de folie ,
Paffans, qui plaignez fon deftin ;
Que n'avez -vous pû voir Sylvie ,
Vous voudriez être Colin.
COUPLET à mettre en musique,
Sr deux coeurs que la naturę
Aformés pour être unis ,
D'une joie intime & pure
Dans l'amour goûtent le prix ;
Que l'hymen ajoute aux charmes
Qui flattent leur tendre ardeur ;
L'amour feul craint les allarmes
L'hymen fixe le bonheur .
Par M. de la Ville de Baugé.
OCTOBRE . 1769. ST
L'EFFET DES REMORDS.
Le coupable échappe rarement au châtiment
qu'il mérite ; le bras vengeur de
la divinité le pourfuit fans ceffe ; il porte
le remords au fond de fon coeur , & ce
bourreau fecret le traîne bien ſouvent aux
pieds de la juftice humaine.
Fitforth étoit né pauvre , & fe deftinoit
à la fervitude ; un riche joaillier , obligé
de faire un voyage , le prit à fon fervice
& le chargea de fon porte - manteau ; il
eut l'imprudence de montrer à fon valet
ce qu'il contenoit ; une fomme confidérable
, des diamans du plus grand prix
frapperent les regards de Fitforth ; fa fortune
étoit faite s'il s'en emparoir ; le cri
de fa confcience ne tint point contre cet
efpoir ; fon ame s'ouvrit au crime , il fuivit
fon maître avec le deffein de l'affaffiner
, & l'exécuta au fond d'un bois qui fe
trouvoit fur leur route. Il fe ſaiſit auffitôt
du porte- manteau précieux , fuit fans
être arrêté , va s'établir à N. . . . . ville
très- éloignée où il étoit bien für que fon
maître , ni lui ne pouvoient être connus.
Maître d'une fortune confidérable , mais
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE .
craignant qu'on ne foupçonnât les moyens
par lefquels il l'avoit acquife , il la cacha
foigneufement à tout le inonde , entreprit
un petit commerce , & fe conduifit
avec tant de prudence que fes biens parurent
augmenter chaque année par le fuccès
de fon négoce ; il fe fit eftimer , & on
regarda dans la fuite fes richeffes comme
les fruits de fon induftrię & la récompenfe
de fa vertu ,
Fitforth profita de la confidération dont
il jouifloit ; il trouva une femme dans
une famille honnête , & devint enfin le
premier magiftrat de la ville où il s'étoit
établi . Il en remplit les fonctions d'une
maniere irréprochable , & fa réputation
ne fit qu'augmenter. Un jour on conduifit
à fon tribunal un malheureux domeftique
accufé d'avoir tué fon maître ; le
crime étoit avéré , le coupable l'avouoit;
les juges qui affiftoient Fitforth avoient
donné leurs avis ; c'étoit au préfident à
prononcer la fentence. Il paroiffoit dans
une agitation extraordinaire , fon vifage
pâliffoit & rougiffoit fucceffivement ; enfin
il fe leve de fon fiége avec précipitation
, defcend aux pieds du tribunal , va
fe placer à côté du coupable qu'il devoit
condamner à la mort , vous voyez , dit
OCTOBRE. 1769. - 53
il aux magiſtrats , un exemple terrible de
la juftice du ciel ; elle vous préfente, après
trente ans d'impunité , un homme plus
criminel que celui qu'on amene aujourd'hui
devant vous .
Les juges étonnés garderent le filence ,
& Fitforth confefla fon crime avec toutes
fes circonstances ; il entra dans le détail
des moyens qu'il avoit employés pour le
dérober à tous les yeux . Je l'ai caché jufqu'à
préfent fous le mafque de la vertu ;
j'efpérois qu'il feroit éternellement ignoré
, mais auffi-tôt que ce malheureux prifonnier
a paru devant nous; mon forfait s'eft
retracé à mon imagination dans toute fon
horreur; il ne m'a pas été poffible de condamner
un infortuné moins coupable que
moi ; j'ai frémi ; je fuis defcendu d'une
place que je fuis indigne d'occuper , & je
demande les fupplices qui me font dus ;
magiftrats , que ma compagnie a fouillés
trop long - tems , c'eſt devant l'Etre qui
voit tout , devant ce Dieu terrible , feul
témoin de mon crime , devant cette affemblée
refpectable , trompée par mon
hypocrifie , que je m'avoue coupable , &
que je me livre à la jufte rigueur des loix.
Les juges gémirent de cette déclara-
Ciij54
MERCURE DE FRANCE.
tion ; ils chercherent à le fauver ; trente
ans de fagelle & de vertu leur parurent
mériter quelqu'indulgence ; Fitforth ofa
plaider contre lui- même , & les ramener
à la févérité ; il leur fit fentir les conféquences
d'une grace qu'il pouvoit obtenir
du fouverain . Quel domeftique , affuré
de s'enrichir par la mort de fon maître ,
en ménagera la vie , s'il peut efpérer d'éviter
le fupplice en fe conduifant mieux
à l'avenir ? Les juges convaincus pleurerent
& fignerent l'arrêt , & Fitforth les
bénit & le fubit .
VERS au fujet d'une Machine hydrau
lique très - puiffante , dont l'exécution
vainement tentée par differens méchaniciens
, fut regardée comme impoffible
pendant plus de cinq ans , & mife enfin
àfa perfection , contre l'attente des gens
de l'art ; par M. Gallonde , horloger du
Roi , aux galeries du Louvre , pour M.
le Comte de la Tour- Dupin , àfon château
de Saint - André- de - Cufac près
Bordeaux.
Loin du maître chéri qui regne fur ces rives ,
La nature , contraire à nos voeux les plus chers ,
OCTOBRE . 1769 .
5.5
Au fein de ces vallons nous retenoit captives.
Archimede nouveau , Gallonde rompt nos fers ;
Il commande , & nos flots élancés dans les airs ,
Au Dieu de ces climats vont porter notre hom
mage.
La Dordogne furprife accourt de fes rofeaux ,
Pour admirer de près ces prodiges nouveaux ,
Et Neptune indigné contre un art qui l'outrage ,
Dans les mains d'un mortel voit le fceptre des
caux .
MADRIGAL à Mlle Ratel , qui venoit
de chanter quelques couplets fur l'AIR
du Vaudeville d'Epicure.
EPICURE
philofophoir ,
Et par fes leçons vouloit plaire ;
Vous chantez , aimable Glycère ,
Vous faites ce qu'il apprenoit.
Par une route bien plus fûre ;
On vous voit obtenir un fuccès plus brillant ,
Et ce même plaifir que cherchoit Epicure
Vous le procurez en chantant.
Par M. Aviffe.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. de B.... auteur d'un recueil de
poëfies latines & françoifes , & de diverfes
obfervations relatives à la morale , à
la politique & à la littérature.
De l'art charmant d'Ovide il orna fon prin- E
tems ,
Mais bientôt , abjurant les goûts de fa jeuneſſe ,
Rival des lages de la Gréce ,
Il fçut braver la faulx du tems ,
Par M. le chevalier de L. · ·
DISTIQUE LATIN.
HUNC UNC Sophiæ femper traxerunt cultus , amor
que ;
Verum olli ingenium , veraque vita fuit.
Par M. S. C. R. D. S. A.
OCTOBR. E. 1769." 57
A S. E. Mgr le Marquis DE PAULMY
fur fa dignité de Lieutenant Général de
la Touraine.
Vos bontés , votre nom me font préfens fans
celle ,
Reconnoiffante & fenfible aux bienfaits ,
Mamufe eft toujours aux aguets
Sur tout ce qui vous intéreſſe .
D'un nouveau titre on vient de vous dotér.
Je vous dois compliment ; mais je fuis incertaine
Qui je dois aujourd'hui le plus féliciter
Ou de vous ou de la Touraine.
Parla Mufe limonadiere :
VERS de M. de la Louptiere à Mlle le
C ***
, qui quétoit à la paroiffe de St
Pierre-aux-Liens.
BELLE ELLE Quêteuſe , objet charmant ,
Pour gagner tous les cours , quels fecrets font les
vôtres ?
Etes -vous cet ange brillant-
C v
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Qui vint rompre les fers du prince des apôtres?
En fêtant les liens vous nous en donnez d'autres.
Une bourle à la main , un bouquet au côté ,
C'étoit toute votre parure ,
Vos charmes n'avoient pas un éclat emprunté,
Vous les tenez de la nature .
Une libérale ferveur
A notre ame ſe communique
Lorfque l'on vous voit prendre à coeur
Les intérêts de la fabrique ;
Comment refufer à vos voeux
Une affiftance fi légere !
L'avare devient généreux
Dans l'espérance de vous plaire.
Ce charitable don que vos mains ont reçu ,
Il faut qu'avec bonté vos regards nous le rendent
Ils feront indulgens , s'ils ont bien apperçu
Ce que les nôtres vous demandent.
A la même , fur ce qu'elle a brûlé des vers
compofés à fa louange.
LORSQUE votre main livre aux flammes
Le téméraire écrit qui vous peint notre ardeur,
Par ce modefte attrait vous enchantez nos ames
Mais que vous fert tant de rigueur
Et ce refus de nous entendre ?
OCTOBRE. 1769 . 59
Les tranfports que vos yeux ont fçu nous infpirer
Ont un caractére trop tendre ,
La fureur du bucher ne peut les dévorer ,
Vous les verrez toujours renaître de leur cendre.
MADRIGAL du même auteur , à Mefde
moifelles M*** , de Mantes fur Seine.
CHACUN , Voyant en vous l'heureux talent de
plaire ,
Vous prend pour les trois foeurs qui regnent à
Cythere.
Mais pour moi qui m'y connois bien ,
Je décide qu'il n'en eft rien ;
Votre deftin n'eſt pas femblable ,
Leur triomphe n'a l'air que d'une vérité ,
Le vôtre auroit l'air d'une fable
S'il étoit quelque jour fidélement conté.
PRIERE au laurier qui croit fur la
tombe de Virgile , dont M. D. L. C.
m'a envoyé des feuilles , qu'il en a cueillies
lui- même le 7 Août 1769 .
O RNEMENT fimple & précieux.
De la tombe où repofe un fublime génie ,
C vj
60
MERCURE
DE FRANCE
.
Et qui dois à fon feu de conferver ta vie
Dans des lieux où la mort tient fon empire af
freux ;
Laurier , que la foudre revère ;
Si jamais de mes pleurs , je mouillai les écrits
Du demi-Dieu qui dort fous ton ombre légere ;
De toutes leurs beautés , fi je fentis le prix ,
Accorde à mon efprit une noble affiſtance ;
Ecarte loin de lui le faux goût , l'ignorance ,
Fléaux plus dangereux que les brûl ins carreaux ,
Fais germer dans mon coeur cette ardeur ferme &
grande
Qui vainc tous les dangers que la gloire demande;
Fais que la bafle envie,au front double, à l'oeillfaux ,
N'y fouffle , en aucun tems , fon haleine étran
gere ;
Des amans des beaux arts donne moi le ſalaire ,
L'eftime du grand homme & la haine des fots .
Par M. Chố
D'UN
MADRIGAL.
UN inconnu , Life devient la femme:
Ses faveurs , que l'hymen enleve à mon efpoir ,
Que fes timides voeux deftinoient à ma flamme ,
Sa haine envain les difpute au devoir,
OCTOBRE. 1769 .
Loin de les exiger fans cefle ,
Si l'inftin& généreux d'une tendre pudeur
Guidoit ta defpotique ardeur ,
O rival de l'amour ! une amere triftefle
Remplaceroit foudain ton aveugle tranſport ,
Hymen , & ta délicateſſe
Seroit , entre fes bras , jaloufe de mon fort.
Par M. Repons , officier au régiment
des Gardes- Suiffes.
L'AMANT PASSIONNÉ. Ode.
AMOUR , dans quel défordre as - tu jetté mon
ame ?
Que je connoiffois mal tes dangereux plaifirs !
Loin de la fatisfaire , ils irritent ma flamme ,'
Et d'une ardeur plus vive animent mes defirs.
Rien n'éteindra jamais les feux que je refpire ;
Daigne au moins , Dieu propice , en foulager
l'excès,
De mes fens éperdus je te cêde l'empire.,
Siguale mon bonheur par de nouveaux fuccès.
Qu'an torrent de faveurs enivre ma tendreffe ;
Que mon coeur à longs traits en boive le poiſon
62 MERCURE DE FRANCE.
Amour , dans les tranſports d'une fi douce ivreffe
Non , tu ne faurois trop égarer ma raiſon.
Par le même.
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure de Septembre 1769 ,
eft pomme ; celle de la feconde eft la lettre
R ; celle de la troifiéme eft voyelle ,
& celle de la quatriéme eft lacet. Le mot
du premier logogryphe eft char , dans le
quel on trouve arc , car , ah , pour
la
crainte ; ah , pour la joie . Le mot du fecond
eft abeille , où fe trouve belle , Elie,
Bel , roi d'Affyrie , Abel , lie , ia , ail,
aîle , allée , Ea , nymphe métamorphofée
en ifle , Lia , Albi . Le troifiéme eft
chandelier , où l'on trouve lard de porcean
, de marfouin ou de baleine , Ali ,
chêne , ance , rade , haine , ancre , ancre de
vaiffeau , ancre du blazon , laine , ride, cidre
, an , cran , nid , l'air , air , morceau
de mufique , air du vifage , air de manége ,
l'enſemble de l'homme & du cheval ,
Elan , ail , Die , chien , ire , aine , partie
du corps , char , cire , cri , chaîne , reine ,
rene , Arc en Barrois ; Nil , Dile , cène ,
dernier repas de Jefus Chrift ; le Cid , -
1769. 63
Octob
1769
- vn
per
- tan
mo
lan
mon
, idée , chair ,
E.
nt belle ,
:r.
is aimer.
ondance ,
t ;
na réfidence.
e différence
délices ,
defirs ,
ices ,
ux plaifirs.
loufie ,
mes faveurs ,
des grands fei-
1
ndigent.
e les délivre,
ra
cat.
62 MERC
Amour, dans l
Non , tu ne fau
3
L'EXPLICA
énigme du l
eft pomme ;
tre R; cell
& celle de l
du premier
quel on tri
crainte ; ah
cond eft abi
Bel , roi d
aîle , allée ,
fée en ifle
chandelier ,
> ceau de n
chêne , ance
vaiffeau , ai
dre , an , c
de muſique
l'ensemble
Elan , ail
du
corps ,
rene; Arc
dernier re
OCTOBRE. 1769. 63
Inde , Laie , Cane , Elie , car , iiddééee ,, chair,
chaire , ciel.
ÉNIGM E.
TANTÔT laide , plas fouvent belle ,
Par mon utilité je me fais eftimer.
Tantôt douce , tantôt cruelle ,
Je me fais craindre , & je me fais aimer.
Je feme la terreur ainfi que l'abondance ,
Je ravage la terre en la fertilifant ;
A Paris coinme aux champs je fais ma réſidence.
Aux deux fexes par fois , fans nulle différence
J'offre un exercice amufant.
J'ai mille amans dont je fais les délices ,
De tous en même tems j'appaife les defirs ,
Je me prête à tous leurs caprices ,
Et je les fais nager dans les plus doux plaiſirs .
Sans exciter entr'eux la moindre jalousie ,
J'offre au premier venu mes fuprêmes faveurs ,
Du dernier des humains comme des grands feigneurs
,
Je contente la fantaisie.
1
Je reçois dans mon lit le riche & l'indigent.
De la faim , de la foif, tous deux je les délivre ,
2
Et je leur donne de quoi vivre ,
Sans leur prendre jamais d'argent.
54
MERCURE
DE FRANCE.
Avis au Lecteur.
Lecteur , fi de m'aimer il te prenoit envie
Que ce foit de loin feulement ,
Agis avec moi prudemment
Si tu veux conferver ta vie.
Par M. C. D. M.
LES
AUTRE.
Es doigs induftrieux de la frivolité
Pour orner votre tête , Aminte , me formerent , '
Et , pour en relever les charmes , la beauté ,
Les mains du dieu du goût fur elle me placerent.
Si vous vous remettez cet opéra bouffon
Que très-ingénument vous a conté Voltaire ,
Vous vous rappellerez facilement mon nom :
Car en moi d'Ifabelle on reconnoît la mere.
Ce n'eft pas , néanmoins , qu'entre elle & moi le
fort
Ait mis , pour cet effet , la moindre reflemblance;
Non , nous n'eûmes jamais auffi peu de
rapport :
Jugez vous- même ici de cette différence.
Elle parloit beaucoup ; je n'ai que peu de bec :
L'oeil contemploit fon fein s'agiter fans grimace ;
OCTOBRE . 1769 . 65
Mais, à l'aide d'un dard qui fe vend à l'i grec ,
Avec précaution on cache ma carcafle .
Pour n'avoir pas de barbe elle pafla , je crois ,
Quant àmoi jereflemble au plus horrible faune 3
Car, à peine j'exifte , Aminte , que , par fois ,
J'en ai , vous le favez , longue de demi -aune.
Si quelques papillons près d'elle voltigeoient ,
Elle prenoit plaifir à leur donner la chafle.
Pourrois- je être fans eux ! ah ! quel mal qu'ils fe
roient ,
J'y fuis trop attachée , & je les laiffe en place.
Je n'ai pas , je l'avoue , un fonds bien merveilleux,
Et c'eft-là feulement par oùje lui reffemble .
Quant à de tels défauts , on fait tout de fon
mieux ,
Ainfi qu'elle faifoit , pour les cacher , ce ſemble.
que
Lorſqu'ainfi que fa fille elle avoit dix - fept ans ,
Sans doute de fleurs elle étoit couronnée :
Pour moi , dès que je nais , je le fuis de rubans ,'
Et certes , en cela , je fuis fort bien montée .
ParF.... C. au greffe de l'hôtel- deville
de Paris.
66 MERCURE DE FRANCE .
J₁
AUTR E.
I ne fuis point de tout pays :
Mais dans ceux où je fuis en vogue ,
Je fuis utile au pédagogue
Autant & plus qu'aux amis de Cypris :
Je fuis pourtant l'objet d'une profonde étude
Pour ces derniers : la mode auffi bien que le goût
Combattent contre l'habitude
Pour me donner une attitude.
On n'en fçauroit venir à bout :
J'ai beau donner l'air ridicule ,
> Les vieux ne me reforment pas:
Les petits maîtres & les fats
Ont fur cela moins de fcrupule.
L'acceffoire chez moi l'emporte fur le fond,
Ma couleur eft preſque toujours la même
Mais dans plus d'une occafion
Je fuis d'une richefle extrême.
Le plus fouvent je ne fuis bon à rien.
Auffi , le plus fouvent , je fuis fans confiftance ,
Cependant je fais contenance
Et même je fers au maintien .
En eft - ce affez , Lecteur , pour me faire connoître
,
Qui , fûrement ; mais en tout cas ,
OCTOBRE. 1769. 67
S'il pleut, tu feras bien le maître
De t'enthumer ou ne t'enrhumer pas .
Par M. Parron , capitaine d'infanterie.
MON
AUTR E.
ON nom t'eft bien connu , bien fouvent q
le lis .
J'affemble les jeux & les ris ,
Et la cour & la ville.
Sans trop de vanité , je peux me dire utile :
Je vivois autrefois aux dépens de Vulcain ,
Il est vrai que non pain
Sentoit le goût de la fumée :
Mais à préfent , je vis d'une belle vallée.
Par Madame ***
LOGO GRYPH E.
Si j'avois plus d'un point d'appui ,
Je deviendrois tout -à-fait inutile ;
Je fuis fixe à mon domicile ,
Et cependant , où je fuis aujourd'hui
Sans avoir changé de demeure ,
On ne me verra plus , demain , dans un quarte
d'heure.
68 MERCURE DE FRANCE.
Je donne des avis certains
Aux plus favans phyficiens :
Quoique j'en change , on fe conforme ,
Et fans raifonner , l'on foufcrit ,
A tout ce que marque & preſcrit
Ma conduite qui n'eft nullement uniforme,'
Et c'eft précisément ce qui fait mon objet.
Mais fans chercher tant de tournure ,
Lecteur , allons d'abord au fait.
Neufs pieds compofent ma ftructure ,
En combinant tu trouveras le lieu
Qu'un voyageur cherche & defire
Avec bonne chere & bon feu .
Le fupplice effrayant , où l'affaffin expire ,
Un métier qui produit des ouvrages parfaits ,
Le fynonyme d'ouverture ,
Un bâtiment qui n'eft point un palais ,
Ni même , fans lui faire injure ,
Un beau morceau d'architecture :
Ce qu'on fait quand on va de Paris à Lyon ,
Dans le cheval , une allez rude allure ,
Un inconvénient , effet de la boiflon ,
L'amour du cerf, l'oifeau fymbole de la dupe
Un acteur dont on fait la réputation ,
Une fête où l'on ne s'occupe
De fes moeurs ni de fa raifon .
C'en eft affez , lecteur , il eft tems de me taire ,
Je retourne à ma fonction :
OCTOBRE . 1769. 69
Mets pourtant à profit ce confeil falutaire ;
Ne me reffemble pas , fi de ton caractere
Tu veux donner opinion .
Par M. Parron , capitaine d'infanterie,
AUTRE.
LECTEUR , ECTEUR , veux -tu me deviner ?
Je m'offre à tes regards & j'obícurcis ta vue ,
Je confonds la terre & la nue.
Dans mes replis , veux -tu m'examiner }
Je te donne un triple denier ;
Dans cette valeur numéraire
Tu trouveras l'utile & bonne chere ,
Et pour completer ton feftin ,
Un vin de vignoble lorrain.
Sans te donner la peine
De battre les bois & la plaine
Je t'offre un gibier rare , eftimé d'un gourmand ;
Et , comme on dit , après la panfe
Je te regale de la danfe ;
Ou bien d'un autre amusement,
Où l'on fait briller fon adrefle
En pratiquant la phyfique jufteffe.
Par un autre côté je ne fuis pas fi beau :
Car jefuis en proie au bourreau ,
Pour raifon de double baſſeffe,
70 MERCURE
DE FRANCE
.
En quatre lettres , l'on me fait
Du parlement anglois , un édit , un arrêt.
Avec trois , je deviens de ton fils l'époufée ,
Enfin je me tourne en rofée .
Mon effet , quelquefois , eft heureux ou fatal ,
En guerre, à plus d'un général .
Par Madame ***
AUTR E.
Sex pedibus, nafcor , fi me natura fecundet , EX
Optimus ; auxilium fi neget illa , malus.
In partes me fcinde duas : tibi prima fuavem
Dat tempeftatem ; turpe fecunda pecus.
Par M. R. D. L. G.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Recueil de Mémoires & Differtations qui
établiffent que c'eft par erreur & un
mauvais ufage que l'on nomme l'augufte
maifon qui regne en France , la
maifon de Bourbon , que fon nom elt
de France , & qu'entre toutes les maifons
impériales & royales regnantes ,
OCTOBRE. 169. 71
elle eft la feule qui ait pour nom de
famille le nom même de fa couronne ,
&c. avec cette épigraphe : Beata terra
cujus Rex nobilis eft. ECCLES . CAP . 10.
v . 8. A Amfterdam ; & fe trouve à
Paris , chez J. B. G. Mufier , fils , libraire
, quai des Auguftins , au coin de
la rue Pavée , in- 12. 183 pag.
CE recueil contient plufieurs piéces intéreffantes
; la premiere eft un mémoire
de M. Sallo qui examine fi on doit nommer
la Reine , Marie - Thérefe d'Espagne
ou Marie- Thérefe d'Autriche. Ce mémoi
re fut compofé en 1665 ; l'auteur , en
prouvant que le dernier nom eft celui qui
convenoit à la Reine , s'étend en mêmetems
fur les raifons qui doivent faire
donner le nom de France à la famille qui
en occupe aujourd'hui le trône ; on développe
ces raifons dans une differtation
qui fuit & qui eft de M. de Réal . La troifiéme
piéce eft un difcours lu le 25 Août
1760 dans une académie qui traite le
même fujet . Lorfque la nation éleva Hugues
Capet à la fouveraineté , les aînés
de fa maifon portoient depuis près de
deux fiécles le nom de France , à caufe du
duché ou marquifat de France qui leur
72 MERCURE DE FRANCE.
avoit été donné vers l'an 861. Hugues
Capet qui le portoit lui - même , le conferva
en changeant feulement fa qualité ,
au lieu de duc de France , il s'appella Roi.
Robert fon fils , Henri fon petit fils &
Philippe I qui regnerent fucceffivement
ne porterent aufi que leurs noms propres
avec l'addition du titre de leur dignité
royale . Cette coutume , établie fous la
premiere & la feconde race de nos Rois ,
fe maintint au commencement de la troifiéme.
Les defcendans de ces princes &
les maifons qu'ils ont formées ne furent
diftingués auffi que par leurs noms propres
& le furnom de quelque grand fief.
Au commencement du douzième fiécle
les furnoms tirés de la feigneurie , de la
dignité ou de l'office devinrent des noms
génériques & diftinctifs ; chaque chef de
famille en adopta un . Louis le Gros n'en
put prendre de plus illuftre que celui du
trône que fes ancêtres avoient occupé . Sa
branche s'appropria donc le nom de France.
Dans ce tems aucune des maiſons
fouveraines d'aujourd'hui n'exiftoit encore
dans ce rang fuprême . Robert, comte
de Clermont en Beauvoifis , fixiéme
fils de Louis IX , & par conféquent de la
maifon de France ne fut connu pendant
fa
OCTOBRE. 1769. 73.
fa vie que fous le nom de fon apanage.
Béatrix fa femme lui apporta la baronnie
de Bourbon l'Archambault , dont elle
avoit hérité ; cette baronnie paffa à l'aîné
de leurs trois fils en faveur duquel Charles
IV l'érigea enfuite en duché- pairie.
Cet aîné quitta alors le nom de Clermont
pour celui de Bourbon qui devint le titre
de fa famille , c'eft de lui qu'eft defcendu
Henri IV qui , en montant fur le trône ,
dûr prendre le nom diſtinctif de la fa •
mille , puifqu'il entroit dans tous les
droits de l'aîné & du chef. Ce volume eft
terminé par un extrait de la fcience du
gouvernement de M. de Réal , chap. IV.
fect. 2. n. 2. où il établit que le nom de
la maifon qui regne en France , en Espa
gne , & fur les Deux- Siciles eft de Fran
ce & non de Bourbon. Ces morceaux font
extrêmement curieux ; on ne peut que
favoir gré à l'éditeur qui les a raffemblés
dans ce recueil .
Expériences phyfiques & chymiques fur
plufieurs matieres relatives au commerce
& aux arts : ouvrage traduit de l'anglois
de M. Lewis de la fociété royale
de Londres ; par M. de Puifieux . A faris
, chez Defaint , libraire , rue du
Foin St Jacques,33 vol. in- 12.
I. Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage eft un recueil d'expérien
ces relatives aux arts chymiques , faites.
dans le cours de plufieurs années . M. Lewis
ayant reconnu que le plus grand obftacle
qui s'oppofe aux recherches de cette
efpéce , eft le défaut d'un laboratoire
convenable , commence par indiquer les
moyens de fe procurer à peu de frais un
appareil de fourneaux commodes & faci-.
les à manier . Il préfente enfuite l'hiftoire
de l'or & des différens arts & métiers qui
en dépendent . Il entre d'abord dans des
détails fur la couleur , la pefanteur & la
ductilité de ce métal : ce qui le conduit
à traiter de la maniere dont l'employent
les batteurs , les tireurs d'or & les do-
Leurs ; les expériences chymiques viennent
après ; il s'arrête fur l'hiftoire minérale
de ce métal & fur la chymie. Cette
branche de chymie eft la premiere qu'on
ait confidérée comme une fcience philofophique.
Dans toutes les autres , les faits
ont précédé les raifonnemens & les fpéculations,
L'alchymie étoit fpéculative
dès fon origine ; les adeptes ont fuppofé
que la nature tendant à la perfection dans
tous fes ouvrages , vifoit à produire de
l'or en formant les métaux ; que les plus
vils n'avoient manqué à être de l'or que
par la furabondance ou le défaut de quelOCTOBRE
1769. 75
que élément particulier dans leur compo
firion , & que l'art pouvoit corriger ces
défauts & perfectionner l'ouvrage qu'elle
avoit commencé. Cette partie de l'ouvrage
de M. Lewis eft très- curieufe ; elle
eft fuivie d'expériences fur la converfion
des vaiffeaux de verre en porcelaine, qui
fervent à établir les principes de cet art.
L'auteur examine enfuite les différentes
machines à vent dont on fe fert pour faire
paffer un courant d'air dans les fourneaux
par le moyen d'une chûte d'eau ; ces détails
tendent à la perfection de ces machines
, & à les rendre capabies de fournir
commodément les quantités confidérables
d'air que demandent les fourneaux à
fufion . L'hiftoire des couleurs eft traitée
avec beaucoup d'étendue ; il en eft de
thême de la platine , cette fubftance métallique
finguliere qui a du rapport avec
For dans plufieurs particularités remarquables
, & que quelques - uns ont appellé
pour cette raifon or blanc ou huitième
métal. M. Lewis ne laiffe rien à deficer
fur cet objet ; il recueille tous les traités .
qu'on a publiés fur la platine ; il jette un
cil attentif fur toutes les expériences
qu'on a faites ; il approfondit lui-même
quelques- unes des propriétés de c métal
Bij
76 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire , qu'on n'avoit encore fait
qu'entrevoir ; & lorſque les détails & les
mémoires qu'il ramaffe , diffèrent entre
eux & lui laiffent des doutes ; il fait de
nouvelles expériences à l'aide defquelles
il parvient à les lever. Nous nous bornons
à indiquer les matieres de cet ou
vrage curieux & favant ; il mérite d'être
lu ; il joint à la chymie l'hiftoire des arts
qui en dépendent : il peut être utile aux
Quvriers , aux artistes & aux commercans
.
Etat actuel ou tableau de l'Empire Ottoman
, où l'on trouve tout ce qui concerne
la guerre , le gouvernement civil
des Turcs , la religion , les grandes
charges & dignités de l'empire , nouvelle
édition . A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez la veuve Duchefne
, rue St Jacques , au - deffous de la
fontaine St Benoît , au temple du goût
in-12. 310 pag, Prix 1 liv, 10 f.br.
Le but de cet ouvrage eft de donner
une idée de l'Empire Ottoman ; on y trai
te fucceffivement de la religion , de la
milice , du gouvernement civil & des
charges & premieres dignités de l'empire;
l'auteur à prifé dans les relations les plus
OCTOBRE . 1769. 77
eftimées , & dans les écrits de ceux qui
ont pallé plufieurs années en Turquie.
Quoique le mariage ne foit chez les Turcs
qu'un contrat civil où leurs prêtres ont
peu de part , on ne laiffe pas que de le
mettre dans la partie de la teligion . Les
contrats ne font fignés que par le juge qui
y appoſe fon fceau ; ils ne renferment que
les noms des contractans , & la fomme
que le mari promet de donner à la femmepour
le prix de fa virginité. Les Turcs,
comme l'on fçair , peuvent avoir juſqu'à
quatre femmes légitimes qui doivent
chacune être admifes dans le lit de leur
mari une fois par femaine . « Lorfque les
» femmes ne font pas contentes de leurs
" maris, & qu'elles demandent la diffo-
» lution de leur mariage , elles vont trou
» ver le juge pendant l'audience ; elles
» déchauffent un de leurs fouliers & le
renverfent pour fignifier ce qu'elles n'o-
» feroient dire. Le juge envoie auffi-tôt
» chercher le mari : il entend les raifons
» de part & d'autre ; & fi la femme per-
» fifte à demander la diffolution du mariage
, il la condamne à perdre fa dot ,
» rompt le contrat , & lui permet de fe
pourvoir d'un autre époux : le mari a un
femblable privilége , mais il eft obligé
19
"
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE.
de
payer à la femme qu'il répudie , la
» dot qu'il lui a promife . » Les émirs fe
difent tous parens de Mahomet ; ils por
tent up turban vert qui eft la couleur du
prophète, Le Nakib , qui eft leur chef , a
droit de vie & de mort fur tous ceux qui
lui font foumis ; l'envie d'acquérir de
nouveaux fujets le rend très - facile à faire
des émirs ; il y en a très- peu qui foient en
état de prouver qu'ils defcendent de Mar
homet , auffi font- ils moins refpectés aujourd'hui
, il en coûte la main à celui qui
frappe un émir ; mais on trouve le moyen
d'éluder cette loi , en lui ôtant fon turban
vert qu'on baife avec refpect ; on le bat
enfuite tant que l'on veut , & lorfqu'on
eft fatisfait, on baife de nouveau le turban
qu'on lui remet fur la tête .
On trouvé quelques détails fut le ferrail
du grand Seigneur : les femmes qui
font deſtinées à fes plaifirs font féparées
de toutes les autres & renfermées dans de
grands appartemens qui ne s'ouvrent
qu'au fultan. Des eunuques noirs veillent
fans ceffe far elles , & puniffent féverement
leurs moindres fautes ; à peine
leur accordent - ils la permiffion de fe
promener dans les jardins ; alors ils font
fermés à toutes les autres femmes ; les
OCTOBRE. 1769 . 49
"
jardiniers fe rangent autour des murailles
avec de longs bâtons au bout defquels
font attachées de longues piéces de toile
qui forment une efpéce de murs entr'eux
& ces filles ; les eunuques font i jaloux
que s'ils s'apperçoivent qu'un jardinier
regarde par les ouvertures de la toile , ils
lui coupent fur le champ la tête. « Quand
le grahd . Seigneur paffe dans l'appar
tement des femmes , tons ceux qui le
fuivoient , demeurent à la premiere
porte qui eft gardée par les eunuques
» noirs , & il eft même défendu aux eunuques
blancs d'y entrer. S'il arrive
» que quelque fultane tombe malade ,
» il faut avoir la permiffion du prin-
» ce pour y faire entrer le médecin qui
eft toujours accompagné de quatre eus
naques noirs , fans compter ceux qui
» marchent devant pour faire retirer tou
» tes les filles , de peur que le médecin
» n'en voie quelqu'une. Celle qui eft
» malade s'enferme de telle forte dans le
» lit qu'elle a le vifage tout couvert auffi
» bien que le corps . Elle a feulement le
bras droit hors du fit , convert d'un
» crêpe noir , & lorfque le médecin veut
» lui tâter le poulx au travers du crêpe ,
» il faut qu'il tourne la tête de l'autre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» côté , ne lui étant pas permis de la voir,
» ni même de l'interroger. » Les femmes
ne fortent jamais du ferrail que lorfque
le grand Seigneur les mene à la promenade
avec lui ; leur carroffe eft fermé
quoiqu'elles foient toutes voilées avec
foin ; & lorfqu'elles entrent dans le carroffe
, on rend des toiles depuis la porte
du ferrail jufqu'à la portiere , afin que le
cocher ne les voie point. Vingt cinq ou
trente muets courent devant à toute bride
, l'arc à la main, pour faire retirer tout
le monde. Les eunuques font toujours
choifis extrêmement hideux ; on leur
donne le nom des plus belles fleurs , comme
narciffe , hyacinthe, rofe , & c. afin que
les femmes qui les appellent ne prononcent
rien qui ne foit agréable. Nous ne
nous arrêterons pas davantage fur cette
production qui offre des détails intéreſſans
& curieux .
Correfpondance familiere & politique entre
Mylord R*** & le général C *** fur la
Atuation préfente de l'Angleterre. A
Amfterdam ; & ſe trouve à Paris , chez
Prault , fils aîné , libraire , quai des
Auguftins ; in 12. 463 pag. Prix 2 liv.
10 fols broché.
OCTOBRE. 1769. 81
Le lord R *** & le général C ***
font depuis long tems unis par l'amitié ;
le dernier a été miniftre pendant quelques
années ; il ne s'eft retiré que pour le délivrer
du chagrin de fe voir fubordonné
à un miniftre qui , peut- être avec de bonnes
intentions , ne paroît avoir que des
projets dangereux , & ne confulte'& n'écoute
perfonne ; il parle du célébre M. P.
Il en donne une hiftoire affez préciſe
mais qui montre les routes qui l'avoient
conduit à ce rang. Il déclamoit avec véhémence
dans la chambre des communes
contre toute guerre fur le continent ; il
rappeloit la ftipulation faite avec la maifon
d'Hanovre lorfque George I. monta
fur le trône , par laquelle il fut arrêté définitivement
que l'Angleterre ne feroit
tenue d'entrer ni directement ni indirectement
dans aucune guerre pour la confervation
des poffeffions de cette maiſon
en Allemagne. La cour le craignit , &
fous le prétexte de récompenfer fes talens
fupérieurs elle l'appela au miniftere ; il
changea de langage ; à la fin de la guerre
on le remercia de fes fervices ; fon inaction
lui déplur ; il fidufage de fon crédit
fur le peuple , parut à la tête des mécontens
; la cour crut devoir le rappeler au
Dv
32 MERCURE DE FRANCE
maniement des affaires ; il ne voulut reprendre
le gouvernail qu'à certaines conditions
; fon éloquence parla long- tems
dans la chambre des communes en faveur
des colonies ; il fit abolir les droits du
papier timbré. Son crédit augmenta ; la
cour voulut ſe l'attacher , & l'arracher à
fa popularité ; on l'éleva à la pairie ; on
lui ferma par là la chambre baffe où il
avoit beaucoup d'afcendant ; il monta à
la haute , où il éprouva fouvent des con
tradictions : cette élévation diminua la
confiance que le peuple avoit en lui . Les
deux Anglois , dans cette correfpondance
familiere , s'entretiennent librement des
affaires publiques de l'Angleterre , exa→
minent ce qui fe paffe ; approuvent ou
blâment la conduite des miniftres ; rai
fonnent fur les motifs de leurs entrepri
fes , fur les fuites qu'elles peuvent avoir;
parcourent routes les branches de l'admi
niftration , & s'expliquent en hommes.
inftruits , avec cette liberté qu'infpirent
la confiance & l'amitié. Témoins des évé
nemens , ils fe communiquent les réflexions
qu'ils leurent naître , & ne crai
gnent point d'avou u'ils fe font frompés
quelquefois dans les jugerens qu'ils
ent portés ils entrent dans beaucoup de
th
OCTOBRE. 1769. 83
détails fur l'affaire du Siear Wilkes ; dès
le commencement ils le regardent comme
un homme dangereux , que des perfonnes
font agir en fe cachant derriere le
rideau ; ils changent enfuite d'avis ; ils
admirent fa fermeté , & citent quelques
traits qui lui font honneur , tel eft entre
autres l'emploi qu'il fit des 1000 livres
fterling qu'un homme lui laiffa par teſtament.
Il chargea fur le champ fon avocat
de les diftribuer à vingt - quatre pauvres
familles du comté de Middleſex . Cette
affaire finguliere qui dure encore & fait
l'entretien de toute l'Angleterre , eft envifagée
de mille manieres différentes ; les
deux amis qui s'élevent quelquefois audeffus
des préjugés , l'examinant avec une
forte d'impartialité , penfent qu'elle peut
fervir au maintien des libertés de la nation
, parce qu'un jugement fera loi &
confirmera l'ancienne , qui peut en avoir
befoin , puifqu'on a porté jufqu'à préfent
bien des atteintes à la grande chartre du
roi Jean. Cet ouvrage eft très intéreſſant;
les circonstances préfentes ajoutent furtout
beaucoup à cet intérêr ; il fait connoître
l'état actuel de l'Angleterre , fes
embarras , fes reffources ; les deux cordefpondans
font inftruits , mais ils paroi
D vj
34 MERCURE DE FRANCE.
fent quelquefois fe livrer trop à leur imagination
, lorfqu'ils fe mêlent de prévoir
les événemens , de pénétrer les projets
des miniftres ; fouvent ils leur en fuppofent
auxquels vraisemblablement ils n'ont
jamais penfé ; on peut en enfanter quel-.
ques-uns , mais il faut pour qu'un miniftre
s'y livre & les fuive , qu'il voie la
poffibilité de l'exécution ; un homme accoutumé
à réfléchir fur les chofes qui fe
paffent devant fes yeux & auxquelles il a
fouvent part , ne néglige pas de confidérer
les moyens , & rarement il fe détermine
fans en avoir de certains. Les auteurs
n'ont pas affez fait cette réflexion ;
ils femblent être toujours partis de celleci
, quoiqu'ils ne l'aient appliquée qu'au
Sieur Wilkes. « La nature ébauche beaucoup
de grands hommes , mais il en eft
» peu qu'elle acheve . Mere équitable ,
» elle s'attache à diftribuer fes dons avec
égalité . Ce n'eft donc que par un effort
» extraordinaire qu'elle raffemble des
» qualités fupérieures dans certains hom-
» mes dont elle fait des enfans privilégiés
; mais il lui faut des fiécles pour
»fe fatisfaire fur ce point » La réflexion
des deux amis eft juſte , mais les conféquences
qu'ils en tirent ne l'eft point. I
99
OCTOBRE. 1769. 85
n'eft pas néceffaire d'être un de ces enfans
privilégiés de la nature pour fentir
les difficultés d'un projet. Un grand
homme travaille à les vaincre , & pour
cela il a befoin d'être aidé par les circonftances.
Un demi - grand homme eſt rebuté
par les obftacles , & abandonne tour;
l'homme ordinaire peut imaginer de
grandes chofes , mais il ne fe charge pas
de l'exécution ; celui qui s'y laiffe féduire
& s'en charge ne voit rien d'impoffible ,
& n'eft qu'un fot ou un fou.
.
Hiftoire naturelle & civile de l'ifle de Minorque
, traduite fur la feconde édition
angloife de J. Armstrong. A Amfterdam
, chez Arkftée & Merkus ; & à
Paris , chez de Hanfy le jeune , rue St
Jacques , in- 12 . 288 pag .
C'eſt le féjour que l'auteur anglois de
cet ouvrage a fait dans l'ifle de Minorque
qui lui a infpiré le deffein d'en écrire
l'hiftoire. Il commence par donner une
courte defcription de l'ifle ; elle étoit une
de celles qui compofoient autrefois le
royaume des Baléares , connue depuis
fous le nom de Majorque ; elle pafla avec
les autres fous la domination des peuples
du Nord , qui y regnerent depuis la 421 °
86 MERCURE DE FRANCE.
année de l'ére chrétienne jufqu'à la 790 €.
que les Sarrafins s'en rendirent maîtres ;
;;
ceux - ci en furent chaffés par Charlemagne
, fur qui ils les conquirent de nou- .
veau. Jacques I ' , roi d'Arragon , foumit,
les ifles Baléares qui , en 1343 , furent:
enfin abſolument réunies à la couronne
d'Arragon ; les Anglois firent la conquête
de Minorque en 1708 , pendant la guerre
de la fucceffion d'Espagne , & la conferverent
à la paix d'Utrecht. Telle est l'hiftoire
de cette ifle ; l'auteur en donne en-.
fuite la defcription topographique ; it
s'étend fur les moeurs des habitans , le
gouvernement , le commerce , l'hiſtoire
naturelle , les antiquités , ce qui lui fournit
des chapitres affez intérellans . Les
Minorquains vivent aujourd'hui dans
l'indolence ; ils ont perdu la valeur de
leurs ancêtres , dont à peine peut- être ils
confervent le fouvenir , leurs femmes ne
favent ni lire ni écrire , c'eft à la jaloufie
des hommes qui craignent qu'elles ne
deviennent intrigantes qu'il faut attribuer
leur incapacité. « Leurs amans font
très affidus auprès d'elles ; ils paffent la
» nuit fous leurs fenêtres , à rafraîchir
comme dit Shakefpéar , l'air de leurs
» foupirs , & celui- là s'eftime tres heu
reux qui en eft quitte pour an rhume
1
OCTOBRE . 1769 87
"
99
» ou pour un membre caffé dans ces aven-
» tures nocturnes. Car les Dames favent
» que plus elles maltraitent leurs amans,
plus ils font bons maris . Mais cette
complaifance eft pour l'ordinaire de
» courte durée , & le mariage n'eft pas
» plutôt célébré que l'époux leve le maf-
» que & traite fa femme en vrai tyran . »
Pendant le carnaval les Dames s'amufent
à jeter des oranges à leurs amans ; celui
qui en a un oeil poché , ou une dent caffée
, regarde cela comme une faveur . Tous
ces infulaires ont le teint très bafanné ;
mais les femmes & les enfans ont les
traits réguliers , les yeux & les cheveux
noirs , les dents extrêmement blanches .
Lorfqu'un enfant a les yeux gris ou bleux
& les cheveux blonds , le pere ne manque
pas de foupçonner fa femme d'infidélité,
& chaque Anglois qui vient chez lui , lui
femble un amant fecret & favorifé . Les
femmes fe marient à treize ou quatorze
ans , quelquefois plutôt , & ceffent d'avoir
des enfans à vingt - quatre ou vingtcinq
ans. « Lorfqu'on falue une femme ,
elle fe contente de répondre à votre
politeffe par une inclination de tête.
» Le plus grand affront qu'on puiffe leur
faire , eft de les embraffer on de leur
baifer la main en préfence de témoins,
"
"
88 MERCURE DE FRANCE.
» & elles vous diſent : mira y no toca,
regardez moi , mais ne me touchez
» point. »
" ·
Difcours fur le préjugé qui note d'infamie
les parens des fuppliciés , avec une lettre
fur l'éloquence ; par M. Sabatier ,
profeffeur d'éloquence au collège de
Tournon. A Lyon , chez les Fr. Periffe ,
in 4°. 35 pages .
Ce difcours , qui réunit la force du
ftyle & les mouvemens pathétiques eft
fur un fujet bien intéreffant ; on voit avec
plaifir que M. Sabatier tourne les belleslettres
vers des objets utiles ; il a tenu
cette route dans la compofition de fes
odes ; il attaque aujourd'hui un préjugé
cruel , & fait voir dans ce difcours qu'il
eft contraire à la juſtice & au bien de l'état.
Dans l'exorde , l'orateur s'éleve contre
les préjugés , en avouant qu'on doit
refpecter ceux mêmes qui font barbares ,
lorfqu'ils tiennent à la conftitution de la
monarchie ; ils font , dit- il , comme ces
colones de mauvais goût dans un bâtiment
; elles choquent la vue , mais on ne
fauroit les ôter fans caufer la ruine de l'édifice
. Le préjugé qui note d'infamie
les
parens des fuppliciés , ne mérite pas
OCTOBRE. 1769. 89
*
le moindre ménagement. Je vais par-
> ler en faveur des malheureux qu'un vil
» préjugé condamne à l'opprobre , leurs
>> gémillemens ont retenti dans le fond
» de mon ame ; c'eft donc toi que je dois
» invoquer , ô tendre humanité ! inſpiremoi
ces élans du coeur qui font triompher
la raifon ; fais- moi fentir ces mou-
» vemens rapides & vigoureux , qui font
» les plus fûres armes de l'éloquence. »
Dans la premiere partie, M. Sabatier s'attache
à faire rougir les hommes de leur
injuftice à l'égard des parens des fuppliciés
, & raflemble une infinité de raifons
pour détruire ce préjugé. « Je ne puis
"
"
penfer au fort des perfonnes qu'il op-
» prime , fans être ému de compaffion .
» Souffrir l'opprobre qu'on mérite eft un
» état horrible & pourtant jufte ; mais
» endurer l'humiliation pour les crimes
» d'un autre , partager fon infamie , effuyer
, quoiqu'innocent , une peine
plus rigoureufe que la mort ; attirer fur
» foi , quoique vertueux , les dedains &
» les mépris d'une nation entiere ; être
privé du droit le plus cher à un citoyen ,
» celui d'être eftimé de fes femblables
» qu'on a fervis ; être obligé de les fuir
» comme des ennemis & des perfécuteurs
; fe confiner dans la folitude la
"
90 MERCURE DE FRANCE.
"
plus affreufe , & trembler que fon filen
» ce ne parle ; être pur comme le jour &
» n'ofer le regarder , de peur qu'il ne re-
» trace l'opprobre qu'on traîne par - tout
cet état fait frémir ; c'eft pourtant celui
» qu'éprouvent des citoyens vertueux.
» Eft- ce chez des Sauvages , chez les Hu-
» rons ou les Hottentots que la vertu fup
bit le fort du crime ? Non , c'eft parmi
» une nation polie qui fait gloire d'aimer
» les arts & l'humanité , & qui pourtant
» fe deshonore fous le joug du préjugé le
» plus barbare. »
Dans la feconde partie l'orateur prouve
combien ce préjugé eft contraire au bien
de l'état , il fait fortir de la patrie, des citoyens
dont elle pourroit avoit befoin un
jour. M. Sabatier cite l'exemple de Camille
, fans lequel Rome étoit prife par
les Gaulois , & voici comme il préfente
ce trait. « Les Gaulois font aux portes de
Rome; ce capitole qui lui promettoit
» l'empire de la terre eft prêt de tomber
» en poudre ; tremble , orgueilleufe répu-
» blique : la foudre que tu lançois va re-
» tomber fur toi - même : envain tu com-
» ptes autant de foldats que d'hommes
» autant de héros que de foldats , tu tends
» les mains aux fers qu'on te deftine ; un
feul bras peut te fauver : c'eft celui de
>>
OCTOBRE . 1769. ༡༣
» Camille qui , mécontent de ton ingra- .
» titude , languit chez les Ardeates . Le
» malheur éclaire le peuple & le fénat ,
» on répare les torts faits à Camille ; il
39
"
révient ; la gloire le précéde , la con-
» fiance fait les Romains , la terreur les
» Gaulois ; la mort retourne vers ceux
qui la répandoient ; les murs du capi-
» tole s'arrêtent fur le penchant de leur
ruine , la victoire y vole , les releve ,
» s'y aflied , & l'afpect de Camille fait
» fuir ces armées nombreufes que la waleur
alloit couronner . Si Camille eut
» été inflexible , Rome périffoit pour s'ê-
» tre privée du feul foutien qu'elle pou-
» voit attendre . Que favons nous fi nous
» ne ferons pas dans le cas d'un homme
qu'une opinion injufte oblige de s'expatrier
? Le préjugé qui le bannit eft
donc contraire au bien de l'état ; il doit
également envifager les reffources qu'il
» a , & celles qu'il peut avoir »
"
Ce difcours eft fuivi de notes que les
lecteurs liront avec plaifir , & d'une lettre
fur l'éloquence à M. Auger , profeſfeur
au collège de Rouen , dans laquelle
M. Sabatier combat quelques réflexions
que le profeffeur a mifes dans une lettre
inférée dans le Journal d'Education ; les
bornes de cet extrait ne nous permettent
92 MERCURE DE FRANCE.
point d'entrer dans des détails à ce sujet ;
le difcours , les notes & la lettre méritent .
d'être lus.
C
Continuation des caufes célèbres & intéreffantes
, avec les jugemens qui les ont
décidées ; par M. J. C. de la Ville
avocat au parlement de Paris , & affocié
de l'académie royale des belleslettres
de Caen. A Paris , chez Leclerc,
libraire , quai des Auguftins , in - 12 .
tome 3. Prix 3 liv. rel.
Ce troifiéme volume de la continuation
des caufes célébres n'eft pas moins
intéreffant que les deux premiers dont
nous avons rendu compte dans le tems ;
les deux caufes qu'il renferme font trèscurieufes
; dans la premiere il s'agit de
décider fi des voeux de religion arrachés
par la contrainte , & contre lefquels la
victime avoit réclamé , pouvoient rendre
nul un mariage contracté après cette réclamation
, & fi les enfans qui en étoient
nés devoient être privés du droit de citoyens
, parce que leur pere étoit mort
avant la décifion de cette affaire . Nous
rapporterons fuccinctement le fait. Chrif.
tophe de Aubrior avoit perdu de bonne
heure fes parens ; fon pere étoit mort emOCTOBRE.
1769. 93
1
poifonné ; fa mere , de concert avec un
amant, avoit commis le crime ; tous deux
avoient été condamnés à la mort ; l'amant
feul l'avoit fubie ; la femme avoit
évité le fupplice par la fuite, Son beaufrere
Jean de Bonneval , qui avoit eu l'adreffe
avant que le crime fût découvert ,
de marier fon fils à Mlle de Aubriot , lui
donna un afyle dans lequel il la fit bientot
périr par fes mauvais traitemens.
Chriſtophe , pendant ce tems , étoit dans
l'abbaye des chanoines reguliers de Saint
Jacques à Provins ; on lui avoit fait prendre
l'habit de novice ; on youloit abfo
lument en faire un religieux pour laiffer
tout le bien de fa maifon à fa foeur
époufe d'Antoine de Bonneval . On lui
avoir donné un précepteur qui étoit chatgé
de lui infpirer du goût pour la vie religieufe
; les moines , complices du projet
de l'oncle , le traitoient avec la plus
grande douceur ; on l'admettoit à la table
des profès ; on le difpenfoit des offices ,
& il paffa , à chaffer , tout le tems de fan
noviciat : le jour où il devoit faire profeffion
arriva ; il montra encore de la répugnance
; fon oncle le fit venir chez lui,
& jura qu'il le poignarderoit s'il refufoie
de prononcer fes voeux le lendemain :
Chriftophe n'avoit que feize ans ; il étoit
94 MERCURE DE FRANCE.
accoutumé à trembler devant fon oncle ;
il promit ce que l'on voulut ; on le reconduifit
, non pas au couvent , mais dans
un cabaret voifin , qui a encore pour enfeigne
la levrette ; on lui fait paffer la
nuit à boire ; le lendemain , on be revêt
d'une foutane & d'un furplis , on le conduit
du cabaret à l'églife , où le malheureux
, étourdi encore par les vapeurs du
vin , prononça les voeux qu'on lui dicta ;
l'acte de cette prétendue profeffion fut
écrit fur une feuille volante , & ne fut
point inféré dans les regiftres de l'abbaye.
M. de Bonneval obligea fon neveu
de lui écrire qu'il étoit content de fon
fort , & mourut peu de tems après . Auffitôt
des oncles maternels de Chriftophe
vinrent reclamer l'héritage du jeune
moine en vertu d'un teftament qu'ils lui
avoient fait faire avant fa profeffion .
Antoine de Bonneval le leur refufa : la
querelle s'échauffa , & Chriftophe , pour
les mettre d'accord , protefta contre fes
voeux , rentra dans le monde où il fe maria.
On lui difputa fes biens ; il fe pourvut
à Rome , & obtint un bref adreffé à
Pofficial de Sens , contenant tout à la fois
la difpenfe de fes voeux , la claufe de la
réhabilitation de fon mariage & de légi-*
timation d'un enfant qu'il venoit d'avoir;
OCTOBRE. 1769. 95
l'official jugea qu'il étoit moine ; de Aubriot
appella ; fon beau - frere obtint un
refcrit de la cour de Rome qui déléguoit
l'official de Laon pour faire droit fur l'appel
; de Aubriot en appella comme d'abus
; le parlement ordonna qu'à frais
communs , les parties feroient venir un
nouveau refcrit adreffé à l'official de Paris
& au fupérieur du monaftere de Sainte
Genevieve de la même ville. Le refcrit
fur obtenu ; les juges délégués rendirent
de Aubriot au fiécle , lui permirent de
célébrer de nouveau fon mariage ; ce
qu'il fit effectivement. Son beau frere obtint
un quatriéme refcrit qui délégua de
nouveaux juges ; de Aubriot appeila encore,
& mourut fans voir la fin de fon
procès ; fa veuve , qu'il laiffoit avec trois
enfans , le pourfuivit avec fermeté ; elle
le gagna enfin
par un arrêt du 11 Juillet
1658.
La feconde caufe eft récente ; elle fut
jugée au grand confeil le 7Septemb . 1763 .
Il y étoit queftion de Balthafar Caftille
qui , après avoir paffé trente-fix ans dans
le monde , s'étant marié , ayant eu trois
enfans , avoit été réclamé par l'abbaye
d'Orval , commereligienx profès , enlevé
par lettre de cachet , conduit dans ce cou
96 MERCURE
DE FRANCE
.
vent où il étoit mort . Sa veuve qu'on
avoit traitée auffi cruellement , en l'enfermant
à Sainte- Pelagie , & qui avoit été
dépouillée de toute fa fortune , demanda
à l'abbaye de Clairvaux des dommages &
intérêts. Cette affaire finguliere eft affez
connue pour que nous nous difpenfions
de nous y arrêter, Ms Gerbier , qui plaidoit
pour la veuve , défendit fes intérêts
avec cette éloquence & cette force de raifonnement
qui lui font fi naturelles. M.
l'Oiseau de Mauléon publia un mémoire
en fa faveur que M. de la Ville a confervé
, anh que le difcours éloquent de M.
de la Briffe , avocar général . L'arrêt con,
damna l'abbé de Clairvaux aux dépens &
àpayer 60000 livres à la veuve & à fa fille.
Le recueil des caufes célébres offre peu
de volumes auffi intérellant que celuici
; on ne peut que favoir gré de fon
travail au continuateur , & l'exhorter à le
continuer. I invite MM . les avocats fes
confreres à lui faire paffer leurs mémoires
dans les grandes affaires , & de les lui
adreffer , en affranchiffant les paquets , rue
Beaubourg , vis - à - vis le cut de fac des
Anglois à Paris , ou chez fon libraire qui
vend les deux autres volumes de cette
continuation , dont le premier vient d'être
OCTOBRE . 1769. 97
tre réimprimé , & augmenté de piéces intéreflantes
qui n'ont été recouvrées que
depuis la premiere édition .
L'Ecole de la Fortification , ou les élémens
de la fortification permanente ,
reguliere & irréguliere , mis dans un
ordre plus méthodique qu'il ne s'eft
pratiqué jufqu'à préfent, pour fervir de
fuite àla fcience des ingénieurs deM.Belidor
: avec deux nouvelles méthodes de
fortifier une place , plufieurs nouveaux
ouvrages , beaucoup de remarques , de
planches , &c. par Jofeph de Fallois ,
major du corps des ingénieurs , inftructeur
dans les mathématiques & l'art
militaire de S. A. S. Electorale de Saxe,
&c. membre de l'académie des Arcades
à Rome , & membre honoraire de la
fociété électorale d'agriculture . A Leip
fick ; à Drefde , chez George - Conrad
Walther , in-4°•
La plupart des ouvrages que nous avons
fur la fortification ne préfentent pas des
principes fuivis & développés avec méthode
pour les jeunes militaires ; le traité
de la fcience des ingénieurs , par M. de
Belidor , tout ample qu'il eft , n'eft point
encore complet , puifqu'il ne traite point
I. Vol. E
48 MERCURE DE FRANCE .
des principes & des régles de la fortification.
Cette partie de la fcience du génie
fe divife en fortification paffagere & en
fortification permanente. M. le chevalier
de Clairac a parlé fuffifaminent de la premiere
dans fon Ingénieur de campagne ;
M. de Fallois y renvoie fes lecteurs , &
fe borne à la fortification permanente qui
fe divife en réguliere & irréguliere . Son
ouvrage traite fucceffivement de l'une &
de l'autre ; il commence par définir les
parties qui forment les ouvrages de fortifications
, & celles qui compofent l'enceinte
d'une place ; il fait marcher l'hiftoire
de l'art avec les principes ; ceux - ci
font naturellement déduits de celle - là .
Il s'étend enfuite fur la maniere de tracer
fur le papier tous les ouvrages de
fortification , felon les trois fystêmes
de M. de Vauban , ce qui le conduit
à la pratique. Il termine cette premiere
partie par propofer deux nouvelles
méthodes de fortifier une place , pour parer
l'effet du ricochet & rallentir confidérablement
celui des bombes Selon ces
nouvelles méthodes la fortification ferviroir
encore à deux fins ; la premiere à
dérober la difpofition réciproque des différens
ouvrages à l'ennemi , à le forcer
d'éloigner fon camp & la circonvallation
OCTOBRE. 1769. 99
le plus loin poffible , & à le contraindre par.
là à de plus grands travaux, & à avoir plus
de monde. La feconde , à garder , pour
ainfi dire , fa plus grande défenſe en ellemême
, de maniere que l'ennemi feroit
obligé de détailler fes attaques , de s'établir
fur un ouvrage pour pouvoir attaquer
l'autre qui , jufqu'alors , n'auroit pu
être découvert par fes batteries . Il faut
lire ces détails dans l'ouvrage même . La
fortification irréguliere eft l'objet de la
feconde partie ; l'auteur la divife en plufieurs
articles , & y applique les principes
de la fortification réguliere dans tous les
cas qui peuvent fe préfenter. Cette efpéce
de fortification eft le plus en ufage ,
parce qu'on a rarement l'occafion de bâtir
fur un terrein régulier ; cette partie de
l'art eft auffi la plus difficile , parce que la
figure des places eft fouvent très - bifarre .
Nous ne nous arrêterons pas davantage
fur cet ouvrage dont l'auteur paroît être
très-inftruit , & avoir approfondi les principes
& les règles de la fortification ; c'eft
aux ingénieurs à prononcer fur le mérite
des méthodes qu'il propofe .
Amuſemens de fociété , ou proverbes dramatiques.
A Paris , chez Sébastien Jorry
, imprimeur- libraire , rue & vis - à-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
vis la comédie françoife , au grand
monarque & aux cicognes , in- 8°. Prix
36 fols.
Ces proverbes dramatiques font de la
même main que ceux que nous avons aǹnoncés
l'année derniere , en quatre parties.
Ce volume forme la cinquième ; il
contient fept petits drames du genre des
précédens qui , tous , ont un titre particulier
, & forment chacun un proverbe.
Les pleureurs d'Homère. M. de l'Epine
pleure la mort de M. Cinq pieds qui s'étoit
échauffé le fang pour deviner un logogriphe
. M. Degrais obferve qu'Homère
eft mort de la même maniere. Ces
deux amis oublient M. Cinq pieds & ne
s'occupent plus que d'Homère qui devient
l'objet de tous leurs regrets . M. Du.
chefne les joint & eft forcé de pleurer
avec eux ; il n'a point de mouchoir , il en
marchande un d'une femme qui paffe ,
s'en fert & lerendparce qu'il ne s'en accommode
pas. Le proverbe eft : qui fe fent
morveux fe mouche mais il n'eft pas
affez bien amené. Le petit drame eſt trèsplaifant
; il rappelle une petite anecdote
qui peut en avoir fourni l'idée . M. &
Madame Dacier venoient de lire enfemble
quelques odes de Pindare ; ils étoient
OCTOBR E. 1769 . 101
dans l'enthouſiaſme ; du mérite de l'ouvrage
, ils pafferent à celui de l'auteur ,
ils dirent que ce feroit un grand honneur
pour la France s'il étoit né de leur tems ;
ils fongerent avec regret qu'il étoit mort,
& d'encore en encore , en parlant de fon
mérite , il s'attendrirent fi fort qu'ils fondirent
en larmes ; leur fervante vint pour
fervir le foupé furprife de l'état où elle
voyoit fes maîtres , elle en demanda le
fujet nous pleurons Pindare . -Eft ce
un de vos parens ? -Non. -C'est peutêtre
un de vos amis . Ah ! je vous en
réponds.Et depuis quand eft il mort ?
Il y a plus de deux mille ans .
-
Le petit Maître par philofophie offre des
détails très agréables . Le chevalier eft
aimé de la comteffe ; il fent fon bonheur
& en jouir ; le marquis , qui eft un philofophe
, lui prouve qu'il n'eft pas heureux,
& qu'il ne le fera pas toujours , & lui
donne des confeils qui peuvent affurer la
durée de fa félicité ; le chevalier les fuit ,
& fe brouille avec fa maîtreffe. Le proverbe
eſt : que chacun faſſe fon métier &
les vachesferont bien gardées.
Le Chanteur italien . M. de la Marre
propofe à fon ami M. de St Hygin , un
parti très - riche pour fa fille. C'eft un Ita-
E iij
102 MERCURE
DE FRANCE.
lien qui vient s'établir à Paris . M. de St
Hygin le prie de le lui envoyer dès l'inf
tant même ; un concert que fa fille donne
ce jour- là eft un prétexte affez raiſonnable
dont il veut profiter. M. de la Marre a
des affaires qui ne lui permettent pas de
l'a mener , mais il promet de l'envoyer.
Un inftant après arrive M. Octavini ; le
pere ne doute pas que ce ne foit le gendre
qu'on lui a propofé ; il le reçoit avec
de grands égards , lui parle de mariage &
eft très étonné de voir M. Octavini refufer
formellement & fe plaindre de ce
qu'on fe mocque de lui . M. de la Marre
arrive , & apprend à M. de Saint- Hygin
que la perfonne dont il lui a parlé eft à
St Cloud , & que M. Octavini eft un
muficien italien qui ne peut pas faire un
mari , précisément parce qu'il eft un excellent
chanteur. Le proverbe de ce drame
, qui offre beaucoup de gaïté , eft : à
l'impoffible , nul n'eft tenu.
Nous ne nous arrêterons pas fur le petit
Poucet ; le conte qui porte ce titre en
a fourni le fujet.
L'Auteur avantageux préfente un ridicule
affez ordinaire . L'abbé a fait
une tragédie ; il promet au chevalier
de la lui montrer , la vante beaucoup ,
OCTOBRE. 1769. 103
affute que les comédiens employent
des puiffancés auprès de lui pour l'engager
à la leur donner. Malheureufement
arrive un comédien qui confond l'abbé
en apprenant au chevalier qu'on les a forcés
de lire cette piéce & qu'ils l'ont refufée.
Le proverbe ne fera peut - être pas
trouvé bien décent ; c'eft , il ne faut pas
péter plus haut que le cul.
Le Boudoir . M. de Boneval a une pupille
rès jeune , très-aimable qu'il veut époufer ;
pour la déterminer en fa faveur , il a fait
faire unboudoir très élégant , très- voluptueux;
il fe propofe de profiter de l'inftant
de trouble où la vue de ce lieu charmant
la jetera pour obtenir fon aveu ; malheureufement
pour lui le chevalier de
Gorville le prévient & en profite : il bat
les buiffons , & les autres prennent les oifeaux
, voilà le proverbe ,
Le Pari. Quelques jeunes gens , dans
un café , fe propofent de faire parler M.
le Doux qui , depuis long - tems , vient
dans le café & n'a jamais dit un mor ; ils
parient ; un troifiéme fe charge de l'argent
pour le remettre au gagnant . M. le
Doux vient & réfifte à tous les efforts
qu'on fait pour l'engager à rompre le
filence ; le dépofitaire de l'argent parié le
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
rend à chaque parti , en difant que M. le
Doux eft fourd & muet. Le proverbe eft :
on ne fauroit tirer de l'huile d'un mur. I
y a beaucoup de facilité , de graces & de
gaïté dans ces proverbes.
Eloge de Moliére , Difcours qui a remporté
le prix de l'Académie Françaiſe :
par M. de Champfort. Qui mores hominum
infpexit. A Paris, chez la Veuve
Regnard , imprimeur de l'Académie ,
Grand'fale du Palais , à la Providence ,
. & rue baffe des Urfins .
M. de Champfort déjà couronné en
vers à l'Académie Françaiſe il y a quelques
années , vient de prouver par ce
nouveau triomphe qu'il joint le mérite
d'un profateur & les connoiffances
d'un homme lettré au talent de la poëfie.
L'éloge de Moliere doit lui faire d'autant
plus d'honneur que le fujet , quoique
fécond , offroit de grandes difficultés &
demandoit à être traité avec beaucoup
de délicateffe . Les grands mouvemens
de l'éloquence & la pompe oratoire s'y
refufoient néceffairement , & il falloit
foutenir l'attention & l'intérêt , fans fortir
du ton d'un traité de littérature , ce
OCTOBRE. 1769. 105
qui demandoit de l'art & de l'efprit. L'auteur
a employé beaucoup de l'un & de
l'autre. Il promene rapidement le lecteur
, de la fcéne grecque à la fcéné latine
; il defcend aux théâtres Efpagnol ,
Anglais & Italien ; en fait obferver d'un
coup d'oeil les défauts & les beautés , &
au milieu de tous ces édifices ou groffiers
ou imparfaits , il éleve un monument à
la gloire de Moliére , créateur de la vraie
comédie fondée fur l'obfervation des
caracteres , la peinture & la réforme des
moeurs , & l'imitation fidele de la nature
.
Il commence par le contrafte qui ſe
préfentoit affez naturellement de l'honneur
que le premier corps littéraire de
l'Europe rend aujourd'hui à Moliére ,
avec l'efpéce de flétriffure attachée à la
profeffion de comédien qu'il exerçoit.
Tant qu'il vêcut , on vit dans fa per-
» fonne un exemple frappant de la bifarrerie
de nos ufages . On vit un ci-
» toyen vertueux , réformateur de fa pa-
» trie , défavoué par fa patrie & privé
» des droits de citoyen ; l'honneur vé-
» ritable féparé de tous les honneurs de
» convention , le génie dans l'aviliffe-
» ment & l'infamie affociée à la gloire ;
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
33
33
mélange inexplicable à qui ne connoi
troit point nos contradictions , à qui ne
fçauroit point que le théâtre , refpecté
» chez les Grecs , avili chez les Romains,
» reffufcité dans les états du fouverain
» Pontife , redevable de la premiere tragédie
à un archevêque , de la premiere
»comédie à un cardinal , protégé en France
par deux cardinaux , y fut à la fois ana-
» thématifé dans les chaires , autorisé
» par un privilége du Roi & profcrit
» dans les Tribunaux . »
Ce précis hiftorique de la deftinée du
théâtre eft fait avec jufteffe & rapidité.
Le portrait d'Ariftophane eft tracé d'une
maniere femblable & auffi heureufe.
« Satire cynique , cenfure ingénienfe, pa-
» rodie , vrai comique , fuperftition ,
» blafphême , faillie brillante , bouffon-
» nerie froide , Rabelais fur la fcéne ,
» tel eft Ariftophane : il attaque le vice
» avec le courage de la vertu , la vertu
» avec l'audace du vice . Traveftiffemens
» ridicules ou affreux ; perfonnages métaphyfiques
, allégorie révoltante , rien
» ne lui coûte ; mais de cet amas d'ab-
» furdités naiffent des beautés inatten-
» dues . D'une feule fcène partent mille
» traits de fatire qui fe difperfent & frap-
"
OCTOBRE. 1769. 107
» pent
à la fois. En un moment il a démafqué
un traître , infulté un magiftrat ,
» Aétri un délateur , calomnié un Juge
99.
L'auteur définit ainfi la bonne comédie.
« C'est la repréſentation naïve d'une ac-
» tion plaifante , où le poëte , fous l'appa-
» rence d'un arrangement facile & natu-
» rel , cache les combinaifons les plus
profondes ; fait marcher de front d'une
»maniere comique , le développement
de fon fujet , & celui de fes caracteres ,
» mis dans tout leur jour par leur mêlange
» & leur contrafte avec les fituations ;
» promenant le fpectateur de furprife
» en furprife , lui donnant beaucoup &
» lui promettant davantage ; faifant fer-
» vir chaque incident , quelquefois cha-
» que mor , à nouer ou à dénouer ; pro-
» duifant avec un feul moyen plafients
effers , tous préparés & non prévus ;
jufqu'à ce qu'enfin le dénouement dé-
» cèle , par fes réfultars , une utilité mo-
» rale , & laiffe voir le philofophe caché
» derriere le poëte ».
"
I juftifie très bien Moliere du reproche
injufte que lui font des rigoriftes inconféquens
, d'avoir enfeigné une morale
perverfe , & de s'être égaïé aux dépens de
la vieilleffe & de la verta. « Il n'immola
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"
»
ود
"
"3
:
» point tout à la vertu ; donc il immola la
» vertu même telle fut la logique de la
prévention ou de la mauvaife foi. On fe
prévalut de quelques détails néceffaires'
» à la conftitution de fes pièces , pour
l'accufer d'avoir négligé les moeurs ,
comme fi des perfonnages de comédie
» devoient être des modeles de perfec-
» tion ; comme fi l'austérité , qui ne doit
» pas même être le fondement de la mo-
» rale , pouvoit être la bafe du théâtre.
» Eh ! que réfulte - t- il de fes pièces les
plus libres , de l'Ecole des Maris & de
» l'Ecole des Femmes ? Que le fexe n'eſt
point fait pour une gêne exceffive ; que
» la défiance l'irrite contre des tuteurs &
» des maris jaloux . Cette morale eſt - elle
» nuifible ? N'eft - elle pas fondée ſur la
» nature & fur la raifon ? Pourquoi prêter
" à Moliere l'odieux deffein de ridiculifer
la vieilleffe ? Est -ce fa faute fi un jeune
>> homme amoureux eft plus intéreffant
» qu'un vieillard ? fi l'avarice eft le défaut
» d'un âge avancé , plutôt que de la jeu-
» neffe ? Peut- il changer la nature & ren-
» verfer les vrais rapports des chofes ? Il
» eft l'homme de la vérité : s'il a peint
»des moeurs vicieufes , c'eft qu'elles exiftent
; & quand l'efprit général de la
OCTOBRE. 1769. 109
» pièce emporte leur condamnation , il a
rempli fa tâche ; il eſt un vrai Philofophe
& un homme vertueux ».
"
»
"
"
"
Il confidere l'homme , dans Moliere ,
après avoir canfidéré l'écrivain . « Il paroît
» qu'il méprifoit , ainfi que le grand Corneille
, cette modeftie affectée , ce menfonge
des ames communes , manége
» ordinaire à la médiocrité , qui appelle
» de fauffes vertus au fecours d'un petit
» talent. Auffi déploya- t- il toujours une
» hauteur inflexible à l'égard de ces hom-
» mes qui , fiers de quelques avantages
» frivoles , veulent que le génie ne le foit
» pas des fiens , exigent qu'il renonce
» pour jamais au fentiment de ce qui lui
» eft dû , & s'immole fans relâche à leur
» vanité. A cette raifon impartiale , il
joignoit l'efprit le plus obfervateur qui
» fût jamais. Il étudioit l'homme dans
" toutes les fituations ; il épioit fur tout
» ce premier fentiment fi précieux , ce
» mouvement involontaire qui échappe
» à l'ame dans fa furpriſe , qui révèle le
» fecret du caractère , & qu'on pourrait
appeler le mot du coeur . La maniere
» dont il excufoit les torts de fa femme ,
"
"
"
fe bornant à la plaindre , Gi elle étoit
» entraînée vers la coquetterie par un
» charme auffi invincible qu'il étoit lui110
MERCURE DE FRANCE.
""
» même entraîné vers l'amour , décèle à
» la fois bien de la tendreffe , de la force
»d'efprit & une grande habitude de réflexion.
Mais fa philofophie ni l'aſcen
» dant de fon efprit fur fes paffions , ne
pût empêcher l'homme qui a le plus
» fait rire la France , de fuccomber à la
» mélancolie ; deſtinée qui lui fut com-
" mune avec plufieurs poëtes comiques ;
» foit que la mélancolie accompagne na-
» turellement le génie de la réflexion ,
" foit que l'obfervateur trop attentif du
» coeur humain , en foit puni par le mal-
» heur de le connoître .
Les circonstances qui fuivirent la mort
de Moliere , font tracées avec force &
fenfibilité. Il meurt , & tandis que Paris
étoit inondé , à l'occafion de fa mort ,
" d'épigrammes folles & cruelles , fes
» amis font forcés de cabaler pour lui ob-
» tenir un peu de terre. On la lui refufe
» long temps ; on déclare fa cendre indigne
de fe mêler avec celle des Hat-
» pagons & des Tartuffes dont il a vengé
"fon pays ; & il faut qu'un corps illuftre
attende cent années pour apprendre à
» l'Europe que nous ne fommes pas tous
des barbares » .
Le panégyrifte de Moliere n'épargne
pas ceux qui ont fubftitué au comique
OCTOBRE. 1769. 111
. و و
>
vrai & profond de ce grand homme , le
genre mixte , que l'on appelle comique
larmoyant , dont lemodele exiftoit depuis
long - temps dans l'Andrienne , que la
Chauffée à développé , & auquel on a
joint depuis l'art de la pantomime. « La
trempe vigoureufe de fon génie le mit
» fans peine au- deffus de deux genres qui
depuis ont occupé la fcène : l'un eft le
» comique attendriffant , trop admiré
- trop décrié ; gente inférieur , qui n'eft
» pas fans beauté ; mais qui fe propofant
» de tracer des modeles de perfection
» manque fouvent de vraisemblance , &
» eft peut-être forti des bornes de l'art en
» voulant les reculer : l'autre , eft ce genre
plus foible encore qui fubftituant à
» l'imitation éclairée de la nature , à cette
» vérité toujours intéreffante , feul but de
» tous les beaux arts , une imitation puérile
, une vérité minutieufe , fait de la
fcène un miroir où fe répétent froide-
» ment & fans choix les détails les plus
» frivoles , exclud du théâtre ce bel af-
» fortiment de parties heureufement com-
» binées , fans lequel il n'y a point de
» vraie création , & renouvellera parmi
» nous ce qu'on a vu chez les Romains ,
» la comédie changée en fimple panto-
99
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» mime, dont il ne restera rien à la poſté
rité , que le nom des acteurs , qui , par
» leurs talens , auront caché la mifere &
» la nullité des poëtes ".
"
"
M. de Champfort finit par quelques
réflexions fur les difficultés & les épines
fans nombre dont on a femé la carriere
de la comédie , qu'il prétend cependant
n'être pas encore abfolument fermée.
» Des conditions entieres qui autrefois
payoient fidélement un tribut de ridi-
» cules à la ſcène , font parvenues à fe
fouftraire à la justice dragmatique ; privilége
que ne leur eût point accordé le
» fiécle précédent , qui ne confultoit point
»en pareil cas les intéreffés , & n'écou-
» toit pas la laideur déclamant contre l'art
» de peindre. Certains vices ont formé
» les mêmes prétentions , & ont trouvé
» une faveur générale ; ce font des vices
protégés par le public , dans la poffef-
»fion defquels on ne veut point être in-
» quiété , & le poëte eft forcé de les mé-
» nager , comme des coupables puiffans ,
» que la multitude des complices met à
l'abri des recherches » .
Malgré ces obftacles , l'auteur eft perfuadé
que nous fommes encore en fonds
pour pouvoir fournir à un poëte comique
OCTOBRE. 1769. 113
de quoi nous faire rire à nos dépens : il
attend ce poëte comique , & nous l'attendons
avec lui.
Nous aurions voulu pouvoir placer ici
un plus grand nombre de morceaux de
ce difcours , qui eft en général bien penſé
& bien écrit , où le mérite de Moliere eft
fenti & n'eft jamais exagéré , & où l'auteur
ne fort jamais de fon fujet , & le
remplit.
On vend chez la veuve Regnard un
autre éloge de Moliere , qui n'a point
concouru pour l'académie Françoiſe , &
dont la dévife , tirée de l'Héloïſe de J. J.
Rouffeau , eft : Les moeurs ont changé ;
mais il n'eft plus revenu de peintre.
Les Protégés , comédie en trois actes &
en vers. A Paris , chez Delalain , rue
& à côté de la comédie Françoife.
Le fond de cette pièce eft très fimple :
l'auteur même l'annonce comme un ouvrage
de fociété , dans une épître dédicatoire
à M. le prince de Pâar , écrite avec
beaucoup de nobleffe & d'intérêt .
Dorimon eft un de ces prétendus protecteurs
chez qui la baffeffe & l'intrigue
trouvent aisément une place , & dont les
talens fe tiennent fort loin ; un de ces
auteurs de qualité , qui au lieu de fe don114
MERCURE DE FRANCE.
ner la peine de faire de mauvais vers
ce qui n'eft pas fi difficile , aiment mieux
prendre fur leur compte les mauvais vers
d'un gagifte bel efprit . Valère & Philotas
, deux fripons parafites , font établis
chez lui à titre d'hommes de lettres , uniquement
parce qu'ils lui font accroire
que lui-même en eft un . Bélife fa foeur ,
& Florimon , fon amant & l'ami de la
maifon , ne font point dupes du manége
& des prétentions des deux intrigans :
ils voudroient guérir Dorimon de fa manie
& de fon aveuglement ; ils voient
avec douleur les travers qu'il fe donne
dans le monde , & n'imaginent point de
moyen pour lui faire mener une vie plus
fage & plus honnête , que de le marier.
Ils propofent la fille de Cléon . Les deux
beaux efprits font appelés au confeil , &
opinent contre ce mariage. Dorimon eſt
de leur avis . Bélife , indignée , fe détermine
à exécuter un projet qu'elle a conçu ,
qui doit démafquer Valere & Philotas ,
& les faire chaffer de la maifon . Ce projet
eft de les perdre l'un par l'autre , malgré
leur amitié appatente , à laquelle elle
n'a pas beaucoup de foi, comme de raifon.
Elle s'eft apperçue que Philotas , avoit
des vues fur elle ; elle feint de s'y prêter
; mais elle lui déclare qu'elle ne peut
OCTOBRE. 1769. 115
fouffrir de le voir l'ami d'un homme tel
que Valere , qu'elle détefte & qui a ofé
lui faire une déclaration . Philotas , qui
avoit confié à Valere fes deffeins fur Bélife
, le regarde comme un traître , & ,
pour s'en venger , en dit à Bélife tout le
mal qu'il en fçait ; lui avoue que Valere
eft un homme faux & ingrat , qui vit avec
Hortenfe , la maîtreffe de Dorimon , &
qui trompe tous les jours fon bienfaiteur .
Bélife exige qu'il faffe les mêmes confidences
à Dorimon ; & Philotas , qui ne
fut jamais l'ami de perfonne , dit-il , &
qui fur- tout n'eft point celui de Valere ,
promet à Bélife tout ce qu'elle veut .
Valere vient , & Bélife dit à Philotas
d'obferver ce qui va fe paller : elle fait
des agaceries à Valere qui produifent leur
effer ; il lui parle de Philotas à peu près
comme celui- ci a parlé de lui : il finit par
fe mettre aux genoux de Bélife , & Philotas
l'y furprend. Il eſt réfolu à fe venger
de Valere , & pour y parvenir , il
feint de fe réconcilier avec lui . Valere ,
qui veut s'affurer un afyle en cas d'accident
, a écrit à un autre protecteur , nommé
Licidas , de la même trempe que Dorimon
; & comme il faut toujours faire
fa cour au dernier qu'on voit aux dépens
des autres , Dorimon eft très - maltraité
116 MERCURE DE FRANCE.
dans cette lettre. Valere la montre à Phi
lotas , après avoir conclu enfemble un
petit traité , en vertu duquel ils doivent
fe défendre mutuellement envers & contre
tous. Philotas , qui ne perd point de
vue fes projets de vengeance, blâme quelques
endroits de la lettre , & prie Valere
de la lui laiffer pour la retoucher. Dorimon
vient en ce moment propofer à celui
des deux protégés qui fera le plus preffé
de fe faire un fort , d'époufer fa maîtreffe
Hortenfe , jeune fille qu'il a enlevée de
chez fes parens , dont il eft dégoûté , &
dont il veut faire une honnête femme. Il
lui donne deux mille écus de rente , &
va même enfuite jufqu'à trois mille : il
penche d'abord pour Philotas , & enfuite
il donne la préférence à Valere ; mais celui
- ci qui a cette préférence depuis longtemps,
& qui d'ailleurs compte fur Bélife,
fe refufe aux propofitions de Dorimon
ainsi que Philotas qui a les mêmes efpérances.
Ils indiquent à Dorimon un
certain Damis , qui eft le fait d'Hortenfe
& le fien. Il fe rend à leur avis , & Valere
fe charge des arrangemens. Toujours occupé
du foin d'éconduirefon rival d'auprès
de Bélife & de faire bannir Philotas , il
montre à Dorimon un écrit de fon cher
ami, où le protecteur eft peint des couOCTOBRE.
1769. 117
leurs les plus ridicules. De fon côté ,
Philotas a remis la lettre de Valere dans
les mains de Bélife , qui affure à Florimon
que les deux protégés feront bientôt
difgraciés. En effet , Dorimon , furieux
contre Philotas , vient s'en plaindre à fa
foeur , en fe louant beaucoup du zèle de
Valere , qui l'a éclairé fur le compte d'un
perfide. Bélife l'affure que Philotas lui
donnera les mêmes lumieres fur Valere ,
& que l'un ne vaut pas mieux que l'autre.
Dorimon eft prêt à en tomber d'accord ,
fi Philotas lui tient fur Valere les mêmes
propos que celui - ci a tenus fur Philotas :
ce qui ne manque pas d'arriver . Mais
Valere , qui a découvert le complot formé
contr'eux , entre au moment où Philotas
exerce la fatyre fur lui , l'embraffe
& avoue qu'il en fçait plus que lui , qu'il
fe tient pour battu , que cette épreuve lui
fuffit ; il fait accroire à Dorimon que ce
n'eſt qu'un jeu , qu'ils ne font point du
tout méchans; mais qu'ils ont voulu prouver
qu'il ne tiendroit qu'à eux de l'être .
Pour leur malheur , Bélife montre la
lettre de Valere , qui ne peut fe tirer de
ce dernier pas. Les deux fourbes font
chaffés. Florimon , qu'ils avoient brouillé
avec Dorimon , eft rappellé pour épouſer
118 MERCURE DE FRANCE.
Bélife , & Dorimon renonce aux protégés.
Cet ouvrage n'eft qu'une efquiffe , qu'il
feroit à fouhaiter que l'auteur achevât .
Le fujet est heureux , fur - tout fi on lui
donnoit l'étendue dont il eſt ſuſceptible ,
& fi le caractère d'un faux protecteur &
le mal qu'il peut faire aux lettres , étoient
mis dans tout leur jour , en contraſtant
avec le protecteur éclairé , qui eft le bienfaiteur
des arts ; ce tableau feroit beaucoup
plus intére fant & plus utile que
celui des friponneries de deux barbouilleurs
de papier , qui rentrent , quant à
l'intrigue & au dénouement , dans le Méchant
& dans quelques autres comédies .
L'auteur de celle - ci paroît avoir tout
le talent néceſſaire pour exécuter ce plan ;
fon dialogue eft naturel & facile , & fon
ftyle a de la légéreté & de l'élégance : on
en pourra juger par quelques morceaux
que nous allons rapporter.
Ce titre faftueux ( de protecteur ) donné par la
baffeffe ,
Des riches infolens flatte la petiteffe.
On veut fur foi du monde attirer les regards ,
Et c'est par vanité qu'on protége les arts.
Je connois de ces gens , & leur afpect m'irrite ,
Dont la faveur infulte aux hommes de mérite ,
OCTOBRE. 1769. 119
Et dont l'orgueil flatté de ſe les afſervir ,
Même en les protégeant ofe les avilir.
Je plains l'homme à talens qui n'a pas le couragé
De cacher la mifére & de fuir un outrage ;
Qui , dans fon noble état , ne fauroit , fans fouffrir
,
Se paffer d'un bienfait dont ſon front doit rougir.
Valere dit à Dorimon , qui s'eft fait
peindre.
Fi donc , Monfieur , j'eſpére
Que vous ferez changer cette maniere -là ;
Cette perruque énorme & l'habit que voilà ,
Sous leur volume épais cachant votre figure ,
Vous donnent l'air pefant de la magiftrature.
C'eft fous un autre afpect qu'on doit à mes regards
Offrir dans un tableau le protecteur des arts,
J'aime à le voir affis d'un air de nonchalance ,
Dans un déshabillé qui peint la négligence ,
Un toupet de cheveux fur la tête planté ,
La gorge découverte & le col de côté,
Entouré d'attributs , invoquant Uranie ,
Et portant fur fon front l'empreinte du génie.
Nous pourrions en citer beaucoup d'autres
, & fur- tout ce vers charmant , qui
peint d'un feul trait l'efprit des fociétés.
Chez un peuple poli , les moeurs font les plaifirs .
120 MERCURE DE FRANCE.
Panegyrique de St Louis , Roi de France ,
prononcé dans la chapelle du Louvre ,
en préfence de MM. de l'Académie
Françoife , le 25 Août 1769. Par M.
l'abbé le Coufturier , docteur en Théologie
, prédicateur du Roi , chanoine
de l'égliſe royale de St Quentin . A Paris
, chez la V. Regnard , imprimeur
de l'académie ; & Demonville , libraite
, grand'falle du palais & rue Baffe
des Urfins , in- 8 °. 74 pag.
Le panégyrique de St Louis , qui ſe
prononce tous les ans en préſence de Mrs
de l'académie françoife , eft devenu un
ouvrage très-difficile ; c'eft un fujet épuifé
fur lequel il y a peu de chofes nouvelles
à dire ; on a célébré fucceffivement
toutes les vertus de ce grand Roi ; les
orateurs aujourd'hui font réduits à fe repéter
les uns les autres ; ce n'eft qu'à force
de talens qu'ils parviennent à donner un
air neuf à leurs ouvrages par le choix des
traits qu'ils faififfent & par les réflexions
dont ils les accompagnent. Le difcours
de M. le Couturier mérite de grands éloges
à cet égard , & doit être diftingué de
la foule de ceux qui ont paru jufqu'ici ;
il préſente dans cet ouvrage la vérité &
la
OCTOBRE. 1769. 121
30
39
"
la bonté guidant un Roi ; c'eft ainfi que
la vérité s'exprimoit par la bouche de la
mere de Louis IX. « Souvenez vous que
» la grandeur n'eſt rien , fi la justice ne
» l'honore. N'eftimez la vie que par le
bien que vous ferez ; ne redoutez la
» mort que comme un terme où il n'eſt
plus permis d'ajouter à fes vertus . Quoi-
» que Roi, l'infortune vous attend ; foyez
» affez grand pour mériter un jour d'être
» malheureux avec dignité ; c'est dans le
» malheur fur - tout que la vérité eft ter-
» rible. J'obferve tous les Rois en filen.
» ce , & je les juge ; & quand la mort a
» fermé la bouche aux flatteurs , je m'éleve
alors fur leurs tombeaux pour les
» livrer tous , comme les autres hommes,
au jugement incorruptible de Dieu &
» de la postérité . » Nous ne fuivrons pas
ce difcours dans tous fes détails ; nous
nous contenterons de nous arrêter fur
quelques- uns ; on lira avec plaifir le portrait
que l'orateur fait du législateur. « Un
législateur eft l'homme de tous les tems
» & de tous les états ; il femble que ce
» doive être une intelligence fupérieure ,
» affez éclairée pour découvrir toutes les
paffions humaines , affez heureuſe pour
» n'en éprouver aucune ; occupée du bon-
I. Vol.
"
"
39
"
F
122 MERCURE DE FRANCE.
» heur des autres , prête , s'il le faut , à
»facrifier le fien ; affez grande fur- rout
» pour échanger fes travaux contre l'eſpé-
» rance d'une gloire éloignée . Quelles
» lumieres pour faifir le meilleur plan !
Quelle étendue d'efprit pour réunir
» toutes les parties , & en compofer un
» enſemble ! Obferver les inconvéniens ,
» étudier les refources , prévoir les obf-
» tacles , balancer les rapports , connoître
» l'influence des caufes phyliques & mo-
» rales , prévenir ou l'excès de l'engour-
» diffement ou la trop grande activité des
refforts , preffentir ce qu'un peuple peut
» & doit devenir , affoiblir ou augmen-
» ter chez lui l'empire de l'opinion & des
و د
ufages , faire naître l'égalité , en arrê-
» ter les abus , transformer chaque parti-
» culier en une partie du tout , & par - là ,
» lui donner , pour ainfi dire , un nouvel
» être , vaincre la réfiftance des paffions
» par des contrepoids , réunir tous les efprits
fous l'empire d'une volonté géné-
» rale , enchaîner la liberté par l'appas de
» la fûreté & du repos , corriger le mal
» fans l'irriter par les remedes , connoî-
» tre les limites du bien & s'y arrêter ,
apprécier les forces , les lumieres , les
» talens , & les employer au bonheur de
"
"
OCTOBRE. 1769. 123
"
"
و د
18
ן כ
» tous , enfin à force de combinaifons &
» de foins , dirigeant toujours, fans jamais
» paroître forcé , donner à la maſſe en-
» tiere vers la félicité publique , une impulfion
générale d'autant plus victo-
» rieufe , que dans chacun elle femble
plus volontaire ; voilà , Meffieurs , le
» tableau préfenté d'un côté. L'orateur
demande enfuite ce que c'eft qu'un homme
prince & législateur tout à la fois ?
" C'eft réunir les avantages de ces deux
pouvoirs fi diftingués , & dont l'action
» eft fi defirable ; comme législateur , il
médite , il invente les refforts qui don-
» nent le mouvement au corps entier ;
» comme Roi , il communique ce mou-
» vement , il le régle , il l'arrête ; comme
légiflateur , il propofe des loix ; com-
» me Roi , il les fait exécuter. Légiflateur
, il trouve leur origine dans l'or-
» dre focial ; il voit leur néceffité dans la
» fûreté publique , leur autorité dans leur
évidence , leur durée dans la certitude
» de leur équité & de leur fageffe. Roi ,
» il leur prête l'appareil de fa dignité ,
» l'unité de fa fouveraineté , le fceau de
"
و ر
"
fa puiffance. Législateur , il donne à ces
» loix un empire irréſiſtible. Roi , il tient
» dans fa main la chaîne qui unit fes fu-
» jets à lui , & lui à fes fujets. Comme
Fij
124 MERCURE DE FRANCE,
légiflateur , en un mot , il fait regner
» les loix ; comme Roi , il fait plus , il
regne par les loix. » Il y auroit beaucoup
à citer dans cette partie du diſcours ;
les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de rapporter tout ce qui mérite
de l'être , nous dirons un mot de l'article
des Croisades , article bien intéreſlant &
bien délicat , fur lequel la plupart des
orateurs ont gliffé , n'ofant les condamner
à caufe du motif , n'ofant pas non
plus les juftifier , à préfent qu'on les a appréciées
; M. le Coufturier a fçu fe mettre
au deffus des préjugés timides de ceux
qui l'ont précédé. Les croifades ont fait
les malheurs de Louis ; on les blâme aujourd'hui
, il n'entreprend pas de juftifier
ces brigandages facrés. « Oferons - nous
» cependant , Meffieurs , condamner St
» Louis ? Ne peut- on du moins l'excufer ?
» Cenfeurs rigides de ce prince , fortez
de votre fiécle , & tranfportez vous
dans ces tems éloignés. Voyez la Religion
dont le nom étoit alors fi impo-
» fant & fi augufte , la Religion égarée
S
par fon zèle , appelant tous les peuples
» à ces guerres facrées ; l'éloquence , dans
» ces tems , groffiere peut- être , mais impétueufe
, peignant la tombe & le berceau
d'un Dieu profanés ; les outrages
OCTOBRE. 1769. 123
des Mufulmans , leur mépris ftupide ,
» leur hauteur infultante , leur rapacité
exercée contre les Chrétiens ; toutes les
chaires , pendant deux cens ans , retertiffant
des mêmes cris , & retraçant les
» mêmes idées ; les fouverains Pontifes
priant , exhortant , commandant à tous
» les Rois , ouvrant les tréfors fpirituels
» de l'églife pendant la vie , & les cieux
après la mort ; la nobleffe oifive , tu-
» multueufe , ignorante & guerriere , en-
» traînée par le fanatifme de la valeur &
"
35
par le befoin des combats ; le peuple
» toujours peuple , toujours fufceptible
d'agitations & d'impreffions fortes , &
» toujours augmentant par fon délire le
» mouvement qu'il a reçu . Voyez des
» devoirs & des foibleffes , des vertus &
» des vices , concourant également à cès
grandes entrepriſes ; le fuccès de la prémiere
croifade , fuccès plus funefte que
» des malheurs parce qu'il irritoit l'efpé
rance ; les défaites fuivantes qu'il fal-
93 loit venger ; une émulation funefte de
l'Europe contre l'Afie , & la fierté de
» l'honneur excitée encore par la religion
qui la confacroit. Vous le favez , Mef-
» fieurs ; dans chaque grande époque , le
» genre humain eft dominé par une idée
"3
""
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
99
» principale qui le maîtrife & l'entraîne.
» Alors tout confpire à fédaire ; un mou-
» vement univerfel pouffe & précipite
» les efprits du même côté. Alors l'er-
» reur même femble vérité , & l'opinion
générale accroît & fortifie l'opinion
particuliere. Voilà ce qu'ont été les
» hommes dans tous les tems ; voilà ce
» qu'ils font encore ; & tel qui , pouſſé
» par fon fiécle , fourit dédaigneufement
au pieux délire des croifades , au fiécle
» des croifades même , n'eut peut - être
été qu'un fanatique . L'erreur de Saint
» Louis , je l'avoue , eft donc de n'avoir
» pas réfifté à un préjugé de 200 ans , à la
voix de tous les Pontifes , au cri de
» tous les peuples , à la religion , à l'honneur
, à la plus touchante des féductions
, celle de faire le bonheur du peuple
même qu'il alloit combattre. »
Nous nous bornerons à ces morceaux ; ils
fuffifent pour donner une idée de ce difcours
. Il y a de la chaleur , de la vérité &
du fentiment. M. le Couturier a raffemblé
beaucoup de traits intéreflans qu'il a
rendus d'une maniere neuve , & toujours
avec fageffe .
"
La Botanique , mife à la portée de tout le
OCTOBRE. 1769. 127
monde , ou collection de planches repréfentant
les plantes ufuelles d'après
nature , avec le port , la forme & les
couleurs qui leur font propres , gravées
d'une maniere nouvelle par M.
Regnault , de l'académie de peinture
& fculpture , & accompagnées de détails
effentiels fur la botanique.
per aurem
Segnius irritant animos demiffa
Quam quæ funt oculis fubjecta fidelibus. HOR .
UNE invention nouvelle dans les arts.
agréables n'eft qu'un objet de luxe pour
les riches & de curiofité pour quelques
amateurs ; une découverte dans les arts
utiles , eft un droit qu'on s'acquiert fur la
reconnoiffance de tous les hommes. L'ins
venteur d'une pareille découverte eft réellement
le bienfaiteur de l'humanité ; il
contribue à la gloire de fa patrie & au bien
des nations.
Nous ne craignons pas que ces réflexions
paroiffent déplacées , en annonçant au public
une nouveauté auffi digne du fuccès
le plus brillant , que celle dont il eft ici
queftion. Il s'agit de mettre la botanique
à la portée de tout le monde , & rien ne
pouvoit mieux fervir à cette vue , que les
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
planches dont nous propofons la foufcription
.
On fait affez que la botanique , ou la
connoiffance des plantes , eft une des premieres
parties de la philofophie naturelle
, & l'une des branches les plus effentielles
de l'art de guérir. On fait auffi
combien , par cette raiſon même , cette
connoiffance mérite d'être répandue univerfellement
, & c'eſt une vérité qui n'a
pas befoin de befoin de preuves .
Pour rendre l'étude de cette fcience
plus aifée & plus certaine , d'excellens
obfervateurs ont formé jufqu'à préfent
beaucoup de fyftêmes , tous plus finguliers
& plus ingénieux les uns que les autres.
Ils ont examiné les végétaux avec
une attention fcrupuleufe , afin de faifir &
de rapprocher les reflemblances & les diffemblances
les plus frappantes ; ils ont'
cherché à faire l'hiftoire de chaque plante
d'après le caractere que portoient fes différentes
parties , fes racines , fes feuilles ,
fes fleurs , fes étamines , même d'après fa
couleur & fa faveur ; & des caracteres
particuliers , ils ont remonté aux caractères
généraux. Prefque tous ont chargé ces
diftinctions d'un appareil fcientifique ; &
de ces fyftêmes différens , aucun n'eft enOCTOBRE
. 1769. 129
core affez fimple , affez facile , affez précis
, affez fatisfaifant pour donner à tous
les efprit des notions fimples , faciles ,
précifes , fatisfaifantes fur la botanique ,
fans le fecours que les planches de M.
Regnault offrent aujourd'hui à la curiofité
éclairée du public.
Avec quel étonnement ne verra- t- on
pas les planches gravées de la maniere
nouvelle que nous annonçons ? Ce n'eft
point une image de la plante , c'eſt la
plante elle même attachée au papier ,
pour ainfi dire , avec fes plus petites ramifications
, & tout ce qui peut la faire
reconnoître.
Ce qui eft far- tout remarquable dans
cette heureufe imitation de la nature ,
c'eft qu'elle eft le réfultat de plufieurs arts
à la fois , & qu'elle dépendoit immédiatement
de leur réunion ; elle emprunte
du deffein , l'exactitude & l'élégance des
formes ; de la peinture , le mélange , & ,
s'il étoit permis de parler ainfi , la juftefle
des couleurs ; de la gravure , l'efprit & la
fineffe du burin ; & , outre cela , du bon
goût de l'artifte , cette vérité de détail &
d'enſemble qui ne laiffe rien à defirer , ni
dans l'un ni dans l'autre.
Au reste , les plantes dont les parties
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
importantes à obferver feroient .rop petites
pour l'être facilement à l'oeil feul
feront développées au microfcope , &
l'on indiquera foigneufement ce qu'on
aura été obligé de repréfenter plus petit
ou plus grand que nature.
S'il fe rencontre des plantes d'un volume
trop petit pour occuper deux plane
ches à elles feules , on les réunira dans
une même eftampe ; & c'eft ce qu'on aura
foin de faire encore pour les variétés
d'une même plante , lorfqu'on pourra les
rapprocher ainfi fous les yeux des amateurs
: on n'oubliera rien pour les fatisfaire
, & pour rendre cette foufcription de
plus en plus utile aux progrès de la botanique.
C'eft dans cette vue qu'on fera graver
au bas de chaque eftampe une infcription
qui renfermera la nomenclature de chaque
plante , dans les différentes langues
les plus ufitées en Europe . On ne le borme
pas là ce petit détail n'apprendroit
rien ; & pour parler à l'efprit en mêmetems
qu'aux yeux , on joindra aux figures
la defcription des qualités phyfiques des
plantes , qu'aucun deffein ne fauroit rendre;
comme la faveur , l'odeur , le dur , le
liffe , le lieu , les vertus , &c. :
OCTOBRE. 1769. 131
On évitera également dans ces détails
la faftidieufe furabondance des traités
trop longs , & la féchereffe technique des
abrégés trop courts. Il s'agit de rappeller
aux gens inftruits ce qu'il favent déjà , &
d'inftruire les autres de ce qu'ils ne favent
pas encore. Pour remplir ce double but ,
on cherchera à ne rien dire d'inutile & à
ne rien omettre d'effentiel ; on ne perdra
jamais de vue le titre de l'ouvrage , & l'on
tâchera que l'ouvrage ne foit pas au- def
fous du titre .
On s'eft borné aux plantes ufuelles ,
parce que ce font celles qu'il nous importe
le plus de bien connoître. Il est même
affez bizarre que nous n'ayons pas fait
connoiffance avec elles dès l'âge le plus
tendre , & que cette fcience utile n'entre
pas dans l'éducation publique & particuliere
autant que les autres objets dont on
occupe notre enfance : c'eft le tems où
l'on doit préparer l'homme à toutes les
études dignes de lui ; & dans tous les tems
il ne fauroit donner trop d'attention à celle
de la nature .
Conditions de la foufeription..
Oh livrera foixante planches de botanique
par an , avec leur explication.
F vj .
132 MERCURE DE FRANCE.
Le prix de chaque planche eft de i liv.
fols pour les abonnés . 4
On délivrera aux foufcripteurs un cahier
de cinq planches dans les premiers
jours de chaque mois .
On s'abonnera pour une année ; la foufcription
eft ouverte jufqu'au premier de
Décembre exclufivement , pour l'année
fuivante , & pareillement d'année en année.
On dépofera 12 liv . en fe faifant infcrire
, qui feront imputées fur les deux
derniers cahiers de chaque année , pour
lefquels il n'y aura dès lors rien à payer en
les retirant.
Le premier cahier paroîtra au commencement
de Janvier 1770. Les foufcripteurs
payeront 6 liv. en l'envoyant chercher
, & ainfi de fuite de mois en mois
pour les autres cahiers qui fe fuccéderont
fans interruption . Ceux qui n'auront pas
foufcrit la premiere année , payeront 9 liv.
au lieu de 61. pour les cahiers déjà diſtribués
, & ne jouiront de l'avantage de l'abonnement
qu'un mois après qu'ils fe feront
fait infcrire .
On aura l'attention de donner les premieres
épreuves fuivant la date des fouf
criptions
&
OCTOBRE. 1769. 133
On fera libre de payer l'année entiere
en fe faifant infcrire.
On fouferit à Paris.
L'Auteur , rue Croix - des- Petits - Champs ,
au magafin de chapeaux des troupes du
Roi.
Chez Deflain , Junior , libraire , quai des Aug.
Delalain , libraire , rue de la Com. Franc.
Lacombe , libraire , rue Chriftine , près de
la rue Dauphine.
Lettre de M. de Saint - Foix , hiftoriogra
phe des ordres du Roi .
Je viens de lire , Monfieur , dans le fiécle de
Louis XIV , tom. 1 , p . 27 , nouvelle édition , que
le marechal Fabert refufa le cordon bleu , quoiqu'on
Le difpenfat de faire des preuves de nobleſſe ; c'eſt
une erreur & que je fuis d'autant plus obligé de
relever , qu'elle ne manqueroit pas de s'accréditer,
en paroiflant adoptée par un écrivain auffi illuftre
que l'eft M. de Voltaire. Voici ce que j'ai dit dans
mon hiftoire de l'ordre du S. Efprit , p. 176.
Le pere de Fabert , maître échevin de la ville
» de Metz & fils d'un libraire de Nanci , avoit été
anobli par Henri IV. Fabert , par ſes ſervices &
fes actions , mérita d'être & fut élevé à la digni-
» té de maréchal de France en 1658. Trois ans
après , Louis XIV lui écrivit qu'il ne l'oublie
roit pas dans la promotion qu'il alloit faire de
» chevaliers de fes ordres . Le maréchal Fabert
montra cette lettre à M. de Termes , fon intime
mi , & lui dit qu'un gentilhomme d'une très-
9
134 MERCURE DE FRANCE.
ancienne nobleffe , mais pauvre , & qui s'appe
loit Fabert comme lui , avoit voulu plufieurs
» fois lui perfuader qu'ils étoient de la même famille
, mais que comme il étoit très certain que
» c'étoit une pure flatterie de la part de ce gentil-
» homme , il avoit toujours refulé les titres qu'il
» lui avoit offerts : Or , ajoura - til , je ne veux
»pas qu'aujourd'hui mon manteau foit décoré par
une croix , & que mon ame foit deshonorée par
une impofture ; je vais écrire au Roi. »
Lettre du maréchal Fabert au Roi.
SIRE ,
Agréez que je renonce à la grace que Votre Majefté
veut me faire en me nommant pour être che
valier de fes ordres : un obftacle infurmontable s'y
oppofe. On ne peut qu'avec beaucoup de peine refu
fer un honneur préfenté par fon Roi ; mais , Sire ,
pour recevoir celui- là , il faudroit que je mentifle à
Votre Majefté: la feule penfée m'en fait horreur, Si
F'on pouvoit , par quelque fervice , fuppléer à cet
obftacle , j'entreprendrois tout ce qui fe peut faire,
& mes efforts feroient voir combien j'eftime l'honneur
qui m'eft offert , & combien la vie m'eſt peu
confidérable en comparaifon de me rendre digne
des graces dont il plaît à Votre Majefté de m'honorer.
Je fuis , &c.
A Sedan , le 11 Décembre 1661,
OCTOBRE. 1769. 133
Réponse du Roi.
Mon Coufin ,
Je ne faurois vous dire avec quelle eftime pour
vous , j'ai lu , par votre lettre du 11 de ce mois
l'exclufion que vous vous donnez vous - même
pour le cordon bleu dont j'avois réfolu de vous
honorer. Ce rare exemple de probité me paroît fi
admirable , que je le regarde comme un ornement
de mon regne ; mais j'ai un extrême regret de
voir qu'un homme qui , par fa valeur & la fidélité
, eft parvenu fi dignement aux premieres charges
de ma couronne , le prive lui - même de cette
nouvelle marque d'honneur par un obftacle qui
me lie les mains. Ne pouvant faire davantage
pour rendre justice à votre vertu ; je vous aflurerai
du moins par ces lignes que jamais il n'y auroit
eu de difpenfe accordée avec plus de joie que
celle que je vous enverrois de mon propre mou
vement , fi je le pouvois fans renverser le fondement
de mes ordres. Ceux à qui je vais en donner
le collier ne fauroient jamais en recevoir plus de
luftre dans le monde , que vous en acquerez par
le refus que vous en faites par un motif fi vertueux.
Je prie Dieu qu'il vous ait , mon Coufin ,
en fa fainte & digne garde ,
LOUIS
A Paris , le 29 Décembre 1665.
Tous ceux qui ont écrir que nos Rois ont quel
quefois nommé , pour être chevaliers du St Efprit
, des perfonnes qu'ils difpenfoient en même
tems de faire leurs preuves de nobleſſe , ou à qui
136 MERCURE DE FRANCE.
6
ils accordoient cent ans pour les faire , le font
donc trompés , & l'on vient de voir , par la lettre
même de Louis XIV , que la nomination du maréchal
Fabert , l'unique exemple qu'ils citent ,
prouve le contraire de ce qu'ils ont trop légerement
avancé.
J'ai l'honneur d'être , &c.
SAINT - FOIX.
Réponse de M. Godeheu , à une lettre de
M. le comte de Lauraguais , inférée
dans le Mercure du mois de Septembre.
En feuilletant le Mercure de ce mois , M. le
comte , j'ai trouvé la réponſe que vous me faites
l'honneur de m'adreffer. J'y répons en peude
mors.
Je fais , M. le Comte , que je n'ai jamais eu le
droit de me plaindre de ce que vous n'avez pas
combattu une opinion que M. l'abbé Morellet peut
avoir eue. J'ai voulu dire feulement que vous ne
vous feriez pas fervi de l'expreffion dont je me
fuis plaint , fi vous aviez bien voulu faire fur cet
objet les mêmes recherches, que vous aviez faites
avec raifon , fur la caufe de la différence du port
des vaiffeaux , évaluée par le conftructeur à la
quantité de tonneaux de marchandiſes que ces
mêmes vaiffeaux ont emportées pour le comptede
la Compagnie ; j'ai voulu dire encore que cette
expreffion paroifloit autorifer l'allégation de M.
L. M. & la faire réputer pour un fait bien conftaté
.
Pour que les directeurs ayent pu fe partager
OCTO BR E. 1769. 137
pendant neuf ans I , co5 , 661 liv .
pour leur tenir
lieu d'honoraires , vous me dites , M. le Comte ,
qu'il faut que je prouve que les actionnaires
avoient réellement gagné pendant tout ce tems- là
33 , 514 , 063 liv . fuivant le calcul de M. L. M.
Je ne prouverai pas fans doute que les actionnaires
ont partagé réellement entr'eux 33 , $ 14 ,
063 de bénéfice que les ventes ont dû produire
fuivant le même auteur. Je prouverai feulement
que les directeurs ont pu , fans être taxés de mauvaile
foi , partager entr'eux I , c05 , 661 liv, prodait
de 3 pour cent à eux accordé par le Roi fur le
bénéfice net du commerce de la compagnie.
1° . Il eft certain que chaque vente , dans cet intervalle,
a produit l'une dans l'autre 3,723,784 1 .
de bénéfice net, déduction faite des frais d'achapts,
d'armemens , de comptoirs & de régie , ce qui
comprend les frais de commerce. * Cela fuffit pour
légitimer les 1,005 , 661 liv. que les directeurs
Lefont partagés.
2º. En fuivant toujours le même calcul , il eft
démontré que les directeurs n'ont rien touché fur
le bénéfice net du commerce d'exportation , ni de
la vente des Négres aux Ifles de France & de Bourbon
, dont la Compagnie avoit , ainfi que de tout
le refte , le privilege exclufif ; c'eft une preuve de.
leur défintéreffement & de leur bonne foi .
* 30. M. Orry, qui connoifloit toutes les dépenfes
extraordinaires , puifqu'il en ordonnoit l'exécution
, qui voyoit exactement les bilans avant que
de les arrêter , & à qui on repréfentoit le montant
* Ces dépenfes du commerce monterent à 25 o
.398 , 164 l. 12 f. 2 den ,
138 MERCURE DE FRANCE.
du bénéfice net du commerce , ( toutes dépentes
relatives au commerce prélevées ) en auroit luimême
défalqué toutes les dépenfes extraordinaires
& étrangeres au commerce , avant que de permettre
aux directeurs de s'approprier 3 pour cent
fur ce bénéfice .
4°. Enfin lorfqu'il fut décidé par autorité fupérieure
de faire faire à la compagnie des dépenfes
extraordinaires pour des établirlemens folides jugés
néceffaires pour un grand commerce , & qui
devoient toujours repréfenter un fonds , non circulant
, ainfi que les vaiffeaux , les canons & autres
approvifionnemens en tout genre ; lorſque le miniftere
& le commiflaite du Roi jugerent que l'on
pouvoit employer à ces dépenfes , ce qui reftoit
du bénéfice net du commerce de la compagnie ( les
3 pour cent prélevés . ) ; je vous le demande , M. le
Comte , auriez vous trouvé jufte que des directeurs
qui , par état , doivent facrifier leur tems
leurs plaifirs , & même leurs propres affaires à
celles de la Compagnie , fe fuffent trouvés vis -àvis
de rien. Si en avoit compris dans les dépenfes
du commerce proprement dites , les frais énormes
d'établiffement , dont l'arrêt ne parle pas , je crois
rendre justice à votre façon de penfer , en affurant
que vous auriez dit vous - même ; on les a trompés
; ces 3 pour cent ne font qu'une illufion , remettons
les à 12000 liv.comme ci - devant.
Après cela que l'on trouve à redire à ce que le
refte de ce bénéfice a été employé depuis 1732 juf
qu'à 1740 , & même bien au--delà , à bârir à l'Orient
des magafins vaftes & folides pour la marine
& le commerce.
Que l'on dife que les établiſſemens de Mahé &
de Karikal étoient plus difpendieux qu'utiles ;
que tous ces travaux , & ces projets qui le font
OCTOBRE. 1769. 139
fuccédé les uns aux autres à l'Ile de France , ont
jeté la Compagnie dans des dépenfes trop fortes ;
hélas ! très volontiers ; mais il ne s'enfuit
*
-
pas
que par des calculs forcés , les directeurs , qui
n'ont reçu par an que 1967 liv . au - delà de leurs
anciens honoraires de 12000 liv . ont volé le bien
des actionnaires , ce qu'il falloit démontrer pour
l'honneur de cette adminiftration , & non pour la
gloire de la Compagnie des Indes.
GODEHEU.
Réponse à un Mémoire intitulé : Réflexions
fur le projet de M. de Parcieux
de faire venir à Paris la riviere d'Yvette
, par le Pere Félicien de St Norbert
, Carme Déchauffé , lue à l'académie
royale des fciences , le 26 Juillet
1769. Par M. Lavoifier , de la même
académie .
Le projet proposé par M. de Parcieux pour proeurer
à cette capitale une quantité d'eau falubre
fuffifante pourfournir aux befoins de fes habitans ,
a fait trop de fenfa ion dans le Public pour ne pas
être en buite à la critique. Quelque peu fondée que
m'ait paru celle du P.Félicien , je n'ai pas cru qu'elle
dût refter fans réponſe. Sur un objet auffi intéreffant
il ne fuffit pas d'avoir convaincu les Phyfieiens
, il faut éclairer tous les ordres de l'état , &
* Expreffion de M. L. M. pag. 41 de fon mémoire.
140 MERCURE DE FRANCE .
1
fur- tout cette claffe de citoyens qui, par leur rang,
leurs charges ou leurs emplois , font plus à portée
que les autres de contribuer au bien de la fociété .
M. de Parcieux , toujours animé d'un zèle patriotique
, fouffroit depuis long-tems de voir la
capitale prefqu'entierement privée d'eau , d'un élément
fi néceflaire à la falubrité & à la proprété
d'une grande ville , à la commodité & à la fanté
des citoyens . Il avoit parcouru long- tems les environs
de Paris pour y découvrir des eaux , foit de
fources , foit de rivieres , qui puffent être amenées
pour les ufages de cette ville. Parmi toutes celles
qu'il avoit examinées , les unes n'étoient pas d'une
qualité fuffifamment bonne , les autres n'avoient
pas affez de pente , d'autres enfin ne pouvoient
parvenir aux endroits les plus élevés de la ville
qu'après avoir traverfé des vallées immenfes , des
rivieres même , & il falloit , pour les y conduire ,
conftruire des ponts - aqueducs d'une étendue
prodigieufe , dont la dépenfe ne permettoit pas
même d'en projeter l'exécution .
Enfin après un grand nombre de recherchesinutiles
, il crut appercevoir dans la riviere d'Yvette
toutes les qualités néceflaires pour répondre à fes
vues. Quelqu'importante que lui parut cette découverte
, M. de Parcieux ne fe permit pas de l'annoncer
tout d'un coup au Public ; il vouloit fe
mettre auparavant en état de lui démontrer la poffibilité
du projet qu'il méditoit . Il s'affura d'abord
que la pente étoit fuffifante pour que l'eau pût
parvenir aux quartiers les plus élevés de la ville.
Il prit la peine de tracer lui - même la route que
devoit fuivre le canal , & d'en drefler une carte.
II
eut la fatisfaction de voir que la nature en avoit
fait tous les frais. Dans tout l'efpace que le canal
OCTOBRE. 1769. 141
avoit à parcourir , deux vallées de peu d'étendue ,
celle de Rougis près Courvoy & celle de la riviere
de Biévre étoient les feules qui s'oppofaflent au libre
cours de l'eau , & les ponts - aqueducs néceffaires
pour les traverfer ne formoient pas un objet
de dépenfes très - confidérable , du moins relativement
à la grandeur & à l'utilité du projet.
Si l'eftime & la reconnoiffance du Public font la
véritable récompenfe que doivent ambitionner les
fçavans qui travaillent pour le bien de la fociété ;
M. de Parcieux n'eut rien à defirer à cet égard ; fon
projet reçut du public l'accueil le plus favorable.
Un feul point , & c'étoit un des plus effentiels , ne
paroiffoit pas fuffisamment éclairci , c'étoit la qualité
de l'eau de l'Yvette . Un jugement folemnel
diffipa tous les doutes. Ce jugement fut rendu par
deux corps les plus capables de décider la queftion ,
T'académie des fciences & la faculté de médecine
de Paris. Le public a entre les mains le détail des
expériences faites féparément par ces deux compagnies
: il en résulte que l'eau de la riviere d'Y
vette eft plus pure que celle d'Arcueil , & même
que celle de Villedavray, & qu'elle approche beau
coup de la pureté de celle de la Seine.
C'est ce projet que le Pere Félicien attaque aujourd'hui
, après la mort de fon auteur . Si fon
objet eft d'éclairer la fociété , il faut fans doute
louer fon intention ; mais a - t- il rempli cet objet ?
la lecture de ce qui va fuivre mettra le public à
portée d'en juger.
Après quelques réflexions préliminaires le Pere
Félicien débute , p. 6 & 7 , par un tableau pathétique
des ravages que caufera la riviere d'Yvette
dans fes débordemens. Elle paffera , fuivant lui ,
par - deſſus les bords du canal qui aura été conf142
MERCURE DE FRANCE.
truit pour la conduire à Paris ; elle inondera les
campagnes , entraînera les moiffons , formera des
inarais au milieu des plaines , elle y entretiendra
des eaux croupiffantes qui infecteront l'air par leur
mauvaiſe odeur. Ne diroit- on pas , à entendre le
Pere Félicien , que la riviere d'Yvette , conduite
par le nouveau canal , traverfera des plaines immenfes
éloignées de toute vallée , de toute riviere
& de tout ruifleau ? Cependant s'il avoit la moindre
idée du local , s'il avoit feulement jeté les
yeux fur la carte jointe au mémoire de M. de Parcieux
, il auroit remarqué que le canal projeté
cotoye dans un efpace de plus de fix mille toifes
le lit actuel de la riviere d'Yvette , qu'il cotoye
dans un elpace de fix mille autres toifes celui de la
riviere de Biévre , & qu'il s'écarte à peine pendant
tout cet intervalle de i 50 ou de 200 toifes de l'une
ou l'autre de ces rivieres . Quand il feroit donc
poffible qu'il fe trouvât dans quelques circonftances
plus d'eau dans le canal qu'il n'en pourroit
contenir , il feroit toujours facile de lui ménager
une iffue , en la dégorgeant dans l'une des deux
rivieres qu'on vient de nommer. Mais une autre
réponse beaucoup plus fimple encore , & que le
Pere Félicien auroit dû prévoir , c'eft qu'on n'introduira
jamais dans le canal que la quantité d'eau
nécefaire pour la confommation habituelle de Paris
. L'excédent qui pourra fe trouver dans la faifon
pluvieufe fera rejeté dès Volgien même , c'eftà
- dire dès l'origine du canal , & coulera paiſiblement
par le lit actuel de la riviere.
Cette premiere objection eft fuivie d'une autre
qué le Pere Félicien regarde comme beaucoup plus
folide , il prétend , pag. 8 & 9 , que le cours de
l'eau contenue dans le nouveau canal fera extrêmement
lent , & c'eft d'après les expreffions mê
OCTOBRE. 1769. 143
mes de M. de Parcieux qu'il cherche à le prouver.
Je ne m'arrêterai pas à juſtifier M. de Parcieux de
la contradiction apparente dans laquelle on l'accule
d'être tombé. Il n'eft point ici queftion de
difputer fur les mors, il s'agit d'examiner des faits ;
c'est ce queje vais faire d'après les opérations mê
mes de M. de Parcieux que je fuppofe exactes , &
d'après les nivellemens de M.Picard, faits en 1664.
Mém. acad. t . 6.
J'ai déjà dit que la premiere opération de M. de
Parcieux avoit été de déterminer la pente de la riviere
d'Yvette. Il s'affura d'abord par des mefures
exactes , & dont on peut voir les détails aux
pages 33 & 34 de fon mémoire , que les chûtes des
différens moulins qui font fitués en grand nombre
le long de cette riviere formoient un total de 111
pieds 5 pouces . Il obferva enfuite que la vîteffe de
l'eau qui couloit librement de moulin à moulin
étoit d'environ 10 à 12 pouces par fecondes , ce
qui donne pour la pente de la riviere environ un
pied par mille toifes. D'où il fuit que la riviere
d'Yvette ayant à parcourir environ 30000 toifes
depuis Vofgien jufqu'à la Seine , la feule pente qui
la fait couler de moulin à moulin eft de 30 pieds
environ . La Seine , depuis l'endroit où elle a reçu
la riviere d'Yvette qui porte alors le nom de riviere
d'Orge , parcourt encore dix mille toifes
avant d'arriver à Paris , ce qui donne dix pieds de
pente d'après les nivellemens faits par M. Picard.
Si l'on ajoute enfemble toutes ces quantités , on
aura 15 pieds 5 pouces pour la quantité dont la
riviere d'Yvette , pile à Vofgien , eft plus élevée
que la Seine à Paris . Mais le point où arrivent les
caux d'Arcueil près l'Obfervatoire eft plus élevé
que le fol de Notre - Daine de 67 pieds 9 pouces , &
plus élevé que le niveau de la Seine de 95 pieds 5
144 MERCURE DE FRANCE.
pouces , d'où il fuit que la différence de niveau
entre la riviere d'Yvette prife à Volgien , & l'arrivée
des eaux près l'obfervatoire eft de 56 pieds.
La totalité de l'efpace que le canal aura à parcourir
fera au plus de 16000 toifes ; la pente qu'on pourra
lui donner fera donc de 3 pieds & demi par mille
toiles , c'est -à-dire en mettant tout au plus bas au
moins triple de celle de la Seine: Ces faits font
bien éloignés de cadrer avec ce qu'avance le Pere
Félicien ; c'eft cependant du mémoire même de
M. de Parcieux que je les ai tirés.
D'après ce qui vient d'être dit de la pente confidérable
du canal & fur la rapidité du courant qui ,
toutes chofes d'ailleurs égales , en eft une fuite; je
pourrois me difpenfer de répondre à une objection
du Pere Félicien fur la congélation de l'Yvette ,
pendant les froids de l'hiver . Tout le monde fait
que la riviere de Seine ne prend jamais que par
l'embarras des glaçons . Ils fe forment & s'accroif
fent peu-à-peu , jufqu'à ce qu'arrêtés par quelque
obftacle , ils foient forcés de fe réunir & de former
une mnafle continue . Jamais , fans cette circonftance
le cours des eaux ne feroit fufpendu .
L'hiftoire de cette académie , pour l'année 1709 ,
nous en fournit un exemple bien frappant . Pendant
cet hiver le plus rigoureux qu'on ait éprouvé
dans nos climats depuis l'ufage du thermometre
la Seine ne prit pas entierement entre le pont neuf
& le pont royal ; le milieu du courant refta libre .
On a pu oblerver encore la même choſe pendant
les froids de 1768. Il est toujours refté même pendant
le tems de la gêlée la plus forte , un courant
d'eau non interrompu entre le pont neuf& le pont
Loyal. Des hivers d'ailleurs aufli rigoureux que
ceux de 1709 , de 1740 & de 1768 ne font pas
communs
OCTOBRE. 1769. 145
communs dans nos climats ; les froids y font rarement
continus . Et quand il feroit vrai qu'il pût
furvenir des gêlées allez fortes pour former quelques
pouces de glace à la ſurface d'une eau auffi
vive ; quand elle pourroit acquérir jufqu'à 6 pouces
d'épaifleur , l'eau qui couleroit par deflous
feroit encore allez abondante pour fournir à la
confommation de Paris .
Je pafle à une autre objection fur le déchet qu'éprouvera
, fuivant le Pere Félicien , le volume de
l'eau de l'Yvette pendant les féchereffes de l'été.
Je ne puis m'empêcher de lui reprocher ici d'avoir
altéré le texte du mémoire de M. de Parcieux , ou
du moins de ne l'avoir pas entendu . Je vais rapprocher
les expreffions de l'un & de l'autre , afin
que le public puifle juger de ce qu'il doit penfer de
cette objection . il
On lit , à la pag. 9 du mémoire du Pere Félicien
, « le déchet que les eaux de l'Yvette éprouveront
pendant l'hiver ne fera pas moins inévi-
» table en été , & le lecteur ne pourra voir fans
quelque furprife que c'eft le même M de Parcieux
qui va m'en fournir la preuve ; l'Yvette
»fait aller dit- il ,plufieurs moulins : mais trois mois
» s'étant écoulés fans pluie , & les eaux étant deve-
" nues trop baffes , ils arrêtoient pendant neufà
כ כ
כ כ
·
dix heures par jour , & vers la fin de Juillet &
» au commencement d'Août ils chomerent entieɔɔrement
ɔɔ ... Ne fembleroit-il pas , d'après
cet expolé , que la riviere d'Yvette a été abfolument
à fec pendant une partie des mois d'Août &
de Juillet , ou plutôt peut - on interpréter différemment
les expreffions du Pere Félicien ? Rien
n'eft cependant moins conforme à la vérité ; c'eſt
M. de Parcieux lui - même qui va nous l'appren
dre.
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
55
On lit à la pag. 35 de fon mémoire : « Les moulins
de Vofgien font de l'efpèce de ceux qui vont
par-deffus , & ils alloient jour & nuit fans s'arrêter
chaque fois que je les ai vus , mais ils
» avoient chômé vers la fin de Juillet & au com-
» mencement d'Août ( 1762 ) , parce qu'il s'étoit
»écoulé trois mois fans pluie. Ils ne chômoient
" pas à des heures réglées ; lorfque l'eau devenoit
trop bafle , ils arrêtoient pendant neuf à dix
heures , après quoi ils alloient vingt - quatre
heures de fuite : c'eft comme s'ils avoient chômé
>>fept heures par jour ou à-peu- près . »
2
לכ
C'eft ainfi que le Pere Félicien prête des erreurs
à M. de Parcieux pour les combattre enfuite . Heureufement
il ne fera pas difficile au public de fe
tenir en garde fur cet objet ; il reconnoîtra aifément
la contradiction manifefte qui fe trouve à la
même page du mémoire du Pere Félicien. En effet,
après avoir formellement avancé que la riviere
d'Yvette étoit abfolument à fec pendant les fécherefies
de l'été , il reconnoît , l'inftant d'après ,
qu'elle coulera par intervalle. La conféquence
qu'il tire de ce paffage eft bien plus fingulière encore.
«L'eau de l'Yvette , ajoute - t- il , pag. 10 ,
» manquera donc à Paris pendant neufà dix heures
par jour. » Le Pere Félicien peut - il ignorer
dans l'exécution du projet de M. de Parcieux
les moulins de Gif & de Vofgien feront fupprimés
? Comment a-t-il donc pu fe perfuader qu'on
laifferoit fubfifter les vannes & les retenues d'eau
néceflaires à ces moulins , puifque dès lors elles
n'auront plus d'objet ? Les moulins , une fois fupprimés
, le cours de la riviere d'Yvette cellera
d'être interrompu , elle fera rendue à elle - même ,
elle coulera librement & d'un mouvement unifor
me depuis Vofgien juſqu'à Paris.
que
OCTOBRE. 1769. 147
Tlferoit trop long de m'arrêter à examiner l'une
après l'autre les différentes raifons par lesquelles
le Pere Félicien prétend que le volume de la riviere
d'Yvette fera réduit prefqu'à rien dans les
chaleurs de l'été . Ce n'eft pas par des raifonnemens
qu'on détruit des faits , fur tout quand ils
font atteſtés par un phyficien auffi exact que l'étoit
M. de Parcieux . On peut voir , aux pages 35
& 36 de fon premier mémoire , le détail des mefures
qu'il a prifes aux moulins de Volgien & de
Gif, elles prouvent que pendant les mois de Juillet
& d'Août 1762 , tems où les eaux de la riviere
d'Yvette étoient auffi balles qu'on les eût jamais
vues , elle fourniffoit encore plus de 1000 pouces
d'eau . Les mêmes opérations ont été repérées pendant
les féchereffes de l'été 1767 , les plus grandes
qu'on eût éprouvées depuis long tems ; & il en a
réfulté que le volume des eaux de la riviere d'Y
été réduit au deffous de 1100 vette n'avoit pas
pouces.
·
J'avouerai que j'avois d'abord peine à concevoir
comment le Pere Félicien pouvoit prononcer
avec tant d'affurance fur un article fur lequel l
n'avoit fait aucune expérience . Cependant en
comparant entr'eux les différens paflages de fon
mémoire , j'ai cru appercevoir ce qui avoit pu
l'induire en erreur. On lit , à la pag. 4 , « le projet
de faire venir à Paris une riviere , dans l'efpérance
de lui fournir douze cents pouces ou cent
» pieds d'eau. offre au premier coup d'oeil
de tropgrands avantages pour le regarder avec
» indifférence. . On voit , par ce paffage,
que le Pere Félicien regarde douze cens pouces &
cent pieds d'eau comme deux expreffions fynony
mes . De ce que douze pouces font un pied , il a
cru pouvoir conclure que douze cens pouces d'eau
5)
33
•
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
faifoient cent pieds . Il n'eft pas étonnant qu'à ce
compte il fe trouve fi peu d'accord avec M. de
Parcieux . Cependant s'il avoit étudié un peu plus
la matiere dont il traite , il fauroit qu'on entend
par un pouce d'eau , non la quantité continue qui
s'écoule par un trou d'un pouce quarré , mais par
un trou rond d'un pouce de diametre , la furface
de l'eau étant toujours fuppofée entretenue à fept
lignes au-deſſus du centre du trou . Il fauroit encore
, qu'en conféquence de cette convention
l'eau ne fe calcule pas par pieds quarrés , comme
ille fuppofe , mais que la mefure des eaux courantes
le réduir toujours en pouces ronds , quelque
grande que foit la quantité d'eau dont on veut
déterminer la maffe.
>
M. de Parcieux avoit propofé comme une reffource
propre à augmenter beaucoup en été le volume
des eaux de l'Yvette , de faire le long du canal
deftiné à la conduire à Paris , des étangs ou
réfervoirs dans lefquels on pourroit détourner
les caux pendant la faifon pluvieufe pour les laiffer
enfuite écouler dans les tems de féchereffe . Le
Pere Félicien n'approuve point ce moyen , & cet
article eft un des plus longs de fon mémoire. Je
ne m'arrêterai point , pag. 11 juſqu'à la 18 ° , à -
difcuter les raifons par letquelles il combat l'idée
de M. de Parcieux ; elles ne touchent point au
fond du projet , & en fuppofant qu'il pût réfulter ·
quelqu'inconvénient d'approvifionner la ville de
Paris d'une eau qui auroit ainfi féjourné dans ces -
réfervoirs plufieurs mois , il n'en feroit pas moins
vrai qu'en tout état de cauſe il arriveroit au moins
à Paris 1000 à 1200 pouces d'eau pendant les plus
grandes fécherefles de l'année.
On ne doit pas s'attendre que l'eau de l'Yvette
foit également claire pendant les différentes fai--
OCTOBRE. 1769. 149
fons .Les matieres qu'elle chariera avec elle feront
de deux espèces : où elles feront plus légeres que
T'eau , & alors elles nageront à la furface ; ou bien
elles feront plus lourdes , mais devenues prefqu'é-
-quiponderantes à l'eau par leur grande divifion ,
elles feront entraînées avec elle . M de Parcieux
Le débarrale des premieres par le moyen de grilles
de fer ou de bois qui n'entreront dans l'eau que
de 15 à 18 pouces , & qui arrêteront tous les corps
flottans qui fe préfenteront à la furface . Par rap-
-port aux fecondes , pag . 21 & 22 , celles qui font
fpécifiquement plus pefantes que l'eau , il fe propofe
d'établir de diftance en diftance des efpéces
de baffins de quatre à cinq toifes de long , plus
larges & plus profonds que le refte du canal. L'eau
venant à féjourner dans ces repos , ou du moins à
y perdre une partie de fon mouvement , elley dépofera
la plus grande partie des corps étrangers
qui le trouveront mêlés avec elle. Enfin après
avoir acquis par le dépôt une pureté preſqu'abſo- '
lue , elle parviendra à un encaillement de gravier
de plufieurs pieds d'épaiffeur , à travers lequel
elle fe filtrera , & dans lequel elle dépofera le refte
des matieres qui pourroient altérer la tranfparence.
I fera néceffaire de nettoyer de tems en tems
ces repos , & quelquefois le canal lui - même .
M. de Parcieux donne dans fon mémoire des
moyens également fürs & faciles pour y parvenir :
il pratique latéralement à chaque repos une ou
plufieurs vannes , qu'on levera pour le nettoyer ,
& par lefquelles on laiffera couler l'eau qui aura
fervi à le laver .
Le Pere Félicien renouvelle , pag . 23 , encore
ici fes craintes fur le dégât que les eaux éconduites
du canal pourront occafionner dans les terres . Ces
inquiétudes ne viennent , comme je l'ai déjà dit ,
Gij
150 MERCURE DE FRANCE .
que du défaut de connoiffance du local . On a déjà
vu que le canal projeté ne s'éloignoit au plus ,
dans un efpace de 12000 toifes , que de 150 ou
200 toifes de la riviere de Biévre ou de celle d'Yvette
, qu'il traverfoit d'ailleurs fucceffivement
les ruiffeaux de Gif , de Palaiſeau , de Maffy , de
Tourvoye , enfin la riviere de Biévre ; ilfera donc
toujours ailé de ménager des rigoles qui aboutif
fent à quelques uns de ces ruiffeaux.
Le Pere Félicien porte l'efprit de critique jufqu'à
douter s'il fera poffible de filtrer l'eau de l'Yvette
à travers un encaiflement de fable ou de
gravier, « Car , ajoute til , pag. 19 & 20 , ou les
trous pratiqués dans la muraille deſtinée à retenir
le fable feront grands , ou ils feront petits.
» S'ils font grands , les eaux entraîneront une
grande partie du gravier , & en détruiront la
mafle en peu de tems ; s'ils font petits , le graavier
les bouchera , & l'eau de l'Yvette ou ne s'y
»filtrera point, ou ne s'y filtrera que difficilement:
ه د
s'ils font médiocres ils participeront de l'un &
» l'autre inconvénient. » Ne diroit- on pas que le
Pere Félicien ne connoît pas l'exiſtence des fontaines
domeftiques fablées ? Peut- il ignorer cependant
que ces fontaines fervent des fix mois , &
même des années entieres fans qu'on foit obligé
de les nettoyer ? Ne fait-il pas d'ailleurs que l'eau.
fera déjà très-pure en arrivant à l'encaiflement de
gravier , qu'elle n'y dépofera , par conféquent ,
qu'une très - petite quantité de limon. S'il avoit
réfléchi fur la maniere dont l'eau fe filtre à travers
le fable, il fe feroit apperçu que les premieres portions
d'eau peuvent bien entraîner à la vérité les
parties les plus divifées ; mais que bientôt les parties
plus groffieres venant à fe préfenter vis- à - vis
des trous , elles s'opposent à la fortie des plus.
OCTOBRE . 1769. 151
fines & ne laiffent plus pafler que l'eau pure & débarraflée
de tout ce qu'elle charioit avec elle . Ce
mécanisme eft précisément celui qui s'observe
lorfqu'on filtre à travers du verre pilé les acides
minéraux. On met , au fond de l'entonnoir , trois
ou quatre morceaux de verre irréguliers , affez
gros feulement pour qu'ils ne puiffent s'échapper
par l'ouverture ; enfuite on répand par- deffus du
verre réduit en poudre groffiere , enfin on réserve
les parties les plus fines pour en former la couche
fupérieure.
ל כ
Après avoir beaucoup argumenté fur la prétendue
difficulté de filtrer l'eau de l'Yvette , le Pera
Félicien trouve une nouvelle objection dans la filtration
même de cette eau « M. de Parcieux ,
» dit-il , pag. 20 , n'a - t-il pas fujet de craindre
que le préjugé contre l'eau filtrée e le réveille
» & ne fafle tort à fon projet. Quelle altération
Le Pere Félicien penfe-t-il donc que puifle caufer à
l'eau la filtration à travers une maffe de cailloux
& de matieres vitrifiables ? Les eaux des fources
celles mêmes qui paflent pour les plus falubres ,
font- elles autre chofe que de l'eau filtrée , & n'ontelles
pas traversé dans l'intérieur de la terre des
encaiflemens immenſes de fable , de pierres & de
différentes matieres ?
Je ne finirois pas fi je voulois m'arrêter à une
infinité de petites chicanes que fait le Pere Félicien
contre le projet de M. de Parcieux. Qu'on le ſerve,
par exemple , d'un moyen plutôt que d'un autre
pour balayer l'aqueduc , qu'on le fafle à pied ou
en bateau , qu'on foit obligé de le faire une ou
plufieurs fois pendant l'année , peu importe , & ce
ne fera pas , je penfe , ces petites confidérations
qui feront admettre ou rejeter le projet de M. de
Parcieux. Sans entrer dans tous les détails , je me
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
contenterai de dire que la plupart des moyens
qu'il propofe m'ont paru praticables ; je le dis
avec d'autant plus de confiance qu'ils ont déjà paru
tels à l'académie .
Les objections que j'ai parcourues jufqu'ici font
celles qui font particulieres au projet de M. de
Parcieux. J'ai tâché de faire voir combien elles
étoient peu fondées. La fin du mémoire du Pere
Félicien en contient d'un autre gente ; ces dernieres
font communes à tous les projets qu'on peut
propofer pour fournir de l'eau à Paris . Ces objections
ne regardant qu'indirectement celui de M.
de Parcieux , j'ai cru pouvoir me difpenfer de les
difcurer : elles ne font point d'ailleurs de nature à
faire beaucoup d'impreflion fur le public . On ne
pourroit admettre en effet les raisonnemens du
Pere Félicien , fans être obligé d'en conclure
qu'il eft non - feulement inutile , mais défavantageux
même dans une grande ville de jouir
d'une grande quantité d'eau ; je doute fort que le
public foit de cet avis . Enfin le Pere Félicien va
jufqu'à foutenir cet étrange paradoxe , pag 32 ,
que l'eau de la riviere d'Yvette , qui feroit diftribuée
non feulement dans les divers quartiers ,
mais dans la plus grande partie des maiſons même
de Paris , ne rendroit ni plus prompts ni plus
commodes les fecours contre les incendies . Cette
partie de l'adminiſtration publique , telle qu'elle
eft aujourd'hui , eft peut - être le chef d'oeuvre de
la police de cetre capitale ; il eft certain que dans
l'état préfent des chofes , on a fait tout ce que
pouvoit faire ; mais on aura , je crois , de la peine
à perfuader au public qu'il feit plus commode de
charier l'eau dans des tonneaux , comme on eft
obligé de le faire dans les incendies , que de la tirer
des fontaines & réfervoirs publics qui fe trou-
·
l'on
OCTOBRE. 1769. 153
veroient par- tout fous la main , & qui feront placés
particulierement dans la partie la plus élevée
de chaque quartier.
C'eft affez avoir entretenu le public d'un projet
dont les avantages font prouvés jufqu'à l'évidence
, & dont l'exécution a été démontrée poffible
par une fuite d'opérations & d'obiervations
faites avec la plus grande exactitude . Flus on refléchira
fur cet objet , plus ou fera convaincu que
de tous les moyens propolés pour fouruir de l'eau
à Paris , celui de M. de Parcieux eft celui qui réunit
le plus d'avantages , & qu'il eft , à la fois , le
moins difpendieux , eu égard a la mafle d'eau qu'il
procure & le plus digne de la capitale .
Nous croyons devoir apprendre au Public
, à l'occafion de ce mémoire , que les
ordres du Roi font donnés pour l'exécution
du projet de feu M. de Parcieux .
C'eft M. Perronnet , de l'académie des
fciences , & premier ingénieur des ponts
& chauffées , qui eft chargé de toutes les
opérations néceflaires à cet objet ; & c'eft
à M. le Contrôleur général que l'Etat , la
Ville de Paris & l'Académie des fciences
ont cette obligation .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
ACADEMIE..
ROUE No.
A
t
L'ACADÉMIE de l'Immaculée Concep
tion de la Ste Vierge , fondée en 1486
dans l'églife paroilliale de St Jean de
Rouen , transférée en 155 au monaſtere :
des RR: PP . Carmes de ladite ville , propofe
des prix pour différens ouvrages ,
tant en latin qu'en françois ..
Parmi ces prix , les uns font ordinaires :
& fondés depuis un temps plus ou moins
confidérable ; les autres font extraordinaires
& dépendent de différentes circonf
tances particulieres ..
Prix ordinaires & fondés .
Les fondateurs de ces prix ordinaires
avoient affigné relativement au tenis de
leur fondation différens genres de poësie
qui étoient alors en ufage , mais qui ont
prefqu'entierement ceflé dans la littérarure
de nos jours . Tels font le chant royal,,
la ballade , le fonner . D'après cette confidération
, l'académie , pour exciter l'é
mulation garmi les auteurs ,, fans s'écar
OCTOBRE . 1769. 155
ter de l'efprit des fondations , a jugé à
propos de fubftituer à ces anciennes poëfies
des ouvrages d'un genre plus moderne.
C'est un des objets dont elle s'eft occupée
dans plufieurs affemblées extraordinaires
qu'elle a tenues depuis le commencement
de cette année , pour renouveller,
faire & arrêter différens réglemens
relatifs à ſon honneur , & plus particuliérement
encore à celui de la religion à laquelle
elle eft confacrée. Parmi les réglemens
qu'elle a faits fuivant le pouvoir
& l'autorité que lui en donnent la bulle
de Léon X de 1520 & plufieurs arrêts du
parlement de Normandie rendus dès les
premiers tems de cet établiſſement , elle
a arrêté définitivement que le premier
prix du chant royal feroit donné à une allégorie
en vers françois de trente à quarante
vers , avec une a'lufion à l'Immaculée
Conception ; le fecond prix du
chant royal à une ode latine , le prix de la
ballade à une idylle en vers françois , celui
du fonnet à un poëme héroïque de cent
vers françois au moins.
L'académie confidérant pareillement
qu'il eft encore beaucoup plus utile de
contribuer , autant qu'il eft poffible ,
former des orateurs pour la chaire
Gr
al
que des
156 MERCURE DE FRANCE.
poëtes , a arrêté que le difcours françois
de la fondation de M. de Bonnetot , premier
président de la chambre des Compptes
de Rouen , fera remis au concours ,
mais fous une forme nouvelle qui ne s'écarte
point de l'efprit de la fondation , ni
même de la lettre autant qu'il fe peut ; &
qu'en conféquence ce prix fera donné à un
difcours françois d'un quart d'heure de
lecture au moins , & d'une demi - heure
au plus fur un fujet de religion qui fera
indiqué chaque année par l'académie , &
qui fera toujours terminé par une prière à
la Ste Vierge fur fon Immaculée Conception
. Conféquemment à ces réglemens
voici l'ordre des prix ordinaires à diftribuer
le jeudi qui précédera la fête de Noël
1769.
I. La croix d'or , de la fondation de M.
de Bonnetot, au meilleur difcours françois
Jur le danger de la lecture des livres contre
la religion , par rapport à iafociété . Il doit
être terminé par une prière à la Ste Vierge
fur fon Immaculée Conception , &
être d'un quart d'heure de lecture au
moins , & d'une demi - heure au plus . II .
L'anneau d'or , de la fondation de M. le
Pigny , pour un poëme françois de cent
vers héroïques au moins. III . Le miroir
OCTOBRE. 1769. 157
d'argent, de la fondation de M. Hallé de-
Rouville , pour premier prix d'Ode françoife.
IV . Un des prix ci deffus , on le
montant de la fomme donnée par la fondation
de M. l'abbé le Gendre , pour un
fecond prix d'ode françoiſe . V. La ruche
d'argent , de la fondation de M. François
de Harlay , archevêque de Rouen , pour
un premier prix d'ode latine . VI . Le lys
de la fondation de M. de la Roque , abbé
de la Noë, pour un fecond prix d'ode latine
. VII. La palme , de la fondation du
même , pour une allégorie françoife de
trente à quarante vers . VIII. La tofe , de
la fondation de M. le Pigny , pour une
idylle en vers françois de la même étendue
que l'allégorie françoife . IX . La tour
d'argent , de la fondation de M. Groulard,
premier préfident au parlement de Ronen ,
pour un premier prix de ftances . X Le
foleil , de la même fondation , pour un
fecond prix de ftances . XI . Le laurier , de
la fondation de M. de Bretteville , pour
u premier prix d'épigramme ou allégorie
latine , XII . L'étoile , de la fondation du même
, pour un fecond prix d'ép gramme ou
allégorie latine. Les poetes termineront
toujours leurs pieces par une allufion à la
Conception de la Ste Vierge , à moins
158 MERCURE DE FRANCE .
que leur fujet ne roulât tout entier fur
quelques uns de fes mytteres . Cette allufion
fera exprimée en deux vers , ou même
en un feul , pour les épigrammnes latines
, en quatre pour les allégories françoifes
& les idylles , en fix au plus pour
le poëme françois de cent vers héroïques ,.
en une ftrophe pour les odes latines &
françoifes.
Prix extraordinaires & non fondés .
L'académie propofe quelquefois des
prix extraordinaires , parmi lesquels le
prix donné par le prince élu , lorfqu'il y
en a un , tient le premier rang. Depuis
long tems le fujet de ce prix étoit une
hymne latine fur un des myfteres de la
Ste Vierge ; mais par des raifons tirées du
plus grand avantage des lettres & de la
religion , il a été arrêté que dorénavant
il fera libre aux poëtes de choilir , foir
dans l'hiftoire de l'ancien teftament , foit
dans la vie de Jefus - Chrift & celle de la
Ste Vierge ; foit même dans l'hiftoire ;
les dogmes , les cérémonies & la morale
de l'églife , relle circonftance ou relle vé
rité qu'ils jugeront à propos pour en faire
le:fujet d'une pièce de goëfie : latine on
OCTOBRE. 1769. I.S9
françoife , au choix du prince élu , de cent
vers héroïques au moins , ou de dix ftrophes
, fi c'eft une ode , en y comprenant
Fallufion accoutumée , laquelle , fuivant
l'ufage établi pour conferver l'efprit de:
Pinftitution de l'académie , terminera la
piéce de poëtie , fi le fujet n'en eft pas pris
dans la vie de la Ste Vierge.
M. le Couteulx , premier préfident de
la chambre des Comptes , Aides & Finances
de Normandie , prince élu pour l'année
1769 , a décidé en conféquence de la
liberté que lui en laiffe le réglement cideffus
, que la piéce , pour le prix du prince
à couronner à la féance publique du
mois de Décembre 1769 , feroit en vers
françois
L'académie propofe encore cette année
un prix extraordinaire , fourni par
une perfonne qui aime la religion &
les lettres & qui a la modeftie
de ne vouloir pas être nommée. Il - fera
donné le même jour que les autres à une
øde françoiſe , dont le fujet fera le triomphe
de l'Eglife fur l'héréfie , fuivant les
paroles de Jefus Chrift , & les portes de
P'enfer ne prévaudront point contrielle..
Cette ode doit être terminée par une al
lufion à l'Immaculée Conception. Ce prix:
160 MERCURE DE FRANCE.
confifte en une médaille d'argent où eft
empreinte l'image de la Ste Vierge .
Réglemens pour les Auteurs,
I. Toutes perfonnes feront admifes à
concourir , excepté les juges de l'académie.
II. Les auteurs auront toute liberté
convenable dans le choix & la forme de
leurs compofitions pour tous les genres :
il faut en excepter le difcours françois ,
dont le fujet fera indiqué chaque année
, & le prix du prince élu , lorſqu'il y
en a un. III. Les fources , où les auteurs
doivent puifer leurs fujets , font l'écriture
fainte , l'hiftoire eccléfiaftique , civile &
naturelle , & jamais la mythologie. IV.
L'académie renouvellant , autant qu'il eft
néceffaire , un ancien réglement conforme
à la religion , à la raiſon , à la décence
, déclare qu'elle n'admettra au concours
aucun ouvrage deshonnête , fatyrique
ou diffamatoite . V. Elle déclare encore
que , fuivant un ancien réglement ,
les poëtes , pour prétendre au prix , ne
pourront envoyer qu'une pièce de chaque
genre , qu'ils ne pourront même fuppofer
aucun nom , à peine d'être privés du
prix mérité pour la premiere fois , &
OCTOBR E. 1769. 161
pour la feconde d'être déclarés indignes
de concourir. VI . Ceux qui enverroient
des ouvrages déjà couronnés , feroient
dévoilés comme plagiaires. VII . Les auteurs
s'attacheront à travailler par préférence
fur quelque fujet nouveau : leurs
piéces en feront beaucoup plus favorablement
reçues. VIII . Les ouvrages feront
reçus au concours juſqu'au jour de Saint
Martin exclufivement ( 11 Novembre ) ils
feront adreffés doubles & francs de port
au R. P. Prieur des Carmes de Rouen.
Les auteurs auront fein d'écrire lifiblement
& correctement chacune de ces deux
copies. Ils mettront leurs noms dans un
billet cacheté , avec une fentence dedans
& deffus qui fera répétée au bas de la compofition
.
Réglemens pour les juges , les examens
& le couronnement.
I. Les juges - académiciens nés & élus
au nombre de dix- neuf réfidans à Rouen ,
décident du mérite des piéces : quatorze
font élus par fcrutin , les autres font juges
en vertu des places qu'ils occupent .
Les princes actuels & anciens , ainfi que
les juges vétérans , lorfqu'ils fe trouvent
aux affemblées , ont aufli droit de fuffra162
MERCURE DE FRANCE.
ge qui fe donne par fcrutin. II . Les billets
où font les noms des auteurs ne font
décachetés que devant les juges , & le
nom eft mis auffi tôt au bas du manufcrit
, figné par le préſident de l'affemblée
& par le juge fecrétaire. Les auteurs des
ouvrages qui ne méritent point le prix ,
reftent inconnus. III. S'il arrivoit qu'il
ne fe trouvât point de piéces qui méritaffent
le prix en quelque genre ,
il est per.
mis aux juges de le transférer à quelqu'au
tre piéce dans un autre gente , quoique
les prix en foient remplis . Par exemple,
le prix du poëme de cent vers françois
dans le cas où il n'y auroit pas d'ouvrage
fatisfaifant en ce genre , pourroit être donné
à une ode françoife de plus. IV . Les
auteurs qui auront mérité les prix feront
couronnés publiquement le jeudi d'avant
Noël. C'est le jour marqué pour la féance
publique de l'académie. Cette féance
commencera toujours par la lecture du
difcours françois fur le fujet de religion ,
& continuera par celle des ouvrages de
poësie latine & françoiſe. V. Les prix feront
remis aux auteurs couronnés , ou aux
perfonnes qui auront d'eux un pouvoir
valable. Leurs ouvrages feront imprimés
dans le recueil de l'année . VI. L'académie
a jugé à propos de fupprimer un ancien
OCTOBRE. 1769. 163
réglement qui obligeoit les auteurs couronnés
à lui faire un remercîment en
vers.
SPECTACLES.
CONCERT
E
SPIRITUEL.
Le vendredi , & Septembre , on a donné
au concert fpirituel une fymphonie . Enfuite
Mlle Plantin a chanté avec goût un
motet à voix feule , compofé dans le genre
italien par M. Milandre. M. Balbaftre
a très bien exécuté fur l'orgue un concerto
de fa compofition . M. l'abbé Platel
, très belle baffe- taille , a chanté Jubilate
Deo , &c. motet à voix feule de la
compofition de M. l'abbé Brouin . M.
Cramer , premier violon de la muſique
de S. A. S. Mgr l'Electeur Palatin , a exé
cuté un concerto de fa compofition fuivi
de la chaffe qui avoit été redemandée.
Ce jeune virtuofe a fait le plus grand
plaifir par fon exécution étonnante , hardie
, & en même tems jufte & précife.
On a pareillement beaucoup applaudi la
beauté de fa mufique , & fon art à rendre
les différentes expreffions du fentiment .
164 MERCURE DE FRANCE.
Mlle Leclerc a chanté avec beaucoup de
talent un air italien . Le concert a fini par
Exaudi Deus , motet à grand choeur de
M. l'abbe Girouft , maître de mulique de
l'églife des SS . Innocens .
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de muſique continue
avec fuccès les repréfentations des
Fragmens , compofés des actes de la Provençale
, d'Hippomene & Atalante , &
d'Anacréon. Le ballet de la Provençale
eft de la plus grande gaïté , encore animée
par la danfe pittorefque de M. d'Au
berval & de Mlle Allart. Celui d'Hippomene
eft agréablement deffiné . Mlle Hei
nel & M. Veftris y font très - applaudis .
On doit aufli les plus grands éloges à M.
Gardel qui a un caractere de danfe fi noble
, fi précis & fi impofant . Dans le ballet
d'Anacréon , Mlle Guymard a routes
les graces de Lycoris ; & Mlle Affelin y
rend avec la plus grande vérité la force ,
l'emportement & l'expreffion de la Menade.
OCTOBRE. 1769. 165
COMÉDIE FRANÇOISE.
M. DUEL DE NEUVILLE , acteur qui
vient de Ruffie , a continué avec fuccès
fon début dans les principaux rôles de la
tragédie & de la comédie . Il a un jeu naturel
, qui lui eft propre , dans lequel il
montre beaucoup d'intelligence , d'ame
& de fentiment . Il eft à defirer que cet
acteur foit retenu fur ce théâtre , & c'eſt
ce que le Public a témoigné d'une maniere
très fenfible , en applaudiffant ce
que lui dit un perfonnage de l'impromptu
de campagne , qu'il mérite d'être reçu parmi
les Comédiens du Roi,
-
COMÉDIE ITALIENNE.
L'AMANT DÉGUISÉ .
LES Comédiens Italiens ont donné pour
la premiere fois , le 2 Septembre , le
Jardinier fuppofe , dont ils continuent
les repréfentations avec fuccès ; la ſcène
fe palle dans la maifon de campagne de
la comteffe. L'efpiégle Julie en fait les
166 MERCURE DE FRANCE.
honneurs. Elle s'eft déguiſée en robin
pour fe fouftraire à l'ennui dont une foule
de fots amans l'obsède .
Il fe préfente une nouvelle occafion
d'exercer fa gaïté aux dépens d'une Mde
de Marfillane , vieille folle Provençale ,
très - preffée de fe remarier avec le frere
de Julie. Celle- ci profitant de fon déguifement
projette de faire l'amour à la place
de fon frere. Cette Mde de Marfillane
amene avec elle fa fille Lucile , dont Clitandre
eft amoureux . Pour fe procurer la
facilité de la voir , ce jeune cavalier s'eft
auffi déguifé en garçon jardinier , nouveau
fujet d'amufement pour Julie qui
jouit de fon embarras ; car il fe décele à
chaque queftion qu'on lui fait fur le jardinage.
Son agitation redouble en voyant
arriver fa maîtreffe avec la mere.
Clitandre apporte des bouquets aux
Dames , en fa qualité de garçon jardinier ,
& même par ordre de Julie. C'eſt à genoux
qu'il préfente celui qu'il offre à Lucile.
Mde de Marfillane eft enthouſiafmée de
l'efprit du garçon jardinier ; elle ordonne
à fa fille de lui répondre. Cette fituation
eft d'un excellent comique. Lucile répond
comme elle le doit , & Clitandre fe retire
fatisfait. Julie confeille à Mde de
Marfillane de fe remarier pour fe débarOCTOBRE
. 1769. 167
raffer du foin des affaires . Celle - ci lui
avoue que c'eſt le but de fon voyage , &
c'eſt en ce moment que Julie lui fait accroire
qu'elle eft celui qui lui eſt deſtiné.
Mde de Marfillane en eft ravie. Le prérendu
mari de Mde de Marfillane voudroit
auffi que Lucile fût mariée . Afa recommandation
la mere préfère Clitandre
, quoiqu'elle ne le connoiffe pas ; un
notaire mandé pour paffer un bail arrive
heureuſement , & Mde de Marfillane fe
retire avec lui pour hâter la nôce. La nuit
eft des plus obfcures. Lucile inquiette
comme elle doit l'être dans la fituation
où elle fe trouve , fe met à la fenêtre pour
exhaler fes tendres plaintes. Clitandre
qui étoit aux aguets , s'approche doucement
du balcon , & Julie fe cache pour
les écouter. Lucile reproche à Clitandre
fon imprudence ; & lui , de fon côté , l'accufe
d'infidélité , & de vouloir époufer le
petit maître aux cheveux longs.
Julie, cachée , contrefait la voix de Mde
de Marfillane . Clitandre veut fe fauver.
Elle l'arrête ; lui apprend qu'elle le connoît
, & lui dit qu'elle veut elle - même
l'époufer. Lucile , qui a tout entendu de
fon balcon , le conjure de n'en rien faire,
& defcend pour fe jeter à fes genoux.
168 MERCURE DE FRANCE.
Pendant ce tems-là Julie fe retire à l'écart
, & la véritable Mde de Marfillane
paroît avec le notaire & deux laquais qui
portent des lumieres. Les deux amans fe
jettent à fes genoux . Elle ne fait ce qu'ils
veulent dire l'un & l'autre : enfin Lucile
reparoît & explique l'équivoque en reprenant
le ton provençal dont elle s'eft fervie
pour allarmer les deux amans . Elle fait connoître
Clitandre , auquel Mde de Marfillane
accorde fa fille dans la joie de faire un
double mariage . Elle figne les deux contrats
, & ne refte pas médiocrement furprife
lorfque celui qu'elle comptoit époufer
figne fon nom de Julie , & lui explique
la méprife ; mais elle la confole en
lui apprenant que fon frere doit arriver
bientôt pour la dédommager de cette fupercherie.
En effet , on l'annonce , & il
paroît fuivi de Mde la Comteffe , à qui
appartient le château , & dont la fuite
forme le divertiffement qui termine la
piéce. Elle fait beaucoup de plaifir par la
maniere vive & fpirituelle dont elle eſt
dialoguée ; elle fut d'abord donnée au
même théâtre au mois de Juin 1756 , fous
le titre de la Plaifanterie de campagne , &
ne fut interrompue que par la maladie
fuivie de la mort qui nous a enlevé les
talens
OCTOBRE . 1769. 169
talens juftement regrettés de Mlle Silvia.
On a cru pouvoir l'arranger dans la maniere
qui eft en poffeflion de plaire au
public. On l'a remife pour cet effet en
des mains qui ont coutume d'embellir
tout ce qu'elles touchent , & qui y ont fçu
mêler avec adreffe les ariettes dont la mufique
gaïe , agréable & tout- à - fait convenable
au fujet , eft de M. Philidor.
Mde Favart , par la vivacité de fon jeu ,
& Mde Trial , par les fons féduifans de
fa voix , contribuent beaucoup au fuccès
de cette piéce . Nous étendrions davantage
les éloges qui leur font dûs s'ils n'étoient
plus agréablement célébrés dans les
vers fuivans qui leur font adreflés .
VERS à Mde Favart , jouant le rôle de la
Provençale dans le Jardinier fuppofé.
QUE
E de bon coeur tu m'as fait rire ,
Favart , cet ouvrage eft charmant.
Ton jeu naturel & plaifant
M'inſpire ton joyeux délire ;
Je te dois un remercîment :
Hélas ! on rit fi rarement !
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Sous les crêpes enfevelie ,
Chez nos froids & triftes auteurs
La vive & riante Thalie
Eft une veuve , dont les pleurs
Flétriflent la mine jolie :
Le feu piquant de la faillie
Lui rend fon éclat , fes couleurs ;
L'enjoument , la coquetterie
Font briller fes traits enchanteurs ;
C'eſt une fille qu'on marie
Que l'amour couronne de fleurs :
Oui , nos plaifirs font ton ouvrage 3
L'efprit , les talens , la gaïté ,
Favart , dans ton heureux ménage
Sont un bien de communauté
Dont au Public tu fais hommage.
Jouis de tes fuccès flatteurs ;
Chaque jour tu nous es plus chere
L'art d'amufer eft l'art de plaire ,
Je te réponds de tous les coeurs.
OCTOBRE . 1769. 178
A Madame Trial , jouant le rôle de Robin
dans la même piéce.
Sous les traits de ce magiſtrat ,
Quelle jeune beauté m'enchante !
Son teint eft frais & délicat ,
Son oeil vif , ſa bouche riante ;
C'eſt Hebé ... mais quel doux accens!
Quelle voix brillante & légere ?
C'eſt l'amour même que j'entends !
Oui , c'eft lui : voici le myftere.
Vénus , jaloufe de Trial ,
Lui difpute le droit de plaire ;
La caufe fe plaide à Cythere :
L'Amour , en juge impartial ,
Lui-même condamne fa mere ,
Et le Public , dans cette affaire ,
Eft de l'avis du tribunal.
ART S.
Prix de Peinture & de Sculpture.
L'ACADÉMIE royale de peinture & de
fculpture s'eft affemblée , le famedi 26
Hij
172 MERCURE DE FRANCE:
Août 1769 , pour procéder au jugement
des grands prix . Six peintres & fix fculpteurs
formoient le nombre des concurrens.
Les premiers ont repréfenté dans
leurs tableaux Achille qui , après avoir
tué Hector , & l'avoir traîné trois fois au
tour des murs de Troye , amene fon cadavre
aux pieds de Patrocle , en difant à
celui - ci mon ami , vous voilà vengé.
L'académie a jugé que le Sr Jofeph-
Barthelemi le Bouteux , Flamand de nation
, & éleve de M. Hallé , profeffeur ,
méritoit le premier prix de peinture ; &
le Sr Jean - Jofeph Foucou , de Riez en
Provence , éleve de M. Caffieri , adjoint
à profeffeur , le premier prix de fculpture.
Ils font dès lors admis l'un & l'autre
parmi les penfionnaires du Roi pendant
trois ans à l'école royale des éleves protégés
, établie à Paris , & doivent enfuite
paffer à Rome pour y jouir encore pendant
quatre ans des mêmes bienfaits de
Sa Majefté. Le fecond prix de peinture a
été adjugé au Sr Pierre la Cour , natif de
Bordeaux , éleve de M. Vien , profeffeur ;
& le fecond prix de ſculpture au Sr Jean-
Baptifte Stouf , de Paris , éleve de M.
Couftou , adjoint à recteur. Ces deux éleves
auront , comme les précédens , une
OCTOBRE . 1769 .
173.
médaille d'or pour récompenſe ; mais ne
participent point encore , comme eux, aux
privileges de penfionnaires du Roi .
Le prix de peinture a été indiqué par
M. Doyen ; & celui de fculpture , par M.
Adam.
ARCHITECTURE.
On a vu le jour de la St Louis , & les ON
jours fuivans, à l'académie royale d'architecture
au Louvre , les huit grands prix
que les éleves ont expofés cette année .
L'académie leur avoit donné au mois de
Mai dernier pour programme , le projet
d'une fête fur la terre ou fur l'eau au choix
des éleves , mais dont l'objet principal
devoit être le temple de l'hymen accompagné
de tous les acceffoires qui peuvent
embellir une telle fête . Les Srs Luffault ,
Paris , Pinaut , Guern , Lemit , Facier ,
Chabouillée & Lefevre , tous éleves de
l'académie , font les concurrens qui ont
expofé leurs ouvrages aux regards du public
qui y eft venu en foule , & qui paroît
avoir été fatisfait des efforts de ces
jeunes artistes .
Dans la piéce qui précédoir cette falle
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
le profeffeur avoit fait aufli expofer les
douze prix d'émulation , pour autant de
projets d'architecture , couronnés chacun
féparément pendant les douze mois de
cette année .
GRAVUR E.
I.
Le Concert de Famille , eftampe d'environ
18 pouces de haut fur 14 de large , gravée
d'après le tableau original de G.
Schalken ; par J. G. Wille , graveur du
Roi & de S. M. Impériale & Royale.
A Paris , chez l'auteur , quai des Auguftins.
Il falloit un burin auffi pur , auffi net & auffi
brillant que celui de M. Wille pour copier
la touche précieuſe de Schalken , fi fupérieur
dans l'intelligence des teintes , dans
l'harmonie des couleurs & dans le fini des
détails . On admirera fur- tout l'art avec
lequel l'artiſte a rendu les différens habillemens
des acteurs de ce concert , vêtus
felon le coftume flamand. L'eftampe eft
dédiée à S. M. le Roi de Dannemarck.
OCTOBRE . 1769. 175
I I.
Les adieux d'Hector & d'Andromaque.
Le Médecin Erafiftrate découvre l'amour
d'Antiochus. Deux eftampes d'environ
-23 pouces de large fur 18 de haut , gravées
par Ch . le Vaffeur , graveur du
Roi & de l'académie impériale & royale
de Vienne ; la premiere , d'après M.
Reftout ; la feconde , d'après M. Colin
de Vermont . A Paris , chez l'auteur ,
rue des Mathurins , vis- à- vis celle des
Maçons. Prix 6 liv . chacune .
Ces deux fujets hiftoriques , rendus
avec beaucoup d'intelligence par le graveur
& dans le grand ftyle de l'hiſtoire ,
ont été exposés aux regards des amateurs
dans le falon du Louvre . C'eft fur la
miere , repréfentant les adieux d'Hector ,
que M. le Vaffeur a été agréé à l'acadé
mie. Elle peut fervir de pendant à la continence
de Scipion , publiée précédemment.
I I I.
pre-
Portrait , en forme de médaillon , de M. le
Duc de Choifeul. A Paris , chez de Lau-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
f
nay , graveur , rue de la Bucherie , la
porte cochere au coin de la rue des Rats.
Prix i liv . 4 f.
Les artiftes ont des droits à notre reconnoiffance
lorfqu'ils publient les portraits
des hommes en place aimés & eftimés
. M. de Launay , qui diftribue celui
que nous annonçons , l'a deffiné & gravé
avec beaucoup de foin d'aprés le tableau
peint , en 1760 , par L. M. Vanloo .
I V.
Gravure dans la maniere du crayon rouge
ou noir rehauffé de blanc .
Le Sr Bonnet , qui demeure à Paris rue
Gallande , place Maubert , vient de publier
dans ce nouveau genre de gravure
une famille , compofée de quatre figures ,
d'après M. Boucher ; la cage dérobée , d'après
M. Hallé , & une belle tête de ca-
Lactere d'après feu M. Deshayes. C'eſt
l'étude de la tête de Jofeph qu'il avoit
faite pour fon tableau de la chaſteté de
Jofeph.
OCTOBRE. 1769. 177
GEOGRAPHIE.
Quatre feuilles de la carte de Normandie.
A Paris , chez Denis , rue St Jacques
vis- à vis le collège de Louis le Grand .
Cette derniere feuille , exécutée avec
le même foin que les précédentes , contient
entr'autres les villes de Dreux , Nonancourt
, Châteauneuf en Timerois
Chartres , Estampes , Rambouillet , Ver
failles , & c.
Le Sr Denis a profité des plans & des
obfervations qu'on lui acommuniqués au
fujet de fa nouvelle carte. Ces inftructions
ont accéléré fon travail , qu'il fe
flatte de terminer plutôt qu'il n'ofoit
l'efpérer. Pour remplir les blancs formés
par la Manche , il donnera les plans des
villes de Rouen & de Caën .
1
EXPOSITION des Peintures , Sculptures
& Gravures de MM . de l'Académie
royale , dans le falon du Louvre 1769. *.
UN fimple détail des tableaux qui ont
*Il paroît deux critiques , 1º. Lettre de M. Ra-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
été expofés cette année au Salon du
Louvre , mêlé de quelques louanges qui
font dues à leurs auteurs , ne produiroit
qu'un catalogue faftidieux . Si la critique
amère doit être bannie d'un examen impartial
, les avis falutaires doivent marcher
à côté des éloges ; c'eft la voix du
Public qui doit difpenfer les uns & les
autres ; c'eft elle auffi que nous emprunterons
dans cette analyfe.
M. Boucher premier peintre du Roi ,
dont le génie fécond a fçu réunir tous
les genres , n'a donné cette année qu'une
caravane de Bohémiens dans le goût de
Bénédette , ou plutôt dans le fien . Ce
tableau d'une compofition très riche
demande à être détaillé ; la variété des
caractères & des airs de tête le rend
extrêmement intéreffant , & il n'y en a
pas une qui ne gagne à l'examen du critique
le plus févère ; la maniere dont
chaque grouppe s'enchaîne à la compofi
sion générale n'eft pas moins ingénieufe.
phaël, peintre, &c. chez Delalain , libraire , rue
& à côté de la Comédie Françoiſe ; 2 °. Lettre
fur le falon , chez Humaire , rue du March
Palu
OCTOBRE. 1769. 179
(
Quoique le tableau foit très- clair; les gran
des maffes de lumieres & de demi-teintes
font i bien ménagées , qu'il produit un ef.
fet auffi agréable qu'on puiffe le dérer. S'il
paroît moins vigoureux que ceux qui ont
coutume de fortir de la même main , c'eſt
parce que la fcène fe pafe en plein air &
qu'ainfi les teintes doivent en être plus vagues
; mais la jufteffe des plans & l'illufion
de la perfpective aerienne n'en contribuent
pas moins à l'effet . L'exécution facile &
la touche fpirituelle que les connoiffeurs
y admirent , font fur tout regarder ce
tableau comme un des plus précieux qui
foit forti des mains de M. Boucher : cer
artite chéri de fa nation qu'il enrichit
par fes travaux & qu'il honore
par fes
talens , ne doit point fuppofer une inten
tion méchante à ceux qui femblent priver
fes derniers ouvrages des éloges qu'ils
méritent , pour les prodiguer à ceux qui
les ont précédés ; c'eft moins une affectation
maligne de l'envie qu'une inconftante
foibleffe de l'efprit humain qui toujours
errant dans fes goûts , aime mieux
regréter les chofes pallés que de jouir de
celles qui font préfentes.
01.
>
Une allemande jouant de la harpe ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
une espagnole jouant de la guittare , &
le portrait de M. & de Mde de Marigny
ont mérité les fuffrages du public; une
compofition nette , un ftyle noble , un def
fein correct & des draperies de la plus
grande vérité , rendront toujours les
tableaux de M. Vanloo extrêmement précieux
ainfi que la parfaite reffemblance
de fes portraits.
M.Jeaurat nous a offert l'image joyeuſe
d'unpreffoir de Bourgogne & d'une veillée
de payfannes du même canton ; ces deux
petits tableaux préfentent avec beaucoup
de vérité les fcènes qu'il a voulu peindre :
on y retrouve le portrait de la chofe ,
mais il eût peut - être été poffible de le
rendre avec autant d'exactitude en la
traitant d'une maniere un peu plus tranfparente..
Le grand tableau de M. Hallé deftiné
à être exécuté en tapilferie pour faire
pendant à celui d'Hippomène & Atalante,
repréfente Achille reconnu par Uliffe qui
le découvrit dans l'ifle de Scyros à la
cour du roi de Lycoméde . Ce tableau eſt
du plus grand effet par la vivacité des
couleurs & fur tout par la magie de la
perfpective ; les figures toutefois ont
paru un peu trop jeunes ; celle d'Achille ,
OCTOBRE. 1769. 181
quoique dans un mouvement énergique ,
n'annonce qu'un enfant de douze a treize
ans , & la fable dit que cet enfant avant
de quitter Déidamie , la rendit mere
d'un fils qui s'appella Pyrrus : le fage
Ulyffe auroit auffi pu conferver plus de
nobleffe à travers fon déguiſement &
l'expreffion de fa figure devoit être une
fatisfaction fecrete du fuccès de fon ftratagême
, lorfque le jeune Achille fe décele
mais en écartant ces petites réflexions
; ce tableau d'une compofition très
riche & d'une maniere très agréable ne
manquera pas de faire beaucoup de plaifir
au premier coup d'oeil & même par
l'examen des détails parmi lefquels on
remarque fur tout une jeune fuivante qui
effaie un collier de perles fur fon bras &
dont l'intention eft très fpirituelle .
Le grand tableau repréfentant l'inauguration
de la ftatue équestre du Roi
étoit fans doute un fujet rempli de
difficultés par la proportion des figures
qui eft indiquée & le nombre de
portraits qu'il falloit néceffairement y
employer : une telle contrainte ne peut
manquer de donner des entraves au génie
de l'artifte. Plus libre dans fa compofition
, illui auroit donné cet air d'allégreffe
182 MERCURE DE FRANCE.
qui caractérise une fête publique & n'auroit
point été obligé d'avoir recours à
l'épifode de deux favoyards pour repréfenter
le peuple. On ne peut pas non
plus exiger que des chevaux dans une
marche lente & contrainte foient auffi
agréables que dans une bataille où il eſt
aifé de développer toute la beauté des
mouvemens d'ailleurs l'étude de ce
noble animal eft extrêmement difficile
& peu de peintres font parvenus à les
rendre comme Wandermeulen & Wauwernans
: mais quand même il y auroit
dans le tableau de M. Vien autant de.
défauts qu'on y peut remarquer de beautés
dans les détails ; ils ne prouveroient rien
contre les talens de cet artiſte dont la
réputation eft établie par un affez grand
nombre d'autres ouvrages.
Tous les tableaux que M. de la
Grenée , peintre auffi gracieux qu'abondant
, a expofés cette année , ont paru
mériter des fuffrages ; mais parmi tant
de productions agréables , on a préféré les
deux deffus de porte deftinés pour l'appartement
du Roi ; & particulierement
celui dont le fujet eft Vénus & Mars
furpris par Vulcain ; ces tableaux ont
paru d'une compofition plus noble , d'un
OCTOBRE. 1769. 183
deffein plus correct & d'une couleur plus
vraie ; le fujet de Cérés eft heureuſement
choifi & d'un détail très agréable . Entre
les petits tableaux , on a fur-tout admiré
ceux de Bacchus & Ariane , & de Diane
& Endymion. La petite Vierge aux Anges
, le bain de l'Enfant Jefus , & la
Vierge qui fait jouer fon fils avec le
mouton de S. Jean , ont auffi eu leurs partifans.
Quand M. de la Grenée voudra
fe donner la peine de finir un peu plus
fes petits tableaux , d'éviter les tons rougeâtres
dans lesquels il tombe quelquefois
; quand enfin il voudra les traiter
comme ceux qu'il avoit mis au Salon
dernier , nulle obfervation ne fera mêlée
aux juftes éloges qu'il mérite , & on le
regardera comme l'Albane de la France.
Le portrait de S. M. le roi de Pruffe ,
peint par M. Amédée Vantoo , ne peut
qu'être très- intéreffant par le grand Prince
qu'il repréfente & par la maniere dont
il eft . traité . al 1
Le fentiment de notre incapacité redouble
en arrivant à l'article de M. Chardin
: il faudroit avoir fon talent pour
louer dignement fes ouvrages; quelle couleur
vigoureufe & quelle connoiffance
du clair obfcur dans le tableau qui repré
184 MERCURE DE FRANCE.
fente les attributs des Arts & les récompenfes
qui leur font accordées ; quel
effet magique dans fes bas reliefs ; comme
chaque plan eft fenti dans fa petite femme
qui revient du marché ; comme chaque
objet eft bien à fa place ; que de
vérité dans les fruits & dans la hure de
fanglier touchée largement & faite avec
rien! Quel accord harmonieux & féduifant
dans tous fes tableaux & que nos
foibles éloges font au-deffous de leur
mérite ! Un Peintre d'hiſtoire qui raſſem .
blant toute les parties qu'elle demande ,
l'exécuteroit avec une pareille intelli
gence de couleur , feroit le plus grand
Artifte de fon fiécle : mais il n'est point
de petit genre quand il eft traité d'une fi
grande maniere.
On retrouve toujours auffi la touche
fpirituelle & la grande vérité qui caractérifent
les portraits de M. de Latour ,
dans ceux qu'il a expofés cette année .
On ne defire rien dans ceux de M.
Roslin : le choix heureux des attitudes ,
la parfaite reflemblance & fur-tout la
grande vérité des effets les rendent extrêmement
précieux : peu de Peintres ont
auffi bien traité cette partie effentielle
du portrait ; aucun hafi bien rendu les
OCTOBRE. 1769. 185
dorures . Parmi les portraits qu'il a expofés
, ceux qui lui ont fait le plus d'honneur
, font ceux de M. Pajou , d'une
femme ajustée à la Bolonoife , d'un jeune
homme habillé d'une étoffe de foie couleur
d'abricot changeant ; une compofition
dans laquelle on voit un Chevalier
de l'étoile polaire , habillé de velours
ponceau qui fort entiérement du tableau ,
& fur- tout le portrait de M. l'archevêque
de Rheims qui eft de la plus grande beauté
dans l'exécution générale comme dans
les détails . Les deux têtes de caractère du
même artifte , font auffi connoître qu'il
eft en état de traiter des fujets nobles.
Tandis que nous fommes au milieu
des portraits , nous parlerons de tous ceux
qui le méritent& parini ceux de M. Drouais
nous applaudirons ceux de Mde la Comteffe
du Barry , celui de l'Archevêque de
Rouen , qui nous a paru de la plus grande
beauté : il eft traité d'une maniere noble
& fçavante qui fait connoître que l'artiſte
fçait quitter , quand il le veut, ce coloris
qu'il eft quelquefois forcé d'employer
pour rendre , felon leur goût , des femmes
enduites de blanc & de carmin .
Le portrait que M. Deshayes a donné,
186 MERCURE DE FRANCE.
de Mde fon époule mérite d'être diftinguć
des autres ; il eft peint d'une maniere
agréable , & le petit chien qui la careffe
eft touché fpirituellement .
Mais un portrait étonnant eft celui de
M. l'abbé Arnauld par M. Dupleffis ,
nouvellement agréé. Ce portrait de la
couleur la plus vigoureufe eft plein de vie;
la main est belle & la tête digne de
Rembrant. Le portrait de M. le marquis
de Rafilly eft auffi de la plus parfaite reffemblance
, & celui de M. le Ras de
Michel eft de la plus grande vérité ; on
voit que la robe de chambre de fatin
blanc eft certainement ouatée , & que
la propreté regne autour de cet aimable
vieillard.
Tous ceux de M. Hall , auffi nouvellement
agréé , font de la plus grande
beauté ; ils font traités d'une toute autre
maniere que celle que les Peintres en
miniature ont coutume d'employer : on
n'y voit point la fatigue du pointillé; rien
de gêné , rien de laborieux ; la touche
eft libre & la maniere large comme celle
d'un peintre d'hiftoire ; fes têtes font auffi
correctement deffinées & fes étoffes rendues
avec autant de goût que de facilité.
OCTOBRE. 1769. 187
M. Hall , très jeune encore , montre les
plus grands talens dans un âge où les autres
ne donnent encore que des efpérances &
peut être regardé comme le Van- Dick
de la miniature .
Pallons à un genre plus agréable &
plus varié. Celui que M. Vernet traite
depuis long- tems avec tant de fuccès
offre entre fes mains des imitations bien
juftes & bien intéreffantes de la nature ;
la vérité fur-tout guide toujours fes pinceaux
& perfonne n'a fçu rendre mieux
que lui l'air de la campagne . Si quelques
envieux répandent l'opinion faufle dont
nous avous juftifié M. Boucher , & prétendent
auffi que fes premiers ouvrages
font fupérieurs aux derniers
nous
n'avons d'autre réponse à leur faire que
de les prier d'aller voir le foleil couchant
qui étoit encore embu lorfqu'on a ouvert
le Salon ; on ne pourroit mettre à côté
de cette belle marine , un tableau du
Claude Lorrain , d'une plus riche couleur
, d'un plus bel accord , d'un effet
plus piquant & plus harmonieux , d'une
compofition plus noble , d'une perfpective
aerienne mieux entendue . Si les ciels
& les fonds de quelques autres tableaux
font un peu bleuâtres , les fabriques en
188 MERCURE DE FRANCE.
font fi belles , les figures fi intéreffantes
qu'elles défarment le cenfeur trop févère
qui étoit venu pour critiquer & qui
s'en retourne en admirant.
"
C'eft auffi le fentiment qu'on éprouve
en voyant les tableaux de M. Cafanove,
& furtout en faveur de fes deux fujets de
chaffe : les fites en font vrais & annoncent
un lieu vafte qui annoblit fur le
champ la compofition ; les grouppes font
bien entendus , les chevaux bien deffinés ;
& joignant à tous ces avantages une touche
facile & la magie d'une couleur
féduifante , il eft fûr de réunir les fuffrages
des artiſtes & ceux des amateurs.
A côté des myſtères de l'Evangile qui
font repréfentés fur plufieurs feuillets
du livre deftiné à la chapelle du Roi , &
qui font d'un ſtyle très noble ; on admire
le modele honnête , fujet voluptueux &
moral du même auteur , avec cette épigraphe
: Quid non cogit egeftas . Cette
fcène intéreffante offre la peinture de la
pudeur réduite aux derniers abois , dans
une fille que fa mifere force à fervir de
modele . Le fentiment de cette fituation
touchante eft rendu d'une maniere trèsattendriffante
; l'on y reconnoît la compofition
toujours ingénieufe de M. BauOCTOBRE.
1769. 189
douin, & l'on regrette que la foible fanté
de cet artifte ne lui ait pas permis de
multiplier davantage des productions que
l'on voit toujours avec tant de plaifir.
On a retrouvé dans les tableaux de M.
Rolland de la Porte , la vérité qui les
caractérife . Celui qui repréfente le défordre
d'un cabinet , eft d'un effet trèsjufte
: & l'on a vu avec le même plaifir
les fleurs & les fruits de M. Bellengé ,
qui font d'une couleur très - fraîche & trèspiquante
.
M. Le Prince , dont les tableaux font
en poffeflion de plaire depuis qu'ils font
connus , s'eft encore furpaffé cette année .
Sa guinguette Mofcovite eft une des compolitions
les plus agréables qui foient
forties de fon pinceau : elle eſt ſi bien
balancée , que le grand nombre des figures
n'y apporte aucune confufion ; les grouppes
s'y lient d'une maniere ingénieufe ; le
deffein en eft correct , la touche fpirituelle ,
& la couleur très agréable : ce tableau
eft encore très précieux par la grande variété
des différentes nations qui s'y rencontrent
; Tartares , Mofcovites , Cofaques
, Finlandois , Turcs , Georgiens ,
Calmoucks , Kamchadais , Chinois , tous
y donnent une idée très exacte de leurs
190 MERCURE DE FRANCE .
différens coftumes . La balançoire & la
danfe Ruffe , font auffi deux tableaux trèsagréables
, & dans lefquels il y a beaucoup
de vérité . Nous parlerons des eftampes
du même auteur & de fa nouvelle
maniere de graver , dans l'article
confacré à cette partie.
Le pinceau facile de M. Robert , en
multipliant nos plaiſirs , nous prive de la
faculté de pouvoir donner féparément à
chacun de fes tableaux les éloges qu'ils
méritent. La variété , l'efprit & le goût
qui toujours ont préfidé à fes compofitions
ingénieufes , s'y font admirer plus
que jamais . La grande connoiffance qu'il
2 de la perfpective aërienne , aide encore
à la perfpective linéale ; & le charme
d'une couleur féduifante leur donne un
effet piquant qui les dédommage amplement
du fini qu'on pourroit y defirer.
Si quelque chofe peut étonner de là
part de M. Loutherbourg , ce font les
progrès inconcevables qu'il a faits depuis
le fallon dernier : fes tableaux font
extrêmement finis fans être froids , brillans
fans être durs , riches fans être confus
; fes compofitions font toujours va
riées , fa couleur toujours vigoureuſe ,
fes effets toujours furs , fa touche , quoiOCTOBRE
. 1769. 191
qu'extrêmement ferme , ne fe peur diftinguer
; c'eft un de ces peintres qu'il faut
renoncer à copier. Parmi le grand nombre
de marines qu'il a expofées , celle où l'on
ne voit que le ciel & l'eau , infpire plus
de terreur que toutes les defcriptions de
tempêtes enſemble . Son tableau dans le
goût de Wauvermans , celui dans le ſtyle
de Berghem , fes maraudeurs , fa tempête
par le vent de midi ; il faudroit les nommer
tous , car tous méritent les plus
grands éloges , excepté toutefois les pélerins
d'Emmaüs , qui font d'un effet trop
dur , & dont les figures ne font pas correctes
mais ce tableau , qu'il a voulu
faire dans le genre de Dietrich , ne pouvant
ajouter à fon mérite , ne peut rien
ôter à fa réputation , & nous pouvons
prédire que
les tableaux de cet excellent
artifte , feront un jour d'un grand prix
puifqu'il augmente chaque jour l'admiration
qu'il infpire par fes talens.
:
Magon , envoyé par fon frere Annibal ,
après la bataille de Cannes , vient demander
au fénat de Carthage de nouveaux
fecours , en lui apportant les anneaux
des chevaliers Romains . Ce fujet
héroïque , traité d'une maniere noble &
févere , eft le morceau de réception de
192 MERCURE DE FRANCE.
M. Amand , que la mort a trop tôt enlevé.
Ce tableau , d'une compofition riche ,fage ,
& d'une belle exécution , eft tout à fait
dans le goût de l'école d'Italie , & eût fait
honneur à de grands maîtres ; mais l'eftimable
artiste à qui nous le devons , n'a
pu en recueillir la gloire. Quede regrets
viennent fe mêler aux juftes éloges que
nous lui devons ; de l'efprit , des moeurs ,
du goût pour les lettres , des talens pour
fon art , il eft mort victime de fon ardeur.
infatigable pour le travail , emportant
l'eftime de tous fes confreres & le regret
de fes amis qui arrofent de leurs larmes
les lauriers dont ils vont orner fon tombeau
.
La naiffance de Vénus , de M. Briard ,
rappelle des idées plus riantes : ce tableau
eft auffi agréable que le fujet qu'il repréfente.
Il pourroit cependant être plus piquant
, fi moins égal de ton , il avoit des
maffes plus folides d'ombres & de lumieres
qui l'ameneroient davantage à
l'effet : on y retrouve une femme éparpillant
des fleurs , qui rappelle l'ange de la
Sainte Famille, de Raphael , tant mieux ;
mais il a rifqué d'expofer une Magde-
Jaine pénitente , tant pis . Nous ne dirons
pas de même de fa mort d'Adonis ; elle
eft
OCTOBRE. 1769. 193
eft compofée d'une maniere très ingénieufe
, c'est une idée très poëtique d'ayoir
fait évanouit Vénus entre les bras
des Graces , & une penfée très- fpirituelle
de faire pourfuivre le fanglier par les
Amours , qui le relancent à coups d'épieu .
Quant à fon tableau d'Herminie , il mérite
fans doute les honneurs qu'il a obtenus
, en procurant à M. Briard fa réception
à l'académie.
Celle de M. Brunet a été bien méritée
par le tableau qu'il annonce ainſi dans lẹ
livre qui contient l'explication des tableaux
du falon : « Etra , dit il , mere de
33
"
"
Théfée , le conduit au lieu où fon pere
» avoit caché fon épée & les fouliers ,
» il leve facilement la pierre , prend
l'épée , & fe difpofe à aller fe faire
» reconnoître à Athenes ». Il est étonnant
qu'un artifte fait pour connoître les
fujets pitorefques , en choififfe un ſi négatif
, qui ne fournit aucune expreffion à
les figures , aucun fentiment à fes têres .
Comment a- t - il efpéré rendre un homme
qui fe difpofe à partir pour Athenes ? On
exige du mouvement & des paffions dans
un tableau d'hiftoire , & que l'efprit & le
coeur y retrouvent les fentimens qu'ils
y cherchent. S'il n'étoit queftion que de
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
groupper quelques figures enfemble ;
un peu d'étude & de pratique , feroit un
peintre d'histoire ; il faut de l'inven
tion , du goût , de l'efprit , du genie , de
l'enthouſiaſme , cette flamme active qui
fait le peintre & le poëte , qui éclaire en
même temps qu'elle embrafe. Mais fi
nous blåmons M. Brunet fur le choix de
fon fujet , nous fommes loin de refuser à
l'exécution les éloges qu'elle mérite. Sa
compofition eft fage , l'effet eft net , & la
couleur très-vigoureufe & très - harmonieufe
. Ses deux grandes allégories font
auffi d'un ſtyle très- noble ; mais dans celle
qui repréfente le Tems qui découvre la
vérité, il n'auroit pas dû, malgré les licences
accordées à la peinture & à la poëfie,fe
permettre de repréfenter le Tems fous
une autre forme que celle d'un vieillard ;
c'eft une idée confacrée , parce qu'elle eft
jufte , & c'est vouloir trop abréger le tems,
que de l'offrir fous la figure d'un enfant.
Le grand nombre de chofes eftimables
que l'on trouve dans les ouvrages de M.
Lépicié , & fur tout dans le tableau qui
repréfente la Peinture , nous engagent à
avertir cet artifte qu'il eft dans un prin
cipe de couleur qui n'eft pas toujours
jufte. Le rouge & le violet y dominent
OCTOBRE. 1769. 195
trop , & même dans fon tableau de ré
ception , qui a mérité l'honneur qu'il lui
a obtenu .
Le tableau de réception de M. Tarával ,
repréfentant le triomphe de Bacchus , eſt
véritablement ce qu'on appelle un tableau
d'hiftoire ; nobleffe , fagetfe , fimplicité ,
font ce qui caractérifent les gran les compofitions.
En détachant des figures claires
fur un fond clair , M. Taraval a pris
un parti très - difficile , que peu de peintres
ont ofe tifquer , mais qui étoit néceffaire ,
fon tableau ne devant être éclairé que de
reflets dans la place à laquelle il ett deftiné.
D'ailleurs , placé à contre- jour ,
comme il l'eft , il ne peut produire tout
l'effet qu'il ne manquera pas d'avoir lorfqu'il
fera éclairé convenablement . Mais
cer inconvénient n'empêche point d'admirer
la beauté des formes , la correction
du deffein & la jufteffe des plans. Les
intentions des figures font bien rendues ,
les animaux bien touchés , & les enfans
grouppés avec efprit. Enfin , le meilleur
& le plus jufte éloge que nous puiſſions
lui donner , c'eft qu'il mérite d'occuper
dans la galerie d'Apollon la place qui lui
eft deftinée . On voit auffi du même auteur,
& avec beaucoup de plaifir, un Adam
Iij
196 MERCURE DE FRAN CE.
.
& Eve , dans le paradis terreftre ; & une
petite baigneufe , dont l'intention exprime
très bien le friffonnement que l'on
éprouve en entrant dans l'eau , Sa grande
académie peinte , prouve qu'il fait bien
rendre compte des mufcles & des proportions
; mais c'eft un ouvrage dont le
mérite ne peut être fenti que par les artiftes
& par un très - petit nombre d'amateurs.
เ
Le genre qu'a choifi M. Huet , eft plus
à la portée de tout le monde ; mais il n'en
gagne pas moins aux yeux des vrais connoiffeurs
fes animaux , toujours dans un
beau mouvement , font bien deffinés &
d'une très-belle couleur. On admire des
études de cet artifte , qui font auffi belles
que celles de Berghem : il peint auffi les
oifeaux & le païfage avec fuccès : fon reard
dans le poulailler , eft fur tout le
tableau qui lui fait le plus d'honneur , &
qui peut le mettre à côté de tout ce qu'il
y a d'habiles peintres dans ce genre,
-
La Vierge du Réfuge , peinte par M.
Jollain , ne lui offroit qu'un fujer ſtérile
& peu important pour le public ; cependant
la maniere dont il l'a traitée , a
fu rendre intéreffantes les pénitentes
qui joignent leurs prieres à celles de leur
OCTOBRE. 1769. 197
fondatrice. Les intentions des têtes ont
beaucoup de fentimens & de variété , &
l'on trouve dans ce tableau des vérités
d'étoffes qui lui donnent tout l'effet
qu'il peur avoir : cependant le Pere
Eternel , qui occupe la partie fupérieure ,
nous a paru d'une proportion trop forte ,
& fa draperie n'eft peut être pas affez
aerienne. Les deux deffus de porte deftinés
pour Marly , repréfentent Clytie ,
changée en tournefol ; & Hyacinte , chan
gé dans la fleur de fon nom . Si le Dieu
des poëtes ne fut pas heureux dans fes
amours , M. Jollain l'a été davantage
dans la maniere dont il a traité ces deux
fujets il a fu les rendre intéréffans , fans
avoir rien de trifte ; mais ceux qui repré
fentent l'hiftoire de Diane , ont encore
quelque chofe de plus piquant , par la richeffe
& la variété de leurs compofitions ;
l'un repréfente la cruauté de cette déeffe
envers Actéon ; l'autre , la févérité avec
laquelle elle traite l'Amour , qu'elle a fait
fon captif; & le troifiéme , la maniere
dont ce Dieu fait s'en venger , en lui lançant
le trait dont elle fe fentit bleffée à
la vue du bel Endymion . Le premier de
ces tableaux eft peint avec beaucoup de
chaleur ; les deux autres offrent des fites.
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
plus frais tous trois font très agréables
par la maniere ingénieufe des grouppes ,
& par l'élégance des contours . Cet artifte
réullit très - bien à peindre les femmes
nues , & cette partie féduifante fera toujours
valoir fes tableaux .
Les converfations , ou promenades
champêtres de M. Olivier , font finies
d'une maniere très- précieufe , & doivent
avoit beaucoup plus d'effet dans un cabinet
que dans un endroit vafte , où elles fe
trouvent dévorées par un efpace immenfe.
Les draperies en font faites avec un foin
étonnant ; mais les têtes pourroient avoir
plus de vérité , fi elles étoient moins
émaillées de rouge & de blanc , & fi elles
rournoient un peu plus par le fecours des
demi teintes. Quoi qu'il en foit , ces
tableaux , traités dans le goût de Vatteau
, font extrêmement agréables ; &
rappellent un peintre qui fera tonjours
l'objet de notre admiration & de nos
regrets .
-
Les gouaffes de M. Clériffeau , agréé
& reçu en même tems , ne doivent point
être regardées comme des deffeins de
fantaisie & de pur agrément , ce font des
tableaux d'une belle couleur , & fur- tout
d'un grand mérite pour l'exactitude de la
1
OCTOBRE . 1769. 199
perfpective ; les figures cependant y font
inférieures à l'architecture , & la touche
en et fi différente , qu'on foupçonneroit
qu'elles font d'une autre main.
Parmi les productions de M. Bounieu ,
le public a trouvé de la vérité dans l'enfanc
qui dort fous la garde d'un chien ,
& a regardé avec plaifir l'enlevement du
foulier de Rhodope.
L'article de M. Greuze eft le plus important
de cette analyfe , fes ouvrages
étant faits pour paffer à la postérité. L'empereur,
Severe , reprochant à fon fils Caracalla
d'avoir voulu l'aflaffiner , eft le fujet
que M. Greuze a préféré pour fon tableau
de réception . Ce trait d'hiftoire , noble &
pathétique , eft bien choifi ; mais , cet
habile artifte , marchant dans une carriere
qui lui étoit nouvelle , s'eft un peu égaré.
Les Romains étoient de grands hommes ,
mais l'empereur Severe n'avoit certainement
pas dix têtes de proportion . L'Apollon
, qui eft la figure antique la plus nuble,
n'a que huit têtes , & chez eux comme à
préfent , la longueur de la main étoit fixée
à celle du vifage . L'affectation de rendre
compte de tous les mufcles & de toutes
les parties du corps , eft trop marquée
dans celui de Severe : la contraction ter-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
rible du Laocoon autorife ces formies ontrées
; mais celles d'un homme paifible
dans fon lit , dont les bras ne font pas
plus élevés que la hauteur de l'épaule ,
doivent être moins fortement prononcées .
Ce ne peut être encore que par une faute
d'attention que M. Greuze a fait fa figure
fi longue depuis le fternum jufqu'au nom .
bril , qu'il a defcendu jufqu'aux aînes. La
couleur fombre & violette qui domine
dans ce tableau , n'eft pas moins outrée
que le deffein : les têtes n'ont pas toute
l'expreffion que l'on acoutume de trouver
dans les figures de cet habile artiſte , fi ce
n'eft celle de Caracalla , qui eſt très- jufte,
& dans laquelle on reconnoît la honte.
fans le repentir. Quant à la compofition ,
elle eft fimple à la vérité , mais on a fuivi
trop fervilement celle du teftament d'Eudamidas.
Le Pouffin , peignant la mort
d'un Spartiate , avoit raifon de placer fon
fite dans un lieu d'où le faſte étoit banni ;
mais la magnificence des Romains eſt
une des chofes qui les caractérisent le
plus , & l'on ne fait pas mourir un empereur
entre quatre 'murailles . Quoique
fondés , par les raiſons que nous avons
données , à parler ainfi de cette production
de M. Greuze , nous nous ferions
OCTOBRE. 1769. 201
interdit cette jufte critique , fi nous n'étions
intimement perfuadés que nos réflexions
ne peuvent l'offenfer..
La figure de fon offrande à l'Amour
offre une intention intéreffante dans la
tête & dans les mains de la jeune fille ;
mais l'épaule droite eft beaucoup trop
petite , & l'on ne trouve point dans ce
tableau la fraîcheur d'un bofquet confacré
à l'Amour. La jeune perfonne , qui ne paroît
pas moins de 30 ans , & qui , dit-on ,
envoie un baifer , ne préfente que foiblement
cette idée galante ; elle a l'air de
flairer fes doigts après avoir écrafé les
fleurs qu'elle brife. Jufqu'ici , les envieux
de la gloire de M. Greuze doivent s'applaudir
; mais leur triomphe fera de peu
de durée : fi nos obfervations ont été févères
, c'eft qu'on doit juger un grand
homme à la rigueur ; & fi nos cenfures
ont été étendues , nous mettrons encore
moins de bornes aux éloges que nous prodiguerons
avec autant de juftice & plus
de fatisfaction , au tableau qui repréſente
l'enfant qui joue avec un chien ; c'eft un
chef- d'oeuvre qui fera mis à côté des plus
grands maîtres , & qui , par fa grande
202 MERCURE DE FRANCE.
vérité , mérite d'être eftimé comme un
des plus beaux de Wandick. M. Greuze
lui même , éprouvant la fatisfaction inté
rieure qu'infpire une telle production ,
ne refufera pas de convenir que l'objet
de notre admiration doit être celui de la
fienne propre , après l'avoir été de tout
le monde . On a encore expofé de cet
artiste plufieurs têtes d'étude , & des portraits
bien peints. Quant au genre qu'il
paroît vouloir fuivre , il eft à defirer qu'il
s'y livre & ne fe décourage point par une
erreur pardonnable à l'effai d'une fi grandes
entreprife.
le
Nous défirerions que la forme de cet
ouvrage nous permît de nous étendre da
vantage fur les éloges que méritent beaucoup
d'autres artiftes ; mais nous fomines
obligés de nous reftreindre à dire que
public a paru voir avec plaifir le grand
paylage de M. Juliart , ceux de MM .
Millet , Francifque & Antoine Lebel ;
les portraits de MM. Perroneau & Pafquier
, &c. qu'il a reconnu le mérite du
Chrift de M. Beaufort ; qu'il a trouvé de la
fagelle dans la compofition & de l'accord
dans la couleur ; & que les Saxones de M.
Hutin , & les différens fujets de M. Guérin
en ont été très bien accueillis. Mais c'eft.
OCTOBRE . 1769. 203.
avecbeaucoup de chagrin que ce même publics'eft
vu privé du tableau de la merebien
aimée , annoncé par M. Greuze , & de quelques
autres qui auroient fait l'ornement
du falon. Après le bonheur de pofféder
les chefs d'oeuvres des artiftes illuftres,
il femble que la plus grande jouiffance des
riches amateurs , doit être celle de les
partager avec la nation , que ces artiſtes
honorent : les plus grands feigneurs & les
princes d'Italie ne refufent point cette ſatisfaction
aux étrangers .
Nous parlerons de la ſculpture , de la
gravure & des deffeins dans le Mercure
fuivant.**
FETE du Roi , célébrée par MM. les Elè
ves de la penfion académique & militaire
de MM. Choquart & Partiau , rue &
barriere St Dominique , à Paris , le 2.5.
Août 1769.
* Cet article eft de M. DES BOULMIERS , ancien'
capitaine de cavalerie , qui n'a écrit fur le falon
que cet article , & celui qui fera inféré dans le
Mercure prochain .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
'Au fon des inftrumens militaires, une troupe de
jeunes gens , en coftume françois , fortirent du
fond du bofquet fous la forme de deux colonnes
par deux allées oppofées , & s'étendirent fous une
feule ligne dans le grand ovale du centre. M. le
chevalier de Langeac , un d'entr'eux , ayant fait
deux pas en avant , prononça le diſcours fuivant.
*
INSIGNI Argivos , belli incitamen , afenâ
Mos erat & durâ heroes celebrare paleſtrâ ,
Belligeri quotiès de cæde madentia Perfe
Signa Mycenas miles referebatad arces.
O Lodoïx , ô tu , teneros , qui , numen amicum,
Aufpiciis animos regis , afpirafque labori :
Semina virtutum , ftudio fallente laborem
Felici bene fundit amor , fi plurima partu
Jam neque vos , Graiis quondam loca dara coronis
,
Eliades campi , aut bimaris famofa Corinthi
Littora , nec tot Cæfaribus fpectacula magnis ,
Maxime pandebas rerum miracula circe .
Aft , heu vaua loquor , coeptifque ingentibus
impar
Surgentes ætas puerili in pectore fenfus
Balbutit , primoque infans in timine vitæ
* Ce difcours renferme plufieurs penfées répandues
en différentes piéces de M. de la Dixmeric .
OCTOBRE. 1769. 205
Pigra fequi documen diſcit claro Auſpice * Muſa.
Hunc tu perpetuo , Lodoix , extollis honore ,
Famofæ gentis fobolem , noftri ille Lycei
Præfidiumque decufque , viret noftra inclyta lau
rus.
Qualis felici quæ fidere germinat.arbos
Audet inaffuetas zephyris concredere frondes ,
Mens fic noftra viget , laudis ſtudioque futuræ ,
Emicat impatiens ; læti Mavortia figna ,
Signaque jam fequimur prudentis docta Minerva,
Ludicra quos clarâ fortuna in luce locavit ,
Infano , vani tituli celebramus honore :
At qui , feu folii metuendus jura paterni
Defendit , regesve ultor , populosve tuetur
Armipotens , hoftisve minas faftufque fuperbi ,
Et fruftrà oppofitos disjecit fulmine muros ,
Pacis amans, belloque potens, hoftique verendus ,
Et timidas gladio affuetus defendere lances .
Hoc virtutis opus ; hunc fè , cum territa campis
Agmina diffugerent & vani confcia coptûs
Belgia proftrati fumaret code Britanni ,
Magnanimus Lodoïx veneranti præftitit hoſti.
Hæc vos , heroes , evexit ad æthera virtus ,
Non furor , aut infana trahens vecordia finxit ,
Aut fæcunda ducum rabies : gens quæque fuorum
Facta canat , dum tu Trajano , Roma, frueris,
12
* Mgr le comte de St Florentin.
206 MERCURE DE FRANCE.
Felix romanis non invida Gallia fæclis...
Jamque accenfæ artes claro mercedis honore
Emula rivali mifcent certamina plaufu .
Mufarum infcriptus templis fulgebit ubique
Auguftus Lodoïx ; jactet le Græcia partu :
Gallia non Phidiam votis , non pofcis Apellem.
En prodit lauro ornarus meliore Sophocles si
Mufarumque chorus coelo delabitur alto, i
Virtutem intereà difcit verumque laborem
Bellonæ facrata colors * olimque cruentis
Hoftibus horrendos animarum temperat æftus.
Dulcia fic quando victoribus otia Gallis
Et ftabili Martem placuit compexere nexu ,
Bella fover Lodoix ; regni tutela decufque
Mars viget his olim ſtudiis aſperrima bello
Heroum alina parens orbem fibi Roma fubegit.
1
Dicabat M. Sartiau milit.
pad. inft, collega.
A ce difcours fuccéda l'exercice qui fut tout
commandé en langue al'emande , ainfi que toutes
les marches & les évolutions que le terrein pou
voit permettre. Une table couverte fut - enfuite
dreflée , & les élèves fouperent au milieu de
Paflemblée. Durant le repas un orquestre bien
compofe occupoit alternativement le tens avec la
mufique militaire.
* Ecoles académiques..
OCTOBRE. 1769. 207
Lorfqu'on cur deffervi , les fymphoniſtes fe di
viferent en deux corps & l'on forma deux quadrilles
qui fe renouvellerent fans interruption
jufqu'à trois heures du matin. L'illumination donnoit
à cette falle quelque chofe de féduilant ,
& les ombres paroiffoient étendre à l'infini la pro
fondeur du bois .
Il faut avouer que jamais aucune école n'a
montré tant de zèle & d'attachement pour fon
prince ce fut , dès fon berceau , le caractere diftinctif
de celle - ci . L'abbé Choquart fe peint bien:
conftamment dans les élèves .
Comme les leçons de mathématiques relatives
à la profeffion des armes n'occupent que l'aprèsdîner
de deux à fept heures , on ouvrira le premier
Octobre prochain , dans la même école , un cours
de commerce ; & les leçons s'en donneront tous
les jours , le mercredi excepté , depuis neuf heures
du matin jufqu'à onze. On recevra des externes ,
pour l'un & l'autre cours.
LETTRE de M. Maret , docteur en médecine
, fecrétaireperpétuel de l'academie
de Dijon , à M. de la Condamine.
V
MONSIEUR ,
ous avez tant de part aux progrès de l'1ª
noculation en France , qu'on manqueroit à la re
connoillance , fi l'on vous lailloit ignorer ceux
qu'elle fait dans les différentes provinces . C'eft .
pour ne pas encourirce blâme & pour remplir une
208 MERCURE DE FRANCE.
obligation auffi effentielle , que je viens aujour
d'hui dérober quelques momens à vos travaux
philofophiques ; je vous prie même de rendre ma
lettre publique, fi vous la jugez de quelqu'utilité.
Vous favez , Monfieur , qu'au mois d'Avril
1756 , j'allai à Genève pour juger par mes yeux
des avantages de l'inoculation , & connoître la inéthode
fuivie par les inoculateurs de cette ville ,
qui eux- mêmes avoient été endoctrinés par les
inoculateurs Anglois : vous favez que , de retour
en ma patrie , j'élevai la voix en faveur de l'inoculation
de la petite vérole. Mais les préjugés qui ,
par-tour , fe font foulevés contre cette découverte
, étoient alors fortifiés par l'oppofition de
prefque tous ceux qui , par état , devoient les
combattre. Les mieux intentionnés fe contentoient
de montrer de l'incertitude fur fon impor
tance. J'étois un des plus jeunes de ceux qui auroient
dû la préconifer. Les hommes plient , fans
y penfer, fous le joug de l'autorité des médecins
d'un certain âge. Le mien étoit une mauvaiſe recommandation
pour l'inoculation ; & fi je convainquis
quelqu'un, je ne perfuadai perfonne . Enfn
, jufqu'au mois de Mai dernier , il n'y avoit eu
dans cette ville que deux inoculations , & même
faites fans fuccès.
J'ai déjà eu l'honneur de vous faire part de ces
deux événemens , & vous vous rappellerez aifément
, Monfieur , que le fujet de l'une de ces inoculations
, qui fut faite en 1757 , étoit un enfant
J'une famille où la petite vérole étoit meurtriere ;
que deux infertions furent fans effet , & que cet
enfant , qui a toujours joui , & qui jouit encore
de la meilleure fanté poffible , a été depuis ce
temps- là expofé à plufieurs épidémies varioliques
, fans qu'il ait pris la petite vérole.
f
OCTOBRE. 1769. 209
en
L'autre inoculé , dont j'ai eu auffi l'honneur de
vous parler , eft mon fils aîné . Nous eûmes
ce pays- ci , il y a quatre ans , une épidémie mêlangée
de petite vérole & de vérolette . Mon fils
eut une eruption de quelques puftules fort groffes,
mais peu nombreuſes. Cette éruption avoit été
précédée des accidens ordinaires à la petite vérole
; la fuppuration & l'exficcation des puftules
affimiloient encore fa maladie à celle - là , mais
elle me parut avoir été trop difcrette ; j'eus des
inquiétudes , & je parvins à furmonter les répugnances
d'une mere tendre.
La diete & les remédés que l'état du malade
avoit exigés , formoient une préparation des plus
complettes . Mon fils fut inocule ; il ne prit pas
la petite vérole ; les plaies furent guéries en dix à
douze jours. L'inoculé s'eft porté à merveille depuis
ce tems-là , & annonce encore par fon extérieur
, une fanté prefque athlétique.
Ces deux inoculations infructueufes n'étoient
pas capables d'accréditer l'infertion de la petite.
vérole; auffi n'ont- elles produit aucun effet en fa
faveur , & s'il s'eft trouvé deux ou trois perfonnes
qui ont eu affez de philofophie pour vouloir mettre
leurs enfans fous la fauve- garde de cette précieufe
découverte , c'eft à Paris & à Lyon qu'elles
font allées les faire inoculer. J'aurois peut - être
hâté les progrès de cette méthode , fi j'euffe cherché
à inoculer des enfans du peuple ; mais je voulois
que la conviction déterminât les parens à
demander l'infertion , & je me fuis contenté de,
la préconifer toutes les fois que j'en ai trouvé
l'occafion . Le tems eft probablement venu où la
perfuafion va multiplier les inoculations en cette
ville , & il y a eu ce printemps quatre inoculés ,
dont trois ont pris la petite vérole.
110 MERCURE DE FRANCE .
Un philofophe qui aime fa patrie avec une ardeur
dont il donne chaque jour des preuves , M.
Legouz de Gerlan * , a exigé de moi que , pour
joindre la force de l'exemple à celle des raifonnemens
, & faire voir que l'inoculation pouvoit être
pratiquée avec fuccès parmi nous , a exigé , disje
, que j'inoculaffe quelques enfans . J'ai cédé à
Les inftances ; j'ai préparé deux fujets , un garçon
& une fille , tous deux âgés de tept à huit ans
tous deux pris dans des familles où la petite vé
role s'eft fignalée par les ravages ** .
M. Enaux , maître en chirurgie , un de mes
amis , & qui depuis long- tems a de faines idées
de l'inoculation , les a inoculés l'un & l'autre à la
méthode Suttoniene. Le petit garçon a eu une
petite vérole très difcrette bien caractérisée , &
qui a eu la plus heureufe iffue la petite fille
:
* Cet académicien a donné à l'académie un
cabinet d'histoire naturelle , a transformé la falle
des affémblées ordinaires en une galerie patriotique
, où il a raflemblée les buftes de plufieurs des
hommes célébres que cette ville & la Bourgogne
ont produits , & a fondé l'année derniere des prix
pour les élèves de l'école de Deflein , que MM . les
élus généraux de la province ont établie , fous
La protection de Monfeigneur le Prince de Condé,
** Le petit garçon eft fils du nommé Barbier,
bourrelier , demeurant au fauxbourg d'Ouche ,
rue de la Chartreufe .
Le pere de la petite fille , qui fe nomme Devenet ,
aft vigneron , & demeure au- dellus de la rue
Saint-Philibert.
OCTOBRE. 1769. 211
quoiqu'inoculée deux fois , n'a pas pris cette maladie
Ses freres & foeurs avoient la galle ,je m'étois
apperçu, peu de tems après la premiere infertion
, de quelques puftules pforiques fur les mains
de cette petite fille : il en paroifloit peu lors de la
feconde , & j'avois même hésité à l'inoculer . Se
roit - ce cette maladie qui fe feroit oppoſée à l'infection
variolique ? Cela n'eft peut - être pas lans
vraisemblance.
Dans le même tems la fille puînée de M. Enaux,
âgée de neuf ans , étoit préparée pour fubir la
même épreuve. M. Dechaux , non confrere & mon
ami , indécis autrefois fur le mérite de l'inoculation
, mais fon partifan aujourd'hui , prépatoit
mademoiſelle de Courtivron , fille du marquis
de ce nom , membre de votre académie des Sciences.
L'une & l'autre ont été inoculées felon la
méthode des Suttons , par M. Enaux ; toutes
deux ont eu la petite véole du meilleur carac
tère poffible ; & toutes deux , de même que le
petit garçon & la petite fille dont j'ai parlé plus,
haut , fe portent on ne peut pas mieux .
Si cette lettre tomboit entre les mains de M.
Power , il ne manqueroit pas fans doute de blâ
mer la confiance avec laquelle je dis que nos inoculations
ont été faites à la méthode de M. Sutton.
En qualifiant ainfi celle que nous avons fuivie
je fuis bien éloigné de prétendre contredire ce
que M. Power allure des différences qui fe trouvent
entre la véritable méthode Suttonienne &
celle que nous avons pratiquée . Je prétends encore
moins nier que ce célébre inoculateur foit ,
en France , le feul poffeffeur du fecret de MM.
Surton ; mais j'ai cru pouvoir donner ce nom à la
méthode que nous ont fait connoître Mrs Dimf→
}
212 MERCURE DE FRANCE.
dale & Midleton , & , d'apres eux , Mrs Deforeux
& Gandoger ; à celle que Mrs Dimsdalle & Engelhaufen
ont pratiquée avec le plus grad fuecès
à Petersbourg & à Vienne ; enfin à celle qui
confifte principalement à laiffer refpirer un air
libre , & même un peu frais , aux inoculés , à
les purger plufieurs fois pendant la durée des
préparations & aux approches de l'éruption ;
enfin , à inférer le levain variolique par des piqûres
très fuperficielles , faites en foulevant horifontalement
l'épiderme , environ d'une ligne.
Cette méthode , de l'aveu même de M. Power,
approche beaucoup de celle de Mrs Sutton ; elle
a de grands avantages fur toutes celles qu'on a
fuivies jufqu'à préfent : ils nous ont frappé. C'eft
ce qui nous a décidé à l'adopter , & qui me déterminera
à la pratiquer cette Automne fur trois
de mes enfans . Cependant , malgré la confiance
que m'infpirent pour cette méthode le fuccès des
inoculations pratiquées fur les auguftes enfans
de l'impératrice Reine de Hongrie , fur l'Impératrice
de toutes les Ruffies , fur le Grand Duc fon
fils , & fur toute la famille royale de Suede ; malgré
les fuccès particuliers de Mrs Midleton
Hawkins , Defoteux , Gandoger & les nôtres , je
ne diffimulerai pas que je vois avec regret que
M. Sutton ait obligé M. Power au fecret . Faut- il
que
ce célèbre inoculateur ne foit pas affez flatté
du titre de bienfaiteur de l'humanité , pour faire
connoître une méthode qu'il lui eft impoffible de
pratiquer en même - tems partout l'univers. Puifle
le gouvernement Anglois , puifle le nôtre , qui,
déjà plus d'une fois est allé récompenſer le mérite,
jufques dans les pays étrangers ; puiflent l'un &
l'autre, dis -je, par leurs bienfaits , engager M. Suttonà
révéler ce mystère,puifqu'on nous affure qu'il
•
OCTOBRE. 1769. 215
en a un. Je le defire comme homme , comme
inédecin , & comme pere. Je vous avouerai même
, Monfieur , que ma fille , que je me propole
d'inoculer , étant déjà dans fa treizieme année , je
donnerois beaucoup pour que le fecret fût découvert
avant le mois de Septembre , tems que j'ai fixé
pour faire cette inoculation * . Voilà une bien
longue lettre , Monfieur ; il y a de l'indifcrétion
à vous interrompre , fi long- tems ; mais la confiance
rend prolixe . Eh ! comment n'en aurois - je
pas dans une perfonne dont j'ai déjà plufieurs fois
éprouvé les bontés ?
ANECDOTES.
I
LOUIS XIV difoit à um prédicateur qui
lui avoit adreffé la parole : j'aime à prendre
ma part dans un fermon , mais je ne
veux point qu'on me la faffe.
I I.
M. du Harlay, premier préfident , étant
allé aux eaux de Bourbon , dont M. Bour
dier médecin célébre étoit intendant ; M.
Ma-
* C'eſt par déférence pour la mere que M.
ret n'a pas fait inoculer la fille dans un âge plus
tendre ; & depuis qu'elle a l'âge de railon , on a
attendu qu'elle-même le defirât.
214 MERCURE DE FRANCE.
le premier Préfident affembla tous les médecins
de la ville , il les fit affeoir dans des
fauteuils & voulut être aflis tur un fimple
tabouret en leur difant qu'il étoit leur
jufticiable.
I I I.
M.P. a toujours plaifanté fur les Comédies
attendriffantes ; il les comparoit à
de froids fermons ; tu vas donc entendre
prêcher le pere de la Chauffée , dit-il un
jour à un de fes amis qu'il rencontra
allant à une repréſentation de Mélanide.
I V.
Un avocat fe mêloit de faire des vers
& y réuffiffoit fort mal : il entra un jour
dans une compagnie , arrivant de campagne
, tout crotté. On lui reprocha l'excès
de fa malpropreté pour un homme
de fon état . M. du C. feignant de prendre
fon parti , ce n'eft pas , dit il , comme
avocat , que Monfieur eft crotté , c'eft comme
poëte.
V.
Un ami de Defpréaux lui difoit : ah !
Monfieur , je lis maintenant un auteur
qui eft bien mon homme , c'eft DémofthêOCTOBRE
. 1769. 215
nes ; fi c'est votre homme , dit Def
préaux , ce n'eft pas le mien ; comment
l'entendez - vous , reprit l'autre , c'eſt répliqua
Defpréaux , qu'il me fait tomber la
plume des mains.
3
V I.
Un poëte dont la femme étoit connue
pour coquette , gageoit avec Dancher
un caftor : Danchet lui dit : il faut
que celui qui vous coëffe m'en réponde.
LETTRE d'une Dame fur un projet
pour garantir du vent
Le nombre d'établiffemens nouveaux dont l '■-
tilité eft reconnue ; plufieurs autres non adoptés
encore , mais qui le feront problablement un jour;
& notamment celui que nous devons tout récemment
au zèle d'un compatriote rempli d'attention,
qui a vu de quelle importance il étoit de préferver
les crânes délicats , des rayons dangereux du foleil
dont l'ardeur peut , dans la traversée d'un
pont d'une grande longueur , déranger plus d'une
cervelle , prouvent évidemment combien l'efpric
de bienfaifance fait tous les jours de progrès fur
les Parifiens . Mon sèxe , Monfieur , elt jaloux de
voir que les hommes feuls ayent été jusques à préfent
en poffeflion de procurer de fi grands biens.
Ce n'eft point le defir de prouver que les femmes
ne font pas auffi peu réfléchies & auffi peu capa216
MERCURE DE FRANCE.
bles de combinaifons qu'on les fuppofe , qui me
met la plume à la main ; mais celui de me nontrer
citoyenne , qui m'engage à vous faire part
d'un projet dont le Public retirera les plus grands
avantages.
Le foleil n'eft pas le feul ennemi qu'ayent à redouter
ceux qui , pour leurs affaires ou leurs plaifirs
, traverfent le Pont- Neuf ou le Pont- Royal.
Le vent , ce météore inviſible , dont la violence eft
cependant fi connue , mérite au moins autant notre
attention je pourrois dire qu'il la mérite
d'aut nt mieux que , dans ce climat , fon empire
eft d'une bien plus longue durée. Que de perruques
naiflantes, artiftement flottantes , que de toupers
à la grecque élégamment élevés , que de bonnets
à la monte au ciel imperceptiblement foûtenus
, ne voyons- nous pas fubitement les victimes
d'un fouffle imprévu ? Quel chagrin n'en réfuitet-
il pas pour ceux qu'un tel accident a mis hors
d'état de paroître dans les maifons où ils dirigeoient
leur courfe ! Quelles inquiétudes & quelle
privation pour les perfonnes qui les attendoient !
La fortune ne peut fourire à tous les honnêtes
gens & leur procurer des chars commodes &
bien fermés. J'ai donc imaginé & combiné avec
fuccès , non fans un grand nombre d'eflais difpendieux
, des boëtes légeres , & cependant folides
de plufieurs formes , fuivant le befoin , & garnies
de verres de Bohême des plus diaphanes . Ces boëtes
font conftruites de façon que l'on peut y mettre
la tête entiere , fans être privé de la faculté de
refpirer , au moyen de conduits pratiqués avec
art.
Elles le fixeront naturellement fur les épaules
par une échancrure demi- circulaire , pratiquée au
bas de chacun de fes deux côtés. Elles auront plus
ou
OCTOBRE . 1769. 217
ou moins de hauteur fuivant celles des toupets
grecs ou des coëffures à la monte- au - citl ; la queue
des perruques naillantes fera préfervée par une
autre combinaiſon auffi certaine , enforte que l'on
ne perdra pas un grain de poudre par le vent le
plus impétueux. Il y aura des glaces devant & fur
les côtés qui s'ouvriront facilement fi l'on a befoin
pour parler à quelqu'un.
Quoique la principale deftination de cette mai
chine foit pour les deux ponts défignés , cependant
ceux qui voudront être plus certains d'arriver décemment
dans l'endroit où ils font attendus , pourront
s'en fervir , s'ils le jugent à propos .
Je vous prie done , Monfieur , d'annoncer dans
votre Mercure cette invention nouvelle , pour que
je puiffe favoir fi j'aurai le bonheur d'avoir le
fuffrage du Public. Si ce projet eft goûté , comme
j'ole m'en fatter , il ne dépendra pas de l'activité
de mon zèle , qu'il n'y ait bientôt des bureaux de
location . Les prix ferout modiques & à la portée
de tout le monde ; l'on pourra même confulter un
tarif imprimé des prix différens fuivant le nombre
des rues à traverfer & leur longueur, & le public
fera à l'abri de toute malverfation.
Ce premier fuccès in'enhardira à communiquer
un fecond projet non noins important , concernant
la chauflure ; mon ambition étant de mériter
à juste titre la reconnoiflance de mes concitoyens.
J'ai l'honneur d'être , & c.
ORINIE SURBELLE .
1. Vol. K
118 MERCURE DE FRANCE.
LETTRES - PATENTES , ARRêts ,
CONVENTIO
I.
ION entre le Roi & l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , concernant les
états refpectifs aux Pays- Bas & les contellations
y relatives , du 16 Mai 1769 .
I I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 23 Juin
1769 ; qui proroge pour dix années , à compter du
premier Janvier 1768 ,le payement des Quatre lous
pour livre , en fus du don gratuit ordinaire du
Clergé de Rouffillon .
I II;
Lettres - patentes du Roi , données à Versailles
Je 24 Juin 1759 ; concernant les évaluations des
domaines du Roi , refpectivement échangés entre
Sa Majefté & le Comte d'Eu .
I V.
Lettres -patentes du Roi , données à Versailles
Je premier Juillet 1769 ; pour la réformation de
la coutume de Ponthieu .
..V...
Déclaration du Roi , donnée à Compiegne le 24
Juillet 1769 ; concernant les Recommandereffes
& Nourrices , & l'établiffement d'un bareau général
dans la ville de Paris .
OCTOBRE. 1769. 214
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du ro Août
1769 ; concernant l'imprimerie & la librairie d'Avignon
& du Comtat Vénaiffin , & qui fixe le nome
bre des imprimeries à fix .
*b..
VII.
Déclaration du Roi , donnée à Compiegne le 15
Août 1769 ; portant fuppreffion du droit de Six
deniers port franc du prix des marchandifes &
denrées qui fe vendent , revendent & échangent
"dans le Clermontois , & du droit de Petit paſtage
d'une prevôté à l'autre du Clermontois ; & établitlement
ou augmentation de différens droits ,
pour tenir lieu desdits droits fupprimés.
VIII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 6 Septembre
17693 portant réglement pour le commerce de
l'Inde.
DISSERTATIO
A VIS .
I.
ISSERTATION en forme de lettre , fur l'effet
des topiques dans les maladies internes , en particulier
fur celui de M. Arnoult , contre l'apoplexie ;
écrite par un médecin de Paris , à un médecin de
province. Septième édition , augmentée de plufieurs
piéces intéreflantes. A Paris , chez P. de
Lormel , imprimeur- libraite de l'académie royale
de mufique , rue du Foin , à Ste Genevieve .
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
On lit , à la fuite de cette diflertation , une gran
de quantité de lettres & de certificats , d'où il réfulte
que le fachet antiapoplectique de M. Arnoult
continue d'avoir le meilleur effet comme préfervatif
de l'apoplexie . Le raifonnement , l'expérien
ce & les plus graves témoignages femblent établir
la démonftration la plus évidente de l'infaillibilité
de ce fachet.
1 I.
Pierres pour les Meules .
Le Public eft averti que les bonnes pierres pour
les meules , files au lieu de la fermeté , paroifle de
Cicogne en Nivernois , à cinq quarts de lieue dela
Loire , s'y vendent journellement depuis qu'on a
rouvert les pierrieres. Il faut , pour en acheter ,
s'adrefler à M. Mineau , au château de Cicogne
près Nevers , qui les fera voir fur lapierriere , qui
fe chargera de les conduite jufqu'au port d'Emphy
fur la Loire , & en fera & recevra le prix .
I I I.
L'inftitution , dont on a annoncé le proſpectus
dans le Mercure du mois de Mai dernier , ayant
acquis la célébrité que lui méritent les talens & le
zèle des inftituteurs , il a été impoffible de trouver
dans la ville de la Fléche un logement affez étendu
pour le nombre des élèves qu'on annonce de
tous côtés , & on a été obligé de transférer cet
établiſſement dans la ville d'Angers , où les infti
tuteurs ont pris l'hôtel d'Anjou , dans la rue du
Figuier. Il eft intéreflant que le Public foit inftruit
de ce déplacement.
OCTOBRE. 1769. 221
NOUVELLES POLITIQUES .
D'Alger , le 17 Août 1769.
LE 14 de ce mois , le dey annonça lui - même au
conful de Danemarck qu'il déclaroit la guerre à la
Nation Danoiſe , & fui commanda en même tems
de fe retirer de cette ville dans l'efpace de trois
jours. En conféquence , ce conful s'eft embarqué
aujourd'hui fur un navire qui doit le tranfporter à
Marſeille. :
De Dantzick , le . 3 Septembre 1769.
On a reçu des nouvelles plus pofitives des opérations
des armées Ruffes & ottomanes , & l'on ne
peut plus guères douter que les Ruffes n'ayent été
forcés de lever le fiége de Choczim . On dit que les
Turcs font entrés en Pologne au nombre de cinquante
mille hommes , & qu'ils marchent vers
Snyatin du Niefter fans caufer le moindre dommage
aux habitans.
De Vienne, le 9 Septembre 1769 .
L'Impératrice- Reine a déclaré ports francs ceux
de Fium & de Triefte , relativement à l'importation
& l'exportation réciproques des marchandifes
des Pays - Bas Autrichiens dans les Etats d'Italie ,
& de celles d'Italie dans les Pays Bas Autrichiens .
Les fabricans italiens qui regardent l'importation
des marchandifes étrangeres comme défavantageeufe
pour eux , ont déjà fait des repréſentations
fur cet objet.
De Hambourg , le 12 Septembre 1769 .
On mande de Petersbourg que l'Impératrice a
donné au comte de Romanzow le commandement
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
de la grande armée Ruffe en Pologne , qu'avoit le prinze
Galliczin , & au comte Panin celui de l'armée que le comte
de Romanzow commandoit en Ukraine . On ajoute que ces
deux nouveaux commandans font partis pour leur destination
refpective.
De Madrid, le 29 Août 1769.
L'archevêque de Valladolid ayant remis au confeil du
Roi un exemplaire imprimé d'un bref d'indulgences , expédié
en cour de Rome , le 12 Juillet dernier, en faveur des
Jéfuites , les Fifcaux ont déclaré dans le confeil que ce bref
contient des vices d'obreption & de fubreption , & doit être,
par là même , fupprimé , qu'il eft adreffé aux patriarches ,
primats , archevêques & évêques du Monde Chrétien , &
ne peut cependant avoir fon effet en Efpagne ni dans les
autres royaumes où lefdits religieux font profcrits & entierement
décrédités par leurs faits & doctrine.
De Cadix , le 1 Août 1769.
On travailloit depuis long - tems en vertu d'un décret authentique
du confeil fouverain de Caſtille à l'établillement
d'un fpectacle françois en cette ville ; cette entreprife eft
achevée , & l'ouverture du théâtre s'eft faite le 2 du mois
dernier avec le plus grand fuccès dans la magnifique falle
que la Nation Françoife a fait conftruire pour cet objet.
De Rome , le 32 Août 1769.
Le St Pere vient d'accorder un jubilé général qui commencera
le 17 de Septembre prochain . Il a fixé au 27 dư
Imême mois fon départ pour la campagne , & a reglé avec
la plus grande cérémonie les dépêches relatives au féjour
qu'ily fera ; il n'y retiendra auprès de lui que très- peu de
perfonnes , & les cardinaux qui l'iront vifiter , ne dineront
point avec Sa Sainteté , comme ils le faifoient ci - devant.
Du 7 Septembre.
On a imprimé ici une relation des ravages caufés à Bref
cia , dans l'Etat Vénitien , par l'explofion d'un magafirà
poudre auquel le tonnerre a mis le feu , le 18 du mois dernier.
Ce magafin contenoit deux mille huit cens barrils de
poudre , deftinés pour Venife & dépofés dans un fouterrein
voûté. Cette explosion fut fi violente que toute la ville en
fut ébranlée , & la fixiéme partie de fès édifices renversés
de fond en comble. D'abord une tour de pierre de taille ,
bâtie fur le fouterrein où la poudre étoit remfermée , fauta
OCTOBRE . 1769. 223
toute entiere en l'air , & fes diverfes parties , en retombant
comine une grêle de pierres , abîmerent un grand nombre
d'églifes , de palais & de maifons particulieres. On fait
monter à plus de deux mille le nombre de ceux qui ont péri ,
& l'on évalue à plus de cinq millions de ducats la perte occafionnée
par ce défaſtre.
Extrait d'une Lettre écrite de Fettin , ( dans la
Marche Trevifane en Italie , en datte du zo
Juin 1769.
Le 26 de ce mois vers les trois heures après- midi , il s'éleva
tout- à- coup une tempête horrible. Le ciel qui , juſqu'alors
avoit été très- ferein , fut obfcurci par d'épais nuages ;
tout l'horifon étoit en feu par la multitude des éclairs qui
fe fuccédoient fans interruption , & la pluie tomboit avec
tant de violence qu'il fut impoffible à la plupart de ceux qui
étoient forti de chez eux de regagner leurs habitations . Plus
de fix cent perfonnes étoient alors renfermées dans la falle
de fpectacle. La comédie n'étoit pas encore au 3me acte ,
lorfque le tonnerre tomba fur le théâtre par une grande ouverture
qui fe fit au comble du bâtiment . La foudre parut
fous la forme d'un boulet de canon du plus fort calibre. La
falle étoit éclairée par un grand nombre de lumieres qui ,
toutes , furent éteintes en un inftant . Au morne filence , premier
effet de la frayeur , fuccéderent bientôt des cris affreux,
lorfqu'au retour de la lumiere , on apperçut l'horrible tableau
des ravages du tonnerre. De tous côtés , on ne voyoit
que des hommes , des femmes & des enfans privés de vie ou
de fentiment. Six perfonnes , à la fleur de leur âge , furent
entierement réduites en cendres par le feu du ciel ; foixante
& dix autres en furent atteintes. Don Carlo Paolowich ,
chancelier , prêteur & préfet , dont le palais étoit voifin de
la falle du fpectacle , y fit tranfporter tous les bleffés.
De Londres , le 2 Septembre 1769 .
Il y eut, le 26 du mois dernier une affemblée des électeurs
de Weftminster , au nombre de plus de 7000. On y lut &
approuva le projet d'une requête qui doit être préfentée au
Roi pour le redreffement des griefs du peuple. On fit rapport
à l'affemblée d'une réfolution de la chambre des Communes
en date de la 14e année du regne de Guillaume III ,
portant que le peuple d'Angleterre a un droit inconteſtable
de préfenter des requêtes au Roi pour la convocation , l'affemblée
ou la diffolution des parlemens & pour le redreffe224
MERCURE DE FRANCE .
ment des griefs. Les électeurs de Weftminster demandent au
Roi , par leur requête , la diffolution d'un parlement actuel
& la convocation d'un nouveau .
D'Amfterdam , le 4 Septembre 1769 .
Pafchal Paoli, qui eft arrivé en Hollande depuis plufieurs
jours , le rendit dernierement à Lao pour repréfenter fes
refpects au Stathouder , avec qui il eut l'honneur de dîner
à une table de vingt deux couverts.
De Verfailles , le 10 Septembre 1769.
Les Sicurs de Caffigni , Montigny & Peronnet de l'académie
des fciences , eurent l'honneur dé préfenter au Roi ,
â Monfeigneur le Dauphin & à Mgr le Comte d'Artois , les
89, 90 & 91es feuilles de la carte générale au royaume.
L'abbé de Fleury eut l'honneur de préfenter au Roi & à la
Famille Royale une eftampe repréfentant Monfeigneur le
Dauphin labourant , dédiée à ce prince , & compofée &
exécutée par le Sieur Boizot. Le Sieur Cadiat a eu l'honneur
de préfenter ces jours derniers à Mgr le Dauphin ,
Mgr le Comte de Provence & à M. le Comte d'Artois , un
livre intitulé : P'Indicateur pour la guerre des Polonois , des
Ruffes & des Turcs.
De Paris , le 28 Août 1769 .
à
La comete que le Sieur Meflier a découverte le 8 de ce
mois , augmente confidérablement de lumiere ; le noyeau ,
fans être terminé , paroît prefqu'auffi grand que Jupiter ,
& eft environné de nébulofités qui s'en éloignent en s'évafant.
Cette comete , qu'on apperçoit très - diftinctement à
la vue fimple , paroît actuellement dans le figne du Taureau
, au deffous des Pléiades ; elle fe leve vers les 10 heures
du foir , & paroît le reste de la nuit. La nuit du 25 au 26 ,
fon afcenfion droite àtoit à minuit , 47 min . 42 fecondes ,
de 2 deg 37 min. 38 fec. & fa déclinaifon boréale de 10 d.
33 m. 18 fecondes.
Du 18 Septembre.
On mande de Rochefort que le 4 de ce mois , on y a
-éprouvé 3 piéces de canon ( de 12 , de 6 & d'une livre de
balle ) de trois fyftêmens différens, de l'invention du Sr
Feutry qui les a exécutés à la forge de Bon Recueil en Périgord,
chez le St de la Gouge. Deux de ces piéces ( celles
de 12 & d'une livre ) ont foutenu l'épreuve avec fuccès;
&
OCTOBRE. 225 1769 .
elles fe chargent par la culaffe. Leurs avantages ont été
décrits dans le journal encyclopédique de Juin de l'année
derniere. L'auteur fe propofe de re faire une nouvelle piéce
de fix livres & de la rendre plus folide que celle d'ufage .
LOTERIES.
Le cent quatriéme tirage de la loterie de l'hôtel - de ville
s'eft fait le 24 Août dernier en la maniere accoutumée . Le
lot de cinquante mille livres eft échu au N°. 21359 ; celui
de vingt mille liv. au N° . 21、99 , & les deux de dix mille
livres aux numéros 25252 & 26971 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire s'est fait
les de Septembre ; les numéros fortis de la roue de fortune
font 35 , 80 , 89 , 16 , 39.
MORT S.
Gafpard François Belon de Fontenay , lieutenant - géné.
ral des armées de l'Electeur de Saxe , & fon miniftre plénipotentiaire
auprès du Roi , eft mort à Paris le 25 Août dans
fa quatre- vingt quatrième année .
Ifabelle Françoife - Magdeleine de Damas d'Anlezy ,
veuve de Mamers - François Marquis de Couzić , & mere
de l'évêque d'Arras , eft morte le premier Septembre à St
Germain-en- Laye , âgée de 66 ans .
Louis- François- Charles de Cruffol - d'Uzèz , marquis de
Mautaufier , eft mort dans fon château de Salles , le premier
Septembre , âgé de 63 ans . Il avoit époufé Marie- Elifabeth,
fille d'André Jofeph , comte d'Aubuflon - la - Feuillade .
refte , de ce mariage , le comte de Montaufier , le chevalier
de Montaufier & la marquife du Terrail.
Claude-Henri de Heere , chevalier de l'ordre de St Louis,
maréchal de camp & gentilhomme ordinaire du Duc d'Or
léans , eft mort à Paris le 31 Août , âgé de 72 ans .
Paul Alexandre de Guenet , évêque de Saint - Pons de
Thomieres , eft mort en fon diocèfe le 3 Septembre , dane
la quatre-vingt-deuxième année de fon âge .
L'Abbé du Bailleul , ancien vicaire- général d'Embrun,
126 MERCURE DE FRANCE.
bbé de l'abbaye royale de Barzelles , eft mort à Paris le 1
Septembre , dans a foixante & uniéme année .
Antoine Semifle , laboureur du village du Puy , paroiffe
de Châteauneuf , élection de Limoges , y est mort âgé de
cent onze ans. Il labouroit encore quinze jours avant fa
mort; il avoit fes cheveux & toutes fes dents , & fa vué
n'étoit point afforblie ; il fe noutrifloit le plus ordinairement
de chataignes & de bled farrafin ; il n'avoit jamais été
ni faigné ni pnrgé.
PLE
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page s
Le Roi , le Dervis & le Chirurgien , conte
oriental ,
Vets à Mde la Marquife d'Autremont ,
Réponse de Mde la Marquile d'Autremont ,
Vers fur la médaille d'Henri IV ,
A M. Du Pati , fur fon mariage ,
A Mlle Des Coings ,
Epigrammes ,
Vers à M. Louis B ... par fes enfans ,
L'Innocence , hiftoire angloile ,
Epitaphe de Colin ,
Couplets à mettre en muſique ,
Vers fur une machine hydraulique ,
Madrigal à Mlle Ratel ,
ibid
12
13
14
Is
17
ibid.
18
19
50
si
54
55
56
ibid.
57
Vers pour le portrait de M. de B...
Diftique latin ,
Vers à M. de Paulmy ,
Vers à Mile C *** par M. de la Louptiere , ibid
2
OCTOBRE. 1769. 227
A la même fur des vers brûlés , 58
Madrigal à Mlle M *** 59
Priere au laurier du tombeau de Virgile , ibid.
Madrigal ,
L'amant paffionné , ode ,
61
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
62
63
67
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Recueil de mémoires & differtatio is ,
Expériences phyfiques , & c.
Etat de l'Empire Ottoman , & c.
Correfpondance familiere & politique , &c.
Hiftoire naturelle de l'ifle de Morque ,
Difcours fur le préjugé qui note d'infamie les
parens des fuppliciés ,
Continuation des caules célébres ,
70
ibid.
73
76
8w
85
L'Ecole de la fortification ,
Amuſemens de fociété ,
Eloge de Moliere ,
Les protégés , comédie ,
Panegyrique de St Louis ,
88
92
97
99
104
113
120
La Botanique , mife à la porte de tout le
monde ,
Lettre de M. de Saint -Foix ,
Réponse de M. Godchey à M. le Comte
de Lauraguais ,
126
133
136 Réponse au mémoire fur la riviere d'Yvette , 139
Académies , 154
228 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES ,
16.1
CONCERT fpirituel ,
ibid.
Opéra ,
164
Comédie françoile ,
165
Comédie italienne ,
ibid.
Vers à Mlle Favart ,
169
Vers à Mde Tijal , 171
ibid.
ARTS ,
Architecture ,
173
Gravure , 174
Géographie ,
177
Expofition des peintures au Louvre ,
ibid.
Fêtes du Roi , célébrée , &c. 203
Lettre de M. Maret fur l'inoculation , 207
ANECDOTES ,
213
Lettre fur un projet , 215
Lettres-patentes & arrêts , 218
AVIS ,
2.19
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
221
225
ibid.
Morts ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance, A1
lier , le premier vol , du Mercure d'O&obre 1769 ,
& je n'y a rien trouvé qui puifle en empêcher l'im
preffion, A Paris , le 30 Sept. 1769 ,
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE 1769.
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire
Chriftine , près la rue Dauphine.
Rue
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST ' EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreffer, francs de port ,
les paquets & lettres , ainfi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de profe , la mufique
, les annonces , avis , obfervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
fciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inftruire ou amufer le
Lecteur. On prie auffi de marquer le prix des livres
, eftampes & piéces de mufique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà fa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
préférence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eft de 24 liv .
que l'on payera d'avance pour feize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour feize volumes rendus francs de
port par la pofte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols pour
ceux qui n'ont pas fouferit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la pofte , ou autrement , au Sieur LACOMBE
ibraire , à Paris , rue Chriftine,
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in-8°. rel.
Repréfentationsfur les commerce des grains,vol.
grand in - 8 °. br.
Memoire de M. le comte de Lauraguaisfur la
Compagnie des Indes , in-4° . 3 1.
'Lettres d'un Fermier de Penfylvanie, in 8 ° . b. 30 f.
Parallele de la condition & des facultés de
Phomme avec celles des animaux , in - 8 ° br. 2 1.
Le Politique Indien ,
Les deux áges du Goût & du Génie François
in- 8 °. rel .
Zingha , Reine d'Angola ,
br.
I 1. 10 f.
51.
21.
Premier & fecond Recueils philofophiques &
litt. br. 2 1. 10 f.
Le Temple du Bonheur , ou recueil des plus
excellens traités fur le bonheur , 3 vol. in-
8°. broch.
Traité de Tactique des Turcs , in - 8 ° . br. 1 l . 10 f.
61 .
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1769.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à M. Thiery de Buffy , médecin,
qui a délivré l'Auteur d'une maladie
dangereufe.
ECHAPPÉ du néant , mais tout prêt d'y rentrer ;
Aux voiles de la mort , qui vouloient m'entourer,
J'oppofois une main par la douleur flétrie ;
J'ofois défendre encor les reftes de ma vie ;
Je luttois en tombant : mais à mon oeil féduit
S'offre un fpectre hideux , trifte enfant de la nuit.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Je crus entendre alors , dans les accens terribles ,
De mon jaloux deftin les décrets inflexibles .
Malheureux , me dit- il , à quoi bon réfilter ?
Quel feroit ton efpoir ? Qu'ofes-tu regretter ?
Vas , renonce à des jours noyés dans l'amertume ,
Que le travail abforbe ou que l'ennui confume ,
Des jours tumultueux , de nuages chargés ,
Et trop fouvent , hélas ! en nuits fombres changés
!
Le bonheur eft un aftre incertain dans fa courſe;
On le cherche au lion , il chemine vers l'ourſe .
Tu l'appelles , il fuit , il te fuira toujours.
As-tu , pour le fixer , as tu dans tes difcours
Cet orgueil infolent qu'on blâme & qu'on écoute ?
Ce ton qui méconnoît la réferve & le doute ?
Qui tranche avec audace , & fubjugue à la fin
Et le lecteur crédule & le frondeur malin ?
Tu dédaignas toujours ce vain charlataniſme ;
Tu fuis le paradoxe & l'impudent fophifme.
De lauriers à ce prix ne crois pas te couvrir :
Il faut les arracher & non pas les cueillir.
Meurs , dis - je ; qu'en ton coeur la raiſon faffe
naître
Le mépris d'un vain nom , le dégoût de ton être.
Par moi- même féduit , je céde à ce difcours ;
Je touche , fans regret , au terme de mes jours.
La mort eft dans mon fein ; mes entrailles brûlantes
OCTOBRE 1769. 7
Semblent livrer mon coeur aux flammes dévorantés
:
Mon fang impétueux veut brifer ſes canaux ,
Et l'air que je refpire accroît encor mes maux .
Déjà mon oeil éteint , couvert d'ombres funèbres ,
Dans le jour qui nous luit ne voit que des ténè
bres.
Tu parois , cher Thiery ; ton génie éclairé
Porte dans ce dédale un regard affuré :
De ton favoir profond le tréfor fe déploie :
Tucommandes ; la mort abandonne fa proie .
Je refpire & renais ; ton art eft triomphant :
Plus le combat fut vif , plus le triomphe cft
grand.
1
Mais c'eft peu de lutter , avec tant d'avantage ,
Contre ces maux cruels dont le trifte affemblage
De nosjours malheureux obfcurcit le flambeau,
Et fous nos pas tremblans creufe notre combeau .
Le corps eft foulagé ; tu confoles notre ame ;
De ta vive éloquence un rayon nous enflame .
La raison par ta voix embollit fes difcours :
On croit à tes confeils , on croit à tes fecours .
Tu m'as vu contempler , d'un oeil tranquille &
ferme ,
De mes jours menacés le redoutable terme.
L'auteur étoit attaqué d'une pleuréfie .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Te le dirai - je enfin ? La mort a fon attrait.
Tantôt de la braver l'orgueil eft fatisfait ,
Tantôt l'ame trompée , éloignant toutes craintes,
D'un paisible fommeil croit fentir les atteintes.
On s'éteint par degrés , & fans l'avoir prévu .
L'inftant fatal arrive & n'eft point apperçu.
Grace à ton art vainqueur , j'ai fçu tromper la
Parque :
Caron , en murmurant , s'éloigne avec fa barque.
Je le vis approcher fans trouble , fans effroi ;
Mais fa fuite , pourtant , eut des charmes pour
moi.
La nature attentive , & toujours bienfaifante ,
Nous fait cherir les dons que fa main nous préfente.
Les jours qu'elle nous rend aux portes du trépás ,
Pour nous d'un nouvel être ont les nouveaux
appas.
Tout change à nos regards : notre ame foulagée
D'un fommeil léthargique eft enfin dégagée.
Ce qu'elle dédaignoit enflame fes defirs :
Ses fouhaits font des biens , fes travaux des plaifirs.
Le calme eft dans mon coeur , la joie y va renaîtrc.
J'appris à l'oublier , j'apprends à la connaître.
L'on prend , pour me charmer , de plus puiffans
attraits :
OCTOBRE . 1769 .
Cet afyle eft plus doux , cet ombrage eft plus frais;
Life eft encor plus belle & m'eft encor plus chere :
Un nouveau jour me luit , un nouveau ciel m'éclaire.
La nature déploie à mes yeux éperdus
Cent trésors précieux qu'ils avoient méconnus.
La fortune pour moi cefle enfin d'être avare ;
Ce qui frappe mes fens mon ame s'en empare.
C'est pour moi que Vertumne a planté ces jardins ;
Que Zéphire s'y joue à travers les jaſmins .
C'est pour moi que de l'art épuifant les preftiges ,
Vernet , Greuze , Pigale , enfantent leurs prodiges
;
Que leurs dignes rivaux imitent leurs efforts ;
Que plus d'un Amphion ranime fes accords.
J'applaudis Melpomene & ris avec Thalie ;
Therpficore me charme autant que Polymnie :
Tout ce qui peut nous plaire eft fûr de m'enchanter.
Je favoure les biens que j'eus peine à goûter.
Ainfi le Nautonier , échappé du naufrage ,
D'un oeil plus fatisfait contemple le rivage.
Epris de fes foyers , abjurant fon erreur ,
Sur ces bords , qu'il fuyoit , il trouve le bonheur.
Jouiffons du préfent , jouillons de nous- même :
Telle eft de la raiſon la maxime fuprême.
Tel doit être l'objet de nos voeux , de nos foins,
Αν
10 MERCURE DE FRANCE.
C'eft à nous de créer nos plaifirs , nos beſoins.
Le malheur qui nous fuit eſt ſouvent notre ou
vrage.
L'écueil de l'infenfé devient le port du ſage.
Corrigeons nos deftins ; leur funefte concours
D'un voile moins lugubre obfcurcira nos jours .
Toi , qui de les étendre as l'heureux privilege ,
Cher Thiery , quand la mort nous pourſuit , nous
affiége ,
Ton art fait la combattre & fufpendre fes coups :
Mais contre ceux du fort quelle Egide avons
-nous ?
La fermeté ; c'eft - là ce qui peut nous défendre.
Elle vengea Porus des lauriers d'Alexandre :
Par elle de fes fers , Porus eft affranchi.
Imitons cet exemple , & le fort eſt fléchi .
Cette épitre eft de M. de la Dixmerie.
J
Aux Réverends Peres de la Doctrine
Chrétienne.
1 ne fuis pas tout-à- fait retiré ,
I
Mais feulement éloigné du grand monde.
Je n'ai pas pris un parti trop outré ,
L'un m'applaudit , quand un autre me fronde.
OCTOBR E. 1769. 11
Je ne fuis plus habitant de Paris ,
Et ne fuis pas tout-à fait en campagne ;
Dans le fauxbourg j'ai choifi mon logis ,
Tout au fommet d'une haute montagne.
Je ne fuis pas encore décrepit ,
Mais on le peut dire vieux à mon âge ;
Il n'eft plus jour , & n'eft pas encor nuit ,
Je fuis moins fou fans être encor trop fage.
Je me fuis mis , pour être décemment ,
Dans un couvent qui n'eft pas monaftere ,
Où chacun vit libre , mais faintement ,
Sans adopter aucune regle auftere.
Là , l'on ne fait que les plus fimples voeux ;
De ce faint lieu les très- révérends Peres ,
Ne font que gens favans & vertueux ,
Mais nullement farouches ni févéres.
Prédicateurs fans être prédicans ,
Ils font vonés au talent de la chaire ;
Beaucoup d'entr'eux paffent pour éloquens
Et menent tous une vie exemplaire .
Pour ma fanté que je dois ménager ,
Leurs repas font d'un bon exemple à fuivre;
On ne vit pas dans ces lieux pour manger ,
Mais feulement on y mange pour vivre.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Les mêts n'y font ni fins ni délicats ,
Mais fimples , fains & fans cérémonie ;
Grand appetit afſaiſonne les plats
Que rend meilleurs la bonne compagnie.
Notre vin n'eft d'Ay ni de Dijon ,
Mais ce n'eft pas non plus du vin de Brie ;
Tout naturel , & quoique toujours bon ,
On n'en boit pas juſqu'à l'intempérie .
Si l'on y tient quelques propos joyeux ,
Ce n'eft jamais le vin qui les infpire ,
Ce font des traits toujours ingénieux ,
En amusant qui peuvent même inftruire.
Ici l'on joue à des jeux innocens
Pour exercer le génie ou l'adreffe ,
Pour fe diftraire & pour pafler le tems
Sans que la perte ou le gain intéreſſe.
On n'y médit de la cour ni des grands ,
On n'y veut point régler le miniftere ;
On parle peu des affaires du tems ,
Chacun y peut penfer à fa maniere.
Avec raiſon je vous vois enchanté ,
Me dira-t- on , de cet heureux aſyle ,
Et des douceurs de la fociété ;
Mais votre coeur y fera-t-il tranquille .
OCTOBRE . 1769. 13.
On vous a vu fi galant autrefois
Tant célébrer de Graces , de Sirenes !
Nouvellement déferteur de leurs loix ,
N'aurez-vous point de regret à vos chaînes ?
Ne craignez rien , je brave tous les traits
De ces beautés , déeffes de la fable ;
J'ai trop vanté leurs dangereux attraits ,
J'en viens ici faire amende honorable.
Mes foibles yeux , qu'a trop long-tems couverts
L'épais bandeau de l'enfant de Cythere ,
Ala raiſon enfin ſe font ouverts ;
Qu'avec plaisir je revois fa lumiere !
Je vous implore , ôgénéreux amis ,
Soyez pour moi des anges tutelaires ;
Par votre exemple & vos fages avis
Je fens combien vous m'êtes néceffaires .
Par M. l'Abbé Lattaignant.
EPIGRAM ME.
Au grand jour du théâtre , un jeune homme
expola
Un ouvrage brillant d'efprit ; malgré cela ,
Cette piéce n'eut pas beaucoup de réuffite;
Elle manque , difoit le Public , de conduite,
14
MERCURE
DE FRANCE
.
Afon pere bientôt le propos fut rendu :
C'eft bien de lui , dit -il , il n'en a jamais cu.
Par M. G. . . .
UN
AUTRE.
N pauvre , fans mot dire , alloit tendant la
main ,
Et demandant l'aumône . Eh quoi ! dit un badia ,
Qui fe doura d'abord de quelque tromperie :
Vous êtes donc muet ? Depuis quand & comment ?
Le prétendu muet répond ingénument :
Depuis deux ans , Monfieur , d'une paralyfie.
Par le même.
PORTRAIT de Mademoiselle ***
Je compte deux Vénus , quatre Graces , dix Mus
fes ;
Si fur cela , Banier me difoit : tu t'abuſes ;
Ami , ton calcul ne vaut rien ;
Je lui répliquerois : pauvre Mythologiſte
Tiens , regarde , écoute Caliſte ,
Tu verras queje compte bien.
Imité de Sannazar.
OCTOBRE. 1769. IS
VERS fur un Portrait.
Ce beau portrait a pris à Flore
Et fa fraîcheur & ſon éclat ;
Il s'eft faifi de l'incarnat
Et de la blancheur de l'Aurore ;
L'original fait encor pis ,
Car , au royaume de Cythere ,
Il a pris les armes du fils
Et la ceinture de la mere.
Par M. de B *:
ZADILA. Anecdote turque.
OSALED ! puiffe l'ange de lumiere
être toujours avec toi ! puiffe Mahomet
te protéger & te donner place dans ce féjour
de délices annoncé dans le divin alcoran
! tu veux favoir mon hiſtoire , tu
veux connoître la main bienfaifante qui
a verfé un baume falutaire dans mes bleffures
; écoute , homme cher au prophête ,
lis & humilie toi devant Alla.
Zadila , la belle Zadila , fille d'Ali ,
m'étoit promiſe dès le berceau . Ses pa16
MERCURE DE FRANCE.
rens me permettoient , pendant mon enfance
.d'entrer au haram qui renfermoit
cette houris. Je l'adorois , j'en étois aimé
; quelques années de féparation , pendant
lefquelles j'appris tout ce qui convient
à un defcendant de Mahomet, n'affoiblirent
point mon amour. Déjà nos
peres penfoient à nous lier pour jamais ;
déjà les pompes d'hymen étoient préparées
, lorfqu'une révolution foudaine
m'arracha cette belle fleur , & ravit à mes
yeux cette éclatante lumiere. Muftapha ,
ce malheureux prince , tour- à- tour empereur
, derviche & toujours inſenſé ,
adonné à des plaifirs qui le fuyoient , me
ravit Zadila. Ses miniftres , empreffés à
le plonger dans la volupté , ne pouvant
trouver affez d'efclaves pour affouvir fa
paffion , vinrent arracher Zadila des bras
d'une mere éplorée & la conduifirent au
férail .
Cette jeune beauté eut en vain recours
aux cris & aux larmes , elle fe vit renfer
mée avec un nombre infini d'efclaves
dignes de l'être par leurs fentimens. Ali
défefpéré du fort de fa fille , connoiſſant
l'imbécillité du Sultan , & les crimes qu'on
commettoit en fon nom , fe plaignit au
vilir Azem , d'un attentat qui ne s'étoit
OCTOB R E. 1769. 17
jamais pratiqué parmi les Mufulmans.
Daoût , cet indigne favori , fembla prendre
part à fa douleur , lui promit de faire
rendre Zadila ; & faifit cette occafion
pour fatisfaire la haine qu'il lui portoit.
Ali , qui le connoiffoit , s'affura d'un
grand nombre de bachas , & traita avec
Abaza , gouverneur d'Erzerom , qui s'avançoit
pour venger le meurtre d'Ofman.
Pour moi , incapable de prendre aucune
réfolution , je me bornois à rôder autour
du férail , attendant que quelqu'événement
inopiné me rendît Zadila , ou me
fit perdre une vie qui me devenoit à charge
fans elle. Ce fut en vain que mon
pere me permit d'entrer dans fon haram,
qu'il fit paffer en revue devant moi les
plus belles fleurs de la Géorgie , de la
Circaffie ; leurs attraits m'éblouirent, mais
ne toucherent pas mon coeur.
Un jour que je me promenois en rêvant
à mes infortunes , une vieille femme
m'aborda & me dit à l'oreille qu'une
houris defiroit me parler & m'accorder
une faveur qu'aucun mortel n'ofoit defirer.
Je lançai un regard terrible fur la
vieille , & je la quittai fans daigner lui
répondre. Je rentrai dans le palais de mon
pere , je le trouvai plongé dans une pro18
MERCURE DE FRANCE.
fonde mélancolie . Il me dit que Mufta
pha le mandoit au férail , qu'il vouloit le
confulter fur plufieurs affaires de la derniere
importance . Jamais ces ordres ne
venoient fans porter avec eux quelque
chofe de finiftre. D'ailleurs , Daoût n'ignoroit
pas la révolte d'Abaza . Mon pere
étoit fon ami ; il craignoit tout de la bar
barie du grand vifir. Il fallut pourtant
obéir. Je l'accompagnai , & je vis encore
la vieille qui me faifoit les mêmes fignes .
Pour cette fois , la curiofité , le defir d'apprendre
ce qu'on me vouloit , l'idée quel
ce meffage venoit peut être de Zadila
, me fit naître l'envie de lui parler.
Elle comprit le langage de mes yeux , elle
fe retira dans une petite rue où elle attendit
mon retour. Mon pere m'embraffa
tendrement ; je le quittai , agité du plus
funefte preffentiment . J'abordai ma vieille
; elle me conjura de me trouver à la
porte du férail du côté de la grande mofquée,
m'aflurant que tout fe trouveroit dif
pofé pour m'introduire dans l'appartement
d'une fultane , qu'elle n'ofa me nommer.
-
Plein d'efpoir , imaginant que ce ne
pouvoit être que Zadila , je me rendis au
lieu & à l'heure indiqués . Un eunuque
noir , gagné par la vieille , me fit paller
OCTOBRE. 1769. 19
dans fa chambre , me fit prendre un de
fes habits ; & me mena au quartier des
femmes , en me recommandant le filence.
Je le fuivis partagé entre la joie de
revoir Zadila & la crainte d'expofer fa
vie & celle de mon pere que je favois être
dans l'appartement du fultan .
Après avoir attendu près de deux heures
, on me conduifit dans un appartement
où tout refpiroit la volupté . L'impatience
dans laquelle j'étois m'empêcha de faire
attention à la richeffe des meubles , mais
je ne pus refufer mon admiration à la fultane
qui entra dans ce moment. Malgré
le voile qui la couvroit , fa taille , fa démarche
, tout en elle m'enchanta . Elle fit
un figne , l'efclave fe retira ; elle leva fon
voile , & je vis enfin mon adorable Zadila.
Ah , Saled ! il m'eft impoffible de te
rendre les tranſports dont je fus faiſis à
cette vue ! Je me précipitai à fes pieds ;
elle me ferra dans les bras ; nous éprouvâmes
le plaifir indicible de nous revoir
après une féparation que nous croïons être
éternelle.
Deux heures s'écoulerent dans cet entretien
charmant : on nous avertit qu'il
étoit tems de nous féparer. Ce ne fut
qu'en ce moment que nous penfâmes à
nos malheurs. J'appris à Zadila la révolte
20 MERCURE DE FRANCE .
d'Abaza , le traité qu'Ali & mon pere
avoit fait avec lui , & mes craintes pour
ces deux hommes fi chers à mon coeur.
Elle me dit que Daoût l'ayant préfentée
à Muftapha , fes larmes avoient touché ce
prince , qu'il avoit ordonné qu'on la rendît
à fes
parens ; mais que le grand vifir
en étant devenu amoureux , avoit donné
des raifons fi fpécieufes pour la garder au
férail , que le foible fultan n'avoit ofé le
contredire ; & qu'il n'y avoit qu'une grande
révolution qui pût la tirer des mains
de Daoût & de celles de la fultane Validé
qui gouvernoit abfolument l'odieux
Muftapha.
Comme j'étois prêt à fortir de ce lieu
confacré aux plaifirs , nous entendimes
un murmure étrange . L'eunuque accourut
tout éperdu nous dire que les janiffaires
avoient forcé le férail , fur la nouvelle
que le fultan n'avoit mandé plufieurs
grands de la Porte que pour les faire exécuter
devant lui , comme partifans du jeune
Ofman * , dont on lui imputoit la fin
* Ofman , après avoir fouffert divers fupplices ,
fut traîné dans une efpéce de tombereau , enfermé
dans le château des fept Tours , étranglé & maf
facré , par Daoût , vifir & favori de Muſtapha ,
le 20 Mai 1621 .
OCTOBRE . 1769. 21
tragique . Tout mon fang fe glaça à ce recit
, je craignis pour mon pere , pour Ali ;
je voulus fortir , les fauver ou mourir
avec eux . Zadila me retint ; elle crut avoir
trouvé un moyen d'appaifer le fultan ou
plutôt le grand vifir. Elle m'ordonna de
me retirer chez la vieille qu'elle m'avoit
envoyée, & d'y refter jufqu'à ce que j'euſſe
de fes nouvelles . Je paffai une nuit cruelle.
Sur le matin m'étant affoupi , mon
pere m'apparut fanglant , percé de coups ;
il tenoit le malheureux Ofman par la
main. Leurs vifages étoient couverts de
fang. Derriere eux , la Vengeance , les Furies
s'emparoient de Daoût , de la fultane
Validé , de Muſtapha lui - même , & les
livroient à l'ange noir , pour les rendre à
jamais infortunés. Je me reveillai faifi
d'horreur ; je pouffai un cri perçant . La
vieille accourut : fauvez vous , ine ditelle
, votre pere eft mort , le cruel Daoût
l'a fait périr. Allez trouver Abaza ; Zadila
vous l'ordonne. Combattez avec lui ,
pour venger votre pere , rompre les fers
d'Ali & déchirer les cruels qui veulent
vous ravir votre amante. Je ne fus pas
capable d'entendre le refte de fon difcours,
je courus comme un forcené par tout le
féraih Les janiffaires l'avoient forcé ; je
22 MERCURE DE FRANCE.
me mis à leur tête , les conjurant de m'aider
à délivrer mon amántę , mon épouſe
& à venger Ofman & Achmet.
Nous entrâmes dans l'appartement du
fultan . Il changea de couleur , & n'ofa
nous parier. La fultane Validé s'avança
vers nous , nous pria les larmes aux yeux
d'épargner fon fils , de nous contenter du
tefterdan qu'on nous livra à l'heure même,
& qui fut mis en pièces. Chaque janifaire
reçut une augmentation de paye,
comme à l'avènement d'un nouveau fultan.
Ces gens , qu'aucune vengeance particuliere
' animoit , s'appaiferent, retourne
rent à leur pofte , & me laifferent prefque
feul .
Ma fureur s'accrut encore ; j'allois me
perdre , i quelques fpahis ne m'euffent
forcé de me retirer . Zadila trouva encore
moyen de me faire dire d'aller au devant
d'Abaza , qui affiégeoit Caraïfar , ville
affez forte à dix journées de Conftantinople
. Je me déguifai en marchand arménien
, & tout en frémiffant je joignis
Abaza ; je lui contai mes malheurs , la
perte de mon pere , la prifon d'Ali , les
cruautés de Daout , & je le conjurai de
me permettre de fervir fous lui & de
venger les miens. Hybraïm , me répondit
OCTOBRE . 1769. 23
le Bacha , je fçais tout , tu peux me fuivre
je te jure par Alla de te venger , de
détruire tout l'empire plutôt que de laiffer
les cendres d'Ofman fans vengeance , &
ceiles de ton pere dont l'amitié fit mon
bonheur. Ne crains rien pour Zadila ; fuis
moi ; élevons l'étendard du profhête
courons à la victoire , rien ne pourra réfif
ter anos coups ; je rendis grace au Bacha ,
je m'attachai à lui & l'honorai comme
un fecond pere. Nous reftâmes quinze
jours au fiége de Caraïfar , nous prîmes
enfin la ville , y mîmes une forte garnifon
& vinmes camper à quelques milles
de Conftantinople.
Daout nous vint préfenter la bataille ,
Abaza la refufa , & fit répandre dans la
ville & dans le camp , qu'il ne prenoit les
armes que pour venger Ofman , punic
fes affallins , & donner aux peuples un
maître qui pût leur commander & faire
regner parmi eux la juftice & l'abondance
. Les janiffaires , les fpahis fe débanderent
, accablerent Daout d'imprécations
, firent ouvrir les portes de la ville :
environ huit mille y entrerent ; ils cou
rurent en foule au palais du grand vifir ,
le pillerent ; ils pafferent au férail ; les
portes leur furent ouvertes ; ils trou24
MERCURE DE FRANCE.
verent le fultan au milieu de fes muets
& de fes boufons ; ce malheureux prince
leur infpira une pitié bien rare à une
foldatefque mutinée ; ils fe bornerent à
demander qu'on leur livrât Daout , le
grand boftangi & quelques autres qui
avoient trempé dans le meurte d'Ofman .
Muftapha tremblant , interdit , leur pro
mit tout & fe retira .
Pendant qu'ils s'occupoient inutilement
à chercher Daout , j'étois dans la
tente d'Abaza où je me confumois de
trifteffe ; cet homme généreux me confoloit
& me faifoit efpérer de pofféder
Zadila ; j'attends tout de vos foins , lui
répondois je , mais vous ne pourrez me
rendre mon pere maflacré par les ordres
du cruel Daour , ni tirer Ali de fes mains
perfides ; qui fçait s'il n'expire pas en ce
moment , fi fa fille n'eft pas entre les bras
de ce traître , qui confomme fon crime ,
qui en jouit ; tandis que je péris d'ennui
& que j'attends une vengeance auffi lente
qu'incertaine.
Nous fumes interrompus par un janiffaire
qui vint avertir Abaza qu'une troupe
de fpahis , ayant avec eux une femme
voilée , s'emparoit des faïques du grand
Seigneur. Un preffentiment me fit conjurer
OCTOBRE. 1769. 25
farer Abaza d'envoyer quelques troupes
leur couper le pallage , & de m'en donner
le commandement ; il fourit de mon
empreffement , & je volai fur le bord
de la mer. Le premier objet qui frappa
ma vue fut Zadila ; mon coeur la reconnut
plutôt que mes yeux ; l'émotion que
j'éprouvai ne peut fe comparer qu'à mon
amour pour elle ; elle alloit entrer dans
une faïque , je l'arrêtai , la pris dans mes
bras , la defcendis fur le rivage & je vou.
lus la conduire au camp ; plufieurs fpahis
fondirent fur moi & m'obligerent de la
laiffer pour défendre ma vie ; je reconnus
Daout parmi eux ; ma fureur m'emporta ,
je le joignis , il s'échappa , fauta à bord
de fa faïque & fit ramer avec diligence .
Zadila accourut à moi toute éperdue ;
Seigneur , me dit- elle, fauvez mon pere,
que Daout emmene pour le facrifier à fa
barbarie ! je devois beaucoup à Ali , mais
je tenois à fa fille par des liens plus forts ;
je balançai . Elle redoubla ſes inſtances ,
ce fut envain ; je ne pus me réfoudre à
la perdre encore ; je me contentai d'envoyer
après Daout & je forçai Zadila de
me fuivre au camp d'Abaza .
Ce général , averti de ce qui fe paffoit ,
fit attaquer la faïque qui portoit Daout ;
II. Vol. B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
on la prit , mais le traître le fauva après
avoir fait malfacrer Ali . Abaza , qui le
reconnut , le fit porter dans fa tente ;
nous arrivâmes dans cet inftant . On ne
put cacher à Zadila le danger de fon
pere , elle vola dans la tente où on l'avoit
mis ; je l'y fuivis ; nous le trouvâmes
percé de coups , mais refpirant encore.
Voilà donc ce que me gardoit ton amour ,
me dit Zadila avec des yeux étincelans
de couroux ; je te jure par Mahomet que
fi mon pere meurt , il n'eft plus de Zadila
pour toi ; ce poignard me délivrera d'une
vie qui m'eft odieufe fans mon pere !
Abaza la força de fe retirer , donna fes
ordres pour ranimer Ali & pour fouftraire
Zadila aux yeux de fon armée .
Tandis que je donnois mes foins à
Ali , Abaza apprit ce que les janiffaires
avoient fait à Conftantinople ; il prit
une partie de fes troupes , déploya l'étendard
du prophéte & marcha vers Conftantinople
où il me contraignit de le
fuivre. Nous nous attendions à voir regner
le carnage & l'horreur ; nous fumes furpris
de la profonde tranquilité , de la
fécurité des habitans ; pas un ne s'étoit
dérangé ; les troupes n'avoient commis
aucun excès ; on fe contentoit de garder
OCTOBR E. 1769. 27
le férail & de vifiter par tout pour trouver
l'infâme Daout . Ce monftre s'étoit
réfugié dans la grande mofquée : ne
s'y trouvant pas en fureté , il étoit
entré dans le vieux férail , avoit paffé
la nuit dans l'appartement de la fu'tane
Validé , & laillant Muftapha dans les
mains des révoltés , il s'approcha du pavillon
où Amurat , Bajazet & Hibraïm ,
freres d'Olman , étoiest gardés .
Le tumulte n'avoit pas encore pénétré
ces lieux . Les cubuques le laifferent entrer.
Lorfqu'il vit que tout efpoir lui étoit
interdit , il réfolut , de concert avec Validé
, de faire périr les jeunes princes ,
de mettre le feu au férail , & de fe fauver
pendant la confufion ; il envoya chercher
les muets & leur fit figne d'étrangler
Amurat.
Ce jeune prince n'avoir que dix ans ;
Eh quoi , s'écria t'il , ne fe trouvera t'il
perfonne qui ait mangé le pain de mon
pere , de mon frere , qui veuille prendre'
ma défenfe & me délivrer de ce vil efclave
qui en veut à mes jours . Un des eunuques
qui étoient préfens , fut touché de ces
paroles , il faifit un cimeterre , couvrit
Amurat de fon corps & le défendit longtems
contre les muets , Daout & la ful-
B ij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
tane qui les encourageoit à ce meurtre.
Les autres eunuques accoururent au bruit ;
tous fe jetterent fur Daout , le maffacrerent
, ouvrirent les portes & proclamerent
Amurat * fultan. Ce bruit fe
répandit bientôt ; les troupes entrerent ,
faluerent leur maître , traînerent le corps
de Daout jufques dans la place de l'Hypodrome
& déchirerent fes membres en
criant qu'ils vengeoient Ofman à qui il
avoit fait fouffrir le même fupplice.
Tout fut pacifié en un moment. Abaza
obligea le Moufti à préfenter le cafta à
Mustapha ; ce prince le déchira & répondit
des chofes fi hors de fens , qu'on le
prit ; on le remena dans fa premiere prifon
où il finit fes jours peu de tems
après. La fultane Validé mourut de douleur
de la perte de Daout ; on mena la
jeune fultane hors de Conftantinople ,
où on difpofa tout pour fon entrée.
Lorfque qu'Abiza fe vit tranquille il
m'accompagna à llaa tteennttee dd''AAllii que nous
Brouvâmes rendant les derniers foupirs.
Zadila le tenoit ferré dans fes bras , elle ne
pleuroit pas ; fes larmes n'euffent pu
exprimer fon défefpoir. A peine fumes
* Amurat IV,
OCTOBRE . 1769 . 29
nous entrés , qu'il expira . Zadilà fe leva
d'un air farouche ; elle attacha fes yeux
fur moi & me reconnoiffant , elle me
demanda fi Daout vivoit encore ; je lui
répondis que non , c'eft affez , me dit elle ,
je fuis vengée , cela me fuffit ; fouvienstoi
de Zadila , tu as préféré ton amour à
tes devoirs , je t'en punis en me donnant
la mort pour fatisfaire aux miens ! elle
dit , & s'enfonça fon poignard dans le
coeur & expira.
O Saled , Saled ! quel fut l'excès de
mon défeſpoir ! je fus long-tems privé de
fentiment ; je ne revins à moi que pour
proférer les plaintes les plus lamentables.
Abaza me fit emporter & ne me quitta
pas un inftant ; il effaya , non de remettre
le calme dans mon ame ; le tems pou
voit feul faire ce miracle , mais de m'exciter
à exhaler ma douleur par des plaintes
qui foulagent le malheureux & qu'il
eft fi dangereux de contraindre. Las de
me tourmenter , je m'affoupis . Le prophéte
m'envoya un fonge ; ce fonge le
voici.
Je me crus tranfporté dans ce jardin
délicieux , où mille fontaines criftalines .
jailliffent & forment des cafcades ; des
ruiffeaux argentés coulent fur des fables
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
dorés & ferpentent au travers des prairies
émaillées de fleurs ; des bofquets
de myrthe , de rofes , confacrés aux céleftes
amours , s'offrirent à ma vue ;
mille parfums enchanterent mes fens ;
des effains d'Houris parurent fe tenant par
la main & chantant des hymnes en l'honneur
du prophete ; au milieu d'elles s'avança
Zadila plus radieufe que la lune
quand elle eft dans fon plein , plus brillante
que le foleil lorfqu'il monte fur
l'horifon ; elle s'élança vers moi , & fes
baifers de feu embraferent mon ame ;
je goûtai pour la premiere fois cette
volupté fi douce à éprouver , fi difficile
à exprimer. Ah Saled ! que ne puis je
faire part des lumieres que j'ai puifées
dans mes raviffemens ! Mahomet
parut , non entouré de foudres , précédé
d'éclairs , mais enveloppé d'un nuage
tranfparent , la tête couronnée d'étoiles.
» Hibraïm , retourne for la terre , tu
» m'eſt cher , je t'ai choifi pour annoncer
» ma grandeur , je t'ai fait voir & fentir
33
une partie de la félicité réfervée à un
» petit nombre de mufulmans ; que l'ima-
» ge de fes biens entretienne ton ame
» dans une douce contemplation : cours
» recevoir les honneurs qui t'attendent
OCTOBRE. 1769. 31
و د » à la cour d'Amurat : fois jufte , bon ,
foulage mon peuple & montre toi digne
» de la faveur inouie que tu reçois
99
» . 11
dit , pofa fa main fur ma tête & je m'éveillai
; tout mon corps exhaloit une
odeur fuave ; mon efprit , debarraffé des
vapeurs du fommeil , fe calma : je m'humiliai
devant le prophete , & je fentis
une douce mélancolie prendre la place
du défetpoir.
,
Abaza , qui entra alors dans ma chambre
, fut agréablement furpris de la tranquillité
qu'il remarqua en moi . Je lui
contai mon fonge : il fe profterna pour
adorer Alla & fon prophete ; nous fumes
enfemble au divan où le fublime Sultan
rae fit appeller & me nomma Baffa
gouverneur du grand Caire. Abaza , qui
avoit eu part à fes bienfaits , me vint
voir avant mon départ. Hibraïm , me
dit -il , fuis moi ; il me mena à fon palais
, me fit entrer dans l'appartement
des femmes ; deux jeunes perfonnes vinrent
au- devant de moi , fans voile ; leur
beauté approchoit de celle de Zadila ; j'en
fus furpris : jamais rien ne m'avoir paru
fi beau; choifis , me dit le Baffa ; Fatmé
& Sélime font mes filles , je m'eſtimerois
heureux de m'allier à un favori du
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pere des croyans . Je rendis grace à Abaza ;
mes yeux fe tournerent fur Fatmé , elle
baiffa les fiens , rougit & voulut fe retirer
. Abaza qui nous examinoit fourit ,
la prit par la main & me la donna pour
époufe. Peu de jours après je partis , je
vins ici où je goûte une félicité que rien
n'interrompt. Fatmé fait mon bonheur ,
je n'aime qu'elle ; nous nous entretenons
fouvent de Zadila dont la mémoire m'eſt
fi chere & j'attends en paix l'heure de
mon trépas , ou plutôt celle de ma parfaite
félicité. I
Puiffe cet exact recit , ô Saled ! t'amufer
dans ta folitude , accroître l'amitié
que tu m'as jurée fur le tombeau du faint
prophéte , & fervir à augmenter la gloire
d'Alla.
Traduit de l'allemand par Mlle Matné
de Morville,
OCTOBRE . 1769. 33
*
A M. Borie , médecin , qui a traité Mde
de Frenilly d'une petite vérole naturelle
, dans la quatorziéme année après
qu'elle a été inoculée .
SUR la rive de l'Acheron
Je me fentois entraîné par la Parque ,
Lorfque , du nautonier Carou ,
Tu fis à fond couler la barque.
Ami docteur , je dûs à tes fecours
L'éclat d'une nouvelle aurore ,
Je dus à ton art d'autres jours ,
Et je te dois ceux que je file encore.
Cent fois depuis mon coeur rempli de toi ,
Voulut t'en faire un éclatant hommage :
Le feul danger de trop parler de moi
Cent fois fufpendit mon courage .
Mais aujourd'hui que ta favante mais
Aprotégé les beaux jours de Victoire ,
Mon efprit n'eft plus incertain ,
Il fe confacre à publier ta gloire.
Ah ! que de pleurs tu féches à la fois !
* M. Borie a traité M. Bret , auteur de ces vers ,
d'une maladie très - dangereufe il y a plufieurs années.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
Ceux d'un époux dont l'amour feul fit choix
Pour le bonheur de notre amie ;
Ceux d'une mere , & ceux de vingt amis
Qui te prioient , autour d'elle attendris ,
De conferver le charme de leur vie.
Heureux docteur ! la mort à ton regard
Cache la pointe de ſes armes.
Sa fuite a calmé nos allarmes ,
Et
grace au pouvoir de ton art ,
Nous reverrons Victoire avec les charmes .
Tu la verras pour la gloire des moeurs
>
Malgré nos jolis corrupteurs
Etre auffi fidelle
que tendre ;
Avec nous tu viendras entendre
L'harmonie étonner fous fes doigts enchanteurs;
Un autre jour tu la verras reprendre
Et les crayons & fes couleurs .
De fon efprit où la belle nature
L'emporte encor fur l'heureufe.culture
Tu fentiras l'attrait vainqueur.
Ajoute encor le charme féducteur
De la plus aimable figure ,
Et fi tu peux , tu défendras ton coeur.
Par M. B **
OCTOBRE . 1769. 35
LE Berger & le Loup . Fable.
UN mal contagieux , du malheureux Colin
Détruifoit chaque jour l'efpoir le plus certain ;
C'eft fon troupeau que je veux dire.
De défefpoir le pauvre fire
S'arrachoit les cheveux ; un vieux loup patelin
Le rencontra ; lui dit : je prends , mon cher voiſin,
Toute la part poffible à ta douleur amere .
Je te le jure fur ma foi ;
Je fuis affligé comme toi:
Oui , je le crois , ami fincere ,
Répondit le berger , tu perds autant que moi.
Par M. G ·
VIEIL
VERS fur le Vauxhall
IEILLARDS , maris jaloux , philofophes grondeurs
,
Vous tous , triftes fuppôts de la mélancolie ,
Venez diffiper vos humeurs
Dans le palais de la Folie.
Le goût , par les mains de Torré ,
Vient de conftruire un temple aux Graces ,
Et l'Amour qui l'a décoré
B vj
36
MERCURE DE FRANCE.
Y conduit les plaifirs & les Jeux fur les traces.
C'eſt-là que le coeur enchanté
Du ſpectacle nouveau que le François admire ,
S'émeut , éprouve ce délire ,
Qui fait naître la volupté.
C'est dans ce lieu que Polymnie,
Par de doux & tendres accens ,
Excite dans l'ame attendrie ,
Ces defirs , ces feux raviſlans
Qui font le bonheur de la vie
Et les délices des amans.
De vingt archets favans la cadence fonore ,
Par des fons tantôt lents , tantôt précipités ,
Guide les pas légers de cent jeunes beautés ,
Les rivales de Terpficote. .
Dans ce charmant & magique palais
Tous les agrémens ont leurs places ,
La coquette y trouve des glaces
Où fa vanité vient exprès
D'un coup d'oeil fourire à fes graces
Et s'applaudir de fes attraits .
Celfe dont les appas ont befoin d'artifice
Ou qu'une ride , hélas ! avertit du retour ,
Y vient montrer encor , graces au demi jour ,
Tout l'éclat du bel âge & l'air preſque novice.
Combien d'Agnès viennent adroitement ,
Malgré l'oeil vigilant d'une duegne auſtere ,
Y prendre un billet doux des mains de leur amant
Le tumulte fouyent cft ami du myftere !
OCTOBRE . 1769. 37
Enfin la douce égalité
Confond tous les états , rend la scène commune ,
Sans égard pour le nom , le rang , ni la fortune ,
Les éloges flatteurs y font pour la beauté.
Tendre Amour ! toi qu'on y révère ;
Dieu du Plaifir & pere du Bonheur,
Viens regner chez Torré , c'eft- là ton fanctuaire ,
Combien d'encens syy brûle en ton honneur !
Quel autre lieu plus digne de ton trône
Que ce falon magnifique , enchanté ,
Dont la richefe nous étonne ,
Et qui femble être fait pour la Félicité !
Quitte Paphos , abandonne Cythére ,
Viens au Vauxhall dépoſer tous tes traits :
Qu'il foit dit par toute la terre ,
L'Amour enfin renonce à ſon humeur légere ,
Il s'eft fixé chez les Français.
Par Mlle D. · ::
LES DIABLES RAMONNEURS .
LE capitaine Mac- Ap - Fitz avoit été
dans fa jeuneffe ce que le monde appelle
un aimable fcélérat ; il avoit tué fon
homme , maltraité fa femme , ruiné fes
créanciers & battu fes valets ; c'étoit un
38 MERCURE DE FRANCE.
beau parleur , un parafite délicat , l'ame
de toutes les fêtes , l'arbitre des fpectacles
, l'orateur des cafés , l'oracle de Vaux-
Hall . A ces qualités intéreffantes , il joignoit
celle d'efprit fort ; il la devoit au
docteur Space , fon médecin & fon ami ,
qui fe faifoit furnommer le Libre Penfeur.
Le Capitaine , qui étoit un élégant , ne
fe donnoit pas la peine de penfer luimême
; il écoutoit fon ami , & prenoit
fes opinions avec la même docilité qu'il
prenoit fes remedes . Le jeu , le vin & les
femmes , ne tarderent pas à ruiner fa fortune
& fa fanté ; il n'avoit point d'autre
afyle que celui que lui donnoit la charité
d'un publicain ; celui - ci , obligé d'aller
paffer quelques mois à la campagne , &
ne pouvant y conduire fon hôte parce
qu'il étoit dangereufement malade , le
confia aux foins d'une vieille domeftique
qu'il chargeoit de la garde de fa maiſon
toutes les fois qu'il s'en abfentoit . La
bonne femme un matin vint voir de trèsbonne
heure fon malade , parce qu'elle
avoit rêvé qu'il étoit mort pendant la
nuit : raffurée , en le trouvant dans le mê.
me état que la veille , elle le quitta pour
aller vaquer à fes affaires , & oublia de
fermer la porte après elle.Les ramonneurs
OCTOBRE. 1769 . 39
à Londres , ont coutume de fe giffer dans
les maifons qui ne font pas habitées , pour
s'emparer de la fuie , dont ils font un
petit commerce ; quelques uns avoient
fu l'abfence du publicain , & deux épioient
le moment de s'introduire chez lui ; ils
virent fortir la concierge , & entrerent
dès qu'elle fe fut éloignée : ils trouverent
la chambre du capitaine ouverte ,
& , fans prendre garde à lui , ils grimperent
tous les deux dans la cheminée . Mac-
Ap- Fitz étoit dans ce moment affis fur
fon féant ; le jour étoit fombre : la vue
de deux créatures auffi noires que ces ramoneurs
, lui caufa une frayeur inexprimable
; il retomba dans fes draps , fermant
les yeux , & n'ofart faire aucun
mouvement. Le docteur Space arriva un
inftant après ; tous les jours il venoit à
cette heure ordonner des remedes à fon
ami , & fortifier fon ame par fes difcours :
il étoit en même tems le médecin de fon
corps & celui de fon efprit : il entre avec
fa gravité ordinaire , s'approche du lit &
appelle le Capitaine . Celui - ci , reconnut
fa voix , fouleva fes couvertures , le regarda
d'un oeil égaré , fans avoir la force
de parler. Le docteur lui prit la main &
lui demanda comment il fe trouvoit ?
40 MERCURE DE FRANCE.
Mal , très- mal ; mes affaires font dans
l'état le plus déplorable ; je fuis perdu ;
les Diables fe préparent à m'emporter;
ils font là , dans ma cheminée ....... Malheureux
que je fuis ! n'y a -t- il plus de
remedes ? Le docteur regarda fon ami ,
fecoua la tête , lui tâta le poux , & lui
dit gravement : vos idées font coagulées ;
votre pie- mere & votre dure mere agiſfent
inconclufivement ; le cenforium de votre
glande pinéale eft couvert de nuages ,
& les valves de votre imagination font
relâchées ; vous avez un lucidum caput ,
capitaine. -Ceflez votre galimathias ,
docteur , il n'eft plus tems de plaifanter ;
les Diables font ici ; il y en a deux ....
fans doute l'un doit fe charger de vous; un
feul fuffifoit pour moi ; mais ils fçavoient
que vous viendriez ; ils vous emporteront
avec votre ami ; vous le méritez autant
que moi . -Vos idées font inchoérentes ,
mon ami ; je vais vous le démontrer :
nous n'avons point d'ame , ce qu'on appelle
de ce nom eft une vapeur qui s'exhale
de nos organes ; & quant au Diable ,
c'est un conte ; vous en verrez tout le
roman dans le Paradis Perdu : votre effroi
elt donc.....
Dans ce moment les ramonneurs ayant
OCTOBRE. 1769. 41
rempli leur fac , le laifferent tomber au
bas de la cheminée & le fuivirent bientôt;
leur apparition rendit le docteur muet ;
le capitaine fe renfonça fous fa couverture
, & fe coulant au pied de fon lit , fe
gliffa deffous avec promptitude & fans
bruit , en priant mentalement les Diables
de fe contenter d'emporter fon ami.
Space , immobile d'effroi , cherchoit dans
fa mémoire toutes les prieres qu'il avoit
apprifes dans fa jeuneffe ; fe tournant vers
fon ami pour lui demander fon aide , il
fut épouvanté de ne le plus voir dans fon
lit ; il apperçut dans ce moment un des ra
monneurs qui fe chargeoit du fac de fuie ;
il ne douta point que le capitaine ne
fût dans ce fac tremblant d'en remplir
un autre à fon tour , il ne fit qu'un faut
jufqu'à la porte de la chambre , & de - là
au bas de l'efcalier . Arrivé dans la rue ,
il s'écria de toute fa force , au fecours ,
au fecours , le diable emporte mon ami .
La populace accourt à fes cris ; il lui
montre la maifon ; on fe précipite en
foule vers la porte , mais perfonne ne veut
entrer le premier . Le docteur , un peu
raffuré par le grand nombre , invite chacun
en particulier de donner un exemple ,
qu'il ne donneroit pas pour tous les tréfors
42 MERCURE DE FRANCE.
des Indes . Les ramonneurs , en entendant
le bruit pofent leur fac fur l'efcalier , &
de crainte d'être furpris , remontent à
quelques étages plus haut. Le capitaine ,
mal à fon aife fous fon lit , ne voyant
plus les Diables , fe hâte de fortir de fa
retraite & veut quitter la maifon ; ſa peur,
fa précipitation , ne lui permettent pas
de voir le fac , il le heurte , tombe deffus ,
fe couvre de fuie , fe releve & defcend
avec rapidité. L'effroi de la populace
augmente à fa vue ; elle recule & lui fait
un paffage. Le docteur reconnoît fon ami ,
le croit revenu avec un Diable invifible
pour le chercher , & fe cache dans la
foule. Enfin , un miniftre qu'on avoit été
chercher pour conjurer l'efprit malin ,
entre dans la maifon , la parcourt , trouve
les ramonneurs , les force à defcendre , &
montre les prétendus diables au peuple
affemblé . Le docteur & le capitaine les
voient fans être raffurés : ils fe rendent
enfin à l'évidence : celui - ci retourne dans
fon lit ; le docteur élève la voix & dit
qu'il faut roffer ces coquins , qui ont fait
une fi grande peur à fon ami , & fe charge
de l'exécution . Dès qu'elle eſt faite , il
monte chez le capitaine : j'avois bien
raifon , s'écria- t - il en entrant & d'un air
OCTOBRE. 1769. 43
triomphant , de vous dire qu'il n'y a
point de Diables ; je viens de punir ceuxci
de la peur qu'ils vous ont caufée . -il
me femble que vous l'avez affez partagće.
Moi ! vous vous moquez ; rien
ne peut m'effrayer , & la preuve en eſt
facile ; fuivez bien ce raifonnement : ce
dont on ne croit pas l'exiftence eft comme
s'il n'exiftoit pas : je ne crois pas qu'il y
ait des Diables , donc ils n'ont pu m'effrayer.
Le fait , docteur , le fait dément
votre raifonnement ; croyez moi , changezde
langage , parlez enfin conformément
à votre penfée ; nous fommes aufii fouz
l'un que l'autre ; je veux ceffer de l'être ,
ce moment vient de m'éclairer . Si l'apparence
du Diable a penfé me faire
mourir , que ne feroit pas la réalité ? Je
fuis trop heureux de n'en avoir vu que
l'image. Le docteur alloit répliquer ,
lorfque le miniftre entra pour offrir fes
fecours au malade. Space frémit à fa vue ,
& alla débiter ailleurs la differtation qu'il
préparoît à fon ami . Le capitaine ne le
revit plus , & trouva dans le miniftre un
ami qui l'éclaira & le confola.
་
44 MERCURE DE FRANCE.
LA SOLITUDE , imitation de Pope.
HEUEUREUX
, qui fans foin , fans affaires ,
Méprifant
des grandeurs
le féjour dangereux
,
Fait choix d'un ami fûr * & borne tous fes voeux
A vivre indépendant
fous le toît de fes peres.
Le lait de fes brebis & les fruits de fes champs
Lui donnent
une faine & douce nourriture
;
La toifon des agneaux
, de fimples
vêtemens
;
La fougere
, un lit de verdure.
Il refpire le baume & la fraîcheur de l'air ,
Al'abri du foleil , couché fous le feuillage
Du chêne qui , l'été , lui donne de l'ombrage ,
Et du feu , dans l'hiver.
Pour égayer fa folitude ,
S'il s'abandonne aux charmes de l'étude ,
La méditation des travaux modérés
Occupent les inftans de les jours ignorés.
Loin des mortels , au fein de l'innocence ,
Exempt de paffions , de foucis , de reinords ,
Il jouit de fon exiſtence
* M. Pope , dans fon ode fur la folitude , ne
demande point d'ami ; mais comme à mon âge on
n'eft pas affez philofophe pour vivre feul , je demande
au moins un ami.
OCTOBRE . 1769. 45
Et joint la paix de l'ame à la fanté du corps.
Que je vive inconnu ! que je meure de même !
Que j'emporte au tombeau les pleurs de mon ami !
Queje fois regretté du feul mortel que j'aime
Et qu'aucun monument ne dife : il gît ici .
ABreft , par M. Maiſtral , fils ,
âgé de 17 ans.
EPIGRAM ME , contre un Avare.
J'AI ' AI perdu cent louis d'un air indifférent ,
Nous difoit , l'autre jour , l'avare Celimetes ;
Je n'en fuis pas furpris , repartit un plaifant ,
Les grandes douleurs font muettes.
Par le même.
COUPLETS fur le mariage d'un
Avocat - Général.
AIR : Fanfare de l'ifle d'amour.
L'HYMEN difputoit à fon frere
Une jeune & tendre beauté ,
Mais le dieu malin de Cythere
Eut recours à l'autorité,
A Thémis , dit- il , je m'adreſſe
46
MERCURE
DE
FRANCE
. Pour finir nos divifions ;
Que l'organe de la déefle
Donne ici les conclufions .
Dans le fein de l'indifférence ,
Damon fuyoit un doux lien ;
La liberté , l'indépendance ,
Lui fembloient le fouverain bien.
Tout-à- coup fon ame ravie
Renonce à ces illufions ;
Il dit qu'on m'uniffe à Sylvie ,
Ce font là mes conclufions .
Thémis , accordant la demande ,
Termine ce galant procès ;
L'hymen prépare fa guirlande
Et triomphe de fon fuccès .
Et l'amour , malgré la défaite ,
Refpecte ces décifions ,
Bien content d'être de la fête ,
Il s'en tient aux conclufions.
Par Mile Coffon de la Creffoniere.
STANCES à Mlle Rofe ***
Si je devenois zéphir ,
O douce métamorphose !
OCTOBRE . 1769 . 47
Mille fleurs pourroient s'offrir ,
Il n'eft qu'une aimable Rofe
Dont j'aimerois à jouir.
Ce n'eft point parmi les fleurs
Qu'eft la Rofe que j'adore ;
Pour fes attraits enchanteurs ,
Hélas ! ce n'eft point l'aurore ;
C'est moi qui verfe des pleurs.
Digne objet d'un nom fi doux ,
Roſe , agréez mon hommage :
Mes voeux plairont aux jaloux ;
Car on croit Zéphir volage ,
Mais il changeroit pour vous.
Par M. Dainvilliers .
PORTRAIT DU SAGE ,
Stances qui ont remporté le premier prix
au palinod de Caën en 1768 .
J'AI vû les infenfés au char de la fortune
ΑΙ
Attacher , en pleurant , leurs ftupides regards :
Le Sage fe dérobe à la foule importune
Qui fuit les étendards.
48 MERCURE DE FRANCE.
Ce fantôme inconftant que lui feul fait connof
tre ,
Aux pieds des fouverains en vain l'a pû placer ;
La main de la faveur ne l'élève peut- être
Que pour le renverfer
Il fe bannit lui - même , avec indifférence ,
De ces palais pompeux , qu'habitent des ingrats :
Du même oeil , dont il vit s'affermir fa puiffance ,
Il la voit en éclats .
Que l'opprimé gémiffe , & que l'orphelin pleure ;
Ils perdent par fa chûte un généreux foutien....
Mais lui : qu'a- t-il perdu ? Sa vertu lui demeure ,
Et le refte n'eft rien .
Tu reconduis fes pas vers fa cabane augufte ,
Amitié folitaire : au fein de fon
verger
Tule revois chéri de l'homme fimple & jufte
Qu'il a fçû protéger.
A l'heure de minuit , fon fommeil pacifique
Par le bruit du tonnerre eft-il interrompu ?
Telqu'un Dieu bienfaifant dans fa grotte ruftique,
Il n'en eft point ému ..
·
Je l'ai vu le matin , fenfible à la nature ,
De fon fils tendrement agiter le berceau :
Je l'ai revû le foir méditer fans murmure
Affis fur fon tombeau ! . .
Le
OCTOBRE . 1769. 49
Le cruel fanatifme aveugla fa jeuneffe ;
Mais la vérité douce a deffillé fes yeux :
Il termine fans crainte , au fein de l'allégreſſe ,
Sesjours pleins & nombreux,
Il n'a point abufé du tréfor de la vie :
Il n'a point profané les dons du Créateur :
Il remet le dépôt de fon ame aggrandie
Aux mains de fon auteur.
De rendre à l'avenir fa mémoire célèbre
Il n'a point en mourant le frivole fouci .
Son corps a difpara... Nulle pierre funèbre
N'a dit : « Il gît ici. »
Mais ſa vertu reſpire , & revit d'âge en âge
Dans les fils , dont lui - même il a formé les moeurs
Et la patrie en deuil conferve fon image
Empreinte au fond des coeurs.
Par M. Boifard , fecrétaire de l'intendance
& de l'académie de Caën.
L'HYMEN & MOMUS. Fable,
MESSIRE Hymen , dit - on , vint s'établir un
jour
Sur les bords applanis d'une douce montagne.
II. Vol. C
50
MERCURE DE FRANCE .
Mille chofes rendoient attrayant ce féjour :
Des roffignols chantans par toute la campagne ,
Des ruifleaux argentés propres à le mirer ,
Un frais délicieux qu'on venoit refpirer ,
Des tourtereaux , exemple de fimplefle ,
Aux jeunes coeurs infpirant la tendreffe :
Le dieu d'Hymen croyoit engager les mortels ,
A venir déformais encenfer les autels .
( Quelle étoit fon erreur ! dans le fond un peu
bête ,
D'ailleurs homme de bien n'en faisant qu'à fa
tête. )
C
Aufli - tôt à l'envi , de tous les environs ,
Et même du plus loin accoururent les filles ,
Jeunes , vicilles , laides , gentilles
Ainfiqu'on le peut indiquer;
Befoin n'eft de le remarquer.
Ce qu'on aura peut- être peine à croire ,
Quoique pourtant véritable eft l'hiſtoire ,
Dans leur logis , au fond de leurs maiſons
Tranquillement refterent les garçons.
Du dieu d'Hymen , ainfi l'efpérance fut vaine.
Momus paffant par - là , lui cria : « Romps la
55
chaîne
Que tu fais aux mortels pour toujours contracɔɔter.
Des gars difpos , joyeux , tu verras par douzaine
Embraffer tes genoux ; heureux de la porter
OCTOBRE. 1769 . 51
Pour un an, pour un mois, ou pour une femaine,
» Tout ainſi qu'ils voudront par contract feulement.
Il faut un terme à tout ; non éternellement .
» Liberté fur ce point : tes loix font indifcrettes ;
jé
>>
Frere, alors tu pourras marier ces fillettes .
» Un galant les prendra , les rendra fans façon ;
» C'eft un mal pour un bien : à l'inftant, je le gage,
Les nouveaux mariés s'aimeront davantage..
Le confeil de Momus lui fembloit affez bon ;
Mais connoiflaut le dieu de la plaifanterie ,
Il penfa que c'étoit une adroite ironie
Pour le berner encor : l'hymen donc n'en fit rien.
Meldames , répondez , fit- il mal , fit- il bien ?
VERS à Madame *** un jour de
départ.
Il faut nous quitter aujourd'hui !
Dans mon coeur , il eft vrai , j'emporte ton image ;
Mais le fon de ta voix n'ira plus jufqu'à lui
Porter du tien le doux langage.
Le tems eft un vieillard pour la peine & l'ennui ;
Pour le plaifir , c'est un enfant volage.
De la vie , en aimant , fi l'on fixoit le cours ;
Je ne vieillirois plus , je t'aimerai toujours.
Cij
52
MERCURE
DE FRANCE.
Mais plus on aime , & plus on en preffe la fuite.
Des ailes qu'on coupe aux amours ,
Le tems vient s'emparer & s'échape plus vîre.
Les plus beaux jours , hélas ! font les plus courts.
Par M. D. P.
VERS à la même fur fon fils.
QUEL eft ce jeune enfant , que
mable !
fon air eft ai
Que fon oeil eft vif & perçant !
Pourquoi tremblé-je en l'embraffant ?
Seroit-ce par hafard , cet enfant redoutable
Qui s'ennuyant un jour aux céleftes lambris ,
Quitta les genoux de Cypris ,
Et defcendit charmer & ravager la terre.
Oui c'eft lui , charmante Glicere.
Qui te connoît , peut -il méconnoître ton fils?
Je m'avançai d'abord d'un pas lent & timide.
Je craignois fon carquois , je fentis mon erreur .
Depuis longtems il étoit vide ;
Tous les traits pour toujours font reftés dans mon
coeur.
Par le même.
OCTOBRE. 1769. 53
la
VERS à Madame *** , écrits d'une campagne
où l'auteur l'avoit connue pour
premiere fois.
Je l'ai revu ce féjour folitaire ,
Oùj'ai connu cet enfant féduifant
Qui demeuroit autrefois à Cythere ,
Quefur tes pas on rencontre à préfent.
Comme mon coeur , ma mémoire eft fidèle ;
Lorfque j'y vins , depuis plus de feize ans
La jeune Rofe avoit paru moins belle;
Moi , j'avois vu fleurir dix- neuf printems.
Je l'ai revu le fortuné bocage ,
De mes tranfports confident & témoin ,
Où , loin de vous , j'apportois votre image ;
Où , près de vous , je m'en trouvois trop loin .
Là , d'un regard j'ai connu la puiſſance ;
Je fus ici tout le prix d'une fleur ;
Là , pour parler j'eus recours au filence ;
Je vis ici répondre la Rougeur.
Je l'ai revu le noyer , dont l'ombrage
C iij
54
MERCURE DE FRANCE.
Des feux du jour mit nos jeux à l'abri ;
Toute ma vie il aura mon hommage
Et fur le myrthe il obtiendra le prix.
Refpectez le , fer , aquilon , orage ,
A cent étés qu'il donne encor du fruit
Ecarte , amour , de fon heureux feuillage .
Le vieux jaloux qui tout mine & détruit.
Je l'ai revu , le ruiffeau , la prairie ,
Le tapis verd & le riant côteau
Où j'égarai ma douce rêverie ;
J'ai revu tout , j'avois vu tout plus beau.
Vous étiez loin ! loin de ce qu'on adore
Tout fe ternit ; mais quelle eft mon erreur !
Où j'ai paffé , je vous voyois encore ;
Où j'ai paflé , j'étois avec mon coeur.
Pourquoi voit-on la fleur qu'on fit éclore ,
S'épanouir dans un autre terroir ,
Et d'un beau jour lever pour foi l'aurore ,
Quand pour un autre on voit briller le foir ..
Par le même.
OCTOBRE . 1769. 55
VERS fur les deux portraits de Mde la
Comteffe du Barri , expofés au falon ;
où elle eft repréfentée , dans l'un en Flore,
& dans l'autre en Amafone .
QUEL
UEL eft cet Adonis aux regards enchanteurs ?
Quelle eft cette beauté qui me frappe & m'entraîne
?
Là , c'eft l'Amour qui foumet tous les coeurs ;
C'eft Flore ici qui les enchaîne.
Par M. Brizard.
VERS fur les mêmes tableaux .
Pour le premier où Mde la Comteffe du
Barri eft peinte en Flore.
QUE
UELS yeux ! que d'attraits ! quelle eft belle !
Eft- ce une divinité ?
Non , c'eft une fimple mortelle
Qui le difpute à la beauté.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Pour le fecond , où elle eft peinte ex
ENTRE
Cavalier.
NTRE vous qui décidera ?
Beau cavalier , aimable Flore ;
L'Olympe jaloux fe taira ,
It l'Univers furpris admire & doute encore.
Par M. du B ***
LE PRINTEMS , traduit de l'italien
de Metaftaze.
Le ciel fe colore
D'un éclat nouveau ;
L'Amour à l'Aurore
Prête fon flambeau ;
La timide Flore
Sortant du tombeau ,
Au dieu qui l'adore ,
Revient fans bandeau
Se livrer encore.
L'air moins attriſté ,
Déjà la Nature
Reprend la fierté ,
Les bois leur
parure ,
OCTOBRE. 1769. 57
Les prés leur verdure ,
Les fleurs leur beauté ,
Et mon coeur trop
Toujours agité ,
tendre ,
Seul ne peut reprendre
Sa tranquillité.
Les tyrans du monde
Sont dans leurs prifons ;
Phoebus fur les monts
Rompant des glaçons
La mafle profonde ,
Vient dans nos vallons ,
De cette eau féconde
Mûrir nos moiſſons .
Ce ruiffeau qui file
Entre ces cailloux ,
Prête à cet afyle
Un charme plus doux ;
Son onde groffie
Emaillant fes bords ,
Fait de la prairie
Germer les trélors .
Les chênes fauvages
Qui , dans nos déferts ,
Ont de cent hivers
Bravé les outrages ;
Vainqueurs des orages ,
Sont débarraflés
Cv
$8 MERCURE
DE
FRANCE
.
Des liens glacés
Dont tous leurs branchages,
Etoient enlacés.
Par-tout vont éclore
Ces bouquets dont Flore:
Se plaît à s'orner ,
Que la faulx encore
N'a pu profaner.
La fage hirondelle
Qui craint les hivers ,
A paffé les mers ,
Et revient fidèle
Voir ces lieux fi chers.
Où l'amour l'appelle .
Trop funefte erreur !
Le jour qui fait naître
L'efpoir du bonheur ,
t Pour elle eft peut- être
Un jour de douleur .
Le plaifir t'entraîne ,
Tu hâtes tes pas ,
Et tu ne vois pas
Ta perte certaine.
Là chaque matin
Le coeur moins lévère ,
Le front plus ferein ,
La jeune bergere ,
Sur les bords heureux
OCTOBRE. 1769. 19
De cette onde pure ,
De fa chevelure
Vient treffer les neuds.
De leur bergerie
Sortent les troupeaux.
Sur l'herbe fleurie
Sautent les agneaux.
Le pêcheur avide
A quitté les toits ,
Et l'homme intrepide
Errant à fon choix ,
Du dieu qui le guide
Suit enfin la voix.
Le nocher qui brave
Les maux & la mort ,
Gémit d'être efclave
Des rigueurs du fort ;
Jouet de l'orage
En vain le naufrage
L'a remis au port ;
De l'humide plaine
Voyant le repos
Il vole des flots
Affronter la haine :
Et l'attente vaine
D'un doux avenir ,
Bannir de fa peine
Jufqu'au fouvenir.
Tout vit tout refpire
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
En ce nouveau jour :
L'univers foupire
Et naît pour l'amour.
Toi , Philis , paisible ,
Tu refte infenfible ;
Pour ce dieu charmant
Ton coeur inflexible
Rit de mon tourment :
Les maux que j'endure
Te paroiflent doux ,
Et c'eft de tes coups
Que vient ma bleflure.
Si de mes liens
J'adoucis la gêne ,
Si je romps la chaîne
Où tu me retiens ,
La nature entiere
Tombera für moi,
Avant que pour toi
Brûle un coeur fincere
Dont ton ame altiere
Dédaigne la foi.
Dans l'ardeur ſecrétte
Que ta m'infpireis ,
Cent fois ma mufette
Chanta tes attraits ;
Dans cette retraite
J'ai gravé ton nom
L'écho le repéta
OCTOBRE . 1769 .
61
D'après ma chanſon ;
Mais fi de ma flâne
Ta haine eft le prix ,
J'inftruirai mon ame
A fuir tes mépris :
Chaque jour , rébelle ,
Tu veux m'outrager,2
Tu verras , cruelle ,
Si ce coeur fidèle
Sait bien le venger. . .
Que dis-je !.. pardonne
Mon égarement ;
Ces noms qu'à préfent
Ma fureurte donne ,
Mon coeur les dément :
Mes pleurs , mon martyre,
Le voeu que j'ai fait ,
Sont de mon délire
La preuve & l'effet;
S'ils peuvent te plaire ,
Accepte mes voeux ;
Ou bien fois févére ;
Toujours malheureux
Je ferai fidèle
Et pour mon ardeur
Senable ou cruelle ;
Tu feras , ma belle ,
L'ame de mon coeur.
62 MERCURE DE FRANCE .
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure d'Octobre 1769 , eft
riviere; celle de la feconde eft la Gertrude
, coëffure en vogue ; celle de la troifiéme
eft chapeau ; & celle de la quatrième
eft Torré , entrepreneur du vauxhall. Le
mot du premier logogryphe eſt la Girouette,
où l'on trouve gîte , que , tour, métier ,
trou , tour , route , trot , rot , rat , grue ,
Ruette ( la ) Orgie : le mot du fecond eft
Brouillard , où l'on trouve liard , lard ,
barre , bal ( oiſeau ) bal , billard , vio!
vol, bill, Brie ; celui du logogryphe latin
eft verfus , dans lequel on trouve ver ,
(printems ) & fus , (porc. )
ENIGM E.
DANS la finance ,
Où l'Abondance
Fait fon féjour
Et tient fa cour,
Mére féconde ,
Je mers au monde
Nombre d'enfans
OCTOBRE . 1769 . 63
Beaux , blonds & blancs.
Mais vois-tu comme ,
Chez un pauvre homme,
Mon ventre eft creux
Sec & crafleux ?
Ah ! miférable !
Chez moi le diable
Gîte fouvent !
Si l'on me prend
D'une autre forte ,
Plus d'un me porte
Sur le Chignon
Avec raiſon ;
Bien qu'il n'entaſſe
Dans ma béface
Qu'un fuperflu
Foible & menu:
Tu crois connoître
Quel est mon être ,
Lecteur fubtil:
Ainfi foit-il.
91
Par M. Maffinet.
AUTR E.
Je fuis , lecteur E , un être très - fâcheux,
Affez commun dans la nature humaine ;;
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Devine- moi , fi tu le peux ,
Tu n'y prendras pas grande peine.
Car pour ne point tant diſcourir ,
Je te dirai qu'on peut me découvrir .
Où ? Dans quel tems ? En tous lieux , à toute
heure ,
Puifqu'indifféremment j'établis ma demeure
Chez l'artifan , le laboureur ,
Le financier , le procureur ,
L'homme d'état , l'homme de robe:
J'habite enfin par tout le globe.
Peut-être auffi chez toi , lecteur ,
Mais ici tour-à-coup je change ;
D'être moral je deviens fleur ;
L'un de tes fehs me traite avec froideur ;
Mais un de fes freres me venge.
Par Jean-Louis Baillio , de Montauban,
âgé de quatorze ans.
AUTRE.
SANS moi tu ne peux vivre , & je vivrai ſans
toi ,
Sans me voirtu me fens. Ainfi définis moi.
Par M. Bouchard.
OCTOBRE. 1769 . 65
AUTR E.
QUOIQUE fans fruits & fans fleurs ,
Je fais des jardins la parure ;
Je fais , malgré l'hiver , conſerver ma verdure ,
Et l'aquilon fur moi n'étend point fes rigueurs .
A tailler je fuis très - commode ;
J'étois jadis fort à la mode ,
Mais les tems font changés , je ne dis pas pourquoi
,
Cher lecteur , tu le fais peut-être mieux que moi.
Par un Etudiant en droit à Rennes.
LOGO GRYPHE.
Le vrai par moi n'eft jamais reſpecté , E
Je produis en tous lieux le trouble & l'injustice ,
Du fourbe & du méchant j'entretiens la malice ,
Et fans confidérer vertu ni probité ,
Abufant les mortels , j'ai fervi plus d'un traître ;
Par ce tableau fincere & non flatté ,
Tu dois , ami lecteur , a fément me connoître.
Huit lettres font mon nom , place les à propos ,
Sous tes yeux , à l'inſtant , vont naître bien des
mots.
66 MERCURE DE FRANCE .
J'offre d'abord , le tems qui rend la mer tranquille
,
Un terme de marine , un pronom , une ville ,
Une note , l'endroit où viennent les métaux ,
Ce qu'on cite au barreau , le roi des animaux
Une vache qu'Ovide a rendu très - fameufe ,
Et ce que dans le pain aiment gens à dent creufe ,
- Le tems que le foleil , en diverfes laifons ,
Emploie à parcourir les conftellations ,
Celle des doctes foeurs qui préfide a l'hiftoire ,
Le féjour où , de Dieu , les faints chantent la
gloire ;
La femine d'Athamas ; certain enfoncement ;
Un tréfor qu'en ce fiécle ón trouve rarement ;
Un athlette fameux , une province en France ;
Un fleuve dont les eaux procurent l'abondance ;
Ce que jadis au camp de Porfenna ,
Si l'on en croit l'hiftoire , un Romain fe brûla ;
Ce qu'un buveur ne voit point avec joie ;
Une graine , un oiseau de proie ,
Maisje me cache en vain , que fert de t'amufer ?
J'en ai trop dit , tu dois me deviner.
Par le même.
OCTOBRE . 1769 . 67
AUTRE.
DANS les calamités , au riche citoyen ,
Comme au plus indigent , je deviens néceflaire.
Sans le fecours du ciel , je ne fuis bonne à rien ;
Communément je fuis fous terre .
En moi la fuperfluité
N'eft point chofe dont on fe plaigne .
S'il eft , à mon fujer , un accident qu'on craigne ,
C'eft feulement la médiocrité .
Le filence & l'obfcurité
Habitent avec moi ; je fuis , par ma ftructure ,
En fûreté dans tous les tems
Contre la tempête , les vents
Et plufieurs des fléaux qui troublent la nature .
Sept pieds forment mon tout : j'offre le nom d'un
fel ;
Utile & fort commun , ce qui contient le miel ,
Un péché capital , ainfi qu'une habitude ,
Le pays où regnoit unjuge des enfers ,
Ce qui fait le fujet d'une importante étude
Dans les religions de ce vafte univers ;
Un terme de trictrac ; une ville frontiere ;
Certaine portion des yeux ,
Ce que l'on peut faire de mieux
Quand on a fur les bras une mauvaiſe affaire.
C'en eft affez , mon chez lecteur ,
68 MERCURE DE FRANCE.
Ne vas point me chercher aux lieux où la nature ,
Offrant un (peacle enchanteur ,
Fait couler des ruifleaux avec un doux murmure.
Je fuis enfant de l'art , & pour bonne raiſon
Mon afyle ordinaire eft une garnifon.
Par M. Parron , capitaine d'infanterie.
A VT RE.
A une Demoifelle de vingt -fix ans , qui
va fe marier.
Le héros le plus intrépide E
Feroit contre mes coups des efforts impuiflans :
J'aurois fait reculer Alcide ,
Si j'euffe exifté de fon tems .
Je vois que ce début , Iris , vous intimide.
Raflurez vous ; tranchez ma tête hardiment ;
Alors , de meurtrier que j'étois ci- devant ,
Je deviendrai paifible & bonne créature ,
Et je vous fervirai , s'il vous plaît , de monture.
Sous les loix de l'hymen vous allez vous ranger ;
C'estbien fait : à votre âge , il eft tems d'y fonger .
Le parti vous convient ; que rien ne vous retienne
.
Mais il faudra pourtant , en cette occafion ,
Que votre bouche , Iris , s'abftienne
OCTOBRE . 1769. 69
De prononcer le mot qui termine mon nom ;
Sans quoi , je vous le dis , il n'eft contrat qui
tienne.
Si vous vous obftiniez à le dire toujours ,
Yous effaroucheriez les Ris & les Amours .
Par M. Maffinot.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
La piété filiale , piéce en cinq actes , par
M. Courtial. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris chez le Jai , libraire ,
rue St Jacques , au grand Corneille.
in-8°.
LE facrifice d'un fils qui s'est dévoué
pour fon pere , & s'eft chargé de fes fers ,
eft un événement récent ; cette action
héroïque a déjà fait le fujet d'un drame.
M. Courtial nous la préfente aujourd'hui ,
après M. Fenouillot de Falbaire , fous le
titre de la piété filiale , qui eft plus convenable
que celui de l'honnête criminel. Il
nous dit dans fa préface qu'il n'a pas prétendu
faire mieux , mais que le pathétique
& l'intérêt de ce fujet l'ont féduit ,
70
MERCURE DE FRANCE .
& qu'il n'a pu refifter au defir de le traiter.
Il a fuivi une route différente de celle
de M. Fenouillot ; il a confervé tout
ce que la fituation a de touchant , & en
a écarté les acceffoires qui lui ont paru
trop romanefques. La fcène fe paſſe
à Marſeille . M. Pamphile , capitaine de
galeres , attend parmi les perfonnes que
la chaîne doit lui amener , Fabre pere ,
qui a été condamné pour caufe d'affemblées
illicites ; il eft étonné de voir
Fabre fils ; touché de fon fort , il oublie
l'inimitié qui eft entre leurs familles , &
lui donne les confolations les plus tendres
; c'eft ainfi qu'agit l'honnête homme
; & les officiers du Roi ne craignent
point de ne pas fe conformer à fon intention
en fe montrant généreux ; quoi !
mon ami , lui dit - il , vous verfez des
larmes ?
FABR E.
Voilà les feules que vous me verrez
répandre ; il n'en fut jamais de fi juftes .
La louange eft à peine permife dans ma
bouche pour mon pere & pour ma patrie....
Ce fentiment cruel accable mon
coeur en ce moment.
OCTOBR.E . 1769 .
71
PAMPHILE.
Non , mon ami , votre vertu eft telle
que rien ne peut la dégrader ; je vois
avec tranfport que votre infortune ne
vous rend point injufte.
FABR E.
O vous , qui voulez être mon ami ,
mon pere , je fais trop que d'anciens
préjugés , des maximes d'état , peut - être
mal entendues , des loix
antérieurement
fubfiftantes , ont rendu ma
condamnation
comme néceffaire . Je fubirai mon fort fans
murmure. Que toute patrie ait en exécration
, qu'elle rejette à jamais de fon ſein
tout citoyen qui n'a pas affez de vertu
pour fouffrir une injuftice , fans ceffer de
l'aimer.
Fabre ne peut réfifter aux inftances de
Pamphile , qui le preffe de l'inftruire de
la caufe de fon malheur ; il lui apprend
qu'il a fuivi la chaîne qui conduifoit fon
pere , qu'il a obtenu du conducteur la
permiffion d'être mis à fa place ; que
fon pere à refufé d'y confentir , & qu'il
a profité d'un
évanouiffement dans lequel
il est tombé , pour fe faifir de fes fers &
pour partir . Cette narration eft très pathé
72 MERCURE
DE FRANCE .
tique. M. Courtial y a ajouté un grand
intérêt en rendant Fabre fils extrêmement
amoureux & prêt à époufer ſa maîtreffe
; plus il lui a donné de motifs pour
defirer d'être libre , plus il a donné de
prix au facrifice . La maîtreffe de Fabre ,
Agathe eft avec fa mere à Marseille où
des affaires l'ont conduite avant la difgrace
de Fabre ; elle fe préparoit à retourner
à Nifmes pour confoler fon amant
& lui donner fa main ; le malheur de
fon pere ne la détourne point de cette
réfolution ; que devint- elle en le trouvant
dans les fers ? Son action héroïque
le lui rend plus cher ; elle conjure fa
mere de prendre les mêmes fentimens
& de ne pas changer le projet de leur
hymen.
FABRE .
Madame , il faut vous armer de fermeté
; fongez que le devoir vous prefcrit
une réfiftance inébranlable. La taifon &
le tems...
AGATH E.
Arrête , barbare ! plonge moi plutôt
le poignard dans le fein , fçache que trop
de févérité dégrade la vertu . Vous , ma
mere ,
OCTOBRE. 1769. 73
mere , à votre tour , porterez -vous fans
pitié , le défefpoir dans ce coeur infortuné
qui ne reclame vos bontés que par
devoir.
Madame
REGNIER .
Non , ma fille , fi l'amour feul , cette
paffion aveugle , fi fouvent fuivie da
repentir , fi l'amour feul vous infpiroit
un pareil deffein , je m'y oppoferois ;
mais puifqu'une vertu fi louable en eft
la premiere caufe , je l'approuve ; cette
réfolution eft irrévocable ; toutefois différez
en l'exécution. Cet hymen pourra
fe confommer fous de meilleurs aufpices
. La bonté vraiment royale du monar
que peut adoucir le fort des fujets , qui
n'ont d'autre crime que de fuivre les
dogmes qu'ils ont fucés avec le lait .
Le cas même de Monfieur rédame fa
grace avec plus de force que tous les
autres . M. Pamphile conçoit la deffus
les plus flatteufes efpérances. En attendant
nous habiterons ces lieux , nous y
tranfporterons notre commerce ; approchez
mes enfans , recevez dans mes bras ,
en préfence du ciel , le fceau de mon
approbation .
Pendant que la mere confole Fabre ,
& que Pamphile s'occupe à brifer fes
II. Vol. D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
fers , un ennemi fecret cherche à le perdre
. C'eft Melandre , qui né avec des
richefles confidérables , a fçu s'attirer
l'eftime publique par fon hypocrifie . Il
s'eft introduit chez Agathe fous le prétexte
de travailler à fa convertion ; il en
eft éperdument amoureux ; il ne tarde
pas à fçavoir qu'il a un rival ; il tâche
de l'empoifonner en lui envoyant un
panier de fruits ; ce projet affreux ne
réulit pas ; il employe un fcélérat , qu'il
paye , à ce crime & à noircir la réputation
d'Agathe & de fa mere ; il obtient
un ordre pour les arrêter , & vient le
faire exécuter lui même ; mais la mefure
de fes crimes eft au comble ; on l'arrête
avec fon complice . Fabre pere qui
eft arrivé , le préfente, Auffi - tôt qu'il fut
revenu à lui - même , qu'il eut vu fon
fils éloigné , il fe rendit à Paris , implora
l'autorité pour faire rompre fes fers
& obtint fa grace ; il l'apporte , & il eft
témoin de l'union de fon fils avec Agathe.
·
>
Ce drame est très - intéreffant ; la conduite
en eft peut - être plus fimple
que celle de l'honnête criminel ;
l'auteur a refferré les événemens &
a rapproché le tems où ils font arrivés ;
cela rend néceffairement fon expofition
OCTOBRE . 1769 . 75
plus vive , plus animée ; fes principaux
caractères font puifés dans la nature &
mis dans des fituations favorables , il
n'y a que celui de Mélandre qui paroîtra
trop affreux ; exifte-t'il réellement des
monflres de cette efpéce ? L'hypocrifie
n'en impofe plus à perfonne aujourd'hui .
Parallele de la condition & des facultés de
l'homme , avec la condition & les facultés
des autres animaux , contenant
des obfervations critiques fur l'ufage
qu'il fait des facultés qui lui font propres
, & les avantages qu'il en pourroit
retirer pour rendre fa condition meilleure
ouvrage traduit de l'Anglois ,
fur la quatrième édition , par J. B. Robinet.
A Bouillon , aux dépens de la
Société typographique , & fe trouve à
Paris , chez Lacombe , rue Chriſtine ,
in 12.
Ce nouvel ouvrage , forti des preffes
de Bouillon , eft dû aux foins d'un des
membres de la fociété typographique qui
vient de s'y établir. L'auteur Anglois ne
s'eft point diffimulé qu'il ne donnoit pas
tout ce que promettoit fon titre . Le parallele
de la condition & des facultés de
l'homme avec celles des autres animaux ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
n'eft qu'ébauché ; en confidérant les avantages
qu'elles donnent à l'homme fur les
êtres qui lui font inférieurs , on a recherché
l'ufage qu'il en fait ; cette recherche
a conduit l'auteur à examiner l'homme
dans l'état fauvage , & enfuite dans
les divers progrès de la fociété humaine ;
elle a différentes claffes , qui offrent plus
ou moins de bonheur , & d'autres qui
n'en offrent point du tout. Cette vue de
la nature humaine , confidérée dans les
états fucceffifs de la fociété , a fait naître
l'idée de réunir enfemble les avantages
particuliers à chaque état , & de les cul- .
tiver de maniere à rendre plus heureux
le fort de l'homme civil : tel eft le plan
général de l'auteur. L'ouvrage eft divifé
en cinq fections. La nature humaine a
été envifagée de plußeurs manieres différentes
; les uns en ont fait le panégyrique
, les autres la fatire , & prefque
tous le roman : le parti le plus fûr , feroit
de lui fuppofer une conftitution.
bonne , de ne point mettre de bornes à
l'étendue de fes facultés , & de croire
que fon état actuel eft fort au - deffous de
ce qu'il peut être. Pour connoître l'efprit
humain , il faudroit approfondir la ftructure
du corps & les loix de l'économię
OCTOBRE. 1769. 77
>
animale ; l'efprit & le corps ont une liai
fon fi intime , une influence fi marquée
l'un fur l'autre , qu'il n'eſt pas poffible de
connoître à fond la conftitution de l'un
fi l'on fe contente de l'examiner à part &
féparément de l'autre on n'a pas , jufqu'à
préfent , affez confidéré l'homme
comme un être qui a une analogie marquée
avec le refte du monde animal ; en
comparant les différentes efpèces , on remarque
que chacune a fes facultés , convenables
au rang qu'elle tient dans fa nature
, & proportionnées à la fphère de
fon activité. L'homme eft au haut de
l'échelle animale ; il eft capable de tous
les plaifirs dont les animaux jouiſſent
& de beaucoup d'autres qui leur fopt inconnus.
« La gradation infenfible , fi marquée
dans tous les ouvrages de la na-
» ture , dit M. de Buffon , fe dément lorf
» que l'on compare l'homme avec les
» autres animaux. Il y a une diſtance in-
» finie entre les facultés de l'homme &
» celles de l'animal le plus parfait , entre
» la puiffance intellectuelle & la force
» méchanique ; entre l'ordre & le deffein ,
» & une impulfion aveugle , entre la ré
» Alexion & l'appétit ». L'auteur examine
les départemens particuliers de l'inſtinct
ກາ
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
& de la raifon ; il fait voir les inftin&ts
naturels à l'homme , & leur analogic avec
ceux des animaux : ces détails le conduifent
à des obfervations très - fages fur les
inconvéniens de la méthode qu'on fuit
communément pour l'éducation corporelle
des enfans. Faute de confulter la
nature dans la maniere dont on gouverne
leur fanté & leurs facultés intellectuelles ,
on les rend fujets à plufieurs maladies du
corps & de l'ame . La raifon , la fociabilité
, le goût & la religion , font les
avantages qui élevent l'homme au deffus
des autres animaux : c'eft le fujet des
quatre fections , dans lesquelles l'auteur
examine combien chacun de ces avantages
contribue à rendre la vie plus heureufe.
Les philofophes François ont
» rendu un fervice effentiel au genre hu-
» main , par leur attention à dépouiller
toutes les branches de la fcience de ce
qu'elles avoient de rebutant , & à faire
fervir la phyfique aux arts utiles &
agréables ; ils ont encore un autre mé-
» rite , celui de communiquer leurs con-
» noiffances & d'expofer leurs découver-
» tes de la maniere la plus attrayante. Si
» la nature nous révéloit elle même fes
fecrets , elle emprunteroit leur langage ,
93
t
OCTOBRE . 1769. 79
و د
stant il eft naïf & convenable. M. de
» Buffon n'a pas feulement fait la meil-
» leure hiftoire naturelle , mais il a fçu ,
» par la beauté de fa compofition & la
légéreté de fon ftyle , donner des graces
» infinies à un fujet que d'autres n'avoient
» pu traiter que d'une maniere feche &
» aride ». L'auteur continue à préfenter
les différens plaifirs que la fociété peut
procurer par le goût & par les productions
du génie ; il s'étend à ce fujet fur la mu
fique. Le charme de la mélodie ancienne
dépendoit beaucoup de fon union avec
la poësie ; elle dépendoit auffi de quelques
autres circonftances. Les paffions
s'expriment narurellement par différens
fons ; mais cette expreffion eft fufceptible
d'une plus grande étendue : une habitude
vicieufe , contractée de bonne heure, peur
Faltérer. Lorfqu'une fuite de fons particuliers
frappe une ame encore tendre
comme l'expreffion muficale de certaines
paffions énoncées dans une pièce de poëfie
, cette affociation réguliere fait que les
fons deviennent , avec le tems , une eſpèce
de langage naturel & expreffifde ces paf
hions : nous écoutons avec plaifir la mufique
à laquelle nous fommes accoutumés
dès notre jeuneffe , peut- être parce qu'elle
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
•
,د
"
و ر
و د
nous rappelle les jours de notre innocence
& de notre bonheur. Si , par un heureux
hafard, on retrouvoit quelques mor-
» ceaux de cette ancienne mufique Grecque
, qui avoit tant d'influence fur les
» ames , elle ne feroit point fur nous une
pareille impreffion , comme quelques
grands admirateurs de l'antiquité fè l'i-
» maginent. La mufique inftrumentale
fans danfe & fans paroles , n'a été en
» vogue que dans le dernier âge de l'antiquité
, lorfque les trois arts de la mufique
, de la danfe & de la poëfie , firent
» une efpèce de divorce entr'eux . Platon
» appelle la mufique inftrumentale , une
» chofe abfurde & un étrange abus de la
» mélodie . Les plaifirs que produifent
les ouvrages qui parlent à l'imagination
& au coeur , forment l'objet de la quatrieme
fection . Ces plaifirs dépendent
fou ventde la difpofition de l'efprit, qui
le rend , au moment de la lecture , plus ou
moins capable de goûter ceux qu'elle peut
procurer. « Il y a des chagrins trop pro
و د
fonds pour pouvoir permettre à l'ame
» de raifonner : il y en a de trop vifs
» pour admettre aucune diftraction ; on
» peut en affoiblir le fentiment , mais on
» ne fauroit le fupprimer. Les Penfées
OCTOBRE . 1769. 81
29
» Nocturnes , ( ou les Nuits d'Young , }
» conviennent à cet état de l'ame : la mélancolie
qui les caractériſe , flatte fa difpofition
préfente , & en même tems lui
offre des motifs de confolation , qui
» peuvent feuls la lui faite fupporter . Il
» y a un charme fecret & merveilleux que
» la nature a attaché aux fentimens , qui
"
ود
fympatifent avec la difpofition préfente
» de notre ame , fur tout lorfqu'elle eft
plongée & comme abîmée dans une
" affliction profonde . Ces fentimens nous
» font éprouver alors une douce langueur ,
» infiniment au - deflus de toutes les dé-
» lices de la joie folle & diffipée . La
religion procure à fon tour à l'homine
des plaifirs & des confolations dès cette
vie : c'eft par leur examen que l'auteur
termine cet ouvrage : il eft rempli de
réflexions folides, & annonce un homme
qui connoît parfaitement la nature humaine.
Peut -être fon idée de réunir toutes
les espèces de bonheur que chaque
état peut procurer à l'homme , n'eſt elle
qu'un rêve ingénieux ; ce rêve eft du moins
flatteur , & ne peut être que celui d'un
homme fenfible & d'un véritable ami de
l'humanité.
Dv
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
Obfervations fur l'Anafarque , fur les Hy
dropifies de poitrine , du Péricarde , &c .
avec des réflexions fur ces maladies
& des additions à ces obfervations ;
par MM. Bouillet , pere & fils , docteurs
en l'univerfité de médecine de
Montpellier , correfpondans de l'académie
royale des Sciences de Paris ,
& c. A Béfiers , chez Barbut , imprimeur
du Roi , avec approbation &
privilege. 1 vol. in 12. contenant un
difcours préliminaire de xv pages , les
obfervations de M. B. pere , de 154
pag. celles de M. B. fils , de 166 pag.
& les additions , de 54 pages , & fe
trouve à Paris , chez Hériffant , fils ,
libraire , rue Saint-Jacques.
IL feroit à fouhaiter que quelqu'un
nous donnất , fur l'hydropifie du bas - ventre
, ( afcite ) un recueil d'obfervations
pareil à ceux que nous ont donnés MM .
Bouillet , pere & fils ; l'un fur l'anafarque
, & l'autre fur les hydropifies de poiarine
, du péricarde , & c. Il feroit auffi à
fouhaiter qu'on y joignît des obfervations
fur l'hydrocéphale , l'hydrocele , &c.
On auroit bientôt , autant que le peut
comporter l'état actuel de nos connoiffances
, un corps complet de doctrine
OCTOBRE . 1769. 83
théorique & pratique fur toutes les efpèces
d'une maladie affez commune
& pour l'ordinaire très- rebelle. Ce qui
a déjà été obfervé fur ce fujet , foit par
les anciens , foit par les modernes
fourniroit bien des matériaux ; & il y
a tout lieu d'efpérer que quelque médecin
, également verfé dans la théorie
& dans la pratique , ne tardera
s'impofer cette tâche , & à s'en acquitter
dignement . En attendant , nous allons
donner une idée très - fuccinte des obfervations
de MM . Bouillet , fur deux ou
trois efpèces d'hydropifies.
pas
à
D'abord , il paroît , par la premiere
obfervation fur l'anafarque , tirée du
fecond tome * des Elémens de Méde
eine -pratique , imprimés en 1746 , que
M. B. le pere a été des premiers à reconnoître
le vrai fiége de cette hydropifie ,
& à le fixer dans le tiffu cellulaire , où
s'amaffe une humeur aqueufe qui tranfude
des vaiffeaux fanguins & lymphatiques,
ou qui découle des artères exhalantes,
& qui n'est pas repompée par les pores
afpirans , ou par les veines abforbantes .
Nous ne fuivrons pas l'auteur dans ce
Pag. 125 & fuiv.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
qu'il dit des caufes de cette maladie , de
fes fignes , de fon pronoftic & de fon
traitement il faut voir tout cela dans
fon ouvrage
.
Pour faire connoître l'écrit de M. B.
le fils , nous n'avons qu'à tranfcrire l'extrait
des tegiftres de l'académie royale
des Sciences , qu'on a imprimé à la fin .
Nous avons , difent MM. Morand &
Marquer , examiné , par ordre de l'académie
, un ouvrage de M. Bouillet , le
fils intitulé : Obfervations fur les hydropifies
de poitrine , du péricarde , &c. avec
des Réflexions fur ces maladies . Seconde
édition . Cet ouvrage , dont la premiere
édition a été très - bien reçue du public , ſe
trouve confidérablement augmenté , & mérite
l'approbation de l'académie. Nous
ajouterons feulement que le but principal
de l'auteur , eft d'encourager les Médecins
à pratiquer de bonne heure la paracentèfe
, dans l'hydropifie de poitrine par
épanchement , toutes les fois que cette
opération eft praticable. Dans cette vue
il n'omet aucun des fignes qui peuvent
faire connoître cette hydropifie , & la
faire diftinguer de toutes les autres eſpèces
de cette maladie , dont les auteurs
ont fait mention ; ce qui n'avoit pas été
jufqu'ici bien exécuté.
OCTOBRE. 1769. 85
Les additions que le pere & le fils
viennent de faire imprimer & de joindre
à leurs écrits , renferment les obfervations
& réflexions que la lecture des livres
de médecine , qui ont paru depuis
1760 , leur ont donné occafion de faire .
Tout cela forme un recueil qui ne laiffe
rien d'effentiel à defirer fur la matiere qui
en fait l'objet , & dont la lecture ne peut
être que très - utile aux jeunes médecins .
Lettre fur quelques ouvrages de M. de Voltaire
, avec cette épigraphe : Nolite legere
admirantesfedjudicantes . QV1NTILIEN
A Amfterdam , chez Aikſtée
& Merkus , in 8°. 122 pagės.
و د
Voici ce qu'on nous écrit à ce fujet.
« Il m'eft tombé fous la main une brochure
qui ne fera pas grand bruit , fans
doute ; mais qui cependant m'a paru
» mériter une courte réponſe . Vous ferez
» de cette réponfe l'ufage qu'il vous
plaira ; je l'ai écrite au courant de la
plume , & dans ce premier mouvement
d'une jufte indignation contre un inconnu
, qui attaque le premier de nos
» écrivains avec autant d'indécence que
» d'abfurdité ».
"
39
"
N. B. On a fouligné les propres paro
86 MERCURE DE FRANCE .
les du critique , qui font rapportées fidé
lement .
S'il faut avoir beaucoup de connoiffan
ces & de mérite pour apprécier les beautés
d'un ouvrage ; l'auteur de cette lettre pouvoit
s'épargner les frais de l'impreffion .
En fait d'ouvrages d'efprit & de goût.
On juge par fentiment & avec efprit ,
quand on en a , fans qu'il foit néceffaire
de juger par comparaifon. Ainfi , par
exemple , la Henriade a plu & plaira
long- tems à des lecteurs François , qui ne
s'embarrafferont gueres de la comparer à
l'Enéïde .
Peu de gens regrettent que M. de Voltaire
ait donné au public une fi grande
quantité d'ouvrages ; & nul homme de
bon fens n'exige tyranniquement que les
défauts de cet illuftre écrivain foient ado
rés. Il est vrai que fes admirateurs ont
regardé fes faccès comme une fuite des
progrès de la raifon ; & l'auteur anonyme
de la lettre que nous examinons , regarde
peut- être cet emploi de la raifon comme
une tyrannie infupportable .
Qu'il fe confole , la raifon ne prétend
pas au droit de le fubjuguer , & lui permettra
de refter au nombre des rebellesqui
lui ont déclaré une guerre intermi
nable.
OCTOBRE. 1769 . 87
Quand M. de Voltaire a demandé au
public la permiffion d'obferver ce qui le
bleffoit dans les fix derniers chants de l'Enéide
; M de Voltaire avoit mérité , par
beaucoup de chefs - d'oeuvres , que cette
permiffion lui fût accordée . C'étoit un
Michel - Ange qui avoit acquis le droit
de juger Raphael .
L'auteur de la lettre nous paroît loin
d'avoir fait fes preuves , & s'il a des titres
en littérature , il faut convenir qu'il fait
bien fe déguifer.
Quelle Difference , s'écrie t-il , entre
cette difcorde & l'Alecto de Virgile ! C'eſt
dans cette différence que confifte le plus
grand mérite de la difficulté vaincue .
Virgile né dans une religion dont les fables
ingénieufes avoient paffé de la Grece
dans Rome , fans perdre leur crédit &
leurs charmes , embelliffoit fon poëme
fans bleffer les préjugés de fes contemporains
. M. de Voltaire ne pouvoit employer
les mêmes ornemens ,
ni fe per
mettre d'aufli brillantes fictions en célébrant
un héros chrétien.
Voici une critique d'un autre genre ,
moins grave & non moins injufte. On
demande fi l'emploi de la Renommée a
jamais été de donner une armée ? Sans
doute, la renommée d'un grand Roi eft
88 MERCURE DE FRANCE.
ce qui contient fes ennemis & ce qui raf.
fermit fes alliés . Auffi les Princes habiles
n'épargnent - ils ni leurs foins , ni leurs
tréfors pour acquérir cette renommée
qui leur tient lieu fouvent d'une puiffance
effective.
» Quandpourront les François
ל כ
» Réunir comme vous la gloire avec lapaix ?
Qui croiroit que ces deux vers font
l'occafion d'une brufque incartade contre
les Anglois , avec lefquels nous vivons
en paix ?
L'auteur craint il que cette rivalité
entre deux nations éclairées & puiffantes
ne produife pas affez tôt de nouveaux
germes de difcorde ?
M. de Voltaire fait des fouhaits pour,
que ces deux peuples réuniffent l'un &
l'autre la gloire avec la paix , & le Criti
que voudroit apparemment les voir exterminés
l'un par l'autre.
Si ce dernier fouhait eft d'un bon patriote
& d'un profond politique , il n'eft
pas du moins d'un philofophe , ni d'un
chrétien : cet efprit patriotique emporte
l'auteur bien plus loin . Il ne fait pas l'apologie
de la Saint- Barthélemi , comme
l'abbé de C *** , mais il ne pardonne
OCTOBRE . 1769 . ст 89
pas à M. de Voltaire d'en avoir feulement
hafardé la peinture.
Eh! pourquoi falloit- il s'abftenir de
rappeler cette cruelle journée à des François
qui la déteftent ?
De quel oeil , ajoute- t - il , Augußte auroit
il regardé l'Enéïde , fi le poëte y avoit
fait indiferettement le récit des profcriptions
qui s'étoient paffées pendant fa jeuneffe
? Est- il permis d'abufer à ce point de
la raifon & de la patience de fes lecteurs ?
Octave s'étoit fouillé du fang des Ro-
'mains , & quarante ans d'un regne heureux
ne pouvoient effacer la honte dont
fes profcriptions couvrent encore fa mémoire
; & Virgile , qui daigna être fon
flatteur , fit très fagement de tirer le rideau
fur les horrents du triumvirat .
Mais que pouvoit avoir de commun
Charles IX avec Louis XV? Le premier
ordonna le maffacre de la Saint- Barthélemi
, & condamna cent mille François
à la mort ; l'autre s'eft illuftré par fa clémence
, & n'a pas fait périr un feul
homme. On ne prononce qu'avec horreur
le nom de Charles IX , & Louis XV
a mérité le nom de Bien- Aimé : fon regne
eft la plus belle leçon d'humanité
qu'un fouverain ait pu donner au monde.
Je fuis las de relever des inepties que
90 MERCURE
DE FRANCE
.
perfonne ne lita . Je finis par un trait qui
regarde l'amital de Coligny. Peu s'en
faut qu'on ne veuille faire un crime d'état
à M. de Voltaire pour avoir rendu juftice
aux mânes de ce grand homme , fr lâchement
profcrit par le Néron de la
France.
Le Critique demande arrogamment
quelles grandes actions avoit fait l'amiral
de Coligny ? Il n'avoit qu'à lire un hiftorien
, qui ne doit pas lui être fufpect ,
Hardouin de l'erefixe , précepteur du feu
Roi . Voici fes propres paroles , page 25
édition de 1661 .
""
Toute l'autorité & la croyance du
parti demeura à l'amiral de Coligny ,
qui , à dire vrai , étoit le plus grand
» homme de ce tems- là , à la religion
près >>.
n
"
Traduction littérale de quelques vers de la
Henriade.
II
›
parut il y a quelques années dans
un Journal un échantillon de la traduction
de la Henriade en vers latins ,
par M. de Caux de Cappeval , bien propre
à donner une grande idée du talent du
traducteur. On admira fur -tout la fidélité
d'une verfion en beaux vers & prefOCTOBRE.
1769. 9I
que littérale ; il y avoit des vers fi heureufement
rendus & prefque mot pour
mot , que quelqu'un imagina d'écrire à
M. de Voltaire qu'on avoit trouvé l'original
latin de fon poëme , & qu'il ne
lui reftoit plus que le mérite d'un traducteur
élégant & fidele. Mettons le
morceau fuivant fous les yeux du lecteur
pour faciliter la comparaifon de l'original
à la copie.
Auprès du capitole où regnoient tant d'alarmes ,
Sur les débris pompeux de Bellone & de Mars ,
Un Pontife eft affis au trône des Célars . .
Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille
Le tombeau des Carons & les cendres d'Emile;
Le trône eft fur l'autel , & l'abfolu pouvoir
Met dans les mêmes mains le fceptre & l'encen
foir.
Ad capitoli arces , loca tot vaftata procellis ,
Disjetas inter , Martis ludibria, pompas ,
Cafareo infiftit folio vir pontificalis.
Turba facerdotum , pede fortunata quieto ,
Emilii calcat cineres , tumulofque Catonum.
Infidet altari thronus , &fuprema poteftas
Thuribulum ,fceptrumque manu fuftentat eâdem.
Avant que de paffer outre , voyons s'il
n'y a rien à defirer dans cette traduction.
92
MERCURE
DE
FRANCE
. L'auteur du Journal fe récrioit fur la
beauté de l'expreffion vir pontificalis.
Je doute qu'il y ait beaucoup de gens
de fon avis ; vir pontificalis ne fignifie
pas plus un pontife que vir regius fignifie
un roi ; à cela près les deux premiers
vers font beaux , & le fens eft bien rendu .
Je ne vois rien de plus heureux que les
deux vers fuivans : Turba facerdotum ,
pedefortunata quieto , Emilii calcat cineres
tumulofque Catonum ; il eft impoſſible
de diftinguer la copie de l'original , tant
pour le fens que pour la beauté de l'expreffion
; j'en dirois autant des deux derniers
vers : infidet altari thronus , & fuprema
poteftas thuribulum fceptrum que manu
fuftentat eâdem ; fi thronus & thuribulum
étoient bien latins mais thronus ne fe
trouve dans aucun auteur du fiécle d'Augufte
, & feulement dans Pline ; thuribulum
eft du latin de bréviaire .
Il y a actuellement à Paris un favant
italien qui fait des vers latins avec la
même facilité que M. de Voltaire en fait
de françois ; on a propofé à cet étranger
de traduire ce même endroit de la Henriade
, fans lui dire que nous en avions
déjà une bonne traduction. Voici celle
du poëte italien .
OCTOBRE . 1769. 93
Illa olim ad tanto capitolia preſſa tumultu ,
Fractafuper fedet horrifici monumenta Gradivi ,
Sacrorum antiftes pro Cæfare : tranquilloque
Turbafacerdotumfelix , magna offa Catonum
Emilii & cineres calcat pede : fuftinet altum
Ara nitens folium , & regni fuprema poteftas
Unâ eâdemque manu fceptrum conjungit acerræ.
Je remarque d'abord que cette nouvelle
traduction ne contient aucun mot
qui ne foit de la belle latinité ; le laconifme
de la langue latine , qui exige
moins de mors que la nôtre , s'y fait fentir
, puifque l'auteur , pour conferver le
même nombre de vers , comme on l'avoit
exigé de lui , a été obligé d'ajouter à
chaque vers quelque mot , & en tout , trois
épithétes qui ne font point dans le françois
; il a ajouté elim dans le premier
vers ; dans le fecond monumenta , pour
rendre le feul mot débris ; ( je ne compte
point horrifici parcequ'il remplace pompeux
, ) dans le troifiéme facrorum antif
tes , au lieu du mot unique pontife & la
conjonction que ; dans le quatrième vers
magna ; dans le cinquième altum ; dans
le fixiéme nitens ; dans le feptiéme und.
Voilà donc fept ou huit mots de plus
dans les fept vers latins , que dans les fept
94 MERCURE DE FRANCE.
vers françois ; fans compter que le poëte à
traduit le monofyllable Mars , par le
mot Gradivus de trois fyllables. On lui
a objecté que eádem avoit la ſeconde fyllable
longue & la premiere brève , & que
fon feptiéme vers commencoit par un
trochée ; il a fur le champ répliqué par
ce vers de l'Enéïde : und eademque vid
fanguifque animufque fequuntur , dans lequel
les deux premieres fyllables d'eádem
font une diphtongue ; le vers fpondaïque ,
qui finit par tranquilloque , a de la grace
& femble peindre la gravité de la marche
des prêtres fortunés ; il prétend aufi
que les vers dont le fens , enjambe de l'un
al'autre , comme les fiens ont plus d'élégance
en latin , que ceux où la penfée
finit avec le vers ; il eft vrai que ce feroit
un défaut en françois même , fi cela étoit
trop continu , & dans les vers même de
M. de Voltaire , le fens eft fufpendu à
la fin du quatriéme & du fixiéme vers ,
& la phrafe eft coupée au milieu du
fixième.
Malgré tout cela , il faut convenir que
la premiere traduction eft plus précife
& plus littérale , & que cette copie ,
malgré fés défauts , eft plus reffemblante
à l'original que la feconde . Remarquez
encore qu'aucune des deux verfions latiOCTOBRE.
1769. 95
mes n'a rendu le mot de Bellone , qui ett
dans le vers françois , qui n'eft pas néceffaire
au fens , à la vérité , mais qui embellit
l'image.
Voici une troifiéme traduction , tirée
en grande partie des deux précédentes ,
qui , conferve tout le mérite de la littéralité
qui rend le françois vers pour vers
& pour ainfi dire mot à mot , fans qu'on
en ait hazardé aucun d'une latinité fufpecte
.
Ad capitoli arces , tanto olim fanguine tintas ,
Ingentes Bellona inter Martifque ruinas ,
Romuleo infiflit folio pro Cafare , præful.
Turba facerdotum , pede fortunata quieto ,
Emilii calcat cineres , tumulofque Catonum.
Infidet altari folium , & fuprema poteftas
Una eâdemque manu fceptrum conjungit acerræ.
On prétend que la traduction de M.
de Caux de Cappeval eft de la même
force que le morceau cité. Cependant
il n'a pas , dit - on , trouvé de libraire
à Paris qui voulût fe charger de l'impreffion
de fon ouvrage : ce qui prouve
bien que le goût de la poëlie latine eft
affé de móde en France . Dans le fiécle
paffé les imprimeurs fe feroient difputé
96 MERCURE DE FRANCE.
l'honneur de faire connoître le chefd'oeuvre
du Virgile françois aux autres
pations de l'Europe. Il eft vrai que la
plupart des étrangers entendent notre
langue , mais peu la poffédent à fond &
fur tout le langage de la poëtie.
Voici enfin un nouvel effai de traduction
des cinq beaux vers de la Henriade
fur les Anglois . On ne connoît point
celle de M. Cappeval du même endroit.
De leurs nombreux troupeaux les plaines font
couvertes ,
Les guérets de leurs bleds , les mers de leurs vaiffeaux
:
Ils font craints fur la terre , ils font rois fur les
caux .
Leur flote impérieufe afferviflant Neptune ,
Des bouts de l'Univers appelle la fortune.
Illic mille premunt campos armenta gregefque ,
Latafeges tegit arva , latet fub puppibus æquor ;
Gens terris metuenda mari dominatur & aufa
Neptuni antiquum rapere imperiofa tridentem ,
Extremo claffis fortunam accerfit ab orbe.
Le Pornographe , ou Idées d'un honnête
homme für le projet de réglement pour
les
OCTOBRE. 1769. 97
les proftituées , propre à prévenir les
malheurs qu'occafionne le publicifme
des femmes , avec des notes hiftoriques
& juftificatives ; avec cette épigraphe
: prenez le moins de mal pour
un bien. MACHIAVEL , Livre du Prin.
ce , chap . XXI . A Londres , ch.z Jean
Noule , Libraire dans le frand ; à
la Haye , chez Joffe Junior & Pinet ,
Libraires de S A. S. & fe trouve à
Paris , chez Delalain , rue & à côté de
la Comédie Françoife. in- 8° .
Cet ouvrage fingulier traite de la
proftitution anfi que le titre l'annonce ;
ofuppofeun M. d'Alzan qui a vêcu longtems
dans la débauche , & qui revenu
de fes erreurs devient amoureux de la
foeur de la femme de M. d Eftanges fon
ami ; il écrit à celui ci les progrès de fa
paffion , fon but & fes espérances ; il
parle enfuite de fon ancien libertinage ,
s'étend fur les dangers de la protitution ,
& cherche les moyens de la rendre
moins funefte ; il croit les avoir trouvés
& il en fait part à fon ami ; il voudroit
qu'on établit un lieu où toutes les filles
publiques feroient raffemblées fans pouvoir
fortir; les règles de cet établiffement
fingulier rempliffent la plus gran
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE .
,
de partie de cet ouvrage , ainfi que les
raifonnemens de l'auteur pour en prouver
l'utilité & la néceffité. Les femmes
font rangées en huit claffes ; on fixe le
prix de chacune depuis fix fols juſqu'à
quatre louis. Elles doivent rendre par
jour , 47 , 640 liv . & par an 17 , 388 ,
600 liv . Toutes les dépenfes de l'établiffement
montent felon le calcul de l'Auteur
à 14 , 545 , 500 liv . Il donne à cet
établiffement le nom de Parthenion
Conclave Virginum ou Puellarum , qui
ne lui conviendroit pas parfaitement ; il
propofe de le faire régir par un confeil
compofé de douze citoyens , remplis de
probité, qui auront été honorés de l'Echevinage
pour la ville de Paris , du Capitoulat
, ou de la qualité de Maires dans
les autres grandes villes du Royaume.
Il n'y a pas apparence qu'aucun voulût fe
charger d'une pareille régie ; cela peutêtre
ne feroit pas abfolument décent.
L'auteur répond cependant à cette objec
tion , ainfi qu'à plufieurs autres ; mais
il n'a pas toujours le talent de perfuader ;
il rappelle les anciens ftatuts de Jeanne I,
Reine de Naples ; il cite plufieurs autres
exemples qui prouvent que les femmes
publiques ont fouvent fixé l'attention du
gouvernement.La
Faille, dans fon hiftoiOCTOBRE.
1769. 99
""
33
re de Toulouſe , rapporte les lettres que
donnèrent en 1389 & en 1424 , Charles
VI & Charles VII , pour faire régner
le bon ordre dans les lieux de proffitution.
Cet auteur dit qu'il y avoit an-
" ciennement dans cette ville , & dans
plufieurs autres , un lieu de débauche
qui étoit non- feulement toléré , mais
» autorifé même par les Magiftrats qui
» en tiroient un revenu annuel . L'an
» 1424, fur ce que l'on infultoit fouvent
» cette maifon qu'on nommoit le chatel
verd , & que par le défordre qu'y occa-
» fionnèrent de jeunes débauchés , la
ville étoit privée de ce revenu , les
Capitouls s'adreffèrent au Roi Charles
VII , pour mettre cette maiſon fous fa
protection , ce que le Roi leur accor-
» da . La requête des Capitouls paroîtroit
finguliere aujourd'hui ; ils repréfentent
» au Roi , que certaines gens de mau-
» vaife vie entreprennent d'aller caffer
" les vitres de cette maifon , fans aucu-
» ne crainte de Dieu , Non verentes
» Deum ». Il eft dit dans l'acte des Coutumes
de Narbonne , que le Conful &
les habitans avoient l'adminiftration de
toutes les affaires de Police , & le droit
d'avoir dans la jurifdiction du vicomte
•
,,
ود
"
ود
E ij
ΙΘΟ MERCURE DE FRANCE.
UNE RUE CHAUDE , c'est - à- dire , un lieu
public de prostitution. Nous ne nous
arrêterons pas davantage fur cette production
; l'auteur du projet d'Alzan finit
par époufer la foeur de fon ami , il vit
heureux avec elle , en attendant que fon
projet foit goûté & mis à exécution ; il
y a apparence qu'il ne le fera jamais ;
s'il empêchoir quelques inconvéniens ,
il en produiroit beaucoup d'autres & de
plus grande conféquence ; il n'eft pas
toujours raifonnable de vouloir qu'on
faffe une chofe parce qu'elle a été faite
autrefois ; il faut avoir égard au tems &
aux moeurs différentes ; ces idées peuvent
être propofées comme plaifante.
rie ; l'auteur les a peut être préfentées
trop férieufement.
Amuſemens de Société , ou Proverbes
dramatiques . A Paris , chez Sébaſtien
Jorry , Imprimeur Libraire , rue &
vis-à-vis la Comédie Françoife , in 8 ° .
Cette fuite des Proverbes Dramatiques
forme la fixieme partie de ceux
que nous avons déjì annoncés ; le nombre
total de ces petits drames fe trouve
actuellement de quarante fept , & l'auseur
y a répandu la gaïté qu'on a remarOCTOBRE
. 1769. ΙΟΙ
quée dans les premiers . Nous en donnerons
une idée . La médaille d'Othon .
M. de Verberie vient de faire du chocolat
; il le trouve fi bon qu'il veut en
faire prendre à tous ceux qui le viennent
voir ; M. de la Merci arrive chez
lui fur le foir , il y a donné rendez - vous
à l'abbé de Lexergue , parce qu'il veut
acheter une médaille d'Othon trèsrare
, que cet abbé a trouvée à un inven .
taire . M. de Verberie veut abfoluinent
leut faire goûter fon chocolat , il ordonne
qu'on le prépare , mais les autres fans
l'écouter parlent de la médaille & conviennent
du prix ; par malheur l'abbé
craignant d'être volé l'a avalée , & ne
peut la remettre fur le champ ; l'acquéreur
qui eft forcé de partir le ldemain
le conduit chez un Apothicaire, pour lui
demander quelque drogue , qui le mette
en poffeffion d'une pièce auffi précieuſe .
Ce qui eft bon à prendre eft bon à rendre.
L'homme qui craint d'aimer. Ce conte
conduit le chevalier chez la comteſſe des
Glantieres ; c'eft une femme aimable &
remplie d'efprit ; le chevalier tremble
de la voir ; il craint d'en devenir amoureux
; il raconte à fon ami qu'on l'avoit
conduit de même autrefois chez une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Dame aimable , elle l'avoit mené au
fpectacle , enfuite à la campagne , lui
avoit fait jouer la comédie , & lui avoit
donné un role tendre , dont il avoit trop
bien pris l'efprit . Le comte fe moque
de fes craintes. La comteffe arrive &
propofe au chevalier la comédie, la campagne,
& d'y jouer une pièce avec elle; il la
fuit , fans vouloir l'entendre ; chat échaudé
craint l'eau froide. Le dialogue de
ce petit drame , eft très - agréable .
La Rofe rouge. M. Vinon , marchand
de vin , commande une enfeigne à M.
Broffard , maître Peintre. Ils conviennent
du prix qui fera payé en vin , à
12 fols la bouteille ; le peintre doit faire
un lion d'or. Il fait une rofe rouge , parce
qu'il ne fçait faire que cette fleur , &
qu'il n'a pas d'autre couleur , le garçon
du marchand de vin apporte les bouteilles
, on , lui demande s'il eft bon ; il
répond qu'il eft excellent eft excellent , & que
c'eft le meilleur de la cave , car fon
bourgeois n'en a pas au- deflus de dix
fols . Le marchand vient voir fon enfeigne
& fe plaint , de n'avoir pas un lion .
Le peintre lui dit qu'il ne fait faire que
des rofes , & qu'il lui avoit d'abord propofé
de lui en faire une . Il fe plaint à
OCTOBRE. 1769. 103
fon tour du vin , & le cabaretier répond
auffi qu'il lui en avoit propofé à dix ,
& qu'il n'en a pas de plus cher ; tout
s'accommode. Cette piéce a beaucoup
de gaîté ; il faut la lire toute entiere : un
extrait n'offre pas les détails , & ce font
eux qui en font le mérite. Le proverbe
eft : qui dit ce qu'il fçait , qui donne ce
qu'il a , qui fait ce qu'il peut , n'eft pas
obligé à davantage .
L'Auteur & l'amateur. M. Paftoureau
va confulter M. de Loureville , fur un
opéra qu'il vient de faire. L'amateur à
chaque mot dit ce n'eft pas cela ; toutes
les critiques n'ont pas plus de tournure ;
il arrête le poëte à chaque vers , & veut
le refaire ; il finit par le laiffer tel qu'il
eft , & par le trouver bien . Ce drame
doit être encore lu pour en goûter l'agrément
; plus de bruit que de befogne , voilà
le proverbe.
La veuve avare . Le chevalier de Saint
Rieul a perdu fon oncle ; il eft étonné
qu'il n'ait rien laiffé, parce qu'il étoit trèsrangé.
Mais fa veuve le dit : il confulte
un avocat qui fait venir la veuve , qui
fe plaint d'être réduite à l'Hôpital . Dans
le moment le laquais de l'avocat crie
au feu ; il dit qu'il eft dans la maifon de
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
la veuve ; elle elt fort inquiéte , elle a
fix cens mille francs , cachés dans l'épaiffeur
d'un mur ; elle veut les aller fauver
& fe trahit ; on la force de partager avec
fon neveu . A trompeur , trompeur &
demi.
Les époux malheureux , forment la
derniere pièce de ce recueil , elle eſt
très intéreffante , & a le ton des drames .
Saint Firmin s'eft marié fans le confentement
d'un oncle très riche qui l'abandonne;
il fe trouve trompé par un homme
qu'il croit fon ami , & pour lequel
il a répondu ; tous fes meubles font faifis
; on les tranfporte pour les vendre ,
fon tapiffier vient lui demander fon payement
& le voyant dans la mifère il le
plaint & fe retire ; quelques momens
après on lui annonce que fon oncle eft
mort , & qu'il hérite de fes biens ; le
tapiffier revient avec mille écus qu'on
lui a prêtés , & qu'il veut partager avec
lui ; Saint Firmin reconnoiffant lui promet
de le fervir de toute fa fortune.
Le diable n'eft pas toujours à la porte d'un
pauvre homme.
Morale de l'Hiftoire . Par M. de Mopinot
, Lieutenant - Colonel de CavaleOCTOBRE.
1769. 105
rie , Ingénieur à la fuite des Armées
de Sa Majefté très - Chrétienne, rédigée
& publiée par M. *** , à Bruxelles ,
chez Boubers , Imprimeur Libraire ,
marché aux herbes ; & à Paris , chez
Delalain Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoife , in- 12.Tome 2 .
Nous avons annoncé dans le mois
d'Août dernier le premier volume de
cet ouvrage ; le fecond qui vient de paroître
juftifie le jugement que nous en
avons d'abord porté ; il a pour objet
l'éducation à ce titre il mérite l'accueil
du public ; les pères de familles , les inftituteurs
de la jeuneffe en pourront tirer
de grands avantages ; ce volume renferme
un grand nombre de traits hiftoriques
depuis l'an 400 jufqu'à l'an 216
avant Jefus- Chrift ; tous font bien choifis
, & les réflexions qu'on y joint ne
laiffent rien à defirer ; nous citerons deux
articles . » Depuis les journées fi brillantes
de Platée , de Salamine , de
» Marathon , Athènes étoit déchue de
» fa gloire . Cette ville autrefois l'exemple
des autres , l'afyle des beaux arts , des
» fciences & des vertus , alloit tomber fous
un conquérant ambitieux. Philippe
99
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
و د
30
18
vainqueur la menaçoit ; fes murs étoient
» dans un état déplorable ; il falloit un ci-
» toyen affez généreux , affez riche pour entreprendre
de les réparer . Démosthènes
» fut ce citoyen ; il offrit fes fecours qui
» furent acceptés . En très peu de tems
» Athènes fe trouva hors d'infultes , &
» la patrie lui décerna une couronne d'or
» en plein théâtre » . La réflexion de M.
de Mopinot fur ce fait nous en rappelle
un autre d'autant plus curieux qu'il eft
de nos jours. Il est en France quelques
particuliers auffi riches que Démosthè-
» nes ; mais ni la nature , ni l'éduca-
» tion , ni l'exemple , ne leur ont donné
l'amour de la patrie qu'eut ce gé-
» néreux citoyen d'Athènes . M. de Parcieux
a préfenté un projet de canal trèsfacile
à exécuter avec la dépenfe de quel-
» ques millions ; il embelliroit Paris &
» fur-tout le rendroit infinimentplus falu-
» bre cet académicien a démontré fon
» projet poffible , en a donné les plans ,
» a fait connoître les avantages précieux
» & certains qui réfulteroient de fon
و د
ود
:
exécution ; il a follicité & cherché des
» Démosthènes , & n'en a pas encore
» trouvé. Dans le même tems il s'eft
formé un grand projet en faveur des
OCTOBRE. 1769. 107
وو
ود
» arts ; il s'agiffoit d'établir des écoles
gratuites , & des prix pour nombre
» de jeunes gens qu'on inftruiroit des
connoiffances propres aux arts. On pu-
» blia qu'on manquoit de fonds pour
» exécuter le projet ; on invita les citoyens
» riches à les fournir . Sur le champ plu-
» fieurs Démosthènes fe font préfentés
» & l'établiffement s'eft fait. Pourquoi
» cette différence ? C'eft que le grand
» luxe a porté les citoyens à l'amour des
» arts , & a détruit le véritable amour
» de la patrie ; ce qu'on fait pour avoir
quelques ftatues , quelques tableaux ,
quelques meubles , quelques jouiffances
enfin plus magnifiques , plas
agréables & plus douces ; on ne le fera
» pas pour la fanté , la fureté , la commo-
» dité & la félicité publique » .
ود
""
و د
>>
Nous finirons notre extrait par cette
citation. Bogoris, premier Roi chrétien
» des Bulgares , voyant que Théodora
gouvernoit l'empire pour Michel fon
» fils , perfuadé qu'elle ne pourroit point
» faire de réfiftance , envoya des ambaf-
» fadeurs à Conftantinople pour lui déclarer
la guerre ; mais Théodora répon-
» dit aux Ambaffadeurs : dires à votre
» maître qu'il me trouvera en perfonne
و د
"
ود
E vj
103 MERCURE DE FRANCE.
"
39
"
>>
» à la tête des troupes Romaines , les
» armes à la main , pour le punir d'avoir
» lâchement violé la paix , &attaqué l'Em-
» pire , lorfqu'il n'a qu'un enfant pour
» monarque , & une femme pour régen-
» te ; affurez- le que je fuis certaine de la
protection du ciel , vengeur du par-
» jure & de l'infidélité ; mais quel que
puiffe être le fort de nos armes , avertiffez
le qu'il ne peut être qu'à fa honte ;
» fi la fortune fe déclare pour lui , com-
» mentofera- t- il fe glorifier d'avoir vain.
» cu une femme ? Et je remporte la
victoire, comment pourra- t - il s'enten-
» dre reprocher qu'une femme l'a vaincu ?
» Bogoris frappé de cette réponſe auſſi
pleine d'efprit que de courage , con-
» çut une haute idée de Théodora , &
» renvoya fes ambaffadeurs pour lui
» demander la continuation de la paix ».
Théodora , ajoute M. de Mopi-
» not, mérite par fa grandeur d'ame , fa
fagefle , fon amour maternel , fa fer-
» meté , d'être placée avec les hommes
qui fe font rendus célèbres dans le rang
fuprême. Mais l'Impératrice-reine que
≫ nous avons vue dans une fituation à peuprès
femblable , & beaucoup plus critique
, qui , à fa plus grande gloire , fut
"
"
"}
.CC
39
»
OCTOBRE. 1769. 109
» violemment attaquée par plufieurs fou-
» verains puiffans , qui les a combattus ,
qui leur a réfifté , qui a confervé fes
» Etats , & qui à force de vertu a con-
" traint fes agreffeurs à mettre bas les
» armes , & à devenir fes admirateurs &
» fes alliés , préfente au monde un ſpec
» tacle infiniment plus éclatant ; ce qui
» ne peut être célébré par trop d'é-
» crivains contemporains , pour que la
postérité y ajoute foi . Puiffe cet ou-
" vrage foible , mais confacré à la vérité,
paffer à la postérité , pour être un ga-
» rant de plus de fa gloire. Je ne fuis
43
19
פכ
point fujet de Marie - Thérèfe , j'ai
» même porté les armes contre elle , &
» j'ai lieu de croire que jamais elle
» ne connoîtra ce que j'écris d'elle en
» ce moment ; mais fa grandeur &
» fes vertus ont fait fur moi une impreffion
fi vive & fi profonde , que
» j'avoue que j'éprouve actuellement une
" fatisfaction infinie d'avoir une occafion
» de me tracer à moi même , le moins
» mal qu'il m'eft poffible , les fentimens
que fa conduite conftamment héroïque
a mis dans mon coeur. » Nous
ne pouvons qu'exhorter M. de Mopinot
à continuer cet ouvrage intéreffant &
atile ; le fecond volume a fuivi de près
110 MERCURE DE FRANCE.
le premier , & il y a lieu de penfer que les
autres ne tarderont pas.
Traité méthodique & dogmatique de la
goutte , divifé en trois parties , où l'on
fait voir par le mécanisme du corps ,
par l'autorité des favans médecins , &
par quantité d'obfervations , que la
goutte n'eft point incurable , principalement
la goutte inflammatoire qui
eft la plus cruelle , & qu'on en fait
ceffer les fymptômes par un moyen
fûr & facile qui produit le même effet
fur toutes les tumeurs inflammatoires ,
qui ont quelque rapport à la goutte ;
ouvrage utile aux goutteux ; par M.
Paulmier , Docteur Profeffeur & ancien
Doyen de la Faculté de Médecine
d'Angers. A Angers , chez Louis-
Charles Barriere , Imprimeur- Libraire
; & à Paris , chez Guillyn , Quai
des Auguftins . I vol . in- 12 ,prix, 50 f.
relié.
•
Cet ouvrage est dédié aux goutteux ;
il ne peut manquer d'en être bien accueilli
, les remedes qu'on leur propofe ſont
auffi efficaces que l'auteur l'affure . Dans la
premiere partie , il traite de la goutte
en général , & en particulier de la goutte
OCTOBRE . 1769. 111
inflammatoire ; après en avoir fait connoître
les fignes , il paffe aux remèdes ;
il recommande l'ufage des fangfues ,
d'après plufieurs célèbres médecins qui
lui fervent d'autorité. La feconde partie
traite des accidens qui furviennent aux
gouttes & aux goutteux , & des remèdes
prophilactiques , qui conduisent à leur
guérifon. La troifiéme partie eſt un réfumé
des deux autres dont l'auteur a réduit
les matieres effentielles en aphorifmes.
Il termine fon volume pat le détail
des obfervations qu'il a faites pendant
quarante ans fur l'effet excellent des fangfues
, qui ont également guéri des gouttes
récentes & des gouttes invétérées . Il ne
fe borne pas à ce remède , il en indique
auffi plufieurs autres avec la maniere de
s'en fervir fuivant les circonftances . Nous
ne jugerons point cette production ; c'eft
aux médecins à l'apprécier ; s'il offre
réellement des remèdes efficaces pour la
goutte , M. Paulmier a rendu un fervice
important à l'humanité; fi fes remèdes
ne réuffiffent pas , il a toujours l'avantage
de s'être occupé du bien public , & il
mérite à ce titre les plus grands éloges ;
fon ouvrage rempli de recherches & de
connoiffances , ne lui en attirera pas moins
comme médecin .
112 MERCURE DE FRANCE.
L'Obfervateur François à Londres , ou lettres
fur l'état préfent de l'Angleterre
relativement à fes forces , à fon commerce
& à fes moeurs , avec des notes
& des remarques hiftoriques , critiques
& politiques de l'éditeur,
Felix qui potuit rerum cognofcere caufas.
VIRG.
A Londres ; & fe trouve à Paris , chez
Merlin , rue de la Harpe , vis- à- vis la
rue Poupée in 12. tom. I
miere partie.
›
·
, pre-
Cet ouvrage eft , dit- on , d'un François
qui réfide à Londres depuis plufieurs années
; il écrit à un de fes amis qu'il veut
faire revenir de fa prévention pour les
Anglois ; il n'eft point étonné du progrès
de l'anglomanie en France ; il y a vu plufieurs
goûts de cette efpéce fe fuccéder les
uns aux autres. Les femmes qui fe bornoient
d'abord à plaire & à s'amufer , devinrent
favantes , politiques , agromanes,
pruffiomanes pendant la derniere guerre ,
anglomanes à la paix. « Les éloges que les
» traductions donnoient aux productions.
» politiques des Anglois , rappellant aux
François ceux que MM. de Voltaire ,
Prévôt , Silhouette , du Renel , de la
OCTOBRE . 1769. 113
" Place , du Pré de Saint Maur & Yard
» avoient juftement donnés aux poëtes ,
» aux moraliftes , aux romanciers & aux
philofophes de l'Angleterre ; ils produi
» firent dans toute la nation françoife ce
» fentiment d'admiration qui communiqué
aux femmes , les rendit toutes an-
» glomanes , à tel point que la cominu-
» nication s'étant rétablie entre les deux
99
""
و د
nations par la paix de 1762 , elles n'y eut
» plus à Paris d'autre émulation que celle
» d'imiter les Anglois jufques dans les
plus petites chofes . Le chapeau devint
» la coëffure des petites maîtreffes , & la
» perruque ronde celle des petits maîtres ;
» le grand tablier & la grande cravate fu-
» rent une des parures des uns & des au-
» tres ; on avoit dit que les femmes Angloifes
alloient à pied dans les rues de
» Londres , qu'elles fe promenoient feu-
» les dans le Parc de S. James ; toutes les
» femmes de Paris en firent de même ,
» tandis que les hommes du bon ton ne
» vouloient plus avoir que des chevaux
anglois , que des voitures à l'angloife &
» des fracs ; ils effayerent d'établir des
» courfes à l'imitation de celles de Newmarck
; il fe fit des paris ; on but du
punche ; on mangea avec délices le roft-
ود
n
و د
30
114 MERCURE DE FRANCE.
bif& le pudding ; on préféra le vin de
1 » Bordeaux au Champagne & au Bour-
" gogne ; on lutta avec les forts de la Hal-
» le , & on fe compromit avec les fiacres ;
il n'y eut que les foufcriptions charitables
qu'on ne fit point. »
L'auteur des lettres fait profeffion d'im
partialité ; il s'attache à prouver à fon ami,
que s'il eft jufte d'imiter les Anglois dans
plufieurs points , il eft équitable auffi de
les condamner dans une infinité d'autres .
Il commence par traiter du gouvernement
britannique , qu'il appelle le chefd'oeuvre
de l'efprit humain ; fil'on y voit
des défauts , ils font , dit - il , la fuite de
l'infuffifance de l'homme , dont les ouvrages
ne peuvent être parfaits. L'éditeur
à ce fujet fait une remarque que nous rapporterons
; c'est un paffage du chevalier
Temple qui la lui fournit. « Le cheva-
» lier compare un gouvernement éclairé
» à ces pyramides dont la bafe eft fort
» large & occupe un grand terrein ; & s'il
» vient , ajoute- t- il , à fe terminer à l'au-
» torité d'un feul homme , il fait alors la
pointe la plus parfaite de la pyramide ,
» & il forme ainfi la figure la plus ferme
» & la plus affurée qu'il puiffe avoir ;
» mais à le prince où le gouvernement
و د
OCTOBRE. 1769. 115
» protége ou laiffe étendre les rangs les
» plus élevés , privativement aux plus bas ,
» la pyramide devient tour , & puis cône
» renverfé , qui ne fe foutient que par un
» miracle . »
On donne une idée jufte du parlement
d'Angleterre , des perfonnes dont il eft
compofé , de l'état & de la fortune de
celles qui peuvent être reçues dans les
deux chambres . L'auteur préfente furtout
un détail affez curieux des élections
& de la maniere dont les candidats cherchent
à s'attirer les fuffrages ; cela le conduit
à parler de l'élection du Sr Wilkes ,
& de l'enthoufiafme de la nation pour cet
homme célèbre , dont on a fait un martyr
de la liberté nationale parce que la loi a
févi contre lui . Prefque tout le peuple
mit cette deviſe à fon chapeau : for Wilke
and liberty , pour Wilkc & la liberté.
" Moi - même , Monfieur , j'ai porté cette
» fameufe devife , & j'aurois été fort imprudent
de ne pas le faire , je me ferois
expofé aux huées , aux pierres & à des
» nuées de boue ; fans la cocarde bleue
& la devife qui étoit attachée fur le
chapeau en beaux caracteres d'or , il
fûr de marcher dans la ville
» de Londres le jour de l'élection . Que
de caroffes j'ai vu brifer pour n'avoir
""
ود
»
n'étoit pas
116 MERCURE DE FRANCE.
"
» pas inferit fur leurs portieres le N° .45 ! *
Que d'hommes j'ai vu défigurés par la
» boue & par les contufions pour avoir
négligé la cocarde & la devife de Jean
» Wilkes! Cette attention que j'avois eue
» de prendre l'une & Fautre , a valu à la
» nation françoife mille louanges agréa-
"9
bles , & à moi , mille carelles de la part
» des Blagards ; ils remarquerent la co-
» carde de mon chapeau ; mon ardeur
» à crier avec eux , for Wilke and liberty
» les toucha , & ce fut fans doute pour
» m'encourager & pour prévenir l'enroue
» ment dont j'étois menacé , que ces hon-
» nêtes Blagards m'enleverent & me por-
» terent dans une taverne , où il fallut
" boire avec eux du porte ( groffe biere )
» & manger une belle & bonne tranche
» de boeuf fallé & froid ; ils burent à ma
fanté , à celle de Wilkes ; vint enfuite
» celle du Roi de France ; je leur portai
» celle de leur fouverain , ils ne s'y refuferent
pas , mais avant que de boire , il
» falloit jetter le cri triomphal de for
» Wilke and liberty. »
"
»
L'auteur s'étend beaucoup fur la cha-
* C'eſt celui du North- Briton qui a attiré l'attention
du gouvernement fur le Sr Wilkes.
OCTOBRE. 1769. 117
leur effrénée des Anglois dans cette circonftance
; il affure qu'il a vu les freres
du Roi , forcés par la populace , de crier
for Wilke and liberty. Le foir que fon
héros fut élu , on fit des illuminations
dans toutes les rues ; on cafla les vîtres
des maifons aux fenêtres defquelles on
n'avoit point mis de lumieres ; celles du
lord maire furent fracallées ; on n'eut pas
épargné le palais du Roi , celui de fa mere
& de fes freres , fi l'on eût négligé de
les illuminer.
Nous ne nous arrêterons pas davantage
fur cet ouvrage qui eft très -intéreffant &
très -curieux , cette premiere partie contient
fix feuilles d'impreflion ; on annonce
qu'il en paroîtra une pareille tous les
quinze jours ; ceux qui voudront fe les
procurer les trouveront chez Merlin , rue
de la Harpe. Les cahiers qui doivent fuivre
contiendront des détails approfondis
fur le commerce , les moeurs & les forces
de l'Angleterre.
Hiftoire Roma ne de Tite Live , contenant
T'hiftoire de la feconde guerre punique,
traduite en François par M. Guerin ,
ancien profeffeur d'éloquence dans l'ūniverfité
de Paris . A Paris , chez Barbou
, rue des Marhurins ; Brocas , rue
S. Jacques ; Delormel , rue du Foin ;
118 MERCURE DE FRANCE.
Delalain , rue de la Comédie - Françoiſe
; & Valleyre , fils aîné , rue de la
Vieille - Bouclerie . 3 vol. in- 12 .
CETTE traduction de Tite- Live , eft
la meilleure qui ait paru en Francois . On
fuit dans cette nouvelle édition l'ordre
que M. Guerin adopta lorfqu'il en publia
la premiere ; il commença par donner la
troifieme Décade : c'eft la partie la plus
intérellante de cette hiftoire , au jugement
de Tite-Live lui- même. La feconde
guerre punique eft une des plus mémorables
que les Romains aient foutenues ;
celle qui offre le plus de faits importans
de toute efpèce , & une plus grande variété.
M. Guerin l'avoit traduite dans le
tems qu'il profeffoit l'éloquence : rendu
à lui-même , il employa fon loifir
à finir l'ouvrage de Tite Live , & c'eft
un fervice qu'il a rendu aux Lettres
& à la langue ; fon ftyle eft fimple , concis
, élevé quand les circonftances l'éxigent
; il a fu le varier felon les objets
qu'il avoit à décrire . La premiere décade
eft fous preffe & ne tardera pas à patoître
, ainfi que la feconde. Les libraires ,
pour en faciliter l'acquifition , fe font
déterminés à les publier & à les vendre
féparément. Cette édition eft faite avec
OCTOBRE. 1769. 119
beaucoup de foin , & n'eft point au-def
fous de celles qui fortent des preffes de
Barbou.
Lettres fur l'efprit du fiècle , avec cette
épigraphe : 0 tempora ! o mores ! A
Londres , chez Edouard Young ; & à
Paris , chez les libraires qui vendent
les nouveautés. in- 8 ° . de 61 pages.
L'AUTEUR de ces lettres , qui font au
nombre de quatre , s'efforce de répondre
aux écrivains qui attaquent la religion ;
il leur montre les dangers des changemens
qu'ils voudroient amener ; il ne
trouve dans leurs clameurs contre les
moines , que le defir de commencer par
leur fuppreffion , pour porter atteinte aux
autres ordres du clergé ; il leur répete le
reproche qu'on leur a fait fi fouvent , de
ne s'occuper qu'à détruire , fans fonger à
rien édifier à la place ; il leur rappelle
encore que la religion eft le plus folide
appui du gouvernement , & qu'attenter
envers l'une , c'eft fe rendre coupable envers
l'autre. « Si la raifon exprimée dans
» ces lettres , ajoute- t - il , eft écoutée , les
» grands changemens , loin de paroître
» néceffaires aux hommes , ne feront
plus pour eux que des objets d'effroi .
120 MERCURE DE FRANCE.
» Mais pour écouter cette raiſon ,
il faut
» plus s'occuper d'elle que de fon expref-
» lion ; car l'art d'écrire lui manque , &
» peut- être parce qu'il eft un art . S'il ne
» manque pas à notre fauffe philofophie,
» c'est qu'il eft fait pour elle , qui ne fe-
" roit rien fans lui . L'auteur montre
du zèle & des connoiffances ; on ne peut
que louer l'emploi qu'il en fait.
Lettres fur quelques points de la difcipline
de l'Eglife , où l'on expofe ce qui a été
reglé par les faints Canons , touchant
la conduite des eccléfiaftiques ; par M.
le Coq , directeur du féminaire de
Caen , avec cette épigraphe : Ne tranfgredieris
terminos antiquos , quos pofuerunt
patres tui. PROV. 22 , 28. A
Caën , chez le Roi , imprimeur du Roi ;
& à Paris , chez Delalain , rue & à côté
de la Comédie Françoife , in- 12.
Ces lettres font au nombre de neuf;
les trois premieres roulent fur la fcience
& l'obfervation des faints Canons ; ce
font des loix de l'églife émanées de l'Efprit
Saint , qui commencent toutes par
ces mots : Vifum eft Spiritui Sancto , &
nobis , &c. & qu'un eccléfiaftique eft coupable
d'ignorer. Les deux lettres fuivantes
OCTOBRE . 1769. 121
res traitent de l'habit eccléfiaftique ; elles
commencent ainfi « Il n'eft , Monfieur,
» que trop ordinaire d'entendre de cer
» taines gens décider , d'un ton magiftral ,
» que chacun peut fe mettre comme il le
ود
"
"
juge à propos , que peu importe de
quelle maniere on s'habille pourvû que
l'on foit homme de bien. Ce raifon-
» nement ne peut faire impreffion que
» fur des efprits fuperficiels , qui n'ont
» aucune connoiffance des réglés de l'églife
, &c. » L'auteur entre enfuite dans
une difcuffion hiſtorique au fujet des habits
eccléfiaftiques ; ils ne différoient pas
de ceux des laïques pendant les cinq premiers
fiécles . Leurs vêtemens changerent
par degrés , & les loix de l'églife en reglèrent
enfuite la forme . Dans les autres
lettres on traite fucceffivement de la
chaffe , des jeux défendus , des danfes
publiques qui font interdits aux eccléfiaftiques
& aux laïques , & qui , quoique
tolerés pour les derniers , n'en font pas
moins condamnés. Dans la derniere lettre
l'auteur s'étend fur les écoles ; il
montre les abus qui réfulteroient fi elles
étoient communes aux deux fexes , & la
fageffe de la loi qui ordonne qu'elles
foient féparées.
II. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
1
Géométrie de l'Arpenteur , ou pratique de
la géométrie , en ce qui a rapport à
l'arpentage , aux plans & aux cartes topographiques
, avec une introduction
à la renovation des terriers , & des tables
de toutes les différentes mefures
comparées les unes aux autres. Ouvra
ge dans lequel on trouve ces trois parties
traitées dans toute leur étendue ,
avec méthode & par un calcul trèsfacile
; par M. Doyen . A Paris , chez
Charles - Antoine Jombert , pere , libraire
du Roi pour le génie & l'artillerie
, rue Dauphine , in - 8 °.
M. Doyen a réuni dans cet ouvrage
tout ce qu'il eft néceffaire de favoir en
géométrie pour les opérations de la campagne
; fa méthode conduit en même
tems à la théorie & à la pratique ; il tranf
porté fon élève fur les lieux , lui propofe
de mefurer un terrein , & lui explique le
principe d'après lequel il doit opérer ;
par ce moyen il fait naître la néceffité du
problême , dont il donne enfuite la folution
, en s'appuyant fur les régles invariables
de la géométrie. Son ouvrage eft
divifé en trois parties qui ont des liaiſons
les unes avec les autres , & qui ne laiffent
pas d'avoir en même tems chacune
OCTOBRE . 1769. 123
fon objet féparé. Dans la premiere M.
Doyen préfente la maniere de mefurer
toutes fortes de fuperficies planes , régulieres
ou irrégulieres bornées par des lignes
droites ou par des lignes courbes
tant fur le terrein que fur le papier . Les
divifions de ces mêmes fuperficies , en
plufieurs parties égales & inégales , les
calculs relatifs & les inftrumens néceffaires
entrent encore dans cette premiere
partie & font traités de la maniere la plus
claire & la plus fatisfaifante ; la levée &
le rapport des plans , tant géométriques
que vifuels , leur réduction de grand en
petit & de petit en grand , leur origine
leur utilité font l'objet de la feconde partie.
La troifiéme traite des cartes topographiques
, des calculs des obfervations
trigonométriques , de la mefure des hauteurs
& de celle des folides . Elle eft fuivie
de trente huit tables dans lefquelles il
compare les unes aux autres les différen
tes mefares .
Nous nous bornons à donner une idée
de ce que contient cet ouvrage ; il eft peu
fufceptible d'extrait ; il doit être lu tout
entier; & ceux qui fe deftinent à l'arpentage
ne peuvent fe difpenfer de l'étudier;
ils trouveront difficilement ailleurs plus
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
de lumieres & d'inftructions relatives à
cette profeffion .
·
Phyfico chymie théorique , en dialogue ;
par L. J. de Croix , apothicaire à Lille,
avec cette épigraphe :
Ars mea totiùs rimatur vifcera terræ :
Et liquat & mutat mille metalla modis.
A Lille , chez P. S. Lalau , imprimeurlibraire
, près de l'hôtel - de- ville ; & à
Paris , chez Delalain , rue & à côté de
la Comédie Françoiſe , in- 8 ° .
M. de Croix a écrit ces dialogues pour
l'inftruction de fes élèves ; leur publication
étend leur utilité ; les jeunes gens &
les perfonnes qui n'ont aucune connoiffance
de la chymie , en apprendront les
principes ; cette lecture les mettra en état
de confulter les ouvrages des plus habiles
maîtres de l'art ; les dialogues de M. de
Croix peuvent y fervir d'introduction
& en faciliter l'intelligence ; fous ce
point de vue ils ont droit à nos éloges
; tout le monde connoît l'importance
des livres élémentaires : quelque néceffaires
qu'ils foient on y a attaché peu d'eftime
& peu d'honneur ; cette inconfé-
›
OCTOB R E. , 1769 . 125.
quence a fouvent détourné les hommes
inftruits d'un travail dont on ne fait pas
un cas égal à fa néceffité ; il en eft bien
peu qui préférent le mérite d'être utile ,
en travaillant pour tout le monde , à la
gloire de fe faire un nom en n'écrivant
que pour les favans . On ne peut que
favoir
gré à M. de Croix de n'avoir pas eu
cette manie ; il eft très- beau à lui d'avoir
choifi le premier mérite , lorfqu'il étoit
en état d'afpirer au fecond.
Le goût de bien des gens , ou recueil de
contes tant en vers qu'en profe. A
Amfterdam , chez Changuion , libraire ;
& fe trouve à Paris , chez Lejay , libraire
, rue St Jacques , au- deffus de la
rue des Mathurins , au grand Corneille ,
3 vol. in- 12 .
On trouve dans ce recueil plufieurs
contes agréables en profe & en vers ;
parmi les derniers , les lecteurs retrouveront
avec plaifir le rendez- vous inutile de
M. de Champfort ; & le van tiré des cent
nouvelles nouvelles de la Reine de Navarre
; les contes en profe offrent beaucoup
d'intérêt & de variété ; il y en a plufieurs
qui n'avoient point encore paru ,
& qui font imprimés pour la premiere
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fois dans ce recueil . Un des premiers de
cette efpéce eft la Reconnoiffance à propos.
Dorval a toujours été livré à fes plaifirs
; il féduit la fille d'un de fes fermiers
qu'il quitte après avoir vécu quelque tems
avec elle , ce qui le rend pere pendant
fon abfence ; plufieurs années s'écoulent.
Il a perdu de vue fa maîtreffe ; d'autres la
lui ont fait oublier ; il revient en France ;
une de ces femmes méprifables qui font
commerce des charmes des perfonnes de
leur fexe , vient lui propofer la jeune Sophie
, & conclut avec lui un marché infâ
me . Sophie au défefpoir a recours à un
magiftrat refpectable qui lui donne ſa
protection ; il la fauve du malheur qui la
menace , & Dorval étonné reconnoît fa
fille dans cette jeune perfonne que le libertinage
& l'intérêt alloient mettre dans
fes bras ; on a fçu tirer le plus grand parti
de cette anecdote qui , dit- on , eft fondée
fur un fait , on y a jeté des détails trèstouchans
& en même tems très - philofophiques.
Le Temple de la Mort eft un autre
conte d'une efpéce différente , plein d'imagination
, de chaleur & de fenfibilité.
Le Roi de Perfe Thamas eft un tyran ; un
fage vit cependant à fa cour ; il doit fa
OCTOBRE. 1769. 127
faveur aux connoiffances profondes qu'il
a dans la médecine ; ce tyran qui crains
la mort , voit en Firnat un protecteur
dont il a tiré fouvent des fecours ; il lui a
confié l'éducation de fes fils Zetim &
Idamore ; Zetim devient amoureux d'Elife
, la fille de Firnat ; pendant qu'il fe
livre au bonheur d'aimer & d'être aimé ;
le tyan eft frappé de la beauté d'Elife
fes paflions font fes loix . Firnat voit les
larmes de fa fille & la délivre de fes
craintes en lui donnant un breuvage qui
la plonge dans un fommeil profond ,
image de la mort ; il en préfente un femblable
à Zerim ; on les porte dans le tombeau
des Rois de Perfe , dont l'accès eft
défendu à tout le monde , excepté au
medecin du Roi . Les deux amans fe reveil .
lent dans cette demeure lugubre où l'amour
leur fait trouver le bonheur. Firnat vient
les en arracher ; il leur fait mettre à profit
le préjugé qui fait croire aux Perfans qu'à
la nouvelle lune les princes quittent leur
tombeau pour monter au ciel : il leur
donne des robes blanches parfemées d'étoiles
d'or ; fous ce déguifement ils paffent
à travers de la garde qui veille autour
du tombeau , &: qui fe profterne
devant eux ; ils vont jouir de leur féli-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
cité dans une retaite folitaire & tranquille
; Thamas meurt ; Idamore lui fuccède
le hafard lui fait retrouver fon
;
frere , il le force à quitter la folitude &
à venir partager fon trone avec lui.
Parmi les contes nouveaux de cette
collection , il y en a quatre de madame
de Puifieux qui font fort intéreflans ; on
reverra avec plaifir ceux qui font déjà conhus:
on fçaura gré à l'éditeur de les avoir
mis dans ce recueil.
les
>
Difcours fur l'obligation de prier pour
Rois , prononcé dans l'églife des chanoines
réguliers de Saint Louis de la
Culture les Septembre 1769 , par le
R. P. Bernard , chanoine régulier
prieur- curé de Nanterre ; à Paris de
l'imprimerie de Ph . D. Pierres , imprimeur
ordinaire de la Congrégation
de France , rue Saint Jacques , in- 3.º ,
prix 18 fols.
·
Les chanoines réguliers de Saint - Louis
'de la Culture , en reconnoiffance du don
que le Roi leur a fait de cette Eglife ,
ont inftitué une fête folemnelle qui fera
célébrée tous les ans le 5 Septembre , &
qui fera confacrée à faire des prieres publiques
pour la confervation du Roi &
OCTOBRE. 1769. 129
la profpérité de fon regne ; le R. P. Bernard
a été chargé de prononcer un difcours
à l'occafion de cette folemnité ; il a
pris ce texte : je vous conjure deprier pour
les Rois afin que nous menions une vie païfible
& tranquille. Ces paroles contiennent
un précepte & la promielle de la
récompenfe attachée à fon accompliffement
; & le développement des deux
parties de ce texte , forme l'objet de la
divifion du difcours du R. P. Bernard .
En montrant ce que la Religion fait pour
les Rois , il montre auffi ce qu'ils doivent
à cette Religion , & combien il eft
important qu'ils foient décidés en fa faveur.
Plus les Rois font craints & révérés
, plus ils ont de à diftribuer
, d'appas à offrir à la cupidité ,
plus auffi l'afcendant de leur autorité
» eft dangereufe , quand féduits par l'a-
» mour , ils s'écartent des fentiers de la
» vraie foi , pout embraſſer de nouveaux
dogmes. L'intérêt , ce méprifable tyran
des ames ferviles , tient lieu de con-
„ viction , ne confulte que la fortune
» pour oracle , croit toujours appercevoit
le vrai où fe trouve l'agréable &
l'utile ; tous ceux qui ne s'affectent
que légerement des chofes fpirituel
"
"
"
»
graces
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
99
"9
» les ( & c'est par malheut le grand nom
bre ) fe laiffent entraîner au torrent
» avec une ftupide indifférence ; Baal ou
» le Dieu d'Ifraël , peu importe ; on fe
» fait une espèce d'honneur d'être de la religion
du Prince . Que l'impie Jéro-
» boam , pour affarer le fruit de fon ufurpation
, éleve deux veaux d'or , & dife
» à fes fujets : voilà le Dieu que je veux
que vous adoriez ; aufli - tôt la terre de
» promiffion vit avec douleur dix Tribus
devenues idolâtres , & pour un Tobie
qui , déteftant ce culte facrilége , court
» au temple adorer le Dieu de fes peres ,
» une multitude innombrable affiége les
» autels encenfés par le monarqne ; il eſt
» de
ود
"
peu courages à l'épreuve de ce repro-
» che d'un roi de Babylonne : eft il bien
» vrai que vous méprifiez les Dieux que je
» fers ? Verè- ne Deos meos non colitis » →
Fortraits des rois de Dannemarck de la
maifon d'Oldembourg.
Il y a plufieurs années qu'on travaille
à ce grand ouvrage qui contient les
portraits des rois de Dannemarck ; il a été
commencé par feu M. de Lode , & fini
enfuite , pour la plus grande partie , pas
OCTOBRE. 1769. 131
M. Preifler , graveur du Roi , & profeffeur
de l'académie de peinture , fculpture
& architecture ; on a joint à ces portraits
gravés des précis hiftoriques , écrits.
en allemand par M. Schlegel , profeffeur
de l'univerfité de Copenhague , & fecrétaire
de la chancellerie Danoife. Le premier
volume qui fe débite actuellement
à Copenhague , contient l'hiftoire &
les portraits des fix premiers rois de la
maifon d'Oldenbourg jufqu'à la mort de
Frédéric II en 1588. Le fecond volume
contiendra les portraits & les vies des
autres Rois , & finira à celle de Frédéric
V , en 1766 ; on y trouvera' auffi le portrait
du Roi actuellement fegnant , peint
& gravé par fon ordre, expreffément pour
cet ouvrage. La libéralité de Sa Majeſté
a mis les éditeurs en état de le donner
prix modique. L'exemplaire imprimé
fur le plus beau papier , coûtera
huit écus danois , ( 36 livres , argent de
France ) ; on en tire fur du papier de
moindre qualité pour la commodité du
public , qui ne coûtera que cinq écus &
demi argent danois ( environ 25 livres
de France ) En payant le prix du premier
volume , on donnera un écu danois d'avance
pour le fecond en papier ordinaire ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
& deux écus danois pour le même fes
cond en beau papier. Les deux fortes
d'exemplaires fe trouvent à Copenhague
chez l'auteur M. Schlegel , dans le
Stadienftrof ; à Leipfig , chez Breitkops ,
libraire , & M. Heine , docteur en médécine
; & à Paris , chez Briaffon , libraire
rue Saint - Jacques. Pour fatisfaire les
amateurs auxquels le nom de M. Preifler
n'eft pas inconnu , on vendra auffi féparément
les portraits de chaque Roi
au prix de deux livres. Les fix premiers
paroiffent actuellement , & les fept derniers
, y compris celui de Sa Majesté glorieufement
regnante , paroîtront au plus
tard vers le commencement de l'année
prochaine .
*
REPONSE de l'Auteur des Repréfentations
aux Magiftrats fur le commerce
des grains , à la lettre de M. DE VOL
TAIRE , imprimée dans le Mercure
d'Août , fur les moyens de relever l'agriculture
, d'extirper les mendians , &c.
MONSIEUR ,
Le luffrage dont vous avez honoré mes Repre
fentations aux Magiftrats fur la liberté du com
OCTOBRE. 1769. 133
merce des grains , eft d'autant plus flatteur & plas
précieux pour un citoyen animé du zèle du bien
public , qu'il doit étendre les progrès des vérités
les plus importantes pour le falut & la profpérité
des nations. La philofophie qu'un grand homme
vient de tirer du lein de la terre ne le céde pas , même
dans l'ordre moral, à la philofophie queSocrate
fit defcendre du ciel ; car la premiere bafe des bonnes
moeurs , c'eft le pain . La nature vous la réve
le , cette philofophie , à vous , Monfieur , qui cultivez
, qui défrichez , & qui favez également
l'interroger & l'entendre . En ouvrant des fillons ,
on découvre les loix ; & c'eft au philofophe - laboureur
qu'il appartient d'en être l'interprête .
Il n'eft point furprenant , Monfieur , que le citadin
, dans fa prifon , foit profondément occupé
du foin d'une Araignée ; il pourra même , s'il parvient
à apprivoifer cet infecte , le croire capable
de gouverner le monde. Tout ce qui borne notre
vue , borne nos idées , fans réprimer notre préfomption
: tout ce qui nous dérobe la nature ,
nous dérobe la vérité ; & en aflujettiffant l'efprit
qui ne voit plus , à l'imagination qui voit tout en
elle-même. Il ne faut pas chercher les fources de
la joie dans les tombeaux , ni les fources de la
profpérité dans les villes . Les villes font comme
les feuilles de l'arbre ; les racines , le tronc , les
branches , les fruits , on les trouve dans les campagnes
. Là eft l'oracle de la légiflation ; elle doit
donc , Monfieur , confulter les cultivateurs éclairés
que vous lui donnez pour guides . Nos peres tenoient
les affemblées nationales dans les champs ,
comme s'ils vouloient prendre le voeu & recevoir la
loi de la nature , fur les vrais intérêts des peuples :
en ne peut dumoins douter que l'afpect des campa
134 MERCURE DE FRANCE .
gnes ne leur infpirât une forte de refpect religieuz
pour la terre , pour l'agriculture , le cultivateur
les richeffes d'exploitation ; & ce reſpect en étoit
la fauvegarde.
Il est bien vrai , Monfieur , que nos magiftrats
font malheureuſement entraînés par le torrent des
affaires loin de ces objets fi dignes de leur follicitude.
Abforbés dans une étude ingrate ( je dirois
même dans un miniftere ingrat , s'il étoit rien de
plus doux pour l'homme de bien que d'aflurer à fes
freres leur fortune , leur honneur & leur vie ) ils
n'ont pas des jours aflez longs pour les partager
entre tous les travaux utiles . Ce que la nation a
droit d'exiger d'eux , lorfqu's ont à ftipuler pour
fes intérêts , c'eft qu'ils l'écoutent , c'eft qu'ils
écoutent ceux qui parlent pour elle , c'eft qu'ils les
écoutent avec toute l'attention & l'impartialité
que la chofe publique demande . Ses voeux , à cet
égard , ont été remplis. Quelque peu digne que
je fuffe de défendre la caufe des peuples , ces citoyens
diftingués ont daigné , Monfieur , favorablement
accueillir mes Repréſentations , &je leur
dois des témoignages éclatans de ma reconnoilfance.
Déja ils réclament eux -mêmes la liberté du
commerce , & quiconque en fent & connoît la juftice
, l'utilité , la néceffité , pour quelque objet
que ce puifle être , elt forcé d'en conclure avec
vous , Monfieur , que le pays où le commerce eft
le plus libre , fera toujours le plus floriffant ; & que
le premier des commerces, le commerce le plus propre
à rendre un pays floriffant , le commerce des
Bleds , veut plas impéneufement , s'il eft poffible,
qu'aucun autre , jouir de la plus abfolue & de la
plus parfaite liberté . On a toujours parlé de la liberté
du commerce , comme de la liberté du c
OCTOBRE . 1769. 135
toyen , fans favoir ce que c'étoit. Combien de vérités
que l'on répete fans ceffe & que l'on ignore !
Mais nous commençons à vouloir pénétrer le fens
de nos expreffions .
Le
Le gouvernement , chofe bien remarquable ,
Monfieur ! le gouvernement a été beaucoup plutôt
éclairé fur ces matieres que la nation. Il a
compris que pour encourager & relever l'agricul
ture , il n'avoit pas de meilleurs moyens à employer
que ceux dont l'efficacité lui étoit garantie
par la longue expérience que les Anglois en
avoient faite , les vrais moyens par lefquels cette
nation eft parvenue à une haute profpérité : à favoit
, d'une part la liberté de l'exportation des
grains , fans laquelle cette denrée tombant en
non valeur , il faut que le laboureur abandonne
la culture fondamentale ; & de l'autre , Timmunité
des richeftes d'exploitation , fans laquelle
Kimpofition dévorant fans ceffe les avances de
route culture , il faut qu'à la fin le labouteur abandonne
la terre . Mais quelle entreprife que celle de
changer entierement l'affiette de l'impôt pour en
décharger le cultivateur ! Le gouvernement , quoique
convaincu de l'abfolue & indifpenfable néceflité
de cette grande opération , a jugé conve
nable d'aller pas à pas , & de reftituer d'abord à la
terte une veine d'argent , en rétabliflant le prix
naturel de la premiere denrée par la liberté du
commerce des grains , liberté qu'il eft évidemment
jufte , utile & néceflaire de rendre également à
toutes les autres espéces de productions.
C'eft , Monfieur , un puiflant encouragement
pour l'agriculture que la certitude du débit & du
bon prix des denrées . , Vous défrichez aujourd'hui
des terres ingrates ; on défriche de tous côtés :
136 MERCURE DE FRANCE.
avant la liberté du commerce des grains , les mauvailes
terres ne pouvoient être cultivées , les terres
médiocres celloient de l'être , les bonnes terres
l'étoient mal. Que l'on foit afluré de recueillir
avec ufure , on fémera , même fans autre encouragement
. L'agriculture deviendra donc floriflante
, quand on n'empêchera pas le cultivateur de
recueillir les gros intérêts que la terre lui paye ,
l'état agricole fera donc bientôt en pleine profpérité
, quand tous les genres de culture & de commerce
feront tout à la fois entierement libres &
immunes ; car la liberté & l'immunité feront re-.
cueillir au cultivateur les fruits les plus abondans
de fes travaux , par le meilleur débit poſſible de
fes productions.
Nihil agriculturá melius , nihil uberius , nihil
lætius , nihil homine libero dignius . L'état du laboureur
fera fans doute le plus heureux , fi on ne
l'opprime pas la profeffion du laboureur fera la
plus lucrative , fi l'on ne le fpolie pas : l'agriculture
s'encouragera , pour ainfi dire d'elle - même , fi on
ne la décourage pas , fi les avances ou les repriſes
du cultivateur ne lui font plus dérobées par une
impofition défaftreufe , fi une taille arbitraire ne
le force pas d'enfouir fa fortune & de dévorer
dans fon fein jufqu'à fa joie , fi l'on n'avilit pas le
prix & fi l'on n'arrête pas le débit de fes denrées
par des taxes & des réglemens de toute espéce , fi
la milice n'oblige pas les domeftiques & les enfans
à fe réfugier dans la livrée , fi la corvée ne le condamne
pas à pêrrir de fes richeffes de mauvais.
chemins , fi la juftice le rétablit dans tous les droits
de citoyen & les prérogatives de citoyen utile .
Aux premiers pas que fait le gouvernement vers
cet ordre profpére , quels obftacles ne lui oppofe
OCTOBRE. 1769. 137
pas le préjugé ? Le préjugé du peuple eft le tyran
des rois ; la force ne le détruit point ; c'eft à la
lumiere à le diffiper : les Rois ne feront donc libres
& puillans que pard'inftruction des peuples.
Je penfe , Monfieur , qu'il n'y a point de bien à
faire , fans tourner d'abord vers la terre les moeurs
& les dépenfes. Les hommes que l'on y jeteroit ,
fans richefles , ne feroient qu'arracher l'épi naiffant
pour en fucer le lait ; ce feroit déchaîner l'indigence
contre la pauvreté , car ils n'ont quitté les
campagnes que parce qu'elles ne pouvoient pas
les nourrir. Où fera l'argent , là fera la population
: qu'il coule avec abondance & rapidité dans
les campagnes , elle fera bientôt entraînée dans
fon cours ; & alors employée à des travaux productifs
, elle multipliera les fubfiftances , & les
fubfiftances la multiplieront. S'il manque des bras
à nos terres , quoique le royaume foit ſurchargé
de bouches inutiles , c'eft parce qu'elles manquent
de richeffes . Mettez un pain fur une borne , vous
y verrez un homme. La France , quoiqu'en effet
plus peuplée que divers états de l'Europe fitués
fous un ciel moins propice ou dévaſtés par
des erréurs
plus funeftes , ne cefle pour ainfi dire , de
vomir hors de fon fein une population furabondante
qui attefte une dépopulation réelle , & qui
lutte encore quelque tems contre la mort , après
qu'elle a vu tarir pour elle les fources ordinaires
de la vie.
Cette multitude prodigieufe de mendians dont
vous parlez , Monfieur , publie à grands cris dans
tous les coins du royaume lá mifère , c'eft-à- dire ,
la diminution des fubfiftances & des revenus ,
c'eft-à- dire , la dégradation de la culture & le dépériflement
des campagnes , c'eft-à - dire l'impuif138
MERCURE DE FRANCE.
fance de les falarier & de les nourrir , ou l'arrêt
de profcription porté par la nature contre la portion
des confommateurs , autrefois fubfiftante fur
la partie des denrées & des revenus ſouftraite à
la réproduction dans la décadence de l'agriculture
. On en comptoit , ce me ſemble , juſqu'à 3 50
mille avant la derniere guerre. Ces miférables
peuvent continuer d'être mendians par habitude
& par goût , mais ils ne le font devenus que par
néceffité. Les édits contre cette profeffion ne fçauroient
l'extirper , parce qu'on ne fe foumet pas
volontairement à un ordre de mourir de faim .
Les édits ne nourriflent perfonne , & fi le royaume
n'a du pain que pour quinze millions d'hommes,
tous les réglemens contre la mendicité n'en donneront
jamais à feize millions. Quel crime ont
commis ces malheureux pour que les loix décerment
contr'eux des châtimens ? Eft - ce un crime
que de demander du paio quand on n'en a pas ,
& quand les calamités , je devrois dire les mauvaifes
loix vous l'ont ravi ? En eft -il qui refulent
d'en gagner par le travail ? Il ne faudroit pas ,
pour la folie de quelques- uns , les punir tous indiftinctement
& fans inſtruction ; il faudroit donc
prouver, pour pouvoir les punir , fuivant l'ordre
de la juftice , que leur mendicité eft volontaire :
& comment punir celui qui refuſe du travail , fi
ce n'eft en lui refufant des aumônes ? Car enfin il
eft libre ; c'eſt à lui que nuit fon oifiveté ; fa peine
fera la faim , la douleur & la mort : il ne faut
pas le plaindre , s'il s'y condamne ainfi luimême.
Quand il ne me paroîtroit pas évidemment injufte
d'attenter à la liberté d'un homme qui n'attente
aux droits de perfonne , je ne croirois pas ,
OCTOBRE 1769. 139
Monfieur , qu'il fût bien avantageux pour la nation
que tous ces miférables fuflent enfermés &
entaffés dans des bagnes. On ne les nourriroit (je
pourrois dire , on ne les empoilonneroit ) dans
ces maifons de force qu'avec un nouvel impôt ,
c'eft-à- dire avec la fubfiftance ou le falaire d'une
foule d'hommes de travail ; & l'on engendreroit
fans celle de nouvelles races de pauvres , & le
royaume ne feroit à la fin qu'un vafte & meurtrier
hôpital. Tout ce que l'on donne à l'homme oifif
& onéreux , on l'ôte à l'homme laborieux & utile.
Et les alyles de la mifére , comme ils l'étendent
& l'aggravent ! Quelque riche que foit un hôpital,
en cinquante ans il s'écroule , fi on ne l'étaye à
grands frais. Les hôpitaux empêcheront que la
mifére ne pullule dans un pays , comme ils empêchent
que l'Indoftan ne fourmille d'infectes .
Je fuppofe , Monfieur , que les pauvres valides
(je ne parle que de ceux - là ) enfermés dans des
retraites quelconques , y travaillent à des ouvrages
d'induftrie , des vêtemens , par exemple ,
qu'en arrivera - t- il ? Le débit de ces ouvrages ,
toujours donnés à meilleur marché , reftreindra
néceflairement beaucoup le débit des fabriques du
même genre , & par conféquent les reflources.
d'une multitude d'ouvriers ; car on ne portera pas ,
pour cela , plus d'habits . Privés de falaires , ces
Ouvriers viendront en foule frapper à la porte
l'hôpital déjà rempli , & avec eux une infinité
d'artifans & de journaliers de toure profion dont
l'emploi fera intermittent , la condition dure , l'état
précaire : l'égoût flera toujours plein & le royaume
toujours inondé.
ww
de
L'hôpital général de Lyon nous préfente aujourd'hui
, Monfieur, la preuve de ce que j'avance.
140 MERCURE DE FRANCE.
Ses adminiſtrateurs , en interrogeant les philofophes
fur les moyens de le foulager , demandent
dans le programme publié là - deflus , à quels travaux
l'on pourroit employer fes pauvres , fans
nuire à aucune efpéce d'ouvriers ; fans doute parce
qu'ils ont éprouvé que les travaux auxquels on
les occupoit déjà faifoient d'autres malheureux.
J'ofe aflurer , en louant le zèle de ces bons citoyens
, que leur voeu à cet égard , ne fera point
fatisfait. Que l'on varie tant qu'on voudra l'emploi
des hommes dans les hôpitaux , le royaume
n'aura pas pour cela plus de fubfiftances & de falaires
à diftribuer ; & s'il y a aujourd'hui cinq cens
mille habitans fans travail & fans pain ; lorfque
ces miférables trouveront à gagner leur vie , de
quelque maniere que ce puifle être , fans que les
productions de la terre foient accrues , il y en aura
cinq cens mille autres fans travail & fans pain.
Si je ne puis , fur ma dépenfe , faire vivre qu'un
feul homme , il aura beau s'en préfenter, une foule
, ils auront beau me préfenter des fervices différens
, je n'en ferai vivre qu'un feul . La confommation
ne peut excéder la production & la dépenfe.
Il faut donc , pour que les hôpitaux & autres
afyles de la miféle ne la perpétuent pas , employer
leurs revenus & leurs pauvres à la culture
des terres ; il faut donc , pour extirper les mendians
, accroître les fubfiftances & les revenus
par l'augmentation des richeffes rurales & des tra
vaux productifs ; il faut donc procurer aux campagnes
le meilleur prix poffible , la circulation la
plus facile , le commerce le plus libre & la confommation
des denrées la plus voiſine de la production.
Il feroit bien à fouhaiter , Monfieur , que les
feigneurs , par leur féjour dans leurs terres , ré
OCTOBRE. 1769. 141
pandiffent la joie , l'argent & la vie dans le fein
de leurs pauvres & des campagnes . Mais on ne
pourroit ni les contraindre d'aller dans leurs domaines
offrir du travail aux malheureux , fans
blefler la propriété facrée qu'ils ont de leur perfonne
& de leurs richefles , ni les autorifer à contraindre
les malheureux à accepter du travail ,
fans blefler la propriété facrée qu'ont ceux- ci de
leur perfonne. On ne peut qu'attirer fur les terres
, les regards & les dépenfes des riches , par tous
les appas poffibles , fur- tout en les éclairant fur
leurs vrais intérêts , en leur inculquant de faines
idéés de l'ordre & de la grandeur , en honorant ,
en béniffant , en élevant ceux qui donneront aux
autres un exemple fi falutaire. Les miférables accourront
bientôt par-tout où des reflources conf
tantes leur feront hautement offerres : il en eft accouru
du fond du Palatinat dans nos provinces
méditerranées ; il en eft accouru de toute l'Allemagne
, de la Suéde & autres états du Nord en
Ruffie ; il en accourt fans cefle de toute l'Europe
dans les colonies du nouveau Monde.
Je fais , Monfieur , que les feigneurs fecourent
leurs pauvres dans les calamités ; ah ! qu'ils foient
charitables , non -feulement envers quelques malheureux
; mais envers tous , mais envers la nation
, envers leurs propres enfans , envers euxmêmes
! il ne leur en coûtera que de bien dépen
fer leur revenu , à leur profit & au profit de tous.
Qu'ils foient fages & juftes , qu'ils rempliffent les
devoirs de propriétaire ; les devoirs de propriétaire
font de tendre fans ceffe à améliorer fon hérirage
, de préparer de nouvelles fubfiftances à la
nouvelle population projetée par la nature , de
travailler toujours pour l'état & l'humanité en
142 MERCURE DE FRANCE.
travaillant pour foi , &c. Avec du pain , on fou
lage un indigent ; pour extirper la mifére , il faut
que le pain fe multiplie. Il ne s'agit pas d'afloupir
, pour un inftant , une des têtes de l'hydre , il
faut anéantir pour jamais l'hydre toute entiere . Il
faut donc donner à la culture toute l'étendue & la
vigueur poffible. Toutes les fois que j'apperçois
des ronces , je dis , le coeur plein d'amertume ,
voilà des pauvres , des mendians , des malfaiteurs;
leurfeve eft lefang de mes femblables.
Quoique j'honore infiniment avec vous , Monfieur
, la perfonne de M. Colbert , je ne puis m'empêcher
de regarder ce célèbre miniftre comme un
des principaux auteurs de la dépopulation & de la
ruine des campagnes , & comme un des peres de
cette immenfe famille de mendians . On a cru que
la France lui devoit fa gloire , il étoit digne d'en
faire le bonheur ; mais l'erreur trompa fon zèle &
le voeu de la nation . Je crois bien , Monfieur , qu'il
ne fut pas le maître dans le confeil , & que plufieurs
édits furent rendus malgré lui : cependant
il me femble que dans le projet qu'il avoit de mettre
le royaume en manufactures , de fonder en
tie fa puiflance fur le luxe , & d'enrichir la nation
par les courfes des marchands regnicoles , il étoit
naturellement induit à facrifier le commerce des
denrées à celui des marchandifes de main- d'oeule
commerce de la nation à celui de fes traficans
, le commerce intérieur au commerce maritime
. Pour exhauffer ainfi l'édifice , il prit la pierre
des fondemens. Afin que nos marchandifes
l'emportaffent dans la concurrence fur les marchandifes
étrangeres , il jugea néceflaire de baiſler
le prix de la main- d'oeuvre , en attirant aux arts
beaucoup d'ouvriers , & en aviliflant le prix des
vre ,
par.
OCTOBRE . 1769. 143
fubfiftances , & par conféquent en dépcuplant
& dévaftant les campagues Il s'imagina que le
royaume ne pourroit avoir un grand commerce ,
fi les habitans n'alloient eux - mêmes acheter &
vendre , & par conféquent s'il ne reftreignoit le
commerce par des privileges exclufifs ; comme fi
une nation qui feroit chez elle le plus grand nombre
poffible d'échanges , ne feroit pas le plus
grand commerce poflible , fans fortir de les ports .
Ses idées étoient fi loin de la liberté du commerce
, qu'il affaiffa fous un poids énorme de réglemens
& ces manufactures & cette marine marchande
qu'il avoit tant à coeur d'élever , à quelque
prix que ce fut. Ses opérations prefloient néceflairement
la ruine de l'agriculture , puifque fes vues
la fubordonnoient aux arts . Il en apperçut avec
douleur les funeftes effets ; & je pense qu'il auroit
remédié au mal , s'il l'avoit pu . Je pense que s'il
avoit vécu plus long- tems , il auroit abandonné
fon fyfteme; je crois que s'il avoit vécu dans un
tems de lumiere , il ne l'auroit jamais embraffé.
J'ai la même opinion , Monfieur , du chancelier
de l'Hopital , & je l'ai expofée dans mes Repréfentations.
Des efprits défintéreflés , des coeurs
droits , des patriotes ardens , des citoyens dignes
du miniftere , il fuffit de les avertir de la vérité ,
pour qu'ils s'y foumettent . Nous en avons la preu
ve fous nos yeux.
1
Je ne fais , Monfieur , fi j'ai eu le bonheur de
réfoudre d'une maniere fatisfaifante , autant
que les bornes d'une lettre le permettoient , les
problêmes économiques que vous avez
avez bien
voulu me propofer. Votre confiance m'honore
; je tacherai toujours d'y répondre avec le
144 MERCURE DE FRANCE.
plus vif empreflement & par l'hommage le plus
fincere.
J'ai l'honneur d'être avec les fentimens les plus
diftingués , Monfieur ,
Votre très-humble & très - obéiſlant
ferviteur , l'Abbé ROUBAUD.
REFLEXIONS fur l'Education. *
Ne feroit- il pas inutile d'écrire fur un fujet
dont tant de plumes femblent avoir épuifé & les
principes & l'objet ? Peut - être nous ont elles jufqu'ici
préfenté plutôt un fyftême chimérique ,
qu'impoffibilité évidente ; les moeurs de l'enfance
en font-elles plus cultivées , l'efprit plus orné &
le coeur plus formé ?
L'honnête homme & le bon citoyen doivent être
le point de vue de l'éducation. Tout autre objet
lui eft étranger , & l'état dans lequel la naiflance
où le fort appelle les jeunes gens , n'eft point conféquemment
rempli . Que fervent en effet tant
de préceptes , tant de formules qui ne font pas à
la portée de ceux pour lesquels ils ont été produits
. Leur fpéculation eft peut- être trop frappante
, elle s'obfcurcit & devient impraticable ;
* Ce morceau intéreffant a eu quelque publicité
en 1747 , & paroît avoir donné licu aux ouvrages
qui ont été imprimés depuis fur cet objet.
оп
OCTOBRE . 1769. 145
on ne peut refufer à beaucoup de maîtres le zele ,
l'application : mais peut être ont-ils plutôt pris
une efpéce d'habitude que la véritable voie.
On ne trouve fouvent que l'honnête homme où
l'on devroit trouver l'homme expérimenté. La
conduite de bien des parens n'eft pas un moindre
obftacle. Développons , s'il eft poſſible , la conduite
& des uns & des autres , nous y trouverons
le principe & la caufe du peu de fuccès de
l'éducation
Des Parens .
Il ne faut que penfer , pour fentir la néceffité
d'une folide éducation . Si la fortune s'y oppofe ,
on eft plus à plaindre qu'à blâmer : auffi eft - ce
aux événemens à en décider ; mais avoir de la
forrune & la refufer à l'éducation de fes enfans >
c'eft fe couvrir de honte , c'est une infamie ; ces
fortes d'exemples font aflez familiers pour que
je fois difpenfé de les rapporter.
Suppofons donc des parens déterminés
à tout
facrifier pour aflurer à leurs enfans un fi folida
bien. Le fuccès dépend du choix qu'ils fçauront
faire. Heureux , s'ils trouvent un fujet qui
réponde à leur intention , qui remplifle leurs
vues ! Et quels moyens efficaces ne doiventils
pas employer pour le l'attacher fincérement
? Car , quelle carrière à parcourir pour
l'homme le plus déterminé ! Que de monftres à
combattre fouvent, fans pouvoir les vaincre ! Et
les parens font pour l'ordinaire plus coupables
que ces enfans mêmes. Combien de défauts naiffans
paflent pour des bagatelles ! La brutalité
l'emportement ne font que des fougues innocen
II. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
tes de l'enfance. Tout prend une teinture favora
ble. La colere eft vivacité ; la défobéillance , le
gereté , & la complaifance va fouvent jufqu'à
Aater le vice qui , devenu plus fort par la tolérance
, devient invincible par l'habitude. Ce font
autant de fleuves formés du concours de différens
ruifleaux empoisonnés , dont les eaux deftinées
à porter l'abondance & la fertilité , ne portent
plus que le poifon & la mort. L'enfance eft
une cire molle & flexible , capable de toutes fortes
d'impreffions . Les premieres font donc d'une
conféquence infinie , puifqu'elles font le germe
du vice ou de la vertu , & qu'elles femblent décider
de la deftinée des hommes dans la fociété ,
Mais , dira - t-on , ne faut -il rien accorder à la nature
? Les larmes d'un enfant pe font - elles pas
une expreffion bien touchante ? Elles ne font que
trop équivoques & n'annoncent pas toujours la
fenfibilité ! Mais , pour ne pas condamner ici la
nature , je dis feulement qu'il ne faut pas tout accorder
à ces faufles démonftrations de douleur,
L'habileté confifte à lui donner un meilleur objet
& à tourner infenfiblement les defirs & la volonté
d'un enfant au véritable but de l'éducation .
Si les larmes au contraire d'un enfant font leur
effet , elles ont bientôt celui d'être fans remede
& ne font plus que les interprêtes d'une volonté
impérirufe. L'habitude de tout obtenir , donne
infenfiblement le droit de tout exiger. Faut - il
donc abandonner aveuglement l'autorité que donne
la nature à des mains étrangeres , ou n'en confier
qu'une partie ? On ne le diffimule pas , l'un &
l'autre parti eft embari aflant & demande de la
part des parens une conduite bien réfléchie ; car
comment fe perfuader qu'un enfant écoute un
homme à qui l'on ne donne pas des marques d'une
OCTOBRE. 1769. 147
fincere confiance & une espéce de defpotifme ?Vrais
camaleons , les enfans n'eftiment que ceux qu'ils
voyent eftimer , & mefurent toujours leur con
duite fur celle de leurs parens à l'égard des maîtres
. La confiance des parens eft donc indifpenfablement
néceflaire , ils ne fçauroient la refufer
fans manquer à eux - mêmes , à leurs enfans &
aux règles de la bienféance . D'un autre côté ,
comment fe déterminer fur le choix ? Est - ce par
recommandation ? Doit- elle avoir lieu dans l'af
faire la plus intéreffante , la plus délicate ? Fautil
donner à la brigue & au refpect humain ce
qu'on ne doit qu'à un mérite décidé ?
Il eft encore des parens qui , à la honte de la
raifon , portent l'aveuglement , & peut -être l'avarice
, jufqu'à refuſer à leurs enfans les fecours
qui perfectionnent l'éducation . Tranquilles fur
tout le refte , ils n'épargnent ni foins ni peine
pour leur aflurer use poffeffion bien moins réelle
que fugitive. Fatale fécurité ! Trop cruelle tendreffe
, qui n'ouvre les yeux que fur la fortune
& qui s'aveugle volontairement fur le feul bien
folide & véritable , l'éducation ; fi l'on ne craignoit
de contefter aux parens des titres glorieux ,
on pourroit dire que la naiflance eft un véritable
bénéfice de la nature , la fortune un jeu de
hazard mais la formation du coeur & de l'efprit
eft un avantage . qui leur eft tellement propre ,
qu'on ne fçauroit leur en refufer tout l'honneur.
Mais , dira - t - on , il y a des caractères rebelles
& féroces , bizarres & cruels qui tiennent contre ,
la dextérité de la main la plus habile ; qu'Ariftote
, par exemple , ne forma qu'un héros fortuné
& vicieux ; que Séneque ne put étancher
la foif du crime dans le coeur de Néron . Ces
Gij .
148 MERCURE DE FRANCE.
:
exemples font trop connus , on ne les contefte
pas mais Alexandre qui traite Porus en roi ,
n'eft plus Alexandre , c'est l'élève d'Ariftote ; & le
tyran de Rome , dans les premieres années de fon
regne , formé fur les leçons & les règles de Séneque
, c'eft le triomphe de l'éducation . Il n'eft
pas difficile de faire l'application . On fçait affez
quel doit être l'empire d'une bonne éducation
fur un caractère doux & porté naturellement au
bien & à la vertu . "
Je ne dois pas oublier une réflexion effentielle ,
c'eft qu'il ne faut jamais fe laiffer frapper par
l'extérieur dans le choix d'un gouverneur. S'en
rapporter à un eflai , eft encore un inconvenient ,
parce que ces fortes d'épreuves ne préfentent
qu'un tableau en raccourci qui ne développe
pas tout l'homme.
Il est inutile d'infifter fur le genre de mérite ,
on fçait affez les talens que doivent avoir ceux
qui fe deftinent au pénible emploi de l'éducation.
Pour moi je crois qu'il leur faut un mérite compofé
de toutes fortes de mérites , avec un véritable
& folide fond de piété. Après l'examen
de la conduite des parens , paflons à celle des
maîtres , & par ce parallèle , concluons.
Des Maîtres,
On fçait affez en quoi la plupart des maîtres
font confifter ce qu'ils appellent l'éducation .
Les uns fe contentent d'enfeigner les langues mortes,
comme ils les ont apprifes ; d'autres y joignent
quelques traits pris au hazard , fans ordre ni
méthode : les plus hardis y ajoutent une idée
fuperficielle de géographie qu'ils ignorcat ; &
OCTOBRE. 1769. 149
le travail des uns & des autres fe réduit à préfenter
prefque toujours inutilement à l'efprit des
mots toujours nouveaux & montés fur des préceptes
auxquels l'imagination fe refufe , parce
qu'ils lui font préfentés avec féchereffe & ftérilité
. Loin d'inftruire un enfant , on le fatigue. Les
agrémens & les avantages de l'hiſtoire lui font
toujours inconnus. Il la regarde comme un fardeau
plus propre à l'accabler qu'à le fortifier.
La géographie n'eft pas plus heureuſe , ces détails
faftidieux lui en font détefter les préceptes
les plus amufans : fa captivité l'occupe tout
entier.
Pour prévenir ces dégoûts & ramener l'efprit
& le coeur à des principes plus fürs & plus
folides , fuivons les maîtres eux - mêmes dans les
opérations ordinaires , il ne fera pas difficile de
prouver que leur conduite ne fait pas moins d'obftacle
à l'éducation que celle des parens, & que l'une
& l'autre n'eft pas fans remede. Les erreurs fe
réduisent à trois principales , elles font trop intéreffantes
& trop peu connues pour ne pas entrer
dans quelques détails.
1. Les maîtres , perfuadés que la gêne eft la
mere du fuccès dans l'éducation , le croyent en
droit de commander à la vivacité de l'enfance , &
qu'elle doit toujours être prête à écouter des ordres
effrayans fous le nom de règles & de préceptes
. Ce n'eft affurément pas connoître la nature
: & vouloir fixer le mouvement & l'inconftance
à cet âge , eft une entreprife folle & inutile
. On peut bien à la vérité obtenir d'un enfant
de fixer les yeux fur un livre ; mais fon
imagination pour venger cette docilité forcée
ne s'y occupe que des moyens de s'en diftraire ;
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
efclaves de la crainte & des châtimens , les enfans
peuvent- ils fe prêter férieufement à des préceptes
qui font le trouble de leurs jours naiſſants .
Ce n'eft pas que je veuille qu'on les laifle à
eux mêmes , ce feroit abandonner un vaiffeau fans
pilote , à la merci des vents & des flots . L'un &
l'autre excès deviendroient funefte . Il faut ici
plus qu'en toute autre occafion , ce jufte milieu ,
ce difficile tempérament d'où dépend le fuccès
des entreprifes les plus délicates ; car il ne faut
que confulter l'efprit de l'homme pour s'appercevoir
que la liberté lui eft naturelle & par con
féquent néceflaire ; que fans elle , il ne fçauroit
rien faire qui porte les caractères de la perfection.
Dire qu'il n'y a que le corps qui foit à la gêne ,
c'eft ne pas connoître la nature de l'enfance &
fes foiblefles : c'est une erreur de croire que les enfans
foient les maîtres de retenir ou de ne pas
oublier ; il ne faut qu'avoir été enfant pour convenir
, fi l'on eft de bonne foi , que la crainte
des châtimens paffe en habitude & produit en eux
l'entêtement dans le faux préjugé par la honte
qu'on leur a infpirée d'ignorer quelque chofe ou
de ne l'avoir pás retenue ; ainfi , bien loin de
faire un crime à un enfant d'ignorer quelque chofe,
ne doit on pas plutôt l'engager à s'instruire &
à demander ce qu'il a oublié ? On eft fûr de réuſ
fir pour peu qu'on fuive fes inclinations .
dans une
Les enfans font autant de voyageurs
terre étrangere ; ils veulent tout fçavoir, tout cons
noître ; leur cacher quelque chofe fuffit pour leur
infpi er l'envie de voir . Pourquoi donc ne pas
profiter de ces difpofitions naturelles. Un ma
OCTOBRE. 1769. 151
tre želé & ingenieux ne peut- il pas tirer de grands
avantages de leur fincérité & même de leur amour
propre : les louanges & les récompenfès attent
à tout âge , & il n'eft pas d'enfans qui ne foient
jaloux d'être élevés au - deffus des autres .
Quel progrès ne pourroit on pas attendre , fi
l'on pouvoit leur faire envifager l'étude comme
un amuſement cette poflibilité n'eft cependant
pas un paradoxe . Je remonte au principe , tout
dépend des commencemens ; j'en appelle à l'expé
rience , & il n'y a , j'ole le dire , que la contrainte
qui donne aux enfans du dégout pour l'étude . i
Il en eft de l'étude comme des alimens . Par
une fagefle infinie de l'auteur de la nature , tour
ce qui eft néceffaire à la vie eft tellement à la
portée de notre fentiment , que nous nous en
Tervons fans prefqu'aucun examen de la raiſon ;
ainfi toute méthode qui s'écartera de la nature ,
ne fera pas la véritable . La poëfie & la philofophie
conviennent unanimement que les préceptes
de l'art doivent être conformes à ceux de la nature
, & leur fuffrage eft ici d'un grand poids.
Sur le pied qu'eft l'éducation , il ne faut rien.
moins que changer de conduite à l'égard des enfans
,c'est-à - dire, qu'il ne faut préfenter l'étude que
par le côté le plus avantageux , & jamais ne la
faire fervir de punition ; il y aura bien plus de
fureté à faire naître d'abord le fentiment. Le
fentiment fera naître à fon tour l'amour de l'étude
. Alors la honte attachée à l'ignorance , fera"
une punition d'autant plus efficace , qu'elle affecte
l'efprit plus fenfiblement. Il ne faut que fuivre
la nature de l'homme & fon penchant à la
liberté ; c'eft elle qui règle prefque tous les actes
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de la volonté. Cette détermination libre devient
un plaifir & s'applaudit de fes efforts ; l'efprit
fait tout & n'épargne rien en faveur de la liberté ,
& les opérations de la liberté tournent toujours
au profit de l'efprit ; le plaifir qu'il y trouve le
dédommage de la peine que lui faifoit d'abord
la néceffité de s'appliquer. Il s'y accoutume facilement
, & ce qui n'étoit d'abord qu'un effort
de complaifance devient une occupation qu'il ne
quitte qu'à regret , d'où il fuit néceffairement
que l'idée qu'on le forme des chofes , porte plus
ou moins la volonté fur l'objet que l'efprit lui
préfente.
Après ces réflexions il ne paroîtra plus étonnant
que le jeu ait fur l'étude de fi grands avantages
aux yeux des enfans : comme il ne fe préfente
à leur imagination que fous les formes les
plus féduifantes , leur volonté s'y porte toujours
avecplaifir. Il feroit difficile de rectifier leurs idées
à cet égard , le jeu ne fauroit avoir pour eux des
formes effrayantes. Tout le fecret confifte donc
à chercherdes moyens inconnus d'en ralentir l'ardeur
: il feroit, je crois , plus aifé d'ôter à l'idée du
travail ce qu'elle a de pénible & de rebutant , il
eft encore des moyens propres à en aſſurer le
fuccès.
La contrainte eft le principe de tout ce défordre
; la volonté ne veut point être forcée , il ne
faut que l'encourager , & c'eft un für moyen de
porter comme d'eux-mêmes les enfans au travail ,
& les enfans , je le répète , en agiflant volontairement
, feront plus de progrès ; car il femble que
la nature fafle mouvoir en nous des refforts qui
nous portent toujours à ce qui nous plaît davan
tage.
OCTOB R E. 1769. 153
2º. La maxime & la régle des maîtres ordinaires
eft de charger les écoliers de devoirs , toujours
en vue du progrès dans les langues mortes:
mais ces fortes d'études longues & pénibles n'opérent
pas toujours la rapidité du fuccès , & c'eft
ce que l'expérience confirme tous les jours ; jufqu'à
préfent elles n'ont été fuivies que d'un dégoût
invincible ; il n'y a pas lieu d'en être furpris ; ce
n'eft pas la multitude des mers qui donne l'embonpoint
, elle ne fait que charger l'eftomac fans
le fortifier ; & les préceptes multipliés , loin d'or
ner l'efprit & de former le jugement , n'apportent
que la confufion & le défordre. Il n'y a , j'ofe
l'avancer , que l'ordre & la méthode qui éclairent
l'étude & qui lui affurent les lumieres que l'on
attribue en vain au travail long & fuivi ; pourquoi
ne pas abréger ou du moins partager le tems de
l'étude pour
laifler quelque tems les jeunes gens
à leurs idées. On peut , je crois , comparer une
longue étude à une pluie d'orage abondante
; elle n'amollit point la terre , elle ne fait
que couler fur la furface fans la pénétrer ; il eft
donc d'une conféquence infinie de remédier à
l'ennui prefque toujours fuivi du dégoût. Dans
une étude volontaire & courte , la bonne volonté
peut fuppléer aux difpofitions . Cet article n'a
pas befoinde plus longs détails.
3. Enfin fi les maîtres fçavoient proportionner
le raiſonnement & les préceptes aux forces de
leurs élèves ; la raifon & l'éducation fe perfectionneroient
davantage . Tous , je le fuppofe , ont
de bonnes intentions & ne cherchent qu'à faire
briller un enfant . Leur zéle eft louable , mais à
pure perte. Il est évident qu'ils commencent l'édu
Eation par où ils devroient la finir ; dès qu'un
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
enfant commence à lire , les rudimens de la lan
gue latine font les premiers livres qu'on lui met
entre les mains ; c'eft une régle établie par l'ufage ,
&ce livre tout inutile qu'il eftàcetâge, a toujours eu
l'honneur de la préférence ; on ne s'avife gueres de
luidifputer fa poffeffion ; je ne prétends pas nonplus
la lui difputer toute entière , mais en partie ; &je
crois qu'on gagneroit bien du tems fi l'on s'en
tenoit à faire décliner & conjuguer feulement.
Ce que l'enfant ne comprendroit pas pourroit bien
lui être expliqué par des exemples fenfibles
& familiers : mais paffer brufquement & fans
préparation à des traductions informes de latin
en françois & de françois en latin dans une profonde
ignorance d'une infinité de connoiffances
curieufes & indifpenfables pour l'intelligence de
la langue latine , c'eft préfenter les ténébres pour
la lumiere , c'eft enfeigner laborieufement l'ignorance,
c'eft fermer les voies fimples & naturelles
de l'éducation . Que de peines ! que de difficultés
pour mettre en pratique les régles obfcures de la
fyntaxe ; les thêmes comme les verfions ne font
qu'un amas de mots impropres & de folécifmes
qui cependant ont coûté bien des recherches dans
un dictionnaire. On corrige les fautes fans les faire
fentir ; puis on diete un latin façonné qui pour
être expliqué n'en eft pas moins inintelligible .
D'ailleurs commencer par la compofition , c'eft
aller contre l'ordre naturel ; la compofition des
thêmes ne doit être qu'une imitation des façons
de parler des Auteurs latins , & toute imitation
doit fuivre fon original.
Il s'en trouve qui avouent de bonne foi que la
traduction du latin en françois eft un exercice plus
maturel & plus utile pour les commençans. Ce
OCTOBRE. 1769. 155
n'eft point lever la difficulté , c'eft quitter .
une route égarée , mais ce n'eft pas prendre la
véritable ; car quel embarras pour un enfant qui
ne fçait faire ni conftruction , ni choifir dans fon
dictionnaire la vraie fignification de la plupart
des mots qui varient fous différens rapports ; fon
auteur n'eft pour lui qu'un tiffu d'énigmes & fes
efforts n'annoncent qu'un travail inutile & l'ignorance
de certaines connoiflances qui auroient dû.
précéder cette opération .
Comment un enfant pourroit- il entendre une
langue que les maîtres mêmes n'entendent qu'avec
le fecours de plufieurs autres fciences . Les poëtes
& les hiftoriens fourniflent ordinairement le fujer
& la matiere de l'explication ; on ne fauroit difconvenir
que cette carriere devient extrêmement
difficile fans les principes de la géographie & la
mythologie ; il y a donc de l'injuftice d'obliger
un enfant à développer les fens d'un auteur toujours
enveloppé de myfteres impénétrables , fans
le fecours des fciences queje viens d'indiquer.
Je ne prétends pas ici m'ériger en cenfeur ; je n'ai
ni affez de capacité , ni aflez de présomption pour
vouloir corriger le genre humain : qu'il me foit
cependant permis de demander à ceux qui ont tang
de déférence pour les anciens , pourquoi ils les
abandonnent lorsqu'il s'agit de l'éducation ? Les
Perfes & les Lacédémoniens ne nous fourniffentils
pas des moyens de la perfectionner ; ils n'avoient
pas d'autres objets que nous . Tous leurs
préceptes ne tendoient qu'à former de bons
citoyens par la pratique des vertus morales . Nous
n'avons qu'à les fuivre dans leurs écoles publiques
& voir l'objet de leurs exercices .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Les Romains , ces maîtres du monde , dignes
objets de notre admiration & notre modele dans les
vertus militaires & civiles , commençoient-ils l'édu
cation par l'étude de la langue grecque qui étoit
à leur égard ce que la langue latine eft par rapport
à nous.On ne voit pas qu'ils ayent envisagé cette
langue comme le fondement de leur éducation :
leur langue maternelle fut toujours l'objet de
leurs premiers travaux ; ils ne pafloient à d'autre
exercice qu'après en avoir appris les principes &
les beautés. Voilà fur quel fondement ils afluroient
le fuccès de leur éducation , & ce n'eft pas
fans railon ; les avantages qu'ils en retiroient
font affez confidérables & je ne fçai pourquoi on
ne les a pas imités jufqu'à préfent ?
Pour ne pas fortir des bornes d'un effai , n'ayant
pour objet que d'indiquer les moyens de bonne
éducation ; qu'on me permette ici une réflexion
que me fournit l'expérience : on gagneroit beaucoup
à ouvrir la carrière de l'éducation par les
principes de la langue maternelle . A envifager les
deux langues du côté des principes , les rapports
font fenfibles & infinis .
Ces grands maîtres ne bornoient pas là leurs
premiers exercices. Ils trouvoient dans leur propre
fonds de quoi occuper les jeunes Romains. La
forme du gouvernement , leurs intérêts avec les
autres peuples , leur politique , leur commerce ,
leurs loix , leur religion , la guerre enfin faifoient
la matiere & le fujer de leurs leçons . Ce font ces
connoiffances qui ont formé ces grands capitarnes
, ces magiftrats éclairés , ces habiles politi
ques , & ces fiers ambaſſadeurs qui faifoient trem
bler les plus grands princes jufques fur leurs
thrônes,
OCTOBRE. 1769. 157
Voilà aufli quels devroient être les premiers
exercices de notre éducation . Il ne nous importe
pas moins d'avoir ces connoiffances . Nous fommes
tous nés pour fervir , chacun dans notre état ,
notre patrie. On pourroit enfuite , à l'exemple
des anciens Romains , paffer à la connoiffance des
langues mortes ; mais il faut toujours auparavant
préparer un enfant aux régles qu'on veut lui donner
, lui faire connoître l'ordre & la liaison des
principes , & lui infpirer d'avance ceux dont les
autres dépendent & qu'ils fuppofent. Ce n'eft pas
pour l'ordinaire , dit un maître de l'art , la capacité
naturelle qui manque aux jeunes gens : c'eſt
la méthode de là naiffent ces dégoûts dangereux
qui fouvent ont fait abandonner l'étude à ceuxmêmes
qui avoient les meilleures difpofitions , &
cela n'eft pas furprenant. Plus un enfant a de difpofition
, plus il eft rebuté de ne rien comprendre.
L'inexpérience lui cache le défaut de méthode , il
Le décourage & croit manquer de lumiere , parce
qu'il n'apperçoit que des ténèbres.
On pourroit donc employer utilement les premieres
années de l'éducation , à donner aux jeunes
gens les connoiffances générales par les fecours
de la géographie , de l'hiftoire & de la mythologie.
Ces principes pourroient encore être utilement
accompagnés d'une idée générale du gouvernement
, du commerce , de la religion , de la
politique , des principaux états , fur- tout de l'Europe
, de quelques traits choisis de l'hiftoire & de
la fable amenés naturellement , & des époques les
plus remarquables de la chronologie , fans ou-
Blier de faire voir fur des cartes géographiques.,
les états dont on veut donner une idée. La mytho
logie , la doctrine chrétienne, en un mot tous les
158 MERCURE DE FRANCE.
principes généraux qui peuvent faciliter Fintelli
gence des fciences qu'on doit leur enfeigner dans
la fuite , doivent être folidement établis , parce
que c'eft au fenfible de ces (ciences , qu'il faut d'abord
appliquer l'enfant , & c'eft là ce qui doit
fervir à exercer fa mémoire. On connoît aflez
l'avantage des leçons préfentes fur des cartes .
Cette méthode eft d'un grand fecours & doit être
d'autant plus fuivie qu'elle eft plus conforme à
l'inclination de l'enfance. La leçon ainfi abregée ,
ne caufe ni l'ennui , ni le découragement inféparables
du travail ; tant il eft vrai que ce qui n'a pas
un air d'étude est toujours für de plaire, & l'efprit,
dans tous les âges , eft toujours avide de nouveautés.
Tout le monde convient de l'utilité de ce fyftê→
me ; mais perfonne n'en veut avouer la néceffité .
Les uns , effrayés de la nouveauté , ou entêtés du
préjugé , n'ofent rifquer le plus léger examen, pas.
même le moindre eflai ; d'autres plus raifonnables
, mais auffi condamnables , conviennent bien
qu'il y a beaucoup à rectifier dans la méthode or
dinaire ; mais ils craignent de violer le reſpect dû
aux anciens , en abandonnant la route dans la
quelle ils les ont précédés.
J'avoue qu'on ne fauroit trop fe tenir en garde
contre cette foule de novateurs , dont les principes
n'ont de mérite que la nouveauté , & qui fe
trouvent prefque toujours détruits par l'expérien
ce ; mais il faut leur tenir compte d'avoir cherché
& propofé des moyens qu'ils ont cru propres à perfectionner
l'éducation.
Ce que je viens de propofer ne convient pas
moins à l'éducation publique ; il n'y auroit pref
que rien à changer dans l'Univerfité de Paris.
OCTOBRE . 1769. 189.
Les exercices & la fagefle de fes réglemens fort.
honneur à la raifon il y auroit trop de dan
ger à les abandonner entierement. Les élèves
qu'elle a formés & les grands hommes qui en
ont été & la gloire & le foutien , lui affurent
pour toujours l'honneur de la bonne éducation
mais ne pourroit- on pas , fans déranger fes
exercices , procurer à la jeuneffe confiée à fes foins
quelqu'utile foulagement dans l'étude . Oui , j'ofe
le dire , & ceux qui préfident à fes exercices le fenrent
affez pour ne nie pas défavouer.
Si MM. les profeffeurs trouvoient dans leurs
écoliers une certaine connoiflance de la géogra
phie , de l'hiftoire & de la mythologie , & fi cette
étude ne coûtoit que quelques inftans deftinés aux
exercices ordinaires ; quelle joie ! quelle fatisfaction
pour ces maîtres zélés , de voir ces jeunes
plantes s'embellir chaque jour entre leurs mains
Il en résulteroit des avantages conſidérables .
1º. Les traductions feroient beaucoup moins
vicieufes.
2º. Les explications plus faciles pour les écoliers
, & moins pénibles pour les profefleurs.
30. Les exercices publics feroient honneur aux
maîtres & aux élèves .
4°. Enfin les jeunes gens fortiroient du collége
beaucoup plus formés , & ne fe trouveroient pasfi
étrangers dans la fociété.
Mais quel tems de la journée donner à ces exer
cices ? On en eft fi avare dans les colleges , qu'il
ne paroît pas trop poffible de trouver des inftants
qui ne foient utilement remplis . Il ne faudroit que
retrancher quelques petits exercices qui , quoique
bons en eux - mêmes , pourroient certainement
160 MERCURE DE FRANCE.
être fupprimés, au moins en partie , fans s'éloigner
du but que le propofe l'Univerfité . Ses travaux
n'eurent jamais d'autre objet que de rendre par la
connoiffance des langues mortes , les jeunes gens
vertueux & bons citoyens. C'eft auffi pour entrer
dans les vues que je propofe ces petits exercices.
L'étude de la langue latine n'aura rien à craindre
de cette nouveauté. La géographie , l'hiſtoire &
la mythologie , loin d'en retarder le progrès ,
doivent au contraire l'aider & en être aidées ,puifque
ces fciences lui fervent comme d'interprétes.
MM. les profeffeurs fentent eux - mêmes qu'il
n'y a que ces connoiffances qui ayent appłani les
difficultés qui les ont arrêtés ; il feroit donc nécellaire
d'établir tous les jours , ou au moins les
jours de congé , une conférence fur les fciences`
dont je viens de parler. Cet exercice , au lieu de
détourner les écoliers de leur application aux étu
des ordinaires , les porteroit par curiofité à étudier
avec plus d'ardeur.
Mais concluons par une réflexion fur les défauts
dont on accufè les jeunes gens. Les maîtres
le retranchent ordmairement fur l'indocilité &
fur le défaut de difpofitions. Double invention
de l'ignorance & de la négligence . La conduite
des parens & des maîtres préfente mieux le principe
du défordre. L'indocilité de l'enfance eft de
deux fortes . L'une formelle & l'autre matérielle.
La molle complaifance des parens pour leurs enfans
& le défaut de confiance aux maîtres font
naître la premiere : l'impatience & la mauvaiſe
humeur de la part des maîtres ne donnent que
trop fouvent lieu à la feconde ; enfin le peu de
fuccès dans l'éducation ne vient pas pour Fordr
maire du défaut de difpofitions . Les préceptes des
OCTOBRE. 1769. 161
maîtres trop multipliés , & prefque toujours audeffus
de la portée des enfans , en font la caufe
& le principe ; d'où il eft aifé de conclure que les
maîtres & les parens doivent prefque toujours
´s'imputer le mal d'une mauvaife éducation.
ParM. Buy de Mornas , géographe
du Roi & des Enfans de France.
ACADEMIE.
I.
Befançon.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Letres
& Arts de Befançon , après avoir
affifté le 24 Août à une meffe , fuivie
du Panégyrique de S. Louis , prononcé
par M. l'Abbé Guillemin l'aîné ,
tint l'après - midi une féance publique
pour la diftribution des prix .
Celui d'éloquence fut déféré à M.
l'abbé Duprey , profeffeur de réthorique
au Collège à Befançon . L'acceffit à M.
l'abbé Dégrainville du Havre.
Le prix d'histoire à M. Perreciot ,
maire de Beaune , auteur d'un mémoire
confidérable fur l'hiftoire de Beaune ,
& de plufieurs autres villes de la province
162 MERCURE DE FRANCE.
de Franche- Comté. L'acceffit à M. Miroudot
, ancien maire de Vefoul , auteur
d'une defcription topographique & hiftorique
des principaux bourgs , abbayes
& feigneuries du bailliage de Vefoul .
L'Académie diftribuera le 24 Août
trois prix différens .
Le premier fondé par feu M. le duc
' de Tallard , eſt deſtiné pour l'éloquence;
il confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 liv . Le fujet du difcours
fera :l'éloge de Jean de Vienne , amiral de
France.
Le difcours doit être d'environ une
demi - heure de lecture.
Le fecond prix , également fondé par
feu M. le duc de Tallard , eſt deſtiné à
une differtation littéraire , il confifte en
une médaille d'or de la valeur de 250 liv.
L'Académie continuera de le donnet:
Au meilleur mémoirefur l'hiftoire d'une
des villes ou abbayes du Comté de Bourgogne.
Il fera de trois quarts d'heure de lecture
, fans y comprendre les preuves.
Les auteurs qui auront à faire quelques
digreffions de certaine étendue , font
invités à les renvoyer au chapitre des
preuves ; & ceux qui citeront des charOCTOBRE
. 1769. 163
tres non encore imprimées , ou quelques
monumens inconnus du moyen âge , font
priés de les tranfcrire , & d'indiquer le
dépôt où ils fe trouvent , pour mettre
l'Académie à portée de mieux apprécier
les preuves qui en réfulteront.
Le troifiéme prix , fondé par la ville
de Befançon , eft deftiné pour les arts ; il
confifte en une medaille d'or de la valeur
de 200 liv. L'Académie propofe pour
fajet :
Peut-on rendre le Doubs navigable , &
former un canal de communication de
cette riviere au Rhin ? Quels en feroient
les avantages , les inconvéniens & les
moyens ?
Ceux qui préfenteront des mémoires
fur ce fujet , font avertis d'y ajouter des
plans & devis , pour que l'Académie
puiffe juger de la poffibilité des projets ,
& combiner l'utilité avec la dépenfe .
Les auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence , à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté , qui
contiendra leur nom & leur adreffe ; &
ceux qui fe feront connoître feront exclus
du concours.
164 MERCURE DE FRANCE.
de port,
Les ouvrages feront adreffés , francs
à M. Droz , confeiller au Parlement
, fecrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1770.
Les mémoires les plus conûdérables
fur les embelliffemens de Befançon n'ayant
été remis au concours qu'après le délai
fixé dans les programmes , l'Académie a
jugé à propos de furfeoir la diftribution
du prix des arts de 1769 jufqu'au mois
d'avril 1770 , tems auquel elle tiendra
une affemblée publique ; & il fera permis
de préfenter , avant le premier Février
prochain , de nouveaux mémoires
fur le même fujet , ou de joindre des
fupplémens à ceux qui ont déjà été envoyés.
I I.
Aemblée publique de l'Académie des
Sciences Belles Lettres & Arts ,
d'Amiens.
>
·
Cette féance tenue le 25 Août , fut
ouverte par M. Petyft , avocat du Roi
& maire de la ville , dont le difcours
avoit pour fujer : l'amour de la patrie.
M. d'Ermery , docteur en médecine ,
}
OCTOBRE. 1769. 165
lut des réflexions fur le phyficien Rohault,
né à Amiens.
M. Buquet , procureur du Roi à Beauvais
, donna la fuite de fes mémoires
fur l'hiftoire du Beauvoifis.
M. Marteau , docteur en médecine
qui le même jour remporta le prix de
l'Académie de Bordeaux , lut la préface
d'un ouvrage fur les eaux minérales.
M. Vallier , colonel d'infanterie , fit
en vers l'éloge de M. de Chevert , lieutenant
général des armées du Roi .
M. Greffet , de
l'Académie Françoiſe,
termina la féance par la lecture d'une
épitre en vers à M. de Monregard , Intendant
des poftes , en lui envoyant un
pâté de canards.
L'Académie a donné le prix de poëfie ,
dont le fujet étoit : les
avantages de l'adverfité
, à la piéce qui a pour devife :
ab ipfo ducit opes
animumque ferro
Horat. & dont l'auteur eft M. l'abbé
Talbert ,
chanoine de l'égliſe
métropolitaine
de
Befançon .
Les deux piéces qui ont le plus approché
de l'ouvrage
couronné , font de M,
Maillart du Pont de Metz ,
d'Amiens ,
maître ès- arts en l'Univerfité de Paris.
166 MERCURE DE FRANCE.
On avoit propofé pour fujet d'un autre
prix :
Les moyens de rendre le port de Saint
Valery, plus commode ou plus für? Ou
les moyens d'en faire un autre au Bourg
d'Auz , ou dans quelqu'autre endroit intermédiaire
de la côte , toujours avec communication
à la Somme ?
Le prix a été réfervé : mais comme ce
fujet eft le plus grand peut- être , & certainement
le plus utile pour la province ,
l'Académie efpérant enfin obtenir quelque
ouvrage qui rempliffe fes vues , propofe
encore le même fujet pour l'année
1770.
Le prix fera deux médailles d'or , valant
chacune , 300 liv. & 600 liv . par
foufcription de quelques Négocians zelés
pour le bien public .
Pour fujet d'un autre prix qui fera une
médaille d'or de la valeur de 300 liv.
L'influence des moeurs fur la fanté ?
De quelles maladies anciennes elles nous
ont délivrés? Quelles maladies nouvelles
elles nous ont données ?
Et pour fujet d'un autre prix de pareille
valeur :
La defcription de la fiévre miliaire , fes
OCTOBRE. 1769. 167
Jymptômes , Jes périodes , jes fignes diagnoftics
&prognoftics ? Son levain morbifique
eft - il inflammatoire ou putride ?
L'éruption eft elle une crife , une dépuration
de la maffe du fang , ou un symptôme
factice? Quelle doit être la méthode cura.
tive ? doit-on attendre , préparer , favori .
fer l'éruption , ou la prévenir , & par quels
moyens? Quellesfont les maladies ou les
indifpofitions que la miliaire laiffe après
elle , & quels font les moyens de les prévenir
ou de les guérir?
L'Académie avertit qu'elle ne donnera
fes attentions qu'à un mémoire fondé
fur l'obfervation clinique : la propofition
de ce fujet fera plus détaillée dans
le Journal de médecine .
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
1 Juillet 1770 ; ils feront affranchis
de port , & adreffés à M. Baron ,
Secrétaire de l'Académie , à Amiens .
Le prix de l'Ecole de Botanique , tenue
par l'un des Académiciens , a été donné
à M. Tavenet , employé dans l'Ecole
Vétérinaire , de la compagnie de Luxembourg
,
2
168 MERCURE DE FRANCE.
I I I.
Ecole Vétérinaire.
Le 26 Septembre dernier , un noɑveau
concours qui eut lieu à l'Ecole Royale
Vétérinaire de Paris , engagea M.
Bertin , Miniftre & Secrétaire d'état , à
s'y rendre. L'objet de ce concours fut ,
1º. La confidération des belles proportions
du cheval ; 2 ° . la recherche des raifons
& de la néceffité de ces proportions;
3 °. l'étude de la jufteffe de l'aplomb & de
la direction de fes membres ; 4° . l'examen
du méchanifme de fa conforma
tion, en ce qui concerne la faculté qu'il a
de fe tranfporter d'un lieu à un autre , &
des moyens employés pour le folliciter
à des allûres plus ou moins promptes &
plus ou moins tardives , fans exiger de fa
volonté une contention continuelle pour
leur exécution ; 5 °. l'établiffement des
principes fur la maniere la plus fûre d'en
confidérer l'action & de juger , par fes
différens mouvemens , de fes qualités &
de fa nature , & c .
Neuf Elèves fe montrèrent fi bien
inftruits , que l'on fut dans le plus grand
embarras fur le choix de ceux à qui le
prix
OCTOBRE. 1769. 169
prix feroit adjugé . On fe décida en faveur
des nommés Tribout , de la province
de Lorraine , Aubert , de celle de
Champagne , Geryy , de celle de Bourbonnois
, & Tilleüil , élève entretenu par
M. le Prince de Monaco ; le fort l'adjugea
au fieur Gervy .
On ne donna aucun acceffit , par la
difficulté de juger de celui qui le méritoit
le mieux ; ou plutôt on l'accorda aux
cinq autres qui font les nommés Ardouin ,
de la généralité d'Aix , Villaut & Milan ,
cavaliers au régiment Royal , Thorel
carabinier , & Habert , de la généralité
de Bourges.
Cette école dont l'inftitution a préfenté
les plus grands avantages , bien loin.
de démentir les efpérances qu'on en
avoit conçues , annonce toujours de plus
en plus fon utilité , foit par le fuccès des
Elèves dans le traitement des maladies
épifootiques dans différentes provinces,
foit par une confiance qui l'honore , puifqu'elle
eft ouverte aujourd'hui à des
Élèves de chaque régiment , & qu'elle
s'occupe de leur inftruction .
11. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPER A.
Le premier Octobre on joignit à l'acte
E
de la Provençale , dont les ballets font le
fuccès , ceux d'Erigone & de Pfyché , tirés
des fêtes de Paphos , données pour la
premiere fois en 1758. Les fujets de ces
deux poëmes font trop connus , & le dernier
fur-tout a été remis trop fouvent &
avec trop de fuccès pour avoir befoin de
le replacer fous les yeux du Public. Le
premier , dans lequel M. Durand & Mlle
Rofalie ont rempli les rôles de Bacchus
& d'Erigone , a paru faire plaifir . M. Veftris
, M. Gardel , Mlle Guimard & Mile
Heynel y ont reçu les applaudiffemens
que méritent leurs talens dans le ballet
qui eft de M. Lany ; mais les tranfports
ont été portés au plus haut degré , & cependant
n'ont exprimé qu'imparfaitement
le plaifir qu'a fait éprouver Mlle
Arnoult dans le rôle de Plyché. Quelle
douleur noble , quel intérêt preffant ,
quelles graces touchantes accompagnent
cette actrice inimitable ! Chaque fpectaOCTOBRE
. 1769. 171
teur partage les allarmes qu'elle inſpire à
l'Amour. Mlle Rofalie qui paroît li juf- G
tement en poffeffion de ce rôle y met
cette féduction invincible qui fait triompher
ce dieu & l'actrice charmante qui
le repréfente. M. Gelin rend le rôle de
Tifiphone avec toute la force Sz la terreur
qu'il eft capable de mettre dans ces fortes
de caracteres , & nous ne pouvons que
répéter les éloges que nous avons déjà
donnés à Miles Heynel & Alelin , qui
ne les méritent pas moins dans ce ballet
qui eft de M. Veſtris .
Le poëme d'Erigone eft de feu la Bruere
, mais il eft bien loin de celui de Dardanus
du même auteur ; la mufique eft
de M. Mondonville , ainfi que celle de
Pſyché , dont la force & l'énergie ont depuis
long -tems confacré la réparation!
On lui attribue même le poëme de ce
dernier acte , mais fans prétendre lui en
enlever la gloire , on croit y reconnoître
des traits qui décelent un académicien
dont le ftyle facile & fpirituel plaît depuis
trop long - tems pour n'être
connu .
pas re-
La Dlle la Neuville , femme du Sr la
Neuville , qui vient de finir fes débuts à
la comédie françoife , a commencé les
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fiens fur le théâtre de l'opéra par une loure
qui a été ajoutée dans l'acte d'Anacréon
. Cette danfeufe paroît avoir reçu
de bonnes leçons , & nous l'invitons à
continuer d'en profiter. Mlle Châteauneuf,
née dans la terre dont elle porte le
nom & qui appartient à Mgr le comte de
St Florentin , doit à la protection que ce
miniftre accorde aux arts , les talens dont
elle a donné l'effai dans le rôle de Florine
de la Provençale . Quoique la timidité
naturelle aux débutans ait beaucoup altéré
fa voix , on n'en a pas moins applaudi
à l'intelligence qu'elle montre pour la
fcène . Elle a le maintien noble , la taille
& la figure théâtrales , & les efpérances
qu'elle donne méritent les encouragemens
qu'elle a reçus,
COMÉDIE FRANÇOISE.
ONN a donné fur ce théâtre , le 25 Septembre
, la premiere repréfentation de la
reprife du Faux Savant , comédie en trois
actes ; par M. Duvaure , ancien officier
de cavalerie . Cette piéce avoit été jouée
avec quelque fuccès en Août 1749. Le
OCTOBRE. 1769. 173
caractere du faux Savant eft faiblement
deffiné . L'auteur n'a crayonné en effet
qu'un pédant imbécille & ridiculement
impertinent ; mais il y a un rôle charmant
de Timantoni , maître de langue italienqui
eft l'intrigant & le meffager d'amour
de la piéce. Ce rôle eft parfaitement
joué par M. Préville , qui rend d'une
maniere fort comique l'accent , l'air & le
gefte italien . Il y a auffi dans cette piéce
une bonne fcène de tableau , où fous le
prétexte d'expliquer une allégorie de l'Hymen
& de l'Amour , peinte par Lucile ,
Lifidor fon amant , déguifé en précepteur ,
lui fait , en préfence du pere , la déclaration
de fa paffion . Le rôle de foubrette ,
déguifée en comteffe pour tromper le faux
Savant , eft d'un comique gai & très bien
rendu par Mde Belcourt. Mde Préville ,
M. Auger , M. Bonneval & M. Dalainville
ont auffi obtenu les applaudiffemens
dûs à leurs talens .
Les Curieux de Compiegne , autre piéce
que les circonstances du camp de Compiegne
ont fait remettre fur la fcène , a
été revue avec plaifir . On y trouve le comique
, la gaïeté & le ftyle vif & plaifant
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
de Dancourt . Cette comédie préfente
avec affez de vérité la ridicule curiofité
des bourgeois qui abandonnent leurs affaires
pour aller être maltraités dans un
camp . Il y a des fcènes fort plaifantes ,
entr'autres celle où une intrigante trouve
le moyen de déclarer à une jeune fille les
fentimens de fon amant , & de recevoir
fa réponse en paroiffant donner des éloges
à fa vertu en préfence même de fa
mere qui palle pour très - févére . Cette
fcène eft jouée avec beaucoup de fineſſe
par Miles Lufi & Doligni. Les rôles de
Badauds font rendus dans la derniere vé.
rité par MM. Bouret & Bonneval ; & la
ridicule bourgeoife eft repréfentée au naturel
& avec gaieté par Mde Belcourt.
Cette comédie eft terminée par un joli
ballet de la compofition de M. Deshaies ;
les foldats y font parfaitement l'exercice,
& font commandés par un jeune danfeur
qui montre beaucoup d'intelligence & de
précifion .
Ces pièces ont fait d'autant plus de
plaifir qu'elles ramenent la gaïeté fur ce
théâtre. Leur fuccès doivent engager les
Comédiens à recourir quelquefois à leur
riche répertoire comique.
OCTOBR E. 1769. 175
Le 30 Septembre les Comédiens François
ont donné la premiere repréfentation
d'Hamlet , tragédie tirée de Shakeſpear ,
mais fort différente de l'original anglois.
On ignore communément que ce Shakefpéar,
que l'on regarde comme un génie
très-inventeur , a pris chez les Italiens fes
fujets les plus tragiques & les plus intéreflans.
Hamlet & Romée , entr'autres ,
font tirés des hiftoires tragiques de Bandello
. Les Italiens ont toujours eu beaucoup
d'imagination , & les Anglois qui
affectent de nous en refufer , en ont beaucoup
moins que nous .
Le fujet d'Hamlet eft fi généralement
connu que ce n'eft pas la peine de le rapporter
ici. Nous nous propofons de donner
un extrait détaillé de l'ouvrage , lorfqu'il
fera imprimé. Il nous fuffit de dire
qu'il a été en général favorablement accueilli
, qu'on a paru y trouver des beautés
tragiques & des morceaux bien écrits
qui ont foutenu l'attention du fpectateur
malgré le défaut d'action , où l'auteur n'eft
peut être tombé qu'en voulant éviter l'extrêmité
contraire , c'eft à dire la complication
d'intérêts & d'événemens qui eft
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
un des grands défauts de l'ouvrage anglois.
Le Public a demandé l'auteur (M.
Duffis ) & il a paru fur le théâtre.
COMÉDIE ITALIENNE .
LE 20 Septembre , les Comédiens Italiens
ont donné pour la premiere fois le
Tableau parlant , piéce en un acte , tenant
le milieu entre la comédie & la parade , &
qui a beaucoup réuffi .
Callandre , tuteur d'Ifabelle , eft amoureux
de fa pupille , qui fe réfoud à l'époufer
par le confeil de Colombine fa
fuivante , malgré l'amour qu'elle a pour
Léandre ; mais les abfens ont tort , & fon
amant eft parti pour la Cayenne. Caffandre
, toutefois fe méfie d'un fi prompt
changement , & feignant un voyage, il fe
cache dans un cabinet , d'où il peut tout
obferver. Pierrot , valet de Léandre , arrive
, il reconnoît Colombine dont il étoit
amoureux avant fon départ ; lui apprend
le retour de fon maître qui eft le neven
de Caffandre , & eft inftruit à fon tour par
Colombine des projets du vieillard . Après
avoir renouvellé leurs anciennes amours,
OCTOBRE. 1769. 177
ils promettent de favoriter celles de leurs
maîtres qui fe pardonnent de bonne grace
leurs petites infidélités réciproques ; on
profite de l'abfence du vieillard ; on ne
fonge qu'à bien s'amufer , & l'on ſe prépare
à faire un repas agréable . Callandre ,
qui rentre furtivement , eft bien étonné
de trouver une table dreffée pour quatre
couverts. Après avoir cherché par - tout
où fe cacher , il imagine de fe placer derriere
fon portrait ; après avoir découpé fa
figure il paffe fa tête à travers le tableau ,
& fubftitue l'original à la copie..Les amans
qui reviennent, fe mettent à table, & Caffandre
ainfi placé fe mêlant à leur converfation
par fes àparte, rend la fituation
très - plaifante . Pour s'égayer davantage ,
Léandre engage Ifabelle d'aller déclarer
l'amour qu'elle a pour lui au portrait du
bonhomme Caffandre. Cette idée folle
eft exécutée , & Caffandre , en fe faifant
connoître tout- à- coup , change la joie en
allarmes , mais elles durent peu ; il les
unit pour fe venger & les punir.
Cette piéce a beaucoup de rapport avec
la Tête à perruque qui eft inférée dans le
théâtre de M. C... Mais elle paroît plus
immédiatement tirée d'une anecdote
que l'on trouve dans la vie des peintres.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Ranc , ennuyé de voir que de prétendus
connoiffeurs trouvoient toujours quelque
chofe à redire à fes portraits , imagina
d'avoir recours à la même rufe dont fe
fert le pere Caffandre , & attendit ainfi
les jugemens qui ne lui furent pas plus.
favorables ; les yeux étoient plus grands ,
la bouche plus petite , le coloris étoit outré
, la figure n'étoit point enfemble , enfin
il n'avoit qu'une fauffe reſemblance . . .
Vous en avez menti , dit- il aux critiques ,
car c'eft moi- même.
De quelqu'endroit que M. Anféaumeait
tiré fon fujer , il l'a traité d'une maniere
très plaifante , fans fe permettre
rien qui bleffe le bon goût , qui n'eft que
trop fouvent outragé dans ces fortes d'ouvrages.
Quelques perfonnes même ſe ſont
avifées de lui reprocher d'avoir écrit ſa
pièce d'un ton trop élevé ; cette tracafferie
porte à faux , le ſtyle n'eft point noble ;
il est familier & fpirituel , & l'auteur a
bien fenti que lorfque la bonne compagnie
fe livre à la plaifanterie , elle le doir
faire fans baffeffe . Son projet a été de
rappeller la gaieté fur un théâtre qui lui
eft confacré , & dont elle est peut - être
trop fouvent bannie . Ce n'eft pas que
nous voulions en exclure les fcènes noOCTOBRE.
1769. 179
fe
bles & pathétiques ; tous les genres font
bons , mais il faut qu'ils foient variés . Il
faut avoir bien de l'humeur pour
plaindre de ce qu'un auteur a lçu faire
entrer dans fon fujet des détails tels que
celui- ci , le feul que nous cirerons , pour
donner une idée du ftyle.
La nature a fur nous une force invincible ,
Elle indique à nos coeurs tout ce qui nous convient
Par un charme qui nous attire ;
Et fi fur votre compte elle ne nous dit rien ,
C'eſt qu'elle n'a rien à nous dire.
Si le poëte , à travers les applaudiffe .
mens qu'il a ménités , a effuyé quelques
critiques injuftes , le muficien n'a reçu
que des éloges ; que de gaire, de graces &
variété dans fes airs ! M. Gretry femble
créer un genre nouveau pour chaque
nouvelle production , ne s'écartant jamais
du fens de fes paroles , il trouve le moyen
d'ajouter encore à Lur expreffion ; fon
génie abondant & facile fe prête à rout
fans effort , & l'on voir que les compofitions
lui coutent auffi peu de peine
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles procurent de plaifir à les entendre.
Les talens des acteurs n'ont moins
pas
contribué au fuccès de cette pièce ; madame
Trial , dont les progrès font fenfibles
de jour en jour , s'est très bien acquittée
du rôle d'Ifabelle ; dans celui de
Colombine , madame la Ruette a fait
connoître un nouveau talent pour les
foubrettes , qu'elle dialogue avec beaucoup
d'efprit ; & M. Clairval a mis la
plus grande gaieté dans celui du Pierrot ;
les avantages extérieurs que cet acteur a
reçus de la nature , fembloient l'avoir
uniquement deftiné à l'emploi d'amoureux
; mais il eft aifé de voir que fon caractère
le porte aux rôles comiques , &
l'on peut en trouver la preuve dans la
maniere dont il a rendu celui de Mon.
tauciel & celui- ci , dans lequel il ne reçoit
pas moins d'applaudiflemens..
OCTOBRE. 1769. 181
ART S.
GEOGRAPHIE.
Nouveau théâtre de la guerre en Pologne ,
Turquie & Ruffie , par M. ** chevalier
de St Louis , ancien capitaine
d'infanterie au régiment de ** ; fe
vend à Paris chez Croifey , graveur &
marchand d'eftampes & de géogra
phie , quai des Auguftins à la Minerve.
CETTE nouvelle carte eft très- propre à
mettre toutes perfonnes en état de fuivre
les marches des combattans , & de con-
* noître les opérations de guerre annoncées
dans les papiers publics.
GRAVURE.
I.
La Botanique à la portée de tout le monde,
ou expofition des plantes ufuelles , gravées
d'après nature , & d'une maniere
182 MERCURE DE FRANCE.
M. REYNAULT , de l'aca- nouvelle , par
démie de peinture.
Nous avons annoncé il y a quelque
›
tems le profpectus de cette belle & utile
entrepriſe avec les juftes éloges qui
font dus aux talens de cet artifte . Il veut
donner au public une preuve de fon zèle
& de fa docilité à profiter des confeils
des amateurs éclairés en expofant les
cinq eftampes de botanique qu'il doit
délivrer aux foufcripteurs le premier Jan.
vier 1770. Ces eftampes feront exposées
chez le feur Reynault , rùe Croix des
Perits Champs , au magafin de chapeaux
des troupes du Roi , où on pourra les voir
l'après dîné , excepté les dimanches &
fêtes , & dans toute la journée chez LACOMBE
, libraire , rhe Chriftine.
On diftribuera Go planches de botaniques
par an avec leur explication.
On délivrera aux foufcripteurs un
cahier de cinq planches dans les premiers
jours de chaque mois , à compter de Janvier
1770 .
On s'abonnera pour une année. La
foufcriptioneft onverre, jufqu'au premier
de Décembre exclufivement pour l'année
OCTOBRE . 1769. 183
fuivante , & pareillement d'année en année.
On dépofera 12 livres en fe faifant
infcrire , qui feront imputées fur les
deux derniers cahiers de chaque année
pour lesquels il n'y aura rien à payer en
les retirant.
Les foufcripteurs payeront 6 livres en
envoyant chercher leur cahier , & ainfi de
fuite de mois en mois pour les autres
cahiers qui fe fuccéderont.
Ceux qui n'auront pas foufcrit la premiere
année payeront 9 livres au lieu de
6 pour les cahiers déjà diftribués , & ne
jouiront de l'avantage de leur abonnement
qu'un mois après qu'ils fe feront
fait infcrire.
I I.
Tombeau de M. le comte de Caylus , de la
compofition de M. Vafé , gravé par
P. Chenu . A Paris , chez l'auteur , rue
de la Harpe , à côté du paffage des Jacobins
, vis à - vis le café de Condé.
Suivant l'explication qui eft jointe à
l'eftampe , ce tombeau qui eft antique ,
& de porphyre , a paffé du palais Vé184
MERCURE DE FRANCE.
!
rofpi en France , où M. de Caylus en
avoit fait l'acquifition ; il l'a laiffé par
fon teftament à fa paroiffe dans l'intention
qu'il lui fervît de monument fépulcral
. M. le comte de Maurepas , prié
par M. de Caylus , fon ami , d'exécuter
fes dernieres volontés , a fait transférer ce
tombeau à l'églife de St Germain l'Auxerrois
, où MM. les curé & marguilliers
ont eftimé devoir en décorer la chapelle
du grand Confeil ou des Patrons . M. de
Maurepas a choifi le fieur Vallé , fculpteur
du Roi , & deffinateur de l'académie
des infcriptions & belles - lettres , pour
faire les ornemens jugés convenables à la
place que ce morceau d'antiquité devoit
occuper dans une égliſe , & à la mémoire
de fon ami . Ces augmentations confiftent
dans un médaillon de bronze entourré
de deux branches de cyprès tombantes
, & appliquées fur une nappe de
marbre noir , fur laquelle on lit cette
infcription : Hicjacet A. Cl . Ph. de Thubieres
, comes de Caylus , utriufque & litterarum
& artium academiæ focius ; obiit
die VI Septembris A. M. D. CC. LXV.
ætatis fuæ LXXIII. Une lampe à l'antique
, placée fur le farcophage , ajoute à
l'effet lugubre de ce monument , dont la
OCTOBRE. 1769. 185
hauteur eft de 3 pieds 1 pouce 6 lignes ;
la largeur de 3 pieds 3 pouces 9 lignes .
La gravure , avec l'échelle des augmen
tations , porte 14 pouces de haut fur 9
de large.
I I I.
Monfeigneur le Dauphin labourant , eftampe
d'environ 20 pouces de large
fur 16 de haut ; à Paris chez Boizot ,
architecte , rue St Martin , au coin
de la rue de Venife . Prix 6 liv.
Un fait que les agriculteurs citeront
toujours avec joie , & qui eft rapporté
dans un de nos Mercures du mois de
Septembre dernier , a fourni à M. Poulin
de Fleins de fujet de cette eftampe.
Il en a confié le deffein & la gravure à
M. Boizot architecte , qui l'a exécutée
dans la maniere du lavis. Cette eſtampe
a été préfentée à Mgr le Dauphin , par
M. Poulin de Fleins , avec ces quatre
vers mis au bas.
Quel eft donc , ô Cerès , ce nouveau Triptolême?
Quelles mains de ton art eflayent les leçons ?
D'un pere bienfaisant c'eft le plus doux emblême ,
L'image de Louis , l'héritier des Bourbons.
186 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Les Graces , eftampe d'environ 18 pou
ces de haut fur 14 de large ; à Paris ,
chez Pafquier , rue Saint Jacques ,
vis à - vis le college de Louis le grand.
Prix 6 liv .
On fe rappelle d'avoir vu au falon de
1765 ce fujet traité par Carle Vanloo .
C'est d'après l'efquiffe de fon grand tableau
que la nouvelle eftampe a été gravée.
M. Pafquier a mis dans fa gravure
beaucoup de douceur & de pureré.
V.
Le Maître de guitarre & le Retour defiré ;
deux eftampes en pendant d'environ
18 pouces de haut fur 13 de large. A
Paris , chez Duflos , graveur , rue Gallande
, chez M. Faucherau chapelier.
Prix , 4 liv . chacune .
La premiere de ces eftampes repréfente
un muficien Efpagnol , qui apprend à
une jeune demoiſelle à toucher de la
guitarre . La feconde offre la fcène intéreffante
d'un guerrier , qui , chargé des
OCTOBRE. 1769. 187
dépouilles de l'ennemi , vient fe repofer
dans le fein de fa famille . Ces deux eftampes
ont été gravées par C. Duflos
d'après les tableaux de J. E. Schenau , qui
mérite de plus en plus l'eftime des amateurs
, par les études qu'il fait d'après na
ture .
V I.
Loifeau privé & la Colombe chérie, deux
eftampes en pendant , & renfermées
dans un ovale . A Paris , chez Flipart ,
montagne Ste Genevieve , chez M.
Levié , orfévre . Prix 16 fols chacune .
Ces deux eftampes , la premiere d'après
M. Boucher , & la feconde d'après M.
Carefme , ont été gravées d'un burin
agréable , & foigné par M. Flipart le
jeune. La premiere repréfente une fille
aimable & naïve qui s'amufe avec fon
oifeau ; & la feconde , une jeune fille
qui careffe fa colombe avec beaucoup de
tendrefle .
>
188 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. ***
MONSIEUR ,
J'apprends avec plaifir , car j'aime la
mufique , que MM. les Dilettanti , de
Troyes en Champagne , donnent , chaque
femaine , à MM . les gardes du corps
de la compagnie de Bauveau , en quartier
dans leur ville , un concert mêlé de chant
& de fymphonie . Le lieu de la fcène eft
le falon de l'hôtel municipal , où font
déjà placés quatre des buftes d'illuftres
Troyens , dont M. Groley fait les frais ,
que j'exécute en marbre , & qui ont fuccellivement
paru à l'expofition du Lou
vre. Ces buftes accompagnent un magnifique
médaillon , compofé & exécuté
par le célebre Girardon , qui en a auffi
fait préfent à fa patrie , médaillon que
vous connoiffez fans doute par l'eftampe
de Sébastien le Clerc , qui le repréfente
avec tous les accompagnemens,
J'apprends en même tems , avec quelque
douleur , qu'à ces concerts où la muOCTOBRE.
1769. 189
que eft placée dans le quarré que cantonnent
les quatre buftes , les concertans
ont l'attention de les coëffet chacun d'un
chapeau à la cavaliere jeté fur l'oreille ;
ce qui leur donne un air fort drôle , furtout
au P. le Cointe , repréfenté avec
l'habit oratorien .
Or , cette plaifanterie , fi fréquemment
renouvellée , peut & doit agir fur le mar
bre blanc , fufceptible par fa nature de
l'impreffion du fimple tact , & à plus
forte raifon de la pommade dont font
impregnés ces chapeaux , qui n'étant
point faits pour de pareilles têtes , n'y
entrent qu'avec effort,
Ainfi , il en résultera néceffairement
des taches , que les perfonnes qui prennent
ou prendront quelque intérêt à ces
buftes , regarderont comme des effets de
la négligence de l'artifte , foit dans le
choix du marbre , foit dans l'exécution .
Il me fuffit , pour ma juftification , de
leur avoir expofé le fait , qui eft l'objet
de la préfente lettre .
Je la finis en priant MM . les journaliftes
, qui en auront connoiffance par la
voie du Mercure , de fe joindre à vous
pour me donner acte de ma réclamation
190 MERCURE DE FRANCE.
en faveur de monumens qui fembloient
faits pour en impofer par eux - mêmes.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Vaflé , fculpteur du Roi , pro-.
feffeur de l'académie royale de
peinture , & deffinateur de l'académie
royale des infcriptions
& belles-lettres .
SUITE de l'expofition des peintures , fculptures
& gravures de MM. de l'académie
royale dans le falon du Louvre ,
1769.
M. Le Moine , directeur & recteur de
l'académie , n'a point démenti fa grande
réputation par les deux buftes en marbre
qu'il a expofés ; l'un eft le portrait de
Madame la comteffe d'Egmont , l'autre
celui de M. le chancelier de Maupeou
le pere ; ce dernier joint au mérite de la
parfaite reffemblance , un faire gras &
& moëlleux , & des chairs de la plus
grande beauté , cette tête eft pleine de
vie .
OCTOBRE . 1769. 191
Les deux bas- réliets de M. Allegrain ,
compofés chacun d'une figure de femme ,
l'une repréfentant le fommeil , l'autre
l'inftant du reveil , font d'un ftyle trèsnoble.
Le portrait de la feu Reine , repréfentée
par M. Pajou , avec les fymboles de
la piété , de la prudence , de la charité ,
rappelle le fouvenir de cette augufte princeffe
; & l'efquifle du tombeau du roi Staniflas
étoit digne de renfermer les cendres
de ce roi philofophe : ce monarque ,
foutenu & couronné par l'immortalité ,
prêt de defcendre dans la tombe , montre
le génie de la France à la Lorraine défolée.
Une fphére , des livres , des plans &
d'autres attributs figurent le goût de ce
prince pour les fciences & pour les arts .
Les quatre figures qui repréfentent Mars ,
Apollon , la Prudence & la Liberalité que
le même artiſte a placés fur l'avant - corps
du bâtiment neuf du côté du jardin du
Palais royal , étant fous les yeux du public
nous n'en rendrons aucun compte.
M. Caffieri a expofé le modele d'un
grouppe dont la penfée eft que le génie
de la France infpire au Roi le deffein
d'unir les différentes branches de la
maifon de Bourbon & lui préfente le
190 MERCURE DE FRANCE.
>
pacte de famille , le Roi adopte cette entrepriſe
intéreffante & glorieufe ; un autre
Génie affis aux pieds du Roi , tenant
d'une main la corne d'abondance &
de l'autre l'olive & le laurier , montre
que l'alliance de ces auguftes princes
va procurer la paix & la concorde aux nations
foumifes à leur empire. M. Caffieri
eft très- en état d'exécuter cette ingénieufe
allégorie ; cependant on croit
devoir l'avertir que la nobleffe qu'il a
voulu mettre dans la figure du Roi , a
peut-être quelque chofe d'affecté qui l'éloigne
de l'effet qu'il s'eft propofé . On
demande auffi comment l'amour eft fufpendu
au fein de l'efpérance qui le nourrit
cette idée est très- poëtique , mais
elle n'eft pas neuve ; M. Doyen en a déjà
fait un tableau charmant qui fut exposé
au falon il y a quelques années. Le portrait
de M. de la Faye eft très- reffemblant
& fait avec beaucoup d'efprit.
On a trouvé dans les ouvrages de M.
d'Huès un cifeau facile & des graces ,
mais celles qu'il a placées autour de fa
fontaine ont paru d'une proportion trop
petite pour l'enſemble de la compofition.
La figure de réception de M. Mouchy
OCTOBRE. 1769. 193
chy à bien mérité l'honneur qu'elle lui a
obtenu , ainfi que le Milon de M. Dumont.
C'est une belle académie , bien
deffinée & exécutée d'une maniere trèsprecieufe.
La jambe & la cuiffe gauches
font dans la même attitude que celui
de Verfailles , mais il étoit difficile d'éviter
cette rencontre, dans un fujet d'une
feule figure dont on ne peut varier le mouvement
qui , malgré la différence d'expreflion
, retombe nécellairement dans
la même intention ; celle de la tête eft
belle , la force & la vigueur y font par
tout écrites ; mais elle ne peut avoir un
fentiment auffi intéreffant que celui du
Puget , & de M. Falconet , après lefquels
il étoit dangereux de traiter ce fujet.
On a admiré la Juftice & la Prudence
de M. Gois ; ces deux figures exécutées
au couronnement de l'hôtel de M. le
comte de Saint Florentin , font belles ,
nobles & drapées dans un bon genre .
L'esclave de M. Lecomte a beaucoup
de fentiment ; fon repos de la Vierge eft
bien compolé ; fon offrande au Dieu Pan
n'eft pas moins agréable , & fa tête d'après
nature eft traitée dans le goût de l'antique
.
La Bacchante & la Jardiniere Grecque
II. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
de M. Monot ne font pas moins bien
exécutées , que fon Amour décochant des
traits ; les portraits de cet artiſte ont auffi
beaucoup de vérité .
Nous ne devons pas omettre les juftes
éloges qui font dûs à M. Houdon qui a
été agréé dans le tems de l'ouverture du
falon : les ouvrages qu'il a expofés ont attiré
les yeux des vrais connoiffeurs : fon
Saint Jean fait voir que cet artifte connoît
les belles proportions , & qu'il fçait
rendre compte des mufcles & des différentes
parties du corps ; fon petit Luperque
eft une figure charmante ; elle eſt
prife dans un mouvement jufte , c'eſt la
nature faife fur le fait & embellie par
l'exécution .
Les deffeins & les gravures de M. Cochin
deftinés à l'hiftoire de France de M.
le préfident Hénault doivent affurer à cet
artifte une gloire auffi folide que celle
de cet immortel ouvrage ; on ne peut mettre
plus de richeffes & de génie dans les
compofitions , plus de chaleur , plus de
richelles & de vérité dans les expreffions ,
plus de correction & de pureté dans le
deffein un caractere noble & digne de
l'hiftoire , eft fur - tout ce qui diftingue
fes productions de cette foule de vignetOCTOBRE.
1769. 195:
tes , de frontispices , de fleurons deffinés
fans efprit & fans vérité , dont on farcit
tous nos ouvrages modernes ; c'eft dans
l'ouvrage & non pas à la tête que les auteurs
devroient chercher à mettre des
images.
C'est avec regret que l'on voit le ta
lent fupérieur de M. le Bas , employé à
rendre les pitoyables deffeins qui lui ont
été envoyés de la Chine ; nulle entente
des plans , nulle idée de la perfpective
nulle connoiffance du clair obfcur. C'eſt
une chofe bien ridicule qne l'affectation
que l'on a depuis quelques années d'élever
cette nation au delfus de celles de
l'Europe. Que l'on examine fans prévention
, leurs papiers peints , leurs étoffes ,
leurs porcelaines ; le mauvais goût eft le
fceau de tout ce qui vient de ce pays li
vanté ; mais on a entendu dire que les prémiers
du royaume s'appelloient lettrés ,
& l'on a conclu qu'un tel pays étoit la
patrie des lettres & des arts : fi toutefois
on en juge par les échantillons qu'on
en apporte & qui ne font pas certainement
ce qu'il y a de plus mauvais , tous
ces fçavans & ces lettrés font à peu près
des gens de lettres comme beaucoup
qui prennent ce titre & qui n'ont
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
jamais produit & ne produiront jamais
rien .
La petite eftampe de M. Wille repré
fentant le concert de famille d'après le
tableau de Scalken eft plus précieufe que
tous les magots de la Chine : quelle douceur
dans fon burin , quel floux dans fes
étoffes ! jamais on n'a coupé le cuivre plus
facilement que cet artifte étonnant : la
faite de fes oeuvres fera un jour une chofe
bien précieufe.
Nous ne devons pas moins d'éloge au
portrait de M. le prince Galitzin , gravé
par M. Tardieu , de même qu'aux médailles
de M. Roettiers fils : fes deffeins
font d'un effet très net & très- agréable ,
ils rappellent ceux de M. Bouchardor .
M. Lempereur a trouvé le moyen de
conferver la couleur de Rubens dans l'eftampe
intitulée le Jardin d'Amour qu'il
a gravée d'après ce grand maître , & M.
Moitte a mis toute la vérité de M. Greuze
dans les oeufs caffés , tirés du tableau
fi connu de ce peintre de la nature . Le
matin & le foir de M. Mellini , d'après
M. Loutherbourg , offrent le vague de
la campagne , & font auffi d'un très- agréa
ble effet.
La converfation de M. Beauvarlet
OCTOBRE. 1769. 197
> d'après M. Vanloo eft d'une grande
beauté & d'un taille très fpirituelle , on
n'en fera point étonné en voyant les
deffeins de cet habile graveur , dans ceux
qu'il a faits d'après Teniers & M. Boucher
; il a fçu conferver tout l'efprit &
la finele de fes originaux ; malgré le fini
précieux qu'il leur a donné , rien de
froid , rien de fec ne s'y fait remarquer ;
la mariere correcte dont ils font traités ,
lui donnent un grand avantage fur beau.
de fes confreres qui négligent peutêtre
trop la partie la plus effentielle de
leur art , le deifein.
coup
Les médailles & les jettons de M. Dur
vivier font , ainfi que tout ce qui a coutune
de fortir de fon burin , de la plus
grande beauté.
L'eftampe de Licurgue , par M. De
Marteau , mérite tous les éloges qui ont
été donnés au deffein de M. Cochin , d'après
lequel elle eft gravée ; car il en a confervé
toutes les beautés ; elle eft gravée
dans la maniere du crayon rouge , qu'elle
imite , ce qui eft très agréable. Nous parlerons
incellamment de celle au lavis ,
inventée par M. le Prince , dont les détails
font trop confidérables pour trouver
place en ce volume.
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE.
La continence de Scipion , d'après M.
Lemoine ; les adieux d'Hectot , d'après
M. Reftou ; & le médecin Erafiftrate , qui
découvre l'amour d'Antiochus , d'après
le tableau de M. Colin de Vermont ,
gravés par M. le Vaffeur , prouvent ,
par la maniere facile & noble dont ces
trois eftampes font traitées que
le
burin
de M. le Vaffeur
doit
fe confacrer
à l'hiftoire
, trop
négligée
depuis
quelque
rémps
.
Les ouvrages en tapifferie de M. Cozette
, excitent toujours l'étonnement.
Nous leur devons l'avantage d'une fupériorité
bien décidée dans ce genre fur
toutes les autres nations , & par conféquent
les louanges que méritent ceux
dont les talens font honneur à leur patrie
.
Avant de quitter cet article confacré à
l'éloge des arts , nous ne pouvons nous
difpenfer de parler de ceux que nous
avons justement prodigués à M. Loatherbourg
, & que nous n'avons pas
donnés à fon dernier tableau. Cet artifté
, toujours étonnant , a expofé peu de
jours avant la clôture du falon , une tem .
pête , qui offre l'image la plus effrayante
d'un naufrage : il eft traité d'une maniere
OCTOBRE . 1769. 199
plus grande & plus terrible que tout ce
qu'il a donné jufqu'à préfent ; les figures
infpirent le plus grand intérêt . On y voit
fur- tout un homme qui , malgré les efforts
qu'on fait pour le retenir , veut fe
précipiter dans la mer , à la vue du corps
de fa femme qui flotte fur les vagues :
fon défefpoir fait éprouver la compaffion
la plus tendre. Mais fur le devant du tableau,
àl'afpect des jambes d'unhomme qui
fe noye, & qui ne peuvent appartenir qu'à
un géant ; & malgré l'attendriffement
dont on n'a pu fe défendre à la vue de
cette fcène touchante , on ne fauroit s'empêcher
de fe rappeller ce couplet : Ah !
cachez vos jambes , car on les voit.
Les grandes occupations de quelques .
uns de nos plus célébres artiftes les ont
empêchés d'orner le falon de leurs produc
tions. Telles font le maufolée de Mr le
Dauphin & de Madame la Dauphine ,
qu'exécute M. Conftou ; la chapelle de
Saint Grégoire , dont M. Doyen s'occupe
aux Invalides ; & le plafond de Saint-
Cloud , que M. Pierre vient d'achever ,
& dont nous parlerons dans le prochain
Mercure .
Cet article eft de M. DES BOULMIERS ;
ancien capitaine de cavalerie.
200 MERCURE DE FRANCE .
UN
ANECDOTES.
I
N jeune abbé qui avoit du talent
pour la chaire , demanda un jour à Defpréaux
ce qu'il falloit qu'il fit pour apprendre
à bien prêcher . Il lui confeilla
d'aller entendre le P. Bourdaloue & l'abbé
Cottin. Le jeune abbé furpris de
voir mettre en paralèle l'abbé Cottin &
Bourdaloue , s'écria : mais , Monfieur ,
comment l'entendez - vous , & que puisje
apprendre aux fermons de l'abbé Cot
tin ? Il faut pourtant que vous l'entendiez
, repliqua Defpréaux . Le P. Bourdaloue
vous apprendri ce qu'il faut faire ,
& l'abbé Cottin ce qu'il faut éviter .
I I.
Théophile étant à Saintes eut prife
avec le philofophe Pittard : celui - ci ennuyé
des méprifes & des équivoques du
poëte : Monfieur Théophile , lui dit- il ,
me ſemble que vous avez beaucoup
d'efprit ; c'eft dommage que vous ne fçail
OCTOBRE. 1769. 201
chiez rien . Théophile , fans s'étonner ,
lui répliqua : c'eft qu'on ne peut pas avoir
tout à la fois ; par exemple , Monfieur
Pitrart , vous paroiffez fçavoir beaucoup ,
c'eft dommage que vous n'ayez point
d'efprit
C
I
I I I.
Le comte de Mechatin eut quelques
difcuffions avec une de ces femmes d'intrigues
qui , à l'abri des changemens
de quartier qu'elles font obligées de faire
de tems en tems , le donnent pour femmes
de condition . Le comte , qui étoit
connoiffeur , parloit haut à celle ci , &
ne prétendoit pas en être la dupe. La
Dame de fon côté , le menaça de le
faire jeter par les fenêtres ; apparemment ,
lui tépondit le comte , que vous me prenez
pour un de vos ineubles .
I.V.
Mademoifelle..... difoit que M. de
Ville .... étoit auli honnête que galant, &
que pour toute chofe au monde il ne vou
droit pas perdre une fille . Non , répondit
M. du C.... il aimeroit mieux la
gagner.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
V.
Une Dame qui a le regard rude , fe
trouva dans une compagnie un cava.
lier qui étoit du nombre , demanda à fon
voifin qui elle étoit ; c'eft , répondit- il ,
la marquife de .... à qui le duc de .....
a fait les yeux doux ; ily a , répliqua t - il ,
fort mal réuffi .
LETTRES - PATENTES , ARRÊTS.
LETTRE ETTRES PATENTES du Roi , données à Verfailles
le 9 Octobre 1768 , 1egiftrées en la chambre
des comptes de Rouen le 16 Juin 1769 ; por
tant établiflement d'une commiffion à Caen , pour
juger les contrebandiers.
I I.
Edit du Roi , donné à Compiegne au mois de
Juillet 1769 , regiftré en parlement le 4 Septembre
fuivant ; qui éteint & fupprime le bailliage de
la Ferté- Aleps , & en ordonne la réunion à celui
d'Étampes.
I II.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 28 Juillet
1769 ; qui ordonne , à commencer du premier
OCTOBRE. 1769. 203
Octobre 1769 , l'augmentation du prix marchand
du papier Por filigrané , fourni par le régifleur du
droit fur les cartes , aux cartiers du royaume , en
exécution de l'arrêt du 9 Novembre 1751 .
I V.
Edit du Roi , donné à Compiegne au mois
d'Août 1769 , regiftré en parlement le 31 du même
mois : portant abolition du droit de parcours ,
permiffion de clorre les terres , prés , champs ou
héritages dans le duché de Bar.
V.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 10 Août
1769 ; concernant la congrégation de St Maur ,
pour ordonner la remife à la caffe économique
établie par le chapitre général des fommes auxquelles
les monafteres de ladite congrégation ont
été impolés.
V I.
Arrêt du confeil d'état du Roi,du 16 Août 1769;
qui ordonne que les armes blanches étrangeres
payeront , pendant fix années , foixante livres du
cent pefant à toutes les entrées du royaume , &
que celles de la manufacture de Glingental en Alface
, pourront librement circuler par tout le
royaume , jufqu'à la concurrence de douze milliers
pefant .
VII.
Arrêt du confeil d'état du Roi , du 19 Août
1769 ; portant réglement fur les demandes on
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
'caflation , en contrariété & en réviſion , qui font
portées eu fon confeil d'état privé.
VIII.
Edit du Roi , donné à Verfailles au mois de
Septembre 1769 , regiftré en parlement le 4 Septembre
; portant attribution aux officiers des bailliages
& ténéchauffées du reflort du parlement de
Paris , de la connoiffance en dernier rellort , des
caufes pures perfonnelles qui n'excéderont pas
quarante livres.
AVIS.
I.
Aux Soufcripteurs du recueil de planches
fur les fciences , arts , métiers , manufactures
, &c à l'occafion de la fixième
livraifon faifant le feptiéme volume A
Paris , chez Briaffon & ie Breton . Avec
approbation &privilége du Roi.
CET avis eft l'avant- dernier , le prochain devant
annoncer aux foufcripteurs , foit en une ,foit
en deux parties , mais en une feule livraiſon , la
fin de toutes les planches qui font fuite à la premiere
édition de l'encyclopédie françoile.
On prévient le petit nombre des foufcripteurs
qui ont négligé , ou qui n'ont pas jugé à propos
de retirer ou le recueil entier des planches ou
OCTOBRE . 1769. 205
quelques volumes féparés . qu'ils courent le rilque
de ne plus être feivis des premieres épreuves;
& que trois mois après la derniere livraiſon , on
ne donnera plus aucun corps complet de ces premieres
épreuves , qu'à raifon de 72 livres le vo-
Jume , & les volumes téparés à raiſon des prix
établis ci - devant .
Le prix de ce volume , compofé de 259
planches , feia donc de
Brochure ,
56 1. 10 f.
10 f.
Total , 58 liv.
I; I.
Le Sr Onfroy , diftillateur ordinaire du Roi ,
rue St Honoré à l'hôtel d'Aligre , donne avis aux
négocians qui peuvent faire des a memeus pour
l'Inde , qu'ayant fourni beaucoup de liqueurs &
d'autres marchandifes de toa commerce à des
officiers de marine de la compagnie des Indes ,
elles te fort vendues , fuivant leur rapport , Frèsavantageufement
dans les établiſſemens européens
; or , le Sr Onfroy allurane qu'il les fourmira
toujours de même , on fera afluré qu'elles
arriveront aux Indes dans le méme état qu'on les
trouve à Paris dans les magafins a un prix railon
nable. Mais pour donner plus de facilité aux
négocians & aux armateurs qui voudront le charger
de leurs ordres , il piendra la moitié de fes
fournitures en bon papier fur Paris à 4 ou 5 ufances
& l'autre moitié à la groffe a 25 pour cent
payable fuivant Fufage ordinaire.
206 MERCURE DE FRANCE.
Ledit Sr Onfroy le charge encore pour la France
, ainfi que pour les pays étrangers , de procurer
des marchandifes de toutes efpéces provenantes
de Paris , fur lesquelles il ne prend qu'une modique
commiffion ; & pour que les perfonnes qui
voudront bien le commettre fachent à quoi s'en
tenir par rapport au prix des marchandiſes dont
elles auront befoin , en lui adreflant les demandes
, il en remplira les prix & les leur renverra . Il
ne pourra y avoir d'excédent que les frais de douane
& autres menus frais qu'on ne peur prévoir.
Quant au payement on lui en fera remife , en lui
donnant des ordres , en bon papier fur Paris à
court terme , ce qui procurera le meilleur marché.
Les lettres qu'on lui écrira feront affranchies.
I I I.
Le Sr Rouffel donne avis au Public qu'il a trouvé
un remède efficace pour les cors des pieds. Un
morceau de toile noire ou de foie , enduit du médicament
dont il s'agit a la vertu d'ô er trèspromptement
la douleur des cors , de les amollir
& de les faire mourir par fucceffion de tems. On en
forme un emplâtre un peu plus large que le mal ,
que l'on enveloppe d'une bandelette après avoir
coupé le cors. Au bout de huit jours on peut lever
ce premier appareil , & remettre un autre emplâtre
pour autant de tems.
Le prix des boëtes à douze mouches eft de 3 1..
Celui des boëres à fix eft de ༡༠ fols.
Le Sr Rouffel donne aufli avis qu'il débite avec
permiffion des bagues , dont la propriété eft de
guérir la goutte. Ces bagues qu'il faut porter au
OCTOBRE. 1769. 207
doit annulaire , guériffent les perfonnes qui ont la
goutte aux pieds & aux mains , & en peu de tems
celles qui en font moyennement attaquées. Quant
à celles qui en font fort affligées , elles doivent les
porter avant ou après l'attaque de la goutte , &
pour lois elle ne revient plus . En les portant toujours
au doigt , elle préfervent d'apoplexie & de
paralyfie Le prix de ces bagues , montées en or ,
eft de 36 liv , & celles en argent , de 24 .
La demeure du Sr Rouffel eft à Paris , rue Jean
de l'Epine , chez le Sr Marin , grenetier , près la
Grève.
I V.
ESSENCE virginale du Sr G. Cattinée ,
ci- devant à Bergues , & préfentement à
Paris , rue St Martin , vis à - vis St Julien
des Ménétriers , chez M. Duchesne ,
marchand mercier , au premier fur le
devant . Son tableau eft fur la porte.
1
Le St Catrinée a feul le privilége de compofer ,
vendre & débiter dans toute l'étendue du royaume
l'Effence Virginale , dont la propriété eft d'adoucir
la peau elle a auffi pour la barbe les avansages
des meilleures favonnettes , fans en avoir
les inconvéniens.
Le prix des bouteilles eft de 24 fols jufqu'à
12 livres.
208 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Petersbourgles Septembre 1769.
( i
DEPUIS
EPUIS quelque tems il ne tranfpire rien de
ce qui le pafle dans nos armées . Avant hier le
comte Pannin prit congé de Sa Majesté Impérialė
pour aller prendre le commandement de l'armée
d'Ukraine à la place du comte de Ronanzow qui
commandera la grande armée .
De Warfovie , le 16 Septembre 1769.
Les nouvelles du 26 Aoit & d'autres Lettres
plus récentes encore marquent que les Turcs
ont de nouveau paflé le Nielter dans plufieurs
endroi s , & qu'ils ont établi deux batteries a Zwaneck
, l'une en-deçà de ce A uve pourro éger
la tête du pont , & l'autre au - delà , que le pince
Gali zin s'étoit oppofé lui même a ke pailage
& qu'on entendoit a Kaminiec une canonade
très - vive en cet endroit la . On a encore appris
qu'un grand nombre de Rulles ont reculé plus
avant dans la Pologne , jufqu'à Scarbowe d'Olina
, entre le Misnice & le fort de la Sainte- Trinité
, & que des Turcs ayant padlé le Nichter , ont
combatru avec fuccès quelques corps de Rutles.
De Dantzick , le 3 Septembre 1769 .
Les Confédérés de la gran te Pologne ort for
mé un confeil fupérieur , compofé de trois fenateurs
& des principaux de la noblefle , ayant
poor préfident le Starote de Zitomir . Ce confeil
cft allemblé en Pofnanie , où il y a une forte gar
OCTOBRE. 1769. 209
nifon de Confédérés & où l'on fait quelques ou
vrages de fortifications . C'eft ce confeil qui re
glera , par interim , toutes les affaires , non feulement
de la confédération de la grande Pologne
, mais encore celles de Cujavie , de Plock ,
de Dobrzin. Tous les maréchaux , & nommément
le fieur Malezewski , doivent être foumis
à les ordres
On dit que la Ruffie offre de confentir à l'abo
lition de la garantie des dernieres conftitutions ,
pourvu que les Polonois veuillent travailler de concert
avec elle pour en rédiger de nouvelles ; & qu'à
l'égard des Diffidens , elle paroît difpofée à le
contenter de quelques conditions raisonnables
qu'on voudra leur accorder ; mais on ajoute que
tous les Polonois à qui on a fait cette propofition
, ont refufé d'y foufcrire .
De Berlin , le 26 Septembre 1769 .
On a inféré dans la Gazette de cette ville , un
avertiffement par lequel on prévient le public
que Sa Majesté ayant permis par un octroi expédié
le 4 Août dernier l'établiflement d'une compagnie
pour la pêche du hareng à Embden en
Ooftfrife ; tous ceux qui voudront s'intéreffer par
une ou plufieurs actions , pourront s'adrefler à
la banque établie en cette capitale.
De Lubeck , le 23 Septembre 1769 .
Suivant les lettres de Copenhague , on y parle
beaucoup de la deftination de l'efcadre ruffe : les
uns croyent qu'une partie de ces vaiffeaux hivernera
dans la rade de catre capitale, & que le refte fera
réparti à Kiel & dans d'autres ports des états de Sa
Majefté. Quelques principaux officiers de cette efcadre
furent préfentés le 14 au Roi qui étoit à Fré
210 MERCURE DE FRANCE.
dérichsberg par le général major Philofophow,
miniftre plenipotentiaire de Rufie.
De Naples , le 9 Scptembre 1769.
Il eſt arrivé de Palerme en ce port le 14 de ce
mois , un petit bâtiment d'environ douze pieds
de quille , mâté à trois mars , avec tous les
aggrêts d'un vaifleau & conduit par un feul hom
me. Le bâtiment eft le modele d'un vaificau
de guerre de foixante piéces de canon. ; l'homme
qui le conduifoit eft un charpentier qui étoit ·
employé à l'arfenal de Trapani , & qui , mécontent
de fes fupérieurs , a paílé à Triefte , où il
a conftruit ce petit bâtiment avec lequel il s'eft
embarqué avec deux hommes pour Meline. Delà
il a paflé feul à Palerme , & eft venu ici pour
préfenter fon chef-d'oeuvre au Roi ; Sa Majefté
a fait manoeuvrer deux fois ce fingulier bâtiment
devant efle , & en préfence des pricipaux officiers
de la marine , & en paru très- fatisfaite .
De Rome , le 20 Septembre 1769.
Le Saint - Pete a permis qu'on tirât des greniers
publics , trente mille char
arges de bled pour
être diftribuées à différens cultivateurs de la
province de Rome , qui avoient beſoin de ce fecours
pour pouvoir enfemencer une grande quantité
de terrein qui eft resté en friche depuis trèslong
- tems . Sa Sainteté voulant encourager l'agri
culture a accordé en même tems l'exportation des
grains à condition qu'on fournira aux greniers
publics trois charges par chaque cent qu'on voudra
exporter.
De Londres , le 22 Septembre 1769.
Il paroît décidé que le parlement ne s'aflemblera
pas avant la fin de cette année pour travail-
1
OCTOBRE . 1769. 211
ker aux affaires. Comme il feroit néceflaire qu'il
s'occupât des requêtes que plufieurs provinces
ont préfentées au Roi , le ministère efpere trouver
un moyen d'appailer les plaintes & les clameurs
publiques avant la convocation de cette
aflemblée.
Du 29 Septembre.
Suivant les avis reçus par le navire le Dutton
de la compagnie des Indes , il paroît qu'à ſon
départ , Hider- Alikan parcouroit encore la Catnatie
, fans cependant vouloir rifquer une action
avec nos troupes qui avoient tenté plufieurs fois
de les engager dans un combat. Le gouvernement
- le confeil de Madrafl lui avoient envoyé un
député pour traiter avec lui ; mais ils n'ont pu
s'accorder fur les conditions . Notre armée étoit
campée à quarante mille de Madraff , & celle de
ider- Alikan à trente mille de Pondichery. Le
colonel Sonites , après avoir dépofé fes bagages
en lieu de fureré , s'étoit mis en marche avec
toutes les troupes légeres & fa cavalerie pour
tâcher de l'attirer au combat , & l'on ne doutoit
point qu'il ne parvint à le vaincre ou à le foicer
de repaffer les montagnes . Quant aux habitans
Maures de Madraft , ils ont donné les preuves
des plus marquées de leur attachement aux intérêts
de la compagnie , par les mefures qu'ils ont
prifes pour mettre la place à couvert de toutes
les entreprifes de Hider- Alikan . Dans l'affemblée
que la compagnie tint le 27 , en conféquence de
ces nouvelles , il fut arrêté , pour prévenir les impreffions
défavantageufes , cauiées par les faux
bruits qui pourroient fe diftribuer fur l'état des
affaires de la compagnie au dehors, que toutes les
dépêches des particuliers , apportées par les navi212
MERCURE DE FRANCE.
1
res de la compagnie , feroient dorénavant remifes
à leurs adrefles en même tems que celles des
directeurs. Hier dans une aflemblée générale ,
on accorda un dividende de cinq pour cent pour
la demi- année d'intérêt ..
De Verfailles , le 27 Septembre 1769.
Le fieur Cotterel , curé de Saint- Laurent , eut
l'honneur de préfenter au Roi le 23 une eftampe
repréfentant le médaillon de Sa Majeſté avec cette
légende , Paftoris & gregis amor , & contenant
cette infcription fuaufpiciis Ludovici XV, feliciter
regnantis & liberaliter opitulantis , presbyte
rio S Laurentii à fondamentis excitato primum
lapidem P. P On lit enfuite les noms & qualités
de l'Archevêque de Paris ; du comte de Saint-
Florentin , miniftre & fcétaire d'état ; de M.
Bertin , ' miuiftre & fecrétaire d'état ; de M. de
Sartine , heutenant général de police , qui ont
pofè la premiere pierre de la communauté.
De Paris , le 29 Septembre 1769 .
On mande de Berlin que le roi de Pruffe a
nommé affcié étranger de fon académie royale
des fciences & belles lettres , le fieur Meffier' ,
' aftronome de la marine de France , de plufieuts
aca lémies d'Angleterre , de Suede , de Hollande
& d'Italie.
LOTERIE S.
Le cent cinquiéme tirage de la Loterie de l'hôtel-
de- ville s'eft fait le 25 Septembre dernier en la
maniere accoutumée Le lot de cinquante mille livres
eft échu au N° , 58431. Celui de vingt mille
OCTOBRE . 1769. 213
livres , au No. 55907 , & les deux de dix mille
aux numéros 55870 & 59171 .
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire
s'eft fait le 5 de ce mois. S Les numéros fortis
dela roue de fortune font , 86 , so , 21 , 89 , 49.
MORTS.
Marie Savaniac , veuve de Jean Saint - Avic
de la Garde , habitant de la paroiffe de la Sauvetat
, diocèle d'Auch , y elt morte le 15 Juillet
dernier , âgée de 103 ans , à la fuite d'une chûte
qui lui a caflé la cuifle.
·
Michel Ferdinand d'Albert Dally , duc de
Chaulnes , pair de France , chevalier des ordres
du Roi , lieutenant - général de fes armées , gouverneur
& lieutenant général pour Sa Majeſté
en la province de Picardie , pays reconquis &
d'Artois , gouverneur particulier des ville & citadelle
de Corbie , capitaine lieutenant des chevauxlégers
de la garde de Sa Majefté , & honoraire de
l'académie royale des fciences , eft mort à Paris le
23 Septembre , âgé de 55 ans.
Jean - François Conftantin de Morniere de Cuer,
lieutenant général des armées du Roi , commandeur
de l'ordre royal & militaire de St Louis , gouverneur
de Landrecy & ancien - lieutenant colonel
du régiment des Gardes - Françoiſes , eſt mort à
Paris le 27 du mois dernier , âgé de 81 ans .
Anne d'Orzalska , ducheffe de Holftein Beck ,
eft morte à Grenoble le 27 du mois dernier dans
la foixante-deuxième année de fon âge , étant née
le 26 Novembre 1707. Elle laiffe de fon mariage
avec Charles - Louis duc de Holſtein- Beck , Char214
MERCURE DE FRANCE .
les - Fréderic prince héréditaire , maréchal des
camps & armées du Roi , & colonel du régiment
Royal Allemand. Elle étoit allée à Grenoble pour
fe faire traiter de la maladie dont elle eft morte ;
elle y a été enterrée dans l'églife royale & paroiffiale
de St Louis .
Jean Antoine d'Agoult , prêtre docteur en théo
logie de la faculté de Paris , de la maiſon & fociété
royale de Navarre , chanoine & doyen de
l'églife de Paris , abbé commandataire de l'abbaye
de Bonneval , eft mort à Paris le 4 de ce mois,
âgé de 74 aus.
PIECES
TABL E.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Epître à M Thiery de Buffi , médecin ,
Aux RR . PP. de la Doctrine Chrétienne ,
Epigrammes ,
Portrait de Mlle *** ›
Vers fur, un portrait ,
Zadila , anecdote turque ,
A M. Borie , médecin ,
Le Berger & le Loup , fable ,
Vers fur le Vauxhall ,
Les Diables Ramonneurs ,
ibid.
ΤΟ
13
14
15
ibid.
-3-3
35
ibid.
37
44
45
ibid.
Stances à Mlle Rofe ,
46 Portrait du Sage , 47
Vers à Mde .
L'Hymen & Momus , fable ,
a
49
un jour de départ , SI
La folitude , imitation de Pope ,
Epigramme contre un avare ,
Couplets fur le mariage d'un avocat général
,
OCTOBRE. 1769. 215.
Vers à la même , fur fon fils , 52
Vers à Mde *** , $3
Barry ,
Vers fur les portraits de Mde la comtelle du
Vers fur les mêmes tableaux ,
Le printems , traduit de Métaſtaſe ,
SS
ibid.
Explication des Enigmes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
56
62
ibid.
65
69
ibid.
La piété filiale ,
Parallele de la condition de l'homme & des
brutes ,
Obfervations fur l'Anafarque ,
Lettres fur quelques ouvrages de M. de Vol--
taire ,
Le Pornographe ,
Amuſemens de fociété ,
Morale de l'hiftoire ,
Traité méthodique de la goutte ,
L'Obfervateur François à Londres ,
Hiftoire romaine de Tite-Live ,
Lettres fur l'efprit du fiécle ,
Lettres fur la difcipline de l'égliſe ,
Géométrie de l'Arpenteur
Phyfico-chymie théorique ,
Le goût de bien des gens ,
Difcours fur l'obligation de prier pour les
Rois ,
75
82
85
96
100
104
110
112
117
119
120
122
124
125
128
216 MERCURE DE FRANCE.
Portraits des Rois de Dannemarck ,
Réponse de l'auteur des repréfentations fur
130
le commerce des grains , à M. de Voltaire , 132
Réflexions fur l'éducation , 144
ACADEMIES ,
157
SPECTACLES , 166
Opéra , ibid.
Comédie françoile , 168
Comédie italienne , 172
ARTS ,
177
Géographie ,
ibid.
ibid.
Gravure ,
Lettre à M. *** 184
Suite de l'expofition des peintures , &c. 190186
ANECDOTES ,
Lettres- patentes & arrêts
AVIS ,
Nouvelles Politiques ,
Loteries ,
Morts ,
200
202
204
208
212
213
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chance- AI
lier , le fecond vol . du Mercure d'O&obre 1769 ,
& je n'y a rien trouvé qui puifle en empêcher l'impreffion
A Paris , le 14 Octobre , 1769.
GUIROY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue des Cordeliers.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères